artamene ou le grand cyrus 
scudery madeleine 1608-1701 
 
 1656 
 
 projet cyrus 
 
 
 bourqui c et gefen a 
 artamene ou le grand cyrus 
 dedie a madame la duchesse de longueville 
 scudery georges 
 
 paris 
 augustin courbe 
 1656 
 
 1656 
 
 
a madame
 la duchesse
 de longueville
 madame
 un des plus grands et des plus sages princes de toute l'asie va demander audience a une des plus grandes et des plus sages princesses de toute l'europe ce vainqueur de la moitie du monde qui croit avecque raison que vostre altesse seroit digne de le commander tout entier vient mettre a vos pieds ses palmes et ses trophees et advouer ingenument qu'il a moins conqueste de sceptres et de couronnes que vous ne meritez d'en avoir 
 il a sceu que vous n'avez pas autrefois denie vostre glorieuse protection a un prince deguise si bien qu'estant deguise et prince et prince incomparablement plus fameux que l'autre il a creu qu'il pouvoit aspirer au mesme honneur il a creu dis-je que puis que vous aviez en suitte escoute favorablement la mort de cesar vous souffririez bien la vie de cyrus et que vous luy permettriez de se faire revoir a tout l'univers avec plus d'eclat et plus de splendeur qu'il n'en avoit en montant aut throsne des rois d'assirie veu la splendeur et l'eclat qui rejalira sur luy de vostre illustre nom si vous agreez qu'il le mesle parmy ses lauriers et qu'il le porte par toute la terre il scait bien madame qu'en pretendant a cette gloire son ambition est extreme mais qui doit estre hardy si ce ne sont les conquerans et que n'entreprennent point ces heureux temeraires que la fortune favorise et puis il est certain que peu de rois l'ont egale et que si alexandre mesme a eu depuis sa valeur et son esprit il n'a pas eu sa sagesse et sa temperance en un mot il a este seul 
 de qui l'on puisse dire comme de vostre altesse qu'il avoit toutes les vertus et pas un defaut aussi comme un des plus celebres escrivains de toute l'antiquite en a fait l'exemple de tous les princes vous serez un jour si j'ay l'adresse de xenophon et si la posterite vous rend justice l'exemple de toutes les princesses cette glorieuse conformite que l'on voit entre un heros et une heroine me fait esperer qu'il sera bien receu de vous et que vous connoistrez que si parmy tant de personnes illustres qui sont au monde il n'a eu pour objet que vous seule c'est parce que les persans n'adorent que le soleil icy madame comme j'ay l'honneur d'estre l'interprete de ce prince et de vous parler pour luy il ne me sera pas difficile de faire voir que ma comparaison est juste que le mesme eclat que ce grand astre a dans les cieux vouz l'avez dans cette cour et que vous estes comme luy toute couverte de rayons et toute brillante de lumiere en effet si l'on regarde la haute naissance de vostre altesse quelle splendeur n'y verra t'on pas ce ne sont que throsnes que 
 sceptres et que couronnes et cette longue suitte de rois dont vous descendez vous couvre d'un si grand eclat qu'il en est presque inaccessible que si du sang royal de bourbon nous passons au noble sang de montmorency dont est la princesse adorable qui vous a donne la vie et dont les rares qualitez donnent de l'admiration a toute la terre et vous donnent encore un nouveau lustre nous verrons autant de heros que nous aurons veu de monarques et nous verrons aussi la grandeur de cette illustre maison plus ancienne que la monarchie francoise mais madame je ne juge pas qu'il soit a propos de vous arrester plus long temps parmy ces magnifiques mausolees de rois de princes de connestables et d'admiraux que si pour vous en esloigner et pour passer de ces grands morts au plus grand de tous ceux qui vivent l'on regarde celuy que toute l'europe regarde avec estonnement de quelle gloire ne brillera pas vostre altesse lors qu'on la verra digne soeur d'un prince tout couvert de palmes et de lauriers et pour lequel l'eloquence la plus haute et la 
 plus sublime est basse et rampante quand elle ose entreprendre de le louer la grece qui nomma autrefois un de ses capitaines le preneur de villes auroit este obligee d'aller plus loing de la moitie pour nostre heros et de le nommer le preneur de villes et le gagneur de batailles ainsi madame estre digne soeur d'un frere tel que le vostre c'est estre tout ce qu'on peut estre et plus que personne n'a jamais este et que personne ne sera jamais que si des vertus militaires nous passons aux vertus paisibles et du brillant eclat des armes au pompeux eclat de la pourpre de quel nouveau lustre ne vous verra t'on pas reluire pour estre encore soeur d'un autre prince dont le merite est aussi grand que sa condition et pour qui rome mesme n'a que des honneurs trop bas soit que l'on considere la grandeur de sa naissance soit que l'on regarde la grandeur de son esprit ou celle de ses hautes et genereuses inclinations mais si vostre altesse a eu pour ancestres des rois et des heros et si elle a pour freres des heros 
 dignes d'estre rois elle a encore pour mary un prince si illustre par sa condition et si considerable par ses rares qualitez que soit que l'on vous regarde comme fille comme soeur ou comme femme l'on vous voit tousjours comme je l'ay dit toute couverte de splendeur de rayons et de lumiere en effect ce grand prince qui conte parmy ses devanciers le restaurateur de l'estat seroit capable de l'estre luy mesme veu les grandes choses qu'il a faites et l'invincible comte de dunois ne fit rien qu'il ne peust faire par son courage et par son esprit mais madame je n'oserois toucher davantage a une matiere si precieuse ce seroit entreprendre sur le fameux autheur de la pucelle qu'un si noble travail regarde et il est juste de ne luy oster pas ce marbre et ce jaspe qu'il mettra mieux en oeuvre que moy et dont il fait un monument eternel a la gloire de vos altesses et puis a dire les choses comme elles sont ce n'est pas seulement de ces lumieres empruntees dont on vous voit briller comme en brillent tous les astres inferieurs qui prennent leur eclat d'un plus grand astre vous 
 avez des rayons et des clartez que vous ne prenez que de vous mesme et des splendeurs qui vous sont essencielles comme celles du soleil mais des splendeurs si eclatantes qu'aupres d'elles toutes lumieres tous rayons toutes clartez et toutes splendeurs ne sont qu'ombres et que tenebres la beaute mesme que vous possedez au souverain degre elle que le plus grand homme de l'eglise greque n'a pas craint de nommer splendeur celeste et un autre encore plus hardy rayaon de la divinite n'est pas ce que vous aves de plus merveilleux quoy qu'elle soit l'objet de la merveille de tout le monde l'on en voit sans doute en vostre altesse l'idee la plus parfaite qui puisse tomber sous la veue soit pour la taille qu'elle a si belle et si noble soit pour la majeste du port soit pour la beaute de ces cheveux qui effacent les rayons de l'astre avec lequel je vous compare soit pour l'eclat et pour le charme des yeux pour la blancheur et pour la juste proportion de tous les traits et pour cet air modeste et galant tout ensemble qui est 
 l'ame de la beaute et que vos miroirs vous feront bien mieux voir que mes paroles mais apres tout madame l'oseray je dire et me pourra t'on croire si je le dis vostre esprit est encore plus beau que vostre visage et c'est par luy principalement que ma comparaison du soleil est juste en effet ce grand esprit a des clartez qui nous eblouissent il brille et brille tousjours ses rayons percent l'obscurite des choses les plus cachees il penetre tout il voit tout il connoist tout et rien ne se derobe a sa veue mais il ne voit et ne connoist pas seulement les belles choses car il les produit luy mesme les fleurs qui sont le plus bel ouvrage du soleil cedent a celles de l'eloquence naturelle qui brille en tout ce qu'on vous entend dire et l'or les perles les rubis les esmeraudes les diamans et toutes les autres pierreries qui sont ses derniers chefs-d'oeuvres n'ont rien de si eclatant ny de si precieux que vos paroles et vos pensees cependant le mesme avantage qu'a vostre beaute sur toutes les autres beautez et vostre esprit sur vostre visage 
 vostre jugement l'a sur vostre esprit c'est un monarque qui regne souverainement qui regle toutes vos actions a l'infaillible compas de la raison et qui agit en vous avec tant d'ordre et tant de justesse que le cours du soleil dont je vous parle n'est pas plus justement regle ouy madame le plus grand roy de la terre pourroit se reposer sur la prudence de vostre altesse de la conduite de tous ses estats et tant qu'elle veilleroit a cette conduite il pourroit dormir en assurance quelque tempeste qui peut s'eslever contre luy toutefois je n'en demeure pas encore la et je descouvre quelque chose du plus eclatant en vous que tout ce que j'ay dit jusques icy c'est la grandeur de vostre ame qui non plus que le soleil ne voit rien au monde qui ne soit au dessous d'elle cette grande ame dis-je qui est au dessus des foudres et des orages et qui demeure ferme et tranquile lors que tout est en trouble et en agitation mais quelques belles que soient toutes vos hautes et genereuses inclinations elles ne paroissent presque plus des qu'on voit paroistre la 
 purete de cette grande ame c'est a dire le plus parfait ouvrage de la nature et de la vertu elle a moins de taches que le soleil elle passe comme les rayons de ce bel astre sur la corruption de la terre sans s'y alterer elle ne change jamais non plus que luy elle ne quitte non plus sa routte que le soleil quitte la sienne et elle ne s'arreste non plus dans le chemin de la gloire que cet astre si eclatant dans son chemin ordinaire allant tousjours de perfection en perfection sans retrograder jamais non plus que l'astre dont je parle iray je encore plus loing que tout cela et finiray je le denombrement de vos vertus par la reine de toutes les vertus je veux dire cette haute piete dont vous faites une profession si publique et si exacte que vous vous en departez moins que le soleil ne se depart des premiers ordres qu'il a receus de l'eternelle puissance qui fait agir son corps et vostre ame enfin madame cyrus vous voyant tant au dessus de tout l'univers vous voyant dis-je si brillante et si lumineuse vous voyant 
unique comme le soleil et voyant que s'il est nuit ou il n'est pas le jour n'est beau qu'ou vous estes suivant la religion de son pais il se prosterne devant vous et cet illustre persan vous prenant pour ce grand astre qu'il adore s'offre luy mesme a vostre altesse avec tout le zele et tout le respect qu'il croit devoir a la divinite visible voila madame ce que j'avois a vous dire pour le vainqueur de l'asie
mais si apres vous avoir parle pour luy j'ose vous parler pour moy j'advoueray franchement a vostre altesse qu'encore que toute la france ait assez bien receu mon illustre bassa et que les nations estrangeres l'ayent traduit en leur langue je ne laisse pas de craindre pour artamene car enfin vous estes sans doute capable de voir ce que mille autres ne verroient pas et vous decouvrirez peut-estre des deffauts dans mon ouvrage qui ne seront aperceus que de vous seule il est vray que si la sublimite de vostre esprit me fait peur vostre extreme bonte 
 me r'assure et me fait mesme esperer que vous recevrez favorablement ce que vous presente avec toute l'humilite possible
 madame
 de vostre altesse
 le tres humble et tres obeissant serviteur
 de scudery
 
 
 
 
 au lecteur
 le heros que vous allez voir n'est pas un de ces heros imaginaires qui ne sont que le beau songe d'un homme esveille et qui n'ont jamais este en l'estre des choses c'est un heros effectif mais un des plus grands dont l'histoire conserve le souvenir et dont elle ait jamais consacre la memoire immortelle a la glorieuse eternite c'est un prince que l'on a propose pour exemple a tous les princes ce qui fait bien connoistre qu'elle estoit la vertu de cyrus puis qu'un grec a pu se resoudre de louer tant un persan de faire tant d'honneur a une nation qui estoit ennemie irreconciliable de la sienne et contre laquelle xenophon avoit fait luy mesme de si belles actions enfin lecteur c'est un homme dont les oracles avoient parle comme d'un dieu tant ils en avoient promis de merveilles et dont les prophetes ont plustost fait des panegyriques que des predictions tant ils en ont avantageusement parle et tant ils ont esleve la gloire de cet invincible conquerant je vous dis tout cecy lecteur pour vous faire voir que si j'ay nomme mon livre le grand cyrus la vanite 
 ne m'a pas fait prendre ce superbe titre que par ce mot de grand je n'ay rien entendu qui me regarde comme il vous est aise de le connoistre puis qu'effectivement ce prince dont j'ay fait mon heros a este le plus grand prince du monde et que l'histoire l'a nomme grand comme moy et pour ses hautes vertus et pour le distinguer de l'autre cyrus qu'elle a appelle le moindre au reste lecteur je me suis si bien trouve des regles que j'ay suivies dans mon illustre bassa que je n'ay pas juge que je les deusse changer en composant ce second roman de force que pour ne redire pas deux fois les mesmes choses c'est a la preface de ce premier que je vous renvoye si vous voulez voir l'ordre que je suy en travaillant sur ces matieres je vous diray donc seulement que j'ay pris et que je prendray tousjours pour mes uniques modelles l'immortel heliodore et le grand urfe ce sont les seuls maistres que j'imite et les seuls qu'il faut imiter car quiconque s'ecartera de leur route s'egarera certainement puis qu'il n'en est point d'autre qui soit bonne que la leur au contraire est assuree et qu'elle mene infailliblement ou l'on veut aller je veux dire lecteur a la gloire comme xenophon a fait de cyrus l'exemple des rois j'ay tasche de ne luy faire rien dire ny rien faire qui fust indigne d'un homme si accomply et d'un prince si esleve que si je luy ay donne beaucoup d'amour l'histoire ne luy en a guere moins donne que moy la luy ayant fait tesmoigner mesme apres la mort de sa femme puis que pour faire voir combien il en estoit touche il ordonna un deuil public d'un an par tout son empire et puis lors que l'amour est innocente comme 
 la sienne l'estoit cette noble passion est plustost une vertu qu'une foiblesse puis qu'elle porte l'ame aux grandes choses et qu'elle est la source des actions les plus heroiques j'ay engage dans mon ouvrage presque toutes les personnes illustres qui vivoient au siecle de mon heros et vous verrez tant dans ces deux parties que dans toutes les autres jusques a la conclusion que je suy quasi par tout herodote xenophon justin zonare et diodore sicilien vous pourrez dis-je voir qu'encore qu'une fable ne soit pas une histoire et qu'il suffise a celuy qui la compose de s'attacher au vray-semblable sans s'attacher toujours au vray neantmoins dans les choses que j'ay inventees je ne suis pas si esloigne de tous ces autheurs qu'ils le sont tous l'un de l'autre car par exemple herodote decrit la guerre des scithes dont xenophon ne parle point et xenophon parle de celle d'armenie dont herodote ne dit pas un mot ils renversent de mesme l'ordre des guerres dont ils conviennent ensemble car celle de lydie precede celle d'assirie dans herodote et celle d'assirie precede celle de lydie dans xenophon l'un parle de la conqueste de l'egypte l'autre n'en fait mention aucune l'un fait exposer cyrus en naissant l'autre oublie une circonstance si remarquable l'un met l'histoire de panthee l'autre n'en parle en facon du monde l'un le fait mourir encore assez jeune l'autre fort vieux l'un dans une bataille l'autre dans son lict toutes choses directement opposees ainsi j'ay suivy tantost l'un et tantost l'autre selon qu'ils ont este plus ou moins propres a mon dessein et quelquefois 
 suivant leur exemple j'ay dit ce qu'ils n'ont dit ny l'un ny l'autre car apres tout c'est une fable que je compose et non pas une histoire que j'ecris que si cette raison ne satisfait pas pleinement les scrupuleux ils n'ont qu'a s'imaginer pour se mettre l'esprit en repos que mon ouvrage est tire d'un vieux manuscrit grec d'egesippe qui est dans la bibliotheque vaticane mais si precieux et si rare qu'il n'a jamais este imprime et ne le sera jamais voila lecteur tout ce que j'avois a vous dire 
 
 
 
 
 l'embrazement de la ville de sinope estoit si grand que tout le ciel toute la mer toute la plaine et le haut de toutes les montagnes les plus reculees en recevoient une impression de lumiere qui malgre l'obscurite de la nuit permettoit de distinguer toutes choses jamais objet ne fut si terrible que celuyla l'on voyoit tout a la fois vingt galeres qui brusloient dans le port et qui au milieu de l'eau dont elles estoient si proches ne laissoient pas de pousser des flames ondoyantes jusques aux nues ces flames estant agitees par un vent assez impetueux se courboient quelquefois 
 vers la plus grande partie de la ville qu'elles avoient desja toute embrazee et de laquelle elles n'avoient presque plus fait qu'un grand bucher l'on les voyoit passer d'un lieu a l'autre en un moment et par une funeste communication il n'y avoit quasi pas un endroit en toute cette deplorable ville qui n'esprouvast leur fureur tous les cordages et toutes les voilles des vaisseaux et des galeres se destachans toutes embrazees s'eslevoient affreusement en l'air et retomboient en estincelles sur toutes les maisons voisines quelques unes de ces maisons estant desja consumees cedoient a la violence de cet impitoyable vainqueur et tomboient en un instant dans les rues et dans les places dont elles avoient este l'ornement cette effroyable multitude de flames qui s'elevoient de tant de divers endroits et qui avoient plus ou moins de force selon la matiere qui les entretenoit sembloient faire un combat entr'elles a cause du vent qui les agitoit et qui quelques-fois les confondant et les separant sembloit faire voir en effet qu'elles se disputoient la gloire de destruire cette belle ville parmy ces flames esclattantes l'on voyoit encore des tourbillons de fumee qui par leur sombre couleur adjoustoient quelque chose de plus terrible a un si espouvantable objet et l'abondance des estincelles dont nous avons desja parle retombant a l'entour de cette ville comme une gresle enflamee faisoit sans doute que l'abord en estoit affreux au milieu de ce grand desordre et tout au plus bas de la ville 
 il y avoit un chasteau basty sur la cime d'un grand rocher qui s'avancoit dans la mer que ces flames n'avoient encore pu devorer et vers lequel toutefois elles sembloient s'eslancer a chaque moment parce que le vent les y poussoit avec violence il paroissoit que l'embrazement devoit avoir commence par le port puis que toutes les maisons qui le bordoient estoient les plus allumees et les plus proches de leur entiere ruine si toutefois il estoit permis de mettre quelque difference en un lieu ou l'on voyoit esclater par tout le feu et la flame parmy ces feux et parmy ces flames l'on voyoit pourtant encore quelques temples et quelques maisons qui faisoient un peu plus de resistance que les autres et qui laissoient encore assez voir de la beaute de leur structure pour donner de la compassion de leur inevitable ruine enfin ce terrible element detruisoit toutes choses ou faisoit voir ce qu'il n'avoit pas encore detruit si proche de l'estre qu'il estoit difficile de n'estre pas saisi d'horreur et de pitie par une veue si extraordinaire et si funeste ce fut par cet espouvantable objet que l'amoureux artamene apres estre sorty d'un valon tournoyant et couvert de bois a la teste de quatre mille hommes fut estrangement surpris aussi en parut-il si estonne qu'il s'arresta tout d'un coup et sans scavoir si ce qu'il voyoit estoit veritable et sans pouvoir mesme exprimer son estonnement par ses paroles il regarda cette ville il regarda le port il jetta les yeux sur cette mer qui paroissoit toute embrazee 
 par la reflexion qu'elle recevoit des nues que ce feu avoit toutes illuminees il regarda la plaine et les montagnes il tourna ses yeux vers le ciel et sans pouvoir ny parler ny marcher il sembloit demander a toutes ces choses si ce qu'il voyoit estoit effectif ou si ce n'estoit point une illusion hidaspe chrisante aglatidas araspe et feraulas qui estoient les plus proches de luy regardoient cet embrazement et n'osoient regarder artamene qui poussant enfin son cheval sur une petite eminence ou ils le suivirent vit et connut si distinctement que cette ville qui brusloit estoit celle-la mesme qu'il pensoit venir surprendre cette nuit par une intelligence qu'il y avoit afin d'en tirer sa princesse que le roy d'assirie y tenoit captive que tout d'un coup s'emportant avec une violence extreme quoy injustes dieux s'ecria t'il il est donc bien vray que vous avez consenti a la perte de la plus belle princesse qui fut jamais et que dans le mesmne temps que je croyois sa liberte infaillible vous me faites voir sa perte indubitable en disant cela il s'avanca encore un peu davantage et n'estant suivi que de chrisante et de feraulas helas mes amis leur dit il en commencant de galoper et commandant que tout le suivist quel pitoyable destin est le mien et a quel effroyable spectacle m'a t'on amene allons du moins allons mourir dans les mesmes flames qui ont fait perir nostre illustre princesse peut-estre poursuivoit il en luy mesme que ces flames que je voy viennent d'achever de reduire en cendre 
 mon adorable mandane mais que dis-je peut-estre non non ne mettons point nostre malheur en doute il est desja arrive et les dieux n'ont pas permis un si grand embrazement pour la sauver s'ils eussent voulu ne la perdre pas ils auroient sousleve les vagues de la mer pour esteindre ces cruelles flames et ne l'auroient pas mise en un si grand danger mais helas s'ecrioit il injuste rival n'as tu point songe a ta conservation plustost qu'a la sienne et n'as tu point cause sa perte par ta laschete si je voyois ma princesse adjoustoit il en se tournant vers chrisante entre les mains d'un prince a la teste de cent mille hommes et que ce prince la voulust sacrifier a mes yeux je ne serois pas si desespere j'aurois un ennemy que je pourrois du moins attaquer si je ne le pouvois vaincre mais icy je n'ay rien a faire qu'a m'aller jetter dans ces mesmes flames qui ont desja confume ma princesse en disant cela il s'avancoit encore davantage et apres avoir este quelque temps sans parler ha ciel s'ecrioit il tout d'un coup voyant qu'il n'y avoit que chrisante qui le peust entendre ne seroit-je point la cause de la mort de ma princesse n'est-ce point pour l'amour de moy qu'elle a elle mesme embraze cette ville plustost que de manquer de fidelite au malheureux artamene ha dieu s'il est ainsi je suis digne de mon infortune et je merite tous les maux que je ressens chrisante voyant qu'il avoit cesse de parler s'approcha de luy pour tascher de luy donner quelque legere consolation mais artamene 
 marchant tousjours et le regardant d'une maniere capable de donner de la compassion aux personnes les plus insensibles non non luy dit-il chrisante ce malheur n'est pas de ceux dont l'on peut estre console et je n'ay qu'une voye a prendre que je suivray sans doute bien tost ouy chrisante j'auray du moins cette funeste consolation que ce mesme feu qui a peut-estre brusle ma maistresse et mon rival qui a confondu l'innocence et le crime et qui m'a prive tout ensemble de l'objet de ma haine et de celuy de mon amour achevera encore de me detruire et meslera du moins mes cendres avec celles de mon adorable princesse en disant cela il sembloit avoir toutes les marques d'un prochain desespoir sur le visage sa voix avoit quelque chose de triste et de funeste et toutes ses actions tesmoignoient assez qu'il se preparoit a mourir cependant la pointe du jour venant a paroistre et l'approche du soleil diminuant quelque chose de l'horreur de cet embrazement parce que la mer la plaine et les montagnes reprenoient une partie de leurs couleurs naturelles la face de cette funeste scene changea en quelque facon et feraulas vit presque en mesme temps deux choses qu'il fit remarquer au mesme instant a son cher maistre seigneur luy dit-il ne voyez vous pas en mer une galere qui vogue et qui semble faire beaucoup d'effort pour s'esloigner de cette malheureuse ville et ne voyez vous pas encore comme quoy il semble que l'on ne songe qu'a esteindre 
 le feu qui s'approche de cette grosse tour qui est sur le portail du chasteau et que l'on abandonne tout le reste pour la conserver je voy l'un et l'autre respondit artamene je ne scay adjousta chrisante si ce n'est point une marque asseuree que la princesse n'a pas encore pery puis qu'il peut estre qu'elle est dans cette galere ou dans cette tour que les flames n'ont pas encore embrazee helas s'escria tout d'un coup artamene s'il estoit ainsi que je serois heureux de pouvoir conserver quelque espoir il s'approcha alors beaucoup plus pres de la ville et voyant effectivement qu'il y avoit plusieurs personnes qui taschoient d'empescher le feu d'approcher de cette tour travaille s'ecria t'il en redoublant sa course trop heureux rival travaille pour le salut de nostre princesse et sois asseure si tu la peux sauver de ce peril que je te pardonne tous les maux que tu m'as faits ce prince ne demeuroit pourtant pas long temps dans un mesme sentiment tantost il faisoit des voeux pour sa maistresse tantost des imprecations contre son rival un moment apres regardant cette galere et luy semblant y remarquer des femmes sur la poupe il s'en resjouissoit beaucoup puis venant a songer que quand ce seroit sa maistresse elle seroit tousjours perdue pour luy il rentroit dans son desespoir apres venant a considerer cette tour que la mer et les flames environnoient de toutes parts et venant a penser que peut-estre sa princesse estoit enfermee en ce lieu-la il changeoit de sentimens tout 
 d'un coup et ces mesmes troupes qui estoient venues pour detruire cette ville eurent commandement d'aider a en esteindre le feu artamene donc ne pouvant se resoudre de retourner sur ses pas envoya feraulas commander aux siens de marcher en diligence et de le suivre mais en approchant de sinope l'on sentoit un air si chaud et si embraze et l'on entendoit un bruit si espouvantable que tout autre qu'artamene n'auroit jamais entrepris d'y aller le mugissement de la mer le murmure du vent le petillement de la flame joint au bruit affreux de la chutte des maisons entieres qui crouloient de fonds en comble et a toutes les plaintes et a tous les cris que jettoient les mourants ou ceux que la peur d'une mort prochaine faisoit crier causoient une confusion espouventable de tous ces mugissemens dis-je de tous ces murmures de tous ces cris de toutes ces chuttes de maisons et de toutes ces plaintes il se formoit un bruit si lugubre et si esclatant que tous les echos des montagnes y respondans encore en formoient une harmonie tres-funeste s'il est permis d'appeller harmonie un retentissement si rempli de confusion cela n'empescha pourtant pas artamene de se faire entendre car estant desja assez proche de la ville en un lieu ou tous les siens l'avoient joint il se tourna vers eux et leur dit avec une affection inconcevable imaginez vous mes compagnons que c'est moy qui suis dans cette tour que c'est moy qui suis dans la necessite de perir parmy les eaux ou parmy 
 les flames et que c'est a moy enfin a qui vous allez sauver la vie ou pour mieux dire encore imaginez vous que vostre roy vostre princesse vos femmes vos peres et vos enfans sont enfermez dans cette tour avec artamene et y vont perir afin qu'estans poussez par des sentimens si tendres vous agissiez avec plus de courage et avec plus de diligence il faut mes compagnons il faut aujourd'huy faire ce qui n'a peut-estre jamais este fait il faut perdre nos ennemis et les sauver il faut les combattre d'une main et les secourir de l'autre et bref il faut faire toutes choses pour conserver une princesse qui doit estre vostre reine et qui merite de l'estre de toute la terre a ces mots chrisante araspe aglatidas et hidaspe qui commandoient chacun mille hommes en cette occasion s'approcherent d'artamene pour recevoir ses derniers ordres et feraulas qui estoit l'agent de l'entreprise et celuy qui avoit intelligence dans sinope et auquel artucas avoit promis de livrer une des portes de la ville cette mesme nuit fut aussi de ce conseil et ce fut luy qui dit qu'il ne faloit pas laisser d'agir de la mesme facon que si cette ville n'estoit pas embrazee et qu'ainsi sans chercher d'autres expediens il faloit sans doute marcher droit a la porte du temple de mars parce dit il que si par hazard cet embrazement n'a pas encore mis toute la ville en confusion par tout autre lieu que par celuy-la nous pourrions trouver de la resistance la coustume estant mesme en de semblables rencontres 
 de redoubler la garde de peur que l'incendie ne soit un artifice des ennemis ou au contraire nous sommes assurez de n'en trouver aucune par cet endroit car si artucas et les siens n'ont pas encore este devorez par les flames nous les trouverons prests a nous aider et s'ils ont peri aparemment nous ne trouverons la personne qui s'oppose a nostre passage cet aduis ayant este trouve raisonnable ils resolurent apres par quel lieu ils pourroient le plus commodement gagner le pied de la tour mais aglatidas leur fit remarquer que l'embrazement commencoit de diminuer du coste du port parce que des galeres et des vaisseaux estans plustost consumez que des maisons il faloit sans doute que le feu s'y esteignist plus tost qu'ailleurs et qu'ainsi il faloit prendre tout le long du port afin de n'avoir presque plus a se garantir que d'un coste et que par ce moyen ils pourroient arriver avec assez de facilite au pied de la tour artamene qui souhaittoit impatiemment d'y estre ne voulut contredire a rien de peur de les arrester davantage et se mit a marcher le premier commandant seulement aux siens de crier par toute la ville qu'ils ne venoient que pour sauver la princesse afin que ce peuple entendant un nom qui luy estoit si cher et si precieux peust faire moins de resistance et mettre moins d'obstacle a leur dessein ils marcherent donc et feraulas conduisant artamene qui avoit mis pied a terre aussi bien que tous ses capitaines a la porte du temple de mars ils y trouverent celuy qu'ils 
 cherchoient qui desespere qu'il estoit qu'artamene devst arriver car la veue de ce funeste embrazement l'avoit beaucoup retarde commencoit de ne songer plus qu'a se mettre a couvert de la violence des flames mais il n'eut pas plustost veu ceux qu'il attendoit qu'il fit ouvrir la porte ou il estoit peu accompagne parce que malgre luy une grande partie des siens estoit alle voir en quel estat estoient leurs maisons leurs peres leurs enfans ou leurs femmes ils n'eurent donc aucune peine a se rendre maistres de cette porte mais ils en eurent bien davantage a se garantir du feu qu'ils trouvoient par tout artamene en marchant dans ces rues toutes enflamees fut plusieurs fois expose a se voir accabler par la chutte des maisons et si cet objet luy avoit semble terrible par le dehors de la ville il luy sembla espouvantable par le dedans ils marchoient l'espee a la main droite et le bouclier a la gauche dont ils eurent plus de besoin de se servir pour repousser les charbons ardants qui tomboient de toutes parts sur leurs testes que pour recevoir les traits de leurs ennemis ce n'est pas que d'abord l'arrivee d'artamene ne redoublast les cris et l'estonnement parmy ce qui restoit de personnes vivantes dans cette ville et que ce heros n'en vist plusieurs qui estans occupez a esteindre le feu de leurs propres logemens ou a sauver leurs familles quittoient cet office charitable pour tascher de se rassembler et de faire quelque resistance mais ils ne trouvoient dans ce grand desordre ny 
 armes ny chefs ny compagnons capables de s'opposer a son passage l'on voyoit en un lieu des gens qui abatoient leurs propres maisons pour sauver celles de leurs voisins l'on en voyoit d'autres qui jettoient ce qu'ils avoient de plus precieux par les fenestres pour tascher d'en sauver au moins quelque chose l'on voyoit des meres qui sans se soucier ny de meubles ny de maisons s'enfuyoient les cheveux desja a demy bruslez avec leurs enfans seulement entre les bras enfin l'on voyoit des choses si pitoyables et si terribles tout ensemble que si artamene n'eust pas este emporte comme il l'estoit par une passion violente il se fust arreste a chaque pas pour les secourir tant ils estoient dignes de compassion et tant il estoit sensible a leur misere cependant il avancoit tousjours mais le bruit de sa venue l'ayant pourtant devance aribee gouverneur de sinope qui faisoit tous ses efforts pour empescher que le feu ne gagnast la tour et qui occupoit en ce lieu la meilleure partie de ce qui restoit de peuple et de soldats dans la ville ne le sceut pas plustost qu'il se trouva dans une inquietude inconcevable et dans une incertitude qu'on ne scauroit exprimer ne scachant s'il devoit aller combattre ou s'il devoit continuer de faire esteindre ce feu car disoit il que servira au roy d'assirie que je vainque s'il est vaincu par les flames mais que me servira t'il aussi a moy mesme d'esteindre ce feu adjoustoit il si je suis pris par artamene moy qui suis son plus grand ennemy moy qui ay trahy le roy mon maistre 
 moy qui ay servi a l'enlevement de la princesse sa fille et qui ay fait revolter ses peuples ha non non combattons artamene qui est aussi redoutable au roy d'assirie que le feu et que les flames et songeons a nostre conservation en pensant a celle d'autruy en disant cela il commanda a ceux qui esteignoient le feu et qui par des machines dont ils se servoient taschoient de luy couper chemin en abatant les maisons voisines ou il s'estoit attache de prendre des armes s'ils en avoient d'en aller chercher en diligence s'ils n'en avoient point ou de s'en faire de tout ce qu'ils rencontreroient et mesme du feu et des flames plustost que de ne le secourir pas apres donc qu'artamene eut traverse une partie de cette ville embrazee et qu'ayant marche tout le long du port il fut arrive proche de la tour il fut bien surpris de voir que personne ne travailloit plus pour esteindre le feu et qu'aribee s'avancoit pour le combattre quoy s'ecria-t'il je viens pour esteindre ces flames et ce sera moy qui empescheray qu'on ne les esteigne ha non non mes compagnons il ne le faut pas en disant cela il commanda a une partie de siens de songer a faire ce que les autres ne faisoient plus pendant qu'il combatroit ceux qui sembloient en avoir envie comme il estoit en cet estat et qu'il s'avancoit vers le gros a la teste duquel estoit aribee il leva les yeux vers le haut de la tour et y reconnut le roy d'assirie qui par une action toute desesperee sembloit n'avoir autre dessein que de choisir s'il 
 se jetteroit dans les flames ou dans la mer cette veue ayant encore confirme artamene dans la croyance que sa maistresse n'estoit pas morte il redoubla les commandemens qu'il avoit desja faits d'esteindre ce feu et marcha teste baissee vers ses ennemis qui venoient a luy avec assez de resolution comme il fut proche d'eux et qu'il reconnut distinctement qui estoit leur chef aribee luy cria t'il je ne viens pas aujourd'huy pour te combatre et pour te punir et il ne tiendra qu'a toy que je n'obtienne ton pardon du roy des medes si tu veux mettre les armes bas et m'ayder a sauver ta princesse et la mienne mais aribee qui croyoit son crime trop grand pour luy pouvoir estre jamais pardonne et qui de plus avoit appris une chose qu'artamene ignoroit encore au lieu de luy respondre s'eslanca vers luy l'espee haute et commenca un combat au milieu des feux et des flames qui n'estoit pas moins redoutable par ce qui tomboit d'enhaut que pour les coups qui partoient de la main d'un ennemy invincible que l'amour la haine et la vangeance rendoient encore plus vaillant qu'a 1'accoustumee quoy qu'il fust toujours le plus vaillant homme du monde hidaspe artucas chrisante aglatidas et araspe se rangerent aupres d'artamene car pour feraulas ce fut luy qui eut ordre de faire continuer d'esteindre le feu ainsi le roy d'assirie voyoit tout a la fois travailler a son falut et a sa perte vouloir sauver sa vie et vaincre celuy qui l'avoit servi encore disoit artamene en luy mesme et 
 en jettant les yeux vers le haut de la tour ou il voyoit tousjours son rival si ma princesse regardoit ce que je fais pour la sauver je serois bien moins malheureux et si j'estois asseure qu'elle vist ma mort ou ma victoire je n'aurois presque rien a desirer cependant la meslee se commence et se continue fort chaudement et sans qu'artamene cesse de fraper il ne laisse pas d'avoir soin de voir si feraulas fait bien executer ses ordres enfin dans cette confusion il s'attache en un combat particulier contre aribee qui fut dangereux et opiniastre car quoy que ce traistre eust en teste le plus redoutable des hommes le desespoir faisoit en luy ce que la valeur n'auroit pu faire en un autre neantmoins comme au contraire artamene combatoit alors avec espoir et qu'il estoit persuade qu'il n'y avoit plus que quelques murailles entre sa princesse et luy il fit des choses prodigieuses il tua tout ce qui s'opposa a son passage et blessa aribee en tant de lieux qu'enfin il se seroit sans doute resolu de se rendre si tout d'un coup une maison enflamee ne fust tombee si pres du lieu ou ils combatoient qu'aribee en fut enseveli sous ses ruines et l'on creut qu'il avoit peri par le fer et par le feu pour expier une rebellion criminelle qui meritoit tous les deux ensemble artamene qui n'avoit pu estre blesse par son ennemy pensa estre accable en cette rencontre et se vit tout couvert de flame tout environne de charbons et de fumee et s'il n'eust mis son bouclier sur sa teste il estoit infailliblement 
 perdu toute sa cotte d'armes en fut a demy bruslee et peu s'en falut qu'il ne perist en cette rencontre la chutte de cette maison fit qu'il s'esleva en l'air une poussiere si espaisse une fumee si noire et une nuee d'estincelles si bruslantes que l'on fut quelque temps sans pouvoir rien voir de tout ce qui se passoit en ce lieu la ce qui surprit artamene en cette occasion fut que lors que cette maison embrazee tomba aribee qui a ce qu'on pouvoit juger par son action avoit eu dessein de se rendre s'estoit recule de quatre ou cinq pas si bien que par la il sembloit estre alle au devant de ce qui le devoit accabler et par un miracle de la fortune artamene qui le touchoit de la pointe de son espee ne se trouva pourtant point engage sous ces perilleuses ruines apres cet accident tout ce qui le secondoit s'estonna et s'enfuit et nostre heros faisant crier et leur criant luy mesme qu'il venoit pour les servir et qu'il ne vouloit point leur perte les obligea enfin a jetter leurs armes et a se fier en la parole d'un vainqueur qui'ls avoient autre-fois tant ayme ainsi en fort de peu temps tout le monde se trouva d'un mesme parti et artamene encourageant les siens et leur monstrant par son exemple ce qu'il faloit faire pour esteindre le feu ce peuple fut ravi de voir de charitables ennemis ils abatirent des maisons avec des beliers ils employerent leurs boucliers a jetter de l'eau sur tout ce qui tomboit d'enflame de peur que cela n'embrazast ce qui ne l'estoit pas encore 
 et enfin ils n'oublierent rien de tout ce qu'ils jugerent qui pouvoit servir tous les chefs firent des miracles en cette journee mais entre les autres aglatidas sembloit avoir eu dessein de chercher plustost la mort que la victoire tant il s'estoit courageusement expose a la fureur des flames et au desespoir des ennnemis cependant artamene voyant que le feu commencoit de diminuer se resjouissoit en luy mesme dans l'esperance qu'il avoit de revoir bien tost sa chere princesse elle est disoit-il en son coeur dans cette tour et si je ne suis le plus malheureux des hommes je verray dans quelques moments cette adorable personne et j'entendray peut-estre sa belle bouche m'appeller son liberateur enfin disoit il encore je verray bien tost l'objet de ma haine et de mon amour en effet le feu ayant este esteint de ce coste la et estant arrive a la porte de la tour qui commencoit desja de s'embrazer il envoya s'asseurer de toutes les portes de la ville mais comme il voulut faire enfoncer celle de cette tour ne scachant s'il n'y trouveroit point encore quelque resistance il vit un homme de fort bonne mine qui la luy ouvrit et qui au lieu de luy en disputer l'entree comme il eust fait s'il ne l'eust pas reconnu auparavant du haut des creneaux luy dit avec beaucoup de respect seigneur si le nom de thrasibule n'est pas sorti de vostre memoire accordez luy la grace d'employer vostre authorite pour empescher la perte d'une illustre personne 
 que le desespoir va sans doute faire perir sur le haut de cette tour si vous ne m'aydez a la secourir promptement artamene qui creut que c'estoit sa princesse qui estoit en cette extremite ne s'amusa pas a faire un long compliment au genereux thrasibule qu'il reconnut d'abord a la voix allons mon ancien vainqueur dit il a ce fameux pirate qui n'avoit point deguise son veritable nom parce qu'estant fort commun parmi les grecs il ne pouvoit pas le faire reconnoistre allons secourir cette personne illustre et en disant ces paroles avec assez de precipitation il monta l'escalier suivi de grand nombre des siens mais particulierement d'hidaspe de chrisante d'aglatidas de thrasibule et de feraulas et tous excepte thrasibule estoient estonnez de ne rencontrer point de soldats dans cette tour et de n'en voir point dans le reste du chasteau araspe par les ordres d'artamene demeura a la porte avec ses compagnons afin de ne s'exposer pas mal a propos a quelque surprise ce prince donc impatient de revoir sa maistresse marche le premier et devancant les autres d'assez loing arrive au haut de cette tour mais helas quel desplaisir et quel estonnement fut le sien lors qu'au lieu d'y voir sa princesse il n'y vit que le roy d'assirie c'est a dire le ravisseur de mandane son rival et son ennemi mais un ennemi sans armes et accable de douleur artamene se tourna alors vers thrasibule comme pour luy demander si c'estoit la cette illustre personne 
 dont il luy avoit voulu parler et voyant que tous ceux qui l'avoient suivi vouloient aussi estre sur le haut de cette tour et prevoyant que sa conversation avec le roy d'assirie ne seroit pas d'un stile a estre escoutee de tant de monde il leur fit signe qu'ils se retirassent se preparant a demander ou estoit sa princesse croyant encore qu'elle pouvoit estre dans un apartement plus bas ou en quelque autre lieu du chasteau mais il fut bien surpris d'entendre que le roy d'assirie luy dit tu vois artamene tu vois un prince bien plus malheureux que toy puis qu'il est la cause de son malheur et du tien mais tu peux voir en mesme temps adjousta t'il en luy monstrant une galere qui paroissoit en mer et qui n'estoit pas encore fort esloignee parce qu'elle avoit le vent contraire un autre ravisseur de nostre princesse bien plus criminel que moy puis qu'il m'avoit promis une amitie inviolable et que je ne t'avois jamais fait esperer nulle part en mon affection quoy s'ecria alors artamene en regardant cette galere et ne regardant plus son ennemi la princesse n'est plus en tes mains non luy respondit le roy d'assirie en soupirant le prince mazare le plus infidelle de tous les hommes me l'enleve et t'oste le plus doux fruit de ta victoire mais puis que tu ne peux satisfaire ton amour par la veue de ta princesse satisfaits du moins ta haine par la vangeance que tu peux prendre de ton rival tu vois que je ne suis pas en estat de t'en empescher et si j'avois pu ne suivre 
 pas des yeux cette galere tant qu'elle paroistra le long de cette coste il y auroit desja long temps que je me serois jette dans la mer ou dans les flames pour achever mes mal-heurs et pour ne tomber pas entre les mains de mon ennemi les ennemis d'artamene luy respondit ce genereux afflige n'ont rien a craindre de luy que lors qu'ils ont les armes a la main et l'estat ou je te voy te met a couvert de ma haine et de mon ressentiment a ces mots artamene se sentit si accable de douleur que jamais personne ne le fut davantage il voyoit sa maistresse une seconde fois enlevee et ne pouvoit la suivre ny la secourir puis que tous les vaisseaux et toutes les galeres qui estoient dans le port ayant peri par les flames il n'estoit pas en sa puissance de suivre ce dernier ravisseur pour le punir il voyoit d'autre coste ton premier rival en son pouvoir mais il le voyoit seul et sans armes et sans autre dessein que celuy de songer a mourir en ce pitoyable estat desespere qu'il estoit par une affliction sans egale comme sans remede il y avoit des momens ou sa generosite n'estoit assez sorte pour l'empescher de penser a satisfaire en quelque facon sa vangeance par la perte de son rival il y en avoit d'autres aussi ou il n'en vouloit qu'a sa propre vie et dans cette cruelle incertitude de sentimens ne scachant ce qu'il devoit faire ny mesme ce qu'il vouloit faire il entendit le roy d'assirie qui luy cria tu vois artamene tu vois que la fortune te favorise en toutes choses que le vent s'estant renforce 
 repousse cette galere vers le rivage et que peut-estre bien tost tu reverras ta princesse artamene regardant alors vers la mer vit effectivement que par la violence d'un vent contraire cette galere c'estoit si fort raprochee que l'on pouvoit facilement distinguer des femmes qui paroissoient sur la poupe et remarquer en mesme temps qu'avec un prodigieux et vain effort la chiurme faisoit ce que les mariniers appellent passe-vogue pour resister aux vagues et aux vents et pour s'esloigner de la terre a force de rames a cet instant l'on vit de la joye dans les yeux d'artamene mais pour le roy d'assirie l'on ne vit que de la douleur et du desespoir dans les siens scachant bien que quand le vent repousseroit cette galere dans le port ce ne seroit qu'a l'avantage d'artamene et que ce ne pouvoit estre au sien il s'imaginoit pourtant quelque espece de consolation dans l'esperance qu'il concevoit de pouvoir punir mazare ne me permettras tu pas dit il a artamene si les dieux te redonnent ta princesse de t'espargner la peine de chastier ton ravisseur et ne souffriras tu pas que pour faire ce combat l'on me donne une espee que je te promets de passer un moment apres ma victoire au travers de mon coeur afin de te laisser jouir en paix d'un bon heur que je te disputerois toujours tant que je serois en vie cette vangeance me doit estre reservee reprit artamene et puis que par le respect que je porte au roy d'assirie desarme et malheureux je 
 me prive du plaisir de me vanger de luy il faut du moins que je me reserve celuy de punir mazare et de sa perfidie etde sa temerite apres cela ces deux rivaux sans se souvenir presque plus de leur haine se mirent a regarder l un et l'autre cette galere et faisant tantost des voeux et tantost des imprecations comme s'ils n'eussent eu qu'un mesme interest il y avoit des momens ou l'on eust dit qu'ils estoient amis tant cet objet dominant attachoit leurs yeux leurs esprits et leurs pensees mais enfin ils virent que tout d'un coup la mer changea de couleur que ses vagues s'esleverent et que grossissant encore en un moment elles portoient tantost la galere dans les cieux et tantost elles l'enfoncoient dans les abismes cette triste veue faisant alors un mesme effet dans ces coeurs egalement passionnez artamene regarda le roy d'assirie avec une douleur inconcevable et le roy d'assirie regarda artamene avec un desespoir que l'on ne scauroit exprimer ce fut alors que l'egalite de leur malheur suspendit tous leurs autres sentimens et qu'ils esprouverent tout ce que l'amour peut faire esprouver de douloureux et de sensible ils voyoient que si le vent continuoit de souffler du coste qu'il estoit cette galere se viendroit infailliblement briser contre le pied de la tour ou ils estoient si bien que faisant des voeux tous contraires a ceux qu'ils avoient faits un peu auparavant ils desiroient que le vent secondast les voeux du ravisseur et qu'il l'esloignast de la terre cependant la tempeste se redoubla 
 et selon le caprice et l'inconstance de la mer le vent ayant par des tourbillons qui s'entre-choquoient este quelque temps en balance comme s'il n'eust pu determiner de quel coste il devoit se ranger tout d'un coup il esloigna la galere de la ville et luy fit raser la coste avec tant de vistesse que ces deux rivaux la perdirent de veue en un instant et perdirent avec elle tout ce qui leur restoit d'esperance voyant tousjours durer l'orage aussi fort qu'auparavant que ne dirent point apres cela ces deux illustres malheureux dans la crainte qu'ils avoient voyant continuer la tempeste que leur princesse ne fist naufrage ils eussent bien voulu pouvoir separer mazare de mandane et ne luy donner point de part aux voeux qu'ils faisoient pour elle mais apres tout ils consentoient au salut du rival plus tost que de se consentir a la perte de la maistresse ils se la souhaiterent mesme plus d'une fois l'un a l'autre plustost que de la scavoir exposee au danger ou elle estoit et plus d'une fois aussi ils se repentirent de leurs propres souhaits cependant cet objet qui avoit comme suspendu toutes leurs passions et toutes leurs pensees n'estant plus devant leurs yeux ils recommencerent de se regarder comme auparavant c'est a dire comme deux rivaux et comme deux ennemis artamene estoit pres de s'en aller et de commander que l'on gardast le roy d'assirie lors que ce prince luy dit je scay bien que ta naissance est egale a la mienne et je le scay par des voyes si differentes et si asseurees que je n'en 
 scaurois douter c'est pourquoy me confiant en cette generosite de laquelle j'ay este si souvent le secret admirateur malgre ma haine et que j'ay si souvent esprouvee je veux croire encore que tu ne me refuseras pas une grace que je te veux demander comme a mon rival luy respondit artamene je te dois refuser toute chose mais comme au roy d'assirie je te dois accorder tout ce qui n'offensera point le roy que je sers ou la princesse sa fille c'est pourquoy fois asseure que je ne te refuseray rien de tout ce qui ne choquera point ny mon honneur ny mon amour et je t'en engage la parole d'un homme qui comme tu dis n'est pas de naissance inegale a la tienne quoy qu'il ne passe pas pour cela dans l'opinion de toute la terre demande donc ce que tu voudras mais consulte auparavant ta propre vertu pour ne forcer pas la mienne a te refuser malgre elle le roy d'assirie voyant qu'il avoit cesse de parler je scay bien luy dit il que tu peux me remettre entre les mains de ciaxare et qu'apres luy avoir conquis la meilleure partie de mon royaume il te seroit en quelque facon avantageux de luy en remettre le roy dans ses fers mais tu es trop brave pour vouloir que la fortune t'ayde a triompher d'un homme fait comme moy et pour te prevaloir de la captivite d'un rival que tu ne scaurois croire qu'homme de coeur puis qu'il a desja mesure ton espee avec la tienne dans les termes ou est ma passion pour la princesse 
 je ne te celle pas qu'il faut de necessite que je meure avant que tu la possedes ne me prive donc pas inutilement de la gloire d'avoir contribue quelque chose a la punition de nostre ennemy commun et a la liberte de la princesse te promettant apres cela quand mesme le destin me seroit favorable et me feroit retrouver l'illustre mandane de ne songer jamais a la persuader a ton prejudice que par un combat particulier le fort des armes n'ait decide de nostre fortune je voy bien artamene adjousta t'il que ce que je veux est difficile mais si ton ame n'estoit capable que des choses aisees tu serois indigne d'estre mon rival il est vray reprit artamene qu'il ne m'est pas aise de faire ce que tu desires et qu'il me fera bien plus facile de terminer nos differens te faisant redonner une espee que de t'accorder cette liberte que tu me demandes et qui n'est pas peut-estre tant en mon pouvoir que tu le crois comme mon amour n'est pas moins sorte que la tienne reprit le roy d'assirie peut-estre que le desir de combattre n'est pas moins violent dans mon coeur que dans celuy d'artamene mais comme je ne veux combattre artamene que pour la possession de la princesse et qu'elle n'est pas en estat de pouvoir estre le prix du vainqueur il faut artamene il faut aller apres le ravisseur de mandane et travailler conjointement a sa liberte y ayant egal interest ne consideres tu point que si nous perissions tous deux dans ce combat 
 mandane l'illustre mandane demeureroit sans protection et sans deffence entre les mains de nostre rival a ces mots artamene s'arresta un moment puis reprenant la parole il ne seroit sans doute pas juste dit il d'exposer nostre princesse a un semblable malheur mais il n'est pas equitable non plus que commandant les armes du roy des medes je dispose souverainement de la liberte d'un prisonnier comme est le roy d'assirie tout ce que je puis avec honneur c'est de luy promettre d'employer tous mes soins et tout mon credit pour la luy faire rendre s'il m'est possible et de n'oublier rien pour cela mais pour luy tesmoigner adjousta t'il que je ne veux pas m'espargner la peine qui se rencontre a combattre un si redoutable ennemy ny m'en exempter laschement en le retenant prisonnier je veux bien luy engager ma parole de ne pretendre jamais rien a la possession de la princesse quand mesme elle seroit en ma puissance quand mesme le roy des medes y consentiroit et quand mesme elle le voudroit qu'auparavant par un combat particulier le sort des armes ne m'ait rendu son vainqueur je ne scaurois nier luy dit le roy d'assirie que vous n'ayez raison d'en user comme vous faites et que je n'aye eu tort de vous faire cette demande mais advouant que vous estes plus sage que moy confessez aussi que je suis plus amoureux que vous puis que je le suis jusques a perdre la raison que vous conservez toute entiere 
 je vous disputeray luy repliqua artamene cette derniere qualite bien plus opiniastrement que l'autre le roy d'assirie le supplia alors sans luy repliquer de se souvenir que peut-estre ne seroit il pas inutile pour la liberte de la princesse et qu'ainsi par cette seule raison il le conjuroit de travailler pour la sienne a ces mots artamene se retira apres avoir mis le roy d'assirie sous la garde d'araspe luy ordonnant de le traiter avec tout le respect et toute la civilite possible et de le mener a son apartement accoustume le roy d'assirie l'entendant respondit que ce devoit estre le sien mais artamene ne le voulut pas et s'en separant a l'instant mesme il s'en alla dans toutes les rues pour tenir le peuple en son devoir et pour faire achever d'esteindre le feu
 
 
 
 
il envoya tout le long des cistes pour voir si l'on n'apprendroit rien de la galere qui avoit enleve sa princesse et il depescha un des siens vers ciaxare pour l'advertir de ce qui s'estoit passe enfin il employa tout le reste du jour a donner ses ordres et le soir estant venu il se retira dans le mesme apartement que sa princesse avoit occupe a ce qu'il sceut par thrasibule auquel artamene fit toute la civilite que l'extreme inquietude ou il estoit luy put permettre de luy faire il sceut qu'estant arrive seulement depuis un jour dans ce port pour y faire radouber ses vaisseaux qui avoient este battus de la tempeste le roy d'assirie l'y avoit fort bien receu et l'avoit oblige 
 de loger dans le chasteau ou il avoit veu la princesse de medie mais que la nuit derniere l'on avoit entendu tout d'un coup le bruit que faisoient les vaisseaux embrazez qui en suite avoient mis le feu aux maisons voisines qu'a ce bruit le roy d'assirie ayant voulu prendre son espee ne l'avoit plus trouvee a sa place et qu'ayant voulu aller a l'apartement de la princesse il l'avoit trouve ferme et n'avoit trouve aucun des soldats qui avoient accoustume de garder le chasteau qu'aussi tost il avoit appelle quelques uns des siens qui avoient ouvert par force cet apartement et qui n'y avoient trouve personne que cependant ayant voulu faire sortir tous les domestiques et voulu sortir luy mesme il luy avoit este impossible a cause de l'embrazement et que depuis cela il avoit toujours este sur le haut de cette tour a considerer son infortune resolu a tous les momens de se jetter dans la mer ou dans les flames thrasibule n'en pouvoit pas dire d'avantage car il n'y avoit encore qu'un jour qu'il estoit arrive a sinope il laissa donc artamene dans cet apartement apres que ce prince l'eut asseure en s'en separant qu'il auroit soing de le faire recompenser par le roy de la perte de ses vaisseaux que le feu avoit devorez le louant infiniment de sa moderation luy qui dans un accident tant inopine ne s'amusoit point a des regrets inutiles et souffroit en homme de coeur une perte si considerable artamene 
 passa la nuit avec des inquietudes que l'on ne scauroit concevoir voicy disoit il en luy mesme le lieu de la persecution de ma princesse et voicy peut-estre l'endroit ou elle s'est souvenue de moy avec douleur et ou peut-estre elle a regrette le malheureux artamene du moins scay-je bien qu'elle en a parle car par quelle autre voye le roy d'assirie auroit il pu scavoir qu'artamene n'est pas veritablement artamene moy qui dans le temps que je l'ay veu a la cour de capadoce ne le croyois estre que philidaspe c'est a dire un simple chevalier tel qu'il se disoit quoy que je fusse pour le moins aussi amoureux que luy et par consequent aussi difficile a tromper mais helas adorable princesse pourquoy faut il que je fois dans vostre prison que vostre persecuteur soit icy et que vous n'y soyez pas je tiens un rival que je ne puis punir je pers une maistresse que je ne puis sauver et sa beaute qui fait tout mon bon-heur et toute sa gloire fait aussi toute mon infortune et tout son mal-heur elle luy donne des adorateurs mais des adorateurs sans respect et en quelque lieu qu'elle aille elle me donne des rivaux et des ennemis ha beaux yeux s'ecrioit il comme est-il possible que vous inspiriez des sentimens si injustes et si dereglez vous dis-je qui n'avez jamais porte dans mon coeur que de la crainte et de la veneration moy qui n'ay presque jamais ose vous dire que je vous aymois moy qui ne vous ay regarde qu'en tremblant moy qui vous ay si long 
 temps adorez en secret et moy dis-je enfin qui serois plustost mort mille fois que de vous faire voir dans mes actions la moindre chose qui vous peust desplaire cependant vous avez embraze des coeurs indignes de vous et des coeurs qui sans considerer ce qu'ils vous doivent n'ont considere que ce qui leur plaist cependant je ne scaurois me repentir de ma respectueuse passion et je ne scay si tout malheureux que je suis si tout esloigne que je me trouve de ma princesse je n'aime pas encore mieux estre artamene que d'estre mazare ce n'est pas poursuivit il qu'il ne soit heureux dans son crime car enfin il la voit il luy parle et il luy parle de sa passion mais sans doute aussi qu'elle luy respond avec mepris et que les mesmes yeux qui sont son plaisir et sa gloire sont aussi sa peine et son chastiment par les marques de leur colere en un mot je pense que j'ayme mieux estre innocent dans le coeur de ma princesse qu'estre seulement a ses pieds comme un criminel mais ciel adjoustoit il tout d'un coup qui m'a dit que cette tempeste qui s'est eslevee et qui dure encore ne l'aura pas fait perir et de quelles flateuses pensees laissez-je entretenir mon espoir dans l'incertitude ou j'en suis comme il en estoit la il entendit un bruit assez grand et chrisante estant entre dans sa chambre seigneur luy dit-il l'on delivre le roy d'assirie ou pour mieux dire on l'a desja delivre araspe ayant entendu quelque bruit dans la chambre du roy prisonnier ou par respect il n'avoit pas voulu coucher l'a ouverte et ne l'y a 
 plus trouve a l'instant mesme nous sommes sortis nous avons cherche et nous avons veu que sous une fenestre qui respond vers une maison bruslee un amas de ruines et de cendres a comble le fosse du chateau en cet endroit et a esleve un grand monceau de ces matieres fumantes a la faveur duquel nous jugeons que ce prince s'est sauve artamene surpris d'une nouvelle si fascheuse envoya promptement ses ordres a toutes les portes de sinope et fut luy mesme en personne pour tascher de retrouver son prisonnier mais durant qu'il estoit a un des bouts de la ville il sceut qu'une troupe de gens armez paroissoit a l'autre et qu'ils taschoient de se rendre maistres de la porte il y courut aussi tost mais il y arriva trop tard car le roy d'assirie estoit desja sorti et avoit force le corps de garde il y avoit pourtant encore quelques uns des siens commandez par aribee que l'on avoit creu mort et qui s'estoit retire de dessous ces ruines qui l'avoient enseveli qui pour donner temps au roy d'assirie de se sauver rendoient encore avec luy quelque combat malgre les blessures que ce perfide avoit desja receues mais artamene ne l'eut pas plustost reconnu qu'il luy dit traistre tu es donc ressuscite pour trahir encore une fois ton maistre mais si tu veux echaper de mes mains il faut que les tiennes m'ostent la vie en disant cela il fut a luy avec une impetuosite si grande qu'aribee quoy que courageux fut contraint de lascher le pied ce ne fut neantmoins reculer sa perte que d'un moment 
 car artamene le pressa de telle sorte qu'il ne songea plus qu'a parer les coups qu'il luy portoit cedant visiblement a la valeur d'un homme qui ne combatoit gueres sans vaincre il luy donna donc enfin un si grand coup d'espee a travers le corps au deffaut de sa cuirasse qu'il l'abatit a ses pieds la il advoua avant qu'expirer que s'estant retire de dessous ces ruines il avoit rassemble tout ce qu'il avoit pu des siens qu'il avoit fait cacher parmi ces maisons bruslees et qu'ayant sceu en quel apartement estoit le roy d'assirie il avoit este au commencement de la nuit monter sur cet amas de cendres et de bois a demi consume faire quelque bruit a la fenestre de ce prince pour l'obliger a y regarder et que la chose luy ayant succede il l'avoit fait sauver par cette fenestre a ces mots cet infidelle perdit la parole et la vie et tous ses compagnons le voyant en cet estat prirent aussi tost la suite mais artamene fut contraint de ne poursuivre pas davantage un prince que l'obscurite de la nuit deroboit facilement a ses soins comme il s'en fut retourne au chasteau il depescha vers ciaxare pour l'advertir de cet accident et s'occupa tout le reste de la nuit a considerer le caprice de sa fortune et de son malheur repassant donc tout ce qui luy estoit arrive il s'estonnoit quelquesfois qu'une vie aussi peu avancee que la sienne eust desja este subjette a tant d'evenemens extraordinaires et se promenant seul dans sa chambre car il n'avoit pu se 
 resoudre de se remettre au lit il apperceut sur la table des tablettes de feuilles de palmier assez magnifiques mais helas quelle surprise fut la sienne lors qu'en les ouvrant il vit qu'il y avoit quelque chose qui estoit escrit de la main de sa princesse il les regarde de plus pres il parcourt en un moment toutes ces precieuses lignes et apres s'estre fortement confirme en l'opinion que c'estoit elle qui les avoit tracees il lut distinctement ces paroles
 
 
 a princesse mandane au roy d'assirie 
 
 
 souvenez vous seigneur que vous m'avez dit plus de cent fois que rien ne pouvoit resister a mandane afin que vous en souvenant vous n'accusiez pas le genereux mazare d'une infidelite que mes larmes mes prieres et mes plaintes luy ont persuade de commettre sans qu'il ait autre interest en ma liberte que celuy que la vertu inspire aux ames bien nees en faveur des personnes malheureuses resoluez vous donc a luy pardonner un crime qui a parler raisonnablement vous est en quelque facon avantageux puis qu'il vous oste les moyens d'attirer mon aversion par les tesmoignages que vous me donnez de vostre amour scachez donc que je protegeray dans la cour du roy mon pere celuy qui m'a protegee dans la vostre et que c'est par le pardon de mazare que vous pouvez obtenir le vostre de la princesse de medie et 
 trouver quelque place en son estime n'en pouvant jamais avoir en son affection 
 
 
 mandane 
 
 
artamene achevant de lire ce billet se repentit de tout ce qu'il avoit dit et pense contre mazare et admirant sa generosite il faisoit autant de voeux pour son falut qu'il en avoit fait pour sa perte que les apparences sont trompeuses disoit il et qu'il y a de temerite a juger des sentimens d'autruy a moins que d'en estre pleinement informe qui n'eust pas dit que mazare estoit le plus criminel des hommes et que l'infidelite qu'il avoit eue pour le roy d'assirie ne pouvoit avoir d'autre cause qu'une injuste amour cependant il se trouve que la pitie et la compassion sont les veritables motifs qui l'ont fait agir et il n'a pas tenu a luy que je ne fois parfaitement heureux mais adjoustoit il si la tempeste a espargne sa galere comme je le veux esperer mon bon heur ne me fera pas long temps differe et je n'auray bien tost plus d'autre desplaisir que celuy de n'avoir rien contribue a la liberte de ma princesse et d'estre arrive trop tard pour la delivrer mais qu'importe poursuivoit il par quelles mains le bon heur nous arrive pourveu que nous le recevions jouissons donc de cette esperance et disposons nous a estre l'ami de mazare et a le proteger contre le roy d'assirie apres un semblable raisonnement il se mit a relire ce que la princesse de medie avoit escrit et apres l'avoir releu diverses fois il se mit 
 a regarder s'il n'y avoit plus rien dans ces tablettes mais helas il y trouva ce qu'il ne croyoit pas y rencontrer c'estoit un billet de mazare au roy d'assirie qui estoit conceu en ces termes
 
 
 mazare prince des saces au roy d'assirie 
 
 
 bien loing de vous cacher mon crime je veux vous le descouvrir aussi grand qu'il est je ne vous fais pas seulement une infidelite je trompe encore la personne du monde pour laquelle j'ay le plus de veneration qui est sans doute la princesse mandane elle croit que je songe a la soulager dans ses malheurs lors que je ne pense qu'a diminuer les miens enfin je suis coupable envers elle comme envers vous et je le suis encore envers moy mesme puis que selon toutes les apparences je fais un crime inutilement mais qu'y ferois-je l'amour m'y force et m'y contraint et je ne me suis pas rendu sans combatre si vous estes veritablement genereux vous me plaindrez si non vous chercherez les voyes de vous vanger sans que je m'en plaigne je vous declare toutefois que je seray assez bien puni par mandane puis qu'artamene est assez bien dans son coeur pour en deffendre l'entree et a vous et a moy et a tous les princes de la terre et pour me punir de tout ce que je fais malgre que j'en aye et contre vous et contre l'exacte generosite 
 
 
 mazare 
 
 
 que vois-je dit alors artamene et que ne dois-je point craindre de voir je pense avoir trouve un ami et un moment apres je retrouve un rival et un rival encore qui peut-estre a employe mon nom pour abuser ma princesse et pour l'enlever mais genereuse princesse puis-je esperer pour me consoler que je fois aussi bien dans ton coeur que mazare tesmoigne le croire ha s'il est ainsi fortune que je suis heureux et malheureux tout ensemble heureux de posseder un honneur que tous les rois de la terre ne scauroient jamais meriter et malheureux d'avoir quelque droit a un thresor dont la possession m'est deffendue le destin capricieux qui regle mes avantures ne me montre jamais aucun bien que pour m'en rendre la privation plus sensible je ne connois la douceur que pour mieux gouster l'amertume et je n'aprens que je suis aime que lors que par l'exces de mes infortunes je suis contraint de hair la vie et de souhaiter la mort comme il en estoit la on luy vint dire que l'on n'avoit rien appris de cette galere ou estoit la princesse le long du rivage de la mer ce qui le consola en quelque facon dans la peur ou il estoit qu'elle n'eust fait un triste naufrage et ce qui l'obligea a souffrir la veue de tous les chefs qui l'avoient suivi hidaspe chrisante aglatidas araspe feraulas et thrasibule cet illustre grec entrerent tous dans sa chambre ou artamene ayant entretenu ce dernier en particulier luy dit qu'il estoit bien 
 fasche de ne pouvoir aussi promptement qu'il l'eust desire luy rendre d'autres vaisseaux mais que s'il estoit vray qu'il ne courust la mer que pour se mettre en seurete de ses ennemis ainsi qu'on le luy avoit dit il l'assuroit de luy faire trouver un azile inviolable a la cour du roy des medes et de l'obliger mesme a le remettre dans son estat aussi tost qu'il auroit retrouve la princesse sa fille thrasibule le remercia fort civilement de cette offre obligeante et l'accepta ne pouvant faire autre chose en un temps ou il n'avoit point a choisir joint que la valeur et les rares qualitez d'artamene luy avoient donne tant d'amour des la premiere fois qu'il l'avoit connu qu'il estoit presque console de sa disgrace par une si heureuse rencontre artamene donc luy faisant beaucoup d'honneur sortit avec luy et avec tous ces autres chefs et fut par les rues de cette ville ou le feu estoit veritablement esteint mais ou la desolation n'estoit pas passee cette noirceur espouvantable qui paroissoit par tout ces poutres a demi bruslees et tous ces bastimens ruinez inspiroient quelque chose de si lugubre dans l'imagination qu'il eust este difficile de pouvoir rien penser que de triste en un lieu qui paroissoit si funeste l'on y voyoit diverses personnes qui parmi les cendres de leurs maisons cherchoient leurs thresors fondus et l'on en voyoit d'autres qui poussez par un sentiment plus tendre cherchoient sous ces ruines a demy consumees les os de leurs parens ou de leurs 
 amis artamene touche par des objets si tristes consola tous ceux qui se trouverent sur son passage et promit aux habitans en general malgre leur rebellion d'obliger le roy a faire rebastir leur ville feraulas presenta alors un homme a artamene qui luy donna une lettre de la part du roy d'assirie il la prit et l'ayant leue tout bas il trouva ces paroles lors qu'il eut rompu les cachets des tablettes de cire ou elles estoient gravees
 
 
 le roy d'assirie a artamene 
 
 
 je loue cette scrupuleuse vertu qui vous a force de n'escouter pas vostre generosite elle qui auroit sans doute este bien aise d'accorder la liberte a un ennemy qui vous la demandoit si elle eust pu consentir que vous eussiez un peu manque a ce que vous deviez au roy des medes mais comme je suis equitable envers vous ne soyez pas injuste envers moy et ne blasmez pas un prince qui ne se seroit pas sauve si vous l'aviez laisse sur sa foy et qui n'a pas creu faire un crime de s'echaper de ses gardes pour tascher de delivrer nostre princesse pour vous tesmoigner qu'en rompant ma prison je n'ay pas rompu les conditions de nostre traite je vous promets tout de nouveau de vous advertir de toutes choses de ne faire plus la guerre contre le roy des medes de luy envoyer des troupes et ce qui est le plus difficile a executer je vous promets 
 encore une fois de ne parler jamais de ma passion a la princesse quand mesme ce seroit moy qui la delivrerois que vostre deffaite ne m'en ait donne la liberte faites ce que je feray et gardez la fidelite a un ennemi si vous voulez qu'il vous la garde 
 
 
 le roy d'assirie 
 
 
artamene leut cette lettre avec joye et avec chagrin tout ensemble il estoit bien aise de la promesse que le roy d'assirie luy faisoit car enfin la princesse pouvoit aussi tost tomber entre les mains de labinet qu'entre les siennes mais d'autre part il estoit fasche d'avoir receu devant tant de monde une lettre du roy d'assirie qu'il n'oseroit montrer a ciaxare pour beaucoup de choses qu'elle disoit il n'en fit pourtant pas semblant et comme il fut rentre dans sa chambre choisissant d'entre des tablettes de bois de cedre de plomb et d'escorce de philire les plus magnifiquement enrichies car toute l'antiquite ne connut jamais papier ni encre et prenant un de ces burins que les anciens appelloient un style il en escrivit ces mesmes paroles
 
 
 artamene au roy d'assirie 
 
 
 je ne manque jamais a ce que j'ay promis non plus qu'a ce que je dois ainsi vous devez estre assure de me voir observer inviolablement toutes les choses 
 dont nous sommes convenus je souhaite seulement que nous soyons bien tost en estat de disputer un prix dont je suis indigne mais que personne ne possedera pourtant jamais que par la mort 
 
 
 d'artamene 
 
 
ces tablettes estant cachetees il les donna a cet homme qui luy avoit apporte les autres qui s'estant approche de son oreille luy dit qu'il avoit ordre du roy d'assirie de luy apprendre en cas qu'il eust quelque chose a luy mander qu'il s'estoit retire a pterie ville dont aribee avoit este gouverneur aussi bien que de sinope et qu'il avoit remise en ses mains apres cela cet homme sortit et artamene sortant aussi continua de faire le tour de la ville pour s'en aller a un temple a une stade de sinope qui luy estoit considerable pour plus d'une raison puis que c'estoit le lieu ou il avoit commence d'aymer de la sans scavoir precisement ce qu'il cherchoit ny ce qu'il faisoit il se mit a suivre le bord de la mer du coste que la galere qui avoit enleve sa princesse avoit pris sa route pendant cette promenade melancholique il s'entretenoit avec les deux fidelles compagnons de ses avantures le sage chrisante et le hardy feraulas fut il jamais un temps leur dit il ny mieux ny plus mal employe que celuy que nous avons passe depuis que nous sommes arrivez a sinope car enfin par le nombre des choses qui m'y sont advenues en si peu de momens s'il faut 
 ainsi dire il est impossible de passer jamais aucun jour avec plus d'occupation mais aussi pour le peu d'utilite que je retire de cet employ je ne pense pas que jamais personne ait si mal occupe sa vie je m'imagine venir delivrer ma princesse et je la trouve selon les apparences dans un danger espouvantable si j'en crois la crainte qui faisoit mon coeur je la voy dans les feux et dans les flames et je la voy mesme reduite en cendre aussi bien que la ville ou elle estoit apres je la voy ressuscitee je travaille a la sauver je combats j'esteins les flames qui apparamment la veulent devorer et puis a la fin il se trouve que je ne delivre que mon rival et que je le delivre en un estat qui ne me permet pas mesme de m'en vanger avec honneur enfin je voy un autre ravisseur de ma princesse que je ne puis suivre et peu apres je me voy sans rival prisonnier comme sans maistresse delivree dans le moment qui suit je change encore d'estat je fais des voeux pour mazare dont j'avois desire la perte et au mesme instant je le hais plus que je ne faisois o destins rigoureux destins determinez vous sur ma fortune rendez moy absolument heureux ou absolument miserable et ne me tenez pas tousjours entre la crainte et l'esperance entre la vie et la mort seigneur luy dit alors chrisante apres tant de maux que vous avez soufferts ou evitez vous devez esperer de surmonter toutes choses et apres une si longue obstination de la fortune a vous persecuter adjousta feraulas il est a croire qu'elle 
 se lassera bien tost cependant le ciel s'estoit esclairci et depuis qu'artamene estoit hors de la ville le vent s'estoit appaise et la mer paroissoit aussi tranquile qu'elle avoit este agitee ses ondes ne faisoient plus que s'espancher lentement sur le rivage et par un mouvement regle elles sembloient se remettre avec respect dans les bornes que la puissance souveraine qui les gouverne leur a prescrites artamene se resjouissant de cette profonde tranquilite presques avec autant de transport qu'il en eust pu avoir s'il eust este le ravisseur de sa princesse vit encore assez loing devant luy au bord de la mer plusieurs personnes ensemble qui par leurs actions tesmoignoient avoir de l'estonnement et estre fort occupees il s'avanca alors pousse d'une curiosite extraordinaire et changeant de couleur en un instant que peuvent faire ces gens dit il a chrisante et a feraulas seigneur luy dirent ils peut-estre sont-ce des pescheurs qui sechent ou qui demeslent leurs filets sur le fable cependant artamene s'avancant tousjours vers eux feraulas commenca de remarquer le long de la rive quelque debris d'un naufrage il fit pourtant signe a chrisante de n'en parler point a leur maistre qui regardoit avec tant d'attention ces hommes qui estoient au bord de la mer qu'il ne s'aperceut pas encore de ce que chrisante et feraulas avoient veu mais helas a peine eut il fait vingt pas que tournant les yeux vers le rivage qu'il avoit a sa gauche il vit qu'il estoit tout couvert de planches rompues de cordages entremeslez 
 et de corps privez de vie o que cette funeste veue donna de frayeur a artamene il s'arreste il regarde ces debris il regarde ces morts il regarde chrisante et feraulas et n'ose plus s'avancer vers ces gens qui n'estoient qu'a trente pas de luy dans la crainte effroyable qu'il a desja d'y rencontrer le corps de sa chere princesse feraulas le voyant en cet estat luy dit he quoy seigneur pensez vous qu'il n'y ait que cette galere pour laquelle vous craignez en toutes les mers du monde et ne scavez vous pas que les naufrages sont des choses fort ordinaires c'est pour cette raison que je crains luy respondit le malheureux artamene et si ces malheurs estoient plus rares je ne les craindrois pas tant cependant malgre son apprehension il s'aprocha de ces mariniers qui estoient fort occupez a profiter des infortunes d'autruy et qui ramassoient tout ce qu'ils pouvoient de ce debris artamene leur demanda ce qu'ils scavoient de cet accident et l'un d'eux luy respondit qu'il faloit que quelque galere eust peri la derniere nuit a ce qu'ils en pouvoient juger par ce que la mer poussoit au bord et a ce qu'ils en avoient pu apprendre d'un homme bien fait et de bonne mine que l'on avoit porte dans une cabane de pescheurs qu'il luy montra a cent pas de la sur le rivage et qui faisoit tout ce qu'il pouvoit pour refuser le secours que l'on taschoit de luy donner artamene sans attendre davantage d'esclaircissement s'y en alla et entrant dans cette cabane ou tout le monde 
 estoit occupe a secourir cet homme qui avoit pense perir et qui souhaitoit encore la mort il vit que c'estoit mazare il l'avoit veu si souvent dans babilone a la cour de la reine nitocris mere du roy d'assirie que d'abord il reconnut ce ravisseur de mandane il estoit couche sur un lit le visage plus mouille de ses larmes que de l'eau de la mer et plus change par son desespoir que par son naufrage ce prince afflige tenoit les yeux quelquesfois eslevez vers le ciel et quelquesfois aussi il les abaissoit sur une escharpe magnifique qu'il avoit entre les mains et qu'artamene reconnut a l'instant pour estre a sa princesse parce qu'elle la luy avoit refusee autrefois cette veue fit un effet si estrange dans le coeur d'artamene qu'il en pensa expirer mais pendant que la douleur luy ostoit l'usage de la voix il entendit que mazare qui sembloit presques aller pousser le dernier soupir faisant un effort pour parler s'escria aussi haut que sa foiblesse le luy permit o pitoyables restes de ma belle princesse pourquoy ne l'ay-je pas sauvee ou pourquoy du moins n'ay-je pas peri avec elle helas que me dites vous que me monstrez vous funestes reliques de la malheureuse princesse que j'ay perdue et vous dieux qui scaviez le dessein que j'avois et qui n'ignorez pas tout ce j'ay tasche de faire pour sa conservation pourquoy ne m'avez vous pas seconde comme il disoit cela artamene s'estant approche et sa douleur sa colere sa rage son desespoir et son amour ne luy laissant pas la 
 liberte de determiner s'il devoit achever de faire mourir ce miserable qui paroissoit a demy mort s'il devoit luy reprocher son crime ou s'informer du moins comment ce malheur estoit arrive il fut encore quelque temps en cette cruelle irresolution il vouloit interroger mazare il vouloit pleindre sa princesse il vouloit accuser les dieux il vouloit tuer son rival il se vouloit tuer luy mesme et ses pleurs et ses plaintes voulant et ne pouvant sortir tout a la fois firent que mazare eut le temps d'entendre quelqu'un de cette maison qui prononca le nom d'artamene il se tourna alors de son coste avec autant de precipitation qu'une personne extremement foible en pouvoit avoir et le regardant d'une facon tres touchante et tres pitoyable est-ce vous luy dit il qui par l'affection d'une grande princesse estiez le plus heureux de tous les hommes et que j'ay rendu le plus infortune par sa perte est-ce toy luy respondit artamene outre de douleur qui par ton injustice as desole toute la terre en la privant de ce qu'elle avoit de plus beau et de plus illustre c'est moy luy repliqua cet infortune les yeux tout couverts de larmes qui suis ce criminel que vous dittes et qui me serois desja puni si j'en avois eu la force mais j'espere toutefois que la mort ne sera pas long temps a venir cependant comme je la trouve trop lente je ne vous seray pas peu oblige si vostre main devance la sienne ceux qui mont trouve au bord de la mer scavent bien que je ne les ay pas priez de me secourir et que 
 c'est malgre moy que j'ay vescu depuis la mort de cette illustre princesse mais est il bien vray reprit artamene que ma princesse soit morte l'as tu veue perir as tu fait ce que tu as pu pour la sauver ne l'as tu point abandonnee l'as tu veue sur la galere l'as tu veue sur le rivage enfin l'as tu veue mourante ou morte je l'ay veue sur la galere respondit tristement mazare je l'ay veue tomber dans la mer je m'y suis jette apres elle je l'ay prise par cette escharpe je l'ay soustenue long temps sur les flots mais o dieux un coup de mer espouvantable a fait detacher cette malheureuse escharpe qui m'est demeuree a la main et tout d'un coup cette mesme vague nous ayant separez je n'ay fait que l'entrevoir parmy les ondes sans pouvoir ny la rejoindre ny la secourir ne me demandez plus apres cela ce que j'ay fait ny ce que j'ay pense j'ay souhaite la mort et je me suis abandonne a la fureur des vagues sans prendre plus aucun soin de ma vie et enfin je me suis trouve esvanouy sur le rivage entre les mains de ceux qui sont dans cette cabane voila artamene tout ce que je puis vous dire et voila prince infortune luy dit il en luy presentant cette funeste escharpe qu'il tenoit ce qui vous apartient mieux qu'a moy qui n'attens plus rien au monde que la gloire de mourir de vostre main si vous me la voulez accorder mazare prononca ces dernieres paroles d'une voix si basse et si foible que chacun creut qu'il s'en alloit expirer artamene le voyant en cet estat prist cette escharpe 
 que ce malheureux prince dans sa foiblesse avoit laisse tomber aupres de luy et s'esloignant d'un ennemy qui n'estoit pas en estat de satisfaire sa vangeance apres avoir satisfait sa curiosite il sortit de cette maison et s'en alla tout le long du rivage de la mer suivi de chrisante et de feraulas pour voir si par hazard il ne trouveroit point encore du moins quelque chose qui eust este a sa princesse il commanda mesme a ces pescheurs qu'il avoit laissez au bord de la mer d'aller tous le long des rochers pour voir s'ils n'y descouriroient rien de ce qu'il craignoit et de ce qu'il desiroit tout ensemble de trouver jamais l'on n'a vu personne en un si deplorable estat chrisante et feraulas n'avoient pas la hardiesse de luy parler et luy mesme ne scavoit pas seulement s'ils estoient aupres de luy il marchoit en regardant le rivage et s'imaginant que tout ce qu'il voyoit estoit le corps de sa chere princesse il y couroit avec une precipitation extreme et s'y arrestoit apres avec un redoublement de chagrin estrange enfin apres avoir este fort loing inutilement il se mit sur un rocher qui s'avancoit un peu dans la mer comme pour attendre si les vagues ne luy rendroient point ce qu'elles luy avoient derobe et commandant encore une fois a tous ceux qui avoient commence de chercher de continuer leur queste il ne demeura que chrisante et feraulas aupres de luy qui quoy qu'il leur peust dire ne le voulurent point abandonner helas que ne dit point et que ne pensa point ce malheureux amant 
 en cet endroit ne suis-je pas disoit il le plus infortune de tous les hommes et pourroit-on imaginer un suplice plus espouvantable que celuy que je suis oblige de soufrir par la rigueur de ma destinee ha belle princesse faloit-il que les dieux ne fissent que vous montrer a la terre et ne vous avoient-ils rendue la plus adorable personne du monde que pour vous mettre si tost en estat de n'estre plus adoree helas cruelles flames s'ecrioit il en regardant vers la ville dont on voyoit les ruines en esloignement que j'avois de tort de vous accuser de la perte de ma princesse et que je scavois peu que ce seroit par un element qui vous est oppose que ce malheur m'arriveroit toutes impitoyables que vous estiez vous m'en eussiez au moins laisse les precieuses cendres et les miennes eussent pu avoir la gloire d'y estre meslees mais o rigueur de mon sort cette mer inexorable ne me veut pas seulement rendre ma princesse morte et elle se contente de sauver la vie a son ravisseur et a mon rival encore la cruelle qu'elle est si elle la luy eust conservee en estat de satisfaire ma haine et ma vangeance j'aurois quelque legere consolation dans mon infortune mais la barbare en retenant ma princesse me rend mon rival seulement pour me dire qu'il l'a veue en un danger presques inevitable qu'il l'a veue entre les bras de la mort et qu'il l'a veue dans des sentimens pour moy que je n'osois esperer qu'elle eust et apres cela il perd la parole et demeure en estat de ne pouvoir servir de soulagement 
 a mon desespoir du moins respondit chrisante vous avez la consolation de scavoir qu'il ne l'a pas veue morte et que cet arrest irrevocable ne vous a pas este prononce ainsi adjousta feraulas il vous est permis d'esperer que le mesme fort de mazare aura este celuy de la princesse et peut-estre mesme que le sien aura encore este meilleur car comme elle n'aura pas eu le mesme regret de sa mort qu'il a eu de la sienne elle aura voulu vivre au lieu qu'il a voulu mourir et la douleur n'aura pas fait en elle ce que le naufrage n'aura pu faire ouy seigneur peut-estre qu'elle aura vescu et qu'elle vit presentement sans autre inquietude que celle de se voir sans vous ha chrisante ha feraulas s'ecria t'il cette foible esperance qui malgre moy occupe encore quelque petite place au fonds de mon coeur est peut-estre un de mes plus grands malheurs car si je ne l'avois pas scachez mes amis que sans m'amuser a des cris ni a des pleintes j'aurois desja suivi l'illustre mandane ce n'est donc que par ce foible espoir que je vis encore mais quoy que l'esperance soit un grand bien dans la vie et qu'elle soit appellee le secours de tous les malheureux elle est si debile dans mon esprit qu'elle ne m'empesche pas de souffrir les mesmes douleurs que je souffrirois si j'avois veu de mes propres yeux la perte de ma princesse ouy chrisante je la voy dans la mer recevoir comme avec chagrin le secours de son ravisseur je voy cette vague impitoyable qui l'arrache d'entre les mains de celuy qui apres 
 l'avoir perdue la vouloit sauver et je voy cette mesme vague o dieux quelle veue et quelle pensee la sufoquer et l'engloutir dans l'abisme en disant cela ses larmes redoublerent encore et il se mit a baiser cette escharpe qu'il tenoit avec une tendresse extreme o vous s'ecria t'il qui fustes autrefois l'objet de mes desirs et que je souhaitay comme la plus grande faveur que j'eusse jamais pu pretendre qui m'eust dit que je vous eusse deu recevoir avec tant de douleur j'aurois eu bien de la peine a le croire je vous desirois alors pour me donner le courage de vaincre les ennemis du roy et de la princesse et je vous regarde aujourd'huy afin que vous hastiez ma mort en redoublant dans mon esprit desespere le triste souvenir de mandane mais n'admirez vous pas dit il a chrisante le caprice de ma fortune j'ay plus receu de tesmoignages d'affection de cette chere princesse par la bouche de mes rivaux que je n'en avois jamais receu par la sienne et cette vertu severe avoit tousjours distribue les graces qu'elle m'avoit faites avec tant de sagesse et tant de retenue que je n'avois jamais ose m'assurer entierement de ma bonne fortune et cependant j'aprens du roy d'assirie d'une lettre de mazare et de mazare luy mesme et de mazare mourant que j'avois plus de part en son coeur que je n'y en osois esperer et qu'enfin j'estois beaucoup plus heureux que je n avois pense l'estre mais o dieux a quoy me sert ce bonheur a quoy me sert cette certitude 
 d'estre aime si celle qui pouvoit faire ma felicite par son eslection n'est plus en estat d'aimer et si je suis contraint moy mesme d'abandonner avec la vie et toutes mes esperances et toute ma bonne fortune apres cela il fut quelque temps sans parler tantost regardant vers la mer tantost regardant si ces gens qu'il avoit envoye chercher ne revenoient point et tantost regardant cette escharpe qu'il tenoit mais enfin chrisante voyant que le jour alloit finir voulut luy persuader de reprendre le chemin de la ville quand mesme ce ne seroit luy dit il que pour pouvoir renvoyer plus de monde chercher tout le long de la coste cette derniere raison quoy que forte et puissante sur son esprit ne l'eust neantmoins pas si tost fait partir du lieu ou il estoit n'eust este qu'il vit paroistre de loing thrasibule araspe aglatidas hidaspe et beaucoup d'autres qui ne l'ayant pas suivy par respect pour luy laisser la liberte de ses pensees venoient le rejoindre apres luy avoir laisse un temps raisonnable pour les entretenir il ne les vit pas plus tost qu'il se leva et regardant chrisante et feraulas le moyen leur dit il de cacher une partie de ma douleur et comment pourray-je faire pour tesmoigner a tous ceux qui viennent a nous que je n'en ay qu'autant que la compassion en peut raisonnablement donner et que si je regrette la princesse c'est comme fille de ciaxare et non pas comme maistresse d'artamene pour moy leur dit il mes amis je 
 ne pense pas le pouvoir faire cependant je scay bien que si mandane pouvoit m'aparoistre en cet instant ce seroit pour me l'ordonner et ce seroit pour me commander de cacher mes larmes afin de cacher mon affection mais belle princesse s'ecria t'il il faudroit ne vous aimer pas comme je vous aime et il faudroit avoir sa raison plus libre que n'est la mienne pour vous pouvoir obeir a ces mots thrasibule et toute cette troupe se trouverent si pres de luy qu'il fut contraint de se taire et de s'avancer vers eux pour les recevoir ils le virent si change que quand il ne leur auroit rien dit ils n'eussent pas laisse de connoistre qu'il luy estoit arrive quelque grand sujet de deplaisir et comme il estoit infiniment aime de tout le monde et particulierement de ceux qui estoient alors aupres de luy sans scavoir mesmes ce qu'il avoit ils changerent tous de visage et partagerent une affliction dont ils ne scavoient pas encore la cause ils ne l'ignorerent pourtant pas long temps et l'afflige artamene qui n'eust pu leur dire cette funeste nouvelle le premier sans en mourir fut releve de cette peine par feraulas qui la leur apprit d'abord en peu de mots de peur que s'il se fust arreste a exagerer cette perte artamene n'eust pas este maistre de sa douleur et n'eust donne des marques trop visibles d'une chose qu'il vouloit cacher thrasibule deplora ce malheur autant qu'il estoit deplorable hidaspe comme plus attache d'interest a la maison de ciaxare en fut 
 sensiblement touche araspe s'en affligea aussi beaucoup et aglatidas qui par sa propre melancolie avoit tousjours une forte disposition a partager celle d'autruy en pleura comme s'il eust eu un interest plus particulier en la perte de cette princesse cependant artamene qui crut qu'il luy seroit plus aise de cacher sa douleur dans la ville qu'en ce lieu la parce qu'il pourroit y estre seul dans sa chambre sur le pretexte d'y aller escrire cette funeste nouvelle a ciaxare en reprit le chemin apres avoir ordonne a feraulas d'aller encore avec quelques uns de ceux qui avoient accompagne thrasibule chercher et s'informer tout le long du rivage si l'on n'auroit rien veu ny rien trouve qui peust donner une connoissance plus assuree du salut ou de la perte de la princesse pendant ce chemin il parla le moins qu'il luy fut possible et tous les autres s'entretindrent de ce funeste accident les uns plaignoient la princesse pour les grandes qualitez qu'elle possedoit soit pour les beautez du corps soit pour celles de l'esprit ou pour les beautez de l'ame les autres pleignoient le roy son pere pour la douleur qu'il recevroit et les autres disoient que c'estoit grand dommage qu'une race aussi illustre que celle des rois des medes s'esteignist en cette princesse d'une maniere si pitoyable enfin tous pleignoient et tous regrettoient cette perte sans scavoir que celuy qui estoit le plus a pleindre estoit mesle parmy eux hidaspe parlant a chrisante cet accident luy dit il me fait souvenir de la douleur que 
 ressentit le roy de perse nostre maistre lors qu'il receut les nouvelles du naufrage du jeune cyrus qui comme vous scavez mieux que moy estoit le prince du monde de la plus belle esperance et comme je ne doute point que ciaxare ne soit aussi sensible au malheur de la princesse sa fille que cambise le fut a celuy du prince son fils je le pleins infiniment car encore que je ne fusse pas si estroitement attache que le roy aux interests de cyrus je ne laissay pas de le pleurer et de le regretter beaucoup chrisante pour faire changer de discours et pour ne respondre pas a celuy-la dit a l'afflige artamene que peut-estre ceux qu'il avoit envoyez vers ciaxare l'auroient desja trouve fort avance estans convenus ensemble lors qu'il estoit parti qu'il le suivroit bien tost avec toute l'armee et aglatidas de qui toutes les pensees alloient tousjours a l'amour et a la melancolie adressant la parole au mesme artamene je vous assure luy dit il que quoy que je sois sujet de ciaxare et par consequent ennemy du roy d'assirie je ne puis m'empescher de pleindre ce dernier comme devant estre sans doute le plus malheureux lors qu'il scaura cette perte s'il est vray qu'elle nous soit arrivee car enfin adjousta t'il quoy qu'il ne fust pas aime il estoit amant et l'amour est tellement au dessus de tous les sentimens que la nature la raison et l'amitie peuvent donner qu'il n'y a nulle comparaison d'elle aux autres pour moy adjousta t'il encore si au lieu de connoistre un amant 
 hai comme le roy d'assirie je connoissois un amant aime qui eust souffert cette infortune je pense que la seule compassion que j'en aurois me feroit mourir de douleur mais comme la vertu de la princesse estoit trop severe pour avoir donne cette matiere d'affliction a personne il se faut contenter de pleindre le roy d'assirie qui effectivement est le plus a pleindre artamene fut estrangement embarrasse a respondre a un discours si pressant mais s'il eut assez de force pour retenir ses larmes il n'en eut pas assez pour estousser ses souspirs il dit donc seulement a aglatidas que cette princesse avoit tant de vertus que tous ceux qui l'avoient connue avoient este ses adorateurs et qu'ainsi il faloit pleindre en general tous ceux qui avoient eu cet honneur soit qu'ils fussent medes assiriens ou persans apres cela pour n'estre plus expose a une conversation si penible il marcha trente pas devant les autres qui continuerent de s'entretenir de la douleur qu'ils voyoient en artamene et de louer l'affection qu'il temoignoit avoir pour le roy son maistre car encore que cet accident les eust fort touchez comme une partie d'entr'eux n'avoient jamais veu la princesse et que pas un n'en avoit este amoureux ils remarquoient facilement qu'il y avoit une notable difference de leur affliction a la sienne dont ils ne scavoient pas la cause la plus forte et la plus cachee artamene estant arrive a la ville et entre dans sa chambre congedia tout le monde et demeura seul a 
 entretenir son desespoir par le souvenir de toutes ses infortunes il fut luy mesme mettre dans sa cassette l'excharpe de sa princesse qu'il avoit eue par les mains du miserable mazare mais s'il prit soin de la conserver ce fut plustost comme un moyen infaillible de redoubler ses desplaisirs que comme une consolation a ses douleurs et pour ne negliger rien de tout ce qui pouvoit augmenter ses peines il fit mesme servir a son suplice la memoire de quelques legeres faveurs qu'il avoit receues de sa princesse et cette ame grande et noble qui ne faisoit jamais nulle reflexion sur les belles choses qu'elle avoit faites et qui ne s'attachoit qu'a l'advenir pour en faire encore de plus heroiques souffrit en cette occasion que l'image de tant de glorieux combats de tant de batailles gagnees et de tant de triomphes repassast en son imagination afin de le faire passer en un desespoir plus legitime et d'avoir du moins quelque excuse a se donner a luy mesme de la foiblesse qu'il tesmoignoit en cette rencontre car lors qu'il venoit a songer que tout ce qu'il avoit fait avoit este fait pour cette princesse qu'il croyoit presque n'estre plus au monde le souvenir de toutes ces choses redoubloit encore son affliction s'il est possible de concevoir quelque redoublement en une douleur qui des le premier moment qu'il l'avoit sentie avoit este extreme et insuportable il ne pouvoit se resoudre d'envoyer porter cette triste nouvelle au roy des medes il pouvoit encore moins se resoudre 
 a la luy apprendre de sa propre bouche et dans cette irresolution le reste du jour et de la nuit se passerent sans qu'il peust en facon aucune se determiner la dessus feraulas estant revenu le matin assura ce prince que du moins il n'y avoit nulle autre marque de sa disgrace que celle qu'il en avoit veue luy mesme mais reprit artamene tout d'un coup n'avez vous point sceu des nouvelles de mazare et ne seroit il point revenu de la foiblesse ou il tomba hier devant moy et en laquelle je le laissay dans cette cabane que l'on aille dit il le scavoir et si cela est que l'on me l'amene il donna cet ordre avec beaucoup de precipitation et sans scavoir presques ce qu'il vouloit dire mais a quelque temps de la on luy vint raporter que les pescheurs entre les mains desquels ce prince estoit demeure avoient dit que mazare n'estoit point revenu de l'evanouissement ou artamene l'avoit veu le jour auparavant et qu'il estoit mort un moment apres qu'il avoit este sorti de cette cabane la nouvelle de cette mort donna divers sentimens au malheureux artamene et admirant la justice divine en la perte d'un prince qu'il croyoit tres criminel il ne pouvoit s'empescher de murmurer contre la rigueur que ces mesmes dieux avoient eue pour une princesse tres innocente cependant comme il avoit l'esprit entierement occupe de la grandeur de sa perte il ne fit pas faire une plus exacte perquisition de la mort et des funeraille de mazare et l'image de ce ravisseur l'affligeoit si fort 
 qu'il l'esloigna de son souvenir autant qu'il luy fut possible comme il agissoit de cette sorte l'on luy vint dire qu'il y avoit apparence que ciaxare alloit arriver avec toute son armee parce que du haut de la tour l'on voyoit s'eslever sur un vallon une poussiere si grande et si espaisse qu'il estoit aise de juger que ce ne pouvoit estre que la marche de ces troupes qui la causoit artamene fut fort esmeu a ce discours et il le fut encore davantage lors qu'il vit arriver andramias qui l'assura que ciaxare seroit a sinope tout au plus tard dans une heure il voulut pourtant faire quelque effort sur luy et il y travailla avec tant de succes qu'il espera avoir assez de pouvoir sur sa douleur pour en cacher une partie il commanda a tous les chefs de ces troupes de les faire mettre en bataille et il monta luy mesme a cheval suivy de thrasibule d'hidaspe de chrisante d'araspe et d'aglatidas pour aller au devant du roy qui a la veue de sinope s'estoit detache de son armee et marchoit accompagnee du roy de phrigie du roy d'hircanie de persode prince des cadusiens du prince des paphlagoniens de celuy de licaonie de gobrias de gadate de thimocrate de philocles et d'artabase de madate et d'adusius persans et les premiers d'entre les homotimes aussi bien que l'estoient hidaspe et chrisante qui accompagnoient artamene jamais entre-veue ne fut si triste que celle-la ciaxare voyant de loing sa ville detruite ne put s'empescher d'en soupirer 
 et artamene voyant ciaxare auquel il alloit donner un si grand redoublement de douleur par la funeste nouvelle du naufrage de la princesse sa fille ne pouvoit quasi se resoudre d'avancer vers luy cependant quelque lentement qu'il marchast comme le roy venoit assez viste ils furent bien tost a trente pas l'un de l'autre artamene et tous ceux qui l'accompagnoient descendirent de cheval et furent a pied a la rencontre du roy qui sembla se haster d'aller droit a luy
 
 
 
 
ce prince malgre sa douleur luy presenta thrasibule et ciaxare leur ayant tendu la main a tous leur commanda de remonter a cheval et ayant appelle artamene aupres de luy il se mit a luy parler de son malheur en general et a exagerer combien il avoit este surpris d'apprendre que mazare eust enleve sa fille seigneur interrompit tristement artamene vous le serez bien encore davantage lors que vous scaurez que mazare n'est plus et que peut-estre a ces mots artamene s'arresta et ne put jamais achever de dire ce qu'il vouloit luy apprendre ciaxare le regardant alors tout trouble que voulez vous dire artamene luy demanda t'il et quel nouveau malheur avez vous a m'anoncer seigneur luy respondit il ce malheur est si grand que je n'oserois presques vous le faire scavoir et je demande du moins a vostre majeste qu'elle se donne la patience d'estre a sinope pour en estre pleinement instruite afin que la douleur qu'il vous causera puisse avoir moins de tesmoins dans vostre cabinet que 
 vous n'en auriez a la campagne ciaxare estrangement surpris d'un discours si obscur pour luy regardoit artamene et luy voyant sur le visage et dans les yeux toutes les marques d'une tristesse excessive il n'osoit plus le presser de luy apprendre ce qu'il mouroit d'envie de scavoir de peur de trouver ce qu'il craignoit de rencontrer et d'estre contraint en effet de donner des marques de foiblesse devant tant d'illustres personnes il cherchoit donc dans les yeux d'artamene et dans sa propre raison a devenir ce qu'il ignoroit et par son silence et par celuy d'artamene il estoit aise de juger que l'un craignoit de dire ce qu'il scavoit et que l'autre apprehendoit d'aprendre ce qu'il ignoroit cependant ceux qui estoient venus avec artamene s'estans meslez avec ceux qui avoient suivi ciaxare leur racontoient ce qui leur estoit advenu et cette funeste nouvelle qu'ils leur aprenoient faisoit eslever parmi eux un murmure plaintif d'exclamations et d'estonnement qui raisonnant aux oreilles de ciaxare luy disoit encore qu'il y avoit quelque chose d'estrange a scavoir mais comme ils estoient alors assez pres de sinope toutes les troupes qu'artamene avoit amenees suivant l'ordre qu'elles en avoient receu ayant paru sous les armes et s'estans rangees en haye pour laisser passer le roy il ne voulut pas devant tant de monde satisfaire sa curiosite il marcha donc sans parler jusques a tant qu'il fust arrive au chasteau car pour son armee il avoit ordonne qu'elle 
 camperoit dans une grande plaine qui est entre un vallon et la ville et qui estoit assez spacieuse pour l'y loger commodement quoy qu'elle fust composee de plus de cent mille combatans le roy ne fut pas plustost descendu de cheval qu'artamene le conduisit dans le plus bel apartement du chasteau et il n'y fut pas si tost qu'estant entre seul avec luy dans son cabinet et bien mon cher artamene luy dit il que m'aprendrez vous de plus estrange que ce que je scay desja cette demande ou artamene s'estoit bien attendu ne laissa pas de le surprendre et se voyant sans autre tesmoin que le roy et force de luy faire scavoir le naufrage de la princesse il ne put empescher que ses larmes ne previnssent son discours ciaxare les voyant couler que me disent vos pleurs artamene s'ecria t'il et auriez vous la mort de ma fille a m'annoncer alors artamene faisant un effort extraordinaire sur son esprit luy dit en peu de mots tout ce qu'il scavoit du naufrage de mandane cette nouvelle affligea si fort ciaxare que l'on peut dire que jamais pere n'avoit tesmoigne plus de tendresse ni plus de douleur artamene voyant qu'il luy estoit permis de pleurer en un temps ou l'affliction de ciaxare l'empeschoit de prendre garde a la sienne s'y abandonna de telle sorte que jamais l'on n'avoit rien veu de si pitoyable il ne disoit rien a ciaxare pour le consoler et ciaxare ne laissoit pourtant pas de trouver de la consolation aux pleurs d'artamene fut il jamais disoit ce malheureux 
 pere un prince plus afflige que moy mais adjoustoit il ne devois-je pas aussi prevoir mon malheur et tant d'oracles qui avoient asseure a astiage que le sceptre qu'il portoit et qu'il m'a laisse passeroit bien tost en des mains estrangeres ne devoient ils pas m'avoir appris puis que je n'avois qu'une fille unique que je la perdrois infailliblement helas astiage s'amusoit a chercher les voyes de perdre celuy qui devoit luy arracher la couronne et il ne songeoit pas a conserver celle qui la devoit perdre en perdant la vie car n'en doutons point dit il a artamene mandane n'est plus et l'esperance est un bien ou nous ne devons plus pretendre de part mais du moins adjousta t'il cette innocente princesse ne demeurera t'elle pas sans vangeance et les dieux qui ont fait perir mazare l'un de ses ravisseurs nous enseignent ce que nous devons faire du roy d'assirie il mourra poursuivoit il il mourra et comme il est cause que la race de l'illustre dejoce est esteinte en la personne de ma fille il faut que celle des rois d'assirie le soit en la sienne et les dieux non mesme les dieux ne scauroient l'empescher de mourir ny le derober a ma colere artamene surpris de ce discours et regardant le roy seigneur luy dit il n'avez vous pas vu celuy que je vous ay envoye pour vous advertir de la suite de ce prince que dites vous artamene que ce prince reprit brusquement le roy je dis seigneur luy respondit il que j'ay envoye advertir vostre majeste de sa suite 
 quoy interrompit ciaxare le roy d'assirie n'est plus en mon pouvoir le roy d'assirie est en liberte ha non non cela n'est pas possible et je ne le croiray pas facilement je ne croiray dis-je pas facilement qu'artamene ait laisse eschaper un prisonnier de cette importance il est pourtant vray respondit froidement artamene que mon malheur et sa bonne fortune ont voulu qu'il s'echapast malgre les gardes que je luy avois donnez mais seigneur que cela ne vous inquiete pas tant car s'il m'estoit aussi aise de vous faire revoir la princesse qu'il me sera peut-estre facile de donner la mort a cet ennemy de vostre majeste vostre douleur ne seroit pas sans remede ciaxare ne trouva pourtant pas grande consolation en ce discours et quoy qu'il aimast artamene qu'il luy eust des obligations infinies et qu'il n'eust jamais eu le moindre soubcon de sa fidelite neantmoins en cette rencontre il ne pouvoit concevoir que le roy d'assirie se fust sauve sans qu'artamene fust au moins coupable de peu de soin et de beaucoup d'imprudence quoy qu'il n'eust jamais veu nulle de ses actions qui luy peust donner un raisonnable sujet de l'accuser de semblables choses il sortit donc de ce cabinet sans luy parler davantage et trouvant dans sa chambre tous les princes et tous les chefs qui l'avoient suivi il leur parla de son affliction avec assez de constance quoy qu'avec beaucoup de douleur et chacun selon l'obligation qu'il y avoit luy tesmoigna la part qu'il prenoit en sa perte luy disant 
 pourtant tousjours que tant que le corps de la princesse ne paroistroit point il faloit conserver quelque esperance pour artamene il passa un moment apres dans une autre chambre ou tous ces princes qui avoient suivi ciaxare furent les uns apres les autres luy faire compliment et le visiter car ils le regardoient bien plus comme leur protecteur et leur maistre que non pas le roy qu'il servoit cependant ciaxare qui vouloit estre pleinement esclairci de tout ce qui s'estoit passe en la suite du roy d'assirie sceut qu'il avoit este mis a la garde d'araspe qui estoit un des hommes du monde qu'artamene aimoit le plus toute-fois quoy qu'il pust faire il ne put jamais rien descouvrir qui luy fist voir que personne des siens eust facilite l'evasion du roy d'assirie mais parmi ceux qui estoient venus avec le roy il y avoit un amy particulier d'aribee qui scachant sa mort en conceut beaucoup de ressentiment contre artamene si bien qu'ayant sceu fortuitement que le roy d'assirie luy avoit escrit il fut en advertir ciaxare qui au mesme instant envoya querir artamene il ne le vit pas plustost qu'il luy demanda d'un ton fort aigre pourquoy il ne luy avoit pas dit que le roy d'assirie luy avoit escrit depuis sa fuite artamene surpris de cette demande parce que la lettre dont il s'agissoit parlant de l'amour du roy d'assirie et de la sienne n'estoit pas de nature a estre monstree fut un moment sans respondre en suitte dequoy il dit a ciaxare qu'il 
 avoit eu de si fascheuses choses a luy apprendre tout a la fois qu'il n'estoit pas fort estrange qu'il en eust oublie une de si peu d'importance que celle-la puis qu'il estoit vray que le roy d'assirie ne luy avoit escrit que pour luy mander qu'il n'avoit rien cru faire contre la generosite en s'echapant de ses gardes puis qu'on ne l'avoit pas laisse sur sa foy nous scaurons plus precisement luy respondit ciaxare ce que le roy d'assirie vous a mande en nous monstrant son billet que nous ne l'aprenons par vos paroles seigneur repliqua artamene je voudrois bien pouvoir satisfaire vostre majeste mais ayant este tout un jour le long de la coste a chercher des nouvelles de la princesse j'ay eu le malheur de perdre les tablettes que j'avois receues et je m'imagine qu'elles pourront bien estre tombees dans la mer cette responce faite avec assez de froideur surprit ciaxare et l'obligea de dire a artamene contre sa coustume avec beaucoup de rudesse que ce cas fortuit luy sembloit estrange et que sa procedure en cette rencontre ne la luy sembloit pas moins mais comme artamene avoit un grand respect pour le pere de sa princesse et qu'il scavoit bien qu'en effet ciaxare avoit raison de trouver quelque chose a dire en sa conduite il se teut et se retira voyant que le roy luy avoit tourne le dos sans vouloir plus l'escouter le soir estant venu une partie des chefs s'en retournerent au camp et tous les princes furent logez dans le chasteau et dans les plus belles 
 maisons que la flame eust espargnees ciaxare passa la nuit avec beaucoup d'inquietude et artamene fut encore bien plus malheureux que luy qui du moins n'avoit que sa propre douleur a souffrir au lieu que ce prince en souffrant la sienne partageoit encore celle du roy malgre ses soubcons et sa rudesse mais comme il arrive assez souvent que la fortune ne garde nulle mesure ny en ses faveurs ny en ses disgraces et qu'elle comble de felicite ou accable de malheur ceux qu'elle regarde avec amour ou avec haine l'afflige artamene de qui la constance succomboit presque en cette occasion se vit encore attaque par un endroit assez sensible puis qu'il s'agissoit de son honneur le lendemain au matin ciaxare luy envoya dire qu'il se rendist en diligence dans son cabinet comme il fut aupres de luy il le trouva avec un visage ou la colere paroissoit plus que la douleur et qui luy fit bien connoistre qu'infailliblement il alloit tomber dans quelque nouvelle infortune mais comme l'estat ou il estoit luy donnoit beaucoup d'indifference pour la vie il ne se troubla point voyant ciaxare si trouble et luy demanda avec beaucoup de respect s'il faloit faire quelque chose pour son service ciaxare sans luy respondre luy donna des tablettes qu'il tenoit et apres l'avoir regarde avec des yeux remplis de fureur voyez artamene luy dit il voyez s'il y a quelque apparence que vous soyez innocent de la suite du roy d'assirie et expliquez moy silabe pour silabe cet enigme obscur que je ne puis deviner 
 artamene fut d'abord estrangement surpris parce qu'il luy sembla que ces tablettes estoint celles qu'il pensoit que le roy d'assirie eust receues et qu'il avoit donnees a celuy qui luy avoit apporte les siennes neantmoins pour s'eclaircir pleinement de la chose il les ouvrit et y relut les mesmes paroles qu'il y avoit escrites mais en les relisant il changea de couleur plusieurs fois et fit durer cette lecture le plus long temps qu'il luy fut possible cherchant a prendre sa resolution sur une chose si difficile a resoudre car il voyoit bien que s'il n'expliquoit pas son billet son honneur souffriroit sans doute une tache puis qu'il paroistroit perfide a son maistre ayant eu une intelligence secrette avec son ennemy et d'autre coste il voyoit qu'en descouvrant son amour il exposoit en quelque facon la reputation de sa princesse qui luy estoit encore plus precieuse que la sienne cependant ciaxare qui ne penetroit pas dans le fonds de son coeur s'ennuyant de son silence que cherchez vous artamene luy dit il dans ce billet ce n'est pas la que vous pouvez trouver vostre excuse et les marques de vostre crime ne scauroient servir a faire paroistre vostre innocence parlez donc vous dis-je et expliquez moy ce que vous avez escrit depuis le premier mot jusques au dernier en disant cela il reprit les tablettes des mains d'artamene qui regardant le roy avec beaucoup de respect seigneur luy dit il si je pouvois vous montrer le billet que j'ay receu du roy d'assirie vostre majeste verroit bien que 
 je ne suis pas si criminel qu'elle le croit et que les conventions que nous avons ensemble ne sont pas de la nature que vous les imaginez si elles ne sont pas criminelles respondit ciaxare vous n'avez qu'a me les apprendre n'ignorant pas qu'il y a sans doute quelque secret sentiment dans le fonds de mon coeur qui ne cherche qu'a vous justifier ciaxare ouvrant alors les tablettes se mit a relire tout haut ce qu'artamene y avoit escrit et le regardant fixement comment expliquez vous ces paroles luy dit il
 
 
 je ne manque jamais a ce que j'ay promis non plus qu'a ce que je dois ainsi vous devez estre assure de me voir observer inviolablememt toutes les choses dont nous sommes convenus 
 
 
parlez artamene parlez adjousta t'il qu'avez vous promis au roy d'assirie et comment pouvez vous luy avoir promis quelque chose et n'avoir pas manque a ce que vous me devez seigneur respondit artamene vous scavez que le roy d'assirie et moy avons eu autrefois quelques petits differens ensemble et que l'amour de la gloire nous a faits rivaux il y a long temps ainsi seigneur nous avons certaines choses a demesler qui ne regardent point vostre majeste et dont je la supplie tres-humblement de ne s'informer pas davantage vous me direz pourtant encore respondit ciaxare en eslevant la voix quelle couleur vous pouvez donner a ces paroles qui sont la fin de vostre billet 
 
 
 
 je souhaite seulement que nous soyons bien tost en estat de disputer un prix dont je suis indigne mais que personne ne possedera pourtant jamais que par la mort 
 
 
 d'artamene 
 
 
quel est ce prix artamene dont la possession vous est si chere je vous ay desja dit seigneur respondit il que la gloire est la cause de tous les differens que le roy d'assirie a eus et aura tousjours avec artamene et c'est ce premier rang de la valeur que je veux luy disputer jusques a la mort pour moy adjousta ciaxare apres avoir bien cherche l'explication de ces paroles je ne voy point qu'il puisse y avoir d'autre prix a disputer entre vous que ma couronne ou ma fille et lequel que ce soit des deux vous estes egalement criminel et mesme beaucoup plus criminel que n'est pas le roy d'assirie puis qu'en fin il est d'une condition a pouvoir pretendre a l'une et a l'autre et que selon les apparences la vostre en est bien esloignee seigneur reprit froidement artamene par cette mesme raison vous devez croire que le roy d'assirie ne voudroit pas me faire l'honneur de disputer contre moy une chose ou je ne pourrois jamais pretendre vous dites cela d'un certain ton repliqua le roy si disproportionne a vostre condition qu'il me confirme encore dans ma croyance car en fin tout mon ennemy qu'est le roy d'assirie il est tousjours roy et des la vous luy devez plus de respect qu'il n'en paroist en vos discours 
 lors que j'ay l'espee a la main respondit artamene qui ne put s'empescher d'estre un peu esmeu j'embarrasse peut-estre les rois aussi bien que les autres hommes vous en connoissez plus d'un qui peut vous apprendre si je dis vray et celuy mesme dont vous semblez prendre la deffence peut vous en dire quelque chose s'il n'a mauvaise memoire il n'est pas icy question de vostre bravure adjousta ciaxare je ne doute pas que vous ne soyez vaillant mais j'ay lieu de douter si vous estes fidelle vostre majeste ne douteroit non plus de l'un que de l'autre si elle me connoissoit bien luy dit artamene et il n'est pas aise d'imaginer qui pourroit corrompre la fidelite de celuy qui dispose a son gre des couronnes pourquoy donc repartit le roy ne m'eclaircissez vous de vos intentions s'il est vray qu'elles soient innocentes je supplie vostre majeste luy respondit il de ne me presser pas davantage sur une chose que je ne puis ny ne dois luy dire il me suffit adjousta t'il que l'on scait que les dieux ont voulu quelque-fois se servir de ma main pour soutenir ce mesme sceptre auquel vous croyez que je pretens ne me reprochez point interrompit alors ciaxare les services que vous m'avez rendus car outre que vous verrez que vous n'en estes pas mal paye si vous vous souvenez de ce que vous estiez et de ce que vous estes il ne m'en souvient que trop et si j'en avois perdu la memoire peut-estre auriez vous desja perdu la vie du moins ne m'arresterois-je pas si long temps a chercher moy mesme des excuses 
 a vostre crime et je ne me verrois pas plus diligent que vous a essayer de vous justifier seigneur reprit artamene je ne vous reproche pas mes services et ils sont si peu considerables que je ne vous en aurois pas parle si j'eusse eu d'autres raisons pour soutenir mon innocence calomniee et d'ou voulez vous que nous tirions les preuves de cette innocence pretendue luy dit ciaxare de la connoissance de ma vertu respondit artamene si vous estes encore capable de la connoistre quoy adjousta ciaxare encore plus irrite vous ne voulez donc pas me descouvrir plus precisement quelle est cette intelligence que vous avez avec le ravisseur de ma fille et mon ennemy seigneur le temps vous l'apprendra respondit cet innocent accuse et ce ne sera que par luy que vous scaurez de quelle facon artamene cet homme que vous ne connoissez pas cet homme qui a ce que vous croyez vous a voulu trahir cet homme dis-je que vous avez aime est d'intelligence avec vostre ennemy je n'ay que faire du temps pour vous le faire avouer repliqua ciaxare il paroist assez dans vostre billet et mesme dans vos discours mais comme la connoissance des particularitez de cette conjuration secrette est necessaire a ma seurete et au bien de mon estat sans attendre que le temps m'en esclaircisse il pourra estre qu'estant mis dans une prison plus estroite et plus sevre que celle que vous aviez donnee au roy d'assirie vous vous resoudrez enfin de me les apprendre seigneur respondit artamene sans 
 plus s'esmouvoir et sans s'emporter ce n'est point par la captivite ny mesme par les suplices que l'on peut faire dire a artamene ce qu'il ne veut pas descouvrir ce qui me console en cette avanture c'est que je ne quitteray mon espee pour recevoir des fers qu'en un temps ou vostre majeste n'a plus gueres d'ennemis assez puissans pour luy nuire et qu'ainsi elle ne perdra en me perdant qu'un serviteur inutile je vous entens bien repliqua le roy en colere et vous ne pouvez vous empescher de me reprocher vos services alors se tournant vers la porte de son cabinet ou il estoit seul avec artamene il appella le capitaine de ses gardes et luy commanda de le mener a sa chambre et de luy en respondre sur peine de la vie ce capitaine qui aimoit artamene cherement et qui scavoit quelle avoit este sa faveur demeura surpris de ce commandement ne scachant presque s'il y devoit obeir et voyant une si prompte revolution en la fortune d'un homme qui un jour auparavant estoit le plus absolu de tout le royaume et qui faisoit le destin des princes et des rois tel qu'il luy plaisoit il ne pouvoit s'empescher de faire voir son estonnement ny se determiner sur ce qu'il avoit a faire mais artamene l'ayant remarque allons luy dit il allons en luy tendant son espee et rendons mesme ce dernier service au roy d'aprendre a tous ses subjets a obeir de bonne grace aux commandemens les plus rudes en disant cela il fit une grande et profonde reverence a ciaxare et suivit 
 andramias avec aussi peu d'emotion que s'il fust retourne libre a sa chambre comme il en estoit sorti le roy commanda en suitte que l'on s'assurast d'araspe et ses ordres furent suivis de dire ce que le malheureux artamene pensa en cette occasion et combien le roy des medes eut de repugnance a faire ce qu'il fit ce seroit une chose assez difficile le premier s'arrestoit quelquesfois autant a admirer la bizarrerie de ce dernier accident qu'a s'en pleindre et le second se repentoit presque a tous les momens de ce qu'il venoit de faire il n'estoit jamais un instant bien d'accord avec luy mesme que feray-je disoit il de ce criminel qui m'a tant servi que j'ay tant aime et qui possede le coeur de mes amis et de mes ennemis tout ensemble de ce criminel dis-je que toute la terre connoist avec estime et dont personne ne connoist pourtant la naissance qui vit jamais adjoustoit il une chose plus surprenante que celle qui m'arrive aujourd'huy le moyen de s'imaginer qu'artamene par la valeur duquel j'ay remporte tant de victoires et vaincu tant de rois ait voulu ternir sa reputation par une perfidie mais le moyen aussi de penser que ce billet que j'ay dans les mains ne puisse estre explique par luy sans penser en mesme temps que le crime qu'il a commis est si grand que la confusion qu'il en a ne luy laisse pas seulement assez de liberte d'esprit pour inventer un pretexte a cette intelligence non non poursuivit il artamene est criminel et soit par amour ou par 
 ambition ou par tous les deux ensemble il est coupable et merite d'estre puni la difficulte que j'y trouve n'est qu'a scavoir si l'aimant comme je l'aime je pourray bien m'y resoudre et si ce coupable n'est point assez puissant dans mon coeur pour m'affliger plus de sa perte qu'il ne s'en afflige luy mesme mais reprenoit il tout d'un coup la douleur que je sens pour la perte de mandane me sera un puissant preservatif contre celle d'artamene estant a croire que mon ame se trouvant si sensible pour celle-la ne se la trouvera pas tant pour l'autre essayons neantmoins toutes choses adjoustoit il pour flechir cet esprit obstine et pour trouver matiere de luy pardonner faisons encore ce que nous pourrons pour luy faire confesser son crime mais pendant que ciaxare raisonnoit de cette sorte en luy mesme artamene de qui l'esprit amoureux ne pouvoit se separer de sa princesse songeoit bien plus a son naufrage qu'a sa prison et avoit bien plus d'aprehension de sa perte que de frayeur de la sienne fais ce que tu voudras rigoureux destin s'ecrioit il tu ne scaurois plus m affliger et mon ame n'estant plus sensible que du coste de mandane te deffie de l'esbranler par tous les autres adjouste les suplices a la prison je ne me pleindray point de ton injustice et tant que j'auray lieu de craindre que ma princesse ne soit dans le tombeau s'il m'arrive de murmurer d'estre dans les fers ce sera parce qu'ils m'empescheront d'avoir recours a une mort plus prompte et plus genereuse ha belle princesse 
 adjoustoit il soit que vous soyez parmi les morts ou parmi les vivans dans le ciel ou sur la terre si vous pouviez voir le malheureux artamene dans les prisons de ciaxare n'en auriez vous pas de la douleur et de l'estonnement cependant je ne me pleins ni de sa rigueur ni de son injustice car enfin je parois coupable a ses yeux et je le suis en effet mais c'est d'une maniere bien differente de celle qu'il imagine je suis coupable ma princesse mais c'est envers vous ouy je suis criminel poursuivoit il de vous avoir aimee non pas comme fille du roy des medes mais comme la plus parfaite personne qui sera jamais comme fille d'un grand roy je vous pouvois aimer mais comme mandane il faloit vous aimer sans le dire il faloit souffrir sans se plaindre il faloit vous adorer en mourant et mourir sans oser vous parler d'amour ouy mandane s'escrioit il je suis peut-estre la cause de tous vos malheurs car si je ne vous eusse point aimee vostre ame n'estant preoccupee de nulle bonte pour moy peut-estre auriez vous reconnu l'affection d'un des plus grands rois du monde et sans tant de guerres et sans tant de peines vous seriez femme du roy d'assirie et reine de plusieurs royaumes mais aussi adjoustoit il je n'aurois pas eu la gloire d'estre aime de vous et vous n'auriez pas eu l'advantage d'avoir en la personne du malheureux artamene un amant dont la passion respectueuse n'a jamais offense vostre vertu par un desir criminel de qui l'ame obeissante s'est soumise a toutes vos volontez de 
 qui la vie a este consacree a vostre service et de qui la mort ne sera mesme que pour vous car enfin poursuivoit il je mourray ma princesse sans apprendre a ciaxare quelle est la cause de l'intelligence qui paroist entre le roy d'assirie et artamene ne pensez pas disoit il en luy mesme adorable mandane que ce soit un petit sacrifice que celuy que je suis resolu de vous faire en cette rencontre le desir de la gloire est une passion aussi bien que l'amour et une passion dominante et une passion imperieuse qui n'a pas accoustume de ceder mais apres tout je n'ay point d'interest ou celuy de ma princesse se trouve que ciaxare me croye lasche et perfide tant qu'il luy plaira pourveu que je ne le sois pas il ne m'importe je scay que le roy d'assirie tout mon ennemy qu'il est deposera en ma faveur et que tout mon rival qu'il est il parlera a mon advantage croyez donc ciaxare croyez que je vous ay trahy tant qu'il vous plaira pourveu que vous ne croyez pas la chose telle qu'elle est et que la verite vous en soit cachee car encore que ma princesse soit tres innocente et que sa vertu n'ait eu que trop de severite dans une affection toute pure ciaxare et les malicieux de la cour ne croiroient peut-estre jamais que j'eusse peu estre si long temps deguise sans le consentement de mandane joint qu'en descouvrant ce que je suis ce seroit encore confirmer le roy dans l'opinion qu'il a que j'en veux a sa couronne puis qu'en fin je ne suis pas nay si loin du throsne qu'il se l'imagine helas disoit 
 il quel pitoyable destin est le mien je crains autant ma justification qu'il est naturel de la desirer et la peur d'offenser ma princesse est plus puissante en moy que la crainte de l'infamie quoy que la crainte de l'infamie soit le plus grand de tous les maux pour quiconque cherit la gloire au point qu'artamene la cherit je ne pense pourtant pas estre condamnable d'en user ainsi car enfin quelque passion que j'aye pour la princesse je ne ferois pas un crime pour la contenter mais aussi quelque amour que je puisse avoir pour cette gloire je n'offenseray jamais la reputation de mandane plustost que de laisser soubconner la mienne non non disoit il nostre vertu ne doit point despendre d'autruy et quand nous sommes assurez du tesmoignage de nostre propre conscience et de celuy de nos plus mortels ennemis il faut ne se mettre pas en peine du reste les dieux qui sont les protecteurs de l'innocence oprimee auront soing de faire connoistre la mienne apres ma mort sans que je m'en mesle ceux qui souffrent que l'on m'accuse scauront bien me justifier par des voyes que je ne scaurois moy mesme comprendre et la verite se trouera la plus forte mais pendant qu'artamene et ciaxare sont si occupez en eux mesmes toute cour et toute l'armee ne le sont pas moins en cette occasion le roy de phrigie le roy d'hircanie le prince des cadusiens celuy de licaonie et celuy des paphlagoniens hidaspe chrisante aglatidas thrasibule madate megabise adusius 
 artabase et feraulas furent estrangement estonnez de la prison d'artamene et non seulement tous ces princes et tous ces capitaines mais encore tous les habitans de sinope et toute l'armee d'abord que le bruit s'en espandit tous ces rois et tous ces princes furent a l'apartement d'artamene dont on leur refusa l'entree et un moment apres ciaxare les envoyant tous querir leur dit qu'il avoit este oblige de faire arrester artamene pour le bien de ses affaires qu'il leur ordonnoit d'empescher que leurs soldats dont il scavoit qu'il estoit aime ne se mutinassent et qu'il y alloit du repos de son estat et de celuy de tous les princes ses alliez un discours si peu vray-semblable ne fit nulle impression dans l'esprit de ceux ausquels il parloit qui tous d'une voix le supplierent de songer bien meurement a une chose si importante vous scavez seigneur dit le roy de phrigie que nous n'avons pas tousjours este de mesme party c'est pourquoy vous devez adjouster plus de croyance a mes paroles et croire qu'il est absolument impossible qu'artamene vous ait trahi puis que je n'en ay rien sceu pour moy adjousta le roy d'hircanie je ne croiray jamais qu'il soit coupable d'une trahison non pas mesme adjousta hidaspe quand il la confesseroit s'il ne faut que ma teste pour estre caution de son innocence dit aglatidas je la mets aux pieds de vostre majeste et si cette innocence repliqua le prince des cadusiens a pour ses accusateurs la moitie de vostre armee il 
 ne faut que le bras d'artamene pour les confondre si on luy permet de la deffendre je dementirois mes yeux adjousta le prince de licaonie s'ils pouvoient tesmoigner contre luy et je ne croy pas dit celuy de paphlagonie qu'il se trouve un homme qui ait l'audace de faire cette accusation je suis son complice s'il est criminel adjousta chrisante et je scay que je suis innocent j'ay veu son ame trop ferme dans la mauvaise fortune dit alors thrasibule pour croire qu'elle ait seulement chancele dans la bonne cela n'est croyable ny possible s'ecrierent a la fois madate et megabise et si vostre majeste adjousta feraulas fait parler ceux qui l'accusent je m'offre a les faire taire enfin tous ces princes et tous ces chefs les uns apres les autres et quelques fois tous ensemble s'empressoient a qui parleroit plus fortement pour l'illustre et malheureux artamene l'un se souvenoit de ses victoires l'autre de sa generosite l'un exaltoit sa valeur l'autre vantoit son affection et tous enfin en vindrent a tel point qu'ils perdirent une partie du respect qu'ils devoient a ciaxare par le peu de loisir qu'ils luy donnoient de s'expliquer le roy emporte de colere leur presenta les tablettes dans lesquelles artamene avoit escrit au roy d'assirie et leur dit tout en fureur voyez si celuy que vous deffendez si ardamment est aussi innocent que vous le pensez le roy de phrigie ayant leu ce billet tout haut en demeura un peu surpris aussi bien que tous ceux qui l'entendirent neantmoins 
 il ne changea point de sentimens non plus que les autres et apres avoir fort exagere comme quoy les apparences sont bien souvent trompeuses et incertaines ils conclurent tous d'une voix sans pouvoit bien dire pourquoy qu'artamene estoit innocent mais que quand mesme il seroit coupable ce seroit tousjours un coupable qu'il ne faudroit pas perdre legerement nous y adviserons leur respondit alors ciaxare mais cependant que chacun se souvienne en cette rencontre qu'il est quelquefois tres dangereux d'embrasser avec trop de chaleur la deffence des criminels et que ceux dont les troupes feront quelque rumeur dans mon camp me respondront en leurs propres personnes de l'insolence et de la revolte de leurs soldats ces princes et ces capitaines qui virent que ciaxare se laissoit emporter a la colere ne voulurent pas l'irriter davantage et comme la valeur d'artamene les avoit presque tous rendus ses vassaux ses sujets ou ses alliez ils ne voulurent pas perdre entierement le respect qu'ils luy devoient ny se mettre en estat de se rendre inutiles pour artamene qu'ils aimoient beaucoup comme ils eussent fait s'ils eussent continue d'eschauffer un esprit qui ne l'estoit desja que trop ils le laisserent donc dans la liberte de s'entretenir soy mesme et de dissiper une partie de son chagrin par le temps qu'il auroit de faire reflexion sur ce qu'il avoit fait et sur ce qu'il avoit a faire cependant chrisante et feraulas en sortant du cabinet du roy leur firent de nouveau 
 mille sermens en faveur de l'innocence de leur maistre et les confirmerent puissamment dans le dessein qu'ils avoient de le servir ils protesterent tous de perir plus tost que de souffrir qu'un homme d'un merite si extraordinaire fust injustement traite ce n'est pas que ce billet ne les embarrassast un peu mais artamene eut pourtant ce bonheur la que tous creurent qu'il y avoit quelque chose de cache qui le justifieroit et que personne ne crut qu'il fust coupable en effet quelle apparence y avoit il qu'artamene peust avoir une intelligence criminelle avec un prince qu'il venoit de vaincre et du quel il venoit de renverser l'empire et sans qu'il eust paru aux yeux du monde nul sujet de mescontentement de sa part ny nul changement en sa fortune aussi ne fust-ce pas sans peine que les chefs retindrent le peuple et les soldats en leur devoir et en les y retenant ils agirent de telle sorte avec eux qu'ils les laisserent dans la disposition qu'il faloit qu'ils fussent pour s'en pouvoir servir en cas qu'il en fust besoin ils leur dirent seulement qu'il faloit se donner patience et qu'artamene seroit bien tost delivre qu'il ne faloit pas precipiter le secours qu'ils luy vouloient donner de peur de rendre sa condition plus mauvaise et meslant tousjours parmi cela des louanges d'artamene ils empeschoient la revolte et la fomentoient tout ensemble ainsi sans atiedir leur affection ils reprimoient seulement leur violence qui n'estoit pas encore necessaire cependant tout le camp et toute la ville 
 estoient en desordre le nom d'artamene retentissoit par tout les medes les persans les capadociens les phrigiens les hircaniens les cadusiens les paphlagoniens et tant d'autres nations differentes dont cette grande armee estoit composee s'accordoient toutes en faveur d'artamene et faisant toutes son eloge chacun en sa langue et en sa maniere il n'y avoit presque pas un capitaine en tout ce grand corps qui ne se vantast d'avoir receu quelque bien-fait de luy ny presque pas un soldat qui ne publiast qu'il avoit l'honneur d'en estre connu enfin artamene estoit le sujet de toutes leurs conversations tous les soldats vouloient quitter le camp pour aller apprendre a la ville ce qui s'y passoit et quelques uns des habitans de la ville alloient au camp pour y exciter les soldats a ne laisser pas perdre leur general il n'y avoit que cet amy d'aribee qui n'agissant qu'en secret ne laissoit pas de nuire beaucoup au genereux artamene et d'entretenir la colere du roy c'estoit luy qui luy avoit escrit a cet illustre accuse mais qui luy avoit encore baille les tablettes dans lesquelles il avoit respondu a ce roy chrisante et feraulas estoient fort empeschez a deviner par quelle voye ciaxare pouvoit les avoir receues mais le ciel qui veut tousjours que les crimes se descouvrent fit qu'ils en furent bien tost esclaircis ils n'avoient garde d'imaginer comment la chose estoit advenue ny de prevoir par quel moyen ils l'apprendroient 
 car il estoit arrive que celuy que le roy d'assirie avoit envoye vers artamene et par lequel artamene luy avoit respondu avoit rencontre en s'en retournant un frere d'aribee qui luy ayant demande d'ou il venoit et ou il alloit avoit sceu par luy la verite de la chose ce frere l'ayant apprise avoit suborne cet homme qui luy avoit montre ces tablettes et apres les avoir ouvertes et leues il avoit par sa permission escrit la mesme chose dans d'autres et luy avoit persuade qu'il pouvoit a toute la medie et a toute la capadoce d'ou il estoit mais encore a toute l'asie et mesme a toute la terre s'il vouloit retourner a sinope et aller porter les tablettes d'artamene a un de ses amis qui estoit aupres de ciaxare et c'estoit le mesme qui de son coste avoit commence d'agir contre ce fameux prisonnier il luy dit en suitte que ce seroit rendre un service tres important au roy et dont il seroit tres magnifiquement recompense que le roy d'assirie qui a faute de gens l'avoit envoye seroit ravi de ce qu'il auroit fait ayant interest en la perte d'artamene qu'il verroit aussi bien sa lettre en copie qu'en original et qu'il la luy porteroit pendant qu'il retourneroit a sinope qu'au reste il ne faloit pas qu'il eust de scrupule de perdre un homme ambitieux qui aspiroit a la monarchie universelle un homme que l'on faisoit semblant d'aimer pour la crainte que l'on avoit de luy mais que s'il arrivoit jamais que 
 la fortune l'abandonnast pour un moment il seroit perdu sans ressource que tout changeroit de face que ses plus chers amis en apparence estoient ses ennemis en secret et qu'enfin il recevroit des louanges et des benedictions de tout le monde s'il venoit about d'un grand dessein que tout grand qu'il estoit il l'acheveroit pourtant sans aucun danger puis que ce ne seroit pas luy qui presenteroit ces tablettes au roy et qu'il ne seroit connu qu'apres que tout le peril seroit passe enfin ce frere d'aribee qui se nommoit artaxe sceut tant dire de choses a celuy auquel il parloit qu'adjoustant une riche bague a ses raisons il persuada cette ame foible et mercenaire et luy fit faire tout ce qu'il voulut artaxe escrivit donc a son amy qu'ayant trouve un moyen infaillible de vanger la mort de son frere il le conjuroit de ne le negliger pas et de s'en servir utilement que pour luy il s'en alloit de son coste dans pterie ville qui n'est pas fort esloignee de sinope ou le roy d'assirie s'estoit retire afin d'agir aupres de ce prince contre artamene et pour y attendre le succes de l'affaire dont il luy laissoit la conduite n'osant pas paroistre a la cour cet homme donc estant arrive a sinope avoit este trouver cet amy d'aribee et d'artaxe l'avoit trouve dispose a ce qu'il desiroit de luy et ce traistre avoit en effet conduit la chose jusques au point qu'elle estoit mais ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre ce fut que cet homme qui ne s'estoit principalement resolu a ce qu'il 
 avoit fait que parce qu'il s'estoit laisse persuader que c'estoit rendre un office universel a toute l'asie que de faire perir artamene fut bien estonne de voir qu'au lieu de causer une joye generale il avoit cause une douleur publique et qu'il avoit mis un desordre et une confusion si grande par tout qu'il n'estoit pas aise de prevoir par quels moyens l'on pourroit remettre les choses en leur tranquilite premiere cet homme donc de qui l'ame estoit sans doute plus fragile que meschante presse de remords et de plus extremement irrite de la fourbe qu'on luy avoit faite et de la mauvaise action qu'on luy avoit fait faire a luy mesme se resolut absolument de la reparer et d'apprendre aux amis d'artamene quel estoit celuy qui entretenoit ciaxare dans son chagrin et dans sa colere il s'adressa pour en venir about a feraulas et luy advoua ingenument comme la chose s'estoit passee mais avec des paroles si pleines de repentir que quoy que cet homme eust mis la vie de son maistre en danger il ne le mal-traita point au contraire apres avoir blasme sa premiere action il loua fort la seconde et se resolut de se servir de luy pour descouvrir tout ce qui se passeroit chez l'ennemy cache d'artamene il fit aussi tost scavoir a son maistre tout ce qu'il avoit appris car encore que ciaxare eust deffendu que personne ne luy parlast le capitaine des gardes n'observoit pas cet ordre si exactement qu'il ne donnast la liberte de luy escrire estant fortement persuade de son innocence et plus fortement 
 amoureux encore d'une vertu si extraordinaire artamene sceut ainsi par quelle voye son billet avoit este entre les mains de ciaxare dont il fut extremement aise car bien que les grandes ames qui sont incapables de crimes n'en croyent pas aisement les autres capables non plus qu'elles il avoit pourtant eu quelque leger soubcon que le roy d'assirie n'eust fait la chose et cette pensee luy avoit donne beaucoup d'inquietude car disoit il si par hazard l'illustre mandane n'estoit point morte et que par le mesme hazard elle revinst entre les mains du roy d'assirie quelle asseurance pourrois-je avoir en la parole d'un prince capable d'une si noire perfidie cependant chrisante et feraulas voulant se servir du moyen que le sort leur presentoit et travailler a la conservation d'artamene se trouvoient fort embarrassez car en l'estat qu'estoient les choses ils ne scavoient s'ils devoient dire la verite des advantures de leur maistre a ciaxare ils voyoient qu'en le justifiant d'un coste ils l'accuseroient de l'autre et jugeoient bien que sa vie seroit encore plus en danger comme amant de la princesse que comme amy du roy d'assirie sa condition mesme qui estoit tant au dessus de ce qu'elle paroissoit estre leur sembloit aussi un mauvais moyen pour le sauver et dans cette incertitude ils ne scavoient ny que resoudre ny qu'imaginer ils crurent neantmoins enfin qu'il estoit juste en une chose si importante de ne se fier pas entierement en leurs propres 
 opinions et de ne se charger pas seuls de l'evenement d'une affaire d'ou dependoit la perte ou la conservation de la personne du monde la plus considerable ils jugerent donc a propos de choisir les principaux des persans et ceux d'entre ces princes estrangers qui paroissoient les plus affectionnez a artamene et qu'il avoit le plus obligez afin de leur apprendre que celuy qu'ils aimoient estoit encore plus digne de leur amitie et de leur protection qu'ils ne pensoient et pour avoir apres cela leurs advis sur ce qu'ils avoient a faire ils eussent bien voulu en faire demander la permission a leur cher maistre mais c'estoit une chose si delicate a confier legerement qu'ils ne crurent pas qu'il la falust hazarder joint que dans l'indifference qu'il tesmoignoit avoir pour la vie ils s'imaginerent facilement qu'il ne se donneroit pas la peine d'examiner ce qui luy seroit le plus advantageux et ils jugerent mesme qu'il n'y consentiroit jamais vu le silence obstine qu'il observoit en une occasion ou il s'agissoit de son honneur et de sa vie comme ils eurent forme cette resolution ils prirent encore celle de ne confier ce secret qu'a des persans et a des princes estrangers et de n'en donner point de partaux medes parce qu'estans nais subjets de ciaxare ils auroient peut-estre pu se dispenser de la fidelite qu'ils auroient promise ou du moins la garder avec quelque repugnance et quelque scrupule ainsi apres s'estre fortement determinez sur ce dessein ils furent 
 chercher l'occasion de l'executer afin d'avoir au moins la satisfaction de n'avoir rien neglige pour la conservation de la personne du monde la plus illustre et la plus malheureuse tout ensemble 
 
 
 
 
 
 
 chrisante et feraulas avoient un dessein si juste que la fortune toute ennemie qu'elle est de la vertu et toute irritpe qu'elle estoit contre l'illustre artamene le favorisa au lieu de s'y opposer et le hazard voulut que ces deux fidelles serviteurs ayant intention d'assembler les plus chers amis de leur maistre a la reserve des medes trouverent tout a la fois chez hidaspe le roy d'hircanie le prince des cadusiens et thrasibule qu'artamene leur avoit envoye recommander depuis qu'il estoit arreste adusius et artabase s'y rencontrerent aussi tous ces autres princes s'y trouverent excepte le roy de phrigie qui estoit aupres de ciaxare pour tascher de le flechir et comme artamene estoit le sujet de tous leurs discours en l'estat qu'estoient les choses ils ne les virent pas plustost 
 qu'ils leur en parlerent et leur apprirent que ciaxare estoit tousjours irrite en suitte le roy d'hircanie s'adressant a chrisante le pria de luy dire si luy qui avoit une si grande part a l'amitie et a la confidence d'artamene et qui avoit tousjours este aupres de luy depuis si long temps a ce qu'il avoit entendu dire depuis qu'il estoit arrive a la cour de ciaxare lors qu'il n'estoit que roy de capadoce n'avoit rien sceu qui peust les instruire de sa naissance afin de voir si par ce coste la ils ne pourroient point trouver les moyens d'interesser a sa conservation le prince dont il seroit nay subjet ou de se servir du moins de ce pretexte pour tenir ciaxare en suspens en attendant que sa colere fust passee en effet adjousta hidaspe le moyen que l'armee de ciaxare estant composee de tant de nations differentes il ne soit pas de quelqu'une de celles-la et si cela est il est bon de le scavoir puis que ce seroit encore un puissant motif pour luy concilier les coeurs de ceux qui auroient la gloire d'estre nais sous mesmes loix et sous mesme prince que si aussi il est nay dans le party de nos ennemis peut-estre que ciaxare scachant qu'il a entre ses mains un homme de cette importance sera bien aise de le conserver pour en tirer quelque advantage contre eux hidaspe ayant cesse de parler tous les autres approuverent ce qu'il avoit dit et thrasibule adjousta que peut-estre mesme tireroient ils de cette connoissance celle des raisons de l'intelligence d'artamene avec le roy d'assirie 
 et celle de l'obstination qu'il avoit a ne vouloir point les descouvrir a ciaxare qui estoient deux choses qui ne les embarrassoient pas peu seigneurs respondit chrisante je tiens a bon presage que vous ayez prevenu l'intention de feraulas et la mienne puis que nous n'estions venus chez hidaspe qu'a dessein de l'obliger d'assembler chez luy tous ceux que la fortune y a fait trouver fortuitement la suitte de nostre discours vous fera voir pourquoy nous avons choisi la maison d'hidaspe et pourquoy nous n'avons pas juge a propos que tant d'illustres medes qui sont amis d'artamene s'y rencontrassent en un mot seigneurs nous sommes icy pour vous apprendre qui est veritablement artamene chrisante n'eut pas plustost prononce cette derniere parole que tous ces princes l'interrompirent par des tesmoignages de joye et d'impatience et par des souhaits qu'ils firent qu'il peust estre de leur nation non disoit le roy d'hircanie je n'auray point cet avantage je ne suis point assez heureux pour cela le prince des cadusiens disoit aussi la mesme chose et tous ensemble n'osant l'esperer quoy qu'ils le desirassent avec ardeur advouoient tacitement que personne n'estoit digne d'estre nay son souverain et qu'il l'estoit de l'estre de toute la terre mais enfin un moment apres hidaspe le plus impatient de tous ayant fait assoir tous ces princes et ordonne que l'on ne laissast entrer personne qui peust interrompre cette narration pressa chrisante de parler quelqu'un demanda 
 alors s'il ne faloit point attendre le roy de phrigie mais tout les autres qui brusloient depuis si long temps du desir de scavoir les commencemens d'une vie dont ils avoient veu les glorieuses suittes ne peurent souffrir cette remise et prierent tout de nouveau chrisante de ne les faire plus languir alors ce sage persan apres avoir este quelques momens sans dire mot pour rappeller en sa memoire l'idee de tant de grandes actions qu'il avoit veu faire a son cher maistre suivant qu'ils en estoient convenus feraulas et luy commenca son recit de cette sorte
 
 
 
 
histoire d'artamene
 
 
j'ay de si merveilleuses choses c vous apprendre que ce n'est pas sans sujet que je croy qu'il est a propos de vous preparer en quelque facon a n'en estre pas surpris car enfin seigneur dit il s'adressant au roy d'hircanie la naissance et la vie d'artamene ont des circonstances si extraordinaires si glorieuses pour luy et si surprenantes pour ceux qui ne les scavent pas que pour trouver de la creance parmy ceux qui m'escoutent je ne pense pas qu'il soit inutile de leur protester que la verite toute pure leur parlera par ma bouche et que si dans la narration que je vay faire je ne la dis pas tousjours exactement c'est que la modestie d'artamene m'a accoustume a cacher 
 une partie de sa gloire et a n'exagerer jamais les grandes choses qu'il a faites cependant seigneur cet artamene dont le nom s'est rendu si fameux et si illustre par sa valeur et par sa vertu en porte un autre qui n'est pas moins considerable par le grand prince qui le luy a donne avec la vie car seigneur quand je vous diray qu'artamene a este promis par les dieux apprehende des rois de la terre avant sa naissance et qu'artamene enfin n'est autre que cyrus fils de cambise roy de perse je ne vous diray rien qui ne soit veritable et que je ne prouve facilement a ces mots hidaspe et tous ceux qui estoient presens firent un grand cry et interrompirent chrisante quoy s'ecrierent-ils tous d'une voix artamene est cyrus artamene est fils du roy de perse artamene reprit chrisante est certainement ce que je dis et est par consequent d'une des plus illustres races du monde puis qu'elle compte entre ses premiers devanciers le vaillant persee celuy dis-je qui se vantoit d'estre fils de jupiter mais luy respondit hidaspe ne m'avez vous pas confirme vous mesme dans l'opinion que tout le monde a eu de son naufrage et ne m'avez vous pas dit vous mesme quand je vous ay reconnu icy que vous aviez change de maistre apres sa perte et que celuy que vous serviez presentement s'appelle artamene je l'ay fait sans doute reprit chrisante mais je l'ay fait par le commandement de cyrus qui voulant encore estre artamene m'obligera a ne luy changer 
 point de nom qu'il ne me l'ait permis a continuer de l'appeller ainsi dans la plus part de ce recit pour vous en faciliter d'autant plus l'intelligence et vous scaurez enfin par la suitte de mon discours quelles ont este les raisons qui l'ont oblige de se cacher il faut tomber d'accord dit lors hidaspe que vous aviez sujet de preparer ceux qui vous escoutent a estre surpris et il faut advouer adjousta artabase que nous avions bien perdu la raison de ne subconner rien de la verite vous voyant vous et feraulas si attachez a artamene quoy qu'il en soit dit le roy d'hircanie parlant a hidaspe a adusius et a artabase je n'ay point de peine a me persuader qu'artamene est cyrus et j'en avois bien davantage a m'imaginer qu'un homme si extraordinaire fust d'une naissance commune pour moy adjousta thrasibule je ne le creus pas mesme le premier jour que je le connus et je luy vis faire des choses qui ne me permirent pas de douter de sa condition persode prince des cadusiens s'adressant a hidaspe a artabase a adusius a chrisante et a feraulas je vous estime si heureux leur dit il de vous devoir touver subjets d'un tel prince qu'il s'en faut peu que je ne die que cette glorieuse servitude est preferable a la souveraine domination et qu'il vaudroit mieux luy obeir que de commander a cent millle autres hidaspe qui brusloit d'impatience de scavoir precisement les particularitez de toute une vie dont il scavoit les premieres advantures voulut 
 obliger chrisante a commencer son recit par le depart de cyrus de la cour du roy son pere mais comme thrasibule n'en avoit rien sceu et que ces autres princes n'avoient apris tout ce qui s'estoit autrefois passe a la cour d'astiage que par la renommee qui change tousjours un peu les choses en les publiant ils furent tous bien aises que chrisante les repassast en general afin de leur en rafraischir la memoire et d'en instruire thrasibule qui les ignoroit absolument chrisante donc apres avoir este quelque temps sans parler comme pour chercher a reprendre le fil de son discours se tournant vers le roy d'hircanie seigneur luy dit il je ne m'arresteray point a vous particulariser de nouveau la glorieuse naissance d'artamene puis qu'il suffit de dire son veritable nom et d'adjouster qu'il est de l'illustre race des perfides pour faire advouer qu'il n'y en a point de plus noble sur la terre il a mesme cet avantage d'estre nay parmi des peuples s'il est permis a un persan de parler de cette sorte ou toutes les vertus s'apprennent pour ainsi dire en naissant et chez qui les vices sont en si grande horreur qu'ils n'oseroient mesme y paroistre que sous les apparences de ces vertus artamene car nous l'appellerons encore long temps ainsi a de plus la gloire d'estre fils d'un prince et d'une princesse de qui les louanges sont en la bouche de toutes les nations et le bonheur de n'avoir par consequent pu recevoir de ses parens que des inclinations tres nobles tres hautes et tres 
 heroiques mais comme il semble que l'histoire des rois de medie n'est pas moins necessaire que celle des rois de perse pour esclaircir ce que j'ay a dire et qu'il faille reprendre les choses d'un peu plus loing pour vous faire perfaitement entendre toutes celles que j'ay a vous raconter il faut que je vous fasse souvenir comment les anciens rois des assiriens s'estoient rendus maistres de la haute asie et comment le sage et l'illustre dejoce fils de phraorte fit souslever ses compatriotes contre leurs tyrans et remit la souverainete des medes entre les mains d'un mede puis que ce fut entre les siennes vous scavez seigneur que ce grand et excellent homme estoit descendu en droite ligne des anciens rois de medie que ce fut luy qui fit de si belles loix qui bastit la superbe ville d'ecbatane et qui remit enfin sous son obeissance tous les estats de ses devanciers qui comprennent comme vous ne l'ignorez pas les brusses les paretacenes les struchates les arisantins et les budiens apres dejoce qui regna cinquante trois ans phraorte son fils posseda sa couronne et fut aussi paisible dans son royaume que si les rois d'assirie ne l'eussent jamais usurpe mais non content de se revoir sur le throsne de ses peres il fut faire la guerre aux persans qui apres une paix de plus d'un siecle dont ils avoient jouy se trouverent surpris par des gens aguerris et desja accoustumez a vaincre si bien que pour empescher la desolation entiere de leur pais ils firent alliance avec eux et convindrent 
 que la couvronne de perse et celle de medie n'auroient plus d'interests se parez et que toutes les fois que phraorte auroit besoin de leur assistance ils seroient obligez de la luy donner voila seigneur quelle fut la premiere liaison des medes avec les persans je ne m'arreste point a vous dire comment phraorte qui estoit ambitieux ayant voulu declarer la guerre au roy d'assirie qui le laissoit paisible dans ses estats perit en cette entreprise en assiegeant la ville de ninos apres avoir regne vint et deux ans ny comment apres sa mort ciaxare son fils et premier de ce nom parmy les rois des medes parvint a la couronne ny comment ce prince fut tantost mal-traite de la fortune et tantost favorise car vous n'ignorez pas que donnant une bataille contre les lydiens qu'il estoit prest de gagner il s'espandit tout d'un coup sur toutes les deux armees des tenebres si espaisses qu'il luy fut impossible de continuer de combattre et d'achever de gagner la victoire vous scavez aussi comment en assiegeant la ville de ninos dont je vous ay desja parle pour vanger la mort de phraorte son pere qui comme je l'ay dit avoit este tue devant cette ville et qu'estant tout prest de la prendre madias roy des scithes parut avec une armee de plus de cent mille hommes a la portee d'une fleche de son camp enfin seigneur vous scavez que ce prince combatit le roy des medes qui perdit la bataille avec l'empire mais vous scavez aussi qu'il remonta sur le throsne que cette invasion 
 des scithes ne dura que vingt-huit ans et que n'ayant pas change de sentimens en changeant de fortune il recommenca la guerre contre les rois d'assirie et qu'il prit enfin cette ville de ninos or seigneur ce premier ciaxare fut pere d'astiage qu'il laissa paisible possesseur de ses estats mais comme ce prince estoit nay dans un temps de troubles et de divisions je pense que les troubles et les agitations de l'esprit du pere pendant de si grandes revolutions passerent dans l'ame du fils et y laisserent certaines impressions melancoliques et defiantes qui ont fait passer toute la vie de ce prince avec beaucoup d'inquietude et qui ont peut-estre cause en partie toutes les traverses de celle d'artamene il fut marie assez jeune et d'une facon sans doute assez extraordinaire pour m'en devoir souvenir icy cette bataille que le roy son pere n'avoit pu gagner contre aliatte roy de lydie a cause de cette obscurite qui s'estoit espandue sur toutes les deux armees fut cause des nopces dont je vous parle car apres un accident si estrange le roy des medes consulta les mages et aliatte envoya au temple de diane a ephese qui commencoit d'estre en grande reputation pour les oracles qui s'y rendoient ces princes sceurent par l'advis des mages et par l'oracle de diane que les dieux avoient donne une marque trop visible qu'ils ne trouvoient pas bon qu'ils se fissent la guerre pour la continuer davantage et qu'ainsi il faloit qu'ils se resolussent a faire la paix le roy 
 de cilicie s'estant entremis de la chose fit que le roy de lydie qui avoit une fille soeur de cresus la fit espouser a astiage fils de son ennemy ainsi vous pouvez connoistre par la que ces nopces furent faites si tost apres la guerre de lydie que ce n'est pas sans raison que je dis que ce prince nay dans le tumulte en receut quelques dispositions au trouble et a la confusion pour son regne seigneur comme il n'y a pas long temps qu'il est acheve il seroit superflu de vous le raconter exactement il suffira donc que je vous die que ce prince qui scavoit que pas un de ses predecesseurs depuis l'illustre dejoce n'avoit possede la couronne de medie en paix se tenoit tousjours prepare a la guerre et craignoit tousjours quelque revolte vous n'ignorez pas non plus qu'il eut de la reine sa femme fille d'alliate et soeur de cresus ciaxare qui regne presentement et qui retient l'invincible artamene prisonnier vous scavez aussi qu'il eut encore une fille appellee mandane d'une eminente beaute et d'une grande vertu a quelque temps de la il perdit la reine sa femme qu'il avoit si cherement aimee qu'il ne voulut jamais se remarier depuis cette perte il ne songea plus qu'a faire bien eslever le jeune ciaxare et la jeune mandane et a tascher de se maintenir en paix sans rien entreprendre contre ses voisins mais s'il eut le bonheur de n'avoir pas de guerre fort considerable il eut aussi le malheur de se voir presque tousjours a la veille d'en avoir tantost contre ses anciens 
 ennemis les rois d'assirie tantost contre ses alliez tantost contre ses propres subjets neantmoins au milieu de tant d'inquietudes que ces remuemens continuels luy donnoient sa cour ne laissoit pas d'estre la plus superbe de toute l'asie car comme vous scavez que la nation des medes aime les plaisirs et la magnificence et qu'astiage en son particulier estoit fort sensible a tous les divertissemens malgre ses chagrins et ses inquietudes ecbatane ne laissoit pas d'estre le sejour du monde le plus agreable ce prince avoit observe cette coustume depuis la naissance de ciaxare son fils de ne manquer pas toutes les annees d'en faire celebrer le jour par des resjouissances publiques et de le conduire luy mesme au temple pour y remercier les dieux de le luy avoir donne et pour les prier encore de le luy vouloir conserver le jeune ciaxare pouvoit avoir seize ans et la princesse sa soeur quatorze lors qu'une de ces festes arrivant il y advint une chose qui troubla estrangement la ceremonie car comme astiage partit un matin de son palais pour aller au temple y mener le prince son fils tout d'un coup la clarte du jour commenca de diminuer et le soleil s'eclipsant il y eut une si grande obscurite sur toute la terre qu'a peine se pouvoit-on reconnoistre et ce peu de lumiere qui restoit avoit je ne scay quoy de si lugubre que l'aveuglement absolu eust en quelque chose de moins effroyable cet accident surprit infiniment astiage tout le peuple 
 mesme ne prit pas cela pour un bon augure encore que tous ceux qui virent cette eclipse en eussent veu d'autres celle la ne laissoit pas de leur donner une frayeur que les autres ne leur avoient pas donnee outre que celle-cy estoit plus grande que toutes celles qu'ils pouvoient avoir veues la rencontre du jour leur sembloit une chose si remarquable qu'ils ne pouvoient s'imaginer que le cas fortuit l'eust causee et ils croyoient asseurement que les dieux vouloient advertir le roy et tous les medes de quelque evenement considerable chacun se souvenoit de ces effroyables tenebres dont le premier ciaxare pere d'astiage avoit este si trouble et personne ne doutoit que puis que celles la avoient este causees pour advertir le roy des medes et celuy de lydie de faire la paix celles cy ne voulussent aussi signifier quelque chose de grande importance enfin tout le monde en parloit selon son caprice et chacun se mesloit d'expliquer cet accident selon son humeur et selon sa passion les uns disoient qu'il pourroit bien presager la mort du roy les autres craignoient seulement la chutte de son empire quelques uns la perte du prince son fils et tous ensemble n'en auguroient que des evenemens funestes mais si l'obscurite et l'epaisseur des tenebres les avoit surpris ce qui suivit cette eclipse ne les estonna gueres moins car apres qu'elle eut dure quatre heures toutes entieres le soleil contre sa coustume se descouvrit en un moment 
 et parut si clair et si brillant et d'une lumiere si inaccessible qu'il pensa aveugler tous ceux qui eurent la hardiesse de le vouloir regarder sa chaleur ne fut pas moins extreme que sa clarte et l'on sentit tout d'un coup une ardeur si grande que le peuple creut que toute la terre s'alloit embrazer cependant astiage qui de son naturel estoit fort inquiet et fort apprehensif et qui de plus estoit fort scrupuleux et fort persuade de l'opinion que les mages connoissoient presque tout ce qui devoit advenir les assembla tous et les conjura de bien considerer cet accident vous scavez sans doute que ces hommes menent une vie qui leur donne plus de loisir qu'aux autres de connoistre les choses celestes car outre leur austerite leur retraite et leur solitude ils ont une connoissance si particuliere des astres que par eux seulement ils penetrent bien loing dans celle de l'advenir joint que les dieux les inspirent encore par des voyes secrettes et particulieres que le vulgaire ne connoist pas leurs responses sont presque aussi asseurees que celles des oracles et quand elles rencontrent heureusement elles ont cet advantage qu'elles sont beaucoup plus claires quoy qu'il en soit astiage ayant fait assembler tous les mages comme je l'ay desja dit et eux ayant prie les dieux et consulte les astres dirent a ce prince apres l'avoir prepare a recevoir ce qu'ils avoient a luy dire sans se laisser emporter a nulle violence que selon toutes leurs s selon tout ce que leur scavoir et 
 les dons qu'ils avoient receus du ciel leur pouvoient aprendre il faloit de necessite que cette grande eclipse qui ne venoit point dans le temps ny dans les revolutions establies par la nature signifiast ou sa mort ou celle du prince son fils ou la perte de son authorite souveraine que pour les deux premiers ils luy respondoient que cela ne pouvoit estre parce qu'ayant fait autrefois par son commandement des observations astronomiques sur la duree de leur vie et dresse la figure de leur nativite avec tout le soing que demande un horoscope ils avoient tousjours trouve qu'elle seroit assez longue et qu'ainsi il faloit de necessite conclurre que ce mauvais presage regardoit son authorite toute seule que venant a considerer que la paix estoit presentement chez tous ses voisins comme chez luy ils ne voioyent point de cause bien apparente de cette revolution universelle dont toute l'asie et particulierement la medie estoit menacee que cependant il estoit certain qu'elle arriveroit d'ou qu'elle vinst si l'on ne profitoit des advertissemens que le ciel en avoit donne comme ciaxare son pere en avoit profite autrefois astiage surpris et espouvante de ce discours les pressa de nouveau fort instamment de luy dire tout ce qu'ils pensoient et comme il eut remarque qu'infailliblement ils cragnoient encore quelque chose qu'ils ne luy disoient pas il leur commanda si absolument de parler avec sincerite qu'enfin ils luy dirent que selon leur advis 
 il estoit a craindre que cette clarte extraordinaire qui avoit suivy l'obscurite et que ce soleil qui s'estoit decouvert en un instant ne voulussent signifier que le prince son fils conseille par quelques esprits ambitieux ne songeast un jour a s'emparer de sa couronne que cette lumiere eclipsee ne fust un presage que sa puissance la seroit bien tost et que cette nouvelle clarte ne marquast bien visiblement l'esclat qui suit un nouveau prince que la chose n'estoit pas pourtant sans remede que les dieux n'advertissoient pas les hommes inutilement et que comme le roy son pere les avoit appaisez en faisant la paix il faloit qu'il songeast a se les rendre propices par des sacrifices et par des voeux aussi bien que par ses vertus que sur tout il faloit avoir grand soing de tenir aupres du jeune prince des gens sages et raisonnables qui pussent luy donner de bons conseils et detruire dans son esprit les mauvais que d'autres gens mal intentionnez luy pourroient suggerer le roy n'eut pas si tost entendu ce que les mages luy dirent qu'il en fut pleinement persuade car outre qu'il avoit quelque disposition naturelle a croire les choses facheuses il est certain qu'il y avoit quelque apparence en celle la car enfin ciaxare paroissoit estre fort ambitieux et toutes ses inclinations penchoient a la grandeur et a la domination il y avoit mesme diverses personnes apres de luy qui fomentoient cette inclination naturelle si bien qu'astiage n'eut pas plustost tourne son esprit de ce 
 coste la qu'il pensa voir son fils dans son trone luy arracher le sceptre et luy vouloir donner des fers vostre majeste peut juger quel trouble un pareil accident mit dans l'ame d'un prince qui preferoit ce throsne a la vie et qui malgre la jalousie qu'il avoit de son authorite ne laissoit pas d'avoir de la tendresse pour son fils cependant il deffendit aux mages de publier ce qu'ils luy avoient dit de peur d'avancer luy mesme sa ruine et de peur que son fils venant a scavoir la chose ne creust qu'il n'y avoit point de crime a oster la couronne a son pere puis qu'il sembloit presque que les dieux l'eussent absolument resolu il leur commanda donc de dire au prince son fils et au peuple que cette eclipse n'avoit rien d'extraordinaire que la rencontre du jour ou elle avoit paru n'estoit qu'un simple cas fortuit dont il ne faloit pas tirer de mauvaises consequences et que pourtant ils ne laissassent pas de prier les dieux de vouloir conserver sa bonne fortune les mages obeirent a ses commandemens mais en luy obeissant il ne receut pas de leur silence tout l'effet qu'il en attendoit car le peuple crut au contraire que puis que l'on ne vouloit pas luy apprendre de quel mal il estoit menace il faloit necessairement qu'il fust fort a craindre le jeune prince mesme s'imagina que peut-estre les mages avoient trouve que sa vie estoit menacee ainsi toute la cour et tout le peuple estoit en confusion et en desordre le roy faisoit pourtant tout ce qui luy estoit possible 
 pour tesmoigner qu'il n'avoit rien de facheux en l'esprit mais au milieu des festes de resjouissance qu'il faisoit faire expres pour deguiser son chagrin l'on ne laissoit pas de remarquer en luy une inquietude si extraordinaire qu'il estoit aise de juger que son ame n'estoit pas en repos en effet l'on peut dire que son coeur estoit agite par deux passions qui ne se trouvent ensemble sans exciter de grands troubles et la tendresse paternelle ayant a combattre la jalousie de la souveraine authorite il est facile de juger qu'astiage n'estoit pas d'accord avec luy mesme il aimoit la couronne comme il aimoit son fils et peut-estre mesme penchoit il un peu plus d'un coste que d'autre en effet sa procedure le fit assez remarquer peu de temps apres car venant a chercher les moyens d'empescher le jeune ciaxare de songer a la revolte il crut qu'il n'en avoit point de meilleure voye que celle de l'esloigner de la cour ou les grands de l'estat demeurent qui le regardant comme devant estre un jour leur roy avoient des deferences pour luy qui l'entretenoient dans une disposition fort propre a recevoir agreablement de mauvais conseils neantmoins ce n'estoit pas sans beaucoup d'inquietudes et sans beaucoup d'irresolutions qu'il se determinoit a cet esloignement car il y avoit des momens ou au contraire il craignoit que ce ne fust donner a ciaxare les moyens de luy nuire plustost car disoit il en luy mesme tant qu'il est aux lieux ou je suis je n'ay presque pas besoin 
 d'espions pour observer ce qu'il fait et je suis moy mesme le tesmoin de ses actions mais quand il fera dans une province esloignee en qui me pourray-je confier de sa conduitte et ne dois-je pas croire que les personnes mal intentionees luy diront en ce lieu la ce qu'elles ne feroient peut-estre que penser en celuy cy enfin seigneur apres avoir bien examine la chose et l'avoir bien regardee de tous les biais il crut avoir trouve un expedient plus seur de l'eloigner que tous ceux qu'il avoit imaginez auparavant car venant a penser que le roy de capadoce son voisin et son allie n'avoit laisse en mourant qu'une fille sous la conduite de la reine sa mere il creut que s'il la pouvoit faire espouser a ciaxare ce seroit une excellente voye de l'esloigner sans luy donner sujet de pleinte et sans qu'il parust que ce fust avec un dessein cache que de plus il estoit a croire qu'en mettant une couronne sur la teste de son fils elle suffiroit a satisfaire son ambition et qu'elle pourroit l'empescher de commettre un crime en songeant a arracher celle de son pere enfin il vit tant d'avantage en ce dessein qu'il ne pensa plus qu'a l'achever je ne m'arresteray point seigneur a vous dire tout ce qu'il fit pour y parvenir et tous les obstacles qu'il y rencontra car je presupose que vous n'ignorez pas qu'il y a une loy en capadoce qui veut que les rois ne marient jamais leurs filles a des princes estrangers de peur d'exposer leur estat a passer sous la domination de quelqu'un qui ne fust pas 
 du pais neantmoins astiage dont je vous parle agit avec tant d'adresse et tant de bonheur qu'il vint a bout de son entreprise il se trouva mesme par hazard que ciaxare estoit nay en capadoce parce que la reine sa mere revenant de visiter un fameux temple qui estoit en ce pais la avoit este surprise de mal vers la fin de sa grossesse et contrainte d'accoucher en un lieu qui estoit effectivement dans les limites de la capadoce il maria donc ciaxare a cette jeune reine de qui la beaute et la vertu estoient encore d'un prix plus considerable que sa couronne mais a peine l'eut il espousee que la reine mere de sa femme mourut et le peuple s'imagina que cette mort estoit une punition des dieux pour n'avoir pas assez rigoureusement observee la loy fondamentale de l'estat cependant astiage apprenant que ciaxare son fils se tenoit tres content de sa condition et que la couronne de capadoce et la vertu de la princesse sa femme suffiroient pour le rendre heureux il se l'estima luy mesme et la joye et les plaisirs reprenant leur place dans ecbatane l'on peut dire que la jeune mandane sa fille ne devoit rien apprehender davantage que de partir d'une cour dans laquelle tout le monde l'adoroit car depuis l'absence du prince son frere ce n'estoit plus que par elle que l'on obtenoit quelque chose du roy son pere mais au milieu de ce calme et de cette felicite universelle il advint qu'astiage fit un songe estrange et bizarre dont l'on a parle par toute la 
 terre et comme il consultoit tousjours les mages sur tous les accidens de sa vie ils trouverent que leurs premieres predictions pouvoient les avoir trompez et qu'infailliblement la princesse sa fille devoit avoir un fils qui se rendroit maistre de toute l'asie et par consequent un fils qui le renverseroit du throne qui occuperoit la place de ciaxare et qui causeroit enfin une revolution generale d'abord astiage contre sa coustume eut peine a se laisser persuader une chose si peu vray-semblable et resista long temps aux mages dont les secondes predictions luy estoient en quelque facon suspectes de mensonge par la faussete des premieres que celles-cy destruisoient mais ces fascheuses et extravagantes visions l'ayant persecute plusieurs nuits de suitte il commenca d'apprehender tout de bon neantmoins une semblable chose quoy que d'assez grande consideration chez les medes et parmy les mages qui croyent que les songes sont les voyes les plus ordinaires par lesquelles les dieux se communiquent aux hommes n'auroit pourtant peut-estre pas oblige astiage a craindre si fort les malheurs dont il estoit menace s'il n'en fust arrive d'autres qui redoublerent sa crainte et qui semblerent mesme l'authoriser la princesse mandane qui ne scavoit rien de ce qui se passoit estant un soir dans son cabinet qui estoit esclaire de plusieurs lampes de cristal on luy vint dire que le roy son pere la venoit voir comme en effet astiage avoit resolu de s'entretenir 
 avec elle pour tascher de trouver quelque soulagement a ses inquietudes dans la moderation de cette princesse qui certainement est la plus vertueuse personne qui sera jamais mais a peine estoit il entre dans ce cabinet que toutes ces lampes s'esteignirent d'elles mesmes a la reserve d'une qui estoit droit sur la teste de mandane et qui sembla redoubler sa lumiere de toute celle que les autres avoient perdue astiage plus trouble de ce dernier prodige qu'il ne l'avoit este de ses songes consulta de nouveau les mages qui luy dirent que sans doute cela estoit une marque asseuree que toute domination cesseroit et seroit confondue dans celle qu'un fils de mandane devoit avoir selon les songes qu'ils luy avoient expliquez auparavant le jour d'apres la princesse estant allee au temple les fondemens s'en esbranlerent tous les ornemens en tomberent a terre excepte une image d'un jeune enfant qui demeura debout avec un arc a la main ce qui fit encore dire aux mages que cet enfant qui devoit naistre seroit l'amour de toutes les nations et seroit maistre absolu de la plus noble partie du monde apres ces accidens et ces prodiges redoublez astiage abandonna entierement son coeur a la crainte et la princesse qui peu de jours auparavant faisoit toutes ses delices fut la cause de tous ses chagrins et de toutes ses inquietudes il est vray qu'il ne les souffrit pas seul et qu'elle les partagea avec luy quoy que ce fust d'une maniere differente car ayant 
 sceu enfin l'explication que les mages avoient donnee a ciaxare sur tout ce qui estoit arrive cette sage princesse fut trouver le roy son pere pour le suplier tres humblement de se mettre l'esprit en repos que pour le pouvoir faire il n'avoit qu'a s'asseurer que s'il le jugeoit a propos elle ne songeroit jamais a se marier et qu'ainsi toutes les menaces qu'on luy faisoit se trouveroient vaines que si sa vie luy donnoit de l'inquietude et qu'il ne voulust pas se fier en ses paroles elle venoit luy dire qu'elle estoit resolue a la mort qu'elle s'estimeroit heureuse d'estre la victime qui appaiseroit les dieux irritez et qui remettroit la tranquilite dans son ame et qu'apres tout luy devant la vie elle se croyoit obligee de la luy rendre astiage entendant parler la princesse sa fille de cette sorte au lieu d'en estre touche crut qu'il y avoit de dissimulation en sa procedure et que la frayeur la faisoit parler si hardiment de plus comme il scavoit qu'il y avoit un homme de qualite nomme artambare qui estoit fort amoureux de la princesse et qui avoit mesme espere l'obtenir de luy il crut que cet homme qui effectivement estoit fort ambitieux devoit estre pere de celuy qu'il apprehendoit si fort de sorte que sans respondre rien a tout ce que la princesse sa fille luy avoit dit d'obligeant il se contenta de luy dire qu'il luy deffendoit de sortir de son apartement et qu'il ne vouloit autre chose d'elle si non qu'elle se preparast a obeir sans reserve a tout ce qu'il ordonneroit cette sage 
 princesse se retira apres avoir promis cette obeissance aveugle et astiage demeura dans sa chambre avec une inquietude insupportable il ne pouvoit pas se resoudre de penser a la mort de sa fille et il ne pouvoit non plus s'assurer en la promesse qu'elle luy faisoit de ne se marier jamais car disoit il quand mesme elle n'en auroit nulle intention presentement qui scait si artambare qui en est amoureux ne gagnera point enfin son esprit ou bien si sans son consentement il ne l'enlevera pas elle est jeune et belle et soit par les desseins qu'elle peut prendre ou par ceux que l'on peut avoir pour elle il y a beaucoup de danger a se confier en ses paroles si je l'enferme dans une tour ceux qui en sont amoureux la delivreront ou par force ou par adresse si je la laisse libre on la persuadera contre ma volonte enfin disoit il je ne scay que faire ny que resoudre mais apres tout il crut puis qu'il n'estoit pas capable du violent dessein de la perdre que le mieux qu'il pouvoit faire estoit de la marier mais de la marier de facon que selon toutes les apparences il ne deust pas craindre les choses dont il estoit menace apres avoir bien resve sur cette pretendue alliance il s'avisa que cambise qui depuis peu estoit parvenu a la couronne de perse par la mort du roy son pere pouvoit estre assez propre pour le r'assurer et pour le guarir de ses craintes car disoit il en luy mesme je scay que les persans naturellement ne sont point ambitieux qui'ils sont fort equitables 
 qu'ils sont satisfaits des terres qu'ils possedent qu'ils ne songent point a reculer les bornes de leur estat et que pourveu qu'on les laisse jouir en paix de ce qui leur appartient ils n'ont jamais nulle intention de perdre un repos assure pour des conquestes incertaines de plus adjoustoit il je scay que cambise en son particulier surpasse autant en moderation tous les autres persans que les persans en general surpassent en cette vertu tous les autres peuples de la terre il se laisse gouverner par les loix et ne gouverne que par elles de sorte qu'il semble par toutes ses facons d'agir avec ses subjets qu'il est moins leur roy que leur pere joint que la royaute de perse n'est pas si absolue que le gouvernement n'y retienne quelque ombre de republique ainsi moins facilement plusieurs s'engagent a la guerre qu'un seul et l'ambition qui peut tout dans l'ame d'un prince ne peut presque rien sur tout un senat enfin seigneur pour n'allonger pas mon recit par des choses qui n'y sont pas absolument necessaires en ayant tant d'autres importantes a vous dire vous scaurez seulement que le roy des medes resolut ce mariage en luy mesme et le fit proposer adroitement a cambise qui y consentant avec joye envoya des ambassadeurs a ecbatane pour y demander la princesse astiage qui s'estoit procure cette demande n'eut garde de les refuser de sorte qu'il envoya aussi tost sa fille en perse qui luy obeit avec sa vertu ordinaire et qui s'estima peu de temps 
 apres la plus heureuse princesse du monde par la connoissance qu'elle eut des excellentes qualitez que possedoit le roy son mary et par les tesmoignages qu'elle receut de l'amour qu'il avoit pour elle enfin selon les apparences astiage sembloit estre en seurete ciaxare son fils estoit en estat d'attendre en repos sa couronne et la princesse sa fille estoit en un pais de paix d'ou selon les regles de la prudence humaine il ne faloit pas craindre la guerre cependant le calme ne fut pas long dans l'ame d'astiage et a peine mandane fut elle mariee que se repentant de ce qu'il avoit fait il ne fut rien qu'il ne fist pour tascher de la faire revenir en son pouvoir ce qui entretenoit ses frayeurs et ce qui les redoubloit souvent c'estoit que tous les sacrifices qu'il offroit aux dieux sembloient n'estre pas bien receus et que tous les mages qui depuis les songes qu'il avoit faits ne s'occupoient continuellement qu'a la contemplation des astres et qu'a l'observation des choses celestes disoient tousjours tout d'une voix que le grand changement dont la medie estoit menacee arriveroit bien tost que de jour en jour ils voyoient plus clair dans ces malignes constellations une revolution generale et qu'enfin il faloit plustost desormais songer a s'y preparer qu'a l'empescher les choses estant en cet estat astiage envoya prier cambise de souffrir que mandane fist un voyage aupres de luy cette princesse quoy que bien informee de l'humeur de roy son pere n'en 
 dit rien au roy son mary et le supplia de luy permettre de donner cette satisfaction a celuy qui luy avoit donne la vie car encore qu'elle sceust bien les imaginations de son pere elle espera l'en pouvoir guerir enfin et au pis aller quoy qu'elle aimast infiniment cambise elle se resoluoit plustost a s'en priver qu'a estre cause d'une guerre entre son pere et son mary comme elle eust este par ce refus ce prince qui aymoit cherement la reine sa femme eut cette complaisance pour elle et la renvoya en medie avec un equipage proportionne a sa condition et a la cour ou elle avoit este nourrie plustost qu'a la moderation de celle ou elle demeuroit alors le roy son mary la conduisit jusques sur la frontiere et la ils se dirent un adieu le plus touchant et le plus tendre qu'il est possible d'imaginer car comme mandane craignoit que le roy son pere ne la voulust retenir pour se mettre l'esprit en repos et pour se delivrer de ses terreurs elle avoit une secrette cause de douleur dans l'ame que cambise ne partageoit pas avec elle parce qu'il ne la scavoit point mais enfin ils se separerent cambise s'en retournant a persepolis et mandane fort melancolique s'en allant a ecbatane elle y fut receue avec une joye inconcevable et astiage ne s'estoit jamais veu si en repos ny si assure qu'il se le croyoit car auparavant que la princesse fust mariee il apprehendoit que quelqu'un comme je l'ay dit ne luy persuadast de se marier ou ne l'en levast au lieu que la voyant mariee et esloignee 
 du roy son mary il ne croyoit pas que rien peust troubler son repos il prevoyoit bien toutefois que lors qu'il auroit retenu la princesse sa fille un temps considerable aupres de luy et qu'elle voudroit s'en retourner il seroit oblige peut-estre d'avoir la guerre contre la perse pour l'outrage fait a son roy mais il n'estoit rien qu'il n'apprehendast moins que de voir mandane en estat de pouvoir avoir un fils ce ne furent donc que festes et que resjouissances a son arrivee dans la cour et veu le bon accueil qu'astiage luy avoit fait elle creu avoir lieu d'esperer que ce qu'elle avoit apprehende n'arriveroit pas mais au milieu de tant de divertissemens sa sante commenca de s'alterer et son visage donna des marques visibles des incommoditez qu'elle sentoit d'abord elle s'imagina que la fatigue du voyage le changement d'air quoy qu'elle fust en celuy ou elle estoit nee et le deplaisir qu'elle sentoit de l'absence de son mary pouvoient luy causer cette indisposition mais peu de jours apres elle connut avec certitude qu'elle estoit partie grosse de perse ce qui la troubla d'une telle facon qu'elle en fut effectivement malade car elle s'imagina qu'infailliblement le roy son pere ne luy permettroit pas de s'en aller en cet estat et que si elle accouchoit d'un fils a ecbatane le moindre mal qui luy pust arriver seroit qu'en entrant dans le berceau il entreroit dans les fers et seroit mis en lieu ou elle n'en pourroit pas disposer elle apprehendoit mesme quelquefois que le roy son mary ne l'accusast 
 de luy avoir cache l'humeur de son pere enfin tant de choses l'inquietoient qu'elle avoit besoin de toute sa constance pour ne montrer qu'une partie de ses chagrins cependant elle se resolut de cacher sa grossesse aussi long temps qu'elle le pourroit elle ne sortit donc plus de sa chambre et mesme pour l'ordinaire elle gardoit tousjours le lict a quelque temps de la se pleignant tousjours davantage elle fit semblant de croire que l'air d'ecbatane ne luy estoit point bon suppliant le roy son pere de souffrir qu'elle s'en retournast en perse ou du moins qu'il luy permist de s'en aller a une tres belle maison qui estoit environ a deux cens stades de cette ville esperant qu'il luy seroit plus aise en ce lieu la de cacher ce qu'elle vouloit tenir secret mais le malheur voulut qu'un des medecins qui la visitoient s'aperceut de la verite de la chose malgre les soins qu'elle avoit eus de la deguiser car elle s'estoit pleinte de plusieurs incommoditez qu'elle n'avoit pas afin de les tromper et de leur oster la connoissance de son veritable mal ce medecin croyant donner une agreable nouvelle a astiage luy apprit qu'elle estoit grosse si bien que la reine venant a demander son conge ne fut pas en estat de l'obtenir au contraire le roy luy dit que si elle estoit en perse il faudroit qu'elle revinst en medie pour y recouvrer la sante puis que c'estoit son pais natal et que l'air y estoit beaucoup plus sain qu'a persepolis et qu'enfin il ne faloit pas seulement songer a partir que pour aller a la 
 campagne il y consentiroit volontiers s'il estoit persuade que cela luy peust servir mais qu'ecbatane ayant d'aussi beaux jardins qu'elle en avoit il croyoit que le chagrin qui paroissoit mesle dans ses maux se vaincroit plustost a la cour que non pas dans la solitude qui seroit plus propre a l'entretenir qu'a le chasser a quelques jours dela on luy osta toutes les femmes qu'elle avoit aupres d'elle on luy en donna d'autres et le temps de son accouchement estant arrive vous scavez seigneur jusques ou cette crainte ambitieuse qui possedoit astiage le porta et quelle inhumanite la frayeur qu'il avoit de perdre l'empire luy inspira en cette rencontre cet accident seigneur a este si extraordinaire que toute la terre l'a sceu ainsi je vous feray seulement souvenir en peu de paroles comme mandane estant accouchee d'un fils l'ambitieux astiage le fit prendre par harpage son confident avec commandement de l'exposer sur quelque montagne deserte ou dans quelque affreuse forest ce prince tout inhumain qu'il estoit n'ayant pu se resoudre a la faire tuer ou plus tost les dieux l'ayant aveugle pour l'empescher de commettre un crime mais harpage estant encore moins cruel que luy ne put se resoudre d'executer luy mesme cet ordre quoy qu'il l'eust promis et n'estant pas aussi assez hardy pour sauver cet enfant il le remit entre les mains d'un berger appelle mitradate qui demeuroit au pied des montagnes et qu'il envoya querir pour cela a une maison de la compagne qui 
 estoit a luy afin qu'il fist ce qu'il ne pouvoit se resoudre de faire vostre majeste aura sceu sans doute que ce berger emportant cet enfant chez luy qui estoit le plus beau que l'on eust jamais veu trouva que pendant le temps qu'il avoit este a la ville sa femme estoit accouchee d'un enfant mort et que luy ayant monstre celuy qu'il tenoit qui commenca de sousrire des qu'elle le prit entre ses bras elle ne donna point de repos a son mary qu'il ne luy eust advoue l'ordre qu'il avoit eu de l'exposer cette femme genereuse et pitoyable comme vous scavez n'y voulut jamais consentir mais pour se mettre en seurete elle abandonna le corps mort de son fils pour sauver celuy de ce bel enfant vivant ce n'est pas que cette pauvre mere qui se nommoit spaco n'eust quelque peine a se resoudre de mettre le corps de son fils en estat d'estre devore par les bestes sauvages enfin cette tendresse maternelle ceda a une tendresse plus legitime et ne pouvant ressusciter son enfant elle voulut du moins conserver celuy de quelque personne de haute condition a ce qu'elle en pouvoit juger par les langes de drap d'or dans lesquels cet enfant estoit enveloppe tant y a seigneur que mitradate et sa femme demeurant au pied de ces montagnes desertes tirant vers le septentrion d'ecbatane etb le pont euxin il leur fut aise de mettre cet enfant mort en lieu ou il peust estre dechire car comme partie de la medie qui regarde les aspires est extremement 
 montagneuse et couverte d'espaisses forests qui sont toutes remplies de bestes sauvages jusques a cette grande plaine qui la borne de ce coste la vous scavez aussi comment mitradate ayant expose son fils mort dans le berceau magnifique dans lequel on luy avoit baille le fils de mandane fit voir cet enfant dechire a ceux qu'harpage y envoya qui prenant ces pitoyables restes de la fureur des tigres et des pantheres les reporterent a leur maistre qui en ayant adverty astiage receut ordre de les faire mettre dans le tombeau des rois de medie ainsi l'on voyoit le fils d'un berger dans un sepulchre royal et le fils d'un roy dans la cabanne d'un berger vous n'ignorez pas non plus qu'astiage fit publier dans sa cour que le fils de mandane estoit mort de maladie qu'il fit dire la mesme chose a cette princesse et qu'il envoya consoler cambise de cette perte mais vous ne scavez peut-estre pas que mandane ne soubconnat que trop la verite de la chose eut pourtant la fermete de n'en tesmoigner jamais rien et de se contenter de faire voir une melancolie estrange dans ses yeux sans en vouloir decouvrir la cause elle ne voulut pas mesme mander rien de ses soubcons au roy son mary et pour cacher mieux sa douleur elle demanda une seconde fois la permission d'aller aux champs qu'on luy accorda alors sans repugnance et mesme a quelque temps de la astiage luy fit dire que si elle vouloit retourner en perse il luy en donnoit la liberte car comme il s'estoit 
 imagine que ce premier fils de mandane estoit celuy qu'il devoit apprehender il fut bien aise de s'oster la veue d'une princesse qui par sa respectueuse douleur luy faisoit mille reproches secrets de sa cruaute elle partit donc pour s'en retourner aupres de cambise auquel elle ne dit jamais rien des soubcons qu'elle avoit dans l'esprit n'attribuant le changement qu'il vit en son visage qu'a son absence et a la mort de son fils mais seigneur je ne songe pas que contre mon intention je m'estens plus que je ne devrois il faut donc reparer le passe par ce qui me reste a vous dire et ne vous exagerer point la merveilleuse enfance de mon maistre qui dans la cabane d'un berger ne laissa pas de trouver les honneurs de la royaute vous scaurez donc seulement en peu de paroles que ce jeune prince qui sans se connoistre agissoit en roy se fit declarer pour tel a l'age de dix ans par tous les autres enfans des hameaux voisins qui se jouoient aveques luy qu'en suitte il s'en fit craindre aimer et obeir comme s'il eust este leur maistre et qu'ayant puny un de ces enfans qu'il appelloit ses subjets pour une faute qu'il avoit commise le pere de cet enfant qui se trouva estre un officier de la maison du roy ayant sceu la chose et ayant admire ce jeune berger qui faisoit si bien le prince avoit redit a astiage ce qu'il avoit veu comme une chose extraordinaire luy vantant infiniment la beaute et la hardiesse de cet enfant qu'il luy depeignoit miraculeuses que le roy l'ayant fait venir pour 
 rendre raison de la punition qu'il avoit faite il luy avoit respondu si admirablement qu'il en avoit este surpris voyant qu'il ne parloit pas moins en roy avec un roy qu'avec les enfans qui l'avoient esleu qu'apres astiage avoit este fort estonne de voir que ce fils de berger ressembloit si fort a mandane sa fille que rien n'a jamais este plus semblable et que de plus il sentoit des mouvemens en son coeur qui l'advertissoient de ce qu'il estoit enfin seigneur vous scavez qu'astiage fit venir le berger dans son cabinet et que luy ayant demande ou il avoit pris cet enfant d'un ton qui l'espouvanta et qui luy fit croire que le roy scavoit la chose mitradate demeura interdit et qu'ayant este menace par astiage il l'advoua telle qu'elle s'estoit passee qu'en suitte le roy qui malgre ses frayeurs se sentoit force d'aimer cet aymable enfant ayant assemble tous les mages ils trouverent soit que ce fust leur veritable sentiment soit que la pitie les obligeast a le deguiser que cette royaute dont il avoit jouy sur tous ses compagnons estoit assurement une marque infaillible que les dieux avoient exauce ses prieres que toute la domination de ce jeune prince sur les medes seroit bornee a celle qu'il avoit eue sur ces sujets volontaires et qu'ainsi il n'avoit plus rien a craindre de ce coste la que les cas fortuit ayant fait que les bergers peres de ces enfans fussent presque de toutes les provinces de l'asie les astres n'eussent pu marquer plus precisement les conquestes innocentes d'un vainqueur 
 si noble et si jeune que les dieux se plaisoient quelquesfois a menacer les grands princes de peur qu'il n'oubliassent le respect qu'ils leur devoient et qu'enfin s'il suivoit leur advis il renvoyeroit ce jeune prince au roy de perse son pere astiage qui avoit effectivement conceu quelque amitie pour cet enfant fut bien aise qu'on le conseillast de cette sorte et comme il deferoit beaucoup aux mages et que son ame estoit un peu foible il crut tout de bon que cette royaute imaginaire estoit la veritable explication de son mauvais songe comme en effet l'estat ou nous voyons le malheureux artamene aujourd'huy nous fait bien voir qu'astiage n'avoit pas raison de craindre cyrus cependant en laissant vivre ce jeune prince qu'il nomma ainsi il ne pardonna pas a harpage car il le bannit de sa cour et cet homme qui n'avoit pu se determiner a estre absolument pitoyable ou absolument cruel se vit sans suport et sans refuge contraint d'endurer la rigueur d'un long exil cependant comme vous ne l'ignorez pas astiage renvoya cyrus a cambise luy escrivant que pour eviter certaines constellations malignes qui menacoient cet enfant il avoit este contraint de luy causer durant quelque temps le desplaisir de le croire mort mais que cette douleur seroit changee en une joye qui le recompenseroit au couble par la satisfaction qu'il auroit de se voir un fils si bien fait et si aimable tanty a seigneur que cambise le receut avec un plaisir inconcevable et que mandane 
 toute sage et toute genereuse en fit un remerciment aussi tendre a astiage que si jamais elle n'eust receu aucun sujet de plainte de luy quoy qu'elle eust sceu la verite de la chose par harpage qui l'en advertit croyant du moins par la s'assurer de sa protection comme en effet mandane luy sceut bon gre de ne l'avoir pas laissee dans l'opinion qu'astiage fust aussi innocent qu'il tesmoignoit l'estre parce que la connoissance du passe la feroit precautionner pour l'advenir cependant voicy le jeune cyrus dans persepolis pour lequel l'on fit des sacrifices publics et particuliers dans toute la perse et pour lequel tout ce qui se trouva de grands hommes en tout le royaume fut employe a son education ciaxare ayant sceu la chose telle qu'elle estoit envoya se resjouir avec cambise et avec la reine sa soeur de la joye qu'il avoient receue et escrivit mesme a la reine d'une maniere assez galante qu'il souhaittoit que la jeune mandane sa fille peust un jour se rendre digne d'estre maistresse de cyrus de qui on luy avoit parle si advantageusement car le roy de capadoce avoit eu cette jeune princesse trois ans apres la naissance de cyrus et luy avoit fait donner le nom de sa soeur
 
 
 
 
maintenant seigneur de vous dire de quelle facon le jeune cyrus fut esleve ce seroit abuser de vostre patience et les grandes choses qu'il a faites depuis montrent assez qu'il faut qu'il ait appris de bonne heure a pratiquer la vertu je vous diray donc seulement que le roy et la reine n'eurent plus d'autres pensees 
 que celles de tascher de cultiver avec tous les soins imaginables un aussi beau naturel que celuy de cyrus leur paroissoit estre car en tout ce qu'il faisoit et en tout ce qu'il disoit il y avoit quelque chose de si grand de si agreable et de si plein d'esprit qu'il estoit impossible de le voir sans l'aimer il estoit admirablement beau et quoy que l'on vist encore en quelques unes de ses actions cette naivete charmante et inseparable de l'enfance il y avoit pourtant tousjours en luy je ne scay quoy qui faisoit voir que son esprit estoit plus avance que son corps vous avez peut estre sceu qu'il y a dans persepolis une grande place que l'on appelle la place de la liberte qu'a une de ses faces est le palais de nos rois et que les trois autres ne sont habitees que par les plus grands seigneurs et par les plus sages d'entre les persans car la sagesse chez nostre nation a des privileges qui ne sont pas moins considerables que ceux de la noblesse du sang quoy que la noblesse du sang le soit infiniment parmy nous ce fut donc dans cette fameuse place ou ne demeurent que des personnes veritablement libres et par leur naissance et par leur vertu que le jeune cyrus commenca de faire connoistre ce que l'on devoit attendre de luy car comme parmy nous l'on esleve les enfans des particuliers avec autant de soin que s'ils devoient tous estre rosi estant persuadez que toutes les vertus sont necessaires a tous les hommes cyrus passant de la cabane d'un berger a la plus celebre et a la plus rigoureuse academie 
 qui soit au monde ce ne fut pas sans estonnement que l'on vit que la nature luy avoit enseigne tout ce que la prudence cultivee peut apprendre il avoit aupres de luy des vieillards consommez en la pratique de la vertu des jeunes gens fort adroits a tous les exercices du corps et des enfans admirablement bien nais et bien faits pour le divertir mais le soin le plus grand qu'eurent le roy et la reine ce fut d'empescher que nulles personnes vicieuses n'approchassent jamais de luy de peur qu'elles ne corrompissent ses belles inclinations scachant bien que c'est empoisonner une source publique que de corrompre l'ame d'un prince qui doit regner si bien que de la facon qu'il vivoit il apprenoit tousjours quelque chose de bon de tous ceux qui l'environnoient la moderation la liberalite la justice et toutes les autres vertus estoient desja si eminemment en luy qu'il en avoit aquis une reputation si grande parmy les persans qu'ils parloient de cyrus comme d'un enfant envoye du ciel pour les instruire plustost que pour estre instruit par eux mais seigneur je ne songe pas que je sors des bornes que je m'estois moy mesme prescrites et que sans y penser je lasse vostre patience et plus encore celle des persans qui m'escoutent ne leur disant que ce qu'ils scavent aussi bien que moy mon maistre vescut donc de cette sorte jusques a sa seiziesme annee que la fortune commenca de luy donner un moyen de faire paroistre par des effets aussi bien que par des paroles la generosite de son 
 ame par une avanture qui luy arriva et de mettre en pratique cette equite et cette grandeur de courage qui paroissoit en tous ces discours il vous souvient sans doute seigneur qu'harpage avoit este banny par le roy des medes pour n'avoir pas este assez exact a obeir au commandement qu'il luy avoit fait de faire mourir le jeune cyrus or seigneur ce banni avoit este assez puissant en medie s'estant veu par la faveur du roy gouverneur d'une de ses meilleures provinces cet homme donc apres avoir tasche vainement de faire sa paix avec astiage ennuye qu'il estoit de s'en aller de cour en cour demander retraite et protection a tous les princes ennemis du roy son maistre s'en alla six ans apres son exil en perse ou s'estant tenu cache quelque temps il prit l'occasion d'une grande chasse que faisoit cyrus pour l'aborder plus facilement il s'estoit habille a la persienne si bien que s'estant mesle parmy ce grand nombre de chasseurs qui accompagnoient le prince il ne fut point reconnu pour estranger scachant mesme assez bien la langue du pais pour s'en servir en cas de necessite cyrus des ce temps la estoit si grand si adroit et si vigoureux qu'il n'y avoit point d'homme qui parust plus infatigable que luy ny plus hardy soit qu'il falust poursuivre les bestes ou les attaquer dans leur fort il scavoit tirer de l'arc lancer le javelot ou se servir d'une espee admirablement et comme il y avoit des prix destinez pour toutes ces choses il les emportoit tous sans y manquer 
 jamais et paroissoit tousjours vainqueur dans toutes ces festes publiques que l'on faisoit pour cela mais pour revenir a harpage il suivit donc cyrus a cette grande chasse dont je vous ay desja parle et l'observant soigneusement il prit garde que ce jeune prince s'estant emporte se mit a poursuivre un sanglier dans le plus espais de la forest il fit alors des efforts incroyables pour le suivre et pour ne le perdre pas de veue comme firent tous les persans qui l'avoient suivy dont pas un ne le put atteindre cependant malgre la vitesse de la beste cyrus l'approcha banda son arc tira et luy fit heureusement passer la fleche au travers du coeur cette victoire dont harpage avoit este le seul tesmoin et qu'il n'avoit mesme veue que d'une distance assez esloignee fit que ce jeune prince se reposa en attendant qu'il vinst quelques uns des siens il s'assit donc aupres du sanglier qu'il avoit tue sur le bord d'un petit ruisseau qui traversoit la forest en cet endroit et comme dans ces sortes de chasses ceux de nostre nation portent d'ordinaire un arc un carquois une espee et deux javelots ce beau chasseur mit toutes ses armes aupres de luy et s'appuya sur son bouclier car nous le portons aussi bien a la chasse qu'a la guerre pour jouir en repos de sa victoire comme il estoit en cet estat harpage enfin s'approcha de luy et cyrus le prenant pour un persan commenca de luy crier en souriant et en luy montrant sa prise j'ay vaincu j'ay vaincu mais harpage ayant mis un genouil a terre luy dit qu'il ne tiendroit 
 qu'a luy qu'il ne remportast une victoire plus glorieuse le jeune prince croyant que cet homme avoit descouvert la bauge de quelque sanglier plus grand et plus redoutable que celuy qu'il avoit tue se releva et luy demanda promptement ou il faloit aller pour remporter cette victoire a la teste d'une armee de trente mille hommes luy respondit harpage que je viens vous offrir pour vous rendre maistre d'un grand royaume si vous le voulez a ce discours cyrus tout estonne regarda harpage avec plus d'attention qu'auparavant et luy semblant l'avoir veu autrefois qui estes vous luy dit il qui venez m'offrir une chose si glorieuse et dont je n'ose croire estre digne par une valeur que je n'ay encore esprouvee que contre des ours des sangliers des lyons et des tygres je suis seigneur luy respondit il un homme que les dieux vous envoyent pour vous donner un illustre moyen d'acquerir une gloire immortelle si cela est repartit cyrus vous n'avez qu'a me montrer le chemin qu'il faut suivre pour l'aquerir car quelque difficile qu'il puisse estre vous m'y verrez aller avec precipitation et avec joye je vous l'ay desja dit respondit harpage il ne faut que vous rendre a la teste d'une armee de trente mille hommes qui ne sont que vous attendre pour se mettre en campagne et pour vaincre ce n'est point repliqua cyrus a celuy qui ne scait pas encore obeir a commander et ce sera bien assez que je sois le compagnon de ceux que vous dittes qui me veulent pour leur 
 general mais de grace poursuivit il genereux estranger que je pense avoir veu et que je ne me remets pourtant pas parfaitement aprenez moy qui sont ceux qui me veulent faire cet honneur et ne me cachez pas plus long temps quels sont ces amis qu'il faut proteger et ces ennemis qu'il faut vaincre seigneur luy respondit harpage je ne vous demande rien d'injuste en vous demandant vostre assistance contre un roy qui a viole toutes sortes de droits en la personne d'un jeune prince qui est l'admiration de tous ceux qui le connoissent qui a dis-je mesprise tous les sentimens de la nature et de la raison et qui contre toute sorte de droits par une jalousie d'ambition mal fondee luy a voulu faire perdre la vie c'est pour les interests de cet illustre prince que je vous solicite c'est contre cet injuste roy que je vous anime et c'est pour vostre propre gloire que je vous conjure de m'accorder ce que je vous demande ce que vous me demandez respondit cyrus est trop equitable et m'est trop advantageux pour le refuser mais pour ne retarder pas le service que vous attendez de moy et que j'ay grande impatience de rendre a ceux qui me sont l'honneur de le desirer achevez de me dire quel est ce roy inhumain et quel est ce prince injustement oppresse car je m'estonne fort de n'avoir point entendu parler de la violence de l'un et de l'infortune de l'autre moy que l'on instruit si soigneusement de tous les grands evenemens seigneur luy dit alors harpage vous estes 
 ce prince qu'il faut vanger moy adjousta cyrus et par qui genereux estranger puis-je estre oppresse moy dis-je qui vis dans une profonde paix qui a peine ay commence de vivre qui n'eus jamais d'ennemis en toute ma vie et qui ne suis ennemy que de ces bestes sauvages dit il en montrant ce sanglier qui habitent dans nos forests seigneur repliqua harpage qui voyoit venir plusieurs chasseurs de divers endroits du bois s'il vous plaist de vous enfoncer un peu plus avant dans la forest et de m'y donner un moment d'audience vous verrez que vous avez des ennemis plus redoutables que vous ne croyez et que si vous ne leur faites une guerre ouverte ils vous en feront peut-estre une secrette qui pourra vous estre funeste cyrus luy accordant ce qu'il luy demandoit s'enfonca vingt ou trente pas plus avant dans le bois et faisant signe de la main a ceux qui venoient qu'il ne vouloit point estre suivy il s'apuya enfin contre un arbre et regardant harpage attentivement est il possible luy dit il qu'il puisse y avoir de la verite en vos paroles et que vous scachiez mieux ma vie que moy mesme mais apres m'avoir apris le nom du prince opresse aprenez moy celuy de cet ennemy que j'ignore seigneur luy respondit harpage le roy des medes est ce redoutable ennemy qui vous a pense perdre et qui vous perdra si vous ne le perdez luy mesme quoy interrompit cyrus encore plus estonne qu'auparavant astiage est mon ennemy et je dois estre le sien ha non non poursuivit il 
 cela ne peut jamais estre et si ce prince a des ennemis je vous prie de me les apprendre afin que j'aille les combattre et les vaincre s'il m'est possible mais de luy faire la guerre et de l'attaquer c'est ce que je ne dois ce que je ne veux et ce que je ne scaurois faire astiage est pere de la reine de qui j'ay l'honneur d'estre fils je le dois presque autant respecter que le roy qui m'a fait naistre et je ne me souviens point d'avoir receu de luy que des caresses et des tesmoignages d'affection fort tendres il a eu soin de ma vie en naissant il a fait courir le bruit de ma mort afin de me faire vivre il m'a tire de la cabane d'un berger pour me remettre en un lieu plus proportionne a ma naissance et il n'a rien fait enfin qui ne demande de moy du respect et de la tendresse cyrus ayant acheve de parler harpage le suplia de le laisser parler a son tour et alors il commenca de luy raconter tout ce que ce jeune prince n'avoit point sceu car la reine sa mere depuis son retour n'avoit eu garde de luy en rien dire il se mit donc a luy exagerer la cruaute du roy des medes il se fit reconnoistre a luy pour l'avoir veu a ecbatane durant quelques jours qu'ils y avoient este en mesme temps et il luy dit qu'il n'avoit garde d'estre mal informe de ce qu'il disoit puis que c'avoit este luy qui avoit receu l'injuste commandement de le perdre il n'eut pourtant pas la hardiesse de dire a cyrus qu'il l'avoit baille a mitradate pour l'exposer au contraire de la facon dont il fit son recit il sembloit qu'il eust dessein de le sauver 
 en suitte il luy apprit quelles intelligences il avoit dans la province des paretacenes et luy fit voir effectivement que s'il vouloit estre le chef des troupes qu'il pouvoit mettre en campagne et authoriser de son nom et de sa presence le party qu'il avoit forme il pouvoit facilement envahir toute la medie cependant cyrus l'ayant paisiblement escoute fut quelque temps sans parler puis reprenant la parole avec un visage un peu plus triste qu'auparavant je ne scay harpage luy dit il si je dois me pleindre de vous ou vous remercier mais je scay bien que vous m'avez cause une sensible douleur en m'apprenant que je suis la cause innocente de l'injustice d'un prince en la gloire duquel je me dois interesser la vostre luy respondit harpage vous doit encore estre plus considerable et c'est pour cela repliqua cyrus qu'il ne m'est pas permis de songer a la vangeance cruel ami s'ecria t'il quelle proposition me venez vous faire vous me venez offrir une armee dont je n'oserois me servir vous me faites connoistre un ennemi que je dois respecter au lieu de le combattre et vous me proposez tant de choses injustes et agreables tout ensemble que j'admire comment il est possible que mon coeur n'en soit pas esbranle cependant harpage malgre cette bouillante ardeur que j'ay d'acquerir un jour ce glorieux bruit qui fait conquester des couronnes ou qui du moins les fait meriter je ne balance point sur la resolution que je dois prendre et quoy que je fois en un age ou 
 l'on ne doit au plus donner que des marques de valeur il faut neantmoins que j'en donne une de moderation ha harpage s'escria t'il encore une fois que n'avez vous dit et pour quoy ne m'avez vous plustost propore de legitimes ennemis seigneur luy respondit harpage assez froidement je pensois que les violences du roy des medes contre vous fussent des causes assez justes pour vous dispenser du respect que les droits du sang vous obligent d'avoir pour luy mais puis que je me suis trompe il faut seigneur que je me taise et que je ne sois pas plus sensible que vous aux injustices qu'on vous a faites il faut donc poursuivit il satisfaire pleinement cette moderation qui vous fait oublier vos propres injures et que passant tout le reste de ma vie exile de mon pais j'aye peut-estre encore le desplaisir d'apprendre pendant mon bannissement que cyrus fils du sage cambise et de la vertueuse mandane que cyrus dis-je de qui l'on attend tant de grandes choses aura succombe sous l'injustice du roy des medes qui sans doute ne manquera pas d'attaquer de nouveau son illustre vie ou par le fer ou par le poison cyrus dis-je qui pourroit s'il le vouloit se vanger pleinement se mettre a couvert de l'orage conserver aux persans leur ancienne liberte se rendre maistre d'un grand royaume et peut-estre de toute l'asie luy dis-je encore une fois que les dieux semblent appeller a la souveraine puissance par tant de prodiges qui devroient luy avoir apris qu'ils veulent 
 que je luy propose et que quand il entreprendra la guerre quand il renversera toute la medie quand il conquestera toute la terre et qu'enfin il montera au throsne d'astiage il ne fera que ce que les dieux veulent qu'il face s'ils le veulent respondit brusquement cyrus il scavent bien par ou ils m'y doivent conduire sans que je m'en mesle du moins suis-je bien resolu de n'y monter jamais par l'injustice l'on ne gagne pas des royaumes sans combattre respondit harpage et la gloire est une cruelle maistresse qui ne se laisse pas posseder sans que l'on ait expose sa vie a de grands perils j'exposeray la mienne repliqua cyrus en ne voulant pas perdre celuy qui me la veut oster mais pour me la voir encore exposer plus noblement donnez vous patience harpage car si je ne me trompe je quitteray bien tost la guerre innocente que je fais dans ces bois pour une autre plus penible et plus glorieuse cependant pour vous montrer que je veux estre equitable envers vous comme je suis indulgent envers astiage scachez que tout autre que vous qui m'eust fait une semblable proposition ne me l'eust pas faite sans estre puny mais pour vous harpage qui n'avez pas voulu m'oster la vie je ne veux point escouter une vertu si severe tant s'en faut je veux vous proteger je veux vous presenter au roy mon pere et a la reine ma mere et je veux que cette cour vous soit un azyle inviolable a condition toutefois que vous ne me proposerez plus rien qui choque si fort mon devoir 
 je veux mesme croire que l'exces de vostre zele vous a porte a me faire ces propositions injustes et je veux me persuader que si je dois respecter mon ennemy je dois aussi aimer celuy qui m'a garenty de sa violence mais harpage luy dit il avec un visage un peu plus tranquille il est bon que je ne vous escoute pas plus long temps car de quelque generosite que je me pique ce n'est pas sans peine que je rejette un discours qui me parle de guerres de combats de victoires et de triomphes a ces mots ce miraculeux enfant commenca de retourner vers ses gens et harpage ravy et confus de l'esprit et de la vertu de ce jeune prince accepta l'offre qu'il luy avoit faite et le suplia seulement de scavoir la volonte de la reine sa mere auparavant qu'il parust a la cour ce que cyrus luy promit ainsi harpage s'estant separe de luy se mesla dans la presse et cyrus s'en retourna sans songer plus a continuer sa chasse quoy qu'il en eust eu dessein j'avois alors l'honneur d'estre aupres de luy et d'estre destine par le roy et par la reine a avoir un soin particulier de sa conduitte et feraulas que vous voyez icy n'estant age que de deux ans plus que cyrus servoit seulement a ses plaisirs comme estant tres propre a le divertir et comme l'ayant touche d'une inclination fort estroite feraulas donc qui ne l'abandonnoit presque jamais s'aperceut le premier que cyrus avoit quelque chose en l'esprit si bien que s'aprochant de moy qui n'avois pas pris garde seigneur me dit il le prince me semble bien 
 resveur et bien melancolique d'ou peut venir ce changement je ne scay luy dis-je et je ne voy pas qu'il ait eu nulle avanture fascheuse en cette chasse peut-estre me dit il qu'un homme que j'ay veu qui luy a parle assez long temps en particulier luy aura apris quelque chose qui le fasche comme nous en estions la cyrus s'estant aproche de moy chrisante me dit il j'ay quelque affaire a vous communiquer tous les siens qui l'entendirent s'esloignerent aussi tost de nous et le prince commenca de me parler bas mais seigneur pour ne vous arrester pas plus long temps sur cet endroit de ma narration le prince me dit tout ce qu'harpage luy avoit dit et tout ce qu'il luy avoit respondu et il me le dit avec tant d'esprit tant de sagesse et tant de generosite que j'en fus surpris et que je le regarday comme un prodige quand il m'exageroit la joye qu'il avoit eue lors qu'harpage luy avoit offert une armee de trente mille hommes a commander l'on eust presque dit qu'il n'estoit pas bien aise de l'avoir refuse mais quand il venoit en suitte a representer la douleur qu'il avoit sentie en aprenant qu'il ne luy estoit pas permis d'accepter ce qu'on luy offroit il donnoit aussi de la pitie en donnant de l'admiration et je ne pense pas que depuis qu'il y a des hommes et des hommes illustres il y en ait jamais eu un de cet age-la qui en une rencontre aussi delicate ait agy avec tant de prudence ny tant de generosite il se repentit mesme d'avoir promis a harpage de le proteger et de le presenter a la 
 reine sa mere car disoit il si elle ne scait pas la cruaute d'astiage elle s'en affligera et je serois bien marry de luy causer cette douleur enfin chrisante me dit il c'est a vous a me dire si j'ay bien fait et a me conseiller ce que je dois faire car adjousta t'il je me fierois peut-estre bien a mon courage s'il s'agissoit de combattre quelque redoutable ennemy mais il n'est pas juste que je me fie en ma prudence en un age ou l'experience ne luy a encore rien apris comme il eut cesse de parler je le louay autant qu'il meritoit de l'estre et je luy dis que tout ce qu'il avoit dit estoit bien dit mais que pour ce qui estoit de faire un secret a la reine de ce qu'harpage luy avoit apris je ne le jugeois pas a propos chargez vous donc de cette commission me respondit il car pour moy je vous advoue que je ne puis me resoudre de luy dire une chose si fascheuse a scavoir pour elle je luy accorday ce qu'il me demandoit et comme nous fusmes retournez a persepolis il s'en alla droit a l'apartement du roy pour me donner le temps d'aller a celuy de la reine je fus donc aprendre a cette sage princesse la rencontre du prince son fils dont elle receut beaucoup de deplaisir et beaucoup de satisfaction car elle eust bien voulu que ce jeune prince eust tousjours ignore la cruaute d'astiage mais voyant aussi comme il en avoit use elle se consoloit de ce qui estoit advenu et s'abandonnoit a la joye voyant qu'elle avoit un fils si bien nay et si admirable cependant apres avoir bien examine l'estat des choses elle 
 trouva qu'il faloit obliger cyrus a ne dire rien de ce qu'il scavoit au roy son pere puis que ce seroit l'affliger inutilement pour une chose passee que pour harpage il estoit sans doute juste de le proteger et que de plus il estoit necessaire de tascher de le retenir en perse par l'esperance qu'il luy faloit donner de faire sa paix avec astiage car disoit cette vertueuse princesse encore que le roy mon pere soit injuste je suis pourtant toujours sa fille c'est pourquoy je dois songer a son repos autant que je le pourray et c'est pour cela poursuivoit elle qu'il ne faut pas renvoyer harpage mescontent car s'il est vray qu'il ait trente mille hommes en sa disposition il pourroit allumer la guerre civile en medie et desoler mon pais il vaut donc mieux luy donner un azyle en cette cour que de le renvoyer dans une autre dont le prince profiteroit peut-estre de nos malheurs et des intelligences de cet homme violent et irrite aux despens de ma patrie helas disoit elle encore qui vit jamais une advanture pareille a la mienne harpage comme voulant faire la guerre au roy mon pere doit estre mon ennemi mais comme n'ayant pas tue mon fils lors qu'on le luy commanda il merite que je le protege le roy des medes comme m'ayant donne la vie me demande de la tendresse et de l'amitie et comme l'ayant voulu oster a mon fils il faut que j'aye si je l'ose dire de l'horreur et de la haine pour luy et comment chrisante me disoit elle accorderons nous toutes ces choses comment satisferons nous 
 la nature et la raison mais enfin apres avoir bien exagere cette affaire et bien examine ce qu'elle feroit nous resolumes qu'elle obligeroit le roy son mary a proteger harpage comme un de ses anciens serviteurs a elle que le roy son pere avoit exile pour quelque autre sujet qu'il faudroit inventer que l'on tascheroit d'arrester harpage en perse le plus long temps que l'on pourroit de peur qu'il n'allast faire la guerre au roy des medes mais qu'on l'obligeroit a demeurer a la campagne et a ne paroistre point a la cour de peur qu'astiage ne s'en offencast s'il scavoit qu'on donnast retraite a ceux qu'il chasse et que de mon coste j'apporterois un soin particulier a empescher que cet homme n'aprochast le jeune cyrus et ne luy fist enfin changer de pensee la chose s'executa comme elle avoit este resolue et apres que le reine eut extraordinairement carresse le prince son fils et qu'elle l'eut infiniment loue de l'action qu'il avoit faite elle receut harpage fort civilement le presenta en particulier au roy son mary l'envoya en suitte a une des plus belles maisons du roy y donna ordre a sa subsistance et l'entretint tousjours d'espoir durant tout le temps qu'il y fut cependant comme astiage ne s'estoit jamais entierement affermy en l'opinion qu'il avoit eue que les menaces des dieux ne seroient point suivies de mauvais effets il avoit tousjours des espions a persepolis qui l'advertirent de l'arrivee et du sejour d'harpage en perse sans que nous ayons pu scavoir par ou ils 
 l'avoient pu decouvrir le roy des medes sceut bien tost qu'il avoit este receu favorablement et que mesme il avoit parle au prince dans la forest car depuis quelques persans le reconnurent et le publierent il sceut de plus que toute la province des paretacenes dont harpage avoit eu le gouvernement luy estoit fort affectionnee qu'elle se sousleveroit facilement s'il en avoit l'intention et que mesme depuis peu il s'y estoit fait quelques assemblees secrettes dont il ignoroit la cause si bien que par toutes ces nouvelles qui luy venoient de divers lieux tout a la fois et par son temperament craintif il retomba dans ses premieres frayeurs et dans ses premieres inquietudes il r'assembla donc les mages ils consulterent de nouveau et les astres et les dieux ils firent des prieres et des sacrifices et apres toutes ces choses ils dirent a astiage qu'ils ne pouvoient sans manquer a la fidelite qu'ils luy devoient luy celer que tout ce qu'ils avoient veu et observe dans les estoiles ou dans les victimes ne leur parloir que de revolution et de changement et que sans doute l'on en verroit bien tost des marques il n'en faloit pas davantage pour exciter le trouble en l'ame d'un prince qui estoit tousjours dispose a le recevoir et qui d'ailleurs voyoit ce luy sembloit desja quelque apparence a ce que les mages luy disoient ciaxare qui n'estoit que roy de capadoce en ce temps la n'avoit qu'une fille de sorte que ce prince defiant voyoit bien que si le jeune cyrus avoit de mauvais desseins il les pouvoit 
 executer plus facilement que s'il eust eu un fils estant certain que les peuples aiment ordinairement mieux avoir un roy qu'une reine de plus harpage estant refugie en perse et ayant autant d'intelligences dans ses estats qu'il y en avoit il estoit a croire que les choses n'en demeureroient pas la tant y a seigneur qu'astiage craignant tout et prevoyant non seulement ce qui vray-semblablement pouvoit arriver mais apprehendant encore les choses impossibles il se retrouva plus malheureux qu'il n'avoit jamais este la reine de perse fut bien tost informee des inquietudes du roy son pere car comme il avoit des espions a persepolis elle avoit des amis a ecbatane qui l'en advertirent a l'heure mesme et qui en luy rendant cet office luy causerent beaucoup de douleur elle me fit la grace de me descouvrir la crainte qu'elle avoit qu'astiage ne se laissast persuader par sa passion de suivre quelque conseil violent et de chercher les voyes de se deffaire du jeune cyrus car enfin l'exemple du passe luy faisant aprehender l'advenir rendoit sa crainte bien fondee je la r'asseurois neantmoins autant qu'il m'estoit possible mais comme elle a beaucoup d'esprit il n'estoit pas aise de s'opposer absolument a son opinion estant certain qu'il y avoit sujet d'aprehender qu'astiage ne se portast aux dernieres extremitez par quelque voye cachee que nous ne pouvions pas prevoir precisement cependant la reine m'ordonna de prendre garde de plus pres au prince son fils et de l'empescher d'aller a la 
 chasse autant que je le pourrois sans pourtant luy apprendre la cause de ce changement estant a croire que si astiage faisoit quelque entreprise contre sa vie ce seroit plustost en une semblable occasion qu'en toute autre je luy promis donc de suivre ses ordres que je n'eus pas grand peine a executer car depuis quelque temps cyrus estoit devenu melancolique et ce qui le divertissoit autrefois ne faisoit plus que l'ennuyer neantmoins comme il est naturellement fort complaisant je ne m'aperceus de ce que je dis que lors que par les ordres de la reine je commencay de l'observer plus exactement car comme il voulut un jour aller a la chasse plustost par coustume et par bien-seance que par aucun plaisir qu'il y prist je luy dis que j'avois un conseil a luy donner en cette rencontre que je le suppliois de recevoir favorablement et comme il m'eut asseure qu'il suivroit tousjours mes advis sans repugnance je luy dis que la chasse qui dans sa premiere jeunesse avoit este son occupation ne devoit plus estre que son divertissement et qu'ainsi il y falloit aller un peu moins souvent qu'il n'avoit accoustume vous avez raison chrisante me dit il en m'interrompant il y a desja long temps que je prie feraulas de m'aider a trouver les moyens de m'occuper plus noblement seigneur luy dis-je feraulas est sans doute digne de l'honneur que vous luy faites de l'aimer et de luy demander des conseils mais en cette rencontre je pense qu'il n'a pas eu grand peine a trouver les voyes de vous faire employer 
 en autre chose les heures que vous aviez accoustume de donner a la chasse chrisante me dit il cela n'est pas si aise que vous pensez comme nous estions la le roy envoya querir cyrus et cette partie de chasse fut rompue comme nostre conversation quelques jours apres le roy partit pour un voyage d'un mois qu'il estoit oblige de faire et laissa la reine et le prince a persepolis avec ordre d'y attendre son retour aussi tost qu'il fut party cyrus n'allant plus du tout a la chasse et paroissant tousjours plus triste je me mis a presse feraulas de m'aprendre la cause de cette melancoile mais d'abord il ne voulut rien dire de ce que le prince luy avoir dit toutefois je le pressay tant qu'a la fin il me confessa que cyrus s'ennuyoit de l'oysivete de sa vie et qu'il s'en estoit pleint a luy depuis cela le prince devint d'une humeur si sombre qu'il n'estoit pas connoissable cet air galant et enjoue qui le faisoit adorer des dames l'avoit absolument abandonne la chasse n'avoit plus de par en son esprit l'estude luy donnoit du chagrin il ne s'occupoit plus ny a lancer un javelot ny a tirer de l'arc comme il avoit accoustume et la solitude estoit la seule chose qu'il sembloit aimer la reine estant en une peine extreme de ce changement luy en parla diverses fois mais il luy respondit tousjours que quelques legeres incommoditez faisoient cet effet en luy et qu'il l'a suplioit de ne s'en inquieter pas davantage harpage cependant soulageoit tousjours les ennuis qu'il avoit 
 dans son desert par l'espoir qu'il conservoit en son coeur que cyrus s'avancant en age pourroit peut-estre devenir plus sensible a l'ambition qu'a la justice et luy donner les moyens d'achever ce qu'il avoit projette les choses estoient en ces termes lors que voyant un jour le prince encore plus chagrin qu'a l'accoustumee et remarquant qu'il n'y avoit point d'occupations ny de divertissemens qu'il n'eust refusez seigneur luy dis-je jusques a maintenant vous m'avez tousjours fait l'honneur de me croire quand j'ay pris la liberte de vous advertir de quelque chose que vous ne pouviez pas scavoir dans un age si peu avance que le vostre mais aujourd'huy que je vous voy mener une vie si differente et si esloignee de celle que vous meniez autrefois je ne puis que je ne vous en demande la cause ne m'avez vous pas dit assez souvent me respondit il que les occupations des enfans ne devoient plus estre celles des hommes je vous l'ay dit seigneur luy dis-je mais il y a bien de la difference entre ne faire plus ce que font les enfans et ne faire rien du tout il est vray chrisante me respondit le prince que si je ne faisois tousjours que ce que je fais presentement je serois indigne de vivre mais le malheur de ma condition veut que j'aye besion de cet intervale pour chercher les voyes de changer de vie quoy seigneur luy dis-je vous parlez du malheur de vostre condition comme si vous n'estiez pas nay fils d'un grand roy et d'une grande peine que la fortune favorise 
 de telle sorte qu'ils sont adorez de tous leurs subjets et respectez de tous leurs voisins vous dis-je qui pouvez prevoir sans crime que vous serez un jour possesseur d'un grand royaume ou la paix est si solidement establie que rien ne l'en scauroit bannir vous dis-je enfin que les dieux ont fait naistre avec tant de rares qualitez vous de qui l'esprit est grand de qui l'ame est genereuse de qui les inclinations sont nobles de qui la sante et la vigeur sont incomparables et de qui l'adresse du corps secondant les genereux mouvemens du coeur peut vous faire executer facilement les actions les plus heroiques quand je serois tout ce que vous venez de dire me respondit brusquement cyrus a quoy me serviroit cette disposition a faire de grandes choses et s'il est vray que les dieux ayent mis en moy quelqu'une des qualitez necessaires pour les actions peu communes ne suis-je pas le plus malheureux des hommes de sembler estre destine a passer toute ma vie dans une oysivete honteuse qui si j'y demeurois tousjours feroit douter au siecle qui suivra le nostre si cyrus auroit este non non chrisante je ne suis pas si heureux que vous pensez particulierement depuis le jour qu'harpage me parla dans la forest j'ay souffert des choses qui vous seroient pitie si vous les scaviez et que je vous diray si vous me promettez de m'estre fidelle et de me servir seigneur luy dis-je je ne puis jamais manquer de 
 fidelite non pas mesme a mes ennemis mais je ne puis non plus vous promettre de vous servir que dans les choses justes je n'en veux pas davantage me dit il et alors me regardant d'une facon toute propre a gagner le coeur des plus barbares mon cher chrisante poursuivit il si vous scaviez le martyre secret que j'ay souffert depuis long temps je vous donnerois de la compassion car enfin harpage m'a propose d'aller a la guerre et je l'ay refuse vous en repentez vous seigneur luy dis-je en l'interrompant non me dit il mais cela n'empesche pas que ce ne me soit une avanture bien fascheuse de voir qu'apres tout il y a un homme au monde qui m'a voulu porter a une chose difficile sans que je l'aye acceptee et a n'en mentir pas si j'avois suivy mon inclination je n'aurois pas este huit jours apres cette fascheuse avanture sans aller chercher la guerre en quelque endroit de l'univers pour luy faire voir que si je ne voulus pas faire celle qu'il me proposoit ce fut parce que je la trouvay injuste et non pas parce qu'elle me parut dangereuse car qui scait me dit il si harpage dans le fond de son coeur ne me soubconne pas plustost de foiblesse qu'il ne me loue de moderation je suis dans un age ou cette vertu peut estre raisonnablement suspecte et je ne seray jamais en repos que je ne l'aye justifiee par une autre dont a mon advis la pratique est un peu plus perilleuse tant y a me dit il chrisante je suis las de mon oysivete et je ne puis comprendre pourquoy vous m'avez 
 esleve comme vous avez fait pour ne vouloir exiger de moy que ce que je fais l'on m'a dit des que j'ay ouvert les yeux qu'il faloit estre infatigable que la mollesse estoit un deffaut l'on m'a appris en suitte que la valeur estoit une qualite essentiellement necessaire a un prince apres l'on m'a enseigne comment il faloit combattre et comment il faloit se servir d'un arc d'un javelot d'un bouclier et d'une espee mais a quoy bon toutes ces choses si je les laisse inutiles a quoy bon estre infatigable si je passe toute ma vie dans la tranquilite de la cour a quoy bon estre nay avec quelque valeur si je suis dans une paix continuelle a quoy bon avoir de l'adresse si je n'ay a combatre que des bestes qui ne scavent que ce que la nature leur a enseigne enfin chrisante pour ne vous deguiser pas mes sentimens en me disant tout ce que l'on m'a dit et en m'aprenant tout ce que l'on m'a apris il me semble que l'on m'a assez authorise pour achever de faire ce que j'ay resolu aussi tost que j'en auray trouve les moyens et que voulez vous faire luy dis-je je veux me respondit il quitter la cour m'en aller passer en assirie et de la en phrigie ou l'on m'a dit qu'il y a guerre et puis que vous voulez que je vous parle avec sincerite je veux m'instruire par les voyages je veux m'esprouver dans les occasions je veux me connoistre moy mesme et s'il est possible je veux me faire connoistre a toute la terre ce dessein est grand luy respondis-je et ne peut partir que d'une ame toute noble mais seigneur 
 il ne faut pas l'executer legerement je ne scay pas si je le pourray executer me respondit il car la fortune a sa part a toutes choses mais je scay bien que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela he de grace adjousta ce prince n'entreprenez pas de m'en destourner car tout ce que vous pourriez me dire seroit absolument inutile je scay le respect que je dois au roy et a la reine et je scay de plus que j'ay une tendresse inconcevable pour l'un et pour l'autre mais apres tout la gloire m'arrache d'aupres d'eux et soit que vous y consentiez ou que vous n'y consentiez pas croyez mon cher chrisante que je trouveray les voyes de faire ce que je veux ou que la mort sera le seul obstacle qui m'en pourra empescher cyrus prononca toutes ces paroles avec une action si animee et avec tant de marques d'une veritable ardeur heroique que je fus quelque temps a le considerer sans pouvoir luy respondre ses yeux estoient plus brillans qu'a l'accoustumee son teint en estoit plus vermeil et il m'aparut quelque chose de si grand et de si divin en toute sa personne et quelque chose de si ferme en tous ses discours que je n'osay le contredire ouvertement je l'advoue j'eus du respect pour cette vertu naissante et je ne pus me resoudre de combattre ce que j'admirois enfin je luy demanday huit jours pour songer a ce que j'avois a faire ne voulant rien faire en tumulte dan une chose si importante j'eus bien de la peine a les obtenir car il avoit resolu de partir 
 durant le voyage que cambise estoit alle faire pour visiter la frontiere qui regarde la medie ou les peuples s'estoient pleints de la violence de leur gouverneur or seigneur je me trouvay estrangement embarrasse en cette rencontre je voyois par les advis que la reine recevoit tous les jours d'ecbatane que les frayeurs d'astiage augmentoient au lieu de diminuer et qu'ainsi il estoit presque indubitable que ce pince violent deffiant et scrupuleux se porteroit a faire perir cyrus ou a declarer la guerre a la perse et que le quel que ce fust des deux c'estoit une chose qu'il seroit bon d'eviter s'il estoit possible pendant cela je proposay avec adresse a la reine que je voyois tousjours plus inquietee des advis qu'elle recevoit de persuader au roy son mary d'envoyer le prince son fils voyager inconnu afin de s'instruire dans les pais estrangers et de laisser passer en mesme temps une constellation si maligne mais elle me respondit que cambise estant persuade que les moeurs des persans estoient generalement parlant plus vertueuses que celles des autres peuples il n'y consentiroit jamais a moins que de luy dire la pressante raison qu'il y devoit obliger mais que pour celle la elle advouoit que dans le respect qu'elle avoit pour le roy son pere elle ne pouvoit se resoudre a la luy apprendre je vis bien neantmoins a travers beaucoup d'autres choses qu'elle m'opposa qu'elle eust bien voulu que le prince son fils eust este esloigne d'elle le jugeant si expose mais la tendresse maternelle jointe a ce qu'elle ne 
 vouloit pas aprendre au roy son mary la cruaute du roy son pere faisoit qu'elle ne consentoit pas absolument au depart de cyrus car elle voyoit bien que selon les apparences cela devoit produire un bon effet suppose que l'on deguisast si bien cyrus et que l'on cachast si bien sa route qu'il ne peust pas estre suivy par les espions qu'astiage avoit dans persepolis et que l'on ne connoissoit pas elle voyoit de plus que comme le roy des medes estoit fort vieux et fort changeant en ses opinions il estoit a croire que pendant le voyage de ce jeune prince il pourroit arriver qu'il mourroit ou qu'il se gueriroit de ses aprehensions aprenant que celuy qu'il redoutoit si fort bien loing de se mettre a la teste d'une armee pour luy faire la guerre s'en seroit alle voyager sans suitte et sans train proportionne a sa condition mais quoy que la reine connust toutes ces choses et les advouast la veue de son fils luy estoit si chere qu'elle ne pouvoit prendre cette facheuse resolution quelque necessaire qu'elle la vist estre voyant donc dans son esprit tous ces sentimens et connoissant en effet que le dessein que cyrus avoit forme par le seul desir de la gloire estoit le seul que l'on pouvoit prendre par prudence pour sa conservation et pour maintenir la paix entre deux grands royaumes je me resolus sans rien descouvrir au prince des motifs qui me portoient a consentir a ce qu'il vouloit de favoriser sa fuite et d'estre moy mesme le compagnon de sa fortune et le tesmoin de cette vertu dont j'attendois 
 de si grandes choses et certes ce ne fut pas sans raison que je luy cachay les sujets de crainte que nous avions pour sa vie s'il demeuroit plus long temps en perse puis qu'il est certain que s'il eust sceu la verite il eust bien tost change de resolution et n'eust jamais consenty a quitter le nom de cyrus pour prendre celuy d'artamene comme je le luy conseillay de vous dire seigneur quelle fut la joye de ce jeune prince lors que l'estant alle trouver dans sa chambre je luy apris que je m'estois laisse vaincre et persuader ce qu'il vouloit pourveu qu'il me promist que durant le voyage qu'il alloit entreprendre il defereroit tousjours quelque chose a mes prieres je n'aurois jamais fait estant certain que je n'ay veu de ma vie tant de marques de satisfaction en personne qu'il en parut en ses yeux ha chrisante s'ecria t'il en m'embrassant apres ce que vous faites aujourd'huy pour moy ne craignez pas que je vous refuse jamais rien allons seulement allons et du reste ne vous en mettez pas en peine car tant que vous ne me deffendrez pas les choses justes et glorieuses je ne vous desobeiray jamais enfin seigneur pour n'abuser pas de vostre patience nous resolusmes cyrus et moy que le seul feraulas auquel il n'avoit pas cache son dessein et deux hommes pour le servir seroit tout ce que nous menerions pour ce qui estoit de nostre subsistance nous prismes tout ce que le prince avoit de pierreries qui n'estoient pas en petit nombre car encore que nostre nation face profession ouverte de mespriser 
 les choses superflues et trop magnifiques la reine qui suivant la coustume de son pais en avoit aporte une quantite prodigieuse en avoit donne la meilleure partie a cyrus dont il ne se servoit toutefois que pour les festes publiques et dans les grandes ceremonies afin de se partager entre la magnificence medoise et la moderation persienne de peur d'irriter l'une ou l'autre de ces deux nations
 
 
 
 
nous prismes donc toutes ces pierreries et le prince ayant feint de vouloir aller la chasse avec peu de monde nous fismes durer cette chasse jusques a la nuit et nous estant escartez dans la forest et retrouvez a un rendez-vous que nous nous estions donne nous nous mismes en chemin et commencasmes un voyage dont les admirables fuites m'espouventent toutes les fois qu'elles me repassent dans la memoire mais auparavant que de partir le prince escrivit au roy son pere pour luy demander pardon de sortir de ses estats sans son conge il escrivit aussi a la reine sur le mesme sujet et donna mesme ordre sans m'en rien dire que l'on portast un billet a harpage dans lequel il luy disoit qu'il verroit bien tost par quels sentimens il avoit agi lors qu'il avoit refuse ses offres pour moy je ne creus pas qu'il fust a propos que j'escrivisse a la reine de peur que ce que j'escrirois ne fust veu du roy qui auroit pu comprendre par la ce que la reine ne vouloit pas qu'il sceust enfin seigneur cyrus cessa d'estre cyrus et ce ne sera plus que sous le nom d'artamene que vous apprendrez les merveilleuses 
 choses qu'il a faites apres avoir campe dans les forests durant trois jours ou nous changeasmes d'habillemens et marche durant trois nuits nous arrivasmes bien tost a la susiane que nous traversasmes ce chemin nous semblant plus seur que nul autre pour entrer dans l'assirie de qui comme vous scavez babilone est la capitale ville qui estoit alors en la plus grande splendeur ou jamais ville ait este mais seigneur ce n'est pas icy ou j'en dois parler et comme tous ceux qui m'escoutent a la reserve de thrasibule ont aide a la destruire ils n'ignorent pas ce qu'elle estoit je vous diray donc seulement qu'encore qu'artamene n'eust pas fait dessein de prendre le party des assiriens contre les phrigiens a cause que ces premiers estoient les anciens ennemis d'astiage je ne laissay pas de le porter a voir cette cour la qui estoit la plus grande et la plus pompeuse qui fust en toute l'asie comme nous aprochasmes de babilone artamene receut un desplaisir bien sensible car comme nous marchions le long de l'euphrate et que je luy faisois admirer la merveilleuse scituation de cette superbe ville que l'on a bastie entre deux des plus beaux fleuves du monde le tigre n'estant gueres moins fameux que l'euphrate il passa deux hommes aupres de nous qui dirent que la reine avoit eu tout a la fois une grande joye et une grande douleur or seigneur il faut que vous scachiez que cambise avoit voulu que le prince son fils sceust les langues des nations les plus celebres qui soient au monde luy 
 semblant disoit il estrange qu'un prince n'entende pas le langage de ceux dont il doit un jour recevoir des ambassadeurs ainsi comme la nation des assiriens estoit la plus fameuse de toutes le prince scavoit leur langue et je la scavois aussi entendant donc ce que ces deux hommes dirent il leur demanda fort civilement en la mesme langue quelle estoit cette joye et cette douleur que leur reine avoit receue l'un d'entr'eux luy respondit que quant a la joye c'estoit que depuis huit jours la guerre que l'on croyoit aller estre tres forte entre le roy d'assirie et le roy de phrigie s'estoit heureusement terminee par une paix avantageuse qui avoit este publiee depuis deux jours seulement mais que le lendemain la joye de cette grande reine qui gouvernoit seule ce grand royaume depuis la mort du roy son mary comme estant effectivement a elle quoy qu'elle eust fait couronner le prince son fils avoit receu un desplaisir tres sensible que ce qui l'avoit cause estoit que n'ayant que ce fils unique auquel elle vouloit faire espouser la fille d'un prince appelle gadatte des que la paix avoit este conclue et laquelle il ne pouvoit aimer il s'estoit derobe de la cour sans que l'on eust pu scavoir ce qu'il estoit devenu apres que cet homme eut satisfait a la demande que le prince luy avoit faite et que je l'en eus remercie il poursuivit son chemin et nous le nostre mais venant a regarder artamene je le trouvay tout change et tout melancolique et quoy seigneur luy dis-je en souriant prenez 
 vous un si grand interest aux choses qui regardent la reine nitocris que vous deviez partager son affliction chrisante me dit il quoy que je scache bien que cette princesse est la gloire de son sexe et que le bruit de son nom et de sa vertu m'ait donne beaucoup d'estime pour elle ce n'est pas toutefois ce qui m'afflige le plus mais n'admirez vous point poursuivit il la bizarrerie de ma fortune je viens pour faire la guerre et c'est sans doute moy qui fais la paix je cherche un pais de trouble et de division et j'arrive en un pais de tranquilite et de repos je me prepare a entendre le bruit des trompettes et je n'entendray que les cris d'allegresse que ce peuple fait sans doute pour son bonheur que si pour me consoler de voir l'effet d'un dessein si noble differe je veux au moins scavoir de quelle facon le plus puissant prince d'asie regne dans la plus superbe bille du monde il se trouve que ce prince n'y est plus et que cette cour est en larmes et en deuil mais feraulas disoit il en se tournant de son coste cette derniere chose ne m'inquiete gueres et si l'autre ne me tourmentoit pas davantage j'en serois bien tost console feraulas aussi bien que moy le consoloit de cette petite disgrace que nous ne croiyons pas aussi grande qu'il la croyoit cependant nous arrivasmes dans babilone que nous visitasmes avec grand soing le prince en observa toutes les fortifications et j'estois estonne de voir avec quel jugement il parloit des choses qu'il ne pouvoit pas mesmes avoir aprises cette humeur guerriere qui le 
 possedoit faisoit qu'il s'arestoit bien plus a tout ce qui avoit quelque raport avec elle que non pas aux autres choses il consideroit bien plus attentivement les prodigieuses murailles de cette grande ville les fossez pleins d'eau qui l'environnent les cent portes d'airain qui la ferment l'euphrate qui la divise et qui la rend plus forte que non pas la magnificence du palais des rois celle de ces merveilleux jardins que l'on a dit qui estoient en l'air parce qu'ils sont sur les maisons et sur les murailles ny que celle du temple de jupiter belus qui est pourtant comme vous le scavez une des plus rares choses du monde toutes les fois que nous nous promenions ou que nous faisions voyage toutes ses pensees n'alloient qu'a la guerre si je voulois prendre cette ville nous disoit-il je l'attaquerois par un tel coste une autrefois voyant une plaine ou il y avoit quelque petite eminence il me demandoit s'il ne faudroit pas s'en rendre maistre si l'on avoit a donner bataille en cet endroit et l'on eust dit des ce temps la veu la facon dont il regarda babilone qu'il avoit desja dessein de la prendre et qu'il scavoit desja quelque chose de ce qui est arrive depuis mais comme il y avoit beaucoup a voir dans une si belle ville nous y fusmes pres d'un mois pendant lequel il vit plusieurs fois la reine qui certainement estoit une des plus grandes princesses du monde elle faisoit alors achever ce magnfiique pont et ce grand ouvrage par lequel elle changea le cours de l'euphrate qui depuis a donne tant de 
 peine a artamene et comme malgre le desplaisir qu'elle avoit de l'absence du prince son fils elle n'abandonnoit point son dessein nous la voyons tous les matins et tous les soirs suivie de toute sa cour aller elle mesme voir travailler et haster un labeur qui rendra sans doute son nom illustre a toute la posterite nous vismes souvent aupres d'elle mazare prince des saces qui depuis se trouva estrangement mesle dans les avantures de mon maistre qui luy causa mille desplaisirs et qui luy pensa mesme couster la vie artamene considerant un jour nitocris me dit en se tournant vers moy cette princesse par les soins qu'elle prend me donne de la confusion car apres tout adjousta t'il c'est pour sa gloire qu'elle travaille et je n'ay encore rien fait pour la mienne ne vous en inquietez pas seigneur luy dis-je puis qu'enfin vous avez encore si peu vescu que vous n'avez pas grand sujet de pleindre le temps que vous avez laisse perdre et vous avez encore tant a vivre que vous n'avez pas raison non plus d'aprehender de n'avoir pas loisir de faire parler de vous neantmoins il falut contenter son impatience et partir de bablione principalement depuis qu'il eut sceu qu'il y avoit apparence de guerre entre les grecs asiatiques comme aussi entre le roy de lydie et celuy de phrigie qu'on disoit n'avoir fait la paix avec les assiriens que pour n'avoir pas tout a la fois tant d'ennemis sur les bras mais comme je n'estois pas si haste que luy de l'exposer aux perils je taschay de le faire resoudre en attendant que ces guerres dont on parloit 
 fussent ouvertement declarees de voir tous ces divers pais sans prendre party ce ne fut pas sans peine qu'il consentit mais le faisant souvenir qu'il m'avoit promis quelque deference a mes prieres durant nostre voyage il s'y resolut avec beaucoup de repugnance nous vismes donc ces petits estats qui sont gouvernez par de si grands hommes et artamene tout imparient qu'il estoit de se voir les armes a la main ne fut pas marry de s'estre laisse persuader en effet il faut advouer que la nation greque a quelque chose au dessus de beaucoup d'autres et que si elle estoit aussi unie qu'elle est divisee que ceux qui habitent leur ancien pais se fussent joints a ceux qui sont en asie ils pourroient peut-estre bien apprendre a obeir a ceux qu'ils appellent barbares tant y a seigneur qu'apres avoir veu plusieurs choses qui seroient trop longues a dire nous fusmes a la ville de milet que nous trouvasmes toute partialisee les uns regrettant leur prince que les autres avoient banny et les autres apprehendant qu'il ne recouvrast son estat de peur d'estre traitez comme des rebelles nous vismes en suitte la ville de mius et celle de prienne qui sont toutes deux dans la carie nous fusmes apres a clasomene a phocee et a ephese ou la beaute du temple de diane pensa presque persuader a artamene que nostre nation avoit tort de n'en bastir jamais et de n'offrir ses sacrifices que sur le haut des montagnes ne jugeant pas que les ouvrages des hommes puissent estre dignes d'estre la maison des dieux 
 et certes il faut advouer que ce temple est une chose si magnifique qu'elle merite bien la reputation qu'elle a d'estre une des merveilles du monde nous sceusmes en ce lieu la que le dernier roy de lydie nomme aliatte et pere de cresus qui regne aujourd'huy y avoit eu beaucoup de devotion et qu'il y avoit en effet envoye des offrandes si riches que le temple de delphes n'en avoit pas qui le fussent davantage quoy qu'il soit un des plus celebres de toute la terre et qu'il soit mesme plus ancien que celuy d'ephese mais nous aprismes aussi que les habitans de cette fameuse ville n'estoient pas si satisfaits de cresus qu'ils l'avoient este de son pere le bruit courant qu'il avoit dessein de leur declarer la guerre ce qui fut cause qu'artamene pour s'en esclaircir y tarda quelques jours pendant lesquels nous admirasmes cette multitude d'estrangers qui venoient en foule consulter l'oracle je voulus obliger artamene de s'informer quel devoit estre le succes de son voyage et quelle devoit estre sa fortune mais il ne le voulut pas et me dit que pour luy il croyoit que c'estoit tesmoigner plus de respect pour les dieux de ne vouloir pas scavoir leurs secrets que de vouloir par une impatience inutile penetrer si avant dans l'advenir cependant il est certain que ce qui l'en empescha principalement ce fut la crainte qu'il eut de ne trouver pas dans la responce de la deesse ce qu'il desiroit si ardemment c'est a dire des occasions de guerre et de gloire mais la suitte des choses a bien monstre que sa crainte 
 estoit mal fondee et que les dieux qui voyoient dans ses destins ne luy pouvoient promettre que des victoires et der triomphes pendant que nous fusmes a ephese nous conversasmes avec beaucoup de grecs qui vinrent en ce lieu la ou par curiosite ou par devotion et entre les autres periandre roy de corinthe y vint inconnu et logea en mesme lieu que nous ce qui lia une amitie assez estroite entre luy et moy s'il m'est permis de parler ainsi d'un souverain ce sage prince qui passe pour un des excellens hommes de toute la grece eut tant d'inclination pour artamene qu'il me fit promettre que nous passerions a corinthe si l'ordre de nos affaires et la route que nous devions prendre nous le permettoit apres avoir donc visite toute la carie et une partie de la lydie comme je l'ay desja dit nous fusmes en la haute et basse phrigie nous vismes en la premiere la grande ville d'apamee et en l'autre le mont ida le port de tenedos le fleuve de xanthe et les deplorables ruines de troye ce fut la qu'artamene s'arresta avec beaucoup de plaisir et que se voyant aux mesmes lieux ou le vaillant hector et le redoutable achille avoient combattu il ne s'en pouvoit tirer et il passa des journees entieres a regarder le tombeau de ce dernier demi-dieu mais comme depuis que nous estions entrez dans l'jonie nous avions toujours eu un homme de l'isle de samos qui ayant fort voyage et estant fort scavant aux choses de l'antiquite nous guidoit et nous monstroit tout ce 
 qu'il y avoit de rare ce fut la qu'il pensa venir a bout de sa patience en luy faisant cent questions et cent demandes sur le siege d'ilium il y reste encore quelques ruines de deux grands chasteaux de marbre que les flames espargnerent et que le temps a jusques icy respectez ce prince les visita avec un plaisir extreme et parcourut tous les rivages des fameux fleuves de scamandre et de simois enfin cette terre qui a autrefois este arrosee de tant d'illustre sang luy sembloit une terre consacree aux dieux tant il avoit de veneration pour elle cependant cet excellent grec que nous avions avec nous luy ayant dit que periandre que nous avions veu dans ephese n'estoit pas seul sage en grece et qu'enfin cette nation commencoit de n'estre pas moins remplie d'excellens hommes qu'elle l'estoit du temps d'agamemnon d'ulysse et de nestor commenca aussi de mettre en son coeur une forte envie d'y aller si bien que ne voyant pas que la guerre de lydie ny celle de phrigie s'avancassent fort je luy persuaday de passer en grece ce que nous fismes et pour commencer par ce qu'elle avoit de plus grand nous fusmes droit a athenes dont il admira la beaute aussi bien que celle du fameux port de piree comme l'ordre merveilleux que les loix d'un homme repute souverainement sage y entretenoit nous sceumes que cet excellent homme apelle solon s'estoit banny volontairement de son pais pour dix ans afin de ne changer plus rien a ses loix ayant oblige ses citoyens par ferment de les observer 
 jusques a son retour artamene connut pisistrate en ce lieu la qui a ce que l'on disoit aspiroit a la tyrannie mais durant que nous estions dans athenes il courut bruit que solon s'estoit arreste a l'isle de chypre si bien que j'advoue que je contribuay beaucoup au dessein qu'artamene prit d'aller en ce lieu la tant pour voir la plus belle isle de la mer egee et le celebre temple de venus que pour connoistre le plus fameux sage de grece nous eusmes pourtant le malheur de ne l'y trouver plus bien est-il vray qu'artamene eut du moins l'avantage d'y faire amitie particuliere avec un prince nomme philoxipe de grand esprit et de grande vertu mais comme je ne veux pas m'estendre sur toutes les rencontres de nostre voyage et que je ne le vous raconte qu'afin que vous vous estonniez moins des grandes choses que mon maistre a faites dans une si grande jeunesse je reserveray pour quelques autres occasions plusieurs petites avantures qu'il eut aux divers lieux ou nous passasmes ainsi sans vous particulariser ce grand nombre d'isles que nous vismes dans la mer egee je vous diray seulement qu'apres nostre retour a athenes ou mon maistre avoit promis a pisistrate de retourner nous fusmes a lacedemone de qui le gouvernement ne luy pleut pas cette grande ame ne pouvant s'imaginer que deux rois peussent compatir ensemble elle qui auroit trouve toute la terre trop petite pour assouvir pleinement son ambition nous fusmes en suitte a delphes a argos a micenes et a 
 corinthe ou le sage periandre nous receut magnifiquement car cet excellent homme est persuade que le droit d'hospitalite doit estre un des plus inviolables et qu'ainsi l'on ne peut faire trop d'honneur aux estrangers aussi voulut il que la princesse cleobuline sa fille de qui la beaute la sagesse et le scavoir l'ont rendue celebre par toute la grece ne refusast pas sa conversation a artamene qui estoit devenu scavant en la langue grecque qu'il pouvoit estre pris pour originaire de ce pais la periandre luy fit mesme entendre pour le regaller ce fameux musicien nomme arion que de l'istme de corinthe a porte sa reputation par toute la terre tant pour l'excellence de son art que pour le dauphin qui le sauva comme vous l'avez sceu sans doute je ne m'amuse pas seigneur a vous dire que nous vismes mille belles choses pendant ce voyage que mon maistre remarqua avec beaucoup de jugement et qu'il profita de tout ce qu'il y avoit de bon dans les moeurs ou dans les coustumes de tous ces peuples differens que nous visitames estant aise de connoistre par le grand nombre des vertus qu'il possede que c'est une acquisition qu'il a faite en plus d'un lieu mais je vous diray enfin que corinthe ayant un port ou l'on aborde de toutes parts nous sceumes que la guerre de lydie et de l'jonie estoit declaree et qu'apres que cet orage avoit si long temps gronde il estoit fondu sur ces deux provinces si bien qu'artamene impatient qu'il estoit de se voir des ennemis 
 a combattre se resolut de s'en aller jetter dans ephese pour la deffendre contre cresus qui l'attaquoit voulant du moins dit il a periandre en prenant conge de luy recompenser en quelque sorte les grecs asiatiques de la civilite qu'il avoit rencontree parmy les veritables grecs ainsi periandre nous ayant fait trouver un vaisseau bien equipe nous nous mismes a la voille avec un vent tres favorable artamene croyant avoir bien tost une occasion de mettre en pratique cette valeur prodigieuse que la nature luy a donne et que le desir de la gloire a porte a un si haut point estoit dans une joye qui n'est pas imaginable mais la fortune qui estoit lasse de le faire attendre si long temps les occasions de se signaler luy en donna une qu'il n'attendoit pas et qui pensa luy estre bien funeste car tout d'un coup un de nos mariniers cria qu'il voyoit quatre voilles a la mer qui venoient sur nous et que si l'on n'y prenoit garde ces quatre vaisseaux auroient bien tost joint le nostre a cet advis le pilote observa ce qu'on luy monstroit et plus estonne que le premier il cria que sans doute c'estoit le vaillant corsaire qui nous venoit investir pardonnez moy genereux thrasibule dit alors chrisante en interrompant son recit si je suis contraint pour suivre ma narration exactement de vous donner un nom que vous avez rendu si redoutable sur toutes les mers ou nous avons passe non non luy dit thrasibule je ne trouveray 
 point mauvais que vous me donniez un nom que ma mauvaise fortune m'a fait porter et que peut-estre mon bonheur a rendu assez considerable sur la mer egee sur l'helespont et sur le pont euxin pour en avoir oste toute l'infamie qui suit la qualite de pyrate continuez donc vostre recit et ne cachez pas la moindre circonstance d'une des plus grandes actions de la vie d'artamene quoy que je scache qu'il en a fait d'admirables chrisante voyant que thrasibule avoit cesse de parler et que tous ces princes renouvelloient leur attention par ce qu'ils venoient d'entendre reprit ainsi la parole ce pilote donc ayant asseure que c'estoit le vaillant corsaire qui nous venoit investir sans attendre d'autre commandement voulut changer sa route et tascher d'eviter la rencontre d'un ennemy accoustume a vaincre et de qui les forces estoient tant au dessus des nostres mais artamene ne s'en fut pas si tost aperceu qu'entrant en une colere estrange il prit son espee d'une main et luy arracha le timon de l'autre non non luy dit il tu ne seras pas le maistre du vaisseau et si tu ne veux me conduire droit aux ennemis je vay te jetter dans la mer ou te passer mon espee au travers du corps cet homme surpris aussi bien que moy d'un discours si violent se jetta a ses pieds et luy dit qu'il ne pensoit pas qu'il voulust aller vers des ennemis qu'il n'estoit pas permis d'esperer de vaincre fais seulement ce que je veux luy respondit 
 artamene et laisse le soing du reste a la conduite des dieux et mon courage entendant parler le prince de cette sorte et ayant apris des mariniers combien le fameux corsaire estoit redoutable seigneur luy dis-je que voulez vous faire je veux vaincre ou mourir me respondit il et ne refuser pas la premiere occasion que la fortune m'ait offerte mais seigneur luy repliquay-je le moyen de vaincre en combattant sans esperance je vous l'ay desja dit adjousta le prince si nous ne pouvons vaincre nous mourrons et je l'aime beaucoup mieux que de ne combattre pas et de fuir laschement a la premier occasion ou s'est trouve artamene seigneur luy repliquay-je se retirer devant un ennemy trop sort n'est pas une suite honteuse mais une prudente retraite et il ne faut pas confondre la temerite et la valeur je ne scay pas encore trop bien me dit le prince assez brusquement faire toutes ces distinctions c'est pourquoy de peur de me tromper en une chose ou il va de mon honneur je veux prendre le chemin le plus asseure qui est celuy de combattre et c'est pour cela dit il en se tournant vers les soldats et vers les mariniers que je veux que chacun se prepare a faire son devoir et a m'imiter pendant cette contestation les quatre vaisseaux qui nous donnoient la chasse et qui estoient beaucoup meilleurs voilliers que le nostre estoient desja si proches que je jugeay qu'il n'y avoit plus rien a faire qu'a penser a se deffendre n'estant pas croyable que celuy qui n'avoit pas voulu se retirer 
 voulust se rendre sans combattre je commencay donc d'aider au prince a donner les ordres et apres qu'il eut commande a tous les siens de ne tirer point qu'ils ne fussent un peu plus pres que la portee de la fleche et a son pilote de le porter tousjours sur l'admiral des ennemis feraulas et moy nous nous rengeasmes aupres de luy je suis oblige de rendre ce tesmoignage a sa vertu que jamais peut-estre il ne s'est veu dans un si grand peril plus de sermete qu'il en parut en l'ame de ce jeune prince il fit mettre un arc et un carquois aupres de luy outre celuy qu'il avoit a la main et sur l'espaule quantite de fleches avec plusieurs javelots mais il ne s'avisoit pas de demander un bouclier tant il songeoit peu a eviter le peril si je ne luy en eusse fait donner un pour s'en servir lors qu'on aborderoit les ennemis cependant le fameux corsaire qui ne doutoit point du tout qu'il ne nous prist sans combattre veu l'inegalite de nos forces commenca de nous faire signe d'ameiner mais artamene qui par sa hardiesse avoit enfin inspire de la valeur a tous ces soldats et a tous ces mariniers ayant commande au pilote de le mener droit aux ennemis et de tascher de gagner le vent il fut si promptement et si adroitement obei qu'en fort peu de temps nous fusmes a la portee de la fleche les uns des autres et mesme encore un peu plus pres si bien qu'au lieu d'ameiner les voiles comme le fameux corsaire l'avoit creu nous le couvrismes d'une gresle des traits qui tua plusieurs de ses soldats que nous vismes 
 tomber sur le tillac un procede si hardi luy persuada qu'il y avoit sans doute quelque homme de grand coeur dans nostre vaisseau ou que peut-estre mesme pouvoit il y avoir quelques uns de ses ennemis qui plustost que de se rendre a luy vouloient combattre en desesperez irrite donc qu'il fut de nostre temerite il commenca d'agir en homme qui scavoit faire la guerre car il commanda a tous ses vaisseaux de nous enfermer entr'eux afin de nous estonner et de nous prendre sans estre oblige d'aborder mais quoy qu'il peust faire il fut plus de deux heures sans en pouvoir venir a bout et si le prince eust pu se resoudre de se contenter d'avoir eu la gloire de combattre avec des forces tant inegales et de se retirer sans vouloir vaincre absolument il ne se fust pas trouve dans le peril ou je le vis bien tost apres car enfin ces quatre vaisseaux malgre tout l'art de nostre pilote nous mirent au milieu d'eux et commencerent de tirer sur nous avec tant de violence que nous combattions a l'ombre par la multitude des traits qui couvroient nostre vaisseau et qui tomboient de toutes parts sur nos testes artamene voyant les choses en cet estat commanda alors d'aller droit a l'amiral et de s'attacher a luy on luy obeit nous l'abordons nous l'acrochons et nous commencons un combat qui n'eut jamais de semblable artamene fautant au mesme instant dans le vaisseau du fameux corsaire le fameux corsaire fit la mesme chose dans celuy d'artamene si bien qu'il y eut intervale d'un moment ou les deux 
 chefs se trouverent seuls parmy leurs ennemis mais la chose ne fut pas long temps en ces termes et il arriva en cette occasion ce qui n'arrivera peut-estre jamais car comme nous ne songions qu'a suivre artamene tout se lanca avec luy tout se pressa pour le suivre et tout passa dans le vaisseau du corsaire excepte quelques uns qui tomberent dans la mer ou qui furent tuez par ceux qui d'abord les repousserent d'autre part les soldats du corsaire ayant fait mesme chose que nous et ayant suivy leur capitaine avec mesme impetuosite que nous avions suivy le nostre dans ce desordre et dans cette confusion il se trouva qu'artamene fut maistre du vaisseau du fameux corsaire et que le fameux corsaire aussi fut maistre du vaisseau d'artamene d'abord ils eurent tous deux de la joye mais venant a considerer qu'ils n'avoient fait que changer de navire et que comme artamene par des menaces faisoit obeir les mariniers de l'illustre pyrate l'illustre pyrate aussi faisoit suivre ses ordres a ceux d'artamene ils recommencerent le combat et chacun voulant rentrer dans son vaisseau combatit avec une ardeur qui n'est pas imaginable cependant ce bizarre evenement differa nostre perte de quelques momens car les trois autres vaisseaux du corsaire qui ne discernoient pas si parfaitement les choses tant parce qu'ils estoient plus esloignez qu'a cause de la quantite de leurs propres traits ne songeoient point attaquer le vaisseau de leur amiral dont nous estions les maistres si bien 
 que durant quelque temps ce genereux corsaire se vit attaque et par nous et par les siens tout a la fois bien est il vray qu'il n'estoit pas luy mesme trop en estat d'y prendre garde et d'y donner ordre car mon maistre l'ayant connu pour le chef des ennemis l'attaqua avec tant de vigueur et tant de resolution qu'il ne s'est jamais veu une pareille chose et tous nos mariniers qui estoient les seuls spectateurs de ce combat nous ont asseure que plus de vingt fois artamene rentra dans son vaisseau et que plus de vingt fois aussi le fameux pyrate revint dans le sien sans que ny l'un ny l'autre parust avoir nul avantage tous a leur exemple ou lancoient un javelot ou tiroient des fleches ou se servoient d'une espee pour artamene l'on peut dire qu'il employa toutes sortes d'armes en cette journee car tant que nous fusmes un peu esloignez il tira de l'arc estant un peu plus pres il lanca plusieurs javelots avec une force incroyable et quand nous fusmes accorchez il ne se servit plus que de son espee mais a dire la verite il s'en servit d'une maniere si prodigieuse que je n'oserois presque croire ce que je luy vis faire en cette occasion cependant les trois vaisseaux du pyrate s'estant apreceus de leur erreur ne tirerent plus contre leur maistre et nous vismes en un moment sur nous toutes les forces de nos ennemis ce fut alors qu'artamene voyant qu'il faloit perir et nous voyant tousjours aupres de luy feraulas et moy feraulas dis-je de la valeur duquel je n'oserois parler en sa presence 
 nous dit en se tournant vers nous toujours plus fier nous ne vaincrons pas mes amis mais si vous me secondez la victoire coustera bien cher a ces pyrates apres cela que ne fit il point et que pourrois-je dire qui ne fust au dessous de la verite il voyoit nostre vaisseau investy de tous les costez il voyoit au chef des corsaires une valeur peu commune s'il m'est permis de le dire devant luy il voyoit que ce qui luy restoit de gens estoient presque tous blessez et qu'il l'estoit luy mesme a l'espaule gauche d'un coup de fleche qui l'avoit atteint et malgre tout ce que je dis il donnoit encore ses ordres il estoit tantost a la proue tantost a la poupe il poussoit un pyrate dans la mer il en tuoit un autre d'un coup d'espee et bref il agissoit de facon qu'il estoit aise de connoistre qu'il estoit incapable de se rendre cependant feraulas et moy eusmes le malheur d'estre blessez de telle forte que nous en demeurasmes hors de combat feraulas ayant deux coups de javelot dans une cuisse et moy deux grands coups d'espee au bras droit neantmoins quoy qu'artamene vist qu'il estoit perdu que je luy criasse qu'il pouvoit se rendre sans honte que le fameux corsaire tout blesse qu'il estoit de sa main le voulust sauver que le tillac fust tout couvert de sang de blessez et de morts a l'entour de luy ce coeur inflexible et opiniastre dans sa generosite n'escouta rien de tout ce qu'on luy dit et combatit tousjours avec plus d'ardeur mais enfin estant venu aux prises avec un vaillant grec qui s'estoit signale 
 en ce combat ils tomberent tous deux dans la mer sans que d'abord l'on y prist garde un moment apres l'absence d'artamene ayant fait quitter les armes au petit nombre des siens qui ne les avoient pas abandonnees tant qu'ils l'avoient veu combattre le fameux corsaire n'ayant plus d'ennemis qui luy resistassent vit a trente pas de son vaisseau l'invincible artamene qui nageant d'une main et tenant son espee de l'autre combatoit encore contre ce genereux grec qu'il avoit entraisne dans la mer lors qu'il y estoit tombe et qui estant en mesme posture que luy faisoit voir une chose qui n'avoit jamais este veue artamene s'elancoit tousjours vers son ennemy avec un courage incroyable mais comme ce grec estoit plus avance en age que luy beaucoup plus fort et moins blesse il resistoit mieux a la violence des vagues qui tantost les separant tantost les rejoignant et tantost semblant les engloutir et terminer leurs differents en triomphant de tous les deux faisoient voir un spectacle au milieu des flots qui n'avoit jamais eu de pareil sur la terre mais un moment apres on les voyoit revenir sur l'eau et se chercher des yeux pour recommencer un combat si extraordinaire je vous laisse a penser seigneur quel effet fit cette veue dans mon coeur car comme je n'estois blesse qu'au bras quoy que je fusse si foible que je ne pouvois me remuer a cause du sang que j'avois perdu et que je perdois encore je ne laissois pas d'avoir l'usage de la veue et de la raison imaginez vous donc ce que 
 je devins lors que je vis cet excellent prince en cet estat je ne scay pas quel estoit mon dessein mais je scay bien que je taschay de me trainer et que j'estois prest de me jetter dans la mer pour aller a luy si je l'eusse pu lors que le fameux corsaire qui avoit este charme de la valeur d'artamene le voyant en ce peril commanda a cinq ou six des siens de se jetter dans son esquif et d'aller sauver mon cher maistre ces hommes donc obeissant au commandement qu'ils avoient receu furent droit a artamene et commandant a ce vaillant grec de la part de leur amiral de n'attaquer plus ce genereux estranger il se jetta dans leur bateau et changea le dessein de tuer artamene en celuy de le sauver mais je ne scay si tous ensemble ils en eussent pu venir au bout sans un accident qui luy arriva ce fut qu'artamene qui estoit las de combattre et de nager qui de plus avoit este blesse au bras droit par la pinte d'une escueil a une des fois qu'il avoit plonge voulant faire un effort pour nager plus viste et se reculer de ceux qui venoient a luy laissa tomber son espee dans la mer que l'impetuosite des vagues deroba bien tost a sa veue il voulut plonger pour la reprendre mais ces cinq ou six mariniers le prirent luy mesme malgre qu'il en eust le tirerent dans leur esquif le menerent a leur bord et le presenterent au fameux pyrate qui le receut avec une gerosite sans exemple des qu'il le vit dans son vaisseau ou 
 il estoit repasse apres s'estre rendu maistre du nostre ay-je combattu avec si peu de coeur luy dit il que vous me jugiez indigne d'estre vostre vainqueur et vostre liberateur tout ensemble vous avez combatu luy respondit artamene avec tant de courage que la crainte de ne pouvoir jamais vous esgaler m'a desespere joint que j'ay quelque repugnance a recevoir la vie d'un homme auquel j'ay voulu donner la mort l'inegalite du nombre luy respondit doucement l'illustre corsaire justifie assez vostre valeur et excuse assez vostre deffaite si je triomphois deux fois ainsi je ne triompherois plus de ma vie et je trouve adjousta t'il que la victoire que j'ay r'emportee m'est si peu avantageuse et vous est si honorable que s'il y avoit un prix pour le vainqueur je vous le cederois et n'aurois pas la hardiesse de l'accepter cela dit il commanda que l'on eust autant de soing d'artamene que de luy et apres s'estre informe quel estoit ce vaisseau et avoir apris que nous estions des estrangers que la seule curiosite avoit conduit en grece il nous traita encore avec plus de douceur je ne vous diray point seigneur toute la bonte que l'illustre corsaire eut pour artamene et pour nous parce qu'il est trop de la connoissance du genereux thrasibule que quand artamene eust este son frere il n'en eust pas eu un soing plus particulier comme les blessures de mon maistre n'estoient pas dangereuses non plus que celles du fameux pyrate ils furent bien tost 
 gueris mais feraulas et moy ne le fusmes pas si promptement cependant quoy qu'artamene ne peust presque se consoler de n'avoir pas este vainqueur au premier combat qu'il eust jamais fait quelque gloire qu'il y eust aquise comme la vertu a des charmes tres puissans il se lia insensiblement une amitie si estroitte entre luy et le fameux corsaire que jamais vainqueur et vaincu n'avoient agy comme ils agirent cette amitie fut cause que l'illustre pyrate ne se hasta pas d'offrir la liberte a mon maistre et que mon maistre aussi ne se hasta pas de la luy demander si bien que comme les affaires du premier l'appelloient au pont euxin nous prismes cette route avec luy sans scavoir presque ou nous allions et sans prevoir qu'il nous y arriveroit des choses d'ou dependoit toute la gloire tout le bonheur et toute l'infortune d'artamene en y allant nous abordasmes a lesbos ou le fameux pyrate avoit affaire et mon maistre et moy fusmes voir une fille illustre appellee sapho que toute la grece admire et qui est sans doute admirable et par sa beaute et par les vers qu'elle compose mais seigneur pour venir promptement au point le plus important de mon recit je vous diray en peu de mots qu'estant arrivez au pont euxin nous n'avions pas marche trois jours et trois nuits que le fameux corsaire accoustume a attaquer les autres fut attaque par six vaisseaux ce combat ayant este tres long et tres opiniastre artamene qui voulut combattre y fit des actions si admirables 
 que la modestie de l'illustre pyrate luy fit dire apres le combat qu'il luy devoit la victoire et en effet il se sentit si estroitement oblige a mon maistre que de trois vaisseaux qu'il avoit pris il voulut luy en donner deux mais artamene n'en voulut prendre qu'un avec lequel il eut dessein de s'en aller regagner l'helespont et la mer egee pour se rendre a ephese suivant son intention et de la renvoyer a periandre le vaisseau qu'il acceptoit en eschange du sien qui avoit este coule a fonds dans le dernier combat il se separa donc du genereux pyrate sans estre connu de luy et sans le connoistre car comme ils avoient tous deux resolu de ne se descouvrir pas ils n'osoient se demander l'un a l'autre ce qu'ils ne se vouloient pas dire ainsi leur amitie quoy que grande fit qu'ils ne se presserent que mediocrement sur une chose qui leur tenoit pourtant fort au coeur et la retenue de mon maistre fut telle en cette rencontre qu'il combatit sans demander seulement pourquoy il avoit combatu ny qui il avoit combatu parce qu'il remarqua que le genereux pyrate en vouloit faire un mystere artamene reprenant donc feraulas et moy et les deux hommes de sa suite nous commmencasmes de retourner d'ou nous venions avec un vent assez favorable mais a peine avions nous marche un demy jour qu'une terrible tempeste se leva mais si violente et si extraordinare que le pilote luy mesme en fut espouvente l'air se troubla tout d'un coup la mer se grossit et roulant des montages 
 d'escume les unes sur les autres elle mugissoit effroyablement et agitoit si fort le vaisseau que les plus fermes mariniers ne pouvoient se tenir debout le feu des esclairs le bruit du tonnerre et l'obscurite de la nuit se joignant a toutes ces choses nous firent voir lors mesme que nous ne voyons plus rien que ceux qui sont veritablement genereux n'aprehendent jamais la mort sous quelque forme qu'elle leur apparoisse car mon maistre fut aussi peu esmeu de cette tempeste que s'il se fust promene sur un fleuve le plus tranquille du monde il donnoit ses ordres sans confusion et quoy qu'il n'eust pas este marry d'eschaper de ce peril qui paroissoit si grand et presque si inevitable la crainte ne luy fit pourtant jamais changer de visage nous fusmes trois jours et trois nuits de cette sorte nous esloignant tousjours de nostre routte et nous engageant tellement dans le pont euxin qu'en fin le quatriesme jour au soleil levant la tempeste nous jetta au port de sinope ou nous sommes qui comme vous scavez est en capadoce et vers les frontieres de galatie
 
 
 
 
je vous fais souvenir seigneur de cette particularite afin que vous admiriez davantage la bizarrerie de la fortune qui voulant sauver artamene de la rigueur des flots irritez le jetta au milieu des pais de ses ennemis car enfin ciaxare estoit fils d'astiage et c'estoit veritablement plustost luy qui devoit craindre les menaces des dieux que non pas le roy son pere qui par son extreme vieillesse n'avoit 
 plus gueres de part au throne qu'il occupoit neantmoins comme nous sceumes que la cour n'estoit pas alors a sinope et qu'elle estoit a une autre ville qui s'appelle pterie je fus en quelque repos joint que je ne voyois pas qu'il fust possible qu'artamene peust facilement estre connu pour ce qu'il estoit toutefois je fis tout ce que je pus pour l'empescher de descendre de son vaisseau mais il n'y eut pas moyen et voyant d'ou nous estions ce beau temple de mars qui comme vous scavez est hors de la ville il voulut y aller le lendemain de fort bon matin pendant que l'on radouberoit son vaisseau que la tempeste avoit fort gaste feraulas et moy y fusmes donc avec luy et comme les choses indifferentes sont ordinairement l'objet de la conversation de ceux qui n'ont rien a faire dans un pais que d'en voir les raretez le prince commenca de me demander pourquoy en tant de lieux que nous avions visitez il avoit remarque moins de temples de mars que de nulle autre divinite et comme s'il eust este jaloux des honneurs qu'on leur redoit il repassa dans sa memoire tous les temples qu'il avoit veus dediez a venus et trouva qu'il y en avoit beaucoup davantage pour cette deesse des amours que pour le dieu de la guerre et quoy seigneur luy dis-je en sous-riant estes vous ennemy de cette divinite qui recoit des voeux de toute la terre et qui sous des noms differens recoit des sacrifices de toutes les nations et mesme de tous les hommes je 
 n'en suis pas ennemy me respondit il mais j'en suis jaloux et je voudrois bien que mars eust autant d'autels qu'elle en a peut-estre luy dis-je ne serez vous pas tousjours de cette humeur je ne scay me respondit il mais dans celle ou je suis presentement je prefere la guerre a l'amour vous avez raison seigneur luy dis-je et la passion de l'une est bien plus heroique que celle de l'autre mais quelque ardeur que vous ayez pour la gloire peut-estre luy ferez vous quelque jour infidelite je ne le pense pas me dit il et je seray fort trompe si jamais une pareille chose m'arrive en disant cela nous entrasmes dans ce temple que nous vismes magnifiquement orne il y avoit alors encore peu de monde si bien que nous eusmes plus de liberte d'en considerer toutes les beautez il se trouva en ce mesme lieu un estranger de fort bonne mine et fort bien fait a peu pres de mesme age que mon maistre n'ayant pas a ce que l'on pouvoit juger en le voyant plus d'un an ou deux plus que luy ce jeune chevalier suivant la coustume de ceux qui ne sont pas du pais ou ils se rencontrent vint se mesler parmy nous et fit conversation avec artamene ils se regarderent tous deux avec attention et avec estonnement et comme cet estranger avoit entendu que nous parlions la langue du pais qui ressemble fort a celle des medes aussi bien qu'a celle des assiriens par le voisinage de tous ces royaumes qui se touchent il la parla aussi comme nous et tesmoigna avoir autant d'esprit que de bonne 
 mine cependant nous vismes venir beaucoup de monde dans ce temple et a quelque temps de la nous commencasmes de voir passer devant nous tous les aprests d'un superbe sacrifice nous vismes donc arriver cent taureaux blancs couronnez de fleurs conduits chacun par deux hommes nombre ordinaire aux hecatombes nous vismes passer quantite de riches vases d'or pour recevoir le sang des victimes et pour faire les libations nous vismes aussi porter les foyers sacrez pour brusler l'encens et les riches couteaux qui devoient servir a esgorger ces victimes tous les sacrificateurs marchoient deux a deux en leurs habits de ceremonie et toutes choses enfin estoient prestes pour le sacrifice n'y manquant plus rien que la personne qui le devoit offrir je regardois toutes ces choses avec autant de plaisir qu'artamene lors que tout d'un coup l'on entendit dire a plusieurs personnes voicy le roy voicy le roy et a ces mots tout le peuple se pressa des deux costez du temple pour laisser passer le prince je vous advoue seigneur que cette advanture me surprit un peu et que je fus bien fasche de voir artamene si pres de ciaxare qui estoit venu de pterie a sinope ce jour la pour faire ce sacrifice cependant artamene encore plus curieux qu'il n'avoit este s'avanca malgre moy au premier rang et se mit droit au passage du prince un moment apres les gardes se saisirent des portes se mirent en haye au milieu du temple et toute cette foule de courtisans qui 
 marchent ordinairement devant les rois s'avanca jusques a l'autel artamene qui ne s'estoit prepare qu'a voir le roy de capadoce seulement le vit alors entrer appuye sur le bras d'aribee qui estoit en faveur aupres de luy en ce temps la mais o dieux il le vit accompagne de la princesse mandane sa fille qui certainement estoit la plus belle personne qui sera jamais je ne la vy pas plustost paroistre que je vy artamene presser ceux qui le touchoient et quitter le jeune estranger que nous avions rencontre pour voir mieux et plus long temps cette princesse qui comme je l'ay desja dit meritoit bien d'exciter en son coeur la curiosite qu'elle y fit naistre vous vous souvenez sans doute seigneur qu'en un endroit de mon recit je vous ay dit que cette princesse estoit nee trois ans apres artamene ainsi la premiere fois qu'il la vit elle commencoit d'entrer dans sa seiziesme annee elle estoit ce jour la habillee assez magnifiquement et quoy qu'il ne parust nulle affectation en sa proprete elle estoit neantmoins tres propre le voile de gaze d'argent qu'elle avoit sur sa teste n'empeschoit pas que l'on ne vist mille anneaux d'or que faisoient ses beaux cheveux qui sans doute estoient du plus beau blond qui sera jamais ayant tout ce qu'il faut pour donner de l'esclat sans oster rien de la vivacite qui est une des parties necessaires a la beaute parfaite cette princesse estoit d'une taille tres noble tres advantageuse et tres elegante et elle marchoit avec une majeste si modeste qu'elle entrainoit 
 apres elle les coeurs de tous ceux qui la voyoient sa gorge estoit blanche pleine et bien taillee elle avoit les yeux bleux mais si doux si brillans et si remplis de pudeur et de charmes qu'il estoit impossible de les voir sans respect et sans admiration elle avoit la bouche si incarnatte les dents si blanches si egales et si bien rangees le teint si eclatant si lustre si uni et si vermeil que la fraicheur et la beaute des plus rares fleurs du printemps ne scauroit donner qu'une idee imparfaite de ce que je vy et de ce que cette princesse possedoit elle avoit les plus belles mains et les plus beaux bras qu'il estoit possible de voir car comme elle avoit releve son voile par deux fois en entrant au temple je remarquay cette derniere beaute comme j'avois desja remarque toutes les autres mais enfin seigneur de toutes ces beautez et de tous ces charmes que je ne vous ay decris si au long que pour vous rendre artamene plus excusable il resultoit un agreement en toutes les actions de cette illustre princesse si merveilleux et si peu commun que soit qu'elle marchast ou qu'elle s'arrestast qu'elle parlast ou qu'elle se teust qu'elle sous-rist ou qu'elle resvast elle estoit toujours charmante et tousjours admirable ce fut donc par une si belle apparition qu'artamene fut surpris lors que n'attendant que ciaxare il vit arriver mandane telle que je l'ay depeinte et plus belle encore mille fois aussi en fut il tellement charme que partant de sa place il la suivit jusques au pied de l'autel ou elle se fut mettre 
 a genoux feraulas et moy voyant qu'il se mesloit parmy ceux qui la suivoient fismes aussi la mesme chose et nous remarquasmes qu'il s'estoit place de facon qu'il pouvoit voir la princesse et en estre vu pour moy je ne vy de ma vie une pareille chose car imaginez vous seigneur que depuis que la princesse de capadoce fut entree dans ce temple artamene ne vit plus rien de tout ce qui s'y passa il ne sceut si c'estoit un sacrifice ou une assemblee pour donner des prix a des jeux publics et il ne vit rien autre chose que mandane il la regarda tousjours et en la regardant il changea diverses fois de couleur il nous a dit depuis qu'il se trouva si extraordinairement surpris de cette veue et si fortement attache par un si bel objet qu'il luy fut absolument impossible d'en pouvoir detourner les yeux il nous assura qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour cela mais qu'il n'avoit jamais este en son pouvoir d'en destourner ny ses regards ny ses pensee cependant le sacrifice commenca et le premier des mages s'estant prosterne au pied de l'autel prononca ces paroles a haute voix le roy la princesse et tout le monde estant a genoux avec un profond silence apres les douceurs de la paix acceptez o puissant dieu de la guerre ces pures et innocentes victimes que nous vous allons offrir au lieu de celles que le jeune cyrus la terreur de toute l'asie devoit vous immoler si la bonte du ciel n'eust affermy tous les trosnes des rois de la terre par sa mort recevez au nom du 
 roy de la princesse sa fille de toute la capadoce et de toute la medie les remerciemens de cette bienheureuse mort de cette mort dis-je qui a remis la tranquilite dans toute l'asie et sans laquelle toute la terre auroit este en trouble et en division je vous laisse a juger seigneur quelle surprise fut la mienne et quelle fut celle de mon maistre car encore qu'il n'eust rien veu que mandane et qu'il ne songeast qu'a elle lors qu'il s'entendit nommer il en fut estrangement estonne et je remarquay sur son visage une partie de ce qu'il eust pu voir sur le mien s'il y eust pris garde aussi bien que je l'observois je changeay alors de place et m'avancant vers luy seigneur luy dis-je tout bas nous ne ferons pas mal de sortir d'icy et nous ferons encore mieux me respondit il en rougissant d'y demeurer voyant le prince en cette resolution je n'osay pas le presser davantage de peur de faire prendre garde a nous je demeuray donc aupres d'artamene qui malgre un evenement si surprenant regarda mandane avec tant d'attention qu'il ne vit ny la mort des victimes ny la fumee des parfums et il ne s'aperceut de la fin de cette ceremonie que lors que le roy et la princesse sa fille s'en allerent il les suivit jusques hors du temple et je pense qu'il les auroit suivis jusques a un chasteau qui n'est qu'a six stades de sinope ou ils s'en alloient disner si je ne l'en eusse empesche seigneur luy dis-je en luy montrant nostre chemin c'est par la qu'il faut aller a sinope artamene sans me respondre fit 
 ce que je luy disois mais ce ne fut pas sans regarder le chariot de la princesse le plus long temps qu'il luy fut possible et sans tourner mesme encore plus d'une fois la teste de ce coste la quoy qu'il ne la peust plus voir enfin nous arrivasmes a la maison ou nous nous estions logez pendant que l'on travailloit a remettre noste vaisseau en estat de faire voile mais nous y arrivasmes avec un changement bien considerable car artamene en partant pour aller au temple avoit commande que l'on se hastast et a son retour il dit que l'on se hastoit trop et que ce n'estoit pas le moyen de pouvoir bien faire les choses il parla peu durant le disner et mangea encore moins pour moy quoy que je l'eusse veu si attentif a regarder la princesse de capadoce je ne l'avois au plus soubconne que d'une assez forte disposition a l'aymer si la fortune l'eust attache aupres d'elle mais je n'avois pas creu qu'en si peu de temps une passion violente eust pu naistre cependant aussi tost apres le repas feraulas que nous avions perdu dans la presse lors que le roy estoit arrive estant revenu et ayant appris plus particulierement la cause du sacrifice nous tirant a part artamene et moy seigneur luy dit il il faut songer a partir d'icy et a en partir promptement et d'ou peut venir cette precipitation qu'il faut avoir pour cela luy respondit le prince en soupirant c'est parce luy repliqua feraulas que vous estes en un pais ou vostre mort passe pour un si grand bien que la croyant veritable l'on en fait des sacrifices 
 aux dieux pour les en remercier je l'ay desja sceu repliqua le prince sans s'emouvoir et puis que l'on me croit mort l'on ne me cherchera pas vivant mais feraulas luy dis-je scavez vous quelque chose de plus que ce que nous avons entendu de la bouche du mage qui a parle dans le temple j'ay sceu me respondit-il par un des sacrificateurs a qui je m'en suis informe qu'astiage ayant este assure par diverses personnes que le jeune cyrus avoit fait naufrage depuis ce temps la c'est a dire depuis trois ans qu'il y a que nous sommes partis et qu'il croit que le prince est mort a fait faire en pareil jour qu'il croit que cyrus a pery des sacrifices dans tous les temples de medie et de capadoce pour rendre graces aux dieux d'avoir fait cesser la cause apparente du renversement de son empire dont les astres l'avoient menace c'est donc a vous me dit il a songer a la seurete du prince et a considerer quel traitement il recevroit s'il estoit reconnu d'un roy et d'une princesse qui se resjouissent de sa mort et qui en remercient les dieux pendant le discours de feraulas artamene avoit este fort pensif mais voyant que je me preparois a luy parler il me prevint et me dit avec un visage assez inquiet ne craignez pas chrisante que je sois reconnu et croyez que si quelque chose le pouvoit faire ce seroit la precipitation que nous aporterions a partir qui pourroit nous rendre suspects c'est pourquoy ne nous hastons pas tant et ne faisons rien tumultuairement 
 en disant cela il nous quitta sans me donner le temps de luy respondre et fut se promener au bord de la mer suivy de deux esclaves que le fameux corsaire luy avoit donnez mais helas que cette promenade ou nous le suivismes bien toust apres fut peu agreable pour luy et de quelles estranges inquietudes ne se vit il pas accable car enfin seigneur il aimoit et il aimoit si esperdument que jamais personne n'a aime avec plus de violence neantmoins comme cette passion en avoit trouve une autre en possession du coeur d'artamene il se fit un grand combat en son ame et ce qu'il nous avoit dit contre l'amour en allant au temple estoit cause qu'il n'osoit nous descouvrir sa foiblesse il y avoit mesme des momens ou ne scachant pas trop bien si ce qu'il sentoit en luy estoit amour il se le demandoit en secret quel est ce tourment que je sens disoit il et d'ou me peut venir l'inquietude ou je me trouve quoy pour avoir veu la plus belle personne du monde faut il que j'en sois le plus malheureux les beaux objets adjoustoit il n'ont accoustume d'inspirer que de la joye d'ou peut donc venir que le plus bel objet qui sera jamais ne me donne que de la douleur je ne scay poursuivoit il si ce que je soubconne estre amour ne seroit point quelque chose de pire car enfin que veux-je et que puis-je vouloir mais helas adjoustoit il c'est parce que je ne scay ce que je veux ny ce que je puis vouloir que je suis inquiet et que je suis malheureux je scay bien toutefois 
 que si je suy mon inclination j'aimeray la belle mandane toute mon ennemie qu'elle est mais que dis-je j'aimeray ha non non j'explique mal mes pensees et ma langue a trahi les sentimens de mon coeur disons donc que je scay bien que j'aime mandane que je la veux tousjours aimer et que je ne seray jamais heureux que je ne puisse esperer d'en estre aime mais helas infortune que je suis poursuivoit il ne viens-je pas d'apprendre qu'elle fait des sacrifices pour remercier les dieux de ma mort et ne viens-je pas de scavoir que cyrus ne luy peut jamais plaire que dans le tombeau ou elle le croit ensevely apres cela il estoit quelque temps un peu plus en repos s'imaginant que cette consideration seroit assez forte pour le guerir de cette passion naissante mais tout d'un coup l'esperance qui seule fait vivre l'amour et qui s'attache mesme aux choses les plus impossibles pour entretenir dans une ame ce feu consumant qui la devore et qui ne peut subsister sans elle luy persuada qu'artamene n'estoit plus cyrus et qu'il ne devoit presque plus prendre de part a ce que l'on seroit contre luy tant qu'il ne seroit fait que contre le fils du roy de perse et qu'ainsi encore que cyrus fust hai artamene ne laisseroit pas d'estre aime s'il en cherchoit les moyens et qu'il taschast de s'en rendre digne par ses services mais au milieu de ce raisonement flateur cet ardent desir d'aquerir de la gloire qui jusques la avoit este maistre de son coeur commenca de disputer la victoire a la princesse 
 de capadoce et d'abord qu'il retourna les yeux vers cette eclatante rivale de mandane il la vit briller de tant d'appas qu'il pensa ne les tourner plus vers la princesse quoy disoit il je pourrois abandonner une maistresse qui ne manque jamais de recompenser ceux qui la suivent et de qui la servitude est si glorieuse qu'elle ne donne pas moins que des couronnes et une immortelle renommee a ceux qui luy sont fidelles qu'est devenu disoit il ce puissant desir d'estre connu de toute la terre moy qui me veux cacher sous le faux nom d'artamene et qui me veux ensevelir tout vivant pour satisfaire mes ennemis n'ay je quitte la perse que pour devenir amant de la princesse de capadoce et n'ay-je cesse d'estre cyrus que pour estre l'esclave d'une personne qui fait des sacrifices de rejouissance pour ma mort et qui me repousseroit peut-estre de sa propre main dans le tombeau si elle m'en voyoit sortir non non disoit il ne soyons pas assez foibles pour nous rendre si facilement et ne soyons pas assez lasches pour nous enchainer nous mesme souviens toy artamene adjoustoit il combien de fois l'on t'a dit en perse que l'amour estoit une dangereuse passion dispute luy donc l'entree de ton coeur et ne souffre pas qu'elle en triomphe mais helas adjoustoit il tout d'un coup que dis-je et que fais-je je parle de liberte et je suis charge de fers je parle de regner et je suis esclave je parle d'ambition et je n'en ay plus d'autre que 
 celle de pouvoir estre aime de mandane je parle de gloire et je ne la veux plus chercher qu'aux pieds de ma princesse enfin je sens bien que je ne suis plus a moy mesme et que c'est en vain que ma raison se veut opposer a mon amour mes yeux m'ont trahi mon coeur m'a abandonne ma volonte a suivi mandane tous mes desirs me portent vers cette adorable personne toutes mes pensees sont pour elle je n'aime presque plus la vie que par la seule esperance de l'employer a la servir et je sens mesme que ma raison toute revoltee qu'elle paroist estre contre mon coeur commence de me parler pour ma princesse elle me dit secretement que cette belle passion est la plus noble cause de toutes les actions heroiques qu'elle a trouve place dans le coeur de tous les herois que l'illustre persee le premier roy de ma race s'en laissa vaincre tout vaillant qu'il estoit d'abord qu'il eut veu son andromede que les dieux mesmes s'y trouvent sensibles qu'elle n'est lasche que dans le coeur des lasches et qu'elle est heroique dans l'ame de ceux qui sont veritablement genereux enfin elle me dit que mandane estant la plus belle chose du monde je suis excusable d'en estre amoureux et n'osant pas m'avouer que j'en dois estre loue elle m'assure du moins que je n'en suis pas fort blasmable suivons donc suivons cette amour qui nous emporte malgre nous et ne resistons pas davantage a une ennemie que nous ne pourrions jamais vaincre et que nous serions mesme bien marris d'avoir 
 surmontee apres une agitation d'esprit si violente le prince commencant de revenir sur ses pas et nous ayant joints feraulas et moy je le trouvay si change que j'en demeuray surpris il paroissoit dans ses yeux beaucoup de tristesse et je ne scay quelle inquietude en toutes ses actions qui commenca de m'en donner a moy mesme seigneur luy dis-je en le separant un peu des autres qui nous suivoient j'ay peine a comprendre d'ou peut venir la melancolie qui paroist sur vostre visage car encore que les sacrifices de remerciment que l'on fait icy pour vostre mort ne soient pas une chose agreable neantmoins je ne juge pas qu'une ame comme la vostre soit capable de s'en laisser ebranler vous dis-je qui avez desja meprise la mort plus d'une fois sous la plus effroyable forme ou l'on la puisse rencontrer vous avez raison chrisante me dit il de croire que cette rejouissance publique de ma perte ne fait pas ma douleur particuliere car enfin je suis assure que toutes les fois que cyrus voudra ressusciter cette fausse joye de ses ennemis sera bien tost changee en une veritable affliction mais chrisante j'aurois bien d'autres choses a vous dire si j'en avois la hardiesse mais je vous advoue que vostre sagesse me fait peur seigneur luy dis-je il faut estre si sage en l'age ou vous estes pour apprehender la sagesse d'autruy comme vous dites que vous faites que cela seul me persuade que je n'ay rien a craindre de vous et que cette sagesse dont vous parlez n'aura rien a faire qu'a vous louer quand 
 mesme vous m'aurez apris vos secrettes pensees je ne scay pourtant me dit il si vous pourrez scavoir que a ces mots il fut impossible a artamene d'achever ce qu'il vouloit dire et cherchant a s'expliquer sans le pouvoir faire et changeant de couleur et me regardant avec un sous-ris accompagne d'un souspir devinez me dit il mon cher chrisante ce que je n'oserois vous apprendre et ce que vous blasmerez sans doute des que vous l'aurez apris lors que j'entendis parler artamene de cette sorte l'attention que je luy avois veue au temple a regarder la princesse et tout ce qu'il avoit fait depuis furent cause que je me persuaday qu'il en estoit amoureux si bien que me souvenant de ce qu'il m'avoit dit auparavant que d'entrer dans ce temple ou il avoit veu mandane n'est-ce point luy dit-je seigneur que venus a voulu se vanger de vous et que mars n'a pu vous deffendre contre venus je luy dis cela en riant ne voulant pas presupposer que cette passion peust estre autre chose qu'une simple galanterie et une legere disposition a pouvoir aimer cette princesse mais helas artamene qui demandoit de moy des sentimens plus tendres et plus pitoyables en m'advouant sa deffaite me respondit d'une maniere qui me fit bien voir qu'il ne faloit pas de mediocres remedes pour le guerir d'un mal aussi grand que le sien je n'oubliay donc rien pour cela et apres qu'il m'eut advoue ce mal je luy representay tout ce que je pus pour le detourner de cette pensee 
 je luy fis voir le peu de raison qu'il y avoit d'aimer si esperdument ce qu'il avoit si peu veu et le peu d'apparence qu'il y avoit aussi qu'il peust esperer d'en estre jamais aime car luy disois-je seigneur si vous paroissez comme cyrus bien loing de pouvoir plaire a la princesse vous luy donnerez de l'aversion et astiage tout au moins vous chargera de chaines et de fers si vous n'estes aussi qu'artamene que pouvez vous esperer de mandane et que peut pretendre un simple chevalier de la fille d'un grand roy et d'une princesse qui est regardee comme devant succeder a la couronne de medie a celle de capadoce et de galatie et mesme a celle de perse car comme l'on vous croit mort astiage et ciaxare se preparent sans doute desja a l'usurper si cambise meurt le premier quoy qu'ils scachent bien l'un et l'autre que la royaute parmy les persans est elective encore qu'elle soit depuis long temps par succession dans l'illustre maison des persides revenez donc seigneur revenez a la raison et ne vous perdez pas legerement les dieux adjoustay-je n'ont pas predit de vous de si grandes choses pour ne vous amuser qu'a faire l'amour que voulez vous que j'y face me respondit le prince en m'embrassant je ne me suis pas rendu sans combattre et je me suis dit a moy mesme tout ce que vous venez de me dire si bien chrisante que tout ce que je puis est de vous promettre de faire encore de nouveaux efforts pour me guerir mais pour cela il me faut du temps c'est pourquoy 
 ne pressez pas tant nostre depart et donnez moy quelques jours a me resoudre seigneur luy repliquay-je l'amour est une espece de maladie de qui le venin est contagieux et d'une nature si maligne et si subtile que l'on ne scauroit fuir avec trop de diligence les jeux ou l'on s'en peut trouver atteint ceux qui sont empoisonnez me repliqua le prince emportent le poison avec eux en changeant de place c'est pourquoy ne me pressez pas davantage de partir je vous en conjure si vous ne voulez rendre mon mal encore plus grand qu'il n'est mais si vous estes reconnu luy dis-je vostre perte est indubitable elle la seroit encore plus si je partois me respondit-il c'est pourquoy donnons quelque chose a la fortune et ne parlons point encore de partir le prince me dit cela d'une maniere qui me fit connoistre qu'il faloit avoir quelque indulgence pour luy joint qu'aussi bien nostre vaisseau n'estoit pas en estat de nous permettre de faire voile si tost le lendemain artamene retourna au temple de mars et faignant de vouloir s'informer des particularitez du pais il parla a un des sacrificateurs mais en effet ce fut pour avoir sujet de luy parler de la princesse ce mage qui se trouva estre un homme d'esprit apres avoir respondu a cent questions indifferentes que luy fit artamene ne venant pas de luy mesme ou il desiroit qu'il vinst ce prince ne scachant par ou commencer a luy parler de mandane luy demanda si ciaxare n'avoit jamais 
 eu d'autres enfans que la princesse sa fille non luy dit ce sacrificateur et ce qu'il y a en cela de fort extraordinaire c'est que tous les peuples qui ont accoustume de desirer plus tost un roy qu'une reine ont cesse d'avoir cette fantaisie depuis que la princesse mandane a este en age de raison car adjousta t'il sa vertu a paru avec tant d'eclat aux yeux de ces peuples que quand la chose seroit a leur choix ils ne voudroient pas changer cette reine pour un roy artamene ravi d'entendre parler ce mage de cette sorte luy dit que si la beaute de l'ame de cette princesse respondoit a celle du corps il faloit sans doute qu'elle fust admirable en toutes choses plus encore mille fois luy respondit le sacrificateur que vous ne pouvez vous l'imaginer car enfin elle possede la beaute sans affectation et sans vanite elle est pres du throne sans orgueil elle voit les malheurs d'autruy avec compassion elle les soulage avec vonte et ceux qui l'approchent plus souvent que je ne fais disent qu'elle a des charmes inevitables dans sa conversation pour moy qui ne puis et qui ne dois parler que des sentimens de piete qu'elle tesmoigne avoir envers les dieux je puis assurer qu'il n'y a pas au monde une personne plus vertueuse qu'elle ny plus esclairee en toutes les choses qui peuvent estre comprises par l'esprit humain en un mot adjousta ce mage elle est la gloire de son sexe et presque la honte du nostre tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de grand sur la terre je vous laisse a juger 
 seigneur si l'amoureux artamene avoit une joye bien sensible d'aprendre qu'il ne s'estoit pas trompe et si sa passion n'en augmenta pas encore il me regarda plusieurs fois pendant le discours de ce sacrificateur comme pour se resjouir avec moy de trouver une si puissante excuse a sa foiblesse mais comme il ne se lassoit pas d'une conversation qui luy estoit si agreable pour la faire durer plus long temps il demanda encore a ce mage si elle venoit souvent a leur temple quand elle est a sinope luy respondit il elle y vient presque tous les jours mais du moins ne pouvons nous pas manquer de la voir tous les ans a pareil jour que celuy d'hier car elle y vient tousjours avec le roy pour y remercier les dieux de la mort d'un jeune prince qui eust usurpe toute l'asie s'il eust vescu elle hait donc bien sa memoire interrompit artamene en changeant de couleur et elle est bien aise de la mort de celuy qui l'auroit dit on empeschee d'estre reine de tant de royaumes je n'ay pas remarque ce sentiment la dans son esprit reprit le sacrificateur et je la croy trop sage pour porter sa haine au dela du tombeau ny mesme pour hair un homme qu'elle n'a pas connu et que l'on disoit estre fort accompli elle est trop scavante adjousta t'il dans les choses de la religion pour ignorer qu'il faut recevoir avec un respect egal tous les biens et tous les maux que le ciel nous envoye comme elle scait que les conquerans et les usurpateurs n'agissent que par les ordres des dieux qui veulent en ces occasions 
 chastier ceux qu'ils renversent du throne je m'imagine que si elle a de la joye c'est de connoistre par la mort de ce jeune prince dont les astres et les victimes nous menacoient que les dieux sont apaisez mais cette joye est une joye tranquile qui n'estant accompagnee ny de haine ny de colere laisse l'ame en son assiette naturelle et toutes ses passions en repos remercier les dieux de la mort d'un homme a le considerer simplement comme homme seroit une impiete et un sacrilege plustost qu'un acte de devotion dont le roy la princesse ny les mages ne seroient jamais capables mais les remercier de la mort des tyrans et des usurpateurs comme d'une chose qui eust renverse des thrones et desole des empires c'est faire une action de justice et de piete tout ensemble qui ne choque ny l'humanite ny l'equite artamene escoutoit tout ce que luy disoit cet homme avec des sentimens si differens et si contraires qu'il men faisoit compassion car tantost il avoit de la joye et tantost de la douleur tantost de l'esperance et tantost du desespoir mais apres tout il estimoit son bonheur fort grand d'avoir apris que mandane avoit autant d'esprit et de vertu que de beaute cependant comme ce sacrificateur avoit trouve quelque chose en la personne d'artamene qui luy plaisoit infiniment aimable estranger luy dit il si vous aimez a voir les belles ceremonies revenez a ce temple dans trois jours car celle que l'on y fera sera beaucoup plus magnifique et plus superbe 
 que n'a este celle que vous y avez veue artamene l'ayant prie de luy dire ce que ce seroit ce sacrificateur luy aprit qu'un prince voisin de la capadoce qui estoit roy de pont et de bithinie et duquel il luy dit beaucoup de bien estant devenu fort amoureux de la princesse mandane avoit envoye des ambassadeurs a ciaxare pour la demander en mariage artamene tout trouble de ce discours ne luy donna pas le loisir de l'achever et luy demanda en l'interrompant si cette ceremonie seroit pour les nopces de cette princesse non luy respondit le mage car nous avons garde une coustume des assiriens qui ont este nos anciens maistres qui veut que le lors qu'il n'y a qu'une princesse a succeder a la couronne elle ne puisse espouser de prince estranger c'est pourquoy ciaxare a refuse le roy de pont qui ne s'estant pas contente de cette responce et ne pouvant se guerir de la passion qu'il a pour cette princesse a fait alliance avec le roy de phrygie et a declare la guerre a celuy de capadoce si bien que les troupes estant prestes a marcher dans peu de jours le roy et la princesse viendront icy dans le temps que je vous marque pour demander aux dieux et principalement a celuy auquel ce temple est consacre luy qui preside dans les combats l'heureux succes d'une guerre si importante puis qu'elle regarde les loix fondamentales de l'estat artamene surpris d'aprendre tant de choses differentes tout a la fois et qui luy donnoient aussi de fort differents sentimens n'eut plus la 
 force de faire de nouvelles questions a ce sacrificateur de sorte qu'apres l'avoir remercie en peu de paroles il s'en separa civilement et comme il s'estoit enfin resolu de ne cacher plus ses sentimens ny a feraulas ny a moy parce qu'il ne pouvoit recevoir assistance que de nous aussi tost que nous fusmes en liberte fut il jamais nous dit il rien de comparable a la bizarrerie de mon destin et ne diroit on pas que les dieux ont resolu de me faire esprouver en un seul jour toutes les passions les plus violentes a peine ay-je de l'amour que j'ay desja de la jalousie je n'apprens pas plustost que mandane a autant d'esprit que de beaute que j'apprens que cet esprit et cette beaute luy ont acquis le coeur d'un prince et d'un excellent prince que la seule coustume de capadoce a fait refuser mais qui scait si cette princesse ne desaprouve point cette coustume dans son coeur et si je n'aime point une personne de qui l'ame est preoccupee mais helas disoit-il cette coustume qui me met un peu de seurete du roy de pont me desespere pour moy mesme car s'il est estranger je le suis aussi et par cette raison et par beaucoup d'autres je n'y dois jamais rien pretendre seigneur luy dis-je si toutes les difficultez que vous pouvez imaginer vous peuvent faire changer de dessein figurez les vous encore plus grandes mille fois que vous ne faites j'y consens de fort bon coeur mais si cela n'est pas ne vous inquietez point sans sujet et ne vous formez pas vous mesme des monstres pour les combattre et 
 peut-estre pour en estre vaincu non chrisante me respondit il n'esperez jamais de me voir changer de resolution principalement aujourd'huy que je puis satisfaire tout ensemble le desir que j'ay pour la gloire et la passion que j'ay pour mandane car enfin puis que je trouve la guerre en capadoce je n'ay que faire de l'aller chercher dans ephese mais seigneur luy dis-je s'il arrivoit que vous fussiez connu en quel peril ne vous exposeriez vous pas ce n'est point par la consideration du peril reprit artamene que l'on me peut faire changer de resolution au contraire toutes les entreprises dangereuses sont celles que je dois chercher avec le plus de soin cependant pour vous mettre en repos me dit il scachez que je suis resolu de faire de si belles choses en cette guerre sous le nom d'artamene qu'apres cela cyrus pourra mesme sortir du tombeau sans devoir craindre d'y rentrer mais seigneur luy dis-je puis que le roy vostre pere et la reine vostre mere vous croyent mort n'y aura-t'il point quelque inhumanite de les laisser dans une creance qui sans doute les afflige infiniment et quoy chrisante me dit alors le prince ne croyez vous pas aussi bien que moy que ce bruit de ma mort n'aura este qu'une adresse de la reine ma mere qui pour empescher qu'astiage ne me fist chercher par toute la terre aura enfin apris sa cruaute a cambise de son consentement aura fait semer cette fausse nouvelle et l'aura peut-estre elle mesme fait donner a astiage comme si elle estoit veritable ainsi la raison dont 
 vous me voulez combattre est trop foible pour me vaincre et pour me faire changer de resolution il est certain que je trouvois quelque apparence a ce que le prince disoit ne pouvant m'imaginer par quelle autre voye ce bruit de naufrage auroit pu estre si universel neantmoins je ne laissay pas tout de nouveau de luy vouloir persuader de se deffaire de sa passion de vouloir s'esloigner d'une cour si dangereuse pour luy et de vouloir donner au roy son pere et a la reine sa mere quelque certitude de sa vie mais pour le premier c'estoit luy demander une chose impossible pour le second comme nul danger ne pouvoit ebranler son ame c'estoit sans doute une mauvaise raison a luy dire que celle dont je ne me servois que parce que je n'en avois pas de meilleure et pour le dernier scachez me dit il chrisante que cyrus n'apprendra jamais au roy de perse en quelle terre il habite qu'artamene ne se soit rendu si fameux qu'il soit connu de toute l'asie ouy me dit il chrisante je veux qu'astiage estime artamene que ciaxare le favorise que le roy de pont le craigne et que mandane l'aime autrement il s'ensevelira dans le tombeau de cyrus et mourra effectivement plustost que de ne faire pas tout ce qui sera en son pouvoir pour satisfaire pleinement la passion qu'il a pour la gloire et l'amour qu'il a aussi pour la princesse de capadoce seigneur luy dis-je vous m'avez demande du temps pour vous resoudre et je vous en demande a mon tour ne m'estant possible de ceder si promptement 
 a vostre passion et d'entrer dans les sentimens d'une personne de qui la raison estant preoccupee doit me les rendre suspects nous nous separasmes de cette sorte et le prince estant bien aise de demeurer seul avec feraulas qui comme plus jeune que moy n'estoit pas si contraire au dessein d'artamene je me retiray pour aller songer a loisir a ce que je devois faire en une rencontre si fascheuse pour artamene il ne faut pas demander de quoy il s'entretint avec feraulas mandane estoit la seule chose dont il luy pouvoit parler il luy demanda s'il n'advouoit pas que c'estoit la plus belle personne du monde et comme il luy respondit que toute la perse n'avoit rien qui luy fust comparable ce n'est pas encore assez luy repliqua le prince mais dites que toute la grece elle qui se vante d'estre la premiere partie du monde pour la beaute des femmes qui l'habitent n'a rien qui ne soit mille degrez au dessous de celle que j'adore dittes que cette fameuse image de venus que nous avons veue en chypre et des charmes de laquelle l'on dit que personne n'a jamais approche est absolument sans graces si on la compare a la princesse de capadoce tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de beau en l'univers je vous exagere seigneur peut-estre un peu plus que je ne devrois tous ces petits effets de la passion d'artamene mais comme je fus contraint de luy ceder il me semble que c'est me justifier en quelque facon que de vous faire voir que je souffris un mal que je ne 
 pouvois guerir et que j'enduray ce que je ne pouvois empescher cependant le jour de ce sacrifice dont l'on avoit parle a artamene estant venu il ne manqua pas de s'y trouver et d'estre mesme plus diligent que tous les mages estant arrive au temple que les portes n'en estoient pas encore ouvertes mais quoy que nous y allassions si matin nous trouvasmes pourtant que ce jeune estranger que nous y avions rencontre la premiere fois nous avoit desja devancez et attendoit que l'on les ouvrist mon maistre sans en scavoir la raison eut quelque secret despit de le trouver en ce lieu la et de voir qu'il avoit este plus diligent que luy ne pouvant toutefois s'empescher avec bien-seance de luy parler il le fit du moins d'une maniere qui descouvrit une partie de son chagrin et qui me surprit beaucoup car il ne fut jamais un esprit plus doux ny plus civil que le sien aussi ne fut ce pas tant par ces paroles que par le ton de sa voix que je remarquay que la rencontre de ce jeune estranger ne luy plaisoit pas il faut sans doute luy dit il en l'abordant que vous soyez bien devot ou bien curieux puis que vous estes si diligent a venir voir une ceremonie ou a mon advis vous n'avez pas grand interest et qui n'aura pas la grace de la nouveaute pour vous puis que vous en avez desja veu une autre comme vous n'avez este gueres plus paresseux que moy respondit ce jeune estranger je pourrois vous dire ce que vous me dites mais j'aime mieux vous advouer que je vy de si belles choses dans ce 
 temple le premier jour que nous nous y rencontrasmes que je n'ay pu m'empescher d'y revenir je voudrois bien scavoir luy repliqua artamene avec assez de precipitation ce que vous trouvastes le plus beau en cette ceremonie fut-ce les ornemens du temple l'abondance des victimes la richesse des vazes sacrez tout ce que firent les mages l'affluence du peuple la majeste du prince la magnificence de sa cour ou la beaute de la princesse ce furent toutes ces choses ensemble respondit cet agreable inconnu et si je ne me trompe adjousta t'il en rougissant vous vous connoissez assez bien en belles ceremonies pour deviner facilement ce qu'un homme qui s'y connoist aussi un peu doit avoir trouve le plus beau en celle dont vous parlez comme nous ne sommes sans doute pas de mesme pais repliqua mon maistre nos inclinations peuvent estre differentes ainsi ce qui seroit beau pour moy ne le seroit pas pour vous les persans ne veulent point de temples les scithes ne bastissent point de maisons les grecs s'immortalisent par des statues les assiriens et les medes ont des palais magnifiques ainsi chacun se formant une raison a sa fantaisie ne trouve rien de beau que ce qui se conforme a son humeur et se raporte a l'usage de sa patrie il est certaines beautez universelles repliqua l'estranger qui sont au goust de toutes les nations le soleil plaist a tout le monde les diamans brillent a tous les yeux et il est des choses enfin qui sont si parfaites qu'elles plairoient a tous les peuples de la terre 
 ce discours qui pouvoit estre fort indifferent ne plaisoit pourtant point a artamene et je pense que s'il ne fust venu un des sacrificateurs ouvrir la porte du temple cette conversation eust pu ne finir pas aussi civilement qu'elle avoit commence tant il est vray qu'artamene avoit une secrette et puissant aversion pour cet estranger quoy qu'il eust peu d'egaux en bonne mine aussi la porte du temple ne fut-elle pas plus tost ouverte qu'il s'en separa et se meslant parmy d'autres gens qui estoient venus depuis nous il evita sa conversation et sa rencontre il est certain que ce sacrifice parut beaucoup plus magnifique que l'autre car comme les peuples s'empressent bien davantage pour demander aux dieux qu'ils puissent eviter les malheurs a venir que pour les remercier de les avoir garantis de ceux dont ils avoient este menacez il y eut incomparablement plus de monde qu'au premier il y eut plus de ceremonies les victimes y parurent plus ornees et toutes choses enfin y furent plus agreables a voir la princesse mesme sembla encore plus belle a l'amoureux artamene qu'elle n'avoit fait la premiere fois qu'il l'avoit veue et comme l'amour est ingenieux dans ses caprices il fit remarquer a mon maistre que mandane prioit les dieux avec plus de ferveur et plus d'attention qu'elle n'avoit fait l'autrefois ce qui d'abord luy donna beaucoup de joye luy semblant qu'il y avoit quelque chose d'avantageux pour luy qu'elle priast plus ardemment les dieux pour le bon succes de la guerre que 
 pour leur rendre grace de sa mort mais un moment apres il passa de la joye a l'inquietude car qui scait disoit il si de l'heure que je parle elle ne prie point pour mon rival et si les voeux secrets qu'elle fait en son coeur ne contredisent point ceux que l'on fait en public peut-estre qu'elle prie egalement pour le roy de capadoce et pour celuy de pont et que l'heureux succes de la guerre qu'elle demande est l'heureux succes de l'affection qu'elle a pour ce prince mais que fais-je insense que je suis reprenoit il j'offense une princesse de qui la vertu est sans tache et de qui l'ame sans doute n'est preoccupee d'aucune passion je le voy dans ses yeux je le juge par toutes ses actions et peut-estre que je ne trouveray son coeur que trop insensible et que trop incapable d'amour enfin seigneur pour n'abuser pas de vostre patience cette seconde veue acheva ce que la premiere avoit commence il arriva mesme une chose qui contribua encore beaucoup a augmenter la passion d'artamene qui fut que le sacrifice estant acheve la princesse ne sortit pas si tost du temple comme l'autrefois au contraire elle y demeura apres le roy et la plus grande partie du peuple scachant la coustume qu'elle avoit d'y estre tousjours assez long temps apres la ceremonie lors qu'elle devoit tarder a sinope se retira insensiblement et la laissa dans la liberte d'achever ses devotions pour artamene il n'en alla pas ainsi car il ne sortit du temple qu'avec elle non plus que cet autre jeune estranger dont 
 j'ay deja parle plus d'une fois que j'observay n'estre pas plus diligent a sortir que nous et que je vis tousjours devant mandane comme ce sacrificateur auquel mon maistre avoit parle il y avoit trois jours l'eut reconnu parmy la presse il s'aprocha de luy et le voulant favoriser comme un estranger curieux et comme un homme dont la mine et la conversation luy avoient plu et luy estoient demeurees dans la memoire si vous voulez luy dit il tout bas vous donner un peu de patience vous pourrez entendre parler la princesse quand elle sortira car j'ay quelque chose a luy dire artamene ravy de cette heureuse rencontre remercia ce mage tres civilement de ce bon office et se prepara a recevoir un plaisir qu'il n'avoit pas attendu si tost icy encore nostre jeune inconnu profitant de l'advis qu'il entendit donner a mon maistre commenca de s'aprocher du sacrificateur avec un empressement estrange la princesse s'estant donc levee pour s'en aller comme elle fut assez pres de la porte du temple ce sacrificateur s'approcha d'elle suivy de mon maistre comme mon maistre de nostre estranger et la supplia de vouloir employer son credit pour obtenir du roy son pere que dans la guerre que l'on alloit entreprendre l'on apportast un soin particulier a la conservation des temples car madame luy dit il les dieux sont les dieux de tous les hommes la capadoce a des autels aussi bien que le pont en a et comme la victoire peut changer de party il ne faut pas enseigner 
 aux ennemis a commettre des sacrileges ny s'attirer sur les bras des dieux irritez pensant n'avoir a combattre que des hommes la princesse qui trouva cette priere juste remercia le sacrificateur de la luy avoir faite et l'assura qu'elle auroit un soin particulier d'empescher que ce desordre n'arrivast comme il estoit autrefois arrive durant les guerres des scithes en medie et en assirie et qu'elle en parleroit au roy de la facon qu'elle devoit mais sage thiamis luy dit elle car il se nommoit ainsi pour mieux conserver vos temples demandez la paix aux dieux et ne vous en lassez jamais car enfin tant que la guerre durera je n'auray pas l'esprit en repos et de l'humeur dont je suis j'avoue que j'aimerois mieux la paix que la victoire demandez donc au ciel luy dit elle qu'il change le coeur du roy de pont et qu'il porte tousjours celuy du roy mon pere a preferer le bien general de ses subjets a sa gloire particuliere a ces mots la princesse se retira et laissa artamene aussi charme de sa sagesse que de sa beaute car encore qu'elle eust dit peu de chose il n'avoit pas laisse de trouver dans le son de sa voix dans la purete de son expression et dans le sens de ses paroles dequoy se persuader qu'elle avoit beaucoup d'agrement en la conversation beaucoup d'esprit beaucoup de bonte et beaucoup de vertu enfin seigneur artamene ne fut plus en estat d'estre guery et quoy que je pusse faire il ne voulut plus m'escouter cependant lors que nous fusmes retournez a la ville venant a examiner la chose 
 de plus pres je trouvay qu'elle n'estoit pas aussi dangereuse qu'elle me l'avoit paru d'abord car qui scait disois-je si ce n'est point par cette innocente voye que les dieux malgre toute la prudence d'astiage et toutes ses craintes veulent conduire artamene au throne des medes et le rendre maistre de toute l'asie est il a croire que ces souveraines puissances qui ne sont jamais rien sans raison ayent fait predire par les mages tant de grandes choses de cyrus inutilement l'auront il expose au danger d'estre devore par les lions et par les tigres l'auront il sauve miraculeusement l'auront il rendu si accomply luy auront il donne de si grandes inclinations l'auront il fait errer parmy tant de peuples sans s'y arrester l'auront il sauve du dangereux combat qu'il fit contre le fameux corsaire l'auront il conduit malgre luy chez ses ennemis l'auront il amene a sinope par une tempeste l'auront il fait assister a un sacrifice fait pour sa mort l'auront il fait devenir amoureux de la princesse qui l'offroit auront ils dis-je fait toutes ces choses pour le perdre non non cela n'est pas possible et si les dieux ne le destinoient point a une meilleure fortune ils l'auroient laisse dechirer par les bestes sauvages ou il auroit pery sur la mer il eust este tue dans les dangereux combats qu'il a faits ou ce port nous eust este un escueil de plus disois-je il n'est presque pas possible qu'artamene soit reconnu pour estre cyrus car enfin les capadociens ne vont guere en perse la seule fois que 
 ciaxare y envoya son ambassadeur estoit de medie et j'ay sceu qu'il n'est plus en cette cour et qu'il s'en est retourne a ecbatane joint que de tous les lieux ou il pourroit estre reconnu celuy cy apparamment seroit le moins dangereux que l'on peust choisir estant certain que quand par une joye que je ne puis iamginer astiage viendroit a scavoir qu'artamene seroit cyrus il n'est pas croyable qu'il peust mal-traiter un prince qu'il trouveroit les armes a la main pour les interests de ciaxare qui est son fils ny que ciaxare son fils qui regne seul en capadoce voulust se des-honorer pour les frayeurs de son pere qu'il n'a pas si grandes que luy au lieu qu'en toute autre cour astiages s'imaginant qu'artamene y caballeroit pour luy susciter des ennemis n'oublieroit rien pour le perdre s'il venoit a scavoir qu'il y fust ainsi tant qu'astiage sera vivant cyrus ne scauroit estre plus seurement que dans l'armee du roy de capadoce le temps mesme que nous avons employe a nos voyages n'a pas si peu change ce jeune prince qui croist qu'il soit fort aise a reconnoistre par ceux qui l'ont pu voir en medie durant sa premiere enfance ny mesme depuis en perse dans un age un peu plus avance il est vray que feraulas et moy qui avons tenu un rang assez considerable a persepolis pouvons estre plus facilement reconnus mais ne pouvons nous pas dire que depuis le naufrage de cyrus nous avons change de maistre et ne faut-il pas donner quelque chose a la fortune et puis apres tout qui scait si l'amour 
 n'est point necessaire a la gloire d'artamene l'ambition toute seule dans un jeune coeur n'a pas toujours assez de force pour le retenir long temps dans un violent desir d'entasser victoire sur victoire et comme cet age a un grand panchant aux plaisirs l'amour est un moyen plus aise et plus agreable pour faire trouver de la facilite aux choses les plus penibles de plus comme artamene est fort bien fait et fort aimable qui scait s'il ne sera point aime comme il aime et si comme il est hai sans estre connu l'on ne l'aimera point lors que l'on le connoistra ce fut seigneur par ces raisonnemens que je me resolus enfin a satisfaire mon maistre neantmoins ne voulant pas me fier en ma propre raison en une chose de cette importance je fis offrir le lendemain un sacrifice aux dieux pour les prier de m'inspirer ce que je devois faire dans une conjoncture si delicate mais il me sembla que depuis que je l'eus offert je me sentis si puissamment confirme en la resolution de laisser agir artamene selon les mouvemens de son amour que je crus en effet que ce seroit m'opposer aux ordres du ciel que d'apporter un plus long obstacle a son intention et de cette sorte la prudence humaine qui est une aveugle pour les choses de l'avenir me fit consentir a un dessein qui enfin a jette mon cher maistre dans le peril ou il est je ne voulus pas toutefois ceder si tost en apparence et je resistay encore un peu a l'amoureux artamene mais apres avoir consenty qu'il taschast de se signaler a la guerre que l'on alloit entreprendre 
 il ne falut plus songer qu'a le mettre en equipage d'y paroistre en homme de quelque condition nous avions encore assez de pierreries pour cela et mesme plus qu'il n'en faloit de sorte que la chose estant absolument resolue il escrivit une lettre tres civile a periandre et commanda au capitaine de son vaisseau de reprendre la route de corinthe et de l'offrir de sa part a ce fameux grec au lieu du sien qui avoit este coule a fonds au dernier combat or comme le roy et la princesse estoient demeurez icy artamene les vit encore plusieurs fois l'un et l'autre mais quoy qu'il eust pu trouver les moyens de les saluer il ne le voulut jamais estant resolu de se faire connoistre d'une facon plus glorieuse pour luy
 
 
 
 
cependant ce n'estoient que preparatifs de guerre et les nouvelles venoient tous les jours que le roy de pont et le roy de phrigie s'avanuoient a grandes journees vers la galatie ciaxare voulant donc les prevenir marcha en diligence vers le rendez-vous general qu'il avoit donne a ses troupes afin de tascher s'il estoit possible de porter la guerre chez son ennemy et d'entrer dans la bithinie mais comme la princesse sa fille estoit la cause de cette guerre et qu'il eut peur que durant son absence l'on n'entreprist quelque chose contre sa personne il voulut qu'elle le suivist jusques a une ville appellee ancire qui n'est pas fort esloignee du lieu par ou il avoit resolu d'entrer en pais ennemy pendant cela artamene n'estoit occupe qu'a donner ordre aux choses qui luy estoient necessaires c'est a 
 dire a des armes a des chevaux et a des tentes il rencontra diverses fois ce jeune estranger qu'il avoit veu au temple de mars et le mesme homme qui vendit des armes a artamene en vendit aussi a philidaspe car c'estoit le nom que cet inconnu portoit si bien que s'estant rencontrez en ce lieu-la ils sceurent l'un de l'autre qu'un mesme desir de gloire les faisoit resoudre de se trouver a cette guerre et en tesmoignerent l'un et l'autre assez peu de satisfaction mais seigneur pour ne m'arrester pas si long temps sur des choses qui ne sont pas absolument necessaires a mon recit nous fusmes au rendez vous le roy y fit la reveue de ses troupes et nous marchasmes droit a l'ennemy ce ne fut pourtant pas sans douleur qu'artamene vit partir la princesse mandane pour aller a ancire ou deux mille hommes luy firent escorte et furent laissez pour sa garde mais enfin comme c'estoit son destin de souffrir tout ce que l'amour peut faire endurer de rigoureux auparavant qu'il eust seulement dit qu'il aimoit il falut se resoudre a cette absence et s'en consoler par l'espoir de la victoire et du retour mon maistre se rangea donc dans l'escadron des volontaires tant pour camper et pour combatre plus pres de la personne du roy que parce que dans ces troupes qui n'obeissent qu'au general mesme et qui n'ont point de capitaine particulier il est plus aise de cacher qui l'on est et plus aise encore a ceux qui se veulent signaler par des actions extraordinaires d'en pouvoir 
 trouver l'occasion l'armee de ciaxare estoit composee de quarante mille hommes et celle des ennemis de cinquante mille je ne m'amuseray point seigneur a vous dire le nombre des gens de trait ny de ceux qui lancoient le javelot des gens de pied ou des gens de cheval puis que cela ne serviroit de rien a mon discours et qu'ayant encore tant de combats et tant de batailles a vous raconter il n'est pas juste que je m'estende beaucoup a celle-cy car enfin ce n'est pas l'histoire de capadoce que je compose c'est celle d'artamene que je vous raconte je vous diray donc seulement que les deux armees estant en presence je ne vy jamais artamene si content il estoit arme ce jour la d'une facon assez remarquable ses armes estoient brunies et toutes couvertes de flames d'or son pennache ondoyant et tombant jusques sur la croupe de son cheval estoit d'une couleur de feu tres vive et ce cheval suivant l'usage du pais estoit tout barde de mailles d'acier moitie brunies et moitie dorees artamene voulut porter deux javelines a la main gauche avec son bouclier au mesme bras une autre javeline a la main droite et une espee courte et large a son coste pour s'en servir plus commodement lors qu'il seroit mesle parmy les ennemis jamais je ne le vy si fier ny si beau et quoy que la perse ait peu de bons hommes de cheval il fit pourtant aller le sien avec tant de justesse et d'un si bel air que son adresse le fit remarquer a tout le monde aussi bien que sa bonne mine les armees estant donc en estat de venir 
 aux mains et la charge ayant sonne de part et d'autre artamene qui s'estoit mis au premier rang ne vit pas plustost branler les premiers escadrons qu'il partit a l'instant comme un foudre devanca tous les nostres de plus de cent pas et fut fondre sur les ennemis avec une hardiesse qui les mit en desordre qui rompit leurs rangs et qui porta d'abord la mort et la terreur bien avant dans leur armee et certes je me suis souvent estonne comment il ne succomba point en cette premiere bataille estant certain qu'il essuya toutes les fleches que les ennemis tirerent apres que ce funeste nuage qui obscurcit l'air a l'approche des deux armees fut dissipe et qu'elles vindrent a se mesler artamene y fit des choses qui surpassent tout ce que l'on s'en peut imaginer ces trois javelines porterent la mort a trois des plus braves et lors qu'il vint a tirer l'espee malheur a quiconque se trouva devant ses pas et malheur encore plus grand a quiconque eut la temerite de l'attendre il chercha le roy de pont autant qu'il put pour s'attacher a un combat particulier avec luy mais il ne le put trouver le hazard voulant que lors qu'il estoit d'un coste le roy de pont estoit de l'autre et quoy que sa valeur eclaircist tous les rangs qu'il rompist tous les escadrons qu'il rencontroit et que rien ne peust resister a son courage il n'en estoit pourtant pas satisfait et il luy sembloit qu'a moins que de tuer ou de faire prisonnier le roy de pont c'estoit ne s'estre pas signale ce qui l'excita encore davantage a bien faire ce fut 
 que malgre le desordre et la confusion d'une bataille il reconnut philidaspe et remarqua que c'estoit sans doute un des plus vaillants hommes du monde cette valeur extraordinaire luy donnant de l'estime et de l'estonnement luy donna aussi de l'emulation et il commenca de faire un nouvel effort de combattre afin de tascher de faire encore plus qu'il ne voyoit faire a un autre philidaspe de son coste avoit remarque la mesme chose en mon maistre et avoit eu les mesmes sentimens si bien que se regardant tous deux avec une espece d'envie qui n'avoit pourtant rien de lasche ny de bas ils taschoient de se surmonter l'un l'autre en valeur et ils commencerent des ce jour la d'estre rivaux d'ambition et d'aspirer a mesme gloire artamene fut pourtant plus heureux que philidaspe et la fortune luy presenta une occasion plus important qu'a luy de se signaler ce fut que le roy de pont qui ne pouvoit terminer plus heuresement cette guerre qu'en prenant le roy de capadoce prisonnier puis qu'alors pour sa rancon il pourroit obtenir sa fille avoit laisse un gros de reserve de dix mille hommes les meilleurs de toutes ses troupes qui avoient eu commandement de ne combattre point que par un signal qu'on leur devoit faire ils n'eussent apris precisement l'endroit ou seroit ciaxare afin d'y donner tout d'un coup et de tascher de le prendre cet ordre ayant este donne fut execute exactement et le roy de pont et celuy de phrigie voyant que 
 la victoire balancoit et ayant demesle l'endroit ou ciaxare estoit en personne ils firent faire le signal et ces dix mille hommes tous frais venant attaquer des gens qui estoient desja las de combattre mirent une estrange confusion dans nostre armee artamene eut le bonheur de se trouver assez pres du roy lors qu'il fut envelope et attaque si rudement et certes il est a croire que s'il ne s'y fust pas rencontre ce prince ne seroit pas aujourd'huy en estat de le tenir prisonneir estant aise de juger qu'il auroit succombe en cette occasion artamene voyant donc ce nouvel orage qui venoit fondre sur la teste du roy prit la hardiesse de s'aprocher de luy pour luy dire seigneur quoy que je ne sois qu'un malheureux estranger si tous vos subjets sont aujourd'huy pour vostre conservation ce que je suis resolu de faire vous vaincrez et vos ennemis seront deffaits alors sans attendre la response du roy a moy vaillants hommes dit il a ceux qui l'environnoient et que la peur commencoit d'ebranler a moy si vous me suivez nous sauverons vostre prince et n'acquerrons pas peu de gloire a ces mots la honte leur fit faire ferme et l'asseurance qu'ils virent dans les yeux de mon maistre en remit enfin en leur coeur il se mit donc a leur teste et commenca de charger les ennemis avec une ardeur inconcevable et comme ils avoient ordre d'espargner ciaxare autant qu'ils pourroient et de tascher seulement de le prendre prisonnier cela fut cause que n'osant pas combattre 
 en tumulte ny de toute leur force de peur de s'y tromper artamene en tua un si grand nombre quoy qu'ils se deffendissent contre luy autant qu'ils pouvoient que je m'estonne qu'il ne se trouva las de vaincre mais pendant qu'il se laissoit emporter a cette noble ardeur il entendit plusieurs voix qui crierent en confusion et en trouble le roy est pris et un moment apres le roy est mort a ces mots si funestes pour luy il se tourna et vit un gros de cavalerie qui sembloit vouloir garder le roy qu'ils avoient pris soit qu'il fust vivant ou mort il s'avanca donc droit vers eux et animant de nouveau les capadociens qui le suivoient et nous appellant par nos noms feraulas et moy qu'il aperceut allons nous dit il allons delivrer le roy et ne soyons pas moins vaillans a le secourir que les ennemis l'ont este a le prendre nous fusmes donc attaquer ce gros de cavalerie au milieu duquel nous voyons encore quelque confusion et quelque combat artamene comme le plus vaillant le plus adroit le plus interesse et le plus hereux fendit le premier la presse et rompit les rangs des ennemis donnant la mort a tout ce qui s'opposa a son passage estant arrive au milieu de cet escadron il vit ciaxare accompagne de quinze ou vingt seulement qui ayant encore les armes a la main ne se vouloit pas rendre a ceux qui l'avoient envelope et qui le pressoient de le faire mais comme les ennemis virent que le secours qu'artamene luy donnoit l'alloit sauver un d'entr'eux qui creut qu'il seroit encore plus avantageux 
 au roy de pont que ciaxare mourust que de le laisser echaper quelque deffense qu'on luy en eust faite leva le bras et voulut luy decharger un grand coup d'espee sur la teste qu'il avoit nue parce que dans le combat le courroyes de son casque s'estoient defaites et le luy avoient fait perdre si bien que ce coup l'eust infailliblement tue si artamene ne l'eust pare avec son espee et sans perdre temps ne l'eust enfoncee jusqu'aux gardes dans le corps de ce temeraire qui tomba mort a ses pieds le roy qui vit cette action l'appella son liberateur mais mon maistre voyant qu'un pareil malheur pouvoit encore arriver sans cesser de combattre et sans perdre moment de temps s'osta son habillement de teste et le mit sur celle du roy se servant de son bouclier pour se garantir des coups qu'on luy vouloit porter cette action qui fut veue des amis et des ennemis fit des effetr differents le roy en fut surpris et voulut s'oster le casque qu'artamene luy avoit donne pour le luy rendre mais les ennemis voyant mieux qu'ils ne faisoient auparavant l'admirable beaute d'artamene et cette fierte guerrerie qui luy donnoit si bonne mine dans les combats ils creurent que c'estoit quelque divinite qui venoit sauver leur ennemy et contre laquelle il n'y avoit pas moyen de resister leurs efforts commencant donc de s'alentir peu a peu ils lascherent le pied et tout d'un coup prenant l'espouvante et la suite artamene les poursuivant et eux se renversant sur l'aisle 
 gauche de leur armee qu'ils mirent toute en desordre il les eust absolument deffaits si la nuit ne fust survenue et n'eust oblige tous les deux partis a se retirer sous leurs enseignes philidaspe quoy qu'il ne fust pas present a tout ce qui s'estoit passe n'avoit pas laisse de contribuer quelque chose a l'heureux succes de cette grande action car de l'adveu mesme des capadociens ce fut luy qui empescha nostre aisle droite de plier et qui combatit la gauche des ennemis pendant que nous estions occupez a delivrer le roy si bien que si cela n'eust pas este nous eussions eu toute l'armee des rois alliez sur les bras et n'eussions peut-estre pas pu faire ce que nous fismes ainsi l'on peut dire qu'artamene et philidaspe sauverent la capadoce en cette journee mais comme l'action de mon maistre avoit eu le roy pour tesmoin et qu'effectivement il luy avoit sauve la couronne et la vie elle fit aussi un effet different dans son esprit cependant la nuit ayant fait retirer chacun dans son camp sans que la victoire se fust absolument declaree pour l'un ny pour l'autre party artamene fut a sa tente se faire penser de deux blessures assez legeres qu'il avoit receues au bras gauche et qui ne l'obligerent pas mesme a garder le lit le roy se trouva aussi estre un peu blesse a la main mais nous sceusmes par un de nos gens qui avoit este pris prisonnier et qui se sauva d'entre les ennemis que le roy de pont l'avoit este encore plus considerablement d'un coup de traict ce qui fut cause que 
 de part et d'autre l'on ne songea pas si tost a combattre a peine le roy fut il entre dans sa tente qu'il ordonna que l'on cherchast par tout son liberateur et qu'on le luy amenast toutefois comme personne ne scavoit le nom d'artamene ce ne fut que le lendemain au matin que l'on put satisfaire l'extreme desir qu'avoit ciaxare de remercier celuy auquel il devoit la vie mon maistre ayant enfin este trouve et ayant receu l'ordre du roy se rendit aupres de luy mais avec autant de modestie et autant de respect que s'il ne luy eust rendu aucun service des qu'il commenca de paroistre tout le monde se pressa et pour le voir et pour le laisser passer philidaspe mesme en y allant luy fit un compliment fort civil sur le bonheur qu'il avoit eu le jour auparavant et tout le monde enfin ravi de sa valeur et de sa bonne mine eut de l'estime pour luy et de la curiosite pour sa naissance le roy ne le vit pas plustost qu'il fit trois pas pour l'embrasser apres ces premieres carresses et ces premieres civilitez il le loua si hautement que la modestie d'artamene ne le put souffrir seigneur luy dit il j'ay fait si peut de chose pour vostre majeste que si je n'esperois me rendre a l'advenir plus digne de l'honneur qu'elle me fait aujourd'huy que je ne le suis j'en aurois beaucoup de confusion mais peut-estre que si elle me permet de continuer de combattre sous ses enseignes les zele que j'ay pour son service et l'exemple de tant de braves gens qui sont dans son armee me donnant un nouveau desir de gloire me 
 donnera aussi la force d'en aquerir et la hardiesse que je n'ay pas d'oser peut-estre recevoir sans rougir les louanges d'un prince tel que ciaxare vostre modestie luy respondit le roy m'estonne encore plus que vostre valeur estant bien plus extraordinaire de trouver cette sage vertu en un homme de vostre age que non pas d'y rencontrer l'autre qui estant plus tumultueuse n'est pas incompatible avec la jeunesse seigneur luy repliqua artamene votre majeste me pardonnera si je luy dis qu'elle change le nom des choses puis qu'elle appelle modestie en moy ce qui n'est qu'un simple effet de ma raison et de mon equite car enfin apres avoir veu tous ceux qui m'escoutent faire de si grandes actions et entre les autres dit il en montrant philidaspe ce brave estranger en faire de si heroiques il faudroit estre bien hardy et bien injuste pour oser prendre de la vanite de ce que j'ay fait et pour ne recevoir pas plustost les louanges de vostre majeste comme un moyen fort propre a m'exciter a bien faire que comme une legitime recompense du petit service que je luy ay rendu en cette journee je voy bien luy respondit ciaxare que vous estes difficile a vaincre en toutes choses c'est pourquoy j'ay quelque crainte de vous demander quelle terre vous a veu naistre de peur que vous ne le veuilliez pas dire seigneur luy repartit artamene suivant ce que nous avons resolu en partant de sinope et que j'avois oublie a vous apprendre je suis d'un pais ou il semble que l'on soit oblige d'estre 
 sage et vaillant des le berceau et c'est ce qui fait sans doute que j'ay quelque peine a me resoudre de vous le nommer auparavant que je me sois rendu digne d'estre advoue par ma patrie et que je me sois mis en estat par mes actions de ne luy faire point de honte ne laissez pas de satisfaire ma curiosite luy repliqua ciaxare en sous-riant car quand vous seriez grec ou persan qui sont a mon advis les deux nations de toute la terre ausquelles peut mieux convenir l'idee que vous nous avez donne de vostre pais et quand vous seriez fils du plus grand et du plus sage roy du monde il luy seroit advantageux de vous advouer pour tel artamene ayant seulement respondu a ce discours par une profonde reverence puis que vous me l'ordonnez luy dit il je vous advoueray seigneur que ma naissance est assez illustre et que je suis de plus d'une des plus considerables parties de toute la terre de vous dire maintenant seigneur ny le nom de mes parens ny precisement le lieu qui m'a vu naistre c'est ce que je ne puis ny ne dois pas faire m'estant resolu en partant de mon pais de voyager inconnu pour des raisons qui sans doute ne donneroient pas grande satisfaction a vostre majeste quand elle les scauroit c'est pourquoy je la suplie tres humblement de ne me commander pas de luy en dire davantage et de se contenter de scavoir lors qu'elle aura quelque chose a m'ordonner que je m'appelle artamene il est juste luy respondit ciaxare en l'embrassant de n'exiger de vous que ce que vous nous voulez 
 accorder et je vous dois bien assez pour ne vous contraindre pas en une chose ou vous seul avez interest et ou je n'en ay sans doute point d'autre que celuy de vous obliger si je le pouvois voila seigneur tout le deguisement dont se servit artamene qui fut de ne nommer rien et de donner une idee de son pais qui convient aux grecs et aux persans pour laisser la chose en doute cette ame grande et noble ayant une vertu scrupuleuse et delicate qui ne peut se resoudre a dire un mensonge quelque innocent qu'il puisse estre apres cela ciaxare pria mon maistre avec toute la civilite imaginable de vouloir prendre la place d'un chef qui estoit mort a la bataille et qui commandoit mille chevaux d'abord artamene s'en excusa mais enfin craignant de deplaire a ciaxare il accepta cet employ il remercia donc le roy de fort bonne grace et l'assura qu'il n'acceptoit cette charge qu'afin de le pouvoir servir plus utilement et comme il y en avoit encore une autre vacante par la mort de celuy qui la possedoit ciaxare la donna a philidaspe qu'il connoissoit un peu de plus long temps que mon maistre parce qu'aribee qui estoit alors en faveur comme je l'ay ce me semble desja dit le luy avoit presente auparavant que de partir de sinope le roy n'eut pas plustost fait cette derniere liberalite qu'artamene fut s'en resjouir avec philidaspe qui receut son compliment avec beaucoup de civilite qui dans le fonds de son ame avoit encore pourtant quelque espece de jalousie de toutes les carresses 
 que ciaxare avoit faites a artamene cependant mon maistre estant regarde comme le liberateur du roy c'eust este se rendre criminel que de ne le carresser pas si bien que tant par cette raison que parce qu'en effet il a ce don particulier d'attirer les coeurs de tous ceux qui le voyent il fut visite loue et carresse de toute l'armee mais entre les autres ceux qu'il devoit commander en eurent une joye inconcevable et vindrent luy rendre leurs premiers devoirs avec des marques d'une satisfaction que je ne scaurois exprimer philidaspe et luy se visiterent aussi et nous sceusmes qu'il se disoit estre de la bactriane et de fort bonne condition comme la bataille avoit este tres sanglante de tous les deux costez les choses ne furent pas si tost en estat de pouvoir songer a combattre de nouveau c'est pourquoy le roy voulant advertir la princesse sa fille de tout ce qui s'estoit passe et voulant favoriser mon maistre en l'en faisant connoistre et carresser luy commanda d'aller jusques a ancire porter une lettre a mandane afin de la pouvoir assurer mieux que tout autre et de sa vie et du gain de la bataille aussi bien luy dit le roy en sous-riant un homme qui porte encore le bras en echarpe peut avec bienseance quitter l'armeee pour quatre jours sans craindre d'estre pris pour deserteur et ne refuser pas cette commission a la priere de ses amis je vous laisse a juger seigneur quelle fut la joye et l'emotion d'artamene et si quelque passion qu'il eust pour la guerre l'amour ne l'emporta 
 pas sur son esprit il changea pourtant de couleur a cette proposition et n'osant l'accepter sans resistance seigneur luy dit il les blessures qui me sont porter une echarpe sont si petites qu'elles ne m'empescheroient pas de combattre vos ennemis si l'occasion s'en offroit c'est pourquoy je ne scay si dans la crainte que j'ay qu'il ne s'en presente quelqu'une je dois accepter l'honneur que vostre majeste me veut faire non non luy dit ciaxare en luy donnant sa lettre pour la princesse ne craignez pas que nous combations sans vous vous m'avez trop persuade que vous nous estes necessaire a remporter la victoire sur nos ennemis pour ne vous attendre pas il est juste poursuivit-il qu'une princesse qui doit porter la couronne de capadoce aussi tost qu'elle aura l'age ordonne par nos loix scache le service que vous lu
 
 
 
 
y avez rendu et qu'elle l'aprenne mesme de vostre bouche afin que vous puissiez apprendre de la sienne la reconnoissance que vous en devez esperer comme artamene se preparoit n respondre philidaspe qui pour des raisons que vous scaurez apres n'estoit nullement bien aise que mon maistre acceptast cette commission prit la parole et l'adressant au roy d'une maniere fort respectueuse et assez adroite seigneur dit il en sous-riant si vostre majeste a dessein que la princesse soit bien informee des belles actions que ce genereux estranger a faites il me semble qu'estant aussi modeste qu'il est ce n'est pas une bonne voye a suivre et qu'il est a craindre que ce ne soit luy 
 donner un moyen de derober beaucoup a sa propre gloire c'est pourquoy si vostre majeste me le permet j'iray faire son panegyrique a la princesse moy dis-je qui ay este le tesmoin de sa valeur et un des plus grands admirateurs de son courage artamene entendant ainsi parler philidaspe eut peur qu'on ne luy accordast ce qu'il demandoit c'est pourquoy sans donner loisir au roy de respondre seigneur luy dit il comme les actions de ce genereux estranger sont bien plus illustres que les miennes il est bien plus juste qu'elles ne soient pas ignorees de la princesse et c'est pour cela que ne m'opposant plus au dessein de vostre majeste j'accepte la commission qu'elle m'a fait l'honneur de me donner estant plus equitable qu'au lieu qu'il face mon panegyryque je m'en aille faire son eloge seigneur repliqua philidaspe en changeant de couleur il y va de la gloire d'artamene de le refuser il y va de celle de philidaspe respondit mon maistre de ne l'escouter pas le roy prenant plaisir a cette agreable contestation dont nous avons depuis sceu la cause et que nous ignorions alors voulut pourtant la terminer et pour les mettre d'accord je veux dit il a artamene profiter des advis de philidaspe et me precautionner contre vostre modestie je veux donc qu'arbace le lieutenant de mes gardes vous accompagne afin qu'il die ce que vous ne direz pas le roy s'estant fait donner d'autres tablettes changea sa lettre et la donna a artamene qui la receut avec autant de 
 joye que philidaspe en eut de depit mon maistre donc ravy de cette heureuse rencontre prit la lettre du roy que ce prince luy bailla ouverte et si je ne me trompe elle estoit a peu pres conceue en ces termes
 
 
 ciaxare roy de capadoce et de galatie a la princesse mandane sa fille 
 
 
 celuy qui vous rendra ma lettre m'ayant sauve la vie j'ay creu ne pouvoir vous apprendre plus agreablement le peril dont je suis echape que par la mesme personne qui me l'a fait eviter et j'ay pense ne pouvoir employer un moyen plus puissant pour l'arrester aupres de nous que les prieres que je scay que vous luy en ferez toutefois comme je connois sa modestie j'envoye arbace avec luy pour vous dire ce que peut-estre il ne vous dira pas m'imaginant assez aisement qu'il vous entretiendra plus de la valeur d'autruy que de la sienne mais enfin il m'a sauve la vie et il auroit vaincu tous mes ennemis si la nuit ne les eust derobez a sa poursuite priez les dieux que tous mes capitaines luy ressemblent et ne pouvant en faire mon sujet taschez du moins d'en faire mon amy 
 
 
 ciaxare 
 
 
 je vous laisse a juger seigneur quelle fut la joye d'artamene feraulas l'accompagna a ce petit voyage aussi bien qu'arbace et fut le tesmoin de tout ce qui s'y passa comme du transport de mon maistre helas disoit-il en luy mesme en lisant la fin de la lettre du roy que cette priere est inutile et qu'il seroit difficile a un amant de mandane de n'estre pas amy de ciaxare ouy ouy poursuivoit-il je suis amy du roy de capadoce et mesme du roy des medes et amy jusques a tel point que j'en suis ennemy de cyrus qu'il demeure donc dans le tombeau ce malheureux cyrus qui est l'objet de la crainte et de la haine de ces princes et pourveu qu'artamene puisse conserver sa bonne fortune puisse t'il demeurer dans l'obscurite du sepulchre et n'en ressortir jamais o artamene heureux artamene adjoustoit-il tu vas revoir ta princesse tu luy vas parler tu vas en estre loue tu vas en estre connu et peut-estre disoit-il peut-estre que ta bonne fortune fera que tu n'en seras pas hai mais helas poursuivoit-il ce ne seroit pas encore assez et pour estre entierement heureux il faudroit pouvoir esperer d'en estre aime tant y a seigneur que tout ce que l'amour peut inspirer de tendre et de delicat dans un esprit passionne se trouva dans celuy d'artamene en cette rencontre tantost il s'abandonnoit absolument a la joye et tantost cette joye estoit moderee par la crainte car qui scait disoit-il si malgre ce que le roy dit a la princesse je n'attireray point son aversion 
 il est des sentimens secrets qui nous portent a aimer ou a hair dont l'on ne peut dire de raison et ausquels l'on ne scauroit resister ainsi quand il seroit vray que je ne serois pas le plus haissable des hommes et que j'aurois rendu un service assez important au roy s'il arrive que j'aye le malheur de trouver quelque anthipathie dans son ame toutes mes actions tous mes soings tous mes services toutes les vertus du monde si je les possedois et toutes les couronnes de la terre si je les avois conquises ne m'obtiendroient pas son affection je pourrois mesme posseder son estime que je ne serois pas content et l'amour cette passion capricieuse qui ne se satisfait que par elle mesme me rendroit tousjours le plus malheureux des hommes si je ne pouvois trouver en ma princesse qu'une simple estime sans cette affection les violents transports de son esprit ne l'empeschoient pourtant pas d'avoir soing de cent petites choses dont il n'avoit guere accoustume de se soucier aussi tost qu'il fut arrive a ancire il voulut luy mesme choisir un habillement parmy les siens et demanda cent fois a feraulas lequel il devoit prendre et lequel luy estoit le plus advantageux mais enfin s'estant fait habiller et ayant pris une escharpe d'une tissu d'or tres beau et tres magnifique pour soustenir le bras ou il estoit blesse il se laissa conduire par arbace au lieu ou estoit la princesse artamene seigneur nous a advoue depuis que le jour du combat du fameux corsaire ny celuy de la bataille il n'avoit point 
 eu tant d'emotion qu'il en sentit en celuy-la et ce grand coeur qui ne s'ebranloit jamais dans les perils les plus effroyables se trouva saisi de tant de crainte que si la joye ne l'eust un peu moderee il n'eust sans doute jamais pu se resoudre des exposer a pouvoir estre hai mais enfin il fut chez la princesse qu'arbace avoit este voir auparavant pendant que mon maistre s'habilloit afin de le prevenir sans luy en rien dire en instruisant mandane de la maniere dont elle le devoit recevoir il la trouva dans un apartement magnifiquement meuble et accompagnee d'un grand nombre de dames tant de celles de la cour qui l'avoient suivie en ce voyage que de celles de la ville d'ancire et de toute la province qui ne la quittoient que le moins qu'il leur estoit possible elle estoit ce jour la habillee avec assez de negligence mais elle estoit toutefois si belle et si propre que de tant de personnes belles et richement parees qui l'environnoient artamene m'a dit depuis qu'il n'en discerna aucune tant ce puissant objet attacha fortement et ses yeux et son esprit la princesse ne vit pas plustost mon maistre qu'elle se leva et se prepara a le recevoir avec beaucoup de joye et beaucoup de bonte ayant desja sceu par arbace le service qu'il avoit rendu au roy son pere artamene luy fit alors deux profonds reverences et s'approchant apres d'elle avec tout le respect qui estoit deu a une personne de sa condition il luy baisa la robe et luy presenta la lettre du roy qu'elle leut a l'instant mesme 
 et comme elle eut acheve de la voir il voulut commencer la conversation par un compliment apres luy avoir dit ce qui l'amenoit mais la princesse le prevenant d'une facon fort obligeante quelle divinite luy dit elle genereux estranger vous a conduit parmy nous pour sauver toute la capadoce en sauvant le roy et pour luy rendre un service que tous ses subjets ne luy auroient pas rendu madame luy respondit artamene vous avez raison de croire que quelque divinite m'a conduit icy et il faut mesme que ce soit une de ces divinitez bien-faisantes que ne font que du bien aux hommes puis qu'elle m'y a fait recevoir l'honneur d'estre connu de vous et le bonheur d'estre choisi de la fortune pour rendre un petit service au roy qu'il pouvoit sans doute recevoir mieux de tout autre la modestie luy dit la princesse en sous-riant et se tournant vers les dames qui estoient les plus proches d'elle est une vertu qui apartient si essentiellement a nostre sexe que je ne scay si je dois souffrir que ce genereux estranger l'usurpe sur nous avec tant d'injustice et que ne se contenant pas de posseder la valeur eminemment ou nous ne devons rien pretendre il veuille encore estre aussi modeste quand on luy parle de la beaute des actions qu'il a faites que les femmes raisonnables le sont quand on les loue de leur beaute pour moy adjousta t'elle en regardant artamene je vous avoue que je trouve un peu d'injustice en vostre procede et je ne pense pas que je la doive souffrir 
 ny m'empescher de vous louer infiniment quoy que vous ne le puissiez endurer les personnes comme vous luy repartit artamene avec un profond respect doivent recevoir des louanges de toute la terre et n'en donner pas legerement c'est une chose madame dont il n'est pas agreable de se repentir c'est pourquoy-je vous suplie de ne vous exposer pas a ce peril attendez madame que j'aye l'honneur d'estre un peu mieux connu de vous j'ay desja sceu par arbace luy respondit elle en sous-riant que l'on vous croit estre d'une nation quoy que vous na l'avouyez pas qui parmy les grandes qualitez que l'on attribue a ceux qui en sont est un peu soubconnee d'artifice mais ce que vous avez fait merite bien que je vous excepte de la regle generale que je ne vous soubconne pas de cet exces de raison qui fait de generer la prudence en finesse et qu'au contraire je sois persuadee que vous estes effectivement tel que vous paroissez estre je vous suis bien oblige madame respondit artamene de vous voir faire une si glorieuse exception en ma faveur je puis aussi vous assurer qu'en cette rencontre vous ne vous abusez pas et que l'artifice dont la foy greque est suspecte n'est pas un deffaut que l'on me puisse reprocher mais madame soit que je fois grec comme vous semblez le croire soit que je fois d'une autre nation que l'on croye plus ingenue n'avoir point une mauvaise qualite n'est pas avoir une grande vertu et j'ay toujours raison de dire que si vous avez bonne opinion de 
 moy j'ay sujet de craindre que le temps ne vous fasse changer d'avis le temps repliqua-t'elle ne scauroit tousjours faire que ce que vous avez fait ne soit digne de louange ainsi en attendant que le temps que vous dittes m'ait desabusee de la bonne opinion que je veux et dois avoir de celuy qui a sauve la vie au roy mon pere laissez moy dans une erreur qui ne vous est pas desavantageuse je souhaite madame luy respondit artamene que vous ne la perdiez jamais et que la plus illustre princesse qui soit au monde me fasse toujours l'honneur de croire que je ne suis pas absolument indigne de son estime apres cela la princesse s'informa particulierement de tout ce qui s'estoit passe a la bataille et artamene le luy raconta avec beaucoup d'exactitude excepte ce qui le regardoit qu'il passoit tousjours legerement et en peu de mots ce qui donnoit de l'admiration a mandane qui en avoit este bien mieux informee par arbace artamene n'oublia pas de luy parler dignement de la valeur de philidaspe que la princesse se ressouvint d'avoir veu a sinope quelques jours auparavant que d'en partir et enfin il sortit si heureusement de cette premiere conversation qu'il en fut hautement loue de toutes les dames qui l'entendirent ce n'est pas qu'il eust la liberte entiere de son esprit car outre qu'il estoit fortement attache par les yeux a la veue de la princesse son coeur estoit si agite qu'il n'avoit pas la moitie des charmes qu'il avoit accoustme d'avoir mais la bonne mine d'artamene sa civilite 
 sa modestie et sa bonne grace jointe a ce qu'il disoit qui estoit tousjours respectueusement dit et judicieusement pense firent que le desordre de son ame ne fut point aperceu et qu'il se tira de cet entretien avec une approbation generale arbace le fit loger en un pavillon du chasteau qui gardoit sur le jardin et eut de luy tout le soin qu'il devoit avoir d'un homme qui avoit sauve la vie au roy son maistre et qu'on luy avoit recommande d'une facon toute particuliere mais artamene ne fut pas plustost au superbe apartement qu'on luy avoit destine qu'il luy prit envie de s'aller promener et qu'il descendit dans le jardin qu'il avoit veu par les fenestres de sa chambre tant son inquietude amoureuse luy donnoit peu de repos ce n'est pas que son ame ne s'abandonnast alors a la joye et que la veue et les civilitez de cette princesse ne l'intretinssent agreablement mais c'est qu'en effet l'amour est de telle nature qu'il ne peut jamais causer de plaisirs tranquiles et soit qu'il donne de la joye ou de la douleur il ne donne presque jamais rien qu'en tumulte et avec agitation et desordre artamene donc tout heureux qu'il estoit ne laissoit pas d'estre inquiete il estoit pourtant bien aise d'avoir entretenu la princesse et d'avoir encore trouve en sa veue et en sa conversation de nouveaux charmes pour le captiver du moins disoit il raison tu ne t'oposeras plus a mon amour et bien loin de t'employer a la destruire tu m'ayderas a chercher les voyes de la satisfaire il y avoit aussi des 
 momens ou luy sembloit qu'il n'avoit pas dit tout ce qu'il eust pu dire et tout ce qu'il eust dit en une conversation ou il n'eust pas este si preoccupe mais apres tout l'image de mandane fut ce qui remplit toute son ame il luy sembloit la revoir a chaque pas qu'il faisoit et apres se l'estre figuree avec tous ses charmes et s'estre dit plus de cent fois a luy mesme que s'estoit la plus belle chose du monde et la plus aimable apres avoir admire cette facon d'agir qu'elle avoit ou sans perdre rien de sa modestie naturelle elle avoit pourtant quelque chose de galant et d'aise dans l'esprit qui rendoit son entretien incomparable apres dis-je avoir bien passe et repasse toutes ces choses en son imagination o dieux disoit il si estant si aimable il arrivoit que je ne pusse en estre aime que deviendroit le malheureux artamene mais reprennoit il tout d'un coup puis qu'elle paroist sensible a la gloire et aux bien-faits continuons d'agir comme nous avons commence et faisons de si grandes choses que quand mesme son inclination nous resisteroit l'estime nous introduisist malgre elle dans son coeur car enfin quoy que l'on puisse dire et quoy que j'aye dit moy mesme l'on peut estimer un peu ce que l'on n'aimera point du tout mais je ne pense pas ne l'on puisse estimer beaucoup ce que l'on n'aimera pas un peu esperons donc esperons et rendons nous dignes d'estre pleints si nous ne le sommes pas d'estre pleints si nous ne le sommes pas en d'estre pleints si nous ne le sommes pas d'estre aimez comme il raisonnoit de cette sorte sur l'estat de sa fortune feraulas l'advertit 
 qu'il voyoit paroistre la princesse au bout d'une allee qui suivant sa coustume venoit se promener dans le jardin sur le point que le soleils s'abaissoit artamene voyant qu'elle venoit vers luy eust sans doute passe par respect dans une autre allee qui touchoit celle ou elle se promenoit si elle ne luy eust fait signe de s'approcher mais seigneur pour n'abuser pas de vostre patience je vous diray qu'en cette seconde conversation et en cette promenade artamene descouvrit tant de nouvelles beautez et tant de saggesse en l'esprit de mandane que si jusques la il avoit eu de l'amour depuis il eut de l'adoration la princesse aussi connoissant mieux par cet entretien moins general et un peu plus long le merveilleux esprit de mon maistre conceut une grande estime de luy et le traita encore plus civilement que la premiere fois qu'il l'avoit veue pour s'aquitter du commandement du roy elle entreprit de luy persuader de s'attacher a son service mais helas que cette priere estoit inutile qu'il eut peu de peine a luy en accorder l'effet et qu'il eut de joye de se voir prier de faire une chose ou il estoit resolu et qui estoit si favorable a sa passion comme il eut remene la princesse a son apartement suivie de sa dame d'honneur de sa gouvernante et de toutes ses filles elle donna ordre qu'on le servist au sien avec toute la magnificence possible comme en effet la chose fut ponctuellement executee selon ses intentions cependant artamene qui ne parla presque point tant qu'il fut a table lors que ceux qui le servoient se 
 furent retirez a son antichambre estant demeure seul avec feraulas se mit a luy demander son advis de la princesse comme si de son approbation eust dependu toute sa felicite et malgre luy et contre son dessein et presque sans qu'il s'en prist garde il employa la moitie de la nuit a s'entretenir avec feraulas qui sans doute ne pouvoit pas combattre sa passion du coste de la princesse estant certain que c'estoit la plus aimable personne qui sera jamais mais enfin il falut se coucher toutefois ce ne fut pas pour dormir car venant a penser que la bien-seance vouloit qu'il demandast son conge des le lendemain et qu'il s'en retournast au camp l'inquietude qu'il en eut ne luy permit pas assez de repos pour s'abandonner au sommeil il se leva donc le matin sans avoir pu fermer les yeux et aussi tost que la princesse fut en estat d'estre veue il fut la supplier de luy permettre de s'en retourner aupres du roy ou son devoir et l'estat ou il avoit laisse les choses l'appelloient mais elle luy dit qu'elle vouloit qu'il fust tesmoin d'un sacrifice qu'elle alloit offrir aux dieux pour les remercier d'avoir preserve le roy par son moyen afin qu'il le peust assurer de la part qu'elle prenoit en sa conservation et du soing qu'elle avoit de la demander au ciel enfin luy dit-elle je vous en prie n'osant pas dire que je vous le commande vous le pourriez pourtant madame par plus d'une raison luy respondit artamene et une princesse comme vous en a plus de cent qui la doivent faire obeir de toute la terre artamene demeura donc encore ce jour 
 la tout entier a ancire il fut au temple avec la princesse qu'il eut l'honneur d'y accompagner ou tout le peuple le combla de benedictions car en un moment par le moyen d'arbace et des domestiques de la princesse il fut connu pour estre le liberateur du roy le lendemain au matin estant venu plustost qu'il n'eust souhaitte il falut partir et prendre conge de la princesse ce qu'il fit sans doute avec autant de douleur que d'amour quoy qu'il n'osast tesmoigner ny l'une ny l'autre que par son silence et par un profond respect elle luy donna une lettre pour le roy qui se trouva estre telle que je m'en vay vous la dire car ciaxare la montra a tant de monde afin d'obliger mon maistre qu'il y eut peu de gens de quelque consideration dans l'armee qui par leurs propres yeux ou par le raport d'autruy ne sceussent ce qu'elle contenoit
 
 
 la princesse mandane au roy de capadoce et de galatie son pere 
 
 
seigneur
 
 
 ce n'estoit pas sans raison que vostre majeste avoit de la defiance de la modestie d'artamene puis que ce 
 n'a este que par le lieutenant de vos gardes que j'ay apris ce qu'il a fait pour vostre conservation ou pour mieux dire pour celle de toute la capadoce de toute la galatie de toute la medie et pour celle de mandane que vostre perte auroit fait mourir de douleur il m'a bien dit le grand danger ou vostre majeste s'est exposee mais il ne m'auroit jamais apris que sa valeur vous en avoit garanty et je l'aurais tousjours ignore si je ne l'eusse sceu par une autre voye je l'ay touve si persuade de vostre vertu et si attache a vostre service que mes soings ont este absolument inutiles pour vous l'aquerir davantage mais seigneur faites s'il vous plaist que mes prieres ne le soient pas aupres de vous lors que je vous supplieray comme je fais de n'exposer plus une vie si precieuse a de si grands hazards vostre majeste scait comme je luy ay desja dit que le salut de ses estats y est attache et que peut-estre artamene ne seroit pas toujours assez heureux pour la pouvoir secourir laissez donc seulement seigneur a ce genereux estranger le soing de vaincre vos ennemu et ne l'occupez plus a deffendre la vie d'un prince a laquelle est inseparablement attachee celle de 
 mandane 
 
 
artamene ayant rendu cette lettre au roy en fut admirablement bien receu mais philidaspe qui l'entendit lire ne fut pas celuy de toute l'assemblee qui tesmoigna y prendre le plus de plaisir et l'on vit un chagrin sur son visage qui marquoit visiblement le trouble et l'emotion de son coeur a quelques jours de la les blessures de mon maistre estant entierement gueries et voulant 
 commencer de mettre en exercice le corps qu'on luy avoit donne a commander comme les deux armees estoient retranchees l'une devant l'autre il fit plusieurs parties ou il eut tousjours de l'avantage et il enleva mesme un quartier au roy de phrigie philidaspe sur aussi assez heureux en de pareilles rencontres cependant quoy que cette guerre fust effectivement faite par le roy de pont a cause qu'on luy avoit refuse la princesse de capadoce neantmoins comme cette cause n'eust pas este assez plausible aux yeux des peuples veu qu'il n'est rien qui doive estre si libre que les mariages ny rien de plus juste que l'authorite des peres sur leurs enfans ny rien de plus fort que les loix fondamentales de l'estat qui deffendoient cette alliance le pretexte avoit este de deux villes qui bornoient de deux costez une grand plaine qui joint la galatie a la bithinie en cet endroit tous ces deux princes croyant que toutes les deux leur appartenoient quoy qu'ils ne fussent chacun en possession que de celle qui estoit la plus proche de leurs provinces c'estoit donc apparemment pour ces deux villes que la guerre se faisoit dont l'une se nomme cerasie qui estoit alors en la puissance du roy de pont et l'autre anise qui estoit sous le pouvoir de ciaxare mais comme le roy de pont avoit este assez blesse et que ses medecins et ses chirurgiens l'avoient assure qu'il ne seroit pas si tost guery il fuyoit le combat autant qu'il pouvoit neantmoins l'on ne laissa pas de combattre a diverses fois pendant sa maladie et 
 mesme excepte lors qu'artamene ou philidaspe furent a la guerre la victoire sembla tousjours balancer entre les deux partis cependant le roy de phrigie ayant este adverty secrettement que le roy de lydie se vouloit encore declarer contre luy et entrer dans ses estats le fit scavoir au roy de pont qui se trouva fort embarrasse scachant bien que si le roy de phrigie l'abandonnoit il ne seroit pas assez puissant pour resister a ciaxare qui luy jetteroit sur les bras non seulement toute la capadoce et toute la galatie mais encore toutes les forces des medes et des persans
 
 
 
 
apres que ces princes eurent bien cherch a imaginer ce qu'ils avoient a faire dans une conjoncture si fascheuse le roy de phrigie dit que comme l'advis qu'il avoit receu estoit apparemment ignore de ciaxare puis que le roy de lydie n'avoit encore fait aucun acte d'hostilite contre luy et qu'il avoit eu cet adus par une intelligence secrette qu'il avoit dans le conseil de ce prince il faloit avant qu'il en apprist des nouvelles luy envoyer offrir de terminer leurs differens par un combat de deux cens hommes contre deux cens afin d'espargner de tous les deux partis le sang de leurs sujets et de terminer plus promptement cette guerre car enfin luy dit le roy de phrigie si celle de lydie ne m'occupe pas trop long temps nous ne manquerons pas apres de pretextes pour rompre la paix que nous aurons faite avec le roy de capadoce le roy de pont qui ne voyoit point d'apparence de pouvoir sortir avec honneur de cette guerre si ce 
 prince son allie l'abandonnoit quelque desir qu'il eust de se vanger quelque brave qu'il fust et quelque passion qu'il eust pour la princesse de capadoce fut contraint d'aprouver cet advis et de le suivre il envoya donc proposer la chose a ciaxare qui tint conseil de guerre pour cela les opinions furent differentes les uns vouloient que l'on acceptast cette proposition les autres qu'on la refusast aribee qui trouvoit quelque avantage pour luy a faire durer la guerre s'y opposoit ouvertement mais le roy qui par l'extreme vieillesse d'astiage roy des medes prevoyoit que sa mort arriveroit bien tost auroit este bien aise de ne se trouver pas engage en cette guerre en un temps ou il luy faudroit peut-estre quitter dans peu de jours la capadoce pour s'en aller en medie de sorte qu'ayant bien examine toutes choses et connu qu'apres tout les ennemis estoient un peu plus forts en nombre que les capadociens ciaxare accepta le party qu'on luy presentoit et l'execution de la chose fut remise a huit jours de la les conditions de se traite furent
 
 
 que ces deux princes retireroient leurs armees au de la de chacune de ces villes qui estoient le sujet de la guerre que le combat se ferait dans cette grande plaine ou les armees estoient presentement retranchees et aux extremitez de laquelle sont les deux villes qui estoient en contestation 
 
 
 que chaque prince choisiroit a sa volonte ceux qui devroient combattre pour ses interests sans considerer le 
 rang ny la qualite et que la seule valeur suffiroit pour estre receu en ce combat 
 
 
 que partant en mesme temps des deux villes les combattans de part et d'autre se trouveroient au milieu de la plaine ou se feroit leur combat 
 
 
 que ceux qui combatroient seroient a pied et n'auroient pour armes que deux javelots avec leur espees et qu'ils ne porteroient ny arcs ny fleches 
 
 
 que les deux rois ennemis attendroient l'evenement du combat chacun a la teste de leur armee pres de la ville ou elle camperoit sans s'en informer par nulle autre voye que par le retour des vainqueurs et par l'advis que le victorieux en envoyeroit donner a l'autre n'estant pas permis aux vaincus de revenir ny mesme de demander la vie a leur ennemis ny a pas un des deux paris d'envoyer aucun pendant l'action aux nouvelles pour eviter superoberie 
 
 
 que la fin du combat estant sceve les deux rois suivis chacun de deux mille hommes de guerre se rendroient au champ de bataille tant pour s'y embrasser que pour verifier le raport des victorieux 
 
 
 que l'on se donneroit des ostages de part et d'autre que ces ostages qui seroient dans les deux camps visiteroient les deux cens hommes qui seroient choisis pour combattre afin qu'ils n'eussent point d'autres armes que celles qui estoient permises selon leurs conditions et qu'ils en envoyeroient assurer chacun leur prince 
 
 
 qu'apres le combat le party vaincu abandonneroit la ville et retiroit son armee dans son pais le vainqueur entrant en possesion de cette ville pour laquelle cette guerre avoit este commencee 
 
 
 
 que les corps des deux cens morts du party vaincu ne recevroient nulle ignominie et que leurs funerailles seroient faites avec honneur sur le propre champ de bataille avec celles des morts du party victorieux et qu'apres cela la paix seroit ferme et stable entre ces deux princes le commerce restably entre leurs subjets le roy de phrigie compris dans cette paix comme allie du roy de pont 
 
 
tous ces articles estant accordez et signez de part et d'autre on les publia dans les deux camps et les deux armees commencerent de marcher vers ces deux villes ou elles se devoient rendre la princesse ayant sceu la chose voulut estre aupres du roy son pere si bien qu'en ayant eu la permission elle arriva dans anise le jour auparavant que l'on deust choisir ceux qui devoient combatre je vous laisse a juger seigneur avec qu'elle ardeur tous ceux qui avoient du courage et qui estoient piquez d'un puissant desir de gloire solicitoient en cette occasion et je vous laisse a juger encore si artamene et philidaspe entre les autres estoient des plus empressez ce dernier esperoit en la faveur d'aribee qui le protegeoit et mon maistre dans l'extreme envie qu'il avoit d'estre du nombre des combatans n'osoit s'assurer a rien car encore qu'il eust rendu un grand service au roy et que sa valeur eust desja este assez connue neantmoins parce qu'il estoit estranger il craignoit plus qu'il n'esperoit et jugeoit bien que ce luy estoit un grand obstacle je voyoit cependant que s'il n'estoit pas de ce combat toutes ses esperances s'en 
 alloient bien reculees car disoit il que pourray-je faire pour acquerir l'estime de la princesse dans une cour tranquile et ou je ne pourray jamais trouver d'occasions de la servir du moins si je pouvois aider a emporter cette victoire j'aurois toujours quelque leger sujet d'esperer mais helas je ne suis pas assez heureux pour cela et je crains bien mesme que philidaspe ne me soit prefere quoy qu'il soit estranger aussi bien que moy car seigneur c'estoit une chose inconcevable de voir combien ces deux jeunes et braves guerriers se regardoient tousjours en tous leurs desseins sinon avec envie du moins avec une emulation extreme ainsi la princesse ne fut pas plustost arrivee qu'artamene se determinant tout d'un coup fut la trouver sans m'en rien dire et comme il y avoit alors peu de monde aupres d'elle madame luy dit il je viens vous demander une grace quoy que je n'en sois pas digne vous estes digne de tout luy respondit la princesse fort obligeamment et soyez assure que si ce que vous voulez n'est ny injuste ny impossible vous l'obtiendrez infailliblement et comme vous estes trop genereux et trop sage pour vouloir des choses de cette nature vous ne devez point mettre en doute l'effet de vostre demande artamene ayant fait une profonde reverence reprit la parole de cette sorte je scay bien madame que ce que je souhaite est en vostre pouvoir puis qu'il est en celuy du roy n'ignorant nullement qu'il n'est rien qu'il vous puisse refuser mais je vous advoue que je n'oserois pas m'assurer 
 qu'il y ait autant de justice en ma demande que de possibilite et quoy que je face ce que je dois en vous supliant de me faire obtenir ce que je souhaite je ne scay si vous ferez ce que vous devez en me l'accordant cependant madame je vous le demande avec toute l'affection imaginable et s'il est vray que le bonheur que j'ay eu de rendre quelque petit service au roy vous ait obligee faites m'en obtenir s'il vous plaist la plus grande et la plus glorieuse recompense que j'en puisse jamais recevoir faites donc madame que le roy me face l'honneur de me nommer pour estre un des deux cens qui doivent combattre ce que vous me demandez reprit la princesse toute surprise de la generosite d'artamene n'est sans doute pas impossible et est mesme tres advantageux au roy mon pere mais je vous advoue que je ne le trouve guere juste car apres luy avoir sauve la vie comme vous avez fait c'est vous en recompenser d'une facon bien estrange que d'exposer de nouveau la vostre a un combat qui ne peut manquer d'estre tres sanglant et tres dangereux veu les conditions du traite vous estes trop bonne luy respondit artamene de craindre ma perte mais madame ne vous en inquietez pas la bonte que vous avez pour moy me met a couvert de tous les perils n'estant pas croyable que les dieux veuillent perdre ce que vous voulez sauver ainsi madame poursuivit-il en sous-riant pouvant me faire combatre sans danger faites moy la grace de m'en faire obtenir la permission car madame adjousta-t'il en prenant 
 un visage plus serieux si je ne l'obtiens pas il faudra necessairement que je m'esloigne d'un lieu ou je ne pourrois vivre sans honte et ou l'on ne m'auroit pas juge digne de faire ce que deux cens autres auroient fait s'il n'y avoit luy dit il encore qu'un seul homme qui deust combattre peut-estre n'auroi-je pas la hardiesse d'oser vous dire estant estranger que je souhaiterois ardemment pouvoir estre ce bien-heureux qui seroit choisi pour deffendre vos interests mais puis qu'il y en doit avoir deux cens appellez a cette gloire je pense madame que sans une trop grande presomption je puis vous demander ce bon office je voudrois bien au moins luy respondit la princesse fort obligeamment que vous eussiez choisi une autre personne pour vous le rendre mais enfin puis que vous le voulez je vous promets de l'obtenir du roy comme artamene vouloit luy respondre et se jetter a ses pieds pour la remercier ciaxare entra dans sa chambre et la princesse ne le vit pas plustost que s'avancant vers luy seigneur luy dit-elle artamene qui est insatiable de gloire n'estant pas content du service qu'il vous a rendu veut encore que ce soit de sa main que vous receviez la victoire et il vous supplie de luy permettre de combattre vos ennemis en l'occasion qui s'en presente ciaxare ravi de cette proposition embrassa artamene pour le remercier du zele qui'l tesmoignoit avoir pour son service mais il fut toute-fois quelque temps sans pouvoir se resoudre de luy accorder ce qu'il demandoit et comme la princesse durant ce 
 temps-la ne parloit point artamene se tournant vers elle madame luy dit il est-ce-la ce que vous m'aviez fait l'honneur de me promettre non luy respondit mandane mais je vous advoue que je ne vous puis tenir ma parole et que la guerre est une chose qui choque si fort mon humeur que je ne puis obtenir de moy d'y contribuer rien que des voeux tres passionnez pour la faire cesser ha madame reprit artamene vostre bonte m'oblige et m'outrage tout ensemble et alors il pressa tant ciaxare qu'il se rendit enfin apres avoir long temps resiste ce n'est pas qu'il ne fust bien aise qu'un homme aussi vaillant qu'artamene fust de ce combat mais c'est qu'effectivement il l'aimoit et qu'il craignoit de le perdre en cette occasion de vous dire quelle fut la joye d'artamene quels furent les remercimens qu'il fit au roy et les agreables reproches qu'il fit a la princesse de l'avoir si mal servi ce seroit perdre un temps qui m'est cher veu ce qui me reste encore a vous aprendre je vous diray donc seulement au lieu de cela que philidaspe qui souhaittoit estre de ce combat aussi bien que mon maistre n'eut pas le mesme destin car quoy qu'aribee peust dire ciaxare ne le voulut pas il en fit des excuses a philidaspe de fort bonne grace et luy dit qu'artamene ayant parle le premier et qu'ayant desja accorde la chose a un estranger il n'osoit l'accorder encore a un second de peur de faire trop murmurer les capadociens qui diroient que ce seroit leur faire tort cette avanture donna une grande douleur a philidaspe 
 et s'il n'eust este attache aupres du roy par une raison tres puissante il auroit quitte son service ce qui l'affligeoit le plus c'estoit de voir qu'artamene luy estoit prefere quoy qu'il fust estranger comme luy et bien que ciaxare luy dist comme je l'ay remarque que s'il eust parle le premier il n'eust pas este refuse cela ne le consoloit gueres artamene au contraire sentit redoubler sa joye par la douleur de philidaspe et ce grand coeur tout genereux qu'il estoit ne put s'empescher d'estre bien aise de son deplaisir tant il y avoit desja d'emulation entre ces deux grands courages ne suis-je pas bien heureux me dit artamene lors que je l'eus rencontre de voir qu'enfin je ne puis manquer ou de vaincre pour ma princesse ou de mourir pour elle si j'echape de ce danger je suis assure de ne la revoir que pour luy annoncer la victoire et mon triomphe et si je meurs je suis encore assure d'en estre pleint ha chrisante quelle gloire ha seigneur luy respondis-je qu'avez vous fait ce que j'ay deu mon cher amy me repartit il et ce que vous auriez fait si vous eussiez este en ma place mais luy dis-je seigneur avez vous oublie qu'artamene n'est pas un simple chevalier tel qu'il paroist et qu'il est fils du roy de perse non mon gouverneur adjousta t'il et c'est parce que je me souviens que sa naissance n'est pas commune que je veux qu'il tasche de faire des actions extraordinaires mais seigneur luy dis-je pourquoy du moins n'avez vous obtenu pour feraulas et pour moy ce que vous 
 avez obtenu pour vous est-ce que vous doutez de nostre courage ha chrisante me dit-il en m'embrassant je douterois plustost du mien mais la chose n'estoit pas possible et si je l'eusse demandee pour vous je me fusse expose peut-estre a ne l'avoir pas pour moy mesme cependant malgre toutes ses raisons comme je n'estois pas possede de passions si violentes que luy je ne pouvois me consoler de le voir engage dans un semblable combat mais la chose estoit sans remedes et il s'estoit cache de moy lors qu'il avoit este chez mandane pour la prier de le servir en cette rencontre le choix des deux cens combatans estant donc fait le jour du combat estant arrive les ostages estant donnez de part et d'autre la visite des armes estant faite par eux suivant les conditions du traite et l'advis en ayant este envoye au roy de pont qui envoya le mesme a ciaxare de la part de ceux qui estoient a luy et qui avoient aussi visite ses gens la troupe choisie passa devant le roy qui avoit fait faire des la pointe du jour un sacrifice pour demander la victoire aux dieux artamene avoit espere que la princesse seroit aupres de ciaxare lors qu'ils partiroient et qu'il auroit le plaisir de la voir encore en partant mais elle ne put s'y resoudre et elle aima mieux demeurer au temple si bien qu'il fut prive de cette consolation pour moy seigneur qui le vis partir je ne pus m'empescher d'en avoir les larmes aux yeux car enfin dans les autres occasions feraulas et moy taschions au moins de luy rendre tousjours quelque service 
 mais en celle-cy nous ne pouvions pas seulement estre les tesmoins de sa valeur il s'apperceut de nostre tristesse et nous regardant d'un visage aussi gay que le nostre estoit melancolique je vaincray nous dit il en sous-riant et vous ne serez pas bons devins artamene vous en assure comme il disoit cela nous arrivasmes a la porte le la ville ou le roy les attendoit seigneur luy dit mon genereux maistre qui marchoit a la teste de cette troupe je vay tascher de me rendre digne de l'honneur que vostre majeste m'a fait a l'exemple de ces vaillans hommes et je vay respondit le roy preparer des couronnes pour vous et pour eux ne doutant point de l'heureux succes de nos armes puis qu'artamene combat ta gloire est grande artamene s'escria le desespere philidaspe mais tu ne la possederois pas seul si j'eusse eu ta bonne fortune aussi bien que j'ay ta valeur nous eussions este trop forts avec toy luy respondit mon maistre en passant et nous tascherons de vaincre sans toy a ces mots ces deux heros devouez a la grandeur et au repos de la capadoce sortirent de la ville et les portes furent refermees nous ne laissasmes pourtant pas seigneur d'estre assez bien informez du detail de cette grande action c'est pourquoy je vous reciteray ce que nous en avons sceu me reservant a la suitte de mon discours a vous dire par quelle voye nous l'avons apris comme ces deux troupes furent donc dans la plaine elles firent alte quelque temps et chaque party envoya quatre des siens 
 pour voir une seconde fois eux mesmes si le nombre estoit egal et si les armes estoient semblables tout s'estant trouve comme il devoit estre de part et d'autre et chac s'en estant retourne a son rang apres avoir partage le soleil et choisi un endroit egalement avantageux ils commencerent d'avancer teste baissee sans bruit sans cris et avec un silence qui donnoit de la terreur comme ils furent assez proches pour se servir de leurs javelots ils les lancerent avec tant de violence que de tous les deux partis ces armes volantes firent un assez grand effet mais beaucoup plus grand sur les capadociens que sur les autres en suite ayant mis l'espee a la main et s'estans couverts de leurs boucliers ils commencerent de se mesler et artamene a ce que nous avons sceu immola la premiere victime de ce sacrifice sanglant car ayant devance tous ses compagnons de quelques pas il tua d'un grand coup d'espee le premier qui luy resista sa valeur ne fut pourtant pas assez heureusement secondee au commencement de ce combat estant certain qu'a parler en general le party du roy de pont eut de l'avantage sur celuy du roy de capadoce ce n'est pas que l'autre ne fist bien son devoir ny qu'il reculast mais c'est enfin que ceux de pont estoient plus heureux et que les blessures qu'ils faisoient a leurs ennemis estoient plus mortelles artamene voyant donc que malgre tous ses efforts le nombre des capadociens diminuoit plus que celuy des autres estoit en un desespoir estrange et faisoit des choses qui 
 ne se peuvent non plus imaginer que dire l'on eust dit qu'il estoit seul charge de l'evenement de ce combat car il ne se contentoit pas d'attaquer et de se deffendre il deffendoit encore tous ceux de son party et paroit autant qu'il le pouvoit tous les coups qu'il voyoit porter a ceux qui estoient proches de luy enfin il fit tant de merveilles et tant d'actions heroiques qu'un homme d'entre les ennemis nomme artane commenca de croire que quelque advantage qu'eust son party il seroit fort difficile qu'il emportast la victoire et ce fut pourquoy il se resolut de fourber et de jouer d'adresse dont il avoit plus que de courage pour tascher de sauver sa vie car dit il en luy mesme a ce que l'on a sceu depuis si nos gens sont les plus forts je me remesleray parmy eux sur la fin du combat sans qu'aucun s'en apercoive et s'ils succombent tous je sauveray au moins ma vie en me tenant cache et en seray quitte pour me bannir apres de mon pais et pour aller vivre inconnu en quelqu'autre part de la terre comme il se fut resolu a cette laschete dans le desordre et dans l'embarras de ce combat laschant le pied insensiblement et se demeslant d'entre les siens il se retira enfin derriere eux qui estant occupez a combattre ne songerent pas a luy pour les capadociens comme ils estoient desja moins en nombre que leurs ennemis ils ne s'aperceurent pas du dessein de ce lasche qui a six pas de la se laissa tomber comme s'il eust este blesse et se trainant tout doucement derriere une petite eminence 
 qui s'elevoit a un endroit de la plaine qui n'estoit pas fort esloigne il demeura la paisible spectateur du combat cependant les choses en vindrent aux termes qu'artamene se vit luy quinziesme contre quarante je vous laisse a juger seigneur si le party du roy de pont ne croyoit pas avoir vaincu et si les capadociens n'avoient pas sujet de croire qu'ils estoient vaincus mais comme en ce combat il n'estoit permis ny de demander la vie ny de la donner et qu'il y faloit necessairement vaincre ou mourir les plus desesperez devinrent les plus vaillans et artamene leur redonna tant de courage et par sa voix et par son exemple qu'ils reprirent une nouvelle ardeur pour luy l'on eust dit qu'il estoit assure d'estre invulnerable veu la facon dont il s'exposoit mais en s'exposant aussi comme il faisoit a tous les momens l'on peut dire qu'il sembloit y avoir une fatalite attachee a tous les coups qu'il portoit il n'en donnoit pas un qu'il ne fist rougir son espee du sang de ses ennemis il se faisoit jour par tout il escartoit tous ceux qui le vouloient envelopper il suivoit ceux qui le fuyoient il tuoit ceux qui l'attendoient et artamene enfin fit de si grandes choses qu'apres s'estre veu luy quinziesme contre quarante comme je l'ay dit il se revit luy dixiesme contre dix cette egalite luy ayant redonne un nouveau coeur allons dit il aux siens mes chers amis allons achever de vaincre et en effet veu le changement qui estoit arrive il leur pouvoit parler de cette sorte mais il ne scavoit 
 pas que des neuf compagnons qui luy restoient il y en avoit trois qui estant blessez en divers lieux s'affoiblirent tout d'un coup et tomberent un moment apres si bien qu'il demeura luy septiesme contre dix il avoit este si heureux qu'il n'avoit encore receu qu'un leger coup d'espee au coste au deffaut de sa cuirace qui n'ayant qu'effleure la peau ne l'incommodoit point du tout ce coeur de lion sans s'estonner de ce nouveau malheur ne laissa donc pas de continuer de combattre avec mesme vigueur que s'il eust encore este au commencement du combat d'abord il tua deux de ces dix ennemis qui restoient mais le troisiesme qu'il attaqua luy ayant un peu plus resiste que les autres comme il eut acheve de vaincre et qu'il se voulut tourner vers les siens pour s'en resjouir avec eux il vit qu'il n'y en avoit plus qu'un debout que trois ennemis qui restoient alloient infailliblement tuer il y courut en diligence pour le secourir mais il y arriva trop tard cet homme estant tombe mort comme il estoit prest de le deffendre ce fut en cet endroit seigneur ou l'illustre artamene eut besoin de tout son courage car enfin apres trois heures de combat et d'un combat encore plus violent et plus opiniastre qu'une bataille il se vit seul de son party contre trois neantmoins ne perdant ny le coeur ny le jugement il se recula de quelques pas pour n'estre point enveloppe et comme il a une agilite merveilleuse quand il s'en veut servir ces trois hommes se virent fort embarrassez de quelque coste qu'ils l'attaquassent ils trouvoient 
 par tout la pointe de son espee quand ils le pressoient ils ne le pouvoient atteindre et son corps disparoissoit a leurs yeux quand ils ne le pressoient pas il les pressoit et quoy que tous leurs coups ne fussent pas portez en vain et qu'ils vissent couler son sang de plusieurs endroits sa vigueur ne diminuoit point du tout enfin s'estant resolus de le vaincre ou de mourir et s'estant encouragez l'un l'autre avec quelque confusion de voir un homme seul leur resister si long temps ils furent a luy teste baissee mais artamene ayant eu l'adresse d'en separer un de quelques pas d'avec ses compagnons il se couvrit si bien de son bouclier du coste qu'estoient les deux autres qu'il ne put en estre blesse et s'elancant avec une force estrange sur ce troisiesme il luy passa son espee au travers du corps et le fit tomber mort ses pieds cette chutte fit lascher le pied aux deux autres et redonna une nouvelle vigueur a artamene si bien que changeant alors la facon de combattre qu'il avoit este contraint de prendre quand il estoit seul contre trois il commenca de presser et de charger les deux qui restoient avec tant de precipitation que l'un ayant pense tomber a cause d'un bouclier qu'il avoit rencontre sous ses pieds artamene prenant ce temps dechargea un si grand coup sur la teste de l'autre qu'il le renversa mort a l'instant c'est maintenant s'escria alors artamene en haussant l'espee et se tournant vers celuy qui restoit encore que la veritable valeur decidera nostre combat sans que la fortune s'en mesle et 
 sans que personne partage la gloire du vainqueur en disant cela il marcha comme un lion contre ce dernier adversaire qui le receut avec une fermete qui n'estoit pas d'une ame commune voila donc enfin artamene en estat de n'avoir plus qu'un ennemy a combattre mais certes c'estoit un ennemy qui n'estoit pas des moins redoutables et l'on eust dit que la fortune l'avoit choisi expres pour faire qu'artamene achetast cette victoire bien cher ces deux vaillans guerriers se voyant seuls a soustenir toute la gloire de leur party furent un temps a se regarder comme pour reprendre haleine et se voyant tous couverts de sang et au milieu d'un champ tout couvert de morts il est a croire que la victoire ne leur aparut pas avec tous ses charmes et que si chacun d'eux dans son coeur eut de l'esperance il eut aussi de la crainte de ne la remporter pas cependant le combat se recommenca entre ces deux vaillans hommes mais avec tant d'ardeur etb tant de courage qu'il ne s'est jamais rien veu de semblable celuy qui combattoit contre artamene estoit un homme de qualite aussi bien que ce lasche artane qui estoit tousjours cache et qui ayant tousjours veu mon maistre pour ainsi dire foudroyer les siens n'avoit jamais ose se lever icy seigneur admirez la conduitte des dieux lors qu'ils ont resolu de conserver quelqu'un et tombez d'accord avec moy que leurs secrets sont impenetrables car enfin les choses estant en cet estat n'est il pas vray qu'il n'y a personne qui ne croye que cet artane qui s'estoit cache 
 voyant mon maistre blesse en tant de lieux ne deust se lever pour aider a celuy de son party qui combattoit encore a vaincre un homme de qui le sang couloit de divers endroits cependant il n'en alla pas ainsi quoy que c'eust este la premiere intention de ce lasche comme je pense l'avoir dit car outre qu'artane n'estoit pas vaillant et qu'il s'estoit veu contraint d'estre de ce combat malgre luy comme nous l'avons sceu depuis outre dis-je qu'il avoit veu qu'artamene s'estant trouve seul contre trois n'avoit pas laisse de vaincre il se trouva encore que celuy qui combatoit le dernier contre mon maistre estoit son rival si bien que se voyant en cette occasion entre les sentimens de la patrie et les sentimens de vangeance de jalousie et d'amour il ne balanca point du tout et se resolut de laisser finir ce combat sans s'en mesler car disoit-il en luy mesme comme on l'a sceu depuis de sa propre bouche ce combat ne finira pas sans qu'il en meure au moins un des deux veu la maniere dont ils agissent et celuy qui mourra ne mourra pas sans faire de nouvelles blessures a son ennemy ainsi donc si l'ennemy de mon pais succombe je trouveray tousjours mon rival en estat d'estre vaincu plus facilement et si mon rival meurt plus facilement encore vaincray-je l'ennemy de ma patrie qui en perdant tant de sang aura perdu toutes ses forces et qui en faisant respandre tout celuy de son ennemy aura respandu presque tout le sien de forte que de quelque coste que la fortune se tourne ils combatront ils mourront 
 et je vivraz et triomphery sans peine artane demeura donc en cet estat faisant des voeux egalement pour la mort ses deux ennemis et veritablement il s'en falut peu que ses injustes voeux ne fussent exaucez artamene et pharnace car nous avons sceu que ce vaillant homme s'apelloit ainsi s'estant regardez un moment comme je l'ay desja dit pour reprendre un peu d'haleine recommencerent un combat ou tout ce que l'amour de la gloire peut inspirer de grand et de noble se fit voir en cette occasion et comme artamene craignoit que le sang qu'il perdoit ne trahist enfin son courage et ne l'affoiblist malgre luy il pressa son ennemy avec une ardeur qui n'est pas imaginable si bien que pharnace qui voyoit qu'il n'y avoit a choisir que la mort ou la victoire et qui en se voyant seul de son party avoit eu cette consolation de croire qu'artane son rival et son ennemy estoit mort puis qu'il ne combattoit plus il est dis-je a croire que dans l'esperance ou il estoit de n'estre plus traverse dans son amour il avoit encore un plus grand desir de vaincre du moins fit il des choses si merveilleuses que j'ay entendu dire a mon maistre que quand on ne luy en eust rien apris il n'eust pas laisse de connoistre que l'amour soustenoit son courage et l'enflamoit d'une ardeur si heroique ils se battirent donc encore fort long temps pharnace blessa artamene en quatre endroits et artamene blessa pharnace en plus de six leurs forces commencerent alors de diminuer et leurs corps de s'apesantir 
 peu a peu si bien que pour finir leur combat plustost ils se tinrent tousjours pres l'un de l'autre et ne s'esloignerent plus de la pointe de leurs espees ny ne se servirent plus de leurs boucliers qu'ils ne pouvoient soustenir qu'a peine en cet estat se frappant continuellement il arriva qu'ils se porterent en mesme temps mais avec cette difference qu'artamene passa son espee au travers du coeur de pharnace et le fit tomber mort a ses pieds et que pharnace passa la sienne au travers d'une cuisse d'artamene ou il la laissa si bien que mon maistre ayant encore son espee a la main et ayant retire courageusement celle de son ennemy de sa blessure tenant ces deux espees entre ses mains j'ay vaincu s'ecria-t'il et un moment apres cette derniere blessure luy ayant fait perdre beaucoup plus de sang il tomba et fut quelque temps en foiblesse mais admirez seigneur encore cette advanture si artamene ne fust pas tombe il estoit mort car artane l'auroit acheve et en effet nous avons sceu par luy mesme comme vous l'aprendrez en suitte qu'aussi tost qu'il vit son rival mort il se leva et se prepara a venir attaquer mon maistre qu'il voyoit chanceler a tous les pas mais conme un moment apres il le vit tomber et ne remuer plus du tout il ne s'amusa point a aller voir s'il avoit pousse le dernier soupir et il s'en alla en diligence vers ceux de son party pour profiter laschement du labeur des autres et pour annoncer la victoire au roy de pont et certes cet homme si toutefois il est digne de ce 
 nom avoit bien plus de joye que le veritable vainqueur car il se croyoit prest de remporter une grande gloire qu'il avoit eue a fort bon marche il avoit veu mourir son rival il croyoit que cette victoire luy feroit obtenir sa maistresse qui estoit soeur du roy de pont et rien enfin ne pouvoit troubler sa felicite que le remors de sa malice et de sa laschete sans exemple je scay bien seigneur que je ne vous ay pas raconte cette grande action avec assez de particularitez mais comme nous ne l'avons sceue que par artane lors qu'il fut vaincu et depuis encore prisonnier de guerre parmy nous et par mon maistre de qui la modestie ne luy permet guere d'exagerer les choses qui luy sont avantageuses je n'en ay pas pu dire davantage cependant artamene ayant este quelque temps en foiblesse il arriva que le sang s'estant arreste par l'evanouissement luy redonna de la force si bien qu'estant revenu a soy il se releva sur un genouil son espee a la main comme pour voir s'il n'y avoit plus personne en estat de luy disputer la victoire mais regardant de tous les costez il ne vit plus a l'entour de luy que des javelots rompus des troncons d'espees des boucliers sanglants et des hommes qui tous morts qu'ils estoient avoient encore de la fureur sur le visage il voyoit d'un coste un capadocien de l'autre un de ses ennemis et par tout de l'horreur et du sang en abondance il effaya diverses fois de se lever pour marcher mais il luy fut impossible principalement a cause de sa derniere blessure qui 
 faisoit qu'il ne pouvoit absolument se soustenir cependant il scavoit que c'estoit aux vainqueurs a aller porter la nouvelle de la victoire puis que leur combat n'avoit point eu de tesmoins et comme le fort des armes avoit voulu qu'il fust demeure seul en vie il estoit en une peine qui n'est pas imaginable helas disoit-il que me servira d'avoir vaincu si je meurs sans qu'on scache que j'ay este victorieux ciaxare se repentira de l'honneur qu'il m'a fait et mandane l'illustre mandane croira peut-estre que je seray mort des le commencement du combat sans rien faire de considerable pour elle qu'enfin j'ay mal occupe la place que j'ay tenue et que peut-estre philidaspe l'auroit mieux remplie que moy cependant o dieux o justes dieux vous scavez ce que me couste la victoire et ce que j'ay fait pour ma princesse en disant cela il regardoit tousjours de tous costez mais il ne voyoit personne car comme la plaine baisse un peu du coste qu'artane s'en alloit il ne le pouvoit plus voir artamene en cette extremite ne scachant que faire et craignant effectivement de mourir sans que l'on sceust qu'il avoit vaincu commenca de se trainer lentement et d'amasser autant qu'il put de javelots d'espees de casques et de boucliers et ayant entasse toutes ces armes les unes sur les autres comme pour en eslever un trophee il prit un grand bouclier d'argent qui avoit este au vaillant pharnace et trempant son doict dans son propre sang qui recommencoit de couler abondamment par l'agitation qu'il s'estoit 
 donnee il escrivit en lettres vermeiles au milieu de ce bouclier a jupiter garde des trophees et le placa sur le haut de ce superbe amas d'armes qu'il avoit entassees aupres de luy en suitte dequoy foible et las qu'il estoit de ce glorieux travail il se coucha a demy le bras gauche appuye sur son bouclier et tenant tousjours son espee de la main droite comme pour deffendre le trophee qu'il avoit esleve et le monument de sa victoire en cet estat la un peu plus en repos qu'auparavant il m'a dit depuis qu'il donna toutes ses pensees a sa princesse et que dans l'esperance qu'il eut qu'elle n'ignoreroit peut-estre pas l'avantage qu'il avoit remporte la mort luy parut douce et agreable il eust pourtant bien voulu la voir encore une fois apres avoir vaincu s'imaginant que s'il eust pu avoir ce bonheur il n'auroit plus rien eu a desirer cependant artane qui estoit alle annoncer son faux triomphe mit la joye dans le coeur de tous ceux de son party et principalement dans celuy du roy de pont qui quoy qu'il n'aimast pas trop artane ne laissa pas d'estre bien aise de recevoir une si agreable nouvelle par luy les ostages qui suivant l'accord estoient avec le roy de pont en furent sensiblement affligez et furent advertir leur maistre de ce qui estoit 
 arrive afin que les autres ostages fussent rendus et que ces deux princes chacun de leur coste se rendissent au champ de bataille avec deux mille hommes seulement comme ils en estoient convenus ciaxare et la princesse mandane estoient en une inquietude estrange car ne voyant revenir personne de leur party il y avoit grande apparence que les choses n'alloient pas bien mais enfin ayant este tirez de ce doute par le retour de ces ostages ce qui n'estoit qu'une simple inquietude devint a l'instant une douleur effective neantmoins pour demeurer dans les termes de leurs conditions ciaxare marcha vers le lieu du combat avec le nombre de gens dont ils estoient tombez d'accord comme fit aussi le roy de pont mais pour la princesse elle demeura dans la ville extremement affligee nous sceumes mesmes alors que malgre l'interest qu'elle avoit en cette guerre une des premieres choses qu'elle dit en apprenant cette funeste nouvelle fut de s'ecrier en parlant au roy et presque les larmes aux yeux helas seigneur le pauvre artamene ne servira plus vostre majeste et je l'ay mal recompense du bon office qu'il me rendit lors qu'il vous sauva la vie pour feraulas et pour moy je vous laisse a penser seigneur quelle fut nostre douleur et quel fut nostre desespoir mais encore que nous ne doutassions point que nostre cher maistre n'eust peri nous ne laissasmes pas d'accompagner le roy pour rendre du moins les derniers devoirs au corps d'un si grand et si genereux prince nous fusmes 
 donc avec ciaxare qui arriva en mesme temps que le roy de pont sur le champ de bataille mais les deux partis furent bien estonnez lors que s'en approchant ils virent artamene qui ayant repris de nouvelles forces a la veue du roy qu'il servoit s'estoit releve sur un genouil l'espee a la main aupres du trophee qu'il avoit dresse semblant se vouloir mettre en estat de le deffendre si quelqu'un eust voulu l'abatre mais entre tous ceux qui eurent de l'estonnement artane qui estoit mene victorieux par ceux de son party parut le plus estonne principalement quand il entendit qu'artamene faisant un effort pour hausser la voix en se tournant vers ciaxare luy dit seigneur vous avez vaincu et les dieux se sont servis de ma main pour vous donner la victoire le roy de pont entendant parler artamene de cette sorte luy dit que c'estoit luy qui l'avoit remportee puis qu'enfin il s'estoit trouve un des siens en estat de la luy annoncer n'estant pas mesme blesse il faut sans doute interrompit artamene que celuy que vous dites soit un lasche qui ait esvite la mort par la fuitte et qui bien loing d'avoir triomphe n'ait pas seulement combattu car s'il estoit vainqueur que ne m'a-t'il acheve et que ne m'a-t'il empescfie d'eslever ce trophee je t'ay laisse entre les morts luy respondit alors l'insolent artane et il y avoit long temps que tu estois hors de combat quand je suis party ha lasche imposteur luy cria artamene si je n'avois pas eu de plus redoutables ennemis que toy a combattre 
 la victoire que j'ay remportee ne m'auroit pas couste si cher ce vaillant guerrier que tu vois mort a mes peids dit il en monstrant pharnace est le dernier que j'ay veu debout et le seul qui m'a pense vaincre mais pour toy qui parois sans blessure dans un champ tout couvert de morts oses tu bien te vanter d'avoir triomphe a si bon marche l'estat ou tu es luy respondit l'insolent artane n'est guerer celuy d'un victorieux a ces mots artamene transporte de fureur ramassant toutes ses forces acheva de se lever et regardant artane avec une fierte qui faisoit peur et qui avoit pourtant quelque chose de divin viens luy dit il viens seulement toy qui te vantes de n'estre point blesse car tout foible que je suis tout couvert de playes et tout trempe de mon sang et de celuy de nos ennemis je ne laisseray pas de te soustenir que tu es un imposteur et qu'il est impossible que tu ayes combatu en disant cela il se mit en posture de l'attendre lors que le roy de phrigie qui estoit venu avec le roy de pont ravy de la generosite d'artamene luy cria qu'il n'estoit pas juste qu'un homme qui paroissoit si vaillant entreprist un nouveau combat en l'estat qu'il estoit mon maistre l'interrompant seigneur luy dit-il je n'ay peut estre pas assez de force pour vivre long temps mais j'en ay encore trop pour vaincre un ennemy si foible artane estoit si confondu qu'il estoit aise pas de sincerite en ses paroles cependant ciaxare ayant mis pied a terre aussi bien que les deux autres 
 rois fut embrasser artamene et commanda qu'on luy aidast a se soutenir de sorte que feraulas et moy nous approchasmes pour l'appuyer malgre qu'il en eust ciaxare dit alors que quand bien artamene seroit en estat de combattre il ne trouvoit pas qu'il le deust souffrir n'estant pas juste que le victorieux hazardast une seconde fois sa victoire a cet instant il se fit une contestation qui pensa porter les choses aux dernieres extremitez et sans doute si le roy de pont n'eust pas encore eu le bras en echarpe pour la blessure qu'il avoit receue dans la derniere bataille ce desordre eust este plus avant qu'il ne fut mais le roy de phrigie comme le moins interesse appaisa ce deux princes en quelque sorte et dit a ces rois ennemis qu'il faloit du temps pour bien examiner cette affaire qu'il faloit dire ses raisons de part et d'autre et ne faire rien inconsiderement les deux rois ayant consenty a ce que l'autre voulut ils se retirerent mais artamene demanda auparavant fort instamment que son trophee ne fust point abatu et qu'il fust permis a ciaxare d'y laisser des gardees ce qui luy fut accorde pendant toutes ces contestation comme j'avois bien preveu que quoy qu'il en arrivast il faudroit tousjours faire remporter artamene j'avois envoye a la ville pour avoir une lictiere la princesse l'ayant sceu envoya la sienne dont mon maistre comme vostre majeste peut juger ne luy fut pas mediocrement oblige tous ces princes estant donc partis apres avoir 
 donne l'ordre necessaire pour faire enterrer les morts sur le champ de bataille tant d'un coste que de l'autre avec de belles pompes funebres nous voulumes feraulas et moy mener artamene a une maison de la ville ou nous avions loge durant quelques jours mais ciaxare ne le voulut pas et le fit conduire dans le chasteau tous les medecins et tous les chirurgiens du roy furent au mesme instant dans sa chambre et apres avoir visite huit grandes blessures qu'il avoit et y avoir mis le premier appareil ils raporterent au roy qu'il n'y en avoit aucune qui fust absolument mortelle quoy qu'il y en eust deux assez dangereuses et qu'ainsi il faloit esperer de leurs soings du regime du malade et de la force de la nature un heureux succes a son mal la princesse envoya aussi plusieurs fois des ce premier soir la s'informer de l'estat ou estoit artamene ce qu'ayant entendu a la derniere quoy que celuy qu'elle envoyoit parlast fort bas les medecins ayant deffendu qu'on ne luy fist aucun bruit il l'appella et voulut recevoir luy mesme le compliment de la princesse apres qu'il l'eut receu il tourna foiblement la teste du coste de celuy qui luy avoit parle et haussant un coing d'un pavillon de drap d'or qui couvroit son lict vous direz luy dit il a la princesse que je luy demande pardon d'avoir si mal combatu ses ennemis et d'avoir remporte une victoire qui peut encore estre mise en doute si je meurs j'espere qu'elle me le pardonnera et si j'eschape j'espere aussi de reparer cette 
 faute par quelque action plus heureuse rendez-luy graces tres-humbles pour moy de l'honneur de son souvenir et l'asseurez que sa bonte n'a pas oblige une ame ingrate cependant la fievre luy prit si violente que je creus qu'il estoit perdu je ne vous scaurois exprimer quels furent les soings que ciaxare et la princesse sa fille eurent de luy si je ne vous dis que ciaxare fit pour artamene tout ce qu'il eust pu faire si mandane eust este malade et que mandane aussi ne fut guere moins soigneuse que si ciaxare eust este blesse apres que le peril ou nous avions veu artamene fut un peu diminue je ne pouvois pas m'empescher de penser assez souvent a la bizarrerie de son destin qui faisoit que ce mesme prince qui offroit des sacrifices pour remercier les dieux de sa mort estoit occupe avec tant d'empressement a luy conserver la vie nous eusmes enfin la satisfaction de voir que tant de soins ne furent pas inutiles et le vingtiesme jour les medecins respondirent de son falut et promirent mesme une guerison assez prompte a ses blessures aussi tost qu'il fut permis de le voir toute la cour et toute l'armee le visita aribee tout favory qu'il estoit y fut plusieurs fois philidaspe malgre cette ambitieuse jalousie que la valeur d'artamene luy donnoit ne manqua pas de luy rendre cette civilite et le roy qui le voyoit presque tous les jours y mena la princesse sa fille par deux fois cela fit un effet merveilleux en artamene estant certain qu'en fort peu de jours il parut un amendement 
 extraordinaire en ses blessures tant l'esprit a de pouvoit sur le corps je ne m'arreste point a vous dire quels furent leurs entretiens en ces deux visites de la princesse estant bien aise de s'imaginer que le mal et la valeur d'artamene furent tout le sujet de la conversation mais seigneur pour reprendre les choses de la guerre au point ou je les ay laissees je vous diray que tant que le mal d'artamene dura ce ne furent qu'ambassadeurs de part et d'autre pour convenir d'arbitres et pour chercher les voyes de terminer ce different le roy de pont le faisoit durer autant qu'il pouvoit esperant que pendant ce temps la le roy de phrigie pourroit estre esclaircy des desseins des lydiens et que selon cela il pourroit conclure la paix ou recommencer la guerre mais les choses furent tousjours si douteuses durant toute cette negociation qu'il sembla que les dieux eussent permis que cela arrivast ainsi afin de donner seulement le loisir a artamene de recouvrer la force et la sante pour acquerir une nouvelle gloire deux mois apres ses blessures il quitta la chambre pour aller remercier le roy et la princesse de la bonte qu'ils avoient eue pour luy et en suitte il rendit ses civilitez a toute la cour et fut mesme chez philidaspe
 
 
 
 
ce fut en ce temps ll seigneur qu'enfin les rois ennemis estant convenus de luges pour entendre les raisons de tous les deux partis l'on dressa une tente magnifique dans la mesme plaine ou s'estoit fait le combat et tout devant le trophee qu'artamene avoit dresse 
 quatre des plus grands seigneurs de capadoce et degalatie et autant de pont et de bythinie furent les arbitres de ce fameux different apres avoir fait le ferment necessaire pour oster toute crainte de preoccupation a leurs maistres les deux coins de cette tente estant retroussez par de gros cordons a houpes d'or laissoient voir trois superbes thrones egalement eslevez et plus bas un long siege couvert de pourpre pour placer ces juges de camp toutes choses estant donc preparees les rois de pont et de phrigie conduisirent artane pour soustenir sa pretendue victoire mais encore qu'il eust plus d'esprit que de valeur il fut pourtant avec beaucoup de repugnance a ce combat quoy qu'il ne deust pas estre sanglant artamene de son coste fut conduit par ciaxare quatre mille hommes des deux partis se rangerent a droit et a gauche et ces rois ayant pris leurs places selon leur rang les arbitres s'assirent a leurs pieds artamene et artane demeurant debout il se fit alors un fort grand silence mais seigneur je ne m'arresteray pas a vous redire mot a mot les harangues de ces deux nouveaux orateurs car il me seroit peut-estre impossible je vous diray donc seulement que celuy qui parla le premier fut artane et qu'encore qu'il eust beaucoup d'adresse son discours ne fit aucune impression mais au contraire celuy d'artamene estant appuye sur la verite estant prononce par un homme de qui la bonne mine gagnoit d'abord le coeur des auditeurs et de qui le 
 courage rendoit l'eloquence plus heroique et plus forte toucha mesme jusques au roy de pont qui n'admira pas moins l'esprit d'artamene que sa valeur a ces mots le roy d'hircanie prenant la parole ne pensez pas dit il sage chrisante nous priver absolument du plaisir de scavoir du moins le sens de ce qui fut dit en un playdoye si remarquable dont la cause estoit si extraordinaire dont les juges estoient subjets de ceux qui devoient estre jugez et qui par consequent donne tant de curiosite a ceux qui l'ignorent puis que vous voulez seigneur reprit chrisante je vous en rapporteray tout ce que ma memoire en aura pu conserver je vous ay ce me semble desja dit poursuivit il que le premier qui parla fut artane qui apres avoir fait une profonde reverence aux rois et aux juges commenca son discours a peu pres de cette sorte 
 
 
harangue d'artane
 
 
 comme il ne s'agit fus de nu gloire particuliere en cette occasion je ne m'arresteray point a exagerer a mes luges tout ce que je fis au combat ou je me trouvay et ce sera bien assez si je leur montre seulement que c'est mon party qui a vaincu et qui doit jouir du fruit de la victoire je pense si je ne me trompe que l'on ne peut pas mettre en doute que si j'ay 
 vaincu c'est pourquoy le plus important pour la justice de ma cause est de faire voir par des conjectures tres pressantes puis que tous les tesmoins de mes actions sont morts que si j'ay paru sans blessures a la fin du combat c'a este par une grace toute particuliere que les dieux m'ont faite et non pas par ma laschete imaginez vous o mes juges quelle apparence il y a qu'un combat de cette nature se faisant dans vue plaine toute descouverte je pusse avoir oze entreprendre de fuir et de me cacher n'y eust il pas eu plus de peril a cette fuitte qu'a combattre puis que si elle eust este apperceue des ennemis j'aurois infailliblement este poursuivy et que si elle l'eust este des amis j'estois expose a leur vangeance et a toutes les punitions d'un lasche deserteur qui trahit son roy et sa patrie ainsi j'eusse attire contre moy les amis ou les ennemis ou peut estre tous les deux ensemble et je me fusse jette dans un danger bien plus grand que si je fusse demeure parmy ceux qui combatoient au reste seigneur vous scavez que l on n'a force personne de se trouver en ce combat de sorte qu'il est ce me semble a croire que si je ne me fusse pas senti le coeur de m'exposer a une semblable occasion je ne m'y serois pas engage tout le pont et toute la bithinie n'ont pas combatu en cette journee et tous les braves gens de l'un et de l'autre royaume n'ont pas este employez en cette action si bien qu'il m'eust este aise de faire sans honte ce que cent mille autres ont fait j'eusse pu comme eux tesmoigner de desirer le combat et pourtant ne combatre point enfin comme la peur est ingenieuse elle auroit en assez d'adresse pour me fournir les moyens de ne me trouver pas en une semblable rencontre je 
 pense donc qu'il suffira de dire a toute personne raisonnable et desinteressee que je me suis trouve au champ de bataille pour prouver que j'ay combatu et que puis que j'ay combatu j'ay gagne la victoire estant hors de doute qu'elle appartient a celuy qui demeure les armes a la main et en estat d'oster la vie a son ennemi or seigneurs aucun n'ignore qu'artamene n'ait este plus malheureux que moy et les rois qui m'escoutent scavent bien qu'ils ne voulurent pas qu'il combatist en l'estat qu'il estoit c'est a dire tout couvert de sang et blessures et si foible que l'on peut assurer que son courage soutenoit plustost son espee que son bras je scay bien que cette grande inegalite qui parut entre nous a quelque chose d'extraordinaire et qu'il y a lieu de s'estonner de voir que de quatre cens qui ont combatu il n'en soit demeure que deux vivans dont l'un ait este veu blesse en tant de lieux et l'autre aussi sain que s'il n'eust pas seulement veu les ennemis mais outre comme je l'ay desja dit que les dieux sont des miracles quand il leur plaist depuis quand est-ce que les blessures sont des marques infaillibles de la victoire et si cela est pourquoy nos maistres nous apprennent-ils avec tant de soin a esviter les coups qu'on nous porte il faut si la chose est ainsi ne porter plus de boucliers aller a la guerre sans armes deffensives et n'attaquer mesme nos ennemis que pour les obliger a nous couvrir de playes et de sang enfin seigneurs les blessures sont aussi souvent des marques de la foiblesse de ceux qui les recoivent que de leur grand coeur et si pour se vanter d'estre victorieux il faloit estre necessairement le plus blesse les foibles les mal-adroits et malheureux auroient 
 bien de l'avantage sur les forts sur les adroits et sur les heureux dans un combat particulier une petite egratigneure est comptee pour un desavantage et l'on veut en celuy-cy que de grandes blessures soient des preuves suffisantes de la victoire de celuy qui les a receues je scay bien que c'est vue marque indubitable qu'il s'est trouve dans le peril mais c'en est une aussi certaine que sa valeur ne le luy a pas fait esviter que l'on ne me die donc plus que ses playes parlent pour luy puis qu'au contraire si l'on entend bien leur langage elles ne parlent que de sa deffaite et de mon triomphe car pour ce trophee quil a esleve pendant mon absence il ne luy estoit pas difficile de le faire puis qu'il estoit seul et c'est un mauvais artifice que la honte d'avoir este vaincu et le desir de la vie luy ont inspire mais apres tout seigneurs supposons que je n'aye pas combatu que j'aye fui et que je me sois cache des le commencement du combat ou est ce grand advantage qu'il en pretend il est vray que j'en meriterois punition mais il n'est pas vray qu'il en meritast beaucoup de louange puis qu'enfin il y auroit eu inegalite dans le combat y ayant deux cens hommes d'un coste et un homme moins de l'autre ainsi veu l'estat ou l'on l'a trouve il est aise de connaistre qu'un homme de plus dans mon party aurois facilement acheve de le vaincre et de le tuer qu'il die luy mesme s'il m'a veu fuir s'il m'a veu cacher et si cela est je douteray peut-estre de ma victoire et je croiray autant a ses yeux qu'a ma propre valeur mais si mon ennemy ne dit autre chose contre moy sinon qu'il ne m'a point vu combattre et que je ne suis pas blesse je demande que l'on n'escoute point ses mauvaises raisons et que 
 l'on recoive les miennes qui sont bonnes car enfin si j'ay combatu j'ay vaincu et il paroist assez que j'ay combatu puis que je me suis trouve au lieu du combat et m'y suis trouve volontairement de plus quand je ne l'aurois pas fait il ne devroit pas pour cela estre declare vainqueur puis que ce ne seroit pas avoir vaincu legitimement que d'avoir combatu avec inegalite ainsi seigneurs ne deliberez pas plus long temps sur ce que vous avez a prononcer je ne m'oppose point a la gloire d'artamene concedons luy qu'il a bien fait son devoir que ses blessures sont plustost des marques de son grand coeur que de sa faiblesse et disons seulement que personne ne deposant contre moy non pas mesme mou ennemy qui ne peut rien dire a mon prejudice sinon qu'il ne m'a point veu combattre luy qui peut-estre des le commencement du combat n'estoit plus en estat de rien voir je merite que l'on m'adjuge la victoire car s'il ne m'a point veu il est a croire comme je le dis que c'est que la perte du sang luy avoit oste l'usage de la veue mais pour moy a qui la bonte des dieux et ma valeur ont laisse la veue le sang et la force je l'ay veu combattre je l'ay veu blesse et vous l'avez veu presque mort aupres de ce trophee imaginaire apres cela seigneurs je n'ay plus rien a dire ne voulant pas differer plus long temps l'heure de mon triomphe et la gloire de mon party 
 
 
artane ayant cesse de parler il s'esleva dans toute l'assemblee un bruit confus sans acclamations par lequel il estoit aise de comprendre que le monde n'estoit guere persuade de son discours artamene m'a dit depuis qu'il n'eut jamais tant 
 de peine en sa vie qu'il en eut a le souffrir neantmoins il se resolut d'y respondre sans s'emporter et la foiblesse de cet homme faisant succeder la pitie a la colere qu'il ne luy dit point d'injures que celles qui estoient absolument necessaires pour la deffense de sa valeur et pour l'advantage de sa cause apres donc que ce murmure qui s'estoit esleve dans cette illustre compagnie fut entierement appaise et qu'artamene eut fait une reverence de fort bonne grace aux rois et a ses juges tout le monde se pressa pour escouter et par une attention extraordinaire il se fit un si grand silence qu'il se vit oblige de l'interrompre en commencant son discours par ces mesmes paroles si ma memoire ne me trompe
 
 
 harangue d'artamene 
 
 
 la victoire est un si grand bien et la laschete un si grand mal que je ne m'estonne pas qu'il se trouve un homme qui veuille remporter les honneurs de la premiere sans l'avoir gagnee et des-advouer l'autre quoy qu'effectivement elle soit en luy le desir de la gloire naist avec nous et la crainte de l'infamie n'abandonne pas mesme les plus lasches et les plus criminels je ne suis donc point estonne de voir qu'artane veuille triompher sans avoir combatu mais je suis fort surpris de voir qu'ayant plus d'esprit que de coeur il n'ait pas rendu son me songe plus vray-semblable par son discours qu'il n'ait un peu plus 
 particularise la grandes choses qu'il doit avoir faites pour pouvoir sortir d'un pareil combat sans blessure il devoit du moins nous dire quel est le dieu qui l'a conserve car pour moy je scay bien que la valeur d'un homme ne pourroit pas faire voir une chose si prodigieuse il devoit en suitte nous apprendre par quelle autre divinite il s'est rendu invisible a mes yeux lors qu'apres estre demeure seul contre trois je n'ay veu personne a l'entour de moy que ceux que je dis eux que le sort a fait succomber en cette occasion plustost que ma force ny que mon adresse je scay bien qu'artane n'estoit pas un de ces trois je scay bien encore que le vaillant pharnace est demeure de bout le dernier qu'il m'a opinastrement dispute la victoire et que s'il eust este seconde par un homme qui n'eust pas este blesse comme artane il luy eust este aise de me vaincre puis que tout affoibly qu'il estoit il s'en est si peu falu qu'il n'ait vaincu je scay bien que les blessures ne sont pas des marques infaillibles de l'advantage d'un combat mais je scay bien mieux encore que ce n'est pas prouver d'avoir combatu que de se vanter de n'estre pas blesse il faut du moins estre couvert du sang de ses ennemis si l'on ne l'est pas du sien mais pour artane il sort de ce combat comme il sortiroit d'un simple combat de galanterie ou les victoires sanglantes auroient este deffendues j'advoue que je ne puis rien dire de particulier contre luy je ne scay ny comment il a fui ny comment il s'est cache ny comment il a disparu je scay seulement que je ne l'ay point veu combattre et cela suffit pour luy pouvoir soustenir qu'il ne peut avoir vaincu il est sans doute des crimes d'une autre nature et dont l'en ne peut convaincre 
 ceux qui en sont accusez qu'en leur soutenant qu'on leur a veu attendre un homme pour l'assassiner qu'on le leur a veu tuer au coing d'un bois qu'on leur a veu hausser le bras et enfoncer leur espee dans je coeur de leur ennemi enfin il faut avoir veu bien des choses et ceux qui n'ont rien veu de tout cela justifient les accusez bien plus tost qu'ils ne les convainquent mais en l'occasion qui presente il en va tout autrement car disant que je n'ay point veu artane je dis tout ce que l'on peut dire centre luy et je l'accuse d'un crime dont il ne peut se justifier qu'en faisant advouer a artamene qu'il l'a veu qu'il l'a combatu et qu'il la vaincu ce qui a mon advis ne luy sera pas fort facile au reste comme il se fie pas trop aux exploits qu'il a faits pour remporter cette fameuse victoire il ose encore dire que quand il auroit fui je n'aurois pas vaincu puis que j'aurois combatu avec inegalite mais seigneurs ou trouve-t'il des loix qui authorisent son discours quand l'on commence un combat comme celuy dont il est question il faut sans doute que le nombre des combatans soit esgal et que les armes soient semblables mais des que ce combat est commence chacun peut profiter de tous les avantages que la fortune luy presente ou que ses ennemis luy laissent prendre qu'importe donc si un soldat est hors de combat par sa mort ou par sa laschete s'il suit il est aussi bien vaincu que s'il estoit mort ou prisonnier et celuy qui ne s'oppose a la victoire de ses ennemis qu'en fuyant qui ne sauve sa vie qu'en ne l'exposant pas est indigne pretendre aucune part a la gloire du triomphe si celle d'une semblable action consistoit a sauver 
 sa vie j'advoue qu'artane ayant si bien conserve la sienne auroit quelque sujet de dire qu'il auroit mieux agi que moy qui n'ay pas si bien mesnage la mienne mais la victoire consistant icy en la mort de ses ennemis il n'aura pas sans doute l'audace de dire qu'il l'a remportee puis que tous ceux qui m'escoutent scavent que l'on m'a trouve les armes a la main et qu'il n'a pas tenu a moy que je n'aye deffendu mon droit contre luy or seigneurs pour vous faire voir que bien qu'artane ait paru invulnerable dans un combat ou tous ceux qui l'ont fait ont perdu la vie je ne crains ny sa valeur ny son adresse je vous demande pour grace de me permettre de le combattre en champ clos et en presence des rois qui m'escoutent car si l'on m'accorde ce que je demande ce qu'il n'a pas demande et ce que l'on ne peut equitablement me refuser je suis asseure qu'il ne disparoistra plus a mes yeux et que je vous en rendray bon compte je scay bien que c'est en quelque facon faire tort a l'equite de ma cause et a l'illustre roy de qui j'ay l'honneur de soutenir les interests que de remettre la chose en doute mais apres tout puis qu'elle doit estre jugee par vous je ne pense pas que vous en puisiez estre aussi bien instruits par les paroles d'artane que par ses actions et par les miennes joint qu'a dire les choses comme elles sont j'aurois quelque peine a me resoudre de conserver par mon eloquence ce que sans vanite j'ay acquis par ma valeur et l'esclat de cette victoire est trop grand pour qu'il n'en couste pas une goutte de sang au vaillant artane il faut seigneurs il faut qu'a la veue de tous ceux qui m'escoutent je luy fasse advouer la verite de la chose ou qu'il m'arrache la vie puis que deux cens hommes 
 ne l'ont peu blesser il n'en doit pas craindre un tout seul et un encore dont les forces sont diminuees de beaucoup par ces grandes blessures qu'il luy a tant reprochees je l'assure toutefois qu'il ne me vaincra pas sans gloire et que je feray tout ce qui me sera possible pour luy en faire trouver en ma deffaite tant y a seigneurs que s'il a combatu comme il le dit il ne doit pas craindre de combattre encore et s'il n'a pas combatu comme je le soustiens je veux bien me retracter de ce que j'ay avance et tomber d'accord que je ne dois point triompher que je ne l'aye vaincu je ne vous demande donc plus o mes juges le gain de ma cause mais seulement la permission de combattre aussi bien ne pourriez vous juger vos maistres qu'en tremblant quoy que vous pussiez dire et faire il y auroit tousjours quelqu'un qui se plaindroit au lieu que lors que par la propre bouche d'artane je vous feray entendre la verite vous pourrez prononcer hardiment sans craindre de faire une injustice et sans que personne vous en accuse ne me refusez donc pas je vous en conjure puis que je ne vous demande rien que d'equitable au reste qu'artane ne s'amuse pas a s'opposer a ce que je veux par l'esperance de s'epargner un combat puis que quand on me l'auroit refuse et que l'on m'auroit mesme fait justice il ne luy seroit pas aise de l'eviter il vaut donc mieux qu'il s'y resolue de bonne grace et qu'il tesmoigne du moins en cette rencontre que s'il a eu de la laschete en l'occasion qui s'est presentee c'est qu'il a creu qu'il valoit mieux derober la victoire que la hazarder mais aujourd'huy qu'elle luy est disputee et qu'il s'agit de son honneur en particulier il faut que ce brave se resolue a ce que je vous demande 
 et a ce que je vous suplie de luy ordonner je luy donne le choix des armes et luy promets de plus de n'abuser pas de ma victoire je la remporte pourveu qu'il soit plus ingenu sous mes pieds qu'il ne le paroist devant des thrones si venerables et devant un tribunal qu'il ne pas redouter c'est a vous seigneurs a prononcer l'arrest favorable que j'attens de vostre equite et a ne me refuser pas la seule voye qui vous peut montrer la venite telle qu'elle est et telle que je l'ay raportee 
 
 
artamene n'eut pas si tost acheve de parler qu'il se fit un bruit extremement grand dans toute cette assemblee mais avec cette difference entre le premier qui s'estoit esleve a la fin du discours d'artane et ce dernier qu'en celuy-la l'on n'avoit entendu que des murmures et des doutes et qu'en celuy cy l'on n'entendit que des exclamations et des louanges qui sembloient demander aux dieux aux rois et aux juges la victoire pour artamene ceux mesme du party ennemy ne pouvoient s'empescher de le louer tant il est vray que la vertu a de charmes et que la verite est puissante artane voulut respondre quelque chose pour s'opposer a ce combat mais on luy imposa silence par des cris et par des injures sans que personne voulust seulement l'escouter toutefois les rois n'estoient pas bien aises de la proposition qu'artamene avoit faite ciaxare estant fasche d'exposer de nouveau la vie d'un homme si illustre et le roy de pont n'estant nullement satisfait que sa cause fust entre les mains d'artane dont 
 il n'avoit pas fort bonne opinion cependant les juges s'estant levez et s'estant assemblez pour examiner tout bas la chose entre eux philidaspe qui avoit este present a tout ce qui venoit d'estre fait et qui estoit au desespoir de voir tous les jours acquerir une nouvelle gloire a artamene s'approcha de ciaxare et le suplia de considerer le peu de temps qu'il y avoit qu'artamene avoit quitte le lict et la chambre qu'ainsi s'il luy vouloit faire l'honneur de souffrir que ce fust luy qui combatist artane en cas que les juges permissent ce second combat il luy en seroit eternellement oblige philidaspe ne put parler si bas qu'artamene qui l'observoit tousjours sans scavoir precisement pourquoy n'en entendist quelque chose si bien qu'ayant peur qu'il n'obtinst ce qu'il demandoit il s'approcha du roy de capadoce a son tour avec beaucoup de respect et luy adressant la parole seigneur luy dit il n'escoutez pas la priere de philidaspe puis qu'elle est egalement injurieuse et a sa valeur et a la mienne comment l'entendez vous reprit le jeune inconnu l'entens luy repliqua artamene qu'un homme comme philidaspe ne doit pas demander a combattre un lasche sans y estre force comme moy et que c'est aussi me faire un outrage que de croire que j'aye besoin de toutes mes forces pour vaincre un pareil ennemy quand artane seroit artamene repliqua brusquement philidaspe je demanderois ce que je demande et quand artane seroit philidaspe repliqua mon maistre 
 je ne cederois pas ma place a un autre ciaxare voyant que cette contestation pouvoit aller trop avant les embrassa et louant leur zele et leur courage les fit embrasser eux mesmes a l'instant ce prince dit a philidaspe qu'il n'estoit pas juge en sa propre cause a artamene qu'il devoit scavoir bon gre a philidaspe de ce qu'il avoit voulu faire et les conjura tous deux d'attendre en repos j'arrest que l'on alloit prononcer cependant les juges furent long temps a deliberer sur ce qu'il avoient a resoudre car encore qu'l n'y en eust pas un qui ne connust distinctement qu'il y avoit de la fourbe du coste d'artane toutefois comme il se deffendoit opiniastrement et que la chose n'avoit point eu de tesmoins ils se trouvoient fort embarrassez ceux du coste de ciaxare ne pouvoient pas condamner leur prince eux qui connoissant artamene ne doutoient point du tout qu'il n'eust vaincu et les autres quoy que persuadez de la mesme chose n'osoient pourtant condamner le roy de pont parce que ce qu'ils croyoient n'estoit fonde que sur des conjectures ainsi apres avoir bien examine cette affaire ils permirent le combat a artamene et ordonnerent que celuy qui feroit advouer a son ennemy qu'il auroit este vaincu seroit estime le victorieux et que s'il arrivoit qu'il en mourust un sans pouvoir parler l'on expliqueroit la chose a l'avantage de celuy qui l'auroit tue que ce duel se feroit en champ clos comme artamene l'avoit desire et en la presence des rois ennemis cet arrest estant prononce 
 artamene en tesmoigna une extreme joye et en remercia ses juges d'une facon qui sembloit luy presager la victoire il n'en fut pas ainsi d'artane qui s'en plaignit et aux juges et au roy son maistre car nous avons sceu depuis que comme ce prince est tres brave il le mal-traitta assez et luy dit mesme assez rudement que s'il avoit effectivement vaincu il vaincroit encore mais que s'il estoit un lasche comme il commencoit de le soubconner il seroit bien aise de le voir puny par la main d'artamene adjoustant a ce discours qu'il se consoleroit de la perte de cerasie par la joye quil auroit de la sienne en effet nous sceusmes que ce prince le fit observer avec tant de soing qu'il fut impossible a ce lasche d'eviter ce combat par sa fuite comme il eust fait infailliblement s'il en eust pu trouver les moyens pour ciaxare il ne fut fasche de la chose que parce qu'enfin c'estoit tousjours en quelque facon exposer la vie d'un homme si illustre que de l'engager dans un nouveau peril n'y ayant point de si foible ennemy qui ne puisse quelquefois par un malheur blesser dangereusement le plus vaillant homme du monde cependant le temps du combat ayant este remis a quatre jours de la chacun se retira dans sa ville aupres de laquelle comme je l'ay dit les rois avoient fait camper leurs armees ciaxare ne fut pas plustost arrive dans anise qu'il fut a l'apartement de la princesse accompagne d'aribee d'artamene de philidaspe et de beaucoup d'autres comme il luy aprit ce 
 qui avoit este resolu quoy seigneur luy dit elle est-il juste de vaincre deux fois un mesme ennemy et n'acheterez vous point trop cher la conqueste de cerasie si elle couste encore quelques gouttes de sang a artamene pour moy je vous advoue ma foiblesse poursuivit elle en portant la main sur ses yeux pour cacher la rougeur qui luy estoit montee au visage je ne puis entendre parler de combats sans emotion et sans repugnance principalement lors qu'il s'agit d'exposer la vie d'un homme qui a defendu la vostre je suis trop glorieux madame interrompit artamene que vous me faciez l'honneur de prendre quelque soin d'une chose qui ne peut jamais estre plus avantageusement exposee que pour le service du roy mais madame ne craignez rien pour moy en ce combat et pleignez moy plustost d'avoir un si foible ennemy il n'a pas tenu a philidaspe dit alors aribee a la princesse qu'artamene ne se soit pas expose a ce danger puis qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour l'en exempter et pour pouvoir combattre au lieu de luy il est vray madame poursuivit philidaspe que j'avois eu la hardiesse d'en supplier le roy mais il ne m'en a pas juge digne ce n'est pas par cette raison respondit ciaxare mais c'est parce qu'il n'eust pas este juste et c'est aussi adjousta mon maistre parce qu'artamene ne l'eust pu souffrir et qu'il n'a guere accoustume de ceder sa place a un autre le roy qui eut peur que ces deux braves estrangers ne s'aigrissent tout de nouveau changea de discours 
 et apres avoir encore este quelque temps chez la princesse il la quitta et emmena avec luy tous ceux qui l'avoient suivy chez mandane cependant comme l'amour n'abandonnoit point artamene qu'il ne voyoit jamais la princesse qu'il n'en remarquast toutes les actions avec une exactitude estrange et qu'il ne s'en entretinst avec feraulas ou avec moy il nous demanda quand il fut retire dans sa chambre ce que nous pensions de cette rougeur qui avoit paru sur le visage de mandane lors qu'elle avoit parle de luy et de l'aversion qu'elle avoit pour les combats est-ce nous disoit-il un simple effet de cette humeur douce et tranquile qui luy fait avoir de la repugnance pour la guerre et pour le sang ou ne seroit-ce point que le service que j'ay rendu au roy son pere eust insensiblement engage son esprit dans quelque legere disposition a ne me hair pas mais helas poursuivoit-il un moment apres et sans nous donner le loisir de luy respondre n'est-ce point aussi que ces paroles obligeantes qu'elle a prononcees en ma faveur luy ont donne de la honte et du repentir lors qu'elle s'en est apperceue n'est-ce point dis-je une marque infaillible que son coeur a desadvoue sa bouche et ne scaurois-je deviner precisement la veritable cause de cette aimable rougeur qui me l'a fait paroistre si belle et qui luy a adjouste de nouveaux charmes ne me flatez point mon cher feraulas luy disoit-il qu'en pensez vous qu'en dois-je croire seigneur luy dit il je ne voy rien en cette rougeur 
 qui ne vous soit advantageux car quand ce ne seroit qu'un simple effet de pitie ce seroit tousjours avoir sujet d'esperer que plus facilement vous pourrez toucher son coeur lors qu'elle scaura les maux que vous aurez souffers pour elle ha feraulas s'ecria-t'il qui sera-ce qui les y fera scavoir cyrus n'osant pas sortir du tombeau ne les y aprendra jamais et artamene quine paroist estre qu'un simple chevalier en pourroit-il concevoir la temeraire pensee sans folie et sans extravagance enfin seigneur a vous parler sincerement artamene songeoit bien plus a la princesse qu'a artane ce n'est pas qu'il n'eust tous les soings qu'il faloit avoit pour le combat qu'il devoit faire mais c'est qu'en effet en pensant a toute autre chose il pensoit encore a mandane et l'amour qui fait bien d'autres miracles luy avoit donne ce privilege de pouvoir parler de guerre d'affaires de nouvelles de complimens et de toutes sortes de choses sans abandonner jamais entierement le cher souvenir de sa princesse cependant le jour du combat estant arrive il fut prendre conge d'elle avec une joye sur le visage qui devoit l'assurer de son triomphe je viens madame luy dit il vous demander des armes pour combattre artane je voudrois bien luy respondit elle fort obligeamment mais avec un peu plus de melancolie qu'il n'en avoit avoir trouve les moyens de vous rendre absolument invincible vous le pouvez aisement madame adjousta t'il me faisant seulement l'honneur de recevoir favorablement 
 les services que je veux rendre au roy et a vous et me faisant simplement la grace de me desirer la victoire car si j'obtiens cette faveur quand artane seroit le plus vaillant homme du monde ce que je suis bien asseure qu'il n'est pas je le vaincrois infailliblement s'il ne faut que de sa reconnoissance pour vos services repliqua la princesse et pour des voeux vous faire triompher allez artamene allez et ne craignez pas d'estre vaincu apres cela la princesse comme si elle n'eust pu souffrir davantage cette conversation le congedia d'une maniere fort civile et fort obligeante et artamene s'en alla retrouver le roy qui estoit prest a partir ciaxare ne fut suivy que de deux mille hommes non plus que l'autre fois et les rois de pont et de phrigie se rendirent aussi avec pareil nombre de gens dans cette mesme plaine et au mesme lieu ou les juges avoient prononce leur arrest c'est a dire a la veue du trophee d'artamene l'on y avoit dresse des barrieres qui formoient un quarre plus long que large de grandeur assez raisonnable pour y pouvoir faire un combat artane qui se trouvoit assez embarrasse de son espee ne voulut point avoir d'autres armes offensives et s'imagina que moins son ennemy en auroit moins il seroit expose ils n'avoient donc chacun que l'espee et le bouclier aux deux bouts du champ il y avoit deux eschaffaux dressez pour les rois ennemis et a un des costez il y en avoit un autre ou estoient les juges les quatre mille hommes de 
 guerre estoient placez partie derriere les eschaffaux des rois et partie a l'autre face du champ de bataille sans se mesler toutefois les uns parmy les autres chacun demeurant sous ses enseignes mais si bien rangez que presque tout le monde pouvoit voir aux deux bouts des lices il y avoit deux entrees et ce fut par ces deux endroits opposez qu'artamene et artane entrerent en mesme temps et commencerent de faire prevoir l'evenement du combat par leur differente contenance artane avoit voulu se battre a cheval se confiant plus en la vigueur et en l'adresse de celuy qu'il devoit monter qu'en sa force et en son courage mais il ne scavoit pas que plus un cheval est vigoureux moins il rend de service a celuy qui perdant le jugement par la crainte ne le scait plus conduire comme il faut ny luy faire les chastimens a propos artane parut donc avec des armes tres magnifiques et sur un cheval blanc si beau si bien fait si noble et si plein de fierte que d'abord il attira les yeux de tout le monde il avoit l'action vive et superbe et frapant du pied secouant son crin blanchissant son mors d'escume et hanissant avec violence en entrant dans la carriere il sembloit avoir impatience de porter son maistre vers son ennemy mais seigneur si le cheval d'artane attira l'admiration de tout le monde la mauvaise posture de celuy qui le montoit donna de l'aversion et de la pitie le moindre mouvement du cheval l'esbranloit et l'on voyoit qu'il ne songeoit qu'a l'empescher d'avancer vers son ennemy 
 comme s'il eust eu peur d'estre trop tost attaque pour artamene il n'en alla pas ainsi car encore qu'il fust monte sur un cheval noir extremement beau ce fut directement a sa personne que furent toutes les aclamations bien que ce jour la il n'eust voulu prendre que des armes toutes simples comme ayant quelque honte de combattre un si foible adversaire son corps estoit bien plante sa contenance estoit assuree il portoit ses jambes si admirablement et paroissoit si bien estre maistre absolu du cheval qu'il montoit qu'il estoit aise de voir qu'il s'en scauroit bien servir comme en effet les ceremonies ordinaires en pareilles occasions ne furent pas plustost achevees et le signal fut a peine donne par les trompettes que partant de la main et poussant son cheval a toute bride il fut contre artane en haussant le bras avec une impetuosite estrange sans songer presque a se servir de son bouclier tant il craignoit peu ce foible ennemy pour artane qui ne scavoit ce qu'il faisoit il arriva que laschant trop la bride a son cheval et puis voulant le retenir tout d'un coup il fit qu'il se jetta a coste par un grand bond et que secouant la teste fierement et se cabrant a demy il emporta en suitte son maistre a l'autre bout du champ sans qu'artamene le peust joindre ce prince marry de l'avoir manque achevant prestement sa passade et faisant prendre la demy volte au sien fondit sur artane qui a peine s'estoit raffermy dans la selle il le poussa alors et luy dechargea un grand coup 
 d'espee qui glissant sur son casque luy tomba sur l'espaule droite et en fit jalir le sang jusques sur sa cotte d'armes artamene redoubla encore artane para le mieux qu'il put et sans oser attaquer un si redoutable ennemy il se contenta de se tenir sur la deffensive esperant tousjours que le cheval d'artamene se lasseroit plustost que le sien ou qu'il luy arriveroit quelqu'autre accident qui le sauveroit cependant artamene n'estoit pas sans quelque inquietude car il voyoit bien qu'il luy estoit for aise de tuer artane s'il vouloit employer toute sa force mais son esprit ne se contentoit pas de cette espece de victoire et il vouloit avoit la satisfaction d'ouir de la bouche de son ennemy l'adveu de la verite il le combatit donc et l'espargna tout a la fois mais malgre cet advantage qu'artamene donnoit a artane ce miserable n'eut jamais la force de s'en prevaloir il fut blesse en quatre endroits sans qu'il portast jamais un seul coup d'espee a mon maistre et comme si son cheval eust este las de porter ce honteux fardeau l'on voyoit qu'il avoit dessein de s'en decharger comme en effet mon maistre ayant quelque confusion de voir ce lasche si long temps devant luy et voulant le traiter avec mepris luy dechargea un si grand coup de plat d'espee qu'il l'estourdit et le fit tomber sur le col de son cheval qui prenant son temps se deroba de dessous luy et le renversa demy mort sur la poussiere son casque en tombant s'osta de sa teste son espee luy echapa de la main et il ne luy demeura que son bouclier 
 dont se servoit bien mieux que de tout le reste de ses armes aussi tost artamene descendit de cheval et courant a luy l'espee haute advoueras tu luy dit il indigne ennemy que tu es ce que tu scais de ma premiere victoire j'advoueray tout luy respondit ce miserable en se couvrant de son bouchlier pourveu que vous me promettiez la vie il y auroit trop peu d'honneur a te l'oster luy respondit mon maistre en luy mettant le pied sur la gorge pour ne te l'accorder pas mais songe a ne mentir pas devant nos juges car enfin rien ne te scauroit derober a ma vangeance si tu ne dis la verite toute pure les juges estant alors descendus de leur eschaffaut furent dans la lice trouver artamene qui les voyant aprocher venez leur dit il venez aprendre la verite de la bouche mesme de mon ennemy parle donc luy dit il si tu veux vivre et ne differe pas davantage ma justification alors le malheureux artane presse de quelque remords et beaucoup plus de la crainte de mourri raconta en peu de paroles la verite de la chose disant seulement pour son excuse qu'ayant bien connu veu la maniere dont on combatoit que la victoire seroit si opinastrement disputee qu'aparemment tout y periroit il avoit voulu tascher d'avoir par la ruse ce qu'il ne pouvoit avoir par la force mais enfin il advoua qu'artamene estoit demeure luy quinziesme contre quarante qu'en suitte il avoit combattu dix contre dix qu'apres il s'estoit veu luy septiesme contre ces dix encore luy seul contre 
 trois de nouveau luy seul contre deux et puis luy seul contre pharnace bref il dit tout ce qu'il scavoit et la peur de la mort fut plus forte en luy que celle de l'infamie il est vray qu'apres s'estre si mal battu il ne devoit plus craindre de se deshonorer l'estant presque desja autant qu'on le pouvoit estre les juges ayant entendu tout ce qu'artane avoit a dire prierent mon maistre de se contenter de ce qu'il avoit advoue et de le vouloir laisser relever et vivre qu'il se releve et qu'il vive respondit artamene en remettant son espee au fourreau mais qu'il tasche de vivre en homme d'honneur et de ne faire plus d'actions si lasches les juges alors n'eurent plus de contestation et tous tomberent d'accord que mon maistre avoit este et estoit victorieux declarant que cerasie appartenoit au roy de capadoce et ordonnant que le trophee d'artamene demeureroit et seroit dresse a loisir avec plus d'art ce qui fut execute le roy de pont receut cette nouvelle en prince qui avoit du coeur et de la sagesse et il tesmoigna plus de ressentiment de la mauvaise action d'artane que de la perte de cerasie pour ciaxare il receut artamene avec des caresses extraordinaires ce qui ne fut sans doute guere agreable ny a ariblee ny a philidaspe qui estoient presens a cette action pour artance comme il estoit de grande condition malgre la colere du roy de pont quelques uns de ses parens ne laisserent pas de l'oster de la et d'en avoir soing mais le roy de pont leur dit que s'il guerissoit 
 de ses blessures il ne le vouloit plus voir lors que les juges eurent les uns et les autres adverty leurs maistres de ce qu'ils avoient resolu les deux rois ennemis et le roy de phrigie se virent et s'embrasserent pour la seconde fois celuy de pont dit a ciaxare qu'il s'en retourneroit dans son armee et que le lendemain il decamperoit de devant cerasie et s'en reculeroit d'une journee afin de l'en laisser prendre possession il dit en suitte au roy de capadoce qu'il l'estimoit bien plus heureux d'avoir aquis l'amitie d'artamene que d'avoir recouvre une ville et que pour luy il donneroit tousjours volontiers la moitie de ses estats pour aquerir un simple soldat aussi vaillant que mon maistre artamene se trouva aupres de ciaxare lors qu'il receut ce compliment ou il respondit avec beaucoup de civilite quoy que tout ce qui venoit de la part d'un amant de mandane ne luy fust guere agreable cependant les rois se separerent et ciaxare s'en retourna dans anise tout le peuple sortit de la ville pour le recevoir toute l'armee parut en bataille la princesse mesme qui avoit este advertie de ce qui s'estoit passe par un homme que le roy luy avoit envoye en diligence et qui en avoient averty le camp et le peuple vint au devant du roy jusques a la porte du chasteau ou ciaxare luy presenta artamene qu'elle receut de fort bonne grace et avec beaucoup de joye mais comme elle voulut luy tesmoigner la satisfaction qu'elle avoit de le voir sorty d'une occasion dangereuse ne la 
 nommez pas ainsi madame luy dit il en rougissant et ne me faites pas ce tort de croire que j'aye este fort expose en ce combat l'honneur que vous m'aviez fait de m'assurer de faire des voeux pour ma victoire a este plus loing que je ne voulois puis qu'enfin ces voeux et ces prieres m'ont fait vaincre sans peril j'e ne scay pas luy respondit la princesse si vous avez vaincu sans peril mais je scay bien que vous n'avez pas viancu sans gloire ils dirent encore beaucoup d'autres choses qui seroient trop longues a raconter et ciaxare pour reconnoistre en quelque facon les services d'artamene luy donna non seulement le gouvernement de cerasie qu'il avoit conquise et de la quelle il croyoit entrer en possession un jour apres mais encore celuy d'anise et de tout le pais qui l'environne qui vaquoit par la mort e son gouverneur estant bien juste dit le roy qu'artamene jouisse de ce qu'il a ganne et de ce qu'il m'a empesche de perdre aribee n'osa pas s'opposer directement a ce bien-fait de ciaxare car les services d'artamene estoient trop considerables pour cela il avoit fait des merveilles a la bataille il avoit sauve la vie du roy il avoit remporte plusieurs advantages sur ses ennemis il avoit vaincu par un prodige dans le combat des deux cens hommes qui devoient terminer la guerre et il venoit d'achever de conclurre la paix par une victoire particuliere mais encore qu'aribee ne s'opposast pas absolument a cette reconnoissance comme la nouvelle faveur de mon maistre faisoit 
 quelque ombre a la sienne et que de plus il estoit fasche de le voir devancer philidaspe il dit toutefois tout bas au roy comme nous l'avons sceu depuis qu'il y avoit quelque danger de confier deux places frontieres a un inconnu et qu'il vaudroit mieux luy donner de plus grandes recompenses pourveu que ce fust au milieu de l'estat mais quoy qu'il peust dire et quoy qu'il peust faire il ne put rien changer au dessein du roy ce prince voulut aussi que suivant ce qu'avoient prononce les juges il demeurast un monument eternel de la victoire d'artamene au mesme lieu ou il avoit esleve son trophee et le propre jour de son triomphe il commanda que l'on fist venir des sculpteurs et des architectes pour placer ce trouphee dont artamene avoit amasse les armes de sa propre main sur un magnifique piedestal de marbre ou toutes ses grandes actions seroient representees en bas relief avec une inscription tres glorieuse pour luy ce que fut execute quelque temps apres malgre la continuation de la guerre
 
 
 
 
car seigneur vous scaurez que le roy de pont suivant sa parole se retira effectivement de devant cerasie mais vous scaurez aussi que les habitans de cette ville aimoient si passionement ce prince sous la domination duquel ils vivoient depuis long temps et avoient este si mal traitez par les derniers rois de capadoce sous lesquels ils avoient autrefois este que le roy de pont ne put jamais leur persuader d'ouvrir leurs portes a son ennemy il creut toutefois 
 que lors qu'ils le verroient party ils changeroient de resolution si bien qu'il n'en envoya rien dire a ciaxare pour ne l'irriter pas contre eux et se contenta de se retirer comme il y estoit oblige y laissant un capitaine et cinq cens soldats avec ordre de remettre la place a ceux que le roy de capadoce envoyeroit pour la recevoir d'autre par ciaxare voulant favoriser artamene en toutes choses luy dit fort obligeamment que c'estoit a luy a s'en aller prendre possession de sa conqueste et pour cet effet le jour qu'il devoit entrer dans cerasie estant arrive le roy l'envoya vers cette ville a la teste de six mille hommes mais artamene fut bien estonnee de voir que les portes en estoient fermees et que toute les murailles estoient bordees de soldats avec des arcs et des fleches pour se deffendre si on les vouloit attaquer artamene qui s'estoit attendu a une entree fut un peu surpris de vois qu'il luy faloit plustost songer a un affaut neantmoins il voulut auparavant scavoir ce que cela vouloit dire il fit donc faire alte a ses trouper a la portee de la fleche et envoya sommer les habitans de cerasie de luy ouvrir leurs portes suivant les conditions faites avec le roy de pont mais comme ils avoient bien preveu que la chose iroit ainsi lors qu'ils s'estoint resolus a ne changer point de maistre aussi tost qu'ils avoient eu pris les armes et defarme ces cinq cens soldats que le roy de pont y avoit laissez ils avoient dresse un manifeste qu'ils jetterent 
 alors du haut des murailles au heraut qui leur parloit et luy dirent en le luy jettant que ciaxare verroit leurs raisons par cet escrit et peut-estre les approuveroit que cependant il se retirast s'il ne vouloit qu'on le fist retirer bien viste estant resolus de se deffendre eux mesmes puis que le roy de pont les avoit abandonnez artamene ayant receu ce manifeste en demeura estonne non seulement parce qu'il estoit admirablement bien fait mais encore parce qu'il faisoit voir qu'il n'y eut jamais de subjets si fideles a leur prince je ne me scaurois plus souvenir de ce que precisement il contenoit je n'ay pas oublie toutefois qu'il finissoit a peu pres par ces paroles si nous estions persuadez que nous fussions vos legitimes subjets nous serions contre le roy de pont ce que nous faisons contre vous mais comme au contraire nous croyons estre les siens nous mourrons mille fois plustost que de recevoir un autre maistre nous scavons bien qu'il nous abandonne mais nous scavons aussi qu'il nous abandonne a regret ainsi nous sommes resolus de nous garder pour luy malgre luy et de luy estre rebelles en cette rencontre plustost que de changer de domination si nous pouvons vous resister nous serons heureux et si nous perissons en vous resistant la mort nous delivrera de toute servitude quoy qu'il en soit nous ne voulons point changer de roy et si vous estes genereux et bien conseille comme nous le voulons croire vous nous recompenserez de nostre fidelite au lieu de nous en vouloir punir et vous serez bien aise 
 que nous ayons donne un si illustre exemple a vos subjets afin de leur apprendre d'estre aussi fideles que nous quand l'occasion s'en presentera 
 
 
artamene trouvant quelque chose de fort heroique dans le sentiment de ces peuples n'eut garde de songer a les attaquer sans un nouvel ordre il m'envoya donc le prendre de ciaxare et luy porter le manifeste que son heraut avoit receu se contentant de demeurer a la teste de ses troupes et a la veue de cerasie le roy fut sans doute fort surpris de cet evenement et comme aribee avoit un esprit artificieux il ne creut point du tout que cette advanture si extraordinaire n'eust autre fondement que l'affection de ces peuples pour leur prince et il s'imagina que le prince faisoit plustost ainsi agir ces peuples de sorte que comme son interrest se trouvoit a faire durer la guerre il aigrit l'esprit du roy autant qu'il luy fut possible cependant nous avons bien sceu depuis que cela n'estoit pas et que la passion que les habitans de cerasie avoient pour leur roy et l'aversion qu'ils avoient pour les capadociens ciaxare depescha vers le roy de pont pour se plaindre a luy du procede de ces habitans et pour luy reprocher l'infraction de leur traitte et le manquement de sa parole et pour ne perdre point de temps il fit avancer toute son armee pour investir la ville de peur qu'il n'y entrast des vivres ou des gens de guerre le roy donna alors sa lieutenance general a artamene ce qui pensa faire 
 mourir philidaspe de douleur et de despit se voyant sous-mis a l'homme du monde qui faisoit le plus d'obstacle a sa gloire et par consequent a ses desseins la princesse s'affligea de cet accident philidaspe s'en affligea aussi bien qu'elle ciaxare en fut en inquietude le roy de pont en eut de la joye et de la douleur le roy de phrigie en fut fasche aribee en fut fort aise et artamene n'en estant ny bien aise ny bien fasche demeura assez indifferent entre ces deux sentimens parce qu'il n'y voyoit pas son amour interessee elle qui estoit la seule chose qui pouvoit luy donner de la couleur et de la joye le roy de pont respondit a ceux que ciaxare envoya vers luy qu'il estoit bien fasche que les habitans de cerasie n'eussent pas obei que pour luy il y avoit fait tout ce qu'il avoit peu et que mesme il n'y pouvoit pas faire autre chose que de leur commander encore une fois d'ouvrir leurs portes mais apres cela dit il a ces envoyez je pense pas estre oblige de les aller assieger et de les aller combattre eux dis-je qui ne se portent a cette desobeissance que par un exces d'amour ce sera bien assez que je n'aille pas les secourir apres tout ils ne sont plus mes subjets ils sont ceux de ciaxare c'est donc a luy a y donner ordre je me sens pourtant oblige de le prier de ne les traiter pas a la rigueur et de se souvenir que s'ils peuvent se resoudre un jour a luy obeir ils luy seront plus fidelles que le reste de ses subjets ce prince congediant ainsi les ambassadeurs 
 de ciaxare envoya avec eux un de ses herauts que le roy de capadoce fit conduire au pied des murailles de cerasie pour sommer les habitans de rendre la place mais il n'en voulurent rien faire et dirent a ce heraut qu'il dist a leur maistre que quoy qu'ils se vissent cruellement abandonnez par luy ils prefereroient tousjours la mort a la domination du roy de galatie ciaxare voyant leur fermete quoy qu'il l'estimast dans son coeur ne laissa pas de songer a les attaquer et pour cet effet il fit tenir conseil de guerre ou il fut resolu d'emporter cette ville de force il commenca donc son campement il ordonna ses quartiers et ses attaques il fit travailler a sa circonvalation il fit ouvrir la tranchee et preparer ses beliers et ses autres machines pendant cela philidaspe qu'en ce temps la nous ne croyons capable que d'une ambition demesuree n'estoit pas sans inquietude et sans chagrin et la chose paroissoit si visiblement dans ses yeux que tout le monde y prenoit garde il pensoit que s'il ne se signaloit point en ce siege il demeureroit infiniment au dessous d'artamene veu les grandes actions qu'il avoit faites et qu'ainsi ce seroit ruiner les grands desseins qu'il avoit mais aussi il consideroit en suitte qu'il ne pouvoit faire de belles choses en cette occasion ou mon maistre estoit destine au gouvernement de cette ville que ce ne fust a l'advantage d'artamene qu'il estimoit infiniment mais qu'il ne pouvoit pourtant aimer le roy 
 de pont son coste n'estoit pas aussi sans inquietude car enfin l'affection de ces peuples luy donnoit de la tendresse pour eux et de plus il aimoit tousjours mandane ainsi il est certain que si ce n'eust este la guerre de lydie que le roy de phrigie craignoit il n'eust pas este marry de recommencer celle qui venoit de finir mais seigneur il ne tarda guere sans avoir ce qu'il souhaittoit si fort car le roy de phrigie fut adverty en ce mesme temps que celuy de lydie n'estoit plus en estat de luy faire la guerre une partie de ses subjets s'estant revoltez cette nouvelle mit d'autres sentimens dans l'esprit du roy de pont mais pendant qu'il deliberoit sur ce qu'il avoit a faire ciaxare fit attaquer cerasie artamene y fit des choses admirables et philidaspe y en fit aussi qui ne furent guere moins merveilleuses je ne m'arresteray point seigneur e vous decrire ce siege exactement ayant encore trop de choses plus importantes a vous dire je vous diray donc en peu de mots que les habitans de cerasie se deffendirent en desesperez et donnerent une ample matiere la valeur d'artamene et a celle de philidaspe cependant j'ay entendu dire plusieurs fois long temps depuis a mon maistre qu'il n'avoit jamais combatu avec plus de repugnance qu'en cette occasion car voyant le grand coeur de ces gens la et leur incomparable fidelite ce n'estoit pas sans douleur qu'il estoit contraint d'employer contre eux les deniers efforts de son courage ils soustinrent quatre affauts avec une 
 vigueur sans exemple ils virent leurs portes rompues une partie de leurs murailles renversees par les beliers sans se vouloir rendre et s'estant retranchez vers le plus haut de la ville ils donnerent encore beaucoup de peine philidaspe sans doute ne servit pas peu en ce siege et artamene et luy conceurent une si haute estime l'un de l'autre en cette rencontre que l'on peut dire que jamais la valeur ne donna tant d'admiration et si peu d'amitie mais enfin apres que ces infortunez habitans de cerasie eurent long temps resiste ils furent forcez neantmoins auparavant que de les attaquer pour la derniere fois artamene supplia le roy de luy permettre de les envoyer encore sommer de se rendre avec assurance d'un pardon general s'ils ne resistoient plus ce que ciaxare luy accorda en ce mesme instant il luy vint un ambassadeur du roy de pont pour le prier de nouveau de vouloir pardonner aux habitans de cette ville quand il les auroit vaincus et de n'ensanglanter pas sa victoire il luy repartit qu'il ne tiendroit qu'aux rebelles s'il ne leur pardonnoit pas mais cette derniere sommation ne servit de rien et ces desesperez respondirent qu'en l'estat qu'estoient les choses ils ne songeoient plus qu'a mourir glorieusement que puis que leur prince les avoit abandonnez comme il avoit fait ils ne vouloient plus avoir de maistre et que par consequent ils ne pouvoient plus vouloir que la mort n'ayant point d'autre voye de recouvrer la liberte ciaxare voyant donc 
 leur obstination non seulement les fit attaquer et les fit prendre mais encore malgre toutes les prieres d'artamene il les fit passer au fil de l'espee ce qui avoit tant irrite le roy c'estoit tant qu'effectivement il avoit perdu plus de six mille hommes en ce siege au reste jamais philidaspe ne combatit mieux qu'en cette derniere attaque car comme il voyoit que c'estoit achever de perdre cette miserable ville cette ambitieuse jalousie qui le possedoit trouvoit quelque douceur a voir qu'artamene ne seroit gouverneur que d'une ville destruite mon maistre sauva pourtant de ces malheureux autant qu'il luy fut possible et vers la fin du combat il forca le roy de luy permettre de donner la vie au peu qui restoit qui fut contraint de la recevoir cette funeste victoire fut remportee assez heureusement et pour artamene et pour philidaspe n'ayant chacun receu qu'une blessure assez legere cependant le roy de pont que l'amour et le despit ne laissoient pas en repos et qui ne cherchoit qu'un pretexte pour recommencer la guerre envoya se pleindre a ciaxare de la cruaute qu'il avoit eue mais ce prince respondit que ceux qu'il avoit punis estoient ses subjets et ses subjets rebelles plus d'une fois et qu'ainsi il n'avoit a en rendre compte a personne le roy de pont fort satisfait de cette response un peu aigre parce qu'elle luy fournissoit un leger sujet de pleinte renvoya vers ciaxare et luy manda qu'il ne vouloit point d'alliance avec un prince qui traittoit 
 si mal ses propres subjets et qu'ainsi il luy declaroit qu'il estoit tousjours son ennemy qu'au reste ciaxare scavoit bien qu'il avoit un moyen infailible de faire la paix quand il luy plairoit et de luy faire tomber les armes des mains c'est pourquoy il le supplioit de ne se pleindre pas de son procede vous entendez bien seigneur que ce moyen dont le roy de pont vouloit parler estoit le mariage de la princesse madane et de luy mais ciaxare receut ce discours fort aigrement et respondit avec autant de fierte que l'autre avoit d'injustice revola donc les choses plus brouillees qu'auparavant ciaxare de qui l'armee estoit exremement affoiblie se retira vers anise ou aussi bien quelque legere emotion le rapelloit apres avoit fait mettre le feu dans cerasie tant pour empescher le roy de pont de s'en emparer que pour n'estre pas oblige d'y laisser garnison et pour en faire aussi un monument redoutable de sa vangeance mais artamene qui creut que cette retraite pouvoit faire croire au roy de pont qu'on le craignoit supplia ciaxare de luy permettre de demeurer a quelques stades au dela de cerasie avec dix mille hommes de pied et quatre mille chevaux seulement pour observer la contenance de l'ennemy et pour luy faire voir qu'on ne le redoutoit pas pendant que de son coste il grossiroit son armee de toutes les garnisons des places les plus proches feroit faire de nouvelles levees et apaiseroit par sa presence et par celle des troupes qu'il emmeneroit le 
 tumulte arrive dans anise qui n'estoit pas fort considerable le roy aprouvant la proposition d'artamene consentit a ce qu'il voulut et commanda les troupes qui devoient demeurer sous la conduitte de mon maistre mais admirez seigneur les bizarres effets que produisent les passions violentes dans une ame ambitieuse qui en est possedee philidaspe qui estoit desespere de se voir dans la cruelle necessite d'obeir a artamene comme lieutenant general et qui par plus d'une raison devoit estre bien aise de suivre le roy dans anise ou il s'en retournoit ne laissa pas malgre tous les sentimens secrets qui luy donnoient de la repugnance a obeir a mon maistre et qui l'appelloient aupres de ciaxare de soliciter puissamment le roy pour estre de ceux qui devoient demeurer aupres d'artamene et en effet il agit si fortement pour cela qu'il obtint ce qu'il de mandoit ce n'est pas que ce qu'il demandoit n'eust des choses tres fascheuses pour luy mais c'est qu'enfin rien ne luy estoit plus insupportable que de voir qu'artamene peust aquerir de la gloire sans que du moins il la partageast avec luy et qu'il estoit absolument resolu d'estre son rival en ambition le roy de pont ayant donc sceu que l'armee de ses ennemis estoit partagee s'avanca vers artamene avec toute la sienne qui estoit encore de vingt-cinq mille hommes resolu de profiter de cette occasion et de pousser au moins les troupes de mon maistre jusques a anise l'inegalite du nombre ne pouvant obliger 
 artamene a se retirer je pris la liberte de luy dire qu'il hazardoit trop en cette rencontre je hazarderois bien davantage me respondit il si je fuyois le combat puis qu'enfin je pourrois peut-estre perdre l'estime de ma princesse non non chrisante me dit il dans le dessein que j'ay d'en estre aime il faut faire des choses toutes extraordinaires gagner des batailles avec des forces egales c'est ce que la fortune fait voir tous les jours avec une mediocre valeur mais les gagner lors que selon toutes les apparences on les doit perdre c'est de ces choses la dont il faut qu'artamene face s'il veut esperer de se mettre assez bien dans l'esprit de mandane pour luy faire souffrir artamene comme artamene ou pour l'obliger a ne hair pas cyrus enfin seigneur il assembla le conseil de guerre mais comme philidaspe estoit de son advis luy qui n'avoit garde de refuser le combat et de paroistre moins hardy qu'artamene tous les autres chefs eurent beau faire et beau dire il falut en cette occasion que la prudence cedast a la valeur artamene toutefois ne laissa pas de songer a se mesnager autant qu'il put il se saisit tousjours de tous les postes advantageux et n'oublia rien de tout ce que le plus grand capitaine du monde eust pu faire le roy de phrigie et le roy de pont essayerent diverses fois d'enlever quelque quartier a artamene mais par tout ils furent battus et de que coste qu'ils l'attaquassent ils trouvoient toujours mon maistre en teste ils se voyoient toujours repoussez et le voyoient tousjours invincible 
 ces deux rois conceurent une estime si particuliere pour luy comme nous l'avons sceu depuis qu'ils craignoient bien plus ciaxare a cause d'artamene qu'a cause de sa puissance soit qu'ils le considerassent comme fils du roy des medes ou comme roy de capadoce et de galatie mais seigneur pour ne vous arrester pas si long temps l'on peut dire qu'artamene donna et gagna trois petites batailles en peu de jours a la premiere il s'attacha a un combat particulier avec le roy de pont qu'il blessa legerement et eut tout l'advantage de cette journee a la seconde les choses furent un peu plus douteuses et philidaspe y fit des merveilles et pensa prendre le roy de phrigie prisonnier mais a la troisiesme il arriva une chose a artamene qui luy sauva la vie quelque temps apres comme vous l'apprendrez par la suitte de mon discours et qui merite que vous la scachiez je vous diray donc seigneur que comme artamene avoit accoustume a tous les combats ou il se trouvoit de chercher autant qu'il luy estoit possible les chefs du party contraire il fit tout ce qu'il put pour combattre le roy de pont et comme roy ennemy et comme amant de mandane ainsi le cherchant par tout il vit a sa droite un cavalier qui se deffendoit contre quinze ou vingt des siens avec une valeur extreme il s'avance il s'en approche et reconnoist que c'est le roy de pont qu'ils vont infailliblement accabler par le nombre il va droit a eux et se faisant aisement connoistre a la voix mes compagnons leur dit 
 il arrestez vous les rois ne doivent pas estre vaincus de cette sorte il faut les combattre plus noblement et ne les vaincre pas par la multitude en disant cela il escarte tous ces cavaliers leur fait cesser le combat et adressant la parole au roy de pont vaillant prince luy dit il en s'arrestant un moment il ne tiendra qu'a vous que vous ne vous vangiez du sang que je vous ay fait verser et que nous n'achevions presentement ce que nous avions commence il y a peu de jours genereux ennemy luy repliqua le roy de pont en se reculant et levant son espee il ne seroit pas juste de combattre mon liberateur et je ne veux point vous mettre en estat de m'oster ce que vous venez de me donner ny me mettre en estat moy mesme de me deshonorer en tuant celuy qui m'a sauve la vie mais comme il vit qu'artamene n'estoit pas content de ce discours et que peut-estre le forceroit il a combattre il le quitta et se mesla avec precipitation dans la multitude ou artamene le suivit sans le pouvoir rejoindre de tout ce jour la cette action donna de l'admiration a mon maistre et de la douleur tout ensemble car enfin apres les belles choses qu'il avoit veu faire au roy de pont il connoissoit parfaitement que la seule generosite le faisoit agir ainsi helas me dit il le soir lors qu'il fut retire a sa tente que j'ay un dangereux rival et que je serois malheureux si mandane le connoissoit aussi bien que moy mais dieux poursuivoit-il que ce prince scait peu quel est celuy qu'il n'a point voulu combattre et quel est 
 celuy qui luy a sauve la vie il ne scait pas adjoustoit-il encore que je ne le sauvois que pour le perdre car il ne me regarde que comme un ennemy genereux et ne me soubconne point du tout d'estre son rival mais chrisante me disoit-il comment est-il possible que la princesse l'ait connu et l'ait hai et que ne dois-je point craindre moy qui ne suis qu'artamene et qui suis bien plus haissable pour elle comme fils du roy de perse que comme un simple estranger apres cela par un secret sentiment de jalousie il m'ordonna de m'informer avec soin et avec adresse de la naissance de l'amour du roy de pont ce que je fis et ce que je sceu facilement n'y ayant personne en capadoce qui l'ignorast je sceu donc que le feu roy de pont ayant en guerre contre celuy de capadoce et en suitte estans venus a quelque traite de paix ils s'estoient donnez des ostages de part et d'autre et que le roy de pont avoit envoye un de ses enfans qui estoit celuy-cy mais qui n'estoit pas alors l'aisne qu'en six mois qu'il avoit este a la cour de ciaxare son amour avoit pris naissance qu'il n'avoit pourtant ose tesmoigner ouvertement parce que ce n'estoit pas luy qui devoit estre roy apres la mort de son pere qu'en suitte ce pere et ce frere estant morts et estant parvenu a la couronne il avoit envoye demander la princesse en mariage que l'on luy avoit refusee pour diverses raisons comme je vous l'ay desja dit artamene aprenant cela en fut estrangement inquiet et toute la vertu de mandane 
 sa modestie et sa severite eurent bien de la peine a luy persuader qu'en six mois ce prince n'eust gagne nulle place en son affection genereux bien fait amant et honneste homme comme il est neantmoins quand il venoit a penser que personne n'en disoit rien que la princesse se resjouissoit effectivement des victoires qu'il remportoit sur ce prince cette crainte se dissipoit et donnoit quelque tresve a ses inquietudes mais son ame n'en estoit pourtant pas plus en repos car disoit-il si ce prince qui est beau de bonne mine extremement vaillant et plein d'esprit comme on me l'assure n'a pu rien gagner sur son coeur que puis-je pretendre moy qui suis prince sans oser le dire et qui me dis simplement un malheureux estranger sans biens et sans patrie tant y a seigneur que quelques jours apres ce troisiesme combat ou artamene avoit eu de l'advantage et ou philidaspe s'estoit signale il crut qu'il pouvoit aller un peu refraichir ses troupes puis que le roy de pont en faisoit autant que luy en ce mesme temps ciaxare receut celles qu'il avoit donne ordre qu'on luy amenast de toutes ses places acheva de faire ses recrues et son armee se retrouva alors de plus de cinquante mille hommes celle du roy de pont fut aussi fortifiee d'un puissant secours et ces deux rois ennemis se retrouverent egalement forts et egalement en estat de se disputer la victoire artamene fut receu du roy et de la princesse avec des eloges merveilleux et philidaspe en fut aussi assez carresse quoy 
 que beaucoup moins qu'artamene ce qui le mettoit dans un chagrin inconcevable durant quelques jours qu'ils furent a anise ils virent fort souvent la princesse et presque tousjours ensemble ce qui ne plaisoit guere a artamene que philidaspe est cruel me disoit quelquefois mon maistre de me derober la moitie des regards de l'adorable mandane et toute la douceur de sa conversation car enfin quoy que tout le monde ne le croye capable que d'une ambition genereuse il est aussi assidu aupres d'elle que s'il en estoit amoureux que ne s'attache-t'il a ciaxare pour obtenir cette fortune qu'il cherche et que ne me laisse-t'il ma princesse helas ne s'imagnie-t'il point poursuivoit-il que c'est par cette voye que je veux estre son rival en ambition et me maintenir bien dans l'esprit du roy ha s'il est ainsi philidaspe que tu es abuse possede possede en repos toutes les grandes charges de capadoce sois plus en faveur que personne n'y fut jamais et laisse moy seulement aupres de mandane prens un autre chemin pour arriver ou ton ambition te porte et ne viens pas troubler le plaisir que je prens a l'entretenir en liberte et a la voir seule ce n'est pas nous disoit-il que je ne scache bien que je n'oserois luy parler de ma passion car outre que sa vertu m'impose silence que le respect m'en empesche que sa modestie et sa severite me le deffendent je n'ay pas encore fait d'assez grandes choses pour m'exposer a un si grand peril mais enfin je ne laisse pas de souhaiter ardemment 
 de l'entretenir sans tesmoins car mes chers amis si du moins ce bonheur m'arrivoit personne ne partageroit ses regards et sa civilite j'occuperois seul ses yeux et son esprit et sans luy rien dire de ma passion je ne laisserois pas de m'estimer fort heureux que scay-je mesme poursuivoit-il si cette princesse si pleine d'esprit et de lumiere me voyant seul aupres d'elle ne devineroit point peut-estre plus aisement une partie de ce que je veux qu'elle scache que lors que sa courtoisie fait qu'elle partage son esprit entre philidaspe et moy mais que dis-je reprenoit-il non non il n'est pas temps artamene de descouvrir nostre passion cachons la si bien au contraire que personne ne la puisse connoistre artamene n'est pas encore en l'estat ou je le veux pour avoir un party assez fort dans le coeur de mandane pour le deffendre de sa colere il faut auparavant l'obliger par de grands services gagner son estime par des actions heroiques forcer son inclination par une complaisance continuelle divertir son esprit par toutes les voyes possibles et meriter son amitie par la plus respectueuse passion qui sera jamais et apres cela nous pourrons peut-estre luy parler d'amour mais helas adjoustoit-il si philidaspe l'obsede tousjours comment en pourray-je trouver les moyens en suite il y avoit des moments ou il craignoit que philidaspe n'eust de l'amour aussi bien que de l'ambition et cette amour enfin luy inspiroit tant de pensees differentes que l'on 
 peut dire que personne n'a jamais guere plus souffert cependant toutes les recrues estant arrivees comme je l'ay dit le roy avant que marcher vers son ennemy qui s'estoit remis en campagne pour venir luy presenter la bataille fit faire une reveue generale a son armee et la fit toute passer devant les murailles d'anise sur lesquelles estoit la princesse pour regarder cette ceremonie guerriere artamene avoit ce jour la des armes toutes simples quoy qu'il en eust d'admirablement belles qu'il avoit fait faire et que personne n'avoit encore jamais veues mais il ne voulut pas les porter a un jour de montre qu'il ne les eust portees auparavant a un jour de combat nous respondant en riant a feraulas et a moy qui l'en pressions que des armes n'estoient point belles a separer si elles n'estoient emaillees du sang des ennemis mais quoy qu'il se fust confie ce jour la a sa seule bonne mine il ne laissa pas toutefois de paroistre plus que tout le reste de l'armee et que philidaspe mesme quoy que philidaspe soit extremement bien fait et qu'il fust ce jour la fort superbement arme la princesse estant donc sur le haut de ces murailles accompagnee de toutes les dames de la cour et de toutes celles d'anise regardoit filer toutes les troupes qui apres avoir passe devant le roy s'alloient mettre en bataille assez pres de la sous les ordres d'artamene qui marchoit a leur teste et qui les donnoit de si bonne grace qu'il attiroit les yeux de tout le monde avec plaisir l'on eust 
 dit que tout ce grand corps estoit attache a luy par une chaine invisible puis qu'au moindre signe de la main ou de la voix il se failoit mouvoir comme il luy plaisoit tantost a droit tantost a gauche tantost en avant tantost en arriere tantost en doublant les rangs tantost en elargissant les files enfin jamais sergeant de bataille n'a mieux entendu son mestier qu'artamene l'entendit comme il estoit occupe a ce noble exercice la princesse vit venir d'assez loin dans la plaine un heraut du roy de pont qui fut aisement remarque pour tel par les marques qu'il portoit qui le faisoient distinguer d'un simple cavalier et comme il fut arrive aux premiers rangs l'on le conduisit au roy auquel il demanda la permission de dire quelque chose a artamene de la part du roy de pont ciaxare au mesme instant l'ayant fait approcher ce heraut luy adressant la parole seigneur luy dit il le roy mon maistre qui vous estime qui vous a de l'obligation et qui ne veut point devoir la victoire s'il la remporte a la laschete des siens m'envoye vous advertir qu'il a sceu qu'il y a quarante chevaliers dans son camp qu'il ne connoist pas car s'il les connoissoit il les feroit tous punir qui ont conspire contre vostre vie et qui ont jure solemnellement de se trouver a la premiere bataille qui se donnera de ne s'y separer point de ne chercher qu'artamene de ne combattre qu'artamene et de tuer artamene ou d'y perir tous eux mesmes ce sont seigneur les mesmes paroles que le roy mon maistre a veues 
 dans un bille qui s'est trouve dans son camp sans qu'il ait pu scavoir a qui il s'adresse ny qui sont ceux qui l'on escrit or seigneur le roy de pont et le roy de phrigie qui m'envoyent vers vous n'osant pas vous prier ny pour vostre gloire ny pour la leur de ne combattre pas ce jour la scachant bien que vostre grand courage ne le pourroit souffrir vous conjurent au moins de ne prendre que des armes toutes simples en cette journee comme je vous en voy afin que les lasches qui ont fait cette conspiration contre vous ne vous reconnoissant pas ne puissent pas venir a bout de leur infame entreprise le heraut ayant cesse de parler fit une profonde reverence et artamene apres en avoit aussi fait une au roy et luy avoir demande la permission de respondre tout desespere qu'il estoit d'avoir cette nouvelle obligation a son rival ne laissa pas de le faire tres civilement je suis trop oblige au roy ton maistre dit il au heraut du soin qu'il prend de la conservation du ma vie mais pour luy tesmoigner que je ne suis pas indigne de l'honneur qu'il me fait il faut avec la permission du roy dit il en se tournant vers ciaxare que je tarde un moment a te donner ma response alors il s'aprocha de l'oreille de feraulas qui estoit assez pres de luy et luy commanda quelque chose tout bas que personne n'entendit mais nous en fusmes bien tost eclaircis car feraulas ayant obei promptement et la tente de nostre maistre n'estant pas fort esloignee nous le vismes revenir un moment apres 
 suivy d'un soldat que portoit comme en trophee ces magnifiques armes qu'artamene avoit fait faire cette veue surprit tout le monde et donna mesme de la curiosite a la princesse car feraulas remarqua qu'elle le suivit des yeux et qu'elle sembloit s'estonner de ce qu'elle voyoit porter ces armes certes seigneur artamene n'en pouvoit pas choisir de plus magnifiques ny de plus remarquables elles estoient d'or cizele et emaillees en divers endroits de couleurs si vives que l'arc en ciel n'en a pas de plus eclatantes tous les cloux en estoient marquez par des rubis et par des esmeraudes entre-meslees son bouclier au milieu un grand soleil represente avec des diamans qui esblouissoit tous ceux qui le regardoient et sur son casque tres riche estoit une aigle d'or massif avec les aisles deployees qui penchant la teste tenoit avec ses serres et avec le bec le haut de ce casque et sembloit regarder fixement du coste que devoit estre le bouclier ou brilloit ce soleil de diamans comme voulant dire que ce soleil qui representoit la princesse selon l'intention d'artamene meriotoit mieux ses regards que celuy qui eclaire tout le monde de la queue de ce superbe oyseau sortoit un grand panache ondoyant de vingt couleurs differentes et admirablement assorties la garde de l'espee le fourreau le baudrier la cotte d'armes et tout le reste respondoit a cette magnificence et comme mon maistre les a encore vous pourrez voir seigneur si vous voulez 
 que soit pour la richesse de la matiere pour l'excellence de l'ouvrage ou pour la diversite des couleurs il n'en fut jamais comme je l'ay dit de plus riches ny de plus faciles a remarquer d'abord qu'on les vit paroistre chacun en parla tout bas et eut envie de scavoir ce qu'artamene en vouloit faire le roy regarda mon maistre et alloit s'informer de ce que cela vouloit dire lors qu'artamene apres avoir fait une profonde reverence et luy avoir demande conge de parler a ce heraut tu diras luy dit il au roy ton maistre que puis que mes armes se sont trouvees assez bonnes pour pouvoir resister aux siennes qui sont tres-redoutables j'espere qu'elles seront encore assez fortes pour ne devoir pas craindre celles de ces cavaliers qui ont si mauvaise opinion de leur valeur qu'ils croyent avoir besoin d'estre quarante pour en vaincre un seul publie donc dans tout le camp du roy de pont que je porteray le jour de la bataille les mesmes armes que tu vois et assure de ma part ton maistre si le roy me le permet que pour reconnoistre en quelque facon sa generosite personne ne l'attaquera jamais en ma presence que seul a seul et que du moins sa valeur ne succombera point sous le nombre aux lieux ou je me trouveray ce heraut surpris et charme du grand coeur d'artamene voulut luy repartir quelque chose mais il l'en empescha non non luy dit il mon amy ne t'oppose pas a mon dessein et sois assure que si le roy ton maistre me connoissoit bien il ne desaprouveroit pas ce que je fais
 
 
 
 
 ciaxare entendant ce que disoit artamene s'y voulut opposer luy representant qu'il n'estoit pas juste de hazarder si legerement une vie qui luy estoit si considerable ma gloire seigneur luy repliqua-t'il vous doit encore estre plus precieuse c'est pourquoy je suplie tres-humblement vostre majest de ne me forcer pas a luy desobeir ciaxare repartit encore mais ce fut inutilement et il falut congedier le heraut sans qu'artamene luy voulust faire d'autre response apres qu'il fut party et que l'on eut reporte ses armes a sa tente il parut aussi peu esmeu que si on ne luy eust pas donne un advis si important pour sa vie il n'en estoit pas de mesme de ciaxare qui en parut fort inquiete et qui se rosoluoit presque de ne marcher pas si tost vers l'ennemy tant la conservation d'artamene luy estoit chere cependant la princesse qui avoit veu arriver ce heraut aupres du roy et qui en suite avoit reconnu feraulas qui faisoit porter ces armes magnifiques avoit eu une fort curiosite de scavoir ce que tout cela vouloit dire de sorte qu'elle avoit envoye un des siens pour s'en informer que nous rencontrasmes comme nous allions remener ce heraut hors de l'enceinte du camp apres l'avoir fait passer suivant l'ordre d'artamene a travers toute l'armee mon maistre estant bien aise qu'il peust redire au roy de pont combien elle estoit belle et forte nous luy donnasmes alors en luy disant adieu par les mesmes ordres d'artamene un diamant d'un prix fort considerable cet officier de la princesse nous 
 ayant donc demande ce qu'il vouloit scavoir nous le luy apprismes feraulas et moy luy recitant en peu de paroles la generosite de nostre maistre il estoit si aime de tout le monde que cet homme n'en tesmoigna pas avoir une petite inquietude pour le grand peril ou il le voyoit expose ny une mediocre joye non plus de voir qu'il faisoit servir toutes choses a sa gloire jusques aux mauvais desseins de ses ennemis il fut donc apprendre a mandane ce que le heraut du roy de pont estoit venu faire et ce qu'artamene avoit fait nous avons sceu apres par une fille que la princesse aimoit beaucoup et avec laquelle feraulas a eu depuis une amitie assez particuliere qu'elle changea de couleur a ce discours qu'elle en parut inquietee et qu'elle loua veritablement mais ce fut d'une maniere ou il parut de l'envie et de la jalousie j'entens toutefois de cette envie et de cette jalousie ambitieuse qui est inseparable de ceux qui aspirent a la fortune et a la haute reputation car pour celle que l'amour peut inspirer comme artamene n'eut que de legers soubcons que philidaspe fust amoureux de la princesse je pense que philidaspe non plus n'en soubconna guere artamene cependant ils agissoient tous deux comme s'ils eussent sceu l'un et l'autre qu'ils l'aimoient egalement et qu'ils estoient possedez d'une mesme passion la princesse de son coste ne les croyoit amoureux que 
 de la gloire et ne pensoit avoir nulle part en leur haine ny en leur amitie ciaxare les aimoit sans doute beaucoup tous deux parce qu'en effet ils le meritoient mais avec cette difference qu'il se sentoit force par une puissante inclination a preferer artamene a philidaspe quand mesme il ne luy eust pas eu plus d'obligation qu'a l'autre bien est-il vray que philidaspe aussi estoit appuye d'aribee lequel voulant s'opposer a la faveur naissante d'artamene croyoit ne le pouvoir mieux faire que par ce jeune estranger qui aussi bien que mon maistre avoit la grace de la nouveaute qui est un charme particulier presque pour tout le monde afin que s'estant un obstacle l'un a l'autre il peust par l'un et par l'autre conserver sa puissance et son credit cependant mon maistre qui n'a jamais laisse echaper une occasion d'inquietude dans son amour en eut beaucoup lors qu'il aprit que la princesse apres l'avoir loue avoit aussi parle assez advantageusement de la generosite du roy de pont que je suis malheureux nous dit il le soir quand il se fut retire et que ne dois-je point craindre de ma fortune puis qu'elle employe des artifices tout particuliers pour me tourmenter trop genereux ennemy s'escria-t'il que ne laissois tu conjurer contre ma vie sans me la vouloir conserver d'une facon si cruelle que ne cherchois tu d'autres voyes pour aquerir l'estime du monde sans vouloir que je servisse moy mesme a te la faire meriter mais aussi adjoustoit il je suis coupable de ne faire pas scavoir 
 au roy de pont quels sont mes veritables sentimens c'est abuser de sa generosite que de luy cacher un rival contre lequel il conjureroit peut-estre luy mesme s'il le connoissoit tel qu'il est mais helas oseray-je descouvrir mon amour a mon rival moy qui n'oserois en parler ma princesse mais aussi endureray-je tousjours que le roy de pont m'accable d'obligation et me force malgre moy a luy rendre generosite pour generosite et a luy conserver une vie que je voudrois luy oster et que je luy osteray infailliblement des que j'en trouveray une occasion honorable s'il ne change de passion helas malheureux prince reprenoit il que je te pleins tu as sans doute quelque estime pour artamene tu voudrois qu'il fust attache a ton service et qu'il fust nay ton subjet ou qu'il devinst ton vassal mais dieux quand il seroit ton vassal ton subjet et mesme son frere il seroit tousjours ton rival et tu ne devrois point souhaiter sa vie cependant tu me la conserves et quoy que je puisse faire si ce que tu m'as mande est veritable je te la devray sans doute si j'echape de ce peril puis que si je ne m'y estois pas prepare il seroit comme impossible que je n'y succombasse ha mandane s'escrioit-il tout d'un coup incomparable mandane ne donne pas toute ton estime a mon rival attens la fin de cette bataille afin de la dispenser equitablement et donne toy le loisir de comparer ses actions avec les miennes toutefois adjoustoit il il y a une notable difference entre luy et moy car 
 enfin mandane scait que le roy de pont est amoureux d'elle et elle ignore absolument ma passion peut-estre luy dis-je seigneur que cette connoissance qu'elle a de ses sentimens luy est plus nuisible qu'advantageuse non non chrisante me dit il quelque severe que soit ma princesse quelque rigoureuse vertu qui soit en elle il est impossible qu'elle prive l'amour du privilege qu'il a de donner un nouveau prix aux belles actions que font ceux qui le reconnoissent ouy chrisante quand la personne aimee ne devroit jamais aimer il est certain que lors qu'elle est persuadee que tout ce que l'on fait de beau et d'heroique est fait pour elle si elle n'en concoit pas de amour elle a du moins de l'estime et quelquefois de la pitie ainsi chrisante peut-estre que de l'heure que je parle mandane estime et pleint mon rival j'ay peut-estre quelque part a cette estime mais je n'en ay point a cette pitie et je suis bien assure que dans les recompenses qu'elle me destine elle n'y met ny son coeur ny son affection elle me trait peut-estre dis-je de mercenaire et d'interesse qui cherche sa fortune par sa valeur et qui songe plus a la recompense qu'a la gloire mais pour le roy de pont il n'en va pas de cette sorte toutes ses actions luy parlent d'amour la guerre mesme qu'il fait au roy son pere luy en fait connoistre la violence la generosite qu'il tesmoigne luy persuade qu'il est digne d'estre aime d'elle et toutes choses enfin sont pour luy et contre moy je n'aurois jamais fait seigneur 
 si je voulois vous redire tout ce qu'artamene dit cependant comme il faloit partir le lendemain et marcher vers l'ennemy apres avoir donne l'ordre necessaire pour son depart et commande plusieurs fois que l'on s'empeschast bien d'oublier ces armes magnifiques qu'il vouloit porter le jour de la bataille il fut le matin accompagner le roy chez la princesse a laquelle il alloit dire adieu ciaxare le loua extremement en ce lieu la mais apres l'avoir beaucoup loue il le blasma beaucoup aussi de l'opinastrete qu'il avoit a vouloir absolument porter des armes si remarquables du moins luy dit le roy fort obligeamment suis-je bien resolu de vous rendre ce que vous m'avez preste et de deffendre vostre vie comme vous avez deffendu la mienne car enfin je ne veux point que vous m'abandonniez le jour du combat seigneur luy respondit artamene en se jettant a ses pieds je suis trop oblige a vostre majeste de la bonte qu'elle a pour moy mais je la supplie de me pardonner si je luy desobeis en cette occasion estant bien resolu de m'esloigner d'elle le plus qu'il me sera possible en cette journee n'estant pas juste que je l'expose a la fureur de quarante hommes tout a la fois qui pourroient peut-estre me blesser plus dangereusement en sa personne qu'en la mienne combatez donc luy repliqua le roy avec des armes toutes simples car encore que vous l'ayez mande autrement vous l'avez mande sans que j'y aye consenty et je dois estre le maistre dans mes 
 estats et dans mon armee il est vray seigneur reprit artamene mais la generosite doit estre la maistresse de toutes vos actions et par consequent elle ne me commandera pas de faire une chose qui me deshonoreroit le roy voyant qu'artamene ne se vouloit pas rendre je vous le laisse ma fille dit il a la princesse combattez-le et surmontez-le si vous pouvez et si vous voulez m'obliger en disant cela le roy embrassa la princesse et sortit de sa chambre jusques a la porte de laquelle elle fut l'accompagner artamene fut donc oblige de tarder un peu apres luy et comme la princesse revenue d'accompagner le roy son pere qu'elle n'avoit pas pu quitter sans larmes artamene qui luy avoit donne la main voulut prendre conge d'elle mais le retenant de fort bonne grace artamene luy dit-elle craint-il si fort d'estre vaincu par mes prieres qu'il veuille partir avec tant de precipitation vous estes redoutable en toutes facons madame luy respondit mon maistre et je dois me defier de ma propre generosite contre vous je n'ay pas dessein repliqua-t'elle de vous persuader de n'estre plus genereux mais je voudrois bien s'il estoit possible vous obliger a n'exposer pas sans sujet une vie aussi glorieuse que la vostre et qui a este si utile au roy mon pere vous scavez adjousta-t'elle que la raison doit donner des bornes a toutes choses et que la valeur a les siennes au dela desquelles l'on peut estre soubconne de temerite plus tost que loue de veritable courage je pense madame 
 interrompit artamene qu'il vaut encore mieux a un homme de mon age aller un peu au dela des bornes que l'exacte sagesse luy prescrit que de demeurer au deca et que l'excez en cette rencontre vaut toujours mieux que le deffaut vous avez raison repliqua la princesse mais je voudrois qu'artamene ne fust ny trop prudent ny trop hardy il n'est pas possible madame interrompit il de nouveau que je puisse regler mes sentimens a cette juste mediocrite que vous desirez de moy et dans le choix de ces deux extremitez je vous supplie tres-humblement de me permettre d'aller tousjours plustost vers celle qui du moins peut faire trouver la gloire en son chemin que non pas vers l'autre qui ne la peut jamais faire rencontrer il y en a pourtant quelquefois beaucoup interrompit la princesse a se surmonter soy mesme ouy madame respondit artamene pourveu que cette victoire ne nous rende pas indignes de vaincre les autres mais enfin adjousta mandane je ne vous demande pas que vous ne combatiez point et je voudrois seulement que vous voulussiez ne porter pas ces armes si remarquables a la premiere bataille vous pouvez madame repliqua mon maistre commander les choses du monde les plus difficiles a artamene sans craindre d'estre desobeie mais pour celle-la il ne scauroit suivre vos volontez le deguisement poursuivit il en rougissant est pardonnable en amour et ne l'est pas a la guerre enfin madame adjousta t'il en sous-riant bien loing de me vouloir 
 cacher a mes ennemis et de me rendre moins remarquable si j'avois toutes les qualitez necessaires pour meriter une faveur de la plus excellent princesse du monde je prendrois sans doute la liberte de demander a l'illustre mandane cette belle et magnifique escharpe qu'elle porte presentement et si je l'avois obtenue ce seroit un moyen infaillible de me faire remporter la victoire sans peril et de me rendre invincible en me rendant plus remarquable artamene repliqua la princesse en rougissant a son tour a toutes les qualitez necessaires pour meriter que la plus grande princesse du monde prenne soing de sa conservation et si j'estois persuadee que cette escharpe dont il parle le peust rendre invulnerable il l'obtiendroit infailliblement mais bien loin de croire ce qu'il dit je pense que ce seroit ayder moy mesme a sa perte et conduire les traits de ses ennemis contre son coeur ce que je n'ay garde de faire c'est estre bien ingenieuse respondit artamene que d'obliger en refusant mais madame poursuivit il d'un visage plus serieux je ne vous ay rien demande car enfin pour oser vous faire une semblable priere il faudroit estre ce que l'on ne me voit pas et ce que je deviendray peut-estre si la fortune ne m'abandonne et si mon courage ne me trahit je suis bien aise reprit la princesse que vous mesme tombiez d'accord que vous ne m'avez pas mise en estant de vous refuser quelque chose mais enfin artamene poursuivit elle que voulez vous faire vaincre vos 
 ennemis madame respondit il et faire que vous scachiez que je les auray vaincus ce qui n'arriveroit pas si je me cachois ainsi que vous le desirez comme ils en estoient la ils virent entrer philidaspe qui venoit aussi prendre conge de la princesse ils changerent tous trois de couleur en cet instant philidaspe rougit de colere de trouver mon maistre en ce lieu la artamene de despit d'estre interrompu par philidaspe et la princesse d'une confusion dont elle mesme n'eust pu dire la cause comme il y avoit desja assez long temps que le roy estoit sorty de la chambre de mandane artamene jugeoit bien qu'il eust este a propos qu'il eust laisse philidaspe aupres d'elle et qu'il fust alle le retrouver mais il luy fut impossible et il y demeura autant que luy aussi tost donc que philidaspe fut entre la conversation changea et quoy qu'il n'y eust nulle intelligence entre artamene et mandane que cette princesse mesme ne sceust pas que mon maistre estoit amoureux d'elle et que cette flame si belle et si pure qui s'est depuis allumee dans son coeur y fust encore si foible si petite et si peu de considerable qu'elle mesme ne s'en apercevoit pas neantmoins il sembla a feraulas et a moy qui estions presens a cette conversation que l'arrivee de philidaspe avoit un peu fache et interdit la princesse il ne fut pourtant pas plustost aupres d'elle qu'elle luy parla avec beaucoup de civilite mais il faut advouer que quelque douceur qu'eust l'incomparable mandane dans l'esprit elle se conservoit 
 toutefois quelque chose de si majestueux de si modeste et de si grand sur le visage que mon maistre m'a dit souvent que lors qu'il estoit aupres d'elle il n'osoit quasi penser a sa passion bien loing de l'entretenir et s'il eust pu s'en separer il l'eust presque souhaite tant il est vray qu'elle se faisoit autant craindre comme elle se faisoit aimer philidaspe et artamene demeurerent donc encore quelque temps avec elle sans oser se tesmoigner ouvertement cette secrette aversion qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre et comme ils luy estoient tous deux esgalement inconnus elle les traita a peu pres avec une esgalle civilite neantmoins comme artamene avoit commande philidaspe a la derniere occasion et que peut-estre aussi l'inclination de la princesse l'y porta elle fit un peu plus d'honneur a artamene qu'a philidaspe comme ils furent prests a partir allez leur dit elle genereux estrangers et mesnagez si bien vostre vie le jour de la bataille que ce soit de vostre bouche a tous deux que j'apprenne les particularitez de la victoire mais sur toutes choses dit elle en se tournant vers mon maistre je vous recommande le roy c'est a moy madame repliqua philidaspe a qui apartient cet honneur car pour artamene devant avoir quarante chevaliers a combattre il ne faut pas luy en demander davantage nous verrons madame a la fin de la bataille respondit froidement artamene qui se sera le mieux aquite de son devoir car si je ne me trompe c'est de cette espece 
 de chose dont il est permis de juger par l'evenement je jugeray tousjours reprit la princesse que vous ferez l'un et l'autre tout ce que des gens de grand coeur doivent faire et je m'en vay demander aux dieux qu'ils vous facent vaincre et triompher en disant cela elle les quitta tous deux et s'en alla effectivement au temple un moment apres il vint un lieutenant des gardes dire a artamene et a philidaspe que le roy les demandoit et qu'il s'en alloit partir et certes il fut peut-estre a propos que cet ordre arrivast ainsi car si la conversation eust continue entr'eux en l'absence de la princesse je croy qu'ils se seroient querellez tant ils avoient de disposition a n'estre pas bien ensemble cette precipitation avec laquelle il faloit aller fit que chacun ne songea qu'a obeir et ne s'amusa point a parler en un temps ou il faloit songer a agir ils furent donc trouver le roy et toute l'armee qui avoit desja commence de marcher s'avanca droit vers l'ennemy qui n'estoit qu'a deux petites journees de la je ne doute pas que vous ne soyez surpris d'entendre parler de tant de batailles comme artamene en donna et en gagna en cette guerre mais seigneur vous n'ignorez pas que comme il n'y a pas un fort grand nombre de places fortes ny en bythinie ny en galatie ny en capadoce la victoire est sans doute a celuy qui se peut rendre maistre de la campagne ce qui ne se peut faire qu'en donnant et en gagnant des batailles le premier jour de cette marche artamene fut assez resveur et 
 comme je scavois bien que ce n'estoit pas l'inquietude du peril qui l'attendoit qui luy causoit cette resverie je luy en demanday la cause et je sceu que cette capricieuse passion qui se fait une affaire d'importance d'une fort petite chose avoit occupe tout ce jour la l'esprit de mon maistre a determiner si le refus que la princesse luy avoit fait de cette escharpe qu'il luy avoit demandee avoit este veritablement cause par le sentiment qu'elle avoit tesmoignee avoir ou par quelque autre qui ne luy fust pas si advantageux est-ce me disoit il qu'en effet elle ait eu soing de ma vie et qu'elle ait cru que cette escharpe qui est si magnifique et si belle me feroit encore plus aisement remarquer par mes ennemis ou n'est ce point qu'elle ne m'en ait pas juge digne et que son esprit adroit ait voulu prendre un pretexte si obligeant pour me refuser sans me donner sujet de pleinte enfin est-ce pour artamene ou contre artamene qu'elle a agi me dois-je louer d'elle ou m'en dois-je plaindre faut il que je m'aflige ou que je me resjouisse et ne scaurois-je connoistre les veritables sentimens de ma princesse afin de regler les miens mais helas poursuivoit il quels qu'ils puissent estre ils seront tousjours raisonnables et je n'auray pas sujet de la blasmer si elle m'a refuse parce qu'elle a eu peur que cette escharpe ne fust fatale a ma vie c'est une bonte inconcevable et si elle m'a refuse comme ne me croyant pas de condition a obtenir une pareille faveur elle ne fait point de tort a cyrus et n'offence guere artamene 
 mais dieux adjoustoit il si apres les services qu'artamene a rendus l'on refuse une escharpe a artamene parce qu'il n'est qu'artamene comment peut il esperer qu'on luy accorde jamais la permission de dire qu'il aime et comment peut il esperer d'estre aime non non disoit il ne nous attachons point a ce cruel sentiment interpretons le refus de la princesse de l'autre maniere qui nous est plus advantageuse et croyons puis qu'elle nous l'a dit et qu'elle nous l'a dit si obligeamment que c'est pour nous qu'elle a agy contre nous n'expliquons point ses paroles n'ayons pas l'audace de vouloir penetrer le secret de son coeur et laissons nous tromper agreablement plustost que d'aller chercher une verite si fascheuse a scavoir apres cela artamene examina encore jusques aux moindres regards de la princesse tant que philidaspe avoit este aupres d'elle et quoy qu'il luy eust semble qu'en effet il avoit este beaucoup mieux receu que luy neantmoins il eust voulu qu'il n'y fust point venu du tout et peu s'en faloit qu'il ne souhaitast que la princesse l'eust querelle sans sujet il se reprenoit pourtant luy mesme de tant de bizarres pensees que sa passion luy donnoit elle qui toute violente qu'elle se faisoit paroistre luy permettoit pourtant tousjours d'entre-voir un peu la raison lors mesme qu'il ne la suivoit pas mais enfin seigneur le lendemain nous marchasmes le jour d'apres nous fusmes a veue de l'avantgarde de l'ennemy et a deux jours de la nous fusmes en estat de donner 
 la bataille que les deux partis desiroient egalement le roy voulut encore empescher artamene de prendre ces armes si remarquables mais il n'en put venir a bout et je ne vy de ma vie mon maistre avec plus de joye sur le visage que ce matin la pour moy quelque valeur que je connusse estre en luy je tremblay de frayeur a la seule pensee du peril ou je le voyois expose feraulas et moy sans luy en parler resolusmes de le suivre par tout autant que le desordre d'une bataille le pourroit permettre et de tascher de conserver sa vie aux despens mesme de la nostre ciaxare fit tout ce qu'il put pour l'arrester aupres de luy et voyant qu'il ne vouloit pas il luy bailla l'aisle droite de son armee a commander et la gauche a aribee aupres duquel se rangeoit tousjours philidaspe enfin seigneur sans vous particulariser l'ordre de cette bataille il suffit que je vous die qu'elle se donna et qu'artamene y fit des choses si prodigieuses que moy qui en ay este le tesmoin ay peine a comprendre comment il les put executer il avoit donc suivant son intention et ce qu'il avoit promis au heraut du roy de pont ces magnifiques armes que je vous ay representees si bien qu'il ne fut pas difficile aux quarante chevaliers de la conjuration de le connoistre de l'attaquer et de le combatre quand ils le jugerent le plus a propos ils avoient resolu entr'eux comme nous l'avons sceu depuis de ne l'attaquer jamais seul a seul et de tascher tousjours de le surprendre lors qu'il seroit occupe 
 contre quelques autres de leur party mais comme artamene estoit prepare il ne leur fut pas possible d'executer leur dessein d'abord que les armees furent a la portee de la fleche et que de part et d'autre l'on eut obscurcy l'air par une gresle de traits feraulas et moy qui n'avions des yeux que pour artamene remarquasmes qu'il en estoit plus accable que tous ceux qui l'environnoient que son bouclier quoy qu'il fust couvert d'une lame d'or en estoit tout herisse et qu'ainsi il y avoit grande apparence que plusieurs personnes concertees n'avoient vise qu'a luy seul mais artamene sans s'estonner du prejuge qu'il devoit avoir du peril ou il alloit estre expose secouant fortement son bras gauche pour le decharger de la pesanteur des fleches qui l'incommodoient et se tournant vers ceux qui estoient a l'entour de luy allons leur dit il mes compagnons vaincre ceux qui nous combatent si bien de loin et qui peut-estre ne seront pas si vaillans l'espee a la main qu'a tirer de l'arc en disant cela il s'avanca le premier tout le suivit et tout se mesla mais avec tant de courage tant d'ardeur et tant de precipitation que l'aisle gauche des ennemis en fut esbranlee et pensa plier entierement un moment apres pourtant elle se r'affermit et se r'assura et le combat fut estrangement opiniastre cependant les quarante chevaliers qui devoient tuer artamene n'oublierent pas ce qu'ils avoient promis a celuy qui les faisoit agir et il fut aise de les distinguer des autres ennemis qui n'avoient 
 pas un dessein particulier contre sa vie car pour ceux-cy ils fuyoient tous ceux des nostres qui les attaquoient et ne cherchoient que mon maistre si bien qu'il estoit impossible qu'il peust jamais jouir de certains momens de relasche que l'on a quelquefois dans les plus sanglantes batailles par tout ou il alloit il estoit tousjours en estat d'estre enveloppe s'il en attaquoit un il estoit aussi tost attaque par trois ou quatre s'il en tuoit un il en reparoissoit deux plus il se deffendoit plus il estoit accable plus il en faisoit trebucher et plus ceux qui restoient debout redoubloient leurs efforts pour achever leur dessein feraulas et moy faisions ce que nous pouvions pour luy aider a combattre ces cruels ennemis qui le poursuivoient si opiniastrement toutefois si sa propre valeur ne l'eust mieux garanty que la nostre tous nos efforts eussent sans doute este vains mais seigneur il fit des choses si suprenantes que l'on n'ose presque les raconter tant elles sont incroyables comme le chef de la conjuration estoit aussi fin et aussi mechant qu'il estoit lasche il avoit commande a quelques uns de ces chevaliers de ne songer qu'a tuer le cheval d'artamene afin qu'estant renverse par terre il fust plus aise a leurs compagnons de le tuer en effet cet accident luy arriva par deux fois a la premiere j'eus le bon-heur de me trouver assez pres de luy pour luy bailler le mien malgre qu'il en eust et je pense qu'il ne l'auroit pas accepte si le hazard ne m'en eust fait trouver un autre au 
 mesme instant d'un homme de nostre party qui fut tue proche de moy mais pour la seconde je vy seulement le cheval que j'avois donne a mon maistre tomber mort et artamene se degager de dessous luy et combatre ceux qui l'attaquoient sans que je pusse joindre parce que ceux qui l'avoient environne m'en empeschoient mais quoy que selon les apparences il d'eust succomber en cette occasion le ciel voulut encore le conserver et fit qu'il fut si heureux qu'il tua un de ces chevaliers dont le cheval estoit admirablement bon si bien qu'artamene sans perdre temps et malgre la resistance de ceux qui vouloient s'y opposer se jetta dessus et coupa la main d'un autre qui voulut luy saisir la bride achevant de mettre en deroute tout ce qui luy voulut resister enfin seigneur artamene de ma connoissance en tua ou blessa plus de trente et fit plusieurs prisonniers tant des conjurez que des autres cependant l'aisle droite des ennemis avoit encore plus resiste que la gauche et quelque valeur qu'eussent aribee et philidaspe la victoire leur avoit couste un peu plus cher et plus de temps qu'a artamene quoy qu'ils n'eussent pas d'ennemis particuliers a combattre neantmoins ils l'avoient enfin remportee ciaxare de son coste qui estoit au corps de la bataille s'estoit mesle avec les ennemis et les avoit mis en desordre de sorte que la victoire s'estoit entierement declaree pour luy tout estoit donc dans une confusion extreme les vainqueurs poursuivoient les 
 vaincus opiniastrement les uns se rendoient et jettoient leurs armes les autres preferoient la mort a la captivite et toutes choses enfin estoient dans un bouleversement estrange et tout cela par la valeur d'artamene qui estoit sans doute la plus sorte cause de la victoire car j'avois oublie de vous dire qu'au commencement de la bataille aribee et philidaspe avoient este contraints par le rude choc des ennemis de plier un peu si bien qu'artamene en ayant este adverty et se sentant assez fort pour vaincre ceux qu'il avoit en teste avec moins de troupes avoit detache deux mille hommes et les avoit envoyez a aribee et a philidaspe pour les soustenir ce qui les avoit empeschez d'estre vaincus et ce qui par consequent avoit fait remporter la victoire entiere dans ce grand desordre artamene qui n'estoit blesse qu'en deux endroits et mesme assez legerement chargeoit les ennemis et les poursuivoit par tout ou il leur voyoit rendre encore quelque combat car pour ceux qui n'estoient plus en estat de resister il ne fut jamais un vainqueur si doux ny si clement qu'artamene comme il estoit donc engage en cette poursuite il reconnut le roy de pont que philidaspe pressoit estrangement et qui estant suivy de douze ou quinze l'auroit infailliblement tue si mon maistre suivy de feraulas de moy et de deux autres encore n'y fust heureusement arrive d'abord qu'il approcha haussant la voix autant qu'il put et escartant ceux qui secondoient philidaspe en son dessein 
 genereux prince dit il au roy de pont comme vous n'estes pas si heureux que moy quoy que vous soyez plus vaillant vous n'eschapperez pas peut-estre si facilement de ceux qui vous attaquent que j'ay eschape de ceux qui m'ont attaque c'est pourquoy ne vous obstinez pas a combattre contre des gens ausquels je ne puis pas commander absolument pour vous tenir ma parole puis que le roy que je sers est en personne dans son armee mais rendez vous ou combatez moy en particulier je vous donne le choix des deux a ces mots qui ravirent d'admiration le roy de pont et qui surprirent fort philidaspe le premier voulut repartir lors que cent chevaux des siens qui le cherchoient s'estant r'alliez et l'ayant reconnu vinrent pour charger ceux qui l'avoient enveloppe mais luy qui vit qu'il ne pouvoit combattre philidaspe qui luy avoit pense oster la vie sans combattre aussi artamene qui la luy avoit conservee ne songea qu'a se retirer avec assez de diligence un evenement si peu attendu surprit autant philidaspe que vous pouvez vous l'imaginer neantmoins un moment apres estant revenu de son estonnement sans songer a suivre le roy de pont et se tournant brusquement vers artamene vous voulez donc luy dit il qu'il n'y ait que vous qui triomphe et non content de vos propres victoires vous voulez encore derober celles des autres artamene le regardant assez fierement c'est a ceux luy respondit il qui se servent de la valeur d'autruy pour vaincre un 
 prince abandonne des siens qu'il faudroit reprocher de vouloir derober la victoire et non pas a artamene qui n'employe que son propre bras pour la remporter et qui laissant tout le butin aux soldats les apelle peu souvent au partage du peril ceux que la fortune favorise repliqua philidaspe n'ont besoin d'apeller personne a leur secours ceux qui se fient a leur courage respondit artamene n'invoquent point la puissance de la fortune il faut bien pourtant qu'elle vous ait secouru en cette journee reprit philidaspe et il faut bien qu'elle vous ait abandonne repliqua artamene pour avoir eu besoin d'estre assiste de douze ou quinze pour attaquer un prince seul et las de combattre il vous est facile respondit philidaspe de trouver tout aise a vaincre vous qui n'avez a combattre que des lasches et de simples chevaliers il vous est encore plus facile reprit artamene de vaincre des rois abandonnez et de les faire succomber sous le nombre mais il ne vous le sera peut-estre pas tant adjousta t'il en haussant la voix de vaincre artamene tout seul quand vous luy donnerez l'occasion de vous combattre il vous la demande et ce sera demain au matin si vous le voulez il ne faut pas attendre si long temps repliqua fort haut philidaspe et alors haussant le bras il se mit en estat de vouloir attaquer artamene qui de son coste s'avanca fierement sur luy et luy porta un grand coup d'espee qui l'eust sans doute fort blesse si la main ne luy eust tourne et si ce coup n'eust glisse 
 sur ses armes enfin malgre nous qui taschions de les separer ils sentirent chacun plus d'une fois et la pesanteur de leurs coups et la force de leur bras mais seigneur admirez je vous prie ce que peut la vertu et la veritable valeur nous n'estions que quatre avec artamene et ils estoient douze ou quinze avec philidaspe cependant au mesme instant qu'ils virent la dispute qui estoit entre eux ceux qui l'avoient suivy contre le roy de pont l'abandonnerent contre mon maistre et se rangerent de son party bien est-il vray qu'il n'en eust pas este plus mal traite mais nous n'eusmes pas loisir de voir ce qu'il fust arrive de ce different car au mesme temps ciaxare suivy de grand nombre des siens arriva en ce mesme endroit et ces deux fiers ennemis a la veue du roy suspendirent leur colere et cesserent de se frapper quel demon ennemy de ma gloire s'escria ciaxare en les separant veut faire perir ceux qui m'ont fait triompher et pourquoy faut il que vous faciez vous mesme ce qu'une armee de cinquante mille hommes n'a pu faire a ces mots il s'informa du sujet de leur querelle et l'ayant apris il blasma fort philidaspe d'avoir tire l'espee contre un homme qui luy pouvoit commander et se pleignit un peu de mon maistre de ce qu'il avoit este cause en quelque facon que le roy de pont s'estoit sauve seigneur luy dit artamene je m'engage a reparer cette faute par des voyes plus honorables et je vous promets de remettre en vos mains cet illustre prisonnier avant 
 que la guerre finisse ou de mourir dans cette entreprise j'avois promis devant vostre majeste de n'endurer point qu'on le vainquist par le nombre et je me suis aquite de ma promesse si le roy ne fust pas venu reprit le desespere philidaspe vous auriez peut-estre este puny adjousta mon maistre en l'interrompant de vostre audace et de vostre temerite le roy leur imposa alors silence a l'un et a l'autre les accorda sur le champ d'authorite absolue et les fit embrasser devant luy en suitte dequoy ayant fait sonner la retraite l'on campa sur le champ de bataille et chacun s'estant retire a sa tente artamene fut se faire penser a la sienne et feraulas qui avoit este blesse fit aussi la mesme chose pour moy qui avois este plus heureux je me trouvay en estat de servir les autres le roy vint voir artamene des le mesme soir et ne pouvant se lasser de le louer ny de se resjouir de le voir echape d'une occasion si dangereuse il luy donna sans doute toutes les marques d'une affection tres tendre et tres reconnoissante il envoya a l'instant mesme advertir la princesse sa fille et du gain de la bataille et de la conservation d'artamene et mon maistre comme vous pouvez croire receut l'honneur que luy fit le roy avec beaucoup de joye et beaucoup de respect cependant philidaspe et artamene estant demeurez amis en apparence ne l'estoient pas en effet et il est aise de juger que cette derniere advanture avoit encore aigry leur esprit elle avoit pourtant produit un assez 
 bizarre sentiment dans leur ame car seigneur pour ne vous deguiser plus la chose philidaspe que mon maistre ne croyoit estre qu'un ambitieux avoit autant d'amour que luy pour la princesse c'est pourquoy il avoit attaque si ardemment le roy de pont le regardant bien plus comme amant de mandane que comme ennemy de ciaxare il tira toutefois quelque repos de cet accident car voyant avec quelle generosite artamene avoit couserve la vie du roy de pont il s'imagina qu'il ne devoit pas soubconner mon maistre d'estre son rival luy semblant qu'il estoit impossible d'estre rival et genereux tout ensemble en une pareille occasion pour artamene il n'en alla pas ainsi au contraire il n'avoit jamais eu un si fort soubcon de l'amour de philidaspe pour la princesse comme il en eut ce jour la comment est-il possible nous dit il le soir apres que ciaxare fut sorty de sa tente que philidaspe qui ne peut avoir nulle haine particuliere contre le roy de pont si ce n'est qu'il soit son rival ait pu se resoudre de le faire tuer si cruellement comme il s'y preparoit luy qui est brave et genereux et qui semble estre pique d'un veritable desir de gloire ha non non chrisante me disoit il philidaspe aime mandane si je ne suis le plus trompe de tous les hommes ainsi seigneur une mesme action faisoit differens effets car philidaspe croyoit qu'artamene n'aimoit point parce qu'il avoit voulu sauver le roy de pont et artamene croyoit au contraire que philidaspe aimoit parce 
 qu'il avoit voulu perdre ce prince d'une maniere si peu genereuse toutefois toutes ces diverses opinions estoient si chancelantes si incertaines et appuyees sur des conjectures si foibles qu'ils ne pouvoient s'y asseurer et il n'y avoit rien de constant dans leur esprit que l'invincible aversion qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre
 
 
 
 
cependant deux ou trois jours apres la bataille ciaxare tint conseil de guerre pour s avoir si l'on poursuivoit les ennemis qui s'estoient retirez et que l'on scavoit qui attendoient un puissant secours il fut alors resolu pour les embarrasser davantage de separer l'armee et d'envoyer assieger une place de bythinie qui est scituee au bord d'un grand lac et par ce moyen faire une puissante diversion des forces qu'ils attendoient que cependant la partie la plus considerable de l'armee demeureroit pour observer la contenance de l'ennemy lors qu'il se seroit r'allie et pour agir selon qu'il agiroit la chose ayant este resolue de cette facon ciaxare qui se trouvoit un peu mal s'en retourna dans anise et laissa artamene lieutenant general de l'armee qui devoit tenir la campagne aribee le suivant et envoyant philidaspe assieger cette ville dont j'ay desja parle avec le reste des troupes ces deux rivaux par le caprice de leur passion n'estoient pas contents de leur employ philidaspe trouvoit qu'artamene demeurant en estat de pouvoir combattre le roy de pont avoit de l'advantage sur luy et artamene s'imaginoit que la prise 
 d'une ville importante estoit quelque chose de plus que le gain d'une bataille parce disoit il que l'une fait avoir qualite de conquerant et de vainqueur tout ensemble au lieu que l'autre ne donne d'ordinaire que la derniere il adjoustoit qu'apres la victoire l'un se trouve en possession d'une place considerable et que l'autre n'a que le simple champ de bataille sans avoir quelquefois nul advantage d'avoir vaincu mais enfin il falut qu'ils se contentassent philidaspe partit avec seize mille hommes et artamene demeura avec trente mille le roy ne remenant avec luy que ce qui estoit absolument necessaire pour sa garde mon maistre avoit este si legerement blesse a la derniere bataille qu'il n'en garda le lit qu'un jour seulement ces deux rivaux se separant en presence du roy se souhaiterent en apparence toute sorte de bonheur mais en effet ils se regarderent avec aversion si ce ne fut avec une haine formee le lendemain que le roy fut party et qu'il eut laisse le commandement de l'armee a mon maistre malgre la resistance qu'y fit aribee il y eut deux des prisonniers que l'on avoit faits a la bataille dont l'un estoit fort blesse qui demanderent a parler a artamene pour une chose importante mon maistre en estant adverty fut a l'instant mesme a la tente ou estoient ces chevaliers s'imaginant que ce pouvoit estre quelque chose qui regardoit le service du roy comme il y fut arrive le blesse parla le premier seigneur luy dit il apres m'avoir donne de si puissantes marques de vostre 
 valeur par les blessures que je porte et que j'ay receues de vostre main je veux vous donner une ample matiere d'exercer vostre justice ou vostre clemence ce sont deux vertus repliqua mon maistre au choix desquelles il n'est pas dangereux de se tromper neantmoins mon inclination panchant tousjours plus tost vers l'indulgence que vers la rigueur vous devez presque estre asseure laquelle des deux je dois suivre seigneur interrompit le chevalier qui n'estoit pas blesse ce que mon frere vous veut dire et que je vous diray pour luy a cause de sa foiblesse vous surprendra assez pour vous mettre en peine de ce que vous aurez a faire et suffiroit mesme pour justifier toute la rigueur que vous pourriez avoir contre nous car enfin seigneur poursuivit-il en se jettant a ses pieds nous sommes des lasches et des criminels que la connoissance de vostre vertu a rendus vertueux en les rendant amoureux de vostre gloire et qui par consequent ne pouvons plus souffrir la vie que nous n'ayons repare par quelque petit service le mal que nous vous avons voulu faire artamene entendant parler ces chevaliers de cette sorte ne scavoit que penser lors qu'enfin celuy qui estoit blesse reprit la parole et luy dit avec quelque peine seigneur pour ne vous tenir pas davantage en suspens et pour vous tesmoigner que nous sommes veritablement repentans de nostre crime puis que nous le descouvrons nous mesmes scachez seigneur que nous estions mon frere et moy du nombre de ces quarante chevaliers 
 qui avoient conjure contre vostre vie et qui l'ont attaquee avec tant de laschete a la derniere bataille helas mes amis dit alors artamene interrompant celuy qui parloit et les regardant tous deux sans aucune esmotion par quels mouvemens avez vous agy et par quels mouvemens agissez vous pourquoy m'avez vous voulu perdre pourquoy me voulez vous sauver et pourquoy voulez vous encore vous exposer a la discretion d'un vainqueur justement irrite seigneur reprit ce chevalier nous avons voulu vous perdre parce que nous estions malheureux et que l'espoir de la recompense a este plus puissant en nous qu'un veritable desir de gloire mais aujourd'huy seigneur vostre illustre exemple nous a mieux instruits et nous preferons une action de vertu a toutes les grandeurs de la terre c'est pourquoy nous avons mieux aime hazarder nostre vie en vous descouvrant nostre faute que d'exposer encore une fois la vostre en ne vous aprenant pas que le chef de la conspiration est en vos mains sans estre connu et que si on le delivre par l'eschange des prisonniers il n'en deviendra peut-estre pas meilleur pour cela et attentera une seconde fois contre la personne du monde de qui la vie est la plus glorieuse quoy s'escria alors artamene le chef de la conspiration est entre mes mains et quel peut-estre cet homme que je n'ay point offense qui me hait si estrangement et qui se hait si fort luy mesme qu'il prefere la mort de son enemy a sa propre gloire c'est artane seigneur 
 repliquerent tout a la fois ces deux chevaliers c'est artane reprit mon maistre fort estonne ouy seigneur poursuivit l'un d'eux et c'estoit effectivement a artane que s'adressoit le billet qui fut trouve dans le camp du roy de pont par lequel mon frere et moy l'asseurions que tous les quarante chevaliers estoient resolus de ne combattre qu'artamene et de tuer artamene mais celuy qui le luy devoit rendre et qui nous avoit parle de sa part le perdit parmy nos tentes si bien qu'ayant este porte au roy il fut cause de l'advis qu'il vous donne car comme artane ny pas un des conjurez n'y estoit nomme et que mon escriture que j'avois desguisee ne fut connue de personne il sceut bien la conjuration mais il n'en put descouvrir ny l'autheur ny ses complices et ce fut pourquoy comme je l'ay dit il envoya vous en advertir ne pouvant pas y remedier par la en advertir ne pouvant pas y remedier par la punition des coupables puis qu'il ne les connoissoit point croyez donc seigneur que c'est artane qui nous a subornez que c'est luy qui desespere de la mauvaise action qu'il a faite et d'avoir este vaincu par vous d'une facon si honteuse pour luy et si prejudiciable a l'amour qu'il a pour la princesse de pont dont il est amoureux a voulu vous perdre et pour se pouvoir restablir aupres de son prince il s'est trouve desguise a cette bataille ou ne doutant point que vous ne deussiez perir par la partie qu'il vous avoit dressee il pretendoit se monstrer apres le combat avec vos armes et si j'ose dire tout avec vostre teste a 
 la main comme vous ayant vaincu afin que le roy de pont le remist en grace pour avoir sur monte le plus vaillant de ses ennemis mais seigneur la justice des dieux et vostre valeur en ont dispose autrement et c'est maintenant a vous a disposer de nostre fortune et de nostre vie si vos blessures ne sont pas dangereuses respondit artamene en regardant celuy qui estoit au lit vous aurez loisir de reparer vostre faute par quelque action genereuse car je ne scay point punir ceux qui se repentent ny me vanger de ceux qui ne sont plus en estat de se deffendre ha seigneur s'escrierent ces deux chevaliers l'un en joignant les mains et l'autre en se rejettant a genoux contre quel homme ou plus tost contre quel dieu nous avoit-on employez contre un homme qui craint les dieux repliqua mon maistre en le relevant d'une main et tendant l'autre a son frere et qui prefereroit la mort a la moindre injustice et a la moindre laschete c'est pourquoy poursuivit il oubliant la faute que le malheur de vostre condition vous a fait commettre et voulant vous recompenser de vostre repentir et du service que vous m'avez voulu rendre en m'advertissant qu'artane est en mon pouvoir je vous donne la vie et vous promets la liberte que je ne veux pourtant pas vous accorder sans rancon ha seigneur s'escrierent de nouveau ces chevaliers demandez nous toutes choses sans craindre d'estre refuse car que ne doivent pas des gens a qui l'on accorde la vie apres avoir marite la mort 
 je veux donc repliqua artamene auparavant que je vous delivre que vous me juriez solemnellement que par nulle consideration vous ne vous porterez jamais plus a employer votre courage et vostre valeur contre qui que ce soit de la maniere que vous avez fait contre moy et que vous ne deshonnorerez de vostre vie la glorieuse profession que vous faites par des actions qui en sont indignes combattez-moy en vaillans soldats poursuivit il comme l'ennemy de vostre roy et n'oubliez rien pour me vaincre car je vous promets de ne refuser a pas un de vous de mesurer mon espee contre la sienne attaquez moy mesme plusieurs ensemble si vous avez assez bonne opinion de moy pour n'oser pas m'attaquer seuls mais ne marchandez jamais le sang ny la vie de personne et faites que l'espoir d'un gain infame ne vous mette jamais en estat de le devenir ha seigneur s'escrierent ces deux chevaliers en l'interrompant nous passerions plustost nos espees a travers nostre coeur que de les tirer plus contre vous et que de les employer jamais a faire une mauvaise action apres cela artamene les carressa fort et ayant sceu qui estoit celuy qui tenoit artane prisonnier qui s'estoit cache autant qu'il avoit pu il luy envoya commander de le luy amener dans la tente ou estoient ces deux chevaliers d'abord qu'il y fut et qu'il les eut reconnus il jugea bien qu'il estoit descouvert c'est pourquoy sans attendre qu'artamene luy parlast et luy reprochast son crime je connois bien 
 luy dit il que ces traistres que je voy qui n'ont pas eu la force de resister a des promesses ont eu la perfidie de m'accuser c'est pourquoy-je ne m'arresteray point a vouloir me justifier d'une chose dont ils me pourroient facilement convaincre mais seigneur luy dit il d'une facon toute suppliante et ou la crainte de la mort paroissoit visiblement que vouliez vous que fist un homme qui en perdant l'honneur avoit perdu la raison sinon de tascher d'effacer son crime par un autre crime et trouver son salut dans vostre perte je scay bien que c'est dire une mauvaise raison mais n'en ayant point d'autre il faut avoir recours a la clemence de l'offense que l'on a desja esprouvee et demander de nouveau pardon quand l'on ne peut demander justice qu'en demandant chastiment c'est craindre la honte d'une estrange maniere respondit artamene que de se deshonnorer de peur d'estre deshonnore non non artane vostre passion vous avoit fait esgarer et ce n'est nullement par le chemin que vous aviez pris que l'on peut rencontrer la gloire je scay sans doute un peu mieux que vous par quels sentiers on la peut trouver c'est pourquoy souffrez aujourd'huy que je sois vostre guide et que je vous aprenne sans colere et sans reproche que pour faire oublier vos fautes passees il n'en faloit point commettre de nouvelles et que si vous avez dessein d'effacer de la memoire des hommes le souvenir d'une action ou de deux qui n'ont peut-estre pas este fort genereuses il en faut 
 faire cent de vertu et de courage et non pas en adjouster de pires aux mauvaises c'est pour cela artane que je vay vous renvoyer au roy vostre maistre a ces mots artane changea de couleur et l'on vit bien qu'il eust presques mieux aime demeurer entre les mains de celuy a qui il avoit voulu desrober la victoire et a qui il avoit en suite voulu faire perdre la vie que de retourner aupres du roy de pont de sorte que comme artamene le remarqua ne craignez rien luy dit il artane je ne vous rendray pas sans mettre vostre vie en seurete car si je vous la voulois faire perdre je n'aurois pas besoin de vous envoyer a un autre pour vous punir a juger de l'advenir par le passe il y a veritablement peu d'espoir que vous deveniez plus raisonnable et a en juger mesme par le present il est facile de voir dans vos yeux et dans vostre procede qu'il y a dans vostre coeur beaucoup de colere un peu de crainte et point du tout de repentir mais apres tout artane ne m'est guere plus redoutable vivant que mort c'est pourquoy j'oubli le passe qui n'est plus je laisse l'advenir aux dieux et j'use du present comme un homme de coeur en doit user faites la mesme chose si vous estes sage enfin seigneur apres plusieurs discours qu'ils eurent encore ensemble artamene renvoya artane au roy de pont et luy manda qu'il ne luy auroit pas mesme descouvert le crime de cet homme s'il n'eust juge qu'il est tousjours dangereux aux rois d'avoir des sujets capables d'une extreme meschancete sans les connoistre 
 mais qu'il le supplioit de se contenter de connoistre artane sans le punir ordonnant au heraut auquel il commanda de l'aller conduire de ne le laisser point que le roy de pont ne luy euse engage sa parole d'en user ainsi artane malgre toute sa malice ne pouvant s'empescher de voir la moderation d'artamene ne pouvoit s'empescher non plus de se pleindre de sa fortune qui luy faisoit trouver tant de rigueur en la clemence de son ennemy puis qu'en luy donnant la vie et la liberte il le couvroit de honte et de confusion en le renvoyant au roy de pont et achevoit de le detruire dans l'esprit de la princesse qu'il aimoit pour ces deux chevaliers prisonniers apres qu'artamene leur eut rendu la liberte ils le supplierent de ne les renvoyer point au roy leur maistre et de souffrir qu'ils allassent cacher leur infamie en quelque pais esloigne artamene qui jugea qu'ils craignoient peut-estre quelque lasche vangeance d'artane qui estoit homme de condition leur accorda ce qu'ils demandoient lors que celuy qui estoit blesse fut guery leur faisant encore de magnifiques presens a leur depart cette action qui fut sceue de la princesse en fut extremement louee aussi bien que du roy de pont lors qu'on luy remena artane et de cette sorte mon maistre receut des eloges en mesme temps et de son rival et de sa maistresse bien est-il vray que ce prince ne scavoit pas que celuy qu'il louoit avec tant d'empressement estoit l'homme du monde qui devoit mettre le plus d'obstacle a tous ses 
 desseins et que la princesse ignoroit aussi qu'aretamene fust son amant nous sceusmes seigneur par le retour du heraut que le roy de pont avoit en beaucoup de peine a se resoudre de laisser vivre le lasche artane mais que s'estant obstine suivant l'ordre de mon maistre a ne le laisser point qu'il ne fust assure de sa vie par la parole de ce prince il avoit enfin promis de ne le faire pas punir a condition toutefois qu'il ne se presenteroit jamais devant luy et qu'il sortiroit pour tousjours de ses estats et de son armee artamene durant toutes ces choses n'envoyoit jamais vers ciaxare qu'il ne fist faire un compliment a la princesse et la princesse aussi ne voyoit jamais venir personne du camp a anise qu'elle ne s'informast exactement de tout ce qui le regardoit et qu'elle ne temoignast beaucoup de plaisir d'aprendre toutes les merveilles de sa vie en effet l'on peut dire que tout ce qu'artamene a fait il l'a fait excellemment et je me souviens mesme qu'en ce temps la un vieux capitaine capadocien qui avoit son quartier dans la galatie fit quelque desordre dans un logement dont les habitans se vinrent pleindre artamene scachant que c'estoit un homme de service et qui avoit vieilli sous les armes voulut luy faire une reprimande qui le corrigeast sans l'irriter luy semblant qu'il devoit ce respect pour un officier qui avoit porte les armes si long temps devant luy il luy manda donc dans un billet qu'il le conjuroit de ne forcer pas un jeune soldat d'avoir l'audace de reprendre et de chastier un vieux 
 capitaine 
 
 
je vous dis cecy seigneur afin que vous connoissiez par ce discours le jugement et la moderation de mon maistre et que vous ne vous estonniez pas de voir que tout estranger qu'il estoit il ne laissoit pas d'estre craint aime et obei comme s'il fust nay en capadoce et de la plus illustre race qui y fust cependant le roy de pont ayant eu un puissant secours de phrigie en avoit fortifie son armee de telle sorte qu'il estoit en estat s'il eust voulu de s'opposer en mesme temps a artamene et a philidaspe mais il jugea plus a propos de tascher de combattre mon maistre sans separer ses troupes parce qu'en effet il en avoit alors plus que luy se reservant a secourir la ville que philidaspe assiegeoit et qui estoit bien munie de toutes choses lors qu'il auroit gagne la bataille comme il esperoit la gagner mais comme il estoit amoureux de la valeur d'artamene et que luy devant la vie il vouloit s'en aquiter le roy de phrigie et luy chercherent quelque voye extraordinaire de ne luy estre pas tousjours redevables et de n'estre pas aussi absolument vaincus par sa vertu que par sa valeur ils prirent donc une resolution fort estrange et fort nouvelle bien est-il vray que le roy de pont qui est effectivement genereux avoit un peu d'interest a ce qu'il fit car enfin quoy qu'il sceust bien qu'artamen ne l'eust pas soubconne d'une fausse generosite en l'affaire des quarante chevaliers neantmoins depuis qu'artane avoit este renvoye quelques esprits mal intentionnez ou peut-estre 
 artane luy mesme avoient fait courir un bruit sourd que le chef de cette conspiration n'avoit pas este bien connu et ils faisoient entendre tacitement que le roy de pont quoy qu'il eust envoye advertir artamene de cette entreprise sur sa vie en estoit toutefois l'autheur et que cette generosite n'estoit au fonds qu'une finesse ce prince ayant donc sceu ce qui s'estoit dit voulut en s'aquittant de ce qu'il devoit a artamene se justifier pleinement de cette fausse accusation et pour cet effet les deux rois firent publier dans leur camp un commandement absolu de ne se servir ny d'arcs ny d'arbalestes ny de frondes ny de javelots contre artamene dont les armes estoient assez remarquables pour ne s'y pouvoir tromper de n'employer contre luy que l'espee seulement et de ne le combattre que seul a seul autant que la confusion d'une bataille le pourroit permettre ne voulant pas qu'un homme si vaillant mourust de la main d'un lasche qui pourroit le tuer de loin par un coup de fleche ny qu'il fust accable par le nombre comme artane avoit pense l'accabler jugeant disoient ils qu'il y alloit de la gloire de leurs nations d'en user de cette sorte et de tesmoigner qu'ils n'avoient pas besoin pour vaincre d'estre plusieurs contre un seul quelque vaillant qu'il peust estre le jour d'apres ce commandement artamene qui ne se fioit qu'a luy mesme de toutes les choses importantes et qui exercoit successivement s'il est permis de parler ainsi toutes les charges 
 de l'armee tant il estoit vigilant et capable de toutes choses fit une partie pour aller reconnoistre la contenance de l'ennemy le roy de pont qui en fut adverty par un espion destacha pareil nombre des siens pour aller repousser ceux qui le venoient regarder de si pres mais artamene fut bien surpris de remarquer que luy qui avoit accoustume de se voir tout couvert d'une gresle de fleches et de traits n'en estoit plus touche que par hazard et que bien loing d'estre enveloppe par la multitude a son ordinaire il ne se voyoit presque jamais qu'un ennemy a la fois il en attaquoit plusieurs mais il n'estoit attaque que par un seul et au milieu d'un combat de douze cens hommes l'on peut dire qu'il faisoit un combat particulier puis qu'il n'en avoit jamais qu'un a la fois sur les bras cet evenement l'estonnoit un peu car la chose n'avoit accoustume d'aller ainsi neantmoins dans la chaleur de l'action il ne fit qu'une legere reflexion la dessus et ne songea qu'a remporter la victoire comme en effet une bonne partie des ennemis fut taillee en pieces beaucoup demeurerent prisonniers et le reste se sauva en desordre et en confusion artamene estant retourne au camp les prisonniers que l'on avoit faits esperant en estre mieux traitez y publierent la generosite de leur maistre et de la defense qu'il avoit faite en faveur du mien ces soldats y ayant descouvert un procede si peu commun et artamene l'ayant sceu il les fit delivrver au mesme instant les priant de dire au roy leur 
 maistre qu'il verroit bien tost qu'il n'estoit peut-estre pas absolument indigne de l'honneur qu'il luy faisoit et qu'il scauroit aussi bien recevoir ses bons offices que ses bons advis j'estois aupres de luy lors que cela arriva et a peine fut-il seul que me regardant avec estonnement quelle bizarre fortune est la mienne me dit-il chrisante d'avoir un rival qui me poursuit par ses bien-faits et par sa generosite jusques a me forcer presque de ne le hair pas et qui tout bien intentionne qu'il est pour moy ne laisse pas de me causer un estrange desespoir il cherche sans doute l'estime de ma princesse par cette voye et cherche plus les acclamations publiques que la victoire ha s'il est ainsi disoit-il combien m'est il plus redoutable lors qu'il veut conserver ma vie que lors qu'il la veut attaquer non non trop genereux rival poursuivoit ce prince amoureux je ne sousriray point que tu me surmontes en vertu et je suis resolu de te disputer aussi opiniastrement l'estime de mandane que je t'ay dispute la victoire a la teste d'une armee ouy chrisante adjoustoit il en me regardant je veux que ma princesse n'entende jamais dire que le roy de pont a fait une belle action qu'elle n'aprenne en mesme temps qu'artamene en a fait une autre encore plus heroique je veux que du moins il se fasse un combat secret dans le coeur de mandane ou il roy de pont ne me puisse vaincre avec justice si l'inclination de ma princesse ne panche de son coste et ne me surmonte plustost son merite 
 apres cela seigneur je voulus luy dire quelque chose mais il ne m'escouta pas le lendemain il tint conseil de guerre et quoy que selon l'ordre il falust se contenter d'empescher l'ennemy d'aller faire lever le siege que faisoit philidaspe en cas qu'il se mist en devoir de le vouloir faire il ne put se resoudre d'aider a la gloire de celuy-cy ny de laisser plus long temps le roy de pont en estat d'avoir eu l'avantage de donner la derniere marque de generosite extraordinaire il fit donc si bien par cette eloquence forte et puissante que la nature luy a donne et qu'il a beaucoup cultivee en grece qu'il fit resoudre tous les chefs de son armee a forcer l'ennemy de combattre qui de son coste comme je vous l'ay desja dit en avoit aussi l'intention vous pouvez juger seigneur que deux ennemis qui se cherchent se rencontrent facilement c'est pourquoy artamene ne fut pas long temps sans avoir la satisfaction qu'il desiroit mais admirez seigneur ce que peut le desir de la gloire dans une ame vrayement genereuse artamene qui sur l'advis que le roy de pont luy avoit donne de la conjuration faite contre sa vie avoit pris les plus belles et les plus magnifiques armes du monde afin de se faire mieux remarquer a ceux qui le cherchoient dans cette derniere rencontre aprenant que ceux qui le reconnoistroient ne le combattroient ny avec l'arc ny avec le javelot et ne l'attaqueroient que seul a seul il quitta ces belles armes et en prenant de toutes simples afin de n'estre pas reconnu 
 il acheva sans doute de montrer a toute la terre que personne ne le pouvoit vaincre en generosite seigneur luy dis-je le matin comme il commenca de s'armer voulez vous cacher tant de belles actions que vous faites sous des armes si peu remarquables il faut bien me dit-il chrisante que je me cache en cette occasion si je me veux montrer digne de la grace que l'on m'a voulu faire mais adjoustay-je seigneur ne craignez vous point d'oster le coeur a vos soldats faisant qu'ils ne puissent vous distinguer dans le grand nombre de ceux qui seront armez comme vous s'ils me suivent me respondit-il ils ne laisseront pas de me reconnoistre et je pretens agir d'une facon qui ne leur permettra peut-estre pas de douter des lieux ou je combattray en effet seigneur l'on combatit et artamene fit des choses en cette journee qui ne sont pas concevables jusques la il avoit combattu en vaillant homme mais en cette occasion l'on peut quasi dire qu'il combatit comme un dieu irrite l'on eust dit qu'il scavoit qu'il estoit invulnerable veu la maniere dont il s'exposoit il enfoncoit des escadrons il eclaircissoit tous les rangs il se faisoit jour a travers les bataillons les plus serrez et rien ne luy pouvoit resister enfin il agissoit d'une maniere si prodigieuse que malgre ses armes simples il se fit bien tost reconnoistre et des ennemis elles estoient toutes teintes du sang qu'il avoit respandu et qui jalissant jusques sur sa cuirace l'avoit rendu plus terrible et plus redoutable 
 son bouclier estoit tout herisse des traits qu'on luy avoit tirez et qu'il n'avoit pu faire tomber comme autrefois en le secouant tant ils avoient eu la pointe aceree et tant ils avoient penetre avant dans ce bouclier le roy de pont l'ayant rencontre en cet estat et le reconnoissant facilement il ne tient pas a moy luy cria-t'il genereux artamene que je ne m'aquite de ce que je vous dois en conservant vostre vie il ne tient pas non plus a moy luy respondit mon maistre que vostre valeur ne recoive un grand avantage de ma deffaite puis que je fais tout ce que je puis pour vous la rendre plus glorieuse et pour n'espargner pas une vie qui fait peut-estre plus d'un obstacle a vostre victoire et a vostre felicite mais vaillant prince poursuivit-il nous avons assez dispute de generosite voyons donc aujourd'huy si nous scaurons aussi bien combattre que nous scavons reconnoistre un bien-fait car enfin je ne me trompe nous pouvons nous vaincre l'un l'autre sans deshonneur a ces mots le roy de pont voulut encore repartir quelque chose mais artamene luy faisant signe qu'il valoit mieux combattre que parler s'avanca vers luy et alors ces excellens hommes commencerent un combat qui eust peut-estre este funeste a tous les deux si la nuit et la foule les eust separez malgre qu'ils en eussent et n'eust par consequent laisse et la victoire generale et la victoire particuliere un peu douteuses le plus grand advantage demeura toutefois du coste d'artamene car il perdit peu de 
 gens en tua beaucoup et fit grand nombre de prisonniers mais enfin comme le combat n'estoit pas finy lors que la nuit estoit survenue que les uns et les autre estoient demeurez sur les armes et les autres estoient demeurez sur les armes et sur le champ de bataille l'on ne pouvoit pas dire qu'elle eust este absolument perdue ny absolument gagnee neantmoins elle fut cause en partie de la prise de la ville que philidaspe assiegeoit parce qu'apres cela l'armee du roy de pont ne se trouva plus assez forte pour estre partagee ny pour oser entreprendre devant la nostre d'aller secourir cette place en s'enfermant entre deux armees le lendemain artamene estant adverty que deux mille hommes venoient par un chemin destourne le long de certaines montagnes qui bornent la plaine d'anise et de cerasie pour se rendre au camp des ennemis ou ils escortoient l'argent d'une montre que le roy de pont faisoit venir pour la payer a ses soldats il fut couper chemin a ce convoy si bien qu'ayant rencontre ces deux mille hommes il les poussa dans un vallon environne de rochers inaccessibles d'ou ils ne se pouvoient sauver se voyant reduits en cet estat ils consulterent sur ce qu'ils avoient a faire et connurent clairement que s'ils combattoient ils estoient perdus et demeureroient inutiles au roy leur maistre de sorte que pour essayer de se sauver et de se tirer d'un si mauvais pas ils firent signe qu'ils vouloient parler et envoyerent douze d'entr'eux vers artamene avec leurs boucliers pleins d'or et d'argent le 
 priant de le recevoir pour leur rancon et de les laisser passer artamene qui fait tousjours les choses de la facon la plus heroique qu'elles se puissent faire leur dit qu'il leur donnoit la vie et la liberte et qu'il vouloit mesme qu'ils remportassent leur or et leur argent pourveu qu'ils laissassent les boucliers dans lesquels il estoit comme une marque de sa victoire mais ces soldats braves et courageux jettant par terre tout ce qui estoit dans ces boucliers les remettant a leurs bras gauche et mettant leurs espees a la main droite vous verrez luy dirent-ils en s'en retournant vers leurs compagnons que ceux de nostre nation ne laissent leurs boucliers qu'avec la vie et que peut-estre quelque inegalite qui soit entre nous ne les aurez vous pas sans peril artamene voyant faire une action si heroique a ces soldats en fut si charme qu'il ne put resister a la genereuse envie qu'il eut de ne les perdre pas et d'autant plus qu'il voyoit qu'il eust emporte cet avantage sans gloire parce qu'il l'eust remporte sans peine et qu'en l'estat qu'estoient les choses deux mille hommes de plus aux ennemis ne pouvoient pas changer la face des affaires voyant donc ces douze soldats s'en aller avec une fermete admirable vaillans hommes leur cria-t'il revenez prendre vostre argent et recevoir la liberte que vous avez si bien meritee vous avez vaincu mes compagnons leur dit-il encore et si vous eussiez este a la derniere bataille le roy vostre maistre nous auroit deffaits ces soldats aussi surpris de la generosite 
 d'artamene qu'il l'avoit este de la leur ne scavoient s'ils devoient adjouster foy a ce qu'il disoit mais enfin ils connurent que la chose estoit vraye et en ayant adverty leurs capitaines ils en jetterent des cris de joye et d'estonnement qui firent retentir tous les rochers d'alentour du glorieux nom d'artamene ainsi on laissa degager ces braves gens d'entre ces vallons ou ils s'estoient embarrassez qui furent publier dans leur camp la generosite de mon maistre auquel le roy de pont envoya aussi tost un trompette pour le remercier tres civilement de cette bonte
 
 
 
 
mais seigneur je ne songe pas que j'abuse de vostre patience et que la passion que j'ay pour artamene m'emporte trop loing revenons donc s'il vous plaist aux choses les plus importantes de mon recit l'hyver estoit desja commence lors que cette derniere bataille fut donnee qui se vit suivie peu de jours apres de la prise de cette ville que philidaspe estoit alle assieger et ou certainement il avoit agi en homme de coeur et en capitaine ciaxare ayant donc eu tant d'heureux succes en une campagne de huit mois rapella artamene et philidaspe qui apres avoir mis toutes les troupes en leurs quartiers d'hyver et avoir veu que l'ennemy en avoit fait autant se rendirent aupres du roy qui s'en revint a sinope je ne vous diray point seigneur comment artamene et philidaspe furent receus de ciaxare et de la princesse car vous pouvez aisement juger que ce fut avec toute la civilite et toute la joye que leurs grands services meritoient 
 comme ils s'estoient importunez en prenant conge de la princesse ils s'importunerent encore a leur retour et la premiere fois qu'ils virent mandane a son apartement ils s'y rencontrerent a l'ordinaire il sembla a feraulas qui s'y trouva et qui estoit parfaitement guery de ses blessures que la princesse en eut de l'inquietude et du chagrin neantmoins elle ne laissa pas d'avoir pour eux tous les charmes qui peuvent captiver les coeurs les plus rebelles a l'amour et par une complaisance adroite qui n'avoit rien be bas ny d'affecte elle destourna la conversation d'une facon si ingenieuse qu'elle ne leur donna aucune occasion de renouveller les differens qu'ils avoient eus ensemble pendant la derniere campagne et que la princesse n'ignoroit pas quand vous pristes conge de moy leur dit-elle je me souviens que je vous priay de vous conserver si bien que ce fust de vostre bouche que je pusse apprendre les particularitez de la victoire mais aujourd'huy je vous dispence de cette peine et j'ay une si forte aversion pour la guerre que je n'aime pas mesme a entendre parler souvent des glorieux advantages que le roy mon pere a remportez par vostre valeur ne craignez pourtant pas poursuivit-elle que je les ignore ny que je les oublie la renommee aime trop artamene et ne hait pas assez philidaspe pour ne publier point jusques a leurs moindres actions et mon ame est trop reconnoissante pour perdre la memoire des bienfaits mais enfin j'aime la paix et toutes les vertus paisibles touchent plus mon inclination que les 
 fieres et les superbes ce seroit donc un grand malheur reprit artamene aux princes qui auroient un dessein particulier de vous plaire de ne trouver point d'autre voye de vous rendre service que par le fer le feu et le sang il est certain adjousta-t'elle qu'un prince qui n'auroit que de la valeur et de la bonne fortune dans les combats n'auroit pas selon mon sens tout ce qui est necessaire pour meriter l'estime d'une princesse raisonnable ce n'est pas que ces bonnes qualitez ne soient dignes de louange mais s'il les avoit seules je croirois qu'il se devroit contenter d'une legere estime et qu'il ne devroit pas pretendre a son amitie que faudroit-il donc qu'il eust repliqua philidaspe pour pouvoir esperer quelque part en la bien-veuillance d'une illustre et grande princesse il faudroit reprit-elle si je ne me trompe que sa valeur ne fust point trop farouche qu'il aimast la victoire sans aimer le sang que la fierte ne le suivist que dans les combats que la civilite ne l'abandonnast jamais qu'il aimast la gloire sans orgueil qu'il la cherchast par toutes les voyes ou l'on la peut rencontrer que la douceur et la clemence fussent ses qualitez dominantes qu'il fust tres liberal mais liberal avec choix qu'il fust reconnoissant en tout temps qu'il n'enviast point la gloire d'autruy qu'il fust equitable a ses propres ennemis qu'il fust maistre absolu de ses passions que sa conversation n'eust rien d'altier ny de superbe qu'il fust aussi fidelle a ses amis que redoutable a ses ennemis et pour dire tout en 
 peu de paroles qu'il eust toutes les vertus et qu'il n'eust aucun deffaut vous avez raison madame repartit artamene en la regardant avec beaucoup d'amour et de respect de dire qu'il faudroit estre parfait en toutes choses pour meriter l'affection d'une illustre princesse mais madame il faudroit sans doute aussi qu'elle vous ressemblest pour pouvoir sans injustice demander ce qui ne se trouve point aux hommes je veux dire la perfection et si elle n'accordoit jamais cette affection qu'a ceux qui en seroient dignes ce seroit un thresor qui ne seroit possede de personne quoy qu'infailliblement il fust desire de tous les princes de la terre je ne scay pas poursuivit-elle si la bien-veuillance d'une princesse qui me ressembleroit seroit une chose assez precieuse pour pouvoir la nommer un thresor mais je scay bien du moins que si elle me ressembloit parfaitement cette bien-veuillance ne seroit pas aisee a aquerir puis que de dessein premedite je suis resolue de ne donner jamais legerement aucune par en mon amitie et de combattre mesme pour cela mes propres inclinations si elles entreprenoient de me vaincre je ne scay madame interrompit philidaspe si cette durete de coeur n'est point aussi condamnable en une personne de vostre sexe que vous trouvez que l'orgueil l'est au nostre je ne le pense pas dit-elle car si je le croyois je changerois peut-estre de sentimens mais quoy qu'il en soit pour vous tesmoigner que je ne suis pas injuste scachez que je suis aussi liberale de mon estime que je suis 
 avare de mon amitie puis qu'enfin je ne la refuse pas mesme a mes plus grands ennemis lors qu'ils la meritent juges donc dit-elle a artamene si je n'ay pas pour vous non seulement beaucoup d'estime mais mesme beaucoup d'admiration apres tant de belles choses que vous avez faites et juges aussi philidaspe dit-elle en se tournant vers lux si vous n'avez pas droit de pretendre une grande part en mes louages apres tout ce que vous venez de faire c'estoit de cette sorte que cette adroite et sage princesse entretenoit deux personnes qu'elle voyoit fort ambitieuses et fort jalouses de leur propre gloire et c'estoit aussi pour cela qu'elle n'avoit ose exagerer les grandes actions que mon maistre avoit faites de peur que philidaspe qui paroissiot le plus inquiet et le plus violent ne s'en offencast ils se separerent donc et tres satisfaits de la civilite de mandane et tres affligez d'avoir apris de sa bouche combien son affection estoit difficile a aquerir du moins y a-t'il apparence que philidaspe estant aussi amoureux qu'artamene eut a peu pres les mesmes sentimens que luy et peut-estre encore plus fascheux puis qu'enfin dans le discours de la princesse il y avoit tousjours eu quelques paroles un peu plus obligeantes pour son rival que pour luy cependant ciaxare ne parla plus que de festes et de resjouissances publiques astiage aprenant ses victoires envoya s'en resjouir avec son fils et fit mesme faire un grand compliment a mon maistre de la valeur duquel il avoit assez entendu parler la 
 cour ne fut jamais si grosse ny si belle qu'en ce temps la tous les chefs de l'armee estoient a sinope et presque toutes les femmes de qualite des deux royaumes s'y rendirent la conversation estoit assez libre chez la princesse il n'y avoit point de jour que le roy n'allast a son apartement et que par consequent tout le monde n'eust la permission d'y entrer de plus comme le roy connoissoit parfaitement la vertu de mandane elle ne laissoit pas d'estre veue chez elle encore qu'il ne la vist pas et d'y souffrir les gens de condition en presence de sa dame d'honneur de sa gouvernante et de ses filles qui ne l'abandonnoient jamais ainsi l'on peut dire qu'artamene sembloit estre heureux quoy qu'en effet il ne le fust pas car enfin il avoit eu le bonheur dans sa passion d'aquerir une gloire infiniment grande d'avoir servy ciaxare tres importemment et d'avoir sensiblement oblige sa princesse en sauvant la vie du roy son pere et en luy faisant vaincre ses ennemis de sorte qu'il pouvoit presque estre assure de son estime mais apres tout quand il venoit a considerer cette austere vertu dont elle faisoit profession il n'osoit esperer qu'elle peust jamais souffrir ny qu'artamene ny que mesme cyrus eussent la temerite de luy parler d'amour de plus la passion du roy de pont luy donnoit encore de la jalousie et la presence de philidaspe de l'inquietude quoy qu'il n'en sceust pas bien la raison cependant artamene et luy ne perdoient aucune occasion de voir la princesse ils la suivoient 
 au temple ils l'accompagnoient aux chasses et aux promenades ils la visitoient aux heures ou il estoit permis de la voir et n'oublioient rien de tout ce que deux hommes egalement passionnez peuvent faire mais ce qui abusoit tousjours un peu mon maistre touchant philidaspe c'estoit qu'outre les soings qu'il avoit pour la princesse on luy en voyoit aussi beaucoup pour ciaxare et pour aribee et il paroissoit tant d'empressement en toutes ses actions que mon maistre y soubconnoit autant d'ambition que d'amour quoy qu'il y eust tousjours des momens ou il le croyoit capable de l'une et de l'autre en toutes les parties de galanterie qui se faisoient ils estoient tousjours opposez et dans toutes les conversations leurs opinions estoient tousjours differentes bien est-il vray qu'artamene avoit cet advantage qu'il s'opposoit a philidaspe sans qu'il parust nulle bizarrerie en son esprit ce qui n'arrivoit pas toussjours a son rival car encore qu'il soit effectivement fort honneste homme comme il est plus violent et d'un temperament plus actif il y avoit des jours ou son entretien n'estoit pas fort agreable parce qu'il estoit trop contredisant en effet il parut bien un soir qu'ils estoient chez la princesse qu'il n'estoit pas toujours maistre de ses sentimens et qu'ils l'emportoient quelque fois plus loing qu'il ne vouloit il y avoit alors peu de monde aupres d'elle et ces deux amans secrets y estoient presque seuls capables de l'entretenir et de la divertir apres plusieurs discours sur des choses indifferentes 
 la princesse qui vouloit les mettre bien ensemble s'il estoit possible afin de les attacher plus fortement au service du roy son pere venant a parler de ce qui ordinairement fait naistre l'amitie je me suis cent fois estonnee dit-elle a artamene et a philidaspe de ne remarquer pas en vous une plus grande liaison que celle que j'y voy me semblant que vous devriez vous aimer plus que vous ne faites quoy que je scache bien que vous vous estimez beaucoup mais j'entens adjousta-t'elle de cette amitie de confiance et de tendresse qui fait que l'on dit toutes choses a la personne que l'on aime et que l'on partage toutes ses douleurs et tous ses plaisirs car enfin poursuivit-elle vous estes tous deux estrangers vous avez tous deux de l'esprit du coeur et de la generosite vous servez le mesme prince vous en estes aimez l'un et l'autre et je vous crois l'ame trop grande pour estre capables d'envie d'ou vient donc que vous ne vous aimez pas autant que vous vous estimez et d'ou vient que je ne voy pas entre vous cette union qui rend les amis maistres de toutes les pensees et de tous les secrets de ceux qu'ils aiment et de qui ils sont aimez c'est peut-estre respondit philidaspe que nous nous estimons trop pour nous aimer et c'est peut-estre aussi repliqua artamene que nos secrets sont de trop grande consequence pour nous mettre en estat de les reveler a personne je voudrois pourtant bien reprit la princesse que vous m'eussiez apris plus precisement ce qui vous desunit car je vous advoue que je 
 ne le puis comprendre pour moy adjousta-t'elle je ne scache que deux passions capables d'empescher les honnestes gens de s'aimer qui sont a ce que j'ay entendu dire l'ambition et l'amour mais pour la premiere il me semble que le roy mon pere a dequoy contenter celle de l'un et de l'autre et pour la seconde outre que je ne veux pas soubconner deux hommes si genereux d'une si grande foiblesse je ne voy pas encore qu'il y ait acuune apparence que cela soit et peut-estre n'y a-t'il pas une de mes filles dit-elle en sous-riant et en les regardant toutes qui n'ait fait un secret reproche a sa beaute de n'avoir pu vous donner des chaines depuis que vous estes a la cour ou l'on ne remarque pas que vous ayez un attachement de cette espece parlez donc leur dit-elle je vous en conjure et ne me deguisez point vos veritables sentimens je vous laisse a penser seigneur quel embarras estoit celuy ou se trouvoient artamene et philidaspe et quel bizarre evenement estoit celuy-la qui faisoit que la princesse vouloit scavoir ce qu'ils ne pouvoient luy dire et ce qu'elle eust este bien estonnee d'apprendre s'ils eussent eu la hardiesse de luy declarer ce qu'ils en scavoient quoy que chacun en particulier ne sceust pas tout ce qu'il y avoit a scavoir car il est certain qu'elle ne soubconnoit encore rien de la passion d'artamene ny de celle de philidaspe et que philidaspe et artamene aussi se haissoient plustost par quelques pressentimens secrets qu'ils avoient de leurs desseins que par aucun 
 sujet raisonnable qu'ils eussent de se douter de la verite des choses cependant la princesse qui croyoit agir fort advantageusement pour le service du roy son pere de tascher de concilier les esprits de deux hommes de cette importance les pressa encore de vouloir luy dire quel estoit cet obstacle qui s'opposoit a leur amitie madame luy respondit artamene il ne me seroit pas aise de vous l'apprendre puis qu'il est vray que pour l'ordinaire je n'ay pas accoustume d'avoir de l'indifference pour ceux que j'estime pour moy repliqua philidaspe je vay bien plus loing que cela et je dis que je n'ay guere accoustume de n'avoir que de l'indifference pour ceux que je n'aime pas soit que je les estime ou que je les meprise mon coeur poursuivit il ne scait point comment il se faut arrester dans cette juste mediocrite qui separe la haine et l'amitie et quoy que je puisse faire je panche tousjours vers l'une ou vers l'autre vous me donnez beaucoup de joye respondit la princesse avec precipitation de peur qu'artamene ne dist quelque chose qui aigrist davantage l'esprit de philidaspe car je n'ay garde de vous soubconner de hair un homme du merite d'artamene qui ne vous a point offense que toute la cour adore que le roy mon pere aime cherement et que j'estime beaucoup ainsi philidaspe poursuivit-elle sans luy donner loisir de parler ne pouvant sans doute hair artamene je conclus qu'il faut de necessite que vous l'aimiez un peu et cela estant ainsi j'espere que je n'auray pas grand peine 
 a faire que vous l'aimiez beaucoup car dit-elle en se tournant vers artamene vous ne me resisterez pas sans doute et vous ne serez pas tousjours indifferent pour philidaspe luy dis-je qui a cent bonnes qualitez luy que le roy estime aussi infiniment luy qui certainement vous aime desja un peu et qui merite l'approbation de personnes bien plus connoissantes que je ne suis et puis adjousta-t'elle si mes prieres vous sont en quelque consideration vous ferez pour l'amour de moy qu'a l'advenir toute la cour ne parlera que de la bonne intelligence qui sera entre vous et ne s'estonnera plus de cette froideur qui paroist en toutes vos actions en toutes vos paroles et dont la cause est ignoree de tout le monde nous ne la scavons peut-estre pas nous mesmes reprit philiaspe mais enfin adjousta la princesse soit que vous la scachiez ou que vous ne la scachiez pas vous ne laisserez pourtant pas de faire ce que je desire les dieux madame interrompit artamene a ce que je voy sont bien moins rigoureux que vous puis qu'ils nous laissent la liberte d'aimer ou de hair ceux que nous jugeons dignes de nostre affectio ou de nostre haine contentez vous madame de cette authorite legitime que vos rares qualitez vous ont donnee sur les coeurs de tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher et n'ayez pas la tyrannie si le respect que je vous dois me permet de parler ainsi de vouloir que philidaspe aime artamene par contraient n'y qu'artamene aime philidaspe malgre luy s'ils 
 ont a s'aimer quelque jour laissez leur en la liberte toute entiere et ne leur ostez pas le merite de cette affection et s'ils ont a se hair eternellement reprit philidaspe laissez les dans la liberte de le pouvoir faire sans vous offenser injustement cela n'est pas possible reprit elle et je vous estime trop tous deux quoy madame luy dit artamene en changeant de couleur je ne pourrois pas hair philidaspe sans irriter la princesse mandane non dit-elle ny philidaspe aussi ne pourroit pas hair artamene sans m'offenser extremement apres la priere que je luy ay faite nous sommes tous deux bien heureux et bien malheureux reprit philidaspe et vous serez tous deux bien raisonnables adjousta la princesse si vous voulez vous aimer pour l'amour de moy cela n'est pas possible repartit philidaspe en effet madame respondit artamene je pense qu'il nous seroit plus aise de nous hair pour l'amour de vous que de nous aimer pour l'amour de vous car enfin dit-il aimant tous deux la gloire comme nous faisons et cherchant avec soing les occasions de nous signaler et d'aquerir l'estime et l'amitie du roy si vous panchiez plus vers philidaspe que vers artamene je pense qu'artamene n'osant se pleindre de vous en hairoit un peu philidaspe et je pense mesme repliqua ce prince violent que quoy qu'il en arrive philidaspe se contentera d'estimer artamene sans l'aimer la princesse fut alors bien faschee d'avoir entrepris une chose qu'elle trouvoit beaucoup plus difficile qu'elle n'avoit cru 
 et elle jugea qu'il valoit encore mieux finir tost ce discours que de le continuer davantage c'est pourquoy reprenant la parole avec beaucoup de douceur du moins dit-elle promettez moy que vous vivrez comme si vous vous aimiez et que vous ne vous contredirez jamais en aucune chose philidaspe respondit artamene paroist si zele pour le service du roy et pour le vostre et je le suis aussi de telle sorte qu'il y a lieu de croire que nous aurons tousjours beaucoup de raport en tous nos desseins du moins scay-je bien repliqua philidaspe que nous nous rencontrons en tous lieux et je pense que depuis le premier jour qu'artamene arriva en capadoce je l'ay tousjours veu par tout il est vray que je vous rencontray au temple de mars respondit artamene le lendemain que j'eus aborde a sinope quel jour fut celuy-la reprit la princesse ce fut celuy repliqua philidaspe ou l'on sacrifioit pour remercier les dieux de la mort de ce prince qui devoit renverser toute l'asie et vous oster la couronne je m'en souviens bien dit la princesse qui vouloit destourner la conversation et je n'eus de ma vie si peu de disposition a les remercier d'un bien-fait que ce jour-la ce n'est pas que selon ce que les mages en ont dit la perte du jeune cyrus n'ait este un bonheur par toute l'asie mais c'est que naturellement j'ay tant de repugnance a me resjouir de la mort de quelqu'un que j'ay eu besoin de m'interesser beaucoup en la felicite publique pour pouvoir obtenir de moy de prendre 
 quelque part en celle-cy et quoy madame respondit mon maistre en rougissant un peu estes vous assez bonne pour n'avoir pas hai cyrus et comment interrompit philidaspe qui vouloir tousjours estre d'avis contraire eust elle pu hair un prince qu'elle n'avoit jamais veu qui estoit son parent et que l'on assure qui avoit beaucoup de merite cela n'eust pas este raisonnable ny mesme n'eust pas este possible mais respondit mon maistre vous venez de dire ce me semble que cyrus devoit renverser toute l'asie et oster la couronne a la princesse mais je l'ay dit repartit brusquement philidaspe parce que les mages l'ont dit sans y voir guere d'aparence cyrus respondit froidement mon maistre vous seroit oblige s'il vivoit encore et il ne vous l'est pas beaucoup reprit philidaspe de vouloir qu'on le haisse tout mort qu'il est puis que le roy mon pere leur dit la princesse devoit vous avoir l'un et l'autre a son service je pense que philidaspe a raison et qu'il n'eust pas este aise a cyrus de nous detruire tant que nous eussions eu de si genereux defenseurs ce sentiment nous est bien glorieux madame respondit artamene et j'adjousterois bien agreable reprit philidaspe si elle n'avoit nomme que moy je vous laisse a juger seigneur quel effet ces discours faisoient en l'esprit de mon maistre mais comme il alloit encore repartir quelque chose le roy arriva qui rompit la conversation comme il eut este quelque temps avec mandane il fut se promener au bord de la mer ou 
 tout le monde le suivit le hazard qui se mesle de toutes choses fit malheureusement qu'aribee se mit a entretenir le roy en particulier si bien qu'artamene et philidaspe s'estant trouvez l'un aupres de l'autre firent cette promenade ensemble mais comme ils estoient sortis de chez la princesse l'esprit irrite ils furent quelque temps sans parler mon maistre et luy repassant sans doute en leur memoire tout ce qui venoit de leur arriver qui vit jamais disoit artamene en luy mesme une plus bizarre avanture que la mienne mandane veut que j'aime par force philidaspe qui ne m'aime point qui s'oppose a tous mes desseins qui contredit tous mes discours que je trouve continuellement aupres d'elle qui me regard eternellement avec envie et qui peut-estre est mon rival cette derniere reflexion s'imprimant alors fortement en son ame fit paroistre sur son visage un chagrin que je remarquay facilement car je ne marchois pas fort loing de luy et pour moy je juge que son ennemy pensa a peu pres les mesmes choses puis que je vy en un instant philidaspe aussi bien que mon maistre changer de couleur et de resveurs qu'ils avoient paru tous deux ils parurent chagrins et en colere apres avoir donc este quelque temps sans parler et marchant assez lentement ils demeurerent derriere un peu separez des autres parce que ne songeant pas au roy en un temps ou leur passion les occupoit si fort ils ne s'aperceurent qu'ils alloient trop doucement pour le suivre qu'apres avoir fait vingt ou 
 trente pas de cette sorte mais tout d'un coup artamene revenant un peu de sa resverie vit que le roy estoit deja assez esloigne si bien que se souvenant de ce que philidaspe luy avoit dit chez la princesse vous avez raison luy dit-il de dire que nous nous rencontrons par tout puis que mesme nous nous trouvons seuls au milieu de tant de monde sans en avoir aucun dessein il ne m'importe pas beaucoup reprit brusquement philidaspe de me rencontrer aupres de vous a une promenade mais je vous advoue que je n'aime pas tant a vous rencontrer chez le roy chez la princesse ou dans les bataille lors que je suis prest de faire des rois prisonniers pour moy repliqua artamene je n'ay pas tant d'aversion a vous rencontrer et je voudrois bien vous avoir trouve a la teste d'un armee ennemie pour vous disputer la victoire et pour vous apprendre de quelle facon il faut faire des prisonniers pour les faire glorieusement il n'est pas besoing respondit phidaspe d'un armee de cinquante mille hommes pour vous faire avoir le plaisir que vous desirez et pour peu que vous en ayez d'envie je vous la feray passer facilement il ne tiendra donc qu'a vous reprit artamene et pourveu que les pretentions que vous avez a la cour ne vous empeschent pas de me satisfaire et ne vous obligent pas a vous repentir de ce que vous venez de dire nous verrons demain au matin au soleil levant si la princesse a raison de desirer que philidaspe aime artamene et qu'artamene aime philidaspe il le veux 
 bien respondit-il mais de vostre coste gardez que le respect que vous avez pour le roy et celuy que vous avez pour la princesse ne vous facent changer de resolution c'est dequoy nous serons esclaircis demain au matin repliqua artamene derriere le temple de mars ou je vous attendray avec une espee cependant poursuivit il je pense qu'il est bon de nous r'aprocher du roy afin que l'on ne descouvre rien de nostre dessein apres cela ils se r'aprocherent en effet et se contraignirent si admirablement que personne ne s'aperceut de ce qui c'estoit passe entre eux moy mesme qui comme je l'ay desja dit avois remarque quelque agitation sur le visage d'artamene et sur celuy de philidaspe y fus trompe comme les autres tant parce que j'avois accoustume de les voir tousjours assez chagrins quand ils estoient seuls ensemble sans qu'il en arrivast aucun malheur que parce qu'en effet l'on peut dire que mon maistre a este presque l'inventeur des combats particuliers et qu'ainsi je ne pouvois pas prevoir ce qui arriva en suite le soin artamene estant retire s'enferma seul dans son cabinet avec feraulas auquel il confia son dessein parce qu'il avoit besoin de luy pour l'executer et pour luy faciliter les voyes de sortir sans estre aperceu feraulas a ce qu'il m'a dit voulut luy representer que philidaspe paroissoit estre d'une condition si inegale a la sienne qu'il y avoit de l'injustice a mesurer son espee contre luy mais il luy respondit qu'artamene ne paroissoit pas estre plus que philidaspe 
 qu'il faloit plus regarder la valeur que l'a condition dans les combats et qu'apres tout il croiroit se battre plus glorieusement contre un vaillant soldat que contre un grand roy qui seroit lasche cependant seigneur quoy que l'action qu'artamene avoit a faire deust luy occuper tout l'esprit cela ne l'empescha pas de raconter a feraulas qui l'escoutoit la conversation qu'il avoit eue chez la princesse avec philidaspe et d'y faire toutes les reflexions qu'il eust pu faire en un temps ou il n'auroit point eu de peril a courre tant cette passion occupoit son ame et tant cette grande ame est ferme au milieu des plus grands dangers quel a este le dessein de mandane disoit-il a feraulas en voulant si opiniastrement que nous nous aimassions philidaspe et moy n'est-ce qu'un simple effet de sa prudence et de sa bonte ou en seroit-ce un de quelque secrette bienveuillance pour artamene ou pour philidaspe a-t'elle veu dans mon coeur poursuivoit-il les soubcons qui entretiennent l'aversion que j'ay a l'aimer mais helas s'il estoit ainsi elle scauroit que je l'adore et n'ignorant pas ma passion elle ne m'auroit pas souffert aupres d'elle et bien loing de s'amuser a me commander d'aimer philidaspe je m'imagine qu'elle m'auroit plustost deffendu de la voir et qu'elle m'auroit mesme plustost commande de mourir o dieux poursuivoit-il ne scauroi-je scavoir precisement si philidaspe n'a que de l'ambition ou s'il n'a que de l'amour quoy qu'il en soit je puis esperer 
 que s'il est amoureux la princesse ne scait rien de sa passion non plus que de la mienne et ce qu'elle nous a dit au commencement de son discours me le fait assez connoistre je vous crois trop genereux a-t'elle dit pour vous soubconner d'une pareille foiblesse 
 
 
ha mandane illustre mandane s'escrioit-il que cette foiblesse est glorieuse et qu'il faut avoir l'ame grande pour en estre capable mais est-il possible adjoustoit-il encore que mes yeux et toutes mes actions ne vous ayent pas au moins donne un leger soubcon de mon amour et que tant de choses que j'ay entreprises a la guerre et que j'ay executees assez heureusement ne vous ayent pu faire concevoir que je ne les ay faites que pour vous m'a-t'on veu demander les recompenses que l'on m'a donnees ay-je paru interesse et mandane la divine mandane n'a-t'elle point deu imaginer qu'artamene estoit pousse a ce qu'il faisoit par quelque passion encore plus noble que l'ambition cependant feraulas reprenoit-il cette aimable et aveugle princesse bien loing d'en avoir quelque legere connoissance a adjouste a ce qu'elle avoit desja dit et peut-estre n'y a-t'il pas une de mes filles qui n'ait-fait une reproche secret a sa beaute de n'avoir pu vous donner des chaines depuis que vous estes a la cour ou l'on ne remaque pas que vous ayez un attachement de cette espece 
 
 
ha trop injuste princesse s'escrioit-il pourquoy ne le remarquez vous pas et pourquoy ne dites vous pas plustost en vous mesme 
 puis qu'artamene n'aime rien dans la cour il m'aime sans doute mais helas poursuivoit-il mandane m'a bien fait voir par ce discours qu'elle ne me voudroit pas pour sa conqueste et qu'elle croit m'avoir encore assez fait d'honneur de me dire que la beaute de ses filles pourroit m'avoir donne des chaines 
 
 
seigneur luy dit alors feraulas ce n'est qu'artamene qui a receu ce leger outrage il est vray reprit-il mais cyrus n'est-il pas fait comme artamene mais est-il permis a artamene d'estre cyrus et cyrus peut-il cesser d'estre artamene sans commencer d'estre hai ha cruelle parole s'escrioit-il de nouveau que tu me donnes de douleur et de desespoir car enfin je veux que mandane connoisse ma passion sans que je la luy die et le moyen qu'elle le puisse jamais si elle s'amuse a chercher dans toute la cour qui peut m'avoir surmonte et si elle ne s'avise jamais que l'on ne la peut voir sans l'aimer et que quand artamene ne seroit qu'artamene ayant le coeur aussi grand qu'il l'a il ne pourroit s'abaisser a aimer ailleurs ce qui me console un peu en cette occasion c'est qu'elle n'a pas mieux traite mon pretendu rival que moy et qu'il y a mesme eu dans son discours quelques paroles un peu plus obligeantes pour artamene que pour luy il y en a pourtant eu de bien cruelles poursuivoit-il et si j'eusse este fortement assure que philidaspe eust este mon rival j'en serois mort de douleur et les marques de ma jalousie eussent descouvert mon amour 
 a ma princesse enfin seigneur artamene parla a feraulas comme s'il n'eust rien eu a faire le lendemain au matin mais voyant qu'il ne songeoit pas a se coucher il l'en fit souvenir et mon maistre l'ayant creu se mit au lit d'ou il sortit a la pointe du jour j'avois oublie de vous dire que philidaspe et ouy estoient convenus qu'ils se batroient a cheval sans autres armes qu'un bouclier et qu'une espee de peur que cela ne fist descouvrir leur dessein et qu'ils auroient chacun un escuyer avec eux qui seroient spectateurs de leur combat feraulas donc sortit avec artamene aussi tost qu'il fut habille et par une porte de derriere il se deroba facilement a la veue de tout le monde et se rendit au lieu de l'assignation demie heure plustost que philidaspe ce fut la seigneur ou artamene commenca de craindre beaucoup l'indignation de la princesse qui venant a scavoir leur querelle si tost apres la priere qu'elle leur avoit faite de s'aimer auroit lieu d'en estre offensee neantmoins cette forte aversion qu'il avoit pour philidaspe estoit encore plus puissante que sa crainte et il concluoit que dans les soubcons qu'il avoit qu'il ne fust amoureux de mandane il valoit mieux s'exposer a desplaire une fois a sa princesse que de manquer a se vanger d'un rival il attendoit donc philidaspe avec une estrange impatience lors que paroissant tout d'un coup et s'apercevant que mon maistre l'avoit attendu je vous demande pardon artamene luy dit-il de n'estre pas venu plustost mais je tascheray de reparer ma 
 paresse par la diligence que j'apporteray a vous vaincre si je le puis l'espere luy repliqua artamene que la mienne vous previendra une seconde fois et que nous scaurons bien tost si nous nous devons aimer ou hair en disant cela il mit l'espee a la main aussi bien que philidaspe et apres avoir fait faire chacun une passade a leurs chevaux comme pour les mettre en haleine ils demeurerent un moment vis-a-vis l'un de l'autre pour prendre leurs mesures et pour se r'affermir dans la selle en suite dequoy artamene et philidaspe partant de la main en mesme temps et se couvrant de leurs boucliers se heurterent si rudement qu'ils penserent tomber tous deux l'espee de philidaspe glissa sur le bouclier d'artamene et celle d'artamene effleura legerement le coste droit de philidaspe leurs chevaux qui estoient fort bien dans la main ne s'emporterent point apres un choc si violent et ces redoutables rivaux tournant tout court en mesme temps tascherent de se gagner la croupe autant qu'ils purent mais ils estoient tous deux si adroits et conservoient tant de jugement dans ce combat qu'il ne leur fut pas possible redonnant donc la main a leurs chevaux et leur faisant faire une seconde toute bride l'espee d'artamene a cette seconde fois tombant sur la teste de philidaspe et glissant de la sur son espaule luy fit deux grandes blessures d'un seul coup celle de philidaspe aussi demeura tenite du sang d'artamene et luy 
 perca une cuisse d'outre en outre mon maistre se sentant blesse en devint plus furieux et philidaspe de mesme voyant couler son sang de divers endroits en augmenta sa colere de la moitie voila donc ces deux fiers ennemis aussi animez que s'ils eussent sceu tous deux l'un de l'autre et leur condition et leur amour de sorte seigneur que tout ce que l'adresse la force et la valeur peuvent faire ils le firent en cette occasion artamene pressa son ennemy son ennemy le pressa a son tour quelques fois ils ruserent et voulurent mesnager leurs forces un moment apres ils voulurent vaincre ou mourir et tous deux enfin se disputerent si opiniastrement la victoire qu'ils s'en estimerent encore depuis beaucoup plus qu'auparavant quoy qu'ils ne s'en aimassent pas davantage mais sans m'auser a vous raconter plus precisement tout ce qui se passa en ce furieux combat je vous diray seulement que mon maistre blessa philidaspe en six endroits et qu'il ne receut que trois blessures ils estoient en cet estat lors qu'artamene desespere de se voir resister si long temps jettant son bouclier deriere son dos pressant son cheval des talons et de la voix et haussant l'espee de toute l'estendue de ses bras la fit tomber si terriblement sur la teste de philidaspe qu'il le fit trebucher a demy pasme entre les pieds de leurs chevaux luy arrachant son espee de la main comme il tomboit a l'instant mesme mon maistre se jettant a vas de son cheval et tenant ces deux espees courut a luy fierement et luy cira philidaspe 
 si tu peux te relever je te le permets et je te rends ton espee pour recommencer mais si tu ne le peux pas advoue qu'artamene estoit digne d'estre ton amy si ta mauvaise fortune l'eust voulu permettre philidaspe a ces mots revenant de son estourdissement voulut faire effort pour se relever mais il luy fut impossible de sorte que regardant mon maistre avec des yeux d'ou le feu sembloit sortit tu as vaincu luy respondit-il en gemissant mais tu ne vaincras peut-estre pas tousjours si tu es assez inhumain pour me laisser vivre ils en estoient la et artamene s'aprochoit pour le soustenir lors qu'aribee qui fortuitement alloit a la chasse parut suivy de grand nombre de personnes et voyant mon maistre l'espee a la main il vint a luy avec tous les fines ne scachant ce que ce pouvoit bien estre d'abord il fut fort estonne lors qu'en s'aprochant plus pres il reconnut mon maistre et vit que c'estoit philidaspe qu'il avoit vaincu quoy artamene luy dit-il vous combatez donc aussi bien les amis du roy que ses ennemis je combats luy respondit-il les ennemis du roy par tout ou je les rencontre mais je combats aussi les ennemis d'artamene en quelque lieu que les trouve mon maistre se tournant alors vers ce genereux vaincu qui mouroit de despit et de douleur d'estre veu en cette posture dont il n'avoit pas la force de s'oster philidaspe luy dit-il en luy rejettant son espee tu t'en es trop bien servy pour t'en priver et si tu estois aussi raisonnable 
 que vaillant tu ne me mettrois jamais en estat de te faire la mesme grace artamene sans attendre sa response voulut remonter a cheval mais il eut besoin que feraulas luy aidast car la perte du sang l'avoit extremement affoibly neantmoins estant un peu soustenu par luy il se tint encore assez ferme dans la selle pour pouvoir faire sa retraite il n'en fut pas de mesme de philidaspe car comme il estoit beaucoup plus blesse il falut que cinq ou six hommes le portassent sur leurs bras dans la maison la plus proche afin de l'y faire penser aribee apres avoir laisse des gens avec luy et donne ordre d'avoir les chirurgiens du roy pour le secourir fut advertir ciaxare de ce qui estoit arrive pour artamene il ne voulut pas par respect rentrer dans la ville et il s'en alla chez ce sacrificateur auquel il avoit parle la premiere fois qu'il fut au temple de mars ayant fait depuis avec luy une amitie fort particuliere aussi tost qu'il y fut et que l'on eut donne ordre a ce qu'il faloit pour ses blessure il envoya feraulas vers le roy et vers la princesse pour leur demander pardon et pour les suplier de ne le condamner pas sans l'entendre comme chrisante vouloit continuer son recit le roy de phrigie arriva qui venant de chez ciaxare interrompit cette narration pour dire a tout cette illustre compagnie que ce prince estoit inflexible et quil paroissoit tousjours plus irrite contre artamene ha s'ecrierent tout d'une voix le roy d'hircanie et tous ces princes qui 
 venoient d'entendre ce que chrisante avoit dit si vous scaviez quel est cet artamene dont vous parlez vous le pleindriez encore beaucoup davantage il seroit difficile reprit le roy de phrigie que cela peust estre car j'ay une si prodigieuse estime pour luy qu'il n'est pas aise de m'interesser plus que je le suis en la conservation d'un si grand homme vous changerez pourtant de sentimens respondit le roy d'hircanie quand vous connoistrez veritablement artamene et vous confesserez adjousta persode qu'il ne fut jamais un prince si illustre que luy un prince reprit precipitamment le roy de phrigie ouy seigneur repliqua hidaspe et des plus considerables du monde a ces mots le roy de phrigie se mit a les presser tous de luy dire ce qu'ils en scavoient et tous voulurent luy en raconter quelque chose l'un luy vouloit parler de sa naissance l'autre exageroit sa valeur l'autre luy vouloit dire quelques particularitez de son amour et tous selon les choses qui les avoient le plus touchez vouloient l'instruire de la merveilleuse vie d'artamene chrisante voyant cet empressement entre des personnes si illustres encore que cette confusion fust glorieuse a son cher maistre puis que c'estoit un effet de la passion qu'ils avoient pour luy et une marque de la grandeur des choses qu'il avoit faites les supplia voyant qu'il se faisoit tard de vouloir remettre la partie a une autre fois se soumettant d'aller aprendre le commencement de cette histoire au roy de phrigie en son particulier 
 afin qu'ils peussent apres tout ensemble en escouter la merveilleuse suitte de la bouche de feraulas qui en estoit encore mieux instruit que luy comme ayant este fort employe a sa cause de sa jeunesse dans les amours de son maistre tous ces princes estant tombez d'accord que chrisante avoit raison ne peurent toutefois se separer si tost et ils furent encore un temps assez considerable a louer le malheureux artamene et a exagerer egalement ses vertus ses infortunes et sa gloire 
 
 
 
 
 
 
 pendant que ces illustres amis d'artamene s'entretenoient de son malheur et de ses grandes qualitez il se rendoit encore plus digne des louanges qu'ils luy donnoient estant certain qu'il supportoit sa prison avec une constance admirable l'incertitude de la vie de sa princesse estoit la seule chose qui touchoit son coeur sensiblement et le malheur de sa propre captivite luy sembloit trop peu considerable pour pouvoir esbranler son esprit mais a dire vray l'amour le tourmentoit si cruellement qu'il n'estoit pas besoin que d'autres passions s'en meslassent jamais personne ne le fut davantage et quand il repassoit dans sa memoire tous les merveilleux evenemens de sa vie qu'il se souvenoit de combien de perils il estoit echappe quelle amitie ciaxare avoit eue pour luy quels 
 services il luy avoit rendus quelle passion respectueuse il avoit eue pour mandane quels obstacles il avoit trouve en tous ses desseins quelle douce vie il eust pu mener s'il ne fust point sorty de perse a combien de travaux il avoit este expose combien la fortune luy avoit fait acquerir de gloire quels illustres rivaux l'amour luy avoit donnez quelles fameuses victoires il avoit remportees et en quel malheur il estoit reduit repassant dis-je toutes choses en confusion dans son esprit il ne pouvoit presque se croire soy mesme et se voyant seul dans sa chambre il avoit y des momens ou il ne scavoit trop bien s'il estoit cyrus ou artamene ou s'il n'estoit ny l'un ny l'autre mais du moins n'ignoroit-il pas qu'il estoit le plus malheureux prince du monde et qu'a moins que de la puissance absolue des dieux il ne luy estoit pas possible d'esperer jamais nulle satisfaction en la vie l'absence de la personne aimee disoit-il en luy mesme passe dans la croyance de toute la terre pour une supresme infortune mais helas je n'en suis pas seulement absent pour un temps j'en suis peut-estre esloigne pour tousjours quand j'estois a l'armee adjoustoit-il et que je scavois qu'elle estoit dans ancire ou dans sinope je scavois qu'elle estoit en seurete je scavois qu'elle estoit en un beau lieu je scavois qu'elle estoit en agreable compagnie et je scavois encore de certitude que mon absence ne la touchoit pas ainsi je n'avois que ma propre douleur a suporter et le seul deplaisir d'estre esloigne d'elle faisoit 
 toute mon inquietude cependant les dieux scavent quelle estoit ma peine et combien la privation de la veue de ce que l'on cherit est une chose insupportable mais helas je suis bien en un estat plus pitoyable je scay que ma princesse est ou morte ou entre les mains de quelqu'un qui la retient contre sa volonte je scay qu'elle est infailliblement dans le tombeau ou dans la prison et qu'en quelque lieu qu'elle soit elle souffre et me pleint sans doute dans mon infortune encore poursuivoit-il si je pouvois rompre mes chaines avec honneur j'irois chercher son cercueil ou sa prison car la mer suivant sa coustume aura rendu ce beau corps vivant ou mort j'irois mourir aupres de l'un ou la delivrer de l'autre et j'aurois quelque consolation dans mon malheur au lieu qu'il faut que j'expire dans les fers et que malgre moy je souffre une accusation injuste sans m'en oser justifier ce n'est pas que je ne parusse encore plus criminel a ciaxare comme amant de mandane que comme amy du roy d'assirie mais ce seroit un crime ou il n'y auroit rien de honteux pour artamene et qui au contraire luy donneroit beaucoup de gloire apres tout poursuivoit-il celle de ma princesse m'est encore plus considerable et cette severe et scrupuleuse vertu dont elle faisoit profession m'ayant toujours deffendu de donner le moindre tesmoignage de ma passion a personne mourons plustost mille fois que d'en faire paroistre la moindre marque ce n'est pas o illustre princesse s'escrioit-il 
 que vous ayez eu raison de me faire cacher mon amour comme une amour criminelle ny la bonte que vous avez eue pour moy comme une chose qui eust pu offenser cette vertu car enfin qu'avez vous fait pour artamene que ne vous ait pas conseille la raison et que n'ait pas aprouve l'innocence vous m'avez fuy opiniastrement vous vous estes combatue vous mesme vous m'avez cache une partie de vostre bien-veuillance et vous ne m'en avez presque jamais donne d'autres preuves que celles que j'ay pu tirer de foibles conjectures de n'estre pas hai de vous il a falu que j'aye penetre dans vostre coeur par des voyes extremement detournees vous m'avez derobe quelques fois jusques a vos regards vous avez mesnage jusques a vos moindres paroles et tout ce que je puis dire de vous c'est que me pouvant perdre vous ne m'avez pas perdu mais dieux eussiez vous pu concevoir innocemment la pensee de perdre un homme qui vous aimoit de la plus respectueuse facon dont personne ait jamais aime un prince qui vous a cache tous ses desirs qui les a estoussez en naissant et qui mesme n'a jamais ose desirer rien qui peust offenser la vertu la plus delicate un prince dis-je qui vous adoroit comme l'on adore les dieux et qui vous avoit consacre tous les momens de sa vie cependant vous avez voulu que je fisse un grand secret de ma passion ne le descouvrons donc pas ma princesse et preparons nous a mourir sans nous pleindre et sans faire voir nostre veritable douleur 
 c'estoit de cette sorte que l'amoureux artamene passoit les jours et les nuits il avoit pourtant cet advantage dans sa prison que ses gardes le pleignoient et le respectoient et s'il eust este d'humeur a vouloir rompre ses fers il ne luy eust pas este difficile andramias qui commandoit a ceux qui le gardoient estoit proche parent d'aglatidas qui avoit une amitie si particuliere et si desmesuree pour artamene qu'il n'est rien qu'il n'eust este capable de faire pour le delivrer andramias outre l'alliance qui estoit entr'eux luy avoit beaucoup d'obligation si bien qu'il luy fut fort aise de l'obliger a luy donner la permission de voir artamene il fut donc un soir comme tout le monde fut retire le visiter dans sa chambre et luy offrir tout ce qu'il pouvoit il voulut mesme luy parler de quelques moyens qu'il avoit imaginez pour faciliter sa fuite s'il le vouloit mais artamene apres l'en avoir remercie fort civilement l'assura qu'il ne sortiroit jamais de sa prison que par la mesme main qui l'y avoit mis il luy dit encore que les criminels faisoient bien de rompre leurs liens mais que les innocens devoient attendre que l'on desnouast les leurs sans violence qu'ainsi il le conjuroit de se mettre en repos de ce coste la et de ne s'exposer pas pour l'amour de luy a la colere du roy que ce n'estoit pas qu'il n'eust eu beaucoup de consolation de le voir quelquesfois et d'autant plus que la melancolie qui paroissoit tousjours en son esprit s'accommodoit assez a sa fortune presente mais qu'enfin 
 il n'estoit pas juste qu'il se mist en un si grand peril a sa consideration aglatidas respondit alors a artamene que la vie ne luy estoit pas si agreable qu'il deust craindre d'exposer la sienne et que mesme en cette occasion il ne se hazardoit point du tout parce qu'outre que le roy n'avoit pas precisement deffendu de le laisser voir andramias estant son amy son parent et son oblige ce n'estoit pas une chose fort extraordinaire qu'il le visitast souvent et que comme sa chambre estoit engagee dans celle d'andramias et par consequent separee de celle de ses gardes il pouvoit sans doute le visiter tant qu'il voudroit sans qu'ils s'en aperceussent et luy donner du moins cette foible consolation d'avoir quelqu'un aupres de luy qui peust l'aider a se pleindre de son malheur artamene s'en defendit autant qu'il put mais aglatidas fut si pressant qu'enfin il fut contraint de luy permettre d'aller passer tous les soirs dans sa chambre jamais personne n'eust pu estre plus propre qu'aglatidas a consoler un malheureux qui ne trouve rien de plus capable d'irriter sa douleur que la joye qu'il voit sur le visage de ceux qui l'approchent un soir donc que cet illustre melancolique estoit aupres d'artamene et qu'apres avoir long temps parle de l'inconstance de la fortune et de toutes les miseres de la vie ils eurent observe l'un et l'autre un assez long silence aglatidas qui voulut luy donner quelque legere consolation et qui ne scavoit rien de son amour commenca de luy parler 
 de cette sorte seigneur luy dit-il je vous voy sans doute bien malheureux mais apres tout vous ne l'estes pas le plus qu'on le peut estre la grandeur que vous semblez avoir perdue se peut recouvrer facilement et l'on passe assez souvent du throne dans la prison et de la prison sur le throne enfin il est des malheurs moins eclatans qui sont encore plus sensibles et qui sont d'autant plus insuportables qu'ils sont plus secrets vous avez du moins ce triste soulagement adjousta-t'il que tout le monde vous plaint car ces grandes chuttes telles que la vostre ne manquent gueres d'attirer la compassion de tous les honnestes gens ou au contraire il est des malheurs de telle nature qu'ils ne sont pitie a personne et qui bien loing d'exciter la compassion sont que l'on accuse de foiblesse et mesme de folie les malheureux qui les souffrent si bien que pour esviter ce surcroist d'infortune et de douleur il faut etousser ses souspirs il faut cacher ses larmes ou ne dire du moins jamais la cause de son affliction artamene entendant parler aglatidas de cette sorte s'imagina alors facilement que cette tristesse qui paroissoit tousjours dans son esprit comme sur son visage et dont il n'avoit jamais sceu le sujet estoit sans doute causee par l'amour et comme il est certain que la curiosite d'aprendre les malheurs de ceux qui ont quelque conformite avec nous est inseparable de tous les infortunez artamene qui en l'estat ou estoit son ame n'en eust pointeu pour toutes les affaires de la terre quand 
 on eust deu la bouleverser en eut en cette rencontre pour ce qui pouvoit avoir quelque raport avec sa passion si bien que regardant aglatidas en soupirant seroit-il possible luy dit-il que cette melancolie que j'avois creu estre un simple effet de vostre temperamment eust quelque cause secrette dont je n'eusse point entendu parler ouy seigneur repliqua aglatidas elle en a une mais elle est de telle nature que je la dois cacher soigneusement a tous ceux qui comme vous n'ont peut-estre jamais eu l'ame sensible qu'a l'ambition et qu'a la gloire et qui n'ayant jamais esprouve la puissance de l'amour appelleroient foiblesse et folie comme je l'ay dit tout ce que cette passion auroit fait faire aux autres ne craignez pas luy respondit artamene en soupirant une seconde fois que ma vertu soit aussi severe que vous la croyez car bien que ma vie ne soit pas encore fort avancee peut-estre qu'en tant de voyages que j'ay faits n'ay-je pas este absolument insensible a cette passion ainsi mon cher aglatidas luy dit-il si vous avez dessein de me consoler dans mes infortunes faites que je scache les vostres et n'apprehendez pas je vous en conjure de ne trouver point de compassion dans mon ame qui toute accablee qu'elle est de sa propre douleur ne laissera pas d'estre sensible pour la vostre aglatidas fut encore quelque temps a se deffendre mais enfin vaincu par les prieres d'artamene et par les persuasions d'andramias qui avoit este tesmoin de toutes ses disgraces il commenca de parler cette sorte apres 
 que ce capitaine des gardes eut donne tous les ordres necessaires pour n'estre ny descouverts ny interrompus
 
 
 
 
histoire d'aglatidas et d'amestris
 
 
j'ay entendu dire bien souvent que l'amour est une passion qui se sert de toutes les autres qui les fortifie ou qui les affoiblit selon les occasions qui s'en presentent et qui ne les chasse jamais si absolument d'une ame qu'il n'y reste tousjours quelques marques de leur ancienne domination il n'en a pourtant pas este ainsi en mon coeur et cette regle generale a eu son exception en luy comme toutes les autres regles en ont puis que lors que l'amour s'en empara il en bannit l'ambition il luy osta le desir de la gloire et ne luy laissa plus de sentiment que pour la jalousie et pour la douleur je ne m'arresteray point seigneur a vous dire que je suis de l'illustre race du fameux aglatidas dont je porte le nom qui fit de si de belles choses sous le regne de phraorte aux guerres qu'il eut en perse en medie et en assirie car peut-estre ne l'ignorez vous pas mais je vous diray seulement que depuis cela ceux de ma maison ont tousjours tenu aupres de nos rois un des rangs le plus considerable apres les princes 
 de leur sang j'estois donc nay seigneur d'une condition assez relevee et j'ose dire que toutes mes inclinations n'estoient pas indignes de ma naissance j'avois un pere qui eut sans doute beaucoup de soin de mon education et si l'amour n'eust pas empesche l'effet de ce qu'il attendoit de moy je serois peut-estre encore aujourd'huy beaucoup au dessus de ce que je suis je n'eus donc pas plustost attaint ma dix-septiesme annee que voyant la paix par toute la medie et voulant pourtant acquerir quelque estime je fus chez le roy des saces pere du prince mazare qui a fait naufrage et qui a pery ces jours passez qui avoit guerre avec un prince de ses voisins ou j'ose dire qu'en fort peu de temps j'aquis quelque reputation mais comme cette guerre fut bien tost termine et que la paix estoit alors par toute l'asie je fus contraint apres avoir este deux ans ou parmy les saces ou en mes voyages de m'en retourner a ecbatane qui comme vous scavez est une des plus belles des plus magnifiques et des plus agreables villes du monde j'y arrivay seigneur quelques jours apres qu'astiage eut receu la nouvelle de la mort du jeune cyrus fils du roy de perse et de la princesse sa fille or il y a desja trop long temps que vous estes en capadoce pour n'avoir pas sceu ce qui s'est passe en medie et pour avoir ignore les menaces des dieux les frayeurs d'astiage et la joye qu'il eut de croire que le repos de toute l'asie estoit solidement estably par la perte d'un prince que l'on dit qui promettoit des grandes choses je 
 revins donc a la cour en une saison de festes et de resjouissances et j'y fus sans doute quelque temps avec toute la douceur imaginable le roy ne faisoit pas une chasse que je n'en fusse il ne se faisoit pas une assemblee de dames que je ne m'y trouvasse j'aimois la magnificence des habillemens je me divertissois aux promenades et comme vous scavez que le palais du roy et les jardins d'ecbatane sont la plus belle chose du monde il n'y avoit point de jour qui ne me fournist un nouveau plaisir le roy me faisoit l'honneur de me considerer plus que je ne le meritois je m'estois fait aimer de tous les jeunes gens de la cour et si je l'ose dire toutes nos dames ne me haissoient pas car comme je n'avois qu'un dessein general de plaire a tout le monde il eust este assez difficile que j'eusse beaucoup despleu a quelqu'un je jouissois donc de la jeunesse et de la liberte avec une satisfaction extreme lors qu'artambare qui comme vous scavez peut-estre avoit autrefois este amoureux de la reine de perse avant qu'elle fust mariee avec cambise pere de cyrus dont j'ay parle et qui s'estoit esloigne de la cour pour ce sujet et marie depuis en la provinces des arisantins avec la fille du plus grand seigneur de ce pais la revint a ecbatane et amena avec luy une fille unique qu'il avoit agee de quinze ans qu'il aimoit infiniment et qui meritoit sans doute de l'estre de cette sorte le hazard voulut qu'en ce temps-la metrouvant l'esprit un peu lasse du tumulte de la cour et de l'abondance 
 des plaisirs je montay a cheval suivy seulement d'un escuyer avec intention de m'en aller pour quelques jours jouir de la solitude dans une assez belle maison qu'avoit mon pere a deux cens stades d'ecbatane je m'en allay donc assez melancolique et assez resveur sans que j'en eusse aucun sujet et sans avoir autre dessein que d'aller visiter les peintures les statues les jardins et les fontaines de la maison de mon pere afin de retrouver apres la conversation plus douce quand je retournerois a la ville mais helas seigneur que je scavois peu ce qui me devoit arriver en ce voyage et que je me suis estonne de fois depuis ce temps la du soin que je pris de m'enchainer moy mesme et du chemin que je fis pour aller chercher ce qui a trouble tout le repos de ma vie comme j'arrivay a cent pas d'une grande route qui conduit jusques a la porte du chasteau je vis un chariot renverse dont l'essieu estoit absolument rompu et qui par sa magnificence tesmoignoit estre a une personne de qualite mais comme il n'y avoit aucuns valets aupres de ce chariot pour scavoir a qu'il estoit je continuy d'avancer estant arrive a la premiere porte du chasteau le concierge qui me l'ouvrit me dit qu'artambare dont je connoissois assez le nom et la condition s'en allant a ecbatane avoit eu le malheur qu'un de ses chariots s'estoit rompu si bien que ne voyant pas qu'il peust aller plus loin ce jour la il estoit venu demander retraite pour cette nuit en attendant que l'on racommodast son chariot et qu'il la 
 luy avoit accordee ce concierge qui ne songeoit simplement qu'a me dire pourquoy artambare estoit la ne me dit rien d'hermaniste sa femme ny d'amestris qui estoit sa fille si bien qu'apres luy avoir dit qu'il avoit bien fait et apres luy avoir ordonne qu'il fist toutes choses possibles pour bien traiter artambare je m'en allay en diligence dans le jardin ou cet homme me dit qu'il estoit mais seigneur je fus estrangement surpris de trouver dans un cabinet de verdure que je voulus traverser pour aller au parterre la plus belle personne que je vy de ma vie et que je ne connoissois point du tout car amestris n'avoit jamais este a la cour cette belle fille ne fut guere moins surprise de me voir que je le fus de la rencontrer car croyant quil n'y avoit personne dans cette maison que des domestiques elle ne s'estoit pas attendue a y voir un homme fait comme moy et en effet comme il faisoit assez chaud et qu'elle n'avoit qu'une de ses femmes avec elle elle avoit oste un crespe qui luy couvroit la gorge qu'elle a admirablement belle et ayant les bras assez descouverts elle estoit negligemment couchee sur un siege de gazon la teste appuyee sur les genoux de cette fille qui estoit aupres d'elle je ne la vy opas plustost que je m'arrestay et des le premier moment qu'elle m'aperceut elle se leva avec precipitation et se fit remettre son crespe nous rougismes tous deux a cet abord mais ce fut sans doute par des sentimens differens la modestie faisant en elle ce que l'amour fit en moy 
 car seigneur le premier instant de cette fatale veue fut le premier de ma passion neantmoins malgre mon estonnement ma surprise et mon admiration sans egale je saluay l'adorable amestris avec beaucoup de respect car c'estoit effectivement la fille d'artambare et prenant la parole madame luy dis-je pour luy faire connoistre qui s'estois je ne pensois pas trouver une si belle et si agreable compagnie dans la maison de mon pere et si j'eusse sceu qu'une personne comme vous eust este dans ce cabinet le respect que je porte a toutes celles qui vous ressemblent si toutefois il en est au monde m'auroit bien empesche d'y entrer et de troubler vostre repos seigneur me respondre-elle ce seroit plus tost a moy a vous demander pardon de ce que j'interromps peut-estre la douceur de la solitude que vous venez sans doute chercher dans un si aimable lieu mais seigneur c'est a mon pere qui est dans ce parterre poursuivit-elle en commencant d'y aller a vous faire des excuses de la liberte qu'il a pris de loger chez vous apres un accident assez fascheux qui l'y a force voyant alors qu'elle avoit dessein de me conduire vers artambare je luy donnay la main t je remarquay aisement par cette premiere adresse qu'elle avoit eue a me faire connoistre qui elle estoit et par je ne scay quel air galant spirituel et modeste qui paroissoit en ses actions qu'elle avoit autant d'esprit que de beaute madame luy dis-je en la conduisant et en respondant a ce qu'elle m'avoit dit il est 
 est bien advantageux d'estre interrompu dans la solitude par une personne comme vous et je pense qu'il n'y a pont de gens raisonnables qui nen seulement ne quitassent pour un si grand bien la solitude avec joye mais mesme la cour avec toute sa magnificence et tous ses plaisirs je me suis bien preparee me dit-elle en souriant a trouver la flatterie dans ecbatane et peut-estre scauray-je bien m'en deffendre en ce lieu-ia mais je vous avoue que je crains un peu d'en estre surprise en celuy-cy ou je n'avois pas creu en estre attaquee et lors que vous estes arrive dans le cabinet ou j'estois je disois a cette fille que vous voyez aupres de moy qu'il seroit bien tost temps de songer a dire adieu a l'innocence de nos bois et a la simplicite de nos provinces mais a ce que je voy l'empire de la flaterie s'estend bien plus loing que je ne pensois puis qu'il n'y a pas mesme de seurete pour l'humilite et pour la modestie a deux cens stades d'ecbatane quand vous vous deffendrez luy repliqua-je de toutes les louanges que l'on vous donnera sans doute a la cour il ne sera pas aise que vous vous defendiez de vostre propre connoissance et que vous ignoriez que vous estes la plus belle personne du monde nous nous trouvasmes alors si pres d'artambare et d'hermaniste sa femme qu'au lieu de me respondre elle leur dit qui j'estois et m'obligea par son discours l'estant desja par mon devoir a leur faire un compliment ils me firent beaucoup d'excuses de la liberte qu'ils avoient prise et je leur tesmoignay que 
 mon pere leur en seroit extremement oblige et qu'en mon particulier je m'en estimois infiniment leur redevable ils respondirent a cette civilite par une autre et la conversation fut assez long temps panchant un peu trop vers la ceremonie tant il est dangereux de tarder dans les provinces apres mesme avoir este a la cour en suitte ils se mirent a louer la beaute des jardins et des fontaines et amestris tesmoigna trouver ce lieu-la si beau qu'elle osa bien dire qu'elle croyoit qu'ecbatane ne luy plairoit pas davantage quoy qu'elle en eust entendu raconter des miracles artambare me demanda apres des nouvelles de la cour et s'informa de cent choses qu'il ignoroit parce qu'elles estoient arrivees depuis son depart et j'eus le bonheur en cette premiere veue de trouver beaucoup de disposition a m'aimer et dans l'esprit d'artambare et dans celuy d'hermaniste pour amestris ce fut bien assez de ne pas remarquer qu'elle eust de l'aversion pour moy et de demeurer dans une incertitude de ses sentimens qui ne me deffendoit pas absolument d'esperer de n'en estre pas hai comme elle a beaucoup de jugement et qu'elle scavoit qu'il y a une notable difference de l'air de la cour a celuy des provinces elle parloit avec moderation et ne se hazardoit pas legerement s'estant resolue de laisser agir sa beaute toute seule dans les commencemens qu'elle seroit a ecbatane avant que de faire eclater les charmes de son esprit et veritablement c'est le seul secret infaillible dont se peuvent servir 
 les provinciales en arrivant a la cour si elles veulent y aquerir quelque estime car les manieres d'agir du grand monde et celles de la campagne sont si differentes que quelque adresse que puissent avoir ces personnes nouvelles venues il est impossible qu'elles ne facent quelques manquemens si elles se commettent a parler beaucoup et hors de battre froid en ces rencontres et d'escouter long temps les autres avant que de se vouloir faire escouter soy mesme il est dis-je absolument impossible que ces personnes dont je parle ne s'embarrassent et ne nuisent a leur gloire plus elles travaillent a l'establir amestris parut donc fort reservee en cette premiere conversation elle ne put pas toutefois me cacher les rares qualitez qui sont en elle et durant un jour et demy que je retins artambare a la maison de mon pere je vy briller amestris de tant de lumieres que j'en demeuray esblouy j'admirois la purete de son accent la beaute de ses expressions et combien son eloquence estoit naturelle la galanterie de son esprit la complaisance de son humeur et les charmes de son entretien quelque retenue quelle y voulust aporter pendant le temps que cette agreable compagnie fut en ce lieu la je taschay de la divertir le plus qu'il me fut possible je la menay a la chasse dans un parc qui est derriere les jardins je la fis tousjours promener a l'ombre aux heures mesme ou les soleil est le plus ardant enfin soit par le chant des oyseaux par le bruit des fontaines 
 par l'email des parterres par les peintures des galeries et par les statues ou par ma conversation que je vinsse a bout de mon dessein toutes ces illustres personnes m'assurerent qu'elles ne s'estoient point ennuyees apres donc seigneur les avoir traitees avec le plus de magnificence qu'il me fut possible il falut se resoudre a partir je dis a partir en general car il ne fut pas en mon pouvoir de demeurer davantage dans cette maison quoy que j'y fusse alle avec intention d'y tarder sept ou huit jours je dis a artambare que je voulois estre son guide et que je voulois aussi aller estre tesmoin de l'aparition de ce bel astre a la cour dis-je en monstrant la belle amestris elle rougit a ce discours et y repartit sans affectation et sans se piquer trop de bel esprit elle ne laissa pas de tesmoigner qu'elle en avoit infiniment leur chariot estant racommode nous partismes je montay a cheval et fus tousjours a la portiere ou estoit amestris et tant que le chemin dura je continuay de faire ce que j'avois fait de puis le premier instant que je l'avois veue c'est a dire la regarder et l'admirer avec tant de plaisir et tant de satisfaction que moy qui avois tousjours entendu dire que l'amour n'estoit jamais sans inquietude ne soubconnay point d'en avoir je sentis bien que mes yeux mon coeur et toutes mes pensees estoient pour amestris mais je me trouvois si content et si tranquile que je croyois n'avoir pour cette belle personne que de cette espece d'amour que l'on a pour tous les beaux objets je m'apercevois 
 que je n'avois jamais eu tant d'attachement ny tant d'admiration pour nulle autre chose mais comme je scavois que je n'avois aussi jamais rien veu de si beau je ne m'en estonnois pas et je jouissois en repos du plaisir de la voir de l'honneur d'estre aupres d'elle et de la joye de l'entendre parler nous fismes donc de cette facon tout le chemin qu'il y avoit a faire du lieu d'ou nous partions jusques a ecbatane et pendant cet intervale j'instruisois amestris de tous les divertissemens de la cour et elle s'informoit avec adresse quelles estoient celles qui avoient l'empire de la beaute qu'elles avoient la reputation d'avoir le plus d'esprit et par cent questions de cette sorte qu'artambare hermaniste ou amestris me firent elle connut la cour avant mesme que d'y estre mais enfin nous arrivasmes a ecbatane et nous fusmes descendre a l'ancien palais d'artambare qui est un des plus beaux qui s'y voye je m'imagine seigneur que vous vous souvenez bien que cette fameuse ville a sept murailles qui sont enfermees les unes dans les autres ques les creneaux pour les distinguer sont tous de hauteur differente et pour faire un plus magnifique objet aux yeux de ceux qui y viennent sont peints de differentes couleurs que ceux de la premiere le sont de blanc ceux de la seconde de noir ceux de la troisiesme de rouge ceux de la quatriesme de bleu ceux de la cinquiesme d'orange et que ceux de la sixiesme sont argentez et ceux de la derniere dorez or seigneur vous scavez que dans l'enceinte de 
 cette derniere muraille est le palais des rois de medie depuis que l'illustre dejoce fit bastir ces superbes murs et que dans celles qui sont les plus proches sont ceux des personnes de la plus haute condition celuy d'artambare est donc entre la muraille a creneaux dorez et celle qui les a d'argent et le hazard qui se mesle de tout fit que celuy de mon pere touchoit celuy dont je parle comme nous fusmes arrivez a la porte de celuy d'artambare nous y trouvasmes grand nombre de ses anciens amis qui l'y attendoient ce qui fut cause qu'il me fut plus aise de donner la main a amestris pour la conduire a son apartement parce que de ce grand nombre de gens qui estoient la il ne manqua pas d'y en avoir qui la donnerent a hermaniste jusques la seigneur la joye avoit este dans mon ame et l'amour ce dangereux serpent s'estoit si bien cache sous des fleurs que je n'avois point senti ses piqueures mais des le premier moment que je songeay qu'il faloit quitter amestris et prendre conge d'elle l'amour m'aparut tout d'un coup le plus terrible et le plus espouventable qu'il se soit jamais monstre a personne je le vy tout arme de fleches et de traits je luy vy plus d'un flambeau a la main et je connus enfin parfaitement que c'estoit le plus redoutable des dieux a peine eus-je veu que tout le monde commencoit de s'en aller que je changeay de couleur je perdis la parole tout d'un coup je devins serieux et triste et regardant amestris sans luy rien dire je luy dis sans doute beaucoup 
 de choses si elle eust voulu les entendre mais enfin il falut partir et je partis ce fut toutefois avec tant de peine et avec tant d'amour que je ne pense pas que jamais nulle passion ait aproche de la mienne mon pere me demanda le soir quelle cause m'avoit fait revenir si tost mais comme je voulois luy respondre un escuyer d'artambare vint luy faire un compliment de sa part sur ce qu'il avoit pris sa maison et le remercier de la civilite que j'avois eue pour luy et certes il fut a propos pour moy que la chose allast ainsi car j'avois l'esprit si inquiet et si preoccupe que je n'aurois pas trop bien respondu a ce que mon pere me demandoit je me retiray donc a ma chambre bien different de ce que j'estois lors que j'en estois sorti l'image d'amestris me suivoit par tout et je ne pouvois me lasser d'admirer sa beaute son esprit et son jugement je la comparois dans mon imagination avec tout ce que la cour avoit d'aimable en ce temps-la et je ne trouvois rien qui ne luy cedast en toutes choses je m'estonnois de voir qu'une personne nourrie dans une province et dans une province assez esloignee n'eust rien qui la peust faire distinguer d'avec les personnes de la cour les mieux faites ny en son action ny en son habit ny en son langage et je la considerois comme un miracle or en la considerant de cette sorte je l'admirois sans doute avec beaucoup de satisfaction mais ce qui m'estonnoit le plus c'estoit de me sentir malgre moy inquiet et melancolique que veux-je disois-je en moy 
 mesme et d'ou vient que la beaute d'amestris ne produit pas en mon esprit ce que tous les beaux objets ont accoustume d'y produire car enfin c'est l'ordinaire que la veue des belles choses remplit l'imagination d'idees agreables qui donnent encore du plaisir lors mesme que l'on ne voit plus ce qui les a causees d'ou vient donc divine amestris poursuivois-je qu'en me souvenant de vous j'ay de l'inquietude et du chagrin au contraire n'ay-je pas sujet d'estre content je vous ay veue le premier je vous ay trouvee dans une maison ou j'ay pu vous rendre une partie de ce qui vous est deu et de la facon dont la chose s'est passee la civilite veut presque absolument que vous me preferiez a toutes les connoissances que vous ferez a la cour j'auray du moins cet avantage d'avoir este le premier a vous connoistre a vous admirer et a vous je m'arrestois a ce mot la ne scachant si je devois dire estimer aimer ou adorer tant mes sentimens estoient confus et tant je les connoissois peu moy-mesme mais enfin me determinant tout d'un coup apres avoir este quelque temps sans parler non non mon coeur m'escriay-je en reprenant la parle ne balancons plus advouons que nous estimons que nous aimons et que nous adorons amestris et s'il y a encore quelques termes plus propres a exprimer une violente passion servons nous en cette rencontre et publions que nous avons este heureux d'estre la premiere conqueste d'une beaute si extraordinaire d'ou vient donc ma melancolie disois-je 
 en moy-mesme et me taisant comme si j'en eusse bien voulu examiner la cause mais helas seigneur j'estois encore bien ignorant en amour et je ne scavois pas sans doute que la nature de cette passion porte l'inquietude avec celle que les biens que l'on n'a pas affligent que ceux que l'on possede ostent le repos et que ceux que l'on a perdus desesperent j'ignorois que la douleur et le chagrin sont inseparables de l'amour que l'on ne fait point de conquestes sans peine que l'on ne les conserve pas sans travail et que l'on ne les scauroit perdre sans perdre la raison je ne fus pas toutefois longtemps dans cette ignorance et je fis une espreuve si rude de cette dangereuse manie que j'ose dire qu'il n'y a personne au monde qui soit devenu si universellement scavant en tous ses caprices apres avoir donc bien examine ce que je sentois je conclus que j'estois sans doute amoureux et que l'inquietude que j'avois venoit aparemment de cette crainte qui naist tousjours avec l'amour et qui fait que l'on aprehende de n'estre pas aime de ce que l'on aime en effet quand je venois a penser que peut-estre mes services ne seroient pas receus favorablement ce mot de peut-estre me sembloit si funeste et cette incertitude si cruelle que j'en devenois presque furieux et si j'eusse ose suivre la folie qui me possedoit j'eusse volontiers accuse amestris de ce qu'elle ne songeoit pas desja a recompenser une amour naissante qu'elle ne scavoit pas encore et que j'ignorois moy mesme quelques momens auparavant 
 je vous demande pardon seigneur si je vous raconte si particulierement les premiers transports de ma passion mais je pense qu'il est a propos que vous les scachiez afin que vous ne vous estonniez point de voir avec quelle violence j'en ay este tourmente dans la suitte de ma vie apres avoir donc passe la nuit avec beaucoup d'agitation je me levay assez matin et je voulus me rendre chez artambare avec mon pere afin de l'accompagner quand il iroit chez le roy me semblant que c'estoit en quelque facon rendre service a amestris que d'en rendre a une personne qui luy estoit si proche et si chere en effet artambare apres avoir salue mon pere me remercia de cette derniere civilite comme d'une chose qui l'obligeoit beaucoup car il n'ignoroit pas que je n'estois pas mal avec astiage nous fusmes donc chez le roy ou il me fut impossible de ne parler pas d'amestris a autant de gens que j'y rencontray j'annoncay a tous ceux que je scavois qui avoient desja de l'amour que leur constance alloit estre mise a une dangereuse espreuve et a tous ceux qui n'en avoient pas qu'ils ne vissent point amestris s'ils vouloient conserver leur liberte enfin je puis dire que j'en parlay tant que j'en parlay trop comme vous scaurez par la suite de mon discours il y avoit pourtant des momens ou je me demandois a moy mesme quel dessein j'avois en voulant gagner tant de coeurs a amestris et ou un secret sentiment de jalousie me faisoit taire au milieu de mon discours le mesme jour ayant voulu aller 
 chez hermaniste j'appris qu'on ne la voyoit pas parce qu'elle s'estoit trouvee un peu mal la derniere nuit je fus donc faire quelques visites chez d'autres dames non pas pour me divertir car il n'y avoit desja plus de divertissement pour moy qu'aupres d'amestris mais avec intention de parler d'elle sans crainte de me faire des rivaux je fus donc chez les plus belles personnes de toute la cour et de toute la ville et quoy que ce ne soit pas estre fort judicieux que de louer extraordinairement la beaute d'une autre en parlant a une belle je le fis pourtant avec tant d'exageration que je suis asseure que je m'en fis presque hair de toute celles que je vy ce jour la et que de la facon dont j'en usay il n'y eut plus qu'amestris qui ne sceust pas que j'estois amoureux d'elle je donnay de la jalousie a quelques unes de l'envie a d'autres et du moins de la curiosite aux plus sages le lendemain hermaniste s'estant mieux portee toute la cour fut chez elle et je my rendis des premiers amestris s'estoit paree ce jour la de sorte qu'elle me sembla encore si admirablement belle que je m'estimay cent fois en ce moment le plus heureux homme du monde d'avoir l'honneur d'estre son esclave elle me receut avec beaucoup de civilite et me pria fort obligeamment de vouloir prendre le soing de luy nommer les personnes qui viendroient chez elle et de l'empescher de faire quelque faute considerable l'advertissant de leur condition je vous laisse a penser seigneur si je recensee commandement 
 avec satisfaction et avec respect et si je mesloignay d'elle de tout le jour je vous avoue que je le passay avec des sentimens bien differens et que la joye et l'inquietude furent tousjours si bien meslees dans mon ame que je puis dire que je ne sentis point de plaisir sans douleur ny de douleur sans plaisir il est certain comme je l'ay desja dit que toute la cour fut chez hermaniste et plus certain encore que la beaute d'amestris charma et surprit toute la cour il n'entra pas un homme en qui l'on ne vist de l'estonnement ny pas une femme je dis mesme des plus belles qui n'eust de la confusion de se voir surmontee par une personne de province de vous dire seigneur quelle estoit la joye que je recevois de la gloire d'amestris il ne me seroit pas aise et de vous dire aussi l'inquietude ou je me trouvay par la pensee que j'aurois autant de rivaux qu'il y auroit d'hommes qui la verroient ce ne me seroit pas non plus une chose facile a faire ce qu'il y eut de plus admirable en ce premier jour de sa gloire ce fut qu'elle ne fit pas une faute en toute cette grande et longue conversation et qu'elle receut toutes les louanges que tout le monde luy donna avec tant de modestie que mesme les plus belles de nos dames furent contraintes de l'aimer malgre leur deffaite et d'advouer qu'elle meritoit l'estime universelle de toute la cour apres que tout le monde fut party a la reserve de cinq ou six personnes du nombre desquelles je fus je voulus la louer comme les autres mais elle me dit que si elle 
 n'avoit point fait de fautes en cette rencontre elle m'en avoit l'obligation et que de cette sorte si elle avoit merite quelques louanges des autres elle n'en devoit point recevoir de moy ny n'en devoit pas pretendre je voulus luy respondre et l'assurer qu'elle avoit sujet de pretendre plus loing qu'a mes louanges mais elle m'en empescha et commenca de me parler de tout ce qu'elle avoit veu elle loua extremement la beaute de toutes celles qui en avoient et qui l'avoient visitee et me demanda en suite plus particulierement des nouvelles de tous ceux qu'elle avoit veus tantost en louant l'esprit de quelques uns et tantost la bonne mine de quelques autres je vous avoue seigneur que je me trouvay alors fort embarrasse car j'avois remarque que tout le monde l'avoit trouvee si belle que je craignois un peu en satisfaisant sa curiosite de dire trop de bien de quelqu'un qui fust mon rival et j'apprehenday mesme aussi que cette curiosite qu'elle avoit pour quelques uns ne fust un effet de quelque legere disposition qu'elle eust a ne les hair pas je parlay donc avec le plus de moderation que je pus et contre ma coustume je louay mes plus chers amis avec un peu moins de chaleur de peur d'aider a me detruire moy mesme cependant le soir estant venu il falut se retirer en m'en retournant je passay chez le roy ou l'on ne parloit que de la beaute d'amestris mais en des termes si advantageux qu'il fit dessein de n'attendre pas qu'hermaniste le vinst voir comme artambare l'avoit assure qu'elle feroit 
 et d'y aller le jour suivant quoy que comme vous scavez son age deust raisonnablement le dispenser d'avoir de la curiosite pour les belles personnes en effet ce prince y fut le lendemain et advoua comme les autres qu'amestris estoit un miracle je ne vous diray point combien cette beaute se fit d'esclaves combien d'amants rompirent leurs chaines pour porter les siennes et quelle estrange revolution elle aporta a toute la galanterie d'ecbatane mais je vous diray seulement qu'il n'y avoit pas un homme en toute la cour qui ne l'eust veue qui ne l'eust aimee ou qui du moins n'eust eu de l'admiration pour elle excepte un de mes amis nomme arbate frere de megabise qui est icy et qui comme vous scavez est un peu allie a la maison royale cet homme avoit certainement beaucoup d'esprit et tesmoignoit avoir beaucoup d'affection pour moy aussi en avois-je une pour luy si tendre et si fidelle qu'il n'est rien que je n'eusse fait pour luy pouvoir tesmoigner que je le preferois a tous mes autres amis arbate aimoit assez la solitude et n'aimoit guere la conversation des dames si bien que quoy qu'on luy eust pu dire et quoy que la bien-seance de sa condition l'obligeast a cette visite il s'estoit contente de voir artambare et n'avoit point veu hermaniste ny par consequent amestris cependant je voyois cette belle personne avec une assiduite estrange et quoy que eusse assurement plus d'occasions de luy parler que nul autre parce qu'il s'estoit lie une assez estroite 
 amitie entre artambare et mon pere et que de plus ce premier eust de l'affection pour moy amestris avoit un pouvoir si absolu sur mon esprit et j'avois tant de respect pour elle que je n'osois luy descouvrir ce que j'avois dans le coeur de sorte que je luy cachois ma passion presque avec autant de soing que les autres en aportoient a luy monstrer la leur tant j'avois de crainte de la fascher
 
 
 
 
je voyois donc entre plusieurs autres que megabise en estoit devenu amoureux cette connoissance m'affligeoit sans doute et comme je ne cachois rien a arbate de tout ce que j'avois dans l'ame je me pleignis a luy de ce que megabise son frere devenoit mon rival et je luy demanday conseil de ce que j'avois a faire il est certain qu'il me le donna alors tres fidelle d'arbord il me dit que s'il estoit possible de me guerir d'une si dangereuse maladie il me le conseilloit fort que si cela n'estoit pas il seroit tout ce qu'il pourroit pour tascher d'en guerir son frere mais que du moins il trouvoit a propos que comme j'avois este le premier amant d'amestris a la cour je fusse aussi le premier a luy descouvrir ma passion je le remerciay d'un conseil si genereux et si fidelle et je le pressay si extraordinairement de vouloir voir amestris qu'enfin il me promit d'y venir pourveu que j'eusse prepare cette belle personne a la conversation d'un solitaire je fus donc chez amestris que pour ma bonne fortune je rencontray presque seule si bien qu'il me fut aise de trouver occasion de luy parler sans estre entendu que d'elle madame 
 luy dis-je apres quelques discours indifferens vous me trouverez sans doute bien hardy de n'estre pas satisfait de l'honneur que je recoy d'estre souffert aupres de vous et de vouloir encore obtenir la permission de vous amener un de mes amis qui souhaite passionnement de recevoir ce mesme honneur quoy que ce ne soit guere sa coustume de visiter les dames je luy en suis d'autant plus obligee me respondit elle et puis que vous le jugez digne d'estre de vos amis je suis persuadee qu'il me sera advantageux qu'il puisse devenir des miens mais madame luy dis-je en changeant de couleur je voudrois bien vous demander grace pour luy et vous obliger s'il estoit possible d'agir de telle sorte avec mon amy qu'il n'eust que de l'estime pour vous et qu'il vous admirast sans vous aimer j'ay creu me dit-elle en sous-riant et en rougissant tout ensemble que vous desiriez de moy une chose bien difficile mais a ce que je voy puis que vous ne me deffendez que les choses impossibles il me sera bien aise de vous satisfaire ha madame luy dis-je que vous croyez peu ce que vous dites s'il est vray que vous vous connoissiez comme je vous connois aglatidas me respondit-elle avec un sous-ris encore plus malicieux scachez que je ne pretens nullement que vous qui estes des amis d'artambare mon pere viviez avec moy comme y vivent les autres qui ne le sont pas et desquels je souffre les flatteries par complaisance et par coustume mais pour vous je n'en userois pas ainsi et si vous continuyez 
 de me parler de cette sorte vous me forceriez d'agir d'une maniere qui ne vous plairoit peut-estre pas quoy madame luy dis-je vous souffrirez que tout le monde vous loue et vous ne pourrez souffrir qu'aglatidas vous die que tout le monde vous aime du moins s'il juge des sentimens d'autruy par les siens j'advoue me dit-elle en riant et cherchant une voye de tourner la chose en raillerie et de ne se fascher pas que voila me parler de vostre affection d'une facon qui n'est pas commune puis qu'on ne me parlant pas plus de la vostre que de celle de toute la cour je n'ay pas lieu de vous en punir en particulier mais enfin dit-elle en changeant de discours amenez moy vostre amy et du reste laissez en le soing a mon peu de merite sans rien craindre pour sa liberte je souhaitte madame luy repliquay-je qu'il soit plus heureux qu'un de ses plus chers amis vous estes si peu sage me repliqua-t'elle que l'on trouve en ce que vous dites plus de sujet de vous pleindre que de vous quereller c'est pourquoy aglatidas j'ay quelque indulgence pour vous en disant cela elle se leva et fut s'appuyer contre un balcon qui donnoit sur un jardin de son palais elle appella alors deux de ses filles aupres d'elle et je jugeay facilement qu'elle vouloit rompre ce discours je fus donc joindre hermaniste sa mere avec laquelle j'estois aussi bien qu'avec artambare et apres que la conversation eut dure encore quelque temps je sortis et m'en allay retrouver arbate a qui j'apris la permission 
 que j'avois obtenue d'amestris je luy racontay tout ce que je luy avois dit et tout ce qu'elle m'avoit respondu et comme j'exagerois un peu l'endroit ou je l'avois priee despargner la liberte d'arbate advouez la verite me dit-il en riant vous n'estes pas seulement jaloux de megabise et de plusieurs autres qui voyent tous les jours amestris mais vous l'estes desja d'arbate qui ne l'a point encore veue qui ne la vouloit point voir et qui ne la verra mesme jamais si vous souhaittez arbate me dit cela avec un sous-ris malicieux qui me fit quelque confusion de ma foiblesse car il est certain que je n'eus pas plustost demande a amestris la permission de mener arbate chez elle que je m'en repentis et que j'eusse bien voulu que la chose eust este encore a faire pour ne la faire point du tout mais enfin je creus que ce seroit paroistre trop bizarre a mon amy que d'en user de cette sorte et qu'apres ce que j'avois dit a amestris elle mesme trouveroit estrange que je ne l'y menasse pas joint que venant a considerer que megabise estoit frere d'arbate et amant d'amestris il me sembla que j'estois en quelque surete et ce qui m'avoit beaucoup fasche auparavant ne m'inquieta plus tant apres m'imaginant qu'arbate ne se resoudroit jamais de devenir rival de son frere et de son amy tout ensemble j'avois donc este quelque temps sans parler apres la proposition qu'il m'avoit faite de ne voir point amestris si je le voulois lors que reprenant la parole tout d'un coup non luy dis-je 
 arbate je ne veux pas priver amestris du plaisir de connoistre un aussi honneste homme que vous et il n'est pas juste non plus qu'arbate qui connoist si admirablement le prix de toutes les belles choses ne connoisse pas amestris mais si elle m'enchaine me dit-il en riant que deviendra nostre amitie si vous rompez ses fers pour l'amour de moy luy respondis-je elle en deviendra beaucoup plus forte mais si je ne le pouvois pas faire me repliqua-t'il serois-je coupable je ne scay luy repliquay-je mais je scay bien que je ne scaurois concevoir que l'on puisse aimer un rival ne m'exposez donc pas reprit-il a perdre vostre amitie et si amestris est si dangereuse et si redoutable laissez moy dans ma solitude jouir du repos de la liberte car je ne scay me dit-il si j'avois le malheur de la perdre si je ne vous hairois point autant de me l'avoir cause que vous me hairiez d'estre devenu vostre rival ce n'est pas adjousta-t'il que je sente nulle disposition en moy qui me face craindre cet accident au contraire je voy tant de foiblesse dans l'esprit des gens les plus raisonnables des qu'ils sont possedez de cette passion que je pense avoir trouve par ce moyen un puissant contrepoison pour me garantir d'un venin si dangereux ne craignez donc rien mon cher aglatidas me dit-il et croyez que si je pers ma liberte ce ne sera pas sans la deffendre lors que vous avez este pris poursuivit-il l'on peut dire que l'amour vous a trompe vous pensiez estre dans la solitude lors que vous 
 rencontrastes amestris vostre ame ne s'estoit pas preparee a une si rude attaque vos yeux en furent esblouis vostre raison en fut troublee et vostre coeur en fut surpris ce ne fut donc pas une grande merveille si elle fit un esclave d'un homme qui ne se deffendit pas et qui n'avoit point d'armes pour se deffendre mais pour moy il n'en est pas ainsi tout le monde m'a dit et vous me l'avez dit comme tout le monde et me l'avez dit plus de cent fois qu'amestris est la plus belle chose de la terre et des la je m'en suis forme une idee si parfaite que je suis absolument persuade qu'elle ne me surprendra point et que peut-estre mesme suivant la coustume la trouveray-je un peu moins belle que l'image que je m'en suis faite sur vostre raport de plus j'y vay avec intention de luy resister et de luy disputer mon coeur autant qu'il me sera possible et scachant que mon frere l'aime et que vous l'aimez a moins que je perde tout d'un coup l'usage de la raison je ne suis pas en danger de porter des fers je le souhaite luy dis-je mais je ne laisse pas de craindre le contraire arbate ne pouvant s'empescher de rire de ma foiblesse vous estes si peu sage me dit-il que la crainte que j'ay de devenir aussi fou que vous vous doit mettre l'esprit en repos neantmoins je vous le dis encore pendant qu'il en est temps si vous voulez je ne la verray point si ce n'est que le hazard me la face rencontrer je vous advoue seigneur que je fus tente cent et cent fois de le prendre au mot mais je n'en 
 eux pas la force et je trouvois moy mesme tant de folie en mon procede que j'en eus de la confusion je dis donc a arbate que je ne changerois point d'avis et qu'enfin le lendemain aussitost apres disner je l'irois prendre et que nous irions chez amestris arbate comme je vous l'ay depeint estoit un peu solitaire mais il n'estoit pourtant pas de ces melancoliques chagrins de qui la conversation est pesante et incommode au contraire il avoit l'esprit agreable et mesme assez enjoue pour un serieux parmy les personnes avec lesquelles il se plaisoit et ce qui faisoit sa retraite n'estoit pas tant qu'il fust de temperamment melancolique que c'estoit qu'il avoit un esprit difficle et delicat qui se rebutoit aisement et qui ne pouvoit souffrir qu'avec beaucoup de difficulte le moindre deffaut en ses amis il cherchoit la perfection en toutes choses et fuyoit tout ce qui estoit defectueux si bien que comme il n'est pas aise de trouver grand nombre de personnes parfaites il en aimoit peu et en voyoit encore moins pour moy il m'avoit fait grace et son inclination le forcant sans doute a m'aimer une regle si generale pour luy avoit eu de l'exception en ma faveur et je le voyois plus souvent qu'aucun autre ne le voyoit le lendemain nous fusmes donc chez amestris ou nous trouvasmes megabise qui paroissoit estre le plus assidu de mes rivaux et le plus redoutable aussi estant certain que c'estoit le plus honneste homme et le mieux fait de toute la cour vous en pouvez juger seigneur puis que 
 vous le connoissez et qu'il est presentement a sinope il est pourtant vray qu'il estoit encore beaucoup plus aimable en ce temps-la qu'il n'est en celuy-cy parce que la melancolie l'a change aussi bien que moy d'abord que nous entrasmes je presentay arbate a hermaniste et en suitte a amestris elles le receurent l'une et l'autre avec beaucoup de civilite et me tesmoignerent en effet veu la facon dont elles le traitterent qu'elles faisoient quelque estime de ce que j'estimois car outre le respect qu'elles devoient et qu'elles rendirent a sa condition et a son merite elles firent les choses d'un certain air obligeant qui me disoit sans me le dire que les faveurs que recevoit arbate estoient faites en partie pour l'amour d'aglatidas et a parler veritablement les premieres carresses qu'il receut ne pouvant estre attribuees a ce merite dont j'ay parle dans une si nouvelle connoissance bien loin de me causer de l'inquietude me donnerent de la joye ce n'est pas qu'il ne me vinst quelque legere crainte que cette civilite n'engageast arbate plus que je ne voulois mais enfin elle se dissipa bien-tost la conversation fut sans doute fort agreable ce jour-la car comme megabise avoit este surpris de voir son frere chez des dames il ne put s'empescher de luy en faire la guerre et de vouloir persuader a amestris que c'estoit un des plus grands miracles de sa beaute ne pensez pourtant pas madame luy dit-il que mon frere vienne icy avec intention de chercher en vous toutes les belles choses 
 que tout le monde y admire au contraire madame j'oserois presque assurer qu'il seroit ravy de trouver s'il estoit possible quelque legere imperfection en vostre beaute quelque petit deffaut en vostre langage quelque obscurite en vostre esprit et quelque rudesse en vostre humeur il seroit peut-estre avantageux a megabise et a beaucoup d'autres reprit arbate que la belle amestris eust eu quelque deffaut pour ne pouvoir pas juger des leurs mais pour moy qui ne cherche les deffaux que parce que je cherche la perfection je suis ravy de la rencontrer en une seule personne et de me voir desabuse de l'erreur ou j'estois de croire qu'il n'y avoit rien de parfait au monde vous estes bien flateur pour un solitaire interrompit amestris je suis bien sincere madame reprit-il et c'est pour cette raison que je vous ay dit si franchement ce que je devois peut-estre me contenter de penser apres cela hermaniste changea la conversation et les nouvelles du monde et les divertissemens de la cour furent ce qui servit d'entretien durant toute l'apres-disnee pour moy je parlay peu tout ce jour-la et j'estois si occupe a regarder amestris a observer megabise arbate et otane que je ne le fus jamais plus je voyois megabise devenir tous les jours plus amoureux et cent autres paroistre aussi tous les jours plus assidus et plus passionnez arbate selon mon sens se plaisoit trop en cette premiere conversation pour un homme qui aimoit tant la solitude et amestris avoit une civilite si esgalle et 
 une modestie qui cachoit si bien ses sentimens que je ne les pouvois descouvrir enfin je fus fort inquiet tout ce jour-la et jusques au point qu'amestris s'en aperceut et m'en fit la guerre avec beaucoup d'adresse me reprochant agreablement que si elle ne m'eust connu que de reputation non plus que mon amy elle eust pris aglatidas pour arbate et arbate pour aglatidas cependant je me creus fort heureux de ce qu'amestris s'estoit aperceue de ma mauvaise humeur et arbate demeura tres-satisfait de ce que la solitude en laquelle il avoit accoustume de vivre ne l'avoit pas fait paroistre plus melancolique qu'un autre le soir estant venu chacun et retira chez soy je menay pourant arbate chez mon pere et voulant l'entretenir je le conduisis sur une terrasse d'ou l'on voit l'oronte qui comme vous scavez passe a ecbatane comme nous y fusmes nous fismes deux tours entiers sans parler arbate n'osant peut-estre me dire ce qu'il pensoit d'amestris et moy n'osant aussi luy demander quel jugement il en faisoit mais admirez seigneur la bizarrerie de l'amour je vous proteste que je craignois alors esgalement qu'arbate louast trop amestris ou ne la louast pas assez je craignois qu'il ne desaprouvast mon choix ou qu'il ne choisist luy mesme ce que j'avois choisi et dans cette inquietude ayant este comme je l'ay desja dit deux fois tout le long de la terrasse sans parler ny l'un ny l'autre enfin rompant un silence si plein de trouble et bien arbate luy dis-je avec un sous-ris un peu 
 force vous estes vous bien deffendu et la belle amestris ne m'a-t'elle point fait un rival du plus cher amy que j'aye vous estes si soubconneux me respondit arbate que pour vous desacoustumer d'une si mauvaise habitude je veux ne satisfaire pas vostre curiosite et vous dire seulement qu'amestris est sans doute digne de l'admiration de toute la terre mais si vous l'admirez luy dis-je vous l'aimez ce n'est pas une necessite absolue me respondit-il ny une consequence necessaire toutefois je ne veux point vous esclaircir davantage la dessus car je veux guerir vostre esprit l'acoustumer insensiblement a ne se former pas des monstres pour les combatre ha mon cher arbate luy dis-je en l'interrompant ne me laissez point dans cette incertitude et dites moy de grace quels sont vos veritables sentimens pour amestris que voulez-vous que je vous die me respondit-il si je la loue vous direz que j'en suis amoureux et si je la blasme vous croirez que je vous veux tromper ou que j'ay perdu la raison il n'en faut pas davantage luy dis-je pour me faire connoistre que vous l'estimez mais je voudrois scavoir si vostre coeur n'en est point esmeu et si vous ne l'aimerez point assez pour m'en hair quelque jour je ne scay pas l'advenir me respondit-il mais je scay bien que presentement je vous suis infiniment oblige de m'avoir donne la connoissance d'une personne si aimable et si illustre je vous advoue seigneur que voyant avec quelle liberte d'esprit arbate me parloit je creus que 
 toutes les tesponses malicieuses qu'il me fit n'estoient qu'un jeu pour se divertir et pour se moquer de ma foiblesse si bien qu'en ayant honte moy mesme je cessay de le tourmenter et nous fusmes souper en repos en effet j'ay bien sceu depuis qu'arbate quoy que puissamment touche de la beaute d'amestris ne croyoit pas encore se trouver force de s'engager a l'aimer et que comme il avoit de la vertu il resista sans doute autant qu'il put et fit tous ses efforts pour ne devenir pas rival de son frere et de son amy et d'un amy encore qui l'avoit choisi pour confident de sa passion et sans lequel il n'eust jamais vu amestris il est donc a croire que ce qu'il en a dit depuis a un de ses amis et des miens est veritable et qu'il fit toutes choses possibles pour n'aimer pas amestris mais seigneur que tous ses efforts furent inutiles et que l'amour fit un estrange changement en luy jusques la il m'avoit toujours paru le plus sincere et le plus fidele de tous les hommes que j'avois connus et il devint en un moment le plus fourbe de toute la terre il fut donc quelques jours sans me parler non plus d'amestris que s'il ne l'eust jamais veue et il guerit si bien mon esprit de tout soubcon par cet artifice que je luy en parlay le premier et le priay mesme de la vouloir visiter quelquefois il s'en deffendit avec opiniastrete et en effet il fut plusieurs jours sans la vouloir voir chez elle mais pour mon malheur je sceu depuis qu'il l'avoit veue trois fois au temple deux fois a la promenade dans les jardins du roy 
 et une encore aux bords de l'oronte ou elle alloit assez souvent voyant donc combien arbate me paroissoit essoigne d'avoir aucun dessein pour amestris je continuois a luy parler de ma passion et a luy demander conseil et comme je luy disois que je n'avois pu profiter entierement de celuy qu'il m'avoit donne de descouvrir mon amour le plus tost que je pourrois a celle qui l'avoit fait naistre parce qu'elle en evitoit les occasions lors que je vous conseillay me respondit le malicieux arbate de vous haster de parler de vostre passion a amestris je ne la connoissois pas encore mais dieux aglatidas s'escria t'il que j'ay bien change de sentimens en la voyant et que cette extreme modestie que j'ay remarquee sur son visage m'a bien fait connoistre qu'il ne faut pas vous exposer legerement a luy descouvrir vostre dessein croyez moy reprit cet infidelle amy ne songez point a parler d'amour a amestris que vous ne luy ayez rendu cent et cent services et que vous ne l'ayez mise en estat de ne pouvoir vous maltraiter sans ingratitude ce chemin est bien long luy dis-je ouy me respondit-il mais il est bien assure et l'autre est bien dangereux car enfin poursuivit-il si elle se fasche lors que vous luy descouvrirez vostre passion qu'elle vous deffende de la voir qu'elle vous fuye et qu'elle vous haisse que ferez vous je mourray sans doute luy repliquay-je mais aussi pousuivis-je si elle ne scait point que je l'aime si je ne le luy dis jamais et que mes rivaux plus heureux et plus hardis que moy 
 luy parlent de leur amour voulez vous qu'elle devine la mienne et qu'elle me recompense d'une chose qu'elle ignorera je veux me repondit-il qu'elle la scache mais je veux que ce soit d'une facon qui ne luy puisse deplaire et que son coeur soit desja un peu engage quand vous luy direz ouvertement qu'elle possede le vostre mais qui l'engagera luy repliquay-je cet illustre coeur d'amestris vos soings vos services vostre respect et vostre silence me respondit-il au lieu que les autres se feront hair par leurs importunitez et puis adjousta-t'il encore croyez aglatidas que bien que je n'aye connu l'amour que par le raport d'autruy comme j'ay examine cette passion en elle mesme connoissant sa cause je puis dire que j'en connois les effets soyez donc assure que puis que vous aimez amestris le scait l'amour est un feu qui brille aussi bien qu'il brusle en tous les lieux ou il se rencontre et personne ne le fait naistre sans s'en apercevoir ainsi aglatidas mettez vous l'esprit en repos de ce coste la et songez seulement a trouver les voyes de servir la personne que vous adorez et de luy faire adroitement deviner vostre amour sans la luy dire tant y a seigneur que l'artificieux arbate sceut si bien manier mon esprit qu'il me fit resoudre a ne descouvrir point ma passion plus ouvertement que j'avois fait car encore que toute la cour me soubconnast d'estre amoureux je ne l'avois advoue qu'a arbate et tant d'autres le paroissoient estre autant que moy que cela ne m'empeschoit pas de 
 pouvoir demeurer dans les termes que mon infidelle amy me prescrivoit je luy promis donc de me conduire par ses ordres et luy me promit aussi de faire tout ce qu'il pourroit pour m'oster le plus dangereux de mes rivaux ne jugeant pas adjoustoit il finement que ce dessein fust advantageux a megabise son frere en effet il s'aquita admirablement de cette promesse mais helas ce fut pour son interest et non pas pour le mien comme vous scaurez apres or seigneur la veritable raison qui l'empeschoit de retourner si tost chez amestris n'estoit pas seulement pour me cacher l'amour qu'il avoit pour elle mais encore afin que les conseils qu'il prentendoit donner a megabise ne luy fussent point suspects il fut donc un matin a sa chambre ou il le trouva seul d'abord il luy parla de cent choses indifferentes et faisant semblant de le vouloir quitter il luy demanda ou il passeroit le jour megabise qui ne voyoit pas l'artifice de son frere luy respondit ingenument que ce seroit chez hermaniste vous deviez plustost dire chez amestris respondit arbate en sous-riant et en se r'aprochant de luy car quelque vertu qu'ait hermaniste si amestris estoit sans beaute vos visites ne seroient pas si frequentes chez artambare il est vray respondit megabise mais que fais-je que toute la cour ne fasse aussi bien que moy aglatidas mesme qui est vostre amy particulier n'est-il pas aussi assidu aupres d'amestris que je le suis ouy repliqua le malicieux arbate et pleust au ciel que la chose ne fust 
 pas ainsi car aimant son repos comme je fais je voudrois qu'il ne s'amusast pas a un dessein qui ne peut estre fort advantageux a ceux qui s'y opiniastreront je scay bien repliqua megabise que l'amour est une passion inquiette qui ne donne pas mesme de plaisirs tranquiles mais apres tout si arbate la connoissoit par experience il pleindroit peut-estre moins qu'il ne fait ceux qui en sont possedez et scauroit que les peines de l'amour toutes rigoureuses qu'elles sont ont plus de douceur que tous les autres plaisirs du monde qui ne sont pas causez par cette passion celle ou vous vous engagez est pourtant si dangereuse respondit arbate qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous en guerir s'il estoit en mon pouvoir commencez par aglatidas interrompit megabise en embrassant son frere et croyez que je vous seray plus oblige de sa guerison que de la mienne il ne tiendra pas a moy repliqua arbate et j'ay peut-estre desja plus fait aupres de luy qu'apres de vous he dieux reprit megabise seroit-il bien possible que vous pussiez empescher aglatidas de me nuire apres d'amestris je feray sans doute respondit arbate tout ce qui sera en mon pouvoir afin qu'aglatidas ne nuise point aux amants d'amestris mais ne vous y trompez pas et scachez que ce n'est point avec intention que megabise en profite au contraire je souhaite de tout mon coeur qu'il ne nuise non plus aux autres que je veux qu'aglatidas luy nuise et que voulez vous donc repliqua megabise je veux respondit arbate 
 que vous faciez effort pour vous deffaire d'une passion qui en general a beaucoup de foiblesse et qui en cette rencontre particuliere vous peut donner beaucoup de peine inutilement car enfin poursuivit-il vous avez un dessein que cent autres ont comme vous et de plus vous servez une personne de laquelle il n'est pas aise de toucher le coeur la difficulte respondit megabise est ce qui fait vivre l'amour ouy repliqua arbate mais l'impossibilite le doit faire mourir il est vray respondit megabise mais ou voyez vous qu'il soit impossible a un homme de ma condition d'espouser la fille d'artambare je ne tiens pas repliqua arbate absolument impossible a megabise d'espouser amestris mais je ne pense pas qu'il luy soit aussi aise d'en estre aime car j'ay sceu par aglatidas poursuivit-il qui s'en est assez bien informe qu'amestris malgre toute cette modestie qui paroist en elle aime si passionnement sa beaute qu'elle en est absolument incapable de rien aimer autre chose or mon frere croyez vous que ce soit estre fort heureux que d'espouser une femme qui preferera tousjours son miroir a son mary et qui n'a l'ame sensible que pour ses propres attraits de plus ne songez vous point poursuivit-il en prenant un visage encore plus serieux qu'amestris est fille d'artambare c'est a dire d'un homme exile depuis dix-huit ans et qui n'a fait sa paix parce que ciaxare qui le hait tousjours a cause de la reine de perse sa soeur n'est pas maintenant icy et ne songez vous point 
 qu'astiage estant extremement vieux artambare est expose a sortir d'ecbatane le jour mesme que ciaxare quittera la capadoce et viendra prendre la couronne de medie imaginez vous megabise quel plaisir vous auriez alors en ce changement de regne de vous aller confiner dans la province des arisantins avec une personne insensible qui auroit destruit vostre fortune au lieu de l'establir et qui n'estant peut-estre desja plus belle car cent choses aussi bien que l'age peuvent destruire la beaute ne contribueroit plus rien a vostre satisfaction ha mon frere s'escria megabise amestris sera belle eternellement ainsi faites seulement que je l'espouse et ne vous mettez pas en peine de mon bon heur que je sois exile ou qu'elle soit insensible il ne m'importe si nous sommes bannis ensemble je jouiray de mon bon heur avec plus de liberte et si elle est incapable de rien aimer je seray delivre de tout sujet de jalousie de sorte que quoy qu'il en soit si vous m'aimez servez moy dans ma passion et ne vous y opposez plus vous me demandez respondit arbate ce que je ne feray pas car enfin nous ne devons pas donner du poison a nos amis phrenetiques lors qu'ils nous en demandent principalement quand nous avons beaucoup d'interest a ce qui les touche insensible frere s'escria de nouveau megabise je voudrois presque que vous fussiez mon rival pour vous punir de cette humeur severe qui vous fait condamner ma passion et pour vous apprendre par vostre propre experience 
 ce que l'amour n'est pas une chose volontaire vous vous repentiriez bien tost de vostre souhait reprit arbate si vous croiyez qu'il peust estre possible mais du moins poursuivit-il advouez moy que vous estiez plus heureux quand vous estiez libre que vous ne l'estes presentement et promettez moy en suitte que vous essayerez durant quelques jours de rompre vos chaines je ne pense pas le pouvoir faire reprit megabise mais pour ne vous refuser pas toutes choses je vieux bien vous promettre celle-la quoy qu'a vous dire la verite ce soit ne vous promettre rien arbate voyant qu'il ne pouvoit gagner davantage sur l'esprit de megabise le quitta a cet instant resolu de chercher toutes les voyes possibles de satisfaire son amour aux despens de celle de son frere et de son amy je veux croire comme il l'a dit depuis qu'il fut force a faire tout ce qu'il fit par une passion fort violente et qu'il ne se rendit pas sans combattre mais je suis pourtant persuade que l'amour quelque forte qu'elle puisse estre ne doit jamais rien faire faire contre l'honneur ny contre la probite et que cette passion toute noble ne peut et ne doit point servir d'excuse a une mechante action cependant arbate se trouvoit en un assez estrange estat il estoit amoureux d'une personne qu'il n'osoit aller voir de peur que le changement de sa vie retiree ne parust trop grand et ne devinst suspect et a son frere et a moy il avoit une amour violente qu'il n'osoit descouvrir il avoit deux rivaux qu'il aimoit et qu'il devoit aimer son frere 
 le prioit de ne luy nuire pas et il m'avoit promis de me servir il m'assuroit qu'il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour guerir megabise de sa passion et il disoit aussi a megabise qu'il en vouloit delivrer aglatidas comment donc fera-t'il pour voir amestris pour trahir son frere pour tromper son amy et pour s'establir a leur prejudice il scait qu'ils sont inseparables d'amestris qu'elle voye prendra-t'il donc pour la pouvoir visiter tous les jours sans leur devenir suspect l'un ny a l'autre et de quel artifice pourra-t'il user pour venir a bout de son dessein preparez vous seigneur a entendre la plus signalee trahison dont l'amour ait jamais fait adviser personne et soyez persuade que vous ne laisserez pas d'estre surpris de celle que j'ay a vous raconter arbate fut donc quelques jours a me dire qu'il faisoit tous ses efforts pour guerir son frere de sa passion et en effet comme la chose estoit vraye il me la fit scavoir si precisement que je n'en doutay point du tout et je luy en fus si oblige que je pense que si apres cela il m'eust descouvert son amour et qu'il m'eust dit qu'elle estoit nee depuis le tesmoignage d'amitie que je croyois qu'il m'eust rendu je me serois resolu a la mort afin de luy pouvoir ceder amestris tant il est vray que je suis sensible aux bien-faits et a la generosite mais pendant qu'arbate m'amusoit durant quelque temps a me raconter tout ce qu'il disoit a megabise et tout ce que megabise luy respondoit il changea de personnage avec son frere et peu a peu feignant de 
 se laisser toucher a la compassion il joua si bien que megabise en fit le plus cher confident de son amour il luy demandoit donc conseil en toutes choses et ne se laissoit plus conduire que par ses ordres non plus que moy et comme arbate ne craignoit rien tant sinon que megabise et moy nous trouvassions seuls aupres d'amestris et que de plus ce qu'il projettoit avoit besoin que nous nous trouvassions souvent aupres d'elle il ne manquoit jamais d'advertir megabise de l'heure ou je devois aller chez amestris et de me donner advis a mon tour de celle ou son frere s'y devoit rendre de sorte que depuis qu'il se mesla de nos affaires nous ne la vismes jamais plus l'un sans l'autre et l'amour et la jalousie luy firent plus craindre un rival tout seul aupres d'amestris que plusieurs ensemble neantmoins il avoit eu cette prudence de me prier et pour son interest et pour le mien de ne quereller pas son frere et de m'assurer tousjours en la parole qu'il me donnoit qu'il faisoit toutes choses possibles pour ruiner les desseins de megabise qui aussi bien me disoit-il ne luy plairoient pas quand mesme je n'y eusse point eu de part il avoit aussi dit a son frere qu'il ne faloit pas me faire une querelle legerement parce que durant qu'il seroit force de s'esloigner apres un combat d'autres pourroient profiter de son absence nous vivions donc de cette sorte megabise se pleignant fort de l'obstacle eternel que je luy aportois et me pleignant aussi beaucoup de celuy qu'il me faisoit pour amestris elle vivoit 
 avec une sagesse et une retenue si grande que la vertu mesme n'eust pu trouver rien a redire a toutes ses actions il est pourtant certain que quelque egalite qu'elle peust aporter a la civilite qu'elle avoit pour tous ceux qui l'aprochoient l'on remarquoit toutefois que megabise et moy avions un peu plus de part en son estime que tout le reste du monde et qu'otane que vous avez peut-estre veu a la cour de medie estoit le plus meprise et le plus hai en mon particulier il ne me sembloit pas que je fusse mieux avec elle que beaucoup d'autres y estoient et il me sembloit mesme que megabise y estoit un peu mieux que moy de sorte que je ne pouvois m'empescher de m'en pleindre eternellement a arbate megabise de son coste croyoit que j'estois mieux traite que luy et s'en pleignoit aussi a son frere qui enfin se determina a nous trahir egalement un soir donc qu'il estoit dans ma chambre et que nous y estions seuls mon cher arbate luy dis-je jusques a quand m'entretiendrez vous d'esperance et jusques a quand seray-je persecute par la passion de megabise pourquoy faut-il disois-je que les yeux d'amestris ayent este choisir le frere de mon amy pour s'en faire un amant et un amant qu'ils regardent un peu trop favorablement si ma jalousie ne m'abuse ha mon cher arbate luy disois-je si megabise n'estoit pas ce qu'il vous est qu'il y auroit desja long temps que mon espee m'auroit fait raison de l'injustice que l'on fait a mon amour qui a precede la sienne et qui est peut-estre 
 estre encore plus fidelle et plus sincere arbate paroissoit alors fort touche de mes pleintes et de ma douleur tantost il me demandoit pardon du mal que son frere me faisoit tantost il me remercioit du respect que j'avois pour nostre amitie tantost il me prioit de continuer apres il me demandoit ce que je voulois qu'il fist puis tout d'un coup me regardant d'un visage un peu trouble voyez vous aglatidas me dit-il si arbate n'aimoit et n'aimoit autant que l'on peut aimer il ne vous feroit pas la proposition qu'il vous va faire et ne se porteroit jamais a faire une trahison pareille a celle qu'il premedite scachez donc poursuivit-il que je ne scay plus qu'une voye que je tiens presque infaillible pour rompre les desseins de megabise pour amestris ha mon cher arbate m'ecriay-je tentons la promptement cette bien heureuse voye si elle me peut delivrer d'un si redoutable rival vous scavez me dit-il que megabise m'aime avec une tendresse estrange de sorte que peut-estre fera-t'il pour mes interests et pour ma conservation ce qu'il n'a pas voulu faire pour mes prieres et pour mes raisons il faut donc poursuivit-il que je luy paroisse durant quelques jours plus inquiet et plus melancolique qu'a l'ordinaire et que lors qu'il m'en demandera la cause apres m'en estre fait presser plus d'une fois je luy die que je suis amoureux d'amestris et que tous les soins que j'ay aportez a le guerir de cette passion n'estoient que parce que je ne pouvois vaincre la mienne qu'en suitte je le prie et je le 
 presse de prendre quelque soing de ma vie et qu'avec des larmes et des soupirs je tasche de l'obliger a souffrir que je luy dispute cette victoire s'il ne me la veut pas ceder je scay poursuivit-il que megabise a l'ame tendre et qu'il ne luy sera pas aise de me resister je rougis mon cher amy adjousta le malicieux arbate de vous proposer une si noire trahison mais que ne fait-on point quand l'on aime bien mais mon cher arbate luy dis-je l'embrassant et craignant qu'il ne s'offencast de ce que j'allois luy dire si l'amitie que vous avez pour moy est assez forte pour vous obliger a tromper megabise que ne feriez vous point et a megabise et a aglatidas si vous deveniez amoureux d'amestris et ne dois-je point craindre qu'en feignant de l'estre vous ne le soyez enfin effectivement c'est donc ainsi reprit l'artificieux arbate tesmoignant estre un peu irrite que vous recevez les preuves de mon affection mais prenez garde aglatidas me dit-il que si je demeure dans les simples bornes de la raison je ne me trouve oblige de servir megabise contre vous et de preferer en effet les droits du sang a ceux de l'amitie arbate prononca ces paroles d'un visage si serieux que j'eus peur de l'avoir fasche de sorte que faisant un effort sur moy je taschay de me fier en ses promesses et je luy dis tant de choses que sa feinte colere s'appaisa et il m'en respondit de si adroites que ma crainte s'en dissipa presque entierement je vous advoue seigneur que d'abord cette proposition m'estonna mais voyant l'utilite que 
 j'en devois recevoir et sentant bien enfin que je ne souffrirois jamais que l'on m'ostast amestris sans m'oster la vie je creus qu'il valoit mieux avoir recours a l'adresse qu'a la force et je consentis a ce qu'arbate voulut sans avoir presque ny soubcon ny jalousie ne pouvant m'imaginer qu'il fust amoureux et craignant seulement un peu qu'il ne le devinst cependant comme ce n'estoit pas encore assez pour luy d'avoir la liberte de voir amestris sans que je le trouvasse mauvais s'il n'avoit le mesme advantage dans l'esprit de son frere il le fut trouver le lendemain au matin et le trompa aussi bien que moy presque de la mesme facon qu'il m'avoit trompe quoy que les raisons dont il se servit ne fussent pas toutes semblables il fut donc chercher megabise dans les jardins du roy ou l'on luy dit qu'il estoit comme il l'eut trouve que faites vous icy luy dit-il mon frere pendant qu'aglatidas est peut-estre chez amestris du moins poursuivit-il m'assura-t'il hier au soir qu'il iroit ce matin chez artambare vous feriez bien mieux luy respondit brusquement megabise de n'estre plus son amy et de l'abandonner a ma fureur et a ma jalousie que de m'advertir comme vous faites des soings qu'il rend a amestris aussi bien ne pensay-je pas que je puisse avoir long temps cette complaisance pour vous et ma patience se lasse enfin de voir eternellement aglatidas aime d'arbate et favorise de la personne que j'aime aglatidas adjousta-t'il qui est le seul que je crains de tous mes rivaux et 
 le seul que l'on me prefere arbate fit alors le surpris et l'estonne et regardant megabise quoy mon frere luy dit'il vous voudriez que je rompisse avec aglatidas parce qu'il est vostre rival luy qui est assez genereux pour ne rompre pas avec moy encore que vous soyez le sien et que je sois vostre frere mais qui au contraire m'a cent et cent fois demande pardon de ce que son malheur l'avoit engage a aimer amestris de plus il l'a aimee auparavant que vous la connussiez et il m'avoit mesme donne quelque legere esperance ces jours passez de et guerir de cette passion pour l'amour de vous et de moy cependant a ce que je voy poursuivit l'artificieux arbate feignant d'estre en colere et de s'en vouloir aller vous recevez si mal les bons offices que l'on vous rend qu'il ne vous en faut plus rendre ha mon frere s'escria megabise en le retenant pardonnez a un malheureux qui n'a pas l'usage de sa raison et ne l'abandonnez point dans son desespoir je voy que vous aimez si fort mon rival poursuivit-il que j'ay pense vous prendre pour luy et malgre moy et presque sans que je m'en sois aperceu la colere m'a surpris et m'a peut-estre force de vous dire quelque chose qui vous a depleu mais pardonnez le moy je vous en conjure et s'il est vray que vous m'aimiez et que mesme vous aimiez aglatidas ostez luy l'amour qu'il a pour amestris car je ne la puis plus souffrir et il faut que je meure ou qu'il cesse de l'aimer de quelque facon que ce soit vous estes bien violent luy repliqua arbate et 
 quelle apparence y a-t'il de pouvoir servir un homme incapable de raison et qui veut que l'on renonce a toute sorte de generosite pour contenter sa passion dereglee l'amour reprit megabise excuse presque toutes sortes d'injustices souvenez vous de ce que vous dites reprit arbate et voyons un peu si pour empescher que je ne sois expose a voir mon frere et mon amy l'espee a la main l'un contre l'autre il me sera permis de faire une trahison a aglatidas en faveur de megabise a ces mots arbate se teut comme pour mieux examiner en soy mesme la proposition qu'il avoit a faire car megabise l'a raconte depuis ainsi a plusieurs personnes et apres avoir un peu resve il reprit la parole d'un ton plus serieux jusques icy mon frere luy dit-il je n'ay employe contre aglatidas que des raisons qui le regardoient pour le dissuader de sa passion ou qui vous regardoient vous pour qui il n'a pas sans doute mesme amitie que pour moy mais aujourd'huy que je voy vostre amour devenir extreme et que je crains qu'en voulant respecter l'affection que j'ay pour aglatidas je ne hazarde sa vie je veux suivant vos maximes agir pour ce que j'ayme sans considerer si la chose est juste ou si elle ne l'est pas je veux donc luy dit-il faire une fausse confidence a aglatidas luy demander pardon d'un secret que je luy ay fait luy dire que lors que je l'ay voulu retirer de son amour c'a este pour mon interest et non pas pour le sien ny pour le vostre et enfin le prier et le presser de souffrir que j'ayme 
 et que je serve amestris comme cent autres l'aiment et la servent luy representant qu'il y va de ma vie et de mon repos et le conjurant mesme avec des larmes de ne me hair pas et de ne me desesperer point mais qu'esperez vous de cette fourbe luy repliqua megabise j'espere respondit arbate que peut-estre me cedera-t'il amestris ou que du moins estant persuade que j'en seray amoureux il ne trouvera point estrange que je la voye et ne soubconnera point que je ne seray aupres d'elle que pour vous y servir ha mon frere interrompit megabise si aglatidas scait aimer il ne vous la cedera pas et vous la disputera aussi bien qu'a moy vous aurez du moins cet avantage reprit arbate que vous aurez tousjours une personne fidelle aupres d'amestris qui destruira tous les desseins de vostre rival et qui avancera tous les vostres vous avez raison reprit le trop credule megabise mais mon frere adjousta-t'il je vous ay veu une fois chez amestris ne seroit-ce point que vous l'aimeriez un peu quand je suis arrive icy reprit arbate en sousriant j'aimois trop vostre rival et a la fin de la conversation il s'en faut peu que vous ne me croiyez amoureux de vostre maistresse encore une fois megabise adjousta-t'il voyez si vous voulez que je vous serve ou si vous ne le voulez pas car pour moy vous m'obligerez fort de me dispenser de faire une infidelite a mon amy megabise voyant une si grande indifference dans l'esprit d'arbate se r'assura et il ne soubconna point en effet qu'un homme qui tesmoignoit 
 aimer tant aglatidas et l'aimer tant luy mesme peust jamais aimer amestris tant y a seigneur qu'il le deceut comme il m'avoit deceu et qu'il se vit alors au point ou il s'estoit tant desire car enfin il m'assura qu'il avoit dit la chose dont nous estions convenus a son frere il me representa sa douleur et son desespoir et me dit en suitte que megabise ne luy avoit pas voulu promettre de ne voir plus amestris mais qu'il luy avoit permis de la voir et de tascher de s'en faire aimer luy jurant que s'il remarquoit que cette belle fille le traitast mieux que luy il s'en retireroit absolument et le laisseroit en paisible possession de son bonheur or seigneur ce qu'arbate me dit a moy il le dit a megabise et luy persuada que j'aurois cette defference pour luy de luy ceder amestris des qu'il sembleroit estre assez bien avec elle et qu'alors il la luy cederoit a son tour et qu'ainsi rien ne s'opposeroit plus a sa joye de sorte donc nous disoit-il separement qu'il n'y a plus rien a faire sinon que je voye amestris avec assiduite que je tasche de gagner son estime et de l'obliger a quelque civilite particuliere mais luy dis-je mon cher arbate si elle venoit a vous aimer tout de bon durant cette feinte que ferions nous je ne crains pas cela me respondit-il et sans doute ce n'estoit pas ce qu'il craignoit car mes propres deffauts ne m'asseurent que trop du contraire et puis adjoustoit-il je vous promets que tant que je seray seul aupres d'elle je ne luy parleray que de vous et de cette facon il n'y a rien a harzarder en 
 un mot seigneur arbate sceut si bien conduire l'esprit de megabise et le mien que nous consentismes qu'il vist amestris et qu'il en fust presque inseparable je vous laisse a juger si jamais il y a eu une pareille avanture et si jamais il y eut un fourbe plus heureux qu'arbate le fut durant quelques jours car comme je croyois que megabise se retireroit des qu'il connoistroit qu'arbate seroit mieux traite que luy je faisois des voeux pour cela et megabise de son coste ayant les mesmes sentimens faisoit aussi les mesmes souhaits si bien que de cette facon nous servions tous deux nostre plus grand ennemy et nostre plus redoutable rival et durant qu'il travailloit a nostre ruine nous luy rendions grace comme s'il eust estably nostre felicite le voila donc tous les jours chez amestris qui le recevoit tres-civilement il sembloit mesme qu'elle tesmoignoit luy avoir plus d'obligation de ses visites qu'a tout le reste du monde a cause que ce n'estoit qu'a sa consideration qu'il avoit quitte sa solitude et qu'il avoit change de vie il parloit avec amestris autant qu'il vouloit et avec beaucoup plus de liberte que pas un de nous car comme nous estions persuadez l'un et l'autre que lors qu'il luy parloit seul il luy parloit a nostre advantage nous luy en facilitions les moyens et luy fournissions nous mesmes des armes pour nous destruire car au lieu d'employer ces precieux moments ou il estoit seul aupres d'elle a l'entretenir de megabise ou de moy il s'en servoit a tascher de se mettre bien dans l'esprit d'amestris 
 mais pendant les premiers jours ce fut d'une facon si adroite et si respectueuse qu'elle ne s'en put pas fascher et si elle soubconna qu'il eust de l'amour elle creut aussi qu'il ne luy en donneroit jamais de tesmoignages qui luy pussent desplaire elle vescut donc avec luy avec beaucoup de retenue mais pourtant comme je l'ay dit avec beaucoup de civilite parce qu'en effet il en estoit digne et par sa condition et par son esprit megabise luy demandoit tous les jours si je ne commencois point de changer de sentimens et je luy demandois aussi fort souvent si son frere n'auroit pas bien tost pitie de sa pretendue passion a cela il respondoit a l'un qu'il commencoit d'en avoir quelque esperance a l'autre qu'il ne scavoit encore qu'en esperer a l'un que la chose estoit possible mais difficile a l'autre que malgre la difficulte il en viendroit pourtant a bout et a tous les deux qu'il ne faloit rien precipiter si l'on vouloit qu'il peust agir utilement et qu'il faloit luy donner tout loisir de prendre son temps pour pouvoir faire reussir la chose bref seigneur ce fourbe conduisoit si bien son entreprise que nous le servions l'un et l'autre au lieu qu'il nous devoit servir et que nous luy rendions mille graces lors qu'il nous assassinoit nous nous trouvasmes plusieurs fois tous ensemble chez amestris et plusieurs fois aussi megabise et moy souffrismes ce que l'on ne peut s'imaginer car tantost nostre seule passion nous desesperoit par sa violence tantost la jalousie s'y joignoit megabise craignoit 
 que son frere ne me servist au lieu de luy j'aprehendois aussi qu'arbate ne me trahist pour le favoriser et il y eut aussi quelques moments ou nous craignismes ce que nous devions croire et ou nous aprehendasmes qu'arbate ne fust amoureux ou ne le devinst je pense que vous vous souvenez bien que je vous ay dit que par les ordres de mon infidelle amy je n'avois ose parler ouvertement de ma passion a amestris mais bien que je les eusse suivis exactement j'ose dire que cette belle personne n'ignoroit pas le pouvoir que ses beaux yeux avoient sur mon coeur puis qu'encore que ma bouche ne revelast pas le secret de mon ame toutes mes actions tous mes regards et mesme toutes mes paroles les plus indifferentes ne laissoient pas d'avoir je ne scay quoy qui faisoit connoistre assez clairement la violence de mon amour principalement a une personne qui estoit prevenue de quelque legere inclination a juger de toutes choses a mon advantage je suis oblige de dire pour justifier amestris de la bonte qu'elle a eue pour moy que si elle me souffrit ce fut parce qu'elle connut qu'artambare et hermaniste le souhaitoient estant certain qu'ils avoient desire comme nous l'avons sceu depuis que je m'attachasse a la servir ce fut aussi parce que j'estois le premier homme de la cour qui eust eu l'honneur de la connoistre que de plus je ne luy avois jamais rien dit qui luy peust desplaire et que j'avois cherche avec beaucoup de soing toutes les occasions de la divertir neantmoins cette petite 
 disposition a ne me hair pas qui estoit dans le coeur d'amestris ne me rendoit pas plus heureux en ce temps-la parce qu'elle avoit une sagesse si severe et une civilite si prudente qu'aucun ne pouvoit croire raisonnablement estre bien dans son esprit ny craindre aussi fortement d'y estre mal tant elle avoit d'adresse et de jugement en sa conduite cependant j'ose dire qu'arbate tout heureux qu'il estoit dans sa fourbe avoit quelques facheux moments car lors qu'il se voyoit aupres d'amestris entre megabise et moy je tiens impossible qu'il n'eust quelque remords de trahir son frere et son amy tout ensemble et qu'il n'aprehendast quelque-fois la fin de cette advanture ce n'est pas qu'il n'eust preveu toutes choses et que si son dessein eust reussi il n'eust songe a ce qu'il avoit a nous dire il avoit donc eu intention des qu'il auroit pu s'assurer de l'esprit d'amestris de nous demander pardon a tous deux de feindre qu'il seroit devenu amoureux d'elle en la voyant pour l'amour de nous et de tesmoigner une si grande douleur de cet accident qu'il nous en eust fait pitie il s'estoit imagine aussi que du coste de son frere il n'avoit rien a craindre pour sa vie et il avoit creu que nostre amitie et le respect que j'aurois pour amestris m'empescheroient de faire esclatter la chose et puis apres tout cette belle personne valoit bien la peine de s'exposer a avoir une querelle c'estoit donc de cette sorte qu'arbate avoit forme ses desseins mais la fortune qui se mesle de tout en disposa 
 autrement il y avoit desja quelque temps que nous vivions de la facon que je vous ay dit lors qu'arbate se trouvant persecute de son frere et de moy et jugeant qu'il estoit assez bien avec amestris pour chercher les voyes de l'entretenir de sa passion plus ouvertement qu'il n'avoit fait forma le dessein de luy en parler et peu de temps apres il en fit naistre une occasion tres-favorable il dit a megabise et a moy separement qu'enfin il estoit resolu de scavoir qui de nous deux estoit le mieux dans l'esprit d'amestris mais que pour cela il faloit que nous n'allassions point chez elle durant deux jours afin qu'il ne manquast pas de trouver les moyens de l'entretenir en particulier et de tascher de descouvrir en luy parlant de l'un et de l'autre la privation de la veue duquel luy estoit la plus sensible nous luy accordasmes tout ce qu'il voulut quoy que de mon coste ce ne fust pas sans beaucoup de peine il fut donc chez amestris a la quelle il ne put parler le premier jour qu'en presence de beaucoup de monde joint qu'il y vint alors un de ses amants apelle otane le plus mal fait le plus haissable et le plus hai de toute la cour quoy qu'il eust assez d'esprit lequel ne partoit presque plus de chez elle ce n'est pas qu'amestris n'eust une aversion estrange pour luy mais comme c'estoit un homme de qualite artambare n'osoit le bannir de sa maison et ce fut principalement celuy-la qui empescha arbate de pouvoir parler le premier jour qu'il fut chez amestris mais le lendemain il fut plus 
 heureux car il la trouva sans autre compagnie que celle de ses femmes elle estoit mesme apuyee sur un balcon qui regarde le jardin si bien qu'ainsi il pouvoit aisement luy dire tout ce qu'il vouloit sans estre entendu de personne d'abord la conversation fut de choses indifferentes mais comme il avoit son dessein cache et qu'il vouloit la faire tomber insensiblement dans un discours qui facilitast ce qu'il avoit a luy descouvrir madame luy dit il je vous trouve aujourd'huy dans une solitude qui ne vous est pas ordinaire et qui ressemble fort a celle dont vous m'avez retire je m'estimerois bien glorieuse luy respondit-elle si je pouvois croire que ce fust a ma consideration que vous vous fussiez redonne a vos amis mais il y a bien plus d'aparence que les persuasions de megabise et d'aglatidas ont enfin eu ce pouvoir sur vous que de croire que j'y aye contribue quelque chose megabise et aglatidas reprit-il n'ont pas tant de pouvoir sur moy que la belle amestris vous estes donc fort injuste respondit elle car selon mon sens ils ont bien plus de droit d'y en pretendre qu'amestris qui n'en veut avoir sur personne que sur elle mesme ce que vous vous reservez madame repartit arbate vaut sans doute beaucoup mieux que tout le reste de vostre empire quoy que vous regniez absolument sur tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher et en mon particulier je le prefererois tousjours a toutes les couronnes du monde si la difficulte d'aquerir quelque chose respondit elle luy donne 
 un nouveau prix vous avez raison d'estimer celle-la estant certain qu'il n'est pas aise d'avoir jamais un pouvoir absolu sur le coeur d'amestris ce seroit trop madame que de vouloir regner souverainement en un lieu si glorieux repliqua arbate et je connois des gens de qui l'ambition se contenteroit a moins et qui se croiroient heureux si on les advouoit pour esclaves pour moy repartit amestris sans croire encore qu'arbate voulust s'expliquer plus clairement je ne conseillerois jamais a personne de donner ny de recevoir des chaines et de mon consentement nul de mes amis ne sera jamais malheureux ha madame luy dit alors arbate demeurez tousjours dans un sentiment si juste et ne vous en repentez jamais le repentir des choses equitables respondit amestris seroit sans doute un crime c'est pourquoy je n'ay garde d'y tomber cela estant ainsi madame repliqua-t'il comment souffrez vous qu'il y ait un homme au monde qui vous adore avec un respect sans pareil et dans un silence dont la rigueur ne se peut exprimer sans adoucir ses malheurs par un regard favorable vous qui dites que de vostre consentement nul de vos amis ne sera jamais malheureux amestris fut quelque temps sans respondre et ne scachant si arbate vouloit parler pour megabise pour moy ou pour luy elle fut si surprise de ce discours qu'elle ne scavoit pas trop bien comment l'expliquer neantmoins le premier desordre de son esprit estant passe je ne scay arbate luy dit-elle d'un ton de voix un peu esleve si vous 
 avez dessein suivant vostre humeur ordinaire de me faire preferer la solitude a la conversation mais je scay bien que si la vostre ne change elle m'obligera de vous conseiller d'aller chercher le repos dans vostre cabinet et de ne troubler plus le mien dans ma chambre je ne le scaurois plus trouver qu'aupres de vous reprit precipitamment arbate qui estoit assez violent de son naturel quoy qu'il parust froid et melancolique a ceux qui ne le connoissoient gueres je pense arbate luy dit alors amestris en le regardant avec beaucoup de marques de colere dans les yeux que vous ne me connoissez plus pardonnez moy madame luy respondit-il je vous connois bien encore et je ne puis ignorer que vous ne soyez la plus belle et la plus aimable personne du monde mais c'est vous madame adjousta-t'il qui ne connoissez pas le malheureux arbate luy dis-je qui vous adore comme l'on adore les dieux luy qui ne considere que vous luy qui ne cherche que vous luy dis-je enfin qui meurt et qui mourra mille fois plustost que de vivre sans estre aime d'amestris vous n'avez donc qu'a vous preparer a la mort luy respondit-elle en l'interrompant car amestris ne donne ny son estime ny son amitie a ceux qui perdent le respect qu'on luy doit est-ce manquer de respect que de vous adorer luy repliqua-t'il c'est en manquer luy respondit-elle que de me le dire devinez donc mes pensees comme les dieux respondit arbate et comme les dieux prevenez les voeux et les prieres et 
 accordez ce que vous ne voulez pas que l'on vous demande je n'accorde rien dit-elle a ceux qui s'en sont rendus indignes non pas mesme la compassion que je n'ay guere acoustume de refuser aux miserables mais arbate poursuivit amestris je ne veux pas que vous m'entreteniez davantage et je vous deffends mesme de me voir jamais en disant cela elle s'en voulut aller mais il la retint puis que c'est la derniere fois luy dit-il que je dois avoir l'honneur de vous entretenir il faut madame que vous m'escoutiez tant que je voudray parler et que je vous face connoistre arbate pour ce qu'il est afin qu'auparavant que vous l'ayez absolument perdu vous songiez bien si vous avez raison de le perdre je ne le connois que trop luy repliqua-t'elle et il luy seroit plus advantageux que je le connusse moins vous ne scavez pourtant pas madame adjousta-t'il que celuy qui vous parle vous aime avec une telle violence qu'il n'est point de crime qu'il n'ait commis pour vous il a trahi ses amis il a trahi ses plus proches il s'est deshonore luy mesme et il n'est rien enfin qu'il n'ait fait et qu'il ne soit capable de faire pour posseder vostre affection et pour empescher que personne ne la possede c'est pourquoy madame poursuivit-il je vous declare ce que j'ay fait afin que vous connoissiez ce que je suis capable de faire s'il y a quelqu'un de mes rivaux adjousta-t'il qui vous deplaise faignez de luy vouloir du bien et je vous en defferay bien tost mais si au contraire continua-t'il encore 
 megabise ou aglatidas sont plus heureux que moy si vous les voulez conserver cachez de telle sorte les sentimens advantageux que vous avez pour l'un ou pour l'autre que je ne m'en apercoive pas et qu'ils ne s'en apercoivent pas eux mesmes megabise et aglatidas repliqua amestris sont a mon advis plus sages que vous je ne scay madame respondit-il s'ils sont plus sages mais je scay bien que s'ils sont plus heureux ils ne le seront pas long temps a ces dernieres paroles amestris entra en une si grande colere qu'il n'est rien de facheux et de rude qu'elle ne dist a arbate qui se repentit sans doute plus d'une fois de sa violence quoy que ce fust inutilement cet homme si fin et si ruse ayant perdu en cette rencontre par la force de sa passion et de sa douleur toute sa ruse et toute sa finesse ils en estoient la lors que l'on advertit amestris qu'il venoit du monde pour la visiter mais comme elle se sentoit l'esprit un peu en desordre et qu'elle ne doutoit point qu'elle n'eust beaucoup de marques de despit et de tristesse sur le visage que l'on auroit pu apercevoir elle quitta arbate et entra un moment dans sons cabinet pour se remettre pendant quoy il sortit de cette chambre mais si furieux et si desespere que jamais homme ne le fut davantage l'affliction le posseda de telle sorte que ne pouvant se resoudre de me voir non plus que megabise et ne scachant pas encore ce qu'il vouloit faire il monta a cheval et s'en alla aux champs pour quelque jours ordonnant que l'on nous dist 
 qu'il luy estoit arrive une affaire importante qui l'avoit force de partir sans nous dire adieu et sans nous voir
 
 
 
 
cependant megabise et moy qui ne scavions rien de la verite et qui estions au desespoir de ce qu'arbate ne nous avoit point rendu conte de la conversation qu'il avoit eue avec amestris voulusmes aller chez elle le lendemain mais l'on nous dit que l'on ne la voyoit pas et qu'elle se trouvoit mal le jour d'apres nous y retournasmes encore et nous la vismes mais plus melancolique qu'a l'accoustumee il me sembla mesme qu'elle nous traita un peu plus froidement qu'a l'ordinaire je vous laisse a penser seigneur quelle inquietude j'en eus car comme je croyois qu'arbate luy avoit parle de moy la derniere fois qu'il l'avoit entretenue j'expliquois cela d'une maniere bien cruelle megabise de son coste n'estoit pas plus en repos que j'estois a ce que j'ay sceu depuis et nous passasmes l'apresdisnee avec beaucoup de chagrin mais admirez seigneur comment la fortune dispose des choses durant que je m'affligeois de cette sorte et que j'avois donne la conduitte de mon amour a un amy qui me trahissoit mon pere sans que j'en sceusse rien travailloit a ma felicite comme vous allez scavoir j'estois donc fort melancolique et pour l'absence d'arbate et pour la froideur que j'avois remarquee sur le visage d'amestris lors que mon pere m'ayant fait appeller me proposa le mariage de la fille d'artambare non seulement comme une chose qu'il souhaitoit mais comme une chose dont il 
 avoit desja fait parler et comme une chose presque faite seigneur luy repliquay-je ce que vous me proposez m'est trop advantageux pour n'y consentir pas avec joye mais croyez vous qu'amestris ait les mesmes intentions amestris me respondit-il n'en scait encore rien je ne laisse pourtant pas de croire qu'elle est trop bien nee pour desobeir aux volontez de ses parens que je scay qui le desirent autant que moy seigneur luy dis-je je voudrois bien devoir amestris a amestris et non pas a artambare c'est a vous me repliqua mon pere a vous informer des ses sentimens estant toujours bien aise de ne trouver point de resistance aux vostres je vous laisse a juger seigneur quelle fut ma joye a une si agreable nouvelle elle fut si grande que je ne la goustois qu'imparfaitement et elle excita un trouble en mon ame qui fit que je ne la sentis pas comme je devois o dieux combien de fois souhaitay-je l'infidelle arbate pour estre le tesmoin de ma bonne fortune et pour luy demander pardon du desplaisir que megabise en recevroit cependant comme je trouvois un peu estrange que l'on me mariast avec amestris auparavant que je l'eusse entretenue moy mesme de m amour j'en cherchay l'occasion le lendemain et je fus assez heureux pour la rencontrer m'estant donc trouve seul aupres d'amestris je remarquay qu'elle changea de couleur plus d'une fois et je m'imaginay comme il estoit vray qu'elle scavoit deja quelque chose de l'intention d'attambare touchant nostre mariage comme 
 en effet il luy en avoit parle une heure avant que j'arrivasse aupres d'elle mais helas seigneur que cet aimable incarnant en l'embellissant me donna d'estranges inquietudes et que je craignis fortement qu'elle n'eust de l'aversion pour ce que je m'imaginois qu'on luy avoit propose madame luy dis-je presque en tremblant aglatidas oseroit-il bien prendre la liberte de demander a la belle amestris si les divers changemens qu'il voit sur son visage sont d'un bon ou d'un mauvais presage pour luy je pensois dit-elle en rougissant encore plus fort avoir entendu dire a nos mages que les hommes ne devoient consulter que les astres pour s'informer de leur fortune et ne s'amuser pas a de si petites et de si legeres observations je pense luy repliquay-je que ceux qui ont dessein de scavoir s'ils seront riches ou s'ils seront heureux a la guerre doivent faire ce que vous dittes mais je crois aussi que ceux qui ne veulent scavoir autre chose que ce qui se passe dans le coeur de l'adorable amestris ne doivent consulter que ses yeux et ne doivent aprendre que d'eux leur bonne ou leur mauvaise fortune amestris me respondit elle n'est pas assez considerable pour faire le malheur ou la felicite de quelqu'un mais quand cela seroit aglatidas la doit assez connoistre pour croire qu'elle ne cherchera pas mesme la sienne que par la volonte de ceux qui doivent raisonnablement disposer d'elle mais madame adjoustay-je si ceux que vous dittes souhaittoient de vous une chose ou vous eussiez de la repugnance 
 leur obeiriez vous sans murmurer je le ferois sans doute repliqua-t'elle quand mesme j'en devrois perdre la vie car je tiens bien plus advantageux pour moy de faire ce que je dois que de faire ce qui me plaist cette vertu est bien severe luy dis-je et cette obeissance me semble un peu trop aveugle car madame quel desespoir seroit celuy d'un homme qui auroit eu le bonheur d'estre choisi par vos parens pour estre le mary de la divine amestris s'il venoit a connoistre apres qu'elle auroit obei par contrainte je cacherois si bien mes sentimens respondit elle qu'il ne connoistroit jamais ha madame luy dis-je ne vous y abusez pas c'est une chose qui ne scauroit estre c'est pourquoy madame je vous conjure par tout ce qui vous est de plus venerable et de plus sacre de me dire ingenument en quels termes je suis dans vostre esprit car madame je ne crois pas estre assez malheureux pour faire que vous ignoriez de quelle facon vous estes dans le mien ouy madame poursuivis-je vous scavez que depuis le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir je vous ay aimee avec une passion sans egale que je vous ay servie avec un respect tel que celuy que l'on a pour les dieux et que je vous ay adoree en secret de toutes les forces de mon coeur c'est donc a vous madame a m'apprendre si je dois esperer ou craindre si vous me souffrez sans aversion ou si vous m'endurez par complaisance et c'est a vous enfin a determiner de mon bonheur ou de mon infortune je vous ay desja dit me repliqua-t'elle 
 que je n'ay point de pouvoir en ma propre felicite et par consequent je n'en ay guere en celle d'autruy mais aglatidas puis qu'un commandement que je viens de recevoir d'artambare et d'hermaniste me permet de souffrir avec bien-seance que vous me parliez de vostre affection je vous diray avec beaucoup de sincerite que le choix qu'ils ont fait me semble si avantageux pour moy que j'en ay quelque confusion et si vous avez remarque quelque changement sur mon visage c'a este sans doute par la honte que j'ay de n'estre pas digne de l'honneur que vous me faites amestris prononca ces paroles avec tant de retenue qu'il me fut impossible de descouvrir ses sentimens ce qui me mit en une inquietude si estrange et si bizarre que jamais l'on n'a entendu parler d'une pareille chose en cet instant je voulois presque mal a mon pere d'avoir si tost avance mon bonheur car disois-je le moyen de scavoir si je suis aime d'amestris amestris reprenois-je qui est la plus sage personne de toute la terre et qui vivroit bien avec l'homme du monde le plus mal fait si elle l'avoit espouse tant y a seigneur que je fus si fort possede de cette espece d'inquietude que je ne pus la cacher a amestris madame luy dis-je vous voyez devant vous le plus malheureux de tous les hommes tout ensemble le plus heureux sans doute adjoustai-je par la glorieuse esperance qu'artambare a donne a mon pere de ne me refuser pas amestris mais le plus malheureux aussi de ce que je ne puis scavoir 
 si aglatidas eust este choisi par amestris quand artambare ne l'eust pas choisi que vous importe me respondit elle de scavoir une chose qui ne peut plus arriver et que je ne scay pas moy mesme car comme j'ay tousjours creu fortement que je ne devois pas disposer de moy je me suis contentee d'empescher mon coeur d'estre capable d'aucune preocupation sans me determiner a rien qu'a obeir aveuglement si bien madame luy dis-je que si l'on vous eust commande de recevoir les services de megabise ou d'otane vous n'eussiez pas desobei je vous l'ay desja advoue si je ne me trompe repliqua-t'elle ha dieux m'escriay-je madame pourquoy ne voulez vous pas que je sois heureux je ne m'oppose point a vostre bonheur respondit amestris s'il est vray que mon consentement y soit necessaire mais madame luy dis-je en l'interrompant qui m'assurera que ce n'est point par contrainte que vous obeissez vous qui dites que vous obeiriez quelque repugnance que vous y pussiez avoir vous estes injuste aglatidas me dit elle de vouloir que je vous die mes sentimens vous qui voulez que j'aye devine tous les vostres c'est pourquoy taschez de les descouvrir si vous pouvez et contentez vous de scavoir qu'artambare tient le coeur d'amestris en sa puissance et que s'il en dispose en vostre faveur comme il y a beaucoup d'apparence qu'il le fera vous y aurez un pouvoir absolu et legitime que ri ne troublera jamais ce n'est pas encore assez madame luy dis-je et je voudris 
 scavoir precisement ce que vous pensiez d'aglatidas un moment auparavant qu'artambare vous eust parle en sa faveur j'en pensois me dit elle sans doute ce que toutes les personnes raisonnables en pensent mais vous estoit-il absolument indifferent luy dis-je vous estes trop curieux me respondit-elle en sous-riant et en rougissant tout ensemble et si je continuois de vous respondre il seroit difficile que je ne disse quelque chose qui seroit a vostre desavantage ou au mien ce fut de cette sorte seigneur que cette sage et adroite personne se delivra de ma persecution et qu'elle me guerit un peu de mon bizarre chagrin car il me sembla que de la facon dont elle m'avoit dit ces dernieres paroles je pouvois les expliquer favorablement pour moy je me trouvay donc heureux et si arbate eust este a ecbatane il me sembloit que je n'eusse rien eu a souhaiter cependant comme les personnes de condition ne se marient jamais en medie sans le consentement du roy artambare et mon pere tinrent encore la chose secrette durant quelques jours afin de prendre leur temps a propos pour la faire agreer a astiage mais seigneur que ces jours furent heureux pour aglatidas et quelles douceurs ne trouva-t'il point en la conversation d'amestris car comme cette sage fille avoit enfin receu un commandement de son pere de me regarder comme celuy qu'elle devoit espouser je trouvay dans son ame tant de complaisance et il me sembla y remarquer tant de tendresse pour moy que je puis 
 dire que je fus pleinement recompense par ces bien-heureux momens de tous les maux que j'avois souffers elle ne voulut pourtant jamais m'advouer qu'elle m'eust aime ny qu'elle m'aimast mais en me permettant d'esperer que cela pourroit estre un jour elle m'en dit assez pour me faire croire qu'elle ne me haissoit pas artambare et mon pere ayant alors trouve l'occasion qu'ils attendoient parlerent de nostre mariage au roy qui y consentit sans peine parce qu'il ne scavoit pas que megabise qui avoit l'honneur de luy apartenir songeast a espouser amestris le consentement d'astiage ne fut pas plustost obtenu que la chose fut sceue de toute la cour megabise en estant informe des premiers fut a l'instant mesme supplier le roy de ne souffrir pas ce mariage et de vouloir le proteger au dessein qu'il avoit pour amestris mais ce prince luy dit qu'il avoit parle trop tard et qu'ayant donne sa parole la chose estoit absolument sans remede megabise quitta le roy assez mescontent et se resolut de prendre une voye qu'il jugea meilleure pour arriver a sa fin il chercha donc l'occasion de me rencontrer et l'ayant trouvee sans me faire un plus long discours aglatidas me dit-il tout bas a l'oreille ne possedera point amestris que par la mort de megabise c'est pourquoy poursuivit-il sans tarder davantage sortons par la porte qui regarde les montagnes et venez achever vostre conqueste par ma deffaite megabise luy dis-je je n'ay guere accoustume de me faire presser d'aller ou vous me voulez conduire mais 
 je vous advoue que je voudrois bien s'il estoit possible ne mettre point l'espee a la main contre un frere d'arbate vous le pouvez me repliqua-t'il en me cedant amestris amestris repliquay-je ha non non megabise je ne la scaurois ceder et s'il n'y a point d'autre voye de vous satisfaire il faut suivre vestre intention en disant cela nous sortismes apres nous estre deffaits de ceux qui estoient aveque nous et nous fusmes au pied d'un grand rocher sur une assez belle pelouse ou il voulut que nous batissions je vous advoue que l'amitie que j'avois pour arbate me troubloit un peu et que j'avois beaucoup de repugnance a respandre le sang d'un homme qui estoit son frere mais des que je venois a penser que megabise estoit mon rival et que de sa vie ou de sa mort dependoit la possession d'amestris cette consideration me quittoit et la fureur se rendoit maistresse de mon esprit nous ne fusmes donc pas plustost au lieu qu'il avoit choisi que nous mismes l'espee a la main car comme c'estoit fort pres de la ville quoy que nous fussions a pied nous n'eusmes pas besoin de reprendre haleine d'abord megabise vint a moy avec une fierte et une violence qui me firent bien connoistre que j'avois a faire a un dangereux ennemy et j'ose dire que je le receus avec assez de vigueur et de fermete pour ne luy donner pas mauvaise opinion de mon courage comme nous n'estions pas mal adroits tous deux nous nous portasmes plusieurs coups sans nous blesser ce qui a mon advis nous fascha egalement mais 
 comme nous nous estions enfin resolus d'abandonner tout a la fortune et de ne nous mesnager plus arbate l'artificieux arbate ayant selon toutes les apparences invente quelque nouvelle fourbe pour nous tromper revenant a la ville nous vit de loin au pied de ce rocher et sans scavoir qui c'estoit il vint a nous l'espee haute pour nous separer mais dieux qu'il fut surpris lors qu'il nous reconnut et que de divers sentimens s'emparerent de son ame megabise estant son frere il est a croire qu'il m'eust volontiers prie de cesser de le combattre et je pense aussi que me regardant comme son amy il eust presque bien voulu obliger megabise a ne tirer plus l'espee contre moy mais comme estant tous deux ses rivaux je ne scay s'il n'eut point quelque tentation d'attaquer tous les deux ensemble et de ne respecter ny le sang ny l'amitie neantmoins les sentimens de la nature estans presques tousjours les plus diligens a paroistre dans les accidens inopinez arbate ne nous reconnut pas plustost qu'il nous cria autant qu'il put que nous nous arrestassions sa voix que nous reconnusmes d'abord nous ayant touchez egalement megabise et moy nous tournasmes la teste et vismes arbate l'espee a la main comme je l'ay dit qui s'estant mis au milieu de nous pour nous separer et sans descendre de cheval quelle fureur vous possede nous dit-il et quel nouveau sujet de querelle avez vous ensemble il n'a pas tenu a moy luy dis-je mon cher arbate que je ne me sois pas battu contre megabise 
 et les dieux scavent avec quelle repugnance j'y ay consenty c'est donc vous megabise luy dit alors arbate qui sans considerer qu'aglatidas est mon amy avez voulu le quereller en mon absence contre ce que vous m'aviez tant promis c'est moy sans doute luy repliqua-t'il qui ay voulu voir aglatidas l'espee a la main et qui le verray dans le tombeau s'il ne m'y pousse le premier ou s'il ne me cede amestris arbate qui ne scavoit pas l'estat ou estoient les choses depuis son depart et qui ne vouloit non plus que megabise possedast amestris qu'aglatidas nous regardant l'un et l'autre vous estes des furieux nous dit-il qui avez perdu la raison car enfin poursuivit-il je n'ay pas entendu dire qu'artambare veuille donner sa fille au plus vaillant de tous ceux qui la servent c'est pourquoy au lieu de vous battre inutilement allez la luy demander tous deux et celuy auquel il l'accordera en demeurera paisible possesseur ha mon cher arbate luy dis-je vous avez prononce en ma faveur sans y penser car artambare m'a promis de me donner amestris ouy adjousta megabise et le roy y a consenti jugez apres cela luy dit-il encore si j'ay tort de me battre contre aglatidas et si nous sommes en termes de pouvoir suivre vostre conseil a ces mots arbate qui sans doute ne nous l'avoit donne que dans la pensee qu'artambare ne voudroit pas accorder sa fille a des gens qui avoient querelle et qu'il profiteroit de nostre infortune changea de couleur et me regardant alors avec 
 des yeux ou la rage et le desespoir paroissoient egalement il est donc vray aglatidas me dit-il que l'on vous a promis amestris et qu'amestris y consent il est vray luy dis-je que je jouis de ce bonheur et que la belle amestris obeit sans murmurer ha s'il est ainsi dit-il en m'interrompant et en regardant son frere laissez moy megabise laissez moy le soing de combattre un amant heureux d'amestris et ne vous en meslez pas car j'y ay plus d'interest que vous et aglatidas mesme sera encore plus innocent d'avoir cause ma mort que la vostre si elle arrive en disant cela il s'en vint de mon coste avec une fureur estrange d'abord je laschay le pied et ne pouvant a fraper mon amy et ne pouvant aussi me retirer de l'estonnement ou venoient de me mettre ses paroles megabise qui est genereux se mettant alors entre son frere et moy insense luy dit-il tu veux donc te couvrir d'infamie et m'en couvrir en mesme temps faisant croire a tout le monde veu ce que tu m'es que nous aurons este deux a combattre un homme seul et que nous l'aurons assassine retire toy ou les sentimens de l'honneur et de l'amour me feront oublier ceux de la nature a ces mots j'abaissay la pointe de mon espee pour faire voir a arbate que je n'avois pas dessein de m'en servir contre luy quoy arbate luy dis-je dois-je croire ce que je voy et aglatidas pourra t'il s'imaginer qu'arbate soit devenu son ennemy ha non non adjoustay-je je ne le scaurois penser mais quand 
 cela seroit je ne serois pourtant jamais le sien car je ne suis capable de haine que pour les amans d'amestris c'est aussi en cette qualite me respondit le furieux arbate en descendant de cheval et en s'avancant vers moy que je ne puis souffrir vostre bonheur et que je vous le veux disputer jusques a la derniere goutte de mon sang vous estes amant d'amestris s'ecria megabise aussi bien que moy ouy nous repliqua-t'il je le suis et de telle sorte que nul ne la possedera jamais tant que je seray vivant je vous laisse a juger seigneur de l'etonnement de megabise et du mien mais admirez un peu le bizarre effet du discours d'arbate un moment auparavant j'aimois cet infidelle amy et haissois megabise mais a peine eus-je entendu ce qu'il avoit dit que l'amitie que j'avois pour luy cessa et que la haine que j'avois pour l'autre en fut comme suspendue cette nouvelle jalousie s'emparant de mon esprit plus fortement que la premiere megabise de son coste me regardant comme estant egalement trompe aveque luy par arbate sembla aussi diminuer de l'aversion qu'il avoit pour moy pour le hair davantage et arbate dans sa violente passion et dans son desespoir ne faisoit a mon advis nulle distinction entre son amy et son frere quoy qu'il en soit je pense qu'il estoit le plus malheureux estant a croire que l'image de son crime et de sa double trahison s'offroit continuellement a son esprit et le tourmentoit sans relasche cependant comme il n'estoit pas 
 aise a arbate de se battre contre moy et parce qu'en effet j'y resistois et parce que megabise ne le vouloit pas souffrir que d'autre part arbate ne vouloit pas estre le tesmoin du combat que j'avois commence contre megabise que ce furieux ne pouvoit pas non plus nous combattre tous deux a la fois et que je n'aurois pas endure qu'il eust combattu son frere nous estions contraints malgre nous d'employer a parler un temps que nous avions destine a un autre usage mais comme megabise n'estoit pas moins surpris de l'amour d'arbate que je l'estois et depuis quand mon frere luy dit-il s'il m'est permis de donner ce nom a mon rival estes vous devenu amoureux d'amestris depuis le premier moment que je la vy luy respondit-il quoy luy dis-je en l'interrompant vous devintes amant le jour que je vous y menay ouy cruel amy reprit arbate ce fut vous qui me forcastes d'y aller et qui m'avez force en suitte de vous trahir de tromper megabise d'offenser amestris et de me deshonorer c'est pourquoy aglatidas poursuivit-il je ne puis plus estre vostre amy et il faut de necessite que vous mouriez ou que je meure il vaudroit mieux luy dis-je que vous vous repentissiez de vostre crime je m'en repentiray me respondit-il quand aglatidas et megabise n'aimeront plus amestris ha si cela ne doit arriver qu'ainsi luy dismes nous en mesme temps megabise et moy nous n'avons qu'a songer lequel vaut mieux de vous pardonner ou de vous punir comme nous en estions la nous 
 vismes arriver quantite de gens qui ayant este advertis que nous estions sortis de la ville venoient nous chercher ayant eu quelque soubcon de nostre querelle le furieux arbate ne voulant pas estre arreste remonta a cheval et me dit tout bas qu'il m'attendroit trois jours depuis le matin jusqu'au soir a un lieu qu'il me marqua et me dit que si je n'estois le plus lasche de tous les hommes j'yrois le satisfaire et me vanger il s'esloigna alors en un moment et nous le perdismes de veue dans les montagnes ceux qui nous cherchoient nous ayant trouve comme je l'ay dit nous remenerent a la ville et nous donnerent en garde a nos amis en attendant que le roy nous accommodast mais quelques diligens qu'ils pussent estre megabise et moy nous echapasmes et nous fusmes battre a cinq cens pas d'ecbatane je ne m'arresteray point a vous dire les particularitez de nostre combat et vous scaurez seulement que je fus assez heureux pour ne blesser megabise que legerement a la main et pour le desarmer neantmoins quoy que sa blessure ne fust pas considerable je creux que je devois point r'entrer dans la ville le mesme jour par ce que megabise estant allie du roy c'eust este manquer de respect pour luy que d'en user de cette sorte quoy que ce n'eust pas este moy qui eust commence nostre querelle je pris donc le chemin de la maison d'un de mes amis sans songer que ce chemin m'obligeoit de passer par l'endroit ou arbate m'avoit donne assignation car si j'eusse pense peut-estre n'y eussay-je 
 pas este quelque haine que j'eusse pour luy tant mon amitie avoit este forte or seigneur j'oubliois de vous dire qu'en desarmant megabise mon espee s'estoit rompue si bien qu'a la fin du combat je n'avois pu luy rendre la sienne ne me semblant pas juste que celuy qui avoit eu le bonheur de vaincre demeurast sans armes j'avois donc l'espee de megabise qui estoit assez remarquable par la garde qu'elle avoit d'une facon fort particuliere de sorte que comme j'arrivay a l'endroit qu'arbate m'avoit designe et ou il m'attendoit effectivement il ne me vit pas plustost qu'il reconnut l'espee de megabise et s'imagina que je venois de le tuer cette veue suspendit pour un moment toutes ses autres pensees quoy dit-il en s'avancant vers moy je ne voy donc pas seulement celuy qui doit posseder amestris mais je voy encore le meurtrier de mon frere vostre frere luy dis-je en me reculant n'est pas en l'estat que vous dittes et s'il vous estoit aussi aise de n'aimer plus amestris qu'il me le sera de vous redonner megabise nous serions bien tost amis cela ne peut-estre me dit-il ceux de ma maison n'ont accoustume de quitter leur espee qu'avec la vie mais quoy qu'il en soit adjousta-t'il il faut tousjours que vous vous battiez contre moy et quand cela ne seroit pas j'ay assez d'autres sujets de hair la vie et de desirer vostre mort arbate luy dis-je alors au nom des dieux ne me forcez pas a tuer un homme que j'ay tant aime donnez vous la patience de m'escouter un moment arbate s'arresta a ces mots et ne me pressa 
 plus tant je commencay donc malgre ma haine et mon ressentiment de luy dire cent choses touchantes pour le ramener a la raison sans le pouvoir faire quoy luy dis-je ne vous souvient il plus que j'estois vostre amy ouy me repliqua-t'il mais je me souviens encore mieux que vous estes mon rival et un rival encore qui doit espouser amestris les dieux me sont tesmoins luy dis-je que si je vous la pouvois ceder je le ferois malgre toutes vos trahisons il n'en est pas ainsi de moy me respondit ce desespere car si je pensois que mon coeur fust capable de la ceder a quelqu'un je passerois mon espee au travers pour le punir d'un sentiment si lasche et si indigne d'amestris mais luy repliquay-je quand je n'espouserois pas amestris peut-estre qu'arbate n'en seroit pas plus heureux et qu'un autre le seroit plus que luy cet autre me respondit-il seroit alors pour arbate ce qu'aglatidas luy est presentement c'est a dire l'homme du monde de qui il peut le moins souffrir ny la veue ny la vie car poursuivit ce furieux si je vous regarde comme mon amy j'ay de la confusion de mes perfidies sans en avoir de repentir si je vous regarde comme le vainqueur de mon frere il faut que je vange sa honte et sa deffaite et si je vous regarde comme mon rival il faut que je vous haisse et que je vous tue si je le puis mais luy dis-je voulez vous que je me batte contre vous avec l'espee de megabise et que je vous blesse des armes de vostre frere mon frere me respondit-il est mon rival aussi 
 aussi bien que vous et vous n'employerez contre moy que les armes d'un de mes ennemis quand vous vous servirez des siennes au nom de nostre amitie passe luy dis-je ne me forcez point a me battre au nom de nostre haine et de nostre amour presente me repliqua-t'il ne discourons pas davantage a ces mots perdant patience il s'eslanca sur moy tout d'un coup et je me vy alors force de songer a me deffendre je fus pourtant encore assez long temps sans faire autre chose que parer aux coups qu'arbate me portoit et je le fis d'autant plustost que je remarquay que la colere et la fureur luy avoient fait perdre le jugement il ne songeoit qu'a me porter il s'abandonnoit a tous les momens et si j'eusse voulu je luy aurois passe cent fois mon espee au travers du corps mais voyant la facon dont il se battoit il me fit quelque pitie et il ne seroit point mort si luy mesme n'eust cause sa perte apres que nostre combat eut dure quelque temps il remarqua que je l'espargnois et ce qui le devoit fleschir fut ce qui l'irrita davantage de sorte que voulant passer sur moy il prit mal ses mesures et s'eslancant avec violence il s'enferra de luy mesme et mon espee luy entra dans le corps jusqu'a la garde je la retiray au mesme instant mais en la retirant il sembla que j'eusse donne un passage plus libre a son ame car il expira un moment apres sans pouvoir parler je vous advoue seigneur que je ne fus jamais guere plus afflige que je me le trouvay alors car enfin j'avois aime cherement arbate de plus je j'avois tue de l'espee 
 de son frere et ce qui m'estoit le plus sensible et le plus important c'estoit que je voyois bien que cette mort reculeroit mon mariage et me forceroit de ne paroistre point a la cour durant quelque temps arbate estant d'une condition trop relevee pour pouvoir faire que la chose allast autrement cependant au mesme instant qu'arbate avoit voulu passer sur moy il estoit venu du monde qui avoit veu son action et la mienne et qui en rendit tesmoignage en suitte quand il en fut besoing mais comme ma douleur estoit extreme apres avoir prie ces gens de prendre soing du corps de mon infidelle et infortune amy je m'en allay chez un de mes parens qui avoit une maison assez proche de ce lieu-la je n'y fus pas plustost que que j'envoyay vers mon pere vers artambare et vers amestris pour leur aprendre ce qui m'estoit arrive et je n'oubliay rien de tout ce que je creus devoir faire en une occasion si fascheuse je ne m'arresteray point a vous dire les divers sentimens de toutes ces diverses personnes puis que vous les pouvez aisement concevoir la mort d'arbate fit un grand bruit dans la cour et le hazard qui avoit fait que j'avois combatu les deux freres en un mesme jour et que j'avois tue arbate de l'espee de megabise estoient des circonstances qui agravoient bien la chose en apparence mais qui en effet ne me rendoient pas plus coupable toutefois astiage ne laissa pas d'en paroistre fort irrite et megabise quoy que son frere l'eust trahi et fust son rival ne laissa pas aussi de tesmoigner 
 beaucoup de ressentiment de sa mort et de cacher l'interest de son amour sous le pretexte de la vangeance de son frere artambare donc et mon pere avec luy resolurent que je me tiendrois cache pour quelque temps que mesme je m'esloignerois d'ecbatane le plus que je pourrois afin d'esviter un nouveau combat contre megabise et que pendant mon absence ils travailleroient l'un et l'autre de toute leur force pour tascher d'accommoder les choses ils n'eurent pas plustost pris cette resolution qu'ils me la firent scavoir mais encore que je l'eusse preveue il est pourtant certain que je ne laissay pas d'en estre surpris et que la seule pensee de la felicite ou j'estois un jour auparavant et du malheur ou je me voyois tombe m'accabloit de telle sorte que je n'avois pas mesme la liberte de raisonner sur mon infortune je fis pourtant supplier mon pere de me donner encore quelque temps pour me resoudre a ce fascheux depart et pour m'y pouvoir preparer ce qu'il m'accorda sans peine parce qu'il scavoit que j'estois en une maison ou il y avoit seurete pour moy et que d'ailleurs il n'ignoroit pas qu'encore qu'astiage fust irrite il ne se pourteroit pas a la derniere violence contre le fils d'un homme qui l'avoit si long temps et bien servy je fus donc encore quelques jours en ce lieu la pendant lesquels j'escrivis trois fois a amestris pour obtenir d'elle la permission de luy aller dire adieu mais quelques pressantes que fussent mes prieres et mes raisons je pense qu'elle ne seroit pas laissee persuader 
 si je n'eusse employe aupres d'elle l'adresse d'une parente que j'ay qui est fort de ses amies et a laquelle j'escrivis aussi pour cela
 
 
 
 
enfin seigneur j'obtins donc la liberte de me rendre un soir dans ces superbes jardins qui sont a cent pas d'ecbatane du coste du midy et de qui la vaste estendue fait que l'on les peut plustost nommer un grand parc que de grands jardins c'est en cet endroit que ceux qui ne cherchent pas le tumulte se vont promener estant certain qu'il y en a beaucoup moins que dans les jardins du palais du roy ou au bord de l'oronte je ne scay seigneur s'il vous souvient qu'en ce lieu la il y a un grand parterre rustique dont les compartimens ne sont que de gazon au milieu duquel est une belle fontaine de qui le bassin est seme d'un sable argente et de qui les bords sont ornez d'une mousse verte qui par son espaisseur et par sa fraischeur offre un lict fort agreable a ceux qui s'y veulent reposer or seigneur ce grand parterre est environne d'un bois taillis fort espais entrecoupe de petits sentiers ondoyans qui y conduisent et qui par cent tours et retours rendent l'abord de ce lieu-la un peu long et difficile aussi est-il beaucoup moins frequente que tous les autres quoy que ce ne soit pas le moins agreable mais comme les autres parterres sont plus proches des portes par ou l'on entre il n'y a presque que les solitaires et les melancoliques qui aillent resver au bord de cette fontaine ce fut donc en cet endroit que la belle amestris persuadee par ma parente qui estoit 
 son amie se resolut de m'accorder la permission de la voir de vous dire seigneur quelle fut la joye que je receus a cette agreable nouvelle il me seroit bien difficile j'oubliay quasi que je ne la reverrois que pour luy dire adieu et sans songer a ce qui devoit suivre cette entreveue je pensay seulement que je reverrois amestris par sa permission en un lieu ou je pourrois l'entretenir de mon amour et ou je pourrois peut-estre recevoir quelque leger tesmoignage qu'elle ne luy desplaisoit pas je me rendis donc des la pointe du jour de peur d'estre aperceu dans ces beaux jardins et je passay tout le matin et toute l'apresdisnee dans un petit pavillon qui est au bout d'une allee ou il ne loge que des jardiniers desquels en leur donnant quelque chose l'on obtient tout ce que l'on veut cependant le soleil n'eut pas si tost commence de s'abaisser que je fus me mettre dans le bois-taillis qui environne le parterre de gazon regardant avec beaucoup de soin et d'impatience si amestris ne venoit point toutes les fois que le vent agitoit les feuilles je croyois l'entendre venir et mon imagination me la representa si vivement que je creus la voir en plus d'un lieu ou elle n'estoit pas enfin le soleil s'estant couche ce bel astre m'aparut et je vis sortir amestris du bocage suivie de ma parente et de trois ou quatre de ses femmes car encore que ce fust un secret que nostre entreveue comme ce n'estoit pas un crime cette sage fille avoit mieux aime y venir avec plusieurs personnes que d'y 
 venir peu accompagnee je ne la vis pas plustost que je fus vers elle et luy donnant la main je la menay aupres de la fontaine ou l'on estoit assure de n'estre entendu de personne et de ne pouvoir estre surpris d'abord je la remerciay de la bonte qu'elle avoit pour moy avec toute la passion et tout le respect qu'il me fut possible mais comme les momens m'estoient precieux elle ne fut pas plustost assise que me mettant a genoux aupres d'elle pendant que ma parente et toutes ses femmes parloient de la beaute du lieu et de la saison a trois pas de nous madame luy dis-je est-il permis au malheureux aglatidas de croire que vous avez bien sceu qu'il auroit l'honneur de vous voir icy et est-il bien vray que ce ne soit pas un hazard qui luy donne le plaisir qu'il a de vous entretenir ouy aglatidas me respondit elle c'est de mon consentement que je vous voy et j'ay creu que mon pere m'ayant commande de vous honorer infiniment je pouvois sans crime aucun vous donner ce tesmoignage de mon estime et si je l'ose dire de mon amitie ha madame luy dis-je ne me cachez point mon bonheur et s'il est vray que je sois assez heureux pour vous avoir obligee a quelque legere connoissance de ma passion faites le moy connoistre madame si vous voulez conserver ma vie et ne croyez pas que je sois de l'humeur de ceux qui se flatent en toutes choses et qui expliquent tout a leur advantage au contraire je me connois si parfaitement que je doute tousjours que l'on me puisse estimer c'est pourquoy madame 
 il faut que vous ayez cette indulgence pour ma foiblesse de n'escouter pas tant aujourd'huy cette humeur severe qui vous fait croire que l'amour est une chose qui ne peut-estre sans crime dans un esprit et qui fait que ces cruelles paroles d'estime et d'amitie trouvent tousjours leur place en tous vos discours et que celles d'amour et de passion ne s'y rencontrent jamais songez s'il vous plaist luy dis-je que je suis infortune et que je vay estre exile du seul lieu de la terre ou je puis trouver quelque repos pensez donc je vous en conjure que j'ay besoin de quelque consolation pendant une si cruelle absence et que si vous ne me donnez quelques marques particulieres de vostre affection je mourray de douleur et de desespoir croyez vous aglatidas me dit elle que ce soit avoir fait peu de chose pour vous que d'estre venue dans ce jardin que de souffrir que vous me parliez en particulier et que d'endurer que vous m'entreteniez d'une passion qui quelque legitime qu'elle puisse estre ne laisse pas d'avoir quelque chose de dangereux quand elle est trop forte et qui apres tout ne peut-estre soufferte par une fille sans faire beaucoup de violence a sa modestie si elle est effectivement raisonnable quoy madame luy dis-je une passion qu'artambare et hermaniste n'ont pas desaprouvee laisseroit quelque scrupule dans l'esprit d'amestris et aglatidas qui n'a pas eu une seule pensee qui vous puisse offenser seroit criminel de vous parler de son amour ha madame s'il est ainsi je suis bien plus 
 malheureux que je ne pensois non me dit-elle aglatidas je ne veux pas estre si severe et je veux bien vous advouer poursuivit-elle en baissant les yeux que je vous estime assez pour n'estre pas faschee que vous m'aimiez et pour souhaiter mesme que cela soit eternellement mais je ne scay aglatidas si quand il seroit vray que je vous aimerois autant que vous voulez que je croye que vous m'aimez je ne scay dis-je s'il seroit dans l'ordre de vous le dire et s'il ne vaut pas mieux vous laisser deviner mes sentimens que de vous les expliquer davantage car enfin aglatidas adjousta-t'elle l'absence destruit bien souvent les affections les plus fortes et s'il arrivoit que vous changeassiez amestris ne se consoleroit jamais si elle vous avoit advoue qu'elle se fust trouvee sensible a vostre amour ha madame luy dis-je que cette consideration ne vous empesche point de me dire une parole si favorable et scachez que lors que je n'aimeray plus l'adorable amestris je ne seray plus au monde le temps et l'absence sont deux puissans ennemis reprit-elle ouy contre les foibles luy repliquay-je mais aglatidas n'est pas de ce nombre la et vos beaux yeux ont trop puissamment attache son coeur pour qu'il se puisse jamais degager mais vous madame poursuivis-je qui estes adoree de toute la terre qui me respondra que quelqu'un de tant d'illustres rivaux n'occupera point en vostre ame une place que vous ne m'y avez pas donnee car madame adjoustay-je apres ce que vous venez de dire je 
 voy bien que ce n'est qu'a artambare que je dois toute la bonte d'amestris vous ne luy devez pas cette promenade me dit elle en sous-riant puis que personne ne la scait he bons dieux madame luy dis-je en la regardant que ne vous determinez vous et que ne dittes vous precisement que vous haissez aglatidas ou que vous l'aimez le premier n'est pas veritable me repliqua-t'elle et l'autre ne seroit pas dans la bien-seance quoy qu'il ne fust pas criminel permettez moy donc madame luy dis-je d'expliquer toutes vos actions et toutes vos paroles a mon advantage de faire parler vos yeux favorablement pour moy et mesme vostre silence puis que vous ne voulez pas parler je vous permets me dit-elle alors en rougissant de penser tout ce qui pourra conserver la vie d'aglatidas et me le ramener fidelle c'est assez madame luy dis-je c'est assez et puis que vous desirez que je sois constant il n'en faut pas davantage pour me rendre le plus heureux de tous les hommes mais madame scavez vous bien a quoy un si glorieux commandement vous engage et oseray-je me persuader qu'en m'ordonnant d'estre fidelle vous m'avez assure de l'estre croyez aglatidas me dit-elle alors qu'amestris n'engage pas son coeur legerement et que puis que j'ay creu vous pouvoir donner place dans le mien rien ne vous en ostera que la mort je vous laisse a penser seigneur quel effet firent ces favorables paroles dans mon esprit je pris alors la main d'amestris et malgre elle la luy baisant avec autant de respect 
 que d'amour je la remerciay avec des termes si passionnez que j'ose croire que j'en attendris son coeur cependant comme je laissois megabise otane et cent autres aupres d'elle que je scavois qui en estoient amoureux madame luy dis-je j'ay une grace a vous demander que je n'ose presque vous dire et que je ne puis toutesfois vous taire elle me pressa alors de m'expliquer m'assurant que tout ce qui ne seroit point injuste ne me seroit pas refuse ce que je voudrois luy dis-je madame si je le pouvois sans perdre le respect que je vous dois seroit de vous prier d'estre la moins liberale que vous pourrez de vos regards et a megabise et a otane et a cent autres qui vous aiment et qui vous servent et de ne souffrir pas que tous mes rivaux soient heureux pendant que l'infortune aglatidas endurera des suplices qui ne sont pas imaginables je scay bien madame adjoustay-je que je ne suis pas trop raisonnable de parler de cette sorte mais l'amour n'est pas accoustume de reconnoistre la raison et de s'enfermer dans les bornes qu'elle prescrit je ne puis pas me respondit-elle vous promettre de ne voir point ceux que vous nommez vos rivaux mais je puis bien vous assurer que je ne les regarderay pas favorablement ce n'est pas encore assez madame luy repliquay-je pour satisfaire ma bizarre jalousie et si vous voulez m'obliger vous me ferez l'honneur de me promettre de les regarder le moins qu'il vous sera possible car madame poursuivis-je quelques irritez que puissent 
 estre vos yeux ils sont tousjours beaux et leur esclat a quelque chose de si divin et de si merveilleux qu'il vaut beaucoup mieux les voir en colere que de ne les voir point du tout ainsi madame ayez compassion de ma foiblesse et ne me refusez pas la consolation de pouvoir esperer que mes ennemis ne profiteront point de mon absence et que je ne seray pas seul prive de la satisfaction de vous voir je veux bien aglatidas me dit elle vous mettre en repos de ce coste la et vous asseurer que je chercheray la solitude avec soing tant que je ne pourray pas jouir de vostre presence et de vostre conversation mais en vous accordant ce que vous desirez je vous diray toutefois que je ne m'y engage qu'autant que la bien-seance me le permettra ne me semblant pas juste de vous promettre davantage c'est peut-estre trop peu madame luy dis-je pour satisfaire mon amour mais c'est sans doute assez pour une personne qui doit donner des loix a tout le monde et qui n'en doit recevoir que de sa propre volonte et c'est mesme trop si l'on considere le peu que je vaux et vostre rare merite je serois trop long seigneur si je vous redisois tout ce que nous dismes dans cette triste et pourtant agreable conference mais enfin comme il estoit desja assez tard amestris s'en voulut aller et je me separay d'elle avec autant de desplaisir que de satisfaction plus elle m'avoit dit de choses obligeantes plus je me trouvois malheureux en l'abandonnant et j'eusse presque bien voulu qu'elle m'eust este moins favorable 
 afin d'estre moins afflige je n'estois pourtant pas long temps dans un sentiment si interesse et j'aimois de telle sorte la cause de ma douleur que ma douleur mesme m'en devenoit precieuse et presque agreable aussi la conservay-je avec un soing que je ne vous puis exprimer et depuis le fatal moment ou je quittay amestris jusques a celuy ou je parle je ne l'ay presque point abandonnee comme j'avois suivy amestris des yeux le plus long temps qu'il m'avoit este possible et que je m'estois separe d'elle en soupirant et sans luy pouvoir dire adieu je m'en retournay aussi au lieu de ma demeure sans songer ny au chemin que je tenois ny a nulle autre chose qu'a mon affliction et l'image d'amestris malgre l'espaisseur des tenebres ne laissa pas de m'apparoistre avec tous ses charmes et tout son esclat deux jours apres cette entreveue je partis pour m'en aller dans la province des arisantins ou artambare me fit trouver retraite chez un de ses amis qui estoit gouverneur d'une assez bonne place je ne vous dis point quelle fut ma melancolie et mon chagrin pendant ce voyage et pendant mon exil estant assez aise de comprendre qu'une amour aussi violente que celle qui regnoit dans mon coeur et une ame aussi passionnee que la mienne ne me laisserent guere en repos aussi tost apres mon depart j'apris encore une nouvelle qui augmenta beaucoup ma douleur qui fut qu'hermaniste ayant este prise d'une fievre continue en estoit morte le septiesme jour et qu'artambare qui l'aimoit avec 
 une tendresse inconcevable en estoit tombe malade le malheur ne s'arresta pas encore la car quelques jours apres je sceu que le mary avoit suivy au tombeau celle qu'il avoit tant aimee au monde et qu'amestris par les ordres du roy avoit este remise sous la conduite d'un de ses parens qui estoit allie de megabise et qui n'estoit point du tout de mes amis je vous laisse a penser seigneur en quel estat me mirent ses funestes nouvelles j'avois effectivement beaucoup d'obligation a artambare et a hermaniste de plus je partageois encore l'affliction d'amestris et je voyois outre cela qu'elle alloit en des mains ennemies qui ne me permettroient pas de la voir facilement et qu'enfin je n'avois rien a esperer qu'en la fidelite d'amestris que je n'avois pas ce me sembloit assez bien meritee pour m'y devoir assurer ce n'est pas que je ne sceusse que mon pere desiroit tousjours nostre mariage mais il y avoit pourtant lieu de craindre que s'il voyoit que le roy changeasst de sentimens en faveur de megabise qui avoit fait sa paix apres mon troisiesme combat il ne changeast aussi bien que luy et ne s'accommodast au temps pour obtenir plus facilement ma grace je vivois donc avec un chagrin qui se peut plus aisement concevoir qu'exprimer et amestris de son coste menoit aussi une vie qui avoit beaucoup d'amertume je luy escrivois regulierement toutes les semaines par un homme que je luy envoyois expres et elle avoit la bonte de me respondre mais avec tant d'esprit et tant de sagesse que je puis dire 
 que ses lettres ne me donnoient pas moins d'admiration que d'amour comme elle avoit este extraordinairement touche de la perte d'artambare et d'hermaniste elle m'en escrivit en des termes capables d'inspirer la douleur dans l'ame la plus gaye et la plus esloignee de toute melancolie et comme naturellement elle a de la tendresse pour tout ce qu'elle doit aimer elle paroissoit si fort dans les lettres qu'elle m'envoyoit que je souhaittois presque d'estre a la place d'hermaniste et d'artambare pour recevoir des marques aussi sensibles de l'amitie d'amestris helas disois-je que cette personne scait bien aimer ce qu'elle veut aimer et que je serois heureux si son affection estoit un bien que je pusse posseder en repos et en liberte mais durant que je passois les jours et les nuits a soupirer et a me pleindre sans autre consolation que celle des lettres d'amestris mes affaires se reculoient plustost que de s'avancer parce que megabise s'estant mis assez bien dans l'esprit du roy empeschoit qu'elles ne fissent de sorte que mon pere me mandoit tousjours que je ne m'aprochasse pas d'ecbatane et que je me donnasse patience amestris qui craignoit aussi que je ne me hazardasse pour l'amour d'elle et que je ne m'exposasse encore a un nouveau combat contre megabise ou contre otane qui la servoit tousjours me prioit instamment de ne precipiter pas mon retour ainsi je me voyois attache malgre moy au lieu de mon suplice et contraint de demeurer dans la plus cruelle incertitude ou un 
 homme qui aime se soit jamais trouve je scavois que megabise avoit tousjours este un peu mieux avec amestris que tous mes autres rivaux que pendant un assez long temps elle nous avoit traitez egalement et qu'enfin megabise estoit bien fait avoit du coeur de l'esprit et de la condition de plus je scavois encore qu'il estoit devenu beaucoup plus riche par la mort d'arbate et qu'il estoit en faveur aupres du roy de sorte que comme je faisois des armes de toutes choses pour me persecuter je ne manquay pas de m'accuser moy mesme du malheur que je craignois m'imaginant que si je n'eusse point tue arbate je n'eusse pas tant deu craindre que megabise eust espouse amestris parce qu'il n'eust pas este si riche ny peut-estre tant en faveur je vivois donc de cette sorte c'est a dire le plus malheureux des hommes me persuadant tousjours que ce que je souhaitois n'arriveroit jamais et que ce que je craignois pouvoit arriver a tous les momens je ne voulois pas seulement esperer qu'amestris fust sincere et fidelle et je m'imaginois quelques fois que ses lettres me deguisoient ses sentimens et qu'elle ne me tesmoignoit quelque affection que pour me tromper cependant cette aimable personne comme je l'ay sceu depuis m'avoit garde une fidelite inviolable car non seulement elle m'avoit conserve son amitie mais elle avoit agi avec tous ses amants d'une facon si severe et si rigoureuse que si elle eust pu inspirer de mediocres passions sa cruaute les auroit infailliblement tous gueris mais 
 comme sa beaute n'a jamais fait naistre que de violentes amours ils ne laissoient pas de s'opiniastrer dans leur dessein et de la persecuter sans cesse neantmoins comme le deuil qu'elle portoit effectivement au coeur aussi bien qu'a l'habillement luy fournissoit un pretexte specieux de retraite et de melancolie elle s'en servit au dela des bornes que la plus exacte bien-seance demande en de pareilles occasions et elle devint tellement solitaire et retiree que ce n'estoit pas sans peine que ceux qui l'aimoient la pouvoient voir les premiers mois de son deuil et de son affliction estant passez elle ne changea point de forme de vivre car elle refusa tous les divertissemens qu'on luy offrit de la seule conversation de menaste c'est ainsi que s'appelle cette parente que j'ay et qui est tant de ses amies estoit sans doute toute sa consolation et tout son plaisir elles alloient souvent ensemble se promener dans ce mesme jardin ou je l'avois veue la derniere fois et tout ce que l'amour peut inspirer a une personne vertueuse il est certain qu'il l'inspira en ma faveur a l'adorable amestris mais helas je n'en estois pas plus heureux et je voyois les choses d'une facon bien differente de ce qu'elles estoient ce n'est pas qu'il n'y eust quelques moments ou je m'imaginois qu'amestris m'estoit fidelle et que j'en estois effectivement aime mais dieux cette imagination toute douce qu'elle estoit ne me rendoit pas moins impatient et j'estois encore beaucoup plus presse du desir d'aller a ecbatane pour y voir 
 amestris constante que pour y trouver amestris infidelle enfin je fus tellement emporte de mon amour et de ma jalousie tout ensemble que je me resolus de m'en aller secrettement a ecbatane chez ce mesme jardinier ou j'avois demeure un jour lors que j'avois pris conge d'amestris et que j'avois trouve tout dispose a recevoir des presens et a me rendre un pareil office si j'en avois besoin je partis donc avec un de mes gens seulement et faisant le plus de diligence qu'il me fut possible j'arrivay proche d'ecbatane sans que le bruit de mon depart peust estre parvenu jusques a mon pere ny jusques a amestris parce que j'avois oblige celuy qui m'avoit donne retraite a ne l'escrire point a la cour je voulus arriver de nuit afin de n'estre pas reconnu et ayant envoye mon escuyer s'assurer du logement que je m'estois destine je fus en suitte dans le jardin resolu de m'envoyer informer secrettement de ce que faisoit amestris auparavant que de la voir apres que celuy qui me servoit auroit mene mes chevaux a un vilage proche de la je passay toute la nuit a me promener au mesme lieu ou je l'avois veue la derniere fois et repassant dans ma memoire toutes les favorables paroles que j'avois entendues de sa belle bouche j'estois dans une satisfaction que je ne vous puis exprimer je ne scay par quel charme secret ce beau lieu appaisa tous les troubles de mon ame mais il est certain que depuis que j'y fus je n'eus plus ny jalousie ny chagrin et que je n'eus plus d'autre inquietude que celle que me causoit 
 l'impatience que j'avois de revoir amestris bien est-il vray qu'elle fut si grande que comme je l'ay desja dit je passay toute la nuit a me promener m'estant impossible de concevoir que je pusse dormir or comme je ne pouvois faire scavoir a amestris que j'estois arrive que par ma parente il falut attendre qu'il fust jour mais j'eus le malheur d'apprendre lors que j'y envoyay qu'elle estoit aux champs et qu'elle n'en reviendroit que le lendemain neantmoins je jugeay qu'il valoit mieux se donner patience que de m'exposer a deplaire a amestris en luy donnant de mes nouvelles par une autre voye que par celle ou elle avoit accoustume d'en recevoir je ne vous dis point seigneur quelles furent mes inquietudes tant que cette journee dura dans ce pavillon du jardinier ou je m'estois retire de peur d'estre veu de quelqu'un mais je vous diray qu'aussi tost que le soleil s'abaissa et que je creus me pouvoir promener sans danger dans les petites routes du bois taillis qui environne ce grand parterre de gazon au milieu duquel est une fontaine comme je vous l'ay deja dit je m'y en allay afin de pouvoir du moins jouir de la veue des mesmes lieux ou j'avois veu la derniere fois ce que j'aimois je repassois des yeux tous les endroits ou amestris avoit este et principalement le lieu ou je l'avois veue assise ce fut en cette mesme place disois-je que l'incomparable amestris m'assura d'estre constante lorsqu'elle me pria de l'estre et ou elle me permit de penser tout ce qui pourroit conserver aglatidas et le luy 
 r'amener fidelle le voicy poursuivois-je en moy mesme et comme si je l'eusse veue le voicy adorable amestris cet aglatidas tel que vous l'avez desire c'est a dire le plus amoureux et le plus passionne de tous vos amants mais aimable amestris adjoustois-je encore vous retrouveray-je ce que vous estiez lors que je vous quittay et puis-je esperer de n'avoir rien a combattre que cette severe vertu qui vous oblige a me refuser les choses les plus innocentes comme je m'entretenois de cette sorte tout d'un coup j'entrevis a travers les branches des arbres de l'autre coste du parterre une personne qui me sembla estre amestris suivie de trois autres femmes je la regarday avec attention je l'observay avec soing et me confirmay absolument dans ma creance je vy alors qu'elle prit le chemin de la fontaine et qu'apres avoir regarde de tous les costez comme pour voir si elle ne seroit point interrompue en sa solitude elle se mit au bord de cette belle source precisement au mesme endroit ou j'avois este a genoux aupres d'elle lors que je luy avoit dit adieu elle s'appuya la teste de la main gauche a demy couchee sur la mousse verte qui bordoit la fontaine et laissant aller negligeamment son bras droit le long de sa robe elle sembloit regarder dans l'eau comme une personne qui resve profondement au moins a ce que j'en pouvois juger par son action car elle n'avoit pas le visage de mon coste mais o dieux quel effet fit cette veue dans mon ame mon coeur en fut esmu mon esprit en fut trouble 
 et je ne fus pas maistre de ma raison je voulois avancer vers amestris sans le pouvoir faire et je ne scay quel bizarre sentiment que je ne puis exprimer fit que je voulus jouir quelques moments sans estre veu de ce bonheur que le hazard m'avoit envoye tant au dela de mon esperance enfin seigneur la joye s'empara si absolument de mon ame que je n'en avois jamais guere senty davantage car non seulement je voyois amestris en lieu ou j'esperois luy parler bientost mais je la voyois en un endroit qui me faisoit croire qu'elle pensoit a moy et qu'elle n'y estoit venue que pour se mieux souvenir de nostre derniere conversation ha trop heureux aglatidas me dis-je a moy mesme a quoy t'amuses-tu et que ne vas tu rendre grace a ta fidelle amestris a ces mots pliant avec violence les branches qui s'opposoient a mon passage je voulus sortir du bois pour m'aller jetter a ses pieds et interrompre le souvenir qu'elle avoit d'aglatidas par aglatidas luy mesme mais comme j'estois presque entierement hors de ce bois et que je n'avois plus qu'un pas a faire pour estre dans le parterre je vy paroiste un personne de l'autre coste qui me sembla avoir l'air d'un homme de condition je me retiray donc alors avec autant de precipitation que je m'estois avance et comme l'amour est ingenieux a persecuter ceux qui le reconnoissent pour maistre je passay de la joye a l'inquietude en un moment lequel est ce de mes rivaux disois-je qui va peut-estre interrompre les pensees que la divine 
 amestris a de son cher aglatidas ha s'il est vray poursuivois-je que je sois dans son coeur que je porte peu d'envie a celuy qui va se mettre a ses pieds pour l'entretenir de sa passion mais qui scait reprenois-je tout d'un coup si amestris n'attend point cet heureux rival en cet endroit et si elle ne prophane point par son infidelite des lieux que je pensois estre consacrez par des tesmoignages de son affection sans doute disois-je encore tout transporte et tout hors de moy voyant qu'il avancoit tousjours vers elle cette inconstante personne l'attend car si cela n'estoit pas il ne se hasteroit point comme il fait et il s'aprocheroit avec moins d'empressement si le cas fortuit avoit fait cette rencontre mais o dieux quel redoublement de douleur fut le mien lors que le connus distinctement que celuy que je voyois estoit non seulement un de mes rivaux mais le plus redoutable de tous puis qu'en effet c'estoit megabise il fut tel seigneur que je n'y puis encore songer sans une emotion extraordinaire
 
 
 
 
cependant comme du lieu ou j'estois cache je ne pouvois voir le visage d'amestris et que je n'osois changer de place de peur de faire quelque bruit qui me fist descouvrir je ne pouvois precisement connoistre si elle le voyoit venir ou non neantmoins comme la jalousie change tous les objets je ne laissay pas de m'imaginer qu'elle le voyoit effectivement venir et que par consequent puis qu'elle ne s'en alloit point il faloit croire qu'elle l'attendoit et qu'ils estoient mesme en grande familiarite 
 ensemble puis qu'elle luy faisoit la grace de ne se lever pas pour le saluer et de ne luy faire point de ceremonie je ne scay seigneur si je pourray bien vous exprimer ce que je sentis en ces funestes moments mais je scay bien que l'amour n'a jamais rien invente de si cruel pour tourmenter ceux qu'il veut punir que ce que je souffris en cette occasion enfin seigneur pour vous le faire connoistre je n'ay qu'a vous dire que quelque joye que m'eust donne un instant auparavant la veue d'une si belle et si chere personne je ne laissay pas de desirer passionnement de la perdre je souhaittay qu'elle se levast et qu'elle s'ostast de ce lieu-la en diligence mais disois-je si elle s'en va je ne la verray plus mais reprenois-je si elle demeure je la verray peut-estre favoriser mon rival mais si elle se leve adjoustois-je il la suivra et je ne verray point de quelle facon il sera traite mais si elle ne s'en va pas reprenois-je encore ne sera-ce pas une preuve assuree que megabise est bien avec elle va-t'en donc adorable amestris disois-je alors en joignant les mains et n'attends pas davantage le plus grand de mes ennemis mais helas cette illustre personne n'avoit garde de s'en aller car comme je ne l'ay que trop sceu depuis pour mon repos elle estoit si fort occuppee du souvenir d'aglatidas et de la longueur de son absence qu'elle ne vit megabise que lors qu'il fut si proche d'elle qu'il n'y avoit pas moyen de l'eviter elle ne l'eut pas plus tost aperceu qu'elle se leva contre la creance que j'en avois eue et 
 comme je l'ay sceu depuis luy demanda avec assez de severite pourquoy il la venoit troubler dans sa solitude mais o dieux comme je ne voyois pas le visage d'amestris sa fidelite pour moy et sa rigueur pour megabise ne m'en rendoient pas plus heureux je fus cent fois tente de sortir du bois et d'aller interrompre leur conversation que je ne pouvois entendre je pensay mesme aller attaquer megabise devant amestris toutefois voyant qu'il n'avoit point d'espee et que je n'en avois qu'une je changeay de dessein et je differay ma vangeance joint aussi que j'avois un si grand respect pour amestris malgre mon desespoir et ma jalousie et malgre mesme tout ce que je croyois voir que je pense que je n'eusse pas ose en manquer jamais pour elle quand megabise eust eu son espee comme j'avois la mienne et que je n'eusse pas eu l'audace de luy donner cette frayeur ny l'inconsideration de l'exposer aux mauvais discours du monde apres une avanture de cette sorte je demeuray donc immobile spectateur d'une conversation assez longue car comme je l'ay apris depuis assez exactement apres qu'elle eut tesmoigne a megabise qu'elle ne trouvoit pas bon qu'il l'eust interrompue elle voulut s'en aller mais il se mit a la conjurer tres-pressamment de l'escouter pour la derniere fois luy protestant que si apres luy avoir accorde la permission de l'entretenir elle continuoit de luy deffendre d'esperer rien de son affection il ne l'en importuneroit jamais et mesme ne la verroit plus amestris croyant 
 avoir trouve une occasion favorable de se delivrer de la persecution qu'elle recevoit de megabise luy dit enfin qu'il pouvoit parler pourveu que ce fust en effet pour la derniere fois et pourveu qu'il fust absolument resolu de suivre ses ordres quels qu'ils pussent estre megabise bien aise dans son desespoir d'avoir obtenu la permission d'estre escoute fit une profonde reverence pour remercier amestris de la grace qu'elle luy faisoit mais helas seigneur que ce remerciment fit une profonde blessure en mon coeur et que je m'imaginay peu la verite de la chose la fontaine ou ils estoient est au milieu du parterre le parterre est extremement large le bois qui l'environne est egalement esloigne par tout de ce milieu ou je les voyois puis que le parterre est rond j'estois trop loing pour les entendre je ne pouvois m'approcher sans estre veu je ne voyois point le visage d'amestris je voyois megabise en l'action d'un homme qui remercie d'une faveur et par toutes ces choses je ne pus rien concevoir qui ne me desesperast ny rien faire que souffrir une gehenne secrette la plus insupportable qui fut jamais cependant megabise pour ne perdre pas des momens si precieux et d'ou dependoit tout le repos ou tout le malheur de sa vie commenca de luy parler a peu pres en ces termes comme je l'ay sceu depuis vous scavez madame luy dit-il que la passion que j'ay pour vous a tousjours este si respectueuse qu'elle n'a presque ose paroistre a vos yeux que lors que le desespoir m'ayant oste la raison 
 m'a force de la faire esclater ouy madame j'ay souffert j'ay endure sans me plaindre jusques a tant que la nouvelle du bonheur dont aglatidas estoit prest de jouir m'ait force de luy disputer une gloire ou je pensois avoir autant de droit que luy car enfin madame nos conditions sont egales je vous ay aimee des le premier moment que je vous ay veue je vous ay servie avec une assiduite sans pareille et une fidelite sans exemple et tout cela madame sans recevoir une parole favorable de vous ny seulement un simple regard qui eust quelque legere ombre de douceur pour moy je vous ay trouvee civile il est vray tant qu'il ne s'est agi que de choses indifferentes mais des lors que ma passion a eclate ha madame ces yeux ces beaux yeux que j'adore ne m'ont plus regarde qu'en colere vous avez esvite ma rencontre comme celle d'un ennemy et pour dire tout en peu de paroles je croy que vous m'avez hai cependant madame je n'ay pas laisse de vous adorer vous dis-je qui m'avez oste le repos qui avez trouble toute la tranquilite de ma vie qui m'avez fait perdre un frere que j'avois beaucoup aime qui luy aviez oste la raison et la vertu qui me l'aviez fait hair qui m'en aviez fait hair et qui enfin m'avez prefere celuy qui l'a tue de ma propre espee cependant madame je vous aime encore et je vous aimeray eternellement neantmoins comme il me reste quelque rayon de bons sens malgre le trouble de mon esprit je voudrois aujourd'huy vous conjurer de m'apprendre sans deguisement 
 la cause de vostre aversion pour moy afin de regler mes sentimens car encore que je scache bien que vostre mariage avoit este resolu avec aglatidas comme je scay qu'artambare l'aimoit je ne scay pas si ce fut par son choix ou par le vostre dites moy donc madame je vous en conjure si vostre insensibilite pour mon amour est un effet de vostre affection pour aglatidas ou d'une antipathie naturelle pour megabise parlez donc madame afin que je scache de quelle sorte je dois agir et ne craignez rien de mon desespoir au contraire je vous promets de reconnoistre vostre sincerite par un redoublement de respect quand mesme vous prononceriez l'arrest de ma mort je pouvois madame adjousta-t'il sans m'amuser a descouvrir vos veritables sentimens me servir d'autres moyens et prendre d'autres voyes pour faire reussir mes desseins vous scavez que je ne suis pas mal aupres du roy que vous estes presentement chez un de mes amis et de mes alliez qui pouvoit me servir de plus d'une facon et qu'enfin soit par la ruse ou par l'authorite d'astiage je pouvois prendre des voyes plus violentes et plus infaillibles mais madame je n'en suis point capable et le coeur d'amestris est une chose que l'on ne peut recevoir agreablement que par elle mesme ainsi madame c'est a vous a m'apprendre avec ingenuite le secret de vostre ame car si elle n'est pas engagee je m'estimeray tres-heureux et ne desespereray pas de ma fortune mais si elle l'est madame il est juste que je sois seul malheureux et que je ne 
 vous persecute pas tousjours ou en vostre personne ou en celle de ce bien-heureux rival que vous aurez choisi parlez donc madame luy disoit-il avec une action suppliante et passionnee et ne refusez pas du moins cette grace au malheureux megabise a ces mots il s'arresta et il attendit la response d'amestris avec une impatience que je pouvois aisement discerner mais helas la mienne estoit bien encore plus cruelle et quand je pensois que peut-estre ce qu'amestris alloit respondre seroit favorable a megabise il s'en faloit peu que je ne me resolusse a sortir du lieu ou j'estois pour interrompre leur conversation neantmoins comme c'est le propre de la jalousie de se nourrir de poison de chercher ce qui l'entretien et de fuir ce qui la peut detruire je demeuray a ma place et je taschay de connoistre sur le visage de megabise si la response d'amestris luy seroit favorable car comme je l'ay desja dit je ne voyois pas le sien cette sage fille donc comme je l'ay sceu depuis estant touchee de quelque compassion pour megabise se resolut d'essayer de le guerir en luy apprenant ses veritables sentimens mais admirez seigneur les bizarres effets de l'amour amestris dit plus de choses a mon advantage a megabise qu'elle ne m'en avoit dit en toute sa vie et pendant qu'elle les disoit je luy disois presque des injures dans mon coeur prenant toutes ses actions pour des tesmoignages de sa nouvelle passion et toutes ses paroles que je ne pouvois entendre du lieu ou j'estois pour des infidelitez apres donc qu'elle eut 
 resve un moment a ce qu'elle luy devoit respondre je ne scay luy dit elle si ce que vous me dites sont vos veritables sentimens mais je scay bien que je vous deguiseray point les miens scachez donc megabise que je vous ay estime autant que vous meritez de l'estre et que j'ay eu mesme de l'amitie pour vous tant que j'ay creu que vous n'aviez que de la civilite pour moy mais des lors que vous m'avez donne des marques d'une passion violente j'ay creu que je ne devois pas vous tromper par des esperances mal fondees car enfin comme je m'estois resolue d'obeir aveuglement a mon pere je ne voulois point que mon esprit se determinast a rien quoy luy dit alors megabise en l'interrompant si artambare vous eust commande de recevoir mes services vous y auriez consenty n'en doutez nullement luy respondit elle mais adjousta-t'il n'avez vous eu que cette obeissance aveugle pour aglatidas et vostre choix n'avoit il point precede celuy d'artambare il ne l'avoit sans doute pas precede repliqua cette aimable personne mais megabise il l'a depuis si puissamment confirme que rien ne me scauroit faire changer ne pensez donc pas adjousta-t'elle qu'advouant que je ne hai point aglatidas ce soit vous donner un nouveau sujet d'esperer que puis que mon coeur est sensible pour luy il pourroit le devenir pour vous non megabise ne vous y trompez point j'aime aglatidas et parce que mon pere me l'a commande mesme en mourant et parce que mon inclination n'y a pas resiste 
 et parce que ma raison mesme m'a parle en sa faveur mais outre cela il faut encore vous advouer quelque chose de plus et vous dire pour vous guerir quoy que je ne puisse vous le dire qu'en rougissant que je l'aime et l'aimeray enternellement quand mesme il n'y auroit autre raison a dire sinon que je l'ay aime l'amour poursuivit elle est sans doute une passion que s'il estoit possible il ne faudroit jamais avoir mais apres tout quand elle est innocente comme la mienne et quand on l'a receue il faut du moins la rendre illustre par une constance inviolable le commandement de mon pere a rendu la naissance de cette passion sans crime c'est pourquoy il ne faut pas que je songe jamais a la rendre criminelle par une infidelite ne croyez donc point megabise qu'il y ait rien d'offencant pour vous en l'affection que j'ay pour aglatidas je ne l'ay pas choisi on me l'a donne mais l'ayant accepte comme j'ay fait il faut le conserver jusques a la mort et me conserver a luy tant que je vivray toutefois pour vous tesmoigner que je fais pour vous tout ce que je puis reglez vos sentimens si vous pouvez contentez vous de mon estime et de mon amitie et soyez assure de posseder l'une et l'autre aussi long temps que je jouiray de la vie amestris ayant cesse de parler le malheureux megabise qui avoit un respect inconcevable pour elle au lieu de s'emporter en des pleintes et en des reproches la remercia de sa franchise et de sa sincerite et luy tesmoigna mesme les larmes aux yeux qu'il luy estoit oblige de la 
 part qu'elle luy offroit en son estime et en son amitie mais comme il avoit un peu change de place et que je ne le voyois plus que par le coste je ne pouvois pas voir la melancolie qu'il avoit sur le visage et je voyois seulement qu'il faisoit quelque action comme pour remercier ce qui comme vous pouvez juger ne m'affligeoit pas avec mediocrite cependant megabise apres avoir un peu deplore son malheur et admire luy mesme le changement qui estoit arrive en luy et la moderation dont il se trouvoit capable dit a amestris qu'il n'osoit pas luy promettre de changer ses sentimens mais du moins luy dit-il madame je vous promets de les cacher si bien que vous ne vous en aperceurez jamais je ne veux pas mesme adjousta-t'il en soupirant que vous partagiez vostre coeur non madame ne pouvant avoir de place en vostre affection de la facon dont je l'ay souhaite ne m'en donnez ny en vostre estime ny en vostre amitie confondez toutes ces choses en faveur du trop heureux aglatidas et n'accordez rien au malheureux megabise qu'une seule grace qu'il a dessein de vous demander apres cela madame il vous tiendra sa parole il ne vous parlera plus il ne vous verra mesme plus et peut-estre encore ne vivra-t'il plus quoy qu'il en soit madame poursuivit-il les larmes aux yeux ne me refusez pas et souffrez du moins que dans l'exil que je premedite je puisse dire que vous ne m'avez pas tout refuse assurez vous luy dit alors amestris que tout ce qui n'offensera ny mon devoir ny aglatidas 
 ne vous sera point denie dittes donc seulement madame adjousta-t'il que si le desespere megabise eust este heureux il eust pu estre aime de la divine amestris et qu'estant infortune elle a du moins quelque legere compassion de son infortune je vous ay desja dit le premier luy respondit elle et pour le second comme je ne suis ny aveugle ny stupide je voy les choses comme elles sont et comme je les dois voir et pour dire plus je les sens comme je les dois sentir mais n'en demandez pas davantage et vous souvenez de vos promesses je mourray si je m'en souviens madame luy respondit-il mais je ne les oublieray pourtant jamais a ces mots il se jetta a genoux pour luy rendre grace et pour luy dire un dernier adieu et sans qu'elle eust le temps de s'y opposer ny de faire aucune action qui peust tesmoigner qu'elle ne l'agreoit pas il luy baisa deux fois la main o dieux seigneur que devins-je lors que je vy ce que je vous raconte maintenant ce fut a cet instant que l'amour et la jalousie se virent contraintes de ceder a une autre passion qui fut la haine ou pour mieux dire encore la haine l'amour la jalousie la colere la fureur et la rage se meslerent toutes a la fois dans mon esprit et voulant regner toutes ensemble dans mon ame elles y mirent un desordre si grand que je n'eus plus de respect pour amestris je commencay donc d'avancer afin de sortir du lieu ou j'estois cache pour luy aller faire mille reproches et peut-estre quelque chose de pire a megabise quand tout d'un coup 
 je vy paroistre le roy suivi de toute la cour qui contre sa coustume venoit se promener en ce lieu la les gardes ne commencerent pas plustost de paroistre qu'amestris se separa de megabise qui de son coste s'en alla pleindre son infortune en quelque lieu plus solitaire que celuy la ne l'estoit alors mais ils ne vinrent ny l'un ny l'autre vers le lieu ou j'estois et je demeuray seul sans pouvoir ny me pleindre ny me vanger je m'enfoncay donc dans l'espaisseur du bois mais tellement tourmente par toutes les passions qui me possedoient que je ne pouvois attacher mon esprit a nul objet je n'avois pas plustost commence de songer a l'infidelite d'amestris que je pensois au bonheur de megabise je ne songeois pas plustost aussi a me pleindre de ma maistresse que je faisois le dessein de me vanger de mon rival et mon ame estoit si cruellement agitee que je n'estois pas un moment d'accord avec moy mesme cependant comme le roy estoit arrive fort tard sa promenade ne fut pas longue et la nuit tombant tout d'un coup je demeuray seul dans ce jardin je me souviens que la lune esclairoit ce soir la assez foiblement parce qu'elle estoit vers la fin de son cours et cette sombre lumiere rendant le lieu ou j'estois plus conforme a mon humeur apres avoir envoye mon escuyer reprendre mes chevaux j'y passay la nuit sans m'assoir et sans m'arrester que fort peu de temps en chaque endroit excepte sur le bord de la fontaine l'on eust dit que je cherchois ma maistresse et mon rival par tous les coings 
 du bois et du parterre quoy que je sceusse bien qu'ils n'y estoient plus n'y l'un ny l'autre mais lors que je fus arrive au mesme lieu ou je les avois veux ensemble c'est icy m'ecriay-je ou j'ay veu l'infidelle amestris accorder une grace a mon rival ou je n'aurois jamais ose prentendre et ce fut en ce mesme lieu adjousta-je ou je receus une faveur que je ne pensois pas que jamais nul autre que moy peust obtenir ouy amestris pousuivis-je j'avois creu que vostre vertu estoit si severe que sans le secours d'artambare je n'eusse pu trouver de place en vostre coeur mais a ce que je voy megabise n'a eu besoin de personne pour y regner souverainement vostre inclination l'en a rendu maistre et vostre inconstance en a chasse le malheureux aglatidas mais cruelle personne adjoustay-je faloit-il choisir le mesme lieu qui avoit este le tesmoin de la seule preuve d'amour que vous m'ayez donnee pour favoriser megabise et comment avez vous pu me trahir au mesme endroit ou vous m'aviez promis d'estre fidelle est-il possible qu'en parlant a megabise vous ne vous soyez point souvenue d'aglatidas le murmure de cette fontaine ne vous a-t'il point fait souvenir que vous me vistes mesler mes pleurs avec ses eaux lors que je vous quittay cette mousse verte sur laquelle vous estiez assise ne vous a-t'elle point remis en la memoire que je l'arrosay de mes larmes et enfin cruelle et infidelle personne avez vous perdu le souvenir que vous retirastes cruellement d'entre mes mains cette 
 belle main que je baisay malgre vous et que megabise n'a pas baisee malgre vous pourquoy donc injuste et ingratte amestris cette mesme main a-t'elle este si liberale a mon rival apres m'avoir este si avare ne vous souvient-il plus adjoustois-je que vous me permistes de penser tout ce qui pourroit conserver aglatidas et vous le ramener fidelle ne vouliez vous donc le conserver que pour le perdre et ne souhaitiez vous qu'il fust constant qu'afin qu'il sentist mieux vostre infidelite si vous vouliez que je fusse malheureux ne suffisoit-il pas de paroistre insensible et ne vous eust-il pas este plus glorieux de me maltraiter que de me trahir vous n'eussiez este que cruelle et peut-estre un peu injuste mais de la facon dont vous en avez use vous estes perfide lasche et inhumaine mais helas disois-je encore seroit-il bien possible que dans le temps mesme ou j'entretenois amestris elle ne m'aimast point du tout est-ce qu'elle m'a tousjours trompe ou est-ce qu'elle m'a change enfin dois-je regarder amestris comme une personne fourbe et insensible qui se plaist aux malheurs d'autruy ou comme une personne foible inconstante et passionnee pour la nouveaute qui aime ce qu'elle voit qui oublie ce qu'elle ne voit plus et qui donne son coeur a quiconque le luy demande mais heals reprenois-je ce coeur cet illustre coeur m'avoit tant couste a aquerir combien de larmes respandues combien de soupirs inutiles et combien de peines souffertes auparavant que de recevoir la moindre marque 
 de bien-veillance que puis-je donc penser de vous infidelle amestris m'avez vous quelquefois aime ou m'avez vous tousjours hai ha non non reprenoit-je tout d'un coup vous m'aimiez lors que je vous quittay je vy vostre coeur esmeu j'apperceus malgre vous dans vos yeux quelques larmes de tendresse que vostre modestie vouloit retenir vous me cachastes mesme une partie de vos sentimens vous eustes de la douleur lors que je vous abandonnay et vous m'aimastes enfin trop aimable amestris mais malheureux que je suis vous ne m'aimez plus sans que je puisse comprendre pourquoy je scay bien adjoustois-je que l'absence est une dangereuse chose mais helas j'estois absent je l'estois pour l'amour de vous de plus vous m'avez toujours escrit comme si vous eussiez este fidelle et cependant vous estes la plus infidelle personne qui sera jamais ha trop heureux megabise m'ecriois je alors ne pense pas jouir en repos de ton bonheur il faut que je me vange du tort que tu m'as fait c'est toy qui par quelque artifice as fait changer le coeur d'amestris et qui as seduit sa bonte il faut sans doute il faut que tu sois la seule cause de son crime et de mon malheur ayons donc ce respect pour amestris de ne luy dire rien de ne vous pleindre pas mesme de son injustice et de n'attaquer que celuy seul qui l'a rendue coupable mais dieux adjoustois-je encore amestris a de l'esprit et du jugement amestris n'est pas aisee a tromper et arbate tout fin qu'il estoit n'en avoit pu venir 
 a bout non non ne nous flattons point reprenois-je le coeur d'amestris est d'intelligence avec megabise elle est plus coupable que luy et il ne possede son affection que parce qu'elle a voulu la luy donner si je voulois seigneur vous dire tout ce que je dis ou tout ce que je pensay en cette occasion je n'aurois pas finy mon recit a la fin de la nuit et j'abuserois trop de vostre patience et de vostre bonte je vous diray donc seulement que je fis cent fois dessein de quitter amestris de l'oublier et de la mepriser et cent fois aussi je m'en repentis et me resolus de l'aimer eternellement malgre son crime il n'y avoit qu'une seule resolution constante dans mon esprit qui estoit celle de tuer megabise des que je le trouverois et il y avoit des momens ou je ne scavois si je devois aimer ou hair amestris mais ou je scavois tousjours bien que je devois perdre mon rival le jour ne fut donc pas plustost venu et mes chevaux ne furent pas plustost arrivez a la porte de ce jardin que j'envoyay mon escuyer scavoir si megabise estoit chez luy pour luy donner de mes nouvelles mais pour mon malheur il estoit party pour aller aux champs sans que ses gens pussent dire quelle route il avoit prise cette fascheuse rencontre augmenta de beaucoup mon desplaisir et la pensee que l'entreveue d'amestris et de megabise ne s'estoit faite en ce lieu la que pour se dire adieu redoubla encore mon desespoir j'envoyay en suite pour voir si menaste n'estoit point revenue de la campagne afin de me pouvoir 
 pleindre a elle de l'infidelite de son amie nais je sceu qu'elle y estoit tombee malade et qu'elle n'en reviendroit pas si tost me voila donc le plus desespere de tous les hommes j'avois veu des choses qui ne me permettoient pas de douter de l'infidelite d'amestris je l'avois retrouvee plus belle que je ne l'avois jamais veue du moins mon imagination me l'avoit figuree telle je voyois mon rival absent et la confidente de ma passion esloignee si bien que je ne pouvois ny me pleindre ny me vanger en ce deplorable estat ne scachant quelle resolution prendre je demeuray encore deux jours cache dans un vilage qui est assez pres de la ville pour tascher de descouvrir ou estoit alle megabise mais quoy que je pusse faire je n'en pus rien aprendre avec certitude l'on me dit seulement qu'il avoit pris le mesme chemin que l'on a accoustume de prendre pour aller dans la province des arisantins qui estoit le lieu de ma retraite neantmoins comme ce chemin est croise par plusieurs autres je ne devois pas faire un grand fondement la dessus toutefois je ne laissay pas de m'imaginer que pour posseder amestris plus en repos megabise s'estoit peut-estre resolu de m'aller chercher pour se rebattre contre moy cette pensee eut a peine fait quelque legere impression dans mon esprit que je montray a cheval et que je m'en retournay m'informant exactement par les chemins de ce que je cherchois je creus quelques fois l'avoir trouve peu de temps apres je connus que je m'estois 
 trompe et j'arrivay enfin au lieu d'ou j'estois party sans avoir eu de veritables nouvelles de megabise a mon retour je trouvay une lettre d'amestris que l'on avoit receue durant mon absence qui m'affligea autant que raisonnablement elle me devoit plaire si je n'eusse pas eu l'esprit preoccupe mais comme elle n'estoit pas extremement longue et qu'elle ne servit pas a la resolution que je pris en suitte il faut que je vous la die car si je ne me trompe elle estoit telle
 
 
 amestris a aglatidas 
 
 
 puis que vous avez quelque curiosite de scavoir ce que je fais et quels sont mes divertissemens scachez que je suis le tumulte de la cour autant que la bien-seance me le peut permettre qu'il n'y a icy qu'une seule personne de qui je puisse souffrir la conversation sans chagrin et que mesme je fais autant que je le puis que cette conversation soit en un lieu retire et solitaire vous pouvez donc bien juger que je ne choisis pas les jardins du palais pour me promener et que la fontaine du parterre de gazon est le lieu de plus ordinaire ou j'entretiens la seule personne qui presentement me peut plaire a ecbatane et ou je m'entretiens moy mesme je ne vous dis point aglatidas tout ce que je pense dans mes resveries car peut-estre est-il bon pour vostre repos que 
 vous l'ignoriez et peut-estre aussi est-il advantageux a amestris que vous ne le deviniez pas 
 
 
admirez seigneur je vous supplie la bizarrerie de mon advanture si j'eusse receu cette lettre auparavant que d'avoir veu ce que mes yeux pensoient m'avoir monstre j'en eusse este ravy de joye car enfin j'eusse bien entendu que cette solitude de laquelle amestris parloit n'estoit aimee que pour l'amour d'aglatidas j'eusse bien compris encore que cette seule personne qu'elle pouvoit souffrir estoit m'a parente avec laquelle elle pouvoit parler de moy je n'eusse pas ignore non plus qu'elle n'alloit a la fontaine du parterre de gazon que pour s'y souvenir de la derniere fois que je l'y avois veue et j'eusse bien entendu sans doute que la fin de sa lettre estoit infiniment tendre et obligeante puis qu'en me disant qu'il estoit bon pour mon repos que je ne sceusse pas ses resveries j'eusse bien compris qu'elle vouloit dire que la connoissance de sa douleur augmenteroit la mienne et j'eusse enfin bien entendu qu'une personne aussi retenue qu'elle est ne pouvoit exprimer la tendresse de son affection plus fortement ny plus galamment qu'en me disant a la fin de sa lettre que peut-estre estoit-il aussi avantageux pour elle que je ne devinasse pas ses pensees 
 
 
 
 
cependant seigneur cette lettre fit un effet bien different dans mon esprit et l'expliquant d'un sens tout oppose a celuy qu'elle avoit effectivement je trouvois quelque chose de si inhumain de voir qu'en me trahissant amestris se fust donne la peine de m'escrire d'une maniere 
 ou il y avoit un sens cache que je ne doutay presque point que pour obliger megabise elle ne luy eust monstre ce qu'elle m'avoit escrit ouy ouy infidelle amestris disois-je en relisant cette lettre et en la repassant presque parole pour parole j'ay eu quelque curiosite de scavoir ce que vous faisiez et quels estoient vos divertissemens et j'ay connu enfin que vous ne mentez pas lors que vous m'escrivez que vous fuyez le tumulte de la cour qu'il n'y a qu'une seule personne de qui vous puissiez souffrir la conversation sans chagrin et que mesme vous faites tousjours tout ce qui vous est possible pour faire que cette conversation soit en un lieu solitaire et retire vous me dites cruelle amestris que je puis bien juger que vous ne cherchez pas les jardins du palais pour vous promener mais infidelle que vous estes je ne pouvois pas juger que vous n'alliez a la fontaine du parterre de gazon que pour y entretenir megabise cependant j'ay veu de mes prepres yeux que la seule personne qui presentement vous peut plaire a ecbatane est le trop heureux megabise vous dittes encore que vous vous entretenez vous mesme ha je ne l'ay que trop veu cruelle amestris et pleust aux dieux toutefois que je n'eusse veu que cela vous avez raison adjoustois-je de dire qu'il seroit bon pour mon repos que j'ignorasse vos resveries et plus de raison encore d'advouer qu'il ne seroit pas advantageux a amestris que je les devinasse mais comment injuste personne pouvez vous connoistre que vous avez tort sans vous en repentir et toutefois vous avez peut-estre escrit 
 cette lettre avant la cruelle conversation que je vous ay veu avoir avec megabise en effet je ne me trompois pas alors en mes conjectures car ayant regarde de quel jour elle estoit dattee et me ressouvenant precisement de celuy ou j'avois veu amestris avec megabise je trouvay qu'elle estoit escrit d'un jour auparavant ce qui me mit en une colere si grande que je fis resolution de faire tout ce qui me seroit possible pour me guerir d'une passion si mal reconnue vous pouvez juger que je ne la pris pas sans peine cette cruelle resolution et qu'il falut me combattre plus d'une fois je fis pourtant dessein d'attendre mesme que la fortune me fist rencontrer megabise pour me vanger sans l'aller chercher par toute la terre comme j'en n'avois eu l'intention et de tascher de surmonter dans mon coeur les sentimens que l'amour y avoit inspirez je ne voulus pas mesme respondre a amestris ny chercher quelque consolation a luy reprocher son crime au contraire j'ordonnay encore a celuy qui avoit accoustume de recevoir ses lettres de les luy renvoyer sans me les faire voir et sans les ouvrir si vous aviez aime seigneur je n'aurois que faire de vous exagerer tout ce que je souffris en cette rencontre et vous connoistriez facilement qu'il n'est rien de plus difficile que de vouloir arracher de son coeur une violente passion j'avois beau ne vouloir plus songer a amestris j'y songeois eternellement et c'estoit en vain que je faisois effort pour la mepriser puis que malgre 
 moy je sentois que je l'estimois tousjours plus que tout le reste de la terre je cherchois le monde et la conversation pour m'en destacher mais je m'y ennuyois si cruellement que la solitude m'estoit encore moins insuportable j'appellay les livres a mon secours mais je n'y rencontray que de bons conseils inutiles je m'amusay en suitte a la chasse mais je ne trouvay pas que la lassitude du corps soulageast les peines de l'esprit enfin je me resolus d'attendre du temps ce que je ne trouvois point ailleurs mais dieux que ce remede fut long et mal assure et que ma guerison fut penible et mal affermie cependant l'innocente amestris ne recevant plus de mes nouvelles et voyant qu'on luy renvoyoit toutes ses lettres ne m'en escrivit plus et en fut en une peine incroyable d'abord elle s'imagina que j'estois mort mais ma parente sceust bien tost chez mon pere que cela n'estoit pas elles chercherent alors en vain la cause de mon silence sans la pouvoir rencontrer et l'innocence d'amestris estoit une cause assez forte pour l'empescher de la deviner elle craignit toutefois un peu que megabise ne m'eust fait faire quelque mauvais conte d'elle mais apres y avoir bien pense elle ne trouvoit pas que quand il eust este assez lasche pour le faire j'eusse deu estre assez foible pour le croire puis qu'il estoit mon ennemy et mon rival joint qu'il n'y avoit point d'apparence qu'il l'eust fait car outre qu'il estoit trop homme d'honneur pour concevoir une fourbe de cette nature il n'estoit 
 pas demeure en lieu pour pouvoir jouir de l'effet de son artifice puis que l'on avoit sceu enfin que son desespoir l'avoit porte a la guerre qui estoit alors en lydie que ne pensa donc point l'aimable amestris et dequoy n'accusa t'elle point le malheureux aglatidas elle creut qu'il estoit inconstant que quelque nouvelle passion l'avoit fait changer et dans cette pensee elle s'abandonna a la douleur se repentit de m'avoir aime dit cent choses contre moy et contre l'amour et fit tout ce qu'elle put pour m'oster le coeur qu'elle m'avoit donne menaste mesme qui m'aimoit beaucoup et qui estoit revenue de la campagne ne pouvoit pas m'excuser et la confirmoit encore dans les sentimens de colere ou elle estoit enfin seigneur l'on peut dire que nous estions tous deux aussi infortunez que nous estions innocens cependant celuy chez qui amestris demeuroit et qui vouloit favoriser megabise le voyant absent et scachant le grand nombre de pretendans qu'il y avoit tousjours pour amestris luy proposa d'aller faire un voyage a la province des arisantins ou estoit la plus grande partie de son bien pour y donner ordre a quelques affaires pressantes car seigneur l'on n'avoit point sceu a la cour ou je m'estois retire et cet homme ne scavoit pas que j'y fusse amestris qui ne pouvoit souffrir la cour qu'avec peine et qui estoit bien aise de pouvoir cacher son chagrin y consentit facilement et d'autant plus tost a ce que je sceu depuis qu'elle espera que venant a la mesme province ou j'estois 
 elle pourroit du moins apprendre la cause de mon changement dont elle n'avoit pu rien scavoir cependant comme l'absence de megabise avoit facilite mes affaires mon pere ayant enfin obtenu ma grace du roy m'ordonna de m'en retourner a ecbatane dans le mesme temps qu'amestris en partoit je vous advoue que je receus la nouvelle de la fin de mon exil avec douleur et que j'eusse bien voulu que mon bannissement eust dure plus long temps neantmoins je pense a dires les choses comme elles sont que me voulant trahir moy mesme je fis semblant de croire que mon coeur estoit assez bien guery pour ne craindre plus que ses blessures se pussent r'ouvrir par la veue d'amestris je partis donc et m'en retournay a ecbatane sans la rencontrer parce qu'elle avoit pris un chemin different de celuy que je tins de vous dire seigneur quel trouble d'esprit fut le mien en approchant d'ecbatane en y entrant et en passant devant la porte du palais d'artambare c'est ce que je ne scaurois faire je craignois de rencontrer amestris et je la cherchois pourtant exactement des yeux en passant dans toutes les rues je me persuadois pour me tromper que je ne voulois scavoir le lieu ou elle estoit que pour ne la regarder pas mais helas que je me connoissois peu moy mesme et que j'ignorois bien ce qui me devoit advenir je ne fus pas plustost arrive que je fus a l'apartement de mon pere qui me receut avec une joye incroyable quoy qu'il eust quelque sentiment de douleur de me trouver 
 le visage aussi change qu'il me le vit car seigneur il estoit en effet arrive un changement si considerable en moy que je doutois quelquefois si j'estois le mesme que j'avois este mon pere eut la bonte de me dire en suitte qu'ayant eu a soliciter une affaire ou il alloit de ma vie il n'avoit pu songer a presser celle de mon mariage parce que c'eust este trop irriter megabise que de s'opposer tout a la fois a son amour et a sa vangeance seigneur luy dis-je tout ce que vous avez fait a este bien fait et le mariage est une chose que je crains presentement bien plus que je ne le desire mon pere voulut me faire expliquer cet enigme mais je m'en excusay et me retiray a mon ancien apartement avec un chagrin estrange le lendemain au matin mon pere me mena chez le roy qui me receut assez bien et qui acheva l'accommodement de la famille de megabise et de la nostre car pour luy il n'estoit pas encore revenu a ecbatane au sortir du palais je m'en retournay dans ma chambre ou je ne fus pas long temps seul le bruit de mon retour n'ayant pas este plustost respandu dans ecbatane que la meilleure partie de mes amis me vint visiter et comme mon amour avoit este sceue de tout le monde apres les premiers complimens artabane frere d'harpage que le roy avoit autrefois employe pour faire perir le jeune cyrus et qui estoit fort de mes amis me demanda si je n'avois point rencontre la belle amestris par les chemins en revenant a la cour je rougis au nom d'amestris 
 et demanday a mon amy s'il estoit bien vray qu'elle ne fust pas a ecbatane mais admirez seigneur tout ce que fait faire l'amour je n'eus pas plustost este assure qu'elle n'y estoit plus effectivement que j'en eus de la joye et de la douleur tout ensemble et mon esprit fut si partage en cette occasion qu'il ne put jamais se determiner je pense toutefois que si j'eusse bien examine le fonds de mon coeur je l'eusse trouve plus dispose a desirer qu'amestris eust este a ecbatane qu'a se resjouir de ce qu'elle en estoit eloignee ce n'est pas que je ne creusse estre fortement resolu a ne luy donner plus jamais nulle marque d'amour quand mesme j'en eusse deu mourir mais c'est qu'enfin pour ne deguiser pas les choses je l'aimois encore plus que je ne le croyois moy mesme et que c'est le propre de l'amour de faire desirer la veue de la personne aimee je me tins pourtant l'esprit si ferme pendant cette conversation que je n'en parlay jamais le premier je me surpris bien plus de cent fois dans un secret desir que quelqu'un m'en parlast mais je n'osay pourtant en parler et puis comme je n'avois point eu d'autres personnes confidentes de ma passion qu'arbate qui n'estoit plus et que menaste qui avoit suivy amestris en son voyage parce qu'elles s'aimoient cherement je ne pouvois pas me resoudre d'aller aprendre mes malheurs a ceux qui ne les scavoient point neantmoins il falut changer de resolution et artabane aporta un si grand soing a aquerir mon amitie et a s'informer du 
 sujet de cette profonde melancolie qui paroissoit et sur mon visage et en toutes mes actions qu'en fin presse par son affection et par ma propre douleur je luy apris la naissance de mon amour son progres et sa fin car j'avois quelques fois la hardiesse de parler comme si je n'eusse plus aime il me souvient mesme qu'un jour que nous estions seuls parlant de quelque chose qui estoit arrive a la cour j'eus l'audace de dire a artabane pour luy designer precisement quand cela estoit advenu que c'estoit du temps que j'aimois amestris mais seigneur en prononcant ces paroles je rougis et artabane s'escria en m'embrassant ha mon cher aglatidas vous l'aimez encore vostre visage vous a trahi et vostre coeur a plus de sincerite que vos paroles je ne scay si je l'aime encore luy respondis-je en soupirant mais je scay bien que je ne la dois plus aimer et que mesme je ne la veux plus aimer l'amour me respondit-il n'est pas acoustume a demander le conseil de nostre raison ny le consentement de nostre volonte pour nous assujettir et la mesme violence qui le rend quelquefois maistre de nostre coeur malgre nous l'y peut maintenir par la mesme voye l'amour poursuivit artabane n'est pas un roy legitime mais un tyran qui ne traite pas mesme plus doucement ceux qui ne se deffendent point que ceux qui luy disputent leur liberte et qui regne enfin souverainement par tous les lieux ou il veut regner quoy qu'il en puisse estre luy dis-je soit que j'aime amestris ou que je ne l'aime 
 pas elle n'aura plus de moy ny marques d'amour ny marques de haine vous changerez bien tost d'avis me repliqua-t'il et je n'auray pas besoin de beaucoup de paroles pour vous prouver que tous les momens de vostre vie luy parlent d'amour que tous vos discours et toutes vos actions l'assurent que vous luy estes tousjours fidelle et qu'il n'est pas jusques a vos yeux ou vostre passion ne soit vivement depeinte car poursuivit-il sans me donner loisir de luy respondre d'ou vient ce prodigieux changement qui paroist en vostre visage en vostre esprit et en vostre humeur et que veulent dire autre chose cette profonde melancolie qui vous possede sans sujet cette solitude que vous preferez a tous vos amis ces soupirs continuels cette indifference pour tout ce qu'il y a de beau a la cour sinon que vous aimez encore je n'aime peut-estre plus amestris luy repliquay-je mais je hai tout le reste du monde a la reserve d'artabane et pourquoy le haissez vous me respondit-il que vous ont fait tant d'honnestes gens qui vous recherchent et qui vous estiment que vous ont fait tant de belles et aimables personnes qui sont a ecbatane et que vous a fait enfin toute la nature pour faire que vous la haissiez non non adjousta-t'il aglatidas ne vous y trompez point vous aimez encore amestris et vous l'aimez autant que vous haissez tout le reste de la terre si vous n'aviez point d'amour pour elle vous n'auriez point de haine pour les autres et vous aimeriez sans doute ce que tous les honnestes gens 
 ont accoustume d'aimer si j'aimois amestris luy dis-je je souhaiterois son retour et je l'aprehende cette apprehension me repliqua-t'il n'est pas moins une marque d'amour que le pourroient estre vos souhaits car enfin amestris ne peut vous estre redoutable que d'une facon et vous ne la pouvez craindre sans l'aimer de plus adjousta-t'il quelle cause pouvez vous trouver a vostre melancolie vous estes aime de tout le monde vous avez un pere qui vous accorde tout ce que vous desirez vous estes d'une condition qui n'en voit guere d'autre au dessus d'elle vous ne pouvez manquer d'estre extremement riche vous avez de la jeunesse et de la sante vous avez de plus me dit-il en me flattant de l'adresse et de la bonne mine du courage et de la reputation qu'est-ce donc aglatidas qui vous manque et qui cause vostre melancolie le souvenir de mes malheurs luy repliquay-je le souvenir des malheurs me respondit-il donne de la joye quand il est vray qu'ils sont effectivement passez et vous feriez mieux de dire que les vostres durent encore mais de grace adjousta-t'il que faudroit-il pour vous rendre heureux il faudroit luy dis-je des choses impossibles il faudroit qu'amestris n'eust jamais este infidelle de sorte donc me repliqua artabane que vostre bonheur est inseparablement attache a amestris et que sans amestris vous ne pouvez estre heureux vous estes trop pressant luy dis-je et je ne veux plus vous respondre dittes que vous ne le pouvez pas me repartit-il sans 
 advouer en mesme temps que vous estes le plus amoureux des hommes mais mon cher aglatidas poursuivit artabane pourquoy cachez vous un mal si grand et si dangereux et qui ne peut jamais estre guery qu'en le descouvrant je le cache luy dis-je en changeant de couleur parce que je le crois incurable et si je n'aimois infiniment artabane et qu'artabane n'eust pas eu une opiniastrete invincible je ne luy eusse jamais advoue comme je fay qu'en despit de ma raison et contre ma volonte amestris l'infidelle amestris occupe encore toutes mes pensees et possede mon coeur malgre moy comme j'eus cesse de parler artabane m'embrassant et prenant la parole maintenant me dit-il que vous m'avez advoue vostre mal je veux tascher de le guerir je croy que vous le souhaitez luy dis-je mais il n'est pas fort aise d'en venir a bout car scachez artabane que quand mesme amestris se repentiroit de sa perfidie et qu'elle reviendroit a moy les larmes aux yeux je ne pourrois jamais estre parfaitement satisfait le souvenir du passe me tiendroit en une continuelle inquietude de l'advenir et je possederois un thresor que je craindrois eternellement de perdre toutes les fois qu'elle me diroit quelque chose d'obligeant je m'imaginerois que ces mesmes paroles auroient este employees en faveur de mon rival et je ne pourrois tout au plus regarder le coeur d'amestris que comme un autel prophane quoy me dit alors artabane si amestris avec tous ses charmes et toute sa beaute vous demandoit 
 pardon de sa foiblesse et de son changement vous le luy refuseriez ha cruel amy luy dis-je quel plaisir prenez vous a me persecuter au lieu de me guerir et a me proposer des choses impossibles mais si elles arrivoient me dit il comment en useriez vous malgre cette jalousie delicate luy repliquay-je qui certainement est dans mon esprit de la facon que je viens de le dire je sens bien que je me jetterois aux pieds d'amestris pour luy rendre grace de son repentir pour l'assurer d'une passion eternelle et pour luy demander une fidelite plus exacte que celle qu'elle a eue mais helas que je suis loing de me trouver en cet estat voulez vous me dit alors artabane croire mes conseils je veux faire luy dis-je tout ce qui me pourra soulager si cela est me respondit-il ne negligez pas ce que je m'en vay vous dire et scachez qu'en l'estat qu'est vostre ame j'ay trouve un remede infaillible ou pour vous oster l'amour que vous avez pour amestris ou pour faire qu'amestris la satisface si j'escoute la raison luy dis-je j'aimeray mieux le premier que l'autre et si j'escoute mon coeur je prefereray le second au premier scachez donc me dit alors artabane que comme l'amour est une passion si noble qu'elle ne peut-estre recompensee que par elle mesme elle est aussi si puissante qu'elle ne peut-estre vaincue que par ses propres forces il faut aimer pour cesser d'aimer et la haine qui succede a l'amour n'est pour l'ordinaire qu'une amour deguisee sous les apparences de la colere et qui est plus redoutable 
 et plus dangereuse que si elle paroissoit avec les marques qui luy sont naturelles enfin aglatidas me dit-il il faut se guerir d'une passion par une autre passion et pour n'aimer plus amestris il faut aimer une autre beaute helas luy repliquay-je alors qu'il est aise a artabane de donner un semblable conseil et qu'il est difficile a aglatidas de le suivre mais me respondit-il le remede que je vous enseigne est pourtant le meilleur de tous et n'est pas si impossible que vous le croyez veritablement poursuivit-il tant que vous demeurerez dans la solitude ou vous vivez il ne sera pas aise que vous vous trouviez engage dans une nouvelle amour mais il faut voir celles qui en peuvent donner il faut s'exposer au peril des flots et se jetter mesme dans la mer quand on veut se sauver d'un naufrage et il est des maux si dangereux et des remedes si extraordinaires qu'il faut se mettre en danger de mourir un peu plustost par la seule esperance de pouvoir vivre plus long temps mais croyez vous luy dis-je que je puisse je ne dis pas aimer une autre beaute mais seulement la souffrir vous le pourrez sans doute si vous le voulez me respondit-il car enfin d'abord il ne faut avoir dessein que de feindre d'aimer quelque belle personne car peut-estre viendrez vous a l'aimer effectivement si cela arrive vous vous moquerez de l'inconstance d'amestris et si cela n'est pas vous vous vangerez au moins de l'outrage que vous avez 
 receu d'elle peut-estre mesme continua-t'il que cette feinte ramenera vostre maistresse a la raison et que ce que vostre amour ne vous a pas donne sa jalousie vous le donnera ce remede luy dis-je est bien dangereux et bien incertain pour estre si difficile car enfin vous dites que peut-estre j'aimeray que peut-estre je n'aimeray pas que peut-estre je me vangeray que peut-estre amestris reviendra de son erreur en un mot tout est fonde sur un peut-estre c'est a dire a peu pres sur rien et je voy pour conclusion tant d'incertitude en ce remede que je ne le trouve pas fort bon en avez vous un autre me dit-il j'en ay plus infaillible luy dis-je qui est la mort qui me delivrera sans doute de toutes mes peines c'est le dernier qu'il faut tenter me respondit artabane et il ne le faut au moins prendre que lors que l'on a essaye vainement tous les autres enfin seigneur quoy qu'il me peust dire je ne me rendis point de tout ce jour la mais quelque temps apres ayant sceu qu'amestris devoit revenir il me persecuta de telle sorte de vouloir suivre son conseil que je m'y resolus quoy que ce ne fust pas sans peine il y avoit alors a la cour une fille nommee anatise qui avoit effectivement du merite et de la beaute mais qui n'avoit pourtant pas fait grandes conquestes et qui estoit sans doute incomparablement moins belle qu'amestris quoy qu'elle le fust beaucoup le hazard voulut que le 
 jour mesme qu'artabane m'avoit fait consentir d'essayer le remede qu'il m'avoit propose je la trouvay a la promenade des jardins du palais ou il y avoit long temps que je n'avois este parce que je fuyois le monde autant qu'il m'estoit possible et comme je n'avois et ne pouvois avoir d'inclination particuliere pour personne et que mesme je n'avois pas la liberte de choisir en une saison ou tout ce qui n'estoit pas amestris ne me pouvoit plaire le hazard dis-je m'ayant fait rencontrer anatise plustost qu'une autre je n'esvitay pas sa conversation comme j'avois accoustume d'esviter celle de toutes les dames depuis mon retour a ecbatane c'est a dire toutesfois autant que la civilite me le permettoit je parlay donc a cette fille diverses fois ce jour la et quoy que ce ne fust que de choses indifferentes elle ne laissa pas de s'estimer en quelque facon mon obligee parce qu'enfin je faisois pour elle ce que je n'avois fait pour personne depuis que j'estois revenu a la cour et certes il me fut advantageux que la solitude ou j'avois vescu m'aidast a persuader au monde ce que je voulois qu'il creust estant certain qu'il ne m'eust pas este bien aise de faire tout ce qu'il eust falu pour le tromper s'il ne se fust trompe luy mesme et si anatise de son coste ne m'eust aide a le decevoir car seigneur je n'ay garde de croire que la complaisance que cette aimable fille eut pour quelques petits soins que je luy rendis fust un effet de mon merite au contraire je connus clairement que c'en fust un de celuy d'amestris 
 estant indubitable qu'anatise ne me traita favorablement comme elle fit que parce qu'elle s'imagina qu'il y avoit quelque chose de glorieux pour elle qu'un homme qui avoit aime la plus belle personne du monde quittast ses fers pour prendre ses chaines cette petite jalousie de beaute fit donc qu'anatise eut pour moy toute la civilite possible et que trouvant tant de facilite a executer ce qu'artabane m'avoit conseille je continuay d'agir comme il voulut ce n'est pas seigneur que je pusse jamais me resoudre a dire a anatise que je l'aimois tant parce qu'en effet je ne le pus jamais obtenir de ma veritable passion que parce qu'il me sembloit que c'eust este choquer directement la generosite cependant ma facon de vivre avec anatise ne laissoit pas d'avoir presque le mesme effet dans la cour et dans l'esprit de cette fille car enfin je la voyois souvent je ne parlois presque qu'a elle je paroissois fort melancolique et fort inquiet et tout le monde regardoit toutes ces choses comme des effets de ma nouvelle passion anatise d'autre part voyoit que je m'attachois a son entretien que je la louois a toutes les occasions qui s'en presentoient que je fuyois toutes les femmes excepte elle et que dans nos conversations je paroissois souvent avoir l'esprit interdit et ne scavoir pas trop bien ce que je luy voulois dire mais helas ce qu'elle croyoit estre un effet de l'amour que j'avois pour elle en estoit un de celle que j'avois pour amestris toute infidelle qu'elle me paroissoit alors et certes il y avoit des 
 jours ou je me repentois d'avoir suivy les conseils d'artabane et d'autres aussi ou il sembloit que je me resolusse fortement d'aimer anatise et de vouloir chasser amestris de mon coeur et de ma memoire changeons changeons disois-je en moy mesme cette feinte passion en une passion veritable ne soyons plus fidelles a celle qui nous a trahis et ne trahissons plus celle qui n'a que de la sincerite pour nous anatise n'est pas sans doute si belle qu'amestris mais elle nous aimera peut-estre plus fidellement disons luy donc que nous l'aimons poursuivois-je quoy que cela ne soit pas encore afin qu'estant obligez par generosite a ne nous dementir pas nous ne soyons plus en termes de craindre de retourner vers l'infidelle amestris et d'avoir la foiblesse de la voir et de luy parler si elle revient comme on nous le dit cette pensee seigneur se fortifia de telle sorte dans mon esprit que je fus trois ou quatre jours de suitte chez anatise avec intention de luy dire que je l'aimois mais quelque resolution determinee que j'en eusse faite je ne pus jamais l'executer je perdois la parole tout d'un coup des que la pensee m'en venoit je changeois de discours et de couleur hors de propos ma bouche ne vouloit point m'obeir mon coeur se revoltoit contre ma volonte ma volonte mesme demeuroit changeante et mal affermie et enfin ne voulant plus du tout ce que j'avois voulu un moment auparavant je me taisois en baissant les yeux comme estant presque egalement honteux de ce que je faisois et de ce 
 que j'avois voulu faire mais dieux ce qui me devoit detruire dans l'esprit d'anatise m'y establissoit car s'imaginant que l'amour et le respect que j'avois pour elle causoient tout le desordre qu'elle voyoit en mon esprit elle ne laissoit pas de me bien traitter et je ne laissois pas de la voir tant y a seigneur que toute la cour creut que j'estois amoureux d'anatise il y eut mesme un de mes parens qui l'escrivit a menaste qui comme je vous l'ay dit estoit avec amestris mais cette fille qui scavoit que son amie ne pourroit aprendre cette nouvelle sans douleur ne luy en dit rien et voulut attendre qu'elle fust a ecbatane pour s'en esclaircir cependant je sceu deux choses tout a la fois qui me donnerent bien de l'inquietude l'une qu'amestris arriveroit en peu de temps l'autre que megabise devoit revenir dans peu de jours cette rencontre si precise que le seul hazard avoit faite me parut une chose concertee et je ne doutay point du tout que le voyage d'amestris n'eust este fait a la seule consideration de l'absence de megabise de laquelle je ne pouvois pas deviner la raison mais comme la jalousie s'attache bien plus a ce qui la fortifie qu'a ce qui la peut detruire je ne m'amusois pas a raisonner sur ce qui pouvoit me faire tirer quelques conjectures a mon advantage et je ne cherchois que ce qui me pouvoit affliger ils reviennent disois-je pour triompher a mes yeux de mon infortune et ils ne s'estimeroient pas heureux si je n'estois le tesmoin de leur felicite du moins adjoustois-je infidelle amestris 
 vous n'aurez pas la satisfaction de croire que je sois malheureux et je veux agir de telle sorte aupres d'anatise que vous ne puissiez pas seulement soubconner que je vous aime encore malgre moy mais pour toy trop heureux megabise n'espere pas de pouvoir jouir en repos de ta conqueste car encore que je n'y pretende plus rien je ne laisseray pas de t'en oster la possession en t'ostant la vie ou de te la disputer du moins jusques au dernier moment de la mienne ces sentimens tumultueux estant un peu appaisez je trouvay en effet quelque consolation a penser qu'amestris croiroit que j'aimois anatise et je m'attachay de telle sorte a elle durant quelques jours que j'en estois moy mesme estonne cependant amestris arriva et menaste ne fut que trop confirmee pour mon malheur en la croyance qu'on luy avoit donnee de ma nouvelle passion elle voulut toutefois me parler auparavant que de me condamner et elle en trouva les moyens facilement car enfin comme elle estoit ma parente je fus oblige de luy faire une visite bien que je ne m'y resolusse pas sans peine je fis ce que je pus pour n'y aller pas seul mais quoy que je pusse faire elle me parla en particulier est-il possible me dit-elle aglatidas que ce que l'on m'a dit soit veritable et qu'un homme qui a este assez heureux pour n'estre pas hai d'amestris puisse se resoudre d'aimer anatise amestris luy dis-je n'a pas creu qu'aglatidas fust digne d'elle et je ne scay pourtant menaste adjoustay-je si elle n'a pas plus mal choisi que moy 
 elle a peut-estre fait par foiblesse et par caprice poursuivis-je ce que j'ay fait par raison et pour me vanger mais apres tout menaste n'en parlons plus je scay qu'elle est tousjours de vos amies et je veux mesme croire qu'elle s'est cachee de vous pour me trahir il faut bien sans doute me respondit-elle qu'elle m'en ait fait un secret si cela est vray car je n'en ay jamais rien sceu mais je vous advoue que j'ay beaucoup de peine a me le persuader j'en ay bien eu davantage luy repliquay-je et si je n'avois este moy mesme le tesmoin de son infidelite si je n'avois veu de mes propres yeux sa trahison et sa perfidie je ne l'aurois jamais creue non pas mesme quand vous m'en auriez assure mais comme je ne vous aurois pas crue adjoustay-je si vous m'eussiez parle contre elle je ne vous croiray pas non plus aujourd'huy que vous la voulez justifier non menaste ne m'en parlez jamais amestris m'a trahi et je l'ay quittee amestris ne m'a pas juge digne de son affection et je ne la juge plus digne de la mienne quoy qu'elle la soit tousjours a l'infidelite pres de l'admiration de toute la terre mais enfin comme je suis asseure qu'elle a eu pour moy de la haine ou de mespris je suis dispense de la fidelite que je luy avois promise j'advoue me dit menaste que si elle est coupable vous estes moins criminel mais vous n'estes pourtant pas innocent car enfin vous estes vous pleint a amestris l'avez vous accusee et luy avez vous donne lieu de se justifier ou de se repentir il faut se pleindre luy dis-je lors 
 que l'on est en doute du crime de la personne aimee ou que ce crime est si petit qu'on le peut effacer en l'advouant mais lors que l'offence est de la nature de celle que j'ay receue les pleintes ne serviroient qu'a donner nouvelle matiere de se laisser tromper espargnons cette peine a amestris pousuivis-je et ne la forcons pas d'advouer une chose qu'elle ne pourroit advouer sans confusion toute preoccupee qu'elle est de l'amour qui la possede menaste estoit si surprise de m'entendre parler de cette sorte qu'elle ne pouvoit me respondre car comme amestris ne luy avoit rien dit de la conversation qu'elle avoit eue avec megabise elle ne pouvoit imaginer nul pretexte a mes pleintes et elle creut que pour excuser mon inconstance je luy supposois un crime qu'elle estoit aussi innocente qu'elle la paroissoit a ses yeux et que j'estois encore beaucoup plus coupable qu'elle ne l'avoit pensee ce qui la confirmoit en son opinion estoit le trouble qu'elle remarquoit en mon esprit ne doutant nullement que ce trouble ne fust cause par la honte que j'avois de ma foiblesse et par celle de mon changement toutefois voulant encore l'augmenter je vous assure du moins me dit-elle que tant que le voyage qu'amestris vient de faire a dure elle n'a pas eu d'amants qui puissent se louer de son indulgence ny se vanter de ses faveurs je n'en doute pas luy respondis-je car elle est plus fidelle a celuy qu'elle m'a prefere qu'elle ne l'a este pour moy mais quel est ce bienheureux amant d'amestris me 
 repliqua-t'elle en colere que menaste ne connoist point puis qu'elle vous en a fait un secret luy dis-je je veux bien avoir encore ce respect pour elle de ne relever pas ce que j'en scay et d'aider a cacher une chose qui ne sera que trop tost publiee et de laquelle vous ne douterez plus gueres dans peu de jours comme nous en estions la il arriva tant de monde que nostre conversation ne put continuer davantage et je sortis de chez menaste avec un redoublement de chagrin estrange car disois-je si amestris estoit capable de repentir son amie m'auroit advoue une partie de sa foiblesse ou du moins l'auroit pretextee de quelque legere excuse mais en niant tout l'on se rend coupable de tout et il n'est plus rien apres cela qu'il ne soit permis de faire pour se vanger vangeons nous donc de la veritable infidelite d'amestris par une feinte infidelite donnons nos soins a anatise ne luy pouvant donner nostre coeur punissons nous par ce suplice du mauvais choix que nous avions fait et n'oublions rien de tout ce qui peut satisfaire nostre ressentiment ne pouvant plus satisfaire nostre amour
 
 
 
 
cependant menaste qui estoit effectivement irritee contre moy ne doutant point que quelqu'un n'aprist ma nouvelle passion a amestris trouva plus a propos de luy en parler et fut chez elle le soir mesme dont je j'avois veue l'apresdisnee elle ne fut pourtant pas la premiere qui luy aprit cette nouvelle et de tant de personnes qui l'avoient visitee il s'en estoit trouve quelqu'une qui par malice ou par simplicite luy avoit dit une 
 chose ou tout le monde scavoit bien qu'elle devoit prendre interest menaste la trouva donc assez triste car seigneur pour vous bien faire connoistre mon infortune je suis contraint de vous advouer qu'amestris m'aimoit veritablement et m'aimoit d'une affection si tendre que je ne puis encore m'en sovenir sans une extreme joye sans une excessive douleur et sans une estrange confusion tout ensemble elle ne vit donc pas plustost menaste qu'elle luy fit connoistre par sa melancolie qu'elle scavoit ma nouvelle passion neantmoins comme elle se voulut contraindre elle fut quelque temps a luy parler de choses indifferentes menaste de son coste ne scachant par ou commencer un discours si fascheux luy respondoit a mots entrecoupez et ne scavoit pas trop bien ce qu'elle luy vouloit dire mais enfin l'adorable amestris ne pouvant plus cacher son ressentiment luy demanda si elle ne m'avoit point veu et si ma nouvelle amour estoit assez forte pour m'avoir fait manquer a la civilite que je luy devois je l'ay veu luy respondit elle mais je l'ay veu si prive de raison que je n'oserois plus j'advouer pour mon parent ny croire presque qu'il soit encore ce mesme aglatidas que j'ay connu autrefois et que j'ay tant estime enfin luy dit elle il sert anatise il la suit en tous lieux et je pense qu'il l'aime effectivement mais quoy que ce crime soit grand ce n'est pas encore ce qui m'anime le plus contre luy car apres tout ceux qui sont nais foibles et inconstans meritent plustost 
 de la compassion que des reproches puis qu'il est certain qu'ils ne sont que ce qu'ils ne peuvent s'empescher de faire mais qu'aglatidas veuille exuser son crime en vous en supposant un c'est ce que je ne puis souffrir et c'est ce que j'ay creu a propos de vous dire afin que par vostre haine et par vostre mepris vous le punissiez de son extravagance et de son ingratitude quoy interrompit amestris aglatidas m'accuse de quelque chose ouy repliqua menaste il dit que vous l'avez trahi il dit qu'il l'a veu de ses propres yeux qu'il n'en scauroit jamais douter et que vostre nouveau choix est beaucoup plus deraisonnable que le sien enfin dit elle je ne puis dire autre chose sinon qu'il a de la folie et de la malice tout ensemble amestris fut si surprise de ce discours que son ame toute grande qu'elle estoit ne put s'empescher d'en estre esbranlee elle changea de couleur les larmes luy vinrent aux yeux et sa sagesse eut beaucoup de peine a les retenir si elle se souvenoit de l'amour que je luy avois tesmoignee et du respect avec lequel je l'avois servie elle regardoit mon changement comme luy ayant cause une perte irreparable si elle repassoit en sa memoire la bonte quelle avoit eue pour moy elle ne pouvoit assez condamner mon ingratitude si elle consideroit la fidelite qu'elle m'avoit gardee elle avoit de l'horreur pour ma perfidie et si elle regardoit la difference qu'il y avoit d'elle a anatise elle ne pouvoit assez s'estonner de ma foiblesse et de mon aveuglement 
 mais apres tout il faloit me croire capable de l'une et de l'autre et il n'estoit pas possible d'en douter menaste m'a pourtant assure depuis que le tort que je faisois a sa beaute luy preferant une personne qui luy devoit ceder en toutes choses ne la toucha pas si sensiblement que le tort que je faisois a sa vertu en l'accusant d'estre inconstante qu'aglatidas disoit elle m'oste le coeur qu'il m'avoit donne qu'il cesse de me voir et de m'aimer et qu'il oublie les obligations qu'il m'a sans doute d'avoir souffert qu'il me parlast de sa passion apres tout je m'en affligeray sans colere et je m'en consoleray peut-estre par raison mais qu'il veuille excuser sa foiblesse en m'en accusant ha menaste c'est ce qui vient au bout de toute ma patience et ce qui me fait bien voir que l'amour est une dangereuse passion car enfin y eut-il jamais une personne plus excusable que moy ny plus innocente j'ay aime aglatidas il est vray mais je l'ay aime non seulement parce qu'il m'aimoit mais parce que mes parens ont creu qu'il avoit de la sagesse et du jugement et qu'il avoit toutes les qualitez qui peuvent faire un honneste homme de plus ne devois-je pas croire que la fortune m'ayant fait naistre assez riche son propre interest feroit en son coeur ce que mon peu de beaute ne pourroit pas faire et que soit qu'il fust sensible a l'amour ou a l'ambition je pouvois esperer qu'il seroit fidelle cependant je me suis trompee en mes conjectures et je ne connois que trop qu'il ne faut jamais rien aimer 
 mais helas reprenoit-elle nous n'en sommes plus en pouvoir l'innocence et la raison ayant estably l'amour en mon ame le moyen de l'en chasser il faut toutefois adjoustoit elle et j'y suis si fortement resolue que je ne dois pas desesperer d'en venir a bout enfin seigneur l'adorable amestris n'estant pourtant pas bien d'accord avec elle mesme ne put achever de prendre sa resolution et elle fit dessein d'aller le lendemain a quelque promenade solitaire avec sa chere confidente pour tascher de resoudre ce qu'elle feroit et pour esviter la conversation des personnes indifferentes qui en l'estat ou estoit son ame n'eusse fait que la contraindre et l'importuner elles furent donc le jour suivant a un jardin ou peu de monde avoit accoustume d'aller et ou pourtant artabane se rencontra fortuitement il ne les vit pas plustost que la curiosite luy prit d'entendre leur conversation il se cacha pour cet effet derriere une pallissade fort espaisse et les suivant des yeux il vit qu'elles allerent s'assoir dans un cabinet de verdure il y fut en se glissant entre les arbres d'une grande allee qui y respondoit et se coucha derriere une petite palissade de mirthe qui estoit au dela du cabinet il n'y fut pas plus tost qu'il entendit que menaste respondant a quelque chose qu'amestris avoit dit et qu'il n'avoit pas entendu non luy disoit elle il ne faut pas vous vanger sur vous mesme et il faut qu'aglatidas tout seul porte la peine de son crime ne confondez pas adjoustoit-elle l'innocente et le coupable 
 haissez aglatidas si vous le pouvez et ne punissez pas amestris qui n'a point failly amestris repliqua cette aimable personne ne pouvant hair ce qu'elle a aime que voulez vous qu'elle devienne et pourquoy ne voulez vous pas qu'elle s'estime aussi coupable de pouvoir cesser d'aimer ce qu'elle devroit hair qu'aglatidas paroist criminel de hair ce qu'il devoit aimer eternellement en suitte de cela ces deux filles se mirent a chercher ce qui pouvoit m'avoir donne la hardiesse d'accuser amestris car disoit menaste quelle apparence y a-t'il que sans avoir un leger pretexte de le pouvoir faire il ait eu cette inconsideration amestris faisant quelque reflexion sur ce que disoit menaste commenca de luy conter ce qu'elle n'avoit point sceu c'est a dire la conversation qu'elle avoit eue avec megabise mais adjousta t'elle quand aglatidas eust este present a la chose il m'en auroit deu remercier au lieu de s'en pleindre joint qu'il estoit bien esloigne d'icy et megabise de son coste ayant tousjours este en lydie n'a garde de le luy avoir dit non adjousta menaste ce n'est point cela car enfin il ne m'a point nomme megabise et infailliblement si c'estoit luy il m'en auroit dit quelque chose ainsi il faut conclurre que la seule honte de sa foiblesse l'a force d'avoir recours a l'imposture pour s'excuser en parlant a moy en verite disoit elle ceux qui sont des crimes se punissent sans doute eux mesmes tres severement en les commettant et si vous eussiez veu l'inquietude qu'avoit aglatidas 
 lors qu'il me parloit vous n'en douteriez nullement ce qui m'embarrasse le plus luy dit amestris c'est que lors que nous avons este a la province des arisantins nous avons entendu dire qu'aglatidas y a toujours paru assez melancolique et n'y a eu aucun attachement or s'il n'avoit change sa forme de vivre aveque moy qu'a son retour a ecbatane je dirois que par caprice ou par raison il auroit prefere la beaute d'anatise a celle d'amestris mais menaste son changement pour moy a commence pendant son exil et dans un temps ou il recevoit plus de marques de mon affection que je ne luy en avois jamais donne car enfin je luy escrivois et luy escrivois d'une maniere assez obligeante pour retenir tout autre coeur que le sien mais apres tout luy dit menaste que pretendez vous faire m'affliger de mon malheur reprit elle m'en pleindre eternellement me repentir de ma foiblesse tascher d'oublier aglatidas sans pouvoir peut-estre en venir a bout et mener enfin la plus malheureuse vie que personne ait jamais menee mais repliqua menaste je ne voy point que vous songiez a deux choses assez importantes l'une si vous ne pouvez hair aglatidas d'essayer de le ramener a la raison et l'autre si vous pouvez l'oublier a le punir de son crime helas repliqua amestris qu'il est difficile de hair ce que l'on avoit resolu d'aimer toute sa vie et qu'il est mal aise de se resoudre a punir ce que l'on aime encore malgre soy j'en scay pourtant une voye infaillible repartit menaste mais admirez 
 seigneur le bizarre destin des choses du monde menaste proposa a amestris la mesme voye qu'arbatane m'avoit proposee c'est a dire de feindre de souffrir sans chagrin quelqu'un de ceux qui pretendoient a son affection car luy disoit cette fille j'ay tousjours connu aglatidas extremement sensible a la gloire de sorte que je ne doute point que s'il voit effectivement devant ses yeux ce qu'il n'a fait qu'inventer et qu'il connoisse qu'en effet amestris est capable de luy preferer un autre il n'arrive de deux choses l'une c'est a dire qu'il quittera anatise pour revenir a amestris ou que du moins il sera fort afflige dans son coeur de plus qui scait si en souffrant d'estre aimee vous ne viendrez point a cesser d'aimer l'amour a ce que j'ay entendu dire adjousta-t'elle ne se guerit point par des remedes qui luy soient contraires ny par des remedes violents le temps et la raison par des voyes plus insensibles viennent a bout de toutes choses c'est pourquoy si vous m'en croyez vous suivrez absolument mon conseil il est mesme a propos pour vostre gloire adjousta menaste que l'on ne vous soubconne point d'avoir aime aglatidas et pour l'empescher il faut faire ce que je dis cette derniere consideration fut sans doute la plus forte sur l'ame d'amestris qui apres plusieurs autres discours se resolut de suivre les advis qu'on luy donnoit cependant artabane qui estoit ravy d'avoir entendu tout ce que ces deux personnes avoient dit se leva tout doucement et sortit du jardin sans estre aperceu allant 
 en diligence me chercher par tous les lieux ou il creut me devoir rencontrer mais mon malheur fit qu'il ne me put jamais trouver apres m'avoir cherche vainement chez le roy dans les jardins du palais et chez anatise il se resolut enfin d'attendre que je me retirasse le soir ne pouvant pas imaginer qu'il peust rien m'arriver d'important le reste de la journee ou l'ignorance de ce qu'il scavoit me peust nuire mais dieux que cette fatale journee m'a este funeste et qu'elle me coustera encore de soupirs si la mort n'en arreste le cours je vous ay dit seigneur que ce jardin ou estoit amestris estoit un jardin solitaire ou peu de monde se promenoit mais pour mon malheur tout ce qui me pouvoit donner de l'inquietude s'y assembla sans doute pour m'affliger et pour me rendre le plus infortune de tous les hommes anatise conduitte par mon mauvais destin ayant fait dessein de se promener avec quelques unes de ses amies choisit ce lieu la parce qu'elle ne l'avoit jamais veu et je le choisis en mon particulier pour aller entretenir mes tristes pensees a cause que je croyois estre fort assure de n'y rencontrer ny amestris ny anatise ny rien qui me peust troubler dans mes resveries mais seigneur que je fus estrangement surpris lors qu'entrant dans ce jardin je vy d'assez loin amestris qui se promenoit dans une allee avec sa chere menaste et que je vy en mesme temps anatise au pied d'une palissade ou elle s'estoit assise qui faisoit un bouquet des fleurs qu'elle avoit desja 
 cueillies cette veue que je n'attendois pas me troubla et me surprit de telle sorte que je m'arrestay tout court et ne scachant si je devois aller vers celle que j'aimois quoy qu'elle m'eust trahi ou vers celle qui m'aimoit et que je trahissois je fus un moment dans une incertitude que je ne vous puis exprimer mes pas accoustumez a me conduire vers amestris penserent m'y porter quoy que je ne le voulusse point et peu s'en falut que ma jalousie ne se trouvast plus foible que mon amour et que sans regarder anatise je n'allasse me jetter aux pieds d'amestris mais enfin l'image du crime dont je pensois avoir este le tesmoin s'estant remise en mon souvenir je me determinay tout d'un coup et je commencay d'aller vers anatise je m'en approchay toutefois si lentement et je me fis une telle contrainte pour m'esloigner d'amestris et pour m'empescher de la regarder qu'il s'en falut peu que sans aller ny vers l'une ny vers l'autre je n'expirasse de douleur mais mon desespoir me faisant passer tout d'un coup d'un extreme incertitude a une obstination invincible je ne regarday plus amestris et je fus me mettre a genoux aupres d'anatise a laquelle je parlay suivant ma coustume ce fut neantmoins avec un esprit si distrait que si cette fille n'eust elle mesme este fort distraite par le soing qu'elle avoit d'observer les actions d'amestris elle se seroit aisement aperceue de la cause de mes inquietudes mais elle avoit une joye si sensible de se voir preferee a la plus belle personne du monde qu'elle ne 
 prit point garde aux changemens de mon visage ny a l'obscurite de mes paroles amestris de son coste comme je l'ay sceu depuis voyant elle mesme ce qu'elle n'avoit fait qu'entendre dire en fut extraordinairement surprise jusques la cette adorable personne n'avoit eu que de la douleur de mon changement mais voyant de ses propres yeux aglatidas aux pieds d'anatise la colere s'empara de son esprit et un secret sentiment de gloire luy inspira une si forte envie de se vanger du mepris que je faisois d'elle qu'elle ne put s'empescher de le tesmoigner a menaste mais seigneur admirez encore icy la prodigieuse rencontre que le hazard tout seul causa en cette journee je vous ay dit ce me semble que megabise devoit revenir dans peu de jours et en effet apres avoir este a la guerre de lydie il se resolut de revenir a ecbatane et de ne songer plus a me voir l'espee a la main ny pour la mort de son frere qu'il scavoit bien qui estoit coupable ny pour nos anciens differens le roy le luy avoit envoye deffendre absolument a sardis apres l'accommodement qu'il avoit fait de nos familles et m'avoit aussi ordonne de ne le quereller plus jamais et d'eviter sa rencontre autant qu'il me seroit possible estant juste d'avoir ce respect pour un homme dont j'avois tue le frere megabise ne voulant donc entrer que de nuit dans la ville afin de pouvoir estre plus particulierement informe de l'estat des choses auparavant que de recevoir des visites se resolut d'aller passer le reste du jour dans le 
 mesme jardin ou j'estois comme le scachant peu frequente et ou estoient aussi amestris et anatise megabise donc qui connoissoit fort celuy a qui apartenoit ce jardin y entra aussi tost qu'il fut descendu de cheval et dans le mesme instant qu'amestris emportee de colere de me voir aupres d'anatise disoit a menaste qu'elle avoit bien eu raison de luy conseiller de me punir megabise donc entrant inopinement fut extremement surpris de voir en un mesme lieu son rival et sa maistresse et plus surpris encore de remarquer que je n'estois pas avec amestris cependant seigneur comme megabise ne l'avoit point veue depuis le jour qu'il luy avoit promis de ne la voir plus et de ne luy parler plus il voulut luy faire connoistre par son respect qu'il n'avoit pas oublie la parole qu'il luy avoit donnee de sorte qu'apres luy avoir fait une profonde reverence il voulut se retirer et sortir de ce jardin mais amestris qui avoit l'esprit irrite croyant avoir trouve une occasion favorable de se vanger l'appella et le receut avec beaucoup de civilite ce qui luy donna autant de joye qu'il me donna d'affliction car seigneur j'avois veu entrer megabise j'avois remarque qu'il avoit voulu s'en aller et qu'elle l'avoit retenu j'avois creu qu'il en usoit ainsi parce qu'il voyoit que j'y estois et je ne doutay point du tout qu'amestris scachant qu'il devoit arriver ne fust venue l'attendre en ce lieu la je vous laisse donc a juger seigneur du trouble de mon ame et de l'agitation de mon esprit pour 
 moy toutes les fois que je me souviens de l'estat ou nous estions je ne puis assez m'estonner du caprice de la fortune car enfin anatise avoit une joye extreme de se croire preferee a amestris et aimee d'aglatidas qui ne la preferoit ny ne l'amoit megabise de son coste tout guery qu'il pensoit estre de sa passion estoit infiniment aise de se voir rapelle par celle qui l'avoit banny pour tousjours quoy que cette personne ne l'eust rapelle par aucune affection qu'elle eust pour luy et amestris et moy qui eussions este si heureux si nous eussions sceu nos veritables sentimens estions les plus malheureuses personnes de la terre cependant quoy que megabise fust fort aise aupres d'amestris le souvenir de la mort de son frere et la veue de celuy qui l'avoit tue faisant sentir a son coeur que nulle bien-seance ne luy permettoit d'estre ou j'estois madame dit-il a amestris je doute si le commandement que j'ay receu du roy seroit assez puissant sur mon esprit pour empescher mon juste ressentiment contre un homme que je voy si le respect que j'ay pour vous ne me retenoit et c'est pourquoy madame craignant que ce respect ne fust pas long temps assez fort contre les sentimens du sans et de la nature je vous supplie tres-humblement de me pardonner mon incivilite et de souffrir que je vous quitte a ces mots sans attendre la responce d'amestris il luy fit une profonde reverence et sortit de ce jardin elle qui ne l'avoit appelle que pour me fascher ne fit aucun effort pour le retenir au 
 contraire un second sentiment corrigeant le premier luy fit voir qu'elle avoit eu tort de nous mettre en estat d'en venir aux mains si megabise n'eust pas eu ce tespect pour elle pour moy seigneur qui n'entendois pas ce qu'ils disoient je ne le vy pas si tost sortir que je n'en fusse autant en colere que je l'avois este de le voir entrer m'imaginant qu'il ne s'en alloit que pour faire le fin et pour tascher de deguiser l'assignation qu'amestris luy avoit donnee ne pouvant donc plus durer au lieu ou j'estois et croyant qu'il me seroit plus aise de cacher mon inquietude en me promenant qu'en demeurant tousjours en un mesme endroit je le proposay a anatise qui y consentit bien est il vray que ce ne fut pas tant par complaisance que par vanite car elle voulut quoy que je pusse dire aller droit vers amestris luy semblant que c'estoit veritablement triompher d'elle que mener un de ses esclaves ou il luy plaisoit nous fusmes donc a le rencontre d'amestris et de menaste et comme nous fusmes assez pres les uns des autres anatise sans me rien dire de son dessein commenca de parler a amestris dont je fus si fasche que je pensay la quitter et sortir d'un lieu ou tout ce que j'aimois et tout ce que je haissois venoit de se trouver ensemble je n'osois et voulois regarder amestris j'eusse voulu que megabise y eust encore este pour le combattre et je ne scache point de sentimens bizarres et violens qui ne me passassent dans l'esprit il y eut mesme des moments ou amestris me sembla moins belle et ou anatise 
 me la parut davantage mais dieux que ces moments passerent viste et qu'il y en eut d'autres ou je trouvay anatise laide et amestris admirablement belle cependant anatise qui comme je vous l'ay dit vouloit triompher pleinement et s'assurer mieux de sa conqueste parla malicieusement a amestris et en l'abordant je m'estime bien heureuse luy dit elle d'avoir rencontre une si agreable compagnie en un lieu que l'on a accoustume de trouver fort solitaire et j'ay raison de me la croire puis que ne cherchant icy que le seul plaisir de la promenade j'y ay encore trouve celuy de la conversation la mienne respondit froidement amestris est si peu agreable que vous auriez grand sujet de vous plaindre si vous n'en aviez point trouve de plus propre a vous divertir si vous vouliez reconnoistre des juges repliqua malicieusement anatise je m'assure que megabise que j'ay veu ce me semble aupres de vous ne seroit pas de vostre opinion et qu'aglatidas mesme prononceroit en ma faveur pour moy dis-je avec une confusion estrange je ne doute point que megabise ne trouvast amestris incomparable en toutes choses et je ne feray nulle difficulte d'avouer adjoustay-je en changeant de couleur qu'il a sujet de publier que la conversation d'amestris est la plus complaisante du monde quand elle veut et la plus contredisante aussi quand il luy plaist me repliqua-t'elle ha madame luy dit anatise qui estoit ravie de voir quelques marques de colere sur le visage d'amestris ne soyez pas 
 aujourd'huy de cette humeur et resoluez vous de souffrir toutes les louanges que je vous veux donner j'en merite si peu respondit-elle que je ne vous conseille pas de les employer si mal a propos il est une espece d'humilite reprit anatise ou la gloire ne laisse pas de se trouver ouy repliqua amestris et il y a aussi une espece de fausse gloire qui cache souvent beaucoup de bassesse je m'imagine respondit anatise que ny vous ny moy n'avons point de part a l'une ny a l'autre de ces choses je n'en scay rien repliqua amestris car on ne se connoist pas trop bien soy mesme il est bien encore plus difficile luy dis-je de connoistre les sentimens d'autruy principalement me repartit elle de ceux qui contrefont les genereux et les sinceres et qui ne le sont point du tout je m'assure dit la malicieuse anatise que megabise est absolument incapable de vous deguiser ses sentimens ceux qui comme luy respondit amestris pour me faire despit aiment la veritable gloire n'ont garde d'en user autrement et il n'y a que les lasches qui se cachent je vous advoue seigneur que je fus tellement trouble d'entendre parler amestris de cette sorte qu'il me fut impossible de demeurer la plus long temps et comme je n'estois pas venu dans ce jardin avec anatise je ne creus pas estre oblige d'y tarder autant qu'elle joint que je n'estois pas en estat d'observer une exacte bien-seance en mes actions j'avois creu voir megabise si satisfait je voyois anatise si contente amestris si fiere contre sa coustume et je me sentois tant de chagrin tant 
 de colere et tant de desespoir qu'enfin emporte par mon amour par ma haine et par ma jalousie je me separay d'une compagnie si chere et si insupportable tout ensemble je sortis donc de ce jardin avec un assez mauvais pretexte resolu de me vanger sur megabise de tous les outrages qu'amestris m'avoit faits pour cet effet au lieu de rentrer dans la ville je m'allay cacher en la maison d'un homme de ma connoissance avec intention d'envoyer le lendemain de mes nouvelles a megabise afin de le revoir l'espee a la main je ne voulus point en faire advertir artabane parce que je scavois qu'il s'opposeroit a mon intention mais helas je ne scavois pas que si je l'eusse veu j'eusse este aussi heureux que j'estois infortune cependant amestris qui n'avoit bien traitte megabise que pour me fascher ne m'eut pas plustost perdu de veue que ne pouvant plus souffrir la conversation de sa rivale elle chercha un pretexte pour la quitter et la laissant dans ce jardin elle s'en alla se pleindre en secret de son malheur avec sa chere menaste pour megabise l'on peut dire qu'il ne vit la bonne fortune que comme un esclair qui en finissant aussi tost qu'il a commence de paroistre fait trouver les tenebres plus espaisses et plus insupportables qu'auparavant quant a anatise si la joye qu'elle eut d'estre preferee a amestris dura un peu davantage ce ne fut non plus que pour l'affliger plus sensiblement apres pour moy seigneur je ne m'estois jamais trouve si malheureux que je me le trouvois encore disois-je 
 la premiere fois que je vy amestris favoriser megabise j'avois cet advantage qu'elle m'estimoit encore assez pour se donner la peine de me tromper elle ne scavoit pas que je la voyois et dans le mesme temps qu'elle luy parloit avec douceur elle m'escrivoit au moins sans rudesse je pouvois mesme penser que son coeur pouvoit estre partage et qu'il ne l'occupoit pas si absolument qu'il n'en demeurast une partie pour moy de plus il la voyoit pour luy dire adieu mais aujourd'huy il revient pour ne la quitter plus sans doute et amestris estoit certainement dans ce jardin pour l'attendre elle m'a veu auparavant qu'il arrivast et ne s'est pas souciee que je fusse le tesmoin de leur entreveue puis qu'elle y est demeuree pour megabise adjoustois-je il vouloit estre plus discret il a fait semblant lors qu'il m'a descouvert de ne la vouloir pas aborder mais elle l'a appelle cruellement pour me faire despit elle m'a regarde avec colere elle l'a regarde avec douceur et l'a loue en ma presence elle dis-je qui faisoit autrefois profession d'une vertu si austere elle qui m'a refuse son affection si opiniastrement elle qui m'a este si severe et si rigoureuse et comment amestris disois-je est-il possible que vous ayez si fort change d'humeur mais du moins adjoustois-je faut-il que je trouble vostre felicite comme vous troublez la mienne et que le respect m'empeschant de songer a me vanger directement de vous je me vange de megabise voila seigneur comment je faisois du poison des choses les plus 
 innocentes et comment j'expliquois toutes les actions d'amestris qui de son coste n'entendoit guere mieux les miennes et qui premeditoit de se vanger de moy d'une facon bien plus cruelle mais seigneur il faut que je vous die auparavant que celuy chez qui demeuroit amestris ayant este gagne par otane ne tenoit plus le party de megabise aupres d'elle et persecutoit continuellement cette aimable personne afin de l'obliger a preferer la richesse a toutes choses et a ne considerer ny les bonnes ny les mauvaises qualitez de celuy qu'elle voudroit espouser de plus en s'en retournant chez elle artabane l'avoit rencontree et l'avoit suivie mais comme elle avoit alors l'esprit peu capable d'une conversation indifferente aussi tost qu'elle estoit arrivee dans sans chambre elle l'avoit laisse seul avec menaste et s'estoit enfermee dans son cabinet or seigneur l'entretien de ces deux personnes n'ayant este que de moy menaste qui scavoit qu'artabane avoit grande part a ma confidence le pressa de telle sorte qu'elle l'obligea de luy advouer qu'une effroyable jalousie estoit ce qui m'avoit detache du service d'amestris mais quoy qu'elle peust faire il ne luy en voulut rien dire davantage car comme il esperoit me voir le soir mesme il ne voulut point se declarer plus ouvertement ne scachant pas si je le trouverois bon il ne fut pas long temps avec menaste parce que l'impatience qu'il avoit de m'entretenir ne luy permit point de faire une plus longue visite il ne fut donc pas plustost sorty 
 qu'elle fut trouver amestris dans son cabinet qui s'y estoit retiree sur le pretexte d'avoir quelques lettres importantes a escrire et luy aprit qu'artabane apres plusieurs choses qu'elle luy avoit dites luy avoit enfin advoue qu'une effroyable jalousie avoit cause mon changement aglatidas respondit amestris a este effroyablement jaloux he bons dieux comment est-il possible que cela puisse estre quel sujet luy en ay-je donne et quel est celuy de ses rivaux que j'ay assez bien traitte pour servir de pretexte a son changement m'a-t'on veu avoir un soin extraordinaire de plaire a tout le monde ay-je cherche les occasions de voir et d'estre veue ay-je eu des conversations particulieres avec quelqu'un ay-je receu des lettres en secret ou en ay-je escrit y a-t'il quelqu'un qui se vante d'avoir seulement este regarde favorablement d'amestris si ce n'est le perfide aglatidas et enfin menaste qu'ay-je fait qu'ay-je dit qu'ay-je pense qui puisse excuser son inconstance pour moy adjousta-t'elle je n'entendis jamais parler d'une pareille jalousie a celle-la mais de grace dittes moy un peu si je l'eusse sceue des le commencement qu'eussay-je pu faire pour l'en guerir il eust falu sans doute ne regarder plus personne et s'enfermer eternellement le moyen de deviner dans une grande cour et dans une grande ville ou je suis veue de tout le monde et ou je vis egalement avec tous ceux qui m'approchent quel estoit celuy qui luy donnoit de l'inquietude car enfin peut-estre que c'estoit andramias peut-estre que 
 c'estoit araspe peut-estre que c'estoit megabise et peut-estre que c'estoit le roy le moyen donc menaste que j'eusse pu le guerir quand je l'eusse voulu il faut advouer luy respondit ma parente qu'aglatidas a bien manque de conduitte dittes adjousta amestris qu'il a perdu la raison en perdant l'estime qu'il avoit pour moy car veu la facon dont j'avois vescu avec aglatidas il ne devoit jamais me soubconner mal a propos ny croire a ses propres yeux contre amestris et puis l'inconstance doit elle tousjours suivre la jalousie pour moy je pensois que la jalousie fist des malheureux mais je ne croyois pas qu'elle deust tousjours faire des infidelles qu'aglatidas me croyant peu sincere en mes paroles ne me voye plus ne m'aime plus et mesme me haisse je ne m'en pleindray pas et je regarderay sa haine comme une marque de la violence de son amour mais qu'aussi tost qu'aglatidas pense que je ne l'estime plus il m'oublie entierement et se trouve au mesme instant l'ame sensible a une nouvelle passion ha menaste c'est ce qui ne scauroit estre si aglatidas m'avoit aimee fortement quelque sujet de pleinte que je peusse luy avoir donne il seroit impossible qu'il ne m'aimast pas encore ou que du moins il ne me haist point et il seroit encore plus impossible s'il est permis de parler ainsi qu'il peust si tost aimer anatise helas disoit elle qui m'eust dit autrefois vous verrez aglatidas entrer en un lieu ou vous serez et aller plus tost vers anatise que vers vous je ne l'eusse pas creu cependant cet 
 injuste que j'ay trop estime pour ne pas dire trop aime apres m'avoir veue la derniere fois dans des sentimens qui luy estoient si advantageux a pu revoir amestris d'une maniere si offencante ne pouvoit il pas du moins empescher anatise de m'aborder et ne pouvoit il pas esviter ma rencontre non non disoit elle a menaste il ne l'a pas voulu et il a voulu au contraire mettre ma patience a la plus rigoureuse espreuve je scay adjoustoit elle qu'enfin il a quitte sa compagnie et qu'il est sorty seul du jardin mais la confusion l'en a chasse et non pas le repentir il a quelque honte de son crime mais il n'a pas assez de vertu pour s'en degager joint qu'apres tout quand il se repentiroit presentement je n'en serois pas satisfaite mais luy dit alors menaste en l'interrompant a quoy vous resoluez vous je veux luy respondit elle le visage tout change ne me souvenir jamais plus d'aglatidas et faire que malgre luy il se souvienne eternellement d'amestris je veux qu'il connoisse son crime par mon innocence et qu'il connoisse mon innocence par mon malheur il faut que je luy face voir que je n'ay jamais rien aime que luy et que je luy ay tousjours este fidelle mais en le luy faisant voir je veux que ce soit d'une facon qu'il n'en puisse jamais profiter s'il ne se repent pas de sa faute poursuivit elle je me puniray de l'avoir aime et s'il s'en repent je le puniray de m'avoir trahie et le puniray aussi cruellement qu'il merite de l'estre je vous advoue luy dit alors menaste qu'il ne m'est pas aise de comprendre 
 quelle espece de vangeance vous premeditez elle est si estrange luy respondit amestris que je n'ose vous la dire de peur que vous ne m'en detourniez par vos raisons ou par vos prieres mais comment pourriez vous luy dit menaste luy faire voir si precisement que vous luy avez este fidelle puis que vous ne scavez pas mesme de qui il est jaloux je ne scay pas veritablement repliqua amestris de qui aglatidas est jaloux mais je scay du moins de qui il ne peut jamais l'avoir este et cela suffit pour ma justification pour ma vangeance et pour mon chastiment tout ensemble menaste l'entendant parler ainsi et comprenant tousjours moins le sens cache de ces paroles obscures se mit a la presser si tendrement et l'assura tant de fois qu'elle ne s'opposeroit point a ce qu'elle voudroit qu'enfin reprenant son discours vous n'ignorez pas luy dit elle menaste non plus que l'inconstant aglatidas l'aversion invincible que j'ay tousjours eue pour otane malgre sa richesse et sa condition car je vous en ay parle cent et cent fois a tous deux comme de l'homme du monde pour lequel j'avois le plus de mepris et le plus de haine malgre sa condition et sa richesse vous scavez adjousta-t'elle qu'il m'a aimee des le premier jour que j'arrivay a ecbatane et que je l'ay hai des le premier moment que je l'ay veu scachez donc menaste qu'auparavant que je puisse recevoir en nulle part le perfide aglatidas je veux obeir a celuy de mes parens qui a le soing de ma conduite c'est a dire que je veux espouser otane 
 le plus imparfait des hommes et par la faire voir a aglatidas si j'ay aime quelqu'un de ses rivaux quoy luy dit menaste vous voudriez espouser otane ouy luy respondit amestris je le veux et je ne scaurois choisir un suplice plus grand pour me punir d'avoir aime aglatidas et pour chastier aglatidas de m'avoir trahie c'est de cette facon menaste poursuivit elle que je me justifieray et que je me vangeray quoy que je ne scache pas quel est celuy que l'on accuse d'estre le complice de mon crime par la je suis assuree de guerir aglatidas de sa jalousie car enfin otane a tant de deffauts que je ne m'y scaurois tromper estant absolument impossible qu'aglatidas en aye este jaloux ha amestris luy dit alors menaste ne confondez point l'innocente avec le coupable punissez aglatidas tout seul et ne punissez point amestris espousez plus tost megabise et croyez que vous ne laisserez pas de vous vanger de mon perfide parent non menaste luy dit elle ce que vous me proposez ne seroit pas juste et ce seroit me vanger sur moy mesme et ne me vanger pas d'aglatidas car enfin megabise est assez bien fait pour faire croire a aglatidas que je l'aurois aime ainsi il acheveroit de se guerir de sa passion s'il est vray qu'il en ait eu pour moy et demeureroit en paix avec sa chere anatise ouy il auroit lieu de croire que j'aurois aime un homme qui en effet est digne de l'estre mais lors qu'il verra que j'auray choisi pour mary un homme qu'il scait de certitude que je ne scaurois jamais aimer peut-estre que 
 son coeur tout perfide et tout inconstant qu'il est aura quelque repentir de sa faute mais un repentir inutile car enfin en espousant otane je luy seray aussi fidelle que si je l'aimois et que s'il estoit le plus accompli de tous les hommes he dieux interrompit menaste songez vous bien a ce que vous dittes et pourrez vous avoir assez de resolution ou pour la mieux nommer assez d'inhumanite envers vous mesme pour vous exposer au plus grand malheur qui puisse arriver pourrez vous souffrir toute vostre vie la presence d'un homme de qui la conversation vous a tousjours este insuportable pour une heure seulement je la souffriray sans doute respondit amestris dans l'esperance que les maux que j'endureray me justifieront dans l'esprit d'aglatidas et qu'apres avoir justifiee ma mort arrivant infailliblement bientost en suitte je laisseray dans son ame un douleur qui n'aura jamais de fin s'il me demeuroit quelqu'autre voye de me justifier peut-estre ne prendrois-je pas celle-la mais apres tout aglatidas ne se plaignant pas le moyen de deviner son mal et de le guerir mais luy dit menaste les apparences sont quelquefois si trompeuses que scavez vous s'il n'y a point eu quelque chose qui ait fait naistre la jalousie d'aglatidas que nous ignorions absolument quand cela seroit respondit amestris aglatidas n'en seroit pas plus innocent j'advoue qu'il pouvoit estre un peu jaloux sans m'offencer mais il ne pouvoit jamais aimer anatise sans me faire un outrage irreparable ainsi menaste il faut s'il est 
 possible que je destruise cette amour naissante par une douleur eternelle et par un repentir inutile mais ne songez vous point luy dit menaste qu' detruisant cette amour par une si estrange voye vous vous detruisez vous mesme c'est ce que je souhaite luy repliqua amestris et si je ne scavois que la melancolie est un poison lent dont l'effet est presque infaillible je ne m'y abandonnerois pas souffrez luy dit menaste que je parle encore une fois a aglatidas quand je seray morte luy dit elle je vous le permets et je vous conjure mesme de luy bien exagerer ma douleur afin d'augmenter la sienne quoy luy dit menaste vous parlez de mort et de mariage tout ensemble ouy luy repliqua amestris en allant au temple je songeray que je m'en iray au tombeau et j'espereray que les torches nuptiales seront bien tost changees en torches funebres mais pourquoy voulez vous mourir reprit menaste parce respondit elle que je ne puis plus vivre heureuse ny innocente trouvant que c'est estre fort criminelle que d'avoir aime aglatidas enfin seigneur menaste fut contrainte de quitter amestris parce qu'il estoit fort tard sans avoir rien avance aupres d'elle cette prudente fille ne fut pas pourtant plustost arrivee a son logis qu'elle m'envoya chercher resolue de me parler et de me guerir l'esprit si elle pouvoit et de ma jalousie et de ma nouvelle passion car elle me croyoit veritablement amoureux d'anatise mais ce fut en vain qu'elle prit cette peine le lendemain elle envoya aussi chez artabane afin de le 
 prier de luy aider a me trouver mais elle y envoya un moment trop tard car il estoit desja sorty cependant artabane aussi bien que menaste estoit desespere de ne me trouver point et ces deux personnes qui avoient de si agreables choses a me dire estoient egalement affligees chacune en leur particulier de n'apprendre point ce que j'estois devenu elles n'avoient pourtant garde de le scavoir puis que je me cachois avec beaucoup de soin dans l'intention que j'avois de donner de mes nouvelles a megabise en effet la pointe du jour ne commenca pas plus tost de paroistre que je luy envoyay un homme avec un billet qui luy aprenant l'intention que j'avois de me battre contre luy pour des raisons qu'il pouvoit aisement deviner luy disoit encore que cet homme le conduiroit au lieu ou je l'attendois avec une espee mais le hazard voulut que lors que celuy que j'envoyois a megabise arriva chez luy il y avoit desja du monde parce que le roy devant aller a la chasse ce jour la trois des ses amis l'estoient alle prendre afin de se rendre au lever d'astiage ce billet que j'avois escrit ne put donc estre rendu si adroitement que l'on ne s'en aperceust et que l'on ne soubconnast quelque chose de la verite de sorte qu'il fut impossible a megabise de me satisfaire artabane ayant entendu quelque bruit de ce qui estoit arrive en advertit le roy qui donna ordre que l'on arrestast megabise et qui commanda que l'on me cherchast paroissant fort en colere contre moy mais admirez seigneur comme la fortune se 
 joue des destins des hommes quoy que ce fust moy qui eust envoye apeller megabise il n'y eut pourtant presque personne dans la cour qui le creust ainsi et le bruit s'epandant d'abord que megabise et aglatidas s'estoient voulu batre comme il y avoit aparence qu'ayant tue son frere ce devoit estre luy qui m'eust fait apeller tout le monde le dit cette sorte a la reserve de ceux qui s'estoient trouvez chez luy et qui luy avoient vu recevoir mon biller mais pour amestris elle crut en effet que c'estoit megabise qui m'avoit fait apeller et s'imagina encore que cela me confirmeroit en l'opinion que j'avois d'elle de sorte qu'elle se confirma d'autant plus elle mesme en sa bizarre resolution cependant artabane estant monte a cheval avec dix ou douze de mes amis afin de me chercher il le fit avec tant de soin qu'il me descouvrit comme je ne faisois que d'aprendre par le retour de celuy que j'avois envoye que megabise estoit arreste et qu'il me mandoit par luy qu'il ne manqueroit pas de me satisfaire et de se satisfaire luy mesme aussi tost qu'il le pourroit mai comme j'aperceus artabane de deux cens pas loing et que je ne voulois pas estre arreste comme megabise je poussay mon cheval au grand galop et tournant la teste a diverses fois je vy qu'artabane devancant tous les autres poussoit le sien a toute bride et me faisoit signe de la main que je m'arrestasse et qu'il me vouloit parler mais comme mon malheur avoit resoulu ma perte je me persuaday qu'artabane qui avoit de la sagesse avoit trouve mauvais 
 que j'eusse fait appeller un homme de qui j'avois tue le frere en effet je connoissois bien que cela n'estoit pas trop raisonnable de sorte que m'imaginant qu'il n'avoit rien a me dire sinon qu'il faloit que le roy m'accommodast avec megabise plus il me faisoit de signes plus je pressois mon cheval j'entendis mesme plusieurs fois sa voix sans luy vouloir respondre et je pense qu'il m'eust a la fin atteint n'eust este qu'ayant rencontre un grand fosse que mon cheval franchit sans s'arrester il ne put venir a bout d'en faire faire autant au sien qu'apres un qu'art d'heure de chastiment pendant cela ayant trouve un bois qui me deroba a sa veue j'en quittay la route ordinaire et prenant un petit sentier fort couvert je fis tant qu'artabane fut contraint de s'en retourner bien afflige et bien en colere de ne m'avoir pu parler ne scachant donc alors qu'elle resolution prendre apres avoir forme et detruit cent desseins je m'en allay a un temple qui n'estoit pas fort esloigne dont je connoissois un sacrificateur chez lequel j'eus intention de demeurer cache durant quinze jours m'imaginant que l'on ne garderoit pas eternellement megabise et qu'aussi tost qu'il seroit libre luy donnant de mes nouvelles je pourrois me satisfaire plus aisement de vous dire seigneur quelle fut la vie que je menay en ce lieu la ce seroit une chose inutile vous estant fort aise d'imaginer qu'elle fut tres inquiette et tres melancolique ce temple est basty dans une vieille forest dont les arbres sont si grands et si espais que le 
 soleil n'en dissipe jamais les ombres j'errois donc tout le jour dans les lieux les moins frequentez et m'entretenois quelquesfois aussi avec les mages qui y demeureroient et principalement avec celuy chez lequel j'estois loge a qui j'avois dit qu'une brouillerie que j'avois eue a la cour m'en avoit fait retirer pour quelque temps mais soit que je m'entretinsse avec quelqu'un ou que je me promenasse seul megabise et amestris occupoient toutes mes pensees peut-estre disoisje qu'ils sont presentement ensemble peut-estre qu'amestris luy parle de moy avec mespris peut estre qu'elle le prie de s'exposer pas a un nouveau combat peut-estre qu'elle fait des voeux contre ma vie et peut-estre enfin que megabise l'espouse
 
 
 
 
de vous dire seigneur le trouble que cette derniere pensde excitoit en mon ame c'est que je ne scaurois faire un jour donc que j'estois le plus tourmente de mes inquietudes et que je me promenois dans la forest je vy arriver un chariot plein de dames je ne l'eus pas plustost aperceu que je voulus m'enfoncer dans le bois mais une de ces dames m'ayant reconnu aglatidas me cria-t'elle ne me fuyez pas et souffrez que je vous parle un moment cette voix fut bien tost reconnue de moy pour estre celle de menaste si bien que m'imaginant que peut-estre amestris estoit avec elle je ne scavois si je devois m'arrester ou continuer de fuir mais enfin m'entendant appeller diverses fois je retournay sur mes pas et arrivay aupres de menaste comme elle descendoit du chariot car 
 elle estoit fort pres du temple ou elle alloit ayant deux de ses amies avec elle et une fille qui la servoit elle retint celle-cy et pria les deux autres de l'aller attendre au temple pendant qu'elle me parleroit d'une affaire dont elle avoit a m'entretenir comme nous estions parents cette liberte ne choquoit pas la bien-seance et ces dames la luy ayant accordee menaste me donna la main et commenca de prendre une route du bois dans laquelle nous avancasmes vingt ou trente pas sans parler ny l'un ny l'autre puis tout d'un coup menaste s'estant arrestee et me regardant fixement je ne scay aglatidas me dit-elle si ce que j'ay a vous dire vous donnera de la douleur ou de la joye et si vous aimez assez anatise pour ne prendre aucune part au mariage d'amestris amestris m'escriai-je tout transporte de douleur et de jalousie est mariee ouy reprit froidement menaste mais aglatidas poursuivit-elle quelle part pouvez vous prendre eu cette nouvelle qu'elle vous trouble si fort vous qui m'avez dit que vous n'aimiez plus amestris je pense aussi luy repliquay-je que je n'aime plus amestris mais je hai si fort megabise que je ne puis aprendre qu'il soit heureux sans avoir un desespoir qui n'est pas imaginable si megabise me respondit elle n'a jamais de joye plus sensible que celle que luy cause le mariage d'amestris je ne vous conseille pas de vous affliger de sa bonne fortune quoy luy dis-je l'esprit tout preoccupe de haine de douleur et de jalousie et n'ayant pas bien entendu le sens de ce qu'elle m'avoit dit megabise 
 peut estre mary d'amestris et n'estre pas le plus satisfait et le plus heureux de tous les hommes ha menaste luy dis-je sans luy donner loisir de me respondre cela n'est pas possible et vous auriez plus de raison si vous disiez qu'il jouit d'un bonheur qu'il ne possedera pas long temps car enfin il mourra de ma main cet injuste ravisseur d'un thresor qui m'apartenoit et que je pensois avoir bien aquis menaste toute surprise de me voir si trouble et si transporte de colere me regardant avec estonnement me dit en m'interrompant si vous ne haissez megabise vous dis-je encore une fois que comme mary d'amestris vous n'avez qu'a remettre le calme en vostre ame puis que ce n'est pas megabise qu'elle a espouse ce n'est pas megabise qu'elle a espouse luy dis-je non me respondit-elle ha menaste luy repliquay-je l'esprit un peu moins agite ne me trompez pas et parlez moy sincerement je vous proteste me dit-elle que je ne vous ments point du tout et qu'otane est celuy que l'incomparable amestris a espouse otane luy dis-je a espouse amestris otane le moins aimable des hommes otane qu'elle a tousjours hai ha s'il est ainsi il faut que ses parens ou le roy l'ayent contrainte de consentir a cet estrange mariage point du tout reprit menaste et vous y avez beaucoup plus de part que personne moy repris-je tout estonne j'auray marie amestris je vous avoue bien poursuivis-je sans scavoir presque ce que je disois que je l'aurois encore plustost mariee a otane 
 qu'a megabise mais apres tout scachez menaste qu'aglatidas est incapable d'avoir marie amestris et que s'il avoit pu disposer de sa volonte c'auroit este a son avantage ouy reprit menaste auparavant que la beaute d'anatise eust efface de vostre coeur celle d'amestris anatise luy repliquay-je avec precipitation n'a jamais eu de place en mon ame et amestris l'infidelle amestris y a tousjours regne souverainement menaste n'estant pas alors moins estonnee de m'entendre parler ainsi que je l'estois d'aprendre qu'amestris estoit mariee me demanda s'il estoit bi vray que j'aimasse encore amestris ouy menaste luy dis-je je l'aime encore et quoy que mes propres yeux m'ayent fait voir des choses que je ne croyois jamais voir je ne laisse pas de l'adorer tousjours l'amour d'anatise n'a este qu'une feinte et un effet de mon desespoir mais menaste poursuivis-je aprenez moy qui peut avoir mis megabise et amestris mal ensemble et qui peut l'avoir oblige a espouser otane megabise me dit-elle n'a jamais este bien avec amestris ha menaste luy repliquay-je vous n'avez pas vu ce que j'ay veu ha aglatidas reprit-elle vous ne scavez pas ce que je scay mais admirez seigneur quels estranges effets l'amour produisit en mon ame la seule nouvelle du mariage d'amestris m'auroit sans doute infiniment afflige mais parce que d'abord j'avois creu qu'elle avoit espouse megabise et qu'en suite j'avois apris que cela n'estoit pas il y avoit quelques moments ou un petit sentiment de joye 
 se mesloit a ma douleur malgre moy et me donnoit quelques instans de consolation mais enfin seigneur apres que menaste m'eut fait jurer cent et cent fois que je n'aimois point anatise elle commenca de m'exagerer les obligations que j'avois a amestris sa fidelite pour moy sa rigueur pour megabise et pour me la faire mieux comprendre elle me conta comme quoy elle luy avoit deffendu de la voir jamais et comme il le luy avoit promis dans le jardin du parterre de gazon ou le hazard les avoit fait rencontrer ha menaste luy dis-je en l'interrompant si vous estes veritable que mes yeux m'ont cruellement trahy et qu'ils m'ont rendu un mauvais office tant y a seigneur que menaste ne me disant que des choses vrayes et trouvant mon ame attendrie par la douleur il luy fut aise de me persuader et le bandeau que la jalousie m'avoit mis devant les yeux estant tombe je vy tout d'un coup ce que je ne voyois point auparavant c'est a dire qu'amestris me parut innocente et que je me trouvay coupable apres cela menaste me conta tout ce que je vous ay desja dit le desespoir d'amestris de me voir inconstant et de scavoir que j'avois este jaloux sans pouvoir deviner de qui en suitte le bizarre dessein qu'elle avoit pris d'espouser otane pour se justifier dans mon esprit scachant bien qu'il estoit impossible que ce fust luy qui m'eust este suspect enfin me dit menaste pouvant estre le plus heureux de tous les hommes et rendre amestris tres contente vous vous estes rendu malheureux et l'avez rendue elle mesme 
 beaucoup plus infortunee que vous ha menaste cela n'est pas possible m'ecriay-je et rien ne peut egaler mon malheur elle me conta encore comment la querelle que j'avois avec megabise avoit haste sa bizarre resolution qu'apres ayant disparu et anatise s'en estant allee aux champs en mesme temps elle avoit pense que ce voyage estoit concerte et qu'enfin ayant dit a ceux qui luy parloient tous les jours d'otane qu'elle estoit resolue de l'espouser pourveu que l'on ne fist pas trainer la chose en longueur a l'instant mesme l'on en avoit demande la permission au roy qui l'avoit accordee volontiers pensant par ce moyen nous accommoder plustost megabise et moy nous ostant egalement la principale cause de nos differens menaste me dit mesme que l'on croyoit que le roy en avoit parle a mon pere comme en effet la chose estoit ainsi et que mon pere pensant m'obliger veu la froideur qu'il avoit remarquee en moy pour amestris et estant bien aise que je n'eusse plus d'interests d'amour a demesler avec megabise avoit luy mesme prie le roy de conclurre ce mariage bref seigneur menaste me dit que la chose avoit este si secrette que l'on ne l'avoit sceue que lors qu'ils estoient allez au temple pour se marier helas aglatidas me dit-elle si vous eussiez veu amestris en cet estat vous eussiez bien plus tost creu vous eussiez bien connu son innocence par sa douleur je la vy poursuivit elle une heure auparavant cette funeste ceremonie et elle ne m'aperceut pas 
 plustost que me regardant avec les larmes aux yeux je ne scay me dit elle si l'inconstant aglatidas me voyoit s'il ne partageroit point ma douleur et s'il ne se repentiroit point de son crime mais quoy qu'il en soit menaste il faut nous justifier il faut qu'il voye que sa jalousie a este mal fondee il faut que je meure de deplaisir et si mes voeux sont exaucez il faut qu'il pleure ma mort eternellement en achevant de prononcer ces tristes paroles on la vint querir pour aller au temple et je la suivis toute en pleurs tous ceux qui la virent en pleurerent tous ceux qui ont sceu ce mariage s'en sont estonnez megabise quoy qu'assez constant en cette occasion en a pourtant paru fort touche artabane a qui je l'apris fut sur le point de troubler la ceremonie qui estoit presque achevee lors qu'il entra ou nous estions otane luy mesme en a este surpris et n'est pas si satisfait qu'il le devroit estre parce qu'il ne scait pas trop bien d'ou ce bonheur luy est arrive et qu'il a trop de deffauts pour ignorer qu'il ne peut pas estre aime enfin tout le monde en parle et tout le monde en dit ce qu'il en pense sans rencontrer la verite n'y ayant qu'amestris et menaste qui scachent qu'aglatidas est la seule cause d'un mariage si injuste si deraisonnable et si mal assorty ne me demandez point apres cela me dit elle ce que fait amestris depuis ce funeste jour elle est si melancolique et si changee que je ne la puis voir sans pleurer et si vous la voiyez vous mesme vous en auriez de la douleur comme nous en estions-la artabane pour 
 achever de me rendre malheureux ayant enfin descouvert ou j'estois vint m'y trouver comme j'escoutois menaste il ne me vit pas plus tost que venant a moy ha cruel amy s'ecria-t'il qu'avez vous fait et pourquoy m'avez vous fuy si opiniastrement moy qui avois une des meilleures et des plus agreables nouvelles du monde a vous aprendre moy qui pouvois vous asseurer que vos yeux vous avoient trompe et qu'amestris estoit innocente menaste fort surprise de l'entendre parler ainsi luy demanda ce qu'il vouloit dire et alors il luy raconta devant moy comme quoy il les avoit escoutees amestris et elle dans un cabinet de verdure ou par leurs discours il avoit apris qu'amestris m'estoit fidelle et que megabise n'en avoit jamais este aime que leur entreveue dans le jardin du parterre de gazon avoit este un pur effet du hazard qu'elle avoit commande a megabise de ne la voir jamais et qu'effectivement il estoit party et avoit observe ses ordres et qu'enfin amestris estoit tres innocente entendant donc parler artabane de cette sorte et ne pouvant plus me demeurer nul soubcon de la fidelite d'amestris achevez luy dis-je cruel amy de me faire connoistre mon bonheur afin de redoubler mon infortune et n'oubliez rien de tout ce qui m'eust pu rendre heureux afin de me rendre eternellement miserable de vous dire seigneur quelle fut la confusion de mes sentimens en cette rencontre il ne me seroit pas aise j'ecoutois avec joye la justification d'amestris je voyois mon erreur avec une honte estrange 
 et je regardois mon infortune avec un si grand desespoir que rien ne le scauroit egaler mais lors que tout d'un coup mon imagination me representoit amestris la plus belle personne du monde en la puissance du plus imparfait et du plus haissable de tous les hommes quoy qu'il ait pourtant assez d'esprit je perdois patience et je ne pouvois plus m'empescher de me pleindre et d'esclatter mais comme menaste ne pouvoit pas alors me donner le temps qui m'estoit necessaire pour cela elle me voulut quitter du moins luy dis-je ne me sera-t'il pas deffendu de voir amestris encore une fois je ne pense pas reprit menaste qu'elle vous le permette et dans les sentimens ou je l'ay veue vous ne devez plus rien esperer d'amestris ha menaste luy dis-je n'achevez pas de me desesperer je veux voir amestris je la veux entretenir je veux mourir a ses pieds et si vous ne m'en facilitez les voyes je feray peut-estre des choses qui deplairont a amestris et qui rendronr mon desespoir trop public enfin seigneur je parlay avec tant de violence que menaste eut pitie de moy et me promit de tromper son amie et de me donner de ses nouvelles aussi tost qu'elle auroit imagine les moyens de me la faire rencontrer en quelque lieu apres cela menaste fut achever ses devotions et artabane qui n'avoit point eu d'autre dessein que de me trouver pour me dire qu'il n'avoit pu empescher un malheur qu'il n'avoit sceu que lors qu'il estoit desja arrive s'arresta et ne voulut point me quitter en l'estat ou j'estois et 
 d'autant moins qu'il voyoit que le conseil qu'il m'avoit donne m'avoit fort mal reussi je fus toutesfois assez equitable pour ne luy en faire point de reproches et j'avois tant a m'accuser moy mesme que je n'accusay point mon amy ne faut-il pas advouer disois-je que je suis le plus malheureux le plus criminel et pourtant le plus a pleindre de tous les hommes car enfin dis-je a artabane j'ay perdu plus que personne n'a jamais perdu j'ay failly plus que personne ne faillira jamais et je souffre plus que tous les malheureux n'ont jamais souffert apres avoir dit cela je fus quelque temps sans parler puis reprenant la parole tout d'un coup mais artabane luy dis-je vistes vous amestris dans le temple non me respondit-il et je fus si trouble lors que rencontrant menaste parmy la presse elle m'eut dit qu'otane espousoit amestris que je ne fus plus capable de curiosite pour une chose que je ne pouvois plus empescher et que j'eusse empeschee sans doute si je l'eusse sceue quatte heures auparavant quoy donc reprenois-je alors il est donc bien vray qu'amestris m'a toujours aime il est donc bien vray que megabise n'a jamais este favorise d'elle et cependant il peut estre vray que je ne sois pas heureux et comment artabane cela peut il estre possible ha non non poursuivois-je je ne le scaurois comprendre et puis qu'amestris est fidelle et que megabise n'est point heureux il faut de necessite que le coeur d'aglatidas se trouve sensible a la joye mais heals le moyen de songer qu'amestris toute 
 fidelle qu'elle est ne sera jamais plus pour moy sans mourir de douleur au mesme instant non non j'aime mieux qu'elle soit inconstante que fidelle et ne pouvant jamais estre mienne pourquoy trop cruelle amestris m'avez vous conserve vostre affection pour m'en oster tous les effets et pour me priver de vostre veue de vostre entretien et de vostre chere personne c'est inhumaine amestris cacher un serpent sous des fleurs c'est empoisonner vos presens et c'est enfin estre barbare en feignant d'estre pitoyable helas qu'il m'eust bien mieux valu que vous ne vous fussiez pas justifiee que de le faire par une voye si extraordinaire et si cruelle du moins en vous croyant inconstante je n'avois que mes propres malheurs a supporter je vous croyois heureuse pendant que je soupirois et je ne scay si vostre felicite pretendue ne faisoit point alors mon plus plus grand suplice mais dieux je n'avois pas encore esprouve combien les infortunes sont plus sensibles en la personne aimee qu'en la nostre quoy amestris vous serez tousjours malheureuse et malheureuse pour l'amour de moy vous serez contrainte de souffrir eternellement la veue d'un homme que vous haissez et de n'en voir jamais un autre que vous avez honnore de vostre amitie et tout cela parce qu'aglatidas vous a paru infidelle et qu'il a este jaloux sans raison quoy que ce ne fust pas sans aparence de l'estre et par consequent sans faire voir que j'aimois encore puis que l'on n'est point jaloux de ce que l'on n'aime pas helas 
 amestris reprenois-je connoissiez vous si peu vostre beaute que vous pussiez vous laisser tromper a un artifice si aise a descouvrir pouviez vous croire qu'un coeur qui vous avoit adoree pust offrir des voeux a nulle autre divinite pour aglatidas il pouvoit avec raison s'imaginer qu'il n'estoit pas aime d'amestris ses defauts authorisoient tous ses soubcons mais pour amestris le moyen qu'elle ait pu seulement concevoir bien loin de le croire fortement que l'on peust cesser de l'aimer et cesser de l'aimer pour en regarder une autre cependant elle l'a pense elle l'a cru et elle s'en est vangee et vangee d'une maniere qui me fera eternellement soupirer car enfin il n'y eut et n'y aura jamais de malheur comparable au mien je ne scay me dit alors artabane si ceux qui ne sont pas aimez vous avoueroient ce que vous dittes ceux qui ne sont point aimez luy respondis-je peuvent esperer de l'estre un jour et cette esperance peut leur faire supporter leur mal avec plus de quietude et plus de repos pour moy au contraire j'avoue que je scay que je suis aime mais des l'instant que j'en recoy une preuve indubitable j'aprens que je ne recevray jamais plus nulle marque de cette affection que je ne verray plus amestris que je ne luy parleray plus qu'elle ne m'escrira plus et que je seray traite comme si j'estois hai non non artabane je suis le plus malheureux des hommes ceux qui pleignent la mort de leur maistresse reprit il vous disputeroient encore ce premier rang que vous voulez que tout le monde vous cede ils 
 me le disputeroient sans raison luy repliquay-je car enfin qui les empesche de suivre au tombeau celles qu'ils ont aimees il y a cent chemins qui conduisent a la mort et la fin de leur mal est en leur disposition mais il n'en est pas ainsi de moy tant qu'amestris fera vivante ce remede m'est deffendu il faut que je conserve la vie comme si elle m'estoit agreable car enfin je ne puis quitter amestris parce que peut-estre je perdrois quelque occasion de la servir et parce qu'apres tout je veux voir tant que je le pourray jusques ou ira la fidelite de cette personne avouez de moins me dit artabane que ceux qui voyent leurs maistresses non seulement inconstantes et mariees mais mariees a ceux qu'elles ont plus cheris que les premiers qu'elles avoient aimez sont encore plus a pleindre que vous n'estes je tarday alors un moment a respondre puis reprenant la parole tout d'un coup et parlant comme si j'eusse veu amestris pardonnez dis-je divine personne a ma foiblesse et ne me haissez pas si je me considere plus que vous en cette rencontre ouy ouy artabane adjoustay-je en me tournant vers luy j'avoue que malgre moy je contredis mes propres sentimens et qu'encore que je sois desespere du malheur d'amestris je ne voudrois pas qu'elle fust heureuse avec megabise et que j'aime mieux qu'elle soit infortunee avec otane j'ay beau apeller ma raison et ma generosite a mon secours pour deffendre l'entree de mon coeur a cette criminelle joye je ne puis m'empescher d'en avoir de ce 
 que je scay que celuy qui possede amestris n'en sera jamais aime et de ce que je scay qu'elle se souviendra de moy avec douleur et qu'elle me regrettera eternellement car apres tout je veux qu'elle scache mon innocence comme je scay la sienne et que je sois aussi justifie dans son esprit qu'elle l'est maintenant dans le mien je n'ignore pas disois-je que ce sera augmenter son malheur puis qu'il pourroit arriver que le despit luy osteroit une partie de l'affection qu'elle a pour moy mais adorable amestris poursuivois-je cherchez un autre remede a vos douleurs et trouvez le plus tost dans la douceur qu'il y a de scavoir que l'on est parfaitement aime quoy qu'inutilement aime apres cela je fus quelque temps a me promener sans rien dire puis reprenant tout d'un coup la parole et respondant a ce que j'avois pense non megabise disois-je je ne veux plus me battre contre vous et quand vous m'auriez offense si vous aimez encore amestris vous estes plus cruellement puni que la mort ne vous puniroit et puis a dire les choses comme elles sont et sans cette passion qui m'a aveugle je dois ce respect au sang de son frere que j'ay respandu de ne songer plus a respandre le sien mais pour otane disois-je le moyen de souffrir qu'il vive et le moy en d'oser seulement desirer sa mort scachant quelle est la vertu d'amestris quoy donc disois-je a artabane avec une colere que je ne puis exprimer il faudra voir toute nostre vie amestris l'incomparable amestris en la puissance d'un homme a qui 
 les dieux ont refuse toutes choses excepte la condition et les richesses et auquel ils n'ont donne de l'esprit que pour le rendre plus haissable veu la maniere dont il s'en sert quoy artabane ne me seroit il point permis de remettre amestris en liberte ha non non reprenois-je moy mesme je n'oserois l'entreprendre je n'oserois le luy proposer je n'oserois mesme en concevoir la pensee de peur qu'elle ne la devinast dans mes yeux que feray-je donc disois-je a artabane et que pourray-je devenir tant y a seigneur que je puis dire que je souffris tout ce que l'on peut souffrir sans mourir la joye de scavoir qu'amestris estoit innocente me conserva infailliblement la vie en cette occasion n'estant pas possible que sans ce secours j'eusse jamais pu apprendre qu'elle estoit mariee sans expirer de douleur mais si je vescus ce fut sans doute pour endurer davantage estant certain que l'obscurite du tombeau est preferable au trouble et au miserable estat ou j'estois il y avoit mesme des instans ou otane ne me sembloit pas si haissable qu'il me l'avoit tousjours semble et ou j'apprehendois qu'amestris ne trouvast ses deffauts moins grands par l'habitude qu'elle auroit a les voir tousjours je craignois mesme que les tresors d'otane ne touchassent enfin son coeur mais cette crainte ne duroit pourtant gueres et ma plus forte consolation estoit de penser qu'amestris ne pourroit jamais aimer celuy qui la possedoit cependant le soir estant arrive il falut se retirer je passay la nuit sans dormir 
 les deux jours suivans a me pleindre et le troisiesme au matin je receus des nouvelles de menaste qui me mandoit que si je voulois me rendre au jardin du parterre de gazon a six heures du soir elle y conduiroit amestris sans qu'elle sceust que j'y deusse estre mais qu'afin que cette entreveue ne fust point descouverte il faloit qu'elle se fist dans le plus espais du bocage a la main droite de la fontaine qui m'eust dit seigneur un moment auparavant vous aurez un instant de joye en toute vostre vie je ne l'eusse pas creu et cependant je ne sceu pas plus tost que je reverrois amestris ce jour la que je m'y abandonnay entierement et je fus pres d'une heure que je ne me souvenois ny de megabise ny d'otane ny mesme du mariage d'amestris et que je ne pensois a autre chose sinon que je la reverrois que je luy parlerois et qu'elle me respondroit peut-estre favorablement puis revenant tout d'une coup de cette douce lethargie mais helas disois-je que me pourroit elle respondre qui me peust rendre moins miserable puis que plus elle me sera douce plus je seray malheureux je ne laissois pas neantmoins de desirer de l'estre de cette sorte et de ne la trouver pas irritee je m'entretins donc tout le jour de cette facon avec artabane et je manday a menaste que je ne manquerois pas de faire ce qu'elle desiroit de moy cependant cette adroite fille comme je l'ay sceu depuis avoit effectivement trompe amestris et luy avoit propose cette promenade solitaire comme tres conforme a son 
 humeur et a sa fortune presente toutefois elle avoit juge a propos qu'elle ne me creust pas aussi coupable qu'elle pensoit que je le fusse lors que je la verrois de sorte qu'elle la mena une heure plustost a cette promenade qu'elle ne me l'avoit mande afin d'avoir le temps de l'entretenir comme elles furent donc dans ce petit bois ou elle la conduisit cette belle affligee contribua elle mesme a son dessein et commenca un discours dont ma parente fut bien aise advouez luy dit elle menaste que le malheur qui me persecute est bien opiniastre puis que mesme il ne veut pas que j'aye la consolation de scavoir ce que pense aglatidas de mon infortune il a disparu aussi bien qu'anatise et j'ay lieu de croire qu'ils se moquent peut-estre de mon bizarre destin et qu'aglatidas regarde plus tost mon mariage comme un effet de mon caprice que comme un malheur dont il soit la veritable cause mais adjousta-t'elle mon ame est en une assiette bien peu raisonnable car enfin je ne puis m'empescher de vouloir deux choses toutes differentes a la fois puis que je n'ay pas plus tost souhaitte de scavoir qu'aglatidas soit sensible a mon infortune qu'un moment apres je desire pour mon repos de n'en aprendre jamais rien de ne le rencontrer de ma vie et de n'entendre plus parler de luy mais helas que tous ces desseins sont mal affermis dans mon coeur et que j'avois bien raison de choisir mon mariage comme un supplice assez grand pour me punir d'avoir aime un infidele je voudrois luy dit alors menaste que vous 
 ne l'eussiez jamais creu tel ou que vous le creussiez tousjours mais a mon advis la chose n'ira pas ainsi et vous serez encore plus malheureuse que vous n'estes quoy interrompit amestris j'eusse pu ne croire pas aglatidas infidelle et je pourrois croire qu'il ne l'auroit point este ha non menaste je n'ay point deu faire ce que vous dites et je ne pourray pas non plus a l'advenir me persuader rien qui le justifie je souhaite seulement qu'il se repente de son crime afin qu'il en soit puny par luy mesme mais scachez que tant que je ne croirois aglatidas que repentant et malheureux il ne mettroit pas la fermete de mon ame a une dangereuse espreuve et il faudroit pour me proposer quelque chose de bien cruel pour moy me dire que je me suis trompee qu'aglatidas ne fut jamais coupable que ce que j'ay veu estoit une illusion qu'il m'a tousjours este fidelle qu'il n'a jamais aime anatise et qu'il a tousjours aime amestris j'avoue menaste que si l'on m'avoit persuade tout cela je serois plus malheureuse que je ne suis et quoy que je n'en devinsse pas plus criminelle j'en deviendrois sans doute bien plus infortunee mais a vous dire la verite c'est ce qui ne scauroit arriver et c'est ce que je ne dois pas craindre pleust aux dieux luy dit menaste qu'il me fust possible d'empescher que vous ne connussiez l'innocence d'aglatidas l'innocence d'aglatidas reprit amestris he de grace ne vous jouez point de mon malheur il est trop grand menaste pour servir a vostre divertissement et 
 je suis trop vostre amie pour me traiter de cette sorte non luy respondit elle je parle serieusement aglatidas a eu de l'imprudence mais il ne fut jamais infidelle quoy repliqua amestris aglatidas n'a point aime anatise aglatidas respondit menaste n'a jamais rien aime que vous dieux s'escria cette sage personne impitoyable et cruelle fille que vous estes pourquoy me parlez vous ainsi si ce que vous dittes est faux pourquoy me le dittes vous et s'il est veritable que ne me l'avez vous dit plus tost ou que ne me le cachez vous eternellement je ne vous l'ay pas dit plus tost respondit menaste parce que je ne l'ay point sceu et je ne vous l'ay pu cacher parce qu'aglatidas est resolu de vous le dire luy mesme ha repliqua precipitamment amestris le visage tout change soit qu'aglatidas soit coupable ou innocent je ne le veux plus voir de ma vie s'il est coupable il n'en est pas digne et s'il est innocent je serois criminelle de le souffrir ainsi menaste ne me parlez plus d'aglatidas il n'occupe que trop ma memoire il n'est que trop dans mon coeur et pleust au ciel qu'il y fust moins a ces mots elle se teut et menaste voyant tant de trouble dans son esprit se repentit de ce qu'elle m'avoit promis et fut aussi assez long temps sans oser parler davantage quelques moments s'estant passez de cette sorte amestris la regarda les yeux mouillez de larmes et reprenant la parole avec moins de violence mais encore luy dit elle menaste qui vous a obligee de me parler ainsi je 
 n'oserois plus vous le dire luy respondit elle et voyant que l'innocence d'aglatidas vous afflige autant que son crime vous affligeoit je pense qu'il vaut mieux ne vous parler jamais de luy ny comme inconstant ny comme fidelle ne m'accordez pas si exactement reprit amestris la priere que je vous ay faite et scachez luy dit elle en rougissant que je l'ay trop aime pour ne vous pardonner pas une semblable faute parlez donc menaste et dites moy de grace tout ce que vous scavez d'aglatidas sans m'en deguiser aucune chose menaste voyant qu'en effet amestris le souhaitoit luy raconta tout ce qu'elle avoit sceu de mon avanture c'est a dire comment j'estois devenu jaloux voyant megabise avec elle dans ce jardin comment j'avois cesse de luy escrire comment je n'avois pu cesser de l'aimer comment artabane m'avoit conseille de tascher d'aimer anatise ou du moins d'en faire semblant et enfin comment c'estoit moy qui avois fait apeller megabise et que je ne m'estois cache que pour me battre contre luy quand on ne le garderoit plus en suitte voyant qu'amestris escoutoit favorablement ce qu'elle luy disoit elle luy redit une partie de ce que je luy avois dit et luy confessa qu'elle avoit veu tant de marques de desespoir sur mon visage qu'elle n'avoit pu me refuser la priere que je luy avois faite de me donner les moyens de la voir seulement une fois et en effet luy dit elle scachez pour n'estre pas surprise absolument que je ne vous ay conduite en ce lieu que parce qu'aglatidas s'y doit 
 rendre ha menaste luy dit amestris qu'avez vous fait et a quoy m'exposez vous comment pensez vous que je puisse souffrir la veue d'un homme que j'ay rendu malheureux et comment puis-je refuser celle d'une personne qui pouvoit faire toute ma felicite ouy menaste vous avez grand tort si cette entreveue est descouverte croira t'on encore qu'il soit vray qu'elle se soit faite sans mon consentement qu'en pensera toute la cour qu'en devra penser otane et a quel danger n'exposez vous pas ma reputation non non vous ne deviez jamais consentir a ce qu'aglatidas a desire de vous comment voulez vous porsuivit-elle que je luy parle que voulez vous que je luy die luy diray-je que je l'aime encore helas je ne puis plus le faire sans crime ou du moins sans choquer la bien-seance luy diray-je que je le hai he bons dieux comment le pourrois-je dire moy qui ne l'ay pu quand je l'ay creu infidelle parlez donc menaste je vous en conjure vous avez de l'esprit de la vertu et de l'amitie de grace conseillez moy donc mais conseillez moy fidellement toutefois reprit elle sans luy donner loisir de respondre il vaut mieux ne demander point de conseil et fuir une si dangereuse occasion en disant cela elle commenca de marcher pour s'en aller lors que menaste la retenant luy fit prendre garde que j'arrivois elle ne me vit pas plustost qu'elle essuya ses larmes et se destournant a demy pour se cacher de moy j'eus loisir de me jetter a genoux auparavant qu'elle se fust entierement remise je creus bien seigneur que j'avois 
 quelque part en la douleur que je remarquay sur le visage d'amestris ce qui augmenta si fort la mienne qu'a peine puis-je ouvrir la bouche pour luy parler neantmoins apres m'estre fait quelque violence vous voyez a vos pieds luy dis-je madame le plus criminel le plus innocent et le plus malheureux de tous les hommes qui comme criminel vient vous demander punition qui comme innocent vient pour se justifier devant vous et qui comme malheureux vient du moins chercher en vostre compassion quelque soulagement a ses maux ce n'est pas madame que je cherche a vivre mais je cherche a mourir et plus doucement et plus glorieusement tout ensemble cela sera ainsi divine amestris poursuivis-je si vous voulez seulement m'avouer que je n'ay pas merite mon infortune et que vous ne m'aviez pas juge indigne d'un destin plus heureux je ne scay aglatidas me respondit elle en me relevant ny ce que je vous dois respondre ny mesme si je vous dois escouter mais je scay bien tousjours que vous estes la seule cause de vos malheurs et des miens car enfin amestris n'estoit point une personne de qui l'on deust estre jaloux quoy madame luy dis-je j'eusse pu dementir mes propres yeux j'eusse pu me fier malgre leur tesmoignage a mon merite et a vostre bonte ne scavez vous pas madame qu'excepte la derniere fois que j'eus l'honneur de vous parler vous ne m'avez jamais rien dit qui peust me faire croire fortement que je n'estois pas mal dans vostre esprit que vouliez vous donc 
 madame qui soustinst ma foiblesse en cette occasion si j'eusse receu diverses preuves de vostre affection j'eusse este coupable de vous soubconner d'inconstance mais qu'avois-je madame de si engageant pour vous qui me peust donner une grande seurete j'avois veritablement entendu quelque paroles favorables l'on m'avoit permis de les expliquer a mon advantage et j'avois receu quelques lettres civiles et obligeantes mais madame estoit-ce assez pour dementir mes yeux et ma passion eust elle este digne de vous si j'eusse pu raisonner sans preoccupation en cette rencontre non madame pour vous aimer parfaitement il falloit perdre la raison comme je la perdis et il faloit conserver le respect comme je le conservay car enfin je ne me suis point pleint devant le monde j'ay pleure en secret j'ay cherche la solitude pour soupirer et quand je suis revenu a ecbatane j'y suis revenu par force vous y estes revenu me dit alors amestris en m'interrompant et en changeant de couleur pour servir anatise a mes yeux et pour me forcer malgre moy a recevoir une passion qui ne peut-estre dans une ame qu'elle n'y soit precedee par une autre ha madame luy dis-je ne me reprochez point la seule faute que j'ay faite mais que j'ay faite par le conseil d'autruy il est vray j'ay feint d'aimer anatise mais c'a este parce que je vous aimois tousjours cette amour aparente n'estoit qu'un effet d'une amour veritable et je ne scay comment l'adorable amestris a pu se laisser tromper par un artifice si grossier et ou j'aportois si peu 
 de soin ne pensez pas madame que j'aye prophane les mesmes paroles que j'ay employees a vous persuader mon affection et que je m'en sois servy aupres d'anatise non je ne luy ay jamais dit que je l'aimois je luy ay laisse expliquer ma melancolie comme il luy a pleu mais je n'ay jamais pu luy dire je vous aime j'avoue que je l'ay voulu quelquesfois mais malgre moy mon coeur et ma bouche vous ont este fidelles enfin madame je puis vous assurer que je ne vous ay jamais donne de si grandes preuves d'amour que lors que vous n'en avez point receu ouy madame quand je vous fuyois quand vous croyez que je cherchois anatise c'estoit lors que je vous donnois des preuves convainquantes de la grandeur de mon affection car enfin que j'aiye aime la plus belle personne du monde tant qu'elle m'a este favorable ce n'est pas une chose fort extraordinaire mais que j'aye continue de l'aimer lors que je croyois qu'elle m'avoit abandonne qu'elle m'avoit trahy et qu'elle en aimoit un autre et que de peur de luy monstrer ma foiblesse j'aye esvite sa rencontre et j'ay fait semblant d'aimer ailleurs ha madame c'est la ce qui fait voir que rien ne peut faire finir ma passion que la mort et que vous regnerez dans mon coeur eternellement amestris pendant ce discours tenoit les yeux abaissez puis les relevant tout d'un coup avec une melancolie extreme ne vous justifiez pas davantage me dit elle car vous ne l'estes desja que trop dans mon esprit et laissez moy employer le peu de moments qui me restent pour vous entretenir a vous dire avec 
 ingenuite mes veritables sentimens je voudrois bien luy dis-je madame si cela se peut sans perdre le respect que je vous dois vous suplier auparavant de ne me desesperer pas et de me laisser mourir avec un peu moins de violence je voudrois bien mesme pousuivis-je vous demander pourquoy lors que vous m'avez creu coupable vous vous en estes vangee sur vous mesme ne pouviez vous trouver un suplice ou je souffrisse seul la peine que vous pensiez que je meritois que ne m'ordonniez vous plustost de mourir a vos yeux et pourquoy madame faloit il vous rendre malheureuse pour me punir il le faloit me respondit elle parce que je ne pouvois selon mon opinion vous rendre malheureux de cette sorte sans me justifier dans vostre esprit et que je ne croyois pas le pouvoir faire plus seurement qu'en espousant otane que vous scaviez bien que je n'aimois pas et dont je scavois bien assurement que vous n'estiez point jaloux ha madame luy dis-je que venez vous de me dire et faloit il qu'aglatidas entendist encore de vostre bouche de si cruelle paroles quoy madame otane ce mesme otane que j'ay veu estre l'objet de vostre aversion peut il estre mary d'amestris ouy me respondit elle puis qu'aglatidas l'a voulu de grace madame luy dis-je ne m'attribuez pas un pareil sentiment et croyez au contraire que si vous laissiez agir librement aglatidas amestris ne seroit pas long temps femme d'otane je prononcay ces paroles avec une violence dont 
 je ne pus pas estre le maistre mais dieux je fus bien estonne lors que je vy amestris se reculer d'un pas et me regarder d'un air imperieux ou il ne paroissoit guere moins de colere que de tristesse scachez aglatidas me dit elle que comme je n'ay pas change de sentimens pour vous je n'ay pas aussi change de vertu je suis tousjours la mesme personne que vous avez connue c'est a dire incapable de toute injustice je vous ay aime je l'avoue mais je vous ay aime sans crime ne pensez donc pas qu'encore que j'aye toujours eu de l'aversion pour otane et que je ne l'aye espouse que par un sentiment que je ne puis moy mesme exprimer je puisse jamais desirer de n'estre plus sa femme je voudrois sans doute ne l'avoir point este mais puis que je la suis il faut que je vive comme l'estant et pour ne vous tromper point scachez poursuivit elle les yeux tous pleins de larmes qu'elle vouloit retenir qu'il faut que je vive le reste de mes jours avec otane que j'ay tousjours hai comme si je l'aimois et avec aglatidas que j'ay tousjours aime comme si je le haissois quoy madame luy dis-je il faut que vous viviez avec aglatidas comme si vous le haissiez et quelle severe vertu vous peut imposer une telle loy non non madame luy dis-je ne craignez rien de ma violence et ne me punissez pas si cruellement d'une parole prononcee contre ma volonte et sans dessein de l'executer j'ay voulu faire perdre la vie a megabise parce que je croyois que vous l'aimiez mais je n'attenteray pas a celle 
 d'otane que vous n'avez point aime et que je veux esperer que vous n'aimerez jamais qu'il vive donc cet heureux mary de la belle ametris pourveu qu'elle souffre que je la voye quelquefois et que je la face souvenir de ces glorieux moments ou par la volonte d'artambare je pouvois esperer d'occuper la place qu'otane occupe aujourd'huy qu'il la possede en paix adjoustay-je cette glorieuse place puis que les destins l'ont voulu mais laissez moy aussi posseder en repos ce que vous m'avez donne laissez moy madame jouir de quelque legere ombre de felicite dans les derniers moments de ma vie vous pouvez si vous le voulez me conduire a la mort comme l'on y conduit les victimes c'est a dire avec des chants d'allegresse et des couronnes de fleurs ouy madame je mourray avec joye et avec gloire si vous souffrez seulement que je vous rende conte de mes douleurs et ne craignez pas que je desire jamais de vous rien qui vous puisse deplaire non divine amestris je ne veux qu'estre escoute favorablement dans mes pleintes ou tout au plus je ne veux qu'estre console par quelques paroles de tendresse vous escoutastes megabise que vous n'aimiez pas refuserez vous la mesme grace a un homme que vous n'avez pas hai et que peut-estre ne haissez vous pas encore c'est pour cette raison reprit elle que je vous dois tout refuser car enfin aglatidas je vous ay aime et je ne vous puis hair de sorte que c'est pour cela que je me dois deffier de mes propres 
 sentiments ce n'est pas poursuivit elle et les dieux le scavent bien que quelque affection que je pusse avoir pour vous je pusse jamais manquer a rien ny de ce que je dois a otane ny de ce que je me dois a moy mesme mais apres tout ne pouvant plus estre a vous je ne dois plus continuer de vous voir ny de vous aimer quoy madame luy dis-je vous pretendez donc me hair je ne le pourrois pas quand je le voudrois me respondit elle mais je puis m'empescher de vous parler ha si vous le pouvez luy dis-je vous ne m'aimez plus et prenez garde madame de renouveller la jalousie dans une ame desesperee et de me persuader que peut-estre les tresors d'otane ont touche vostre coeur n'excitez pas madame une si violente passion dans mon esprit et pour l'empescher donnez moy un peu moins de marques d'indifference car enfin madame si vous achevez de me desesperer je perdray de nouveau entierement la raison comme je l'avois perdue dans ma premiere jalousie et ne conserveray peut-estre pas tout le respect que j'ay tousjours conserve dittes moy donc adorable amestris que vous ne me haissez pas que vous voulez bien que je vous aime et que vous souffrirez que je vous die quelques fois que je meurs pour l'amour de vous je vous diray me respondit elle bien davantage car je vous advoueray que j'estime aglatidas comme je le dois estimer que je l'aime autant que je l'ay jamais aimee et que je l'aimeray mesme jusques a la mort mais apres 
 tout cela il faut ne me voir plus de toute voste vie et tout ce que je puis faire pour vous c'est de vous permettre de croire lors que vous apprendrez ma mort qui a mon advis arrivera bien tost que la seule melancolie l'aura causee et que mes dernieres pensees auront este pour aglatidas voila me dit elle tout ce que je puis et peut-estre mesme plus que je ne dois c'est pourquoy n'esperez rien davantage qui vit jamais luy dis-je madame une pareille advanture a la mienne vous dittes que vous m'avez aime et que vous m'aimez encore vous dittes mesme que vous mourrez en pensant a moy et pourquoy donc ne voulez vous pas vivre en m'escoutant quelques fois c'est parce que je ne le puis me respondit elle sans offenser un peu la vertu et sans exposer ma reputation vostre innocence luy dis-je ne suffit elle pas pour vous satisfaire nullement me respondit amestris et il faut paroistre ce que l'on est paroissez donc luy dis-je bonne et pitoyable s'il est vray que vous la soyez paroissez vous mesme repliqua t'elle raisonnable et genereux si vous estes tousjours ce que vous estiez mais le moyen madame de ne vous voir plus luy repliquay-je mais le moyen reprit elle de se voir pour se voir toujours infortunez les larmes luy dis-je que l'on mesle avec celles de la personne aimee n'ont presque point d'amertume et les douceurs interrompit elle ou la vertu trouve quelque scrupule a faire ne sont plus douceurs pour moy vous voulez donc madame 
 luy dis-je qu'aglatidas ne vous voye plus et peut-estre ne vous aime plus je devrois en effet souhaitter cette derniere chose comme la premiere reprit elle mais j'advoue que je ne le puis que voulez vous donc qu'il face luy dis-je je veux respondit amestris qu'il m'aime sans esperance qu'il se console sans me voir qu'il vive sans chercher la mort et qu'il ne m'oublie jamais en disant cela elle me voulut quitter mais je luy pris la main malgre elle et la retenant par force en me jettant a genoux au nom des dieux madame luy dis-je accordez moy ce que je vous demande ou ne me deffendez pas de chercher la mort je ne puis plus vous rien accorder me dit elle car la gloire veut que je vous refuse ce que vous souhaitez et mon affection demande que vous viviez au moins tant que je vivray ayez patience aglatidas adjousta t'elle le terme ne sera peut-estre pas long ha madame luy dis-je ne parlez point de vostre mort oubliez plustost le malheureux aglatidas que de faire entrer au tombeau la plus belle personne du monde vous feriez mieux interrompit elle de la nommer la plus infortunee et peut-estre aussi adjoustay-je la plus injuste et la plus inhumaine mais au nom de ces mesmes dieux que j'ay desja invoquez madame luy dis-je souffrez au moins que je vous parle encore une fois adieu aglatidas me dit elle adieu je commence a sentir que mon coeur me trahiroit si je vous escoutois davantage et que je ne dois pas me fier 
 plus long temps a ma propre vertu contre vous vivez adjousta t'elle si vous pouvez n'aimez qu'amestris s'il est possible et ne la voyez jamais plus elle vous en prie et mesme si vous le voulez elle vous l'ordonne en achevant de prononcer ces tristes paroles elle me quitta toute en larmes et tout ce que je pus faire fut de luy baiser la main qu'elle retira d'entre les miennes avec assez de violence vous pouvez juger seigneur en quel estat je demeuray lors que je vy partir amestris avec menaste qui pendant toute nostre conversation s'estoit tenue a trois pas de nous pour prendre garde si personne ne venoit ne laissant pas d'entendre de la tout ce que nous disions je ne m'arresteray point seigneur a vous exagerer tous mes sentimens car ce seroit abuser de vostre patience je vous diray seulement que personne ne s'est jamais estime plus malheureux que je me le trouvois car enfin je voyois que j'aimois et que j'estois aime mais qu'apres tout je n'avois plus d'esperance je voyois mesme qu'il ne m'estoit pas permis d'oster mon bien a celuy qui le possedoit je n'avois plus de rival a punir je n'avois plus de maistresse inconstante de qui je me peusse pleindre quel soulagement pouvois-je donc esperer dans mes douleurs il n'y avoit pas moyen de pouvoir songer a oublier jamais une personne qui m'aimoit qui occupoit mon coeur mon esprit et toute ma memoire et pour laquelle j'oubliois tout le reste du monde il ne m'estoit plus permis d'esperer de luy pouvoir parler 
 elle m'avoit mesme deffendu de mourir enfin je ne trouvois rien qui ne m'affligeast extraordinairement neantmoins je voulus essayer de nouveau si par l'adresse de menaste je ne pourrois point parler encore une fois a amestris mais seigneur il me fut impossible et depuis ce jour la cette cruelle personne ne voulut plus aller a nulle promenade de peur de m'y rencontrer et elle feignit mesme d'estre malade afin de ne sortir plus du tout ayant donc apris par menaste que rien ne pouvoit changer la resolution d'amestris je pris celle de m'esloigner d'un lieu ou je ne la pouvois voir et ou j'eusse contribue peut-estre encore a sa perte par la contrainte ou elle vivoit a ma consideration pour megabise qui avoit aussi este fort touche du mariage d'amestris quoy qu'il se fust imagine ne l'aimer plus quand il estoit revenu a ecbatane il sentit aussi bien que moy que l'on ne se deffait pas aisement d'une passion violente astiage ayant sceu ou j'estois nous accommoda sans pourtant nous faire embrasser ny nous faire voir me commandant parce que j'avois tue son frere d'eviter sa rencontre autant que je le pourrois la cause de nostre derniere querelle n'ayant este sceue de personne non pas mesme de megabise qui a tousjours ignore ce que j'avois veu dans ce malheureux jardin du parterre de gazon pour ce qui est d'anatise je partis d'ecbatane auparavant qu'elle fust revenue des champs ainsi je ne vous puis dire ce qu'elle aura pense 
 de moy j'escrivis en partant une lettre a amestris que j'envoyay a menaste de laquelle je n'ay point eu de response je fus quelque temps a errer de province en province sans scavoir ce que je voulois faire ny ce que je pretendois devenir jusques a ce que la guerre d'assirie commencant je creus que je devois y chercher la fin de mes malheurs en y cherchant une mort honnorable durant tout ce temps la je n'ay jamais receu nulles nouvelles ny d'amestris ny de menaste quoy que j'aye fait toutes choses possibles pour obliger l'une ou l'autre a m'en donner
 
 
 
 
et depuis cela seigneur vous avez este le tesmoin de mon chagrin quoy que vous n'en sceussiez pas la cause et depuis cela encore je n'ay non plus rien apris d'amestris sinon que j'ay sceu par araspe qu'otane est tousjours vivant qu'elle est tousjours malheureuse et que selon les apparences veu la melancolie qui paroist sur son visage elle aime peut-estre encore l'infortune aglatidas voila seigneur qu'elle est l'advanture que vous avez desire d'aprendre et quels sont les malheurs de l'homme du monde qui souhaitteroit le plus de voir bien tost finir les vostres et qui n'attend plus que la mort pour le guerir de tous les siens a ces mots aglatidas s'estant teu artamene le remercia de la peine qu'il avoit prise luy demanda pardon d'avoir renouvelle toutes ses douleurs et luy tesmoigna en avoir este tres sensiblement touche j'advoue luy dit il que vous estes infiniment a pleindre et que ce n'est pas un evenement 
 fort ordinaire que celuy qui vous a rendu malheureux mais apres tout luy dit il encore en souspirant vous scavez qu'amestris est vivante et vous ne pouvez presque pas douter qu'elle ne vous aime encore ainsi vous pouvez esperer du temps et de la fortune quelque changement en vostre affliction mais j'en connois de plus infortunez que vous je ne scay seigneur repliqua aglatidas si cela peut estre mais je scay bien que quand j'aurois perdu une couronne en perdant amestris et que l'ambition de seroit jointe a l'amour pour me persecuter je ne serois pas plus melancolique que je le suis cependant seigneur poursuivit il c'est estre bien genereux de vouloir plus tost vous interesser dans les malheurs d'autruy que dans les vostres vous portez des chaines assez injustes et assez pesantes pour vous en pleindre plus tost que de vous arrester a pleindre aglatidas qui n'est pas digne de cet honneur aglatidas luy respondit il est digne de l'amitie de tout ce qu'il y a de grand au monde et c'est ce qui me fait esperer que les dieux feront un jour finir ses malheurs quand j'aurois quelques bonnes qualitez reprit il ce que vous dites ne me donneroit pas grand espoir et tant qu'artamene sera malheureux je ne voy pas que les personnes qui ont de la vertu doivent fonder leur esperance sur cette raison qui n'est pas tousjours infaillible c'estoit de cette sorte qu'artamene et aglatidas s'entretenoient lors qu'andramias les advertit qu'il estoit temps de se retirer 
 aglatidas voulut avec adresse demander a artamene s'il ne pouvoit rien pour son service voulant luy faire entendre qu'il estoit capable d'entreprendre de le delivrer mais il le remercia en l'embrassant et luy fit connoistre que sa prison n'estoit pas son plus grand malheur et qu'il n'en vouloit sortir que par la mesme main qui l'y avoit mis 
 
 
 
 
 
 
 
 
 le peu de soing que cet illustre prisonnier avoit pour sa liberte n'empeschoit pas ses amis d'y songer et depuis qu'hidaspe avoit sceu qu'artamene estoit cyrus il n'avoit plus d'autre pensee ce sentiment n'estoit pourtant pas particulier a hidaspe a adusius a artabase a chrisante et a feraulas qui estoient nais sujets du roy son pere et qui devoient estre les siens mais le roy de phrigie celuy d'hircanie persode thrasibule et beaucoup d'autres n'en avoient pas moins d'empressement si bien que pour ne perdre point de temps chrisante fut le 
 lendemain au marin au lever du roy de phrigie pour luy apprendre par un recit moins estendu que celuy du jour precedent tout ce qu'il avoit desja raconte de la merveilleuse vie de son cher maistre a la reserve des choses dont ce prince avoit este le tesmoing mais comme ils jugerent qu'il estoit a propos de ne laisser pas ciaxare sans qu'il y eust quelqu'un aupres de luy qui peust l'empescher de prendre une resolution violente contre artamene le roy de phrigie dit qu'il valoit mieux qu'il y allast et comme estant le plus affectionne et comme estant un des plus puissans sur l'esprit du roy des medes qu'ainsi il faloit que chrisante achevast de luy dire en peu de mots le reste de la vie d'artamene dont il avoit veu la plus grande partie et qu'en suite il pourroit tout a loisir en aprendre toutes les particularitez a ceux qui en avoient desja sceu le commencement d'une facon plus estendue chrisante trouvnt que ce prince avoit raison satisfit sa curiosite et le charma si puissamment par son recit quoy que ce ne fust qu'un simple abrege de la vie d'artamene qu'il redoubla encore de beaucoup l'estime qu'il avoit pour luy et fit qu'il s'en alla encore avec plus de diligence chez ciaxare afin d'observer tous ses sentimens cependant chrisante et feraulas s'estant rendus chez hidaspe ou le roy d'hircanie persode thrasibule artabase adusius et tous ceux qui avoient escoute chrisante les attendoient ils 
 ne les virent pas plustost qu'ils les presserent d'achever de leur apprendre la suite de la belle vie d'artamene ces princes voulurent alors envoyer chez le roy de phrigie mais chrisante leur aprit ce qui c'estoit passe entre eux si bien que n'ayant plus d'obstacle qui les empeschast de satisfaire leur curiosite ils s'assirent au mesme instant et feraulas prenant la parole poursuivit de cette sorte la narration que chrisante avoit commencee leur jour auparavant
 
 
 
 
suite de l'histoire d'artamene
 
 
lors qui je repasse en ma memoire toutes les grandes actions que chrisante vous raconta j'ay quelque peine a m'imaginer qu'il soit possible que j'aye encore quelque chose a vous aprendre et lors que je pense aussi a tout ce qui me reste a vous dire je ne puis presque concevoir que chrisante vous ait rien apris tant il est vray que la vie de mon maistre est extraordinaire et emplie de choses merveilleuses je m'assure seigneur dit feraulas au roy d'hircanie que vous n'avez pas oublie qu'apres le combat qu'il fit contre philidaspe dont il remporta tout l'avantage il se retira chez ce mesme sacrificateur qu'il avoit veu dans le temple de mars lors qu'il estoit aborde a sinope 
 et que de la il envoya vers le roy et vers la princesse faire ses excuses du combat qu'il avoit fait mais vous n'avez rien sceu si je ne me trompe de ce qui suivit cet accident aribee qui protegeoit philidaspe fit toutes choses possibles pour donner toute la faute a artamene mais a vous dire la verite si aribee parloit pour philidaspe les grands services de mon maistre parloient encore plus efficacement pour luy jamais rien n'avoit fait plus de bruit dans la cour que ce combat y en fit tout le monde en cherchoit la cause et personne ne la pouvoit trouver ce n'est pas qu'universellement parlant toute la cour ne s'imaginast que l'ambition estoit le sujet de cette querelle mais comme personne ne l'avoit veue naistre l'on ne scavoit point le particulier de la chose dont il estoit permis de penser ce que l'on vouloit le roy fut extremement fasche de ce malheur car comme c'estoient deux hommes de grand service il voyoit qu'il avoit pense les perdre tous deux et craignoit mesme encore d'en perdre quelqu'un parce que leurs blessures estoient assez grandes principalement celles de philidaspe qui se trouverent beaucoup plus dangereuses que celles d'artamene mais bien que le roy s'interessast pour tous les deux il y avoit neantmoins une notable difference dans son esprit et quand il venoit a penser qu'il devoit la vie a artamene et qu'en suite c'estoit par sa valeur qu'il avoit remporte tant d'illustres victoires il n'estoit 
 pas possible que malgre tout ce qu'aribee luy pouvoit dire il ne preferast artamene a philidaspe il parut donc extremement fasche de la chose mais il ne creut pas la devoir punir tant parce que c'estoient deux personnes qu'il aimoit et ausquelles il avoit de l'obligation que parce qu'enfin artamene et philidaspe n'estoient point nais ses sujets et par consequent devoient estre traitez d'une maniere moins rigoureuse toutefois pour garder quelque formalite en cette occasion il voulut que la princesse luy vinst demander leur grace ce qu'elle fit par le commandement absolu du roy bien que ce ne fust pas sans repugnance apres cette petite ceremonie il envoya scavoir de leur sante et il manda a artamene qu'il luy avoit rendu un plus mauvais office en s'exposant que s'il avoit hazarde une bataille legerement il fit faire aussi un compliment assez obligeant a philidaspe et de cette sorte la chose s'appaisa plus facilement que l'on ne l'avoit pense ce qui fascha le plus philidaspe en cette occasion ce fut de voir que presque toute la cour prit le party d'artamene excepte quelques anciens amis d'aribee qui prirent le sien pour plaire a ce favory cependant seigneur il est temps de vous dire ce que pensa la princesse en cette rencontre car encore qu'elle eust demande la grade de ces deux illustres criminels parce que le roy l'avoit voulu elle ne scavoit pourtant pas encore bien si en son particulier elle la leur devoit 
 accorder je m'en vay sans doute vous dire des choses assez secrettes d'elle et qui vous devroient donner quelque curiosite de scavoir comment je les ay sceues c'est pour quoy il vaut mieux vous advertir d'abord que long temps depuis une de ses filles nommee martesie avec laquelle j'ay eu une amitie assez grande me les a dites car en ce temps-la nous n'estions encore qu'en simple civilite l'un pour l'autre et j'ignorois absolument ce que je m'en vay vous aprendre lors que ce combat se fit vous pouvez vous souvenir que le jour auparavant la princesse avoit fait tout ce qu'elle avoit pu pour tascher de lier une estroite amitie entre artamene et philidaspe et qu'elle les avoit priez de vivre du moins comme s'ils s'aimoient puis qu'ils ne se pouvoient aimer si bien que venant a scavoir qu'ils s'estoient batus elle en fut surprise et en colere luy semblant que s'estoit avoir manque de respect pour elle martesie dont je vous ay parle estoit sans doute celle de toutes ses filles qu'elle aimoit le plus et en laquelle elle se confioit davantage mais comme jusques-la elle n'avoit pas eu de grands secrets elle avoit eu plus de part en sa liberalite qu'en sa confidence et je croy enfin que ce que la princesse pensa d'artamene en cette occasion fut le premier et l'unique secret qu'elle confia a martesie puis qu'a mon advis elle n'en a jamais eu d'autre il y avoit desja long temps que la princesse regardoit mon maistre avec estime 
 et j'ay sceu en effet depuis par martesie que des la premiere fois qu'il vit la princesse elle le loua extraordinairement et qu'en cent autres rencontres depuis celle la elle l'avoit entendu parler de luy d'une facon dont elle ne l'avoit jamais ouy parler de personne elle le trouvoit de bonne mine elle luy trouvoit l'esprit agreable elle le louoit de sagesse elle admiroit sa valeur elle ne pouvoit concevoir sa bonne fortune et elle disoit enfin qu'artamene estoit un miracle et un protecteur que les dieux avoient envoye au roy son pere pour la deffence de sa vie et pour la gloire de son regne mais en cette derniere occasion la colere ayant un peu agite son esprit elle fut contrainte d'ouvrir son coeur a martesie je ne scay luy dit elle le soir mesme que ce combat fut arrive si a l'exemple du roy je pourray bien pardonner a artamene et a philidaspe car enfin martesie fut-il jamais rien de plus offencant que leur procede envers moy je les prie de s'aimer et ils se querellent je ils se battent et se battent mesme des le lendemain que je leur ay fait cette priere en verite je ne pense pas que jamais l'on ait entendu parler d'une pareille inconsideration et je ne pense pas aussi que je la leur puisse pardonner il faut bien croire madame reprit martesie qu'il y a quelque chose de cache en cette avanture que l'on ne comprend point et qui peut-estre les justifieroit si vous la scaviez car enfin ils ont de l'esprit et du jugement 
 et beaucoup de respect pour vous ils me l'ont mal tesmoigne en cette occasion repartit brusquement la princesse aussi pretenday je bi leur faire voir que je suis sensible aux injures mais vous l'estes aussi aux bien-faits reprit martesie et cela estant que deviendront les services de ces deux braves estrangers mais martesie je voudrois donc bien scavoir luy dit la princesse ce que je dois penser de la hardiesse d'artamene et de celle de philidaspe et je voudrois bien scavoir aussi lequel a este l'agresseur l'evenement du combat m'a bien apris qu'artamene a eu l'avantage mais personne ne m'a dit lequel est le plus coupable je pense madame luy respondit martesie qui estoit seule avec elle dans son cabinet que l'on peut aisement les condamner tous deux sans injustice car ne les aviez vous pas priez tous deux de s'aimer ouy reprit la princesse mais encore qu'ils ne puissent estre innocens ny l'un ny l'autre il est pourtant assez difficile qu'ils soient tous deux esgalement coupables et c'est ce que je voudrois scavoir precisement ce n'est pas adjousta t'elle que je ne croye presque qu'artamene est le moins criminel et pourquoy madame respondit martesie le croyez-vous ainsi puis que vous n'avez pas plus de preuves en faveur de l'un que de l'autre je ne scay reprit la princesse mais il me semble que j'ay plus de sujet de soubconner l'humeur violente de philidaspe de m'avoir manque de respect que non 
 pas la sagesse d'artamene et puis adjousta t'elle encore il semble que la victoire qu'il a remportee soit une marque infaillible que son party estoit le plus juste enfin luy dit elle en rougissant je ne scay pas bien par quelle raison mais je souhaite que ce soit plustost philidaspe qu'artamene qui ait le plus failly et je seray tousjours bien aise qu'un homme a qui j'ay de grandes obligations ne me donne pas un si grand sujet de pleinte il est vray luy respondit martesie qu'artamene est un homme incomparable et qui merite sans doute que vous l'estimiez preferablement a tout autre mais madame adjousta-t'elle comment est-ce qu'un homme d'une vertu si extraordinaire cache le lieu de sa naissance et sa condition il est a croire dit la princesse en rougissant qu'il faut qu'elle soit au dessous de son courage car si cela n'estoit pas il n'en useroit pas ainsi mais adjousta martesie qu'est-ce qui l'a amene en cette cour et qu'est-ce qui l'y retient car enfin j'ay entendu dire qu'il n'a jamais rien demande au roy jamais rien respondit la princesse que la permission d'aller combattre ses ennemis cependant dit-elle ses services n'ont pas este petits ny ses actions mediocrement esclatantes et la cette grande princesse se mit a repasser ce que mon maistre avoit fait a la premiere bataille lors qu'il avoit sauve la vie du roy son pere contre tant d'ennemis qui l'environnoient les prodigieux avantages qu'il avoit remportez en 
 toutes les autres le merveilleux combat ou il s'estoit trouve seul vainqueur de deux cens ennemis et ou il avoit esleve un trophee si glorieux le combat qu'il avoit fait avez artane la prise de cerasie les batailles qu'il avoit gagnees contre le roy de pont ces armes esclatantes qu'il avoit prises pour se faire mieux remarquer a ceux qui avoient conspire contre sa vie ces armes simples qu'il avoit choisies en suite pour se cacher a ceux qui avoient ordre de l'espargner l'action genereuse qu'il avoit faite en rendant l'argent et laissant emporter les boucliers a ces vaillans soldats qui n'avoient pas voulu les laisser et tant d'autres dont elle se souvenoit aussi precisement que si elles fussent venues d'arriver cependant dit-elle a martesie il ne paroist nulle ambition dans l'esprit d'artamene et je ne concoy point ny ce qui le retient icy ny ce qu'il y pretend ce n'est pas que le roy mon pere n'ait beaucoup fait pour luy mais apres tout ses services font encore infiniment au dessus de ses recompenses et c'est pour cela martesie que je souhaite qu'il soit plus innocent que philidaspe car encore que ce dernier ait du coeur et de l'esprit et qu'il ait aussi fort bien servy en diverses rencontres il y a pourtant une notable difference entre eux l'humeur turbulente de philidaspe ne me plaist pas et de plus je pense qu'il est plus ambitieux et plus interesse qu'artamene ce fut de cette sorte seigneur que cette premiere conversation se 
 passe cependant comme le roy pardonna a ces deux illustres criminels la princesse creut qu'elle ne devoit pas faire esclater son ressentiment si bien qu'elle ne laissa pas d'envoyer scavoir de leur sante celle de philidaspe fut long temps assez mauvaise et mesme sa vie assez douteuse pour mon maistre ses blessures furent tousjours en assez bon estat et trois sepmaines apres s'estre batu il fut remercier le roy de la grace qu'il luy avoit accordee et la princesse de l'honneur qu'elle luy avoit fait de la demander pour luy elle estoit alors dans son cabinet ou il n'y avoit que ses femmes si bien que comme il voulut la remercier et exagerer la reconnoissance qu'il en avoit ne pensez pas luy dit elle qu'encore que j'aye demande grace pour vous je vous l'aye accordee en mon particulier non artamene luy dit elle d'un ton de voix assez imperieux il n'y a encore que le roy qui vous a pardonne et mandane n'est pas satisfaite s'il ne faut que mourir a ses pieds luy respondit artamene je suis tout prest de le faire mais madame quel est le crime que j'ay commis et comment est-il possible qu'un homme qui vous respecte autant qu'il respecte les dieux qu'il adore puisse vous avoir offensee dites moy donc luy dit-elle si ce n'est pas avoir failly que d'avoir mesprise la priere que je vous avois faite de vivre bien avec philidaspe mais madame adjousta-t'il vous aviez aussi prie philipe de vivre bien avec artamene il est vray respondit-elle et je ne pretends 
 pas le justifier en vous accusant je veux seulement scavoir si vous estes le plus coupable ou si vous estes le moins criminel je ne le scay pas moy-mesme reprit artamene en changeant de couleur et le sujet de nostre querelle est mesme si douteux dans nostre esprit que nous ne nous le sommes pas explique l'un a l'autre et peut-estre ne nous l'expliquerons nous jamais vous estes vous connus ailleurs qu'icy luy demanda la princesse non madame respondit artamene et nostre connoissance et nostre aversion ont commence en cette cour et presque en mesme moment mais apres tout madame poursuivit-il ce n'est point a moy a m'informer par quels sentimens vous voulez que j'ayme philidaspe et c'est seulement a artamene a vous demander pardon de n'avoir pu vous obeir comme je ne fais gueres de prieres injustes repliqua-t'elle je n'ay gueres accoustume d'estre refusee et je ne pensois pas qu'artamene et philidaspe deussent estre les premiers a me desobliger mon maistre qui vit que la princesse paroissoit avoir de la colere en fut tres sensiblement touche ha madame luy dit-il si j'eusse creu ne pouvoir me vanger sans vous irriter je ne l'aurois sans doute pas fait mais est-il possible que l'on ne puisse obtenir pardon d'un crime qui n'a pas este volontaire et la princesse mandane est-elle plus inexorable que les dieux qui se laissent flechir par des larmes et par des prieres la princesse qui estimoit veritablement artamene 
 et qui avoit desja quelque disposition a l'aimer voyant qu'il paroissoit assez trouble eut peur qu'il ne se tinst offence de ce qu'elle estoit plus severe que ciaxare de sorte que faisant effort sur elle mesme elle le voulut appaiser et luy pardonner de bonne grace allez luy dit-elle artamene allez vous avez este assez puny par la seule inquietude que je voy dans vostre esprit et je ne veux point vous ordonner d'autre chastiment que celuy de ne vous exposer plus en un pareil danger ha madame luy dit-il vous estes bien bonne de me pardonner et bien rigoureuse de vouloir tousjours conserver celuy qui s'oppose a tout ce que je veux je vous promets luy dit elle que si philidaspe pretend quelque chose du roy a vostre prejudice de prendre vostre party contre luy non madame repliqua artamene je ne pretens rien du roy j'en recoy plus de bien que je n'en desire et si philidaspe ne me dispute jamais rien que des charges et des recompenses nous ne nous battrons plus jamais ensemble et quelle autre chose reprit la princesse vous pourroit il disputer a ces mots artamene se trouvant embarrasse ne put s'empescher de rougir en regardant la princesse d'une maniere tres passionnee et je ne scay si sa response n'eust point explique malgre luy une partie de ses sentimens les plus cachez si le roy ne fust pas arrive mandane qui avoit beaucoup d'esprit et qui observoit tout ce que je veux je vous promets luy dit elle que si philidaspe pretend quelque chose du roy a vostre prejudice de prendre vostre party contre luy non madame repliqua artamene je ne pretens rien du roy j'en recoy plus de bien que je n'en desire et si philidaspe ne me dispute jamais rien que des charges et des recompenses nous ne nous battrons plus jamais ensemble et quelle autre chose reprit la princesse vous pourroit il disputer a ces mots artamene se trouvant embarrasse ne put s'empescher de rougir en regardant la princesse d'une maniere tres passionnee et je ne scay si sa response n'eust point explique malgre luy une partie de ses sentimens les plus cachez si le roy ne fust pas arrive mandane qui avoit beaucoup d'esprit et qui observoit tousjours assez exactement toutes les actions d'artamene prit garde 
 au trouble de son ame mais comme le roy estoit avec elle il ne luy fut pas possible d'y faire alors une plus longue reflexion ciaxare luy dit apres plusieurs autres choses qu'il vouloit absolument qu'artamene et philidaspe vescussent bien ensemble a l'avenir et que pour cela il faloit qu'artamene l'accompagnast a une promenade qu'il vouloit faire que comme il passeroit devant le logis de philidaspe il le verroit en passant parce qu'aribee l'en avoit prie et que la il les feroit embrasser artamene eust bien voulu ne le pas faire mais ciaxare qui s'aperceut de la repugnance qu'il y avoit luy dit que les vainqueurs n'avoient point de mesures a garder avec leurs ennemis vaincus que de plus il faloit que la princesse fust de cette promenade et de cette visite que ce fust luy qui la conduisist et que de cette sorte la chose se feroit avec plus de bien-seance et plus d'avantage pour luy la princesse qui vit que le roy le souhaitoit n'y resista point et creut en effet qu'elle ne devoit pas empescher que cet acconmodement ne se fist pour artamene il parut fort agite et il n'obeit qu'avec peine car enfin dans les soubcons qu'il avoit ce luy estoit une avanture facheuse que celle de s'accommoder avec philidaspe et celle d'aller chez luy et d'y conduire luy mesme la princesse neantmoins ce mal n'ayant point de remede il salut necessairement s'y resoudre le roy et la princesse monterent dans leur chariots et sortirent de la ville car 
 philidaspe n'y estoit point rentre depuis ses blessures et apres avoit fait leur promenade ils descendirent au lieu ou il estoit et le roy se mit a parler bas a mandane au pied de l'escalier durant un assez long temps mon maistre pendant cela s'aprocha de martesie mais si inquiet et l'humeur et le visage si changez qu'il n'estoit pas connoissable martesie qui s'en aperceut ne put s'empescher de luy en faire la guerre luy disant que sa haine estoit trop violente et que s'il scavoit aussi bien aimer que hair son amitie devoit estre la plus belle chose du monde n'en doutez pas luy dit-il martesie et s'il est vray que j'ayme quelque chose je l'ayme sans doute encore plus fortement que je ne hai philidaspe vous me donnez une grande curiosite luy dit-elle tout bas et je voudrois bien scavoir si vous aimez et qui vous aimez je ne puis luy repliqua-t'il en rougissant satisfaire que la moitie de vostre curiosite n'estant pas juste que vous scachiez ce que je n'ay jamais dit a personne et ce que je ne diray peut-estre jamais comme ils en estoient la la conversation du roy finit et mon maistre fut oblige de donner la main a la princesse qui avoit remarque fort aisement l'inquietude d'artamene le roy trouva philidaspe en assez bon estat ce jour-la mais si surpris de voir artamene dans sa chambre qu'il s'en salut peu que ses playes ne se r'ouvrissent a la veue de celuy qui les luy avoit faites tant il sentit d'esmotion ciaxare luy dit alors que pour l'empescher de retomber 
 en un pareil malheur avec artamene il vouloit qu'ils s'embrassassent le naturel violent de philidaspe eut beaucoup de peine a se contraindre en cette occasion neantmoins voyant que le roy le vouloit ainsi que la princesse se plaignoit de luy et que la moitie de la cour estoit presente il se retint et obeit mandane donc faisant aprocher artamene luy dit que c'estoit a celuy qui estoit le plus en sante a faire le plus de chemin et en effet elle le poussa doucement vers philidaspe qui l'embrassant par force luy dit que les rois devoient estre obeis dans leur estats vous avez raison luy respondit mon maistre et c'est pour cela que je fais ce que le roy et la princesse m'ordonnent quiconque seigneur auroit bien observe leurs mouvemens auroit aisement remarque qu'il y avoit quelque grand secret dans leur coeur cette visite ne fut pas longue mais tant qu'elle dura artamene regarda tousjours la princesse mandane ou philidaspe qui de son coste estoit si interdit qu'il ne regardoit presque personne le roy s'estant retire et la princesse l'ayant suivy l'on s'en retourna au palais ou mandane ne fut pas plustost arrivee qu'elle tesmoigna ne vouloir plus voir personne pour artamene il fut encore quelque temps chez le roy mais avec tant d'inquietude qu'il fut contraint d'en sortir et de s'en aller dans sa chambre il n'y fut pas plustost que repassant dans son esprit tout ce qui luy estoit arrive il ne sentist un desplaisir dont il ne se pouvoit consoler 
 quoy disoit il ne souspirant il ne me sera pas permis de hair mon ennemy et mandane voudra eternellement violenter toutes mes inclinations quel interest cache peut elle avoir en cette rencontre qui l'oblige a vouloir que j'ayme philidaspe et que philidaspe m'aime n'est-ce qu'un simple dessein de conserver la vie de deux hommes qu'elle ne croit pas inutiles au service du roy son pere ou n'est-ce point qu'ayant quelque estime particuliere pour philidaspe elle veuille luy oster un ennemy qu'elle ne croit pas estre des moins redoutables et que faisant semblant de nous traiter esgalement il y ait pourtant une grande inesgalite aux sentimens qu'elle a pour nous mais helas reprenoit-il que je suis injuste d'expliquer de cette sorte les actions et les paroles d'une princesse qui m'a toujours si bien traite dequoy me puis-je pleindre raisonnablement artamene comme artamene peut il pretendre quelque chose de la princesse de capadoce qu'il n'ait obtenue elle le loue elle le recoit avec civilite elle souffre sa conversation sans chagrin elle luy offre sa protection aupres du roy elle prend soing de sa vie elle demande sa grace quand il a failly et il n'est rien enfin que l'illustre mandane ne face pour artamene mais helas si artamene est content comme artamene cyrus n'est gueres satisfait comme cyrus cet artamene adjoustoit-il que la princesse favorise n'est pas veritablement celuy que je veux qui le soit celuy la 
 semble n'aimer que la guerre et ne chercher que la gloire et celui que je voudrois qu'elle connust et qu'elle favorisast n'aime que mandane et ne cherche que son affection seigneur luy dis-je car j'estois aupres de luy lors qu'il s'entretenoit tout haut et tout seul de certe sorte le moyen que cet amoureux artamene que vous desirez qui soit favorise le puisse estre si mandane ne le connoist point voulez vous seigneur que la plus vertueuse princesse du monde vous aime ne scachant pas seulement que vous l'aimez et voulez vous reprit artamene que la plus vertueuse princesse du monde souffre que je luy parle d'amour principalement n'estant qu'artamene non seigneur luy dis-je mais artamene est cyrus vous avez raison me repliqua-t'il mais ne m'est il pas aussi dangereux de paroistre cyrus qu'artamene comme artamene peut-estre se contenteroit-elle de me chasser avec quelque compassion mais comme cyrus elle pourroit me punir avec haine et avec colere je voy bien luy respondis-je que vous n'avez pas tort en beaucoup de choses mais apres tout si vous voulez estre aime il faut que l'on scache que vous aimez autrement vous n'en viendrez jamais a bout quant vous auriez gagne cent batailles pousuivis-je et conqueste des royaumes et des empires apres tant de victoires et tant de conquestes vous ne triompheriez point du coeur de mandane si mandane ne scavoit qu'elle eust triomphe du vostre l'amour seigneur 
 en cette rencontre ne peut jamais naistre sans l'amour la princesse vous louera la princesse vous estimera mais elle ne vous aimera point car enfin toutes les grandes choses que vous avez faites sont a vous et la seule conqueste de vostre coeur est ce qui luy peut appartenir et ce qui luy peut plaire si vous voulez que vos victoires vous servent faites luy scavoir qu'elle a vaincu le vainqueur des autres et que celuy a qui rien ne peut resister a cede a ses charmes et a sa beaute mais feraulas me dit-il le moyen d'oser parler et le moyen de ne craindre pas la colere d'une personne de qui la modestie est extreme de qui la vertu est severe jusqu'a la rigueur je ne dis pas seigneur luy repliquay-je qu'il soit a propos de parler d'amour ouvertement a la princesse mais je voudrois du moins luy en dire assez pour luy faire deviner le reste mais si en le devinant me respondit-il elle venoit a me hair que deviendrois-je ne craignez pas cela luy repliquay-je et scachez seigneur que l'amour n'a jamais fait naistre la haine mandane vous peut commander de vous taire mandane vous peut mesme chasser mais elle ne vous scauroit hair parce que vous l'aimez ce n'est seigneur que la maniere de se faire entendre qui peut estre dangereuse et qu'il est necessaire de bien choisir il ne faut donc pas parler d'estre aime en descouvrant que l'on aime il ne faut rien demander rien esperer et rien pretendre que le seul soulagement de faire scavoir son mal a celle qui le 
 cause et quand on en vie ainsi croyez moy seigneur qu'il est bien difficile que l'on soit hai quelque vertu qui puisse estre en la personne aimee enfin poursuivis-je tant que mandane ne scaura point que vous l'aimez il est indubitable que vous n'en serez point aime ou au contraire si vous luy donnez lieu de deviner vostre passion peut-estre que malgre toute sa severite elle vous aimera mais feraulas me dit-il si elle me bannit non non luy dis-je ne craignez pas un si rude traitement tant de grandes actions que vous avez faites luy parleront tellement en vostre faveur qu'elle ne sera pas si inhumaine et si je ne me trompe la chose reussira mieux que vous ne pensez tant y a seigneur qu'apres avoir passe une partie de la nuit a raisonner sur cette matiere artamene se resolut de chercher quelque occasion favorable de faire connoistre a la princesse la passion qu'il avoit pour elle sans toutefois s'en expliquer ouvertement mais helas durant que nous prenions cette resolution mandane en prenoit une autre que nous ne scavions pas et qui s'opposoit bien a nos desseins le vous ay dit seigneur qu'elle s'estoit retiree dans son cabinet ou elle ne fut pas plustost qu'elle apella martesie et luy demanda ce qu'artamene luy avoit dit pendant qu'elle parloit au roy en entrant chez philidaspe car elle avoit pris garde a leur entretien cette fille luy obeissant luy raconta parole pour parole toute cette conversation et joignant en 
 suitte ses sentimens a ceux de mon maistre pour moy madame dit-elle a la princesse veu la facon dont artamene m'a respondu lors que je luy ay tesmoigne vouloir scavoir s'il aimoit et qui il aimoit je crois qu'il est amoureux mandane rougit a ce discours car elle avoit commence d'en soubconner quelque chose mais voulant scavoir le sentiment de martesie sans descouvrir le sien et de qui pensez vous qu'il le puisse estre luy demanda-t'elle pour moy madame adjousta cette fille j'y ay tousjours songe depuis cela sans pouvoir demeurer d'accord avec ma propre raison car enfin artamene ne visite personne avec attachement il ne parle a pas une de mes compagnes qu'autant que la simple civilite le veut il passe toute sa vie chez le roy ou chez vous et si artamene estoit d'une autre condition qu'il n'est il ne seroit pas difficile de s'imaginer de qui il seroit amoureux car madame luy dit-elle en sous-riant artamene ne voit que vous ou ne parle que de vous il vous loue il vous estime et l'on peut presque dire qu'il vous adore il vous suit au temple il vous suit a la promenade et a la chasse il vous accompagne aux festes publiques quand le roy vient chez vous il y vient quand il n'y vient point il ne laisse pas d'y venir il rougit toutes les fois qu'il aproche de vous ou que vous estes seulement eu lieu ou il est enfin dit elle en riant si artamene estoit roy ou que la princesse mandane fust martesie je croirois qu'il seroit amoureux 
 d'elle je pense dit la princesse en l'interrompant qu'artamene vous a rendu quelque mauvais office car si vous m'aviez fortement persuade ce que vous dites vous jugez bien qu'il n'en seroit pas plus heureux et que vous ne pourriez pas avoir trouve une meilleure voye de vous vanger de luy je serois bien marrie madame repliqua martesie en prenant un visage plus serieux d'avoir cause aucun mal a artamene mais comme vos interests me font plus chers que les siens je crois estre obligee de vous dire encore que je ne scay madame si vous ne devriez point durant quelques jours vous donner la peine d'observer un peu ses actions pour vous esclaircir de mes doutes la princesse rougit a ce discours plus qu'elle n'avoit encore fait et baissant la voix comme si elle eust eu peur d'estre entendue de martesie mesme a qui elle parloit comme vous estes sage et discrette luy dit-elle je vous advoueray que depuis ce matin j'ay quelque soubcon de ce que vous dites et j'ay une si grande confusion de ne m'estre pas aperceue plustost de la folie d'artamene que je ne puis vous l'exprimer car enfin en un moment j'ay veu cent choses que je n'avois point veues ou pour mieux dire je les ay veues d'une autre facon que je ne les voyois auparavant vous souvient il martesie du premier jour que je vy artamene apres qu'il eut sauve la vie du roy mon pere ne vous sembla-t'il pas qu'il me regarda avec une attention extraordinaire et passionnee 
 et qu'il ne considera presque point tant de belles personnes qui m'accompagnoient ne vous souvenez vous pas encore de la facon avec laquelle il me pria d'obtenir du roy la permission de combattre ses ennemis et la maniere dont il prit conge de moy ne le voyez vous pas encore lors que je priay de ne prendre point d'armes remarquables ne voyez-vous pas dis-je de quelle sorte il me resista de quel air il me demanda l'escharpe que je luy refusay et en quels termes il s'expliqua lors que je luy dis que je voudrois qu'artamene ne fust ny trop prudent ny trop temeraire il ne m'est pas possible madame dit-il que je puisse regler mes sentimens a cette juste mediocrite que vous desirez ne vous souvient-il point aussi poursuivit-elle du jour que philidaspe et artamene se trouverent ensemble a me dire adieu pour moy j'admire que je n'expliquay point mieux en ce temps la les inquietudes que je vy sur son visage ne vous remettez vous pas encore la joye qui parut dans les yeux du mesme artamene a son retour et une certaine conversation que j'eus et avec luy et avec philidaspe mais sur toutes choses dit-elle vous souvenez vous quels furent les sentimens d'artamene lors que je voulus l'obliger a aimer philidaspe pour moy interrompit martesie je croy madame par tout ce que vous venez de dire et par mille autres petites choses que j'ay remarquees en mon particulier et que vous ne pouvez pas avoir veues 
 que non seulement artamene est amoureux mais qu'il est jaloux de philidaspe et que peut estre encore philidaspe est aussi amoureux de vous qu'artamene vous n'estes pas trop sage luy dit la princesse de vouloir me faire recevoir tant d'ouvrages tout a la fois non martesie adjousta-t'elle philidaspe n'est qu'ambitieux et je ne voudrois pas pour mon repos le pouvoir soubconner d'un autre sentiment ce feroit avoir trop de crimes a punir pour une personne qui n'aime pas les suplices c'est pourquoy ne songeons qu'a artamene mais pour celuy-la dit-elle il faut y donner ordre et m'empescher s'il est possible de recevoir un sensible desplaisir car enfin poursuivit la princesse j'ay de l'estime pour artamene je luy ay de l'obligation et je serois bien faschee qu'il me mist dans la necessite de le mal-traiter c'est pourquoy martesie je vous ordonne tant qu'il fera aupres de moy de faire avec adresse que toutes vos compagnes y soient aussi et de ne m'abandonner point du tout comme il faudra bien tost qu'il parte et que le commencement de la campagne aproche cette contrainte ne durera pas long temps apres cela elle congedia martesie et demeura seule dans son cabinet mais dieux que de facheuses et de tyranniques pensees s'emparerent de son esprit pour le troubler et que cette profonde tranquilite dont elle avoit jouy jusques alors se retrouva peu en son ame elle demeura pourtant dans la resolution qu'elle avoit prise 
 avec martesie vous pouvez donc bien juger seigneur qu'artamene ne put pas executer celle qu'il avoit formee de descouvrir sa passion a la princesse puis qu'elle luy en osta toutes les voyes qu'il avoit accoustume d'en avoir bien est-il vray que durant trois semaines ce fut avec tant d'adresse qu'il ne creut point que mandane eust nulle part a la chose et il s'imagina que le hazard tout seul la faisoit cependant toutes les fois qu'il se souvenoit combien il avoit perdu d'occasions favorables malgre l'assiduite de philidaspe aupres d'elle il en estoit au desespoir mais lors qu'il venoit a penser que ce n'estoit point philidaspe qui l'empeschoit d'executer ce qu'il avoit resolu il croyoit encore qu'il y avoit plus de malignite en son destin bien est il vray qu'il ne fut pas longtemps sans cet obstacle puis que vingt jours apres la visite du roy et de la princesse chez philidaspe il vint les en remercier et occuper aussi opiniastrement la place qu'il avoit accoustume de tenir chez mandane comme il faisoit auparavant ce fut lors que martesie n'eut plus de besoin d'estre si soigneuse et ce fut lors qu'artamene desespera entierement de pouvoir entretenir sa princesse en particulier il y avoit mesme eu plusieurs conversations generales ou mandane avoit dit beaucoup de choses qui pouvoient aisement faire connoistre a artamene que ce seroit un dessein bien dangereux que de luy parler d'amour car encore que ce n'eust este qu'en 
 parlant d'autruy qu'elle eust explique ses sentimens il ne laissoit pas de croire que ce pouvoient estre les siens veu l'air dont elle avoit parle et ainsi il ne pouvoit nullement douter que ce ne fust s'exposer a un grad peril que de descouvrir sa passion a la princesse cette difficulte qu'il trouvoit et qu'il n'avoit pas preveue aussi grande qu'il la rencontroit alors luy donnoit une douleur bien sensible et l'on peut dire que si sa bouche ne parloit pas d'amour a la princesse toutes ses actions en parloient pour luy aussi ay-je sceu depuis par martesie qu'il en fut parfaitement entendu et que la princesse expliqua comme il faloit ses inquietudes ses melancolies ses impatiences ses changemens de visage et ses resveries et qu'elle ne douta plus du tout qu'artamene ne fust passionnement amoureux d'elle mais admirez seigneur comme quoy la prudence humaine est bornee si mon maistre eust parle d'amour a la princesse en l'estat qu'estoient les choses il estoit perdu pour tousjours elle l'auroit mal-traite et l'auroit banny d'aupres d'elle infailliblement quelque estime qu'elle eust pour luy et quelques grands services qu'il eust rendus au roy son pere mais parce qu'il ne luy en parla point et que cependant elle voyoit bien qu'il souffroit et qu'ainsi il avoit beaucoup de respect pour elle cette princesse le souffrit et en eut pitie et receut malgre elle dans son coeur je ne scay quelle tendresse que l'on pouvoit peut-estre 
 desja nommer amour ce n'est pas que cette vertueuse personne la creust telle car il est certain que si cela eust este elle se seroit surmonte elle mesme a quelque prix que ce fust ce n'est pas aussi qu'elle ne s'observast avec soing mais apres tout c'est que l'amour porte je ne scay quel aveuglement dans l'esprit des personnes les plus esclairees qui les empesche de pouvoir connoistre les autres et de se connoistre elles mesmes il y avoit pourtant des momens ou elle se faisoit plusieurs questions en particulier ausquelles elle ne pouvoit pas respondre bien precisement elle s'estonnoit quelquefois de voir que malgre elle artamene luy revenoit en la pensee et de ce que la connoissance de son amour ne luy donnoit pas davantage de colere quoy disoit-elle en elle mesme je scauray qu'un homme que j'ay veu arriver a la cour comme un simple chevalier est amoureux de moy et je souffriray encore sa veue et sa conversation ha non mandane cette scrupuleuse vertu dont vous faites profession ne le doit point du tout souffrir et s'il est vray que l'amour ne puisse estre sans esperance il faut punir artamene et de sa temerite et de sa folie car que peut-il esperer sans me faire outrage que peut-il desirer sans extravagance et que peut-il pretendre sans m'offencer mais helas reprenoit elle il ne me dit rien qui me fasche ny qui me doive fascher il ne me demande rien qui me puisse desplaire je luy dois la vie du roy et le roy luy doit 
 plusieurs victoires je luy dois mesme peut-estre tout le repos de mes jours puis qu'il est a croire que le roy de pont auroit vaincu sans luy et et que je ferois maintenant ou sa femme ou sa prisonniere ne haissons donc pas artamene parce qu'il nous aime et pourveu qu'il ne nous le die jamais ne luy disons rien de fascheux helas disoit-elle quelque-fois en parlant a martesie pourquoy faut-il qu'artamene se soit mis un pareil setiment dans le coeur et que n'est il demeure dans les bornes d'une simple estime pour moy madame luy dit martesie j'ay peine a croire que vous songiez bien a ce que vous dites et je ne scaurois m'imaginer quelque vertu qui soit en vostre ame que vous aimassiez mieux qu'artamene ne vous aimast point du tout que de vous voir aimee de luy comme il vous aime tant qu'il ne vous le dira point vous me pressez beaucoup martesie reprit la princesse mais je vous diray toutefois que j'estime si fort artamene que quand je ne considererois que luy je devrois tousjours souhaiter pour son repos qu'il ne fust pas amoureux de moy le scay bien madame reprit martesie qu'a ne considerer que luy la chose est comme vous la dites mais je scay bien aussi qu'a ne considerer que vous il vous est en quelque facon avantageux de voir que le plus grand homme du monde et le plus accomply en toutes choses vous estime et vous aime jusques a l'adoration je ne doute point repliqua mandant que l'estime d'artamene 
 ne me soit glorieuse et je vous avoueray de plus que je la prefere a celle de tout le reste de la terre mais je voudrois martesie que cette estime ne fust suivie que d'une amitie telle qu'un homme de sa condition la doit avoir pour une personne de la mienne dites moy madame je vous en conjure adjousta martesie si vous voudriez bien qu'artamene que vous estimez tant aimast quelque autre plus que vous vous m'embarrassez un peu repliqua la princesse mais je pense toutefois que pourveu qu'artamene m'estimast plus que tout le reste du monde je ne me soucierois pas qu'il m'aimast un peu moins ha madame reprit martesie vous vous abusez et l'on ne scauroit avoir cette indifference pour l'affection de ceux de qui on desire l'estime et en effet madame vous auriez grand tort de vouloir que celuy de tous les hommes qui a le plus d'esprit et le plus de jugement ne vous aimast pas plus que tout le reste de la terre et puis madame que manque t'il a l'illustre artamene une couronne luy respondit la princesse en rougissant et cela suffit martesie pour faire que je craigne la passion d'un homme qui n'est pas roy pour faire que toutes ses actions me soient suspectes a l'advenir et pour faire que je me la fois a moy mesme car enfin dit elle j'ay un ennemy qui a une intelligence secrette dans mon coeur et que j'estime assez pour aprehender de l'aimer s'il n'y avoit pas un obstacle invincible qui sans doute me deffendra 
 de tout ce que les grandes qualitez d'artamene pourroient entreprendre contre moy et qui fera que malgre son amour son merite et ma reconnoissance je ne laisseray pas de conserver ma liberte toute entiere voila seigneur ou en estoient les choses en ce temps-la artamene aimoit passionnement sans le pouvoir dire philidaspe n'estoit pas moins amoureux ny moins secret estant oblige par diverses raisons de desguiser ses sentimens ciaxare les aimoit tous deux mais incomparablement plus artamene que philidaspe et mandane quoy qu'elle ne le pensast pas aimoit sans doute desja un peu mon maistre et estimoit assez philidaspe quoy qu'il y eust beaucoup de choses dans son humeur qui choquassent la sienne 
 
 
 
 
en ce temps-la le fils du roy d'armenie appelle tigrane vint a la cour de capadoce et fit grande amitie avec artamene cependant comme le commencement du printemps approchoit il vint un advis certain que les rois alliez avoient defia mis leurs armees en campagne cette nouvelle fit haster toutes les levees et donner tous les ordres necessaires pour faire qu'en fort peu de temps toutes choses fussent prestes pour recevoir les ennemis il y avoit bien desja un corps d'armee assemble dans la plaine de cerasie mais selon les apparence il n'estoit pas en estat de pouvoir resister aux rois de pont et de phrigie bien qu'il fust assez avantageusement retranche voila donc artamene contraint de partir et de partir 
 sans pouvoir dire qu'il aimoit ce qui ne luy fut pas un petit desplaisir il fut prendre conge de la princesse avec beaucoup de precipitation parce qu'il estoit venu un second advis qui assuroit que l'armee de ciaxare alloit estre enfermee entre celle du roy de pont et un puissant secours de phrigie qui devoit arriver dans peu de jours si bien que mon maistre ne pouvant tarder un moment de peur d'arriver trop tard fut contraint de partir en tumulte et de renfermer toute sa passion dans son coeur il en parut toutefois encore assez dans ses yeux et il en tesmoigna assez par sa douleur pour faire que la princesse s'en aperceust allez artamene luy dit elle en luy disant adieu soyez aussi heureux que vous l'avez este et si vous voulez obliger le roy mon pere ne songez pas plus a la perte de ses ennemis qu'a la conservation de vostre vie mandane luy dit cela devant tant de monde qu'artamene n'osay respondre que comme tout autre que luy y eust respondu c'est a dire avec beaucoup de respect et de reconnoissancc et il la quitta sans s'expliquer que par des regards derobez et par des souspirs qu'il retenoit aussi tost qu'ils estoient poussez pour philidaspe il ne partit pas en mesme temps car il devoit commander des troupes qui n'estoient pas encore prestes mon maistre s'en alla donc accompagne de toute la jeunesse de la cour qui le voulut suivre en une occasion qui selon les apparences devoit estre dangereuse et le prince tigrane 
 mesme voulut estre de la partie et se ranger parmy les volontaires dont il fut le chef nous fismes une diligence extreme mais comme artamene n'avoit pu estre parfaitement informe de l'estat ou estoient les ennemis comme nous fusmes a cinquante stades de la plaine de cerasie il envoya chrisante aux nouvelles accompagne de dix ou douze seulement afin d'aprendre si les partages estoient libres ou occuppez et si son armee estoit desja enfermee par celle du roy de pont et par les troupes de phrigie cependant il falut faire alte a un petit vilage deshabite ou l'on eust pu se deffendre en cas que les coureurs des ennemis y fussent venus nous trouvasmes parmy ces mafures quelques paisans cachez qui nous assurerent de nouveau que les rois consederez avoient deux armees tres puissantes et que si la nostre n'estoit desja enfermee elle la feroit bien tost artamene voyant donc les affaires de la guerre en aussi mauvais estat que celles de son amour estoit en une affliction que je ne vous puis exprimer il ne pouvoit souffrir que des ennemis qu'il avoit si souvent battus fussent en termes de le vaincre et il se resolut du moins de mourir plustost mille fois que de survivre a sa deffaite si elle arrivoit non disoit-il en luy mesme je ne scaurois me resoudre a revoir ma princesse apres avoir este vaincu et si le malheur veut que je le sois il faut se preparer a la mort moy dis-je qui apres de grandes victoires n'ay ose l'approcher qu'en 
 tremblant et qui n'ay jamais eu la hardiesse apres avoir vaincu des rois de luy faire connoistre seulement qu'artamene estoit son esclave mais dieux adjoustoit-il mourray-je sans que l'illustre mandane scache que je seray mort pour elle et n'auray-je point cette triste consolation de pouvoir esperer qu'elle n'ignorera pas absolument les maux que j'ay soufferts depuis le premier moment que je l'ay veue peut-estre que si elle aprend mon amour en aprenant ma mort la connoissance qu'elle en aura n'irritera pas son esprit et qu'elle pardonnera aisement a un homme qui n'aura perdu le respect qu'en perdant la vie aprenons luy donc en mourant poursuivit-il que nous n'avons vescu que pour elle mais pour amoindrir nostre faute faisons luy connoistre nostre condition sans luy aprendre pourtant veritablement qui nous sommes il suffira qu'elle scache qu'artamene estoit de naissance royalle sans scavoir que cyrus et artamene n'estoient qu'une mesme chose ne mettons point nous mesmes poursuivoit-il d'obstacle a la compassion que nous attendons de sa bonte et n'arrestons pas les l'armes que nous esperons de la tendresse de son coeur je scay bien disoit-il encore que les plaisirs du tombeau font des plaisirs peu sensibles mais du moins si j'ay a perdre la bataille et la vie je perdray l'une et l'autre plus doucement par cette esperance et je murmureray moins de la rigueur de ma destinee cette pensee seigneur 
 flatta de telle sorte le desespoir d'artamene que sans differer davantage il se mit a escrire a la princesse et a luy descouvrir ce qu'il luy avoit cache si soigneusement durant si long temps apres avoir leu et releu sa lettre et en avoir este satisfait il ferma avec beaucoup de soing les tablettes dans lesquelles il l'avoit escrite et m'ayant fait appeller en particulier feraulas me dit-il le visage tout change il s'agit de me rendre un service d'importance et de me le rendre avec beaucoup d'exactitude seigneur luy dis-je je m'estimerois bien heureux si j'avois trouve ce qu'il y a si long temps que je cherche je veux dire un moyen de vous faire connoistre parfaitement le zele que j'ay pour vostre service vous le pouvez sans doute me repliqua t'il mais je crains que le courage de feraulas ne me resiste et ne puisse pas sans peine se resoudre a ne combattre point en l'occasion qui va s'en presenter j'avoue seigneur luy dis-je qu'il ne m'est pas aise de concevoir ce que vous me voulez ordonner et qu'il me seroit assez difficile de ne partager pas un peril ou je vous verrois expose il le faut pourtant me dit-il et soit que vous me consideriez comme vostre maistre comme vostre prince ou comme vostre amy il faut que vous ne me resistiez point davantage vous scavez me dit-il avec une bonte extreme que je connois le coeur de feraulas et que je n'ay pas besoin d'en avoir de nouvelles prevues pour me le faite estimer c'est pourquoy 
 ne vous inquietez pas pour cela et croyez que vous ne m'avez jamais plus oblige que vous m'obligerez aujourd'huy enfin adjousta-t'il encore quoy que je puisse vous commander de faire ce qui me plaist je ne laisse pas de vous dire en cette rencontre que je vous en prie a ces mots ne pouvant souffrir qu'il continuast davantage seigneur luy dis-je vous me donnez de la confusion c'est pourquoy ne differez pas plus long temps a me dire ce que vous voulez que je face afin que je me haste de vous obeir il faut me dit-il mon cher feraulas que vous ne combattiez point du tout que je ne vous en aye donne la permission que vous vous teniez tousjours au lieu le moins expose afin d'entendre l'evenement du combat que nous allons sans doute faire et s'il arrive que j'y sucombe et que j'y meure comme assurement si je suis vaincu j'y mourray que vous alliez en diligence porter cette lettre a l'illustre mandane et quoy qu'elle vous puisse dire ne luy dittes pas que j'estois cyrus vous pourrez luy avouer ma condition mais non pas precisement le lieu de ma naissance voila mon cher feraulas tout ce que je veux de vous n'y manquez donc pas je vous en conjure et soyez moy aussi fidelle en cette derniere occasion que vous me l'avez tousjours este et que j'ay tousjours eu dessein d'estre reconnoissant de vos services seigneur luy dis-je les larmes aux yeux ce m'est une cruelle chose de recevoir sa conmandement de vous que 
 je ne dois executer qu'apres vostre mort mais j'espere seigneur que la fortune en ordonnera autrement je le souhaite me respondit-il mais les choies ne s'y disposent pas cependant ne manquez a rien de ce que je vous ay dit adjousta-t'il en m'embrassant et tesmoignez moy en cette importante rencontre qu'il n'est point de service si difficile que vous ne soyez capable de me rendre je luy promis seigneur tout ce qu'il voulut car le moyen de resister a un prince aflige amoureux et inebranlable en ses resolutions a quelque temps dela chrisante revint et amena deux prisonniers qu'il avoit faits qui apurent a artamene que l'armee de phrigie n'arriveroit que le lendemain et que celle du roy de pont dans laquelle estoit aussi le roy de phrigie ne vouloit point combattre la sienne que l'autre ne fust arrivee qui par le chemin qu'elle avoit pris l'enfermeroit infailliblement entre les deux artamene a cette nouvelle eut du moins beaucoup de joye d'aprendre que cela n'estoit pas encore et que par un partage que chrisante avoit reconnu et que les ennemis n'avoient pas garde il luy seroit facile de passer en effet estans montez a cheval un moment apres le retour de chrisante nous marchasmes avec tant de diligence et si a propos que la nuit favorisant nostre dessein et cachant nostre marche nous nous rendismes au camp sans avoir rencontre personne je ne m'arreste point seigneur a vous exagerer laioye que receurent tous 
 les officiers et tous les soldats lors qu'ils virent artamene luy qu'ils regardoient comme un dieu et qu'ils croyoient tous invincible aussi tost qu'il fut arrive il fit la reveue de son armee qui ne se trouva monter qu'a seize mille hommes seulement de sorte que bien que toutes ces troupes fussent effectivement les meilleures de toute la capadoce artamene ne laissoit pas d'estre fort embarrasse car enfin l'armee du roy de pont qui avoit quitte ses retranchemens et de qui l'avant-garde estoit a veue de celle de mon maistre estoit de vingt mille hommes et celle qui devoit arriver le foie a trente stades de luy estoit de quinze mille hommes effectifs se voyant donc reduit en cette extremite et jugeant bien qu' auparavant que ciaxare le peust scavoir les ennemis l'auroient force de combattre et l'auroient vaincu il prit une resolution aussi hardie que personne en ait jamais pris bien est il vray qu'outre les raisons que j'ay dites il y en eut encore une autre qui a mon advis ne fut pas de petite consideration dans son esprit il scavoit que philidaspe devanceroit le roy et viendroit le joindre avec les premieres troupes qui seroient en estat de marcher or seigneur dans les sentimens qu'il avoit pour luy il ne pouvoit se resoudre a luy donner l'avantage de l'avoir desgage d'un si grand peril apres avoir donc bien examine la chose il tint conseil de guerre mais comme les opinions d'artamene faisoient tousjours toutes les resolutions 
 des conseils ou il se trouvoit la henne fut suivie sans contredit quoy qu'elle fust extremement hardie il dit donc a tous le chefs que s'ils estoient une fois enfermez entre l'armee du roy de pont et celle de phrigie il n'y avoit plus de salut pour eux qu'ainsi il faloit s'il estoit possible les combattre separement que d'aller attaquer celle du roy de pont la premiere il estoit a craindre que pour peu que l'ennemy tinst la chose en balence et tardast a donner la bataille l'autre armee ne vinst les enveloper au milieu du combat et infailliblement les deffaire que d'attendre dans leurs retranchemens qu'ils fussent secourus ce serait attendre une chose sans aparence qu'ils ne le pouvoient estre a temps et que sans doute ils y seroient forcez avant que ciaxare peust estre a eux de sorte qu'en l'estat qu'estoient les choses le mieux qu'ils pouvoient faire estoit d'aller combattre l'armee de phrigie sans que celle du roy de pont s'en aperceust et cela par un moyen qu'il en avoit imagine que cette armee n'estant pas plus forte que la leur et estant lasse et fatiguee d'une assez longue marche pourroit estre deffaite assez facilement et les laisser peut estre en termes de faire encore peur au roy de pont tant y a seigneur que tout ce qu'artamene proposa fut aprouve et fut suivy il envoya quelques-uns des siens battre l'estrade du coste que l'armee de phrigie devoit venir et scachant de certitude qu'elle arriveroit le soir mesme a trente stades du lieu ou il estoit campe aussi tost que la nuit commenca de paroistre il fit marcher toute son armee sans trompettes et sans bruit et 
 ne laissa dans son camp que la garde avancee tous les valets et ceux qui ne pouvoient combattre leur ordonnant qu'aussi tost qu'il seroit un peu esloigne ils allumassent grand nombre de feux pour abuser les ennemis et pour oster tout soupcon de son entreprise au roy de pont je demeuray donc seigneur en ce lieu-la malgre moy avec un commandement absolu d'artamene si je ne le voyois pas revenir le matin de m'en aller en diligence a sinope m'aquitter de ma commission ce n'est pas seigneur comme vous pouvez penser qu'un camp ou il n'y avoit presque personne fust un lieu de grande seurete mais enfin artamene creut que son dessein reussiroit et que si cela n'estoit pas je me pourrois sauvcr facilement pourveu que je me retirasse aussi tost que je scaurois sa mort cependant seigneur quoy que je ne suivisse point mon maistre je ne laissay pas de scavoir tout ce qui se passa en cette dangereuse occasion mais pour n'oublier rien de ce que j'en ay veu je vous diray qu'auparavant que de partir artamene voulant donner coeur aux officiers et aux soldats les flatta les loua et leur promit recompense c'est icy leur dit-il mes compagnons qu'il est necessaire de vous souvenir de vostre ancienne vertu et du commandement que je vous fais de combattre avec autant d'ardeur que si toute la terre voyoit vos actions je ne pourray pas en cette rencontre estre le spectateur de vostre courage je ne 
 pourray pas non plus veut montrer par mon exemple ce que vous aurez a faire je ne pourray pas mesme d'abord vous exciter par ma voix puis qu'il faut surprendre l'ennemy dans l'obscurite de la unit et le vaincre sans qu'il ait presque loisir de se recueiller vous serez donc les seuls tesmoins de vostre hardiesse et de vostre fidelite ne pensez pourtant pas mes compagnons que les tenebres puissent empescher que nostre valeur ou nostre laschete ne soient connues la victoire de nos ennemis deposera en general contre nous s'ils la remportent et je deposeray au contraire avantageusement pour vous lors qu'a la pointe du jour je verray vos mains victorieuses m'aporter les despoilles sanglantes des phrigiens morts leurs enseignes rompues et les testes tranchees de nos ennemis voila mes compagnons par ou te connoistray si vous aurez fait vostre devoir ce sont les marques que je vous en demande et ce sont les marques que moy mesme je vous veux donner de ma propre valeur a ces mots artamene s'estantteu tous les chefs et tous les soldats leverent leurs javelines ou leurs espees pour tesmoigner leur apropation et par un murmure bas et confus assiterent mon maistre qu'ils luy obeiroient exactement ils marcherent donc en diligence et apres avoir pris chacun une escharpe blanche pour se reconnoistre dans l'obscurite ils furent a cette expedition sans autres armes que leurs javelines et leurs espees parce que le combat se devant faire de nuit les arcs et les fleches leur eussent este inutiles artamene fut si heureux qu'il trouva les ennemis 
 bien avant dans leur sommeil ce qui ne facilita pas peu son entreprise comme ils scavoient que l'armee du roy de pont estoit en presence de la nostre ils n'imaginerent point du tout qu'ils pussent estre attaquez de sorte qu'ils dormoient profondement sans aucune crainte de surprise leur garde avancee ne laissa pourtant pas de faire son devoir mais elle fut poussee avec tant de promptitude qu'auparavant que les soldats fussent recueillez qu'ils se fussent rangez sous leurs enseignes et qu'ils se fussent mis en deffence il y en avoit desja beaucoup de tuez celuy qui commandoit ces troupes et qui s'apelloit imbas estoit extremement vaillant aussi le monstra t'il bien en cette occasion puis que malgre cette surprise et le desordre de son armee il r'assembla un gros assez considerable et s'opposa si fortement et si genereusement a artamene qu'il y eut des moments ou il desespera de la victoire jamais il ne c'est rien entendu dire de pareil a ce que m'ont raporte ceux qui se trouverent en ce combat car apres que le premier choc fut passe ou artamene avoit tant recommande le silence il commenca de se faire connoistre a la voix afin d'encourager les siens et comme tous luy vouloient respondre et se vouloient faire entendre a luy de toutes ces voix esclattantes qui ne parloient que de mort et de triomphe il se fit un bruit si grand et si espouvantable que les ennemis creurent 
 qu'ils avoient este mal advertis et que les nostres estoient plus de trente mille hommes la nuit quoy qu'obscure parce que la lune n'esclaircit point ne l'estoit toutefois pas si fort qu'a la faveur des estoiles l'on ne s'entrevist les uns les autres et ce fut aussi par cette sombre lumiere qu'artamene ne laissa pas de garder quelque ordre en un combat ou il y avoit tant de desordre et tant de confusion comme il vit donc qu'il y avoit un gros qui faisoit ferme et qui luy resistoit il se douta bien qu'imbas qu'il connoisoit pour homme de coeur et qu'il scavoit qui commandoit cette armee retenoit ce gros en son devoir mais comme il ne le pouvoit voir distinctement pour l'attaquer il s'avisa d'une ruse qui luy reussit il se mit donc a crier aussi haut qu'il le put si le vaillant imbas veut vaincre que ne vient il combattre artamene et luy disputer la victoire en personne a ces paroles le hazard qui se mesle de toutes choses fit qu'imbas se trouvant fort proche de luy se tourna de son coste et allant a artamene l'espee haute je ne pensois pas luy dit-il avoir un si illustre ennemy si pres de moy ny une si legitime excuse de ma deffaite si elle arrive a ces mots ils s'aprochent ils se battent et se parlent de temps en temps de peut que la presse ne les separe et qu'ils ne se connoissent plus mais a la fin mon maistre estant le plus fort et le plus heureux luy fit sauter l'espee des mains et luy saisissant la bride 
 il le menaca de le tuer s'il ne se rendoit imbas se voyant en cet estat ne fit aucune difficulte de se rendre et artamene l'ayant donne en garde a quatre des siens fut achever de vaincre tout ce qui resistoit encore l'on voyoit la cavalerie d'artamene renverser l'infanterie phrigienne sous les pieds de ses chevaux et l'on voyoit presque toute l'infanterie capadocienne estre devenue cavalerie parce que dans le desordre ou avoient este leurs ennemis comme ils avoient voulu monter a cheval les nostres les en avoient empeschez et les tuant avoient pris leurs chevaux dont ils se servoient apres contre leurs compagnons il y en avoit quelques-uns qui passoient d'un simple sommeil a un sommeil eternel sans s'eveiller les autres a moitie armez estoient contraints de se deffendre d'autres se servant de l'obscurite de la nuit s'en-fuyoient sans honte d'autres sans armes ne laissoient pas de disputer leur vie avec opiniastrete et tous ensemble estoient en une confusion estrange enfin seigneur apres un combat de deux heures artamene ne trouva plus rien qui luy peust resister et faisant sonner sourdement la retraite chacun se rassembla sous ses enseignes et tous ensemble reprirent le chemin du camp cette entreprise fut si judicieusement conduite et si heureusement executee qu'a la pointe du jour je vy revenir artamene a la teste de ses 
 troupes qui s'estant fait rendre son prisonnier par ceux a qui il l'avoit baille a garder le faisoit marcher aupres de luy mon maistre tenant une espee qu'il avoit arrachee a un des ennemis et qu'imbas qui la reconnut luy assura estre celle de son lieutenant general jamais seigneur il ne s'est veu une pareille chose ny un plus magnifique triomphe que celuy-la il n'y avoit pas un capitaine ny pas un soldat qui n'eust quelque marque de victoire entre les mains l'on en voyoit qui tenoient des boucliers a la phrigienne d'autres des cottes d'armes toutes sanglantes quelques-uns des enseignes a demy rompues d'autres des faisseaux de javelots sur leurs espaules d'autres encore des testes de soldats morts qu'ils portoient par les cheveux un grand nombre d'autres menoient des prisonniers enchainez le prince tigrane avoit deux enseignes des ennemis qu'il leur avoit arrachees et tous enfin portoient une marque assuree qu'ils s'estoient trouvez au combat comme artamene les vit tous de cette facon il en eut une joye extreme il les loua il les carressa et pour s'aquitter de sa parole leur fit voir le general de l'armee ennemie qu'il avoit fait prisonnier et l'espee de son lieutenant qu'il portoit artamene estoit dans cette glorieuse occupation lors qu'on vint l'advertir qu'il paroissoit environ cinquante chevaux qui venoient du coste de sinope il envoya aussi tost les reconnoistre mais il se trouva que c'estoit philidaspe 
 qui estant jaloux de la gloire d'artamene estoit party de la cour sans conge et n'avoit pu souffrir que son rival se trouvast en une occasion dangereuse ou il ne seroit pas je pense toutefois seigneur qu'il se repentit de sa diligence lors qu'il aprit qu'il n'auroit point de part a la victoire qui venoit d'estre r'emportee sans luy il arriva donc aupres d'artamene comme tous ces chefs et tous ces soldats tenoient encore ces illustres marques de leur avantage et comme il avoit sceu la chose par ceux qui l'estoient alle reconnoistre s'il eust ose il ne seroit pas venu si avant mais la bienseance ne le souffroit pas mon maistre ne le vit pas plustost qu'il en fut esmeu neantmoins comme il n'est jamais plus doux ny plus civil qu'apres la victoire il fut au devant de luy jugez luy dit-il philidaspe de ce que nous eussions fait si vous y eussiez este parce que nous avons fait vous n'y estant pas je ne scay pas respondit-il si j'eusse partage la gloire avec vous mais je scay bien que j'eusse partage le peril lien reste encore assez luy repliqua artamene puis que nous avons devant nous une armee de vingt mille hommes a combattre la premiere victoire que vous avez remportee respondit philidaspe n'est pas un presage assure de la seconde et peut-estre qu'en partageant le peril avec vous je ne partageray pas la gloire nous le verrons bien tost respondit artamene car je ne pense pas qu'il soit a propos de laisser fortifier nos ennemis auparavant 
 que de les combattre il faut profiter des faveurs que la fortune nous a faites c'est une capricieuse qui ne veut pas qu'on les neglige et qui les oste quelquefois pour tousjours lors qu'on ne les prend pas des qu'elle les presente vous la connoissez mieux que moy respondit philidaspe qui n'ay jamais receu aucun bien d'elle voyons donc repliqua artamene qui se sentit un peu pique de ce discours si les maux ou les biens que j'en ay receus m'ont apris a la bien connoistre apres cela il se tourna vers tous les chefs et vers tous les soldats et leur parlant avec une hardiesse et une joye dans les yeux qui sembloit estre d'un heureux presage n'est il pas vray leur dit-il mes compagnons que les vainqueurs ne sont jamais las et que vous l'estiez davantage auparavant que d'avoir combatu que vous ne l'estes maintenant que vous avez vaincu vos ennemis mais mes chers compagnons ne nous trompons pas nous mesmes nous n'avons encore que commence de vaincre et il faut achever d'abattre tout ce qui pourrait s'opposer a nous que le nombre de nos ennemis ne vous espouvante point car je puis vous asssurer que nous leur allons estre plus redoutables qu'ils ne nous le doivent estre estant bien plus difficile combattre des soldats qui viennent de vaincre que d'autres qui n'auroient pas combatu le brait de nostre victoire devancera nostre armee et affaiblira le coeur de nos ennemis la crainte et la douleur les auront a demy deffaus quand nous arriverons a eux et si les conjectures ne me trompent cette seconde victoire ne nous coustera pas trop cher le vaillant philidaspe 
 qui vient d'arriver nous la rendra encore plus facile et la fortune qui aime a favoriser les entreprises dangereuses et extraordinaires ne nous abandonnera pas en celle-cy allons donc mes compagnons allons car si vous aimez le travail vous n'en pouvez jamais trouver de plus glorieux et si vous cherchez le repos vous ne pouvez aussi jamais establir plus fondement le vostre qu'en mettant vos ennemis en estat de ne le pouvoir plus troubler artamene ayant parle a peu pres de cette sorte tous les officiers et tous les soldats aplaudirent a la resolution qu'il sembloit avoir prise en suitte de quoy il fit la reveue de ses troupes pour voir combien il en avoit perdu et trouva qu'il ne luy manquoit que cinq cens hommes quoy qu'il en eust deffait quinze mille apres cela il commanda que chacun fist un leger repas et se preparast a combattre dans deux heures cependant il traitta tousjours fort civilement avec philidaspe mais comme il vouloit que le bruit de sa premiere victoire devancast ses troupes et commencast de luy embaucher la seconde il renvoya au roy de phrigie imbas general de l'armee qu'il avoit deffaite et qu'il avoit pris comme je l'ay desja dit ordonnant au heraut qui le devoit conduire de dire a ce prince que ce vaillant homme s'estoit si bien deffendu et avoit tesmoigne tant de coeur dans sa disgrace qu'il ne pouvoit se resoudre de luy donner le desplaisir d'estre prisonnier pendant une bataille ny se priver luy mesme de la gloire de le vaincre une seconde fois si le bonheur luy en vouloit philidaspe 
 l'entendant parler ainsi et ne pouvant s'empescher de le contredire voulut luy representer qu'il vaudroit mieux ne se deffaire pas d'un homme qui pouvoit tousjours servir a quelque chose apres la bataille si le succes n'en estoit pas heureux si nous sommes vaincus repliqua artamene nous n'aurons que faire de prisonniers puis que nous serons ou morts ou prisonniers nous mesmes et que ceux que nous avons pris feront delivrez malgre nous et si nous sommes vainqueurs aujousta-t'il nous n'aurons que faire non plus d'avoir des ostages entre nos mains pour porter nos ennemis a ce que nous voudrons puis qu'eux mesmes feront sous nostre puissance toujours m'avouerez vous repliqua philidaspe que vous donnez un vaillant homme a nos ennemis il est vray respondit artamene mais en leur en donnant un nous en gagnons plusieurs qu'il faudroit laisser a garder celuy-la tant y a seigneur que mon maistre fit ce qu'il vouloit faire et que philidaspe se teut cependant le roy de pont et celuy de phrigie furent etrangement surpris lors qu'a la pointe du jour on les advertit dans leurs tentes que l'on entendoit de grands cris de joye dans l'armee d'artamene et que mesme ceux qui s'en estoient aprochez disoient y avoir remarque quantite d'enseignes phrigiennes ces princes ne pouvoient s'imaginer comment il estoit possible qu'ayant veu des feux toute la nuit dans le camp de leur ennemy il eust pu aller combattre 
 et deffaire les troupes qu'ils attendoient ils ne pouvoient croire non plus qu'imbas eust trahy son roy et son party pour prendre celuy des capadociens de sorte que dans cette incertitude ils ne scavoient que dire ny que penser tous les capitaines et tous les soldats n'en estoient pas moins en peine et tous ensemble voyoient tousjours bien que cela ne leur pouvoit pas estre avantageux mais comme ces princes alloient envoyer reconnoistre de nouveau ce que c'estoit ils virent arriver imbas qui pousse par sa propre generosite et ayant interest d'excuser sa deffaite parla valeur de ses ennemis exagera leur courage si fortement et parla de celuy d'artamene avec de si grands eloges qu'il en porta la frayeur dans l'ame de tous ceux qui l'escoutoient c'est assez luy respondit le roy de pont que de dire que c'est artamene qui vous a vaincu pour oster la honte de vostre deffaite et c'est assez aussi adjousta le roy de phrigie de dire qu'artamene veut encore combattre pour nous obliger a ne fuir pas un ennemy dont on peut estre vaincu sans deshonneur vous direz donc a artamene dit le roy de phrigie au heraut que nous allons nous preparer a le recevoir comme il merite de l'estre et a luy rendre grace si nous le pouvons en taschant de nous mettre en estat de luy pouvoir renvoyer a nostre tour des prisonniers apres la bataille cependant artamene qui s'estoit resolu de finir la guerre par cette journee n'oublioit rien de tout ce qui la luy pouvoit rendre 
 heureuse il ne rencontroit pas un capitaine a qui il ne promust recompense de la part du roy il ne voyoit pas un soldat passer aupres de luy qu'il ne l'appellast par son nom et qu'il ne luy dist quelque chose d'obligeant et par son action et par ses paroles il leur inspira un si ardant desir de gloire qu'il n'eust pas este aise de les retenir tant il est vray qu'il avoit un art puissant pour exciter leurs coeurs et pour se rendre maistre de leurs esprits apres donc que toutes les troupes eurent fait un repas assez leger et qu'a la teste de l'armee l'on eut offert un sacrifice aux dieux artamene la fit marcher en bataille droit a l'ennemy et marcha le premier avec le prince tigrane et philidaspe qui ne le voulut point abandonner afin qu'il ne peust rien faire qu'il ne fist aussi bien que luy j'advoue seigneur que voyant les choses en cet estat je ne pus me resoudre de continuer d'obeir exactement a artamene je me mefiay donc parmy toute cette jeunesse de la cour qui formoit un corps de volontaires et qui suivoit mon maistre mais je ne scay comment il me vit et me fit signe dela main aussi tost qu'il m'eut aperceu je quittay alors mon rang et comme il s'avanca quinze ou vingt pas seigneur luy dis je en l'abordant ne me refusez pas la permission de combattre non me respondit-il je ne vous la donneray point et vous m'avez fasche de me desobeir je ne le feray plus luy dis-je seigneur puis que vous ne le pouvez souffrir et je m'en vay me retirer du moins 
 feraulas me dit-il si je meurs en cette occasion vous pourrez assurer a la princesse que le jour de ma mort aura este bien marque du sang de ses ennemis et qu'en une mesme journee j'aurai este vainqueur et vaincu a ces mots ce cher et bon maistre me commanda de nouveau tout haut de suivre ses ordres afin que personne ne pensast lie de mon courage et de ma retraite qui me peust estre desavantageux apres cela je le quittay et luy rejoignances siens continua de marcher vers l'armee des rois alliez qui de leur coste se preparoient a combattre ils taschoient de persuader a leurs soldats que la deffaite de leurs troupes leur feroit avantageuse puis que la fatigue que leurs ennemis avoient eue a les vaincre devoit les avoir affaiblis mais quoy qu'ils pussent dite le nom d'artamene les estonnoit plus que la voix de leurs princes ne les s'assuroit cependant ces deux corps d'armee paroissant animez d'un mesme esprit et d'une mesme fureur s'avancerent et s'aprocherent a la portee de la fleche l'air en fut en un moment tout obscurcy le fracas des traits qui se rencontrent qui se choquent et qui se brisent en ces occasions se joignit au bruit esclattant de cette harmonie guerriere dont on se sert dans tous les combats et frapant l'oreille de tous les soldats de l'un et de l'autre party redoubla dans le coeur des uns et des aimes un ardant desir de vaincre apres avoir vide leurs carquois ils s'aprocherent davantage ceux qui portoient des javelots les lancerent avec une force extreme les espees 
 suivirent bien toit et ces deux armees venant aux mains et se meslant tous ceux qui les composoient firent ce qu'ont accoustume de faire de vaillans soldats conduits par de vaillans capitaines c'est a dire que tout se mesla que tout combatit que tout voulut vaincre et que chacun a son tour attaqua et fut attaque l'aigle gauche de l'armee d'artamene enfonca la droite de celle des rois alliez et la gauche de ces princes esbranla fort la droite d'artamene pour luy il fit non seulement ce qu'il avoit accoustume de faire mais il fit encore ce qu'il n'avoit jamais fait le prince tigrane se signa la aussi en cette occasion philidaspe a leur exemple fit tout de que l'on pouvoit attendre d'un homme de grand coeur et mon maistre luy mesme m'a dit souvent malgre la haine qu'il avoit pour luy qu'il estoit digne d'une immortelle louange il ne font donc pas s'estonner si la plus petite armee eut l'avantage sur la plus grande ayant trois hommes il extraordinaires qui la soustenoient il faut pourtant avouer que le gain de cette bataille apartint tout entier a artamene non seulement parce qu'il combatit cent fois plus vaillamment qu'aucun autre non seulement parce qu'il donna tous les ordres avec jugement non seulement parce qu'il anima les siens qu'il les s'allia quelquefois qu'il les soustint qu'il les deffendit et qu'il fut par tous les lieux ou il estoit besoin d'estre mais encore parce qu'il fit une chose qui mit plus les ennemis en deroutte que 
 tout ce que les autres avoient fait mon cher et invincible maistre qui s'estoit resolu de vaincre ou de mourir et de conserver d'autant plus soigneusement tout l'honneur de sa premiere victoire qu'il n'ignoroit pas que s'il perdoit la bataille il seroit accuse de l'avoir un peu legerement hazardee artamene dis-je voulant donc triompher ou se perdre ne s'amusoit pas en cette occasion a choisir les ennemis qu'il combattoit et a espargner mesme leur sang comme il faisoit presque tousjours estant certain qu'en cent occasions differentes il a mieux aime s'exposer a estre blesse pour tascher de prendre de vaillants hommes prisonniers que de les tuer comme il le pouvoit aisement faire mais en celle-cy il attaquoit tout ce qui s'opposoit a son passage il blessoit tout ce qui ne se rendoit pas et il soit tout ce qui luy resistoit opiniastrement rencontrant donc un gros de cavalerie qui faisoit ferme il le charge il l'enfonce et le met en suitte sans prendre garde que le roy de pont ce genereux rival dont il estoit si estime et si aime estoit celuy qui luy faisoit le plus de resistance mais enfin l'ayant blesse au bras droit et ce prince se voyant hors de combat et hors d'apparence d'estre desgage par les siens puis qu'il alloit estre envelope par ceux d'artamene se voyant dis-je en cet estat et reconnoissant mon maistre il aima mieux se rendre a luy qu'a aucun autre et dans cette pensee se voyant presse de toutes parts et prest de perir il faut se rendre 
 artamene il faut te ceder luy cria ce prince blesse et il faut mesme te confesser en se rendant et en te cedant que tu merites de vaincre a ces mots artamene le reconnoissant s'approcha encore plus pres de luy et voyant qu'il ne pouvoit plus soustenir son espee il escarta ceux qui le pressoient et l'abordant fort civilement vous cedez plustost a ma fortune qu'a ma valeur luy repliqua-t'il mais il faut du moins que j'use comme je dois de cette bonne fortune et que je tasche de vous tesmoigner qu'elle est accompagnee de quelque vertu en disant cela il se tourna vers chrisante qui combattoit alors aupres de luy et luy remettant le roy de pont entre les mains allez chrisante luy dit-il allez conduire le roy dans nostre camp car il y fera mieux servy que dans le sien ou tout est en confusion mais ayez en soing adjousta t'il comme d'un prince qui feroit nostre vainqueur si tous ses soldats estoient aussi vaillants que luy chrisante obeissant a son maistre et s'accompagnant de cent cavaliers se chargea de la conduite du roy de pont auquel artamene dit encore en le quittant avec beaucoup de civilite seigneur j'irois moy-mesme vous servir si la necessite de mon devoir me le permettoit mais comme je voy encore quelques-uns des vostres les armes a la main vostre majeste me pardonnera si je la quitte et si je vay achever de me mettre en estat de luy rendre apres mes devoirs avec plus de respect et plus de loisir a ces mots 
 s'abaissant jusques sur l'arcon il tourna bride et ce prince vaincu recevant la loy d'un vainqueur qui le traitoit de si bonne grace suivit chrisante sans songer plus a sa liberte cependant le roy de phrigie ayant sceu bien tost apres que le roy de pont estoit prisonnier en entra en une fureur estrange et quoy que ce prince soit desja assez esloigne de sa premiere jeunesse il a pourtant beaucoup de vigueur et beaucoup de generosite si bien qu'aprenant cette perte il redoubla ses efforts pour tascher de la reparer il rassembla donc ce qu'il put des siens et fut luy mesme en personne aux lieux les plus dangereux artamene ayant apris en quel endroit combattoit ce prince y fut accompagne de tout ce qui le put suivre de tout ce qu'il rencontra en son passage et recommenca alors un nouveau combat par tout ailleurs l'on ne voyoit que des ennemis morts ou mourans que des soldats qui jettoient leurs armes pour fuir ou qui se rendoient et la victoire estoit entierement du coste d'artamene cependant la nuit tombant tout d'un coup l'on ne discerna plus du tout l'endroit ou il y avoit encore combat de ceux ou il n'y en avoit plus et philidaspe que la foule avoit separe d'artamene malgre la resolution qu'il avoit prise de ne l'abandonner pas achevant de vaincre tous ceux qui luy avoient resiste ne voyant point mon maistre pour donner les ordres fit a l'instant sonner la retraite 
 
 
 
 
 apres chacun se retrouva sous son enseigne et le party d'artamene se trouva maistre du champ de bataille et du bagage des ennemis qui l'avoient abandonne mais pour le vainqueur l'on ne le voyoit en nulle part tous les capitaines se demandoient les uns aux autres ou il estoit et tous les soldats vouloient scavoir ce qu'estoit devenu leur general les uns disoient je ne l'ay point veu depuis qu'a la teste de nostre compagnie il a enfonce un escadron qui luy resistoit les autres adjoustoient je ne l'ai point rencontre depuis que je luy ay veu tuer un vaillant homme qui j'avoit attaque et tous enfin marquoient la derniere fois qu'ils l'avoient veu par quelque action heroique mais encore que tout le monde l'eust veu durant le combat personne ne scavoit ce qu'il estoit devenu l'on ne le trouvoit en nul endroit il n'estoit point dans son camp il n'estoit point dans son camp il n'estoit point au champ de bataille et ainsi il sembloit demeurer confiant qu'il faloit qu'il fust mort ou prisonnier philidaspe mesme en paroissoit fort empresse et soit que ce fust par generosite ou par un sentiment tout contraire il s'en informa avec un grand soing pour moy seigneur je n'eus jamais une douleur si grande chrisante n'en avoit pas une mediocre et je puis dire qu'il n'y avoit personne en toute l'armee qui ne s'affligeast bien plus de cette perte qu'il ne se rejouissoit du gain de deux batailles cependant comme l'on scavoit que philidaspe avoit desja commande 
 des armees avec la qualite de general tous les officiers ne firent point de difficulte de prendre les ordres de luy car pour le prince tigrane comme il ne devoit pas tarder en capadoce il n'avoit voulu accepter nul employ et ne vouloit estre que volontaire mais tous ces capitaines n'avoient rien de plus pressant dans l'esprit que d'estre pleinement esclaircis de la fortune de leur general ils dirent a philidaspe qu'il faloit s'informer du roy de pont en quel lieu il croyoit que le roy de phrigie se seroit retire afin d'y envoyer un heraut demander si artamene ne seroit point prisonnier car enfin il s'estoit trouve deux soldats qui assuroient avoir veu d'essez loing artamene a l'entree de la nuit poursuivre les ennemis du coste que le roy de phrigie avoit fait sa retraite ce fut moy seigneur qui receus l'ordre d'aller vers le roy de pont que l'on avoit loge et pense dans la tente de mon maistre il m'assura qu'on trouveroit le roy de phrigie a la ville la plus proche de cerasie au dela de la riviere de sangar mais seigneur je ne vy jamais un prince plus raisonnable que celuy-la car des le mesme instant que je luy eus fait connoistre la crainte que l'on avoit qu'artamene ne fust prisonnier si cela est me dit-il ne craignez rien pour vostre maistre et se faisant donner de quoy escrire bien qu'il fust assez blesse au bras droit il fit une lettre au roy de phrigie par laquelle elle prioit si artamene se rencontroit par hazard en sa puissance 
 de le traiter avec toute la civilite possible l'on envoya donc aussi tost un heraut vers le roy de phrigie et chrisante et moy suivis d'un nombre infiny d'autres de toutes conditions ayant fait allumer force flambeaux fusmes chercher parmy les morts ce que nous souhaitions ardemment de n'y rencontrer pas et ce que nous craignions estrangement d'y trouver helas disois-je a chrisante les dieux auroient-ils este si favorables a artamene pour luy estre si contraire a quoy bon luy faire remporter deux illustres victoires en un jour pour le faire perir de cette sorte et pour laisser philidaspe son ennemy jouir du fruit de ses travaux cependant la pointe du jour estant venue nous continuasmes de chercher et de chercher avec soing bien aises pourtant de voir que nous cherchions inutilement comme nous scavions le coste ou l'on avoit veu artamene la derniere fois chrisante et moy fusmes encore allez loing sans que nous sceussions bien precisement nous mesmes pourquoy nous nous escartions tant mais le destin qui nous conduisoit scavoit bien ce que nous ignorions comme nous commencions de desesperer de pouvoir rien aprendre de notre cher maistre et que nous nous resolutions de nous en retourner nous entendismes quelques voix plaintives qui nous appelloient nous fusmes en diligence de ce coste la et nous y trouvasmes deux soldats fort blessez l'un a la jambe et l'autre a la cuisse qui ne pouvant se soustenir 
 estoient demeurez en ce lien toute la nuit en attendant qu'il passast quelqu'un pour les secourir ayant receu ces blessures l'un et l'autre en cet endroit comme ils poursuivoient les ennemis mais quoy que ces blessures fussent grandes et que leur foiblesse fust extreme par la perte de leur sang la premiere chose qu'ils nous dirent ne fut point de nous demander secours bien qu'ils fussent de nostre party au contraire l'un des deux prenant la parole et nous regardant car il scavoit bi que nous estions a artamene allez nous dit-il allez vers le bord de cette riviere que vous voyez a deux cens pas d'icy et cherchez y avec foin pour voir si vostre illustre maistre n'y est point en mesme estat que nous nostre maistre luy dismes nous tout a la fois chrisante et moy helas mes amis que nous en pouvez vous aprendre nous le vismes hier au soir fort tard me respondit le soldat qui avoit desja parle poursuivre le roy de phrigie qui se retiroit en combattant mais comme ils passerent aupres de nous nous connusmes qu'artamene estoit blesse bien que le jour fust prest de finir car nous vismes sa cotte d'armes toute sanglante nous estions comme vous le voyez couverts des buttions qui nous environnent et qui nous desroberent a la veue de ceux du party contraire le roy de phrigie avoit gagne le devant d'assez loing mais nous eusmes beau crier car de tous ceux qui suivoient artamene aucun ne s'arresta pour nous secourir et nous vismes 
 qu'environ a l'endroit que je vous ay marque il se fit encore un grand combat ou si je ne me trompe je vy tomber l'illustre artamene du moins fuis-je bien assure que je ne vy personne demeurer debout que quelques-uns qui passerent la riviere a la nage entre lesquels je suis certain qu'artamene n'estoit pas ce soldat n'eut pas si toit acheve de parler que chrisante et moy commencasmes de courir vers le lieu qu'il nous avoit monstre avec un redoublement de crainte que je ne vous puis exprimer et je pense que nous eussions abandonne ces deux pauvres soldats sans les secourir n'eust este que nous vismes paroistre quelques-uns des nostres entre les mains desquels nous les remismes pour en avoir soing cependant seigneur nous arrivasmes sur le bord de cette riviere qui est celle de sangar qui separe le royaume de pont de celuy de bythinie comme nous y fusmes nous vismes que toutes ses rives estoient couvertes de morts il y avoit un petit pont de bois qui paroissoit avoir este rompu de nouveau et comme le cours de cette riviere n'est pas fort rapide on la voyoit aussi loing que la veue se pouvoit estendre du coste qu'elle descend toute couverte en ces deux bords de soldats tuez et d'armes rompues toutes ses eaux mesmes en avoient change de couleur toutes les herbes de ces rivages estoient teintes de sang et l'on ne pouvoit rien voir de plus funeste que cet objet nous reconnusmes aussi tost grand nombre de gens de nostre party 
 et nous en discernasmes aussi beaucoup de celuy du roy de phrigie mais o dieux je fremis encore quand je me souviens de la surprise que j'eus lors que suivant l'une de ces rives un peu plus bas je reconnus le cheval de mon cher maistre que je vy mort au bord de l'eau il avoit les deux pieds de devant dans la riviere comme s'il eust voulu la passer et qu'il eust este tue en cette action d'un coup de trait qu'il avoit au travers du flanc helas m'escriay-je chrisante il n'en faut plus douter nostre illustre maistre a pery ou par le fer ou parles flots et de quelque facon que la chose soit arrivee nous avons perdu le grand artamene de vous dire seigneur quel fut nostre estonnement et quelle fut nostre douleur c'est ce qui n'est pas possible nous reconnusmes fort bien ce cheval qui estoit tres-remarquable nous vismes de plus a deux pas de la l'habillement de teste de mon maistre que je reconnus aussi tost a un grand panache dont il estoit couvert et comme la riviere est estroite je reconnus encore de l'autre coste de l'eau son bouclier qui estant de bois par dedans flottoit le long de cette rive et s'estoit accroche par ses courroyes a quelques joncs et a quelques roseaux qui la bordent enfin seigneur nous ne doutasmes point que nostre cher maistre n'eust pery principalement apres que nous eusmes visite fort exactement et fort inutilement tout ensemble les deux costez de cette riviere la longueur de plusieurs stades car je la passay a la 
 nage et principalement encore quand nous fusmes retournez au camp avec ces tristes et funestes marques de la perte d'artamene et que nous eusmes sceu que le heraut que l'on avoit envoye vers le roy de phrigie estoit revenu sans en avoir apris aucunes nouvelles a ce redoublement d'affliction nous recourusmes chrisante et moy une seconde fois tout le long de ces funestes rivages qui nous firent tant verser de larmes nous suivismes ces bords beaucoup plus loing qu'il n'estoit vray-semblable que ces vagues eussent pu porter le corps de nostre cher maistre et comme cette riviere se jette dans la mer assez pres de la nous creusmes qu'elle auroit jette avec elle le corps d'artamene dans ces abismes enfin seigneur nous retournasmes une autre fois au camp tous desesperez nous creusmes absolument qu'il estoit mort et toute l'armee le creut comme nous jamais jour de victoire ne fut si triste que celuy-la et la perte de vingt batailles n'auroit pu causer une consternation esgale a celle que l'on voyoit dans toutes nos troupes tout le monde soupiroit tout le monde gemissoit et les capitaines avoient beaucoup de peine a retenir les soldats et a les empescher de se desbander ils s'imaginoient presque que tous ces morts dont le champ de bataille estoit couvert alloient ressusciter pour leur arracher d'entre les mains les lauriers qu'ils avoient r'emportez et ils publioient hautement qu'il n'y avoit plus d'esperance de vaincre puis 
 qu'artamene ne vivoit plus les uns disoient qu'il ne faloit plus servir parce qu'il n'y avoit plus de recompense a attendre les autres qu'il ne faloit plus s'exposer pour des gens qui ne s'exposoient pas comme artamene enfin disoient ils tous nous regrettons un general qui nous faisoit presque vaincre sans peril qui faisoit tousjours plus luy mesme qu'il ne nous commandoit de faire qui nous recompensoit magnifiquement des moindres services qui nous laissoit tout le butin apres avoit partage le danger et qui par sa douceur et par sa familiarite charmante estoit tout ensemble nostre compagnon et nostre general voila seigneur ce que disoient les soldats pendant que tous les capitaines pleuroient publiquement comme eux ou cachoient du moins leur douleur dans leurs tentes tous les prisonniers que nous avions faits en furent sensiblement affligez et ne pouvoient se consoler de leur captivite scachant qu'ils ne feroient plus sous la puissance d'artamene dont ils avoient espere un traitement favorable le roy de pont en son particulier en fut extraordinairement afflige et tesmoigna plus de douleur de la perte de celuy qui l'avoit blesse qui l'avoit vaincu et qui l'avoit fait prisonnier que de la perte de deux batailles et de celle de sa liberte philidaspe mesme malgre tous leurs desmeslez et toute son aversion tesmoigna estre touche d'une avanture si pitoyable et s'il eut de la joye il la desguisa si bien qu'elle ne parut point 
 sur son visage mais pendant que tout le monde pleure et que tout le monde le pleint je parts du camp tout desespere sans en parler a personne non pas mesme au sage chrisante et je m'en viens a sinope pour m'aquitter de la triste commission que mon maistre m'avoit donnee d'aller porter ce qu'il avoit escrit a la princesse de capadoce je fis une telle diligence que l'arrivay icy quatre heures plustost que celuy que philidaspe envoyoit au roy pour l'advertir de ce qui s'estoit passe et pour prendre de nouveaux ordres mais comme je ne voulois voir que mandane je fis le tour de la ville par dehors et je fus mettre pied a terre a la porte qui est la plus proche du chasteau et qui comme vous scavez n'en est qu'a vingt pas apres avoir dit a ceux qui m'arresterent a cette porte que je venois de themiscire ils me different passer de sorte que j'entray mesme dans le chasteau sans estre connu parce qu'il estoit presque nuit et ainsi montant par un escallier derobe qui respondoit a l'apartement de la princesse j'entray dans son antichambre sans que personne m'eust veu je luy fis pourtant dire auparavant par martesie que je demanday la premiere que feraulas avoit quelque choie a luy dire en particulier l'ay sceu depuis par cette fille que la princesse avoit este extremement triste tout ce jour-la et qu'elle tut fort esmue quand on luy dit que je voulois parler a elle sans que personne entendist ce que je luy voulois dire que me peut vouloir feraulas 
 dit-elle a martesie car si artamene est vainqueur c'est au roy a qui il doit rendre compte de sa victoire et s'il est vaincu adjousta-t'elle en soupirant je ne scauray que trop tost son infortune madame luy respondit cette fille je ne puis vous dire rien de ce que vous voulez scavoir car je n'ay pas plustost veu feraulas que sans luy donner presque le loisir de me dire qu'il vouloit parler a vous je suis venue vous en advertir qu'il entre donc dit elle dans mon cabinet ou je m'en vay et ou vous me l'amenerez martesie ayant receu cet ordre me vint querir ou elle m'avoit laisse et me conduisit aupres de la princesse sans que j'eusse la force d'ouvrir la bouche tant j'estois accable de douleur je ne vy pas plus tost j'illustre mandane que malgre moy j'eus le visage tout couvert de larmes la princesse me voyant en cet estat changea de couleur et prenant la parole la premiere avec precipitation artamene me dit-elle a t'il perdu la bataille et nos ennemis font ils nos vainqueurs artamene luy dis-je madame a vaincu vos ennemis a mis de sa main le roy de pont dans vos fers et a gagne deux batailles en un mesme jour mais madame adjoustay-je en redoublant mes pleurs artamene a pery a la derniere et a finy sa vie en finissant aussi la guerre artamene reprit-elle avec un ton de voix ou la douleur paroissoit sensiblement exprimee a pery en cette occasion ouy madame luy repliquay-je et artamene n'est plus voicy luy dis-je 
 en luy presentant la lettre que mon maistre luy avoit escrite ce qu'il me donna un peu auparavant que d'aller combattre et ce qu'il m'ordonna de ne remettre entre vos mains qu'apres sa mort si elle arrivoit en cette funeste bataille a ces mots la princesse ne put retenir ses larmes non plus que moy elle s'assit aupres d'une table ou il y avoit de la lumiere et elle s'y placa de facon que je ne luy voyois point le visage parce qu'elle vouloit me cacher ses pleurs mais quoy qu'elle peust faire je ne laissay pas de m'apercevoir malgre mon affliction que la sienne n'estoit pas mediocre je dois tant de choses a artamene me dit elle en prenant ce qu'il luy avoit escrit que je serois ingratte si sa perte ne me touchoit sensiblement et si je ne faisois pas apres sa mort tout ce qu'il a pu desirer de moy car dit elle en se tournant un peu de mon coste je m'imagine que cet homme illustre aura voulu me recommander les siens et me demander pour eux les recompenses qu'il n'a jamais demandees pour luy je ne scay madame luy dis-je ce que mon maistre vous a escrit mais je scay bien que ceux qui ont eu l'honneur d'estre a luy ne demandent plus que la mort et ne pretendent plus rien a la fortune ny a la vie cependant la princesse apres avoir essuye les larmes qu'elle ne pouvoit retenir se mit a lire ce que mon maistre luy mandoit qui a ce que martesie m'a dit depuis estoit a peu pres en ces termes 
 
 
 artamene a la princesse de capadoce
 auparavant que de lire ce qu'un prince malheureux vous escrit souvenez vous de grace que celuy qui prend la liberte de vous parler ne vous parlera plus jamais et qu'il n'a pu se resoudre de perdre le respect qu'il vous devoit qu'apres avoir perdu la vie pour vostre service mais madame comme il n'a pu s'exposer a vous desplaire tant qu'il a vescu il n'a pu aussi se priver de la consolation qu'il recoit d'esperer que vous scaurez du moins apres sa mort qu'il n'a vescu que pour vous et qu'il n'a adore que vous ouy madame artamene qui par sa naissance n'est pas absolument indigne de la princesse de capadoce se l'est si fort trouve par ses deffauts de la princesse mandane qu'il n'a jamais ose luy dire qu'il l'a aimee des le premier moment qu'il l'a veue et que son amour a fait tout le bonheur de ses armes et tout le tourment de sa vie non divine princesse ce n'a este que pour vous que je suis demeure desguise et inconnu dans cette cour que l'ay combattu que l'ay vaincu et que j'ay renonce a tout le reste de la terre quoy qu'il y en ait une des plus nobles parties ou je devois un jour commander ce qui m'afflige le plus presentement c'est que je ne puis scavoir si je mourray vainqueur ou vaincu si c'est le premier recevez sans vous irriter une declaration d'amour qui ne vous est faite que far un homme qui vous aura donne 
 la victoire au prix de son sang et si c'est le dernier pleignez du moins un malheureux qui fera mort pour vostre service et mort en vous adorant comme te n'ay jamais rien espere te pense que vostre vertu ne se doit pas offencer de ma respectueuse passion et que vous ne devez pas trouver mauvais que je vaut la descouvre puis que la premiere fois que je vous en escris fera la derniere que j'escriray en toute ma vie il m faut point madame d'autre responce a ce que je vous mande que quelques legeres marques de douleur et de pitie ne me les refusez donc pas je vous en conjure et pour me pardonner ma hardiesse souvenez vous s'il vous plaist madame que si j'eusse vescu vous eussiez peut-estre tousjours ignore ce que te ne vous ay apris qu'en entrant au tombeau 
 artamene tant que la lecture de cette lettre dura les larmes de la princesse se redoublerent de telle sorte qu'elle fut contrainte de l'interrompre a diverses fois mais apres qu'elle eut acheve de lire sentant bien qu'elle ne pourroit gueres mieux retenir ses plaintes que ses pleurs et ne voulant pas que je fusse le tesmoin de son excessive douleur feraulas me dit elle vous voyez que je ne suis pas mesconnoissante et que je n'ay pas oublie que l'illustre artamene avoit sauve la vie du roy mon pere puis que je m'afflige bien plus de sa perte que je ne me resjouis des glorieux avantages qu'il a r'emportez mais adjousta-t'elle en soupirant que pourroit-on moins faire pour luy que de marquer par des larmes 
 un jour qu'il a rendu memorable par le gain de deux batailles par la prise d'un roy ennemy et par la paix qu'il donne a toute la capadoce la princesse ne pouvoit presque prononcer ces paroles tant la douleur la pressoit de sorte que pour demeurer avec plus de liberte allez me dit elle feraulas pleurer vostre illustre maistre et revenez icy demain au matin car je seray bien aise de vous revoir je fis alors une profonde reverence pour m'en aller et l'estois desja la porte du cabinet lors qu'elle me r'apella feraulas me dit elle aprenez moy auparavant que de vous retirer d'ou estoit l'illustre artamene et precisement en quelle condition il estoit nay il estoit prince madame luy dis-je et s'il eust vescu il eust sans doute este roy d'un grand royaume mais madame c'est tout ce que mon maistre m'a permis de vous dire de luy m'ayant expressement deffendu de vous aprendre son nom c'en est assez dit-elle pour la gloire d'artamene et trop pour le repos de mandane a ces mots se sentant encore plus pressee de son desplaisir elle me congedia et demeura seule avec sa chere martesie je ne fus pas plustost sorty a ce qu'elle m'a dit depuis que luy donnant ce que mon maistre luy avoit escrit voyez luy dit-elle voyez la cause de mon excessive douleur et considerez je vous en conjure si jamais il y eut rien de plus pitoyable ny de plus surprenant martesie obeissant a la princesse voulut commencer de lire tout bas ce qu'elle 
 luy avoit donne mais mandate ne le pouvant endurer non luy dit elle martesie je veux entendre ce que je n'ay fait que voir confusement et ce que j'ay peut-estre mal leu martesie se mit donc a lire tout haut mais dieux que cette lecture fut interrompue de fois et qu'artamene eust este heureux s'il eust sceu les sentimens que mandane avoit pour luy qui m'eust dit il y a seulement une heure disoit la princesse a martesie vous recevrez une declaration d'amour sans colere vous pleurerez celuy qui vous l'aura faite et vous aimerez cherement sa memoire ha martesie je ne l'aurois jamais creu cependant je suis contrainte de vous advouer ma foiblesse et de vous confesser que je ne sens que de la douleur et de la compassion pour le malheureux artamene je ne suis pas mesme faschee qu'il ait eu de l'affection pour moy et je ne scay adjousta t'elle en souspirant s'il ressuscitoit si j'aurois la force de me repentir de ce que je dis et il tout ce que je pourrois sur moy mesme ne feroit pas de luy cacher mes sentimens ouy martesie poursuivit la princesse je m'apercoy qu'artamene avoit plus de part en mon coeur que je ne pensois et peutestre plus que je ne devois luy en donner car enfin je sens que mon ame est troublee je sens que la douleur me possede et je sens malgre moy que la certitude de sa passion ne m'offence pas je sens adjousta-t'elle encore que la connoissance de sa condition mesle quelque secret et foible sentiment 
 de joye a ma douleur je repasse toute sa vie et toutes ses actions en ma memoire et contre mon gre et sans mon consentement je ne puis m'empescher d'estre en quelque facon bien aise lors que je trouve en toutes ces choses des circonstances qui me confirment ce qu'il ma dit de sa naissance et de son amour enfin martesie pour ne vous desguiser pas la verite je pense que comme artamene m'aimoit beaucoup sans que je le sceusse avec certitude je l'aimois aussi un peu sans le scavoir et que ce que je nommois estime et reconnoissance dit-elle en rougissant ne se devoit peutestre pas apeller ainsi je scay mesme que diverses fois poursuivit-elle j'ay souhaite une couronne a artamene sans scavoir precisement pourquoy je la luy souhaitois et je scay de plus que quelque inquietude que j'eusse des soupcons que j'avois de sa passion je n'eusse peut-estre pas absolument voulu qu'il ne m'eust point aimee mais dieux ce qui est le plus considerable et le plus fascheux c'est que je scay bien que de la facon dont je sens sa mort elle troublera tout le repos de ma vie l'illustre mandane s'arresta a ces paroles et martesie quoy que sensiblement touchee de la perte d'artamene voulant toutefois consoler la princesse luy dit que les dieux avoient tousjours acoustume de mesler les biens et les maux et de n'envoyer jamais gueres les uns sans les autres et qu'ainsi en cette occasion il 
 faloit se resoudre d'acheter la victoire un peu cher ha martesie luy dit-elle puis que cette victoire couste la vie d'artamene elle couste trop quand mesme elle me donneroit une couronne car enfin ma cher fille il n'est pas aise de se consoler de la perte d'un prince comme luy d'un prince dis je qui possedoit toutes les bonnes qualitez qui n'en avoit point de mauvaises et qui nous aimoit mais luy dit alors martesie s'il eust vescu vous ne l'eussiez pas sceu ou s'il vous l'eust dit vous vous en fussiez offencee je l'advoue reprit la princesse avec precipitation je m'en ferois offencee et offencee mortellement mais martesie il ne me la dit qu'en allant a la mort je ne l'ay sceu qu'apres qu'il n'a plus este en estat de pouvoir scavoir ce que j'en penserois et s'est cela principalement qui cause toute ma tendresse et qui fait ma plus aigre douleur toutes les grandes actions d'artamene poursuivit elle et toutes ses hautes vertus ont este des choses qui ont veritablement merite et gagne mon estime mais je vous advoue que le respect qu'il a eu pour moy touche plus sensiblement mon coeur les combats qu'il a faits les batailles qu'il a gagnees et tant d'autres actions esclatantes qu'il a faites si vous voulez pour meriter mon aprobation ne m'apartiennent pas de telle sorte que la gloire ne les ait pu partager avec moy mais qu'artamene m'ait aimee et se empesche de me le dire jusques a la mort par un pur sentiment de respect c'est 
 martesie c'est ce qui est absolument pour mandane c'est ce qui me fait voir parfaitement qu'artamene l'estimoit et la connoissoit et c'est enfin ce qui m'oblige d'aimer la memoire d'un homme qui avoit sceu accorder la raison avec l'amour et m'aimer sans m'offencer et sans me desplaire madame luy dit alors martesie je trouve bien qu'il est juste que vous cherissiez la memoire d'artamene mais je ne scay s'il l'est que vous vous haissiez vous mesme en vous affligeant demesurement je ne scay repliqua la princesse s'il est juste ny mesme s'il est de la bien-seance mais je scay bien que je ne scaurois faire autrement le n'aurois jamais fait seigneur si je vous redisois tout ce que mandane dit en cette rencontre elle se mit au lit sans vouloir manger et passa la nuit sans dormir le soir mesme le roy sceut la victoire et la mort d'artamene par celuy que philidaspe avoit envoye a sinope pour l'en advertir ce prince tesmoigna avoir une douleur extreme de la perte de mon maistre toute la cour et toute la ville s'en affligerent et l'on eust dit qu'il estoit venu nouvelle que l'on avoit perdu la bataille et que tout le royaume alloit estre renverse enfin il n'y eut qu'aribee seul qui dans son ame en estoit bien aise quoy qu'il n'osast pas le tesmoigner comme le roy ignoroit que la princesse sceust cet accident il envoya le luy dire et tut luy mesme le lendemain au matin pour s'en consoler avec elle car il scavoit bien 
 qu'elle estimoit beaucoup artamene cette conversation fut fort tendre et fort touchante du coste du roy et fort sage et fort retenue de la princesse ne descouvrant de sa douleur que ce que la compassion et l'interest de l'estat en devoient raisonnablement eau fer dans son ame pour une semblable perte mais des que le roy fut party elle m'envoya chercher et comme je ne pouvois plus demeurer a sinope l'on me trouva que je me preparois a aller prendre conge d'elle comme je fus dans sa chambre madame luy dis je en m'aprochant de son lit je viens vous demander la permission de m'en retourner au camp et qu'y voulez vous aller faire reprit la princesse je veux luy repliquay-je aller voir si chrisante n'aura point apris depuis mon depart ce qu'est devenu le corps de mon illustre maistre que nous n'avons jamais pu trouver quoy me dit la princesse en soupirant l'infortune artamene ne recevra pas mesme les honneurs de la sepulture non madame luy dis-je les yeux tous couverts de pleurs si chrisante n'en a rien sceu depuis que je suis party elle me pressa alors de luy raconter exactement tout ce que je viens de vous aprendre c'est a dire tout ce que j'avois veu le long de la riviere de sangar et tout ce que je scavois de la mort de mon maistre apres que je luy eus tout dit et que par un recit si funeste je luy eus fait mouiller tout son beau visage de larmes elle me pressa de nouveau de luy vouloir dire son 
 nom car dit elle quelle bonne raison peut il avoir eue de me le vouloir cacher le n'en scay rien madame luy respondis-je et je vous advoue que je ne la comprens point du tour veu la grandeur de sa naissance mais enfin ce n'est pas a moy a examiner les motifs par lesquels mon maistre a agy et c'est a moy madame a executer ponctuellement ses dernieres volontez vous avez raison dit elle et j'ay tort de vous presser d'une chose injuste et inutile il suffit que je scache qu'artamene estoit de naissance royalle et qu'il n'y a point de prince au monde quelque grand qu'il puisse estre qui ne deust desirer d'avoir un fils qui luy ressemblast cependant me dit elle croyez feraulas et asseurez chrisante que tous ceux qui ont este a l'illustre artamene doivent attendre toutes choses de la princesse mandane et que ce qu'elle n'a pas fait pour luy elle le veut faire pour les siens vous estes trop genereuse madame luy dis-je mais je vous ay desja dit que nous ne demandons plus rien aux dieux que le corps de nostre cher maistre et la gloire de nous enfermer dans son tombeau ces paroles toucherent extraordinairement la princesse de sorte que me tendant la main allez feraulas me dit elle vous estes digne du maistre que vous avez perdu cherchez bien ces glorieuses et funestes reliques que jusques icy vous n'avez pu trouver et si vous les rencontrez faites que l'on m'en advertisse afin que l'oblige le roy a rendre des honneurs funebres 
 a artamene proportionnez a son merite et aux services qu'il en a receus apres cela elle me congedia en soupirant et voulut me faire donner des pierreries mais je les refusay et je partis de sinope pour m'en retourner au camp afin d'y errer du moins sur les pas de l'invincible artamene si je ne pouvois faire autre chose cependant comme le roy bien que tres afflige de la perte de mon maistre ne voulut pas pourtant perdre le fruit de toutes ses victoires et qu'il craignit que le roy de phrigie ne remist de nouvelles troupes en campagne et ne reprist le roy de pont il envoya le lendemain que je fus party de sinope un commandement a philidaspe d'amener ce roy prisonnier a la cour de sorte que le jour d'apres que je fus arrive au camp philidaspe prenant six mille hommes se mit en chemin pour le conduire luy mesme il laissa le commandement de l'armee par les ordres de ciaxare a artaxe frere d'aribee et s'en alla avec intention de triompher et de profiter des glorieux travaux de mon illustre maistre chrisante non plus que moy ne voulut point retourner a la cour et nous demeurasmes l'un et l'autre au camp pour continuer de nous informer tout le long de cette malheureuse riviere de sangar et par tous les lieux d'alentour de ce que nous avions perdu et pour nous pleindre de nostre infortune le prince tigrane qui vit qu'il n'y avoir plus rien a faire a l'armee s'en retourna seul a sinope fort afflige 
 de la perte d'artamene pour philidaspe quelque genereux qu'il fust je pense que s'il n'estoit pas bien aise de la mort d'artamene il avoit du moins certains sentimens qui ressembloient assez a celuy-la et qui produisoient a peu pres les mesmes effets dans son coeur il partit donc du camp d'une facon qui n'estoit pas ordinaire et qui estoit assez magnifique pour le roy de pont il avoit des agitations bien differentes dans son ame car il avoit une extreme douleur de la perte de la bataille beaucoup de desplaisir de la mort de celuy qui l'avoit gagnee quelque despit de suivre philidaspe comme son vainqueur luy qui ne avoit pas este et une extreme confusion de paroistre vaincu et prisonnier devant la princesse qu'il aimoit mais parmy tout cela il avoit pourtant une secrette joye de ce qu'il la reverroit cependant philidaspe marcha avec assez de diligence et comme il fut a une journee de sinope il ordonna une espece de petit triomphe ou l'on voyoit par tout des marques de deuil aussi bien que des marques de victoire a cause de la mort du general n'ayant pas ose en user autrement or comme a la derniere bataille tout le bagage des deux rois avoit este pris il s'y estoit fortuitement rencontre beaucoup de choies que le roy de phrigie avoit autrefois gagnees sur ciaxare en une guerre qu'ils avoient eue ensemble et philidaspe se servit de tout ce riche butin pour en faire une pompe assez superbe il fit donc marcher premierement 
 deux mille hommes de guerre a la teste desquels l'on portoit quantite d'enseignes gagnees sur les ennemis mais pour marquer la mort du general ceux qui les portoient estoient en deuil cinquante trompettes ou clairons suivoient ces enseignes avec des banderolles et des casaques noires en faite l'on voyoit quarante chariots tendus de noir tous remplis de cottes d'armes magnifiques d'habillemens de teste avec des panaches de diverses couleurs de boucliers de cent facons differentes d'espees d'arcs de carquois de fleches et de javelots de diverses nations et tout cela avec un meslange si adroit et si bien entendu et toutes ces choies si bien entassees avec ordre et avec confusion tout ensemble qu'a ce que nous ont dit ceux qui s'y trouverent l'on ne pouvoit rien voir de plus beau ny de plus superbe six autres chariots suivoient ces quarante premiers tous remplis de ce que ciaxare avoit autrefois perdu c'est a dire de pavillons magnifiques de grands vases d'argent cizele d'un prix inestimable par leur grandeur prodigieuse et par leurs belles graveures un throsne d'or enrichy d'onices et de topases et plusieurs autres choses rares et precieuses derriere ces chariots marchoit le roy prisonnier a cheval mais sans espee environne de cent gardes avec des casaques de deuil et suivy de quinze cens captifs tous enchainez quatre a quatre immediatement apres marchoit philidaspe seul le baston de general a la main 
 vestu de deuil et son cheval caparaconne de mesme le reste des troupes le suivoit marchant en mesme ordre que les premieres 
 
 
 
 
comme ce petit triomphe arriva dans une grande plaine qui n'est qu'a vingt stades de sinope ceux des premiers rangs virent une lictiere qui croisant leur chemin a cent pas devant eux le rangea et s'arresta comme pour laisser passer les gens de guerre mais a peine furent ils vis a vis de cette lictiere que faisant alte tout d'un coup ils se mirent a crier tous d'une voix en rompant leur ordre c'est artamene c'est artamene cette voix ayant passe du premier rang au second du second au troisiesme et ainsi successivement a tous les autres le glorieux nom d'artamene fut en un instant en la bouche des amis et des ennemis des capitaines et des soldats des vaincus et des vainqueurs tout fit alte tout s'arresta et un moment apres tout le monde voulut s'avancer pour s'esclaircir de ce que c'estoit philidaspe qui eut peur que ce ne fust un artifice du roy de phrigie pour mettre ses troupes en confusion et pour tascher d'enlever le roy de pont commanda que chacun demeurast a sa place et s'avanca vers le lieu ou ce bruit avoit commence mais dieux quelle surprise fut la sienne lors que s'aprochant de cette lictiere il vit que c'estoit effectivement artamene qui estoit dedans qui tendoit la main aux soldats et qui caressoit tous ceux qui s'estoient aprochez de 
 luy cette veue luy donna sans doute un estonnement et peut-estre une douleur qu'il n'avoit jamais esprouvee mais comme il a l'ame grande et qu'en effet il a de l'esprit et de la generosite il en cacha une partie et sans tesmoigner trop de froideur ny aussi trop de joye il descendit de cheval et s'aprocha de mon maistre artamene luy dit-il en l'abordant et en luy presentant le baston de general ne pouvoit ressusciter plus a propos et celuy qui estoit mort en un jour de victoire devoit en effet ressusciter en un jour de triomphe en l'estat ou je suis repliqua artamene en sous-riant et en le saluant tres-civilement l'on me prendroit bien plustost pour estre du nombre des vaincus que de celuy des vainqueurs et je pense a vous dire la verite que presentement je ne suis gueres propre ny a suivre un char ny a le mener les chars de tromphe respondit philidaspe ne font pas difficiles a conduire car pour l'ordinaire la fortune prend le soing de les guider artamene n'eut pas loisir de respondre a cette attaque assez delicatte car tous les officiers malgre ce que philidaspe leur avoit commande quitterent leurs places et ne les reconnoissant plus vinrent saluer leur general toutes les troupes n'osant absolument quitter leurs rangs a cause des prisonniers qu'elles conduisoient se presserent de telle sorte que du moins tous les soldats pouvoient voir la lictiere ou estoit artamene et le roy de pont impatient d'embrasser 
 son illustre vainqueur luy en envoya demander la permission par un de ceux qui estoient destinez a sa garde ce soldat s'estant approche d'artamene luy dit ce que le roy de pont souhaitoit mais mon maistre avec une modestie sans egale luy faisant signe de la main c'est a philidaspe luy dit-il et non pas a artamene qu'il faut demander cette permission puis qu'il a receu les derniers ordres du roy et qu'il commande vos troupes philidaspe confus et presque fasche de la civilite que mon maistre luy faisoit en cette rencontre luy dit qu'il n'avoit plus de pouvoir ou il estoit et que c'estoit a luy a commander je n'aime gueres respondit artamene a commander aux autres quand je ne suis pas en estat d'executer moy mesme ce que je leur commande il faut pourtant aujourd'huy respondit philidaspe que vous enduriez cette incommodite car je ne pense pas qu'il y ait icy personne qui veuille occuper vostre place vous la tiendriez mieux que moy repartit artamene tous vos soldats repliqua philidaspe n'en tomberoient pas d'accord et je pense qu'ils auroient raison enfin seigneur apres que cette contestation eut assez dure artamene reprit les marques du commandement qui luy apartenoit et se tournant vers ce carde mon compagnon luy dit il dittes au roy de pont que si je pouvois marcher j'irois luy faire la reverence ou il est et qu'il peut faite tout ce qui luy plaira ce genereux prisonnier vint donc avec une joye extreme 
 saluer celuy qui l'avoit rendu captif le ne pouvois luy dit il en l'aprochant me consoler de vostre perte et je n'ay presque senty celle de ma liberte que depuis le moment que je vous ay creu mort seigneur luy respondit mon maistre avec beaucoup de douceur si je n'estois pas encore assez blesse pour ne me pouvoir soutenir artamene ne recevroit pas le roy de pont d'une maniere si incivile et il luy feroit sans doute connoistre que la vertu malheureuse ne laisse pas de luy estre en veneration ne parlons plus de malheur respondit le roy de pont mes chaines ne font presque plus pesantes puis que c'est vous qui me les donnez et je n'ay pas besoin de toute ma vertu pour future artamene comme mon vainqueur ceux qui comme vous ont merite de vaincre luy respondit mon maistre ne doivent s'affliger que mediocrement d'estre vaincus et c'est plustost en vostre propre valeur qu'en la mienne que vous trouvez la consolation de vostre infortune le roy de pont s'estant un peu recule pour faire place a ceux qui vouloient encore saluer artamene mon maistre voulut scavoir si la victoire n'avoit pas este entiere il demanda des nouvelles du roy et de la princesse il s'informa mesme de la pluspart des capitaines et il eut aussi la bonte de demander ou estoit chrisante et ou j'estois il caressa des yeux ceux a qui il ne put parler et assura les soldats en sous-riant qu'il ne leur demanderoit point sa part du butin 
 tout le monde eust bien voulu scavoir ce qui estoit arrive a mon maistre mais il leur representa que le lieu n'estoit pas propre et les conjura d'avoir un peu de patience apres que cet agreable tumulte fut appaise artamene envoya vers le roy pour l'advertir qu'il estoit vivant et qu'il estoit a la teste de six mille hommes qui amenoient le roy de pont afin de l'aquitter de son ancienne promesse et pour luy dire aussi qu'il attendoit precisement ses ordres cependant il ne laissa pas de marcher et de s'avancer lentement jusques a dix stades de sinope je vous laisse a juger seigneur de combien de pensees differentes l'esprit de mon maistre estoit agite il voyoit bien qu'il retournoit a la cour d'une facon tres glorieuse puis qu'il y retournoit apres avoir gagne deux batailles en un mesme jour et apres avoir fait un roy prisonnier mais il scavoit que ce roy estoit son rival et peu s'en faloit qu'il ne se repentist de l'avoir pris la veue de philidaspe renouvelloit aussi dans son esprit le souvenir de tous leurs anciens different et n'excitoit pas de petits troubles en son ame mais l'incertitude ou il estoit de scavoir si j'aurois donne sa lettre a la princesse le tenoit en une inquietude estrange il y avoit des moments ou il le desiroit d'autres ou il le craignoit et d'autres ou il demeuroit incertain entre les deux et ou il ne pouvoit regler ny determiner ses propres souhaits philidaspe de son coste n'estoit pas sans peine il voyoit 
 ressusciter son ennemy tout couvert de gloire et le regardoit presque plus comme son vainqueur que ne faisoit pas le roy de pont qui n'avoit point d'autre inquietude que celle de la perte de sa liberte ce prince qui en effet estoit le plus infortune de tous en ce temps la n'estoit pas toutefois celuy qui sentoit alors le plus son malheur car il ne scavoit pas que philidaspe et artamene fussent ses rivaux t au contraire il esperoit que mon maistre le serviroit et aupres du roy et aupres de mandane si bien qu'il l'aimoit avec une tendresse extreme c'estoit de cette sorte que ces trois illustres amants de la princesse de capadoce s'entretenoient en eux mesmes pendant que celuy que mon maistre avoit envoye devant a sinope y alloit porter l'heureuse nouvelle de sa resurrection je vous laisse a juger seigneur de quelle facon elle y fut receue le roy en eut une joye que l'on ne scauroit exprimer et il se fit dire plus de cent fois la mesme chose par celuy qui luy annonca cette agreable nouveaute a l'instant mesme ciaxare en envoya advertir la princesse qui en tesmoigna une satisfaction qui n'est pas imaginable toute la cour en fut ravie tout le peuple en fut transporte de plaisir aribee luy mesme fut contraint de faire semblant de se resjouir comme il avoit semblant de s'affliger et le prince tigrane qui avoit fait dessein de s'en aller differa son depart pour revoir artamene et ne s'en alla que quinze jours apres son retour le roy 
 qui voulut obliger mon maistre luy manda qu'il ne vouloit pas qu'il entrast dans la ville en tumulte et sans ceremonie et qu'il luy ordonnoit de faire camper ses troupes aupres d'un chasteau qui n'est qu'a six stades d'icy qui se rencontroit sur sa route et ou il vouloit qu'il logeast l'assurant qu'il iroit l'embrasser la des le mesme soir en effet la chose alla comme il voulut et il falut obeir le roy fut donc luy mesme mener ses medecins et ses chirurgiens a artamene qu'il carressa si extraordinairement qu'il ne s'est jamais rien veu de semblable il receut aussi assez bien philidaspe mais non pas comme mon maistre qui avoit este contraint de se mettre au lict des qu'il avoit este arrive pour le roy de pont il luy avoit fait donner le plus bel apartement du chasteau et comme un peu auparavant que ciaxare arrivast ce prince l'avoit prie de tascher d'obtenir du roy qu'il n'entrast point dans sinope comme les autres prisonniers mon maistre qui croyoit ne pouvoir assez dignement reconnoistre la generosite de cet illustre captif en tout ce qui ne regardoit point son amour ne manqua pas de luy rendre l'office qu'il desiroit car comme ciaxare luy dit qu'il n'eust pas elle juste qu'il fust entre dans sinope comme s'il n'avoit point vaincu artamene le supplia de vouloir luy accorder pour recompense de tous les services que le roy de pont entrast de nuit aussi bien que luy il suffira seigneur luy dit il que le peuple voye le butin et les autres 
 prisonniers sans augmenter le malheur d'un grand prince a qui j'ay de l'obligation par une pompe inutile et sans me couvrit moy mesme de confusion en mon particulier par des honneurs que je ne merite pas le roy eut beaucoup de peine a se resoudre a ce qu'il vouloit mais enfin il falut qu'il cedast a celuy qui estoit si accoustume a vaincre artamene supplia mesme ciaxare de vouloir voir le roy de pont son prisonnier il le fit a la priere de mon maistre et l'entreveue de ces deux princes ennemis se fit avec toute la civilite possible de part et d'autre 
 
 
 
 
cependant le roy qui bruloit d'impatience de scavoir ou artamene avoit este comment il estoit echape et revenu si heureusement et si a propos ne sceut pas plustost par ses chirurgiens qui avoient veu les blessures de mon maistre pendant qu'il estoit alle voir le roy de pont qu'elles estoient absolument sans danger qu'il l'en pressa extraordinairement il eust bien voulu se dispenser de ce recit en un jour ou il avoit l'esprit fort agite de diverses pensees mais l'impatience de ciaxare n'y put consentir et il falut qu'il luy racontait exactement tout ce que je m'en vay vous dire que j'ay sceu depuis de sa propre bouche pour vous faire donc scavoir ce qui estoit arrive a mon maistre il faut retourner au champ de bataille et vous dire que lors que ces deux soldats dont je vous ay desja parle l'avoient veu passer il estoit vray comme ils l'avoient creu qu'il 
 estoit desja blesse a l'espaule gauche et que cependant il ne laissa pas de poursuivre le roy de phrigie jusques au bord de la riviere de sangar comme ce prince qui se retiroit eut passe un petit pont de bois qui estoit en cet endroit dont je parle la multitude de ceux qui fuyoient et qui vouloient passer tout a la fois aussi bien que luy fit que ce pont rompit lors qu'il n'y avoit pas encore la moitie des siens de l'autre coste de l'eau mais ce qui sembla luy rendre un mauvais office luy en rendit sans doute un bon parce que cet accident arresta mon maistre et l'empescha de continuer de le poursuivre cependant ceux qui estoient demeurez au deca du pont rompu redoublant leur valeur par le desespoir de se sauver se deffendirent opiniastrement d'autre coste artamene qui estoit en colere que ce prince luy fust echappe les attaqua avec une ardeur inconcevable et de part et d'autre ils commencerent un nouveau combat quelques uns de ceux qui avoient suivy le roy de phrigie et qui s'estoient arrestez a l'autre bord de la riviere comme s'y croyant en surete taschoient de secourir les leurs a grands coups de traits qu'ils tiroient de l'autre coste du fleuve sans que l'on peust aller a eux a cause de sa profondeur ny leur rendre la pareille parce qu'artamene n'avoit point alors d'archers aupres de luy enfin presque tous ceux qui combattoient estans morts et le jour allant finir un de ces traits qui 
 estoient tirez de l'autre coste de l'eau donna dans le flanc du cheval d'artamene cet animal le entant blesse se mit a courir de toute sa force le long de la riviere et maigre toute la resistance de son maistre il l'emporta allez loin de ce peu de gens qui restoient des siens et qui n'y prirent pas garde puis tout d'un coup se cabrant et s'eslancant du coste de l'eau comme s'il eust voulu guayer le fleuve il tomba mort et pensa noyer mon maistre parce que depuis qu'il combatoit aupres de ce pont rompu il avoit este blesse a la cuisse de facon qu'il ne luy fut pas si aise de se degager de dessous cet animal et de se retirer de l'eau neantmoins malgre le sang qu'il avoit perdu et la pensanteur de ses armes il en vint a bout mais comme il se vit hors de ce peril il se retrouva dans un autre car il s'aperceut qu'il estoit beaucoup plus blesse qu'il ne pensoit l'estre luy estant absolument impossible de se soustenir de plus la nuit estoit arrivee et il ne voyoit plus personne a l'entour de luy il entendit bien encore durant quelque temps le bruit de gens qui fuyoient et qui ne passoient pas trop loing du lieu ou il estoit mais comme il ne scavoit s'ils estoient amis ou ennemis il fut quelques moments a deliberer en luy mesme s'il les appelleroit ou non pendant quoy il ne les entendit plus et demeura sans scavoir que faire ny que devenir sentant bien qu'il n'avoit pas la force de pouvoir retourner au camp quand l'obscurite de la nuit luy eust 
 permis d'en retrouver le chemin au lieu qu'elle ne luy permit pas mesme de pouvoir retrouver son calque et son bouclier qu'il avoit perdus en tombant quoy qu'il les cherchait avec grand soing il s'assit donc au pied d'un arbre resolu d'attendre le jour en ce lieu la et certes il eust este difficile d'imaginer en le voyant en un si deplorable estat qu'il avoit gagne deux batailles ce mesme jour fait un roy prisonnier et donne la chasse a un autre mais enfin apres avoir este quelque temps de cette facon le hazard voulut qu'un cheval qui estoit demeure sans maistre en ce combat errant le long de ce fleuve vint passer aupres de luy et comme cet animal l'aperceut a la faveur des estoiles il voulut s'en reculer avec impetuosite mais par bonheur sa bride qu'il portoit trainante luy embarrassa les pieds et le fit broncher si pres de mon maistre que portant la main avec diligence a cette bride il en saisit les resnes et le retint ce cheval qui ne se trouva pas estre des plus fougueux s'arresta tout court et artamene sentant bien qu'il s'affoiblissoit par la perte du sang et considerant qu'il estoit fort esloigne de son camp monta sur ce cheval quoy qu'avec beaucoup de difficulte et se resolut d'aller vers un lieu ou il voyoit quelque lumiere a travers les arbres et ou il luy sembloit apercevoir quelque bastimens jugeant enfin qu'il valoit encore mieux aller demander du se cours mesme a ses ennemis que de se laisser mourir au pied d'un arbre fans 
 estre assiste de personne joint qu'il scavoit qu'il y avoit une partie de la bythinie qui n'estoit pas fort affectionnee au roy de pont de qui le pere l'avoit usurpee sur ceux qui en estoient les princes legitimes enfin ne pointant faire autre chose il marcha droit vers le lieu ou il voyoit cette lumiere comme il en aprocha il connut que c'estoit un assez beau chasteau dont l'on avoit abatu les fortifications et qui n'avoit plus ny tours ny murailles artamene y entra donc sans resistance mais a peine le bruit des pas de son cheval eut-il frape les oreilles de ceux qui estoient dans cette maison qu'artamene entendit crier grand nombre de femmes comme si elles se fussent imaginees qu'il y avoit deux mille hommes qui les alloient prendre mais mon maistre les ayant r'assurees par la foiblesse de sa voix il vit paroistre une femme assez avancee en age et de fort bonne mine sur je haut du perron a laquelle quatre belles filles esclairoient avec des flambeaux cependant artamene estant desja descendu de cheval quoy qu'avec beaucoup de peine vit que cette dame le regardoit avec une attention extraordinaire et qu'apres l'avoir considere de cette sorte sans luy donner le loisir de parler elle s'escria tout d'un coup ha mon fils ha spitridate est-il possible que je vous revoye a ces mots tout ce qu'il y avoit de gens dans cette maison accourut pour secourir artamene ceux qui avoient pris des 
 armes les laisserent pour le soustenir toutes ces femmes s'approcherent pour le regarder et cette dame qui avoit parle voulant embrasser mon maistre il s'esvanouit et demeura comme mort entre ses bras ce qui comme vous pouvez juger l'affligea extremement dans la croyance qu'elle avoit qu'il estoit son fils elle commanda donc qu'on le portail dans une chambre qu'on le desarmast qu'on le mist au lict et qu'on le pensast car comme il estoit tout couvert de sang elle avoit bien connu qu'il estoit blesse et que son esvanouissement n'estoit venu que de la par bonheur il se trouva chez elle un jeune chirurgien que la deroute de l'armee dit roy de pont y avoit fait venir cependant quoy qu'artamene n'eust pas eu la force de respondre a cette dame qui l'avoit nomme spitridate il ne laissa pas de s'en souvenir en revenant de cette foiblesse mais il fut bien estonne lors qu'il vint a ouvrir les yeux de voir qu'il estoit dans une belle chambre dans un lict assez magnifique et quantite de dames a l'entour de luy entre lesquelles il y en avoit une admirablement belle il vit aussi cette mesme personne qui l'avoit nomme spitridate mais il la vit toute en larmes et pour les blessures qu'il avoit et pour les armes qu'elle luy avoit veues mon maistre malgre sa foiblesse n'eut pas plustost recouvre la veue et la raison qu'il salua ces dames avec beaucoup de respect il voulut 
 mesme parler pour leur faire un compliment et pour leur tesmoigner sa surprise mais cette dame avancee en age le prevint et luy dit en soupirant helas est il possible que je vous revoye et que les dieux en m'accordant ce bonheur le meslent de tant d'amertume car enfin je vous retrouve apres avoir pleure si long temps vostre absence mais je vous retrouve blesse et je vous retrouve avec des armes qui font celles de nos ennemis et avec lesquelles vous avez peutestre tue vostre pere ou vostre frere eux qui estoient a la bataille ou sans doute vous vous elles trouve veu les marques que l'on vous en voit car nous n'avons point encore de leurs nouvelles ha spitridate quelque sujet de pleinte que vous pussiez avoir du roy il ne faloit point apres cinq annees d'exil revenir a vostre patrie les armes a la main mon maistre entendant parler cette dame de cette sorte en fut estrangement surpris et quoy qu'il ne peust pas parler sans incommodite neantmoins il ne laissa pas de la vouloir desabuser si j'estois celuy que vous pensez que je sois luy respondit il croyez madame que je ne le desadvouerois pas mais comme je ne le suis point du tant il faut aussi que je ne vous laisse pas dans vostre erreur bien qu'elle me peust estre avantageuse quoy s'escria cette dame vous n'estes pas mon fils non madame luy respondit mon maistre et bien loing d'avoir assiste un fils vous avez secouru va ennemy mais un ennemy qui n'a 
 pourtant rien fait qui raisonnablement vous doive irriter en particulier contre luy puis qu'il n'a eu autre dessein que de bien servir le roy dans le party duquel il est engage je voy bien mon fils luy dit elle en l'interrompant que vous avez de la confusion de ce que vous avez fait et que vous ne vous resoudrez point a m'avouer ce que vous estes que nous n'ayons sceu des nouvelles des deux personnes qui vous font si proches et que vous avez peut-estre combatues sans les connoistre j'y consens luy dit elle en le quittant aussi bien n'est il pas fort a propos de vous donner nulle esmotion en l'estat ou vous estes apres cela cette dame sortit de la chambre et laissa mon maistre dans un estonnement estrange voyant qu'on le prenoit pour ce qu'il n'estoit pas il passa toutefois la nuit assez doucement car comme il avoit perdu beaucoup de sang la fievre ne luy prit pas d'abord et la lassitude l'ayant fait dormir il se trouva le lendemain aussi bien qu'un homme qui avoit deux grandes blessures se pouvoit trouver cette dame ne manqua pas de le visiter de bon matin et de recommencer ses pleintes elle voyoit bien qu'il y avoit quelque difference entre artamene et spitridate mais elle croyoit que depuis cinq ans qu'il y avoit qu'elle n'avoit veu son fils ce petit changement pouvoit estre arrive en luy mon fils disoit-elle a une fille qu'elle avoit n'estoit pas du tout si grand qu'il est quand il partit il n'avoit pas mesme l'air du visage si haut et si noble 
 mais il estoit jeune et cinq annees apportent bien du changement a un homme de son age cependant artamene qui ne voulue rien devoir a un mensonge luy dit encore tant de choses qu'elle commenca de douter un peu de son opinion il luy demanda alors la permission d'envoyer un billet au lieutenant general de l'armee de capadoce mais elle n'y voulut pas consentir non luy dit elle je ne suis pas encore en estat de me resoudre sur mes doutes mes yeux me disent que vous estes mon fils vos paroles m'assurent que vous estes mon ennemy et lequel que vous soyez des deux il pourroit estre enfin que vous auriez tue mon mary a ces mots les larmes luy venant aux yeux si vous estes mou fils luy dit elle je vous dois pardonner et je vous dois secourir et si vous estes amplement l'ennemy du roy a qui nous obeissons presentement je vous dois encore quelque compassion se comme malheureux et comme ayant de la generosite en ne me voulant pas tromper c'est pourquoy adjousta-t'elle je ne puis manquer en vous assistant je scay bien mon fils qu'estant party d'aupres du roy de pont comme vous en estes party il faut vous cacher comme un criminel mais mon fils poursuivit elle encore je suis vostre mere et puis l'on nous a assurees que ce prince a este fait prisonnier de plus vous scavez bien que la princesse sa soeur ne vous fera pas prendre pendant son absence au contraire nous en recevons 
 tous les jours cent assistances secrettes a vostre consideration parlez donc je vous en conjure ne vous deguisez point icy dittes nous precisement la verite et s'il est possible que vous ne soyez pas spitridate dittes nous vostre veritable nom et vostre veritable naissance mon maistre se trouva alors fort embarrasse car de dire qu'il estoit artamene il n'y avoit point d'apparence il en eust sans doute este plus respecte mais il en eust aussi este mieux garde et c'eust este perdre tous ses travaux et n'avoir rien fait du tout que de mettre en la puissance des ennemis un homme comme luy il la suplia donc instamment de croire qu'il n'estoit point spitridate et de ne l'obliger pas a luy dire son nom il l'assura que c'estoit une chose qu'il n'avoit pas accordee au roy qu'il servoit et une chose que pour diverses raisons il ne pouvoir absolument faire cette conversation estant un peu longue et fascheuse les playes de mon maistre recommencerent a saigner la fievre luy prit et il fut huit jours assez mal pendant lesquels on ne luy parla de rien que de guerir et pendant lesquels il fut admirablement bien assiste par cette dame quoy qu'il y eust cent moments tous les jours ou elle le croyit tantost son ennemy et tantost son fils mais enfin ayant eu nouvelles que son mary et son autre fils estoient eschapez de la bataille et avoient suivy le roy de phrigie son ame estant plus tranquile elle se trouva aussi plus capable 
 de raison et comme le lendemain qu'elle eut receu cette bonne nouvelle mon maistre se porta mieux elle voulut essayer encore une chose pour descouvrir s'il estoit son fils elle employa donc cette belle personne que mon maistre avoit remarquee entre les autres lors qu'il estoit arrive et qui estoit fille de cette dame comme elle l'eut laissee aupres de luy avec deux de ses femmes il se vit encore expose a une nouvelle espreuve mon frere luy dit elle madame luy respondit il en l'interrompant il me seroit glorieux de porter ce nom mais comme je ne luis point spitridate il faut que je ne le recoive pas et que je me contente de la qualite de vostre tres-humble serviteur quel que vous puissiez estre repliqua cette belle fille vous meritez davantage que ce que vous dites puis qu'en l'estat qu'est nostre fortune il est peu de personnes plus malheureuses que nous cependant pour aider a m'esclaircir du doute ou je fuis aussi bien que tout le reste de nostre maison je vous prie de vous donner la peine d'ouvrir cette boitte et de voir quelque chose qui peutestre vous surprendra agreablement en disant cela elle luy presenta effectivement une boitte de portrait assez magnifique et se mit a la regarder avec une attention extreme artamene qui ne scavoit pourquoy elle vouloit qu'il ouvrist cette boitte ne laissa pas de luy obeir et fut en effet fort agreablement surpris par la veue du portrait d'une personne admirablement 
 belle mais comme il n'avoit jamais veu celle qu'il representoit et qu'il avoit dans le coeur une autre image qui ternissoit la beaute de celle la il ne parut en ses yeux ny en ses actions nulle esmotion extraordinaire et il regarda cette peinture comme une belle chose qui ne luy donnoit ny grande joye ny grande inquietude cette belle fille voyant la tranquilite avec laquelle artamene regardoit ce portrait ha s'ecria-t'elle genereux inconnu je pense que vous avez raison et je ne doute presque plus que vous ne soyez point spitridate car spitridate adjousta-t'elle ne pourroit jamais estre capable de regarder cette peinture avec une pareille froideur non pas mesme quand il feroit inconstant a ces mots elle quitta mon maistre et s'en allant retrouver sa mere il n'en faut point douter luy dit elle celuy que vous prenez pour spitridate ne l'est pas il a regarde le portrait que je luy ay monstre sans joye et sans esmotion il n'en a ny pasly ny rougy son ame est demeuree tranquile ses yeux n'en ont point paru ny plus guais ny plus tristes et il est impossible enfin que cet homme soit spitridate non madame luy dit elle il n'est point mon frere puis qu'il n'est point amant de la princesse de pont et il n'est point amoureux puis qu'il a pu voir ce portrait avec tant d'indifference luy dis-je encore une fois qui ne l'a seulement jamais entendue nommer sans rougir qui ne l'a jamais veue sans changer de couleur et luy enfin qui a este 
 le plus amoureux de tous les hommes ce fut de cette sorte que cette fille parla et ce fut en effect ce qui commenca de desabuser le plus cette dame mon maistre aprit ce que je viens de vous dire d'une des femmes qui avoient soing de luy et qui voulant l'obliger luy raconta ce quelle avoit entendu tant y a seigneur que cette dame s'estant enfin laisse persuader qu'artamene n'estoit point spitridate se resolut de ne laisser pas de le bien traiter et son merite avoit desja si puissamment gagne son coeur que le voyant un matin en assez bon estat genereux estranger luy dit elle puis que vous n'avez pas voulu estre spitridate il faut vouloir ce qui vous plaist et perdre une seconde fois un fils que je pensois avoir retrouve ne vous offensez pas de grace de la ressemblance qu'il a aveque vous car de quelque condition que vous puissiez estre son nom ne vous scauroit estre honteux puis que ses peres en perdant la couronne de bythinie luy ont au moins laisse la noblesse de leur sang madame luy dit alors artamene je vous demande pardon si je ne vous ay pas rendu tout le respect que je vous devois ne vous excusez point dit elle d'une chose ou vous n'avez point failly et puis adjousta cette dame en soupirant des princesses qui vivent sous la domination d'un usurpateur ne font pas en termes d'exiger si regulierement tout ce que l'on devroit peut-estre a leur condition dans un autre temps quoy qu'il en soit 
 poursuivit elle si vous n'estes pas mon fils vous luy ressemblez et par cette seule raison je me trouve obligee de vous rendre la liberte si vous estiez mon fils vous ne feriez pas en seurete dans cette maison et ne l'estant point vous n'y feriez pas non plus en asseurance ainsi il vaut mieux que vous en partiez et que vous me disiez ou vous voulez que je vous face conduire mon maistre ravy de joye de la generosite de cette dame la remercia et luy protesta qu'il la serviroit toute sa vie et peut estre plus importamment qu'elle ne croyoit en suitte de quoy il la pria de luy vouloir presser une lictiere pour le reporter au camp de ciaxare mon maistre n'estoit pas encore trop bien mais l'amour luy redonnant de nouvelles forces pour pouvoir retourner vers le lieu ou il scavoit qu'il entendroit parler de mandane il voulut partir des le lendemain et partit en effet accompagne du jeune chirurgien qui l'avoit pense et de deux autres qui avoient ordre s'ils rencontroient quelqu'un du party du roy de pont et du roy de phrigie de dire qu'artamene estoit un parent de leur maistresse que l'on reportoit chez luy et qui avoit este blesse a la derniere bataille mon maistre en partant receut cent civilitez de toutes ces illustres personnes qu'il leur rendit avec usure leur promettant de leur faire bien tost scavoir de ses nouvelles mais comme il prit le chemin du camp il sceut par quelques soldats qui alloient a la petite guerre et ausquels il 
 fit demander ou estoit l'armee que philidaspe en estoit party le jour auparavant pour aller conduire le roy de pont a sinope si bien que changeant sa routte il prit celle de philidaspe qu'il r'atrapa aisement parce que des chariots et des prisonniers marchent encore plus lentement qu'une lictiere il arriva donc comme vous l'avez sceu dans cette plaine que traversoit philidaspe et voila seigneur quelle avoit este l'avanture de mon maistre et ce qui l'avoit fait croire mort comme la chose avoit este fort extraordinaire artamene eut la curiosite depuis de demander au roy de pont s'il estoit vray qu'un prince appelle spitridate luy ressemblast et l'assura qu'il avoit pense y estre trompe plus d'une fois et qu'il n'estoit pas possible de voir deux personnes avoir jamais tant de conformite d'air de troits et de taille que spitridate et luy en avoient 
 
 
 
 
mais pour reprendre le fil de mon discours ou nous l'avons laisse apres que ciaxare eut escoute de la bouche de mon maistre tout ce que je viens de vous raconter il admira son bonheur et s'en resjouit et apres une assez longue conversation il le quitta et s'en retourna a sinope ils resolurent toutefois auparavant que le lendemain tout le butin et tous les prisonniers entreroient dans la ville et que le soir estant venu le roy de ponty feroit conduit et qu'artamene y entreroit en mesme temps cependant ciaxare ne fut pas plus tost party que mon maistre envoya dire au 
 roy prisonnier qu'il avoit obtenu ce qu'il avoit souhaite ce qui luy donna beaucoup de joye en suite artamene songea a renvoyer la lictiere qu'on luy avoit prestee mais en la renvoyant il fit choisir parmy toutes ses pierreries qu'il avoit envoye querir a sinope ce qu'il y avoit de plus beau et en bailla une quantite fort grande a un des siens avec ordre de les presenter a cette jeune et belle personne qui luy avoit monstre un portraict et de la supplier de vouloir recevoir cette foible marque de sa reconnoissance n'osant pas parler de rancon a la princesse sa mere apres la haute generosite qu'elle avoit eue il recompensa aussi magnifiquement le chirurgien qui l'avoit pense et tous ceux de cette maison qui l'avoient servy et tant par la richesse de ses presens que par la facon dont ils virent que le roy et toute la cour traitoient artamene ils jugerent bien que leur maistresse n'avoit pas connu la veritable condition de son prisonnier apres que mon maistre eut donc donne tous les ordres necessaires la nuit estant deja bien advancee il demeura seul et en liberte de s'entretenir de sa passion me voicy enfin disoit-il en luy mesme eschape de beaucoup de perils et il y a peu de gens qui n'admirent ma bonne fortune mais durant que ce bonheur excite peut-estre l'envie contre moy je ne laisse pas de m'estimer le plus malheurex homme du monde et je le seray tousjours sans doute jusques a ce que je puisse obtenir quelque tesmoignage 
 d'affection de ma princesse ou que du moins elle n'ait receu la mienne favorablement helas disoit-il encore peut-estre que si feraulas luy a donne ce que je luy avois commande de luy presenter elle l'aura leu avec chagrin et que bien loing d'avoir de la compassion elle n'aura eu que de la colere peut-estre aussi adjoustoit il qu'elle m'aura pardonne et que la pitie attendrissant son coeur elle aura receu la declaration que je luy ay faite sans s'en irriter et sans m'en hair mais quand cela seroit poursuivoit il qui scait si ce qu'elle m'a pardonne lors qu'elle m'a pardonne lors qu'elle m'a creu mort me le sera aujourd'huy qu'elle scait que je suis vivant peut estre encore que feraulas ne luy aura pas donne ce que je luy escrivois et qu'ainsi je suis aussi innocent dans son esprit que je l'estois en partant mais aussi reprenoit ce prince je suis aussi malheureux car enfin si elle ne scait point que je l'aime le moyen que j'ose jamais le luy dire que veux je donc disoit-il encore et que puis-je vouloir je crains qu'elle ne scache mon amour et je le souhaite j'ay de la crainte et de l'esperance je desire passionnement de revoir mandane et je l'aprehende et je suis enfin si pres de la supreme felicite ou de la supreme infortune qu'il n'est pas aise que mon ame n'en soit point esbranlee et que l'incertitude ou je suis du bien ou du mal qui me doit arriver ne trouble pas ma raison ce fut en de pareilles pensees qu'artamene passa une partie de la nuit neantmoins le 
 sommeil l'ayant surpris malgre luy il se trouva le lendemain au matin en assez bon estat et les chirurgiens du roy assurerent qu'en fort peu de jours il quitteroit non seulement le lict mais la chambre et seroit en parfaite sante il receut tout ce jour la les visites de toute la cour et envoya faire un compliment a la princesse mandane qui le receut avec beaucoup de civilite et le luy rendit de mesme ce fut pourtant d'une maniere que quoy que mon maistre se fist redire plusieurs fois parole pour parole tout ce qu'elle avoit dit a celuy qui luy avoit parle de sa part il n'y put rien trouver qui fortifiast son esperance ny qui deust aussi accroistre sa crainte le matin fut employe a faire entrer dans sinope apres que chacun eut quitte le deuil tout le butin et tous les prisonniers que philidaspe conduisit et la princesse qui estoit a une des fenestres du chasteau vit entrer toutes ces choses et les regarda avec un esprit qui n'estoit gueres plus tranquile que celuy de mon maistre le soir estant venu le roy de pont fut conduit dans la ville par ses gardes et mis en lieu de seurete mais en passant sous les fenestres de la princesse il la vit a la clarte des flambeaux et il en fut veu ce qui donna de la pitie a mandane et de la confusion au roy prisonnier artamene suivit d'assez pres le roy de pont mais quelque secret que l'on eust pu garder pour son arrivee afin de contenter sa modestie les habitans de sinope n'ayant pas laisse de scavoir qu'il devoit entrer ce soir la se tindrent 
 dans les rues avec des flambeaux allumez mirent des lampes a toutes les fenestres et par des cris d'allegresse et par l'abondance des lumieres cette entree de nuit ne laissa pas d'avoir quelque chose d'assez magnifique artamene estoit accompagne de tout ce qu'il y avoit de grand a la cour qui le conduisit chez luy ou le roy l'attendoit mon maistre fut pourtant moins heureux que le roy de pont en une chose car il ne vit point la princesse en passant sous les fenestres parce qu'elle s'estoit mise au lit et avoit feint de se trouver mal martesie qui dans les premiers momens que sa maistresse avoit apris qu'artamene estoit vivant avoit veu tant de joye dans ses yeux ne pouvoit assez s'estonner de remarquer le trouble de son ame c'est pourquoy voyant qu'il n'y avoit personne aupres d'elle et qu'elle pouvoit luy parler en liberte me permettrez vous madame luy dit elle de vous demander si ce n'est qu'une simple incommodite qui vous a fait mettre au lict ou s'il vous est arrive quelque malheur que l'ignore et qui trouble la satisfaction que vous devez avoir en un des plus heureux jours de vostre vie car enfin madame vous voyez la guerre finie glorieusement vous voyez dans les fers un roy que vous ne vouliez pas espouser et vous voyez vivant un prince que vous avez pleure lors que vous l'avez creu mort et que vous avez deu pleurer je l'advoue ma chere fille luy respondit la princesse je suis heureuse 
 en beaucoup de choses mais je ne la suis pas en toutes et l'endroit par ou je suis infortunee est si senfible que je ne jouis point du tout de cette felicite aparente dont je parois environnee de toutes parts a ceux qui ne connoissent pas le fond de mon coeur mais encore madame reprit martesie que pouvez vous avoir qui vous fasche le roy vous aime toute la capadoce vous adore la paix va ramener tous les plaisirs a la cour et artamene sera bien tost guery a ce que disent les medecins du roy artamene reprit la princesse en soupirant ne le sera peut estre qu'un peu trop tost et quoy que je luy souhaite toute sorte de bonheur je voudrois bien qu'il ne fust pas en estat de quitter la chambre que je n'eusse auparavant resolu de quelle facon je dois vivre aveque luy comment madame interrompit martesie toute surprise artamene de qui je vous ay veu pleurer la mort avec tant d'amertume sera peut-estre dites vous un peu trop tost guery ha madame j'ay sans doute mal entendu ou sans y penser vous vous estes mal expliquee nullement martesie reprit elle et la bizarrerie de mon destin fait que je n'aprehende guere moins la veue d'artamene que j'ay desire sa vie car scachez luy dit elle en changeant de couleur que j'ayme la gloire preferablement a toutes choses mais que je ne hais pas aussi assez artamene pour me pouvoir priver de sa conversation sans repugnance cependant vous 
 jugez bien martesie qu'apres m'avoir fait scavoir qu'il a de l'amour pour moy je ne dois plus luy donner la mesme liberte qu'il a eue autrefois parmy nous et qu'il faut que je vive avec beaucoup plus de contrainte que je ne faisois dans un temps ou je n'avois pas pour luy la tendresse que je sens dans mon coeur malgre toute ma vertu car enfin martesie puis qu'il faut vous descouvrir le fond de mon ame scachez que si artamene eust eu la hardiesse de me parler de son amour je l'eusse mal traite je l'eusse banny et je l'eusse peut estre moins estime parce que j'eusse soubconne qu'il n'eust pas eu une veritable estime pour moy mais de la facon dont j'ay sceu cette amour la compassion ayant attendry mon coeur je l'ay aprise sans colere je l'ay creue sans difficulte et comme je ne voyois pas qu'il peust y avoir nulle dangereuse suite en cette affection je ne me suis point opposee a sa naissance je me suis souvenue de tous les services d'artamene j'ay repasse cent et cent fois dans mon esprit toutes ses vertus et toutes ses bonnes qualitez j'ay r'apelle toutes ses actions dans ma memoire elles m'ont toutes dit qu'il m'avoit aimee d'une maniere tres respectueuse j'en ay plus creu qu'il ne m'en pouvoit jamais dire et l'en ay eu plus de reconnoissance qu'il n'en pouvoit jamais esperer enfin martesie sa mort a fait naistre mon amitie pour ne pas nommer autrement une affection toute pure jugez donc si 
 apres avoir abandonne mon ame a une passion toute innocente il me sera bien aise de la combattre et de la vaincre il le faut toutefois reprit elle quand mesme nous en devrions mourir mais madame luy dit martesie artamene est il plus coupable vivant qu'il n'estoit dans le tombeau non respondit la princesse mais il m'est plus redoutable ce n'est pas que je pretende luy oster absolument mon amitie et tout ce que je pourray faire sera peut-estre bien assez si je puis ne luy en donner nulles marques mais madame reprit martesie pourquoy le voulez vous punir luy qui n'est pas criminel et pourquoy voulez vous aussi vous affliger en le rendant malheureux attendez madame qu'il vous donne sujet de pleinte et s'il vous dit quelque chose qui vous deplaise il sera assez a temps de vous priver de sa veue mais martesie interrompit la princesse comment voulez vous que je le puisse voir sans une confusion estrange et comment voulez vous encore qu'en le voyant je puisse venir a bout de bannir de mon ame cette affection que j'y avois receue lorsque je le croyois dans le tombeau pour moy madame repliqua martesie je vous advoue que je ne puis concevoir que vous eussiez raison d'aimer artamene mort et que vous le deviez hair vivant ha martesie s'ecria mandane que mes sentimens sont esloignez de la haine et qu'artamene feroit heureux si je l'aimois un peu moins car 
 enfin si je ne me deffiois pas de mon coeur je vivrois aveque luy comme auparavant j'attendrois comme vous dites qu'il me donnast un juste sujet de me pleindre et je demeurerois en repos mais madame repliqua martesie le ne voy pas qu'il faille vous inquieter si fort artamene a ce qu'il vous escrit et a ce que feraulas vous a dit est prince ainsi encore une fois je ne voy point qu'il y eust tant de sujet de vous offenser quand mesme il entreprendroit de vous dire ce qu'il vous a escrit ha ma chere fille reprit la princesse ce que vous me dites pour me consoler est ce qui m'afflige encore davantage car si artamene n'estoit pas de la condition dont il se dit estre sa temerite m'auroit offencee et tout mort qu'il auroit este je n'aurois eu au plus que de la compassion de sa folie et de son malheur mais icy je ne voy rien qui m'offense et rien pourtant qui ne me fasche car apres tout je ne dois point me choisir un mary de plus cette fatale coustume que les assiriens qui ont este maistres de la capadoce ont laissee parmy nous et qui veut que je n'espouse point un prince estranger ne me laisse nul pretexte qui puisse justifier l'affection d'artamene pour moy ny moins encore celle de mandane pour luy ainsi martesie il la faut vaincre et c'est a dire qu'il faut se faire une violence extreme qu'il faut rendre artamene malheureux et me rendre infortunee il me semble desja disoit elle que je le voy chercher dans mes 
 yeux de quelle facon j'ay receu sa lettre mais helas reprenoit elle tout d'un coup que dis-je et comment ne pensay-je pas que feraulas s'il l'a veu luy aura dit qu'il n'a remarque nul sentiment de colere dans mon esprit qu'il m'a veu pleurer qu'il m'a veu rougir et qu'enfin il a connu que je l'aimois et que peut-estre mesme je l'aimois devant qu'il m'eust fait scavoir qu'il m'aimoit ha martesie s'ecrioit elle ce malheur nous est arrive et c'est en vain que je veux cacher mes sentimens a artamene il les scait disoit elle il les scait et peut- estre mesme que les imaginant autres qu'ils ne sont il concoit des esperances criminelles et se prepare a m'offenser helas disoit elle encore qui vit jamais un malheur egal au mien je passe toute ma vie avec une retenue qui n'eut jamais d'egale je me prive presque de tous les plaisirs innocens bien loing d'en chercher qui puissent estre suspects je deffens l'entree de mon ame a tout ce qui paroist un peu esloigne de la plus severe vertu je resiste au merite aux services et a toutes les grandes qualitez d'artamene et mon coeur ne se rend qu'au bord de son tombeau cependant peut-estre qu'a l'heure que je parle artamene se repent de ne m'avoir pas parle plustost peut-estre qu'il croit qu'il eust este bien receu des la premiere fois qu'il me vit et cette vertu severe dont j'ay fait une si haute profession ne luy paroist peut estre qu'un artifice mais que sais-je reprenoit elle tout 
 d'un coup j'accuse sans doute un innocent qui apprehende autant ma veue que je crains la sienne non non artamene explique les larmes que j'ay versees d'une autre facon il scait que la compassion toute seule en fait respandre il scait que je luy devois la vie du roy mon pere et que par cette seule raison je luy devois des soupirs et des pleurs demeurons donc disoit elle avec un peu plus de repos satisfaisons nous de nostre innocence ostons seulement a artamene toutes les occasions de nous parler en particulier cachons luy du moins la tendresse que nous avons dans le coeur si nous ne pouvons vaincre et quoy qu'il en puisse arriver resoluons nous plustost a la mort que de rien faire de rien dire ny mesme de rien penser qui ne soit juste qui ne soit vertueux et qui ne satisface pleinement l'amour que nous avons pour la gloire c'estoit de cette sorte que l'ilustre mandane s'entretenoit avec mattesie pendant que mon maistre qui ne scavoit point si elle avoit veu ce qu'il luy avoit escrit en estoit tousjours plus en peine philidaspe durant ce temps la ne paroissoit presque point il vit la princesse en arrivant a sinope mais ce ne fut qu'un moment et feignant d'aller donner ordre aux troupes que l'on avoit levees pensant qu'il les deust commander et qui s'estoient assemblees aupres d'un chasteau dont il estoit gouverneur a soixante stades de cette ville la princesse eut du moins un peu plus de liberte 
 d'entretenir ses pensees et de songer a la resolution qu'elle vouloit prendre cependant les blessures de mon maistre se guerissant mesme plustost que les chirurgiens ne l'avoient espere il fut dans peu de jours en estat de quitter non seulement le lict mais la chambre et d'aller rendre ses devoirs au roy et a mandane il eust bien voulu que j'eusse este aupres de luy afin de luy dire ce que l'avois sait mais il creut qu'il eust falu attendre trop long temps car encore qu'il m'eust envoye un ordre de le venir trouver il y avoit assez loing de sinope au lieu ou nous estions campez et hors d'une diligence extraordinaire je ne pouvois pas si tost arriver ainsi se voyant presse par sa passion et dans une impatience extreme de revoir sa princesse apres avoir este chez le roy il fut chez mandane et il y fut avec une agitation d'esprit qui n'eut jamais de semblable jusques la il n'avoit senty qu'une crainte respectueuse en l'approchant mais en cette occasion il craignit de toutes les facons dont l'on peut craindre la princesse de son coste scachant qu'artamene alloit entrer dans sa chambre en changea de couleur plus d'une fois et il y eut quelques moments ou ille eut de la colere de n'estre pas maistresse absolue des mouvements de son coeur comme elle estoit sur son lict il luy fut un peu plus aise de cacher le desordre de son esprit qu'a artamene qui par malheur pour luy trouva beaucoup de monde chez la princesse il la salua avec tout le respect qui luy 
 estoit deu et elle le receut avec toute la civilite que la princesse de capadoce devoit a un homme qui venoit de remporter des victoires et de faire des rois prisonniers mais ce fut toutefois avec une certaine retenue que mon maistre remarqua et qui luy fit croire durant quelque temps qu'elle avoit veu ce qu'il luy avoit escrit elle scait sans doute disoit il en luy mesme ce que je souhaite et ce que je crains qu'elle ne scache et un moment apres la princesse luy disant quelque chose d'obligeant le me trompe adjoustoit il elle ne scait encore rien de ce que je veux qu'elle ne scache pas et de ce que je n'oseray jamais luy dire la princesse d'autre part n'estoit pas peu embarrassee elle condamnoit toutes ses pensees elle se repentoit de tout ce qu'elle disoit lors qu'elle louoit artamene elle trouvoit qu'il expliqueroit ses louanges a son prejuoice et lors qu'elle se faisoit et qu'elle respondoit avec froideur elle craignoit de le desobliger et presque malgre son intention elle reparoit cette froideur par quelque legere civilite toute cette visite se passa de cette sorte et mandane conduisit la chose avec tant d'adresse qu'artamene ne put connoistre ses veritables sentimens et il se retira avec plus d'amour et plus d'inquietude qu'auparavant en s'en retournant il trouva chez luy un capitaine d'archers a cheval qui l'y attendoit et qui luy ayant demande audience en particulier luy aprit qu'il y avoit environ trois ou quatre heures qu'il avoit 
 rencontre a vingt stades de sinope un homme a cheval qui estoit assez de sa connoissance et qui venoit a la ville comme luy que luy ayant demande ou il alloit cet homme luy avoit paru interdit et ne luy avoit pas respondu bien a propos qu'en suitte estans venus a parler de diverses choses ils s'estoient querellez et battus et qu'il estoit arrive des gens qui les avoient separez mais que pendant ce combat cet homme avoit laisse tomber des tablettes qu'il avoit ramassees apres qu'il avoit este party et dans lesquelles il croyoit qu'il pourroit peut-estre y avoir des choses qui meritoient d'estre sceues de luy veu la confusion qu'il avoit remarque dans l'esprit de celuy a qui elles estoient et que cette pensee luy estant venue il avoit creu de son devoir de ne les ouvrir point et de les luy aposter toutes cachetees artamene remercia ce capitaine et prenant ces tablettes il y trouva a peu pres ces paroles ne manquez a rien de tout ce que vous m'avez promis et soyez certain que de mon coste je ne manqueray pas de faire ce que je dois assurez veut aussi bien des gardes qui vaut ont engage leur foy que je suis assure des soldats que je vous meneray preparez vos gens a garder le respect qu'ils doivent a la personne du monde qui en merite le plus et promettez leur en suitte des recompenses dignes de leur service au reste quoy que vous m'ayez dit et quoy que je vous aye promis ma passion ne peut endurer que ce soit vous seul qui faciez tout mon bonheur ainsi attendez moy auparavant que 
 de commencer l'execution de nostre dessein car enfin il pourra estre que lors que la princesse verra le prince d'assirie a ses pieds elle luy pardonnera sa violence ou du moins l'execusera et comme elle ignore egalement que philidaspe soit sils de la reine nitocris il importe que ce soit moy qui luy aprenne l'un et l'autre aussi tost que nous l'aurons enlevee afin de diminuer son deplaisir par connoissance de ma condition celuy qui vous porte as tablettes est fidelle donnez luy donc librement vostre response et hastez vous si vous voulez obliger le plus amoureux prince de la terre et le plus reconnoissant artamene apres avoir leu ce que je viens de vous dire fut surpris d'une estrange sorte et demeura dans une peine encore plus estrange il eut pourtant la force de se contraindre pour un moment il loua ce capitaine de sa fidelite luy promit de l'en recompenser de le faire connoistre au roy et apres avoir commande qu'en attendant mieux on luy donnast un fort beau cheval et de belles armes il le congedia et luy ordonna toutefois de ne s'esloigner point afin qu'il sceust precisement ou il seroit en cas qu'il eust besoin de luy apres que cet officier fut party artamene releut ce qu'il avoit desja leu et reconnoissant l'escriture de philidaspe o dieux s'escria-t'il philidaspe est le prince d'assirie philidaspe est amoureux de mandane et philidaspe la veut enlever que voisie qu'aprens-je et quel remede y puis-je aporter du moins disoit-il je suis assure de sa propre 
 main qu'il n'a pas este plus heureux que moy la princesse ne scait ny sa condition ny son amour profitons de cette ignorance soyons fidelles a nostre ennemy et ne le descouvrons pas de peur qu'en le descouvrant nous ne le servissions nous mesmes il faut faire manquer sa conspiration par une autre voye et il faut qu'en luy faisant perdre la vie nous mettions la princesse en seurete il envoya alors s'informer si l'on ne pourroit point descouvrir precisement ou estoit philidaspe mais quelque soing que l'on y peust aporter il luy fut impossible de l'aprendre quelques uns disoient qu'il estoit dans ce chasteau ou il commandoit quelques autres assuroient qu'il n'y estoit pas les uns disoient qu'il estoit alle faire un voyage de quinze jours et les autres encore que l'on n'en scavoit rien du tout cependant comme artamene ne scavoit pas le temps ou cette conjuration devoit esclater il voyoit bien que la chose pressoit mais il avoit pourtant quelque peine a se resoudre d'aller aprendre a la princesse que philidaspe devoit estre un jour roy d'assirie il se souvenoit alors que quand il avoit passe a babilone ce prince en estoit party deux jours auparavant et il se souvenoit encore qu'il l'avoit veu dans le temple de mars le premier jour qu'il avoit este a sinope que feray-je disoit-il contre ce dangereux rival iray-je advertir le roy de ce qu'il trame sans en rien dire a la princesse ou iray-je a la 
 princesse auparavant que d'aller au roy peutestre que comme la chose la regarde directement elle s'offencera si je ne l'advertis pas la premiere allons donc allons luy descouvrir la verite de la chose et ne luy en desguisons rien mais que dis-je reprenoit il tout d'un coup suis-je bien assure que je veux faire ce que je dis non cela n'a point d'aparence quoy j'aprendrois moy mesme a la princesse que mon rival l'aime qu'il est un des plus grands princes du monde et qu'il ne manque rien a sa bonne fortune que le consentement de mandane quoy je n'oseray parler pour moy mesme et je parleray pour mon ennemy l'estoufferay mes soupirs je cacheray mes larmes et j' iray aprendre a la princesse les transports et la passion de mon rival mais d'un rival encore qui est bien fait qui a du coeur et de l'esprit et que j'ay entendu louer plus d'une fois a mandane ha non non il vaut mieux mourir mais d'autre part disoit-il la conjuration est preste d'esclatter si je ne montre point ce que philidaspe a escrit et que je me contente de dire qu'il a un pernicieux dessein et qu'il y faut donner ordre qui scait si je seray creu l'on scait que nous ne sommes pas trop bien ensemble et cette conspiration si peu d'aparence qu'auparavant que j'aye peut-estre persuade qu'elle est veritable et qu'il faut songer a l'empescher elle sera executee la ville sera surprise ma princesse sera enlevee et cet heureux rival enlevera avec elle tout ce 
 qui me peut faire aimer la vie parlons donc parlons pour luy afin de pouvoir agir contre luy s'il estoit en lieu poursuivoit-il en luy mesme ou je le pusse trouver j'irois luy aprendre ma passion et non pas descouvrir la sienne a la princesse et je tascherois apres la luy avoir aprise de ne le laisser pas en estat de la reveler a personne enfin je ferois ce que je serois oblige de faire il mourroit ou je mourrois et tous nos differens seroient terminez mais helas il se cache il est a couvert de ma violence et je ne scay de son entreprise que ce qu'il faut que j'en scache pour avoir de la jalousie de la crainte de la haine et du desespoir je ne scay qui sont ceux qui le servent je ne scay quand ny comment ils le doivent servir et je scay seulement qu'ils travaillent a ma ruine mais que fais-je malheureux je perds le temps a discourir inutilement pendant que mon ennemy avance ma perte en avancant son dessein allons donc allons parler a la princesse allons luy aprendre ce que jamais nul autre amant que moy n'a apris a la personne aimee peut-estre adjoustoit-il tirerons nous quelque avantage de nostre malheur nous verrons dans ses yeux les mouvemens de son ame nous descouvrirons les plus secrets sentimens de son coeur et peut-estre encore qu'apres avoir parle pour autruy nous trouverons les moyens de parler pour nous mesmes va donc malheureux amant va ou ta destinee te conduit et ne differes pas davantage songe qu'il 
 s'agit de tout ton bonheur ou de toute ton infortune espere qu'en aprenant l'amour de philidaspe a mandane tu l'en feras hair pour toujours et pense enfin que peut-estre si tu ne te hastes il executera son dessein il l'enlevera il la tiendra en sa puissance il ne la rendra jamais il gagnera peut-estre son coeur il obtiendra son pardon et la possedera tousjours cette derniere pensee acheva de luy faire prendre la resolution de ne perdre pas plus un seul moment et d'aller trouver mandane il y fut donc en diligence et luy fit demander la grace de pouvoir l'entretenir en particulier la princesse qui creut que c'estoit pour luy parler de son amour s'en offenca et luy fit dire qu'il ne pouvoit pas la voir parce qu'elle avoit quelque affaire importante qui l'occupoit artamene desespere de cette response la fit supplier encore une fois qu'il peust l'entretenir un moment d'une chose qui regardoit le service du roy et le sien et qui ne pouvoit souffrir de retardement mandane surprise de cet empressement d'artamene pensa s'obstiner a refuser de le voir mais craignant qu'en effet il n'y eust quelque chose d'important a scavoir pour le service du roy elle commanda qu'on le fist entrer et ordonna a martesie de demeurer dans son cabinet avec une autre de ses filles mon maistre estant donc entre et ne pouvant obtenir de sa passion d'aprendre de sa bouche celle de philidaspe a la princesse madame luy dit-il apres 
 j'avoir saluee avec beaucoup de respect et en luy presentant ce que philidaspe avoit escrit vous trouverez dans ces tablettes la justification de mon importunite artamene prononca ces paroles avec un esprit si trouble que mandane craignit encore que ce ne fust une nouvelle invention de luy parler de son amour mais enfin apres les avoir prises en tremblant et les avoir ouvertes en changeant de couleur elle fut esclaircie de tous ses doutes et elle aprit ce qu'elle n'eust jamais creu aprendre par artamene d'abord il parut beaucoup de colere dans ses yeux et mon maistre eut la satisfaction de connoistre parfaitement que philidaspe n'avoit pas grande part au coeur de mandane je vous suis bien obligee luy dite elle de m'avoir advertie d'une chose si importante mais aprenez moy de grace tout ce que vous scavez de ce dessein artamene luy conta alors comment ces tablettes estoient venues en ses mains et luy dit en suite que s'il eust pu trouver philidaspe il auroit destruit la conjuration sans l'en advertir la princesse le remercia alors aussi civilement que le trouble ou elle estoit le luy put permettre et ne pouvant assez s'estonner de cette avanture que philidaspe dit elle veuille usurper un royaume par la force et par la trahison comme je m'imagine qu'il en a le dessein je n'y trouve rien de fort extraordinaire mais qu'un amant commence de descouvrir son amour par un enlevement c'est ce qui n'a jamais eu 
 d'exemple et c'est ce qui vient a bout de toute ma patience moy dis-je adjousta-t'elle toute esmue qui ne pourrois pas me resoudre de souffrit une declaration d'amour du plus grand prince de la terre apres dix ans de services de respects et de soumissions artamene escouta ces paroles avec beaucoup de douleur et craignant d'en entendre encore de semblables il l'interrompit et luy demanda ce qu'il luy plaisoit qu'il fist je veux luy dit elle que vous me conduisiez chez le roy pour l'advertir de la chose et que vous ne m'abandonniez point en un temps ou vostre valeur m'est si necessaire tant que je seray vivant luy repliqua mon maistre ne craignez rien de philidaspe et soyez s'il vous plaist persuadee madame que je ne prens pas moins d'interest que vous a destruire ses mauvais desseins je vous en suis bien obligee reprit la princesse mais ne perdons pas davantage de temps et allons trouver le roy je ne scay madame adjousta mon maistre si le zele que j'ay pour vous ne m'a point fait manquer au respect que je dois avoir pour luy et s'il ne trouvera point mauvais que je vous aye apris la temeraire entreprise de philidaspe avant que de l'en advertir ce que vous dites n'est pas absolument sans aparence respondit la princesse c'est pourquoy il luy faut dire que je vous ay rencontre fortuitement comme vous veniez luy aporter ces tablettes et que vous m'avez dit en me donnant la main 
 ce qu'il y a d'escrit dedans la puissance souveraine adjousta-t'elle est delicatte et sensible et quelques droites qu'ayant este vos intentions en cette rencontre il pourroit estre que le roy n'agreeroit pas vostre procede de sorte qu'il est a propos de luy dire cet innocent mensonge ils furent donc a l'apartement de ciaxare et luy aprirent ce qu'ils scavoient de la maniere dont ils estoient convenus artamene envoya mesme querir ce capitaine qui luy avoit aporte ces tablettes afin que le roy entendist de la propre bouche de cet officier tout ce qu'il avoit apris de la chose ciaxare connoissant l'escriture de philidaspe ne douta point du tout qu'il n'y eust une dangereuse conjuration il se souvint mesme avoir sceu que le prince d'assirie n'estoit point a babilone depuis un tres long temps et se confirma en l'opinion qu'en effet philidaspe ne mentoit pas mais pour ses complices qui n'estoient point nommez dans cette lettre on ne les pouvoit pas deviner la princesse et mon maistre jugeoient bien que peut-estre aribee pouvoit en scavoir quelque chose toutefois comme ils scavoient que le roy l'aimoit ils n'ofoient luy dire ouvertement ce qu'ils en pensoient
 
 
 
 
cependant artamene ayant eu ordre de faire ce qu'il jugeroit a propos pour mettre la princesse en sevrete fit changer les gardes du chasteau et de la ville et ayant fait prendre les armes a tous les habitans il fit mettre des corps 
 de garde dans toutes les rues il demanda en fuite permission au roy d'aller chastier philidaspe mais ciaxare ne voulut point souffrir qu'il sortist de la ville et la princesse s'y opposa si fortement qu'il n'y falut pas songer joint qu'en effet l'on ne scavoit pas precisement ou il estoit les six mille hommes qui estoient venus amener le roy de pont furent mis en divers postes aux environs de sinope car l'on ne douta nullement que philidaspe qui avoit quatre mille hommes aupres du chasteau dont il estoit gouverneur n'eust eu dessein de s'en servir aribee en cette occasion agit avec une finesse extreme et comme le roy luy eut dit la chose ce fut luy qui tesmoigna le plus d'empressement qui blasma le plus philidaspe et qui fit le plus de semblant de vouloir tascher de le prendre comme l'on ne scavoit s'il estoit cache dans la ville ou s'il estoit dans ce chasteau l'on se trouva fort embarrasse neantmoins le lendemain au matin artamene pressa tant qu'on luy permit d'aller avec ces six mille hommes sommer ce chasteau de se rendre et combattre les quatre mille qui estoient la en cas qu'ils se missent en estat de s'opposer a ses desseins mais il fut estrangement estonne lors qu'il vit ce chasteau sans garnison et que ces quatre mille hommes n'estoient plus campez aupres il sceut seulement qu'en effet philidaspe y avoit este mais qu'il en estoit sorty la derniere nuit et qu'a trente stades de la il 
 avoit fait desbander toutes ses troupes et estoit alle peu accompagne vers une forest qui n'estoit pas fort esloignee artamene y fut y chercha par tout et envoya plusieurs petits corps separez a l'entour de cette forest pour en prendre des nouvelles toutefois il ne put jamais rien trouver que des soldats qui fuyoient et qui ne scavoient autre chose sinon que depuis long temps philidaspe avoit apporte un grand soing a se faire aimer de ces troupes la et que depuis quelques jours ils scavoient qu'il avoit eu intention de les employer en une occasion importante artamene voyant donc qu'il ne pouvoit rien aprendre davantage s'en retourna a sinope pour y rendre conte au roy et a la princesse de ce qu'il avoit fait cependant l'on ne laissa pas de se tenir tousjours sur ses gardes et de bien observer tous ceux qui avoient quelque commandement dans les troupes on dans la ville apres tant de tumulte et tant de trouble artamene s'estant trouve seul dans son cabinet se mit a repasser dans sa memoire ses dernieres avantures et a s'affliger sensiblement de cette extreme fierte qu'il avoit remarquee dans l'esprit de la princesse lors quelle avoit apris l'amour de philidaspe pour elle que feray-je disoit il et que pourray-je esperer d'une personne qui parle du plus puissant prince d'asie avec tant d'orgueil toutefois reprenoit il tout d'un coup serois-je plus heureux si elle avoit parle 
 moins rigoureusement qu'elle n'a fait du moins de la facon dont elle s'est expliquee je n'ay pas sujet d'estre jaloux et je n'ay point a craindre le plus grand suplice de l'amour mais helas s'ecrioit il en me guerissant de la jalousie elle m'a desespere car enfin si une declaration d'amour qui luy seroit faite par le plus grand prince du monde et faite encore apres dix ans de services de respects et de soumissions passe pour un crime effroyable dans son esprit que puis-je esperer moy qui n'ay point encore de couronne a luy offrir moy qui peut-estre ne feray pas trop bien receu du roy mon pere quand je retourneray en perse et moy enfin qui suis ce que je n'oserois luy dire et ce que je ne puis luy aprendre sans m'exposer a estre hai o dieux adjoustoit il a quoy me servira d'avoir destruit une puissante conjuration et de voir mon rival esloigne si le coeur de mandane est inflexible et si rien ne le peut toucher comme il s'entretenoit de cette sorte chrisante et moy arrivasmes et luy fismes dire que nous estions revenus a l'instant mesme il commanda non seulement que l'on nous fist entrer mais il vint au devant de nous avec une joye que je ne vous scaurois depeindre pour nous seigneur nous en eusmes une si sensible que nous perdismes une partie du respect que nous luy devions et en mon particulier il me fut impossible demeurer dans les termes de ma condition apres les premieres carresses et apres que chrisante 
 estant plus fatigue que moy de la diligence que nous avions faite se fut alle reposer mon maistre m'embrassant encore avec une tendresse infiniment obligeante et bien feraulas me dit il qu'est devenue la lettre que je vous donnay est elle encore en vos mains ou l'avez vous rendue a la princesse pendant un petit voyage que l'on m'a dit que vous avez fait icy seigneur luy repliquay je cette demande offence un peu la fidelite de feraulas et vous ne pouvez douter de mon exacte obeissance sans douter de mon affection quoy feraulas me dit il la princesse a donc receu ma lettre ouy seigneur luy dis-je elle l'a reccue ha feraulas s'ecria-t'il ne me desesperez point et si mandane vous dit alors quelque chose de bien fascheux je pense qu'il est bon que je ne le scache pas toutefois reprit il sans me donner le loisir de parler il vaut mieux que je scache la verite toute pure afin de ne m'amuser point a trainer une malheureuse vie et a conserver quelque espoit inutilement seigneur luy dis-je vous estes plus heurex que vous ne pensez non non feraulas me respondit il ne me flatez point et ne faites pas ce que je vous ay dit d'abord non seigneur luy dis- je je ne vous deguiseray rien et alors je me mis effectivement a luy raconter fort exactement tout ce que la princesse m'avoit dit je luy representay sa douleur je luy dis que je l'avois entendue soupirer que je luy avois veu respandre des larmes 
 qu'elle m'avoit parle avec beaucoup de tendresse qu'elle m'avoit offert de me servir en sa consideration qu'elle s'estoit informee avec beaucoup de foin de sa naissance que je ne luy en avois dit que ce qu'il avoit voulu qu'elle en sceust et qu'en fin si l'on devoit juger de l'estime et de l'amitie qu'elle avoit pour luy par la douleur qu'elle avoit tesmoignee je pouvois l'assurer qu'il estoit fort bien dans son esprit ha feraulas me dit il tout ce que vous me dites n'est que pour artamene mort mais qui scait si artamene vivant et si artamene devenant cyrus pourroit estre aussi heureux il faut l'esperer luy dis-je et pour moy je vous advoue que j'y voy beaucoup d'aparence mon maistre escoutoit alors tout ce que je luy disois comme si un dieu eust parle et je m'aquis un tel credit sur son esprit par l'agreable nouvelle que je luy donnay que depuis cela il me dit tousjours jusques a ses moindres pensees il me fit redire plus de cent fois tout ce que je luy avois desja dit il vouloit presque encore que je luy racontasse ce que la princesse avoit pense et mesme ce qu'elle avoit dit quand l'avois este sorty de son cabinet mais je ne pouvois pas le luy aprendre car je n'avois pas encore lie amitie avec martesie bien est il vray que ce fut bien tost apres que je m'attachay a la servir et que j'entray dans la confidence artamene se trouvent donc beaucoup plus heureux qu'il n'avoit espere ne pouvoit se lasser de me parler 
 et de me faire tousjours de nouvelles questions tantost sur ce qui estoit desja passe et tantost sur ce que je croyois de l'advenir neantmoins quelque joye que je luy eusse donnee il y avoit tousjours quelques moments ou son ame n'estoit pas tranquille et ou il craignoit estrangement qu'artamene ne fust plus malheureux vivant qu'il n'avoit este dans le tombeau et certes ses soubcons n'estoient pas tout a fait sans fondement car dans le mesme temps que je l'entretenois martesie qui fortuitement nous avoit veus arriver chrisante et moy fut en advertir sa maistresse ha martesie luy dit elle que m'aprenez vous et que va aprendre feraulas a artamene je m'imagine poursuivit cette sage princesse que pour gagner l'amitie de son maistre il luy dira cent choses que je n'ay point dites et que voulez vous qu'il luy die autre chose reprit martesie fin on qu'il vous a entendu soupirer et qu'il vous a veu pleurer pour la mort d'un homme que vous pleureriez peutestre encore s'il mouroit effectivement je l'advoue luy respondit mandane mais s'il estoit mort il ne pourroit pas scavoir ma foiblesse ny la reconnoistre aussi repliqua cette fille par des services et par des respects quoy qu'il en soit dit la princesse artamene scaura par feraulas que j'ay fait des choses que l'on ne fait gueres que pour les personnes que l'on aime il est vray madame interrompit martesie mais voudriez vous qu'artamene creus 
 que vous l'enffiez hai luy qui a expose mille et mille fois sa vie pour vostre service qui a sauve celle du roy vostre pere qui a tant gagne de batailles qui a fait des rois prisonniers et qui vient presentement d'empescher l'effet d'une conspiration qui s'adressoit directement a vostre personne non martesie respondit la princesse je ne voudrois pas qu'artamene creust que je fusse stupide ingrate et insensible comme il faudroit que je la fusse si je le haissois mais comme je ne voudrois pas qu'il creust que je le haisse je serois bien aise aussi qu'il ne s'imaginast pas que je l'aime et je souhaiterois qu'il le desirast sans le croire et mesme sans l'esperer et qu'enfin il se contentast d'une fort grande estime et de beaucoup de reconnoissance ces distinctions font bien delicates reprit martesie et je pense qu'il n'est pas bien aise de demeurer dans cette juste mediocrite que vous imaginez et que je doute que vous puissiez vous mesme garder ne me reprochez point ma foiblesse respondit mandane et aidez moy a la cacher en ne m'abandonnant jamais tant qu'artamene fera aupres de moy car je vous advoue que je ne seray pas marrie qu'il ne me mette pas en estat de le bannir voila seigneur de quelle sorte la princesse et mon maistre raisonnoient chacun en leur particulier et en effect la chose alla comme elle l'avoit resolue c'est a dire que durant plus de quinze jours il fut impossible a artamene de pouvoir parler 
 un moment seul a la princesse elle conduisit pourtant la chose si adroitement qu'elle ne fit nulle incivilite a mon maistre il ne laissoit pas neantmoins de se trouver tres malheureux et sans oser le pleindre de mandane il se pleignoit incessamment de la rigueur de son destin il connoissoit toutefois fort bien que la princesse estoit la veritable cause de cette espece de malheur mais il avoit un respect si grand pour elle qu'il ne l'aceufoit jamais que lors qu'il n'y avoit plus de moyen de l'excuser ny de donner nulle autre cause a ses infortunes cependant apres que durant quinze jours mandane eut opiniastrement esvite toutes les occasions d'estre seule avec artamene enfin la fortune fit malgre toute sa rigueur que mon maistre l'entretint la princesse depuis ce que le prince d'assirie avoit entrepris contre elle car nous ne le nommerons plus philidaspe n'avoit point sorty de la ville pour aller prendre l'air et toutes ses promenades estoient bornees aux jardins qui font dans l'enceinte des murailles et qui ne font pas de fort grande estendue elle y alloit donc ordinairement lors que le soleil estoit abaisse mais elle y estoit suivie de tant de monde qu'il estoit impossible a mon maistre de luy parler que des yeux encore estoit-ce un langage qu'elle ne vouloir pas entendre et ou elle ne vouloit point respondre estant certain que depuis le recour d'artamene elle avoit esvite ses regards avec beaucoup de soing il arriva 
 pourtant enfin que le roy ayant voulu entretenir la princesse en particulier en ce lieu la tout le monde se retira par respect a un coste du jardin et comme cette conversation fut longue peu a peu ceux qui n'estoient pas absolument attachez a la personne du roy ou a celle de la princesse s'en allerent si bien que comme le roy vint a partir il n'y eut plus qu'autant de gens qu'il en faloit pour l'accompagner mon maistre voulant le suivre et ciaxare voyant que la princesse demeuroit seule avec ses femmes non luy dit il artamene je veux que vous entreteniez ma fille et que vous demeuriez pour la divertir dans la solitude ou je la laisse ce prince ravy de ce commandement y obeit avec joye et la princesse surprise de cette avanture n'eut pas le loisir de trouver un pretexte pour l'empescher elle regarda alors en diligence si martesie n'estoit pas aupres d'elle mais elle ne la vit point car il estoit arrive que cette fille ayant veu d'abord toute la cour dans ce jardin n'avoit pas creu qu'elle fust necessaire pour empescher artamene de parler a mandane de sorte qu'ayant quelque affaire elle estoit allee y donner ordre il estoit bien demeure quatre ou cinq de ses compagnes aupres de la princesse neantmoins comme elles n'avoient pas eu de commandement particulier de ne s'eloigner jamais d'elle tant qu'artamene y seroit mon maistre n'eut pas plustost commence d'aider a marcher a mandane qu'elles demeurerent 
 dix ou douze pas derriere elle la princesse se trouva alors du coste du parterre qui est directement oppose a la porte du jardin c'est pour quoy encore qu'elle dist qu'elle se vouloit retirer il faloit tousjours de necessite faire tout ce chemin la elle voulut donc commencer de parler afin d'en oster les moyens a mon maistre qui emporte par sa passion et tente par une occasion si favorable l'interrompit et luy dit avec beaucoup de respect file peu de service que j'ay eu le bonheur de rendre au roy vous acu quelque sorte obligee comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire diverses fois je vous supplietres-humblement madame de ne vous retirer pas si tost et de me donner la liberte de vous entretenir une heure en particulier si c'est respondit la princesse pour me demander quelque chose qui depende du roy mon pere j'y consens avec joye mais si cela n'est pas je ne croy point que vous puissiez avoir d'affaire dont vous deviez m'entretenir en secret la princesse rougit en prononcant ces dernieres paroles et mon maistre qu'une si belle crainte rendit plus hardy continuant de luy parler bas ce que je desire de vous luy respondit-il est encore plus aise que vous ne pensez puis qu'enfin vous en pouvez disposer absolument sans employer le credit du roy mais madame adjousta-t'il que craignez vous d'artamene et pourquoy ne voulez vous pas l'entendre je crains luy repliqua-t'elle qu'il ne me connoisse 
 pas bien et qu'il ne desire des choses que je ne puisse luy accorder c'est pourquoy s'il croit mon conseil il ne s'exposera pas legerement a estre refuse non madame reprit artamene aux termes ou est mon esprit la chose ne peut plus aller ainsi et il faut absolument que je quitte la cour que je m'en aille pour tousjours que je meure desespere ou que l'illustre mandane m'escoute une seule fois je ne veux madame poursuivit-il que cette seule faveur je n'en demande point d'autre et si vous l'accordez a artamene il s'estimera tres heureux toutes les fois repliqua la princesse que vous demandez a me parler en particulier je m'imagine tousjours que vous me venez aprendre quelque nouvelle conjuration et qu'il y a encore quelque autre philidaspe dont il faut me faire scavoir les mauvais desseins et l'en punit s'il est possible il est vray reprit mon maistre que ce que j'ay a vous dire n'est pas si esloigne des desseins de philidaspe que vous pourriez penser puis qu'enfin la mesme cause qui l'a fait agir me fait parler mais madame bien loing de songer a vous faire nulle violence je pense seulement a mourir et je ne veux rien scavoir de vous sinon s'il me fera permis d'esperer de vostre bonte quelques tesmoignages de compassion lors que je seray mort par vostre rigueur comme vous m'en avez accorde lors que vous m'avez creu mort par la main de vos ennemis c'est madame toute la grace que j'ay a vous demander 
 et tout ce que je veux presentement de l'illustre mandane la princesse surprise de ce discours creut qu'il n'y faloit pas respondre en tumulte et que dans le dessein qu'elle avoit de satisfaire sa vertu sans choquer directement l'amitie qu'elle avoit pour mon maistre il faloit un peu plus de temps que cela c'est pour quoy ayant veu un siege de gazon assez pres d'elle elle s'y assit et mon maistre demeura debout se baissant a demy pour l'entendre pendant que les filles de la princesse s'apuyant contre une palissade s'amuserent a parler ensemble a sept ou huit pas de leur maistresse comme la princesse fut assise et qu'artamene voulut reprendre son discours elle l'en empescha et luy dit je voy bien que feraulas a trouve mes larmes assez precieuses pour ne vous les cacher pas et que la compassion que j'ay eue pour artamene mort fait la hardiesse d'artamene vivant c'est pourquoy comme j'ay contribue quelque chose a vostre faute je ne veux pas vous traiter aussi severement que si vous n'aviez point excuse et je pense que les obligations que je vous ay meritent bien que je ne vous bannisse pas de ma conversation legerement mais artamene apres la bonte que j'ay eue pour vous et celle que j'ay encore aujourd'huy il faut se repentir et il faut se corriger s'il faut se repentir de vous avoir aimee respondit mon maistre vous n'avez qu'a prononcer l'arrest de ma mort sans differer davantage car madame c'est ce que je ne seray jamais 
 et ce que je ne scaurois faire repentez vous du moins repliqua la princesse de me l'avoir dit et resoluez vous de ne me le dire plus quand je vous l'auray dit une fois respondit mon maistre si vous continuez de me deffendre de parler je ne doute pas que je ne vous obeisse et que la mesme m'empesche en peu de jours de vous importuner de ma passion mais madame il faut que je vous la die une fois seulement il faut que vous connoissiez mon amour telle qu'elle est puis qu'il peut estre enfin que vous ne la connoissez pas je vous conjure donc poursuivit-il de ne me refuser point souvenez vous madame que vous venez de me dire que celuy qui vous parle a eu le bonheur d'estre pleure de vous et pleure de vous apres avoir eu la hardiesse de vous escrire qu'il vous aimoit il est vray reprit la princesse toute confuse mais ce fut principalement parce que vous ne me l'aviez jamais dit que j'eus de la tendresse et de la pitie demeurez donc dans les mesmes termes ou vous avez vescu et je demeureray dans la mesme disposition ou j'estois mais madame respondit artamene je ne puis plus r'apeller le passe et je ne puis plus faire que je ne vous l'aye escrit il est vray reprit mandane mais vous pouvez ne me le dire plus quand cela seroit possible madame repliqua artamene mes yeux et toutes mes actions vous le diroient pour moy et ma mort mesme vous le confirmeroit bien tost plus fortement que toutes mes paroles n'auroient pu faire au 
 reste madame ne pensez pas que je me sois rendu sans combattre je vous ay resiste autant que j'ay pu et j'ay peut-estre des raisons plus fortes que vous ne pensez qui m'ont oblige d'en user ainsi je vous vy madame et je vous aimay quoy que je fisse tous mes efforts pour ne vous aimer point du moins il me le sembla toutefois quoy que je pusse faire je ne pus jamais rompre mes chaines et je les ay tousjours portees avec autant de patience que de respect depuis cela madame j'ay servy le roy ou plus tost je vous ay servie puis qu'il est vray que je n'ay songe qu'a vous et que si les armes de capadoce ont este heureuses entre mes mains il en faut attribuer tout le bonheur a l'ambition que j'avois de me rendre digne de l'amour que j'avois dans l'ame vous scavez madame comme j'ay vescu vous scavez que je ne vous ay jamais dit une seule parole qui vous peust desplaire et que je ne vous ay parle que lors que j'ay creu ne devoir jamais plus parler je vous ay cache mon amour jusques a la mort et il est certain que si je ne vous l'eusse dite au bord du tombeau je ne vous en aurois jamais donne nulle connoissance par mes paroles mais madame quis que vos larmes m'ont ressuscite puis que les dieux ont voulu faire cesser le desplaisir que vous aviez de ma perte en me redonnant la vie pourquoy me voulez vous repousser cruellement dans le cercueil et pourquoy ne voulez vous pas avoir quelque pitie d'un prince malheureux apres avoir eu quelque 
 compassion d'un prince mort c'est repliqua mandane que ce prince mort avoit expie sa faute en mourant et que ce prince vivant recommence son crime en ressuscitant enfin artamene luy dit elle avec un visage fort serieux je vous advoue que je vous estime que je vous ay de l'obligation et que vostre mort pretendue ma donne une veritable douleur mais en mesme temps je vous declare aussi que j'ayme la gloire beaucoup plus que je n'estime artamene quoy que je l'estime beaucoup et que quand j'aurois pour vous toute la tendresse imaginable je la combattrois et la vaincrois plustost que de consentir que vous m'entretinsiez d'une passion qui me doit estre suspeste ha madame s'escria artamene que vous connoissez mal l'amour que vous avez fait naistre en mon coeur et que vous scavez peu de quelle facon je vous aime scachez madame que la purete de ma passion esgale la purete de vostre ame ouy divine princesse je vous aime d'une maniere si respectueuse que je desadvouerois mon propre coeur s'il avoit souffert un injuste desir j'ayme la gloire de mandane autant que ma propre gloire et si je m'estois surpris dans une pensee criminelle je n'aurois jamais eu la hardiesse de luy parler de mon amour au reste madame si ma naissance m'eust rendu indigne de porter vos fers j'aurois rompu mes chaines en me donnant la mort et je n'aurois jamais souffert que l'illustre mandane eust eu un esclave indigne d'elle de ce coste-la eh 
 pleust aux dieux qu'artamene meritast certe glorieuse qualite par sa propre vertu comme il la merite par sa condition cependant divine mandane c'est pour l'amour de vous qu'artamene n'est qu'artamene et que bien loing de passer pour le fils d'un grand roy il passe seulement pour un homme que la fortune a favorise mais madame en s'attachant a vostre service il n'a pas cesse d'estre ce qu'il est c'est a dire qu'il a tousjours l'ame grande et incapable d'un injuste sentiment ne croyez donc pas s'il vous plaist que je vous aye si mal connue que mon coeur vous ait soubconnee d'une foiblesse non madame je n'ay point creu que la princesse mandane deust estre susceptible d'une passion violente mais j'ay espere qu'elle souffriroit la mienne puis qu'elle ne s'oppose point a sa vertu car enfin madame je ne veux rien de vous que la seule permission de vous aimer et de vous le dire vous en demandez trop de la moitie respondit la princesse en rougissant et je ferois indigne de cette innocente passion que vous m'assurez avoir pour moy si je vous accordois ce que vous voulez et si je souffrois que vous me dissiez plus d'une fois ce que tout autre que vous ne m'auroit jamais dit sans estre hai cette exception m'est bien glorieuse madame repliqua artamene mais cette deffence m'est aussi bien rigoureuse et je voudrois bien scavoir quel crime j'ay commis de puis mon retour vous m'avez dit reprit la princesse 
 ce que vous ne me deviez pas dire il faloit donc madame perdre la vie adjousta artamene car enfin la chose en est arrivee aux termes que je ne scaurois vivre sans vous aimer ny vous aimer sans vous le dire ny me taire sans mourir la princesse fut alors un moment sans parler puis reprenant la parole l'advoue artamene luy dit elle que vous me mettez en une facheuse extremite je vous estime je vous suis obligee et ce ne seroit pas sans peine que je me resoudrois a vous bannir songez donc je vous en conjure a regler vos sentimens s'il est possible estimez mandane comme elle le doit estre elle ne s'en offencera pas au contraire comme elle est satisfaite du tesmoignage secret de la purete de son ame elle vous advoue ingenument qu'elle a quelque joye qu'artamene la considere et peut-estre qu'artamene l'ayme mais elle veut que cette affection ait des bornes elle veut donc ce qui n'est pas possible respondit mon maistre et ce qui est forte quitable repliqua la princesse car enfin la vertu en doit donner a toutes choses je vous ay desja dit madame repliqua artamene que ma passion ne choque point la vertu le temps et vostre silence m'en esclairciront respondit mandane en se levant et ce fera par ces deux choses que je jugeray si l'affection qu'artamene a pour moy est aussi pure qu'il le dit quoy madame reprit mon maistre vous me deffendez de parler ouy luy respondit elle en rougissant si ce n'est pour me dire le veritable 
 nom d'artamene mon maistre demeura surpris a ce discours neantmoins apres avoir este un moment sans respondre je ne suis pas assez bien dans vostre esprit reprit il pour vous le dire et si j'ay a mourir par vostre rigueur il vaudra mieux que vous ne vous reprochiez a vous mesme que la mort d'un simple chevalier que celle du fils d'un grand roy ils en estoient la lors qu'il vint du monde qui interrompit leur conversation et comme la princesse avoit l'esprit un peu esmeu elle se retira et ne fut pas plustost arrivee au chasteau qu'elle entra dans son cabinet ou elle apella martesie cette fille s'estant rendue aupres d'elle a l'heure mesme elle se pleignit de ce que contre son ordre elle l'avoit abandonnee et luy raconta en suitte ce que mon maistre luy avoit dit et ce qu'elle luy avoit respondu mais avec tant d'inquietude qu'il estoit aise de juger qu'il y avoit un assez grand combat dans son coeur et que quelque innocente que fust la passion d'artamene sa vertu scrupuleuse n'estoit pas satisfaite de la conversation qu'elle avoit eue aveque luy elle trouvoit qu'elle devoit luy avoir parle plus rudement et qu'elle devoit l'avoir banny mon maistre de son coste se pleignoit de mandane et de luy mesme il ne trouvoit pas qu'il eust bien exagere son amour il ne trouvoit pas non plus que la princesse l'eust assez bien receue et quoy qu'elle ne l'eust pas exile neantmoins il ne trouvoit pas qu'il y eust grand raport entre ce que feraulas disoit avoir veu et ce qu'il 
 avoit entendu toutefois il luy demeura un peu d'espoir et il vescut avec un peu plus de repos qu'il n'avoit fait auparavant il ne voyoit plus la princesse qu'elle ne rougist il ne luy parloit plus qu'elle n'evitast ses regards et malgre tout cela quoy que toutes leurs conversations fussent interrompues et generales elles ne laissoient pas de luy donner tousjours quelque legere satisfaction mais enfin pour ne vous arrester pas trop long temps sur cet endroit de mon recit artamene vescut avec tant de respect aupres de mandane et elle connut si parfaitement qu'il n'avoit pour elle que des sentimens pleins de vertu et d'innocence qu'elle commenca de n'esviter plus sa rencontre avec tant de foin et de luy accorder quelquefois la liberte de luy dire combien il l'estimoit sans oser neantmoins l'entretenir ouvertement de sa passion un jour donc qu'il estoit dans sa chambre emporte par la violence de son amour et voyant qu'il n'y avoit que martesie aupres d'elle il la supplia les larmes aux yeux de luy vouloir dire les veritables sentimens qu'elle avoit pour luy ce que vous me demandez luy respondit elle fort obligeamment et avec beaucoup d'esprit n'est peut estre pas de si petite importance que vous pensez et je ne juge point que je sois obligee de faire cette confidence a une personne qui ne m'a pas encore jugee assez discrette pour m'apprendre sa veritable naissance ha madame repliqua mon maistre 
 que me demandez vous et que voulez vous scavoir ha artamene luy respondit elle que me demandez vous aussi et que voulez vous apprendre ce que je veux aprendre madame repliqua-t'il n'est pas de petite importance car enfin je voudrois scavoir si vous me haissez si je vous suis indifferent ou si par bonheur vous auriez quelque legere disposition a souffrir mon amour sans repugnance ce que je veux aprendre de vous repliqua la princesse ne m'est guere moins important car enfin puis que vous n'estes pas artamene je ne dois pas vous considerer comme tel et je dirois des choses a un mede que je ne dirois pas a un scithe comment voulez vous donc que je vous parle si je ne vous connois point ne suffit il pas madame respondit il que vous connoissiez mon coeur et que vous scachiez que je vous adore nullement respondit elle et quand je connoistrois ce que vous dittes cela ne suffiroit pas pour regler la maniere dont je dois vivre aveque vous de sorte madame interrompit mon maistre que selon ce que je fuis vous agirez plus ou moins obligeamment il n'en faut pas douter repartit elle mais madame adjousta mon maistre de quelque pais que je sois je seray tousjours le mesme que je suis ainsi ne vous semble-t'il point qu'il y aura quelque injustice si vous venez a me hair parce que peut-estre je feray d'un lieu qui ne vous plaira pas ce n'est pas ce que je dis repliqua 
 la princesse et je vous promets que j'estimeray tousjours artamene egalement dans mon coeur en quelque lieu qu'il ait pris naissance mais il est certain que l'inegalite de sa condition en peut beaucoup mettre en mes paroles et en ma facon d'agir que si vous estes poursuivit elle de la qualite dont vous vous dittes et dont je vous crois comment est il possible qu'il puisse y avoir un si grand mistere a vostre naissance parlez donc luy dit elle si vous voulez que je parle et dittes moy qui vous estes si vous voulez scavoir ce que je pense de vous mon maistre se trouvant alors extremement presse ne pensa jamais prendre sa resolution neantmois venant a considerer qu'apres tout il faloit enfin se descouvrir pour ce qu'il estoit et jugeant bien que quelque bonte que la princesse peust avoir pour luy elle ne la luy tesmoigneroit pas tant qu'elle ne le connoistroit point il se resolut tout d'un coup de luy advouer la verite je scay bien madame luy dit-il qu'en vous aprenant ma naissance je m'expose peut-estre a me voir hai de vous mais je scay bien aussi qu'en vous disant qui je suis je vous dois bien mieux persuader la grandeur de ma passion que je n'ay fait par toutes paroles et par tous mes services puis qu'il est certain que si elle n'avoit este tres violente des le premier moment qu'elle a commence d'estre cyrus ne vous auroit jamais aimee cyrus reprit la princesse fort estonnee et quoy artamene cyrus n'a-fit 
 pas este noye non madame reprit il et je puis vous affeurer qu'il n'a pas mesme este en danger de l'estre mais est-il possible interrompit elle que vous soyez cyrus ouy divine princesse vous voyez a vos pieds dit-il en se mettant a genoux ce mesme cyrus de qui la vie a donne tant d'inquietude au roy des medes et de qui la more a cause une joye si universelle par toute l'asie que l'illustre mandane mesme toute pitoyable qu'elle est en a remercie les dieux et leur en a offert des sacrifices ouy madame poursuivit-il la premiere fois que j'eus l'honneur de vous voir ce fut au temple de mars et ce fut la que pas la passion que j'eus pour vous je pris la resolution de ne ressusciter jamais cyrus qu'artamene n en eust obtenu la permission de mandane c'est donc a vous a disposer absolument de son destin il demeurera dans le tombeau si vous le voulez il en fortira si vous le luy permettez car enfin pourveu que vous luy faciez la grace de ne le hair pas il ne luy importe d'estre cyrus ou d'estre artamene de ne passer que pour un simple chevalier ou pour un grand prince puis qu'il est vray qu'il n'a point de plus violente ambition que celle d'estre aime de vous mandane escouta ce discours avec beacoup d'attention et beaucoup d'estonnement d'abord elle ne scavoit si elle devoit croire mon maistre mais ce doute se dissipa en un instant et elle connoissoit si bien sa haute generosite qu'elle 
 creut presque sans peine ce qu'il luy dit et ne douta plus qu'il ne fust effectivement cyrus elle considera mesme qu'il n'estoit pas plus difficile que l'on eust creu a faux que cyrus s'estoit noye que de croire qu'artamene avoit este tue comme toute la capadoce l'avoit creu quelques jours auparavant et qu'il n'y avoit pas aussi plus d'impossibilite qu'artamene fust cyrus que philidaspe fust le prince d'assirie faisant donc tous ces raisonnemens en secret elle fut quelque temps a regarder mon maistre sans luy respondre ce qui luy donna tant d'inquietude que ne pouvant la cacher je voy bien madame luy dit il que vous ne pouvez me tenir la parole que vous m'avez donnee de ne changer point de sentimens pour artamene et je m'apercoy par vostre silence que cyrus l'a destruit aupres de vous cyrus repliqua la princesse a sans doute un peu trouble le calme de mon esprit je vous assure toutefois qu'il n'a rendu aucun mauvais office a artamene au contraire poursuivit elle en soupirant comme je trouve artamene plus malheureux que je ne pensois je me trouve aussi avec plus de disposition a le pleindre mais de grace poursuivit elle apprenez moy tout ce qui vous est advenu et ne cachez plus rien des commencemens d'une vie dont la suitte a este si glorieuse mon maistre pour la satisfaire luy dit effectivement tout ce qui luy estoit arrive il luy aprit tout ce qu'harpage luy avoit apris des mauvaises intentions 
 d'astiage contre luy il luy dit apres les offres qu'harpage luy avoit faites de faire souslever la province des paretacenes contre le roy de medie il luy conta de quelle sorte il l'avoit refuse et luy avoit ordonne de ne luy faire plus de semblables propositions il luy exagera un peu la droicture de ses sentimens en une occasion si delicate et si dangereuse il luy dit encore comme quoy le desir de voyager pour aller chercher la guerre l'avoit fait quitter la perse et changer de nom et en peu de mots il repassa une partie des lieux ou il avoit este et luy dit enfin comment la tempeste l'avoit jette a sinope et comment il avoit este au temple de mars ou il l'avoit veue remercier les dieux de sa mort il est vray dit la princesse que j'ay tousjours assiste aux sacrifices que l'on a faits pour rendre graces aux dieux de la perte de cyrus mais il est pourtant vray aussi que je ne me resjouiffois point de sa mort et qu'il m'a tousjours semble qu'il y avoit beaucoup de temerite a ceux qui osoient se vanter d'expliquer si precisement les oracles et les presages des astres quoy madame interrompit mon maistre je pourrois croire que l'illustre mandane ne se seroit pas resjouie de la mort de cyrus cyrus dis-je qu'astiage a voulu faire mourir dans le berceau cyrus que les mages ont assure devoir occuper le throsne du roy des medes et commander a toute l'asie et cyrus enfin qui des son enfance a trouble le repos d'un roy qui vous doit 
 estre tres considerable il ne vous doit pas sembler estrange reprit la princesse que je ne me sois pas resjouie de la mort d'un prince que je ne connoissois point et qui ne m'avoit fait aucun mal puis que vous avez bien eu la generosite de ne vouloir pas vous vanger d'un roy qui vous avoit voulu faire mourir et de servir comme vous avez fait un prince qui tient la vie de celuy qui vous l'a voulue oster mais artamene luy dit elle car je n'oserois encore vous nommer cyrus bien qu'en vous connoissant pour ce que vous estes je n'aye pas diminue l'estime que je fais de vous et qu'au contraire voyant que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois je me trouve engagee a plus de reconnoissance neantmoins j'advoue que je ne scay pas trop bien comment je dois agir aveque vous si je vous regarde poursuivit elle comme un prince qui n'a pas voulu se vanger de son ennemy parce que les droicts du sang l'en devoient empescher comme un prince dis-je qui n'a pas laisse de m'aimer malgre toutes les raisons qui devoient l'en destourner absolument qui a sauve la vie au roy mon pere qui a mille et mille fois expose la sienne pour luy qui s'est veu tout couvert de blessures qui a conqueste des provinces gagne des batailles fait des rois prisonniers empesche l'effect d'une dangereuse conjuration qui m'a enfin pu aimer assez long temps sans me le dire et sans me desplaire si je vous regarde dis-je de cette sorte 
 j'advoue artamene que sans choquer la vertu ny la bien-seance je pourrois souhaitter que du consentement du roy mon pere je pusse vous donner quelque marque de l'estime extraordinaire que je fais de vous mais si je vous regarde aussi comme ce prince de qui la naissance a este precedee par tant de prodiges qui a cause des eclipses qui a redouble la clarte et la chaleur du soleil qui a esbranle les fondemens des temples de qui tous les astres ont fait predire tant de choses et que tous les mages nous ont assure devoir faire un renversement universel dans toute l'asie j'advoue dis-je que je ne scay pas trop bien que resoudre car quand il seroit vray que je croirois dans mon coeur que ceux qui ont explique toutes ces choses les ont mal entendues et que si les astres ont predit vostre naissance c'est parce qu'en effet vous estes un prince de qui la vertu est assez extraordmaire pour obliger les dieux d'en donner des prefages aux hommes quand dis je je ferois dans ces sentimens cela ne fuffiroit pas et astiage et ciaxare n'aprouveroient sans doute jamais que mandane accordast son affection a cyrus mais madame interrompit artamene ce mesme cyrus que vous dites qui est si redoutable a toute l'asie est presentement a vos pieds et vous pouvez disposer de son fort comme il vous plaira ou font madame adjousta-t'il ou font les conquestes que j'ay faites pour commencer cette usurpation universelle j'ay 
 refuse tout ce que le roy m'a voulu donner et si j'ay combatu si j'ay vaincu si j'ay conqueste il a sans doute jouy du fruit de mes combats de mes victoires et de mes conquestes je ne suis encore maistre que de mon espee mais comme vous regnez dans le coeur qui conduit la main qui la porte ne craignez pas que je m'en serve jamais a commencer une injuste guerre c'est a vous divine personne a faire le destin et des peuples et des rois et c'est de vostre volonte que depend toute la vie d'artamene encore une fois madame luy dit il d'une maniere tres touchante voulez vous que cyrus ne ressuscite point il est prest de vous obeir ouy adorable princesse cyrus qui peut troubler le repos de toute l'asie et esperer de regner sur un grand et beau royaume est prest de renoncer a tous les droits qu'il a a la couronne de perse et de passer le reste de ses jours sous le nom d'artamene pourveu qu'il puisse esperer que mandane ne l'en estimera pas moins que s'il est vray qu'il faille porter un sceptre pour vous meriter choisissez en quel lieu de la terre vous voulez que j'aille exposer ma vie pour en aquerir un je le seray sans doute et les choses les plus impossibles me paroistront aisees pourveu que vous ne m'ostiez pas l'esperance d'estre aime de vous parlez donc divine princesse voulez vous que cyrus ressuscite voulez vous qu'artamene vive ou voulez vous qu'ils meurent tous deux je vous donne le choix de ces trois choses parlez donc 
 de grace et ne me cachez pas vos veritables sentimens encore une fois voulez vous que cyrus sorte du tombeau je n'oserois le luy conseiller reprit la princesse et je craindrois qu'il n'y rentrast pour tousjours voulez vous donc qu'artamene vive comme n'estant qu'artamene repliqua t'il il ne seroit pas juste respondit elle et mesme il ne luy feroit pas avantageux vous voulez donc reprit il madame qu'ils meurent tous deux a la fois nullement respondit elle et j'ay eu trop de douleur de la mort d'artamene pour esperer de pouvoir me consoler de celle de cyrus et de la sien ne tout ensemble que voulez vous donc qu'ils deviennent repliquat-il je n'en scay rien luy respondit elle et je vous demande quelques jours pour m'y resoudre mais du moins madame repartit mon maistre vous me permettrez bien d'esperer de n'estre pas hai soit que vous me consideriez comme artamene ou comme cyrus je vous le permets luy dit elle en se levant puis qu'il ne seroit pas juste que je fusse moins genereuse que vous ce fut de cette sorte seigneur que cette conversation finit que mon maistre eut la bonte de me raconter exactement aussi tost qu'il fut retire et qu'il m'eut fait appeller feraulas me dit-il j'avois bien preveu qu'artamene ne seroit pas si heureux vivant que mort et que la compassion toute seule avoit fait pleurer l'illustre mandane seigneur luy dis-je apres qu'il m'eut dit tout ce que je viens de vous dire 
 je ne voy pas que vous ayez sujet de vous pleindre ny que vous deussiez gueres esperer plus d'indulgence de la severite de la princesse que ce qu'elle en a eu pour vous car enfin elle ne vous a point encore banny elle ne vous a point absolument deffendu de luy parler et elle vous a demande du temps pour se resoudre esperez seigneur esperez et croyez qu'il est bien difficile que tant de grandes choses que vous avez faites ne solicitent pas puissamment pour vous dans le coeur de l'illustre mandane ha feraulas me dit il en m'interrompant il n'est pas aise de se laisser flatter par l'esperance et il l'est beaucoup davantage de se laisser emporter au desespoir si vous scaviez me disoit-il quelle est l'inquietude ou je fuis dans l'aprehension d'entendre l'arrest de ma mort de la bouche de mandane la premiere fois qu'elle me parlera vous auriez pitie de moy en l'estat ou je suis presentement je ne scay si je dois tousjours estre artamene s'il me fera permis d'estre cyrus si l'on souffrira que je vive si l'on voudra qui je meure et j'ignore si absolument si je seray le plus malheureux prince de la terre ou le plus heureux qu'il n'est pas aise que cette cruelle incertitude ne mette un grand trouble en mon ame car enfin j'en suis arrive aux termes que je ne puis plus attendre autre chose qu'une mort tres inhumaine ou une vie comblee de beaucoup de felicite artamene adjousta encore cent autres raisonnemens a ceux-cy qui me donnoient 
 de la compassion et qui me faisoient voir clairement qu'il aimoit autant qu'on pouvoit aimer mais pendant qu'il me parloit de cette sorte la princesse entretenoit martesie et s'entretenoit elle mesme sur ce qui luy estoit arrive qui vit jamais disoit elle une avanture semblable a la mienne je fais des voeux j'offre des sacrifices et je remercie les dieux de la mort de cyrus et ce mesme cyrus est le tesmoing de ces sacrifices et de ces voeux et malgre tout cela il m'aime il me sert il s'attache aupres du roy mon pere et fait cent milles belles choses dont je n'ose presque me souvenir de peur qu'elles ne rendent cyrus trop puissant dans mon coeur helas justes dieux poursuivoit elle pourquoy avez vous permis que les hommes expliquassent si mal vos intentions et qu'ils creussent que cyrus devoit renverser le trosne du roy des medes et commander a toute l'asie luy dis-je qui n'employe sa valeur qu'a l'avantage de celuy qui doit porter quelque jour le sceptre d'astiage mais madame luy dit martesie qui scait si les dieux n'ont point entendu que cyrus regnera en medie en espousant une princesse qui selon les aparences en fera reine si les choses ne changent de face si les dieux l'avoient voulu reprit elle ils n'auroient pas mis dans le coeur d'astiage tant de haine pour cyrus ainsi ma fille poursuivit la princesse ce que vous vous imaginez n'a pas de fondemens trop vray-semblables et quoy qu'il en soit il faut le 
 deffendre opiniastrement contre le merite la naissance les services et la vertu d'artamene et ne se rendre qu'a la raison toute seule mais encore madame luy dit martesie que resoluez vous et que voulez vous qu'artamene soit sera-t'il tousjours artamene ou deviendra-t'il bien tost cyrus je veux repliqua mandane luy permettre de chercher les voyes d'estre cyrus de n'estre plus aprehende d'astiage d'estre protege du roy mon pere et d'obtenir d'eux la permission de m'espouser s'il le peut je ne feray point d'obstacle a son bonheur et peut-estre si je l'ose dire sans rougir le partageray-je aveques luy mais si dans un terme que je luy veux preserire et qui ne sera pas fort long il ne trouve les moyens de pouvoir faire ce que je dis il faudra ma chere fille bannir artamene pour tousjours et nous priver peut-estre pour jamais de toute sorte de plaisir et de repos il me semble madame respondit martesie que cette resolution est un peu violente et que vous pourriez connoissant la vertu d'artamene et vostre innocence comme vous les connoissez ne desesperer pas si fort un prince a qui vous avez tant d'obligation le temps madame fait tant de changemens tous les jours vous scavez qu'astiage est extremement vieux et qu'ainsi cet obstacle pourroit cesser en un moment non non martesie luy dit elle je ne puis ny ne dois plus souffrir qu'artamene apres m'avoir descouvert sa passion et sa naissance 
 demeure plus long temps cache parmy nous si le roy venoit a le descouvrir n'auroit il pas lieu de m'accuser de plus d'un crime et ne pourroit il pas s'imaginer que j'aurois songe a partager avec cyrus la domination de toute l'asie que les mages luy ont predite quelle meilleure voye madame reprit martesie pourriez vous trouver pour empescher cyrus d'avoir des desseins trop ambitieux que de le retenir aupres de vous tant qu'il ne sera qu'artamene et tant qu'il sera amoureux de la princesse mandane il ne sera pas la guerre a astiage et il n'attaquera pas ciaxare mais qui scait madame si vous le bannissez si cette ame grande et heroique pourra souffrir vostre rigueur avec patience qui scait s'il ne portera point la guerre par toute la capadoce et par toute la medie vous scavez son bonheur vous connoissez son courage craignez donc craignez de l'irriter et de contribuer vous mesme a la desolation de toute l'asie songez madame songez bien a ce que vous avez a faire et ne bannissez pas artamene legerement ma fille reprit la princesse tout ce que vous me dites est puissant neantmoins ce que je pense l'est encore davantage et j'ay me beaucoup mieux exposer toute l'asie que ma propre gloire car apres tout si ce renversement doit arriver c'est que sans doute les dieux l'auront ainsi resolu mais que mandane puisse ny doive se commettre a pouvoir estre soubconnee d'une intelligence 
 ce criminelle en souffrant long temps dans la cour un prince desguise bien fait de grand coeur et de grand esprit et de plus fort amoureux d'elle ha martesie c'est ce que je ne scaurois faire ce n'est pas adjousta-t'elle en rougissant que s'il faut bannir artamene je ne le bannisse avec repugnance et que je ne m'y resolve avec beaucoup de douleur toutefois a bien considerer ma propre gloire il m'est mesme important qu'artamene ne me puisse pas soupconner de foiblesse je luy ay dit assez de choses obligeantes pour craindre qu'il n'en pense plus que je ne veux et j'ayme mieux enfin qu'il souffre et que je souffre moy mesme que de m'exposer a estre moins estimee de luy mais madame reprit martesie pourrez vous bien luy prononcer cet arrest je ne scay luy respondit elle et je n'oserois pas l'assurer neantmoins je seray tout ce qui me sera possible pour luy cacher la tendresse que j'ay pour luy c'estoit de cette sorte que l'illustre mandane premeditoit le cruel arrest qu'elle devoit prononcer a mon cher maistre mais comme il ne le scavoit pas il vivoit entre l'esperance et la crainte 
 
 
 
 
cependant le roy de pont quoy qu'admirablement bien traite dans sa prison ne laissoit pas d'estre tres malheureux car encore qu'il n'eust fait qu'entre-voir la princesse a une fenestre en entrant dans sinope cette veue n'avoit pas laisse de renouveller dans son coeur les plus vifs sentimens d'amour dont il se fust jamais trouve capable et le souvenir de tant de fois qu'il 
 l'avoit veue dans cette mesme ville le tourmentoit d'une estrange sorte helas disoit-il a ce qu'il a conte depuis que dois-je esperer de ma fortune moy qui dans le temps que j'estois en cette cour et en liberte n'ay jamais pu obtenir un regard favorable de mandane que puis-je donc pretendre vaincu et charge de fers comme je suis je vous dis seigneur une petite partie de ce que pensoit le roy de pont afin que vous n'ignoriez rien de ce qui se passoit a sinope pour ciaxare il vivoit en repos et jouissoit paisiblement du fruit des victoires d'artamene aribee de son coste agissoit avec beaucoup de finesse et faisoit semblant de ne songer qu'a la conduite des affaires de l'estat dont artamene ne s'estoit jamais voulu mesler ayant borne son employ a tout ce qui regardoit la guerre en ce mesme temps il vint nouvelles du camp que le roy de phrigie n'avoit pu encore r'assembler un corps considerable depuis sa deffaite et qu'il couroit un bruit que la bythinie se vouloit souslever et secouer le joug du roy de pont cette derniere nouvelle n'estoit pourtant pas bien assuree et le roy prisonnier n'en avoit pas encore entendu parler lors qu'il envoya un matin prier mon maistre qu'il le peust entretenir artamene qui est naturellement tres civil et qui de plus estimoit beaucoup ce prince tout son rival qu'il estoit ne manqua pas de faire ce qu'il desiroit de luy apres avoir demande au roy la permission de le voir comme il fut entre dans se chambre et 
 que ceux qui le gardoient se furent retirez genereux artamene luy dit il vous m'avez oblige de si bonne grace les armes a la main que je ne puis croire que vous ne le faciez encore avec plus de joye aujourd'huy que je suis dans les fers c'est pourquoy j'ay pris la liberte de faire prier mon vainqueur de venir icy afin de le prier moy mesme de vouloir estre mon amy mon protecteur et mon confident tout ensemble comme c'est la fortune toute seule respondit artamene qui vous a fait perdre la liberte vous me donnez une qualite dont je ne dois pas abuser et vous m'en offrez trois autres que je n'oserois accepter puis que je ne suis pas digne d'estre vostre amy que je ne suis pas assez puissant pour estre vostre protecteur et que je n'ay peut-estre pas toutes les qualitez necessaires pour avoir l'honneur d'estre vostre confident mais seigneur sans s'amuser a chercher quelle qualite vous me devez donner je vous assure avec sincerite que tout ce qu'artamene croira devoir faire pour vostre service il fera avec beaucoup de satisfaction car enfin vous m'avez oblige et peut-estre trop oblige le roy de pont ne comprenant pas le sens cache de ces dernieres paroles n'y respondit point et se mit a le louer tout de nouveau et a exagerer sa generalite et lors qu'il creue luy en avoir assez dit pour preparer son esprit a ne le refuser pas genereux artamene luy dit il vous n'ignorez pas sans doute que ce prince que vous voyez 
 porte plus d'une espece de chaines et que celles qu'il a autrefois receues de la princesse mandane ne sont ny usees ny rompues et qu'elles font beaucoup plus fortes et plus pesantes que celles que vostre valeur m'a fait porter artamene fut fort surpris de ce discours mais comme le roy de pont avoit l'esprit occupe des choses qu'il vouloir dire il ne le remarqua pas et continua de parler je scay donc bien luy dit il que vous n'ignorez pas qu'ayant autrefois este envoye pour ostage aupres de ciaxare pendant un troitte de paix entre le feu roy de pont mon pere et luy je fus six mois en cette cour que j'y devins amoureux de la princesse mandane que je n'osay luy descouvrir ma passion que par mes soupirs et que je partis fort afflige vous scavez aussi comment en m'en retournant j'apris que non seulement le roy mon pere estoit mort mais qu'un frere aisne que j'avois l'estoit comme luy de sorte que des que mes premieres larmes furent essuyees croyant qu'estant alors roy de deux royaumes je pouvois pretendre a la princesse de capadoce sans l'offenser j'envoyay des ambassadeurs a ciaxare pour la luy demander en mariage vous avez aussi sans doute sceu que ce prince me la refusa parce que j'estois estranger luy dis-je qui n'a pas este assujetty si rigoureusement a cette loy de l'estat qui ne peut mesme estre observee en l'occasion qui se presente puis qu'il n'y a point de prince en capadoce qui puisse espouser mandane scachant 
 donc toutes ces choses genereux artamene je ne m'arresteray pas a vous les dire avec exactitude et je vous suplieray seulement de vouloir m'assister de vos conseils au malheureux estat ou je me trouve mais afin que vous le puissiez mieux faire il faut que je vous ouvre mon coeur que je vous advoue que j'aime tousjours passionnement la princesse mandane et que tout vaincu que je fuis je ne puis m'empescher de desirer quelquefois de pouvoir regner dans son coeur dites moy donc de grace ce que je dois devenir ce que je dois esperer et si l'illustre artamene par sa faveur par sa generosite et par son adresse ne pourroit point me donner les moyens de flechir ciaxare d'adoucir l'esprit de mandane et de me faire vaincre dans les fers je scay bien adjousta t'il que ce que je dis paroist sans fondement comme sans raison mais que voulez vous que face un homme amoureux et passionne qui n'a que faire de la liberte sans mandane et qui ne veut pas mesme de la vie sans la permission de l'aimer qui ne scauroit songer a la paix ayant une si cruelle guerre dans son coeur ny a parler de rancon a un prince avec lequel il ne peut faire aucun troitte sans mandane je scay bien adjousta-t'il encore une fuis que je suis injuste de vous parler ainsi mais genereux artamene si vous avez aime vous me plaindrez au lieu de vous pleindre et vous soulagerez du moins mes maux si vous ne les pouvez guerir mon maistre escouta ce discours 
 avec un chagrin et un desplaisir extreme il eust bien voulu pouvoir dire au roy de pont qu'il ne pouvoit choisir personne plus incapable de luy rendre cet office et luy aprendre enfin la veritable cause qu'il avoit de luy refuser son assistance en cette occasion toutefois ne scachant pas si sa princesse trouveroit cette franchise raisonnable il n'osa prendre cette voye et il falut contre son inclination qu'il deguisast en quelque sorte la verite l'estat ou vous estes respondit artamene au roy de pont apres y avoir un peu pense est sans doute digne de compassion et je vous trouve bien plus a pleindre des chaines que l'illustre mandane vous fait porter que de celles dont la fortune vous a attache par mes mains cependant comme c'est la princesse qui vous les a donnees c'est a elle seule a vous en soulager et vous demandez une chose a artamene ou il ne peut ny ne doit vous servir ne pensez pas seigneur adjousta t'il que ce soit manque de generosite qui me face agir de cette sorte et croyez que si vous me connoissiez bien vous ne me soubconneriez pas d'une semblable chose et que vous advoueriez que je ne fais que ce que je dois faire mais pour vous tesmoigner que j'ay un veritable dessein de reconnoistre les obligations que je vous ay je vous promets de tascher de vous faire obtenir de ciaxare une paix aussi advantageuse que si vous n'aviez pas este prisonnier et de n'oublier rien pour vous faire recouvrer la liberte mais 
 pour la princesse mandane adjousta-t'il dispensez moy s'il vous plaist de luy parler de vostre passion et de vous y rendre office cette personne poursuivit mon maistre fait profession d'une vertu si austere et il paroist tant de majeste et tant de modestie sur son visage que quand je serois le plus puissant roy du monde que je ferois sur le throsne et qu'elle seroit dans les fers je pense dis-je que je ne luy pourrois parler d'amour qu'en tremblant fust pour moy ou pour autruy ainsi seigneur en l'estat ou la fortune vous a mis je ne voy pas que ce fust une proposition que je peusse ny que je deusse luy faire le scay bien repliqua le roy de pont que j'ay tort de vous avoir parle comme j'ay fait mais genereux artamene que puis-je devenir mourray-je dans les fers que je porte sans m'en pleindre et ne pourray-je du moins obtenir de vous la permission de voir encore une fois l'illustre mandane artamene se trouva alors bien embarrasse car malgre toute la vertu de la princesse la jalousie ne laissoit pas de s'emparer de son coeur il voyoit que le roy de pont estoit un prince fort bien fait et de beaucoup d'esprit et il s'imagina d'abord que cette entreveue ne se pouvoit faire sans qu'il en eust du desplaisir neantmoins comme ce premier sentiment fut bien tost corrige par un second qui luy fit voir qu'il n'avoit rien a craindre de ce coste la il dit au roy de pont que s'il vouloit obtenir cette faveur il faloit qu'il l'envoyast demander a ciaxare 
 qui peut-estre ne la luy refuseroit pas mais luy dit-il seigneur si vous m'en vouliez croire vous ne le seriez point car enfin a quoy vous servira cette veue vous reverrez la princesse si belle que peut-estre en ferez vous plus malheureux ha artamene s'ecria le roy de pont vous ne scavez point aimer ou pour mieux dire vous n'avez jamais aime car scachez que quelque mal traite que l'on puisse estre que quelque rigueur qui paroisse dans les yeux de la personne que l'on aime que quelque cruaute qu'elle puisse avoir dans le coeur que quelques fascheuses paroles qu'elle puisse dire sa veue a tousjours quelque douceur et cause tousjours quelque plaisir et je ne scay si un amant mal traite et qui voit la personne qui le mal-traite n'a point de plus heureux momens qu'un amant aime et absent de ce qu'il aime ainsi genereux artamene pourveu que je voye mandane je seray tousjours console quand mesme elle ne me dira rien d'obligeant faites donc je vous en conjure que ciaxare ne me refuse pas la grace que j'envoyeray luy demander je vous ay desja dit repliqua artamene que je ne me scaurois mesler de rien qui regarde la princesse et que tout ce que je puis c'est de travailler pour vostre liberte mais je le seray si ardamment que vous connoistrez sans doute par la qu'artamene veut s'acquiter de ce qu'il vous doit et que s'il vous refuse les autres choses que vous souhaitez de luy c'est qu'il a des raisons invincibles qui l'empeschent de 
 vous les accorder et qui l'en doivent raisonnablement empescher ne voyez vous pas seigneur luy dit il encore que je suis estranger en capadoce que je n'y ay de pouvoir que celuy que mon espee m'y a donne et qu'enfin ce que vous desirez de moy est une chose ou je ne puis ny ne dois pas vous servir le roy de pont quoy que tres-ignorant de la veritable raison qui faisoit agir artamene de cette sorte ne laissa pas de recevoir ses excuses et connoissant bien qu'en este il souhaitoit des choses aparemment impossibles a la reserve de la veue de la princesse qu'il espera d'obtenir il demanda pardon a artamene de l'injuste priere qu'il luy avoit faite et comme mon maistre luy dit qu'il connoistroit bien tost par les foins qu'il prendroit poux sa liberte qu'il faisoit tousjours tout ce qu'il croyoit devoir faire ce prince amoureux le pria de ne se haster pas tant car luy dit-il genereux artamene je doute si je n'aime point encore mieux estre prisonnier a sinope que d'estre libre sur le throsne de pont et de bythinie apres cela artamene quitta ce prince avec beaucoup de chagrin et presque aussi afflige que si mandane eust pu entendre tout ce que le roy de pont venoit de luy dire et qu'elle en eust paru fort touchee au sortir de la il fut chez le roy qui le carressa fort et qui se mit a l'entretenir assez long temps en particulier il luy dit qu'il luy devoit toute la gloire de son regne et luy exagera en suitte toutes les faveurs qu'il avoit receues du 
 ciel il luy repassa alors son mariage avec la reine de capadoce tous les demeslez qu'il avoit eus avec les princes ses voisins dont il estoit sorty heureusement son bonheur d'avoir eu une princesse pour fille aussi accomplie que mandane et enfin il luy raconta exactement tout ce que les mages avoient dit a la naissance du fils du roy de perse les menaces qu'ils avoient faites a toute l'asie et particulierement au roy des medes combien astiage en avoit este trouble et quelle avoit este sa joye lors qu'on l'avoit assure que cyrus avoit este noye mais artamene luy dit il alors vous devez aussi vous resjouir de sa perte et venir demain au temple pour offrir aveque nous le sacrifice que l'on fait tous les ans icy pour remercier les dieux de sa mort car enfin comme il avoit les astres pour luy s'il eust vescu il vous eust peut-estre dispute une partie de vos victoires puis qu'il ne pouvoit pas se rendre maistre de toute l'asie sans estre vostre vainqueur artamene rougit a ce discours mais ciaxare creut que c'estoit par modestie a cause des louanges qu'il luy donnoit et ne laissa pas de continuer de parler et de repasser encore en suitte toutes les obligations qu'il luy avoit je vous laisse a juger seigneur si mon maistre n'eut pas dequoy entretenir ses pensees lors qu'il fut retourne chez luy il voyoit que le roy de pont estoit tousjours amoureux mais quoy que l'on ne puisse aimer un rival celuy 
 la pourtant luy donnoit de la compassion quoy qu'il luy donnast quelque inquietude ce qui le faschoit bien davantage c'estoit que de la facon dont ciaxare luy avoit parle il jugeoit bien que cyrus n'estoit pas en termes d'oser ressusciter quand mesme la princesse y consentiroit de sorte qu'il en avoit une affliction estrange le lendemain au matin ciaxare l'envoya querir et le mena au temple ou il entendit une seconde fois remercier les dieux de sa mort mais au lieu de faire comme les autres un remerciement si peu necessaire et si mal fonde il leur rendit grace de ce que mesme sacrifice fait pour sa mort estoit cause de la naissance de son amour imaginez vous seigneur si jamais il y arien eu de plus surprenant que de voir le veritable cyrus sous le faux nom d'artamene estre present a cette ceremonie il me dit apres qu'il avoit este tente plus d'une fois de se jetter aux pieds do ciaxare au milieu du temple et de se faire connoistre pour ce qu'il estoit mais craignant de desplaire a la princesse il se retint et demeura fort interdit tant que la ceremonie dura il eut pourtant quelque leger sentiment de joye de voir que mandane n'y avoit point voulu assister et avoit fait semblant de se trouver mal n'ayant pas la force d'aller entendre parler de la mort d'un prince qu'elle scavoit qui estoit vivant cette feinte fournissant un pretexte a mon maistre de la visiter il y fut aussi tost que l'heure ou l'on la pouvoit voir fut venue et la trouvant sur 
 son lit sans qu'il y eust personne aupres d'elle que ses femmes qui ne pouvoient pas entendre ce qu'il disoit se tenant par respect assez esloignees je viens madame luy dit-il en abaissant la voix vous rendre grace de ce que vous n'estes pas venue remercier les dieux de la mort de cyrus et je viens vous demander aussi jusques a quand vous voulez qu'il ignore s'il doit vivre ou s'il doit mourir je voudrois sans doute qu'il peust vivre repliqua la princesse et je voudrois mesme qu'il peust vivre heureux mais a vous dire la verite je n'y voy gueres d'aparence quoy madame reprit artamene avec beaucoup de precipitation m'est-il arrive quelque nouvelle diferance et suis-je plus mal avec vous que je n'estois nullement repliqua- t'elle mais je ne voy pas aussi que vous soyez mieux avec la fortune car enfin le sacrifice ou vous venez d'assister marque tousjours que les sentimens du roy continuent d'estre ce qu'ils estoient et qu'ainsi il y a lieu de douter que malgre tous vos services vous puissiez entreprendre sans peril de vous descouvrir pour ce que vous estes ce n'est pas adjousta la princesse que j'aye jamais remarque dans l'esprit du roy ces mouvemens violens que l'on dit avoir este en celuy d'astiage mais je craindrois si vous vous estiez descouvert que le roy de medie ne vous demandast a son fils que ciaxare n'eust pas la force de vous refuser a un prince qui luy a donne la vie et qu'ainsi bien loing d'obtenir mandane 
 l'on ne vous mist dans les fers laissez donc luy respondit alors mon maistre le malheureux cyrus dans le tombeau et laissez vivre le bienheureux artamene aupres de vous la princesse l'entendant parler de cette sorte se releva a demy sur le bras droit et le regardant d'un maniere tres-obligeante quoy que tres-modeste les dieux me sont tesmoins luy dit elle si je n'ay pas pour vostre vertu une estime que je n'ay jamais eue pour nulle autre et si je ne sens pas dans mon coeur une reconnoissance et une tendresse qui n'y peuvent estre sans y estre accompagnees de beaucoup d'amitie mais enfin artamene il faut que la raison soit plus forte que toutes choses et il ne faut pas tant considerer ce qui nous plaist que ce qui nous doit plaire c'est pourquoy encore que vostre conversation me soit tres-agreable que la facon dont vous m'aimez satisface pleinement ma vertu neantmoins je suis obligee de vous dire que si pendant trois mois et je doute mesme si ce terme n'est point trop long pour la bien-seance vous ne pouvez trouver les moyens de me faire voir que vous pouvez ressusciter sans peril vous vous en retournerez en perse que vous y vivrez heureux si vous le pouvez et que vous ne vous souviendrez plus de la malheureuse mandane de peur qu'elle ne trouble vostre repos mais artamene luy dit elle sans luy donner le loisir de l'interrompre pour vous oster tout sujet de pleinte scachez que pendant les trois mois que je vous donne 
 je contribueray a vostre bon-heur autant que je le pourray et que la bien-seance me le permettra je vous assisteray de mes conseils je tascheray de descouvrir les sentimens du roy je vous diray par quelle voye l'on pourroit peut-estre gagner aribee qui peut beaucoup sur son esprit et je n'oublieray rien de tout ce que raisonnablement je pourray faire pour vostre satisfaction si toutefois la loy de capadoce n'est pas un obstacle invincible a vos desseins et que la qualite d'estranger n'y soit pas incompatible avec celle de roy mais apres cela si tous vos foins et les miens font inutiles il faudra dit elle en changeant de couleur se refondre a une separation eternelle et il faudra absolument que la raison triomphe de tout ce qui luy voudroit resister quoy madame reprit artamene vous me bannirez et me bannirez pour tousjours attendez a vous pleindre luy dit elle que le temps en soit venu et ne vous rendez pas malheureux auparavant que de l'estre c'est l'estre desja repliqua mon maistre que de voir que vous estes capable de vous resoudre a me le rendre car enfin madame si j'estois dans vostre esprit de la facon dont j'y pourrois estre vous auriez un peu plus d'indulgence pour mon amour et vous ne pourriez vous resoudre a perdre pour jamais un prince qui vous adore avec un respect sans esgal et qui mourra infailliblement des qu'il fera esloigne de vous encore une fois luy dit la princesse ne vous affligez point inutilement et n'attendrissez 
 pas mon coeur sans qu'il en soit besoin contentez vous que si je suis contrainte de vous bannir je ne vous banniray pas sans douleur et que je n'eus gueres plus de desplaisir de la nouvelle de vostre mort que j'en auray de vostre absence mais apres tout artamene la gloire est preferable a toute chose et tant que je n'agiray contre vous que pour la satisfaire vous n'aurez point de sujet legitime de vous plaindre de moy artamene voyoit bien qu'il n'en pouvoit ny n'en devoit pas esperer davantage d'une personne comme mandane mais quoy qu'il deust y avoir prepare son esprit il ne put toutefois s'empescher d'estre tres afflige elle sceut pourtant le consoler si doucement dans sa douleur par les charmes de sa conversation qu'il ne laissa pas de preferer les maux qu'il souffroit en servant mandane a toutes les felicitez qu'il eust pu avoir sans elle il commenca donc de s'assujettir plus qu'auparavant aupres de ciaxare il rendit mesme contre son inclination plus de foins a aribee et il n'oublia rien pour s'aquerir un si grand credit dans la cour que quand il viendroit a se descouvrir l'on deust aprehender de le perdre bien est il vray qu'il estoit si universellement aime que le soin extraordinaire qu'il en prit ne luy aquit gueres de nouveaux serviteurs ny n'augmenta gueres le zele de ceux qu'il avoit desja ce zele estant desja extreme cependant celuy qu'il avoit envoye porter des pierreries a la fille de cette dame chez laquelle 
 il avoit este pris pour spitridate et chez laquelle il avoit este si bien secouru revint a sinope et luy aprit qu'il y alloit avoir une nouvelle guerre en bythinie il luy dit qu'il avoit trouve ce chasteau environne de quantite de troupes et que lors qu'il avoit parle a cette dame elle avoit este extremement surprise de voir les pierreries qu'il avoit eu ordre de presenter a sa fille que d'abord elle avoit fait quelque difficulte de souffrir qu'elle les acceptast mais qu'enfin elle s'y estoit resolue qu'en le congediant elle luy avoit fait un present fort magnifique et l'avoit charge do luy dire apres qu'elle avoit apris avec estonnement qu'il estoit artamene que le roy son mary alloit tascher de se mettre en estat de respondre un jour a sa liberalite et de faire en sorte que spitridate son fils qui avoit la gloire de luy ressembler ne passast pas le reste de ses jours sans se rendre digne de cette ressemblance cet homme aprit encore a artamene qu'en s'en revenant il avoit trouve toute la campagne couverte de gens de guerre qu'il avoit mesme este arreste durant quelques jours et que c'estoit ce qui l'avoit tant fait tarder deux heures apres son arrivee il vint nouvelles assurees d'artaxe que toute la bythinie s'estoit revoltee que le pont alloit faire la mesme chose et que le roy de phrigie avoit este contraint de se retirer parce que cresus roy de lydie estoit entre a main armee dans ses estats joint qu'une partie de ses troupes avoient change de party et avoient pris celuy 
 luy de ceux qui avoient fait souslever les peuples et qui avoient veritablement beaucoup de droit a la couronne de bythinie enfin l'on sceut qu'arsamone mary de cette dame qui avoit si bien receu artamene lors qu'il estoit blesse et qui l'avoit pris pour spitridate son fils estoit a la teste d'une armee tres considerable et que si l'on ne mettoit le roy de pont en liberte pour y donner ordre et pour s'opposer a ses conquestes non seulement la bythinie que ses peres avoient usurpee seroit perdue pour luy mais que le pont qui luy apartenoit legitimement le seroit aussi l'on disoit bien que le roy de phrigie faisoit faire de nouvelles levees dans ses pais mais en mesme temps l'on disoit aussi qu'il estoit menace en son particulier d'avoir une longue guerre contre le roy de lydie de sorte qu'il estoit aise de voir qu'il alloit infailliblement arriver une revolution universelle aux royaumes de pont et de bythinie si l'on n'y remedioit promptement artamene trouvant une si belle matiere d'obliger le roy de pont de s'aquitter envers luy de faire une action heroique et de le faire partir de sinope ou il n'estoit pas trop aise de le voir supplia le roy de vouloir non seulement le delivrer mais mesme luy donner des troupes pour remettre ses sujets en leur devoir il luy representa qu'il luy seroit beaucoup plus glorieux et mesme plus avantageux d'en user ainsi que de le retenir prisonnier puis que s'il arrivoit qu'il perdist 
 ses deux royaumes comme il y avoit bien de l'aparence qu'il les perdroit il ne seroit pas alors en estat de pouvoir payer sa rancon de sorte que l'on seroit apres oblige de le garder toujours ou de le delivrer cruellement en un temps ou il n'auroit plus nulle esperance de remonter sur le throsne il luy representa de plus que ce prince estoit genereux et qu'en l'obligeant de bonne grace l'on ne s'exposeroit a rien enfin comme artamene estoit fort puissant sur l'esprit de ciaxare et qu'en effet il scait persuader tout ce qu'il veut quant il l'entreprend le roy consentit a ce qu'il voulut a condition toutefois que le roy de pont remettroit entre ses mains deux places considerables de celles qui tenoient encore son party et qu'il promettroit solemnellement de ne faire jamais la guerre contre la capadoce artamene ayant obtenu ce qu'il desiroit fut au mesme instant trouver le roy de pont qui scavoit desja son malheur mais qui ne scavoit pas le remede que l'on y vouloit aporter il ne vit pas plustost mon maistre que s'advancant vers luy avec beaucoup de constance quoy qu'avec beaucoup de melancolie genereux artamene luy dit il si en perdant la couronne de bythinie vous l'aviez gagnee je ne serois pas si afflige que je le suis mais lors que je songe que mes plus mortels ennemis triomphent de mon infortune je vous advoue que je n'ay pas assez de patience pour supporter cet accident sans en murmurer et pour ne desirer pas la liberte 
 que je vous avois prie de ne demander pas si tost pour moy seigneur luy respondit artamene comme je fais tousjours ce que je dois j'ay prevenu vos prieres et peut estre vos souhaits et je scay mesme si je n'ay pas este plus loing que vous n'auriez desire mon maistre luy raconta alors ce qu'il avoit fait aupres de ciaxare et quoy que par cet article de ne faire jamais plus la guerre a la capadoce il entendist bien que c'estoit luy dire tacitement qu'il ne pretendist jamais plus rien a la princesse comme il estoit raisonnable il n'en murmura point il s'en affligea en secret sans s'en pleindre et remercia fort civilement artamene de sa generosite le priant de vouloir remercier le roy en attendant qu'il le peust faire luy mesme il exagera extremement cette grande action et il ne pouvoit assez louer a son gre celuy qu'il jugeoit bien l'avoir faite si je remonte au throsne genereux artamene luy disoit il je vous devray toute ma gloire et tout mon bon-heur et je vous proteste que si je puis reconquerir la bythinie il ne tiendra qu'a vous que vous n'y commandiez aussi absolument que moy vous n'estes luy disoit il non plus de capadoce que de pont ainsi il me semble que je puis sans offenser ciaxare esperer le mesme avantage qu'il a eu il s'en va demeurer en paix adjoustoit il et je m'en vay recommencer la guerre et par cette raison je veux croire que le souhait que je fais n'est pas injuste et qu'il ne vous scauroit deplaire seigneur luy respondit 
 artamene je vous suis fort oblige d'avoir des sentimens si avantageux de moy mais seigneur si vous me connaissiez plus particulierement que vous ne faites vous changeriez bien tost d'avis c'est pourquoy me connaissant mieux que vous ne me connaissez je ne veux pas abuser de vostre erreur ny recevoir des graces dont vous vous repentiriez sans doute un jour joint qu'encore que je ne sois pas nay sujet de ciaxare je ne laisse pas d'estre attache a son service par d'assez puissantes raisons pour ne m'en degager jamais apres que les premiers sentimens de joye furent passez dans l'esprit du roy de pont pour la liberte qu'on luy rendoit et pour le secours qu'on luy offroit l'amour reprenant sa place dans son coeur il ne put s'empescher de donner quelque marque de foiblesse et de s'affliger en la presence d'artamene de la facheuse necessite ou il se trouvoit car disoit-il tant que je seray dans les fers je connois bien que je ne dois rien pretendre a la princesse mandane et que de plus si j'y demeure je me trouveray sans royaume et par consequent bien esloigne de mes pretensions mais aussi disoit-il genereux artamene en quittant les fers que vous m'avez donnez il faudra briser ceux que j'ay receus de l'illustre mandane ou du moins les porter en secret helas adjoustoit il pour estre cachez ils n'en seront pas moins pesants et je n'en seray pas moins son esclave artamene ne scavoit pas trop bien que respondre a un semblable discours et tout 
 ce qu'il pouvoit faire estoit de le destourner avec adresse et de parler de guerre au lieu de parler d'amour cependant comme la chose pressoit effectivement beaucoup artamene donna ordre au depart du roy de pont en fort peu de jours et ce prince ne pouvant se resoudre a partir sans avoir parle a la princesse et sans prendre conge d'elle en envoya supplier ciaxare qui ne voulut pas le luy refuser artamene qui se trouva present lors que l'on demanda cette permission au roy eust bien voulu s'y opposer mais il n'osa pourtant le faire il se trouva mesme fort embarrasse a resoudre s'il devoit se trouver a cette entre-veue ou ne s'y trouver pas toutefois quoy qu'il peust faire et quelque repugnance qu'il y eust il voulut estre le tesmoin de cette conversation il craignit pourtant beaucoup de ne pouvoir se contraindre autant qu'il seroit a propos de le faire mais apres tout il ne put s'empescher d'y aller bien est il vray que ce ne fut pas sans en demander permission a la princesse qui n'eust pas este fachee de pouvoir se dispenser de cette visite neantmoins ciaxare l'ayant promis il n'y avoit point de remede joint que se souvenant des belles choses qu'il avoit faites pour artamene elle s'en resolut plus tost a le recevoir civilement le jour du depart de ce prince estant donc venu toutes les dames et toute la cour se rendirent chez la princesse qui l'avoit ainsi ordonne artamene fut un des plus diligens a 
 s'y trouver et le pins empresse sans doute a observer tout ce qui se passeroit en cette entre-veue comme le traite qui s'estoit fait entre ces deux rois eut este signe de part et d'autre le roy de phrigie y estant compris s'il le vouloit et tous les prisonniers rendus et que ces princes se furent veus au temple ou ils jurerent d'en observer les articles et de vivre tousjours en paix le roy de pont ne fut point chez la princesse comme un prisonnier au contraire il y fut comme un prince libre et servy par les officiers de ciaxare comme si c'eust este luy mesme ce prince a sans doute fort bonne mine et il estoit fort superbement habille la princesse qui peut-estre avoit voulu avoir cette indulgence pour artamene n'estoit point extraordinairement paree bien est il vray qu'elle n'en avoit pas besoin et elle estoit si belle ce jour la qu'elle effaca tout ce qu'il y avoit de plus beau et de plus magnifique a cette audience le roy de pont estant donc arrive la salua avec beaucoup de respect et elle le receut avec beaucoup de civilite elle voulut luy ceder sa place mais il ne le voulut pas et il prit celle qui estoit au dessous de la princesse luy disant de fort bonne grace que ce n'estoit point au prisonnier d'anamene dit il en regardant mon maistre en sous-riant a occuper la place de la princesse mandane je pense seigneur luy dit elle que vostre vainqueur ne pretend pas vous faire changer de rang 
 ny de condition et qu'il est trop genereux pour vouloir que le roy de pont ne jouisse pas de tous les honneurs que sa naissance luy donne pleust aux dieux madame repliqua ce prince en soupirant que toutes les personnes de qui j'ay porte des fers m'eussent traite aussi favorablement qu'artamene car si cela estoit je ne serois pas aux termes ou j'en suis c'est a dire en estat d'estre tousjours esclave et tousjours malheureux je ne m'estonne pas dit la princesse que tous ceux qui vont a la guerre n'y facent pas des prisonniers puis qu'en fin il faut avoir tout ensemble beaucoup de coeur et beaucoup de bonne fortune mais je vous advoue que je ne puis faire que je ne trouve fort estrange que ceux qui en font ne les traitent pas bien car pour moy je vous assure seigneur que de mon consentement ils ne porteroient pas long temps leurs chaines et qu'ils jouiroient bien tost de la liberte je ne doute nullement madame repliqua le roy de pont que vous ne soyez capable de cette espece de pitie mais madame il est des captifs de qui la liberte ne depend pas de la volonte des vainqueurs et qui seroient tousjours prisonniers dans une prison sans portes sans grilles et sans gardes ceux qui sont de cette humeur repartit la princesse doivent souffrir avec patience un malheur ou il n'y a point de remede et ne se pleindre de personne que d'eux mesmes j'en connois aussi madame reprit le roy de pont qui en usent comme vous dittes et qui sans vous 
 accuser des maux qu'ils endurent se preparent a les souffrir toute leur vie je serois bien fachee luy dit elle qu'un aussi grand prince que vous eust quelque sujet legitime de se pleindre de moy mais si ma memoire ne me trompe j'eus tousjours pour vous dans le temps que vous fustes a la cour de capadoce toute la civilite que je devois au fils du roy de pont je l'advoue madame repliqua ce prince mais je doute si vous ne m'avez point plus mal traitte lors que j'ay porte la couronne que lors que je n'y avois point de part je veux croire reprit la princesse que vous avez creu avoir sujet de vous pleindre puis que vous nous avez declare la guerre mais j'auray beaucoup de peine a me persuader que vous ayez eu raison de le faire si j'ay failly madame repliqua ce prince j'en ay este bien puny j'ay perdu des batailles j'ay perdu la liberte et je me voy en termes de perdre encore deux royaumes cependant madame tout cela seroit peu de chose si j'avois pu gagner quelque part en vostre estime je scay bien que perdre des batailles et ne paroistre devant vous que comme un captif ne sont pas des choses qui aparemment me la doivent faire meriter mais madame souvenez vous que la gloire de mon vainqueur oste toute la honte de ma deffaite et qu'ainsi tout vaincu et tout prisonnier que je suis je n'offense point la princesse mandane en luy demandant quelque place en son estime n'en devant jamais plus pretendre a son affection ne soyez pas madame 
 adjousta-t'il moins genereuse que le roy vostre pere et que l'illustre artamene ce dernier a demande ma liberte et l'autre me l'a accordee ne me refusez donc pas la faveur que je vous demande et faites moy la grace de croire que des le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir j'eus pour vous toute l'estime et toute la veneration imaginable enfin madame je vous ay adoree devant que d'estre roy j'ay fait la mesme chose lors que je suis monte au throsne j'ay continue de le faire mesme en declarant la guerre au roy de capadoce je ne m'en suis pas repenty lors que je me suis veu tout couvert de sang et de blessures j'ay eu les mesmes sentimens dans les fers que la clemence du roy vostre pere vient de m'oster et je les auray tousjours soit que mon espee me fasse reprendre le sceptre soit que mon malheur me face perdre la couronne et tant que je seray vivant j'auray pour vous madame une passion tres respectueuse et tres violente voila madame dit ce prince en se levant ce que j'avois envie de vous dire une fois en ma vie et ce qui me fera mourir moins malheureux maintenant que je vous l'ay dit comme mon amour a este sceue de toute l'asie bien que je ne vous en aye parle que des yeux je ne crains pas de vous offenser en vous en parlant avec tant de hardiesse et en une si grande compagnie et puis comme je scay que mon protecteur dit il en regardant artamene a quelque credit aupres de vous je veux esperer 
 qu'a sa consideration et a son exemple vous ne voudrez pas insulter sur un malheureux ny luy dire des choses fascheuses la derniere fois qu'il aura peut-estre l'honneur de vous parler artamene escouta tout ce discours avec une inquietude qui n'est pas imaginable il regardoit la princesse il regardoit son rival et quoy qu'il ne peust bien connoistre les sentimens de mandane a cause qu'elle avoit les yeux baissez neantmoins il se les imaginoit quelquefois trop favorables pour le roy de pont et il estoit presque tout prest de se mesler dans la conversation quoy que la qualite sous laquelle il paroisoit ne luy permist pas de le faire il estoit pourtant bien aise d'aprendre de la bouche de son rival qu'il n'avoit jamais parle d'amour a mandane mais il avoit quelque confusion d'entendre les louanges que ce prince luy donnoit scachant combien leur amour rendoit leur amitie impossible enfin apres que le roy de pont eut cesse de parler la princesse qui s'estoit levee en mesme temps que luy relevant les yeux et rougissant un peu si je ne scavois luy dit elle que c'est presque la coustume de tous les jeunes princes de pretexter leur veritable ambition d'une passion plus galante ou d'un simple desir de gloire vous me donneriez sans doute en mesme temps beaucoup de sujet de vanite et beaucoup de sujet de me pleindre de vous car seigneur je ne puis nier qu'il ne me fust avantageux d'estre estimee 
 d'un roy qui a tant de bonnes qualitez et que je n'eusse aussi quelque cause de vous accuser et peut-estre de vous punir de me parler comme vous faites mais seigneur luy dit elle je prens tout ce que vous m'avez dit comme je le dois prendre et bien loing de vous mal traitter je vous proteste qu'il ne tiendra pas a moy que vous ne partiez de cette cour aussi libre de l'esprit que du corps et si mes voeux sont necessaires pour vous faire remonter au throsne malgre toutes les choses passees je ne les espargneray pas j'aurois mieux aime madame respondit le roy de pont que vous eussiez escoute les miens que d'employer les vostres pour moy mais c'est une chose ou il ne faut plus penser que pour me punir de la temerite que j'ay eue d'oser aimer la plus merveilleuse personne du monde apres cela la princesse luy respondit et il luy repliqua encore une fois en suitte de quoy il prit conge d'elle et sortit pour mon maistre il ne scavoit s'il devoit demeurer ou suivre ce prince il craignoit que le roy de pont ne remarquast son chagrin et il aprehendoit aussi que mandane ne s'aperceust de sa jalousie et ne s'en offencast de sorte que pour ne s'exposer ny a l'une ny a l'autre de ces choses il fut chez ciaxare ou peu de temps apres le roy de pont retourna pour luy dire adieu ce mot d'adieu ayant un peu remis la tranquilite dans l'esprit d'artamene par la joye qu'il eut de voir partir son rival il recommenca d'agir avec luy comme 
 a l'ordinaire c'est a dire avec beaucoup de civilite ciaxare le traita fort bien en s'en separant on luy donna cent chevaux pour le conduire au camp et l'on envoya un ordre a artaxe qui commandoit l'armee d'obeir a ce prince et d'envoyer garnison dans les deux places que le roy de pont devoit remettre en la puissance de celuy de capadoce artamene suivy de toute la cour fut conduire le roy de pont a quelques stades de la ville et quoy qu'il fust son rival et qu'il eust eu mesme quelques momens de jalousie ce prince tesmoigna tant d'amitie a mon maistre en s'en separant qu'il en eut de la confusion et ne put s'empescher d'en estre esmeu cependant apres son depart artamene se trouva plus heureux qu'il ne s'estoit encore veu car enfin sa princesse scavoit sa naissance et son amour et souffroit qu'il la vist assez souvent il n'avoit plus de philidaspe qui l'importunast le roy de pont estoit party pour ne revenir jamais et il y avoit des momens ou il s'en faloit peu qu'il ne se creust absolument heureux il y en avoit aussi quelques uns ou il n'estoit pas sans inquietude car apres tout il faloit se descouvrir pour ce qu'il estoit et s'exposer a l'humeur violente d'astiage et peut-estre a la colere de ciaxare neantmoins comme l'un estoit esloigne et qu'il paroissoit estre fort aime de l'autre l'esperance estoit plus forte que la crainte dans son coeur et il ne s'estoit jamais veu si satisfait comme la paix avoit remis la joye dans toute la capadoce 
 ce ne furent que divertissemens a la cour et mon maistre ne parut pas moins adroit ny moins galant dans les festes publiques et parmy les dames qu'il avoit paru courageux dans les batailles et prudent dans les conseils le roy voulut mesme en ce temps-la revoir l'agreable ville d'amasie qui comme vous scavez est scituee sur les bords de l'iris et en suitte il fut a la superbe themiscire ou il s'arresta tant parce qu'il y avoit quelques affaires que parce qu'en effet la princesse aimoit assez ce lieu-la car comme le thermodon qui mouille le pied de ses murailles est un des plus agreables fleuves du monde elle prenoit souvent plaisir de s'aller promener sur ses bords et mon maistre avoit souvent l'honneur de l'y accompagner et le moyen de luy pouvoir donner cent tesmoignages respectieux de sa passion il vescut donc de cette sorte avec beaucoup de douceur durant les trois mois qu'on luy avoit accordez pendant lesquels il avoit si puissamment gagne le coeur de ciaxare qu'il espera de pouvoir se descouvrir sans danger il en demanda conseil a sa chere princesse qui n'osoit presques le luy donner par la crainte qu'elle avoit d'exposer une personne si chere elle ne laissa pourtant pas d'aider a luy faire prendre cette resolution en le faisant souvenir que le terme qu'elle luy avoit donne s'aprochoit et qu'ainsi il faloit tenter la chose ou se resoudre a partir il n'en falut pas davantage pour obliger artamene a hazarder tout plustost 
 que de quitter sa princesse c'est pourquoy apres avoir este prendre conge d'elle comme s'il fust alle a la mort dans l'incertitude ou il estoit de la facon dont il seroit receu de ciaxare il s'en alla chez le roy avec intention de luy dire qu'il estoit cyrus et de luy aprendre que l'amour qu'il avoit pour la princesse l'avoit oblige a demeurer desguise dans sa cour sans qu'elle en sceust rien comme il arriva chez claxare un de ses officiers luy dit qu'il venoit de recevoir des nouvelles d'astiage qui le troubloient fort et qu'il avoit eu ordre d'aller querir la princesse et de l'envoyer advertir qu'il se rendist aupres du roy anamene entendant cela creut que c'estoit quelque souslevement de peuples et n'en imagina rien autre chose mais il creut tousjours bien que ce jour la n'estoit pas favorable pour se descouvrir et qu'il estoit mesme a propos que la princesse en fust advertie de peur qu'estant mandee par le roy elle n'en fust surprise s'imaginant que c'estoit parce qu'il s'estoit descouvert et que sur cette opinion elle ne dist quelque chose a contre-temps qui leur peust nuire il retourna donc promptement sur ses pas et dit a cet officier du roy qu'il seroit bien aise de conduire la princesse chez ciaxare puis qu'elle y devoit venir le priant de luy remettre sa commission cet homme qui scavoit la faveur de mon maistre consentit a ce qu'il voulut et l'assura qu'il les attendroit dans l'antichambre et qu'il ne se monstreroit point a ciaxare 
 qu'il n'eust amene la princesse artamene fut donc la prendre a son apartement ou il luy dit ce qu'il scavoit luy faisant comprendre en allant qu'il faloit differer l'execution de son dessein jusques a tant qu'ils sceussent quelle inquietude avoit le roy 
 
 
 
 
comme ils entrerent dans son cabinet ils le trouverent qu'il se promenoit seul mais il ne les vit pas plustost qu'il s'arresta et adressant la parole a la princesse vous aviez raison ma fille luy dit il le visage tout change de ne vous trouver pas au dernier sacrifice que l'on fit pour remercier les dieux de la mort de cyrus puis que c'estoit en effet leur rendre grace inutilement et si j'eusse sceu ce que je scay j'eusse bien change l'intention du sacrificateur la princesse et artamene furent estrangement surpris d'un semblable discours et ne douterent nullement que ciaxare ne sceust que cyrus estoit non seulement dans sa cour mais dans son cabinet mandane se repentoit desja de la bonte qu'elle avoit eue pour mon maistre et se preparoit a tascher de se justifier aupres de ciaxare artamene de son coste estoit au desespoir de remarquer sur le visage de sa princesse qu'elle souffroit infiniment et par un exces d'amour il songeoit bien plus a sa douleur qu'au peril ou il croyoit estre expose mais voyant enfin que mandane n'avoit pas la force de parler et que le roy avoit recommence de se promener sans rien dire comme s'il eust attendu qu'on luy eust dit quelque chose seigneur reprit mon 
 maistre ceux qui vous ont assure que cyrus estoit vivant vous ont ils apris qu'il ait de mauvais desseins contre la medie et contre la capadoce il ne faut repliqua ciaxare qu'entendre tout ce que les mages qui sont a ecbatane eux qui sont les plus scavans de toute l'asie nous anoncent et nous presagent de cyrus il faut pourtant tascher poursuivit il de donner quelque remede a un mal qui n'a pas encore fait un et grand progres qu'on ne le puisse arrester et puis que le bonheur ou l'infortune de toute l'asie sont attachez a la mort ou a la vie d'un seul homme il faut faire tout ce que l'on pourra pour se mettre en estat de pouvoir disposer de sa vie ou de sa mort sans peril cyrus a ce que j'aprens par le roy mon pere adjousta-t'il en s'arrestant et en regardant la princesse n'est pas presentement a la teste d'un armee de cent mille hommes c'est pourquoy ma fille luy dit-il je ne m'en mets pas tant en peine et si je ne me trompe il ne nous fera pas tout le mal dont nous sommes menacez a ces mots artamene ne doutant plus du tout que ciaxare ne sceust la verite de son avanture estoit sur le point de l'assurer qu'il luy respondoit de la fidelite de cyrus lors que la princesse l'interrompant seigneur dit elle au roy il faut esperer en effet que les dieux qui sont tous bons ne souffriront pas que toute l'asie soit renversee et ils seront peut-estre si clemens que sans qu'il en couste mesme la vie a cyrus ils vous laissent jouir en repos de la felicite 
 de vostre regne je le veux croire ma fille repliqua le roy car enfin tant que cyrus ne paroistra point les armes a la main il ne conquestera ny provinces ny royaumes et des que nous le verrons a la teste d'une armee voicy adjousta-t'il en embrassant mon maistre celuy que nous luy opposerons et qui nous empeschera sans doute de suivre le char de ce pretendu vainqueur de toute l'asie la princesse et artamene demeurerent alors aussi surpris d'entendre ce que le roy disoit qu'ils l'avoient este de ce qu'il avoit dit au commencement de son discours mais plus agreablement mandane qui n'avoit ose lever les yeux jusques a ce moment la regarda mon maistre qui reprenant la parole pour confirmer encore davantage le roy en l'opinion ou il estoit ouy seigneur dit il a ciaxare j'ose vous assurer que tant qu'artamene sera artamene vous n'avez rien a craindre de cyrus quand mesme il seroit a la teste d'une armee de cent mille hommes mais je ne laisse pas de vous estre infiniment oblige des sentimens avantageux que vostre majeste tesmoigne avoir de moy je ne les scaurois avoir trop grands repliqua ciaxare et si les dieux ne vous avoient envoye a mon secours je serois sans doute beaucoup plus en peine que je ne suis de tout ce que me mande le roy mon pere alors il se mit a raconter a la princesse et a artamene qu'astiage luy mandoit que cyrus avoit este veu en perse que depuis peu il avoit 
 passe en medie et avoit pris le chemin de la bythinie et du pont qu'en suitte il avoit fait consulter les mages qui avoient assure plus fortement que jamais que le renversement de toute l'asie alloit arriver et arriveroit infailliblement si l'on n'appaisoit les dieux que de plus astiage luy mandoit qu'il avoit fait publier par toutes les terres de son obeissance un commandement d'arrester cyrus si on l'y trouvoit et de le luy amener vif ou mort promettant de grandes recompenses a ceux qui le pourroient prendre ou le tuer que pour cet effet il avoit tait aussi publier afin qu'il peust estre plus aisement reconnu que cyrus portoit des armes toutes noires et que l'on voyoit represente a son escu un esclave qui semblant avoir a choisir de chaines et de couronnes brisoit les dernieres et prenoit les autres avec ce mot plus pesantes mais plus glorieuses ciaxare adjousta encore qu'il avoit desja donne ordre a aribee de faire publier la mesme chose dans themiscire et en toute l'estendue de la capadoce et de la galatie afin de ne rien negliger en une chose il importante je vous laisse a juger seigneur de l'estat ou se trouverent alors mandane et artamene et de combien 
 de pensees differentes leur ame estoit agitee la princesse avoit une telle impatience que cette conversation finist qu'elle pensa s'en aller plus d'une fois sans rien dire elle n'eust pas sans doute voulu descouvrir qu'artamene estoit cyrus mais elle avoit aussi tant de repugnance a contribuer quelque chose a l'innocente tromperie qu'il faloit de necessite continuer pour mettre mon maistre en seurete qu'elle ne trouvoit rien a respondre a tout ce que le roy disoit mais par bonne fortune aribee estant entre pour parler d'une affaire importante au roy elle se retira et fut conduite par artamene jusques dans son cabinet ou elle entra sans estre accompagnee que de martesie elle n'y fut pas si tost que regardant mon maistre d'un air fort melancolique et bien luy dit elle artamene il n'y a pas moyen que cyrus ressuscite et il faut mesme qu'artamene parte bien tost ce prince l'entendant parler ainsi voulut luy r'assurer l'esprit autant qu'il put et luy faire comprendre qu'il n'estoit pas autant en peril qu'elle pensoit que selon les apparences celuy que l'on avoit pris pour luy en perse devoit estre ce mesme spitridate pour lequel on l'avoit pris en bythinie et qu'ainsi il ne se faloit pas tant alarmer parce qu'enfin il venoit peu de persans en capadoce principalement de ceux qui pourroient le reconnoistre et qu'eu effet il paroissoit bien qu'ils ne le reconnoistroient pas puis qu'ils prenoient un autre pour luy quand cela seroit ainsi dit la princesse 
 ce ne seroit pas assez car artamene je vous ay souffert quelque temps dans l'esperance que j'avois que vous pourriez trouver les moyens de vous decouvrir sans danger et dans la certitude ou j'estois que je ne serois pas moins innocente en souffrant la conversation de cyrus que je l'avois este en endurant celle d'artamene mais aujourd'huy que je voy cyrus et ma gloire en un danger eminent il n'y a plus rien qui puisse m'obliger a avoir cette indulgence pour vous quand je n'aurois qu'un seul de ces deux interest adjousta-t'elle je devrois faire ce que je fais mais les ayant tous deux a la fois il faut artamene il faut partir dites plustost madame interrompit mon maistre qu'il faut aller a la mort car enfin je ne scaurois plus vivre sans vous voir ouy ouy madame poursuivit il vous avez trouve un moyen infaillible de delivrer toute l'asie de ce prince malheureux que les mages assurent qui la doit conquester et vous ne pouviez jamais trouver une voye plus certaine de mettre astiage en repos mais madame ne serez vous pas plus inhumaine qu'il ne fut cruel de me faire mourir de cette sorte il voulut m'oster la vie il est vray mais ce fut en un age ou je n'en connoissois pas la douceur de plus je ne l'avois ny servy ny aime au lieu que vous qui me poussez de vostre propre main dans le tombeau apres m'avoir fait l'honneur de me donner quelque place en vostre ame scavez bien que je vous ay voulu servir que je vous ay adoree 
 que je vous adore et que je vous adoreray jusques a mon dernier soupir ne seroit-ce point madame qu'en effet les menaces des mages esbranleroient vostre esprit et que vous me regarderiez presentement comme ce prince redoutable qui doit desoler toute l'asie si la chose est ainsi madame il faut mourir j'y consents et pour executer vos volontez je n'auray pas beaucoup de peine il ne me faudra insensible princesse ny fers ny poisons pour vous obeir et je n'auray pour finir mes tristes jours qu'a me resoudre a vous dire adieu non ma princesse adjousta-t'il en se mettant a genoux cette cruelle parole ne sortira jamais de ma bouche qu'avec ma vie songez donc bien je vous en conjure si vous voulez que je la prononce mais ne prononcez pas vous mesme mon arrest de mort sans vous consulter encore une fois artamene dit tout ce que je viens de vous dire d'une maniere si passionnee et avec tant de violence et de respect tout ensemble que la princesse en fut attendrie je pensois artamene luy dit elle en le relouant et en le faisant rassoir que la peine que je sens a vous bannir deust vous consoler de vostre malheur quoy madame s'ecria t'il en l'interrompant vous croyez que quelque chose me puisse consoler de la perte de mandane ha non non cela n'est pas possible vous ne perdrez que sa veue luy respondit elle et vous ne perdrez jamais son estime ny son amitie si vous ne vous en rendez indigne par une 
 desobeissance trop opiniastree mais enfin madame luy dit il quand je vous desobeiray vous ne pourrez faire autre chose pour me punir que de faire scavoir a ciaxare que je suis cyrus et quand cela sera l'on me mettra dans les fers et peut-estre l'on sacrifiera ma vie pour le repos d'astiage mais madame ne vous y trompez pas j'ayme encore mieux porter des fers en capadoce qu'une couronne en tout autre endroit de la terre ou vous n'estes pas et j'aime mieux aussi mourir de la main d'astiage que de celle de mandane mandane luy respondit la princesse ne feroit rien de tout ce que vous dites mais elle vous osteroit peut-estre son affection s'il estoit vray que vous eussiez manque de respect pour elle eh madame reprit mon maistre seroit-ce manquer de respect que de vouloir demeurer aupres de vous pour vous adorer enfin artamene luy dit elle d'un visage ou il paroissoit de la douleur et beaucoup de majeste il y va de ma gloire et rien ne me scavroit flechir si cela est madame repliqua-t'il vous avez raison et la vie d'artamene est trop peu considerable pour estre comparee a une chose si precieuse mourons donc madame mourons mais n'ayez pas du moins l'inhumanite de haster tant l'heure de ma mort laissez moy donc expirer lentement et ne me refusez pas la consolation de jouir encore quelques momens 
 de vostre veue vous scavez madame qu'il me demeure encore quinze jours de trois mois que vous m'aviez donnez ne me les ostez pas si vous ne voulez que je perde patience et peutestre que je vous desobeisse artamene prononca ces tristes paroles d'une facon si touchante qu'il fut impossible a mandane de luy refuser ce qu'il vouloit aussi bien ne faloit il guere moins de temps pour pretexter son depart aupres du roy je ne vous dis point seigneur tout ce que ces deux illustres personnes se dirent encore en cette conversation ny en celles qu'elles eurent en suitte durant cinq ou six jours car cela seroit trop long ny ce que mon maistre dit lors qu'il fut seul dans sa chambre mais je vous diray seulement qu'il n'y eut jamais de melancolie egale a la sienne ny peut-estre guere de semblable a celle de mandane quoy qu'elle la cachast mieux elle le prioit quelquefois de luy promettre qu'il ne feroit jamais la guerre ny en capadoce ny en medie et il luy respondoit tousjours que le moyen infaillible de s'en assurer estoit de le retenir aupres d'elle enfin elle vouloit pour sa consolation qu'il l'aimast elle vouloit pour son repos qu'il l'oubliast mais elle vouloit tousjours qu'il partist comme les choses en estoient la et qu'artamene estoit chez la princesse ciaxare l'envoya querir d'abord elle eut peur que ce ne fust qu'il eust descouvert tout de bon quelque chose de la verite et que ce ne fust en effet pour arrester 
 artamene qu'il recevoit cet ordre d'aller chez le roy car ce matin la araspe estoit arrive a themiscire venant de la part d'astiage mais elle aprit bien tost apres que le roy n'envoyoit querir mon maistre que pour luy communiquer une affaire assez importante car seigneur vous scaurez qu'astiage n'envoya araspe a ciaxare que pour luy dire qu'il vouloit absolument qu'il si remariast parce que de disoit il dependoit tout le repos de la medie ce prince adjoustoit qu'il scavoit bien que les capadociens ne se soucioient pas d'avoir un roy et qu'ils aimoient assez la princesse mandane pour estre bien aises qu'elle fust leur reine mais qu'il n'en estoit pas ainsi des medes de sorte qu'il estoit a croire que s'il arrivoit que cyrus entreprist quelque chose et se monstrast a ces peuples ils pourroient se donner a luy sans croire presque faire rien d'injuste parce qu'il n'avoit qu'une fille qu'il faloit donc songer a se donner un successeur que de plus il devoit encore considerer que l'on n'avoit sans doute entrepris d'enlever mandane que parce que selon les apparences elle devoit estre reine de plusieurs royaumes qu'ainsi il valoit mieux luy oster une couronne et la laisser avecque deux que de l'exposer encore a de pareils accidents que les loix de capadoce et de medie estoient differentes que les capodociens ne vouloient point de prince estranger et que les medes au contraire ne souffriroient pas qu'un sujet de la reine de capadoce fust leur roy qu'au reste apres avoir bien pense a l'alliance qu'il devoit faire il avoit trouve que thomiris reine des massagettes estoit celle qui luy estoit la plus propre que c'estoit une 
 princesse de grande beaute de grand esprit et de grand coeur qu'il scavoit que comme elle avoit un fils age de quinze ans il faudroit qu'elle luy remist bien tost la conduitte de son estat et qu'il estoit a croire que cette grande reine accoustumee a la domination ne seroit pas marrie de trouver une voye de remonter sur le throsne que la proportion de leur age estoit telle qu'elle devoit estre pour esperer dis enfans et pour avoir une vie heureuse que chez tous les princes voisins il n'y avoit point de princesse qu'il peust espouser qu'une partie d'entre eux estoient ses ennemis et que les autres n'avoient point de filles qu'au reste encore que thomiris eust un fils age de quinze ans elle n'en avoit pourtant que vingt-neuf que de plus l'alliance faite avec ces peuples la estoit tousjours avantageuse parce qu'encore qu'ils fussent assez loin de ses estats neantmoins l'on pouvoit dire que les scubes en general estoient voisins de tout le monde puis que n'ayant ny villes ny maisons et vivant tousjours sous des tentes ils passoient d'un royaume a l'autre en un instant comme ils l'avoient bien monstre lors qu'autre fois ils avoient envahy toute l'asie qu'ainsi c'estoit se faire de puissans amis et s'oster de redoutables ennemis que de faire alliance avec eux qu'apres tout il le vouloit et que s'il n'y consentoit pas il chercheroit d'autres voyes d'empescher que son sceptre ne passast dans les mains d'une fille voila seigneur une partie des choses qu'araspe avoit dites de la part d'astiage a ciaxare aribee qui s'estoit trouve present a ce discours comme ayant la confidence du roy et qui avoit bien des desseins cachez 
 dans l'esprit demeura un peu estonne a ce que nous avons sceu depuis neantmoins apres avoir fait semblant de resver profondement a ce qu'il devoit conseiller a ciaxare qui luy commandoit de dire son advis il approuva tout ce qu'astiage avoit mande fortifia la chose par de nouvelles raisons exagera celles qu'araspe n'avoit fait que toucher legerement et fit enfin resoudre le roy a faire ce qu'on luy conseilloit ce n'est pas que la tendresse extreme qu'il avoit pour mandane ne resistast un peu a ce dessein mais comme il luy demeuroit deux couronnes et qu'on luy faisoit comprendre qu'il s'agissoit du throsne de medie il consentit a ce qu'on voulut or comme aribee avoit interest par plus d'une raison que mon maistre fust esloigne de la cour il dit a ciaxare qu'il n'y avoit qu'artamene seul qui fust capable de faire reussir heureusement le dessein de son mariage avec la reine des massagettes qu'il avoit toutes les qualitez necessaires pour cela qu'il avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de reputation et qu'ainsi il n'y avoit presque pas lieu de douter que si l'on envoyoit artamene vers thomiris il ne vinst a bout d'une negociation si glorieuse pour luy et si importante pour l'estat ciaxare qui en effet voyoit beaucoup d'aparence a ce que luy disoit aribee aprouva son advis et peu de temps apres envoya querir mon maistre comme je vous l'ay deja dit d'abord qu'il entra dans son cabinet il fut au 
 devant de luy et le carressant encore plus qu'a l'ordinaire artamene luy dit il les dieux ne vous ont pas rendu propre a tant de choses differentes pour ne vous employer jamais qu'a une seule c'est pourquoy afin de ne laisser pas inutiles les dons que vous avez receus du ciel il faut qu'apres avoir donne tant d'illustre matiere a vostre valeur je vous en donne aussi de faire paroistre vostre prudence mon maistre suivant fa coustume et son humeur respondit aux civilitez de ciaxare avec autant de modestie que de soumission et tesmoignant en suitte beaucoup d'impatience de scavoir en quoy il le pouvoit servir ciaxare luy dit tout ce qu'astiage luy avoit mande par araspe tout ce qu'ariee luy avoit conseille et enfin tout ce qu'il avoit resolu il le pria de plus de vouloir aprendre la chose a la princesse sa fille et de tascher de faire qu'elle ne l'en aimast pas moins car luy dit il artamene je scay qu'elle vous estime et qu'elle recevra mieux une semblable nouvelle par vous que par aribee pour lequel elle n'a jamais eu grande inclination je vous laisse a juger seigneur combien mon maistre fut surpris d'une pareille proposition il ne scavoit s'il devoit contredire le dessein du roy ou l'aprouver accepter la commission qu'on luy donnoit de parler a la princesse ou la refuser absolument et il fut un assez long temps ou il ne scavoit pas trop bien que respondre tant il avoit de peur d'offencer le roy ou mandane et de choquer 
 son devoir ou son amour dans une conjoncture si delicate mais voyant enfin qu'encore que ciaxare luy fist l'honneur de luy demander son advis c'estoit pourtant une chose resolue il luy dit a la fin que pour ce qui estoit de son mariage ce n'estoit point a luy a se mesler d'en parler ny de conseiller un roy si prudent que pour ce qui estoit de l'aprendre a la princesse il le seroit puis qu'il le luy commandoit mais que pour aller vers la reine des massagettes c'estoit une chose ou selon son sens il n'estoit pas propre s'il falloit l'aller conquerir a force d'armes luy dit il je pourrois peut-estre me vanter de le faire aussi tost qu'un autre mais comme il ne faut que la persuader dispensez moy s'il vous plaist seigneur d'un employ ou certainement je suis moins propre que vous ne croyez ciaxare l'entendant parler ainsi creut tousjours que sa modestie toute seule luy faisoit tenir un semblable discours c'est pourquoy il ne s'y arresta pas et il luy dit seulement qu'il se preparast a partir le plustost qu'il luy seroit possible mon maistre ne pouvant encore se resoudre absolument ne respondit pas precisement a ciaxare et sans refuser ny accepter l'employ qu'on luy vouloit donner il le quitta et fut chez mandane avec ordre du roy de mesnager son esprit avec tant d'adresse qu'elle ne se plaignist pas de luy aussi tost que la princesse vit artamene elle remarqua aisement qu'il luy estoit arrive quelque chose de nouveau et de fascheux 
 et bien luy dit elle en paslissant cyrus est il descouvert non madame repliqua-t'il et je puis dire au contraire qu'il n'est que trop bien cache puis qu'on luy veut donner une commission ou il est si peu propre la princesse devenue plus curieuse par cette responce le pressa de luy expliquer cet enigme ce qu'il fit fort exactement en luy racontant parole pour parole toute sa conversation avec ciaxare il eut mesme le soin de luy exagerer les sentimens de tendresse qu'il avoit veus dans l'esprit du roy pour ce qui la regardoit mais apres luy avoir apris et le dessein de son mariage avec thomiris et le commandement qu'il avoit receu d'aller vers la reine des massagettes pour le faire reussir il se mit a regarder la princesse et a vouloir observer dans ses yeux ce qu'elle pensoit en une avanture assez extraordinaire mais comme elle s'aperceut de son intention non non luy dit elle artamene la perte d'une couronne n'excitera pas de grands troubles dans mon esprit et quand le roy mon pere pourroit aussi bien m'oster celles de capadoce et de galatie que celle de medie vous ne m'en entendriez pas murmurer j'ay l'ame plus ferme que vous ne pensez et l'on pourroit m'oster plus d'un sceptre que je n'en changerois pas de visage ce n'est artamene ce n'est que pour la veritable gloire que mon coeur est sensible et non pas pour cette gloire passagere qui depend du caprice de la fortune et qui est absolument detachee de nostre propre vertu 
 ainsi je puis vous assurer que je ne trouve rien dans le dessein de ciaxare qui m'afflige et qui ne soit juste et je luy suis mesme bien obligee d'avoir eu la bonte de m'en vouloir faire dire quelque chose tout ce que vous dites madame respondit mon maistre est extremement genereux mais quoy que vous agissiez en cette rencontre comme une personne heroique doit tousjours agir cela n'empesche pas que je n'aye beaucoup de sujet de me plaindre de la rigueur de mon destin je ne voy pas luy dit alors la princesse ce grand malheur dont vous vous plaignez quoy madame adjousta-t'il l'on employera artamene a vous oster la couronne de medie et il ne s'en plaindra pas luy dis-je qui voudroit vous pouvoir donner toutes les couronnes de l'univers je vous ay desja dit respondit elle que ma plus grande felicite n'est pas inseparablement attachee au throsne c'est pourquoy ne craignez pas de me desplaire en obeissant au roy mais peut-estre artamene luy dit elle avec un demy souris ne sommes nous pas de mesme humeur peut-estre dis-je que mandane ayant moins d'une couronne ne paroistra plus a vos yeux ce qu'elle leur paroissoit auparavant ha madame s'escria mon maistre en l'interrompant songez vous bien a ce que vous dites et est il possible que la princesse mandane puisse railler innocemment sur une matiere si delicate ouy madame poursuivit-il vous en estes capable mais il est pourtant certaines 
 choses que l'on ne peut jamais dire sans injustice encore qu'on ne les croye pas comme on les dit cependant madame apres les cruelles paroles que vous venez de prononcer je n'ay plus rien a faire qu'a obeir au roy et a aporter autant de soing a vous oster des couronnes que j'en devrois raisonnablement avoir de vous en conquester encore une fois madame vous avez eu son de me parler comme vous avez fait a moy dis-je qui ay arreste tous mes regards sur vostre visage et qui n'ay jamais regarde vos couronnes que comme un ornement beaucoup au dessous de vostre vertu ouy divine princesse adjousta-t'il encore quand vous seriez aussi loing du throsne que vous en estes pres je serois pour vous ce que je suis il ne m'importe de scavoir si vous possederez des sceptres il suffit que je scache que vous les meritez c'est a ma valeur a faire le reste et si j'ay dit quelque chose qui tesmoignast de la repugnance a vous oster la couronne de medie c'est madame que de quelque facon que ce soit je ne puis agir contre vous tous mes sentimens se revolteroient sans doute contre moy si j'en pouvois avoir la pensee comme au contraire tous les mouvemens de mon coeur vont a vous servir sans mesme que ma raison et ma volonte s'en meslent la princesse voyant qu'artamene avoit este si sensible a une si petite injure se repentit de la luy avoir faite et pour l'appaiser en quelque sorte artamene luy dit elle s'il est vray conme je le veux croire que la 
 vertu de mandane soit effectivement ce que vous aimez le mieux en elle le voyage que l'on vous propose doit vous donner de la joye plustost que de vous donner du desplaisir car enfin a vous parler sincerement c'est bien plustost comme devant estre reine de medie que comme reine de capadoce que l'on me refuse a ceux qui me demandent car encore que la loy de laquelle on se sert pour authoriser ce refus soit effectivement parmy nous neantmoins comme il n'y a point presentement de prince en capadoce elle pourroit peut-estre recevoir quelque explication ainsi encore une fois en m'ostant la couronne de medie vous vous osterez peut estre un grand obstacle et quand je ne seray et ne pourray jamais estre que reine de capadoce il ne vous sera pas si difficile d'obliger le roy a consentir a ce que vous desirez pourveu qu'il puisse souffrir que vous soyez cyrus mais madame luy dit alors mon maistre quand voulez vous que je hazarde la chose a vostre retour repliqua-t'elle et je m'imagine que la reine des massagettes ne vous refusera pas son assistance apres que vous l'aurez placee dans le throsne de medie vous aurez mesme cet avantage luy dit elle encore de partir sans que je vous bannisse et j'auray aussi cette consolation de voir que du moins en me quittant vous ne vous plaindrez pas de moy ha madame repliqua-t'il je n'en seray gueres plus heureux et l'absence est un si grand mal a 
 ceux qui scavent veritablement aimer que par quelque occasion que l'on s'esloigne de ce que l'on aime il s'en faut peu que l'on ne soit esgalement malheureux et puis madame adjousta t'il qui m'a dit que durant mon absence le roy d'assirie n'entreprendra rien contre vous vous scavez qu'il a des intelligences secrettes dans la cour que nous n'avons pu descouvrir vous scavez ce qu'il a desja tente une fois comment donc madame voulez vous que je m'expose au plus effroyable danger qui puisse menacer ma vie il faut esperer luy respondit elle que le mauvais succes de son premier dessein le rebutera d'un second il faut que je songe a le rendre vain s'il l'avoit et que je vous assure mesme qu'il en viendroit a bout inutilement et puis demeurer ou partir n'est pas une chose qui fust a vostre choix ny au mien quand mesme ce nouveau sujet d'absence ne seroit pas survenu et vous scavez et je vous l'ay dit qu'il faudroit tousjours s'y resoudre ainsi artamene laissons l'advenir a la conduite des dieux et obeissons au roy 
 
 
 
 
enfin seigneur artamene se resolut a partir ciaxare de son coste l'en pressa et luy fit preparer un equipage le plus grand et le plus magnifique dont l'on eust jamais entendu parler en capadoce il eut pourtant ordre de ne proposer pas d'abord la chose dont il s'agissoit a thomiris ciaxare ne voulant pas s'exposer a estre refuse mais comme il estoit arrive que quelques pyrates avoient 
 pris plusieurs vaisseaux marchands sur la met caspie qui apertenoient a des capadociens et qu'il s'estoit fait une espece de petite guerre maritime entre ces capadociens et ces pyrates qui estoient du pars des massagettes ce fut cette negociation qui fut le pretexte de ce voyage quoy qu'en effet il ne fut entrepris que pour traiter en secret du mariage de thomiris avec ciaxare je ne m'arresteray point a vous dire toutes les carresses que le roy fit a mon maistre en s'en separant ny toutes celles que toute la cour luy fit aribee mesme parut estre plus de ses amis qu'a l'ordinaire et artamene avoit sans doute en aparence tous les sujets du monde d estre satisfait de luy mon maistre avoit pourtant dans le coeur une inquietude secrette qui ne luy donnoit pas peu de peine car enfin depuis que philidaspe ou pour mieux dire le prince d'assirie avoit disparu l'on n'en avoit eu aucunes nouvelles l'on avoit mesme sceu qu'il n'estoit point retourne a babylone et que la reine nitocris estoit tousjours fort en peine d'une si longue absence il y avoit aussi des momens ou artamene ne scavoit pas trop bien s'il devoit croire que philidaspe fust en effet ce qu'il avoit dit estre et il y en avoit d'autres aussi ou il n'en doutoit point du tout mais enfin son equipage estant prest il falut partir et dire adieu a la princesse jamais seigneur je n'ay este plus fortement persuade qu'en cette rencontre que les dieux 
 envoyent quelquefois aux hommes des pressentimens de ce qui leur doit arriver car mon maistre eut une si sensible douleur en quittant mandane et cette princesse quoy que tres accoustume a vaincre ses sentimens en parut aussi si affligee que quand ils eussent sceu infailliblement qu'ils ne se reverroient jamais ils ne l'eussent pas este davantage cet adieu comme vous pouvez penser se fit sans autres tesmoins que la fidelle martesie avec laquelle il y avoit desia quelque temps que j'avois lie une amitie tres estroite ce compliment ne fut pas long et leur conversation se fit presque plustost par leur silence que par leurs paroles la tristesse qui paroissoit dans les yeux d'artamene fut toute l'eloquence qu'il employa a prier sa princesse de ne l'oublier pas s et la douleur qu'il vit dans ceux de mandane fut presque toute la faveur qu'il receut d'elle en s'en separant voulez vous bien luy dit il madame que je ne demente pas mes propres yeux et me permettrez vous de croire que j'ay quelque part a la melancolie que je voy dans les vostres ouy artamene luy respondit elle je vous le permets et je ne seray pas mesme marrie que vous croiyez qu'il y en a plus dans mon coeur que vous n'en voyez sur mon visage il n'en eust pas falu plus que cela pour ressusciter mon maistre s'il eust este mort mais je pense aussi seigneur qu'il n'en eust guere plus falu pour le faire mourir et de douleur et de joye aussi ces deux sentimens 
 opposez firent tant de desordre en son ame qu'il en perdit la parole et presque la raison il quitta donc la princesse sans luy dire plus rien et la regardant aussi long temps qu'il le put il sortit enfin et monta a cheval sans scavoir ny qui estoit aveque luy ny quel chemin il tenoit ny mesme ce qu'il pensoit le premier jour de nostre voyage se passa de cette sorte le second ne fut guere moins melancolique tous les autres furent a peu pres semblables et depuis themiscire jusques au bord de l'araxe ce fleuve fameux qui borne le royaume des massagettes je pense que mon maistre ne sceut point quelle route nous tinsmes il ne sceut dis-je si nous avions pris celle de la province des aspires si nous avions traverse la colchide ou si nous avions pris le haut des montagnes enfin je pense qu'il ne sceut si nous avions este sur la mer ou sur la terre ny si nous avions passe des forests ou des rivieres tant il est vray qu'il fut entierement possede par sa passion et par ta melancolie pendant ce voyage qui est assez long et ou l'on voit d'assez belles choses estant donc arrivez au bord de l'araxe nous le passasmes sur de grands bateaux qui sont destinez a cet usage pour la commodite de ceux qui voyagent en ce pais la et nous commencasmes s'il faut ainsi dire d'entrer en un autre monde car seigneur nous ne vismes plus ny villes ny vilages ny maisons ny temples et toute cette grande estendue de pais qui borde un des costez 
 de l'araxe et qui regarde vers les issedones n'est que de grandes et vastes plaines entremeslees de petites colines extremement agreables un objet si nouveau forca la melancolie d'artamene et l'obligea de remarquer avec plaisir que toutes ces plaines et toutes ces colines estoient semees de cent mille tentes differentes et par leurs formes et par leur grandeur et par leurs couleurs l'on en voyoit deux ou trois cens en un mesme lieu trente ou quarante en un autre quelques unes en plus petit nombre et d'autres mesmes toutes seules et separees de tout le reste l'on voyoit aussi grande quantite d'une espece de pavillons roulans dont ces peuples se servent principalement a la guerre qui sont de grands chariots couverts de dais magnifiques sous lesquels ils peuvent estre a l'abry de l'incommodite de la pluye et des vents et a l'ombre aussi quand il arrive que le soleil les importune un nombre infiny de troupeaux paissoient parmy toutes ces vastes plaines et adjoustoient encore beaucoup d'agrement a un si merveilleux objet artamene donc apercevoir bien admire cette diversite de coustumes continua son chemin droit vers le quartier des tentes royalles car c'est ainsi qu'ils apellent en ce pais la l'endroit ou la cour fait sa demeure ces tentes changent toutefois de lieu selon les saisons et quoy qu'elles soient assez souvent proche de l'araxe a cause de la commodite que ce grand et beau fleuve aporte a son voisinage 
 lors que nous y fusmes il nous falut faire deux journees entieres dans le pais des massagettes auparavant que d'arriver ou estoit la reine mais seigneur a vous dire la verite ce voyage nous donna assez de divertissement a l'abord et la veue de tant de choses nouvelles ne nous permit pas de nous ennuyer de plus tous ces peuples quoy que confondus par beaucoup de personnes avec les veritables scithes n'ont pas leur simplicite en habillemens au contraire ils sont tres superbes et tres magnifiques car comme leur pais produit une quantite prodigieuse d'or et de cuivre ils se servent en toutes sortes de choses de ces deux metaux n'employant que tres rarement le fer et l'argent parce qu'ils en ont fort peu chez eux ainsi leurs lances leurs carquois leurs fleches leurs marteaux d'armes leurs baudriers la bride le mors tout le harnois de leurs chevaux et cent autres choses qui seroient trop longues a dire sont toutes d'or ou du moins ornees avec de l'or de sorte que tout ce que nous rencontrasmes ne nous fit voir que magnificence nous sceusmes en allant que le fils de la reine appelle spargapise n'estoit pas alors aupres d'elle et qu'il estoit alle accompagne d'ariante frere de thomiris vers ces provinces qui regardent le mont imaus qui comme vous scavez partage les deux scithies certe absence n'empescha pas que nous ne trouvassions la cour extremement grosse car comme spargapise n'avoit que quinze ans et qu'ariante n'avoit 
 point d'authorite en ce pais la tout le monde s'attachoit a la reine qui depuis fort long temps gouvernoit toutes choses et qui en effet a de tres grandes qualitez quoy qu'elle en ait aussi quelques unes qu'il seroit a souhaitter qu'elle n'eust pas nous sceusmes encore qu'il y avoit deux princes estrangers dans cette cour l'un prince des tauroscites apelle indathirse et neveu d'un fameux scithe qui se nomme anacharsis qui estoit alors en voyage et dont en mon particulier l'avois fort entendu parler en grece du temps que nous estions a corinthe pour l'autre qui s'apelle aripithe il est prince des sauromates de sorte qu'a ce que nous sceusmes ces deux estrangers rendoient la cour de thomiris encore plus belle qu'a l'acoustumee enfin seigneur nous marchasmes si bien que nous descouvasmes de fort loing les tentes royalles ou pour mieux dire la plus belle ville du monde estant certain qu'il ne peut jamais tomber un plus magnifique objet sous les yeux il y avoit une estendue de plus de vingt cinq stades en quarre entierement pleine de tentes rangees avec ordre et par grandes rues et pour rendre la chose encore plus superbe il y avoit symetrie en leur forme et en leur disposition le meslange mesme des couleurs y estoit judicieusement observe et la pourpre l'or le blanc et le bleu estoient meslez avec une confusion ou il ne laissoit pas d'y avoir de la regularite toutes ces tentes avoient sur le haut de grosses pommes 
 d'or ou de cuivre avec des banderolles ondoyantes et en divers endroits de cette ville s'il est permis de parler ainsi l'on voyoit des pavillons beaucoup plus eslevez que les autres qui paroissoient comme font dans nos villes les palais et les magnifiques temples au milieu de tout cela estoit le pavillon de thomiris fort remarquable et par sa beaute et par sa grandeur prodigieuse et parles enseignes royalles que l'on voyoit arborees sur le haut de ce superbe pavillon comme nous arrivasmes donc a quinze ou seize stades de ces magnifiques tentes nous vismes paroistre un gros de cavalerie a la teste duquel estoit un des plus considerables d'entre les massagettes qui venoit recevoir mon maistre au nom de la reine car des que nous avions eu passe l'araxe elle avoit este advertie qu'un ambassadeur de ciaxare appelle artamene estoit entre dans ses estats de sorte qu'au nom de ciaxare et a celuy d'artamene qu'elle ne connoissoit que trop comme vous scaurez apres elle avoit envoye comme je viens de le dire un homme de consideration suivy de beaucoup d'autres pour le recevoir les premiers complimens estans faits nous continuasmes nostre chemin meslez parmy eux et en aprochant nous vismes que tout ce grand quarre de tentes estoit enferme de barrieres peintes et dorees ou il y avoit en garde des soldats de fort bonne mine nous vismes aussi qu'il y avoit une petite riviere qui se divisoit en deux petits 
 bras dont l'un passoit tout le long d'une des faces de cette ville portative et l'autre la traversoit par le milieu se rejoignant apres un peu plus bas comme auparavant nous vismes que le pavillon de la reine estoit au milieu d'une grande place ou quatre grandes rues aboutissoient avec des gardes aux deux bouts de toutes les quatre enfin seigneur l'on conduisit mon maistre dans une superbe tente destinee pour les ambassadeurs des rois estrangers comme le train et l'equipage d'artamene estoit extremement grand et magnifique ces peuples la n'avoient pas moins de curiosite de nous regarder que nous en avions de les voir car corne l'habillement des medes est beaucoup plus beau que celuy de tout le reste de l'asie ciaxare avoit voulu que nous eussions tous des robes a la medoise toutes couvertes d'or et celle d'artamene estoit toute semee de pierreries comme nous estions armiez apres midy le reste du jour fut employe a se reposer et ce ne fut que le lendemain au matin que thomiris donna audience a mon maistre j'avois oublie de vous dire qu'en envoyant recevoir artamene thomiris luy avoit aussi envoye un truchement qui scavoit toutes les langues asiatiques mais pour elle mon maistre n'en eut pas besoin car elle scavoit la langue assirienne qui comme vous ne l'ignorez pas est la plus generalement entendue par tout et qu'artamene scavoit assez bien parce qu'elle ressemble fort a celle de capadoce de sorte que mon maistre ayant 
 este adverty qu'elle la scavoit se prepara a luy parler en cette langue aussi tost qu'il auroit fait son premier compliment en celle de capadoce pour garder quelque ceremonie et pour rendre ce respect la au roy de qui il estoit envoye l'heure de l'audience estant donc venue plusieurs officiers de la reine vinrent prendre mon maistre pour le conduire chez elle ou les deux princes que je vous ay nommez et tout ce qu'il y avoit de grand et de beau a cette cour soit parmy les hommes ou parmy les dames s'estoit rendu pour voir cet ambassadeur de qui l'on disoit desja tant de choses quoy que l'on ne peust encore juger en ce lieu la que de sa bonne mine l'on nous fit passer dans ces superbes tentes de thomiris par trois differentes chambres richement meublees auparavant que d'arriver au lieu ou estoit la reine mais lors que nous entrasmes en celuy la j'advoue que je fus un peu surpris et que j'eus peine a croire que je ne fusse pas plustost a babylone a ecbatane a themiscire a amasie ou a sinope que dans un camp de massagettes tant il est vray que je ay de magnificence et de marques de grandeur tout cet apartement estoit tendu de pourpre tyrienne toute couverte de plaques d'or massif ou estoient representees en bas relief diverses actions de leurs rois l'on voyoit pendre au haut du dome de cette chambre cent lampes d'or enrichies de pierreries la reine estoit sur un throsne esleve 
 de trois marches tout couvert de drap d'or dont le dais estoit aussi l'un et l'autre estant encore orne de plusieurs plaques d'or massif il y avoit au pied du throsne une petite balustrade d'or qui separoit la reine de tout le reste du monde qui l'accompagnoit toutes les dames richement vestues estoient assises des deux costez de ce throsne sur des quarreaux de pourpre avec de l'or et tous les hommes estoient debout derriere elles thomiris avoit ce jour la une espece de robe et de manteau a l'egyptienne qui semblant avoir quelque chose de neglige ne laissoient pas d'estre fort majestueux l'un et l'autre estoient tissus d'or et de soye de diverses couleurs car le deuil des veusves parmy les massagettes ne passejamais la premiere annee sa coiffure estoit assez haute par derriere d'ou pendoit un crespe qui apres avoir este jusqu'a terre se s'atachoit sur l'espaule et se mesloit confusement avec un grand panache de diverses couleurs qui luy flottoit sur la teste ses cheveux qui sont blonds estoient a demy espars et sa gorge pleine et blanche a demy cachee d'une gaze plissee et transparente qui donnoit beaucoup d'agrement a son habit l'oubliois de vous dire que sa robe estoit retroussee du coste droit avec une agrasse de pierreries ce qui faisoit voir qu'elle estoit doublee de peaux de tigres admirablement belles et fort mouchetees elle avoit des brodequins de drap d'or bordez de cette mesme fourrure et s'attachez sur le devant par 
 des meuffles de lyon faits d'or massif et dont les yeux estoient de rubis enfin l'on peut dire que l'habillement de thomiris ornoit sa beaute comme sa beaute ornoit son habillement cette princesse qui effectivement n'avoit alors que vingt-neuf ans ne m'en parut pas avoir plus de vingt elle est d'une taille fort avantageuse et un peu au dessus de la grandeur ordinaire elle a la mine haute mais un peu superbe les yeux beaux et remplis de feu le teint si blanc si vif et couvert d'une fraischeur si agreable que la premiere jeunesse n'en peut jamais donner davantage a personne en un mot elle a une belle bouche de belles dents de belles mains de beaux bras et et un embonpoint admirable je trouvay donc thomiris une tres belle princesse et mon maistre tout preocupe qu'il estoit fut contraint d'adjouer apres qu'excepte mandane qui certainement estoit encore infiniment plus accomplie il n'avoit jamais veu de beaute plus esclatante que celle de thomiris cette reine se leva des qu'elle aperceut mon maistre et descendit mesme le premier degre de son throsne cette balustrade d'or que l'on ouvrit par le milieu fit que mon maistre s'avanca jusqu'au bas de ce throsne et que mettant le pied sur la derniere marche il luy baisa la robe et luy presenta des tablettes toutes couvertes de diamants ou estoit la lettre de ciaxare luy disant en peu de mots et en capadocien le sujet de son ambassade elle respondit en sa langue mais fort peu 
 de chose et prenant ces tablettes elle les donna au capitaine de ses gardes qui les remit entre les mains du truchement apres cela elle se remit a sa place et mon maistre prit celle qui estoit destinee pour luy a la droite du throsne et au dela de la balustrade vous scavez seigneur que ces especes de depesches ne servent qu'a authoriser celuy qui les porte et qu'en ces premieres audiences l'on ne parle jamais gueres a fond des affaires qui amenent les ambassadeurs apres donc que pour la ceremonie cette lettre de creance eut este leve et expliquee a la reine et que chacun comme je l'ay dit eut commence de parler en la langue de son pais artamene fut fort estonne d'entendre que thomiris luy dit en assirien je ne suis pas peu obligee au roy de capadoce de m'avoir fait connoistre un homme de qui la reputation m'avoit donne une si forte curiosite car ne pensez pas luy dit elle que la renommee ne passe jamais l'araxe pour nous aprendre ce que l'on fait aux lieux d'ou vous venez vous scavez qu'elle traverse les mers et vous devez bien croire qu'elle passe ainsi les fleuves avec joye quand elle est chargee d'une gloire conme la vostre ouy genereux artamene adjousta t'elle nous vous connoissions sans vous avoir veu vostre nom a devance vostre personne et nostre estime pour vous a precede vostre arrivee je crains bien madame respondit mon maistre en la mesme langue qu'elle avoit parle que je ne destruise 
 moy mesme cette glorieuse estime et que je ne rende un mauvais office a la renommee qui m'a tant flatte puis qu'apres cela vous ne la croirez peut-estre jamais plus et tiendrez pour suspectes de mensonge toutes les veritez qu'elle vous annoncera mais madame quoy qu'elle m'ait fait grace elle ne laisse pas de rendre quelque fois justice c'est pourquoy je supplie tres-humblement vostre majeste de ne douter jamais de ce qu'elle dira lors qu'elle voudra vous assurer que le prince que je sers est un des plus grands rois du monde je scay bien reprit thomiris qu'en effet ciaxare est un grand prince et un prince qui a de bonnes qualitez et je scay de plus que la princesse sa fille est aussi admirable en beaute qu'artamene l'est en valeur mais je scay aussi adjoustat'elle que vostre main a fait trembler la plus grande partie de l'asie et que vous avez presques autant gagne de batailles que vous avez vescu d'annees mon maistre estoit si surpris et si confondu d'entendre parler thomiris de cette sorte qu'il ne put s'empescher de luy tesmoigner son estonnement car il s'estoit imagine que les scithes et les massagettes qui sont leurs alliez ne prenoient gueres de part en tout le reste du monde madame luy dit il vous me surprenez estrangement car comme je ne me souviens point d'avoir veu de massagettes ny a la cour de capadoce ny a l'armee de ciaxare je ne puis m'imaginer par quelle voye vous scavez une partie de ce qui s'y passe il paroist toutefois assez adjousta-t'il 
 que vostre majeste n'en est pas informee bien precisement puis qu'elle me donne une gloire qui apartient toute au roy mon maistre de qui les armes ont sans doute este heureuses entre mes mains mais qui l'auroient autant este en celles de tout autre que de moy je ne m'arresteray point seigneur a vous redire toute cette conversation qui fut beaucoup plus longue que n'ont accoustume de l'estre celles des premieres audiences la reine assura mon maistre en le congediant qu'il auroit toute la satisfaction qu'il pouvoit esperer de son voyage et qu'elle contenteroit ciaxare en toutes les choses ou elle le pourroit faire raisonnablement artamene se retira donc tres satisfait de thomiris et fort estonne de trouver si pres des scithes des peuples si magnifiques si civilisez et si pleins d'esprit nous sceusmes apres que thomiris avoit cette coustume d'envoyer diverses personnes chez tous les princes estrangers qui sans estre connus luy rendoient compte de temps en temps de tout ce qui se passoit par toute l'asie et d'autant plus que la politique de toutes les deux scithies et des massagettes qui les imitent en cela est de faire des invasions lors que l'on y pense le moins et c'est pour cet effet qu'ils taschent de scavoir precisement tout ce qui se passe chez tous les peuples dont ils ont connoissance afin de s'empescher d'estre surpris et de surprendre les autres cependant ces deux princes estrangers qui estoient dans cette cour donc 
 l'un comme je l'ay deja dit s'apelloit indathirse et l'autre aripithe et qui estoient tous deux amoureux de thomiris voyant avec quelle civilite extraordinaire elle avoit receu mon maistre le vinrent voir le lendemain il leur rendit leur visite un jour apres et il trouva que ces deux scithes estoient fort honnestes gens principalement indathirse prince des tauroscithes et neveu du fameux anacharsis aripithe avoit aussi de l'esprit mais il estoit un peu soubconneux et violent au lieu qu'indathirse n'avoit rien qui ne sentist la douceur asiatique et rien du tout de sauvage ny de rude l'un et l'autre de ces princes parloit la langue assirienne aussi bien que thomiris ainsi ils purent faire conversation avec mon maistre qui d'abord les ravit et les charma de telle sorte qu'ils le regarderent comme un dieu tant sa facon d'agir sa maniere de parler sa douceur sa bonne mine et sa beaute leur donnerent d'admiration la reine de son coste en avoit este tres satisfaite et en avoit parle en des termes si avantageux qu'il n'y avoit pas lieu de douter que mon maistre n eust puissamment confirme par sa presence la bonne opinion qu'elle avoit desja de luy car nous sceusmes qu'elle avoit dit ces propres paroles parlant de la beaute et de la bonne mine d'artamene il faut sans doute disoit elle que ces peuples qui moins raionnables que nous qui n'adorons que le soleil et qui se sont advisez de donner des figures a leurs dieux ou d'adorer 
 dorer des hommes en eussent veu qui ressembloient artamene car il est certain qu'il a quelque chose de grand et de divin qui donne de l'admiration et du respect en donnant de l'amitie enfin seigneur durant les premiers jours que nous fusmes en ce pais la l'on peut dire que tout le monde estoit content thomins estoit ravie de voir artamene dans sa cour ces deux princes estrangers estoient aussi bien aises de faire amitie avec un homme si illustre toute la cour en general prevoyant bien que la presence d'artamene augmenteroit les divertissemens s'en resjouissoit ce peuple qui aime naturellement les hommes vaillans regardoit artamenc avec plaisir et mon maistre luy mesme esperant de bien reussir en son dessein veu la maniere dont on l'avoit receu n'avoit point d'autre inquietude que celle de l'absence et de sa passion qui a dire vray estoit assez sorte mais qui estoit pourtant un peu soulagee par l'esperance d'un prompt et d'un heureux retour cependant pour ne perdre point de temps durant qu'il faisoit semblant de songer a negocier avec le conseil de la reine des affaires qui estoient le pretexte de son voyage c'est a dire de ces courses de pyrates sur la mer caspie il s'informa adroitement qui gouvernoit l'esprit de thomiris afin de decouvrir ses sentimens et de pressentir si elle voudroit entendre au mariage de ciaxare il sceut donc qu'un homme appelle terez avoit assez de credit aupres d'elle c'est 
 pourquoy il songea a se l'aquerir autant qu'il put mais comme il faut du temps pour cela il faloit malgre qu'il en eust qu'il se donnast patience pendant quoy il voyoit la reine tous les jours et presque a toutes les heures elle luy parla de toutes les manieres differentes de faire la guerre elle s'enquit de la facon dont ciaxare gouvernoit ses peuples elle voulut scavoir de quelle sorte on vivoit a sa cour pendant la paix et sur toutes ces choses elle trouva tant d'esprit tant de sagesse et tant d'agrement en la conversation d'artamene qu'elle ne pouvoit assez le louer aussi fit elle tout ce qui luy fut possible pour l'empescher de s'ennuyer aupres d'elle car elle luy fit voir toute la magnificence des massagettes et tous leurs plaisirs elle le mena a la chasse elle fit faire des courses de chevaux ou il signala son adresse elle luy fit mesme voir une espece de dance scithique ou ceux qui la sont habillez comme les veritables scithes de magnifiques fourrures de diverses sortes et dont pharmome quoy qu'un peu sauvage ne laisse pas de plaire extremement elle luy fit voir encore des combats et des victoires non sanglantes enfin elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit le divertir il vit mesme un de leurs sacrifices et il eut la satisfaction de voir que mitra le dieu des persans quoy que sous un autre nom estoit aussi le dieu des scithes et des massagettes et mesme plus particulierement qu'a nous car ils ne sacrifient jamais qu'au soleil que nous appelions ainsi et ne luy immollent que 
 des chevaux trouvant disent-ils qu'il est juste de sacrifier au plus grand et au plus viste de tous les dieux le plus noble et le plus viste de tous les animaux thomiris vivant donc de cette sorte avec mon maistre il estoit carresse de toute la cour et selon les aparences il devoit bien tost estre en estat d'obtenir tout ce qu'il demanderoit il remarquoit bien que thomiris avoit pour luy toute la complaisance imaginable et nous voyons bien chrisante et moy qu'elle l'estimoit infiniment mais nous ne prevoiyons pas que ce qui en aparence devoit avancer les desseins d'artamene les reculeroit en effet 
 
 
 
 
mon maistre ayant enfin commence de parler a terez des affaires qui regardoient ces pyrates de la mer caspie terez parles ordres de la reine luy dit qu'il auroit satisfaction mais qu'il faloit se donner un peu de patience parce que thomiris seroit bien aise que spargapise son fils fust revenu auparavant que de luy respondre enfin apres qu'artamene par des presents assez considerables creut avoir lieu d'esperer d'estre servy par terez aupres de la reine il luy dit qu'il eust bien voulu scavoir si une proposition de mariage avec ciaxare luy desplairoit mon maistre representa alors a ce premier ministre la grandeur d'un prince qui devoit estre roy des medes l'avantage et la gloire qu'en recevroient tous les massagettes et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre a persuader son agent afin qu'estant bien 
 persuade luy mesme il peust agir plus efficacement aupres de thomiris terez escouta artamene avec plaisir et tesmoignant aprouver cette proposition il luy promit de la taire a la reine avec toute l'adresse et toute l'affection possible cependant thomiris qui ne scavoit encore rien de la chose vivoit avec mon maistre comme a l'ordinaire c'est a dire avec une civilite extreme ce qui commenca de ne plaire pas trop a indathirse et a aripithe pour moy je vous advoue que je commencay aussi de m'apercevoir que thomiris avoit une estime pour artamene qui pouvoit aise ment faire naistre beaucoup d'affection je voyois qu'elle le louoit tres souvent qu'elle changeoit de couleur quand il aprochoit d'elle et qu'elle le suivoit des yeux quand il la quittoit neantmoins je ne dis rien de ce que je pensois a mon maistre qui estoit trop possede par sa passion pour prendre garde a une semblable chose cependant seigneur ce leger soubcon ne se trouva pas uns fondement et nous sceusmes que cette grande reine qui n'avoit jamais rien aime qui avoit este mariee fort jeune qui estoit demeuree veusve a quinze ans qui avoit refuse tous ce qu'il y avoit de grand dans les deux scithies et qui avoit defendu son coeur contre l'amour d'indathirse et d'aripithe depuis plus d'un an qu'ils la servoient et qu'ils en estoient amoureux ne put s'empescher de le laisser surprendre au merite d'artamene mais seigneur admirez un peu 
 par quelles voyes les dieux conduisent les choses lors qu'ils veulent qu'elles arrivent quoy que thomiris eust sceu une partie des grandes actions que mon maistre avoit faites elle n'en avoit pas sceu toutes les particularitez c'est pourquoy ayant eu unel' curiosite de les aprendre elle jetta les yeux sur moy si bien que mon maistre m'ayant un jour envoye vers elle pour luy dire quelque chose elle me commanda de luy raconter tout ce que je scavois de la belle vie d'artamene pour moy qui croyois que c'estoit rendre un bon office a mon maistre que d'augmenter l'estune que thomiris avoit pour luy car je n'avois pas encore le soubcona dont je viens de parler je luy racontay exactement tous ses combats toutes ses victoires et tout ce que sa generosite luy avoit fait faire comment il avoit sauve la vie du roy de capadoce en exposant la sienne le combat des deux cens celuy d'artamene contre ariane je siege de cerasie les batailles qu'il avoit gagnees ces armes remarquables qu'il avoit prises le jour de la conjuration des quarante chevaliers les armes simples qu'il avoit choisies en suitte pour se cacher a ceux qui le vouloient espargner son combat avec philidaspe et enfin generalement tout ce qui luy estoit arrive a la guerre car pour son amour vous jugez bien que le ne luy en parlay pas elle me demanda encore quelle estoit sa condition et je luy assuray qu'elle estoit tres noble mais que j'avois ordre de n'en descouvrir 
 pas davantage tant y a seigneur pour vous dire la verite je croy que si la reputation d'artamene sa bonne mine sa beaute et son esprit avoient fait naistre l'amour dans le coeur de thomiris mon discours l'augmenta et la rendit si puissante qu'il n'y eut plus moyen de l'en chasser ny de la vaincre je ne doute pas seigneur que vous n'ayez quelque curiosite de scavoir par quelle voye je sceu les pensees les plus secrettes de la reine c'est pourquoy auparavant que de vous en dire des choses qui vous surprendroient il faut que je vous fasse souvenir que sous le regne du premier ciaxare pere d'astiage qui vivoit encore les scithes avoient envahi toute la medie et qu'apres l'avoir possedee durant vingt huit ans ils en avoient este chassez or seigneur en s'en retournant en leur pais ils emmenerent grand nombre de prisonniers de tous sexes de tous ages et de toutes conditions et il se trouva qu'un homme de consideration parmy les managettes et qui suivoient le party des scithes estant devenu amoureux d'une tante d'aglatidas que vous connoissez et qui est un homme de si grand merite il l'enleva en s'en allant et l'espousa lors qu'il fut retourne en son pais je vous raconte cecy seigneur parce que cette personne vivoit encore lors que nous fusmes a cette cour et avoit conserve une si forte passion pour tout ce qui touchoit en quelque facon la medie qu'il n'est point de bons offices qu'elle 
 ne nous rendist et chrisante aquit une confiance si particuliere avec gelonide car elle se nommoit ainsi depuis qu'elle estoit parmy les massagettes qu'elle l'advertit fidelement de tout ce qui vint a sa connoissance comme elle avoit este fort bien eslevee et qu'elle scavoit cent choses que l'on ignoroit en ce pais la il luy avoit este aise de se rendre recommandable principalement ayant espouse un homme de fort bonne condition et fort estime parmy ces peuples de sorte que par ses bonnes qualitez elle avoit este choisie pour estre aupres de la reine des sa premiere jeunesse et y estoit encore quand nous arrivasmes dans la cour de thomiris gelonide a sans doute de l'esprit et mesme de la vertu et c'est pourquoy elle fut contrainte de dire une partie des choses que vous scaurez a chrisante afin qu'il taschast de remedier a un mal qu'elle ne pouvoit empescher sans son assistance nous avions donc sceu seigneur que thomiris n'eut pas plustost veu artamene qu'elle l'estima et eut une si forte disposition a l'aimer que l'on peut presque dire qu'elle l'aima un moment apres qu'elle eut commence de l'estimer cette princesse a l'ame grande mais naturellement fort passionnee elle ne veut rien avec mediocrite ses plus foibles desirs sont des resolutions determinees et comme elle est persuadee qu'elle ne veut rien que de juste elle abandonne sa raison a sa volonte et fait toutes choses pour la satisfaire 
 ainsi il ne faut pas s'estonner de la violence avec laquelle elle agit pour faire reussir tout ce qu'elle souhaite neantmoins dans les premiers momens qu'elle s'aperceut que son coeur commencoit de s'engager elle voulut faire quelque resistance mais ce fut d'une maniere qui augmenta le mal au lieu de le diminuer et comme l'agitation de l'air excite le feu et luy fait pousser des flames plus vives de mesme thomiris voulant tout d'un coup esteindre cet embrazement naissant qu'elle sentoit dans son ame l'alluma davantage et fit qu'une petite estincelle qui n'avoit presque encore ny lumiere ny chaleur prit une nouvelle force par l'agitation qu'elle se donna enfin elle aporta tant de soing a scavoir ce qui la tourmentoit qu'elle s'en esclaircit et trouva que c'estoit l'amour d'ou vient disoit elle a gelonide lors qu'il ne luy fut plus possible de celer sa douleur que la veue de cet estanger me donne de la joye et de l'inquietude a moy dis-je qui ay passe toute ma vie sans connoistre ny la haine ny l'amour et qui n'ay jamais rien aime que la liberte et la gloire qu'ay je disoit-elle a m'affliger quand je ne le voy point et quand je le voy s'il a de l'esprit et de l'agrement pourquoy ne souffray-je pas sa conversation sans chagrin et s'il n'en a pas pourquoy son absence m'inquiete t'elle ne scay-je pas qu'artamene n'est icy que pour quelque temps et que la mesme fortune qui me l'a amene me 
 l'ostera dans peu de jours mais quand cela ne seroit pas adjoustoit elle que voudrois-je d'artamene n'ay-je pas sceu par un des siens qu'il ne veut pas que l'on die quelle est sa naissance de plus ne scay je pas encore que quand toutes ces considerations ne seroient pas assez fortes il y en a une autre invincible ou je ne scay point de remede car enfin disoit elle quand l'amour seroit une passion absolument permise quand artamene seroit prince et prince de quelqu'une des deux scithies thomiris devroit elle songer a l'aimer puis qu'il ne l'aime pas ha non non ne renversons point l'ordre universel du monde les dieux n'ont pas donne la beaute aux femmes pour commencer d'aimer les premieres au contraire ils ont voulu que ce rayon de divinite qui fait en un moment tout ce qu'il veut faire et qui aussi bien que le soleil luit et eschausse en un mesme instant leur fist des adorateurs sans leur propre consentement ils n'ont pas dis-je donne ce rare privilege a mon sexe pour faire qu'il soit permis d'y renoncer et puis qui scait si le coeur d'artamene n'est pas desja engage et qui scait encore si les massagettes que l'on confond si souvent avec les scithes n'ont point son aversion je voy bien adjoustoit elle qu'il est civil et complaisant mais apres tout il est estranger il ne nous aime point et nous ne le devons point aimer gelonide l'entendant parler ainsi la voulut 
 confirmer en cette resolution mais thomiris qui craignoit d'estre guerie d'un mal qui luy donnoit presque autant de plaisir que de douleur l'arresta non non ma mere luy dit elle car elle l'apelloit souvent de cette sorte en particulier ne parlez point encore et ne m'obligez point a vous resister je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme et quoy que je vienne de dire que je ne dois pas aimer artamene ce n'est pas a dire que je ne l'aime point il est des fautes excusables et des erreurs innocentes l'amour passe bien parmy nous pour une passion dangereuse mais non pas pour une passion criminelle ainsi quand le dis que je ne dois point aimer artamene c'est pour mon repos que je le dis et non pas pour ma gloire car je ne doute nullement que si j'avois pu obliger artamene a m'aimer et a espouser je n'en fusse louee de tous les massagettes les veritables scithes qui haissent tous les estrangers m'en blasmeroient peut-estre mais pour les peuples sur lesquels mon fils va regner et pour les issedones dont le royaume est a moy ils m'en estimeroient davantage la valeur vaut plus parmy nous qu'une couronne et ayant choisi le plus vaillant homme du monde j'en meriterois plus d'honneur que si j'avois espouse le plus grand roy de la terre spargapise mesme m'en auroit de l'obligation et si ce heros pouvoit le conduire a sa premiere guerre je ne mettrois 
 trois par le bonheur de ses armes en doute ainsi gelonide je ne veux rien d'injuste ny rien de criminel quand je veux aimer artamene et puis que mes peuples m'ont desja tant solicitee de fois de choisir pour mary ou le prince des tauroscithes ou celuy des sauromates je dois facilement penser qu'artamene n'auroit pas leur aversion luy qu'ils regardent avec tant d'estime mais gelonide l'importance de la chose c'est qu'artamene ne m'aime point qu'il ne scait point que je l'aime et que peut-estre il aime ailleurs pour le premier disoit elle encore il ne fait pas un grand tort au peu de beaute dont l'on m'a flattee quelquefois car enfin quand il seroit vray que je ne luy deplairois pas comme sans doute il ne croiroit point que je deusse recevoir son affection il combattroit ce foible sentiment et le vaincroit sans beaucoup de peine mais helas si l'ignorance ou il est de ce que je sents pour luy dans mon coeur m'empesche de faire un grand progres dans le sien n'est il pas encore vray que si je le luy faisois scavoir il passeroit peut-estre d'une legere disposition a m'aimer a une forte disposition a me hair et a me mespriser il croiroit peut-estre qu'une passion brutale seroit maistresse de mes sens et thomiris qui prefere sans doute son courage son esprit et sa vertu aux charmes de sa personne seroit soubconnee d'une honteuse foiblesse helas disoit elle en quel estat suis-je reduite si artamene ne scait point que je le puis aimer ou pour mieux 
 dire que je l'aime il ne m'aimera jamais et s'il le scait il ne m'estimera de sa vie et puis s'il est vray que son coeur fuit desja engage que veux-je et que puis je vouloir non-non reprenoit elle tout d'un coup il faut se guerir du mal qui nous tourmente quelque facheux qu'en soit le remede il faut renvoyer promptement ce dangereux ambassadeur que nous voudrions pourtant qui ne partist jamais d'icy il le faut je le dois et je le veux mais je ne scay si je le puis enfin seigneur apres une agitation fort violente et fort contestee elle se retira sans avoir rien resolu et admirez de grace le caprice de l'amour et de la fortune quand ils se joignent ensemble pour persecuter une personne mon maistre a qui le souvenir de mandane donnoit de cruelles inquietudes et a qui l'impatience de son retour n'accordoit pas un moment de repos se mit a presser terez de parler a la reine et afin que cette princesse respondist favorablement il la vit encore plus qu'a l'ordinaire et luy parla beaucoup plus long temps mais comme il ne pouvoit pas si absolument se contraindre qu'il n'y eust des momens ou son chagrin estoit plus fort que luy il luy arrivoit assez souvent de soupirer en parlant a thomiris et de faire paroistre quelque legere inquietude en son esprit il luy estoit mesme advenu plus d'une fois d'examiner toute la beaute de thomiris en songeant a celle de mandane et d'attacher fortement ses regards sur son visage et dans ses yeux 
 princesse est belle disoit il quelquefois en luy mesme en la regardant mais ma princesse l'est bien encore davantage je ne voy point en celle-cy cette modestie charmante et cette douceur incomparable qui est l'ame de la beaute enfin disoit il encore en soupirant thomiris n'est pas mandane et je voy ce qu'elle a de beau avec autant d'indifference que j'ay d'attachement pour l'autre cependant seigneur la reine des massagettes qui n'entendoit pas ce langage muet et qui n'interpretoit pas comme il faloit ny les regards ny les soupirs d'artamene creut que peut-estre il l'aimoit sans oser le luy dire et ce sentiment ne luy donna pas peu de joye ce ne fut pas toutefois une joye tranquile car disoit elle peut-estre que la cause de ses soupirs est a themiscire bien loing d'estre parmy les massagettes mais aussi adjoustoit elle il peut estre que je fais toute sa douleur comme il fait toute la mienne car enfin quand je ne voudrois pas croire mon miroir et qu'il me seroit suspect de flatterie la passion d'indathirse et celle d'aripithe me persuadent assez qu'il n'est pas impossible de trouver quelque beaute en thomiris esperons donc disoit elle et taschons pourtant de ne nous tromper pas en l'explication d'une chose qui nous est si importante comme elle en estoit la terez suivant ce qu'il avoit promis a mon maistre la fut trouver pour commencer de luy proposer le mariage de ciaxare et comme il ne luy dit pas d'abord la chose fort clairement 
 et que terez nomma plusieurs fois artamene cette princesse ne scavoit pas trop bien ce qu'il avoit a luy dire quoy qu'elle sceust bien ce qu'elle eust voulu qu'il eust dit mais enfin il luy aprit que ces courses de pyrates dont on luy avoit parle n'estoient que le pretexte du voyage d'artamene et que sa veritable cause estoit pour tascher de l'obliger a se resoudre d'espouser ciaxare roy de capadoce et de galatie et qui devoit estre roy des medes thomiris demeura fort surprise a ce discours neantmoins ne voulant pas descouvrit son inquietude a terez quoy qu'il fust bien aupres d'elle cette princesse luy dit qu'elle estoit bien obligee a ciaxare mais que c'estoit une chose dont elle ne devoit pas prendre sa resolution en tumulte que cependant pour avoir un plus de loisir de penser a ce qu'elle avoit a faire elle vouloit qu'il dist a artamene qu'il ne luy en avoit point encore parle et qu'il tirast les choses en longuer autant qu'il pourroit terez promit a la reine de faire ce qu'elle vouloit mais comme la liberalite d'artamene luy avoit acquis un grand credit sur l'esprit de terez il dit confidemment a mon maistre la veritable responce de la reine luy donnant beaucoup d'espoir de sa negociation parce disoit il que si elle ne vouloit pas la chose elle l'auroit refusee d'abord cette esperance ayant donne beaucoup de satisfaction a artamene il vit encore plus souvent thomiris et commenca de remarquer quelque alteration en son esprit car seigneur cette proposition 
 de mariage donna de si cruelles inquietudes a cette reine qu'elle en pensa perdre la raison ne doutons plus disoit elle a gelonide de l'indifference d'artamene pour nous apres une semblable proposition et soyons assurees que quand il nous auroit dit de sa propre bouche qu'il ne nous aime point nous ne le scaurions pas avec plus de certitude mais peut-estre aussi reprenoit elle n'obeit il pas sans repugnance et cette melancolie ou je le surprens si souvent ne pourroit elle point estre causee par la douleur qu'il a d'estre contraint de parler pour autruy lors qu'il voudroit parler pour luy mesme cette princesse n'estoit pourtant pas long temps dans un mesme sentiment elle se contredisoit cent fois en un jour mais de quelque facon qu'elle raisonnast elle aimoit tousjours artamene elle s'imaginoit que si elle le pouvoit espouser elle porteroit le nom des massagettes aux deux bouts de la terre et l'ambition se joignant encore a l'amour elle n'avoit gueres de repos cependant mon maistre qui ne scavoit pas ses veritables sentimens vivoit comme a l'ordinaire mais afin qu'il ne manquast rien a son malheur il arriva qu'indathirse et aripithe qui avoient tous deux de l'esprit et qui estoient tous deux amoureux prirent garde et a l'assiduite d'artamene aupres de thomiris et a ces souspirs qui luy eschapoient ils remarquerent aussi que la reine avoit je ne scay quelle inquietude qu'elle n'avoit point accoustume 
 d'avoir et que toutes les fois qu'artamene aprochoit d'elle il paroissoit sur son visage une esmotion de joye qu'ils ne luy avoient jamais veue avoir pour personne enfin seigneur ces deux princes qui lors que nous estions arrivez a cette cour avoient quelque jalousie l'un de l'autre quoy que la reine les traitast avec une esgalle indifference cesserent tout d'un coup de se regarder avec des sentimens jaloux et cesserent presques d'estre ennemis afin de tourner toute leur jalousie et toute leur haine contre mon maistre ils en firent mesme entre eux une espece de confidence et artamene sans y penser fit voir en ces deux princes durant quelque temps ce qui n'a peut-estre jamais este veu je veux dire deux rivaux en bonne intelligence ils voyoient qu'il ne paroissoit point de cause bien importante au long sejour d'artamene et l'insensibilite de la reine pour eux leur persuadoit que du moins l'inclination qu'elle tesmoignoit avoir pour artamene n'estoit pas nee sans qu'il y eust contribue quelque chose enfin ils croyoient que mon maistre aimoit thomiris et que thomiris ne le haissoit pas ils en parlerent ensemble comme d'une chose qui les regardoit esgalement et ils parurent estre en une amitie fort estroite souffrirons nous disoit aripithe que cet estranger vienne nous faire cet outrage et qu'aux yeux de tous les massagettes il obtienne en peu de jours ce que nos soins et nos services n'ont pu obtenir pendant une annee je scay bien 
 disoit indathirse qu'il est infiniment bien fait et infiniment aimable mais ce qui excuse peut-estre thomiris ne justifie pas artamene qui ne devoit jamais sortir des termes de la condition d'un ambassadeur cependant seigneur lors qu'ils estoient convenus du crime de mon maistre ils ne convenoient pas de la punition qu'ils en vouloient faire car ils estoient trop braves pour songer a se vanger d'artamene par une voye lasche de se battre aussi contre un ambassadeur il sembloit que c'estoit chercher les moyens de se faire bannir par thomiris qui trouveroit sans doute fort mauvais que l'on eust viole le droit des gens en la personne d'artamene et qu'on l'eust exposee a une guerre estrangere ainsi ils avoient bien de la peine a resoudre ce qu'ils feroient ils n'estoient pas mesme d'accord en cas qu'il se falust battre contre artamene lequel des deux auroit cet employ qui n'estoit pas moins difficile que glorieux indathirse disoit que c'estoit a luy aripithe disoit y avoir autant de droit qu'indathirse et l'on peut dire qu'il ne scavoient pas trop bien ny quand ny comment ils se vangeroient d'un rival qu'ils ne pouvoient perdre sans perdre en mesme temps toutes leurs esperances aupres de thomiris ce fut donc principalement cette raison qui les obligea de differer leur vangeance et d'observer encore fort exactement durant quelque temps les actions d'artamene et celles de thomiris ils tomberent mesme d'accord de se rendre conte de ce qu'ils 
 prendroient chacun de leur coste et d'agir conjointement pour se delivrer d'un si redoutable ennemy c'estoit certainement une plaisante chose de voir thomiris artamene indathirse et aripithe ensemble car thomiris ne pensoit qu'a donner de l'amour a artamene artamene ne songeoit ny a thomiris ny a indathirse ny a aripithe et donnoit toutes ses pensees a mandane et indathirse et aripithe sans se souvenir plus de la jalousie qu'ils avoient eue l'un de l'autre ne pensoient plus qu'a celle que leur donnoient artamene et thomiris cependant mon maistre a qui les momens sembloient des siecles se mit a presser terez de demander response a la reine et la reine s'en voyant pressee assura terez qu'artamene auroit de ses nouvelles devant qu'il fust trois jours de vous representer seigneur quelle fut l'agitation de l'esprit de thomiris pendant ce temps la ce seroit une chose assez difficile suffit de vous dire seulement que cette princesse estant fort glorieuse ce ne fut pas sans peine que son ame altiere et superbe se resolut de luy permettre de commander absolument a gelonide de pressentir avec adresse de chrisante qu'elle voyoit fort souvent s'entretenir avec elle si mon maistre seroit capable de vouloir pour artamene ce qu'il demandoit pour ciaxare gelonide fit alors ses derniers efforts pour guerir l'esprit de thomiris et pour l'obliger de preferer le roy a l'ambassadeur mais elle luy respondit qu'elle preferoit la vertu d'artamene a toutes les 
 couronnes du monde cependant gelonide luy dit elle agissez pourtant de telle sorte qu'artamene scache que je l'aime sans qu'il m'en estime moins et faites si bien que sans choquer directement la passion que j'ay pour la gloire celle que j'ay pour artamene ne laisse pas d'estre satisfaite gelonide qui estoit infiniment fachee d'avoir une pareille commission ne laissa pas d'assurer la reine que puis que rien ne pouvoit changer ses sentimens elle luy obeiroit avec fidelite et elle luy promit cela d'autant plus fortement qu'elle eut peur que thomiris ne confiast ce secret a une autre qui n'en useroit pas si bien qu'elle l'esperance que gelonide eust eue de retourner en son pars si la reine eust espouse ciaxare faisoit qu'elle estoit doublement affligee de la passion de thomiris pour artamene de plus elle n'imaginoit nullement que mon maistre peust refuser l'honneur qui luy alloit estre offert et elle prevoyoit bien que s'il l'acceptoit cela ne pouvoit presque manquer de causer une guerre entre thomiris et ciaxare cependant il faloit parler et parler promptement car la reine ne luy donnoit point de repos enfin ayant envoye querir chrisante elle se resolut de luy confier la verite de la chose et de luy representer apres la luy avoir dite que s'il aimoit artamene il devoit l'empescher d'accepter l'honneur que thomiris luy offroit parce que selon toutes les apparences il n'en jouiroit pas en repos et auroit trahy son maistre 
 inutilement chrisante fort surpris du discours de gelonide ne laissa pas de l'assurer aussi tost qu'il fut un peu remis de son estonnement qu'elle n'avoit rien a craindre et qu'artamene n'estoit sans doute pas capable de faire une pareille chose mais comme il ne vouloit pas luy respondre plus precisement sans que son maistre le sceust il luy demanda du temps et fut le chercher dans sa tente ou m'ayant trouve seul aupres de luy seigneur luy dit il je ne pense pas qu'il vous fust aise de prevoir quelle espece de malheur j'ay a vous annoncer et a quelle espreuve vostre constance va estre exposee la fortune luy dit il chrisante n'est pas absolument rigoureuse lors qu'elle n'envoye que des maux que l'on a preveus et quand sa malice est extreme elle accable et surprend tout d'un coup ceux qu'elle veut perdre je m'imagine toutesfois poursuivit il qu'il n'est pas aise qu'il m'arrive rien de bien fascheux en cette cour si ce n'est que par malheur thomiris eust une aversion secrette pour moy qui fust cause qu'elle ne respondist pas favorablement a ciaxare et qu'ainsi je fusse contraint de m'en retourner sans rien faire seigneur luy repliqua chrisante cette derniere chose pourroit bien arriver mais ce sera par une raison toute opposee a celle que vous dittes je ne vous comprens pas luy respondit artamene vous me comprendrez peut-estre mieux luy dit chrisante quand je vous auray apris que j'ay sceu par gelonide 
 que thomiris vous aime et vous aime jusques au point d'offrir a artamene ce qu'elle refuse a ciaxare mon maistre fit un grand cry au discours de chrisante et fut quelque temps sans le vouloir croire non non luy disoit il il faut que gelonide ait perdu la raison ou que la vostre ne soit pas en son assiette ordinaire thomiris qui depuis plus d'un an voit avec indifference la passion d'indathirse et d'aripithe ne scauroit estre capable d'aimer artamene artamene dis-je qui ne l'aime point qui n'a rien fait ny rien dit qui le luy deust faire croire qui au contraire luy fait parler de mariage pour le roy qui l'envoye et qui ne paroist enfin a ses yeux que comme un simple ambassadeur de ciaxare encore une fois chrisante vous n'estes pas ce que vous avez accoustume d'estre ou gelonide vous a trompe seigneur luy dit il il n'est arrive nul changement en mon esprit gelonide ne m'a point trompe et gelonide m'a parle avec beaucoup de sagesse ainsi il faut s'il vous plaist que vous me donniez vostre response car elle ne m'a donne que jusques a demain pour la luy rendre artamene paroissoit estre si confondu entendant parler chrisante de cette sorte qu'il estoit facile de voir que ce n'estoit pas sans peine qu'il se resoluoit a croire ce qu'on luy disoit neantmoins r'apellant en sa memoire plusieurs choses qu'il avoit veues ou entendues et ausquelles il n'avoit pas pris garde auparavant il ne douta plus qu'il ny eust 
 de la verite en ce que luy disoit chrisante il eust pourtant bien voulu s'il eust este en son pouvoir que chrisante et moy ne l'eussions pas sceue et s'il luy eust este possible de nous la cacher je ne doute pas qu'il n'y eust aporte tous ses soins tant il est vray que son ame agit genereusement en toutes choses mais comme il ne le pouvoit faire il tascha du moins de se consoler avec nous en exagerant son malheur qui vit jamais disoit il une advanture semblable a la mienne lors que j'ay commence d'aimer l'illustre mandane n'estoit il pas a croire que cette humeur douce et pitoyable pourroit se laisser toucher a la compassion et estre facilement sensible a la tendresse et a l'amitie cependant combien de choses ay-je faites combien de services ay-je rendus combien de peines ay-je endurees combien de soupirs inutiles ay-je poussez combien de larmes ay-je respandues sans pouvoir attendrir son ame l'on peut presque dire que si je ne fusse mort ou du moins que si elle n'eust creu que je l'estois mandane l'illustre mandane ne m'auroit jamais accorde le moindre tesmoignage d'affection encore malgre tout cela estoit elle resolue de me bannir et de me bannir pour tousjours lors que je suis venu icy mais helas le malheur qui m'a persecute en capadoce ne m'a pas suivy chez les massagettes sous la mesme forme puis qu'il y fait au contraire qu'une reine qui paroist avoir de la 
 fierte et de l'orgueil aime celuy qui ne l'aime point offre un coeur qu'on ne luy demande pas et veut accorder de son propre mouvement ce qu'elle pourroit refuser sans injustice quand mesme on le luy demanderoit non non nous disoit il en nous regardant cette facheuse avanture n'est ny un effet de mon merite ny un effet de la foiblesse de thomiris c'en est un de mon malheur et de mon destin qui veut mesme tascher de m'affliger autant par les biens qu'il faut que je refuse que par ceux que l'on ne m'a pas accordez ne pensez pas toutesfois s'escrioit il divine mandane que la douleur que le sens toit un effet de la peine que j'ay a n'accepter pas l'affection d'une grande reine et d'une belle reine non divine princesse ce ne sont pas la mes sentimens et mon coeur conserve trop cherement l'image de vostre beaute pour pouvoir estre touche par la sienne mais j'advoue que cette bizarre advanture me desplaist et que si j'avois a choisir j'aimerois mieux donner deux batailles que de me trouver dans l'insuportable necessite de faire rougir de honte et de confusion une reine glorieuse et superbe dittes donc a gelonide dit il a chrisante que je n'ay point creu ce que vous m'avez dit mais que quand vous me l'auriez persuade il n'en seroit rien davantage puis qu'enfin la fidelite que j'ay pour le roy que je sers ne me permettroit jamais d'accepter un pareil honneur encore une fois chrisante dit il n'oubliez pas de 
 dire a gelonide que je n'ay point adjouste de foy a vos paroles et laissons du moins a thomiris une honneste voye de se repentir de bonne grace d'une premiere pensee qu'elle a peut-estre desja codamnee elle mesme ce fut de cette sorte seigneur que mon maistre parla a chrisante qui ne manqua pas d'aller trouver gelonide et gelonide aussi ne manqua pas de rendre sa response a la reine mais helas que cette response fit un effet bien contraire a celuy qu'artamene en attendoit et que thomiris se servit peu de cette honeste voye qu'il luy offrit de pouvoir corriger ses premieres pensees par les secondes au contraire la difficulte piqua l'esprit de cette reine au lieu de le rebuter et cette ame superbe creut qu'elle estoit doublement obligee de vaincre ce qui luy resistoit non non gelonide dit elle apres que cette dame luy eut rendu la response de chrisante artamene n'est pas aussi difficile a persuader qu'il le paroist et peut-estre n'est il que trop persuade pour ma gloire et pour faire reussir mon dessein ce n'est point une chose poursuivit thomiris que l'on puisse soubconner de faussete personne ne s'avisa jamais d'en inventer une semblable et quand une princesse advoue la premiere qu'elle aime il n'y a point lieu d'en douter ainsi il faut conclurre de la ou qu'artamene qui fait semblant de ne croire pas ce qu'on luy dit aime a se le faire dire plus d'une fois ou veut qu'on ne luy en parle jamais lequel que ce soit des deux 
 n'est guere obligeant pour thomiris si ce n'est qu'en effet artamene croye qu'il y a plus de modestie d'en user de cette sorte que de respondre d'abord a une proposition qui luy est si advantageuse quoy qu'il en soit gelonide il faut que du moins je connoisse le coeur d'artamene si je ne le puis gagner et il faut que je parle avec tant d'adresse qu'il ne puisse pas se deguiser quand mesme il seroit aussi fin qu'un grec il faut que vous parliez madame reprit gelonide eh de grace ne vous hastez pas de faire une chose si peu ordinaire de peur de vous en repentir apres consultez vous plus d'une fois auparavant et ne suivez pas aveuglement une passion qui vous emportera trop loing si vous n'y prenez garde non gelonide reprit thomiris la passion qui me possede ne me fera rien faire de criminel mais en cette occasion scachez que je prefere la sincerite des scithes mes voisins a la bien-seance d'ecbatane dont vous m'avez tant parle cette vertu apparente qui fait ses plus grands efforts a deguiser ses sentimens et a cacher ce que l'on a dans l'ame n'est pas a l'usage des massagettes parmy vous il n'importe presque point qu'une femme ait de l'amour pourveu qu'elle ne le tesmoigne pas au lieu qu'entre nous autres nous taschons d'arracher de nostre coeur les sentimens les plus tendres si nous ne les trouvons pas justes ainsi je puis vous assurer que si je croyois faire un crime en aimant un homme illustre 
 comme artamene je combatrois ma passion au lieu de la cacher mais comme au contraire je croy qu'il n'y a rien de bas ny rien de lasche a avoir de l'affection pour un homme que je tiens digne de commander a tous les autres je ne voy pas qu'il faille en faire un mistere aussi grand que vous vous l'imaginez puis qu'enfin il n'y a que les crimes que l'on doive cacher mais madame repliqua gelonide si artamene ne respond pas favorablement comme je le croy ne vous repentirez vous point d'avoir parle je ne scay point l'avenir respondit brusquement thomiris mais je scay bien que presentement je veux scavoir ce que pense veritablement artamene bons dieux madame adjousta encore gelonide ne craignez vous point de destruire ce que vous voulez avancer je crains toutes choses respondit thomiris mais que voulez vous que je face je ne suis plus maistresse de ma volonte et je n'agis plus que comme il plaist a la passion qui me possede parce que je la croy juste et que je luy ay abandonne l'empire de mon ame et de ma raison thomiris dit encore beaucoup d'autres choses qui faisoient voir le dereglement de son esprit elle ne pouvoit plus souffrir la veue ny la conversation d'indathirse ny d'aripithe elle ne songeoit a rien qu'a artamene et parce qu'en effet c'estoit la vertu de mon maistre qui avoit puissamment touche son coeur elle croyoit que tous les effets d'une cause si noble et si pure estoient 
 innocens cependant artamene n'estoit pas en une petite inquietude dans la crainte de voit thomiris apres la proposition qu'on luy avoit faite et la reine de son coste quelque determinee qu'elle eust paru estre apprehendoit la veue d'artamene et ne scavoit pas trop bien comment elle oseroit souffrir ses regards cette violente passion qui la possedoit estant neantmoins plus forte que toute sa modestie fit qu'elle ne put demeurer plus long temps sans voir l'objet de son affection mon maistre aussi n'osant manquer de luy rendre ce qu'il luy devoit fut chez elle a l'heure qu'il avoit accoustume d'y aller et pour son malheur il ne trouva personne aupres de thomiris que ses femmes qui n'estoient pas un obstacle a une conversation particuliere parce qu'elles se tenoient tousjours assez esloignees de la reine a un des costez de sa chambre artamene la saluant donc avec un profond respect et n'osant presque la regarder de peur de luy donner de la confusion voulut luy parler de choses fort esloignees de celle qu'il apprehendoit mais comme thomiris n'avoit que d'une espece de sentimens dans l'esprit elle faisoit tout servir a son dessein et il n'y avoit point de discours si esloigne de cette matiere qu'elle ne sceust destourner adroitement et en tirer un sens qui luy fust propre en effet apres qu'elle eut rendu le salut a artamene avec autant de confusion qu'il en avoit et qu'apres les premiers complimens il eut commence de parler de la beaute du pais 
 des massagettes et de son estendue il est vray luy respondit elle que nostre pais n'est pas laid mais je ne laisse pas d'estre persuadee que vous luy preserez la capadoce et que peut estre adjousta-t'elle en rougissant vous aimeriez mieux obeir en ce lieu la que commander en celuy-cy il est sans doute juste repliqua artamene un peu interdit que je demeure dans les sentimens que vous dites car madame je me suis impose moy mesme la necessite d'obeir en capadoce quoy que je ne sois pas nay sujet de ciaxare et je ne pourrois jamais avoir nul droit de commander aux massagettes a moins luy dit il en sous-riant que le roy mon maistre m'envoyast leur faire la guerre ce que vostre majeste scait bien qui n'a garde d'arriver vous scavez luy dit elle que l'on gagne des couronnes de plus d'une facon il est des rois electifs comme des rois conquerans ainsi qui vous a dit que sans combattre vous ne pourriez pas regner icy ou du moins sur les issedones la raison madame me l'a enseigne repliqua artamene scachant bien que la couronne des issedones n'est pas elective et scachant plus certainement encore que tous vos peuples sont si contens de vostre domination qu'ils ne changeroient pas facilement de sentimens non madame je ne suis pas si peu verse aux diverses coustumes des peuples que je ne scache bien que celles de sparte ne sont pas celles des massagettes et que ce n'est pas icy ou les rois sont electifs mais c'est vous 
 madame luy dit il sans luy donner loisir de respondre qui pouvez gagner plus d'une couronne sans combattre et vostre vertu vous a fait assez d'illustres adorateurs par toute la terre pour me pouvoir permettre de dire que vous pourrez choisir des sceptres et des couronnes quand il vous plaira et quoy que celles que vous portez soient illustres croyez madame adjousta-t'il qu'il y en a encore d'autres qui ne seroient pas indignes de vous pour moy repliqua la reine je suis peut-estre de vostre sentiment en une chose car vous aimeriez mieux obeir en capadoce que regner icy et moy j'aimerois mieux tout de mesme obeir icy que regner en capadoce peut-estre madame repliqua mon maistre ne diriez vous pas la mesme chose de medie si vous y aviez este et les superbes palais d'ecbatane sont si je ne me trompe preferables a vos plus magnifiques tentes non artamene reprit elle toute la magnificence d'ecbatane ne touchera jamais mon esprit je cherche des vertus solides et non pas des throsnes esclattans et vous estes vous mesme trop raisonnable pour n'estre pas de mon sentiment aussi suis-je persuadee adjousta-t'elle qu'encore que nous n'ayons ny palais ny villes si vous trouviez parmy nous une princesse illustre en toutes choses vous la prefereriez a celle qui seroit sur le throsne mesme d'assirie si elle ne l'estoit pas j'en connoy sans doute madame respondit artamene que j'estimerois plus dans les 
 fers que beaucoup d'autres qui portent des couronnes mais madame lors que je vous parle du throsne de medie je ne suis pas en cette peine la puis que le prince qui est destine a y monter a beaucoup de bones qualitez et de grandes vertus il a du moins bien sceu choisir respondit thomiris lors qu'il vous a donne ses armees a commander mais je doute adjousta-t'elle s'il a este esgalement judicieux de faire un ambassadeur d'un illustre conquerant puis qu'a mon advis ce sont des qualitez differentes que celles qui sont necessaires pour ces deux emplois si la fidelite respondit artamene fort embarrasse est une des plus essencielles pour cette espece d'employ je puis assurer vostre majeste que j'en ay pour le moins autant que de courage et que si je ne suis pas aussi heureux en ma negociation que je l'ay este a la guerre ce sera madame que vostre majeste ne l'aura pas voulu et ce ne sera sans doute jamais par ma faute non madame poursuivit il je n'oublieray rien pour tascher de satisfaire le roy qui m'envoye et si je ne le puis je m'en retourneray avec beaucoup de douleur mais du moins n'auray-je rien dans l'esprit qui me reproche nulle infidelite ny nulle negligence vous ne m'avez pourtant pas encore dit repliqua thomiris avec beaucoup d'esmotion le veritable sujet qui vous amene en cette cour et ce n'a este que par le raport de terez que j'en ay sceu quelque chose ce que vous me reprochez comme un crime madame respondu mon maistre 
 a este un effet de mon respect et si je l'ose dire de mon adresse car madame je n'ay pas creu qu'il falust commettre legerement l'honneur du prince que je sers ny exposer aussi vostre majeste a desobliger ouvertement un grand roy si elle n'agreoit pas ma proposition j'espere toutefois luy dit il encore qu'elle en usera autrement et que malgre tout ce que l'on m'a dit je seray aussi heureux en negociation que je l'ay este a la guerre non artamene ne vous y trompez pas respondit la reine ce que vous avez propose ne scauroit reussir et vous y avez mis un obstacle invincible moy madame interrompit mon maistre vous mesme respondit thomiris c'est pourquoy ne vous pleignez pas si ciaxare n'est point satisfait je vous advoue madame respondit ce prince que je ne vous comprens pas vous m'entendez bien artamene luy dit elle en baissant les yeux et la voix mais c'est moy qui ne vous entens pas vous m'entendrez madame quand il vous plaira repliqua mon maistre et si je me suis mal explique je suis tout prest d'esclaircir vos doutes et de me justifier vostre crime respondit thomiris est de telle nature que je ne pourrois vous accuser qu'en m'accusant moy mesme et c'est ce qui n'est pas bien aise a faire comme je suis fort assure de mon innocence repliqua artamene je ne doute point de la vostre et je n'ay garde de soubconner une grande reine de la plus petite erreur non artamene luy dit elle tout d'un 
 coup en portant la main sur ses yeux je n'ay point erre quand je vous ay creu digne d'une couronne ha madame s'escria mon maistre j'ay sans doute mal entendu et je pense mesme que de peur de perdre le respect que je vous dois je ne dois pas vous respondre vous me respondez assez en me respondant point repliqua la reine et je n'ay pas besoin d'un plus long discours pour vous entendre mais madame luy dit alors artamene si ce que vostre majeste m'a dit est veritable je n'ay plus qu'a songer a prendre conge d'elle et a m'en retourner promptement a themiscire afin de ne laisser pas plus long temps dans une esperance inutile un des plus grands rois de la terre ce discours que mon maistre avoit fait de dessein premedite pour embarrasser la reine la surprit sans doute un peu et la mit en un estat ou elle ne scavoit pas trop bien que respondre car elle avoit creu qu'en ne laissant nulle esperance a artamene de reussir pour ciaxare c'estoit en quelque facon avancer le dessein qu'elle avoit de luy persuader qu'elle l'aimoit mais voyant aussi que cela produisoit un si mauvais effet et que cette response determinee luy ostoit tout pretexte de le pouvoir retenir elle se repentit de ce qu'elle venoit de dire quoy qu'elle ne sceust pas trop bien comment elle y remedieroit il s'en falut peu qu'elle ne se resolust de descouvrir plus ouvertement sa passion a mon maistre et l'amour et la modestie luy ouvrirent et luy fermerent 
 la bouche plus d'une fois elle vouloit parler et vouloit se taire elle changeoit de couleur tres souvent elle regardoit artamene puis un moment apres elle esvitoit ses regards et par une agitation si violente et une irresolution si estrange elle causoit une peine extreme a mon maistre qui estoit desespere de la facheuse avanture ou la fortune l'exposoit mais enfin thomiris ne pouvant obtenir d'elle la force de parler plus ouvertement de sa passion a artamene et ne voulant pas aussi qu'il songeast a partir chercha a destourner la chose adroitement si bien que reprenant la parole ce n'est pas icy artamene luy dit elle que vous devez recevoir vostre response comme vous m'avez fait parler par terez c'est a terez aussi a vous la rendre cependant ne determinons encore rien il ne faut qu'un moment pour faire changer les resolutions les plus fermes peut-estre ne voudrez vous plus demain ce que vous voulez aujourd'huy et peut-estre aussi ne voudray-je plus moy mesme ce que je souhaite presentement quoy que je sois persuadee adjousta-t'elle que ce que je desire est esgalement innocent et glorieux come ils en estoient la indathirse et aripithe qui depuis leur jalousie pour mon maistre estoient devenus inseparables arriverent et interrompirent cette conversation ces deux princes remarquerent aisement une grande agitation dans l'esprit de thomiris et virent aussi quelques marques de chagrin sur le visage d'artamene 
 qu'ils creurent estre cause par le despit d'estre interrompu en un entretien qu'ils pensoient luy estre tres agreable mais qui en effet luy estoit plustost tres fascheux ces princes jaloux parlerent peu artamene de son coste ne dit pas grand chose et thomiris se trouva tellement inquiette que ne pouvant souffrir la presence de deux princes qui l'aymoient et quelle ne pouvoit aimer et l'agreable et pourtant cruelle veue d'artamene qu'elle aimoit et qui ne l'aimoit pas elle les congedia tous et bannit en mesme temps l'objet de son indifference et celuy de son amour artamcne sortit donc de chez la reine avec ces deux princes et comme indathirse luy plaisoit beaucoup et qu'il ne soubconnoit rien des sentimens qu'ils avoient pour luy il ne les quitta pas si tost eux de leur coste qui ne cherchoient qu'a descouvrit ses intentions estant aussi bien aises de faire durer cette conversation luy proposerent de s'aller promener ensemble pendant cette promenade ils luy firent cent questions malicieuses sur le temps qu'il devoit encore estre en cette cour ou il respondoit fort innocemment de sorte que tantost il fortifioit leurs soubcons tantost il les affoiblissoit mais pour l'ordinaire il les augmentoit bien plus qu'il ne les faisoit diminuer il faut sans doute luy disoit indathirse que ce soit quelque affaire de grande importance qui vous retienne si long teps icy et qui ait oblige le roy de capadoce d'envoyer un homme de vostre 
 reputation vers la reine mon maistre qui croyoit leur faire plaisir de parler avantageusement de thomiris respondit a indathirse d'une maniere qui luy donna un sentiment bien oppose a la joye la reine luy repliqua-t'il est une princesse si illustre que quand il ne s'agiroit pas d'une affaire importante le roy que le sers auroit deu ne luy envoyer qu'une personne de grande consideration et s'il a manque en quelque chose c'est de n'en avoir pas choisi une plus digne que moy de traitter avec une si grande princesse je pense respondit aripithe qu'il eust eu peine a en trouver une qui luy eust este plus agreable mais ce qui m'estonne un peu adjousta-t'il c'est de voir que la reine vous traitant aussi bien qu'elle vous traitre ne vous depesche pas plustost les affaires repliqua mon maistre ne se font jamais guere avec diligence si ce ne sont celles qui regardent les guerres declarees celles que vous traittez respondit indathirse ne sont pas a mon advis de cette nature et elles pourroient plus facilement estre d'amour puis qu'enfin le roy que vous servez n'estant point marie ayant une fille qui ne l'est pas et la reine aussi estant veufue et le roy son fils estant desja assez grand il ne seroit pas impossible que l'amour fust le sujet de cette negociacion si secrette non reprit aripithe en l'interrompant ce n'est rien de ce que vous dittes les mariages des rois ne sont point des amours cachees et je soubconnerois plustost 
 toute autre chose que celle la vous jugez bien leur dit alors artamene en sous-riant a demy que si j'ay quelques ordres secrets je ne vous les dois pas dire ny vous faire voir mes instructions ainsi il faut vous laisser dans la liberte de penser ce qu'il vous plaira et de vous divertir en raisonnant sur une chose douteuse et que vous ne scaurez peut-estre jamais je ne pense pas dit alors indathirse qu'il y en ait guere de cette nature les choses les plus particulieres viennent tousjours a estre sceues de tout le monde mais si je ne me trompe adjousta-t'il nostre impatience de scavoir ce qui vous amene icy n'est guere plus forte que celle que vous devez avoir de la fin de vostre negociation car apres tout la cour de thomiris quoy que tres belle pour nous autres scithes qui faisons profession ouvertement d'estre ennemis declarez de la magnificence ne la doit point estre pour vous qui avez sans doute veu la cour de medie et qui vivez en celle de capadoce ou l'on dit que toutes choses sont et plus superbes et plus galantes qu'icy mon maistre qui creut encore leur faire une civilite fortifia leur jalousie lors qu'il leur dit j'advoue que la capadoce a des charmes pour moy qui ne sont pas mediocres mais j'advoue aussi en mesme temps que toute personne libre et raisonnable ne peut manquer d'en trouver aussi de fort grands en la cour de thomiris et quand au lieu d'estre en un aussi beau pais qu'est le sien elle regneroit 
 sur ces peuples qui sont au pied du mont imaus parmy des rochers et des precipices elle seule rendroit tousjours le lieu ou elle seroit infiniment agreable et empescheroit sans doute que les ambassadeurs qu'elle feroit attendre long temps ne s'ennuyassent aupres d'elle comme nous sommes estrangers aussi bien que vous reprit indathirse ce n'est pas a nous a vous faire compliment sur les louanges que vous donnez au pais des massagettes et pour ce qui regarde la reine adjousta aripithe ce n'est pas non plus a nous a luy aprendre ce que vous dittes a son avantage y ayant beaucoup d'apparence qu'estant aussi adroit que vous l'estes vous aurez bien sceu trouver les voyes de luy faire connoistre les sentimens avantageux que vous avez d'elle il est des personnes repliqua artamene qu'il ne faut jamais louer en leur presence et ce n'est quelquefois guere moins manquer de respect pour une grande reine de la louer avec trop de liberte que de dire des injures a une personne de mediocre condition mais pour ce qui regarde thomiris je pense leur dit il encore qu'il n'est pas besoin de luy dire qu'elle est infiniment estimable et par consequent infiniment estimee n'estant pas possible qu'elle ignore les excellentes qualitez qu'elle possede vous pouvez vous imaginer seigneur combien ces deux rivaux estoient inquietez d'entendre parler mon maistre de cette sorte ils se regardoient quelquefois d'intelligence et quelquefois aussi 
 ils regardoient artamene et vouloient chercher dans ses yeux ce qu'ils ne voyoient pas assez clairement dans ses paroles pour luy il avoit l'esprit si occupe de sa passion et de la facheuse avanture ou il se trouvoit engage qu'il ne prenoit pas garde aux discours ny aux actions de ces deux princes et nous avons sceu ce que je viens de vous dire par un des gens de mon maistre qui l'avoit suivy et qui le raconta depuis a chrisante mais enfin seigneur artamene qui avoit quelque impatience d'estre seul afin de pouvoir entretenir ses pensees en liberte fit si bien que la promenade finit et qu'il se separa de ces deux princes qui le quitterent avec encore un peu plus de froideur qu'ils n'en avoient eu en commencant leur conversation nous avons sceu depuis qu'apres que mon maistre s'en fut separe ils raisonnerent long-temps sur l'agitation qu'ils avoient remarquee sur le visage de la reine sur le chagrin qui avoit paru dans les yeux de leur pretendu rival lors qu'ils estoient arrivez aupres de thomiris et sur tout ce qu'il leur avoit dit pendant qu'ils s'estoient entretenus ensemble mais apres avoir bien raisonne sur toutes ces diverses choses ils conclurent qu'il aimoit thomiris et que thomiris ne le haissoit pas et penserent et dirent en suite tout ce qu'une violente jalousie peut faire dire et penser mon maistre de son coste n'avoit pas l'esprit fort tranquile et la reine estoit encore la plus affligee quelque forte que fust 
 sa passion elle ne laissoit pas d'avoir de la douleur de voir qu'elle estoit contrainte de renoncer en quelque facon a la modestie de son sexe mais ce qui la faschoit le plus estoit de voir qu'elle faisoit peut-estre une faute inutilement elle avoit pourtant beaucoup de peine a s'imaginer que sa beaute et sa condition ne pussent pas toucher le coeur d'artamene et ce leger espoir la forca de commander absolument a gelonide de parler elle mesme a mon maistre et de scavoir precisement ce qu'il pensoit gelonide s'opposa encore comme elle avoit desja fait a un dessein si peu raisonnable et thomiris sans se laisser vaincre voulut estre obeie ponctuellement gelonide ne pouvant donc faire autre chose parla enfin elle mesme a artamene apres luy avoir fait preparer l'esprit par chrisante sur ce qu'elle avoit a luy proposer mais a vous dire la verite ce fut plustost pour luy aider a chercher un pretexte de refuser la reine que pour le persuader car comme cette dame estoit affectionnee aux interests de ciaxare et que de plus elle croyoit que la reine faisoit un choix disproportionne a sa condition en choisissant artamene elle agit d'une maniere qui embarrassa un peu moins mon maistre que si effectivement elle eust voulu le porter a ce que thomiris vouloit il est pourtant certain qu'il ne se trouva jamais en une occasion plus facheuse il pria cent fois gelonde de vouloir bien persuader a la reine qu'il avoit pour elle toute l'estime qu'il pouvoit 
 avoir mais que quand il auroit este fort amoureux d'elle il n'auroit jamais pu se resoudre a manquer au respect qu'il devoit au roy de capadoce enfin seigneur il luy dit tout ce qu'un homme d'esprit et un honneste homme peut dire pour ne couvrir pas de honte et de confusion une grande et belle reine gelonide et luy estant donc bien convenus de ce qu'elle avoit a respondre cette femme s'en retourna vers thomiris qui l'attendoit avec une impatience estrange elle ne la vit pas plustost que faisant sortir tout ce qui estoit dans sa chambre et bien gelonide luy dit elle scauray-je enfin par vostre bouche si c'est thomiris ou sa couronne qu'artamene estime indigne de luy c'est bien plustost luy madame repliqua gelonide qu'il croit indigne de l'une et de l'autre mais madame adjousta-t'elle il dit deplus que quand il pourroit aspirer sans injustice a l'honneur que vostre majeste luy veut faire que quand outre l'estime qu'il a pour vous il auroit encore une passion demesuree la fidelite qu'il doit a ciaxare feroit qu'il se resoudroit plustost a mourir qu'a manquer a ce qu'il doit a son maistre quoy reprit thomiris quand mesme il m'aimeroit il en useroit ainsi il n'en faut presque pas douter madame luy dit gelonide et l'amour ne le feroit jamais manquer a son devoir il dit madame qu'il vous adoreroit dans son coeur qu'il seroit malheureux toute sa vie mais qu'il ne seroit jamais criminel sa vertu seroit 
 grande gelonide reprit la reine mais son amour seroit bien petite aussi ne parle-t'il sans doute de cette passion que comme d'une chose supposee et imaginaire qui ne trouble pas sa raison et que certainement il ne connut jamais par sa propre experience j'eusse parle comme luy adjousta-t'elle le jour qui preceda son arrivee mais aujourd'huy que j'ay change de sentimens je suis persuadee que s'il m'aimoit il en changeroir comme moy et que sa generosite se trouveroit peut-estre un peu esbranlee principalement en une chose ou il ne la choqueroit pas directement mais gelonide adjousta-t'elle encore ce n'est pas a moy a le persuader et ce que mon merite n'a pu faire mes raisons ne le feroient pas vostre merite madame repliqua gelonide a fait a ce qu'il assure dans son esprit tout le progres que raisonnablement vous deviez attendre il advoue qu'il a de l'estime et de l'admiration pour vous mais il adjouste qu'il l'a de la mesme facon que l'on en doit avoir pour une reine de qui l'on seroit nay sujet quoy qu'il ne soit pas le vostre pour moy repliqua thomiris je ne pourrois pas definir si precisement ce que je sens pour artamene car enfin je scay de certitude qu'il n'y a dans mon coeur nul sentiment criminel et que s'il estoit capable d'en concevoir la moindre pensee le despit et le repentir me gueriroient du mal qui me persecute cependant quoy que cette sorte de foiblesse ne 
 soit pas dans mon ame je ne me trouve pas tranquile artamene m'a presque fait hair indathirse et aripithe je ne puis souffrir le nom de ciaxare dont il m'a fait parler et dont il m'a parle luy mesme tout ce qui me divertissoit m'ennuye mes propres pensees m'importunent et sans que je puisse dire si je l'aime ou si je le dois aimer je scay seulement que je hai mon propre repos et qu'il sera difficile que j'en trouve en nulle part s'il ne souffre que je luy donne une couronne et que je luy accorde enfin ce que sa vertu merite et ce que sa naissance luy a refuse pour moy madame repliqua gelonide je pense qu'artamene preferera son devoir a son ambition mais gelonide reprit brusquement thomiris s'il est vray que vous croiyez de l'impossibilite en mon dessein que ne me dites vous qu'artamene me meprise qu'artamene parle de moy peu respectueusement et qu'artamene est indigne de mon affection peut-estre que si vous agissiez ainsi le despit feroit en mon coeur ce que la raison n'y peut faire mais vous faites parler artamene avec tant de respect et tant de sagesse que je ne trouve presque pas de sujet de me plaindre ny dequoy me desesperer car apres tout si artamene m'estime il me peut aimer et s'il vient a m'aimer ce qu'il croit devoir a ciaxare cedera bien tost a ce qu'il croira devoir a thomiris ainsi il faut seulement retenir artamene en cette cour le plus long temps qu'il sera possible et laisser faire le reste a la fortune 
 je croy madame repliqua gelonide qu'il ne vous sera pas facile car si je ne me trompe artamene vous demandera bien tost son conge il peut le demander respondit cette violente princesse mais il ne l'obtiendra pas et je pense mesme qu'il ne repassera pas l'araxe facilement par l'ordre que j'y donneray ce fut de cette sorte que finit la conversation de thomiris et de gelonide mais afin que terez ne s'aperceust pas de ce qu'elle avoit dans l'ame elle luy ordonna de dire a mon maistre qu'il se donnast un peu de patience et qu'elle luy respondroit dans peu de jours artamene estoit donc fort embarrasse car gelonide luy faisoit scavoir par chrisante que la passion de la reine devenoit tousjours plus forte terez au contraire luy parloit comme s'il y eust eu beaucoup d'esperance a sa negociation enfin il ne scavoit ny que penser ny que resoudre il pressa pourtant encore fortement terez et luy dit franchement que si on ne luy donnoit response en peu de temps il se retireroit quoy qu'on peust luy faire dire cependant ce mauvais succes l'affligeoit beaucoup non seulement parce qu'il estoit marry d'avoir trouble le repos de thomiris non seulement parce que ciaxare seroit peut-estre mescontent de luy mais encore parce qu'il apprehendoit que mandane ne s'imaginast qu'un sentiment d'interest ne l'eust oblige de n'agir pas fortement en cette rencontre pour ne s'oster pas une couronne en l'ostant a cette princesse il falut 
 pourtant se donner un peu de patience et attendre le succes d'une chose qui selon toutes les aparences n'en pouvoit avoir que de facheux 
 
 
 
 
thomiris apres avoir fait parler si ouvertement a artamene fut deux jours sans vouloir estre veue de personne faignant de se trouver un peu mal afin d'en avoir un pretexte artamene durant ce temps la bien aise de pouvoir entretenir sa melancolie alloit ordinairement se promener au bord d'une petite riviere qui comme je vous l'ay dit passoit le long des tentes royales et prenoit assez de plaisir d'y aller peu accompagne il nous laissoit mesme quelquefois sous des arbres et nous commandant de l'y attendre il se promenoit seul et s'esloignoit souvent de telle sorte que nous ne le voiyons plus deux jours apres que gelonide luy eut parle indathirse et aripithe qui avoient bien pris garde qu'il y avoit un grand secret entre chrisante et gelonide et qui s'imaginoient les choses bien differentes de ce qu'elles estoient furent estrangement tourmentez de la jalousie qui les possedoit et prirent enfin une forte resolution de s'esclaircir de leurs doutes et de se vanger d'artamene a perte de toute consideration mais la difficulte fut de tomber d'accord entre eux qui feroit la chose car disoit aripithe a indathirse si c'est vous qui parliez a artamene et qu'il ne vous satisface pas ce sera vous aussi qui en tirerez raison et qui peut-estre voudrez pretendre un nouveau droit a thomiris par ce 
 combat nullement luy respondoit indathirse et je vous promets de ne pretendre jamais rien a thomiris que de son consentement de sorte qu'il vous est aise de juger que si j'avois eu un demesle avec artamene ce ne seroit pas un moyen de me mettre bien avec elle si elle l'aime et ainsi vous serez pas en seurete de sa haine que moy aussi luy disoit il encore ne scay-je pas trop bien ce que je veux en voulant demander a artamene la verite de ses sentimens pour thomiris tant y a seigneur que ne pouvant s'accorder a qui combatroit mon maistre ils penserent se battre entre eux car vous jugez bien que cette union que la seule jalousie avoit faite n'estoit pas indissoluble ils se separerent donc assez mal satisfaits l'un de l'autre et indathirse ayant veu artamene sortir a cheval des tentes pour s'aller promener suivy seulement de deux ou trois des siens y monta aussi suivy d'un nombre esgal de ses gens et vint chercher mon maistre le long de cette riviere ou il estoit si souvent aussi tost qu'artamene le vit il fut au devant de luy et l'abordant avec civilite je suis plus heureux que je ne pensois luy dit il puis que ne croyant trouver a ma promenade que la solitude a m'entretenir j'y trouve encore une conversation agreable indathirse respondit aussi devant ceux qui accompagnoient mon maistre assez civilement et s'estant joints et ayant commence de marcher indathirse proposa a artamene de se promener 
 a pied ce que mon maistre ayant bien voulu ils baillerent leurs chevaux a leurs gens et commencerent de marcher seuls le long de cette riviere ils ne furent pas plustost descendus et un peu esloignez des leurs qu'indathirse regardant attamene je ne scay luy dit il si le discours que j'ay a vous faire vous surprendra mais je scay bien qu'il ne vous peut jamais tant surprendre que la chose dont j'ay a vous parler m'a surpris le n'ay garde repliqua mon maistre de scavoir si je seray surpris de ce que vous avez a me dire puis que je l'ignore mais je puis seulement vous assurer que je n'ay guere accoustume de l'estre pour les evenemens facheux me preparant tousjours a recevoir la mauvaise fortune d'un esprit assez tranquile ce que j'ay a vous dire reprit indathirse n'est pas une chose de cette nature mais avant que je m'explique davantage dites moy je vous prie si en arrivant parmy les massagettes vous n'avez point entendu dire la raison pour laquelle j'estois a la cour de thomiris comme je suis fort sincere reprit artamene je vous advoueray que l'on m'assura quand j'arrivay icy que vous estiez amoureux de la reine et que vous et le prince des sauromates estiez possedez d'une mesme passion vous avez donc sceu ce que vous dites repliqua indathirse auparavant que de voir thomiris il est vray respondit mon maistre et pourquoy donc adjousta indathirse n'avez vous pas deffendu vostre coeur contre les charmes et pourquoy 
 quoy faisant profession de generosite comme vous faites avez vous voulu desobliger deux princes qui vous ont receu avec toute la civilite possible car adjousta indathirse je scay de certitude que la reine vous aime et je juge des la que vous l'aimez car enfin cette princesse ne m'a point refuse son affection opiniastrement durant un an pour l'accorder a un homme qui ne la luy auroit pas demandee et qui ne seroit pas amoureux d'elle j'advoue respondit froidement artamene que ce que vous me dites me surprend plus que je ne pensois mais comme je ne suis guere accoustume de donner des esclaircissemens de cette nature a ceux qui se pleignent de moy et qui me parlent de l'air dont je voy que vous me parlez je ne puis vous dire autre chose sinon que j'ay trop de respect pour la reine pour la soubconner de la foiblesse dont vous l'accusez et qu'en mon particulier si j'ay voulu aporter quelque obstacle a vostre affection je n'ay rien fait que je ne deusse faire quoy reprit indathirse vous ne me direz pas plus precisement si vous aimez la reine si la reine vous aime et si ce que vous avez a faire a la cour finira bien tost je n'ay rien a vous dire repliqua mon maistre sinon encore une fois que je n'ay rien fait que ce que j'ay deu faire et que si par malheur vous n'en estes pas content vous n'avez qu'a chercher les voyes de vous satisfaire mieux car je ne vous en refuseray aucune je scay bien reprit indathirse que c'est en quelque sorte violer 
 le droit des gens que de s'attaquer a la personne d'un ambassadeur que tous les peuples de la terre estiment sacree mais comme je suis estranger aussi bien que vous je ne pense pas estre oblige aux loix du pais ny faire rien contre l'honneur de vous demander reparation de l'outrage que vous m'avez fait en me faisant hair de thomiris il est juste respondit mon maistre sans s'esmouvoir et si vous voulez seulement que nous nous eloignions encore deux cens pas de ceux qui nous suivent comme vous avez une espee aussi bien que moy nous terminerons nostre different et nous verrons si l'amour que vous avez pour la reine vous fera vaincre sans peril artamene nous dit apres que la colere de se voir encore persecute par un homme dont il n'estoit point rival le transporta de telle sorte qu'il n'estoit gueres moins irrite que s'il eust este amoureux de la reine indathirse ayant donc accepte ce qu'il luy offroit ils recommencerent de marcher jusques a ce qu'ils fussent hors de la veue de leurs gens qui n'y prirent pas garde et la indathirse et artamene ayant mis l'espee a la main firent un combat dont je ne puis pas vous dire beaucoup de particularitez parce que ce n'a este que de la bouche des combattans que nous l'avons sceu et que leur modestie ne leur a pas permis d'exagerer leur propre valeur ce qu'il y a de vray c'est qu'artamene nous dit qu'indathirse tesmoigna beaucoup de coeur et mesme beaucoup d'adresse 
 en cette dangereuse occasion ils se porterent plusieurs fois sans se toucher mais en fin comme mon maistre a tousjours este destine a vaincre il vit rougir son espee du sang d'indathirse cette blessure fut pourtant assez legere neantmoins comme elle estoit au bras droit elle ne laissoit pas de l'incommoder assez de sorte que craignant de ne pouvoir pas tenir long temps son espee assez ferme il se resolut de passer sur mon maistre qui ne refusa pas de venir aux prises aveque luy indathirse est d'une taille aussi haute que celle d'artamene mais il y a je ne scay quelle vigueur dans le coeur de mon maistre qui redouble sans doute sa force dans les perils et qui luy fait tousjours r'emporter la victoire de sorte qu'apres s'estre disputez quelque temps l'avantage de ce combat artamene arracha l'espee a indathirse et racourcissant la sienne il le mit en estat de confesser qu'il estoit vaincu artamene et luy s'estant donc relevez et mon maistre tenant les deux espees en ses mains vous advouerez luy dit il qu'artamene ne seroit pas absolument indigne de l'affection de thomiris j'advoueray sans doute repliqua indathirse que vous avez assez de valeur pour la conquerir et que j'ay trop peu de bonne fortune pour vous la disputer et je vous advoueray en suitte repliqua mon maistre luy rendant son espee et en l'embrassant que je ne suis point amoureux de thomiris que je ne l'ay point este et que mesme je ne le seray jamais quoy reprit indathirse vous n'estes 
 point amant de thomiris non repartit artamene de mon consentement je ne feray point d'obstacle a vostre felicite mais si cela est repliqua indathirse pourquoy vous estes vous battu pour vous persuader de meilleure grace la verite respondit mon maistre et pour ne vous laisser pas lieu de douter de mon courage indathirse fut si surpris et si charme de la generosite d'artamene qu'il ne put s'empescher de le supplier de luy bien expliquer cet enigme et il l'en pria en des termes si pressans et si pleins de soumission que mon maistre luy promit de le faire mais comme il estoit blesse au bras il falut s'en retourner ou camp pour l'aller faire penser la difficulte estoit de le pouvoir sans que l'on s'en aperceust et n'estant pas possible artamene dit a indathirse qu'il ne se mist pas en peine et que de peur que thomiris ne le maltraitast et ne le bannist il diroit que c'estoit luy qui l'avoit attaque vous estes donc si bien avec elle luy respondit indathirse que vous ne craignez pas sa colere dites plustost repliqua artamene en sous-riant que sa colere m'est si peu redoutable que je ne crains pas de m'y exposer cependant seigneur jugez quelle fut la surprise de ceux qu'ils avoient laissez aupres de leurs chevaux lors qu'ils les virent revenir et qu'ils connurent par le sang que perdoit indathirse qu'ils s'estoient batus ce qui les embarrassoit davantage cestoit qu'ils voyoient qu'ils paroissoient estre mieux ensemble que quand il les avoient 
 quittez et en effet indathirse et artamene s'aimerent tousjours cherement depuis cela mon maistre donc pour tenir sa parole apres qu'il eut mis indathirse dans son pavillon envoya chrisante vers la reine pour luy demander pardon d'un combat qu'il avoit fait contre indathirse qu'il advouoit mesme l'avoir fait un peu legerement et que c'estoit aussi pour cette raison qu'il demandoit le pardon d'indathirse aussi bien que le sien thomiris fut estrangement surprise de ce combat et ne scavoit a quoy en attribuer la cause et aripithe qui s'estoit separe mal d'avec indathirse estoit bien fache de n'oser luy aller demander ce qu'artamene luy avoit dit cependant la reine qui ne pouvoit pas se resoudre de se pleindre de mon maistre fit esclatter toute sa colere contre indathirse disant qu'il l'avoit extremement offencee en offencant un ambassadeur dans sa cour artamene l'ayant sceu par le retour de chrisante fut luy mesme la supplier de ne le refuser pas ou si elle vouloit punir indathirse qu'elle n'avoit qu'a se resoudre de le punir aussi de la mesme sorte elle voulut le presser de luy dire la cause de ce combat mais il ne le voulut pas faire et il la contraignit enfin de pardonner esgalement a indathirse et a luy aripithe bien fache d'avoir este prevenu par indathirse et plus fache encore de voir mon maistre eschape de ce combat et victorieux se resolut a ce que j'ay sceu malgre l'interest qu'y prenoit la reine de le quereller a 
 son tour et d'en chercher l'occasion cependant le prince des tauroscithes qui mouroit d'impatience d'estre esclaircy de la bouche d'artamene de tout ce qu'il luy avoit dit l'envoya sommer fort civilement de sa parole que mon maistre luy tint le mesme jour il fut donc le voir a la tente ou il luy advoua qu'il estoit venu a cette cour pour proposer adroitement a la reine son mariage avec ciaxare mais que sans qu'il en peust dire la raison il l'en voyoit fort esloignee et qu'il commencoit de voir qu'infailliblement il s'en retourneroit sans avoir fait autre chose que l'affaire qui regardoit les pleintes qu'il avoit faites des pyrates de la mer caspie qui n'estoient que le pretexte de son voyage ainsi luy dit il seigneur vous jugez bien que je ne suis pas coupable et que je ne le seray mesme pas encore quand je continueray d'agir comme j'ay fait pour les interests du roy mon maistre mais ne vous en inquietez pas car je vous assure que je n'avanceray rien et afin de vous mettre l'esprit plus en repos pour ce qui me regarde je vous advoueray que j'aime une personne de qui je ne quitterois pas les chaines pour toutes les couronnes de l'univers ind'athirse remercia artamene de sa generosite et de sa franchise et apres luy avoir promis une affection eternelle d'ou peut venir luy dit il que vous n'avancez rien en vostre negociation veu que la reine vous donne tant de marques d'estime et d'amitie artamene qui voulut cacher la 
 foiblesse de thomiris a indathirse luy dit que c'estoit bien souvent la coustume des rois de refuser de bonne grace et d'adoucir le mauvais succes d'une affaire par la maniere dont ils agissoient mais indathirse estoit trop interesse en la chose pour s'y laisser tromper si facilement et pour ne discerner pas les simples effets de la civilite d'avec ceux d'une passion violente cependant quoy qu'il peust faire il ne put jamais obliger artamene a luy advouer ce qu'il scavoit de l'amour de thomiris mon maistre luy disant toujours qu'il devoit se contenter de scavoir qu'il n'avoit point de passion pour la reine et ne la soubconner pas d'en avoir une si peu raisonnable cette conversation estant finie artamene s'en retourna chez luy ou il ne fut pas si tost entre que chrisante vint l'advertir de la part de gelonide que la reine avoit donne des ordres secrets qu'on l'observast soigneusement de peur qu'il ne s'echapast je vous laisse a juger seigneur combien cette nouvelle l'affligea neantmoins il falut dissimuler et agir comme s'il n'en eust rien sceu il retourna voir la reine diverses fois qui ne luy parloit plus comme a l'ordininaire tantost elle estoit melancolique tantost elle passoit de la melancolie jusques au chagrin et donnoit mesme quelquefois des marques de colere et de fureur il y avoit aussi des momens ou elle reprenoit son humeur civile et obligeante et ou il estoit aise de juger qu'une mesme cause produisoit des effets 
 si differents mon maistre pressa alors encore une fois terez qui luy respondit qu'il estoit au desespoir de ne pouvoir le servir comme il en avoit eu le dessein mais qu'il ne pouvoit plus luy respondre de rien il luy dit en suite que la reine luy avoit commande de luy dire qu'il faloit attendre le retour de spargapise et d'ariante nulle bien-seance ne luy permettant de rien conclurre ny mesme de le renvoyer que le roy son fils ne fust revenu mais il luy dit qu'il avoit sceu en mesme temps qu'elle leur avoit envoye un ordre secret de ne revenir pas si tost qu'ainsi il le supplioit de luy pardonner s'il ne pouvoit luy rendre tous les offices qu'il luy avoit promis apres deux advis si surprenans nous remarquasmes en effet qu'artamene n'estoit plus libre et qu'il y avoit beaucoup de personnes qui l'observoient il ne pouvoit plus sortir pour s'aller promener qu'il ne fust accompagne de grand nombre de gens et a peine avoit il la liberte d'estre dans sa tente sans compagnie la garde ordinaire estoit non seulement redoublee mais l'on avoit mis encore des corps de garde de distance en distance par dehors tout a l'entour des barrieres du camp nous sceusmes par gelonide que la reine pour pretexter la chose avoit faint d'estre advertie qu'artamene avoit des desseins chachez sur ses pais et que c'estoit pour cela que sans luy faire nulle violence dans le doute ou elle en estoit elle vouloit qu'on l'observast soigneusement ammene se 
 voyant donc en cette extremite ne scavoit a quoy se resoudre il voyoit qu'infailliblement le mariage de ciaxare ne pouvoit reussir il scavoit que s'il demandoit de nouveau son conge cela ne serviroit qu'a le faire resserrer plus estroitement il voyoit par l'ordre que l'on avoit donne a la garde des tentes royalles et par ceux qui veilloient sur ses actions qu'il n'y avoit nulle apparence de se pouvoir sauver et il ne voyoit point du tout par ou se tirer de ce labyrinthe helas nous disoit il quelquefois quand mesme je le pourray faire que diray-je a ciaxare et que diray-je a mandane leur aprendray je que thomiris a eu de l'amour pour moy et seroit il possible que je pusse faire un discours de cette nature mais si je ne le dis point que penseront aussi de ma suitte le roy et la princesse que diront ils d'un procede qui leur paroistra si estrange et ne m'accuseront ils point d'avoir perdu la raison cependant en l'estat ou sont les choses ce seroit le mieux qui me peust arriver car du moins l'esperance de revoir mandame me consoleroit et mon innocence ne pourroit pas estre long temps cachee c'estoit de cette sorte que raisonnoit artamene lors que gelonide luy fit dire qu'elle luy conseilloit de s'en aller le plustost qu'il pourroit mais outre qu'il ne scavoit pas trop bien comment il le pourroit faire il creut encore qu'il estoit bon de garder quelque forme en sa fuite et pour cet effet il fit supplier encore une fois la reine de luy donner 
 son conge mais elle luy fit respondre que les choses n'estoient pas en termes de cela et qu'il faloit absolument attendre le retour de spargapise artamene se voyant donc refuse et prisonnier s'il faut ainsi dire estoit en une melancolie estrange ce n'est pas que gelonide ne fist tout ce qu'elle pouvoit pour luy donner les voyes de s'echaper mais il n'y avoit pas moyen d'en venir a bout ce qui mettoit mon maistre dans une inquietude si grande qu'il n'y eut jamais rien de semblable car s'il luy eust este permis de mettre l'espee a la main de forcer les gardes et de vaincre tout ce qui se seroit oppose a son passage je pense qu'il auroit pu esperer de le sauver tant il est vray que je luy ay veu faire des choses merveilleuses et incroyables mais quand il venoit a penser qu'apres tout la reine n'estoit injuste et violente que parce qu'elle l'aimoit il n'avoit pas la force de se resoudre a la deshonnorer comme il eust fait par cette action ny de tuer les sujets d'une princesse qui n'estoit coupable que pour l'amour de luy la tristesse s'empara donc si fort de son ame qu'indathirse guery de sa blessure l'estant venu voir s'en aperceut et le pressa de telle sorte de luy advouer que thomiris l'aimoit et que cette amour causoit sa douleur qu'en fin il luy dit qu'il estoit vray que la reine luy avoit fait dire des choses qu'il ne pouvoit presque expliquer dautre facon et que s'il vouloit l'obliger sensiblement il tascheroit de luy donner les voyes de se sauver vous voyez 
 bien luy dit il genereux indathirse que je ne suis pas vostre rival puis que je vous demande pour gracc de me vouloir donner les moyens de m'esloigner de thomiris je voy bien luy respondit ce prince qu'en effet vous n'estes pas coupable et qu'au contraire je vous ay beaucoup d'obligation mais apres tout luy dit il vous causez un trouble si grand en mon ame que personne n'en sentira jamais un pareil car enfin pour vous descouvrir le fonds de mon coeur je serois moins afflige que je ne suis si thomiris aimoit quelqu'un qui l'aimast mais que cette princesse si belle si aimable de qui l'ame a tousjours paru si grande et qui a tesmoigne une fermete invincible a resister a l'amour d'aripithe et a la mienne se trouve capable d'aimer un homme qui ne l'aime point je vous advoue que c'est ce que je ne puis souffrir sans une douleur extraordinaire je serois plus jaloux adjoustoit il si vous l'aimiez mais je ne serois pas si afflige et en l'estat ou je me trouve pardonnez moy luy disoit il si vostre rare merite ne peut justifier thomiris dans mon esprit non luy disoit il encore genereux artamene je ne la veux plus aimer il faut que je m'arrache cette passion de l'ame ou que je meure et pour faciliter vostre depart il faut que je premedite le mien il faut dit il que je die a la reine que j'ay receu ordre du roy des tauroscithes mon pere de m'en retourner aupres de luy et que je la supplie de me le permettre comme je ne suis pas artamene 
 adjousta-t'il en soupirant elle me le permettra et pour faire reussir nostre dessein vous feindrez de vous trouver mal vous viendrez apres la nuit dans ma tente je vous emmeneray avecque moy suivy de quelques uns des vostres vous faisant passer parmy mon train et partant si matin que les gardes du camp ne vous puissent reconnoistre et vous ordonnerez a ceux de vos gens qui demeureront de dire que l'on n'ose entrer dans vostre chambre qu'il ne soit fort tard afin de nous donner le loisir d'estre desja bien loing quand on scaura vostre fuitte comme ceux que je scay qui vous observent ne vous suivent que le jour s'assurant la nuit sur les gardes qui veillent dans le camp et hors du camp la chose apparemment reussira et je vous feray prendre un chemin ou si je ne me trompe l'on ne vous cherchera pas enfin luy dit indathirse je veux estre vostre guide et vostre escorte tout ensemble mais ne pensez pas adjousta-t'il que ce soit par interest que je vous rende cet office car encore une fois dit alors ce prince afflige je ne veux plus aimer thomiris et je veux que l'absence qui a accoustume de guerir de semblables maladies acheve de faire ce que le despit a desja commence en un mot seigneur pour accourcir mon discours autant que je le pourray quoy qu'artamene peust dire afin de n'oster pas un si illustre amant a thomiris il ne put jamais en venir a bout et il falut qu'il 
 acceptast ce qu'indathirse luy offroit la chose s'executa avec plus de facilite que nous ne pensions indathirse demanda son conge et l'obtint mon maistre faignit de se trouver mal nous sortismes la nuit de sa tente pour aller a celle d'indathirse qui estoit fort proche nous ordonnasmes a un de ceux qui restoient et qui estoit un soldat determine de cacher nostre fuitte aussi longtemps qu'il pourroit et a le premiere pointe du jour nous sortismes des tentes royales sans que personne nous reconnust parce que l'on ne voyoit encore guere clair et que de plus nous estions meslez parmy le train d'indathirse les gardes qui le soir avoient receu ordre de la reine de laisser partir ce prince ne s'opposerent point a nostre sortie de sorte que nous nous vismes hors du camp et au dela des corps de gardes avancez sans estre reconnus de personne mais seigneur j'oubliois de vous dire avec quelle peine mon maistre se resolut d'abandonner ses gens et si gelonide qui scavoit nostre depart ne luy eust assure qu'elle estoit assez puissante sur l'esprit de la reine pour empescher qu'on ne les mal-traitast je pense qu'il ne se seroit point resolu a partir mais cette vertueuse femme luy promit si absolument de les proteger qu'enfin il creut son conseil artamene ne mena donc que chrisante et moy et deux autres des siens pour le servir laissant une lettre pour thomiris ou il taschoit de pretexter son depart et de l'excuser cependant nous marchasmes si heureusement 
 que nous ne fusmes point trouvez par ceux qui sans doute nous chercherent car indathirse nous fit prendre un chemin ou l'on ne soubconna pas que nous fussions mon maistre fit encore tout ce qu'il put pour empescher ce prince de se destourner comme il faisoit pour estre son guide mais il ne le voulut jamais faire or seigneur comme indathirse s'estoit bien imagine qu'aussi tost que l'on s'aperceuroit de la fuite de mon maistre la reine envoyeroit a cous les passages de l'araxe il prit un chemin qui remontoit vers sa source et fut a un endroit ou ce fleuve se separe en trois et ou il n'est pas impossible de le passer a gue ce fut donc jusques au bord de l'araxe qu'indathirse conduisit artamene pour lequel il avoit conceu beaucoup d'amitie quoy qu'il luy eust cause beaucoup de douleur mon maistre luy demanda lors pardon d'avoir este en quelque sorte le sujet de ses desplaisirs et s'embrassant tous deux avec une egale tendresse ils se separerent avec une promesse reciproque de s'aimer eternellement indathirse voulut toutefois regarder passer artamene qui estant arrive a l'autre coste du fleuve salua encore le prince des tauroscithes qui fit aussi la mesme chose en suite dequoy commencant a marcher en mesme temps indathirse prit le chemin de son pais bien qu'il s'en fust fort esloigne et nous suivismes celuy qui pouvoit nous conduire en capadoce 
 
 
 
 
mais seigneur que ce voyage se fit peu agreablement durant les premiers 
 jours et qu'artamene eut de peine a resoudre en luy mesme ce qu'il diroit a ciaxare neantmoins apres avoir bien cherche dans son esprit il fit dessein de luy dire seulement qu'il n'avoit pas trouve les choses disposees a parler ouvertement de son mariage a thomiris et que cette princesse s'estant laisse persuader par des personnes mal intentionnees avoit fait courir quelque bruit qu'il avoit de mauvais desseins qu'ayant este adverty qu'on l'observoit il avoit este demander son conge que luy ayant este refuse et ayant sceu que l'on avoit resolu de l'arrester il avoit cru qu'il estoit de son devoir d'empescher que le roy ne receust cet outrage en sa personne enfin apres avoir imagine ce qu'il pourroit dire l'esperance de revoir mandane commenca de remettre la joye dans son esprit et depuis cela nous ne marchasmes pas un jour que je ne visse des marques d'une nouvelle satisfaction sur le visage d'artamene chaque pas qu'il faisoit l'aprochant de mandane luy faisoit faire cent reslexions agreables et ses propres pensees l'entretenoient si doucement qu'il n'avoit besoin ny de la conversation de chrisante ny de la mienne pour le divertir il marchoit ordinairement trente pas devant ou trente pas derriere afin de pouvoir resver avec plus de liberte un jour donc que nous n'estions plus qu'a cinq cens stades de themiscire et que pour faire une journee extremement grande nous estions partis devant le jour apres avoir marche plus d'une 
 heure nous arrivasmes dans une espaisse forest comme la premiere clarte commencoit de blanchir les nues du coste du soleil louant il y avoit un des gens de mon maistre nomme ortalque monte sur un cheval blanc qu'a cause de l'obscurite nous avions fait marcher le premier de sorte qu'artamene alloit apres et chrisante et moy avec un autre suivions artamene marchant donc en cet ordre et cette lumiere naissante commencant de percer l'obscurite de la forest et de permettre de discerner les objets qui n'estoient pas trop estoignez mon maistre vit assez avant sur la main droite un grand et riche pavillon tendu sous des arbres a l'entour duquel plusieurs soldats estoient en garde et sembloient en vouloir deffendre l'entree a ceux qui eussent eu dessein d'y aller cette veue assez extraordinaire dona bien quelque legere curiosite a artamene mais il avoit l'esprit si remply de l'image de sa princesse que ce premier mouvement ne fut pas assez long pour luy donner seulement la curiosite de demander ce que c'estoit comme il fut un peu esloigne il ne put toutefois s'empescher de tourner la teste de ce coste la et alors a travers les branches et les troncs des arbres il vit une femme qui levant le coing de la tente sembloit regarder s'il estoit jour a dix ou douze pas plus avant celuy des siens que je vous ay dit qui marchoit le premier et qui se nonmoit ortalque se trouvant a plus de vingt pas d'artamene vit un homme arme qui montant sur un cheval que son 
 escuyer luy presenta s'aprocha de luy pour luy demander s'il estoit du pais et 'il ne pourroit point luy enseigner quelque chemin qui traversast la forest pour n'estre pas oblige de prendre la plaine non seigneur luy respondit ortalque mais peut-estre que ceux qui me suivent dit il en nous montrant a cet inconnu vous en pourront dire quelque chose et alors se retournant afin de rendre cet office a cet estranger artamene qui s'estoit desja aproche luy demanda ce que ce chevalier luy disoit mais pendant qu'il luy en rendoit conte mon maistre vit venir douze hommes a cheval qui apres avoir regarde cet estranger mirent tous l'espee a la main et s'escrierent en se regardant l'un l'autre c'est luy mes compagnons c'est luy il faut en diligence en envoyer advertir nostre capitaine et en effet un d'eux poussa son cheval a toute bride vers le lieu d'ou ils venoient pendant quoy les onze qui restoient attaquerent ce chevalier inconnu qui s'estant recule de quelques pas a l'abord commanda tout haut a son escuyer d'aller faire tout partir en diligence car luy dit il parlant d'artamene et de nous autres qui avions mis l'espee a la main pour le deffendre au mesme instant que ces gens la voyant l'inegalite du combat ce secours que les dieux m'ont envoye suffit pour faire ferme durant quelque temps en suite dequoy je me degageray facilement et seray bien-tost a vous en effet cet inconnu ne se trompa pas et la generosite d'artamene 
 en epouvant souffrir de voir en sa presence un homme seul attaque par onze n avoit point balance du tout sur ce qu'il avoit a faire et des le premier moment qu'il avoit veu ces chevaliers se mettre en estat d'en attaquer un il avoit mis l'espee a la main et nous avoit commande de faire la mesme chose de sorte que s'avancant entre ces chevaliers et celuy qu'ils vouloient perdre il luy avoit donne le temps de dire a son escuyer ce que je vous ay desja dit artamene ne l'entendit pas mais je l'entendis fort distinctement sans y faire nulle reflexion l'estat ou nous estions n'y estant pas propre cependant cet ordre donne ce chevalier inconnu vint pour degager mon maistre d'entre ses ennemis mais il trouva qu'il s'estoit desja bien degage luy mesme en ayant tue trois de sa main et nous autres ayant aussi seconde sa valeur le mieux qu'il nous avoit este possible de sorte que cet inconnu s'estant joint a nous il nous fut aise de vaincre ceux qui restoient estant certain que c'estoit un des vaillans hommes du monde il combatit donc comme un homme qui vouloit tesmoigner a son liberateur qu'il n'estoit pas indigne de la protection qu'il luy avoit donnee mais comme le dernier de ses ennemis fut tombe mort de la main d'artamene et qu'il voulut s'avancer vers luy pour luy rendre grace le jour s'estant desja fait grand il le reconnut a ce que nous avons pu juger depuis de sorte que changeant tout a coup de dessein il se recula de quelques 
 pas et fut vers ortalque qui regardoit de tous les costez s'il n'y avoit plus d'ennemis a combatte s'estant donc promptement aproche de luy dites il vostre maistre luy dit il avec precipitation que je suis bien fache d'estre si incivil et de paroistre si ingrat mais comme l'y suis contraint par la force de ma destinee j'espere qu'il m'en excusera apres avoir dit ce peu de mots fort a la haste il piqua au travers des arbres s'esloigna d'ortalque en peu de temps et fut prendre la mesme route que ces dames se ceux qui les conduisoient avoient prise ortalque s'estant alors aproche de mon maistre ne manqua pas de luy redire ce que cet inconnu luy mandoit ce procede comme vous pouvez penser surprit infiniment anamene ne pouvant imaginer pourquoy cet inconnu ne luy avoit pas aussi tost fait ce compliment qu'a un des siens puis que quelque presse qu'il peust estre il n'eust gueres tarde davantage a luy parler qu'a parler a un de ses gens il luy sembloit bien avoir entendu en combatant un son de voix qui ne luy estoit pas tout a fait inconnu mais il ne put toutefois se le remettre si bien que pousse d'une forte curiosite de scavoir quelle estoit cette avanture il se mit a regarder parmy ces morts s'il n'y avoit point quelqu'un de ces hommes qui ne le fust pas del' qu'en les considerant il s'en trouva un qu'un grand coup qu'il avoit receu a la main droite avoit mis hors de combat et qu'un autre qu'il avoit receu a 
 la gorge empeschoit de parier et de se pouvoit faire entendre que par des lignes ce chevalier n'eut pas plus tost veu mon maistre qu'a ce que nous pusmes juger par son action il le reconnut quoy que personne de nous ne le connust et a dire la verite cela n'estoit pas fort estrange estant assez ordinaire que les generaux d'armee soient connus d'un nombre infiny de personnes qu'ils ne connoissent point du tout ce blesse ne vit donc pas plustost mon maistre aupres de luy qu'il tesmoigna une extreme joye et un merveilleux empressement de luy faire entendre ce qui c'estoit passe mais plus il faisoit d'effort pour s'expliquer plus il embassarroit artamene car comme il ne pouvoit prononcer une seule parole ny articuler seulement une silabe il n'y avoit pas moyen de tirer nulle conjecture de tous les signes qu'il faisoit tantost il monstroit vers la route que ce chevalier inconnu avoit pris comme disant qu'il faloit aller apres tantost il monstroit vers le coste d'ou il estoit venu comme s'il en eust attendu du secours apres il regardoit et nous faisoit regarder ce pavillon que les gens de l'inconnu avoient laisse s'estant contentez d'emmener les dames qui estoient dedans enfin par ses signes et par ses actions il ne faisoit que redoubler l'inquietude d'artamene qui pour voir s'il ne trouveroit rien dans ce pavillon qui peust l'esclaicir de ce qu'il vouloit scavoir descendit de cheval et entra dedans mais encore qu'il n'y rencontrast rien qui 
 peust luy donner nulle connoissance de ce qu'il cherchoit il ne pouvoit neantmoins se resoudre d'en sortir il y avoit pourtant des momens ou sans scavoir pourquoy il eust presque bien voulu aller apres celuy qu'il avoit secouru si a propos il y en avoit d'autres aussi ou il faisoit dessein d'attendre en ce lieu la s'il n'y viendroit personne qui peust luy donner connoissance de cette avanture et il y en avoit d'autres encore ou il faisant reproche a luy mesme il se blasmoit de perdre inutilement des momens qui luy devoient estre si precieux que fais se disoit il icy a m'interesser dans les affaires des autres au lieu de m'aprocher de ma princesse et comme s'il eust eu honte de cette faute il sortit du pavillon remonta sur son cheval et commanda a un de siens de mettre ce blesse sur un autre et de monter en croupe pour le soutenir jusques a la premiere habitation ou il pourroit estre pense et d'ou l'on pourroit envoyer prendre ces morts qui a leurs armes paroissoient estre capadociens ce qu'il y eut d'avantageux pour nous en cette occasion fut qu'il n'y eut aucun de nous blesse excepte chrisante qui eut une legere egratigneure au bras gauche artamene s'estant toutefois souvenu que des douze chevaliers qui avoient paru d'abord il y en avoit eu un qui estoit retourne sur ses pas comme pour aller querir du secours voulut encore attendre quelque temps pour voir s'il ne viendroit personne malgre tous les conseils de chrisante qui s'y oposoit 
 car enfin il y avoit lieu de croire que s'il venoit des gens ils viendroient en grand nombre et qu'ainsi artamene n'estoit pas en estat de leur resister ce ne fut pour tant pas cette raison qui l'empescha d'attendre davantage mais voyant que ce chevalier blesse souffroit infiniment et que sa gorge par l'agitation qu'il s'estoit donnee en voulant parler s'estoit enflee de telle sorte qu'il en avoit presque perdu la connoissance et qu'il y avoit lieu de craindre que cela ne l'estoussast il marcha en diligence jusques a la premier habitation il n'y fut pas plustost qu'ayant fait appeller un chirurgien et fait sonder la playe que cet homme avoit a la gorge afin de voir si en luy faisant quelques remedes il ne pourroit pas recouvrer l'usage de la voix il se trouva que de plus de crois jours ce chevalier blesse ne seroit en estat de pouvoir parler artamene voyant cela commanda a ce chirurgien d'en avoir soin luy fit donner recompense devant que d'avoir travaille et continua son chemin il s'informa pourtant auparavant de tous ceux qu'il rencontra dans la maison ou nous estions s'ils n'avoient point veu de gens armez et par hazard nous ne trauvasmes personne ny la ny sur nostre route qui nous aprist rien de ce que nous voulions scavoir nous marchasmes donc tout ce jour la et tout le lendemain jusques a six heures du soir sans qu'artamene prononcast seulement une parole tant il estoit possede par une profonde resverie mais estant arrivez au bord du 
 thermodon et a la veue de themiscire ou le roy luy avoit dit qu'il attendroit son retour la joye se renouvella dans son coeur et se retournant vers moy qui estois le plus pres de luy avec un visage assez guay enfin me dit il feraulas je voy le lieu ou est ma princesse et par consequent je puis esperer de la revoir bien tost mais dieux la retrouveray-je telle que je la quittay et pourray-je bien obtenir de la severite de sa vertu le plaisir de luy entendre dire qu'elle s'est souvenue de moy pendant mon absence seigneur luy dis-je quand la princesse ne vous le dira point ne laissez pas de le croire car je suis bien assure qu'il est impossible que la chose ne soit pas ainsi en effet je pouvois bien luy parler de cette sorte car quelques jours auparavant que de partir de themiscire martesie avoit eu la bonte de me confier tous les sentimens avantageux que mandane avoit pour mon maistre mais c' avoit este avec des deffences si expresses d'en parler a artamene que la maistresse l'emportant sur le maistre en cette occasion je n'avois ose le faire m'estant contente de luy donner beaucoup d'esperance d'estre aime sans luy particulariser rien joint qu'a vous dire le vray je le voyois si afflige de l'absence de sa princesse que je ne doutois nullement que s'il eust sceu toutes les petites choses que je vous ay racontees il n'en fust mort de douleur ou de plaisir mais enfin seigneur apres plusieurs semblables discours que mon maistre me tint 
 en aprochant de themiscire et qui marquoient tous la joye que luy donnoit l'esperance de revoir mandane nous arrivasmes a cent pas de la porte de la ville ou nous rencontrasmes un escuyer de la princesse artamene ne l'eut pas plustost reconnu que s'avancant vers luy avec une diligence extreme il luy demanda avec beaucoup d'empressement des nouvelles du roy et de la princesse mandane ha seigneur s'escria cet escuyer que n'estes vous revenu quatre jours plustost a ces mots mon maistre paslit et passant tout d'un coup de l'esperance a la crainte et de la joye a la douleur il chercha dans les yeux de cet escuyer la cause d'un semblable discours mais ne pouvant la deviner quoy luy dit il seroit il arrive quelque accident facheux au roy ou a la princesse ouy seigneur repliqua cet escuyer et le plus grand sans doute qui leur peust jamais advenir car enfin le roy a perdu la princesse sa fille quoy reprit mon maistre tout desespere la princesse est morte non respondit il mais elle est enlevee je pense seigneur qu'il fut a propos qu'artamene eust d'abord tourne son esprit du coste le plus funeste car en effet je suis persuade que si la pensee de la mort de mandane n'eust precede d'un instant celle de son enlevement il en seroit expire de douleur quoy s'ecria t'il mandane est enlevee et quel 
 est celuy qui a pu concevoir un dessein si injuste et si temeraire philidaspe respondit cet escuyer que l'on dit estre prince d'assirie philidaspe reprit artamene ouy seigneur repliqua t'il et le malheur a mesme voulu qu'une partie de ceux que l'on avoit envoyez apres l'ayant rencontre ont este tuez par je ne scay qu'elles gens qui l'ont secouru du moins en vient on d'assurer le roy ha mes amis s'ecria artamene en se tournant vers nous il n'en faut point douter c'est nous qui avons tue les protecteurs de mandane qui avons secouru son ravisseur et qui l'avons enlevee seigneur luy dit alors chrisante ne vaudroit il point mieux entrer dans la ville ou vous aprendriez plus a loisir toutes les circonstances d'un si grand malheur artamene malgre son desespoir ayant connu que chrisante avoit raison se mit a marcher mais dieux qu'il estoit different de ce qu'il estoit un moment auparavant et que la douleur fit un prodigieux changement en luy il avoit quelque chose de si funeste dans le regard et de si terrible tout ensemble que l'on voyoit aisement que la colere se mesloit a la melancolie et que la jalousie agitoit autant son coeur que l'amour comme nous fusmes arrivez chez mon maistre il pressa l'escuyer de la princesse de luy dire comment ce malheur estoit advenu il sceut donc que trois jours auparavant cet accident aribee avoit oblige le roy d'aller a la chasse a cinquante stades de themiscire et que pendant son absense la chose 
 avoit este executee mais luy dit mon maistre comment l'a-t'on pu executer l'on n'a pas eu grand peine repliqua cet escuyer de mandane car les gardes de la princesse estoient gagnez et ce sont eux mesmes qui l'ont enlevee joint qu'il y a aussi une de ses filles que l'on croit qui l'a trahie par une jalousie secrette qu'elle avoit de ce que la princesse luy preseroit martesie vous scavez seigneur adjousta t'il que le thermodon passe sous les fenestres de la princesse mandane et que mesme ces fenestres sont si basses qu'il n'est pas besoin d'avoir une echelle pour en pouvoir descendre or seigneur un des gardes ayant observe l'heure que la princesse avoit accoustume de se retirer alla justement fraper a la porte de l'anti-chambre comme elle estoit preste de se deshabiller cette fille qui estoit de l'intelligence luy ayant ouvert la porte fut dire a la princesse qu'il y avoit un garde qui disoit avoir quelque chose d'important a luy dire la princesse un peu surprise commanda toutefois qu'on le fist entrer madame luy dit il je viens vous advertir que l'on a dessein de vous enlever la nuit prochaine la princesse qui scavoit qu'elleavoit este exposee une autre fois a ce danger en parut fort estonnee neantmoins apres avoir remercie cet homme elle luy demanda comment il le scavoit et comment ce malheur se pouvoit eviter pour adjouster foy a mes paroles luy dit il vous n'avez qu'a vous approcher de ces fenestres dont je vous feray voir les grilles a moitie 
 limees cette sage princesse voulant donc estre esclaircie de ce que cet homme luy disoit auparavant que de faire esclater la chose s'approcha de ces fenestres cette fille qui estoit de l'intelligence ayant pris un flambeau pour luy esclairer mais dieux elle ne fut pas plustost aupres que ce garde secouant fortement les grilles les arracha car elles avoient effectivement este limees auparavant je vous laisse a juger seigneur quelle surprise fut celle de la princesse elle commanda a l'instant mesme que l'on fist prendre les armes a tout le monde mais helas elle fut bien estonnee lors qu'elle vit entrer six autres de ses gardes qui la prenant avec violence la mirent entre les mains de son ravisseur qui estoit dans un bateau sous les fenestres de la princesse accompagne de gens armez mandane se deffendit d'abord opiniastrement mais enfin il falut ceder il y a mesme une de ses femmes qui raporte qu'ayant reconnu philidaspe au ton de sa voix car on dit qu'il s'est change le taint pour se deguiser elle luy cria ha philidaspe si artamene eust este icy tu n'aurois pas ose entreprendre une seconde fois ce que tu entreprens mais enfin seigneur philidaspe l'enleva toutes ses femmes criant desesperement ce fut toutefois en vain car ceux des gardes qui n'estoient pas de l'intelligence voulant entrer trouverent que ceux qui avoient trahi avoient ferme les portes par derriere et la confusion estoit si grande que ces femmes de la princesse mandane crioient 
 toutes du coste que l'on avoit enleve leur maistresse et n'alloient point ouvrir a ceux qui ne purent entrer qu'en rompant les portes ce qui demanda assez de temps j'oubliois de vous dire que ces ravisseurs prirent aussi cette fille que l'on croit estre de l'intelligence mais pour martesie ils ne la vouloient pas emmener neantmoins comme cette genereuse fille ne vouloit pas abandonner sa maistresse elle s'attacha si fortement a sa robe qu'ils furent concraints de la prendre aussi joint qu'ils entendirent sans doute que la princesse luy crioit ha martesie ne m'abandonnez pas enfin seigneur ce bateau ayant pris le courant du fleuve et ramant avec beaucoup de force et de diligence fut bien tost a une stade d'icy de l'autre coste de l'eau ou il y avoit autant de chevaux qui les attendoient qu'ils estoient de gens de sorte qu'il ne fut pas possible d'y remedier car auparavant que l'on eust apris ce que c'estoit que le gouverneur de themiscire en fust adverty et que l'on sceust seulement ce que l'on vouloit faire ils estoient desja si loin que la chose n'avoit presque plus de remede neantmoins le capitaine des gardes estant monte a cheval avec deux cens hommes seulement qu'il separa en diverses brigades une de ces troupes qui estoit de douze rencontra philidaspe qu'ils connurent plustost aux armes qu'il portoit que des passans leur avoient designees qu'ils ne le connurent au visage parce 
 que l'on croit que pour demeurer plus seurement en ce pais ou l'on pense qu'il a toujours este cache il s'est change le taint d'une facon qui le rend meconnoissable ces douze hommes l'ayant donc reconnu comme je l'ay dit et veu un grand pavillon tendu ou sans doute estoit la princesse y ayant apparence qu'il campera tousjours jusques a ce qu'il soit fort esloigne un d'entre eux retourna sur ses pas pour en advertir leur capitaine afin qu'il vinst renforcer les siens que des inconnus qui avoient pris le party de philidaspe pouvoient mettre en danger d'estre deffaits mais il fut si malheureux qu'il ne le rencontra point desespere donc qu'il fut de ne le pouvoir trouver il retourna a toute bride au lieu ou il avoit laisse ses compagnons aux mains avec philidaspe et avec ces gens que le hazard avoit fait rencontrer en ce lieu la mais dieux il y trouva dix de ses compagnons morts et n'y trouva point l'onziesme il vit encore le pavillon tendu mais il n'y avoit plus personne dedans et il ne trouva nulles marques qu'il y eust seulement eu un des gens de philidaspe tue ainsi seigneur cet homme est venu advertir le roy qui s'est rendu icy en grande diligence aussi tost qu'il a sceu cet accident l'on a envoye par tous les ports pour empescher philidaspe de passer en cas qu'il ait pris le chemin de la mer mais a vous dire la verite il n'y a pas grande apparence puis qu'on l'a manque cette fois la qu'on le r'atrape une seconde depuis hier adjousta cet 
 homme il court un manifeste dans themiscire par lequel il paroist que philidaspe se dit estre labinet fils de la reine nitocris et seul heritier du royaume d'assirie il dit de plus que la capadoce appartenant de droit a la couronne des assiriens il a creu ne pouvoir la reconquerir par une plus douce voye qu'en faisant la princesse mandane reine d'assirie que l'on ne doit point aporter contre luy la loy qui deffend de marier la princesse a un estranger puis que de droit les capadociens sont ses sujets que s'il n'a pas fait demander la princesse a ciaxare c'est qu'il scait de certitude que tous les medes haissant les assiriens astrage et ciaxare la luy auroient refusee que comme il n'est point estranger pour la princesse de capadoce la princesse de capadoce aussi n'est point estrangere pour luy de sorte qu'il espere que la reine nitocris aprouvera son dessein et recevra la princesse mandane avec joye 
 
 
il y a plusieurs autres choses seigneur adjousta-t'il dans ce manifeste qui seroient trop longues a dire pendant tout le discours de cet escuyer artamene n'avoit pas dit une parole ce n'estoit pas qu'il l'escoutast avec une attention tranquile au contraire l'on voyoit sur son visage tant de marques de passions violentes qu'il en faisoit pitie a ceux qui le regardoient mais c'estoit que sentant bien qu'il ne pourroit parler sans en donner de trop visibles d'une douleur excessive devant un homme qui n'avoit nulle part en sa confidence il n'y put trouver de meilleure invention que de renfermer toute cette excessive douleur dans son ame chrisante remarquant 
 aisement l'inquietude de mon maistre aussi tost que cet escuyer eut acheve son recit le fit sortir avec beaucoup d'adresse cependant artamene ne scachant pas trop bien comment il pourroit souffrir la veue de ciaxare sans luy descouvrir trop ouvertement son desespoir envoya chrisante pour aprendre ce que faisoit le roy afin d'avoir quelque loisir de se preparer a une chose si difficile mon maistre enfin me voyant seul aupres de luy me regarda d'une facon si touchante qu'il eust inspire la pitie a la personne du monde la plus cruelle feraulas me dit-il mandane est enlevee et enlevee par philidaspe philidaspe dis-je que j'ay pu tuer plus d'une fois mais ciel s'escrioit il est il bien possible que cette puissante aversion que j'ay tousjours eue pour luy dans le temps mesme que je ne le croyois pas estre mon rival m'ait permis de mesconnoistre le ravisseur de mandane et ait pu souffrir que mon bras ait assiste mon plus mortel ennemy quoy mandane reprenoit il tout furieux vous estiez dans ce pavillon que j'ay veu et cet inconnu estoit philidaspe quoy je vous ay peut-estre veue a l'entree de cette tente quoy je vous ay pu sauver et je vous ay moy mesme perdue quoy j'ay pu tuer ceux qui vouloient vous secourir et j'ay empesche que l'on n'aittue philidaspe quoy j'ay pu vous delivrer et je ne l'ay pas fait quoy j'ay servy a vostre enlevement et le traistre philidaspe qui m'a reconnu sans doute a bien pu se resoudre d'accepter le secours 
 de son ennemy quoy mandane vous n'estes plus a themiscire et vous estes en la puissance de philidaspe mais ciel n'estoit-ce pas assez reprenoit il que vous y fussiez par sa violence sans que j'y contribuasse et faloit il que ce fust de ma main et par ma valeur que l'injuste philidaspe vous enlevast mais ne pense pas philidaspe adjoustoit il jouir en repos d'une si illustre conqueste en quelque lieu de la terre que tu te retires il faut que l'office que je t'ay rendu ce coute la vie ouy quand tu serois dans babilone la plus grande et la plus forte ville du monde au milieu de tes gardes et jusques sur le throsne de tes peres j'iray te punir de son crime il faut que ton sang l'efface de ma memoire et que ta more soit le chastiment de ta faute o dieux poursuivoit il a quels bizarres malheurs suis-je destine ha thomiris adjoustoit il encore que vostre injuste passion me coustera cher et que je suis rigoureusement puny d'avoir trouble vostre repos mais vous divine princesse reprenoit il que l'on m'a assure avoir prononce mon nom lors que l'on vous a enlevee vous en souviendrez vous en assirie ne vous laisserez vous point toucher par les larmes de philidaspe ne luy pardonnerez vous point son crime la magnificence de babilone n'esblouira t'elle point vos yeux cette grande cour ne charmera-t'elle point vostre esprit n'apellerez vous point la violence de philidaspe un exces d'amour et serez vous aux bords de l'euphrate 
 ce que vous estiez aux bords de l'iris et du thermodon enfin divine princesse artamene sera-t'il tousjours prefere a philidaspe et cyrus au roy d'assirie helas disoit il encore pourquoy fust-ce que les dieux m'advertirent des le premier moment que je connus philidaspe que je ne le devois pas aimer pour ne m'advertir pas que je ne devois point le servir en une occasion si injuste et comment est il possible que mon rival ait pu se deguiser a mes yeux je le connoissois quand je ne le connoissois pas ou du moins quand je ne le devois pas connoistre et je ne l'ay pas connu en un temps ou il m'estoit si important de scavoir que c'estoit philidaspe et qui estoit philidaspe imaginez vous feraulas me disoit il si les dieux eussent permis que j'eusse sceu la verite quelle auroit este ma joye lors qu'apres avoir combattu et vaincu philidaspe j'eusse este dans ce pavillon ou j'eusse trouve ma princesse ou je l'eusse delivree et l'eusseramenee a themiscire mais imaginez vous aussi ma douleur et mon desespoir de voir que c'est moy seul qui suis la cause de sa perte que c'est moy qui l'ay mise entre les mains de philidaspe et qui l'ay presque enlevee car enfin j'ay pu le perdre et je ne l'ay pas fait j'ay pu me joindre a ceux qui l'attaquoient et je les ay attaquez et j'ay pu sauver mandane que j'ay perdue mais il faut reparer cette perte s'il est possible ou du moins nous vanger de celuy qui nous l'a causee accordez moy donc justes dieux assez de constance 
 pour supporter ce terrible accident sans mourir je scay bien que la mort est le secours de tous les malheureux et que ce remede me gueriroit de tous les maux que je souffre mais divine mandane vous faites aujourd'huy en moy ce que les perils les plus effroyables n'ont jamais pu faire ouy ma princesse ce coeur qui n'a point aprehende la mort dans les plus sanglantes batailles a quelque crainte d'en estre surpris par l'accablement de ses desplaisirs je crains ma princesse je crains mais a mon advis cette crainte n'est ny lasche ny foible et puis que je ne crains la mort qu'afin d'exposer ma vie pour vostre liberte vous me le pardonnerez sans doute et ne m'en blasmerez point mais helas qui scait si jamais vous entendrez parler d'artamene et si artamene entendra jamais parler de l'adorable mandane du moins scay-je bien reprenoit-il que je verray philidaspe tout roy d'assirie qu'il doit estre et que je ne seray pas long temps sans troubler sa felicite comme artamene en estoit la chrisante revint qui l'assura qu'il pourroit voir le roy mais en mesme temps son retour ayant este sceu plus de la moitie de la cour fut chez luy et l'accompagna chez ciaxare ce qui ne luy pleut pas beaucoup ne craignant rien davantage que d'avoir tant de tesmoins de sa douleur la veue du chasteau ou il avoit veu sa princesse la derniere fois redoubla encore son desplaisir et la presence du roy pensa exciter un trouble si grand dans son 
 ame et faire esclatter sa douleur si hautement qu'il s'en falut peu qu'a la veue de toute cette grande assemblee il ne parust plus afflige que ciaxare quoy que ciaxare le fust beaucoup ce prince ne vit pas plustost mon maistre que sans se souvenir plus du sujet de son voyage il donna ses premieres pensees a la perte qu'il avoit faite et bien artamene luy dit il philidaspe n'a point este descouvert en sa seconde entreprise comme il le fut en la premiere et les dieux ont enfin souffert qu'il ait enleve ma fille je souhaite seigneur repliqua mon maistre en soupirant que par ma valeur ou par ma bonne fortune je puisse vous la redonner bien tost et que l'injuste philidaspe ne jouisse pas long temps d'un thresor que j'ay pu luy oster avec assez de facilite le roy ne comprenant pas bien ce que mon maistre luy disoit luy en demanda l'explication et artamene qui ne pouvoit s'empescher de parler de la chose du monde qui le touchoit le plus sensiblement raconta au roy comment il avoit rencontre philidaspe comment il avoit veu un pavillon tendu dans la forest comment il avoit tue ceux qui attaquoient le ravisseur de mandane et comment enfin il avoit autant servy a son enlevement que philidaspe cet estrange evenement surprit si fort le roy et augmenta encore de telle sorte son affliction qu'il ne fut plus capable de prendre garde a celle d'artamene qui avoit estrangement paru lors qu'il avoit fait ce recit mais par bonheur ceux 
 qui l'entendirent creurent que la douleur excessive qui paroissoit sur son visage et dans ses paroles n'estoit qu'un simble effet de l'avanture qu'il avoit eue joint aussi que toute la cour estoit si triste elle mesme du malheur de cette princesse qu'il n'y avoit personne assez desinteresse pour prendre garde si exactement a ses actions apres que le recit de ce facheux evenement fut acheve et que chacun en eut parle avec estonnement seigneur dit alors mon maistre parlant a ciaxare ne voulez vous pas me permettre d'aller chercher philidaspe que je ne puis me resoudre d'apeller prince d'assirie me semblant qu'il est assez difficile de croire qu'un fils de la reine nitocris qui est une des plus grandes et des plus sages princesses du monde ait pu concevoir un dessein si injuste bien est il vray adjousta-t'il emporte par sa passion qu'il n'est pas aussi a croire qu'un homme qui ne seroit pas de naissance royalle peust avoir ose entreprendre d'enlever la princesse de capadoce ha artamene s'escria ciaxare que l'aversion que vous avez toujours eue pour philidaspe estoit bien mieux fondee que vous ne pensiez car je ne doute point luy dit il que vous ne vous interessiez infiniment en la perte que j'ay faite n'en doutez nullement seigneur repliqua mon maistre j'y prens part de telle sorte que je vous promets de delivrer la princesse ou de mourir de la main de son ravisseur le roy apres cela entra dans son cabinet ou il fit apeller artamene 
 afin de luy demander s'il estoit vray qu'il fust revenu sans train et sans equipage comme on le luy avoit assure artamene luy dit alors ce que je vous ay desja dit mais comme ce prince avoit l'ame accablee de douleur pour la perte de la princesse il ne sentit presque point le mauvais succes du voyage de mon maistre joint qu'ayant tant de besoin de sa valeur en cette facheuse conjoncture il ne s'amusa pas a chercher exactement si ce qu'il luy disoit paroissoit entierement vray-semblable artamene pressa encore ciaxare de luy permettre d'aller apres philidaspe quoy qu'il y eust peu d'aparence de le trouver neantmoins comme il eust pu arriver que la princesse se seroit trouvee mal et qu'ainsi il n'auroit pu avancer chemin ciaxare accorda a artamene ce qu'il souhaitoit et donna ordre qu'il y eust le lendemain au matin trois cens chevaux prests pour le suivre mon maistre demanda fort a ciaxare s'il n'avoit rien descouvert de cette entreprise et s'il ne pouvoit point soubconner qui avoit assiste philidaspe mais le roy luy dit qu'aribee avoit fait toutes choses possibles pour en pouvoir tirer quelques conjectures que neantmoins jusques a l'heure qu'il parlait il n'en avoit encore rien sceu mon maistre eust bien eu envie de dire au roy qu'aribee n'estoit pas propre a faire cette perquisition a cause de l'estroite amitie qu'il avoit tousjours eue avec philidaspe mais il voulut attendre que les soubcons qu'il avoit fussent fondez sur quelque 
 que aparence plus sensible et plus convainquante il je se para donc du roy et sans pouvoir fermer les yeux de toute la nuit il attendit la premiere pointe du jour avec une impatience extreme cependant seigneur sans m'arrester a vous despaindre toutes les agitations d'esprit qu'il eut et toutes les peines que ce petit voyage nous donna je vous diray seulement qu'en quinze jours que nous employasmes a chercher des nouvelles de la princesse nous n'en sceusmes rien qui peust donner nulle esperance a mon maistre et qu'au contraire nous fusmes advertis qu'apres avoir pris a diverses fois de fausses routes afin d'abuser ceux qui l'eussent pu suivre philidaspe estoit arrive avec la princesse dans une ville de son royaume qui est vers la frontiere de medie et qu'en ce lieu la a moins que d'avoir une armee tres considerable il n'y avoit point d'apparence de la pouvoir delivrer nous sceusmes aussi avec certitude que philidaspe estoit effectivement fils de la reine nitocris et nous retournasmes a themiscir sans avoir fait autre chose que scavoir que mandane estoit entre les mains d'un prince qui pouvoit si la reyne sa mere y vouloir consentir mettre une armee de deux cens mille hommes en campagne cette pensee qui auroit afflige tout autre qu'artamene luy eslevoit le coeur au lieu de le desesperer et la condition de son rival le consoloit en quelque facon de sa disgrace tous ceux qui auparavant nous estoient allez apres le 
 ravisseur de mandane revinrent alors ayant cherche inutilement et nous sceusmes seulement par eux que ce chevalier blesse que nous avions laisse en chemin gueriroit de ses blessures cependant aribee qui comme vous scaurez par la suitte de mon discours n'estoit pas innocent de l'enlevement de la princesse aprehendant que mon maistre n'eust peut-estre trouve philidaspe ou du moins quelqu'un des gardes que l'on croit qu'il avoit subornez pretexta un voyage qu'il voulut venir faire icy et a pterie dont il estoit gouverneur sur ce que quelques grecs anciens habitans de sinope avoient entrepris quelque chose contre le service du roy car seigneur je pense que vous scavez bien que cette ville a este bastie par les milesiens et que cette colonie greque a change de maistre plus d'une fois en effet il seroit difficile de bien definir ce qu'est veritablement sinope tant elle est remplie d'habitans de nations differentes ayant tantost este possedee par les grecs tantost par les galatiens autrefois encore par les paphlagoniens et aujourd'huy par le roy de capadoce aribee se servit donc d'un faux bruit de sedition pour partir de themiscire auparavant qu'artamene y fust revenu et s'en vint a sinope comme je l'ay desja dit de sorte que mon maistre ne le tremuant plus aupres du roy se trouva en paisible possession de l'esprit de ce prince mais dans la certitude du lieu ou estoit la princesse il 
 n'y avoit plus a balancer et il falut songer a la guerre ciaxare envoya pourtant vers la reine nitocris pour luy demander si elle aprouvoit l'action du prince son fils et pour luy redemander la princesse sa fille il envoya aussi vers astiage pour luy aprendre son malheur et pour en avoir du secours pendant quoy il fit lever autant de gens de guerre que ses deux royaumes en pouvoient fournir bien est il vray que les ordres qu'il envoya a aribee de faire des levees dans son gouvernement ne le fortifierent pas beaucoup car ce traistre en avoit affaire pour d'autres desseins il faisoit pourtant semblant d'executer les volontez du roy et faignant de se trouver mal il ne vint point a themiscire cependant nous sceusmes par le retour de celuy que l'on avoit envoye vers la reine nitocris qu'elle desadvouoit faction du prince d'assirie et qu'en effet il n'estoit point alle a babilone en ce mesme temps ceux que nous avions laissez parmy les massagettes revindrent et nous aprirent que gelonide les avoit fait sauver quinze jours apres nostre depart ils apporterent une lettre de cette vertueuse femme a artamene par laquelle elle luy disoit en general que son absence avoit bien cause du trouble a la cour de thomiris que neantmoins elle n'avoit pas eu beaucoup de peine a obtenir la liberte des siens la reine luy ayant dit qu'il n'y avoit que le retour et le repentir d'artamene qui la peust satisfaire ou que sa mort 
 qui la peust vanger mais a peine nous fusmes nous resjouis du retour des nostres que nous aprismes qu'astiage estant desja assez malade lors qu'on luy avoit apris l'enlevement de mandane par le prince d'assirie en avoit este si touche tant pour pinterest du roy de capadoce son fils que pour la haine qu'il portoit aux assiriens que la fievre luy en avoit redouble et qu'il estoit mort quatre jours apres declarant qu'il vouloit que tous ces subjets prissent les armes pour la liberte de la princesse mandane la nouvelle de cette mort pensa faire refondre mon maistre a se descouvrir a ciaxare pour ce qu'il estoit mais quand il venoit a se souvenir de tout ce qu'il luy avoit entendu dire parlant de cyrus la crainte qu'il ne se privast luy mesme de pouvoir delivrer la princesse l'en empeschoit absolument car disoit il si par hazard il n'a point change de sentimens qui scait s'il ne me banniroit point d'aupres de luy et si je ne serois pas contraint de me donner la mort pour me delivrer du deplaisir de n'avoir pu servir ma princesse qui scait s'il ne me seroit point mettre aux fers et si ce bras qui doit agir pour la liberte de mandane ne seroit point charge de chaines cependant il falut que ciaxare le disposast a aller prendre possession du throsne de medie et a s'en aller a ecbatane il fit pourtant preceder son arrivee par le commandement d'y lever des troupes afin de n'y faire pas long sejour les capadociens furent alors bien affligez de se voir 
 en un mesme temps farts roy et sans reine principalement scachant que leur princesse estoit entre les mains du prince d'assirie prevoyant bien que s'ils retournoient sous la domination des assiriens leur royaume ne seroit plus qu'une province cette crainte n'estoit pourtant pas universelle et il y avoit encore plusieurs personnes qui conservoient une affection secrette pour la nation assirienne aribee a ce que l'on croit avoit tousjours eu cette inclination mesme dans le temps qu'il estoit le plus aime de ciaxare aussi y en a t il qui disent que sa maison est originaire d'assirie quoy qu'il en soit quand le roy fut prest a partir ne soubconnant encore aribee d'aucune trahison il luy envoya commander de se rendre aupres de luy le voulant declarer regent du royaume mais n'osant se confier et craignant que cet honneur apparent ne fust un artifice pour s'assurer de luy il manda a ciaxare qu'il estoit malade et que s'il vouloit luy faire la grace de luy remettre la conduite de la capadoce il n'avoit qu'a luy en envoyer l'ordre cependant le roy estant adverty qu'aribee ne se trouvoit point mal comme il disoit commenca d'entrer en soubcon et donna toute l'authorue a un homme de grande condition nomme ariobante ce qui acheva d'irriter aribee et de le faire resoudre a tout ce qu'il a fait depuis artamene envoya ortalque vers artaxe frere d'aribee luy commander de la part de ciaxare de continuer de servir le roy 
 de pont 
 
 
 
 
ciaxare fut donc a ecbatane et mon maistre l'y accompagna le roy de perse envoya en ce mesme temps un ambassadeur au roy de medie car doresnavant nous appellerons ciaxare ainsi pour s'affliger aveque luy et de la mort d'astiage et de l'enlevement de la princesse sa fille et quelques jours apres un autre pour se resjouir de son heureux advenement a la couronne et pour luy offrir un puissant secours afin de faire la guerre au prince d'assirie ce fut alors seigneur que chrisante se trouva fort embarrasse il ne craignoit pas toutefois que mon maistre fust reconnu car il estoit sans doute arrive un assez grand changement en luy aussi bien qu'en moy qui estois a peu pres de mesme age mais il ne pouvoit pas douter qu'estant beaucoup plus avance en age qu'artamene il ne fust connu pour ce qu'il estoit de sorte qu'il falut malgre luy se resoudre a dire un mensonge il dit donc a ces ambassadeurs persans en termes equivoques que desespere de ne pouvoir remener en perse le prince qu'il en avoit emmene il s'estoit resolu d'errer de cour en cour et de province en province que pendant un voyage qu'il avoit fait en grece il s'estoit donne a artamene et s'estoit attache a sa fortune adusius que vous voyez icy qui estoit un de ces ambassadeurs voulut l'obliger a luy raconter les particularitez du naufrage de cyrus et a luy dire s'il avoit retrouve son corps mais chrisante se demesla de cette conversation 
 avec beaucoup d'adresse luy disant que ceux qui echapent d'un naufrage ne scavent guere ce qui advient a ceux qui y perissent au reste chrisante le pria aussi bien que l'autre ambassadeur de ne dire pas a ciaxare qu'il avoit eu l'honneur d'estre au jeune cyrus de peur que la haine qu'il avoit eue pour ce malheureux prince ne retombast en quelque facon sur luy chrisante luy de manda aussi si la perte de cyrus n'avoit pas extraordinairement afflige le roy et la reine de perse et adusius luy respondit qu'ils en avoient este fort touchez et l'estoient encore mais que comme ils estoient fort sages leur douleur l'estoit aussi de sorte qu'elle ne les empescheroit pas d'assister un prince qui s'estoit rejouy de la perte qu'ils avoient faite qu'ils le faisoient et par generosite et par politique joint qu'apres tout ciaxare n'estoit pas tout a fait condamnable pour ce qu'il avoit fait veu les sentimens d'astiage les predictions des mages que les medes reverent beaucoup et les menaces des astres mais enfin seigneur nous aprismes a quelques jours de la que la reine nitocris estoit morte et que le prince son fils estoit alle a babilone et y avoit mene la princesse mandane en triomphe cette nouvelle affligea encore artamene car tant que la reine nitocris eust vescu il eust este bien plus aise de delivrer la princesse r estant a croire que cette excellente reine n'auroit jamais protege une injustice bien qu'elle fust commise par 
 son fils mais voyant que pour delivrer mandane il faloit prendre la premiere ville du monde et renverser toute l'asie il s'en affligea infiniment ce n'est pas que la grandeur de l'entreprise l'estonnast mais c'est qu'il aprehendoit que le long temps qu'il faudroit pour l'execution d'un si grand dessein ne donnait loisir au roy d'assirie d'avoir recours a quelque violente resolution contre la princesse cependant ciaxare ayant accepte l'offre du roy de perse adusius s'en retourna en diligence pour en advertir le roy son maistre et de toutes parts l'on ne songea plus qu'a se preparer a la guerre le roy d'affine qui n'ignoroit pas les apres qui se faisoient parmy les medes commenca d'agir de son coste mazare prince des saces qui comme vous scavez estoit son vassal et qui estoit alors dans babilone luy promit assistance et vous n'ignorez pas seigneur que le roy d'arabie fit ce que vous fistes c'est a dire qu'il prit le party du roy d'assirie aussi est-ce plustost au genereux thrasibule que je parle presentement qu'a toute cette illustre compagnie n'y ayant que luy qui ignore tout ce qui me reste a dire le roy d'hircanie interrompant alors feraulas luy dit qu'en effet c'estoit a thrasibule qu'il devoit d'oresnavant adresser la parole que neantmoins quoy qu'il sceust une bonne partie de ce qu'il avoit encore a raconter il ne laisseroit pas d'estre bien aise de s'en rafraichir la memoire thrasibule remercia le roy d'hircanie de la 
 bonte qu'il avoit pour luy et feraulas reprit son discours de cette sorte le roy d'assirie se preparant donc a la guerre suffi bien que nous fut non seulement assure du secours du roy de lydie de celuy du roy d'hircanie et de celuy du roy d'arabie mais encore du prince des saces de celuy des paphlagoniens et des indiens pour le roy de phrigie il fut aussi puissamment solicite de prendre le party de celuy d'assirie suivant le traitte de paix qu'il avoit fait avec la reine nitocris mais comme il avoit guerre contre cresus et que ce prince devoit assister le roy d'assirie aussi bien que luy il fit dire au ravisseur de mandane qu'il estoit prest de le secourir pourveu que ses troupes ne fussent point meslees avec celles des lydiens ses ennemis ce qu'on luy promit et ce qu'on ne luy tint pas ce prince eust bien voulu ne se trouver pas engage dans le party du roy d'affine mais n'ayant pas ratifie le traite de paix du roy de pont qui l'eust engage en celuy de ciaxare il se resolut a ce qu'il ne pouvoit empescher pour le roy de pont il n'estoit pas en estat de prendre party car il avoit une guerre civile dans son royaume qui l'occupoit estrangement et qui le destruira sans doute si elle ne l'a desja destruit voila donc seigneur bien des rois et bien des princes engagez dans le party le plus injuste de plus aribee voyant le roy d'assirie en possession du throsne de ses peres acheva de se declarer et publiant dans 
 la province dont il estoit gouverneur que la princesse avoit consenty a son enlevement il leva des troupes r'apella artaxe son frere que l'on avoit envoye pour secourir le roy de pont malgre les derniers ordres du roy et acheva peut-estre de destruire ce prince par la ayant donc fait un corps considerable il l'envoya a babilone outre cela le roy d'assirie depescha un ambassadeur a cresus comme je l'ay dit pour le soliciter de se joindre a son armee luy representant que les persans et les medes estoient deux nations qui estant jointes pouvoient aspirer a la domination universelle de toute l'asie que de plus il y avoit tousjours eu alliance entre les rois de lydie et ceux d'affine qu'ainsi luy demandant du secours en une occasion ou il s'agissoit en effet de la cause commune quoy qu'en aparence la guerre ne se fist que pour l'enlevement de la princesse mandane il ne devoit pas le luy refuser qu'au reste la consideration des droits du sang ne le devoit point arrester puis que s'il faisoit la guerre contre ciaxare il la seroit aussi pour mandane qu'il n'avoit enlevee qu'avec intention de luy mettre la couronne d'affine sur la teste enfin tout le monde scait que cresus ce laissa persuader ainsi artamene aprit que son ennemy avoit de son party les saces les hircaniens les arrabes ceux de la basse et haute phrigie les lydiens une partie des capadociens quelques peuples des indiens les paphlagoniens les siriens et les assiriens nous 
 sceusmes encore qu'il avoit voulu engager ceux de la carie dans sa cause et qu'ils l'avoient refuse cependant le roy de perse solicite puissamment par la reine sa femme soeur de ciaxare choisit deux cens homotimes ce sont les plus nobles d'entre les persans et a chacun de ces deux cens hommes il donna permission d'en prendre quatre autres de mesme qualite de sorte que de cette facon ce furent mille homotimes en fuite dequoy cambise ordonna que chacun de ces mille levast parmy le peuple dix rondeliers dix archers et dix jetteurs de fondes si bien que cela faisoit trente mille hommes sans les homotimes mais trente mille hommes choisis qui en valoient bien cinquante mille hidaspe que vous voyez eut la conduite de ce puissant secours et adusius fut son lieutenant general ciaxare comme vous pouvez penser le receut avec beaucoup de joye et artamene en eut une si sensible que je ne vous la scaurois exprimer cependant comme il envoyoit tousjours aux nouvelles l'on sceut de certitude que cresus meneroit dix mille chevaux et quarante mille hommes de pied archers ou rondeliers que le roy de phrigie auroit fix mille chevaux et vingt mille piquiers ou rondeliers qu'aribee envoyoit de capadoce quatre mille chevaux et dix mille hommes d'infanterie que maragdus roy d'arrabie pretendoit avoir cinq mille chevaux dix mille hommes de pied et cent chariots armez les hircaniens devoient avoir aussi cent 
 chariots et quatre mille jetteurs de fonde les cadusiens huit mille hommes de pied les indiens autant et les paphlagoniens quatre mille seulement et outre cela le roy d'assirie avoit vingt mille chevaux et quarante mille hommes de pied de sorte que de cette facon s'estoit quarante cinq mille chevaux et pres de cent cinquante mille hommes d'infanterie sans les chariots de nostre coste nous avions dix mille chevaux et cinquante mille hommes de pied archers ou rondeliers tous sujets naturels de ciaxare sans y comprendre les troupes que fournirent la province des arisantins celle des struchates et deux autres qui toutes quatre ensemble firent encore dix mille chevaux et quinze mille hommes de pied de sorte que si vous joignez a tout cela les trente mille hommes de perse les mille homotimes et cinq mille chevaux et dix mille hommes d'infanterie d'une partie de la capadoce qui n'estoit pas revoltee vous trouverez que nostre armee estoit sans doute assez belle elle n'estoit pourtant pas si forte que celle du roy d'affine puis qu'elle n'estoit que de vingt cinq mille chevaux et de cent mille hommes de pied sans aucuns chariots armez bien est il vray que l'on peut conter pour quelque chose d'avantageux d'avoir trente mille hommes d'infanterie persienne et dix mille de cavalerie medoise aussi mon maistre ne parut il point estonne de cette inesgalite ny de ce grand nombre de rois qu'il avoit a combattre au contraire reprenant 
 un nouveau coeur en une occasion si importante et qui luy pouvoit estre si glorieuse quoy que la captivite de sa princesse l'affligeast infiniment neantmoins l'esperance qu'il avoit de l'aller delivrer ou du moins mourir pour elle faisoit que plus aisement il devenoit maistre de son chagrin en renfermant une partie dans son ame et quoy qu'il ne fust pas encore connu des medes sa reputation sa bonne mine sa douceur sa couttoisie et sa liberalite luy aquirent bien-tost un si grand credit parmy eux qu'il en estoit adore ce fut en ce temps la que commenca l'amitie qu'il eut pour araspe et celle qu'aglatidas eut pour luy mais j'avois oublie de vous dire qu'harpage qui avoit tousjours demeure en perse depuis le depart de cyrus voulant revenir en son pais se servit de cette occasion apres la mort d'astiage qui l'avoit exile et revint en medie avec hidaspe qui fit sa paix aupres de ciaxare a la recommandation de la reine de perse sans qu'il reconnust non plus cyrus que les persans le connurent enfin pour abreger un discours qui sembleroit trop long a tant d'illustres personnes qui ont veu une partie des choses que j'ay encore a dire l'armee de ciaxare marcha artamene estant son lieutenant general et commandant l'avant-garde comme nous fusmes prests d'entrer dans le pais ennemy artamene vit a sa droite une grande aigle qui volant avec rapidite sembla prendre la route de babilone comme si elle eust voulu 
 luy monstrer le chemin qu'il devoit suivre le vol de cet oyseau fut regarde comme une chose d'un heureux presage et ciaxare ayant fait faire alte fit offrir des sacrifices non seulement aux dieux des medes et des persans mais encore a ceux des assiriens afin de le les rendre tous propices et favorables je ne m'arresteray point a vous dire quelle fut la marche de nostre armee ny comment artamene par sa prudence et par sa conduite fit que tout ce grand corps ne souffrit point durant ce voyage je vous diray donc seulement que mon maistre qui mouroit d'impatience de faire quelques prisonniers pour pouvoir aprendre par eux des nouvelles de mandane voyant que des que les coureurs des ennemis paroissoient et qu'il vouloit aller a eux ils laschoient le pied et ne vouloient point combatte s'advisa d'une ruse qui luy reussit ce fut de faire faire le soir grand nombre de feux assez loing derriere l'endroit ou nostre arme estoit campee et de n'en faire point au lieu ou elle estoit de sorte que les coureurs des ennemis venant la nuit pour le reconnoistre ou pour tascher de surprendre quelques uns des nostres se trouverent eux mesmes estrangement surpris lors que venant a rencontrer nos troupes ils trouverent si pres ceux qu'ils croyoient beaucoup plus loing quelques prisonniers ayant donc este faits nous sceusmes que le roy d'assire devoit laisser dans peu de jours la princesse a babilone sous la gaide de mazare et qu'il seroit 
 bien tost a la teste de son annee accompagne des rois d'hircanie de lydie de phrigie et d'arrabie mais quelque impatience qu'eust artamene de se voir aux mains avec le roy d'assirie que nous n'appellerons plus philidaspe il ne put pas aller si viste qu'il pensoit car il trouva que ceux qui avoient fuy devant luy a diverses fois avoient repasse la riviere du ginde qui descendant des montagnes mantianes passe au travers des dardaniens et se va decharger dans le tigre pour s'aller rendre avec luy dans le sein persique or seigneur cette riviere est fort rapide de sorte que les troupes assiriennes ayant rompu le pont sur lequel on la pouvoit passer artamene arrivant au bord de ce fleuve au dela duquel il voyoit des gens de guerre fut au desespoir de voir qu'il estoit impossible deleguayer il ne se laissa pourtant persuader cette verite qu'apres une experience qui luy pensa estre funeste car emporte par son grand coeur et par son amour il poussa son cheval jusques au milieu du fleuve ou la rapidite de l'eau le pensa faire perir comme il fut revenu au bord il y eut un de ces chevaux blancs qui parmy nous sont consacrez au soleil qui fauta brusquement de luy mesme dans la riviere pour la passer mais il y fut englouty si bien qu'artamene ne scachant quelle voye prendre pour passer ce fleuve s'advisa d'un moyen veritablement fort extraordinaire mais aussi fort infaillible qui fut de faire des canaux pour le diviser enfin il proposa la chose et l'executa 
 et en huit jours il fit faire un travail si prodigieux que tous les siecles en parleront avec estonnement car amusant tousjours les ennemis par sa presence au bord de cette riviere il fit faire un grand rampart de terre pour cacher ses pionniers aux assiriens afin qu'ils ne vissent pas ce qu'ils faisoient et ayant fait aprofondir cent soixante canaux qui aboutissoient a ce fleuve il fit cent soixante petits ruisseaux d'une fort grande riviere qu'il traversa apres sans aucune peine suivy de toute son armee ce prodige surprit d'une telle sorte les troupes assiriennes qui estoient de l'autre coste de l'eau qu'elles n'y rendirent aucun combat et s'en allerent en desordre porter le frayeur dans le corps de leur armee leur semblant qu'il n'y avoit que les dieux qui pussent changer le cours des fleuves et ne pouvant pas s'imaginer apres cela qu'il y eust rien d'impossible a artamene en effet je suis persuade qu'il estoit peu de choses qui pussent resister au courage d'un homme comme luy que l'amour animoit d'une ardeur vrayement heroique comme artamene fut paffe de l'autre coste de cette riviere il en eut une extreme joye s'imaginant que puis qu'il n'y avoit plus qu'a combatre pour arriver devant babilone rien ne l'en pouvoit plus empescher nous marchasmes donc droit a l'ennemy qui de son coste s'estoit aussi advance vers nous avec assez de diligence nous estions pourtant encore a deux journees de luy lors que nous vismes arriver un 
 vieillard de fort bonne mine suivy detrois cens chevaux qui demanda a parler a artamene et qui luy ayant apris en peu de mots les justes sujets qu'il avoit de se plaindre du roy d'assine luy dit qu'il venoit demander protection a ciaxare et luy offrir tout ce qui estoit en sa puissance enfin gobrias qui est presentement a sinope offrit a artamene de remettre son estat sous son pouvoir comme en effet il le fit peu de jours apres et la princesse arpasie sa fille qui est une des plus belles personnes du monde receut artamene magnifiquement par le commandement de son pere dans une forte place qui luy apartient et dont artamene le fit pourtant laisser en possession mais seigneur ce n'est pas icy ou je me dois arrester quoy qu'il y eust de belles choses a dire ce fut encore en ce mesme temps que le sage gobrias engagea gadate dans le party de ciaxare neantmoins sans m'arrester a rien qu'a ce qui regarde directement artamene je ne vous diray point non plus comment le roy d'affine ayant donne un juste sujet au vaillant roy d'hircanie et au prince des cadusiens de quitter son party ces deux princes se rangerent de celuy de ciaxare ou plustost de celuy d'artamene estant certain que la reputation de mon maistre fut la plus puissante raison qui obligea tous ces grands princes a se fier en sa parole je ne vous diray point que le roy de chipre luy envoya aussi des troupes sous la conduite de thimocrate et de philocles mais je 
 vous diray donc seulement que les deux armees estant en presence et le jour de bataille estant venu artamene fit tout ce qu'il faloit faire pour preparer ses troupes a vaincre il les loua il les flata et il leur commanda de le suivre d'un air il imperieux et si obligeant tout ensemble qu'il n'y eut pas un soldat qui n'eust envie de luy obeir en effet quand ces deux grandes armees furent hors de leurs retranchemens et que de part et d'autre les chariots armez les rondeliers les archers les tireurs de fondes les piquiers et ceux qui lancent des javelots ou qui se servent de l'espee seule furent rangez en bataille artamene au lieu de leur faire un long discours pour les encourager ne leur dit autre chose sinon qui fera-ce ma compagnons qui me devancera qui d'entre vous me previendra a tuer le premier de nos ennemis et qui sera ce enfin qui surpassera artamene allons mes compagnons leur dit il car je vous profite que je n'auray pas moins de joye de voir que vous me surmontiez en valeur que j'en auray a vaincre les assriens ce peu de paroles prononcees par un homme comme artamene firent un si grand effet dans le coeur des soldats qu'ils firent retentir l'air de voix eclatantes dont le son ressembloit assez a un chant de victoire et de triomphe ce jour la ciaxare par le conseil d'artamene voulut que le mot de la bataille fust jupiter protecteur de sorte que le combat commencant il se fit un si grand bruit de part et 
 d'autre par la confusion des cris par le fracas des armes et des traits et par le hannissement des chevaux qu'il n'est presque rien de plus estonnant mais seigneurs vous le scavez tous a la reserve de thrasibule c'est pourquoy je vous diray donc seulement sans vous particulariser cette grande journee qu'artamene ayant cherche le roy d'assirie avec beaucoup de foin le trouva enfin s'estant fait dire par un prisonnier en quel endroit il devoit combattre le rencontrant donc dans la meslee voyons luy dit il voyons si le roy d'affine est plus vaillant que philidaspe et s'il me fera aussi aise de luy oster la vie qu'il me le fut de la luy conserver dans la forest ou je le trouvay ce prince entendant ce discours se retourna brusquement et reconnoissant mon maistre a la voix artamene luy dit il le roy d'assirie n'est peutestre pas plus vaillant que philidaspe mais il est du moins plus civil puis que tout roy qu'il paroist aujourd'huy il ne laisse pas de vouloir encore mesurer son espee avec la tienne bien que tu ne passes que pour un simple chevalier avance donc luy cria mon maistre qui voyoit que ce prince balancait sur ce qu'il devoit faire et fois assure que le ravisseur de mandane s'est bien plus deshonnore en l'enlevant qu'en se battant contre artamene je ne devrois pas te combattre luy respondit encore ce prince puis que je te dois la vie mais qu'y serois je un sentiment secret qui me pousse a se 
 hair est plus fort que ma generosite a ces mots ils s'approcherent et se batirent l'espee d'artamene fut teinte du sang de ce prince et fila foule et la confusion du combat general ne les eust separez la mort du roy d'assirie eust a mon advis fini la guerre mais enfin estant arrive que le bruit s'epandit dans ses troupes qu'il estait mort ou prisonnier il y eut un desordre qui n'eut jamais de semblable les uns combatoient les autres fuyoient les rois alliez croyant le roy d'assirie mort se retirerent cresus fit partir tous ses gens et les suivit et prenant le chemin des montagnes sauva du moins le reste de ses troupes de la deroute generale le roy de phrigie qui avoit eu sujet de mescontentement parce qu'une partie des siennes avoit este mise en mesme corps que celles du roy de lydie contre ce qu'on luy avoit promis et qui estoit tousjours amoureux de la gloire d'artamene se retira et se retrancha en un lieu fort avantageux pour voir quelle suitte auroit nostre victoire le prince de paphlagonie fut fait prisonnier et presque tout ce qu'il y avoit de personnes considerables en l'armee d'assirie perirent ou changerent de party enfin seigneur poursuivit feraulas parlant tousjours a thrasibule l'on eust dit que les dieux combatoient pour artamene estant certain qu'il ne s'est jamais veu tant de grands princes ensemble opiniastrer si peu la victoire ce n'est pas apres tout qu'elle ne fust tousjours difficile a remporter parce qu'encore que tous 
 n'eust pas bien combatu il y en avoit tousjours eu assez pour donner bien de la peine veu l'inegalite du nombre il est certain que sans flater les persans les homotimes firent des miracles en cette occasion et que la cavalerie medoise aussi bien que celle des hircaniens y fit un merveilleux effet cependant dans ce grand desordre le roy d'assirie qui en toute autre rencontre le seroit peut-estre fait tuer avant que de lascher le pied se retira des qu'il eut perdu l'espoir de vaincre et que maragdus roy d'arrabie eut este tue apres de luy craignant sans doute que si le bruit de sa desfaite eust devance son retour a babilone il n'y fust arrive quelque esmotion qui eust pu faire sauver la princesse cette prompte retraite fut certainement ce qui confirma le bruit de sa mort les troupes capadociennes craignant de tomber sous la puissance de ciaxare c'est a dire sous celle d'un maistre justement irrite furent celles qui se joignirent a une partie des assiriennes pour faire escorte au roy d'assirie et je ne souviens que mon maistre ayant veu fuir ces capadociens se mit a leur crier en les poursuivant pour quoy fuyez vous avec les vaincus et que ne venez vous plustost triompher avec les vainqueurs mais ce fut en vain qu'il leur parla pour les faire revenir a luy la honte et la crainte empeschant leur repentir de vous dire maintenant le nombre des morts celuy des prisonniers l'abondance des armes et des chevaux le grand nombre de chariots de tentes et 
 toute la richesse du butin ce seroit une chose inutile mais je vous diray seulement qu'artamene obligea ciaxare a le donner tout entier aux soldats et qu'en son particulier il ne se reserva que la liberte de pouvoir donner plus ou moins selon qu'il connoissoit que les capitaines en estoient dignes tous les homotimes ny tous les persans ne se chargerent point de butin artamene voulut pourtant que les premiers acoustumez a combatre a pied prissent les plus beaux chevaux des ennemis et de cette sorte il fit la premiere cavalerie persienne qui eust este veue en asie mais enfin quoy que cette deffaite de tant de rois et l'amitie qu'il avoit contractee avec tant de princes qui en sa consideration avoient pris le party du roy de medie deust en quelque sorte le satisfaire neantmoins le roy d'assirie n'estant ny mort ny prisonnier et la princesse estant tousjours dans babilone il luy sembloit certainement qu'il n'avoit encore rien fait aussi ne fut il pas long temps en repos et deux jours apres la bataille on prit le chemin debabilone nous sceusmes en y allant que le roy de lydie s'estoit estectiuement retire et que celuy de phrigie quoy que mescontent du roy des assiriens attendoit pourtant comme je l'ay desja dit de voir comment iroient les choies mais comme mon maistre eust bien voulu oster un si puissant appuy a son ennemy il detacha un corps considerable sous la conduite d'hidaspe pour aller combattre ce prince 
 et en effet la chose reussit si heureusement a hidaspe qu'apres plusieurs combats il forca les retranchemens du roy de phrigie et fit mesme ce prince prisonnier mais comme artamene luy avoit de l'obligation du temps de la guerre de bithinie il obligea ciaxare a le bien traiter il luy laissa le commandement de ce qui luy restoit de troupes apres sa destaite a condition mesme qu'elles ne serviroient point au siege de babilone le roy de phrigie ne pouvant se resoudre disoit il de combatre celuy qu'il estoit venu secourir en effet artamene les envoya en attendant avec autant de troupes de medie s'assurer seulement d'un passage qui estoit egalement advantageux au roy de phrigie s'il vouloit s'en retourner et a ciaxare pour n'estre pas attaque de ce coste la il fit encore rendre la liberte au prince de paphlagonie qui depuis ne l'a point abandonne enfin seigneur nous arrivasmes a veue de la superbe babilone mais quoy que mon maistre j'eust trouvee tres forte lors qu'il y avoit este elle la luy sembla encore davantage a cette seconde fois tant parce qu'il s'y connoissoit mieux que parce qu'il y avoit un interest bien plus puissant d'abord qu'il aperceut ce magnifique palais qui s'esleve au milieu de babilone c'est la me dit il feraulas qu'il faut aller et qu'il faut delivrer mandane d'abord il environna toute la ville avec ses troupes afin d'empescher que personne n'en sortist et de bien 
 reconnoistre par ou il la faudrait attaquer mais a vous dire la verite les murailles en sont si hautes si espaisses et si fortes que les beliers n'y pouvoient rien faire joint que de grands et larges fossez pleins d'eau empeschoient que l'on n'en peust approcher pour se servir de ces machines de plus il sembloit aussi impossible de la pouvoir attaquer par le fleuve a cause de ce merveilleux ouvrage que la reine nicocris avoit fait par lequel elle avoit rendu l'euphrate tournoyant beaucoup au dessus de l'endroit par ou il entre dans la ville pour la traverser afin de rompre l'impetuosite de ce fleuve et de faire que l'on ne peust pas aborder a babilone si facilement car de cette facon l'euphrate serpentant comme il faisoit il eust este impossible a ceux de la ville d'estre surpris par des bateaux chargez de gens de guerre ces detours estant si longs qu'il faloit un jour entier pour arriver a babilone depuis le lieu ou ils commencoient je ne m'arresteray point a vous decrire ce siege exactement a vous dire quel prodigieux travail fut celuy de faire la circonvalation d'une ville si grande combien de tours artamene fit eslever de distance en distance tant pour assurer son campement et pour fortifier ses lignes que pour descouvrir ce que faisoient les ennemis derriere leurs murailles comment ces tours estoient sur des pilotis de bois de palmier d'une hauteur prodigieuse ny toutes les machines qu'il fit preparer pour ce siege je ne vous diray pas 
 non plus combien la valeur de mazare parut aux diverses sorties que firent les assiegez ny combien celle de mon maistre se fit voir a les repousser mais je vous diray en peu de mots que tout ce que l'on peut faire pour attaquer une place fut fait inutilement contre babilone artamene desespere de cela voyant que l'hyver commencoit et que contre l'ordinaire la campagne estoit desja couverte de neige ne scavoit plus quelle resolution prendre car encore qu'il y eust une multitude infinie de gens dans cette ville assiegee l'on scavoit toutefois qu'il y avoit des vivres pour tres longtemps ainsi il n'y avoit presque nul espoir de la prendre ny par la force ny par la faim si ce n'estoit dans un terme si long que la pensee en faisoit frayeur a mon maistre en ce malheureux estat il s'avisa d'une choie qui luy redonna quelque espoir et il ne creut pas que l'euphrateluy resistast plus que le fleuve du ginde de sorte qu'il fit faire avec le consentement du roy deux grandes tranchees qui aboutissoient a l'euphrate mais auparavant que d'achever d'ouvrir ces tranchees et de donner pastage a l'eau du fleuve il fit mettre vingt mille hommes proche de l'endroit par ou l'euphrate entre dans la ville se mettant luy mesme a leur teste et en envoya autant au lieu par ou ce fleuve fort de babilone les choses estant en cet estat il donna alors le signal d'ouvrir les tranchees un peu devant la nuit de sorte qu'en moins de deux heures ce fleuve s'estant 
 rendu gueable il marcha le premier dans l'eau jusques aux genoux malgre l'incommodite de la saison car les chevaux ne font pas propres quand on veut surprendre une ville et animant par son exemple tous ceux qui avoient ordre ce le suivre ils entrerent courageusement et avec impetuosite dans la superbe babilone l'attaque fut faite par les deux bouts de la ville en un mesme instant hidaspe n'ayant pas este moins diligent qu'artamene mon maistre afin de pouvoir agir plus seurement et de pouvoir aller droit au palais ou il avoit sceu par des prisonniers que la princesse avoit toujours loge prit avec luy le prince gadate et un des officiers de gobrias afin de le conduire droit ou il vouloit aller je ne vous representeray point la surprise des habitans l'effroyable desordre de cette nuit les combats qu'il falut rendre en quelques en droits la facilite qu'artamene trouva en d'autres et comme quoy une grande sedition qui estoit dans leur ville aida a leur perte je ne vous diray pas non plus de combien de voix l'air retentissoit la desolation des femmes et l'estonnement universel du peuple mais je vous diray qu'artamene sans songer a rien qu'a mandane se fit conduire en diligence au palais d'abord les gardes firent quelque resistance mais tout d'un coup un d'entre eux ayant crie que le roy estoit sauve ils abandonnerent les portes jetterent leurs armes et laisserent artamene maistre du palais mais o dieux ce fut en vain 
 qu'il appella et qu'il fut chercher mandane il ne vit ny le roy d'assirie ny la princesse et ne put mesme trouver personne qui luy peust dire ce qu'ils estoient devenus pour hidaspe selon le commandement que luy avoit fait artamene il s'estoit assure de toutes les places publiques avoit avance des corps de gardes en divers en droits et s'estoit tenu toute la nuit sous les armes de sorte qu'a la pointe du jour plus de la moitie de l'armee de ciaxarese trouva dans la ville et artamene se vit maistre de babilone a la reserve de deux chasteaux qui se rendirent des le mesme jour mais ny dans le palais des rois ny dans les chasteaux ny dans les temples ny mesme dans les maisons car artamene chercha et fit chercher par tout le roy d'assirie ny la princesse mandane ne se trouverent point et il y eut seulement quelques unes des femmes assiriennes que l'on avoit mises aupres de la princesse et qui ne l'avoient pas suivie qui dirent qu'a l'entree de la nuit le roy accompagne de plusieurs des siens l'estoit venue prendre dans sa chambre avec les deux filles de capadoce qu'elle avoit tousjours avec elle et l'avoit fait descendre par un escalier derobe qui respondoit dans le jardin sans qu'elles pussent dire ce qu'ils estoient devenus de vous representer seigneur le despoir de mon maistre ce seroit une chose impossible quoy disoit il les dieux ont donc resolu de me faire souffrir tous les malheurs les plus insuportables quoy je ne delivreray donc 
 point ma princesse et je ne puniray point mon rival ha feraulas cela n'est pas possible en fin seigneur il fut a propos que ciazare et tant de grands princes qui l'acompagnoient donnassent tous les ordres necessaires pour remettre le calme en cette grande ville car pour mon maistre mandane estoit la seule chose ou il pouvoit penser l'on fut un mois tout entier sans scavoir ce que le roy d'assirie estoit devenu non plus que la princesse mandane pendant le quel artamene souffrit tout ce que l'on peut souffrir helas me disoit il quelquefois a quoy me fert de gagner des batailles de prendre des villes et de renverser des royaumes si je ne puis pas seulement delivrer ma princesse et punir son ravisseur encore si ce n'estoit pas de ma main qu'elle fust en sa puissance je serois moins afflige mais qu'il faille que par ma valeur le roy d'assirie ait enleve ma princesse et que cette mesme valeur ne puisse faire que je le tue ny que je la delivre c'est ce qui vient a bout de toute ma patience car enfin sauver la vie de son ennemy attaque par onze chevaliers et ne la luy pouvoir oster en un jour ou tant d'autres aussi vaillans que luy ont senty la pesanteur de mes coups c'est feraulas c'est ce qui me fait voir que les dieux ont resolu ma perte et que je n'ay qu'a m'y preparer l'oubliois de vous dire que nous trouvasmes dans babilone grand nombre de dames de tres grande condition qui ayant este traitees avec beaucoup de respect parce 
 qu'artamene avant que d'entrer dans la ville avoit commande expressement que l'on ne fist aucune violence aux femmes vinrent le remercier et l'assurer que la princesse mandane luy rendroit grace du bon traitement qu'elles avoient receu de luy a ce nom mon maistre redoubla la civilite qu'il avoit desja eue pour elles et il eut du moins la satisfaction d'entendre dire autant de bien de mandane dans babilone qu'il en eust pu entendre dans themiscire et qu'il en pouvoit penser luy mesme estant certain que cette princesse s'y estoit fait adorer artamene aprit de ces dames que son rival l'avoit tous jours traitee avec beaucoup de respect du moins a ce qu'elles en avoient veu mais elles dirent a mon maistre que depuis le commencement du siege personne n'avoit plus aproche de la princesse nulle dame n'ayant eu la permission d'entrer au palais je ne vous dis point seigneur toutes les diverses reflexions que mon maistre fit sur toutes ces choses car cela feroit trop long le vous diray donc seulement qu'il y avoit des momens ou il ne scavoit pas trop bien s'il avoit plus de douleur d'aprendre que son rival eust eu quelque rigueur pour mandane pendant le siege de babilone que de ce qu'il l'avoit bien traitee auparavant et je pense a dire la verite que ce que ces dames avoient dit pensant dire une chose agreable a tous ceux qui estoient du party de ciaxare ne pleut pas trop a artamene tant il est vray que la jalousie trouble la raison et tant 
 il est vray qu'il est difficile de s'en deffendre mesme aux personnes les plus raisonnables mais enfin seigneur l'on aporta tant de soing a s'informer de ce qu'estoit devenu le roy d'assirie que l'on sceut qu'il s'estoit retire a pterie dont aribee estoit gouverneur que mazare l'avoit escorte qu'aribee son ancien amy l'avoit receu dans cette ville et que la princesse estoit fort estroitement gardee en ce lieu la cependant nous ne sceusmes point alors et nous ne scavons point encore aujourd'huy comment il put sortir de babilone cette nouvelle donna d'abord beaucoup de joye a artamene qui obligea ciaxare a faire decamper son armee qui estoit tousjours a l'entour de cette superbe ville apres y avoir laisse une puissante garnison et donne tous les ordres necessaires pour la conserver nous marchasmes donc en diligence vers pterie et quoy que cette marche fust assez longue nos troupes ne souffrirent pas extremement tant la prudence d'artamene songeoit sagement a toutes choses mais seigneur comme nous fusmes a trois journees de cette ville la joye que mon maistre avoit eue de penser qu'il scavoit du moins ou estoit sa princesse et son rival fut un peu diminuee car nous sceusmes que le roy d'assirie le prince mazare et aribee avoient conduit la princesse a sinope artamene venant donc a considerer que cette ville estoit au bord de la mer a qu'a moins que d'avoir une armee navalle il estoit impossible de l'assieger 
 celuy fut un redoublement de douleur estrange car en fin ciaxare n'en avoit point et mesme n'en pouvoit pas avoir si tost en estat de servir cependant il estoit inutile de venir assieger sinope sans cela puis que lors qu'on auroit presse la ville du coste de terre le roy d'assirie eust tousjours pu se sauver par la mer et emmener la princesse qui estoit la choie du monde qui artamene aprehendoit le plus cette facheuse circonstance qui faisoit qu'avec une armee de plus de cent mille homes il n'osoit assieger sinope luy causoit une douleur que l'on ne scauroit exprimer desespere donc qu'il estoit il proposa a ciaxare de m'envoyer deguise dans sinope afin de tasscher de gagner quelqu'un et d'essayer apres de prendre cette ville par intelligence ciaxare ne pouvant mieux faire y consentit et j'obtins ce que j'avois demande car seigneur ce fut moy qui en fis la premiere proposition a mon maistre le m'en vins donc icy apres m'estre desguise en persan et comme nous avions demeure assez longtemps a sinope j'y avois sans doute beaucoup d'amis mais entre les autres artucas qui est encore presentement icy et qui est parent de martesie m'avoit tousjours assez aime quoy qu'il fust aucunement attache au service d'aribee comme je fus entre dans la ville et que je me fus cache chez un homme qui m'estoit fidelle je sceus qu'il me seroit impossible de faire rien dire a la princesse comme j'en avois eu le dessein si j'apris que l'on tenoit tousjours des 
 galeres en estat de ramer et des vaisseaux tous prests a faire voile en cas que l'on en eust besoin principalement depuis que le roy d'assirie avoit sceu que nous estions si pres de luy l'apris aussi qu'encore qu'artucas fust capitaine d'une des portes de la ville il n'avoit pas fort aprouve la revolte d'aribee et qu'il trouvoit fort estrange que la princesse fust prisonniere dans une ville qui estoit a elle je sceus encore que le prince mazare en avoit tous les soing s possibles et qu'il adoucissoit autant qu'il pouvoit l'humeur violente du roy d'assirie enfin apres m'estre bien consulte sur ce que j'avois a faire je fus un soir chez artucas qui ne fut pas peu surpris de me voir apres les premiers complimens l'ayant entretenu en particulier je luy fis comprendre qu'il estoit engage dans un mauvais party non seulement parce qu'il estoit injuste mais encore parce qu'il estoit destruit en un mot je luy dis tant de choses que je le rendis capable de prendre la resolution de tromper aribee afin d'estre fidelle a son roy nous convinsmes donc qu'il livreroit la porte du coste du temple de mars precisement au jour et a l'heure que je luy marquay de sorte qu'estant sorty de sinope et estant retourne au camp je donnay une joye a mon maistre qui n'eut jamais de semblable vous scavez seigneur poursuivit feraulas adressant la parole au roy d'hircanie que la resolution fut prise qu'artamene viendroit avec quatre mille hommes seulement 
 afin de surprendre sinope et que ciaxare suivroit le lendemain avec toute l'armee mais mon maistre s'estant avance pour executer cette importante entreprise vit au sortir d'un vallon tournoyant que la ville qu'il pensoit venir surprendre estoit toute enflamee et il creut que la princesse y avoit pery vous avez sceu comment au lieu de destruire sinope nous sauvasmes le peu qui en reste comment nous estaignismes le feu comment aribee combatit comment il pensa estre accable et comment estant arrivez au pied de la tour du chasteau le genereux thrasibule que vous voyez en ouvrit la porte et dit a mon maistre qu'il y avoit en ce lieu la une illustre perfonne qui avoit besoing de secours vous n'ignorez pas qu'artamene estant monte en diligence au haut de cette tour croyant que ce fust sa princesse ne trouva que son rival en ce lieu la et vous scavez sans doute aussi comment mon maistre vit une galere dans laquelle le roy d'assirie luy dit que le prince mazare enlevoit mandane 
 
 
 
 
enfin feraulas qui voulut principalement faire connoistre a ces princes que son maistre n'avoit pas eu une intelligence criminelle avec le roy d'assirie apres leur avoir conte toutes les agitations d'esprit de ces deux rivaux pendant qu'ils regardoient cette galere du haut de cette tour et que la tempeste duroit leur raconta fort exactement toute la conversation du roy d'assirie et d'artamene sur le haut de cette 
 mesme tour leur faisant comprendre que la promesse qu'artamene avoit faite n'estoit point contre le service du roy et que l'interest de son amour estoit la seule chose qui luy avoit fait supprimer la lettre du roy d'assirie en suitte il leur repassa legerement la suitte de ce prince a pterie comment il avoit escrit a artamene et la raison pour laquelle artamene avoit cache cette lettre a ciaxare pat quelle voye sa response estoit venue entre les mains du roy comment artamene avoit creu et croyoit presque encore absolument que la princesse avoit pery comment il avoit trouve mazare a demy noye et enfin tout ce qui estoit advenu jusques a l'arrivee de ciaxare et jusques a la prison d'artamene en suitte dequoy il les conjura de regarder ce qu'il estoit a propos de faire pour la conservation d'un homme si illustre car leur dit il seigneurs tout ce que chrisante et moy vous avons raconte n'est que pour vous donner une legere connoissance de sa vertu estant certain qu'elle est beaucoup au dessus de tout ce que l'on en peut dire et mesme de tout ce que l'on peut penser feraulas ayant finy son recit laissa tous ces illustres auditeurs avec tant d'admiration de la merveilleuse vie d'artamene et tant de joye de ne s'estre pas trompez au jugement qu'ils avoient fait de son innocence qu'ils ne pouvoient s'empescher d'en donner des tesmoignages l'avois bien creu disoit le roy d'hircanie 
 qu'artamene ne pouvoit estre criminel fit je n'avois point doute adjoustoit persode qu'il ne fust absolument innocent le mal est reprenoit hidaspe qu'on ne peut le justifier aupres de ciaxare du crime dont il l'accuse qu'en j'accusant d'un autre qui ne l'irritera guere moins et je doute mesme interrompit chrisante s'il n'aimeroit point encore mieux qu'il eust une intelligence secrette avec le roy d'assirie qu'avec la princesse mandane si la princesse estoit morte respondit adusius je ne serois pas de difficulte de justifier artamene en descouvrant son amour mais si par bonheur elle estoit vivante reprit feraulas mon maistre ne pardonneroit jamais a chrisante et a moy d'avoir descouvert sa passion a ciaxare pour moy adjousta thrasibule je trouve qu'il est a propos d'agir avec beaucoup de prudence en cette rencontre et de ne descouvrir l'amour d'artamene que lors que l'on fera resolu de descouvrir sa condition mais la connoissance de sa condition repliqua chrisante est encore une chose assez dangereuse a donner au roy aussi ne suis je pas d'opinion interrompit le roy d'hircanie qu'on le doive faire legerement et le principal est de mettre les choies en estat de ne hazarder rien et de gagner de telle sorte le coeur des capitaines et des soldats auparavant que de rien descouvrir a ciaxare que l'on ne doive plus rien craindre en luy parlant pour artamene tous ces princes aprouvant ce que le roy d'hircanie 
 avoit dit assurerent hidaspe adusius chrisante et feraulas qu'ils periroient plustost que de laisser perir leur maistre et qu'ils n'oublieroient rien de tout ce qui luy pourroit estre utile thrasibule estoit au desespoir de ne pouvoir servir que de sa personne et de n'avoir que son propre courage dont il peust respondre comme ils en estoient la gobrias gadate thimocrate et philocles arriverent ils n'avoient pas este presents au discours de chrisante et de feraulas parce qu'aussi tost que ciaxare avoit este arrive a sinope ils estoient retournez au camp et n'avoient pas loge dans la ville mais comme ils n'estoient pas moins affectionnez a leur maistre que tous ces autres princes feraulas dit au roy d'hircanie qu'il faloit les engager dans le party d'artamene a ce nom d'artamene gobrias demanda dequoy il s'agissoit et gadate impatient dit que s'il faloit mourir pour son service il estoit prest de le faire thimocrate et philocles ne parurent pas moins empressez de sorte que le roy d'hircanie reprenant la parole leur fit entendre qu'il ne faloit faire autre chose que se tenir prests de sauver artamene si l'on entreprenoit de le vouloir perdre a ces mots tous ces princes jurerent solemnellement de se joindre et de prendre les armes pour son falut toutes les fois qu'il en seroit besoin ils en estoient en ces termes lors qu'artucas vint chez hidaspe pour luy aprendre qu'on venoit de luy assurer qu'artamene 
 avoit envoye un billet au roy qui luy avoit donne une grande joye sans qu'on luy eust pu dire ce que c'estoit et que comme il scavoit bien qu'il aimoit artamene il avoit voulu l'en advertir en allant au chasteau hidaspe apres avoir remercie artucas de l'advis qu'il luy avoit donne le fit scavoir a toute cette illustre assemblee qui dans l'impatience d'aprendre ce que c'estoit s'en alla en diligence chez le roy mais avec tant d'amitie pour artamene que l'on eust dit qu'ils estoient tous ses parents ou ses subjets tant ils s'interessoient en sa fortune 
 
 
 
 
 
 
 ce n'estoit pas sans sujet qu'artucas avoit este advertir hidaspe que le roy des medes avoit eu beaucoup de joye en recevant un billet de la part d'artamene estant certain que l'on n'en peut guere avoir davantage celle d'artamene surpassoit pourtant encore celle du roy si toutefois il est permis de mettre de la difference entre les choses extremes mais pour descouvrir la veritable cause de la satisfaction de deux personnes de qui l'estat present de leur fortune paroissoit estre si dissemblable il faut scavoir que ce jour la mesme precisement a midy un homme qui avoit autrefois servy andramias et qui de puis par diverses advantures avoit este donne a artamene avoit fait le voyage de scithie aveque luy estoit retenu en capadoce avec son dernier 
 maistre et avoit este envoye par luy vers artaxe qui commandoit les troupes que l'on avoit donnees au roy de pont arriva au chasteau de sinope et demanda a parler a son ancien maistre aglatidas se trouvant alors avec andramias ce dernier ne laissa pourtant pas de commander que l'on fist entrer cet homme que d'abord il ne reconnut point mais il ne l'eut pas plus tost entendu parler que le son de sa voix le fit reconnoistre andramias luy tendit la main et luy demanda s'il pouvoit faire quelque chose pour luy ouy seigneur luy respondit il car je ne doute point que si vous me faites la grace de me faire parler au genereux artamene je ne doute point dis-je qu'une nouvelle qu'il pourra donner au roy par mon moyen ne luy fasse obtenir sa liberte andramias ne scachant ce que cet homme pouvoit avoir a dire de si important se mit a le presser de le luy aprendre et de luy dire aussi pourquoy il estoit si affectionne a artamene car andramias eut quelque peur d'estre surpris et craignit que ce ne fust une adresse du roy pour essayer sa fidelite et alors ortalque cet homme se nommoit ainsi luy aprit qu'il avoit servy artamene au voyage des massagettes et luy presenta un morceau de tablettes rompues sur lequel il vit ces paroles escrites sans scavoit ny a qui elles s'adressoient ny qui les avoit tracees dis que je suis vivante que son m'emmene en l'une des deux armenies sans que je scache a laquelle j'iray et que le roy de 
 
 
 
 
apres qu'andramias eut leu ce qu'il y avoit d'escrit sur ce fragment de tablettes il regarda ortalque comme pour luy demander qui estoit la personne qui le luy audit baille mais cet homme sans luy en donner le loisir enfin seigneur luy dit il la princesse mandane est vivante quoy s'ecrierent aglatidas et andramias tout a la fois la princesse mandane est vivante ouy seigneurs respondit ortalque et ce que vous voyez escrit sur ce morceau de tablettes est a mon advis de sa main la curiosite d'andramias n'estant pas pleinement satisfaite il pressa ortalque de luy apprendre tout ce qu'il scavoit de la princesse et cet homme luy dit que s'estant trouve engage dans la guerre de pont et de bithinie lors qu'on l'y avoit envoye il y avoit este fort blesse et estoit demeure fort long temps malade sans pouvoir suivre artaxe qu'aribee avoit r'apelle qu'en suitte voulant s'en revenir il estoit arrive en un lieu qui est au bord du pont euxin a l'endroit ou la riviere d'halis s'y jette et que la estant un matin a se promener il avoit veu un vaisseau a trois ou quatre stades en mer aupres duquel il y avoit un de ces grands bateaux de bois de pin qui resistent extremement a la force des vagues lors qu'il faut remonter les fleuve s et qui servent ordinairement a porter des marchandises dans lequel il avoit veu descendre plusieurs personnes et distingue mesme des femmes en suitte de cela il disoit avoir veu le vaisseau prendre 
 la haute mer et le bateau venir droit a l'emboucheure du fleuve mais comme il est fort rapide en cet endroit disoit il les rameurs furent tres long temps sans le pouvoir faire remonter passer de la mer a la riviere pendant cela je m'estois avance sur le rivage et je pris garde qu'une femme qui estoit dans ce bateau me regarda attentivement qu'en suitte s'estant cachee derriere une autre elle avoit fait quelque chose et je presupose que c'estoit escrire ce qui est dans ce morceau de tablettes apres quoy une autre de ces femmes s'estant tenue a la proue de ce bateau qui rasoit la terre et qui vint passer a trois pas de moy ayant envelope ce morceau de tablettes dans un voile qu'elle s'osta de dessus la teste elle me le jetta seignant que le vent le luy avoit emporte car il en faisoit un fort grand qui souffloit du coste que j'estois il me sembla que je connoissois cette personne mais ce ne fut qu'une heure apres que je me remis que c'estoit asseurement une fille qui est a la princesse qui s'apelle martesie les hommes qui estoient dans ce bateau estoient si occupez a commander aux rameurs de faire effort pour surmonter le courant du fleuve qu'a mon advis ils ne prirent point garde a l'action de cette fille pour moy je relevay en diligence ce que l'on m'avoit jette et m'esloignant un peu du bord je vy ce que je viens de vous donner et j'en fus si surpris que je ne scavois qu'en penser cependant ce bateau ayant passe l'emboucheure du fleuve avancoit 
 beaucoup plus viste et s'esloignoit assez promptement sans que je fusse resolu sur ce que j'avois a faire j'eusse bien voulu suivre ce bateau plustost que de m'en venir a sinope vers laquel le j'avois sceu que l'armee du roy marchoit car enfin comme je ne scavois rien de tout ce qui se passoit icy je ne comprenois pas bien ce que l'on desiroit de moy neantmoins apres avoir assez examine la chose je conclus que je devois m'en venir de sorte que je me suis embarque dans le premier vaisseau que j'ay pu trouver et m'en suis venu icy en descendant au port l'embrazement de cette ville m'ayant donne de la curiosite j'ay sceu tout ce qui s'est passe a sinope et je n'ay plus doute que ce ne soit la princesse mandane qui m'envoye car il me semble mesme que je l'ay entre-veue dans ce bateau de vous dire qui l'enleve je n'en scay rien et tout ce que je scay est qu'assurement elle est vivante andramias et aglatidas apres avoir escoute cet homme ne douterent presque point non plus que luy que la princesse ne fust en vie mais pour s'en esclaircir mieux aglatidas dit a son parent que comme artamene estoit depuis si longtemps a la cour de capadoce il jugeoit qu'il estoit impossible qu'il ne connust pas l'ecriture de mandane qu'ainsi il faloit luy faire voir ce qu'ortalque avoit aporte afin de n'aller pas legerement donner une fausse joye au roy andramias ayant aprouve ce qu'aglatidas luy proposoit ils laisserent ortalque dans la chambre 
 ou ils estoient et entrerent dans celle d'artamene qui estoit alors profondement attache a la cruelle pensee de la mort de sa princesse ou du moins a j'aprehension qu'il en avoit aglatidas s'aprochant de luy apres l'avoir salue seigneur luy dit il il y a homme apelle ortalque qui demande a vous voir et qui a aporte a andramias un billet dont vous connoistrez peutestre l'escriture si je connois aussi bien cette escriture que le nom d'ortalque reprit artamene avec beaucoup de melancolie je n'auray pas grand peine a dire de quelle main elle est car un homme qui s'apelloit ainsi me servit au voyage que je fis aux massagettes en partant de capadoce pour aller a ecbatane je l'envoyay vers artaxe qui servoit le roy de pont sans que j'aye entendu depuis parler de luy en disant cela artamene considera les carracteres de ce billet mais il ne les eut pas plustost veus qu'il changea de couleur et regardant aglatidas et andramias avec une esmotion extreme et qu'il ne put jamais s'empescher d'avoir il n'en faut point douter s'escria-t'il la princesse mandane a escrit ce que vous me monstrez et j'ay veu trop souvent de ses lettres entre les mains du roy pour m'y pouvoir tronper joint que j'ay eu moy mesme l'honneur de luy en rendre une au conmencement que je fus en capadoce ou elle parloit assez avantageusement de moy pour n'en avoir pas perdu le souvenir mais de grace dit il a andramias si vous le pouviez faire sans vous exposer faites 
 que je voye ortalque car je vous advoue que la vertu de cette princesse fait que je m'interesse beaucoup en ce qui la touche et que je seray bien aise d'aprendre ce qu'il en scait andramias qui ne cherchoit qu'a obliger artamene fut luy mesme faire entrer cet homme sans que les cardes en vissent rien mais pendant cela il fut aise a aglatidas de remarquer que la joye et l'agitation de l'esprit d'artamene avoient une cause plus puissante que la simple compassion il regardoit ce billet comme craignant de s'estre trompe il levoit les yeux au ciel comme pour luy rendre grace d'un si grand bonheur il marchoit sans regarder aglatidas et sans luy parler puis revenant tout d'un coup a luy et craignant d'en avoir trop fait si vous scaviez luy dit il quel est le merite de la princesse mandane vous vous estonneriez moins de l'exces de ma joye car encore qu'elle doive estre vostre reine adjousta-t'il comme vous ne l'avez jamais veue je puis vous assurer que je m'interee plus pour elle que la plus part des sujets qu'elle doit un jour avoir en medie il feroit a souhaiter respondit aglatidas que le roy sceust le zele que vous avez pour tout ce qui le regarde et qu'il eust pour vous des sentimens tels que je les ay cependant andramias amena ortalque qu'artamene embrassa avec une tendresse estrange luy semblant quasi que plus il feroit de carresses a cet homme plus il luy diroit de nouvelles de la princesse mandane il luy demanda neantmoint tant 
 choses a la fois qu'ortalque n'y pouvoit respondre mais a la fin il luy aprit ce qu'il en scavoit et ce qui ne satisfit pas entierement artamene neantmoins la certitude de la vie de sa princesse luy donna une si sensible joye que d'abord nulle autre consideration ne put troubler ny diminuer son plaisir c'est a vous disoit il a aglatidas et a andramias a vous resjouir de la resurrection de vostre princesse de vostre princesse dis-je qui effacera sans doute la reputation de toutes celles qui ont este mais luy dit aglatidas en l'interrompant ortalque par le zele qu'il a pour vous a eu une pensee qui me semble assez raisonnable car enfin il a demande a vous voir avec intention que ce soit de vostre main que le roy aprenne la vie de la princesse sa fille s'imaginant avec quelque aparence que cette joye que vous donnerez a ciaxare disposera en quelque sorte son esprit a escouter plus favorablement ce qu'on luy dira en votre faveur joint adjousta andramias qu'il est a croire qu'ayant peut-estre besoin de faire une nouvelle guerre pour delivrer la princesse il songera si je ne me trompe a vous delivrer plustost qu'il n'eust fait cette raison doit estre bien foible reprit modestement artamene ayant tant de braves gens comme il en a aupres de luy si ce n'est que le zele que j'ay pour son service soit conte pour quelque choie d'extraordinaire mais si j'envoye ce billet au roy andramias n'en sera-t'il point en peine et ne l'accusera t'on point de m'avoir 
 donne trop de liberte nullement respondit aglatidas car comme ortalque a este andramias et que depuis il vous a servy ce n'est pas une chose fort estrange qu'il ait este receu en un lieu ou il a deux maistres et qu'ayant reconnu cette escriture vous ayez voulu donner cette agreable nouvelle au roy qu'andramias luy portera de vostre part artamene qui souhaitoit en effet d'estre persuade ne s'opposa point davantage a ce que vouloit aglatidas et se faisant donner dequoy escrire il escrivit au roy en ces termes
 
 
 
artamene au roy son seigneur
 
 
tant que j'ay creu estre a vostre majeste j'ay souffert la pesanttur de mes chaisnes sans impatience nuit l'heureuse nouvelle de la vie de la princesse m'epersuadant que peut-estre ne le ferois-je pas pour la delivrer de captivite j'ose vous supplier tres-humblement de ne me priver pas l'honneur de pouvoir du moins aider a veut rendre ce service protestant solemnellement a vostre majeste devenir me remettre dans vas prisons et reprendre mes fers des le lendemain que cette grande princesse fera en liberte
 
 
artamene
 
 
 
 andramias ayant pris le billet d'artamene aussi bien que celuy de la princesse mandane fut avec ortalque chez le roy ou aglatidas voulut aussi se trouver afin de tascher de rendre office a un prisonnier si illustre joint que dans les soubcons que les actions de mon maistre luy avoient donne de son amour il creut qu'il seroit bien aise d'estre en liberte comme en effet quoy qu'il aimast aglatidas il avoit pour tant quelque impatience de n'estre plus oblige de renfermer sa joye dans son coeur ils ne furent donc pas plustost sortis que ne pouvant plus s'empescher d'esclater quoy ma princesse dit il vous estes vivante et je puis enfin ne craindre plus vostre mort quoy toutes ces images funestes de tombeaux et de cercueils doivent donc s'effacer de ma fantaisie et je puis croire que vous respirez que vous vivez et que peut-estre vous pensez a moy ha qui que vous fuyez d'entre les dieux ou d'entre les hommes qui avez faune ma princesse de la fureur des vagues et d'un peril presque inevitable que ne vous doit point artamene si c'est une diuinite elle merite tous mes voeux et si c'est une personne mortelle elle est digne de tous mes services mais quoy qu'il en soit mandane illustre mandane vous vivez et je puis abandonner mon ame a tous les plaisirs comme je l'avois abandonnee a toutes les douleurs mais helas reprenoit il apres avoir este quelque temps sans parler je ne suis pas si heureux que je pense l'estre car enfin 
 mandane est vivante il est vray mais elle est captive et ce qu'il y a de cruel c'est que je suis dans les fers et par consequent peu en estat de la secourir mais encore adjoustoit il de qui peut elle estre captive quel roy peut estre celuy dont elle veut parler qu'en veut elle dire par son billet et quelle cruelle avanture est la mienne de ne pouvoir gouster en repos la plus grande joye dont un esprit amoureux puisse estre capable toutefois ne fuis-je point criminel reprenoit-il d'avoir la liberte de raisonner sur l'estat present de ma vie en un jour ou je voy ma princesse ressuscitee en un jour ou il m'est mesme permis d'esperer de la revoir car enfin puis que les dieux l'ont bien retiree des abismes de la mer s'il faut ainsi dire peut-estre qu'ils me retireront de ma prison pour la delivrer et pour la mettre sur le throsne mais ma princesse apres tant de malheurs que j'ay soufferts je n'ose plus faire de voeux pour moy je crains que mes interests ne soient contagieux pour les vostres je veux les separer pour l'amour de vous et ne de mander plus rien aux dieux que ce qui vous regarde directement ainsi puissantes divinitez qui gouvernez toute la terre faites seulement que l'on me delivre pour delivrer ma princesse pour pouvoir punir tous ses ravisseurs pour la ramener au roy son pere et pour la laisser avec l'esperance de posseder un jour tant de couronnes que vous m'avez fait deffendre abatte ou conquerir pour le roy des medes enfin 
 dieux justes dieux faites seulement ce que je dis et apres cela souffrez que je meure aux pieds de mandane et qu'elle n'ait jamais d'autre douleur que celle de la perte d'artamene c'estoit de cette sorte que s'entretenoit le plus amoureux prince du monde a ce qu'il a raconte depuis pendant qu'andramias estoit chez le roy avec ortalque et que tous les illustres amis d'artamene estoient chez hidaspe ou ils receurent bientost apres un advis par artucas qui leur donna beaucoup d'impatience et qui les fit bientost partir pour aller au chasteau comme je l'ay desja dit mais pour comprendre comment artucas avoit pu estre adverty si promptement il faut scavoir que lors qu'andramias donna au roy le billet d'artamene ce prince eut une joye que l'on ne scauroit exprimer de sorte que quelques uns de ceux qui se trouverent alors dans sa chambre sans penetrer plus avant dans les choses et sans attendre davantage furent en diligence publier qu'artamene commencoit d'estre mieux aue que le roy et ce fut par eux qu'artucas fut adverty de ce dont il fut advertir hidaspe comme le connoissant fort affectionne a artamene le roy de de phrigie qui se trouva apres de ciaxarare lors qu'il receut ce billet voulant prositer de cette occasion luy dit qu'une si bon ne nouvelle meritoit la liberte de celuy qui la luy avoit envoyee et ciaxare dans les premiers momens de sa joye oublia une partie de sa colere contre artamene et ne fut par mary d'avoir receu 
 de sa main cette nouvelle marque de son affection a son service il s'informa exactement a ortalque de tout ce qu'il scavoit et de tout ce qu'il avoit veu et dit a andramias qu'il assurast artamene qu'il ne tiendroit qu'a luy de sortir bien tost de ses fers pour aller delivrer la princesse sa fille et qu'enfin il ne luy auroit pas plus tost advoue l'intelligence qu'il avoit eue avec le roy d'assirie et ne luy auroit pas plus tost demande pardon qu'il oblieroit le passe et le remettroit au mesme estat qu'il estoit auparavant ha seigneur luy dit alors le roy de phrigie que vostre majeste ne s'arreste point a une formalite inutile car enfin je scay presque de certitude qu'artamene est innocent et que s'il a quelque chose de secret a demesler avec le roy d'assirie ce ne peut estre rien contre le service de vostre majeste comme ils en estoient la le roy d'hircanie le prince des cadusiens gobrias gadate thrasibule hidaspe adusius thimocrate philocles artucas feraulas et chrisante arriverent et un moment apres aglatidas entra suivy d'une multitude estrange de personnes de qualite que cette grande nouvelle attiroit chez le roy tout le monde voulant se resjouir aveque luy d'une chose qui effectivement meritoit bien de causer une alegresse publique le nom de mandane estoit en la bouche de tout le monde ceux qui la connoissoient racontoient a ceux qui la connoissoient pas les rares qualitez de cette princesse 
 ainsi comme la douleur de sa perte avoit fait faire son eloge la certitude de sa vie faisoit redire ses louanges ce n'est pas qu'apres ces premiers momens de satisfaction ciaxare n'eust du desplaisir de ne scavoir point bien precisement qu'elle estoit l'advanture de la princesse ny qui la menoit ny pourquoy on la menoit en armenie il scavoit bien que le roy de ce pais la estoit son tributaire et que le prince tigrane son fils estoit brave et genereux et aimoit extremement artamene mais il scavoit aussi que ce vieux roy estoit capricieux et qu'il n'avoit point envoye de troupes en son armee comme il y estoit oblige ciaxare donc ne goustoit pas cette joye toute pure neantmoins comme il voulut en tesmoigner quelque inquietude seigneur luy dit le roy d'hircanie que la captivite de la princesse mandane ne vous inquiete pas car enfin pour rompre sa prison quelque sorte qu'elle puisse estre vous n'avez qu'a faire ouvrir les portes de celle d'artamene et qu'a le mettre a la teste de tant de rois et de tant de princes qui m'escoutent et soyez assure seigneur que s'il est nostre guide nous le suivrons en armenie et nous y ferons suivre par la victoire quand nous aurons rendu graces aux dieux repliqua le roy des medes nous verrons ce qu'ils nous inspireront la dessus mais pour moy je ne pense pas que pour les remercier de l'equite qu'ils ont eue en sauvant une princesse innocente il faille faire grace a un criminel et a un 
 criminel qui ne veut ny demander pardon ny se repentir ny seulement advouer sa faute bien qu'elle soit toute visible ha seigneur s'ecrierent tout d'une voix tous ces rois tous ces princes tous ces homotimes et tous ces chevaliers artamene est malheureux et ne fut jamais coupable il n'y a pas un de nous qui ne veuille bien entrer dans sa prison et y demeurer pour ostage jusques a ce qu'il vous ait prouve son innocence par de nouveaux services ou pour mieux dire par de nouveaux miracles ciaxare tout surpris de voir une si violente affection dans l'esprit de tant d'illustres personnes ne leur respondit qu'en biaisant mais ce fut neantmoins d'une facon qui leur laissa quelque espoir de sorte qu'ils redoublerent encore leurs raisons et leurs prieres aglatidas n'estoit pas des moins empressez et megabise malgre leurs anciens differens se trouva aveque luy dans la chambre du roy et demanda ce que son ancien ennemy demandoit c'est a dire la liberte d'artamene le roy de phrigie pressoit extremement ciaxare celuy d'hircanie parloit avec une hardiesse estrange thimocrate et philocles employoient tout ce que l'eloquence grece a de puissant thrasibule n'en failoit pas moins hidaspe et adusius comme plus interessez parloient avec une chaleur extreme aussi bien que persode gobrias gadate et cent autres qui ne paroissoient pas moins attachez aux interests d'artamene ciaxare se voyant donc si fort 
 presse scachez dit il aux rois de phrigie et d'hircanie et a tant d'autres princes qui l'environnoient que je voudrois qu'artamene fust innocent ou que du moins il m'eust advoue son crime avec repentir et en avoir donne un de mes royaumes et pour vous faire voir que je fais ce que je puis je vous permets a tous au retour du temple ou je m'en vay de le voir les uns apres les autres afin de luy persuader de m'obeir en cette occasion et de ne me faire pas opiniastrement un secret d'une chose que je veux et que je dois scavoir en disant cela ciaxare sans leur donner loisir de respondre sortit de sa chambre et fut au temple remercier les dieux de la grace qu'ils luy avoient faite et les supplier de vouloir achever de la luy faire toute entiere en redonnant la liberte a la princette sa fille tout le monde le suivit a cette ceremonie et cette heureuse nouvelle ayant bien tost passe de la ville au camp il y eut une resjouissance generale par tout au retour du temple le roy de phrigie qui n'avoit pas oublie ce que ciaxare avoit dit le supplia d'envoyer ordre a andramias de laisser voir artamene a quelques uns de ses amis afin luy disoit il de tascher de descouvrir ce qu'il vouloir scavoir le roy de medie qui en effet en l'estat qu'il voyoit les choses eust este bien aise qu'artamene luy eust demande pardon afin de le luy accorder souffrit que la plus grande partie de ces princes et des personnes de qualite vident artamene les 
 uns apres les autres par petites troupes de sorte que des l'instant mesme que la permission en fut donnee et l'ordre envoye a andramias le roy de phrigie et celuy d'hircanie furent le visiter accompagnez de chrisante et de feraulas biffant tous les autres dans une impatience extreme de pouvoir jouir du mesme bonheur en y allant ils resolurent d'aprendre a artamene qu'ils scavoient qu'il estoit cyrus et qu'ils n'ignoroient pas le reste de ses avantures afin de pouvoir mieux aviser apres a ce qu'il estoit a propos de faire pour sa liberte ce n'est pas que chrisante et feraulas n'apprehendaient qu'il n'en fust fasche mais apres tout la chose estoit faite et elle avoit paru si necessaire qu'ils aimerent mieux s'exposer a quelques reproches que de luy deguiser une verite qu'il faudroit tousjours qu'il sceust d'abord que ces deux rois entrerent artamene en fut extremement surpris aussi bien que de la veue de chrisante et de feraulas car encore qu'aglatidas eust veu artamene pendant sa prison nul de ses domestiques ne l'avoit veu et andramias avoit fait cette grace particuliere a son parent cet illustre prisonnier receut ces princes avec toute la civilite et tout le respect qu'artamene comme artamene devoit a des personnes de cette condition mais apres l'avoir salue et l'avoir oblige d'embrasser chrisante et feraulas sans considerer qu'ils estoient la ils luy dirent en sous-riant qu'ils venoient pour prendre l'ordre de luy et 
 pour scavoit ce qu'il faloit faire pour delivrer artamene et pour le mettre en estat de faire bien tost paroistre cyrus a ces mots artamene regarda chrisante et feraulas mais le roy de phrigie prenant la parole non luy dit il n'accusez pas legerement les deux hommes du mon de que vous devez le plus aimer et ne soyez pas marry que nous scachions tout le secret de vostre vie ils ne nous l'ont pas apris sans necessite c'est pourquoy n'en murmurez pas et soyez assure que ce que nous scavons ne vous causera jamais aucun mal je scay bien seigneur respondit artamene que chrisante et feraulas font tousjours bien intentionnez et que sans doute ils ne pouvoient pas mieux choisir qu'ils ont choisi en vostre personne et en celle du roy d'hircanie mais apres tout seigneur il y a des choses dans mes avantures que j'eusse souhaite qui n'eussent jamais este sceues et que je n'aurois jamais dittes quand mesme il y auroit este de ma vie si nous ne vous eussions pas veu en un danger eminent interrompit chrisante avec beaucoup de respect nous aurions garde un secret inviolable mais nous avons creu que n'ayant rien a dire qui ne vous fust glorieux nous ne devions pas vous laisser perir plustost que d'aprendre vostre innocence aux rois qui m'escoutent artamene quoy que bien marry que l'on sceust ce qu'il vouloit tenir cache fut toutefois contraint de ne le tesmoigner pas si ouvertement de peur de desobliger deux 
 princes qui s'interessoient si fort dans sa fortune ils luy dirent alors le changement qu'il y avoit dans l'esprit du roy et son opiniastrete pourtant a vouloir precisement scavoir quelle avoit este l'intelligence qu'il avoit eue avec le roy d'assirie puis que vous scavez toutes choses reprit artamene vous jugez bien que je ne le dois pas dire ce n'est pas que je me souciasse d'exposer ma vie en irritant le roy contre cyrus mais quand je songe que je deplairois a la princesse mandane et que je l'exposerois peut-estre a la fureur du roy son pere a seigneurs je vous avoue que je n'y scaurois penser sans fremir et que c'est ce que je ne feray jamais j'aime encore mieux que ciaxare me croye perfide que mandane me soubconne d'indiscretion enfin seigneurs vous le diray-je si j'ay quelque douleur que vous scachiez la verite de ma vie ce n'est que pour l'interest de cette illustre princesse ce n'est pas qu'elle ne soit innocente et que sa vertu ne la mette a couvert de toutes sortes de calomnies mais apres tout je voudrois que vous me creussiez aussi criminel que ciaxare me le croit et que vous ne sceussiez pas ce qui me peut justifier ces princes l'entendant parler ainsi ne purent s'empescher de sous-rire et d'admirer en suitte la force de cette respectueuse passion qui luy faisoit preferer l'interest de sa princesse non seulement a sa propre vie mais a sa propre gloire enfin apres une assez longue conversation ou ils ne 
 scavoient pas trop bien que resoudre ils firent dessein de tascher de tirer les choses en longueur et de faire durer quelques jours la permission qu'ils avoient de le voir ils luy dirent que durant cela ils luy conseilloient de parler tousjours de ciaxare comme il faisoit c'est a dire avec beaucoup de respect et d'affection que de leur coste ils diroient au roy de medie qu'ils ne perdoient pas esperance de scavoir quelque chose de ce qu'il desiroit d'aprendre mais qu'il faloit qu'il se donnast un peu de patience que ce pendant ils exciteroient encore tous les capitaines et mesme tous les soldats a demander sa liberte et qu'enfin l'on agiroit apres selon que ciaxare paroistroit plus ou moins irrite contre luy artamene les remercia tres ciuilement de leurs bonnes intentions et fit en cette rencontre ce qu'il n'eust pas creu devoir faire deux jours auparavant qui fut qu'il les solicita ardamment de rompre ses fers car depuis qu'il avoit sceu que la princesse mandane estoit vivante et qu'elle estoit captive sa prison luy estoit devenue insuportable chrisante et feraulas estant demeurez apres ces rois luy dirent le nom de tous ceux qui avoient entendu raconter son histoire et il leur fit encore quelques reproches de l'avoir descouvert a tant de monde mais seigneur luy dirent ils par quelle voye pouviez vous esperer de rompre vos chaisnes pour aller delivrer la princesse si tant d'illustres amis que vous avez n'eussent sceu vostre innocence ha 
 fi ce que vous avez dit peut me faire mettre en liberte leur dit il vous avez eu raison et j'ay sujet de vous remercier en fuite il leur parla dela joye qu'il avoit eue de scavoit que mandane n'avoit pas pery et de l'inquietude ou il estoit d'ignorer absolument entre les mains de qui la fortune l'avoit fait tomber car disoit il le roy d'assirie comme vous le scavez aussi bien que moy est a pterie presentement et l'on vous assura que mazare estoit mort enfin passant d'une choie a une autre et ne parlant toutefois que de ce qui regardoit son amour il retint encore assez long temps aupres de luy chrisante et feraulas ils ne furent pas si tost sortis que persode hidaspe et adusius entrerent a ceux-cy succederent gobrias gadate et megabise et a ceux la encore thrasibule thimocrate philocles et aglatidas enfin de tous ceux qui avoient eu la permission de le voir il n'y en eut aucun qui ne s'en empressast extremement artamene agit avec ceux qui scavoient son histoire comme il avoit agy avec les rois de phrigie et d'hircanie et avec ceux qui ne la scavoient pas de la maniere dont il estoit convenu avec ces princes cependant ciaxare sur la nouvelle qu'il avoit receue depescha vers le roy d'armenie et choisit megabise pour cet effet luy ordonnant de dire a ce roy qu'ayant sceu que la princesse sa fille estoit dans ses estats il le prioit de la luy renvoyer avec un equipage proportionne a sa condition et qu'en cas qu'il la refusast il luy declarast la guerre ce 
 qui fachoit le plus ciaxare c'est qu'en effet le roy d'armenie avoit refuse de payer le tribut qu'il luy devoit et avoit aporte d'assez mauvaises raisons pour s'en exempter il ne songeoit toutefois pas plustost qu'il luy faudroit faire une nouvelle guerre qu'il regrettoit artamene et escoutoit assez favorablement ceux qui au retour de la prison ou ils l'avoient este visiter luy disoient qu'il parloit tousjours de luy avec beaucoup de respect et d'affection et que selon les aparences il estoit certainement innocent mais apres tout il vouloit scavoir ce secret impenetrable qu'on luy faisoit esperer de descouvrir dans l'opinion ou chacun estoit que cependant la necessite ou l'on prevoyoit qu'il alloit estre de faire la guerre en armenie l'obligeroit a la fin a passer par dessus sa premiere resolution durant cela artamene se souvenant de la promesse qu'il avoit faite au roy d'assirie de l'advertir exactement de toutes choses afin de travailler conjoinctement autant qu'ils le pourroient a la liberte de la princesse o dieux disoit il en luy mesme en se remettant en memoire tout ce qu'ils s'estoient promis a quelles bizarres avantures m'exposez vous il semble que je ne sois au monde que pour rendre de bons offices au roy d'assirie je n'apris sa premiere conjuration que pour descouvrir son amour a mandane qu'il n'avoit jamais ose luy dire je ne fus parmy les massagettes que pour faciliter sa seconde entreprise je n'en revins que 
 pour luy sauver la vie et pour aider a l'enlevement de mandane je n'arrivay a sinope que pour le garantir de la rigueur des flames et je n'aprens aujourd'huy que ma princesse est vivante que pour luy donner la satisfaction de le scavoir par mon moyen et pour luy faciliter la voye de la delivrer car enfin puis que je l'ay promis il le faut tenir mais helas disoit il encore quelle aparence y a-t'il que je luy aprenne qu'elle est en armenie pendant que je suis dans les fers tout son royaume n'est pas si absolument destruit qu'il n'ait encore quelques troupes dispersees qu'il peut ramasser une partie de l'affine reconnoist encore sa puissance la moitie de la capadoce est pour luy et il la pourroit peut-estre aussitost delivrer que ciaxare que feray-je donc et que resoudray-je mais que fais-ie adjoustoit-il en se reprenant je confulte sur une chose promife non non ne balancons pas davantage et si nous voulons que l'on nous tienne ce que l'on nous a promis gardons nous bien de manquer a nostre parole et puis le roy d'assirie estant aussi brave qu'il est ne nous donne pas sujet de craindre joint qu'a dire vray nous ne luy aprendrons que ce qu'il ne pourroit manquer de scavoir bien tost n'estant pas possible que la vie et la prison de la princesse mandane puissent estre long temps cachees artamene considera pourtant encore qu'estant accuse par ciaxare d'avoir une intelligence avec le roy d'affine c'estoit s'exposer a se perdre si ce 
 qu'il vouloit faire estoit descouvert mais la crainte du peril ne pouvant jamais estre une bonne raison pour empescher artamene de faire ce qu'il avoit promis il ne fit pas une longue reflexion la dessus ce genereux prince ayant donc resolu d'envoyer a pterie jetta les yeux sur ortalque qu'il scavoit estre tres fidelle et comme chacun avoit alors assez de liberte de le voir cet homme qui estoit a luy n'en perdoit pas l'occasion de sorte qu'il fut facile a artamene d'executer son dessein il envoya donc ortalque au roy d'assirie apres luy avoir fait faire un magnifique present pour l'agreable nouvelle qu'il luy avoit aportee et luy ordonna de dire de sa part a ce prince qu'il l'advertissoit que mandane estoit vivante qu'elle s'en alloit en armenie sans qu'il eust pu scavoir qui l'y menoit et qu'enfin il le prioit de se souvenir de ne manquer pas de parole a un homme qui luy tenoit la sienne exactement en une occasion si delicatte ortalque s'aquita de cette commission avec autant de fidelite que d'adresse et sortant de la ville sur le pretexte de quelque affaire qu'il avoit en son particulier il fut a pterie qui n'est qu'a huit parasanges de sinope c'est-a dire a cent soixante et dix stades ou il trouva que le roy d'assirie estoit prest d'en partir ce prince fut ravy de la generosite d'artamene et eut une joye inconcevable de la certitude de la vie de mandane car par les espions qu'il avoit dans sinope par le moyen d'artaxe frere d'aribee qui avoit tousjours un 
 puissant amy aupres de ciaxare il atioit sceu le naufrage de mazare et la crainte que l'on avoit que la princesse n'eust pery il receut donc ortalque admirablement et lors qu'il le congedia apres luy avoir fait un present magnifique dites a artamene luy dit il que le roy d'assirie est au desespoir de ne pouvoir pas luy promettre d'estre son amy mais du moins puis que la fortune veut qu'ils soient toujours ennemis assurez le qu'il ne fera jamais rien qui choque la generosite et qu'ainsi il luy tiendra exactement sa parole mais pendant qu'ortalque fut a pterie et revint a sinope ou il rendit compte de son voyage a son maistre et luy fit scavoir la genereuse response du roy d'assirie tous ces rois et tous ces princes ne songeoient qu'a observer les sentimens de ciaxare afin de s'en servir avantageusement pour artamene et tous les soldats poussez par leur propre mouvement et excitez encore par leurs chefs ne faisoient autre chose que demander tout haut qu'on leur rendist artamene ou qu'autrement ils n'iroient plus a la guerre pendant dis-je que ciaxare estoit toujours irresolu sur ce qu'il devoit faire et qu'il sembloit mesme pancher un peu vers l'indulgence chrisante et feraulas estoient dans une agitation qui ne leur laissoit aucun repos car tantost ils alloient visiter leur cher maistre tantost ils alloient viviter tous ces princes qui s'interessoient en sa fortune tantost ils alloient chez le roy et tres souvent chez hidaspe et chez 
 adusius de sorte qu'agissant continuellement et vivant entre l'esperance et la crainte leur ame n'estoit guere tranquile ils eurent quelque dessein d'envoyer en perse afin d'advertir cambise et de la vie du prince son fils et du peril ou il estoit mais la distance des lieux les en empescha joint qu'artamene en ayant eu la pensee le leur deffendit expressement ne voulant point leur dit-il que le roy son pere sceust qu'il estoit vivant qu'il ne fust en estat de le luy pouvoir aprendre sans douleur il leur representoit de plus que cela seroit absolument inutile puis qu'aussi bien n'estoit il pas encore a propos de faire scavoir a ciaxare qu'il estoit cyrus un soir donc que chrisante et feraulas estoient ensemble a se promener sur le port de sinope artucas les vint joindre et les prier de vouloir aller chez luy ou il seroit bien aise de les pouvoir entretenir en liberte eux qui connoissoient l'affection d'artucas pour artamene et qui se souvenoient qu'il avoit abandonne aribee pour estre fidelle a son prince eurent cette complaifance pour luy et le fu iuirent ou il les voulut mener sa maison estoit assez eloignee du port et c'estoit la raison pour laquelle elle avoit este des moins bruslees et estoit demeuree en estat d'y pouvoir encore habiter comme ils y furent arrivez artucas les fit entrer dans une chambre et de la dans une autre ou ils trouverent une personne que d'abord ils ne reconnurent pas car il estoit desja assez tard et les flambeaux n'estoient pas encore allumez 
 ils virent bien que c'estoit une femme de bonne mine et qui paroissoit estre belle mais ils ne discernoient pas assez parfaitement tous les traits de son visage pour la reconnoistre cette incertitude ne dura pourtant pas long temps car cette personne ne les eut pas plustost veus que quittant une fille d'artucas qui estoit avec elle et s'avancant vers eux elle commenca de parler et de nommer chrisante et feraulas pour leur tesmoigner la joye qu'elle avoit de les revoir de sorte que le son de sa voix fut a peine parvenu jusques a feraulas que s'avancant avec precipitation jusques aupres de la personne qui parloir ha martesie s'escria-t'il est-ce vous qui parlez et puis-je croire que ce que j'entens soit veritable ouy respondit elle je suis martesie et la mesme que vous laissastes a themiscire aupres de l'illustre mandane a ces mots feraulas tout transporte de joye salua tout de nouveau une personne qui avoit tant de part en son coeur et qui luy en avoit tant donne en sa confidence et chrisante de son coste qui estimoit beaucoup la vertu de cette fille luy fit toute la civilite possible mais comme il n'avoit pas pour elle l'ame si tendre que feraulas il fut le premier a demander a martesie si la princesse n'estoit pas aussi en liberte helas sage chrisante luy respondit elle en souspirant plust aux dieux que la chose fust ainsi ou que du moins vostre illustre maistre ne fust pas en prison comme je l'ay sceu et qu'il fust en estat de la pouvoir delivrer 
 quelque joye qu'eust feraulas de revoir martesie ce qu'elle dit la diminua car il n'avoit point du tout doute en la voyant que la princesse ne fust a sinope aussi bien qu'elle mais comme tout ce qu'il pensoit ne se devoit pas dire devant arnicas ny devant sa fille qui ne scavoient rien de l'amour d'attamene pour la princesse chrisante et feraulas mouroient d'envie de de mander cent choses a martesie qu'ils ne luy demandoient pas et elle de son coste leur respondoit aussi plusieurs choses qu'elle ne leur auroit pas respondues s'ils eussent este seuls du moins disoit chrisante vous nous assurez que la princesse est en vie car bien qu'ortalque nous l'ait dit nous ferons encore incomparablement plus satisfaits de vous l'entendre dire feraulas luy demandoit comment elles avoient echape du naufrage chrisante luy vouloit conter la douleur que l'on avoit eue de la pretendue mort de la princesse et tous ensemble faisant une conversation entre-coupee au lieu de s'instuire de ce qu'ils vouloient scavoir ne faisoient qu'augmenter leur curiosite martesie fit alors saluer a chrisante et a feraulas un fort honneste homme qui estoit venu avec elle et qui se nommoit orsane leur disant qu'il avoit este son guide et son protecteur cette premiere conversation ne fut pas longue a cause qu'il estoit tard mais martesie les pria de revenir le lendemain au matin parce qu'elle seroit bien aise de les pouvoir entretenir auparavant que de voir le roy qui 
 ne scavoit pas encore son retour ayant juge a propos de s'informer un peu des choses devant que de paroistre a la cour et de se montrer a luy que pour cet effet elle estoit arrivee a la premiere pointe du jour a sinope et avoit voulu se loger chez son parent ou elle pouvoit estre avec bien-seance ayant une fille infiniment aimable et vertueuse et qu'ainsi elle les conjuroit de ne dire pas encore qu'elle fust revenue chrisante et feraulas la quitterent donc de cette sorte et ne manquerent pas de se trouver le lendemain a l'heure que martesie leur avoit marquee n'ayant pas voulu faire scavoir son arrivee a artamene qu'ils ne sceussent un peu plus de nouvelles de mandane pour contenter sa curiosite son impatience et son amour martesie estoit une fille de themiscire de fort bonne condition de qui artucas avoit espouse une tante et c'estoit pour cela qu'elle avoit choisi sa maison dans sinope comme elle avoit toujours este aupres de mandane et que la princesse l'avoit tousjours tendrement aimee elle l'aimoit aussi si passionnement qu'elle ne goustoit presque point la liberte dont elle jouissoit sans elle et quoy que peut-estre il y eust une personne a sinope pour qui elle n'avoit pas d'aversion neantmoins elle eust mieux aime estre encore captive avec sa maistresse que d'estre libre et ne la voir pas aussi parut elle fort melancolique a chrisante et a feraulas lors qu'ils la virent le matin et comme elle estoit fort 
 adroite elle avoit fait entendre a artucas qu'elle avoit quelque chose a dire a chrisante qui regardoit la liberte de la princesse qu'elle avoit ordre de ne confier qu'a luy et a feraulas de sorte que sans choquer la bienseance elle les receut en particulier dans sa chambre sans autres tesmoins qu'une fille qu'on luy avoit donnee pour la servir mais qui estoit si esloignee du lieu ou elle fit assoir feraulas et chrisante qu'elle ne put rien entendre de leur conversation comme ils furent donc arrivez que les premiers complimens furent faits et qu'ils eurent pris leurs places helas leur dit elle que je voy de changement depuis le jour que vous partistes de themiscire pour aller aux massagettes et que je suis ignorante de tout ce que vous avez fait depuis si ce n'est que j'ay sceu que l'illustre artamene a gagne des batailles et renverse des royaumes mais dieux quand je suis venue icy et que l'on m'a dit qu'il y estoit dans les fers que j'en ay este surprise et affligee et que la princesse le feroit si elle scavoit ce terrible changement en verite disoit elle quand je repasse dans ma memoire tout ce qui nous est arrive et qu'apres tant d'enlevemens tant de persecutions tant de guerres tant de naufrages et tant de malheurs je songe que mandane est captive en armenie et qu'artamene est prisonnier a sinope j'avoue que mon esprit se confond bien est il vray que j'ay apris a ne desesperer plus de rien puis qu'apres tout 
 je suis vivante je suis a sinope et avec des personnes que je ne suis pas marrie de voir vous estes bien bonne aimable martesie interrompit feraulas de parler de cette sorte et vous la ferez mesme encore davantage adjousta chrisante si vous voulez nous raconter tout ce qui vous est arrive depuis nostre depart de themiscire et si vous voulez enfin nous bien aprendre par quelle voye philidaspe fit reussir son dessein pourquoy estant prince d'assirie il ne paroissoit que philidaspe comment il traita la princesse apres l'avoir enlevee comment mazare en devint amoureux comment ce prince la trompa pour l'enlever comment vous fist es naufrage comment vous en estes echapees et comment la princesse n'est pas libre car je vous advoue que ce dernier evenement est incomprehensible et met toute la cour en trouble tout le monde ne peut imaginer qui peut estre celuy qui n'a sauve la princesse que pour la perdre et personne ne peut concevoir quel est ce roy dont elle parle et que pourtant elle ne nomme point dans le billet que l'on a receu d'elle ainsi aimable martesie je vous conjure par l'illustre nom de la princesse mandane et par celuy d'artamene de nous dire bien exactement tout ce que vous scavez et du roy d'assirie et du prince des saces et de ce roy que nous ne pouvons deviner vous me demandez tant de choses dit elle en me demandant cela que je ne scay pas trop bien si je pourray vous contenter en un 
 seul jour j'abregeray pourtant mon discours le plus que je pourray ce n'est pas ce que nous vouions repliqua feraulas au contraire nous vous demandons en grace de ne nous derober pas un seul des sentimens de la princesse car enfin artamene besoin de consolation et nous ne luy en scaurions donner de plus grande que celle de luy faire scavoir tout ce qui est advenu a la princesse qu'il adore ainsi n'en faites point a deux fois je vous en conjure puis que nous sommes disposez a vous donner une audience aussi paisible et aussi longue que ce que vous avez a nous raconter le demandera mais ne songez vous point dit martesie qu'il est aussi a propos que je scache tout ce qui vous est arrive le m'engage de vous le dire respondit il devant que de partir d'icy pourvu qu'a l'heure mesme vous satisfaciez l'extreme envie que nous avons d'entendre tout ce qui vous est advenu je dis a vous genereuse martesie car comme aramene n'a point d'interest qui ne soit le mien je suis assure que la princesse mandane n'en a point aussi qui ne soit le vostre martesie se voyant alors si pressee tascha de donner quelque ordre dans son esprit aux choses qu'elle avoit a dire et apres avoir este quelque temps sans parler elle reprit la parole de cette sorte 
 
 
 
 
 histoire de mandane
 
 
pour vous esclaircir pleinement de tout ce qui nous est advenu et des raisons pour lesquelles le roy d'assirie n'a paru dans la cour de capadoce que sous le nom de philidaspe quoy que le sien propre soit labinet il faut que je reprenne les choses d'assez loing et que je ne face pas moins l'histoire de la reine nitocris et celle de la princesse istrine fille de gadate que celle de la princesse mandane je ne doute pas que vous ne soyez surpris de m'entendre parler si precisement des affaires d'assirie et des sentimens particuliers de deux princes qui ont le plus de part a cette histoire mais a la fin de mon recit je vous aprendray par quelle voye je n'ay pas ignore ce que je m'en vay vous dire vous scavez sans doute que c'estoit a la reine nitocris qu'apartenoit le royaume d'assirie et que c'estoit par cette raison que le prince son fus ne portoit pas la qualite de roy bien que le roy son pere fust mort cette grande princesse estoit effectivement descendue en droite ligne des premiers rois d'assirie et depuis le grand roy ninus et la fameuse semiramis il n'y a peut-estre pas eu une princesse plus illustre que celle la le roy son pere mourut qu'elle estoit encore fort jeune et elle porta la couronne en 
 un age ou toute autre qu'elle n'auroit pas eu la force de la soutenir cependant tous les assiriens tombent d'accord que l'on n'a jamais veu tant de sagesse et tant de prudence qu'elle en tesmoigna en toutes ses actions neantmoins quoy que sa raison fust fort avancee il y avoit pourtant un conseil compose des plus excellens nommes de la monarchie qui conduisoient les affaires en attendant que l'age peust donner une legitime authorite aux volontez de cette princesse mais comme par les loix fondamentales de l'estat elle ne pouvoit espouser de prince estranger tout ce qu'il y avoit de princes assiriens estoient alors a babilone et j'ay entendu dire que cette cour estoit la plus magnifique chose du monde en ce temps la comme cette princesse estoit fort belle et qu'elle portoit la premiere couronne de toute l'asie elle fit naistre plus d'une passion dans l'ame de tous les princes qui la virent et j'ay entendu assurer que de ce grand nombre qu'il y en avoit qui la servoient il n'y en avoit pas un qui n'eust pour le moins autant d'amour que d'ambition je ne m'arresteray point a vous dire avec quelle sagesse et quelle vertu elle agit en cette rencontre mais je vous diray seulement qu'entre tous les autres il y en avoit deux qui paroissoient plus vray-semblablement pouvoir esperer une heureuse fin a leurs desseins que tout le reste de ces illustres pretendans le premier estoit un prince nomme labinet aussi bien que celuy qui 
 est aujourd'huy roy d'assirie et l'autre estoit gadate qui en ce temps la estoit un miracle en beaute en bonne mine en valeur en esprit en galanterie et en vertu il estoit aussi d'une condition fort relevee et sa race avoit este alliee plus d'une fois a la famille royale mais pour l'autre quoy qu'il ne fust pas si accomply et que ses bonnes qualitez fussent moins esclatantes il avoit cet avantage qu'il se disoit estre sorty d'un des enfans de sardanapale qu'il avoit envoyez en paphlagonie auparavant que d'estre assiege dans ninos et que d'en avoir fait son buscher si toutefois c'est un avantage de sortir d'un si mauvais prince par consequent il pretendoit avoir quelque droit a la couronne quoy qu'en ce temps la il ne fist pas eclater ses pretensions onvertement d'abord comme la reine estoit fort jeune elle ne considera pas cette raison d estat et son ame se portant a preferer ce qui estoit le plus parfait a ce qui l'estoit le moins son inclination pancha vers gadate qui en estoit sans doute le plus digne et par ses rares qualitez et par sa respectueuse passion ayant entendu dire qn'effectivement il aimoit la reine nitocris avec autant de purete que l'on aime les dieux cette innocente passion ayant donc pris naissance dans le coeur de cette jeune princesse qui croyoit ne pouvoir rien faire de plus avantageux pour ses peuples que de leur donner pour roy le plus vertueux prince qu'elle connust elle commenca de recevoir les services 
 de gadate d'une maniere qui fit bien tost connoistre a tous les interessez cette legere preference qu'il avoit par dessus eux il n'en faloit pas davantage pour exciter le trouble a la cour principalement par le prince labinet qui a cause de ses pretentions a la couronne estoit le plus dangereux ce prince n'avoit pas sans doute de deffauts considerables mais il n'avoit pas aussi de ces vertus heroiques qui separent autant les princes du commun des autres hommes pour leur merite qu'ils le font par leur condition neantmoins l'ambition et l'amour eslevant son coeur il ne parla plus que de guerre civile de revolte et de sedition et en effet la chose alla si avant que chacun commenca de prendre party tous les amants mescontents en faisoient un labinet faisoit le sien a part suivy de quelques esprits remuans et gadate seul se trouvoit du coste de la reine cette jeune princesse voyant les choses en cet estat en fut extremement surprise et apres avoir considere que peut-estre elle alloit renverser un grand royaume elle prit d'elle mesme une resolution qui fit bien voir la grandeur de son ame et de sa vertu car ayant fait apeller gadate que sans doute elle aimoit beaucoup plus qu'elle ne luy avoit tesmoigne l'ayant dis-je fait apeller pour luy donner une marque de son affection d'une maniere assez nouvelle et infiniment surprenante gadate luy dit elle j'ay voulu vous parler aujourd'huy pour vous aprendre ce que 
 sans doute vous avez ignore du moins scay-je bien que j'ay aporte quelque soin a vous le cacher scachez donc poursuivit elle que je vous ay assez estime pour vous juger digne de porter la couronne d'assirie ha madame s'escria-t'il elle sied trop bien a la reine nitocris pour la luy oster et celuy qu'elle choisira pour luy faire l'honneur dont elle parle en seroit indigne s'il ne se contentoit d'estre seulement le premir de ses sujets attendez gadate luy dit elle a me remercier que je sois a la fin mon discours car apres vous avoir donne ce puissant tesmoignage de mon estime je pretens vous en demander un de vostre affection s'il ne faut madame repliqua t'il que mourir a vos pieds le suis prest de vous obeir et je ne scache qu'une seule chose que je ne puisse vous accorder aprenez la moy je vous en conjure luy repliqua-t'elle afin que je ne vous demande rien d'impossible gadate qui n'avoit jamais ose parler d'amour a la reine fut un peu surpris neantmoins apres ce qu'elle venoit de luy dire il se remit aisement et la regardant avec autant de respect que d'amour pourveu madame luy dit il que vostre majeste ne me deffende pas de l'adorer je ne luy desobeiray jamais non luy dit elle en soupirant je ne pretends pas que mon authorite s'estende sur les sentimens du coeur et peut-estre mesme quand ma domination iroit jusques la ne voudrois-je pas destruire en vostre ame les sentimens que vous avez pour moy mais ce 
 que je vous veux dire est que la necessite des affaires de mon estat et le bien de mes peuples ne me permettant plus de me choisir un mary j'ay voulu vous faire scavoir que je suis resolue de faire assembler les estats generaux du royaume et d'en recevoir un par le suffrage universel de mes sujets s'ils sont raisonnables vous aurez peut estre leurs voix comme je vous eusse donne la mienne si l'on m'en eust laisse la liberte mais si vous n'estes pas choisi par eux resoluez vous gadate a ne me voir de vostre vie et a vous retirer dans la province qui vous apartient sans venir jamais a la cour je ne m'arresteray point sage chrisante a vous dire tout ce que dit gadate a la reine nitocris ny mesme beaucoup de choses qui suivirent cette conversation quoy que toute cette histoire soit admirablement belle et infiniment touchante mais je vous diray seulement afin de venir le plus tost qu'il me sera possible aux avantures les plus essentielles de mon discours que quoy que gadate peust dire il ne put jamais obtenir autre chose que la liberte de soliciter ses juges en effet la reine assembla les estats generaux de son royaume leur declarant qu'elle estoit resolue de songer au repos de ses peuples et de leur laisser la liberte de se choisir un roy tous ces amans irritez surpris de cette declaration et ravis de la vertu de la reine revindrent a babilone soliciter leurs interests et rendre autant de devoirs a ceux qui formoient l'assemblee qu'ils en avoient 
 du a la reine nitocris mais enfin cette puissante raison d'estat qui veut que l'on oste tout sujet et tout pretexte de guerre civile fit que les estats generaux supplierent la reine de vouloir espouser labinet ce qu'elle fit sans donner aucune marque de repugnance ayant mesme toute sa vie paru estre extremement satisfaite en son mariage et ayant fort bien vescu avec le roy son mary cependant elle voulut que gadare luy obeist et qu'il s'en allast a la province qui estoit a luy pour n'en revenir jamais ce n'est pas que le roy qui sceut la chose et qui connoissoit parfaitement la vertu de cette princesse ne voulust l'obliger plus d'une fois a souffrir que gadate revinst a babilone mais elle ne le voulut jamais endurer quelque temps apres son mariage elle fit mesme commander a gadate de se marier et d'espouser une princesse descendue des anciens rois de bithynie qui estoit extremement riche et infiniment vertueuse ce qu'il fit quoy qu'assurement il conservast tousjours pour la reine une violente passion il vescut pourtant aussi bien avec la princesse sa femme que la reine avec le roy son mary cependant nitocris eut un fils qui est celuy que vous connoissez et que nous avons veu tantost philidaspe et tantost roy d'assirie gadate eut aussi un fils et une fille et aussi tost qu'ils furent hors de la premiere enfance la reine qui estoit demeuree veusve en continuant de deffendre a gadate de revenir a la cour luy fit commander de 
 luy envoyer ses enfans afin que son fils qui se nommoit intapherne fust esleve aupres du prince d'assirie et que la jeune princesse sa fille nommee istrine fust en lieu ou elle peust un jour donner de l'amour au prince son fils a qui elle avoit dessein de la faire espouser tant pour satisfaire a la loy en le mariant a une princesse qui n'estoit pas estrangere que pour rendre ce tesmoignage d'estime a gadate luy semblant qu'elle ne pouvoit mieux ny plus innocemment reconnoistre les services qu'il luy avoit rendus qu'en mettant sa fille sur le throsne d'assirie il sembloit mesme qu'elle ne prenoit pas seulement cette resolution par choix mais encore par necessite car de tous les princes qui avoient pretendu espouser la reine nitocris la plus grande partie n'avoient pu se resoudre a se marier et les autres n'avoient point eu de filles ainsi la princesse istrine estoit presque la seule personne que le prince d'assirie pouvoit espouser mais admirez un peu comment la prudence humaine est bornee cette grande reine qui par tant d'ouvrages publics s'est rendue celebre par tout le monde et qui la sera a toute la posterite se trompa en son raisonnement et ce qu'elle creut devoir faire naistre amour inspira quelque aversion dans le coeur du jeune prince d'assirie la princesse istrine pouvoit avoir dix ans lors qu'elle arriva a babilone intapherne son frere en avoit quinze et le prince d'assirie quatorze mais des ce temps la cette humeur imperieuse 
 que nous avons toujours veue en philidaspe commencoit desja d'esclatter il vivoit avec intapherne d'une maniere qui ne donnoit pas lieu de croire qu'il le regardast comme devant estre un jour son beau-frere et il regardoit la princesse istrine avec une indifference si grande qu'il est a croire que si ce n'eust este la crainte qu'il avoit en cet age la de desplaire a la reine l'aversion qu'il avoit pour elle auroit paru plus visiblement pour intapherne comme c'est un prince admirablement bien nay il vivoit avec le prince d'assirie avec tout le respect qu'il luy devoit quoy qu'il eust un peu de peine a souffrir son humeur altiere neantmoins l'ambition et les conseils de ceux qui avoient soin de sa conduite faisoient qu'il avoit beaucoup de complaisance pour luy la jeune istrine de son coste avoit une douceur et une civilite pour le prince labinet qui ne se peuvent exprimer car encore qu'elle fust fort jeune la couronne d'assirie a laquelle elle croyoit estre destinee brilloit assez a ses yeux pour faire qu'elle n'oubliast rien de tout ce qui pouvoit gagner le coeur du prince qu'elle esperoit espouser la reine de sa part contribuoit tous ses soings pour faire naistre l'amitie en ces jeunes coeurs qu'elle vouloit unir et pour cet effet elle faisoit que ces deux jeunes personnes se voyoient souvent et que les festes et les rejouissances publiques les exposoient ensemble a la veue du peuple qui par ses acclamations ne manquoit jamais d'aprouver le choix de la 
 reine car a ce que j'ay entendu dire il estoit impossible de voir rien de plus beau que la princesse istrine pour le prince d'assirie nous scavons qu'en effet il n'y a gueres d'hommes au monde si bien faits que luy intapherne aussi estoit beau et de bonne mine mais quoy que la reine nitocris peust faire l'aversion du prince son fils augmenta avec l'age et quelques esprits mal intentionnez luy ayant persuade que la princesse istrine estoit un ambitieuse qui n'avoit de la complaisance pour luy que parce qu'elle vouloit estre reine il recevoit toute sa civilite d'une maniere assez desobligeante il haissoit mesme intapherne par cette raison seulement qu'il estoit frere de cette princesse en laquelle toutefois l'on ne remarquoit aucun deffaut estant certain qu'elle a beaucoup d'esprit et que c'est une des plus belles brunes du monde cependant le prince d'assirie ayant atteint sa dix-huistiesme annee et la princesse istrine en ayant quatorze la reine voulut faire proposer au prince son fils de l'espouser mais il la fit supplier de ne le presser encore de se marier et luy fit dire qu'il ne croyoit pas qu'un prince qui n'avoit point encore este a la guerre deust songer si tost a des nopces la reine qui connoissoit l'humeur violente du prince creut qu'il faloit luy donner du temps et principalement parce que selon les aparences il devoit y avoir guerre contre le roy de phrigie qui avoit fait quelque irruption sur les frontieres d'assirie qui touchent ses 
 estats depuis cette proposition le prince qui auparavant ne tesmoignoit avoir que de l'indifference changea sa forme de vie et esvita autant qu'il put de rencontrer la princesse istrine en nulle part et pour cet effet il s'accoustuma d'aller presque tous les jours a la chasse afin de n'estre pas oblige d'aller si souvent chez la reine mais en esvitant la conversation de la soeur il n'esvitoit pas celle du frere et intapherne le suivoit par tout ce qui ne plaisoit guere au prince il arrivoit mesme assez souvent qu'intapherne pensant aquerir son estime augmentoit encore sa haine car comme il n'aime pas a estre surmonte en nulle chose l'adresse extraordinaire qu'avoit intapherne a lancer le javelot et a tirer de l'arc luy donnoit de l'envie a toutes les chasses ou il se trouvoit il y en eut une entre les autres ou le prince ayant tire sur une ourse la manqua et un moment apres intapherne ayant descoche sa fleche la fit tomber morte et le mesme jour encore le prince d'assirie ayant manque un lyon intapherne fit ce qu'il n'avoit pu faire et le tua d'un seul coup le prince fut si fache de cette avanture qu'il ne put jamais obtenir de luy mesme de louer intapherne de son adresse et en s'en retournant il dit quelque chose d'assez piquant a deux pas de ce prince car comme quelqu'un ne pouvoit s'empescher de louer intapherne attendez luy dit il a le louer avec tant d'exces que nous ayons este ensemble a la guerre de phrigie car a mon advis il y a plus de 
 gloire a vaincre des hommes qui se deffendent qu'a tuer des bestes qui fuyent intapherne n'entendit pas ce que le prince d'assirie avoit dit quoy qu'il fust assez proche mais quelqu'un le luy ayant redit apres il en eut l'esprit un peu aigry et de ce petit demesle est venu le faux bruit qui s'est espandu dans les nations estrangeres que le prince l'avoit tue a la chasse ce mesme bruit prenant avec aussi peu de verite le fils de gadate pour le fils de gobrias et la chose se passa purement comme je la dis cependant la reine voyant que les affaires de phrigie tiroient en longueur fit encore presser le prince d'espouser istrine et employa pour le luy persuader mazare prince des saces qui estoit alors a la cour et que le prince d'assirie aimoit cherement mazare s'aquitant de sa commission demanda donc precisement au prince d'assirie d'ou pouvoit venir la repugnance qu'il tesmoignoit avoir au mariage qu'on luy proposoit car enfin luy disoit il la princesse istrine est belle il est vray respondit il mais elle ne l'est pas comme il le faudroit estre pour toucher mon coeur de plus adjoustoit mazare elle a de la douceur et de la complaisance autant que vous en pouvez desirer si elle estoit un peu plus fiere repliquoit le prince d'assirie elle me plairoit davantage mais n'avouez vous pas reprenoit mazare qu'elle a beaucoup d'esprit et mesme beaucoup de vertu je croy le dernier respondit il mais pour l'autre puis qu'elle n'a 
 pas sceu par quelle voye elle pouvoit toucher mon coeur je pense qu'il m'est permis de le mettre en doute apres adjoustoit mazare vous n'estes pas dans la liberte de choisir et la princesse istrine estant la seule personne que selon les loix de l'estat vous pouvez espouser en toute l'estendue de vostre royaume je ne voy pas pourquoy vous ne vous y resoluez point et pourquoy vous ne vous estimez pas heureux de ce que n'y ayant qu'une princesse qui puisse estre vostre femme les dieux vous l'ont du moins donnee belle douce sprituelle et vertueuse ha mazare s'escria le prince d'assirie c'est pour cette fatale necessite que je ne puis souffrir que la princesse istrine m'est insuportable ouy mazare j'avoue puis que vous le voulez scavoir que je connois comme vous que cette princesse a de la beaute de la douceur de l'esprit et de la vertu mais apres tout quoy que je la connoisse aimable je ne la scaurois aimer et je ne l'aimeray jamais non mazare les rois qui sont au dessus de tous les autres hommes ne doivent point estre privez de la liberte de se choisir une femme s'ils ont a en avoir une c'est une loy que mes predecesseurs ont establie et que je ne scaurois observer principalement en une conjoncture ou il n'y a presque point a choisir et ou de necessite si je veux espouser une princesse assirienne il faut que ce soit istrine car encore que gobrias ait une fille les assiriens font quelque distinction de son pais au nost 
 il est plustost mon vassal que mon sujet je ne doute presque point adjoustoit ce prince violent que si la loy de l'estat et les commandements de la reine ne sembloient pas me vouloir forcer a aimer la princesse istrine malgre moy je ne l'aimasse et je ne la cherisse mais je vous confesse que ne la pouvant choisir je ne la scaurois aimer et que le prince d'assirie ne le resoudra jamais a se captiver en la chose du monde qui doit estre la plus libre mais luy disoit mazare les rois ne se marient pas comme les autres hommes et il ne leur importe presque pas d'aimer ou de n'aimer point celles qu'ils espousent les assiriens vous demandent une reine accordez leur ce qu'ils demandent et donnez vostre coeur a qui il vous plaira mon coeur repliqua le prince en sous-riant est une chose que j'estime assez precieuse pour ne la donner qu'a une reine ainsi mazare si par hazard je venois a aimer une personne qui ne le fust pas je veux me reserver la liberte de luy pouvoir donner une couronne c'est pourquoy n'en parlons plus et si vous m'aimez faites seulement que la reine ne s'offence pas de ma desobeissance mazare en effet fit tout ce qu'il luy fit possible pour adoucir l'esptit de nitocris mais il n'y eut pas moyen de luy faire trouver bon que le prince son fils ne luy obeist pas elle que toute la terre regardoit avec estime et qui luy devoit laisser un estat le plus florissant de toute l'asie elle creut mesme qu'il estoit bon 
 d'oster ce pretexte de guerre au prince son fils et de faire la paix avec le roy de phrigie le prince ayant sceu la chose et ne la pouvant empescher jugea bien que cette paix ne seroit pas plustost publiee qu'on luy reparleroit de nopces de sorte que ne scachant plus quel pretexte trouver il s'avisa de faire ce qu'il pourroit pour obliger quelqu'un des jeunes princes qui estoient aupres de luy a estre amoureux de la princesse istrine et entre les autres il en pressa estrangement le prince des saces mon cher mazare luy disoit il faites que je vous aye l'obligation d'aimer istrine pour l'amour de moy vous y avez sans doute disoit il encore beaucoup de disposition car enfin vous m'avez dit qu'elle est belle qu'elle a de l'esprit et de la vertu pourquoy donc ne l'aimez vous pas parce luy respondoit mazare que le moment fatal ou je suis destine d'aimer n'est pas arrive et parce que la reine ne le souffriroit pas et que de plus la princesse istrine ne me regarderoit pas favorablement apres avoir en vain bien tourmente mazare il fut en trouver un autre que l'on dit qui estoit effectivement amoureux d'istrine sans oser le dire et qui n'osa pourtant jamais l'avouer au prince ny accepter les assistances qu'il luy offroit pour le respect qu'il avoit pour la reine nitocris et mesme pour la princesse qu'il aimoit car enfin le prince d'assirie ne leur proposoit pas moins d'enlever istrine pour eux et de la leur donner par les voyes les plus injustes et les plus violentes 
 voyant donc que cette invention qu'il avoit cru fort bonne ne luy reussissoit pas il prit la bizarre resolution de tascher de se faire hair de la princesse istrine et comme il scavoit qu'elle aimoit tendrement son frere il affecta de le traitter avec froideur ne pouvant obtenir de luy de faire directement une incivilite a cette princesse un soir donc que l'on ne faisoit plus qu'attendre celuy qui estoit alle faire signer les articles de paix au roy de phrigie le prince d'assirie s'estant alle promener au bord de l'euphrate intapherne le suivit avec beaucoup d'autres et comme ils estoient en un age ou pour l'ordinaire les dames ont beaucoup de part en la conversation mazare disoit que les beautez blondes touchoient son coeur et intapherne assuroit que les brunes avoient plus de part en son inclination pour moy adjousta le prince d'assirie je n'aime encore ny les blondes ny les brunes mais si j'ay a en aimer quelqu'une un jour je ne pense pas qu'elle soit comme les aime intapherne l'amour seigneur repliqua ce prince ne nous laisse pas le choix de ce que nous devons aimer et peut-estre adjousta-t il que vous esprouverez enfin sa tyrannie l'amour repliqua cet imperieux prince pourra peut estre comme vous dittes devenir mon vainqueur mais du moins si je ne me trompe ne seray-je pas vaincu par des beautez assiriennes il y en a pourtant d'assez grandes a babilone repliqua intapherne qui se trouva alors seul avec 
 le prince a dix ou douze pas de la compagnie ouy luy respondit il avec un sous rire malicieux mais puis que la princesse istrine ne m'a pas vaincu je n'ay rien a craindre et ma liberte est en assurance a babilone ma soeur respondit intapherne avec beaucoup de respect n'a pas eu assez bonne opinion de sa beaute pour pretendre a une si illustre conqueste mais seigneur ce que la mediocrite de ses charmes n'a pu faire ne sera peut-estre pas impossible a beaucoup d'autres qui en ont plus qu'elle et qui outre leur merite ont peut-estre aussi plus de bonheur il est vray repliqua assez fierement le prince d'assirie que la princesse istrine n'est pas heureuse en ses desseins et qu'il y a sujet de la pleindre de n'avoir pu gagner une couronne qu'elle croit avoir bien meritee je ne scay seigneur respondit intapherne un peu aigry pourquoy vous me parlez de cette sorte mais je scay bien que la maison dont je suis a donne plus d'une sois des reines a l'assirie et qu'ainsi quand ma soeur par le commandement de la reine auroit espere un semblable honneur elle n'auroit rien fait de fort deraisonnable la fortune intapherne respondit brusquement ce prince violent n'est pas tousjours aveugle en ses presens elle donne souvent avec choix et je suis bien assure que ce ne sera point par ma main que son caprice donnera des couronnes et qu'elle ne mettra point par moy sur le throsne ceux qui ne doivent le regarder 
 qu'en tremblant dans les autres royaumes respondit intapherne l'on dit que le prince est au dessus des loix mais en assirie les loix ont accoustume d'estre au dessus du prince qui fait gloire de s'y assujettir et par cette raison les sujettes comme ma soeur peuvent tousjours fans choquer la bien-seance ne trembler point en regardant un throsne ou elles peuvent monter quand les sujettes comme vostre soeur repliqua t'il vivront sous le regne d'un prince comme moy on leur aprendra mieux ce qu'elles doivent qu'elle ne le scait et on leur fera voir que la raison est plus forte que la loy que l'on peut enfraindre sans injustice lors que cette loy est injuste apprenez donc intapherne poursuivit il a ne vous fier pas a la loy renoncez a tous les privileges que vous croyez qu'elle vous donne contentez vous des alliances que vous avez eues autrefois avec les rois d'assirie et croyez que si je regne un jour vous n'y en aurez jamais de nouvelles peut estre repliqua intapherne qu'auparavant que la reine nitocris vous ait laisse la couronne vous changerez de sentimens je vous entens bien respondit le prince d'assirie vous croyez parce que je ne regne pas encore que vous estes presque mon egal mais intapherne desabusez vous et pour commencer de vous aprendre qu'il y a quelque difference entre moy et vous je vous commande de vous retirer et de ne me voir jamais si vous ne voulez 
 vous exposer a estre mal traite ha seigneur repliqua intapherne les personnes de ma condition ne le doivent point estre par celles de la vostre je ne scay pas si elles le doivent estre respondit le prince d'assirie mais je scay bien que si imapherne ne m'obeit et mesme sans murmurer j'en donneray un exemple aux princes qui me suivront ouy seigneur respondit intapherne en se retirant je vous obeiray mais ce sera bien plus par le respect que je porte au fils de la reine nitocris que par la crainte d'estre mal traite puis qu'apres tout les princes qui ont le coeur d'imapherne sont bien assurez que personne ne leur fera jamais d'outrages impunement le prince d'assirie par bonne fortune n'entendit pas ces dernieres paroles et il n'y eut que mazare qui les ouit en se r'aprochant du prince mais il ne les redit pas au partie de la intapherne fut demander son conge a la reine qui le luy refusa la princesse istrine de son coste infiniment offensee du mauvais traitement que son frere avoit receu a sa consideration suplia aussi nitocris de la renvoyer chez son pere mais la reine la refusa aussi bien qu'intapherne leur disant tousjours que le prince son fils changeroit d'humeur avec le temps et qu'elle y donneroit ordre cependant elle estoit en une colere extreme contre luy et ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner de sorte que le prince l'ayant sceu et celuy qui estoit alle en phrigie ayant raporte 
 les articles de la paix signez il prit la resolution de quitter la cour d'assirie afin de se delivrer de la persecution qu'il disoit souffrir et de s'en aller voyager inconnu jusques a ce que la reine sa mere eust change de sentimens ou que la princesse istrine fust mariee il partit donc le lendemain de la resjouissance publique que l'on fit a babilone pour la paix de phrigie et ne mena aveque luy que trois des siens entre lesquels il y avoit un homme de condition qui estoit de la mesme maison dont on disoit que celle d'aribee estoit sortie du temps que la capadoce estoit sous la puissance des assiriens je ne m'arresteray point maintenant a vous raconter les voyages de ce prince qui en partant de babilone prit le nom de philidaspe et je vous diray seulement qu'apres avoir este en plusieurs cours de l'asie il arriva inconnu a sinope un jour que l'on faisoit un sacrifice au temple de mars pour la mort de cyrus un peu auparavant la guerre de pont et de bithinie quoy interrompit alors chrisante le jour de sacrifice fut donc le premier jour que le prince d'assirie sous le nom de philidaspe vit la princesse mandane ouy repit martesie et ce fut ce jour la qu'il en devint amoureux aussi bien que l'illustre artamene vous jugez bien poursuivit elle que depuis cela jusques au premier dessein de l'enlevement de la princesse mandane dont artamene 
 empescha l'execution j'ay peu de choses a vous aprendre puis que vous avez este les tesmoins de cette jalousie secrette qui les obligeoit a se hair et de ces presentimens qui les advertissoient tous deux de ce qu'ils estoient c'est pourquoy je ne vous entretiendray ny de la violence de la passion de philidaspe ny de sa jalousie ny de tout ce que l'amour produisit en son coeur il faut toutefois que je vous aprenne certaines choses que vous ne pouvez avoir sceues je vous diray donc que cet homme qui accompagnoit philidaspe et qui estoit de mesme maison qu'aribee se fit connoistre a luy et luy presenta philidaspe comme un homme de qualite qui vouloit voyager sans estre connu le priant de les favoriser en toutes choses et de luy faire saluer le roy et la princesse ce fut en effet la premiere raison qui obligea aribee a proteger philidaspe et a le presenter a ciaxare et a mandane quelques jours auparavant que le roy partist de sinope pour s'en aller a la guerre cependant l'amour s'estant puissamment empare du coeur du prince d'assirie et trouvant une occasion de guerre en capadoce il prit la resolution de tarder en cette cour et il y vescut de la maniere que vous scavez mais je voudrois bien scavoir aimable martesie interrompit alors feraulas pourquoy le prince d'assirie ne parla point d'amour a la princesse mandane luy dis-je qui n'avoit pas les raisons qui en empeschoient cyrus 
 il en avoit une partie repliqua-t'elle car enfin l'austere vertu de la princesse le retenoit aussi bien qu'artamene joint qu'il n'ignoroit pas non plus que jamais ciaxare ne consentiroit que sa fille qui devoit estre reine de medie l'espousast car vous n'ignorez pas sans doute que depuis que l'illustre dejoce mit sa patrie en liberte et la delivra de la tirannie des rois assiriens il y a une haine irreconciliable entre ces deux peuples et que toute la medie se seroit revoltee contre alliage s'il eust songe a donner son contentement a cette alliance le prince d'assirie n'osoit donc parler d'amour sans se faire connoistre et n'osoit se faire connoistre pour la crainte qu'il avoit d'estre hai et refuse tant par les raisons que je viens de dire que parce que les loix d'assirie et de capadoce s'oposoient a ce mariage il creut donc qu'il faloit seulement tascher de se mettre assez bien dans l'esprit de la princesse pour obtenir son pardon quand il l'auroit enlevee comme il en avoit le dessein mais pour l'executer il creut qu'il faloit gagner aribee absolument et comme il avoit remarque en plusieurs conversations particulieres qu'il avoit une passion tres forte pour la nation assirienne et qu'il eust presque souhaite que la capadoce eust encore vescu sous ses anciens maistres il se descouvrit a luy et luy fit comprendre qu'en le favorisant dans son entreprise il ne pouvoit jamais trouver une plus innocente voye de remettre la capadoce sous 
 la puissance des rois d'assirie vous pouvez juger par tout ce que vous avez veu faire depuis a aribee qu'il escouta cette proposition qu'il y consentit et qu'il promit a philidaspe de le servir en toutes choses ce prince se descouvrit a luy un peu apres la prise de cerasie et ils resolurent que philidaspe s'assureroit d'une place sorte en assirie pour sa retraite lors qu'il auroit enleve la princesse mandane n'osant pas songer de la mener a la cour de la reine nitocris veu la maniere dont il s'estoit separe d'avec elle et la cause de son exil mais comme il faloit du temps pour cela il falut qu'il se donnast patience et qu'il differast l'execution de son dessein cependant il en esperoit un heureux succes car il croyoit que lors qu'il auroit enleve la princesse mandane la reine nitocris authoriseroit une chose qui joignoit trois royaumes a l'assirie et une chose ou la loy pouvoit mesme recevoir quelque explication favorable disant que la princesse de capadoce n'estoit point estrangere pour luy puis que le royaume ou elle estoit nee luy apartenoit legitimement il envoya donc vers le gouverneur d'une ville qui est a huit journees de babilone qui s'apelle issus et qui est scituee sur une riviere qui porte son nom afin de le suborner et de l'obliger a vouloir luy estre fidelle mais pendant que cela se tramoit vous vistes tout ce qui se passa a l'armee et a la cour entre ces deux illustres rivaux et je n'ay plus rien a vous dire jusques apres les deux batailles 
 qu'artamene gagna en un mesme jour a l'une desquelles comme vous scavez il prit le roy de pont prisonnier et en suite dequoy tout le monde le creut mort mais en cet endroit je vous diray que feraulas devant qui je parle hasta peut-estre de quelques mois l'execution du premier dessein d'enlever la princesse mandane moy aimable martesie interrompit feraulasvous mesme luy respondit elle car lors que vous creustes que vostre maistre estoit mort dans la violence de vostre douleur vous ne pustes vous empescher parlant de la perte d'artamene de vous escrier en presence de philidaspe ha pauvre prince faut il qu'une si belle vie ait si peu dure il m'a dit depuis a babilone qu'alors il vous arresta et vous demanda s'il estoit vray que vostre maistre fust de cette condition et que vous aviez feint que l'exces de vostre desplasir vous avoit fait dire une parole pour une autre mais que cela n'avoit pas empesche qu'il ne luy fust demeure de violons soubcons dans l'esprit que la chose estoit comme vous l'aviez dite sans y penser il est vray repliqua feraulas en rougissant que je me souviens d'avoir fait cette faute et plus vray encore que dans l'extreme douleur ou j'estois alors et dans l'extreme joye que j'eus bien-tost apres pour la resurrection de mon cher maistre j'en avois absolument perdu la 
 memoire feraulas ayant cesse de parler et chrisante l'ayant prie de n'interrompre plus martesie elle reprit ainsi son discours au retour d'artamene et de philidaspe a sinope la jalousie de ce dernier s'augmenta et ayant este assure par le gouverneur de la ville d'issus qu'il le recevroit quand il voudroit il ne songea plus qu'a executer son dessein aussi bien voyoit il qu'il n'en pourroit jamais trouver d'occasion plus favorable car la paix s'allant faire il jugeoit bien qu'il n'auroit plus de troupes qui luy pussent prester main forte au lieu qu'en l'estat qu'estoient les choses il avoit quatre mille hommes comme vous scavez aux portes de la ville qui dependoient absolument de luy et un chasteau pour luy donner pretexte de n'estre pas a sinope durant qu'aribee seroit la chose enfin vous n'avez pas perdu la memoire comment une lettre que ce prince escrivit tombant entre les mains d'artamene descouvrit la conjuration et l'empescha mais vous ne scavez pas que celuy qui l'avoit perdue estant alle chez aribee et ne l'ayant point trouvee sur luy en estoit demeure fort surpris et luy avoit advoue qu'il craignoit bien qu'un homme contre lequel il s'estoit batu ne l'eust trouvee vous ne scavez pas non plus qu'aribee ayant sceu qu'artamene avoit este chez la princesse et chez le roy et qu'en suite il estoit alle changer les gardes envoya advertir philidaspe qui apres avoir fait disperser en une nuit les quatre mille hommes qu'il avoit au pied 
 de ce chasteau ou il commandoit au lieu de s'enfuir comme tout le monde creut qu'il avoit fait s'en alla a pterie dont aribee estoit gouverneur ou il demeure tousjours cache resolu d'attendre en ce lieu la une occasion plus favorable ce fut donc pour l'amour de luy qu'aribee voulant esloigner artamene de la cour comme estant le plus grand obstacle a ses desseins proposa a ciaxare de l'envoyer vers la reine des massagettes afin d'executer son entreprise pendant son absence il arriva pourtant une chose qui l embarrassa fort qui pensa le desesperer et qui luy fit bien perdre du temps qui fut qu'aussi tost apres qu'artamene fut party philidaspe sceut que ce gouverneur qui luy devoit donner retraite dans la ville d'issus estoit mort si bien qu'il falut chercher un autre azile auparavant que de rien entreprendre ce qui dura si long temps qu'il ne put executer son dessein que lors que l'on ne faisoit plus qu'attendre artamene duquel l'on n'avoit point eu de nouvelles depuis son depart le gouverneur d'une ville qui s'apelle opis et que le fleuve du tigre traverse ayant donc este gagne aribee qui avoit suborne une de mes compagnes nommee arianite et qui de plus avoit gagne presque tous les gardes de la princesse executa son entreprise a themiscire ou philidaspe s'estoit rendu sans danger car outre qu'il n'alloit que de nuit il est encore vray qu'il s'estoit si fort change le taint par une invention qu'on luy avoit donnee 
 qu'il n'estoit pas connoissable 
 
 
 
 
enfin chrisante me voicy arrivee a l'endroit de mon recit ou tout ce que j'ay a vous dire vous est inconnu mais de grace imaginez vous bien quelle fut la surprise et le desespoir de la princesse de se voir enlevee par philidaspe il fut si grand que je creus qu'elle en expireroit de douleur vous avez sceu comment je suivis ma chere maistresse malgre ceux qui l'enleverent car pour arianite philidaspe n'avoit garde de la laisser je ne m'amuseray point a vous dire comment nous quitasmes le bateau dans lequel on nous avoit mises ny comment nous trouvasmes des chevaux a l'autre coste du fleuve ny quelle fut nostre route ny quelle estoit nostre escorte mais je vous diray seulement que jusques a la pointe du jour que nous campasmes dans un bois sous un pavillon que l'on tendoit pour cela la princesse ny moy n'avions pu prononcer une seule parole ny estre capables d'entendre rien de tout ce que philidaspe nous disoit tant l'affliction et l'estonnement s'estoient emparez de son ame et de la mienne et je pense que depuis que la princesse dans les premiers transports de sa douleur eut crie a philidaspe que si artamene eust este a themiscire il n'eust pas entrepris ce qu'il entreprenoit elle ne parla plus du tout mais apres que nous fusmes sous ce pavillon et que la princesse a demy morte se fut assise sur des quarreaux que l'on avoit mis sur un grand tapis de pied qui couvroit tout le parterre de cette tente et que je 
 me fus rangee aupres d'elle aussi bien qu'arianite qui contrefaisoit aimirablement bien l'affligee philidaspe apres avoir pose toutes les sentinelles necesssaires pour sa seurete vint se jetter a ses pieds et la regardant avec autant de soubmission que s'il n'eust pas eu l'audace de l'enlever le scay bien madame luy dit il que non seulement philidaspe est un temeraire mais que mesme le prince d'assirie en vous offrant une des plus illustres couronnes du monde est un audacieux qui merite chastiment ouy divine princesse je mets vostre vertu tellement au dessus de vostre condition que je tombe d'accord que le plus grand roy du monde ne pourroit jamais pretendre a l'honneur d'estre aime de vous sans une temerite criminelle mais madame puis que les dieux vous ont mise au dessus de tous les rois de la terre et que nul ne scauroit pretendre a la gloire de vous posseder sans vous faire injure j'ay creu que je pouvois aussi tost qu'un autre aspirer a estre cet heureux temeraire que les dieux vous ont destine je suis peut- estre moins que les autres par moy mesme mais je suis du moins autant que les autres par la couronne que je dois porter et plus que les autres par la passion que j'ay pour vous ainsi madame quelque injuste que je sois je merite peut-estre quelque compassion principalement si vous connoissez que je n'ay fait que ce que je n'ay pu m'empescher de faire car enfin si l'eusse eu quelque autre voye de pouvoir esperer 
 l'honneur ou je pretens je n'aurois pas pris celle dont je me suis servy mais vous scavez bien madame qu'astiage ny ciaxare quand mesme j'eusse este assez heureux pour n'estre pas meprise de vous n'auroient jamais aprouve la proposition que je leur aurois fait faire que vouliez vous donc que devinst un prince qui vous aimoit qui vous adoroit et qui ne voyoit a son choix que mandane ou la mort la mort reprit la princesse avec beaucoup de colere eust este un choix plus juste et plus judicieux tout ensemble car enfin s'il est vray que vous aimiez mandane elle rendra vostre vie plus cruelle que la mort ne vous l'eust este peut-estre madame repliqua t'il que me voyant eternellement a vos pieds avec une soumission sans egale vous laisserez vous toucher a mes larmes et a mes soupirs non non interrompit la princesse n'attendez rien ny du temps ny de vos larmes ny de vous soupirs ny de tout autre secours quel qu'il puisse estre le coeur de mandane ne se laisse pas gagner par de semblables voyes et vostre crime bien loing d'estre efface par des larmes ne le seroit pas par vostre sang ainsi philidaspe car je ne puis me resoudre de vous donner un nom plus illustre apres vostre mauvaise action preparez vous des icy a voir augmenter a tout les momens la haine que je commencay d'avoir pour vous a sinope voila quel fera le progres que vous ferez dans mon ame et n'en doutez nullement c'est pourquoy s'il vous reste quelque 
 rayon de lumiere dans l'esprit que vostre injuste passion n'ait pas obscurcy songez qu'il vous seroit beaucoup plus avantageux de me remettre en liberte et de vous repentir de vostre faute que de la continuer nous ne sommes pas encore si loing de themiscire que vous ne le puissiez faire facilement et je vous engage ma parole d'obliger le roy mon pere a ne se ressentir pas de l'outrage que vous luy assez fait je vous promets mesme que cette effroyable haine que vous avez fait naistre dans mon coeur des la premiere fois que vous eustes dessein de m'enlever s'en effacera presque toute et que je vous auray mesme quelque obligation de vous estre surmonte pour l'amour de moy je croiray alors que vous m'avez veritablement aimee ou au contraire si mes raisons ne vous persuadent point je croiray que le seul interest vous a fait agir et que n'ayant pas de sujettes qui portent des couronnes vous avez voulu songer a vous marier par ambition plustost que par amour au reste ne fondez pas vostre esperance sur ce que je n'eclate point en injures contre vous ma bouche philidaspe n'en a jamais prononce et je ne scay pas mesme desquels termes il se faut servir en parlant a ceux qui m'outragent parce que jusques a cette heure je n'ay point este outragee mais ce que je scay de certitude c'est que je sens l'injure que vous me faites comme une princesse de grand coeur la doit sentir et que sans m'emporter en une violence inutile je ne 
 laisse pas de vous hair effroyablement et de former un dessein inebranlable de ne me laisser jamais toucher ny par vos respects ny par vos services ny par vos larmes ny mesme par vos menaces car je dois tout craindre de vous ny mesme encore par la veue de la mort quand vous me la feriez voir certaine mais encore une fois philidaspe songez que vous pouvez en quelque facon reparer vostre faute et souvenez vous qu'il n'est rien de plus deraisonnable que de faire un grand crime inutilement pensez de plus en quel estat vous allez mettre toute la capadoce toute la galatie toute la medie et toute l'assirie ou pour mieux dire encore en quel effroyable desordre vous allez reduire toute l'asie car enfin astiage et ciaxare ne souffriront pas cet outrage sans s'en vanger tous les rois leurs alliez s'engageront dans leur party craignez donc philidaspe craignez que vous ne soyez noye dans les funestes ruisseaux de sang que vous voulez respandre car enfin il est des dieux et des dieux vangeurs et equitables des dieux dis-je protecteurs de l'innocence oprimee et ennemis declarez des princes injustes mais philidaspe est il possible que la reine nitocris qui est une princesse si illustre scache quelque chose d'un si estrange dessein et est il possible qu'il y ait quelqu'un au monde qui vous l'ait conseille non madame reprit philidaspe personne ne m'a conseille ce que j'ay fait je n'ay pas mesme voulu consulter ma propre raison et l'amour tout 
 seul a este mon conseil en cette entreprise mais madame il n'est plus temps de parler de repentir a philidaspe et vos beaux yeux tous irritez qu'ils sont s'oposent a toutes vos paroles et me confirment en tous mes desseins ha si cela est dit la princesse je vous deffens de me voir et je ne vous regarderay jamais allez philidaspe allez sortez de cette tente et n'y rentrez pas si vous ne voulez adjouster quelque chose a vostre crime allez dis-je sous ces bois consulter vostre raison si vous en avez encore appellez a vostre secours vostre generosite et n'oubliez pas d'ecouter la gloire dont vous aviez paru estre si amoureux et si jaloux la gloire madame ou j'ay pretendu repliqua ce prince et ou je pretens encore est celle de vous pouvoir mettre sur le throsne d'assirie et de vous pouvoir voir un jour commander dans la plus belle ville du monde c'est pour cela madame que je croiray juste de mettre toute l'asie en armes aussi bien la princesse mandane n'est elle pas d'un merite a devoir estre conquise sans peine peut estre que quand vous me verrez a la teste d'une armee de deux cens mille hommes vous changerez de sentimens et que vous ne vivrez plus avec moy comme vous viviez avec philidaspe que vous n'avez creu qu'un simple chevalier et qui n'a passe dans vostre esprit que pour un homme d'une condition bien inferieure a la vostre mais madame si dans ces occasions la fortune me favorise et me fait vaincre tous 
 ces rois que vous dittes qui prendront vostre querelle je ne descendray alors du char de triomphe que pour mettre a vos pieds toutes les palmes dont elle m'aura couronne ha philidaspe luy dit la princesse j'aimerois mieux vous voir dans le tombeau que dans un char de triomphe apres avoir vaincu le roy mon pere vous pouvez madame repliqua-t'il empescher la guerre et ces yeux ces beaux yeux que vous me cachez avec tant de soing ou que vous me monstrez si irritez n'auront qu'a me regarder favorablement pour me faire tomber les armes des mains je n'aurois jamais fait sage chrisante si je vous redisois tout ce que philidaspe dit mais enfin la princesse perdant patience et voyant qu'elle avoit parle inutilement luy commanda d'une authorite si absolue de sortir de la tente qu'il luy obeit car il faut que je die cela a l'avantage de philidaspe que quoy qu'il soit tres violent et qu'il ait aussi este capable de beaucoup de choses violentes il n'a pourtant jamais entierement perdu le respect qu'il devoit a la princesse apres qu'il fut sorty nous demeurasmes seules philidaspe fit presenter a manger a mandane mais elle n'en voulut point cependant nous n'estions pas en une liberte entiere car quoy que nous ne sceussions pas encore qu'arianite eust trahy il est tousjours vray qu'elle n'avoit nulle part a la confidence de la princesse et qu'en mon particulier elle n'estoit pas de mes amies 
 ainsi ce n'estoit que des yeux que la princesse me faisoit connaistre qu'en ce deplorable estat elle se souvenoit d'artamene elle passa tout ce jour qui estoit devenu la nuit pour nous a se plaindre de son malheur ou a prier les dieux de le vouloir faire cesser comme le soir fut venu l'on nous dit qu'il faloit partir et ce ne fut pas sans peine que je forcay la princesse a prendre quelque chose madame luy dis-je tout bas la valeur d'artamene pourra peut-estre vous retirer des mains d'un prince qu'il est accoustume de vaincre mais il ne pourroit pas vous retirer du tombeau si vous y estiez vous avez raison ma fille me dit elle mais le moyen de vivre au miserable estat ou je fuis c'est aux grandes ames luy dis-je a supporter les grandes infortunes constamment ha martesie s'ecria t'elle que la constance est une vertu difficile elle est mesme une vertu trompeuse qui pour l'ordinaire ne met le calme que dans les yeux et sur le visage sans empescher que le coeur ne soit dechire par de cruelles agitations enfin seigneur je dis tant de choses que je la contraignis de manger et peu de momens apres l'on nous contraignit a partir nous marchasmes de cette sorte trois nuits et campasmes deux jours sans que mandane voulust plus souffrir que philidaspe luy parlast mais a la fin de la troisiesme nuit comme nous ne faisions que d'entrer dans le pavillon et que selon ma coustume j'eus regarde si suivant l'intention de la 
 princesse philidaspe ne s'en estoit pas assez retire pour ne pouvoit pas mesme entendre ce qu'elle disoit nous entendismes un assez grand bruit et au mesme instant un escuyer de philidaspe vint nous faire partir en diligence laissant le pavillon tendu et ne nous donnant pas seulement un moment de loisir comme nous ne voiyons point philidaspe et que nous entendions un assez grand tumulte a trente ou quarante pas loing de nous la princesse s'imagina que peut estre estoit-ce du secours qui nous venoit et par ce sentiment la nous fismes tout ce que nous peusmes et par prieres et par promesses et mesme par violence pour n'aller pas si viste que l'on nous faisoit aller mais il n'y eut pas moyen car comme une partie de ceux qui nous gardoient estoient des criminels qui ne pouvoient esperer de pardon ils obeirent aux ordres qu'ils avoient receus et nous menerent en un lieu ou nous trouvasmes un chariot qui nous attendoit et cinquante chevaux d'escorte nous attendismes la philidaspe qui vint bien tost apres nous en cet endroit chrisante ne put s'empescher de dire a martesie quel avoit este cet obstacle que philidaspe avoit rencontre et de luy raconter comment artamene l'avoit veue sans la connoistre a l'entree de la tente comment il avoit secouru philidaspe comment il avoit tue ceux qui l'attaquoient et facilite l'enlenement de mandane a ce discours martesie fit un grand 
 mais apres avoir bien tesmoigne ton estonnement pour une advanture si extraordinaire elle reprit ainsi la parole je ne m'arresteray point dit elle apres que vous m'avez apris un combat si estrange et que sans doute le roy d'assirie n'a cache a la princesse que pour ne renouveller pas dans son coeur le souvenir d'artamene je ne m'arresteray point dis-je a vous redire nos pleintes pendant un si triste voyage ny avec quelle opiniastrete la princesse mandane ne voulut point souffrir que philidaspe luy parlast mais je vous diray simplement qu'enfin nous arrivasmes a la ville d'opis ou l'on nous fit loger dans un apartement fort magnifique et ou philidaspe n'oublia rien pour rendre du moins nostre prison plus suportable mais a vous dire la verite ses soins estoient bien inutiles et la princesse avoit une douleur si violente que rien ne la pouvoit moderer cependant philidaspe creut que s'il pouvoit obliger la reine sa mere a le proteger et a vouloir recevoir la princesse mandane aupres d'elle ses affaires iroient admirablement car il ne doutoit presque point que si la reine nitocris l'entreprenoit elle ne gagnait le coeur de la princesse et il pensoit aussi que si elle voyoit mandane elle changeroit bien tost je dessein qu'elle avoit eu de le marier a la princesse istrine en celuy de luy permettre d'espouser la princesse de capadoce pour cet effet il envoya un des siens secrettement 
 a babilone vers le prince des saces qui estoit encore en cette cour la reine nitocris l'y ayant toujours arreste depuis l'absence du prince son fils car outre l'estime qu'elle avoit pour luy il estoit encore son neveu la reine tarine sa mere cette excellente et vertueuse princesse que toute l'asie estime estant soeur du feu roy d'assirie son mary il escrivit donc a mazare afin qu'il presentast celuy qu'il envoyoit vers la reine et qu'il appuyast sa demande ce prince par la lettre qu'il escrivoit a cette princesse luy demandoit pardon de la faute qu'il avoit faite de partir de la cour sans son conge la supplioit de l'oublier et la prioit de trouver bon qu'il menast aupres d'elle la princesse de capadoce afin que de son contentement il la peust espouser il luy disoit en suite toutes les raisons qui devoient l'obliger d'y consentir et n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit qui la pouvoit flechir mais le retour de cet homme ne luy donna pas toute la satisfaction qu'il en attendoit car il sceut que le jour mesme qu'il estoit arrive a babilone il y estoit venu un envoye de claxare demander la princesse de capadoce a la reine nitocris et que la reine avoit desadvoue son action et avoit dit qu'elle seroit la premiere a prendre les armes pour tirer la princesse de capadoce de ses mains que comme elle avoit eu leu la lettre que le prince d'assirie luy avoit escrite elle n'avoit pu s'empescher de dire qu'elle vouloit bien qu'il amenast 
 mandane a babilone mais que ce seroit pour la renvoyer a ciaxare ce n'est pas que mazare ne fist tout ce qu'il put pour flechir le coeur de nitocris mais ce fut inutilement et il manda au prince d'assirie qu'il ne luy conseilloit pas d'obeir au commandement que la reine luy faisoit d'amener a babilone la princesse qu'il avoit enlevee parce qu'il scavoit que la reine en renvoyant celuy qui estoit venu de la part de ciaxare avoit promis de ne consentir jamais a ce mariage la et de faire toutes choses possibles pour se mettre en estat de pouvoir renvoyer la princesse de capadoce au roy son pere et en effet si mazare ne l'eust amusee d'esperance en luy persuadant qu'il faloit employer plustost l'artifice que la force pour retirer cette princesse des mains du prince son fils elle auroit arme toute l'assirie contre luy cependant nous estions dans opis traitee comme je l'ay desia dit avec toute la civilite possible quoy que le prince d'assirie le fust de la princesse mandane avec toute la rigueur imaginable car non seulement elle ne luy disoit rien qui luy peust plaire mais mesme elle ne luy vouloit rien dire du tout et quelquefois aussi ne vouloit pas seulement souffrir sa veue philidaspe neantmoins n'oublioit rien pour la flechir et comme il le scavoit qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer que ne fit il point pour me gagner et pour m'obliger a luy promettre assistance mais quoy qu'il peust faire je luy dis tousjours que je ne pouvois rien 
 pour luy et que l'esperance de toutes les grandeurs de la terre ne me seroit pas manquer a ce que je devois a la princesse mais comme je craignois que l'excessive rigueur de mandane n'aigrist l'esprit de ce prince et ne le portast a quelque injuste dessein je souffris quelquefois qu'il me parlast de son amour et de son desespoir et je pense a dire vray que cela ne fut pas absolument inutile pour l'empescher de prendre quelque resolution extreme veu la violence de son amour et de son humeur tantost il me parloit de la passion qu'il avoit pour mandane avec des respects qui ne sont pas concevables tantost comme il est fort violent il s'emportoit a dire des choses qui sembloient devoir faire craindre qu'il ne fust capable de quelque bizarre dessein mais des que je voyois son esprit pancher de ce coste la seigneur luy disois-je prenez garde a ce que vous dites la princesse n'a encore que de la haine pour vous mais si elle descouvroit que vous pussiez seulement avoir quelque pensee de perdre absolument le respect que vous luy devez elle passeroit de la haine au mespris ha martesie s'escrioit il ne luy descouvrez pas mes transports et mes crimes je ne suis pas maistre de mes premiers sentimens la douleur est capable de me faire dire des choses injustes mais le respect que j'ay pour mandane fait que je m'en repens un moment apres ainsi martesie ayez pitie de ma foiblesse et si vous ne me voulez pas servir au moins ne me nuisez point je vous en 
 conjure seigneur luy disois je je n'ay garde de vous nuire ny de vous servir car je n'oserois jamais parler de vous a la princesse mais sage chrisante j'avois beau dire cela au prince d'assirie je pense qu'il ne le croyoit pas et il s'imaginoit sans doute que je redisois tout ce qu'il me disoit a mandane il estoit pourtant bien abuse car tant qu'arianite estoit avec nous nous ne parlions que de nostre douleur en general et quand nous estions seules artamene estoit l'unique sujet de nostre entretien helas disoit quelquefois mandane lors que pour avoir la liberte de parler nous demandions a nous aller promener sur les rives du tigre quel sera le desespoir du malheureux artamene lors qu'arrivant a themiscire il ne m'y trouvera plus et qu'il scaura que philidaspe ce mesme philidaspe qu'il a tant hai m'aura enlevee mais dieux ne soubconnera t'il point ma vertu et pourra t'il croire que l'on ait ose executer un semblable dessein sans mon contentement mais aussi pourroit il penser que mandane en peust estre capable ha non non poursuivoit elle il me croira innocente et il s'estimera malheureux et artamene l'illustre artamene ne croira jamais qu'une personne qui luy a este si severe ait pu estre si favorable a son ennemy c'estoit de cette sorte que nous nous entretenions quand nous estions en liberte mais cela nous arrivoit rarement car outre qu'arianite s'attachoit fort assidument aupres de la princesse il y avoit encore grand nombre de femmes que 
 philidaspe luy avoit donnees pour la servir qui ne la quittoient presque point et certes j'admiray en cette occasion ce que peut la vertu malheureuse quand elle est extraordinaire estant certain qu'en quinze jours la princesse mandane fut adoree de toutes les personnes que l'on avoit mises aupres d'elle cependant nous ne voiyons point de fin a nos maux et philidaspe n'en prevoyoit guere aux siens il ne laissoit pourtant pas de continuer d'escrire a mazare afin qu'il ne se lassast point de soliciter la reine il esrivoit aussi secretrement a aribee afin d'en estre secouru en cas de besoin il envoya mesme vers le roy de lydie pour luy demander son assistance scachant bien qu'il n'estoit amy ny d'astiage ny de ciaxare quoy qu'il y eust de l'alliance entr'eux enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre a faire reussir son dessein soit en attirant divers princes dans son party soit en mettant la ville d'opis en estat de soustenir un long siege en cas qu'il en fust besoin pour nous nous ne scavions que faire ny qu'esperer car nous ne scavions pas qu'artamene fust revenu a themiscire c'est pourquoy la princesse qui ne pouvoit souffrir de se voir en la puissance d'un prince amoureux et violent prit la resolution de souffrir qu'il luy parlast un jour afin de luy demander une grace que je m'en vay bien tost vous aprendre je vous laisse a penser quelle fut la joye de philidaspe lorsqu'arianite luy fut dire que la princesse luy vouloit parler vous croyez bien 
 sans doute qu'il obeit a ce commandement avec beaucoup de diligence et comme il fut entre dans la chambre de la princesse est il bien possible madame luy dit il en l'abordant que la princesse mandane veuille parler au malheureux philidaspe si ce n'est pour luy prononcer encore une sois l'arrest de la mort mais quand cela seroit divine princesse je le recevrois a genoux et presque avec joye tant l'honneur que vous m'avez fait de me faire commander de me rendre aupres de vous trouble agreablement ma raison seigneur luy dit elle car elle s'estoit enfin resolue par mes conseils de le traiter de ce qu'il estoit apres vous avoit tant de sois supplie inutilement de me renvoyer a themiscire a sinope a ancire ou a amasie je me suis advisee de vous demander une autre chose que vous ne me devez pas refuser car enfin bien loing de vous plus demander de sortir de vostre empire je vous conjure de me conduire a babilone aupres de la reine nitocris ou je seray avec plus de bien-seance que je ne suis en ce lieu si vous m'accordez cette faveur je vous promets de diminuer quelque chose de la juste haine que vous avez fait naistre en mon ame car enfin je ne puis plus souffrir que toute l'asie scache que je suis en vostre puissance et que je n'aye pour tesmoin de ma vertu que mon plus grand ennemy madame luy repliqua philidaspe un peu surpris si vous me voulez faire l'honneur de me promettre d'aller a babilone avec l'intention d'en estre un jour 
 la reine et de prendre des mains de nitocris un sceptre qu'elle a assez glorieusement porte je vous y conduiray sans doute mais si vous ne voulez aller a babilone que pour aller plustost a themiseire pardonnez moy madame si je suis contraint de vous desobeir et puis a ne vous deguiser pas la verite les choses ne sont pas en terme de cela je suis mal avec la reine par plus d'une raison mais encore plus pour l'amour de vous que pour toute autre chose ainsi madame en me demandant un azile pour vous vous me conduiriez au lieu de mon suplice ce n'est pourtant pas par crainte que je vous refuse et l'amour seulement est ce qui m'y force vous m'avez dit une fois madame qu'il n'est rien de plus deraisonnable que de faire un grand crime inutilement trouvez donc bon que je tasche de ne tomber pas en une pareille faute le crime est commis madame j'ay eu la hardiesse de vous enlever il faut que je tasche d'avoir le bonheur d'obtenir mon pardon et de n'estre pas hai il n'est pas aise reprit brusquement la princesse de se faire aimer par la voye que vous avez prise que scavez vous madame ce qu'il doit arriver reprit ce prince ha je scay bien repliqua-t'elle qu'il n'arrivera jamais que mandane vous aime encore une fois madame respondit il il n'est rien d'absolument impossible en cela qui m'eust dit le premier jour que je fus au temple de mars a sinope vous allez devenir esperdument amoureux je ne l'eusse pas creu et qui m'eust dit le 
 premier moment que je vy artamene en ce mesme lieu et en ce mesme jour vous le hairez mortellement je ne l'eusse pas pense car enfin je ne voyois point encore de femme dans ce temple qui peust me donner de l'amour et je trouvois artamene beau bienfait de bonne mine et fort civil cependant je vous ay aimee et je l'ay hai la princesse rougit au nom d'artamene qu'elle n'avoit pas preveu que philidaspe deust prononcer et ce prince qui la regardoit tousjours s'en aperceut toutefois il n'osa alors en rien dire et ce fut depuis a babilone qu'il m'en parla la princesse voyant que cette conversation ne serviroit de rien la rompit et congedia ce prince malgre qu'il en eust a quelques jours dela nous sceusmes la mort d'astiage quoy que philidaspe empeschast autant qu'il pouvoit que l'on ne dist rien a la princesse mais ayant apris qu'elle la scavoit il prit le deuil et vint luy rendre visite peu de temps en suite nous aprismes que la reine nitocris aupres avoir fait achever son superbe tombeau qui est sur la principale porte de babilone estoit morte en partie de la douleur que la desobeissance et la mauvaise action du prince son fils luy avoit causee ces deux accidens toucherent sensiblement la princesse le premier parce qu'elle estoit trop bien nee pour n'estre pas sensible a la perte d'un roy qui luy estoit si proche quoy que son extreme vieillesse la deust consoler et l'autre parce qu'effectivement la vertu de la reine nitocris luy estoit tousjours un 
 grand appuy car encore qu'elle ne fust pas aupres d'elle il estoit pourtant a croire que philidaspe ne porteroit jamais les choses a une derniere extremite tant qu'elle pourroit luy oster le sceptre nous sceusmes encore par une des femmes que l'on avoit de la princesse que mazare avoit admirablement bien servy le prince d'assirie en cette occasion et que peut-estre sans luy la reine luy auroit elle oste sa couronne nous aprismes aussi que la princesse istrine suivant la derniere volonte de la reine estoit partie de babilone le lendemain de sa mort pour estre conduite en bithinie ou estoit alors le prince intapherne son frere qui estoit alle aider a arsamone a reconquerir son estat sur le roy de pont que l'on disoit estre en termes de perdre ses deux royaumes cependant durant quelques jours nous ne fusmes point persecutees des visites du nouveau roy d'assirie car comme effectivement il a de la generosite et de grandes qualitez il sentit la perte de la reine nitocris assez fortement neantmoins comme l'amour regnoit dans son ame les premiers jours de son deuil estans passez la pensee de pouvoir esperer que la magnificence de babilone pourroit peut-estre toucher le coeur d'une jeune princesse fit qu'il se consola un peu plustost qu'il n'eust fait en une autre saison de la perte d'une reine qui mit un deuil universel en l'ame de tous les sujets cependant mazare escrivit au roy qu'il estoit a propos qu'il allast le plustost 
 qu'il pourroit se faire voir a ses peuples et que le throsne estoit un lieu qu'il ne faloit pas laisser longtemps vuide de peur que quelqu'un neust la tentation de le vouloir remplir neant moins il n'y eut point de raison d'estat assez forte pour l'obliger a quitter la princesse pour aller a babilone au contraire il manda a mazare qu'il preparast a loisir toute la pompe de son entree et qu'il luy envoyast tout ce qui estoit necessaire pour cela et pour y conduire la princesse de medie car depuis la mort d'astiage il ne la fit plus nommer la princesse de capadoce j'oubliois de vous dire sage chrisante qu'apres la mort de la reine nitocris la princesse par mes conseils avoit envoye tesmoigner au nouveau roy qu'elle estoit bien marrie de la mort de la reine sa mere et qu'en suitte il estoit venu la remercier de cette civilite que j'avois bien eu de la peine a obtenir d'elle bien qu'il eust fait ce que je luy conseillois de faire lors qu'astiagesut mort mais pour revenir a ce qui me reste a vous dire le roy d'assirie vint un jour dans la chambre de mandane apres luy en avoir envoye demander la permission et l'ayant saluee avec beaucoup de respect madame luy dit il fort galamment l'euphrate est jaloux de l'honneur que le tigre a receu a son prejudice et il est bien juste que la premiere ville du monde possede a son tour la plus illustre princesse de la terre quand je vous ay demande d'aller a babilone reprit mandane la reine 
 nitocris vivoit et quand je vous y veux conduire repliqua ce prince le throsne d'assirie est en estat de vous recevoir et tout le peuple en disposition de vous reconnoistre pour reine non seigneur luy dit elle n'esperez point que le changement de lieux change mon ame ny que la veue de la superbe babilone touche mon coeur j'aimerois mieux passer ma vie sous une cabane de berger que dans le palais d'un roy qui m'auroit offencee non seigneur encore une fois je ne veux ny vous commander ny vous obeir je ne veux point dis-je occuper la place d'une reine que je ne remplirois pas dignement apres elle et j'aime mieux estre dans vos prisons que sur le throsne d'assirie si j'estois en estat de vous resister pouisuivit elle il est certain que je n'irois pas ou vous me voulez conduire et que je serois bien aise de n'aller pas attirer la guerre vers une ville qui passe pour une des merveilles du monde je voudrois si je le pouvois espargner le sang de tant de personnes innocentes dont elle est remplie mais comme je ne puis pas m'opposer a vostre dessein j'ay seulement a vous dire que je seray a babilone ce que je suis a opis et que le roy d'assirie avec toute sa magnificence ne touchera no plus mon coeur que quand il ne m'a paru estre que philidaspe le temps madame luy repliqua-t'il parce que malgre tout ce qu'elle disoit il luy restoit quelque espoir nous fera voir si comme vous le dites vostre rigueur sera plus forte que ma perseverance 
 du moins poursuivit il vous avez resolu ma mort j'auray un tombeau plus illustre a babilone qu'icy et vous aurez aussi plus de tesmoins de cette cruaute dont vous faites gloire tant y a chrisante que trois jours apres il falut nous resoudre a partir de vous dire quel equipage fut le nostre ce seroit abuser de vostre patience pour une chose qui n'est pas necessaire si ce n'est que vous soyez de l'humeur de ceux qui disent que la veritable mesure de l'amour est la liberalite car si cela est ainsi je ne scaurois mieux vous faire comprendre la grandeur de la passion du roy d'assirie que par la prodigieuse despense qui fut faite a l'entree de la princesse dans babilone le matin que nous partismes d'opis nous vismes dans une grande place sur laquelle respondoient les fenestres de la chambre de la princesse douze chariots magnifiques pour mettre toutes les dames qui la devoient accompagner et un autre incomparablement plus beau que les douze dont j'ay desja parle qui estoit destine pour sa personne nous vismes aussi deux cens chameaux pour le bagage avec des couvertures de pourpre de tir en broderie d'or et quand nous fusmes aux portes de la ville nous vismes dans une plaine quinze mille hommes sous les armes ayant tous un morrion de cuivre dore le corcelet de mesme avec des arcs d'ebene et des fleches a pointes d'or qui se separant en deux corps firent marcher les chariots au milieu car pour les 
 chameaux ils alloient cent pas devant les gens de guerre quant au roy comme il n'y a que douze journees d'opis a babilone une partie de la cour par ses ordres s'estoit rendue aupres de luy et il alloit a cheval a la teste de mille chevaux immediatement apres le chariot de la princesse qui marchoit le dernier de tous nous allasmes de cette sorte jusques a une journee de babilone mais quand nous fusmes la le roy d'assirie voulut que la princesse se reposast un jour a un chasteau ou nous logeasmes pendant quoy l'on acheva de donner les ordres necessaires pour cette magnifique entree je ne doute pas que vous ne trouviez estrange d'ouir tant parler de magnificence si tost apres la mort de la reine nitocris mais c'est que les assiriens non plus que les peuples de capadoce qui leur ont este sousmis ne portent que trois jours le deuil de leurs rois parce disent-ils qu'il y a bien plus de lieu de se resjouir que de s'affliger quand ils ont acheve glorieusement leur regne ainsi les babiloniens qui avoient fait une superbe pompe funebre a leur reine passerent bien tost a une autre de resjouissance pour l'illustre mandane l'on peut assurer qu'elle ne prenoit guere de part a cette feste cependant quoy qu'elle eust resolu de ne se parer point et de paroistre la plus negligee qui luy seroit possible elle ne put en venir a bout car comme toutes les femmes qui la servoient et qui nous servoient arianite et moy dependoient du roy d'assirie 
 et qu'arianite elle mesme estoit d'intelligence aveque luy nous ne trouvasmes le matin que des habillemens tres magnifiques et tous couverts de perles et de diamans pour moy je vous avoue que cet artifice ne me donna pas tant de colere qu'a la princesse qui pensa en desesperer et qui me querella presque de ce que je n'en faisois pas autant qu'elle madame luy dis-je pour m'excuser et parce qu'en effet c'estoit mon opinion le roy d'assirie qui cherche sans doute a justifier l'action qu'il a faite envers ses peuples par vostre extreme beaute veut qu'ils la voyent avec tout son eclat mais il ne songe pas que s'il n'y prend garde vous luy ferez des rebelles de tous ses sujets et si vous m'en croyez luy dis-je vous vous laisserez voir a eux avec tous vos charmes car enfin si ce prince entreprenoit jamais quelque chose contre vous ils se revolteroient peut-estre en vostre faveur vous estes bien ingenieuse me dit elle a excuser vostre faute ou pour mieux dire vostre foiblesse mais martesie toute flateuse que vous estes vous avez tort de n'estre pas plus touchee de mon deplaisir et de me conseiller comme vous faites car de grace dittes moy un peu ce que pensera le malheureux artamene s'il arrive qu'il vienne a scavoit un jour par les espions que sans doute le roy mon pere a dans babilone que l'on m'y aura veue arriver avec un habillement qui ne marque que de la joye et de la satisfaction toutes les autres choses 
 ne peuvent m'estre imputees mais pour celle la s imaginera t'on que je n'y ay pas consenty madame luy dis-je si vous estiez en choix de faire ce qu'il vous plairoit je ne vous conseillerois pas comme je fais mais cela n'estant pas je trouve que d'un mal il en faut tirer un bien et tascher s'il est possible que cette mesme beaute qui vous a fait enlever vous donne des protecteurs si vous en avez besoin et pour ce que vous dites d'artamene adjoustai-je croyez moy madame que si le roy vostre pere a des espions dans babilone qui raportent fidellement ce qu'ils auront veu ils parleront autant de vostre melancolie que de vostre parure et de cette sorte vous n'avez rien a craindre enfin chrisante la princesse n'y pouvant faire autre chose se laissa habiller sans vouloir toutefois que l'on employait aucun art a sa coiffure mais comme vous scavez elle a les cheveux si beaux que la negligence la pare et luy sied bien les habillemens que l'on nous bailla estoient a l'usage de medie et de capadoce c'est a dire de couleurs fort vives et fort eclatantes car pour les femmes de qualite de babilone elles ne portent jamais que du blanc cela n'empesche pas toutefois qu'elles ne soient fort magnifiquement et fort galamment habillees n'y ayant presque point de couleur sur laquelle les diamans les esmeraudes et les rubis facent un plus bel effet nous le connusmes bien tost apres ce jour la car a peine la princesse fut elle en 
 estat d'estre veue que plus de deux cens femmes de condition vinrent luy faire la reverence elle les receut fort civilement mais avec une melancolie si grade qu'elle ne leur donna guere moins de pitie que d'admiration enfin il falut partir et au lieu de douze chariots pleins de dames qu'il y avoit le jour auparavant il y en eut plus de deux cens le roy eut aussi plus de trois mille chevaux a l'accompagner pour la princesse au lieu d'un chariot ordinaire elle fut contrainte de monter dans un superbe char de triomphe dont tous les ornemens estoient d'or il estoit tire par quatre chevaux tigres attelez de front les plus beaux que l'on vit jamais et quatre hommes de la premiere condition portoient sur ce char un dais magnifique fait d'une espece de broderie d'or de perles et de diaroans que les seules sidoniennes scavent faire je ne m'arresteray point a vous particulariser cette pompe et je vous diray seulement que toute cette grande plaine que l'on trouve en arrivant a babilone par le coste que nous y allions et qui comme vous scavez est toute couverte de palmiers d'une beaute admirable et d'une hauteur prodigieuse estoit remplie de troupes mais de troupes armees avec une magnificence estrange de cent pas en cent pas nous trouvions des ares de triomphe eslevez sous lesquels passoit le char de la princesse et sur lesquels il y avoit des inscriptions qui luy estoient glorieuses tous ces arcs estoient superbes et 
 l'on ne voyoit rien qui ne parlast de grandeur et de joye
 
 
 
 
a deux stades de la ville le prince des saces qui estoit admirablement beau et de bonne mine ayant un habillement tres riche et estant monte sur un cheval isabelle a crins noirs vint a la teste de mille chevaux presenter a la princesse de la part du roy de grandes cless d'or dans une corbeille de mesme metal enrichie de topases et d'amethistes madame luy dit il en les presentant le roy m'a commande de vous obeir et de vous offrir de sa part ce que luy seul vous peut donner seigneur respondit la princesse car on l'advertit de la condition de mazare si en me presentant les clefs de babilone vous m'assurez qu'il me sera permis d'en faire des demain ouvrir les portes pour m'en retourner a themiscire ou pour aller a ecbatane je les accepteray sans doute et vous seray eternellement obligee de me les avoir offertes mais si cela ne doit pas estre poursuivit elle avec une melancolie charmante qui ne luy deroboit rien de sa beaute il me semble qu'il y a quelque injustice et mesme quelque inhumanite de vouloir que je garde moy mesme les clefs de ma prison ainsi seigneur jusques a tant que cela soit determine par le roy d'assirie gardez ce que vous m'avez voulu offrir comme ne pouvant estre en de meilleures mains que les vostres mazare surpris et charme de la beaute de l'esprit et de la civilite de la princesse luy dit qu'il ne garderoit ce qu'elle luy faisoit l'honneur de luy 
 confier que pour le remettre en sa disposition quand elle seroit arrivee a la ville et sans la faire tarder davantage il mesla sa troupe qui estoit tres magnifique avec celle du roy d'assirie ce prince marchoit seul immediatement apres le char de la princesse mais si pare si brillant d'or et de pierreries qu'excepte artamene je ne ny jamais d'homme de meilleure mine que luy a l'entree de la ville on fit une harangue a la princesse ou plustost un eloge toutes les maisons estoient tendues de superbes tapisseries toutes les rues estoient semees de fleurs toutes les femmes estoient aux fenestres extraordinairement parees mille trompettes et mille clairons faisoient retentir l'air de toutes parts et tout le peuple estoit si ravy de la beaute de la princesse et il en fit des acclamations si grandes que le roy d'assirie en eut une joye qui ne se peut exprimer enfin chrisante nous fusmes conduites au palais de la reine nitocris comme la princesse descendit du char le roy d'assirie vint luy presenter la main pour la mener a son apartement elle eust bien voulu le refuser mais elle creut que cela paroistroit bizarre et hors de propos ainsi elle luy donna la main sans incivilite mais ce fut pourtant d'une maniere si cruelle pour luy et elle luy fit si bien connoistre que la seule qualite de roy d'assirie exigeoit d'elle cette legere complaisance qu'il n'en fut gueres plus satisfait nous passasmes par plus de six apartemens de plein pied tous plus magnifiquement 
 meublez les uns que les autres et au dernier il luy fit une profonde reverence et luy dit que c'estoit d'oresnavant a elle a commander a toute l'assirie et qu'il n'estoit plus que le premier de ses sujets enfin apres une heure qui fut employee a recevoir les complimens de tout ce qu'il y avoit de grand dans babilone l'on nous laissa en liberte et nous eusmes du moins la consolation de scavoir que toutes les femmes qui avoient servy la reine nitocris furent destinees a servir la princesse mandane et qu'ainsi elle n'auroit aupres d'elle que des personnes vertueuses quelque temps apres que nous fusmes seules arianite estant alle dans une autre chambre la princesse me regarda avec une melancolie extraordinaire ha martesie s'escria-t'elle en quel lieu sommes nous et par quelle voye en sortirons nous n'avez vous point pris garde me dit elle a ces prodigieuses murailles de babilone sur lesquelles plusieurs chariots peuvent aller de front tant elles sont espaisses et fortes n'avez vous point veu ces superbes tours qui l'environnent n'avez vous point remarque combien l'euphrate qui la divise en rendroit ce me semble les aproches difficiles a ceux qui la voudroient assieger n'estes vous point estonnee de ce nombre innombrable de peuple qui la remplit de ces portes d'airain qui la ferment et enfin pouvez vous bien concevoir qu'il soit possible d'esperer que quand toute l'asie s'armeroit pour mon secours l'on peust me retirer de 
 babilone car apres tout quelque vaillant que soit l'illustre artamene il ne scauroit vaincre le roy d'assirie enferme dans les murailles de cette superbe ville voila ma chere fille me dit elle tout ce que l'ay pense durant cette funeste ceremonie et voila toute la part que j'ay prise a la magnifique entree que l'on m'a faite madame luy dis-je les dieux sont tout ce qui leur plaist et la prudence humaine trouve quelquefois de l'impossibilite en des choses ou il n'y en a point pour eux vous avez raison dit elle aussi ne fonday-je plus mon esperance qu'en leur appuy en effet le lendemain la princesse voulut aller au temple et on la conduisit a celuy de lupiter belus qui est une des plus belles choses du monde cependant comme le roy d'assirie vouloit tascher de la gagner par la douceur et qu'il craignoit de l'irriter il ne la voyoit au plus qu'une heure par jour encore estoit ce devant tant de monde que la princesse s'en trouvoit beaucoup moins incommodee le prince mazare la voyoit fort assiduement par les ordres du roy qui l'avoit prie de tascher de luy rendre office aupres d'elle scachant bien qu'il n'y avoit pas de personne au monde qui eust plus d'adresse ny gueres plus de charmes dans la conversation en effet ce prince reussit si admirablement a se faire estimer de la princesse et a gagner son amitie qu'il ne fut pas une petite consolation a ses disgraces il estoit doux civil et respectueux et quoy qu'il parlast tousjours a l'avantage du roy d'assirie 
 quand l'occasion s'en presentoit neantmoins nous voiyons dans ses yeux une melancolie si obligeante parce que nous la croyons un effet de la compassion qu'il avoit de nos malheurs que la princesse ne pouvoit quelquefois se lasser de le louer mais chrisante pour vous faire mieux comprendre toute la suite de mon discours il faut que je vous descouvre en cet endroit de mon recit une chose que nous ne sceusmes que tres long temps apres que ce que je viens de dire nous fut arrive et que nous ne soubconnasmes mesme point du tout tant il est vray que l'infortune mazare deguisa admirablement bien ses sentimens je vous diray donc chrisante que ce prince en presentant les clefs de babilone a la princesse mandane le jour que nous y arrivasmes perdit absolument sa liberte et devint aussi amoureux d'elle que le roy d'assirie l'estoit comme il n'avoit point encore eu d'amour il ne connut pas d'abord cette passion et il s'imagina comme je l'ay sceu par le genereux orsane qui est venu avec moy et qui m'a descouvert tous les secrets sentimens de feu son maistre que l'admiration toute seule jointe a la pitie de voir une si belle personne affligee estoit ce qui troubloit un peu son esprit mais il ne fut pas huit jours a s'apercevoir que ce qu'il sentoit estoit quelque chose de plus il accepta pourtant la commission que le roy d'assirie luy donna de voir souvent la princesse et de luy parler souvent en sa faveur car quelle bonne raison eust il pu 
 dire pour s'en excuser il fit neantmoins quelque legere resistance a la premiere proposition qu'il luy en fit mais apres tout soit qu'il n'eust point d excuse legitime a donner soit qu'un secret mouvement de sa passion fit qu'il ne peut refuser de voir la personne qu'il aimoit malgre luy il promit qu'il la verroit et qu'il serviroit le roy d'assirie et en effet il la vit et il tascha de l'y servir car il faut advouer que mazare estoit naturellement genereux et que l'amour seulement l'a force de faire des choses contre la generosite en effet orsane m'a assure qu'il luy descouvrit son coeur et qu'il n'est point d'efforts qu'il ne fist pour regler son affection et pour la renfermer dans les bornes de l'estime et de l'amitie quel malheureux destin est le mien disoit il un jour a orsane j'ay passe presque toute ma vie dans une cour ou il y a un nombre infiny de belles personnes sans en estre amoureux et je ne voy pas plustost la princesse mandane que je le deviens esperdument ha orsane s'escrioit il que ceux qui disent que l'esperance naist avec l'amour sont abusez car apres tour que puis-je esperer je sens une passion que je dois et que je veux combatre et que si je ne la puis vaincre je suis du moins resolu de cacher eternellement car enfin j'ay promis amitie au roy d'assirie je suis son vassal j'ay l'honneur d'estre son patent et il m'a choisi pour le confident de sa passion comment donc puis-je vaincre tous ces obstacles mais quand ma generosite cederoit a 
 mon amour et que je me resoudrois d'estre lasche et de trahir un prince a qui je dois beaucoup de respect je le serois inutilement n'estant pas a croire qu'une princesse qui mal-traite le roy d'assirie receust favorablement le prince des saces ainsi orsane poursuivoit il je scay bien que je n'espere rien et je scay pourtant bien que j'aime et que j'aime jusques a perdre la raison mais reprenoit il puis que ma passion naist sans esperance il faut esperer qu'elle ne durera pas long temps ou plustost adjoustoit ce prince il faut croire que puis que le desespoir mesme ne la fait pas mourir en naissant elle subsisteta eternellement aimons donc disoit il aimons puis que c'est nostre destinee et aimons mesme sans en faire de scrupule car enfin nous ne sommes pas maistres de nostre affection et c'est bien assez si nous la pouvons cacher et si nous la pouvons obliger a se contenter de l'estime et de mandane bres chrisante mazare ne pouvant arracher de son coeur l'amour qu'il avoit pour la princesse se resolut du moins d'en faire un grand secret et de ne laisser pas mesme de rendre office au roy d'assirie mais chrisante il ne disoit pas une parole en sa faveur qui ne luy donnast mille desplaisirs secrets et la princesse n'en prononcoit pas une a son des avantage qui ne luy causast une joye qu'il avoit bien de la peine a cacher ainsi il estoit fidelle et infidelle tout ensemble sa bouche parloit pour le roy d'assirie et son coeur le trahissoit et quoy qu'il fist et 
 quoy qu'il dist l'on voyoit tousjours dans son ame une si grande crainte de deplaire a la princesse mandane que jamais je n'ay veu plus de respect en personne cependant nous ne soubconnasmes jamais rien de sa passion il paroissoit quelquefois assez melancolique mais il avoit l'adresse de nous faire comprendre sans mesme nous le dire que les malheurs de la princesse le touchoient et qu'il eust bien voulu que le roy d'assirie eust pu vaincre ses propres sentimens et renoncer a tous ses desseins les choses estoient en cet estat lors qu'il nous arriva un surcroist d'infortune qui nous donna bien de la peine ce fut que le roy d'assirie ne voyant nul changement en l'esprit de mandane malgre ses respects ses soumissions et tous les soings de mazare commenca de croire qu'il faloit necessairement que le coeur de la princesse fust preocupe et se souvenant alors de tant de soubcons qu'il avoit eus qu'artamene ne fust amoureux de mandane et se souvenant encore en suitte de ce qu'il avoit entendu de la bouche de feraulas touchant la condition d'artamene et de la rougeur de la princesse qu'il avoit remarquee a opis quand il l'avoit nommee il n'en faut point douter dit il au prince mazare apres luy avoir raconte tout ce qui luy estoit arrive a la cour de capadoce non seulement artamene est prince non seulement artamene aime mandane mais mandane aime artamene je vous laisse a penser quel trouble ce sentiment mit dans l'esprit de 
 jeune roy et quelle inquietude en ressentit mazare il en fut si trouble et si interdit que le roy d'assirie croyant que ce fust pour le seul interest qu'il prenoit au sien l'en remercia tendrement cependant il trouva moyen pour s'esclaircir de ses doutes de parler en particulier a arianite qui malheureusement sans que nous en sceussions rien avoit entendu une conversation que j'avois eue avec la princesse le soir auparavant et ou nous avions presque repasse toutes les choses les plus secrettes de sa vie a la reserve du nom de cyrus que par hazard nous n'avions point prononce mais quoy qu'elle n'eust pas tout entendu elle en avoit pourtant assez ouy pour ne luy laisser pas lieu de douter qu'il y avoit une intelligence entre artamene et mandane de sorte que quand le roy d'assirie parla a cette malicieuse fille il en aprit plus qu'il n'en vouloit scavoir neantmoins comme elle ne luy disoit les choses que fort confusement il se resolut de s'en eclaircir mieux et mesme d'en parler a la princesse comme la jalousie est une passion encore plus violente que l'amour parce qu'elle n'est jamais seule dans un coeur et qu'ainsi elle porte tousjours je trouble avec elle le roy d'assirie me parut tout change des qu'il entra dans la chambre de mandane il n'y avoit alors qu'arianite et moy aupres d'elle il la salua pourtant avec tout le respect qu'il luy devoit et il voulut mesme commencer la conversation par des choses indifferentes mais il paroissoit neantmoins 
 tant d'inquietude dans son esprit que nous nous en aperceusmes madame luy dit il apres plusieurs autres discours interrompus je voudrois bien scavoir de vous une chose qui m'importe infiniment et qui vous importe aussi beaucoup s'il m'est permis de vous la dire repliqua la princesse et que je la scache peut-estre satisferay-je vostre curiosite ouy madame vous la scavez respondit il et pour ne vous tenir pas plus long temps en peine je voudrois que vous m'eussiez fait l'honneur de m'aprendre quel est ce puissant ennemy qui me combat dans vostre coeur et qui m'y surmonte car enfin si cela n'estoit pas je ne scaurois croire que mes soins mes respects et mes soumissions ne fussent venus a bout d'une simple aversion seigneur luy dit la princesse qui ne croyoit pas qu'il sceust rien avec certitude de ce qui regardoit artamene ne vous donnez point s'il vous plaist la peine de chercher de secretes raisons a mon procede aveque vous et scachez que quand mesme je vous aurois aime et tendrement aime si vous m'aviez enlevee sans mon consentement je ne vous aimerois jamais tant il est vray que j'ay une puissante aversion pour ceux qui perdent une fois seulement en toute leur vie le respect qu'ils me doivent quoy madame repliqua ce prince violent presque contre son intention si artamene avoit fait ce qu'a fait philidaspe vous le traiteriez comme vous me traitez artamene respondit la princesse en 
 rougissant est trop sage pour me permettre seulement de supposer qu'il peust jamais avoir commis une semblable faute mais seigneur pourquoy me parlez vous d'artamene en cette occasion je vous en parle madame repliqua-t'il comme d'un homme qui a ce que je voy m'a vaincu plus d'une fois mais beaucoup plus cruellement dans vostre coeur qu'il n'a fait les aimes a la main ouy madame cet artamene que j'ay tousjours hai et que vous m'avez autrefois commande d'aimer est certainement celuy qui s'oppose a ma gloire et a mon bonheur et vous ne me commandiez sans doute que ce que vous faisiez vous mesme comme je n'ay point eu d'injustes sentimens respondit la princesse sans s'emouvoir je ne vous nieray point que je n'aye eu et que je n'aye encore beaucoup d'amitie pour artamene et vous n'ignorez pas que je luy ay assez d'obligation pour ne le pouvoir hair ces obligations repliqua ce prince violent n'auroient jamais porte la princesse mandane a avoir une affection particuliere et secrette pour un simple chevalier si son coeur n'avoit este touche d'une inclination bien forte ce simple chevalier dont vous parlez reprit la princesse en colere paroissoit estre autant que philidaspe en ce temps la et sera peut-estre beaucoup davantage un jour tout roy d'assirie qu'est ce philidaspe il ne faut pas attendre plus long temps respondit il car puisqu'artamene possede vostre affection je le tiens beaucoup au 
 dessus de tous les princes de la terre quand mesme il ne seroit que ce qu'il a paru estre vous avez bien de l'orgueil et bien de l'humilite tout ensemble reprit la princesse mais apres tout seigneur desacoustumez vous s'il vous plaist de me parler imperieusement car je ne le scaurois souffrir le roy d'assirie voyant qu'il avoit extremement irrite la princesse se jetta a ses pieds et passant d'une extreme violence a une extreme soumission quoy madame luy dit il vous voulez que je puisse conserver la raison en aprenant que ce coeur que je croiyois insensible pour toute la terre ne l'est pas pour artamene n'estoit-ce point assez que je sceusse que vous me haissiez fans que j'aprisse qu'un autre estoit aime et un autre encore que j'ay tousjours hai tant que je ne vous ay creue qu'insensible les dieux scavent que dans le fonds de mon coeur je vous ay justifie autant que je l'ay pu j'advouois que vous aviez raison de mepriser tous les rois du monde parce qu'il n'y en avoit point qui fust digne de vous je confessois que mon procede meritoit que vous me fissiez attendre long temps le pardon de ma faute mais madame lorsque j'ay apris avec certitude que le seul homme de toute la terre pour qui j'ay de la haine quoy que j'aye de l'estime pour luy est le seul que vous aimez ha madame je n'ay pu demeurer dans les termes que je m'estois prescrit je me suis plaint je vous ay accusee j'ay perdu le respect en perdant aussi la 
 raison et je pense mesme que si j'eusse pu m'arracher de l'ame la violente passion que vostre beaute y a fait naistre je l'eusse fait avec joye ouy madame je l'advoue j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous hair mais dieux que tous mes efforts ont este inutiles car enfin je vous aime plus que je ne vous aimois ma haine a augmente pour artamene et mon amour s'est accrue pour la princesse mandane je me trouve un interest nouveau a estre aime de vous il faut madame il faut que je chasse artamene de vostre coeur il faut que mes respects mes soings mes larmes et mes soupirs le detruisent et il faut enfin que je meure ou qu'il ne vive plus en vostre memoire la princesse entendant parler le roy d'assirie de cette sorte ne douta point du tout qu'il ne sceust quelque chose de bien particulier de l'affection d'artamene c'est pourquoy elle ne jugea pas qu'il falust faire une finesse d'une amitie innocente joint que dans le trouble ou le discours du roy d'assirie mettoit son ame elle creut que peut- estre a la fin quand il auroit absolument perdu l'esperance d'estre aime la laisseroit il en repos c'est pourquoy prenant la parole seigneur luy dit elle les dieux scavent si je suis capable d'aucun deguisement criminel et l'ingenuite que je m'en vay avoir pour vous vous le doit assez faire connoistre ha madame s'ecria alors le roy d'assirie qu'elle avoit fait relever malgre luy ne soyez pas assez sincere pour me dire tout ce que vous pensez 
 d'advantageux pour artamene cachez moy plustost une partie de sa gloire et ne mettez pas ma patience a une si rigoureuse espreuve je ne scaurois luy respondit la princesse vous rien dire que vous ne scachiez car enfin toute la cour de capadoce a sceu que j'ay beaucoup estime artamene et je vous l'ay dit a vous mesme du temps que vous estiez philidaspe mais toute la capadoce a ignore ce que je voy bien que vous scavez et ce que je m'en vay vous advouer qui est qu'artamene est de condition egale a la vostre et que si le roy mon pere y consentoit l'affection qu'artamene a pour moy auroit toute la recompense qu'elle merite voila seigneur les termes ou en sont les choses et peut-estre en scavez vous plus presentement qu'artamene luy mesme n'en scait voila seigneur encore une fois cette importante verite que vous avez desire scavoir c'est a vous presentement a regler vos desseins et vostre affection pour moy vous avez de l'esprit et de la generosite c'est pourquoy je n'ay plus rien a vous dire la dessus vous pouvez encore prendre un chemin qui m'obligeroit a vous redonner mon estime et qui vous aquerroit encore l'amitie d'artamene ha madame s'ecria ce prince tout hors de luy mesme je ne veux point de vostre estime toute glorieuse qu'elle est sans vostre affection et je ne veux jamais avoir de part en l'amitie d'un homme qui possede toute la vostre et 
 qui seul m'empesche de la posseder non non madame il faut prendre des voyes plus violentes pour decider les differents que nous avons ensemble artamene et moy et il faut que sa mort me console de vostre cruaute ou que la mienne assure son bonheur et le vostre en disant cela il sortit et laissa la princesse en une affliction extreme il fut retrouver mazare et luy raconta tout ce que mandane luy avoit dit ce malheureux prince l'escouta avec une inquietude estrange il y avoit des momens ou il n'avoit pas moins de douleur que le roy d'assirie et il y en avoit d'autres ou il imaginoit quelque douceur a penser qu'il y avoit dans le coeur de la princesse un puissant obstacle pour empescher ce prince d'estre aime et ou il esperoit qu'entre un amant hai et un amant absent il pourroit peut-estre faire quelque progres de sorte qu'il se resolvoit fortement a tascher de gagner l'estime et l'amitie de la princesse il croyoit mesme ne faire presque rien contre la generosite car disoit il ce ne sera pas moy qui empescheray mandane d'aimer le roy d'assirie ce sera artamene mais dieux reprenoit il un moment apres en luy mesme cet artamene qui s'oppose au roy d'assirie s'opposera aussi a mazare mais adjoustoit il mazare ne veut pas vaincre a force ouverte ny a guerre declaree il veut employer la ruse ou la force seroit inutile et avoir recours a l'artifice puis qu'il n'y a point d'autre voye de n'estre pas malheureux cependant comme il 
 voyoit le roy d'assirie fort irrite et en estat de se porter peut estre a quelque extreme resolution il le retint avec toute l'adresse imaginable et luy fit beaucoup esperer de ses soins en effet il vint voir la princesse mais il ne put pas luy parler le premier car comme elle avoit une extreme confiance en luy et qu'elle n'ignoroit pas que le roy d'assirie luy disoit toutes choses elle luy parla d'abord avec tant d'esprit tant de vertu tant de douceur et d'une maniere si touchante que mazare pensa presque former la resolution de n'avoir plus que de l'amitie pour mandane mais dieux que cette genereuse resolution estoit mal affermie quand il ne faisoit qu'escouter la princesse il avoit le coeur attendry la compassion luy faisoit quasi respandre des larmes mais des qu'il levoit les yeux et qu'il rencontroit ceux de mandane une nouvelle flame tarissoit ses pleurs detruisoit ses premiers desseins et r'embrasoit toute son ame la princesse fut toutefois tres satisfaite de luy car comme elle luy tesmoigna apprehender quelque chose de l'humeur violente du roy d'assirie non madame luy dit-il d'une maniere a luy persuader qu'il exprimoit ses veritables sentimens ne craignez rien de la violence du roy je vous engage ma parole d'aporter tous mes soins a luy oster toute pensee criminelle mais si je n'y pouvois pas reussir je vous proteste que de son vassal je deviendrois son ennemy s'il avoit entrepris de vous deplaire et que tant 
 que mazare sera vivant la princesse mandane ne souffrira autre persecution du roy d'assirie que celle de ses prieres de ses larmes et de ses soupirs je vous laisse a penser sage chrisante quels furent les remercimens de la princesse et quels furent les eloges qu'elle luy donna enfin mazare en vint a tel point avec elle qu'elle l'aimoit comme un frere et ce prince se trouva si heureux durant quelques jours qu'il ne se souvenoit ny d'artamene ny de rien qui le peust fascher mais peu de temps apres le roy d'assirie ayant este adverty du retour d'artamene a themiscire de son arrivee a ecbatane avec ciaxare et des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit contre luy hasta de son coste l'execution de tous les ordres qu'il avoit donnez car des le lendemain que nous fusmes arrivez a babilone il avoit renvoye en lydie il avoit aussi envoye en phrigie en hircanie en arrabie en paphiagonie et vers un prince indien le prince des saces aussi envoya de son coste supplier le roy son pere de haster les levees qu'il faisoit faire en son royaume cependant nous ne scavions que fort confusement les preparatifs de la guerre car mazare qui ne pouvoit se resoudre de parler d'artamene a mandane luy disoit toujours qu'il n'en scavoit autre chose si non qu'il estoit revenu des massagettes et que l'on se preparoit a la guerre durant cela le roy d'assirie voyoit tousjours la princesse tantost violent tantost tres sousmis tantost ne faisant 
 que la regarder avec une profonde melancolie sans luy parler que fort peu et tantost aussi luy parlant avec une colere extreme sans oser pourtant lever les yeux vers les siens mais apres tout j'ay cent et cent fois admire la bonte des dieux en ce qu'ils ont fait qu'un prince aussi imperieux que celuy-la et d'une humeur aussi altiere soit tousjours demeure dans les termes du respect au commencement que nous fusmes a babilone toutes les dames avoient la permission de voir la princesse et elle en fut si cherement aimee qu'il n'est rien qu'elles n'eussent este capables de faire pour la delivrer n'eust este la passion qu'elles avoient qu'elle peust se resoudre de devenir leur reine de sorte qu'il n'y avoit pas une femme de qualite qui ne taschast par son propre interest de rendre office au roy d'assirie neantmoins depuis que ce prince fut adverty par ses espions que l'on viendroit bien-tost a luy il nous osta cette liberte et a la reserve du prince mazare personne ne voyoit plus la princesse et elle estoit gardee fort estroitement la raison de cela estoit que le menu peuple conmencoit de murmurer un peu de ce que l'on alloit engager toute l'assirie en une guerre injuste nous vivions donc de cette sorte c'est a dire avec beaucoup de melancolie et sans autre consolation que celle de la conversation du prince mazare les femmes qui servoient la princesse nous disoient que tous les jours il arrivoit grand nombre d'estrangers a babilone sans qu'elles sceussent ce 
 que c'estoit car elles n'avoient guere plus de liberte que nous bien est il vray que nous estions en une belle prison si toutefois il peut y en avoir de belles estant certain que le palais des rois d'assirie est la plus belle chose du monde mais sage chrisante je ne songe pas que vous le scavez et que je parle a des personnes qui ont accompagne le vainqueur de babilone a toutes ses conquestes je vous diray donc seulement que l'apartement de la princesse estoit du coste qui regarde cette grande plaine qui s'estend le long de l'euphrate et qui laisse la veue libre jusques a plus de cent cinquante stades de babilone vous scavez combien cette veue est belle et diversifiee soit par le cours du fleuve qui serpente en ce lieu-la soit par cent agreables maisons dont cette plaine est semee et qui sont toutes environnees de palmiers c'estoit donc vers ce coste la que la chambre de la princesse regardoit et de ce coste la encore qu'il y a un balcon qui se jette en dehors sur lequel elle estoit assez accoustumee a resver lors que le temps estoit assez beau pour cela je me souviens qu'un soir elle y fut extraordinairement tard et comme le roy son pere et artamene avoient beaucoup de part a toutes ses resveries imaginez vous me disoit elle martesie quelle seroit ma joye et ma douleur tout ensemble si un matin en faisant ouvrir ces fenestres je voyois paroistre l'armee de medie et de capadoce en verite me dit elle je croy que j'en expirerois et que le plaisir de 
 voir du secours et la crainte qu'il ne fust inutile pour moy et funeste a ceux qui me le voudroient donner troubleroit si fort mon ame que je n'aurois ny assez de force ny assez de constance pour me resoudre a en attendre l'evenement mais helas martesie je ne suis pas en estat d'avoir cette joye ny cette douleur la solitude et le silence qui regnent dans toute cette vaste plaine que nous decouvrons confusemcnt a travers l'obscurite de la nuit me disent assez que mes deffenseurs n'y sont pas et nous n'y voyons enfin a la sombre clarte des estoiles et de la lune que ce grand fleuve et des arbres il y avoit bien alors deux jours que nous n'avions point veu le prince mazare de sorte que mandane s'ennuyant de ne voir point son protecteur car elle le nommoit souvent ainsi il eut beaucoup de part en nostre conversation mais apres que la princesse eut assez resue et se fut assez entretenue elle se coucha dans une chambre qui touchoit celle ou nous estions ou d'ordinaire elle ne faisoit que passer le jour le lendemain au matin a peine fut elle habillee qu'on luy vint dire que le roy d'assirie la supplioit de luy permettre de la voir comme elle luy eut accorde ce qu'il demandoit et qu'il fut entre madame luy dit il apres l'avoir saluee avec beaucoup de respect me voudriez vous faire la grace de passer dans la chambre ou vous avez accoustume d'estre seigneur luy dit elle en nous faisant signe de la suivre a arianite et a moy ce 
 n'est point aux captives a choisir le lieu de leur prison et en disant cela elle suivit ce prince qui luy donna la main et nous la suivismes aussi comme nous fusmes dans cette chambre le roy d'assirie s'aprochant du balcon l'ayant ouvert et tire un grand rideau a houpes d'or qui le cachoit quand on vouloit nous vismes que toute cette grande plaine que le soir auparavant nous avions veue si solitaire estoit entierement couverte de gens de guerre et de la facon dont je vy la multitude des esquadrons des bataillons des enseignes differentes des chevaux et des corps separez il me parut y avoir plus de quatre cens mille hommes en cette campagne je vous laisse a juger sage chrisante quel effet fit un objet si terrible dans le coeur de mandane elle creut toutefois d'abord que c'estoit l'armee de ciaxare mais elle ne fut pas long temps en une si douce erreur car le roy d'assirie s'estant tourne vers elle vous voyez madame luy dit il que le dessein que l'ay de vous conquerir et de vous meriter n'est pas juge si criminel par les dieux que vous le croyez puis qu'ils ne m'abandonnent pas et que tant de rois et tant de princes comme il y en a dans cette armee dont cette grande plaine est couverte n'ont pas fait de difficulte de prendre mes interests et que deux cens mille hommes enfin se trouvent en estat d'exposer leur vie pour l'amour de moy la princesse voyant ses esperances trompees rejetta les yeux sur cette armee comme pour s'en esclaircir 
 et en effet quoy que l'on ne peust pas bien discerner les enseignes a cause de l'esloignement neantmoins il luy sembla qu'il n'y en avoit point de medie c'est pour quoy detournant la teste avec precipitation comme ne pouvant plus souffrir un si espouventable objet ha seigneur s'escria t'elle que me faites vous voir et quelle espece de supplice avez vous invente pour me tourmenter voulez vous que je sente toute seule et tout a la sois toutes les blessures que feront vos soldats a ceux de mon party voulez vous dis-je que je sente les malheurs qui me doivent arriver auparavant qu'ils soient arrivez et que voulez vous enfin de la malheureuse mandane je veux madame luy respondit il que vous connoissiez parfaitement que de vostre seule volonte depend le destin de toute l'asie afin que ce que ma consideration n'a pu faire celle de tant de peuples de tant de provinces et de tant de royaumes vous y porte j'ay sceu madame adjousta t'il que le roy vostre pere secouru par le roy de perte a mis ses troupes en campagne et qu'il est sur les rives du fleuve du ginde pour venir a nous et c'est madame ce qui m'a fait haster de me mettre en estat de me deffendre car comme vous pouvez penser je n'aurois jamais attaque le roy des medes ainsi madame j'ay creu que je devois encore tenter cette derniere voye de flechir vostre coeur songez donc s'il vous plaist que les roys de lydie de phrigie d'arrabie d'hircanie et cent autres princes 
 ces tres vaillans qui sont dans mon armee ne connoissent pas le roy vostre pere et ne sont pas amoureux de vous comme je le suis pour l'espargner comme je feray sans doute enfin considerez je vous en conjure que de deux cens mille hommes il pourroit arriver facilement que quelqu'un vous privast d'une personne si chere ha cruel s'escriat'elle a quel espouvantable supplice m'exposez vous ha impitoyable luy respondit il quelle durete de coeur est la vostre d'aimer mieux que toute l'asie soit en armes que toute l'asie soit noyee de sang que toute l'ane soit destruite et que le roy vostre pere soit engage en une dangereuse guerre que de recevoir l'affection d'un prince qui vous adore qui ne veut vivre que pour vous et qui est prest d'employer cette mesme armee a vous conquester des couronnes si celle qu'il porte ne satisfait pas vostre ambition enfin madame vous voyez deux cens mille hommes prests a marcher et prests a combatte si l'occasion s'en presente cependant quoy que tant de vaillans capitaines et tant de vaillans soldats ayent une sorte impatience de voir l'ennemy et de le vaincre un seul de vos regards peut leur faire tomber les armes des mains ouy divine princesse vos yeux sont les maistres absolus du destin de tant de peuples vous n'avez qu'a regarder favorablement vous n'avez qu'a prononcer une parole a mon avantage vous n'avez qu'a n'estre plus inhumaine vous n'avez qu'a me donner un 
 rayon d'esperance pour faire que toute l'asie soit en paix et que le roy vostre pere soit en seurete parlez donc je vous en conjure ou si vous ne voulez point parler faites du moins que vos yeux me parlent pour vous ne me dites pas mesme si vous ne voulez que vous aimerez un jour le roy d'assirie et promettez moy seulement que vous n'aimerez plus artamene encore une fois madame faut il combatre ou faut il poser les armes mais songez bien auparavant que de respondre a ce que vous avez a dire les dieux seigneur respondit la princesse sont les maistres absolus de tous les hommes et mandane ne doit pas usurper cette supreme authorite sur eux c'est donc a moy a me resoudre a souffrir les malheurs qu'ils m'envoyent et non pas a moy a m'opposer a leurs volontez s'ils n'avoient pas resolu la guerre ils auroient change mon coeur ils auroient change celuy du roy mon pere et l'auroient oblige a vous pardonner ainsi je ne suis point en termes de pouvoir disposer de mes propres volontez il suffit que je scache de vostre bouche que le roy des medes a pris les armes contre vous pour trouver qu'il ne m'est plus permis ny de vous regarder favorablement ny de vous dire une parole avantageuse ny de vous donner un rayon d'esperance puis qu'il vous tient pour son ennemy j'ay un nouveau sujet de vous mal traiter et je n'en ay plus de vous pardonner quand mesme j'aurois eu la foiblesse de le vouloir faire ainsi 
 quand artamene ne seroit point vivant je ne ferois sans doute que ce que je fay de plus quoy que vostre armee soit grande je veux esperer que les dieux combatant pour le party le plus juste feront succomber les ennemis du roy mon pere et luy donneront la victoire ce n'est pas et ces mesmes dieux le scavent que si par la perte de ma vie je pouvois empescher la sienne d'estre exposee je ne le fisse avec une joye incroyable ouy seigneur si vous pouvez vous y resoudre souffrez que je sois la victime qui redonne la paix a toute l'asie j'y consens et tout mon coeur s'il ne faut pour vous satisfaire poursuivit elle qu'oster mandane au malheureux artamene j'y consens encore pourveu que vous luy permettiez d'entrer au tombeau et qu'elle passe des moins du roy d'assirie en celles de la mort qui luy plairont davantage quoy seigneur adjousta la princesse qui vit dans les yeux de ce prince que ses discours estoient inutiles vous ne m'ecoutez pas et vous mesme vous ne vous laissez pas flechir au nom des dieux seigneur faites une action heroique en cette tournee surmontez la passion que vous avez dans le coeur la conqueste de mandane ne vaut pas pas tant d'illustre sang que vous en voulez faire respandre l'amour vous a trompe seigneur la beaute qui vous charme n'est qu'une illusion agreable et quand elle seroit telle que vous vous l'imaginez ce ne seroit apres tout qu'un thresor que le 
 temps derobe infailliblement bien tost a toutes celles qui le possedent revenez donc a vous seigneur et si vous estes raisonnable aimez la gloire et la preferez a mandane elle est plus belle qu'elle et vous en serez mieux traite mandane mesme vous en estimera davantage et ne vous reprochera point l'infidelite que vous luy avez faite songez en effet que cette princesse n'est pas digne d'une amour aussi constante que la vostre elle vous hait elle vous mal-traitte et elle ne vous aimera jamais enfin soit parraison soit par vangeance soit par generosite redonnez la paix a toute l'asie et haissez la princesse mandane qui ne vous fait que du mal je le voudrois madame interrompt le roy d'assirie si je le pouvois mais je ne le puis quoy que je le veuille et je pense qu'il m'est aussi impossible de n'aimer pas la princesse mandane qu'il est impossible a la princesse mandane de n'aimer pas artamene mais madame adjousta ce prince avec un redoublement de colere estrange si vous aimez sa vie laissez vous toucher a mes prieres car scachez que dans tous les combats que nous ferons j'aporteray autant de soing a le chercher et a le vaincre que l'en apporteray a fuir et a espargner le roy vostre pere de plus comme il est brave et qu'il en a la reputation il n'y a pas un vaillant homme en toute mon armee qui n'ait dessein de le rencontrer imaginez vous donc que tous les traits qui partiront des 
 mains de tous ces soldats que vous voyez seront lancez contre artamene que tous les javelots seront tournez contre son coeur que toutes les fleches toutes les fondes toutes les faux toutes les espees et toutes les armes offensives seront employees contre luy et qu'il ne tient qu'a vous de luy oster tant d'ennemis et de ne luy en laisser plus qu'un a combatre ainsi cruelle personne si vous aimez artamene ne me haissez plus et donnez moy quelque legere marque de bien-veillance et de repentir non seigneur luy respondit la princesse en l'interrompant vous ne me connoissez pas encore si j'avois eu a changer de sentimens j'en aurois change au nom du roy mon pere et ce que je n'ay point fait pour luy je ne le feray pas pour artamene ce n'est pas puis que vous me forcez de vous le dire que je n'aye pour ce prince une tendresse infinie et une fidelite inebranlable mais c'est qu'il n'est point de passion assez forte pour me faire manquer a mon devoir et qu'entre un pere et un amant ma volonte ne se porte jamais a rien d'injuste et ne balance pas mesme un instant sur la resolution qu'elle doit prendre enfin madame dit il prenant un ton de voix un peu aigre il faut donc aller combattre et vous l'ordonnez ainsi la princesse voyant qu'effectivement il se preparoit a s'en aller en fut fort esmeue et tout d'un coup cette fermete qu'elle avoit eue en luy parlant l'abandonna et les larmes luy vinrent aux yeux elle se jetta donc a 
 ses pieds et le retenant eh seigneur luy dit elle qu'allez vous faire combatre et vaincre si je le puis madame luy dit il en la relevant avec precipitation mais quand vous aurez vaincu le roy mon pere repliqua la princesse vous n'aurez pas vaincu le coeur de mandane au contraire je vous declare des icy en presence des dieux qui m'escoutent que si pendant cette guerre le roy des medes ou l'illustre artamene meurent vous n'avez qu'a vous preparer a la mort de mandane combatez seigneur tant qu'il vous plaira vous ne jouirez point du fruit de vostre victoire et puis que le prix du combat est entre mes mains vous devez estre assure de ne l'obtenir jamais vous pourrez peut-estre vaincre le roy mon pere vous pourrez peut-estre faire tuer ce mesme artamene qui vous a donne une fois la vie mais vous ne scauriez empescher mandane de mourir ainsi seigneur si vous la reduisez au desespoir elle vous y reduira aussi bien qu'elle encore une fois pensez a vous car enfin si vous estes vaincu vous le serez avec honte veu l'injustice de vostre action et si vous estes vainqueur vous n'aurez pour recompense de tous vos travaux que le cercueil de mandane les dieux madame respondit ce prince ne vous ont pas donnee a la terre pour vous en retirer si tost et je veux esperer que si je reviens vainqueur vous changerez de sentimens pour moy si je vous voy victorieux reprit la princesse le bruit de vostre victoire n'aura pas devance 
 vostre retour car si je la scay devant ma mort devancera le jour de vostre triomphe mais madame que voulez vous que je face adjousta ce prince les choses en sont venues au point que je ne puis vivre sans vous que je ne puis souffrir qu'artamene vive tant que vous l'aimerez et que vous n'aimerez point le roy d'assirie mais madame vous aimez mieux que toute l'asie perisse et ce qui vous y porte est que parmy la crainte qui vous possede il vous reste quelque espoir que je periray avec elle ouy madame je lis dans vostre coeur cette secrette joye qui se mesle a vos douleurs et malgre cela je vous respecte je vous aime et je vous adore jugez madame s'il y a de la comparaison entre l'amour qu'artamene a pour vous et celle que j'ay car enfin il se voit aime de la plus belle personne de toute la terre quelle merveille y a t'il donc qu'il soit fidelle pour une illustre princesse qui meprise tout ce qu'il y a de plus grand au monde pour luy et qu'on luy voye aimer ce qui l'aime si tendrement pour connoistre la difference qu'il y a entre artamene et moy saignez madame de le mepriser comme vous me meprisez traitez le comme vous me traitez et si apres cela il vous aime comme je vous aime j'advoueray qu'il a plus de droit que moy a vostre affection vous scavez madame que je suis maistre dans babilone et ou ainsi j'eusse pu trouver les moyens de m'y faire obeir cependant vous y avez commande 
 absolument et je vous y laisse mesme la liberte de m'outrager et tout cela parce que j'ay une passion pour vous qui n'eut jamais d'egale mais une passion respectueuse qui combat elle mesme les plus violents desirs qu'elle fait naistre dans mon coeur et qui ne me permet rien que de vous adorer enfin madame il faut partir il faut aller porter le fer se la flame dans le camp ennemy il faut aller au devant d'artamene vous le voulez et il vous faut obeir cependant vous prierez icy les dieux pour sa victoire et pour ma perte et je les conjureray seulement de changer vostre coeur j'ay encore a vous dire madame adjousta t'il que quand vous m'aurez veu partir si par hazard l'image de tant de malheurs que vous allez causer vous oblige a vous repentir d'une resolution si injuste vous serez tousjours en estat de faire cesser la guerre vous n'aurez qu'a m'envoyer le moindre des vostres et qu'a m'escrire seulement ce mot esperez et au mesme instant madame quand je recevrois ce glorieux billet au milieu d'une bataille que j'aurois le bras leve pour tuer artamene et que la victoire me seroit presque assuree je vous promets inexorable personne de faire sonner la retraite de fuir devant mes ennemis et de revenir a vos pieds chercher dans vos yeux la confirmation de cette agreable parole pendant que ce prince parloit ainsi mandane estoit si accablee de douleur qu'elle ne l'entendit 
 presque point et elle s trouva mesme si foible qu'elle fat contrainte de s'assoir sur des quarreaux qui estoient aupres du balcon de sorte que le roy d'assirie voyant qu'il ne la pouvoit flechir et qu'elle ne vouloit mesme plus luy parler la quitta apres luy avoir baise la robe sans qu'elle s'en apperceust comme il fut dans une autre chambre il me fit appeller mais je vous advoue que de ma vie je ne vy une personne plus desesperee il me dit encore cent choses pour redire a la princesse et je luy en respondis aussi beaucoup pour le ramener a la raison et comme les menaces que la princesse avoit faites de sa mort luy tenoient l'esprit en peine martesie me dit il vous me respendrez de la vie de mandane ne parlez point pour moy si vous ne voulez mais songez a sa conservation en suitte il dit la mesme chose a arianite et a toutes les autres femmes qu'il avoit mises aupres d'elle et en dit encore davantage au prince mazare qu'il devoit laisser pour commander dans babilone et qui avoit este occupe a la reveue des troupes que le roy son pere luy avoit envoyees pendant ces deux jours que nous ne l'avions point veu de vous dire chrisante tout ce que dit la princesse apres que le roy d'assirie fut party ce seroit m'engager en un long discours elle se releva et voulut regarder encore une fois cette prodigieuse armee mais helas que de funestes pensees l'agiterent quoy me dit elle apres avoir este long temps sans parler je puis consentir que 
 toutes ces troupes que je voy aillent contre le roy mon pere et contre artamene et je puis exposer la vie de deux personnes si cheres a tous les hazards d'une longue et dangereuse guerre quoy je puis consentir moy qui ay tousjours eu une aversion naturelle pour les combats que tant de milliers d'hommes que tant de princes que tant de rois que tant de peuples s'entretuent pour l'amour de moy quoy je puis consentir que tant de personnes innocentes souffrent en ma consideration ha non martesie je pense que j'ay tort et je confesse qu'il y a eu des endroits dans le discours du roy d'assirie ou j'ay du moins doute si j'avois raison cependant je l'advoue je n'ay jamais pu obtenir de mon coeur ny de ma bouche la force de luy dire une parole favorable a peine en ay-je eu forme un leger dessein que j'ay senty un trouble extraordinaire dans mon ame je ne scay si c'est un effet de la haine que j'ay pour le ravisseur de mandane ou un effet de l'amitie que j'ay pour artamene mais enfin je n'ay pu dire tout ce qu'il eust peut-estre falu dire pour le flechir mais que fais-je reprit elle tout d'un coup je perds sans doute la raison et mon coeur et ma bouche ont este plus equitables que mon esprit car enfin la paix ou la guerre ne sont pas mesme en ma disposition quand j'aurois pu vaincre la haine que j'ay pour un prince qui m'a enlevee avec une injustice effroyable quand je n'aurois plus considere artamene et que je me serois resolue d'avoir 
 la laschete de ceder au roy d'assirie j'aurois fait cette laschete inutilement puis que le roy mon pere n'auroit pas laissse de faire la guerre et que l'illustre artamene l'auroit mesme faite encore plus sanglante et plus furieuse pour mandane criminelle qu'il ne la fera pour mandane innocente de plus ne scay-je pas que depuis le fameux dejoce qui remit la medie en liberte et qui la retira de la tyrannie des assiriens il y a une haine irreconciliable entre ces peuples seroit il donc juste qu'une princesse descendue de l'illustre sang du liberateur de sa patrie la remist en seruitude non marresie un sentiment de tendresse et de pitie avoit un peu trouble ma raison car soit que je considere le roy d'assirie comme le rauisseur de mandane comme l'ennemy du roy des medes comme celuy d'artamene ou comme le tiran de mon pais j'ay deu faire ce que j'ay fait apres tout artamene est dans la mesme armee ou est mon pere il luy a desja sauve la vie il fera encore la mesme chose et il faut esperer veu la justice de leurs armes queles dieux les protegeront et les conserveront l'un et l'autre mais chrisante a peine la princesse pensoit elle avoir trouve quelque repos par un raisonnement si juste que la veue de ce grand corps d'armee renouvelloit toutes ses douleurs madame luy disois-je ne regardez plus des troupes qui vous affligent si fort ou si vous les voulez regarder regardez les comme devant 
 servir de matiere a la gloire du roy vostre pere et a celle d'artamene ha ma chere fille s'escria t'elle qui scait si parmy ceux que je regarde je ne voy point le meurtrier de mon pere ou celuy d'artamene 
 
 
 
 
enfin chrisante je l'arrachay par force de la et la fis repasser dans une autre chambre cependant nous sceusmes que le lendemain l'armee partiroit et ce jour la mesme le roy d'assirie aprit que par une invention prodigieuse que vous n'ignorez pas puis que vous y estiez l'armee de medie avoit passe la riviere du ginde et avoit pousse quelques troupes qui estoient de l'autre coste il partit donc en diligence et fit marcher toute son armee le privee mazare par un sentiment d'honneur eust bien voulu l'accompagner a mais le roy d'assirie ne voulut jamais confier la garde de babilone et celle de la princesse qu'a luy de sorte qu'il le conjura de demeurer et je ne scay si malgre le grand coeur de ce prince un sentiment d'amour ne fit pas qu'il en fut bien aise le roy d'assirie voulut mesme que les troupes du prince des saces de meurassent dans babilone afin que si le peuple qui murmuroit fort de j'injustice de cette guerre vouloit remuer en son absence il y eust des troupes estrangeres pour le tenir en son devoir mais ce qu'il y eut d'admirable fut que le roy d'assirie auparavant que de quitter le prince mazare le tira a part et l'esprit fort inquiet et fort trouble luy parla a peu pres en ces termes vous voyez mon cher mazare qu'artamene 
 mene est toujours heureux et toujours invincible il a passe un fleuve en huit jours qui le devoit arrester une annee entiere il a fait ce qui n'est permis de faire qu'aux dieux seulement et si je ne me trompe la fortune ne l'aura pas tant favorise pour l'abandonner apres ce n'est pas que je ne scache que mon armee est d'un tiers plus forte que celle du roy des medes mais apres tout je puis pourtant estre vaincu et je puis mesme mourir en cette occasion ainsi pour vous consoler de la douleur que vous avez d'estre contraint par mes prieres de ne vous y trouver pas je veux mon cher mazare vous en faire une autre ou vostre grand coeur trouvera de quoy estre satisfait scachez donc que dans la passion demesuree que j'ay pour la princesse mandane je suis effroyablement persecute de la cruelle pensee qui me vient que si je meurs la paix se faisant artamene jouira en repos de l'affection de mandane promettez moy donc je vous en conjure que si je peris vous combatrez artamene et ne rendrez jamais la princesse au roy son pere que ce trop heureux rival ne soit mort promettez le moy je vous en prie mais promettez le moy avec serment car si vous le faites j'auray l'esprit en quelque repos et seray moins tourmente de la cruelle jalousie qui me persecute ce n'est pas qu'elle n'aille encore plus loing car je vous advoue que si je pensois que qu'elqu'un peust jamais posseder mandane je mourrois desespere mais dans la passion qu'elle a pour artamene 
 j'espere que si vous le tuez elle n'en aura jamais d'autre et ne se mariera mesme point voila luy dit il encore le service que j'attens de vous et que sans doute vous ne me refuserez pas quoy qu'il ne soit pas aise de me le rendre car enfin il le faut advouer vous ne vaincrez pas artamene sans gloire et vous trouverez vostre recompense en me rendant cet office je vous laisse a juger si mazare deust estre surpris d'un semblable discours et je vous laisse a penser s'il ne luy promit pas ce qu'il voulut sans resistance estant certain que depuis que l'on disoit dans babilone qu'artamene aprochoit sa passion estoit devenue plus violente tant y a chrisante que le roy d'assirie s'en alla fort console de la promesse qu'il luy fit de combatre artamene s'il mouroit nous demeurasmes donc sous la conduite de mazare qui redoubla encore ses soings et ses bontez pour nous et si l'effroyable inquietude ou nous estions a tous les momens d'aprendre quelque facheuse nouvelle ne nous eust tourmentee l'on peut dire que nostre captivite n'eust pas este alors fort rigoureuse cependant elle l'estoit beaucoup le prince mazare n'entroit jamais dans la chambre de la princesse qu'elle ne tremblast et ne cherchast dans ses yeux s'il avoit eu des nouvelles de l'armee pour luy il estoit tousjours plus amoureux et je pense qu'il eut besoin de toute sa generosite pour souhaiter que le roy d'assirie emportast la victoire je me souviens d'un jour qu'il voyoit la princesse fort 
 affligee et que selon sa coustume il estoit fort melancolique mandane qui croyoit tousjours que la seule compassion qu'il avoit de ses malheurs en estoit la cause luy dit seigneur je ne vous ay pas peu d'obligation car enfin estant ce que vous estes au roy d'assirie vous ne laissez pas d'avoir la bonte de vous interesser en ce qui me touche il est vray madame respondit ce prince que vous avez fait un changement estrange en mon coeur je vous advoue toutefois que je ne puis souhaiter que le roy soit vaincu mais aussi ay-je quelque peine a desirer qu'il s'emporte la victoire et tout cela madame pour l'amour de vous l'espere neantmoins adjousta t'il que vous ne m'en jugerez pas plus criminel au contraire dit elle je vous ne trouve beaucoup plus innocent car enfin ne se laisser point preoccuper par les sentimens d'un prince qui vous aime et s'attacher aux interests d'une princesse malheureuse que vous ne connoissez presque point c'est veritablement estre genereux ha madame reprit mazare ne dites pas s'il vous plaist que je ne connois point la princesse mandane je la connois si parfaitement que personne ne la connoist mieux en toute la terre et c'est pour cela que je trahis en quelque facon le roy d'assirie et je connois mesme adjousta t'il ses propres malheurs mieux qu'elle ne les connoist je n'en doute point reprit la princesse car comme vous connoissez mieux que moy celuy qui les cause vous voyez mieux aussi les dangereuses 
 suittes qu'ils peuvent avoir c'estoit de cette sorte chrisante que quelquefois mazare disoit des choses qui eussent pu faire soubconner ses sentimens secrets et c'estoit de cette sorte aussi que l'ingenuite de la princesse les luy faisoit expliquer sans y entendre finesse aucune cependant nous estions tousjours en une incertitude extreme le moindre bruit nous troubloit je n'entrois jamais dans la chambre de mandane qu'elle ne cherchast sur mon visage si je n'avois rien apris et plus d'une fois elle creut y voir des marques de la victoire du roy d'assire et de la mort du roy son pere et de celle d'artamene mais enfin quelque temps apres comme nous estions a ce mesme balcon dont je vous ay desja parle nous vismes une grosse nue de poussiere s'eslever bien loing dans la plaine et peu a peu nous discernasmes un gros de cavalerie qui commenca de paroistre cette veue fit paslir la princesse de crainte mais apres avoir considere ces troupes il me sembla qu'elles venoient trop viste et trop en desordre vers babilone pour estre victorieuses madame dis-je a la princesse nous avons vaincu infailliblement et en effet il estoit aise de le connoistre car outre que ces gens de guerre n'estoient pas en grand nonbre ils alloient tellement en confusion qu'il n'estoit pas difficile d'imaginer que des vainqueurs n'iroient pas ainsi mais martesie me disoit la princesse qui craignoit tousjours que scavez vous si ce ne sont point des prisonniers de guerre que l'on ameine et si le 
 le roy mon pere ou artamene ne sont point enchaisnez parmy ceux que je voy mais enfin chrisante nous fusmes bientost esclaircies de nos doutes car quelque temps apres avoir veu entrer ces troupes dans la ville nous etendismes un assez grand bruit dans l'escalier en suitte nous vismes ouvrir la porte de la chambre ou nous estions et nous vismes entrer le roy d'assirie avec des armes toutes rompues taintes de sang en divers endroits une escharpe a demy deschiree et toute sanglante un panache tout poudreux tout rompu et tout sanglant car ce prince avoit este blesse legerement a l'espaule il avoit de plus tant de tristesse dans les yeux et tant de marques de fureur sur le visage que la princesse en perdit toute la crainte qu'elle avoit eue pour le roy son pere et pour artamene joint qu'a peine ce prince desespere fut il entre dans la chambre que prenant la parole vos voeux madame luy dit il sont exaucez artamene a eu l'avantage et je pense que je puis esperer de ne vous desplaire pas une fois en toute ma vie en vous faisant voir a vos pieds celuy que la fortune luy a fait vaincre il n'a pas tenu a moy seigneur luy repliqua la princesse que ce malheur ne vous soit pas arrive et si vous vous fussiez laisse vaincre a mes prieres et a la raison artamene ne vous auroit pas vaincu et la victoire que vous eussiez obtenue sur vous mesme vous eust este plus glorieuse que celle qu'artamene a r'emportee sur vous ne 
 luy est honorable bien qu'elle la soit infiniment quoy madame reprit le roy d'assirie la princesse mandane que j'ay tousjours veue si douce et si pitoyable pour les malheurs des moindres sujets du roy son pere pourra aprendre d'un oeil sec et d'une ame tranquile que pour l'amour d'elle il y a une campagne toute couverte de morts ou de mourans de chariots renversez d'armes rompues de rois qui ont perdu la vie de princes blessez ou prisonniers qu'il y a dis-je un nombre infiny de soldats noyez dans leur sang et qu'enfin pres de quatre cens mille hommes ont combatu pour ses interests elle pourra dis-je encore une fois cette impitoyable personne me voir vaincu et blesse a ses pieds sans un sentiment de compassion moy dis-je qui perds toute ma fureur en la voyant qui ne sens plus mesme la douleur de ma deffaite des que je la regarde et qui m'estimerois encore trop heureux de souffrir tant de disgraces s'il m'estoit permis d'esperer qu'elle eust un jour pitie de mes infortunes ouy cruelle princesse tout vaincu tout blesse et tout malheureux que je suis vous pouvez encore me rendre le plus heureux de tous les hommes mais de grace poursuivit il ne vous obstinez pas a insulter sur un miserable et songez bien auparavant que de prononcer une cruelle parole qu'artamene n'est pas encore dans babilone j'ay mesme a vous dire madame adjousta t'il pour temperer un peu vostre joye qu'il ne loy sera pas si 
 aise d'y entrer qu'il luy a este facile de me vaincre les batailles dependant plus particulierement de la fortune que les sieges c'est pourquoy je puis respondre plus absolument de l'evenement de l'un que de l'autre joint que quand je devrois faire un grand bucher de babilone je m'ensevelirois plustost sous ses ruines que de souffrir qu'artamene vous possedast seigneur interrompit la princesse sans s'esmouvoir la crainte de la mort n'esbranle gueres mon ame et vous m'avez tellement accoustumee a la desirer que ce n'est pas me faire une menace qui m'effraye que de me parler de perir dans les flames ha madame s'escria ce prince en se jettant a genoux pardonnez a un malheureux a qui vous n'avez pas laisse l'usage de la raison je n'ay pas songe a ce que j'ay dit quand j'ay parle de cette sorte mais apres tout que voulez vous que je devienne je vous l'ay dit cent fois adjousta t'il et je vous le dis encore artamene ne vous possedera jamais tant que je seray vivant et artamene ne me vaincra pas sans peril quelque brave et quelque heureux qu'il puisse estre mais seigneur luy dit la princesse est il possible que vous ne conceviez pas que les dieux sont contre vous mais inhumaine princesse reprit il est il possible que vous ne conceviez pas aussi que vous estes la seule cause de la guerre et que vous estes la plus cruelle personne du monde car enfin par quelle voye peut on toucher vostre coeur quand je parlay la derniere fois a vous je disois 
 eu moy mesme pour vous excuser que les ames extremement grandes ne se laissoient pas flechir les armes a la main et que vous parlant presque a la telle de deux cens mille hommes vous aviez trouve quelque chose de beau a me resister mais aujourd'huy que je viens a vous vaincu blesse et malheureux advouez la verite n'y a t'il pas quelque chose d'inhumain de cruel et de barbare de ne me regarder pas du moins avec quelque compassion les dieux scavent seigneur repliqua la princesse si j'aime la guerre et si je ne voudrois pas que la paix fust par toute l'asie mais apres tout je ne puis y contribuer que des voeux et je ne suis point a moy pour en disposer ma volonte depend de celle du roy mon pere et mon affection est une chose que je ne puis oster apres l'avoir donnee ha madame interrompit le roy d'assirie n'en dites pas davantage au nom des dieux ne me desesperez pas absolument car je vous advoue que je crains que la raison ne m'abandonne et que le respect que je veux conserner pour vous jusques a la mort ne me quitte malgre moy ne me parlez donc point quand vous ne me pourrez dire que des choses insuportables cependant dit il en s'en allant puis que mon sang mesle avec mes larmes ne vous touche point et que mesme le roy d'assirie vaincu ne vous est-pas un objet agreable il faut vous laisser en repos de la victoire d'artamene en disant cela il sortit de la chambre de la princesse et fut se mettre 
 au lict apres avoir donne quelques ordres necessaires et pour les troupes qui se sauveroient de la deroute de son armee et pour la conservation de la ville car encore que la blessure qu'il avoit receve ne fust pas considerable neantmoins ayant assez perdu de sang elle l'avoit un peu affoibly quoy qu'il eust este pense la derniere fois a un bourg qui n'est qu'a douze stades de babilone je vous laisse a juger seigneur quelles differentes pensees estoient celles de la princesse et quelle impatience elle avoit de scavoir bien precisement tout ce qui estoit arrive mais il ne nous fut pas possible d'en estre pleinement esclaircies nous sceusmes bien que le roy d'assirie apres avoir este vaincu ayant aprehende qu'il n'y eust quelque sedition dans babilone estoit venu en diligence afin de pouvoir devancer le bruit de sa deffaite mais quelques demandes que nous fissions nous ne peusmes scavoir que fort confusement les particularitez de la bataille cependant l'on nous resserra plus estroitement qu'auparavant l'on nous changea mesme d'apartement voulant sans doute priver la princesse de la consolation qu'elle eust eue de voir arriver l'armee victorieuse du roy son pere je ne vous exagereray point davantage le desespoir du roy d'assirie et quelle irresolution avoit este la sienne en arrivant a babilone de scavoir s'il verroit la princesse ou s'il ne la verroit pas la honte d'estre vaincu pensa l'en empescher mais l'extreme envie de la revoir l'y contraignit joint 
 qu'il imagina que peut-estre la pourroit il toucher par la pitie de son malheur comme il n'estoit gueres blesse il quitta le lict des le lendemain et commenca de se preparer a un siege et de donner tous les ordres necessaires pour le soutenir il s'imaginoit pourtant que comme la campagne estoit presque sur le point de finir le roy des medes ne pourroit pas durant l'hyver prendre babilone et il esperoit qu'il seroit contraint de lever le siege et de remettre la chose au printemps pendant quoy il feroit tousjours ce qu'il pourroit pour gagner l'esprit de mandane soit par la douceur ou parla crainte et se prepareroit a une nouvelle bataille pour nous chrisante nous ne goustions pas une joye toute pure car nous voiyons mazare si triste que cela nous faisoit apprehender qu'il ne descouvrist dans l'esprit du roy d'assirie quelques mauvaises intentions joint qu'il estoit aise de concevoir que le siege de babilone n'estoit pas une chose que l'on peust faire sans peril neantmoins cet heureux commencement nous donnoit tousjours quelques momens ou la joye partageoit nostre ame et en chassoit la moitie de nos douleurs les dieux disoit la princesse sont trop equitables et trop bons pour nous abandonner et je me fie beaucoup plus en leur justice qu'en la force des armes du roy mon pere ny qu'en la valeur d'artamene cependant nous traitions mazare encore plus civilement qu'a l'ordinaire car comme nous ne craignions rien tant que 
 l'humeur violente du roy d'assirie mazare estoit la seule personne de qui nous esperions du se cours contre luy mais nous ne scavions pas tout l'interest qu'il prenoit en la princesse et combien ses sentimens estoient meslez il ne laissoit pas toutefois de tirer beaucoup d'avantage des soins qu'il rendoit a mandane estant certain qu'elle les recevoit avec une bonte une douceur et une confiance sans egale enfin comme vous le scavez mieux que moy le siege fut mis devant babilone et de part et d'autre l'on fit tout ce que des gens de grand coeur peuvent faire et pour attaquer et pour se deffendre ce fut alors sage chrisante que nos craintes furent sans relasche car nous scavions qu'il n'y avoit presque point de jour que les assiegeans ne fissent quelque attaque ou que les assiegez ne fissent quelque sortie ainsi tous les momens de nostre vie se passoient en une continuelle apprehension nous ne craignions pas seulement pour le roy et pour artamene nous craignions mesme pour mazare que nous sceusmes qui estoit tres souvent le chef des sorties que l'on faisoit pour aller desloger les assiegeans de quelques postes avantageux et je me souviens que la princesse ne put s'empescher de s'en pleindre a luy genereux prince luy dit elle un jour qu'elle scavoit qu'il avoit combatu comment vous dois-je nommer et que ne vous determinez vous absolument je vous regarde dans babilone comme l'unique protecteur que j'y 
 puis avoir comme une personne qui m'est infiniment chere et infiniment utile aupres du roy d'assirie et de qui la vertu m'est d'une extreme consolation cependant je scay que des que vous estes hors des murailles de babilone vous devenez un de mes plus dangereux ennemis puis que vous estes un des plus vaillans et l'illustre mazare que mandane appelle son cher protecteur se met en estat de tuer non seulement celuy qu'elle regarde comme son liberateur mais mesme de faire perdre la vie au roy son pere en verite luy dit elle vous estes bien cruel de m'oster la liberte de faire des voeux pour vous car enfin tout ce que je puis en cette rencontre est de souhaiter que vous ne soyez ny vainqueur ny vaincu de ceux que vous attaquez ou qui vous attaquent vous estes bien bonne repliqua mazare en soupirant de me parler comme vous faites mais apres tout madame l'honneur ne me permet pas de demeurer tousjours enferme dans des murailles pendant que tant de braves gens combatent quand je vous laisse dans babilone j'advoue que je vous y laisse avec beaucoup de regret et que ce n'est pas sans peine que je quitte la glorieuse qualite de vostre protecteur pour prendre celle de vostre ennemy mais tant de raisons le veulent qu'il n'y a pas moyen de s'y opposer car enfin outre celle de l'honneur que j'ay desja ditte et beaucoup d'autres que je ne dis pas que 
 penseroit le roy d'assirie si j'en usois autrement je luy deviendrois suspect et il me priveroit peut-estre de l'honneur que j'ay d'avoir la liberte de vous voir encore une fois madame si je suis criminel en quelque chose ce n'est pas en celle la j'advoue neantmoins que je suis infiniment a plaindre et que l'estat ou je me trouve est infiniment malheureux helas disoit la princesse je suis bien marrie d'estre cause de l'inquietude que vous avez du moins adjoustoit elle si je pouvois trouver les voyes de faire scavoir a artamene les obligations que je vous ay je suis bien assuree qu'il ne vous combatroit pas s'il vous connoissoit et qu'au contraire il combatroit plustost ceux de son party s'ils vous attaquoient en sa presence je ne doute pas madame repliqua mazare en rougissant que si artamene me connoissoit par vostre raport il ne m'estimast et ne me servist mais s'il me connoissoit par moy mesme il n'en useroit peut-estre pas ainsi vous estes trop modeste luy disoit la princesse qui ne soubconnoit point qu'il y eust de sens chache en ces paroles et vous m'en donnez de la confufion mais du moins adjoustoit elle souvenez vous de deux choses quand vous allez combattre l'une qu'il y a dans l'armee qui assiege babilone deux princes de qui la vie m'est infiniment precieuse et l'autre qu'en vostre seule personne consiste toute la consolation et tout le support que je puis trouver dans cette ville contre le roy d'assirie comme mazare 
 alloit parler on luy vint dire que le roy le demandoit et certes je pense qu'il fut avantageux pour luy d'estre interrompu car il se trouvoit sans doute fort embarrasse a respondre bien precisement au discours de la princesse sans choquer directement ses propres sentimens qui n'estoient guere tranquiles estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'ame plus passionnee que celle de mazare ny guere de plus vertueuse quoy que l'amour ait porte ce prince a des choses fort injustes cependant l'hyver contre la coustume de ce pais la fut fort avance et mesme fort rigoureux ce qui resjouissoit autant le roy d'assirie que cela nous affligeoit par la crainte que nous avions que le roy des medes et artamene ne fussent contraints de lever le siege nous n'avions donc point d'autre recours qu'a prier les dieux et la princesse fit tant que par le moyen du prince mazare elle obtint la permission d'aller tous les jours au temple de jupiter belus qui est le plus superbe et le plus fameux de babilone tant parce que ce dieu est le protecteur des assiriens et celuy qu'ils reclament au commencement des batailles qu'a cause des oracles qui s'y rendent par la bouche d'une femme que jupiter belus choisit pour annoncer ses volontez a ceux qui les veulent scavoir et comme il me semble si ma memoire ne me trompe que vous m'avez dit autrefois que vous n'avez point este au lieu ou se rendent ces oracles bien que vous eussiez 
 tarde quelquetemps a babilone et qu'il n'y a guere d'aparence que vous y ayez este depuis parmy le tumulte et la confusion que vous mistes dans cette ville en la prenant il faut que je vous le represente tel qu'il est en peu de mots apres que l'on est entre dans la superbe enceinte du temple et que l'on a passe les magnifiques portes d'airain qui le ferment l'on trouve la porte de cette prodigieuse tour qui en soutient sept autres au dessus d'elle au haut desquelles l'on va par des degrez tournoyans qui se jettent en dehors avec des balustrades de cuivre au milieu de chaque escalier il y a des lieux propres a se reposer et comme l'on est arrive au sommet de la derniere tour l'on trouve une espece de petit temple fort magnifique ou l'on voit une grande statue d'or massif de jupiter belus une table d'or un throsne de mesme metal et plusieurs grands vases tres riches il y a aussi un autel fort superbe sur lequel les chaldees qui sont ceux qui font les ceremonies de la religion a babilone bruslent tous les ans quand ils font leur grand sacrifice pour plus de cent talents d'encens comme l'on sort de ce lieu la l'on entre dans un autre encore plus petit dans lequel il n'y a qu'un lit de parade tout couvert d'or et une table de mesme metal avec une grande lampe d'or qui est tousjours allumee ce lieu la n'estant ouvert de nulle part que la porte qui estant engagees dans un autre lieu ne l'esclaire point du tout c'est en cet endroit que cette 
 femme dont j'ay parle demeure tout le jour et couche toutes les nuits a l'exemple d'une que l'on dit qui est a thebes en egypte et d'une autre encore qui est dans patare ville de licie c'est donc en ce lieu la que cette prestresse vit separee de tout le reste du monde et rend ses oracles a ceux qui la viennent consulter apres cela chrisante je vous diray que poussee par je ne scay quelle devotion ou par je ne scay quelle curiosite un jour que nous fusmes au temple de jupiter belus c'est a dire au grand temple qui est en bas ou tout le monde va d'ordinaire il prit envie a la princesse de monter au haut de la derniere tour et d'aller visiter cette femme si celebre a babilone pour luy demander son assistance envers les dieux sans avoir pourtant dessein de consulter l'oracle icy chrisante admirez le hazard des choses mazare qui se trouva au temple donna la main a la princesse pour luy aider a monter cet escalier qui est assez difficile mais luy et nous fusmes bien estonnez quand nous fusmes arrivez tout au haut de cette derniere tour de trouver que le roy d'assirie sans suite et sans avoir personne aveque luy que le capitaine de ses gardes estoit alle pour consulter cette femme car certainement si la princesse eust sceu qu'il y eust este elle n'y fust pas allee ce jour la comme il ne faisoit que d'entrer dans ce petit temple et qu'il n'avoit pas encore parle a la prestresse il creut que ce cas fortuit avoit quelque chose d'avantageux pour luy et 
 ne laissa pas de continuer le dessein qu'il avoit eu de s'informer de ce qu'il devoit attendre de sa passion mais devant que de parler a celle qui l'en devoit instruire il s'aprocha de la princesse et luy dit fort civilement vous venez sans doute madame soliciter contre le roy d'assirie mais auparavant que les prieres d'une personne si vertueuse ayent irrite contre luy le dieu qu'on adore icy vous souffrirez s'il vous plaist qu'il le consulte et qu'en vostre presence il scache ses intentions la princesse qui croyoit ne pouvoir rien attendre du ciel qui ne luy fust avantageux veu l'innocence de sa vie et la droiture de ses sentimens luy dit qu'elle se resjouissoit de voir en luy cette marque de piete et consentit a ce qu'il voulut nous entrasmes donc dans le petit lieu destine pour les oracles ou cette femme qui est fort belle et vestue d'une facon assez magnifique quoy que fort particuliere luy demanda de la mesme maniere que s'il eust este le moindre de ses sujets ce qu'il demandoit et ce qu'il vouloit scavoir je veux luy dit il avec beaucoup de soumission que vous suppliez le dieu qui vous revele les secrets des hommes de vouloir m'aprendre par vostre bouche si la princesse mandane sera eternellement inhumaine et si je ne dois jamais trouver de fin aux maux que j'endure a cets mots cette femme ouvrit une grande grille d'or qui est au chevet de son lit et s'estant mise a genoux sur des quarreaux qui estoient devant elle fut un assez long-temps 
 la teste avancee dans l'emboucheure d'une petite voute obscure qui est au dela de cette grille et que l'on a pratiquee dans l'espaisseur de la muraille en suitte dequoy saisie et possedee de l'esprit divin qui l'agitoit les longues tresses de ses cheveux se desnouerent d'elles mesmes et s'esparpillerent sur ses espaules et se levant et se tournant vers le roy d'assirie le visage tout change les yeux plus brillans qu'a l'ordinaire le teint plus vermeil et le son de la voix de beaucoup plus esclatant elle prononca distinctement ces paroles
 
 
 oracle 
 
 
 il l'est permis d'esperer 
 
 
 de la faire souspirer 
 
 
 malgre sa haine 
 
 
 car un jour entre ses bras 
 
 
 tu rencontreras 
 
 
 la fin de ta peine je vous laisse a penser chrisante qu'elle joye fut celle du roy d'assirie quelle douleur fut celle de mandane quel desespoir fut celuy de mazare quoy qu'il n'osast le tesmoigner et quelle surprise fut la mienne en verite je ne scaurois vous exprimer la chose telle qu'elle fut car nous scavions presque de certitude qu'il ne pouvoit y avoir de fourbe en cet oracle puis qu'outre que le roy n'avoit pas pu deviner que la princesse iroit en ce lieu la il est encore certain 
 qui cette femme estoit en une reputation d'un saintete admirable ce qui ne permettoit pas de la pouvoir soubconner d'aucun artifice aussi estoit-ce par cette reputation que la princesse avoit eu la curiosite de la voir mais dieux que cette curiosite luy cousta de larmes elle sortit de ce temple un moment apres sans vouloir parler a cette femme comme elle en avoit eu l'intention et s'en retourna au palais avec une melancolie estrange le roy d'assirie l'y accompagna et ne fut pas plustost dans sa chambre que la regardant avec beaucoup de marques de satisfaction sur le visage et bien madame luy dit il tiendrez vous mesme contre les dieux les dieux luy respondit elle ne sont pas injustes et c'est toute mon esperance ils ne sont pas injustes luy dit il je l'advoue mais advouez aussi qu'ils ne peuvent estre menteurs je le scay bien luy repliqua t'elle mais je scay aussi qu'ils sont incomprehensibles et qu'il y a beaucoup de temerite aux hommes de penser entendre parfaitement leur langage ils se sont expliquez si clairement reprit il que je ne puis plus douter de ma bonne fortune ils se sont expliquez si injustement en aparence respondit elle que je ne puis croire de les avoir bien entendus mais enfin seigneur adjousta la princesse qui vouloit estre seule pour se plaindre en liberte de ce nouveau malheur si les dieux doivent changer mon ame laissez leur en tout le soing et ne vous en meslez plus ils sont assez puissans pour le faire s'ils le 
 veulent et laissez moy du moins quelque repos cruelle personne luy dit il en la quittant vous resistez au ciel comme a la terre mais apres tout c'est a moy a vous obeir et a ne vous resister pas comme il fut party mazare qui nous avoit quittez en sortant du temple arriva mais si triste que je m'estonne que nous ne soubconnasmes quelque chose de la verite cependant nous n'en eusmes pas la moindre pensee il est vray qu'il deguisa sa melancolie du pretexte de celle qu'il voyoit sur le visage de la princesse qui en effet n'estoit pas mediocre vous estes bien genereux luy dit elle de ne partager pas la joye du roy d'assirie ou du moins de me cacher vos sentimens en cette occasion je vous proteste madame luy respondit il que vous ne me devez point avoir d'obligation de ce que je sens plus vostre tristesse que je ne sens la joye du roy puis qu'a dire la verite mon coeur agit fans consulter ma raison et que je ne fais que ce que je ne puis m'empescher de faire en effet orsane m'a dit depuis qu'il ne fut pas moins touche de cet oracle que la princesse comme cette conversation n'estoit pas fort reguliere tantost mandane resvoit tantost mazare s'entretenoit aussi sans parler et le mesme orsane m'a dit que repassant en secret l'estat present de sa fortune il ne pouvoit assez deplorer son malheur helas disoit il en luy mesme que puis-je esperer si mandane parle elle parle d'une facon qu'il y a lieu de croire qu'artamene sera tousjours heureux puis qu'il sera 
 tousjours aime et si j'escoute l'oracle le roy d'assirie doit un jour estre content et artamene ne doit pas estre moins infortune que mazare mais pendant que ce prince s'entretenoit de cette sorte la princesse revenant tout d'un coup de sa resverie quoy dit elle je pourrois croire que mon coeur changeroit de sentimens et que mandane pourroit se resoudre de faire toute la felicite d'un prince qui cause toutes ses infortunes eh le moyen que je puisse comprendre cela il faut donc si ce prodige doit arriver que le roy mon pere meure qu'artamene ne soit plus et que je perde la raison car a moins que de tout cela je ne comprendray pas aisement que mandane puisse jamais estre reine d'assirie comme il faudroit qu'elle la fust pour faire que l'oracle peust estre explique comme le roy d'assirie l'explique je n'aurois jamais fait chrisante si je vous redisois toute la conversation de la princesse de mazare et de moy le lendemain le roy fit faire un magnifique sacrifice pour remercier les dieux de l'oracle qu'il avoit receu mais admirez je vous prie le bizarre destin des choses ce que ce prince fit pour remercier les dieux irrita le peuple qui commenca de dire qu'il faloit plustost faire des sacrifices pour les appaiser que pour leur rendre grace que la guerre que l'on faisoit estoit injuste que la princesse mandane avoit raison que les babiloniens la devoient rendre au roy son pere enfin apres avoir commence de raisonner 
 sur les actions du prince ils en murmurerent du simple murmure ils passerent a l'insolence de l'insolence a la sedition et presque a la revolte declaree cependant l'hyver augmentoit et la canpagne estoit toute couverte de neige cela n'empeschoit pourtant pas les assiegeans de continuer d'attaquer la ville et elle estoit tellement pressee que malgre sa prodigieuse grandeur il n'y entroit presque plus de vivres neantmoins l'oracle consoloit le roy d'assirie de toutes choses mais il se trouva pourtant estrangement embarrasse peu de jours apres car la faim commencant de presser le peuple acheva de luy faire perdre le respect qu'il devoit a son prince quelque injuste qu'il peust estre et en une nuit cette grande ville se trouva avoir beaucoup plus d'hommes en armes dans l'enceinte de ses murailles qu'il n'y en avoit au dehors quoy que l'armee du roy des medes fust comme vous le scavez devenue prodigieusement forte par la deffaite du roy d'assirie a cause des princes qui avoient quitte son party et qui s'estoient rengez de celuy de ciaxare jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille confusion a celle de babilone les uns prenoient les armes afin de faire en sorte que le roy d'assirie rendist la princesse au roy des medes les autres la vouloient avoir entre leurs mains pour faire une paix avantageuse quelques uns mesme privez non seulement de toute raison mais de toute humanite parloient de la sacrifier les 
 autres au contraire soustenoient qu'il luy faloit eslever des autels veu sa vertu et sa constance et qu'il ne faloit qu'aller prendre dequoy subsister chez ceux qui en avoient trop les autres sans autre pretexte soustenoient qu'il faloit seulement prendre les armes pour secouer le joug de la royaute et pour se rendre libres puis que la fortune leur en fournissoit une occasion favorable enfin ils dirent tant de choses insolentes et criminelles que je suis persuadee qu'ils contribuerent autant a la prise de leur ville par leur revolte que la force de l'armee de ciaxare y contribua ou pour mieux dire encore je croy que les dieux ayant voulu en un mesme jour proteger l'innocence de la princesse et punir leur rebellion se servirent d'eux mesmes pour cela et les aveuglerent pour les perdre et en effet quoy qu'il semblast que la fureur de ce peuple fust avantageuse a la princesse veu l'estat ou estoient les choses neantmoins au lieu des en resjouir elle s'en affligea estant certain qu'il n'est rien de plus horrible ny rien qui s'attaque plus directement a la souveraine authorite des dieux que cette espece de crime qui s'attaque a la souveraine puissance des rois qui sont leur image cependant comme le roy d'assirie est un prince de grand coeur et que mazare n'en avoit pas moins pour le seconder il ne desesperoit pas d'appaiser ce desordre et se resoluoit de prendre la seule voye par laquelle l'insolence populaire peut estre remise a la raison qui est celle de 
 l'exemple et du chastiment des plus mutins et des plus superbes mais comme la chose ne se pouvoit pas faire sans quelque danger parce que si les assiegeans faisoient une attaque dans le mesme moment que le peuple seroit le plus esmeu il seroit a craindre de succomber le roy d'assirie aprehendoit un peu de ne pouvoir sauver la princesse principalement la nuit qui estoit le temps ou les assiegeans donnoient le plus souvent des alarmes et le temps aussi ou le peuple entreprenoit le plus de choses parce que dans l'oscurite l'on ne pouvoit connoistre ceux qui agissoient avec violence en ces occasions tumultueuses il consulta donc avec mazare la dessus qui luy dit qu'il y avoit tousjours beaucoup de prudence a ceux qui se resoluent a ne fuir point de scavoir du moins comment ils ne pourroient faire si la necessite le vouloit et que l'envie leur en prist vous avez raison luy dit le roy d'assirie car apres tout et babilone et la couronne ne me sont rien en comparaison de mandane joint qu'en cette occasion si je perdois mandane je serois expose a perdre le sceptre aussi bien qu'elle n'estant pas a croire que le peuple en demeurast la ny que l'on peust m'oster la princesse sans m'oster la vie la difficulte estoit de trouver les moyens d'echaper et de sortir de babilone si l'on y estoit contraint car pour un lieu de retraite il n'en estoit pas en peine aribee comme vous scavez tenant la moitie de la capadoce 
 et estant alors dans pterie il ne pouvoit pas choisir un meilleur azile ce traitre avoit mesme eu l'adresse de faire croire a ces peuples que la princesse n'avoit pas d'aversion a un mariage si avantageux et que ce n'estoit que le roy son pere qu'elle craignoit qui la faisoit agir comme on la voyoit agir mais pour aller a pterie il faloit sortir de babilone et c'estoit la difficulte y ayant beaucoup d'obstacles a surmonter dehors et de dans cependant mazare avoit l'ame bien en peine et durant que le roy d'assirie pensoit qu'il resvast seulement a trouver l'invention qu'il cherchoit son esprit estoit estrangement partage comme il estoit bon et genereux il avoit beaucoup de difficulte a se resoudre de contribuer aux malheurs de la princesse mais comme il estoit passionnement amoureux d'elle il luy estoit encore plus difficile de consentir qu'elle tombast en la puissance d'artamene et il aimoit beaucoup mieux pour son interest particulier qu'elle fust entre les mains d'un amant hai qu'en celles d'un amant aime ce n'est pas que l'oracle ne l'espouvantast mais l'aversion de la princesse le r'asseuroit et enfin il voyoit le danger plus proche et plus infaillible du coste d'artamene que de celuy du roy d'assirie un sentiment jaloux s'estant donc empare de son coeur il s'apliqua fortement a chercher l'invention que le roy d'assirie demandoit et il s'y apliqua mesme avec succes quoy que ce ne fust pas une chose aisee a trouver que les 
 moyens de pouvoir sortir de babilone sans estre aperceu mais chrisante je suis persuadee qu'il n'est rien de si difficile dont l'amour et la jalousie jointes ensemble ne viennent a bout ce prince dit donc au roy d'assirie qu'il ne se mist pas en peine et que pourveu qu'il commandast aux femmes qui servoient la princesse de ne luy donner le lendemain au matin et tous les jours suivans qu'un habillement blanc selon l'usage des dames assiriennes ou l'on ne l'avoit point encore voulue assujettir il pourroit entreprendre ce qu'il luy plairoit mais qu'il faloit que cela se fist avec adresse et que l'on nous en donnast aussi a arianite et a moy le roy d'assirie le pressant alors de luy expliquer la chose mazare luy assura qu'elle estoit presque infaillible et en effet il la luy dit et luy fit advouer qu'elle estoit fort ingenieuse cependant le roy d'assirie ne manqua pas a l'instant mesme de donner les ordres necessaires pour cela de sorte que le lendemain au matin arianite et moy fusmes bien surprises de voir que l'on nous avoit oste nos habillemens et que l'on nous en avoit mis de blancs a leur place comme les femmes de qualite de la cour d'assirie en portent j'en demanday la raison et l'on me dit que le roy le vouloit ainsi parce qu'en cas que la sedition augmentast il nous seroit plus aise de mettre la princesse en seurete dans un temple et de passer pour assiriennes comme mandane n'estoit pas encore eveillee 
 nous nous habillasmes arianite et moy sans faire de resistance croyant en effet que cela serviroit a sa conservation mais comme elle eut apelle ses femmes et que voulant l'habiller elle vit qu'on luy presentoit une robe blanche a l'assirienne quelque magnifique qu'elle fust elle y eut une aversion si estrange que je suis persuadee que les dieux l'advertissoient de son malheur enfin elle fit beaucoup de difficulte de la prendre mais celles qui la servoient luy ayant dit les larmes aux yeux qu'il n'estoit pas en leur pouvoir de luy en donner une autre elle se laissa habiller et dit en soupirant que le changement d'habits n'en aporteroit point en son coeur je voulus luy faire comprendre la raison que l'on m'avoit donnee mais elle n'en fut pas satisfaite et ne put se consoler de cette nouvelle espece de contrainte cependant le roy d'assirie et mazare estant fort resolus a punir le peuple ne songeoient qu'a donner les ordres necessaires pour cela et si les babiloniens estoient en armes tous les gens de guerre y estoient aussi le roy en sa propre personne suivy de tout ce qu'il y avoit de princes et de grands dans sa cour estoit prest d'aller aprendre au peuple quel est le respect qu'il doit a ses princes legitimes lots qu'un espion qu'il avoit dans l'armee de ciaxare vint luy donner advis tout effraye que dans trois ou quatre heures au plus tard a l'entree de la nuit il verroit tout d'un coup tarir l'euphrate et entrer quarante 
 mille hommes par les deux bouts de la ville d'abord le roy d'assirie n'en voulut rien croire mais l'autre luy marqua si precisement l'endroit ou il disoit qu'artamene avoit fait creuser deux grandes tranchees pour destourner le fleuve quand il seroit temps qu'il fut contraint d'adjouster foy a ses paroles joint que ce qui estoit desja arrive au fleuve du ginde luy rendoit la chose plus vray-semblable cet espion luy dit encore que sans la neige qui avoit un peu empesche les pionniers la chose auroit desja este executee mais quoy qu'il la circonstantiast fort le roy d'assirie fut toutefois avec mazare sur la plus haute des tours du temple de jupiter belus pour mieux descouvrir de la les travaux de ses ennemis et comme ils y furent cet espion luy fit remarquer quoy que de fort loing la terre que l'on avoit eslevee tant pour se couvrir de peur d'estre aperceus que pour creuser les tranchees qui devoient destourner le fleuve imaginez vous donc sage chrisante en quel estat estoit alors ce prince il voyoit de ce lieu esleve toute une grande ville en armes contre luy il voyoit qu'il alloit estre attaque d'une maniere que quand tout ce peuple l'eust seconde il eust encore bien eu de la peine a resister a ses ennemis car comme l'euphrate est fort large il jugeoit bien qu'ils entreroient par les deux bouts de la ville avec des bataillons tous formez et que l'on auroit pas le temps de faire des retranchemens pour 
 les en empescher mais la chose n'estoit pas seulement en ces termes car il n'ignoroit pas que des que ses ennemis paroistroient le peuple tascheroit de prendre la princesse afin de faire sa composition avec ciaxare et que se trouvant alors dans la necessite de deffendre le palais ou elle estoit contre ce peuple et de repousser le roy des medes tout ensemble il luy seroit impossible de le pouvoir faire enfin desespere de pouvoir conserver babilone et la princesse il ne balanca point entre les deux et l'amour l'emportant sur toute autre consideration il ne songea plus qu'a executer le dessein qu'il avoit fait avec mazare il descendit donc en diligence de cette tour et fit semblant de vouloir appaiser le peuple par la douceur luy faisant esperer quelque accommodement afin de gagner temps pendant quoy mazare agissoit et donnoit ordre que tout fust prest pour executer leur entre prise a l'entree de la nuit s'il en estoit besoing le roy d'assirie voulut pourtant ne songer pas a partir que l'on eust veu effectivement que ses ennemis avoient fait reussir la leur et d'autant moins qu'il s'imagina comme il estoit vray qu'artamene ne doutant point du tout qu'il n'emportast la ville par ces deux endroits ou il la devoit attaquer tout le reste seroit moins garde qu'a l'ordinaire parce que tout l'effort se seroit en ces deux attaques seulement les choses estoient en cet estat sans que nous en sceussions rien mais tout d'un coup nous entendismes 
 un bruit espouvantable et le fleuve ayant tary en un moment et les assiegeans estant entrez ce fut un desordre et une confusion horrible je ne vous la raconteray pourtant pas car outre que la guerre est une chose dont je n'aime guere a parler je m'imagine encore que vous y estiez joint qu'en mon particulier je n'en scay autre chose sinon que de ma vie je n'ay rien entendu de plus estonnant que le bruit que faisoient tant de gens effrayez comme il y en avoit dans les rues de babilone cependant nous estions en une inquietude estrange car encore que la princesse imaginast bien que peut estre c'estoit artamene qui venoit la delivrer neantmoins le peril ou elle pensoit qu'il estoit luy donnoit beaucoup d'aprehension pour luy car pour le roy son pere elle jugeoit bien qu'il ne seroit pas en personne a une semblable occasion
 
 
 
 
comme nous estions donc entre l'esperance et la crainte nous vismes entrer le roy d'assirie le prince mazare qui estoit adroit n'ayant point voulu avoir cet employ et estant demeure dans les jardins du palais avec ceux qui nous devoient servir d'escorte le roy donc entrant tout furieux madame dit il a la princesse afin qu'elle ne fist point de resistance le peuple de babilone est le plus fort et comme il vous croit la cause de la guerre il vous veut avoir en sa puissance c'est pourquoy il saut vous mettre en lieu de seurete seigneur luy dit elle m'estant mise en la garde des dieux 
 je dois attendre ce qu'il leur plaira ordonner de moy et vous me ferez plaisir de me laisser sous leur conduitte mais enfin voyant entrer quatre ou cinq hommes armez jugeant bien qu'elle n'estoit pas en estat de resister et ne scachant pas en effet si ce que le roy d'assirie disoit n'estoit point vray elle marcha et nous la suivismes arianite et moy elle demanda pourtant ou estoit le prince mazare et luy ayant este respondu qu'elle le verroit bien tost elle fut ou on la conduisoit sans y apporter d'obstacle nous fusmes donc menees dans les jardins du palais ou effectivement mazare nous attendoit mandane ne le vit pas plustost que quittant la main du roy d'assirie elle luy presenta la sienne luy semblant qu'elle n'avoit plus rien a craindre puis qu'il estoit aupres d'elle cependant l'on nous mena a une porte de derriere qui touche presque une de celles de la ville que les troupes de mazare gardoient et qui estoient adverties de ce que l'on vouloit faire comme nous fusmes prests a sortir de ces jardins du palais qui sont d'une grandeur prodigieuse nous vismes a la faveur d'un flambeau que nous avions que le roy d'assirie le prince mazare et dix hommes qui devoient estre de la partie prirent de grandes casaques blanches qui les cachoient entierement et qu'ils ce couvrirent mesme la teste de blanc cette avanture commenca de nous faire soubconner que les habillemens que l'on nous avoit baillez 
 estoient destinez a mesme usage que ceux de ces princes et de ces hommes qui les accompagnoient sans pouvoir pourtant imaginer a quoy cela pouvoit estre propre et suite l'on amena douze chevaux blancs dont les selles et les brides l'estoient aussi sur l'un desquels le roy d'assirie estant monte il voulut qu'on luy donnait la princesse mais elle ne le voulut pas et dans la necessite de marcher elle choisit plustost mazare elle fit pourtant encore difficulte d'obeir toutefois le bruit redoubloit de telle sorte quoy que nous fussions assez loing des endroits par ou l'on attaquoit la ville que la crainte de tomber en la puissance d'un peuple insolent fit qu'enfin elle souffrit que mazare eust le soing de sa conduite deux hommes de qualite d'entre les dix qui accompagnoient ces princes nous prirent arianite et moy et le flambeau ayant este esteint la porte des jardins estant ouverte nous marchasmes droit a celle de la ville qui comme je l'ay desja dit estoit tout contre la le roy d'assirie et mazare commanderent tout bas a un capitaine qui estoit a cette porte d'aller en diligence advertir tous les princes et tous les gens de guerre qu'ils ne songeassent plus a rendre de combat puis que la ville estoit perdue et que chacun se servant de l'obscurite de la nuit taschast de se sauver comme eux et de se servir de la commodite de cette porte nous ne fusmes pas a douze pas des murailles que le roy d'assirie qui alloit un peu 
 devant se mit a marcher lentement de peur que les pieds des chevaux ne fissent du bruit craignant bien plus les oreilles que les yeux de ceux que nous pourrions rencontrer car chrisante ce qui rendoit cette entreprise fort ingenieuse c'est que le prince mazare ayant considere que toute la campagne estoit couverte de neige et qu'a cause d'un grand marais qui la borde du coste que nous sortismes il avoit este impossible a artamene d'en faire la circonvalation parfaite il jugea qu'infailliblement il seroit aise de pouvoir passer entre deux corps de garde sans estre aperceus car comme le blanc ne se distingue point la nuit sur la neige et qu'au contraire tout ce qui n'est point blanc y paroist de loing encore mesme que la lune n'esclaire pas par cette invention les chevaux blancs sur lesquels nous estions et les habillemens blancs que nous avions nous rendoient invisibles s'il est permis de parler ainsi a ceux que nous rencontrions ou au contraire ceux qui nous rencontroient ne nous pouvoient surprendre parce que n'estant pas habillez de blanc comme nous estions nous les apercevions de fort loing et les pouvions esviter il n'y avoit donc que le hennissement et le bruit des pieds des chevaux que le roy d'assirie aprehendast pour le premier il avoit falu remettre la chose a la fortune mais pour le bruit le roy d'assirie fut fort aise de remarquer que la neige n'avoit qu'autant de fermete qu'il en faloit pour ne fondre point et qu'elle n'en 
 avoit pas assez pour faire du bruit tant s'en faut comme il y en avoit fort espais l'on en faisoit beaucoup moins que s'il n'y eust pas eu de neige le roy d'assirie ayant remarque cela marcha donc un peu plus viste et en peu de temps nous descouvrismes la garde avancee de l'armee de ciaxare qui estoit de ce coste la de vous dire chrisante ce que pensoit la princesse de se voir en cet equipage de se voir hors de babilone et de se trouver a l'heure qu'il estoit et par le temps qu'il faisoit a cheval avec des hommes habillez de blanc et marchant dans un fort grand silence il faudroit vous dire bien des choses d'abord elle eut quelque joye de se voir eschapee de la fureur d'un peuple assez insolent pour s'estre mutine contre son prince de plus elle pensoit encore qu'en quelque lieu qu'on la menast il seroit incomparablement plus aise a artamene de la retirer de la puissance du roy d'assirie que dans babilone qu'elle croyoit presque imprenable ainsi pensant faire la chose du monde la plus avantageuse pour artamene et pour sa liberte elle se laissoit conduire sans resistance et sans penser a rien qu'aux moyens d'advertir promptement artamene qu'elle n'estoit plus dans babilone mais elle n'eut pas plustost aperceu de loing la garde avancee dont je vous ay desja parle qu'elle changea de sentimens et se voyant si pres d'un secours presque assure si elle crioit elle ne put retenir le premier mouvement qu'elle en eut toutefois s'imaginant qu'elle seroit perir 
 le prince mazare aussi bien que le roy d'assirie elle creut qu'elle ne devoit pas le surprendre et qu'elle devoit plustost le gagner mais pendant qu'elle agitoit la chose en elle mesme le roy d'assirie ayant pris plus a gauche passa heureusement cet endroit et esvita ce premier peril neantmoins comme la princesse jugea bien que nous rencontrerions encore d'autres troupes elle adressa la parole au prince mazare qui d'abord la supplia de ne parler point genereux prince luy dit elle malgre la priere qu'il luy avoit faite et parlant assez bas de peur que le roy d'assirie ne l'entendist s'il est vray que vous ayez une veritable compassion de mes malheurs souffrez que la premiere fois que nous rencontrerons des troupes du roy mon pere je les apelle a mon secours et promettez moy que vous ne vous opposerez point a l'effort qu'elles seront pour me delivrer et que par consequent vous n'exposerez point vostre vie qui m'est infiniment chere vous jugez bien dit elle que j'eusse pu le faire sans vous en parler mais vous ayant les obligations que je vous ay je croy que les dieux me puniroient si j'estois cause de vostre mort madame luy dit il encore plus bas qu'elle n'avoit parle les dieux scavent si je souhaiterois que vous fussiez contente mais madame je ne vous ay promis que d'empescher le roy d'entre prendre rien contre le respect qu'il vous doit et je vous l'ay promis sans scrupule parce que c'est le servir luy mesme que de l'empescher de faire 
 un crime et de ce coste la madame je vous promets encore une fois que tant que je seray vivant vous ne souffrirez nulle violence de luy mais madame pourrois-je avec honneur le trahir de cette sorte le faire tuer et vous remettre entre les mains de ton ennemy toutefois madame si vous le voulez vous le pouvez faire mais je vous proteste devant les dieux qui m'escoutent que quand j'eschaperois a la fureur des vostres je me passerois mon espee au travers du coeur afin de ne me reprocher pas a moy mesme une action que sans doute vous n'avez pas consideree avant que de m'en soliciter de plus madame peut-estre comme il est nuit qu'en me voulant fraper l'on vous fraperoit et que voulant recouvrer la liberte vous trouveriez la mort au nom des dieux madame ne vous exposez pas a un danger dont je ne pourrois peutestre vous garantir la princesse estoit si troublee et mazare luy parloit d'une maniere si touchante qu'elle ne scavoit a quoy se resoudre tantost elle estoit resolue de crier tantost la pitie que luy faisoit mazare la retenoit puis tout d'un coup formant la resolution d'apeller ceux qu'elle rencontreroit les premiers elle trouvoit qu'elle n'en avoit pas la force et qu'elle deliberoit sur une chose qui luy estoit impossible pour moy je scay bien qu'il n'eust pas este en ma puissance de prononcer une parole et de l'heure que je parle chrisante quand je me souvuies de l'estat ou nous estions l'en fremis encore d'estonnement et de frayeur car 
 car enfin nous entre-voiyons dans la campagne des tentes de sentinelles des corps de gardes des gens qui marchoient et d'autres qui estoient arrestez cependant le roy d'assirie qui estoit le guide prenoit tantost a droit tantost a gauche et esvitoit avec beaucoup d'adresse tout ce que la blancheur de la neige luy faisoit descouvrir mais chrisante pour sortir promptement d'un lieu qui me donna tant de peine je vous diray qu'apres avoir esvite cent et cent fois de rencontrer des troupes de ciaxare comme nous n'estions plus qu'a deux stades d'un bois dans lequel le roy d'assirie n'auroit plus rien eu a craindre parce qu'il est fort espais et qu'il en scavoit tous les destours y ayant este souvent a la chasse le cheval sur lequel estoient mazare et la princesse se mit a hennir avec violence justement a quarante pas d'un lieu ou il y avoit une compagnie d'archers a cheval logez qui ayant eu ordre de s'aprocher de babilone quittoient leur quartier pour y aller en diligence quelques uns de ces archers qui estoient desja a cheval ayant entendu ce hennissement d'un coste ou ils scavoient qu'il ne devoit y avoir personne des leurs prirent l'allarme et s'avancerent vers l'endroit ou ils avoient entendu ce bruit mais ne voyant rien ils s'en seroient retournez n'eust este qu'un autre cheval de nostre troupe comme il est assez ordinaire ayant fait la mesme chose que le premier les fit resoudre a s'avancer davantage cependant le roy d'assirie qui 
 nous conduisoit hasta le pas et nous fit aller beaucoup plus ville de sorte que quelquefois nous voiyons ces gens venir droit a nous et d'autres fois s'en esloigner pour eux je pense qu'ils estoient bien faschez d'ouir des chevaux et de ne voir rien mais a la fin estant desesperez d'entendre tousjours de temps en temps tantost d'un coste tantost de l'autre parce que nous changions nostre route des chevaux qu'ils ne voyoient pas ils se mirent a tirer leurs arcs au hazard qui conduisit quelques unes de leurs fleches si juste que mazare fut legerement blesse d'un coup de traict a l'espaule et un autre passa si pres de la teste de mandane que l'exces de la peur qu'elle en eut luy fit recouvrer l'usage de la voix pour crier sans qu'elle en eust l'intention cette voix ayant encore este entendue par ceux qui avoient tire ils galopperent droit ou ils creurent l'avoir ouie cependant le roy d'assirie changea de place et au lieu de marcher devant il marcha derriere et commanda d'aller fort viste mais enfin comme nous n'estions plus qu'a trente pas du bois il fut joint par ceux qui nous suivoient et fut contraint de faire ferme avec les huit qui ne menoient point de femmes jusques a tant qu'il jugea que nous estions dans le bois et lors qu'il creut que cela estoit poussant a toute bride avec les siens il disparut aux yeux de ceux qu'il avoit combatus qui creurent sans doute qu'il y avoit de l'enchantement en cette rencontre nous sceusmes 
 a son retour qu'ils avoient veu tomber deux de ceux qui l'avoient attaque et qu'il y en avoit aussi un de sa troupe un peu blesse comme le bois estoit obscur la mesme blancheur de nos habits et de nos chevaux qui nous avoit rendus invisibles parmy la plaine servit au roy d'assirie a nous descouvrir et a nous pouvoir rejoindre enfin chrisante estant donc arrivez dans ce bois comme je l'ay dit le roy d'assirie nous mena a une petite habitation ou de pauvres gens passent leur vie a tirer d'une espece de terre qui sert a faire ce merveilleux ciment dont les murailles de babilone sont bastiez et la pointe du jour commencant alors de paroistre l'on nous descendit de cheval et nous passasmes toute la journee en cette cabane ou la lassitude nous fit trouver beaucoup plus de repos que la commodite du lieu ne sembloit le permettre mais chrisante pour ne vous tenir pas plus long temps a vous raconter des choses de peu de consideration nous marchasmes encore la nuit prochaine avec assez de fatigue jusque a une petite ville que vostre armee n'avoit pas prise n'ayant pas encore este de ce coste la toutefois comme elle n'estoit pas assez forte pour la deffendre si vous y fussiez venus le roy d'assirie y fit seulement prendre un chariot ou la princesse fut mise et ou arianite et moy eusmes place les princes marchant a cheval pour nous escorter mais sans vous particulariser le chemin que nous tinmes nous arrivasmes 
 en capadoce et peu apres a pterie d'abord la princesse eut quelque joye de s'y revoir neantmoins peu de temps en suite elle s'y trouva beaucoup plus malheureuse qu'elle n'avoit creu et la pensee de se voir captive dans un lieu ou elle avoit este si long temps libre et absolue luy fut un redoublement de douleur estrange de plus la cruelle imagination qu'aribee estoit devenu maistre des sujets du roy son pere luy estoit encore une peine extreme mais le plus facheux de tout ce qui la tourmentoit c'est qu'apres tout elle estoit tousjours en la puissance du roy d'assirie et qu'elle ne pouvoit faire scavoir a artamene le lieu ou elle estoit pendant tout cela mazare estoit tousjours civil obligeant et amoureux et le roy d'assirie tousjours egalement maltraitte a quelques jours de la ayant apris la prise de babilone avec plus de certitude quoy qu'il n'en eust guere doute il consulta aribee sur ce qu'il avoit a faire mais ayant sceu apres la marche de l'armee de ciaxare vers la capadoce l'on nous amena icy a cause de la commodite de la mer que le roy d'assirie jugea qui pourroit tousjours l'empescher de voir retomber la princesse en la puissance d'artamene aribee et luy faisoient ce qu'ils pouvoient pour assembler des troupes mettant le rendez-vous de leurs levees a pterie afin de tascher de ne descouvrir pas qu'ils fussent a sinope mais bientost apres ils furent advertis que vostre armee s'approchoit et qu'il 
 estoit impossible que leurs troupes fussent assez tost prestes pour donner une seconde bataille ce fut lors que le roy d'assirie se trouva en un estrange desespoir il parla diverses fois a la princesse et luy parla mesme avec un peu plus de violence qu'il n'avoit fait jusques alors neantmoins toit qu'il fust soumis ou furieux il ne put jamais obliger mandane a luy dire une parole favorable cependant il appella un jour mazare et apres luy avoir bien represente le malheureux estat ou il se trouvoit enfin luy dit il j'en suis arrive aux termes qu'il ne me reste presque plus nulle autre douceur a esperer en la vie que celle de tascher de rendre artamene aussi infortune que moy quoy que ce soit d'une maniere differente l'oracle me fait esperer mais mandane me desespere et la fortune qui se plaist a renverser tous mes desseins me reduit en une extremite qui vient a bout de toute ma patience et de toute ma raison ce que je veux donc faire poursuivit ce prince desespere c'est de tenir ce qu'il y a de galeres et de vaisseaux dans ce port en estat de les mettre en mer afin que des que je verray paroistre l'armee de ciaxare a laquelle je ne scaurois resister je m'embarque avec la princesse et aribee et l'enleve a la veue mesme d'artamene mais que deviendrez vous luy respondit mazare fort afflige je n'en scay rien repliqua le roy d'assirie mais apres tout si tous les princes mes alliez me refusent un azile dans leurs estats je feray plustost pyrate que de 
 rendre jamais la princesse a artamene ouy mazare je periray mille fois plustost et si je me voyois poursuivy en mer par artamene ce qu'il ne scauroit faire presentement n'ayant point de vaisseaux pour cela je briserois plustost celuy ou je serois contre un escueil que de me laisser prendre et de luy redonner la princesse aussi bien faut il que je ne m'esloigne pas de mandane et que j'attende aupres d'elle ce que l'oracle m'a promis pour vous luy dit il mon cher mazare il n'est pas juste que vous vous engagiez davantage dans mon malheur et quand vous le voudriez je ne le souffrirois pas ainsi retirez vous aupres du roy vostre pere et taschez d'estre plus heureux que je ne le suis mazare se trouva alors fort embarrasse il ne pouvoit se resoudre de laisser aller la princesse seule avec le roy d'assirie cependant il voyoit bien veu la maniere dont il luy avoit parle qu'il ne souffriroit pas qu'il l'accompagnast plus longtemps il s'y offrit toutefois mais plus il pressa pour cela et plus l'autre s'obstina a ne le souffrir pas de plus il voyoit que la princesse alloit estre la plus malheureuse personne du monde de sorte que soit qu'il n'escoutast que la pitie ou qu'il escoutast sa passion il estoit infiniment a pleindre enfin emporte par des sentimens que luy mesme ne connoissoit point il vint trouver la princesse et luy descouvrit ingenument le dessein du roy d'assirie je vous laisse a juger en quelle douleur et en quel desespoir elle entra principalement 
 quand il luy dit qu'il ne vouloit absolument point qu'il l'accompagnast ha mazare luy dit elle je mourray si vous m'abandonnez et il n'est point de resolution si violente que je ne sois capable de prendre si je demeure sans protection aupres du roy d'assirie au nom des dieux luy dit elle laissez vous enfin persuader qu'il n'obtiendra jamais nulle part en mon affection et que par consequent vous ne luy rendrez aucun mauvais office quand vous vous laisserez flechir a mes larmes et a mes prieres et que vous songerez a ma liberte au nom des dieux encore une fois mazare imaginez vous un peu quel pitoyable destin sera celuy de la princesse mandane d'aller errer sur la mer avec un prince qu'elle hait et qu'elle haira toujours davantage et qui la fera resoudre a se jetter dans ses abismes des la premiere fois qu'il luy parlera de son injuste passion songez donc bien mazare a ce que vous avez a faire et croyez que les dieux vous demanderont conte de ma vie si vous estes cause de ma mort voulez vous luy disoit elle encore que je ne puisse jamais reconnoistre par aucun service toutes les obligations que je vous ay et que je meure la plus miserable personne du monde ha madame luy respondit mazare avec une melancolie estrange que les sentimens de mon coeur vous sont inconnus et que vous scavez peu ce que je voudrois faire pour vous je scay luy respondit elle que vous estes le plus 
 obligeant prince de la terre et que rien ne s'oppose a ce que je veux de vous qu'un scrupule de generosite mal fondee car enfin mazare je suis persuadee que vous avez de la compassion de mes maux et que mesme vous avez de l'amitie pour moy cependant me pouvant sauver vous me laissez perir et tout cela parce que vous craignez de faire une chose injuste mais scachez trop genereux prince que ce n'est pas estre injuste que d'empescher un autre de faire une horrible injustice en un mot chrisante la princesse dit tant de choses a mazare qu'elle l'obligea a luy demander deux jours a se resoudre mais dieux pendant cela que de cruelles agitations il eut dans son ame orsane m'a dit qu'il en pensa expirer tantost il vouloit estre fidelle au roy d'assirie malgre sa passion tantost il ne vouloit vaincre son amour qu'en faveur de mandane puis tout d'un coup ne pouvant se resoudre ny a l'une ny a l'autre de ces choses il ne songeoit plus qu'aux moyens qu'il pourroit tenir pour profiter des malheurs d'autruy enfin disoit il mandane a quelque estime et quelque amitie pour moy mais reprenoit il un moment apres elle n'aura plus ny estime ny amitie des qu'elle scaura que l'ay de l'amour pour elle toutefois adjoustoit il les sentimens de nostre coeur ne sont pas en nostre disposition et peut-estre que mandane me voudra hair sans le pouvoir faire de plus il y a une notable difference de l'estat 
 ou estoit le roy d'assirie aupres d'elle quand il l'enleva a celuy ou je suis dans son esprit elle avoit de l'aversion pour luy et elle a de l'amitie pour moy et je suis persuade que ce n'est pas estre en une disposition fort esloignee de recevoir quelque legere impression d'amour que d'avoir beaucoup de tendresse et beaucoup d'estime je scay bien pourtant apres tout qu'il y a plus d'apparence que je seray malheureux qu'il n'y en a d'esperer d'estre aime de mandane au prejudice d'artamene mais helas de quel autre coste puis-je trouver plus de repos et plus de douceur si je suis fidelle au roy d'assirie qu'il se mette en mer avec la princesse et que je l'abandonne je suis assure qu'elle me haira d'avoir eu l'inhumanite de l'exposer a un si grand suplice je suis assure de ne la voir plus et je suis assure de souffrir un tourment effroyable par la seule pensee de la scavoir en la puissance du roy d'assirie a qui les dieux ont donne une si grande esperance d'autre part si je me resous a trahir un prince de qui j'ay l'honneur d'estre parent de qui je suis vassal qui m'a choisi pour le confident de sa passion et que je remette la princesse entre les mains d'artamene en seray-je plus heureux j'auray fait un crime mais un crime qui me rendra le plus infortune des hommes n'estant rien de plus insuportable que de voir la personne que l'on aime en la puissance d'un rival aime ha non non mazare ne scauroit estre capable de choisir 
 en une occasion ou il voit de tous les costez le crime ou l'infortune s'il escoute la raison elle luy dira qu'il ne faut jamais trahir ceux qui se fient en nous s'il escoute sa passion elle luy dira au contraire qu'il ne faut jamais ceder ny abandonner la personne aimee et que tout ce que l'on fait pour la posseder est juste de toutes les deux facons dont j'envisage la chose je trahis le roy d'assirie ou la princesse et je me trahis moy mesme puis que je pers toujours ma reputation c'est pourquoy si nous avons a faire un crime faisons du moins un crime qui nous soit utile et qui nous empesche de mourir desesperez enfin chrisante ce prince amoureux malgre toute sa vertu se laissa de telle sorte emporter a la violence de son amour qu'il se resolut non seulement de trahir le roy d'assirie mais de tromper encore la princesse mandane ce qu'il y a de vray est que je ne pense pas que jamais personne se soit puny si severement soy mesme que mazare se punissoit par le remors continuel qu'il avoit dans l'ame car je ne vy de ma vie une melancolie egale a la sienne
 
 
 
 
toutefois apres s'estre fortement determine a ce qu'il vouloit faire il chercha les voyes de s'assurer d'une galere et les trouva facilement parce que dans l'intention qu'avoit le roy d'assirie de se servir de toutes les galeres et de tous les vaisseaux qui estoient dans le port de sinope il avoit desja commence d'oster une partie de ceux qui 
 avoient accoustume de les commander et d'y en mettre qui dependissent plus absolument de luy il y avoit donc encore un de ces capitaines qui scachant de certitude qu'on le traiteroit bientost comme les autres avoit l'esprit fort irrite et ce fut a celuy la que le prince mazare s'adressa et dans l'ame duquel il trouva toute la disposition necessaire pour le dessein qu'il avoit mazare estant donc assure de cette galere ne douta plus qu'il ne peust aisement enlever la princesse car il commandoit bien plus dans le chasteau que le roy d'assirie et comme ce chasteau est au bout du port il y a une porte comme vous scavez par laquelle il n'y avoit pas douze pas a faire pour entrer dans la galere de ce capitaine qui estoit de l'intelligence et cette galere s'estoit trouvee par hazard de ce coste la mais comme c'estoit un homme d'entreprise et accoustume a la guerre il dit a mazare que pour la seurete de son dessein et pour sa vangeance particuliere de luy et de tous ses compagnons il faloit donner ordre que l'on mist le feu aux galeres et aux vaisseaux qui devoient demeurer au port afin qu'on ne les peust suivre et que ces nouveaux capitaines ne jouissent pas long temps de leurs charges ou que du moins ils ne fussent pas en estat d'en faire les fonctions quoy que mazare vist que la chose estoit bien pensee et presque necessaire pour ce qu'il avoit resolu il y eut pourtant de la repugnance non pas a cause des galeres 
 et des vaisseaux ou aparamment peu de monde periroit mais par la crainte de l'embrazement de la ville toutefois ce capitaine pour l'y obliger prit la parole et luy dit seigneur quand sinope bruslera ce n'est qu'une ville rebelle qui merite le feu et le chastiment et pour le roy d'assirie qui vous tient en peine ce feu sera esteint devant qu'il puisse avoir gagne le chasteau enfin ce capitaine dit tant de choses que mazare y consentit et l'autre se chargea de l'execution de cette entreprise ce prince dans l'intention qu'il avoit de tascher de gagner le coeur de mandane fit dessein de la mener en bithinie ou il creut pouvoir trouver un lieu de seurete et en effet il ne pouvoit guere mieux choisir car il estoit parent d'arsamone et arsamone estoit ennemy du roy d'assirie a cause de la princesse istrine avec laquelle mazare avoit tousjours este bien du temps qu'elle estoit a babilone de plus il faisoit la guere a un autre amant de mandane qui estoit le roy de pont et artamene ayant oblige ciaxare a bailler des troupes a son ennemy il croyoit ne pouvoir pas choisir un azile plus assure en ce mesme temps il arriua a sinope un fameux pyrate que l'on dit estre homme de qualite et de grand coeur qui apres avoir este batu de la tempeste venoit faire racommoder ses vaiseaux le roy d'assirie le receut admirablement et dit au prince mazare qu'il estoit ravy de cette heureuse rencontre parce que des que les vaisseaux 
 du pyrate seroient en estat de se remettre a la voile il s'embarqueroit aveque luy suivy de sa flotte et se mettroit sous sa conduite a cause que c'estoit un homme que personne n'avoit jamais pu vaincre et qui scavoit mieux la mer qu'aucun autre mazare entendant la resolution du roy d'assirie hasta l'execution de la sienne et vint trouver la princesse madame luy dit il avec beaucoup de melancolie il y a une puissance souveraine a laquelle je ne puis plus resister qui fait que je me resous enfin a trahir le roy d'assirie et a vous tirer de la sienne il fait dessein de vous emmener bien tost c'est pourquoy il le faut prevenir je vous avois demande du temps pour me resoudre ma resolution est prise et il y a une galere preste a vous recevoir de la prochaine nuit si vous le voulez ha luy dit elle mazare s'il estoit possible ce seroit dans ce mesme moment de vous dire chrisante tout ce que mandane dit a ce prince pour luy rendre grace de la compassion qu'elle croyoit qu'il avoit de ses malheurs ce seroit une chose assez difficile tant elle exagera l'obligation qu'elle luy avoit mazare recevoit ces remercimens avec tant de confusion et tant de trouble d'esprit qu'elle luy en estoit encore plus obligee s'imaginant que la seule peine qu'il avoit a faire une trahison au roy d'assirie le mettoit en cet estat mais mazare luy dit elle ou irons nous aborder pour aller seurement au lieu ou est le roy mon pere madame luy respondit il quand nous serons hors de la puissance 
 de vostre ennemy nous en delibererons mieux qu'icy vous avez raison luy dit elle et aussi tost apres il la quitta mais enfin la nuit estant venue et fort avancee le prince mazare qui avoit gagne non seulement ceux qui gardoient la porte du chasteau qui donnoit vers le port mais aussi tout ce qu'il y avoit de soldats en ce lieu la et un escuyer du roy d'assirie qui luy osta le soir son espee d'aupres de luy sans qu'il s'en aperceust vint prendre la princesse qui se trouva fort embarrassee de ce qu'elle seroit d'arianite en qui elle ne se fioit pas elle creut pourtant qu'il la faloit emmener parce que si on l'eust laisse elle eust pu faire du bruit nous luy dismes donc que le roy d'assirie venoit d'envoyer mazare dire de sa part a la princesse qu'il se faloit embarquer et nous tesmoignasmes d'estre fort affligees d'obeir afin qu'elle ne soubconnast rien car nous commencions de croire qu'elle avoit intelligence avec ce prince j'oubliois aussi de vous dire que mandane qui vouloit autant qu'elle pouvoit faire connoistre au prince mazare qu'elle songeoit a le proteger avoit escrit au roy d'assirie dans ses tablettes mais durant que nous attendions dans l'antichambre l'heure que mazare nous dit qu'il faloit partir la princesse se souvenant qu'elle avoit oublie a les laisser sur sa table le pria de se vouloir donner la peine de les y porter luy disant qu'il les ouvrist et qu'il vist ce qu'elle y disoit de luy de sorte que ce prince les prit et les fut porter dans la chambre de la princesse ou a mon 
 advis il leut ce qui estoit escrit dedans car il tarda un peu a revenir je ne vous dis point ce qu'il y avoit dans ces tablettes car vous pouvez a peu pres l'imaginer tant y a chrisante que nous sortismes du chasteau nous nous embarquasmes et la galere ramant avec violence nous abandonnasmes sinope un moment apres nous vismes le port tout en feu et peu de temps en suitte toute la ville ce qui sur prit et affligea estrangement la princesse car elle n'avoit pas sceu la chose et n'y auroit sans doute pas consenty si elle l'eust sceue tant son ame est tendre et pitoyable neantmoins la joye d'estre hors de la puissance du roy d'assirie la consola aisement d'une douleur que la seule compassion luy donnoit et elle ne songea plus qu'a apeller cent et cent fois mazare son liberateur cependant la mer s'esleva et les mariniers assurerent qu'il alloit y avoir une tempeste assez forte en effet elle commenca bientost apres et le vent que nous avions eu si favorable nous devint contraire et pensa nous repousser malgre nous plus de vingt fois vers le port de sinope de vous representer quelle estoit l'inquietude de la princesse en ces momens la ce seroit vous mettre l'ame a la gesne comme nous y estions et il suffira de vous dire pour le vous faire comprendre qu'elle voulut obliger mazare a luy promettre qu'en cas que la tempeste fust plus forte que l'art du pilote ou que la force des rames il iroit plustost briser sa galere au pied de la tour 
 du chasteau que de prendre l'emboucheure du port enfin le jour estant venu nous eusmes un peu moins de frayeur tant parce que l'obscurite augmente la crainte que parce qu'en effet il y eut un quart d'heure un peu devant que le soleil parust ou le vent ne fut pas si fort la princesse estant donc sur la poupe remarqua qu'il y avoit des gens de guerre dans sinope qui combatirent au milieu des flames au pied de la tour elle n'eut pas plustost veu cela que regardant mazare avec une joye extreme ha genereux prince luy dit elle la tempeste nous aura peut estre este favorable puis que s'il n'en eust point fait je n'aurois pas veu ce que je voy voyez luy dit elle voyez ces troupes qui combatent dans sinope elles sont assurement de l'armee du roy mon pere et peut-estre mesme que l'illustre artamene y est en personne si cela est il luy sera aise de se rendre maistre d'une ville embrazee et de prendre mesme le roy d'assirie c'est pourquoy mon cher liberateur commandez a vos rameurs de n'aller pas si viste faites que l'on mette la chaloupe en mer et envoyez reconnoistre ce que je dis car si cela est nous n'aurons que faire d'aller plus loing puis que nous trouverons du secours si proche mazare entendant parler la princesse de cette sorte changea de couleur et regardant assez long-temps les troupes qu'elle luy avoit monstrees il reconnut beaucoup mieux qu'elle qu'infailliblement c'estoient des troupes de l'armee de ciaxare c'est pourquoy 
 sans respondre a la princesse il commanda de faire ramer avec toute la diligence possible mandane surprise de ce commandement et croyant toutefois encore ou qu'elle avoit mal entendu ou que ce prince s'estoit mal explique mon cher liberateur luy dit elle songez vous bien a ce que je vous ay dit ou pensez vous bien a ce que vous dites ha madame luy dit il en se jettant a genoux devant elle ne me donnez plus un nom dont je ne suis pas digne et suspendez de grace vostre jugement jusques a ce que vous scachiez ce que j'ay fait contre moy auparavant que d'avoir rien fait contre vous ne m'apellez donc ny votre liberateur ny votre ravisseur et ne prononcez pas un arrest injuste contre le plus passionne de tous vos adorateurs quoy luy dit la princesse toute surprise mazare ne seroit pas genereux mazare m'auroit trompee et mandane ne seroit pas en liberte mazare repliqua ce prince avec une douleur sans esgale est nay genereux et a vescu genereux jusques a ce que l'amour qu'il a pour mandane ait force son coeur a ne l'estre plus mais madame vous ne laissez pas d'estre libre pour suivit il et je vous proteste en presence des dieux que j'ay irritez que vous n'aurez jamais sujet de vous plaindre de ma violence je ne veux madame que vous mettre en lieu ou je puisse vous faire connoistre la plus respectueuse passion qui sera jamais vous m'avez tesmoigne avoir quelque amitie pour 
 moy ne passez donc pas en un moment de l'amitie a la haine et donnez moy quelques jours a vous faire comprendre ce que je sens pour la princesse mandane non mazare luy dit elle je ne scaurois vous accorder ce que vous desirez de moy vous estes seul le maistre absolu de ma haine ou de mon amitie et si dans le moment que je parle vous ne vous repentez de vostre faute je vous hairay plus mille fois que je n'ay hai le roy d'assirie et je vous regarderay comme estant incomparablement plue criminel mais comme estant aussi interrompit ce prince incomparablement plus amoureux non non luy dit elle ne vous y trompez pas je n'appelleray jamais amour l'injuste passion qui vous fait agir et je la nommeray frenesie fureur et quelque chose de pis quoy mazare reprit elle toute en pleurs vous pourrez vous resoudre a perdre mon estime et mon amitie vous que je regardois comme mon protecteur a babilone et comme mon liberateur a sinope vous aimerez mieux estre mon ravisseur et mon ennemy vous aimerez mieux me voir expirer de douleur que de me laisser vivre heureuse ne voyez vous pas poursuivit elle en remarquant que la tempeste redevenoit plus force que vous avez irrite les dieux et que si vous ne les appaisez par un prompt repentir ils vont vous punir de vos crimes par un naufrage ha madame s'escria ce malheureux prince s'ils vous peuvent seulement sauver de ce naufrage que je seray heureux 
 de perir et que je l'eusse este si je fusse mort a babilone quand j'estois encore innocent mais madame que vouliez vous que je fisse et le moyen de voir tous les jours la princesse mandane de la voir dis-je douce civile et complaisante et de ne l'aimer pas ceux qui ne vous voyoient qu'irritee ne laissoient pas de vous aimer et je vous aurois pu voir infiniment obligeante et infiniment bonne sans avoir pour vous une sorte passion ha madame cela n'estoit pas possible la princesse voyant alors que mazare demeuroit dans une irresolution qui ne luy permettoit pas de se determiner absolument a rien entra en un si grand desespoir que je ne la vy de ma vie si touchee helas disoit elle en quel pitoyable estat suis-je reduite et quel malheureux effet est celuy du peu de beaute que les dieux m'ont donne de n'inspirer que des sentimens injustes a ceux qui ont de l'affection pour moy mais courage reprenoit elle en regardant la mer qui devenoit plus furieuse que jamais je verray bientost la fin de mes maux en trouvant la fin de ma vie et j'auray du moins cette consolation de perir avec un de mes ennemis mazare voyant la princesse en une si grande colere et en un si grand danger de faire naufrage entra en un desespoir si extreme d'avoir mis la princesse en ce peril et d'avoir fait un crime qu'il jugea alors luy devoir estre inutile qu'il fut tente de se jetter dans la mer et si un sentiment d'interest pour la princesse ne l'eust retenu je pense pour moy qu'il l'eust 
 fait madame luy dit il je suis en une affliction estrange d'avoir expose vostre vie au peril ou je la voy non luy dit elle ce n'est pas la le repentir que je voudrois de vous et je voudrois seulement que vous fissiez changer de route afin que si j'ay a faire naufrage les vagues me pussent porter sur les rives de capadoce mais chrisante le moyen d'entreprendre de vous dire tout ce que la princesse dit et tout ce que mazare luy repliqua ce qu'il y a de vray c'est que tout criminel qu'il estoit il ne laissoit pas de dire des choses si touchantes qu'il en faisoit certainement pitie d'autre part la princesse en disoit aussi de si justes et de si pitoyables qu'elle auroit flechy la cruaute mesme cependant il n'estoit pas aise de choisir la routte que l'on devoit tenir et il falut obeir aux vents et a la tempeste tant qu'elle dura elle nous repoussa plus d'une fois vers le pied de la tour et puis tout d'un coup nostre galere rasant la coste nous nous esloignasmes de sinope enfin nous fusmes ce jour la tout entier et la nuit suivante dans une agitation continuelle tantost nous allions a droict tantost nous allions a gauche et quoy que nous allassions tousjours nous n'avancions presque point les rameurs n'avoient plus de force l'on n'osoit se servir de la voile a cause des tourbillons qui venoient de toutes parts et nous fusmes tout ce temps la avec toutes les apparences d'une mort prochaine a la premiere pointe du jour la tempeste continuant 
 tousjours d'estre plus forte la princesse recommenca de prier mazare de se repentir car tant que la nuit avoit dure il avoit falu demeurer dans la chambre de poupe ou ce prince par respect n'avoit pas entre quoy qu'il sceust bien que mandane ne dormoit pas mais la pointe du jour estant venue la princesse comme je l'ay desja dit recommenca ses pleintes et ses prieres et avec tant de larmes tant de force et tant de violence que mazare sans luy respondre s'en alla lors vers le pilote et soit par ses ordres comme orsane le croit ou par la force du vent nous vismes en effet que le pilote volut tourner la proue de la galere vers sinope que nous ne voiyons plus pour reprendre la route d'ou nous venions mais o dieux un grand coup de mer estant venu et un gros d'eau ayant fait pancher la galere par malheur le timon se rompit et elle toucha en mesme temps contre la pointe d'un escueil de sorte qu'elle tourna tout d'un coup et se brisa en tournant je m'attachay a la princesse arianite me prit par la robbe j'entendis un bruit et un fracas effroyable parmy lequel je discernay la voix de mazare qui s'ecria justes dieux sauvez la princesse 
 
 
 
 
mais depuis cela je ne scay plus ce que nous devinmes et il me souvient seulement qu'au lieu de voir de l'eau il me sembla que je vy un grand feu qui m'esblouit et qui me fit perdre toute connoissance cependant sage chrisante les voeux du malheureux mazare furent exaucez et nous echapasmes d'un si grand peril mais a 
 vous dire la verite ce fut d'une maniere bien estrange et qui vous surprendra peut-estre autant que nous fusmes surprises nous mesmes vous scaurez donc que la premiere chose que je vy apres nostre naufrage fut qu'entr'ouvrant un peu les yeux je vy des gens qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour me faire ouvrir la main avec la quellle je tenois la robe de la princesse car comme vous scavez chrisante l'on ne quitte jamais ce que l'on tient en tombant dans l'eau cette veue et le mal qu'ils me faisoient me firent plus revenir que tous les remedes qu'ils m'avoient desja faits de sorte que faisant un peu d'effort que voulez vous leur dis-je et qui estes vous nous tommes me respondirent ils des personnes qui veulent secourir la princesse mandane et vous secourir vous mesme a ces paroles j'ouvris la main je laissay aller la princesse et je leur dis que les dieux les recompenseroient d'un si charitable office en suitte dequoy revenant peu a peu a moy mesme je vy premierement arianite et puis la princesse qui revenoit aussi bien que moy et qui apres avoir entre-ouvert les yeux m'appella sans scavoir presque ce qu'elle disoit j'estois encore si estourdie qu'a peine me pus-je lever de dessus un lict ou l'on m'avoit mise mais enfin sa voix m'ayant redonne de la force je m'aprochay d'elle comme elle regardoit attentive ment un homme qui estoit a genoux aupres de son lict et qui luy tenant le bras taschoit de connoistre par le mouvement du pouls si la force 
 ce luy revenoit comme j'arrivay donc et qu'elle me reconnut martesie me dit elle en retirant son bras d'entre les mains de cet homme avec autant de precipitation que la foiblesse ou elle estoit le luy pouvoit permettre ou sommes nous madame luy repliqua celuy dont j'ay desja parle vous estes en lieu ou vous avez une authorite absolue cette voix m'ayant surprise et ayant surpris la princesse elle se leva a demy pour regarder celuy qui luy avoit respondu et nous reconnusmes toutes deux a la fois que celuy qui nous assistoit estoit le roy de pont le roy de pont interrompirent alors chrisante et feraulas amoureux de la princesse et qu'artamene avoit fait prisonnier eh dieux est il bien possible qu'un cas fortuit si prodigieux puisse estre veritable ouy sage chrisante poursuivit martesie et voicy comment la chose estoit arrivee vous avez peut-estre bien sceu le malheureux succes de la guerre qu'il avoit contre arsamone et comment de tous ses deux royaumes il ne luy restoit presque plus qu'une seule ville maritime dans laquelle il fut assiege mais vous n'allez pas sceu que voyant que cette ville alloit estre forcee il se resolut du moins de derober sa personne a la victoire de ses ennemis et de s'en fuir dans un vaisseau comme il sit ce qu'il y a de plus admirable est que ce prince ne scachant ou trouver un azile et peut-estre 
 presse par sa passion qui ne l'avoit point abandonne dans tous ses malheurs fit dessein de venir offrir sa personne a ciaxare pour luy aider a reconquerir sa fille sur le roy d'assirie car devant que d'estre assiege il avoit sceu l'enlevement de la princesse de sorte que s'embarquant dans cette resolution il venoit le long de la coste de capadoce afin de s'informer de l'estat des choses et il y arriva si justement pour nous sauver la vie que son vaisseau que la tempeste agitoit aussi bien que nostre galere ne se trouva pas fort esloigne de nous lors que nous fismes naufrage quoy que son pilote eust aporte beaucoup de soing a esviter la terre dont nous estions fort proches comme ce prince est effectivement bon et genereux nous ayant veu perir si pres de luy il commanda que l'on secourust autant que l'on pourroit ceux qui paroissoient encore sur l'eau car comme les vaisseaux resistent mieux a la tempeste que les galeres il le pouvoit faire sans grand danger joint aussi que par un de ces changemens subits qui arrivent si souvent a la mer il sembla que nous eussions appaise les flots irritez par nostre naufrage car le vent diminua tout d'un coup et les vagues s'abaisserent en un moment de sorte que le roy de pont ayant fait mettre un esquif en mer les siens sauverent plusieurs hommes entre lesquels fut orsane qui est venu aveque moy comme ils estoient occupez a ce pitoyable office ce prince estant 
 sur la poupe de son vaisseau se trouvant peut estre encore plus malheureux par la perte de ses royaumes que ceux qu'il voyoit noyer ne l'estoient par la perte de leur vie vit entre les ondes des femmes que leurs robes soutenoient sur l'eau cet objet l'ayant fortement touche de compassion a ce que j'ay sceu depuis il commanda avec un empressement estrange qu'on les sauvast quoy qu'il ne creust avoir autre interest en leur conservation que la pitie naturelle qui le faisoit agir mais imaginez vous chrisante quelle surprise fut celle de ce prince quand apres que l'on nous eut prises dans l'eau et aportees dans son navire il reconnut la princesse mandane je n'ay qu'a vous dire pour vous le faire comprendre qu'il en oublia les pertes qu'il avoit faites et qu'il ne songea plus qu'a sauver la vie a celle qui luy avoit fait perdre sa liberte depuis long temps c'estoit donc en de pareils sentimens qu'estoit ce prince lors que comme je j'ay desja dit il assura la princesse qu'elle estoit en lieu ou elle avoit une authorite absolue mandane ayant reconnu sa voix aussi bien que moy seigneur luy dit elle vous voyez que vous n'estes pas seul malheureux mais pour reconnoistre l'office que vous me rendez je souhaite que vous usiez assez bien de l'occasion que les dieux vous presentent d'assister une princesse infortunee pour les obliger a vous secourir vous mesme madame luy dit il je ne me pleins plus de mon destin et je 
 crois estre oblige de remercier le ciel de la perte de mes royaumes puis que si je ne les eusse pas perdus je n'aurois pas eu le bonheur de voue sauver la vie et d'empescher que tout l'univers ne perdist son plus bel ornement mais madame vous n'estes pas en estat que l'on vous puisse parler sans vous incommoder et puis que je voy martesie aupres de vous avec assez e force pour vous secourir le respect que je vous porte fait que je ne dois plus demeurer icy tous mes gens ont ordre d'obeir aux femmes qui sont aupres de vous dit il parlant d'arianite et de moy et elles n'auront qu'a demander ce qu'il leur faudra et qu'a suivre les avis d'un medecin que j'ay icy et qui a desja commence de vous assister en effet il se trouva par bonheur que le medecin de ce prince qui estoit grec l'avoit accompagne dans sa fuitte ce qui nous fut un assez grand avantage estant certain que cet homme est infiniment scavant en l'art qu'il professe comme l'ayant apris sous le fameux hippocrate si celebre par tout le monde ce prince estant donc sorty et ses gens nous ayant donne toutes les choses necessaires nous deshabillasmes la princesse et la mismes au lict en suitte dequoy ayant fait secher nos habillemens arianite et moy et pris d'une liqueur admirable que ce medecin nous donna qui par une venu toute extraordinaire fortifie le coeur et tempere l'agitation du sang nous passasmes le jour et la nuit suivante avec avez 
 de repos car a vous dire la verite la frayeur de la mort que nous avions eue et la lassitude ou nous estions fit que malgre nous le sommeil suspendit toutes nos inquietudes la princesse soupiroit pourtant fort souvent et ne pouvoit assez admirer la prodigieuse rencontre que nous avions faite de sorte qu'apres qu'elle fut esveillee qu'elle s'aperceut que je l'estois et qu'arianite dormoit encore elle m'apella comme l'on nous avoit mises sur un petit lict dans sa chambre selon ses ordres je ne l'entendis pas plustost que je me levay et apres m'estre habillee en diligence je fus aupres d'elle je trouvay que sa sante n'estoit pas mauvaise veu l'accident qui nous estoit arrive mais je ne luy trouvay pas l'esprit tranquile et bien martesie me dit elle que pensez vous de nostre fortune et qu'en esperez vous madame luy dis-je il vous arrive des choses si extraordinaires que je pense qu'il y auroit beaucoup de temerite a vouloir juger de ce qui vous doit advenir car enfin madame puis que le prince mazare m'a trompee je ne me fie plus a rien et je croy que l'on peut se deffier de toutes choses il me semble toutefois que vous estes echapee trop miraculeusement d'un peril qui paroissoit inevitable pour n'esperer pas que les mesmes dieux qui vous ont sauvee vous protegeront pour moy luy dis-je encore je croy que la tempeste ne s'est eslevee que pour punir le malheureux mazare peut-estre me 
 reliqua la princesse n'est il pas mort non plus que nous car enfin quand la galere a este brisee je me souviens qu'il est venu a moy au mesme moment et apres que nous avons este dans l'eau je l'ay encore veu ou du moins je me le suis imagine qui me soustenoit avec l'escharpe que j'avois mais il me semble que ne voulant pas accepter son secours j'ay fait effort pour me degager de luy que cette escharpe s'est destachee et qu'alors j'ay perdu la raison et la connoissance madame luy dis-je il y a apparence que ce que vous dittes n'est pas une simple imagination car en effet vostre escharpe ne se trouve point ainsi il est a croire que ce malheureux prince n'ayant pu vous sauver aura pery et que comme je le dis la tempeste ne se sera eslevee que pour le punir et peut estre aussi adjousta la princesse les dieux ne m'auront ils sauvee que pour me rendre encore plus malheureuse car enfin manesie c'est une estrange chose a s'imaginer que de tout ce qu'il y a d'hommes vivans au monde il n'y a que le roy d'assirie et le roy de pont entre les mains de qui je deusse craindre de tomber et qu'il se trouve qu'un de ces princes que je croyois engage en une facheuse guerre comme l'on nous l'avoit dit a babilone qui n'a peut-estre jamais este sur la mer que cette seule fois que ce prince dis-je perde ses royaumes et que s'enfuyant d'une ville ou il ne se pouvoit plus deffendre comme son medecin me l'a dit qu'il 
 s'embarque qu'il prenne justement la route ou il me peut trouver que son vaisseau qui par raison devoit esviter la terre ne puisse s'en esloigner et qu'enfin il se rencontre si juste au moment de mon naufrage qu'il me sauve et qu'il me tienne en sa puissance ha martesie encore une fois ces rencontres prodigieuses m'espouventent et me font tout craindre mais madame luy dis-je le malheur de ce prince vous doit assurer car que voulez vous qu'entreprenne un roy sans royaume et quel azile trouveroit il apres avoir fait une violence comme seroit celle de vous retenir malgre vous je n'en scay rien ma fille me repliqua t'elle mais je crains beaucoup plus que je n'espere ce n'est pas poursuivit la princesse que je n'aye des raisons bien puissantes pour obliger le roy de pont a agir comme je veux qu'il agisse mais martesie mon destin est de faire perdre la raison a ceux qui m'aprochent je chasse la vertu de l'ame de ceux qui m'aiment je change toutes leurs bonnes inclinations et je tiens comme un miracle qu'artamene soit demeure genereux en m'aimant or chrisante pendant que la princesse s'entretenoit de cette sorte aveque moy le roy de pont qui avoit fait changer sa route et reprendre la pleine mer n'estoit pas non plus en repos et estant passe dans une autre chambre avec un des siens apelle pharnabase qui avoit beaucoup de part a sa confidence il se mit a luy parler de l'estat present de son ame orsane qui est icy et qui n'avoit 
 pas tant souffert que nous de nostre naufrage parce qu'il scavoit nager estoit dans une autre petite tout aupres d'ou il pouvoit entendre tout ce que je m'en vay vous dire et tout ce qu'il nous raconta le lendemain car encore qu'il eust este a mazare il nous avoit tant servies a babilone que nous l'en traitasmes pas plus mal orsane donc estant au lieu que je vous ay designe entendit a travers les planches de sa chambre que le roy de pont dit a celuy auquel il commenca de parler advouez pharnabase que mon dessein est bien particulier et que les dieux me traitent d'une facon bien rigoureuse car si sans considerer les anciens malheurs de ma maison je repasse seulement en mon esprit tout ce qui m'est advenu dans la passion que j'ay pour mandane ne dois-je pas croire que je suis reserve a de bizarres avantures je suis donne en ostage a ciaxare et je deviens amoureux de la princesse sa fille je n'ose le dire ouvertement parce que selon les apparences je ne dois pas estre roy et cependant en sortant de prison je me trouve sur le throsne et au mesme instant je fais demander la princesse mandane a ciaxare qui me la refuse je fais la guerre suis malheureux et jusques au point de perdre la liberte et d'aimer passionnement mon vainqueur je sorts de cette prison par sa generosite mais j'en sorts pour commencer une guerre civile et sans pouvoir rompre les chaines qui m'attachent a mandane que vous diray-je de plus pharnabase vous scavez 
 le reste j'ay este batu poursuivy par ceux que le roy mon pere m'a laisse pour sujets et chasse enfin par mes plus mortels ennemis je suis nay avec deux couronnes sur la teste et je sorts de mes estats avec un seul vaisseau pour azile et pour retraite et reduit en cette extremite adorant pourtant toujours dans mon coeur la divine mandane je la trouve preste a mourir je la sauve et je la tiens en ma puissance ha pharnabase que cette derniere avanture me consoleroit aisement de toutes les autres si je pouvois esperer d'en profiter et que la perte de deux royaumes me seroit peu considerable si je pouvois conquester le coeur de mandane mais helas quelle aparence y a-t'il que les dieux ayent l'intention que je puis faire cette glorieuse conqueste dont je parle s'ils en avoient eu le dessein ils ne m'auroient pas oste des couronnes mais quelle aparence aussi de me faire trouver la princesse en un si deplorable estat de me donner la joye de la voir en ma puissance pour me laisser apres eternellement la douleur d'avoir perdu mes royaumes non non je veux esperer que m'ayant mis en possession d'un thresor qui n'est pas a moy et que je ne merite pas ils me rendront ce qui m'apartient mais dieux je ne suis pas veritablement amoureux de me souvenir du throsne aux pieds de mandane non superbe passion qui te vantes de dominer dans le coeur de tous les hommes tu ne seras pas la plus forte dans le mien et l'amour te surmontera 
 ouy malgre toutes mes pertes toutes mes disgraces et tout mon ambition j'auray de la joye et je m'y abandonneray agreablement dans la seule pensee que mandane est en mon pouvoir mais malheureux prince reprenoit il le pourras tu faire et est il possible qu'un roy despouille de ses estats et qui n'a l'imagination remplie que de throsnes renversez de sceptres rompus et de couronnes brisees puisse estre sensible au plaisir mais aussi seroit il possible de pouvoir voir mandane et mandane ressuscitee et ressuscitee par toy sans en avoir une joye capable de consoler de toutes sortes de douleurs non c'est un privilege de l'amour que l'ambition ne luy scauroit disputer je sens pourtant pharnabase que cette joye n'est pas tousjours tranquile et qu'il y a des momens ou quelque leger souvenir de mes pertes la trouble l'image de mandane ne revient pouvant pas plustost en ma memoire que ces chagrins m'abandonnent que ces tenebres disparoissent et que je ne voy plus que mandane ouy pharnabase quand je m'aplique fortement a cette agreable pensee je ne scay plus si je suis encore surie throsne ou si j'en ay este renverse si je suis sur la mer ou sur la terre et je scay seulement que je ne songe plus ny a reconquerir mes royaumes ny a me vanger de mes ennemis et que je ne pense qu'a vaincre la cruaute de ma princesse mais pharnabase que cette entreprise est difficile et que j'ay de peine a chercher moy mesme 
 des raisons pour pouvoir conserver l'esperance de flechir la rigueur de mandane l'obligation qu'elle vous aura reprit pharnabase est bien capable de toucher son esprit et je pense qu'une personne qui vous doit la vie aura beaucoup d'injustice si elle vous refuse son affection helas pharnabase luy dit ce prince il paroist bien que vous ne connoissez pas mandane scachez que quand pour luy sauver la vie j'aurois mille et mille fois hazarde la mienne elle ne me devroit encore rien c'est une chose que tous ceux qui ont l'honneur de la connoistre sont obligez de faire pour l'amour d'elle seulement et que je ferois tousjours quand mesme j'aurois la certitude d'en estre eternellement hai mais pharnabase dans la joye que j'ay d'avoir en ma disposition un thresor que je prefere a l'empire de toute l'asie il se mesle encore une douleur bien sensible et bien bizarre tout ensemble puis qu'elle fait presque que je m'afflige du malheur d'un rival car enfin j'ay sceu par un de ceux qui sont eschapez de ce naufrage que la princesse a tousjours mal traite le roy d'assirie et que dans la premiere ville du monde il n'a jamais pu la flechir que voulez vous donc que je puisse esperer moy qui ne luy puis plus offrit ny sceptre ny couronne et qui n'ay plus que mon coeur en ma puissance qu'elle a si souvent refuse ha pharnabase j'ay bien entendu dire que l'ambition sert quelquefois a l'amour que des couronnes et des sceptres touchent les coeurs les 
 plus insensibles mais je ne pense pas qu'un prince despouille de ses estats et qui ne peut offrir que le partage de ses malheurs soit en termes de faire de grands progres dans l'esprit de la princesse mandane pour moy adjousta pharnabase il me semble seigneur que vous vous pleignez d'une avanture dont vous devriez vous resjouir puis qu'en l'estat que sont les choses si vous rendez la princesse mandane au roy son pere je suis assure que la mesme armee qu'il avoit destinee a la reprendre dans babilone et que ces gens eschapez du naufrage disent estre presentement en capadoce sera employe a reconquerir vostre estat et je suis assure encore que cet artamene dont vous m'avez tant parle ne vous refusera pas cette espece d'assistance je l'advoue pharnabase repliqua ce prince et je suis persuade qu'il seroit plus beau et plus judicieux d'en user comme vous dites que de la facon dont ma passion me conseille mais pour en user ainsi il faudroit avoir plus d'ambition que d'amour il faudroit aimer la couronne plus que mandane et n'aimer pas comme je fais mandane plus que la couronne car enfin ciaxare apres m'avoir donne une armee ne me donneroit pas sa fille et il faudroit partir d'aupres de luy avec l'incertitude de remonter au throsne et la certitude de ne revoir jamais mandane ha pharnabase dans le choix des deux je ne fais pas de comparaison et j'aime beaucoup mieux ne remonter jamais au throsne pourveu que je puisse tousjours voir 
 mandane mais seigneur luy respondit pharnabase quand tous les sentimens d'ambition seront estains dans vostre coeur vous ne serez pas heureux si vous n'estes pas aime et je doute si vous le serez sans couronne et sans sceptre errant fugitif et malheureux vous qui ne l'avez pu estre sur le throsne paisible et heureux considerez seigneur qu'en rendant cette princesse vous pouvez vous faire un puissant protecteur et trouver un azile et qu'en ne la rendant pas vous vous ostez tout lieu de retraite et vous vous attirez encore sur les bras un ennemy qui a une armee de deux cens mille hommes en estat detourner teste ou il luy plaira je scay respondit ce prince tout ce que vous dites mais je scay encore mieux que j'ay un plus redoutable ennemy dans mon coeur que je ne scaurois vaincre et que je serois mesme bien marry d'avoir vaincu dans les sentimens ou je suis ouy pharnabase la veue de mandane a de telle sorte l'allume ma passion que je ne puis plus escouter que ce qui la peut satisfaire je scay que pouvant faire une belle action j'en feray une mauvaise mais qu'y serois-je l'amour m'y force et je ne tiens pas que ce toit une chose possible d'avoit en sa puissance une personne que l'on aime comme j'aime mandane et de la rendre volontairement au reste elle n'aura pas les mesmes raisons de me hair qu'elle avoit de n'aimer pas le roy d'assirie je ne j'ay pas enlevee comme luy au contraire je luy ay sauve la vie et l'ay 
 retiree d'entre les bras de la mort elle ne pourra donc pas m'apeller son ravisseur sans injustice puis que je ne feray simplement que conserver un thresor que les dieux m'ont fait trouver pour me consoler de toutes mes pertes mais helas reprenoit il tout d'un coup comment conserveray-je ce thresor dans un simple vaisseau sans refuge et sans retraite et pourray je bien me resoudre de rendre infiniment malheureuse la personne du monde de qui je souhaite le plus le bonheur enfin chrisante apres une violente agitation ce prince ne resolut rien et ayant sceu par son medecin que la princesse estoit en estat d'estre veue il luy envoya demander la permission de la visiter qu'elle luy accorda d'abord qu'il aprocha d'elle il luy tesmoigna la joye qu'il avoit de voir sur son visage les marques d'une assez bonne sante veu l'accident qui luy estoit arrive ce n'est pas que la princesse n'eust une melancolie estrange dans les yeux mais c'est qu'en effet elle est toujours belle et que de plus ce prince l'ayant veue le jour auparavant en beaucoup plus mauvais estat qu'elle n'estoit ne s'apercevoit pas de ce que je dis la princesse qui apres tout luy devoit la vie le receut fort civilement et apres l'avoir fait assoir elle luy dit avec autant d'esprit que de douceur vous voyez seigneur un assez merveilleux effet de l'inconstance de la fortune car quand vous me laissastes a sinope j'estois en estat de vous pouvoir faire grace et je suis 
 aujourd'huy en termes d'en recevoir de vous la guerre vous avoit mis dans les fers du roy mon pere et la fortune m'a mise dans les vostres je me console pourtant de cette captivite dans l'opinion ou je suis que celuy qui m'a sauve la vie m'en voudra laisser jouir et qu'il se souviendra peut-estre qu'il sortit de la capadoce sans rancon mais seigneur je ne parle pas de cette sorte pour ne vous payer point la mienne au contraire je suis assuree que le roy mon pere n'en usera pas ainsi et je ne doute nullement que si vous le voulez il ne vous aide a reconquerir le royaume de pont et celuy de bithinie je suis si riche presentement madame repliqua ce prince puis que j'ay l'honneur de vous voir en un lieu ou j'ay quelque pouvoir que je ne songe plus a d'autres conquestes et si vous ne m'aviez fait souvenir de mes malheurs en me parlant de ma prison je pense que j'aurois absolument oublie toutes mes pertes et toutes mes disgraces elles sont pourtant assez considerables reprit elle pour s'en souvenir en tout temps et en tous lieux toutefois genereux prince il faut remedier a vos maux vous le pouvez sans doute interrompit il en soupirant ouy adjousta la princesse mais il faut que ce soit par la valeur d'autruy c'est pourquoy seigneur faites s'il vous plaist que l'on se r'aproche de sinope afin d'envoyer quelqu'un des vostres dans un esquif pour s'informer precisement en quel lieu est le roy mon pere j'avois eu dessein de l'aller trouver 
 repliqua ce prince pour le supplier de souffrir que je luy aydasse a vous tirer de la puissance du roy d'assirie mais presentement le sujet de mon voyage est change vous pouvez continuer ce voyage encore plus agreablement interrompit mandane car enfin m'ayant retiree de la puissance de la mort vous avez fait vous seul ce que vous n'eussiez fait qu'avec deux cens mille hommes quand vous m'eussiez delivree d'entre les mains du roy d'assirie ainsi seigneur vous arriverez au camp de ciaxare comme un prince qui aura fait ce qu'une puissante armee n'a pu faire ouy madame respondit il en se mettant a genoux malgre la resistance qu'y fit la princesse mais scavez vous bien qui je suis et pouvez vous croire si vous le scavez que la perte de deux royaumes m'ait fait changer de sentimens pour vous je croy seigneur repliqua la princesse que si vous m'avez estimee vous m'estimez encore et je croy aussi que vous devez raisonnablement penser que si vous n'avez pas change je n'ay pas non plus deu changer et que je suis la mesme personne que j'estois quoy madame reprit il vous seriez tousjours insensible et tousjours inexorable et les dieux permettroient que je ne vous eusse ressuscitee que pour me faire mourir plus cruellement j'advoue seigneur respondit la princesse en se relevant a demy que je vous dois la vie mais si vous ne me l'avez rendue que pour me persecuter c'est un bien que je vous permets de m'oster 
 quand il vous plaira non madame repliqua t'il vous ne le perdrez jamais par cette voye et vostre vie est une chose que je deffendray toujours au peril de la mienne seigneur respondit elle ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que le feu le fer et le poison qui puissent faire entrer au tombeau non vous vous abuseriez si vous le croyez ainsi et il est des genres de mort bien plus cruels que ceux la quoy qu'ils ne paroissent pas si funestes ouy adjousta t'elle je prefererois la mort la plus violente a la servitude et je vous croirois plus innocent de me faire tuer que de me retenir par force et me faire mourir de desespoir mais genereux prince je ne pense pas que vous ayez un semblable dessein et quand je me souviens que le desir de la victoire ne vous a pas empesche de traitter admirablement un homme qui vous l'arrachoit tous les jours d'entre les mains que je me souviens dis-je que vous advertistes artamene de la conjuration que l'on faisoit contre sa vie et que vous deffendistes de l'attaquer a coups de fleches je ne scaurois croire que l'ambition vous ayant laisse l'usage de vostre raison tout entier l'amour si vous en avez vous l'oste iusques au point de ne connoistre pas qu'en l'estat ou sont les choses quand vous ne seriez pas genereux et que vous ne seriez que prudent et interesse il vous seroit tousjours avantageux de me tendre au roy mon pere et tres inutile de me retenir plus long temps je voy 
 bien madame respondit ce prince que tout ce que vous dittes est raisonnable mais pour le pouvoir faire il faudroit avoir encore de la raison et je n'en ay plus ce qui me console en cette rencontre divine princesse c'est qu'il est aise de connoistre que vous n'avez jamais aime et qu'ainsi j'ay du moins l'avantage de ne trouver nul obstacle en vostre coeur que celuy de l'insensibilite car madame si vous connoissiez l'amour vous ne parleriez pas comme vous faites et vous comprendriez parfaitement que toutes les autres passions ne sont rien en comparaison de celle la mais seigneur repliqua t'elle en rougissant je pense du moins que ceux qui aiment veulent estre aimez et que c'est une regle generale que tous les amans ne veulent pas estre hais cela estant de cette sorte songez s'il vous plaist qu'en me rendant au roy mon pere vous aquerrez du moins mon estime et peut-estre mon amitie et qu'en ne m'y rendant pas je vous hairay plus sans comparaison que vous ne voulez que je croye que vous m'aimez vostre estime et vostre amitie respondit ce prince sont deux choses infiniment precieuses et qui doivent satisfaire pleinement ceux qui n'ont pour vous que de l'amitie et de l'estime mais madame l'amour est une passion bien plus tyrannique elle veut des sentimens plus tendres pour la contenter et elle ne se scauroit satisfaire que par elle mesme ne trouvez donc pas estrange si l'esperance que 
 vous me donnez de posseder un si grand bien comme est celuy de vostre amitie ne me peut obliger d'abandonner l'interest de mon amour mais seigneur repliqua t'elle au lieu d'avoir de l'amour j'auray de la haine qui scait madame adjousta t'il si le temps ne changera point vostre coeur et si la pitie ne fera pas ce que toute autre chose n'a pu faire considerez madame que celuy que vous voyez devant vous a dans l'ame la plus violente et la plus respestueuse passion qui sera jamais et si vous la voulez connoistre vous n'avez qu'a considerer deux choses l'une qu'un seul de vos regards pourveu qu'il soit favorable me consolera de la perte de mes royaumes et l'autre que pouvant peut-estre obtenir des forces pour les reconquerir en vous rendant au roy vostre pere j'aime mieux demeurer despouille de mes estats que de vous abandonner et de vous perdre prenez garde seigneur a ce que voua dittes reprit la princesse car en me redonnant la liberte vous ne me perdrez que de veue mais en ne me la redonnant pas vous perdrez mon estime et me verrez infailliblement perdre la vie en peu de jours ou au contraire si vous le voulez vous remonterez sur le throsne avec la satisfaction de m'avoir sensiblement obligee le throsne madame respondit il est peu necessaire a un prince qui ne peut vivre sans vous et s'il ne me fust demeure quelque espoir pendant la guerre que j'ay faite que peut-estre trouverois-je les 
 voyes de toucher enfin vostre coeur par ma perseverance je n'aurois pas si opiniastrement dispute la victoire a ceux qui m'ont vaincu ce n'est pas madame que je ne trouve que vous avez raison de mepriser et de mal-traitter un prince que la fortune a abandonne mais madame c'est une inconstante qui suivra peut-estre un jour celuy qu'elle a fuy si cruellement et l'heureuse rencontre que j'ay faite me persuade que tous mes malheurs sont passez et que calme suivra bien tost la tempeste ouy madame s'il m'est permis de parler ainsi vous me tenez lieu de ces agreables feux qui annoncent la fin de l'orage aux mariniers et qui remettent l'esperance dans l'ame de ceux qui un moment auparavant n'avoient que de fun estes pensees l'espere donc madame que le bonheur me suivra par tout tant que je seray aupres de vous et qu'il n'est point de pais ou je ne trouve un azile quand je vous y conduiray je vous promets toutefois madame de n'employer jamais vous vaincre que mes larmes mes soupirs mes prieres et ma perseverance ne craigne donc partant de vous voir engagee dans ma fortune et croyez que si je ne puis rien obtenir par cette innocente voye vous recouvrerez bien tost la liberte par la fin de ma vie quoy seigneur repliqua la princesse les yeux tous couverts de larmes je ne dois recouvrer la liberte que le jour de vostre mort eh de grace ne me forcez pas a la desirer c'est une chose que je 
 n'ay jamais faite a mes plus mortels ennemis et que je ferois bien aise de ne faire pas pour un prince qui a de fort bonnes qualitez qui m'a sauve la vie et qui n'abandonne sans doute la vertu que pour me persecuter de plus seigneur en quelque lieu de la terre que vous me puissiez conduire le roy mon pere vous y poursuivra et artamene de qui la valeur ne vous est pas inconnue vous fera peut-eestre faire par contrainte ce que vous pouvez faire de bonne grace si je le pouvois madame repliqua ce prince avec une action tres passionnee je le ferois sans doute et j'aurois mesme prevenu vos prieres et vos menaces mais divine princesse je ne le puis et tout ce qui demeure en ma puissance est de vous dire que si vous voulez que je me jette dans la mer ou que je passe mon espee au travers du coeur que je vous ay donne je le feray a l'instant mesme et vous l'aisseray en liberte par ma mort les dieux repliqua la princesse ne voulant pas que l'on empesche un crime par un autre crime je ne vous conseilleray pas de mourir de cette sorte mais seigneur je vous supplieray avec toute l'affection dont je suis capable de ne me rendre pas malheureuse en vous rendant criminel et de ne meriter pas par une injustice efroyable les infortunes qui vous sont arrivees ce prince qui vit que tout ce qu'il pourroit dire ne feroit qu'irriter la princesse se leva et la saluant avec beaucoup de respect nous verrons madame luy dit il si 
 les dieux changeront mon coeur ou si la pitie de mes maux changera le vostre apres cela sans luy donner le loisir de respondre il sortit de sa chambre et un moment apres orsane y entra qui ne scachant pas ce que le roy de pont avoit dit a la princesse venoit nous advertir de ce qu'il avoit entendu mandane l'en remercia et l'assura que le crime de son maistre ne l'empescheroit pas de le servir si elle revenoit en estat de le pouvoir faire mon maistre madame luy dit il avoit pour vous une passion si respectueuse que s'il ne fust pas mort il auroit assurement repare son crime et si je ne me trompe nous n'avons fait naufrage que parce qu'il a voulu vous obeir et faire changer de route a la galere si cela est repliqua la princesse les dieux vous l'auront peut-estre conserve mais quoy qu'il en soit orsane si j'ay besoing de vostre secours je croy que vous ne me le refuserez pas vous pouvez vous en assurer madame respondit il et commander mesme les choses les plus difficiles sans craindre d'estre un homme plus officieux au monde que celuy la ny guere de plus entendu aussi est-ce par son moyen que j'ay este instruite d'une partie des choses que je vous ay racontees orsane estant sorty la princesse se plaignit de ses malheurs et arianite commenca de se repentir de les luy avoir causez mais avec une douleur si sensible qu'elle en perdit presque la raison car cette fille que 
 l'on ne songeoit plus a accuser commenca de s'accuser elle mesme de demander pardon a la princesse et de luy promettre une fidelite inviolable elle luy dit mesme qu'elle avoit creu luy rendre office en contribuant tout ce qu'elle avoit pu pour la faire reine d'assirie et enfin elle parla d'une maniere si touchante et avec tant de remords de sa faute que la princesse la luy pardonna et certes veu ce qui est arrive depuis je suis bien aise de l'avoir laissee en de pareils sentimens cependant le roy de pont estoit en une peine estrange il n'osoit presque voir la princesse il ne pouvoit aussi s'en empescher il eust bien voulu la delivrer il vouloit aussi ne la rendre point et sans scavoir ou aller ny que faire nous errasmes plusieurs jours sur la mer sans que le pilote eust d'autre ordre que celuy d'esviter la terre et la rencontre de tous autres vaisseaux je vous laisse a juger en quelle impatience nous estions je parlay plusieurs fois au roy de pont mais j'y parlay inutilement et les trois derniers jours que nous fusmes sur la mer il ne vint point dans la chambre de la princesse nous voiyons bien que nous allions tousjours sans scavoir ou mais enfin ce prince qui avoit sceu que le roy d'armenie avoit quelque dessein de ne payer plus de tribut au roy des medes depuis la mort d'astiage creut qu'il trouveroit un azile en ce lieu la car il avoit alliance aveque luy de sorte qu'un matin nostre vaisseau se fut mettre a l'anchre vis a vis de l'emboucheure de la 
 riviere d'halis d'ou ce prince envoya dans un esquif s'assurer d'un grand bateau pour remonter ce fleuve a force de rames comme on luy fut venu rendre raison de la chose et l'assurer qu'il en auroit un a l'instant mesme il vint dans la chambre de la princesse et luy presentant la main madame luy dit il avec beaucoup de confusion sur le vigase il n'est pas juste de vous donner davantage l'incommodite de la mer et vous souffrirez moins sur une riviere je souffriray egalement par tout luy respondit elle si vous estes esgalement deraisonnable ce n'est pas l'estre beaucoup madame luy dit il que de vous conduire chez le roy d'armenie comme j'en ay le dessein la princesse eut alors quelque consolation quand elle vit qu'en effet nous abandonnions la mer et elle espera plus de secours par terre ou sur des rivieres que dans un vaisseau au milieu des flots et puis quoy qu'elle sceust que le roy d'armenie avoit un esprit ambitieux et remuant qui seroit bien aise d'avoir un pretexte de guerre neantmoins le prince tigrane son fils qui est si vertueux et qu'elle a autrefois veu a sinope la consoloit un peu elle alla donc sans resistance ou on la vouloit conduire nous descendismes dans ce grand bateau que l'on avoit amene la princesse voulu qu'orsane nous suivist et deux autres encore qui fut tout ce que nous pusmes obtenir de quinze ou vingt qui avoient este sauvez du naufrage le roy de pont prenant seulement trente 
 des siens sans que nous ayons sceu ou il envoya son navire et alors l'on commenca de vouloir faire remonter le bateau a force de rames mais comme la riviere est fort rapide cela dura tres long temps sans que les rameurs en peussent venir a bout de sorte que nous estions presque tousjours tout contre la terre parce que le milieu du fleuve l'estoit encore davantage comme nous regardions ce que je dis la princesse vit ortalque sur le rivage et le reconnut d'abord bien qu'elle ne l'eust guere veu aupres d'artamene mais je pense qu'il n'est pas besoin que je m'arreste beaucoup a vous particulariser toutes ces choses puis que je m'imagine que vous les aurez sceues par luy car artucas m'a apris qu'il est arrive icy elle ne l'eut pas plustost reconnu que tirat des tablettes qu'elle portoit tousjours elle se cacha derriere moy et derriere arianite et en rompant un morceau elle escrivit dessus ce que vous avez sans doute veu ou du moins apris par ortalque mais par malheur le roy de pont qui estoit occupe a faire ramer et a donner les ordres necessaires a cette navigation tourna la teste vers nous comme elle escrivoit si bien que sans avoir le temps d'achever et croyant avoir nomme le roy de pont dans ce qu'elle avoit deja escrit bien que j'aye apris icy que ce nom ne s'y trouve pas elle me le bailla je l'envelopay dans mon voile et le bateau allant raser la terre et presque toucher le rivage sur lequel estoit ortalque je luy jettay ce voile et saignis que 
 le vent me l'avoit emporte sans tesmoigner m'en soucier beaucoup joint qu'il n'estoit pas a craindre que l'on arrestast pour cela car si nous eussions tarde le courant de l'eau nous auroit repoussez dans la mer vous scavez sans doute chrisante que ce fleuve prend sa source d'une montagne d armenie qu'il coule le long de la lydie qu'il se respond a la droite dans la mantiane et a la gauche dans la phrigie qu'en suite il mouille a la droite une partie dela capadoce et a la gauche la paphlagonie de sorte qu'il y a quelques journees a faire ou le roy de pont aprehendoit estrangement d'aborder et ou la princesse le craignoit aussi beaucoup parce que c'estoit de ce coste la que les peuples s'estoient revoltez par les persuasions d'aribee pour prendre le party du roy d'assirie mais aussi tost que nous fusmes hors de la capadoce il souffrit que quelquesfois l'on arrestast la nuit afin de laisser dormir plus commodement la princesse a laquelle l'on avoit fait un retranchement dans le bateau qui la separoit de tous ceux qui y estoient et ou personne que les siens n'entroit a la reserve du roy de pont enfin chrisante comme la necessite est ingenieuse la princesse creut qu'il n'estoit nullement impossible de nous sauver de sorte que je consultay avec orsane et nous resolusmes de tascher de nous eschaper la princesse avoit voulu qu'il y eust tousjours la nuit une lampe allumee dans nostre retranchement mais pour executer nostre dessein 
 nous l'estaignismes et suivant nostre resolution un soir que nous estions abordez proche d'un grand bois orsane qui s'estoit couche tout contre nostre retranchement passa de nostre coste par dessous la tapisserie se mit tout doucement dans la riviere qui n'estoit pas fort profonde en cet endroit et vint avec le moins de bruit qu'il put ou nous estions avec intention de nous prendre les unes apres les autres et de nous porter au bord ou nous pretendions nous enfoncer dans l'espaisseur de ce grand bois que nous avions remarque en abordant comme la nuit estoit fort obscure quoy qu'il n'y eust que deux pas a faire la princesse creut qu'il ne seroit pas a propos qu'elle passast la premiere parce qu'elle seroit un moment seule sur ce rivage si bien que pour l'empescher elle voulut qu'orsane me portast devant elle mais o dieux que je fis mal de luy obeir et que la princesse eut de tort de me faire ce commandement car a peine estions nous sur la rive orsane et moy que le roy de pont s'esveillant et ne voyant plus de lumiere a travers de nostre tente se mit a crier a celuy qui estoit en sentinelle et qui ne nous avoit point aperceus a cause de l'obscurite que l'on prist garde a la princesse de sorte qu'a ce cry les bateliers qui tenoient tousjours une petite lampe cachee l'aporterent et l'on trouva la princesse toute surprise nous voulusmes orsane et moy voyant cela retourner au bateau quelque danger qu'il peust avoir pour nous mais 
 les mariniers ayant rame tout d'un coup avec violence par les ordres du roy de pont nous eusmes beau crier et beau apeller l'on ne nous voulut point reprendre ce prince s'imaginant sans doute que nous avions quelque puissant secours a terre pour l'execution de nostre dessein nous entendismes plusieurs fois la princesse qui crioit tantost martesie et tantost orsane mais enfin nous n'entendismes plus rien et ne vismes plus rien aussi quoy que la lune se levast un moment apres car comme la riviere serpente fort en cet endroit il fut impossible que nous vissions plus le bateau je vous laisse a juger chrisante quelle fut ma douleur et ma crainte la premiere de me voir separee de la princesse et la seconde de me voir seule avec un homme au bord d'un grand fleuve aupres d'un grand bois et au milieu de la nuit nous passasmes ce qui en restoit a suivre le courant de l'eau m'imaginant tousjours que comme la lune esclairoit alors toute la riviere nous pourrions peut-estre du moins descouvrir encore une fois le bateau que nous avions quitte mais enfin estant extremement lasse et ayant trouve une habitation de pescheurs au bord de l'eau nous nous y arrestasmes et trouvasmes sans doute parmy eux tout le secours que nous eussions pu esperer de gens beaucoup plus civilisez qu'ils n'estoient nous leur dismes nostre advanture en leur desguisant les noms et les qualitez des personnes a cause que nous estions en paphlagonie et nous les priasmes 
 de nous dire s'il seroit impossible de rejoindre le bateau dont nous leurs parlions ils nous dirent alors qu'il estoit sans doute impossible de le pouvoir atraper avec un autre veu le nombre des rameurs que nous leur disions qu'il y avoit et le temps que nous avions perdu a le suivre et qu'il ne seroit guere plus aise de le pouvoir faire par terre avec des chevaux parce que le fleuve serpentant beaucoup et le bateau prenant tousjours le milieu de la riviere auroit par consequent moins de chemin a faire que ceux qui le suivroient au bord joint qu'ils n'en avoient pas a leur cabane et qu'il n'y en avoit pas mesme a un hameau qui estoit assez esloigne n'estant habite que de pescheurs que de plus asses pres de la ce fleuve estoit separe en deux et l'estoit durant plus de cinquante stades et qu'ainsi l'on ne pourroit peut-estre scavoir lequel des deux bras de la riviere ils auroient pris enfin chrisante nous ne pusmes rien faire que chercher les voyes de revenir icy ou je m'imaginois bien que je trouverois le roy j'avois par bonheur le portrait de la princesse dans une fort belle boete que je portois depuis long temps qui nous servit en cette occasion car en ayant oste la peinture orsane fut a la plus proche ville la vendre et achepter des chevaux et un chariot et me laissa parmy les femmes de ces pescheurs a son retour nous recompensasmes ces bonnes gens de leur courtoisie et nous partismes avec intention de venir en diligence icy ou nous jugions 
 bien que nous trouverions aussi artamene mais ou nous ne scavions pas que l'illustre artamene fust prisonnier voila sage chrisante quelle a este la fortune de la princesse que j'ay este bien aise de vous raconter auparavant que de voir le roy afin que vous autres estant instruits de nos avantures et moy mieux informee de l'estat des choses je scache plus precisement ce que je dois dire ou ne dire pas 
 
 
 
 
martesie ayant cesse de parler chrisante et feraulas la remercierent de la peine qu'elle avoit eue et se mirent a repasser les merveilleux evenemens qu'elle leur avoit apris ils ne pouvoient assez admirer la constance de la princesse et cette vertu inesbranlable qui la faisoit agir esgalement par tout ils la consideroient enlevee par le plus grand roy de l'asie qu'elle haissoit ils la voyoient en suitte entre les mains d'un prince pour qui elle avoit beaucoup d'amitie et ils la regardoient encore en la puissance d'un roy sans royaume ils voyoient que la grandeur du premier ne l'avoit point obligee d'agir avec moins de fierte aveque luy que l'amitie qu'elle avoit pour le second n'avoit point attendry son coeur et que les malheurs du troisiesme ne l'avoient pas obligee a le traiter moins civilement que s'il eust encore este sur le throsne enfin ils voyoient mandane si digne d'artamene et artamene aussi si digne de mandane que les voyant separez et malheureux leur conversation finit par des soupirs et par des marques 
 de compassion et de crainte la premiere pourtant de malheurs ou la princesse avoit este exposee et la seconde pour cet oracle embarrassant qui menacoit artamene d'une infortune bien plus grande que celle de sa prison feraulas pourtant avoit une consolation fort sensible de revoir martesie et chrisante qui estimoit beaucoup sa vertu estoit aussi bien aise de l'entretenir cependant auparavant que de se separer ils luy raconterent en peu de mots suivant leur promesse tout ce qui estoit arrive a artamene tant a son voyage des massagettes qu'a son retour en capadoce et qu'a la guerre d'assirie ils luy dirent mesme la pitoyable rencontre qu'artamene avoit fait de mazare mourant qui effectivement avoit eu entre ses mains l'escharpe dont elle leur avoit parle et qu'artamene avoit reconnue pour estre la mesme que mandane luy avoit autrefois refusee lors qu'il estoit prest d'aller combattre mais adjousta feraulas il a eu bien plus de douceur en la recevant qu'il n'en eut lors qu'on ne la luy voulut pas donner en verite dit martesie le destin de cette escharpe a quelque chose d'estrange car imaginez bien je vous prie par quelle bizarre voye elle est venue entre les mains d'artamene premierement il faut scavoir que c'est un tissu d'or admirable ou la princesse mesme a quelques fois travaille pour se divertir et c'est la raison pour laquelle elle luy a tousjours este infiniment chere de sorte 
 qu'elle avoit plus d'une raison de la refuser a artamene lors qu'il la luy demanda a anise mais comme si elle luy fust devenue encore plus precieuse depuis qu'artamene en avoit eu envie elle ne la porta plus et me commanda d'en avoir un soing tres particulier en suitte nous revinsmes a sinope ou je l'aportay et quand nous partismes pour aller a amasie et de la a themiscire je la laissay icy avec cent autres choses qui estoient a la princesse si bien que quand nous y revinsmes avec le roy d'assirie je la retrouvay car aribee n'avoit pas souffert que l'on eust fait nul desordre au chasteau et je ne scay comment le jour dont nous partismes le soir cette escharpe me tomba dans les mains sans y penser et a l'instant mesme poussee par je ne scay quel mouvement madame dis-je a la princesse qui en a comme je la tenois voulez vous que cette escharpe que vous aimez tant et que vous refusastes a artamene demeure entre les mains du roy d'assirie mon martesie me dit elle je ne le veux pas car si artamene la luy voyoit un jour en quelque combat il croiroit peut-estre que je la luy aurois donnee enfin feraulas elle la prit et la porta et voila par quelle voye mazare put avoir cette escharpe entre les mains et comment artamene a eu par celles d'un de ses rivaux ce que la princesse luy avoit refuse en suitte feraulas et chrisante resolurent que martesie differeroit encore d'un jour ou deux a se 
 faire voir afin qu'ils eussent le loisir auparavant de raconter ce qu'elle leur avoit dit a leur cher maistre et qu'ils eussent consulte ses amis pour scavoir quand il seroit temps que le roy la vist martesie pria feraulas d'assurer artamene qu'elle s'interessoit tres sensiblement en sa fortune et qu'elle souhaittoit passionnement que cette ombre de liberte qu'on luy laissoit depuis quelques jours fust bien tost suivie d'une veritable liberte qui le mist en estat d'aller delivrer la princesse apres cela chrisante et feraulas la quitterent pour aller chercher les voyes de luy obeir promptement et de donner a artamene la satisfaction d'apprendre la fidelite de mandane 
 
 
 
 
 
 
 ces deux fidelles serviteurs d'un illustre maistre ne peurent pourtant satisfaire l'envie qu'ils avoient que le lendemain au matin n'estant presque pas possible de pouvoir trouver artamene seul depuis que ciaxare avoit donne la liberte de le voir a moins que de prendre l'heure de son lever tout le monde vouloit jouir de ce privilege avec empressement et tout le monde pour le faire durer davantage et pour gagner temps disoit a ciaxare qu'artamene commencoit de se laisser vaincre et descouvriroit a la fin ce qu'il vouloit scavoir ce genereux prisonnier de son coste mouroit d'impatience d'estre delivre afin de pouvoir delivrer mandane mais quoy que son amour occupast toute son ame il n'oublia pas qu'araspe estoit dans les fers aussi bien que luy 
 et il envoya plusieurs fois scavoir de ses nouvelles et luy tesmoigner que sa prison augmentoit la rigueur de la sienne il fut pourtant extraordinairement soulage lors que chrisante et feraulas estant allez le trouver qu'il estoit encore au lict luy eurent apris que martesie estoit a sinope je nom de martesie luy fit faire un cry de joye s'imaginant que peut estre le princesse n'en estoit elle pas fore soing et le recit qu'ils luy firent en suite des avantures de mandane et de sa fidelite pour luy fit un renversement si grand dans son ame qu'il n'estoit pas capable de sentir avec tranquilite le transport et le plaisir qu'une si aimable nouvelle luy donnoit car afin de ne le troubler point et de le luy laisser gouster tout pur chrisante et feraulas ne luy dirent pas l'oracle que le roy d'assirie avoit receu a babilone bien est il vray qu'il trouva une autre voye de le moderer par l'inquietude qu'il eut de scavoir que la princesse estoit en la puissance du roy de pont de qui le rare merite luy estoit assez connu n'admirez vous point chrisante disoit il en le regardant le caprice de ma fortune qui fait que j'ay pour rivaux les plus honnestes gens du monde et les plus raisonnables dans leur amour car enfin si mandane estoit aimee par de ces princes de qui la passion est brutale jusques a la fureur et qui ne parlent que de violences de fer de feu et de sang qui se veulent faire aimer par les mesmes voyes que l'on se peut faire hair qui n'ont que des sentimens coupables 
 qui ne pretendent qu'a des faveurs criminelles et qui ne les demandent que le poignard a la main et la fureur dans les yeux je ne devrois pas craindre que l'illustre mandane les preferast a artamene mais chrisante ce que vous venez de me dire m'espouvante aveque raison et de la facon dont vous m'avez raconte la chose les ravisseurs de mandane me sont cent mille fois plus redoutables qu'ils ne me le seroient s'ils estoient moins raisonnables et moins soumis mais seigneur interrompit feraulas le roy d'assirie n'est pas aupres de mandane l'on vous a assure que le prince mazare n'est plus et elle est entre les mains d'un roy sans royaume il est vray reprit il mais ce roy sans couronne en merite cent et c'est ce qui fait mon inquietude neantmoins il y avoit des momens ou il estoit bien aise de scavoir que la princesse estoit en armenie et d'autres aussi ou il en estoit bien fache car si la vertu de tigrane luy donnoit quelque consolation l'humeur violente et ambitieuse du roy d'armenie son pere luy donnoit de la crainte et du chagrin feraulas s'aquita alors de la commission que martesie luy avoit donnee de faire ses compliments a artamene qui les receut si agreablement qu'il renvoya feraulas a l'heure mesme vers elle pour luy tesmoigner le regret qu'il avoit de n'estre pas en estat de luy aller dire luy mesme tout ce qu'il pensoit et combien il se tenoit son 
 oblige de luy avoir fait scavoir par luy tous les sentimens de la princesse il envoya aussi chrisante vers les princes qui s'interessoient en sa liberte a fin de consulter avec eux sur le retour de martesie ils trouverent tous que le plustost qu'elle pourroit voir le roy seroit le meilleur parce que la certitude qu'il auroit de la fortune de la princesse et l'apparence presque infaillible d'une nouvelle guerre le seroient peut-estre plus facilement resoudre a delivrer artamene chrisante donc n'ayant pas manque d'advertir martesie elle parut des le mesme soir et feignit de ne faire que d'arriver a sinope le roy la receut avec une joye extreme et il en jetta des larmes de tendresse car il n'ignoroit pas combien la princesse sa fille l'aimoit elle luy aprit les divers enlevemens de mandane et luy raconta toutes choses a la reserve de ce qui regardoit artamene qu'elle cacha avec beaucoup de soing ne le nommant pas seulement un fois en tout son recit elle ne luy par la pas non plus de l'oracle rendu a babilone de peur d'embarrasser son esprit et de desplaire a artamene et comme le sien estoit adroit elle passa delicatement sur toutes les choses qui pouvoient servir ou nuire ciaxare fut en quelque sorte console de scavoir que c'estoit le roy de pont qui tenoit la princesse en son pouvoir s'imaginant qu'un prince despouille de ses estats ne trouveroit pas tant de protection qu'un autre il creut bien pourtant que le roy d'armenie seroit bien aise d'avoir 
 un nouveau pretexte de guerre et dans cette pensee il soupira et ne put s'empescher de souhaiter en secret qu'artamene le mist bientost en estat de le delivrer en luy advouant ce qu'il vouloit absolument aprendre de luy apres donc que ce prince eut fort entretenu martesie il la voulut faire loger au chasteau mais elle le supplia de souffrir qu'elle s'en retournast chez son parent ou en effet elle s'en alla et ou elle fut visitee de toutes les dames de la ville et de tout ce qu'il y avoit de princes et de personnes de qualite a sinope cependant tous les amis d'artamene parloient continuellement au roy en sa faveur et le roy tesmoignoit effectivement desirer de pouvoir rompre ses chaisnes mais en mesme temps il paroissoit estre opiniastrement resolu a vouloir scavoir precisement l'innocence ou le crime d'artamene il y avoit aussi dans son coeur un sentiment confus qui faisoit qu'il ne scavoit pas luy mesme ce qu'il vouloit car enfin si par le retour de megabise qu'il avoit envoye en armenie il aprenoit qu'on luy rendist sa fille il sentoit bien qu'il auroit moins d'indulgence pour artamene mais si au contraire on la luy refusoit et qu'il falust recommencer une nouvelle guerre il connoissoit bien aussi que la liberte d'artamene seroit necessaire pour celle de mandane ainsi demeurant toujours irresolu les rois de phrigie et d'hircanie et tous ces princes qui luy parloient peut artamene ne pouvoient tirer de ciaxare 
 une parole decisive comme ils estoient un jour a l'entour de luy on vint luy dire qu'il paroissoit des troupes estrangeres dans la plaine qui s'aprochoient de sinope et un moment apres thimocrate et philocles entrerent et dirent au roy que le prince philoxipe favory du roy de chipre leur maistre et ancien amy d'artamene ayant marie la princesse agariste sa soeur au prince de cilicie l'avoit oblige en l'espousant d'envoyer dix mille hommes a artamene afin qu'il les presentast a sa majeste et qu'il leur fist la grace de souffrir qu'ils eussent quelque part a la gloire que toutes ses troupes aquerroient sous la conduite d'un si grand roy et par la valeur d'un homme aussi extraordinaire comme estoit artamene ciaxare rougit a ce discours et eut quelque confusion de voir que celuy qui luy devoit presenter les troupes de cilicie estoit luy mesme en estat d'avoir besoin de la faveur d'autruy ce prince receut pourtant tres civilement ce que thimocrate et philocles luy dirent et leur accorda la permission qu'ils luy demandoient de faire entrer celuy qui commandoit ces gens de guerre qui estoit frere du prince de cilicie ciaxare voulut mesme pour luy faire plus d'honneur aller sur les ramparts de la ville afin de voir arriver ces troupes qui se trouverent estre fort belles composees d'hommes bien faits bien armez et bien aguerris et le prince qui les conduisoit jeune et de fort bonne mine apres donc que le roy eut veu passer les troupes ciliciennes 
 au pied des murailles et qu'il eut ordonne qu'on les fist camper aupres de celles de chipre comme estant en amitie particuliere ensemble le jeune prince qui estoit leur chef apelle artibie fut conduit a ciaxare par thimocrate et par philocles qui luy dirent qu'artamene n'estoit pas en estat de le presenter artibie en aprenant la cause en fut un peu surpris et douta mesme s'il devoit continuer de s'offrir a ciaxare scachant bien que philoxipe n'avoit oblige le prince son frere a envoyer ces troupes que pour favoriser artamene mais thimocrate et philocles qui jugeoient bien qu'en cas de besoing elles pourroient estre utiles a artamene luy dirent qu'il ne faloit pas laisser de les offrir au roy mais qu'en luy parlant il ne faloit pas aussi qu'il manquast de s'aquiter de sa commission et de luy tesmoigner que l'interest d'artamene estoit ce qui faisoit agir philoxipe en effet ce jeune prince ne fut pas plustost devant ciaxare qui l'avoit envoye complimenter par aglatidas et par andramias qu'apres l'avoir salue seigneur luy dit il j'avois espere de vous estre presente par une personne qui vous doit estre si chere et qui s'est rendue si illustre par toute la terre que j'ay eu besoing que thimocrate et philocles ayent aporte tous leurs soings a me consoler de la douleur que j'ay d'estre prive de cet avantage car enfin quoy que le prince de cilicie mon frere et mon seigneur et le prince philoxipe m'ayent envoye pour le 
 service de vostre majeste et que je leur aye obei avec plaisir je vous avoue qu'en mon particulier j'avois eu une joye extreme de pouvoir esperer d'aprendre sous l'illustre artamene un mestier qu'il scait si parfaitement vous trouverez tant d'autres maistres dans cette armee dit le roy en luy monstrant tous ceux qui l'environnoient que quand le bien de mes affaires ne me permettroit pas de delivrer artamene vous n'auriez pas sujet de vous repentir d'estre venu parmy nous seigneur reprit le roy de phrigie nous ne sommes tous que les disciples d'artamene et ce prince a raison de regretter comme il fait la privation d'un avantage infiniment grand comme ce discours ne plaisoit pas a ciaxare il le changea adroitement et s'informa avec grand soing de la sante du roy de chipre de celle de philoxipe et du prince de cilicie mais quoy qu'il peust dire artibie en revenoit tousjours a artamene s'il luy parloit du roy de chipre il luy disoit que ce prince avoit toujours eu grande opinion de sa prudence depuis qu'il avoit sceu qu'il avoit donne la conduite de ses armees a artamene s'il luy demandoit des nouvelles de philoxipe il luy disoit qu'il avoit eu envie de venir luy mesme commander a la place de thimocrate afin de pouvoir revoir artamene et s'il luy parloit du prince de cilicie il luy disoit encore qu'a moins que d'estre amoureux comme il l'estoit de la princesse sa femme qu'il venoit d'espouser il seroit venu 
 luy mesme pour connoistre cet artamene dont il avoit tant entendu parler enfin ciaxare voyant qu'il n'y avoit point de discours si esloigne ou le nom d'artamene ne trouvast sa place en la bouche d'artibie luy dit qu'il estoit juste qu'il s'allast reposer et ordonna qu'on le logeast le mieux qu'on pourroit et que l'on en eust tous les soings possibles mais auparavant que de le quitter artibie luy demanda la permission d'aller du moins voir dans les fers celuy qu'il avoit creu trouver a la teste d'une armee ce que ciaxare luy accorda il fut donc a l'heure mesme conduit par aglatidas et par andramias et accompagne par thimocrate et par philocles a la prison d'artamene qui au seul nom de philoxipe et de la princesse agariste sa soeur carressa extraordinairement artibie ce prince luy presenta un de ses capitaines nomme leontidas qui estoit de chipre qu'artamene avoit connu chez philoxipe dont il estoit amy particulier et que ce prince avoit charge en partant de l'assurer de la continuation de son amitie et de luy rendre une lettre de sa part artamene l'ayant receue avec joye car il estimoit infiniment philoxipe quoy qu'il n'eust pas tarde fort long temps a l'isle de chipre demanda permission a artibie de la lire et ayant obtenue il vit que cette lettre estoit telle 
 
 
 
 philoxipe a artamene 
 
 
 je suis bien aise que la fortune ait este de mon advis et qu'elle vous dit donne ce que je jugeay que vous meritiez des le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir je souhaite que comme elle n'a pas este aveugle en vous favorisant elle ne soit pas non plus inconstante et que vous puissiez jouir toute vostre vie d'un bonheur que personne ne vaut scaurait envier sans injustice au reste je n'ay marie la princesse agariste ma soeur qu'a condition que le prince de cilicie son mary vous envoyeroit des troupes j'espere qu'en ma consideration le prince artibie vous sera cher et qu'apres avoir aquis vostre estime par les rares qualitez qu'il possede vous luy accorderez encore vostre amitie mais pour vous dire quelque chose d'agreable afin de vous y obliger davantage scachez que cet homme illustre que vous vintes chercher dans nostre isle par le seul desir de connoistre sa vertu est amoureux de la vostre et que si le bien de sa patrie ne l'eust r'apelle a athenes solon eust fait pour artamene ce qu'artamene fit pour solon si vous vous interessez encore en ma fortune j'ay prie leontidas de vous l'aprendre et de vous assurer que je n'ay guere eu plus de passion pour la beaute de policrite que j'en ay pour la gloire d'artamene 
 
 
 philoxipe 
 
 
 
 apres qu'artamane eut acheve de lire il renouvella les civilitez a artibie et luy monstrant la lettre de philoxipe vous voyez luy dit il que les souhaits de ce prince n'ont pas este exancez et que la fortune dont il parle m'a abandonne mais poursuivit il se tournant vers leontidas c'est de vous qui je dois recevoir beaucoup de consolation a mes maux en m'aprenant du moins ce qui regarde le prince philoxipe car enfin si ma memoire ne me trompe il faut qu'il soit arrive un grand changement en luy s'il est vray qu'il ait aime comme il le paroist par sa lettre puis que dans le temps que je l'ay connu il n'aimoit que les livres la peinture la musique et tous les autres beaux arts et que s'il avoit une maistresse c'estoit sans doute la vertu de solon dont je luy entendois parler continuellement ha seigneur reprit leontidas il est en effet arrive bien des changemens en la vie du prince philoxipe et qui vous surprendront sans doute autant qu'ils ont surpris non seulement toute la cour mais tout le royaume de chipre estant certain que je ne pense pas qu'il y ait une personne en toutes les villes de paphos d'amathuse de salamis et de cithere qui n'ait eu de l'estonnement de cette avanture artamene ayant alors tesmoigne une extreme envie d'aprendre la fortune d'un prince si illustre leontidas luy promit de venir le lendemain au matin satisfaire sa curiosite et en effet le reste du jour s'estant passe en 
 civilitez avec artibie ou a donner les ordres necessaires a leurs troupes apres qu'ils surent sortis de la prison d'artamene le jour suivant thimocrate et philocles qui vouloient aussi aprendre ce qui estoit arrive dans la cour de chipre depuis leur depart menerent leontidas a artamene qui pour ne perdre point de temps le fit assoir au milieu d'eux et l'obligea de commencer son discours en cette sorte
 
 
 
 
histoire de philoxipe et de policrite
 
 
comme vous n'avez pas fait un long sejour en nostre isle je pense seigneur qu'il ne sera pas hors de propos de vous dire quelque chose de ses coustumes pour l'intelligence de cette histoire et que vous ne trouverez pas mauvais que je vous die en peu de paroles ce que je trouveray necessaire de vous aprendre afin de vous rendre la suite de mon discours plus agreable vous scaurez donc seigneur que cette belle isle qui pour sa grandeur sa scituation sa fertilite ses belles et grandes villes et ses magnifiques temples passe pour la plus celebre 
 et pour la plus considerable de toutes celles de la mer egee quoy que comme vous ne l'ignorez pas cette mer en soit toute couverte a toujours este consacree a venus et que l'amour qui par tout ailleurs est une passion comme les autres qui n'a nuls privileges particuliers est en cette isle un acte de religion il semble que tous ceux qui y naissent soient obligez d'aimer presque en naissant tous les temples y sont dediez a venus sous divers noms tous les tableaux et toutes les statues n'y representent que cette deesse et que ce qui depend de sa domination les amours et les graces se trouvent representez par tout et ceux qui nous instruisent a la vertu en nostre jeunesse en nous donnant des preceptes pour vaincre l'ambition la colere la haine l'envie et toutes les autres passions nous en donnent au contraire pour nous persuader d'aimer innocemment mais seigneur comme il n'y a rien de si pur qui ne se change et qui ne se corrompe enfin il s'estoit insensiblement glisse un estrange desordre parmy nous durant plusieurs siecles car vous scaurez que le premier temple qui fut consacre a venus fut celuy de venvs uranie que nous disons estre fille du ciel et que nous appelions ainsi par cette raison selon la signification de la langue greque cette venus a ce que nous croyons n'inspire que des sentimens raisonnables et que des partions vertueuses ou au contraire il y a encore quelques temples 
 a l'extremite de l'isle qui regarde le midy qui ont este long temps depuis dediez a venus anadiomene c'est a dire a venus sortant de l'escume de la mer or seigneur ces temples sont bien differents et les sentimens de ceux qui y sacrifient bien dissemblables cependant comme les religions ou le libertinage passe pour une vertu s'establissent facilement la religion de venus anadiomene durant tres long temps la emporte sur celle de venus uranie et nostre isle a veu des choses qui sont encore rougir de confusion ceux qui se souviennent de les avoir entendues raconter a leurs peres mais graces au ciel la vertu d'une grande reine qui vivoit il y a pres d'un siecle restablit tous les temples de venus uranie fit abatre presque tous ceux de venus anadiomene abolit toutes les infames coustumes qui s'estoient introduises en chipre et ne laissa parmy nous que des sentimens tres purs de cette passion qui est l'ame de l'univers et qui seule entretient parmy les hommes la douceur de la societe civile l'on nous aprend donc qu'il faut aimer nostre deesse qu'il faut aimer nos princes qu'il faut aimer nos loix qu'il faut aimer nostre patrie qu'il faut aimer nos citoyens qu'il faut aimer nos peres nos freres nos femmes et nos enfans et apres tout cela qu'il faut nous aimer nous mesmes afin de ne rien faire qui nous soit honteux l'on nous dit encore qu'il faut aimer la gloire les sciences et les 
 beaux arts qu'il faut aimer les plaisirs innocents et qu'il faut aimer la beaute et la vertu preferablement a tout ce que je viens de dire enfin seigneur l'on nous fait comprendre que qui n'aime point ne peut estre raisonnable et que l'insensibilite pour quelqu'une des choses que j'ay nommees est un grand deffaut et mesme presque un grand crime vous pouvez donc bien juger seigneur que cette croyance estant generale parmy nous la vie de la cour de chipre ne doit pas estre desagreable puis que tout le monde y aime les belles choses et les belles personnes bien est il vray que selon les preceptes de venus uranie les amours permises sont des amours si pures si innocentes si detachees des sens et si esloignees du crime qu'il semble qu'elle n'ait permis d'aimer les autres que pour se rendre plus aimable soy mesme par le soing que l'on apporte a meriter la veritable gloire a acquerir la politesse et a tascher d'avoir cet air galant et agreable dans la conversation que l'amour seulement peut inspirer voila donc seigneur quelle est presentement nostre isle tous les plaisirs y sont mais ils y sont innocents l'amour en est la passion dominante et universelle mais c'est une passion qui n'est point incompatible avec la vertu ny avec la modestie et qui n'empesche pas qu'il n'y ait plusieurs amants qui se pleignent de la rigueur de leurs maistresses les festes publiques y sont tres frequentes les conversations assez libres 
 et fort spirituelles les jeux de prix fort ordinaires les bals tres divertissans la musique fort charmante et les femmes en general infiniment belles extremement galantes et parfaitement vertueuses mais entre les autres la princesse de salamis soeur de philoxipe estoit l'astre de la cour auparavant qu'elle s'en fust retiree la princesse agariste qui est aujourd'huy princesse de cilicie et aussi fort agreable et l'illustre aretaphile a sans doute un eclat fort extraordinaire outre celles la il y en a encore une appellee thimoclee et cent autres un peu au dessous de cette condition qui sont admirablement belles et je pense seigneur que vous en vistes une partie quand vous vintes en nostre isle et que je vous importune en vous disant des choses que vous n'ignorez pas pour ne continuer donc point cette faute je me hasteray de vous faire souvenir en peu de mots que le roy qui regne aujourd'huy en chipre n'a pas plus de deux ans plus que le prince philoxipe que vous avez sceu sans doute estre descendu de la race de demophoon fils de thesee qui est en grande veneration parmy nous l'enfance de philoxipe comme vous pouvez juger a este une des plus aimables choses du monde car quoy qu'il ait vint huit ans presentement il est encore si admirablement beau et de si bonne mine qu'il est aise de s'imaginer ce qu'il devoit estre enfant mais il n'est peut-estre pas tant de penser qu'il a este sage des le berceau 
 et scavant des qu'il a sceu parler c'a pourtant este d'une maniere qui ne l'a pas empesche d'avoir dans l'humeur cet agreable enjouement que la jeunesse seule et l'air de la cour peuvent donner et qui fait tout le charme de la conversation parmy les dames enfin l'on peut dire qu'a la reserve d'un article philoxipe satisfaisoit admirablement a tous les preceptes de venus uranie il reveroit la deesse il aimoit son prince il observoit les loix il aimoit sa patrie il aimoit ses citoyens il aimoit ses parents il aimoit la gloire et la fut chercher a quinze ans dans la guerre des milesiens ou il signala son courage il aimoit les sciences et les beaux arts il aimoit les plaisirs innocents et la vertu plus que toutes choses mais pour la beaute il n'avoit que de l'admiration pour elle en general et n'avoit jamais senty dans son coeur nul attachement particulier pour nulle belle personne je vous laisse a juger seigneur combien cette insensibilite sembloit estrange dans une cour ou elle n'avoit point d'exemple et en un homme si propre a se faire aimer il estoit pourtant si aimable qu'il n'en estoit pas moine aime et il estoit si liberal si magnifique si complaisant et si civil qu'il estoit l'admiration de tout le monde aussi quand l'illustre solon partit d'athenes apres y avoir estably ses fameuses loix et que pour n'y changer plus rien il se fut resolu de quitter son pais pour dix ans ce grand homme dis-je 
 venant en nostre cour philoxipe qui n'estoit encore qu'eu sa dixhuictisme annee fut sa passion comme il fut celle de philoxipe qui tant que solon fut en nostre isle abandonna tous ses plaisirs et toutes nos dames pour s'attacher inseparablement a luy pour en jouir mesme avec plus de liberte il le mena a une ville qui est a ce prince et qui s'appelle aepie que demophoon avoit fait bastir en une assiette infiniment forte mais en une scituation scabreuse et de difficile acces tout le pais d'alentour estant aspre sec et extremement sterile solon estant donc arrive en ce lieu la luy fit remarquer que ceux qui avoient pose les fondemens de cette ville eussent pu la rendre la plus agreable chose du monde s'ils l'eussent bastie au bord de la riviere de clarie dans une belle et fertile plaine qui est au pied de la montagne sur laquelle l'on avoit scitue l'autre mais a peine solon eut il dit sa pensee que philoxipe forma le dessein de l'executer et commenca de donner les ordres necessaires pour cela en effet solon fut l'architecte qui conduisit cette grande entreprise aussi philoxipe voulut il luy en donner toute la gloire car il fit nommer cette nouvelle ville soly afin de perpetuer la memoire de l'illustre nom de solon comme ce lieu la n'est pas esloigne de paphos qui est un des sejours le plus ordinaire de nos rois ils estoient fort souvent a la cour ou nos dames se plaignoient quelquefois de solon 
 qui leur enlevant philoxipe en enlevoit le plus bel ornement et pour vous tesmoigner mesme combien l'insensibilite de ce prince estoit grande solon de qui la vertu n'est point austere pour se justifier a celles qui se plaignoient de luy en fit la guerre a philoxipe et luy dit que l'amour estoit une passion qui adoucissoit toutes les autres et qui mesme les surmontoit quelques fois que pour luy il advouoit qu'il ne l'avoit jamais voulue combattre de toutes ses forces dans son coeur et qu'il ne pensoit pas qu'il fust honteux d'en estre vaincu une fois en sa vie philoxipe pour se deffendre disoit qu'il aimoit toutes les belles choses que son ame avoit de la passion pour tous les beaux objets et que personne n'avoit jamais tant aime que luy mais apres tout malgre ses amours universelles il n'y avoit pas une belle en toute la cour qui peust se vanter en son particulier d'avoit embraze son coeur et peut-estre pas une aussi qui n'eust consulte son miroir plus d'une fois pour scavoir par quel innocent artifice cet illustre coeur pouvoit estre pris mais enfin apres un assez long sejour solon partit charme de la vertu de philoxipe il fit mesme des vers a sa louange auparavant que de s'embarquer pour aller en egypte et celuy qui estoit loue de toute la grece loua hautement un prince extremement jeune dit plusieurs fois que la nature avoit apris a philoxipe en dixhuit ans ce que l'art ne pouvoit enseigner en un siecle 
 et que l'on voyoit en luy par un prodige tous les ages de l'homme s'assemblez c'est a dire l'innocence de l'enfance les charmes de la jeunesse la force d'un age plus avance et la prudence de la vieillesse philoxipe apres son depart fut un peu melancolique en suitte de quoy ce leger chagrin s'estant dissipe il donna quelque temps aux voyages et fut voir non seulement toute la grece mais encore la fameuse carthage qui estoit alors en guere avec les massiliens qui habitent en un lieu qu'ils ont rendu fameux en peu de temps par une celebre academie ou l'eloquence et la science greque sont enseignees admirablement je ne vous diray point les belles choses qu'il fit en afrique ny tout ce qu'il luy arriva pendant son voyage qui dura jusques a quelques mois auparavant que vous vinsiez en chipre ou solon fit de nouveau quelque sejour sans vouloir presque estre veu de personne mais je vous diray que philoxipe a son retour a la cour charma encore tout le monde et que le roy luy mesme vint a l'aimer si tendrement que jamais faveur n'a este si grande que la sienne et pourtant si peu enviee aussi ne s'en servoit il que pour la gloire de son maistre et pour faire du bien a tous ceux qui l'aprochoient il ne recevoit nuls bienfaits que pour en enrichir ceux qui en avoient besoin il ne donnoit que de bons conseils il ne rendoit que de bons offices et de cette sorte il estoit 
 en faveur aupres des grands et aupres des peuples comme aupres du prince et il n'y avoit que nos dames qui l'accusoient tousjours d'insensibilite il vivoit donc de cette maniere parmy les plaisirs et dans la plus belle et la plus galante cour du monde sans envie sans amour et sans chagrin cependant le roy ne fut pas si heureux que luy car apres avoir eu diverses passions passageres qui n'avoient pas laisse de luy donner beaucoup de soings et mesme assez d'inquietude il devint fort amoureux de la princesse aretaphile qui certainement a une beaute eclatante et cent bonnes qualitez mais qui parmy tout cela avoit une ambition extreme ce qui faisoit a mon avis qu'elle n'avoit peut-estre pas fait cette illustre conqueste sans en avoir eu le dessein le roy ne s'aperceut pas plus tost de la violence de sa passion qu'il la descouvrit a philoxipe et qu'il le pria de le vouloir servir aupres d'arctaphile qui en ce temps la voyoit tres souvent la princesse agariste soeur de philoxipe vous pouvez juger que ce prince ne luy refusa pas son assistance puis que son affection estoit honneste ce n'est pas que quelquefois il ne demandast pardon au roy de ce qu'il ne le plaignoit pas assez dans ses inquietudes car luy disoit il seigneur comme l'amour est un mal que je ne connois point et que j'ay mesme peine a imaginer aussi grand qu'on le represente je vous advoue que je ne sens pas pour vostre majeste 
 toute la compassion que je devrois peu estre sentir et que peut-estre aussi je n'exagere pas comme il faut toutes vos douleurs lors que je parle a la princesse aretaphile ne craignez pas philoxipe luy disoit le roy que je me pleigne de vostre insensibilite au contraire si vous aviez l'ame plus tendre je ne vous aurois pas choisi pour le confident de ma passion et si se croyois que vous pussiez devenir mon rival je ne vous donnerois pas la commission de parler si souvent a la princesse que j'ayme si j'avois dessein de vous raconter les amours du roy je vous dirois de quelle facon il par la de sa passion a arctaphile la premiere fois comment il en fut receu et combien de festes et de galanteries l'amour de ce prince causa dans toute la cour mais comme je ne vous en parle que parce que cette amour est en quelque sorte inseparable de l'avanture de philoxipe je vous diray seulement qu'encore qu'aretaphile fust ravie de l'amour du roy neantmoins comme elle songeoit a la couronne de chipre elle creut qu'il faloit un peu desguiser ses sentimens et rendre sa conqueste plus malaisee au roy que celle du roy ne luy avoit este difficile de sorte que cette princesse agissoit avec beaucoup d'esprit et de retenue et mefiant tousjours la severite a la douceur le roy eut tres long temps besoin de l'assistance de philoxipe pour lequel aretaphile qui scavoit le credit qu'il avoit aupres de luy avoit toute la complaisance et toute la civilite 
 possible il y avoit pourtant des jours ou philoxipe estoit en un chagrin estrange de la longueur de cette passion et ou pour s'en consoler il s'en alloit a une admirablement belle maison que le fameux solon luy avoit fait bastir aupres de soly et dans laquelle il avoit ramasse tout ce que la grece avoit de plus rare et de plus curieux soit pour la peinture ou pour les statues c'estoit donc en ce lieu la que l'on appelle clarie ou s'estonnant quelque fois de la passion du roy il me faisoit l'honneur de se pleindre a moy assez souvent de l'employ qu'on luy donnoit et il me donnoit luy mesme cent agreables marques de son insensibilite par les plaisantes choses qu'il me disoit contre l'amour cependant quoy que le roy fust fort amoureux d'aretaphile il avoit pourtant quelque peine a se resoudre de l'espouser parce qu'en effet il y avoit plus de raison d'espouser la princesse thimoclee a cause de quelques droits qu'elle pretendoit avoir a la principaute d'amathuse si bien que cette irresolution estant dans l'esprit du roy il n'avoit point encore dit ny fait dire a aretaphile qu'il ne l'aimoit que pour la mettre sur le throsne mais seulement suivant la coustume de chipre il s'estoit assez assujety aupres d'elle et avoit fait pour gagner son estime tout ce qu'un prince bien fait et plein d'esprit conme il est pouvoit faire estant seconde de philoxipe qui quoy qu'insensible estoit pourtant infiniment galant de sorte qu'aretaphile qui s'estoit absolument 
 resolue de ne donner jamais son coeur si on ne luy donnoit une couronne traitoit quelquefois le roy avec assez de rigueur et il y avoit certains temps ou toute la cour estoit en chagrin et ou philoxipe n'avoit point d'autre plaisir que la chasse et sa belle maison de la campagne il y en avoit d'autres aussi ou aretaphile craignant d'esteindre elle mesme le feu qu'elle avoit allume dans le coeur du roy les apelloit par quelque legere complaisance et remettoit la joye dans la cour par celle du prince 
 
 
 
 
ce fut donc en un de ces temps de plaisir que philoxipe pour favoriser le roy obligea la belle princesse de salamis sa soeur et la princesse agariste de faire les honneurs de chez luy un jour qu'il convia le roy et toute la cour d'aller de paphos a claric et de passer une journee entiere dans sa belle solitude qui en effet meritoit bien de recevoir une illustre compagnie jamais assemblee ne fut si galante que celle la toutes les personnes qui la composoient estoient jeunes belles magnifiques de grande condition et de beaucoup d'esprit et l'on eust dit mesme que le hazard avoit voulu favoriser philoxipe et faisant que tout ce qu'il y avoit de personnes de qualite facheuses et incommodes a la cour se fussent trouvees mal ou eussent eu quelque occupation importante ce jour la afin de les empescher de troubler par leur presence importune une compagnie si agreable de quelque coste que l'on tournast les yeux l'on ne voyoit que de beaux 
 objets et quelle que fust la personne aupres de qui l'on se trouvoit l'on estoit tousjours bien partage et l'on ne devoit pas craindre de s'ennuyer philoxipe avoit donne un si merveilleux ordre a toutes choses soit pour les superbes meubles de sa maison soit pour la magnificence du festin ou pour l'excellence de la musique que le roy pour le louer autant qu'il pouvoit dit tout haut que quand philoxipe eust este amoureux et que sa maistresse eust este en cette compagnie il n'eust pu faire que ce qu'il faisoit au contraire seigneur luy dit philoxipe je pense que si je l'avois este toutes choses auroient encore este plus en desordre qu'elles ne font ne me semblant pas possible de perdre la raison et de conserver assez de tranquilite pour de semblables petits soings le roy se mit alors a faire la guerre a philoxipe et a luy dire qu'il connoissoit peu les effets de cette passion mais il la luy fit plus d'une fois tant parce qu'en effet il eust este difficile de trouver un sujet d'entretien plus divertissant que parce qu'en reprochant a philoxipe sonignorance en amour il trouvoit lieu de faire connoistre galamment a la princesse aretaphile qui l'escoutoit que la passion qu'il avoit pour elle l'y avoit rendu tres scavant philoxipe se deffendoit le mieux qu'il luy estoit possible tantost il disoit que la crainte de n'estre point aime l'empeschoit d'aimer tantost qu'il avoit une ame delicate qui fuyoit les plaisirs que l'on ne pouvoit avoir sans peine en suitte que l'amour 
 n'estant pas une chose volontaire il n'estoit pas coupable de ce qu'il n'aimoit point et pour derniere raison il disoit que la difficulte du choix faisoit qu'il ne se determinoit a rien et qu'il ne se pouvoit determiner car seigneur dit il au roy le moyen d'estre assez hardy pour oser preferer quelqu'une de tant de belles personnes que je voy a toutes les autres ha philoxipe luy respondit ce prince plus vous parlez d'amour plus vous me faites de pitie et plus luy dit il en luy parlant bas vous me faites connoistre que mon confident ne sera jamais mon rival apres cela toutes les dames et tout ce qu'il y avoit d'honmes de qualite se mirent a continuer de luy faire la guerre et il y eut des momens ou il les hair presque tous pour la persecution qu'ils luy faisoient de son insensibilite comme ils eurent disne philoxipe fit passer toute cette belle troupe dans une superbe galerie toute peinte de la main d'un excellent peintre nomme mandrocle qui est l'isle de samos et qui apres avoir acheve cet ouvrage quelques jours auparavant cette belle feste s'en estoit retourne en son pais le sujet de ces peintures est l'histoire de venus mais de venus uranie en laquelle les yeux ne peuvent rien voir que de modeste je peintre mesme n'y a pas represente les graces toutes nues suivant la coustume et il les a habillees d'une gaze transparente qui donne beaucoup d'agrement a ses figures en un de ces tableaux l'on voit venus descendre du ciel dans un char 
 tout brillant d'or et tire par des cignes mille amours semblent voiler a l'entour d'elle et descendre les premiers dans l'isle de chipre qui est representee en ce mesme tableau afin d'y preparer toutes choses a la recevoir dans une autre peinture tous ces petits amours luy eslevent un autel de gazon et font des festons de fleurs pour l'orner et pour le preparer a un sacrifice en un autre tableau cette deesse aprend a cupidon a choisir les fleches d'or dont il se doit servir et en un autre encore elle luy met un flambeau a la main et luy monstrant le soleil qui est represente au haut de cette peinture semble luy dire qu'elle veut que les flames dont il embrazera les coeurs soient plus pures que les rayons de ce bel astre enfin seigneur cette deesse est representee en plus de vingt endroits de cette gallerie mais quoy que ce soit en des occupations differentes et que par consequent pour parler en termes de peinture les attitudes ne soient pas semblables c'est pourtant tousjours le mesme visage et le peintre s'y est tellement assujetty qu'il n'y a nulle difference entre toutes ces figures qui representent venus uranie que celle que les diverses scituations de son visage y doivent raisonnablement aporter il est certain qu'encore que tout soit beau en cette galerie cette figure est incomparablement au dessus de tout le reste toutes les autres sont des figures mais celle la semble une personne effective mais une personne divine estant certain que 
 jamais l'on ne peut rien voir de plus beau aussi vous puis-je assurer que toutes les belles dames que philoxipe fit entrer dans cette galerie en eurent de la confusion et advouerent toutes malgre elles que leurs miroirs ne leur faisoient rien voir de semblable toute la compagnie attacha les yeux sur un si beau visage et tomba d'accord en secret que l'imagination du peintre avoit este mille degrez au dessus de tout ce que la nature leur avoit jamais fait voir de plus beau et de plus accomply je dis en secret seigneur car vous jugez bien que le roy et tant de jeunes gens de qualite qui l'accompagnoient estoient trop galans pour dire une pareille chose devant tant de belles personnes ils advouoient pourtant tout haut que l'on ne pouvoit rien voir de plus charmant que cette peinture et se contentoient chacun en particulier d'en excepter avec adresse la personne pour qui ils avoient de l'inclination apres que l'on eut bien regarde cette venus pour moy dit la princesse aretaphile je voudrois bien scavoir si le coeur de philoxipe pourroit resister a la beaute d'une personne qui ressembleroit parfaitement cette peinture puis que j'ay pu voir toutes les dames qui font icy respondit il sans oser m'attacher a leur service il est a croire que je serois aussi insensible pour elle ou pour mieux dire aussi respectueux que je l'ay este pour les autres que j'ay veues qui ne sont pas moins belles que cette venus ce n'est pas dit il en sous-riant et sans 
 autre dessein que de dire une simple galanterie pour continuer la conversation que je ne sois bien aise que cette peinture ne soit qu'un effet de l'imagination du fameux mandrocle car je vous advoue qu'il y a je ne scay quel air charmant modester et passionne tout ensemble dans les yeux de cette deesse qui me plairoit peut-estre trop si c'estoit une beaute vivante philoxipe n'eut pas si tost acheve de dire cela avec une grace particuliere que toute la compagnie se mit a rire de cette premiere marque de tendresse que l'on n'avoit jamais veue dans son ame il n'y avoit la personne qui n'eust avec joye anime cette figure s'il eust este possible et qui ne l'eust destachee de quelqu'un de ces tableaux pour en faire une beaute effective afin de voir si philoxipe eust este sensible pour elle et si le coeur si rebelle a l'amour se seroit rendu a des charmes si extraordinaires si cela pouvoit estre disoit la princesse thimoclee je voudrois du moins que cette belle personne eust autant de douceur dans l'ame qu'elle en auroit dans les yeux afin qu'il ne manquast rien au bonheur de philoxipe au contraire respondit la belle princesse de salamis il me semble que pour punir mon frere de son insensibilite il seroit plus juste de desirer qu'elle fust aussi fiere que belle et je doute mesme adjousta aretaphile si pour un plus grand chastiment il ne faudroit point la luy souhaiter stupide et orgueilleuse ou plustost dit la princesse agariste inconstante volage 
 et changeant d'humeur tous les jours et pour le punir mieux encore adjousta le roy en riant qu'elle eust ensemble tout ce que vous venez de dire a ces mots philoxipe leur demanda grace et les supplia tous de le laisser du moins jouir du repos que la liberte donne a ceux qui la possedent mais comme le soleil s'estoit desja assez abaisse il proposa la promenade a cette belle compagnie qui l'accepta sans resistance il la mena dans un grand parterre qui est une isle parce qu'il a fait conduire un bras de la riviere de clarie tout a l'entour de la passant sur un petit pont a balustrade de cuivre il les conduisit dans une allee d'orangers de douze cens pas de long que le soleil ne scauroit jamais penetrer tant ces beaux arbres sont grands et couverts de feuilles et de fleurs cette allee est encore traversee par le milieu d'un grand canal d'eau vive et l'on se trouve enfin en un endroit ou il y a onze allees qui se croisent au bout desquelles l'on trouve par tout la riviere qui semble pour ainsi dire se plaire si fort en ce lieu la qu'elle ne le puisse abandonner toutes ces allees sont ou d'orangers ou de citronniers ou de mirthes ou de lauriers ou de grenadiers ou de palmiers mais apres estre arrivez au bout d'une deces allees que philoxipe leur fit prendre ils se trouverent dans une grande prairie que la riviere r'assemblee en ce lieu la traverse toute droite comme un grand canal et qui pour 
 faire mieux voir la purete de ses ondes et la beaute du gravier sur lequel elle coule n'a sur ses bords ny canes ny loncs ny roseaux ny arbustes et a seulement ses rives bordees d'un gazon fort espais et tout seme de glaieuls de couleurs differentes de narcisses de jonquilles et de toutes les autres fleurs qui aiment la fraischeur et l'humidite cette belle riviere a aussi quantite de cignes qui nagent si gravement que l'on diroit qu'ils ont peur de troubler la belle eau qui les soutient et pour faire qu'il ne manquast rien a cette feste cette aimable riviere par les ordres de philoxipe se trouva toute couverte de petits bateaux faits en forme de galeres qui estoient peints de vives couleurs et conduits par de jeunes garcons en habillement maritime mais pourtant tres propre qui ramant doucement avec des avirons peints de vert et d'incarnat vinrent au bord recevoir cette illustre compagnie a laquelle de jeunes bergers fort galamment vestus qui menoient des troupeaux le long de cette prairie de l'autre coste de l'eau firent entendre une musique champestre fort agreable leurs houlettes estoient garnies de cuivre dore et semees de chiffres et leurs flustes et leurs musettes estoient aussi ornees que leurs moutons qui avoient tous les cornes chargees de fleurs cent agreables bergeres habillees de blanc et couronnees de chapeaux de roses estoient en divers endroits de cette prairie qui 
 pour rendre encore ce lieu la plus agreable mesloient la douceur de leurs voix a la musique champestre dont je vous ay desja parle un si beau lieu ne pouvant sans doute inspirer que de la joye et le plaisir n'estant pas une disposition a la cruaute le roy trouva un peu plus de douceur dans l'esprit d'aretaphile et tout ce qu'il y avoit d'amants en cette compagnie les plus maltraitez eurent du moins quelque trefue a leur suplice et furent malgre eux enchantez d'un si aimable lieu que l'on voit borne tout a l'entour d'une palissade fort haute fort espaisse et fort brune ou dans des niches que l'on a pratiquees de distance en distance font des statues de marbre blanc les plus belles que la grece ait jamais veu faire mais seigneur il paroist bien que je suis moy mesme enchante dans un lieu si plein de charmes puis que je m'y arreste si long temps il faut donc que je me haste d'en faire partir une si belle compagnie que philoxipe reconduisit luy mesme jusques a paphos apres luy avoir encore fait offrir une colation magnifique a quelques jours de la estant revenu chez luy avec intention d'y estre deux journees entieres a s'entretenir luy mesme il employa tout ce temps la fort agreablement mais comme l'humeur de philoxipe est de preferer les beautez universelles ou l'art ne se mefie point a celles ou il entreprend de perfectionner la nature il sortit de son parc et sans vouloir estre accompagne que d'un escuyer il fut au bord de 
 la riviere avec intention de remonter jusques a sa source qui n'est pas fort esloignee de la et qui certainement est une des plus belles choses du monde car seigneur cette merveilleuse source qui forme toute seule une riviere est enfermee entres rochers d'une hauteur excessive au pied du plus grand et du plus esleve est une grotte profonde qui s'estend a perte de veue a droit et a gauche sous ces rochers inaccessibles au fonds de cette grote est une source tranquile qui quelquefois s'esleve jusques a la voute de l'antre qui la contient et quelquefois s'abaisse aussi jusques a n'avoir plus que cinq ou fix pieds d'estendue cette inegalite fait que la riviere de clarie aussi bien que toutes les autres de chipre parte plustost pour un beau torrent que pour un beau fleuve quoy que cela ne soit pas positivement ainsi car elle ne tarit jamais tout a fait comme toutes les autres font depuis cette fameuse source jusques a cinq cens pas de la l'on voit des deux bords et du milieu de son lict sortir mille torrents d'eau d'entre de gros cailloux que le temps le soleil et l'humidite ont peints de couleurs differentes comme le marbre et le laspe quelques uns de ces torrents roulent avec impetuosite les autres jalissent avec violence les uns grondent les autres ne font presque que murmurer et tous ensemble faisant des montagnes d'escume se loignent et se precipitent les uns sur les autres pour aller en diligence 
 former a cent pas de la l'aimable et belle riviere de clarie qui patte a la maison de philoxipe dont je vous ay desja parle l'on diroit seigneur s'il est permis de parler ainsi que ses eaux ont quelque joye d'avoir quitte cet endroit penchant inegal et pierreux qui leur fait faire de si belles cascades naturelles et qu'apres cette agitation tumultueuse elles sont bien aises de couler plus lentement entre les saules et les prairies qui bordent ses rives au commencement de sa course vous jugez bien seigneur que philoxipe ne choisit pas un lieu desagreable pour sa promenade aussi a chaque pas qu'il faisoit il admiroit tousjours davantage la beaute de cette merveilleuse source et sembloit avoir quelque impatience d'y estre arrive afin de s'y reposer car j'avois oublie de vous dire que des qu'il avoit approche des rochers il estoit descendu de cheval et l'avoit laisse a son escuyer avec ordre de l'attendre et de ne le future point 
 
 
 
 
il marchoit donc seul le long de ces beaux torrents de qui la veue et le bruit le faisoient refuser agreablement lors que venant a lever les yeux il vit a quinze ou vingt pas devant luy une femme fort propre quoy qu'avec un habillement fort simple qui estoit assise sur une roche couverte d'une agreable mousse et qui sembloit prendre plaisir a regarder attentivement ces chusses d'eau qui venoient se briser a ses pieds comme pour luy rendre hommage d'abord philoxipe eut quelque dessein de ne 
 troubler pas le plaisir d'une personne qui avoit cette conformite aveque luy d'aimer a refuser au bord de l'eau et de se destourner un peu afin de ne l'interrompre pas mais s'estant aproche un peu plus pres et voyant que son habillement quoy que blanc et propre n'estoit pas celuy d'une personne de qualite il marcha droit vers le lieu ou elle estoit parce que le chemin y estoit beaucoup plus aise que partout ailleurs mais comme il fut fort pres d'elle le bruit qu'il faisoit en marchant ayant fait tourner la teste a cette femme il fut estrangement surpris de voir non seulement la plus belle personne du monde mais de connoistre encore parfaitement que cette admirable venus qu'il avoit dans sa galerie et qu'il avoit tousjours creue n'estre que l'effet d'une belle imagination estoit le veritable portrait de cette belle personne philoxipe estonne et ravy de cette merveilleuse apparition changea de couleur et saluant cette fille avec plus de civilite que sa condition ne sembloit en devoir exiger de luy il s'avanca encore vers elle mais s'estant levee en diligence et luy ayant rendu son salut en rougissant comme ayant quelque confusion d'estre veue seule en ce lieu la elle se hasta de marcher pour aller rejoindre un vieillard et une femme assez avancee en age qui n'estoient qu'a vingt pas de la cependant comme elle craignoit peutestre d'estre suivie elle tourna deux fois la teste vers philoxipe qui fut tousjours plus esblouy 
 de l'esclat de sa beaute et plus confirme en son opinion ce prince surpris de cette rencontre eut une forte curiosite de scavoir qui estoit cette jeune et admirable personne et de scavoir aussi par quelle voye mandrocle avoit pu faire son portrait et pourquoy mandrocle luy avoit tousjours assure que la peinture qu'il avoit faite n'estoit qu'un effet de son imagination cependant il la suivit des yeux autant qu'il le put et marcha mesme sur ses pas mais comme il s'estoit arreste d'abord assez long temps sans scavoir pourquoy il s'arrestoit il la perdit de veue parmy les rochers aussi tost qu'elle eut joint ceux qu'elle estoit alle retrouver et ne put plus les descouvrir philoxipe ne s'y obstina pourtant pas extremement quoy qu'il en eust une forte envie et se r'aprochant du bord de l'eau au lieu de continuer de remonter vers la source il redescendit et soit par hazard ou par dessein car luy mesme dit qu'il n'en scait rien il fut s'assoir sur cette mesme roche couverte de mousse ou il avoit veu cette belle personne qui l'ayant choisie comme un bel endroit faisoit qu'elle estoit fort remarquable philoxipe estant en ce lieu la ne put jamais penser a autre chose qu'a cette belle inconnue et qu'a l'agreable avanture qui luy venoit d'arriver il se souvint alors de la guerre qu'on luy avoit faite dans sa galerie et de ce qu'il avoit dit de cette peinture que l'on avoit tant louee et prenant quelque plaisir a s'entretenir sur ce sujet que 
 la princesse aretaphile disoit il en luy mesme seroit aise si elle scavoit ce qui m'est arrivee et quels reproches me seroit le roy s'il en estoit advert ils diroient sans doute que la deesse a fait un miracle pour me punir en me faisant rencontrer une fille de vilage pour l'objet de mon choix mais disoit il un moment apres cette fille de vilage est plus belle que tout ce qu'il y a de beau a la cour et je me vangeray fort agreablement de toutes nos dames si je puis un jour la retrouver et la leur faire voir il prit donc la resolution de revenir de lendemain en cet endroit et cependant de n'en parler point qu'il ne l'eust retrouvee parce que cela eust paru un mensonge plustost qu'une verite a moins que d'estre en pouvoir de faire voir cette merveille il s'en retourna donc chez luy mais il s'y en retourna assez refueur comme il y fut arrive il fut droit a sa galerie et se confirma si puissamment en la croyance qu'il avoit que sa venus uranie estoit le veritable portrait de cette belle inconnue qu'il n'en douta plus du tout il comparoit tous les traits de cette peinture avec l'image qu'il avoit dans l'esprit sans y trouver nulle difference sinon que l'original estoit encore beaucoup au dessus de tout ce que mandrocle avec tout son art en avoit pu representer dans ses tableaux il luy sembloit avoir remarque sur son visage un air de jeunesse beaucoup plus agreable une modestie beaucoup plus majestueuse et une douceur infiniment plus 
 charmante enfin le prince philoxipe qui avoit plus accoustume d'estre dans son cabinet que dans sa galerie s'apercevant que malgre luy la veue de cette peinture l'y retenoit en sortit avec quelque espece de chagrin de voir qu'une fois en sa vie il n'avoit pas este maistre de ses sentimens il en sortit donc en se faisant quelque violence et passa le reste du jour et toute la nuit sans pouvoir se deffaire de cet agreable phantosme qui le suivit par tout le lendemain il retourna au mesme lieu ou il avoit veu cette belle personne s'imaginant tousjours qu'il auroit un fort grand plaisir de la faire voir au roy et a toute la cour mais quoy qu'il remontast la riviere jusques a sa source il ne la trouva point et il fut tres long temps a chercher inutilement cette avanture le fachant beaucoup il chercha du moins s'il ne verroit point quelque petit sentier vers le lieu ou il avoit veu aller la belle inconnue mais comme c'estoit de la roche toute descouverte les pas n'y faisoient nulle impression et l'on ne descouvroit nulles traces de chemin parmy ces rochers desespere donc qu'il estoit d'avoir nulle connoissance de ce qu'il vouloit scavoir il s'en retourna chez luy resolu absolument de ne revenir plus en ce lieu la cependant il n'y fut pas si tost qu'il eust souhaite d'estre encore au bord de la riviere il s'informa de tous ses officiers si dans les lieux d'alentour ils n'avoient jamais rencontre une personne qui ressemblast cette venus et leur 
 demanda fort soigneusement en quels lieux et en quelles maisons alloit mandrocle quand il peignoit sa galerie ils luy respondirent qu'ils n'avoient jamais veu celle dont il leur parloits et que mandrocle estoit un solitaire qui ne voyoit personne qui passoit toute sa vie a aller dessigner parmy ces rochers et qu'ils luy voyoient presque toujours prendre le chemin de la source de clarie philoxipe n'en pouvant scavoir autre chose fit ce qu'il put pour ne songer plus a cette rencontre mais quoy qu'il eust resolu de partir le lendemain et des en retourner a paphos il demeura a clarie car sa belle maison porte le nom de la riviere qui y passe et quelque dessein qu'il eust fait de ne retourner plus chercher la belle inconnue ses pas malgre qu'il en eust le portoient tousjours vers le lieu ou il l'avoit rencontree ils s'en revint plusieurs fois sans scavoir non plus pourquoy il eust bien voulu n'y aller pas que la raison pour laquelle il y alloit sans en avoir l'intention mais enfin cedant a sa curiosite il retourna parmy ses rochers resolu de se laisser conduire au hazard laissant tousjours son escuyer et son cheval au mesme lieu ou il les avoit laissez la premiere fois il erra donc long temps parmy ces montagnes et se trouvant un peu las il s'assit mais a peine se fut il mis sur une roche d'ou il decouvroit de fort loing qu'il vit une petite habitation entre des rochers en un lieu qui luy paru fort sauvage si bien que se relevant peut- estre 
 dit il en luy mesme est ce en ce lieu la que les dieux ont cache le thresor que je viens chercher en effet il n'eut pas marche trente pas qu'il vit la belle inconnue accompagnee de ce mesme vieillard de cette mesme femme qu'il avoit desja veue une autre fois et de trois ou quatre autres toutes habillees simplement qui sembloient prendre un chemin destourne pour s'en aller a un petit temple qui est vers le coste de la mer et que l'on a basty pour la commodite des estrangers qui viennent trafiquer a l'isle et qui abordent de ce coste la ce temple n'estant pas a plus de six stades de cette petite habitation sauvage ce n'estoit qu'une promenade d'y aller a pied philoxipe ravy de cette rencontre fut vers cette petite troupe et adressant la parole au vieillard apres avoir salue et et regarde la belle inconue avec plus d'admiration que la premiere fois qu'il l'avoit trouvee mon pere luy dit il scavez vous qui habite cette petite maison que je voy parmy ces rochers seigneur luy respondit cet homme ce sont des personnes qui ne meritent pas l'honneur que vous leur faites de leur parler et je ne pensois pas que ma cabane peust donner de la curiosite a un homme de vostre condition pendant que ce vieillard parloit philoxipe avoit les yeux attachez sur la belle inconnue avec une attention si extraordinaire qu'il l'en fit rougir et qu'il l'obligea a destourner ses regards il eust bien voulu luy adresser la parole mais il m'a dit depuis qu'il eut peur de 
 destruire luy mesme un si agreable enchantement et de trouver autant de rudesse dans son esprit qu'elle avoit de douceur dans les yeux joint qu'il la voyait si modeste qu'il s'imagina aisement qu'en presence de ses parens car il vit bien qu'elle agissoit comme estant fille de celuy a qui il parloit elle ne luy seroit pas un long discours il demanda encore a ce bon vieillard s'il alloit souvent a ce temple s'il y avoit long temps qu'il demeuroit la s'il estoit de chipre si c'estoit la toute sa famille et cent autres choses pour faire durer la conversation mais quoy que cet homme luy respondist fort exactement philoxipe n'en entendit presque rien et ils le quiterent apres qu'il les eut congediez tout interdit sans qu'il sceust autre chose sinon qu'il avoit reveu la belle inconnue qu'elle estoit encore beaucoup plus aimable qu'il n'avoit pense qu'il scavoit sa demeure et le temple ou elle alloit quelque fois cependant il la suivit des yeux autant qu'il put il marcha mesme quelque temps apres cette petite troupe mais enfin ayant honte de ce qu'il faisoit et s'en demandant la raison il s'en retourna sur ses pas et s'en alla dans sa galerie n'y ayant plus d'autre lieu en toute sa maison qui luy fust agreable que celuy la comme il y fut entre il se mit a se promener avec une inquietude qu'il n'avoit jamais sentie et bien loing de continuer d'avoir le dessein de faire voir la belle inconnue a toute la cour pour la surprendre agreablement il fit ce qu'il put pour 
 prendre celuy de ne la revoir jamais luy mesme tant cette seconde veue avoit mis de trouble en son coeur pour cet effet il sort de sa galerie avec precipitation monte a cheval et s'en retourne a paphos le roy qui l'aimoit tendrement et qui avoit autant d'amitie pour luy que d'amour pour la princesse aretaphile se pleint de son long sejour a la campagne et luy fait toutes les carresses imaginables il le prie en suite de voir la princesse aretaphile parce qu'ils avoient eu quelque petit demesle ensemble il le luy raconte et luy en parle avec exageration et enfin philoxipe fait ce qu'il veut voit la princesse et les remet bien ensemble mais quoy qu'il face et ou qu'il aille la belle inconnue occupe toutes ses pensees il la conpare a toutes les belles qu'il voit et cependant soit qu'il regarde aretaphile thimoclee agariste ou cent autres il ne voit que la belle princesse de salamis sa soeur qui peust en quelque facon aprocher de sa beaute et encore croit il luy faire une si grande grace de ne mettre la belle inconnue que cent degrez au dessus d'elle qu'il s'en repent un moment apres et soustient en secret dans son coeur qu'elle est mille et mille fois plus belle que tout ce qu'il y a de beau au monde a deux jours de la il s'en retourne a clarie et des le lendemain il s'en va a ce petit temple dont j'ay parle ou ceux qui estoient de l'isle n'alloient presque jamais n'estant simplement basty que pour les estrangers et c'est la raison pourquoy la beaute de la belle inconnue 
 n'avoit fait nul bruit ny dans aepie qui n'en est pas loing ny dans soly qui en est assez proche ny dans clarie qui en est tout contre philoxipe donc malgre luy fut a ce petit temple ou il ne fut pas si tost entre qu'il aperceut cette belle fille tousjours accompagnee des mesmes personnes qui prioit la deesse qu'on y adoroit avec beaucoup de devotion enfin seigneur pour ne vous desguiser pas plus long temps ce que philoxipe eut bien de la peine a s'advouer a luy mesme cette derniere veue acheva de le vaincre car comme le sacrifice fut assez long l'amour eut autant de loisir qu'il en faloit pour l'attacher avec des chaines indissolubles vous pouvez bien juger seigneur qu'il eust este fort aise a philoxipe de parler a cette fille au sortir du temple s'il l'eust voulu et de la suivre chez elle mais quoy que l'amour fust desja le plus fort dans son coeur il n'en avoit pas encore chasse la honte et philoxipe m'a fait l'honneur de me dire depuis qu'il avoit une telle confusion de sa foiblesse et de la bassesse de la condition de cette inconnue qu'il y avoit des momens ou il eust voulu estre mort comme cette petite troupe champestre fut partie et qu'il fut retourne chez luy avec un chagrin estrange quoy dit il en luy mesme philoxipe cet insensible philoxipe que tout ce qu'il y a de belles princesses en chipre n'a pu toucher du moindre sentiment d'amour sera amoureux d'une personne nee sous une cabane nourrie 
 parmy des rochers et eslevee sans doute parmy des sauvages ha non non cela ne scauroit arriver et je m'arracherois plustost le coeur que de souffrir qu'il conservast plus long temps un sentiment si bas et si indigne de luy mais disoit il un moment apres la supreme beaute est quelque chose de divin ou l'on ne scauroit resister et si cette inconuue est plus belle que tout ce qu'il y a de princesses au monde elle merite mieux qu'elles l'amour de l'insensibie philoxipe toutefois disoit il encore je suis bien assure que lors que le sage solon me dit que l'on pouvoit se laisser vaincre sans honte une fois en sa vie a l'amour il n'entendoit pas que ce fust a l'amour d'une bergere comme est sans doute celle que a ces mots n'ayant pas la force d'achever et de dire que j'aime la honte luy ferma la bouche et il fut quelque temps sans parler puis tout d'un coup reprenant la parole non non disoit il solon n'aprouveroit pas la folie qui me possede car enfin aimer une personne tant au dessous de soy une personne de qui l'on n'ose demander le nom une personne a qui je n'ay jamais parle et a laquelle je n'oserois parler de peur de trouver son esprit indigne de sa beaute une personne dis-je qui peut-estre n'entendra pas mon langage qui peut-estre n'a ny bonte ny vertu et que les dieux n'ont fait naistre admirablement belle que pour ma confusion et pour me desesperer non non encore une fois il faut se vaincre en cette occasion il faut 
 remedier de bonne heure a un mal si redoutable et comme il est des venins de qui l'effet ne s'empesche que par eux mesmes il faut que la belle inconnue me guerisse elle mesme du mal qu'elle m'a fait il faut que je la revoye et que je luy parle que je l'entretienne et que les deffauts de son esprit et la rudesse de sa conversation chassent de mon ame l'amour quelles charmes de sa beaute et la douceur de ses yeux y ont fait regner mais dieux reprenoit il est il possible qu'une si belle personne puisse avoir quelques deffauts songe philoxipe disoit il a ce que tu veux entreprendre et crains qu'en cherchant un remede a ton mal tu ne le rendes incurable c'estoit de cette sorte que philoxipe raisonnoit qui en effet prit la resolution d'aller le lendemain a la petite maison ou il scavoit que demeuroit la belle inconnue afin de luy parler et de se guerir s'imaginant que la honte qu'il auroit de se voir dans cette cabane et la grossiere conversation de cette fille le gueriroient infailliblement de sa passion mais il ne scavoit pas encore que c'est un effet ordinaire de l'amour de faire que ceux qui sont amoureux se servent de toutes sortes de pretextes pour s'aprocher de ce qu'ils aiment sans scavoir eux mesmes qu'ils n'y vont pas pour ce qu'ils y pensent aller philoxipe donc ne manqua pas le jour suivant de prendre le chemin des rochers au pied desquels selon sa coustume il laissa ses gens mais en allant il se trouvoit en une 
 inquietude estrange tantost il souhaitoit qu'effectivement cette jeune personne n'euss ny esprit ny douceur et tantost aussi il desiroit de n'y rencontrer rien qui destruisist ce que faisoit sa beaute enfin ne scachant s'il vouloit estre guery ou estre malade s'il vouloit estre libre ou estre captif et ne scachant pas mesme encore quel pretexte donner a cette bizarre visite il marcha et arriva en un petit vallon scitue entre des pointes de rochers desrobe a la veue du monde et tout propre en effet a cacher un thresor infiniment precieux il y a au fond de ce petit vallon une prairie fort agreable et sur le panchant de ces rochers un petit bois de mirthes et de grenadiers sauvages meslez de quelques orangers au pied de ce petit bois est une maison fort basse mais assez bien entretenue philoxipe en s'en aprochant sentit un redoublement d'inquietude estrange et fut presque tente de s'en retourner tant il avoit de confusion de sa foiblesse mais enfin l'amour le poussant par force il entra dans la court de cette maison qui est fermee d'une petite palissade de lauriers a hauteur d'apuy qui sont fort communs en nostre isle en suitte ayant veu une porte ouverte il entra dans une petite chambre aussi propre que simplement meublee dans laquelle il trouva la belle inconnue et deux femmes qui faisoient des festons de fleurs avec intention de les porter le lendemain au temple afin de les donner au sacrificateur qui y demeuroit pour 
 en orner les victimes d'un sacrifice que l'on y devoit faire je vous laisse a juger combien cette jeune perdonne deut estre estonnee de voir entrer dans sa cabane un homme comme philoxipe qui est tousjours admirablement bien vestu et qui comme vous scavez a la mine extremement haute elle ne le vit pas plustost que se levant avec precipitation elle fit tomber toutes les fleurs qu'elle tenoit de sorte que par ce petit accident elle donna lieu a philoxipe de commencer sa conversation par un petit service qu'il luy rendit ne luy estant pas possible de ne luy aider point a ramasser ses fleurs seigneur luy dit elle en l'en voulant empescher ne vous donnez pas cette peine car nos bois et nostre prairie en produisent tant d'autres semblables qu'il me seroit bien aise de reparer cette perte quand elles seroient gastees celles de vos bois et de vos prairies luy respondit philoxipe ne sont pas si precieuses que celles que je vous rends puis qu'elles n'ont pas este cueillies par une belle fille comme vous seigneur luy dit elle en rougissant la deesse a qui j'ay dessein de les offrir regardera bien plus l'intention de mon coeur que mon visage qui n'a rien sans doute qui puisse vous avoir oblige a parler comme vous venez de faire mais seigneur poursuivit elle adroitement sans luy donner loisir de l'interrompre afin de changer de discours vous avez peut estre quelque chose a commander a mon pere qui sera bien fache de ne s'estre pas trouve icy pour 
 le grand cyrus avoit la gloire de vous obeir mais il est alle avec ma mere en un lieu d'ou il ne reviendra que ce soir philoxipe entendant parler cette jeune personne avec tant de jugement tant d'adresse et tant de civilite luy qui n'avoit attendu tout au plus que de trouver beaucoup d'innocence et de naifuete en sa conversation n'avoit presque pas la force de luy respondre il la regardoit avec admiration et l'escoutoit avec estonnement il voyoit en son habit une negligence si propre et il trouvoit un charme si inexpliquable au son de sa voix qu'il en estoit ravy son langage n'estoit pas seulement grec mais il avoit encore toute la purete atique et toute la politesse de la cour elle avoit de plus un agrement infiny en son action qui sans avoir rien d'affecte n'avoit aussi rien de rustique il trouvoit en ses regards quelque chose de si modeste et en la nettete de son teint une fraicheur si aimable qu'il n'eut presque pas assez de liberte d'esprit pour luy respondre neantmoins apres avoir fait un effort sur luy mesme il est vray dit il ma belle fille que j'avois quelque chose a dire a vostre pere mais en attendant que je le voye vous voudrez bien que je vous demande pourquoy il a choisi une demeure si solitaire et si sauvage seigneur luy dit elle j'ay tant de respect pour luy que je ne me suis pas informee de ce que vous me demandez et je me suis mesme imaginee que cette demeure n'est pas de son choix et qu'il 
 n'a fait que soumettre son esprit a sa fortune qui ne luy ayant point donne de palais n empesche pas qu'il ne s'estime heureux dans sa cabane mais est il possible luy dit il que cette austere solitude ne vous donne point de melancolie seigneur luy respondit elle en sousriant avec beaucoup de modestie vous m'allez sans doute trouver bien rustique et bien sauvage d'oser vous dire que la seule inquietude que j'ay eue parmy ces rochers depuis que j'y demeure est celle que j'ay presentement de vous voir en un lieu ou je ne voy jamais personne et ou sans doute je ne devrois pas vous voir si j'estois en estat de vous en pouvoir empescher n'estant ce ne me semble pas trop de la bien-seance qu'un homme de vostre condition s'amuse a parler si long temps a une personne de la mienne je serois bien malheureux luy dit il si je vous avois despleu et si je vous importunois mais aimable personne que vous estes dittes moy vostre nom et celuy de vos parents et me dittes encore quel dieu ou quelle deesse vient vous enseigner dans ces bois seigneur luy dit elle l'on m'apelle policrite mon pere se nomme cleanthe et ma mere megisto mais pour ces dieux que vous dittes qui m'enseignent poursuivit elle en sous-riant ils m'ont encore apris si peu de choses que je ne scay pas mesme la civilite et pour vous le tesmoigner je prens la hardiesse de vous dire que puis que les personnes de qui je depends 
 ne font point icy je voudrais bien que vous ne trouvasisez pas mauvais que je vous suppliasse de ne tarder pas davantage en un lieu ou vous auriez plus d'incommodite que de plaisir ce que vous me dittes repliqua philoxipe ne me fera pas changer d'avis et il faut sans doute encore une fois que les dieux vous ayent inspire en un moment ce que les autres ont bien de la peine a apprendre en toute leur vie car que vous soyez la plus belle fille du monde et plus belle sous une cabane que les reines ne font dans leurs palais quoy que cela soit rare il ne paroist pas impossible mais que vivant parmy des bois et des rochers vous agissiez et parliez comme vous faites ha belle policrite c'est ce que je ne puis comprendre et je ne puis m'imaginer que l'isle de chipre vous ait veu naistre parmy ces rochers sauvages il est certain seigneur reprit cette fille que je ne suis pas nee en cette isle mais je suis partie de celle de crete si jeune que je ne m'en souviens presque point bien est il vray que la conversation que j'ay icy ne me peut pas avoir donne l'accent du pais car je ne parle au ce personne qu'avec ceux qui font dans cette maison qui ne font pas de chipre non plus que moy quoy policrite reprit philoxipe vous passez toute vostre vie sans parler et vous parlez comme vous faites encore une fois cette cabane est indigne de vous et il faut chercher les voyes de vous en tirer j'y suis si contente seigneur reprit elle que ce seroit me 
 rendre un mauvais office et je m'imagine que vous n'en avez pas le dessein c'est pourquoy je vous conjure de m'y laisser dans la solitude ou j'estois quand vous y estes arrive caraus si bien ne vous respondrois-je plus guere n'y ayant presque rien au monde dont je puisse parler par ma propre experience philoxipe qui remarqua en effet que cette jeune personne avoit de l'inquietude de le voir si long temps aupres d'elle quoy que ce ne fust pas d'une maniere desobligeante ne voulut pas la facher de sorte que se faisant une violence extreme il voulut s'en aller apres l'avoir saluee avec autant de civilite que si elle eust este sur le throsne mais seigneur luy dit elle fort agreablement vous scavez que je me nomme policrite et je ne pourray pas dire a mon pere le nom de celuy qui luy a fait l'honneur de le demander vous luy direz reprit ce prince tout transporte d'amour que je m'apelle philoxipe ha seigneur respondit policrite je vous demande pardon si je ne vous ay pas traite avec assez de respect quoy repliquat'il mon nom ne vous est il pas inconnu nullement seigneur luy dit elle et j'ay entendu dire des choses de vous a mon pere quoy qu'il ne vous connoisse que sur le rapport d'autruy qui font que je ne doute point qu'il ne soit ravy de joye quand il scaura que vous luy voulez faire la grace de luy commander quelque chose pour vostre service philoxipe tout charme d'entendre parler policrite de cette sorte 
 luy dit encore cent choses obligeantes et passionnecs si elle eust voulu les entendre mais elle y respondit tousjours avec tant d'adresse et tant de modestie que philoxipe en fut encore beaucoup plus amoureux il la quitta donc et s'eloigna de cette cabane avec une douleur inconcevable comme il fut arrive au mesme lieu d'ou il l'avoit aperceue la premiere fois il s'y arresta et regardant d'un coste sa belle et magnifique maison de clarie et de l'autre cette petite habitation champestre ha philoxipe s'ecria t'il qui croiroit qu'en l'estat qu'est ton ame tu pusses preferer cette malheureuse cabane a ce palais enchante et que ton coeur si insensible a l'amour et si remply du desir d'une veritable gloire pust s'abaisser aux pieds de policrite mais aussi reprenoit il seroit il possible que si philoxipe doit aimer quelque chose ce ne doive pas estre la plus belle chose du monde et si cela est policrite doit estre l'objet de ses desirs et de son amour policrite dis-je de qui les regards font sans artifice de qui les paroles font sinceres de qui toutes les pensees ont innocentes qui ne connoist pas mesme le crime de qui le coeur n'est preoccupe d'aucune passion qui n'aime encore que les bois les prez les fleurs et les fontaines qui ne connoist qu'a peine sa propre beaute et qui sans doute a toutes les inclinations vertueuses mais apres tout reprenoit il ayant este quelque temps sans parler l'amour est une foiblesse dont je me suis seulement deffendu jusques 
 icy parce qu'en effet j'ay cru qu'il estoit beau de n'en estre pas capable mais l'amour d'une personne de naissance si inegale est une folie a laquelle je dois resister opiniastrement car enfin de quel front oserois-je paroistre a la cour de quelque beaute que l'adorable policrite soit pourveue je n'oserois montrer les chaisnes qu'elle me fait porter et il faut les rompre avec violence ou les cacher du moins si bien que personne ne les apercoive jamais ce fut en cette resolution que philoxipe s'en retourna chez luy et de la a paphos mais il y parut si melancolique qu'il fut contraint de feindre qu'il se trouvoit un peu mal le roy qui le vit le soir mesme et chez luy et chez la princesse aretaphile s'aperceut de son chagrin et le pressa de luy en descouvrir la cause mais philoxipe luy dit ce qu'il avoit dit aux autres la compagnie estoit grande ce soir la et tout ce qu'il y a de beau a la cour y estoit ce qui fut cause que philoxipe dans ses resveries se demanda cent et cent fois a luy mesme pourquoy puis qu'il devoit aimer ce n'estoit pas quelqu'une deces illustres personnes cependant bien qu'il voulust se faire quelque violence et tascher mesme d'aimer par raison et par force il n'en put jamais venir a bout et l'image de policrite estoit si fortement emprainte dans son coeur que rien ne l'en pouvoit effacer il passa trois jours de cette sorte avec une inquietude extreme et le quatriesme il retourna malgre luy a clarie et 
 de clarie chez cleanthe qu'il rencontra d'abord appuye sur cette petite palissade de lauriers qui fermoit sa court ce sage vieillard ne le vit pas plustost qu'il fut au devant de luy et le receut avec une civilite qui n'avoit rien de rustique seigneur luy dit il j'avois creu que ma fille s'estoit trompee lors qu'elle m'avoit dit vostre nom et c'est ce qui m'a empesche d'aller recevoir vos commandemens a clarie joint qu'un homme de ma fortune et de mon age a quelque peine a s imaginer qu'il puisse servir de quelque chose a un prince comme vous la vertu luy respondit philoxipe se fait des amis de tous ages et de toutes conditions mais cleanthe je ne demande plus qui a apris a parler a policrite apres vous avoir entendu mais je vous demande a vous mesme si c'est par necessite ou par choix que vous habitez cette petite maison car si c'est le premier vous n'y demeurerez pas long temps et si c'est le dernier je viendray quelque fois l'habiter aveque vous seigneur luy repliqua cleanthe en sous riant les petites cabanes ne doivent point estre la demeure des grands princes il est vray reprit philoxipe mais les grandes vertus ne doivent pas non plus habiter dans les petites cabanes et seroient beaucoup mieux dans de grands palais c'est pourquoy je vous offre ma maison de clarie ou vous et toute vostre famille ferez plus commodement qu'icy seigneur respondit cleanthe il est beau a une personne de vostre condition et de vostre vertu de vouloir 
 secourir les malheureux mais il ne seroit pas juste d'abuser de cette bonte qui peut-estre mieux employee en quelque autre occasion car enfin je ne souffre point dans cette cabane mon ame n'estant pas plus grande qu'elle y demeure en repos et trouvant en ce petit coing de terre tout ce qui est necessaire pour n'avoir besoin de personne j'y vy beaucoup plus heureux que ceux qui habitent des palais et qui portent encore leurs desirs plus loing mais sage cleanthe luy dit philoxipe ne me direz vous point quelle fortune vous a amene icy et precisement de quelle condition vous estes seigneur reprit ce vieillard je suis sorty de peres gens de bien et d'une fortune mediocre pour la mienne vous voyez qu'elle est assez basse et je puis vous assurer que ma vertu est assez commune diverses raisons trop longues a dire m'ont oblige a quitter mon pais et a chercher la solitude en cette isle ou il y a desja long temps que je demeure mais reprit philoxique ne craignez vous point que policrite que l'on peut apeller un thresor ne soit pas en assurance en un lieu comme celuy cy quand je tomberois d'accord respondit cleanthe que policrite seroit ce que vous dites j'aurois encore a vous respondre que puis que ce thresor n'est sceu que du prince philoxipe je le tiens en seurete vous avez raison mon pere luy dit il car je vous promets de vous proteger contre tout ce qui voudroit vous nuire apres cela 
 cleanthe luy ayant offert de se reposer il le fit entrer dans sa maison ou il trouva megisto femme de cleanthe qui le receut avec une civilite qui luy fit bien connoistre que toute cette famille n'avoit rien de sauvage ny de rustique elle avoir aupres d'elle la jeune policrite et encore une autre fille assez agreable que policrite nommoit sa soeur et qui s'apelle doride mais dieux que philoxipe retrouva policrite belle ce jour la et qu'elle acheva puissamment de luy gagner le coeur ses cheveux qui luy pendoient negligeamment sur la gorge qu'une gaze assez transparente cachoit a demy estoient ratachez vers le derriere de la teste par une guirlande de fleurs d'orange et de grenadiers mefiees ensemble au dessous de laquelle pendoit un voile fort clair qui luy servoit a se cacher le visage quand elle alloit au soleil et qui donnoit beaucoup d'agrement a sa coeffure le reste de son habillement estoit blanc et d'une forme agreable ses manches qui estoient fort larges estoient retroussees avec des rubans de belles couleurs et quoy que cet habit n'eust rien du tout de magnifique et qu'au lieu de perles et de diamans policrite ne fust paree que de fleurs il y avoit pourtant quelque chose de si galant et de si propre en sa parure que philoxipe ne l'avoit jamais veue si belle plus il la voyoit plus il l'aimoit et plus il l'entendoit plus il l'admiroit et soit qu'il entretinst cleanthe soit qu'il parlast a megisto soit qu'il s'adressast a policrite 
 ou que mesme il dist quelque civilite a doride il estoit tousjours plus surpris que ne fit il point alors pour les obliger a luy dire quelque chose de plus que ce que cleanthe luy avoit dit et pour les persuader de souffrir qu'il les logeast mieux qu'ils n'estoient il voulut mesme offrir des pierreries a cleanthe pour en faire ce qu'il luy plairoit mais quoy qu'il pend faire il ne put ny rien aprendre ny rien obtenir que la seule permission d'aller quelquefois chez eux encore ne la luy donnerent ils que parce qu'ils ne la luy pouvoient refuser je ne m'arresteray point a vous dire avec quelle assiduite philoxipe retourna en ce lieu la pendant douze jours qu'il fut a clarie sans retourner a paphos mais je vous diray qu'enfin cleanthe qui avoit de l'esprit et megisto qui n'en manquoit pas s'apercevant aisement que la beaute de policrite estoit la cause des visites de ce prince luy firent une grande lecon et luy dirent qu'elle songeast bien a elle et qu'elle conciderast que l'amour de philoxipe ne luy pouvoit estre que dommageable et qu'ainsi elle vescust aveque luy comme avec une personne qu'elle ne devoit jamais regarder qu'avec respect sans souffrir qu'il voulust l'engager a nulle affection particuliere cependant philoxipe qui s'aperceut que jamais il n'auroit la liberte de parler a policrite en particulier si le hazard ne la faisoit naistre fut tant de fois en ce lieu la qu'enfin il la rencontra sans autre compagnie que de la jeune 
 doride cette occasion estant trop favorable pour la perdre il s'aprocha d'elle et la regardant avec beaucoup d'amour ne pensez pas policrite luy dit il que j'aye rien de criminel a vous dire encore que j'aye cherche avec soin a vous entretenir seule mais c'est que ne scachant pas comment vous devez recevoir mon affection j'ay este bien aise de n'avoir point de tesmoins de mon infortune ou de mon bonheur seigneur luy dit policrite en rougissant auparavant que de me parler considerez je vous prie en quel lieu vous estes regardez la cabane que j'habite et voyez l'habillement que je porte non policrite luy repliqua l'amoureux philoxipe je ne voy rien que vos yeux et quand vous auriez une couronne de diamants sur la teste je ne m'en apercevrois non plus que je m'apercoy de ce que vous dites tant il est vray que vostre beaute attache fortement mes regards souffrez donc seigneur luy dit alors cette sage et belle fille que je vous aprenne une autre chose que peut-estre vous ne scavez pas et qui vous doit empescher de me dire rien qui soit injuste c'est seigneur que cette mesme policrite que vous voyez en une petite maison champestre qui ne porte que deshabillemens tous simples qui ne connoist que ses bois et ses rochers a pourtant dans l'esprit malgre sa bassesse et sa simplicite un sentiment de gloire si delicat qui pour peu que vous l'offenciez elle sera capable de mourir de douleur et de desplaisir songez 
 donc seigneur a ne rien dire qui puisse faire croire a policrite que vous ne la connoissez pas car enfin elle a une si forte passion pour la vertu qu'elle auroit bien de la peine a ne hair pas ceux qui luy diroient quelque chose qui luy seroit oppose ne craignez pas adorable policrite luy dit il que je vous die rien qui vous fache ou du moins qui vous doive facher car enfin je vous proteste en presence des dieux qui m'escoutent que la passion que vous avez pour les fleurs pour les fontaines et pour l'email de vos prairies n'est pas plus pure ny plus innocente que celle que j'ay pour policrite et s'il y a de la difference c'est que celle que j'ay pour elle est si violente et si forte qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour la luy tesmoigner vous ne le pouvez mieux faire seigneur reprit policrite qu'en me faisant la grace de ne me dire plus de semblables choses qui ne serviroient qu'a troubler le repos de ma vie puis que si je ne vous croy point j'auray sans doute quelque chagrin de voir que vous aurez voulu vous moquer de ma simplicite et si je vous croy je seray au desespoir d'estre cause qu'un si grand prince ait receu une passion indigne de luy et une passion de laquelle il ne peut jamais tirer nul avantage car enfin policrite se connoissant et vous connoissant aussi ne voudrait pas faire une faute ny vous obliger non plus a en faire une pour l'amour d'elle ainsi ne vous engagez pas seigneur en une au avanture si facheuse laissez moy 
 dit elle en le regardant d'une maniere qui le retenoit plus qu'elle ne le chassoit quoy que ce fust fans artifice laissez moy dis-je parmy nos bois et nos rochers et allez vous en dans vos palais ou vous ferez mieux qu'icy philoxipe surpris d'entendre parler policrite de cette sorte se jettant a ses genoux non luy dit il adorable policrite vous n'estes point ce que vous paroissez estre et quand vous le feriez vostre vertu vous mettroit encore au dessus de toutes les reines du monde seigneur luy dit elle en le relevant ne vous imaginez pas que les flateries me puissent gagner car si je ne connois pas le monde par ma propre experience je le connois par le raport de mes parens ainsi je scay que l'amour est vie dangereuse passion et sans scavoir precisement ce que c'est je scay qu'il la faut esviter et que celle que vous dites avoir me doit estre plus redoutable qu'une autre et pourquoy policrite reprit il la traitez vous de cette sorte cette innocente passion que vous avez fait naistre dans mon coeur c'est parce dit elle qu'elle ne peut estre qu'injurieuse au prince philoxipe ou a policrite mais luy dit il du moins dites moy de grace si policrite estoit princesse ou si philoxipe estoit de la condition de policrite ce qu'elle penseroit de luy le n'en scay rien seigneur luy respondit elle mais je scay tousjours bien que quand je l'estimerois infiniment et que mesme je l'aimerois beaucoup cleanthe et megisto disposeroient tousjours de moy absolument 
 aprenez moy donc luy dit il s'ils m'estoient favorables si vous leur obeiriez sans repugnance seigneur luy dit elle en sous riant l'on m'a tellement dit qu'il ne faut pas se fier legerement a personne que je ne juge pas a propos de vous reveler un si grand secret comme ils en estoient la cleanthe et megisto arriverent et interrompirent leur entretien d'abord philoxipe remarqua aisement que ces deux personnes avoient quelque inquietude de ses visites c'est pourquoy il se resolut de les faire un peu moins frequentes de peur de se priver pour toujours d'un bien dont il pouvoit jouir quelquefois ainsi donc seigneur philoxipe apres une conversation assez courte partit et s'en retourna non seulement a clarie mais a paphos ou aussi bien le roy luy avoit envoye ordonner de se rendre ne pouvant plus souffrir qu'il fust si long temps en solitude toutes les dames et toute la cour se plaignoient de luy et ne pouvoient comprendre ces longues retraites le roy luy donna alors encore de nouvelles marques de son effection en luy donnant le gouvernement de cithere qui vint a vaquer par la mort de celuy qui le possedoit il luy raconta ce qui luy estoit arrive pendant son absence avec la princesse aretaphile et le conjura de luy parler toujours en sa faveur car luy dit ce prince cette personne s'est mis dans l'esprit de vouloir estre assuree de la couronne de chipre avant que de me donner son coeur et je veux qu'elle me donne 
 son coeur auparavant que de luy donner une couronne philoxipe promit au roy de parler a aretaphile mais ce fut avec tant de melancolie que tout le monde s'en aperceut il resvoit presque tousjours il disoit une chose pour une autre il fuyoit la conversation et s'en retournoit a clarie aussitost qu'il le pouvoit cependant philoxipe trouva plus de resistance qu'il n'avoit pense dans le coeur de policrite car comme cette jeune personne craignoit tout elle n'osoit presque regarder ce prince la difference de sa condition qui faisoit que dans son ame elle luy estoit plus obligee estoit pourtant ce qui faisoit qu'elle le traitoit plus mal philoxipe voulut faire des presents a toute cette vertueuse famille mais ils les refuserent tous cependant il estoit tousjours plus malheureux car encore qu'il aimast policrite passionnement et qu'il l'estimast plus que tout ce qu'il y avoit de grand sur la terre apres tout il ne pouvoit ce resoudre a faire jamais scavoir a personne qu'il avoit une passion si basse il eust sans doute este capable d'aller vivre dans une isle deserte avec policrite mais il ne pouvoit imaginer qu'aux yeux de tout le royaume il peust jamais espouser une fille de cette condition cela n'empeschoit pourtant pas qu'il ne l'aimait d'une affection tres respectueuse et de telle sorte qu'il n'eust pas voulu souffrir un desir criminel dans son coeur cette vertu toute pure et sans artifice qu'il voyoit dans celuy de cette fille luy 
 inspiroit un respect plus grand pour elle que si elle eust este sur le throsne il voyoit donc qu'il aimoit et qu'il aimoit sans esperance de trouver jamais de remede a son mal a moins que de se resoudre d'abandonner et la cour et la royaume et de demander policrite a cleanthe avec une si facheuse condition toutefois ce qui l'affligeoit le plus c'estoit de ne scavoir point comment il estoit dans l'esprit de policrite il la trouvoit douce et civile il ne voyoit nulles marques de haine sur son visage mais il y voyoit aussi une si grande retenue et une modestie si exacte qu'il ne pouvoit connoistre ses sentimens il luy sembla mesme que policrite estoit devenue un peu plus melancolique depuis quelque temps et en effet il ne se trompoit pas car comme la beaute la bonne mine l'esprit et la civilite de philoxipe n'estoient pas des choses que l'on peust voir sans estime la jeune policrite ne pouvoit pas se voir aimee d'un prince comme celuy la sans en avoir le coeur un peu touche de reconnoissance neantmoins comme elle se voyoit en une condition si esloignee de la sienne et que par un sentiment de vertu il faloit resister a cette affection naissante elle ne pouvoit s'empescher de s'affliger de la conqueste qu'elle avoit faite et de s'en pleindre avec sa chere doride qui a aussi beaucoup d'esprit ma soeur luy disoit elle un jour que vous estes heureuse en comparaison de moy de pouvoir encore prendre plaisir a la 
 promenade a cueillir des fleurs au chant des oyseaux et au murmure des fontaines et de n'estre pas reduite au point de vous pleindre de trop de bonne fortune car enfin doride je suis assuree que le coeur de philoxipe est une conqueste que de grandes princesses voudroient avoir faite cependant quoy qu'elles pussent s'en rejouir innocemment il faut que je m'en afflige comme d'un grand mal je voudrois bien ne l'avoir jamais veu ou du moins je me l'imagine car apres tout quoy que je souhaitasse passionnement ce me semble qu'il ne m'aimast plus je suis pourtant bien aise de le voir mais luy disoit doride si l'amour est une chose aussi puissante que l'on dit que scavez vous si philoxipe ne vous aimera point assez pour vous espouser ha ma soeur luy respondit elle comme je ne voudrois pas faire une chose contre mon devoir je ne voudrois pas non plus que philoxipe fist rien contre le sien mais luy repliqua doride vous aimez donc philoxipe puis que vous vous interessez en sa gloire contre vous mesme policrite rougit a ce discours et regardant doride toute confuse si vous connoissiez mieux cette passion que moy luy dit elle je vous descouvrirois tous les sentimens de mon ame afin de scavoir ce que j'en dois croire mais je ne pense pourtant pas que cette dangereuse maladie soit dans mon coeur car s'il vous en souvient nous avons entendu dire a cleanthe et nous avons leu plus d'une fois 
 que l'amour fait perdre la raion qu'il donne cent peines et cent inquietudes qu'il fait quelquesfois commettre des crimes et graces au ciel je ne sens encore rien de tout cela dans mon coeur il me semble que ma raison est assez libre et que la melancolie qui me possede est assez douce car enfin je resve bien souvent il est vray mais je resve avec plaisir et quoy que je ne veuille pas aimer philoxipe il y a pourtant des momens ou je suis bien aise qu'il m'aime mais pour des crimes bien soing d'en vouloir commettre je vous proteste ma soeur que quand il n'y auroit nulle autre raison que celle de ne vouloir pas perdre l'estime de philoxipe je mourrois mille fois plustost que de faire rien d'injuste vous jugez donc bien que craignant les dieux qu'aimant la vertu et voulant me rendre digne de l'affection d'un si grand prince je ne seray jamais rien contre la gloire je le crois ainsi respondit doride mais apres tout ma soeur vous vous abusez quand vous ne croyez point aimer philoxipe car enfin vous n'aimez plus ce que vous aimiez avant sa connoissance vous estes mesme un peu plus propre vous consultez plus souvent le cristal de nos fontaines et vous n'estes plus ce que vous estiez ha ma soeur repliqua policrite si ce que vous dittes est vray j'y donneray bon ordre et je ne verray plus philoxipe que pour le mal traiter afin que me haissant je ne puisse pas l'aimer davantage apres que ces deux jeunes 
 personncs se furent entretenues de cette sorte au bord d'un petit ruisseau cleanthe et megisto qui avoient change de sentimens et de resolution y arriverent et donnant une commission a doride pour l'esloigner megisto prenant la parole policrite luy dit elle il y a quelques jours que je vous dis qu'a cause de vostre condition vous ne deviez jamais regarder philoxipe qu'aveque respect mais craignant que par l'inegalite que vous croyez estre entre vous et luy vous ne luy soyez si obligee de son affection qu'enfin vous ne veniez a l'estimer un peu trop cleanthe et moy avons resolu de vous dire qu'a cause de vostre veritable condition vous estes obligee a ne regarder jamais philoxipe qu'avec beaucoup d'indifference car en un mot poursuivit cleanthe pour ne vous deguiser plus la verite des choses vous estes ce que vous ne pensez pas estre et nous femmes aussi ce que vous ne scavez pas et ce que vous ne scaviez mesme point encore parce que les dieux ne nous l'ont pas permis mais pour vous apprendre combien vous estes plus obligee que vous ne pensez a estre vertueuse scachez policrite que vous estes d'un sang si noble qu'il n'y en a point de plus illustre en toute la grece quoy mon pere luy dit policrite en l'interrompant je ne suis ce que j'ay tousjours creu estre non ma fille luy dit il et conter des rois parmy vos ancestres n'est pas la plus glorieuse marque d'honneur dont vous puissiez vous vanter il y a 
 quelque chose de plus grand dans vostre race que ce que je dis c'est pourquoy j'ay creu a propos pour vous eslever le coeur de vous confier cet important secret que je vous dessends de reveler a personne et pour vous faire mieux voir combien vous estes obligee de ne rien faire indigne de la vertu de vos peres et de la condition en laquelle vous estes nee policrite entendant parler cleanthe de cette sorte en eut une joye extreme quoy que ce ne fust pas une joye tranquile car la curiosite de scavoir un peu plus precisement ce qu'on luy disoit luy donna beaucoup de peine mon pere luy dit elle ne me laissez point dans une si cruelle inquietude dites moy je vous prie un peu plus clairement une si agreable verite et ne me laissez plus ignorer ce que je suis les dieux ma fille respondit megisto nous l'ayant dessendu par la bouche d'un de leurs oracles il faut que vous vous contentiez de ce que nous vous avons dit mais servez vous en a dessendre l'entree de vostre coeur a l'amour de philoxipe et bien loing de le regarder comme un prince qui vous fait trop d'honneur regardez le plustost comme un prince a qui vous feriez grace de le souffrir ce n'est pas adjousta cleanthe que philoxipe n'ait toutes les vertus et toutes les qualitez necessaires a un grand prince mais c'est ma fille qu'il y a une espece d'orgueil qui n'est pas inutile dans le coeur d'une jeune personne pour la dessendre contre l'amour quand nous estimons 
 ceux qui nous prient au dessus de nous il est difficile de les refuser ou au contraire quand nous croyons au dessous de nous ceux qui nous demandent ou du moins nos egaux nous leur refusons les choses injustes sans difficulte policrite assura alors cleanthe et megisto que quand elle n'auroit rien sceu de ce qu'ils luy venoient de dire elle n'auroit jamais rien fait contre la bien-seance qu'ils luy avoient enseignee en suitte de quoy ils la quitterent mais dieux que leur dessein reussit mal s'ils vouloient empescher policrite d'aimer philoxipe elle fut quelque temps a n'avoir dans l'esprit que la joye de scavoir qu'elle estoit de naissance illustre et apres cela voulant se servir de cette connoissance pour chasser de son coeur ce commencement d'affection que le merite de philoxipe y avoit desja fait naistre elle trouva que cette connoissance l'y fortissoit car enfin disoit elle la certitude de ce que je suis ne diminue point l'obligation que je luy ay puis qu'il ne scait pas que je sois rien au dessus de ce que je parois estre mais pour moy qui connois aujour d'huy ce que je suis pourquoy ne puis-je pas esperer qu'un jour les dieux permettront que philoxipe scachant ma veritable condition me mette en estat de le pouvoir aimer sans crime et d'estre aimee de luy avec innocence non non policrite adjoustoit elle ne dessendons plus si opiniastrement nostre coeur contentons nous de cacher nos sentimens et de ne rien faire de criminel 
 mais ne rejettons pas aussi comme un grand mal l'affection d'un prince qui devroit estre choisi par le plus grand et le plus sage roy du monde quand mesme je serois sa fille mais poursuivoit elle peut estre que philoxipe se deguise qu'il a des sentimens criminels pour toy et que ta simplicite t'abuse attends donc disoit elle a te determiner et esprouve sa confiance et sa fidelite par une indifference apparente qui ne luy laisse nul espoir c'estoit en cet estat qu'estoient les choses dans le coeur de policrite lors que philoxipe arriva aupres d'elle d'abord qu'elle le vit elle voulut reprendre le chemin de sa petite cabane mais s'estant avance en diligence il l'en empescha neantmoins comme elle n'en estoit qu'a quinze ou vingt pas et qu'il y avoit deux femmes qui la servoient qui travailloient dans un petit pre assez aproche d'eux elle s'arresta et philoxipe prenant la parole quoy policrite luy dit il vous fuyez un prince qui fuit tout le monde pour l'amour de vous et qui ne cherche que vous seigneur luy dit-elle avec je ne scay quel air un peu plus imperieux qu'auparavant bien qu'elle n'en eust pas le dessein je fais ce que vous devriez peut-estre faire car enfin quel avantage pouvez vous esperer de vos visites et de vos soings celuy d'entendre dire de vostre belle bouche reprit il que je ne suis pas hai de vous s'il ne faut que ce la repliqua t'elle pour vous fatisfaire il ne fera pas difficile d'en venir a bout mais n'en de 
 mandez pas davantage si vous ne voulez estre refuse quoy aimable policrite reprit philoxipe vous ne m'aimerez jamais et tout ce que je fais pour meriter vostre affection fera fait inutilement non cela n'est pas possible quand mesme vous feriez aussi insensible que les portraits que j'ay de vous les portraits que vous avez de moy reprit policrite ouy adjousta philoxipe je ne suis pas si malheureux que vous pensez et sans vostre consentement et malgre vous j'ay tous les jours le plaisir de vous voir ha s'ecria policrite je voy bien seigneur que mandrocle m'a trahie et qu'il m'a manque de parole philoxipe luy demanda alors comment elle avoit connu mandrocle et elle luy aprit que ce fameux peintre passant toutes les heures de son loisir a errer parmy ces montagnes pour y designer quelques paisages avoit un jour fortuitement este a leur petite habitation ou l'ayant veue il avoit demande a cleanthe la permission de la peindre que cleanthe la luy avoit voulu refuser mais que voyant son opiniatrete il avoit eu peur qu'il n'allast luy parler d'elle a clarie et que c'estoit pour quoy il le luy avoit permis a condition de ne se servir de ce portrait dans ses tableaux que comme d'une teste faite a plaisir et par imagination luy faisant jurer solemnellement de ne parler jamais a personne sans exception de la connoissance qu'il avoit avec eux que depuis cela tant que mandrocle avoit este a clarie il luy estoit venu 
 aprendre a dessigner et avoit fait son portrait de vingt facons differentes policrite demanda alors a philoxipe si mandrocle luy avoit parle d'elle et il luy aprit la verite de la chose mais luy dit il policrite vous voyez bien que la deesse que vous representez n'a pas dessein que vous soyez tousjours inhumaine puis qu'elle a bien voulu paroistre sous vostre visage seigneur luy dit elle comme je ne suis pas de vostre isle j'ay plus de devotion a diane qu'a venus uranie et ainsi ce n'est pas par cette raison que vous me pouvez persuader joint que cette deesse n'aprouvant que les passions innocentes ne me conseilleroit sans doute jamais de souffrir la vostre la vertu mesme reprit philoxipe vous l'ordonneroit et vous vous le conseilleriez vous mesme si vous connoissiez bien mon coeur il faudroit repliqua t'elle un si long temps pour me le faire connoistre que je ne vous conseille pas de l'entreprendre mais enfin dit il si je l'entreprends et que je vous face voir que jamais personne n'a rien tant aime que je vous aime que penserez vous je penseray dit elle que vous ferez bien malheureux d'avoir si fortement aime une personne qui n'est pas digne de cet honneur mais reprit il m'en aurez vous quelque obligation je vous en plaindray luy dit elle et souhaiteray vostre guerison ou par l'absence ou par l'oubly ha cruelle personne s'escria t'il souhaitez la plus tost par vostre compassion et par vostre pitie et promettez moy seulement 
 ment que vous me donnerez le loisir de vous persuader que je suis le plus amoureux des hommes ce seroit desja estre un peu persuadee luy dit elle que d'en user comme vous dites c'est pourquoy poursuivit elle en marchant vers sa petite cabane je ne veux plus vous escouter 
 
 
 
 
c'estoit de cette sorte que philoxipe passoit sa vie qui parmy beaucoup d'inquietudes n'avoit que quelques momens de plaisir cependant il ne pouvoit durer a paphos et quand il y alloit tout ce qu'il pouvoit faire estoit de voir seulement la princesse aretaphile parce que le roy l'y forcoit mais il paroissoit si melancolique et si change qu'il n'estoit pas connoissable le roy qui l'aimoit tendrement en estoit en une peine extreme il cherchoit avec toute la cour la cause de ce changement et ne la pouvoit trouver il la luy demandoit a luy mesme sans en pouvoir tirer aucune connoissance philoxipe luy disant tousjours que c'estoit une melancolie qui venoit sans doute de son temperamment et de quelque legere indisposition mais luy disoit le roy la solitude ne guerit pas de semblables incommoditez et vous devriez n'aller plus tant a clarie cependant cela continua tousjours ainsi et mesme quand l'hyver fut venu ce qui surprit encore davantage toute la cour l'on scavoit qu'il ne faisoit plus bastir a clarie que les peintres et les sculpteurs qu'il y avoit eus si longtemps n'y estoient plus que la saison n'estoit plus belle que quand il y alloit c'estoit 
 avec peu de train et qu'il s'y promenoit toujours seul l'on voyoit sur son visage une tristesse estrange et un changement fort considerable et tout cela sans qu'il parust aucune cause a son deplaisir le roy l'avoit comble de bien faits et d'honneurs il luy avoit demande cent fois ce qu'il desiroit de luy toute la cour l'aimoit il n'avoit pas un ennemy il estoit extraordinairement riche il ne paroissoit point avoir de mal que l'on peust nommer et que les medecins connussent enfin la melancolie et la retraite de philoxipe estoient des choses inconcevables toute la cour ne parloit que de cela et le roy en estoit en une affliction extreme ne scachant donc plus par quelle voye s'esclaircir de ce que philoxipe avoit dans l'ame il jetta les yeux sur moy pour lequel il scavoit que ce prince avoit assez d'amitie et mesme plus de confiance que pour nulle autre personne un jour donc que philoxipe estoit alle a clarie le roy m'envoya querir et apres l'avoir assure comme il estoit vray que je ne scavois rien de particulier de la melancolie de ce prince il me fit l'honneur de me commander de l'aller trouver et de tascher avec beaucoup d'adresse de descouvrir ce qu'il avoit dans l'esprit car me dit il leontidas j'aime philoxipe a tel point que je ne puis vivre content qu'il ne le soit et s'il faloit luy donner la moitie de mon royaume je le serois sans doute plustost que de ne le satisfaire pas je partis donc avec intention en effet de tascher de contenter la 
 curiosite du roy qui certainement avoit quelque besoin de la presence de philoxipe pour le consoler de la maniere dont la princesse aretaphile le traitoit et je ne pense pas qu'il se soit jamais veu un combat d'ambition et d'amour plus opiniastre je fus donc a clarie ou je trouvay philoxipe dans son chagrin ordinaire que je redoublay encore parce que je l'empeschay d'aller chez cleanthe ce jour la d'abord qu'il me vit il voulut pourtant se contraindre et me faire l'honneur de me tesmoigner quelque joye de me voir mais ce fut d'une facon qui me fit bien connoistre que son coeur dementoit ses paroles et que quelque amitie qu'il eust pour moy il eust souhaite que j'eusse encore este a paphos leontidas me dit il je vous suis bien oblige de me venir visiter en une saison ou la campagne a perdu tous ses ornemens et ou la cour est la plus divertissante et la plus belle seigneur luy dis-je vous vous louez de moy avec bien moins de raison que la cour ne se plaint de vous car enfin quitter paphos pour clarie quand vous y estes c'est quitter la cour pour la cour et mesme pour la plus agreable partie de la cour mais quitter paphos comme vous faites pour ne venir chercher que la solitude a clarie ha seigneur luy dis-je sans le soubconner pourtant d'aucune passion c'est tout ce que pourroit faire un prince amoureux qui seroit mal avec sa maistresse philoxipe rougit a ce discours et me regardant avec un sous-rire qui 
 n'effacoit pas toutefois la melancolie de dessus son visage je voy bien leontidas me dit-il que je ne vous suis pas si oblige que je pensois puis que sans doute vous venez plustost jcy pour me declarer la guerre que pour me visiter j'y viens seigneur luy dis-je pour tascher d'aprendre si je ne pourrois rien pour vostre service dans un temps ou tout le monde croit que quelque chose de grande importance que l'on ne comprend point vous afflige leontidas me dit il je vous suis bien oblige mais je vous le serois bien davantage si vous pouviez empescher toute la cour de vouloir penetrer si avant dans mon coeur car je vous advoue poursuivit-il que je trouve quelque chose de bien cruel a ne pouvoir resuer quand on veut et a n'estre pas maistre de ses propres sentimens seigneur luy dis-je si vous estiez moins aime vous ne souffririez pas cette persecution dont vous vous pleignez cette espece d'amitie reprit il produit pour moy une espece de suplice qui n'est pas petit car que veut on que je face de plus raisonnable que de venir cacher ma melancolie dans la solitude afin de ne troubler pas la joye de ceux qui en ont mais seigneur luy dis-je c'est la cause de cette melancolie que tout le monde cherche et que personne ne trouve et en mon particulier je vous demande pardon si je vous dis que je la cherche comme les autres sans la pouvoir rencontrer car seigneur ce n'est pas l'ambition qui vous tourmente non leontidas me dit il et quand 
 je serois malade de cette espece de maladie le roy m'en gueriroit bientost ce n'est pas aussi la vangeance repris-je car comme vous n'estes hai de personne il est croyable que vous n'avez pas de haine vous avez raison repliqua t'il en soupirant et je pense que je suis mon plus grand ennemy ce n'est pas aussi la passion que vous avez pour les livres poursuivis-je car cette pallion fait des solitaires mais elle ne fait pas de melancoliques au point que vous l'estes et puis il y a long temps que vous l'avez sans qu'elle ait produit un si mauvais effet en vostre esprit les livres me repliqua t'il ne sont sans doute pas mon chagrin et si j'estois raisonnable ils m'en devroient plustost soulager ce n'est pas aussi luy dis-je l'amour qui vous tourmente car vous ne voyez personne qui vous en puisse donner concluez donc me dit il en m'embrassant qu'il n'y a rien a dire sinon que je me hai moy mesme que j'ay perdu la raison et que si mes amis sont bien sages ils me laisseront en repos et attendront du temps la connoissance ou la guerison de mon mal quoy seigneur luy dis-je leontidas qui a pour vous une affection extreme sera traite comme les autres et ne scaura rien davantage de vous que ce qu'en scauroient vos ennemis si vous en aviez ha seigneur luy dis-je encore il faut s'il vous plaist que vous agissiez d'une autre maniere et pour vous tesmoigner que leontidas le merite en quelque sorte scachez seigneur que jusques icy je vous 
 ay parle comme un espion que le roy qui veut scavoir a quelque prix que ce soit ce que vous avez dans l'ame vous a envoye mais apres m'estre aquite de ma commission inutilement ce n'est plus seigneur comme un envoye du roy que je vous parle c'est comme un homme qui est resolu de vous servir de sa vie si vous en avez besoin et de ne vous abandonner point absolument qu'il n'ait sceu la cause de la melancolie qui vous possede car seigneur si cette melancolie n'en a pas et que ce ne soit qu'un dereglement d'humeurs il faut que je demeure icy pour tascher de vous divertir malgre vous et si au contraire elle en a une il faut encore que leontidas vous y serve quand mesme il ne vous en devroit reussir autre bien que celuy de vous aider a la cacher et au roy et a toute la cour si vous ne voulez pas qu'ils la scachent je ne pense pas me dit il en soupirant qu'il y ait une meilleure joye de ne la descouvrir pas que de ne la dire a personne mais seigneur luy dis-je si vous me traitez avec cette indifference quand je seray retourne a paphos et que le roy demandera ce que je crois de vostre chagrin il faudra bien que je luy die quelque chose et que luy direz vous reprit philoxipe je pense seigneur luy dis-je que pour me vanger du peu de confiance que vous aurez eue en moy je luy diray ce que je ne croy point du tout qui est que vous estes amoureux et que la honte de vostre ancienne insensibilite ou de vostre nouvelle 
 foiblesse vous empesche de l'advouer je luy diray mesme peut-estre luy dis-je en riant que cette venus uranie dont on vous a tant fait la guerre depuis la belle feste que vous fistesicy et qui preceda quelques jours vostre humeur melancolique vous a affectivement donne de l'amour enfin seigneur il n'est rien de si bizarre que je ne sois capable de dire pour me vanger du tort que vous faites a la passion que j'ay pour vostre service philoxipe pendant ce discours avoit change vingt fois de couleur et soit par amitie ou par l'importunite que je luy faisois ou parce qu'en estet ceux qui sont amoureux aiment naturellement a parler de leur amour il me prit par la main me fit entrer dans son cabinet et apres m'avoir fait faire des sermens solemnels de ne descouvrir jamais ce qu'il m'alloit dire mais avec autant de ceremonie et d'empressement que s'il eust eu a me descouvrir qu'il avoit conspire contre l'estat ou attente a la personne du roy il m'aprit qu'il estoit amoureux quoy seigneur luy dis-je en riant ces retraites ces melancolies et ce secret impenetrable que tout le monde cherche et que personne ne trouve n'est autre chose sinon que vous estes amoureux ha leontidas me dit-il ne vous jouez point de mon malheur car il est plus grand que vous ne pensez mais seigneur luy dis je j'ay bien de la peine a comprendre que vous puissiez estre aussi infortune que vous dittes parce que je ne comprens point qu'il y ait une 
 princesse en tout le royaume si vous en exceptez l'ambitieuse aretaphile qui veut estre reine qui ne recoive vostre affection favorablement si vous la luy faites connoistre helas me dit il en soupirant l'amour m'a bien traite plus cruellement que vous ne pensez et puis qu'il faut vous descouvrir le secret de mon ame scachez que j'ay trouve une resistance invincible dans le coeur d'une personne qui n'habite que parmy des rochers et qui ne loge que sous une cabane ouy leontidas j'ay trouve une fille ou pour mieux dire j'ay trouve la vertu mesme toute pure et sous le visage de venus uranie qui m'a resiste et qui me resiste encore une fille dis-je que l'ambition ne touche point a qui la beaute ne donne ny affetterie ny orgueil qui a de la simplicite et de l'esprit de la galanterie et de la sincerite et qui dans un lieu sauvage et desert que les dieux seuls m'ont enseigne parle mieux que tout ce qu'il y a de femmes d'esprit a la cour mais apres tout cela elle loge sous une cabane sa condition me paroist fort basse si je regarde tout ce qui l'environne et elle me paroist nee sur le throsne quand je ne regarde qu'elle ou que je ne fais que l'entendre parler ceux qui la conduisent ont de l'esprit et de la vertu mais encore une fois leontidas ils logent dans une cabane et ne la veulent pas mesme abandonner enfin me dit il presque les larmes aux yeux je suis le plus infortune des hommes j'ay une passion que je ne scaurois vaincre 
 et que je ne veux point que l'on scache je respecte trop la vertu de policrite car cette personne dont je vous parle s'apelle ainsi pour concevoir un desir criminel joint que je l'aurois inutilement j'aime aussi trop la gloire pour me resoudre a espouser une fille de cette condition sans une forte repugnance cependant je ne puis vivre sans elle je souffre par tout ailleurs un supplice que je ne puis dire sans pouvoir prevoir de remede a mon mal je le suporte sans m'en pleindre et sans nul espoir que la mort philoxipe me dit cela d'une maniere si touchante que j'en eus le coeur attendry et alors il me conta tout ce qui luy estoit advenu comment il avoit rencontre policrite sa surprise de voir que c'estoit la personne d'apres laquelle mandrocle avoit fait la peinture de sa venus uranie et tout ce que je vous viens de dire quoy que je susse un peu surpris de cette bizarre passion principalement quand je me souvenois de l'insensibilite de philoxipe je taschay pourtant de le consoler seigneur luy dis-je la beaute quand elle est comme celle que vous me representez et comme celle que j'ay veue en la venus de vostre galerie porte quelque excuse avec elle de quelque condition que soient les personnes qui la possedent principalement quand elle ne fait naistre que de ces passions passageres qui troublent l'ame mais qui ne la possedent pas long temps comme je veux esperer que fera celle dont vous vous pleignez non non dit il leontidas 
 ne vous y trompez point j'aimeray policrite jusques au tombeau mais seigneur pour n'abuser pas de vostre patience je vous diray que connoissant le mal de philoxipe trop grand pour le pouvoir guerir je le flatay et l'adoucis autant qu'il me fut possible en fuisse il me mena dans sa galerie pour me monstrer son excuse quoy que j'eusse veu ses peintures beaucoup d'autres fois apres nous allasmes nous promner mais comme il ne pouvoit jamais aller que d'un coste nous fusmes parmy ces rochers jusques a un endroit d'ou l'on descouvroit la petite maison de policrite nous ne la vismes pas si tost que rougissant d'amour et de confusion tout ensemble c'est la me dit il mon cher leontidas que demeure la personne que j'adore c'est sous ce petit toict que je presere aux plus superbes palais que philoxipe trouve quelques momens de plaisir et c'est la enfin qu'est renfermee toute ma joye et toute ma felicite seigneur luy dis-je il ne faut pas de meilleures marques de la grande beaute de policrite que la petitesse de sa cabane et quiconque s'imaginera que le prince philoxipe aime en ce lieu la ne doutera mesme point qu'il n'ait dispute son coeur autant qu'il a pu enfin seigneur apres que ce prince m'eut bien exagere toutes les beautez et tous les charmes de policrite sans vouloir souffrir que je la visse tant il avoit peur de la facher il falut songer a revoir paphos car j'avois promis au roy d'y retourner 
 des le soir mesme je demanday donc a philoxipe ce que je luy dirois toutes choses me respondit-il mon cher leontidas plustost que la verite de mon avanture car aux termes ou est mon esprit je pense que je me desespererois si le roy la scavoit je le quittay donc apres qu'il m'eut encore fait jurer cent et cent sois de ne descouvrir pas la moindre chose de son malheur et je fus retrouver le roy qui m'attendoit avec une impatience extreme et qui s'estoit retire expres d'assez bonne heure afin que je pusse l'entretenir avec plus de liberte quand je reviendrois et bien me dit il leontidas que fait nostre solitaire seigneur luy dis-je en le nommant comme vous faites vostre majeste peut aisement deviner ses occupations il resue il se promene il lit il regarde ses peintures et ses statues il va d'un lieu en un autre et cherchant sans doute la sante par tout il ne la trouve en nulle part mais leontidas me dit il vous me parlez comme parle philoxipe et ce n'est pas la ce que j'ay attendu de vous seigneur luy repliquay-je j'ay fait tout ce que j'ay pu pour satisfaire vostre majeste mais je vous advoue que mon voyage n'a pas este si heureux que je le pensois car enfin philoxipe dit seulement qu'il se trouve un peu mal et qu'il a une melancolie qu'il ne scauroit vaincre luy avez vous demande me dit le roy si ce ne seroit point qu'il souhaitast quelque chose que je ne m'aduisasse pas de luy donner parce que je ne scay pas qu'il la desire 
 ha seigneur luy dis-je pensant bien faire l'ambition ne tourmente point philoxipe et il est si satisfait de vostre majeste qu'il ne souhaite rien au de la de ce qu'il possede avez vous donc descouvert reprit il qu'il ait quelque mescontement secret contre quelqu'un de cette cour car si cela est adjousta t'il je feray mon interest du sien et ne vangeray pas moins une injure qu'il aura receue que si je l'avois receue moy mesme seigneur luy dis-je philoxipe paroist si aime de tout le monde qu'il est difficile de croire que quelqu'un l'ait pu facher je ne scay plus qu'imaginer reprit le roy et puis que l'ambition de philoxipe est satisfaite et que la haine et la vangeance ne troublent point son esprit il faut donc qu'il soit amoureux vostre majeste luy dis-je connoist trop l'insensibilite de philoxipe pour le soubconner d'une semblable chose non leontidas me dit il l'insensibilite passee de philoxipe n'est pas une raison assez forte pour me persuader qu'il soit encore insensible et je ne doute presque point que ce ne soit cette passion qui me derobe philoxipe car enfin il a toutes les marques d'un homme amoureux son visage est change sans qu'il ait este malade il est chagrin sans sujet il resue presque tousjours il ne peut durer en nulle part il nous fait un grand secret de sa melancolie il ne peut souffrir qu'on luy en parle il abandonne le soing de ses affaires il ne fait plus de visites que par contrainte et excepte 
 la princesse aretaphile qu'il a voue par mon commandement il n'a pas fait une visite de dames depuis que nous fusmes a clarie seigneur luy dis-je une partie de ce que vous dittes pour prouver que philoxipe est amoureux est ce me semble ce qui fait voir qu'il ne l'est pas car enfin s'il aimoit il chercheroit la personne aimee on le verroit attache aupres d'elle au lieu d'estre melancolique il en seroit plus galant et plus sociable et au lieu de chercher la solitude comme il fait il me semble qu'il augmemeroit plustost les divertissemens de la cour et que la musique le bal la conversation et les promenades seroient ses occupations les plus frequentes ce que vous dittes respondit le roy est bien dit pour les passions ordinaires ou pour les amants heureux mais il est certaines passions bizarres qui naissent parmy le chagrin qui s'y entretiennent et qui fuyent mesme les plaisirs ce qui m'embarrasse un peu poursuivit il c'est qu'enfin je ne puis imaginer de qui philoxipe peut-estre amoureux et en estre mal traite car il n'y a sans doute pas une dame en tout mon royaume qui ne fut gloire d'avoir conqueste son coeur et puis reprenoit il encore je n'ay point remarque qu'il se soit attache a la conversation de pas une en particulier cependant insailliblement philoxipe est amoureux seigneur luy repliquay-je attendez a en parler si determinement que vous en ayez de plus fortes prevues et que vous ayez du moins 
 de quoy conjecturer qui luy peut avoir donne de l'amour le roy se mit alors a repasser toutes les femmes de la cour l'une apres l'autre et de toutes il trouva qu'il n'y avoit point d'apparence de le soubconner d'en estre amoureux il se mit donc a se promener sans rien dire quelque temps apres je le vy rougir et un moment en suitte il me parut fort inquiet leontidas me dit il vous scavez plus que vous ne me dites seigneur luy repliquay-je je n'ay rien dit a vostre majeste qui ne soit veritable car enfin l'ambition de philoxipe est satisfaite il n'a point d'ennemis que je scache et si je ne me trompe les plus belles dames de vostre cour n'ont pas grand pouvoir sur son coeur ha leontidas me dit il vous me deguisez la verite mais sans que vous me la disiez je ne laisse pas de la scavoir ouy leontidas adjousta t'il philoxipe a de l'amour et de l'amour sans doute qui trouble son ame et de l'amour qu'il veut combatre et qu'il veut vaincre et si ce que je pense n'estoit point il ne seroit pas un si grand secret de sa passion mais dieux reprenoit ce prince que je suis malheureux et a quelle estrange extremite me voy-je reduit car enfin leontidas me dit il advouez la verite philoxipe est devenu mon rival malgre luy et le deplaisir qu'il en a est ce qui fait tout son chagrin ha seigneur m'ecriay-je sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois je ne scay point la cause du chagrin de philoxipe mais je scay bien qu'il 
 n'est point amoureux de la princesse aretaphile et qu'il a trop de respect pour vostre majeste pour en avoir souffert la pensee dans son coeur songez bien leontidas reprit il a ce que vous dites vous m'assurez que vous ne scavez point le sujet de la melancolie de philoxipe et vous scavez pourtant bien qu'il n'est point mon rival encore une fois leontidas si vous scavez la chose dites la moy ou si vous ne la scavez pas advouez que mes soubcons sont bien fondez et ne craignez pas que pour cela j'en veuille mal a philoxipe au contraire je luy en auray plus d'obligation le discours du roy me mit en une peine extreme car enfin a moins que de violer tout ce qu'il y a de plus sacre parmy nous je ne pouvois reveler le secret de philoxipe qui m'avoit faitivrer plus de cent fois de n'en parler jamais de consentir aussi que le roy le soubconnast d'estre son rival il me sembloit que cela luy estoit d'une trop grande importance pour le laisser en cette opinion mais plus je luy voulois persuader que cela n'estoit pas plus il le croyoit non me disoit il je suis cause de mon malheur et de celuy de philoxipe c'est moy qui j'ay oblige de voir aretaphile plus souvent qu'une autre c'est de ma propre main qu'il en est enchaine et c'est moy qui fais tout son suplice car poursuivoit il je comprends aisement qu'il ne cherche la solitude que pour se guerir de cette passion j'ay mesme remarque depuis quelque temps qu'il areceu toutes les 
 commissions que je luy ay donnees de parler a aretaphile avec peine qu'il les a esvitees autant qu'il a pu et je ne suis que trop persuade qu'il a dispute son coeur opinastrement et que je suis la seule cause de son suplice dieux disoit il quelle infortune est la mienne il n'y a pas un seul homme en tout mon royaume que je ne haisse s'il estoit mon rival excepte philoxipe et il n'y a pas une femme en toute la cour qui ne l'eust rendu heureux s'il l'eust aimee a la reserve de la princesse aretaphile mais seigneur luy disois-je encore je vous proteste que philoxipe n'en est point amoureux et je vous proteste me respondoit ce prince avec une douleur extreme que philoxipe est mon rival car si cela n'estoit pas il m'auroit descouvert sa passion le respect qu'il a pour vous luy repliquois-je l'en auroit deu empescher quand il seroit vray qu'il auroit aime non non disoit il vous ne m'abuserez pas et je suis esgalement persuade de l'amour de philoxipe de son innocence et de mon malheur car enfin quel homme du monde que j'aime le plus cherement soit devenu amoureux de la seule personne que je puis aimer et que je me voye dans la cruelle necessite d'abandonner aretaphile ou de voir mourir philoxipe c'est une advanture insuportable seigneur luy dis-je je supplie vostre majeste d'attendre qu'elle ait veu encore une fois philoxipe et qu'elle luy ait commande absolument de luy d'escouvrir son coeur auparavant que de se determiner 
 a rien et si vous me le voulez permettre j'iray le faire venir demain au matin non non me dit le roy vous ne sortirez point du palais d'aujourd'huy et vous ne verrez point philoxipe avant moy en effet ce prince me donna en garde a un des siens et me commanda de me retirer a une chambre que l'on me donna dans le palais de vous representer seigneur mon embarras et l'inquietude du roy ce seroit une chose assez difficile puis qu'a vous dire la verite il avoit autant d'amitie pour philoxipe qu'il avoit d'amour pour aretaphile qui vit jamais disoit il car il l'a luy mesme raconte depuis une avanture pareille a la mienne j'ay un rival qu'il faut que j'aime malgre moy et qui me donne un plus grand sujet de l'aimer par l'amour qu'il a pour ma maistresse que par tout ce qu'il a jamais fait pour mon service et que par tous les bons offices qu'il m'a mesme rendus aupres d'elle estant certain que je n'ay qu'a le regarder pour connoistre ce qu'il souffre a ma consideration et que je n'ay qu'a considerer la vie qu'il mene pour voir combien je luy suis oblige je voy dans ses yeux une melancolie qui me fait craindre sa mort et je voy en toutes ses actions des marques visibles de son amour pour aretaphile et de son respect pour moy que feray-je disoit il feindray-je d'ignorer cette passion et laisseray-je mourir philoxipe mais il n'est plus temps de vouloir faire un secret de ce que je pense puis que leontidas le scait leontidas dis-je qui a 
 tant de part en sa confidence et en son amitie diray-je aussi a philoxipe que je scay son amour sans l'en pleindre et quand je l'en pleindray quel foible secours sera celuy la je hasteray peut estre l'heure de sa mort par le desespoir que je luy donneray mais aussi pourrois-je ceder aretaphile et l'amitie seroit elle plus forte que l'amour philoxipe a une passion injuste mais les passions ne sont pas volontaires adjoustoit il et il a fait tout ce qu'il a pu et deu faire puis que ne pouvant s'empescher d'aimer il s'est empesche de le dire et a mieux aime exposer sa vie par son silence respectueux que de la conserver en parlant d'une passion qu'il scait bien qui me doit desplaire ce prince passa la nuit de cette sorte avec une agitation estrange quelquefois il sentoit de la colere et de la haine dans son coeur sans scavoir pourtant ny de qui il devoit se vanger ny qui il devoit hair tantost il accusoit un peu philoxipe de ne luy avoir pas dit d'abord ce qu'il sentoit tantost il s'en prenoit a la beaute d'aretaphile mais a la fin il s'en accusoit luy mesme puis tout d'un coup venant a considerer le pitoyable estat ou il voyoit philoxipe reduit et la malheureuse vie qu'il menoit la compassion attendrissoit son coeur de telle sorte qu'il s'en faloit peu qu'il n'aimast plus son pretendu rival que sa maistresse il se souvenoit alors que toutes les faveurs qu'il en avoit receues avoient este mesnagees et obtenues par le moyen de philoxipe et il comprenoit si 
 parfaitement la peine qu'auroit effectivement souffert philoxipe si la chose eust este comme il la croyoit qu'il en estoit touche d'une pitie extreme le lendemain au matin se passa encore en de pareilles inquietudes et en des irresolutions estranges mais enfin apres avoir disne d'assez bonne heure il partit tres peu accompagne pour aller coucher a clarie sans qu'il m'eust este possible de trouver les moyens de faire donner nul advis a philoxipe parce que celuy a qui l'on m'avoit baille en garde s'estant imagine que c'estoit pour une affaire d'autre nature me traitoit de prisonnier d'estat et ne m'en voulut jamais donner la permission au contraire pour faire valoir son zele et sa fidelite il fut advertir le roy de ce que j'avois voulu faire ce qui le confirma encore plus fortement en son opinion ce prince m'ayant fait commander de le suivre j'arrivay a clarie aveque luy sans qu'il eust parle tant que le chemin avoit dure n'ayant fait que resver sur son avanture mais comme nous y fusmes les gens de philoxipe dirent au roy qu'il n'y estoit pas et que suivant sa coustume il estoit alle se promener seul le roy s'informa tres soigneusement d'un escuyer qu'il y avoit long temps qui estoit a luy s'il ne scavoit rien du sujet de la melancolie de son maistre et comme cet homme aimoit tendrement philoxipe voulant profiter de l'honneur que luy faisoit le roy de luy parler seigneur luy dit il je ne scay point ce qu'a mon maistre mais je scay 
 bien que si vostre majeste n'a la bonte de trouver quelque remede au chagrin qui le possede il mourra infailliblement bientost car enfin il mange peu il ne dort presque point il soupire continuellement il ne peut souffrir qu'on luy parle de ses affaires il erre les journees entieres parmy ces champs et je l'ay mesme entendu lors qu'il ne pensoit pas que je l'ouisse et lors mesme qu'il ne pensoit pas parler tant sa resverie estoit profonde s'escrier dieux que penseroit le roy s'il voyait ma melancolie telle qu'elle est et qu'il luy sera difficile de deviner la cause de ma mort enfin seigneur poursuivit cet homme presque les larmes aux yeux je ne scay que ce que je dis mais je scay bien que vostre majeste perdra le plus fidelle de ses serviteurs si elle perd le prince mon maistre pendant que cet escuyer parloit de cette sorte je souffrois une peine estrange car je voyois que tout ce qu'il disoit confirmoit le roy en son opinion j'avois beau vouloir luy faire signe il ne me regardoit point tant il estoit attentif a ce qu'il disoit le roy de son coste soupiroit et apres qu'il eut quitte cet escuyer et bien leontidas me dit il vous voulez que philoxipe ne soit pas amoureux et qu'il n'aime pas aretaphile seigneur luy dis-je j'adjoue que je le crois encore ainsi et je voudrois bien que vostre majeste peust se resoudre de le croire comme moy ha malheureux philoxipe s'escria le roy sans me respondre quel pitoyable destin est le tien et que je suis infortune 
 moy mesme de ne pouvoir te guerir absolument du mal qui te possede je voulus alors aller chercher philoxipe afin de pouvoir l'advertir des sentimens du roy auparavant qu'il le vist mais il ne voulut pas me le permettre et s'estant fait monstrer le chemin que philoxipe tenoit le plus souvent nous fusmes effectivement vers la source de clarie cependant philoxipe estoit alle chez cleanthe ou les choses avoient un peu change de face estant certain que depuis que policrite avoit sceu que sa condition n'estoit pas telle qu'elle l'avoit tousjours creve le merite de philoxipe avoit fait un plus grand progres dans son coeur et elle n'avoit pu si bien cacher ses sentimens que cleanthe et megisto ne s'en fussent aperceus avec beaucoup de chagrin c'estoit toutefois une chose qui ne rendoit pas philoxipe plus heureux car cette jeune personne s'estant mis dans la fantaisie d'esprouver son affection par une indifference aparente luy cachoit avec beaucoup de soing la tendresse qu'elle avoit pour luy et en effet le jour mesme que le roy fut a clarie et que nous n'y trouvasmes point philoxipe elle luy donna autant d'inquietude qu'elle luy causa d'admiration car estant alle chez elle et l'ayant trouvee au pied d'un arbre ou elle dessignoit sur des tablettes de palmier un petit coing de paisage qui luy plaisoit il se mit a l'entretenir de sa passion et a luy protester qu'elle estoit tousjours plus violente seigneur 
 luy dit elle s'il est permis a policrite de parler ainsi je vous diray que si vous avez dessein d'aquerir mon estime vous ferez mieux de me dire que vostre passion devient tous les jours plus sage et plus moderee car a vous dire la verite je crains un peu ces passions furieuses dont j'ay entendu parler que l'on dit qui dereglent la raison qui font perdre le respect que l'on doit a la vertu encore qu'elle n'habite que sous une cabane et qui font faire enfin cent estranges choses qui donnent de l'horreur a les entendre seulement raconter c'est pourquoy seigneur si vous avez dessein de m'obliger vous vous contenterez de me dire que vous avez assez d'affection pour moy pour souhaiter s'il estoit possible que la fortune m'eust este plus favorable que je fusse nee d'une condition plus relevee que je ne suis ou que du moins cela n'estant pas je puisse demeurer contente dans la mienne sans envier celle d'autruy pour vous aimer avec mediocrite luy respondit philoxipe qui m'a raconte depuis toute cette conversation il faudroit que vostre beaute fust mediocre il faudroit que vostre esprit et vostre vertu le fussent de mesme et il faudroit enfin que ce charme inexpliquable que je trouve en la moindre de vos paroles et de vos actions et aux moins favorables de tous vos regards ne m'enchantast pas comme il fait mais diuine policrite ne craignez rien de la violence de ma passion puis que plus elle sera forte plus je seray respectueux et 
 sousmis a vos volontez seigneur luy dit elle si ce que vous dites est vray ne m'en parlez donc plus s'il vous plaist puis que ne pouvant comprendre qu'il me soit permis de vous donner nulle part a mon affection il me semble que je vous dois prier de ne m'entretenir plus de la vostre mais adorable policrite reprit il pour qui la reservez vous cette glorieuse affection que vous dites cruellement que je ne possederay jamais a ces mots policrite rougit et baissant les yeux avec beaucoup de modestie je la reserveray luy dit elle pour nos bois pour nos prez pour nos rochers et pour nos fontaines dont je pense seigneur poursuivit elle en sous-riant que vous ne serez pas jaloux je n'en seray pas jaloux repliqua t'il mais j'en seray envieux et je ne souffriray pas facilement que vous aimiez a mon prejudice des choses qui ne vous scavroient aimer mais cruelle personne ne me direz vous rien de plus obligeant et quittant la cour comme je fais pour l'amour de vous et renoncant a tout ce qu'il y a au monde excepte a policrite est il possible que je ne puisse vous obliger a me traiter avec un peu moins de severite je ne demande pas que vous m'aimiez mais dites seulement que vous n'estes pas marrie que je vous aime et adjoustez y si vous voulez que si je ne suis point aime c'est que vous ne voulez rien aimer et que vous n'aimerez jamais rien l'advenir respondit malicieusement policrite est une chose seigneur dont je ne dois pas respondre 
 avec tant de certitude et comme vous n'eussiez pas preveu le jour auparavant que j'eusse l'honneur d'estre connue de vous que vous quitteriez souvent vos palais pour venir a la cabane que j'habite que scay-je de mesme si la resolution que je fais de ne recevoir nulle affection en mon coeur y demeurera toujours non seigneur il ne faut pas se fier si absolument en soy mesme et je ne puis respondre que des sentimens presens de mon ame monstrez les moy donc repliqua t'il tels qu'ils sont veritablement afin que je scache ce que je dois faire seigneur luy respondit policrite comme j'ay beaucoup d'estime et beaucoup de respect pour vous je vous advoueray que je ne serois pas bien aise que vous aimassiez long temps une personne qui ne fust pas d'une condition proportionnee a la vostre et que je ne pourrois guere recevoir un plus sensible deplaisir philoxipe qui n'entendoit par le sens cache de ces paroles luy respondit que la supreme beaute estoit quelque chose de divin qui ennoblissoit toutes celles qui la possedoient non luy dit elle encore avec plus de malice ne vous y trompez pas pour faire naistre l'amour il faut a mon advis de la proportion en toutes choses et si j'avois un jour a aimer quelqu'un ce seroit infailliblement une personne de ma condition et je ne me resoudrois jamais d'aimer un homme qui n'en seroit point quoy policrite s'ecria philoxipe bien afflige il y a de la verite en vos paroles ouy seigneur repliqua t'elle et le 
 temps vous le fera connoistre mais policrite reprit il vous ne songez pas que vous estes un miracle et que l'on ne trouve pas parmy des rochers des hommes de vostre condition qui ayent assez de merite pour devoir seulement oser vous regarder je n'aimeray donc rien seigneur respondit elle en se levant parce qu'elle vit paroistre cleanthe et megisto qui ne pouvant plus souffrir les visites du prince sans impatience veu ce qu'ils pensoient avoir remarque dans le coeur de policrite le prierent avec beaucoup de civilite de vouloir ne se donner plus la peine de venir si souvent chez eux mais comme philoxipe avoit l'esprit un peu irrite des cruelles paroles qu'il pensoit avoir entendues de policrite et qui luy estoient pourtant tres avantageuses il ne put recevoir le discours de cleanthe et de megisto avec la moderation qu'il avoit accoustume d'avoir au contraire il parut de la colere sur son visage et beaucoup de douleur dans ses yeux cleanthe luy dit il comme je ne viens pas icy pour vous derober le thresor que les dieux vous ont donne ne vous opposez pas a la satisfaction que je trouve a admirer en policrite la vertu que vous luy avez aprise seigneur reprit cleanthe quoy que je connoisse bien la vostre je ne laisse pas de craindre que comme policrite n'a pas encore assez vescu pour connoistre precisement jusques ou doit aller le respect qu'elle vous doit elle ne manque a quelque chose ou contre 
 vous ou contre elle mesme non non luy repliqua brusquement philoxipe ne craignez rien de ce que vous dittes et apprehendez plustost que sa seuerite ou la vostre ne me face perdre la raison enfin cette conversation quoy que respectueuse pour policrite fut toutesois si passionnee que cleanthe et megisto en furent fort affligez et policrite mesme en eut assez d'inquietude et se repentit d'avoir parle si malicieusement a philoxipe mais enfin ce prince se retira fort triste et fort amoureux tout ensemble comme il s'en revenoit avec intention de remonter a cheval a l'endroit ou il avoit accoustume d'en laisser un avec un de ses gens il rencontra le roy qui avoit mis pied a terre et que j'avois l'honneur d'accompagner je vous laisse a penser combien cette veue le surprit je voulus d'abord tascher de luy faire connoistre par quelque signe que j'estois au desespoir de ce que le roy luy allait dire mais ce que je pensois faire pour luy preparer l'esprit a quelque chose de facheux produisit un autre effet et l'embarrassa davantage aussi tost qu'il eut aperceu le roy faisant effort sur luy mesme pour cacher une partie de son chagrin il s'avanca en diligence et prenant la parole le premier apres l'avoir salue segneur luy dit il vostre majeste quitte ce me semble paphos en une saison ou elle n'a guere accoustume de chercher la promenade solitaire vous avez raison respondit il mais il semble pourtant 
 bien moins estrange que je vienne chercher philoxipe a clarie que de trouver philoxipe parmy des rochers comme il faisoit assez beau ce jour la quoy que ce fust en hyver le roy ne pouvant differer davantage a dire a philoxipe ce qu'il avoit sur le coeur s'arresta en un endroit assez agreable apres avoir fait signe au peu de monde qui l'avoit suivy de se retirer et m'avoir commande que je demeurasse comme il n'y eut donc plus que philoxipe et moy aupres de ce prince il se fit un silence qui dura assez long temps et ou sans doute nous pensions tous trois des choses bien differentes le roy voyant philoxipe si change si melancolique et si inquiet taschoit de faire que son amitie fust plus forte que son amour philoxipe vouloit chercher dans les yeux du roy et dans les miens ce qu'il avoit a luy dire et le sujet de son voyage caignant veu les signes que je luy faisois qu'il ne sceust sa passion et en mon particulier j'estois au desespoir de ne pouvoir advertir philoxipe et de n'oser dire au roy ce que je scavois de l'amour de celuy qu'il croyoit estre son rival mais enfin ce cruel silence ou nous nous disions tant de choses a nous mesmes cessa et le roy regardant ce prince d'une maniere tres oblibeante mon cher philoxipe luy dit il en l'emrassant ne soyez point fache que je scache le secret de vostre ame et de ce que je n'ignore pas la passion qui vous tourmente philoxipe surpris du discours du roy me regarda en 
 rougissant et le roy s'imaginant comme il estoit vray que c'estoit pour m'accuser de l'avoir trahi me regarda aussi bien que luy et pour me punir m'a t'il dit depuis de ne luy avoir pas dit la verite sans me donner loisir de parler et sans desabuser philoxipe de l'opinion qu'il avoit de moy encore une fois luy dit il mon cher philoxipe ne vous affligez point de ce que je scay vostre amour et croyez que je ne vous en estime pas moins seigneur luy repliqua philoxipe il me semble que si vostre majeste scait mes veritables sentimens elle devoit avoir la bonte de m'en pleindre sans m'en parler non philoxipe reprit le roy ma bonte va encore plus loing que cela et je suis venu expres icy pour estre le compagnon de vostre solitude car puis que je ne vous puis rendre heureux il faut du moins que je sois malheureux aveque vous ha seigneur s'ecria philoxipe vous me couvrez de confusion non seigneur luy dit il ne prenez pas un semblable dessein laissez moy seul icy porter la peine de ma foiblesse et croyez que je me loueray infiniment de vostre bonte si elle me laisse seulement mourir en repos parmy mes bois et mes rochers le roy touche d'une compassion extreme embrassa encore une fois philoxipe estroitement et le regardant avec une melancolie estrange je vous demande pardon philoxipe luy dit il de ne pouvoir encore vous ceder absolument aretaphile mais je viens icy pour tascher de combatre pour l'amour de vous 
 la passion que j'ay pour elle comme vous combatez depuis long temps pour l'amour de moy celle qu'elle a fait naistre en vostre ame philoxipe surpris du discours de ce prince eut deux mouvemens bien contraires tout a la fois car il eut de la douleur de la bizarre opinion du roy et de la joye aussi de ce que ce prince ne scavoit pas la verite de son amour comme il avoit pense qu'il la scavoit et comme il creut qu'il luy seroit bien aise de le desabuser d'une chose aussi fausse qu'estoit celle la il se resolut de continuer de cacher sa veritable passion le roy n'eut donc pas plustost dit ce que je viens de vous dire que philoxipe se reculant d'un pas quoy seigneur luy dit il vostre majeste me soubconne d'avoir eu l'audace d'estre son rival dittes repliqua le roy que je scay que vous avez eu le malheur de ne pouvoir resister aux charmes d'aretaphile mais philoxipe je ne vous en accuse pas je les ay esprouvez le premier je scay combien ils sont ineuitables vous avez mesme fait plus que je n'eusse fait moy mesme et peut-estre si j'avois este en vostre place aurois-je trahi mon maistre au lieu de me resoudre a mourir d'ennuy et de douleur comme vous avez fait pour l'amour de moy ainsi philoxipe je ne vous veux point de mal de ce que vous aimez aretaphile seigneur repliqua philoxipe pour tesmoigner a vostre majeste que je n'en suis pas amoureux je vous promets de ne la voir de ma vie de n'entrer pas mesme a paphos
 ou du moins de ne parler plus du tout a cette princesse je scay bien luy respondit le roy que vostre generosite vous porte a vous resoudre a la mort plustost que de manquer a vostre devoir mais philoxipe afin que vous ne puissiez pas me reprocher que je n'ay rien fait pour me vaincre je viens demeurer a clarie aussi bien que vous pour tascher de me guerir de cette passion et de vous ceder aretaphile de vostre coste vous ferez la mesme chose et le premier gueri la cedera a celuy qui ne le sera pas mais mon cher philoxipe luy disoit il vous estes encore plus malheureux que vous ne pensez car quand je n'aimerois plus aretaphile vous n'auriez pas gagne son coeur vous scavez que c'est une ambitieuse qui n'a l'ame sensible qu'a la grandeur seulement et quand je vous aurois cede ma maistresse si je ne vous cedois aussi ma couronne vous n'auriez guere de part en son inclination mais enfin poursuivoit ce prince sans donner loisir a philoxipe de l'interrompre si je vous cede aretaphile il me sera apres aise de vous ceder le throsne en un mot je ne veux pas que vostre mort me soit reprochee je veux faire tout ce que je pourray pour me guerir afin de vous guerir vous mesme et si nous ne le pouvons ny l'un ny l'autre nous mourrons du moins ensemble seigneur luy dit alors philoxipe je vous jure par tout ce qui m'est de plus sainet et de plus sacre que je ne pretens rien a la princesse aretaphile quelle est donc 
 reprit le roy qui ne le croyoit pas la cause de vostre retraite et de vostre melancolie l'avoue seigneur que je fus tente cent et cent fois de manquer a la parole que j'avois donnee a philoxipe mais voyant le trouble ou il estoit et qu'enfin il ne pouvoit se resoudre de dire au roy la verite de la chose je me retins et j'entendis que philoxipe luy respondit que ce qu'il luy demandoit ne meritoit pas sa curiosite et qu'il ne pouvoit le luy dire comme il estoit desja tard nous nous en retourvasmes a clarie ou le roy parla tousjours de la mesme facon a philoxipe et ou philoxipe luy parla tousjours aussi de la mesme sorte ayant trouve un petit moment a entretenir philoxipe en particulier je voulus luy persuader de dire la verite au roy mais il ne voulut jamais s'y resoudre me disant qu'il luy feroit assez connoistre qu'il n'estoit point amoureux d'aretaphile en ne la voyant jamais cependant plus le roy voyoit d'obstination et de douleur dans l'esprit de philoxipe plus il en avoit de compassion et plus il faisoit d'effort sur luy mesme pour vaincre son amour et pour cet effet il fut effectivement huit jours a clarie pendant lesquels philoxipe estoit desespere et de l'opinion qu'avoit le roy et plus encore de ne pouvoir aller voir policrite je pense mesme que le roy n'auroit pas si tost quitte cette solitude si l'on ne fust venu l'advertir qu'un ambassadeur d'amasis roy d'egypte estoit arrive a paphos il fut donc contraint d'y 
 retourner mais quoy que peust faire philoxipe il falut qu'il y allast aussi non luy disoit le roy je ne veux point revoir aretaphile que je ne vous voye en mesme temps il faut que la melancolie que je verray dans vos yeux me soit un contrepoison contre les charmes que je verray dans les siens nous fusmes donc a paphos mais dieux que la cour fut peu agreable en ce temps la et que l'ambassadeur d'amasis trouva l'esprit du roy peu tranquille ce prince fut trois jours sans voir la princesse aretaphile chez elle et comme philoxipe souffroit une peine qui n'est pas imaginable tant a cause de l'opinion que le roy avoit de luy que de la privation de la veue de policrite il paroissoit encore plus melancolique et le roy en estoit aussi plus afflige cependant l'ambitieuse aretaphile estoit en une inquietude extreme et du voyage du roy a clarie et de ce qu'il ne la visitoit pas et de ce qu'on luy disoit que ce prince estoit fort chagrin mais a la fin le roy ayant encore voulu se confirmer en sa croyance mena philoxipe malgre luy chez la princesse aretaphile esperant pouvoir mieux observer les sentimens de son coeur en ce lieu la qu'en tout autre philoxipe qui creut qu'il n'y avoit pas moyen de mieux detromper le roy qu'en luy faisant voir qu'il ne prenoit nul plaisir a regarder cette princesse en destourna tousjours les yeux avec grand soin mais ce qu'il faisoit pour desabuser ce prince le decevoit 
 davantage car disoit il en luy mesme le malheureux philoxipe ne peut souffrir la veue de ce qu'il aime et de ce qu'il ne veut pas aimer il s'accusoit alors d'estre trop inhumain de l'exposer a un si grand suplice et voyant les cruelles inquietudes qui paroissoient sur le visage de philoxipe sa visite ne fut pas longue cependant comme il avoit pour le moins ce jour la autant regarde son pretendu rival que sa maistresse et qu'il avoit eu l'esprit fort inquiet cette princesse ne fut pas fort satisfaite de sa conversation et ne scavoit a quoy attribuer la cause du changement qu'elle voyoit en luy au sortir de la il dit encore cent choses obligeantes a philoxipe et philoxipe luy fit encore cent protestations son in-de sensibilite pour aretaphile mais enfin pour accourcir mou discours autant que je le pourray philoxipe persecute de l'imagination du roy en colere du discours de cleanthe afflige de celuy de policrite et bien plus encore de ne la voir point et de n'oser retourner a clairie tomba malade et mesme dangereusement malade tous les medecins disoient que si l'on ne trouvoit quelque remede a sa melancolie il mourroit infailliblement la fievre luy dura sept jours tres violente pendant lesquels le roy estoit inconsolable et pendant lesquels j'estois alle faire un petit voyage a amathuse pour quelques affaires que j'y avois car je pense que si j'eusse este a paphos j'eusse bien eu de la peine a ne descouvrir pas au roy le secret de philoxipe 
 toutes les fois que le roy entroit dans sa chambre et qu'il le voyoit en ce pitoyable estat il faisoit une ferme resolution de ne songer plus a aretaphile mais des qu'il en estoit sorty ou qu'il amandoit un peu a philoxipe cette resolution devenoit moins forte et la chose estoit encore douteuse dans son esprit mais enfin la fievre ayant quitte cet illustre malade et les medecins ne laissant pas de dire apres cela qu'il mourroit infailliblement si on ne luy ostoit la cause du chagrin qui faisoit ses maux le roy sembla avoir pris une resolution tres forte de s'arracher de l'ame la passion qui le possedoit il se resolut donc de n'aller plus chez aretaphile qui ne scachant qu'imaginer du changement du roy creut que peut-estre n'avoit il pas trouve bon qu'elle n'eust point encore este voir philoxipe qu'il aimoit si cherement et que presque toutes les femmes de la cour avoient este visiter car durant sa maladie la belle princesse de salamis et la princesse agariste ses soeurs ne l'avoient point abandonne et ainsi les dames y pouvoient aller avec bien-seance neantmoins il se trouva que le jour qu'aretaphile y fut comme philoxipe estoit beaucoup mieux elles estoient sorties de sorte que la princesse aretaphile y allant suivie de quatre ou cinq de ses femmes le trouva seul bien est il vray qu'elle n'y fut pas long temps sans compagnie car le roy arriva un moment apres comme philoxipe le vit entrer il rougit et parut aussi interdit de cette 
 rencontre que si effectivement il eust este amoureux d'aretaphile le roy qui remarqua ce changement de couleur estant puissamment touche de voir philoxipe en danger pour l'amour de luy faisant un grand effort sur luy mesme s'aprocha de la princesse aretaphile qui par respect luy avoit voulu quitter sa place et ou il voulut pourtant qu'elle demeurast et apres l'avoir regardee quelque temps sans parler madame luy dit il en soupirant ne voulez vous point guerir philoxipe seigneur luy repliqua t'elle si sa sante dependoit de moy vostre majeste seroit bien tost consolee de la douleur que sa maladie luy cause philoxipe qui vit une grande alteration sur le visage du roy eut peur qu'il ne dist encore quelque chose qui fist connoistre a aretaphile l'opinion qu'il avoit de luy c'est pourquoy prenant la parole sans donner loisir a ce prince de respondre seigneur luy dit il quoy que je croye que la princesse aretaphile soit capable de faire de grandes choses et de charmer de grandes douleurs je pense pourtant pouvoir dire sans l'offencer que la fin de celles que je sens ne depend pas de sa volonte et qu'il n'y a que les dieux seuls qui puissent me retirer du tombeau philoxipe prononca ces paroles d'une facon si triste que le roy achevant de vaincre ce qui s'opposoit au dessein qu'il avoit de tascher de sauver philoxipe s'aprochant encore un peu plus pres de la princesse aretaphile de peur que ceux qui estoient dans la charobre ne l'entendissent 
 madame luy dit il en faisant signe a philoxipe qu'il ne vouloit pas estre interrompu je m'en vay vous dire une chose qui vous surprendra je vous conjure pourtant de la recevoir favorablement et de me faire la grace de croire qu'a moins que de vouloir sauver la vie philoxipe je ne vous la dirois pas non pas mesme quand il iroit de la mienne ha seigneur s'ecria ce prince malade si vostre majeste acheve de dire ce qu'elle a commence elle hastera ma mort au lieu de la reculer la princesse aretaphile surprise d'entendre ce qu'elle entendoit et ne scachant ce que ce pouvoit estre regardoit tantost le roy et tantost philoxipe mais enfin le roy achevant de se determiner c'est vous madame dit il a la princesse aretaphile qui mettez philoxipe dans le tombeau vos charmes ont este plus forts que sa raison quoy que sa generosite ait este encore plus forte que son amour il vous aime divine aretaphile sans oser vous le dire il ne veut pas mesme encore l'adjouer cependant je scay de certitude que si vous n'avez pitie de luy il mourra infailliblement je ne vous demande donc plus rien pour moy luy dit il avec une melancolie estrange mais traitez le moins rigoureusement que vous ne m'avez traite puis qu'il le merite mieux et si vostre ambition ne peut estre satisfaite sans une souveraine puissance je vous promets divine princesse que si je ne puis mettre philoxipe sur le throsne il en sera tousjours si pres qu'on ne pourra presque discerner sa place 
 ce de la mienne enfin dit il encore si philoxipe meurt je mourray et ainsi je vous perdray pour tousjours mais si vous sauvez philoxipe du moins pourray-je esperer de languir encore quelque temps et d'avoir quelque part en vostre estime n'en pouvant plus pretendre en vostre affection ne pensez pas luy dit il que ce que je fais soit une marque de la soiblesse de mon amour puis qu'au contraire s'en est une de sa violence car enfin si je pouvois me resoudre a vous abandonner et a suivre philoxipe dans le tombeau je ne luy cederois pas la part que je pretendois a vostre affection quoy qu'il en soit plus digne que moy mais ne pouvant le voir mourir a ma consideration sans en expirer de douleur il faut que je vive pour le faire vivre et que je tasche de prolonger de quelque temps le plaisir que j'ay de vous voir aretaphile estoit si estonnee d'entendre parler le roy de cette sorte et philoxipe en estoit si afflige que l'estonnement et la douleur produisant un pareil effet en ces deux personnes elles demeurerent un assez long temps sans pouvoir parler aretaphile avoit bien assez bonne opinion de sa beaute pour se laisser persuader facilement que philoxipe fust amoureux d'elle et elle l'avoit aussi assez bonne de sa generosite pour croire qu'il n'auroit pas ose descouvrir sa passion mais comme tout ce qui n'estoit point roy ne pouvoit toucher son coeur elle avoit un chagrin estrange d'entendre ce qu'elle entendoit et il y 
 avoit des momens ou elle s'imaginoit que c'estoit peut-estre un pretexte que le roy cherchoit pour rompre avec elle philoxipe de son coste jugeant bien qu'a la fin il faudroit dire la verite au roy pour le desabuser en avoit une confusion si grande qu'il n'en pouvoit ouvrir la bouche de sorte que le roy voyat ces deux personnes si surprises et sentant bien que peut-estre son amour le seroit dedire dans un moment de tout ce que son amitie luy avoit fait prononcer se leva et sans attendre ce qu'aretaphile respondroit madame luy dit il le pitoyable estat ou vous voyez philoxipe vous persuade mieux que je ne scaurois faire et il me pardonnera bien sans doute si je ne vous parle pas aussi long temps pour luy qu'il vous a parle autrefois pour moy en disant cela ce prince sortit quoy que philoxipe le suppliast de demeurer l'assurant qu'il alloit le desabuser entierement cependant quoy qu'aretaphile eust beaucoup d'envie de s'en aller comme elle avoit l'esprit aigry et qu'elle vouloit scavoir un peu plus precisement ce que c'estoit que cette bizarre avanture elle demeura un moment apres le roy et regardant philoxipe qui luy paroissoit aussi interdit que s'il eust este amoureux d'elle est-ce vous luy dit elle philoxipe qui avez perdu la raison ou si c'est le roy car je vous adjoue que j'en suis en doute et que je ne vous comprens ny l'un ny l'autre je confesse madame repliqua philoxipe que je ne suis pas maistre de ma raison mais 
 madame c'est un mal dont vous n'estes point coupable et dont je ne vous accuse pas avez vous donc eu dessein luy dit elle de me faire perdre l'amitie du roy ou est-ce que le roy cherche un mauvais pretexte de me l'oster mais philoxipe si cela est il n'est point besoin d'une si bizarre sainte il ne faut que m'en donner le moindre soubcon et je vous assure que je ne regreteray pas long temps la perte d'un coeur aussi partage que le sien car enfin le roy jusques a maintenant a tousjours plus aime sa couronne que la princesse aretaphile et par son discours il me veut encore faire coprendre aujourd'huy qu'il vous aime mieux que moy madame luy dit philoxipe je vous demande en grace de ne condamner pas le roy legerement et de ne blasmer pas en luy la compassion qu'il veut avoir d'un mal dont il vous croit la cause je m'engage madame a le desabuser de l'opinion qu'il a car enfin quoy que vos charmes soient incomparables le respect que j'ay tousjours eu pour vous et celuy que j'auray toute ma vie pour le roy m'ont certainement garanty d'un peril presque inevitable pour ceux qui n'auroient pas eu de si puissantes raisons de resister a vostre beaute ainsi madame ne vous inquietez pas et faites moy l'honneur de me promettre de pardonner au roy l'injustice qu'il a de vouloir que je partage aveque vous un coeur ou vous devez regner seule mais madame auparavant que le roy vous aimast il m'avoit desja donne la place que j'y occupe 
 aujourd'huy c'est pourquoy vous n'en devez pas murmurer non non luy dit l'ambitieuse aretaphile il ne vous sera pas aise de justifier le roy il est genereux je l'adjoue mais il est mauvais amant et quiconque peut ceder la personne aimee ne l'aime sans doute que fort mediocrement en disant cela aretaphile luy dit adieu et laissa philoxipe dans une douleur si grande que son mal en augmenta craignant donc de mourir en laissant le roy dans l'opinion ou il estoit il l'envoya suplier qu'il luy peust parler et ce fut justement comme je revenois d'amathuse je me trouvay donc aupres de ce prince lors qu'il receut ce message et a l'instant mesme il partit pour aller chez philoxipe mais avec tant de chagrin qu'il m'en faisoit piti il s'estoit repenti plus d'une sois de ce qu'il avoit dit a aretaphile et ne scachant si effectivement cette princesse n'auroit point dit quelque parole obligeante a philoxipe apres qu'il les eut laissez ensemble il retournoit chez luy avec une inquietude extreme comme nous y fusmes il s'informa si la princesse aretaphile y avoit encore este long temps apres luy et ayant sceu que non il entra dans la chambre de philoxipe qui me voyant avec le roy en fut fort aise seigneur luy dit il je voy bien qu'il est temps de vous adjouer ma foiblesse et de vous desabuser le roy qui ne pouvoit concilier ces deux choses ne luy respondit qu'en soupirant et s'estant assis aupres de son lict philoxipe reprenant la parole luy 
 demanda pardon de la peine qu'il luy avoit donnee et me pria de raconter au roy ce que je scavois de son avanture le suppliant de ne trouver pas mauvais que je ne luy eusse point dit la verite puis qu'a moins que d'attirer sur moy le courroux du ciel et d'estre parjure je n'eusse pu reveler son secret apres les sermens qu'il m'avoit fait faire je commencay donc de dire au roy tout ce que je scavois de l'amour de philoxipe mais seigneur tout ce que je luy disois luy paroissoit tellement incroyable et parce qu'en effet la chose n'estoit pas trop dans la vray-semblance et parce qu'il craignoit qu'elle ne fust pas vraye qu'il fut un assez long temps a ne pouvoir mesme concevoir qu'elle fust possible enfin il dit a philoxipe qu'a moins que de voir policrite il n'adjousteroit point de soy a mes paroles philoxipe voyant donc l'obstination de ce prince luy dit qu'encore qu'il se trouvast fort mal il ne laisseroit pas de se faire porter a clarie pour peu qu'il se trouvast mieux le lendemain s'imaginant qu'il recouvreroit plustost la sante en s'aprochant de policrite qu'en demeurant a paphos cependant quoy que le roy ne creust pas encore ce que je luy disois il y avoit des momens ou l'on ne laissoit pas de voir des sentimens de joye dans son coeur ha mon cher philoxipe luy disoit il seroit il bien possible que vous ne fussiez point mon rival et que je me fusse trompe si cela est adjoustoit il encore je pense que j'adoreray cette policrite dont vous 
 me parlez au lieu de condamner l'amour que vous dittes avoir pour elle puis que par la je ne seray plus contraint de ceder ce que j'aime plus que ma vie et que mon confident ne sera point mon rival mais admirez seigneur les effets extraordinaires de l'amour philoxipe estoit encore assez malade lors qu'il avoit envoye prier le roy de le venir revoir mais des qu'il eut forme la resolution de retourner a clarie il luy amanda il dormit toute la nuit suivante avec assez de tranquilite et le lendemain il se fit porter en litiere a clarie ou le roy alla coucher le jour d'apres philoxipe quitta le lict et celuy qui suivit malgre sa foiblesse il monta a cheval avecque le roy accompagne de peu de monde et fut jusques au pied des rochers ou il faloit descendre 
 
 
 
 
comme nous y fusmes le roy sans estre suivy que de philoxipe et de moy prit le chemin de la cabane de cleanthe comme nous la descouvrismes philoxipe qui aussi bien avoit besoin de se reposer s'arresta et la monstrant au roy seigneur luy dit il avec une confusion estrange voila le lieu qui m'a fait quitter paphos voila l'endroit de toute la terre qui me plaist le plus et ou vous allez voir une personne qui peut-estre vous fera plustost rival de philoxipe que philoxipe n'est le vostre ce prince dit cela avec un sousris qui marquoit visiblement que la seule esperance de revoir policrite avoit remis la joye dans son coeur ce n'est pas qu'il n'aprehendast 
 de deplaire a cette jeune personne et d'irriter encore cleanthe en menant le roy chez luy mais la chose n'ayant point de remede il s'y estoit resolu et cette crainte n'empeschoit pas que la joye n'eust place en son ame apres que le roy eut assez considere la grandeur de l'amour de philoxipe par la petitesse de la cabane de policrite et qu'il eut pourtant adjoue que ce desert avoit quelque chose de sauvage qui ne deplaisoit pas nous marchasmes et nous arrivasmes enfin a cette petite palissade de lauriers qui fermoit la court de cleanthe nous y entrasmes donc et philoxipe devancant alors le roy fut a la maison dont il trouva la porte fermee il frapa sans que personne respondist ce qui d'abord luy fit croire que peut-estre toute la famille de cleanthe seroit allee a ce petit temple ou il avoit veu une fois policrite neantmoins comme il eust pu estre que quelqu'un eust este dans cette maison qui ne l'eust pas entendu il frapa encore et frapa si fort en effet qu'un jeune esclaue qui seruoit cleanthe leur vint ouvrir qui connoissant bien philoxipe luy dit apres qu'il luy eut demande ou estoit son maistre seigneur je ne puis vous rien dire de ce que vous voulez scavoir et je scay seulement que cleanthe megisto policrite et doride ne sont plus icy et n'y doivent plus revenir ils ont emmene avec eux les femmes qui estoient de leur pais et mon maistre m'a commande d'attendre icy de ses nouvelles 
 sans que je scache ny pourquoy il est party ny pourquoy il m'a laisse philoxipe surpris et afflige de ce discours fut assez long temps sans parler le roy s'imagina d'abord qu'il y avoit de l'artifice et que philoxipe ne m'avoit fait dire ce que j'avois dit que pour l'abuser mais enfin ce jeune esclave estant rentre dans la maison et revenu un moment apres seigneur dit il a philoxipe lors que policrite fut preste a partir d'icy elle me tira a part sans que personne le vist et me donna ce que je remets entre vos mains avec ordre si vous veniez icy de vous le bailler philoxipe prenant a l'instant mesme des tablettes que cet esclave luy presenta les ouvrit pendant que le roy me faisoit l'honneur de me parler a huit ou dix pas de la et il y leut ces paroles
 
 
 policrite a philoxipe 
 
 
 je ne scay seigneur ou l'on mene policrite mais je scay bien que t'est le prince philoxipe qui fait son exil comme je n'auray peut-estre jamais l'honneur de le voir j'ay creu que je pouvois sans crime apprendre par cette lettre mes veritables sentimens que je refusay de luy dire la derniere fois que je luy parlay il scaura donc que d'abord ne me croyant pas digne de son 
 affection par ma naissance je luy ay refuse la mienne autant que j'ay pu mais qu'ayant apris en suitte que je ne suis pas de la condition dont il parois estres et qu'il y a eu des rois dans ma race je luy adjoue que j'ay eu de la joye de ne pouvoir moy mesme reprocher au prince philoxipe qu'il eust une inclination trop disproportionnee a sa qualite et que j'ay creu luy devoir aprendre ce que je suis afin qu'il ne croye pas faire rien indigne de luy en se souvenant quelquefois de policrite qui se souviendra tousjours agreablement de sa vertu soit que la fortune luy fasse passer sa vie dans un palais ou sous une cabane 
 
 
 policrite 
 
 
philoxipe n'eut pas plustost acheve de lire cette lettre qu'il vint retrouver le roy seigneur luy dit il en la luy presentant avec une melancolie estrange vostre majeste verra dans ces tablettes mon innocence et mon malheur apres cela le roy se mit a lire ce que policrite avoit escrit et a le lire tout haut mais dieux que le malheureux philoxipe eut de peine a n'interrompre pas le roy aussi n'eut il pas plustost acheve de lire que regardant ce prince avec une douleur extreme et bien seigneur luy dit il suis-je amoureux de la princesse aretaphile et ne suis-je pas le plus malheureux homme du monde le roy l'embrassant alors luy demanda pardon de ses soubcons et de l'inquietude qu'il luy causoit mais mon cher philoxipe luy dit il j'en feray bien puni et par vostre propre douleur 
 qui sera tousjours la mienne et par la princesse aretaphile qui ne me pardonnera pas aisement mais adjousta t'il encore avez vous de quoy vous consoler puis que vous aprenez deux choses a la fois fort importantes et fort agreables car enfin policrite vous aime et policrite est de naissance illustre en eussiez vous pu demander davantage aux dieux quand ils vous enssent promis de vous accorder tous vos souhaits ha seigneur s'ecria philoxipe ce que vous me dittes pour me consoler est ce qui fait toute la malignite de mon infortune car il est vray que j'aprens que policrite ne me hait pas et que policrite est d'une condition egale a la mienne mais en mesme temps cette aimable et cruelle personne me dit qu'elle ne me verra jamais et qu'elle ne scait ou l'on la mene ha seigneur je serois plus coupable si j'estois amoureux de la princesse aretaphile mais je serois moins miserable j'aurois des raisons pour combattre ma passion mais icy je ne voy rien qui ne la fortifie et qui ne l'augmente enfin apres que philoxipe se fut bien pleint il quitta le roy et fut encore demander cent choses a ce jeune esclave sans qu'il peust tirer nul esclaircissement ny de la naissance de policrite ny du lieu ou cleanthe et megisto estoient allez et il sceut seulement qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ils estoient partis ny prieres ny promesses ny menaces ne purent jamais rien faire dire davantage a ce jeune esclave de qui philoxipe 
 tout desespere qu'il estoit ne laissa pas d'estimer la fidelite mais enfin ne pouvant rien scavoir de plus il suivit le roy qui s'en retournoit a clarie pour moy je ne me trouvay de ma vie plus embarrasse car le roy estoit si melancolique et de sa propre douleur et de celle de philoxipe qu'il ne pouvoit se resoudre a parler ny pour se pleindre ny pour consoler ce prince afflige qu'il aimoit si tendrement philoxipe de son coste estoit encore plus inquiet il abandonnoit cette cabane a regret quoy que ce qu'il aimoit n'y fust plus tantost il tournoit les yeux pour la regarder encore tantost il regardoit la lettre de policroite que le roy luy avoit rendue en suitte il regardoit vers le ciel apres il attachoit ses regards vers la terre et marchant quelquefois sans rien dire et quelquefois aussi soupirant fort haut il sembloit ne scavoir pas si le roy estoit la ou s'il estoit seul tant sa resuerie estoit profonde enfin nous arrivasmes a clarie mais dieux que la conuersation fut triste le reste du jour du moins philoxipe luy disoit le roy vous avez cet avantage de scavoir que policrite vous a beaucoup d'obligation qu'elle n'a rien a vous reprocher que vous estes innocent envers elle et qu'elle ne pense a vous en quelque lieu qu'elle soit que pour regretter vostre absence ou au contraire j'ay irrite aretaphile de qui l'ame superbe m'accuse sans doute de peu d'affection et qui trouvera fort mauvais que j'aye prefere vostre vie a l'amour 
 que j'ay pour elle mais seigneur reprit l'afflige philoxipe vous scavez ou est la princesse aretaphile vous pouvez luy faire entendre vos raison vous pouvez luy demander pardon de ce crime qu'un exces de generosite vous a fait commettre vous pouvez soupirer aupres d'elle vous pouvez vous plaindre et vous pouvez appaisser sa colere mais pour moy seigneur quand je me plaindray que je soupireray que je respandray des torrents de pleurs parmy mes rochers tout cela me rendra t'il policrite et scauray-je ou elle demeure peut-estre que cleanthe se sera embarque et peut-estre enfin que je ne scauray jamais ny qui est policrite ny ou est policrite ha seigneur s'ecrioit ce prince amoureux et desole si vous scaviez quelle cruelle avanture est la mienne vous connoistriez aisement que je suis de plus malheureux homme du monde car si j'aimois une personne qui me haist le despit me pourroit guerir si j'en aimois une inconstante le mespris que je ferois de sa foiblesse me consoleroit si j'estois jaloux une partie de mon chagrin se passeroit a chercher les voyes de nuire a mes rivaux si l'absente de policrite estoit bornee l'esperance de son retour quelque esloigne qu'il me parust adouciroit mes inquietudes et si la mort mesme avoit mis une personne que j'aimerois dans le tombeau je pense que je souffrirois moins que je ne souffre car enfin ce mal est un si grand mal qu'il assoupit la raison et 
 presque l'ame insensible mais icy l'esloignement de policrite a pour moy toute la rigueur de la mort et quelque chose de plus je ne la dois non plus voir a ce qu'elle dit que si elle n'estoit plus vivante et cependant je scay qu'elle sera peut-estre en lieu ou elle sera veue ou elle sera aimee et ou peut-estre elle aimera sans se souvenir plus de philoxipe et tout cela sans que je puisse prevoir de fin a ma souffrance ny a mes douleurs et mesme sans que je puisse avoir recours a la mort car apres tout quoy que policrite die que je ne la verray plus je la pourrois voir et le hazard pourroit me la faire rencontrer c'estoit de cette sorte que le roy et philoxipe s'entretenoient je taschois de les consoler tous deux mais a vous dire le vray mes raisons estoient fort mal escoutees cepcndant pour philoxipe il n'avoit point de remede a chercher a son mal car comme il avoit sceu par cet esclave qui luy avoit baille la lettre de policrite qu'il y avoit desja avez longtemps qu'elle estoit partie il ne pouvoit songer a aller apres ny ne scavoit pas de quel coste faire chercher tout ce qu'il put faire fut d'ordonner a ses gens de veiller jour et nuit a l'entour de cette cabane avec ordre d'arrester tous ceux qui y viendroient pour tascher d'aprendre par eux ce que ce trop fidelle esclave n'avoit pas voulu dire et de le suivre par tout ou il iroit jugeant bien que cleanthe ne l'avoit pas laisse seul dans cette maison sans quelque raison secrette et sans avoir dessein d'y revenir 
 ou du moins d'y renvoyer quelqu'un de sa part ou que l'esclave luy mesme l'allast trouver ou il seroit pour le roy il n'en estoit pas ainsi et il n'ignoroit pas que c'estoit aux pieds de la princesse aretaphile qu'il faloit aller tascher d'obtenir son pardon il ne voulut pourtant pas obliger si tost son cher philoxipe a retourner a paphos et il tarda encore le jour suivant a clarie mais quoy qu'il n'y eust nulle apparence de retrouver policrite philoxipe supplia le roy de ne laisser pas d'envoyer a tous les ports de l'isle afin de tascher de scavoir si cleanthe se seroit embarque en quelqu'un estant assez aise d'en estre esclaircy a cause de ce nombre de femmes qu'il menoit qui le rendoient remarquable le roy luy dit qu'il feroit ce qu'il voudroit mais qu'il le conjuroit aussi de ne luy refuser pas d'aller a paphos pour luy aider a obtenir sa grace de la princesse aretaphile philoxipe eut un sensible desplasir d'estre force de retourner a la ville mais ayant tant d'obligation au roy et ce prince n'estant mal avec la personne qu'il aimoit que pour l'amour de luy il crut qu'il devoit y aller et en effet il y vint icy seigneur admirez les caprices de l'amour l'exces de la douleur de philoxipe occuppa si fort son esprit qu'il ne se pleignit plus des maux du corps ny de sa foiblesse et ce mesme prince qui trois jours auparavant estoit venu a clarie en lictiere s'en retourna a cheval a paphos comme nous y fusmes le roy alla le soir mesme chez la princesse aretaphile 
 qu'il rencontra sans autre compagnie que celle de ses femmes elle le receut avec toute la civilite qu'elle devoit a sa condition mais aussi avec toute la froideur d'une personne irritee comme elle vit philoxipe avec le roy seigneur luy dit elle avec un sous-rire malicieux je vous avois bien dit que philoxipe gueriroit sans que je m'en meslasse philoxipe madame respondit il est beaucoup plus malade que je ne le croyois mais graces au ciel je ne vous reprocheray point sa mort puis que vous n'estes pas la cause de ses inquietudes eh veuillent les dieux que vous ne mettiez pas philoxipe en estat de vous reprocher la mienne non non seigneur luy dit elle vostre vie n'est point en danger et tant que philoxipe vivra vostre majeste n'aura rien a craindre ha madame s'escria le roy ne me traitez pas si cruellement ha seigneur repliqua t'elle n'entreprenez pas s'il vous plaist de me vouloir persuader des choses si opposecs les unes aux autres en si peu de temps il n'y a que quatre ou cinq jours que vous me fistes l'honneur de me dire chez philoxipe que vous ne me demandiez plus rien pour vous que mon affection estoit un bien ou vous ne vouliez plus avoir de part et vous me priastes encore si j'ay bonne memoire de ne traiter pas philoxipe si rigoureusement que je vous avois traite et peut-estre adjousta t'elle avec une malice extreme que defferant beaucoup a vos prieres en cette occasion je vous eusse accorde ce que vous me demandiez pour philoxipe si mon amitie 
 eust este necessaire pour sauver sa vie mais grace au ciel n'en ayant pas besoin il se contentera s'il luy plaist de mon estime et vostre majeste se satisfera aussi de mon respect qui est la seule chose que je luy puis et que je luy dois rendre car enfin me vouloir faire croire que vous m'aimez apres avoir pu souffrir qu'un autre m'aimast et avoir souhaite que je l'aimasse c'est ce qui n'est pas aise d'entendre sans quelque sentiment de colere croyez moy seigneur adjousta t'elle qu'aimer son rival plus que sa maistresse est une chose qui n'a guere d'exemples et qui me permet a mon aduis de faire connoistre a ceux qui scauront la chose que c'est une excellente voye de se faire un serviteur fidelle et une fort mauvaise invention d'obliger une princesse a aimer celuy qui la traite de cette sorte quoy madame repliqua le roy la compassion que j'ay eue pour philoxipe me destruira dans vostre esprit moy dis-je qui ay souffert un supplice effroyable auparavant que de me resoudre d'avoir de la pitie pour luy moy qui ne vous cedois que parce que je ne pouvois vous abandonner et qui sentois que la mort de philoxipe avancoit la mienne si vous eussiez plus aime aretaphile repliqua cette princesse que vous n'aimiez philoxipe vous vous fussiez pleint de son malheur et du vostre vous eussiez tasche de le guerir par l'absence et par cent autres voyes et tout au plus vous ne l'eussiez pas hai vous eussiez pleure sa mort quand elle fust arrivee et vous vous 
 en seriez console par la seule veue d'aretaphile mais parce que vous aimez plus philoxipe qu'aretaphile vous vous resoluez aisement a sa perte cependant seigneur vous n'avez pu ceder a philoxipe que la part que vous aviez dans son ame qui n'estoit peut-estre pas telle que vous la croiyez ha inhumaine princesse reprit le roy ne me desesperez pas et scachez qu'en vous cedant a philoxipe je m'estois resolu a mourir peut-estre seigneur repliqua t'elle si j'avois la foiblesse de vous escouter favorablement aujourd'huy qu'a la premiere occasion qui s'en presenteroit et qu'au premier soubcon que vous auriez que quelqu'un ne me haist pas vous viendriez encore me conjurer de guerir son mal non non seigneur adjousta t'elle avec un visage plus serieux vous ne m'avez jamais aimee et vous ne scavez point aimer l'amour est quelque chose au dessus de la raison et de la generosite qui a ses reigles a part l'on peut donner sa propre vie a un de ses amis mais pour la personne aimee il seroit bien plus juste et plus ordinaire de donner tous ses amis pour ses interests que de la ceder a un de ses amis enfin poursuivit elle encore vous avez pu imaginer que vous pouviez vivre sans moy car si vous eussiez creu que vous enssiez deu mourir il eust ce me semble este aussi beau de mourir sans ceder aretaphile a philoxipe qu'apres la luy avoir cedee mais seigneur ayant mieux aime donner une marque de generosite extraordinaire 
 qu'une preuve d'amour assez commune je n'ay rien a dire mais aussi n'ay-je rien a faire qu'a conserver mon coeur aussi libre qu'il l'a tousjours este le roy voyant qu'il ne pouvoit appaiser cet esprit altier apella philoxipe a son secours venez luy dit il venez reparer le mal que vous m'avez fait innocemment et si vous voulez conserver ma vie comme j'ay voulu conserver la vostre faites que l'on me remette en l'estat ou j'estois auparavant que d'avoir eu pitie de vous madame dit alors philoxipe parlant a cette princesse si vous jugez de l'amour du roy pour vous par son amitie pour moy que n'en devez vous point attendre puis que pour me sauver la vie il a pu durant quelques momens seulement renoncer a la possession d'un thresor inestimable et ne devez vous pas croire qu'a la moindre occasion qui s'en presenteroit il sacrifieroit pour vostre service non seulement philoxipe mais tous ses sujets et qu'il sa crifieroit mesme sa propre vie non non respondit cette princesse vous n'estes pas si oblige au roy que vous pensez et au lieu que vous me priez de juger de l'amour qu'il a pour moy par l'amitie qu'il a pour vous je vous conseille de ne juger de l'amitie qu'il a pour vous que par l'amour qu'il a pour moy et de croire que puis qu'il a pu me ceder il n'a jamais eu une passion assez violente pour aretaphile pour meriter que philoxipe luy soit fort oblige de ce qu'il a fait pour luy puis qu'il l'eust fait pour tout autre mais 
 cruelle princesse interrompit le roy que voulez vous que je face je pense respondit elle que je ne vous demanderay rien d'injuste quand je vous supplieray tres-humblement de ne vous souvenir plus d'aretaphile et de jouir en repos de la vie de philoxipe qui vous a si peu couste ha s'escria le roy si la vie de philoxipe me coustoit vostre affection je l'aurois achetee plus cher que si j'eusse donne ma couronne adjouez la verite seigneur luy dit cette malicieuse princesse il philoxipe eust este aussi malade d'ambition que vous le croiyez malade d'amour il ne seroit pas encore guery et vous n'eussiez pas si tost cede le sceptre que vous avez cede aretaphile philoxipe qui comprit aisement le sens cache de ces paroles ou le roy ne respondoit pas tant il estoit accable de douleur luy dit madame quand le roy vous adjouera qu'il a failly et qu'il vous en demandera pardon serez vous plus inexorable que les dieux et luy refuserez vous sa grace quand le roy luy dit elle aura fait pour me guerir de quelque maladie d'esprit s'il m'en arrive une chose aussi extraordinaire que ce qu'il a fait pour vous je verray alors en quelle disposition sera mon ame enfin seigneur quoy que le roy et philoxipe pussent dire ils ne purent rien obtenir de cette imperieuse personne comme ils furent sortis de chez elle et qu'ils furent retournez au palais philoxipe qui connoissoit admirablement aretaphile luy dit qu'il scavoit une voye infaillible de le remettre 
 bien avec elle helas luy dit le roy il est peu de choses que je ne face pour cela parlez donc mon cher philoxipe faut il soupirer longtemps faut il verser des larmes en abondance et faut il estre eternellement a ses pieds non seigneur reprit il et il ne faut que luy mettre la couronne sur la teste mais luy respondit ce prince j'eusse bien voulu ne devoir point l'amour d'aretaphile a son ambition et au contraire j'eusse voulu que la couronne de chipre eust este la recompense de son affection pour moy enfin seigneur cinq ou fix jours s'estant passez de cette sorte et philoxipe ne pouvant plus souffrir la cour supplia le roy de luy permettre de s'en retourner a clarie tous ceux que le roy avoit envoyez a tous les ports de mer qui n'estoient pas fort esoignez de paphos revindrent en ce mesme temps et ne raporterent nulles nouvelles de policrite de sorte que le malheureux philoxipe s'en retourna a sa solitude avec un desespoir estrange il avoit pourtant oblige le roy a ne dire point quelle estoit la cause de son chagrin et il n'y avoit que luy la princesse aretaphile et moy qui en sceussions la verite encore cette princesse n'en scavoit elle rien autre chose sinon que philoxipe estoit devenu amoureux d'une personne qu'il ne connoissoit pas de vous representer quelle estoit la vie qu'il menoit cela seroit assez difficile des qu'il faisoit beau il s'en alloit visiter la cabane de policrite et tous les lieux ou il l'avoit veue et ou il 
 luy avoit parle il s'en alloit faire de nouvelles questions a esclave qui y estoit et que l'on avoit tousjours observe sans voir venir personne parler a luy ny sans qu'il eust este parler a personne mais toute l'adresse de ce prince fut une seconde fois inutile contre la genereuse fidelite de cet esclave si digne de ne l'estre point quand philoxipe ne pouvoit se promener il demeuroit dans sa galerie a considerer la peinture de sa belle venus uranie lors qu'il se souvenoit de la douce vie qu'il avoit menee auparavant que d'estre amoureux il souhaitoit presque de n'avoir jamais veu policrite mais des qu'il rapelloit en sa memoire les charmes de sa beaute et de son esprit et les heureux momens dont il avoit jouy aupres d'elle quoy qu'elle luy eust tousjours cache les sentimens d'estime qu'elle avoit pour luy il preferoit toutes les douleurs qu'il souffroit depuis qu'il aimoit a tous les plaisirs qu'il avoit eus pendant qu'il estoit insensible helas disoit il quelquefois en luy mesme en relisant la lettre de policrite que de douces d'agreables et de cruelles choses j'ay aprises en un mesme jour policrite est de naissance illustre policrite se souviendra tousjours de moy et policrite ne me verra jamais ha s'il est ainsi pousuivoit il que n'ay-je recours a la mort et que fais-je d'une vie si malheureuse puis tout d'un coup venant a penser que policrite vivoit et que policrite ne le haissoit pas un rayon d'esperance luy faisoit 
 croire que peut-estre s'informant de luy et aprenant la miserable vie qu'il menoit se resoudroit elle a luy aprendre enfin en quel lieu de la terre elle vivoit ce raisonnement ne luy donnoit pourtant qu'autant d'esperance qu'il en faloit pour l'empescher de mourir et ne luy en donnoit pas assez pour le consoler de ses infortunes philoxipe vivant donc de cette sorte tout le reste de l'hyuer alloit quelques fois voir le roy lors que le roy ne le pouvoit venir visiter et sans nul espoir de remede a ses maux il attendoit la mort ou des nouvelles de policrite car l'une ou l'autre estoient l'objet de toutes ses pensees et le terme de tous ses desirs le printemps mesme qui semble inspirer la joye a toute la nature n'apporta point de changement a son humeur et il regarda rougir les roses de ses jardins avec le mesme chagrin qu'il avoit veu blachir ses parterres de neige durant l'hyuer ceux qui observoient l'esclave de cleanthe luy aprirent un matin qu'il estoit mort subitement cette facheuse nouvelle redoubla encore ses deplaisirs tant parce que tout ce qui apartenoit a policrite luy estoit fort considerable et que cet esclave luy avoit paru digne d'un sort plus heureux que parce qu'il perdoit en le perdant presque toute l'esperance qu'il luy restoit de pouvoir decouvrir ou estoit policrite il ne laissa pas pourtant de faire continuer encore quelque temps de prendre garde s'il ne viendroit personne a cette cabane deserte 
 mais enfin se lassant de lasser ses gens il les dispensa d'une peine si inutile et abandonna absolument sa fortune a la conduitte des dieux 
 
 
 
 
un jour donc comme il estoit en une humeur si sombre solon arriva a clarie un nom qui luy estoit si cher luy donna d'abord beaucoup d'emotion de joye mais venant a considerer combien il estoit change depuis qu'il ne l'avoit veu et quelle confusion il auroit s'il faloit luy adjouer sa foiblesse quoy qu'il sceust bien que l'amour honneste n'estoit pas une passion dont solon fust ennemi declare cette joye en fut un peu moderee il fut pourtant au devant de luy avec beaucoup d'empressement mais comme la tristesse s'estoit puissamment emparee de son coeur et de ses yeux la satisfaction qu'il avoit de revoir l'illustre solon estoit tellement interieure qu'a peine en paroissoit il quelques marques sur son visage solon ne le vit donc pas plustost qu'il remarqua aisement sa melancolie et philoxipe de son coste regardant solon vit qu'au lieu de cette phisionomie tranquile et de cet air ouvert et agreable qu'il avoit accoustume d'avoir dans les yeux il y paroissoit beaucoup de douleur apres que les premiers complimens furent faits et que philoxipe eut conduit solon dans sa chambre seigneur luy dit il vous me donneriez une grande consolation d'avoir l'honneur de vous voir si je ne voyois pas quelques signes de tristesse en vous dont je ne puis m'empescher de vous demander 
 la cause genereux prince repliqua solon je devrois vous avoir prevenu et vous avoir demande le sujet de vostre melancolie auparavant que de vous avoir donne loisir de me parler de la mienne mais je vous adjoue que le legislateur d'athenes n'est pas presentement en estat de se donner des loix a luy mesme et que la douleur que je sens est plus forte que ma raison philoxipe l'embrassant alors estroitement le conjura de luy en vouloir dire la cause et le pria de croire qu'il seroit toutes choses possibles pour le soulager mais luy dit il seigneur je pensois que la philosophie vous eust mis a couvert de toutes les infortunes de la vie et que la douleur fust un sentiment inconnu a solon a qui toute la grece donne le nom de sage la philosophie reprit ce fameux athenien est une imperieuse qui se vante de regner en des lieux ou elle n'a pas grand pouvoir elle peut sans doute poursuivit il enseigner la vertu aux hommes leur faire connaistre toute la nature leur faire aprendre l'art de raisonner et leur donner des loix et des preceptes pour la y conduitte des republiques et des estats elle peut mesme assez souvent nous faire vaincre nos passions mais lors qu'il faut surmonter un sentiment equitable que la nature nous donne croyez moy philoxipe que cette mesme philosophie qui nous aura quelque fois fait perdre des couronnes sans changer de visage ou qui nous en aura fait refuser sans repugnance se trouve foible en 
 des occasions moins eclatantes et en mon particulier je puis dire que j'en ay este abandonne trois fois en ma vie quoy que peut-estre j'en aye este secouru en cent autres rencontres assez difficiles mais encore luy dit philoxipe ne scauray-je point ce qui vous afflige il faut bien que je vous le die luy repliqua solon puis que ce n'est que de vous seul que je puis attendre quelque secours je ne vous rediray point luy dit il tant de particularitez qu'autrefois je vous ay racontees de ma fortune car je veux croire que vous ne les avez pas oubliees mais pour vous faire entendre parfaitement la cause de ma douleur il faut toutefois que je reprenne les choses d'assez loin et que je vous dis quelques circonstances de ma vie que vous avez ignorees vous avez bien sceu que je n'ay jamais creu que le mariage fust incompatible avec la philosophie et la parfaite sagesse comme thales cet illustre milesien se l'est imagine et vous n'avez pas ignore non plus que j'espousay une personne de grande vertu et de grand esprit dont j'eus des enfans qui moururent peu apres leur naissance a la reserve d'un fils qui me resta et que j'ay esleve avec beaucoup de soin en intention de le rendre digne de l'illustre sang dont il est descendu il pouvoit avoir quatorze ou quinze ans lors que je fus a milet pour quelques affaires et comme le sage thales estoit fort de mes amis je fus le visiter et suivant nostre coustume il soustint ses opinions 
 et moy les miennes il me reprochoit agreablement ma foiblesse et me disoit que je tesmoignois assez l'indulgence que j'avois pour l'amour par une petite image de cupidon que je consacray un jour a cette dimunite et que je fis placer au parc de l'academie au lieu ou ceux qui courent avec le flambeau sacre ont accustume de s'assembler passant donc insensiblement d'une chose a une autre nous parlasmes des felicitez et des infortunes du mariage et en suitte la conversation s'esloignat toujours de son premier sujet come il arrive assez souvent nous parlasmes de nouvelles et d'autres choses semblables un moment apres thales feignant d'avoir quelque ordre a donner a un des siens pour ses affaires particulieres se leva pour luy parler bas et se vint remettre a sa place en suitte de quoy a quelque temps de la je vys arriver un estranger que je ne connaissois pas qui luy dit qu'il venoit d'athenes et qu'il n'y avoit que dix jours qu'il en estoit parti a l'instant mesme presse par ce desir naturel de curiosite de scavoir s'il n'y avoit eu nulle nouveaute en ma patrie depuis que j'en estois esloigne je luy demanday s'il ne scavoit rien de considerable de ce lieu la non me respondit il si non que le jour que je partise vy faire les funerailles d'un jeune garcon de la premiere qualite ou toutes les personnes de consideration qui sont a la ville estoient et pleignoient extremement la douleur que recevoit le pere de cet enfant qui n'estoit 
 pas alors a athenes j'adjoue philoxipe qu'entendant parler cet homme de cette sorte je changeay de couleur et ne pus m'empescher de craindre pour mon fils mais luy dis-je ne scavez vous point le nom de ce malheureux pere je l'ay oublie me repliqua t'il mais se scay que c'est un homme d'une extreme probite et dont la reputation est grande en ce lieu la je confesse seigneur que comme la philosophie enseigne aussi bien la sincerite que la modestie je creus que je pouvois estre celuy dont parloit cet homme de sorte que voulant m'eclaircir sans choquer la bien-seance il ne s'appelloit sans doute pas solon luy dis-je attendant sa response avec beaucoup d'inquietude pardonnez moy me respondit il et ma memoire m'avoit desja redonne son nom quand vous l'avez prononce que serviroit il de le nier je ne pus entendre une si funeste nouvelle sans douleur mais une douleur si violente que thales en eut pitie et se moquant de ma faiblesse me demanda en riant s'il estoit avantageux au sage de se marier et de se mettre en estat d'avoir estudie la philosophie pour les autres sans s'en pouvoir servir pour soy mesme en suitte de quoy il m'aprit qu'il n'y avoit rien de vray en tout ce que cet homme m'avoit dit qu'il n'avoit pas mesme este a athenes depuis fort long temps et qu'il n'avoit parle ainsi que par ses ordres qu'il luy avoit fait donner lors qu'il m'avoit quitte pour parler bas a un des siens a mon retour a athenes 
 je retrouvay effectivement mon fils en vie mais je trouvay toute la ville en confusion a cause de quelque desordre qui estoit arrive entre les descendans de megacles et les descendants de ceux qui avoient este de la conjuration cylonienne en suitte les megariens surprirent le port de nisacee et reprirent l'isle de salamine qui m'avoit tant donne de peine et pour comble de malheur tout le peuple se trouva saisi d'une crainte superstitieuse qui luy persuada qu'il revenoit des esprits qu'il aparoissoit des spectres et des fantosmes et cette imagination s'empara tellement de la plus grande partie du monde qu'il y eut une consternation universelle ceux qui avoient le soin des choses sacrees disoient mesme qu'ils apercevoient dans les victimes des lignes infaillibles que la ville avoit besoin de purifications et que les dieux estoient irritez par quelque crime secret pour cet effet de l'advis des plus sages l'on envoya en crete vers epimenides le phaestien qui estoit et qui est encore sans doute un homme incomparable un homme dis-je de qui la vie est toute pure toute simple et toute sainte qui ne mange a peine qu'autant qu'il faut pour vivre de qui l'ame est autant destachee des sens qu'elle le peut estre en cette vie qui est tres scavant en la connaissance des choses celestes et qui passe en son pais non seulement pour avoir quelques revelations divines mais mesme les peuples de crete assurent qu'il est fils d'une nimphe nommee 
 balte quoy qu'il en soit seigneur c'est un homme extraordinaire en scavoir et en vertu epimenides donc ne refusant pas la priere qu'on luy fit vint a athenes et me fit la grace de me choisir entre tant de gens illustres dont cette celebre ville est remplie pour le plus particulier de ses amis apres qu'il eut par sa sagesse et par la croyance que le peuple avoit en luy dissipe toutes les fausses imaginations qu'il avoit et qu'il l'eut guery de toutes ses craintes par des sacrifices par des prieres 8c par des ceremonies il voulut encore a ma consideration tarder quelque temps a athenes ou certainement il fit des predictions prodigieuses a cent personnes differentes un jour que venant a parler ensemble de la foiblesse humaine et combien peu il faloit se fier a ses propres forces ny mesme a celles de la philosophie je luy racontay ce qui m'estoit arrive chez thales le milesien et a quel point j'avois este honteux de n'estre pas maistre de mes premiers sentimens solon me dit il est aise a vaincre de ce coste la et toutes les fois que la fortune se servira des sentimens de la nature contre luy elle le vaincra sans doute car il a l'ame aussi tendre en ces rencontres qu'il l'a forte contre l'ambition mais solon dit il que vous estes a pleindre si vous ne vous resoluez a me croire et que ce que vous avez souffert chez thales vostre illustre amy est peu de chose en comparaison de ce que vous souffrirez un jour en la personne d'une fille dont 
 vostre femme est grosse presentement j'ay me dit il encore observe vostre naissance et vostre vie et je trouve que cette fille qui naistra bien-tost doit estre un prodige en beaute et en vertu et doit estre aussi une des plus heureuses personnes du monde si vous croyez mes conseils mais aussi la plus infortunee il vous ne les suivez pas enfin me dit il si vous ne faites ce que je vous diray vous aurez le desplaisir de voir que la beaute de vostre fille desolera vostre patrie et qu'apres avoir refuse la souveraine puissance comme vous la refuserez un jour elle donnera de l'amour a un de vos citoyens qui deviendra le tyran de la republique ce qui la fera resoudre a la mort plustost que de l'espouser j'advoue qu'en rendant parler epimenides de cette sorte j'en fus sensiblement touche car je luy avois entendu predire des choses que j'avois veues arriver si precisement en suite que mon ame en fut esbranlee je le priay donc de me dire ce qu'il faloit faire pour empescher qu'un homme qui sacrifioit toute sa vie a la gloire d'athenes n'eust une fille qui deust donner de l'amour a celuy qui en voudroit estre le tyran il me dit donc que comme l'on ne scavoit pas encore dans athenes que ma femme estoit grosse il faloit cacher sa grossesse l'envoyer a la campagne et quand elle y seroit accouchee faire nourrir cette fille secrettement sans qu'elle sceust de qui elle estoit nee et sans que personne le sceust aussi excepte ceux qui auroient soin de son education 
 que s'il arrivoit que je fusse oblige de quitter ma patrie il faloit que je la laissasse pendant mon exil en quelque isle de la mer egee et que cela estant elle seroit infailliblement heureuse sans que je deusse craindre qu'elle fust aimee du tyran d'athenes enfin seigneur pour accourcir mon discours je creus les conseils d'epimenides et j'envoyay ma femme aux champs ou elle acoucha d'une fille quand le temps en fut venu ce commencement de prediction acomplie me semblant estrange je continuay d'agir selon les conseils d'epimenides qui en s'en allant apres avoir refuse tous les presens qu'on luy offrit n'ayant voulu pour sa recompense qu'un rameau de l'olive sacree me dit que ma fille me donneroit un jour autant de satisfaction par sa vertu et par son bonheur qu'elle me donneroit d'inquietude par sa perte ces paroles obscures me demeurerent dans l'esprit et depuis cela je remis ma fille entre les mains d'une soeur que j'aimois beaucoup qui estoit mariee a corinthe et qui m'estoit venue voir confiant a elle seule et a son mary le secret qu'epimenides m'avoit tant recommande je ne m'arresteray point a vous dire que je perdis bientost apres ma femme et que j'en eus une douleur extreme je ne vous entretiendray pas non plus des desordres d'athenes qui sont trop connus pour estre ignorez de quelqu'un ny des solicitations que l'on me fit d'accepter la souveraine puissance en me faisant souvenir 
 qu'il y avoit eu des rois dans ma race et qu'un homme descendu de l'illustre codrus pouvoit accepter le sceptre sans scrupule ny avec quelle fermete je rejettay ceux qui me faisoient une proportion injuste suivant les predictions d'epimenides je ne vous rediray pas non plus quelles furent les loix que j'establis vous les scavez et n'ignorez pas comment elles furent receues ny la resolution que je pris de quitter ma patrie pour dix ans afin de n'y changer plus rien et de laisser au peuple le loisir de s'y accoustumer mais je vous diray qu'estant prest a me bannir volontairement de la grece et n'ayant pas oublie ce qu'epimenides m'avoit dit j'aborday a corinthe sans estre connu ou je dis a ma soeur que j'estois oblige de laisser ma fille en une isle tant que mon exil dureroit cette vertueuse personne qui ne l'aimoit pas moins qu'une fille qu'elle avoit aussi avoit espouse un homme de qui la vertu estoit extraordinaire et qui depuis longtemps menoit une vie fort retiree de sorte qu'elle luy persuada aisement de n'abandonner point ma fille qui effectivement me parut la plus belle enfant que je vy jamais je consultay mesme les dieux sur le dessein que j'avois qui m'y confirmerent ainsije pris dans mon vaisseau cette petite famille et voulant du moins que le lieu de l'exil de ces personnes qui m'estoient si cheres fust agreable je choisis cette isle pour les y laisser pendant le discours de solon philoxipe qu'il y avoit desja long temps 
 temps qui avoit bien de la peine a ne l'interrompre point ne put plus s'en empescher quoy seigneur lny dit il vous avez laisse une fille en cette isle ouy reprit solon en soupirant et je l'y vy encore le voyage que je fis icy il y a pres de quatre ans sans vouloir estre veu que de vous mais seigneur si j'ose parler de cette sorte je la vy telle qu'epimenides me l'avoit depeinte c'est a dire belle pleine d'esprit et de vertu lors queje quittay la premiere fois ceux qui la conduisoient je les obligeay de se dire de l'isle de crete a ce mot philoxipe changea de couleur se souvenant que c'estoit le lieu d'ou cleanthe luy avoit dit qu'il estoit mais seigneur reprit il comment se nomme cette fille que les dieux vous ont donnee policrite respondit solon policrite s'escria philoxipe quoy seigneur policrite est vostre fille solon surpris du discours de philoxipe changea de couleur a son tour et craignit que ce prince ne sceust quelque chose de policrite qui luy desplust davantage que l'incertitude ou il estoit de sa vie et de son sejour seigneur luy dit il qui vous a fait connoistre ma fille que j'avois sans doute laissee assez pres de vous mais que j'avois aussi logee en un lieu assez sauvage pour croire que vous ne la deviez pas rencontrer et que quand vous la rencontreriez vous ne la connoistriez pas pour ce qu'elle est les dieux respondit philoxipe sont ceux qui me l'ont fait connoistre et les dieux adjousta t'il encore sont ceux qui l'ont enlevee de sa 
 cabane pour me punir sans doute de n'avoir pas connu plus precisement la fille de l'illustre solon en suite il pria ce fameux legislateur de passer dans sa galerie qui avoit este peinte depuis son dernier voyage a clarie et luy monstrant les portraits de policrite sous la figure de venus uranie voila seigneur luy dit il la deesse qui m'a fait connoistre policrite solon surpris de cette veue regarda philoxipe et ne pouvant comprendre qu'il peust avoir ces peintures sans le consentement de policrite seigneur luy dit il epimenides m'assura que policrite seroit vertueuse mais ces portraits me font craindre que pour avoir este eslevee parmy des rochers elle ne soit devenue un peu trop indulgente ha seigneur s'escria philoxipe que policrite est esloignee de ce que vous me dittes mais oseray-je vous aprendre ma hardiesse et oseray-je vous demander auparavant que de vous raconter mon malheur et le vostre pourquoy vous la laissastes en ce lieu la solon qui connoissoit la vertu de megisto et de cleante qui scavoit aussi cobien estoit grade celle de philoxipe condamna ses premiers sentimens et se hasta de luy dire comment lors qu'il arriva en nostre isle il avoit fait debarquer cleanthe et sa famille comme des passagers qui n'estoient pas de sa connoissance qu'en suitte il les avoit logez au bord de la mer mais qu'estant apres a clarie et luy aidant a faire bastir la ville a la quelle il avoit voulu donner son nom s'estant alle promener seul il 
 avoit remarque ce petit desert ou il avoit loge policrite ayant donne a cleanthe dequoy faire bastir sa cabane et dequoy y subsster tres commodement aussi long temps que devoit durer son exil que passant d'affrique en asie pour s'en aller a la cour de cresus il avoit voulu auparavant revenir en chipre afin d'y voir sa chere policrite et qu'il avoit este un mois entier a cette cabane sans que policrite eust sceu son nom ny qu'il estoit son pere et qu'en suitte il l'estoit venu voir a clarie mais qu'il luy advouoit qu'il avoit descouvert en ce voyage la dans l'esprit de cette je une personne des lumieres extraordinaires qui l'obligeoient d'en regretter la perte sensiblement car dit il je n'ay plus trouve personne dans cette cabane et n'ay pu scavoir ny pourquoy ceux qui l'habitoient en sont partis ny la route qu'ils ont prise ny depuis quand ils ne sont plus en cette solitude mais vous adjousta t'il seigneur hastez vous s'il vous plaist de me dire tout ce que vous scavez de ma fille et ne me desguisez rien car je vous advoue que j'ay l'esprit un peu en peine philoxipe apres avoir en effet remarque que solon avoit une extreme impatience de scavoir comment il connoissoit policrite et comment il en avoit tant de portraits luy raconta la chose avec beaucoup de sincerite il le fit ressouvenir de son humeur insensible et qu'il luy avoit dit il y avoit long temps que l'on pouvoit estre vaincu par l'amour une fois en sa vie sans bonte en suite il luy dit la belle et 
 illustre copagnie qu'il avoit eue chez luy combien cette venus avoit este trouvee merveilleuse la guerre qu'on luy en avoit fait la rencontre de policrite aupres de la source de clarie sa surprise de voir que la peinture de sa venus estoit le portrait de cette inconnue son inquietude de ne pouvoir la retrouver l'heureuse rencontre qu'il avoit faite de cleanthe comme il s'en alloit au temple avec sa famille la troisiesme fois qu'il l'avoit veue lors qu'il la trouva dans le temple mesme comment il avoit enfin descouvert sa cabane et ses diverses pensees la dessus la premiere visite qu'il avoit rendue a policrite lors qu'il la trouva faisant des festons de fleurs les conversations qu'il avoit eues avec cleanthe et avec megisto et enfin la violente pavion dont il s'estoit trouve surpris il luy dit encore combien je l'avoit cobatue a cause de la bassesse qu'il croyoit en la condition de policrite quel changement cette passion avoit cause en son esprit quel bruit sa melancolie avoit fait dans la cour la bizarre imagination que le roy en avoit eue ses conversations aveque luy et avec la princesse aretaphile la colere de cette princesse et l'embarras ou il s'estoit trouve de quelle facon mandrocle avoit fait les portraits de policrite et enfin tout ce qui luy estoit advenu mais apres avoir finy son recit sans donner loisir a solon de luy parler ainsi seigneur luy dit il vous voyez que je ne suis plus cet insensible philoxipe que vous avez autrefois connu 
 mais du moins puis-je vous protester qui j'ay aime policrite dans une cabane avec le mesme respect que si elle eust este sur le throsne et je puis mesme vous assurer que la passion que j'ay eue pour elle a este aussi pure que si j'eusse sceu qu'elle eust este vostre fille ne me condamnez donc pas je vous en conjure puis que je n'ay fait autre chose qu'adorer la vertu de solon en la personne de policrite ouy seigneur poursuivit il c'est plus de sa vertu que de sa beaute que je suis amoureux cependant je ne laisse pas de meriter chastiment car sans doute mes visites ont oblige cleanthe a quitter son desert il n'a pas connu philoxipe et s'est imagine qu'il abuseroit de sa condition mais pour vous prouver dit il encore que j'ay vescu aveque respect aupres de policrite et que je n'en ay jamais eu une parole favorable voyez luy dit il seigneur en luy monstrant la lettre qu'il en avoit receue l'innocente et cruelle marque de reconnoissance que cette adorable personne m'a donnee puis qu'en mesme temps qu'elle me dit qu'elle se souviendra de moy elle me dit aussi qu'elle ne me verra jamais neantmoins seigneur adjousta t'il si ma passion vous deplaist je vous proteste que je me resoudray a mourir aussi tost que vous m'en aurez donne la moindre connoissance puis que c'est la seule voye par laquelle je puis l'arracher de mon coeur mais aussi s'il est vray que vous ayez une veritable affection pour moy vous me 
 plaindrez au lieu de m'accuser vous me promettrez de ne m'estre pas contraire si les dieux vous redonnent policrite et que vous souffrirez qu'elle possede la belle ville que j'ay fait bastir par vos ordres je voudrois seigneur pouvoir luy offrir plusieurs couronnes mais je ne pense pas que celuy qui les refuse fasse difficulte de donner sa fille a un prince qui s'estime heureux de n'estre qu'aupres du throsne et d'aider a son roy a soutenir la pesanteur du sceptre apres que l'illustre philoxipe eut cesse de parler et que solon eut acheve de lire la lettre de policrite ma fille luy dit il est encore plus sage que je ne pensois et puis qu'elle a pu resister aux charmes de la grandeur et a la vertu de philoxipe je trouve qu'epimenides avoit raison de parler de celle de policrite comme d'un miracle soyez donc assure luy dit il seigneur que si les dieux me redonnent ma fille je n'aporteray nul autre obstacle a vos desseins que la priere que je vous feray de considerer plus d'une fois si elle est digne de l'honneur que vous luy voulez faire car si vous continuez en vostre resolution et qu'en effet je connoisse que sa vertu merite une partie des graces que vous luy faites je seray tout prest de luy commander de vous considerer comme celuy que les dieux ont choisi pour la rendre heureuse et pour la combler de gloire je ne vous dis point philoxipe que le fameux excestides mon pere qui ne m'a laisse pauvre que 
 par sa magnificence estoit descendu de l'illustre race du roy codrus car ce ne sont pas des choses dont je trouve qu'il faille tirer grand advantage mais je vous assureray que tous ceux de ma maison depuis qu'ils ont quitte la couronne ont este aussi bons citoyens que leurs devanciers avoient este bons rois et qu'en mon particulier j'aimeray tousjours beaucoup mieux m'opposer a la tyrannie qu'estre le tyran enfin luy dit il encore comme ce ne sera point a vostre grandeur que je donneray policrite je pretens aussi que la vertu de policrite luy tienne lieu d'une couronne mais helas interrompit philoxipe comment me la donnerez vous cette adorable policritesi nous ne scavons point ou elle est il faut la demander aux dieux luy repliqua t'il puis que c'est d'eux seuls que nous devons attendre tous les biens qui nous peuvent arriver enfin seigneur philoxipe eut une joye que l'on ne peut dire de trouver en l'esprit de solon des dispositions si favorables pour luy mais aussi eut il une douleur extreme de voir que les bonnes intentions de solon seroient inutiles si l'on ne retrouvoit point policrite toutesfois la veue d'un homme si illustre ne laissoit pas de le consoler en quelque sorte et la conversation d'une personne qui possedoit la sagesse au souverain degre fit que du moins sa douleur parut plus moderee quoy qu'effectivement elle fust tousjours tres forte il m'a dit mesme que quelque afflige qu'il fust 
 il ne laissoit pas de se souvenir de vous et d'en entretenir solon comme d'une personne fort extraordinaire cependant le roy ayant appris l'arrivee de solon et comme quoy policrite estoit sa fille en eut une extreme joye et voulurent qu'ils allassent a la cour philoxipe et luy de sorte que l'amour de ce prince ne fut plus un si grand secret comme l'on s'imagina que cleanthe ne seroit point sorty de l'isle l'on envoya un nouveau commandement par toutes les villes par tous les bourgs et par tous les vilages de rendre conte des estrangers qui habitoient en tous ces divers lieux mais quoy que l'on peust faire il fut un possible d'en rien aprendre cependant la cour redevenoit fort melancolique car la princesse aretaphile ne pouvant se resoudre de pardonner au roy ce prince aussi par un bizarre sentiment d'amour s'obstinoit a vouloir gagner le coeur de cette princesse auparavant que de l'assurer d'estre reine philoxipe de son coste estoit desespere de ne retrouver point policrite et de l'avoir fait perdre a solon et solon aussi estoit fort triste de n'avoir point de nouvelles de sa fille principalement en un temps ou il faloit qu'il s'en retournast a athenes ou il aprit qu'il y avoit d'assez grands desordres et que toutes choses s'y preparoient a la sedition il sceut qu'il y avoit trois partis differens qu'un nomme lieurgue estoit chef des habitans de la plaine qu'un appelle megades fils d'alemeon l'estoit de ceux de la 
 marine et que pisistrate que vous connustes sans doute quand vous passastes a athenes l'estoit de ceux de la montagne de sorte qu'encore qu'effectivement tout ce grand peuple eust garde ses loix depuis son depart les choses estoient pourtant en estat de changer bientost de face solon estant donc presse de partir en peu de jours dit a philoxipe que l'interest de la patrie estoit preferable a tout et que celuy qui avoit bien voulu cacher sa fille plustost que de l'exposer a donner de l'amour a un tyran n'abandonneroit pas son pais pour attendre inutilement des nouvelles d'une personne que les dieux conserveroient sans doute si elle s'en rendoit digne qu'ainsi il n'avoit plus qu'a luy laisser un pouvoir absolu de l'espouser s'il la retrouvoit philoxipe fort afflige et fort content tout ensemble remercia solon de l'honneur qu'il luy faisoit mais comme le vent ne se trouva pas propre pour partir et que son vaisseau n'estoit pas prest il falut qu'il eust patience durant cet intervale solon sceut qu'il y avoit un temple celebre a cent cinquante stades de paphos dedie comme presque tous les autres de l'isle a venus uranie ou l'on disoit que cette deesse se plaisoit plus d'estre honnoree qu'en aucun autre parce que c'estoit la coustume que toutes les ceremonies en estoient faites par des filles de condition qui se vouoient au service de la deesse et qui la servoient trois ans dans son temple avant que d'estre mariees solon qui 
 creut ne pouvoir mieux employer le temps qui luy restoit a demeurer en chipre malgre luy parce que le vent n'estoit pas propre et que son vaisseau comme je l'ay dit n'estoit pas encore en estat de faire voile croyant dis-je ne pouvoir mieux faire que de prier les dieux proposa a philoxipe d'y aller qui y consentit aisement de sorte que montant a cheval des le lendemain au matin suivis de peu de monde ils furent a ce temple qui est scitue en un lieu infiniment agreable je scay bien seigneur que je ne devrois pas m'arrester a vous raconter toutes les ceremonies du sacrifice que l'on offrit pour solon et pour philoxipe en cette occasion neantmoins comme ce qui le suivit l'a rendu celebre parmy nous je ne laisseray pas de vous le dire joint que peut estre n'en avez vous point veu de semblable car c'est un sacrifice qui ne couste point la vie aux victimes que l'on y offre et qui au contraire fait qu'elles recouvrent la liberte ce temple est d'une structure assez belle l'autel en est magnifique au pied de cet autel et droist au milieu l'on mit pour la ceremonie du sacrifice un grand chandelier d'or a douze branches ou pendoient des lampes de cristal que l'on alluma aussi tost apres cinquante filles habillees de gaze d'argent mesle de bleu pour marquer l'origine de la celeste venus qu'elles servent ayant toutes des couronnes de fleurs sur la teste et des branches de mirthe a la main se rangerent des deux costez du temple 
 a la reserve de celle qui devoit faire la ceremonie qui demeura au milieu au pied de ce chandelier d'or estoit une grande cassolette de mesme metal ou il y avoit du feu qu'ils appellent sacre parce qu'il n'est allume que par l'agitation de certaines pierres consacrees a la deesse celle qui offroit le sacrifice au nom de solon et de philoxipe mit dans cette cassolette de l'ambre du thimianie du benioin du labdan et de plusieurs autres parfums en suitte dequoy ayant forme sur l'autel un petit bucher de rameaux de mirthesee elle prit un flambeau compose de cire parfumee avec lequel elle l'alluma et de ce mesme flambeau elle en alluma cinquante autres qui estoient en divers endroits du temple apres cela une de ces filles apporta deux tourterelles liees ensemble avec des filets d'or et de soye bleue et devant celle qui portoit ces oyseaux marchoient quatre autres filles chantant un hymne a la lydienne qui comme vous scavez est la plus parfaite musique du monde si l'on en excepte celle de phrigie apres celles la en vint quatre autres portant deux cignes attachez ensemble avec un cordon de soye bleue meslee de l'or et suivies de quatre autres encore chantant comme les premieres ces filles qui portoient les victimes se mirent a genoux au pied de l'autel en suitte dequoy celle qui faisoit la ceremonie afin de n'irriter pas venus anadiomene qui autrefois avoit este adoree en ce temple par les honneurs que l'on rendoit 
 a venus uranie prit des roses et des coquilles qu'elle sema sur l'autel et prenant une grande conque de nacre pleine de l'eau de la mer puisee au soleil levant en arrosa les victimes l'on prepara mesme le couteau sacre grani d'agathe orientale comme pour les sacrifier mais ces filles qui chantoient tousjours le deffendirent de la part de venus uranie de sorte que celle qui portoit les touterelles et les autres qui portoient les cignes s'estant approchees de celle qui faisoit la ceremonie elle les detacha et ouvrant une des fenestres du temple dans le mesme temps que l'on mit de nouveaux parfums dans la cassolette ils se perdirent dans cette nue parfumee qui s'en esleva et volant avec rapidite vers le ciel semblerent aller porter les voeux de selon et de philoxipe a la deesse a laquelle ils estoient offerts apres cela toutes les filles qui estoient dans ce temple commencerent un cantique de joye qui fit retentir ses voutes agreablement et une d'entr'elles prenant un petit faisceau de mirthe lie avec des filets d'or en ramassa les cendres du petit bucher afin de voir si tout avoit este parfaitement consume car c'est une des marques que le sacrifice a este bien receu l'on fut en suitte visiter le jardin sacre ou l'on nourrit les tourterelles et les cignes destinez au service de la deesse pour voir si ceux qu'on luy avoit offerts n'y estoient pas retournez car alors que cela n'arrive point c'est une marque infaillible 
 que le sacrifice n'a pas este accepte et que la deesse ne trouve plus ces oyseaux assez purs pour luy estre presentez une autre fois mais pour le sacrifice de solon il eut toutes les marques d'un sacrifice heureux le bucher avoit este entierement consume les parfums avoient monte droit vers la voute du temple les oyseaux avoient vole du coste du levant et on les avoit retrouvez dans le jardin sacre en fin ces filles assurerent a solon et a philoxipe que leurs voeux avoient este agreables a la deesse et qu'il y avoit tres long temps qu'elles n'avoient offert de sacrifice qui eust este si bien receu apres avoir donc rendu grace a la divine uranie ces deux illustres affligez partirent pour s'en retourner a paphos solon entretenant phitoxipe si agreablement et luy disant de si belles choses que sans y penser il quitta le chemin par lequel ils estoient venus ceux qui les accompagnoient crurent que philoxipe qui scavoit fort bien ce chemin la avoit dessein d'aller encore en quelque lieu qu'ils ne scavoient pas de sorte qu'ils ne luy dirent rien ainsi continuant de marcher par ce chemin detourne ils s'esloignerent non seulement de la route qu'ils devoient suivre mais mesme ils arriverent enfin en un endroit ou il n'y avoit plus nulle trace de chemin 
 
 
 
 
se trouvant alors au bord de la mer parmy des rochers sauvages et presque inaccessibles cette veue remit encore plus fortement en la memoire de philoxipe le desert ou il avoit trouve la demeure de 
 policrite mais au mesme temps aussi il s'aperceut qu'ils s'estoit esgare et tellement esgare qu'il ne connoissoit point du tout le lieu ou il estoit neantmoins comme il luy parut assez agreable quoy que fort sauvage il dit a solon qu'infalliblemet continuant d'aller le long de la mer ils trouveroient quelque sentier qui leur feroit retrouver leur chemin c'est pourquoy du lieu de retourner sur ses pas il continua d'aller et se mit mesme a marcher devant afin d'estre le guide de ceux qu'il avoit esgarez conme philoxipe fut assez avance il descouvrit cinq ou six petites cabanes de pescheurs basties au bord de la mer il entendit mesme plusieurs voix de femmes qui crioyent et qui se pleignoient de quelque malheur il avanca alors avec precipitation sans scavoir par quel sentiment les voix de ces femmes luy avoient donne tant d'esmotion et estant arrive aupres d'elles il reconnut megisto et doride et les vit le visage tout couvert de larmes acconpagnees de plusieurs autres femes qui pleuroient aussi bi qu'elles et qui sans le regarder regardoient toutes vers la mer il jetta alors les yeux du mesme coste qu'elles regardoient mais helas il vit policrite toute seule dans un petit bateau sans rames et sans gouvernail qui ne scachant que faire s'estoit mise a genoux pour prier les dieux car encore que la mer ne fust pas fort esmue elle l'estoit toutefois un peu joint que conme les rochers repoussoient les vagues avec impetuosite en cet endroit et qu'il faisoit un 
 peu de vent du coste de la terre ce bateau s'esloignoit toujours davantage philoxipe voyant donc policrite en si grand danger et ne voyant point de bateau pour s'en pouvoir servir descendit de cheval en diligence et quittant tout ce qui eust pu rembarrasser il se jetta a l'eau pour aller droit a policrite de sorte seigneur que lors que solon qui venoit un peu derriere arriva sur le bord de la mer il vous est aise de juger que sa surprise fut grande de voir megisto toute en larmes policrite seule dans un bateau que les vagues portoient vers la pleine mer et philoxipe nageant vers policrite mais qui en estoit encore si esloigne qu'il y avoit lieu de croire que le bateau allant tousjours la force luy manqueroit auparavant qu'il le peust joindre et qu'il auroit le desplaisir de voir perir devant luy et sa chere fille et un prince qu'il n'aimoit pas avec moins de tendresse qu'elle de vous dire aussi quel estonnement fut celuy de megisto de voir philoxipe se jetter a l'eau et un moment apres solon arriver ou elle estoit c'est ce qui n'est pas aise a faire de vous depaindre non plus ce que pensa policrite lors qu'elle reconnut philoxipe et qu'elle le vit en un danger si grand pour l'amour d'elle il ne seroit pas non plus bien facile de vous le faire comprendre cette illustre personne nous a pourtant dit depuis qu'elle ne l'eut pas plustost reconnu que ses voeux changerent d'objet et que cessant de songer a son propre salut toutes les prieres furent pour philoxipe 
 cependant solon estoit sur le nuage avec megisto qui n'avoit pas assez de liberte d'esprit pour luy dire alors comment ce malheur estoit arrive et qui ne pouvant destacher ses yeux d'un objet si capable de toucher l'esprit le plus insensible se contentoit de luy dire que policrite estoit perdue et certes a dire vray je pense qu'en cette rencontre la sagesse de solon sur mise a la plus rigoureuse espreuve ou elle sera jamais et qu'il luy a bien este plus aise de refuser une couronne que de voir policrite et philoxipe au danger ou il les voyoit sans donner d'excessives marques de desespoir ce grand homme demeura pourtant dans les justes bornes d'une douleur legitime et sans faire rien indigne de sa vertu il sentit pourtant tout ce qu'une ame tendre et genereuse devoit sentir cependant quoy que philoxipe n'eust qu'un habillement fort leger parce que le printemps est deja fort chaud en nostre isle il ne pouvoit pas nager avec mesme facilite que s'il n'en eust point eu de sorte que le bateau de policrite s'esloignant tousjours il ne pouvoit venir a bout de le joindre l'on voyoit cette je une personne faire quelques legers et inutiles efforts pour tascher de retenir cette petite barque mais il ne luy estoit pas possible et elle faisoit des choses qu'elle connoissoit bien elle mesme qui ne luy pouvoient servir sans pouvoir pourtant s'en empescher l'on voyoit aussi philoxipe faire de grands efforts et quelquefois apres il sembloit que la lassitude commencoit 
 de le prendre mais enfin comme il s'en fut un peu aproche quelquefois l'on voyoit une vague qui repoussoit ce bateau assez pres de luy et une autre aussi tost apres qui le r'emportoit avec elle car selon le vent qu'il faisoit il changeoit de place et de route il estoit si proche de philoxipe qu'il entendoit la voix de policrite sans luy pouvoir respondre tant la violence avec laquelle il nageoit l'avoit mis hors d'haleine seigneur luy disoit elle laissez moy perir retournez vous en au rivage et ne vous obstinez pas a me suivre inutilement je vous laisse a penser si un commandement si obligeant n'obligeoit pas philoxipe a redoubler ses efforts enfin seigneur apres que plus d'une fois solon eut veu des vagues s'eslever assez pour renverser ce bateau et pour engloutir philoxipe qui ne pouvoit presque plus y resister un gros d'eau ayant pousse cette petite barque vers ce prince il fut si heureux qu'il prit un bout de corde avec laquelle elle avoit este attachee au bord de la mer considerez seigneur quelle fut alors la joye de philoxipe celle de policrite de solon de megisto de doride et des autres femmes qui estoient sur le rivage ils en pousserent tous des cris d'allegresse il n'estoit pourtant pas encore temps de se resjouir car bi qu'il ne soit pas difficile de conduire un bateau qui flote neantmoins philoxipe estoit si las qu'il y eut lieu de desesperer qu'il peust achever heureusemet ce qu'il avoit si bien comence et qu'il peust r'amener cet esquif a 
 bord en effet on le vit plonger deux fois malgre luy sans abandonner pourtant jamais la corde qu'il tenoit je vous laisse a juger seigneur quelle douleur estoit celle de policrite en ces facheux instans et de combien de larmes elle paya la peine qu'il avoit pour la vouloir sauver l'on voyoit pourtant cet amoureux prince vouloir faire deux choses toutes opposees car il vouloit regarder la rivage afin d'y conduire plustost sa chere policrite et il y avoit aussi des momens ou croyant mourir sans la pouvoir sauver il vouloit du moins la voir en mourant il regardoit donc tantost vers la terre et tantost vers policrite et les choses estoient en cet estat lors que les gens de philoxipe et de solon qui estoient demeurez fort loin derriere a cause de quelque petit accident advenu a un de leurs chevaux arriverent entre lesquels s'estant trouve un escuyer de philoxipe qui scavoit nager il se je tta a l'eau en diligence et fut aider a son cher maistre a conduire policrite au bord ou ce prince ne fut pas si tost que la force luy manquant il tomba esvanouy de vous dire comment il fut secouru de solon de megisto et de tout ce qui se trouva sur le rivage je pense qu'il seroit superflu estant aise a s'imaginer qu'apres une semblable action il en fut bien assiste pour policrite elle estoit si surprise et si affligee de l'estat ou elle voyoit philoxipe qu'elle ne sentoit point la joye d'estre eschapee d'un si grand peril mais enfin apres que l'on eut porte philoxipe dans une de ces cabanes que par les remedes 
 qu'on luy eut faits il fut revenu de sa foiblesse et qu'on luy eut seche ses habillemens il demanda ou estoit policrite que solon fit venir d'une petite chambre ou elle s'estoit retiree quoy qu'elle ne fust pas encore bien remise et de la frayeur qu'elle avoit eue pour elle et de celle qu'elle avoit eue pour philoxipe mais enfin apres que tous ceux qui estoient dans cette cabane se furent retirez a la reserve de megisto de policrite de doride de philoxipe et de solon ce dernier pria megisto de luy dire pourquoy elle avoit quitte la cabane qu'il luy avoit fait bastir pourquoy elle estoit en celle la en quel lieu estoit cleanthe pourquoy ils n'avoient pas laisse ordre de l'advertir du lieu de leur retraite et comment ce dernier malheur estoit arrive a policrite mais luy dit il ma soeur parlez sans deguiser la verite car le prince philoxipe scait que je suis vostre frere que policrite est ma fille et je scay aussi qu'il luy fait l'honneur de l'aimer c'est pourquoy ne deguisez plus rien devant luy car il a presentement plus de part en policrite que je n'y en ay puis que je la luy ay donnee et qu'il vient d'y aquerir encore un nouveau droit en luy sauvant la vie je vous laisse a penser seigneur quelle fut la surprise de policrite d'aprendre qu'elle estoit fille de solon qu'elle connoissoit bien pour un grand et excellent homme mais qu'elle ne connoissoit pas pour son pere et d'entendre en mesme temps qu'elle estoit donnee a philoxipe elle en rougit donc avec beaucoup de modestie et regardant megisto 
 comme pour luy demander s'il estoit vray qu'elle fust fille de solon elle la confirma en cette croyance et luy donna lieu de confondre si bien la joye qu'elle avoit de revoir philoxipe avec celle qu'elle avoit aussi de voir qu'elle estoit fille d'un homme si illustre qu'il n'en parut dans ses yeux que ce que luy en devoit causer un si grand honneur philoxipe prenant alors la parole dit des choses a solon aussi obligeantes pour policrite que pour luy et megisto fut quelque temps sans pouvoir contenter la curiosite de son frere mais enfin elle luy aprit comment connoissant l'amour que le prince philoxipe avoit pour policrite elle avoit creu a propos de dire seulement a cette fille qu'elle estoit plus que ce qu'elle pensoit estre afin qu'elle connust qu'elle estoit encore plus obligee de traiter philoxipe avec beaucoup d'indifference et qu'elle luy eust moins d'obligation des sentimens qu'il avoit pour elle que cleanthe et elle ayant ce leur sembloit remarque que cela avoit produit un effet contraire en l'esprit de policrite et le prince philoxipe ayant paru extraordinairement passionne en la derniere visite qu'il avoit faite chez eux elle advouoit que le merite de philoxipe et la jeunesse de policrite luy avoient donne quelque apprehension qu'en suite ayant sceu que le roy estoit a clarie et ayant craint que philoxipe ne luy parlast de la beaute de policrite elle avoit conseille a cleanthe de quitter leur cabane qu'en effet ils l'avoient abandonnee et esloient venus en ce petit hameau maritime 
 ou cleanthe connoissoit un vieux pescheur qui leur avoit preste la sienne estant alle loger avec un fils qu'il avoit qu'ils avoient laisse chez eux un je une esclave aux ordre si solon venoit de luy dire seulement qu'il se trouvast le premier jour de la lune ensuivant a un temple qu'ils luy nommerent ou cleanthe ne devoit pas manquer de se trouver en pareils jours afin de l'y rencontrer quand il reviendroit que depuis quelque temps cleanthe avoit sceu par le sacrificateur de ce petit temple qui est aupres de leur premiere cabane que cet esclave estoit mort si bien que scachant que le terme du retour de solon aprochoit cleanthe avoit pris la resolution d'aller demeurer fsul a paphos scachant bien que lors qu'il reviendroit en chipre il verroit infailliblement le roy et qu'ainsi il ne pouvoit manquer de le trouver de sorte qu'il estoit party ce matin la que policrite qui n'avoit de plus grand divertissement principalement depuis qu'ils avoient quitte leur premiere demeure que de dessigner tousjours quelque chose sur ses tablettes ayant veu partir tous les pescheurs de leur petit hameau sans qu'il restast nul bateau que celuy dans lequel on l'avoit veue et qui n'avoit ny timon ny rames elle y estoit entree s'y estoit assise et sans prendre garde s'il estoit bien attache s'estoit mise a faire un dessein de cette petite flotte rustique qui s'esloignoit d'elle que cependant elle avoit este si attentive a son ouvrage qu'a ce qu'elle disoit elle ne s'estoit 
 point aperceue que le bateau dans lequel elle estoit s'estoit destache avoit abandonne le rivage et flotoit au gre du vent de sorte dit megisto que sortant de nostre cabane pour regarder ou estoit policrite je l'ay veue comme je vous l'ay dit et j'ay fait un si grand cry que je l'ay fait apercevoir du danger ou elle estoit sans que j'y pusse aporter aucun remede n'y ayant pas un homme en ce hameau et tous les bateaux de pescheurs ayant desja double un cap qui les deroboit a nostre veue megisto ayant fini son recit solon admira la providence des dieux en la conduitte des choses du monde car venant a considerer que s'il ne se fussent egarer philoxipe et luy policrite selon les apparences auroit peri il ne pouvoit assez remercier la deesse a laquelle il avoit offert un sacrifice qui paroissoit avoir este si bien receu en effet cette advanture amis ce temple de venus uranie en grande reputation mais seigneur pour n'abuser pas plus longtemps de vostre patience je vous diray seulement qu'au lieu d'aller a paphos philoxipe et solon furent le lendemain a clarie ou ils menerent megisto policrite doride et toutes les femmes qui les servoient apres que philoxipe eut recompense liberalement les femmes de ces pescheurs de l'hospitalite et de la courtoisie dont policrite leur estoit redevable de vous dire maintenant la joye de philoxipe et celle de policriteil ne seroit pas aise et de vous redire en quels termes cet heureux amant 
 exprima sa satisfaction a policrite et avec quelle obligeante modestie elle receut les tesmoignages de son affection et luy donna des marques de la sienne ce seroit entreprendre un discours trop difficile car enfin aprendre en un mesme jour qu'elle estoit fille de l'illustre solon et qu'elle alloit estre femme de philoxipe estoient deux choses qui partageoient bien son ame et qui mettoit un agreable trouble dans son coeur philoxipe ne manqua pas de faire voir a policrite ses portraits dans sa galeries qui certainement quoy que tres beaux l'estoient infiniment moins qu'elle le jour d'apres solon envoya chercher cleanthe a paphos que l'on y trouva et que l'on amena a clarie en suitte ayant donne les ordres necessaires pour cela cleanthe megisto policrite et doride eurent des habillemens proportionnez a leur condition le lendemain la princesse de salamis et la princesse agariste ayant este adverties par philoxipe leur frere de la verite de son advanture ces deux belles princesses dis-je qui l'aimoient cherement qui par cet advis avoient apris l'illustre naissance de policrite et qui reveroient solon comme un dieu furent prendre cette belle personne a clarie pour la mener a paphos mais dieux qu'elles furent surprises de son extreme beaute et la comparant avec ses portraits qu'elles trouverent qu'elle estoit au dessus d'eux mais si elle leur parut belle et charmante elle leur sembla encore plus spirituelle elle avoit je ne scay 
 quelle aimable modestie qui sans avoir rien de sauvage la rendoit encore plus agreable elle avoit sans doute dans l'ame toute l'innocence qu'elle avoit conserve parmy ses rochers mais elle avoit pourtant dans l'humeur et dans l'esprit tous les charmes que la cour peut donner car comme megisto estoit une digne soeur de l'illustre solon elle scavoit aussi bien toutes les choses de bien seance necessaire a celles de son sexe que personne les peust scavoir et les avoit aussi parfaitement aprises a policrite la je une doride parut aussi fort belle et fort aimable a la cour ou le roy receut solon cleanthe megisto philoxipe et policrite avec des honneurs et des joyes que l'on ne scauroit exprimer et d'autant plus encore que s'estant enfin resolu de contenter l'ambition de la princesse aretaphile afin de satisfaire son amour il luy avoit fait dire le jour auparavant qu'il ne tiendroit plus qu'a elle d'estre reine mais seigneur si aretaphile fut reine de chipre policrite fut reine de la beaute et la seule princesse de salamis eust pu luy disputer un peu ce glorieux empire enfin seigneur ce ne furent plus que festes et resjouissances comme solon estoit presse de partir l'on hasta ces illustres nopces le roy voulut qu'il n'y eust qu'une seule ceremonie pour ces deux grands mariages et chipre n'a rien veu de plus superbe que le fut cette belle feste quoy qu'elle fust faite avec precipitation solon ne manqua pas de se souvenir alors des 
 predictions d'epimenides et d'advouer qu'il y avoit quelque chose de divin en ce rare homme cependant comme l'interest de la patrie estoit plus fort en luy que tout autre interest il partit pour s'en retourner a athenes de sorte qu'il y eut quelques larmes de tristesse qui interrompirent un peu la joye de policrite mais pour luy laisser quelque consolation la je une doride demeura aupres d'elle pour quelque temps et cleanthe et megisto s'embarquerent avec l'illustre solon voila seigneur l'estat ou ce grand homme laissa la cour de chipre c'est a dire le roy tres content la reine aretaphile tres satisfaite et philoxipe et policrite si heureux que l'on ne peut pas l'estre davantage peu de jours apres le prince de cicilie ayant envoye demander la princesse agariste soeur de philoxipe il la luy accorda et mit dans les conditions de son mariage qu'il vous envoyeroit des troupes comme le roy de chipre vous en avoit desja envoye et comme ce fut moy qui eus l'honneur de conduire la princesse agariste en cilicie je me resolus d'accepter l'employ que l'on m'offrit pour venir icy et estant retourne en chipre pour faire mon equipage le prince philoxipe me chargea de vous aprendre son advanture et de vous supplier de sa part de ne troubler pas son bonheur en le privant de vostre amitie qui luy est infiniment chere et infiniment precieuse 
 
 
 
 
leontidas ayant cesse de parler artamene l'assura que si la felicite de philoxipe n'estoit 
 jamais troublee que par la perte de son affection il estoit assure d'estre tousjours fort heureux thimocrate et philocles tesmoignerent en suitte avoir une sensible joye de la satisfaction d'un prince qu'ils aimoient infiniment et artamene en receut sans doute tout le plaisir que l'estat present de sa vie luy pouvoit permettre d'avoir il estoit pourtant en termes de ne pouvoir apprendre d'advantures ny bonnes ny mauvaises sans quelque douleur car lors qu'on luy parloit de la felicite de quelqu'un la comparant a son infortune il en soupiroit et si on luy disoit quelque chose de funeste il en soupiroit encore tant il est vray que l'experience des malheurs rend l'ame sensible a la compassion il se resjouit donc du bonheur de philoxipe mais en soupirant et il tesmoigna a leontidas qu'il estoit bien fache de n'estre pas en estat de pouvoir faire voir a philoxipe en la personne du prince artibie et en la sienne combien tout ce qu'il luy recommandoit luy estoit cher mais luy dit il leontidas vous venez servir un si grand roy et si equitable que vostre vertu ne laissera pas d'estre aussi bien recompensee que si j'estois encore en liberte seigneur luy respondit leontidas il seroit bien difficile de persuader a toute l'asie que le roy des medes fust equitable en toutes choses tant que vous serez prisonnier les rois reprit artamene avec une sagesse extreme font quelquefois des injustices innocement parce qu'ils sont 
 persuadez qu'ils ont raison d'agir comme ils agissent et ceux qui souffrent ces especes d'injustices dont je parle seroient eux mesmes bien injustes s'ils ne les enduroient passans les en accuser et sans s'en pleindre thimocrate philocles et leontidas ravis de la prudence d'artamene et de voir qu'il ne scavoit pas moins bien user de la mauvaise fortune que de la bonne le quitterent apres luy avoir fait de nouvelles protestations d'une amitie inviolable mais durant qu'il souffroit avec tant de patience une prison si cruelle tous ses illustres amis n'avoient autre pensee que celle de songer a l'en tirer ariobante que ciaxare avoit lasse regent du royaume vint de themiscire a sinope tant pour luy rendre conte de son administration que pour l'advertir que tous les habitans de themiscire d'amasie et de toute cette partie de la capadoce qui n'estoit pas revoltee disoient hautement qu'il faloit envoyer des deputez au roy pour le supplier de remettre artamene en liberte enfin seigneur dit ariobante a ciaxare toute la galatie dit la mesme chose et vos trois royaumes tous entiers ne peuvent foustrir qu'un homme qu'ils reverent comme un dieu toit dans les fers car ce que je vous dis de galatie et de capadoce je l'ay aussi entendu dire de toute la medie ciaxare escouta ariobante sans luy respondre precisement parce qu'il attendoit la response du roy d'armenie auparavant que de se determiner a rien cependant chrisante et feraulas agissoient continuellement et 
 par leurs soins et par l'affection que tant de rois et tant de princes avoient pour artamene ciaxare n'estoit jamais sans qu'il y eust aupres de luy quelqu'un qui luy parlast pour cet illustre prisonnier le roy de phrigie n'en estoit pas plustost sorti que celuy d'hircanie y entroit a celuy la succedoit persode ou hidaspe a ceux-cy artibie ou adusius enfin soit par agiatidas par thimocrate par philocles par gobrias par gadate par thrafibule par madate ou par artucas le nom d'artamene estoit continuellement prononce si ciaxare alloit au temple les sacrificateurs luy en parloient s'il alloit dans les rues de sinope les habitans je mettoient a genoux pour luy demander sa liberte s'il alloit quelquesfois se promener au camp tous les soldats demandoient leur general et a la reserve de cet ancien amy d'aribee qui avoit tousjours intelligence avec artaxe il n'y avoit pas une personne qui ne servist artamene si bien que cet homme qui se nommoit metrobate estoit sans doute le seul qui avoit dessein de luy nuire martesie en son particulier qui estoit informee par feraulas de tout ce qui se passoit avoit une joye extreme de voir que le rare merite d'artamene estoit si universellement connu et de voir qu'il n'estoit pas comme ces favoris que tout le monde quitte quand la fortune les abandonne puis qu'au contraire l'amitie que l'on avoit pour luy estoit redoublee par son malheur elle recevoit aussi tous les jours par le mesme feraulas des nouvelles d'artamene 
 qui du moins vouloir luy rendre tesmoignage par la regularite des complimens qu'il luy faisoit faire qu'il n'estoit pas change en prison et que puis qu'il avoit conserve la civilite il avoit aussi conserve sa passion toute entiere les choses estant en cet estat megabise revint et arriva chez le roy qu'il y avoit beaucoup de monde a peine fut il entre que chacun se pressa afin d'entendre ce qu'il aprendroit a ciaxare qui ne le vit pas plustost que sans vouloir faire un secret de sa response et bien megabise luy dit il scavrons nous comment l'on a receu ma fille en armenie et le roy d'armenie me la rendra t'il comme il y est oblige seigneur luy repondit megabise mon voyage n'a pas este heureux je ne scay point qui est le roy dont la princesse a parle par son billet le roy d'armenie ne veut point advouer qu'elle soit dans ses estats quoy qu'il y ait grande aparence que la chose soit ainsi et je n'ay point trouve le prince tigrane a la cour du roy son pere mais encore luy dit ciaxare comment ce prince vous a t'il receu seigneur reprit megabise quand je fus arrive a artaxate et que j'eus envoye demander audience au roy il me la fit attendre trois jours et durant cela je fus tousjours soigneusement observe par diverses personnes en suite comme je me fus aquite du commandement que j'avois receu de vostre majeste et que je luy eus dit qu'ayant sceu que la princesse vostre fille estoit dans ses estats vous m'aviez envoye la luy redemander je pensois me dit il assez fierement que vous vinssiez me soliciter encore 
 de payer le tribut que j'ay paye a astiage et que je ne dois plus a ciaxare auquel je n'ay ri promis mais pour la princesse mandane elle n'est pas en ma puissance et quand elle y seroit je ne la rendrois pas sans doute et la garderois pour ostage jusques a ce que par un traite autentique le roy vostre maistre eust advoue que les rois d'armenie ne doivent plus estre des rois tributaires seigneur luy dis-je songez bien a ce que vous dites auparavant que de me donner mon conge car le roy mon maistre scait de certitude que la princesse est dans vos estats je la feray chercher me dit il et on la traitera en personne de sa condition mais si elle y est je vous dis encore une fois que je ne la renvoyeray point au roy des medes qu'il ne se soit departy des pretentions qu'il a sur l'armenie qu'il se contente me dit il encore que la fortune luy a donne un home qui luy fait assez de conquestes pour le consoler de la perte qu'il fait d'un mediocre tribut enfin seigneur luy dis-je si vous ne me dites autre chose j'ay ordre de vous dire que le roy mon maistre viendra luy mesme vous redemander la princesse sa fille avec une armee de cent mille homes allez donc en diligence me dit il luy dire qu'il ce prepare a partir et advertissez le qu'il n'y a point de plus vaillans soldats au monde que ceux qui combattent pour leur liberte et que puis qu'arramene est en prison conme je l'ay sceu le prince tigrane mon fils ne fera pas a mo aduis difficulte de le combatre et peut-estre ne trouvera t'il pas tousjours la victoire disposee a suivre ses pas 
 megabise scavoit bien que ce n'estoit pas estre judicieux que de parler de cette sorte a ciaxare devant tant de monde et de raconter si precisement ce que le roy d'armenie avoit dit d'artamene mais croyant que peut-estre cela ne luy seroit il pas inutile il s'y estoit resolu il acheva son recit en disant encore que depuis qu'il avoit este sorty de chez le roy d'armenie on luy avoit fait commandement de partir d'anaxate des le lendemain et qu'on luy avoit donne des gardes qui ne l'avoient point abandonne qu'il n'eust este a l'extremite des frontieres d'armenie ciaxare entendant la response de ce prince en fut en une colere estrange et se resolut a la guerre contre luy non non dit il je ne doute point que mandane ne soit en armenie elle l'a escrit martesie l'a confirme et la response de ce prince audacieux me le dit assez mais encore dit le roy de phrigie parlant a megabise ne vous estes vous point informe de quelqu'un s'il estoit arrive quelque princesse estrangere en cette cour la ouy dit il seigneur et j'ay effectivement apris qu'il y quelque temps qu'il y arriva des femmes de qui l'on ne connoissoit point la condition que l'on envoya en un chasteau qui est vers le pais des chaldees et qui ne tarderent point a artaxate non non dit ciaxare encore une fois il ne faut point s'en informer davantage mandane est en armenie et il y faut aller porter la guerre et par consequent dit le roy de phrigie avec autant de generosite que de bardiesse il faut aller tirer l'illustre artamene 
 de prison car seigneur si vos soldats ne le voyent point a leur teste et qu'ils le laissent a sinope ils marcheront lentement vers l'armenie et ne combatront peut-estre pas comme ils ont accoustume de combatre aussi bien adjousta le roy d'hircanie ne crois-je point qu'il y ait une meilleure voye de se rendre les dieux propices que de proteger un homme qu'ils ont tant favorise ces deux princes ne furent pas les seuls qui parlerent de cette sorte tout ce qui se trouva alors dans la chambre de ciaxare fit la mesme chose il sembla mesme que la necessite presente l'emportast enfin sur sa resolution passee et qu'il n'eust plus dessein de vouloir si opiniastrement scavoir quelle avoit este l'intelligence d'artamene avec le roy d'assirie de sorte qu'il y avoit beaucoup d'aparence qu'il seroit bien tost delivre le roy des medes souffrit qu'on le louast en sa presence sans tesmoigner d'en estre fache il ne rejetta point les prieres qu'on luy fit et sans les accorder precisement il agit comme un homme qui avoit quelque confusion de changer si tost d'advis et comme un homme qui vouloit se reserver l'avantage de faire la chose par luy mesme sans y estre force par autruy ses sentimens ayant este facilement reconnus par toute cette illustre compagnie on ne luy parla plus d'artamene de peur de nuire a celuy que tout le monde vouloit servir neantmoins ils sortirent de chez le roy avec une si forte esperance de la liberte d'artamene que comme la joye est une chose que beaucoup 
 de personnes ne peuvent cacher et qui fait bien souvent reveler cent secrets qu'il faudroit faire il s'espandit en un moment un bruit general par toute la ville et par tout le camp y qu'artamene alloit estre delivre il en fut luy mesme adverty comme d'une chose certaine ses gardes en pleurerent de joye andramias ne pouvoit se lasser de luy tesmoigner la satisfaction qu'il avoit d'esperer de le revoir bientost au mesme estat qu'il l'avoit veu quelque temps auparavant martesie en estoit si transportee qu'elle ne pouvoit exprimer sa joye et chrisante et feraulas en estoient si aises que l'illustre artamene ne l'estoit guere davamage bien que la consideratron de la princesse luy fist regarder la liberte comme le plus grand bien qui luy peust jamais arriver en l'estat ou estoit sa fortune quoy disoit il en luy mesme je pourrois encore esperer de servir l'illustre mandane et je pourrois croire de me retrouver en termes de delivrer ma princesse ou de mourir du moins pour son service quoy je pourrois encore me flatter de l'agreable pensee de la revoir et d'en estre veu et je pourrois m'imaginer de me retrouver encore une fois aupres d'elle avec la liberte de l'entretenir de ma respectueuse passion ha s'il est ainsi s'escrioit il que je dois peu me plaindre des maux que j'ay soufferts et que je seray pleinement recompente de tant de douleurs que j'ay endurees c'estoit de cette sorte que l'illustre artamene s'entretenoit pendant que toute la ville et tout le campestoient en joye par l'esperance de sa liberte et afin 
 qu'il jouist encore d'un nouveau plaisir feraulas entra dans sa chambre qui luy confirma que la nouvelle qu'on luy avoit donnee n'estoit pas sans fondement de la venant a parler de mandane il se fit presque redire tout ce que martesie avoit dit a chrisante et a luy et tout ce qu'ils luy avoient dit a luy mesme puis tout d'un coup se souvenant qu'ils luy avoient raconte que lors que martesie estoit demeuree au bord de la riviere d'halis parmy des pescheurs elle s'estoit servie d'une boete de portrait pour avoir dequoy revenir a sinope et qu'elle en avoit retenu la peinture qui estoit celle de mandane ha luy dit il feraulas n'y auroit il point moyen que par le credit que je scay que vous avez sur l'esprit de martesie vous pussiez l'obliger a me faire la grace de m'envoyer ce portrait avec promesse de le luy rendre si elle veut le jour que je sortiray de prison seigneur luy dit il je ne pense pas que martesie vous le refuse avec cette condition mais pour vous le donner absolument je pense que la crainte de desplaire a la princesse qui comme vous scavez a une vertu delicate qui fait scrupule des moindres choses l'empescheroit de le faire joint qu'elle a elle mesme tant d'amour pour cette peinture que difficilement se resoudroit elle a s'en priyer pour tousjours mais pour me la confier durant quelque temps adjousta t'il je ne pense pas qu'elle me le refuse artamene embrassa alors feraulas avec beaucoup de tendresse pour l'obliger a faire ses derniers efforts afin de le satisfaire 
 feraulas donc s'estant charge de cette commission le quitta et le laissa avec une joye qu'il y avoit long temps qui n'avoit trouve place dans son coeur ciaxare de son coste sentoit quelque secret plaisir de s'estre vaincu luy mesme et d'estre en quelque facon contraint de delivrer artamene il avoit pourtant encore assez de chagrin de ne pouvoir precisement scavoir quelle avoit este cette intelligence qu'il n'avoit pu descouvrir mais apres tout le rare merite d'artamene les grandes choses qu'il avoit faites les obligations qu'il luy avoit et la necessite presente qu'il avoit de sa valeur l'emporterent sur son esprit et il se resolut en effet a delivrer artamene le jour mesme qu'il seroit marcher son armee pour aller en armenie mais pendant qu'il estoit dans une resolution si avantageuse pour luy si utile pour la princesse sa fille si agreable pour cet illustre prisonnier et si capable de causer une alegresse publique en la plus belle et la plus grande partie de l'asie qui s'interessoit alors en sa fortune metrobate seul cet ennemy cache d'artamene et cet ancien amy d'aribee en avoit une douleur extreme comme cet homme avoit une ame ambitieuse qui ne se soucioit pas par quelle voye il parvinst a la grandeur pourveu qu'il y arrivast il y avoit eu plusieurs choses en sa vie qui avoient oblige artamene a ne l'estimer point durant qu'il estoit dans sa plus grande fortune et par consequent a ne luy faire pas tout le bien qu'il faisoit a d'autres car artamene estoit 
 persuade que c'est faire une notable injustice aux gens d'honneur malheureux que d'accabler de biens ceux qui ne le meritent pas et de laisser les autres dans la misere metrobate de plus s'estant trouve attache a la fortune d'aribee avoit suivy tous ses sentimens et artamene l'ayant fait perir precisement dans le temps que metrobate estoit sur le point de recevoir la recompense de tous les services qu'il luy avoit rendus cet homme en avoit l'esprit si irrite contre artamene qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour le perdre chrisante et feraulas avoient bien este advertis de ses mauvaises intentions mais comme il n'agissoit pas ouvertement contre leur maistre et que de plus ils n'imaginoient point quel nouveau mauvais office il luy pouvoit rendre ils n'avoient pas eu recours a des voyes violentes pour s'en deffaire tant parce qu'ils estoient sages et vertueux que parce que cela auroit pu nuire a artamene ils ne pouvoient plus mesme descouvrir ses desseins car celuy qui les avoit advertis de la mauvaise volonte de metrobate estoit mort de douleur quelque temps apres d'avoir cause la prison d'artamene de plus en l'estat qu'estoient les choses il n'y avoit pas lieu de penser que rien se peust opposer a sa liberte qui estoit demandee par une grande armee et par trois royaumes au contraire il y avoit presque une certitude infaillible que l'on delivreroit bientost un homme que les vaincus et les vainqueurs aimoient esgalement et que personne n'eust ose tesmoigner hair non pas mesme metrobate 
 aussi ne fut-ce pas par cette voye qu'il nuisit a artamene apres que la fortune qui n'estoit pas lasse d'esprouver la vertu luy en eut donne les moyens comme il estoit donc dans ce chagrin secret que la joye universelle que tout le monde avoit de la liberte d'artamene causoit dans son coeur il receut des nouvelles d'artaxe qui commandoit dans pterie et qui avoit sceu qu'ortalque avoit este dire quelque chose au roy d'assirie comme il estoit prest d'en partir il n'avoit pas pu descouvrir precisement ce qu'il avoit dit a ce prince qui luy en avoit fait un secret mais tousjours scavoit il bien que selon les apparences ortalque avoit este envoye par artamene car il le connoissoit pour estre a luy et pour luy avoir porte les ordres du roy lors qu'il estoit en bithinie celuy qu'il envoya a metrobate eut commandement de n'entrer point dans sinope de peur qu'il ne fust arreste et d envoyer seulement quelqu'un avec adresse l'advertir de se rendre au temple de mars ou il l'attendroit metrobate ayant receu cet advis ne manqua donc pas d'y aller mais a peine eut il apris parce confident d'artaxe le voyage d'ortalque a pterie qu'il commenca de concevoir quelque espoir de troubler la joye publique car il scavoit qu'ortalque estoit a sinope et qu'ainsi l'on pourroit s'assurer de luy mais comme il avoit plusieurs choses a dire a cet homme et qu'il craignoit d'estre veu en sa compagnie dans un lieu aussi frequente qu'est un temple ils furent se promener au bord de la mer 
 et justement au mesme lieu ou artamene avoit este quelque temps auparavant lors qu'il avoit trouve des marques du naufrage de la princesse estant arrivez vis a vis de la mesme cabane ou le prince mazare avoit este porte et ou l'on avoit dit depuis a artamene qu'il estoit mort il y fut avec intention de chercher quelque pretexte pour s'y reposer afin de pouvoir escrire a artaxe en ce lieu la ayant des tablettes dans sa poche destinees a cet usage mais comme le hazard fait quelquefois des prodiges les pescheurs qui demeuroient dans cette cabane et qui s'estoient affectionnez a artamene quoy qu'il n'eust este qu'un moment chez eux voyant un homme comme metrobate prirent la liberte de luy demander s'il estoit vray que l'on allast delivrer artamene comme on le leur avoit dit a la ville et comme ils le souhaitoient metrobate surpris d'entendre le nom d'artamene en un lieu ou un il ne croyoit pas qu'il deust y avoir personne qui s'interessast en sa fortune leur demanda s'ils connoissoient celuy qu'ils tesmoignoient aimer et ils luy respondirent qu'ils avoient eu l'honneur de le voir dans leur cabane et luy raconterent comment il avoit trouve mazare mourant mais pour circonstantier mieux la chose ils luy dirent encore en leur maniere comment ce prince luy avoit parle de la princesse mandane luy avoit baille une escharpe et luy avoit dit este ce vous que l'affection d'une grande princesse rendoit le plus heureux des honmes et que j'ay rendu le plus infortune en vous privant d'une 
 personne qui vous aimoit tant ainsi ils ne dirent pas precisement les mesmes paroles que mazare avoit dittes a artamene mais ils y en mirent d'autres plus obligeantes qui rendoient encore la chose plus forte pensant en faire une tres avantageuse pour artamene que de bien exagerer qu'il faloit sans doute que leur princesse l'aimast beaucoup veu ce que ce prince mourant luy avoit dit mais disoient ils encore il faut aussi qu'artamene l'aime bien car il demanda cent choses a celuy qui luy parloit et apres qu'il luy eut dit que selon les aparences elle estoit morte il sortit de cette cabane tout furieux et tout desespere emportant l'escharpe que l'autre luy avoit donnee et s'en allant vers le bord de la mer comme s'il eust voulu se jetter dedans metrobate qui avoit de l'esprit fit sur le raport de ces bonnes gens toutes les reflexions qu'il y faloit faire et soupconna en effet qu'artamene estoit amoureux de mandane et que le secret qui estoit entre le roy d'affirie et luy estoit un secret d'amour et de jalousie tout ensemble ainsi seignant d'estre bien aise de l'affection que le peuple avoit pour artamene et disant a ces pescheurs qu'il seroit bien tost delivre il sortit de cette cabane aussi tost apres avoir escrit et congediant l'amy d'artane il s'en retourna a sinope bien satisfait de son voyage comme il passa devant la maison d'artucas il en vit sortir fortuitement feraulas et chrisante qui venoient de visiter martesie et pour achever de luy donner les moyens de nuire a artamene 
 il se trouva qu'un des domestiques de metrobate estoit frere d'un jeune garcon qui servoit chez artucas de sorte qu'ayant veu sortir feraulas et chrisante de cette maison il voulut scavoir s'ils y alloient souvent et pour cet effet il employa l'adresse de celuy qui le servoit pour descouvrir par le moyen de son frere s'ils y alloient pour artucas ou pour martesie comme ce garcon estoit jeune et que son frere employa la ruse les presens et les menaces pour luy faire descouvrir la verite encore qu'on luy eust deffendu chez son maistre de dire que martesie avoit este deux ou trois jours a sinope auparavant que tout le monde le sceust il le dit a son frere quoy qu'on ne luy demandast pas cela et promit de dire tousjours tout ce qu'il scavroit des visites de feraulas et de chrisante il apprit donc a son frere que pendant que martesie avoit este cachee chez artucas ils n'avoient pas laisse de la voir et que depuis qu'elle estoit arrivee feraulas l'avoit visitee tous les jours et chrisante tres souvent il n'en faloit pas davantage pour esclairer un esprit deffiant comme celuy de metrobate et se ressouvenant de cent choses ou il n'avoit point pris garde auparavant il ne douta plus du tout qu'artamene ne fust amoureux de la princesse et que du moins la princesse ne le sceust et ne le souffrist ayant donc des armes si puissantes pour nuire a artamene il fut au coucher du roy que le traitoit fort bien car ce prince qui scavoit de quelle sorte aribee l'avoit aime croyoit que puis que 
 metrobate ne s'estoit pas engage dans son parti c'estoit une marque infaillible de sa fidelite ne scachant pas que cet homme n'estoit demeure aupres de luy que comme un espion d'aribee metrobate donc estant le soir aupres du roy a une heure ou il n'y avoit plus personne qui peust l'empescher de parler avec liberte pensa faire reussir son dessein neantmoins comme il eust bien voulu ne commencer pas a parler d'artamene il attendit quelque temps pour voir si ce prince qui n'avoit l'esprit rempli que de la guere d'armenie de la captivite de la princesse mandane et de la liberte d'artamene ne diroit point quelque chose qui luy donnait lieu d'executer son entreprise sans qu'il parust nulle affectation en son discours en effect ciaxare ne manqua pas de luy en donner l'occasion telle qu'il la souhaitoit metrobate luy dit il estes vous de l'opinion de ceux qui m'assurent qu'artamene me servira avec autant d'ardeur et autant de fidelite qu'il a fait autrefois et ne craignez vous point que cette grande ame que l'on a tousjours remarquee en luy ne luy permette pas de pouvoir oublier sa prison et ne puisse souffrir qu'il se ressouvienne de mes anciens bienfaits je croy seigneur repliqua metrobate qu'artamene oubliera tout et se souviendra de tout pour delivrer la princesse mandane mais encore luy dit le roy n'y a t'il point moyen de pouvoir deviner quel est le secret que je ne dois plus demander puis que je suis resolu de delivrer celuy qui ne me le veut pas dire seigneur reprit metrobate 
 si j'osois dire a vostre majeste une chose que je pense elle acheveroit peut-estre de se detromper absolument de l'opinion qu'elle a eue qu'artamene ne la servira pas a l'advenir aussi bien qu'il a fait par le passe joint seigneur adjousta-t'il que comme c'est moy qui suis cause de sa prison puisque ce fut de ma main que vous eustes le billet qu'il escrivit au roy d'assirie il me semble que je suis en quel que facon oblige de vous dire aussi bien ce que je scay a son avantage que ce que j'ay sceu a son prejudice le roy l'entendant parler ainsi je pressa alors extremement de s'expliquer et metrobate faisant l'ingenu et le sincere luy raconta comment le hazard l'avoit fait aller dans une cabane de pescheurs pour escrire un billet en faveur d'un de ses amis qu'il avoit rencontre et deguisant encore un peu la chose il dit seulement au roy que ces gens luy avoient dit qu'artamene aimoit passionnement leur princesse et il exagera tellement le desespoir d'artamene lors qu'il avoit d'eu mandane mortes qu'il porta l'esprit du roy intensiblement a la connoissance de ce qu'il vouloit qu'il sceust quoy luy dit il metrobate de la maniere dont vous parlez il semble que vous croiyez qu'artamene soit amoureux de ma fille seigneur luy dit il j'advoue que c'est par la que je pretens servir artamene et que j'ose assurer vostre majeste qu'ayant une si noble passion dans le coeur il oubliera sa prison et sera plus vaillant et plus fidele qu'il n'a jamais este car seigneur luy dit il d'une facon a faire croite 
 qu'il n'avoit nulle mauvaise intention l'amour d'artamene ne fait point de tort a la vertu de la princesse la beaute sur le throsne est comme le soleil dans le ciel tout le monde a la liberte de la regarder et comme cet astre ne prophane pas ses rayons quoy qu'il ne les porte pas tousjours sur des fleurs de mesme la beaute de la princesse n'enchainant pas tousjours des rois ne fait rien qui luy puisse estre reproche cependant ce poison subtil que metrobate avoit mis dans l'esprit du roy operoit de la dans son coeur et y j 'appelloit quelques legers soubcons qu'il avoit eus de l'amour d'artamene quand il l'avoit fait mettre prisonnier il fit alors redire encore a metrobate ce que ces pescheurs luy avoient dit mais l'autre seignant de ne l'avoir pas allez bien retenu ny mesme allez bien escoute pour oser assurer que ce qu'il avoit dit fust positivement vray offrit d'aller le lendemain de grand matin s'en informer plus exactement le roy qui avoit l'esprit fort trouble luy commanda de n'y manquer pas et de tascher de descouvrir tout ce qu'il pourroit d'une chose aussi importante que celle la metrobate seignit d'estre bien marri de l'inquietude qu'il avoit mise dans son esprit et luy dit qu'il seroit tout ce qu'il pourroit pour apprendre quelque chose qui luy peust mettre l'ame en repos cependant ciaxare n'y estoit guere car ce prince se souvenant alors que depuis qu'artamene estoit prisonnier il ne luy avoit jamais fait rien dire pour demander sa liberte jusques a ce 
 qu'il eust sceu que la princesse estoit vivante trouvoit que c'estoit avoir lieu de le soubconner d'estre amoureux d'elle de plus il se ressouvenoit encore de la violente douleur qu'il avoit tesmoignee avoir a son retour a themiscire lors qu'il luy avoit raconte comment il avoit secouru le roy d'assirie et facilite l'enlevement de mandane il rapelloit encore en sa memoire l'excessive affliction qu'il avoit veue dans ses yeux lors qu'il estoit arrive a sinope et qu'il avoit voulu luy apprendre le naufrage de la princesse enfin il soubconnoit et craignoit que ses soubcons ne fussent veritables il passa la nuit en cette inquietude attendant metrobate avec beaucoup d'impatience qui ayant fait semblant d'aller s'informer tout de nouveau de ce que le roy vouloit scavoir revint le trouver le matin dans son cabinet ou il estoit entre aussi tost qu'il avoit este acheve d habiller d'abord que le roy le vit il s'avanca vers luy et bien luy dit il metrobate que m'aprendrez vous artamene sortira t'il de prison ou redoubleray-je ses chaines metrobate paroissant alors fort triste et faisant comme un homme qui scait plusieurs choses qu'il n'ose dire seigneur luy dit il je vous demande pardon de ce qu'il semble que je sois destine a n'aporter jamais que de facheuses nouvelles a vostre majeste cette espece de crime repliqua ciaxare merite plustost recompense que chastiment ny pardon car pour l'ordinaire les rois n'apprennent que de leurs fidelles serviteurs les choses qui ne leur doivent pas plaire 
 metrobate devenu encore plus hardy par ce que le roy luy disoit luy conta alors comment il paroissoit par le discours que mazare avoit fait a artamene que non seulement il aimoit mais que mesme il n'estoit pas hai et il luy redit parole pour parole tout ce que les pescheurs luy avoient dit quoy s'escria ciaxare ma fille scauroit la folle passion d'artamene et la souffriroit ha metrobate si cela est il la faut laisser entre les mains du roy d'armenie car si elle a dans le coeur la bassesse d'une esclave elle ne peut estre mieux que dans les sers de mon ennemy seigneur luy dit-il je supplie vostre majeste de ne s'emporter pas si fort cette affection n'est peut-estre pas si criminelle artamene a de si grandes qualitez qu'encore que sa condition soit aparemment fort basse puis qu'il ne la veut point dire la princesse ne laisseroit pas d'estre excusable quand elle auroit eu quelque legere indulgence pour luy non metrobate adjousta le roy vous ne croyez pas ce que vous dites les personnes de la condition de ma fille ne doivent recevoir de ceux qui sont de celle d'artamene que des tesmoignages de respect et le moindre soubcon d'amour les doit faire bannir pour jamais ce qui m'embarrasse le plus disoit encore ce prince c'est que j'ay fait mettre artamene et araspe prisonniers parce que voyant une intelligence secrette entre le roy d'assirie et artamene j'ay creu que ce dernier avoit sans doute fait sauver l'autre mais si artamene est amoureux est il croyable qu'il ait 
 voulu delivrer son rival et quand ce ne sera point luy en effet qui l'aura delivre quelle peutestre cette intelligence qu'il a aveque luy et qui l'oblige a luy escrire comme il luy a escrit enfin metrobate je perdray la raison si vous ne me trouvez les moyens de developper cet enigme si je regarde le billet du roy d'assirie artamene est un ambitieux qui traite avec mon ennemy si j'escoute le discours de mazare artamene est un temeraire et ma fille a perdu le sens que dois-je donc croire et que dois-je faire mandane est captive en armenie et artamene est dans les fers a sinope je parle de delivrer celuy-cy et je parle encore de faire marcher mon armee pour aller delivrer l'autre cependant si artamene est amoureux et que mandane le scache et le souffre je dois faire perir artamene et je dois abandonner mandane mais pour faire l'un et l'autre il faut deshonnorer ma fille aux yeux de toute l'asie et il faut me deshonnorer moy mesme seigneur reprit alors le meschant metrobate j'espere que votre majeste n'en viendra pas la mais quand il seroit vray ce que je ne pense pourtant pas qu'artamene fust assez criminel pour vous obliger a le faire perir vous ne manqueriez pas d'autres pretextes sans y mesler la princesse mais seigneur adjousta t'il il me semble tousjours que vostre majeste ne sera pas mal de ne delivrer pas si tost artamene de tascher de s'esclaircir un peu mieux des choses de le refferrer un peu plus qu'il n'est presentement car il me semble que ces troupes 
 de cilicie qui sont arrivees comme on ne les attendoit pas et que philoxipe envoye a artamene pour vous les presenter vous doivent estre un peu suspectes y en ayant desja de chipre dans vostre armee y qui n'y sont aussi que par son moyen et en effet s'il vous en souvient le prince artibie parla a votre majeste d'une maniere assez estrange et megabise mesme a son retour d armenie vous a dit des choses qui me sont conjecturer qu'il y a quelque dessein cache qui ne doit peut-estre esclater que lors que l'on aura delivree artamene que scait on seigneur adjousta metrobate si tout ce que l'on dit de la princesse est vray les amis d'anamene la retiennent peut-estre par force en quelque lieu et il y a enfin quelque chose en tout cela qui merite qu'on s'en esclaircisse et si vostre majeste me l'ordonne je seray tous mes efforts pour tascher de descouvrir ce que c'est le roy qui avoit l'ame en une inquietude estrange le luy commanda et pour ne donner nulle marque de son chagrin par les conseils de metrobate qui craignoit que l'on n'empeschast ses desseins il ne voulut voir personne de tout le jour et il fit dire qu'il se trouvoit un peu mal cependant metrobate avoit resolu de revenir le soir dire au roy ce qu'il scavoit du voyage d'ortalque a pterie que martesie avoit este trois jours cache chez artucas avant que de paroistre a la cour et les frequentes visites qu'y faisoient feraulas et chrisante mais il fut bien plus heureux qu'il ne pensoit car ce jeune garcon qui servoit chez artucas 
 fut advertir son frere chez metrobate qu'il n'y avoit pas deux heures que feraulas avoit encore este voir martesie et que s'estant cache dans un cabinet de la chambre ou elle estoit qui avoit une porte degagee il avoit veu qu'apres une assez longue conversation qu'ils avoient eue ensemble ou il avoit entre-ouy plusieurs fois le nom d'artamene et celuy de mandane elle avoit ouvert une cassette et luy avoit donne quelque chose qu'il croyoit estre une lettre que feraulas apres cela estoit sorty et luy avoit dit qu'il alloit a l'instant mesme porter ce qu'elle luy avoit baille a la personne qui l'attendoit avec impatience ce garcon disoit encore qu'il estoit sorty apres feraulas et l'avoit suivy jusques au chasteau et jusques a l'apartement ou artamene estoit retenu metrobate ayant encore sceu cela s'en retourna chez le roy avec autant de melancolie sur le visage qu'il avoit de joye dans le coeur comme il fut aupres de luy ou il n'y avoit personne seigneur luy dit il je suis au desespoir d'estre force de vous aprendre qu'infailliblement il y a quelque chose de considerable qu'il faut descouvrir car enfin dit il j'ay sceu de certitude par un amy que j'ay dans pterie que depuis qu'anamene est prisonnier ortalque qui vous a aporte la nouvelle de la vie de la princesse a este de la part d'artamene vers le roy d'affirie qui est party de ce lieu la sans que l'on scache ou il est presentement et je scay de plus par un domestique d'artucas que martesie a este trois jours cachee chez luy auparavant que de voit vostre 
 majeste elle qui avoit a vous aprendre que la princesse mandane n'estoit pas morte je scay mesme encore qu'elle a envoye aujourd'huy une lettre a artamene et qu'il n'y a point de jour que feraulas ne la voye qui comme votre majeste scait est fort aime d'artamene l'ay de plus remarque adjousta t'il que chrisante et luy vont eternellement d'un lieu a l'autre tantost chez le roy de phrigie tantost chez le roy d'hircanie tantost chez hidaspe chez thimocrate chez gadate chez gobrias et chez tous les autres ortous ces princes seigneur ne se croyent vos sujets que par ce qu'ils sont persuadez que la seule valeur d'artamene vous les a assujetis et comme il s'est adroitement servy de la bonte de vostre majeste pour les faire bien traiterais luy en ont l'obligation toute entiere et tant par reconnoissance que par leur propre interest je les tiens capables de tout entreprendre pour luy mais dit alors ciaxare que dois-le et que puis-je faire pour m'esclaircir encore un peu davantage d'une chose dont je ne doute pourtant presque plus seigneur respondit metrobate je pense que vostre majeste s'instruiroit infailliblement de bien des choses si elle faisoit arrester ortalque pour luy faire rendre compte de son voyage vers le roy d'assirie si elle faisoit chercher dans la cassette d'artamene qui dans la croyance ou il est d'estre delivre n'aura pas fait de difficulte de conserver la lettre que martesie luy a envoyee aujourd'huy et si outre cela elle s'assuroit encore d'artucas de martesie de feraulas et de 
 chrisante de plus adjousta t'il comme assurement la naissance d'artamene est fort basse je voudrois contraindre ses gens a me la dire precisement parce que la chose estant connue telle cette connoissance seroit trois effets car cela rendroit son crime plus grand envers la princesse son ingratitude plus noire envers vous et pourroit mesme guerir l'esprit de mandane s'il est vray comme il y a aparence qu'elle ait receu dans son coeur quelque affection pour artamene ciaxare qui avoit l'esprit fort aigry ne considera pas combien ce dessein estoit dangereux a entreprendre au contraire il creut que s'il faisoit effectivement voir aux yeux de tous ces rois et de tous ces princes qu'artamene estoit un traistre qu'artamene estoit un homme de tres basse naissance et qui avoit absolument perdu le respect qu'il devoit a la princesse sa fille ils abandonneroient sa protection et seroient les premiers a luy conseiller de le perdre ce n'est pas qu'il ne se trouvast un peu embarrasse a choisir ceux qu'il employeroit pour executer ses ordres mais comme metrobate estoit aussi hardy que meschant-il s'offrit pourveu que sa majeste luy en donnast le pouvoir de faire luy mesme tout ce qu'il luy avoit conseille cixare fut pourtant encore long temps a resoudre mais enfin il creut que la premiere chose qu'il faloit faire estoit de voir la cassette d'artamene et pour cet effet il envoya ordre a andramias par metrobate de la luy donner metrobate fut donc demander andramias qui ne se trouva point aupres 
 d'artamene mais comme il y avoit alors grande liberte de voir cet illustre prisonnier arbace lieutenant des gardes sous andramias le laissa entrer avec douze des gardes du roy qui le suivoient car ce prince luy avoit commande de joindre la force ou le simple commandement seroit inutile comme il entra dans la chambre il vit artamene qui resermoit sa cadette en diligence a cause du bruit qu'il avoit entendu seigneur luy dit il en s'avancant le roy m'a commande de luy porter cette cassette que vous venez de refermer et vous me permettrez s'il vous plaist de luy obeir metrobate luy dit artamene en se mettant entre la table et luy ne me persuadera pas aisement que le roy luy aye donne cette commission c'en pourquoy ne croyant pas qu'il agisse par ses ordres je tascheray de l'empescher de satisfaire sa curiosite particuliere seigneur luy dit metrobate en appellant les gardes qui l'avoient suivy et qui estoient demeurez dans l'antichambre je suis en estat de faire obeir le roy c'est pourquoy ne me forcez pas a vous faire quelque violence artamene desespere de cette avanture ne scavoit ce qu'il devoit faire d'entreprendre de resister il n'y avoit point d'aparence de laisser emporter une cassette ou il y avoit une chose importante il ne s'y pouvoit resoudre c'est pourquoy se tournant vers la table ou elle estoit pour l'ouvrir vous souffrirez du moins dit il que j'en oste quelque chose qui n'est pas a moy auparavant que de vous la donner mais au mesme temps metrobate 
 ayant saisi la cassette commandant aux gardes retenir artamene ils penserent n'obeir pas toutefois metrobate leur ayant dit que le roy les seroit punir s'ils n'empeschoient artamene d'arracher cette cassette de ses mains ils obeirent et metrobate sortit et l'emporta ces gardes le suivant un moment apres il fut donc en diligence a la chambre du roy deffendant a arbace de laisser plus entrer personne dans la chambre d'artamene jusques a nouvel ordre il ne fut pourtant pas retrouver ciaxare sans quelque aprehension car enfin il ne scavoit pas precisement ce que martesie avoit envoye a artamene et il craignoit un peu que ce ne fust quelque chose qui ne le rendist pas assez criminel neantmoins comme il ne pouvoit imaginer qu'il peust y avoir une intelligence innocente entre artamene et la princesse mandane il fut retrouver ciaxare avec beaucoup de hardiesse et mesme a la fin avec beaucoup d'esperance luy semblant que la resistance d'artamene marquoit infailliblement qu'il y avoit quelque chose contre luy dans cette cassette il exagera donc fort a ciaxare le desespoir de cet illustre prisonnier et rompant la cassette qui n'estoit pas pleine parce que l'escharpe de mandane estoit demeuree sur la table lors qu'artamene l'avoit refermee a l'arrivee de metrobate ils commencerent de visiter diverses choses qui estoient dedans quelques pierreries des parfums une iliade d'homere dans des tablettes de philire les loix de licurgue et de solon dans d'autres une comedie de thespis 
 quelques vers de sapho et d'erinna quelques enigmes de la princesse cleobuline quelques petites cartes geographiques le plan de babilone la circonvalation et le campement de l'armee de ciaxare devant cette ville quelques chansons du fameux arion et plusieurs autres semblables choses pendant cette curieuse recherche metrobate estoit desespere de ne trouver rien contre artamene et ciaxare en estoit bien aise mais tout d'un coup ayant ouvert un petit coffre d'or esmaille ciaxare qui le prit des mains de metrobate vit que le portrait de mandane estoit de dedans a l'entour duquel il y avoit un devise en capadocien qui disoit je suis mieux dans vostre coeur car ce portrait avoit este fait pour une princesse de capadoce que mandane aimoit beaucoup et de laquelle elle estoit tendrement aimee de sorte que cette princesse estant morte sans avoir eu ce portrait elle l'avoit donne a martesie qui le luy avoit demande mais helas quelle surprise fut celle de ciaxare de trouver cette peinture et quelle joye fut celle de metrobate devoir qu'il estoit bien plus heureux qu'il ne pensoit l'estre 
 
 
 
 
si le roy eust eu l'esprit tranquile il s'en fust aisement aperceu mais ce prince avoit l'ame si troublee qu'il ne scavoit ce qu'il faisoit ny ce qu'il voyoit il leut pourtant cette innocente devise 
 qu'il croyoit si criminelle puis il s'ecria tout d'un coup quoy mandane a pu dire une pareille chose a artamene quoy cette vertu si severe en apparence a pu se resoudre a imaginer une pareille galanterie en faveur d'un simple chevalier qui erre parmi le monde sans estre connu ha si cela est comme il n'est que trop vray mandane a bien pu concevoir d'autres desseins elle est peut-estre disoit il cachee chez artucas ou elle attend qu'artamene soit delivre afin que remettant a la teste de toutes les troupes qui sont de son intelligence il m'oste la couronne et me renverse du throsne non non dit il a metrobate en rejettant ce portrait dans la canette d'ou il l'avoit tire il n'y a point de temps a perdre il faut changer les gardes d'artamene il faut s'assurer de chrisante de feraulas d'artucas d'ortalquede martesieet mesme d'andramias car il m'est devenu suspect seigneur dit metrobate je scay bien que cela est un peu dangereux a executer mais je ne laisse pas de m'y offrir et pourveu que ce soient des gardes de vostre majeste qui me suivent je croy que le respect empeschera tout le monde de s'opposer a vos volontez joint qu'a la reserve d'andramias et d'artucas qui sont gens de qualite et de martesie qui est fille de condition les trois autres ne sont pas considerables car chrisante et feraulas font estrangers et ne sont sans doute pas plus que leur maistre et ortalque n'est pas un honme a devoir craindre de s'en assurer le roy repassant alors encore dans son esprit le discours de mazare a artamene 
 le voyage d'ortalque vers le roy d'assirie le sejour secret de martesie chez artucas les frequentes visites de feraulas et de chrisante le portrait de mandane entre les mains d'artamene et un portrait encore ou il y avoit une devise passionnee et trop galante pour une personne qui faisoit profession d'une vertu si exacte il croyoit qu'il y avoit sans doute quelque grand crime a descouvrir et ne doutoit point du moins qu'artamene ne fust amoureux et que mandane ne le souffrist agreablement enfin emporte de colere il fit prendre cinquante de ses gardes a metrobate pour executer ses volontez auparavant que ce qui c'estoit passe a la chambre d'artamene fust sceu de tout le monde andramias revenant au chasteau comme metrobate en alloit sortir en fut aisement arreste aussi bien qu'ortalque qui l'accompagnoit de la s'en allant prendre artucas qu'il trouva chez luy il y rencontra chrisante qui estoit avec martesie et les arresta tous trois faisant conduire martesie et une femme pour la servir dans un chariot jusques au chasteau et faisant mener chrisante et artucas a pied en suitte il fut chercher feraulas mais il ne le trouva point car par bonheur ayant este adverti que metrobate avoit este a la chambre de son maistre acconpagne de gardes il estoit alle chez hidaspe pour le luy aprendre ou il trouva le roy de phrigie un moment apres qu'il y fut arrive ils sceurent qu'andramias estoit arreste qu'ortalque l'estoit aussi que martesie chrisante et artucas estoient retenus dans le 
 chasteau et qu'artamene estoit garde plus estroitement qu'il n'avoit jamais este de sorte qu'aprenant toutes ces choses en mesme temps et scachant que metrobate avoit este chercher feraulas chez luy le roy de phrigie ne voulant point qu'il sortist de chez hidaspe luy fit comprendre qu'il seroit beaucoup plus utile a son maistre en liberte que s'il estoit en prison ce prince ayant envoye en diligence advertir tous les illustres amis d'artamene ils surent chez le roy avec une precipitation extreme pour scavoir par quelle voye un changement si subit estoit arrive le roy de phrigie celuy d'hircanie persode thrasibule le prince de paphiagonie celuy de licaonie ariobante gadate artibie hidaspe adusius agiatidas gobrias madate artabase leontidas megabise thimocrate philocles et beaucoup d'autres s'y rendirent mais on leur dit qu'on ne voyoit pas le roy toutefois comme ils craignoient quelque resolution violente ils presserent tant qu'enfin il commanda que l'on fist seulement entrer le roy de phrigie et le roy d'hircanie dans son cabinet ou ils le trouverent avec un chagrin extreme seigneur luy dit le roy de phrigie qui ne le vouloir pas irriter davantage nous venons icy pour scavoir si vostre majeste a besoin de nous ouy respondit ce prince en colere et je ne pense pas que vous soyes plus long temps les protecteurs d'un ingrat d'un temeraire et d'un ambitieux comme artamene qui n'est venu dans ma cour que pour me deshonnorer et qui a 
 eu l'audace de lever les yeux jusques a ma fille tous ses ravisseurs poursuivit il sont moins dignes de ma haine que luy qu'enfin en l'enlevant ils ne luy ont rien fait faire indigne d'elle mais cet insolent en luy ravissant le coeur luy a fait un tort irreparable et m'a mortellement offense le roy d'assirie poursuivit il tout estranger qu'il estoit pour elle et tout ennemy des medes qu'il est encore est pourtant tousjours un grand roy le roy de pont quoy qu'il ait perdu deux royaumes n'a pas perdu sa qualite le prince mazare estoit aussi de naissance royale et devoit porter une couronne mais pour artamene il est sans doute nay dans les fers ses peres ont tous este esclaves car si cela n'estoit pas il n'auroit pas cache sa condition comme il a fait seigneur reprit le roy de phrigie artamene a fait des actions a la guerre qui marquent ce me semble assez qu'il est autre chose que ce que vous dites artamene reprit il a fait une action si criminelle en songeant a gagner le coeur de ma fille que je ne la luy pardonneray jamais car enfin il voit que je la refuse au roy de pont qui porte deux couronnes il voit que j'arme plus de cent mille hommes pour la retirer d'entre les mains du plus puissant roy de l'asie et il ne laisse pas de concevoir une affection pour elle qui ne peut estre innocente car s'il ne la veut point espouser il veut donc qu'elle soit infame et s'il songe a estre son mary il songe a mettre un esclave dans le throsne de medie 
 a m'en renverser sans doute et a me priver du jour n'estant pas possible qu'il ait espere que je consentisse a son dessein et il pense enfin a des choses si injustes si estranges et si criminelles que la mort est un trop petit supplice pour luy mais encore seigneur reprit le roy d'hircanie qu'avez vous de nouveau contre artamene vous qui songiez a le delivrer cent choses respondit ciaxare qui sont que je ne songe plus qu'a le perdre seigneur repliqua le roy de phrigie ce n'est pas une resolution que vous deviez prendre en tumulte et quand artamene seroit aussi criminel que je le croy encore innocent il a de telle sorte gagne le coeur des soldats qu'il seroit a craindre que l'on ne vist une estrange confusion dans vostre camp si vous le vouliez faire perir point du tout repartit le roy et quand j'auray sceu precisement la basse naissance d'artamene comme je la scavray sans doute aujourd'huy que je tiens chrisante en mon pouvoir et que par un manifeste je seray scavoir a tout le monde qu'un simple soldat de fortune et peut-estre quelque chose de moins a eu l'audace d'oser lever les yeux a la fille d'un roy qui l'avoit comble de biens et d'honneurs et de songer a luy oster la couronne le ne pense pas qu'il y ait quelqu'un assez injuste pour s'opposer au chastiment que j'en veux faire car enfin c'est une chose inouie qu'un homme comme artamene ait eu l'insolence d'oser seulement regarder ma fille ma fille dis-je qui jusques icy m'avoit paru une personne 
 aussi sage et aussi prudente qu'il y en ait eu au monde mais martesie m'aprendra par quels charmes elle a perdu la raison et par quel enchantement artamene luy a fait oublier ce qu'elle se devoit a elle mesme et ce qu'elle me devoit aussi mais seigneur repliqua le roy de phrigie vous accusiez artamene d'avoir une intelligence avec le roy d'assirie amant de la princesse mandant et vous l'accusez aujourd'huy d'en avoir avec la princesse mesme comment accordez vous ces deux choses qui paroissent si directement opposees je n'en scay rien reprit ciaxare mais la rigueur des supplices et la crainte de la mort feront sans doute confesser a chrisante a ortalque et a artamene luy mesme tout ce que je ne scay pas encore mais seigneur interrompit le roy d'hircanie que scavez vous de si convainquant je scay cent choses vous dis-je repliqua ciaxare qui me sont toutes voir clairement qu'artamene a intelligence avec mon ennemi et avec ma fille et que ma fille ne hait pas artamene il n'en faut pas davantage pour me faire prononcer un arrest de mort contre un homme que j'ay tant aime quoy qu'il fust d'une condition si basse mais seigneur reprit le roy de phrigie s'il estoit fils d'un grand roy il l'auroit dit il y a long temps repliqua ciaxare et il n'est affeurement qu'un temeraire ambitieux que la fortune a favorise et que la foiblesse de ma fille a rendu heureux et criminel tout ensemble enfin leur dit il quand je scray pleinement 
 informe de toutes les circonstances de son crime par sa propre bouche par celle de martesie de chrisante et d'andramias que je soupconne d'estre trop de ses amis que je scavray dis-je par artucas par ortalque par araspe et par feraulas si je le puis faire arrester tout ce que l'amour et l'ambition jointes ensemble ont pu faire entreprendre a cet ennemy cache je vous appelleray tous pour estre les tesmoins de sa condamnation seigneur luy dit le roy de phrigie je supplie tres humblement vostre majeste de ne condamner pas artamene sur des apparences il est peut-estre ce que vous ne pensez pas qu'il soit et l'affection qu'il a pour la princesse et l'intelligence qu'il a eue avec le roy d'assirie ne sont peut-estre pas criminelles comme vous les croyes et puis adjousta le roy d'hircanie j'ose dire a vostre majeste que les services qu'artamene luy a rendus meritent le pardon de beaucoup de crimes vous avez raison reprit ciaxare aussi estois-je enfin resolu de luy pardonner l'intelligence qu'il avoit eue avec mon ennemy mais pour celle qu'un homme comme luy a eue avec ma fille je ne la luy pardoneray jamais ces princes voyant ciaxare si irrite ne voulurent pas s'opiniastrer davantage pour cette lois et le supplierent seulement de bien examiner les choses et de ne le condamner que sur des preuves convainquantes qu'il eust eu une intelligence criminelle avec le roy d'assirie qu'il eust concerte quel que chose d'injuste avec la princesse mandane et qu'il fust 
 comme il le croyoit un vil esclave ou du moins un simple chevalier ils le quitterent en suitte afin d'aller adviser tous ensemble a ce qu'ils avoient a faire au sortir du cabinet du roy tous ceux qui estoient dans la chambre les environnerent aussi tost pour scavoir ce qu'ils avoient apris faisant assez entendre par leurs discours et par leurs actions qu'ils estoient prests de tout entreprendre pour artamene mais ces rois ne voulant pas les instruire en ce lieu la de ce qu'ils avoient sceu s'en allerent chez hidaspe ou ils rirent suivis de toute cette multitude de gens de qualite que ce grand changement avoit amenez chez le roy ils n'y furent pas plustost que feraulas qui les y attendoit ayant supplie le roy de phrigie qu'il luy peust dire un mot en particulier luy aprit que depuis qu'il estoit sorty il avoit sceu que metrobate avoit pris la cassette d'artamene et l'avoit portee au roy il luy dit en suite comme infailliblement il y auroit trouve un portrait de la princesse qui n'avoit pas este fait pour luy que mandane ne luy avoit pas donne comme il seroit aise de le prouver et que martesie n'avoit mesme fait que luy prester ce jour la mais qu'apres tout quoy qu'il fust fort facile de justifier la princesse de ce portrait il ne l'estoit pas de trouver un pretexte au roy autre que l'amour d'artamene pour mandane qui luy fist voir pour quel sujet il avoit desire avoir ce portrait dans sa prison enfin comme tous ceux qui estoient alors chez hidaspe estoient tous amis d'artamene ce 
 prince dit a ceux qui ne scavoient pas son histoire qu'il leur engageoit sa parole qu'artamene estoit le plus fidelle serviteur qu'eust ciaxare qu'ainsi c'estoit servir le roy des medes que de l'empescher de faire une injustice que de plus l'on voyoit que metrobate ancien amy d'aribee avoit este employe en cette derniere occasion et qu'il estoit a craindre que cet homme vindicatif n'imposast beaucoup de choses au roy que cependant il faloit songer a maintenir les soldats en l'opinion qu'ils avoient de l'innocence d'artamene et que pour cela il faloit aller donner promptement tous les ordres necessaires au camp quelques uns d'eux s'y en allerent donc en diligence semer le bruit de la nouvelle injustice que l'on faisoit a cet illustre prisonnier et n'estant enfin demeure que ceux qui scavoient toute la vie d'artamene c'est a dire le roy de phrigie celuy d'hircanie persode thrasibule hidaspe adusius et feraulas ils delibererent sur ce qu'il estoit a propos de faire en une rencontre si facheuse ils jugeoient bien que chrisante ne diroit jamais rien ny de l'amour de son maistre ny de sa naissance quelque tourment qu'on luy peust faire souffrir mais ils jugeoient bien aussi que plus il refuseroit de dire qui estoit artamene plus le roy croiroit que sa condition estoit basse et plus il le croiroit criminel ils craignoient aussi un peu qu'ortalque ne s'estonnast et ne dist quelque chose qui peust nuire car feraulas avoit sceu d'artamene ce que cet honme avoit este faire a ptcrie ils aprehendoient 
 encore que martesie par la frayeur de la mort ne descouvrist plus qu'il ne faloit de l'innocente affection d'artamene pour la princesse et qu'en voulant justifier mandane elle ne dist ce qu'estoit effectivement artamene enfin ils voyoient beaucoup d'apparence de craindre et ne voyoient guere d'esperance qu'en la force ils ne jugeoient pas mesme qu'elle fust une voye assuree de sauver la vie a ce prince puis qu'enfin ciaxare le tenoit dans le chasteau et le pouvoit faire mourir auparavant qu'on fust en estat de le pouvoir delivrer ils resolurent donc de voir encore le lendemain comment iroient les choses et cependant de se tenir tousjours tous prests a employer la violence s'il en estoit besoin feraulas passa la nuit suivante en une agitation continuelle il sortit travesty de la ville et fut au camp de tente en tente et de hute en hute inspirer a tous les capitaines et a tous les soldats un nouveau desir de sauver artamene et revenant a la premiere pointe du jour a sinope il passa encore en quatre ou cinq lieux differens auparavant que de se renfermer chez hidaspe enfin jamais il ne s'est veu un pareil desordre tous les habitans de sinope disoient qu'il ne faloit point souffrir que l'on fist perir un homme comme celuy la les soldats et du camp et de la ville disoient aussi tout haut qu'ils ne l'endureroient pas les propres gardes du roy n'obeissoient qu'a regret et si metrobate n'eust eu une prevoyance extreme il se seroit trouve bien embarrasse mais il n'avoit pas eu plustost les ordres 
 du roy pour arrester tous ceux qu'il avoit mis prisonniers qu'il avoit envoye en diligence vers artaxe afin qu'a l'entree de la nuit il peust avoir mille hommes aux portes de sinope se en mesme temps il avoit dit au roy qu'il faisoit venir une partie de la garnison d'une ville dont il estoit gouverneur de sorte que de la facon dont metrobate en usa il fit entrer cette nuit la dans la ville et dans le chasteau des troupes rebelles si bien que le lendemain au matin les amis d'artamene furent bien estonnez de voir dans l'une et dans l'autre des soldats qu'ils ne connoissoient point cependant chrisante ortalque artucas andramias araspe et martesie estoient bien empeschez a respondre aux questions que leur faisoit metrobate sur trois choses qu'il leur demandoit l'une qui estoit artamene l'autre quelle estoit l'intelligence qu'il avoit avec le roy d'assirie et la derniere quand avoit commence celle qu'il avoit avec mandane chrisante qui craignoit de nuire a son maistre en disant qu'il estoit cyrus et qui aprehendoit en mesme temps de luy nuire encore s'il laissoit croire qu'il fust d'une naissance obscure prenoit un milieu entre ces deux extremitez et disoit qu'il estoit d'une naissance tres illustre mais qu'il ne luy estoit pas permis d'en dire autre chose que quant a ce qui estoit de l'intelligence du roy d'assirie avec artamene elle estoit avantageuse a ciaxare au lieu de luy estre dommageable mais qu'il n'en diroit rien de plus particulier que cela que pour la princesse mandane elle estoit assez obligee a artamene puis 
 qu'elle luy devoit la vie du roy son pere et tant de victoires qu'il avoit remportees pour luy pour ne devoir pas trouver estrange qu'elle l'estimast mais qu'il n'en scavoit pas davantage ortalque de son coste disoit ne scavoir nulles particularitez de ce qu'artamene avoit mande au roy d'assirie sinon qu'il scavoit bien qu'il ne traitoit rien aveque luy qui fust contre le service du roy et qu'enfin ils n'estoient nullement amis andramias ne pouvoit respondre que non a tout ce qu'on luy demandoit non plus qu'artucas et araspe car il estoit vray qu'ils ne scavoient rien du tout et pour martesie elle dit a metrobate avec autant de prudence que de hardiesse que quand sa maistresse auroit un secret elle ne le luy diroit pas et que comme elle avoit este mise aupres d'elle de la main du roy ce n'estoit aussi qu'au roy a qui elle en devoit rendre compte cependant artamene estoit en une inquietude inconcevable quoy disoit il en luy mesme je seray cause que le roy accusera ma princesse et toute sa vertu et toute sa severite ne pourront empescher qu'il ne la soubconne qu'il ne la blasme et que peut-estre il ne la condamne injustement ha imprudent que se suis s'escrioit il desois-je me fier a l'esperance que l'on m'avoit donnee se ne devois-je pas tout craindre du caprice de ma fortune qui ne m'a jamais esleve que pour me precipiter quoy mandane le roy croira que vous m'avez donne le portrait qu'il aura veu et par cette fausse imagination il pensera cent autres choses aussi peu veritables 
 que celle la il y avoit alors des momens ou artamene craignant la fureur de ciaxare pour la princesse aimoit presque mieux qu'elle fust entre les mains d'un rival respectueux conme estoit le roy de pont que d'estre entre celles d'un pere violent et irrite comme l'estoit ciaxare ces momens ne duroient pourtant pas long temps il se repentoit de ses propres souhaits et venant a considerer que l'esperance de sa liberte estoit perdue que celle de la princesse estoit bien esloignee qu'il estoit cause du malheur de tant de personnes innocentes et le peu d'aparence qu'il y avoit de sortir de tant d'infortunes autrement que par la mort il estoit dans un desespoir extreme cette grande ame toutefois faisoit effort pour resister a la douleur et si artamene n'eust este attaque qu'en sa personne il n'auroit pas eu besoin de toute sa confiance tous ses gardes estoient changez et l'on avoit mis aupres de luy de ces soldats qu'artaxe avoit envoyez de sorte qu'il estoit alors sans consolation aucune comme le roy connoissoit sa fermete quoy qu'il eust eu dessein de luy faire faire plusieurs questions a luy mesme et sur sa naissance et sur l'intelligence qu'il avoit avec le roy d'assirie et sur son amour il changea d'advis et se resolut de tirer la verite par les autres personnes qu'il tenoit en son pouvoir pour cet effet on leur promit des recompenses on les menaca de chastimens tres rudes on commenca mesme de les mal traiter mais quoy que metrobate pust faire il ne put jamais faire changer de discours ny a chrisante ny a 
 tesie a ortalque car pour les trois autres ils n'avoient rien du tout a dire artucas advouoir bien que sa parente avoit este trois jours chez luy auparavant que de se monstrer mais il disoit que c'estoit parce qu'elle n'estoit pas en estat d'estre veue que du moins ne luy en avoit elle donne autre raison et quoy qu'en effet martesie luy eust demande a voir chrisante et feraulas il n'en parla point du tout metrobate ne disoit pourtant pas au roy la chose comme elle estoit au contraire il l'assuroit qu'ils commencoient de s'esbranler qu'ils se contredisoient souvent et qu'ils diroient bien-tost toutes choses cependant le roy voulut voir martesie quoy que metrobate s'y opposast de toute sa puissance de sorte que cette courageuse fille fut conduite devant luy par ses gardes apres qu'elle eut salue ce prince avec tout le respect qu'elle luy devoit mais aussi avec toute la hardiesse d'une personne innocente et bien martesie luy dit il vous avez este la confidente de mandane et d'artamene et c'est de vostre bouche que je dois entendre la verite quoy que je la scache par d'autres voyes seigneur luy dit elle comme je ne scay rien qui puisse nuire aux deux illustres personnes que vous nommez je n'auray pas grand peine a me resoudre de vous la dire quoy martesie reprit le roy en colere vous croyez que ce soit une chose advantageuse a mandane que d'aimer artamene comme il faut qu'elle l'aime infalliblement je croy seigneur reprit elle que la princesse seroit une des plus deraisonnables personnes 
 du monde n'elle ne l'estimoit pas et une des plus ingrattes si le croyant aussi innocent qu'il est elle n'avoit pas beaucoup de reconnoissance des services qu'il a rendus a vostre majeste mais seigneur tous les sentimens de la princesse pour artamene sont renfermez en ces deux choses elle l'estime et elle se croit son obligee mais martesie reprit le roy les princesses vertueuses qui n'ont que de l'estime et de la reconnoissance pour un simple chevalier comme artamene ne leur donnent point de portraits ha seigneur s'escria martesie la princesse n'a jamais donne de portrait a artamene et s'il s'en est trouve un entre ses mains il faut que feraulas qui est fort de mes amis et a qui je lay baille comme une tres belle chose le luy ait monstre par un pareil sentiment ce portrait la seigneur n'a pas mesme este fait pour moy bien loin d'avoir este fait pour artamene et si nous estions a themiscire il me seroit bien aise de vous prouver qu'il fut fait autrefois pour la princesse de pterie qui mourut sans l'avoir receu enfin martesie reprit le roy ce portrait se trouve dans la cassette d'artamene et mandane le luy a sans doute envoye par vous afin de le consoler de son absence non seigneur interrompit cette fille je ne scaurois souffrir la calomnie des mechans qui vous ont donne cette croyance et l'appelle tous les dieux que j'adore a tesmoings que la princesse ne scait point qu'artamene ait son portrait et que vous serez le plus injuste prince de la terre si vous accusez d'une pareille 
 chose la plus innocente et la plus vertueuse princesse du monde mais qu'allez vous fait reprit il trois jours chez artucas auparavant que de me voir martesie ne pouvant pas bien respondre a cette demande changea de couleur neantmoins s'estant bien tost r'assuree seigneur luy dit elle n'estant pas alors en estat de paroistre a la cour je ne pus souffrir de vous faire aprendre par un autre ce que j'avois a vous dire principalement scachant que vous n'ignoriez pas que la princesse estoit vivante mais durant ce temps la reprit le roy vous avez tousjours veu chrisante et feraulas ii est vray seigneur dit elle et j'ay tasche de les consoler de leur douleur et de leur faire esperer que vous connoistriez enfin l'innocence de leur maistre contentez vous dit ce prince violent de cacher la foiblesse de vostre maistresse et ne vous meslez pas de vouloir justifier un temeraire et un ingrat qui ne se souvenant plus de la bassesse de sa naissance a ose lever les yeux jusques a ma fille seigneur reprit martesie quand le roy d'assure estoit dans vostre cour sous le nom de philidaspe vous ne le croiyez pas de plus grande condition qu'artamene il est vray repliqua ce prince mais ce beau raisonnement ne suffit pas a me persuader qu'artamene soit autre chose que ce que je dis encore une fois seigneur reprit martesie je croirois plustost artamene fils de roy que fils d'un esclave et de quel roy adjousta ciaxare en colere de celuy de phrigie qui n'en a point du roy d'hircanie 
 qui n'est pas marie de celuy d'armenie qui en deux que tout le monde connoist de celuy d'arrabie qui n'en eut jamais de celuy des saces dont le fils unique a este noye ou de celuy de perte qui n'a pas retrouve le lien comme on le disoit et qui regrette encore la mort de cyrus seigneur interrompit martesie que le nom de cyrus surprit et fit rougir je ne vous diray point de qui artamene est fils mais je vous diray bien encore que je suis persuadee que vostre majeste ne le connoist pas pour ce qu'il est le roy s'emportant alors de colere voyant que martesie ne pouvoit s'empescher de prendre le party de cet illustre prisonnier luy parla avec beaucoup d'aigreur et pour la princesse et pour artucas et pour elle mesme non non luy dit il artamene n'est pas comme philidaspe et je scavray bien faire la difference d'un grand roy a un simple soldat mais je n'en seray point du tout de mandane a la fille d'un esclave ny de martesie a mandane les dieux seigneur reprit elle changeront vostre coeur malgre vous et vous vous repentirez infailliblement un jour de ce que vous dittes maintenant enfin le roy ne pouvant tirer nul esclaircissement par martesie la renvoya et demeura dans une inquietude estrange il connoissoit par les responses de cette fille quoy qu'elle eust tout nie qu'il y avoit un secret dans cette affaire qu'elle ne vouloir pas dire les paroles de mazare et de mazare mourant estoient trop intelligibles ce portrait de mandane luy sembloit une chose convainquante 
 le sejour cache de martesie chez artucas ces frequentes visites de feraulas et de chrisante le voyage d'ortalque a pterie et cent autres choses dont il se souvenoit luy persuadoient tousjours plus fortement qu'artamene estoit tres coupable et l'impossibilite qu'il trouvoit a scavoir sa veritable condition le confirmoit tousjours d'avantage dans la croyance qu'il avoit qu'il estoit d'une naissance tres basse ce n'est pas que le considerant quelquefois malgre luy comme cet homme illustre et extraordinaire a qui il devoit la vie qui avoit tant gagne de batailles qui avoit sousmis tant de rois et qui venoit de renverser un si grand empire il ne s'estonnast un peu de l'obscurite de sa naissance mais enfin ne pouvant comprendre le secret qu'artamene en faisoit luy mesme il concluoit tousjours qu'il falloit infailliblement qu'il fust si peu de chose qu'il n'eust pas la hardiesse de l'advouer de sorte que passant de cette pensee en une autre quoy disoit il mandane sortie de tant d'illustres rois et qui doit elle mesme regner un jour sur tant de peuples et sur tant de royaumes a pu se resoudre de souffrir qu'un inconnu eust l'audace de l'entretenir d'une passion criminelle ha non non il faut punir artamene et de sa temerite et de la foiblesse de mandane tout ensemble en attendant que je la puisse tenir en mes mains pour la punir a son tour de son propre crime et de celuy d'artamene de plus voyant que feraulas ne s'estoit pas laisse prendre il croyoit encore que s'estoit 
 une marque infaillible qu'il scavoit beaucoup de choses car il n'ignoroit pas que feraulas estoit assez courageux pour ne fuir point par un sentiment de crainte pour sa vie enfin faisant du venin de tout il avoit l'esprit tellement irrite qu'il ne put plus souffrir que le roy de phrigie continuait de luy parler pour artamene le roy d'hircanie ne fut pas moins rudement rejette que luy et voyant a l'entour de soy ces deux rois accompagnez de tant de princes et de tant de personnes de qualite comme il y en avoit alors a sinope est il possible leur dit il que vous ne vous lassiez point de me presser pour un homme que vous ne connoissez pas s'il se disoit seulement sujet de quelqu'un de vous autres j'aurois patience de voir que vous interesseriez en sa fortune mais artamene est sans doute de quelque pais si peu considerable que sa nation mesme est honteuse a advouer cependant vous me parlez tous de luy comme si c'estoit le fils d'un grand roy et comme si je devois irriter tous les rois du monde en le punissant non leur dit il fort en colere ne m'en parlez plus ou faites moy connoistre du moins pourquoy vous m'en parlez car enfin je vous le dis pour la derniere fois si dans deux jours artamene ne se resoud a m'advouer tous ces crimes la fin de sa vie me mettra en repos de ce coste la et je n'auray plus qu'a punir en suitte tout a loisir les complices de ses fautes apres avoir dit cela cixare entra dans son cabinet et laissa tous ces rois et tous ces princes fort surpris et fort affligez 
 ils s'en allerent donc chez hidaspe comme estant le plus intereste en la chose et parce que la ils estoient en plus grande liberte qu'ailleurs comme ils y furent le roy de phrigie ayant consulte avec celuy d'hircanie avec hidaspe adusius artabase thrasibule madate et apelle mesme feraulas ils considererent que ciaxare faisant consister le plus grand crime d'artamene a la bassesse de la condition il faloit la luy aprendre telle qu'elle estoit afin de le retenir par cette voye et l'empescher de se porter a quelque extreme resolution ils penserent enfin qu'astiage estant mort peut-estre ciaxare ne seroit il pas aussi trouble des presages des astreset des predictions des mages que le roy son pere l'avoit este qu'apres tout scachant qu'artamene estoit fils d'un roy estoit son parent et avoit dans son armee trente mille persans songeroit il plus d'une fois auparavant que de le perdre et qu'en cas qu'il falust en venir a la force ouverte les soldats mesme se porteroient encore a combattre avec plus d'ardeur pour le fils d'un roy que pour un inconnu cette resolution ne fut pourtant pas prise sans estre fort contestee mais enfin apres l'avoir examinee a fonds ils la prirent et resolurent qu'apres avoir donne tous les ordres necessaires a leurs troupes ils agiroient le lendemain au matin selon qu'ils l'avoient imagine et que cependant il faloit faire en sorte qu'il y eust le plus de gens que l'on pourroit aupres de ciaxare afin que tout d'un coup le bruit de la chose s'epandist et dans la ville et dans 
 le camp apres cette petite conference le roy de phrigie se raprochant de tous ceux qui ne scavoient pas encore la condition d'artamene et qui n'estoient attachez a luy que par sa seule vertu leur dit qu'il les prioit de se trouver le lendemain au lever de cixare d'y amener le plus de leurs amis qu'ils pourroient et qu'il s'agissoit du salut d'artamene il n'en faloit pas davantage pour les obliger a n'y manquer pas et en effet l'on peut dire que jamais la cour n'avoit este si grosse qu'elle fut ce jour la chez ciaxare les rois de phrigie et d'hircanie le prince des cadusiens celuy de licaonie celuy de paphlagonie gobrias gadate thrasibule arribie thimocrate philocles leontidas megabise ariobante hidaspe adusius madate artabase agladitas et cent autres s'y trouverent leur diligence fut toutefois inutile et quoy qu'ils peussent faire il leur fit impossible de pouvoir voir le roy de tout le matin il voulut mesme disner en particulier afin de n'estre pas oblige de souffrir la veue de tant de personnes qui ne luy disoient que des choses contraires a ses desseins mais enfin scachant qu'ils s'opiniastroient a luy vouloir parler et qu'ils estoient tous dans sa chambre il sortit de son cabinet tout en fureur absolument determine a la perte d'artamene un moment apres feraulas suivant ce qui avoit este resolu le jour auparavant entra dans cette chambre et sendant la presse pour arriver jusques aupres du roy il se presenta devant luy avec autant de hardiesse que de respect 
 ciaxare surpris de le voir quoy feraulas luy dit il vous craignez si peu la mort que vous venez vous remettre dans les mains d'un prince qui vous fait chercher comme un criminel il est vray seigneur luy respondit il que la mort n'est pas ce que je crains et que presentement j'ay beaucoup plus de peur que vostre majeste ne face une injustice en la personne de mon maistre c'est pourquoy je viens luy apprendre qu'artamene bien loin d'estre une obscure naissance est fils d'un grand roy et de quelle terre inconnue est roy ce pere d'artamene reprit ciaxare ha mon amy poursuivit il cette seinte est un peu grossiere et a moins qu'il se trouve un prince et mesme plusieurs princes qui m'assurent ce que tu dis je ne le croiray pas facilement s'il ne faut que cela seigneur repliqua feraulas vous croirez bien tost qu'artamene est fils d'un grand roy puis qu'enfin vous avez dans vostre armee plus de trente mille sujets du roy son pere et que tous ces rois et tous ces princes qui m'escoutent vous attesteront que je dis vray enfin seigneur poursuivit feraulas artamene est cyrus fils du roy de perse et hidaspe adusius et tant d'autres illustres persans que vostre majeste voit a l'entour d'elle doivent estre un jour ses sujets artamene est cyrus reprit le roy des medes ha non non cela n'est pas possible seigneur interrompit hidaspe la chose est si veritable que rien ne le peut-estre davantage ouy seigneur poursuivit adusius et nous sommes en pouvoir de vous en eclaircir 
 pleinement le bruit de son naufrage a este faux et cyrus n'a presque jamais este en danger de mourir que pour le service de vostre majeste vous scavez dit le roy de phrigie que ce ne seroit pas une chose a inventer et que si cela n'estoit vray hidaspe ne le diroit pas je scay en effet repliqua ciaxare fort inquiet et fort trouble qu'a moins que de vouloir encore haster sa perte c'est une chose qu'il ne me faloit pas descouvrir car enfin dit il apres avoir este un moment sans parler artamene comme artamene n'est qu'un temeraire un ingrat et un ennemy particulier de ciaxare auquel selon sa clemence ou sa justice il peut remettre sa faute ou faire donner chastiment mais s'il est vray qu'il toit cyrus c'est un ennemy public de toute l'asie qu'il faut exterminer c'est un interest commun que vous avez tous aveque moy dit il en regardant tous ceux qui l'environnoient a la reserve des persans c'est enfin vostre tyran qui est dans les fers c'est cet homme que les mages ont dit qui doit renverser toute l'asie et en estre maistre et si quelque chose me peut persuader qu'artamene soit cyrus c'est en effet les prodigieux advantages qu'il a remportez mais seigneur interrompit le roy d'hircanie ces advantages qu'il a remportez sont a vostre majeste de tant de combats de tant de victoires et de tant de conquestes qu'il a faites il n'en possede aucune chose et n'a que ses fers en partage non repliqua ciaxare parce que graces aux dieux je l'en ay empesche mais poursuivit il 
 en regardant feraulas mandane scait elle la naissance de cyrus seigneur repliqua t'il je ne scay rien de la princesse sinon qu'il n'y a nulle intelligence criminelle entre elle et mon maistre et que la passion qu'il a eue pour elle ne luy a jamais fait perdre le respect ny envers elle ny envers vous la passion qu'a eu vostre maistre reprit brusquement ciaxare n'a este qu'une ambition demesuree et qu'un sentiment de vangeance effroyable il a voulu punir ciaxare de ce qu'astiage avoit entrepris contre luy dans le berceau pour le salut de toute l'asie mais j'acheveray sans scrupule ce qu'il ne commenca sans doute pas sans peine car enfin j'ay bien de plus puissantes raisons a m'y porter et bien de plus puissantes raisons aussi interrompit le roy de phrigie qui vous endoivent empescher cyrus reprit ciaxare n'estoit alors qu'un enfant qui n'estoit pas encore en estat de nuire et le cyrus dont je parle est un criminel heureux capable de tout entreprendre et de tout executer il est vray repliqua le roy d'hircanie mais c'est aussi un homme qui a tout entrepris et tout execute pour vostre gloire et qui vouloit tout entreprendre et tout executer interrompit ciaxare pour ma honte et pour ma perte si je ne l'en eusse empesche de plus adjousta t'il le cyrus qu'astiage vouloit faire perir ne luy avoit encore fait aucun mal il est vray reprit hidaspe mais le cyrus dont nous vous parlons vous a servy et servy utilement dittes plustost repliqua 
 le roy en colere qu'il m'a trahi avec une laschete extreme ii est venu dans ma cour il y est demeure deguise il a seduit l'esprit de ma fille il s'est sans doute descouvert a elle il luy a mis l'ambition dans l'ame elle l'a regarde comme le vainqueur de toute l'asie et sans considerer qu'il ne pouvoit s'en rendre le maistre a moins que de renverser son pere du throsne elle l'a escoute favorablement elle l'a souffert elle l'a aime mais graces au ciel je suis en pouvoir de les punir tous deux a la fois puisque si elle aime artamene comme je n'en doute point elle souffrira la mort en la personne de ce temeraire en attendant qu'elle soit en lieu ou je puisse la luy faire souffrir en la sienne ha seigneur s'escrierent tout d'une voix tout ce qu'il y avoit de gens dans cette chambre nous vous demandons la vie de cyrus ou nous vous demandons la mort quoy reprit ce prince fort estonne mes sujets mes vassaux et mes alliez me demandent de la vie de leur tyran ou du moins de celuy qui le devoit estre un jour nous vous demandons la vie dirent ils tous d'un homme que les dieux ont fait naistre pour estre en effet le maistre legitime de tous les hommes tant ils ont donne de vertus et qui pouvant tour entreprendre pour sortir de prison adjousta hidaspe ne l'a jamais voulu faire un homme dis-je poursuivit gobrias qui n'a vescu que pour vous dittes encore adjousta gadate un homme qui n'a vaincu que pour luy et qui a tousjours vaincu un prince 
 poursuivit trasibule qui s'est fait des adorateurs les plus sages de toute la grece et qui s'est fait les amis adjousta le roy d'hircanie de tous eux mesme dont il a este vainqueur dittes encore poursuivit persode qui s'est fait admirer par ses plus mortels ennemis et adjoustez dit aglatidas a qui ses plus mortels ennemis doivent aux mesmes la vie tant il est vray que le destin d'artamene est glorieux et extraordinaire dites encore interrompit artibie que ceux qui a peine le connoissent ne laissent pas d'estre chargez de sa vertu et d'estre prests a mourir pour luy pour moy adjousta thimocrate je tiendrois ma vie bien employee si elle pouvoit sauver celle d'un prince si illustre en effet reprit philocles vostre fort seroit digne d'envie si vous obteniez cette grace car quelle louange ne meriteroit pas un homme qui auroit conserve un prince si vertueux un prince reprit megabise qui possede la valeur au dernier point qui est aussi liberal que vaillant poursuivit arabase qui n'est pas moins prudent que courageux adjousta le prince de licaonie qui est aussi doux apres la victoire que furieux dans les combats repliqua madate de qui la reputation est connue par tout le monde dit leontidas qui possede toutes les vertus adjousta le prince de paphiagonie et pour tout dire en peu de paroles poursuivit ariobante qui n'a jamais fait aucun mal qu'on luy puisse reprocher quoy interrompit alors ciaxare tout serieux 
 cyrus n'a jamais fait aucun mal et quand il ne m'en auroit point fait d'auroit adjousta t'il que celuy de se rendre si puissant dans l'esprit de mes amis de mes ennemis de mes alliez de mes voisins et de mes sujets que mesme il me semble que je n'oserois le punir n'en seroit-ce pas un assez grand pour le perdre afin d'apprendre aux autres a avoir plus de respect pour moy mais est il possible adjousta t'il qu'il n'y ait personne d'entre vous qui aime la liberte et qui haisse un homme que tant de predictions vous doivent faire regarder comme un tyran cependant puis que vous ne regardez ny mon interest ny le vostre ny celuy de toute l'asie je ne regarderay aussi que le mien et je puniray seulement ce pretendu cyrus comme un homme qui n'est venu dans ma cour que pour me trahir comme ayant conjure avec ma fille contre ma vie comme ayant laisse echaper le roy d'assirie volontairement comme ayant une intelligence criminelle aveque luy et comme un homme enfin qui m'a voulu perdre prenez garde seigneur dit hidaspe a ce que vous dittes car apres tout cyrus n'est pas vostre sujet et le roy mon maistre scavra bien trouver les moyens de se vanger d'une pareille injustice si vous la luy faites au nom des dieux dit le roy de phrigie ne prenez nulle resolution dans les premiers mouvemens de vostre colere au nom des dieux reprit ciaxare ne me parlez plus jamais ny d'artamene ny de cyrus et soyez tous assurez que tenant en une mesme personne mon ennemy 
 particulier le seducteur de ma fille et le tyran de toute l'asie rien ne le scavroit sauver et qu'ainsi sa perte estant indubitable vous n'avez qu'a vous preparer a entendre bientost la nouvelle de sa mort en disant cela ce prince les quitta tout hors de luy mesme et fit emmener feraulas par ses gardes un moment apres le roy de phrigie fut adverty que metrobate avoit donne ordre aux portes de la ville de n'en laisser plus forcir personne pour aller au camp ny entrer aussi personne du camp dans la ville de sorte que le faisant scavoir au roy d'hircanie et a tous ces princes et a tous ces capitaines qui l'environnoient ils douterent mesme s'ils auroient la liberte de sortir du chasteau et si artamene n'estoit point desja mort car metrobate avoit parle une lois bas au roy depuis qu'ils estoient entrez dans sa chambre et qu'il avoit sceu qu'artamene estoit cyrus 
 
 
 
 
 
 
 
 
 une si funeste crainte ayant mis la fureur dans l'ame de tant de princes de tant de rois et de tant de personnes genereuses ils penserent plus d'une fois perdre le respect qu'ils devoient a ciaxare mais venant a considerer que les gardes du chasteau dependoient absolument de metrobate ils changerent de pensee et en prirent une plus raisonnable ils furent donc en diligence chez hidaspe afin d'aviser quel remede l'on pouvoit aporter a un mal si pressant et de si grande importance puis qu'il s'agissoit de la vie du plus illustre prince de la 
 terre la crainte qu'ils avoient eue de ne pouvoir sortir du chasteau se trouva mesme mal fondee car metrobate s'etoit contente de faire donner les ordres du roy aux portes de la ville pour faire que personne n'eust la liberte de venir du camp a sinope et que personne aussi ne peust aller de sinope au camp tons ces genereux protecteurs du plus genereux de tous les princes et mesme de tous les hommes ne furent pas plustost chez hidaspe que cet illustre persan leur adressant la parole avec precipitation seigneurs leur dit il soit que vous regardiez cyrus comme artamene ou artamene comme cyrus vous estes tous obligez de le sauver s'il est possible il n'y en a pas un d'entre vous qu'il n'ait oblige et par consequent pas un d'entre vous qui ne luy doive son assistance pour nous autres persans dit il parlant d'adusius d'artabase de madate et de luy nous serions des lasches si nous n'estions pas resolus de mourir tous pour sauver sa vie ou pour vanger sa mort mais seigneurs s'il m'est permis de parler ainsi dans l'ardeur du zele qui m'emporte vous seriez tous injustes pour ne pas dire ingrats si vous ne faisiez la mesme chose que nous pour vous autres adjousta t'il regardant ariobante megabise et aglatidas qui estes nais subjets naturels de ciaxare quand l'interest de cyrus ne vous toucheroit point la gloire du roy vostre maistre vous devroit tousjours toucher et vous devriez faire toutes choses possibles pour l'empescher 
 de respandre un sang qui tout pur qu'il est noirciroit sa vie d'une tache ineffacable soit donc que vous soyez phrigiens hircaniens grecs assiriens medes cadusiens paphlagoniens capadociens ou persans hastez vous de resoudre ce que nous avons a faire en une occasion si pressante ou pour mieux dire encore hastons nous d'agir et ne perdons pas un moment de peur que metrobate ne nous previenne a peine hidaspe eut il acheve de parler que tous ces rois tous ces princes et tous ces gens de qualite qui l'escoutoient tesmoignerent qu'ils estoient resolus d'employer les remedes les plus violens pour un si grand mal et de hazarder mille fois leurs vies pour sauver celle de cyrus ils chercherent donc dans leur esprit toutes les voyez imaginables de faire reussir leur dessein et dans l'ardeur du zele qui les transportoit ils firent cent propositions differentes et mesme quelques unes dont l'execution estoit impossible tant il est vray que cet accident troubloit leur raison et animoit leur courage chacun cherchant seulement en cette rencontre a se signaler par le danger de l'entreprise les uns vouloient que l'on allast a force ouverte au chasteau demander artamene les autres que l'on joignist la ruse a la force les autres que l'on allast tuer metrobate quelques uns que l'on fist souslever le peuple quelques autres que l'on fist avancer l'armee et tous ensemble que l'on agist que l'on travaillast et que l'on sauvast cyrus comme ils regardoient 
 tous ciaxare comme un prince preocupe et qu'ils estoient veritablement genereux ils ne songerent jamais a s'attaquer a la personne mais seulement a tirer de ses mains un heros a qui il devoit toute la gloire de son regne et la conqueste de plusieurs royaumes enfin il fut resolu que l'on tascheroit de faire sortir quelqu'un par dessus les murailles de la ville avec des cordes afin d'aller au camp faire scavoir aux persans que le fils unique de leur roy estoit en danger de mourir s'ils ne le secouroient promptement esperant qu'en suitte toute l'armee viendroit aux portes de sinope et que cela pourroit obliger ciaxare a n'agir pas avec tant de precipitation que cependant ariobante et megabise retourneroient dans le chasteau afin de les advertir s'ils pouvoient de tout ce qui s'y passeroit et de voir encore s'ils ne pourroient point flechir le roy que de leur coste ils assembleroient tout ce qu'ils avoient d'amis dans la ville en attendant que l'armee arrivast pour se tenir prests de tout entreprendre s'ils aprenoient qu'il en fust besoin et pour souslever le peuple s'il ne s'y trouvoit point d'autre remede mais ils connurent bien tost que leurs soins n'estoient pas necessaires pour cela car comme on les avoit veus sortir en tumulte du chasteau et qu'en traversant les rues on les avoit entendu nommer plusieurs fois artamene et parler comme des personnes qui avoient quelque chose de fascheux dans l'esprit en un moment tout le peuple de sinope avoit passe de l'esperance 
 a la crainte et de la joye a la douleur de sorte que l'on voyoit dans toute la ville une emotion si grande qu'il n'y avoit personne qui fist ce qu'il avoit accoustume de faire les artisans ne travailloient plus les femmes parloient en diverses troupes parmi les rues les marchands alloient sur le port raisonner entr'eux sur l'affaire dont il s'agissoit les gens de qualite alloient chercher chez ces rois et chez ces princes a s'eclaircir de ce que l'on faisoit au chasteau et il y avoit une consternation si tumultueuse par toute la ville qu'il estoit aise de voir qu'on la feroit passer facilement a la revolte declaree ce qui augmentoit encore la confusion estoit l'ordre que metrobate avoit donne de ne laisser plus entrer ny sortir personne car ceux qui estoient venus du camp a la ville y voulant retourner et ceux qui estoient allez de la ville au camp y voulant revenir ils ne pouvoient souffrir qu'on les en empeschast les uns voulant faire effort pour rentrer et les autres pour sortir il y avoit un si grand vacarme aux portes que le bruit s'en espandant par toute la ville produisit pourtant un bien car comme tous les soldats que metrobate avoit fait venir de pterie estoient occupez ou aux portes de la ville ou au chasteau il fut plus aise a madate durant l'obscurite de la nuit qui estoit survenue de se jetter dans le fosse par un endroit de la muraille ou l'on ne prenoit point garde il fut donc en diligence au camp faire scavoir a tous les persans qu'artamene estoit cyrus et que 
 leur prince estoit prest de mourir s'ils n'exposoient leurs vies pour sauver la sienne lors qu'il y arriva il trouva desja tout le camp en emotion par le retour de plusieurs capitaines et de grand nombre de soldats que l'on n'avoit point voulu laisser entrer dans la ville et qui disoient qu'assurement l'on faisoit mourir artamene et peut-estre aussi tous leurs chefs et tous leurs princes madate trouva donc dans cette armee toute la disposition necessaire a la souslever s'il rencontroit des capitaines c'est a vous leur disoit il a sauver l'invincible artamene vous qui avez partage sa gloire et qu'il a tant favorisez s'il parloit a de simples soldats c'est a vous mes compagnons adjoustoit il a sauver ce vaillant general qui s'est toujours reserve la plus grande part des plus grands perils et qui n'en a jamais voulu avoir aucune a la magnificence du butin dont il vous a enrichis s'il voyoit des phrigiens il leur disoit que le roy leur maistre leur commandoit d'aller a sinope demander artamene s'il voyoit des hircaniens il leur disoit la mesme chose de la part du leur et ainsi a toutes les diverses nations dont cette grande armee estoit composee de sorte que ce discours trouvant dans le coeur de tous les capitaines et de tous les soldats une violente passion pour cyrus car nous ne le nommerons plus guere d'ores en avant artamene il n'est pas estrange si madate alluma en un instant un grand feu d'une matiere si disposee a l'embrasement ce nom de cyrus 
 fut mesme bi tost sceu de toutes les troupes car les trente mille persans qui l'aprirent en un moment de leurs capitaines a qui madate le dit le firent retentir par tout et comme si ce grand corps n'eust este anime que d'un mesme esprit chacun se rangea sous son enseigne et demanda a estre conduit a sinope le nom d'artamene et de cyrus retentissent de bande en bande et d'escadron en esquadron et plus de cent mille hommes enfin parlent a gissent et marchent pour aller secourir celuy qu'ils regardent comme un dieu et dans la paix et dans la guerre cependant la troupe des rois de phrigie et d'hircanie se grossissoit a tous les momens dans la ville de toutes les personnes de qualite qui estoient a sinope et de tous ceux que l'on ne vouloit pas laisser retourner au camp le peuple aussi apres avoir simplement murmure commencoit de prendre les armes et de s'assembler par compagnies en diverses places de la ville ariobante et megabise de leur coste estoint au chasteau ou le trouble estoit encore plus grand que dans le camp ny dans sinope metrobate faisoit tout ce qu'il pouvoit pour obliger ciaxare a prononcer le dernier arrest de mort contre cyrus et ciaxare faisoit luy mesme tout ce qui luy estoit possible pour achever de s'y resoudre ils voyoient pourtant bien l'un et l'autre les dangereuses suites d'un si funeste dessein mais si l'un deguisoit de pareils sentimens l'autre n'osoit se les dire a luy mesme tant la colere preocupoit son esprit joint que le meschant metrobate pour destruire 
 dans l'ame de ciaxare toute la juste crainte qu'il devoit avoir d'un renversement universel en toute l'estendue de son empire par la mort de cyrus n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit capable de luy faire perdre cette apprehension seigneur luy disoit il tous ces rois et tous ces princes qui paroissent si ardans et si zelez pour le salut de cyrus ne le sont que parce qu'ils croyent tousjours qu'il pourra sortir de prison et qu'ils esperent d'en estre un jour recompensez par luy mais des qu'il sera dans le tombeau vous les verrez agir infailliblement d'une autre maniere les courtisans les plus fidelles ne suivent les favoris que jusques au bord du cercueil et si vous voulez faire cesser le tumulte du peuple dissiper la faction des grands et remettre le calme dans vostre armee vous n'avez qu'a faire mourir promptement cyrus et artamene tout ensemble et a faire en sorte que l'un ny l'autre de ces noms ne soit plus jamais prononce c'est une victime necessaire pour appaiser l'orage qui s'est esleve estant certain que cyrus ne sera pas plustost en estat de ne pouvoit donner ny crainte ny esperance que le desordre cessera que vous serez veritablement roy de plusieurs royaumes et paisible possesseur de vos couronnes un discours si violent et si injuste ne laissoit pas d'estre escoute favorablement de ciaxare ce n'est pas que malgre luy il ne se souvinst encore de tous les grands services que luy avoit rendu cyrus sous le glorieux nom d'artamene et de la tendre 
 amitie qu'il avoit eue pour ce prince mais il faisoit effort pour s'opposer a tout ce que la justice et la pitie luy pouvoient inspirer et il n'escoutoit plus que la fureur et la vangeance tous ces prisonniers qui estoient en divers lieux dans le chasteau estoient un peu estonnez de voir que l'on avoit change leurs gardes et qu'on les traitoit beaucoup plus mal qu'a l'ordinaire ils entendoient mesme un fort grand bruit qui leur donnoit de la crainte et de l'esperance martesie n'entendoit jamais ouvrir la porte de sa chambre qu'elle n'eust des pensees de mort et de liberte tout ensemble chrisante de qui l'ame estoit inesbranlable se preparoit a tout d'un visage egal feraulas sans songer a luy ne pensoit qu'a son cher maistre andramias accoustume de commander aux autres souffroit impatiemment d'estre commande araspe portoit ses fers en patience artucas sans se repentit du service qu'il avoit rendu a cyrus souffroit sa prison sans murmurer et ortalque qui estoit un serviteur tres fidelle trouvoit quelque consolation dans son infortune lors qu'il pensoit en luy mesme que c'estoit pour son illustre maistre qu'il souffroit cependant cyrus qui voyoit beaucoup d'aparence que l'espoir qu'on luy avoit donne de sa liberte seroit bien tost suivi d'une mort violente donnoit toutefois toutes ses pensees a sa princesse et sans accuser ciaxare sans murmurer de son injustice il souhaittoit seulement que mandane peust estre heureuse apres sa mort ce 
 souhait n'estoit pourtant pas si tost fait qu'il s'en faloit peu qu'il ne s'en repentist car disoit il en luy mesme tous les services que j'ay rendus toutes les peines que j'ay soufertes ne meritent elles pas quelques soupirs de ma princesse et quelque leger souvenir de la plus respectueuse passion qui sera jamais ouy ouy divine mandane reprenoit il je puis pretendre a la gloire d'estre pleure de vous sans vous offencer puis que vous avez autrefois eu la bonte de m'avouer que la nouvelle de ma mort vous avoit couste quelques larmes mais je serois pourtant injuste si je voulois que ma perte troublast tout le repos de vostre vie vivez donc si je meurs sans perdre absolument le souvenir du trop heureux artamene et du malheureux cyrus mais vivez pourtant en repos et n'abandonnez pas vostre ame a la douleur ce sentiment tendre et passionne n'estoit neantmoins pas long temps dans son coeur sans estre interrompu par un autre et il y avoit des momens ou l'image de mandane toute en pleurs et toute desesperee de sa mort luy donnoit quelque triste consolation et luy faisoit trouver de la douceur dans les horreurs du tombeau mais pendant que cet illustre prisonnier ne donnoit toutes ses pensees qu'a mandane toutes choses estoient en une confusion estrange metrobate receut nouvelle sur nouvelle tant que la nuit dura que toute la ville estoit en armes que toute l'armee marchoit vers sinope que les rois de phrigie et d'hircanie avoient 
 un gros de gens considerable et qu'il y avoit peu d'apparence que le roy peust trouver obeissance aucune ny parmy le peuple ny parmy les soldats ny parmy les capitaines en cette extremite il fit un dernier effort pour obliger ciaxare a faire mourir cyrus et en effet le roy sembla s'y resoudre et n'avoir plus d'autre intention metrobate avoit envoye ordre a artaxe de luy envoyer encore deux mille hommes la prochaine nuit par un chemin destourne qui estoit le long de la mer par ou les troupes de l'armee ne pouvoient pas l'empescher et c'estoit la raison pourquoy il ne precipitoit pas encore si fort la chose neantmoins entendant augmenter de plus en plus un grand bruit recevant continuellement de nouveaux advis de l'augmentation du desordre et la pointe du jour luy faisant voir de ses propres yeux l'estat ou estoient les choses il persuada si bien ciaxare qu'il estoit tout prest de dire qu'on allast faire mourir cyrus lors qu'on vint l'advertir que le sage thiamis l'un des sacrificateurs du temple de mars qui s'estoit fortuitement trouve enferme dans la ville venoit a la teste de tous les mages de sinope et qu'il demandoit a parler a luy metrobate voulut alors empescher ce prince de l'escouter mais un sentiment secret forca ciaxare a ne suivre pas le conseil de ce mechant homme et a vouloir entendre thiamis l'ordre estant donc donne de le faire entrer ce venerable vieillard suivi de plusieurs mages avec les habillemens dont ils 
 se servoient aux temples dans les deuils publics parut devant le roy avec beaucoup de respect et de hardiesse tout ensemble et le regardant avec des yeux ou la melancolie estoit peinte mais dans lesquels il y avoit pourtant je ne scay quelle severe majeste qui inspiroit de la crainte et de la veneration il luy parla en ces termes
 
 
 discours de thiamisa ciaxare 
 
 
 seigneur comme nous devons estre les plus fidelles sujets des rois nos maistres nos devons estre aussi les plus hardis a leur annoncer les veritez importantes au bien de leur estat et de leur personne quand l'occasion s'en presente c'est pourquoy sans craindre de vous depluire et inspire par les dieux je viens supplier vostre majeste de m'entendre mais de m'entendre sans preoccupation il y va seigneur non seulement de vostre gloire mais de vostre empire mais du salut de plusieurs royaumes mais de celuy de toute l'asie mais de vostre propre falut c'est pourquoy je vous conjure encore une fois de m'escouter favorablement et de ne m'interrompre point j'ay sceu seigneur par la voix publique qu'artamene est cyrus c'est a dire ce prince de qui la naissance a este precedee par tant de prodiges et pour qui le ciel et la terre ont interrompu l'ordre de tout l'univers les temples plus fermes et les plus superbes en ont este ebranlez les lumieres de plusieurs lampes se sont confondues et rassemblees miraculeusement en une seule lumiere le soleil 
 mesme s'en est eclipse sa splendeur et sa chaleur s'en sont en suitte redoublees toutes les victimes ont annonce sa grandeur et tous les astres l'ont marquee en caracteres d'or enfin seigneur nous avons veu des choses qui ne nous permettent pas de douter que la personne de cyrus ne soit une personne extraordinaire et une personne de qui la vie ne doit point estre sous la jurisdiction des rois de la terre je scay bien que vous me pouvez dire qu'il semble fort estrange de voir interceder pour sa vie des hommes qui par vos ordres ont offert plus d'une fois des sacrifices pour remercier les dieux de sa mort mais seigneur c'est par la que je pretens vous faire connoistre que la prudence humaine est une aveugle qui nous egare en pensant nous bien conduire et que ce n'est point aux hommes a vouloir penetrer dans les secrets du ciel il est certain seigneur que les mages d'ecbatane voyant que les dieux annoncoient un grand changement en toute l'asie ont creu qu'elle estoit menacee d'un grand mal de sorte que lors qu'il vint nouvelle de la pretendue mort de celuy que l'on croyoit qui le devoit causer l'on en remercia les dieux comme de la mort d'un prince qui devoit ce nous sembloit se servir d'injustes voyes pour vous renverser du trosne et estre le plus grand tiran du monde mais aujourd'huy que nous connoissons qu'artamene est cyrus nous voyons clairement que nous nous sommes abusez et que tant de signes et tant de prodiges ne nous ont este donnez que pour nous faire esperer la naissance du plus grand prince de la terre que pour nous faire attendre un bonheur infiny et non pas pour nous menacer d'une supreme infortune en effet 
 qu'a fait l'illustre artamene de puis le premier jour qu'il aborda a sinope et que j'eus le bonheur de le voir dans nostre temple pour moy en mon particulier je scay bien que sa valeur nous a plus donne de matiere de sacrifices pour remercier les dieux des victoires qu'il a remportees pour vous qu'il n'y en a eu en capadoce en galatie et en medie depuis quatre siecles les dieux seigneur n'ont pas permis qu'il vous ait sauve la vie pour vous rendre maistre de la sienne il n'est pas nay vostre sujet et vous le devez traiter comme vostre egal si l'illustre cyrus n'estoit pas fils de roy et qu'il fust nay dans vos estats vous pourriez disposer absolument de sa fortune et de sa vie sans en rendre compte qu'aux dieux mais il est nay sujet d'un autre prince qui est son pere et vous ne devez pas usurper une authorite qui ne vous apartient point joint qu'apres tout seigneur ces personnes eminentes que les dieux promettent et que les dieux envoyent pour leur propre gloire doivent estre personnes sacrees et inviolables quand nous nous sommes resjouis de la fausse nouvelle de la mort de cyrus nous croiyons qu'il deust estre mechant et nous le croyons mort par un naufrage et par la permission des dieux sans y avoir rien contribue de nostre part mais aujourd'hui que nous scavons que cyrus est le plus vertueux d'entre les hommes et le plus grand prince du monde c'est a nous a le reverer et non pas a le faire mourir enfin seigneur quand je songe a ce qu'il a fait pour vous quand je pense qu'il a sauve la capadoce en vous sauvant la vie qu'il a tant gagne de batailles tant assujetti de rois tant pris de villes et que la superbe babilone qui aspiroit a la monarchie universelle 
 a este soumise par sa valeur j'avoue que je ne puis comprendre par quel mouvement vous agissez vous dis-je seigneur de qui nous avons tousjours admire la prudence et la bonte mais me direz vous pourquoy le songe d'astiage luy a t'il predit que cyrus regneroit en asie pourquoy cette statue qui representoit un amour et qui demeura debout dans ce temple dont les fondemens furent ebranlez marqua t'elle la fermete de sa domination pourquoy ces lumieres r'assemblees signifierent elles que toute puissance seroit reunie en la sienne pourquoy le soleil s'eclipsa t'il pour reparoistre apres avec plus de lumiere et plus de splendeur qu'auparavant sinon pour faire voir que quand il auroit esteint toute autre puissance la sienne seroit infiniment plus grande que toutes les autres ne l'ont este pourquoy me direz vous toutes ces choses sinon pour marquer que c'estoit un prince redoutable dont la perte estoit a desirer non seigneur ne vous y abusez pas les dieux donnent de l'esperance aussi bien que de la crainte ils font des promesses comme des menaces et s'ils ont entendu que cyrus regneroit ils ont entendu que ce seroit par de justes voyes ils ont annonce sa naissance comme celle du plus grand conquerant du monde de qui l'illustre main a plante des lauriers sur tous les fleuves de l'asie comme celle d'un prince qui est l'amour de toutes les nations qui surmonte tout ou par la force ou par la douceur mais qui au milieu de tant de victoires et de tant de conquestes est maistre de son ambition et soumet a vos pieds tous ses triomphes et toute sa gloire de sorte seigneur que pour accomplir la volonte des dieux il faudra que 
 cyrus regne par vostre moyen et je ne scache nulle autre explication a donner a tous ces prodiges sinon que vous ferez un jour regner cyrus en luy donnant la princesse mandane qui est vostre unique heritiere je voy bien que mon discours vous irrite au lieu de vous appaiser cependant je suis oblige de vous dire de la part des dieux que je sers et que j'ay consultez par des sacrifices extraordinaires depuis la prison de ce prince que si vous le faites mourir vous renverserez vostre empire vous rendrez tous vos sujets esclaves de vos ennemis et peut-estre mesme que comme thiamis alloit continuer son discours et que ciaxare irrite de la hardiesse de ses paroles l'alloit interrompre l'on entendit un grand redoublement de cris dans une grande place qui estoit devant la porte du chasteau ariobante et megabise furent a un balcon qui y respondoit et virent que c'estoit une multitude estrange de peuple et de soldats meslez ensemble sans ordre et sans chefs qui demandoient artamene une action si hardie obligea encore thiamis a vouloir dire quelque chose au roy mais il le rebuta tout en colere et parut encore plus irrite de sorte qu'ariobante envoya megabise adroitement advertir le roy de phrigie que rien ne flechissoit ciaxare cependant quoy que thiamis eust este refuse il ne voulut point sortir du chasteau et demeura dans une autre chambre esperant tousjours de trouver quelque moment favorable qui le feroit mieux escouter durant cela metrobate fut adverty que l'armee entiere 
 estoit aux portes de la ville qui vouloit qu'on les luy ouvrist il voulut d'abord cacher cette mauvaise nouvelle au roy mais il falut enfin qu'il la sceust de sorte que ce prince fut en un estat le plus estrange que l'on se puisse imaginer il estoit dans un chasteau avec peu de monde et dans une ville souslevee de qui les portes estoient gardees par des gens qui estoient veritablemen a a luy mis qui estoient attaquez dehors par une armee de cent mille hommes et dedans par une grande partie des habitans cependant dans l'aveuglement ou il estoit il accusoit encore cyrus de tous ces malheurs et ne consideroit pas qu'il n'en estoit que la cause innocente jamais il ne s'est rien veu de pareil ny au dehors ny au dedans d'une ville toute l'armee faisoit retentir l'air du glorieux nom d'artamene et de celuy de cyrus les soldats de metrobate qui deffendoient les murailles n'avoient pas peu d'occupation car on voyoit a la fois cent echelles dressees contre ces murs sur lesquelles des soldats couverts de leurs boucliers et formant cette espece de bataillon que les anciens appelloient tortue se pressoient pour monter et pour gagner le haut malgre la resistance des autres quelques uns tomboient et faisoient tobmer ceux qui les suivoient quelques autres plus fermes et plus heureux renversoient leurs ennemis s'acrochoient aux creneaux et demeuroient apres en estat de combattre sur la muraille pour faciliter l'entree de la ville a leurs compagnons par cet endroit 
 que si la valeur de ceux qui escaladoient les murs estoit grande celle de ceux qui portoient les beliers aux portes ne l'estoit pas moins le nom d'artamene estoit le signal qui regloit le furieux mouvement de ces terribles machines que mille bras animez par des coeurs qui desiroient sauver cyrus poussoient avec une violence extreme ce qui n'empeschoit pas toutefois que le mouvement n'en fust aussi egal et aussi regle que si un seul bras les eust fait agir tant il est vray que lors que des soldats servent par inclination ils servent bien cette force unie et ramassee de tant de personnes zelees pour le salut de cyrus donnoit de si grands coups que non seulement les portes mais toutes les murailles en estoient ebranlees et le son retentissant de ces beliers dont la teste estoit de ce cuivre fin que l'on appelloit or de corinthe avoit quelque chose de si terrible que le bruit du tonnerre ne l'est gueres davantage plus de cent de ces machines de guerre que l'antiquite apelloit des balistes et des catapultes jettoient incessamment sur les murailles et dans la ville une gresle de dards et de pierres en vain l'on tiroit sur les soldats qui montoient aux eschelles et sur ceux qui poussoient les beliers puis qu'il n'y en avoit pas plustost un de mort qu'il y avoit presse a prendre sa place le dedans de la ville n'estoit pas plus tranquile que le dehors et tout le peuple estoit si anime que l'on ne peut rien imaginer de si terrible les rois de phrigie et d'hircanie eussent 
 bien voulu que les affaires n'eussent pas pris une face si estrange et ils estoient au desespoir d'estre contraints de se servir d'un remede si dangereux n'y ayant rien au monde de plus a eviter que la rebellion des peuples mais il faloit bien lors tolerer ce qu'on ne pouvoit empescher ils ne laissoient pas toutes fois de retenir cette populace autant qu'ils pouvoient croyant tousjours qu'il suffisoit pour sauver cyrus de donner quelque sentiment de crainte a ciaxare cependant en fort peu de temps les portes de la ville furent rompues et les murailles abandonnees par ceux qui les deffendoient qui ne scachant ou se retirer furent tuez et par ceux de dehors et par ceux de dedans aussi cette grande armee entrant donc avec violence dans sinope par divers endroits et ne s'arrestant point a piller les maisons le chasteau se trouva en un moment environne de tant de monde que la seule veue en faisoit fremir metrobate n'eust plus songe qu'a la fuite s'il en eust pu trouver les moyens mais le peuple gardoit aussi bien du coste de la mer que du coste de la terre de sorte que ciaxare luy mesme ne pensoit plus qu'a mourir en se deffendant apres avoir fait mourir cyrus c'estoit en vain que thiamis et ariobante vouloient parler car ce prince n'escoutoit plus rien que sa fureur et son desespoir cependant metrobate le plus mechant d'entre les hommes ne scachant plus que faire ny qu'imaginer s'en alla dans la chambre de cyrus et contrefaisant le pitoyable et le genereux 
 il luy dit que s'il vouloit luy donner sa parole de faire deux choses qu'il luy diroit il le mettroit en liberte ce prince n'ayant voulu luy rien promettre qu'il ne sceust auparavant ce qu'il desiroit de luy il fut enfin contraint de luy dire que ce qu'il souhaittoit en cette rencontre estoit qu'il luy donnast le gouvernement de pterie pour sa seurete et qu'il se deffist de ciaxare s'offrant de luy en donner les moyens et d'executer mesme la chose car seigneur luy dit ce mechant homme c'est le seul chemin qui vous reste d'eviter la mort et de vous rendre maistre de toute l'asie une proposition si criminelle donna tant d'horreur a cyrus qu'il chassa metrobate de sa chambre avec injure et par bonheur un des soldats qui gardoient cet illustre prisonnier et qui se trouva genereux entendit toute cette conversation ce traistre voyant donc qu'il ne scavoit que faire ne songea plus qu'a perir et qu'a faire perir avecque luy tout ce qui estoit dans le chasteau neantmoins comme il s'imaginoit tousjours que peut-estre pourroit il arriver quelque chose ou la personne de cyrus luy pourroit servir il ne se hastoit pas de le faire tuer comme il le pouvoit cependant le bruit se redouble c'est en vain que les rois et les princes veulent retenir les soldats car comme la plus grande partie d'entre eux n'estoient pas nais sujets de ciaxare qu'ils estoient de peuples nouvellement assujettis et qu'ils estoient animez par les trente mille persans qui vouloient delivrer leur prince ils n'avoient pas 
 dans le coeur ce profond respect qui doit estre ineffacable de l'ame des sujets quels que puissent estre leurs rois de sorte que tout estoit prest d'aller a l'extreme violence ils apportoient desja des echelles et je pense qu'ils eussent mesme aporte du feu pour embraser le chasteau s'ils n'eussent eu peur de brusler cyrus en bruslant ceux qui le vouloient perdre cent hommes portant un belier estoient desja preparez pour s'avancer vers la porte du chasteau soutenus de deux mille autres pour donner l'assaut quand la breche seroit faite et ceux-cy de plus de cent mille lors que l'on entendit un grand bruit vers la main gauche qui dans la confusion des voix ne laissoit pas de faire connoistre malgre le tumulte que c'estoient des cris d'allegresse un moment apres les rois de phrigie et d'hircanie accompagnez de persode d'artibie d'adusius d'artabase du prince de paphlagonie de thimocrate de philocles et de beaucoup d'autres virent paroistre thrasibule hidaspe aglatidas et le fidele orsane qui conduisoient cyrus qu'ils avoient delivre heureusement par une fenestre de sa chambre qui donnoit dans les fossez du chasteau dont ils avoient arrache les grilles un moment apres que metrobate l'avoit quitte cette veue fit un effet prodigieux et tout ce qu'il y eut d'hommes en ce lieu la prononcerent le nom de cyrus ou celuy d'artamene parce qu'ils luy donnoient encore indifferemment l'un et l'autre cependant ce prince genereux 
 apres avoir veu d'un coup d'oeil les eschelles les beliers et tous les aprests faits pour l'attaque du chasteau sans rien dire de son intention a ses illustres amis comme il fut arrive dans la place l'espee a la main car on luy avoit donne une en le delivrant tout d'un coup se separant de ceux qui l'environnoient et qui le vouloient saluer il s'eslanca vers la porte du chasteau si bien que ciaxare qui s'estoit mis a un balcon pour voir quelle estoit la cause des cris de joye que l'on entendoit vit que cyrus s'estoit separe de ses liberateurs et s'estoit mis comme je l'ay desja dit devant la porte du chasteau en posture de le vouloir deffendre contre ceux qui n'avoient entrepris de l'attaquer que pour sa liberte cette action qui fut veue de cent mille personnes differentes causa une pareille admiration en leur ame et suspendit les actions de tous egalement ciaxare ne scavoit pas trop bien si ce qu'il voyoit estoit veritable luy qui croyoit un moment auparavant que cyrus estoit prisonnier cependant ce genereux prince s'approchant tousjours davantage de cette porte tenant son espee d'une main et faisant signe de l'autre qu'il vouloit parler il se fit en un instant un aussi grand silence que le bruit avoit este tumultueux ne pensez pas mes liberateurs dit il a thrasibule a hidaspe a aglatidas et a orsane que j'aye accepte la liberte pour m'en servir contre le roy non non je n'aime pas si peu la gloire que je ne la prefere a la vie et si je suis sorti de prison c'a 
 este mes compagnons dit il en regardant les soldats pour venir vous aprendre a respecter mieux vostre maistre ne me forcez donc pas a me servir contre vous de cette mesme espee qui vous a quelquefois rendus victorieux obeissez obeissez aveuglement aux commandemens du roy et s'il vous demande ma teste il la luy faut donner sans repugnance quoy adjousta t'il encore en redoublant l'ardeur avec laquelle il parloit vous ay-je apris a vous rebeller contre vostre roy et avez vous veu en quelqu'une de mes actions que je fusse capable d'approuver ce que vous faites non non ne vous y trompez pas je ne scaurois vous estre oblige d'une action si criminelle et qui me rend coupable aussi bien que vous car enfin apres ce que vous avez fait je ne suis plus innocent et je trouve que sans injustice le roy peut faire mourir un homme qui sousleve tous ses sujets contre luy posez donc les armes et si vous me voulez servir que tous les soldats retournent au camp que tous les habitans aillent en leurs maisons et je m'en retourneray prendre mes fers apres avoir demande vostre grace au roy cyrus ayant cesse de parler il se fit un grand bruit dans cette place ceux qui n'avoient pas entendu ce qu'il avoit dit le demandoient aux autres ceux qui l'avoient ouy en poussoient des cris d'admiration et tous ensemble disoient pourtant qu'il faloit mourir mille et mille fois plustost que de le laisser perir voyant donc qu'on ne luy obeissoit pas il se tourna alors 
 vers le chasteau et haussant la voix autant qu'il put en regardant vers le balcon ou estoit ciaxare commandez seigneur luy dit il commandez que l'on me laisse entrer afin que je puisse mourir en vous deffendant contre vos sujets rebelles trasibule hidaspe et aglatidas qui eurent peur qu'en effet on ne le reprist voulurent se ranger aupres de luy mais les regardant avec beaucoup d'emotion non leur dit il trop genereux amis n'aprochez pas davantage si vous ne voulez que ne pouvant me resoudre de tourner la pointe de mon espee contre vous je la tourne contre moy mesme pendant que ces choses se passoient dans cette place avec tant d'agitation il y en avoit encore davantage dans l'ame du roy car au mesme instant qu'il eut veu cyrus en la genereuse posture ou il s'estoit mis un soldat venant se jetter a ses pieds seigneur luy dit il l'illustre prisonnier que mes compagnons et moy gardions s'est echape mais s'il m'est permis de le dire vostre majeste ne doit pas estre en peine car il est trop genereux pour luy vouloir nuire et c'est la fuitte du meschant metrobate adjousta t'il qui vous doit beaucoup plus inquieter le roy estoit si surpris et si trouble et de ce qu'il voyoit et de ce qu'il n'eust peut estre pas eu l'esprit assez libre pour s'informer de ce que cet homme luy vouloit dire si thiamis et ariobante qui s'estoient raprochez de ce prince ne luy en eussent donne la curiosite mais enfin ayant presse ce soldat de parler il dit au roy en peu de 
 mots comment il avoit entendu la proposition que metrobate avoit faite a cyrus de le sauver pourveu qu'il luy donnast le gouvernement de pterie et qu'il voulust faire mourir ciaxare thiamis et ariobante ne perdirent pas une si favorable occasion et exagererent comme il faloit une si horrible mechancete le roy en doutoit pourtant encore lors que ce soldat continuant son discours seigneur adjousta t'il pour vous prouver en quel que facon ce que je dis je n'ay qu'a vous aprendre que metrobate n'a pas plustost sceu la fuitte de cyrus qu'au lieu de vous en advertir il n'a plus songe qu'a la sienne et comme les eschelles estoient encore a la fenestre par laquelle on a delivre cyrus il s'est servy de cette voye pour sortir du chasteau ayant emmene avec luy une partie de mes compagnons pour moy dit il encore je serois venu vous advertir au mesme instant de ce que j'avois entendu si j'en eusse eu le pouvoir mais estant engage dans l'antichambre de cyrus lors que metrobate y est venu je n'en ay pu sortir jusques a ce que par sa fuitte il n'y a plus eu d'obstacle qui m'en ait empesche le roy se trouva alors fort trouble neantmoins ne voulant pas se fier tout a fait au discours de cet homme il envoya chercher par tout dans le chasteau si on ne trouveroit point metrobate ou s'il n'auroit point este tue par ceux qui avoient delivre cyrus mais il sceut que cyrus avoit este delivre sans qu'il y eust eu de resistance parce que l'on ne s'en estoit aperceu 
 qu'apres il sceut mesme que lors que metrobate estoit alle la seconde fois a la chambre de cyrus c'avoit este avec intention de le faire tuer quoy qu'il n'en eust point eu d'ordre et que l'ayant trouve sauve il s'estoit en effet sauve luy mesme de la facon dont le soldat l'avoit dit quoy seigneur reprit thiamis vous resisterez encore au ciel et a la terre et vous ne voudrez pas voir l'innocence de cyrus en voyant le crime de metrobate je scay bien respondit ciaxare tout hors de luy mesme que cyrus est genereux mais je ne voy pas aussi clairement qu'il soit innocent comme il en estoit la il vit entrer martesie chrisante feraulas araspe artucas andramias et ortalque car dans la frayeur qui avoit saisi les soldats depuis que metrobate s'estoit sauve qui seul les avoit mis dans le chasteau ils avoient abandonne le soing de leurs prisonniers ciaxare tout surpris de cette veue et ne scachant s'il estoit en seurete de sa personne parmy tant de gens qu'il avoit mal-traitez se tint pourtant assez ferme et demanda fierement a tous ces gens qui l'environnoient s'il n'estoit plus roy puis qu'ils avoient la hardiesse de perdre le respect qu'ils luy devoient seigneur reprit chrisante voyant que nos gardes nous abandonnoient nous avons bien juge que vostre majeste auroit peut-estre besoin de nous et j'ay creu adjousta martesie qu'il importoit a vostre gloire et a vostre conservation de vous dire encore une fois que cyrus est innocent voyez seigneur luy dit encore 
 thiamis le forcant de regarder la derniere action que cyrus avoit faite en empeschant ses amis d'approcher de luy si vous avez sujet d'apprehender les serviteurs d'un tel maistre luy qui a la generosite de s'opposer a sa propre delivrance et d'estre ennemi de ses liberateurs o dieux s'escria ciaxare que feray-je et que puis-je et que dois-je faire me commander respondit thiamis d'aller vous querir le genereux cyrus avec intention de le bien recevoir et de le traitter comme il merite de l'estre mais il a intelligence avec mon ennemy reprit le roy voyez seigneur par ce que fait ce prince repliqua ariobante s'il y a apparence que cette intelligence soit criminelle veu sa facon d'agir mais il en a du moins une avec ma fille adjousta t'il qui ne peut estre innocente vous le verrez seigneur reprit martesie par le billet que je vous presente et que par bonheur j'ay retrouve icy dans le chambre ou l'on m'a mise qui avoit autrefois este la mienne ce billet n'a jamais este veu que de cyrus qui mesme n'en a point parle ny a chrisante ny a feraulas et la princesse quoy qu'il fust fort innocent ne voulut pourtant pas qu'il demeurait dans ses mains c'est pourquoy il le remit dans les miennes je creus que je l'avois perdu mais le bonheur a fait qu'il s'est trouve dans une cassette que l'on renvoya de themiscire a sinope et je vous l'aporte seigneur afin de vous faire voir si mandane est fort criminelle ciaxare prenant alors ce billet qu'il 
 connut d'abord pour estre escrit de la main de la princesse sa fille y leut ces paroles avec beaucoup d'attention quoy qu'avec beaucoup de trouble
 
 
 la princesse mandane a cyrus 
 
 
 puis que vous desirez que je vous escrive ma derniere volonte je vous diray la mesme chose que je vous ay desja dite qui est que toutes les obligations que je vous ay et tous les services que vous avez rendus au roy mon pere ne scauroient jamais m'obliger a manquer a rien de tout ce que peut exiger de moy la plus rigoureuse et la plus exacte vertu je scay bien que vous n'avez rien desire contre cela c'est pourquoi vous ne devez pas estre surpris si je continue de vous dire que si vous ne trouvez les voyes de vous faire connoistre au roy mon seigneur et de vous en faire agreer dans le temps que je vous ay marque il faut que vous vous en retourniez en perse et que vous ne me voiyez jamais voila tout ce que je puis et peut-estre plus que je ne dois 
 
 
 mandane 
 
 
le roy ayant leu cette lettre et ayant encore veu cyrus s'opposer a ses amis et commander aux soldats de mettre bas les armes qu'il vive dit il qu'il vive cet heureux cyrus que sa propre vertu deffend mieux dans mon coeur que les cent mille hommes qui sont armez pour le sauver c'est a vous sage thiamis dit il en le re-gardant a donner cette nouvelle aux soldats et a vous 
 ariobante a donner les ordres necessaires pour la seurete du chasteau ha seigneur s'ecrierent chrisante feraulas andramias et tous ceux qui estoient dans la chambre tant que cyrus vivra vostre majeste n'a rien a redouter cependant thiamis qui voulut executer promtement les ordres du roy et ne luy donner pas loisir de se repentir d'un si favorable arrest descendit a la porte du chasteau suivy de tous les mages qui l'y avoient accompagne d'abord qu'on l'ouvrit cyrus s'en approcha et se mit en mesme temps en estat d'y entrer et en posture d'en vouloir deffendre l'entree aux autres tous ses liberateurs s'avancerent en un moment tous les capitaines et tous les soldats se mirent egalement a crier qu'il ne faloit pas souffrir qu'il entrast et cette multitude de gens armez se pressant et s'avancant comme si elle eust eu de fiers ennemis a combattre il se fit un retentissement d'armes et de voix espouvantables mais enfin la porte du chasteau estant ouverte et ne voyant paroistre que des mages et des sacrificateurs au lieu de soldats ce tumulte s'alentit chacun demeura a sa place et se teut attendant impatiemment ce que thiamis avoit a dire cyrus salua alors ce mage avec beaucoup de respect et baissant son espee et le regardant avec aussi peu d'emotion que s'il ne se fust pas agy de sa vie est-ce de vostre main luy dit il sage thiamis que je dois reprendre mes fers non luy respondit il car les ministres des dieux ne s'abaisseroient 
 pas jusques a executer les injustices des hommes mais genereux prince je viens vous annoncer la liberte que le roy vous accorde la fuite de metrobate a dissipe la preoccupation de son ame et les dieux a qui vous estes cher vous ont tire par vostre propre vertu d'un danger qui paroissoit presque inevitable venez donc triompher venez luy dit il achever par vostre presence de remettre dans l'ame du roy la tendresse qu'il a eue pour vous cyrus faisant alors une profonde reverence a thiamis c'est sans doute plustost luy dit il a vos prieres qu'a ma vertu que je dois l'heureux changement du roy mais sage thiamis me traitte t'il en accuse justifie ou en criminel a qui il fait grace vous le scaurez de sa propre bouche reprit thiamis a peine ce mage eut il acheve de prononcer ces paroles que cyrus se tournant vers ses illustres amis les pria de le laisser entrer seul mais il ne fut de long temps en estat d'ouir leur response car cette heureuse nouvelle ayant passe de bouche en bouche tout le monde en poussa des cris d'allegresse la defiance s'empara pourtant durant quelques momens de beaucoup d'esprits et ils ne pouvoient se resoudre a se fier a rien apres tout ce qui estoit arrive les uns vouloient avoir des ostages les autres demandoient si thiamis de qui la sagesse et la probite estoient connues de tout le monde leur en respondoit de sorte que s'entendant nommer par tant de voix et par tant de personnes differentes non non leur dit le 
 plus haut qu'il put ce sage sacrificateur ne craignez rien en me confiant la personne de cyrus je suis veritablement accoustume a conduire les victimes au pied des autels mais je n'en meine point entre les mains des bourreaux j'appaise les dieux par des sacrifices et je ne sers point a la vangeance des hommes tesmoignez donc vous mesme par vostre obeissance leur dit il encore que vostre zele n'a eu que de bons principes et ne nuisez pas a votre illustre general en le voulant servir pendant cela le roy de phrigie celuy d'hircanie persode thrasibule artibie le prince de paphlagonie hidaspe artabase thimocrate philocles leontidas megabise aglatidas orsane et beaucoup d'autres s'aprocherent et demanderent du moins la permission de suivre cyrus dans le chasteau mais thiamis pour accommoder les choses leur dit qu'il estoit a propos qu'il n'y en eust qu'une partie afin que l'autre tinst les soldats et le peuple dans le devoir de crainte que quelque terreur panique ne les soulevast de nouveau et ne leur fist imaginer que cyrus seroit mal traite que de plus il estoit encore a propos de tascher de prendre metrobate qui estoit sorti du chasteau ainsi apres une assez longue contestation cyrus entra suivi seulement du roy de phrigie d'hidaspe d'artabase d'adusius de thrasibule et d'aglatidas le roy d'hircanie et tous les autres demeurant a donner les ordres necessaires pour empescher une nouvelle emotion 
 cependant thiamis n'avoit pas este plustost parti d'aupres du roy que ce prince estoit entre dans son cabinet ou il avoir fait seulement apeller chrisante et martesie comme ces deux personnes avoient toutes deux beaucoup d'esprit et beaucoup d'adresse elles dirent tant de choses a ciaxare qu'elles rendirent enfin son ame capable d'escouter avec quelque plaisir la justification de cyrus car comme il ne faloit plus faire un secret ny de sa naissance ny de sa passion il leur estoit beaucoup plust aise qu'auparavant de luy faire voir son innocence chrisante avoua alors avec ingenuite de quelle nature estoit l'intelligence qu'avoit eue cyrus avec le roy d'assirie et luy fit si bien comprendre que cette intelligence n'avoit pas este criminelle que le roy luy mesme en soupira de douleur voyant en quel estat ce pretendu crime l'avoit conduit martesie de son coste justifiant aussi sa maistresse luy disoit en peu de paroles avec tant de sincerite comme la chose s'estoit passee que luy mesme ne trouvoit plus avoir sujet de se pleindre il n'y avoit que ce portrait qui avoit este trouve dans la cassette de cyrus qui luy donnoit je ne scay quelle idee d'une affection trop galante pour une princesse d'une aussi grande vertu que mandane car encore que martesie luy eust dit qu'il avoit este fait pour la princesse de pterie il n'en avoit point de preuve mais par bonheur martesie s'estant souvenue d'une chose qui pouvoit entierement l'esclaircir la dessus seigneur luy dit-elle 
 ariobante qui comme vous scavez estoit frere de la princesse de pterie pour qui ce portrait avoit este fait vous pourra assurer que je ne ments pas et le pourra reconnoistre si vostre majeste le luy montre car je me souviens qu'il estoit chez la princesse le jour qu'il fut acheve et que la princesse sa soeur estant tombee malade le lendemain elle envoya ariobante pour le demander comme un remede a son mal mais le peintre l'ayant voulu remporter parce qu'il vouloir retoucher quelque chose a l'habillement elle ne put la satisfaire et cette princesse mourut de cette maladie sans l'avoir receu comme je l'ay desja dit a vostre majeste comme martesie disoit cela ariobante entra qui rendit compte au roy de l'ordre qu'il avoit donne pour la garde du chasteau c'est pourquoy ciaxare ouvrant la cassette de cyrus qui estoit tousjours demeuree dans son cabinet depuis le jour que le mechant metrobate l'y porta il en tira le portrait de mandane et le faisant voir a ariobante il luy demanda s'il se souvenoit de l'avoir veu autrefois ouy seigneur luy respondit il apres l'avoir considere quelque temps je l'ay sans doute veu et mesme plus d'une fois car je le vy lors que la princesse eut la bonte de le faire faire pour ma soeur et je le vy encore porter a martesie quelques jours devant que la princesse fust enlevee par le roy d'assirie je me souviens de plus que je luy voulus persuader qu'ayant este destine pour ma soeur elle jouissoit d'un bien qui m'apartenoit puis que 
 je luy avois succede ha seigneur s'ecria martesie je ne me souvenois plus de cette derniere circonstance qui acheve ce me semble de justifier pleinement la princesse puis que vostre majeste scait bien qu'elle n'a pas veu cyrus depuis ce temps la et qu'ainsi elle ne peut pas luy avoir donne ce portrait les choses estoient en ces termes lors que thiamis fit advertir le roy qu'il luy amenoit cyrus qui pour paroistre avec plus de soumission devant ciaxare avoit en passant dans l'anti-chambre laisse son espee a feraulas qu'il y avoit embrasse avec beaucoup de joye aussi bien qu'andramias artucas et araspe leur demandant pardon des maux qu'ils avoient soufferts pour l'amour de luy or ciaxare en cet instant se souvenant de tout ce qu'il devoit a cyrus du temps qu'il estoit artamene et de ce que ce mesme artamene venoit de faire en sa presence sous le nom de cyrus il calma enfin son esprit et commanda qu'on le fist entrer martesie suivie de la fille qui l'accompagnoit voulut sortir du cabinet du roy mais ciaxare la retenant non non luy dit il martesie il faut que vous ayez vostre part a la paix comme vous l'avez eue a la guerre un moment apres le roy de phrigie entra qui voulut dire quelque chose au roy pour s'excuser mais ciaxare luy prenant la main et la luy serrant ne parlons point d'excuse luy dit il car j'en aurois plus a vous faire de ne vous avoir pas creu que vous ne m'en devez de ne m'avoir pas obei le sage thiamis suivit d'assez pres le 
 roy de phrigie conduisant cyrus qu'il presenta a ciaxare ce prince voulut alors se jetter a ses pieds comme s'il eust este criminel tant le pere de mandane estoit respecte de luy mais le roy l'en empeschant le releva en l'embrassant tendrement et luy demanda si cyrus pourroit bien oublier toutes les injures que l'on avoit faites a artamene artamene n'oubliera jamais vos biens-faits luy repliqua t'il et ne souffrira pas que cyrus soit jamais ingrat mais seigneur poursuivit il je supplie tres humblement vostre majeste aujourd'huy que je puis respondre precisement a tout ce qu'elle me peut demander et sans luy rien deguiser de la verite de me faire l'honneur de me dire s'il luy demeure quelque soubcon de ma fidelite et si elle m'accuse encore d'avoir manque au respect que je luy devois puis que si je ne la satisfais pas pleinement par mes raisons je suis encore tout prest de subir tel chastiment qu'il luy plaira de m'ordonner car seigneur quelques sentimens que l'on vous ait donnez de cyrus je puis vous asseurer qu'il sera toute sa vie soumis a vos volontez mais de telle sorte poursuivit il que vous n'avez pas plus de droit de commander au moindre de vos sujets que ma propre inclination vous en donne sur moy voila seigneur quels sont les veritables sentimens de ce destructeur de l'asie de cet usurpateur qui veut renverser des throsnes et regner par d'injustes voyes vous pouvez bien juger seigneur qu'un prince qui s'est cache a trente 
 mille subjets du roy son pere qui estoient dans vostre armee n'avoit pas de desseins fort ambitieux luy qui par la crainte de vous offencer a pense perdre la vie sans faire scavoir sa condition cessez luy respondit ciaxare en l'embrassant tout de nouveau les larmes aux yeux cessez de vous justifier car plus vous le faites plus vous me noircissez et plus je parois coupable et il est bon pour ma gloire que vous ne paroissiez pas si innocent je suis assez criminel reprit modestement cyrus d'avoir eu le malheur de vous deplaire et d'estre la cause innocente de la rebellion de vos subjets j'ose toutefois vous supplier adjousta cyrus d'une facon fort respectueuse de me vouloir charger seul de leur crime et de les vouloir tous punir en ma personne non luy repliqua le roy avec beaucoup de bonte la veue de cyrus ayant renouvelle dans mon coeur toute la tendresse qu'il avoit eue pour luy je ne feray pas ce que vous dittes au contraire je les recompenseray tous en vostre personne de m'avoir empesche de commettre une effroyable injustice et de priver toute l'asie de sa plus grande gloire et de son principal ornement cependant adjousta le roy pour remettre le peuple et les soldats dans leur devoir allez reprendre vostre charge commandez leur de s'en retourner au camp et preparez les et preparez vous aussi vous mesme a aller dans peu de jours en armenie pour y delivrer mandane de sa captivite ha seigneur repliqua cyrus 
 je n'en demande pas tant il suffit que j'obeisse sans commander et que vous m'accordiez seulement la liberte de combattre au premier rang a la premiere bataille que vous donnerez il n'y auroit personne respondit le roy de phrigie qui osast estre vostre general et il n'y a personne qui ne tienne a gloire que vous soyez le sien les dieux interrompit thiamis estant les autheurs de tous les biens qui nous arrivent il seroit ce me semble a propos de les remercier demain par un sacrifice solemnel vous avez raison mon pere luy dit le roy c'est pourquoy il faut que cyrus face sortir les troupes de sinope afin que nous puissions offrir ce sacrifice avec plus de tranquillite
 
 
 
 
cyrus obeissant donc a ciaxare apres luy avoir encore fait cent protestations d'une fidelite inviolable sortit en effet pour aller donner ordre a toutes choses le roy de phrigie et ariobante demeurerent aupres de ciaxare pour luy tenir tousjours l'esprit en l'assiette ou il l'avoit martesie demanda permission au roy de s'en retourner chez artucas aussi tost que les troupes se seroient retirees ce qu'il luy accorda jugeant qu'elle seroit mieux dans cette maison que dans un lieu ou il avoit point d'autres femmes cependant thiamis ayant accompagne cyrus jusques a la porte du chasteau ou il le quitta apres l'avoir embrasse pour aller donner ordre au sacrifice les soldats ne le virent pas plus tost qu'ils recommencerent leurs cris et donnerent cent marques de joye ne doutant plus 
 du tout que sa paix fust veritablement faite neantmoins il en usa avec une moderation extreme et quand on luy auroit fait grace et qu'on ne luy eust pas seulement rendu justice il n'eust pu faire que ce qu'il faisoit car parlant a tous ceux qui s'aprochoient de luy le roy vous a pardonne leur disoit il c'est pourquoy louez sa bonte et resolvez vous a vous en rendre dignes par quelque belle action a la guerre d'armenie ou il nous menera bien tost cependant le roy d'hircanie et tous ces autres princes qui estoient demeures dans la ville le saluerent et luy tesmoignerent leur joye en suitte de quoy ayant assemble tous les chefs il leur commanda de remener l'armee au camp a l'heure mesme et de ne laisser plus dans la ville que ce qui avoit accoustume d'y estre un moment apres le roy luy envoya ordre de changer les gardes du chasteau car pour ceux des portes de sinope ils avoient tous peri quand la ville avoit este emportee de sorte que remettant andramias en sa charge l'on osta les soldats que metrobate avoit mis dans le chasteau dont le nombre n'estoit plus gueres grand a cause qu'il s'en estoit sauve une partie aveque luy cyrus ordonna aussi qu'on le cherchast avec soin maison le fit inutilement ce prince fut en personne a la principale porte de la ville voir filer toute l'armee afin qu'en voyant toutes les troupes les unes apres les autres il peust mieux leur recommander leur devoir or comme il estoit 
 aime craint et revere de tous les soldats ils luy obeirent sans murmurer et s'en retournerent aussi glorieux que s'ils eussent gagne une bataille et aussi contens que s'ils eussent este chargez de butin en trois heures la ville fut tranquile et toute l'armee en fut dehors a la reserve des troupes necessaires pour la garde des portes et pour celle du chasteau ou il s'en retourna rendre conte a ciaxare de ce qu'il avoit fait dans la ville le roy d'hircanie et tous ceux qui n'avoient pas encore veu ce prince depuis ce qui s'estoit passe luy furent presentez par ariobante et la nuit ayant enfin congedie tout le monde cyrus par les ordres de ciaxare fut remis en son ancien apartement ou il ne fut pas si tost qu'il y eut presse a luy aller tesmoigner la joye que chacun avoit de le revoir en liberte mais apres que tous ces complimens furent receus et rendus et qu'il n'y eut plus que chrisante et feraulas aupres de luy il les embrassa tous deux avec une tendresse extreme et bien mes chers amis leur dit il avons nous fait une veritable paix avec la fortune ou le calme dont nous commencons de jouir ne sera t'il qu'une treve pour nous donner loisir de nous preparer a de nouveaux malheurs les dieux reprit chrisante ont esprouve vostre vertu par tant de differentes voyes qu'il seroit difficile de prevoir ce qui vous doit arriver mais enfin seigneur interrompit feraulas vous estes libre vous estes connu pour estre cyrus ciaxare le scait il n'ignore pas 
 vostre passion pour la princesse et la princesse ne vous hait point il est vray reprit cyrus en soupirant mais la princesse est en armenie et en la puissance d'un rival ouy seigneur reprit feraulas mais c'est un rival a qui la fortune a este si contraire en ambition qu'il n'est pas croyable qu'elle le favorise en amour ce fut avec de semblables discours que chrisante et feraulas entretindrent leur cher maistre jusques a ce qu'il se mist au lict mais il n'y fut pas si tost que tous les prodigieux changemens de sa fortune luy revinrent dans la memoire et que l'image de mandane luy aparoissant l'entretint jusques a plus de la moitie de la nuit car alors le sommeil luy ferma les yeux malgre luy et luy laissa pourtant le plaisir d'avoir l'imagination toute remplie de sa princesse le lendemain au matin ciaxare luy renvoya sa cassette dans laquelle il remit fort soigneusement cette magnifique escharpe de mandane qu'il avoit eue de mazare et qu'il avoit emportee lors qu'il estoit sorti de sa prison mais il n'y trouva plus le portrait de la princesse parce que le roy l'avoit renvoye a martesie qui estoit retournee chez artucas comme je l'ay desja dit il n'osa pourtant en murmurer qu'en secret et sur trouver ce prince qui se preparoit a aller au temple de mars ou le sage thiamis l'attendoit mais afin de faire voir au peuple que cyrus estoit veritablement bien aveque luy il traversa toute la ville en luy parlant tout le monde luy donnant des marques 
 visibles de la joye qu'il avoit de revoir en liberte le plus illustre de tous les hommes tous les rois et tous les princes qui estoient en cette cour ne manquerent pas de se trouver a cette ceremonie et il y avoit une presse si grande depuis la ville jusques au temple de mars qui est assez pres de la mer qu'il ne demeura presque a sinope que ceux qui en gardoient les portes comme le roy eut mis pied a terre a huit ou dix pas du temple car il y estoit alle a cheval cyrus qui estoit aupres de uy vit quatre ou cinq hommes qui luy estoient inconnus et qui aportoient soin a s'en aprocher quoy qu'il n'eust aucun sujet de rien soubconner ny de rien craindre neantmoins inspire par le ciel il attacha fortuitement ses regards sur un de ces hommes de qui la physionomie avoit quelque chose de mauvais mais a peine avoit il fait quelque legere reflexion sur ces gens la qu'il en vit deux tirer des poignards dont l'un voulut en donner un coup a ciaxare et l'autre s'avanca vers luy pour luy en donner autant le genereux cyrus sans perdre temps se mit entre le roy et celuy qui le vouloir fraper et se contenta de parer de la main gauche le coup qu'on luy vouloit porter a luy mesme pendant que de la droite il arracha le poignard des mains de celuy qui en avoit voulu tuer ciaxare et luy en donna un coup dans le corps qui le fit tomber mort a ses pieds au mesme instant huit ou dix autres qui soustenoient les deux qui s'estoient chargez de tuer le roy et cyrus voyant que leurs compagnons avoient 
 manque d'executer leur dessein voulurent dans la surprise ou tout le monde fut en cette rencontre faire ce qu'ils n'avoient pas fait mais cyrus au milieu de ce grand nombre de gens qui mirent l'espee a la main demesla si bien les conspirateurs et les attaqua si furieusement qu'ils perirent presque tous de sa main car apres avoir mis en un moment le roy dans le temple entre les mains du roy de phrigie et de beaucoup d'autres il les poursuivit vers le bord de la mer ou ils s'enfuyoient et ou une barque de pescheurs les attendoit afin qu'ils s'en peussent servir pour se sauver encore qu'il y eust un monde estrange a l'entour de ciaxare toutefois comme la chose avoit fort surpris et que peu de personnes avoient veu la premiere action il falut assez de temps auparavant que l'on sceust ce que c'estoit de sorte que sans cyrus le roy eust infailliblement este tue et peut-estre mesme que ces assassins se fussent sauvez mais cyrus aide principalement de feraulas et d'araspe les poursuivit les tua et en prit un apres l'avoir blesse qui plustost que de se laisser prendre s'alloit jetter dans la mer lors que cyrus l'ayant joint et l'ayant pris par les cheveux non non dit il traistre il faut scavoir qui vous estes et par quel mouvement vous agissez a peine l'eut il arreste que malgre le deguisement de son habit et de son taint et malgre tout le sang dont il estoit couvert il le reconnut pour le mechant metrobate qui fit encore 
 tout ce qu'il luy fut possible ou pour s'echaper ou pour se tuer ou pour se jetter dans la mer mais plusieurs des gardes du roy estant arrivez cyrus le remit entre leurs mains et s'en faisant suivre il fut retrouver ciaxare qui estoit entre chez thiamis de qui la maison touchoit le temple aussi tost que cyrus parut ce prince l'embrassa estroitement et luy devant encore une fois la vie il luy donna cent marques de reconnoissance et cent temoignages de repentir de ce qu'il avoit fait contre luy seigneur luy dit il en faisant aprocher ce perfide qu'il avoit pris je rends graces aux dieux de ce qu'ils vous feront voir la difference qu'il y a de metrobate a moy a peine le roy eut il entendu ce nom et jette les yeux sur cet homme qu'il le reconnut ha mechant luy dit il est-ce toy qui as ose attenter a ma vie et a celle de cyrus car le roy avoit veu toutes les deux actions de ceux qui les avoient voulu tuer c'est moy respondit ce perfide fout furieux qui las de faire des crimes inutilement m'estois determine d'en faire deux qui me fussent utiles a quelque chose et de qui lasche reprit le roy attendois tu recompence d'une pareille action de tant de rois et de tant de princes repliqua-t'il qu'artamene par sa bonne fortune vous a assujettis et qui par ce que j'eusse fait n'eussent plus este tributaires le roy de phrigie prenant lors la parole aussi bien que celuy d'hircanie dirent qu'il faloit l'obliger a parler plus precisement de cette mechante 
 action mais luy sans s'en faire presser davantage et jugeant bien qu'il n'y avoit point d'esperance de vie pour luy quand mesme il pourroit echaper de ses blessures dit qu'il ne faloit point chercher d'autre autheur de la conspiration que luy et que pour ses complices ils estoient tous morts que se voyant perdu lors qu'il avoit apris que cyrus estoit sorti de sa prison il en estoit sorti aussi que comme il n'avoit jamais agi que par ambition il avoit bien juge que sa fortune estoit ruinee puis que cyrus estoit libre et qu'il avoit pense ne pouvoir manquer d'obtenir une grande recompence du roy d'assirie s'il luy ostoit tout a la fois celuy qui possedoit son estat celuy qui l'avoit conquis et celuy qui pouvoit luy disputer la princesse mandane metrobate dit cela avec une ingenuite si insolente que l'on ne douta point que la chose ne fust comme il la disoit car pour ceux qui l'avoient assiste ils furent reconnus pour estre les mesmes soldats qui estoient sortis du chasteau aveque luy et qu'il avoit fait venir de pterie le roy ne pouvant dont plus souffrir la veue d'un si mechant homme qui avoit pense estre cause de la mort injuste de cyrus et qui en suitte venoit d'attenter a leur vie il commanda qu'on allast le mettre en prison jusques a ce que l'on eust resolu de quel suplice on puniroit tous ses crimes mais on ne fut pas en cette peine car ayant este assez long temps sans estre pense il mourut entre les mains du chirurgien qui ne vouloit prolonger sa vie par 
 ses remedes que pour luy faire souffrir une mort plus cruelle cependant le sacrifice fut veritablement un sacrifice d'action de graces et ciaxare se sentit si puissamment inspire par les dieux a renouveller sa tendresse pour cyrus et a l'augmenter s'il estoit possible que son esprit se trouva tout a fait tranquile le sage thiamis qui depuis le premier jour qu'il avoit veu cyrus sous le nom d'artamene l'avoit tousjours cherement aime fit encore un discours au roy extremement fort et extremement beau pour le confirmer d'autant plus dans les bons sentimens ou il le voyoit il faudroit bien luy disoit ciaxare que j'eusse absolument perdu la raison si j'estois capable d'ingratitude pour un homme qui me sauve la vie en hazardant la sienne apres que je l'ay voulu faire mourir car sage thiamis luy disoit il ce genereux prince c'est contente de parer de la main gauche le coup qu'on luy portoit et s'est expose a recevoir celuy qui me devoit traverser le coeur en me couvrant de son corps non non adjousta t'il ne craignez plus ri de moy de ce coste la je conserveray cyrus toute ma vie comme mon protecteur et comme un prince enfin que les dieux ont envoye pour ma gloire et pour ma felicite ce fut en de pareils sentimens que le roy se retira voulant tousjours que le roy se retira voulant tousjours que cyrus fust aupres de luy cette action ayant este sceue non seulement de tout ce qu'il y avoit de monde a sinope mais de tout le camp ce furent des 
 redoublemens d'acclamations estranges et jamais artamene n'avoit este si cherement aime de ciaxare que cyrus l'estoit alors de sorte qu'en moins de trois jours la joye fut remise et dans l'ame du roy et dans celle de toute la cour ciaxare voulut mesme envoyer en perte vers le roy son beau frere et vers la reine sa soeur afin de leur aprendre la vie de cyrus il se souvint lors qu'a la naissance de mandane comme la reine de perte avoit envoye s'en resjouir aveque luy il luy avoit mande par galanterie qu'il souhaittoit que sa fille peust un jour se rendre digne d'estre maistresse de cyrus si bien qu'il chargea madate qu'il y envoya d'en faire un second compliment a la reine sa soeur cyrus de son coste demanda au roy la permission d'y envoyer aussi un des siens et chosit artabase pour cela que chrisante chargea d'une lettre ou pour mieux dire d'un recit qui contenoit une partie des merveilles de la vie de son cher maistre afin de rendre par la son silence excusable taschant de luy faire comprendre que rien ne pouvoit resister a la fatalite et qu'il n'avoit fait que ce qu'il n'avoit pu s'empescher de faire apres cela le roy n'avoit plus rien dans l'esprit que l'absence de la princesse mais comme il attedoit toutes choses de la valeur de cyrus cette inquietude estoit moderee par l'esperance et son ame estoit assez tranquile cependant comme il faloit sans doute encore quelque temps auparavant que de pouvoir marcher vers 
 l'armenie et que cyrus eust bien voulu scavoir un peu plus precisement en quel lieu estoit la princesse il proposa au roy d'envoyer araspe desguise pour tascher de descouvrir ou estoient ces femmes dont on avoit parle a megabise lors qu'il avoit este en ce pais la car comme araspe scavoit admirablement bien la langue armenienne il estoit plus propre qu'un autre a un semblable employ ciaxare ayant approuve l'advis de cyrus il envoya donc araspe en armenie avec ordre de venir retrouver le roy sur la frontiere ou sans doute il seroit bientost mais en le congediant que ne luy dit il point afin de l'obliger d'employer tous ses soings et toute son adresse pour descouvrir en quel lieu estoit mandane il ne luy donnoit pas seulement des instructions necessaires mais cent conseils inutiles et quand araspe eust eu l'esprit aussi stupide qu'il l'avoit adroit et penetrant cyrus n'eust pu luy prescrire un ordre plus exact de tout ce qu'il avoit a faire tant il est vray que ceux qui aiment fortement sont preoccupez et craignent tousjours que l'on ne s'avise pas de faire tout ce qu'il faut pour contenter leur passion aussi araspe qui estoit accoustume de vivre avec beaucoup de liberte aupres de cyrus ne put s'empescher de luy dire en souriant que si megabise eust este aussi bien instruit que luy par ciaxare lors qu'il partit pour aller en armenie il auroit apparemment raporte plus de certitude qu'il n'avoit fait du lieu ou estoit la princesse je vous entens bien 
 luy repliqua cyrus en l'embrassant et en souriant a son tour je vous en dis trop araspe je l'avoue si je considere vostre esprit mais je vous en dis trop peu si je veux vous faire comprendre combien ce voyage m'importe si vous aviez aime quelque chose poursuivit il vous m'excuseriez sans doute mais vous estes un insensible qui serez peut-estre puni un jour par quelque belle personne de la raillerie que vous faites de vos amis apres cela cyrus l'embrassa encore une fois et ne pouvant pourtant se corriger de l'erreur qu'il connoissoit bien luy mesme il r'appella deux fois araspe pour luy redire une partie de ce qu'il luy avoit desja dit aussi tost que ce fidelle espion fut parti scachant que le roy estoit occupe avec le roy de phrigie il fut chercher a s'entretenir de sa chere princesse avec martesie a laquelle seule il en vouloir parler d'abord qu'elle le vit dans sa chambre elle voulut luy rendre grace de l'honneur qu'il luy faisoit mais cyrus ne voulant pas souffrir qu'elle continuast a le remercier non non luy dit il aimable martesie vous n'avez pas sujet aujourd'huy de me faire un compliment la visite que je vous fais est trop interessee pour m'en rendre grace et je trouve tant de plaisir a vostre conversation que vous ne me devez pas estre fort obligee des visites que je vous rends seigneur luy dit elle en abaissant la voix quoy qu'il n'y eust que la fille d'artucas dans sa chambre qui s'estoit avancee vers feraulas aussi tost que cyrus estoit entre 
 je scay bien la part que je dois prendre a un discours si obligeant et pour vous tesmoigner que je l'entens comme je dois il faut seigneur il faut ne vous priver pas plus long temps du plaisir que vous prenez a entendre parler de la princesse et vous demander enfin si vous ne croyez pas qu'elle auroit eu bien de la douleur de vostre prison et bien de la joye de vostre liberte si elle eust este icy je n'oserois martesie reprit ce prince amoureux en soupirant et en changeant de couleur je n'oserois le croire de peur de me tromper et si vous n'avez la bonte de dissiper ma crainte et de fortifier la foiblesse de mon esperance je ne scay ce que je penseray ny ce que je croiray martesie luy ayant alors presente un siege avec beaucoup de respect en ayant aussi pris un et la fille d'artucas nommee erenice s'estant appuyee contre une fenestre pour parler a feraulas seigneur luy dit elle je ne pensois pas que connoissant comme vous faites la grandeur de l'esprit de la princesse et devant connoistre aussi celle de vostre merite et des obligations qu'elle vous a vous pussiez douter que vostre prison ne l'eust affligee et que vostre liberte ne l'eust resjouie comment voulez vous reprit cyrus que je me fie a rien apres l'inhumanite que vous avez eue de ne vouloir simplement que me prester le portrait de mandane n'ay-je pas lieu de croire cruelle fille que vous estes que vous n'avez agi ainsi que par la connoissance parfaite que vous avez des sentimens de nostre incomparable maistresse 
 car si vous ne scaviez pas qu'elle n'a pour moy qu'une simple estime accompagnee au plus de quelque legere tendresse eussiez vous pu me voir prisonnier malheureux absent de ce que j'adore et prive de toute consolation sans me faire un present d'une chose qui pouvoit charmer tous mes ennuis et suspendre toutes mes douleurs advouez la verite martesie vostre cruaute pour moy en cette rencontre n'est elle pas un effet des sentimens secrets que vous scavez qui sont dans le coeur de nostre divine princesse vous estes si ingenieux avons persecuter reprit martesie que je ne scay si je dois et si je pourray destruire la tromperie que vous vous faites a vous mesme toutefois seigneur comme je suis sincere je vous diray ingenument que la cruaute dont vous vous plaignez est toute a moy et que la princesse n'y a point de part ce n'est pas et vous le scavez sans doute que je croye qu'elle eust trouve bon que je vous eusse donne un portrait qu'elle m'a fait l'honneur de me donner mais apres tout ce n'est point par un sentiment qui vous soit desavantageux qu'elle vous est un peu severe elle aimoit la vertu et la gloire avant que de vous connoistre et vous ne devez pas trouver estrange si elle les aime encore apres vous avoir connu mais martesie repliqua cyrus quand vous m'auriez donne le portrait de mandane en seroit elle moins vertueuse non seigneur reprit elle mais je n'en serois pas plus raisonnable quoy adjousta t'il martesie sera 
 plus inhumaine pour moy que la fortune ne l'est pour un roy a qui elle oste des royaumes puis qu'en fin elle luy donne la veue de la princesse qu'il aime et la met mesme en sa puissance quoy cruelle personne poursuivit il vous pouvez scavoir que le roy de pont voit a tous les momens l'incomparable mandane et vous pouvez refuser a cyrus la veue de sa peinture seulement encore une fois martesie vous avez descouvert dans le coeur de nostre princesse quelque secret mouvement qui m'est desavantageux seigneur luy respondit elle en souriant vous aviez raison de me dire que je ne devois pas vous rendre grace de l'honneur que vous me faisiez de me venir voir puis que vous aviez dessein de me quereller vous pouvez faire la paix quand il vous plaira luy dit il en l'interrompant et afin de ne faire que ce que vous avez desja fait prestez moy du moins le portrait de mandane jusques au jour que je l'auray delivree et que je pourray jouir de sa veue car j'ay sceu que le roy vous l'a fait rendre seigneur luy dit elle vous estes bien pressant mais ne songez vous point quel malheur ce portrait a pense causer mais ne songez vous point luy dit il quelle joye vous me donnerez je la comprens bien luy dit elle par celle que cette chere peinture me donne a moy mesme ha martesie s'ecria t'il que vous la comprenez imparfaitement si vous jugez de mes sentimens par les vostres quoy seigneur reprit elle pensez vous que je n'aime pas la princesse 
 autant que je suis capable d'aimer ouy martesie repliqua t'il je croy que vous avez pour elle toute l'amitie imaginable mais ma chere fille luy dit il encore en la regardant malicieusement quoy que je sois persuade que feraulas ait pour moy une affection sans pareille je connois pourtant qu'il scait aimer une personne que vous connoissez bien d'une maniere plus parfaite que celle dont il aime cyrus vous estes bien bon luy dit elle alors en rougissant de souffrir que feraulas aime quelqu'un plus que vous pour moy qui ne suis pas si indulgente je vous avoue que quelque respect que je vous porte j'ay quelque peine a souffrir que vous disiez que vous aimez mieux la princesse que je ne l'aime mais apres tout je voy bien qu'il faut faire la paix aveque vous et pour accommoder les choses dit elle en tirant ce portrait de sa poche je vous le preste jusques a ce que vous partiez pour aller en armenie cyrus ravi de joye et recevant cette peinture avec un respect aussi profond que si la princesse l'eust pu voir la baisa en la recevant et donna tant de marques de satisfaction a martesie qu'elle eut lieu de ne se repentir pas de la complaisance qu'elle avoit en suitte cyrus qui ne l'avoit point entretenue de puis son depart de themiscire luy demanda cent et cent choses differentes il voulut qu'elle luy racontast tout ce qu'il avoit deja sceu c'est a dire enlevement de la princesse par philidaspe de quelle facon elle avoit este conduite a opis comment elle estoit entree a 
 babilone comment elle y avoit vescu de quelle sorte elle y traittoit le roy d'assirie comment elle vivoit avec mazare comment elle estoit sortie de babilone pour venir a sinope comment mazare l'en avoit fait sortir feignant de la vouloir mettre en liberte et comment enfin elle estoit tombee entre les mains du roy de pont apres qu'il avoit perdu ses royaumes martesie satisfit pleinement sa curiosite mais elle ne voulut pas luy parler de l'oracle favorable qu'avoit receu a babilone le roy d'assirie de peur de l'affliger de nouveau par une chose si fascheuse de sorte qu'il y avoit des momens ou il estoit presque heureux car lors que martesie luy exageroit avec quelle fermete mandane avoit resiste a la passion de trois des plus grands princes du monde et les plus honnestes gens il en avoit une joye incomparable et cherchant mesme a l'augmenter et a se faire encore dire quelque chose qui luy fust avantageux mais apres disoit il a martesie en la regardant attentivement comme s'il eust voulu penetrer dans le fonds de son coeur pour y connoistre la verite de ce qu'il vouloit scavoir toute cette noble fierte avec laquelle l'illustre mandane a resiste a mes rivaux n'a sans doute este qu'un pur effet de sa vertu et le malheureux artamene et l'infortune cyrus n'y ont certainement rien contribue voulez vous seigneur reprit malicieusement martesie que j'aye cette complaisance la pour vous de ne vous contredire point je veux luy dit il scavoir la verite 
 toute pure pourveu qu'elle ne me desespere pas non seigneur repliqua t'elle non je ne vous desespereray point quand je vous diray sans le scavoir pourtant de la bouche de la princesse que je ne voy pas par quelle raison elle auroit si opiniastrement rejette l'affection du roy d'assirie qui ne choquoit point sa vertu si l'illustre artamene ne luy eust peut-estre dispute l'entree de son coeur mais luy disoit il alors tout comble de joye la princesse ne vous a pas dit ce que vous me dittes et ce n'est que sur de foibles conjectures que vous fondez vostre croyance et que vous flatez ma passion cependant martesie adjousta t'il je ne murmure point contre mandane j'ay plus de gloire que je n'en merite et quand je serois mal traitte et quand mesme je serois puni de ma temeraire hardiesse je ne m'en pleindrois sans doute pas c'estoit de cette sorte que cyrus s'entretenoit avec martesie toutes les fois qu'il le pouvoit n'ayant lors que trois choses a faire l'une d'aller au camp pour y donner ordre a tout ce qui estoit necessaire pour la guerre d'armenie l'autre de rendre a ciaxare tous les soings et toutes les soumissions imaginables et la derniere d'aller visiter martesie luy semblant que c'estoit en quelque facon voir sa princesse que de voir une fille qu'elle aimoit avec une tendresse extreme et qu'elle estimoit beaucoup en effet martesie estoit une personne excellente en toutes choses elle estoit de fort bonne condition sa beaute n'estoit pas simplement de celles 
 qui ont de l'esclat mais encore de celles qui ont de nouveaux charmes plus on les considere car comme elle avoit beaucoup d'esprit et de l'esprit agreable et solide tout ensemble plus on la voyoit plus on la trouvoit belle et plus on la trouvoit charmante aussi feraulas n'estoit il pas le seul qui la visitoit et durant le sejour que l'on fut contraint de faire a sinope toute la cour estoit chez elle tout ce qu'il y avoit de dames a la ville la voyoient aveque soin et tout ce qu'il y avoit de princes remarquant avec quelle civilite cyrus la traitoit la voyoient aussi avec beaucoup d'assiduite et beaucoup de plaisir estant certain que sa conversation estoit tres agreable non seulement elle avoit naturellement de l'esprit mais de l'esprit cultive entendant une partie des langues les plus celebres de l'europe et de l'asie entre tous ceux qui la voyoient thrasibule et tous ces illustres grecs qui estoient a l'armee c'est a dire thimocrate philocles et leontidas la visitoient tres souvent le prince artibie estoit aussi un de ceux qui la voyoient le plus de sorte que la compagnie estoit tres divertissante chez elle estant composee de personnes qui l'estoient infiniment un jour entre les autres que martesie et erenice sa parente estoient seules le prince artibie accompagne de thimocrate de philocles et de leontidas l'estant venue voir la conversation fut sans doute assez belle estant certain que les grecs de ce temps la pour l'ordinaire avoient une delicatesse 
 d'esprit qui n'estoit pas si comme aux autres nations artibie quoy qu'il ne fust que cilicien estoit un prince tres accomply et qui encore qu'il parust fort melancolique ne laissoit pas d'estre tres sociable thimocrate avoit aussi receu de la nature tous les avantages du corps qu'elle peut donner a une personne de son sexe mais il avoit de plus un esprit adroit et galant qui le rendoit tres agreable philocles n'estoit pas moins parfait en toutes choses et la complaisance de son humeur avoit je ne scay quoy de bien charmant leontidas estoit d'une taille avantageuse et belle tous les traits de son visage estoient nobles et il avoit dans la phisionomie je ne scay quelle melancolie fiere douce et chagrine tout ensemble qui ne deplaisoit pas et quoy qu'il eust quelque inegalite dans l'humeur et quelque bizarrerie dans ses sentimens il avoit pourtant tant d'esprit qu'il ne laissoit pas de plaire infiniment ces quatre personnes s'estant donc trouvees ensemble chez martesie comme l'amour de cyrus n'estoit plus un secret ce fut le sujet de la conversation et apres avoir repasse les plus considerables evenemens de cette amour au moins de ceux qui estoient venus a leur connoissance chacun le pleignit dans ses malheurs selon ses propres sentimens pour moy disoit thimocrate par ou je le trouve le plus a pleindre c'est d'avoir presque tousjours este absent de la personne aimee car tant qu'il a este en capadoce la guerre de bithinie l'a occupe et depuis son retour a themiscire 
 il n'a point veu la princesse qu'il aime ce luy est sans doute un grand malheur reprit philocles que d'estre absent mais puis qu'il peut esperer d'estre aime l'absence n'est pas pour luy sans consolation et il n'a pas esprouve ce que l'amour a de plus rigoureux s'il ne l'a pas esprouve interrompit le prince artibie ny par l'absence ny par la haine de la princesse qu'il aime il l'a sans doute bien senti lors qu'il l'a crue morte comme on me l'a raconte et quand je me l'imagine dans les frayeurs de trouver sa princesse reduitte en cendre par l'embrasement de sinope et que je le voy en suitte dans la cabane d'un pescheur aprendre de la bouche de mazare qu'elle avoit peri dans les flots que je le voy dis-je encore au bord de la mer chercher avec tant de soin le corps de sa chere princesse j'avoue que la compassion que j'ay du mal qu'il a souffert est extreme et je soutiens de plus que de quelques douceurs dont il puisse jouir un jour elles n'egalleront qu'a peine le tourment qu'il a endure il est certain dit leontidas qui n'avoit point encore parle que je concois aisement que l'absence est un grand mal que n'estre point aime est une chose facheuse et que la mort de la personne aimee donne sans doute une aigre douleur mais apres tout si l'illustre cyrus n'a point este fort jaloux comme je ne l'ay pas ouy dire il doit des sucrifices de graces a l'amour de luy avoir espargne un tourment qui surpasse de mille degrez tous les autres quoy leontidas reprit 
 martesie vous pouvez croire que la jalousie est un plus grand mal que la mort de la personne aimee ha leontidas s'ecria t'elle songez bien a ce que vous dites j'y songe bien aussi luy repliqua t'il et je parle d'une passion qui ne m'est pas inconnue pour moy interrompit erenice il me semble que la jalousie est un assez grand mal pour ne trouver pas estrange qu'il soit mis par leontidas entre les plus grands suplices de l'amour mais que thimocrate ait ose parler de l'absence comme de la plus rigoureuse chose du monde il me semble dis-je que l'on peut assurer suil a l'ame un peu delicate il faudroit l'avoir bi insensible reprit il pour ne trouver pas que l'absence comprend en soy tous les autres maux ce n'est qu'a celuy qui n'est point aime reprit philocles qu'il est permis s'il faut ainsi dire de ramasser tous les maux de l'amour en un seul et quiconque n'a point esprouve celuy la ne connoist point du tout quelle est la supreme infortune c'est un mal du moins adjousta thimocrate dont un homme genereux ne doit pas estre long temps tourmente puis qu'il n'est rien de plus juste ny de plus naturel que de cesser d'aimer ce qui ne nous aime point il l'est encore plus repliqua philocles a celuy qui pleure sa maistresse morte de se consoler s'il est sage par l'impossibilite qu'il y a de trouver du remede a son mal a celuy qui est absent de trouver de la douceur dans l'esperance du retour et a celuy qui est jaloux de chercher sa guerison par 
 la connoissance de la vertu de celle qu'il aime ou par celle de son propre merite ou par le depit vous connoissez mal la jalousie respondit fierement leontidas puis que vous croyez qu'elle soit capable de raisonner sagement elle qui pervertit la raison qui trouble les sens et qui renverse tout l'ordre de la nature les autres maux dont on a parle ont du moins cet avantage qu'on ne les voit qu'aussi grands qu'ils sont mais la jalousie est d'une nature si capricieuse si bizarre et si maligne qu'elle agrandit tous les objets comme ces faux miroirs qu'ont invente les mathematiques elle fait non seulement sentir les veritables maux mais elle en suppose elle en invente et en fait souffrir qui n'ont fondement aucun l'avoue dit alors martesie que leontidas nous depeint la jalousie d'une facon si ingenieuse que je ne doute point que s'il a aime cette passion ne l'ait beaucoup tourmente a n'en mentir pas repliqua t'il je parle par ma propre experience et c'est ce qui fait que je dois plustost estre creu lors que je soustiens que la jalousie est le plus effroyable supplice que l'on puisse endurer s'il ne faut qu'aporter une semblable authorite reprit thimocrate pour faire voir que l'absence comprend tres souvent tous les maux que l'amour peut faire souffrir je dois estre creu aussi bien que vous puis que la meilleure partie de ma vie s'est passee esloigne de ce que j'aimois je ne vous cederay pas non plus par cette raison reprit artibie puis que je n'ay que trop esprouve que 
 la mort de ce que l'on aime est la fin de tous les plaisirs et l'abrege de toutes les douleurs quoy qu'il n'y ait pas de vanite adjousta philocles a publier que l'on n'a pu estre aime je suis pourtant contraint d'avouer que c'est par ma propre experience que j'ay compris parfaitement que comme la plus grande felicite de l'amour est d'estre aime la plus grande infortune est de ne l'estre pas pour moy dit martesie je ne m'estonne plus que vous souteniez tous chacun vostre opinion si fortement car enfin il est difficile de ne sentir pas son propre mal plus que celuy d'autruy et de n'estre pas un peu preocupe en sa propre cause c'est pourquoy je ne vous crois pas bons juges d'une question si delicate quoy que vous ayez tous beaucoup d'esprit il faudroit donc que vous le voulussiez estre reprit thimocrate car sans doute vous avez toutes les qualitez necessaires pour cela c'est a dire beaucoup de lumiere et nul interest en toutes ces choses il est vray reprit elle mais je n'y ay aussi nulle experience neantmoins je vous avoue adjousta t'elle en les regardant tous que vous m'avez fait naistre une si grande curiosite de scavoir les advantures qui ont donne des sentimens si differents a des personnes qui ont tant d'egalite en tant d'autres choses que si j'osois j'accepterois l'offre que m'a fait thimocrate et je vous obligerois tous a me les vouloir raconter pour moy interrompit artibie qui ne cherche qu'a me pleindre et a estre pleint je suis tout prest de vous satisfaire en 
 peu de mots et de vous dire en suitte les raisons qui peuvent fortifier ma cause un amant absent reprit thimocrate en souriant qui est accoustume de graver ses malheurs sur les escorces des arbres et d'en parler mesme aux rochers plustost que de n'en parler pas n'a garde de vous refuser de vous conter ses deplaisirs et pour moy dit philocles qui n'ay jamais este escoute favorablement de la personne que j'aime je troueray sans doute quelque douceur a l'estre du moins d'une autre que j'estime infiniment il n'y a donc plus que le jaloux leontidas dit lors martesie en se tournant vers luy qui puisse s'opposer a ma curiosite non non madame luy dit il je ne feray point d'obstacle a vostre satisfaction car je ne suis pas aussi avare de mes paroles et de mes secrets que je suis jaloux de ma maistresse mais aimable martesie il faut qu'apres avoir escoute le recit de nos avantures et en suite nos raisons vous jugiez souverainement lequel est le plus malheureux ou de celuy qui est presque tousjours absent de ce qu'il aime ou de celuy qui n'est point aime ou de celuy qui a veu mourir la personne aimee ou de celuy qui est effroyablement jaloux afin que du moins le plus infortune puisse avoir la consolation d'estre pleint avec plus de tendresse que les autres et que vostre compassion soit le prix de la peine qu'il aura eue de vous dire ses malheurs et ses raisons au hasard de faire une injustice par ignorance respondit martesie l'accepte la glorieuse qualite de 
 vostre juge a condition qu'erenice ma chere parente me conseillera non luy respondit cette agreable fille je ne veux point partager cette qualite aveque vous et je veux me reserver la liberte de pleindre peut-estre le plus celuy que vous pleindrez le moins come ils en estoient la cyrus accompagne seulement d'aglatidas entra et comme il avoit entendu de l'anti-chambre qu'ils parloient tous avec assez de chaleur s'il y a dispute entre vous dit il s'adressant a martesie vous scavez bien que vostre parti sera toujours le mien vous me faites trop d'honneur luy respondit elle mais seigneur bien loin d'avoir querelle avec de si honnestes gens vous scaurez que je suis leur juge il est vray seigneur adjousta t'elle en riant que si je n'avois pas deshonore cette charge depuis quelques momens que je la possede je vous suplierois de la vouloir prendre et de vouloir vous donner la peine de juger un fameux different qui est entre le prince artibie thimocrate philocles et leontidas me preservent les dieux reprit cyrus d'avoir une pensee si injuste que celle de vous deposseder d'un employ si glorieux et je vous prendrois bien plustost pour mon juge si j'avois quelque chose a disputer comme eux que je ne ferois ce que vous voulez que je fasse en suitte de ce compliment comme il estoit le plus civil prince du monde et que de plus il avoit besoin de la valeur ne tous ces capitaines pour delivrer mandane il eut encore en cette rencontre un redoublement 
 de complaisance et de bonte pour gagner leurs coeurs luy semblant que plus il les flattoit plus ils combatroient courageusement pour sa princesse il s'informa donc avec adresse et avec beaucoup de douceur du sujet de la contention et martesie le luy ayant raconte en peu de mots juges luy dit elle seigneur si j'avois tort de croire que vous seriez meilleur juge que moy d'une semblable chose je serois trop preocupe reprit il en soupirant et vous agirez sans doute avec plus d'equite par vostre seule raison que je ne ferois avec toute mon experience en suitte de cela comme cette matiere touchoit en effet son inclination et ne regardoit que des choses qu'il avoit senties ou qu'il sentoit encore il ne fut pas marri d'employer une apresdisnee en un divertissement si proportionne a sa fortune n'ayant nulle autre chose necessaire a faire ce jour la car il avoit este au camp le matin et le roy faisoit quelques depesches pour ecbatane apres donc qu'il eut fait placer martesie au lieu ou elle devoit estre pour bien entendre celuy qui devoit parler qu'il se fut mis aupres d'elle et que tout le monde se fut assis par son ordre il voulut que thimocrate parlast le premier et qu'il adressast la parole a martesie comme a son juge quoy qu'elle s'y opposast de sorte qu'apres un silence de quelques momens pendant lequel cyrus demanda tout bas a martesie si elle ne plaignoit pas un peu un homme qui souffroit tous les maux des quatre amants malheureux qu'elle alloit 
 entendre thimocrate commenca de parler en ces termes
 
 
 
 
histoires des amants infortunez
 
 
auparavant que de vous parler de mes malheurs en particulier je trouve qu'il est necessaire que je vous conjure de ne vous laisser point preocuper par la beaute des discours de ceux qui s'opposent a la qualite que je veux prendre du plus malheureux amant du monde car je voy fort bien qu'estans tous moins infortunez que moy ils auront plus de liberte d'esprit que je n'en ay a vous raconter leurs avantures celuy qui n'est point aime voudra vous faire voir que ce n'est pas qu'il ne soit fort aimable et n'oubliera rien pour vous le persuader indirectement celuy qui pleint la mort de sa maistresse voulant estre pleint se pleindra avec eloquence dans une saison ou le temps l'a desja sans doute un peu console et le jaloux leontidas ne manquera pas d'exagerer fortement ses souffrances imaginaires puis qu'il est possede par une passion qui est accoustumee de faire passer pour de grandes choses les plus petites que l'on puisse concevoir martesie voyant que thimocrate attendoit sa response l'assura qu'elle ne s'attacheroit pas tant aux paroles qu'aux avantures effectives et qu'aux raisons c'est pourquoy luy dit elle ne vous fiez pas trop vous mesme a vostre eloquence en 
 feignant de craindre celle d'autruy en suitte de cela martesie luy ayant ordonne de faire le recit de son amour et de ses malheurs il luy obeit et commenca de cette sorte
 
 
 
 
l'amant absent
 
 
premiere histoire
 
 
l'absence dont je me pleins et que je soutiens qui comprend tous les maux que l'amour peut causer est un suplice si grand a une personne qui connoist parfaitement de la delicatesse des sentimens de cette passion que je ne craindray point de dire que celuy qui peut estre absent de ce qu'il aime sans une extreme douleur ne recoit pas grand plaisir de la veue de la personne aimee et ne merite pas de porter la glorieuse qualite d'amant je dis la glorieuse qualite d'amant estant certain qu'il y a je ne scay quoy de beau a estre capable de cette noble foiblesse qui fait faire de si grandes choses aux illustres personnes qui s'en trouvent quelquesfois surprises mais entre tous ceux qui ont jamais ressenti cette espece de malheur dont je parle il est certain que je pense estre celuy de tous qui l'ay le plus rigoureusement esprouve puis qu'il semble que l'amour ne m'ait fait voir la merveilleuse personne que j'adore que pour m'en faire sentir l'absence avec toutes les cruelles suittes qu'elle peut avoir c'est pourquoy-je ne doute nullement que je n'obtienne a la fin de 
 mon recit la seule douceur que peuvent esperer ceux qui se pleignent qui est la compassion et que je n'obtienne encore la victoire en me voyant declare par mon equitable juge le plus malheureux de tous ceux qui me disputent cette funeste qualite comme je suis venu en asie en commandant des troupes du roy de chipre et envoye parle prince philoxipe il peut estre que vous n'aurez pas sceu que je ne suis pas nay en ce royaume la c'est pourquoy il faut que je vous die que delphes si fameuse par toute la terre pour le magnifique temple d'apollon et pour la saintete de ses oracles est le lieu de ma naissance je suis mesme oblige par la verite de vous aprendre que je suis d'une race assez illustre puis que je suis descendu de celuy que les dieux jugerent digne il y a desja plusieurs siecles de le conduire au pied du mont parnasse aupres de la fontaine castalie pour y recevoir le premier oracle qui y fut rendu et de qui la fille fut choisie en suitte pour estre la premiere pithie de toutes celles qui ont depuis annonce tant de veritez importantes aux particuliers aux villes aux provinces aux republiques et aux rois or depuis cela ceux de ma maison ont tousjours tenu un des premiers rangs dans leur pais et pour l'ordinaire le fameux conseil de la grece que nous appellons l'assemblee des amphictions ne s'est jamais gueres tenu qu'il n'y ait eu quelqu'un de ma race esleu pour cela estant donc d'une naissance assez considerable et estant fils 
 d'un homme de qui la vertu estoit encore au dessus de la condition je fus esleve avec assez de soin et quoy que l'on puisse dire que la ville de delphes est un abrege du monde a cause de ce grand nombre de nations differentes dont elle est continuellement remplie et qu'ainsi il semble qu'il ne soit pas necessaire a ses habitans de voyager pour s'instruire des coustumes estrangeres neantmons mon pere voulut que j'allasse faire mes estudes a athenes et que je demeurasse encore apres a corinthe jusques a ma vingtiesme annee ou j'apris en l'un et en l'autre de ces lieux celebres tout ce qu'un homme de ma condition estoit oblige de scavoir tant pour les exercices du corps que pour les choses necessaires a former l'esprit et a s'instruire a la connoissance de tous les beaux arts de sorte que lors que j'eus ordre de retourner a delphes l'on peut dire que je me trouvay estranger en mon propre pais estant certain que je n'y connoissois presque personne je scavois bien encore les noms de toutes les maisons de qualite de la ville je connoissois encore un peu les vieillars et les vieilles femmes mais pour les jeunes gens de ma volee et pour les belles personnes je ne les connoissois point du tout j'arrivay donc a delphes de cette sorte c'est a dire regrettant athenes et corinthe comme ma patrie ou j'avois toutefois vescu sans nul attachement particulier quoy qu'en l'un et en l'autre de ces lieux il y ait de fort belles dames 
 en entrant a delphes j'apris que mon pere avoit eu une affaire importante qui l'avoit oblige de partir pour s'en aller a anticire qui est une autre ville de la phocide et qu'il avoit ordonne en partant que je l'y allasse trouver aussi tost que je serois arrive le soir mesme je fus visite de diverses personnes mais entre les autres un de mes parens nomme melesandre toucha d'abord mon inclination et en effet c'est un garcon plein d'esprit et de bonte et de qui l'humeur agreable m'a este un puissant secours dans mes chagrins comme il me plut infiniment j'eus le bonheur de ne luy deplaire pas et nous liasmes en ce moment une amitie que la seule mort peut rompre apres les premieres civilitez je luy fis scavoir l'ordre que j'avois receu de ne tarder point a delphes et de m'en aller a anticire mais il me dit qu'il faloit du moins differer d'un jour ce depart et qu'il y avoit une trop belle ceremonie a voir le lendemain pour m'en aller sans l'avoir veue je m'informay alors de ce que c'estoit et il m'aprit qu'il y avoit a delphes des ambassadeurs de cresus roy de lydie qui venoient consulter l'oracle et qui aportoient des offrandes si magnifiques qu'il estoit aise de juger qu'elles venoient du plus riche roy de l'asie puis que ces offrandes doivent demeurer au temple luy dis-je je les verray a mon retour il est vray me repliqua t'il mais vous ne verrez pas en un seul jour toutes les belles personnes de la ville assemblees comme elles le seront demain au temple ny une 
 ceremonie aussi grande que celle la car on ne recoit pas les offrandes des particuliers comme celles des rois quant a la ceremonie luy dis-je en riant je pourrois peut-estre m'en consoler mais puis que vous m'assurez que je connoistray tout ce qu'il y a de beau a delphes en une seule occasion je suivray vostre conseil et je ne partiray qu'apres demain nous nous separasmes de cette sorte melesandre et moy et le jour suivant il me vint prendre de fort bon matin afin de me faire voir exactement toute la ceremonie comme si j'eusse este estranger et que nous pussions estre bien placez pour voir tout quelque indifference que je luy eusse tesmoigne avoir pour ces festes il est pourtant certain que je regarday d'abord avec plaisir tout ce que l'on fit en celle la et je fus comme les autres voir le thresor du temple que l'on montra aux ambassadeurs de cresus avant que d'y avoir place leurs offrandes j'y admiray comme eux un collier magnifique que l'on dit avoit este autrefois a la fameuse helene et un autre encore que l'on assure qui estoit a eriphile je vy ce superbe throsne d'or que l'ayeul du roy de phrigie a donne les six vases que giges y envoya du poids de trente talents diverses statues du mesme metal que divers princes y ont donnees des gerbes d'or que ceux de smirne et d'apollonie y ont offertes deux grandes cuves d'or massif d'un ouvrage merveilleux et capables de contenir cent muis d'eau dont on se sert a mettre celle que l'on consacre 
 a une feste que nous appellons theophanie je vis en suitte au milieu de tant de richesses que je ne m'arreste pas a decrire exactement et qui ont este donnees par toutes les republiques de la grece des obelisques d'un ouvrage miraculeux donnees par rhodope cette fameuse personne de laquelle le frere de la scavante sapho a este si amoureux et qui pour faire voir que c'estoit en egipte ou elle avoit passe la plus grande partie de sa vie avoit offert en metal et en petit ces piramides admirables dont on parle par toute la terre enfin apres avoir bien regarde toutes ces rares choses et mille autres dont je ne vous parle point chacun alla prendre sa place et la ceremonie du sacrifice commenca je pense qu'il est a propos que je ne m'arreste pas a vous la decrire tant parce qu'elle est fort longue que parce qu'elle est inutile a mon discours je vous diray donc seulement que l'on fait aller ceux qui doivent consulter l'oracle jusques au pied du parnasse qui est tout contre le temple que l'on les oblige a se purifier au bord de la celebre fontaine castalie que de la ils partent dans le temple des muses qui est basti tout contre ce ruisseau et qui touche celuy d'apollon et qu'en suite la pithie estant sous un dais et sur un throsne recoit les demandes de ceux qui viennent consulter le dieu apres quoy elle va se mettre sur le sacre trepie ou estant inspiree du dieu qui l'agite elle rend les oracles a ceux qui la consultent mais je vous diray apres cela que malgre 
 toute la magnificence des offrandes de cresus qui estoit tres grande car il y avoit une statue de femme de grandeur naturelle d'un or tres fin et d'un travail admirable il y avoit encore trente vases les plus beaux du monde et une lampe d'or cizele la plus riche que l'on se puisse imaginer mais malgre dis-je toutes ces precieuses choses depuis que la compagnie commenca de se former je ne les regarday plus avec tant d'attention et comme si j'eusse attendu quelqu'un par un pre-sentiment de mon malheur j'eus tousjours la teste tournee du coste de la porte du temple pour regarder toutes les dames qui entroient et pour demander leurs noms a melesandre neantmoins comme la presse estoit fort grande je ne pouvois pas les discerner toutes et il en passoit beaucoup que je n'avois pas loisir de considerer j'en vis donc entrer plusieurs extremement belles que je regarday pourtant d'un esprit tranquile et sans que mon coeur en fust esmeu mais comme la ceremonie fut achevee et que pour voir encore mieux toutes les dames melesandre et moy fusmes allez nous mettre assez pres de la porte a parler a deux ou trois de ses amis qui nous vinrent joindre je vy sortir d'entre des colomnes de marbre qui soutiennent la voute du temple une personne que ces colomnes m'avoient sans doute cachee tant que la ceremonie avoit dure mais une personne si admirablement belle que j'en fus esbloui tant elle avoit d'esclat dans les yeux et 
 dans le teint je ne la vy pas plus tost que cessant d'escouter ceux qui parloient je tiray melesandre par le bras et sans cesser de regarder ce merveilleux objet dont mes yeux estoient enchantez melesandre luy dis-je en la luy monstrant aprenez moy le nom de cette miraculeuse personne elle s'apelle telesile me repliqua t'il de qui le nom n'est pas moins celebre pas les charmes de son esprit et par la complaisance de son humeur que par les attraits de son visage au nom de telesile ceux avec qui nous estions interrompirent leur conversation et la regardant passer aupres de nous nous la saluasmes et la suivismes afin de la voir plus long temps comme elle connoissoit fort melesandre et qu'elle l'estimoit mesme beaucoup elle luy rendit son sulut avec un sousrire si agreable et avec un air si aimable et si obligeant que sa beaute en augmentant encore mon admiration s'en augmenta aussi et je sentis dans mon coeur je ne scay quelle joye inquiette et je ne scay quel tumulte interieur dans mon ame que je ne connoissois point du tout ne l'ayant jamais senti jusques alors et certes je suis oblige de dire pour excuser ma foiblesse en cette rencontre que peu de coeurs ont jamais este attaquez avec de plus belles ny de plus fortes armes que celles qui blesserent le mien telesile estoit dans sa dix-septiesme annee elle avoit la taille noble et bien faite le port agreable et quelque chose dans l'action de si libre do si naturel et qui sentoit si fort sa personne de 
 qualite qu'elle ne laissoit pas lieu de douter de sa condition des qu'on la voyoit elle avoit les cheveux du plus beau noir du monde et le teint d'une blancheur si vive et si surprenante que l'on ne pouvoit la voir sans avoir l'imagination toute remplie de neige et de cinabre de lis et de roses tant il est certain que la nature a mis sur son visage de belles et d'eclatantes couleurs de sorte que joignant a ce que je dis yeux doux et brilants tout ensemble une bouche admirable de belles dents et une fort belle gorge il n'y a pas lieu de s'estonner si mon coeur en fut surpris mais helas l'amour qui vouloit sans doute me faire connoistre par la naissance de ma passion quelle en seroit la suitte fit que je ne vy pas plustost telesile que je ne la vy plus car elle sortit du temple un moment apres et le jour suivant je partis de delphes de sorte que je ne fus pas plustost amoureux que je fus absent comme nous fusmes hors du temple et que nous l'eusmes perdue de veue ce qui arriva mesme dans un instant parce que sa maison estoit fort proche de la melesandre et moy estans allez disner ensemble et ses autres amis nous ayant laissez seuls a peine fusmes nous en liberte que le regardant attentivement melesandre luy dis-je si vous n'aimez point telesile il faut conclurre de la que vous avez aime ailleurs avant que de la connoistre ou que vous n'aimerez jamais rien car je ne pense pas qu'il soit possible qu'un coeur sans preocupation ou sans insensibilite puisse resister 
 a une beaute aussi merveilleuse que la sienne si thimocrate me respondit il en riant n'est point amoureux a athenes ou a corinthe je pense qu'il le sera bien tost a delphes s'il ne l'est desja et je loue les dieux adjousta t'il de ce que je ne seray point son rival s'il arrive qu'il aime telesile comme j'y voy quelque apparence je ne scay pas encore bien luy dis-je si je l'aimeray mais je scay bien que j'ay deja beaucoup d'admiration pour elle c'est une grande disposition a l'amour me repliqua t'il mais thimocrate adjousta cet officieux amy en prenant un visage plus serieux ne vous rendez pas sans combattre puis que telesile est une personne de qui la conqueste a plusieurs obstacles je la combatray luy dis-je en la fuyant car vous scavez que je parts demain mais luy dis-je encore quels sont les obstacles qui se trouvent a la conqueste de telesile et est il possible qu'une personne qui a tant de douceur dans les yeux ait plus de rigueur que les autres dames telesile me dit il a sans doute paru jusques icy fort indifferente a tous les services qu'on luy a rendus mais ce n'est pas par cette raison que je vous advertis qu'elle est difficile a conquerir car adjousta t'il flateusement le merite de thimocrate pourroit faire ce que celuy de tous les autres n'auroit point fait mais il y a quelque chose de plus capricieux a sa fortune vous scaurez donc poursuivit il voyant que je l'ecoutois attentivement sans l'interrompre que telesile qui est de fort bonne maison puis qu'elle 
 est fille de diophante dont vous connoissez le nom peut estre fort pauvre et peut estre aussi extraordinairement riche si vous ne m'expliquez m'ieux cet enigme luy dis-je je ne le comprendray pas vous le comprendrez aisement repliqua t'il quand je vous diray que diophante pere de telesile a presentement tres peu de bien parce qu'il se ruina a la guerre de la beoce et qu'ainsi thimocrate si telesile n'a que le bien de son pere elle sera pauvre quoy qu'elle soit fille unique estant certain qu'encore que cette maison subsiste avec quelque esclat c'est pourtant une maison ruinee je voy bien luy dis-je par quelle raison telesile n'est pas riche mais je ne voy pas si bien par ou elle la peut estre vous verrez encore mieux sa richesse que sa pauvrete me repliqua t'il quand je vous diray qu'elle a un oncle appelle crantor qui est desja assez vieux qui n'a jamais este marie qui est le plus riche homme non seulement de delphes mais de toute la phocide et de qui elle heritera s'il ne se marie point et qu'il ne donne pas son bien a un autre comme il le peut selon les loix de sorte que comme crantor est un capricieux avare qui ne veut ny donner ny assurer son bien a sa niece et qui tesmoigne pourtant par ses discours avoir assez d'amitie pour elle telesile demeure dans cette fascheuse incertitude de pouvoir estre la plus riche ou la plus pauvre fille de sa condition de sorte que cette incertitude fait que son pere ne songe point encore a 
 la marier et que cependant il ne rebute aussi personne ne scachant pas encore quel doit estre le destin de sa fille ce que je voy de mieux luy dis-je pour ceux qui en sont amoureux c'est que crantor ne luy scauroit oster sa beaute il est vray me dit il mais comme tous les amans ne sont pas desinteressez il y en a plusieurs qui en regardant les beaux yeux de telesile regardent aussi un peu outre cela les thresors de son oncle si bien que jamais personne n'a eu plus d'amants que cette fille en a car elle a non seulement tous ceux que sa beaute a charmez mais elle a encore tous les avares riches et tous les ambitieux pauvres qui sont a delphes les premiers sans se trop engager attendent ce que fera crantor et les autres taschent de l'espouser pauvre presentement dans l'esperance de l'avenir mais soit par l'indifference de telesile ou par la prudence de diophante tous ces amants esperent et n'avancent rien voila thimocrate quel est le destin de cette belle personne aupres de laquelle je ne vous conseillerois pas de vous engager legerement je remerciay melesandre de l'advis qu'il m'avoit donne et commencant de parler d'autre chose nous disnasmes et passasmes le reste du jour ensemble mais quoy que je pusse faire je ne pus m'oster de l'imagination la beaute que j'avois veue ny mesme m'empescher d'en parler quoy que l'en eusse le dessein quand nous rencontrions quelque homme de qualite dans les rues est ce un des amants avares de 
 telesile disois-je a melesandre et si je voyois quelque dame je ne pouvois non plus m'empescher de dire qu'elle n'estoit pas si belle que telesile enfin malgre moy et quelques fois mesme sans que je m'en aperceusse a ce que m'a depuis dit mon amy je la nommay plus de cent fois ce jour la cependant il falut partir le lendemain pour aller a anticire mais quoy que ce lieu soit en reputation de redonner la raison a ceux qui l'ont perdue il ne me redonna pas la mienne l'y fus pourtant dix ou douze jours avec mon pere car l'amour qui n'avoit pas encore assez fortement imprime dans mon coeur la beaute de telesile pour me faire beaucoup souffrir par cette absence ne voulut pas que je fusse plus long temps esloigne d'elle toutefois je puis dire que si je n'eus pas une grande douleur durant ce voyage l'eus du moins assez de joye de retourner a delphes quoy que je n'y eusse encore aucune habitude qu'avec melesandre mais a vous dire la verite mon coeur avoit desja plus d'intelligence que je ne croyois avec telesile et il fau certainement qu'il y ait quelque puissante simpathie qui nous force a aimer en un moment ce que nous devons aimer toute nostre vie je m'en aperceus bien entrant a delphes car ayant rencontre un charoit plein de dames qui s'en alloient a la campagne a ce qu'il paroissoit par leur equipage je portay curieusement les yeux dedans sans scavoir pourquoy dieux que devins-je et quel agreable trouble sentis-je en mon 
 coeur lors que je vy que telesile estoit a la portiere et mille fois plus belle encore a ce qu'il me sembla que le jour que je l'avois veue au temple le charoit alloit assez doucement a cause de quelque embarras qui estoit dans le chemin qui de luy mesme estoit fort estroit de sorte que j'eus le loisir de la considerer avec plus d'attention que je n'avois fait la promiere fois car comme elle ne faisoit que de sortir de la ville elle n'avoit pas encore abaisse son voile mais helas je me derobay moy mesme quelques momens de sa veue parce qu'apres l'avoir saluee avec un profond respect je la regarday avec tant d'attention et peut-estre encore avec un visage si interdit qu'elle en changea de couleur et en abaissa son voile comme si c'eust este seulement pour se garantir du soleil aussi tost que je fus dans la ville je m'en allay chez melesandre et bien luy dis-je apres les premiers complimens la fortune prend autant de soin de ma conservation que pour me preserver des redoutables attraits de telesile elle part de delphes quand j'y reviens vous estes si precisement informe de ce qu'elle fait me dit il en sous-riant que les plus anciens de ses amants ne le sont pas si bien que vous car elle s'en va a un perit voyage qui vient d'estre resolu d'improviste chez une de mes parentes avec qui j'estois et que personne ne scait encore tant y a luy dis-je je le scay pour l'avoir veue partir mais quoy que je ne pense pas encore estre amoureux d'elle poursuivis-je en riant a 
 mon tour quoy que je parlasse serieusement je ne laisse pas d'estre bien aise d'aprendre que son voyage ne sera pas long il ne sera que de quatre jours me dit il et durant ce temps la il faut que je vous fasse voir tout ce qu'il y de beau a delphes afin s'il est possible de vous faire trouver du contrepoison dans les yeux de quelqu'une de nos dames pour tascher de vous pre-cautionner contre ceux de telesile je ris d'abord de la plaisante invention de melesandre et en effet je consentis a ce qu'il voulut et il me mena pendant les quatre jours de l'absence de telesile chez tout ce qu'il y avoit de belles personnes a delphes mais a vous dire la verite son dessein ne reussit pas et il ne servit qu'a me faire scavoir un peu plustost que je n'eusse fait qu'il n'y avoit rien a delphes qui ne fust mille degrez au dessous de telesile cependant cette belle revint de la campagne et son retour ayant donne un nouveau sujet de la visiter a tous ses amis melesandre y fut et m'y mena malgre qu'il en eust je dis malgre qu'il en eust estant certain qu'il s'en fit presser plusieurs fois me disant tousjours qu'il ne vouloit rien contribuer a la perte de ma liberte mais enfin il ceda a mes prieres je fus presente par luy a la mere de telesile qui me receut fort civilement et je fus presente a telesile elle mesme en qui je trouvay mille et mille charmes que je ne m'estois pas imaginez quoy que je me fusse forme une idee de son esprit aussi accomplie que celle de sa beaute je la vy belle je la vy douce 
 et civile je la vy modeste et galante je luy trouvay l'esprit aise et agreable et entre cent mille perfections je n'aperceus pas un deffaut mais ce qui me plut encore extremement ce fut qu'entre tant d'amants qui l'environnoient je n'en remarquay point de favorise elle agissoit avec eux d'une certaine maniere en laquelle il paroissoit un si grand detachement qu'elle m'en engagea davantage et malgre sa douceur il y avoit je ne scay quel noble orgueil dans son ame qui faisoit qu'elle triomphoit de tous les coeurs sans en faire vanite et sans rien contribuer par ses soings aux conquestes qu'elle faisoit elle conquestoit pourtant tout ce qui la pouvoit voir comme l'amour avoit resolu ma perte il fit qu'elle dit ce jour la sans en avoir le dessein une chose qui me donna quelque espoir dans ma passion naissante car comme je voulois luy faire connoistre que j'avois eu intention de la visiter des le premier jour que j'avois este a delphes vous avez este long temps me dit elle a executer un dessein qui m'estoit si avantageux puis que si je ne me trompe vous estiez desja icy le jour que l'on offrit au temple les presens du roy de lydie du moins il me semble si ma memoire ne m'abuse que je vous vy avec melesandre que je vous regarday comme un estranger qui ne le paroissoit pas et qui meritoit que l'on eust la curiosite de scavoir son nom et en effet adjousta t'elle fort obligeamment je m'en informay a une de mes amies qui ne put me satisfaire un discours 
 qui n'estoit simplement que civil et presque pour entretenir la conversation avec une personne qu'elle ne connoissoit pas fit pourtant un si grand effet en moy que j'en tiray un heureux presage en suitte de cela je luy dis pour justification que j'avois este a ancire que je n'en estois revenu que le jour qu'elle partir de delphes et que je m'estois donne l'honneur de la saluer un peu au dela des portes de la ville il me sembla lors qu'elle s'en souvenoit et qu'elle faisoit seulement semblant de n'y avoir pas pris garde a cause qu'elle ne le pouvoit faire sans tesmoigner en mesme temps s'estre aperceue de l'attention avec laquelle je l'avois regardee et en effet elle a eu depuis la bonte de m'avouer que la chose estoit ainsi mais comme cet innocent mensonge la fit rougir j'en tiray encore un nouveau sujet d'esperer et je partis d'apres d'elle le plus amoureux de tous les hommes et le plus determine de m'attacher a son service je ne m'amusay point comme font beaucoup d'autres a vouloir combattre ma passion au contraire je cherchay dans mon esprit tout ce qui la pouvoit flater je m'imaginay que peut-estre estois-je ce bienheureux pour lequel son ame seroit sensible car disois-je puis que presques tout ce qu'il y a d'hommes a delphes l'ont aimee inutilement je dois estre plus en seurete que si elle n'avoit pas tant d'amants puis que c'est une marque infaillible que son coeur n'a pas trouve encore ce qu'il faut pour le toucher si je la regardois comme devant 
 estre riche je croyois que cela serviroit a mon dessein parce que mon pere ne s'y opposeroit pas et si je la considerois comme devant estre pauvre l'en estois encore bien aise parce que je jugeois que le sien ne me la refuseroit point enfin je trouvois facilite a toutes choses et je craignois mesme tellement que ma raison ne s'opposast a mon amour que je ne la consultay point du tour je voulus aussi faire un secret de ma passion a melesandre mais il n'y eut pas moyen le feu que les beaux yeux de telesile avoient allume dans mon coeur estoit trop bruslant et trop vif pour ne paroistre pas dans les miens et je donnay trop de marques de mon amour pour faire qu'il ne s'en aperceust pas il ne me proposoit aucun divertissement ou je temoignasse prendre plaisir la promenade ne servoit qu'a me faire resver la musique me faisoit joindre les soupirs a la resverie la conversation m'importunoit la veue des autres belles personnes de la ville m'estoit absolument indifferente et la seule veue de telesile estoit ce qui me pouvoit plaire bien est il vray qu'elle recompensoit avec usure la perte que je faisois de tous les autres plaisirs et j'estois si transporte de joye quand je la pouvois voir un moment que ce fut plustost par les marques de la satisfaction que j'avois a la regarder que melesandre connut parfaitement que j'estois amoureux que par mes resveries et par mes chagrins il falut donc le luy avouer et le prier en mesme temps de ne s'opposer point inutilement 
 a une chose qui n'avoit point de remede et de me vouloir servir dans mon dessein je luy dis cela d'une certaine facon qui luy fit bien connoistre que ses conseils ne serviroient de rien c'est pourquoy il me promit son assistance de bonne grace je retournay donc diverses fois chez telesile en qui je trouvay tousjours plus de charmes et plus de civilite la nouvelle conqueste qu'elle avoit faite de mon coeur fut bien tost sceue de toute la ville et mesme de mon pere et de celuy de telesile mais ny l'un ny l'autre n'en furent faschez car le mien dans la croyance qu'elle devoit estre fort riche estoit bien aise que je prisse un dessein qui pouvoit reparer dans sa maison les profusions de sa jeunesse estant certain que sa magnificence et sa liberalite luy ont oste beaucoup de bien et diophante aussi de son coste craignant que sa fille ne demeurast pauvre n'estoit pas marri qu'un homme comme moy en fust amoureux il agissoit pourtant d'une maniere si adroite qu'il ne paroissoit pas qu'il s'en aperceust et il connoissoit si parfaitement la vertu de sa fille qu'il ne craignoit pas qu'elle s'engageast trop en souffrant qu'elle fust aimee de gens mais entre tous ceux qui la servoient il y en avoit un tres riche et beaucoup plus riche que moy quoy qu'il ne fust pas d'une race si considerable qui estoit tres assidu aupres d'elle cet homme qui s'appelloit androclide avoit une soeur qui la voyoit aussi tres souvent et qui estant logee fort pres de crantor en estoit quelquesfois visitee 
 de sorte que je sceus qu'androclide avoit un fort grand advantage car sa soeur n'agissoit pas seulement a ce que l'on m'assuroit aupres de telesile mais encore aupres de son oncle ce qui estoit une chose bien considerable pour luy qui ne regardoit pas moins la richesse de crantor que la beaute de telesile pour moy qui n'estois touche que de ses propres richesses et qui preferois le plaisir de la voir a tous les thresors du monde je taschois seulement a toucher son coeur en luy faisant scavoir quel estoit le suplice du mien car enfin j'en vins en peu de jours aux termes de souffrir tout ce qu'un homme qui aime peut souffrir des que je ne la voyois plus bien loing d'esperer comme j'avois fait je desesperois de tout si je la regardois comme riche je croyois qu'androclide l'obtiendroit de diophante et de crantor a mon prejudice et si je la regardois comme ne l'estant pas je voyois mon pere traverser tous mes desseins mais ce qui affligeoit le plus estoit une chose qui m'avoit resjouy au commencement je veux dire l'indifference avec laquelle elle agissoit car la trouvant pour moy comme pour les autres cette indifference me sembloit aussi rigoureuse en ma personne qu'elle m'avoit semble douce en celle d'autruy toutesfois des que je la voyois tous mes chagrins se dissipoient en effet la veue de la personne aimee est un remede infaillible pour soulager toutes les douleurs et il y a je ne scay quel charme secret dans les yeux de ce que l'on aime 
 qui suspend les maux les plus sensibles aussi ne pouvois-je plus supporter les miens si je n'estois en sa presence et ma passion en vint au point que non seulement j'estois tres malheureux quand je n'estois pas aupres d'elle mais que mesme je n'estois pas tout a fait heureux quand je n'y estois pas seul ou que je n'y estois pas assez bien place ce n'estoit mesme plus assez pour dissiper tous mes ennuis et pour faire ma felicite entiere que de la regarder je voulois encore en estre regarde et ce n'estoit plus enfin que par certains instans bienheureux ou mes yeux rencontroient les siens que je sentois dans mon ame cette joye toute pure qui cause bien souvent par son exces un si agreable desordre dans le coeur de ceux qui scavent veritablement aimer je vescus durant quelque temps de cette sorte sans pouvoir trouver nulle occasion de descouvrir mon amour a telesile autrement que par mes soins mes respects et mes regards car outre que ce grand nombre d'amans qui l'environnoient continuellement m'en ostoit presques toutes les voyes je remarquois encore quoy que je la trouvasse tousjours tres civile qu'elle m'ostoit avec adresse les occasions de luy parler en particulier joint aussi que durant quelque temps la soeur d'androclide l'obsedoit de telle sorte que je ne pouvois jamais l'entretenir que de choses absolument indifferentes j'avois beau prier melesandre qui n'avoit point de passion de feindre d'aimer cette fille qui se nommoit atalie afin que 
 luy parlant plus souvent il l'occupait et me donnast le moyen d'entretenir telesile tout cela ne servoit qu'a faire recevoir cent fascheuses paroles a melesandre sans pouvoir me servir de rien mais pour commencer de me faire esprouver les maux de l'absence comme nous estions en la plus belle saison de l'annee et que diophante avoit une terre au pied du mont himette qui est le plus beau lieu de toute la phocide il y alloit tres souvent et cinq ou six petits voyages qu'il y fit presques sans sujet et sans raison avec toute sa famille me donnerent toute l'inquietude dont un coeur peut estre capable tous les momens me sembloient des jours toutes les heures des annees entieres et tous les jours des siecles mais des siecles fascheux et incommodes ou le chagrin estoit maistre absolu de mon esprit si je scavois que diophante eust mene compagnie aveque luy j'en estois inquiet parce que je craignois qu'il ne se trouvast quelqu'un qui parlast pour mes rivaux quand il n'y alloit personne la solitude de telesile me faisoit pitie et l'ennuy que je m'imaginois qu'elle avoit m'en donnoit beaucoup a moy mesme lors qu'atalie alloit avec elle j'en estois desespere quand elle demeuroit a delphes les conversations frequentes qu'elle y avoit avec crantor m'affligeoient aussi estrangement et je n'avois pas un instant de repos tant que telesile estoit absente delphes me paroissoit un desert toute la ville ce me sembloit changeoit de face par son depart et son 
 retour luy donnoit selon moy un nouveau lustre si je me promenois quelquefois pour fuir le monde c'estoit tousjours du coste ou elle estoit et je m'y engageay un jour de telle sorte en resvant que je fis plustost un voyage qu'une promenade enfin le soleil n'apporte pas un si grand changement en tout l'univers par son absence que celle des beaux yeux de telesile en apportoit dans mon coeur encore disois-je quelquesfois si elle scavoit seulement que je l'aime j'aurois du moins la satisfaction de penser qu'elle songeroit peut-estre a moy et que si j'estois absent de ses yeux je ne le serois pas de son ame mais helas poursuivois-je je suis assurement encore plus esloigne de sa pensee que de sa presence et le malheureux thimocrate n'occupe nulle place ny dans son coeur ny dans sa memoire eh que veux-je adjoustois-je souvent en moy mesme ne vois-je pas telesile en tous lieux elle est dans mon esprit elle est dans mon ame elle est dans mon imagination elle est dans ma memoire et elle m'occupe tout entier il est vray poursuivois-je que telesile est inseparable de thimocrate mais pour estre console pendant une si cruelle absence il faudroit que thimocrate je fust aussi de telesile et pour soulager mes douleurs il faudroit enfin qu'elle soufrist une partie de ce que je souffre et qu'elle peust juger du suplice que j'endure par celuy qu'elle endureroit mais seroit il equitable reprenois-je que la plus aimable et la plus parfaite personne de la terre eust pour 
 moy les mesmes sentimens que j'ay pour elle non non je suis injuste dans mes desirs et je veux sans doute des choses qui ne sont pas raisonnables je voudrois donc seulement adjoustois-je estre assure qu'elle ne se souvinst ou elle est de pas un de mes rivaux qu'androclide en particulier n'eust nulle place en sa memoire et que le malheureux thimocrate en eust un peu en son souvenir l'on me dira peut-estre qu'en me pleignant des malheurs de l'absence je confonds les choses puis qu'il est certain qu'il y a plusieurs sentimens jaloux qui se trouvent meslez parmy les miens mais il est pourtant vray que ces cruels sentimens n'ont jamais este dans mon coeur que pendant l'absence et a dire les choses comme elles sont je ne tiens pas qu'il soit possible d'estre absent de ce que l'on aime sans estre en quelque sorte jaloux et jaloux d'une maniere bien plus cruelle que ceux qui le sont par caprice ou par foiblesse a la veue de la personne qu'ils aiment car enfin je n'ay jamais pu en la presence de telesile avoir un sentiment de cette nature ma jalousie a tousjours este dissipee par ses regards comme une sombre vapeur l'est du soleil et son absence aussi n'a jamais manque de faire sentir a mon ame tous les maux que l'amour peut causer cependant il s'epandit sourdement un assez grand bruit dans toute la ville que crantor visitoit tres souvent atalie qu'elle agissoit puissamment pour son frere et qu'on croyoit que dans peu de jours androclide espouseroit 
 telesile ce bruit ne vint pourtant point jusques a moy car melesandre durant ce temps la estoit alle faire un voyage aux champs et l'absence m'a toujours este si fatable que celle de mon amy m'estoit souvent nuisile aussi bien que celle de ma maistresse mon pere qui sceut la chose qui ne vouloit pas que j'eusse la honte qu'androclide me fust prefere et qui scavoit bien que tant que je serois a delphes il seroit difficile que je cessasse d'aimer telesile ny que j'endurasse qu'androclide l'espousast sans m'y opposer par toutes les voyes qu'un homme de coeur amoureux peut imaginer et prendre s'avisa d'une chose qui me donna une douleur bien sensible quoy qu'en apparence elle me deust resjouir parce qu'elle m'estoit glorieuse nous estions alors justement au temps ou ce fameux conseil de la grece dont j'ay desja parle estoit assemble et quoy que mon pere n'en fust pas cette fois la il y avoit pourtant grand credit si bien que pour me faire esloigner d'un lieu ou il apprehendoit qu'il ne m'arrivast quelque malheur il fit en sorte que je fus choisi par les amphictions pour estre envoye a milet d'ou le prince thrasibule estoit party pour des raisons qui seroient trop longues a dire afin de raporter un recit veritable de ce qui s'estoit passe en cette fameuse ville qui estoit alors divisee en deux factions opposees car encore que les milesiens eussent envoye un depute a l'assemblee qui se tenoit dans le temple d'apollon comme les reconnoissant juges de leurs differens 
 bien que les grecs asiatiques n'eussent pas accoustume de les reconnoistre neantmoins comme il estoit du parti oppose au sage thales milesien les amphictions voulurent en estre informez par une autre voye et je fus nomme pour cela il est certain que jamais homme de mon age n'avoit eu un pareil honneur et qu'en toute autre saison j'en aurois eu beaucoup de joye car enfin estre choisi par les plus grands hommes de toute la grece pour agir dans une affaire d'aussi grande consequence que celle des milesiens estoit une chose capable de flater la vanite de tout autre que d'un homme amoureux comme je l'estois cette absence avoit donc tout ce qui la pouvoit rendre suportable la cause en estoit glorieuse vray-semblablement elle ne devoit pas estre fort longue mes rivaux mesmes en estoient faschez et elle pouvoit donner meilleure opinion de moy a telesile cependant je receus cet honneur avec une douleur estrange et des que je pensois qu'il faloit m'esloigner de ce que j'aimois tout sentiment d'ambition s'esloignoit de mon coeur et l'affliction s'en emparoit de telle sorte qu'il ne restoit nulle place pour nul autre sentiment la chose n'avoit pourtant point de remede je ne pouvois la refuser qu'en me deshonnorant et par consequent qu'en me destruisant dans l'esprit de telesile mon honneur et mon amour voulant donc que je l'acceptasse il falut se resoudre a obeir et mesme a partir trois jours apres je fis tout ce que je pus pour differer au 
 moins mon depart mais il n'y eut pas moyen de sorte qu'il ne me demeura rien a faire que de bien mesnager le peu de temps que je devois encore estre a delphes je laissay donc absolument le soin de ce qui regardoit les preparatifs de mon voyage a mes gens et je ne m'occupay qu'a chercher les voyes de pouvoir parler a telesile en particulier m'estant absolument determine apres une assez longue contestation en moy mesme de l'entretenir de ma passion si je le pouvois mais je fus si malheureux les deux premiers jours que non seulement je ne pus luy parler mais que mesme je ne la pus voir parce qu'elle se trouvoit un peu mal le dernier jour que je devois estre a delphes estant donc arrive j'eus une douleur que je ne scaurois exprimer quoy disois-je je partiray et je partiray peut-estre sans voir telesile et sans qu'elle scache que je parts d'aupres d'elle le plus amoureux de tous les hommes ha non non je ne m'y scaurois refondre et la mort a quelque chose de plus doux qu'un semblable depart je me levay ce jour la de tres grand matin quoy que je sceusse bien que quand je devrois voir telesile ce ne pourroit estre qu'apres midy mais c'est qu'en effet je n'estois pas maistre de mes actions ny de mes pensees je fus dire adieu a diverses personnes mais en quelque quartier de la ville qu'elles demeurassent je passois tousjours par celuy de telesile ou pour y aller ou pour en revenir et souvent mesme en allant et en revenant me semblant que ce m'estoit quelque 
 que espece de consolation de m'aprocher d'elle bien que je ne la deusse point voir je recevois les complimens que l'on me faisoit sur mon voyage avec une froideur qui surprenoit tous ceux qui la remarquoient et j'agissois enfin d'une si bisarre maniere que je m'estonne que quelqu'un ne fust advertir les amphictions qu'ils avoient grand tort d'avoir choisi un si mauvais agent pour une affaire de telle importance la chose n'arriva pourtant pas ainsi et l'apresdisnee estant venue je fus chez diophante le demander pour luy dire adieu il m'embrassa avec beaucoup de civilite mais comme je le trouvay a deux pas de sa porte nostre conversation ne fut pas longue et je luy demanday la permission d'aller prendre conge du reste de sa famille il me dit lors que taxile sa femme n'y estoit pas mais qu'encore que telesile fust seule et un peu malade il vouloit pourtant qu'elle me vist et en effet il ordonna a une de ses femmes de me conduire a son apartement diophante voulut me faire la ceremonie de m'y mener mais je m'y opposay comme un homme qui ne craignoit rien tant qu'un honneur si incommode que celuy la et je pense que s'il eust pris garde aux complimens que je luy faisois pour l'en empescher il eust aisement remarque que je me deffendois de sa civilite avec un empressement et un chagrin quy luy eussent pu faire deviner une partie des mes sentimens enfin il me quitta et je fus par sa permission dire adieu a telesile je la trouvay heureusement sans autre compagnie que 
 celle de deux filles qui la servoient comme son mal n'estoit pas grand elle gardoit la chambre sans garder le lict et un peu de langueur qu'elle avoit dans les yeux ne faisant a ce qu'il me sembloit que la rendre encore plus aimable je la trouvay si belle ce jour la que le deplaisir que j'avois de la quitter en augmenta encore de beaucoup quoy qu'elle eust este advertie que j'allois entrer dans sa chambre elle ne laissa pas de me tesmoigner d'en estre surprise thimocrate me dit elle d'ou vient que vous me visitez quand personne ne me voit c'est madame luy dis-je en la saluant et en m'approchant d'elle avec beaucoup de respect que ne devant bientost plus vous voir quand les autres vous verront diophante a trouve juste de m'accorder lu grace de pouvoir du moins vous dire adieu auparavant que je parte pour aller a milet comme je ne l'avois point veue depuis que j'avois este choisi pour cela elle me tesmoigna avoir beaucoup de joye de l'honneur que l'on me faisoit et m'ayant fait donner un siege elle m'exagera avec beaucoup de civilite la part qu'elle prenoit a une chose qui m'estoit glorieuse si l'adorable telesile m'eust fait voir autant de marques de joye dans ses yeux pour un bonheur qui me fust arrive sans m'esloigner d'elle j'en aurois receu un plaisir extreme et je me serois estime tres heureux mais ma capricieuse passion m'ayant fait trouver quelque chose de cruel a voir qu'elle se resjouissoit de ce qui m'alloit priver de sa presence je respondis 
 a son compliment en soupirant madame luy dis-je vous estes bien bonne de prendre part a une chose qui m'est en quelque facon avantageuse mais je ne scay si vous en prendriez autant en mes malheur que vous tesmoignez en prendre en mon bonheur vous me croyez bien peu genereuse me repliqua t'elle en souriant de penser que je ne m'interesse pour mes amis que dans leur bonne fortune en verite thimocrate adjousta t'elle encore en raillant agreablement vous recevez si mal la part que je prens a vostre joye que je pense que s'il vous arrivoit quelque desplaisir je pourrois sans injustice ne m'en affliger point du tout et je suis presque en chagrin de ce que je ne voy pas qu'il y ait apparence que de long temps je me puisse vanger de vous cette sorte car vous allez en un lieu ou l'on vous recevra avec applaudissement et vous reviendrez apres icy charge de gloire pour vous estre sans doute aquite dignement de l'employ que l'on vous a donne mais puis que je ne pourray me vanger de vous en ne prenant point de part a vos malheurs parce que vous n'en avez point je le feray peut-estre en n'en prenant plus a vostre joye comme la vangeance est douce luy repliquay-je et qu'il me semble remarquer qu'en effet vous voudriez bien me punir je veux vous en donner une ample matiere et vous apprendre que je suis presentement le plus malheureux de tous les hommes le plus malheureux reprit elle malicieusement car elle commenca de s'apercevoir 
 du dessein que j'avois de luy parler de ma passion qu'elle avoit desja remarquee ha thimocrate si cela est ne me dites pas vostre infortune car je ne vous hai pas assez pour m'en resjouir et je ne me porte pas assez bien pour me pouvoir affliger sans hasarder ma sante qui a mon advis estant genereux comme vous estes ne vous doit pas estre indifferente je vous avois bien dit madame luy repliquay-je que vous ne voudriez prendre de part qu'a mon bonheur et que vous n'en voudriez point prendre a mes desplaisirs mais comme je n'ay garde d'avoir la vanite de croire que mes plus violentes douleurs vous en puissent seulement donner de mediocres je ne feray nulle difficulte de vous descouvrir une partie de mes malheurs vous estes bien plus vindicatif que moy reprit elle car je me suis repentie un instant apres du dessein que j'avois de me vanger et vous persistez en celuy de me punir d'une chose ou je n'ay pense qu'un moment je ne cherche pas a me vanger luy dis-je au contraire je cherche a vous donner sujet de vous vanger vous mesme non thimocrate me dit elle je ne veux point que vous commenciez a me faire confidence par une infortune qui vous soit arrivee ny que vous m'apreniez ce que je ne scay pas s'il ne vous est point avantageux vous scavez desja sans doute ce qui fait mon affliction luy dis-je et je vous l'ay dit depuis que je suis aupres de vous vous me l'avez dit reprit elle toute surprise je ne l'ay donc pas entendu pardonnez moy madame 
 luy repliquay-je car vous y avez fait responce je ne m'en souviens donc plus dit elle et il faut que ce ne soit pas un bien grand malheur puis qu'il n'a pas fait une plus forte impression dans ma memoire cela vient madame luy dis-je en l'interrompant de ce que mon depart vous est indifferent c'est ce qui n'a garde d'estre dit elle puis que je vous ay tesmoigne que je m'en resjouissois vous me feriez bien plus de grace de vous en affliger luy dis-je en changeant de couleur et il seroit mesme bien plus equitable que vous pleignissiez le mal que vous faites que de vous resjouir d'un bien apparent que vous ne faites pas ha thimocrate me dit elle je n'ay nulle part ny a vostre joye ny a vostre douleur et je commence de m'appercevoir que vous ne parlez pas serieusement madame luy dis-je tout interdit je ne pense pas que vous puissiez croire sans me faire un sensible outrage que je ne parle pas avec toute la sincerite possible lors que je vous assure que je parts d'aupres de vous avec une douleur de qui l'exces ne peut estre compare qu'a celuy de la passion qui la cause telesile demeura surprise de mon discours mais le voulant encore tourner en raillerie afin de ne me maltraiter pas thimocrate me dit elle en riant je voy bien que vous scavez que je suis presentement a la mode s'il m'est permis de parler ainsi et qu'il y a je ne scay quelle constellation capricieuse qui veut que tout ce qui se trouve de gens de vostre age et de vostre condition a delphes 
 facent semblant une fois en leur vie de ne me hair pas mais scachez je vous suplie que je n'ay jamais rien contribue a cela que je me connois trop bien pour croire de semblables choses facilement et qu'en vostre particulier je vous estime assez pour aporter tous mes soins a ne vous croire pas car thimocrate si je vous croyois je serois obligee d'eviter vostre conversation qui m'est agreable c'est pourquoy ne prenez pas s'il vous plaist la peine de continuer une feinte qui vous seroit nuisible si ma veue vous donne quelque satisfaction je ne continueray pas une feinte luy dis-je mais je continueray de vous dire une verite en vous assurant que j'ay plus d'amour dans l'ame que tout le reste de vos amants ensemble n'en ont comme mon pere reprit telesile en raillant tousjours ne vous a pas donne la permission de me voir pour me dire une pareille chose je pense que je puis sans incivilite vous prier de changer de discours ou de vous haster de me dire adieu c'est une trop cruelle parole luy repliquay-je en soupirant pour me haster de vous la dire et ce sera sans doute le plus tard que je pourray que vous me l'entendrez prononcer si toutes fois il est possible que je le puisse faire sans mourir comme elle m'alloit respondre et qu'elle prenoit un visage plus serieux qui me faisoit desja trembler de crainte atalie soeur d'androclide le plus redoutable de mes rivaux entra ma soeur luy dit elle car elles se nommoient ainsi je pensois estre presques seule 
 a qui vous accordassiez le privilege de vous voir pendant vostre mal et cependant je m'apercoy que thimocrate en jouit aussi bien que moy ne craignez vous point que j'en sois jalouse il y a cette difference entre vous deux luy respondit telesile que vous en jouissez par ma volonte et que thimocrate n'en jouit que par celle de mon pere si cela est reprit atalie je cesse de me pleindre je n'en fais pas de mesme luy repliquay-je tout chagrin et je ne fais au contraire que commencer de dire la peine que je sens en sortant de delphes vous y laissez donc quelque chose reprit atalie que vous preferez a la gloire que je prefere a tout luy repliquay-je il est bien difficile que vous ayez raison de le faire respondit telesile qui n'osoit presques plus me regarder puis qu'il n'est rien qui doive estre si cher comme nous en estions la deux de ses parentes vinrent encore et je fus oblige de m'en aller mais lors que telesile qui n'osoit pas me faire une incivilite devant ces dames me vint conduire jusques a la porte de sa chambre madame luy dis-je assez bas si je ne meurs point de douleur pendant mon voyage vous me verrez revenir avec la mesme passion pour vous que j'emporte dans mon coeur je prie les dieux thimocrate me dit elle en rougissant que vostre voyage soit heureux et poursuivit elle en abaissant la voix aussi bien que moy je souhaite encore que vous reveniez plus sage que vous ne le paroissez estre en partant afin que telesile vous 
 puisse donner toute sa vie des marques de l'estime qu'elle fait de vostre merite elle me die cela d'un air modeste qui sans estre ny serieux ny enjoue ne me laissoit pas lieu de bien raisonner sur ses sentimens joint que dans cet instant de separation je sentis un trouble si grand dans mon coeur que de plusieurs je ne fus en estat de penser a rien
 
 
 
 
mais en fin je partis le lendemain avec un desespoir que je ne scaurois exprimer car m'efluigoant a chaque moment tousjours davantage de telesile je sentois un mal que je ne scaurois faire comprendre a ceux qui ne l'ont point esprouve et certes il me fut advantageux que l'eusse mes instructions par escrit puis que sans doute je me fusse mal acquite de ma commission si l'on se fust confie a ma memoire la seule telesile l'occupoit j'avois laisse dans sa chambre une soeur d'androclide j'avois laisse a delphes un nombre infini de ses amants je les repassois tous dans mon imagination les uns apres les autres et les riches et les pauvres et les honnestes gens et les malfaits et il y avoit des instants ou il n'y en avoit pis un qui me fist peur tant il est vray que l'absence fait voir les choses d'une cruelle maniere quand j'estois a delphes il y avoit plusieurs jours ou mon ame estoit en quel que facon tranquile car lors que j'estois aupres de cette aimable personne je n'estois pas malheureux pour peu qu'elle me regardast et quand je n'y estois pas je scavois du moins ou elle estoit et ce qu'elle faisoit de sorte que pourveu 
 que je sceusse qu'androclide ne la voyoit non plus plus que moy je ne me souciois gueres des autres car il estoit le plus riche et le plus agreable de tous mais lors que je venois a penser qu'il m'estoit absolument impossible de scavoir ce qu'elle faisoit j'avois un chagrin inconcevable le matin n'estoit pas plus tost arrive que je me la figurois au temple environnee de tous mes rivaux l'apres-disnee je la voyois en conversation avec eux ou chez elle ou chez ses amies le soir je croyois qu'elle s'entretenoit de tout ce qu'elle avoit veu tout le jour et en vingt-quatre heures enfin je ne trouvois pas un moment ou je pusse raisonnablement esperer qu'elle se souvinst de moy car je n'avois pas mesme la pensee que ses songes l'en peussent faire souvenir puis que pour l'ordinaire ils ne se forment que des mesmes objets dont l'imagination a este remplie en veillant je vescus de cette sorte sans nulle consolation jusques a ce que je crus que melesandre estoit retourne a delphes car alors l'avoue que j'eus quelques momens de consolation dans la pensee que j'eus que cet officieux amy luy parleroit de moy quelquesfois puis que j'avois laisse une lettre pour luy en partant par laquelle je l'en priois mais si cette pensee avoit quelques instans de douceur elle estoit aussi tost suivie d'une autre qui me donnoit bien de l'inquietude car si j'avois une si prodigieuse envie de scavoir de quelle sorte elle parleroit de moy a melesandre apres luy avoir descouvert ma passion 
 que ce ne m'estoit pas une petite augmentation de chagrin enfin tout ce que je voyois m'emportunoit je ne trouvois rien de beau ny d'agreable j'avois une disposition si forte a la colere que les moindres fautes de mes gens me faschoient plus en cette saison que les plus grandes n'avoient accoustume de faire en une autre je revois presques tousjours et si un sentiment d'amour ne m'eust persuade qu'il faloit m'aquitter avec honneur de l'employ qu'on m'avoit donne je pense que ma negociation se fust passee d'une estrange sorte mais venant a considerer que la gloire que j'en pouvois attendre me pourroit servir aupres de telesile je fis un grand effort sur mon esprit et je ne fus pas plustost arrive a milet que je commencay d'agir et avec le plus d'adresse et avec le plus de diligence qu'il me fut possible je ne m'amuseray point a vous demesler cette grande affaire qui seroit aussi longue a vous dire qu'elle est inutile a mon amour qui est la seule chose dont j'ay a vous parler mais je vous diray seulement que quelque soin que j'y apportasse il falut que je fusse deux mois entiers dans milet sans pouvoir avoir nulles nouvelles de delphes parce que le vent fut tousjours contraire pour cette navigation j'avois creu dans les premiers jours que ma douleur pourroit diminuer par l'habitude mais mon ame ne se trouva pas disposee a cela au contraire plus j'allois en avant plus mon chagrin augmentoit et ceux a qui la longueur de l'absence en diminue la rigueur 
 n'ont assurement qu'une mediocre passion toutes les fois que le sage thales avec lequel j'agissois contre la faction opposee m'aprenoit qu'il y avoit quelque obstacle nouveau a la conclusion de mon affaire j'en paroissois si touche que ce sage homme qui ne penetroit pas dans mon coeur croyoit que j'estois le plus ambitieux de gloire qui fust au monde et le meilleur agent que l'on eust jamais pu choisir mais enfin quand il plut a la fortune j'eus acheve mes affaires heureusement et je sortis de milet pour m'en retourner a delphes apres avoir s'il m'est permis de le dire acquis assez d'honneur dans une negociation si importante le sage thales me fit mesme la grace d'ecrire de moy aux amphictions d'une maniere tres avantageuse et je pouvois sans doute avoir un sujet raisonnable de me resjouir mais mon ame estoit desja si accoustumee au chagrin qu'elle ne put pas gouster une joye toute pure car parmi l'esperance de revoir telesile la crainte de trouver quelque changement en sa fortune qui me fust desavantageux me troubla sans doute beaucoup neantmoins quand je m'imaginois que je la reverrois et que mes yeux pourroient encore quelquefois rencontrer les siens je sentois un plaisir extreme en un mot pour abreger mon discours j'arrivay a delphes mais j'y arrivay si tard que mon pere estoit desja retire de sorte qu'au lieu de coucher chez luy je fus coucher avec melesandre afin de scavoir plustost des nouvelles de telesile comme il ne se 
 retiroit jamais de bonne heure il ne faisoit que d'entrer dans sa chambre quand j'y arrivay une surprise qui luy fut si agreable fit qu'il m'embrassa avec une joye extreme je l'embrassay aussi avec beaucoup de tendresse mais ne scachant encore ce qu'il me devoit aprendre de telesile je n'osois me resjouir et je cherchois dans ses yeux ce qui devoit paroistre dans les yeus apres l'avoir donc prie de faire sortir ses gens et bien luy dis-je melesandre telesile n'est elle pas tousjours telesile c'est a dire la plus belle chose du monde et mon absence n'a t'elle point favorise les desseins de quelqu'un de mes rivaux j'ay tant de choses a vous dire me repliqua t'il que je ne scay par ou commencer et il est arrive tant de changement en vos affaires que vous ne pouvez manquer d'en estre estrangement surpris ha melesandre luy dis-je hastez vous de me dire en gros ce que c'est mais si par malheur telesile est ou morte ou mariee dittes moy seulement il faut mourir afin que mon desespoir ne soit pas long telesile repliqua t'il est vivante et belle et mesme ne sera mariee de long temps a pas un de vos rivaux ce discours ayant remis le calme en mon ame et n'y ayant plus laisse qu'une forte curiosite de scavoir quel estoit ce changement j'apris qu'aussi tost que j'avois este party tous mes rivaux s'estoient resjouis de mon absence quoy que la cause les en affligeast parce qu'en effet je leur estois le plus redoutable mais qu'entre les autres androclide en avoit eu beaucoup 
 de satisfaction neantmoins me disoit melesandre comme il avoit l'esprit partage entre les richesses pretendues de telesile et sa beaute il avoit tousjours prie sa soeur de se contenter de detruire autant qu'elle pourroit tous ses rivaux dans l'esprit de telesile et de l'y mettre bien et sans luy en dire la veritable cause il ne l'avoit jamais priee de pousser la chose aussi loing qu'elle pouvoit aller mais en effet c'estoit qu'encore qu'il fust amoureux de telesile il ne l'aimoit pourtant pas assez pour la vouloir espouser jusques a tant que crantor luy eust assure tout son bien comme il l'esperoit par les soings de sa soeur qui le voyoit toujours tres souvent mais afin de vous faire mieux entendre o mon equitable juge tout ce que melesandre me dit il faut que vous scachiez qu'atalie qui n'aimoit pas moins la richesse que son frere fit semblant de croire qu'androclide ne la prioit d'agir aupres de crantor que par la seule passion qu'il avoit pour telesile si qu'estant aussi passionne qu'il l'estoit il l'epouseroit aussi bien pauvre que riche de sorte qu'ayant remarque que crantor se laissoit insensiblement toucher a sa beaute car certainement cette fille en avoit beaucoup elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit toucher le coeur d'un avare elle ne parloit avec luy que d'oeconomie elle blasmoit les despences superflues et paroissoit si detachee de tous les plaisirs et de tous les divertissemens des personnes de son age que crantor pensa enfin ce qu'elle vouloit qu'il pensast 
 et luy proposa de l'espouser cette fille qui n'estoit pas fort riche parce qu'elle n'estoit soeur d'androclide que du coste de sa mere qui ne l'estoit point du tout escouta cette proposition et comme elle n'avoit plus de proches parens qu'androclide avec lequel elle ne demeuroit pourtant pas car on l'avoit mise chez une parente de son frere qui n'estoit point la sienne elle ne demanda conseil a personne et assurant crantor de son consentement elle envoya un matin prier androclide de l'aller voir parce qu'elle avoit quelque chose a luy dire mon frere luy dit elle aussi tost qu'il entra dans sa chambre s'il est vray que vous aimiez fortement telesile j'ay une grande nouvelle a vous aprendre car enfin je scay une voye infaillible de vous la faire espouser si je le veux ha ma chere soeur luy dit il que ne vous deuray-je point si les longues conversations que vous avez eues avec crantor peuvent l'avoir oblige a faire ce que la raison veut qu'il face je vous demande pardon luy dit il sans luy donner loisir deparler d'estre cause que vous entretenez si souvent un homme d'un autre siecle et de qui l'humeur avare n'est pas fort agreable ny fort divertissante mon frere dit elle je voy bien que vous ne comprenez pas par quelle voye vous pouvez espouser telesile et que vous ne scavez pas encore tout ce qu'il faut que je face pour vous la faire obtenir c'est pourquoy il faut que je vous die poursuivit malicieusement cette fille que ce ne peut estre 
 qu'en me sacrifiant absolument pour vous et qu'en me privant de toute sorte de plaisir je seray bien malheureux reprit androclide si ma felicite vous doit rendre infortunee mais encore luy dit il quelle est cette bizarre voye que je ne puis imaginer c'est dit elle en rougissant et en riant a demy que crantor s'est assurement mis dans la fantaisie que je suis un thresor et c'est sans doute par cette raison qu'il veut que je sois a luy androclide fut si surpris du discours de cette fille qu'il creut ne l'avoir pas bien oui crantor luy dit il en l'interrompant veut que vous soyez a luy et comment l'entend t'il et comment le peut il entendre il entend dit elle sans s'emouvoir de vous donner telesile aussi tost que je l'auray espouse de sorte mon frere adjousta t'elle que c'est de ma seule volonte que depend vostre bonheur presentement car si je me resous de satisfaire la passion qu'il dit avoir pour moy il m'a assure qu'il satisfera la vostre et qu'il obligera diophante a vous donner telesile mais mon frere poursuivit elle espouser un homme de l'age et de l'humeur de crantor n'est pas une chose que je puisse faire sans repugnance neantmoins l'amitie que j'ay pour vous est si forte qu'elle me fera vaincre l'aversion que j'ay pour luy et je vous assure que la felicite dont vous jouirez par la possession de telesile me consolera beaucoup plus que ne feront tous les thresors de crantor pendant qu'atalie parloit de cette sorte androclide estoit si surpris qu'il ne 
 scavoit presques ce qu'il devoit luy respondre car il l'a raconte depuis a d'autres personnes comme il avoit quelque confusion de faire connoistre a sa soeur que l'avarice avoit autant de place en son ame que l'amour il prit un biais qu'il creut bien fin et bien adroit ma chere soeur luy dit-il je n'ay garde de consentir que vous vous rendiez malheureuse toute vostre vie pour l'amour de moy et quoy que j'aime passionnement telesile je ne l'espouseray jamais en vous obligeant d'espouser crantor mon frere luy dit elle s'il y avoit un autre remede a vostre mal je n'aurois pas recours a celuy la mais n'y en ayant point d'autre je suis allez genereuse pour vous obliger malgre vous je scay bien luy dit elle encore que dans le fonds de vostre coeur vous voudriez que je fusse desja femme de crantor afin de vous voir mary de telesile et que ce n'est que par generosite que vous vous opposez a une chose que vous croyez qui ne me plaist pas car je ne pense pas que vous me croiyez l'ame assez basse et assez interessee adjousta t'elle pour trouver plus de satisfaction dans quelque richesse que possede crantor que de chagrin dans son humeur de sorte qu'estant persuadee que vous ne pouvez estre heureux que par mon moyen je scauray bien sans vous obliger a y consentir prendre les voyes de vous satisfaire malgre vous ha ma soeur luy respondit il je ne souffriray jamais une semblable chose et ne considerez vous point l'extreme vieillesse de crantor son 
 humeur avare et chagrine et tous ses deffauts mon frere luy dit elle je ne veux regarder en cette rencontre que la merveilleuse beaute de telesile de qui la possession vous rendra heureux androclide desespere d'entendre parler atalie de cette sorte luy dit que puis que ce n'estoit que son interest qui la faisoit agir il la suplioit de considerer qu'en espousant crantor elle causeroit un sensible desplaisir a telesile puis qu'elle l'empescheroit d'estre la plus riche personne de toute la phocide pour moy luy dit il ma soeur je serois tousjours heureux par la seule beaute de telesile mais je ne scay pas si telesile se la trouveroit sans les thresors de crantor et si elle ne se vangeroit point sur moy du mal que vous luy auriez fait nullement reprit atalie car si telesile n'a pas l'ame avare elle ne se souciera pas tant que vous pensez de cette perte et si elle l'a de cette sorte elle sera ravie de vous espouser en t'estat que sera alors sa fortune ainsi il n'y a rien a hasarder pour vous et tout le mal ne sera que pour moy seule mais adjousta t'elle ce mal ne sera peut-estre pas long androclide repartit encore plusieurs choses et atalie de mesme sans que ny l'un ny l'autre dissent jamais leurs veritables sentimens chacun taschant de se tromper et se deguiser finement si bien qu'ils se separerent de cette sorte androclide conjurant tousjours sa soeur de croire qu'il ne consentiroit jamais a ce mariage et elle luy disant tousjours qu'elle estoit resolue d'y 
 consentir en effet comme elle s'estoit rendue maistresse absolue de l'esprit de crantor elle l'envoya prier de lavoir et elle sceut conduire la chose avec tant d'adresse qu'elle luy persuada qu'il faloit qu'il l'espousast sans ceremonie a cause de diophante et que de plus androclide son frere songeant a espouser telesile sa niece il ne faloit pas non plus luy demander son consentement de sorte que crantor sans differer davantage l'espousa le lendemain en presence de cinq ou six personnes qui dependoient de luy et la mena le jour suivant a la campagne afin de laisser dissiper le grand bruit qu'un semblable mariage devoit causer cependant androclide estoit en une inquietude estrange et les beaux yeux de telesile ne le pouvoient consoler de la perce qu'il craignoit de faire mais quand il sceut que la chose estoit faite il eut un desespoir inconcevable neantmoins comme il ne la creut pas d'abord il fut chez une de ses amies qui voyoit fort telesile pour s'en esclaircir mais il y trouva plus qu'il ne pensoit y trouver car telesile y estoit qui venoit d'y aprendre le mariage de crantor or ce qu'il y eut d'admirable ce fut qu'androclide paroissoit beaucoup plus afflige que telesile de qui l'ame genereuse ne s'ebranla point du tout en cette rencontre et qui eut l'esprit assez libre pour remarquer que la douleur d'androclide n'estoit pas desinteressee il s'aprocha d'elle tout interdit et la suplia de croire qu'il n'ayoit rien contribue au dessein de sa soeur et qu'il 
 voudroit avoir fait toutes choses et que ce malheur ne luy fust pas arrive je le croy luy respondit froidement telesile et je vous connois assez pour n'en douter pas mais androclide adjousta t'elle comme la belle atalie vostre soeur est peut-estre plus aise d'avoir aquis les thresors de crantor que je ne suis affligee de les avoir perdus je trouverois plus juste que vous allassiez vous resjouir avec elle que de vous arrester a vous affliger aveque moy qui n'ay pas mesme besoin de toute la force de ma raison pour supporter un semblable malheur et qui par consequent puis aisement me passer du secours de la vostre c'est sans doute luy respondit androclide que je suis plus sensible a vos propres maux que vous mesme c'est assurement repliqua t'elle que vos inclinations et les miennes sont differentes et que par la nous ne voyons pas les choses de mesme facon cependant telesile ne fit pas sa visite longue et s'en retoua chez elle ou diophante et taxile estoient sensiblement affligez de la nouvelle qu'ils avoient apprise cette sage fille les consola le mieux qu'elle put et quoy qu'elle sentist cette perte elle ne laissa pas de les supplier de n'en avoir pas tant de ressentiment les assurant pour elle que comme elle n'avoit point d'ambition de cette espece elle ne seroit pas long temps affligee pourveu qu'ils se consolassent cependant tous les amans de telesile se trouverent un peu surpris qui n'estoient pas riches n'osoient plus songer a espouser une 
 personne qui ne la devoit plus estre de peur de la rendre malheureuse et de se rendre malheureux eux mesmes joint qu'ils jugeoient bi aussi qu'elle n'y consentiroit pas estant bien moins deraisonnable qu'une fille qui a beaucoup de bien espouse un honneste homme qui en apeu que de voir deux personnes de qualite qui n'en ont presques point du tout se marier en semble mais pour androclide quelque riche qu'il fust il trouvoit un grand changement en telesile depuis qu'il y en avoit en sa fortune neantmoins comme il eust eu honte de faire paroistre d'abord ses sentimens et que de plus il avoit certainement autant d'amour pour telesile qu'il estoit capable d'en avoir il fut chez elle comme a l'ordinaire ou il trouva tous ses rivaux car jamais personne n'a este si bien consolee qu'elle le fut en cette occasion et quand elle auroit perdu tout ce qui luy estoit cher au monde ils n'auroient pas paru plus empressez a prendre part a sa douleur mais a quelques jours de la leurs visites devinrent moins frequentes et entre les autres androclide diminua beaucoup des soins qu'il avoit accoustume d'avoir il ne luy parloit plus que de choses indifferentes et cherchant un pretexte a s'eloigner d'elle il luy dit qu'il remarquoit que diophante son pere le saluoit froidement et qu'il avoit mesme sceu qu'il parloit mal d'atalie qui enfin estoit tousjours sa soeur androclide luy dit telesile qui avoit desja remarque ses veritables sentimens il n'est nullement besoin d'un si grand 
 detour aveque moy ny de chercher un pretexte pour ne me voir plus il est permis a chacun de suivre ses inclinations et comme assurement vous ne pourriez jamais aimer la plus belle personne du monde si elle n'estoit pas riche je n'aimerois jamais aussi le plus riche homme de toute la grece s'il n'avoit l'ame encore plus grande que sa fortune ainsi je pense qu'il nous sera egalement avantageux que vous ne vous obstiniez pas par une fausse generosite a rendre quelques devoirs a une personne qui a perdu tout ce qui vous la rendoit aimable androclide surpris de la liberte du discours de telesile voulut luy faire des protestations contraires a ce qu'elle disoit mais ce fut avec un air si contraint et des paroles si ambigues que l'on eust dit qu'il craignoit d'en dire trop et de s'engager plus qu'il ne vouloir telesile le regardant alors avec un sous-rire qui avoit quelque chose de fier non androclide luy dit elle ne vous donnes point la peine de vous deguiser plus long temps et laissez moy jouir en repos d'un thresor que je prefere a ceux qui touchent vostre inclination qui est la liberte de pouvoir resver toute seule androclide prenant comme on dit cette occasion aux cheveux quitta telesile et s'en pleignant a tout le monde il cessa de la voir aussi bien que beaucoup d'autres de sorte qu'en peu de jours la maison de diophante fut aussi solitaire qu'elle avoit este tumultueuse et pleine de monde d'abord telesile s'estonna de la foiblesse des hommes et se 
 regardant quelquefois dans un miroir elle se demandoit a elle mesme si sa beaute estoit changee car j'ay sceu toutes ces choses depuis de sa propre bouche mais se trouvant encore les mesmes yeux le mesme taint et la mesme personne qu'elle avoit tousjours este elle concevoit une si forte aversion contre tous les hommes qu'elle estoit presque bien aise d'estre delivree de leur conversation mais comme ce changement fit un grand bruit dans la ville diophante pour le laisser dissiper s'en alla aux champs si bien que quand j'arrivay a delphes je ne l'y trouvay pas et j'apris de melesandre tout ce que je viens de vous dire cette absence me fut sans doute tres sensible car j'avois tellement espere de revoir telesile que la privation d'un si grand bien fut cause que je fus plusieurs momens sans sentir la joye que je devois avoir d'aprendre que j'estois deffait de tous mes rivaux et de pouvoir esperer que telesile m'auroit quelque obligation des soins que je luy rendrois a l'advenir estant certain que je me resjouis autant de sa pauvrete qu'androclide s'en affligea parce que je la regardois comme un moyen propre a luy faire connoistre la grandeur de ma passion mais quand je venois a penser qu'elle n'estoit point a delphes l'esperance m'abandonnoit et la crainte s'emparoit de mon esprit j'apprehendois que la laschete de quelques hommes ne les luy eust fait tous hair et je ne trouvois repos en nulle part le lendemain je rendis conte de mon voyage et je 
 receus des amphictions toute la louange que j'en pouvois esperer mon pere estant satisfait de moy me donna aussi beaucoup de marques de tendresse tous mes amis me visiterent en cette occasion et si je n'eusse point este amoureux j'eusse sans doute este en estat de me divertir mais l'absence de telesile troubloit alors toute ma joye et l'envie que j'avois de luy temoigner que je n'estois pas de l'humeur de ceux qui l'avoient abandonnee me donnoit une inquietude aussi incommode que s'il me fust arrive quelque grand malheur durant ce temps la je ne pouvois presques sousrir que melesandre parce que je n'avois la liberte de parler de ma passion qu'aveques luy et qu'il avoit la complaisance de m'escouter favorablement ce qui est sans doute une des plus sensibles consolations dont l'on peut jouir pendant l'absence de ce que l'on aime mais enfin apres avoir long temps soupire diophante revint et ramena telesile resolue d'eviter la conversation des hommes autant que la bien seanse le luy permettroit je ne sceus pas plustost qu'elle estoit revenue a delphes que je fus chez diophante qui me receut avec beaucoup de civilite taxile fit la mesme chose aussi bien que son adorable fille avec cette difference toutesfois que la civilite de telesile estoit froide et serieuse neantmoins j'eus une si grande joye de la revoir et de me trouver chez elle sans pas un de mes anciens rivaux que je ne fis reflexion sur ce que je dis qu'apres en estre sorti cette premiere 
 visite ne fut pas fort longue car comme ils estoient arrivez tard la discretion ne me permit pas de demeurer davantage aupres d'eux ce ne fut donc que des yeux que je parlay de ma passion a telesile qui ne voulut ny entendre ny respondre a un langage qu'elle seule m'avoit fait aprendre puis que je n'avois jamais rien aime qu'elle et que je n'aimeray sans doute jamais rien autre chose mais comme je fus retourne dans ma chambre la froideur de telesile me donna de l'inquietude et je creus que peut-estre s'estoit elle trouvee offencee du dernier discours que je luy avois tenu en partant neantmoins je ne lassay pas d'esperer que ma perseverance la toucheroit le lendemain je fis tout ce que j'avois accoustume de faire auparavant que d'aller a milet et je fus au temple ou je scavois qu'elle devoit aller j'y trouvay androclide et la plus grande partie de ceux qui aimoient telesile avant mon depart mais ils avoient tous change de place car au lieu de se mettre vers certaines colomnes de marbre ou telesile se met toujours et ou elle estoit lors que j'entray dans ce temple ils estoient dispersez en plusieurs autres endroits pour moy qui n'avois pas change comme eux je fus me mettre selon ma coustume en lieu ou je pouvois voir telesile et estre veu d'elle d'abord elle n'y prit pas garde parce qu'elle prioit les dieux avec beaucoup d'attention mais ayant tourne les yeux de mon coste je la saluay avec je ne scay quel respect qui fait ce me semble que 
 l'on peut discerner une reverence de simple ceremonie d'avec une qui s'adresse a une personne dont l'on est amoureux telesile me rendit mon salut en rougissant et il me sembla qu'elle chercha des yeux androclide comme pour luy dire qu'elle n'estoit pas encore abandonnee de tout le monde et en effet s'estant assez tournee pour rencontrer ses regards quoy que son action parust estre sans dessein androclide changea de couleur et de place et un moment apres il sortit du temple comme un homme qui avoit honte de sa laschete et qui eust este bien aise que j'eusse este lasche comme luy j'ay sceu depuis que certainement ma constante passion pensa renouveller la sienne se surmonter tous les sentimens avares de son coeur mais a la fin il se contenta de fuir telesile et de me fuir moy mesme ne perdant donc pas une seule occasion de voir la personne que j'aimois il eust este bien difficile qu'elle ne m'eust pas fait la grace de faire quelque distinction de moy a tous les autres qui l'avoient quittee neantmoins elle s'estoit si fort resolue de ne rien aimer qu'elle s'obstina a me traitter avec indifference je vescus donc de cette sorte durant quelque temps sans pouvoir jamais trouver une occasion de luy parler en particulier parce qu'elle me les ostoit toutes mais enfin je la trouvay un jour sur les bords de la riviere de cephise qui passe a delphes ou les dames se promenent souvent a pied laissant leurs chariots au bout d'une grande prairie bordee d'une espece d'alisiers fort egreables 
 elle y estoit avec deux de ses amies seulement et lors qu'apres divers tours de la promenade nous eusmous trouve des hommes de leur connoissance qui leur aiderent a marcher je demeuray estat de rendre ce mesme service a telesile et de luy pouvoir parler sans estre entendu que d'elle car la liberte est beaucoup plus grande a delphes qu'a athenes et mesme encore un peu plus qu'a corinthe a cause de ce grand abord d'estrangers qui y viennent de toutes les parties du monde et qui y font insensiblement couler quelque chose des coustumes de leur pais mais o dieux que je me trouvay embarrasse lors que je voulus commencer la conversation je n'avois pas plustost resolu de luy dire une chose que j'en pensois une toute contraire et nous fusmes assez long temps sans parler ny l'un ny l'autre mais enfin pousse par ma passion je commencay de l'entretenir par un soupir plust aux dieux luy dis-je adorable telesile que vous voulussiez vous epargner la peine d'entendre en des termes mal propres et peu significatifs les sentimens que j'ay pour vous et que vous voulussiez prendre celle de lire dans mon coeur et de deviner mes pensees je puis facilement me dit elle faire ce que vous souhaitez car thimocrate je connois si admirablement le coeur de tous les hommes que je ne scaurois manquer de connoistre le vostre eh madame luy dis-je ne me traittez pas si cruellement et ne confondez pas s'il vous plaist androclide et thimocrate androclide dit elle croit estre 
 fort prudent et thimocrate est fort amoureux luy dis-je thimocrate repliqua t'elle est peut-estre un peu plus dissimule qu'un autre mais apres tout il a sans doute l'ame pleine foiblesse comme les autres hommes dont la plus part commencent d'aimer sans y penser continuent par coustume cessent de le faire par caprice et font presques toutes choses sans raison ha madame luy dis-je vous connoissez mal thimocrate si vous le croyes tel que vous dittes car enfin j'ay commence de vous aimer malgre moy je l'avoue mais j'ay continue par inclination et par raison tout ensemble je suis parti d'aupres de vous le plus amoureux des hommes j'ay passe cette cruelle absence avec toute la douleur imaginable et je suis revenu icy avec une passion qui s'est encore augmentee depuis mon retour quoy que des le premier instant que je vous aimay je ne creusse pas qu'il fust possible qu'elle augmentait thimocrate me dit elle androclide disoit il y a trois mois les mesmes choses que vous dittes a tout ce qu'il y a de gens a delphes lors qu'il leur parloir de moy cependant cette pretendue beaute de telesile a perdu tous ses charmes des que crantor m'a oste l'esperance de ses thresors il est vray luy dis-je mais c'est qu'androclide n'aimoit telesile qu'a cause des richesses d'autruy et que je ne l'adore qu'a cause de ses propres richesses non divine personne luy dis-je ce ne sont que vos yeux ce n'est que vostre esprit que regarde et ce n'est enfin que pour 
 vostre seul merite que je vous aime que je vous sers et que je vous serviray toute ma vie la beaute thimocrate me dit elle quand il seroit vray que j'en aurois est un bien que l'on peut perdre tost encore plus facilement que tous les autres biens il a mesme cela de fascheux que l'on est assure de le perdre infailliblement ainsi quand je croirois que vostre ame ne seroit pas sensible a cette basse et honteuse passion qui s'oppose a toutes les grandes actions et qui fait preferer les richesses a la gloire et a la vertu je ne m'assurerois pas encore en vostre affection et je suis persuadee que vous feriez un jour par foiblesse et par inconstance ce qu'androclide a fait par avarice non divine telesile luy respondis-je vous ne me connoissez pas j'avoue adjoustay-je parce que je suis sincere que la perte de vostre beaute me causeroit une douleur inconcevable mais elle me la causeroit principalement pour l'amour de vous et non pas comme estant absolument necessaire a entretenir la passion qu'elle a fait naistre dans mon coeur vostre esprit charmante personne a des lumieres qui brilleroient encore quand celles de vos yeux seroient esteintes et vostre ame a des beautez qui raviroient tousjours la mienne quand mesme vous ne seriez plus belle mais poursuivis-je telesile la sera tousjours et elle a encore si peu veu de printemps que le sien n'est pas prest de finir c'est par ce peu d'experience repliqua t'elle en sous-riant que je me dois defier 
 de tout et c'est pourquoi thimocrate pour ne vous abuser pas scachez que toute maltraittee de la fortune que je suis je ne laisse pas d'estre glorieuse et que je suis beaucoup plus difficile a persuader que je n'estois auparavant tout m'est devenu suspect et je me la suis a moy mesme c'est pourquoy changez de dessein si vous m'en croyez vous le pouvez faire sans honte a mon avis car quand on se jette parmy la multitude poursuivit elle en riant on cache sa fuitte par celle des autres mais si vous vous estiez obstine a me servir et qu'apres vous vinssiez a changer vous seriez charge de cette inconstance toute entiere allez donc thimocrate allez laissez telesile en paix elle ne veut ny aimer ny estre aimee et elle se trouve si riche de sa propre vertu qu'elle ne veut rien aquerir davantage vous possedez pourtant mon coeur malgre vous luy dis-je et je le connoistray peut-estre aussi malgre vous reprit elle en riant encore et se meslant alors dans la conversation des autres personnes avec qui nous estions le reste de la promenade se passa sans que je luy pusse rien dire de particulier et sans que mesme je pusse parler a propos car j'avois l'esprit si occupe a juger si j'avois lieu de craindre ou d'esperer que je ne scavois pas trop bien ce que l'on disoit mais pour acourcir mon discours je vous diray en peu de paroles que cent mille soins que je rendis toucherent enfin le coeur de telesile qui scavoit bien que son pere approuvoit mon affection 
 et elle trouva quelque chose de si obligeant en mon procede aupres d'elle qu'elle eut peut-estre autant de reconnoissance pour ma respectueuse passion qu'elle avoit de mepris pour ceux qui l'avoient abandonnee en un mot j'en vins au point avec elle qu'elle croyoit que je l'aimois et qu'elle souffroit que je le luy disse cependant androclide ne pouvant plus endurer ny la veue de telesile ny la mienne s'en alla aux champs une partie de ses autres amants firent la mesme chose et j'estois presques heureux car je voyois tous les jours telesile et elle avoit la bonte de me tesmoigner qu'elle me voyoit agreablement elle ne m'avoit pourtant jamais dit precisement qu'elle ne me haissoit pas mais un jour que j'allay chez elle et que je trouvay l'occasion de luy parler elle me dit qu'il venoit d'arriver une nouvelle qui feroit qu'androclide la hairoit encore davantage qui estoit qu'atalie estoit en estat de donner bien tost un successeur a crantor elle dit cela comme il estoit mais elle le dit en me regardant avec assez d'attention afin de voir sur mon visage les mouvemens de mon esprit non non luy dis-je malicieuse telesile vous ne trouverez rien dans mes yeux qui n'exprime les sentimens de mon coeur et vous ne pouvez rien trouver dans mon coeur qui soit indigne de la possession du vostre je le souhaite me dit elle avec precipitation a peine eut elle prononce cette derniere parole qu'elle en rougit comme d'un crime et qu'elle voulut en affoiblir le sens obligeant 
 que j'y pouvois donner mais ce fut avec une si agreable confusion que je mets ce moment la au nombre des plus heureux de toute ma vie bien est il vray qu'il fut suivi d'un assez grand malheur puis que je ne fus pas plustost au logis que mon pere me fit apeller et me dit qu'il avoit besoin de moy en un voyage qu'il commenceroit le lendemain et que je me preparasse a partir je taschay inutilement de m'en excuser sans comprendre la raison pourquoy on me refusoit mais je sceus un moment apres par melesandre que mon pere s'estoit pleine a un de ses amis de l'amour que je continuels d'avoir pour telesile luy disant qu'il l'avoit soufferte quand elle devoit estre riche mais qu'il ne la vouloit plus souffrir aujourd'huy qu'elle ne l'estoit pas ainsi quand l'eus vaincu la rigueur de telesile et que je fus presques assure du contentement de diophante auquel j'avois fait parler par melesandre je vy naistre un obstacle nouveau et il falut recommencer d'esprouver toute la rigueur de l'absence car enfin quitter ce que l'on aime est sans doute un grand suplice mais quitter ce que l'on aime et dont l'on est aime en est un incomparablement plus grand il falut toutesfois s'y resoudre et m'en aller avec mon pere a l'extremite de la phocide du coste de megare je ne scay si je dois dire que l'eus le bonheur de prendre conge de telesile puis que c'est un instant si rigoureux que celuy qui suit le moment ou l'on se separe de la personne aimee que je ne puis pas bien determiner 
 comment on doit parler d'une semblable chose j'eus mesme le malheur pendant ce voyage que la republique donna un employ a mon pere qui augmentoit de beaucoup le bien de sa maison de sorte que je voyois naistre obstacle sur obstacle et j'estois si afflige de ma bonne fortune qu'on ne peut guere l'estre davantage de la mauvaise durant ce temps la mon pere me parla plusieurs fois pour me detourner de cette amour et plusieurs fois aussi je fis ce que je pus afin de luy persuader qu'il devoit preferer la vertu de telesile a toute chose mais venant a m'apercevoir que plus je tesmoignois de fermete plus je reculois mon retour a delphes je taschay de deguiser mes sentimens et de luy faire croire que l'absence m'avoit guery mais helas qu'il fut trompe en son opinion car je ne fus de ma vie si amoureux que je l'estois alors je scavois que telesile ne me haissoit pas j'aprenois par melesandre que mon absence la touchoit et je m'imaginois un si grand plaisir a la revoir que je ne pensois a autre chose cependant je sceus de certitude que mon pere ne retourneroit de tres long temps a delphes s'il ne croyoit absolument que je fusse guery de ma passion je me fis donc violence et commencant de faire plus de visites qu'a l'ordinaire car nous estions dans une ville ou la compagnie est assez grande et assez belle je m'attachay a voir plus souvent que les autres une personne assez aimable mais pour laquelle je n'avois pourtant pas un sentiment qui peust affoiblir la passion que j'avois 
 pour telesile cette fille avoit de l'esprit mais c'estoit un esprit melancolique et doux qui parloit peu qui resvoit souvent et qui par consequent me donnoit lieu de pouvoir plus commodement penser a telesile lors que j'estois aupres d'elle que si j'eusse este avec une personne plus enjouee et plus brillante les visites que je luy rendis firent sans doute l'effet que j'en attendois dans l'esprit de mon pere puis qu'il creut que je n'aimerois plus telesile et que j'aimois pheretime c'est ainsi que cette fille se nommoit mais comme il n'eust guere plus approuve cette seconde passion que la premiere parce que pheretime quoy que noble n'estoit pourtant pas des plus illustres races de son pais il resolut de retourner a delphes cependant si cette innocente fourbe me reussit bien avec mon pere elle me reussit mal avec telesile a laquelle androclide comme je l'ay sceu depuis fit scavoir avec adresse sans qu'elle sceust que ce fust par luy que j'estois fort attache a pheretime de sorte que lors que je retournay a delphes je trouvay son esprit change et j'apris par melesandre qu'il y avoit plus de quinze jours qu'elle n'avoit voulu souffrir qu'il luy parlast de moy comme a l'ordinaire diophante mesme me parut change aussi bien qu'elle car ayant sceu que mon pere avoit tesmoigne une si forte aversion pour son alliance il en avoit l'esprit aigry et je fus quelques jours aussi malheureux qu'on le peut estre en la presence de ce que l'on aime mais enfin ayant trouve 
 telesile un jour chez elle avec assez de liberte pour luy pouvoir parler bas qu'ay-je fait madame luy dis-je l'absence m'a t'elle detruit dans vostre coeur et seriez vous capable de la foiblesse que je vous ay tant entendue condamner thimocrate me dit elle ne me chargez point de vostre crime et contentez vous que telesile ne se pleigne pas sans vous pleindre ce n'est pas qu'elle n'en eust sujet mais c'est qu'elle est trop glorieuse pour le faire ainsi dit elle avec un sous-rire un peu force vous ne devez pas craindre que mes reproches troublent le plaisir que vous avez a vous souvenir de pheretime pheretime luy dis-je tout surpris et comprenant alors le sujet de son changement pour moy ha madame vous ne me connoissez pas vous ne la connoissez point et vous ne vous connoissez pas vous mesme si vous pouvez croire que je puisse penser a elle en vous voyant j'ay tousjours pense a vous madame lors que j'ay este aupres de pheretime mais je ne me suis point souvenu de pheretime depuis que je suis a delphes ha injuste personne que vous estes luy dis-je encore quel est cet ennemy cache qui a fait un crime d'une chose dont je pouvois demander recompense puis que je n'ay veu pheretime qu'afin de venir plustost revoir telesile je luy contay alors sincerement comme la chose s'estoit passee je la supliay en suitte de me dire qui luy avoit apris cette fausse nouvelle et apres avoir bien prie presse conjure et importune telesile 
 elle me nomma la personne qui luy avoit dit la chose qui estoit une amie particuliere d'androclide cependant comme mon coeur estoit fidelle et que toutes mes paroles estoient veritables je fis ma paix avec telesile a laquelle il ne demeura plus nul soubcon de ma confiance elle avoit toutesfois un secret depit contre elle mesme de m'avoir donne quelques legeres marques de jalousie ce qui fut cause qu'il me falut quelque temps auparavant que de retrouver dans son ame la franchise et la quietude avec laquelle elle avoit accoustume de vivre aveque moy mais enfin je me retrouvay heureux et je fis mesme comprendre a diophante que je ne devois pas estre puny de l'obstacle que mon pere aportoit a mon dessein je n'avois donc plus rien qui me faschast sinon qu'il faloit malgre moy ne visiter pas si souvent telesile de peur que mon pere ne m'exilast de nouveau comme il avoit desja fait mais si je ne la voyois pas chez elle je la rencontrois ailleurs et je la voyois tous les jours le voulus alors diverses fois obtenir d'elle la permission de l'epouser sans le contentement de mon pere mais comme elle estoit sage et glorieuse elle ne le voulut jamais et me dit tousjours qu'elle scavoit bien que diophante n'y consentiroit non plus qu'elle et qu'ainsi il faloit attendre en repos que le coeur de mon pere fust change je ne jouis pourtant pas long temps de ce calme pendant lequel j'avois de si doux moments et par un caprice de la fortune nous fusmes presques 
 toujours separez tantost il y avoit un de mes amis qui avoit querelle a qui par un sentiment d'honneur il falloit que je m'attachasse et que je le suivisse hors de delphes une autrefois diophante demeura malade aux champs ou telesile le fut trouver en suitte une feste publique l'y retint et il y eut mesme des absences sans sujet et ou il sembloit que la fortune n'eust autre dessein que de nous persecuter il y en eut de longues de courtes d'impreveues de premeditees je ne revenois pas plustost a delphes qu'elle en partoit elle n'y revenoit pas aussi plustost que j'en partois et je puis dire de plus que je n'ay jamais quitte telesile qu'il ne me soit arrive quelque malheur nous avions tousjours quelque petite querelle que la seule absence nous causoit et je me souviens mesme qu'un jour je fus assez bizarre pour me pleindre de ce que je la trouvois trop belle a mon retour car luy disois-je adorable telesile si mon absence vous avoit touchee comme la vostre m'a afflige je verrois que la fraicheur de vostre teint seroit un peu ternie et je verrois encore dans vos yeux quelque impression de melancolie qui me donneroit une joye estrange ou au contraire j'y voy une joye qui m'inquiete par la crainte que j'ay qu'elle n'y ait tousjours este pendant que je n'estois pas aupres de vous et que ce ne soit pas mon retour seul qui la cause en un mot j'esprouvay l'absence de toutes les facons dont on la peut esprouver et je souffris sans doute tout ce qu'un 
 amant peut souffrir mais soit que je m'esloignasse par une raison qui me fust avantageuse ou par quelque cause qui me deust fascher je puis dire n'avoir jamais eu l'ame sensible ny a la douleur ny a la joye que ces divers sujets me devoient donner et n'avoir jamais senti en ces fascheuses separations nul autre mouvement dan mon coeur que celuy que mon amour y causoit
 
 
 
 
apres donc cent mille douleurs et une absence d'un mois je revins a delphes ou j'apris qu'atalie soeur d'androclide et femme de crantor estoit morte en accouchant d'un fils et que ce fils estoit mort luy mesme peu de jours apres sa mere de sorte que telesile se retrouva avec plus d'apparence que jamais de devoir estre une des plus riches personnes de toute la grece car on scavoit que crantor s'estoit repenti de s'estre marie et n'avoit pas este satisfait d'atalie si bien que mon pere n'ayant plus a me reprocher le peu de bien de telesile il y avoit lieu de croire que je serois bien tost heureux pour moy je ne soubconnay jamais cette admirable fille de changer de sentimens en changeant de fortune mais j'eus un peu de peur que diophante ne se servist pour me nuire du pretexte que mon pere luy avoit donne de sorte que pour haster la chose apres avoir veu telesile je fus en diligence a une terre que mon pere avoit a deux journees de delphes et ou il estoit alors pour le suplier tres humblement de se souvenir qu'il avoit autrefois aprouve ma passion pour telesile mais 
 par malheur je ne l'y trouvay plus et il falut que j'attendisse huit jours auparavant qu'il revinst car les gens qu'il avoit laissez chez luy scavoient seulement qu'il y reviendroit et ne scavoient pas ou il estoit alle a son retour je luy dis ce que j'avois resolu de luy dire et il me respondit ce que j'avois espere si bien que je m'en retournay a delphes le plus satisfait de tous les hommes je sceus mesme en y arrivant que crantor estoit mort subitement depuis un jour de sorte qu'apres avoir este chez moy me mettre en estat de paroistre devant telesile je fus chez elle pour luy faire une visite de ceremonie mais je fus un peu surpris d'y trouver toute la ville et d'y revoir principalement tous mes anciens rivaux et mesme androclide neantmoins comme la bien-seance vouloit que l'on rendist cette civilite a la condition de diophante en une occasion de deuil je fis ce que je pus pour croire que la chose en demeureroit la et que tous ces amans avares qui avoient abandonne telesile quand elle n'estoit plus riche n'auroient pas la hardiesse d'oser jamais luy parler de leur passion apres une semblable laschete mais je fus bien trompe en mes conjectures car aussi tost que les premiers jours du deuil furent passez telesile se vit environnee et de tous ceux qui l'avoient quittee auparavant et tous ceux qui mesme n'avoient pas encore pense a elle j'obligeay alors melesandre a parler a diophante pour luy dire qu'il devoit faire quelque distinction de moy aux autres pretendans de 
 telesile mais soit que se voyant en estat de choisir il ne voulust pas se haster ou qu'il voulust se vanger de mon pere il respondit biaisant sans rien conclurre et me mit au desespoir j'avois pourtant la consolation de ne remarquer nul changement en l'esprit de telesile et de voir avec quel mepris elle traitoit tous ceux que sa richesse plustost que sa beaute avoit rapellez mais pour mon mal heur il revint en ce temps la a delphes un homme de grande qualite apelle menecrate qui en estoit qui avoit este tres long temps a voyager qui devint amoureux de telesile et qui n'ayant point de part au crime des autres me donna aussi plus d'inquietude car comme il est bien fait que sa naissance est illustre et sa maison tres puissante en biens je trouvois lieu de m'en affliger neantmoins telesile agissoit si sagement que sa seule veue dissipoit toutes mes frayeurs et me laissoit quelquesfois assez de liberte d'esprit pour rire des actions contraintes de tous ces lasches amants qui n'osoient presques parler tant la honte les possedoit et abatoit leur esprit toutefois ils suivoient tousjours telesile et la voyoient malgre elle pour androclide il fut plus prudent car il ne songea pas moins a gagner diophante qu'a pouvoir appaiser sa fille et je ne scay de quels moyens se il servit mais je fus adverti qu'il avoit assez de part dans son esprit et que peut-estre seroit il bientost choisi par diophante pour estre le mari de telesile je fus a l'instant mesme chez elle afin de luy aprendre 
 ma crainte et de luy demander quelque nouveau tesmoignage d'affection pour me rassurer mais j'y trouvay androclide qui devenu plus hardi par l'esperance que diophante luy avoit donnee luy avoit parle de sa passion plus ouvertement qu'il n'avoit fait depuis la mort de crantor comme je sceus en bas qu'androclide estoit seul avec elle je montay avec precipitation et arrivant a la porte de la chambre je m'arrestay ne scachant si je devois escouter ce qu'ils disoient ou entrer sans les escouter mais comme la porte estoit ouverte et que la tapisserie qui me cachoit n'empeschoit pas que je n'entendisse ce que l'on disoit dans la chambre j'ouis que telesile luy disoit avec un ton de voix assez fier non androclide ne vous y trompez pas ce n'est point a moy a vous recompenser des soins que vous me rendez ni de ceux que vous m'avez rendus car comme ce n'est point telesile que vous avez aimee ni que vous aimez ce n'est point aussi a elle a vous en avoir obligation j'avoue qu'entendant un discours qui m'estoit si agreable je me resolus de n'entrer pas si tost et c'est la seule fois que j'ay pu comprendre que l'on peust preferer quelque chose a la veue de la personne aimee j'entendis donc qu'androclide reprenant la parole luy dit qu'il n'avoit considere les thresors de crantor que pour l'amour d'elle dittes plustost pour l'amour de vous luy repliqua telesile et scachez que quand vous employeriez toute vostre vie a me vouloir persuader 
 que vous m'aimez je ne le croirois pas non non luy dit elle androclide je ne m'estime pas si peu que je veuille un coeur partage et partage encore pour une chose indigne d'estre balancee avec telesile et qui est l'objet de toutes les ames basses enfin je pardonnerois bien plustost a un inconstant qui m'auroit quittee pour une plus belle que moy qu'a un avare qui m'a abandonnee des que je n'ay plus este riche car avouez la verite luy dit elle si j'avois assez de folie pour vous espouser et que par malheur je vinsse a perdre tout ce qui cause vostre passion qu'il ne me restast ny grandes terres ny pierreries ny mangifiques meubles ny superbes maisons et que telesile demurast seulement avec tous les charmes que vous trouvez en elle depuis qu'elle est riche avouez la verite androclide l'aimeriez vous encore et la trouveriez vous belle en ce temps la je n'en doute nullement luy respondit il tout confondu et je ne le crois point du tout repliqua t'elle mais androclide adjousta telesile je veux vous faire voir que je ne suis pas coupable du crime que je vous reproche et que ce n'est pas l'estat present de ma fortune qui me fait vous parler si fortement scachez donc je confesse que lors que telesile en fut la l'eus un battement de coeur estrange je m'aprochay davantage de la tapisserie et je fis mesme assez de bruyt pour estre entendu si ce n'eust este que telesile estoit en colere et qu'androclide estoit fort interdit mais apres m'estre un peu remis 
 j'entendis que poursuivant son discours scachez donc luy dit elle encore une fois que ce n'est point du tout par le changement avantageux qui est arrive a mes affaires que je vous traitte comme je fais et que quand je ne serois que ce que j'estois il y a un mois je ne vous pardonnerois pas ce que vous avez fait car en fin je ne puis jamais espouser qu'un homme que j'estimeray et je ne puis jamais estimer celuy qui ne m'estime que par des choses que je crois beaucoup au dessous de moy a peine telesile eut elle acheve de parler que craignant qu'androclide ne l'adoucist par des soumissions j'entray promptement dans la chambre et surpris si fort mon rival qu'il ne se remit pas aisement comme j'avois la joye dans le coeur a cause de ce que j'avois entendu ma conversation fut si je l'ose dire plus agreable que celle d'androclide ce n'est pas qu'il sentist avec delicatesse les mepris de telesile puis que ne l'aimant presques que par consideration ses sentimens estoient sans doute plus greffiers et sa douleur estoit moins vive joint qu'il esperoit tousjours en diophante mais aussi la honte de sa mauvaise action l'interdisoit et faisoit qu'il n'avoit pas la liberte de son esprit pour moy il me sembloit que je le menois en triomphe ce jour la un moment apres il vint beaucoup de dames et la conversation generale ne se passa pas sans que je disse plusieurs choses piquantes pour androclide il m'en respondit aussi quelques unes qu'il avoit dessein qui le fussent mais il ne scavoit 
 par ou s'y prendre parce qu'il ne me pouvoit rien reprocher et que j'avois cent choses veritables a luy faire entendre qui ne luy plaisoient nullement telesile prenoit sans doute quelque plaisir a le voir mal traite neantmoins comme elle est fort prudente elle destourna la conversation a diverses fois de peur qu'elle ne devinst trop aigre ce n'est pas que je perdisse le respect que je luy devois et que je voulusse quereller androclide chez elle mais c'est qu'il estoit si aise de le toucher sensiblement a cause qu'il scavoit bien qu'il estoit coupable que la raillerie la plus fine et la plus delicate l'irritoit jusqu'a la fureur et que de plus j'esprouvay ce jour la qu'il est fort difficile de n'insulter pas sur un rival malheureux quand on en trouve l'occasion quelque generosite que l'on puisse avoir au sortir de chez telesile il fut trouver diophante qui se promenoir vers la fontaine castalie si bien que lors que j'en sortis a mon tour j'apris fortuitement par melesandre que mon rival estoit avec le pere de ma maistresse et le lendemain je sceu que diophante considerant plus le grand bien d'androclide que le mepris qu'il avoit fait de telesile et l'excusant peut-estre par une inclination pareille a la sienne avoit effectivement commande a sa fille de mieux vivre qu'elle ne faisoit avec androclide parce qu'enfin il avoit a l'advertir qu'il estoit absolument resolu qu'elle espousast ou luy ou menecrate je sceus cela par une femme qui estoit a elle que melesandre m'avoit 
 aquise et qui avoit oui le discours que diophante avoit fait a sa fille de sorte que desespere de mon malheur je n'avois plus pour ma consolation que la seule telesile que je scavois bien qui meprisoit androclide qui n'aimoit pas menecrate et qui ne me haissoit point mais son extreme vertu me faisoit pourtant craindre qu'elle ne fust pas capable de resister au commandement absolu de son pere car cette mesme femme qui m'avoit adverti de ce que diophante avoit dit ne m'avoit point raporte la response de telesile disant qu'on ne luy avoit pas donne loisir d'en faire me trouvant donc en cet estat je fus un soir chez melesandre afin de refondre aveque luy quel remede je pourrois trouver a un si grand mal ses gens me dirent qu'il se promenoit derriere le temple des muses a une grande place qui y est je m'y en allay donc aussi tost mais au lieu d'y rencontrer mon amy comme je l'esperois j'y trouvay androclide qui s'y promenoit seul les gens de melesandre m'avoient dit si fortement que leur maistre y estoit que comme il estoit desja tard et que j'avois l'esprit preoccupe je creus que c'estoit luy de sorte que m'en aprochant et bien luy dis-je telesile sera tousjours persecutee par l'avare androclide androclide me respondit il m'ayant reconnu a la voix persecutera tousjours telesile quand ce ne seroit que pour persecuter thimocrate et thimocrate luy repliquay-je fort surpris et fort en colere de voir que je m'estois trompe se defera 
 aisement quand il luy plaira des persecuteurs de telesile et des siens en disant cela je portay la main sur la garde de mon espee et androclide sans perdre temps ayant tire la sienne et moy la mienne apres luy il vint fondre sur moy en prononcant quelques paroles peu distinctes dont je n'entendis pas le sens je ne m'arresteray point a vous particulariser un combat qui se passa presques tout entier sans tesmoins et ce sera par l'evenement que vous jugerez de ce que j'y fis androclide estoit sans doute brave et adroit de sorte que si je n'eusse este plus heureux que luy en cette occasion je ne l'eusse pas vaincu sans peine cependant nostre combat ne fut pas long et apres luy avoir donne quatre coups d'espee qui entroient tous dans le corps il lascha le pied et fut en parant tousjours tomber contre une petite porte du temple qui ne servoit que les jours des sacrifices a certaine ceremonie je fus aussi tost a luy pensant qu'il n'estoit que blesse et voulant luy faire avouer mon avantage mais je trouvay qu'il n'avoit plus de mouvement ni d'aparence de vie pendant que par un sentiment de generosite je voulois effectivement m'eclaircir c'il n'estoit plus en estat d'estre secouru menecrate passa suivy de quelques uns de siens et comme la lune s'estoit degagee des quelques nues qui l'obscurcissoient auparavant il vit briller mon espee aupres de la porte de ce temple de sorte que scachant bien que ce n'estoit pas un lieu ou l'on deust voir une pareille chose il vint droit 
 a moy mais ayant aperceu des gens je me retiray en diligence et mesme sans pouvoir estre reconnu quoy que menecrate me fist suivre par quelques uns des siens qui me perdirent bien tost de veue pour luy il estoit occupe aupres d'androclide qu'il reconnut mais quoy qu'il fust son rival il ne laissa pas d'en prendre soin quelques sacrificateurs qui logeoient assez pres de la ayant oui du bruit y accoururent et furent estrangement surpris de cette prophanation car le lieu ou nous nous estions battus estoit de l'enceinte du temple quoy qu'il ne fust ferme que par une balustrade et la porte du temple mesme estoit toute couverte de sang parce qu'en tombant androclide avoit glisse tout du long on porta ce blesse a la maison la plus proche ou il ne fut pas plustost qu'il donna quelques signes de vie de sorte qu'a force de remedes il recouvra la parole et alloua la verite de la chose a menecrate et par consequent mon action fut sceue telle qu'elle estoit par mes deux rivaux c'est a dire par deux tesmoins irreprochables androclide sentant bien qu'il n'avoit plus de part a telesile ne voulut pas se noircir par un mensonge et menecrate m'ayant l'obligation de luy avoir oste un rival que diophante preferoit a beaucoup d'autres voulut aussi m'en recompenser par sa sincerite mais cela n'empescha pas que ce combat ne fist un grand bruit androclide avoit beaucoup de parens le lieu ou il avoit este blesse augmentoit le crime la pithie se plaignoit hautement 
 le peuple de delphes disoit que cela estoit de mauvais presage et des qu'androclide fut mort ce qui arriva le lendemain au soir je sceus qu'il n'y avoit plus de seurete pour moy dans la ville aussi tost apres le combat je m'estois retire chez melesandre et la mesme nuit il m'avoit conduit chez un de ses amis qui n'estoit pas un homme chez lequel aparemment on me deust chercher de vous dire quelle fut ma douleur quand je pus raisonner sans preoccupation sur mon avanture il ne me seroit pas aise car quand je vins a connoistre qu'il faudroit m'esloigner et abandonner telesile en un temps ou diophante la voudroit infailliblement marier bien tost et en un temps ou elle avoit cent mille amants j'eusse voulu pouvoir ressusciter androclide tout mon rival qu'il estoit et quand j'eusse tue le plus cher de mes amis je n'aurois pas paru plus afflige que je l'estois d'avoir tue mon rival telesile de son coste en eut une douleur extreme et par sa bonte naturelle et pour les dangereuses suittes que ce funeste accident pouvoit avoir cependant on me poursuivit on me chercha et ce fut en vain que mon pere employa tous ses soings et tous ses amis pour pouvoir calmer cet orage tout ce qu'il put faire fut de tirer les choses en longueur et d'empescher que l'on ne me condamnast pas si promptement comme le conseil des amphictions estoit fini j'avois moins de protection que s'il eust encore dure j'en eus neantmoins assez pour faire que l'on ne me condamnast 
 pas a la mort et mon arrest portoit que j'estois banni pour trois ans de toute la phocide a peine de perdre la vie si durant ce temps la j'estois trouve en lieu deffendu cet arrest de grace fut pour moy un arrest de mort car quand je venois a penser a la joye qu'en auroient mes rivaux combien j'avois travaille pour eux et comment je m'estois destruit ma raison se troubloit et je n'estois pas maistre de mes sentimens je disois hardiment a melesandre que je ne sortirois point de delphes que j'y voulois demeurer cache et effectivement j'y fus encore plus d'un mois apres ma condamnation je scavois durant ce temps la que mes rivaux voyoient tous les jours telesile sans que j'eusse sujet de me pleindre d'elle parce qu'elle ne le pouvoit pas esviter et quoy que je sceusse par melesandre qu'elle estoit fort touchee de mon malheur que par bonte elle nommoit le sien je ne pouvois souffrir la privation de sa veue cependant je pensay estre pris trois ou quatre fois et il falut changer le lieu de ma retraite plus de six parce que nous estions advertis melesandre et moy que l'on avoit descouvert ou j'estois et certes il n'estoit pas fort estrange ni fort difficile car a mon advis tous mes rivaux estoient les espions de ceux qui me poursuivoient de sorte que telesile ne pouvant plus endurer que je m'exposasse inutilement pour elle m'ecrivit un billet par lequel elle me commandoit absolument de sortir non seulement de delphes et de la phocide mais 
 de m'eloigner mesme le plus qu'il me seroit possible de toute la grece depuis que j'estois cache j'avois escrit tres souvent a telesile sans qu'elle eust voulu me respondre toutesfois aprenant par melesandre que je m'obstinois a ne vouloir point sortir de la ville quoy que mon pere y fist tous ses efforts elle se resolut de le faire comme je viens de le dire apres avoir leu son billet je luy respondis que si elle vouloit que je partisse il faloit du moins qu'elle me permist de la voir et de luy dire adieu melesandre fit tout ce qu'il put pour m'empescher de luy demander une grace qui m'exposeroit beaucoup et que peut-estre telesile ne m'accorderoit pas mais je luy dis que je n'en ferois autre chose et qu'absolument je ne partirois point de delphes que je n'eusse parle a telesile ce fidelle amy fut donc la trouver et luy dire ma derniere resolution elle s'en fascha elle m'en dit presques des injures en parlant a melesandre elle luy dit que mon affection estoit inconsideree que sa gloire ne m'estoit pas chere que je n'avois point de raison que je luy demandois une chose qu'elle ne devoit pas m'accorder et pour conclusion elle protesta qu'elle ne s'y pouvoit resoudre mais luy dit melesandre si on trouve thimocrate et qu'on le face mourir le soufrirez vous mieux ha melesandre luy dit elle vous n'estes gueres moins fascheux que vostre amy de me presser d'une chose que je ne veux pas faire et de me contraindre presques a la vouloir malgre moy enfin apres 
 une assez longue contestation elle luy dit que pourveu qu'il trouvast une voye qui ne m'exposast pas et qui ne luy fist rien faire contre la bien-seance elle se resoudroit a me voir quand ce ne seroit disoit elle que pour me gronder de mon opiniastrete melesandre songeant alors a ce qu'il avoir a luy dire luy proposa de faire une visite chez une de ses parentes qu'elle voyoit quelquesfois qui estoit une personne de merite et de vertu chez laquelle il me meneroit la nuit auparavant qu'elle y deust aller mais luy dit elle que penseroit de moy vostre parente qu'en penseriez vous vous mesme et qu'en penseroit thimocrate non non melesandre je ne scaurois me resoudre a cette innocente assignation et en effet il ne gagna rien sur son esprit de tout ce jour la mais le lendemain ayant encore pense estre pris et ayant este contraint de changer de nouveau le lieu de mon azyle la crainte d'estre cause de ma mort l'y fit resoudre et elle consentit a me voir chez la parente de melesandre pourveu qu'elle et luy fussent presens a nostre conversation de vous representer ma joye lors que je sceus que je verrois telesile il ne me seroit pas aise elle fut si grande que je ne songeay pas seulement que je ne la verrois que pour luy dire adieu mais pour achever promptement de vous apprendre mon malheur je fus donc mene la nuit chez cette parente de melesandre ou l'adorable telesile devoit venir le lendemain suivie seulement de cette mesme femme qui estoit de mes 
 amies et de nostre confidence car c'estoit dans son voisinage de vous depeindre combien cette scrupuleuse vertu dont elle faisoit profession luy donna de repugnance a cette visite il ne seroit pas facile elle entra dans la chambre ou j'estois seul avec melesandre et sa parente comme si elle eust fait un crime effroyable et ne voulant pas en faire une finesse a cette personne que direz vous de moy luy dit elle de venir chez vous avec intention d'y quereller un de vos amis je diray luy respondit elle car nous luy avions dit la verite que vous estes bien inhumaine d'avoir voulu exposer une vie qui vous doit estre aussi chere que celle de thimocrate madame dis-je alors a telesile sans luy donner loisir de respondre pardonnez s'il vous plaist a la violence que je vous ay faite croyez que si j'eusse pu faire autrement je n'aurois pas voulu forcer vostre inclination apres cela nous nous assismes et parlasmes assez long temps du malheur qui m'estoit arrive et de l'opiniastrete de mes ennemis a me poursuivre sans que telesile me donnast lieu de l'entretenir en particulier mais quelqu'un ayant voulu parler a la parente de melesandre pour quelque affaire assez importante elle pria telesile de luy donner la permission d'aller trouver ceux qui la demandoient dans une autre chambre si bien que sans perdre temps madame dis-je a telesile pendant que melesandre fut vers les fenestres entretenir la fille qui l'acompagnoit vous avez donc resolu que je parte que je m'esloigne 
 de vous et que je m'en esloigne mesme sans scavoir s'il demeurera dans vostre memoire quelque leger souvenir de thimocrate mais madame poursuivis-je thimocrate ne partira pas de cette sorte l'affection qu'il a pour vous est trop violente pour souffrir qu'il en use ainsi et si vous n'avez la bonte de luy dire quelque chose d'assez obligeant pour le consoler des maux qu'il endurera en ne vous voyant pas il ne partira point du tout je vous diray pour vous satisfaire me repliqua telesile que je pleins vostre malheur que je suis au desespoir d'en estre cause que vostre absence me sera tres facheuse et que je souhaiteray ardemment vostre retour c'est beaucoup madame luy dis-je avec une action tres respectueuse mais ce n'est pourtant pas assez pour conserver la vie d'un homme qui doit estre un siecle esloigne de vous je ne scay pas dit elle si ce que je vous dis d'obligeant n'est pas assez pour vous mais je suis persuadee thimocrate que c'est un peu trop pour moy neantmoins je ne veux pas me repentir de ce que j'ay dit reprit elle en sous-riant et je vous le rediray mesme encore si vous voulez pour ne vous donner pas la peine luy dis-je madame de faire deux fois un mesme discours accordez moy la grace de dire quelque chose de plus que ce que vous avez desja dit et que voudriez vous dit elle que je disse je voudrois luy repliquay-je que l'adorable telesile m'assurast que l'absence ne me destruira point dans son coeur et que menecrate 
 ni pas un de mes rivaux n'y occuperont jamais nulle place je vous promets le premier sans scrupule repliqua t'elle et je vous permets d'esperer l'autre sans crainte d'estre trompe car thimocrate j'ay si mauvaise opinion de tous les hommes que je ne scay pas comment vous estes si bien avecque moy vous me comblez de gloire et de plaisir luy dis-je en ne me refusant pas ce que je vous ay demande mais madame malgre une grace si douce et si glorieuse que celle que vous venez de m'accorder vostre vertu m'epouvante et je crains que si diophante veut vous obliger a espouser menecrate je crains dis-je que thimocrate absent ne soit pas assez puissant dans vostre coeur pour vous empescher de luy obeir thimocrate me dit elle alors il me semble que vous deviez vous contenter de ce que je vous avois dit sans me forcer comme vous faites a ne vous respondre pas agreablement ha madame luy dis-je tout transporte de douleur je vous entens bien vous ne choisirez pas menecrate mais vous le recevrez il diophante le veut s'il le veut absolument reprit elle il faudra bien s'y resoudre cela estant luy dis-je il ne faut plus songer a me faire partir de delphes j'y demeureray madame j'y demeureray et quoy que vous me puissiez dire je ne m'eloigneray jamais de vous dans une si cruelle incertitude mais thimocrate dit elle vous avez perdu la raison de parler comme vous faites mais inhumaine telesile luy repliquay-je 
 vous avez perdu la bonte de me respondre comme vous me respondez car enfin que voulez vous que devienne un homme qui vous adore et qui s'en allat vous laissera dans la disposition d'espouser sans repugnance celuy de tous ses rivaux qu'il plaira a diophante de vous proposer de quoy voulez vous cruelle personne que je tire quelque consolation pendant une si rigoureuse absence me souviendray-je agreablement de vostre beaute dans la pensee qu'elle fera peut-estre la felicite de menecrate me souviendray-je avec plaisir de la douceur que vous avez eue pour moy en diverses occasions dans la crainte que j'auray que vous ne soyez obligee de m'estre eternellement rigoureuse me souviendray-je avec satisfaction des favorables paroles que je viens d'entendre dans la pensee de ne les entendre peut-estre plus enfin madame pourray-je vivre eloigne de vous dans une incertitude si estrange non je ne le pourrois pas et j'aime mieux mourit devant vos yeux et par les mains de mes ennemis que de m'en aller de cette sorte mais encore dit elle thimocrate que pretendez vous je ne demande pas madame luy dis-je que vous promettiez au malheureux thimocrate de l'espouser mais je demande que vous luy assuriez que tant que son exil durera vous n'espouserez ny menecrate ny pas un de ceux qui vous adorent ou qui vous peuvent adorer vous voulez tellement prendre vos seuretez dit elle en sousriant malgre la melancolie qui paroissoit dans 
 ses yeux que quand ceux avec qui vous traittez vous auroient trompe en quelque chose vous ne pourriez pas faire autrement mais apres tout thimocrate dit elle prenant un visage fort serieux tout ce que je puis est de vous dire que je feray tout ce que la bien-seance me permettra de faire pour rompre tous les desseins que mon pere pourroit avoir de me marier mais de vouloir que je vous promette de me des-honnorer en desobeissant ouvertement a mon pere c'est ce que je ne feray pas et peut-estre me dit elle presques contre son intention que si vous vous en rendez digne par une obeissance aveugle je feray plus que je ne vous promettray mais enfin thimocrate adjousta cette vertueuse personne il ne faut pas meriter nostre infortune par une foiblesse et il ne faut jamais se fier tant en sa prudence que l'on ne laisse quel que chose a la conduitte des dieux qui aussi bien malgre toutes nos resistances nous menent ou ils veulent que nous allions j'avoue que de la facon dont telesile me fit ce discours j'avois quelque sujet d'en estre content cependant je ne le fus pas et je la pressay encore si opiniastrement qu'elle pensa s'en mettre en colere voyant que je ne voulois point partir si elle ne me promettoit tout ce que je voulois elle appella alors melesandre a son secours et sa parente aussi qui revint ou nous estions et quoy que je peusse faire je n'en pus jamais obtenir autre chose elle me commanda donc si absolument de partir et de m'esloigner 
 le plus que je pourrois qu'il falut enfin s'y resoudre melesandre me voulut faire esperer qu'aussi tost que j'aurois obei on travailleroit a faire revoquer mon arrest mais un homme desespere de s'en aller n'estoit pas capable de recevoir nulle consolation cependant telesile me quitta sans que je pusse prononcer une seule parole car des que j'eus remarque par son action qu'elle avoit dessein de se retirer la raison m'abandonna et je ne scay plus ny ce qu'elle me dit ny ce que je fis je scay seulement qu'elle me tendit la main que je luy baisay aveque respect et qu'elle disparut a mes yeux un moment apres de sorte que n'esperant plus de revoir telesile je ne songeay plus qu'a partir j'eusse pourtant bien voulu me battre contre menecrate mais melesandre me fit comprendre que telesile ayant cent amants ce seroit une bizarre chose si j'entreprenois de les vouloir tous tuer enfin je partis deux jours apres cette entre-veue avec leontidas que vous voyez icy present que le roy de chipre avoit envoye a delphes et qui s'en retournoit en ce temps la comme toute terre m'estoit egale ou n'estoit pas telesile je suivis leontidas qui avoit fait amitie avec melesandre et je me resolus d'aller errer par toutes les isles de la mer egee comme j'ay fait tousjours depuis jusques a ce que le roy de chipre et le prince philoxipe m'ayent fait l'honneur de me donner le commandement de leurs troupes avec philocles vous jugez donc bien que cette derniere absence a 
 pour moy tout ce que l'absence peut avoir de rigoureux car elle doit estre encore longue menecrate comme je l'ay sceu et cent autres qui sont venus depuis que je suis parti de delphes sont toujours aupres de telesile diophante la presse continuellement de se resoudre et de choisir un mary menecrate est un fort honneste homme mes ennemis sont tousjours plus animez contre moy et tous mes rivaux sollicitent secretement de peur que l'on n'accourcisse mon exil en revoquant mon arrest car il s'est espandu quelque bruit que je suis la cause de la resistance de telesile et je ne voy enfin rien qui m'assure bien que telesile jusques icy ne soit pas mariee que scay-je ce qui doit arriver elle ne m'a donne que de l'esperance et par consequent elle m'a donne sujet de craindre que soit par vertu ou par foiblesse elle ne me rende malheureux ou en obeissant a son pere ou en se laissant gagner a menecrate voila o mon equitable juge par quelle experience j'ay connu toute la rigueur qu'il y a d'estre esloigne de ce que l'on aime et il ne me sera pas difficile de faire voir par raison aussi bien que par exemple que c'est un mal qui comprend tous les autres maux en effet comme l'amour prend naissance par la veue et qu'elle s'entretient par elle il s'ensuit sans doute que l'absence est ce qui luy est le plus oppose et que comme il n'est rien de plus doux que de voir ce que l'on aime il n'est aussi rien de plus cruel que de ne le voir pas les absences quand elles sont 
 courtes augmentent l'amour quand elles sont longues elles la changent en fureur et en desespoir quand elles ont un terme limite l'impatience fait que l'on n'a point de repos et quand leur duree est incertaine le chagrin trouble toute la douceur de l'esperance enfin soit qu'elles soient longues courtes sans terme ou limitees premeditees ou impreveues je soustiens qu'a quiconque scait aimer elles sont insuportables et bref que l'absence comprend tous les autres maux et est la plus sensible de toutes les douleurs en effet celuy qui soustient que n'estre point aime est le plus grand suplice de l'amour n'a t'il pas tort de mettre sa souffrance en comparaison de la mienne puis qu'a parler de ces choses en general celuy qui voit ses services mesprisez durant un temps considerable doit trouver le remede de son mal dans son propre mal et par un genereux ressentiment se guerit d'une passion si mal reconnue mais a un amant absent et aime que luy reste t'il a faire qu'a souffrir car de s'imaginer que le souvenir des plaisirs passez soit doux c'est une erreur en amour quand on est absent puis qu'au contraire la juste mesure des douleurs en ces rencontres est celle des felicitez dont on a jouy et dont on ne jouit plus celuy qui regrette une maistresse morte est sans doute digne de compassion mais apres tout il y a encore une notable difference de luy a un amant absent de la facon dont je l'imagine j'avoue toutefois qu'a ne considerer que les premiers jours de cette absence 
 eternelle que la mort cause entre les amants qu'elle separe c'est la plus grande douleur de toutes les douleurs mais il faut aussi que l'on m'accorde que le plus grand mal de la mort en ces funestes rencontres est l'absence de l'objet aime apres cela je ne craindray point de dire qu'aussi tost que ce grand coup qui estourdit la raison a fait son premier effet l'ame se trouvant en estat de ne plus rien craindre et de ne plus rien esperer vient peu a peu malgre elle dans un certain calme qui appaise insensiblement le tumulte de ses passions et qui affoiblit insensiblement aussi la douleur de celuy qui la souffre de sorte que tous les momens de sa vie les uns apres les autres emportent ou du moins diminuent quelque chose de son deplaisir mais l'absence ou l'esperance et la crainte et toutes les autres passions agisent est un suplice qui augmente tous les jours et qui n'a point de remede que sa propre fin ou celle de celuy qui la souffre mais me dira t'on la jalousie l'emportera du moins sur l'absence mais respondray-je a ceux qui le diront qui est ce qui a este long temps absent sans estre jaloux et quels effets peut causer la jalousie que l'absence ne cause aussi bien qu'elle il y a toutesfois cette distinction a faire qu'un jaloux qui voit sa maistresse a d'heureux momens et qu'un amant qui ne la voit point n'en scauroit avoir et puis il y a une si grande difference entre une douleur qui quelquesfois n'est fondee que sur un caprice et une que la raison appuye et authorise qu'il ne 
 faut que considerer la chose pour la connoistre un jaloux quand il est aupres de sa maistresse quoy que malheureux a des instants ou il a sans doute quelque plaisir soit a traverser les desseins de son rival soit a premediter sa vangeance et soit mesme a decouvrir quelque intrigue qu'il a voulu scavoir car encore que ces plaisirs ne soient pas plaisirs tranquiles ils sont pourtant tousjours plaisirs mais un amant absent est en un estat si malheureux qu'il ne trouve plaisir a rien ainsi je demande du moins o mon equitable juge que comme j'ay eprouve l'absence de toutes les facons dont on la peut esprouver et que je suis le plus malheureux de tous les amant j'aye aussi le plus de part en vostre compassionthimocrate ayant cesse de parler martesie se tourna vers cyrus comme pour luy demander ce qu'il luy sembloit de son recit et de ses raisons et cyrus respondant a son intention en verite luy dit il en soupirant vous seriez injuste si vous refusiez a thimocrate la compassion qu'il vous demande car son discours m'a si sensiblement touche que je ne scaurois l'exprimer seigneur luy respondit elle thimocrate a obtenu ce qu'il souhaite de moy des le premier de ses malheurs qui est venu a ma connoissance c'estant pas possible de connoistre un aussi honneste homme afflige sans s'interesser dans son deplaisir ne prenez pas tant de part a sa douleur interrompit philocles que vous ne reserviez quelque sentiment de pitie pour la mienne pour moy poursuivit le 
 prince artibie je n'ay que faire de demander que l'on me pleigne puis que mon mal est si grand qu'il ne faut que le scavoir pour m'en pleindre je ne scay adjousta leontidas si je seray pleint mais je scay bien qu'il n'y a point de comparaison des maux que j'ay soufferts a ceux qu'endure thimocrate vous me permettrez d'en douter repliqua cet amant absent pour en juger interrompit erenice il faut entendre vos malheurs et pour les entendre dit aglatidas il faut ne parler plus et les escouter il est vray reprit martesie mais comme thimocrate par ses raisons poursuivit elle a ce me semble parle le premier de philocles qui soustient que n'estre point aime est le plus grand mal de l'amour qu'en suitte il a respondu a ce que pourroit dire le prince artibie qui croit que le plus rigoureux suplice de cette passion est de voir mourir ce que l'on aime et qu'ainsi leontidas qui met la jalousie pour le tourment le plus cruel de tous a este nomme le dernier il me semble seigneur dit elle regardant cyrus qu'il faudroit suivre cet ordre et que philocles devroit parler le premier des trois qui restent cyrus ayant aprouve son opinion et philocles s'estant place vis a vis de luy et de martesie qui le devoit juger il commenca son discours en ces termes 
 
 
 
 
 l'amant non-aime
 
 
seconde histoire
 
 
comme vous scavez la fin de mon avanture auparavant que d'en avoir apris le commencement ny la suitte et que par consequent cette agreable suspension qui fait que l'on escoute mesme quelquesfois les choses fascheuses avec plaisir ne se peut trouver dans mon recit je pense qu'il est a propos de n'abuser pas de vostre patience par une narration extremement estendue je vous diray donc seulement qu'encore que je sois ne sujet du roy de chipre ma maison ne laisse pas d'estre originaire de corinthe et que j'ay l'honneur d'estre allie du sage periandre qui en est aujourd'huy souverain a peine eus-je donc atteint ma dixieme annee que mon pere m'envoya en cette cour la chez un oncle que j'y avois et sous la conduitte d'un gouverneur qu'il me donna en partant avec intention que j'y demeurasse car comme il avoit alors plusieurs enfans il fut bien aise que son nom ne s'esteignist pas en son ancienne patrie comme il alloit faire n'y ayant plus que mon oncle qui le portast et qui estoit desja assez vieux je ne m'amuseray point a vous dire ce qu'est la fameuse corinthe car je parle devant des personnes si intelligentes et si bien instruites de tout ce qu'il y a au monde digne d'estre sceu que ce seroit faire une chose absolument inutile 
 que de les entretenir de la beaute de la magnificence et de la splendeur de corinthe il n'y a donc personne icy qui n'aye sans doute oui parler de cet isthme celebre si connu par toute la mer egee de ce superbe chasteau qui commande cette belle ville et qui la deffend de ce port si grand et si bon qui l'embellit infiniment de ce grand commerce qui la rend si peuplee qui cause sa richesse qui y met l'abondance et les plaisirs et qui ne scache en effet que tout ce qui peut rendre une ville agreable se trouve sans doute en celle la le prince qui la gouverne est un homme de grand esprit la reine sa femme qui s'appelle melisse est encore une tres belle princesse quoy qu'elle ait un fille qui est sans contredit des plus belles et des plus accomplies personnes du monde voila donc l'estat ou estoit la maison royale lors que j'arrivay a corinthe ce n'est pas que periandre n'eust un fils mais il demeuroit a epidaure aupres de son ayeul maternel qui en estoit prince ainsi tout le divertissement de la cour estoit attache a melisse et a la princesse cleobuline sa fille et certes je suis oblige de dire que si je fusse ne avec beaucoup de disposition au bien j'estois en lieu pour profiter extremement car la cour de periandre estoit tousjours remplie des plus grands hommes de toute la grece et il aime tellement a faire honneur aux estrangers que son palais estoit tousjours plein de gens de nations differentes mais comme je n'estois pas alors en un age qui me permist de chercher la conversation 
 des sages et des scavants je m'arrestay bien plus a aprendre ce qui me pouvoit divertir que ce qui me pouvoit instruire le fameux arion de qui l'admirable voix soutenue par les accords ravissans de sa merveilleuse lire l'a rendu celebre par tout le monde fut mon maistre et mon amy tout ensemble et j'eus une si forte passion pour la musique qu'au lieu d'estre mon divertissement elle devint presques mon occupation en effet mon gouverneur me reprit quelquesfois d'une chose tres louable de foy parce que par l'attachement extraordinaire que l'y avois je la pouvois rendre blasmable je commencay donc de partager un peu mon coeur et le celebre thespis estant venu a corinthe je fus charme de sa poesie et de ses belles comedies de sorte que comme j'avois un peu apris a chanter avec arion je devins poete avec thespis y ayant sans doute je ne scay quelle facilite dans mon naturel qui faut que je me change aisement en ce que l'aime la peinture ayant en suitte touche mon inclination j'apris aussi a dessigner et sans estre excellent en pas une de ces choses je puis dire que j'en scavois un peu de toutes ce fut donc de cette sorte que je me divertis jusques a ce qu'il pleust a l'amour de troubler mes plaisirs par les mesmes choses qui les avoient faits durant si long temps et voicy comme ce malheur m'arriva cleobule un de ces fameux sages de grece et prince des lindes avoit envoye vers periandre pour une affaire assez importante 
 mais son agent estant mort a corinthe je fus choisi pour aller vers cleobule car j'avois desja plus de vingt ans et comme ce prince a une fille nommee eumetis que le peuple apelle quelquesfois cleobuline a cause de son pere quoy que ce nom ne soit pas le sien et que ce soit celuy de l'illustre fille de periandre j'avoue que ce voyage me donna quelque plaisir parce que j'avois une si forte envie de connoistre la princesse des lindes que l'on n'en peut pas avoit davantage ayant tant entendu dire de choses de son esprit et de sa vertu que comme je n'avois encore nul attachement a corinthe je fus bien aise d'en partir comme la princesse cleobuline me faisoit l'honneur de m'estimer plus que je ne meritois et qu'elle avoit un commerce tres particulier avec cette excellente personne a cause de la conformite qui se trouvoit en leur esprit et en leur humeur elle me fit la grace de luy escrire une lettre avec intention de me la donner afin que l'en fusse mieux receu et comme cette flateuse et obligeante lettre a este la cause de mon amour je l'ay si bien retenue que je ne pense pas y changer une parole en vous la recitant ce n'est pas que je ne rougisse de confusion d'estre oblige de vous la dire pour vous faire mieux comprendre la naissance de ma passion mais puis qu'elle est le commencement de mon avanture il faut que je vous la die voicy donc comme elle estoit 
 
 
 
 la princesse cleobuline a la princesse eumetis 
 
 
 quelque part que je prenne a la joye que va recevoir philocles en vous voyant et a celle que sa connoissance vous donnera je connois bien que je ne suis ny assez bonne amie ny assez bonne parente pour preferer les interests d'autruy aux miens puis que je ne me resjouis pas assez ce me semble de ce que vous aurez le plaisir de connoistre en la personne de philocles ce que corinthe a de meilleur et de ce qu'il verra en la vostre ce que la grece a de plus illustre ce petit sentiment jaloux ne m'empeschera pourtant pas de vous dire ce que sa modestie luy fera sans doute cacher c'est qu'outre toutes les qualitez essentielles qui ont accoustume de faire toutes seules un honneste homme il possede encore celle de disciple d'apollon et de favory des muses mais j'entens principalement de ces muses galantes qui sont tant de vos amies obligez le donc a vous faire confidence de ce qu'il cache aveque soin a toutes les personnes qui ne vous ressemblent pas et faites qu'il vous montre des vers des crayons et des airs de sa composition je l'ay charge de m'apporter le portrait de vostre visage et de vostre esprit ne le forcez pas s'il vous plaist a vous le derober malgre vous et donnez luy tout le temps qui luy sera necessaire pour s'acquitter dignement d'une si agreable commission faites de plus un echange de ses vers avec ces admirables enigmes que vous faites et qui causent une si grande inquietude a ceux qui les veulent deviner mais 
 apres tout souvenez vous que je ne fais que vous confier le thresor que je vous envoye et que je ne pretens pas vous le donner renvoyez le moy donc genereusement et ne detruisez pas corinthe en retenant philocles aupres de vous comme je vous ay descouvert ce qu'il vous auroit peut-estre cache aprenez moy aussi a son retour quel progres il aura fait dans vostre esprit quelles belles choses il aura escrites aupres de vous et quelles conquestes il aura faites parmy vos dames car il est trop modeste pour croire que je puisse rien apprendre de luy qui luy soit avantageux et trop judicieux aussi pour me parler d'autre chose que de vous quand il remendra je vous en dirois davantage mais je veux vous laisser encore quelques vertus a descouvrir en son ame dont je ne vous parle point quoy qu'elle soit plus belle que son esprit apres cela vous vous souviendrez s'il vous plaist qu'il est mon parent que vous m'avez promis d'estimer tout ce qui m'est cher et que je suis tousjours 
 
 
 cleobuline 
 
 
cette flateuse lettre estant escrite la princesse comme je fus prendre conge d'elle me dit avec autant de galanterie que de civilite qu'elle m'engageoit a bien des choses par la lettre qu'elle escrivoit a l'illustre eumetis mais qu'elle n'en estoit pourtant pas en peine scachant bien que je ne la ferois pas passer pour personne preoccupee madame luy dis-je ce que vous me dittes me fait peur et j'aprehende bien que voulant m'estre favorable vous ne me detruisiez voyez me dit elle en me donnant sa lettre 
 ouverte si vous ne soustiendrez pas dignement ce que je dis de vous je voulus alors m'excuser de la voir toutesfois me l'ayant commande je me mis en estat de luy obeir mais a peine eu- je leu la premiere page que rougissant de honte et n'osant plus continuer de lire ha madame luy dis-je que faites vous et que vous ay-je fait que vous veuilliez me rendre un mauvais office d'une maniere si ingenieuse non madame luy dis-je encore en la luy voulant rendre je ne scaurois me resoudre de porter moy mesme ce qui me doit deshonnorer vous le verrez du moins me dit elle en riant quand ce ne seroit que pour vous aprendre comme vous devez estre si vous ne voulez pas tomber d'acord que vous soyez ce que je dis et comme je m'en deffendis encore elle reprit la lettre et la leut tout haut j'avoue que j'en estois si confondu que je ne pouvois m'empescher de l'interrompre et quoy que la louange soit une douce chose principalement aux jeunes gens j'eus pourtant peur effectivement que je ne pusse soustenir par ma presence le bien que la princesse cleobuline disoit de moy voyant donc ma resistance elle se servit de son pouvoir absolu pour me la faire prendre ainsi apres m'avoir commande de la fermer il falut que je la prisse et que je luy promisse de la rendre je ne pus toutefois m'y resoudre quoy que je ne pusse non plus la suprimer ce n'est pas que je ne sceusse bien qu'elle me pouvoit nuire estant certain que c'est une assez dangereuse chose que les louanges excessives 
 dans les nouvelles connoissances mesme aux personnes les plus accomplies mais c'est enfin qu'il n'est pas aise de resister a la flaterie de sorte que sans scavoir bien precisement ce que je ferois de cette lettre je la portay et je partis avec un homme de qualite appelle antigene de mesme age que moy qui venoit faire le mesme voyage et qui est assurement un aussi agreable homme qu'il y en ait jamais eu a corinthe nous estions amis fort particuliers en ce temps la nous estions de mesme taille a peu pres de mesme air et de mesme mine nous aimions les mesmes choses et il se mesloit aussi bien que moy de vers de peinture et de musique si la princesse cleobuline eust sceu qu'il eust deu faire ce voyage elle auroit sans doute parle de luy dans il lettre car elle l'estimoit assez mais il s'en cacha a tout le monde ne voulant pas que son pere sceust ou il alloit a cause de quelque interest de famille qui seroit oppose a sa curiosite nous nous embarquasmes donc antigene et moy et nous arrivasmes a ialisse qui est la ville ou le prince cleobule fait ordinairement son sejour je luy donnay le paquet que je luy aportois de la part de periandre je luy rendis conte de l'affaire qui estoit entre eux et je luy presentay antigene qu'il receut tres bien et dont il connoissoit le nom mais il se trouva que la princesse sa fille estoit aux champs a deux journees du lieu ou nous estions accompagnee de beaucoup de dames de la ville avec intention de s'y divertir quelques 
 jours trouvant donc cette occasion je m'en voulus servir et faisant connoistre a cleobule que j'avois une lettre pour la princesse eumetis et que estois bien fasche de n'oser partir d'aupres de luy pour la luy aller porter il me respondit selon mon intention qu'il n'estoit pas juste de priver si long temps sa fille du plaisir qu'elle auroit de recevoir des nouvelles d'une princesse qu'elle honoroit beaucoup mais qu'aussi ne seroit il pas a propos me dit il fort civilement qu'il se privast du plaisir qu'il avoit de me voir en me donnant la permission de l'aller porter moy mesme qu'ainsi il donneroit ordre a un des siens de la venir prendre de mes mains afin de la luy rendre et que par cette mesme voye il ordonneroit a la princesse sa fille de revenir voulant que je visse sa cour avec tout son ornement car il estoit veuf depuis quelques annees la chose se passa donc de cette sorte on vint prendre la lettre que j'avois pour cette princesse je la donnay et elle la receut par une autre main que la mienne obligeant celuy qui la luy rendit de luy faire scavoir que l'en usois ainsi par le commandement du prince son pere cependant il faut que vous scachiez qu'il y avoit une famille de corinthe de gens de la premiere qualite habituee en ce lieu la dont le chef se nommoit alasis qui avoit une fille appellee philiste que la princesse des lindes avoit menee avec elle cette personne a sans doute une beaute fort eclatante ce n'est pas que ce soit un visage dont tous les traits 
 soient regulierement beaux mais elle est jeune blonde blanche de belle taille de bonne mine et comme je l'ay desja dit d'un fort grand esclat et d'un abord surprenant cette personne a aussi beaucoup d'esprit et de l'esprit agreable en conversation estant donc aupres d'eumetis lors que celuy qui portoit la lettre de la princesse cleobuline la luy rendit apres qu'elle l'eut veue elle se tourna vers philiste et la luy monstrant voyez luy dit elle ce que la princesse de corinthe me mande d'un de ses parens philiste ayant leu cette lettre en verite dit elle madame si philocles est fait comme il est depeint la princesse cleobuline a raison de l'appeller un thresor et vous le redemander bientost ouy repliqua t'elle en sousriant mais pour le luy pouvoir rendre il faudra que la belle philiste ne le retienne pas par ses charmes comme il y a apparence qu'elle fera s'il est vray que la ressemblance face naistre l'amour ce discours est bien obligeant et bien flateur respondit philiste mais adjousta t'elle madame il n'est pourtant pas tout a fait mal fonde car si philocles avoit autant d'envie de me voir que j'en ay de le connoistre ce seroit desja un assez grand commencement d'amitie je vous assure adjousta t'elle que je prevoy que si vous ne retournez bientost a ialisse cette curiosite me donnera de l'inquietude enfin dit elle en riant car c'est une personne assez gaye si philocles ressemble son portrait il a sans doute tout ce que je luy pourrois souhaitter 
 si je voulois choisir un amy agreable un galant accompli ou un mary tres parfait et philiste reprit la princesse a sans doute aussi tout ce qu'il faut pour conquerir le coeur d'un aussi honneste homme que philocles paroist l'estre par ce que m'en dit la princesse de corinthe mais luy dit elle philiste il ne seroit pas juste qu'estant venu libre il s'en retournast esclave c'est pourquoy j'ay presque envie de n'obeir point au prince mon pere qui m'ordonne de m'en retourner demain ha madame luy dit alors philiste ne me desesperez pas s'il vous plaist car je vous assure que je ne scay pas trop bien si je pourrois demeurer aupres de vous si vous ne vous en retourniez point j'ay une forte impatience de connoistre un homme comme on vous represente celuy la ce fut de cette sorte que ces deux personnes se divertirent en parlant de moy car la princesse des lindes me l'a raconte depuis mais pour demeurer dans les termes que je me suis prescrit au commencement de mon discours je vous diray donc que le reste de ce jour la et celuy qui le suivit je fus le sujet de l'enjouement de philiste qui ne parla que de moy et tant que le chemin dura mon nom entretint toute la compagnie les filles de la princesse faisoient la guerre a philiste et tesmoignoient toutes une si forte envie de me connoistre que je pense que si j'eusse sceu ce qui se passoit je m'en serois retourne a corinthe sans voir la princesse des lindes enfin elle arriva a jalisse il est vray que ce fut si extraordinairement 
 tard a cause de quelque accident qui estoit arrive a ses chariots que passant devant le logis de philiste elle l'y laissa quelque resistance que par respect elle luy peust faire et pour continuer de luy faire encore la guerre philiste luy dit elle en la quittant souvenez vous que je vous ay priee de cacher demain la moitie de vos charmes quand vous viendrez au palais alors sans donner loisir a philiste de respondre le chariot marcha et eumetis fut trouver le prince cleobule dans son cabinet ou il estoit retire il y avoit desja long temps de sorte que je n'estois plus aupres de luy et ce ne fut que le lendemain qu'antigene et moy eusmes l'honneur de la saluer mais ce qu'il y eut d'admirable fut que lors que le prince cleobule nous fit la grace de nous presenter a elle le matin comme elle alloit au temple et qu'elle traversa un jardin ou nous estions apres du prince son pere elle trouva tant de conformite entre antigene et moy que n'ayant pas entendu nos noms bien distinctement elle douta lequel des deux estoit celuy dont la princesse cleobuline luy avoit parle dans sa lettre de sorte que nous en faisant un compliment qui nous obligeoit tous deux elle me mit dans la necessite de me faire connoistre en luy disant que j'estois celuy pour qui la princesse cleobuline luy avoit parle conme en ayant seul besoin joint luy dis-je madame qu'elle n'a pas sceu qu'antigene deust venir icy elle redoubla alors sa civilite et antigene ayant fait connoistre parce 
 qu'il luy dit qu'il n'estoit pas une personne ordinaire nous l'accompagnasmes au temple et l'apresdisnee nous fusmes chez elle ou elle me parla tres long temps de la princesse cleobuline avec tous les tesmoignages d'estime et d'amitie qu'il est possible de rendre elle me demanda si elle n'estoit pas tousjours la plus belle chose du monde elle s'informa de ses plasirs et de ses occupations et passant d'un discours a l'autre elle eut la civilite de me dire durant qu'antigene parloit a d'autres dames qu'elle commencoit de me reconnoistre et qu'elle se vouloit un grand mal de ce qu'elle avoit pu douter un moment lequel d'antigene et de moy estoit philocles mais me dit elle pour me punir de cette faute je veux voir si une belle corinthienne que nous avons icy et qui se pique aveque raison d'avoir l'esprit fort esclaire vous connoistra sans qu'on le luy die car si cela arrive je seray punie de mon erreur et s'il n'arrive pas j'en seray du moins consolee je respondis a cela comme je devois mais elle sans m'escouter envoya scavoir de la sante de philiste et luy demander pourquoy elle ne la voyoit pas ce jour la celuy qui eut ordre d'aller faire ce message s'en estant aquite revint luy dire a demy bas mais non pas tant que je ne l'entendisse bien que philiste la remercioit tres humblement de la grace qu'elle luy faisoit que si elle ne se fust pas trouvee un peu mal elle auroit eu l'honneur de la voir mais que son miroir ne luy ayant pas persuade le matin qu'elle fust en 
 estat de faire des conquestes elle ne la verroit point qu'elle n'eust mieux dormi cette princesse se mit a rire de ce message certainement dit elle en parlant a une dame nommee stesilee qui estoit alors aupres d'elle philiste est admirable et abaissant la voix elle luy dit en peu de mots le message qu'on luy venoit de faire de sa part et ce qui l'avoit cause il faudroit madame luy dit stesilee que vous luy fissiez l'honneur de l'aller visiter et que pour la surprendre vous y menassiez ces deux estrangers la princesse qui ne cherchoit qu'a se divertir et qui ne scavoit pas qu'il y avoit un sentiment d'envie entre stesilee et philiste qui faisoit qu'elle souhaittoit qu'elle fust veue negligee y consentit et nous mena antigene et moy chez cette belle corinthienne mais auparavant elle nous dit beaucoup de bien de cette personne et nous n'eusmes alors gueres moins d'envie de la connoistre qu'elle en avoit de me voir pour antigene elle n'avoit point ouy parler qu'il fust a jalisse et ne l'avoit mesme jamais veu car comme je l'ay dit elle n'estoit pas nee a corinthe quoy que son pere en fust et elle estoit nee a jalisse nous suivismes donc le chariot de la princesse dans un autre et comme nous fusmes arrivez a la porte de philiste elle se fit malicieusement donner la main par antigene afin de la mieux tromper et m'obligeant d'aider a marcher a stesilee et de la suivre de bien pres nous trouvasmes que philiste estoit effectivement en habit de personne qui 
 se trouvoit mal quoy qu'elle n'en eust ny le taint ny les yeux et qu'elle fust aussi propre que si elle eust este en sante parfaite cette belle personne estoit seule dans sa chambre fort occupee a accommoder des pierreries comme si elle eust eu dessein de se parer le soir ou le lendemain pour aller au bal quoy philiste luy dit la princesse le croyois vous trouver au lit et je vous trouve sans doute preste d'aller a quelque feste publique pardonnez moy madame luy dit elle en riant aussi bien qu'elle mais vous me trouvez avec le dessein de me preparer a la guerre car vous scavez bien que c'est avec de pareilles armes dit elle en abaissant la voix et en montrant les perles et les diamans qui estoient sur sa table que celles qui ne se fient pas a la beaute de leurs yeux ont recours aux occasions importances en voicy une qui l'est beaucoup luy dit la princesse respondant tout haut car je vous amene deux philocles au lieu d'un en disant cela elle nous fit avancer antigene et moy egalement mais philiste faisant l'estonnee deux philocles madame luy dit elle ha cela n'est pas possible et j'ay bien peine a croire qu'il y en ait seulement un en toute la terre non non luy dit la princesse qui nous avoit deffendu de rien dire qui peust apprendre a philiste lequel estoit veritablement philocles vous n'en serez pas quitte a si bon marche car il faut que je voye si vous qui aimez tant la peinture vous connoissez effectivement en portraits c'est pourquoy dit elle je vous 
 donne deux heures a connoistre lequel de ces deux illustres estrangers ressemble au portrait que je vous ay fait voir dans la lettre de la princesse cleobuline vous scavez qu'il est de bonne main adjousta t'elle et qu'ainsi il ne peut manquer de ressembler parfaitement mais madame luy respondit philiste l'avez vous connu vous qui voulez que je le connoisse vous le scaurez apres repliqua t'elle et s'estant alors assise a la ruelle de philiste elle voulut que cette belle personne fust entre antigene et moy je vous avoue que cette fille me charma d'abord et par le grand eclat de sa beaute et par la maniere dont elle parloit je scavois mesme desja qu'elle souhaitoit de me voir et le message que j'avois entendu me flatta et disposa mon coeur a desirer ardemment qu'elle ne prist pas antigene pour moy il me sembla mesme qu'antigene desiroit au contraire d'estre pris pour ce qu'il n'estoit pas et nous estions tous deux si interdits qu'a parler sincerement nous fusmes quelques momens que luy ny moy ne ressemblions gueres le philocles de la lettre de cleobuline mais encore dit alors la princesse qu'en croyes vous philiste et lequel des deux pensez vous estre cet homme si accompli qui est universellement scavant en toutes les choies agreables et pour lequel vostre curiosite vous a deja donne tant d'inquietude comment voulez vous madame reprit elle que j'ose le nommer apres ce que vous dites et pourquoy voulez vous que je me face un 
 ennemy de celuy que je ne nommeroy pas vous ne songez pas bien a ce que vous dites luy repliqua la princesse car si vous ne dittes rien vous les desobligerez tous deux et de l'autre facon vous en obligerez du moins un pour moy luy dit antigene l'esprit tout esmeu je suis fort assure que quoy que vous disiez je ne seray jamais vostre ennemi car si je suis philocles je scay bien que je ne suis pas celuy de la lettre de la princesse de corinthe et si je ne le suis pas repris-je je scay bien aussi que j'aurois tort de me pleindre de n'estre pas pris pour un autre non non dit la princesse je ne scaurois souffrir que vous parliez davantage je ne veux point que vous aidiez a philiste a vous connoistre elle de qui l'esprit penetrant se vante quelquesfois de descouvrir les sentimens du coeur les plus cachez elle vous voit elle vous a entendu parler il n'en faut pas davantage respondez donc precisement philiste luy dit elle en nous montrant de le main lequel est philocles de ces deux pretendus philocles je ne scay madame luy dit philiste avec le plus agreable chagrin du monde lequel est veritablement philocles mais je scay bien adjousta t'elle en se tournant cruellement pour moy vers antigene que je souhaite que ce soit celuy cy vous faites bien de le souhaitter luy dit la princesse ravie qu'elle n'eust pas devine car vous ne pouvez pas faire qu'il le soit effectivement et tout ce qu'il peut pour vostre satisfaction est qu'en effet il est digne 
 de l'estre pleust aux dieux madame reprit antigene avec beaucoup de joye que ce que vous ditte fust vray et pleust aux dieux repris-je tout confus n'estre point philocles et estre a la place d'antigene jamais il ne s'est veu de sentimens plus meslez que je furent ceux de toutes les personnes de cette compagnie la princesse des lindes estoit bien aise que philiste n'eust pas devine et elle estoit pourtant marrie et voir qu'il avoit paru quelque leger chagrin dans mes yeux philiste de son coste estoit faschee qu'antigene ne se nommast pas philocles et qu'on luy peust reprocher de s'estre trompee stesilee estoit fort satisfaite de ce que philiste n'avoit pas bien devine antigene estoit ravy de joye quoy qu'a ma consideration il n'osast le tesmoigner mais pour moy je n'avois que de la confusion et du despit cependant ces deux sentimens qui ont accoustume de n'estre pas fort propres a contribuer quelque chose a faire naistre et a entretenir l'amour servirent pourtant a ma passion et je creus d'abord que je ne me determinois a faire connoistre a philiste que je n'estois pas tout a fait indigne d'estre philocles que par un sentiment de gloire mais en effet ce fut par un sentiment fort tendre et fort passionne belle philiste luy dis-je avec un serieux qui paroissoit malgre moy sur mon visage vous ne vous estes trompee qu'au nom estant certain qu'antigene a toutes les qualitez du philocles de la princesse de corinthe antigene reprit mon amy qui estoit desja 
 devenu mon rival n'a pas tant d'obligation que vous pensez a cette belle personne et comment l'entendez vous reprit la princesse c'est madame repliqua t'il qu'elle n'a pas dit positivement qu'elle croyoit que je fusse philocles et qu'elle s'est contentee de souhaiter que je le fusse cela est ce me semble encore plus obligeant interrompit stesilee car si elle avoit dit simplement quelle croyoit que vous l'estiez ce n'auroit este qu'une marque de son estime mais ayant fait un souhait qui vous est si avantageux c'en est une de son inclination il n'est pas necessaire interrompit philiste en sous-riant que vous preniez la peine d'expliquer mes sentimens en ma presence car si quelqu'un en doute je les luy expliqueray moy mesme non madame luy dis-je ne vous expliquez pas davantage s'il vous plaist puis que je craindrois qu'antigene ne mourust de joye et moy de douleur si vous luy donniez plus de marques de vostre inclination et si j'en recevois davantage de vostre aversion pour le veritable philocles philiste m'entendant parler ainsi voulut me dire quelque chose de civil pour se racommoder aveque moy mais plus elle vouloit parler et plus elle s'embarrassoit car voyant l'obligation que luy avoit antigene elle ne vouloit pas la diminuer si bien que ne pouvant trouver precisement a s'exprimer dans cette juste mediocrite qu'elle cherchoit la princesse en rioit avec stesilee et prenoit un fort grand plaisir de remarquer son inquietude de sorte 
 que s'en apercevant je voy bien madame luy dit elle que vous vous moquez de moy de ce que je voudrois en obliger deux au lieu d'un mais scachez poursuivit elle toute en colere que puis qu'antigene n'est pas philocles pour tout le reste du monde il le sera pour philiste et je suis bien trompee dit elle si quand il n'auroit pas toutes les qualitez que la princesse de corinthe attribue au veritable philocles ma conversation ne les luy donne en peu de temps j'en ay grand besoin luy dit antigene et ce n'est que par la que je puis pretendre a quelque gloire vous en estes desja si couvert luy dis-je que je ne vous connois plus mais enfin pour n'abuser pas de vostre patience le reste du jour se passa de cette sorte et apres avoir accompagne la princesse jusques a sa chambre nous nous retirasmes ensemble antigene et moy car nos apartemens se touchoient mais nous nous retirasmes tous deux sans nous parler et apres avoir este ainsi quelque temps dans ma chambre ou il estoit entre vous resvez sans doute a vostre gloire luy dis-je antigene je pense me dit il comment je pourray faire pour soutenir le grand nom que la belle philiste m'a donne mais vous poursuivit il en riant ne me plaignez vous pas de me voir si charge et ne voulez vous point m'inspirer pour quelques jours seulement toutes vos bonnes qualitez afin de sauver l'honneur de philiste philiste luy dis-je a tant de gloire d'avoir connu vostre merite comme elle a fait et d'avoir peut estre encore 
 conqueste vostre coeur que je ne la trouve pas fort a pleindre et philocles auroit plus de besoin du secours d'antigene qu'antigene n'a besoin du sien je voulois par ce discours obliger mon amy a me descouvrir ses sentimens mais il ne le voulut pas si bien qu'agissant a son exemple je ne luy parlay plus de philiste
 
 
 
 
cependant admirez un peu je vous prie le caprice de ma fortune comme philiste estoit une personne fort glorieuse et un peu bizarre elle eut un si sensible despit de s'estre trompee qu'elle en eut effectivement de l'aversion pour moy et se resolut tellement de faire valoir les bonnes qualitez d'antigene que quand il eust este de ses plus anciens amis elle ne se fust pas plus interessee a sa gloire qu'elle faisoit joint aussi qu'a mon advis son inclination pancha de ce coste la ce qui causoit son plus grand despit estoit que lors qu'elle avoit nomme antigene elle avoit d'eu effectivement avoir connu par finesse qu'il estoit philocles et c'est pourquoy elle s'estoit hasardee a prononcer si hardiment car comme elle avoit entendu dire que je ne chantois pas mal elle avoit pris soin d'obscurcir le son de sa voix et celuy de la mienne en parlant et ayant trouve plus de douceur en celle d'antigene elle avoit creu qu'il estoit philocles car pour les choses que nous avions dittes l'un et l'autre il y avoit assez d'egalite cependant je remis cette belle personne plusieurs fois et comme toute la cour sceut cette petite avanture tout le monde luy en faisoit la guerre 
 ce qui augmenta tellement sa bizarre resolution qu'elle ne pouvoit plus souffrir qu'on luy dist du bien de moy ce n'est pas qu'elle ne fist semblant qu'elle n'agissoit ainsi que par galanterie mais en effet je suis persuade qu'elle eut de l'aversion pour ma personne et de l'inclination pour antigene des le premier moment qu'elle nous vit nous voila donc tous deux bien occupez luy a faire voir qu'il ressembloit mieux que moy au philocles de la lettre de la princesse de corinthe et moy aussi a montrer que je n'estois pas tout a fait indigne de ses louanges or il est certain que soit a la consideration de la princesse cleobuline ou par mon propre bonheur la princesse des lindes me fit la grace de prendre mon parti et que toute la cour a son exemple fit quelque difference de philocles a antigene mais en recompense aussi la belle philiste en fit natablement d'antigeno a philocles car soit en conversation en promenade ou en bol je voyois tous les jours faite mille choses qui me deplaisoient a la personne du monde qui plaisoit le plus malgre moy je dis malgre moy parce qu'il est certain que je fis tout ce que je pus pour ne l'aimer pas mais il me fut impossible et il y avoit je ne scay quel air galant et enjoue dans son esprit qui faisoit que je ne luy pouvois resister de sorte que je me trouvay tres malheureux des les premiers jours de ma passion et plus malheureux que ceux qui le sont par cent mille accidens qui peuvent arriver en amour estant certain que l'aversion 
 toute simple est une chose que l'on ne scauroit presque jamais vaincre par adresse la cruaute se laisse flechir par des larmes la fierte par des soumissions une humeur imperieuse se gagne par une obeissance aveugle une personne inconstante revient quelquesfois de sa foiblesse par une fermete sans egale et l'on scait au moins ce qu'il faut faire pour se soulager mais lors qu'il s'agit de vaincre une aversion sans sujet toute la prudence humaine n'y scauroit rien faire puis qu'il est vray que c'est une chose qui change tous les objets aussi bien que la jalousie cependant je ne trouvois pas mesme que je pusse avoir la consolation de me pleindre de philiste car disois-je que veux-je qu'elle face elle a un sentiment qui est ne dans son coeur sans son consentement et ou sa raison n'a rien contribue et puis qu'il y a des gens qui haissant les roses que tant d'autres personnes aiment comment puis-je vouloir mal a philiste de la haine secrette qu'elle a pour moy aussi fut-ce par ce raisonnement que je m'obstinay a l'aimer la chose en vint pourtant aux termes que quoy que philiste ne fust pas incivile elle ne put toutesfois estre dissimulee et l'on s'aperceut en mesme temps et de quelque legere inclination qu'elle avoit pour antigene et d'une assez forte aversion qu'elle avoit pour moy pour peu qu'il dist quelque chose d'agreable elle le louoit avec exces et quand j'eusse dit les plus belles choses du monde elle n'en auroit jamais fait apercevoir les autres ny fait semblant de s'en apercevoir 
 elle mesme si elle dancoit dans quelque assemblee avec antigene c'estoit d'un air qui faisoit aisement connoistre qu'elle estoit menee par une main qui luy plaisoit elle en avoit meilleure grace ses yeux en estoient plus brillans et plus guais elle en dancoit plus legerement et plus agreablement elle attiroit les regards de toute la compagnie et leur donnoit autant de plaisir qu'elle me causoit de chagrin et d'admiration tout ensemble mais au contraire lors que je l'allois prendre quelque contrainte qu'elle se fist ce n'estoit plus la mesme personne et je pense que si elle n'eust eu peur qu'antigene l'eust veue mal dancer elle n'eust pas mesme este en cadence tant elle avoit une action languissante et negligee et la chose en fut a tel exces que la princesse luy en parla un jour philiste luy dit elle je vous avois priee de cacher la moitie de vos charmes a philocles mais je n'avois pas entendu que vous luy montrassiez coure vostre incivilite et il me semble vous ne feriez pas mal de partager un peu plus egalement les graces que vous faites a quelques autres mais madame luy respondit elle en riant ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit point que philocles s'en retournast esclave a corinthe ouy repliqua la princesse mais je ne veux pas qu'il s'en aille mal satisfait de jalisse c'est pourquoy si vous me voulez obliger encore une fois philiste soyez un peu plus egale en vos civilitez philiste rougit a ce discours car elle comprit bien que la princesse l'accusoit adroitement 
 de quelque complaisance pour antigene neantmoins faisant semblant de ne s'en apercevoir pas elle luy dit simplement qu'elle apporteroit soing a se corriger et en effet je fus quelques tours que je la trouvay un peu plus civile et comme je ne scavois pas encore le discours que la princesse luy avoit fait j'eus une joye extreme de ce changement et antigene qui n'estoit pas moins amoureux de philiste que moy en eut un desplaisir fort sensible comme il avoit eu plusieurs occasions de luy parler il avoit desja eu quelques conversations particuliers avec elle ou a mon advis il luy avoit fait comprendre une partie de ses sentimens mais pour moy il ne m'avoit pas este possible d'en faire autant pendant cet heureux intervale ou elle fut un peu plus complaisante ayant trouve moyen de l'entretenir a une promenade je me resolus de ne perdre pas un temps si precieux de sorte qu'a la premiere occasion qu'elle me donna de pouvoir changer la conversation indifferente en une un peu plus particuliere est il possible luy dis je belle philiste que vous ne vous soyez pas opposee au bonheur dont je jouis presentement et avez vous pu vous resoudre enfin a connoistre philocles pour ce qu'il est c'est a dire poursuivis-je sans luy donner loisir de m'interrompre pour le plus fidele et le plus passionne de vos serviteurs ha philocles dit elle je vous connois encore bien mieux dans la lettre de la princesse de corinthe que par le discours que vous me faites le portrait 
 dont vous me parlez luy dis-je est un portrait flate et je n'ay pas deu trouver estrange que vous n'ayez pas creu qu'il fust fait pour moy mais le discours que je vous fais est un discours sincere j'en serois bien faschee interrompit elle assez fierement et pour vostre interest et pour le mien vous n'avez donc qu'a vous en affliger luy dis-je car il n'est pas plus vray que vous estes la plus belle personne du monde qu'il est certain que je suis n'achevez pas dit elle philocles de peur de me forcer a vous respondre aigrement et soyez persuade que puis que je ne vous ay pu connoistre quand je le voulois je ne vous connoistray pas non plus quand vous le voudrez vous me connoistrez luy dis-je malgre vous en vous connoissant n'estant pas possible que vous puissiez ignorer l'inevitable force des charmes de vostre beaute et de vostre esprit et de quelle sorte ils m'ont attache a vostre service non philocles me dit elle ne vous y trompez pas je ne scay jamais que ce que je veux scavoir mes yeux ne me montrent que ce qui me plaist et ma raison mesme s'accommode quelquesfois a mes desirs parce qu'ils ne sont pas injustes et code aussi quelque chose a ma volonte il me seroit peut-estre plus avantageux luy dis-je froidement que vostre volonte cedast quelquesfois a vostre raison que voulez vous que j'y face dit elle en riant et que ne prenez vous le conseil que vous me donnez s'il est vray que vous en ayez besoin si ma raison 
 me disoit luy repliquay-je que ce fust un crime de vous aimer je pense que je tascherois de ne le commettre point quoy que ce fust sans doute inutilement et quand la mienne me voudroit persuader reprit elle que philocles seroit le plus aimable de tous les hommes philiste ne l'aimeroit pourtant pas par quel chemin peut on donc aller a vostre coeur luy dis-je je n'en scay rien moy mesme respondit elle et s'il est vray qu'il y ait quelque sentier destourne qui puisse un jour y conduire quelqu'un il faudra que le hazard le luy fasse peut-estre trouver puis que cela est luy respondis-je je me resous a le chercher toute ma vie vous ne le trouverez pas en le cherchant dit elle c'est pourquoy philocles ne vous y obstinez pas plus long temps je luy en eusse dit davantage mais diverses personnes nous ayant joints il falut changer de conversation et depuis cela elle m'osta avec soin toutes les occasions de luy parler en particulier cependant nous vivions antigene et moy avec assez de contrainte car nous ne parlons jamais ensemble que de choses indifferentes et le nom de philiste qui nous estoit si cher a tous deux n'estoit jamais prononce par nous quand nous estions seuls antigene remarquant aisement que la civilite de philiste pour moy n'eut pas de suitte son deplaisir te dissipa bientost de sorte que voyant qu'il n'avoit rien a craindre de mon coste au lieu de me hair comme son rival il me pleignit comme son amy et resolut de me parler un jour sans 
 deguisement en effet estant venu un matin dans ma chambre il me dit qu'il s'estimoit le plus malheureux homme du monde de ce qu'il s'imaginoit que j'estois amoureux de philiste aussi bien que luy qu'il me protestoit que s'il eust eu quelque disposition a souffrir mon amour il se seroit resolu a la mort plustost que de faire obstacle a ma felicite mais qu'ayant veu son esprit si esloigne de tout ce qui me pouvoit estre avantageux il n'avoit pas creu me faire un outrage de ne cesser pas d'aimer une personne que je ne pouvois avoir aimee plustost que luy puis que nous l'avions veue ensemble la premiere fois et que le premier moment de sa veue avoit este le premier de sa passion enfin il me parla avec toute la generosite qu'un amant qui ne veut point quitter sa maistresse peut avoir et je luy respondis aussi avec toute la retenue dont un honme desespere et qui a quelque vertu peut estre capable en parlant a un rival plus heureux que luy et pour lequel il avoit eu beaucoup d'amitie je luy avouay donc ingenument que je n'avois pas un sujet legitime de me pleindre de luy mais je luy dis en fuite qu'encore que cela fust de cette sorte il ne m'estoit pas possible de n'estre pas infiniment fasche de son bonheur que c'estoit une raillerie de penser que deux rivaux pussent jamais estre veritables amis et que tout ce que la generosite et la prudence pouvoient faire en ces rencontres estoit de les empescher d'estre mortels ennemis qu'au reste comme j'estois assez equitable pour 
 ne luy demander pas qu'il abandonnait son dessein je le supliois aussi de ne trouver pas mauvais que je continuasse le mien qu'il pouvoit m'accorder d'autant plustost cette liberte qu'il y avoit peu d'apparence que cela me servist a rien enfin apres une assez longue conversation nous demeurasmes d'accord de ne nous plus parler de philiste de faire de part et d'autre tout ce que nous pourrions pour en estre aimez et que celuy de nous deux qui pourroit obtenir cet honneur obligeroit cette belle personne a prononcer un arrest de mort a celuy qu'elle n'aimeroit pas depuis cela nous vescusmes un peu mieux ensemble antigene et moy parce que nous ne nous cachions plus l'un de l'autre et nous vivions avec assez de civilite pour des gens qui faisoient toutes choses possibles pour s'entre-destruire comme le prince cleobule me retint assez long temps aupres de luy et que de plus je receus de nouveaux ordres de periandre qui m'y arresterent encore davantage j'eus le loisir d'essayer une partie des choses qui ont accoustume d'estre utiles en amour je suivois philiste en tous lieux je parlois d'elle eternellement a toutes les personnes de sa connoissance je ne louois jamais nulle autre beaute devant elle et louois incessamment la sienne quand je le pouvois faire a propos je fis des vers pour sa gloire qui furent trouvez plus supportables de toute la cour que ceux qu'antigene fit quoy que peut-estre ils fussent plus beaux j'adjoustay la musique a la poesie je fis des 
 airs comme des paroles et je les chantay moy mesme avec tout l'art dont j'estois cupable ainsi joignant les charmes de l'harmonie a mes expressions je soupiray en chantant et je taschay d'enchanter son coeur par les oreilles je fis une despense prodigieuse en habillemens en bals en colations et en liberalitez j'aquis l'amitie de tous ses amis et de toutes ses amies alasis son pere m'aimoit beaucoup un frere qu'elle avoit ne me haissoit pas ses femmes et tous ses domestiques furent gagnez par des presens que je leur fis je luy parlay presques tousjours avec un respect qui aprochoit de celuy que l'on rend aux dieux je l'entretins de ma passion en vers et en prose mes larmes luy parlerent aussi fort souvent pour moy la violence de mon amour me mit quelques fois malgre que j'en eusse quelques marques de fureur dans les yeux et de desespoir dans mes discours elle me vit inquiet jaloux le visage change et pour tout dire en peu de paroles le plus malheureux homme du monde sans que je pusse vaincre dans son coeur cette puissante aversion qu'elle avoit pour moy je me souviens mesme qu'une de ses plus particulieres amies qui fut depuis assez des miennes luy demanda un jour s'il estoit possible qu'elle ne m'estimast point puis que j'avois le bonheur d'avoir quelque part en l'estime de tout le monde elle luy avoua lors qu'elle connoissoit bien que je ne meritois pas le mauvais traittement qu'elle me faisoit mais qu'apres tout elle ne pouvoit faire 
 autrement que comme il y avoit des gens qui devenoient amoureux sans scavoir presques par quelle raison ils l'estoient il ne faloit pas trouver estrange s'il y en avoit aussi quelquesfois qui haissoient sans sujet mais luy disoit cette personne ceux qui aiment comme vous dittes combattent pour l'ordinaire leur passion il est vray repliqua t'elle mais c'est parce qu'elle pouvoit les obliger a faire des choses honteuses et n'en faites vous pas d'injustes reprit son amie nullement respondit philiste car je ne suis pas obligee d'aimer tous les honnestes gens qui sont au monde et je m'estime tres heureuse d'avoir un si puissant secours a opposer a un ennemy si redoutable mais luy dit encore cette charitable confidente que ne vous deffendez vous avec les mesmes armes contre antigene que contre philocles si vous ne combatez que pour vostre liberte cruelle amie luy dit elle ne me pressez pas tant je vous en conjure et ne me forcez pas de vous dire ce que je n'oserois penser sans rougir contentez vous que je vous assure seulement que l'amour et la haine sont deux passions tiranniques qui se moquent souvent de la raison et de la prudence et tout ce que je puis vous dire c'est que je ne combatray point l'aversion que j'ay pour philocles parce qu'elle ne me peut causer aucun malheur et que je combatray l'inclination que j'ay pour antigene parce qu'elle pourroit m'estre nuisible voila comme cette conversation se passa que je ne 
 sceus que long temps depuis cependant nous estions tous les jours chez la princesse ou toutes les dames se rendoient mais entre les autres stesilee qui estoit sans doute une fort belle personne y estoit tres assidue cette fille avoit de l'esprit mais un esprit jaloux et envieux qui eust voulu qu'elle eust este seule belle en toute la terre neantmoins j'avois le coeur si remply de philiste que je ne m'apercevois pas des choses les plus visibles de sorte que sans scavoir que cette fille ne pouvoit souffrir la gloire de sa rivale en beaute je luy parlois quelquesfois comme elle est adroite et spirituelle voulant m'oster a philiste ou du moins faire croire au monde qu'elle m'avoit effectivement assujetti elle commenca a me faire la guerre de ma passion en suitte a me pleindre a blasmer l'incivilite de philiste pour moy et son indulgence pour antigene enfin elle conduisit la chose avec tant d'art que sa conversation me devint agreable et necessaire pour me consoler je luy decouvris alors le fonds de mon coeur je luy montray toutes mes foiblesses je la conjuray de me donner part a son amitie je luy demanday des conseils et l'obligeay de souffrir que je luy racontasse mes malheurs la priant d'avoir du moins pour moy quelques sentimens de pitie puis que philiste n'en pouvoit pas avoir elle receut cela comme une bonne personne qui se laissoit toucher a mon mal et me fit valoir avec tant d'art l'obligation que je luy devoit avoir d'endurer 
 que je luy fisse confidence d'une pareille chose que l'en fus abuse et que l'eus effectivement pour elle une amitie tres sincere apres cela je n'avois pas un sentiment jaloux que je ne luy disse a peine philiste m'avoit elle regarde avec indifference ou avec rudesse que je m'en allois pleindre a stesilee de sorte que comme philiste m'ostoit autant qu'elle pouvoit les occasions de luy parler et que stesilee au contraire m'en donnoit toute la liberte possible en peu de jours toute la cour remarqua l'attachement que j'avois a parler en secret avec cette fille et comme on scavoit qu'il y avoit une haine cachee entre ces deux personnes l'on ne s'imagina pas que j'eusse fait ma confidente de l'ennemie de philiste et on creut que j'avois change de sentimens et que les soins que je continuois de rendre a philiste n'estoient plus que pour cacher la nouvelle passion que j'avois pour stesilee antigene en eut une joye extreme et toute la cour estoit bien aise que je me fusse guery d'une passion par une autre stesilee a qui on en faisoit la guerre quand je n'estois pas aupres d'elle se resjouissoit fort de voir que son dessein eust un si heureux evenement et philiste seule par un sentiment glorieux ou je n'avois point de part et qui ne regardoit que stesilee en eut un despit fort sensible ce fier et inflexible esprit ne se porta pourtant pas a s'adoucir pour moy et elle forma seulement le dessein de me faire hair de stesilee si elle pouvoit par quelque voye destournee qu'elle se resolut de 
 chercher mais afin qu'il ne manquast rien a mon malheur et que n'estant pas aime de la seule personne que je pouvois aimer je le fusse encore d'une autre pour laquelle je ne pouvois avoir que de l'amitie il faut que je vous die malgre moy que stesilee trouva quelque chose de si beau de si pur de si grand et de si vertueux dans la passion que je luy disois avoir pour philiste qu'insensiblement elle vint a desirer que j'eusse en effet pour elle ce que je ne pouvois avoir que pour l'autre de sorte qu'agissant en personne interessee elle me donna cent conseils malicieux et adroits que je suivis parce qu'ils paroissoient bons et qui me detruisoient pourtant encore davantage aupres de philiste comme les choses en estoient donc la antigene vint un matin dans ma chambre et venant a moy les bras ouverts mon cher philocles me dit il quel plaisir prenez vous a me cacher vostre bonne fortune et la mienne antigene luy dis-je sans respondre que froidement aux marques de tendresse qu'il me donnoit s'il estoit vray que je fusse heureux vous n'en seriez pas si aise je vous proteste me dit il que vostre contentement m'est aussi cher que le mien et que je n'auray guere plus de joye s'il arrive jamais que la belle philiste m'aime que j'en ay de ce que vous ne l'aimez plus et de ce que vous estes aime de stesilee que vous adorez je n'aime plus philiste luy dis-je tout estonne ha antigene ne vous y trompez pas car c'est un sentiment que je n'abandonneray qu'avec la vie mais me repliqua 
 t'il encore plus estonne que moy toute la cour et philiste mesme vous croyent amoureux de stesilee philiste luy repliquay-je tout surpris me croit amoureux de stesilee ouy respondit il et je l'ay creu comme tout le reste du monde ce discours m'estonna de telle sorte que je ne fus jamais gueres plus afflige que je l'estois par la crainte que l'eus que cela ne m'eust encore mis plus mal avec philiste et par la douleur que j'avois d'estre oblige de me priver de la consolation que je trouvois dans la conversation de stesilee si bien que sans faire un plus long discours a antigene je me separay de luy en luy protestant toutesfois que je n'avois jamais este plus amoureux de philiste que je l'estois et que je donnerois bon ordre a desabuser tout le monde de l'opinion qu'il avoit que je fusse amoureux de stesilee cependant comme j'avois de l'amitie pour cette personne que je croyois luy avoir de l'obligation et que l'en avois este console je crus que je ne devois pas changer ma forme de vivre avec elle sans l'en advertir estant donc alle chez elle par un chemin destourne et apportant soing que l'on ne m'y vist pas entrer je la trouvay seule dans sa chambre avec deux de ses femmes d'abord qu'elle me vit elle remarqua aisement que j'avois quelque nouveau deplaisir qu'allez vous philocles me dit elle philiste vous a t'elle fait quelque nouvelle injustice philiste luy dis-je n'a pas beaucoup contribue au mal qui me fait pleindre presentement et la belle 
 stesilee sans y penser y a plus de part que philiste elle rougit a ce discours n'osant pas y donner un sens aussi obligeant que la tendresse qu'elle avoit pour moy luy eust peut-estre fait desirer il ne m'est pas aise dit elle de deviner quel mal je vous puis avoir fait et je n'en scache qu'un que je fusse capable de souhaitter de vous avoir cause qui est d'oster de vostre coeur la passion qui vous tourmente car je ne doute pas que vous n'appellassiez ainsi le remede qui vous gueriroit mais philocles poursuivit elle ne me laissez pas plus long temps en peine et dittes moy s'il vous plaist comment je puis avoir contribue a la douleur que je voy dans vos yeux vostre beaute luy dis-je est la veritable cause de ce que je soufre philocles dit elle en sous-riant souvenez vous que vous parlez a stesilee je m'en souviens aussi luy dis-je et si elle n'estoit pas si belle qu'elle est toute la cour ne se seroit pas imagine comme elle a fait que l'en suis amoureux philiste qui est assez glorieuse ne l'auroit pas pense et antigene ne l'auroit pas creu mais parce qu'en effet sa beaute est extreme et qu'il est difficile de comprendre qu'on la puisse voir souvent sans luy donner son coeur tout entier on a creu que je l'aimois et on le croit encore toute la cour m'estime heureux d'avoir change de chaines antigene s'en resjouit et philiste en est en colere car je l'avois en effet apris en allant chez stesilee enfin luy dis-je la chose en est venue au point que je suis force de me priver de 
 la seule consolation que j'avois qui estoit sans doute de vous entretenir souvent quoy philocles reprit elle toute surprise parce que l'on dit que vous m'aimez vous me voulez hair je n'ay garde luy dis-je d'estre capable d'un sentiment si injuste car je vous estimeray toute ma vie et mon amitie pour vous ne sera pas moins ferme que mon amour le sera pour philiste mais aimable stesilee comme vous n'avez eu la bonte de souffrir ma confidence que pour mon interest il faut encore que vous enduriez que je me prive de vostre veue par la mesme cause afin de desabuser philiste les dieux scavent luy dis-je quelle peine j'ay a m'y resoudre et les dieux scavent respondit elle en soupirant a demy si vous avez raison de prendre cette resolution mais que pourrois-je faire luy dis-je car enfin si philiste continue de croire que je vous aime ne m'aimera jamais et vostre beaute est si grande que je ne pourrois pas la detromper si j'attendois plus long temps a le faire joint aussi luy dis-je encore aimable stesilee que quand l'interest de ma passion n'y seroit pas le vostre me devroit tousjours obliger a me priver de vostre veue car puis qu'il n'a pas pleu au destin que mon coeur peust estre a vous je n'ay garde de contribuer rien a cette croyance que le monde a prise et j'ay une amitie trop veritable pour vous pour me servir d'une feinte passion qui vous pourroit nuire de sorte que je suis l'homme de toute la terre le plus afflige de voir que de peur de deplaire a une personne 
 qui ne m'aime pas je suis force d'en quitter une autre qui m'a donne cent tesmoignages de bonte et qui a sans doute encore celle de me pleindre de ce dernier malheur je vous en pleins veritablement repliqua telle en rougissant et peut-estre plus que je ne devrois mais je m'en pleins aussi bien que vous poursuivit elle car enfin s'il est vray que la cour croye que vous estes amoureux de moy quels contes n'y fera t'on pas a mon desavantage si vous cessez de me voir ainsi tout d'un coup ne pensera t'on pas que vous avez voulu vous moquer de stesilee ou que nous en usons de cette sorte par finesse non non philocles il ne faut pas que la chose change si promptement ou si vous voulez qu'elle aille ainsi il faut que du moins pour ma gloire il paroisse que je vous aye mal-traitte si cela alloit de cette sorte disois-je je ne me justifierois pas dans l'esprit de philiste puis qu'elle auroit lieu de croire que je ne vous quiterois que parce que vous m'auriez chasse et en effet c'estoit l'intention de stesilee que philiste le creust ainsi mais reprit elle philocles croyez vous que la jalousie soit un mauvais moyen pour se faire aimer pour moy adjousta t'elle je le croy si bon que je suis persuadee que si vous aimiez veritablement quelque autre personne que philiste elle vous en aimeroit plustost ouy luy dis-je mais vous ne songez pas que son affection me seroit alors indifferente si je ne l'aimois plus il est vray repliqua t'elle toute interditte mais 
 si cette autre estoit moins injuste que philiste vous seriez tousjours heureux stesilee prononca ces paroles d'une certaine facon qui me fit connoistre que la tendresse de son amitie estoit d'une nature differente de la mienne et j'en eus une inquietude si grande que le reste de la conversation se passa avec une ambiguite de paroles de part et d'autre qui nous persuada pourtant a mon avis que nous nous entendions bien tous deux mais comme je ne pouvois changer mon coeur et que je ne voulois pas aussi tromper une personne pour qui j'avois une veritable amitie je me separay d'elle en me pleignant et en luy donnant sans doute selon ses sentimens beaucoup de sujet de se pleindre par la cruelle resolution que je prenois de ne luy parler plus en particulier et de ne luy parler mesme que rarement cependant comme cette visite fut sceue d'antigene et qu'elle fut fort longue le changement que j'apportay a ma forme de vivre avec stesilee ne fit pas l'effet que j'en attendois et il courut un bruit que cet esloignement estoit une chose concertee entre elle et moy de sorte que philiste n'en estoit pas desabusee et stesilee se pleignoit aigrement quand elle en trouvoit l'occasion disant que c'estoit une estrange chose que j'eusse eu si peu de soing de sa reputation que je l'eusse voulu sacrifier pour une personne qui ne m'aimoit pas pendant ce temps la philiste d'autre coste faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour me faire hair stesilee bien qu'elle ne me voulust pas aimer mais 
 quoy qu'elle peust faire je conservay toujours beaucoup d'amitie pour elle il est vray que cela ne servit qu'aine persecuter davantage car j'estois desespere de voir que je luy causois quelque inquietude les choses estoient en ces termes lors que je receus un ordre expres de m'en retourner a corinthe je vous laisse donc a juger en quel estat estoit mon ame je laissois une personne que j'aimois et qui ne m'aimoit point j'en abandonnois une autre qui m'aimoit un peu trop et que je ne doutois pas qui n'achevast de me detruire dans l'esprit de philiste pendant mon absence mais par bonheur pour moy le pere d'antigene ayant sceu ou il estoit luy commanda si absolument par une lettre de s'en retourner qu'il fut contraint de revenir a corinthe ce qui ne me fut pas une petite consolation non plus que la nouvelle que j'apris du retour d'alasis a sa patrie qui devoit estre dans peu de temps et j'en fis un grand secret a antigene car je l'avois sceu par une voye assez detournee le prince cleobule me caressa fort en partant et la princesse sa fille qui est sans doute une admirable personne me donna une lettre pour la princesse de corinthe qui ne m'estoit pas moins advantageuse que celle que je luy avois portee mais lors qu'il falut dire adieu a philiste ce fut une estrange chose et antigene et moy nous donnasmes bien de la peine car nous nous y trouvasmes ensemble et je le contraignis par mon opiniastrete a en partir en mesme temps que moy j'eus 
 donc la satisfaction de l'empescher de dire rien de particulier a philiste mais l'eus aussi le deplaisir de voir une notable difference dans les adieux de cette belle personne toutes les fois qu'elle rencontroit les yeux d'antigene en cette derniere conversation je voyois dans les siens malgre elle je ne scay quel nuage melancolique qui sans en diminuer l'eclat en augmentoit la douceur et quand par hasard elle rencontroit les miens je n'y voyois que de l'indifference ou du chagrin elle me dit adieu presques sans me regarder et suivit ce me sembla des yeux le trop heureux antigene le plus loin qu'il luy fut possible car je me retournay deux fois apres l'avoir quittee de vous dire de quelle facon nous vescusmes durant nostre navigation antigene et moy il seroit superflu estant aise de vous l'imaginer nous resvions presques tousjours et ne parlions jamais de la chose du monde a quoy nous pensions le plus j'avois pourtant une sensible consolation de ce que j'emmenois mon rival pour stesilee je ne pus prendre conge d'elle quoy que j'en cherchasse les occasions et le depit la douleur y et la gloire firent qu'elle ne voulut pas me donner de nouvelles marques de foiblesse enfin nous arrivasmes a corinthe ou periandre et la princesse cleobuline me receurent avecque joye mais il n'y avoit plus de plaisirs pour moy et je fuyois autant la conversation que j'avois accoustume de la chercher le seul arion estoit ce qui me consoloit un peu car comme 
 me il a beaucoup d'esprit et qu'il a l'ame tres passionnee je trouvois dans son entretien et dans ses chansons je ne scay quel charme puissant qui suspendoit mes douleurs et qui m'empeschoit de mourir
 
 
 
 
cependant j'estois desespere de ce qu'antigene ne s'engageoit point a quelque nouvelle passion je vescus donc pres d'un an de cette sorte mais a la fin on sceut qu'alasis pere de philiste venoit avec sa fille car il n'avoit plus de femme habiter a son ancienne patrie dieux que cette nouvelle me causa de joye il est vray qu'elle fut temperee parce que j'apris en mesme temps qu'un frere aisne de philiste avoit espouse stesilee quelques jours auparavant que de partir de jalisse et qu'elle venoit aussi j'eus sans doute quelque douleur de ce mariage neantmoins j'esperay que comme stesilee avoit de la vertu le changement de sa condition en auroit aporte a son ame et qu'au contraire il me seroit avantageux d'avoir une amie si proche parente de philiste antigene de son coste estoit si aise que sa joye paroissoit en toutes ses actions ce qui ne troubla pas peu la mienne mais enfin cette belle compagnie arriva je vous laisse a penser si j'avois prepare l'esprit de periandre celuy de l'illustre melisse et celuy de la princesse cleobuline a bien recevoir une personne qui m'estoit si chere et je fus mesme assez heureux pour n'ignorer pas que philiste sceust que je luy avois rendu cent bons offices mais quoy qu'elle avouast m'en estre obligee elle ne m'en 
 aima pas davantage et elle arriva a corinthe la mesme personne que je l'avois laissee a jalisse c'est a dire belle tres fiere pour moy et assez douce pour antigene quant a stesilee j'y vy un notable changement car sa beaute estoit un peu diminuee et elle avoit une melancolie si profonde sur le visage que je n'osay jamais luy en demander la cause joint aussi que comme je ne cherchay pas a luy parler en particulier elle de mesme l'evita de son coste cependant il n'est rien que je ne fisse pour divertir philiste car elle n'osoit pas refuser ouvertement mes civilitez parce que son pere m'ayant quelque obligation l'auroit trouve fort mauvais je luy fis donc voir tout ce qu'il y a de beau a corinthe et le pauvre arion chanta si souvent aupres d'elle pour l'amour de moy que je suis estonne qu'une voix et qu'une lire qui ont trouve de la compassion parmi les dauphins et parmi les flots ne purent m'adoucir la fierte de son ame insensible cependant elle demeura inebranlable stesilee de son coste quoy que resolue de ne me donner jamais nulle marque d'affection particuliere ne laissoit pas d'estre determinee a entretenir l'aversion de philiste pour moy et en effet cette injuste personne depuis leur alliance luy avoit persuade que j'avois effectivement este amoureux d'elle de sorte que philiste qui estoit glorieuse me mal-traittoit encore un peu plus a corinthe qu'elle n'avoit fait a jalisse je ne pouvois donc jamais aller chez philiste que je ne trouvasse que 
 stesilee estoit dans sa chambre ou que philiste ne fust dans celle de stesilee ce qui me donnoit bien du chagrin car je ne pense pas qu'il y ait rien de plus incommode que de voir tousjours ensemble une personne que l'on aime et de qui l'on n'est point aime et une autre de qui l'on n'est aime et que l'on ne peut aimer et de laquelle encore la personne que l'on aime croit que l'on est amoureux cependant j'esprouvay ce suplice tres long temps sans trouver consolation en nulle part et sans pouvoir obtenir une favorable parole de philiste il me souvient qu'un jour comme j'estois aupres de cette cruelle fille et que quelqu'un fut venu demander stesilee je voulus profiter de cette occasion et la supplier de me dire s'il estoit possible qu'elle peust se souvenir de toutes les peines qu'elle m'avoit fait souffrir a jalisse sans en avoir quelque leger sentiment de repentir et je me mis alors a repasser la naissance de ma passion et cent mil le petites choses qui avoient fait une si forte impression dans mon coeur que je les sentois comme si elles fussent venues d'arriver mais philiste sans presques m'escouter me respondoit hors de propos et d'une facon assez desobligeante pour faire perdre patience a tout autre qu'a moy comme je voulus m'en pleindre aveque respect en verite philocles me dit elle avec un sous-rire malicieux vous me devez pardonner car je ne me souviens point de ce que vous me dittes je scay bien adjousta t'elle que 
 j'ay eu l'honneur de vous voir a jalisse mais de s'imaginer que je me souvienne icy ny de ce que vous m'y distes ny de ce qui s'y passa quand vous y estiez ce seroit s'abuser car je charge ma memoire de fort peu de choses et le passe a l'advenir sont deux temps ou mon esprit ne s'occupe guere a penser quoy luy dis-je injuste personne il ne vous souvient point que je vous ay dit aussi souvent que je l'ay pu que je vous aimois passionnement vous en devez estre bien aise reprit elle car quand je m'en souviendrois vous n'en seriez pas mieux aveque moy et venant alors a luy repasser les endroits ou je l'avois entretenue de ma passion tantost dans un jardin une autrefois chez la princesse des lindes et diverses fois chez elle je vy qu'en effet elle ne se souvenoit pas de la moitie des choses que je luy disois ce qui m'affligea plus que si elle m'eust dit cent paroles fascheuses n'y ayant rien de si offencant ny qui marque davantage le mepris ou l'indifference que l'oubli quoy luy dis-je fort touche et fort afflige je me souviendray de toutes les actions de philiste de toutes ses paroles et mesmes jusques a ses regards et philiste ne se souviendra pas de cent mille tourments qu'elle m'a fait endurer et de cent mille preuves de passion que je luy ay donnees ha cruelle personne m'ecriay-je je suis bien encore plus malheureux que je ne pensois l'estre et que pensiez vous dit elle en riant de ma colere et de mes pleintes je pensois du moins n'estre que hai luy dis-je 
 mais par ce cruel oubli ou vous estes de tout ce qui me regarde je voy bien que je suis encore en un estat plus deplorable que je ne croyois puis qu'assurement je suis mesprise ouy luy dis-je encore vous avez une ame non seulement insensible pour moy mais une ame morte s'il m'est permis de parler ainsi vous me regardez sans doute sans me voir vous m'escoutez sans m'entendre et je ne scay seulement si vous m'oyez a l'heure que je parle ouy me respondit elle et je comprens fort bien que vous me dittes la plus bizarre chose du monde mais je ne vous promets pas de m'en souvenir quand je ne vous verray plus au nom des dieux luy dis-je ne me traittez pas de cette sorte haissez moy si vous ne me pouvez aimer et n'oubliez pas si cruellement tout ce que je fais pour vous ny tout ce que je dis quoy philocles me dit elle vous aimeriez mieux estre hai qu'oublie n'en doutez nullement luy respondis-je mais cependant repliqua t'elle rien n'est plus esloigne de l'amour que la haine pardonnez moy luy dis-je car tous les extremes se touchent et ce cruel oubly dont je me pleins l'est infiniment davantage il y a du moins quelque sentiment dans une ame qui hait et il n'est pas absolument impossible que l'amour naisse parmi le feu de la colere mais d'un esprit froid et insensible qui ne conserve nul souvenir de tout ce que l'on a fait pour l'obliger le moyen d'en esperer de la tendresse et de la reconnoissance et le moyen enfin que vous 
 puissiez aimer ceux a qui vous ne penserez jamais apres tout interrompit elle je ne puis comprendre qu'il ne vaille mieux estre oublie que d'estre hai c'est belle philiste luy dis-je que vous n'avez jamais este ny haie ny oubliee mais pour moy a qui vous avez fait connoistre ces deux sentimens par experience je vous declare que j'aime encore mieux que vous vous souveniez de moy en me haissant que de ne vous en souvenir point du tout la haine est pourtant a mon advis un grand obstacle a l'amour dit elle et l'oubly repliquay-je en est encore un bien plus grand puis qu'enfin il est absolument impossible que l'amour naisse dans l'oubly et qu'elle peut naistre parmy la colere et malgre la haine en un mot je trouve quelque chose de si inhumain poursuivis-je a chasser mesme de son souvenir un amant malheureux que je ne trouverois pas si cruel de le faire mourir effectivement chassez moy donc de vostre coeur si vous ne m'y pouvez souffrir mais laissez moy du moins occuper quelque place en vostre memoire ne vous souvenez de moy si vous voulez que pour en dire du mal que pour vous pleindre de mon opiniastrete a vous aimer malgre vous cherchez mesme les voyes de vous vanger et vangez vous en effet mais de grace ne m'oubliez pas jusques au point de ne vous souvenir mesme plus que mon amour vous importune est-ce trop philiste luy dis-je que ce que je vous demande ouy me repliqua t'elle car la haine est une 
 passion inquiette qui trouble tout le repos de ceux qu'elle possede ou l'oubly au contraire est un certain endormissement d'esprit qui n'a rien de fascheux et qui fait que l'on passe sa vie fort doucement au moins luy dis-je tout irrite et n'estant plus maistre de mon ressentiment oubliez les plaisirs que vous donne la conversation d'antigene aussi bien que les chagrins que vous cause celle de philocles mon secret est bien encore meilleur que cela reprit elle avec une raillerie piquante car je me souviens tousjours de ce qui me plaist et ne me souviens jamais de ce qui me fasche comme je luy allois respondre la princesse cleobuline arriva et je sortis bien tost apres m'estant impossible de pouvoir demeurer davantage aupres d'une personne qui me refusoit toutes choses jusques a sa haine et qui n'avoit que de l'indifference pour moy sans que j'en pusse comprendre la raison il sembloit a cela pres que la fortune me voulust favoriser autant qu'elle pouvoit mais en effet c'estoit pour me faire mieux connoistre l'opiniastrete de mon malheur comme vous le scaures bien tost il arriva donc qu'antigene fut oblige d'aller a thebes pour quelque affaire importante de sorte que pendant son absence j'avois du moins la consolation de ne voir point de rival favorise aupres de philiste et de pouvoir luy parler avec plus de liberte mais plus je l'intretenois plus j'augmentois son aversion et la chose alla a tel exces qu'elle ne me pouvoit plus souffrir cependant je 
 ne laissois pas d'agir conme si je n'eusse point perdu l'esperance je cultivois l'amitie de son frere et celle d'alasis fort soigneusement et je l'aquis de telle sorte qu'ils tesmoignoient l'un et l'autre ouvertement qu'ils eussent este bi aises que l'eusse espouse philiste mon oncle qui souhaittoit cette alliance et qui scavoit que j'estois fort amoureux de cette personne leur en fit parler apres en avoir escrit a mon pere et ne m'en parla a moy qu'apres qu'ils eurent respondu favorablement ainsi je ne voyois nul obstacle a mon bonheur que la seule philiste mais il estoit si grand qu'il en estoit invincible en effet son pere ne luy eut pas plustost commande de me regarder comme celuy qui devoit estre son mary et ne luy eut pas plus tost tesmoigne qu'il vouloit estre obei sans resistance qu'elle entra en un desespoir extreme elle employa stesilee aupres de son frere mais ce fut inutilement et elle sceut enfin que ses larmes ses pleintes et ses prieres seroient inutiles cependant comme il s'epandit un assez grand bruit de ce mariage dans la cour tout le monde s'en resjouissoit pour l'amour de moy et tout le monde fut chez elle pour luy en faire compliment mais pour eviter une semblable persecution elle feignit de se trouver mal durant quelques jours et par cet artifice malicieux elle me priva de sa veue aussi bien que les autres stesilee pendant cela estoit tousjours aupres d'elle ou par un sentiment que l'on ne scauroit exprimer elle me nuisoit autant qu'elle pouvoit et servoit antigene 
 a mon prejudice comme le chagrin de philiste fut tres violent elle devint malade effectivement en feignant de l'estre et elle la fut de telle sorte que les medecins crurent qu'elle en mourroit neantmoins estant enfin eschapee malgre elle s'il faut ainsi dire elle revint en estat de pouvoir souffrir la conversation mais quoy qu'on put pourtant faire elle demeura avec une sante languissante et une melancolie si grande que son humeur n'estoit pas connoissable je la voyois alors comme les autres car elle n'osoit pas m'en empescher mais je la voyois presques sans plaisir par l'opinion que j'avois que j'estoit cause de son mal durant ce temps la diverses personnes luy parlerent en ma faveur et la princesse cleobuline entr'autres voulut scavoir au vray par quel mouvement elle agissoit aveque moy comme elle faisoit mais il luy fut impossible d'en scavoir autre chose sinon qu'elle mesme n'en scavoit rien elle tomboit d'accord avec la princesse que j'estois d'une maison qui honnoroit la sienne par nostre alliance que j'avois plus de bien qu'elle n'en pouvoit esperer que j'avois acquis quelque estime dans le monde que mesme je la meritois et que j'avois sans doute pour elle une affection tres forte puis qu'elle avoit pu resister a tous ses mepris mais apres tout cela elle disoit tousjours qu'il luy estoit impossible de m'aimer jamais qu'il y avoit quelque chose dans son coeur qu'elle ne pouvoit vaincre qui s'opposoit a tout ce qui pouvoit m'estre 
 avantageux et qui le destruisoit mesme entierement mais luy disoit la princesse n'est-ce point que le choix secret que vous avez fait d'antigene est la seule chose qui deffend l'entree de vostre coeur a philocles nullement luy disoit elle et quand je n'aurois aucune complaisance pour antigene et que mon coeur seroit absolument libre j'aurois tousjours la mesme aversion pour philocles car enfin comme je ne hais point par raison et que c'est un sentiment dont moy mesme ne comprens point la cause il n'y en faut point chercher la princesse qui me faisoit l'honneur de m'aimer voyant le caprice de philiste fit ce qu'elle put pour me destacher de son affection mais mon ame estant aussi fortement portee a l'aimer que la sienne l'estoit a me hair elle n'en put venir about j'avouois malgre moy a la princesse qu'il y avoit a corinthe d'aussi belles personnes que philiste d'aussi spirituelles et d'aussi nobles mais je luy disois en mesme temps qu'il n'y en avoit point que je pusse aimer ainsi trouvant autant d'impossibilite a me la faire oublier qu'il y en avoit a l'obliger de ne me hair plus nous estions tous deux malheureux et la seule stesilee dans le fonds de son coeur trouvoit quelque maligne satisfaction a nostre infortune prenant sans doute quelque plaisir a voir un homme qu'elle avoit aime ne l'estre point de ce qu'il aimoit et a voir aussi celle qui selon mon opinion l'avoit empeschee d'estre aimee estre malheureuse par ma passion aussi bien que par la 
 sienne cependant alasis estoit si irrite contre philiste qu'il luy fit dire qu'il ne la verroit plus qu'il n'est sceu qu'elle estoit resolue de m'espouser et de bien vivre aveques moy son frere ne luy estoit pas plus favorable et tout enfin l'affligeant et ne luy laissant nulle esperance elle menoit une vie si melancolique que l'on ne parloit plus d'autre chose dans toute la cour il est vray qu'elle ne souffroit pas seule et que je partageois ses maux d'une facon bien cruelle quelquesfois je me resolvois a ne l'aimer plus et je m'imaginois presques que je le pourrois faire mais helas a peine avois-je pris la resolution de n'aller plus chez elle que mes pas m'y conduisoient malgre moy antigene estoit cependant tousjours absent et je n'avois que la seule philiste pour cause de mes inquietudes un jour que je fus chez elle et que contre sa coustume stesilee n'y estoit pas apres que quelques dames que j'y trouvay s'en furent allees nous fusmes l'un et l'autre quelque temps sans parler philiste revant tres profondement sans me regarder et moy la regardant tousjours sans oser presques commencer de l'entretenir je voyois sur son visage une alteration si grande que j'en estois tout esmeu mais lors qu'elle vint a lever les yeux et que je les vy tous couverts de larmes qu'elle ne pouvoit qu'a peine retenir quoy qu'elle fist tout ce qui luy estoit possible pour cela j'en fus si sensiblement touche que l'on ne peut l'estre davantage madame luy dis-je tout hors de moy oserois-je prendre la liberte 
 da vous demander si ces larmes que je voy ont une cause que je puisse scavoir vous pouvez mesme encore plus dit elle avec une action languissante car vous les pouvez faire tarir moy madame luy dis-je ouy reprit elle et si vous estiez aussi genereux que vous devriez l'estre je serois bien-tost en repos et vous aussi car enfin poursuivit elle pourquoy ne me haissez vous pas mais madame luy repliquay-je pourquoy m'aimez vous point c'est parce que je ne le puis dit elle et c'est par cette mesme raison luy dis-je que je ne scaurois non plus cesser de vous aimer que vous cesser de me hair connoissez du moins dit elle par cette impossibilite que je ne suis pas coupable connoissez aussi par la mesme raison luy respondis-je que je suis bien malheureux puis que je ne puis vivre sans vous et que vous ne pouvez vivre aveque moy je comprens pourtant beaucoup mieux luy dis-je encore par quelle cause je vous aime que je ne comprens par quelle cause vous ne pouvez souffrir ma passion ne cherchez ni raison ni excuse a ce que je fais dit elle car je n'y en cherche pas moy mesme peut estre luy dis-je que le temps et mes services vous changeront non philocles repliqua t'elle ne vous y trompez pas jusques icy j'ay conserve encore quelque bien-seance j'ay invente des pretextes pour differer le mariage que mon pere a resolu de faire de vous et de moy j'ay faint d'estre malade et je la suis devenue en effet mais apres tout s'il ne change et si 
 vous ne changez je me resous a luy desobeir ouvertement et par consequent a estre blasmee de tout le monde cependant je ne scaurois faire autre chose quoy madame luy dis-je vous estes absolument determinee de vous opposer a mon bonheur n'appellez point ainsi dit elle un mariage qui vous seroit desavantageux aussi bien qu'a moy car quelle douceur trouveriez vous a me voir dans une melancolie continuelle et a recevoir cent marques d'indifference non philocles vous ne seriez point heureux et si vous estiez sage vous en useriez autrement je suis mesme assez genereuse dit elle pour ne vouloir pas punir cruellement un homme qui m'aime comme vous m'aimes et vostre interest ne se trouve pas moins que le mien en cette rencontre je scay bien adjousta t'elle que je ne vous espouseray jamais quand toute la terre entreprendroit de m'y faire consentir mais je scay bien aussi qu'aimant la gloire comme je l'aime je vous aurois beaucoup d'obligation si vous ne me reduisiez pas dans la faucheuse necessite de faire une resistance ouverte a mon pere et que de vous mesme vous prissiez la resolution de m'abandonner de vous abandonner madame luy dis-je avec une douleur extreme eh dieux comment vous pourrois-je obeir mais aimerez vous mieux dit elle que je vous regarde comme mon persecuteur que de l'indifference ou je suis pour vous je passe a la fureur contre vous et au desespoir contre moy mesme et qu'enfin vous 
 me rendiez aussi malheureuse que vous estes infortune vous pouvez bien juger me dit elle que si je vous pouvois aimer j'obeirois a mon pere car si cela estoit que manqueroit il a mon bonheur mais ne le pouvant pas quelle justice y a t'il a vouloir de moy des choses qui n'en dependent point y a t'il jamais eu de domination si tirannique que celle que l'on pretend avoir sur mon ame pensez a vous philocles pensez a vous et s'il vous reste quelque raison servez vous en pour adoucir vos malheurs et pour faire cesser les miens quoy madame luy dis-je vous pretendriez que je vous laissasse dans la liberte d'espouser antigene ha non non je vous aime trop pour y consentir si j'estois persuade poursuivis-je que le mespris que vous avez pour moy fust cause par une simple aversion naturelle que vous ne pourriez vaincre j'ay une passion si respectueuse pour vous que je serois capable de me resoudre a mourir en me resolvant de ne vous donner plus jamais aucune marque de mon amour et de ne vous persecuter plus mais injuste personne que vous estes cette aversion que vous avez pour moy est fortifiee par l'inclination que vous avez pour antigene et vous ne voulez bannir philocles que pour luy donner la place qu'on luy destine cependant scachez que c'est ce qui n'arrivera jamais antigene a este mon amy il est vray mais des qu'il a este mon rival il a deu se preparer a voir rompre tous les noeuds de cette amitie j'ay retenu jusques icy mon ressentiment 
 je l'ay veu favorise je l'ay veu aime mais je ne le verray point mary de philiste c'est pourquoy si ce n'est que pour vous donner a antigene que vous voulez vous oster a philocles changez de dessein philiste et pour obliger philocles a n'attaquer pas antigene rendez-le heureux il faudroit que les dieux changeassent mon coeur respondit elle et comme je ne pense pas qu'ils le fassent tout ce que je puis est de vous dire que quand antigene ne seroit plus au monde et que je ne l'aurois jamais connu je serois pour vous ce que je suis mais avouez du moins la verite luy dis-je antigene auroit la gloire d'estre choisi par la belle philiste si alasis y consentoit je suis trop sincere repliqua t'elle pour vous nier ce que vous dittes ha cruelle personne luy dis-je voulez vous me desesperer mais vous mesme philocles dit elle voulez vous me faire perdre la raison quel droit avez vous sur mes volontez vous ay-je donne quelque esperance depuis le temps que je vous connois non luy dis-je mais vous m'avez donne beaucoup d'amour en suis-je coupable reprit elle et ne vous ay-je pas prie mille fois de n'en avoir plus pour moy enfin dit elle encore tout ce que vous me pourriez dire seroit inutile car je ne seray jamais a philocles et je jure par les dieux interrompis-je qu'antigene ne sera jamais possesseur de philiste tant que philocles sera vivant j'aimeray encore mieux ce malheur la que l'autre repliqua t'elle le voulez vous ainsi luy 
 dis-je l'esprit remply de colere de jalousie et d'amour tout ensemble je vous l'ay desja dit respondit elle puis que cela est poursuivis-je scachez que vous pouvez vous delivrer du malheureux philocles il ne vous persecutera plus et ne vous verra mesme plus si vous voulez et par quelle voye dit elle puis-je obtenir un si grand bonheur en rompant avec antigene luy dis-je et en me promettant solemnellement de ne le voir jamais non plus que moy car de s'imaginer que je vous quitte et que je vous laisse en estat de passer cent heureux jours avec mon rival c'est ce qui n'arrivera jamais je scay bien madame que je sors en quelque facon du respect que je vous dois mais quiconque n'a plus de raison n'est plus assubjetti a aucune bien-seance parlez donc madame voulez vous que philocles ne vous voye plus vous le pouvez presentement quand vous seriez mon mary reprit elle que pourriez vous faire davantage que ce que vous faites si je possedois cet honneur luy dis-je je me confierois a vostre vertu mais n'estant que l'objet de vostre aversion je ne me dois fier qu'a moy mesme ainsi madame si vous voulez que je n'oblige pas alasis a vous forcer d'accomplir la parole qu'il m'a donnee escrivez une lettre a antigene qui luy deffende absolument de vous voir a son retour et je vous laisseray en paix a condition toutefois que la promesse que vous me ferez sera sincere et que vous n'espouserez jamais antigene vous me dittes 
 de si estranges choses me respondit elle qui je ne scay comment je les puis endurer vous m'en respondez de si cruelles repliquay-je que je m'estonne comment je les puis entendre sans mourir quoy qu'il en soit luy dis-je antigene ne profitera point de ma disgrace mais puis que je ne puis estre a vous reprit elle que vous importe a qui je sois que m'importe luy dis-je madame ha que vous connoissez mal la passion qui me possede de croire qu'il n'y ait aucune difference entre un rival aime et un autre qui ne l'est pas je scay bien poursuivis-je que perdre la possession de ce que l'on aime est un mal fort grand mais en voir jour un rival et un rival aime en est un incomparablement plus terrible ainsi ne pensez pas que je puisse jamais changer de sentimens donnez moy du moins quelques jours dit elle a raisonner sur une proposition si bizarre je vous les accorde madame luy dis-je en souspirant puis revenant tout d'un coup de mon transport et veuillent les dieux poursuivis-je que pendant ce temps la vous puissiez changer de sentimens pour moy ce fut de cette sorte que je quittay philiste que je laissay dans une inquietude extreme car elle voyoit que je luy avois donne un moyen de se delivrer de mes importunitez mais pour l'accepter il faloit quitter antigene qu'elle ne haissoit pas d'autre part elle craignoit que si elle s'obstinoit davantage la dessus il n'arrivast de deux choses l'une ou que son pere la forcast a m'espouser comme 
 il y avoit grande aparence qu'il feroit ou que je ne tuasse antigene de mon coste je n'estois pas moins en peine qu'elle car je voyois philiste si malade si changee et si melancolique que je craignois d'estre enfin cause de sa mort de plus j'imaginois quelque chose de si fascheux a violenter ses inclinations en l'espousant malgre qu'elle en eust par l'authorite de son pere que je ne m'y pouvois resoudre quelques fois un genereux depit me faisoit avoir honte de ma lasche perseverance mais un moment apres l'amour reprenoit sa premiere place et chassoit aussi tost de mon coeur tout autre sentiment il y avoit des instans ou la colere me transportoit de telle sorte que je ne la voulois espouser que pour la mal traiter apres et pour l'oster a antigene toute autre voye ne me semblant pas si seure que celle la il y en avoit d'autres aussi ou devenant un peu plus tranquile je ne voulois agir que par de simples soumissions mais quoy que je voulusse et que je pensasse je voulois tousjours qu'antigene n'espousast point philiste cependant alasis qui se faschoit du procede de sa fille commenca de vouloir haster nostre mariage et de luy faire dire par son frere qu'il vouloit absolument qu'elle y consentist se voyant donc alors au desespoir elle m'envoya querir et la trouvant toute en larmes philocles me dit elle vous avez vaincu ha madame luy dis-je seroit il bien possible ouy dit elle et pourveu que vous rompiez avec mon pere 
 je vous promets de rompre avec antigene eh dieux madame luy dis-je que cette victoire est funeste et qu'elle me coustera de l'armes mais madame adjoustay-je vous voulez bien faire la moitie de ce qu'il faudroit pour me rendre heureux que n'achevez vous et que ne dittes vous que vous romprez avec antigene pour ne rompre jamais avec philocles demeurez dit elle dans les termes de vostre proposition si vous ne voulez que je me porte a quelque resolution desesperee philiste prononca ces paroles d'une maniere qui me donna de la pitie malgre ma colere de sorte que faisant un grand effort sur moy mesme mais madame luy dis-je qui m'assurera que vous romprez avec antigene cette lettre dit elle que vous luy rendrez ou que vous luy ferez rendre mais de grace adjousta t'elle comme je fais pour vous tout ce que je puis faites pour moy tout ce que vous devez et ne me voyez plus je vous en conjure en disant cela elle me quita et rentra dans son cabinet mais si pasle si changee et avec tant de douleur dans les yeux que je connus aisement malgre la mienne qu'antigene estoit encore mieux avec elle que je ne pensois de vous dire en quel estat estoit alors mon ame il ne seroit pas aise je sortis de sa chambre et m'en allay chez moy ou je ne fus pas si tost qu'ouvrant la lettre de philiste j'y l'eus ces paroles 
 
 
 
 philistea antigene 
 
 
 si philocles cesse de me voir comme il me l'a promis je vous conjure par le pouvoir que vous m'avez donne sur vous de faire la mesme chose c'est par cette seule voye que je puis m'empescher d'estre a luy et c'est seulement par sa volonte que la mienne n'est pas entierement tirannisee par mon pere pour n'espouser pas celuy que je n'aime point il faut me priver de celuy que j'eusse sans doute aime s'il m'eust este permis de le faire mais qu'y ferois-je ma cruelle destinee le veut ainsi cependant souvenez vous que je pretens estre obeie et que je ne veux point du tout ni que vous querelliez philocles ni qu'il vous querelle a ma consideration car comme il se prive de tout ce qu'il aime pour l'amour de moy qui est moy mesme il est juste que vous en fassiez autant que luy pour le repos de 
 
 
 philiste 
 
 
dieux que cette lettre me donna de divers sentimens tanstost j'avois quelque plaisir a penser qu'antigene ne verroit plus philiste et un moment apres j'estois tres afflige de voir combien j'estois mal dans son esprit je pensay cent et cent fois changer de resolution et cent et cent fois aussi je demeuray determine a suivre celle que j'avois prise et en effet j'obligeay un de mes amis d'aller trouver alasis et de le suplier tres humblement de ne vouloir pas forcer philiste et de luy donner du moins quelque temps a 
 se resoudre qu'aussi bien faloit il que je fisse un voyage pour une affaire qui m'estoit survenue qui me forcoit a partir de corinthe dans peu de jours d'abord cet homme soubconna quelque chose de la verite et voulut absolument que sans s'arrester a l'aversion de sa fille je l'espousasse mais a la fin il creut ce que je luy fis dire et je partis sans dire adieu a personne pour m'en aller ou estoit antigene je fis ce voyage comme vous pouvez penser avec une douleur extreme aussi tost que je fus a thebes je m'informay du lieu ou logeoit antigene et je fus l'y chercher mais on me dit qu'il estoit alle dans les jardins qui sont au dela du chasteau de la cadmee m'en estant donc fait montrer le chemin j'y fus et je le trouvay effectivement avec de fort belles personnes qui se promenoit dans de grandes allees dont les palissades estoient fort espaisses comme je le connus d'une allee je passay dans une autre ne voulant pas luy parler devant tant de monde et arrivant vis a vis de l'endroit ou il estoit j'entendis a travers la palissade que la conversation de ces dames et de luy estoit fort galante et fort enjouee et il me sembla que pour un homme amoureux a corinthe il estoit un peu bien guay et bien galant a thebes mais comme je ne l'estois pas tant que luy je ne voulus pas me mesler dans une conversation de personnes ou je ne connoissois que mon rival et je m'en retournay l'attendre a son logis comme il revint fort tard ce soir la il s'en falut peu qu'il ne lassast ma patience 
 j'avois pourtant une si forte envie de luy donner une mauvaise nouvelle que je l'attendis il ne fut pas plustost venu que montant a sa chambre ou ses gens qui me connoissoient m'avoient mis je m'avancay vers luy avec assez de froideur mais je fus fort surpris de voir qu'il s'en vint a moy avec un visage presque aussi ouvert du temps que nous n'estions pas rivaux philocles me dit il est a thebes eh dieux est il bien possible ouy luy respondis-je et il y est seulement pour antigene et par les ordres de philiste estes vous presentement assez bien ensemble me dit il pour vous donner de semblables commissions vous le verrez par sa lettre luy dis-je en la luy donnant antigene rougit en la prenant de ma main et s'aprochant de la table ou il y avoit des flambeaux j'avoue dit il que je ne puis comprendre tout cecy mais apres avoir leu cette lettre sans une aussi grande esmotion que le m'estois imagine qu'il la devoit avoir non non philocles me dit il repassant quelques paroles de la lettre de philiste antigene ne vous querellera point et quand vous le voudriez quereller vous n'en viendriez pas a bout je confesse que le discours d'antigene me surprit mais apres m'avoir embrasse enfin me dit il les dieux m'ont gueri et quoy que je ne puisse l'avouer sans quelque honte il faut pourtant pour vostre repos que je vous avoue ma foiblesse et que je vous die que je suis aussi amoureux a thebes que je l'estois a corinthe quoy luy dis-je 
 antigene aime de philiste est inconstant et philocles hai et mesprise est fidelle cela est ainsi repliqua t'il sans que je puisse en dire d'autre raison sinon que sans doute les dieux n'ont pas voulu que je fusse plus long temps rival d'un de mes plus chers amis je ne crus pourtant pas d'abord aux paroles d'antigene et le lendemain il me fit voir la personne qu'il aimoit alors qui en effet estoit un miracle de beaute je m'en informay encore dans la ville avec adresse et je sceus qu'effectivement depuis qu'il estoit a thebes il en avoit tousjours paru fort amoureux nous renouasmes donc nostre ancienne amitie et je m'en retournay a corinthe avec la permission de faire scavoir son inconstance a philiste esperant que peut estre cela me pourroit servir mais helas cette esperance fut bien mat fondee car ne pouvant se vanger sur antigene de son infidelite elle s'en vangea sur moy et me traitta plus cruellement qu'elle n'avoit encore fait en ce temps la son pere mourut si bien que n'ayant plus nul espoir et elle agissant avec plus d'authorite qu'elle ne faisoit pendant qu'alasis estoit en vie il falut ne la plus voir et pour achever mon malheur cette cruelle fille qui estoit revenue en sante et plus belle que jamais s'en retourna a ialisse chez une tante qu'elle y avoit car sa mere estoit de ce pais la et elle y fut mariee quelque temps apres sans m'avoir jamais donne que des marques d'aversion ou a tout le moins d'indifference et par consequent je pais dire que non 
 seulement j'ay este prive de toutes les douceurs de l'amour mais que l'en ay esprouve tous les suplices n'y en ayant point sans doute qui esgale celuy la aussi ne pus-je plus souffrir le lieu ou je l'avois si long temps endure et malgre tout ce que l'on me put dire je quittay corinthe et je m'en retournay en chipre ou j'ay continue d'adorer comme je fais encore cette rigoureuse personne de sorte que sans pouvoir jamais esperer d'estre aime je voy bien que j'aimeray tousjours et que par consequent je seray tousjours malheureux l'absence est sans doute un mal tres sensible mais estre absolument esloigne du coeur de la personne que l'on aime est une chose bien plus cruelle que de n'estre esloigne que de ses yeux ce mal a cent mille remedes qui le soulagent du moins s'ils ne le guerissent pas le souvenir des choses agreables accompagne de l'esperance du retour donne certainement d'assez douces heures quoy que thimocrate en veuille dire et je ne scay mesme si le plaisir de revoir ce que l'on aime apres en avoir este prive quelques jours n'est pas plus grand que tous les maux que l'absence peut causer mais de s'imaginer que l'on n'est point aime et qu'on ne le sera jamais c'est un suplice que l'on ne peut comprendre a moins que de l'avoir esprouve et par lequel l'absence toute simple ne peut entrer en comparaison de cette grande absence dont je parle elle qui comprend toute sorte d'absences puis que mesme en la presence de ce que l'on aime 
 me on est esloigne de son coeur et de son esprit je confesse sans doute que la mort d'une maistresse est plus rigoureuse que l'absence mais je n'endureray pas que l'on die que celuy qui n'est point aime soit moins malheureux que celuy qui pert ce qu'il aime ce dernier mal est certainement un mal violent toutesfois suivant l'intention de la nature il perd quelque chose sa force des qu'il est arrive a son terme mais celuy que je souffre contre l'ordre de tout l'univers est violent et durable plus il dure plus il s'augmente ou l'autre au contraire deminue en avancant l'impossibilite de pouvoir ressusciter une personne morte fait que l'ame se repose malgre elle dans sa propre douleur elle s'enferme pour ainsi dire dans le tombeau de ce qu'elle aime et s'assoupissant parmi l'espaisseur des tenebres du cercueil elle y languit a la fin plus qu'elle n'y souffre et il y a mesme quelque sorte de consolation a arroser de ses larmes les cendres de sa maistresse mais un amant mesprise qui se voit mort dans le coeur de ce qu'il aime ne jouit d'aucun repos car estant persuade pour son malheur qu'il n'est pas absolument impossible qu'il n'arrive quelque changement en ses affaires il forme cent desseins differens qui ne reussissant point du tout le desesperent tous les jours il espere autant qu'il faut pour estre inquiet et non pas pour estre console ainsi faisant tout ce que les autres ont accoustume de faire pour estre aimez il le fait pourtant inutilement plus il aime plus 
 on le mesprise et sans pouvoir guerir et sans mesme le pouvoir desirer il endure un mal incroyable la jalousie est encore un poison bien dangereux mais il n'a pourtant pas toute sa malignite dans le coeur d'un amant qui a cru quelquefois estre aime et si la jalousie peut tenir rang parmi les grands maux c'est sans doute lors que celuy qui est jaloux est persuade que la personne qu'il aime n'a jamais eu de sentimens avantageux pour luy cependant tout rigoureux qu'est ce suplice il n'aproche point encore de celuy que je sens car enfin je suis persuade que si j'avois cru seulement un jour avoir este aime de philiste le sentiment de cet heureux jour adouciroit tous mes maux et fortifieroit mon esperance pour toute ma vie un homme jaloux peut mesme tousjours s'imaginer que peut-estre ce qu'il pense n'est pas car cette passion pour l'ordinaire n'inspire que des sentimens incertains et mal affermis mais quand par une longue experience on scait de certitude qu'il y a une aversion invincible dans le coeur de la personne que l'on aime que reste t'il a faire qu'a desirer la mort car enfin les soins les services les soupirs les larmes et toutes les autres choses que font les amants les plus fidelles ne vont qu'a tascher d'obtenir le bien d'estre aime c'est la seule recompense de l'amour c'est le seul sentiment qui donne le prix a toutes les faneurs sans celuy la tout le reste n'est rien et c'est pour l'aquerir que l'on souffre des annees entieres faut il donc s'estonner 
 si estant prive de ce qui est le terme et le souhait de tous les amans qui ont aime qui aiment et qui aimeront je soutiens que je souffre plus que personne ne scauroit souffrir et que par consequent ce seroit me faire une injustice extreme que de ne me pleindre pas plus que tous les autres malheureux ce fut de cette sorte que philocles acheva de raconter son histoire et de dire ses raisons qui semblerent si fortes a martesie qu'elle ne put s'empescher de dire tant de choses contre philiste que philocles fut contraint de prendre son parti et de la vouloir encore excuser pour moy dit cyrus quoy que je la blasme je ne laisse pas de la pleindre aussi bien que philocles car il faut que les dieux soient bien irritez contre elle de luy avoir fait regarder comme un malheur ce qui pouvoit la rendre tres heureuse mais puis qu'elle est elle mesme la cause de la perte de son bonheur reprit erenice il me semble seigneur qu'elle a merite de le perdre ainsi philocles interrompit aglatidas en est sans doute plus a pleindre car si la fortune avoit toute seule traverse ses desseins il se consoleroit plus aisement que de voir que philiste les a detruits ce mal est grand reprit thimocrate mais quand je songe a celuy que je souffre il me paroist bien petit je le trouve pourtant plus insupportable que le vostre luy repliqua le prince artibie et neantmoins mille degrez au dessous du mien eh pleust aux dieux que l'adorable personne dont je regrette 
 la perte fust en estat de me le faire endurer ce souhait est bien estrange adjousta leontidas je ne scay toutefois si ceux que j'ay faits souvent dans mes jalousies ne vous le paroistront point davantage ce n'est pas encore a vous a parler interrompit martesie et si vous le trouvez bon seigneur dit elle en regardant cyrus le prince artibie suivant l'ordre que vous avez approuve parlera devant leontidas vous estes leur juge repliqua cyrus et ce n'est qu'a vous qu'ils doivent tous obeir aussi crois-je que le prince artibie s'y dispose en effet apres avoir r'apelle en son esprit toutes les funestes idees de la mort de sa maistresse le visage luy changea ses yeux devinrent encore plus melancoliques qu'auparavant et apres avoir soupire deux ou trois fois il commenca son recit de cette sorte
 
 
 
 
l'amant en deuil
 
 
troisiesme histoire
 
 
le souvenir des malheurs est sans doute assez agreable a ceux qui ne les souffrent plus et qui comme des gens echapez du naufrage racontent les perils qu'ils ont evitez n'estant plus en lieu ny en estat de les pouvoir craindre mais le mal que je souffre estant un mal eternel ou qui du moins ne finira qu'avec ma vie il ne me seroit pas aise d'avoir l'esprit assez libre pour vous pouvoir raconter exactement la naissance et le progres de ma passion joint que quand il seroit possible 
 de trouver quelque douceur a se pleindre de semblables maux il n'y en auroit point a se souvenir des plaisirs passez et dont l'on ne peut plus jamais jouir dispensez moy donc je vous en conjure de m'estendre sur tout ce qui ne sera point funeste et ne trouvez pas mauvais que mon ame accoustumee a ne penser qu'a la mort ne vous entretienne que de choses melancoliques et ne remplisse vostre imagination que d'urnes de cendres et de tombeaux je ne vous diray point par quelles raisons le prince de cilicie mon frere m'envoya a thebes car cela estant inutile a vous faire connoistre quelle a este ma passion il suffit que vous apreniez que j'y fus deux annees entieres mais il sera peut-estre a propos que vous scachiez seulement que la princesse ma mere estoit de la race de cadmus fils d'agenor si illustre parmi les thebains afin que vous ayez moins de peine a croire qu'un cilicien n'ait pas este traite en barbare parmi des grecs je fus donc a thebes avec un equipage digne de ma naissance j'y fus receu avec beaucoup d'honneur et en peu de jours je connus tout ce qu'il y avoit de grand et de beau en ce lieu la celuy qui estoit alors boeorarche c'est a dire capitaine general de la boeoce avoit un fils nomme polimnis a peu pres de mesme age que moy avec qui je fis une amitie tres particuliere et qui me fit voir tout ce qu'il y avoit de dames de qualite dans thebes parmi lesquelles j'en trouvay grand nombre d'admirablement belles mais dans toutes les 
 compagnies ou je me trouvois je n'entendois parler que de la maladie d'une fille de la ville que l'on disoit estre la plus belle chose du monde et comme je demanday a polimnis s'il estoit vray que cette personne que l'on disoit qui estoit en danger de mourir fust plus belle que tout ce que j'avois veu a thebes il m'assura de nouveau qu'elle avoit plus de beaute toute seule que toutes les autres ensemble j'apris en suitte qu'elle estoit sa parente qu'elle estoit descendue d'eteocle neueu de creon et fils d'iocaste qui avoient porte la couronne avec tant d'infortunes et que cette personne avoit toutes les qualitez qui pouvoient la rendre accomplie je commencay donc de m'interesser a sa conservation sans la connoistre et il n'y avoit point de jour que je ne demandasse a polimnis comment se portoit sa belle malade sans en avoir pourtant comme vous pouvez penser une plus grande inquietude que celle que l'amour des belles choses en general peut causer et que la compassion naturelle peut inspirer a un homme qui a l'ame tendre et l'imagination assez vive cependant il estoit aise de connoistre ses amans car ils estoient tous si melancoliques que les plus discrets faisoient voir leur passion par leurs larmes ou a tout le moins par leurs soupirs un jour que polimnis et moy passions devant la porte de leontine car cette belle personne se nommoit ainsi et c'estoit la mesme qui avoit gueri antigene de l'amour de philiste nous y vismes entrer beaucoup 
 de gens avec precipitation et nous en vismes aussi sortir quelques autres le visage tout couvert de pleurs polimnis arrestant une des femmes de leontine qu'il vit estre fort affligee elle luy dit que sa maistresse se mouroit et qu'elle alloit querir une de ses amies qu'elle avoit demandee auparavant qu'elle perdist la parole polimnis qui estoit parent de cette personne et qui l'aimoit fort me demanda la permission d'entrer chez elle mais bien loin de la luy refuser je luy dis que j'irois aussi en effet nous entrasmes dans cette maison ou il n'y avoit plus aucune ceremonie a observer tant le mal de leontine y causoit de desordre toutes les portes estoient ouvertes tous les domestiques estoient en larmes diverses chambres ou nous entrasmes estoient pleines de monde et apres avoir traverse plusieurs apartemens ou nous trouvions tousjours des personnes affligees nous arrivasmes enfin a son antichambre mais polimnis n'y ayant point encore trouve de gens qui pussent luy dire bien precisement en quel estat estoit sa parente il m'y laissa et entra dans sa chambre dont la porte estoit ouverte et qu'il vit toute pleine de gens qui n'y devoient pas plustost entrer que luy car dans la douleur que le mal de leontine causoit tout estoit en confusion apres l'avoir veu entrer je ne scay par quel sentiment je fus pousse mais je scay bien que sans en avoir l'intention je m'approchay de cette porte et que voyant encore entrer d'autres gens j'entray comme 
 eux et me meslant parmi la presse je vy d'abord un grand pavillon de drap d'or retrousse tout a l'entour et sur un lict qui estoit dessous l'incomparable leontine evanouie mais dieux que cet objet me surprit et me toucha et que la veue d'une si grande beaute en un si pitoyable estat causa de trouble en mon ame elle estoit couchee negligeamment sur le coste la teste un peu renversee ses cheveux a demi denouez la gorge un peu descouverte le bras droit pendant hors du lict le gauche nonchalamment estendu sur sa couverture les yeux fermez et la bouche un peu entre-ouverte sans donner nul signe de vie que par une respiration foible et precipitee qu'a peine pouvoit on discerner cependant quoy que la pasleur de la mort fust sur le visage de leontine je puis pourtant dire que jusques alors je n'avois jamais rien veu de si beau estant absolument impossible de trouver une plus grande beaute que la sienne je vous laisse donc a juger si j'eus de la douleur de la voir en cet estat et de remarquer que tous les remedes qu'on luy faisoit ne servoient de rien je la vy durant une heure a ce qu'il me sembloit toute preste a expirer polimnis qui m'aperceut s'estant aproche de moy voulut me faire sortir a diverses fois afin de s'oster devant les yeux un objet si triste mais voyant qu'on ne prenoit pas garde a nous et que nous y pouvions demeurer je l'y retins sans scavoir pourquoy car j'estois si touche de voir leontine en cet estat quoy que je ne l'eusse jamais 
 veue en un autre que je m'en estonnois moy mesme mais enfin conme on perdoit presque tout a fait l'esperance je vis en un moment je ne scay quel lustre incarnat se mesler a la blancheur de son teint et chasser cette paleur mortelle qui s'estoit espandue sur son visage un moment apres elle ouvrit les yeux mais quoy qu'elle les refermast aussi tost je vis pourtant briller quelque chose de si esclattant que j'en fus esblouy en suitte elle soupira et changeant de posture avec assez de vigueur elle donna un signe evident d'un amendement notable de sorte que les medecins reprenant quelque esperance firent sortir tout le monde de sa chambre a la reserve de ceux qui la pouvoient servir afin qu'elle eust plus d'air et qu'ils peussent mieux l'assister de vous dire comment leontine a demy morte fit naistre une passion immortelle dans mon coeur ce me seroit une chose impossible et il suffit o mon equitable juge que vous scachiez que j'aimay leontine toute mourante qu'elle estoit et que la compassion attendrit tellement mon coeur que l'amour le blessa sans resistance depuis cela je fus plus soigneux que polimnis d'envoyer scavoir de ses nouvelles et mesme plus soigneux que tous ses anciens amants cependant il plut aux dieux de la redonner a la terre elle vescut elle guerit et revint en sante parfaite mais si belle si charmante et si merveilleuse en toutes choses que je m'estimay heureux d'estre son esclave polimnis me mena chez elle des qu'elle 
 fut en estat d'estre veue j'en fus receu avec beaucoup de civilite et je trouvay des graces dans son esprit qui n'eussent pas eu mesme besoin de celles de sa beaute pour captiver le mien s'il peust pas desja este a elle je ne vous diray point suivant ce que je me suis propose que je fis toutes les choses qu'une amour naissante a accoustume de produire et que je fis tout ce que je pus pour luy plaire pour la divertir et pour en estre estime mais je vous diray seulement qu'encore que je ne reusisse pas trop mal en ces trois choses je fus pourtant tres long temps sans recevoir nulles marques de complaisance pour la passion que l'avois dans j'ame leontine estoit tres civile mais comme elle l'estoit pour tout le monde mon amour n'estoit gueres satisfaite neantmoins quoy que je creusse fortement qu'elle ne m'aimoit point du tout je ne laissois pas de l'aimer infiniment et en effet je m'en aperceus quelque temps apres sa guerison car estant allee a la compagne avec quelques unes de ses amies il courut un bruit a thebes qu'elles s'estoient noyees au passage du fleuve ismene leur chariot s'estant renverse au milieu de cette riviere l'on racontoit mesme toutes les circonstances de ce funeste accident on disoit que leontine avoit este trouvee morte a cinq ou six stades de l'endroit ou le chariot avoit este rompu et il n'y avoit presque point lieu de douter de cette tragique nouvelle de vous dire comme je la receus il ne me seroit pas facile j'en perdis 
 la parole et j'en pensay perdre la vie je ne scaurois non plus vous raconter bien precisement ce que je dis et ce que je fis car ma raison se troubla de telle sorte que ma douleur aprit a tout le monde ce que j'avois eu bien de la peine a cacher parce que l'humeur de leontine n'estoit pas d'aimer ces adorateurs publics qui font vanite de leur passion comme il y avoit deux journees de thebes jusques au lieu ou l'on disoit que ce malheur estoit arrive il falut quelque temps pour en avoir des nouvelles mais dieux toutes les heures mesurent des siecles car je les passay sans esperance et si polimnis qui scavoit mon amour ne m'en eust empesche j'aurois este moy mesme au lieu ou l'on disoit que leontine s'estoit noyee mais enfin l'impatience m'ayant pris je sortis a cheval de la ville ne scachant ce que je voulois faire si ce n'estoit que je voulois du moins aller le long du chemin par ou l'on devoit raporter le corps de leontine polimnis qui sceut que j'estois sorty me suivit et me voulant consoler il me disoit qu'apres tout j'estois heureux de ce que sa parente ne m'avoit pas este plus favorable puis que si elle m'eust aime j'en eusse este encore plus infortune que je n'estois ha injuste amy luy dis-je vous ne scavez pas aimer quoy poursuivis-je vous croyez qu'il fust possible que je fusse plus afflige que je ne suis non non luy dis-je encore une fois vous ne scavez ce que c'est qu'amour helas disois-je encore sans plus songer que polimnis estoit la leontine n'est 
 plus leontine la plus belle chose du monde a peri miserablement elle ne m'aimoit pas il est vray mais elle m'auroit peut-estre aime et puis quand elle ne l'auroit pas fait et que je pourrois en estre asseure presentement devrois-je cesser de la pleindre et ne suffit il pas que je l'aimois pour la regretter eternellement non non poursuivois-je en me retournant vers polimnis il ne faut pas d'autre raison pour vous prouver que je dois estre inconsolable j'aimois leontine et je l'ay perdue que faut il davantage pour se desesperer nous ne regrettons gueres ceux qui nous aiment quand nous ne les aimons pas et nous ne laissons pas de regretter ceux que nous aimons encore qu'ils ne nous aiment point pleurons donc pleurons eternellement l'incomparable leontine comme j'en estois la je vis que polimnis sans m'escouter s'arrestoit et jettoit les yeux dans une grande plaine ou nous estions car la beoce est un pais extremement plat et fort descouvert je m'arrestay donc comme luy et regardant du mesme coste je vy paroistre un chariot qui estoit escorte par quelques hommes a cheval apres que polimnis et moy eusmes regarde quelque temps pendant quoy ce chariot approchoit tousjours nous le reconnusmes pour estre celuy de la belle personne dont je regrettois la perte ha polimnis luy dis-je tout hors de moy voicy le corps de leontine que l'on raporte en disant cela cette funeste idee s'empara si fort de mon esprit que mon ame se trouva trop 
 foible pour pouvoir suporter une si grande douleur je voulus pourtant pousser mon cheval vers ce chariot qui s'approchoit tousjours mais ne scachant ce que je faisois et perdant absolument la raison je reculois au lieu d'avancer polimnis s'estant aproche de moy m'a dit depuis qu'il me vit le visage tout change les yeux egarez et que luy tendant la main je luy dis en paroles peu distinctes du moins polimnis je la verray morte et qu'apres cela il vit que j'abandonnois la bride de mon cheval et que s'il ne m'eust soustenu je fusse tombe il me prit donc par le bras et un de mes gens qui m'avoit suivi luy ayant aide il me mit a terre fort doucement a deux pas du chemin ou je demeuray euanoui polimnis se trouva alors bien embarrasse de voir son amy mourant et de voir arriver sa parente morte mais comme il estoit fort occupe aupres de moy et que ce chariot commenca d'approcher il fut estrangement surpris d'y en tendre rire des femmes dont il y en avoit mesme une qui chantoit il se leva donc pour regarder ce que ce pouvoit estre et il vit leontine a la portiere du chariot qui l'ayant reconnu le fit arrester pour luy demander ce qu'il faisoit la mais ayant en mesme temps jette les yeux sur moy bons dieux dit elle polimnis n'est-ce pas le prince artibie que je voy ouy luy repliqua t'il c'est luy mesme et qui a grand besoin de secours mais luy dit il comment estes vous ressuscitee vous que l'on croit morte a thebes il n'est pas temps de vous le dire 
 repliqua t'elle et il vaut mieux assister vostre amy en disant cela elle descendit du chariot comme firent aussi toutes ses amies et ordonnant a un de leurs gens d'aller en diligence a la premiere maison querir de l'eau pour me faire revenir de mon evanouissement leontine s'assit charitablement aupres de moy et me porta mesme la main sur le bras a ce que l'on m'a dit depuis pour connoistre mieux en quel estat j'estois cependant celuy qui estoit alle querir de l'eau estant revenu et m'en ayant jette sur le visage je revins a moy peu a peu mais dieux que je fus surpris de me voir en cet estat et de voir l'admirable leontine vivante moy qui pendant ce long sincope n'avois eu l'imagnation remplie que de sa mort comme polimnis vit que je revenois il s'approcha de leontine qui se tournant vers luy se mit a luy demander ce qui pouvoit m'avoir cause cet accident c'est vous inhumaine parente luy dit il et alors il luy conta en peu de mots la fausse nouvelle de sa mort et ma veritable douleur mais quoy qu'elle fist semblant de ne le vouloir pas croire elle m'a pourtant fait la grace de me dire depuis qu'elle en avoit este plainement persuadee principalement par la maniere dont je la regardy quand je fus revenu par la confusion que j'eus de me voir en cet estat et par cent choses que je fis ou dis en cette occasion mais enfin apres que je me fus bien assure que leontine estoit vivante et que je l'eus remerciee du secours qu'elle m'avoit donne elle ne voulut 
 pas que je remontasse a cheval et faisant presser toutes ses amies elle me donna une place dans son chariot que je fus contraint d'accepter car je ne me remis pas aisement de ma foiblesse et de la douleur que j'avois eue en nous en retournant a thebes j'apris que ce qui avoit donne fondement au bruit qui avoit cour de sa mort estoit qu'effectivement elle avoit trouve le fleuve ismene desborde et que l'ayant voulu guayer elle avoit pense y perir mais que par bonne fortune n'ayant pas voulu s'obstiner de le passer elle estoit revenue sur ses pas et avoit este si heureuse que son chariot n'avoit verse que fort pres du bord de sorte qu'elle et ses amies avoient este promptement secourues et en avoient este quittes pour la peur et pour estre un peu mouillees que cependant elles avoient tarde un jour pour se remettre de cette frayeur s'estant resolues de n'achever point leur voyage que le fleuve ne fust abaisse qu'ainsi il estoit a croire que quelqu'un ayant seulement veu le chariot renverse avoit seme ce funeste bruit cependant cet accident me fut favorable et le silence de mon evanouissement persuadent mieux leontine que toutes mes paroles n'avoient pu faire je la trouvay ce me sembla un peu moins rigoureuse qu'a l'accoustume et s'il m estoit permis de me souvenir de choses agreables je pourrois vous dire que je fus deux mois avec toute la douceur que l'esperance d'estre aime peut donner mais comme cela c'est pas je vous diray seulement 
 qu'apres tant d'heureux jours antigene comme vous l'avez sceu par philocles arriva a thebes et y devint amoureux de leontine aussi bien que beaucoup d'autres l'estoient comme il a un esprit agreable adroit et galant il me donna de la jalousie que je ne pus jamais cacher quelque soing que l'y apportasse et je pense mesme que l'en tesmoignay un jour quelque chose a leontine de sorte que comme cette belle personne avoit une vertu delicatte elle s'offenca bien plus de ma jalousie qu'elle ne s'estoit offencee de mon amour lors que je l'en avois entretenue si bien que pour m'en corriger et pour m'en punir tout ensemble elle traita encore antigene plus civilement qu'a l'ordinaire enfin la chose en alla au point que comme leontine scavoit bien qu'elle n'aimoit pas antigene elle croyoit que le monde ne le croiroit pas et ne se soucioit point pour se vanger de moy de le traitter plus favorablement qu'elle n'avoit jamais traitte personne mais comme on ne lisoit pas dans son coeur on creut qu'elle preferoit antigene a tous ses autres amants et tous les amis que j'avois faits a thebes venoient m'en consoler de sorte que j'en conceus une douleur meslee de despit qui me fit resoudre a vaincre ma passion je la combattis donc et je la vainquis ou du moins je creus que je j'avois vaincue car je ne pouvois plus voir leontine sans colere je la fuyois avec soing et effectivement je pense que je la haissois et que je passay d'une extremite a l'autre je priay donc 
 polimnis que nous allassions a la chasse durant quelque temps a une belle terre qu'avoit son pere a cent stades de thebes au dela du mont helicon nous y fusmes donc et mon ame estoit ce me semble assez tranquile et assez destachee de leontine lors qu'il arriva un des amis de polimnis un jour que nous estions en festin et en joye avec diverses personnes de qualite du voisinage j'avois mesme ce jour la injuste que j'estois raille deux ou trois fois de la complaisance de leontine pour antigene sans avoir ce me sembloit senti dans mon coeur d'autre sentiment que le plaisir d'avoir dit une chose malicieuse contre une personne que je haissois ou que je pensois hair apres donc que cet homme fut arrive il s'en vint a moy et pensant m'obliger car mes sentimens estoient devenus assez publics depuis ma jalousie et bien me dit il enfin le prince artibie sera vange et antigene ne possedera point leontine comment luy dis-je est-ce qu'elle l'a quitte pour un autre comme elle m'avoit quitte pour luy non dit il mais c'est qu'elle est morte effectivement cette fois cy leontine est morte luy dis-je ouy repliqua-t'il elle est morte a chalcis ou son pere l'avoit menee en effet je scavois qu'elle estoit en l'isle d'eubee pour quelques jours car comme elle n'est se paree de la beoce que par un tres petit bras de mer toutes les maisons de qualite ont des alliances d'un lieu a l'autre et leontine avoit une tante a chalcis cet homme me dit donc 
 qu'il estoit venu nouvelle certaine a thebes que leontine estoit morte et qu'il y avoit mesme un de ses amis qui luy avoit assure dans le temple d'apollon ismenien qu'il avoit veu faire ses funerailles a chalcis je le regarday alors sans luy rien dire puis le quittant brusquemant je m'esloignay de la compagnie l'esprit fort trouble et sans scavoir moy mesme ce que je sentois je souffris pourtant beaucoup et je fus me perdre dans un bois qui estoit derriere la maison ou j'estois afin que polimnis ne me peust trouver s'il me cherchoit je fus donc plus d'une heure en un estat que je ne vous scaurois representer mon ame estoit affligee mon coeur estoit sensiblement touche et ma raison mesme ne s'oposoit pas au trouble de mon esprit je voulus pourtant me persuader que perdre celle qui m'avoit maltraitte et que je haissois estoit plustost un bonheur qu'une infortune mais helas mon imagination ne me representa pas plustost cette admirable personne dans le tombeau que ma haine finit et que mon amour recommenca je ne la consideray plus ni comme inconstante ni comme injuste et je ne la regarday que comme la plus belle chose du monde et que comme la personne de toute la terre que j'avois le plus aimee je voulus neantmoins faire encore quelques legers offerts pour m'oposer a ma douleur mais il me fut impossible de la vaincre et l'amour revint dans mon ame avec toute la rigueur dont il est capable puis qu'il y revint sans l'esperance des que 
 je m'imaginois que leontine n'estoit plus tout autre sentiment s'esloignoit de mon esprit et le desespoir s'emparoit si fort que je n'estois plus maistre de mes actions je m'apercevois sans m'en pouvoir empescher que je marchois tantost viste tantost lentement je me taisois en m'arrestant je parlois apres fort haut quoy que je fusse seul il y avoit des instans ou je pleurois avec amertume et avec abondance et il y en avoit d'autres ou j'avois le coeur si serre que je ne pouvois pleurer mais enfin polimnis ayant sceu la nouvelle de la mort de leontine par le mesme homme qui me l'avoit aprise m'estant venu chercher m'ayant trouve me vit en un estat si deplorable qu'il m'a dit depuis qu'il n'avoit jamais veu un plus grand changement en sa vie que celuy qu'il remarqua sur son visage quoy me dit il en m'abordant le prince artibie pleure la mort d'une personne qu'il haissoit et est plus afflige que moy qui ay plus de raison de l'estre que luy ma haine luy dis-je en soupirant est morte avec leontine et mon amour est ressuscite pour me punir de l'avoir haie enfin la douleur fit un si prodigieux renversement dans mon ame que je n'avois jamais este plus amoureux que je l'estois ni par consequent plus infortune je fus deux jours de sette sorte au bout desquels la fievre me prit tres violente mais pour mon soulagement je sceu que la nouvelle de la mort de leontine estoit encore fausse qu'il estoit veritablement mort a chalcis une fille admirablement belle qui se 
 nommoit leontine mais qu'elle n'estoit que parente de celle de thebes qui se portoit bi et li'apris ainsi que la seule conformite du nom et de la beaute avoit abuse ceux qui avoient seme la nouvelle de la mort de ma chere leontine polimnis ne sceut pas plustost la chose que venant a moy les bras ouverts courage me dit il en m'embrassant et en sous-riant il faut recommencer de hair leontine puis qu'elle n'est pas morte et alors il me conta le cause cette erreur ce qui me donna une si grande emotion que passant en un moment de la douleur a la joye la fievre m'en redoubla et je pensay mourir la nuit suivante toutesfois les dieux qui n'estoient pas encore las de me persecuter me redonnerent la sante et ramenerent leontine a thebes ou je retournay aussi j'eusse bien voulu recommencer de la hair mais il me fut impossible quoy disois-je quelquesfois pourquoy faut il qu'une fausse nouvelle qui n'a rien change dans le coeur de leontine ait si fort change le mien et pourquoy la haissois-je il y a quelque temps ou pourquoy ne la scaurois-je plus hair cependant il falut ceder malgre moy a cette passion ressuscitee qui s'estoit rendue maistresse de mon esprit j'en avois quelquesfois de la honte et j'en avois aussi quelquesfois de la joye me semblant qu'estre au monde sans aimer leontine estoit la plus injuste chose de la terre cependant comme elle avoit sceu par polimnis que mon mal avoit este cause pour l'amour d'elle comme effectivement elle ne me 
 haissoit pas elle changea sa forme de vivre avec antigene et aveque moy elle me donna ce qu'elle luy ostoit et s'il n'eust este oblige de partir de thebes bien tost apres il eust esprouve a son tour quelle est la douleur d'en voir un autre plus aime que soy je touchay donc le coeur de leontine elle souffrit que je luy parlasse de ma passion et elle m'avoua enfin que si ses parents y consentoient elle prefereroit le sejour de la cilicie a celuy de la grece quoy que ce soient des pais bien differents en beaute je ne fus pourtant pas sans traverses car le pere de leontine ne vouloir point marier sa fille hors de sa patrie et il n'est point de suplice que je n'aye esprouve par cet obstacle qui paroissoit invincible puis que si le pere de leontine ne vouloit pas donner sa fille a un estranger le prince de cilicie mon frere n'eust pas souffert non plus que je fusse demeure simple citoyen de thebes j'eus donc le desplaisir de voir leontine persecutee par ses parens pour l'amour de moy ayant enfin connu que la resistance qu'ils faisoient a mes desseins l'affligeoit sensiblement cependant apres mille et mille traverses polimnis entreprit la chose si ardemment qu'il surmonta cet obstacle et fit resoudre les parens de leontine a me la donner pourveu que le prince de cilicie consentist a mon mariage j'envoyay aussi tost vers luy et par l'entremise de la princesse ma mere qui estoit de thebes l'obtins son consentement me voila donc le plus heureux de tous les hommes 
 jamais leontine n'avoit este si belle qu'elle estoit et comme elle vivoit alors aveque moy avec plus de franchise qu'a l'ordinaire elle me fit voir dans son ame des sentimens qui m'estoient si avantageux que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu de felicite egale a la mienne on ne parloit donc que de festes et de plaisirs tous les preparatifs de nostre mariage estoient faits tant pour le festin qui devoit estre superbe que pour les habillemens qui estoient magnifiques pour les jeux publics qui devoient estre solemnels ou pour le bal qui devoit estre general durant trois jours enfin ce jour que je croyois devoir estre si heureux pour moy arriva et je vy le matin leontine paree admirablement qui toute modeste qu'elle estoit eut pourtant la bonte de me faire voir durant un moment dans ses yeux qu'elle prenoit quelque part a ma joye elle fut conduitte au temple par son pere suivie de toutes les dames de la ville et je l'y attendis suivant la coustume accompagne de tous mes amis mais a peine fut elle arrivee au pied de l'autel qu'elle fut prise a ce qu'elle dit d'un battement de coeur effroyable un moment apres elle s'assit ne pouvant plus demeurer a genoux et se trouvant tres mal elle fut contrainte de se plaindre a celles de ses parentes qui estoient les plus proches d'elle comme je la regardois tousjours je la vy rougir tout d'un coup et je remarquay enfin qu'elle estoit malade mais helas pourquoy m'arrester plus long temps a des circonstances inutiles 
 leontine ne put achever la ceremonie elle eut la bonte de m'en faire excuse on la reporta chez elle dans une chaize ou un grand tremblement l'ayant prise la fievre suivit bien tost et malgre sa jeunesse et tout l'art des medecins et malgre tous mes voeux le septiesme jour elle fut malade a l'extremite vous jugez bien qu'en l'estat qu'estoient les choses j'eus la liberte de la voir durant son mal a toutes les heures ou la bien-seance le permettoit je la vy donc souffrir avec une patience admirable et ne tesmoigner avoir autre regret a la vie que celuy de m'abandonner elle me cachoit mesme une partie de son mal de peur de m'affliger trop et quoy qu'elle creust tousjours mourir des le premier moment qu'elle tomba malade elle ne me parla de sa mort que le dernier jour de sa vie mais o jour funeste et malheureux que vous fustes long et terrible pour moy je la vy donc souffrir presques sans se pleindre et je receus de sa belle bouche cent assurances d'une affection toute pure et toute innocente elle me demanda la continuation de la mienne apres sa mort et apres avoir invoque les dieux elle me parla autant qu'elle le put m'ordonnant de leur part et de la sienne de me conformer a leur volonte elle me regarda encore quand elle ne put plus parler et ayant mesme perdu la veue elle tendit encore la main du coste qu'elle m'entendoit pleindre et luy donnant la mienne tout desespere elle la serra foiblement puis un moment apres la laissant aller et 
 faisant un grand soupir elle expira sans avoir mesme perdu sa beaute ny fait une action indecente ne me demandez point o mon equitable juge ce que je sentis et ce que je devins vous estant aise de vous imaginer qu'un homme qui l'avoit tant regrettee lors qu'il n'en estoit point aime qui l'avoit mesme tant pleuree lors qu'il la pensoit hair se desespera lors qu'il la vit mourir de ses propres yeux en un temps ou il en estoit aime et tout prest de la posseder aussi en fus-je touche a tel point que sans polimnis je me serois sans doute tue dans les premiers momens de ma douleur mais il prit un soing de moy si grand que je puis presques l'appeller la cause de toutes les douleurs que j'ay souffertes depuis ce temps la et de toutes celles que je souffriray encore a l'avenir il me sembla que tout l'univers changeoit de face je ne voyois plus rien comme j'avois accoustume de le voir ou pour mieux dire je ne voyois plus que leontine morte ou mourante lors que l'on m'eut arrache par force d'aupres de ce beau corps son image me suivoit en tous lieux et tout eveille que j'estois elle m'aparoissoit en cent manieres differentes son tombeau me fut plus sacre que nos temples son beau nom presques aussi saint que celuy de nos dieux et ma douleur me devint si chere que je haissois tous ceux qui vouloient entreprendre de me consoler quoy que la veue des lieux ou je l'avois entretenue autresfois augmentast mon desplaisir je les visitois pourtant tres souvent 
 toutes les personnes qu'elle avoit tendrement aimees estoient les seules que je pouvois endurer car excepte celles la quand j'eusse este seul en tout l'univers je n'eusse pas este plus solitaire enfin quiconque n'a pas eprouve ce que c'est que de voir mourir ce que l'on aime ne connoist sans doute point du tout la supreme infortune j'avoue que l'absence est un grand mal mais quelle absence peut entrer en comparaison avec cette terrible absence qui n'a jamais de retour et qui met la personne aimee en des lieux de tenebres et d'obscurite que l'esprit humain ne peut penetrer en des tristes lieux d'ou l'on ne peut jamais recevoir aucunes nouvelles et qui pour tout dire en peu de paroles fait que la personne aimee n'est plus en l'estre des choses en verite c'est un sentiment si estrange que celuy que j'ay toutes les fois que je pense que leontine toute belle et toute parfaite n'est plus qu'un peu de cendre que je m'estonne qu'il y ait des gens qui osent me disputer le premier rang parmi les infortunez je scay bien encore que n'estre point aime est un fort grand malheur mais perdre une personne qui nous aime et la perdre pour toujours en est un beaucoup plus sensible car enfin celuy qui n'est point aime souhaitte un bien qu'il n'a jamais esprouve et dont il ne connoist pas les douceurs au lieu que voir mourir une personne qui nous a honnorez de son affection c'est perdre un thresor que l'on possede et dont on scait toute la richesse apres tout l'esperance peut encore 
 trouver place dans le coeur de l'amant de toute la terre le plus mal-traitte mais des qu'une maistresse est dans le tombeau il n'y a plus rien a esperer et l'ame se trouvant abandonnee de tout secours demeure dans un desespoir si horrible qu'il est assurement inconcevable a quiconque ne l'a pas souffert je n'ignore pas non plus que la jalousie est un suplice effroyable cependant qui considerera bien ce qui fait le tourment d'un jaloux verra que la seule crainte de perdre ce qu'il aime est ce qui fait sa plus grande inquietude car s'il estoit assure de ne perdre point sa maistresse il seroit plus en repos et il ne se soucieroit pas tant d'avoir des rivaux dans sa passion or est il que la mort va tout d'un coup ou la jalousie ne fait seulement que vous donner quelque crainte d'aller de plus un amant jaloux a cent choses a faire qui en l'occupant le soulagent mais voir ce que l'on aime dans le cercueil est un miserable estat qui vous laisse dans un funeste repos pire cent mille fois que toutes les peines du monde vous ne scavez ou aller ny que faire tout l'univers vous est indifferent plus le passe a este agreable pour vous plus il vous rend le present insupportable et l'advenir en toute sa vaste estendue ne vous donne rien de plus doux a esperer que la mort de plus la jalousie estant de sa nature une passion chancelante et incertaine fait craindre et esperer cent fois en un jour et donne par consequent quelques momens de relasche a l'esprit 
 mais la mort de la personne aimee est un mal tousjours egalement rigoureux a qui le temps ne peut rien oster car enfin leontine seroit morte pour moy dans un siecle si je vivois comme elle l'est aujourd'huy au reste que l'on ne s'imagine pas que l'habitude adoucisse un pareil mal c'est aux mediocres douleurs que l'accoustumance peut quelque chose mais dans les grandes et violentes afflictions plus elles durent plus elles sont insupportables et plus elles redoublent apres cela je diray encore que l'impossibilite de trouver du remede a une semblable douleur n'est un sujet de consolation qu'en la bouche des sages et des philosophes car en l'ame d'un amant c'est le plus effroyable suplice de tous les suplices ouy la cruelle pensee de scavoir que tous les rois de la terre que toute la valeur des heros que toute la prudence humaine ne scauroit ressusciter une amante morte est proprement ce que l'on peut appeller l'abrege de toutes les douleurs que peut causer l'amour declarez donc o mon equitable juge que je suis le plus digne de vos plaintes par la grandeur de mes infortunes et j'avoueray aussi que les malheurs de thimocrate de philocles et de leontidas meritent plus vostre compassion que les miens par la grandeur de leur merite ainsi rendant justice a l'infortune et aux infortunez tout ensemble j'auray autant de sujet de me louer de vostre equite que j'en ay me pleindre de mon destin 
 le prince artibie acheva son discours avec un saisissement de coeur si grand qu'a peine put il en prononcer les dernieres paroles dinstinctement tant le souvenir de la mort de leontine toucha fortement son esprit sa melancolie passa mesme de son ame dans celle de toutes les illustres personnes qui composoient cette compagnie et il fut pleint avec tendresse de ceux mesme qui luy disputoient le premier rang parmi les infortunez ils ne manquerent pas de prendre garde a cet ingenieux et passionne silence par lequel il avoit suprime le reste de ses avantures depuis la mort de la belle personne qu'il aimoit comme ayant voulu dire tacitement qu'apres cette mort il n'avoit plus de part a la vie et qu'il comptoit pour rien tout ce qu'il avoit vescu ou plustost langui depuis ils ne se rendirent pourtant pas et apres que cette humeur sombre qu'un recit si funeste avoit cause dans leur esprit se fut un peu dissipee chacun soustint encore son opinion et la soustint mesme avec chaleur mais cyrus qui voyoit qu'il estoit desja assez tard dit a martesie qu'il estoit temps que leontidas dist ses avantures et ses raisons si elle les vouloit juger ce jour la de sorte que leur imposant silence a tous en qualite de leur juge qu'elle estoit elle ordonna seulement a leontidas de parler ce qu'il fit de cette sorte 
 
 
 
 
 l'amant jaloux
 
 
quatriesme histoire
 
 
comme la douleur agit differemment selon les divers temperamens de ceux qu'elle possede qu'elle est tantost muette et puis tantost eloquente vous ne devez pas vous estonner si elle ne fait point en mon esprit ce qu'elle a fait en celuy du prince artibie qui n'a pu s'estendre dans sa narration par l'exces de ses desplaisirs pour moy qui ne suis pas de ceux que la douleur fait taire et qui au contraire ne parle jamais tant que lors que j'ay sujet de me pleindre je n'en scaurois user de cette sorte et je ne scaurois ce me semble vous persuader en peu de paroles la grandeur de mes souffrances je ne vous diray pourtant rien d'inutile si je le puis c'est pourquoy je vous aprendray en peu de mots que je suis de l'isle de chipre et que j'ay l'honneur d'estre d'une maison assez illustre je vous diray en suitte que je partis si jeune de cette belle isle qui est consacree a la mere des amours que je n'eus pas le temps d'y rien aimer car la guerre qui estoit alors entre ceux de samos de prienne et de milet m'ayant donne envie d'aller aprendre en ce lieu la un mestier que la profonde paix dont on jouissoit en nostre royaume ne me pouvoit enseigner je quittay ma patrie et dans le choix des trois partis la reputation du vaillant polycrate qui s'estoit fait souverain dans 
 l'isle de samos m'attira dans le sien quoy qu'il ne fust peut-estre pas le plus juste si ce n'est que l'on veuille dire que le droit des conquerans soit le plus ancien de tous ainsi c'a donc este dans cette isle fameuse et dans la cour de cet illustre prince que mon amour a pris naissance et que la jalousie m'a si cruellement traite la reputation de l'heureux polycrate est si grande que je n'ay pas besoin de vous former l'idee de ce prince pour vous faire connoistre ce qu'il est et quelle doit estre sa cour je diray toutesfois en peu de mots que la justice a la place de la fortune auroit eu peine a trouver en toute la grece un homme plus accompli que celuy la pour distribuer ses faveurs equitablement et pour le rendre parfaitement heureux sans donner sujet d'en murmurer aussi l'est il de telle sorte que jamais personne ne l'a tant este il estoit nai citoyen de samos et il est devenu souverain sans estre hai il a toute l'authorite des tyrans les plus absolus et il possede pourtant l'amitie de ses peuples comme s'il en estoit le pere tous ses desseins de guerre luy ont reussi il s'est rendu redoutable non seulement sur la mer d'ionie mais sur route la mer egee les plus grands rois font gloire d'estre ses alliez et tous les voisins l'aiment ou le craignent il est beau de bonne mine et de beaucoup d'esprit et d'humeur aussi douce durant la paix qu'il est fier durant la guerre vous jugez donc bien que la cour de polycrate doit estre agreable et galante 
 puis qu'il est certain que pour l'ordinaire tel qu'on voit estre le prince telle est sa cour quand j'arrivay a samos il estoit prest de s'embarquer pour aller combattre le prince des milesiens de sorte qu'apres luy avoir este presente par un homme de condition nomme theanor que j'avois connu a paphos je m'embarquay le lendemain aveque luy sans avoir veu personne a samos que les officiers des galeres avec un desquels nomme timesias j'eus querelle en m'embarquant et deux autres petits demeslez pendant le voyage cette campagne ne fut pas longue mais elle fut heureuse et nous revinsmes apres avoir vaincu tous ceux que nous avions combattus polycrate fut receu a son retour a samos avec beaucoup de magnificence et comme j'avois eu le bonheur d'en estre assez aime pendant nostre navigation j'eus ma part aux plaisirs qu'il vouloit prendre a son retour le soir mesme que j'arrivay a samos apres toute la magnificence de l'entree qu'on avoit faite a polycrate theanor pour lequel j'avois autant d'amitie que d'aversion pour timesias commenca de me vouloir faire voir comme a un estranger toutes les belles choses de sa ville il me mena dans le temple de iunon a qui cette isle est consacree qui est sans doute un des plus grands et des plus beaux du monde et qu'ils estiment d'autant plus a samos que l'architecte qui l'a basti estoit samien de la nous fusmes nous promener vers un superbe aqueduc qui surpasse 
 tout ce que j'ay veu de grand au monde car il a falu percer de part en part une montagne qui a cent toises de hauteur au dessus de laquelle l'on a fait un chemin qui a plus de sept stades de long huit pieds de large et autant de haut et aupres de ce chemin l'on a creuse un canal de vingt coudees de profondeur par lequel on conduit dans la ville l'eau d'une des plus belles et des plus abondantes fontaines du monde apres avoir bien admire le prodigieux travail d'eupaline car l'entrepreneur de cet aqueduc qui estoit de megare se nommoit ainsi nous rentrasmes dans la ville pour aller nous promener sur une levee haute de vingt toises et longue de deux stades et davantage qui s'avance du port dans la mer et qui est bordee des deux costez de deux balustrades de cuivre de corinthe a hauteur d'appuy ce qui fait le plus bel objet du monde quand on aborde a samos comme nous n'estions qu'au commencement de l'automne et que la saison estoit encore fort belle grand nombre de dames vinrent s'y promener vers le soir suivant la coustume du pais il y en vint mesme plus qu'a l'ordinaire car comme nous avions pris quatre galeres aux ennemis c'estoit faire honneur a polycrate que de tesmoigner quelque curiosite de voir les marques de sa victoire tout ce qu'il y avoit presques de dames a samos se vinrent donc promener ou nous estions et tout ce qu'il avoit d'hommes de condition et de ceux qui venoient d'arriver et de ceux qui n'avoient pas este 
 au voyage y vinrent aussi le prince polycrate voulut mesme y faire un tour ou deux et certes je n'ay jamais rien veu de plus beau que le fut cette promenade la mer estoit fort tranquile et quoy que le soleil fust couche il y avoit pourtant encore assez de jour quand nous y arrivasmes theanor et moy pour pouvoir discerner la beaute de toutes les dames comme je n'en connoissois encore aucune je les regardois toutes indifferemment et je me divertissois a voir les unes s'appuyer sur cette superbe balustrade et regarder les galeres gagnees sur les ennemis et les autres moins curieuses et plus solitaires regarder seulement du coste de la pleine mer quelques unes faisoient cent civilitez a quelques capitaines qu'elles n'avoient point encore veus depuis leur retour quelques autres s'attachoient a une conversation plus particuliere quelques unes encore sans avoir autre dessein que de voir et d'estre veues se promenoient par troupes et toutes ensemble n'avoient autre intention que de se divertir et de passer le soir agreablement theanor n'estoit pas peu occupe a me nommer toutes les belles car pour les autres je luy espargnois cette peine en ne m'informant pas qui elles estoient comme ce divertissement m'estoit nouveau et qu'il y avoit long temps que je n'avois veu de dames je ne pouvois me resoudre a me retirer qu'il ne fust fort tard cependant la nuit venant peu a peu a peine se pouvoit on plus connoistre neantmoins il ne laissoit pas d'arriver encore des 
 gens parce que la lune alloit commencer de se lever theanor m'ayant quitte pour parler a quelques dames je me promenay quelque temps seul et apres divers tours marchant derriere deux hommes que je creus ne connoistre pas je vy briller et tomber quelque chose de la poche d'un des deux mon premier sentiment fut de le luy dire mais sans scavoir la raison pourquoy le second fut de relever ce que j'avois veu tomber et puis de le luy rendre quand j'aurois veu ce que c'estoit je me baissay donc en diligence et trouvant a terre ce que j'y cherchois je vy autant que l'obscurite me le pouvoit permettre que c'estoit une boiste de portrait le temps que je fus a la relever a regarder ce que c'estoit et a resoudre moy mesme si je verrois ce qui estoit dedans au clair de la lune auparavant que de la rendre ou si je la rendrois sans la voir fit que celuy qui avoit perdu cette boiste se mesla parmi d'autres personnes si bien qu'au lieu de voir encore deux hommes devant moy j'y vy plusieurs dames et par consequent je me vy dans l'impossibilite de rendre ce que j'avois trouve a celuy qui l'avoit perdu je cherchay apres cela theanor pour luy raconter mon avanture mais l'obscurite nous separa si bien que je ne pus le rejoindre et sans attendre comme beaucoup d'autres firent que la lune qui se levoit esclairast encore davantage je m'en allay en diligence a une maison ou j'avois loge en abordant a samos et ou suivant mes ordres mes gens m'attendoient 
 j'y fus donc fort promptement et avec assez de curiosite de voir ce que j'avois trouve je ne fus pas plustost dans ma chambre que m'apprachant de la table et des flambeaux je me mis a regarder cette boiste que j'avois tiree de ma poche des le haut de l'escalier afin de ne perdre point de temps et je vy qu'elle estoit d'or avec un cercle de rubis et de diamants tout a l'entour que je ne m'arrestay gueres a regarder quoy qu'ils fussent tres beaux mais l'ayant ouverte en diligence je fus bien plus esblouy de l'esclattante beaute que je trouvay dedans que je ne j'avois este des pierreries qui ornoient cette boiste j'y vis donc un portrait d'une jeune et belle personne mais un portrait si vivant que je jugeay bien qu'il estoit impossible que ce fust un portrait flatte il estoit touche hardiment quoy qu'il fust pourtant tres fin et l'on voyoit bien par l'excellence de l'art que le peintre avoit pris plaisir a travailler d'apres un si beau modelle aussi faut il avouer que rien au monde ne peut estre plus beau que ce portrait je le regarday donc avec admiration et r'appellant les idees de tout ce que j'avois veu de belles a la promenade je ne me souvins point d'y avoir veu personne qui ressemblast a cette peinture et en effet cela estoit ainsi j'ouvris et fermay cette boiste plusieurs fois ne pouvant me lasser d'admirer une si belle chose en suitte j'eus quelque compassion de celuy qui l'avoit perdue et il y eut aussi quelques momens ou je luy portay envie 
 car enfin je m'imaginay que ce portrait estoit un portrait donne a ce luy qui l'avoit perdu et je l'estimois si heureux d'estre aime d'une si belle personne que l'en estois presques en chagrin neantmoins apres avoir bien encore des fois ouvert et ferme la boiste et m'estre bien represente quelle inquietude devoit estre celle de celuy qui avoit laisse tomber ce portrait je me couchay et je dormis quoy que ce ne fust pas sans songer a la peinture que j'avois trouvee le lendemain au matin je me levay mais avec une si forte curiosite de scavoir qui estoit cette belle personne qui estoit peinte et qui estoit celuy qui avoit fait une perte si considerable que cela se pouvoit presque desja nommer une curiosite jalouse je m'habillay donc en diligence et je fus chez theanor que je trouvay prest a sortir il me fit alors excuse de ce qu'il m'avoit perdu le soir dans la presse mais sans luy donner loisir de continuer son compliment et sans prendre garde d'abord qu'il estoit fort melancolique je luy dis que nostre separation m'avoit este si heureuse que j'avois plustost sujet de l'en remercier que de m'en pleindre car luy dis-je en luy baillant la boiste du portrait ouverte voyes ce que je trouvay hier au soir et aidez moy je vous en conjure a descouvrir qui est l'heureux amant qui a pourtant eu le malheur de perdre une chose si precieuse et aprenez moy en suitte le nom de cette belle personne si vous le scavez theanor rougit a la veue de ce portrait et apres l'avoir 
 pris il fut aussi long temps a le regarder sans me respondre que s'il n'eust pas connu de qui il estoit mais enfin l'ayant presse de parler pour le nom de cette belle personne me dit il si vous n'estiez estranger a samos vous ne l'ignoreriez pas car la belle alcidamie l'a rendu trop celebre pour faire qu'il ne soit pas connu de tout ce qu'il y a de gens raisonnables dans nostre isle mais pour celuy de cet heureux amant que vous dittes qui l'a perdu je ne le scay point et peut-estre adjousta t'il est-ce une peinture qu'elle a donnee a quelqu'une de ses amies mais luy dis-je c'est un homme qui l'a laissee tomber et non pas une dame cela peut estre encore me repliqua t'il sans que pour cela ce soit une galanterie d'alcidamie car elle a des parens qui pourroient avoir son portrait sans choquer la bien-seance et si vous m'en croyez dit il vous ne montrerez cette peinture a personne de peur de vous faire une ennemie d'une aussi belle pille que celle la ce n'est pas mon dessein luy dis-je de la desobliger mais j'aurois du moins bien envie de scavoir a qui est veritablement ce portrait je m'en informeray me dit il et je vous en rendray compte mais cependant encore une fois n'en parlez pas si vous m'en croyez et si vous vouliez mesme dit il encore me laisser ce portrait je pense qu'il seroit mieux en mes mains qu'aux vostres car je vous voy une curiosite inquiete adjousta t'il en sous-riant a demy qui me fait craindre que vous ne puissiez vous empescher 
 de le montrer a quel qu'un pour n'en parler pas luy dis-je et pour ne le montrer point je vous le promets mais pour la peinture je ne la rendray qu'a celuy qui l'a perdue encore ne sera-ce pas sans peine parce qu'elle me plaist infiniment theanor fit encore tout ce qu'il put pour ne me rendre point ce portrait mais je m'opiniastray de telle sorte a vouloir qu'il me le rendist qu'il fut contraint de le faire en suitte de quoy nous fusmes ensemble au lever de polycrate et de la au temple avequez luy l'apres-disnee ce prince eut la bonte de me presenter a la princesse hersilee sa soeur qui est une personne fort acconplie chez laquelle il y avoit alors beaucoup de dames et entre les autres une personne appellee meneclide dont l'on disoit que polycrate estoit amoureux j'y vy de plus la merveilleuse alcidamie mais si belle que je n'ay jamais rien veu de si aimable la princesse hersilee qui voulut me traitter en nouveau favory du prince son frere me fit mettre aupres de cette belle personne de qui l'esprit seconda si puissamment les charmes de sa beaute que je ne pus conserver ma franchise theanor entrant dans la compagnie et me voyant aupres d'alcidamie comme je viens de le dire m'en parut un peu interdit neantmoins je ne fis pas alors une grande reflexion la dessus car j'avois l'esprit si inquiet qu'alcidamie sans doute n'eut pas lieu de trouver ma conversation fort agreable quel est difois-je en moy mesme en regardant tous les hommes qui avoient 
 suivy polycrate chez la princesse sa soeur cet heureux et malheureux amant qui a perdu le portrait que j'ay trouve apres je venois a penser combien cette fille eust este estonnee si tout d'un coup je luy eusse montre sa peinture que j'avois sur moy en suitte je songeois combien un homme seroit infortune d'aimer une aussi belle personne que celle la de qui le coeur seroit desja engage enfin je pensay cent mille choses differentes en fort peu de temps et l'on peut presques dire que la jalousie quia accoustume de suivre l'amour dans l'ame de tous ceux qui en sont capables la preceda dans la mienne estant certain du moins que je fis tout ce que les jaloux ont accoustume de faire auparavant que j'eusse donne nul tesmoignage d'amour par aucune autre voye je m'informay adroitement qui estoient les amants d'alcidamie esperant par la venir a la connoissance de celuy a qui apartenoit le portrait mais ceux a qui je le demanday me dirent qu'il n'y avoit pas un homme de qualite dans samos qui ne l'eust aimee de sorte que mes conjectures ne trouvant point ou s'apuyer mais leur dis-je n'en a t'elle choisi aucun c'est ce qui n'est pas aise a descouvrir me repliquerent ils car alcidamie a un esprit adroit capable de bien deguiser ses sentimens si elle veut et tout ce que nous vous en pouvons dire c'est que si elle a quelque amant favorise il faut qu'il soit aussi discret qu'elle est habile puis qu'il est certain qu'il n'y 
 en a aucun bruit dans la cour deux ou trois jours se passerent de cette sorte pendant lesquels je voyois tousjours alcidamie ou chez se princesse ou au temple ou a la promenade ou chez elle car je forcay theanor a m'y mener je dis que je l'y forcay estant certain qu'il s'en excusa autant qu'il put cependant je le conjurois continuellement d'apprendre s'il y avoit moyen a qui apartenoit le portrait d'alcidamie et il me respondoit tousjours que cette curiosite inutile devoit du inoins estre bien intentionne et que quand il le scauroit il ne me le diroit jamais si je ne luy promettois auparavant de bien user de cette connoissance et ne desobliger point alcidamie comme je ne pensois pas encore estre fort amoureux je luy promettois tout ce qu'il vouloit de sorte qu'a quelques jours de la il vint un matin dans ma chambre et feignant d'estre bien aise leontidas me dit il j'ay enfin descouvert a qui appartient le portrait que vous avez trouve et il est a une personne de si grande importance que vous devez estre ravi de luy pouvoir donner la joye de le revoir je rougis au discours de theanor qui me voyant changer de couleur en changea aussi et me demanda pourquoy je ne le remerciois pas de s'estre mis en estat de pouvoir satisfaire ma curiosite c'est luy respondis-je theanor que j'ay change de sentimens et que je crains presentement autant de scavoir a qui est cette peinture que je j'ay desire parce que je ne puis plus me resoudre a la rendre 
 je m'y suis pourtant engage respondit theanor tout surpris car je n'ay pas creu que vous voulussiez scavoir a qui elle estoit avec autre dessein que celuy de faire cette action de justice mais luy dis-je encore theanor a qui est cette peinture je ne suis plus en termes de vous le dire repliqua-t'il puis que vous ne la voulez point rendre car la personne qui m'a permis de vous confier son secret ne me l'a permis qu'a condition que vous luy rendissiez ce qui est a elle autrement il n'est pas juste de vous aprendre une chose aussi secrette que celle la mais luy dis-je celuy a qui est cette peinture est il amoureux d'alcidamie esperdument me repliqua t'il et ce portrait luy repliquay-je luy a t'il este donne par cette belle fille quand vous me l'aurez rendu me dit il vous le scaurez mais jusques alors je n'ay ordre de vous rien dire cruel amy luy repliquay-je j'aime encore mieux ce portrait que vostre secret et si j'ay a rendre cette peinture j'aime mieux aussi que ce soit a la personne qui l'a donnee qu'a celle qui l'a perdue ha leontidas me dit theanor ne faites pas ce que vous dittes si vous ne voulez me desobliger sensiblement comme nous en estions la on me vint dire que polycrate me demandoit de sorte que je fus contraint de quitter theanor mais dieux que je passay tout le reste du jour avec chagrin car enfin je ne doutois plus apres ce que theanor m'avoit dit que toutes mes conjectures ne fussent bien fondees et 
 que ce portrait n'eust este donne par alcidamie a celuy qui l'avoit perdu je commencois mesme de sentir que je n'estois plus maistre de ma raison et qu'il faloit me resoudre d'aimer alcidamie malgre moy ne suis-je pas bien inconsidere disois-je de ne m'opposer pas a une passion naissante qui apparemment ne me peut causer que de la douleur je scay qu'alcidamie aime ailleurs que veux-je donc obtenir d'elle leontidas souffrira t'il un rival dans le coeur de cette belle personne ou sera t'il assez fort pour l'en chasser mais quel est ce rival disois-je helas poursuivois-je je n'en scay rien peut estre est-ce un homme indigne de cet honneur peut estre est ce theanor luy mesme et quoy qu'il en soit adjoustois-je c'est un amant peu passionne puis qu'il ne s'est pas fait connoistre par sa mort apres une telle perte cependant theanor n'estoit pas moins en inquietude que moy car pour vous descouvrir la verite il estoit amoureux d'alcidamie et c'estoit veritablement luy qui avoit perdu ce portrait et qui n'avoit ose me l'advouer car comme j'estois avez jeune il n'avoit pu se resoudre a confier d'abord a ma discretion et il avoit creu pouvoir tirer cette peinture de mes mains par adresse et sous le nom d'un autre mais remarquant enfin que je devenois son rival il ne scavoit quelle resolution prendre et nous estions tous deux bien embarrassez car theanor scavoit qu'alcidamie le hairoit estrangement si elle aprenoit que ce portrait 
 trait fust a luy et je craignois aussi extremement que la chose ne fust de cette sorte je m'informay alors a diverses personnes si theanor avoit este amoureux d'alcidamie et je sceus pour mon malheur qu'il l'avoit este et qu'il l'estoit encore le vous laisse donc a juger combien j'estois afflige j'aimois theanor par inclination par raison et par devoir estant certain qu'il m'avoit rendu office de fort bonne grace aupres de polycrate et qu'il avoit pris mon parti avec beaucoup de chaleur contre timesias dont je vous ay desja parle de sorte que je connoissois bien que c'estoit choquer la generosite que de ne combattre pas ma passion aussi fis-je tout ce que je pus pour m'y resoudre mais il ne fut pas en mon pouvoir et l'amour s'emparant absolument de mon ame affoiblit tellement l'amitie que j'avois pour theanor qu'il y avoit des momens ou malgre moy j'en avois quelque confusion alcidamie pourtant estoit tousjours la plus forte dans mon coeur et il m'estoit plus aise de me resoudre a perdre mon amy que de quitter ce que j'aimois alors sans comparaison plus que luy je ne cherchay donc plus qu'a colorer cette infidelite pour cet effet je creus que je devois luy dire le premier quelle estoit ma passion feignant d'ignorer la sienne je fus donc le chercher et je le trouvay seul dans sa chambre mais si inquiet que je ne l'estois pas plus que luy car il commencoit de soubconner que j'estois son rival theanor a ce que je voy luy dis-je en l'abordant est aussi melancolique 
 que leontidas quoy qu'il ne soit pas sans doute aussi amoureux comme nous avons presques tousjours este a la guerre depuis que nous nous connoissons me respondit il assez froidement nous ne nous sommes gueres entretenus de choses galantes et je ne scay pas pourquoy vous presupposez que vous estes plus amoureux que moy ou que je ne le puis estre autant que vous c'est luy dis-je un peu interdit car je sentois bien que ce que je faisois n'estoit pas trop genereux que s'il estoit vray que vous aimassiez aussi fortement quel que belle personne qu'il est certain que j'aime esperdument l'incomparable alcidamie vous vous en seriez pleint a moy comme je m'en viens pleindre a vous j'avois bien creu repliqua theanor avec une froideur qui me surprit que vostre coeur n'echaperoit pas a cette belle mais leontidas adjousta t'il apres avoir un peu resve vous n'aimez pas seul cette charmante fille et le portrait que vous avez trouve devoit ce me semble vous avoir gueri de cette passion naissante au contraire luy dis-je c'est luy qui me fait plus malade car quand je ne voy plus alcidamie je le regarde et il conserve si bien le souvenir de sa beaute dans mon ame que je n'ay garde de l'oublier apres cela theanor fut quelque temps sans parler puis prenant un visage fort serieux il me dit que m'aimant comme il faisoit il estoit au desespoir de me voir engage en une affection qui ne pouvoit me donner que de la peine et que s'il luy eust este permis de me 
 nommer le rival a qui estoit la peinture que j'avois il m'auroit fait avouer que je ne devois point continuer d'aimer alcidamie quand vous me l'auriez fait avouer luy dis-je cela seroit inutile parce que presentement nia passion ne depend plus de ma volonte et quand ce seroit vous luy dis-je tout hors de moy qui seriez cet heureux rival dont vous parlez et quand ce seroit mesme polycrate il faudroit que je continuasse d'aimer alcidamie aimez donc alcidamie me respondit il en rougissant mais n'esperez pas d'en estre aime si promptement et ne vous persuadez point qu'elle vous donne si tost son portrait car je puis vous asseurer que celuy que avez n'a pas este obtenu sans peine quoy qu'elle ne haist pas la personne a qui elle le donna cruel amy luy dis-je pourquoy voulez vous que j'aye autant de jalousie que d'amour c'est respondit il que je voudrois vous guerir de votre amour par vostre jalousie non non luy dis-je ce n'est point a ce qui l'entretient a la destruire et plus vous me ferez connoistre qu'alcidamie a favorise cet heureux rival plus j'auray d'envie de troubler sa felicite et plus je m'opiniastreray a aimer alcidamie encore une fois aimez alcidamie me dit il mais encore une fois aussi souffrez que je vous die que vous n'en serez pas aime facilement j'avoue que la froideur de theanor me pensa desesperer car apres avoir bien raisonne je conclus en moy mesme que cette froideur estoit un effet de l'assurance qu'il avoit de l'affection d'alcidamie 
 de sorte que tout d'un coup ne regardant plus theanor comme cet amy officieux avec qui j'avois du moins resolu de garder quelque bien-seance je le regarday comme un rival favorise c'est a dire comme un ennemy mortel si bien que changeant de dessein de visage et de ton de voix au nom de dieux theanor luy dis-je nommez moy celuy a qui est le portrait que j'ay trouve afin que je scache bien precisement qui je dois hair je ne le puis repliqua t'il que vous ne m'ayez rendu la peinture d'alcidamie la peinture d'alcidamie repris-je sans scavoir presques ce que je disois tant la jalousie m'avoit desja troublee le sens non non je ne le scauray point a ce prix la ce funeste secret que je veux aprendre car ne voulant scavoir le nom de mon rival que pour luy oster le coeur d'alcidamie je n'ay garde de luy en rendre le portrait du moins dit theanor me promettrez vous une chose juste qui est de ne montrer cette peinture a personne puis que vous feriez plus de tort a alcidamie qu'a vostre rival qui a mon avis adjousta t'il ne sera point vostre ennemy qu'il ne scache que vous soyez plus favorise que luy j'avoue qu'alors je pensay perdre patience et je ne scay s'il ne fust arrive du monde ce que nous eussions fait theanor et moy mais diverses personnes estant venues nous nous separasmes et je sortis de chez theanor le plus chagrin de tous les hommes infailliblement disois-je ce cruel amy est assure du 
 coeur d'alcidamie qu'il ne craint point de le perdre ou il mesprise si fort leontidas qu'il ne se soucie pas qu'il soit son rival mais peut-estre adjoustois-je est-ce que mes conjectures me trompent et que ceux qui m'ont assure que theanor aime alcidamie se sont trompez eux mesmes enfin concluois-je ou theanor n'aime point alcidamie ou il en est aime et veuillent les dieux que ce soit le premier dans cette incertitude ou j'estois je pris la resolution pour m'en esclaircir d'entretenir cette belle personne et de luy parler de theanor de diverses sortes pour tascher de descouvrir ses veritables sentimens ainsi sans avoir encore pu trouver les voyez de luy faire connoistre ma passion je cherchay seulement celles de luy parler de mon rival je fus donc chez la princesse hersilee ou je sceus qu'elle estoit d'abord je ne pus estre aupres d'elle mais apres que diverses personnes furent entrees et sorties je fis enfin si bien que je me trouvay proche d'alcidamie qui me receut suivant sa coustume avec assez de civilite peu de temps apres polycrate arriva suivy presques de tout ce qu'il y avoit de gens de qualite a samos a la reserve de theanor de qui la melancolie l'avoit empesche d'y venir comme la conversation generale eut dure quel que temps polycrate qui avoit a entretenir la princesse sa soeur en particulier la tira vers des fenestres qui donnent sur la pleine mer et s'y appuyant l'un et l'autre ils me laisserent dans la liberte d'executer mon 
 dessein il sembla mesme qu'alcidamie contribuast a le faire reussir bien est il vray que ce fut d'une facon qui redoubla mon inquietude comme il y avoit peu que j'estois a samos elle n'avoit lieu de me parler raisonnablement que de choses generales et comme elle avoit remarque que theanor estoit plus de mes amis qu'aucun autre elle devoit aussi plustost m'en parler que de ceux avec qui je n'avois nulle habitude particuliere apres avoir donc este tous deux quelques moments sans rien dire qu'avez vous fait de vostre amy me dit elle et d'ou vient que theanor n'est point icy aujourd'huy que toute la cour y est cette demande que je n'attendois pas me surprit et je ne pus ouir le nom de mon rival de la bouche d'alcidamie sans en changer de couleur car enfin je m'estois bien prepare a luy parler de theanor mais je n'avois pas creu qu'elle m'en deust parler la premiere madame luy dis-je je l'ay laisse si melancolique dans sa chambre que je ne pense pas qu'il soit presentement d'humeur a chercher la conversation vous estes donc un mauvais amy dit elle en sous-riant de l'avoir quitte en cet estat c'est que son humeur estoit si sombre luy dis-je que ma presence l'importunoit et peut-estre mesme plus que celle de beaucoup d'autres n'eust pu faire en verite leontidas vous me mettez en peine repliqua t'elle car theanor est un fort honneste homme et s'il luy estoit arrive quelque grand malheur l'en serois extremement faschee madame luy 
 dis-je tousjours plus inquiet plus curieux et plus jaloux comme il n'y a pas long temps que je suis a samos je n'y scay pas encore bien les nouvelles du monde mais pour vous qui les scavez toutes je m'imagine que vous n'ignorez pas le mal de theanor qui a mon advis vient de quelque passion violente alcidamie qui creut lors que je luy voulois parler pour theanor changea de couleur et me regardant plus serieusement qu'auparavant je n'ay point sceu dit elle que vostre amy fust amoureux et je ne pense pas mesme qu'il le soit mais enfin leontidas s'il n'a point d'autre cause de sa melancolie que celle la je ne le pleins plus tant que je faisois c'est peut estre luy dis-je en le regardant assez attentivement que vous scavez qu'il n'est pas a pleindre et qu'il n'est pas hai de la personne qu'il aime je ne scay me respondit elle s'il est hai ou s'il est aime car je ne suis ny sa maistresse ny sa confidente pleust aux dieux que la moitie de ce que vous dittes fust vray luy dis-je en l'interrompant assez brusquement car leontidas en seroit plus heureux qu'il n'est leontidas dit elle en sous-riant vous estes d'une isle consacree a la mere des amours ou la galanterie est une loy ou l'on ne parle que d'aimer ou l'on n'entretient les dames que de choses flateuses douces et obligeantes mais pour nous qui reverons une autre divinite qui sommes un peu moins galantes qu'elles et mesme si vous le voulez un peu plus fieres j'ay a vous apprendre 
 comme a un estranger qu'il ne faut pas dire de semblables choses a toutes nos dames qui s'en offenceroient peut-estre plus que moy parce qu'elles ne scauroient pas excuser la coustume de vostre pais comme je fais a toutes vos dames repris-je avec precipitation ha divine alcidamie vous ne connoissez pas leontidas si vous croyez qu'il die jamais a nulle autre personne qu'a vous qu'il est esperdument amoureux serieusement me dit elle leontidas corrigez vous de cette mauvaise habitude ou je m'en pleindray a vostre amy et le prieray de vous l'oster s'il est possible il ne le pourroit pas luy respondis-je quand il l'entreprendroit j'eviteray donc vostre conversation reprit elle jusques a ce que vous ayez apris nos coustumes c'est l'usage par tout luy repliquay-je d'adorer les belles comme vous et c'est aussi l'usage general respondit elle excepte en chipre que les belles dont vous entendez parler sont glorieuses et fieres et ne souffrent pas qu'on leur die de semblables choses mais est il possible luy reliquay-je que toutes les belles soient inexorables a samos et n'y en a t'il jamais eu qui ayent souffert d'estre aimees qui ayent permis d'esperer qu'elles aimeroient un jour qui ayent donne leurs portraits et fait plusieurs autres choses tres agreables pour ceux qui les recoivent je n'en connois point dit elle ne scachant pourquoy je luy faisois ce bizarre discours et quand j'en connoistrois leur exemple ne seroit pas suivi par alcidamie 
 mais enfin encore une fois leontidas deffaites vous de cette mauvaise habitude si vous voulez que je vous accorde ma conversation alcidamie dit cela d'une facon qui me fit craindre qu'elle ne me bannist et quoy que ma jalousie me persuadast qu'elle n'estoit fiere envers moy que pour estre fidelle a mon rival le depit ne chassa pourtant pas l'amour de mon coeur de sorte que prenant la parole si ce n'est qu'une mauvaise habitude luy dis-je vous seriez injuste de pretendre me l'oster si tost c'est pourquoy je vous conjure de me donner quelques jours alcidamie qui estoit bien aise de tourner la chose en raillerie dit qu'elle m'accordoit la reste du jour mais je pressay tant et dis tant de choses que j'en obtins huit au dela desquels je ne devois plus luy rien dire de trop galant ny de trop passionne me disant tousjours en riant qu'elle s'en pleindroit a theanor si je luy manquois de parole ce fut de cette sorte qu'au lieu de parler de mon rival alcidamie m'en parla et qu'au lieu de bien descouvrir ses sentimens pour luy je declaray mon amour a alcidamie en sortant de chez la princesse je me trouvay assez heureux durant quelques momens d'avoir pu faire scavoir que j'aimois mais venant a repasser tout ce qu'alcidamie m'avoit dit il me sembloit avoir remarque qu'elle n'avoit jamais nomme theanor sans changer de visage et qu'enfin je n'avois pas lieu de douter qu'elle ne l'aimast ce qui me donnoit une inquietude estrange si je n'eusse point eu d'obligation 
 a theanor j'eusse cherche des voyes plus violentes de m'eclaircir avec que luy que celle que je prenois mais luy devant autant que je faisois je ne scavois quelle resolution prendre et j'estois tres malheureux que me sert disois-je d'avoir le portrait d'alcidamie si theanor possede son coeur quittons donc quittons un dessein qui nous fera faire cent laschetez inutilement mais peut-estre disois-je en suitte ce portrait est il derobe mais s'il est derobe adjoustois-je il l'est tousjours par un homme amoureux d'alcidamie et quoy que ce fust un grand bonheur pour moy que la chose fust seulement ainsi ce m'est tousjours un grand malheur d'estre rival d'un homme qui m'a oblige cependant theanor n'avoit pas l'ame moins en peine que moy car il faut que vous vous souveniez que je vous ay desja dit qu'il avoit aime et qu'il aimoit encore passionnement alcidamie de laquelle il n'avoit jamais pu obtenir la moindre chose comme je l'ay sceu depuis ce n'est pas que le portrait que j'avois trouve ne fust a luy mais c'est qu'il ne luy avoit pas este donne par alcidamie qui ne scavoit pas mesme qu'il l'eust car il faut que vous apreniez que cette belle personne avoit fait faire son portrait pour le donner a une de ses amies nommee acaste et qu'elle l'avoit fait faire avec un fort grand soing et en effet elle le luy avoit donne mais a quelque temps de la polycrate devant s'embarquer pour s'en aller a la guerre chacun allant dire adieu a ses connoissances il fut 
 grand nombre de personnes de qualite chez acaste pour prendre conge d'elle et entre les autres theanor y fut comme elle venoit de sortir pour aller faire quelque visite et comme il ne trouva personne en bas il monta dans sa chambre et vit sur sa table le portrait d'alcidamie qu'elle y avoit oublie de sorte qu'aimant passionnement comme il faisoit et estant prest de s'esloigner de samos il fit ce que je pense que j'eusse fait comme luy si j'eusse este a sa place c'est a dire qu'il osta la peinture de la boiste ou elle estoit qui estoit trop riche pour la prendre et sortit si heureusement qu'il ne fut veu de personne un moment apres timesias qui estoit parent d'acaste et qui aimoit aussi alcidamie entra dans la mesme maison sans trouver personne non plus que luy et fut a la chambre de sa parente qu'il trouva au mesme estat que theanor l'avoit laissee je veux dire ouverte et sur la table la boiste de portrait qu'il avoit oublie de refermer de sorte que timesias qui l'avoit veue plusieurs fois entre les mains de sa parente ne put comprendre pourquoy la peinture n'y estoit plus si bien que faisant du bruit pour faire venir quelqu'un a luy des femmes qui estoient dans une garde-robe proche de la sortirent et il leur demanda d'ou venoit que cette boiste de portrait estoit sur la table sans que la peinture fust dedans ces femmes toutes surprises dirent qu'elles n'en scavoient rien qu'il n'y avoit pas un quart d'heure qu'elle y estoit et qu'elles l'avoient 
 mesme veue depuis que leur maistresse estoit sortie en suitte elles accuserent timesias comme amant d'alcidamie de l'avoir prise et se mirent a le prier de la remettre dans sa boiste luy s'en deffendit avec chagrin et pendant cette contestation acaste revint chez elle et aprit la chose d'abord elle creut ce que ses femmes luy dirent et s'imagina que son parent qu'elle scavoit estre tres amoureux d'alcidamie l'avoit effectivement prise et quoy qu'il luy peust dire elle ne voulut jamais le croire de sorte qu'elle s'en fascha extremement contre luy neantmoins comme il luy jura fortement qu'il n'avoit pas pris ce portrait on s'informa qui estoit venu chez acaste mais ses femmes qui vouloient s'excuser de leur negligence jurerent et protesterent aussi bien que les autres domestiques qu'il n'y estoit venu que timesias cependant theanor pour ne laisser nul soubcon de luy retourna chez acaste pour luy dire adieu et sans luy tesmoigner qu'il y estoit desja venu auparavant elle luy fit ses pleintes de la perte qu'elle avoit faite et il luy respondit malicieusement au lieu de la consoler que s'il en eust perdu autant il en seroit mort de douleur enfin il partit avec ce thresor cache et faisant servir a ce portrait une boiste qu'il avoit qui s'y trouva assez juste parce que l'on fait presque tous les petits portraits de mesme grandeur il s'embarqua aussi satisfait que timesias estoit chagrin car il s'imaginoit bien que c'estoit quelqu'un de ses rivaux qui avoit 
 derobe cette peinture cependant alcidamie ayant sceu la chose soubconna d'abord acaste de l'avoir donne a son parent mais enfin elle luy fit bien connoistre que cela n'estoit pas car estant tousjours persuadee qu'il l'avoit prise elle rompit avec luy a son retour alcidamie de son coste qui est fort glorieuse trouva tres mauvais qu'il eust eu la hardiesse de faire ce larcin et le traitta fort mal toutes les fois qu'il luy voulut parler apres qu'il fut revenu comme elle vivoit tres civilement avec theanor quoy qu'elle ne le favorisast pas elle s'en pleignit a luy comme aux autres et luy tesmoigna se tenir tellement offencee de la hardiesse de timesias qu'il n'eut jamais celle de luy dire que c'estoit luy qui avoit fait ce precieux larcin de peur de se charger de la haine qu'il voyoit qu'elle avoit pour son rival qui est le mesme qui devint mon ennemi des le premier jour que j'arrivay a samos voila donc de quelle facon theanor sans estre favorise avoit eu le portrait d'alcidamie car j'ay sceu toutes ces choses bien precisement depuis ce temps la et voila aussi la raison pourquoy il ne pouvoit se resoudre a me dire que ce portrait fust a luy parce qu'il scavoit de certitude qu'alcidamie le hairoit des qu'elle scauroit la chose d'abord ma seule jeunesse l'en empescha mais en suitte apprenant que j'estois amoureux d'alcidamie il creut qu'il estoit bon que je m'imaginasse qu'elle aimoit et qu'elle avoit donne ce portrait a quelqu'un esperant que cela m'obligeroit 
 a me delivrer de cette passion il ne pouvoit pourtant se resoudre a me dire ce mensonge ouvertement et il me le laissoit seulement croire sans m en desabuser de plus il jugeoit bien qu'encore qu'il m'eust advoue qu'il aimoit alcidamie je n'eusse pas cesse de l'aimer apres ce que je luy avois dit si bien que ne voulant pas me donner des armes pour le combattre et pour le destruire dans son esprit en m'avouant que ce portrait estoit celuy qu'il avoit derobe ou en me disant avec mensonge qu'alcidamie le luy avoit donne il ne scavoit quelle resolution prendre non plus que moy et nous fusmes quelques jours a nous fuir avec autant de soing que nous avions accoustume de nous chercher durant ce temps la je voyois alcidamie autant qu'il m'estoit possible et me servant du privilege qu'elle m'avoit donne je luy parlois de ma passion et elle feignoit tousjours de croire que ce n'estoit encore que par habitude me priant de nouveau de me souvenir de conter bien les jours qu'elle m'avoit accordez cependant apres avoir este un jour sans la voir je sus me promener seul dans des jardins publics qui sont a la ville et qui sont aussi beaux que ceux du prince polycrate pour y resver avec plus de liberte je pris une allee fort couverte ou quelque temps apres ne pouvant m'empescher de regarder le portrait d'alcidamie je le tiray de ma poche et trouvant un siege de gazon contre une palissade je me mis a le considerer avec beaucoup de plaisir mais a quelques momens de 
 la je le regarday avec beaucoup de chagrin par la cruelle pensee que j'avois qu'il eust este donne a celuy qui l'avoit perdu et je pense mesme que ma jalousie me fit prononcer quelques paroles qui obligerent timesias qui se promenoit sans que l'en sceusse rien dans une allee qui touchoit celle ou j'estois a regarder qui estoit celuy qui parloit car comme je n'avois parle qu'a demy haut et que je n'avois prononce que trois ou quatre mots il ne me connut pas a la voix il s'aprocha donc de la palissade et passant curieusement les yeux a travers l'espaisseur de branchez et des feuilles il vit d'abord que je tenois un portrait et un instant apres il connut que c'estoit celuy d'alcidamie et le mesme qu'elle avoit autrefois donne a acaste et que l'on avoit creu qu'il avoit pris car il scavoit bien qu'alcidamie n'avoit jamais este peinte que cette seule fois la n'ayant plus voulu souffrir de l'estre depuis la perte de cette peinture quoy que son amie l'en eust pressee comme il n'y avoit pas fort long-temps que j'estois a samos et que je n'avois nulle conversation particuliere avec timesias depuis nos dernieres brouilleries il ne s'estoit pas aperceu que je fusse amoureux d'alcidamie de sorte qu'il fut estrangement surpris de voir le portrait de la personne qu'il amoit entre les mains de son ennemy et un portrait encore qui l'avoit fait hair d'alcidamie et que l'on avoit creu qu'il avoit pris ce qui l'embarrassoit le 
 plus c'estoit qu'il scavoit bien que je ne connoissois pas encore acaste ni alcidamie lors qu'il avoit este perdu puis qu'il le fut auparavant que je fusse a samos de sorte qu'il ne pouvoit que penser de cette avanture neantmoins estant resolu de s'en esclaircir il fit le tour de l'allee en diligence et passant dans celle ou j'estois il me trouva encore si attentif a regarder ce portrait que je tenois a la main que tout ce que je pus faire fut de refermer la boiste auparavant qu'il fust pres de moy comme nous estions en civilite quoy que nous ne nous aimassions pas je me levay lors qu'il approcha et apres nous estre saluez assez froidement je me preparois a continuer ma promenade sans m'arrester aveques luy lors que m'abordant le visage assez esmeu leontidas nie dit il quoy que vous ne soyez pas mon amy particulier comme vous estes homme d'honneur j'espere que vous me direz une verite que je veux scavoir de vous et qui m'importe extremement je ne scay pas luy repliquay-je si je vous diray la verite que vous voulez scavoir mais je scay du moins que je ne vous diray pas un mensonge aprenez moy donc respondit il qui vous a donne un portrait d'alcidamie que le hazard vient de me faire voir entre vos mains en me promenant de l'autre coste de cette palissade bien que la curiosite luy dis-je que vous avez de regarder ce que je fais ne meritast peut-estre pas tant de sincerite je vous diray toutesfois que la fortune toute 
 seule me l'a donne et que je n'en ay obligation a personne timesias entendant cette responce creut que je ne voulois pas luy dire ce qu'il vouloit scavoir de sorte que s'en faschant je scay bien me respondit-il que vous le devez tenir de la fortune plustost que de l'incomparable alcidamie qui sans doute ne vous l'a pas donne mais je demande par quelles mains cette aveugle fortune l'a mis entre les vostres comme je ne me suis pas oblige luy respondis-je l'esprit fort irrite parce qu'il me vint un soubcon que timesias estoit mon rival de vous dire toutes les veritez que je scay et qu'en qualite d'homme d'honneur je ne suis seulement engage qu'a ne vous dire pas un mensonge je ne vous diray plus rien du tout et vous en penserez ce qu'il vous plaira vous me direz pourtant repliqua t'il brusquement de qui vous avez eu cette peinture leontidas respondis-je en le regardant fierement n'est guere accoustume de dire ce qu'il ne veut pas que l'on scache principalement a des gens qu'il ne met pas au nombre de ses amis aussi est-ce comme vostre ennemy me repliqua t'il en mettant l'espee a la main que je veux vous faire avouer qui vous a donne ce portrait et mesme vous le faire rendre a peine eut il acheve de parler et eut il fait cette action que sans luy respondre je mis aussi l'espee a la main et que nous commencasmes de nous battre comme il est tres adroit et que je fus fort heureux nous fusmes quelque temps sans nous rien faire mais 
 passant tout d'un coup sur luy apres luy avoir fait une legere egratignure au bras gauche nous disputasmes la victoire opiniastrement et lors que nous eusmes este chacun a nostre tour tantost dessus tantost dessous a la fin comme j'estois prest d'avoir l'avantage tout entier et que je taschois de racourcir mon espee pour faire avouer ma victoire a timesias policrate qui venoit se promener en ce mesme lieu arriva suivi de beaucoup de monde et de theanor mesme qui ne scachant du bout de l'allee qui c'estoit fut le premier de tous a nous venir separer dans la fureur ou j'estois de voir que l'on m'arrachoit d'entre les mains mon ancien ennemy et mon nouveau rival j'en voulus quereller theanor mais polycrate arrivant un moment apres il fallut changer de discours et luy demander pardon de ce que contre ses ordres nous nous estions encore querellez timesias et moy comme il m'aimoit alors plus que mon ennemy que j'estois estranger et que l'autre estoit son subjet ce fut a luy que s'adresserent ses reprochez mais timesias qui vouloit se justifier et arriver a sa fin luy dit seigneur si vous scaviez la cause de nostre querelle vous m'excuseriez sans doute et vous avoueriez que je n'ay fait que ce que j'ay deu faire j'ay peine a croire repliqua polycrate que vous ayez raison de quereller leontidas et c'est pour cela poursuivit il que je veux aprendre toutes les particularitez de ce demesle seigneur luy dis-je tout desespere de ce que l'on alloit 
 scavoir que j'avois cette peinture entre les mains et craignant que policrate ne m'obligeast a la rendre vous perdrez un temps que vous pouvez mieux employer a toute autre chose et il suffira que vous soyez seulement persuade que nous n'avons fait l'un et l'autre que ce que des gens de coeur estoient obligez de faire mais quoy que je pusse dire polycrate sollicite par timesias qui souhaitoit d'estre justifie du larcin de ce portrait voulut estre esclaircy de la chose et se fit dire ce que c'estoit alors timesias le faisant souvenir de la perte du portrait d'alcidamie car toute la cour avoit sceu qu'il avoit este pris le faisant dis-je souvenir qu'il avoit este accuse comme amant d'alcidamie d'avoir fait ce precieux larcin et qu'alcidamie l'en avoit mal traitte il luy dit en suitte qu'il m'avoit veu ce mesme portrait entre les mains et qu'il avoit seulement voulu scavoir de qui je le tenois pour se justifier aupres d'elle scachant bien que ce n'estoit pas moy qui l'avoit pris qu'il n'ignoroit pas que je n'estois pas encore a samos quand il fut derobe a acaste pendant le discours de timesias j'eus des sentimens bien differens car j'eus une joye extreme de connoistre certainement par ce qu'il disoit que ce portrait n'avoit point este donne a celuy qui l'avoit perdu et je fus quelques moments que ma jalousie diminua d'autant que mon amour augmenta mais voyant en suitte avec quelle ardeur parloit mon ennemy et que j'allois servir a sa justification et peut estre a le remettre 
 bien avec alcidamie l'en estois desespere cependant apres qu'il eut cesse de parler comme il sembloit avoir quelque raison polycrate qui a infiniment de l'esprit n'imaginant pas la verite de la chose et croyant seulement que j'avois voulu cacher le nom de celuy qui m'avoit donne le portrait me dit qu'il ne vouloit pas m'obliger a dire devant tout le monde qui il estoit mais seulement a luy en particulier et que si mesme je ne voulois pas de luy dire il suffiroit encore pour la justification de timesias que j'avouasse publiquement que quelqu'un qui vray-semblablement pouvoit l'avoir pris chez acaste me l'avoit donne je vous laisse a penser quelle joye j'eus de ne pouvoir justifier mon rival et mon ennemy tout ensemble de sorte que je commencay alors de conter avec toute l'ingenuite que la verite peut avoir comment j'avois trouve ce portrait en me promenant me gardant bien de faire connoistre les soubcons que j'avois que c'estoit theanor qui l'avoit perdu car outre qu'en effet ce n'estoient que des soubcons je n'avois pas encore bien determine dans mon esprit auquel de ces deux rivaux j'eusse mieux aime nuire d'abord mon discours surprit un peu polycrate de sorte que pour l'apuyer mieux je luy dis que theanor qu'il voyoit aupres de luy scavoit bien que je ne mentois pas puis que je l'estois alle trouver pour luy dire l'avanture que j'avois eue le premier soir que nous estions arrivez a samos que je luy avois montre 
 ce portrait et l'avois mesme prie par un sentiment de curiosite de s'informer qui pouvoit l'avoir perdu et de me nommer mesme la personne pour qui il avoit este fait ainsi theanor fut contraint de me servir de tesmoin et polycrate ne douta point du tout que la chose ne fust comme je la disois de sorte que ne pouvant pas trouver que j'eusse eu tort de ne dire point un mensonge a timesias et trouvant aussi que timesias avoit ea sujet de croire que je ne parlois pas sincerement il nous commanda de nous embrasser mais auparavant timesias supplia polycrate de vouloir que je rendisse a alcidamie le portrait que j'avois trouve vous me ferez croire dis-je alors en riant a timesias que c'est peut-estre vous mesme qui avez perdu ce portrait en vous promenant et que vous repentant d'un larcin qui ne noirciroit pourtant pas vostre reputation quand vous l'auriez fait vous voulez qu'il soit restitue timesias rougit de colere a ce discours sans y respondre et ce qu'il y eut d'admirable fut que quelques personnes creurent que la chose estoit ainsi et le publierent et a mon advis theanor y contribua tout ce qu'il put pour moy qui fus ravy de voir que polycrate rioit de ce que le disois je luy dis en luy adressant la parole que ce seroit une estrange chose si n'ayant rien pris a personne on m'obligeoit a rendre ce que la fortune toute seule m'avoit donne en que n'ayant point fait de crime je ne devois pas estre puni ny estre traite de la mesme sorte que le pourroit 
 estre le veritable voleur du portrait s'il estoit connu timesias voulut encore dire quelque chose mais polycrate prenant la parole et voulant tourner toute cette querelle en galanterie me dit que pour toute punition de m'estre battu il vouloit que du moins je monstrasse cette peinture seigneur luy dis-je il est si glorieux a alcidamie qu'elle soit veue que je n'en feray pas de difficulte pourveu que vous me fassiez l'honneur de m'assurer de me la rendre et comme il me l'eut promis je la luy monstray mais a peine l'eut il veue que regardant la boiste leontidas me dit il ne vous estonnnez pas du chagrin de timesias car par la magnificence des pierreries dont cette boiste est ornee il s'est sans doute imagine que vous estiez peut-estre son rival quis qu'on ne fait gueres une telle despence pour une personne indifferente seigneur luy repliquay-je j'ay trouve ce portrait dans la boiste ou vous le voyez mais pour montrer que je ne suis pas avare je suis prest de la rendre sans peinture a timesias si c'est luy qui l'a perdue polycrate craignant que ce discours n'aigrist la conversation nous commanda alors absolument de nous embrasser ce que nous fismes sans incivilite quoy que ce fust assez froidement en suitte de quoy me rendant le portrait d'alcidamie apres avoir considere avec autant d'attention que s'il n'eust jamais veu la personne qu'il representoit il me dit en riant qu'un amant d'alcidamie seroit bien heureux d'estre en ma place et d'avoir 
 obtenu de la fortune ce qui ne seroit pas si aise d'obtenir d'elle en suitte il fut chez la princesse sa soeur ou il voulut que j'allasse mais pour timesias il se retira bien fasche que son combat n'eust pas este plus heureux et bien aise toutesfois de s'imaginer que ce qu'il avoit fait pourroit desabuser alcidamie la chose n'alla pourtant pas ainsi car effectivement cette belle personne s'imagina tousjours que timesias avoit autresfois pris ce portrait et l'avoit perdu depuis en se promenant et que c'estoit seulement pour le recouvrer qu'il s'estoit battu contre moy je vous laisse a juger quel bruit fit cette avanture dans la cour comme nous arrivasmes chez la princesse ou theanor ne vint pas on l'y scavoit desja parce que quelqu'un de la compagnie avoit devance le prince et l'y avoit publiee alcidamie qui s'y trouva par hazard ne me vit pas plustost qu'elle rougit comme si elle eust eu quelque confusion de scavoir que j'avois sa peinture d'abord que polycrate entra il me fit appoecher de la princesse hersilee aupres de laquelle estoit alcidamie et leur racontant ce qu'elles scavoient desja il ne faudroit plus dit il pour achever cette avanture sinon que leontidas fust effectivement amoureux d'alcidamie aussi bien que theanor et timesias le sont dont l'un est son amy et l'autre son ennemy pourvoir un peu comment un homme nai en l'isle de chipre se demesleroit de toutes ces choses seigneur luy dis-je en 
 rougissant et en sous- riant s'il ne faut que cela pour rendre cette avanture belle vous pouvez n'y souhaitter plus rien n'escoutez pas leontidas interrompit alcidamie comme s'il parloit serieusement car seigneur comme vous le scavez c'est la coustume de son pais de traiter de cette sorte toutes les dames il y a desja six jours poursuivit elle que je tasche de l'en corriger et il m'a promis que dans deux au plus tard il ne me parlera plus ainsi quoy dit polycrate parlant a alcidamie il y a six jours que leontidas vous dit de semblables choses de vostre consentement ouy seigneur repliqua t'elle en rougissant mais c'est a condition qu'il ne m'en dira plus jamais nous en croirons ce qu'il vous plaira dit alors la princesse hersilee en sous-riant non feray pas moy reprit polycrate en regardant alcidamie car je suis persuade que puis que leontidas vous a dit une fois qu'il vous aime il vous le dira tousjours mais il me le dira inutilement repliqua alcidamie puis que je ne l'escouteray point cependant seigneur luy dit elle encore il n'est pas temps de railler lors que j'ay a me pleindre d'une injustice que vous m'avez faite car enfin adjousta t'elle vous n'avez pas encore ordonne a leontidas de me rendre men portrait policrate qui imagina quelque plaisir comme je j'ay sceu depuis a me voir en peine luy respondit que c'estoit parce que ce ne devoit pas estre a la priere de timesias mais a la sienne qu'il devoit accorder une chose de cette 
 nature s'il ne faut que cela dit elle je vous supplie tres humblement de luy ordonner donc de me le rendre a l'heure mesme je ne puis dit alors polycrate que l'en prier car je ne suis pas son maistre vous me pouvez commander toutes choses luy dis-je mais pour celle la elle seroit si injuste que je n'apprehende pas que vous me l'ordonniez et quelle injustice y a t'il repliqua alcidamie a me rendre ce qui m'apartient en verite dit la princesse vous y avez moins de part que leontidas car ne l'avez vous pas donne a acaste ouy madame reprit elle mais puis que je l'ay donne a acaste il n'est pas a leontidas pour moy disoit polycrate je trouve qu'alcidamie n'a pas tort et je trouve adjousta la princesse hersilee qu'elle n'a pas grande raison car enfin acaste a si mal conserve son portrait et leontidas l'a si bien deffendu qu'il me semble mieux entre ses mains qu'entre les siennes ha madame luy dis-je que je vous suis oblige et quelles graces ne vous dois-je point rendre durant que je la remerciois et que je luy exagerois mes raisons pour me la rendre encore plus favorable je vy que polycrate parloit bas a alcidamie et qu'il rioit avec elle il me sembla mesme que depuis cela je les vy sous-rire une fois ou deux d'intelligence et en effet polycrate avoit fait la guerre a alcidamie de ce qu'elle avoit avoue que je luy avois parle d'amour et luy avoit dit pour m'obliger qu'il croyoit qu'effectivement je fusse amoureux d'elle mais pour 
 l'esprouver luy dit il obstinez vous tout aujourd'huy a vouloir qu'il vous rende vostre portrait comment luy dit elle seigneur tout aujourd'huy luy parlant tousjours bas ce sera toute ma vie ou du moins jusques a ce qu'il me l'ait rendu cependant comme je n'avois pas ouy ce qu'il avoit dit et que tant que dura encore la conversation je vy polycrate sous-rire a diverses fois en attendant alcidamie qui me pressoit de luy rendre sa peinture j'en eus quelque legere inquietude mais enfin comme la princesse estoit de mon parti et qu'elle estoit ravie que l'amitie que polycrate me tesmoignoit eust diminue celle qu'il avoit eue autresfois pour timesias qu'elle n'aimoit point elle dit qu'absolument elle ne permettroit pas que je rendisse cette peinture car dit elle obligeamment pour moy a alcidamie vous n'y avez plus de droit puis que vous l'avez donnee a acaste elle n'y en a non plus que vous puis qu'elle l'a perdue par sa negligence et leontidas y en a plus que vous deux puis qu'il l'a trouvee par sa bonne fortune qu'il l'a conquise par sa valeur qu'il empeschera bien que celuy qui l'a prise quel qu'il soit ne la possede jamais et que de plus il la merite polycrate qui vouloit encore se divertir dit alors a hersilee qu'il seroit beaucoup plus juste que ce portrait demeurast en ses mains mais sans luy donner loisir d'en dire les raisons l'arrest de la princesse fut suivi alcidamie declarant pourtant tousjours sans perdre le respect qu'elle devoit a 
 hersilee qu'elle n'y consentoit pas enfin le prince se retira et je me retiray aussi des qu'il fut a son apartement
 
 
 
 
ce fut lors qu'apres avoir repasse en ma memoire tout ce qui m'estoit arrive ce jour la je me trouvay plus de malheur que de bonne fortune l'estois veritablement ravi de ce que le portrait que j'avois n'estoit pas un portrait donne et de ce que je pouvois presques dire alors qu'il estoit a moy et le regarder sans en faire plus un si grand secret mais aussi j'estois tres afflige de ne pouvoir plus douter que mon meilleur amy et mon plus mortel ennemy ne fussent mes rivaux car je connoissois bien que theanor ne m'avoit voulu persuader que ce portrait avoit este donne a celuy qui l'avoit perdu que pour me faire changer de dessein et je ne pouvois pas ignorer veu la facon dont timesias avoit agi qu'il ne fust encore tres amoureux d'alcidamie apres venant a me souvenir de l'attention avec laquelle polycrate avoit regarde ce portrait comment au lieu de prendre mon parti en parlant a alcidamie il avoit pris le sien et comment il luy avoit parle bas et ry diverses fois d'intelligence avec elle venant dis-je a me souvenir de toutes ces petites choses je m'imaginay que peut-estre ce prince en estoit il amoureux de sorte que je trouvay a parler sincerement que je n'estois gueres moins jaloux de mon maistre que de mon amy et de mon ennemy j'eusse pourtant eu cette consolation si j'eusse sceu la prendre en ce temps la que je ne croyois 
 pas fortement qu'alcidamie aimast ni polycrate ni theanor ni timesias mais je l'aprehendois de telle sorte que l'on peut dire que la crainte que j'en avois me tourmentoit plus que si j'eusse sceu avec certitude qu'elle en eust aime un tout seul car si la chose eust este ainsi toute ma jalousie n'eust eu au moins qu'un mesme objet au lieu que par ma jalouse prevoyance je souffrois presques tous les maux que j'eusse pu souffrir si alcidamie les eust aimez tous ensemble ou les uns apres les autres de quelque coste qu'elle ait l'ame sensible disois-je j'ay grand sujet de craindre que quelqu'un de ces trois redoutables rivaux ne touche son coeur theanor est un fort honneste homme sage complaisant discret et capable par son esprit de faire toutes les choses que l'amour la plus passionnee peut inspirer mais de les faire sans esclat et de me destruire sans que presques je n'en apercoive de sorte que si alcidamie se plaist a estre aimee de cette maniere j'ay sujet de tout apprehender de ce coste la au contraire poursuivois-je si elle aime le bruit la valeur et la liberalite timesias est un enjoue un brave et un magnifique qui touchera son inclination aisement mais o dieux adjoustois-je si elle est ambitieuse que ne trouvera t'elle point en polycrate si son ame aime la gloire il en est tout couvert si elle aime les richesses comme il est le roy de la mer il peut luy en acquerir de nouvelles si les siennes ne suffisent pas a la contenter et repassant alors 
 en mon esprit toutes les bonnes qualitez de polycrate je souffrois des maux qui ne sont pas imaginables principalement quand je venois a songer au prodigieux bonheur de ce prince qui ne l'avoit jamais abandonne quoy qu'il eust pu entreprendre non non disois-je nous n'avons qu'a nous informer seulement si polycrate aime alcidamie car si cela est il en est aime ou le sera sans doute bientost veu qu'elle est sa bonne fortune apres quand je venois a penser que de ses trois rivaux il n'y avoit que timesias contre lequel je peusse tesmoigner tout mon ressentiment et que des deux autres l'un estoit mon amy et l'autre mon maistre je perdois presques la raison de sorte que je passay la nuit avec beaucoup d'inquietude neantmoins je n'avois pas absolument determine en mon esprit que polycrate fust amoureux d'alcidamie ce n'est pas que je ne sois contraint d'avouer que du simple soubcon dans mes jalousies je ne passe aisement a la croyance de la chose que je soubconne car je commence d'ordinaire a craindre puis a soubconner et peu de temps apres a croire que ce que j'ay craint et que ce que j'ay soubconne est effectivement arrive ou qu'au moins il arrivera bien tost ayant donc passe une nuit tres faucheuse je vy entrer theanor le matin dans ma chambre qui s'estant resolu de ne me dire jamais la verite et de tascher tousjours de me guerir de la passion que j'avois pour alcidamie me vint dire qu'il estoit bien aise de l'avantage 
 que j'avois remporte le jour auparavant sur mon ennemy mais qu'il estoit bien fasche de ce qu'il remarquoit que je m'attachois tousjours de plus en plus a aimer alcidamie que s'il luy eust este permis de me dire les veritables raisons qui m'en devoient empescher il estoit assure que je n'y penserois plus la plus forte de toutes luy dis-je tout hors de moy est que j'entendis hier dire au prince polycrate que vous en estes amoureux aussi bien que timesias mais theanor je n'y scaurois plus que faire il faut malgre moy que je sois vostre rival et puis qu'il est bien permis a timesias d'aimer alcidamie il me semble que vous devez souffrir que leontidas fasse la mesme chose quand l'ay commence de l'aimer poursuivis-je je ne scavois pas que vous l'aimassiez mais aujourd'huy que l'amour est maistre de mon coeur il n'est plus temps de le vouloir combattre theanor voyant que je scavois sa passion ne la voulut pas nier absolument il me dit donc qu'il estoit vray qu'il avoit aime alcidamie comme tout le reste de la court l'avoit aimee mais qu'il estoit vray aussi que par des raisons qu'il souhaittoit que je devinasse il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour vaincre sa passion enfin il sceut si bien a travers l'obscurite de ses paroles ambigues me faire entendre clairement que la raison pour laquelle il se retiroit de cette amour estoit parce que le prince polycrate en avoit une secrette pour alcidamie que je ne l'entendis que trop ha mon cher theanor 
 luy dis-je en l'embrassant tout mon rival qu'il estoit parce que polycrate m'estoit encore plus redoutable que luy je scay desja ce que vous dittes et plusieurs choses me l'ont apris theanor qui pensoit avoir invente ce qu'il venoit de me dire afin de me destacher du service d'alcidamie fut bien surpris de m'entendre parler ainsi et par un sentiment jaloux craignant a son tour d'avoir dit une verite en pensant dire un mensonge il me pressa de luy aprendre ce que je scavois de cette amour de polycrate qu'il pensoit estre si secrette disoit il que personne du monde ne la sceust que luy mais moy qui n'estois pas moins curieux qu'il l'estoit luy juray qu'il ne scauroit pas ce que je scavois s'il ne me disoit le premier comment il pouvoit expliquer tout ce qu'il m'avoit dit autresfois du portrait d'alcidamie qu'il m'avoit assure avoir este donne a celuy qui l'avoit perdu theanor se voyant alors presse par l'extreme envie qu'il avoit d'estre esclaircy de ce que je luy avois dit scavoir de l'amour de polycrate pour alcidamie et par la honte aussi de m'avouer qu'il m'eust dit un mensonge se resolut d'en dire un autre qui confirmast le premier et qui servist a son dessein il dit me donc apres avoit este quelque temps sans parler comme s'il eust eu peine a se resoudre de me faire cette confidence et apres m'avoir fait jurer solemnellement que je n'en parlerois jamais que polycrate estoit amoureux d'alcidamie il y avoit tres long temps que cette amour estoit mesnagee par une personne de 
 la cour qui se nommoit meneclide que tout le monde croyoit que polycrate aimoit mais qu'elle n'estoit que la confidente de l'autre qu'alcidamie quoy que tres vertueuse respondoit toutesfois a cette passion avec beaucoup de complaisance et qu'en fin le portrait dont il s'agissoit estoit un portrait donne bien qu'il parust estre un portrait derobe et comment dis-je en l'interrompant cela est il possible c'est me dit il que polycrate devant faire un voyage supplia alcidamie de luy donner sa peinture a quoy elle consentit neantmoins comme elle ne vouloit pas se faire peindre en secret de peur que cela estant descouvert ne parust trop misterieux elle fit semblant de vouloir donner son portrait a acaste avec intention d'en faire faire deux a la fois mais le peintre estant tombe malade comme il n'y avoit encore que celuy qui estoit pour acaste qui fust acheve et le depart de polycrate pressant alcidamie donna ce portrait a acaste n'osant pas faire autrement apres le luy avoir promis mais le prince estant alle chez acaste pour luy dire adieu et ayant remarque qu'elle oublioit ce portrait sur la table de sa chambre quoy qu'elle en sortist pour aller chez la princesse hersilee il me commanda d'y aller et de le luy derober ce que je fis car en ce temps la nous estions fort mal alcidamie et moy et je ne me souciois pas que polycrate l'aimast quoy theanor luy dis-je vous estes le voleur du portrait d'alcidamie et vous m'assurez qu'elle avoit promis de le donner 
 a polycrate ouy me repliqua t'il mais luy dis-je encore ce ne fut point polycrate qui le perdit le soir que je le trouvay car il y avoit desja longtemps que ce prince s'estoit retire quand cette avanture m'arriva theanor fut alors assez embarrasse a me respondre toutesfois apres y avoir un peu songe non non me dit il ne vous y trompez pas le prince polycrate est accoustume quelquesfois quand il est nuit et qu'il veut avoir quelque conversation particuliere avec quelqu'un pour quelque intelligence de galanterie de retourner peu accompagne a cette promenade et ce fut infailliblement luy que vous ne connustes pas qui laissa tomber ce portrait ce soir la mais luy dis-je il me souvient que je vous trouvay si melancolique le lendemain au matin qu'aviez vous donc dans l'esprit le desplaisir repliqua t'il de voir que l'absence n'avoit point change le coeur de polycrate car des l'instant qu'il fut descendu de sa galere il envoya scavoir des nouvelles d'alcidamie et que vous importoit cela adjoustai-je puis que vous ne l'aimiez plus et pourquoy vous en affliger si elle vous estoit indifferente je vous ay dit qu'elle me l'estoit quand je m'embarquay la premiere fois me respondit il mais je ne vous ay pas dit qu'elle me le fust encore a nostre second retour je ne m'estonne donc plus dis-je a theanor si polycrate vouloit que je rendisse le portrait d'alcidamie et alors je luy contay pour satisfaire sa curiosite a son tour comment ce prince c'estoit obstine 
 a vouloir que je remisse cette peinture entre les mains d'alcidamie comment il luy avoit parle bas et ry d'intelligence avec elle durant qu'elle me la demandoit opiniastrement enfin je luy dis avec beaucoup d'exactitude toutes les petites observations que j'avois faites qui me paroissoient alors de si grandes preuves de l'amour de polycrate par la preocupation que j'avois dans l'esprit que je n'en doutois point du tout pour theanor qui n'estoit pas si susceptible de jalousie que moy et qui scavoit mieux les choses que je ne les scavois il fut ravi d'aprendre que je ne scavois rien qui le peust inquieter mais luy dis-je theanor a quoy vous resolvez vous a vaincre ma passion me dit il croyant que je suivrois l'exemple qu'il me donnoit car apres tout poursuivit il estre rival de son souverain est une trop estrange chose je suis fort aise de vostre sagesse luy dis-je et je ne m'estimeray pas tout a fait malheureux si mon ami cesse an moins d'estre mon rival estant estranger comme vous estes repliqua t'il vous vous exposez a quelque fascheuse avanture d'aimer en mesme lieu que polycrate a qui vous avez de l'obligation estant son rival comme vous estes luy dis-je a demi en colere vous prenez bien du soin a luy en vouloir oster un et il me semble toutefois poursuivis-je que si vous aviez a servir un amant d'alcidamie ce devoit plus tost estre moy qu'aucun autre si ce n'est que l'ambition puisse plus sur vostre ame que l'amitie 
 theanor souffrit ce discours sans y respondre aigrement tant parce qu'il vouloit ne rompre pas aveque moy que parce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort de me vouloir tromper comme il faisoit cependant nous nous separasmes de cette sorte il me laissa un peu moins jaloux de luy mais beaucoup plus de polycrate qui tout aimable qu'il estoit me devint insuporable tant il est vray que la jalousie change les objets apres que theanor fut sorty je fus chez alcidamie ou je trouvay timesias qu'acaste y avoit mene pour tascher de luy persuader qu'elle l'avoit accuse a tort d'avoir derobe sa peinture et quoy qu'alcidamie ne le voulust point croire neantmoins sa parente la pressa tant de souffrir qu'il eust l'honneur de la voir a l'avenir qu'enfin elle le luy permit de sorte que lors que j'arrivay chez elle timesias qui estoit prest d'en sortir la remercioit de la grace qu'elle luy accordoit comme j'ouis les dernieres paroles de son compliment je compris aisement ce que c'estoit et j'en eus un si grand chagrin que toute la compagnie s'en aperceut apres qu'il fut sorti alcidamie se tournant vers moy c'est vous dit elle que timesias devroit remercier de la permission que je luy accorde de me revoir puis que sans vostre querelle j'aurois tousjours creu qu'il avoit pris mon portrait et ne la luy aurois jamais donnee si c'est l'intention luy dis-je qui donne le prix aux bons offices timesias ne doit point me rendre grace de celuy la car je n'ay pas eu dessein 
 de le servir un moment apres polycrate arriva suivi de theanor et de beaucoup d'autres et mesme de timesias qui voulant promptement profiter de la permission qu'il avoit obtenue r'entra dans la chambre d'alcidamie avec le prince polycrate presque aussi tost qu'il en fut sorti me voila donc selon ma pensee au milieu de trois rivaux dont le moindre m'estoit tres redoutable de quel que coste que je me tournasse je ne voyois que des objets fascheux car comme il estoit tres difficile qu'alcidamie ne regardast pas souvent ou polycrate ou theanor ou timesias sans en avoir mesme le dessein je souffrois ce que je ne scaurois exprimer j'eusse voulu fixer ses yeux s'il m'est permis de parler ainsi et les attacher si fort dans les miens qu'ils n'eussent regarde que moy mais helas je n'estois pas assez heureux pour cela car vous scaurez qu'alcidamie est une personne de qui l'egalite d'humeur fait desesperer ceux qui la servent elle a une certaine civilite sans choix comme si elle ne faisoit nul discernement des gens qui la visitent quoy que ce soit le plus delicat esprit du monde mais elle s'est mis dans la fantaisie qu'il faut tout gagner et tout acquerir par cette innocente voye de sorte que par consequent elle est et douce et civile pour tous ceux qui l'aprochent et sans estre coquette l'on ne peut pas avoir une complaisance plus universelle que celle qu'elle a il ne paroist jamais qu'elle s'ennuye avec les personnes qui l'importunent le plus et 
 elle est si fort maistresse d'elle mesme qu'elle se change comme il luy plaist et scait varier sa conversation comme bon luy semble je vous laisse donc a penser ce que je souffris ce jour la quand polycrate l'entretenoit je ne pouvois l'endurer et il me sembloit que la joye qu'elle en avoit la faisoit paroistre plus belle si elle regardoit timesias je croyois que c'estoit pour le r'engager plus fort qu'auparavant et si elle se tournoit vers theanor je craignois que ses regards ne l'empeschassent de guerir de son amour comme il m'avoit dit en avoir le dessein quand polycrate parloit a meneclide qui estoit chez alcidamie je croyois que c'estoit par finesse et comme a la confidente de sa passion et si alcidamie me vouloit faire quelque civilite et m'engager dans la conversation generale je la regardois comme une personne qui me vouloit tromper et je luy respondois avec chagrin enfin je vous le confesse j'eusse voulu qu'alcidamie n'eust paru belle qu'a mes yeux ou qu'elle eust este invisible a tout le reste de la terre je voulois pourtant qu'on l'estimast et sa gloire ne m'estoit pas indifferente mais apres tout je ne voulois point qu'on l'aimast et je pense que j'eusse mesme plustost souffert qu'on l'eust haie la conversation fut tout ce jour la fort agreable pour toute la compagnie excepte pour moy le prince polycrate me raillant de mon chagrin dit que j'estois sans doute tres propre a estre un amant discret puis qu'il n'eust pas este aise de deviner a me voir 
 si melancolique que j'avois le portrait d'une des plus belles personnes du monde c'est seigneur luy dis je avec precipitation que ce n'est pas estre fort heureux que de ne tenir le portrait de la belle alcidamie que des mains de la fortune et si je l'avois receu des siennes cette peinture me sembleroit plus achevee et me seroit encore plus precieuse qu'elle n'est quoy qu'elle me le soit beaucoup pour la pouvoir un jour recevoir de ses mains dit polycrate en sous-riant il faudroit qu'elle sortist des vostres et qu'elle rentrast dans les siennes ainsi il eust falu la luy rendre hier comme je le disois et vous pouvez encore me la rendre aujourd'huy dit alcidamie si j'estois assure que vous me la donnassiez demain luy repliquay-je je vous la rendrois sans doute mais je suis trop malheureux pour me priver d'un bien que je possede par l'esperance d'un plus grand que peut-estre vous ne m'accorderiez pas en suitte meneclide tesmoigna avoir de la jalousie de ce que j'avois un portrait d'alcidamie et de ce qu'elle n'en avoit point et mesme de ce qu'elle n'en pouvoit pas avoir si tost car le seul peintre qui faisoit bien des portraits a samos estoit alle a ephese cette agreable contestation alla si avant entre ces deux belles personnes qu'alcidamie pour appaiser meneclide luy donna un cachet d'emeraude admirablement beau ou le chiffre de son nom estoit grave qu'elle portoit ce jour la attache au bras avec un ruban de couleur de feu le present estoit si magnifique 
 pour la beaute de l'esmeraude et pour celle du travail qui estoit du fameux theodore que meneclide ne le voulut point recevoir qu'a condition qu'elle prendroit un bracelet qu'elle portoit alors dont les fermoirs estoient de rubis avec un tres beau diamant au milieu ainsi cet eschange s'estant fait en ma presence j'eus encore la hardiesse de dire que je preferois la peinture d'alcidamie a l'un et a l'autre de ces presens magnifiques ce n'est pas que theanor pour continuer sa feinte ne me fist signe que je ne devois pas me declarer si fort devant polycrate mais je n'estois pas maistre de ma passion et il faloit que du moins ma jalousie fust soulagee par les marques d'amour que je donnois devant mes rivaux cependant je vous diray pour n'abuser pas de vostre patience que le huictiesme jour estant arrive auquel alcidamie ne devoit plus souffrir que je luy parlasse comme estant amoureux d'elle je luy en parlay si long temps et si serieusement qu'elle connut bien qu'elle n'avoit qu'a se preparer a une longue persecution tout ce que je luy avois dit jusques la pouvoit estre explique a simple galanterie mais il n'en alla pas ainsi de cette conversation car il me fut impossible de ne luy paroistre pas jaloux des que je luy parus amoureux et je pense mesme que je songeay bien plus a la conjurer de n'aimer point mes rivaux qu'a la prier de souffrir que je l'aimasse depuis cela je vescus tousjours avec un chagrin qui avoit quelquesfois des redoublemens 
 estranges ce n'est pas si je l'ose dire que je ne trouvasse quelque apparence de bonte pour moy dans le coeur d'alcidamie mais je ne m'y pouvois fier et je pense qu'a moins que de demeurer seul avec elle dans une isle inhabitee et ou n'abordast mesme jamais aucun vaisseau je n'aurois pas creu estre en seurete de mes rivaux j'estois dons tres malheureux car il faloit malgre moy que je visse polycrate tous les jours que je souffrisse la veue des visites de theanor qui ne put a la fin si bien cacher ses sentimens que je ne connusse qu'il estoit tousjours plus amoureux d'alcidamie et il faloit aussi que pour n'estre pas contraint de quitter samos je souffrisse encore timesias qui estoit mon ennemy mortel a dire le vray quiconque n'a pas esprouve ces trois sortes de jalousies ne connoist pas ce qu'est veritablement la jalousie la mienne n'en demeura pourtant pas encore la car vous scaurez qu'il y avoit alors dans la cour un homme d'assez basse condition qui avoit mesme este esclave chez le philosophe xanthus du temps que le fameux esope l'estoit aussi et qui fut affranchi le jour que cet illustre autheur de ces belles fables qui sont si celebres le fut par leur commun maistre l'humeur agreable et divertissante de cet homme l'avoit introduit dans la cour et luy avoit acquis la liberte de railler impunement de tout le monde comme je vous ay dit qu'alcidamie souffroit mesme ceux qui l'importunoient il vous est aise de penser qu'elle ne chassoit pas ceux qui la 
 divertissoient de sorte que cet ancien amy d'esope qui se nommoit hiparche estoit continuellement chez elle or comme il scavoit les nouvelles de toute la cour et qu'il les contoit agreablement il avoit tousjours quelque chose a luy dire en secret et elle avoit aussi tousjours quelque chose a luy demander en particulier si bien qu'il n'y avoit point de jour que je ne les visse parler bas ensemble et rire bien souvent sans que je pusse jamais scavoir de quoy c'estoit tant y a que je vis tant de fois ce que je dis que malgre ma jalousie pour theanor pour timesias et pour polycrate je fus encore jaloux d'hiparche qui estoit autant au dessous de moy que le prince polycrate estoit alors au dessus cette espece de jalousie m'incommoda mesme plus que les autres parce qu'elle me portoit quelquesfois jusques a avoir du mepris pour alcidamie pour moy je scay bien que depuis ce temps la hiparche ne me fit point rite quelques plaisantes choses qu'il dit et je connus certainement qu'il n'est pas possible d'estre jamais bon bouffon pour son rival
 
 
 
 
je vivois donc de cette sorte lors que polycrate qui effectivement estoit amoureux de meneclide quoy qu'il ne le tesmoignast pas ouvertement par quelque raison d'estat qui vouloit qu'il le dissimulast pour un temps fit un dessein d'aller faire une promenade sur la mer ou plustost une belle pesche ou toutes les dames se devoient trouver la princesse hersilee les en convia toutes et quoy que la feste fust sans doute 
 faite pour la belle meneclide je creus neantmoins qu'elle estoit pour alcidamie avec qui elle avoit une amitie tres particuliere en ce temps la car depuis l'avanture du portrait acaste qui avoit este autrefois sa principale amie ne l'estoit plus tant et meneclide avoit la premiere place dans son coeur toutes choses estant donc preparees pour cette pesche et le jour en estant pris on fut contraint de la differer parce qu'il arriva un ambassadeur d'amasis roy d'egipte qui aimant fort polycrate luy envoyoit dire que sa bonne fortune luy donnoit de l'inquietude et qu'un tres scavant homme luy ayant assure qu'il estoit impossible qu'il peust tousjours estre heureux il luy conseilloit de se preparer au malheur par quelque perte volontaire afin que s'il luy devoit arriver quelque chose de fascheux son ame n'en fust pas si surprise polycrate receut cet avis avec beaucoup de tesmoignages de reconnoissance des soins qu'un si grand roy prenoit de luy je n'en usa pourtant pas comme on l'a publie en asie car j'ay sceu que l'on a dit qu'il monta sur une galere avec cet ambassadeur d'egipte et qu'estant bien avant dans la mer il y jetta de dessein premedite un cachet d'un prix inestimable afin de se causer a luy mesme un sujet d'affliction mais la chose n'alla pas ainsi et voicy positivement ce qui a donne fondement a cette nouvelle qui s'est espandue non seulement en asie mais par tout le monde le lendemain que cet ambassadeur fut arrive et qu'on 
 l'eut traite avec toute la magnificence possible polycrate voulut que la belle pesche se fist pour luy donner sa part de ce divertissement comme c'estoit a la fin de l'automne qui est ordinairement tres belle a samos la mer estoit aussi calme qu'il le failoit pour s'y promener agreablement mais non pas aussi de telle sorte qu'il n'y eust lieu d'esperer que l'on ne jetteroit pas les filets inutilement dans la mer car le trop grand calme n'est pas fort bon a la pesche douze galeottes peintes et dorees furent destinees pour cette belle et grande compagnie elles avoient toutes des tentes magnifiques sur la poupe et mille banderoles ondoyantes de diverses couleurs les environnoient de toutes parts mais entre les autres celle qui fut destinee a porter le prince polycrate la princesse hersilee l'ambassadeur d'egypte la belle meneclide l'incomparable alcidamie et les principales dames de la cour estoit la plus belle et la plus galante chose du monde pour moy qui croyois que toute cette magnificence estoit un effet de l'amour de polycrate pour alcidamie je la remarquay mieux qu'aucun autre mais elle ne me donna pas mesme plaisir je fus pourtant dans la mesme galeotte ou estoit alcidamie plus belle ce jour la que l'on ne peint galathee thetis ny venus tous les filets qui devoient servir a cette pesche estoient de soye tous le pescheurs estoient habillez en tritons et toutes les dames en nereides et pour leur faire avoit le plaisir de pescher 
 de leur propre main comme nous fusmes a un endroit ou la mer est extraordinairement poissonneuse polycrate leur fit presenter a toutes des lignes dont le baston estoit d'ebene avec un fil de soye bleue et des hamecons d'or ce prince qui est naturellement tres civil mais qui de plus cachoit autant qu'il pouvoit la passion qu'il avoit pour meneclide prit une de ces lignes et il donna a alcidamie auparavant que d'en donner a cette autre belle personne ce qui comme vous pouvez penser m'affligea extremement de sorte que pendant que tout le monde ne songeoit qu'a se divertir j'estois tres inquiet et tres jaloux theanor et timesias qui n'avoient pu estre dans cette mesme galeotte estoient dans une autre mais si attachez a regarder celle ou estoit alcidamie qu'ils ne sceurent guere a mon advis si la pesche avoit este bonne dans la leur pour moy je n'avois qu'une occupation qui estoit de regarder ce que faisoit polycrate et pour mon malheur je n'estois gueres moins inquiet quand il parloit a meneclide que quand il entretenoit alcidamie parce que je m'imaginois que c'estoit la confidente de son amour je vy donc que pendant que l'ambassadeur d'egipte entretenoit la princesse hersilee sous la tente et que beaucoup de dames par des divertissemens differents estoient toutes occupees les unes a regarder pescher les autres a pescher elles mesmes avec leurs lignes et les autres a s'entretenir ou entre elles ou aveque des gens de la cour ou avec quelques 
 uns de ceux qui avoient accompagne l'ambassadeur je vy dis-je que polycrate apres avoir presente une ligne a alcidamie comme je l'ay desja dit en donna une autre a meneclide et j'ay sceu depuis qu'il luy avoit dit fort galamment en la luy donnant que si elle estoit aussi heureuse a prendre des poissons qu'elle estoit adroit a prendre des coeurs la pesche ne pourroit manquer d'estre bonne or je ne scay comment meneclide prenant cette ligne l'embarrassa dans le ruban ou elle portoit attache au bras droit le cachet que la belle alcidamie luy avoit donne mais je scay bien que se denouant tout d'un coup elle fit un grand cry et que si polycrate ne se fust baisse en diligence et ne l'eust repris il fust tombe dans la mer comme il l'eut encre les mains il en tesmoigna beaucoup de joye aussi bien que meneclide qui l'aimoit infiniment et pour sa beaute et pour la main qui le luy avoit donne mais pour luy qui le consideroit seulement parce qu'il avoit este attache au bras de meneclide il luy dit au lieu de le luy rendre qu'il le luy conserveroit jusques a la fin de la pesche de peur qu'elle ne le perdist et m'apellant alors n'est il pas vray leontidas me dit il que j'ay plus de droit a ce cachet que vous n'en avez au portrait d'alcidamie et que si je voulois je pourrois ne le rendre point a la belle meneclide car enfin vous avez trouve cette peinture en un lieu ou elle n'eust pas este perdue quand vous ne l'eussiez pas prise mais si je n'eusse heureusement 
 pris ce cachet il estoit assurement perdu pour toujours et toute ma bonne fortune qui fait tant de bruit a la cour d'egipte ne l'auroit pas fait retrouver seigneur luy dis-je tout irrite parce que je croyois qu'il n'aimoit ce cachet qu'a cause qu'il avoit este a alcidamie vous me fustes si contraire lors qu'il s'agit du portrait dont vous parlez que j'aura y bien de la peine malgre le respect que je vous dois a vous estre favorable il faut donc dit il que ce soit la belle alcidamie qui m'assiste et qui persuade meneclide de me laisser jouir de ce qu'elle a pense perdre seigneur reprit elle cruellement pour moy je ne m'opposeray jamais a tout ce qui vous sera avantageux et je trouve en effet que meneclide a rendu le cachet que je luy ay donne si precieux qu'elle l'a porte que vous avez raison de le vouloir conserver si le prince interrompit meneclide est de mon advis il ne le considerera que de la mesme facon que je le considere c'est a dire parce qu'il vient de vous enfin apres avoir bi conteste meneclide conf stit a demy que polycrate portast le reste du jour son chachet de sorte que se l'attachant au bras il sembloit estre aussi glorieux que s'il eust fait une grande conqueste en effet il en estoit aussi aise que j'en estois afflige car de la facon dont je croyois voir la chose il me sembloit que ce cachet n'avoit este donne a meneclide qu'afin qu'il fust donne a policrate je creus mesme que meneclide l'avoit detache et laisse tomber expres et je m'imaginay 
 alors tout ce qui me pouvoit affliger apres que l'on eut pris tout le plaisir que la pesche peut donner que l'on eut veu a diverses fois tirer les filets si chargez de poissons bondissans qu'ils en rompoient et redonne la liberte a ces beaux prisonniers que l'on ne prenoit que pour le seul divertissement de les prendre et pour voir leurs bonds et leurs belles escailles d'argent que l'on eut dis-je veu plusieurs dorades se prendre aux lignes que tenoient les dames il y eut en chaque galeotte une colation magnifique et une musique agreable en suitte de quoy le soleil ne pouvant plus incommoder les dames on leva les tentes et cette illustre compagnie jouit avec satisfaction du plus beau soir qui fut jamais toutes les dames avoient leve leurs voiles leur beaute estoit en son plus grand esclat et la conversation succedant aux autres plaisirs quoy que celuy de la musique durast toujours chacun parloit par diverses troupes et j'estois sans doute le seul qui ne m'entretenois avec personne qu'avec moy mesme je vis alors polycrate parlant tantost a l'une tantost a l'autre s'arrester enfin entre alcidamie et meneclide qui voyant aprocher la fin du jour luy redemanda son cachet et comme il fit difficulte de le luy rendre elle l'en pressa encore mais ce prince s'en deffendant tousjours luy faisoit entendre qu'il avoit bien de la peine a resoudre de se deffaire si tost d'une chose qu'elle avoit portee seigneur luy dit elle en sous-riant a ce que j'ay sceu depuis 
 car je ne voyois alors que leurs actions et n'entendois pas leurs paroles ce cachet est si beau et d'un travail si admirable qu'il n'y a que le prince polycrate au monde qui peust le demander comme une faveur et que l'on ne soubconnast d'une passion un peu moins galante que l'amour pour vous monstrer dit il que je ne suis pas avare je vous rendray le cachet a condition que vous me donnerez seulement le ruban qui l'attache en disant cela il le desnoua quoy qu'elle y resistast et il voulut luy rendre le cachet tout seul comme elle s'en deffendoit et qu'elle disoit pour s'en excuser qu'elle ne pourroit comment l'attacher si elle n'avoit pas ce ruban le cachet echape des mains de polycrate et tombe en un instant dans la mer sans qu'il fust en son pouvoir de l'empescher car ils estoient appuyez sur une petite balustrade peinte et doree qui est tout a l'entour de la poupe des galeres et des galeottes polycrate estoit desespere de cet accident meneclide en estoit tres faschee et quand il fut sceu tout le monde prit part au deplaisir que le prince avoit d'avoir cause cette perte a meneclide ainsi je fus le seul qui m'en resjouis et qui fus ravi qu'il ne jouist pas d'une chose qui avoit este a alcidamie car je n'avois point compris qu'il le voulust rendre lors qu'il l'avoit laisse tomber voila disoit il cet heureux polycrate qui commence d'esprouver la mauvaise fortune d'une maniere assez estrange puis qu'enfin poursuivit il le premier malheur qui m'arrive 
 est un malheur sans remede mais plus il paroissoit afflige plus il m'affligeoit et plus la jalousie s'augmentoit dans mon ame l'ambassadeur d'egipte pour le consoler souhaitoit qu'il ne luy arrivast jamais de plus grandes infortunes et tant que le reste du jour dura soit dans la galeotte soit dans le palais apres nostre retour l'on ne parla d'autre chose le lendemain au matin je sceus par theanor qui me le dit malicieusement pour m'affliger que polycrate pour reparer la perte que meneclide avoit faite avoit envoye des le soir deux autres cachets de diamants a alcidamie les plus beaux du monde la suppliant d'en vouloir garder un et de donner l'autre a meneclide afin que du moins elle peust avoir en celuy la ce qu'elle estimoit le plus en celuy qu'il luy avoit perdu c'est a dire quelque chose qui eust eu l'honneur d'estre a elle cette galanterie pensa encore me desesperer et quoy que j'aprisse presques en mesme temps par un autre que par theanor qu'alcidamie avoit fait grande difficulte d'accepter ce qu'on luy avoit envoye et qu'il avoit falu que polycrate employast l'authorite de la princesse sa soeur pour le luy faire prendre je n'en estois pas moins jaloux car enfin je voyois qu'alcidamie avoit un cachet qui venoit de polycrate et je croyois assurement que celuy qu'elle devoit donner a meneclide n'estoit que pour cacher la verite de la chose et pour la recompenser en quel que sorte des services qu'elle leur rendoit de plus ce ruban qui estoit demeure 
 entre les mains de polycrate et que je scavois qu'il conservoit soigneusement augmentoit encore mes soubcons et je n'avois pas un moment de repos il arriva mesme encore le lendemain une chose qui m'affligea extraordinairement et dont toute la terre a entendu parler comme du plus merveilleux cas fortuit et de la plus grande marque de bonheur que l'on ait jamais veu arriver a personne polycrate deux jours apres cette belle feste s'estant leve assez matin avec intention d'aller a la chasse estoit sur un grand perron de marbre qui est au milieu du chasteau tout prest de monter a cheval lors qu'un vieux pescheur s'aprochant de luy avec un profond respect luy presenta un poisson qu'il avoit pris d'une grandeur prodigieuse que deux autres pescheurs portoient sur une claye de joncs marins comme ce poisson estoit admirablement beau et extraordinairement grand polycrate le regarda avec plaisir et faisant magnifiquement recompenser celuy qui le luy avoit offert il monta a cheval et fut a la chasse comme il en avoit eu le dessein mais a son retour un de ses officiers prenant la liberte de s'aprocher de luy comme il vouloit rentrer dans le chasteau luy presenta le cachet de meneclide qu'il avoit laisse tomber dans la mer le jour de la pesche et quel on avoit retrouve en accommodant ce merveilleux poisson dont on luy avoit fait present qui sans doute l'avoit englouty a l'instant qu'il estoit tombe dans l'eau j'estois alors assez pres de polycrate de sorte 
 que je pus remarquer aisement quelle agreable surprise fut la sienne d'apprendre une avanture si prodigieuse et de revoir en sa puissance une chose qu'il avoit crue absolument perdue en effet ce bonheur estoit si extraordinaire que quand polycrate n'eust point este amoureux il en auroit tousjours eu de la joye mais comme il l'estoit infiniment de meneclide et qu'il fut ravy de luy pouvoir rendre une chose qui luy estoit tres chere il tesmoigna la sienne avec tant d'exces que j'en fus plus jaloux que je n'avois encore este m'imaginant tousjours que tout ce que je luy voyois faire estoit fait pour alcidamie il fit donner a cet officier qui luy avoit rendu le cachet de quoy l'enrichir pour toute sa vie il redoubla encore sa liberalite au pescheur qui luy avoit presente le poisson et me choisissant malheureusement pour moy entre les autres croyant me faire grace il m'ordonna d'aller porter cette agreable nouvelle a alcidamie et a meneclide en attendant qu'il peust les voir cependant toute la cour admiroit cette merveilleuse advanture et ne pouvoit se lasser d'en parler apres cela disoit l'ambassadeur d'egipte parlant a polycrate vous pouvez deffier la fortune car enfin que vous ayez laisse tomber dans la mer un cachet que le plus beau de ses poissons ait pris que ce mesme poisson se soit laisse prendre a un pescheur assez raisonnable pour vous en faire un present et qu'en suitte il se soit trouve un officier assez fidelle pour vous rendre une chose si precieuse est un 
 bonheur si grand qu'il en est presque incroyable et qu'il vous doit persuader que vous serez tousjours heureux si cela est ainsi respondit civilement polycrate vous devez vous en resjouir comme d'une chose qui vous marque la prosperite du roy vostre maistre puis que je ne m'estimerois pas heureux s'il ne l'estoit point cependant je fus m'aquitter de ma commission malgre moy mais ce fut d'une facon qui fit bien connoistre a alcidamie et a meneclide que je trouvay ensemble que j'avois l'esprit fort trouble je trouvay encore pour m'affliger davantage qu'hiparche qui n'avoit pas este a la chasse estoit avec elles et que timesias et theanor qui nous avoient quittez des la porte de la ville y estoient desja je leur fis donc ce recit d'une maniere qui donna un juste sujet a la raillerie d'hiparche car voyant avec quelle melancolie je leur aportois une nouvelle de joye et de plaisir il leur dit cent choses malicieuses pour moy et plaisantes pour elles et si meneclide n'eust adroitement destourne la conversation mon chagrin auroit peut-estre esclatte plus que je n'eusse voulu apres cela il falut aller rendre conte a polycrate de ce que ces dames m'avoient dit mais quoy qu'elles m'eussent charge l'une et l'autre de cent civilitez pour luy je les passay toutes legerement et je luy dis seulement en peu de mots que meneclide estoit fort aise de pouvoir esperer qu'elle auroit bientost son cachet polycrate estoit alors entre dans son cabinet sans y estre suivy de personne 
 de sorte qu'y estant seul aveques luy apres avoir este quelque temps sans parler il me demanda tout de nouvau avec une curiosite extreme ce qu'avoient precisement dit meneclide et alcidamie et quoy que je ne luy repondisse pas trop a propos il me faisoit tousjours demandes sur demandes et mettoit mon ame tellement a la gehenne que je fus tous prest de perdre le respect a diverses fois mais enfin ce prince remarquant le trouble de mon esprit me demanda ce que j'avois et comme je ne luy respondis qu'en biaisant il se mit a rever et en suitte me regardant attentivement leontidas me dit il vous estes amoureux ou je suis le plus trompe de tous les hommes mais si cela est poursuivit ce prince je voudrois bien pour vostre repos que ce ne fust pas d'alcidamie car c'est une personne de qui l'humeur indifferente vous donnera bien de la peine pour moy entendant parler polycrate ainsi je creus qu'il vouloit seulement scavoit mes veritables sentimens et je fus si interdit que je ne pouvois luy respondre ce prince voyant le desordre ou j'estois en sous-rit et m'embrassant avec beaucoup de bonte leontidas me dit il ne craignez pas de me descouvrir vostre foiblesse puis que je suis resolu de vous aprendre la mienne et pour vous y obliger adjousta t'il scachez que ce polycrate que l'on croit si heureux a un tourment secret qui trouble bien souvent toute sa bonne fortune seigneur luy dis-je alors tout transporte il me semble qu'alcidamie 
 ne vous est pas fort contraire alcidamie en effet me dit il m'espargne quelquesfois quelques rigueurs de meneclide mais apres tout elle ne fait rien pour moy que d'empescher que son amie ne me mal-traite et elle ne l'oblige pas a m'estre absolument favorable j'avoue que lors que j'entendis parler polycrate de cette sorte je creus d'abord que c'estoit pour me tromper toutefois ce prince s'estant a la fin aperceu de ma defiance et ayant mesme devine une partie de mes sentimens il eut la bonte de me commander de les luy dire et j'eus la hardiesse de luy obeir apres avoir neantmoins en quelque facon connu malgre toute ma preocupation que je m'estois abuse polycrate aprenant donc mon erreur la dissipa de telle sorte qu'il ne demeura nul soubcon dans mon ame et je connus enfin que tout ce que theanor m'avoit dit estoit faux ce qui me mit en une colere si estrange contre luy que je n'estois pas maistre de mon ressentiment je ne dis pourtant pas a polycrate tout ce que je scavois et je creus qu'il seroit plus noble de me vanger par moy mesme que de le faire par l'authorite de ce prince comme il m'aimoit veritablement afin de me bien guerir de ma jalousie il me fit le confident de sa passion pour meneclide et pour achever de m'obliger il m'offrit son credit aupres d'alcidamie en effet il luy parla pour moy si avantageusement lors qu'il fut le lendemain reporter le cachet de meneclide que cela obligea cette belle personne a me considerer 
 davantage cependant estant alle chercher theanor afin de luy tesmoigner mon ressentiment j'appris qu'il estoit alle aux champs pour quelques jours et je sceus mesme encore que timesias s'estoit trouve mal aussi tost qu'il avoit este chez luy et qu'il ne sortoit point si bien que me voila sans jalousie pour polycrate et deffait de deux rivaux pour quelques jours pendant lesquels estant favorise du prince je liay une amitie assez estroite avec alcidamie et je fus pres d'une semaine assez heureux mais helas le commencement de ma bonne fortune fut celuy de mon plus grand suplice car tant que je n'avois point creu estre aime d'alcidamie ma jalousie quoy que grande n'avoit pourtant rien este en comparaison de ce qu'elle devint depuis qu'elle m'eut fait la grace de souffrir mon affection et de me permettre d'esperer un jour quelques tesmoignages de la sienne car la regardant alors comme une chose ou j'avois quelque droit j'estois beaucoup plus tourmente il falut que j'augmentasse mon train afin d'avoir plus d'espions a observer ce qu'elle faisoit et ce que faisoient mes rivaux quand theanor fut revenu je le querellay nous voulusmes nous battre et le prince polycrate nous accommoda j'eus encore plusieurs demeslez avec timesias et plusieurs soubcons d'hiparche enfin j'en vins aux termes que j'eusse voulu qu'alcidamie n'eust veu personne je la suivois en tous lieux ou la faisois suivre j'estois tousjours chagrin et tousjours resveur 
 car encore qu'alcidamie eust eu la bonte de me donner quelque esperance elle ne laissoit pas de conserver l'egalite de son humeur pour tout le monde et d'avoir une civilite universelle qui me faisoit desesperer et qui faisoit aussi que je la persecutois estrangement en effet il m'estoit absolument impossible de ne luy donner pas eternellement des marques de mes soubcons quand mesme je n'en avois pas le dessein si elle eust eu l'indulgence de m'en vouloir guerir peut-estre l'auroit elle fait mais comme au contraire ma jalousie l'irrita elle fit tout ce qu'il faloit faire pour la rendre incurable c'est a dire qu'elle ne se priva pas un moment de la conversation de pas un de mes rivaux qu'elle ne perdit jamais nulle occasion de promenade ny de divertissement et qu'elle vescut enfin comme bon luy sembla et comme si je n'eusse point este jaloux ce n'est pas que je ne connusse quelques fois qu'elle ne faisoit rien de mal a propos et que toutes les autres personnes de sa condition ne fissent mais je pensois qu'elle devoit avoir pitie de ma foiblesse donner quelque chose a mon caprice et se contraindre un peu davantage cependant cette inhumaine fille vint a me regarder comme son persecutur et a me traitter si cruellement que je sceus qu'elle avoit raille de mes soubcons et de mes soins avec polycrate et mesme avec hiparche ce qui renouvella toutes mes jalousies jusques a celle du prince de sorte que l'esprit tout aigri je fus la visiter un jour que je la trouvay 
 seule neantmoins quand j'estois aupres d'elle la moitie de ma feureur me quittoit et je luy parlois presques tousjours avec beaucoup de respect cette conversation commenca donc d'abord par des choses indifferentes quoy que ce ne fust pas ma coustume de l'en entretenir quand j'estois seul avec elle mais ne scachant pas ou commencer a me pleindre de crainte de l'irriter trop je gagnois temps en parlant quelquesfois hors de propos dont alcidamie ne put s'empescher de rire comme je le remarquay j'en rougis de colere et ne pouvant plus cacher mes sentimens vous devriez luy dis-je madame m'estre bien obligee de vous donner si souvent matiere de divertir le prince polycrate et de railler avec hiparche ces deux personnes sont si differentes dit elle que j'ay peine a croire qu'une mesme chose les puisse divertir egalement et j'ay bien plus de peine luy dis-je a comprendre comment ils peuvent estre tous deux dans un mesme coeur ils y peuvent estre respondit elle fierement et mesme avec beaucoup d'autres encore car enfin leontidas il y a quelquesfois dans un mesme coeur de l'amour de la haine du mepris de l'amitie de l'indifference et de l'aversion je le scay bien luy dis-je et je scay aussi quelle part je dois pretendre a toutes ces choses comme vous n'ignorez pas sans doute reprit elle avec un son de voix malicieux le prix des services que vous rendez il vous est aise de le deviner je le devine bien mieux repliquay-je par le caprice d'autruy 
 que par moy mesme et vous le devineriez encore plus precisement repliqua t'elle par vostre propre caprice que par nulle autre chose s'il estoit possible que vous le pussiez connoistre appellez vous caprice luy dis-je madame de vous adorer seule en tout l'univers de ne regarder que vous et de ne souhaiter rien que d'en estre aime je scay bien dit elle que ne regardez que moy et peut estre si vous me regardiez un peu moins en seriez vous regarde plus favorablement quoy madame repliquay-je vous croyez qu'il soit possible d'aimer parfaitement et de ne chercher pas autant que l'on peut la veue de la personne aimee je croy dit elle que pour se faire aimer il faut plaire et non pas s'occuper tousjours a destruire tous plaisirs de la personne que l'on aime mais si la personne que l'on aime aimoit respondis-je elle ne trouveroit point de plaisir a persecuter celuy qu'elle auroit juge digne de son affection et elle en trouveroit beaucoup a avoir pitie de sa foiblesse et a la vouloir guerir pour moy dit elle je ne suis pas si bonne car je ne scaurois avoir compassion des maux que l'on se fait soy mesme volontairement ha madame luy dis-je que vous connoissez peu celuy dont vous voulez parler si vous croyez qu'il soit volontaire non non ne vous y trompez pas s'il vous plaist la jalousie est une passion tirannique aussi bien que l'amour qui naist malgre nous dans nostre coeur qui s'y augmente de la mesme sorte et qui nous destruit enfin sans 
 que nous y puissions que faire puis que c'est un mal incurable dit elle et il ne faut penser qu'a le cacher si bien que personne ne s'en apercoive je voudrois le pouvoir faire luy dis-je mais le moyen de vous voir eternellement environnee de personnes qui vous sont agreables sans en tesmoigner du chagrin quoy dit elle vous voudriez que je ne visse jamais que des personnes incommodes que je fusse toujours en des lieux fascheux et peu divertissans que je haisse la musique que je n'aimasse point la promenade que la conversation me depleust et que je passasse enfin toute ma vie en solitude je n'en souhaitterois pas tant luy dis-je mais je vous avoue que je voudrois bien s'il estoit possible que le prince polycrate theanor timesias et mesme hiparche ne fussent pas si bien aveques vous que leontidas alcidamie rougit a ce discours et apres avoir este quelque temps sans parler elle commenca de me dire qu'elle trouvoit qu'il estoit a propos de me faire voir quel rang toutes ces personnes la tenoient dans son coeur et alors elle me dit qu'elle estimoit polycrate comme un grand prince qui de plus aimoit passionnement meneclide son amie que pour theanor elle n'avoit pour luy ni haine ni amitie que pour timesias elle avoit plus de disposition a le hair qu'a l'aimer et que pour hiparche elle aimeroit tousjours sa conversation et n'aimeroit jamais sa personne quand j'entendis parler alcidamie de cette sorte j'en fus transporte de joye 
 et je voulus l'en remercier mais elle m'en empeschant non non me dit elle ne vous hastez pas leontidas je ne vous dis pas cela pour vous satisfaire mais pour me satisfaire moy mesme c'est donc pour ma propre gloire adjousta t'elle que je vous asseure que toutes les personnes que vous m'avez nommees n'ont nulle place particuliere dans mon coeur mais c'est pour vostre repos que je veux vous dire par bonte toute pure afin que vous ne soyez pas abuse que vous n'y en aurez jamais non plus qu'eux quoy madame luy dis-je vous n'aimerez jamais leontidas non pas du moins repliqua t'elle tant qu'il sera jaloux et comme je ne pense pas qu'il puisse jamais cesser de l'estre je ne pense pas aussi pouvoir jamais avoir nulle effection particuliere pour luy mais songez luy dis-je cruelle personne que cette jalousie n'est qu'un effet d'amour si vous m'aimiez donc un peu moins repartit elle je vous aimerois davantage car enfin leontidas adjousta t'elle encore je vous declare que j'aimerois incomparablement mieux espouser un homme qui me hairoit qu'un autre qui m'aimeroit avec jalousie c'est pourquoy ne vous obstinez pas plus longtemps a me servir puis que ce seroit inutilement mais luy dis-je si vous m'aviez assure que je serois choisi par vous pour estre ce bien heureux dont vous parlez ma jalousie cesseroit nullement dit elle et je n'ay garde de m'exposer a un semblable peril il est plusieurs amants qui ne sont point du tout jaloux 
 qui le deviennent quand ils sont maris mais je ne pense pas que ceux qui le sont quand ils n'ont encore aucun droit a la personne qu'ils aiment cessent de l'estre quand ils l'espousent ainsi leontidas vous avez mis un obstacle invicible a vos pretensions pour moy et quelque estime que je puisse avoir pour vous je vous la dis encore une fois je ne vous espouseray jamais entendant parler alcidamie de cette sorte je voulus luy protester que je ne serois plus jaloux mais en luy parlant ainsi j'avoue que malgre moy je voulois encore avoir certaines precautions qui faisoient aisement connoistre que je n'estois pas encore en estat d'estre absolument gueri du mal qui me tourmentoit cependant je ne pus faire changer de resolution a alcidamie et depuis cela je n'en pus tirer autre chose je voulus durant quelques ours faire effort sur moy mesme pour ne paroistre point jaloux je faisois semblant d'estre gay autant que je le pouvois je parlois a theanor je saluois timesias plus civilement qu'a l'ordinaire je voulus mesme railler une fois ou deux avec hiparche mais a vous parler sincerement ce fut d'une maniere qui fit effectivement plus rire alcidamie que si j'eusse dit de fort plaisantes choses cela me mit tellement en colere que je luy en fis des reproches tout bas que voulez vous que j'y face me respondit elle vous estes si mal deguise qu'il n'est pas possible que je n'en rie cette facon d'agir m'offenca extremement neantmoins elle vivoit tousjours 
 selon sa coustume c'est a dire qu'elle estoit douce civile et complaisante pour tout le monde et je vescus aussi comme j'avois accoustume l'esprit fort inquiet et tres malheureux ne scachant donc plus que faire et scachant bien qu'effectivement alcidamie avoit pris la resolution qu'elle m'avoit ditte je fus consulter le philosophe xanthus que je connoissois fort et le conjurer de me dire par quelle voye on pouvoit cesser d'estre jaloux que scachant a quel point il connoissoit toutes choses je me doutois pas qu'il ne peust m'enseigner ce que je voulois scavoir puis qu'il y avoit aparence qu'un homme qui passoit toute sa vie a connoistre la nature des passions me pourroit donner les moyens de vaincre ma jalousie le mal dont vous vous plaignez me respondit il n'est pas si aise a guerir que vous vous l'imaginez et je ne scache qu'un remede pour cela bien est il vray qu'il est infaillible pour ceux qui s'en peuvent servir hastez vous donc luy dis-je de me l'apprendre car quelque difficile qu'il soit je me resoudray a le faire vous n'avez qu'a cesser d'aimer repliqua t'il puis que sans ce que je dis ceux qui ont une fois l'ame fortement atteinte et faifie de cette dangereuse passion ne s'en peuvent jamais absolument delivrer mais luy repliquay-je tout en colere il faudroit donc m'enseigner en mesme temps comment on peut cesser d'aimer en cessant de voir ce que l'on aime respondit il vos remedes sont bien fascheux luy dis-je les maux 
 que vous avez sont bien grands reprit il et dans les maladies de l'esprit aussi bien que dans les maladies du corps quand elles sont extremes il faut avoir recours aux extremes remedes est il possible luy dis-je que la jalousie ne se puisse guerir par nulle autre voye non pas quand elle est violente reprit il et qu'elle est plus forte que l'amour qui la fait naistre car enfin cette passion deregle tellement la raison et l'affoiblit de telle sorte qu'elle ne peut jamais juger de rien equitablement un homme jaloux avec exces est comme un malade a qui la nature ne preste plus nul secours et a qui les remedes sont inutiles dans les autres passions la raison recoit quelquesfois les choses qu'on luy dit comme il les faut recevoir mais un jaloux ne trouve nul secours de ce coste la parce que n'estant accoustumee qu'a le tromper elle ne peut luy faire discerner la verite tant y a qu'apres une fort longue conversation ou xanthus me dit tousjours que pour cesser d'estre jaloux il faloit cesser d'aimer et que pour cesser d'aimer il faloit cesser de voir ce que l'on aimoit je le quittay et je fus me promener seul fort occupe a determiner ce que je voulois aire je n'en vins pourtant pas a bout ce jour la et je pense que si l'impitoyable alcidamie n'eust encore augmente ma jalousie par son procede j'eusse encore este long temps irresolu mais la grande feste de iunon estant arrivee ou toute l'isle de samos est en resjouissance elle me donna tant de nouveaux sujets de 
 me pleindre en toutes les assemblees ou je la vy et elle me persuada si bien que tant que je serois jaloux je serois tousjours hai que je me resolus enfin ne pouvant cesser de l'estre a cesser d'aimer si je le pouvois et a m'esloigner de samos j'inventay donc un pretexte pour en sortir et ne disant la verite qu'au prince polycrate de qui j'estois le moins jaloux je quittay son isle malgre toute la resistance qu'il y fit et je la quittay mesme sans y dire adieu a personne mais afin qu'il ne manquast rien a mon malheur en passant devant le logis d'alcidamie j'y vy entrer timesias et hiparche et je connus par le train de theanor qu'il y estoit desja devant les autres je m'imaginay alors si bien la joye qu'auroient mes rivaux de mon absence que je pensay ne partir pas neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit je m'embarquay et je m'en retournay en chipre un peu auparavant que le prince philoxipe fust amoureux de la belle polycrite depuis cela j'ay mene une vie tres inquiette et tres malheureuse car enfin l'absence ne m'a point gueri et je suis toujours amoureux et tousjours jaloux et par consequent le plus infortune de tous les amans depuis mesme que je suis esloigne d'alcidamie je ne suis pas seulement jaloux de mon maistre de mon amy de mon ennemy et d'un autre homme de qui la condition est fort au dessous de la mienne je le suis encore de tous ceux que je m'imagine qui la peuvent voir et quand vous me voyez quelquefois resveur 
 et melancolique c'est que je les repasse tous les uns apres les autres dans ma memoire et que je m'imagine qu'alcidamie les traite mieux qu'elle ne m'a traitte que thimocrate ne pretende donc pas que l'absence toute seule aproche de la rigueur de la jalousie puis qu'il n'y a nulle comparaison de l'une a l'autre le souvenir du passe et l'esperance de l'advenir comme l'a fort bien remarque le prince artibie donnent cent consolations a un amant absent quand il est aime mais un amant jaloux ne trouve rien ny dans le passe ny dans l'advenir qui ne luy donne de l'inquietude un amant absent ne souhaite jamais que des choses agreables et dont l'esperance est douce comme la veue de sa maistresse sa conversation et plusieurs semblables avantages au lieu que la jalousie fait souvent desirer de ne la voir jamais tant il est vray qu'elle deregle la raison je scay bien encore que n'estre point aime est un grand mal mais c'en est encore un plus grand de croire non seulement n'estre point aime mais de s'imaginer que la personne que l'on aime en aime cent mille autres au lieu d'un la mort mesme toute effroyable qu'elle est en la personne aimee ne tourmente pas tant que la jalousie un amant qui pleure sa maistresse morte a du moins la triste consolation d'estre pleint de tout le monde il donne de la compassion a ses plus mortels ennemis ou au contraire un amant jaloux ne donne pas le moindre sentiment de pitie a ses plus chers amis tout ce que peuvent faire les 
 plus discrets est de n'en parler pas mais pour l'ordinaire tout le monde en raille ouvertement cependant quoy qu'il s'en apercoive il ne scauroit y remedier de plus cette espece de douleur qui est causee par la mort a des bornes il n'arrive plus jamais rien de nouveau a celuy qui la ressent mais un amant jaloux souffre tous les jours cent mille suplices qu'il n'a pas preveus quoy que bien souvent il les invente luy mesme et qu'il soit son propre bourreau quand la mort a ravi ce que l'on a de plus cher il y a du moins encore cet avantage que toutes les passions d'une ame a la reserve de l'amour demeurent en paix et que l'on pleure avec quelque espece de tranquilite mais dans un coeur que la jalousie possede elles y sont eternellement en trouble et en confusion la haine en dispute l'empire a l'amour la crainte chasse l'esperance la fureur prend la place de la tendresse le desespoir la suit bien souvent on se reprent cent fois en un jour de ses propres souhaits on desire la mort non seulement a soy mesme mais a sa maistresse on ne voit plus les choses comme elles sont car au lieu que dans l'ordre de la nature les sens seduisent quelquefois l'imagination icy au contraire l'imagination seduit les sens et force bien souvent les oreilles et les yeux a criore s'il faut ainsi dire qu'elles entendent et qu'ils voyent ce qu'effectivement ils ne voyent ny n'entendent cependant la connoissance de ces erreurs ne guerit pas l'esprit de ceux qui en sont capables et 
 la jalousie enfin a quelque chose qui tient bien plus du sortilege de l'enchantement et de la magie que d'une simple passion prononcez donc en ma faveur o mon equitable juge et ne refusez pas vostre pitie au plus malheureux amant du monde
 
 
 
 
leontidas ayant cesse de parler martesie voulut encore suplier cyrus de prononcer l'arrest de ces quatre illustres amants mais s'en estant deffendu avec une civilite tres obligeante et luy ayant mesme refuse de la conseiller elle fut contrainte d'agir par ses propres sentimens apres donc qu'elle eut un peu resve comme pour repasser dans son esprit ce qu'elle venoit d'entendre elle parla avec beaucoup de grace en ces termes quoy que ce ne fust pas sans rougir
 
 
 jugement de martesie 
 
 
 je scay bien que la curiosite de scavoir les avantures de quatre illustres personnes m'a fait accepter la qualite de leur juge avec injustice mais je scay bien aussi que vous m'avez tous si admirablement bien dit vos raisons et si parfaitement bien depeint vos souffrances qu'il n'est presque pas possible que je m'abuse dans mon opinion 
 
 
 je declare donc hardiment que thimocrate tout absent qu'il est puis qu'il est aime est le moins malheureux des quatre que philocles quoy que non-aime n'est pourtant pas le plus infortune de tous puis qu'apres tout ce qui fait son mal pourra peut-estre 
 causer un jour sa guerison et pour leontidas je soustiens qu'il est le moins a pleindre bien que je sois persuadee qu'il souffre plus que tous les autres ensemble et je declare enfin que le prince artibie en pleurant sa maistresse morte est le plus digne de compassion et celuy de tous pour qui j'ay le plus de pitie quoy que je sente aussi les malheurs des autres a la reserve du jaloux leontidas pour qui j'ay beaucoup d'estime et point du tout de compassion 
 
 
a peine martesie eut elle acheve de prononcer son arrest que leontidas prenant la parole ne vous ay-je pas dit luy repliqua t'il que c'est un de mes malheurs de n'estre pleint de personne quoy qu'il en soit reprit cyrus je trouve que martesie a este fort equitable en son jugement le respect que j'ay pour elle dit thimocrate m'empeschera de m'en pleindre je ne suis pas si raisonnable que vous poursuivit philocles puis que je vous advoue que je m'en pleins un peu je vay bien plus loing encore adjousta leontidas car je m'en pleins infiniment et pour moy dit artibie je m'en loue beaucoup puis qu'il est vray que la pitie que cette illustre personne a de mes maux est la premiere consolation que j'ay esprouvee depuis la perte que j'ay faite comme il estoit desja fort tard cyrus se leva et apres qu'il eut encore fort loue martesie qu'aglatidas et erenice eurent fait la mesme chose et qu'il eut encore un peu parle bas de sa chere princesse avec cette excellente fille il sortit suivi de tous ces illustres malheureux et fut retrouver ciaxaxare 
 l'esprit tout rempli de sa propre passion et de l'image de mandane que rien ne pouvoit esloigner de son coeur 
 
 
 
 
 
 
 comme cyrus ne songeoit a rien qu'a delivrer sa princesse il ne s'entretint avec ciaxare qu'il trouva dans son cabinet que des preparatifs de la guerre d'armenie ce qui les embarrassoit pourtant un peu l'un et l'autre estoit que la ville de pterie estant encore entre les mains d'artaxe il n'y avoit pas d'apparence de s'esloigner sans l'avoir reprise mais de s'engager aussi a un siege dans l'impatience ou ils estoient de delivrer mandane estoit une chose ou ils avoient bien de la peine a se resoudre neantmoins comme ils estoient bien advertis qu'il n'y avoit pas alors dans 
 cette place de troupes assez considerables pour la garder s'estant toutes dissipees depuis le depart du roy d'assirie et scachant mesme que les deux mille hommes que metrobate y avoit envoye querir la derniere fois s'estoient aussi dispersez en chemin sans y retourner des qu'ils avoient sceu que l'armee de ciaxare avoit emporte sinope par escalade ils resolurent que cyrus iroit avec une partie des troupes pour la reprendre ils ne furent toutefois pas en cette peine la car le lendemain au matin l'on eut nouvelle que les habitans de pterie ayant sceu qu'artamene estoit delivre et estoit cyrus avoient trame secrettement entre eux de retourner le plustost qu'ils pourroient sous l'obeissance de leur prince legitime et de prevenir le chastiment qu'ils meritoient par un repentir genereux de sorte que s'y estans fortement resolus et ayant bien concerte la chose on sceut qu'ils avoient tue artaxe et tous les soldats de la garnison qu'ils avoient repris le chasteau et qu'ils s'estoient rendus maistres de leur ville dont ils envoyoient les clefs a cyrus par six de leurs principaux habitans afin qu'il les presentast au roy cette nouvelle rejouit extremement ces deux princes qui receurent avec beaucoup de bonte ces rebelles repentans leur pardonnant aussi genereusement que genereusement ils avoient execute leur entreprise on ne songea donc plus qu'a bastir la marche de l'armee pour l'armenie et en effet apres avoir fait une reveue generale 
 de toutes les troupes qui la composoient on resolut que l'avant-garde commenceroit de filer dans six jours et s'avanceroit jusques sur la frontiere ou tout le reste la suivroit bientost apres cyrus avoit alors l'esprit tout rempli d'esperance car voyant une si grande et si belle armee et tant de princes et tant de rois engagez dans son party il avoit lieu de croire que la victoire luy estoit presque assuree et que si le roy d'armenie ne rendoit pas la princesse et n'avouoit pas mesme qu'elle fust dans ses estats c'estoit qu'il vouloit qu'on luy offrist de le decharger du tribut qu'il devoit aux rois de medie ce n'est pas que cyrus ne fust un peu embarrasse a concevoir ce qu'estoit devenu le roy de pont dont megabise ne parloit point et dont il n'avoit point entendu parler a anaxate et qu'il n'eust beaucoup de peine a s'imaginer ce qui avoit pu le separer de la princesse ou obliger le roy d'armenie a le retenir aussi bien qu'elle puis que sa prison ou sa liberte ne faisoient rien a ce tribut dont il se vouloit decharger et pour lequel apparemment il n'avoit point voulu rendre mandane ny advouer qu'elle fust dans ses estats mais esperant estre bientost esclaircy de ses doutes en la delivrant il estoit aussi guay que le peut estre un amant absent qui espere de revoir bientost sa maistresse et de vaincre ses ennemis jamais il n'avoit este plus civil ny plus liberal envers les capitaines et les soldats il estoit continuellement occupe a demander quelque chose pour 
 eux a ciaxare qui ayant renouvelle dans son coeur toute la tendresse qu'il avoit eue autresfois pour luy lors qu'il ne le croyoit estre qu'artamene ne se lassoit non plus de luy accorder tout ce qu'il luy demandoit que cyrus d'obliger ceux qui luy faisoient quel que priere aglatidas qui n'estoit pas un de ceux qu'il consideroit le moins fut un matin le conjurer de vouloit demander pour otane le gouvernement de la province des arisantins qui estoit vacant par la mort de celuy qui le possedoit pour otane luy dit cyrus avec beaucoup d'estonnement ouy seigneur adjousta t'il c'est pour otane que je vous demande cette grace ou pour mieux dire c'est pour la belle amestris car vous scaurez que je suis adverti par artabane qui me l'escrit qu'un homme qui estoit ennemi mortel d'artambare son pere a dessein de l'obtenir de ciaxare c'est pourquoy seigneur je vous supplie de vouloir empescher que l'incomparable amestris que l'on m'assure estre tousjours tres melancolique et tres solitaire ne recoive pas ce desplaisir la car comme tout son bien est dans la province des arisantins ce luy seroit une fascheuse avanture que celle de voir l'ennemi de sa maison en estre gouverneur vous avez raison respondit cyrus mais ne seroit il pas plus juste que je demandasse la chose pour vous que pour otane puis que de cette sorte le roy en seroit mieux servi et les terres d'amestris n'en seroient pas moins protegees vous estes trop bon repliqua aglatidas 
 de me parler comme vous faites neantmoins seigneur si vous voulez m'obliger vous ne songerez jamais a faire rien pour un homme de qui l'ambition est surmontee par l'amour et qui ne cherche plus que la mort pour finir les peines qu'il souffre c'est pourquoy ne pouvant accepter ce gouvernement je vous conjure encore une fois de la demander pour otane je le feray luy dit cyrus mais a condition que vous ferez qu'amestris scache que vous luy avez rendu ce bon office aglatidas s'opposa encore a ce que cyrus vouloit de luy et il fut contraint de luy accorder ce qu'il souhaittoit sans nulles conditions comme ciaxare n'estoit plus en termes de rien refuser a celuy a qui il devoit tout il ne luy eut pas plustost demande ce gouvernement qu'il le luy accorda envoyant a l'heure mesme les expeditions a ecbatane il s'estonna toutesfois par quelle raison il luy faisoit cette priere scachant qu'otane n'estoit pas connu de cyrus et que quand il l'auroit connu il ne l'auroit pas fort aime comme cela fit quelque bruit dans la cour tout le monde chercha par quel motif cyrus avoit fait la chose et megabise qui scavoit quel estoit l'interest d'amestris en cela fut celuy qui en devina le sujet et qui s'imagina que cyrus n'avoit agi qu'a la priere d'aglatidas de sorte que tout le monde le sceut bientost apres et admira sa generosite ce mesme jour la il vint un envoye du roy d'assirie qui ayant sceu par la voix publique au lieu ou il s'estoit retire apres 
 son depart de pterie que la principale raison pourquoy on retenoit cyrus prisonnier estoit parce qu'on l'accusoit de l'avoir fait delivrer et d'avoir intelligence aveque luy avoit resolu de luy rendre une partie de ce qu'il devoit a sa generosite en le justifiant de cette accusation cyrus ne sceut pas plustost que cet envoye estoit arrive a sinope qu'il se rendit aupres de ciaxare luy disant qu'il ne vouloit voir qu'en sa presence celuy que le roy d'assirie luy envoyoit ciaxare luy dit alors fort obligeamment que c'estoit luy faire un reproche injurieux que de le faire souvenir de ses erreurs passees mais enfin cyrus l'emporta et l'envoye du roy d'assirie fut conduit devant ciaxare apres qu'il eut presente la lettre dont il estoit charge qui ne se trouva estre que de creance et que ciaxare se fut dispose a l'entendre seigneur luy dit il j'avois ordre du roy mon maistre de vous dire pour la justification d'artamene que j'ay sceu estre cyrus en arrivant icy que ce n'estoit point luy qui l'avoit fait echaper de sa prison et qu'il n'a jamais eu aucune intelligence aveques luy contre le service qu'il vous doit mais puis que je le voy en liberte il n'est pas necessaire a mon avis que je m'arreste comme j'en avois ordre a exagerer son innocence de ce coste la il m'avoit aussi charge si vous le delivriez comme je devois vous en supplier de sa part de vous declarer en suitte qu'il n'a plus nulle intention de faire la guerre presentement qu'a ceux qui protegent le 
 ravisseur de la princesse mandane qu'ainsi il vous offre toutes les troupes qu'il va lever dans la petite partie de ses estats que le bonheur de vos armes luy a laisse il vous offre mesme sa personne si vous luy en accordez la seurete et vous assure enfin qu'il n'entre prendra plus rien contre vous il m'avoit encore commande adjousta t'il de faire scavoir s'il estoit possible a l'illustre artamene qu'il croyoit qu'artaxe estoit celuy qui avoit envoye sa lettre a metrobate parce que c'avoit este de la main d'artaxe qu'il en avoit receu une coppie qu'il avoit voulu faire passer pour original et que pour marque de cela il apportoit celle qu'artaxe avoit donne au roy son naistre comme estant d'artamene en effet se trouva estre escrite de la propre main d'artaxe qui n'avoit ose dire au roy d'assirie la fourbe qu'il avoit faite pour perdre cyrus ciaxare trouvant un raport si juste des choses que chrisante luy avoit dittes pour justifier son maistre le jour qu'il fut delivre a celles que je luy disoit cet envoye en eut beaucoup de joye de sorte que le traitant fort civilement il luy dit qu'il auroit sa responce le lendemain ne voulant pas la luy rendre a l'heure mesme parce qu'il vouloit faire la grace a cyrus de luy demander son advis apres donc que cet envoye se fut retire et qu'ils furent en liberte de parler ciaxare se fit encore redire precisement par cyrus ce qu'il avoit promis au roy d'assirie sur le haut de la tour de sinope 
 lors que le prince mazare enlevoit la princesse mandane si bien que comme cyrus n'estoit plus en estat de luy rien deguiser il luy dit ingenument qu'il luy avoit engage sa parole que quand la fortune luy seroit assez favorable pour luy faire delivrer la princesse et pour vaincre tous les obstacles qui pourroient s'opposer a son bonheur il ne l'espouseroit jamais sans s'estre batu contre luy mais pourquoy luy dit ciaxare luy fistes vous cette injuste promesse ce fut seigneur repliqua t'il parce que le roy d'assirie ayant eu l'injustice de me demander que je le remise en liberte et moy ayant eu la fidelite pour vous de ne le vouloir pas faire je creus que ce prince pourroit me soubconner de ne le retenir que pour mon interest particulier et comme estant bien aise de m'espargner la peine de vaincre un ennemi redoutable de sorte que pour luy faire voir que je ne le retenois pas par un sentiment si lasche je luy promis d'en user ainsi aussi bien seigneur a vous parler sincerement quand je ne la luy aurois pas promis je ne lairrois pas de le faire et il ne seroit pas aise que je peusse vivre heureux que je n'eusse fait avouer au roy d'assirie que si la fortune me favorise en quelque chose ce n'est pas tout a fait comme une aveugle qui depart toutes ses faveurs sans choix c'est pourquoy je vous conjure si mes prieres vous sont cheres de me permettre de demeurer dans les termes de nos conditions puis qu'aussi bien ne pourrois-je pas obtenir de moy de les 
 rompre ciaxare ne se rendit pas d'abord mais enfin apres avoir considere cette affaire de tous les biais qu'il la pouvoit regarder il resolut de suivre luy mesme les conditions de cyrus luy semblant que c'estoit assurer les conquestes qu'il luy avoit faites que de voir dans son armee le roy d'assirie vaincu car il scavoit bien que ce qu'il pourroit amener de troupes ne seroit pas fort considerable ny en pouvoir de rien entreprendre contre luy il dit donc le lendemain a l'envoye de ce prince que comme presentement les interests de cyrus estoient les siens il tiendroit tout ce qu'il luy avoit promis et qu'ainsi il pouvoit assurer le roy son maistre que sa personne et ses troupes seroient en seurete dans son armee quand il y voudroit venir sans que le souvenir du premier enlevement de mandane l'obligeast a le maltraiter et que cyrus enfin luy tiendroit exactement la parole qu'il luy avoit donnee ce qui obligeoit principalement ciaxare a en user de cette facon estoit qu'il croyoit pouvoir plustost empescher ce combat de cyrus et du roy d'assirie quand ce prince seroit dans son armee que s'il fust demeure dans la sienne son ennemy declare joint encore que de cette sorte il estoit hors de la crainte que la princesse mandane ne retombast une seconde fois sous la puissance du roy d'assirie et n'estoit point oblige a diviser ses forces pour luy faire teste et pour aller en armenie il consideroit mesme encore que quand le malheur voudroit que cyrus 
 se batist contre ce prince et en fust vaincu il ne seroit pas force pour cela de luy donner la princesse sa fille cyrus ne s'estant engage qu'a ce qui dependoit de luy et non pas a la luy faire espouser cependant toutes choses estant prestes pour partir cyrus demanda la permission de commander l'avant-garde et demanda de plus qu'une partie des troupes de perse le suivissent comme ciaxare ne luy pouvoit plus rien refuser il obtint tout ce qu'il voulut et il fut resolu qu'il partiroit avec vingt mille hommes seulement que tous les volontaires le suivroient que le roy marcheroit aussi bien tost avec le corps de la bataille et que l'arriere-garde seroit commandee par le roy d'hircanie le roy de phrigie demeurant aussi avec ciaxare jamais il ne s'est veu une plus grande joye que celle des troupes qui furent choisies pour cette avant-garde ny une plus sensible douleur que celle que receurent les chefs et les soldats qui ne furent point commandez et l'on eust dit qu'ils apprehendoient que cyrus ne vainquist sans eux et qu'ils ne trouvassent plus rien a faire quand ils le joindroient or pendant que tout se preparoit a partir cet illustre heros s'estant souvenu qu'il avoit promis aux habitans de sinope de faire rebastir leur ville il supplia ciaxare de vouloir qu'il s'aquitast de sa parole et de souffrir qu'il employast a cela une partie de ses bienfaits mais ciaxare voulut que ce fust des deniers publics que cette ville fust rebastie et ordonna a ariobante qui 
 demeura en capadoce pour y tenir toutes choses en devoir de faire venir des architectes de grece pour reparer les desordres de l'embrasement de sinope voulant de plus que comme il y avoit une statue de ce fameux milesien qui l'avoit fondee qui se nommoit autolicus il y en eust aussi une de cyrus comme en estant le second fondateur ce qui fut execute cependant cet illustre prince fut dire adieu a martesie qui ne le vit pas partir sans douleur elle voulut alors l'obliger a luy rendre la peinture de mandane qu'elle luy avoit prestee a condition de la remettre en ses mains quand il partiroit pour la guerre d'armenie mais ce prince la regardant attentivement cruelle personne luy dit il comment voudriez vous que je pusse vaincre si vous m'ostiez ce qui me doit rendre invincible vous avez tant remporte de victoires sans ce secours repliqua t'elle qu'il n'y a pas d'apparence que vous en ayez besoin cyrus entendant parler martesie de cette sorte creut qu'effectivement elle vouloit qu'il luy rendist ce portrait ce qui luy donna une douleur si sensible que le visage luy changea et ses yeux en devindrent si melancoliques que martesie en ayant compassion luy dit seigneur je change le terme que je vous avois donne et je ne veux vous obliger a me rendre la peinture de la princesse que quand vous l'aurez delivree cyrus la remercia alors avec une joye extreme et apres luy avoir demande s'il ne pouvoit rien pour son service elle luy dit 
 qu'ayant dessein de s'approcher un peu plus pres de mandane afin de la revoir plustost quand il l'auroit remise en liberte elle avoit intention d'aller avec une de ses parentes qui devoit partir dans trois jours pour s'en retourner vers les frontiers d'armenie ou elle demeuroit et qu'elle le supplioit de luy faire donner escorte pour cela feraulas qui entendit la chose fit ce qu'il put pour avoir cette commission mais cyrus la luy voulant refuser obligeamment parce qu'il ne pouvoit se resoudre d'esloigner de luy le seul homme avec qui il pouvoit le plus librement s'entretenir de son amour luy dit qu'il ne seroit pas juste qu'il fust heureux aupres de martesie durant qu'il estoit infortune esloigne de mandane et en effet ortalque avec deux cens chevaux eut ordre d'accompager ces dames en leur voyage martesie le supplia encore de vouloir accorder a orsane la permission de s'en retourner vers le roy et la reine des saces luy semblant qu'apres qu'ils luy avoient fait l'honneur de luy confier la personne du prince mazare leur fils il estoit juste qu'il allast du moins leur apprendre les particularitez de sa perte cyrus se souvenant alors des obligations que luy avoit sa chere princesse des soins qu'il avoit eus de martesie et de ce qu'il avoit mesme este un de ceux qui avoient aide a le delivrer il voulut le voir et luy dire luy mesme qu'il pouvoit s'assurer tousjours en luy un prince fort reconnoissant en suitte luy ayant fait recevoir malgre qu'il en eust de magnifiques 
 presens il le congedia et dit encore une fois luy mesme le dernier adieu a martesie il demanda aussi au prince thrasibule s'il vouloit qu'il luy fist redonner des vaisseaux au lieu de ceux qu'il avoit perdus mais ce prince genereux luy respondit qu'il auroit honte de les accepter en une pareille saison et qu'il vouloit s'aller rendre digne a la guerre d'armenie de la glorieuse protection qu'il luy avoit promise cyrus n'ayant donc plus rien a faire a sinope fut prendre conge de ciaxare qui l'embrassa avec une tendresse sans pareille ceux des chess qui n'alloient pas aveques luy furent aussi luy dire adieu et luy tesmoigner de nouveau la douleur qu'ils avoient de ce qu'ils ne feroient que le suivre cyrus avoit ce jour la dans les yeux je ne scay quelle noble fierte qui sembloit estre d'un heureux presage et a dire vray il eust este difficile de s'imaginer en le voyant qu'il eust pu estre vaincu tant sa phisionomie estoit grande et heureuse ce prince estoit d'une taille tres avantageuse et tres bien faite il avoit la teste tres belle et tout l'art que les medes aportent a leurs cheveux n'approchoit point de ce que la nature toute seule faisoit aux siens qui estant du plus beau brun du monde faisoient cent mille boucles agreablement negligees qui luy pendoient jusques sur les espaules son taint estoit vif ses yeux noirs pleins d'esprit de douceur et de majeste il avoit la bouche agreable et sous-riante le nez un peu aquilin le tour du visage admirable et l'action 
 si noble et la mine si haute que l'on peut dire assurement qu'il n'y eut jamais d'homme mieux rait au monde que l'estoit cyrus de sorte qu'il ne se faut pas estonner si le jour qu'il partit de sinope estant monte sur un des plus fiers et des plus beaux chouaux que l'on vit jamais ayant un habit de guerre le plus superbe que l'on se puisse imaginer et ayant mis aussi pour ce jour la seulement la magnifique escharpe de la princesse mandane tout le peuple le suivit jusques hors de la ville le chargeant de benedictions luy souhaittant la victoire et le voyant partir avec des larmes il estoit suivi de tous les principaux chefs et de tous les volontaires de sorte que ce gros de gens de qualite tous magnifiquement vestus et admirablement bien montez faisoit un des plus beaux objets du monde le prince thrasibule le prince artibie hidaspe gobrias gadate chrisante aglatidas megabise adusius thimocrate leontidas philocles feraulas et mille autres estoient de ce nombre cependant au milieu du tumulte et malgre tous les soings qu'avoit cyrus mandane estoit tousjours dans son coeur et tant que cette marche dura sans manquer a rien de tout ce qu'il devoit faire comme general d'armee il ne manqua non plus a rien de ce qu'il devoit comme amant fidelle et il donnoit tousjours toutes les heures qu'il pouvoit derober a ses occupations au souvenir de sa chere princesse cela n'empeschoit pas neantmoins qu'il n'agist avec une prevoyance 
 admirable et par l'ordre qu'il apportoit tousjours aux marches des armees qu'il commandoit il ne ruinoit point les lieux de son passage et ne laissoit pourtant pas souffrir ses soldats ils avoient donc desja marche plusieurs jours et estoient desja arrivez a cent stades pres du fleuve licus qui separe la petite armenie de la capadoce lors que quelques coureurs de l'armee amenerent a gyrus qui faisoit repaistre ses chevaux et reposer ses gens dans une forest un homme qu'ils disoient estre un espion et qui avoit toutefois demande a parler a luy mais cyrus fut bien agreablement surpris de voir que c'estoit araspe deguise en marchand armenien que des ciliciens qui l'avoient pris n'avoient pas connu il l'embrassa alors avec joye et le tirant a part a l'heure mesme et bien mon cher araspe luy dit il avez vous este plus heureux que megabise et scavez vous plus de nouvelles de la princesse et du roy de pont qu'il n'en apporta je scay seigneur luy respondit il presques tout ce que je pouvois scavoir excepte que je n'ay pas bien veu la princesse mandane et que l'on ne m'a pas dit son nom mais enfin pour vous raconter ce que j'ay apris je vous diray qu'avec l'habit que vous me voyez et scachant assez bien la langue armenienne j'ay tousjours este pris pour un veritable armenien mesme dans artaxate ou la cour est presentement la je me suis mesle avec diverses personnes et j'ay sceu que le roy d'armenie dit tousjours que la 
 princesse mandane n'est point dans ses estats et qu'il publie qu'on ne la luy demande que pour avoir encore un plus grand pretexte de luy faire la guerre a cause du tribut qu'il n'a pas voulu payer le peuple mesme a ce que j'ay appris l'a creu long temps ainsi mais depuis quelques jours ce mesme peuple a change d'avis et tout le monde croit qu'effectivement la princesse mandane est presentement dans un chasteau qui n'est qu'a cinquante stades d'artaxate du coste qui regarde vers les chaldees et qui est basti sur le bord d'une petite riviere laquelle se jette en ce lieu la dans l'araxe qui passe dans artaxate ce qui fait qu'ils ont cette croyance est qu'ils scavent que dans le mesme temps qu'ils ont apris que l'on disoit que la princesse mandane y doit estre il est arrive deux dames que quelques hommes conduisoient que l'on a mises dans ce chasteau que l'on y garde tres soigneusement et que l'on sert avec beaucoup de respect quelques uns de ceux qui les ont veues ont dit de plus qu'il y en a une admirablement belle et qui paroist fort melancolique je me suis informe aussi exactement que je j'ay pu sans me mettre au hazard d'estre descouvert quelle sorte de beaute est celle de cette dame et j'ay trouve par tout ce que l'on m'en a dit que ce doit estre la princesse car on m'a assure qu'elle est blonde blanche de belle taille et qu'elle a l'air fort modeste outre cela j'ay encore remarque moy mesme que le jeune prince phraarte frere du prince tigrane qui 
 est demeure malade a la haute armenie y va tous les jours peu accompagne de sorte qu'il est aise de s'imaginer qu'il faut qu'il y ait quelque personne d'importance en ce lieu la de plus je vous diray qu'estant un jour alle a ce chasteau avec un marchand d'artaxate de qui j'avois gagne l'amitie par quelques petits presens afin qu'il trouvast les moyens de m'y faire entrer sur le pretexte de le voir par curiosite j'entray effectivement jusques dans la premiere court et j'eusse assurement veu tout ce chasteau et tous les jardins et par consequent bien veu la princesse si par malheur le prince phraarte ne fust arrive dans ce temps la mais a peine sceut on qu'il venoit qu'on nous fit cacher parce qu'il y a deffence expresse de laisser entrer personne comme il fut entre dans le chasteau on nous fit sortir en diligence neantmoins en repassant par un endroit de la basse court je vy ce mesme prince a un balcon qui entretenoit une dame qui me parut estre la princesse mandane du moins a ce que j'en pus juger en un moment et d'assez loing ne luy voyant qu'un coste de la teste et ne pouvant bien voir distinctement que la couleur de ses cheveux et sa taille voila seigneur tout ce que j'ay appris de la princesse et tout ce que j'en ay pu apprendre car depuis cela on n'a plus voulu me laisser entrer au chasteau ou elle est et je n'ay pu rien apprendre du roy de pont il n'en faut point douter dit cyrus c'est assurement la princesse mandane que vous avez veue 
 et les visites du prince phraarte en sont une preuve infaillible mais poursuivit il araspe ce prince est il aussi bien fait que le prince tigrane son frere je n'en scay rien seigneur repliqua t'il en sous-riant comme estant accoustume de vivre avec beaucoup de liberte aupres de cyrus car je n'ay jamais eu l'honneur de voir le prince tigrane mais je scay bien que phraarte n'est pas si bien fait que l'illustre artamene cyrus sousrit du discours d'araspe et l'embrassant encore une fois j'ay tort je l'avoue luy dit il de vous demander ce que je vous demande et je merite la raillerie que vous me faites pour ne vous avoir pas demande d'abord si ce chasteau est bien fortifie si le passage de cette riviere est garde et si selon les apparences la victoire nous coustera cher mais araspe l'amour est une passion si imperieuse que son interest va tousjours devant toute autre chose c'est pourquoy vous me devez excuser en suitte de cela araspe luy dit que ce chasteau estoit dans un bourg si grand qu'il en estoit foible que la scituation en estoit inegale et irreguliere a tel point par son excessive longueur qu'a moins que d'y avoir six mille hommes bien resolus a le garder il ne seroit pas impossible de le prendre que la difficulte de cette entreprise estoit qu'il n'y avoit que cinquante stades de ce bourg a artaxate qui estoit la plus grande ville de toutes les deux armenies et dans les faux-bourgs de laquelle estoit alors tout ce que le roy d'armenie 
 avoit de troupes que de plus comme ce royaume la n'avoit pas grand nombre de villes petites ny mediocres a cause de l'abondance des pasturages qui font que toute la campagne est fort habitee celle la estoit si prodigieusement peuplee que quand ses habitans ne feroient simplement que se monstrer rangez en bataille ils feroient peur a regarder qu'ainsi il le supplioit de ne trouver pas mauvais s'il luy disoit que selon son sens il ne devoit rien entreprendre que toute l'armee ne fust venue et qu'il se devoit contenter de se saisir du passage de la riviere qui estoit assez foiblement garde parce que quelques advis que receust le roy d'armenie de la marche de l'armee de ciaxare il ne croyoit pourtant pas encore qu'on luy allast faire la guerre tout de bon et s'imaginoit tousjours que ce n'estoit seulement que pour l'obliger par la crainte a payer le tribut qu'il devoit cyrus remercia alors araspe de toute la peine qu'il avoit eue et du danger ou il s'estoit mis a sa consideration et luy faisant quitter son habillement de marchand et prendre un autre cheval que le sien il poursuivit sa marche apres avoir tenu conseil de guerre sur l'attaque du passage de la riviere pour faire seulement honneur aux chefs qui estoient aveque luy car dans tous les conseils qui se tenoient ses advis en faisoient tousjours toutes les resolutions il depescha aussi vers ciaxare pour l'advertir de tout ce qu'araspe avoit apris et l'envie de vaincre se renouvellant dans 
 son coeur il fit haster la marche de ses troupes et se prepara a forcer a l'heure mesme le passage de la riviere n'oubliant rien de tout ce qu'un capitaine prudent et courageux peut faire en une pareille rencontre aussi vint il aisement a bout de son dessein et le retranchement que les armeniens avoient fait ayant este force en un quart d'heure il se vit dans le pais ennemy et maistre de la riviere sans avoir perdu que quinze ou vingt soldats en une occasion ou tout ce qui fit resistance fut taille en pieces et entierement deffait lors qu'il estoit party de sinope il avoit eu intention d'attendre toute l'armee en ce lieu la apres s'en estre assure mais comme le pouvoir qu'il avoit estoit absolu il changea de dessein et il prit celuy de delivrer mandane s'il estoit possible auparavant que le roy fust arrive luy semblant que moins il auroit de gens a partager le peril qu'il y avoit en cette entreprise plus cette princesse luy en seroit obligee et plus cette action en seroit glorieuse ce qui le confirma encore en cette resolution fut la nouvelle qu'il receut que ciaxare s'estant trouve mal son depart avoit este differe de trois jours et qu'a cause de cet accident sa marche seroit plus lente mais ce qui le poussa plus fortement que tout cela a cette dangereuse entreprise fut qu'il scavoit que le roy d'assirie devoit venir et qu'il ne put se resoudre a endurer que son rival partageast aveques luy la gloire de delivrer sa princesse ne pouvant donc plus souffrir ce retardement il laissa 
 deux mille hommes a garder le passage de la riviere et fut droit vers la grande ville d'artaxate qui estoit scituee dans une plaine tres fertile au bord de l'araxe et a peu pres au mesme lieu ou par les conseils d'hanibal un autre roy d'armenie fit longtemps depuis rebastir la nouvelle artaxate cette ville n'estoit commandee que de fort peu d'endroits mais ses murailles estoient si foibles et mesmes en quelques lieux si detruites que sa force ne consistoit qu'en la multitude de ses habitans bien est il vray qu'elle estoit se prodigieusement grande que tout autre coeur que celuy de cyrus n'auroit pas entrepris ce qu'il entreprit comme il fut donc arrive assez pres d'artaxate ou le roy d'armenie estoit avec tous les grands de son royaume attendant que son armee qui estoit desja de dix mille hommes fust assez forte pour se mettre en campagne il fut reconnoistre en personne la scituation de ce bourg ou estoit le chasteau qu'il vouloit prendre et apres avoir remarque tous les lieux d'alentour sans que les ennemis osassent se monstrer que de loin quoy que chrisante et ses plus fidelles serviteurs luy pussent dire il voulut tout hazarder pour delivrer sa princesse il fit donc filer toute la nuit vers ce lieu la douze mille hommes qui luy restoient car il avoit falu en laisser six mille en divers postes pour assurer sa retraitte s'il la faloit faire et pour garder un passage sur l'araxe outre les deux mille qu'il avoit laissez pour garder celuy de cette autre riviere 
 qui separe l'armenie de la capadoce apres avoir donc assemble ses troupes proche d'un petit bois et chosi celles qu'il destinoit a l'attaque du bourg et du chasteau quoy qu'il fust adverty que toute la ville d'artaxate estoit en armes et que tous les bourgeois se preparoient a sortir contre luy ce grand coeur ne s'ebranla point au contraire prenant de nouvelles forces par la grandeur du peril il choisit une petite eminence qui estoit entre la ville et ce chasteau et apres avoir range huit mille hommes en bataille sur cette hauteur et y avoir place six de ces terribles machines qui servoient a lancer des boulets de pierre pour s'opposer au secours que le roy d'armenie vouloit y donner il fut avec les quatre mille autres attaquer le bourg dans le quel l'on avoit jette trois mille soldats qui s'estoient retranchez quelques tours auparavant que cyrus arrivast a la veue d'artaxate cette attaque se fit par trois endroits a la fois apres que quatre beliers eurent abatu la barricade et la muraille mais avec tant de vigueur que les ennemis en furent d'abord espouvantez l'on eust dit a voir agir cyrus qu'il estoit invulnerable veu comme il s'exposoit a la gresle des traits des ennemis la premiere attaque estoit commandee par le prince thrasibule la seconde par hidaspe et la troisiesme par aglatidas car pour cyrus il voulut se reserver la liberte d'aller combattre ceux de la ville s'ils avoient la hardiesse de vouloir venir secourir ce chasteau d'abord la 
 premiere barricade fut emportee du coste qu'estoit cyrus et ceux qui la defendoient fuyant avec precipitation jusques a la seconde y furent tuez et servirent encore a faire forcer les autres par l'effroy que leur deffaite leur donna pendant cela non seulement l'attaque de thrasibule reussit de mesme et celle d'aglatidas aussi mais les soldats encore animez par l'exemple de leur vaillant chef planterent des echelles contre les murs dont les beliers avoient desja abatu une partie de sorte que tout d'un coup les soldats et les habitans de ce lieu la se virent envelopez de toutes parts et contraints de fuir pour sauver leur vie les uns jettent leurs armes et se rendent les autres fuyent en tumulte et en desordre quelques uns pour esviter l'espee de l'ennemy qui les poursuit trouvant le pont trop estroit et trop embarrasse pour tant de monde se jettent dans la riviere qui passe en ce lieu la et s'y noyent miserablement quelques uns taschent de se deffendre encore a ce pont mais comme la valeur de cyrus ne s'arrestoit jamais qu'apres la victoire il les poursuit il les force il tue tout ce qui luy resiste et pardonne a tout ce qui luy cede celuy qui commandoit les gens de guerre qui estoient en ce lieu la et qui estoit un homme de coeur y fut tue de divers coups n'ayant pas voulu demander quartier et des trois mille hommes que l'on avoit mis dans ce bourg il en echapa fort peu qui ne fussent ou blessez ou prisonniers bien est il vray que du coste de cyrus le 
 prince artibie qui ce jour la combatoit comme volontaire y receut deux blessures mortelles ce qui affligea extraordinairement cyrus cependant ceux du chasteau ne voyant pas qu'ils fussent en estat de tenir contre de si vaillans ennemis et la princesse qui estoit dedans leur pro mettant de grandes recompenses s'ils se rendoient a cet invincible conquerant ils firent signe qu'ils vouloient parlementer ce qui donna une joye si grande a ce prince par l'esperance de revoir bien tost sa chere mandane qu'il n'en avoit jamais eu de plus sensible il s'estonnoit toutesfois estrangement de voir que le roy de pont qu'il scavoit estre si vaillant et se brave ne paroissoit point d'ou vient disoit il en luy mesme qu'en une occasion comme celle cy je ne le voy pas les armes a la main s'il souvient de quelques bons offices que je luy ay rendus que ne me rend t'il ma princesse et s'il ne s'en veut pas souvenir que ne me vient il combattre assurement disoit il encore il faut ou qu'il soit mort ou que quelque bizarre politique que je ne comprens point fasse que le roy d'armenie le tienne prisonnier dans ce chasteau toutes ces reflexions n'agiterent pourtant pas longtemps son esprit et l'esperance presque certaine qu'il avoit de delivrer mandane fit qu'il abandonna son ame a la joye il parlemente donc avec le capitaine du chasteau il luy promet tout ce qu'il veut pourveu qu'il luy rende promptement la princesse qu'il garde et ce capitaine luy obeissant et se 
 fiant a la parole d'un prince qui la gardoit inviolablement a ses plus mortels ennemis ouvre les portes et laisse entrer cyrus dans le chasteau suivy d'autant de monde qu'il voulut faisant poser les armes au peu de garnison qu'il y avoit d'abord que cyrus fut dans la basse court de ce chasteau ou est la princesse dit il a ce capitaine la voicy seigneur repliqua t'il en luy monstrant a sa droite un perron ou en effet il vit deux femmes qui venoient vers luy la premiere estant soustenue par un escuyer qui luy aidoit a marcher son imagination n'estant remplie que de mandane il fut vers cette dame avec precipitation pour luy espargner quelques pas mais en s'en aprochant cette personne ayant leve son voile et s'estant arrestee un moment comme estant fort surprise de la veue de cyrus il vit sans doute un des plus beaux objets du monde mais le plus desagreable pour luy en cet instant puis qu'il connut que cette personne n'estoit pas sa princesse il se tourna donc vers ce capitaine comme pour l'accuser de l'avoir trompe mais cette belle personne s'estant aprochee le visage un peu esmeu seigneur luy dit elle le roy de pont mon frere fut si bien traitte de vous lors qu'il fut vostre prisonnier que j'ay lieu d'esperer de l'estre aussi favorablement que luy puis que vous estes trop genereux pour ne proteger pas la plus malheureuse princesse de la terre cyrus estoit se afflige de voir qu'il n'avoit pas delivre mandane et se surpris d'apprendre que cette 
 cesse que luy parloit estoit soeur du roy de pont qu'il fut un moment sans pouvoir presques luy respondre neantmoins faisant un grand effort sur son esprit vous ne vous trompez pas madame luy dit il fort civilement quand vous croyez que je vous traiteray avec tout le respect que l'on doit a une personne de vostre condition car encore que le roy vostre frere soit celuy que je viens chercher en armenie je ne laisseray pas de vous assurer que je vous rendray tousjours tous les services qui seront en ma puissance comme cet te belle princesse alloit respondre on vint advertir cyrus qu'il sortoit d'anaxate une multitude de monde si prodigieuse que sa presence estoit necessaire a son armee souffrez donc madame luy dit il en luy presentant la main que je vous remene dans vostre apartement et que je vous laisse maistresse de ce chasteau jusques a ce que j'aye acheve d'assurer cette petite conqueste en disant cela il la conduisit dans sa chambre ou apres luy avoir fait encore un compliment avec assez de precipitation et avoir commande a chrisante qu'il y laissa de la servir en tout ce qu'il pourroit il descendit dans la court ou il rencontra quelques soldats et quelques capitaines qui portoient dans ce chasteau le prince artibie blesse afin de l'y faire penser plus commodement comme cyrus le vit en cet estat et qu'il remarqua que ceux qui le soutenoient trop foibles et l'incommodoient en le portant quel que presse qu'il fust et quelque douleur qu'il 
 eust en l'ame il aida de sa propre main a porter cet illustre blesse jusques a une chambre basse ou il fut mis sur un lict mais ce prince afflige en recevant civilement les bons offices de cyrus le faisoit bien plustost par sa propre consideration que parcelle de la vie qu'il vouloit perdre et que cyrus luy vouloit conserver en ordonnant comme il fit a ceux qu'il laissa aupres de luy d'en avoir tous les soings imaginables apres cela cy rus monta a cheval et voyant qu'il ne pouvoit encore satisfaire son amour par la liberte de sa princesse il voulut du moins satisfaire sa gloire faisant la plus hardie action du monde a chaque pas qu'il faisoit il recevoit advis sur advis des troupes qui sortoient d'artaxate mais quelque grand qu'on luy representast ce peril il fut toutesfois se mettre a la teste des siennes resolu de combattre quand mesme il seroit attaque par cent mille hommes en effet si le roy d'arme nie l'eust entrepris il n'y en eust eu gueres moins car depuis une petite vallee qui s'abaisse presques imperceptiblement et qui est au dessous de l'eminence ou cyrus s'estoit poste jusques a artaxate toute la campagne estoit couverte de troupes ennemies qui firent mesme semblant d'avoir intention de combattre car le roy d'armenie tint conseil de guerre pour cela hors des murailles de la ville et s'avanca jusques a un vilage ou il fit alte qui est fort proche de ce petit vallon qui separoit les deux armees cependant le grand cyrus demeura ferme en son poste 
 regardant tousjours fierement cette multitude innombrable d'ennemis qui n'osoient pourtant l'attaquer il conduisit mesme cette grande action avec tant d'heur et tant de prudence qu'il y avoit plus de six heures que ce chasteau estoit pris que ceux d'artaxate ne le scavoient pas encore en fin apres avoir bien consulte le roy d'armenie conclut qu'il ne faloit point attaquer un prince accoustume de combattre comme un lion et de vaincre tout ce qui luy resistoit le prince phraarte qui estoit assez brave vouloit bazarder la chose a quelque prix que ce fust mais son advis n'estant pas suivy parce qu'un chef experimente soutint qu'il n'y avoit nulle aparence d'aller choquer avec des troupes nouvelles et des bourgeois des troupes aguerries et le plus grand capitaine du monde poste avec quelque avantage cyrus eut la satisfaction d'avoir pris ce qu'il vouloit prendre a la veue de ses ennemis et de leur avoir presente la bataille depuis le matin jusques a la nuit sans qu'ils eussent ose l'accepter quoy qu'ils fussent vingt fois plus que luy la nuit tombant tout d'un coup cacha une partie de la honte qu'avoient tous les habitans d'artaxate de rentrer dans leur vil le apres avoir seulement veu prendre un chasteau qui leur estoit tres considerable a cause de l'araxe qui y passe cependant cyrus n'avoit pas l'ame tranquile et cette grande action ne luy donnoit que de la douleur car il avoit se fortement espere de delivrer la princesse 
 mandane qu'il ne pouvoit se consoler de ne l'avoir pas fait aussi tost qu'il eut donc veu que toutes les troupes estoient rentrees dans la ville et qu'il eut pose des gardes avancees de ce coste la il fut passer le reste de la nuit au chasteau qu'il avoit pris apres s'estre informe de la sante du prince artibie qu'on luy dit estre fort mauvaise et avoir sceu que la princesse de pont estoit retire il demeura seul dans sa chambre avec feraulas et bien luy dit il avec une melancolie extreme que dittes vous de ma fortune et ne faut il pas avouer que je suis le plus malheureux prince du monde le pensois seigneur repliqua feraulas que c'estoit aux vaincus a se plaindre et aux vainqueurs a se resjouir non non dit il feraulas la gloire n'est plus la plus forte dans mon coeur et quand j'aurois defait cette multitude d'ennemis que je n'ay fait que regarder je serois aussi melancolique que je le suis je ne cherche presentement ny a faire des conquestes ny a aquerir de la reputation je cherche mandane seulement et puis que je ne la trouve point je suis plus malheureux que se j'avois este vaincu araspe ne mentoit pas poursuivit il quand il disoit qu'il y avoit une personne de qualite en ce chasteau qu'elle estoit belle blonde blanche et de bonne mine mais helas que cette princesse toute admirablement belle qu'elle est me donne peu de satisfaction par sa veue je trouve pourtant seigneur interrompit feraulas que c'est toujours quel que chose que d'avoir en vos 
 mains une soeur du roy de pont et une personne de laquelle j'ay ouy dire beaucoup de bien quand nous estions a la guerre de bithinie de sorte qu'il y a apparence que cela tiendra ce prince en quelque crainte ha feraulas respondit il en soupirant quelque chere que luy puisse estre la princesse de pont mandane la luy sera tousjours davantage et entre une soeur et une maistresse il n'y a pas grande peine a se refondre s'il tenoit en son pouvoir un frere se je l'avois et mesme le roy mon pere cela pourroit servir a quelque chose mais pour mandane a rien du tout joint que me connoissant comme il me connoist il ne craindra pas que je mal-traitte la princesse sa soeur quoy qu'il ne me rende pas mandane et il scait trop que je ne suis pas capable de faire jamais une action se lasche se injuste et se cruelle ainsi sans rien hazarder il gardera ma princesse mais seigneur dit feraulas estes vous bien assure que cette belle personne soit la princesse de pont ouy repliqua t'il et presentement que je rapelle en ma memoire un portrait que la femme d'arsamone m'en fit monstrer par la princesse sa fille afin de connoistre si j'estois spitridate ou se je ne l'estois pas je voy bien que c'est effectivement elle car cette peinture luy ressembloit extremement mais se cela est reprit feraulas je m'estonne qu'elle ne vous a aussi bien pris pour spitridate que ces autres princesses de bithinie c'est sans doute repliqua cyrus que le roy son frere luy aura parie de cette prodigieuse 
 ressemblance que l'on dit estre entre luy et moy quoy qu'il en soit feraulas ce n'est pas de semblables choses que je me dois entretenir et que vous me devez parler et mandane la seule mandane doit estre l'objet de toutes mes pensees et le sujet de toutes mes conversations encore se je scavois precisement ou elle est j'aurois l'ame en quelque repos car quand elle seroit dans artaxate sans attendre l'arrivee de ciaxare j'entreprendrois de la delivrer vous le pour riez sans doute repliqua feraulas car apres ce que nous venons de voir l'on peut dire que si vous ne forcez pas cette ville c'est que vous ne l'aurez pas voulu forcer et ses habitans devroient vous rendre grace de tous les maux que vous ne leur ferez pas parce que vous les leur aurez pu faire apres avoir encore parle quelque temps cyrus se jetta sur un lict plus pour se reposer que pour dormir aussi bien n'en eust il pas eu le loisir car on luy vint dire que le prince artibie estoit a l'extremite et qu'il demandoit a le voir a l'instant mesme il se leve et le va trouver et il le trouve en effet prest a mourir mais avec un esprit se libre et une ame se tranquile que cyrus en fut surpris je suis au desespoir luy dit il en s'en approchant d'estre en partie cause du deplorable estat ou vous estes au contraire luy respondit genereusement ce prince mourant vous devez vous en resjouir pour l'amour de moy qui depuis la per te de leontine n'ay cherche la guerre que pour 
 y trouver la mort je n'eusse pu sans doute la rencontrer en nul autre lieu si glorieuse qu'aupres de vous aussi ne regretay je plus rien en la vie et je mourray avec une douceur que je ne vous puis ex primer se vous me prommettez de faire enfermer mes cendres dans le tombeau de leontine en prononcant ce nom qui luy estoit se cher il per dit la parole et peu de temps apres la veue et la vie et il expira sans violence a cause de la grande perte de sang qu'il avoit faite il eut pourtant la satisfaction d'entendre que cyrus luy promit ce qu'il vouloir car il luy serra faiblement la main et leva les yeux vers luy comme pour l'en remercier mais ce qu'il y eut d'admirable en cet te funeste advanture fut que la mort n'effaca point de dessus son visage quelques legeres marques du plaisir qu'il avoit eu a mourir puis que sa maistresse estoit morte cyrus eut le coeur extremement attendri de la perte de ce jeune prince qui avoit sans doute toutes les qualitez necessaires pour meriter son estime et son amitie aussi donna t'il des tesmoignages de douleur fort glorieux pour le prince artibie et quand son tombeau eust este couvert de despouilles d'ennemis vaincus et de trophees d'armes brisees il n'eust pas este plus honore que de voir ses cendres arrosees des larmes du plus grand prince du monde et d'un prince encore qui avoit une douleur se sensible dans le coeur qu'elle le pouvoit presques raisonnablement dispenser d'avoir de la sensibilite pour nulle autre chose cependant la 
 pointe du jour paroissant il fut adverti que l'espouvante estoit se grande dans artaxate et qu'il y avoit une consternation se universelle que le roy d'armenie en estoit sorti avec toute sa cour et une partie de ses troupes pour se retirer sur le haut de certaines montagnes inaccessibles ou il y avoit mesme des chasteaux assez bien fortifiez et qui estoient du coste oppose a celuy ou il estoit alors il sceut encore que ce roy avoit emmene la reine sa femme et les princesses ses filles et il s'imagina que peut estre mandane y estoit elle aussi il eust bien voulu a l'instant mesme aller apres mais on luy assura qu'auparavant qu'il fust seulement en estat de partir le roy d'armenie seroit arrive au lieu de son azile ou il n'auroit plus rien a craindre que la faim neantmoins comme cyrus ne voulut pas se fier a ce qu'on luy en disoit il monta a cheval apres avoir commande a un chirurgien egyptien qui estoit dans les troupes de chipre d'embaumer le corps du prince artibie de cette excellente maniere que l'on pratique en son pais et qui rend les morts incorruptibles voulant luy tenir sa parole il laissa ordre aussi de faire un compliment a la princesse de pont de ce qu'il ne la verroit qu'a son retour et ces ordres estant donnez il fut avec deux cens chevaux seulement se faire monstrer ces montagnes et il connut en effet qu'il estoit impossible qu'il peust y arriver a temps il prit donc alors la resolution d'aller occuper quelque poste entre ces montagnes et l'a 
 ville afin d'en empescher la communication mais a peine les troupes qu'il commanda pour ce la sous la conduite d'hidaspe eurent elles marche que les habitans d'artaxate redoublant encore leur frayeur apres avoir tenu un conseil tumultueux trouverent plus de seurete a se rendre a un vainqueur comme cyrus que d'entre prendre de resister plus long temps a un prince tousjours invincible ils envoyerent donc des deputez vers luy pour luy demander grace mais avec de termes aussi soumis que s'il eust eu desja son armee toute entiere a leurs portes comme il estoit le plus doux prince de la terre a tout ce qui ne luy resistoit point il ne voulut d'eux qu'un simple serment de fidelite il ne jugea pas mesme a propos avec se peu de troupes qu'il avoit de s'engager dans cette ville et il se contenta d'occuper les deux bouts de l'araxe et quelques chasteaux mediocrement forts qui estoient en divers endroits d'artaxate afin que par la il ostast tout secours au roy d'armenie et toute communication entre la ville et le lieu ou il s'estoit retire il continua donc le dessein d'envoyer hidaspe vers le pied de ces montagnes avec douze cens hommes seulement pour empescher ceux de la campagne d'y porter des vivres en suitte de quoy il se resolut d'attendre que ciaxare fust arrive auparavant que de plus rien entreprendre et apres avoir donne tous les ordres necessaires il s'en retourna au chasteau d'ou il estoit parti avec assez d'impatience d'entretenir la princesse 
 de pont s'imaginant que peut-estre pourroit elle scavoir ou estoit le roy son frere et par consequent ou estoit aussi la princesse mandene s'estant donc un peu repose et s'estant mis en estat de paroistre avec bien-seance devant elle il luy fit demander s'il pourroit avoir l'honneur de la voir comme elle ne le desiroit pas moins qu'il le souhaitoit quoy que ce fust par des raisons disse rentes elle luy fit dire qu'elle recevroit sa visite fort agreablement de sorte qu'allant la trouver a l'heure mesme il en fut receu en effet avec toute la civilite possible et il luy rendit aussi toute la soumission et tout le respect qu'il luy eust pu rendre quand elle eust encore este dans heraclee apres les premiers complimens passez seigneur luy dit elle si la fortune eust este aussi favorable au roy mon frere que vous le luy fustes en le faisant delivrer il n'eust pas perdu comme il a fait les royaumes qu'on luy a veu posseder je ne scay madame repliqua cyrus se le roy de pont n'a point plus gagne en perdant ses royaumes qu'il n'eust pu faire en les conservant mais du moins scay-je bien que je prefere ce que la fortune luy a donne apres les avoir perdus a tout ce qu'elle luy avoit oste auparavant et pleust aux dieux qu'il voulust remonter au throsne qui luy appartient en rendant ce qui ne luy appartient du tout ce discours est se obscur pour moy dit la princesse de pont que je n'y puis respondre a propos car enfin je scay bien que le roy mon frere a perdu le royaume de 
 pont et celuy de bithinie qu'il a este contraint a de partir de la derniere ville qui luy restoit et de s'enfuir dans un vaisseau pour aller mettre sa personne en seurete aupres de vous mais je n'ay point sceu que cette fortune qui l'a renverse du throsne luy ait rien fait gagner depuis j'ay sceu mesme en suite qu'il n'estoit point ou vous estiez et l'on m'a dit enfin sans m'en pouvoir pourtant donner nulle certitude qu'il estoit en armenie ou je suis venue le chercher et ou je ne l'ay pas trouve quoy ma dame luy dit cyrus le roy de pont et la princesse mandane ne sont point icy je ne croy pas respondit elle que le roy mon frere y soit et je ne comprens point du tout comment quand il y seroit la princesse mandane y pourroit estre cy rus voyant avec quelle ingenuite cette princesse luy parloit luy conta alors comment le roy de pont avoit sauve la princesse mandane d'un naufrage et comment il avoit quitte son navire et s'estoit mis dans un bateau pour remonter la riviere d'halis et pour venir en armenie de sorte poursuivit il madame que je ne voy pas comment il est possible qu'il n'y soit pas et comment vous ne le scavez point j'ay eu se peu de liberte dit elle depuis que je suis en armenie qu'il ne seroit pas impossible qu'il y fust quoy que je ne le sceusse pas mais seigneur comment peut il estre vray que luy qui m'a parle de vous comme de l'homme du monde pour qui il avoit le plus d'estime et le plus d'amitie quoy qu'il ne 
 sceust pas vostre condition puisse vous avoir desoblige luy dis-je que vous avez tant oblige luy qui vous doit la vie et la liberte luy qui aussi a eu intention de vous conserver dans un temps ou vous luy arrachiez la victoire d'entre les mains il n'a pas eu intention de me nuire repli qua cyrus mais il m'a pourtant cruellement outrage ha seigneur dit elle il ne m'a pas de peint artamene assez injuste pour se tenir outrage d'une chose faite sans dessein et je ne pense pas qu'il soit change depuis qu'il est cyrus il n'est pas change reprit il car il aime la princesse mandane comme il l'aimoit en ce temps la quoy que le roy de pont ne le sceust pas de sorte madame qu'il vous est aise de juger qu'en enlevant cette princesse et en la retenant apres contre sa volonte il ne m'a pas oblige je ne vous parlerois pas ainsi poursuivit il si la passion que j'ay pour elle n'estoit aujourd'huy sceue de toute l'asie et se je n'estois force de me justifier dans l'esprit d'une aussi excellente personne que vous seigneur luy dit elle je n'ay plus rien a vous dire et des que l'amour se mesle dans une avanture je n'en suis plus surprise quelque bizarre qu'elle soit cependant je puis vous dire pour vostre consolation que le roy mon frere a un si profond respect pour la princesse mandane que vous ne devez rien craindre pour elle et si je scavois ou il est je vous supplierois de me permettre d'aller essayer d'obtenir de luy qu'il la rendist au roy son pere cyrus remercia cette princesse avec 
 beaucoup d'affection et leur conversation fut se obligeante de part et d'autre que cyrus estoit estonne de se trouver tant de disposition a vouloir servir une soeur de son rival il est vray qu'elle estoit se aimable et se parfaite qu'il n'eust pas este possible de ne l'estimer pas infiniment et de n'avoir pas du moins beaucoup d'amitie pour elle quand on n'estoit plus en termes de pouvoir avoir de l'amour de plus comme elle trouvoit en la veue de cyrus la ressemblance d'une personne qui luy estoit infiniment chere elle avoit pour luy et mesme sans s'en appercevoir une civilite plus obligeante qu'elle ne pensoit de sorte que durant trois ou quatre jours pendant lesquels cyrus la voyoit a toutes les heures ou il n'estoit pas occupe a visiter les divers postes qu'il faisoit garder il se lia une assez grande amitie entr'eux car enfin cyrus apres avoir satisfait la curiosite de cette princesse en luy racontant sa fortune en peu de paroles comme il l'assuroit que se le roy son frere vouloit rendre la princesse mandane il luy feroit recouvrer ses royaumes elle ne trouvoit pas qu'il eust tort et elle croyoit mesme que quand le roy de pont scauroit qu'artamene estoit cyrus et que cyrus aimoit mandane et en estoit aime il changeroit de dessein si bien que ne trouvant pas qu'elle deust regarder ce prince comme l'ennemy du roy son frere elle le regardoit seule ment comme son protecteur et comme un prince qui pourroit peutestre trouver les voyes d'estre 
 le mediateur entre le roy de pont et le nouveau roy de bithinie de sorte qu'elle jouissoit avec quelque douceur de la veue et de la conversation de cyrus ce prince fut un peu embarrasse durant quelques jours de remarquer que cette princesse ne le voyoit point sans changer de couleur et qu'elle le regardoit quelquesfois en soupirant mais enfin s'estant encore souvenu de ce portrait qu'on luy monstra en bithinie il comprit qu'il faloit que non seulement spitridate auquel il ressembloit en fust amoureux mais qu'il faloit encore qu'il en fust aime et comme il espera extremement de la negociation de cette princesse aupres du roy son frere quand il scauroit ou il estoit et qu'il scavoit qu'il ny a rien de se engageant que d'estre dans la confidence d'une personne qui a une passion dans l'ame il sceut si bien conduire la chose que sans choquer la bien-seance ny la presser trop il l'obligea a consentir qu'il sceust tous les malheurs de sa vie afin de voir apres par quels moyens il l'en pourroit soulager comme elle estoit resolue de faire aussi cesser les siens s'il estoit possible un matin que cyrus aprit que ciaxare arriveroit dans trois jours et que le roy d'armenie n'avoit pas de vivres pour longtemps ayant l'esprit un peu plus tranquile par l'esperance d'estre bien tost en pouvoir de s'esclaircir par le roy d'armenie luy mesme du lieu ou estoit ce qu'il cherchoit il fut trouver la princesse de pont et la sommer de luy tenir la parole qu'elle luy avoit donnee mais 
 quoy qu'elle voulust le contenter pour son propre interest elle ne put obtenir d'elle mesme la force de raconter ses avantures de sa propre bouche et elle le supplia de trouver bon qu'une personne qui estoit a elle et qui scavoit jusques a la moindre de ses pensees les luy aprist cyrus consentant a ce qu'elle vouloit se retire a l'heure mesme et aussi tost qu'elle eut disne il retourna dans sa chambre ou il trouva celle qui luy devoit apprendre les malheurs de la princesse de pont qui s'estoit retiree dans un cabinet avec quelques femmes d'armenie que l'on avoit mises aupres d'elle pour la servir cette personne qui se nommoit hesionide estoit ne fille de qualite originaire de bithinie de qui la mere avoit este gouvernante de la princesse et qui l'avoit presque este elle mesme parce qu'ayant six ou sept ans plus qu'araminte sa mere qui estoit fort avancee en age et fort mal saine luy en avoit souvent donne la conduite de sorte qu'elle scavoit fort exactement tout ce qui s'estoit passe en cette cour la et comme c'estoit le plus charmant esprit du monde le plus doux et le plus complaisant dans les choses justes elle s'estoit fait adorer de la princesse de pont cyrus qui avoit sceu la condition d'hesionide par un des gens de cette princesse a qui il l'avoit fait de mander la traitta tres civilement et apres quelques complimens aussi respectueusement receus qu'ils estoient obligeamment faits apres avoir dis-je pris leur place sur une estrade 
 couverte de ces estoffes admirables que l'on fait en armenie hesionide commenca de parler en ces termes
 
 
 
 
histoire de la princesse araminte et de spitridate
 
 
l'ordre que j'ay receu de la princesse de vous raconter exactement ses malheurs de mande seigneur que vous vous prepariez a une assez grande patience car ils sont en se grand nombre qu'il n'est pas possible de vous les dire en peu de paroles il faut mesme pour vous les faire connoistre plus particulierement ne vous dire pas seulement ceux de la princesse de araminte mais il faut encore vous apprendre une partie de ceux de ses peres car c'est ainsi que sa generosite luy fait appeller l'usurpation qu'ils ont faite du royaume de bithinie qui est la veritable cause de tous les maux qu'elle souffre et de tous ceux qu'elle souffrira vous scavez seigneur vous qui avez tant gagne de batailles en ce lieu la que le royaume de pont et celuy de bithinie ne sont separez que d'une riviere de sorte qu'il n'est pas estrange qu'un roy de pont ambitieux ait voulu porter ses bornes au de la mais je pense que les voyes dont il se servit vous le sembleront de telle sorte qu'a peine pourrez vous en souffrir le simple recit vous scaurez donc seigneur que l'ayeul de la princesse araminte estoit un prince violent jaloux de son 
 authorite et le plus entreprenant du monde aussi toute sa vie se passa t'elle en guerre contre ses voisins tantost contre le roy de phrigie tan tost contre le roy de capadoce et de galatie et tantost contre le prince des paphiagoniens mais en toutes ces guerres il fut toujours puissamment assiste du roy de bithinie qui regnoit alors pere d'arsamone qui vient de la reconquerir neantmoins il luy voulut mal dans le fond de son coeur de ce qu'il s'opposa une fois a une nouvelle guerre qu'il vouloit entreprendre contre la capadoce sans sujet et sans raison car comme la bithinie separe le pont de la galatie il ne le pouvoit faire sans que ce prince luy donnast du moins passage par ses estats et il le luy refusa depuis cela il regarda donc toujours la bithinie comme un obstacle a ses ambitieux desseins mais seigneur il faut que je passe cet en droit legerement car comme je suis originaire de bithinie il seroit difficile que l'amour de ma patrie ne me fist dire plus que je ne dois veu le respect que je suis obligee de rendre aux rois dont la princesse que je sers est descendue je ne puis toutesfois vous faire un secret d'un crime qui a este sceu de plusieurs royaumes puis que c'est le fondement de tout ce que j'ay a vous dire vous scaurez donc en peu de mots que le roy de pont ayant prie celuy de bithinie qu'il peust conferer aveques luy de quelque affaire importante qu'il disoit qui les regardoit l'un et l'autre ce prince luy ayant accorde la chose ces deux rois se trouverent 
 sur leurs frontieres et comme la riviere de sangar les borne egalement ils choisirent une isle tres agreable et ou il y a une assez belle maison pour leur entre-veue qui se fit avec toute la magnificence possible neantmoins comme l'isle apartenoit pourtant au roy de pont ce fut luy qui fit la despence des festins qui furent faits durant trois jours avec toute la magnificence et toute la splendeur imaginable mais le dernier des trois le roy de bithinie fut pris d'un mal si violent qu'il fut abandonne des medecins des le second jour estant impossible de le transporter hors de cette isle ou le roy de pont demeura tousjours aupres de luy donnant de se grandes marques de douleur que tout le monde en fut trompe et le roy de bithinie plus que tous les autres ce prince donc qui n'avoit qu'un fils age de six ans et qui avoit perdu la reine sa femme il y en avoit desja deux se voyant en cet te extremite creut que pour empescher le roy de pont dont il connoissoit fort bien l'humeur ambitieuse d'usurper la bithinie il faloit le declarer tuteur du prince son fils de sorte qu'en ce deplorable estat ou tout son royaume a creu qu'il avoit este reduit par un poison que le roy de pont luy avoit fait donner il assemble tous les grands de bithinie qui l'avoient suivy a cette entre-veue et leur declare comme quoy il entend que le roy de pont pendant la minorite du roy son fils ait la conduitte de ses estats et qu'il y dispose de toutes choses l'assujetissant toutefois 
 a ne donner les charges et les gouvernemens qu'a des bithiniens le roy de pont fit semblant de ne vouloir pas accepter ce qu'on luy offroit mais ce malheureux prince l'en pressant tousjours davantage il luy promit enfin qu'il conserveroit la couronne de bithinie comme la sienne propre il luy parla avec tant de generosite en aparence qu'il le fit du moins mourir assez doucement quoy que ce fust d'une mort violente encore que tous les grands de bithinie eussent tesmoigne approuver cette resolution n'osant pas resister a leur roy mourant neantmoins apres qu'il fut mort s'estant espandu quelque bruit de poison ils s'y opposerent et commencerent de vouloir se servir des gardes du feu roy pour s'assurer de la personne de leur jeune prince qui n'estoit qu'a cinquante stades de la dans un chasteau ou les rois de bithinie faisoient eslever leurs enfans jusques a ce qu'on les ostast d'entre les mains des femmes mais le roy de pont les prevenant avoit fait redoubler secretement les garnisons de toutes les villes qu'il avoit le long de la riviere de sorte que les en tirant il en forma promptement un petit corps d'armee avec lequel il s'assura de la personne du jeune prince et se rendit maistre de la bithinie favorise de quelques grands du royaume qu'il gagna par de l'argent en suitte de quoy il retourna a heraclee ou il fit eslever le jeune prince arsamone au commencement il luy fit rendre tous les honneurs qui estoient deus a un roy de bithinie afin de tromper 
 perles bithiniens et de les accoustumer a recevoir ses ordres mais apres qu'il se fut bien estably il supposa une declaration par laquelle il paroissoit que le feu roy de bithinie advouoit que son royaume avoit este autrefois usurpe sur les rois de pont et par laquelle il disoit vouloir que son fils ne fust que sujet de celuy qui regnoit alors en fin seigneur la force l'emporta sur la justice arsamone fut tousjours traite en prince mais non pas en roy et ce ne fut plus qu'un esclave a qui l'on donna des fers dorez tres pesans et tres fascheux il les a pourtant portez avec une patience et une dissimulation sans exemple ceux qui se melent de raisonner sur les choses n'ont jamais bien pu comprendre pourquoy le roy de pont faisant mourir le pere espargna la vie du fils mais soit qu'il craignist de forcer les bithiniens a luy declarer la guerre et a se souslever contre luy ou soit qu'il en fust empesche par une puissance absolue des dieux il ne le fit pas arsamone vescut donc comme son sujet et mesme se maria a une princesse bithinienne qu'on luy permit d'espouser parce qu'elle n'estoit pas riche il est vray qu'en recompense elle estoit tres belle en ce temps la et qu'elle est encore tres vertueuse en celuy-cy vous le scavez seigneur puis que ce fut chez elle que vous fustes pris pour le prince spitridate il souffrit aussi qu'une soeur du roy qu'il avoit empoisonne espousast le prince gadate ce ne fut toutefois que parce que nitocris reine d'assirie l'en pria cependant 
 le roy de pont qui n'avoit qu'un fils qui estoit desja marie mourut et arsamone changea de maistre sans changer de condition car enfin seigneur ce nouveau roy de pont et de bithinie pere de la princesse araminte quoy qu'il n'eust pas este capable de faire un crime comme celuy du roy son pere neantmoins se trouvant en possession de deux royaumes il les garda et ne voulut jamais entendre a nulle restitution de sorte qu'il falut qu'arsamone dissimulast encore comme il avoit desja dissimule faisant semblant d'estre content de sa fortune parce qu'il ne se voyoit pas en estat de pouvoir rien faire pour la rendre meilleure le roy de pont estant alors bien avec tous les rois voisins et arsamone n'ayant ny troupes ny argent pour en lever cependant seigneur le roy de pont avoit deux fils et une fille et le prince arsamone eut aussi une fille et deux fils l'aisne desquels se nomme spitridate qui est celuy qui vous ressemble si fort comme la reine de pont mourut fort jeune la princesse araminte n'avoit que cinq ans quand elle la perdit et comme feue ma mere avoit l'honeur d'estre fort aimee de cette grande reine elle luy fit la grace d'obliger le roy son mary a luy en donner la conduite mais pour vous monstrer que cette princesse avoit beaucoup de piete je n'ay qu'a vous dire qu'elle luy ordonna en secret d'entretenir autant qu'elle pourroit beaucoup d'amitie entre ses enfans et ceux du prince arsamone souhaitant ardemment qu'il 
 s'en peust trouver un assez genereux pour restituer un jour le royaume de bithinie a ceux a qui il appartenoit vous pouvez bien juger seigneur qu'elle ne manqua pas d'obeir a un commandement se juste car puis que je vous ay dit qu'elle avoit l'honneur d'estre estimee d'une si excellente princesse je vous ay ce me semble assez fait connoistre qu'elle n'y pouvoit pas manquer et certes il n'estoit pas difficile de porter a aimer ce qui estoit se aimable car il faut advouer que jamais l'on ne peut rien voir de plus joly que l'estoit cette petite cour de jeunes princes et de jeunes princesses mais entre les autres spitridate fils aisne d'arsamone et la princesse araminte estoient admirables pour le premier seigneur vous n'avez qu'a vous souvenir de vostre enfance pour vous l'imaginer estant cetain qu'il y a une ressemblance prodigieuse encre vous et luy et pour la princesse de pont vous n'avez ce me semble qu'a la regarder pour juger qu'il faut qu'elle ait este belle des le berceau la soeur de spitridate nommee aristee est aussi une tres belle personne comme vous le scavez et le prince sinnesis frere aisne d'aryande qui est aujourd'huy roy de pont estoit beau et de bonne mine aussi bien que son frere que vous connoissez et le plus jeune des fils d'arsamone nomme euriclide estoit encore un fort beau prince voila donc seigneur quelle estoit alors la cour de pont de sorte que comme la paix sembloit estre en ce temps la assez solidement establie on ne 
 songeoit qu'a bien eslever ces jeunes princes et ces jeunes princesses et qu'a leur donner tous les honnestes plaisirs dont leur age estoit capable le roy de pont mesme commanda a ma mere par politique de faire la mesme chose que la reine sa femme luy avoit ordonne par vertu car il s'imagina que se son fils aisne espousoit la fille du prince arsamone ce seroit assurer encore davantage la possession du royaume de bithinie a sa maison la chose estant en ces termes tous les divertissement que l'on donnoit a ces jeunes enfans on les leur donnoit ensemble les promenades les chasses les bals et les musiques faisoient qu'ils se voyoient tous les jours et j'ose dire que par le soin que l'on prit a les eslever ils cesserent d'estre enfans beaucoup plustost que leur age ne sembloit le devoir permettre on voyoit bien en leur conversation la grace la naivete et l'enjouement ordinaire de l'enfance mais ils n'en avoient ny la sotte honte ny la trop grande hardiesse ny la simplicite ny l'ignorance cependant quoy qu'on les eust obligez a vivre avec une egale civilite leur inclination y mit de la difference et je m'aperceus enfin que spitridate avoit pour la princesse araminte beau coup plus de respect que le prince euriclide son frere je remarquay aussi presque en mesme temps que le prince sinnesis rendoit beaucoup de soings a la princesse aristee que le roy de pont d'aujourd'huy ne luy rendoit pas et comme je scavois alors les intentions du roy parce que 
 ma mere me les avoit aprises aussi bien que celles de la feue reine de pont afin que j'y servisse autant que je le pourrois je fus ravie de voir un si heureux commencement a son dessein et je creus mesme que le prince arsamone et la princesse arbiane sa femme le trouveroient fort bon je vy donc naistre l'amour en ces jeunes coeurs sans m'y opposer et je fus assez long temps a m'apercevoir qu'ils aimoient sans qu'ils le sceussent eux mesmes estant certain que sinnesis et spitridate avoient desja rendu mille petits services aux princesses qu'ils adoroient sans s'estre aperceus qu'ils estoient amoureux et sans qu'elles s'en fussent aperceues non plus que ces jeunes princes mais enfin la princesse araminte estant dans sa quatorziesme annee et le prince spitridate en ayant seize il commenca de s'apercevoir de la passion qu'il avoit dans l'ame cette joye qu'il avoit accoustume d'avoir lors qu'il voyoit la princesse devint plus moderee et quoy qu'elle eust toujours pour luy la mesme civilite qu'elle avoit accoustume d'avoir il n'estoit pour tant plus se satisfait et son coeur formoit des desirs malgre luy qu'il ne connoissoit pas luy mesme de sorte que sans scavoir bien precisement ce qui manquoit a son bonheur il devint fort melancolique comme la princesse araminte j'estimoit beaucoup et qu'il luy plaisoit plus que tout ce qu'elle voyoit a la cour elle s'en aperceut la premiere et me demanda se je ne scavois point d'ou venoit le changement d'humeur du prince 
 spitridate et comme je luy eus respondu que non elle me dit qu'elle en estoit en peine et qu'elle vouloir donc le luy demander a luy mesme madame luy dis-je en sous-riant il n'est pas tousjours a propos d'estre si curieuse que scavez vous se le prince spitridate veut que l'on scache la cause de sa melancolie et pourquoy la voudroit il cacher me respondit elle a une personne qui ne la veut aprendre que pour le pleindre du moins se elle ne le peut servir il la cache peut-estre luy dis-je en riant parce que luy mesme ne la scait pas ha hesionide me dit elle spitridate est trop raisonnable pour estre chagrin sans sujet et si je pensois que cela fust je luy en ferois bien la guerre mais je ne le crois point du tout comme j'allois luy respondre la princesse aristee arriva et peu apres le vaillant pharnace qui eut la gloire de vous resister le dernier au combat des deux cens et au mesme instant encore le lasche artane qui accompagna spitridate en ce lieu-la apres que la conversation eut assez dure le prince sinnesis vint proposer la promenade a la princesse sa soeur qui eut cette complaisance pour luy sans peine ce prince pouvoit alors avoir dix-sept ans et la princesse aristee quinze et a mon advis il luy avoit desja donne quelques petites marques de sa passion qu'elle avoit connues sans les agreer et sans les rejetter suffi des qu'ils furent dans les jardins le prince sinnesis apres avoir parle quelque temps a la princesse sa soeur donna la main a la princesse 
 aristee et spitridate aida aussi a marcher a la princesse araminte de sorte que pharnace et artane voyant que la seule place qu'ils pouvoient occuper agreablement estoit desja prise par spitridate s'en allerent par un sentiment jaloux ce pendant le peu d'experience de cette jeune personne me faisant craindre qu'elle ne demandast avec trop d'empressement a spitridate ce qu'il avoit dans le coeur je la suivis tousjours d'assez pres et sans perdre le respect que je luy devois je destournois la conversation avec adresse car comme ma mere estoit fort mal saine ainsi que je vous l'ay desja dit et de plus fort agee et que j'avois six ou sept ans plus que la princesse j'agissois presques comme une sous-gouvernante le roy le voulant de cette sorte et la princesse en estant bien aise parce qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer mais seigneur pour revenir a mon discours la princesse arbiane estant venue dans ces mesmes jardins et s'estant mise a me parler de quelque affaire assez importante apres avoir salue le prince et la princesse je fus contrainte de l'entretenir et par consequent de donner lieu a spitridate d'une conversation particuliere avec la princesse araminte qui dura assez long temps car le prince sinnesis n'avoit garde de l'interrompre estant assez occupe luy mesme a entretenir la princesse aristee comme nous marchions dix ou douze pas derriere eux je ne pouvois juger que de leurs actions et je ne pouvois pas entendre leurs paroles mais enfin je vis 
 tout d'un coup que la princesse araminte nous rejoignit disant qu'elle estoit lasse de se promener et qu'elle se vouloit reposer ne pouvant marcher davantage de sorte que quittant spitridate elle s'assit sur des sieges de gazon comme je les observois tousjours exactement je vy que spitridate quittant la main de la princesse et luy faisant la reverence changea de couleur et qu'elle la luy faisant sans le regarder rougit aussi et fit semblant de racommoder quelque chose a sa coiffure pour cacher ce petit change ment de son visage il me sembla mesme qu'elle avoit regarde si je ne m'en estois point aperceue en suitte de quoy apres avoir encore este quelque temps en conversation elle se retira et la princesse arbiane apres l'avoir remenee jusqu'a son chariot s'en retourna emmenant la belle aristee avec elle tout le reste du jour la princesse me parut inquiete quoy qu'elle aportast soing a ne la paroistre pas et comme elle entra dans son cabinet sans apeller pas une de ses filles comme elle faisoit souvent j'y entray un peu apres qu'elle y fut et je la trouvay appuyee sur une fenestre qui resvoit profondement madame luy dis-je en riant puis que vous ne trouviez pas tantost que ce fust choquer la bien-seance que de vouloir demander au prince spitridate le sujet de sa melancolie je pense que vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande ce qui vous fait tant resver aujourd'huy d'abord elle voulut me persuader qu'elle n'estoit point plus resveuse qu'a 
 l'ordinaire toutefois voyant qu'elle n'en pouvoit venir a bout mais hesionide me dit elle ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit pas estre trop curieuse ouy madame luy repliquay-je mais je ne suis pas la princesse araminte et vous n'estes pas le prince spitridate ainsi je puis aveque raison vous demander ce qui vous inquiete sans craindre de vous offenser puis que je ne le fais au contraire que pour vous soulager s'il est en mon pouvoir en verite hesionide me dit elle je n'ay rien dans l'esprit qui me fache en verite repris-je madame vous y avez quelque chose qui vous occupe et se vous ne me faites l'honneur de me le dire je croiray que le prince spitridate vous a descouvert le sujet de sa melancolie et que cette melancolie est devenue contagieuse pour vous m'en preservent les dieux me dit elle avec precipitation vous scavez donc presentement ce que c'est luy dis-je la princesse rougit voyant qu'elle ne pouvoit le nier et s'approchant alors de moy avec une bonte extreme et une ingenuite la plus grande du monde il est vray dit elle que je le scay et se vous scaviez le despit et la honte que j'en ay vous m'en pleindriez sans doute extremement mais aussi hesionide reprit elle que ne me disiez vous un peu plus fortement que vous n'avez fait qu'il ne faloit point que je demandasse a spitridate quel estoit son chagrin car je m'imagine que vous le scaviez ou que du moins vous en soubconniez quelque chose je vous advoue que l'embarras 
 de cette jeune princesse et la colere que je luy voyois me donnerent quelque envie de rire que je retins neantmoins de peur de l'irriter et apres l'avoir suppliee de me dire quelle avoit este leur conversation et qu'elle s'en fut excusee plusieurs fois enfin m'accordant ce que je voulois imaginez vous dit elle que la princesse arbiane n'a pas plustost commence de parler aveques vous qu'impatiente de scavoir ce qui affligeoit spitridate vous estes si change luy ay-je dit depuis quelque temps que tous vos amis en sont en peine et ne peuvent imaginer la cause de vostre chagrin je ne pretens pas aussi qu'ils la devinent m'a t'il respondu et il n'y a personne au monde a qui je la veuille dire quoy luy ay-je replique vous avez un desplaisir que vous ne voulez point que l'on scache vous ne voules donc pas que l'on vous en pleigne ny que l'on vous en soulage je voudrois bi le premier m'a t'il respondu mais je n'ose vouloir le second et le moyen luy ay-je dit que ny l'un ny l'autre puisse estre si l'on ne scait point que vous souffrez ne me dittes vous pas m'a t'il respondu que tous mes amis sont en peine de ma melancolie et se cela est ne peuvent ils pas me pleindre sans scavoir la cause de mon mal non pas moy luy ay-je dit car peut estre vous estimeriez vous malheureux de certaines choses dont je ne vous pleindrois point du tout et quels seroient ces maux m'a t'il demande en soupirant pour lesquels la princesse araminte n'auroit point de compassion si vous estiez envieux de la gloire 
 d'autruy luy ay-je dit et que cela vous tourmentast je ne vous en pleindrois pas mais si j'en estois amoureux m'a t'il respondu m'en pleindriez vous au contraire adjoustay-je je vous en estimerois plus puis que tout le monde doit aimer la gloire mais enfin spitridate luy ai-je dit puis que vous ne voulez point que je scache ce qui vous tourmente je ne vous en pleindray pas et je croiray que vous ne me tenez pas assez discrette pour cacher ce qui ne doit pas estre sceu ha madame m'a t'il replique je ne craindrois pas que vous publiassiez ce que je vous dirois et que craindriez vous donc luy ay-je respondu avec une simplicite qui me fait presentement desesperer je craindrois m'a t'il dit que vous ne me haissiez et pourquoy vous hairois-je luy ay-je encore respondu pour m'avoir confie vostre secret vous me hairiez peut-estre m'a t'il dit se vous scaviez que spitridate n'est malheureux que parce qu'il aime plus qu'il ne doit la belle princesse de pont a peine a t'il eu acheve de prononcer ces paroles que tout d'un coup ma chere hesionide j'ay veu cent mille choses que je ne voyois pas auparavant et j'ay eu une si grande confusion de ma simplicite et de mon innocence que je n'ay plus ose le regarder neantmoins apres avoir fait un grand effort sur moy mesme vous avez raison spitridate luy ay-je dit toute en colere et toute honteuse de croire que la princesse de pont vous hairoit se vous l'aimiez trop et je vous conseille comme vostre amie de cacher 
 si bien ce secret que personne ne le scache jamais je vous obeiray madame m'a t'il dit et vous serez tousjours la seule personne de toute la terre a qui je le reveleray je n'ay pourtant fait qu'entre-ouir ces derniers mots car dans la confusion ou j'estois je me suis approchee de vous sans luy respondre apres que la princesse eut acheve son recit avec beaucoup de marques de despit et de honte sur le visage elle me de manda ce qu'elle devoit faire et je luy conseillay d'eviter adroitement la conversation particuliere de spitridate sans luy faire pourtant aucune incivilite et de vivre enfin aveque luy comme avec un prince que peut-estre elle pourroit un jour espouser et peut estre aussi ne l'espouser pas de sorte qu'il faloit agir d'une maniere qui fist qu'il l'estimast beaucoup et que pour obtenir cette estime il faloit n'estre ny trop indulgente ny trop meprisante que comme elle estoit fort jeune je la supliois de ne me faire point un secret de ce que luy diroit spitridate et de ce qu'elle luy respondroit parce que c'estoit une chose assez dangereuse de se fier en soy mesme en une matiere se delicate et un age se peu avance que le sien cette jeune et sage princesse me promit tout ce que je voulus et en effet elle me tint sa parole tres exactement et fit tousjours tout ce que je souhaitay qu'elle fist comme spitridate est un des plus sages princes du monde et des plus respectueux il se contenta durant quelques jours d'avoir descouvert sa passion a la 
 princesse araminte sans la persecuter davantage de peur d'en estre mal-traitte de sorte que le voyant vivre avec une se grande discretion et une se grande retenue je m'imaginay que peutestre cette jeune princesse n'avoit elle pu faire la distinction d'une simple galanterie a une veritable declaration d'amour puis que bien souvent a ce que j'ay ouy dire on se sert des mesmes paroles pour l'une et pour l'autre et qu'il n'y a que le son de la voix et la maniere de les prononcer qui en face la difference de sorte que je creus que la chose estoit ainsi et je voulus le faire croire a la princesse qui en effet fit semblant par modestie d'adjouster foy a ce que je luy disois quoy que dans le fonds de son coeur elle ne me creust pas cependant le prince sinnesis qui estoit d'un esprit plus entreprenant que spitridate et qui dans l'estat present des choses ne devoit pas tant de respect a la princesse aristee que spitridate en devoit a la princesse araminte se mit a l'entretenir ouvertement de sa passion mais quoy qu'il peust faire il ne put jamais obtenir un regard favorable de cette belle personne elle vivoit aveque luy tres civilement c'estoit bien plus toutesfois comme estant fils du roy de pont et comme estant frere de la princesse araminte avec qui elle avoit une amitie tres particuliere que comme estant son amant tout le monde dans la cour cherchoit la cause de cet te froideur sans la pouvoir trouver car on n'ignoroit pas que se aristee n'espousoit point le prince 
 sinnesis elle ne seroit jamais reine pour moy je m'imaginay que cette jeune princesse le traitoit ainsi dans l'incertitude ou elle estoit de son dessein et je creus que des que le roy en auroit parle a arsamone elle changeroit de facon d'agir mais seigneur en ce mesme temps comme la princesse araminte effacoit tout ce qu'il y avoit de beau et dans la cour et dans heraclee par le merveilleux esclat de sa beaute et qu'il n'y avoit que la seule aristee qui peust ne paroistre pas laide en sa presence elle conquesta mille coeurs et enchaina mille esclaves sans en avoir le dessein mais entres les autres le vaillant pharnace et le lasche artane devinrent telle ment amoureux d'elle qu'ils ne purent cacher leur passion a toute la cour quoy qu'ils en voulussent faire un secret ce n'est pas qu'ils ne fussent tous deux de la premiere condition du royaume et que hors que la princesse espousast un roy estranger ou spitridate ils ne peussent lever les yeux jusques a elle mais c'est que de sa nature l'amour est misterieux et que de plus l'air dont cette jeune princesse vivoit leur donnoit quelque crainte de se descouvrir ils estoient donc tres assidus aupres d'elle toutesfois ils y estoient se respectueux qu'elle ne pouvoit trouver rien a dire a leur procede comme en ce temps la artane estoit encore fort jeune sa laschete n'estoit pas encore descouverte et comme il avoit de l'esprit et qu'il n'estoit pas mal fait on l'estimoit assez et on le recevoit dans les 
 compagnies comme un homme de sa condition devoit l'estre pour pharnace seigneur je ne vous diray point qu'il estoit brave puis que la derniere action de sa vie vous l'a assez fait connoistre mais je vous diray que c'estoit un de ces veritables braves qui gardent toute leur fierte pour leurs ennemis et qui n'en ont jamais dans leur conversation ordinaire il estoit sage et modeste et quoy qu'il parlast peu il avoit pourtant l'esprit agreable parce que ce qu'il disoit estoit se juste et se bien pense qu'il ne laissoit pas donner beau coup de plaisir a ceux qu'il entretenoit aussi estoit il fort estime et des princes et des princesses mais entre les autres le roy de pont d'aujourd'huy qui n'estoit en ce temps la que le prince aryande l'aimoit tendrement
 
 
 
 
voila donc seigneur ou en estoient les choses la princesse araminte estoit aimee de spitridate de pharnace et d'artane le prince sinnesis aimoit la princesse aristee et aimoit aussi fort spitridate et le prince aryande sans estre amoureux de personne non plus que le prince euriclide avoit une amitie tres particuliere pour pharnace dans toutes les festes publiques aux courses de chevaux aux bals et aux promenades tous ces amants paroissoient selon leurs divers desseins et la cour de pont fut durant quelque temps la plus divertissante cour de l'asie comme la phrigie et la lydie sont fort proches on avoit fait venir des musiciens de ces deux royaumes qui augmentoient de beaucoup les plaisirs et 
 comme heraclee est certainement une des plus belles villes que les grecs ayent jamais fondee et de qui le paisage est le plus beau a cause qu'elle a non seulement la mer qui la borde d'un coste mais un grand et beau fleuve qui passe un peu au dela de ses murailles on peut dire que tous les divertissemens innocens regnoient alors dans la cour de pont car le roy qui comme je l'ay desja dit souhaitoit par politique que sinnesis espousast la fille d'arsamone et que spitridate espousast la princesse araminte estoit bien aise de voir la galanterie de ces jeunes amants qui cependant ne pardoient pas une occasion de plaire a leurs princesses mais entre les autres spitridate estoit incomparable en toutes choses il ne faisoit pas une action qui ne pleust il ne disoit pas une parole qui ne charmast et son silence mesme estoit quelquesfois si eloquent et se agreable que j'advoue que je regarday alors ce jeune prince comme le seul digne d'espouser la princesse araminte de sorte que sans m'opposer a sa passion je songeois seulement a empescher que la princesse ne la receust trop favorablement mais je n'avois que faire de m'en mettre en peine car encore qu'elle eust pour luy beaucoup d'estime et mesme beaucoup d'inclination comme elle est nee tres modeste et que de plus elle aime la veritable gloire preferablement a toutes choses elle ne luy donna gueres moins de peine que si elle eust eu de l'aversion pour luy si bien que lors qu'il voulut luy reparler de 
 son amour elle le luy deffendit si cruellement qu'il en devint encore plus melancolique comme je m'aperceus du changement de spitridate madame luy dis-je un matin qu'elle estoit seule vous souvient il du jour que vous me demandiez si je scavois la cause du chagrin du prince spitridate et ne trouverez vous point mauvais que je m'informe a mon tour de ce qu'il a aujourd'huy dans l'esprit qui l'inquiette hesionide me dit elle si vous le voulez scavoir absolument je vous le diray mais vous me ferez plaisir de m'espargner la peine de vous raconter la folie de ce prince et puis adjousta t'elle en riant je ne juge pas que sa melancolie vous doive donner beaucoup de curiosite et si vous le voiyez fort satisfait je pense qu'il seroit plus juste que vous en eussiez en verite luy dis-je madame j'estime si fort spitridate que sa douleur me touche sensiblement c'est pourquoy je voudrois bien en scavoir la cause enfin je la pressay tant que je l'obligeay a m'advouer que comme spitridate luy avoit encore voulu parler de sa passion elle le luy avoit deffendu se absolument qu'elle ne pensoit pas qu'il eust la hardiesse de luy desobeir mais luy dis-je pour esprouver son esprit apres avoir toutesfois loue ce qu'elle avoit fait pourveu qu'elle l'eust fait sans donner nulle marque de mepris a ce prince si spitridate vous obeit exactement et qu'il ne vous donne plus jamais aucune marque d'estime particuliere pour vous luy en serez vous bien obligee pensez vous me dit 
 elle en rougissant que je commande des choses que je ne veuille point que l'on fasse mais ma dame luy dis-je encore au lien de me faire une nouvelle question respondez s'il vous plaist un peu plus precisement a la mienne et me dittes de grace si le prince spitridate ne vous parle plus qu'il ne vous accompagne plus ny au temple ny a la promenade qu'il ne songe plus a vous divertir qu'il ne s'attache plus a vous rendre mille petits soings et mille petits services que vous en recevez tous les jours et qu'il ne vous regarde mesme plus qu'avec indifference qu'en penserez vous mais reprit elle en riant je ne luy ay deffendu que de parler et je ne luy ay pas commande de ne faire plus ce que la seule civilite veut qu'il face je vous entens bien madame luy dis-je en riant a demy vous voulez que spitridate vous aime sans vous le dire nullement reprit elle toute interdite et vous n'expliquez pas bien mes paroles je les explique comme je dois luy dis-je et il ne vous est pas mesme deffendu poursuivis-je encore de souffrir d'estre aimee d'un prince que selon les apparences vous devez espouser mais madame souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours aveques luy de telle sorte que quand ce bonheur luy sera arrive s'il luy arrive vous ne vous repentiez jamais de luy avoir dit une seule parole ny trop aigre ny trop douce c'est par cette seule pensee que je vous conjure de regler vostre facon d'agir avec spitridate estant bien assuree que se vous faites reflexion 
 sur ce que je dis vous ne luy direz jamais rien dont vous puissiez vous repentir elle me le promit et nostre conversation en demeura la cependant spitridate ne fut pas le seul melancolique des amans de la princesse car comme artane estoit aussi hardi a dire ce qu'il pensoit qu'il l'estoit peu dans les combats apres avoir vescu quelque temps d'une maniere tres respectueuse il commenca de suivre son inclination naturelle qui l'eust porte sans doute a estre toujours fort insolent se la timidite de son courage ne l'eust quelquesfois retenu mais comme cette occasion n'estoit pas dangereuse pour sa vie il fut aussi hardi qu'on peut l'estre car enfin un jour que spitridate estoit aupres de la princesse et qu'artane y arriva ce prince qui avoit receu ordre de sinnesis de l'aller trouver pour aller a la chasse avecques luy en partit aussi tost qu'il fut entre de sorte que demeurant seul aupres de la princesse araminte en suitte de quelques discours indifferens elle luy demanda pourquoy il n'estoit pas de la chasse du prince son frere et il luy respondit que ce divertissement n'estoit plus sa passion dominante quand vous n'iriez pas par inclination reprit elle vous y pourriez aller par complaisance je le ferois aussi repliqua t'il si vous y alliez je vous suis bien obligee respondit la princesse mais je ne trouve pourtant pas trop raisonnable que vous soyez se peu complaisant pour le prince mon frere ce n'est pas adjousta t'elle que je puisse vous blasmer extremement 
 de ce que vous n'aimez pas avec une passion demesuree un plaisir qui du moins doit estre un simple divertissement et non pas une occupation de toute la vie car je le crois plus propre a conserver la sante du corps par l'exercice qu'a polir l'esprit de ceux qui le prennent avec exces et qui n'en ont jamais d'autre il est vray repliqua artane que je suis de vostre sentiment et je trouve principalement que les grands rois ne doivent s'amuser qu'a donner la chasse a leurs ennemis et qu'a prendre des royaumes et que les belles princesses aussi adjousta t'il avec une hardiesse extreme ne doivent songer qu'a prendre des coeurs mais je voudrois que ce ne fust pas comme a la chasse ou l'on prend tout ce que l'on rencontre et je souhaiterois que ce fust avec choix qu'elles agissent en ces occasions si cela estoit reprit la princesse il y en a peut estre beaucoup qui sont pris qui seroient libres vous pourriez bien madame se vous vouliez luy repliqua t'il insolemment m'eclaircir de beaucoup de choses a la fois sur ce sujet car vous pourriez m'apprendre quel seroit le destin du prince spitridate de pharnace et d'artane si cette espece de chasse estoit en usage il prononca ce dernier nom se bas que la princesse pensa ne l'entendre point toutesfois l'ayant entendu a demy et voyant bien par le desordre du visage d'artane qu'elle ne se trompoit point elle luy respondit brusquement de cette sorte si le destin des trois personnes que vous m'avez 
 nommees luy dit elle despendoit de moy il y en auroit assurement deux heureuses et la troisiesme interrompit il et la troisiesme poursuivit elle auroit ce qu'elle merite sans doute c'est a dire beaucoup de part au mepris et a l'aversion de la princesse araminte le suis donc bien aise respondit il que cette espece de chasse ne soit point a la mode et je suis bien marrie dit elle que vous l'ayez se mal inventee mais quoy qu'il en soit artane mais quoy qu'il en soit madame interrompit il vous ne scauriez faire que vous ne soyez eternellement adoree de l'homme du monde qui connoist le plus ce que vous valez celuy que vous dittes repliqua la princesse fera mieux de connoistre le respect qu'il me doit et pour commencer de le luy aprendre adjousta t'elle en se levant je luy defens de me parler jamais comme ils en estoient la j'entray dans la chambre et artane se retira et je vy tant de colere sur le visage de la princesse que j'en fus en peine mais elle m'en osta bien tost en m'aprenant la hardiesse d'artane qu'elle m'exagera avec toute la chaleur que peut avoir une personne glorieuse et qui a de la haine pour celle qui l'a outragee je la consolay de cette petite disgrace le mieux qu'il me fut possible et je la confirmay sans doute dans le dessein qu'elle avoit de faire connoistre a artane qu'il ne scavoit pas de quelle sorte il devoit vivre avec elle mais afin qu'elle n'ignorast pas une de ses conquestes le malheureux pharnace amena la 
 princesse aristee chez elle ou la conversation estant selon la coustume fort inegale et fort diversifiee insensiblement ils vinrent a parler d'amans de passion de galanterie et de declaration d'amour et comme la princesse araminte avoit encore l'esprit fort irrite de celle qu'artane luy avoit faite pour moy dit elle je ne trouve rien de plus inconsidere que d'aller dire a une personne qui n'a nulle obligation a celuy qui luy parle et qu'elle n'aime point que l'on en est fort amoureux et se l'on avoit une fois perdu le respect pour moy de cette sorte adjousta t'elle il ne seroit pas aise de reparer cette faute a celuy qui l'auroit commise si bien madame reprit pharnace en soupirant malgre luy que pour agir raisonnablement selon vos sentimens il faut ai mer longtemps sans le dire il faut mesme ne le dire point du tout reprit la princesse se on n'est du moins bien assure de n'estre pas hai et a quoy le peut on connoistre repliqua t'il a cent choses dit la princesse aristee mais pharnace adjousta t'elle avez vous quelqu'un de vos amis qui ait besoin de cet esclaircissement ouy ma dame dit il et se la princesse araminte poursuivit il encore en changeant de couleur et en la regardant n'eust dit ce qu'elle vient de dire une des plus belles personnes du monde auroit eu cette importunite dans peu de jours et un des plus fideles amans de la terre auroit sans doute este mal receu peut-estre adjousta la princesse que cette belle dont vous parlez n'est pas de la 
 mesme humeur que je serois si j'estois d'une condition a estre exposee a de semblables avantures pardonnez moy madame repliqua t'il et si je vous l'avois nommee vous en tomberiez d'accord la princesse araminte qui s'estoit desja aperceue a cent choses de la passion que pharnace avoit pour elle entendit aisement ce qu'il vouloit qu'elle entendit mais quoy qu'il agist plus sagement qu'artane elle ne laissa pas de s'en fascher et elle fut tout le reste du jour de mauvaise humeur le soir au retour de la chasse le prince sinnesis qui estoit desespere de la rigueur de la princesse aristee vint voir araminte et l'entretenant en particulier il se resolut d'avoir recours a ses soins aupres d'aristee et au pouvoir qu'il scavoit bien qu'elle avoit sur spitridate ma soeur luy dit il ne voulez vous point avoir pitie de moy et ne serez vous pas assez bonne pour me rendre office aupres de l'impitoyable aristee si j'avois pour elle une passion qui ne fust pas innocente je ne vous demanderois par vostre protection mais n'aimant aristee qu'avec des sentimens tres purs et scachant bien que le roy consentira que je l'espouse je pense que sans vous offencer je puis vous conjurer comme je fais d'employer toute vostre adresse a me la rendre favorable je trouve luy repliqua la princesse vostre choix se juste et se raisonnable que je n'ay garde de le condamner et s'il ne tient qu'a parler en vostre faveur a la princesse aristee que vous ne soyez satisfait je le feray aveque joye 
 quoy qu'a mon advis ce que vous appellez rigueur en elle ne soit qu'un pur effet de sa modestie et de ce que peut-estre elle ne croit pas que vous ayez effectivement dessein de l'espouser ne regardant vostre passion que comme une simple galanterie pardonnez moy ma soeur luy dit il cette belle personne scait tous mes sentimens tels qu'ils sont et sa froideur vient sans doute de quel que cause cachee que je ne puis comprendre je feray tout ce qui me sera possible pour la descouvrir repliqua la princesse et je l'iray voir des demain afin de l'entretenir avec plus de liberte chez elle que je ne ferois icy vous avez une autre voye de me rendre office respondit il bien plus aisee et bien plus puissante que celle la c'est donc a vous a me la dire reprit la princesse puis que vous ne la devinez pas repliqua t'il ou du moins que vous ne la voulez pas deviner j'ay peur que vous ne la veuilliez pas prendre mais croyez vous seigneur luy respondit elle en riant que l'on devine ce que l'on veut et pouvez vous me soubconner de ne vous vouloir pas servir puis que vous m'assurez que ma crainte est mal fondee reprit il faites donc ma chere soeur que la princesse aristee n'ait point de sujet de se vanger sur moy des suplices que vostre froideur fait souffrir au prince spitridate et soyez luy enfin aussi favorable que vous voulez qu'elle me la soit la princesse rougit au discours du prince sinnesis et ne scachant s'il parloit sincerement ou si ce n'estoit que pour descouvrir ses sentimens en verite 
 dit elle vous m'avez si fort surprise que je ne scay presques que vous respondre car je suis si peu persuadee de la souffrance de spitridate que si vostre mal n'est pas plus grand que le sien je ne juge pas qu'il ait besoin d'un remede si extraordinaire que celuy que vous me proposez non non ma soeur luy dit il vous ne croyez pas ce que vous dites et vous ne le devez en effet pas croire spitridate vous aime jusques a l'adoration car je le luy ay fait advouer aujourd'huy a la chasse mal gre qu'il en ait eu spitridate reprit elle toute confuse ne pouvoit pas choisir un meilleur confident je l'advoue reprit le prince sinnesis sans luy donner loisir de l'interrompre car il est vray que si vous me voulez obliger vous le traiterez mieux que vous n'avez fait jusques icy mais seigneur dit elle puis que vous estes en si grande societe avec spitridate il n'est pas besoin que je me mesle de vos affaires et vous les ferez bien sans moy cruelle personne luy dit il pourquoy me parlez vous de cette sorte et ne scavez vous pas bien qu'un seul de vos regards persuadera plus puissamment spitridate que ne feroient toutes mes paroles enfin si vous ne voulez me desobliger vous souffrirez a passion d'un prince qui vous merite mieux qu'aucun autre et qui a sans doute toutes les qualitez necessaires pour estre choisi de vous et pour l'estre mesme du roy et puis adjousta t'il en sous-riant je ne me connois pas si peu en phisionomie que je ne voye bien que malgre toute vostre fierte et toute vostre sagesse 
 spitridate n'est pas hai et alors sans luy donner loisir de luy respondre l appella ce prince qui me parloit a l'autre bout de la chambre la princesse demeura si estonnee qu'elle ne pouvoit que faire et ne scavoit a quoy se resoudre en verite seigneur luy dit elle vous avez perdu la raison a la chasse et je ne pense pas que vous aprouviez demain ce que vous faites aujourd'huy cependant spitridate ayant obei au prince sinnesis et s'en estant aproche je vous ay tenu ma parole luy dit le prince et je vous ay rendu le mesme service que je vous ay demande seigneur reprit spitridate ce que vous souhaitez de moy est si peu de chose en comparaison de la glorieuse protection que vous m'avez offerte que l'en rougis de confusion c'est a moy dit la princesse a rougir de honte de voir a quelle estrange avanture le prince mon frere m'expose quoy qu'il en soit luy dit il en luy prenant la main il y va de la vie de spitridate et de celle de sinnesis tout ensemble et je vous declare en presence des dieux qui m'escoutent que si vous maltraittez spitridate je deviendray vostre ennemy apres cela sans luy donner loisir de respondre haussant la voix afin que ceux qui l'avoient suivy l'entendissent je vous laisse spitridate luy dit il qui a ordre de vous raconter toute l'affaire dont il s'agit et il sortit aussi tost apres laissant la princesse si interdite qu'elle ne scavoit quelle resolution prendre car elle n'ignoroit pas la violente passion de sinnesis pour aristee ny son humeur 
 imperieuse cependant quoy qu'elle estimast beaucoup spitridate elle estoit pourtant en quel que sorte faschee de voir qu'elle ne pouvoit plus eviter qu'il ne luy parlast de sa passion si bien que dans cet embarras d'esprit elle fut quelque temps sans parler et sans que spitridate osast aussi ouvrir la bouche neantmoins comme il craignit qu'elle ne l'accusast d'avoir eu quelque inconsideration en avouant au prince son frere l'amour qu'il avoit pour elle il parla enfin le premier je ne scay madame luy dit il si je ne seray point assez malheureux pour estre soubconne de temerite et d'imprudence mais quand vous scaurez que le prince apres avoir eu la bonte de m'aprendre l'honneur qu'il veut faire a ma soeur a encore eu celle de me dire qu'il connoissoit la passion que j'avois pour vous et qu'il m'y vouloit servir que vous scaurez dis-je que d'abord je l'ay voulu nier et que je ne l'ay avoue qu'apres qu'il m'a eu presse vingt fois de luy dire ce qu'il scavoit desja je pense que vous trouverez qu'il eust este bien difficile a un homme qui vous aime avec une passion demesuree de refuser une protection si puissante aupres de vous en ayant au tant de besoin que j'en ay car enfin madame je n'ay pas veu une seule de vos actions qui raisonnablement ait deu me faire esperer apres que spitridate eut acheve de dire ce qu'il voulut pour sa justification la princesse relevant les yeux qu'elle avoit tousjours tenu bas tant qu'il avoit parle je suis bien aise luy dit elle que la chose 
 se soit du moins passee comme vous le dittes et de ce que je voy que cette avanture n'est fondee que sur l'imagination du prince sinnesis qui pour vous obliger a le servir vous a voulu persuader que vous m'aimiez plus que vous ne faites mais spitridate adjousta t'elle en sous-riant cela ne vous engage a rien et je vous proteste que je n'en crois que ce j'en croyois auparavant que le prince mon frere m'en eust parle c'est pourquoy demeurons s'il vous plaist vous et moy dans les termes ou nous en estions et songeons seulement a le servir aupres de la belle aristee que je seray ravie de voir bien tost au rang ou son merite veut qu'elle soit ha madame s'ecria spitridate ne me traitez pas si cruellement et ne rendez pas inutiles les promesses que le prince sinnesis m'a faites et que vous a t'il promis repliqua t'elle il m'a fait esperer respondit il que vous m'escouteriez favorablement s'il est encore demain de cette opinion reprit elle je verray ce que j'auray a faire cependant il est tard et je vous conseille de vous retirer avec le dessein de servir le prince mon frere aupres de l'aimable aristee sans autre interest que celuy de luy rendre office en disant cela elle se leva et spitridate fut contraint de la quitter sans luy respondre apres que ce prince fut party elle m'apella mais quoy qu'elle me parust resveuse il ne me sembla pourtant pas qu'elle fust fort melancolique et a dire les choses comme elles sont je croy qu'estimant beaucoup spitridate 
 elle ne fut pas faschee apres y avoir bien pense de pouvoir avec bienseance et sans choquer la modestie souffrir qu'il luy donnast quelques marques de son amour comme elle le pouvoit apres ce que le prince sinnesis luy avoit dit j'advoue aussi que lors que la princesse m'eut appris ce qui luy estoit arrive je fus ravie de voir un si heureux commencement au dessein que ma mere avoit d'executer les dernieres volontez de la reine de pont qui luy avoit tant recommande en mourant de faire naistre autant d'amitie qu'elle pourroit entres ces jeunes personnes cependant le prince spitridate s'en retournant chez luy fut a l'apartement d'aristee afin de rendre au prince sinnesis l'office qu'il en avoit receu et croyant dire la meilleure nouvelle du monde a une jeune et belle princesse ma soeur luy dit il en riant et en parlant bas de peur d'estre entendu de ses femmes il faut me recevoir avec plus de ceremonie qu'a l'ordinaire car je vous aporte une couronne qui n'est pas indigne de vous si elle estoit en vostre disposition luy respondit elle en riant aussi bien que luy je pense que vous seriez assez ambitieux pour la garder pour vous mesme sans me l'offrir ne scavez vous pas luy dit il en soupirant qu'une violente passion en chasse une autre et que depuis que je suis amoureux de la princesse araminte j'ay plus d'ambition que celle de luy pouvoir plaire et de pouvoir la conquerir enfin luy dit il ma soeur le prince sinnesis vous veut espouser et 
 je me suis charge de vous le dire et de vous obliger a le recevoir comme il merite de l'estre je suis bien marrie mon frere reprit elle que vous ayez pris une commission comme celle la car en fin le prince arsamone m'a deffendu absolument de donner aucune esperance au prince sinnesis que je n'oserois en avoir seulement la pensee mais c'est assurement dit spitridate qu'il ne croit pas que son dessein soit tel qu'il est effectivement pardonnez moy luy respondit elle car je luy ay dit ingenument ce que j'en scavois et ne vous en a t'il point dit de raison reprit spitridate non repliqua aristee et la princesse ma mere l'en a mesme fort presse inutilement a ce que j'ay sceu par une de ses filles qui l'a entendu comme ils en estoient la on leur vint dire que le prince arsamone venoit dans la chambre de la princesse aristee et en effet un moment apres il y entra aussi tost qu'il y fut il en fit sortir tout le monde a la reserve du prince son fils et de la princesse sa fille qui n'estoient pas tous deux sans inquietude apres qu'il les eut regardez quelque temps sans parler je scay bien spitridate luy dit il que vous estes en un age ou vostre peu d'experience a besoin de conseil et qu'encore que vous soyez ne avec de grandes inclinations vous pouvez toutesfois estre capable de certaines foiblesses qui ne sont pas tousjours honteuses mais qui quelquesfois aussi sont fort nuisibles a ceux qui ne les surmontent point j'ay donc voulu vous dire et a vous et a vostre soeur 
 a qui j'en ay desja parle que pour des raisons qui vous importent plus qu'a moy je ne veux jamais avoir aucune alliance avec les usurpateurs du royaume de mes peres comme je suis ne sur le throsne qu'ils occupent injustement je sens sans doute des choses que vous ne pouvez pas sentir en l'age ou vous estes principalement estant ne dans l'infortune mais comme je vous crois tous deux genereux et dignes d'estre sortis des anciens rois de bithinie vos predecesseurs et les miens je vous ordonne a vous spitridate de deffendre opiniastrement vostre coeur contre les charmes de la princesse araminte qui l'ont desja un peu engage et je vous commande a vous aristee de refuser le vostre au prince sinnesis car enfin il vous seroit aussi honteux de remonter au throsne par cette lasche voye qu'il le seroit a spitridate d'y renoncer comme il feroit s'il s'engageoit trop en l'affection de la princesse araminte ceux qui ont perdu des couronnes adjousta t'il ne doivent point avoir d'autre passion que celle de les reconquerir et de perdre ceux qui les ont usurpees c'est pourquoy comme je ne suis pas lasche je ne veux point avoir d'alliance avec des gens que je veux et que je dois perdre a la premiere occasion qui s'en presentera la dissimulation est permise aux foibles oppressez mais non pas jusques a ce point la et si j'ay quelque jour a faire tomber mes ennemis de ce throsne d'ou ils m'ont renverse je n'y veux pas ensevelir nies propres enfans avec eux vivez 
 donc avec une civilite apparente mais ne vous engagez a rien si vous ne voulez estre indignes de vostre naissance et de mon affection je scay bien que c'est en quelque facon manquer de prudence que de parler de cette sorte a des personnes de vostre age mais je scay bien aussi qu'estant sortis de tant de rois vous devez estre genereux et avoir l'ame sensible a l'ambition c'est pourquoy je ne doute pas que vous ne scachiez celer ce que je viens de vous dire et que vous ne m'obeissiez aveuglement apres qu'arsamone leur eut parle de cette sorte il se retira sans autre response que d'une profonde reverence que luy firent spitridate et aristee car ce prince se faisoit respecter de telle sorte par ses enfans qu'a peine osoient ils le regarder comme il fut sorty spitridate s'affligea si demesurement que la princesse aristee qui n'estoit gueres moins triste que luy fut pourtant obligee de le consoler mon frere luy dit elle comme vous avez et plus d'esprit et plus de generosite que moy je pense que je ne puis de bonne grace vous dire qu'il ne faut pas vous desesperer pour un semblable accident toutesfois l'excessive douleur que je voy dans vos yeux me fait prendre la liberte de vous supplier de ne vous y abandonner pas si fort ha ma chere soeur luy dit il que vostre insensibilite pour le prince sinnesis vous est une chose avantageuse et qu'il est bien plus aise de souffrir qu'arsamone vous oste une couronne qu'il ne m'est facile d'endurer qu'il m'oste la princesse araminte 
 ce n'est pas adjousta t'il que je sois ne sans ambition mais c'est que l'amour est encore plus forte dans mon ame et qu'il m'est bien plus aise de laisser vivre en paix les usurpateurs du royaume de bithinie que de vivre sans la princesse que j'aime il y a d'autres couronnes en l'univers reprenoit il que la fortune et mon espee me peuvent donner mais il n'y a qu'une seule princesse araminte au inonde ouy ma chere soeur elle est seule en toute la terre que je puis adorer sans elle toutes choses me sont in differentes et je ne fais nulle distinction entre l'esclavage et la royaute cependant selon ce que je puis juger des ordres du prince arsamone il pretend sans doute que je garde dans mon coeur le dessein de poignarder le roy de pont qui est pere d'araminte de tuer les princes ses freres et de l'accabler elle mesme sous les ruines de sa maison si l'occasion s'en presente ha non non je ne veux point remonter au throsne par une si sanglante voye je scay bien que l'ayeul d'araminte estoit un usurpateur je scay bien encore que le roy son pere possede un royaume qui me devoit apartenir mais je scay de plus que puis qu'araminte a usurpe l'empire de mon coeur elle a rendu legitime a ceux de sa maison la possession du royaume de bithinie je n'y pretens plus rien ma soeur puis que je ne le pourrois sans perdre ma princesse qui ne me regarderoit sans doute qu'avec horreur si j'avois trempe mes mains dans le sang de son pere et de ses freres 
 les dieux scavent que ce n'est pas par foiblesse que l'ambition cede a l'amour dans mon ame et je suis si satisfait du tesmoignage secret de mon courage que je ne me soucie pas de ce que l'on en pensera mais vous ma chere soeur qui n'avez pas l'ame sensible a cette tendre passion ne l'aurez vous point un peu plus ambitieuse que moy et vous resoudrez vous a perdre deux couronnes ne le faites pas je vous en conjure escoutez le prince sinnesis et n'escoutez pas le prince arsamone car aussi bien par quelle voye peut il esperer de venir a bout de ce grand dessein il y a vingt cinq ans qu'il la cherche sans la pouvoir trouver il m'a esleve comme devant estre sujet et il veut presentement vous empescher d'estre reine sans estre en pouvoir de me faire roy car ou sont ses intelligences ou sont ses armees et ou est le lieu de sa retraitte pour sa seurete il ne peut donc avoir nul dessein que celuy de faire une conspiration contre la personne de ces princes mais il l'executera sans moy ou pour mieux dire il se perdra sans moy puis que ce qu'il veut tenter est impossible resolvez vous donc ma soeur a recevoir l'affection du prince sinnesis car enfin si une fois vous estes reine de pont et de bithinie le prince arsamone ne voudra pas quoy qu'il puisse dire renverser un throsne sur lequel vous serez il vous a permis de dissimuler et a moy aussi dissimulons donc poursuivit il mais faisons que cette dissimulation soit pour luy je ne veux et les dieux 
 le scavent bien faire jamais rien contre le respect que je luy dois en toutes les choses ou mon amour n'aura point d'interest mais quand il s'agira d'araminte je ne luy scaurois obeir cependant mon frere luy dit aristee vous hazardez beaucoup en luy desobeissant je hazarderois bien davantage repliqua t'il en ne luy desobeissant pas et quoy ma soeur vous pretendez donc luy obeir aveuglement je suis d'un sexe respondit elle qui ne me permet pas d'en user d'une autre sorte quoy luy dit il encore vous mal-traitterez le prince sinnesis luy qui vous offre deux couronnes luy qui m'a rendu office aupres de la princesse araminte luy qui me la peut faire donner luy qui vous a donne toutes ses affections et luy enfin qui vous adore je ne le mal traiteray pas dit elle mais je ne l'epouseray point si le prince mon pere n'y consent vous voulez donc que je meure luy respondit il vous voulez donc que je me deshonnore luy repliqua t'elle je veux que vous montiez au throsne pour me sauver la vie et pour me rendre heureux respondit ce prince afflige les dieux scavent dit la princesse aristee je ne ferois pas pour vous les choses du monde les plus difficiles mais de me marier sans le consentement d'arsamone c'est ce que je ne dois pas faire et mesme ce que je ne puis pas faire car je ne crois pas que le roy de pont ny le prince sinnesis le voulussent s'ils scavoient qu'arsamone ne le voulust pas de sorte dit elle que la prudence veut que l'on n'avance 
 pas les choses au point que ces princes croyent que mon pere ne veut pas de leur alliance puis qu'il leur seroit aise d'en soubconner la raison et il vaut bien mieux que tout retombe sur moy et que se passe pour une capricieuse qui a une aversion secrette pour le prince sinnesis vous estes trop prudente ma soeur interrompit spitridate et il paroist bien que vostre raison est toute libre mais puis que cela est ainsi considerez bien je vous prie a quel desespoir vous me reduirez si vous me refusez du moins la grace de tesmoigner au prince sinnesis que j'ay fait aupres de vous tout ce que je pouvois et que mesme je ne vous ay pas parle inutilement pour luy per mettez luy d'esperer durant quelque temps pendant le quel le prince arsamone changera peutestre de dessein enfin seigneur spitridate pria si tendrement la princesse aristee qu'elle luy accorda cette derniere grace mais il se retira pourtant avec une inquietude inconcevable comme il avoit l'ame grande il ne pouvoit pas faire qu'il ne trouvast aussi quelque chose de grand au dessein qu'avoit le prince son pere de refuser une couronne pour la princesse sa fille dans l'esperance de la reconquerir un jour pour luy mais apres tout l'amour affacoit bien tost cette pensee de son ame et il luy estoit plus aise de se resoudre a estre tousjours sujet que de perdre l'espoir de pouvoir un jour regner dans le coeur de la princesse araminte cependant le prince aryande qui n'avoit point aime spitridate quoy qu'il 
 ne le tesmoignast pas depuis une course de chevaux qui s'estoit faite ou ce prince avoit emporte le prix et ou il s'estoit imagine que spitridate n'avoit pas agi comme il devoit aveque luy s'apercevant qu'il avoit la protection du prince sinnesis aupres de la princesse araminte se mit en fantaisie de proteger aussi pharnace et en effet il luy en parla tres avantageusement mais prenant les choses d'un autre biais que sinnesis il luy dit qu'il n'avoit point d'interest que le sien en cette occasion que pour luy il ne trouvoit point qu'elle deust jamais consentir a epouser spitridate qui apres tout estoit d'une maison que tous les rois de pont en bonne politique estoient obligez d'abaisser autant qu'ils pourroient de sorte que cela estant ainsi il estoit aise de voir que pharnace seul estoit celuy sur qui elle devoit jetter les yeux la princesse le remercia tres civilement de ce qu'il luy disoit et luy respondit qu'elle vivroit egalement avec tous ceux de la condition de pharnace qui l'approchoient et que sans s'en mesler ny peu ny point elle laisseroit tousjours la conduite de sa vie au roy son pere cependant la princesse araminte pour tenir sa parole au prince sinnesis vit la princesse aristee qui agit de la facon qu'elle l'avoit pro mis a spitridate de sorte que sinnesis la trouvant en effet un peu plus douce qu'a l'ordinaire en remercia si tendrement ce prince et parla si officieusement pour luy a la princesse sa soeur qu'il l'obligea enfin a agir envers spitridate avec beaucoup 
 coup de franchise et de bonte le prince sinnesis mesme me fit la grace de m'en parler et de me prier de porter la princesse sa soeur a bien traitter ce prince voila donc spitridate en aparence le plus heureux du monde car il estoit hautement protege du frere de sa princesse il avoit la liberte de parler de sa passion a celle qui l'avoit fait naistre sans qu'elle s'en offencast et comme il estoit tousjours tres respectueux il avoit aussi le plaisir de remarquer par diverses petites choses qu'il n'estoit pas mal dans sou coeur cependant je m'estonnois quelquesfois de voir dans ses yeux quelques marques de melancolie et de l'entendre soupirer assez souvent neantmoins comme j'avois tousjours ouy depeindre l'amour une passion fort bizarre je regarday cela comme un de ses effets ordinaires qui approchent de la folie dans l'ame de personnes les plus sages et je n'y fis pas grande reflexion mais la princesse n'estoit pas peu occupee car sinnesis avoit toujours quelque chose a luy dire ou pour aristee ou pour spitridate aryande l'entretenoit souvent aussi contre spitridate et pour pharnace spitridate luy parloit le plus qu'il pouvoit pour luy mesme et pharnace sans oser luy parler de luy ne laissoit pas de l'entretenir de choses indifferentes autant qu'il luy estoit possible afin de l'empescher du moins de parler aux autres il n'y avoit donc qu'artane qui durant quelques jours n'osoit mesme la regarder mais enfin apres avoir accompagne le roy deux ou trois fois chez 
 la princesse il y revint en suitte avec d'autres gens et affecta d'avoir un si grand respect pour elle qu'elle creut qu'il s'estoit repenty de sa hardiesse et se resolut d'oublier son crime qui apres tout seigneur n'est pas le moins remissible que l'on puisse commettre parmy les belles et jeunes personnes elle souffrit donc qu'il la revist bien est il vray qu'elle le traitta tousjours tres froide ment comme les choses estoient en cet estat il y eut quelque remuement sur les frontieres de phrigie de sorte qu'il falut lever des troupes et faire une armee que le prince sinnesis commanda spitridate estant son lieutenant general ce qui fascha extremement le prince aryande qui demeura aupres du roy parce qu'il vouloit que ce fust pharnace je ne m'arresteray point a vous dire les adieux de toutes ces illustres personnes mais je vous diray seulement que cette separation lia estroitement l'amitie du prince spitridate et de la princesse araminte et que sinnesis aussi s'en alla avec satisfaction parce que la princesse aristee eut assez de complaisance pour son frere pour ne le maltraitter pas en le voyant partir le ne m'amuseray point non plus a vous raconter cette guerre qui ne dura que six mois et qui se termina en suitte par une heureuse paix mais je vous diray seulement que spitridate s'y signala de telle sorte que le bruit de sa valeur estouffa celuy que fit celle des autres quoy que le prince sinnesis et pharnace y fissent aussi des miracles en effet 
 l'on ne parloit que de luy et dans l'armee et dans la cour vous pouvez donc juger aisement que revenant tout charge de gloire il fut bien receu de la princesse j'oubliois de vous di re qu'artane ne fut point a cette guerre ce n'est pas que lors que l'on en parla il ne fist plus l'empresse que les plus braves ne le faisoient et qu'il ne fist faire un equipage le plus superbe du mon de je me souviens mesme que l'on ne parloit que de la magnificence de ses tentes que nous fusmes voir que de la richesse de ses armes et que de la beaute de ses habillemens toutefois quand il falut partir il tomba malade a point nomme et ne partit pas quoy que tout son train fust desja party l'on ne soubconna toutesfois encore rien de sa laschete en ce temps la car il fit tellement le desespere en parlant a ceux qui luy alloient dire adieu qu'il les obligea a le pleindre et non pas a l'accuser cependant il guerit peu de jours apres et agit si adroitement que sans parler jamais de sa passion a la princesse et sans rien faire qui luy peust donner un juste sujet de pleinte il luy donna pourtant sujet de croire que c'estoit seulement pour l'amour d'elle qu'il n'alloit point a l'armee et qu'il se mettoit en danger d'estre deshonnore en effet son dessein reussit et nous le creusmes ainsi neantmoins quand ces princes revinrent il parut si honteux durant quelques jours qu'a peine osoit il se monstrer et il se fit alors quelque raillerie dans la cour de ce magnifique equipage qui n'avoit point servy et que 
 l'on ramena a heraclee qui eust fait faire plus d'une combat a tout autre qu'a luy il joua pour tant si bien qu'il ne se decria pas encore absolument agissant avec tant d'art qu'il eut cinq ou six querelles sans se battre comme la paix avoit este fort avantageuse la cour fut en joye durant assez longtemps jamais la princesse araminte n'avoit este si belle ny la princesse aristee plus aimable et par consequent jamais le prince sinnesis spitridate pharnace et artane n'avoient este plus amoureux le roy de pont qui n'avoit pas change le dessein qu'il avoit prit alors la resolution de l'executer et de faire le mariage du prince sinnesis et de la princesse aristee et celuy du prince spitridate avec la princesse araminte neantmoins quoy qu'il creust bien qu'en l'estat qu'estoient les choses arsamone devoit recevoir cet honneur aveque joye toutefois comme il estoit prudent et qu'il connoissoit l'humeur de ce prince un peu imperieuse il voulut pre- sentir son intention et il jetta les yeux sur moy pour cela scachant bien que la princesse arbiane me faisoit l'honneur de m'aimer assez il me commanda donc en partant pour un petit voyage de huit jours de luy descouvrir le dessein qu'il avoit afin qu'elle preparast l'esprit du prince son mary a recevoir cet honneur comme il devoit le recevoir je vous laisse a juger seigneur si j'acceptay cette commission avec plaisir et en effet la satisfaction que j'en eus fut si grande que je ne la pus renfermer dans mon coeur je la fis scavoir 
 au prince sinnesis a la princesse araminte et mesme a spitridate mais j'advoue que je fus un peu surprise de voir que ce prince n'en eut pas toute la joye que je croyois qu'il en deust avoir et sans me bien expliquer ses sentimens il me sembloit qu'il eust bien voulu m'empescher de parler a la princesse sa mere toutesfois comme l'ordre que j'avois receu estoit pressant je le laissay dans la chambre de la princesse araminte et ayant trouve en bas un chariot tout prest je fus chez la princesse arbiane que j'eus le bon heur de trouver seule dans son cabinet mais si j'avois este surprise de la melancolie de spitridate je confesse que je le fus bien davantage de l'embarras que je remarquay dans l'esprit d'arbiane comme j'avois beaucoup d'amitie pour elle et qu'elle en avoit aussi assez pour moy je la suppliay de vouloir s'expliquer un peu plus clairement qu'elle ne faisoit cependant quoy qu'elle sceust qu'estant originaire de bithinie comme j'estois les interests de sa maison me fussent tres chers neantmoins elle ne voulut pas s'ouvrir a moy et elle me dit seulement avec assez de froideur qu'elle ne manqueroit point de parler au prince son mary et qu'elle me rendroit response douant le retour du roy qui estoit alle a une ville de pont nommee cabira sans y mener ny les princes ny la princesse sa fille nous avons sceu depuis que je n'eus pas plustost quitte arbiane qu'elle fut trouver arsamone pour luy dire que le roy souhaitoit de faire une double 
 alliance aveques luy et qu'il faloit qu'il se preparast a respondre a cette proposition devant le retour du roy aussi feray-je luy dit il sans s'expliquer plus precisement cependant ne m'en parlez plus car je scay bien ce que j'ay resolu de faire arbiane voulut alors le conjurer de luy dire un peu mieux ce qu'elle en devoit attendre mais il la supplia de ne l'en presser pas plus long temps et de croire qu'il n'avoit dans le coeur que des sentimens tres avantageux pour ses enfans comme arsamone est d'humeur violente arbiane fut contrainte de luy ceder de se taire et de se retirer dans sa chambre sans avoir pu penetrer dans le fond de sa pensee au sortir de l'apartement d'arsamone elle trouva spitridate qui apres l'avoir menee au sien la conjura avec tant de tendresse de luy vouloir estre favorable que cette sage princesse en fut esmeue de compassion et luy promit de faire tout ce qu'elle pourroit pour le satisfaire joint aussi que comme elle ne voyoit aucune aparence qu'il fust possible a arsamone de remonter au throsne de ses peres elle eust bien souhaite que ces deux mariages se fussent faits cependant je fus quatre ou cinq jours sans autre chagrin que celuy de l'incertitude ou j'estois de la response d'arsamone ce n'est pas que je craignisse qu'elle fust absolument mauvaise mais la melancolie de spitridate et le trouble d'arbiane joint a quelque tristesse que je voyois dans les yeuu d'aristee me faisoient craindre quelque chose que je ne comprenois 
 pourtant pas pour spitridate il estoit en une in quietude inconcevable et quelque soin qu'il apportast a la cacher la princesse s'en apercevoit il eut toutesfois l'adresse de luy faire comprendre que l'esperance d'un grand bien ne laisse pas de porter tousjours avec elle quelque espece de melancolie inquiete le prince sinnesis au contraire estoit tres content car encore qu'il vist bien qu'aristee n'estoit pas fort gaye il apelloit modestie une veritable tristesse et ne s'entretenoit que de pensees agreables comme le prince aryande pharnace et artane ne scavoient pas le secret des choses chacun songeoit tousjours a faire reussir son dessein et ne songeoit pas a celuy des autres le cinquiesme jour apres le depart du roy estant arrive et ce prince devant revenir dans trois ou quatre je me souviens que la princesse aristee s'entretint longtemps avec la princesse araminte et que sans scavoir la raison pourquoy il leur prit un redoublement d'amitie l'une pour l'autre dentelles mesmes ne comprenoient pas la cause la princesse araminte donna un petit portrait qu'elle avoit d'elle a aristee et qui est le mesme qu'elle vous monstra en bithinie pour connoistre si vous estiez spitridate ou si vous ne l'estiez pas a ce qu'elle manda depuis a la princesse et en echange aristee donna une bague a la princesse araminte qu'elle portoit ce jour la qui estoit la plus jolie chose du monde apres qu'aristee eut quitte la princesse spitridate la vint voir et comme il la trouva l'ame encore 
 toute attendrie de tant de choses flatteuses et douces que ces deux belles personnes s'estoient dittes il en fut mieux traitte qu'il ne l'avoit encore este en toute sa vie car elle eut pour luy ce jour la je ne scay quelle sincerite obligeante qui luy permit de voir dans son coeur la veritable estime qu'elle faisoit de sa vertu comme ce prince a certainement autant d'esprit que l'on en peut avoir et que jamais personne n'a sceu mieux aimer que luy il luy dit aussi des choses si tendres si respectueuses et pourtant si passionnees qu'il acheva d'engager l'ame de la princesse araminte cette conversation fut longue bien qu'elle leur parust courte parce qu'elle estoit agreable et il estoit desja assez tard quand spitridate sortit de chez la princesse il fut souper apres cela chez le prince sinnesis et il ne se retira qu'a my-nuit mais a peine estoit il dans sa chambre qu'on luy vint dire que le prince arsamone luy ordonnoit de l'aller trouver
 
 
 
 
en allant de son apartement au sien pour luy obeir il remarqua bien qu'il y avoit quelque empressement extraordinaire parmy les officiers de la maison du prince son pere toutesfois comme il n'avoit l'imagination remplie que de la princesse araminte il creut seulement qu'arsamone luy vouloit simplement dire qu'il n'y faloit plus songer et il ne fit pas grande reflexion sur ce qu'il voyoit lors qu'il entra dans la chambre d'arsamone il y trouva la princesse arbiane le jeune prince euriclide son frere et la princesse aristee mais cette veue augmenta 
 d'autant plus sa crainte qu'il vit beaucoup de melancolie sur le visage de ces deux princesses comme il fut arrive jusques aupres du prince son pere spitridate luy dit arsamone nous devons estre las de porter des fers et le temps est venu qu'il les faut rompre c'est pourquoy donnez la main a la princesse vostre mere et suivez moy sans repugnance et sans murmurer car il y va de la grandeur de ma maison de ma propre gloire et de la vostre et de plus de ma propre vie puis que je vous dois la mienne repliqua spitridate tres afflige je ne suis pas en droit ny en volonte de vous desobeir mais seigneur oseray-je vous demander quel est vostre dessein vous le scaurez bientost repliqua brusquement arsamone et cependant faites ce que je vous dis sans resistance puis que je suis en pouvoir de me faire obeir par force spitridate entendant parler le prince son pere de cette sorte et voyant en effet que quand il eust voulu n'obeir pas on l'y eust contraint ne voyant pas un de ses gens aupres de luy il donna la main a la sage arbiane qui le conjura tout bas de n'eclater point et qui luy protesta comme il estoit vray qu'elle ne scavoit rien des desseins d'arsamone cependant apres avoir donne les ordres necessaires a toutes choses ce prince accompagne de ceux des siens qu'il avoit choisis pour cela descendit par un escalier derobe dans les jardins de son palais suivy d'arbiane de spitridate d'aristee toute en larmes aussi bien que la princesse sa mere et du 
 jeune prince euriclide au sortir du jardin qui respondoit tout contre une des portes de la ville qui donnoit vers la mer et dont il avoit gagne le portier ils trouverent une chaloupe ou il fit entrer tout son monde et dans laquelle il entra le dernier apres y avoir pousse spitridate de sa propre main qui fut un instant arreste sur le bord comme s'il eust delibere en luy mesme s'il enteroit ou s'il n'entreroit pas quoy qu'il tinst la princesse arbiane a peine fut il dedans qu'arsamone commanda que l'on ramast en diligence jusques a ce que l'on eust double le cap de la peninsule nommee acherusiade comme il avoit fait payer magnifiquement les mariniers ils fendirent les vagues avec tant de vitesse qu'en moins d'une heure il arriva a une cale ou l'on dit qu'hercule descendit pour combatre ce terrible monstre dont la deffaite luy acquit une si grande reputation en ce pais la je vous laisse a juger seigneur en quel estat estoit alors spitridate qui sans rien scavoir des desseins du prince son pere scavoit tousjours bien qu'ils ne pouvoient estre que tres contraires a son amour apres estre arrivez a l'en droit que j'ay marque il falut encore sortir de la chaloupe et entrer dans un vaisseau de bithinie qu'ils y trouverent escorte de trois autres que les chalcedoniens avoient envoyez a arsamone tous les mariniers de cette chaloupe n'osant retourner a heraclee l'abandonnerent sur ce rivage au gre du vent et des ondes et suivirent ce prince qui leur promit d'avoir soin de 
 leur fortune cependant l'ambitieux arsamone ne fut pas plustost dans ce vaisseau qu'apres avoir commande que l'on prist la route de bithinie il entra suivy d'euriclide dans la chambre de poupe ou la princesse arbiane estoit avec aristee et spitridate comme il fut entre enfin leur dit il avec un visage ou il paroissoit de la fierte et de la joye je ne suis pas encore reconnu pour roy mais du moins je ne sais plus esclave et ce n'est pas peu a celuy qui veut reconquerir une couronne que d'avoir rompu les chaines qui l'empeschoient de le pouvoir faire allons donc au throsne spitridate luy dit il et pour vous y faire aller avec joye je vous diray que je ne m'oppose point a vostre mariage avec la princesse araminte au contraire je pretens vous mettre bientost a la teste d'une armee afin que vous l'alliez conquester et que vous ne la teniez pas des mains de mes plus cruels ennemis quand vous serez fils de roy et en estat de devoir estre roy vous mesme vous serez plus digne de sa vertu que vous n'estes et vous luy faisiez tort sans doute de luy vouloir faire espouser le fils d'un esclave et un esclave luy mesme il y a vingt ans adjousta ce prince que je trame le dessein que je commence d'executer aujourd'huy la ville de chalcedoine est a moy aussi bien que celle de chrisopolis et j'espere que dans peu de jours le roy de pont sera en termes d'envoyer des ambassadeurs a ma cour afin de me demander aristee pour le prince son 
 fils s'il la veut avoir mais quoy qu'il en arrive je rends tousjours graces aux dieux de ce qu'ils m'ont mis en estat de mourir libre si je ne puis vivre comme roy spitridate tout preoccupe qu'il estoit de sa passion ne laissoit pas de voir qu'il y avoit quelque chose de grand et d'heroique dans le dessein de son pere mais quelque ambitieuse que fust son ame l'amour en fut tousjours le maistre et il ne put concevoir que l'esperance d'estre roy le deust consoler de la perte de sa princesse aussi respondit il a arsamone d'une maniere qui ne luy plut pas et il se vit contraint de se taire et de renfermer autant qu'il put toute sa melancolie dans son ame je vous laisse a juger seigneur quels furent ses sentimens pendant cette navigation il furent tels que quand il me les a racontez depuis il m'en a presques fait pleurer la pensee non seulement de quitter sa princesse mais de la perdre de luy declarer la guerre et de paroistre comme son ennemi apres s'estre veu prest a l'espouser estoit une chose si cruelle qu'il pensa se jetter dans la mer a diverses fois et sans la princesse aristee il se seroit desespere c'estoit en vain que l'ambition vouloit affoiblir l'amour dans son ame non non luy disoit il en luy mesme esclatante et imperieuse passion tu ne chasseras pas ma princesse de mon coeur elle y regnera malgre toy et le desir du throsne n'estoufera point dans mon ame celuy de la posseder mais helas disoit il encore que pensera t'elle de moy cette 
 divine princesse et pourra t'elle croire que je n'ay rien sceu du dessein du prince arsamone ne nous flatons pas adjoustoit il quelques preuves d'amour que nous luy ayons rendues elle croira que je prefere la couronne de bithinie a sa personne le prince sinnesis au lieu d'estre mon protecteur comme il estoit va devenir mon ennemi mortel il m'accusera de luy avoir enleve aristee et il parlera autant contre moy qu'il a parle a mon advantage enfin araminte la genereuse araminte me haira peut-estre autant qu'elle m'a aime en effet disoit il je trouve qu'elle aura raison car puis que je n'estois pas maistre de mes actions pourquoy luy ay-je decouvert mon amour et que n'ay-je tousjours agy comme son ennemy declare mais apres tout adjoustoit il ma princesse je suis malheureux et je ne suis pas criminel l'ambition agite mon esprit je l'advoue mais l'amour le possede absolument ainsi sans scavoir ce qu'il devoit ce qu'il vouloit ny ce qu'il pouvoit faire l'infortune spitridate s'abandonnoit a la douleur et donnoit tous les momens de sa triste vie au souvenir de sa chere princesse cependant seigneur il faut que je vous die quel fut nostre estonnement le lendemain lors que nous sceusmes le depart d'arsamone car a la verite il fut si grand que je ne m'en puis encore souvenir sans esmotion la princesse estoit encore endormie quand le prince sinnesis vint a sa chambre ou contre sa coustume il commanda qu'on l'eveillast ce qui ne fut pas si tost fait que 
 s'aprochant d'elle ma soeur luy dit il arsamone m'a enleve aristee et vous enleve spitridate il est parti cette nuit avec toute sa maison et s'est embarque si secrettement que l'on ne s'en est aperceu que par des placards affichez en divers endroits de la ville comme celuy que je vous apporte en disant cela il luy donna un escrit qui estoit conceu en ces termes
 
 
 le prince arsamone mande au roy de pont que ce seroit faire une alliance indigne de luy que de marier le prince son fils et la princesse sa fille aux enfans d'un esclave c'est pourquoy pour agir justement et genereusement il faut qu'il luy rende le royaume de bithinie auparavant que de traiter d'alliance aveques luy autrement il luy declare la guerre comme a l'usurpateur de ses estats et comme a son ennemy mortel 
 
 
vous pouvez penser seigneur quelle surprise fut celle de la princesse neantmoins comme elle est fort sage elle n'eclatta pas devant le prince son frere et elle s'informa avec beaucoup de retenue de tout ce qu'il scavoit de la chose mais pour luy qui estoit d'un temperamment violent il dit tout ce que l'amour la colere la fureur et le desespoir peuvent faire dire tantost toute sa rage ne s'adressoit qu'a arsamone un moment apres il soubconnoit spitridate d'avoir sceu ce dessein et un instant en suitte confondant dans son esprit et les innocents et les coupables ou pour mieux dire ne les pouvant discerner il parloit et contre spitridate et contre arbiane et 
 contre euriclide et mesme contre aristee pendant un si violent mouvement la princesse ne parloit point elle eust bien voulu luy demander s'il avoit envoye advertir le roy de cet accident s'il avoit fait suivre arsamone et quel ordre il avoit donne a toutes choses mais ne scachant elle mesme que souhaitter que l'on fist elle se taisoit et souffroit son mal sans se pleindre toutesfois sa curiosite fut bien tost satisfaite sans qu'elle eust la peine de rien demander car ce prince luy apprit de luy mesme qu'il avoit envoye vers le roy commande deux vaisseaux pour suivre arsamone dans un desquels pharnace s'estoit embarque cette nouvelle fit rougir la princesse parce qu'elle creut bien que si ces vaisseaux pouvoient joindre arsamone il y auroit combat puis que pharnace y estoit neantmoins dissimulant le mieux qu'elle put elle dit seulement au prince sinnesis que selon son sens arsamone tout seul avoit conduit et execute ce dessein en suite de quoy ce prince emporte par son in quietude et ne scachant pas trop bi ni pourquoy il quittoit la princesse ni ou il vouloit aller sortit de sa chambre et la laissa dans la liberte de se pleindre et bien hesionide me dit elle lors que j'aprochay de son lit que pensez vous de spitridate et que croyez vous que j'en doive penser madame luy dis-je j'ay une si forte disposition a expliquer toutes choses a l'avantage de ce prince que je m'imagine qu'il n'a fait ce qu'il n'a pu s'empescher de faire si cela est dit la princesse en soupirant 
 il est bien malheureux mais si cela n'est pas il est bien coupable car s'il avoit quelque dessein cache et que les justes pretensions que le prince son pere a sur la bithinie ne pussent pas souffrir qu'il peust estre content de sa fortune pourquoy me tesmoigner une affection particuliere et pourquoy engager mon coeur malgre moy a l'estimer plus que tout le reste du mon de s'il en avoit use ainsi luy dis je c'auroit este pour mieux tromper toute la cour et pour mieux cacher ses desseins mais madame je ne le crois point et quoy que certaine melancolie que j'ay remarquee depuis quelques jours dans son esprit embarrasse un peu le mien je suis pourtant fortement persuadee qu'il vous aime veritablement si cela est repliqua t'elle pour quoy s'en va t'il et comment peut il esperer que je luy conserve mon affection s'il entreprend de faire la guerre au roy mon pere croyez hesionide adjousta t'elle en essuyant quelques larmes qui tomboient malgre elle de ses beaux y eux que quelque soin que je prenne de justifier spitridate je ne trouve pas lieu de le faire il aura peut-estre creu adjousta t'elle qu'il n'y avoit point de laschete a tromper la fille d'un prince qui luy retient un royaume et que pour remonter au throsne il estoit permis de faire cent mil le faux serments et cent mille protestations mensongeres mais non spitridate reprenoit elle vous vous estes abuse la vertu heroique est plus difficile a pratiquer que vous ne pensez et il n'est 
 jamais premis de faire des crimes mesme pour gagner des couronnes ne vous hastes pas tant luy dis-je madame de condamner un prince qui vous a toujours paru si vertueux ha hesionide me dit elle si vous scaviez tout ce qu'il me dit hier au soir vous seriez espouvantee d'apprendre qu'il ait pu m'abandonner aujourd'huy et qu'il ait pu se resoudre a declarer la guerre au roy mon pere car enfin il scait bien qu'on ne luy rendra pas le royaume de bithinie sans combattre et il doit s'imaginer que s'il combat contre le roy de pont a qui je dois la vie je me combatray moy mesme pour le chasser de mon coeur cependant comme elle ne trouvoit point tout a fait lieu de le convaincre ny aussi de le justifier elle ne pouvoit regler ses propres desirs elle eust bien souhaite pour pouvoir revoir spitridate que pharnace l'eust pris et l'eust ramene a heraclee mais ne scachant pas comment il y seroit traite il y avoit des momens ou elle faisoit des voeux pour la fuitte de ce prince et ou elle desiroit qu'il ne peust estre repris et qu'il vainquist plustost pharnace que d'estre vaincu par luy car enfin me disoit elle que spitridate soit innocent ou coupable je souhaite de tout mon coeur qu'il ne retombe pas entre les mains du roy mon pere elle me donna alors commission de m'informer si spitridate avoit me ne tout son train et je sceus qu'il n'y avoit pas un de ses gens aveques luy et que le prince sinnesis et le prince aryande avoient fait arrester 
 les plus considerables d'entre eux qui disoient tous ne scavoir rien du dessein d'arsamone et qui assuroient mesme que leur maistre n'en avoit rien sceu parce qu'effectivement il avoit appelle ses gens pour se mettre au lit lors qu'arsamone l'avoit envoye querir neantmoins quoy que cela fust une conjecture assez forte pour le justifier dans l'esprit de la princesse comme le prince sinnesis et le prince aryande estoient preoccupez ils luy dirent tant qu'assurement spitridate scavoit la chose que si elle ne le creut du moins son ame demeura t'elle incertaine entre ce qu'ils luy disoient et ce qu'elle souhaitoit qui fust vray cependant le roy revint a heraclee mais si irrite contre arsamone qu'on ne le peut davantage et quand il venoit a penser que ce prince avoit agy de cette sorte dans un temps ou il vouloit mettre sa fille sur le throsne et donner la sienne au prince son fils il ne trouvoit point d'excuse pour luy dans son esprit et sans se souvenir qu'il luy retenoit un royaume il estoit aussi irrite contre luy que si arsamone eust este un sujet rebelle en ce mesme temps pharnace revint sans avoir pu joindre arsamone ayant seulement sceu par quelques vaisseaux marchands qui l'avoient rencontre qu'il prenoit la route de bithinie ou l'on sceut quelques jours apres qu'il avoit pense faire naufrage en entrant au port mais qu'estant echape de ce peril il avoit este receu comme roy par les habitans de chalcedoine et par ceux de chrisopolis qui avoient 
 fait main basse sur les garnisons que le roy de pont y avoit mises j'advoue seigneur qu'en cette occasion l'amour de la patrie l'emporta sur toute autre chose dans mon coeur et que j'eus quelque joye de pouvoir esperer de revoir un roy en bithinie car comme cela se fit tout a la fin de l'automne je creus que durant l'hiver peut-estre les choses s'acommoderoient et que la princesse araminte pourroit espouser spitridate et estre un jour reine du pais d'ou je tirois mon origine ainsi les interests de ma patrie s'acommodant avec ceux de ma maistresse je fis tout ce que je pus pour luy faire concevoir quelque esperance mais elle me dit tousjours que certainement le roy son pere ne consenteroit jamais a perdre un royaume si la force ne l'y contraignoit et en effet quoy que ce ne fust pas une saison a commencer la guerre neantmoins on ne laissa pas de donner plusieurs commissions pour lever de nouveau des troupes au lieu de celles que l'on venoit de licencier apres la guerre de phrigie durant ce temps la pharnace et artane ravis de l'absence de spitridate se mirent a voir la princesse avec une si grande assiduite qu'elle en estoit importunee principalement d'artane de qui l'insolence recommenca a diverses fois car pour pharnace il est certain qu'il estoit si discret et si sage qu'il ne luy donnoit nul sujet legitime de pleinte et s'il l'incommodoit souvent c'est que dans les sentimens ou estoit la princesse la solitude estoit sa plus grande consolation 
 si elle se promenoit c'estoit tousjours la moins accompagnee qu'il luy estoit possible et pour mieux cacher les maux de son esprit elle feignoit souvent d'estre un peu malade et de ne pouvoir voir personne un jour donc qu'on ne la voyoit point il vint une nouvelle de bithinie qui surprit fort toute la cour qui fut qu'arsamone avoit fait mettre spitridate prisonnier dans le chasteau de chalcedoine ou il estoit garde tres soigneusement une semblable chose qui en toute autre rencontre auroit extremement afflige la princesse luy donna une joye bien sensible parce qu'elle regarda la prison de spitridate comme une preuve de son innocence qui le justifioit pleinement dans son esprit de plus comme elle ne craignoit pas qu'arsamone entreprist rien sur sa vie puis qu'il estoit son fils elle trouvoit encore quelque consolation a penser que si la guerre duroit il ne combatroit ny contre le roy son pere ny contre les princes ses freres et qu'ainsi si la paix se faisoit un jour elle n'auroit rien a luy reprocher il y avoit pourtant quelques instans ou elle estoit affligee de la peine qu'il enduroit mais apres tout en l'estat qu'estoient les choses elle n'eust pas voulu qu'il eust este libre ne vous avois-je pas bien dit madame luy disois-je alors que spitridate n'estoit point coupable envers vous ouy hesionide reprenoit elle mais je la suis bien envers luy de l'avoir soubconne avec tant d'injustice cependant la princesse voulut aller le lendemain a un temple extremement 
 fameux a heraclee qui est celuy de la deesse adrastie ou autrement de la fatale destinee afin de la conjurer d'avoir soin de la fortune de spitridate et de vouloir pacifier les choses entre le roy son pere et arsamone mais admirez icy seigneur ce que fait quelquesfois le hasard nous trouvasmes dans le temple de la fatalite un estranger qui ne faisoit que d'arriver a heraclee et qui voyant entrer la princesse dans ce temple y entra aussi je pris garde quand nous y fusmes qu'il demanda la quelle de toutes les femmes qui suivoient la princesse se nommoit hesionide comme j'estois fort proche d'un officier d'araminte a qui il parloit je l'entendis et je luy dis que je m'appellois ainsi puis que cela est repliqua t'il accordez moy la liberte de vous dire un mot en particulier je vous en conjure adjousta t'il en abaissant la voix par le prince spitridate entendant un nom qui m'estoit si cher mais qu'il estoit pourtant si dangereux d'en tendre dire a heraclee en l'estat qu'estoient les choses je luy dis qu'il se retirast et qu'au sortir du temple il demeurast a la porte jusques a ce que je l'envoyasse querir par un esclave de la princesse que je luy monstray afin qu'il le reconnust et en effet en sortant du temple j'apellay cet esclave qui estoit adroit et fidelle je luy monstray cet estranger et luy ordonnay de l'amener dans les jardins du palais par une porte de derriere et de le conduire en suitte a ma chambre par un escalier derobe qui y respondoit comme 
 nous fusmes arrive je ne voulus rien aprendre de ce qui m'estoit advenu a la princesse que je ne sceusse precisement ce que cet homme avoit a me dire si bien qu'apres l'avoir conduitte a son apartement je m'en allay en diligence au mien ou je ne fus pas longtemps sans y voir arriver celuy que j'y attendois je fis demeurer l'esclave dans l'anti-chambre afin qu'il remenast celuy qu'il avoit amene quand je l'aurois entretenu et entrant dans un cabinet ou il n'y avoit personne de grace dis-je a cet estranger que je ne connoissois point apprenez moy promptement ce que vous avez a me dire de spitridate madame me dit il j'ay ordre de vous conjurer de me faire parler a la princesse araminte et de vous assurer en vostre particulier que vous estes une des personnes du monde qu'il honnore le plus et dont il a le plus du besoin apres avoir receu comme je devois le compliment du prince spitridate et remarque par la facon dont me parloit cet estranger que c'estoit assurement un homme d'esprit et de quelque condition je le priay de se donner un moment de patience et je sortis pour aller apprendre a la princesse ce que je luy avois cache et pour luy aller demander cette audience je la surpris de telle sorte qu'elle me retint plus long temps que je ne voulois mais comme il n'y avoit personne aupres d'elle quelque difficulte qu'elle fist de voir cet homme je la forcay d'y consentir elle m'envoya pourtant luy demander s'il avoit des lettres et comme il eut respondu qu'il 
 en avoit elle voulut qu'il me les donnast mais il ne le voulut jamais et elle fut contrainte de souffrir que je l'allasse querir disant tout haut en passant dans l'anti-chambre ou estoient ses filles que c'estoit un homme qui venoit prier la princesse de le proteger aupres du roy ou il avoit quelque affaire mais enfin cet envoye de spitridate estant entre dans le cabinet de la princesse ou je demeuray seule aveques luy madame luy dit il apres luy avoir fait une profonde reverence je vous demande pardon si je n'ay pas voulu donner la lettre que je vous presente a hesionide qui me l'a demandee de vostre part car comme le prince spitridate ne scavoit pas si vous luy feriez la grace de luy respondre il m'a commande si expressement d'estre present quand vous la liriez s'il estoit possible que je n'y ay ose manquer esperant par la madame aprendre du moins une partie de vos sentimens la princesse estoit si interdite qu'elle ne scavoit pas trop bien que luy respondre mais enfin prenant la lettre comme mes sentimens sont tousjours tels qu'ils doivent estre repliqua t'elle je ne trouveray point mauvais que mon visage vous les descouvre c'est pourquoy je ne feray point de difficulte de contenter spitridate et de lire sa lettre devant vous en disant cela elle en rompit le cachet et y leur a peu pres ces paroles
 
 
 
 spitridate a la princesse araminte 
 
 
 je suis si malheureux que quelque innocent que je sois je ne laisse pas d'avoir lieu de craindre que vous ne m'ayez soubconne d'avoir plus d'ambition que d'amour et d'apprehender encore que vous ne m'ayez condamne sans m'entendre celuy qui vous rendra ma lettre a ordre de vous raconter la verite toute pure afin que la connoissant vous ne me faciez pas une injustice la prison ou je suis me sera bien douce si elle me justifie aupres de vous et bien insuportable si j'aprens que vous continuyez de m'accuser puis qu'elle m'empeschera d'aller vous dire moy mesme que je quitterois toutes les couronnes de l'univers pour la seule gloire d'estre regarde favorablement de vous ne me soubconnez donc pas s'il vous plaist d'en avoir voulu reconquerir une en vous perdant et croyez au contraire que je prefereray tousjours la glorieuse qualite de vostre esclave a celle de roy de toute l'asie 
 
 
 spitridate 
 
 
apres que la princesse eut acheve de lire cette lettre en soupirant malgre qu'elle en eust elle pria celuy qui la luy avoit rendue de s'aquiter de sa commission de sorte qu'il luy raconta ce que je vous ay desja dit c'est a dire de quelle facon arsamone avoit envoye querir spitridate comment il luy avoit parle dans sa chambre comment il s'estoit embarque et ce qu'il luy avoit dit lors qu'il avoit este dans le vaisseau qui l'attendoit il 
 luy aprit en suitte que sa navigation avoir este tres heureuse jusques a chalcedoine mais il luy dit qu'en arrivant en ce lieu la le pilote n'ayant pas bien pris ses mesures avoit este pousse par la violence des vagues contre la pointe d'un rocher qui est assez pres de l'emboucheure du port que son vaisseau n'avoit pourtant fait que s'entre-ouvrir mais que comme spitridate estoit sur la proue lors qu'il avoit heurte il n'avoit pu se retenir et estoit tombe dans la mer justement au mesme temps qu'un autre des vaisseaux d'arsamone s'estoit brise un peu plus bas il luy dit de plus que tout le rivage estant plein de monde il y avoit eu de marchands de persepolis qui avoient tesmoigne une si grande compassion de cet accident et un si grand empressement a vouloir sauver spitridate qu'il y en avoit eu deux qui s'estoient jettez dans la mer pour l'assister et qui avoient este noyez sans le pouvoir faire que ce pendant la mer l'avoit emporte malgre luy bien loing de la sans que l'on s'en aperceust dans le vaisseau d'arsamone ou l'on estoit assez occupe parce que l'eau y entroit que lors que spitridate eut un peu repris ses esprits apres sa chutte dans la mer comme il scavoit bien nager il avoit voulu aborder mais que les rochers repoussant les vagues en ce lieu la il luy avoit este impossible de sorte qu'il avoit este contraint de se laisser emporter a ces vagues un peu plus loing que comme elles estoient assez hautes ce marchands persans qui s'interessoient tant en sa perte 
 l'avoient perdu de veue et avoient creu qu'il avoit peri que cependant le rivage devenant un peu moins raboteux apres avoir eu bien de la peine spitridate estoit venu a bord en un en droit ou un vieux pescheur sechoit ses filets sur le sable environ a quatre ou cinq stades de chalcedoine que comme il estoit fort las il avoit este contraint de se coucher sur le rivage pour se reposer et que ce vieux pescheur ayant eu compassion de voir un homme si beau si bien fait et si magnifiquement habille en un si pitoyable estat luy avoit offert de le conduire a sa petite maison qui estoit assez proche de la que spitridate avoit accepte cette offre et que sans scavoir encore bien precisement la raison pourquoy il pria ce charitable pescheur de ne dire a personne qu'il fust chez luy mais seigneur quand cet envoye de spitridate vint a raconter a la princesse les inquietudes de ce prince en ce lieu la j'advoue qu'il m'en fit compassion en effet il est aise de s'imaginer que se voyant maistre de ses actions et pouvant retourner a heraclee ou aller a chalcedoine son ame se trouva en de pitoyables termes si je retourne a heraclee disoit il je satisferay sans doute mon amour et ma princesse mais je me deshonoray aux yeux de toute l'asie car enfin feray-je la guerre a mon pere pour un prince qui luy retient un royaume que je devois un jour posseder mais aussi reprenoit il si je vay a chalcedoine pourray-je me resoudre d'aller les armes a la main contre le 
 pere et contre les freres de la princesse araminte et laisseray-je croire a cette illustre personne que je l'ay trompee que je l'ay trahie et que je ne luy ay tesmoigne de l'affection que pour cacher le dessein que j'avois de remonter au throsne de bithinie ha non non je n'y scaurois consentir mais que feray-je donc disoit il je n'en scay rien se respondoit il a luy mesme et je pense que la seule mort est ce qui me peut mettre en estat de ne faire rien ny contre mon honneur ny contre mon amour ny contre ma propre inclination cependant il faut se resoudre il faut aller a heraclee ou a chalcedoine si je vay a la premiere je me perds d'honneur mais je satisfais mon amour et si je vais a la derniere je satisfais mon ambition et la nature mais je me detruits dans l'esprit de ma princesse que je prefere a toutes choses et mesme a ma propre vie enfin cet estranger nous dit qu'apres une agitation tres violente l'amour avoit este la plus forte dans son coeur que neantmoins voulant prendre un milieu entre ces deux extremitez il avoit considere qu'en la saison ou l'on estoit la guerre ne pouvoit se commencer de plus de quatre mois si bien qu'il avoit fait dessein de se deguiser de revenir a heraclee secrettement sans voir le roy ny les princes et de tascher de voir la princesse par mon moyen pour se justifier aupres d'elle pour luy promettre de ne combattre jamais en personne le roy son pere et pour luy demander seulement la permission 
 d'aller deffendre le sien que ne doutant pas que la princesse ne luy accordast ce qu'il vouloit la connoissant fort equitable et fort genereuse il avoit resolu de s'en retourner a chalcedoine apres cela afin de tascher d'y pacifier les choses et de satisfaire s'il estoit possible et son honneur et son amour qu'ainsi pour executer son entreprise il s'estoit aquis ce vieux pescheur par une tres belle bague qu'il avoit sur luy de sorte qu'il l'avoit envoye a la ville avec quelque argent que ce prince avoit pour luy acheter les choses necessaires a se deguiser et pour faire son voyage comme pour s'informer aussi s'il n'estoit arrive nul accident au roy de qui il se disoit seulement officier que cet homme ayant aporte les choses dont il avoit besoin luy avoit apris que le roy et la reine de bithinie le prince euriclide et la princesse leur fille estoient echapez du naufrage mais qu'ils estoient bien affligez de ce qu'ils craignoient que leur fils aisne n'eust peri et que tout le rivage de la mer estoit plein de gens que le roy envoyoit chercher le prince vivant ou mort qu'on luy avoit demande a cent pas de la s'il n'en scavoit point de nouvelles et qu'il avoit dit que non qu'en suitte spitridate craignant d'estre trouve s'estoit deguise promptement qu'aussi tost que la nuit avoit este venue il estoit monte sur un cheval que ce pescheur luy avoit achete et qu'apres luy avoir bien recommande de cacher ses habillemens et de ne les monstrer point qu'il n'y eust du moins plusieurs jours qu'il 
 fust parti il s'estoit mis en chemin j'oubliois pourtant de vous dire qu'il laissa un billet a ce pescheur avec ordre d'aller dans huit jours le porter a quelque officier de la maison d'arsamone ou il avoit escrit ces paroles
 
 
 assurez le roy mon pere que spitridate n'est pas mort et que n'estant pas capable de rien faire contre son honneur il se rendra aupres de luy dans le temps ou il peut avoir besoin de son courage 
 
 
apres donc que spitridate fut parti ce bon pescheur se mettant a raisonner avec sa femme sur l'heureuse rencontre qu'ils avoient eue ils y passerent une grande partie de la nuit cherchant en quel lieu ils pourroient cacher les magnifiques habillemens de spitridate mais par malheur douze ou quinze de ceux qu'arsamone avoit envoyez le long du rivage s'estant egarez vinrent a cette maison et entrerent si inopinement que ces bonnes gens ne purent si bien cacher les habits da prince qu'a travers des filets qu'ils avoient jettez dessus un de ces hommes ne vist quelque chose de brillant qui luy donna la curiosite de regarder ce que c'estoit mais il n'eut pas plustost veu ces habillemens a la clarte d'une lampe qu'il les reconnut car c'estoit un officier d'arsamone de sorte que croyant que ce pescheur l'auroit peut-estre trouve a demy mort au bord de la mer et l'auroit tue pour avoir ses habits il se mit a le menacer s'il ne disoit la verite et a luy dire qu'il vouloir voir le corps du prince spitridate ce bon pescheur se voyant donc accuse injustement 
 et la frayeur s'emparant de son esprit il leur dit la chose comme elle s'estoit passee et leur monstra mesme le biliet que spitridate luy avoit laisse si bien que ne doutant point apres cela qu'il ne fust en vie et s'imaginant aisement qu'il auroit pris la route d'heraclee ils partirent en diligence et envoyerent un d'entre eux advertir arsamone de ce qu'ils avoient apris et luy porter mesme le billet de spitridate comme ils scavoient bien qu'ils rendroient un grand service a arsamone de luy remener le prince son fils ils firent une si grande diligence qu'ils le trouverent au passage d'une petite riviere ou il faloit de necessite qu'il allast et ce qui facilita encore la recherche qu'ils firent fut qu'ils avoient fait dire par force a ce pescheur quel habit et quel cheval avoit spitridate comme ils l'eurent joint ils j'aborderent avec respect mais pourtant comme des gens qui ne vouloient pas qu'il leur echapast car ils l'environnerent de tous costez ce prince qui estoit assez mal monte vit bien qu'il ne luy seroit pas possible d'esviter d'estre pris de sorte qu'il voulut employer d'abord les prieres et les promesses en suitte voyant qu'il ne les gagnoit pas parce qu'en effet ils croyoient rendre office a spitridate aussi bien qu'a arsamone de l'empescher de retourner a heraclee il les menaca il voulut mesme se mettre en estat de les forcer mais apres tout voyant que ses efforts seroient inutiles contre tant de gens il ceda et se laissa conduire a 
 chalcedoine ou arsamone le receut avec toutes les marques d'indignation qu'un pere irrite et qu'un prince violent peut donner il luy dit qu'il avoit raison de ne pretendre pas a la couronne de bithinie puis qu'il n'en estoit pas digne mais que pour luy monstrer qu'il la conserveroit bien sans luy il l'alloit mettre en lieu d'ou il ne sortiroit point qu'il n'eust surmonte dans son ame la honteuse passion qui s'opposoit a sa gloire spitridate voulut s'excuser mais comme il ne pouvoit obtenir de luy de dire au roy qu'il n'aimeroit plus la princesse araminte il s'en irrita davantage et l'envoya prisonnier dans une des tours du chasteau sans permettre a personne de le visiter qu'a la princesse aristee encore ne fut-ce pas sans difficulte qu'elle obtint la permission de le voir deux fois la semaine en suitte cet agent de spitridate conta encore a la princesse qu'ayant eu l'honneur d'y conduire aristee a trois ou quatre de ses visites pendant lesquelles ils ne s'entretenoient que d'elle il avoit este choisi pour la venir trouver et pour luy rendre conte de la vie de ce prince depuis son depart d'heraclee l'assurant de plus que la princesse aristee avoit pour elle une affection que rien ne pourroit changer la princesse araminte escouta ce recit avec beaucoup d'attention et comme elle trouva avoir sujet d'estre pleinement satisfaite du prince spitridate elle tesmoigna estre sensiblement touchee des maux qu'il enduroit a sa consideration le pense toutefois qu'elle 
 auroit eu quelque peine a se resoudre de luy escrire si je ne l'en eusse extremement pressee mais enfin elle ceda a mes prieres et en la presence mesme de celuy qui devoit porter sa lettre elle escrivit en ces termes
 
 
 la princesse araminte a spitridate 
 
 
 je voudrais que vous peuviez estre innocent et heureux tout ensemble toutefois puis que la malignite de mon destin veut que vous ne soyez justifie dans mon esprit que par des souffrances je vous advoue en rougissant que j'aime encore mieux que vous ne soyez point coupable et que vous soyez malheureux que si vous estiez criminel et que vous n'eussiez point d'in fortune neantmoins je sens pourtant vostre prison comme je dois et je ne scay mesme si la douleur que j'en ay demeure dans les justes bornes que la raison luy doit prescrire cependant comme je ne demande rien de vous contre vostre gloire n'attendez rien de moy contre la mienne afin du moins que si nous avons a estre tousjours infortunes nous facions advouer a tout le monde que nous meritons d'estre plus heureux 
 
 
 araminte 
 
 
apres que la princesse m'eut montre et ferme sa lettre elle la donna a celuy qui la devoit porter elle escrivit aussi un billet a la princesse aristee et apres avoir fait beaucoup de civilite a ce fidelle agent de spitridate elle le congedia et l'esclave qui l'avoit amene le reconduisit jusques 
 hors de la ville ou il logeoit vous pouvez juger quelle fut la conversation de la princesse et de moy et combien de fois nous releusmes la lettre de spitridate cependant sa prison n'agit pas seulement dans le coeur de la princesse araminte mais encore dans celuy du prince sinnesis qui ne croyant plus qu'il eust sceu le dessein d'arsamone ne le soubconna plus aussi de l'avoir trompe non plus que la princesse aristee de sorte que l'amour reprenant sa place dans son esprit il changea sa facon d'agir il vint voir la princesse sa soeur pour en parler avec elle et comme il estoit important a araminte que le prince sinnesis aimast tousjours spitridate elle le confirma en son opinion si bien que sa passion redevenant plus forte il cessa d'aigrir l'esprit du roy son pere comme il faisoit auparavant et il voulut mesme a diverses fois l'appaiser mais comme ce prince en soubconna aisement la cause il s'en fascha extraordinairement et luy en donna mesme des marques
 
 
 
 
a quelques jours de la il apprit que ciaxare qui n'estoit en ce temps la comme vous le scavez que roy de capadoce et de galatie assistoit sous main arsamone de sorte que voyant cette affaire d'une plus dangereuse suitte qu'il n'avoit preveu d'abord il souhaita que les choses se pussent pacifier auparavant que son ennemi fust en estat de luy nuire il envoya donc vers ciaxare pour luy demander secours faignant de ne scavoir pas que ce prince aidoit secrettement a arsamone celuy qui fut envoye 
 vers luy s'aquita avec tant d'adresse de sa commission qu'il l'empescha de se declarer ouvertement pour arsamone neantmoins ne voulant pas non plus se declarer pour le roy de pont il s'offrit d'estre le mediateur entre ces princes ce qui affligea sensiblement arsamone qui par cette voye ne demeura pas en estat de pouvoir soutenir la guerre car comme le prince de paphlagonie et celuy des cadusiens n'avoient traite aveques luy qu'a condition que le roy de capadoce se declareroit ils commencerent de se vouloir retirer de cette entreprise de plus les habitans de chalcedoine et ceux de chrisopolis avoient este tellement ruinez sous la domination des rois de pont qu'ils ne pouvoient pas fournir aux frais de la guerre si bien qu'arsamone voyant qu'il s'estoit engage un peu legerement en son dessein se resolut d'entendre a quelque traite de paix mais comme il ne pouvoit se resoudre a s'assurer en la parole de ses ennemis apres ce qu'ils avoient fait au roy son pere il declara a celuy que ciaxare envoya vers luy qu'il ne vouloit point traiter si le roy de pont ne donnoit des ostages comme il s'offroit d'en donner ciaxare scachant bien que le roy de pont auroit eu autant de peine a se fier a arsamone qu'arsamone en avoit a de fier au roy de pont proposa que de part et d'autre on donnast des ostages qui demeurassent en ses mains ce qui fut accepte egalement de tous les deux partis de sorte que le roy de pont envoya le prince aryande a la cour de ciaxare et arsamone 
 y envoya aussi le prince euriclide ce traite dura six mois entiers a la fin desquels la paix fut conclue et il fut arreste qu'arsamone ne prendroit plus la qualite de roy qu'il remettroit chalcedoine au roy de pont qu'on luy laisseroit la ville de chrisopolis et tout le pais d'alentour pour en jouir comme vassal de ce prince et qu'il ne seroit point oblige ny de demeurer ny d'aller a heraclee ny d'y envoyer mesmes les princes ses enfans avant ce traite le prince sinnesis avoit fait toutes choses possibles pour obliger le roy son pere a souffrir que les mariages qu'il avoit eu dessein de faire s'achevassent mais il n'y voulut jamais entendre ce qui affligea si extraordinairement le prince sinnesis qu'il n'en estoit pas connoissable cependant nous aprenions tousjours que spitridate estoit en prison et mesme plus rigoureuse qu'a l'ordinaire car depuis le retour de celuy qui portoit la lettre de la princesse araminte dont arsamone avoit eu quelque soubcon la princesse aristee ne le voyoit plus ce qui ne donnoit pas un petit redoublement d'inquietude ny au prince sinnesis ny a la princesse araminte qui n'avoient point d'autre consolation que celle de se pleindre ensemble pharnace qui n'avoit pas son protecteur a heraclee ne parloit pas souvent a la princesse et artane mesme avec toute son insolence et toute son adresse ne trouvoit gueres souvent l'occasion de l'entretenir neantmoins comme pharnace estoit en chagrin de son malheur quoy 
 qu'artane ne luy fust pas un rival redoutable il ne laissa pas de le mal-traiter a diverses fois dans les premieres ce lasche agit encore si adroite ment qu'il ne sembloit pas qu'il manquast de coeur mais aux dernieres injures qu'il receut de pharnace ayant este contraint malgre qu'il en eust de mettre l'espee a la main contre luy il se deshonnora beaucoup plus en se batant qu'il n'avoit fait en ne se batant pas et l'aversion de la princesse eut alors un si juste fondement que personne ne trouvoit plus estrange qu'elle le traitast avec une extreme froideur cependant la nouvelle de la conclusion du traite de paix pour le quel le prine aryande estoit en ostage estant arrivee a heraclee et le prince sinnesis scachant de certitude qu'il n'espouseroit point la princesse aristee en fut si sensiblement afflige que la fievre luy en prit et en quatre jours il fut a l'extremite le roy son pere aprenant la grandeur de son mal et n'en ignorant pas la cause en conceut une douleur meslee de despit si excessive qu'il en mourut subitement sept jours apres le prince sinnesis quitta la couronne dont il ne gousta pas les douceurs et il mourut en priant la princesse sa soeur d'aimer tousjours spitridate et de proteger aristee le vous laisse a juger en quel deplorable estat demeura la princesse araminte qui avoit sans doute pour le roy son pere toute la tendresse qu'une personne bien nee doit avoir mais qui avoit encore pour le prince sinnesis son frere une amitie la plus force du monde 
 car outre qu'elle estoit sa soeur il estoit aimable quoy qu'il fust d'un naturel un peu violent de plus il l'aimoit beaucoup et avoit une affection tres tendre pour spitridate de sorte qu'elle perdoit en la personne de ce prince un frere un amy et un protecteur de son amant aussi sentit elle cette perte d'une estrange facon la douleur l'accabla si fort qu'elle fut plus de trois jours sans se pouvoir plaindre tant le saisissement de sou coeur estoit grand pharnace n'en estoit pas si afflige car scachant l'amitie que le prince aryande avoit tousjours eue pour luy il s'imaginoit qu'estant roy il luy seroit plus aise d'obliger la princesse araminte a ce qu'il voudroit pour artane comme il n'y perdoit que parce que pharnace y gagnoit cela ne fit pas un grand changement en son esprit je ne me trouvay pas mesme en estat de consoler la princesse car ma mere mourut en ce temps la et par un sentiment d'amour pour sa patrie et par un desir ardent que les intentions de la reine sa maistresse fussent accomplies elle me commanda si absolument de servir tousjours autant que je le pourrois toute la maison d'arsamone et en particulier spitridate que je m'y trouvay encore plus engagee qu'auparavant ce que je pus faire d'autant plus facilement que l'on ne donna point d'autre gouvernante a la princesse cependant le nouveau roy de pont qui regne aujourd'huy ou pour mieux dire qui ne regne plus estoit en chemin pour revenir a heraclee ou l'on avoit rendu aux deux princes 
 morts tous les honneurs qui estoient deus a leur condition et ce fut pendant ce voyage qu'il apprit la mort du roy son pere et celle du prince sinnesis en ce temps la nous sceusmes que le traite de paix avoit este execute qu'arsamone estoit sorti de chalcedoine et estoit alle a chrisopolis et qu'ainsi spitridate avoit change de prison quinze ou vingt jours se passerent de cette sorte pendant quoy les habitans d'heraclee se preparoient a recevoir leur nouveau roy le plus magnifiquement qu'ils pouvoient mais il vint un ordre de luy par lequel il defendoit qu'on luy fist aucune ceremonie ne voulant pas si tost mesler la joye a la douleur la princesse estant donc dans une melancolie estrange et ne faisant autre chose que prier les dieux et se pleindre en secret aussi souvent qu'elle le pouvoit faire je l'obligeay malgre qu'elle en eust a descendre un soir dans les jardins du palais afin d'y prendre l'air car je voyois un si grand changement en son taint que j'avois peur qu'elle ne tombast malade comme nous y fusmes elle choisit une allee sombre et estroite qui estant palissadee des deux costez entre les grands arbres qui la couvrent fait que c'est la plus melancolique et pourtant la plus agreable chose du monde car il y a deux fontaines aux deux bouts et une an milieu de qui le murmure excite encore a la resverie la princesse ayant donc choisi cette allee pour se promener elle n'y voulut estre accompagnee que de moy pour qui elle n'avoit jamais eu cette crainte que 
 les jeunes personnes ont accoustume d'avoir pour celles qui prennent en quelque facon garde a leurs actions parce que comme je n'estois d'un age assez avance pour luy donner de l'aversion et que je l'avois tousjours plustost conseillee avec respect et soumission qu'avec orgueil et suffisance elle vivoir aveques moy dans une sincerite et dans une confiance tres obligeante apres avoir donc repasse tous ses malheurs et donne beau coup de larmes a la memoire de sinnesis elle donna quelques unes de ses pensees au malheureux spitridate n'est il pas vray hesionide me dit elle que ce prince est bien infortune de perdre un royaume en perdant mesme la personne pour qui il s'estoit resolu de le perdre car enfin le roy mon frere quand mesme arsamone l'auroit delivre ne consentiroit jamais a sou bonheur tant par ce qu'il ne l'aime pas que parce qu'il aime pharnace ainsi je me voy exposee a une persecution estrange des qu'il sera arrive encore disoit elle si spitridate scavoit la justice que je rends a son merite et combien j'obeis exactemement au prince sinnesis mon frere j'aurois quelque consolation de ce qu'il seroit console mais il ne plaist pas a la fortune et je n'ay qu'a me preparer a tous les malheurs imaginables madame luy dis-je il ne faut jamais s'affliger avec exces des maux qui ne sont pas encore arrivez parce que peut-estre ils n'arriveront jamais et puis adjoustay-je croyez vous estre aussi obligee de suivre les volontez du roy vostre frere que celles 
 les du feu roy vostre pere si je n'estois que sa soeur repliqua t'elle je pense que cela ne seroit pas egal mais estant sa sujette aussi bien que je suis sa soeur je suis aussi obligee de luy obeir que je l'estois au feu roy mon pere apres plusieurs semblables discours remarquant que la nuit s'approchoit car comme nous n'estions encore qu'au printemps les jours n'estoient pas extreme ment longs je voulus luy persuader de se retirer mais voyant que la lune esclairoit elle en creut pas mon conseil et elle voulut au contraire s'aller asseoir a un des bouts de l'allee aupres d'une de ces fontaines a peine y eut elle este un demy quart d'heure que je vy approcher un homme que je creus estre un officier de la princesse qui venoit luy dire quelque chose mais je fus estrangement surprise lors que cet homme que je ne pouvois connoistre en un lieu qui n'estoit esclaire que de rayons de la lune qui traversant l'espoisseur des arbres ne donnoient qu'une assez sombre lumiere s'aprochant davantage de nous madame dit il a la princesse en la saluant avec beaucoup de respect souffrirez vous que le mal heureux spitridate vienne mesler ses larmes avec les vostres et vienne vous aider a pleindre vos malheurs en pleignant aussi les siens vous pouvez penser seigneur quelle fut la surprise de la princesse et de moy d'entendre une voix que nous ne pouvions mesconnoistre elle fat si grande que la princesse en fit un cry si haut que quelques unes de ses filles vinrent dans l'allee 
 ou nous estions croyant qu'elle les appelloit mais m'estant promptement avancee je leur dis qu'elle ne vouloit rien et que c'estoit seulement un redoublement de douleur qui luy avoit pris en parlant a un homme qui luy venoit demander une grace aupres du nouveau roy en suite de cela m'estant raproche de la princesse j'entendis que spitridate voyant qu'elle ne luy respondoit presques que par des larmes continuoit de luy parler je suis au desespoir madame luy disoit il de renouveller toutes vos douleurs et de voir que ma presence au lieu de vous consoler vous afflige je vous demande pardon luy dit elle de vous recevoir si mal mais spitridate ma foiblesse a une cause si legitime que vous la de uez excuser le prince sinnesis mon frere vous aimoit avec tant de tendresse que je n'ay pu vous voir sans un renouvellement de douleur que je n'ay pu empescher de paroistre et tant de choses differentes m'ont passe dans l'esprit en un moment qu'il n'est pas estrange que ma raison en soit un peu en desordre car enfin le souvenir du passe la crainte de l'advenir et la surprise de voir aupres de moy une personne que je croyois en prison sont ce me semble d'assez legitimes causes du trouble qu'on voit en mon ame j'avois espere madame luy dit spitridate que cette derniere advanture vous surprendroit sans vous affliger aussi a t'elle fait respondit elle mais elle ne me resjouit pas autant qu'elle feroit si le prince mon frere estoit encore vivant cependant 
 dittes moy je vous en conjure par quelle voye la colere d'arsamone a este appaise elle ne l'a point este madame repliqua t'il et je l'auray sans doute encore extremement irrite par ma fuite quoy luy dit elle ce n'est pas de son consentement que vous estes sorty de prison nullement reprit il et la princesse aristee ma soeur est celle a qui j'ay l'obligation de ma liberte car apres que l'on m'eut mene de chalcedoine a chrisopolis elle remarqua que le lieu ou l'on me mit n'estoit pas si inaccessible que celuy ou j'avois este auparavant de sorte que des les premiers jours que j'y fus ne voulant pas donner loisir au prince mon pere de s'en apercevoir elle gagna trois de mes gardes qui par une fenestre qui n'estoit point grille et qui donnoit dans le fosse du chasteau me firent sauver et me menerent deguise dans une maison de la ville ou je fus trois jours en suitte de quoy comme nous ne scavions encore que la nouvelle de la mort du roy vostre pere qui comme vous scavez a precede celle du prince sinnesis ma soeur me conseilla elle mesme de venir trouver ce prince qu'elle croyoit alors estre roy et elle eut la bonte de me donner la plus grande partie de ses pierreries pour la commodite de mon voyage en chemin j'ay apris la seconde perte que vous avez faite et que j'ay faite aussi bien que vous mais quoy que j'aye bien juge qu'il ne seroit pas trop seur pour moy de venir icy puis que le prince aryande est roy et y doit bien tost estre je n'ay pu toutesfois me 
 resoudre a me priver de la consolation de venir a vos pieds madame vous demander ce qu'il vous plaist que je fasse et quelle doit estre ma vie pleust aux dieux repliqua la princesse en souspirant que je pusse la rendre heureuse mais spitridate la fortune est plus puissante que moy et j'ay bien peur qu'elle n'y veuille pas consentir pourveu que vous y consentiez respondit il je ne pense pas qu'elle puisse m'empescher d'estre heureux je souhaitte repliqua t'elle que ce que vous dittes soit vray mais ma raison ne me montre pas les choses comme vous les voyez cependant spitridate quoy que je ne puisse nier que je ne recoive quelque consolation a pleurer aveques vous neantmoins je tremble de vous voir a heraclee car enfin le roy mon frere doit arriver icy dans peu de jours et s'il vient a scavoir que vous y ayez este deguise que ne pensera t'il point et que ne devra t'il point penser quoy madame inter rompit spitridate a vous entendre parler il semble que vous veuilliez desja me chasser d'aupres de vous puisque vous dittes que le roy viendra bientost et qu'il scaura peut-estre que j'auray este icy ha madame ne me traitez pas si cruellement je suis loge en un lieu tres seur et comme je n'ay rien a faire a heraclee qu'a vous voir il n'est pas aise que je sois descouvert il l'est encore bien moins respondit elle que je puisse exposer ma reputation et vostre vie par des entreveues qui quoy que tres innocentes pourroient 
 estre creues tres criminelles il est mesme desja si tard reprit elle qu'il n'est pas possible que l'on ne trouve quelque chose d'estrange a voir qu'une personne affligee se promene si long temps c'est pourquoy spitridate dit elle en se levant il faut vous quitter ce ne sera pas du moins madame luy respondit ce prince sans me faire l'honneur de me promettre de me donner une autre occasion de vous entretenir je ne puis vous accorder ce que vous me demandez repliqua t'elle mais hesionide vous verra encore une fois en quelque lieu ce me sera tousjours une grande grace respondit il neantmoins madame la passion que j'ay pour vous ne s'en contentera pas et il importe tellement au bonheur de toute ma vie que je vous entretienne avec quel que loisir que je vous declare madame que je ne sortiray point d'heraclee que vous n'avez accorde a ma respectueuse passion la grace que je vous demande je ne vous la de man de pas madame par mon propre merite je vous la demande au nom du prince sinnesis qui vous a tant de fois parle en ma faveur cet te conjuration est bien pressante reprit elle mais tout ce que je puis est de vous promettre que je feray tout ce que je pourray pour me resoudre a vous voir encore une fois je seray tous les jours a pareille heure dans cette allee reprit il ou je pourray recevoir vos ordres seurement parce que le jardinier du palais est absolument a moy comme ayant long temps servi chez le 
 prince mon pere et c'a este luy qui m'est venu advertir que vous estiez icy je ne consens pas que vous vous exposiez tous les jours a estre veu respondit elle mais dites seulement a hesionide ou vous logez et elle se chargera du soing de vous advertir de ma volonte apres cela la princesse le quitta et spitridate m'ayant dit ou il logeoit il se trouva que c'estoit chez une personne de ma connoissance et en qui je me pouvois fier de toutes choses comme la princesse fut retournee a son apartement elle parut plus resveuse et plus melancolique qu'auparavant que d'avoir veu spitridate en effet quand elle songeoit que ce prince auroit ancore irrite arsamone par sa fuitte et qu'il irriteroit encore estrangement le roy de pont s'il venoit a scavoir qu'il fust deguise dans heraclee elle trouvoit avoir lieu de s'affliger de sorte que pour esviter ce malheur elle voyoit qu'il faloit obliger spitridate a en sortir bientost sans scavoir en quel lieu de la terre ce prince infortune pourroit trouver un azile cependant la chose n'avoit point de remede car elle ne pouvoit ignorer que le roy de pont n'aimant pas spitridate et aimant pharnace comme il faisoit ne voulust l'obliger a l'espouser elle scavoit aussi que ce prince n'avoit jamais aprouve la politique de feu roy son pere qui avoit voulu faire une double alliance avec arsamone et qu'au contraire il avoit souvent dit qu'il estoit bien plus certain de s'assurer la possession du royaume de bithinie en destruisant ceux qui y pretendoient 
 qu'en les elevant et en les flattant ainsi elle ne voyoit de tous les costez que des malheurs pour spitridate c'estoit en vain que je luy disois que quand il plaisoit aux dieux ils changeoient le coeur de tous les hommes car quelque confiance qu'elle eust en eux elle n'en pouvoit attendre une chose ou il y avoit si peu d'apparence le lendemain au matin il vint nouvelle que le roy ne vouloit pas que l'on sceust precisement le jour qu'il arriveroit mais qu'enfin il estoit assure qu'au plus tard ce seroit dans quatre ou cinq jours la princesse voyant donc qu'il y avoit si peu de temps a se determiner et qu'il seroit tres dangeureux d'attendre a revoir spitridate que ce prince fust revenu m'ordonna de luy parler et de tascher de le faire resoudre a partir sans la voir mais il ne me fut pas possible joint qu'a dire la verite je ne m'opiniastray pas extremement a vouloir combatre son dessein parce que je creus que je le ferois inutilement et parce qu'en effet il me sembla que ce prince avoit raison peut-estre que l'amour de ma patrie m'abusa mais quoy qu'il en soit je dis a la princesse ce que spitridate m'avoit dit qui estoit qu'absolument il la vouloit revoir ou mourir la princesse aprenant donc son obstination et voyant que plus elle attendoit plus il y auroit de danger pour spitridate et pour elle se resolut enfin a souffrir qu'il luy parlast encore une fois nous fusmes long temps a resoudre si ce seroit dans les jardins du palais ou dans sa chambre et nous creusmes apres y avoir bien 
 pense que les jardins estoient le plus a propos parce que depuis la mort du roy on rendoit ce respect a la princesse de n'y aller pas avec la mesme liberte que l'on faisoit auparavant joint que si par malheur l'on venoit a descouvrir la chose elle pourroit aussi tost passer pour une surprise faite a la princesse que pour une entreveue ou elle auroit consenti ce qui ne pourroit pas estre si elle voyoit spitridate dans sa chambre j'advertis donc ce malheureux prince de se rendre vers le soir dans les jardins du palais et dans la mesme allee ou il avoit desja veu la princesse qui pensa plus de vingt fois manquer a la parole qu'elle m'avoit fait donner l'on eust dit qu'elle alloit faire un crime effroyable tant elle y avoit de repugnance et si je ne l'eusse presque forcee a descendre dans ces jardins je pense qu'elle n'en auroit rien fait elle y fut donc sans y mener personne que ses filles qui suivant leur coustume ne la suivirent pas dans cette allee solitaire ou elles n'alloient jamais si elle ne les y apelloit de sorte que j'y fus seule avec elle comme nous y allasmes d'assez bonne heure afin que cette promenade ne parust pas extraordinaire spitridate n'y estoit pas encore arrive car il faloit qu'il attendist qu'il fust presques nuit ce n'est pas qu'il ne fust admirablement bien deguise et qu'il ne fust loge si pres d'une des portes du jardin qu'il eust pu y venir presques sans danger neantmoins je luy avois si fort recommande de ne venir pas trop tost qu'il m'obeit et il s'en faloit peu 
 qu'il ne fust nuit quand il arriva mais comme la lune esclairoit il n'estoit pas fort estrange que la princesse se promenast tard principale ment y estant si accoustumee je ne m'amuseray point a vous redire les remercimens que spitridate fit a araminte de la seule faveur qu'elle luy avoit jamais accordee car ils furent si respectueux et si pleins de reconnoissance et de passion que toutes mes expressions seroient trop foibles pour vous faire comprendre les veritables sentimens de ce prince la princesse l'escouta presques sans luy respondre pendant plus d'un quart d'heure mais enfin apres avoir fait un grand soupir spitridate a quelque raison luy dit elle de m'estre obligee de faire ce que je fais pour luy toutefois il a bien plus de sujet de se pleindre de la fortune de ce qu'elle l'a engage en l'affection d'une personne qui ne peut que le rendre malheureux la fortune madame reprit il n'a point de part a la passion que j'ay pour vous et elle est sans doute un pur effet de vostre beaute de vostre vertu de mon inclination et de ma raison tout ensemble et je suis mesme persuade adjousta t'il que si vous le voulez toute la malignite de cette capricieuse fortune qui persecute aussi souvent l'innocence qu'elle protege le vice ne pourra m'empescher d'estre heureux ouy divine princesse si le malheureux spitridate trouve quelque place en vostre coeur et que vous ayez la bonte de l'assurer de la luy conserver tousjours il ne se pleindra jamais d'aucun malheur 
 qui luy arrive toutes les disgraces de sa maison seront effacees de sa memoire toutes les siennes particulieres ne l'affligeront plus avec exces et la seule pensee d'estre dans le coeur de l'adorable araminte enchantera toutes ses douleurs et luy en ostera le sentiment j'ay sceu madame depuis que je suis icy adjousta t'il que le prince sinnesis vous a priee en mourant et priee devant tout le monde d'avoir quelque affection pour moy c'est madame ce qui me fait plus hardy et ce qui m'oblige a vous conjurer de ne refuser pas cette grace a un prince qui ne vous auroit jamais rien refuse ainsi madame ne me dites point s'il vous plaist que le roy qui regne aujourd'huy ne m'aimant pas vous ne devez point souffrir que je vous aime je suis pourtant sa soeur et sa sujette interrompit la princesse vous estiez aussi l'une et l'autre du prince sinnesis quand il est mort reprit il et le roy qui va regner n'ayant pris la couronne que de sa main ne doit pas s'il est juste vous obliger a manquer de suivre ses derniers volontez puis qu'en fin il estoit son roy comme il est a present le vostre ha spitridate s'ecria t'elle que les intentions d'un roy mort son mal executees en comparaison des commandemens d'un roy vivant un regne de sept jours reprit elle et de sept jours encore ou la mort regnoit desja sur ce prince ne sera pas conte par son successeur pourveu qu'il le soit par vous respondit spitridate ce sera tousjours beaucoup ouy repliqua t'elle en soupirant 
 vous pouvez vous assurer que les dernieres paroles du prince sinnesis confirmant dans mon coeur tous les sentimens que vostre vertu y a inspirez je seray toute ma vie pour vous ce que je suis presentement mais spitridate vous n'en serez gueres plus heureux et l'en seray beaucoup plus infortunee car enfin je prevoy que peut-estre est-ce icy la derniere fois que je vous parleray la derniere fois madame interrompit il ha si cela doit estre il faut donc que ce soit icy le dernier jour de ma vie de grace madame ne m'ostez pas l'esperance si vous ne voulez me permettre d'avoir recours a la mort esperez donc si vous le pouvez luy dit elle et jouissez d'un soulagement que je ne scaurois prendre pour moy mesme c'est sans doute luy dit ce prince afflige que vous connoissez bien que vous ne ferez pas tout ce que vous pourriez faire pour mon bon heur je ne feray pas peut-estre reprit elle tout ce que je pourrois faire mais je vous promets de faire du moins tout ce que je dois si je ne fais pas tout ce que je puis car apres tout dit elle qu'imaginez vous en l'estat ou sont les choses que je puisse faire pour vostre satisfaction je n'oserois le dire madame respondit spitridate parce que puis que vous ne l'imaginez pas de vous mesme c'est une preuve indubitable que vous ne voulez rien faire pour moy je veux faire reprit elle tout ce qui ne sera point contre la vertu et contre la prudence ne pouvez vous donc pas madame interrompit il m'assurer que toute la 
 puissance du roy ne vous obligera point a epouser pharnace et si ce n'est pas trop vous demander ne pouvez vous pas encore me permettre d'esperer que s'il arrive quelque changement avantageux en ma fortune elle sera inseparable de la vostre je scay bien madame qu'estant sans couronne et sans royaume il y a de la temerite de parler ainsi mais puis que je ne suis en ce malheureux estat que pour n'avoir pas voulu remonter au throsne de bithinie que le roy vostre frere occupe injustement il me semble que je n'en dois pas estre mesprise de la princesse araminte vous avez raison luy dit elle et je vous estime bien plus de ce que vous meritez des couronnes que je ne fais ceux qui les portent sans les meriter mais apres tout spitridate quand je vous auray promis de n'espouser point pharnace comme peut-estre je le puis sans crime vous n'en serez pas plus heureux car enfin vous jugez bien que je ne vous espouseray pas contre la volonte du roy il est une bienseance que les personnes de ma condition doivent tousjours garder et puis quand mesme je ne le voudrois pas faire que deviendrions nous vous estes mal avec le prince arsamone pour l'amour de moy vous n'oseriez demeurer dans cette cour les rois voisins ne vous recevront pas estant fils d'un prince mal heureux et foible de peur d'irriter un jeune roy qui leur pourroit declarer la guerre ainsi spitridate quand je n'escouterois ny la raison ny la prudence et que vous n'escouteriez que la seule 
 affection que vous avez pour moy vous n'y consentiriez pas et vous ne voudriez pas sans doute mener une princesse errante et deguisee par toute l'asie non spitridate non vous ne le voudriez pas et je suis asseuree que vous aimez araminte d'une maniere plus noble et plus desinteressee ne pensez pourtant pas que le plus grand obstacle fust la peine qu'il y auroit a suivre vostre fortune ce n'est point cela je vous le proteste mais c'est la honte qu'il y auroit a prendre une semblable resolution l'amour spitridate peutestre une passion innocente je l'advoue pourveu que tous les effets en soient innocens se qu'elle ne deregle jamais la raison c'est pourquoy pour justifier l'indulgence que j'ay eue pour la vostre il faut ne rien faire que de raisonnable dittes donc madame ce que vous voulez que je face interrompit il vous assurant que pourveu que vous ne me deffendiez pas de vous aimer ny d'esperer d'estre aime de vous je vous obeiray exactement vous m'embarrassez d'une estrange sorte reprit elle car que puis-je vous conseiller le mieux toutesfois que vous puissiez faire est ce me semble d'aller inconnu dans quelque pais estranger jusques a ce que la princesse arbiane et la princesse aristee ayent fait vostre paix avec arsamone je voy bien madame respondit spitridate que ce que vous dites est bon pour me remettre sous le sujetion du roy vostre frere comme le prince mon pere y est mais je ne voy pas que cela soit fort propre a me donner la possession 
 de la princesse araminte puis que je scay de certitude que quand arsamone ne possederoit qu'une malheureuse cabane de tout le royaume qui luy appartient il ne consentiroit jamais a nulle alliance aveques le roy de pont non plus que le roy de pont n'en voudroit jamais avoir avec arsamone ainsi madame puis que l'affection que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy n'est pas assez forte pour aller un peu au de la des justes bornes de la prudence ordinaire il faut me resoudre a la mort et je voy bien en effet que les prieres d'un roy mourant sont bien foibles puis qu'elles ne peuvent rien obtenir de la meilleure princesse du monde pour tous ceux qui ne l'adorent point et de la plus rigoureuse pour l'homme de toute la terre qui la revere le plus mais spitridate de qui vous pleignez vous interrompit elle de vous madame repliqua t'il qui voulez me persuader que vous ne me haissez point et qui me refusez pourtant toute sorte de secours car enfin si vous m'aimiez vous diriez absolument que vous n'espouserez jamais pharnace et que si les dieux le permettent comme spitridate alloit continuer son discours artane vint advertir la princesse que le roy alloit arriver par bonne fortune j'en tendis sa voix a travers de la palissade de sorte que nous fismes retirer ce prince en diligence cela ne put toutesfois estre si promptement fait qu'artane n'entre-vist quelqu'un lors qu'il entra dans l'allee mais apres avoir donne cet advis a 
 la princesse elle luy donna la main afin qu'il ne demeurast pas dans ce jardin a peine fusmes nous a son apartement que le roy arriva ainsi artane ayant un pretexte de la quitter le fit en diligence et au lieu d'aller saluer ce prince il retourna dans le jardin pour voir s'il ne pourroit tirer nulle connoissance de ce qu'il avoit veu par malheur spitridate n'en avoit encore pu sortir parce qu'il avoit trouve la porte la plus proche de son logis fermee artane l'apercevant donc le suivit et voyant que c'estoit un homme qui ne vouloir pas estre veu il creut bien que c'estoit celuy qui avoit parle a la princesse il s'imagina mesme que peut-estre c'estoit pharnace mais spitridate ayant este contraint de quitter les allees couvertes et de traverser un parterre quoy qu'il fust deguise neantmoins au clair de la lune il le reconnut a la taille et au marcher ou du moins il soubconna que ce pouvoit estre spitridate et il le soubconna d'autant plustost qu'il avoit appris ce jour la par des gens de bithinie qui estoient venus a heraclee que ce prince estoit eschape de la prison ou arsamone le tenoit de sorte que ce soubcon ne fut pas plustost dans son coeur que sa curiosite redoubla il suivit donc spitridate comme je l'ay dit non seulement jusques a la porte du jardin mais mesme dans les rues et jusques a la maison ou il logeoit ce qui acheva de le confirmer dans son opinion car il scavoit bi que ceux qui l'habitoient estoient des gens en qui spitridate se pouvoit fier je vous laisse a juger 
 combien cette veue affligea artane neantmoins apres y avoir bien pense il ne fut pas marry de cette rencontre et il prit la resolution pour obliger le roy et pour se deffaire d'un rival d'aller luy dire qu'assurement spitridate tramoit quelque nouvelle conjuration contre l'estat car il ne voulut pas engager la princesse de peur de l'irriter trop et il fit semblant de croire qu'elle n'y avoit nul interest scachant bien que celuy de l'estat suffiroit il estoit pourtant tres fasche que pharnace ne partageast pas la douleur qu'il avoit d'avoir apris que spitridate estoit assez bien avec la princesse pour souffrir qu'il fust deguise dans heraclee pour l'amour d'elle si bien qu'il prit la resolution de luy faire scavoir la chose indirectement et de n'aprendre au roy que ce qui pouvoit le regarder en particulier artane fut donc saluer ce prince qu'il n'avoit point encore veu et le priant tout bas qu'il luy peust parler en secret d'une affaire tres importante et qui pressoit extremement le roy sortit de la chambre de la princesse ou il n'avoit presques point tarde et le prenant par la main il le mena dans la sienne ou artane luy dit ce qu'il avoit resolu de luy dire le roy n'eut pas plustost entendu que spitridate estoit deguise dans heraclee qu'il crut en effet qu'il y avoit une conjuration tramee contre luy si bien que sans perdre temps il commanda secrettement au capitaine de ses gardes d'aller avec main forte a la maison ou artane avoit veu entrer spitridate d'y chercher soigneusement 
 par tout et de s'assurer de la personne de ce prince s'il y estoit comme il en avoit este adverty en fin seigneur que vous diray-je le roy de pont fut obei et spitridate qui estoit seul et hors de pouvoir de se deffendre fut pris par cent des gardes du roy sans qu'artane se monstra a luy et mene dans une tour ou l'on mettoit les prisonniers d'estat qui estoient gens de haute qualite je vous laisse a juger quelle surprise fut celle de la princesse d'aprendre a une heure de la que spitridate estoit arreste d'abord elle creut que le roy de pont scavoit que ce n'estoit que pour elle qu'il estoit deguise mais n'entendant parler que de conjuration contre l'estat si elle fut en repos du coste de sa reputation elle n'y fut pas pour la vie de spitridate imaginez vous donc seigneur qu'elle nuit elle passa pour moy j'en puis respondre exactement car ayant dit a ses femmes qu'elle se trouvoit mal elle se mit au lict et je leur dis que je ne la quitterois point afin qu'elles ne l'importunassent pas comme en effet je demeuray aupres d'elle pour tascher de la consoler je ne pus toutefois en venir a bout parce que de quelque facon qu'elle envisageast la chose elle la trouvoit tres dangereuse pour spitridate qui n'estoit gueres plus en repos que la princesse comme on ne luy avoit rien dit en le prenant il ne scavoit point si cette entre-veue avoit este descouverte ou si l'on n'avoit fait simplement que scavoir qu'il estoit deguise dans heraclee mais le lendemain au matin il fut esclaircy de ses doutes 
 car le roy luy envoya demander ce qu'il y estoit venu faire quel dessein il avoit eu et quels estoient les complices de sa conjuration ce prince voyant que l'on ne luy parloit point de la princesse en eut une joye extreme et respondit qu'estant sorty de la prison ou le prince son pere le retenoit et ayant apris dans chrisopolis que le prince sinnesis estoit roy il estoit venu a heraclee avec intention de chercher un azile aupres de luy qu'en y arrivant il avoit este bien surpris d'aprendre que son regne n'avoit dure que sept jours et qu'il en avoit este si afflige qu'il n'avoit pas eu assez de liberte d'esprit pour resoudre d'abord precisement ce qu'il avoit a faire que neantmoins il avoit enfin conclu en luy mesme de demander au roy qui regnoit alors la mesme protection qu'il avoit attendue du feu roy son frere mais qu'il n'avoit pas en loisir d'executer son dessein puis qu'il avoit este pris une heure apres son arrivee ceux qui luy parloient luy dirent que pour venir demander un azyle au prince sinnesis dont il estoit fort aime il n'estoit pas besoin de se deguiser il respondit a cela qu'aussi ne s'estoit il pas deguise pour venir a heraclee mais seulement pour pouvoir sortir de bithinie et pour faire le reste du voyage avec plus de seurete sans train et sans equipage que s'il eust este en habit d'un homme de sa condition quoy que ses responses fussent raisonnables elles ne satisfirent pourtant pas le roy et il ne douta point du tout qu'il n'y eust un dessein cache car 
 encore qu'il n'ignorast pas la passion de spitridate pour la princesse araminte il connoissoit toutesfois si parfaitement sa vertu qu'il ne luy vint aucun soubcon qu'elle eust contribue a ce deguisement comme en effet la chose n'estoit pas ainsi et il creut enfin que la seule ambition estoit la cause de cette avanture pharnace et artane servirent beaucoup a le confirmer en cette pensee le premier comme croyant aisement ce qu'il souhaitoit et l'autre faisant semblant de le croire afin de perdre plustost spitridate neantmoins comme il vouloit que la jalousie tourmentast pharnace aussi bien que luy il luy fit scavoir adroitement que l'amour avoit sa part au deguisement de ce prince il s'imagina mesme que peut estre pourroit il detruire encore pharnace dans l'esprit de la princesse araminte par cette voye jugeant bien que pharnace voulant nuire a son rival donneroit ce nouveau soubcon au roy et que si la princesse le scavoit elle en seroit extremement irritee contre luy en effet la chose reussit d'abord comme l'avoit pensee artane car pharnace fut bien plus malheureux d'aprendre que spitridate avoit veu la princesse que de croire qu'il eust voulu renverser l'estat la jalousie mesme s'emparant alors de son coeur le porta tout genereux qu'il estoit a insulter sur un infortune et a dire au roy tout ce qu'on luy avoit dit la princesse qui le sceut en eut une colere estrange de sorte qu'artane trouva par la les voyes de nuire a deux de ses rivaux tout ensemble 
 et de les rendre aussi malheureux qu'il l'estoit luy mesme il est vray que pour luy il estoit digne de l'estre mais il n'en estoit pas ainsi des autres principalement de spitridate qui ne meritoit pas ses infortunes cependant on s'informe par tout si ce prince n'a point eu d'intelligence avec quelqu'un ceux chez qui il avoit este loge estant arrestez on les interroge mais quoy que l'on puisse faire on ne trouve rien ny qui le justifie ny qui le convainque de sorte que dans cette incertitude il estoit garde tres estroitement
 
 
 
 
ce qui contribua encore beaucoup a son malheur fut que le roy de pont estoit si melancolique et si chagrin que l'on ne le connoissoit plus tant il paroissoit change d'abord on creut que la mort du roy son pere et celle du prince son frere en estoient la veritable cause mais nous sceumes bien tost apres que son inquietude estoit causee par l'amour qu'il avoit pour la princesse mandane car durant qu'il estoit en ostage aupres de ciaxare comme vous l'aurez sans doute sceu il en devint si amoureux que jamais personne ne l'a tant este si bien que comme son ame estoit chagrine par l'absence de ce qu'il aimoit il en estoit plus aise a irriter et moins capable de connoistre l'innocence de spitridate toutesfois comme ce prince est assurement un fort honneste homme il vivoit bien avec la princesse sa soeur et quoy que pharnace luy eust parle de l'entre-veue de spitridate et d'elle il ne luy en parla pourtant pas avec beaucoup d'aigreur au 
 contraire l'estant venue voir un jour apres luy avoir dit auparavant sans colere tout ce qu'un prince sage et adroit pouvoit dire en une pareil le rencontre pour descouvrir ses veritables sentimens il luy dit encore qu'il estoit bien fasche de luy avoir peut-estre cause quelque desplaisir en faisant arrester spitridate pour qui il scavoit bien qu'elle avoit conceu beaucoup d'estime par les commandemens du feu roy son pere et en suitte du feu roy son frere mais qu'apres tout comme il y alloit de son estat et du repos de tous ses peuples il l'avoit necessairement falu faire qu'au reste il ne la soubconnoit point d'avoir aucune part a la conjuration de spitridate qui assurement l'avoit trompee la premiere et luy avoit voulu persuader que l'amour toute seule faisoit son desguisement quoy qu'en effet ce fust son ambition seigneur luy dit elle si l'affection que spitridate a tesmoigne avoir pour moy n'avoit pas este authorisee comme vous dittes par le feu roy mon pere et par le prince sinnesis mon frere je ne vous parlerois pas comme je m'en vay vous parler mais puis que cela est ainsi je vous suplieray seigneur de croire que ce prince n'a jamais eu dessein de remonter au throsne en vous en renversant car s'il eust este capable d'une pareille chose il n'eust pas este si longtemps prisonnier du prince son pere ainsi j'advoue sans scrupule que je l'ay veu parce que ce n'est pas par mes ordres qu'il est venu a heraclee et que de plus je scay avec certitude 
 qu'il n'y est pas entre avec intention de conjurer ny contre vostre personne ny contre vostre estat car si je l'en pouvois seulement soubconner je l'accuserois au lieu de le deffendre et ne vous en parlerois jamais que pour vous obliger a la punir ma soeur luy dit le roy en l'interrompant je ne cherche pas la justification de spitridate mais je veux seulement vous faire connoistre que je songe a la vostre autant que je le puis au reste comme vous estes raisonnable et genereuse je ne croy pas que vous aimiez plus spitridate que la gloire de la maison dont vous estes c'est pourquoy il ne faut pas que vous trouviez estrange si ce prince estant criminel n'est pas traitte avec la mesme indulgence que j'aurois peut-estre pour un autre car enfin il est d'une race qu'il faut abaisser si on ne veut qu'elle opprime ceux dont elle se pleint d'avoir este opprimee ainsi ma soeur le moins que je doive faire est de tenir spitridate en une prison perpetuelle si je le croyois innocent poursuivit il toute ma politique ne pourroit pas m'obliger a cette rigueur mais puis qu'il paroist criminel il faut que la chose aille ainsi toutesfois pour vous consoler adjousta t'il de la per te d'un prince qui a sans doute de bonnes qualitez je vous conjure de vouloir espouser pharnace ha seigneur luy dit elle ne me parlez s'il vous plaist point de nopces si tost apres les funerailles du roy mon pere et ne me forcez pas a desobeir au commandement que m'a fait en 
 mourant le feu roy mon frere et que vous a t'il commande repliqua t'il il m'a ordonne dit elle en rougissant de ne changer point les sentimens qu'il avoit voulu que j'eusse pour spitridate quand il vous parla de cette sorte reprit le roy il ne prevoyoit pas que spitridate seroit criminel d'estat ha seigneur dit elle spitridate est tres innocent mais sans m'opiniastrer a vouloir que vous executiez les dernieres volontez du prince sinnesis ne me contraignez pas aussi a vous desobeir en me commandant d'espouser pharnace ce n'est pas qu'il ne soit digne de toutes choses mais c'est qu'il doit ce me semble suffire que je me prive de ce que l'on m'avoit ordonne d'aimer sans me vouloir contraindre de souffrir l'affection d'un homme que je n'aime pas et pour qui j'auray tousjours beaucoup d'estime et pourtant beaucoup d'indifference la princesse croyoit que le roy luy parleroit fort aigrement apres une declaration si ingenue mais la passion qu'il avoit dans l'ame luy ayant sans doute apris a excuser en autruy la foiblesse qu'il sentoit en luy mesme fit qu'il la quitta sans luy dire rien de fascheux demeurant pourtant toujours dans les termes de souhaitter qu'elle espousast pharnace et luy disant qu'elle changeroit d'avis avec le temps l'amour de mandane occupant l'ame de ce prince fut cause qu'il ne songea pas tant a spitridate car il ne pensa durant quelques jours qu'a envoyer demander la princesse mandane a ciaxare et qu'a donner les ordres necessaires 
 afin que cette ambassade fust magnifique ce pendant la princesse prevoyant bien que spitridate ne sortiroit jamais de prison que par la force ou par l'adresse se resolut de le delivrer et elle s'y porta d'autant plustost que celuy qui commandoit dans la tour ou il estoit m'avoit une obligation extreme car durant le regne du feu roy j'avois sauve la vie a un de ses enfans qui s'estoit engage dans quelque crime ce prince luy ayant pardonne a ma consideration je fus donc employee a negocier cette affaire importante que je conduisis si heureusement durant quinze jours que j'obligeay enfin cet homme par le souvenir de ce qu'il me devoit par des bienfaits presens et par de grandes esperances de l'avenir a se re foudre de chercher les voyes de delivrer spitridate sans en estre soubconne comme cette tour donne sur la mer et qu'il y a une terrasse qui y est attachee dont le bout est battu des vagues il fit demander au nom de ce prisonnier la permission de s'y promener une heure ou deux tous les jours ce qui luy fut accorde de sorte que gagnant deux gardes qui l'y accompagnoient ils attacherent au haut de cette terrasse une eschelle de corde comme si spitridate se fust sauve par cet endroit et sans que personne s'en aperceust le capitaine de cette tour enferma ce prince et les deux gardes subornez en un lieu fort secret feignant apres cela de faire bien l'empresse il de mande ou est spitridate on luy dit qu'il est sur la terrasse il y va avec plusieurs soldats et ne 
 l'y trouvant point il trouve l'eschelle qu'il y avoit fait mettre luy mesme il la monstre a ceux qui le suivoient dit qu'assurement leurs compagnons ont trahy et qu'il est sans doute venu un esquif les prendre au pied de cette eschelle de plus grands vaisseaux n'en pouvant pas approcher il menace mesme ceux qui sont en sa presence les accuse aussi bien que les autres qui se sont sauvez et tout transporte de fureur en aparence il va trouver le roy pour l'advertir de ce qui est arrive il luy dit que certainement on reprendra spitridate si l'on envoye promptement apres luy qu'il y a lieu de croire qu'il n'aura pas mis pied a terre proche d'heraclee et qu'ainsi infailliblement si l'on met plusieurs dans une chaloupe on reprendra ce prisonnier et ses complices enfin il joua si bien que le roy mesme fut trompe et commanda non seulement que l'on mist plusieurs barques en mer mais il ordonna encore que l'on prist garde aux portes de la ville pour voir si spitridate n'y rentreroit point deguise ne jugeant pas qu'il peust entreprendre de se mettre en pleine mer dans un esquif et nul vaisseau considerable ne manquant au port ou il en fit faire recherche de plus comme pharnace et artane scavoient bien quelle estoit sa passion pour la princesse ils persuaderent encore au roy qu'asseurement il seroit rentre dans heraclee en habit de pescheur ou de quelque autre facon que ne fit on donc point pour le reprendre on redoubla les gardes des portes on mit des soldats 
 dans toutes les rues on chercha dans toutes les maisons suspectes et on n'oublia rien de tout ce qu'on pouvoit faire qui vray-semblablement deust servir a le trouver le roy eut quelque leger soubcon que la princesse avoit aide a faire eschaper spitridate et mesme il luy en dit quelque chose mais comme il n'en avoit nulle preuve et que ce prince n'avoit jamais sceu l'obligation que m'avoit ce capitaine de la tour parce que c'avoit este par le moyen du prince sinnesis que j'avois obtenu la vie de son fils du feu roy son pere ces soubcons se dissiperent aisement cependant spitridate estoit dans la prison ou l'on ne s'avisa point d'aller chercher et ou il falut qu'il fast quelque temps auparavant que d'oser entre prendre de s'esloigner comme le capitaine de la tour luy eut dit que c'estoit par ma negociation qu'il estoit en prison sans estre prisonnier il s'imagina bien que la princesse scavoit la chose de sorte qu'il me fit demander la grace de me voir auparavant qu'il partist ce que je luy accorday sans en parler a la princesse me semblant que je ne pouvois refuser cette faveur au fils du veritable roy de bithinie mais apres luy avoir fait esperer ce qu'il souhaitoit la difficulte fut de l'executer neantmoins comme la femme du capitaine de la tour estoit de l'intelligence je me resolus d'y aller avec une fille seulement et d'entrer par une petite porte desrobee qui donne vers les ramparts de la ville de vous dire seigneur avec quels tesmoignages de reconnoissance 
 pour araminte et pour moy spitridate me parla il me seroit impossible enfin hesionide me dit il ne m'aurez vous delivre que pour m'exiler pour tousjours et n'aurez vous fait que changer mon suplice en un plus cruel seigneur luy repliquay-je c'est plustost la fortune que la princesse qui vous bannit mais comme cette fortune est une inconstante il faut esperer que sa legerete vous sera favorable et qu'apres avoir tant change a vostre desavantage elle changera enfin en vostre faveur je le souhaite repliqua t'il bien que je ne l'espere pas cependant hesionide ce me sera une cruelle chose s'il faut que je parte sans dire adieu a ma princesse et sans scavoir sa derniere volonte pour ce qui est d'aprendre ses intentions luy dis-je je le puis faire aisement puis qu'elle me fait la grace de me confier ses plus secrettes pensees mais pour la voir il n'est pas seulement permis d'y songer laissez vous donc conduire seigneur a la providence des dieux qui peut-estre feront plus pour vous pendant vostre exil que vous ne pensez et quoy hesionide me dit il en soupirant croyez vous qu'un prince malheureux et absent puisse raisonnablement esperer que la divine araminte luy conserve son affection toute entiere ouy seigneur luy repliquay-je vous le pouvez et mesme sans craindre d'estre trompe car comme vous n'estes malheureux que pour l'amour d'elle il faudroit qu'elle fust fort injuste si vostre malheur vous detruisoit dans son ame allez donc seigneur 
 chercher quelque azile jusques a ce qu'il soit arrive quelque changement dans le coeur du roy de pont et dans celuy du veritable roy de bithinie la princesse scait bien que si vous aviez voulu remonter au throne vous l'auriez pu faire et elle vous est si sensiblement obligee d'avoir prefere ses chaines a une couronne qu'elle n'en perdra jamais le souvenir en fin seigneur apres une longue conversation je fis resoudre ce prince a partir comme il avoit encore toutes les pierreries que la prince aristee luy avoit donnees en partant de chrisopolis il ne voulut rien prendre de tout ce que je luy offris de la part de la princesse car je scavois bien qu'elle avoit intention de le faire il me pria alors de luy donner un billet qu'il escrivit en ma presence et qui estoit a peu pres en ces termes si ma memoire ne me trompe
 
 
 spitridate a la princesse araminte 
 
 
 je parts madame puis que vous le voulez mais je parts le plus malheureux de tous les hommes je ne scay ou je vay ny quand je reviendray ny mesme si vous voudrez que je revienne et cependant on me dit qu'il faut que je vive et que j'espere je ne scaurois pourtant faire ny l'un ny l'autre si vous ne me l'ordonnez par deux lignes de vostre main je vous les demande donc divine princesse au nom d'une illustre personne qui n'est plus et qui vivra neantmoins eternellement dans la memoire de 
 
 
 pitridate 
 
 
 
 apres m'avoir donne ce billet ce prince me dit encore cent choses pour dire a la princesse que je fus retrouver et luy aprendre le secret que je luy avois fait de cette entre-veue d'abord elle s'en voulut pleindre mais apres elle n'en fut pas marrie et je la pressay mesme si fort que je la contraignis de respondre de cette sorte au billet de ce prince afflige
 
 
 araminte a spitridate 
 
 
 vivez tant qu'il plaira aux dieux de vous laisser vivre et esperez tant qu'araminte vivra elle vous en prie et mesme si vous le voulez elle vous l'ordonne 
 
 
 araminte 
 
 
le capitaine de la tour estant venu prendre ce billet m'assura que spitridate partiroit la nuit suivante avec les deux gardes qui avoient aide a le sauver et qu'il prenoit pour le servir ayant donne ordre auparavant a tout ce qui estoit necessaire pour ce depart il me dit de plus que spitridate luy avoit demande la permission de luy donner quelquesfois de ses nouvelles afin qu'il m'en dist et qu'il luy peust aprendre des miennes de sorte que le soir estant venu nous ne doutasmes point que ce prince ne fust prest a par tir ce qui nous donna tant d'inquietude que je m'estonne que l'on ne s'aperceut que la princesse avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit mais enfin nous aprismes le lendemain que spitridate estoit sorty heureusement d'heraclee par 
 le mesme endroit par ou il avoit faint de s'estre evade ce capitaine y ayant fait venir la nuit un esquif pour le conduire a une barque qui l'attendoit et s'estant servy de la mesme eschelle de corde par ou l'on avoit creu que ce prince s'estoit sauve quoy que la princesse deust bien estre accoustumee a ne voir pas spitridate et que par raison elle deust estre plus aise qu'il s'esloignast que d'estre encore dans la prison d'ou nous l'avions tire neantmoins il luy estoit impossible de ne sentir pas un renouvellement de douleur dans son ame quand elle venoit a penser que peut-estre ne le verroit elle plus jamais elle aprehendoit pourtant un moment apres qu'il ne fust repris et je suis assuree qu'elle desira plus d'une fois des choses toutes contraires les unes aux autres mais enfin il se falut accoustumer a cette longue et rigoureuse absence pendant laquelle il arriva tant d'evenemens remarquables car comme vous le scavez seigneur ciaxare refusa la princesse mandane au roy de pont ce qui luy fit bi oublier la fuitte de spitridate en estant si sensiblement touche qu'il se resolut a declarer la guerre a ciaxare sur le pretexte des villes d'anise et de cerasie vous scavez seigneur bien mieux que moy ce qui s'y passa et vous y aquistes trop de gloire pour pouvoir mesme souffrir que je vous en renouvelle le souvenir exactement je ne vous en diray donc que ce qu'il est necessaire de vous en dire pour vous apprendre toute la vie de la princesse aussi tost apres que le roy de pont eut receu 
 la nouvelle qu'il estoit refuse par ciaxare il ne songea plus qu'a se preparer a la guerre croyant que peut-estre cela obligeroit ce prince a luy donner la princesse mandane il envoya donc demander secours au roy de phrigie qui luy pro mit de joindre ses interests aux siens suivant le dernier traitte qui avoit este fait entre le feu roy de pont et luy et de venir mesme commander ses troupes en personne comme le roy de pont avoit besoin de tout en cette occasion il convia aussi le prince arsamone et euriclide son second fils de venir servir dans son armee ce qu'arsamone n'osa refuser nous sceusmes en mesme temps que ce prince avoit este si irrite d'avoir apris que spitridate estoit venu deguise dans heraclee qu'il avoit proteste que s'il pouvoit revenir en sa puissance il ne le traitteroit pas comme son fils mais en sujet rebelle et en criminel qui a rompu sa prison de sorte que lors que spitridate qui s'en alla droit en paphlagonie m'escrivit aussi bien qu'a la princesse pour scavoir si elle vouloit qu'il s'allast hardiment offrir au roy son frere lors qu'il seroit a la teste de son armee elle le luy deffendit principale ment a cause d'arsamone qui y devoit estre et d'autant plus qu'elle avoit eu des nouvelles de la princesse aristee qui luy aprenoient precisement les veritables sentimens d'arsamone mais pendant que les preparatifs de guerre se font pharnace et artane ne perdent point de temps aupres de la princesse araminte et font tout ce qu'ils 
 peuvent pour s'en faire aimer bien est il vray que leurs soins furent fort inutiles car comme il n'y arien qui lie plus estroitement l'amitie entre les personnes veritablement genereuses que l'infortune spitridate estoit infiniment mieux dans le coeur de la princesse depuis qu'il estoit malheureux pour l'amour d'elle qu'il n'y avoit este auparavant de plus ayant sceu enfin qu'artane avoit este cause de sa derniere prison et que c'avoit este pharnace qui avoit adverty le roy de pont de leur entre-veue elle en estoit si irritee qu'elle ne les pouvoit plus souffrir cependant apres que les troupes de phrigie furent arrivees au rendez-vous general et eurent joint celles de pont le roy se disposa a partir si bien qu'encore qu'artane n'eust pas trop d'envie d'aller a la guerre il n'osa pourtant faire comme il avoit fait a celle de phrigie et il falut qu'il allast ou tous les autres alloient comme il n'estoit pas favorise du roy dans le dessein qu'il avoit pour la princesse il ne put luy dire adieu qu'en public mais pour pharnace il n'en alla pas ainsi parce que le roy de pont venant prendre conge d'araminte peu accompagne y amena pharnace et l'y laissa pour faire ses adieux a part j'estois alors dans la chambre de la princesse et j'advoue que comme pharnace avoit beaucoup de merite j'eus quelque compassion de voir une si profonde melancolie sur son visage et je souhaitay pour son repos qu'il n'aimast plus la princesse puis qu'il n'estoit pas possible qu'elle peust le rendre heureux 
 apres que le roy fut sorty comme c'estoit sa derniere visite elle ne luy fut pas aussi severe qu'elle avoit este depuis quelque temps et elle souffrit qu'il luy parlast madame luy dit il je viens prendre les ordres de vous auparavant que d'aller a la guerre et je viens enfin vous de mander si je dois y combattre pour vaincre ou pour mourir si je dois dis-je mesnager ma vie ou l'abandonner car c'est de vostre seule volonte que depend absolument mon destin ouy ma dame si vous me permettez d'esperer il pourra estre que je vivray que je vaincray et que je reviendray aupres de vous mais si vous continuez de me dire que l'esperance est un bien ou je ne dois point avoir de part preparez vous au moins madame a me dire aujourd'huy le dernier adieu sans aigreur puis que les dieux vous aiment trop sans doute pour conserver ce que vous aurez voulu perdre et pour me retirer des perils ou le m'exposeray parlez donc madame au nom des dieux mais parlez avec sincerite si vous ne le pouvez faire avec douceur et souvenez vous de grace que celuy que vous vouliez rendre heureux ne le peut jamais estre et qu'ainsi vous avez ce me semble moins de droit de me maltraitter si le prince spitridate adjousta t'il pouvoit un jour jouir en repos de vostre affection je vous proteste devant les dieux qui n'escoutent que sans traverser vostre felicite je mourrois mesme sans me pleindre mais puis que la fortune a mis un obstacle invincible a son bonheur pourquoy ne 
 voulez vous pas que je sois heureux et pourquoy divine princesse vous opposez vous a ma gloire je ne demande pas que vous m'aimiez je demande seulement que vous ne me haissiez point et que vous ayez quelque complaisance pour la volonte du roy peust aux dieux pharnace repli qua la princesse que vostre repos dependist de moy comme vous le croyez mais pour vous montrer que le sujet de pleinte que j'ay creu avoir de vous depuis quelque temps n'a pas destruit dans mon ame la veritable estime que tout le monde doit faire de vostre merite je veux bien contribuer a vostre liberte autant qu'il sera en mon pouvoir et vous obliger par ma sincerite a faire un grand effort sur vostre esprit pour vous mettre en repos et pour m'y laisser scachez donc pharnace qu'ayant este obligee de souffrir l'affection de spitridate par le commandement du feu roy mon pere et de l'illustre sinnesis mon frere je ne puis jamais manquer a leur obeir et les commandemens les plus absolus d'un roy vivant ne me feront point faillir a executer ceux de deux rois morts je n'espouseray pas spitridate sans le consentement du roy mon frere mais je n'espouseray du moins jamais nul autre que luy ainsi pharnace reglez vos desseins sur ce que je dis et servez vous de ce grand courage que les dieux vous ont donne a vaincre un malheur qui n'a ce me semble pas besoin de toute la force de vostre esprit pour estre surmonte vivez donc pharnace vivez mais vivez en liberte afin de pouvoir 
 vivre heureux cependant conme la perte que le roy feroit de vous seroit une perte irreparable je vous prie autant que je le puis de conserver vostre vie qui ne sera pas mesme inutile a la satisfaction de la mienne si vous pouvez obtenir de vous de n'avoir plus que de l'estime pour moy mais si je ne le puis madame reprit il ne trouverez vous pas plus raisonnable que la mort me delivre de ma servitude qui vous deplaist que de me voir eternellement languir a vos pieds et vous deplaire la mort luy dit elle est une chose si terrible qu'elle ne me plaist pas mesme en la personne de mes ennemis c'est pour quoy je n'ay garde de vous conseiller de prendre un remede si effrange que celuy la mais enfin madame luy dit il avec une douleur extreme vous n'aimerez jamais le malheureux pharnace et vous n'abandonnerez jamais le trop heureux spitridate je l'avoue luy dit elle avec beau coup d'ingenuite parce que je le puis avec beau coup d'innocence cela suffit madame repli qua t'il avec une tristesse effrange cependant faites moy la grace de croire que voicy la derniere fois de ma vie que je vous importuneray et veuillent les dieux que la nouvelle de ma mort vous fasse du moins connoistre que je pouvois disputer a spitridate la gloire de vous aimer parfaitement apres cela il quitta la princesse mais d'une maniere si touchante que l'on peut dire qu'il avoit desja dans les yeux toutes les horreurs du tombeau tant il est vray que le visage luy 
 changea en luy disant adieu aussi la princesse en eut elle quelque sentiment de pitie cependant nous demeurasmes a heraclee a prier les dieux contre vous seigneur car nous avons sceu que vous fustes a cette guerre des la premiere occasion qui se presenta et qu'il parut bien que nous n'avions pas grand credit au ciel car vous sauvastes la vie de ciaxare vous vainquites vous triomphastes et vous fistes des choses si merveilleuses qu'encore qu'elles fussent a nostre desavantage nous ne laissions pas de les admirer lors qu'on nous les recitoit je passe donc legerement tout le commencement de cette guerre pour vous dire en peu de mots que quand l'on eut resolu le combat des deux cents contre deux cents et qu'il fut question d'en faire le choix il y eut une grande contestation parmi tous les braves de nostre armees et quoy qu'artane ne le fust pas il fit pourtant semblant de desirer d'estre du nombre de ceux qui seroient choisis mais ne pouvant s'accommoder entr'eux il fut resolu que l'on tireroit au sort et que l'on mettroit tous les noms de ceux qui aspiroient a cette gloire dans des billets que l'on seroit tirer par le capitaine des gardes du roy pharnace qui estoit des plus vaillants et qui ne cherchoit plus que la mort puis qu'il ne pouvoit estre aime ne voulut pas se fier a la fortune de sorte que scachant qui estoit celuy qui devoit tirer ces billets il le fut trouver et apres luy avoir fait mille protestations d'amitie et mille prieres de ne luy refuser pas ce qu'il 
 luy vouloit demander il luy donna un billet dans lequel estoit son nom afin que lors qu'il tireroit il le mist adroitement entre ses doigts et fist semblant de le tirer des premiers ce capitaine soufrit a cette proposition et ne put s'empescher de luy dire que tous ceux qui luy avoient aporte des billets n'estoient pas si empressez que luy pour estre de ce combat comme il vint alors un soubcon a pharnace que peut-estre ce capitaine vouloit il parler d'artane qu'il scavoit qui l'avoit veu il luy dit pour s'en esclaircir qu'il ne pensoit pas qu'il peust y avoir personne qui ne desirast de se signaler en une occasion si extraordinaire non pas mesme artane luy dit il pour l'obliger a parler a ce nom ce capitaine rit encore davantage de sorte que pharnace ne doutant plus que ce qu'il pensoit ne fust vray le pressa si fort qu'il luy dit qu'en effet artane l'estoit venu trouver pour luy dire que ce combat se devant faire a pied il estoit au desespoir de n'en pouvoir estre parce que son cheval s'estant abatu sous luy il y avoit quelques jours il luy en demeuroit encore une assez grande foiblesse a une jambe que neantmoins ne voulant pas se servir de cette excuse en public de peur qu'elle ne fust pas interpretee par ses ennemis il le conjuroit de vouloir avec adresse retirer le billet ou estoit son nom et qu'en echange de cette courtoisie il luy offroit toutes choses le supliant de luy garder fidelite pharnace aprenant la laschete de son rival se resolut pour l'en punir de 
 prier ce capitaine de luy manquer de parole et de vouloir au contraire tirer le billet d'artane sans le mesler devant ou apres le sien ce que l'autre luy promit de faire tant pour obliger un homme si genereux que pour en punir un si lasche cependant l'heure de cette ceremonie estant arrivee tous les billets que l'on avoit portez a ce capitaine furent mis dans un vase et tous les pretendans demeurerent a l'entour de cet officier comme artane croyoit que son billet n'estoit plus parmi les autres il estoit des plus empressez mais il fut bien estonne d'ouir lire son nom des le troisiesme billet que l'on de plia et il en parut si surpris que tout le monde s'en aperceut pharnace qui estoit aupres de luy tesmoigna luy porter envie et luy dit certains mots de raillerie malicieux et ambigus que l'autre entendit pourtant fort bien mais dans le billet d'apres le nom de pharnace fut entendu a son tour et tous les autres ayant este tirez en suite il falut se preparer a ce combat pour artane il est certain que s'il n'eust point este amoureux de la princesse araminte il ne s'y fust pas trouve mais cette laschete eust este d'un si grand esclat qu'il n'osa la faire ny se pleindre du capitaine qui l'avoit trompe et il se resolut en fin d'aller du moins jusques au champ de bataille pour pharnace il y fut avec des sentimens bien differents car il y fut avec l'esperance d'y perir et d'y voir mourir son rival mais auparavant que de partir pour aller combatre il escrivit ces mots a la princesse 
 
 
 
 pharnace a la princesse araminte 
 
 
 si la fortune seconde mes desseins je vay en un lieu ou je vaincray en mourant et ou je feray connoistre par mon genereux desespoir que si je n'ay pu meriter vostre affection par mes services je ne me seray du moins pas rendu indigne de vostre compassion par ma mort 
 
 
 pharnace 
 
 
en effet seigneur vous scavez qu'il combatit en homme extraordinaire et qu'il mourut en heros pour artane vous n'ignorez pas a mon advis que ce qui le fit tenir cache pendant que pharnace seul vous resistoit fut l'esperance qu'il eut que vous le defferiez du seul rival qui l'importunoit car il ne contoit plus spitridate et qu'ainsi l'amour agissant diversement fit que pharnace fut encore plus vaillant qu'il n'avoit jamais este et artane plus lasche qu'on ne peut se l'imaginer aussi quand nous sceusmes la mort de pharnace et que quelque temps apres nous apprismes la mauvaise action d'artane nous pleignismes la perte du premier et detestasmes la laschete de l'autre mais de telle sorte que de puis le combat que vous fistes apres contre luy pour luy faire avouer son mensonge il n'osa plus se montrer ny a l'armee ny a la princesse ny a heraclee et il s'alla cacher durant quelque temps a la campagne ou il conserva une haine estrange pour vous non seulement parce que 
 vous l'aviez couvert de honte mais encore parce qu'il avoit remarque en vous voyant que spitridate vous ressembloit la lettre du malheureux pharnace fit sans doute plus d'effet dans le coeur de la princesse lors qu'elle la receut qu'il n'en avoit attendu car comme elle a l'ame tendre et pitoyable elle ne la put lire sans avoir les larmes aux yeux et de la facon dont je la vy durant un quart d'heure je pense que si cet illustre mort l'eust pu voir il en seroit ressuscite et que si spitridate l'eust veue il en seroit mort de jalousie quoy qu'elle eust este mal fondee cependant nous ne recevions plus de nouvelles de ce prince exile et tout ce que la princesse pouvoit faire pour se consoler estoit d'entretenir un commerce secret avec la princesse aristee et de luy rendre tous les bons offices qu'elle pouvoit le roy fut si sensiblement touche de la mort de pharnace qu'on ne peut pas l'estre davantage neantmoins comme l'amour de la princesse mandane estoit plus forte que toutes choses dans son coeur il s'en consola et cette pretendue paix que vostre victoire avoit aparemment establie estant rompue la guerre comme vous le scavez recommenca plus qu'auparavant je suis obligee seigneur de vous dire que l'on ne peut pas avoir plus d'admiration pour personne que nous en avions pour vous et lors que l'on nous racontoit toutes vos merveilleuses actions nous trouvions avoir sujet de croire que les dieux favorisoient extremement ciaxare de luy avoir envoye un 
 tel deffenseur enfin on ne peut pas avoir plus d'estime pour un ennemy que nous en avions pour l'illustre artamene aussi quand la princesse sceut qu'artane avoit conjure contre vostre vie et suborne quatre chevaliers pour vous perdre elle conceut une nouvelle aversion contre luy mais si forte que son nom seulement luy faisoit horreur car comme elle avoit desja sceu que vous aviez sauve la vie du roy son frere elle s'interessoit beaucoup a vostre conservation et quand vous renvoyastes artane apres luy avoir pardonne elle murmura un peu en vous admirant toutesfois contre cette excessive generosite qui vous obligea a demander au roy de pont qu'il ne le punist pas mais du moins fit elle en sorte aupres de luy qu'il fut exile du royaume avec deffence d'y paroistre jamais depuis cela seigneur jusques a cette fameuse journee ou vous fistes le roy de pont prisonnier et ou l'on vous creut mort je n'ay plus rien a vous dire si je ne voulois vous entretenir de la douleur qu'eut la princesse pour la disgrace du roy son frere et des pleintes qu'elle faisoit du long silence de spitridate mais comme ce seroit abuser de vostre loisir et qu'il vous est aise de vous imaginer combien impatiemment elle le suportoit je vous diray seulement que le lendemain que vous arrivastes blesse a ce chasteau d'ou la princesse arbiane et la princesse aristee n'avoient pu partir tant vostre prompte arrivee avoit surpris toute la bithinie il vint un envoye du roy de pont qui 
 mandoit par luy a la princesse sa soeur qu'il estoit aussi afflige de la mort de celuy qui l'avoit vaincu que de la perte de sa liberte comme cet homme n'avoit fait que passer et n'avoit point arreste a ce chasteau ou estoit arbiane la princesse aristee qui vous croyoit estre spitridate escrivit seulement ces paroles dans un billet
 
 
 la princesse aristee a la princesse araminte 
 
 
 je n'ose presques vous dire que spitridate est icy parce qu'il est blesse mais je n'ay pourtant pu me resoudre de vous faire un secret d'une chose qui vous doit donner quelque joye si vous estes tousjours ce que vous avez este 
 
 
 aristee 
 
 
vous pouvez juger seigneur de combien de divers sentimens l'ame de la princesse fut rem plie en recevant cet escrit et en aprenant par cet homme que le roy son frere avoit perdu deux batailles qu'il estoit prisonnier et que vous estiez mort vous dis-je de qui elle scavoit que le roy de pont eust espere toutes choses aussi sa douleur fut si grande qu'elle ne sentit que tres imparfaitement la joye du pretendu retour de spitridate ou elle prenoit d'autant moins de part qu'en apprenant qu'il estoit revenu elle apprenoit aussi qu'il estoit blesse toutefois comme l'amour a ce que l'on dit est une passion imperieuse qui est tousjours la plus forte 
 dans tous les coeurs qu'elle possede il y avoit pourtant quelques instants ou si elle n'avoit de la joye elle avoit du moins de la consolation d'esperer de revoir spitridate mais deux jours apres elle en fut privee car elle aprit par la mesme princesse aristee qui luy escrivit une seconde fois qu'elle s'estoit abusee par une ressemblance prodigieuse elle luy mandoit mesme par sa lettre qu'elle s'estoit detrompee par son portrait qu'elle avoit monstre a celuy qu'elle avoit pris pour son frere et qu'en fin spitridate n'estoit point revenu ce fut donc alors que sans aucune consolation elle sentit les malheurs du roy de pont elle eut neantmoins bien tost apres quelque soulagement a sa douleur lors qu'elle sceut que vous estiez ressuscite s'il faut ainsi dire et que c'avoit este vous qui aviez este pris pour spitridate chez la princesse arbiane elle espera seigneur qu'estant le plus genereux de tous les hommes vous traiteriez bien le roy son frere et elle l'espera mesme avec d'autant plus de plaisir que spitridate a ce que la princesse aristee luy manda vous ressembloit parfaitement cependant comme cette princesse a assurement un esprit capable de toutes choses elle commenca de vouloir prendre le soing des affaires de l'estat mais elle trouva qu'elles estoient en un estrange desordre le roy de phrigie qui s'estoit retire apres la perte de ces deux batailles a l'extremite de la bithinie et qui avoit repasse la riviere de sangar receut nouvelles que cresus roy de lydie 
 estoit entre dans ses estats avec une puissante armee de sorte qu'il fut contraint d'aller songer a sa propre deffence au lieu de songer a celle des autres joint que ses troupes estoient extreme ment affoiblies neantmoins comme la princesse jugeoit bien que ciaxare tenant le roy de pont prisonnier ne s'amuseroit pas a rien entreprendre de nouveau puis que sans hasarder ses troupes il pouvoit faire la paix a telles conditions qu'il voudroit elle estoit en quelque repos mais a peu de jours de la elle fut bien surprise d'aprendre que tout ce qui s'estoit r'allie de gens de guerre apres la prise du roy s'estoient declarez pour arsamone que toute la bithinie s'estoit souslevee en sa faveur et estoit resolue de retourner sous son ancien maistre et que de plus artane qui estoit de la plus haute condition estoit revenu dans le royaume avoit aussi fait souslever une partie de celuy de pont et s'estoit empare d'une ville considerable nommee cabira en subornant le gouverneur par de l'argent je vous laisse donc a penser en quel estat se trouva cette jeune princesse de voir que le roy son frere estoit prisonnier et qu'arsamone pere de spitridate non seulement estoit maistre de la bithinie mais qu'il estoit encore a la teste d'une armee pour venir conquerir le royaume de pont et qu'ainsi il faloit qu'elle s'y opposast au tant qu'elle pourroit et qu'elle fist la guerre contre le pere d'un prince dont elle estoit adoree et qu'elle ne haissoit pas elle scavoit encore que 
 celuy de tous les hommes pour qui elle avoit le plus de mepris et le plus d'aversion formoit un party considerable quelque peu d'estime qu'il eust elle n'avoit ny troupes ny argent pour en lever elle ne scavoit mesme a qui se fier tant toutes choses estoient brouillees et en ce pitoyable estat elle ne scavoit non plus si elle devoit estre bien aise ou bien affligee de l'absence de spitridate car elle jugeoit bien qu'il n'eust pas deu combatre pour elle contre son pere et elle n'eust pas voulu aussi qu'il eust combatu pour son pere contre elle ainsi ne scachant ny que souhaiter n'y que faire elle prioit les dieux de la delivrer de tant de malheurs qui l'accabloient mais enfin seigneur vostre generosite n'ayant pas trompe son esperance et vous ayant fait delivrer le roy de pont a qui vous fistes mesme donner des troupes sous la conduite d'artaxe nous en receusmes la nouvelle avec une extreme joye et en effet il sembla que le peuple d'heraclee reprit quelque coeur en aprenant que son prince estoit delivre d'une facon si genereuse l'on en fit une resjouissance publique et le glorieux nom d'artamene fut aussi celebre dans heraclee qu'il l'estoit a sinope ou a themiscire la princesse scachant donc que le roy approchoit voulut aller au devant de luy et comme nous scavions bien que du coste qu'il venoit il n'y avoit point de troupes d'arsamone nous fusmes deux journees au devant de ce prince mais pour nostre mal heur nous trouvasmes une embuscade si bien 
 dressee dans une forest que nous tombasmes presque sans resistance entre les mains de ceux qui nous attendoient et l'on nous mena par une route destournee que nous ne connoissions pas nous ne scavions donc si l'on nous menoit a arsamone ou a artane et dans le choix des deux la princesse ne scavoit que souhaitter car si c'estoit a arsamone elle y esperoit plus de douceur a cause de la princesse arbiane et de la princesse aristee mais elle s'imaginoit aussi que le roy son frere qui n'ignoroit pas l'affection qu'elle avoit pour spitridate pourroit peut-estre la soubconner de s'estre fait prendre volontairement aux troupes d'arsamone quoy qu'il ne pust ignorer que ce prince ne haissoit son fils que pour l'amour d'elle toutesfois le nom d'artane luy donnoit tant d'aversion qu'au hazard d'estre maltraitee d'arsamone et soubconnee mesme du roy elle eust mieux aime estre menee en bithinie que d'aller a cabira sous la puissance d'un tel homme cependant la chose ne fat pas a son choix et vers le soir nous trouvasmes artane qui tout amoureux qu'il estoit n'avoit ose se trouver a cette entreprise et en avoit donne la conduitte a un soldat determine qui avoit autresfois este un de ceux qui avoient conjure contre vous de vous dire ce que devint la princesse quand elle vit artane a la teste de deux cens chevaux qui la venoit recevoir il ne seroit pas aise car encore qu'il fust connu pour un lasche neantmoins comme il ne faut presques qu'estre mutin et rebelle 
 pour pouvoir former un party le sien n'estoit pas petit et nous fusmes bien affligees de voir qu'il y avoit tant de braves gens qui obeissoient a un tel capitaine il falut pourtant ceder a la fortune et se laisser conduire dans cabira ou il estoit le maistre et dans laquelle il y avoit un chasteau extremement fort ou l'on nous logea le ne m'amuseray point seigneur a vous dire toutes les insolences d'artane car il suffit que vous scachiez qu'il estoit lasche pour vous imaginer qu'il perdoit le respect qu'il devoit avoir des qu'il estoit le plus fort puis que c'est l'ordinaire de ceux qui manquent de coeur de n'estre soumis que quand ils sont foibles mais il trouva en la princesse une ame si grande et un esprit si ferme que malgre toute son impudence elle le reduisit aux termes de m'oser presques entrer dans sa chambre ny la voir ce pendant le roy de pont a ce que nous sceusmes depuis arriva a heraclee bien fasche de l'enlevement de la princesse sa soeur car en j'estat qu'estoient les choses il ne voyoit pas qu'il eust assez de forces pour diviser son armee et il scavoit que celle d'arsamone estoit si puissante qu'elle ne luy pouvoit pas permettre de s'engager a un siege joint que s'agissant de delivrer une soeur ou de sauver deux couronnes je pense que la politique ordinaire veut que l'on songe plustost a l'autre comme les choses en estoient la artane eut la hardiesse d'envoyer offrir ses troupes au roy de pont pourveu qu'il voulust consentir qu'il espousast la princesse araminte mais le roy ne 
 voulut jamais escouter une semblable proposition et respondit que s'il eust voulu vaincre ses ennemis sans peine il leur eust souhaite un secours pareil a celuy qu'il luy offroit luy mandant encore qu'il songeast bien comme il vivroit avec la princesse sa soeur parce qu'aussi tost qu'il auroit finy la guerre de bithinie il luy feroit rendre compte de tous ses crimes a la fois vous pouvez donc juger en quel estat estoit la princesse qui par un de ses gardes que nous gagnasmes scavoit tout ce qui se passoit car lors qu'elle venoit a penser que peut-estre arsamone tueroit le roy son frere ou que le roy son frere tueroit le pere de spitridate sa raison n'estoit plus a elle cependant le roy de pont apres avoir rassemble le plus de troupes qu'il put se mit en campagne pour s'opposer a arsamone qui estoit desja maistre d'une partie du royaume de pont et a la premiere rencontre le prince euriclide fut tue ce qui affligea fort arsamone mais seigneur pourquoy m'amuser a vous dire les particularitez d'une guerre qui a este sceue de toute l'asie et ne suffit il pas de vous aprendre que ce prince tout brave qu'il est fut presques tousjours bat tu bien est il vray que ce qui acheva de le perdre fut qu'aribee qui avoit este gouverneur de sinope rapella artane son frere avec ses troupes et quoy que le roy de pont n'y voulust pas consentir parce qu'il ne voyoit point d'ordre de ciaxare ny de vous artaxe le fit toutesfois d'authorite absolue de sorte que ce prince se 
 trouvant fort affoibly et scachant que vous estiez engage a la guerre d'assirie fut contraint de se retirer dans heraclee en attendant qu'il eust leve de nouvelles troupes pour se pouvoir remettre en campagne mais seigneur il n'en eut pas le temps car arsamone aupres de qui le prince intapherne fils de gadate estoit arrive ne voulant pas perdre une occasion si favorable s'avanca avec son armee et l'assiegea enfin dans la capitale de son royaume qui estoit la seule ville qui demeuroit sous son obeissance car ce qui n'estoit pas encore assubjetti a arsamone tenoit le party d'artane j'ay sceu par diverses personnes pendant que nous estions a cabira que ce prince fit des choses si prodigieuses durant ce siege que l'on peut dire qu'il merita cent couronnes en perdant la sienne mais enfin voyant que ses ennemis avoient emporte non seulement tous les dehors de la ville mais que mesme ils s'estoient rendus maistres d'une des portes et qu'ils n'avoient plus rien a faire pour le tenir en leur puissance qu'a le forcer dans le dernier retranchement qu'il avoit fait et ne pouvant de resoudre a tomber vivant entre les mains d'arsamone il prit la resolution de s'enfuir dans un vaisseau et d'aller offrir son espee a ciaxare pour delivrer la princesse mandane de qui il avoit apris l'enlevement avec une douleur inconcevable esperant qu'apres cela vous luy aide riez a recouvrer son estat et en effet ce mal heureux prince executa une partie de son dessein car il sortit d'heraclee ne luy demeurant 
 plus rien de deux beaux royaumes que la seule qualite de roy que la fortune ne luy pouvoit oster quand la princesse receut cette triste nouvelle elle en eut une douleur estrange et elle l'aprit mesme d'une maniere si cruelle qu'on ne peut rien imaginer de plus insupportable car seigneur il faut que vous scachiez que l'insolent artane prenant une nouvelle hardiesse par ce nouveau malheur la vint trouver avec une incivilite que nous ne luy avions point encore veue madame luy dit il comme il m'a tousjours semble qu'une des plus fortes raisons qui vous a obligee a me traiter aussi imperieusement que vous avez fait estoit parce que j'estois sujet du roy vostre frere j'ay creu qu'il estoit a propos de vous faire scavoir qu'il ne peut plus jamais estre mon maistre puis que la fortune luy a oste la couronne et que de deux royaumes qu'il possedoit il ne luy reste plus qu'un seul vaisseau avec lequel il s'est desrobe a ses ennemis c'est pourquoy madame cessant aujourd'huy d'estre soeur de roy ne regardez s'il vous plaist plus ma condition comme estant inferieure a la vostre et agissez autrement d'oresnavant que vous n'avez agy par le passe comme vous n'avez que le coeur d'un esclave reprit la princesse je vous ferois encore trop d'honneur de vous considerer comme un simple sujet du roy mon frere c'est pourquoy quand il sera vray que la fortune luy aura oste la couronne comme elle ne scauroit faire que sa naissance ne soit tousjours 
 beaucoup au dessus de la vostre elle ne fera pas aussi que je change de sentimens pour vous et quand vous auriez encore plus de couronnes que le roy mon frere n'en a perdu je vous mespriserois sur le throsne comme je fais et a moins que de changer absolument vostre ame ce qui ne vous est pas possible vous ne me verrez jamais changer c'est pourquoy artane songez mieux a ce que vous dittes et souvenez vous a tous les moments que mes peres ont tousjours este les maistres des vostres que j'ay eu l'honneur d'estre fille ou soeur de trois princes de qui je vous ay veu sujet et que vous estes nay enfin avec une indispensable obligation de me respecter toute vostre vie la princesse prononca ces paroles avec une colere si majestueuse qu'elle luy fit changer de couleur et le forca mesme de luy faire quelque mauvaise excuse de son insolence et de la laisser en liberte de pleindre la disgrace du roy son frere que nous aprismes plus particulierement par ce garde qui nous estoit si fidelle helas disoit elle hesionide quel deplorable destin est le mien et a quelle cruelle advanture suis-je exposee je suis nee sur le throsne et je suis esclave et esclave encore du plus indigne d'entre tous les hommes si je regarde les malheurs du roy mon frere je n'ay pas assez de larmes pour pleurer ses infortunes et si je considere mes propres malheurs je les trouve si grands que je ne voy que la seule mort qui les puisse faire finir encore jusques icy adjoustoit 
 elle j'avois pu aimer spitridate innocemment le feu roy mon pere l'avoit desire le prince sinnesis mon frere me l'avoit ordonne mais aujourd'huy hesionide qu'il est fils de l'usurpateur du royaume de mon frere et du destructeur de ma maison quelle aparence y a t'il que je le puisse faire sans crime mais madame luy dis-je spitridate n'a pas este a cette guerre il est vray dit elle mais il ne laisse pas d'estre fils de l'usurpateur du royaume de pont si bien que quand la raison m'obligeroit a ne l'accuser pas la bienseance du moins voudroit tousjours que je ne l'aimasse plus ainsi hesionide innocent ou coupable je ne dois plus voir spitridate quand mesme il seroit en lieu ou je le pourrois et puis adjousta t'elle en quel lieu de la terre peut il estre qu'il n'ait point entendu parler de la guerre de pont et de bithinie et comment est il possible que scachant l'estat des choses je ne recoive aucune nouvelle de luy s'il a plus d'ambition que d'amour que ne paroist il a la teste de l'armee de son pere et s'il a plus d'amour que d'ambition que ne cherche t'il a me delivrer des mains d'artane et que ne me fait il scavoir qu'il n'aprouve pas dans son coeur tout ce que fait arsamone j'avoue luy dis-je madame que le long silence de spitridate m'est absolument incomprehensible il me l'est de telle sorte repliqua la princesse en souspirant que je ne voy rien que raisonnablement j'en puisse imaginer que sa mort mais veuillent les dieux 
 adjousta t'elle qu'il ne soit jamais justifie dans mon esprit par une si funeste voye si je voulois vous redire seigneur toutes les pleintes et toutes les reflexions que faisoit la princesse sur les malheurs du roy son frere sur l'inconstance des choses du monde et sur l'innocente passion qu'elle avoit dans l'ame j'abuserois de vostre patience c'est pourquoy il faut que je les passe legerement et que je vous die qu'artane voyant qu'il alloit avoir sur les bras une armee victorieuse et conduite par un prince qui venoit de conquerir deux royaumes n'estoit pas sans inquietude car encore qu'il y eust de braves gens dans son party il n'en estoit pas devenu plus vaillant si bien que quelque amour qu'il eust pour la princesse je pense qu'il se repentit plus d'une fois de s'estre engage a ce qu'il avoit fait aussi envoya t'il vers arsamone pour luy proposer quelques articles de paix entre eux mais comme il vouloit que cabira luy demeurast pour sa seurete et qu'il vouloit aussi que la princesse araminte fust tousjours en sa puissance ce prince qui la vouloit absolument avoir en la sienne n'y voulut jamais entendre et ne receut pas trop bien ceux qui le furent trouver de sa part de sorte qu'apres ce refus artane fut encore plus inquiet qu'auparavant bien est il vray qu'il eut quelques jours de repos parce qu'arsamone tombant malade fit retarder la marche de son armee qui venoit desja contre luy
 
 
 
 
comme les choses estoient en cet estat il arriva un chevalier a heraclee ou estoit alors 
 la reine arbiane car il est bien juste de luy donner une qualite qu'elle devoit tousjours avoir portee il arriva dis-je un chevalier qui portoit un bouclier ou l'on voyoit un esclave represente qui semblant avoir a choisir de chaines ou de couronnes rompoit les dernieres et prenoit les autres avec ces mots plus pesantes mais plus glorieuses comme il estoit assez tard lors qu'il arriva il ne fut pas connu en entrant dans la ville et ce que je viens de vous dire ne fut pas remarque ce soir la mais a peine fut il descendu de cheval dans une maison de sa connoissance qu'il fut au palais ou estoit la reine et la princesse sa fille car pour arsamone il estoit demeure malade au camp ou ces princesses devoient aller le lendemain accompagnees de la princesse istrine soeur d'intapherne qui estoit alors en cette cour apres que ce chevalier se fut fait montrer l'apartement d'aristee il y fut tout droit sans faire rien dire jusques a ce qu'il arriva a l'anti-chambre ou il trouva un officier de cette princesse qu'il pria de luy dire qu'il y avoit un estranger qui demandoit a luy parler en particulier pour quelque affaire importante cet officier luy dit que la reine estant avec elle dans son cabinet il n'oseroit y aller mais il le pressa si fort de dire la mesme chose a l'une et a l'autre qu'enfin croyant que 
 c'estoit quelque affaire considerable il y fut et revint un moment apres le faire entrer mais seigneur a peine eut il fait un pas dans ce cabinet que la reine se levant en parut surprise je suis bien aise luy dit elle de vous voir un peu en meilleur estat que vous n'estiez lors que je vous vis en bithinie et que je pris l'illustre artamene pour le malheureux spitridate vous me donnez un nom trop glorieux repliqua le veritable spitridate car c'estoit luy effectivement que la reine arbiane prenoit pour vous et je ne comprens pas madame luy dit il pourquoy vous ne me voulez pas connoistre la princesse aristee ayant pris elle mesme un flambeau et luy semblant enfin qu'elle voyoit quelque chose dans les yeux de celuy qu'elle regardoit qui estoit veritablement de spitridate madame dit elle a la reine il n'en faut point douter celuy que vous voyez est le prince mon frere et n'est point du tout artamene spitridate a qui il estoit arrive plus d'une fois d'estre pris pour un autre en divers endroits de ses voyages en fut un peu moins surpris que si cela ne luy fust pas desja advenu c'est pourquoy prenant la parole et disant plusieurs choses a ces princesses que nul autre que luy ne leur eust pu dire elles acheverent de le connoistre et elles luy donnerent toutes les marques de tendresses que l'on peut donner en revoyant une personne infiniment chere et qu'elles avoient presque creu ne devoir jamais revoir comme la reine sa mere l'avoit tousjours beaucoup 
 ayme elle avoit fait toutes choses possibles pour appaiser l'esprit irrite d'arsamone mais elle n'en avoit pourtant pu venir a bout neantmoins ne voulant pas affliger ce prince des leur premiere entre-veue elle ne luy parla de rien en particulier et apres une conversation de deux heures elle luy dit seulement que pour rendre plus de respect au roy il ne faloit pas que l'on sceust dans heraclee qu'il estoit revenu jusques a ce qu'elle eust parle a luy en suite de quoy estant retournee a son apartement apres qu'ils eurent donne quelques larmes au souvenir du prince euriclide il demeura avec la princesse aristee qu'il n'avoit point veue depuis la perte du prince sinnesis a la memoire duquels ils donnerent encore quelques soupirs l'un et l'autre mais auparavant que de luy parler de toute autre chose il luy parla de la princesse araminte la remerciant de ce qu'elle luy avoit rendu ce respect de n'avoir pas pris son apartement car en effet elle ne l'avoit pas voulu faire au reste seigneur je ne scaurois vous exprimer la douleur qu'eut spitridate de se voir dans le mesme palais ou il avoit commence d'aimer la princesse et ou il en avoit este aime ny le redoublement d'affliction qu'il sentit en son coeur lors qu'il vint a songer en suitte que c'estoit le roy son pere qui estoit cause qu'elle n'y estoit plus de plus quand il pensoit qu'elle estoit entre les mains d'artane il perdoit presques la raison et il fut tres long temps sans pouvoir satisfaire l'envie 
 qu'avoit la princesse sa soeur d'aprendre ce qu'il avoit fait de puis qu'elle ne l'avoit veu mais enfin apres beaucoup de pleintes il luy dit a ce que nous avons sceu par luy mesme qu'estant deguise en paphlagonie il avoit escrit a la princesse araminte pour luy demander si elle vouloit qu'il s'allast offrir au roy son frere qui alloit commencer la guerre de capadoce et qu'au lieu de recevoir une response telle qu'il avoit lieu de l'attendre il avoit receu une lettre de la princesse la plus cruelle du monde et une de moy la plus surprenante qui fut jamais et comme la princesse aristee luy dit qu'assurement il y avoit quelque fourbe cachee la dessous il tira ces deux lettres qu'il n'avoit point abandonnees depuis qu'il les avoit receues et les luy montrant elle vit qu'elles estoient telles
 
 
 araminte a spitridate 
 
 
 ne vous allez point offrir au roy mon frere puis que ce seroit inutilement et allez plustost chercher un azile en quelque lieu de la terre si esloigne de moy que vous en puissiez mesme oublier le nom 
 
 
 d'araminte 
 
 
ha mon frere s'escria la princesse aristee mes yeux me disent que la princesse araminte a escrit cette lettre mais ma raison m'assure qu'elle n'y a jamais pense puis sans attendre la response de spitridate elle ouvrit l'autre et y leut ces paroles
 
 
 
 hesionide au princes pitridate 
 
 
 je suis bien marrie d'estre obligee de vous dire que la gloire est plus puissante que toutes choses dans le coeur de la princesse et qu'elle s'est si fortement resolue d'obeir au roy de vaincre l'affection qu'elle avoit pour vous et de l'oublier que rien ne la scauroit changer conformez donc vostre esprit a vostre fortune si vous le pouvez et puis que vous estes genereux oubliez une personne qui a absolument pris le dessein de ne se souvenir plus de vous 
 
 
 hesionide 
 
 
je vous laisse a penser dit le prince spitridate aussi tost que la princesse sa soeur eut acheve de lire ces deux lettres ce que je devins apres avoir veu ce que vous venez de voir je le comprens aisement dit elle puis qu'encore que je sois assuree que c'est une fourbe que l'on vous a faite je ne laisse pas d'en estre surprise car enfin adjousta t'elle tant que la guerre de capadoce a dure j'ay tousjours receu des nouvelles de la princesse araminte comme a l'ordinaire et elle s'est tousjours informee des vostres avec un extreme soing elle nous a rendu de plus cent bons offices en secret et jusques a ce qu'elle ait este enlevee par artane nous avons tousjours eu intelligence ensemble mesme depuis la guerre que le roy mon pere a commencee contre le roy de pont de plus lors que l'illustre artamene 
 vint en bithinie et que nous creusmes que c'estoit vous qui estiez revenu elle tesmoigna en avoir une extreme joye quand je le luy escrivis et je sceus qu'elle avoit aussi eu une extreme douleur lors qu'elle avoit apris que nous nous estions abusees enfin seigneur adjousta t'elle il faut que je confronte cette pretendue lettre de la princesse araminte avec celles que j'en ay en disant cela elle ouvrit une cassette qui estoit sur la table de son cabinet et en prenant plusieurs elle se mit a les regarder attentivement mais a peine eut elle aporte quelque attention a les considerer qu'elle vit beaucoup de difference en plusieurs caracteres il est pourtant certain qu'a l'abord tout le monde y auroit pu estre trompe mais personne ne l'y pouvoit estre en regardant cette fausse lettre aupres d'une veritable spitridate eut une si grande joye de pouvoir esperer qu'il avoit este abuse qu'il y avoit plus d'un quart d'heure qu'il estoit persuade en secret que cette lettre estoit une fourbe qu'il faisoit encore semblant d'en douter afin de s'en faire assurer davantage par la princesse aristee et d'avoir un pretexte de regarder plus long temps la grande difference qu'il y avoit de certaines lettres aux autres mais comment disoit spitridate cela aura t'il pu estre pharnace n'estoit point un homme a faire une pareille chose non dit la princesse mais artane est fort propre a faire une semblable mechancete et en effet seigneur nous avons sceu depuis que c'estoit luy qui ayant descouvert 
 que spitridate avoit envoye a heraclee a ce capitaine de la tour ou il avoit este prisonnier avoit fait suivre cet homme qui estoit charge de la veritable response de la princesse et de la mienne et l'ayant arreste apres luy avoir pris les lettres il les avoit fait imiter par un homme qui demeuroit a heraclee qui contrefaisoit admirablement toutes sortes d'escritures mais comme celle de la princesse estoit fort courte et qu'il n'en avoit point d'autres toutes les lettres necessaires a escrire celle que je viens de vous dire la derniere ne s'y trouvoient pas et c'estoit la cause de la notable difference qu'il y avoit de quelques uns de ces caracteres a ceux de la princesse il se trouva mesme pour favoriser sa fourbe que celuy qui estoit charge de nos lettres avoit este esleve dans la maison du pere d'artane sans que spitridate ny nous en sceussions rien de sorte que reconnoissant le fils de son ancien maistre il s'en fit connoistre aussi de peur d'estre maltraite et s'en laissa suborner si bien que ce fut par ce mesme homme que spitridate avoit envoye qu'il receut les fausses lettres qu'artane supposa ce qui ne servit pas peu a l'empescher de soubconner rien de la tromperie qu'on luy faisoit ce qui avoit oblige artane a cela estoit que connoissant le grand coeur de pharnace il avoit espere qu'il pourroit estre tue a cette guerre de sorte qu'esloignant encore plus spitridate il demeureroit seul en tout le royaume qui fust de condition a pouvoir pretendre a la princesse apres 
 donc que spitridate se fut bien confirme dans la croyance qu'il avoit este trompe il raconta avec un peu plus de tranquilite qu'auparavant le desespoir qu'il avoit eu et comment il avoit pris la resolution d'aller en effet mourir si loing de la princesse araminte qu'elle ne peust pas mesme scavoir des nouvelles de sa mort que dans ce funeste dessein il estoit alle au port de mer le plus proche du lieu ou il estoit s'embarquer dans le premier vaisseau qui fit voile sans demander seulement ou il alloit que par hazard il s'en estoit trouve un de marchands de tenedos qui l'avoit receu que de la il avoit este a ephese parce que l'on disoit que cresus l'alloit attaquer qu'en effet il avoit veu toute cette guerre sans y pouvoir perir quoy qu'il s'y fust assez expose que se souvenant que s'il eust voulu suivre l'ambition d'arsamone plus tost que l'amour de la princesse il auroit este roy et qu'ainsi il avoit prefere les chaisnes d'araminte a la couronne de bithinie il avoit fait peindre sur son bouclier cet esclave qui brisoit des couronnes et qui choisissoit des fers dont je vous ay desja parle qu'en ce lieu la apres la fin de la guerre il s'estoit embarque de nouveau pour aller en chipre luy semblant qu'une isle consacree a la mere des amours luy seroit plus favorable qu'une autre mais qu'en ayant trouve le sejour trop plaisant pour un malheureux il avoit passe en cilicie qu'en suitte ne pouvant demeurer en un lieu il avoit voulu se remettre en mer mais qu'un estranger 
 qui se trouva estre un mage de perse l'estant venu aborder luy avoit rendu tous les honneurs imaginables luy disant cent choses en une langue qu'il n'entendoit pas qu'enfin un truchement qu'il avoit pris aveques luy pour la commodite de ses voyages luy avoit dit que cet homme estoit persan et qu'il le prenoit pour estre fils de son roy que des marchands avoient pourtant assure avoir veu noyer a chalcedoine spitridate entendant cela luy fit dire par ce mesme interprete qu'il n'estoit point persan qu'il estoit vray qu'il avoit pense estre noye a chalcedoine mais que pourtant assurement il s'abusoit et qu'il n'estoit point ce qu'il pensoit qu'il fust mais plus il faisoit parler ce truchement plus ce persan s'imaginoit que c'estoit une feinte et qu'il ne laissoit pas d'entendre ce qu'il disoit en fin seigneur il pressa et pria si instamment spitridate de luy avouer une verite qu'il ne scavoit pas que s'en trouvant importune il le laissa mais cet homme estant alle trouver les magistrats de la ville ou ils estoient il leur dit que le roy son maistre avoit perdu l'unique heritier de ses estats qui par quelques raisons cachees ne vouloit point sans doute retourner en son pais qu'il l'avoit rencontre par hasard qu'il estoit dans leur ville et prest a se rembarquer qu'il les conjuroit donc de l'arrester et de le renvoyer au roy son pere de sorte que ces magistrats voyant un homme dont la phisionomie estoit fort sage et qui de plus avoit fait connoissance avec 
 les plus scavans de leur ville envoyerent ordre en effet d'arrester spitridate comme estant fils du roy de perse et de le traitter pourtant avec tout le respect qu'on devoit a une personne de cette condition je vous laisse a penser si ce prince fut surpris il fit tout ce qu'il put pour desabuser ces gens la mais plus il parloit plus le mage persan s'obstinoit a soutenir qu'il estoit cyrus enfin ces magistrats envoyerent a leur prince et spitridate et le mage et ce prince apres les avoir entendus tous deux resolut de peur de faire une faute de les envoyer l'un et l'autre au roy de perse neantmoins dans le doute ou il estoit il ne fit pas la mesme despense qu'il eust faite s'il eust creu qu'effectivement spitridate eust este cyrus tant y a seigneur qu'il choisit un homme d'esprit et de qualite dans sa cour pour luy donner cette commission et il les fit partir de cette sorte avec un assez bon nombre de soldats quoy que spitridate peust dire je ne m'amuseray point a vous raconter ses chagrins pendant un si long chemin ou on le gardoit fort soigneusement mais je vous diray seulement que durant ce voyage le mage mourut et qu'estant enfin arrivez en perse cet ambassadeur apprenant que tout le monde croyoit cyrus mort et que des marchands l'avoient veu noyer commenca de croire spitridate ne trouvant pas de raison qu'il ne voulust point estre connu pour fils d'un grand roy s'il estoit vray qu'il le fust si bien que jugeant que puis que ce 
 mage estoit mort ce seroit peut-estre paroistre a persepolis d'une assez bizarre maniere il fut quelque temps a deliberer sur ce qu'il feroit pendant quoy estant tombe malade comme le mage il mourut aussi bien que luy de sorte que spitridate se voyant un peu plus libre se deroba des gens de cet ambassadeur durant les premiers jours de leur affliction et ne continua point son voyage il pensa toutesfois estre arreste par diverses personnes qui le prenoient pour vous mais comme il se resolut de se r'aprocher un peu des lieux ou nous estions pour entendre du moins quelquesfois le nom du royaume ou demeuroit sa princesse il passa de perse en medie ou il fut suivy aussi en diverses rencontres sans qu'il en comprist la raison en suitte estant arrive sur les frontieres de galatie il y aprit le souslevement de la bithinie et la guerre que le roy son pere avoit declaree au roy de pont et il dit depuis a la princesse aristee que cette nouvelle l'avoit si cruellement afflige qu'il en estoit tombe malade mais avec un tel exces et une telle violence que jamais personne ne l'avoit tant este parce qu'aprenant tous les jours les victoires du roy son pere et apres encore la mort du prince euriclide il jugeoit bi que c'estoit un mauvais chemin pour remettre la princesse araminte dans les premiers sentimens qu'elle avoit eus pour luy ce n'est pas qu'il souhaitast que le roy son pere fust vaincu mais c'est qu'il ne pouvoit ny scavoit que souhaitter enfin dit il apres avoir 
 bien exagere ses deplaisirs a la princesse aristee me voicy ma chere soeur assez bien guery malgre moy qui viens vous demander conseil de ce que je dois faire car quand mesme ma princesse seroit infidelle je la voudrois tousjours delivrer d'entre les mains d'artane ou j'ay sceu qu'elle est il ne vous sera pas aise luy dit elle si ce n'est avec les troupes du roy mais pour pouvoir l'obliger a vous revoir il ne faut pas que vous tesmoigniez aimer encore la princesse araminte ha ma soeur dit il je ne scay point feindre et je ne scaurois devoir ma bonne fortune a un mensonge mais helas disoit il que pense et que doit penser de mon silence cette princesse pendant de si grands changemens elle croit peut-estre que j'attens en repos que la guerre soit finie afin de venir jouir apres paisiblement des fruits de la victoire mais divine princesse adjoustoit il que vous estes injuste si vous le croyez ainsi tant y a seigneur qu'apres plusieurs semblables pleintes spitridate se retira au lieu ou il avoit resolu de se loger aristee luy aprit pourtant encore auparavant qu'il la quitast que le prince intapherne fils de gadate qui est aujourd'huy dans l'armee de ciaxare avoit rendu de grands services au roy son pere et que la princesse istrine sa soeur estoit venue aupres de la reine arbiane aussi tost apres la mort de la reine nitocris qui l'avoit ainsi voulu en suitte de ce discours spitridate s'en alla comme je l'ay desja dit le lendemain au matin la reine et la 
 princesse luy manderent qu'il demeurast cache jusques a ce qu'il eust de leurs nouvelles et qu'elles s'en alloient au camp ou arsamone estoit demeure malade comme l'armee n'estoit qu'a une journee d'heraclee elles y arriverent le soir mesme mais comme arsamone estoit assez mal ce ne fut que le lendemain au matin qu'il fut mieux qu'elles luy firent scavoir qu'elles avoient eu des nouvelles de spitridate car pour ne l'exposer pas elles ne dirent point qu'il fust arrive la surprise d'arsamone fut grande au discours d'arbiane et la princesse aristee remarqua de l'estonnement et de la colere sur son visage il luy sembla pourtant que malgre des sentimens si tumultueux elle y vit aussi quelques legeres marques de joye en effet comme arsamone n'avoit plus d'autre fils quand il n'auroit eu autre sentiment que celuy de la haine qu'il avoit pour le roy de pont il eust tousjours deu estre bien aise de se voir un successeur c'est pourquoy apres avoir este quelque temps sans parler si spitridate dit il a la reine sa femme revient avec le coeur d'un esclave tel qu'il l'avoit lors qu'il eschapa de sa prison il faut luy redonner ses chaines mais s'il revient avec celuy d'un roy il faut le traitter en prince qui le sera un jour c'est pourquoy madame dit il a la reine faites luy s'il vous plaist scavoir qu'il est luy mesme l'arbitre de son destin que s'il veut achever cette guerre que j'ay si heureusement commencee et mettre la princesse araminte 
 entre mes mains comme ma prisonniere j'y consents et je luy donneray le commandement de mon armee mais s'il pense n'estre revenu que pour continuer d'aimer une personne qu'il ne doit regarder que comme la fille et la soeur de nos tirans je luy feray bien voir que je suis maistre des deux couronnes que j'ay conquises puis que j'en disposeray en faveur de qui il me plaira il a este assez longtemps absent adjousta t'il pour estre guery d'une semblable passion c'est pourquoy dit il regardant la princesse aristee je vous donne la commission descouvrir dans le fonds de son coeur ses veritables sentimens car je m'apercoy bien que vous en scavez plus que vous ne m'en dittes et que peut-estre spitridate est il desja a heraclee arbiane voulut alors le nier mais ce fut d'une facon qui le fit davantage croire au roy de sorte que reprenant la parole non non luy dit il ne craignez rien pour spitridate s'il est sage c'est pourquoy s'il est arrive comme je le croy retournez a heraclee dit il a la princesse sa fille car s'il est tel que je dis je consens que vous me l'ameniez et s'il ne l'est pas je permets qu'il s'en retourne en exil que si pour ma bonne fortune et pour la sienne il l'est devenu faites le venir icy en diligence parce que me trouvant mal comme je fais je seray bien aise de ne donner pas loisir a artane de se fortifier dans cabira la reine entendant parler le roy de cette sorte luy advoua la verite et le lendemain la princesse retourna a heraclee 
 avec un ordre secret de la reine de prier spitridate de dissimuler et de luy representer que quand araminte seroit sous la puissance d'arsamone elles empescheroient bien qu'elle ne fust mal-traitee que de plus le rare merite de cette princesse toucheroit peut-estre a la fin le coeur de ce prince et qu'en un mot il faloit necessairement se contraindre et se deguiser pour un temps la princesse aristee s'aquita de sa commission admirablement car des qu'elle fut arrive au palais elle envoya querir spitridate et luy dit tout ce que l'on pouvoit dire sur un semblable sujet mais comme il ne pouvoit se resoudre a feindre que pensez vous donc faire luy dit elle la princesse araminte est dans les mains d'artane durant que vous deliberez ou je ne croy pas qu'elle soit mieux qu'en celles du roy mon pere et que dans heraclee ou je la pourray servir ha ma chere soeur dit il mon ame est balancee entre de grandes extremitez je scay bien qu'il faut retirer araminte de la puissance d'artane mais je scay bien aussi que je ne la dois pas delivrer pour la remettre en prison on peut choisir les malheurs comme les plaisirs reprit cette princesse et je ne voy point de comparaison a faire entre ceux dont il s'agit spitridate fut alors assez longtemps sans parler cherchant en luy mesme s'il n'y avoit point de milieu a prendre mais plus il y pensoit moins il en pouvoit trouver il eust voulu ne manquer point de respect au roy son pere il eust souhaite ne se trouver pas dans la fascheuse 
 necessite de deguiser ses veritables sentimens il eust desire ardemment pouvoir rendre le royaume de pont a celuy qui l'avoit perdu et ne gardant que celuy de bithinie qui appartenoit au roy son pere espouser la princesse araminte et la mettre un jour sur le throsne mais il scavoit bien qu'arsamone ne consentiroit pas a une semblable chose ainsi ne scachant que faire il souffroit des maux que l'on ne peut exprimer neantmoins venant a s'imaginer tout d'un coup qu'artane estoit en pouvoir de persecuter sa princesse c'est trop ma chere soeur luy dit il c'est trop demeurer dans l'incertitude de ce que je feray puis qu'il suffit de scavoir qu'araminte est en la puissance de mon rival pour ne deliberer pas un moment allons allons donc trouver le roy disons luy s'il le veut que nous n'aimons plus agissons comme un ennemy afin d'agir apres comme un veritable amant et ne craignons pas de nous des honnorer par un mensonge innocent et par un deguisement que je ne fais que pour remettre en liberte la plus admirable princesse du monde enfin apres plusieurs semblables discours spitridate promit a la princesse aristee d'agir comme elle voudroit aupres du roy son pere de sorte que sans differer davantage elle partit des le lendemain aveques luy qui ne voulut pas estre dans heraclee jusques a ce qu'il eust veu le roy comme ils arriverent au camp ils y aprirent que cette nouvelle ayant fort esmeu arsamone il s'estoit encore trouve 
 plus mal et que depuis le depart de la princesse il avoit tesmoigne avoir une grande impatience de revoir spitridate il ne fut donc pas plustost venu que pour le contenter on le luy dit de sorte que voulant qu'il entrast a l'heure mesme il le receut malgre son mal avec quelques tesmoignages de tendresse mais apres ce premier mouvement dont il ne fut pas le maistre reprenant un visage plus serieux et plus severe spitridate luy dit il je suis bien aise de vous pouvoir dire auparavant qu'il m'empire davantage que si les dieux disposoient de moy je n'entens pas que vous faciez jamais nul traitte ny nulle alliance avec ceux de qui nous avons este esclaves et que je dispense tous mes sujets de vous reconnoistre pour leur prince si vous le faites seigneur luy dit spitridate en biaisant les dieux vous laisseront sans doute jouir si longtemps de vos conquestes que j'auray loisir d'aprendre plus precisement vos intentions c'est pourquoy il suffit que vous me faciez la grace de me dire ce qu'il vous plaist que je face presentement comme vostre sujet que je suis sans me parler de ce que je devrois faire comme roy que je ne suis pas je veux luy respondit il si mon mal dure que vous commandiez mon armee que vous alliez contre artane et que vous remettiez araminte en ma puissance spitridate chercha alors quelques paroles a double sens pour satisfaire la delicatesse de son amour et par lesquelles arsamone qui estoit malade et qui n'avoit pas la liberte d'y prendre garde 
 de si pres peust croire qu'il vouloit luy obeir punctuellement et en effet il les imagina si justes que le roy estant satisfait de sa response le fit approcher et l'embrassa en suitte de quoy s'estant retire a une magnifique tente qu'on luy avoit preparee il y fut visite du prince intapherne et de tous les officiers de l'armee car nous avons sceu depuis toutes ces choses par spitridate mesme cependant a trois jours de la les medecins dirent a arsamone que son mal estoit sans peril mais qu'il seroit assez long de sorte que ne voulant pas perdre temps il donna ordre a spitridate de se preparer a partir pour aller assieger artane ordonnant toutesfois a un de ses lieutenans generaux d'observer ce prince d'assez pres ainsi arsamone fut reporte a heraclee ou la reine et la princesse sa fille l'accompagnerent car pour la prince istrine elle y estoit demeuree pour quelque incommodite et spitridate partit et prit la route de cabira le prince intapherne estant son premier lieutenant general avec lequel il lia une amitie fort estroite je vous laisse donc a penser quelle surprise fut la nostre lors que nous sceusmes par nostre fidelle garde qu'il estoit arrive un chevalier a heraclee avec l'escu dont je vous ay parle que nous aprismes en suitte que ce chevalier estoit spitridate et que ce prince avoit este si bien receu du roy son pere qu'il l'avoit fait general de son armee elle fut si grande seigneur que nous fusmes tres longtemps sans pouvoir tesmoigner nostre estonnement 
 par des paroles la joye de scavoir que spitridate n'estoit pas mort et l'incertitude du dessein qu'il avoit en venant contre artane occupoient si fort l'ame de la princesse araminte et la partageoient de telle sorte qu'elle ne pouvoit se determiner ny a s'affliger ny a se rejouir quoy qu'il en soit madame luy dis-je lors qu'elle commenca de se pleindre je ne puis que je ne sois bien aise de scavoir que spitridate est vivant je suis dans les mesmes sentimens reprit elle mais cela n'empesche pas que mon ame ne soit en inquietude car enfin arsamone n'aura pas change les siens et il semble presques indubitable que puis que spitridate paroist estre bien aveques luy il faut qu'il ne soit plus ce qu'il estoit ha madame luy dis-je il ne faut pas le condamner sans l'entendre il y a pourtant bien de l'apparence me respondit elle que je ne me trompe pas une aussi longue absence qu'a este la sienne peut aisement l'avoir guery de la passion qu'il avoit pour moy et la possession de deux royaumes peut estre facilement preferee a celle d'une princesse qu'il y a si long temps que l'on n'a veue et qui n'a que l'infortune en partage enfin hesionide si spitridate est fidelle c'est un miracle et s'il ne l'est pas c'est sans doute le plus grand malheur qui me puisse arriver ainsi ne scachant si je dois faire des voeux pour luy ou contre luy ne scachant dis-je s'il vient me delivrer ou me faire sa prisonniere j'ay l'ame en une inquietude que je ne puis vous faire concevoir je fis alors 
 tout ce qui me fut possible pour diminuer sa crainte et pour fortifier son esperance mais a vous dire le vray je pense qu'elles regnerent successivement dans son coeur durant plusieurs jours et qu'elle ne demeura pas bien d'accord avec elle mesme cependant artane estoit bien empesche le nom de spitridate de qui il sceut le retour augmenta sa frayeur et toute la force de son amour ne l'en put jamais garantir conme il avoit de braves gens aveques luy ils l'obligerent malgre qu'il en eust a aller au devant de leur ennemy et a se resoudre de hazarder une bataille il s'y opposa quelque temps mais enfin craignant sans doute que s'il descouvroit toute sa laschete ils ne l'abandonnassent il y consentit et se resolut mesme d'y estre de sorte que toutes les troupes estant arrivees devant les murailles de la ville ou nous estions il en fit la reveue et partit sans dire adieu a la princesse la laissant sous la garde d'un capitaine qui estoit absolument a luy je ne vous diray point seigneur tout ce que l'on fit a ce reste de guerre mais je vous diray seulement que spitridate vainquit et que le lasche artane ayant este engage malgre luy a combatre fut mortellement blesse de la propre main de spitridate qui le fit son prisonnier ce perfide vivant seulement autant qu'il falut pour luy avouer la supposition qu'il avoit faite de la lettre de la princesse et de la mienne je debris de cette armee defaite se sauva dans la ville ou nous estions si bien que tout ce qui estoit demeure de chefs s'assemblerent 
 et resolurent de prendre les ordres de la princesse esperant par la faire un traite plus avantageux avec spitridate tous ces capitaines vinrent donc en corps la trouver dans sa chambre ou nous ne scavions rien de ce qui estoit arrive parce qu'artane avoit mene aveques luy le garde qui nous advertissoit de toutes choses et qu'il avoit peri a la bataille d'abord qu'elle les vit elle ne scavoit que penser de cette visite mais un d'eux prenant la parole madame luy dit il nous venons vous demander pardon de nostre rebellion passee nous venons vous aprendre qu'artane a perdu la bataille et la vie car ils avoient sceu sa mort et nous venons enfin prendre les ordres de vous comme de la fille et de la soeur de nos rois c'est donc a vous madame a nous dire ce qu'il vous plaist que nous fassions si vous voudrez vous rendre ou si vous voulez que nous vous deffendions contre le prince spitridate puis que lequel que vous choissiez des deux nous sommes prests de vous obeir vous m'aprenez tant de choses surprenantes a la fois dit elle que je ne puis pas vous respondre d'improviste si precisement ce qu'il y a pourtant de certain c'est que je n'ay point d'autre parti a prendre que celuy du roy mon frere que ses ennemis sont les miens et que s'ils ne veulent pas nous faire justice il sera plus beau de mourir en se deffendant que de se rendre laschement cependant adjousta t'elle encore puis que de sujets rebelles vous estes devenus mes protecteurs je vous conjure 
 de vouloir donner tous les ordres necessaires pour la conservation de la ville et de n'entreprendre rien que je ne le scache aussi bien ne jugeay-je pas que vous puissiez faire autre chose presentement que vous deffendre si on nous attaque voila donc seigneur un grand changement en nostre fortune nos gardes devinrent presques nos esclaves et celle que l'on tenoit en prison commanda a ceux qui la tenoient captive mais pendant cela spitridate n'estoit pas sans inquietude au milieu de la joye que luy donnoit la victoire puis qu'il n'estoit pas si absolument maistre de son armee qu'il peust en faire ce qu'il vouloit ainsi il falut en aparence qu'il agist comme un ennemi contre la princesse et en effet comme un homme qui preferoit son amour a toutes choses il envoya donc sommer la ville de se rendre a discretion apres l'avoir investie de toutes parts car il ne put faire autrement parce que ce lieutenant general qu'arsamone luy avoit donne estoit un esprit severe et opiniastre de sorte que lors que la princesse sceut ce que spitridate avoit mande luy qui ne scavoit pas que ceux entre les mains de qui elle estoit la reconnoissoient alors pour leur princesse elle fit venir ce heraut en sa presence et l'esprit irrite comme elle l'avoit dites a vostre maistre luy dit elle que les princesses de pont n'ont point accoustume de recevoir des commandemens des princes de bithinie mais plustost de leur en faire depuis long temps et que je n'usse jamais creu 
 que la soeur du prince sinnesis eust deu estre traitee de cette sorte par le prince spitridate que neantmoins puis qu'il agit si injustement il peut s'assurer qu'il trouvera peut-estre plus de difficulte a vaincre la princesse araminte qu'il n'en a trouve a surmonter artane apres cette responce le heraut se retira et la princesse demeurant en liberte de se pleindre aveques moy et bien hesionide me dit elle que dittes vous de spitridate je dis qu'il vient vous delivrer madame luy respondis-je car je n'ay garde de le soubconner de ne vouloir vous avoir en sa puissance que pour vous remettre en celle d'arsamone la servitude n'est pourtant gueres le chemin de la liberte repliqua t'elle et peu d'amants ont delivre les personnes qu'ils ont aimees par une voye si extrordinaire mais madame repris-je que voudriez vous que fist spitridate en l'estat ou sont les choses je n'en scay rien me respondit elle en souspirant mais du moins scay-je bien que je ne voudrois par que ce fust de sa main que je fusse mise en la puissance du destructeur de ma maison toutesfois hesionide adjousta t'elle j'ay tort de me pleindre de la fortune en cette rencontre puis qu'au contraire je dois luy rendre grace de ce que du moins elle fait ce qu'elle peut pour me donner sujet d'oster de mon coeur l'injuste tendresse que j'y conservois pour spitridate quoy que fils de l'ennemy declare du roy mon frere je n'en suis pourtant pas encore la je l'advoue aveques honte poursuivit elle si bien 
 que tout ce que je puis faire pour vous est de connoistre seulement que je le dois je n'aurois jamais fait seigneur si je vous redisois tout ce que dit cette princesse en cette rencontre non plus que tout ce que pensa spitridate au retour de ce heraut qu'il avoit envoye car comme il n'avoit ose luy faire rien dire d'obligeant de peur de se rendre suspect il connut bien par sa response qu'il s'estoit trompe lors qu'il avoit creu que cette princesse le devoit assez bien connoistre pour croire qu'il feignoit lors qu'il agissoit avec elle comme un ennemy il eut pourtant quelque consolation d'aprendre que ceux qui estoient demeurez chefs des troupes d'artane luy obeissoient et de ce que c'estoit directement avec elle qu'il faloit traiter de sorte que changeant de sentimens il tint conseil de guerre le lendemain ou il declara qu'il ne trouvoit pas glorieux d'entreprendre de forcer une ville qui n'estoit deffendue que par une princesse sans avoir du moins fait tout ce qui seroit possible pour l'obliger a se rendre avant que d'en venir a la force si bien que pour espagner disoit il les troupes du roy son pere et pour garder quelque bien-seance avec une grande princesse il estoit resolu de luy envoyer demander la grace de luy parler la plus grande partie des chefs de qui spitridate commencoit d'estre fort aime et principalement d'intapherne approuverent son advis et il n'y eut presques que ce lieutenant general dont je vous ay desja parle qui s'y opposa bien est il 
 vray que ce fut avec beaucoup de violence comme nous l'avons sceu depuis mais quoy qu'il peust faire comme les resolutions des conseils de guerre passent a la pluralite des voix et que celle du general y peut beaucoup il falut qu'il cedast et que spitridate fist ce qu'il vouloit il envoya donc une seconde fois vers la princesse mais il y envoya un homme d'esprit et qui luy estoit fidelle avec ordre de la supplier tres humblement qu'il peust avoir l'honneur de luy parler auparavant que d'estre force de rien entreprendre contre elle il luy fit dire qu'il la conjuroit par la glorieuse memoire du prince sinnesis de ne le refuser pas et de croire qu'il estoit tousjours le mesme spitridate qu'elle avoit connu cet envoye eut cet ordre en particulier car devant tous ses capitaines ce prince luy commanda de parler d'une facon moins tendre et moins obligeante s'il eust suivi les mouvemens de sa passion il n'eust pas songe a sa seurete et seroit entre dans cabira sans mesme obliger la princesse a luy engager sa parole mais n'estant pas maistre absolu de luy mesme et n'estant pas a propos de se rendre suspect aux siens il souffrit qu'on la suppliast en son nom de se donner la peine de venir sur une platte-forme avancee qui est a un coste de la ville et qui n'estant pas fort haute luy permettroit de luy pouvoir parler sans qu'elle en eust beaucoup d'incommodite voila donc seigneur l'ordre que receut cet envoye de spitridate de qui l'arrivee me donna une grande 
 de consolation aussi bien qu'a la princesse qui commenca alors d'esperer qu'elle s'estoit abusee au jugement qu'elle avoit fait de ce prince neantmoins elle fut si surprise qu'elle demanda deux heures a celuy qui venoit de sa part pour luy respondre et en effet pour pretexter la chose elle fit assembler tous les chefs pour tenir conseil mais en les attendant ce fut veritablement aveques moy qu'elle prit la resolution qu'elle vouloit suivre je voyois bien dans ses yeux qu'elle avoit de la joye de ce qu'elle pouvoit esperer que ce prince n'estoit pas aussi coupable qu'elle l'avoit creu et j'apercevois qu'elle advit aussi de l'inquietude pour resoudre si elle le verroit ou si elle ne le verroit pas la voyant donc en cette peine je luy dis que je trouvois qu'elle avoit tort de mettre la chose en doute ha hesionide me repliqua t'elle vous avez grand tort vous mesme de croire qu'elle soit si aisee a determiner car si spitridate est devenu un prince ambitieux qui prefere la possession de deux couronnes a mon amitie je ne le dois point voir puis que je le verrois inutilement mais si au contraire il est encore tel que je l'ay veu autrefois je ne le dois point voir non plus puis qu'il me seroit impossible de n'estre pas aussi pour luy la mesme que j'estois en ce temps la cependant les choses n'estant plus aux mesmes termes je dois changer de sentimens c'est pourquoy hesionide je pense qu'a conclurre raisonnablement il faudroit ne voir point spitridate toutesfois je sens bien que 
 si on me conseille de le voir je le verray et que si je le voy innocent je ne le pourray pas hair s'il est innocent madame luy dis-je vous seriez injuste de luy oster vostre affection et je trouve de quelque coste que je regarde la chose que vous le devez tousjours voir car quand mesme il seroit vostre ennemy en l'estat ou vous estes reduite il faudroit necessairement avoir recours a sa clemence et s'il est toujours vostre amant il faut tout attendre de sa generosite et de son amour enfin seigneur il ne me fut pas fort difficile de persuader a la princesse de voir spitridate mais comme j'attendois beaucoup de cette entre-veue pourveu qu'elle se fist en lieu ou ils peussent parler aveque liberte je m'avisay de dire a la princesse qu'il seroit beaucoup mieux qu'elle vist spitridate au milieu d'un pont qui traverse une riviere qui passe au pied des murailles de la ville et en effet apres que la princesse eut tenu conseil et que tous ces capitaines qui ne prevoyoient aucune fin heureuse a ce siege que par une capitulation avantageuse et qui ne voyoient nulle esperance de secours luy eurent conseille de voir spitridate elle fit venir celuy que ce prince luy avoit envoye pour luy dire qu'elle accordoit a son maistre ce qu'il luy avoit demande commandant a un de ses capitaines de l'instruire du lieu ou elle souhaitoit que se fist cette entre-veue le lendemain au matin et de l'ordre qui y devoit estre garde pendant quoy il y auroit tresve entre l'armee de spitridate et les 
 gens de guerre de la ville apres que cet envoye eut veu ce pont et qu'il fut retourne vers son maistre qui approuva ce changement de lieu et qui le fit scavoir a la princesse le reste du jour et la nuit suivante furent employez a preparer l'endroit ou se devoit faire cette entre-veue qui fut une des plus belles choses du monde
 
 
 
 
comme la riviere est large le pont que l'on y a basti est fort grand et fort superbe si bien qu'il contribuoit encore beaucoup a la magnificence de cette action car justement sur l'arcade du milieu on dressa une barriere qui le traversoit en sa largeur que l'on couvrit de riches tapis de sidon et droit au dessus on tendit un grand et riche pavillon retrousse des deux costez avec des cordons a houpes d'or pour garantir la princesse des rayons du soleil de sorte que le lendemain au matin spitridate qui avoit receu aveque joye la permission de voir la princesse ne manqua pas aupres avoir range ses troupes en bataille a la veue de la ville et avoir fait avancer cinq cens hommes de pied jusques au bout de ce pont suivant ce qui avoit este convenu de s'avancer luy mesme suivy de deux cens chevaux seulement la princesse d'autre coste commanda que toutes les murailles de la ville fussent bordees de gens de guerre et que pareil nombre d'infanterie et de cavalerie occupast l'autre bout du pont elle ne sceut pas plustost que spitridate estoit arrive qu'elle partit pour y aller mais si belle que j'estois estonnee de voir ensemble 
 tant de beaute et tant de melancolie comme j'avois apprehende qu'en allant depuis le bout de ce pont jusques au milieu le soleil ne l'incommodast j'avois oblige ses femmes de la coiffer comme lors qu'elle alloit a la chasse du temps qu'elle estoit a heraclee c'est a dire avec quantite de plumes volantes et un peu eslevees tout a l'entour de la teste afin de porter ombre sur son visage la princesse estant donc plus paree qu'elle ne pensoit l'estre tant son esprit estoit occupe de diverses choses fut au bout du pont suivie de toutes ses femmes et accompagnee de tous les chefs de ses troupes aussi tost qu'elle parut spitridate s'avanca a pied suivy a peu pres d'autant de gens qu'en avoit la princesse mais les uns et les autres s'arresterent des deux costez a dix ou douze pas de la barriere et du pavillon sous lequel la princesse alla et ou nous fusmes aussi toutesfois un peu derriere elle spitridate avoit un habillement de guerre le plus beau du monde et malgre sa melancolie il avoit la mine si haute et l'air si agreable ce jour la que je ne j'avois jamais veu mieux des qu'il aperceut la princesse il la salua d'assez loing avec beaucoup de respect et s'approchant tous deux de la barriere en mesme temps les gens des deux partis demeurant sur les armes comme je l'ay dit spitridate fit encore une profonde reverence a la princesse qu'elle luy rendit fort civilement en suitte de quoy prenant la parole ce n'est pas madame luy dit il pour venir capituler 
 aveque vous que j'ay demande d'avoir l'honneur de vous parler mais pour venir prendre vos ordres et pour venir vous rendre conte de mon exil de mon retour et de ce que je fais presentement enfin divine princesse si ce que le roy mon pere a fait ne m'a pas rendu indigne d'estre escoute de vous je viens vous aprendre toute ma vie passee afin d'aprendre en suite de vostre bouche quelle elle doit estre a l'advenir lors que je vous entens parler ainsi respondit la princesse il me semble en effet que vous estes ce mesme spitridate choisi par le feu roy mon pere pour entrer dans son alliance si tendrement aime du prince sinnesis et si parfaitement estime de la malheureuse araminte il me semble dis-je que vous estes ce spitridate qui a souffert deux prisons pour l'amour de moy avec une generosite extreme et qui m'a donne cent marques d'une affection tres constante mais des que je ne vous escoute plus et que je regarde cette barriere et tous ces gens de guerre qui vous environnent j'advoue que vous ne paroissez plus a mes yeux ce mesme spitridate que je dis et que je ne voy plus en vostre personne que le fils d'arsamone c'est a dire de l'ennemy mortel du roy mon frere ha madame s'ecria ce prince escoutez moy donc s'il vous plaist si vous me voulez connoistre pour ce que je suis et ne regardez plus ce qui pourroit seduire vostre raison et me faire passer dans vostre esprit pour ce que je ne suis point du tout j'advoue madame poursuivit il que si 
 je n'avois pas violente passion pour vous j'aurois peine a ne trouver pas que le roy mon pere a quelque raison de vouloir rentrer en possession d'une couronne qu'on luy avoit arrachee par force de dessus la teste mais puis qu'il ne l'a pu faire qu'en detruisant vostre maison je le regarde malgre tous les sentimens de l'ambition et de la nature comme un usurpateur de son propre royaume tant il est vray que mon amour pour vous est violente dans mon coeur vous scavez luy dit la princesse qu'arsamone n'en est pas demeure la et que le royaume de pont n'est pas moins sous sa puissance que celuy de bithinie de sorte que s'il a fait une guerre juste pour reprendre l'un il en a fait une tres injuste pour conquester l'autre je l'advoue madame luy dit il mais s'il estoit permis a un amant de dire quelque chose pour excuser son pere je dirois que l'ambition et la vangeance n'estans guere accoustumees de s'enfermer dans les borne que la raisons et la justice leur prescrivent il ne faut pas s'estonner si un prince outrage et ambitieux n'a pas fait tout ce que justement il devoit faire selon l'equite naturelle mais madame je ne veux point aprouver une chose que je n'aurois jamais faite vous aimant comme je vous aime ainsi j'advoue donc que le roy mon pere a tort qu'il merite le nom de cruel ennemy et que je suis fils d'un usurpateur mais madame souvenez vous s'il vous plaist que lors que je commencay de vous adorer vous estiez si je l'ose dire ce 
 que je suis et que j'estois ce que vous estes puis que si le roy mon pere a oste le royaume de pont a vostre maison le vostre retenoit celuy de bithinie qui apartenoit a la mienne cependant je vous aimay je vous adoray et toute fille d'usurpateur que vous estiez si je puis parler ainsi sans perdre le respect que je vous dois je m'attachay pour tousjours a vostre service eh pleust aux dieux que les choses en fussent encore aux rnesmes termes qu'elles estoient pleust aux dieux dis-je que je fusse encore sujet du roy vostre frere et qu'il me fust encore permis d'esperer ce que j'esperois en ce temps la une aussi longue absence que la vostre reprit la princesse vous aura sans doute bien fait changer de sentimens car si cela n'eust pas este vostre exil malgre ma deffence auroit este moins long spitridate entendant ce reproche luy raconta alors en peu de mots la cause de son depart de paphlagonie la fourbe d'artane son desespoir lors qu'il la croyoit infidelle ses voyages son retour et sa douleur d'aprendre tant de victoires obtenues par le roy son pere et de scavoir en mesme temps qu'elle estoit entre les mains de son rival voila donc madame luy dit il a la fin de ce petit recit quelle a este la vie du malheureux spitridate il vous a aimee lors que le roy vostre pere retenoit un royaume ou il pouvoit pretendre quelque part il vous a adoree lors qu'il vous a creue infidelle il a pleure pour les victoires du roy son pere il s'est afflige de la 
 conqueste de deux royaumes il a prefere la qualite de vostre esclave a celle de roy et il vous adore encore toute injuste et toute irritee que vous estes contre luy mais jusques a tel point qu'il n'est presques rien qu'il ne soit capable de faire ouy madame pourveu que vous ne m'ordonniez pas de tourner mes armes contre le roy mon pere je feray tout ce que vous me commanderez et je ne scay mesme si vous aviez l'injustice de le vouloir absolument si j'aurois assez de vertu pour vous resister longtemps apres cela madame suis coupable je prens les armes il est vray mais c'est pour tuer artane et pour vous tirer de ses mains je les porte encore je l'advoue mais comment eussay-je pu vous parler pour scavoir vostre volonte si je n'eusse paru estre votre ennemy ainsi madame estant tres malheureux et n'estant point du tout coupable vous seriez tres injuste si vous changiez de sentimens pour moy quand vous m'aurez persuade vostre innocence repliqua la princesse en souspirant vous n'en serez gueres plus heureux car enfin spitridate la veritable generosite ne peut souffrir que je conserve une affection comme celle que j'ay pour vous pour le fils de l'ennemy declare du roy mon frere car de grace jugez un peu je vous prie en quel deplorable estat est ce prince luy qui de deux royaumes qu'il avoit n'a plus qu'un seul vaisseau sous sa puissance et qui est mesme encore sans doute plus sous celle des vents et des vagues que sous la sienne et 
 vous voudriez spitridate que je me rendisse sans conditions et que je vous permisse d'esperer de me voir un jour si arsamone y pouvoit consentir monter sur le throsne de mes peres qui ne m'apartient pas pendant que le roy mon frere a qui il apartient languiroit miserable et exile ha non non je n'en suis point capable et si vous l'avez pense vous m'estimez trop peu et vous ne me connoissez point du tout je vous ay estime je l'advoue et je vous estime encore et si ce mot est mesme trop foible pour exprimer mes sentimens pensez en un plus tendre et plus obligeant pour vous satisfaire j'y consens mais apres tout quoy que mon coeur soit pour vous ce qu'il estoit a heraclee je ne puis plus agir aveques vous que comme avec le fils de mon ennemy c'est pourquoy spitridate il faut faire necessairement de deux choses l'une ou obliger le roy vostre pere a se contenter du royaume de bithinie et a rendre celuy de pont ou vous resoudre a n'avoir cette place que par la force ou du moins par une capitulation qui me permette d'aller ou est le roy mon frere quand je le scauray car enfin je vous le declare je ne veux point du tout que vous me mettiez entre les mains d'arsamone et il n'est rien que je ne face plustost que de m'y resoudre je scay bien adjousta t'elle que la reine arbiane et la princesse aristee me protegeroient mais je scay bien aussi que toute l'asie me pourroit soubconner d'une laschete ou d'une foiblesse dont je ne suis 
 point capable c'est pourquoy spitridate il ne faut point songer a me faire changer de sentimens puis que ce seroit inutilement et s'il vous reste quelque souvenir du prince sinnesis qui vous a tant aime promettez moy que vous ne me remettrez pas sous la puissance d'arsamone en cas que la fortune me reduise sous la vostre je vous promets toutes choses madame reprit il pourveu que vous me promettiez de ne hair point spitridate s'il ne peut pas faire tout ce que vous desirerez de luy les dieux scavent si j'estois maistre absolu des deux royaumes dont il s'agit si vous n'en seriez pas l'arbitre et si vous n'en disposeriez pas absolument je croy mesme adjousta t'il que si vous pouviez vous passer de couronne je consentirois sans murmurer que celle de bithinie me fust ostee une seconde fois plustost que de vous desplaire mais madame les choses n'en sont pas la le roy mon pere les possede et tout ce que je puis est de luy faire parler par la reine ma mere et par la princesse ma soeur car pour moy si je quittois l'armee je craindrois qu'il ne me permist pas d'y revenir et qu'ainsi je ne pusse plus estre en estat de m'attacher inseparablement a vostre fortune comme j'en ay le dessein joint aussi que je n'y ay pas grand credit mais madame oserois-je vous dire que si le malheureux spitridate estoit dans vostre coeur comme il y pourroit estre vous n'agiriez pas comme vous faites vous laisseriez aux dieux le soing de la conduite des choses vous 
 attendriez du temps le restablissement du roy vostre frere et vous ne refuseriez pas a un prince qui a souffert pour vous la prison l'exil et tous les suplices imaginables la consolation de vous voir en un lieu ou il pourroit vous servir et ou il pourroit peut estre un jour vous faire passer de la prison sur le throsne et vous mettre en estat de redonner une couronne au roy de pont ce n'est pas madame que je ne sois resolu de vous obeir exactement mais c'est que comme je prevoy bien que je ne gagneray rien aupres du roy mon pere je prevoy bien aussi a quelle estrange extremite je me trouveray reduit comme je ne veux pas vous obliger aux choses impossibles interrompit la princesse l'esprit un peu aigri si vous n'obtenez rien je vous rendray la ville ou je suis a condition que l'on me conduira ou je voudray aller car si on ne le fait pas on m'ensevelira sans doute sous les ruines de ses ramparts cependant pour jouir en repos des conquestes du roy vostre pere vous oublierez la princesse araminte et faisant succeder l'ambition a l'amour vous vivrez aussi heureux qu'elle sera infortunee ha cruelle personne luy dit il je vous feray bien voir que je ne suis pas capable de faire ce que vous dittes non non madame vous ne verrez point spitridate heureux tant que vous serez infortunee et vous ne le verrez jamais roy que vous ne soyez en estat de souffrir que vous puissiez estre reine je vous le proteste devant les dieux qui m'escoutent 
 mais du moins madame promettez moy que quand j'auray tout abandonne pour vous vous me permettrez de suivre vostre destin et de ne vous quitter jamais la princesse estant touchee de ce que spitridate luy disoit et se repentant de l'avoir afflige je veux croire luy dit elle que tous vos sentimens sont genereux et je veux bien mesme vous promettre de ne vous soubconner jamais legerement mais accordez moy la mesme grace et soyez persuade qu'encore que j'agisse comme vostre ennemie en plusieurs choses vous serez pourtant tousjours dans mon coeur comme vous y avez este dans le temps ou vous ne vous pleigniez pas de moy neantmoins quoy que cela soit ainsi je ne laisse pas de vous dire que selon les aparences nous ne nous reverrons jamais ha madame dit spitridate ce que vous me dittes est si cruel qu'il s'en faut peu que pour vous monstrer que je ne vous abandonneray de ma vie je ne passe de vostre coste et ne tourne mes armes contre ceux que je commande je n'ay pas l'esprit si violent que vous l'avez reprit elle et comme je ne pretens pas faire rien indigne de moy je ne voudrois pas aussi que vous fissiez rien indigne de vous c'est pourquoy sans nous pleindre plus long temps inutilement adjousta t'elle en soupirant retirez vous spitridate envoyez vers arsamone pour tascher de l'amener a la raison representez luy par ceux qui luy parleront que pour conserver en paix le royaume de bithinie qui luy apartient il doit rendre 
 celuy de pont qui ne luy apartient pas et faites enfin tout ce que vous pourrez pour votre satisfaction et pour la mienne mais si vous ne pouvez flechir arsamone souvenez vous du moins de me conserver la liberte si vous me voulez conserver la vie spitridate estoit si touche des paroles de la princesse qu'il ne pouvoit presques luy respondre quoy madame dit il vous voulez desja m'abandonner la bien-seance le veut respondit elle et il luy faut obeir mais encore une fois spitridate je veux mourir libre et encore une fois madame interrompit il je veux mourir vostre esclave ce n'est point aux heureux reprit elle a desirer la mort ce n'est point en effet aux infortunez repliqua t'il a desirer la vie c'est pourquoy madame si je ne gagne rien ny sur l'esprit du roy mon pere ny sur le vostre quand je vous auray remise en liberte je ne regarderay plus que le tombeau comme vostre vie m'est et me sera tousjours chere respondit elle je veux que vous la conserviez mais encore une fois spitridate retirez vous et dittes a vos capitaines ce que je diray aux miens je veux dire que vous ne pouvez respondre aux propositions que je vous faits sans avoir envoye vers le roy vostre pere vous avez l'esprit si libre madame interrompit il qu'il est aise de voir que vostre coeur n'est guere engage vous avez l'ame si grande respondit elle que ce reproche n'est pas digne de vous mais spitridate je vous le pardonne et je veux bien mesme que vous ne croiyez 
 pas de moy ce que vous faites semblant d'en croire en disant cela elle luy fit la reverence et le forca de se retirer apres avoir arreste ensemble que la tresve dureroit jusques a la response d'arsamone pour moy je ne vy jamais rien de plus touchant que cette separation spitridate devint pasle comme s'il eust deu mourir et la princesse malgre son grand coeur parut si melancolique en cet instant qu'elle eust pu consoler ce prince s'il eust este capable de bien remarquer les mouvemens de son visage il la suivit des yeux le plus loing qu'il put mais il estoit si interdit qu'il ne scavoit sans doute ce qu'il voyoit conme la princesse eut fait trois ou quatre pas je m'approchay de la barriere sans qu'il y prist garde jusques a ce que luy parlant il me reconnut seigneur luy dis-je la fortune offre une grande matiere d'exercice a vostre generosite et cette mesme fortne respondit il en donne une bien ample a la bon te d'hesionide qui me peut utilement proteger aupres de la divine araminte je le feray seigneur luy dis-je en me retirant mais faites aussi tout ce que vous devez cela fut dit si bas et si viste qu'a peine quelqu'une des filles de la princesse s'en put elle apercevoir et un moment apres me remettant a suivre les autres nous retournasmes a la ville ou nous ne fusmes pas si tost entrees que spitridate ne pouvant plus voir la princesse remonta a cheval et se retira vers les siens il dit a ses capitaines ce qu'elle luy avoit ordonne de leur dire et sans perdre temps il en choisit un 
 appelle democlide pour l'envoyer vers arsamone comme cet homme a assurement beaucoup d'esprit et qu'il avoit une amitie tres grande pour ce prince il ne pouvoit pas mieux choisir il luy raconta donc toute sa vie afin de l'obliger a entrer mieux dans ses sentimens il le chargea d'une lettre pour la reine sa mere et d'une autre pour la princesse sa soeur il escrivit mesme au roy son pere avec toute la soumission imaginable et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut capable de le porter a se contenter d'avoir reconquis son royaume sans vouloir usurper celuy d'un autre tout ce que la politique a de plus fin et de plus adroits luy passa dans l'esprit pour en instruite democlide afin de persuader a arsamone qu'il valoit mieux posseder un royaume en paix que d'en avoir deux en guerre mais durant que spitridate depeschoit ce capitaine la prince s'affligeoit au lieu de se consoler et elle eust presques bien souhaite pour son repos qu'il ne luy eust pas parle si obligeamment qu'il avoit fait il y avoit pourtant des instans ou elle estoit bien aise de ne s'estre pas trompee en son choix et de n'estre pas obligee de se repentir d'avoir aime spitridate ces moments de consolation estoient neantmoins bien rares car quand elle venoit a considerer l'estat present de sa fortune et qu'elle jettoit les yeux sur l'advenir elle n'y voyoit que des choses si fascheuses que l'esperance n'avoit gueres de part en son ame non plus qu'en celle de ce prince qui depuis 
 le depart de democlide demeura dans une inquietude inconcevable et dans une crainte continuelle de n'obtenir rien d'arsamone en effet son aprehension n'estoit pas sans fondement car quoy que la reine et la princesse aristee pussent dire au nouveau roy de bithinie que se portoit beaucoup mieux elles ne purent le flechir ces excellentes personnes luy firent parler en suitte par tous ceux en qui elles scavoient qu'il avoit quelque creance mais ce fut encore inutilement democlide employa toute son eloquence a luy faire valoir la politique dont spitridate l'avoit instruit sans rien obtenir non plus que les autres la princesse aristee se servit mesme de ses larmes sans aucun effet et arsamone dit tousjours a ceux qui luy proposerent de rendre genereusement le royaume de pont a celuy a qui il apartenoit quand moy et les miens aurons possede cette couronne aussi long temps que le pere et l'ayeul du roy de pont ont possede celle de bithinie il y aura peut-estre quelque justice a ceux qui vivront alors d'en demander la restitution bien que je l'aye aquise par des voyes plus legitimes et plus honnorables que l'ayeul de ce prince n'avoit usurpe la nostre mais presentement il est juste que ceux qui ont fait si long temps porter des chaines aux autres en portent aussi a leur tour afin d'aprendre par leur propre experience quel malheur est la servitude c'est pourquoy je veux que spitridate m'aide a prendre la ville ou est la princesse araminte autrement je luy feray 
 connoistre que celuy qui n'a pas le coeur d'un roy ne sera jamais mon successeur et le traitant en esclave je luy donneray mesme prison qu'a cette princesse qu'il aime plus que sa propre gloire democlide qui en avoit eu ordre de spitridate le fit souvenir que lors qu'il avoit parle au prince son fils dans son vaisseau au sortir d'heraclee il luy avoit dit qu'il ne s'opposeroit point a son mariage avec cette princesse je m'en souviens bien dit il mais lors que je luy dis cela c'estoit a condition qu'il iroit a la teste d'une armee m'espargner la peine de conquerir deux royaumes mais puis qu'il ne l'a pas fait dittes luy que comme en ce temps la il eust este honteux a la princesse araminte d'espouser le fils d'un esclave il seroit aujourd'huy honteux au prince spitridate d'espouser la soeur d'un usurpateur vaincu et l'esclave d'arsamone comme elle la sera bien tost c'est pourquoy dittes luy de ma part que dans peu de jours je seray au camp et que pour luy espargner la douleur d'enchainer de sa main celle qu'il prefere a deux couronnes il n'entreprenne rien contre cabira que je n'y sois dittes luy enfin qu'il songe a se vaincre soy mesme ou qu'autrement il connoistra a ses despens quelle difference il y a d'un sceptre a des fers je vous laisse a juger seigneur avec quelle douleur democlide se chargea de cette response la reine escrivit au prince son fils pour le consoler et la princesse aristee fit la mesme chose mais dieux que ces consolations furent inutiles et qu'il sentit vivement 
 cette affliction democlide sceut en partant d'heraclee qu'arsamone avoit envoye order a ce lieutenant general de spitridate auquel il se fioit de l'observer soigneusement et j'ay sceu depuis par ce mesme democlide que le desespoir de spitridate fut si grand lors qu'il aprit la cruelle response du roy son pere qu'il pensa en expirer de douleur il voulut pourtant la scavoir precisement telle qu'elle estoit et quoy que democlide eust bien voulu l'adoucir il n'osa pourtant le faire parce que le roy luy avoit parle devant tant de monde que spitridate ne pouvant manquer de la scavoir par ailleurs il eust eu sujet de se pleindre s'il ne luy eust pas dit la verite puis que c'estoit precisement sur cette response qu'il devoit former toutes ses resolutions quoy dit il apres avoir tout entendu le roy mon pere pretend que la princesse araminte soit son esclave et qu'une personne illustre qui merite cent couronnes porte des fers ha non non spitridate n'y consentira pas du moins n'oubliera t'il rien pour tascher de delivrer cette incomparable et malheureuse princesse n'admirez vous pas democlide adjoustoit il l'estrange aveuglement des hommes le roy mon pere a passe toute sa vie a se pleindre d'un usurpateur et il le devient luy mesme seulement pour me rendre malheureux il ne veut avoir plusieurs couronnes que pour me mettre en estat de n'en point avoir enfin il n'est roy qu'afin que je ne le sois pas luy qui pourroit s'il vouloit acquerir une 
 gloire immortelle et me rendre le plus heureux d'entre les hommes au lieu qu'il me va rendre le plus infortune car democlide avoir conquis deux royaumes ne garder que celuy qui luy appartient rendre l'autre genereusement et donner la princesse araminte seroit une chose dont tous les siecles parleroient avec admiration cependant il ne le veut pas et il me force enfin d'abandonner ses interests bien qu'il soit mon pere et mon roy de luy desobeir ouvertement et de passer le reste de ma vie comme le plus malheureux prince du monde mais seigneur ce qu'il y eut de merveilleux dans les pleintes de spitridate a ce que me dit depuis democlide fut que l'ambition n'esbranla jamais son amour et que l'amour aussi ne le fit jamais emporter avec exces contre le roy son pere de sorte que conservant la raison malgre la violence de sa douleur il songea promptement a chercher les voyes de delivrer la princesse puis qu'il ne pouvoit faire autre chose et d'autant plus que le lendemain il eut un nouvel advis de la princesse aristee sa soeur qui luy apprenoit que dans peu de jours le roy partiroit pour se rendre dans son armee il s'aperceut mesme que l'ordre qu'avoit receu ce lieutenant general de prendre garde a luy estoit observe soigneusement mais quoy qu'il peust faire comme spitridate estoit adore des chefs et des soldats il ne laissa pas de venir a bout de son dessein pour ne perdre point de temps spitridate envoya dire publiquement a 
 la princesse que le roy son pere n'avoit point encore respondu a ses propositions et que dans peu de jours il viendroit luy mesme luy faire scavoir sa response cependant apres avoir instruit democlide de ce qu'il avoit a faire et advise ensemble par quelle voye il pourroit delivrer la princesse il luy commanda d'entrer dans la ville deguise en paisan comme la tresve duroit encore il ne luy fut pas difficile de le faire et des qu'il y fut il vint au chateau demander a parler a moy ce qui luy fut accorde il me donna un billet de spitridate qui me disoit seulement que je creusse tout ce que democlide me diroit si bien que luy donnant une audience particuliere il m'aprit le peu de succes de son voyage le desespoir de spitridate la resolution qu'il avoit prise de delivrer la princesse et l'ordre qu'il avoit donne pour cela il me dit donc que les troupes qu'il commandoit en son particulier avoient leur quartier tout le long du courant du fleuve qu'ainsi il faloit que nous sortissions de la ville la nuit dans un bateau et que nous allassions aborder a l'endroit ou estoient ses troupes qui nous escorteroient jusques a la mer qui n'estoit qu'a cinquante stades de la et qu'il avoit donne ordre au port le plus proche de s'assurer d'un vaisseau il me dit encore que pour obliger la princesse a se confier en luy spitridate vouloit le premier luy faire voir qu'il se confioit en elle c'est pourquoy me dit il la princesse envoyera s'il luy plaist justement a my-nuit a une porte de la ville qu'il 
 me nomma avec ordre de le laisser entrer car je scay qu'il s'y doit rendre avec un escuyer seulement je vous laisse a penser seigneur si je fus en diligence trouver la princesse et luy mener democlide quoy que tout ce que je luy disois luy donnast matiere d'estonnement et de douleur neantmoins il ne se falut pas amuser a faire des pleintes et il falut resoudre a partir des la nuit prochaine comme toutes les femmes qui estoient avec elle luy avoient este donnees par artane nous ne songeasmes point a les mener et comme tous ces capitaines avoient este du mauvais parti elle estoit un peu en peine de scavoir si elle devoit s'y confier neantmoins comme ils luy avoient tesmoigne beaucoup d'affection depuis la mort d'artane elle avoit quelque regret de les abandonner a la victoire de ses ennemis toutefois l'ayant priee de considerer qu'elle ne les pouvoit pas mener avec elle et que demeurat maistres de cabira ils estoient tousjours en estat de faire une capitulation honorable il fut resolu qu'elle ne se confieroit qu'a ceux qui seroient necessaires pour executer la chose c'est a dire pour faire entrer spitridate et pour nous laisser sortir
 
 
 
 
mais seigneur il a desja si longtemps que j'abuse de vostre bonte par la longueur de mon recit qu'il faut vous dire en peu de mots que j'eus ordre de parler a deux de ces capitaines que je trouvay si disposez a servir la princesse aveuglement en toutes choses que tout ce que nous avions a faire s'executa sans peine 
 justement a my-nuit democlide avec un de ceux que je dis fut faire entrer spitridate qui n'avoit pas manque de se derober de tout le monde dans son armee et de se trouver a la porte de la ville apres avoir laisse une lettre pour arsamone et une autre pour la princesse aristee des que democlide me l'eut amene je le conduisis dans la chambre de la princesse ou il ne fut pas si tost que se jettant a genoux madame luy dit il serez vous bien assez genereuse pour souffrir a vos pieds le fils de vostre ennemy et pour vouloir recevoir la liberte de la main d'un prince de qui le pere vous veut faire esclave la liberte luy dit elle en le relevant est un si grand bien qu'on le doit prendre de ses plus mortels ennemis mais spitridate adjousta t'elle il n'est pas juste de perdre la sienne pour celle des autres et ce sera bien assez que vous enduriez que j'echape a la victoire du roy vostre pere sans que vous partagiez encore ma mauvaise fortune c'est pourquoy ne vous chargez point de ma fuitte faites semblant de vous en affliger retournez a vostre camp et demeurez en repos durant que j'iray en quelque lieu du monde cacher mes larmes et mes malheurs quoy madame luy dit il vous pouvez donner un semblable conseil a un homme a qui vous avez promis de conserver vostre estime et comment madame le pourriez vous faire s'il faisoit une laschete comme cella la non non divine princesse vous n'avez pas songe a ce que vous avez dit ou vous 
 l'avez dit seulement pour esprouver ma constance cependant comme il n'y a point de temps a perdre partons s'il vous plaist madame et quand nous serons arrivez a la mer et que vous serez dans un vaisseau vous direz apres quelle routte vous voudrez que nous prenions car pour moy il n'y a point de lieu en toute la terre ou je n'aille aveques vous la princesse resista encore quelque temps a spitridate et quoy qu'elle fust bien aise qu'il ne luy accordast pas ce qu'elle luy demandoit elle ne laissa pourtant pas d'insister avec assez d'opiniastrete en apparence mais enfin estant inrervenue dans leur dispute madame luy dis-je il n'est plus temps de deliberer l'heure presse spitridate seroit peut-estre plus en danger aupres du roy son pere qu'aupres de vous et democlide vient de m'advertir que toutes choses sont prestes pour vostre depart enfin seigneur spitridate donna la main a la princesse nous sortismes heureusement du chasteau et de la ville accompagnees seulement de ce prince de l'escuyer qu'il avoit amene de democlide et des deux capitaines qui estoient de l'intelligence et nous entrasmes dans le bateau qui nous attendoit jamais fuitte ne fut plus heureuse que celle la car nous ne trouvasmes aucun obstacle les troupes de democlide quand nous fusmes arrivez ou elles estoient costoyerent tousjours le rivage jusques a la mer et spitridate ayant fait rompre un pont la mesme nuit qui faisoit la communication des autres quartiers avec celuy de 
 democlide nous fusmes presques en seurete des que nous fusmes dans le bateau ce capitaine n'exposant pas mesme ses troupes a la colere d'arsamone car il conduisit la chose en facon qu'elles croyoient agir pour son service et par ses ordres joint que ce n'estoit pas a ces soldats a examiner les commandemens de leur capitaine estans tenus de luy obeir et ainsi ils ne couroient aucune risque enfin seigneur nous trouvasmes le vaisseau qui nous attendoit et nous nous embarquasmes sans scavoir encore ou nous voulions aller n'ayant songe dans le pressant danger ou nous estions qu'a ne tomber pas sous la puissance d'arsamone comme nous fusmes en pleine mer spitridate venant dans la chambre de poupe ou estoit la princesse madame luy dit il vous estes libre et il n'y a personne icy qui ne soit en estat et en volonte de vous obeir ou vous plaist il donc aller cette demande fit venir les larmes aux yeux de la princesse car n'ayant pas un lieu en toute la terre ou elle eust quelque pouvoir elle ne put retenir ce premier sentiment de douleur toutesfois apres avoir un peu raffermy son esprit elle luy dit qu'ayant apris a cabira que le roy son frere en quittant heraclee avoit eu dessein d'aller en capadoce offrir sa personne a ciaxare pour delivrer la princesse sa fille et vous demander secours elle trouvoit qu'elle ne pouvoit avec bienseance chercher un autre azile que celuy la mais spitridate luy dit que le jour auparavant il avoit apris d'un soldat 
 qui venoit de cette armee que la princesse mandane avoit fait naufrage et estoit morte et qu'assurement le roy de pont n'estoit point aupres de ciaxare parce qu'il eust este impossible que ce soldat qui estoit d'heraclee et qui s'en estoit alle avec les troupes d'artaxe ne l'eust pas sceu la princesse ne scachant donc que dire ny que faire resolut enfin qu'il faloit s'esloigner de pont et de bithinie s'aprocher de capadoce et s'esclaircir de ce que ce soldat avoit dit nous tinsmes donc toute la nuit et tout le lendemain cette route mais vers le soir il se leva une tempeste furieuse qui dura toute la nuit suivante apres laquelle le vent nous jetta contre un banc de sable ou par bonne fortune nous ne fismes qu'eschouer sans que le vaisseau se brisast en ce lieu la nous vismes toute la mer couverte des debris d'un naufrage et sur des pointes de rochers assez pres de nous quelques gens morts et quelques autres mourans nous fusmes pourtant assez long temps sans pouvoir mettre l'esquif en mer pour aller voir s'il n'y avoit quelqu'un de ces miserables en estat d'estre secouru parce que la tempeste duroit encore mais comme les flots furent un peu calmez on y fut et on trouva qu'il y en avoit encore deux qui respiroient on les aporta dans nostre vaissau ou ils ne furent pas si tost qu'estant allee par charite donner quelque conseil a ceux qui les assistoient je reconnus un de ces hommes pour estre un esclave du roy de pont je ne l'eus pas plustost veu que je fis un grand cry et que 
 l'apellant par son nom il tourna les yeux de mon coste et fit effort pour me respondre sans le pouvoir faire il paroissoit pourtant bien qu'il me connoissoit car il levoit les mains au ciel comme pour deplorer l'infortune du roy son maistre et pour tesmoigner l'estonnement qu'il avoit de me voir mais durant que je faisois redoubler les soins que la seule humanite faisoit prendre de luy quelqu'un fut inconsiderement advertir la princesse de cette rencontre qui voulut elle mesme voir ce malheureux comme elle l'avoit autrefois donne au roy son frere il connoissoit fort le son de sa voix si bien qu'elle n'eut pas plustost parle a luy qu'il fit un plus grand effort pour luy respondre qu'il n'avoit point encore fait et il fit tant enfin qu'il prononca assez distinctement ces paroles ha madame est-ce vous ouy luy repliqua t'elle mais ou est le roy presentement en armenie luy dit il et il m'avoit envoye pour vous aller porter en achevant ces mots il retomba en foiblesse et peu de temps apres il entra dans l'agonie et mourut sans pouvoir achever de dire ce qu'il avoit commence l'autre homme que l'on avoit encore aporte dans nostre vaisseau mourut aussi sans parler ainsi nous n'en pusmes scavoir davantage on fit chercher dans les habillemens de cet esclave s'il n'auroit point de lettres et en effet il s'y en trouva une mais par malheur l'eau en avoit afface tous les carracteres a la reserve de deux ou trois que la princesse reconnut estre de la main 
 du roy son frere cette rencontre renouvella toutes ses douleurs et durant que l'on travailla a remettre le vaisseau en estat de flotter et a le degager de ce banc de sable elle ne s'occupa qu'a considerer l'opiniastrete de la fertune a l'affliger car disoit elle ce n'est parce que ce malheureux esclave a este a moy et que parce qu'il avoit quelque chose a me dire qu'il est mort cependant on travailla si heureusement que nous nous remismes en mer apres que l'on eut ensevely dans ce mesme sable et ce pauvre esclave et tous ces autres morts qui estoient sur les pointes de ces rochers et par les ordres de la princesse qui en pria spitridate nous prismes la resolution d'aller aborder a une plage qui n'est pas extremement esloignee de l'endroit ou la basse armenie du coste du pont confine avec une petite province qui estoit autrefois au roy de vous dire seigneur les entretiens de spitridate et de la princesse araminte pendant cette navigation il ne seroit pas aise car tout ce que l'amour et la vertu peuvent faire dire a deux personnes malheureuses ils se le dirent l'un a l'autre mais enfin apres estre arrivez a cette plage nous y quittasmes nostre vaisseau et democlide a qui spitridate avoit fait prendre autant d'argent qu'il en faloit pour un long voyage lors que nous avions passe a son quartier fut a la ville la plus proche nous acheter des chevaux pour aller gagner l'euphrate sur lequel nous nous mismes car comme vous scavez ce fleuve separe les deux 
 armenies comme il fut question de scavoir ce que deviendroit spitridate ce fut la plus pitoyable chose du monde principalement quand nous fusmes arrivez en armenie et que la princesse luy dit qu'il faloit l'abandonner j'advoue luy dit elle que je me fie point assez a la generosite du roy mon frere quoy qu'il soit tres genereux pour remettre en ses mains un prince qu'il n'a jamais fort aime qui est fils de son ennemy et d'un ennemy encore qui luy a oste deux royaumes ainsi spitridate comme vous avez eu assez de vertu pour m'empescher de tomber entre les mains du roy vostre pere il faut que j'en aye aussi assez pour ne vous remettre pas entre celles du roy mon frere ha madame dit il s'il n'y a que mon interest qui vous tienne en peine ne m'empeschez pas de vous suivre car quand le roy vostre frere me mal-traiteroit je l'endurerois pour l'amour de vous je n'en doute pas luy dit elle mais il faut endurer l'absence pour l'amour de moy puis que je ne pourrois pas vous voir et vivre mal aveque vous et que je ne juge pas non plus que le roy mon frere trouvast bon que j'y vescusse bien parce qu'il croiroit peut-estre que l'esperance de jouir de deux couronnes feroit toute ma douceur pour spitridate mais madame luy dit il que voulez vous que je devienne allez luy dit elle en quelque lieu seur pour vostre personne attendre que la fortune se lasse de nous persecuter et que le coeur du roy vostre pere se change mais madame reprit il 
 puis que j'abandonne tout pour vous ne pourriez vous point abandonner pour un peu de temps quelque petite partie de cette rigoureuse bienseance que vous voulez garder en toutes choses car si vous m'aimiez veritablement et qu'il vous souvinst de la naissance de ma passion du respect que j'ay eu pour vous des peines que j'ay souffertes des prisons que j'ay endurees de la rigueur de mon exil et de ce que l'abandonne presentement pour vostre seul interest il me semble dis-je que vous pourriez vous resoudre a m'accorder la permission de vivre deguise aupres de vous ou de nous en aller ensemble en quelque lieu esloigne de toute connoissance attendre que par la volonte des dieux je pusse un jour rendre un couronne au roy vostre frere et vous en donner une autre ce que vous dittes repliqua la princesse ne seroit ny juste ny glorieux j'rriterois l'esprit du roy mon frere vous irriteriez encore davantage celuy d'arsamone et nous nous exposerions a mille malheurs inutilement souffrez donc dit il que sans me deguiser et sans vous bannir j'aille aveques vous aupres du roy de pont quand il seroit capable de vous bien recevoir respondit elle ce ne seroit assurement qu'a condition que vous porteriez les armes contre le roy vostre pere ce que vous ne feriez pas sans doute et ce que je ne vous conseillerois pas de faire ainsi spitridate il faut me quitter il faut vous quitter madame reprit il avec une douleur extreme ouy adjousta t'elle et si la raison ne 
 suffit pas pour vous y obliger j'y joindray mes prieres et mesme mes commandemens car en fin ma gloire le veut et vostre propre interest le demande vous avez cet avantage poursuivit elle qu'en l'estat qu'est ma fortune vous n'aurez gueres de rivaux ha madame s'ecria spitridate en vous ostant des couronnes on ne vous a pas oste une beaute sans egale un esprit incomparable et une venu sans seconde ainsi madame je dois tousjours tout aprehender principalement scachant que le roy vostre frere vous parlera continuellement contre moy ne regardez pourtant jamais spitridate comme le fils d'un usurpateur mais regardez le tousjours comme un prince qui ne sera jamais roy qu'il ne remette aussi tost une couronne dans vostre maison et qu'il ne vous en donne une autre je vous l'ay desja dit et je vous le redis encore vous regnerez madame ou je ne regneray point c'est pourquoy ayez s'il vous plaist l'equite de donner du moins quelque assurance d'affection a un homme qui vous consacre tous les momens de sa vie ne me bannissez pas d'aupres de vous sans m'assurer que je demeureray dans vostre coeur et que rien ne m'en pourra chasser car sans cela madame je ne scaurois vous obeir je vous promets luy dit elle de faire valoir vostre generosite aupres du roy mon frere le plus qu'il me sera possible et de me souvenir eternellement du commandement que me fit en mourant le prince sinnesis de conserver pour vous toute ma vie une affection 
 toute entiere le puis-je esperer madame interrompit ce prince afflige je serois bien injuste et bien ingratte repliqua t'elle si j'y manquois tant que vous agirez comme vous faites et puis cette affection est si pure et si innocente qu'il y auroit plus de crime a la combatre qu'a la conserver je ne scay madame adjousta t'il si j'oserois vous dire que je la trouve un peu foible je ne scay spitridate interrompit elle si j'oserois vous advouer qu'elle me semble un peu trop forte et qu'ainsi vous avez tort de vous pleindre mais madame reprit il que faites vous pour moy et que ne fais-je pas pour vous vous faites toutes choses respondit elle je ne le scaurois nier mais puis qu'en ne faisant rien pour vous je fais pourtant tout ce que je puis et mesme peut-estre plus que je ne dois vous devez estre satisfait eh bons dieux divine princesse adjousta t'il encore une fois que faites vous que je puisse expliquer a mon advantage je vous monstre ma douleur respondit elle que je vous pourrois cacher je vous permets de lire dans mes yeux les sentimens de mon ame et je souffre enfin que vous croiyez que je vous prefereray toute ma vie dans mon coeur a tout le reste du monde tant que vous serez ce que vous estes jugez apres cela si spitridate en peut desirer davantage et si la princesse araminte peut faire plus pour le fils d'arsamone cependant spitridate prenez garde que l'ambition ne change vostre ame durant l'absence elle dis-je qui a accoustume de changer celle 
 de tous les hommes pour vous en assurer reprit il ne me bannissez point je voudrois le pouvoir faire respondit elle mais cela ne se peut pas et il faut absolument que vous partiez enfin seigneur je serois trop longue si je voulois vous redire toute cette triste conversation qui en verite devint si tendre et si genereuse de tous les deux costez que j'en pleuray en l'entendant car je fus tousjours presente a cet entretien la princesse l'ayant ainsi voulu ce fut en vain que spitridate fit encore quelques efforts pour demeurer aupres d'elle puisque des que nous fusmes un peu avant en armenie ou elle ne pouvoit plus craindre arsamone elle voulut qu'il la quittast et elle le fit resoudre a s'en aller ou en cilicie ou en paphlagonie attendre quelque changement en leurs fortunes il vouloit differer a partir qu'elle sceust precisement ou estoit le roy son frere et qu'elle fust a artaxate d'ou nous estions encore assez loin mais elle ne le voulut pas craignant estrangement que spitridate ne tombast entre les mains du roy son frere en l'estat qu'estoient les choses ainsi il falut qu'il luy obeist mais seigneur il ne sera jamais rien de plus triste que cette separation il voulut que democlide qui le vouloit suivre demeurast avec la princesse aussi bien que ces deux capitaines qui estoient aveques nous et il ne mena que son escuyer je ne vous diray point toutes les particularitez de cet adieu car en verite je ne le pourrois pas sans respandre encore des larmes et sans vous donner 
 des marques de foiblesse que vous condamneriez peut-estre tant y a seigneur que spitridate partit le plus afflige de tous les hommes et que la princesse demeura la plus melancolique personne du monde cependant il falut continuer nostre voyage quitter l'euphrate prendre un chariot et nous aprocher d'artaxate comme la princesse ne scavoit pas les intentions du roy son frere elle ne voulut pas estre connue pour ce qu'elle estoit jusques a ce qu'elle l'eust veu si bien que nous marchions sans luy rendre les honneurs qu'on luy devoit comme nous fusmes arrivez a artaxate ou l'on se peut cacher aisement a cause de sa grandeur nous nous informasmes s'il n'estoit pas vray que le roy de pont y fust arrive mais tous ceux a qui nous en parlasmes nous dirent tousjours qu'il n'y estoit pas la princesse qui ne pouvoit se l'imaginer creut d'abord que peut-estre n'y avoit il que les gens d'une plus haute condition qui sceussent la chose et que pour des raisons qu'elle ne comprenoit pas le roy son frere n'auroit pas voulu estre receu avec ceremonie enfin elle ordonna tant de fois a democlide et a ces deux capitaines qui estoient aveques nous de s'informer de ce qu'elle vouloit scavoir qu'ils devinrent suspects de quelque dessein cachee a ceux a qui ils s'adresserent de plus le prince phraarte frere de l'illustre tigrane et second fils du roy d'armenie ayant veu fortuitement la princesse araminte entrer dans un petit temple escarte ou nous allions de 
 fort grand matin la trouva si belle qu'il eut la curiosite de scavoir qui estoit cette estrangere car quoy que nous nous fussions habillees en armeniennes il presupposa bien que la princesse n'estoit pas d'artaxate puis qu'il n'avoit point ouy parler de sa beaute de sorte que voulant scavoir qui elle estoit et ou elle demeuroit il la fit suivre par un des siens celuy a qui il donna cet employ s'en estant aquite adroitement et s'estant informe de nous luy raporta que nous avions quelque dessein cache qu'assurement la princesse estoit une personne de grande qualite quoy que nous ne le dissions pas et par ce discours il donna une forte envie a ce prince de scavoir qui estoit effectivement la princesse dans ce mesme temps un officier du roy d'armenie qui logeoit aupres de nous ayant este dire a ce prince qu'il y avoit des gens deguisez dans artaxate qui avoient quelque mauvais dessein comme presques toute l'asie estoit en armes et qu'il scavoit bien qu'il avoit irrite le roy des medes en luy refusant le tribut qu'il payoit a astiage pour ne rien negliger il envoya nous demander qui nous estions d'abord nous deguisasmes la verite mais comme nous ne fusmes point creues et que la princesse eut peur de se trouver exposee a quelque fascheuse avanture elle se resolut a dire les choses comme elles estoient et demanda pour cela a parler au roy ce prince se trouvant un peu mal donna commission au prince phraarte qui se rencontra aupres de 
 luy de s'eclaircir de la chose il vint donc voir la princesse de qui la beaute avoit fait une si forte impression dans son ame enfin seigneur il vint comme je le dis voir araminte elle luy dit sa condition il la creut sans difficulte et luy assura que le roy son frere n'estoit point venu en cette cour il fit mille civilitez a la princesse en suitte de quoy il fut en diligence retrouver le roy son pere avec intention de l'obliger a la bien traiter et a la recevoir selon sa qualite mais ce prince qui est soubconneux et un peu avare prit une resolution differente de celle du prince son fils car il ne voulut point la reconnoistre de peur d'estre oblige de faire de la despense et de peur aussi d'irriter un prince heureux comme l'est presentement arsamone en donnant un azile a la soeur de son ennemy ainsi malgre les alliances que les rois de pont avoient tousjours eues avec les rois d'armenie il fit semblant de croire que c'estoit une supposition et commanda que l'on s'assurast de la princesse et de tous ceux qui l'accompagnoient car je l'ay sceu depuis par un confident de phraarte ce jeune prince s'opposa autant qu'il put au dessein du roy son pere qui ne voulant pas que la chose eclatast luy deffendit de rien dire de ce que la princesse luy avoit dit voulant sans doute la garder pour s'en servir selon les occurrences soit en la rendant au roy de pont soit en la remettant entre les mains d'arsamone phraarte desespere de cette resolution fit du moins en sorte que l'on 
 nous mit dans ce chasteau ou nous fusmes conduites avec ces deux capitaines qui sont encore icy car pour democlide la princesse le conjura de vouloir aller chercher des nouvelles du roy son frere de sorte que lors que l'on nous vint prendre il se cacha et ne put estre pris comme nous vous pouvez juger quelle douleur eut la princesse de voir que son azile devenoit sa prison et de ne pouvoir esperer d'en sortir que par une assistance des dieux toute extraordinaire depuis cela seigneur nous avons tousjours este en ce mesme lieu sans autre consolation que celle du prince phraarte qui a visite tres souvent la princesse bien est il vray que lors que vous avez pris ce chasteau ses frequentes visites commencoient de l'affliger et de me donner de l'inquietude car malgre les ordres du roy qui ne la vouloit pas reconnoistre pour ce qu'elle est on la traitoit avec un respect si grand qu'il estoit aise de s'apercevoir de la cause qui le faisoit desobeir au roy son pere et que l'amour commencoit d'estre un peu trop forte en son ame cependant nous n'avons eu aucunes nouvelles ny du roy du pont ny de spitridate ny de democlide et nous n'avons pas mesmes ouy parler du roy de bithinie voila seigneur quelle est la fortune de la princesse araminte que nous irons trouver quand il vous plaira dans son cabinet n'ayant plus rien a vous dire ny rien a faire qu'a vous conjurer de la vouloir proteger
 
 
 
 
il n'est pas besoin repliqua cyrus sage et 
 discrette hesionide que vous me priyez d'une chose que tant de raisons m'obligent de faire la beaute la vertu la condition et les malheurs de cette princesse y pourroient forcer les plus insensibles c'est pourquoy allons puis que vous le trouvez a propos l'assurer qu'elle n'a pas plus d'infortune que j'ay de desir de la servir car encore qu'elle soit soeur d'un prince qui est mon rival et qui tient en sa puissance tout ce qui m'est le plus cher au monde je seray aussi equitable qu'elle qui sans accuser le prince spitridate de l'ambition du roy son pere scait faire un juste discernement de toutes choses sans preoccupation en suitte de cela cyrus remercia hesionide de la peine qu'elle avoit eue de luy raconter les malheurs de la princesse araminte et passant de la chambre ou ils estoient dans le cabinet ou elle estoit apres l'en avoir fait advertir il la salua avec un redoublement de civilite extresme madame luy dit il en l'abordant quand je vous ay visitee je ne connoissois encore que vostre condition vostre beaute et une partie de vostre esprit mais presentement que l'en voy toute l'estendue et que je connois de plus la grandeur de vostre ame de vostre vertu et de vos infortunes je vous regarde avec plus de respect et plus d'admiration qu'auparavant cette derniere chose dont vous parlez respondit elle et qui est la seule ou je puis prendre part n'a guerre accoustume d'augmenter le respect dans l'ame des hommes mais aussi n'estes vous pas une 
 personne ordinaire et je ne dois attendre de vous que des miracles vous devez attendre de tout le monde raisonnable respondit il de la soumission et des services et alors pour luy faire connoistre qu'il avoit escoute le recit de ses malheurs avec attention il luy en repassa succinctement les endroits les plus considerables pour l'en pleindre il luy loua mesme extremement spitridate scachant assez qu'il n'est rien de plus obligeant ny de plus sensible que d'entendre dire du bien de ce que l'on aime enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre a consoler cette grande princesse de laquelle il attendoit aussi a son tour quelque soulagement a ses maux quand elle pourroit parler au roy son frere apres s'estre donc fait l'un a l'autre mille protestations d'une amitie reciproque il la quitta et s'en alla donner les ordres necessaires pour les choses de la guerre il sceut qu'artaxate estoit toujours paisible que les passages estoient bien gardez et qu'hidaspe qui estoit poste vers le pied des montagnes ou le roy d'armenie s'estoit retire avoit pris plusieurs petits convois de vivres et de munitions que les paisans armez y vouloient conduire en suitte de quoy estant retourne a son apartement il donna le reste du soir au souvenir de sa chere princesse il s'ennuyoit de voir que ciaxare n'arrivoit pas il estoit fasche de n'aprendre point ou estoit le roy d'assirie il s'affligeoit de ne scavoir pas ou estoit mandane et faisant comparaison des malheurs de la princesse araminte 
 a ceux qu'il souffroit quelques grands qu'ils fussent il trouvoit encore les siens plus insuportables il se souvint alors de ce qu'hesionide luy avoit raconte de certains marchands persans qui avoient veu faire naufrage a spitridate au port de chalcedoine et il jugea bien que cet accident avoit este la cause de la nouvelle de sa mort par la ressemblance parfaite que l'on disoit estre entre luy et ce prince et qu'en suitte le mesme spitridate en perse et depuis encore en medie avoit aussi cause le bruit de sa resurrection enfin passant insensiblement d'une chose a une autre sans abandonner pourtant jamais l'agreable souvenir de sa chere princesse il passa presques toute la nuit sans dormir ne croyant pas qu'il luy fust permis de donner un seul moment de sa vie a aucune autre chose qu'a l'innocente passion qui regnoit dans son coeur 
 
 
 
 
 
 
 a peine le soleil commencoit il de monstrer ses premiers rayons que cyrus fut adverty qu'il paroissoit des troupes tout a l'extremite de la plaine a la droite d'artaxate comme ce n'estoit pas le coste par ou ciaxare devoit venir et que de plus il n'en avoit point eu de nouvelles il s'imagina que s'estoit peut-estre quelque secours qui venoit au roy d'armenie de sorte que montant a cheval il fut luy mesme reconnoistre ce que c'estoit il envoya aussi tost ses ordres par tous les quartiers afin que ceux 
 qui y commandoient ne peussent estre surpris et que tout se rendist au champ de bataille et apres avoir forme un gros des troupes les plus proches de luy et les avoir postees avantageusement il fut luy mesme observer la marche de celles qui paroissoient et que l'on ne connoissoit point il ne fut pas plustost arrive sur une petite eminence d'ou l'on descouvroit toute la plaine d'artaxate depuis le pied des montagnes des chaldees jusques a celles ou le roy d'armenie s'estoit retire qu'il vit en effet a sa droite mais encore fort loing des troupes qui sembloient faire alte pendant qu'un gros environ de cinquante chevaux seulement s'en estoit detache prenant droit le chemin du lieu ou cyrus estoit il n'eut pas plustost remarque cela que detachant aussi pareil nombre des siens sous la conduite d'aglatidas il envoya reconnoistre ce que c'estoit demeurant avec assez d'impatience a observer ce qui se passoit et voulant s'il estoit possible deviner quelles pouvoient estre ces troupes cependant comme aglatidas en l'estat qu'estoit son ame ne cherchoit rien avec tant de soin que les occasions de se perdre il obeit a cyrus aveques joye et apres avoir exhorte a bien faire ceux qui le suivoient s'il faloit combatre il s'avanca la javeline haute a la main vers ceux qui venoient a luy comme ils furent arrivez assez pres les uns des autres et presques a la portee d'un traict aglatidas qui se preparoit desja a charger ceux qu'il regardoit et qu'il croyoit des ennemis vit 
 que celuy qui commandoit ces cinquante chevaux qui venoient a luy abaissa sa javeline en signe de paix et fit faire la mesme chose a tous ceux qui le suivoient aglatidas surpris de cette action fit faire ferme aux siens et s'avanca luy troisiesme pour voir ce que c'estoit et en mesme temps le chef de ces pretendus ennemis s'avanca seul au devant de luy la javeline basse et en action d'un homme qui cherche a parler et qui ne veut pas combatre aglatidas voyant cela fit arrester les deux qui le suivoient et baissant aussi sa javeline il s'aprocha de celuy qui sembloit le chercher et vit que c'estoit un homme de la meilleure mine du monde couvert des plus belles armes qu'il fust possible de voir et monte sur un cheval merveilleusement beau ils se saluerent l'un et l'autre avec beaucoup de civilite et cet inconnu prenant la parole comme je ne viens pas presentement dit il a aglatidas pour vous combatre faites moy la grace de me conduire a vostre general et si vous trouvez que ces cinquante chevaux soient trop pour mon escorte j'iray seul sur vostre foy la generosite que vous avez reprit aglatidas de vous fier a un homme que vous ne connoissez point me fait assez connoistre que l'on ne doit rien craindre de vous et doit m'empescher d'avoir le moindre sentiment de deffiance c'est pourquoy vous n'avez s'il vous plaist qu'a commander a vos gens de suivre les miens apres cela aglatidas marchant a coste de cet estranger le fit passer adroitement a la teste des 
 siens mettant de cette sorte ses gens entre cet inconnu et ceux qu'il avoit amenez cependant cyrus estoit fort estonne de remarquer ce qui se passoit dans cette plaine et il ne pouvoit comprendre quelle pouvoit estre cette avanture il en fut si inquiete que ne pouvant demeurer plus long temps a la place ou il estoit il s'avanca quarante ou cinquante pas suivy de quelques uns des chefs et d'une partie des volontaires mais avec une curiosite si grande que luy mesme en estoit estonne il connut d'assez loing par l'action de cet estranger que c'estoit un homme bien fait mais enfin estant arrive assez pres pour pouvoir discerner les traits de son visage il fut estrangement surpris de voir que c'estoit le roy d'assirie cette veue le fit changer de couleur et donna un nouveau lustre a son taint qui le fit encore paroistre de meilleure mine et le roy d'assirie de son coste ne vit pas plustost cyrus qu'il en parut fort esmeu neantmoins comme ils estoient tous deux infiniment genereux apres qu'aglatidas se fut avance pour dire a cyrus que cet estranger qu'il ne connoissoit point car il n'avoit fait que l'entre-voir un moment sur le haut de la tour de sinope avoit voulu estre conduit aupres de luy ils se saluerent fort civilement et descendant de cheval en mesme temps cyrus comme n'estant que fils de roy et comme estant le plus civil de tous les hommes rendit a ce prince tous les honneurs qu'il eust pu attendre s'il eust encore este maistre de babilone et paisible possesseur de tout 
 le royaume d'assirie le roy d'assirie de son coste eut aussi pour cyrus toute la civilite qu'il estoit oblige d'avoir pour un prince qui meritoit l'empire de toute la terre et qui de plus estoit son liberateur et son vainqueur tout ensemble il y avoit pourtant quelque chose de si grand dans les civilitez qu'ils se faisoient l'un a l'autre qu'il estoit aise de voir qu'ils estoient tous deux de condition a en recevoir de tout le monde et il estoit mesme assez facile de remarquer a ceux qui scavoient leurs interests que leur esprit n'estoit pas tranquile il y avoit je ne scay quelle fierte dans leurs yeux qui descouvroit malgre eux l'agitation de leur ame et je ne scay quelle contrainte en leurs civilitez qui les faisoit connoistre pour rivaux et pour ennemis cependant apres qu'ils furent descendus de cheval et que par respect tout le monde se fut retire a dix ou douze pas loing d'eux comme je n'ay pas change de sentimens dit le roy d'assirie en quitant le nom de philidaspe je veux croire que vous n'aurez pas aussi change de resolution en cessant d'estre artamene et que je trouveray en cyrus le mesme prince avec qui je fis des conditions sur le haut de la tour de sinope j'espere dis-je que nous chercherons nostre princesse ensemble que nous combatrons pour elle que nous la delivrerons et que jusques alors nous vivrons ensemble comme si nous n'avions rien a demesler enfin j'attens en suitte de vostre grand coeur la derniere satisfaction que vous m'avez promise et 
 que tout vaincu que je suis par la force de vos armes vous ne refuserez pas de disputer cette illustre et derniere victoire aveques moy vous avez raison luy repliqua cyrus de croire que je ne manqueray jamais a la parole que je vous ay donnee c'est pourquoy vous devez vous tenir autant en seurete dans l'armee du roy des medes que si vous estiez a la teste de la vostre car je suis assure que ce prince ne manquera non plus que moy a la promesse qu'il vous a faite je scay bien reprit le roy d'assirie que le vainqueur de babilone doit trouver quelque chose d'estrange de voir que ce mesme prince qu'il a vaincu en combat particulier et depuis en bataille rangee qui de plus luy doit la vie et qui n'a aucune place dans le coeur de la princesse mandane veuille encore luy disputer un prix qu'il merite qu'il a conquis et qu'elle luy a donne mais apres tout l'amour est ma seule raison j'aime et vous aimez il n'en faut pas davantage et comme nous n'avons pas fait la guerre par ambition mais par amour seulement avoir conqueste des provinces et des royaumes n'est pas absolument avoir vaincu ainsi ce n'est que par ma mort que vous pouvez jour de la victoire et vous acquerir un repos que rien apres ne scauroit troubler il est certain repliqua cyrus que je n'ay pas fait la guerre par ambition et pleust aux dieux que la fortune vous eust laisse maistre de babilone et qu'elle ne m'eust pas enleve la princesse mandane je voudrois adjousta t'il 
 que cette capricieuse fortune ne m'eust pas mis dans la necessite de ne pouvoir estre heureux que par l'infortune d'un aussi grand prince que vous mais puis que la chose est en ces termes il n'y faut plus penser et il ne nous reste rien a faire qu'a songer seulement l'un et l'autre a mettre nostre princesse en estat de bien recevoir le vainqueur et de donner quelques larmes au vaincu faisons dis-je de si grandes choses pour la delivrer que nous nous rendions dignes de son estime et de sa compassion car connoissant vostre valeur adjousta cyrus avec un modestie extreme je dois plustost songer a pouvoir meriter ses larmes qu'a posseder son affection apres vostre deffaitte mais poursuivit il nous n'en sommes pas encore la puis que mesme nous ne scavons pas ou est la princesse mandane le roy d'assirie s'affligea alors avec cyrus de cette cruelle avanture et luy rendant conte de ce qu'il avoit fait il luy apprit qu'en partant de pterie il estoit alle en une province de ses estats qui n'avoit pas este assujettie par luy qui est le long de l'euphrate et qui confine a l'armenie que la il avoit ramasse quelques unes de ses troupes qui avec quelques nouvelles levees qu'il avoit faites faisoient a peu pres douze mille hommes en suitte cyrus avec une generosite extreme et se contraignant admirablement luy rendit conte en peu de mots de l'estat des choses apres quoy le roy d'assirie luy dit qu'il disposast de ses troupes comme 
 me il le trouveroit a propos cyrus s'en deffendit quelque temps mais enfin il donna les ordres necessaires pour leur campement jusques a ce que l'on eust advise avec plus de loisir quels quartiers on leur donneroit apres cela ces deux illustres rivaux remontant a cheval et prenant le chemin du chasteau ou estoit la princesse araminte l'on eust dit qu'ils estoient amis et qu'ils n'avoient rien a demesler ensemble en allant cyrus fit voir son armee en bataille au roy d'assirie luy monstra ses divers quartiers les montagnes ou le roy d'armenie s'estoit retire et les divers postes qu'il avoit fait occuper mais de temps en temps ils soupiroient tous deux et l'amour la haine et la douleur agitoient si fort leur esprit qu'ils avoient besoin de toute la grandeur de leur ame pour pouvoir demeurer dans les termes de civilite qu'ils s'estoient prescrits le roy d'assirie dit a cyrus qu'il avoit sceu que cresus roy de lydie armoit sans qu'il en eust sceu la raison scachant bien du moins que ce n'estoit ny pour ciaxare ny pour luy ainsi s'entretenant de diverses choses mais principalement de l'esperance qu'ils avoient de scavoir des nouvelles de la princesse mandane par la prise du roy d'armenie ils arriverent au chasteau ou cyrus ayant fait donner un fort bel apartement au roy d'assirie le laissa pour aller songer aux choses necessaires a leur dessein joint aussi que la veue de ce rival luy remit si fortement dans l'esprit tous les demeslez qu'il avoit eus aveques luy 
 ors qu'il n'estoit que philidaspe qu'il fut bien aise ce pouvoir prendre un quart d heure pour s'entretenir dans sa chambre ou il ne voulut estre suivy que de feraulas ce n'estoit donc pas assez dit il a ce cher confident de sa passion d'estre esloigne de ce que j'aime plus que ma vie sans estre encore oblige de voir ce que je dois hair jusques a la mort cependant la generosite veut que je suspende tous mes ressentimens et que j'agisse civilement avec mon plus grand ennemy mais au moins si j'estois assure que la divine mandane me recompensast un jour de la violence que je me fais je serois en quelque sorte console pour moy interrompit feraulas je croy que vous devez plustost attendre des pleintes de la princesse que des remercimens lors qu'elle scaura que vous avez promis au roy d'assirie de vous battre contre luy quand vous l'aurez delivree eh pleust aux dieux reprit l'afflige cyrus avec precipitation pleust aux dieux dis-je qu'elle fust en estat de me faire des reproches et que je fusse en termes de tenir ma parole au roy d'assirie non fortune poursuivit il je ne te demande autre grace que celle de me faire delivrer ma princesse et de me voir l'espee a la main contre ce redoutable rival apres cela laisse faire le reste a ma valeur et a mon amour car quelque brave qu'il soit je ne desespere pas de la victoire mais helas adjoustoit il pendant que la fureur me possede et que la veue de l'ancien philidaspe resveille toutes mes jalousies et toute ma haine le roy 
 de pont ce prince qui m'a tant aime sans me bien connoistre et sans scavoir que j'estois son rival triomphe de toutes mes peines peut-estre dis-je qu'il n'est pas seulement en pouvoir de jouir de la veue de ma princesse mais peut-estre qu'il a gagne son coeur et obtenu son pardon joint que ne l'ayant pas enlevee comme philidaspe et n'ayant presques fait que la sauver d'un naufrage elle ne peut quasi le regarder comme son ravisseur cependant il n'en est pas moins coupable a mes yeux et de quelque coste que je me tourne je ne voy que des ravisseurs de mandane a punir mais helas je ne les voy encore que de loing s'il faut ainsi dire puis qu'il ne m'est pas permis d'attaquer le roy d'assirie presentement et que je ne scay pas ou est le roy de pont comme il en estoit la aglatidas vint luy amener artabane qui depuis leur depart de sinope estoit alle joindre ciaxare et venoit assurer cyrus que dans deux jours toute l'armee arriveroit devant artaxate ce prince le receut aveque joye et parce que ce qu'il luy disoit luy estoit agreable et parce qu'il estoit amy d'aglatidas il s'informa aveque soing de la sante de ciaxare de celle des rois de phrigie et d'hircanie de tous les autres princes qui estoient dans cette armee et de l'estat ou elle estoit en suitte de quoy jugeant a propos d'aller aprendre cette nouvelle au roy d'assirie et a la princesse araminte il dit fort obligeamment a aglatidas qu'il prist soing de son amy mais adjousta t'il adressant la parole a 
 artabane ne luy dittes rien d'amestris qui l'afflige car sa propre passion le tourmente assez sans y joindre peut-estre quelque nouveau malheur je suis bien marri seigneur repliqua artabane de ne vous pouvoir obeir mais en venant icy j'ay desja dit en peu de mots a aglatidas que cette belle personne n'est pas heureuse et je luy ay apris aussi qu'otane n'a pas voulu recevoir le gouvernement de la province des arisantins que vous luy aviez fait donner otane reprit cyrus fort surpris n'a pas voulu accepter une chose si advantageuse pour luy et par quel sentiment en a t'il use ainsi je n'en scay rien seigneur respondit il mais je scay bien qu'il a quitte ecbatane et que l'on disoit quand j'en suis parti qu'il s'estoit venu jetter dans artaxate de sorte que si cela est vray il est assurement sur ces montagnes ou le roy d'armenie s'est retire si cela est dit cyrus a aglatidas il pourra estre que nous delivrerons amestris plustost que mandane car il est a croire qu'otane ayant fait une si lasche action que celle de se jetter parmi les ennemis de son prince et de son prince encore qui luy donnoit un gouvernement tant au dela de son merite il y perira et y mourra et si cela est adjousta t'il en sous-riant a demy malgre sa melancolie il faudra qu'aglatidas aille consoler amestris je ne scay reprit cet amant afflige si je seray jamais en estat de pouvoir consoler les autres mais je scay bien qu'il y a longtemps que j'ay besoin de consolation en suitte il remercia 
 cyrus des tesmoignages de tendresse qu'il luy donnoit et apres l'avoir acconpagne jusques a l'apartement de la princesse araminte il s'en alla entretenir son cher artabane avec plus de liberte et plus de loisir qu'il n'en avoit eu afin d'apprendre plus particulierement de luy tout ce qu'il scavoit d'amestris cependant apres que cyrus eut apris a la princesse araminte l'arrivee du roy d'assirie et la nouvelle qu'il venoit de recevoir de ciaxare il passa a l'apartement de son rival de qui les sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de cyrus qui du moins pouvoit vray-semblablement esperer d'estre aime et d'estre heureux des qu'il auroit delivre mandane et vaincu le roy d'assirie mais pour luy il ne pouvoit qu'en se flattant sur l'esperance de l'oracle pretendre jamais a autre satisfaction qu'a celle de se vanger de cyrus s'il le surmontoit ce n'est pas que comme l'esperance est inseparable de l'amour il ne creust quelques-fois que si cet illustre rival n'estoit plus il ne peust occuper sa place mais ces momens la passoient bien viste et il croyoit bien plus souvent malgre cette assurance qu'il pensoit avoir receue du ciel que quand mesme il auroit tue cyrus il en seroit encore plus hai qu'il ne croyoit en devoir estre plus aime c'estoit donc en de pareils sentimens que ce prince s'entretenoit lors que cyrus entra dans sa chambre pour luy dire ce qu'il venoit d'aprendre par artabane apres luy avoir parle un quart d'heure pour resoudre quel quartier 
 on donneroit le lendemain aux troupes qu'il avoit amenees il le quitta pour aller songer a tant d'autres choses qu'il avoit a faire pendant quoy le roy d'assirie fut visiter la princesse araminte apres luy en avoir envoye demander la permission qu'elle luy accorda mais durant que cette conversation se fit cyrus envoya advertir ceux qui commandoient aux divers postes qu'il occupoit afin qu'ils ne fussent pas surpris lors qu'ils verroient arriver les troupes de ciaxare il envoya mesme dans artaxate ordonner que l'on preparast le palais du roy d'armenie et pour ciaxare et pour la princesse araminte car comme toute l'armee alloit estre jointe il creut a propos de s'assurer du dedans de la ville conme il s'estoit assure du dehors il sceut encore ce soir la par araspe qu'hidaspe et chrisante avoient deffait quelques troupes que le prince phraarte vouloit faire descendre de la montagne par un chemin destourne pour aller querir des vivres dans la plaine en suitte de quoy il se retira et passa la nuit selon sa coustume c'est a dire presques sans dormir et tousjours fort inquiete le lendemain il fut luy mesme au quartier d'hidaspe et a quelques autres et le jour suivant qui estoit celuy ou ciaxare devoit arriver il voulut aller au devant de luy et y mener le roy d'assirie ces deux princes monterent donc a cheval suivis seulement de thrasibule des volontaires et de deux cens chevaux et apres avoir fait avancer les troupes assiriennes et les avoir rangees en 
 bataille aveques les autres pour recevoir ciaxare avec plus de ceremonie cyrus envoya araspe devant afin de le preparer a la veue du roy d'assirie ce n'est pas qu'il ne sceust bien que puis qu'il avoit donne sa parole il la tiendroit mais c'est qu'il vouloit toujours faire toutes choses dans l'ordre comme ils eurent marche environ trois heures ils commencerent de descouvrir ces espais tourbillons de poussiere qui precedent la marche des armees quand il fait sec comme il faisoit alors en suitte de quoy ce grand corps aprochant tousjours et eux avancant de leur coste ils eurent bien tost joint les premieres troupes et de la penetre jusques ou estoit ciaxare avec le roy de phrigie des que les gens de guerre virent cyrus ce furent des cris de joye et des acclamations si grandes qu'on eust dit qu'ils avoient oublie que ciaxare estoit la cyrus leur fit signe de la main avec une modestie extreme qu'ils se teussent qu'ils marchassent et qu'ils gardassent leurs rangs il avoit pourtant dans les yeux je ne scay quel sous-rire si obligeant qu'il refusoit les honneurs qu'ils luy vouloient faire sans les fascher cependant le roy d'assirie escoutoit ces acclamations avec chagrin quoy qu'il ne voulust pas le tesmoigner mais enfin ils joignirent ciaxare en un lieu ou il estoit descendu de cheval pour se rafraichir un peu et pour regarder filer les troupes qu'il vouloit qui le precedassent en aprochant d'artaxate cyrus ne le vit pas plustost de loing sous des arbres 
 qu'il en advertit le roy d'assirie si bien que descendant a vingt pas pres du lieu ou il estoit ils furent le trouver a l'instant nostre invincible heros s'avanca trois pas devant son illustre rival comme pour le presenter mais quoy qu'il peust faire ciaxare l'embrassa le premier en suitte de quoy il salua le roy d'assirie assez civilement luy disant qu'encore qu'il fust la cause de tous ses desplaisirs il estoit juste de reparer en quelque sorte les incivilitez que l'on avoit faites autrefois a philidaspe par le respect que l'on rendroit au roy d'assirie seigneur luy repliqua ce prince si j'ay failli envers vous la fortune m'en a bien puni ce n'est pas que je croye que la perte de ma couronne vaille la perte de la princesse mandane aussi est-ce avec intention de vous redonner la derniere sans vous redemander l'autre que je viens dans vostre annee hazarder ma vie pour vostre service si le bonheur de vos armes adjousta t'il m'avoit laisse un plus grand nombre de sujets je vous aurois amene un plus grand secours mais puis qu'ils sont devenus les vostres j'espere que vous regarderez les douze mille hommes que je vous amene comme s'il y en avoit cent mille puis que c'est tout ce que je puis ciaxare luy respondit encore fort civilement en suite de quoy thrasibule et les autres personnes de qualite qui venoient du camp saluerent ciaxare et donnerent le temps a cyrus de faire compliment au roy de phrigie que le roy d'assirie ne put s'empescher de regarder un peu fierement 
 se souvenant qu'il avoit change de parti et abandonne le sien ciaxare les fit pourtant entre-saluer puis apres tirant cyrus a part pendant que le roy d'assirie parloit a thrasibule il le loua de ce qu'il avoit fait s'affligeant pourtant aveques luy de ce qu'il n'avoit pas encore trouve la princesse mandane cyrus de son coste luy rendit conte en peu de mots de ce qui s'estoit passe en armenie depuis qu'il y estoit arrive et de l'estat present des choses apres quoy montant a cheval et ciaxare donnant la droite au roy d'assirie comme au plus grand prince du monde ils furent dans la grande ville d'artaxate aupres de laquelle cyrus par les ordres de ciaxare rangea toute son armee en bataille afin que le peuple demeurast plus facilement dans l'obeissance apres l'avoir veue et que le roy d'armenie la descouvrant de dessus ses montagnes se resolust aussi plustost a se rendre cependant cyrus commanda quelques unes des troupes qu'il avoit amenees les premieres pour aller entrer en garde devant le palais que ciaxare devoit occuper il en envoya d'autres aux places publiques a toutes les portes et a tous les lieux de deffence et quand les choses furent en cet estat ciaxare suivy de tous ceux qui devoient loger dans artaxate y alla laissant tout le reste de son armee campe aux bords de l'araxe qui traverse cette plaine le lendemain cyrus obligea ciaxare a souffrir que l'on allast querir la princesse araminte au chasteau ou elle estoit et qu'on l'amenast 
 a artaxate le faisant aussi resoudre a la bi traiter quoy qu'elle fust soeur du troisiesme ravisseur de mandane ce prince voulut luy mesme luy rendre cette civilite de sorte qu'il fut la querir au chasteau ou elle estoit et il la conduisit dans la ville ou ciaxare la visita et a la priere de cyrus il luy rendit tout l'honneur qui estoit deu a sa condition on la logea dans un palais separe qui estoit au prince tigrane cyrus changeant le dessein qu'il avoit eu parce qu'il jugea qu'elle seroit mieux en celuy la a cause qu'elle y seroit plus libre les deux capitaines qui estoient avec elle furent aussi fort bien traitez par ce prince qui n'oublioit jamais rien a faire de tout ce que la generosite la raison ou la seule civilite demandoient de luy le roy de phrigie visita aussi cette princesse se souvenant encore de l'amitie qu'il avoit eue aveque le roy son frere bien qu'ils ne fussent plus de mesme parti et la confirma tousjours davantage dans l'estime qu'elle avoit desja conceue pour cyrus le jour d'apres l'arriere garde arriva que conduisoit le roy d'hircanie et on la fit camper dans cette mesme plaine d'artaxate ce prince ne voulant pas loger dans la ville non plus que cyrus qui depuis que l'armee fut arrivee coucha tousjours au camp aussi bien que le roy d'assirie qui suivant son ancienne coustume ne put souffrir que son rival fist plus que luy cependant on tint conseil de guerre pour resoudre si on se contenteroit de continuer d'empescher seulement le passage 
 des vivres a l'ennemi ou si on forceroit le roy d'armenie sur ces montagnes qui paroissoient si inaccessibles le roy d'assirie tout vaincu et tout ennemi qu'il estoit luy mesme eut sa voix en cette deliberation mais quoy que cyrus et luy eussent tous deux dans leur coeur des sentimens de jalousie qui ne pouvoient estre sans haine et sans une secrette inclination a se contredire en toutes choses ils furent pourtant tous deux d'un advis et furent mesme les seuls qui conclurent a forcer le roy d'armenie sur ces montagnes ce n'est pas qu'assurement ils ne connussent la raison mais c'est que s'agissant de mandane et donnant leurs advis a la presence l'un de l'autre ils vouloient tous deux aller aux choses les plus difficiles et les plus hasardeuses pour eux c'estoit en vain qu'hidaspe leur disoit que quelques soldats armeniens qu'on avoit faits prisonniers assuroient que leur prince n'avoit plus de vivres que pour fort peu de jours car ils respondoient a cela qu'il ne faloit pas se fier a ce raport parce que c'est l'ordinaire aux vaincus de cette condition de vouloir flater leurs vainqueurs par quelque nouvelle avantageuse a leur party esperant en estre mieux traitez si on leur representoit combien ces montagnes estoient inaccessibles et si on leur faisoit voir qu'avec des pierres seulement et en faisant rouler du haut en bas de gros cailloux et des morceaux de roche six mille hommes les pouvoient deffendre contre deux cens mille n'osant pas dementir leurs propres yeux ny contredire 
 directement ce qu'on leur objectoit ils disoient qu'ils advouoient bien qu'il y auroit des gens a perdre mais qu'il ne faloit pas balancer cela avec la honte qu'il y auroit d'avoir une si puissante armee au pied de ces montagnes sans rien entreprendre qu'il estoit necessaire d'estre bien tost esclaircis du lieu ou estoit la princesse mandane et que pour l'estre il faloit prendre le roy d'armenie le plus promptement que l'on pourroit et non pas s'amuser a vouloir simplement attendre que la faim le fist sortir de son azile que peut-estre pendant qu'ils seroient occupez a garder seulement les passages et les advenues de ces montagnes tous les peuples des deux armenies s'unissant et se sous-levant tout d'un coup leur donneroient apres bien de la peine et qu'enfin leur advis estoit de forcer les ennemis mais quoy que les advis de cyrus eussent accoustume d'estre tousjours suivis il n'en fut pas de mesme cette fois la car tout d'une voix il fut resolu que scachant presques de certitude que le roy d'armenie avoit tres peu de vivres et que scachant aussi qu'a moins que de vouloir faire perir trente mille hommes on ne pourroit venir a bout de ce dessein il fut dis je resolu que l'on garderoit seulement les passages que l'on repousseroit vigoureusement tous ceux qui voudroient descendre des montagnes et que pour les lasser on feroit quelques fois semblant de les attaquer par divers endroits n'estant pas juste de faire perir tant de monde par une simple impatience 
 principalement n'ayant alors aucune certitude que la princesse mandane fust en ce lieu la cet advis general ayant donc este suivy on ne songea plus qu'a faire une garde tres exacte a l'entour de ces montagnes et a en reconnoistre bien tous les destours le lendemain ciaxare voulut voir en bataille les troupes du roy d'assirie que l'on confondit alors avec toutes les autres comme estant presentement de mesme party cependant cette espece de siege sans ville ne fut pas aussi oisif que cyrus l'avoit pense car comme le prince phraarte estoit brave et que de plus l'amour le faisoit agir il commenca de donner quelque occupation ne l'ayant pu faire durant les premiers jours parce qu'il avoit este malade de douleur de voir le mauvais succes des affaires du roy son pere et la princesse araminte au pouvoir de ses ennemis comme il scavoit admirablement tous les destours de ces montagnes il faisoit quelquesfois pleuvoir en un moment une gresle de traits de dessus leurs plus bas coupeaux puis disparoissant en un instant on ne pouvoit mesme imaginer ce qu'il estoit devenu une autrefois il venoit la nuit jusques au pied des montagnes par des chemins tournoyans dans les rochers ou les seuls armeniens peuvent aller afin de donner une alarme a tout le camp et comme il avoit d'assez bons espions dans l'armee de ciaxare il descendoit tousjours du coste que cyrus n'estoit pas car la valeur de ce prince estoit redoutable aux armeniens mais comme 
 cyrus n'estoit pas accoustume d'estre surpris et de ne surprendre pas les autres il se resolut d'estre plusieurs nuits a tournoyer par tous les divers quartiers afin de pouvoir rencontrer cet ennemy presque invisible qui ne se trouvoit jamais de son coste et qu'il avoit sceu estre le prince phraarte par quelques prisonniers qu'il avoit faits en une occasion comme celle la le roy d'assirie n'avoit garde de manquer d'y estre non plus que tous les amis particuliers de cyrus thrasibule aglatidas araspe persode gadate gobrias megabise hidaspe thimocrate leontidas philocles adusius chrisante feraulas et beaucoup d'autres estoient tousjours aveques luy apres avoir passe diverses nuits a cheval inutilement enfin il en vint une ou phraarte n'ayant pu estre adverty du lieu ou estoit cyrus et ayant dessein de faire passer seurement un capitaine en paisan qu'il vouloit envoyer vers le prince tigrane son frere descendit enfin du coste ou cyrus estoit en embuscade avec six cens honmes seulement qu'il avoit choisis luy mesme pour le servir en cette occasion neantmoins il n'estoit pas encore si bien place que phraarte prenant un petit sentier peu plus a gauche ne peust s'avancer mesme jusques au dela du pied des montagnes mais ce qui le fascha d'abord quand il s'en aperceut fut ce qui luy fut avantageux car au mesme instant que phraarte avec la moitie de ses gens eut abandonne le pied des montagnes cyrus fut en diligence luy couper chemin toutefois trouvant qu'il y avoit encore 
 du monde parmy les rochers aussi bien que dans la plaine il ne scavoit plus de quel coste estoit le prince phraarte de sorte que pour ne le manquer pas il partagea aussi ses gens et fit attaquer ceux de la montagne par une partie pendant que l'autre suivit ceux qui s'en estoient esloignez et qui se voyant le chemin de la retraite coupe voulurent en gagner un autre mais cyrus les poursuivant ardemment pendant que le roy d'assirie demeura a combatre ceux des montagnes comme les estoiles esclairoient assez parce que le ciel estoit fort serein et fort decouvert ce combat de nuit fut pourtant aspre et sanglant thrasibule et aglatidas firent des merveilles a seconder la valeur de cyrus qui ne trouva pas une petite resistance a ceux qu'il combatoit car le prince phraarte qui s'y trouva se deffendit en homme desespere et fit des choses dignes de memoire neantmoins ayant este blesse au bras droit et a la main gauche en facon qu'il ne pouvoit plus tenir son espee il ne songea plus qu'a tascher de se sauver il recula donc suivy de quinze ou vingt des siens pendant que les autres faisoient encore ferme et sans que cyrus ny ses gens s'en aperceussent il gagna un petit valon ou tombe un torrent du haut des montagnes et la il se tint cache esperant que quand le combat seroit finy les troupes de cyrus se retireroient et qu'il pourroit peut-estre apres regagner le chemin des rochers cependant le reste de ses gens ayant este taille en pieces et cyrus ne trouvant 
 plus rien qui luy resistast fut voir ce que le roy d'assirie auroit fait il le trouva encore aux mains avec les ennemis qui ne fuyoient pas selon leur coustume parce qu'ils scavoient que le prince phraarte estoit engage neantmoins esperant a la fin qu'il auroit regagne quelque autre endroit de la montagne et l'arrivee de cyrus renforcant estrangement le roy d'assirie ils se retirerent jusques a un passage au dela duquel on ne pouvoit plus les poursuivre parce qu'il estoit si estroit que deux hommes suffisoient pour y faire teste a cent mille apres avoir donc fait tout ce qu'ils croyoient pouvoir faire et comme ils ne songeoient plus qu'a se ressembler pour se retirer cyrus s'informant de tous ses amis qu'il ne pouvoit bien discerner dans l'obscurite de la nuit aglatidas qui le touchoit luy dit qu'il avoit entendu nommer otane pendant ce combat j'ay encore entendu plus que vous luy dit cyrus car j'ay ouy quelqu'un qui a crie otane est mort comme aglatidas alloit respondre on vint advertir cyrus qu'il y avoit quelques ennemis qui se ralioient dans un petit vallon de sorte qu'a l'instant mesme il y fut suivy de tout ce qu'il avoit de gens mais phraarte car c'estoit veritablement luy dont on vouloit parler estant adverty de la chose par un soldat qu'il avoit fait mettre en sentinelle sur l'advenue de cette petite vallee se voyant hors de pouvoir de combattre de sa personne voyant de plus le petit nombre de gens qu'il avoit et qu'ils estoient la plus part blessez 
 aussi bien que luy leur commanda de quitter leur armes et de le suivre aimant mieux dit il se fier en la generosite de son ennemy qu'en une foible deffense qui ne pouvoit plus de rien servir joint que luy ne pouvant plus combatre il trouvoit moins de honte a se rendre a un ennemy genereux que de fuir ou de se laisser tuer sans resistance comme il eut donc este obei par les siens il marcha vers l'endroit d'ou il entendoit venir ses ennemis et comme par les rayons de la lune qui s'estoit levee il faisoit alors assez clair pour pouvoir discerner les objets cyrus ne fut pas plus tost en veue qu'un des gens de phraarte qui le connoissoit parce qu'il avoit este avec tigrane a sinope du temps que cyrus estoit artamene le luy ayant monstre ce prince s'ecria par une genereuse hardiesse des qu'il creut en pouvoir estre entendu ou vas tu cyrus ne scais tu pas qu'il n'est pas glorieux de vaincre tousjours laisse toy vaincre quelquesfois et crois certainement qu'estant vaincu de cette sorte tu vaincras mieux qu'estant vainqueur et en cette rencontre tu conteras avec plus d'honneur entre tes victoires les triomphes de ta clemence que ceux de ta force et de son courage cyrus qui s'estoit arreste des qu'il avoit remarque qu'il faloit escouter au lieu de combattre dit en sous-riant et en se tournant vers chrisante qui le touchoit rien n'est plus ingenieux que la mauvaise fortune ny rien plus adroit que la necessite eh qu'il est bien vray de dire que nous parlons beaucoup plus sagement 
 et plus eloquemment quand nous sommes vaincus que quand nous sommes vainqueurs apres cela tendant la main a cet ennemy desarme qu'il ne connoissoit pas encore assure toy luy dit il que tu n'auras mal aucun et que qui que tu sois il n'est point de service que je ne te veuille rendre mesme jusques a la liberte car je suis accoustume de tenir pour ennemis non pas ceux qui se sont deffendus mais ceux qui sont encore en pouvoir de se deffendre phraarte estant charme de la generosite de cyrus je ne m'estonne pas luy dit il si les dieux donnent si souvent la victoire a un prince qui en scait si bien user et je m'estonne encore moins de la violente amitie que le prince tigrane mon frere a eue pour l'illustre artamene a ces mots cyrus connoissant que c'estoit le prince phraarte et araspe qui le connoissoit l'en ayant encore assure il l'embrassa fort civilement et remarquant qu'il estoit blesse il donna ordre que l'on allast en diligence querir leurs chevaux qu'ils avoient laissez a deux cens pas de l'endroit ou ils estoient afin de mener promptement le prince phraarte en lieu ou il peust estre pense car genereux prince luy dit il le chemin de vos montagnes en l'estat que vous estes vous pourroit peut-estre incommoder ces chevaux estant venus cyrus commanda que l'on aidast au prince phraarte et que deux soldats conduisissent son cheval parce qu'il ne pouvoit en tenir la bride a cause de ses blessures mais comme ils vinrent a partir cyrus ne voyant 
 point thrasibule en demanda des nouvelles et on luy dit qu'il y avoit eu un des ennemis blesse qui s'estoit rendu a luy aupres de qui il s'estoit arreste feraulas adjousta que voyant le combat finy il avoit fait porter ce prisonnier vers le camp par des soldats suivant ceux qui le portoient comme ce coste la n'estoit pas fort esloigne de l'endroit ou logeoit le plus ordinairement cyrus ils furent bien tost a ses tentes ou il fit mettre le prince phraarte dans un des pavillons le plus magnifique faisant appeller promptement les chirurgiens qui estoient a la tente de thrasibule et voulant mesme le voir penser pendant quoy il envoya feraulas porter a ciaxare la nouvelle de ce qui c'estoit passe les blessures du prince phraarte se trouvant estre plus incommodes que dangereuses les chirurgiens assurerent qu'il ne couroit aucun hazard pourveu que la fievre ne le prist pas mais que pour l'empescher il faloit le laisser en repos le reste de la nuit et une bonne partie du matin cyrus se retira donc aussi bien que le roy d'assirie quoy que ce ne fust pas sans peine de n'oser en l'estat qu'estoit phraarte luy demander ce qu'il scavoit de la princesse mandane neantmoins la raison l'emporta cette fois la sur l'amour et cyrus se resolut de differer de quelques heures a satisfaire son envie cependant comme le prince thrasibule ne paroissoit point et qu'il avoit sceu que ses chirurgiens venoient de sa tente il leur demanda qui ils y avoient pense ils luy respondirent 
 que c'estoit un homme de fort bonne mine qui estoit en grand danger de mourir et qui disoit cent choses obligeantes a thrasibule qui paroissoit estre aussi fort touche et qu'assurement c'estoit un homme de condition comme cyrus alloit envoyer luy demander qui c'estoit thrasibule ayant laisse son prisonnier blesse en repos suivant les ordres des chirurgiens vint luy rendre conte de son avanture cyrus ne l'aperceut pas plus tost que voyant beaucoup de melancolie sur son visage qu'avez vous genereux prince luy dit il fort obligeament et seriez vous bien assez malheureux pour avoir blesse un amy de thrasibule en pensant seulement blesser un de nos ennemis seigneur luy dit il pour vous faire connoistre mon avanture d'aujourd'huy il faudroit vous dire toute ma vie estant impossible que vous puissiez comprendre autrement la bizarrerie de mon destin car seigneur quand je vous auray dit que celuy qui est vostre prisonnier et qui est blesse dans ma tente est fils du sage pittacus prince de mytilene et qu'il s'appelle tisandre vous scaurez sans doute qu'il est fils d'un des premiers hommes de toute la grece mais vous ne scaurez pas pour cela qu'il y a tant de sentimens differens dans mon coeur pour luy que je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme pour ce qui le regarde il y a longtemps luy dit cyrus que j'ay une envie extreme de scavoir la vie d'un prince qui m'a apris a vaincre en me surmontant car il est vray que je dois a l'amour que 
 j'eus pour vostre valeur une bonne partie de la mienne mais illustre thrasibule j'ay tousjours este si occupe de mes propres malheurs depuis que je vous retrouvay a sinope que je n'ay pas eu loisir de vous demander le recit des vostres cependant preparez vous a me les apprendre bien tost car je ne les puis pas ignorer davantage apres ce que vous me venez de dire c'est pourquoy allez vous reposer et prendre soing de vostre blesse que je ne scay encore si je dois aimer ou hair pour l'amour de vous et si la conversation que je dois avoir avec le prince phraarte touchant la princesse mandane ne me desespere pas trop et ne m'oste point la raison en m'ostant l'esperance je tascheray de mesnager une heure ou je puisse vous entretenir en particulier thrasibule remercia cyrus de sa bonte et se retira laissant ce prince dans la liberte de se coucher deux ou trois heures sur son lict pour se remettre de a fatigue qu'il venoit d'avoir son dormir ne fut pas fort tranquile car l'impatience de pouvoir parler a phraarte le tourmentoit de telle sorte qu'il ne pouvoit trouver aucun repos il envoya vingt fois scavoir s'il estoit esveille et comment il se trouvoit de ses blessures mais on luy raportoit tousjours qu'il dormoit encore enfin s'ennuyant extremement et voulant le voir auparavant que le roy d'assirie y peust estre il fut luy mesme apprendre l'estat ou il estoit et il arriva justement comme il venoit de s'eveiller et entra dans sa chambre comme les medecins et 
 les chirurgiens y entroient ils le trouverent assez bien de sorte qu'apres l'avoir pense sans luy deffendre de parler comme ils avoient fait le soir ils le laisserent dans la liberte de faire compliment a cyrus des soins qu'il avoit de luy seigneur luy dit il si vous traittez vos ennemis de cette sorte comment agissez vous avec vos amis vous le scaurez par vostre propre experience luy dit il si vous le voulez car vous n'avez qu'a me dire sincerement ou est la princesse mandane pour m'obliger a n'estre plus vostre ennemy je voudrois luy dit ce prince pouvoir satisfaire vostre curiosite je le ferois avec une extreme joye mais je vous proteste par tous les dieux que nous adorons que je n'en scay rien du tout et pour vous monstrer que je suis sincere je ne vous dis pas avec la mesme fermete que le roy mon pere ne le scait point parce que comme c'est un prince qui ne donne connoissance a personne des affaires de son estat il pourroit estre qu'il le scauroit sans que je le sceusse mais seigneur si vous pouvez estre capable de vous fier a la parole d'un ennemy souffrez que j'aille des que je le pourray parler au roy mon pere et employer toute mon adresse pour descouvrir la verite que je viendray apres vous redire sincerement genereux prince luy repliqua cyrus vous n'avez point de parole a donner vous estes libre et vous pourrez faire ce qu'il vous plaira car je sers un roy accoustume a tenir les promesses que je fais ainsi quand vous voudrez retourner trouver le roy vostre pere 
 vous le pourrez mais s'il est vray que les prieres d'un ennemy puissent quelque chose sur vostre esprit je vous conjureray de vouloir obliger le roy d'armenie a dire ce qu'il scait de la princesse mandane et a ne vouloir pas forcer ciaxare a le destruire malgre qu'il en ait vous pouvez avoir veu de dessus vos montagnes quelle est son armee de sorte que par raison et par generosite ne me refusez pas ce que je vous demande phraarte luy fit encore cent protestations de sincerite et de franchise et luy dit que si ses chirurgiens jugeoient qu'on le peust transporter des le lendemain il iroit trouver le roy son pere sans vouloir pourtant jouir de la grace qu'il luy vouloit faire de le delivrer absolument mais luy dit il pour vous obliger a vous fier en mes paroles je veux vous confier un secret qui m'importe de la vie c'est seigneur que vous tenez en vos mains une princesse qui possede dans le coeur de phraarte la mesme place que l'illustre mandane tient dans celuy du genereux cyrus ainsi tenant en vostre puissance un gage qui m'est si cher et si precieux vous devez attendre de moy une fidelite que peu d'ennemis ont pour ceux qui leur font la guerre comme ils estoient la on vint advertir cyrus que ciaxare et le roy de phrigie qui logeoit dans artaxate aussi bien que luy arrivoient au camp il quitta donc phraarte pour les aller recevoir justement comme le roy d'assirie entroit pousse de la mesme curiosite que luy de scavoir des nouvelles de mandane mais 
 cyrus luy ayant dit en peu de mots et en rougissant la response de phraarte ils furent ensemble au devant de ciaxare qui les loua tous deux extremement mais qui flata pourtant si obligeamment cyrus qu'il estoit aise de voir la difference qu'il faisoit de l'un a l'autre cyrus luy rendit conte de la conversation qu'il venoit d'avoir avec phraarte et le supplia de trouver bon qu'il en usast comme il luy avoit promis ce qu'il obtint aisement s'imaginant en effet qu'il seroit plus aise de scavoir la verite par l'adresse de ce prince que par toute autre voye de sorte que ciaxare ayant donne plein pouvoir a cyrus d'agir en cette rencontre et en toutes les autres comme il le jugeroit a propos mesme sans le consulter il s'en retourna a artaxate apres avoir fait l'honneur a phraarte et a tisandre de les visiter cependant aglatidas qui croyoit avoir ouy le nom d'otane dans ce combat de nuit et a qui cyrus avoit assure avoir entendu crier en combatant qu'otane estoit mort fut voir le prince phraarte et le supplier de luy aprendre s'il estoit vray qu'il fust engage dans son party et qu'il eust este la nuit derniere du combat qui s'estoit fait phraarte luy dit que l'une et l'autre de ces choses estoient vrayes et qu'il croyoit mesme qu'il avoit pery en cette occasion parce qu'il avoit entendu un des siens qui durant la chaleur du combat avoit crie qu'otane estoit mort aglatidas scachant cela pria artabane qui le connoissoit fort d'aller tascher d'en aprendre des nouvelles plus 
 certaines durant les deux heures de treve que l'on avoit accordees aux ennemis pour retirer leurs morts et qui les avoient demandees principalement pour voir si le prince phraarte ne s'y trouveroit point artabane fut donc avec ceux que cyrus envoya pour retirer aussi les corps de dix ou douze soldats des siens qu'il avoit perdus en cette occasion et il y fut feignant de chercher quelque officier qui ne paroissoit point et qu'il disoit estre de ses amis il chercha donc soigneusement parmy tous ces soldats qui avoient pery en cette occasion mais quoy qu'il n'y trouvast pas le corps d'otane il ne laissa pourtant pas d'aporter presques la nouvelle assuree de sa mort car il vit parmy les armeniens qui remportoient ceux des leurs qui avoient este tuez un escuyer d'otane qu'il connoissoit de veue et qui cherchat son maistre fut au bord du torrent qui tombe dans ce petit valon ou le prince phraarte s'estoit retire mais a peine y fut il qu'il fit un grand cry artabane s'aprocha alors de luy et vit entre des rochers que la chutte du torrent couvroit a demy de gros bouillons d'escume un homme mort dont on ne voyoit pas le visage sur lequel ces bouillons d'eau tumultueux et blanchissans se precipitoient continuellement les uns sur les autres et ne donnoient pas loisir de le pouvoir bien discerner neantmoins par le reste du corps que l'on apercevoit mieux cet escuyer d'otane ne douta point que ce ne fust son maistre qu'il voyoit en cet estat la car il en connoissoit l'habillement 
 et les armes qui estoient fort remarquables il voyoit mesme par une espaule qu'il avoit toute hors de l'eau qu'il avoit este extremement blesse parce qu'elle etroit toute sanglante cependant comme ce torrent estoit fort large et fort rapide et assez profond on ne pouvoit pas aller facilement ou estoit ce mort ils envoyerent querir quelques lances pour le retirer mais elles se trouverent trop courtes de sorte qu'il falut imaginer quelque autre invention car un homme n'y pouvoit aller de pied ferme ny entreprendre d'y nager mais durant qu'ils cherchoient quelque nouveau moyen de retirer ce corps une grande chutte d'eau le destacha des pointes de rocher qui l'avoient arreste et le roula avec precipitation parmy ses flots jusques a trente pas de la sans qu'on le peust empescher ou par son impetuosite le torrent le poussa dans un abysme ou il se perdoit luy mesme et s'engloutissoit sous la terre de sorte qu'artabane n'ayant plus rien a attendre en ce lieu la s'en retourna au camp porter la nouvelle assuree de la perte d'otane comme l'ayant veu mort de ses propres yeux estant a croire que fuyant comme les autres avoient fait dans ce petit vallon et estant blesse il estoit tombe dans ce torrent et y avoit pery du moins fut-ce tout ce qu'artabane en put imaginer car pour les autres gens ils en penserent cent choses toutes contraires les unes aux autres tous ceux qui scavoient l'interest qu'aglatidas avoit a la vie ou a 
 la mort de cet homme s'en rejouissoient mais pour luy il estoit trop sage et trop accoustume a la douleur pour passer si tost de la melancolie a la joye et il disoit seulement a tous ceux qui luy en parloient qu'il n'estoit pas marry qu'amestris fust delivree de son tiran cependant megabise qui devoit aussi en estre bien aise par la mesme raison s'en affligea parce qu'il creut qu'aglatidas pourroit peut-estre enfin estre heureux de sorte que luy qui pensoit n'aimer plus amestris s'aperceut qu'il l'aimoit encore par le renouvellement de la haine secrette qu'il eut en cet instant pour aglatidas il n'osa pourtant la tesmoigner car cyrus l'aimoit si tendrement que c'eust este un crime capital que d'estre son ennemy declare cependant thrasibule estoit aupres de tisandre que les chirurgiens apres avoir leve le premier appareil trouverent un peu mieux le prince phraarte aussi passa le jour fort doucement si bien que le lendemain il pria cyrus de souffrir qu'il allast vers le roy son pere parce que n'estant blesse qu'au bras et a la main il ne laisseroit pas de s'aquiter de sa commission mais cyrus voulut du moins qu'on le portast dans une chaise ce qu'il fut contraint de vouloir aussi de sorte que le jour suivant des le matin justement comme le roy d'armenie envoyoit demander des nouvelles du prince son fils il partit avec une escorte de deux cens soldats seulement et quelques officiers pour le conduire jusques a la premiere garde avancee du roy d'armenie 
 auquel cyrus accorda une nouvelle treve jusques a ce que le prince phraarte eust rendu sa response pendant ce petit intervale ou cyrus avoit du moins la consolation de pouvoir esperer d'estre bien tost esclaircy de la verite de ce qu'il vouloit aprendre il songea a rendre a tout le monde toute la civilite qu'il croyoit devoir il fut a artaxate voir ciaxare il y visita la princesse araminte et luy dit precisement tout ce que le prince phraarte luy avoit dit d'elle et tout ce qui s'estoit passe entre eux ce qu'elle n'entendit pas sans rougir elle remercia cyrus de la liberte qu'il avoit donnee a ce prince mais ce fut d'une maniere qui luy fit bien connoistre que c'estoit plustost pour l'avoir delivree des nouvelles marques d'affection qu'il luy auroit rendues s'il fust demeure son prisonnier que non pas pour l'amour de luy quoy qu'elle l'estimast assez apres cela cyrus s'en retourna au camp resvant tousjours a sa chere mandane ou s'en entretenant tousjours avec aglatidas avec chrisante ou avec feraulas en qui il avoit beaucoup de confiance il aimoit aussi fort araspe mais comme il n'avoit jamais rien aime il ne luy parloit aussi jamais de sa passion comme il fut arrive au camp il alla droit a la tente de thrasibule ou il voulut passer le reste du jour et tout le soir afin d'aprendre ce qu'il y avoit si longtemps qu'il avoit envie de scavoir aussi tost qu'il y fut ayant tesmoigne vouloir estre seul avec thrasibule tout le monde les laissa en liberte de s'entretenir de 
 sorte qu'ils ne furent pas plustost seuls que cyrus le regardant luy dit fort obligeamment et bien mon ancien vainqueur vous laisserez vous vaincre aujourd'huy et m'aprendrez vous toutes les circonstances d'une vie de qui tout ce que l'en connois est glorieux vous ne parlerez pas ainsi du reste quand vous le scaurez repliqua thrasibule en soupirant car seigneur vous n'y trouverez que deux choses beaucoup de foiblesse et beaucoup d'infortune neantmoins puis que vous le voulez ainsi et qu'en effet il m'importe presentement en l'estat ou sont mes affaires que vous les scachiez telles qu'elles sont je vous obeiray exactement mais seigneur pourrez vous bien souffrir que je vous entretienne de tant de petites choses qui vous doivent estre indifferentes et qui paroissent en effet tres peu considerables a ceux qui ne connoissent pas l'amour il n'en est point de petites reprit cyrus quand elles touchent nos amis et puis mon cher thrasibule dit il en soupirant aussi bien que luy je ne suis pas ignorant du mal dont je m'imagine que vous vous plaignez parlez donc je vous en conjure et ne craignez pas de me derober un temps que je pourrois employer a quelque autre chose car puis que nous avons tresve avec le roy d'armenie nous aurons tout le reste du jour tout le soir et mesme si vous le voulez toute la nuit a nous entretenir ii y a desja longtemps poursuivit il que les nuits ne sont plus pour moy ce qu'elles sont pour tous les autres hommes et que 
 je n'ay plus guere de part au repos ny au sommeil thrasibule voyant donc qu'il luy faloit obeir et scachant en effet qu'il luy importoit de tout que cyrus sceust ses avantures passees et l'estat present de sa fortune apres que ce prince se fut assis et que par ses ordres il eut aussi pris sa place vis a vis de luy sur un siege qu'il choisit pourtant un peu plus bas il commenca de luy parler en ces termes
 
 
 
 
histoire de thrasibule et d'alcionide
 
 
si j'avois eu l'ame aussi sensible a l'ambition qu'a l'amour je ne pense pas qu'il eust este possible que j'eusse pu suporter les malheurs qui me sont arrivez mais il est vray qu'ayant tousjours plus tost fait consister la veritable gloire a meriter les couronnes qu'a les posseder je n'ay pas eu besoin de toute ma constance tant que je n'ay este tourmente que par cette superbe passion qui fait et qui destruit toutes les monarchies et toutes les republiques qui sont au monde ce n'est pas que je n'aye senti la perte de la souverainete qui m'apartenoit mais c'est enfin que je ne me suis abandonne a la douleur et au desespoir que lors que cette perte a este un obstacle a mon amour ainsi on peut presques dire que je n'ay senti l'ambition que quand j'ay este amoureux mais seigneur pour vous aprendre la persecution que j'ay soufferte et par la fortune et par l'amour 
 il faut que je vous die que je suis fils de thrasibule prince de milet du quel je porte le nom qui tant qu'il a vescu a este amy particulier de periandre roy de corinthe et de qui le nom a este assez connu durant sa vie par la guerre qu'il eut onze ans durant contre sadiatte petit fils de gyges et contre aliatte pere de cresus qu'il finit avec assez de bonheur d'adresse et de gloire pour vous la raconter en peu de mots puis que ce qui suivit bien tost apres est le fondement de tous mes malheurs cette guerre seigneur estoit d'autant plus considerable qu'elle avoit commence durant le regne de giges lors qu'il usurpa la couronne sur les heraclides car depuis cela ardis qui luy succeda la fit encore durer comme fit en suitte sadiatte son fils et apres luy comme je l'ay desja dit aliatte fit la mesme chose le prince mon pere estant donc assez occupe au commencement de son regne pour affermir dans sa maison la souveraine authorite qui effectivement luy appartenoit quoy que ses ennemis en ayent voulu dire il ne put pas durant les premieres annees qu'il soutint cette guerre contre sadiatte s'y opposer avec toute la force qu'il eust pu s'il n'eust point eu d'ennemis au dedans de sa ville mais ne voulant pas en sortir de peur que son absence ne donnast lieu aux seditieux de remuer sadiatte estoit maistre de la campagne et il fit cette guerre pendant six ans d'une assez estrange maniere car sans rien entreprendre contre la ville il mettoit 
 seulement toutes les annees a la saison de la recolte une grande et puissante armee sur pied qu'il menoit dans les terres des milesiens et la sans brusler les maisons ny detruire pas un village il faisoit seulement enlever tous les bleds et tous les fruits et puis il s'en retournoit sans s'arrester dans leur pais comme mon pere estoit le plus fort sur la mer il scavoit bien qu'il luy eust este inutile de venir attaquer milet par terre seulement puis qu'il ne pourroit l'affamer mais il esperoit que les milesiens estant forcez d'acheter des bleds des estrangers s'espuiseroient d'argent et se revolteroient en suitte contre leur prince il n'en alla pourtant pas ainsi car jusques a ce que mon pere se fust rendu maistre absolu de son peuple par une fermete un peu severe il ne quitta point la ville disant a ceux qui luy en parloient que la mer luy pouvoit redonner des bleds mais que rien ne luy pourroit rendre milet s'il l'avoit perdu enfin apres qu'il eut oblige le peuple par la crainte a se soumettre absolument il se mit en campagne aussi tost apres la mort de sadiatte de sorte que comme le nouveau roy de lydie avoit intention de se signaler ils firent la guerre d'une autre facon le prince mon pere sans estre secouru d'aucun peuple des ioniens excepte de ceux de l'isle de chio qui se souvinrent du secours qu'il leur avoit donne quand ceux d'erithree leur faisoient la guerre se vit en estat donner la celebre bataille de limenie et celle qu'il donna en suitte sur les bords de la 
 riviere de meandre ou il tua de sa main le fils du prince de phocee car encore que ces deux batailles fussent sanglantes de part et d'autre et que la victoire en fust mesme un peu douteuse elles arresterent pourtant les progres d'aliatte qui desespere de n'avoir pas pleinement vaincu comme il l'esperoit fit mettre le feu en s'en retournant a toute une grande campagne couverte de bleds et non seulement ces bleds perirent parmi la flame mais comme le vent estoit grand ils mirent au temple de minerve surnommee assesienne qui fut entierement consume cet accident affligea alors plus le peuple de milet que le roy de lydie mais a quelque temps de la ce prince estant tombe tres malade et ayant envoye consulter l'oracle de delphes la pithie dit aux lydiens qu'elle ne leur respondroit point qu'ils n'eussent fait rebastir le temple de minerve qu'ils avoient brusle periandre qui sceut cette response en envoya advertir le prince mon pere afin qu'il profitast de cet advis de sorte qu'ayant sceu quelque temps apres que des ambassadeurs de lydie devoient venir luy demander la permission de faire rebastir ce temple il fit commandement a tous les habitans de milet de porter tout ce qu'ils avoient de provisions de bleds aux places publiques destinees a le vendre par lesquelles il vouloit faire passer ces ambassadeurs de lydie et en effet la chose ayant este executee ainsi et ces ambassadeurs ayant fait leur raport a leur maistre de ce qu'ils avoient veu il 
 desespera de pouvoir jamais vaincre le prince mon pere et se resolut enfin d'entendre a une paix qui fut bien glorieuse aux milesiens puis qu'elle fit voir qu'ils avoient pu soustenir la guerre eux seuls contre quatre rois aliatte fit donc bastir deux temples au lieu d'un aupres d'assise et ayant en suitte recouvre la sante il fut apres cela amy particulier du prince mon pere qui depuis cet accord fut tres paisible possesseur de son estat malgre toutes les diverses factions qu'il scavoit estre en secret parmi ses sujets car il avoit une politique ferme et hardie qui le faisoit craindre de tout le monde et qui destruisoit toutes les conjurations que l'on faisoit contre luy les choses estant en ces termes il vescut avec assez de tranquilite durant long temps et milet fut assurement la plus magnifique ville de toute la carie je pouvois avoir alors treize ou quatorze ans et un fils naturel du prince mon pere nomme alexidesme dix sept ou dix huit comme il l'avoit eu d'une esclave dont il avoit este fort amoureux il l'aimoit beaucoup et le faisoit eslever presque avec les mesmes soins que moy comme j'avois perdu fort jeune la princesse ma mere et qu'il avoit depuis affranchi et espouse celle d'alexidesme ce prince illegitime avoit un puissant appuy dont j'estois prive car cette femme est une personne d'un esprit artificieux et adroit capable de toutes choses en ce temps-la le sage thales si connu et si celebre revint d'un long voyage qu'il avoit fait en egipte durant que 
 solon y estoit et il conceut une si grande amitie pour moy que je puis dire sans mensonge que je dois a ses preceptes et a ses conseils le peu de vertu que j'ay si j'en eusse pourtant profite autant que je le devois je ne serois pas sans doute aussi malheureux que je le suis car il m'avoit tousjours tant parle contre l'amour et mesme contre le mariage que si j'eusse suivi ses avis je n'aurois du moins eu qu'une partie de mes malheurs la regle principale qu'il donnoit pour la conduite de la vie estoit de ne faire jamais ce que l'on blasmoit en autruy neantmoins quoy qu'il m'eust dit cela plus de cent fois je n'en suis pas demeure en ces termes et apres avoir tant blasme moy mesme ceux qui avoient la foiblesse de se laisser vaincre a la beaute jusques a en perdre le repos je suis en suitte venu a aimer jusques a en perdre la raison mais comme les malheurs de ma fortune ont precede ceux de mon amour il faut que je vous die aussi auparavant que melasie c'est ainsi que se nomme la mere d'alexidesme que mon pere avoit espousee comme je vous l'ay dit depuis que la veritable princesse de milet ma mere estoit morte se mit dans la fantaisie que son fils se mariast avec une fille de milet qui estoit extremement riche et de la plus haute qualite d'abord cela parut estrange a tout le monde car on avoit cru que vray-semblablement t'y devois songer mais voyant que le prince mon pere l'aprouvoit personne n'osa plus en murmurer et alexidesme continua sa 
 recherche sans aucun obstacle car quoy que cette fille qui se nommoit leonce de qui le pere estoit mort et qui estoit demeuree sous la conduite de sa mere eust de l'aversion pour alexidesme elle la cachoit par le commandement de ses parens en effet s'il m'est permis de parler sincerement d'un homme qui a fait tous les malheurs de ma vie il est certain qu'alexidesme estoit peu aimable il avoit sans doute l'humeur violente de feu mon pere mais il n'en avoit ny la capacite ny la fermete ny cent autres bonnes qualitez qu'il possedoit au contraire il estoit colere cruel ambitieux foible et entreprenant tout ensemble pour sa personne elle estoit bien faite et il y avoit une notable difference de son corps a son esprit cependant parce que melasie pouvoit alors toutes choses sur le coeur du prince son mary il ne voyoit point les deffauts de son fils ou du moins il agissoit comme s'il ne les eust point connus le flattant le caressant et ne faisant presque aucune distinction en aparence de moy a alexidesme quoy que si je l'ose dire je n'eusse pas les vices qui le noircissoient et qui le noircissent encore la mere de leonce estoit soeur du prince de phocee de qui mon pere comme je vous l'ay dit avoit tue le fils a la derniere bataille qu'il avoit donnee contre le roy de lydie de sorte que dans le fonds de son ame elle haissoit toute nostre maison neantmoins comme le prince de phocee estoit ambitieux il luy manda 
 que si elle croyoit pouvoir trouver les voyes de faire regner alexidesme a mon prejudice elle consentist a ce mariage mais qu'a moins que de cela il seroit son ennemy si elle y songeoit seulement cette femme donc qui estoit ambitieuse aussi bien que son frere et qui avoit grande amitie avec melasie luy parla avec tant d'adresse que comme deux personnes possedees d'une mesme passion s'entendent facilement et devinent presque sans peine leurs pensees les plus secrettes ces deux femmes que l'ambition seule faisoit agir connurent bien tost qu'elles souhaitoient la mesme chose de sorte que ne se cachant plus leurs sentimens elles consulterent entre elles et resolurent ensemble de faire regner alexidesme quand mesme il faudroit faire plusieurs crimes pour cela pendant que ces choses se passoient ainsi le prince mon pere faisoit achever cette belle et forte citadelle qui est a milet et je m'occupois continuellement ou a mes exercices ou a la conversation de thales ou a me divertir aux aures choses ou un prince de mon age pouvoit raisonnablement prendre plaisir je vivois sans doute civilement avec melasie et avec alexidesme mais j'avoue pourtant que j'avois naturellement une si forte aversion pour l'un et pour l'autre que j'avois bien de la peine a la cacher cependant le mariage de leonce ne s'achevoit point car conme le prince de phocee vouloit voir quelque apparence a ce qu'il souhaitoit avant que d'y consentir sa soeur nommee philodice 
 differoit la chose avec adresse elle ne pouvoit pas mesme s'achever si tost parce que ceux de prienne ayant este forcez de declarer la guerre a polycrate prince de samos qui vouloit estre roy de la mer et qui combatoit tout ce qu'il y rencontroit mon pere creut que par politique il faloit s'oposer a cette nouvelle puissance puis qu'il y en avoit un pretexte ainsi il fit une armee navale dont il fut contraint de me donner la conduitte ne pouvant avec bien-seance ne le faire pas puis qu'il ne vouloit point aller en personne a cette guerre ce n'est pas que je ne fusse fort jeune pour cet employ car je n'avois encore que quinze ans mais comme mon lieutenant general estoit un homme experimente je n'en avois que l'honneur encore ne scay-je si je l'eusse eu seul n'eust este qu'alexidesme tomba malade et qu'il ne put venir a ce voyage le prince philoxipe qui estoit alors de mesme age que moy et le prince tisandre poussez d'un mesme desir de gloire vinrent se jetter dans nostre parti et firent des choses prodigieuses en cette guerre qui ne fut pourtant pas trop heureuse pour nous car le bonheur de polycrate est si grand que rien ne luy peut resister je diray neantmoins sans mensonge que si nous fusmes quelquesfois vaincus nous ne le fusmes pas sans gloire et que si nous ne vainquisimes point nous monstrasmes du moins a nos ennemis que nous meritions de vaincre la paix se rit alors par l'entremise du sage bias qui pour cet effet fut de 
 prienne a samos bien est il vray qu'elle ne fut pas de longue duree estant impossible de pouvoir empescher polycrate de faire des courses sur la mer et d'y attaquer presques tout ce qu'il y rencontre a mon retour a milet je trouvay le mariage d'alexidesme et de leonce prest d'estre acheve car durant mon absence melasie et philodice avoient caballe dans toute la ville et principalement avec le chef de la faction opposee au sage thales qui bien qu'il aimast la liberte de son pais n'eust pas voulu la recouvrer par des voyes violentes disant quelques fois qu'un tiran qui gouverne ses sujets en paix vaut mieux que la liberte que l'on ne peut recouvrer sans faire la guerre mais ceux de l'autre parti agirent bien d'une autre sorte et penserent les choses d'une facon qui n'est pas commune car enfin s'estant imaginez que le prince mon pere avoit usurpe une authorite qui ne luy apartenoit pas et voulant remettre le gouvernement populaire dans la ville et empescher que ses successeurs ne regnassent apres luy voicy comme ils raisonnerent entre eux sans que melasie et philodice en sceussent rien quoy qu'elles fussent pourtant de leur intelligence ils penserent donc que tant que le prince mon pere vivroit il ne faloit point songer a recouvrer leur liberte et qu'il faloit regarder seulement comment les choses pourroient aller quand il mourroit or ces gens avoient pris garde que le peuple de milet m'aimoit extremement et que veu les inclinations que l'on remarquoit en 
 moy mon regne seroit assez doux et assez heureux de sorte qu'il seroit assez difficile de porter ce peuple a secouer le joug de l'obeissance mais au contraire prevoyant presque avec certitude que si alexidesme regnoit ce seroit le plus cruel le plus violent et le plus tirannique prince du monde ils creurent qu'il seroit alors aise d'obliger le peuple a se revolter et a se deffaire d'un maistre foible et mechant tout ensemble ainsi dans l'esperance de pouvoir destruire par cette voye la puissance souveraine ils promirent a melasie et a philodice que quand il en seroit temps ils feroient regner alexidesme si bien que ces deux femmes qui ne scavoient pas par quel mouvement ils agissorent furent ravies de voir que leur dessein sembloit reussir comme elles le souhaitoient de sorte que sans plus differer le mariage de leonce et d'alexidesme on fit une celebre feste dans milet ou le prince de phocee faisant semblant d'oublier la mort de son fils se trouva et durant un mois ce ne furent que divertissement et resjouissances publiques pour tous ceux qui n'estoient pas de cette faction cachee on trouvoit pourtant estrange que le prince mon pere eust songe a marier alexidesme devant moy puis que ce ne devoit pas estre de luy qu'il devoit attendre un successeur mais comme on n'estoit pas accoustume de murmurer de ce qu'il faisoit toute la ville paroissoit estre en joye pour moy qui prevoyois bien ou les choses pouvoient aller j'en consultois avec le sage thales qui me disoit tousjours que ce que les dieux 
 avoient ordonne ne pouvoit manquer d'arriver et qu'ainsi il faloit s'abandonner a leur providence comme les affaires estoient en ces termes et que le prince mon pere croyoit estre le plus heureux du monde periandre roy de corinthe qui ne trouvoit pas en ce temps la une obeissance fort exacte parmi ses sujets luy envoya demander ce qu'il faloit que fist un roy mal obei pour estre paisible dans ses estats le prince mon pere qui estoit naturellement soubconneux et de qui une des principales maximes estoit qu'il faloit tousjours ne confier son secret qu'au moins de gens qu'il estoit possible et ne donner jamais rien au hazard au lieu d'escrire a periandre ou de faire sa response a son envoye il le mena promener dans une grande plaine et la mettant pied a terre et marchant dans cette campagne toute couverte de bleds prests a moissonner car c'estoit a la saison de la recolte il luy dit vous raporterez au roy vostre maistre ce que vous me verrez faire dans cette plaine et vous luy direz que je n'ay point d'autre response a luy donner cet envoye qui n'avoit pas sceu ce que contenoit la lettre qu'il avoit aportee se mit donc a observer soigneusement ce que faisoit ce prince qui en se promenant le long de ces bleds comme si c'eust este en resvant rompoit tous les espics qui s'eslevoient au dessus des autres et ne rompoit point ceux qui par leur pesanteur se panchoient vers la terre mais quoy que cet envoye peust raisonner sur cette action il 
 n'y comprit rien et il se resolut seulement de la dire au roy son maistre celle qu'il l'avoit veue neantmoins conme cela luy sembla bizarre et mesme de peu de consequence apres que le prince mon pere fut rentre dans la ville et que cet envoye fut alle a son logis il ne put s'empescher de dire la chose a un homme de milet qu'il croyoit estre fort de ses amis et qui luy promit de n'en point parler mats a peine fut il parti que cet homme le dit a un autre et cet autre encore a un amy et cet amy encore au chef de la conspiration qui se tramoit contre moy comme c'estoit un homme d'esprit qui scavoit l'estat des affaires de corinthe et qui de plus avoit sceu par melasie que periandre avoit envoye demander conseil de quelque affaire importante au prince mon pere il entendit la chose et comprit aisement qu'en rompant les espics les plus eslevez il avoit voulu dire qu'il faloit abaisser tous les grands d'un estat des qu'ils pensoient aller un peu au dela de leur condition de sorte que cette maxime que l'on conseilloit a periandre ne s'executast sur luy mesme si le prince de milet venoit a descouvrir ce qu'il tramoit dans la ville il dit a ceux de son parti qu'il faloit aller plus loing et agir plus promptement qu'ils n'en avoient eu dessein il leur falut pourtant du temps auparavant que de pouvoir faire reussir la resolution qu'ils prirent si bien que j'eus encore le loisir d'aller a cette guerre ou leontidas servit polycrate et dont il vous parla dans son recit a sinope mais durant 
 mon absence anthemius ce chef des conjurez se nommoit ainsi mena la chose avec tant d'adresse qu'il porta l'esprit de melasie a trouver mesme la vie du prince mon pere trop longue car comme les vices d'alexidesme augmentoient tous les jours ce prince commencoit de faire quelque difference de luy a moy si bien que philodice qui voyoit que sa fille estoit tres malheureuse quant a la personne de son mary et qu'elle ne pouvoit trouver de soulagement que par l'ambition pressoit tous les jours melasie de faire declarer le prince mon pere en faveur d'alexidesme l'assurant qu'il estoit aise de le faire et luy disant qu'il ne faloit que dire publiquement qu'elle avoit tousjours este sa femme legitime que la princesse ma mere ne l'avoit jamais este qu'alexidesme estant plus age que moy devoit regner le premier et qu'enfin il faloit assurer la chose de son vivant melasie promit d'en parler et en parla mais le prince mon pere ne voulut jamais luy respondre precisement de sorte qu'ayant l'esprit fort aigri elle en confera avec anthemius le prince de phocee revint aussi dans milet pour consulter de nouveau avec anthemius et avec melasie et ils resolurent tous ensemble qu'il faloit empoisonner le prince mon pere durant mon absence et faire reconnoistre alexidesme pour souverain le prince de phocee adjousta a ce que j'ay sceu qu'il ne doutoit pas que je n'eusse des amis mais que moy n'estant pas dans la ville ils n'agiroient 
 sans doute pas trop fortement joint que le prince de phocee dit qu'il feroit entrer du monde secrettement dans milet anthemius eust bien voulu que cela n'eust pas este afin de pouvoir peut-estre aller a la liberte tout d'un coup mais il n'osa neantmoins s'y opposer ouvertement de peur de se rendre suspect et de descouvrir la seconde conspiration qu'il meditoit dans son coeur le sage thales quoy que fort occupe a ses estudes fut pourtant adverty que l'on tramoit quelque chose de sorte que scachant qu'il partoit un vaisseau que le prince mon pere m'envoyoit charge de munitions il m'escrivit un billet de peu de mots ou il me faisoit scavoir que ma presence estoit necessaire a milet neantmoins comme il ne pouvoit pas soubconner jusques ou alloit la mechancete de melasie de philodice du prince de phocee et d'anthemius il en demeura la croyant tousjours que j'arriverois assez a temps pour destruire toutes ces factions cependant ces quatre personnes qui avoient presques tous des motifs differents agissoient pour tant egalement car le prince de phocee cherchoit principalement a se vanger melasie et philodice songeoient a satisfaire leur ambition et anthemius croyoit travailler pour la liberte de sa patrie mais seigneur pourquoy differer plus long temps a vous dire les malheurs de ma maison l'ingratte melasie empoisonna le prince mon pere et supposa une declaration par laquelle il paroissoit reconnoistre alexidesme pour 
 son successeur le prince de phocee se trouva en personne a milet avec des forces anthemius aida a faire reconnoistre alexidesme pour prince mes amis voulurent prendre les armes et le peuple murmura mais a la fin le parti d'anthemius fut le plus fort et lors que je vins pour rentrer dans le port de milet je trouvay les choses en ces termes et l'on m'en empescha l'entree comme mon armee avoit este batue de la tempeste je me vy au plus pitoyable estat ou jamais prince se soit veu je ne scavois pourtant pas encore ce qui faisoit que l'on me traitoit en ennemy car on ne me le disoit point mais a deux heures de la ayant envoye dans un esquif demander la raison de ce qu'on faisoit alexidesme m'envoya cette fausse declaration dont je vous ay parle qu'il avoit faite au nom du roy mon pere et le sage thales quand la nuit fut venue me fit scavoir par un pescheur la verite de toutes choses j'apris donc en un mesme jour la mort de mon pere la perte de mon estat la trahison de mon frere et de mes sujets et tout cela sans y pouvoir trouver de remede comme la plus grande partie de mes vaisseaux estoient brisez j'estois absolument hors de pouvoir de rien faire ny de rien entreprendre n'ayant pas assez de soldats pour faire une descente et pour attaquer milet du coste de la terre ny rien de tout ce qu'il faut avoir pour un siege et je ne scavois pas mesme trop bien comment m'esloigner de la ville veu le desordre ou l'orage avoit mis toute ma 
 flotte le sage thales me manda encore qu'il me conjuroit de ne vouloir pas destruire ma patrie pour mon interest particulier et d'attendre mon restablissement et ma vangeance du temps de mes amis de la mechancete d'alexidesme et des dieux qui estoient trop equitables pour ne punir pas mes ennemis et pour ne recompenser pas ma vertu si je scavois bien user de cette infortune j'admiray ce conseil quand je l'eus receu mais j'avoue que je ne le suivis pas sans peine et que ce fut plustost par necessite que par choix que j'agis selon les intentions de thales cependant la mer estant devenue assez calme quoy que mes vaisseaux fussent en mauvais estat je taschay de gagner une des isles la plus proche dont toute cette mer est semee afin de les y faire racommoder j'envoyay toutesfois secrettement porter un manifeste a milet par lequel je faisois scavoir a tous mes sujets que la pretendue declaration du prince mon pere estoit fausse et qu'alexidesme estoit non seulement un rebelle et un usurpateur mais que melasie sa mere avoit empoisonne son mary afin de faire regner son fils comme ce crime estoit fort noir il ne fut creu pas de tout le monde et on s'imagina que je ne disois cela que pour les rendre plus odieux cependant le sage thales qui me l'avoit mande l'avoit sceu avec assez de certitude pour n'en douter pas mais comme ses malheurs viennent ordinairement en foule je ne fus pas plustost en pleine mer que le calme cessa et que la tempeste revint 
 et une tempeste si forte qu'en deux heures tonte ma flotte fut dispersee le vent repoussa mesme malgre eux quelques uns de mes vaisseaux jusques au port de milet les autres se briserent contre des rochers quelques uns tournerent tout d'un coup et furent engloutis dans les abismes de la mer et je demeuray avec trois seulement a lutter contre les vents et contre les vagues je crus cent et cent fois que j'allois perir et cent et cent fois je rendis graces aux dieux dans l'esperance que j'avois de ne survivre point a mes infortunes mais a la fin malgre moy il falut vivre et apres un jour et une nuit de tempeste espouventable je fus jette a l'isle de chio ou j'aborday et ou je fus receu pour racommoder seulement mes vaisseaux car comme ceux de cette isle scavoient desja le changement arrive a milet ils craignirent que s'ils me souffroient plus long temps a leurs ports ce ne fust donner un pretexte de guerre contre eux aux milesiens enfin seigneur je connus en cette rencontre que ceux qui ont le plus de besoin de retraite sont ceux a qui l'on en offre le moins et que les malheureux ne trouvent gueres d'aziles chez ceux qui ne le sont pas ce fut en vain que j'attendis pour voir si quelques autres de mes vaisseaux ne me viendroient point rejoindre car soit qu'ils eussent tous peri que la tempeste les eust jettez trop loing ou qu'ils m'eussent voulu abandonner pour s'en retourner a milet je n'en apris aucunes nouvelles des trois qui me restoient il n'y en eut mesme 
 que deux que l'on peust remettre en mer qui ne furent pas plustost en estat que je me resolus d'aller a lesbos pour voir si l'amitie que j'avois contractee avec tisandre fils du sage pittacus prince de mytilene ne subsisteroit pas encore malgre mes malheurs je fus donc avec deux vaisseaux seulement chercher ce genereux amy qui me receut avec une bonte extreme et qui me fit recevoir du prince son pere avec les mesmes honneurs que si je n'eusse pas este depossede de mes estats je fus donc quelque temps en cette cour la pendant quoy j'envoyay vers periandre roy de corinthe luy demander secours mais il estoit alors si occupe chez luy par quelques factions qui partageoient tous les grands de son royaume qu'il ne se trouva pas estre en termes de me pouvoir assister le prince polycrate fit aussi la paix avec alexidesme comme firent ceux de prienne et le prince de phocee qui estoit de ce parti et qui le soustenoit ardemment engagea tous ceux avec qui il avoit alliance a le soustenir comme luy de sorte que je ne vy apparence aucune de rien entreprendre avec le secours seul du prince de mytilene joint que par l'intelligence que je conservay tousjours avec le sage thales je sceu qu'il avoit decouvert qu'anthemius qui avoit paru si zele pour alexisdeme animoit sourdement le peuple contre cet usurpateur si bien qu'il y avoit lieu de croire qu'il y auroit bientost quelque nouveau changement a milet qu'ainsi le mieux que je pouvois faire estoit de n'irriter 
 point les peuples en leur allant faire la guerre et de me tenir tousjours tout prest a me jetter dans cette ville s'il s'en presentoit quelque occasion favorable me voila donc contraint d'attendre en repos le succes de ma fortune mais je vous advoue que c'estoit avec un chagrin si grand que rien ne pouvoit me divertir ce qui le redoubloit encore c'estoit que le prince tisandre estoit aussi malheureux que moy bien que ce fust par une cause differente car vous scaurez seigneur qu'il y avoit plus de deux ans qu'il aimoit esperdument cette celebre fille que vous vistes a lesbos quand nous y passasmes ensemble sans pouvoir en estre regarde favorablement quoy qu'il eust fait toutes choses possibles pour s'en faire aimer comme l'admirable sapho dont je vous parle est assurement un miracle d'esprit et que de plus elle a beaucoup de beaute et d'agreement je ne pouvois pas trouver qu'il eust tort de l'estimer plus que tout le reste du monde mais comme je n'avois encore jamais rien aime je le blasmois estrangement de ce qu'il paroissoit aussi melancolique que moy mais seigneur comme ce n'est pas l'histoire de ce prince que je veux vous raconter je ne vous en diray rien autre chose sinon qu'estant absolument desespere de pouvoir jamais toucher le coeur de cette belle lesbienne il me pria de vouloir estre le compagnon de son exil et de vouloir aller errer aveques luy sur toutes les mers qui n'estoient pas fort esloignees de milet pour voir si l'absence le pourroit guerir je luy 
 accorday aisement ce qu'il voulut tout lieu m'estant indifferent dans ma disgrace ainsi pretextant nostre depart le mieux que nous pusmes nous quittasmes lesbos et nous nous abandonnasmes a la fortune toutes nos conversations n'estoient pour l'ordinaire que des disputes de l'ambition et de l'amour chacun de nous soustenant son opinion selon les sentimens qu'il avoit alors dans le coeur nous avions deux vaisseaux outre celuy ou nous estions mais nous n'eusmes bien tost plus que le nostre car ayant rencontre le prince polycrate beaucoup plus fort que nous il nous prit les deux autres et tout ce que nous peusmes faire fut d'echaper a sa victoire il est certain que cette avanture me fascha et me fit devenir pirate s'il faut ainsi dire car il me prit une si forte envie de regagner ce que j'avois perdu que nous fismes dessein d'attaquer tout ce qui ne se rendroit point ne jugeant pas qu'il fust plus permis a polycrate qu'a nous de faire des prises continuelles sur toutes les mers ou il navigeoit en moins d'un mois nous fismes plus de vingt combats et j'aquis bientost le nom de pirate car pour le prince tisandre durant tout ce voyage il ne voulue point estre connu aux lien ou nous abordasmes je puis toutesfois dire sans mensonge que j'ay este pirate sans estre pirate s'il m'est permis de parler ainsi car comme je n'avois dessein que de me faire une petite flote par mon courage je ne retenois que des vaisseaux et les hommes qui vouloient servir sous moy et justement 
 ce qu'il faloit pour leur subsistance nous prismes trois navires du prince de phocee mon ennemy ce qui me donna une joye inconcevable et a la premiere isle que nous trouvasmes l'en mis les gens a terre et en pris d'autres me semblant que je devois tout esperer puis que j'avois commence de vaincre par mes ennemis j'apris de ces mariniers de phocee que ce prince se devoit bientost embarquer pour aller de part de cresus au pont euxin et a la ville d'apollonie de sorte que resolu de luy aller couper chemin je retournay d'ou je venois et ce fut alors seigneur que je vous rencontray comme vous vouliez aller de corinthe a ephese comme j'avois dans l'esprit le dessein de combattre le prince de phocee que l'on m'avoit dit qui devoit avoir six vaisseaux je me resolus d'attaquer le vostre pour le gagner si je pouvois toutesfois a dire vray cette victoire me fut disputee si courageusement par vous que l'on peut dire que vous fustes vaincu par le nombre seulement et que je le fus par vostre valeur mais seigneur oseray-je vous dire que ce vaillant homme contre qui vous combatistes dans la mer apres que vous y fustes tombez l'un et l'autre et que j'envoyay querir aussi bien que vous dans un esquif estoit ce mesme tisandre qui est presentement dans ma tente qui ne voulut jamais que je vous le fisse connoistre tant que vous fustes dans mon vaisseau quoy genereux thrasibule interrompit cyrus celuy que je combatis et qui m'auroit sans 
 doute vaincu sans vous est icy ha si cela est poursuivit il redoublez vos soings pour sa conservation a ma priere estant certain que je ne croy pas qu'il y ait un plus vaillant homme au monde que luy mais de grace achevez de me raconter une vie ou je ne prens gueres moins d'interest qu'en la mienne thrasibule apres avoir admire la haute generosite de cyrus de s'interesser comme il faitoit a la conservation d'un homme qui luy avoit si opiniastrement dispute la victoire reprit son discours de cette sorte je ne vous feray donc point souvenir de ce qui se passa en cette occasion quis que vostre modestie ne le pourroit souffrir mais je vous diray seulement que lors que je pris terre a lesbos ce fut pour y laisser malgre luy le prince tisandre a qui vous aviez fait deux blessures moins grandes en apparence que celles que vous aviez receues de luy mais qui par le chagrin qu'il avoit furent plus longues et plus difficiles a guerir que les vostres en suitte seigneur suivant mon dessein je vous menay au pont euxin ou l'eus le bonheur de rencontrer ce que je cherchois c'est a dire le prince de phocee car ce fut veritablement contre luy que vous combatistes et luy que vous vainquistes estant certain que sans vous j'eusse peut-estre eu le malheur d'estre vaincu mais seigneur la fortune ne voulut pas que dans les trois vaisseaux que nous prismes le prince de phocee s'y trouvast et il echapa par un bonheur inconcevable
 
 
 
 
cependant apres que vous eustes 
 refuse les deux vaisseaux que je voulois vous forcer de prendre parce qu'ils vous apartenoient plus qu'a moy et apres que vous en eustes seulement accepte un cette mesme tempeste qui s'esleva un demy jour apres que nous nous fusmes separez et qui vous jetta deux jours en suitte au port de sinope a ce que j'ay sceu depuis par un de ces prodiges qui arrivent si souvent a la mer et qui font que des vents tous contraires agitent les vagues d'un cap a l'autre la tempeste me poussa dans l'helespont et en suitte me faisant passer entre lemnos et lesbos elle me forca encore malgre moy d'aller plus a gauche raser l'isle de chio et echouer enfin contre les costes de gnide si connues par cet isthme qui s'avance si fort dans la mer que cette pointe de terre semble estre entierement detachee du continent jusques icy seigneur vous pouvez regarder le commencement de ma vie comme le plus heureux temps que j'aye jamais passe car parmi mes malheurs j'avois tousjours eu quelque bonheur soit par l'amitie du sage thales soit par celle du prince tisandre et soit en dernier lieu par la vostre mais depuis le jour que j'arrivay a guide il n'y eut plus pour moy que de l'infortune elle se deguisa pourtant d'abord et je rendis graces aux dieux de m'avoir conduit en un lieu ou je trouvay tant de civilite car vous scaurez que justement a la pointe de cet isthme ou la tempeste me jetta seul mes autres vaisseaux ayant este dispersez par l'orage il y a un chasteau 
 extremement fort et qui fait toute la deffence de cette presque-isle du coste de la mer ou commandoit lors que j'y arrivay un homme de condition nomme euphranor qui estoit chef du conseil des soixante qui gouvernent cette republique cet homme pour mon bonheur a ce que je crus en ce temps la vit du haut d'une terrasse ou il estoit avec quelle impetuosite les vents m'avoient pousse vers le pied de ses murailles de sorte qu'a l'heure mesme par un sentiment d'humanite il envoya ordre a tous les mariniers de ce port de m'assister et il prit un soing particulier de scavoir en quel estat estoit mon vaisseau et qui estoit celuy qui le commandoit car il connut bien que c'estoit un vaisseau de guerre et mesme un des plus beaux et des plus grands qui eust jamais elle este sur toutes nos mers se en effet c'estoit encore le mesme sur lequel j'avois commande l'armee contre polycrate et sur lequel aussi j'avois eu l'honneur de vous voir euphranor ayant donc envoye s'informer qui j'estois quelques mariniers de gnide qui reconnurent mon vaisseau luy dirent que c'estoit celuy de ce fameux pirate qui couroit la mer depuis quelque temps qui ne prenoit ny argent ny marchandise et qui ne vouloit que des hommes et des navires l'assurant qu'ils me connoissoient bien et qu'ils m'avoient une fois veu attaquer un vaisseau pendant quoy ils s'estoient sauvez mais en mesme temps ayant sceu par d'autres qui venoient de me voir que je n'avois pas trop la 
 mine d'un pirate et que mon navire estoit si fracasse que je ne serois de longtemps en estat de pouvoir partir de gnide il envoya ordre et par curiosite et pour la seurete de la forteresse de me conduire vers luy comme je scavois que c'estoit la coustume des lieux ou il y a des places de guerre d'en user ainsi et que de plus je ne voulois pas me faire connoistre pour ce que j'estois j'obeis sans murmurer et sans estre suivi que d'un homme de qualit de milet nomme leosthene qui ne m'avoir point abandonne et de trois ou quatre de mes gens je fus trouver euphranor qui me receut dans une grande galerie ou diverses personnes se promenoient aveques luy il me parla avec beaucoup d'adresse et de civilite il s'informa qui j'estois d'ou je venois ou j'avois dessein d'aller et il me fit enfin plusieurs questions pour tascher de descouvrir la verite de ce qu'il vouloit scavoir je respondis pourtant a toutes ces choses sans le satisfaire entierement car je luy dis que mon nom quand je le luy dirois ne luy seroit pas connu que je venois du pont euxin ou une affaire importante m'avoir apelle et que je ne scavois pas moy mesme ou j'allois lors que la tempeste m'avoit pousse en cette coste que cependant je pouvois seulement l'assurer avec certitude qu'il trouveroit en moy beaucoup de reconnoissance d'avoir eu la generosite d'envoyer ses gens aider aux miens a sauver mon vaisseau en effet s'ils ne fussent venus nous n'eussions jamais pu anchrer en ce lieu la et la tempeste eust 
 acheve de nous faire perir durant que je parlois a euphranor je remarquay que tout ce qu'il y avoit de gens dans cette galerie s'aprocherent preocupez de la pensee qu'ils alloient entendre parler un pirate comme il n'y a que quatre langues parmy tous les ioniens et qu'elles se ressemblent si fort que quiconque en entend une entend toutes les autres j'entendois et estois entendu sans peine y ayant mesme si peu de difference de celle de milet a celle de gnide que ce n'est presques que le seul accent qui les change puis qu'en fin l'une et l'autre sont greques mais seigneur parmi toutes ces personnes qui s'aprocherent je vy quatre ou cinq dames de bonne mine entre lesquelles la fille d'euphranor me parut la plus belle chose que l'eusse jamais veue et comme elle se trouva estre la plus curieuse de la troupe de voir un pirate dont j'ay sceu qu'elle disoit n'avoir jamais veu elle s'aprocha plus que les autres et je la saluay aussi avec plus de soumission que tout le reste de la compagnie qui n'eut qu'une reverence ou deux en general mais pour alcionide car cette belle personne se nomme ainsi je luy en fis une en particulier avec le mesme respect que si une divinite m'eust aparu il me sembla mesme que pendant que je continuois de parler a euphranor elle dit a une de ses compagnes que je n'avois point l'air d'un pirate selon qu'on les luy avoit depeints de sorte que pour la confirmer en cette bonne opinion je taschay de respondre a euphranor le plus 
 a propos qu'il me fut possible en effet il fut si content de moy que sans s'arrester a cette pretendue qualite de pirate qui ne donne gueres l'entree des ports a ceux qui la portent il m'offrit son assistance de fort bonne grace et m'assura que je pouvois tarder a gnide autant de temps que je voudrois pour faire racommoder mon vaisseau apres cela je me retiray faisant pourtant encore durer la conversation autant que je le pus afin de voir plus longtemps l'admirable alcionide mais enfin je sortis de cette galerie et je m'en retournay a mon navire neantmoins comme il faisoit eau de toutes parts je fus contraint d'aller loger a la ville a un bout de laquelle ce chasteau est basti ayant tousjours dans l'esprit l'image de cette belle personne que j'avois veue le lendemain au matin je fus a ce celebre temple qui porte le nom de venus gnidienne ou je trouvay desja la divine alcionide mais si charmante et si aimable que je changeay de couleur aussi tost que je l'aperceus comme j'avois pris ce jour la un habit fort magnifique elle pensa ne me connoistre pas toutesfois s'estant remis un moment apres mon visage en la memoire elle me rendit le salut que je luy fis avec assez de civilite comme elle estoit avec sa mere et que je ne passois que pour un pirate dans leur esprit je n'osay les aborder et je creus qu'il faloit demander la permission de les voir auparavant que de l'entreprendre je creus mesme qu'il faloit aller remercier euphranor et luy 
 faire une visite de ceremonie de sorte que je fus chez luy ce matin la et je l'entretins selon son advis si agreablement qu'il me tesmoigna estre bien aise de ma connoissance apres l'avoir quitte comme je scay que pour l'ordinaire les presens sont autant envers les hommes que les sacrifices et les offrandes envers les dieux je luy envoyay une espee admirablement belle dont la garde estoit garnie d'or et de pierreries avec un travail merveilleux car elle estoit de la main du pere de ce grand amy du silence de ce philosophe si celebre par tout le monde de ce rare artisan dis-je qui est sans pareil pour l'orphevrerie euphranor fut surpris de la magnificence de mon present qu'il receut aveque joye cependant j'estois si charme de la veue d'alcionide que je ne me souvenois pas de donner les ordres necessaires pour racommoder mon vaisseau aussi en laissay-je absolument le soin a leosthene et je demeuray seul dans la chambre j'estois alors sans pouvoir penser a nulle autre chose qu'a cette belle personne je fus pres d'une heure a resver fort agreablement et a me souvenir avec plaisir de la douceur de ses yeux de la blancheur de son teint des justes proportions de tous les traits de son visage de l'agrement que l'on y voyoit de la modestie qui paroissoit en son action de l'aisance de sa taille et de l'esprit que l'on remarquoit en sa phisionomie mais apres avoir bien resve tout d'un coup je m'estonnay de me surprendre en une pareille occupation moy dis-je 
 qui depuis la perte de mon pere et de mon estat n'avois jamais este un moment seul sans avoir l'esprit remply de pensees de haine et de vangeance et qui ne songeois enfin a autre chose qu'aux moyens de regagner ce que j'avois perdu j'advoue que ce changement m'estonna et que j'eus mesme quelque honte de cette premiere foiblesse en effet je pensay changer le dessein que j'avois d'envoyer demander la permission de voir la femme d'euphranor qui se nommoit phedime car enfin disois-je que veux-je faire de m'exposer a un si grand peril comme est celuy de revoir une si redoutable personne je ne l'ay encore veue quelques momens et cependant je ne songe presques desja plus a mes ennemis que sera-ce donc quand je luy auray parle et que je luy auray donne loisir d'assujettir mon coeur neantmoins je me moquay moy mesme de ma crainte un instant apres et je creus encore que je n'avois qu'a ne vouloir point aimer alcionide pour ne l'aimer pas les autres disois-je qui sont surpris par cette passion le sont sans doute parce qu'ils ne songent pas a y resister des le commencement mais pour moy il n'en sera pas ainsi car je veux aller voir alcionide avec une ferme resolution de n'avoir jamais que de l'admiration pour elle et de n'avoir jamais d'amour ainsi seigneur pensant m'estre bien fortifie contre les charmes de cette rare personne j'envoyay demander l'apres-disnee a sa mere la permission de la visiter qu'elle m'accorda j'y fus 
 donc avec leosthene mais j'y fus sans luy parler tant que ce chemin dura seigneur me dit il en riant vous me semblez bien resveur pour faire une premiere visite de dames je sous-ris de la remarque de leosthene et sans luy respondre parce que je ne scavois pas une bonne raison a luy dire de ma resverie je fis semblant de ne l'avoir pas entendu et j'entray dans le chasteau dont nous estions alors fort proches phedime me receut tres civilement et l'admirable alcionide eut aussi pour moy une douceur si charmante que j'eus tous les sujets possibles de me louer d'elle comme il y avoit beaucoup de dames lors que j'arrivay apres les premiers complimens phedime continua de parler a celles qu'elle entretenoit auparavant que j'entrasse et comme j'eus le bonheur de me trouver place aupres d'alcionide j'eus le loisir des cette premiere visite de remarquer qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage en effet je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la conversation ait este plus charmante que la sienne car en fin elle agit de sorte qu'elle dit toujours precisement tout ce qu'il faut dire pour divertir ceux qu'elle entretient elle parle egalement bien de toutes choses et demeure pourtant si admirablement dans les justes bornes que la coustume et la bien-seance prescrivent aux dames pour ne paroistre point trop scavantes que l'on diroit a l'entendre parler des choses les plus relevees que ce n'est que par le simple sens commun qu'elle en a quelque connoissance 
 son eloquence est forte mais naturelle et quoy que ce soit une des personnes du monde qui parle le plus facilement c'est pourtant une des femmes de toute la terre qui se taist avec le moins de peine et qui escoute le plus paisiblement ceux mesme qui parlent le plus mal a propos tant il est vray qu'elle est complaisante sage et judicieuse estant telle que je la depeins vous pouvez bien juger qu'elle souffrit que je luy parlasse et qu'elle eut la bonte de me respondre apres quelques discours indifferents ou celles qui estoient aupres d'elle se meslerent elle me dit fort obligeamment que je luy devois avoir quelque obligation des sentimens qu'elle avoit eus pour moy avant mesme que de me connoistre car imaginez vous me dit elle que comme c'est un de mes divertissemens quand la mer est irritee de voir ces montagnes d'escume qui bondissent contre nos rochers j'estois aux fenestres de mon cabinet lors que vostre vaisseau pousse par les vents vint eschouer contre le pied de ce chasteau de sorte que comme je creus que tout ce qui estoit dedans alloit perir j'advoue que le coeur m'en batit et que je demanday aux dieux qu'ils vous conservassent ainsi le premier sentiment que j'ay eu pour vous ayant este de pitie il me semble que vous devez en avoir quelque legere reconnoissance quoy madame luy dis-je c'est a vos voeux que je dois mon salut et c'est donc veritablement vous que l'en dois remercier c'est aux dieux repliqua t'elle et 
 non pas a moy que vous devez rendre grace et vous ne me devez au plus qu'un peu de louange de la pitie que j'ay eue de vous sans scavoir qui vous estiez aussi adjousta t'elle vous ay-je veu ce matin au temple ou vous remerciyez sans doute la deesse qu'on y adore de vous avoir conserve il est vray luy dis-je que j'y suis alle pour cela car je ne scavois encore que c'estoit a vous et non pas a moy qu'elle avoit accorde mon salut mais presentement adjoustay-je je ne m'estonne plus que la deesse de la beaute ait accorde a la plus belle personne du monde une chose qu'elle a souhaitee toutesfois madame poursuivis-je peut-estre vous repentirez vous du bien que vous m'avez fait sans me connoistre des que vous me connoistrez je ne le pense pas dit elle ou les aparences sont bien trompeuses et puis quand mesme vous ne seriez pas ce que je croy que vous estes je ne me repentirois pas encore d'avoir eu de la pitie puis que tous les malheureux en doivent donner a tout le monde et principalement a celles du sexe dont le suis ha madame luy dis-je ne changez jamais de sentimens je vous conjure il semble dit elle a vous entendre parler que vous ayez beaucoup d'interest au party des infortunez plus que tous les hommes du monde luy repliquay-je non seulement par les malheurs qui me sont desja advenus mais par ceux encore que raisonnablement je dois prevoir qui m'arriveront c'est estre trop ingenieux a se persecuter dit elle que de s'affliger 
 de ce qui peut-estre n'arrivera point et pour moy je vous avoue que je condamne presque egalement ceux qui se croyent heureux par la seule esperance de l'estre et ceux aussi qui se font malheureux seulement par la crainte de le devenir il y a pourtant d'une espece de gens au monde luy dis-je en sous-riant dont pour l'ordinaire tous les plaisirs et toutes les peines consistent a esperer et a craindre j'en ay ouy parler quelquesfois reprit alcionide en sous-riant aussi bien que moy mais je ne croy pas de ces gens la tout ce que l'on en dit joint que pour vous adjousta t'elle vous ne pouvez connoistre cette espece d'infortune dont vous voulez parler puisque passant toute vostre vie sur la mer vous ne pouvez esperer que le calme et ne pouvez craindre aussi que la tempeste les pirates luy repliquay-je d'un ton de voix a luy faire croire que je ne l'estois pas ne sont pas sortis de la mer comme vostre deesse ils naissent sur la terre ainsi que les autres hommes et ils y abordent quelques fois en effet madame adjoustay-je en rougissant mon naufrage vous doit aprendre que les pirates ne sont pas tousjours parmi les flots vous vous donnez la un nom die elle qui convient si peu avec vostre conversation que je ne pense pas qu'il vous apartienne j'advoue luy dis-je que je ne l'ay pas tousjours porte et que mesme je ne l'ay pas pris mais puis que les peuples me l'ont donne je le garderay jusques a ce qu'il plaise a la fortune de me l'oster c'estoit de cette sorte que j'entretenois 
 la belle alcionide lors que toutes ces dames qui estoient chez elle s'en allant me firent apercevoir que ma premiere visite avoit este assez longue si bien qu'apres avoir fait un grand compliment a phedime et avoir obtenu d'elle la permission de la voir tant que je tarderois a gnide je m'en retournay a mon logis mais si esperdument amoureux qu'on ne peut pas l'estre davantage leosthene qui s'estoit trouve aupres d'une personne assez stupide se pleignit en raillant de la longueur de ma visite mais j'avois l'esprit si occupe de ma nouvelle passion que je n'entendis pas trop bien ce qu'il me disoit et que je n'y respondis pas aussi trop a propos jugeant donc par mes actions que je voulois estre seul il me quitta et fut s'informer sur le port si l'on songeoit a tout ce qui estoit necessaire pour racommoder mon vaisseau ou il y avoit a travailler pour plus de trois semaines je ne fus pas plustost en liberte que me souvenant de la forte resolution que j'avois prise en allant chez alcionide de ne l'aimer point je voulus me demander a moy mesme si j'estois libre ou esclave je consultay donc mon coeur et ma raison la dessus mais dieux je trouvay le premier desja si engage et l'autre si preocupee que je n'en fus pas peu estonne j'apellay l'ambition a mon secours comme ayant toujours ouy dire que de toutes les passions c'estoit la seule qui pouvoit quelquesfois resister a l'amour mais quoy que je pusse faire elle combatit inutilement et il falut qu'elle cedast a l'autre 
 elle ne sortit pourtant pas de mon coeur au contraire toute vaincue qu'elle fut par l'amour elle redoubla encore sa violence et je m'estimay cent et cent fois plus malheureux d'avoir perdu mon estat apres avoir connu alcionide que je ne faisois auparavant parce que je regardois alors les malheurs de ma fortune comme un obstacle invincible a l'heureux succes de ma nouvelle passion si j'estois maistre absolu dans milet disois-je la possession de cette belle personne me seroit presque assuree mais estant exile comme je suis et passant pour un pirate comme je fais je ne puis pretendre ny a la possession de son coeur ny a celle de sa personne et je n'ay qu'a me preparer de souffrir tous les suplices que l'amour et l'ambition jointes ensemble peuvent faire endurer mais adjoustois-je que dira de moy le sage thales qu'en pourra dire le roy de corinthe qu'en pensera le prince de mytilene et qu'en croiront enfin tous les princes et tous les peuples de l'ionie en particulier et de toute la grece en general s'ils viennent a scavoir qu'un prince chasse de ses estats avec injustice mal-traitte de ses ennemis trahy par ses sujets et depossede par un fils naturel du prince son pere qu'un prince dis-je qui ne doit songer qu'a la vangeance et a la gloire se soit laisse vaincre sans resistance par les beaux yeux d'alcionide resistons donc reprenois-je tout d'un coup et ne nous rendons pas sans combatre mais dieux adjoustois-je un moment apres de quelles armes me puis-je servir 
 contre elle que feray-je que penseray-je pour ne l'aimer point trouveray-je quelque manquement en sa beaute remarqueray-je quelque deffaut en son esprit et pourray-je seulement soubconner que son ame ne soit pas aussi genereuse que son visage est beau et que son esprit est charmant c'est pourtant adjoustois-je par ce coste la qu'il faut chercher quelque remede a mon mal voyons donc alcionide avec assiduite informons nous en avec soing scachons mesme si cette belle personne qui sans doute est aimee de tous ceux qui la connoissent n'aime point et n'oublions rien enfin de tout ce qui pourroit nous guerir du mal qui commence de nous tourmenter ce fut de cette sorte seigneur que je raisonnay et je creus en effet qu'il n'y avoit point d'autre voye de me delivrer que celle de trouver quelques deffauts en cette incomparable personne ou d'apprendre du moins que son coeur seroit engage le lendemain je ne manquay donc de m'informer avec adresse de ce que je voulois scavoir or il me fut d'autant plus aise de le faire qu'au mesme lieu ou je logeois il y avoit un homme de qualite estranger aussi bien que moy qu'il y avoit desja assez long temps qui estoit a gnide pour en scavoir toutes les nouvelles et comme il se lie facilement amitie entre ceux qui ne sont pas du pais ou ils se rencontrent l'estois desja assez bien avec celuy la pour m'informer de luy de tout ce que je voulois aprendre je sceus donc qu'alcionide auoit este aimee de 
 raisonnables qui l'eussent veue mais aimee inutilement sans avoir jamais pu toucher son coeur et il me dit en fin tant de choses a son avantage que ne pouvant douter que son ame ne fust aussi belle que son corps et aussi grande que son esprit il y eut des moments ou je me trouvay encore avez de raison pour estre au desespoir de ne trouver pas en elle les deffauts que j'y cherchois et il y en eut plusieurs autres aussi ou malgre moy mon coeur avoit une joye inconcevable de scavoir que celle qu'il adoroit estoit toute parfaite et toute admirable il falut donc ceder seigneur et se resoudre a aimer alcionide je ne cessay pourtant pas de hair le prince de phocee non plus qu'alexidesme melasie philodice et anthemius au contraire je leur voulus encore plus de mal qu'auparavant parce que le malheureux estat ou ils m'avoient reduit estoit presques le seul obstacle que je voyois a mon amour de sorte que sans abandonner le soing des affaires de milet je commencay de prendre celuy de plaire a alcionide si je le pouvois si bien que je n'estois pas peu occupe comme euphranor eut quelque soubcon que je n'estois pas de la condition dont on me disoit il me traita tousjours fort civilement et ne trouva point mauvais que j'allasse tous les jours chez luy mais seigneur plus je voyois alcionide plus je la trouvois charmante et il me sembla mesme qu'elle ne me regardoit point comme un pirate je n'en estois pourtant pas plus heureux parce que je connoissois bien qu'elle ne me 
 regardoit pas aussi comme son amant j'eusse bien voulu quelquesfois luy donner sujet de deviner mes pensees mais un moment apres je me repentois de mon dessein et la crainte d'estre maltraitte faisoit que j'aimois mieux jouir en repos de la civilite qu'elle avoit pour moy que de m'exposer a sa colere car disois-je en moy mesme si je luy fais connoistre ma passion sans luy faire connoistre ma naissance elle me traitera comme un pirate et si je luy apprens aussi ce que je suis quelle apparence y a t'il qu'un prince malheureux et exille puisse estre bien receu d'elle en fin je concluois que pour agir raisonnablement il eust falu qu'elle eust creu que j'estois amoureux d'elle et qu'elle eust creu encore que je n'estois pas de la condition dont je paroissois estre sans scavoir pourtant precisement que je fusse un prince depossede de ses estats mais il estoit si difficile de trouver les voyes de n'en dire ny trop ny trop peu pour luy donner cette connoissance que je regardois presques cela comme une chose impossible et je vivois dans une contrainte qui n'estoit pas imaginable cependant leosthene qui a un esprit hardi et entreprenant fit amitie avec une parente d'alcionide qui demeuroit chez elle mais une amitie si estroite que j'en estois espouvente car cette fille luy donnoit cent marques de confiance il est vray qu'il luy avoit fait plusieurs petits presents de choses qu'il achetoit en secret a gnide et qu'il disoit avoir aportees de fort loing comme des essences des poudres 
 des parfums et autres semblables galanteries de sorte que comme cette fille avoit l'esprit assez libre elle disoit presques tout ce qu'elle pensoit a leosthene un jour donc en parlant aveques luy elle le pressa et le conjura de luy dire precisement qui j'estois et comme il s'imagina que peut-estre cette curiosite n'estoit elle pas d'elle seule il la pressa a son tour de luy dire pourquoy elle avoit une si grande envie de le scavoir si bien que suivant son ingenuite ordinaire elle luy dit apres luy en avoir fait un mistere fort secret que c'estoit parce qu'alcionide avoit un desir extreme d'aprendre ma veritable qualite a cause qu'elle ne pouvoit s'imaginer que je fusse effectivement un pirate par bonheur leosthene respondit comme je luy eusse ordonne de respondre si je l'eusse sceu car il se mit a railler avec cette personne d'une maniere si adroite que sans luy dire ny ouy ny non il luy donna lieu de croire qu'alcionide ne se trompoit pas comme leosthene avoit aisement remarque que j'estois amoureux d'alcionide il crut bien qu'il me feroit quelque plaisir de me dire qu'elle avoit la curiosite de scavoir qui j'estois et en effet il me donna tant de joye en me racontant ce qui luy estoit arrive que ne pouvant plus luy cacher ma passion je luy descouvris tous mes sentimens et en fis mon confident ce n'est pas qu'il fust fort propre pour cela car il a l'esprit un peu trop fier mais je n'avois pas a choisir et je ne pouvois plus renfermer dans mon coeur la violente passion 
 qui me possedoit dieux que d'heureux moments me donna cette curiosite d'alcionide et que de crainte aussi j'eus quelquesfois qu'elle ne vinst a scavoir qui j'estois par l'apprehension que j'avois que la connoissance de mes malheurs ne fust un obstacle au dessein que j'avois forme de tascher d'obtenir quelque place dans son coeur cependant je la voyois tous les jours et tous les jours je l'aimois avec plus de tendresse et avec plus de violence ce qui me charmoit le plus d'alcionide estoit que je ne surprenois jamais son esprit dans aucun sentiment qui ne fust droit et que tout ce qui a accoustume d'estre la foiblesse de toutes les jeunes personnes estoit beau coup au dessous d'elle cette merveilleuse fil le ne faisoit jamais une affaire de ce qui ne devoit estre qu'un simple divertissement ses habillemens la paroient sans l'occuper la moitie de sa vie comme de pareilles choses occupent ordinairement celle de la plus grande partie des femmes sa conversation sans estre tousjours de bagatelles inutiles estoit pourtant fort aisee de plus tout l'or et tous les diamans de l'orient n'eussent jamais pu esblouir son esprit elle discernoit un honneste homme sans magnificence aucune d'avec le plus magnifique stupide de la terre des la premiere visite et malgre toute sa parure elle rendoit tellement justice au veritable merite que je ne doute nullement qu'elle n'eust mieux traite un pirate effectif s'il eust eu de bonnes qualitez qu'un prince qui en auroit eu de mauvaises connoissant 
 donc tant de vertu en cette admirable fille le moyen de ne l'aimer pas aussi l'aimay-je de telle sorte que personne n'a jamais tant aime il me souvient mesme qu'un jour estant aupres d'elle appuye sur une fenestre qui est au bout d'une galerie qui regarde vers la mer pendant que plusieurs autres dames se promenoient derriere nous voila me dit elle en me monstrant le lieu ou mon vaisseau auoit echoue l'endroit ou vous avez pense faire naufrage pardonnez moy madame luy dis-je precipitamment sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois ce n'est point la le lieu ou j'ay pense perir bien est il vray adjoustay-je qu'il n'en est pas fort esloigne en verite me dit elle sans entendre le sens cache de mes paroles vous ne scavez pas si bien que moy ou vostre vaisseau echoua car je le vy de mes propres yeux mais pour vous je m'assure que vous estiez si occupe a donner les ordres que vous ne le remarquastes pas je scay bien madame luy dis-je que mon naufrage s'est fait en vostre presence mais cela n'empesche pas que je ne croye que celuy qui perit scait beaucoup mieux ou il perit que ceux qui ne font que le regarder pour moy adjousta t'elle encore en riant si je ne vous croyois pas l'ame extremement ferme je croirois que la peur auroit un peu trouble vostre raison en cet instant car je vous assure que ce fut au pied de ce grand rocher que vous fustes en peril et je vous assure madame luy dis-je que malgre tout le respect que je vous dois il 
 faut que je soustienne que ce fut veritablement assez pres de ce rocher que je fis naufrage mais que ce ne fut point du tout ou vous dittes alcionide qui n'avoit pas accoustume de me trouver si peu complaisant soubconna en fin qu'il y avoit quelque sens cache a mes paroles et rougissant tout d'un coup l'ay tort me dit elle de vouloir disputer contre vous pour une chose de nulle importance car puis que vous estes eschape de ce peril c'est assez et je ne dois plus en parler mais en verite dit elle en riant encore ceux qui disent qu'un sage pilotte ne doit jamais faire deux fois naufrage contre un mesme escueil ne scavent pas la difficulte qu'il y a a s'en empescher puis que vous qui estes si sage en apparence ne connoissez deja plus celuy qui vous pensa faire perir quoy qu'il en soit n'en parlons plus adjousta t'elle et pour vous entretenir de quelque chose qui vous plaise davantage dittes moy je vous prie si vostre vaisseau sera bien tost en estat de vous permettre de partir car je m'imagine que vous souhaitez autant vostre depart que tous ceux qui vous connoissent icy le craignent je me trouvay alors fort embarrasse parce qu'encore que les paroles d'alcionide semblassent me donner lieu de luy decouvrir une partie de mes sentimens elle avoit pourtant dans les yeux une severite si grande malgre leur douceur que je ne l'osay jamais faire je luy dis donc seulement que je ne croyois pas qu'il fust possible d'estre fort presse de partir d'un lieu ou elle seroit 
 mais comme la seule civilite pouvoit faire dire ce que je luy disois elle y respondit civilement et tout le reste de la conversation se passa de cette sorte l'en eus plusieurs autres avec elle sans pouvoir jamais me resoudre a m'exposer a sa colere en luy parlant ouvertement de mon amour je sceus mesme par leosthene que depuis ce premier jour la alcionide ne parla plus de moy a sa parente cependant je faisois durer le travail de ceux qui racommodoient mon vaisseau le plus long temps qu'il m'estoit possible et peu s'en falut que je ne fisse encore rompre ce qui n'estoit point rompu afin de le faire refaire d un bout a l'autre de sorte que je fus six semaines au lieu de trois au port de gnide mais enfin le sage thales que j'avois envoye advertir secretement du lieu ou j'estois me manda qu'il y avoit quelque aparence de sedition dans milet et qu'il me conseilloit de m'en aprocher me voila donc force a partir mesme par l'interest de mon amour de plus comme le peuple de gnide s'estoit aperceu de la longueur affectee des ouvriers qui racommodoient mon vaisseau il s'estoit espandu quel que bruit que j'avois quelque dessein cache et euphranor luy mesme en soubconna quelque chose a ce que sceut leosthene par cette fille qui estoit de ses amies l'assurant de plus qu'aussi tost qu'il seroit revenu d'un petit voyage de huit jours qu'il devoit faire dans deux ou trois il me forceroit a m'expliquer toutes choses voulant donc que je partisse et mon vaisseau estant prest quand 
 euphranor vint a partir je pris conge de luy l'assurant qu'il ne me trouveroit plus a son retour et le conjurant de croire que si je ne mourois pas a une occasion ou j'allois j'aurois l'honneur de le revoir et de me faire un peu mieux connoistre a luy apres son despart je sus encore quatre jours a gnide pendant lesquels alcionide qui n'avoit jamais entre dans aucun vaisseau de guerre non plus que trois ou quatre de ses amies tesmoigna avoir une si forte envie de voir le mien que je la suppliay de la vouloir satisfaire et d'y venir passer la derniere apres-disnee que je devois estre a ce port m'ayant donc accorde avec la permission de phedime ce que je luy demandois je me preparay a la recevoir en ce lieu la avec toute la magnificence possible mais pourtant avec toute la melancolie dont un coeur puisse estre capable en effet quand je venois a penser que dans quatre jours je ne verrois plus alcionide la douleur m'accabloit de telle sorte que je n'estois gueres capable de tous les petits soins necessaires pour bien ordonner une belle feste aussi fut-ce sur la diligence de leosthene que je m'en reposay qui s'en acquita sans doute admirablement car encore que le temps fust extremement court a s'y preparer neantmoins mon vaisseau ne laissa pas d'estre orne de cent banderoles volantes de diverses couleurs ou les chiffres du nom d'alcionide avec des devises estoient en or et en argent il y avoit sur le tillac une musique marine telle qu'on peut s'imaginer 
 celle des tritons et des nereides et outre celle la des voix admirables pour imiter apres celles des sirenes tous les soldats avoient les plus belles armes qui fussent dans mon navire et leosthene me fit mesme faire une javeline ou le chiffre du nom d'alcionide estoit peint sur le bois et grave sur le fer en divers endroits que je portay tout ce jour la a la main pour faire les honneurs de mon vaisseau le jour et l'heure estans venus ou je devois recevoir la grace de voir alcionide dans un lieu ou j'avois quelque puissance je sus la prendre chez elle accompagnee d'une tante qu'elle avoit et de dix ou douze de ses amies car pour phedime quelque legere incommodite l'empescha d'y pouvoir venir mais j'y fus tout couvert d'or et de plumes de diverses couleurs et avec le plus magnifique habit de guerre que j'eusse jamais porte suivy de leosthene et des principaux officiers de mon navire la conduisant donc dans ce vaisseau pare comme je viens de vous le despeindre la musique commenca des que nous aprochasmes et en suitte la faisant passer dans la chambre de poupe elle fut si surprise de sa grandeur de la beaute de ses peintures et de la magnificence qu'elle y vit quelle ne pouvoit presques croire qu'elle fust dans un navire apres qu'elle l'eut bien consideree je luy fis voir tout le reste de cette merveilleuse machine qui contient tant de choses en si peu d'espace les mariniers pour la divertir 
 firent en sa presence tout ce qu'ils ont accoustume de faire et pendant le calme et pendant la tempeste c'est a dire hausser et abaisser les voiles les tourner tout d'un coup ou peu a peu remuer tout ce grand nombre de cordages en un instant et bref toutes ces autres operations maritimes si surprenantes pour ceux qui ne les ont point veues mais durant qu'alcionide estoit occupee a voir toutes ces choses on servit la colation dans la mesme chambre ou elle avoit este d'abord si bien que lors qu'elle y rentra elle en fut assez agreablement surprise parce qu'en effet les soings de leosthene avoient admirablement bien reussi elle commenca donc de me louer et de me remercier en se pleignant toutesfois de ma magnificence et en disant avec en sous-rire tres obligeant que si tous les pirates estoient comme moy ils feroient honte a tout ce que la grece avoit de plus poly et de plus liberal je respondis d'abord a ce compliment avec beaucoup de joye estant fort aise de remarquer qu'alcionide estoit satisfaite mais tout d'un coup venant a penser qu'il faloit partir la nuit prochaine car le vent estoit alors fort bon je ne pus plus souffrir les regards d'alcionide sans une douleur extreme quoy disois-je en moy mesme durant qu'elle faisoit colation avec ses amies et en la regardant attentivement sans qu'elle y prist garde je ne verray peut-estre jamais plus alcionide et certaine ment demain a la mesme heure ou je parle non seulement je ne la verray plus mais mesme je 
 ne verray pas seulement le chasteau ou elle de meure chaque instant poursuivois-je m'esloigenera d'elle et m'en esloignera peut-estre pour toujours et tu pourrois vivre thrasibule adjoustois-je et tu pourrois luy dire adieu ha non non mourons plus tost mille et mille fois que d'esprouver toutes les rigueurs d'une absence si incertaine en sa duree si certaine en sa cruaute et si insuportable pour toy ces pensees seigneur firent une si forte impression en mon ame que je changeay de couleur vingt fois en un quart d'heure de sorte que leosthene s'apercevant de cette profonde melancolie me tira a part durant que ces dames mangeoient car j'estois demeure debout pour servir moy mesme alcionide et suivant son humeur libre et hardie qu'avez vous seigneur me dit il et estes vous seul en tout l'univers que la veue de la personne aimee ne satisface point mais leosthene luy dis-je que me sert de la voir aujord huy cette admirable personne que j'adore puis que je ne la dois plus voir demain s'il n'y a que cela qui cause vostre douleur me dit il que ne la voyez vous toute vostre vie et comment le pourrois-je luy dis-je en me permettant repliqua t'il brusquement de couper le cable qui tient ce vaisseau a l'anchre de faire hausser les voiles de prendre la haute mer comme si ce n'estoit que pour donner le plaisir de la promenade a ces dames et de les emmener ou vous voudrez a condition de ne retenir apres que la belle alcionide et son aimable 
 parente et de mettre toutes les autres a terre a quelques stades d'icy euphranor poursuivit il n'est point a gnide et nous serons desja bien loing quand on s'apercevra de nostre fuitte enfin adjousta t'il encore soit que vous agissiez comme pirate ou comme amant c'est une prise digne de vous d'abord je creus que leosthene me disoit cela par galanterie mais un moment apres je connus qu'il parloit serieusement et qu'il me conseilloit en interesse ma premiere pensee fut sans doute d'avoir de la repugnance pour cette action mais l'amour un instant apres seduisant ma raison et ma generosite fit que je dis a leosthene sans scavoir presques ce que je disois il le faloit faire sans me le dire cruel amy et me rendre heureux sans que je fusse criminel au lieu de me faire une proposition agreable que l'honneur me deffend d'accepter il est aise de reparer cette faute me dit il et les heureux ne passent jamais gueres pour coupables c'est pourquoy sans perdre icy le temps en discours inutiles allez entretenir ces dames et les amuser pendant que je donneray les ordres necessaires pour executer un si beau dessein ha leosthene luy dis-je je n'oserois consentir a une proposition si injuste mais pourtant si agreable songez toutesfois me respondit il que vous ne verrez plus alcionide si vous escoutez cette exacte justice dont vous parlez et que vous la verrez tousjours si vous suivez mes conseils mais elle me haira luy repliquay-je mais vous la 
 perdrez de veue dans une heure respondit il regardez adjousta encore cet injuste amy en me la monstrant de la main le thresor que vous voulez perdre enfin seigneur que vous diray-je pour mon excuse l'amour troubla ma raison leosthene seduisit ma volonte et sans scavoir presques ce que je disois je consentis a demy a tout ce qu'il desiroit sans doute plus pour son interest que pour le mien a cause de la parente d'alcionide qu'il aimoit et je commencay de faire ce qu'il vouloit que le fisse c'est a dire d'aller vers ces dames pour les amuser pendant qu'il couperoit le cable qu'il feroit hausser les voiles et prendre la haute mer comme elles avoient acheve de faire colation lors que je rentray dans la chambre elles se leverent et alcionide s'en vint a moy avec une civilite si obligeante et avec tant de marques de satisfaction et de reconnoissance sur le visage qu'a peine eus-je rencontre ses yeux que ses regards remettant le respect dans mon ame je fus si remply de confusion d'avoir consenty au criminel dessein que leosthene m'avoit propose que non seulement j'en paslis et en rougis presques en un mesme instant mais mon esprit se troublant et respondant moy mesme tout haut a mes propres pensees non madame m'ecriay-je tout d'un coup je n'y consentiray jamais et j'aime cent fois mieux mourir alors luy presentant la main sortez madame luy dis-je tout transporte sortez d'un lieu indigne de vous 
 et ne vous fiez jamais a des pirates mais madame sortez promptement je vous en conjure de peur qu'un repentir si raisonnable comme est celuy que j'ay maintenant dans le coeur ne soit suivy d'un autre plus criminel alcionide fut si estonnee et si surprise de mon procede qu'elle ne scavoit que penser neantmoins elle voyoit tant de trouble sur mon visage qu'elle s'en troubla un peu elle mesme ne scachant presques ce qu'elle me devoit respondre aussi n'attendis-je pas ce qu'elle diroit et voyant que l'on commencoit d'obeir a leosthene et qu'il avoit desja l'espee a la main et le bras leve pour couper le cable qui nous retenoit a l'anchre je le luy deffendis absolument puis me tournant encore vers alcionide accordez moy ce que je vous demande luy dis-je quoy que ce que je vous demande me doive couster la vie mais me dit elle en me donnant la main et en se disposant a sortir ne me direz vous point quelle avanture est celle-cy quand vous serez sur le rivage luy repliquay-je et que je ne craindray plus moy mesme vous le devinerez peut-estre de vous representer seigneur le desordre de mon ame l'estonnement d'alcionide celuy de sa tante et de ses amies le despit de leosthene et mon desespoir ce seroit une chose impossible mais enfin emporte par mon amour par mon respect et par mon repentir je remis alcionide a terre et de la dans son chariot et sans me pouvoir souvenir ny de ce que je luy dis ny mesme si je luy dis quelque chose je scay seulement que 
 je la quittay que je me rembarquay et que quoy que je ne deusse partir que la prochaine nuit je fis lever les anchres hausser les voiles et que je m'esloignay enfin malgre leosthene et malgre moy mesme s'il faut ainsi dire du rivage de gnide ou tout ce que j'aimois demeuroit leosthene voulut me dire quelque chose mais je ne pus souffrir sa veue ny recevoir ses excuses et il falut qu'il donnast quelque temps a ma douleur auparavant que je luy pardonnasse son mauvais conseil je n'eus pas fait une heure de chemin que je commanday que l'on abaissast les voiles et que l'on jettast les anchres en un lieu ou l'on pouvoit encore le faire et quoy que ce commandement parust fort bizarre je ne laissay pas d'estre obei cependant sans scavoir ce que je voulois j'estois dans une douleur extreme il y avoit des momens ou la seule absence d'alcionide m'affligeoit il y en avoit d'autres ou j'estois au desespoir d'avoir consenty a un dessein si injuste et il y en eut d'autres encore ou si je l'ose dire je me repentis de m'estre repenty ces derniers furent pourtant si courts que je pense qu'il m'est permis de croire que je n'en fus gueres plus criminel et que ce fut plustost un effet de la violence de ma passion que du dereglement de mon ame cependant ne pouvant ny me raprocher du rivage ny m'en esloigner et scachant pourtant qu'il faloit absolument faire le dernier et par honneur et par necessite je ne pus toutefois m'y refondre sans estre assure que du moins alcionide scauroit que 
 je l'aimois ainsi je pris le dessein de luy escrire et de luy faire porter ma lettre par un des miens que j'envoyerois dans un esquif j'escrivis donc mais dieux que de peine j'eus a escrire toutesfois j'en vins enfin a bout et si je ne me trompe cette lettre estoit a peu pres en ces termes
 
 
 a la belle alcionide 
 
 
 j'ay tant de choses a vous dire que je ne suis pas peu occupe a leur donner quelque ordre dans mon esprit car enfin divine alcionide je voudrais que vous pussiez scavoir en mesme temps que la passion que j'ay pour vous est extreme que ma condition n'est pas telle qu'elle vous paroist que la douleur que j'ay de vous quitter est inconcevable que le repentir que j'ay d'avoir pu consentir un moment a vous desplaire me rendra malheureux toute ma vie et qu'encore que je ne vous l'aye ose dire je suis pourtant plus amoureux de vous que personne ne scauroit estre vous ne pouvez ce me semble juger par le dereglement de mon ame vous dis-je qui avez tant d'esprit et tant de lumiere au nom des dieux madame ne refusez pas a mes prieres la grace de vous souvenir quelques fois d'un prince qui n'ose vous dire que sa qualite sans vous aprendre precisement ses malheurs souvenez vous donc qu'il part d'aupres de vous avec le dessein d'y revenir mais d'y revenir en estat d'estre advoue de vous pour le plus passionne et le plus fidelle amant du monde ne vous souvenez pas s'il vous plaist que j'ay este un moment 
 vostre ravisseur sans vous souvenir en mesme temps que l'ay este vostre liberateur enfin madame si vous ne vous souvenez pas de moy avec tendresse ne vous en souvenez pas avec mepris puis que vous seriez injuste d'en avoir pour un homme qui vous a adoree sans vous le dire qui part d'aupres de vous presques sans esperance et qui vous aimer a toute sa vie quand mesme vous le hairiez 
 
 
apres avoir bien leu et releu cette lettre ou je ne mis pas mon nom je fus enfin contraint de me servir de leosthene pour la porter tant parce qu'il m'en pressa extremement apres que je luy eus pardonne son mauvais conseil que parce qu'il estoit fort adroit il fut donc a guide des que la nuit fut venue et comme il avoit intelligence avec la personne qu'il aimoit et dont il n'estoit pas hai il la vit et elle luy fit voir alcionide malgre elle sans que phedime en sceust rien et elle le fit mesme entrer dans sa chambre sans luy en parler lors que leosthene luy donna ma lettre elle fit quelque difficulte de la lire mais apres l'avoir leue elle en fit beaucoup plus d'y respondre tesmoignant mesme assez de colere contre sa parente cependant comme leosthene est hardy il luy dit sans perdre pourtant le respect qu'il ne sortiroit point de sa chambre si elle ne me respondoit de sorte que pour se delivrer de son importunite elle m'escrivit seulement ces paroles 
 
 
 
 alcionide a l'illustre pirate 
 
 
 si je croyois tout ce que vous me dittes par vostre lettre je ny devrois pas respondre ou si j'y respondois ce ne seroit pas agreablement pour vous c'est pourquoy je vous declare que de tout ce que vous m'avez escrit je n'en crois rien qu'une seule chose qui est que vous n'estes point de la condition dont le peuple vous croit et qu'ainsi je suis obligee de vous demander pardon de toutes les incivilitez que je vous ay faites pendant que vous avez este icy je m'imagine que vous serez assez equitable pour ne me le refuser pas et que vous ne trouverez point mauvais qu'une personne qui aime passionement la verite ne refonde pas a tant de choses incroyables dont vostre lettre est remplie cependant soyez persuade qu'il vous est advantageux que je ne les croye point et que sans l'opiniastrete de leosthene vous ne verriez pas escrit de ma main le nom 
 
 
 d'alcionide 
 
 
mais seigneur pour me haster de vous dire des choses plus considerables leosthene revint et m'aporta la lettre que je viens de vous reciter qui toute indifferente qu'elle estoit me donna une si grande joye que je ne pense pas que j'eusse pu me refondre a m'esloigner de gnide sans escrire 
 encore une fois a alcionide si une tempeste ne se fust levee qui me forca de souffrir qu'on levast les anchres et que l'on prist la pleine mer
 
 
 
 
cependant je fus vers milet suivant les advis du sage thales et en y allant j'eus le bonheur de rencontrer deux des vaisseaux que l'avois perdus mais en eschange j'eus le malheur bien tost apres d'apprendre que le prince de phocee estoit revenu a milet aussi tost que thimocrate en avoit este party pour aller rendre conte aux amphictions de ce qui s'y estoit passe que ce prince avoit destruit tout ce que thimocrate y avoit avance en ma faveur qu'il avoit raffermy l'authorite d'alexidesme et puny presques tous ceux qui avoient voulu se sous-lever ou qui avoient simplement tesmoigne quelque zele pour mon party si bien que desespere de ma mauvaise fortune je fus contraint de me retirer et d'aller errant sur toutes nos mers sans scavoir precisement ce que je voulois faire j'envoyay pourtant encore une fois secretement a gnide m'informer de ce qu'euphranor auroit dit a son retour de mon depart bizarre et inopinee car comme il y avoit plusieurs dames avec alcionide lors que je l'avois quittee avec tant de precipitation je m'imaginois bien que la chose seroit sceue et en effet j'appris qu'euphranor avoit este fort en peine d'en deviner la cause et que les choses n'estoient pas en estat que je pusse retourner a gnide joint que n'ayant presques plus d'esperance de voir jamais changer de face a ma miserable fortune je ne 
 jugeois pas que je pusse rien gagner ny sur l'esprit d'alcionide ny sur celuy de son pere j'estois mesme si abandonne a ma douleur que passant devant lesbos je n'y voulus pas aborder me contentant d'envoyer simplement demander des nouvelles de la sante du prince tisandre que je sceus qui se portoit bien et de luy escrire une lettre que mes gens laisserent aux premiers mariniers qu'ils trouverent sur je port n'ayant pas voulu qu'ils parlassent a luy de peur qu'il ne me vinst voir je luy disois en general dans cette lettre sans luy nommer alcionide que je luy demandois pardon d'avoir autrefois condamne la passion qui le possedoit et que je luy aprenois que j'en estois presentement incomparablement plus tourmente que luy apres cela je passay outre jusques bien avant dans l'helespont en suitte je revins et je fus a delphes avec intention d'y consulter l'oracle mais quand j'y fus arrive je ne pus jamais m'y resoudre tant j'avois de crainte de trouver ce que je ne cherchois pas cependant j'y tombay malade et avec tant de violence que je ne pus estre en estat de partir de la de plus de quatre mois mais enfin quand il pleut aux dieux je gueris je dis quand il pleut aux dieux parce qu'il est certain que je cessay d'estre malade sans leur avoir demande la sante trouvant trop peu de bien en la vie pour regarder la mort comme un mal aussi tost apres je me rembarquay et voulant du moins passer aupres de gnide si je n'y abordois pas je 
 pris cette route la le vent me fut pourtant si contraire que je fus force de laisser chio a la main droite au lieu que j'avois eu dessein de passer entre cette isle et l'isthme de gnide et emporte parles vents je fus contraint de passer outre et de croiser malgre moy quatre vaisseaux qui se trouverent sur ma route comme tout le monde m'estoit devenu ennemy et que j'estois acoustume a faire mettre du moins le pavillon bas a tous ceux que je rencontrois je voulus faire la mesme chose a ceux cy qui ne le voulurent pas je regarday la baniere de ces vaisseaux mais je ne la connus point et je m'imaginay mesme que c'estoit peut-estre le prince de phocee qui se deguisoit apres qu'ils eurent donc refuse d'abaisser leur pavillon le les attaquay et tournant d'abord la proue vers le plus grand des quatre je luy donnay la chasse durant plus d'une heure comme il ne vouloit point combatre il voulut se servir de la force des voiles mais comme les vaisseaux que j'avois estoient encore plus legers que luy quoy que celuy que je montois fust fort grand je le joignis je l'acrochay je le combatis et si ardemment qu'en une demie heure je m'en rendis maistre ce qui m'eslevoit d'autant plus le coeur estoit que j'avois veu que les trois autres vaisseaux qui estoient a moy avoient brusle un de ceux des ennemis coule l'autre a fonds et pris le dernier de sorte que je voyois ma victoire entiere et certaine malgre la resistance de ceux que je combatois 
 tout ce qui estoit donc dans le navire que j'avois attaque s'estant rendu j'y entray l'espee a la main ne m'estant point demeure d'autres armes car j'avois non seulement lance plusieurs javelines mais mesme celle qui portoit le nom d'alcionide que j'avois tousjours gardee de puis le jour que cette belle personne estoit venue dans mon vaisseau j'y entray donc apres avoir deffendu a mes soldats de faire aucun desordre mais a peine fus-je sur le tillac qu'allant a la chambre de poupe ou j'entendis des voix de femmes je vy sur un lict l'admirable alcionide avec une pas leur mortelle sur le visage le bras gauche estendu descouvert et tout sanglant parce qu'une javeline le traversoit de part en part et je vis aussi dix ou douze femmes qui pleuroient aupres d'elle sans oser seulement entre prendre de tirer cette funeste javeline de sa blessure je vous laisse a juger seigneur ce que cet objet fit en mon ame je m'aprochay encore davantage criant de toute ma force que celuy qui avoit lance cette fatale javeline mourroit si je le pouvois connoistre je me mis a genoux aupres de son lit je commanday qu'on fist venir mes chirurgiens et je pris le bras de cette belle esvanouie pendant que toutes ses femmes me reconnoissant pousserent des cris d'estonnement parmi ceux de douleur qu'elles jettoient je pris dis-je le bras d'alcionide afin de voir si je ne pourrois point la soulager mais o dieux a peine l'eus je pris que je reconnus 
 cette fatale javeline pour estre celle qui portoit son illustre nom et que j'avois lancee la premiere en accrochant ce vaisseau jugez donc seigneur de mon desespoir lors que je connus avec certitude que c'estoit de ma main qu'alcionide estoit blessee il fut si grand que sans scavoir ce que je faisois je laissay tomber le bras de cette belle personne si rudement que son propre poids fit presque entierement sortir cette javeline qui le traversoit la douleur qu'elle en sentit la fit revenir a elle et luy fit entr'ouvrir les yeux justement comme les chirurgiens arriverent pour moy sans pouvoir parler je leur fis signe qu'ils la secourussent et cherchant mon espee afin de m'en percer le coeur je vy que leosthene la tenoit et je m'aperceus que je l'avois laisse tomber lors que j'avois veu alcionide en cet estat je voulus la luy arracher des mains mais il ne me la voulut jamais rendre et il me dit que je ferois mieux de secourir alcionide que de me desesperer je me reprochay donc de son lict et voyant que depuis que les chirurgiens avoient acheve de luy tirer cette funeste javeline elle estoit entierement revenue a soy je me mis a genoux aupres d'elle et la regardant sans pouvoir pleurer tant ma douleur estoit forte car ce sont les mediocres douleurs qui s'expriment par des larmes au nom des dieux madame luy dis je or donnez moy le suplice dont vous voulez que je chastie la sacrilege main qui vous a blessee et ne croyez pas si je respire encore que ce soit pour 
 vivre longtemps non madame je veux seule ment vous voir en estat de guerir afin que vous me puissiez voir perdre la vie pour expier du moins eu quelque facon l'horrible faute que j'ay commise puis qu'a parler raisonnablement je ne scaurois estre innocent apres avoir respandu un aussi beau sang que le vostre alcionide estoit si surprise de me voir et de m'entendre parler de cette sorte que quand elle n'eust pas este aussi foible qu'elle estoit elle n'eust pu faire un long discours c'est pourquoy ne respondant pas a tout ce que je luy disois si je meurs me dit elle je vous pardonne de bon coeur et je prie mesme le prince tisandre s'il est encore vivant de vous pardonner aussi bien que moy le prince tisandre madame dis-je tout surpris eh bons dieux est il icy comme elle vouloir me respondre les chirurgiens l'en empescherent et me dirent que je la ferois mourir si je luy parlois davantage de sorte que me retirant avec precipitation et la laissant avec ses femmes je pris seulement sa parente par la main que je menay a la porte de la chambre pour luy demander ce qu'alcionide m'avoit voulu dire mais en mesme temps quelques uns de mes soldats m'amenerent en effet le prince tisandre qu'ils avoient pris d'abord et mene dans mon vaisseau ou ayant sceu que c'estoit moy qui l'avois combatu sans le connoistre il avoit demande a me parler comme il avoit apris en entrant dans son navire qu'alcionide estoit blessee il estoit dans 
 un desespoir qui n'estoit gueres different du mien cruel amy me dit il en m'abordant qu'elle avanture est la nostre laissez moy dire plustost luy respondis-je quelle avanture est la mienne ha s'ecria t'il vous n'estes pas si a pleindre que moy car enfin les sentimens de l'amitie ne sont pas si tendres que ceux de l'amour vous m'aimez sans doute et vous devez estre afflige de m'avoir combatu et d'estre peut-estre cause de la mort d'une personne que j'adore et que je viens d'espouser mais vous venez dis-je en l'interrompant d'espouser cette belle personne ouy cruel amy me respondit il et jugez apres cela de la douleur de mon ame mais de grace souffrez au moins que je voye encore une fois cette belle et malheureuse personne en disant cela il fut dans la chambre ou elle estoit et j'y rentray aveques luy mais il n'y fut pas si tost que luy prenant la main la luy baisant et la mouillant de ses larmes il luy donna cent marques de douleur et d'amour que je n'osois pas luy rendre en cet estat ses yeux rencontrerent les miens et elle y vit sans doute si parfaitement une partie de la douleur que je souffrois qu'elle destourna les siens en rougissant tisandre l'ayant remarque et craignant de luy nuire encore s'eloigna d'elle n'imaginant point d'autre cause au changement de son visage que celle du mal qu'elle souffroit nous demandasmes aux chirurgiens ce qu'ils en pensoient mais ils nous dirent qu'ils n'en pouvoient 
 parler precisement jusques au second appareil n'ayant pas bien pu connoistre si les nerfs n'estoient point offencez et s'il n'y auoit point de vaines coupees cependant j'apris en peu de mots que tisandre s'estant guery de la passion qu'il avoit eue pour la belle et scavante sapho avoit consenty au mariage que le prince son pere avoit fait de luy et d'alcionide sans la connoistre mais qu'il ne l'avoit pas plus toit veue qu'il avoit eu plus d'amour pour elle qu'il n'en avoit jamais eu pour sa premiere maistresse je compris en suite qu'il n'avoit pu reconnoistre mon vaisseau parce qu'il avoit este raccommode a gnide et que depuis que j'en estois party le pavillon et les banderolles que leosthene avoit fait faire pour y recevoir alcionide y estoient demeurees qui n'estoient pas celles que tisandre pouvoit connoistre je ne pouvois pas non plus avoir connu son navire parce qu'a cause de son mariage ses banderolles estoient aussi toutes couvertes de devises galantes et de chiffres au lieu des autres marques qu'il avoit accoustume d'avoir comme ce prince est veritablement genereux voyant que je ne parlois point il me demanda pardon s'il m'avoit dit quelque chose de fascheux dans les premiers transports de sa douleur mais j'avois l'esprit si peu a moy que je ne scavois ce que je luy respondois je scay pourtant bien que pour ne parler point d'alcionide dont je n'eusse pu parler sans luy aprendre malgre moy ce qu'il ne scavoit point je commanday que 
 l'on remist en liberte tous les gens du prince tisandre et qu'on les traitast comme les miens cependant quoy que la veue de ce prince me fust devenue insuportable depuis que je scavois qu'il estoit mary d'alcionide toutesfois je ne pouvois me resoudre a sortir de son vaisseau parce que c'estoit m'esloigner d'elle neantmoins n'estant pas en liberte de me pouvoir pleindre en sa presence je repassay dans le mien sur le pretexte d'y aller donner quelques ordres et je fus dans ma chambre l'esprit si accable de douleur que je fus tente cent et cent fois de me jetter dans la mer pour finir toutes mes infortunes mais je ne scay quelle chaisne secrette qui m'attachoit a alcionide me retint et m'empescha de mourir comme je fus seul avec leosthene en estat de pouvoir faire reflexion sur une si estrange avanture apres avoir fait cent imprecations contre moy mesme ayant l'esprit un peu plus tranquille advouez leosthene luy dis-je que je suis nay sous une constellation bien bizarre et bien maligne car si vous regardez l'estat present de ma fortune vous y trouverez assez de malheurs pour faire cinq ou six infortunez au lieu d'un en effet quand je n'aurois point d'autre desplaisir que celuy d'avoir combatu mon amy et blesse une personne qu'il aime je serois digne de compassion quand aussi je n'aurois point d'autre douleur que celle de voir que mon amy est mon rival je serois encore extremement a pleindre quand je n'aurois 
 non plus que celle de voir une maistresse en la possession d'un autre je serois tres digne de pitie et quand je n'aurois enfin autre affliction que celle d'avoir blesse de ma propre main et peut-estre blesse mortellement la seule personne pour qui je veux vivre je n'aurois pas assez de larmes pour pleindre mes infortunes mais ayant en un mesme jour combatu mon amy blesse un personne qu'il aime connu qu'il est mon rival apris que ma maistresse est mariee et ne pouvoir douter que ce ne soit de ma main qu'elle ait eu le bras perce d'une javeline qui la met en danger de mourir ha leosthene c'est estre si charge ou plustost si accable de malheurs qu'il y a de la laschete a vivre comme de l'impossibilite car enfin que puis-je faire il ne m'est pas mesme permis de hair mon rival puis qu'il est mon amy et mon bien-faicteur il ne me le sera jamais d'oser parler de ma passion a la personne qui la cause l'esperance ne peut plus avoir de place en mon ame mon amour mesme ne scauroit plus estre innocente je n'oserois d'oresnavant me pleindre qu'en secret je n'ay point lieu d'accuser tisandre je n'ay pas la force de luy advouer ma passion joint que je la luy advouerois inutilement puis qu'il est mary d'alcionide en un mot je suis au plus deplorable estat ou jamais un amant puisse estre mais helas reprenois-je tout d'un coup que dis-je et que fais-je je parle comme si alcionide n'estoit point blessee et blessee de ma propre 
 main et peut-estre en danger de mourir comme je l'ay deja dit ha cruel poursuivois-je pourras tu souffrir que cette main sacrilege soit jamais occupee a autre chose qu'a t'enfoncer un poignard dans le coeur mais me disoit leosthene vous n'estes point coupable et le hazard tout seul a fait la blessure d'alcionide apres cela je fus quelque temps sans parler ayant l'esprit remply de tant de pensees differentes que je n'estois pas maistre de moy mesme si elle meurt disois-je il la faut suivre au tombeau et si elle eschape adjoustois-je il faut encore mourir car elle n'echapera que pour tisandre tisandre reprenois je qui est deja son mary et qui le sera tousjours tisandre qui peut-estre un jour ne l'aimera plus comme il n'aime plus la belle sapho tisandre a qui j'ay de l'obligation tisandre que je n'oserois hair et que je ne puis plus aimer tisandre enfin poursuivois-je qui detruit toutes mes esperances et qui me va rendre le plus mal heureux prince de la terre c'est une grande douleur adjoustois-je que de voir une personne que l'on aime cherement en danger de mourir mais la voir en cet estat de sa propre main est une douleur qui surpasse toutes les douleurs et qui ne doit point trouver de remede qu'en la mort apres cela je fus quelque temps sans parler puis m'imaginant tout d'un coup que peut-estre seroit il empire a alcionide l'impatience me prit et je ne pus plus durer dans mon vaisseau ce n'est pas que la veue de tisandre ne me contraignist 
 estrangement et ne m'affligeast beaucoup m'estant impossible de le regarder comme mon amy et ne pouvant m'empescher de le regarder seulement comme le mary d'alcionide et comme le destructeur de tous mes plaisirs mais apres tout ne pouvant voir alcionide sans voir tisandre je me resolus a souffrir une douleur si sensible pour jouir d'une consolation qui m'estoit si necessaire je repassay donc dans l'autre vaisseau et comme alcionide dormoit je fus contraint de voir tisandre sans la voir la tristesse qu'il remarqua dans mes yeux le touchant parce qu'il la croyoit causee seulement pour l'amour de luy il eut la generosite de me dire qu'il ne m'accusoit point de l'accident qui luy estoit arrive qu'il en estoit seul coupable puis qu'il luy estoit plus aise de s'imaginer que c'estoit moy qu'il avoit rencontre qu'il ne me l'estoit de croire que ce fust luy que j'avois trouve qu'il regardoit donc ce malheur comme une chose ou je n'avois point de part car il n'avoit pas veu la javeline ou le nom d'alcionide estoit grave et qu'en fin il voyoit bien que les dieux seuls avoient voulu que la chose arrivast ainsi cependant me disoit-il je ne puis me conformer a leur volonte et si alcionide meurt je mourray indubitablement si vous scaviez adjoustoit il quel est son esprit sa bonte et sa vertu vous excuseriez ma foiblesse car enfin poursuivoit il sans que je pusse avoir la force d'ouvrir la bouche pour l'interrompre lors que je l'ay espousee 
 elle ne me connoissoit presques point et je suis assure qu'elle ne pouvoit avoir pour moy que quel que legere estime j'ay mesme sceu qu'elle s'estoit opposee a nostre mariage parce qu'elle disoit ne se vouloir point marier cependant de puis six semaines qu'il y a que j'estois a gnide elle a vescu avec la mesme complaisance que si elle m'avoit choisi et que ce n'eust pas este par une simple obeissance qu'elle m'eust espouse pour moy des que je la vy j'en fus amoureux jusques a perdre la raison ainsi mon cher thrasibule excusez s'il vous plaist mes transports dans l'exces de ma douleur et ne prenez pas garde je vous en conjure a tout ce que j'ay dit et a tout ce qu'elle me fera peut-estre dire je scay bien que ce n'est pas l'ordinaire qu'un amant qui possede aime avec tant de violence aussi puis-je presques dire que je ne possede pas encore alcionide puis que je n'ay pas eu loisir de gagner absolument son coeur par cent mille marques d'amour je suis veritablement possesseur de sa beaute mais je ne le suis pas encore de son esprit au point que je le veux estre ainsi tout mary que je suis de l'incomparable alcionide mon amour a encore des desirs et de l'in quietude et par consequent de la violence et du desreglement vous voyez mon cher trasibule que je vous descouvre le fond de mon coeur comme a l'homme du monde que j'aime le plus et pour lequel je ne puis jamais avoir rien de cache j'advoue que tant que tisandre 
 parla je souffris tout ce qu'on peut souffrir il y eut pourtant un endroit dans son discours qui me donna un instant de joye et un moment apres un grand redoublement de douleur car je m'imaginay peut-estre avois-je eu quelque part a la resistance qu'alcionide avoit faite a son mariage mais helas s'il est ainsi disois-je en moy mesme durant que tisandre parloit que te suis mal heureux et que ce discours me coustera de larmes comme ce prince estoit sensiblement afflige il ne songeoit pas si je luy respondois ou non de sorte qu'apres luy avoir dit trois ou quatre paroles assez mal rangees nous fusmes scavoir si alcionide estoit esveillee et nous sceusmes qu'elle l'estoit mais elle fut si mal tout ce soir la et toute la nuit que nous creusmes qu'elle mouroit imaginez vous donc en quel estat nous estions tisandre et moy et principale ment en quel estat j'estois de souffrir cent fois plus que ne pouvoit souffrir tisandre et d'estre pourtant contraint de cacher une partie des mes sentimens mais enfin le lendemain au matin estant venu et les chirurgiens ayant leve le premier apareil de la blessure d'alcionide ils nous dirent que l'inquietude qu'elle avoit eue la nuit avoit este causee par la douleur que luy avoit fait un petit morceau du bois de la javeline qui luy estoit demeure dans le bras mais qu'apres avoir sonde de nouveau sa playe ils nous assuroient que si un peu de fievre que la douleur luy avoit donnee n'augmentoit pas ils 
 nous respondoient de sa vie je vous laisse a penser quelle consolation cette bonne nouvelle me donna et combien de joye en eut tisandre neantmoins ils nous dirent qu'il ne luy faloit point parler de tout le jour et qu'absolument il faloit la laisser en repos jusques a ce qu'elle n'eust plus de fievre tisandre voulut pourtant la voir un moment quoy que pour l'en empescher je luy disse que plus les personnes estoient cheres moins il les faloit voir en cet estat la il y entra donc malgre moy et ne m'y voulut point laisser entrer bien est il vray qu'il n'y tarda pas et qu'il revint un moment apres mais avec tant de marques de joye dans les yeux que j'eus beau coup de confusion dans mon coeur de ne la pouvoir tout a fait partager aveques luy graces aux diex me dit il je l'ay trouvee en assez bon estat et son visage est tellement remis depuis hier que vous ne la reconnoistrez pas quand vous la verrez tant il luy est visiblement amende je ne pouvois pas que je n'eusse de la joye de scavoir qu'alcionide estoit mieux mais je ne pouvois pas non plus que je n'eusse de la douleur quand je pensois qu'elle ne ressuscitoit que pour tisandre et qu'elle seroit toujours morte pour thrasibule vous estes si fort accoustume a la melancolie me dit tisandre que la joye a mon advis ne fait gueres d'impression en vostre coeur vous avez raison luy dis-je ce n'est pas que l'amendement d'alcionide ne me donne plus de satisfaction que vous ne pouvez 
 vous l'imaginer mais c'est que la longue habitude que j'ay contractee avec la douleur fait que je ne puis passer d'un sentiment a l'autre en un moment ny sentir de la joye avec exces apres avoir senty une affliction excessive mais me dit il mon cher vainqueur qu'elle route tenons nous je n'en scay rien y luy dis-je et la victoire que j'ay remportee m'a couste si cher que vous me ferez plaisir de ne me dire jamais rien qui m'en race souvenir en effet seigneur tisandre avoit este si desespere et je l'estois de telle sorte que ny luy ny moy n'avions point donne d'ordre pour cela et nous allions comme il plaisoit a leosthene qui profitant de nos malheurs entretenoit la parente d'alcionide de sorte que suivant nostre coustume il avoit commande au pilote pour jouir plus long temps de la veue de la personne qu'il aimoit d'errer seulement sur la mer sans tenir de route assuree si bien que nous nous esloignions plustost de lesbos que nous ne nous en aprochions j'avoue que je me trouvay fort embarrasse a respondre a ce que tisandre me dit neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit je luy dis qu'il faloit aller a mytilene et en effet on en prit la route mais si lentement parce que je l'ordonnay ainsi en secret afin de voir un peu plus long temps l'admirable alcionide que j'eus le loisir d'esprouver tout ce que l'amour a de plus rigoureux j'avois pourtant la joye d'apprendre de moment en moment que sa fievre diminuoit 
 mais de moment en moment j'avois aussi le desplaisir de remarquer la satisfaction qu'en avoit tisandre que je ne pouvois endurer je connoissois bien que j'avois un sentiment fort injuste mais je n'y pouvois que faire et quand je songeois a son bonheur je n'estois pas maistre de mon esprit comme il en remarqua aisement le trouble il eut la generosite de me demander s'il m'estoit arrive quelque nouveau malheur et je luy respondis avec tant de desordre que j'augmentay sans doute plustost sa curiosite que je ne la diminuay un instant apres on nous vint dire qu'alcionide n'avoit plus de fievre mais que pourtant il ne faloit point la voir que le lendemain voila donc tisandre absolument dans la joye pour moy j'en avois aussi beaucoup neantmoins je ne pus jamais la gouster toute pure de sorte que mou amy s'estonnant tousjours davantage de me voir aussi inquiet qu'il me voyoit luy qui m'avoit veu tousjours l'esprit assez tranquile mesme apres avoir perdu mes estats se mit a me faire cent questions differentes a une desquelles sans y penser respondant a ce qu'il me demandoit je luy dis que ce qu'il vouloit scavoir de moy m'estoit advenu aussi tost apres mon depart de gnide de gnide reprit il au mesme instant et y avez vous quelquefois aborde ouy luy dis je tout surpris et ne pouvant plus le nier la tempeste m'y jetta un jour et j'y fis racommoder mon vaisseau tisandre rougit a ce discours et me regardant attentivement vous y 
 vistes donc alcionide me dit il il est vray luy repliquay-je et c'est une des raisons qui a fait que l'ay encore este plus afflige quand j'ay veu qu'elle estoit blessee mais pourquoy ne me l'avez vous point dit d'abord repliqua t'il je n'en scay ri luy respondis-je si ce n'est que cet accident m'a si fort trouble que je ne scavois pas trop bien ce que je faisois et puis adjoustay-je je ne sus connu en ce lieu la que pour un pirate et je n'y passay pas pour ce que je suis comme je me contraignois extremement tisandre ne put tirer une forte conjecture do ma response de sorte que ne me disant plus rien le reste du soir se passa de cet te facon je ne pus mesme aller cette nuit la dans mon vaisseau parce que le vents s'estant leve assez violent on n'osoit aprocher les deux navirez de peur de choquer ny mettre l'esquif en mer si bien que nous couchasmes en mesme chambre tisandre et moy comme l'amendement d'alcionide luy avoit mis l'esprit en repos il s'endormit aisement mais malgre que j'en eusse mes souspirs et mes inquietudes le reveillerent et l'empescherent de dormir le reste de la nuit sans que je voulusse luy en aprendre la veritable cause quoy qu'il me la demandast plus d'une fois le lendemain au matin alcionide estant tousjours assez bien nous voulusmes aller dans sa chambre mais en y allant nous rencontrasmes les chirurgiens qui pour s'esclaircir s'ils avoient bien oste tout le bois de la javeline froissee qui pouvoit estre dans la blessure d'alcionide la regardoient de 
 tous les costez de sorte que tisandre s'y estant arreste et la regardant comme les autres aperceut le nom d'alcionide qui estoit peint et grave dessus je voulus la luy oster des mains feignant de la vouloir aussi voir par curiosite mais il avoit desja veu ce que je craignois qu'il ne vist si bien que rougissant extremement cette javeline est si remarquable dit il que je ne doute pas que vous ne connoissiez celuy a qui elle est comme elle fut faite a gnide repliquay-je par une simple galanterie je scay en effet quelle est la main qui s'en est servie en cette malheureuse occasion mais puis que le mal qu'elle a fait sera bien tost repare il en faut perdre la memoire apres cela nous entrasmes dans la chambre d'alcionide qui avoit desja sceu par sa parente qui l'avoit apris de leosthene que j'estois prince de milet et amy de tisandre mais comme elle ne scavoit pas si je dirois a son mary que j'avois este a gnide ou si je ne le dirois point elle se trouvoit un peu embarrassee a ce que dit depuis sa parente a leosthene neantmoins trouvant plus seur de n'en faire pas un secret nous ne fusmes pas plustost aupres d'elle que prevenant tisandre qui luy vouloit parler elle le pria de m'obliger a luy pardonner toutes les incivilitez qu'elle m'avoit faites a gnide lors que j'y avois aborde conme n'estant qu'un pirate en me faisant ce compliment elle rougit de telle sorte et j'en demeuray si interdit que quand tisandre n'eust pas este amoureux d'alcionide comme il l'estoit il auroit 
 tousjours connu que je l'estois par le desordre de mon ame qui se fit voir dans mes yeux et il se seroit aussi aperceu qu'elle ne l'ignoroit pas cet te conversation se passa toute en discours qui n'avoient point de suitte elle finissoit a tous les moments et il se faisoit entre nous un certain silence embarrassant que personne n'osoit rompre alcionide destournoit autant ses regards que je les cherchois et tisandre nous observant tous deux descouvroit malgre moy dans mon coeur le secret que j'y voulois enfermer mais enfin quand nous eusmes este une heure aupres d'alcionide tisandre impatient de s'esclaircir de ses soubcons me dit avec les termes les plus civils qu'ils put choisir qu'il la faloit encore laisser ce jour la en repos et il m'obligea de sortir avecques luy et de m'en aller dans sa chambre je n'y fus pas plus tost que voyant qu'il n'y avoit personne me promettes vous pas me dit il mon cher thrasibule de me dire une verite que je veux scavoir de vous comme je tarday un moment a luy respondre et qu'il connut bien que je le voulois faire en biaisant ne cherchez point me dit il encore a me deguiser cette verite car peut-estre n'ay-je pas besoin de vostre secours pour l'aprendre si cela est luy dis-je pourquoy voulez vous scavoir de moy ce que vous scavez desja c'est parce me repliqua t'il que je ne scay pas encore avec une certitude infaillible si je suis assez malheureux pour estre la cause de cette profonde melancolie que je voy dans vostre esprit parlez 
 donc mon cher thrabule la conformite de vostre humeur a la mienne n'a t'elle point fait que nous ayons aime une mesme personne et ne suis-je point assez malheureux pour vous avoir oste alcionide je confesse que quelque resolution que j'eusse prise de n'advouer jamais la cause de ma passion a tisandre il me fut impossible de la luy pouvoir deguiser je fus si esmeu du discours de ce prince et mes yeux en furent si troublez que mon visage descouvrit de telle sorte les sentimens de mon coeur que n'en pouvant plus douter il s'ecria avec une generosite extreme et une douleur tres sensible quoy mon cher thrasibule ma felicite fait vostre infortune et parce que j'ay aime ce que vous aimiez et que vous aimez encore ce que l'aime nous serons peut-estre tous deux malheureux le reste de nostre vie il ne seroit pas juste luy dis-je en soupirant et ayant le coeur attendry du discours obligeant qu'il venoit de faire c'est pourquoy ne me de mandez rien davantage croyez si vous pouvez que l'ambition fait tout le suplice de mon ame imaginez vous pour estre heureux que je suis encore cet insensible thrasibule qui condamnoit l'amour que vous aviez pour la belle sapho et jouissez enfin en repos de la felicite que vous cause la possession de la devine alcionide j'advoue poursuivis-je emporte par l'exces de ma douleur que quelque amitie que je vous aye promise je ne puis plus prendre de part a vostre satisfaction et tout ce que la raison et le souvenir de 
 cette amitie peuvent faire est de m'obliger a ne la troubler pas je vous en demande pardon genereux tisandre mais souvenez vous pour m'excuser que j'ay aime alcionide devant que vous l'ayez aimee et qu'il n est pas en mon pouvoir de ne l'aimer point le reste de ma vie peut-estre encore plus que vous car enfin comme elle est ma premiere passion elle sera dans doute la derniere au reste que cet adueu ne vous irrite pas puis que l'amour que j'ay eu pour elle et que j'ay encore est si innocente et si pure qu'elle n'offence ny sa vertu ny nostre amitie ny les dieux elle est pourtant si violente que je ne puis plus souffrir ny sa veue ny la vostre ny mesme la vie adjoustay-je tant il est vray que je m'estime malheureux de ne pouvoir plus esperer d'estre aime d'alcionide si vostre passion est aussi pure que vous le dittes et que je la croy me respondit il je vous promets de vous donner une si grande part en l'amitie d'alcionide que si vous n'en estez heureux vous en serez du moins soulage car outre qu'il est impossible que vous ayant connu elle ne vous ait pas estime je puis encore esperer qu'elle vous aimera pour l'amour de moy ainsi mon cher thrasibule puis que vous ne pouvez estre absolument heureux ne vous rendez pas du moins absolument miserable et ne troublez pas mon bonheur par vostre infortune j'advoue encore une fois luy dis-je que la flame que les beaux yeux d'alcionide ont allumee dans mon ame est plus pure que les rayons du soleil mais trop 
 genereux tisandre malgre cette purete vous scavez bien si vous scavez aimer que quand on ne songeroit jamais a la possession de la beaute de la personne aimee on voudroit du moins avoir absolument la possession toute entiere de son coeur et de son esprit de sorte que ne pouvant plus desirer un si grand bien sans vous faire outrage et ne pouvant mesme plus le desirer avec esperance il ne me reste rien a faire qu'a mourir et qu'a vous laisser vivre heureux je ne le scaurois estre si vous ne l'estes point me repliqua t'il nous serons donc tous deux infortunez luy dis-je le temps adjousta tisandre vous soulagera peut-estre malgre vous comme ses remedes sont ordinairement fort lents luy dis-je je ne pense pas que je puisse en attendre l'effet et la mort viendra bien plus tost a mon secours que le temps cependant adjoustay-je faites moy la grace de croire que si vous ne m'eussiez force a vous descouvrir mon mal vous ne l'auriez jamais sceu je devois cela a nostre amitie mais puis que vous avez veu malgre moy ce que je vous voulois cacher il est juste de vous delivrer promptement de la fascheuse veue d'un rival qui s'afflige de vostre bonheur et qui s'en affligera tousjours parce qu'il ne peut faire autrement lors que j'aimois sapho repliqua t'il je ne croyois pas pouvoir jamais guerir du mal qui me possedoit cependant sa rigueur pour moy sa douceur pour un autre et les charmes d'alcionide ont fait qu'elle m'est absolument indifferente il n'en sera pas 
 ainsi de moy luy dis-je car encore que je croye qu'alcionide vous aime et que je scache de certitude qu'elle ne m'aimera jamais je ne la scaurois bannir de mon coeur mais pour vous adjoustay-je l'esprit fort irrite peut-estre que comme vous avez quitte sapho pour alcionide vous quitterez encore alcionide pour quelque autre et que j'auray le desplaisir de scavoir que ce qui feroit toute ma felicite ne fera peut-estre plus la vostre mais volage et injuste amy adjoustay-je si vous cessez jamais d'adorer cette admirable personne vous serez le plus criminel de tous les hommes je ne luy eus pas plustost dit cela que je m'en repentis et que je trouvay au contraire qu'il y eust eu quelque douceur pour moy a aprendre qu'il ne l'eust plus aimee mais je connus bien par la response qu'il me fit que je n'aurois pas cette bizarre consolation et que selon les aparences il aimeroit alcionide jusques a la mort cependant il continua de me dire des choses si touchantes et si genereuses qu'il vint enfin a bout d'une partie de ma fierte pour luy je fus pourtant bien aise quand la nuit nous separa et que je pus du moins estre maistre de mes propres pensees tisandre s'informa plus exactement de quelque autre du temps que j'avois este a gnide et il sceut par une des femmes d'alcionide comment je l'avois fait sortir de mon vaisseau avec precipitation lors qu'elle y estoit venue cependant nous nous trouvasmes le lendemain bien embarrassez tous deux je n'osois presques 
 plus demander comment se portoit alcionide et je ne m'en pouvois pourtant empescher je n'osois non plus l'aller voir et tisandre a mon advis tout genereux qu'il estoit eut des sentimens bien differents en un mesme jour neantmoins comme il estoit heureux et qu'il connoissoit bien la vertu d'alcionide il luy estoit beaucoup plus aise qu'a moy d'agir raisonnablement aussi eut il la generosite de ne prendre pas garde a cent choses bizarres que je dis et de me parler tousjours avec beaucoup de tendresse mais afin qu'il ne manquast rien a mon malheur il arriva qu'estant dans une chambre de son vaisseau qui touchoit celle ou estoit alcionide il fut la voir sans qu'il sceust que j'estois en ce lieu la et sans songer que toutes les separations des diverses chambres d'un navire n'estant faites que de planches on peut aisement entendre d'un lieu a l'autre tout ce qu'on y dit comme alcionide se portoit beau coup mieux il creut a propos de luy dire quelque chose de mon desespoir afin qu'elle ne s'en trouvast pas surprise et peut-estre aussi pour descouvrir ses veritables sentimens j'entendis donc qu'il luy demanda combien j'avois este a gnide ce qu'elle avoit pense de moy si elle avoit creu effectivement que je fusse un pirate et enfin craignant a mon advis qu'elle n'expliquast mal toutes ces demandes tout d'un coup il luy dit tout ce qu'il scavoit de ma passion ce qui la surprit de telle sorte qu'a peine put elle y respondre neantmoins comme elle vit que tisandre 
 en scavoit plus qu'elle mesme elle luy dit avec sincerite tout ce qu'elle avoit creu de ma naissance et une partie de ce qu'elle avoit connu de mon amour il la pria alors de luy dire si elle ne m'avoit pas estime et elle luy respondit si obligeamment pour moy que j'en fus beaucoup plus malheureux en suitte il la conjura de vouloir souffrir ma veue comme celle de l'homme du monde qu'il aimoit le plus ce que vous desirez luy dit elle me semble un peu dangereux a vous accorder ce n'est pas que je ne me fie bien a moy mesme mais je ne me fie pas a vous tisandre luy protesta alors qu'il n'auroit jamais de jalousie neantmoins quoy qu'il peust dire elle luy dit tousjours qu'elle n'auroit cette complaisance pour luy que jusques a mytilene car enfin luy dit elle si le prince thrasibule ne m'aime pas il se passera aisement de ma veue et s'il m'aime il y auroit de l'inhumanite a entretenir sa passion ainsi seigneur je vous conjure de n'en desirer pas davantage de moy comme il fut sorty j'entendis encore qu'alcionide apellant une de ses filles qu'elle aimoit cherement et se faisant donner sa cassette l'ouvrit et en tira plusieurs tablettes car je trouvay une jointure entr'ouverte entre les planches peintes et dorees de cette chambre par ou je vy ce que je dis apres avoir cherche quelque temps parmy toutes ces diverses tablettes elle en tira celles ou estoit la lettre que je luy avois escrite que je reconnus fort bien et luy commanda de les rompre et de les jetter dans la 
 mer sans qu'on s'en aperceust quand la nuit seroit venue et pourquoy madame luy dit cette fille qui vivoit avec beaucoup de liberte avec elle est il plus criminel de garder cette lettre aujourd'huy que hier c'est parce repliqua t'elle qu'il faut absolument bannir de mon coeur le souvenir de la passion d'un prince dont j'avois pense pouvoir conserver la memoire sans crime dans la croyance ou j'estois que je ne pourrois plus jamais le voir mais presentement qu'il est aupres de moy je ne le dois pas faire et il ne m'est plus permis de le regarder comme un amant d'alcionide mais seulement comme un amy de tisandre que la fortune adjousta t'elle fait de bizarres avantures car enfin pourquoy a t'elle fait que thrasibule soit venu a gnide seulement pour estre malheureux et pour me donner de l'inquietude ce n'est pas que je ne m'estime heureuse d'avoir espouse le prince tisandre mais j'avoue que je voudrois bien que le prince thrasibule n'en fust pas infortune cependant dit elle s'ils scavoient tous deux le secret de mon coeur tisandre en seroit sans doute moins satisfait et thrasibule en seroit plus miserable car enfin adjousta t'elle vous scavez bien ma chere fille que je ne m'opposay au mariage de tisandre avec toute la fermete que j'eus en cette occasion que parce que j'avois espere que thrasibule reviendroit a gnide en homme de la qua lite dont il se disoit estre et que je pourrois alors suivre innocemment cette puissance inclination 
 qui me portoit a ne le hair pas toutesfois il a falu la combattre et il la faut vaincre dit elle en soupirant si haut que je l'entendis c'est pourquoy ne manquez pas de faire exactement ce que je vous ay dit afin que je conserve si je le puis mon coeur si entier au prince tisandre que je ne me souvienne pas mesme de thrasibule quand il ne sera plus aveques nous je vous laisse a juger seigneur quelle joye et quelle douleur je sentis pendant le discours d'alcionide la douleur l'emporta pour tant sur la joye et je fus si touche de la cruelle resolution qu'elle prenoit de m'oublier que je fis du bruit malgre moy si bien que comme je touchois presques la ruelle de son lict elle m'entendit sans doute car elle se teut et fut assurement bien marrie d'avoir parle si haut quoy qu'elle ne s'imaginast pas que je fusse en ce lieu la je pense mesme que j'eusse eu beaucoup de peine a m'empescher de luy dire quelque chose a travers ces planches qui nous separoient si je n'eusse ouy qu'il entroit quelqu'un dans sa chambre de sorte que desespere de scavoir que te n'estois pas hai et que pourtant je serois tousjours malheureux je souffris plus que je n'avois encore souffert ce pendant tisandre qui m'aimoit veritablement me vint chercher et me mena dans la chambre d'alcionide me priant et me conjurant tousjours de faire effort pour me contenter de son amitie j'y fus donc et l'entendis en y entrant qu'elle dit tout haut a la mesme fille a qui elle avoit donne ma lettre qu'elle ne manquast pas 
 de faire ce qu'elle luy avoit ordonne ce discours fit que je changeay de couleur et que je regarday si attentivement alcionide qu'elle en abaissa les yeux je ne vous diray point seigneur quelle fut cette conversation car je ne pense pas que jamais trois personnes se soient tant aimees et tant ennuyes ensemble que nous fismes ce jour la tisandre aimoit passionnement alcionide et m'aimoit aussi beaucoup mais parce que j'aimois ce qu'il aimoit je voyois bien que soit par la compassion qu'il avoit de moy ou par quelque autre sentiment qui s'y mesloit il ne se divertissoit guere en ma compagnie alcionide aimoit sans doute tisandre et ne me haissoit point mais parce que ma passion ne pouvoit plus luy paroistre innocente et que de plus tisandre ne l'ignoroit pas elle en avoit l'esprit tres inquiet pour moy j'avois eu autant d'amitie pour tisandre que l'estois capable d'en avoir et j'avois plus d'amour pour alcionide que personne n'en a jamais eu pour qui que ce soit mais parce que mon amy estoit possesseur d'un thresor si rare qu'outre cela il scavoit que j'estois amoureux d'alcionide et que se scavois aussi qu'alcionide estoit resolue de m'oublier absolument je ne pouvois presques ny commencer de parler ny respondre et je sortis enfin de cette chambre avec quelque espece de consolation quoy que ce ne soit pas l'ordinaire de quitter ce que l'on aime sans beaucoup de douleur mais seigneur pour n'abuser pas de vostre patience je vous diray que nous arrivasmes 
 a lesbos et a mytilene ou la feste fut un peu troublee par la nouvelle de l'accident advenu a la belle alcionide qui avoit este blessee parce qu'ayant discerne la voix du prince son mary dans le combat elle n'avoit pu retenir son zele et avoit paru sur le tillac ou cet accident luy arriva neantmoins comme elle estoit alors absolument hors de danger la magnificence de son entree ne fut differee que de quelques jours le sage prince de mytilene pere de tisandre receut sa belle fille aveque joye mais pour moy lors que je la vy sortir du vaisseau ou j'estois je sentis ce qu'on ne scauroit exprimer il arriva mesme une chose que j'oubliois de vous dire qui redoubla de beaucoup ma douleur qui fut que tisandre pour donner ordre a tout et pour recevoir alcionide au port aveque ceremonie passa de son navire dans un des miens qui estoit admirablement bon voilier afin d'arriver a lesbos une heure plustost que nous me disant en m'embrassant qu'il me laissoit la garde et la conduitte de son thresor des qu'il fut party il me prit une si forte envie de pouvoir encore une fois entretenir alcionide en particulier que sans luy en envoyer demander la permission j'entray dans sa chambre me semblat que puis que j'avois entendu de sa propre bouche qu'elle ne me haissoit pas quoy qu'elle me voulust oublier je pouvois avoir cette hardiesse je la trouvay assise sur son lict magnifiquement paree quoy qu'elle fust en deshabiller et qu'elle eust le bras en escharpe je vous demande pardon 
 luy dis-je en l'abordant de la liberte que je prens mais madame je suis si malheureux en toute autre chose que vous ne me devez pas refuser la consolation de vous pouvoir parler encore une fois en ma vie le prince tisandre vous aime si cherement repliqua t'elle en rougissant que je me mettrois fort mal dans son esprit si je vous refusois une chose que la civilite toute seule veut que je vous accorde au nom des dieux madame luy dis-je voyant qu'il n'y avoit aupres d'elle que cette mesme fille que je scavois estre de sa confidence souffrez que le vous conjure de m'accorder l'honneur de vous entretenir seulement pour l'amour de moy sans vouloir que je sois redevable de cette faveur a un prince a qui je ne dois desja que trop et qui m'accable de generosite ne craignez pas madame poursuivis-je que le veuille vous dire rien qui vous offence ny qui puisse offencer le prince tisandre non madame ma passion toute violente qu'elle est pour vous ne me donne point de pensees criminelles mais devant bien tost vous perdre pour toujours il est ce me semble bien juste que vous ne me refusiez pas une faveur innocente puis que c'est la seule que je vous demanderay jamais comme amy du prince mon mary reprit elle vous devez tout esperer de moy mais comme amant d'alcionide vous n'en devez rien attendre c'est pourtant en cette derniere qualite luy dis-je que je pretens obtenir de vous ce que j'en souhaite ne me demandez donc rien dit elle 
 puis qu'infailliblement vous serez refuse et refuse mesme avec beaucoup de colere quand le prince tisandre adjousta t'elle ne seroit pas vostre amy comme il est le seul respect que vous devez avoir pour moy vous devroit empescher de me parler comme vous faites quoy madame luy dis-je vous ne scavez pas encore ce que je vous veux demander et vous me querellez cruellement ce que vous m'avez deja dit reprit elle suffit pour me donner sujet de me pleindre de vous je ne scay pas luy dis-je si je me suis mal explique mais je scay bien que ce que je pense n'est pas fort criminel car enfin divine alcionide je ne veux autre chose de vous presentement sinon que vous revoquiez en ma presence cet injuste et cruel arrest que vous avez prononce contre moy au mesme lieu ou vous estes lors qu'en donnant a cette fille que je voy la lettre que j'avois eu l'audace de vous escrire avec ordre de la jetter dans la mer vous avez dit de plus que vous estiez resolue de m'oublier absolument je l'ay entendu madame cet injuste arrest et j'en espere la revocation alcionide fut si sur prise de m'entendre parler de cette sorte et de se ressouvenir qu'elle avoit effectivement ouy certain bruit qui luy faisoit comprendre que je l'avois escoutee qu'elle n'osoit presques me regarder quoy me dit elle vous avez entendu ce que j'ay dit ouy repliquay-je madame je l'ay entendu et estant plus equitable que vous je n'en perdray jamais la memoire je ne demande 
 plus dit elle toute interdite d'ou vient vostre hardiesse toutesfois il me semble que si vous avez bien pese le sens de toutes mes paroles vous avez deu juger que vostre procede me desobligeroit je n'ay pas ma raison assez libre luy dis-je pour agir avec tant de prudence mais j'ay tousjours assez d'amour pour desirer du moins que vous me laissiez occuper quelque place en vostre souvenir il me semble madame que ce n'est pas trop vous demander pour une personne qui vous a consacre tous les momens de sa vie apres qu'alcionide se fut un peu remise seigneur me dit elle avec beaucoup de douleur dans les yeux la curiosite que vous avez eue de descouvrir mes sentimens vous coustera un peu cher si vous m'aimez car enfin je vous le declare je ne scaurois plus souffrir vostre veue apres ce que vous scavez de moy peut-estre si vous eussiez ignore ce que j'ay dans le coeur pour vous eussay-je accorde an prince tisandre la liberte de vous voir comme son amy ainsi qu'il me le demandoit mais apres ce que vous venez de me dire il m'est absolument impossible je ne vous pourrois plus voir sans rougir et dans les termes ou est mon ame je vous hairois peut-estre par la seule crainte de vous trop aimer et de n'avoir pas assez d'indifference pour vous mais madame m'escriay-je quelle justice y a t'il de me parler comme vous faites mais injuste prince reprit elle quelle raison avez vous de me dire tant de choses que je ne puis escouter sans crime et que je n'escouteray 
 jamais qu'aujourd'huy je n'en veux pas davantage luy dis-je car si je ne trompe ma vie ne sera guere plus longue ayez donc du moins la bonte de me dire a moy mesme que vous ne m'eussiez point hai si la fortune eust fait pour moy ce qu'elle a fait pour tisandre alcionide est si modeste seigneur qu'elle eut beaucoup de peine a m'accorder ce que je desirois d'elle mais a la fin touchee par mes souspirs j'advoue me dit elle que de toutes les personnes que j'ay connues vous estes celle que j'ay eu le plus de disposition a estimer et que si les dieux l'eussent voulu je me fusse creue fort heureuse de contribuer quelque chose a vostre felicite mais cela pas et estant n'estant aujourd'huy femme d'un prince qui merite sans doute mon affection toute entiere scachez qu'il n'est point d'efforts que je ne face pour arracher de mon coeur ce reste de tendresse que j'ay pour vous et qui y demeure encore malgre moy au nom des dieux madame luy dis-je en l'interrompant ne le faites pas je vous promets de ne vous importuner de ma vie et de ne vous voir mesme plus mais promettez moy aussi que vous souffrirez que j'occupe encore quelque petite place en vostre memoire songez s'il vous plaist que tisandre vous possede toute entiere que toute vostre beaute est a luy et que vous luy donnez mesme vostre coeur reservez moy donc du moins quelques unes de ces pensees secrettes et solitaires qui donnent quelquefois de si doux chagrins a ceux qui s'y abandonnent 
 et qui s'en laissent entretenir pensez dis-je quelquesfois o divine personne dans les temps ou tisandre s'estimera le plus heureux que le malheureux trasibule souffre autant de suplices que ce fortune mary gouste de felicitez enfin madame est-ce trop vous demander que trois ou quatre momens tous les jours a vous souvenir d'un homme qui comme je vous l'ay desja dit vous donne tous ceux de sa vie ouy repliqua t'elle c'est trop pour ma gloire que ces trois ou quatre moments que vous demandez et vous devez estre assure que si je le puis je vous banniray de mon souvenir comme de mon coeur mais adjousta t'elle malgre qu'elle en eust on ne dispose pas de sa memoire comme on veut et il arrivera peut-estre poursuivit elle en rougissant que vous m'oublierez sans en avoir le dessein et que je me souviendray de vous sans le vouloir faire alcionide prononca ces dernieres paroles avec une confusion sur le visage si charmante pour moy que je me jettay a genoux pour luy en rendre grace mais elle se repentant de ce qu'elle avoit dit me releva et me deffendit si absolument de luy parler jamais de ma passion et de la voir jamais en particulier que je connus bien qu'en effet elle le vouloit ainsi j'obtins pourtant encore un quart d'heure d'audience pendant lequel je ne pus presques l'obliger a me respondre et pendant lequel je ne fis que souspirer que la regarder et que la conjurer de ne m'oublier pas j'eus neantmoins la consolation 
 de voir quelques marques de douleur et de tendresse dans ses beaux yeux et de pouvoir esperer que malgre elle je demeurerois dans son souvenir cependant nous estions desja si pres du port que tout ce que je pus faire fut de remettre un peu mon esprit auparavant que d'estre oblige de me trouver aveque des gens qui ne parloient que de joye je ne vous diray point seigneur comment cette ceremonie se passa car je ne pris gueres de part a l'allegresse publique je troublay mesme celle de tisandre qui effectivement sentit mon chagrin et partagea mes desplaisirs principalement lors qu'il me vit fortement resolu de m'esloigner de lesbos et ne n'y tarder point du tout il obligea le prince son pere a faire tout ce qu'il put pour me forcer a demeurer a mytilene en attendant qu'il pleust aux dieux de me donner les moyens de reconquerir mon estat mais ce fut inutilement et je partis sans scavoir ou je voulois aller aussi tost que mes vaisseaux furent munis de toutes le choses qui m'estoient necessaires et que deux autres que tisandre me forca de recevoir furent en estat de se mettre en mer comme mes propres malheurs m'avoient apris a avoir compassion de ceux des autres je ne voulus plus que leosthene suivist ma fortune et je le laissay aupres de la parente d'alcionide de qui il estoit amoureux le recommandant au prince tisandre comme estant homme de grande qualite et de beaucoup de merite je ne vous diray point comment je me separay de ce genereux rival qui 
 pleuroit aveques moy quoy que je ne fusse afflige que de son bonheur car il me seroit impossible de ne rougir pas de honte en vous racontant la durete de coeur que j'eus pour luy et combien je me sentis peu oblige de cent mille choses obligeantes qu'il me dit je ne vous diray pas non plus quel fut l'adieu que je dis a alcionide n'ayant pas eu seulement la consolation de voir ses beaux yeux en prenant conge d'elle parce qu'elle gardoit le lict ce jour la et qu'il y avoit tant de monde dans sa chambre que je ne la vy qu'un moment et fort en tumulte ainsi je partis sans cette triste satisfaction et je m'embarquay avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable le sentiment qui me tourmentoit le plus estoit de ce qu'alcionide estoit possedee par un homme que j'estois oblige d'aimer et il me sembloit que si elle eust espouse mon plus mortel ennemy j'en eusse este beaucoup moins malheureux puis que j'eusse pu esperer de m'en vanger en suitte le merite du prince tisandre m'affligeoit encore parce que je ne croyois pas possible qu'alcionide ne l'aimast point et j'eusse souhaite qu'elle eust du moins espouse un homme qu'elle eust hai enfin il n'est point de sentimens bizarres delicats violents et extraordinaires que l'amour n'ait inspirez dans mon coeur bien est il vray que depuis cela l'ambition ne m'a gueres tourmente car ne me souciant pas mesme de vivre je ne me suis pas soucie de regner de sorte que sans songer a rien qu'a mon malheur et a la belle alcionide 
 j'ay erre sur toutes les mers qui nous sont connues jusques a ce qu'enfin ayant este battu de la tempeste je fus a sinope lors que le roy d'assirie y estoit avec la princesse mandane et qu'en suitte vous y vinstes et me trouvastes dans le parti de vostre ennemi sans que j'en eusse eu le dessein
 
 
 
 
depuis cela seigneur vous scavez quelle a este ma vie puis qu'elle n'a rien eu de plus remarquable que la bonte que vous avez eue de me donner cent marques d'affection dont je suis indigne mais seigneur dans le combat que nous fismes avant hier au pied de ces montagnes j'arrivay en un endroit ou un homme ne se vouloit point rendre a dix ou douze soldats qui le pressoient se deffendant courageusement a peine me fus-je approche d'eux pour les empescher de le tuer que me reconnoissant il cria que tisandre ne se rendroit qu'au prince thrasibule je vous laisse a penser seigneur si ce nom me surprit je ne l'eus pourtant pas plustost ouy que deffendant a ces soldats de le combattre davantage je fus a luy mais je le trouvay si blesse qu'un moment apres il tomba et que je me vy dans la necessite de le soustenir un autre prisonnier que d'autres soldats avoient fait se fit aussi connoistre a moy pour leosthene que j'avois laisse a lesbos et qui n'estoit point blesse de sorte que promettant aux soldats de leur payer la rancon de ces prisonniers que je leur ostois je fis apporter le prince tisandre icy qui me dit des choses si touchantes que je serois indigne de vivre 
 si je ne luy en estois pas oblige cependant j'ay sceu par leosthene qu'ayant couru bruit que cresus roy de lydie vouloit attaquer les insulaires le prince de mytilene estoit alle le trouver pour tascher de le detourner de ce dessein comme il a fait si bien que pittacus s'estant lie a son party laissa le prince son fils et leosthene a sardis ou l'on fait des preparatifs de guerre comme si cresus vouloit conquester toute l'asie sans que l'on scache pourtant quel est son dessein j'ay sceu aussi que ce prince a voulu engager les milesiens dans son party mais que le sage thales s'y est oppose leosthene m'a dit encore que le prince tisandre scachant que cresus vouloit envoyer vers le roy d'armenie briga cet employ et l'obtint aimant mieux voyager puis qu'il faloit qu'il fust esloigne d'alcionide que de demeurer en une cour aussi galante que celle la de sorte qu'estant arrive a artaxate justement dans le temps que vous y estes venu il s'y est trouve enferme et s'est en suitte trouve force de suivre le roy d'armenie sur ses montagnes s'imaginant qu'il se sauveroit plus aisement de la que d'artaxate s'il y demeuroit et en effet il avoit eu dessein de s'echaper en cette occasion ou il a este si dangereusement blesse afin d'aller rendre conte de sa negociation au roy de lydie leosthene m'a dit de plus que les affaires sont bien changees a milet parce qu'anthemius qui n'avoit esleve alexidesme que pour le detruire en est enfin venu a bout ayant fait souslever 
 tout le peuple contre luy de sorte qu'il a este contraint de se retirer a phocee avec sa mere sa femme et philodice si bien que presentement milet est comme une ville libre ou le gouvernement populaire commence de s'establir neantmoins thales et tous mes amis resistent encore un peu a ce nouveau changement mais leosthene dit qu'il est a craindre que si le peuple s'accoustume a la liberte il ne veuille plus recevoir de maistre et que cependant le prince de phocee fait ligue avec tous les estats voisins contre ceux de milet pour les interests d'alexidesme mais seigneur oseray-je vous dire apres cela que leosthene qui a espouse la personne qu'il aimoit m'a dit qu'alcionide ne fut jamais si belle qu'elle est presentement et pourrez vous excuser ma foiblesse de vous parler plus tost de ce qui regarde mon amour que de ce qui regarde mes affaires cyrus voyant que thrasibule n'avoit plus rien a luy aprendre luy tesmoigna estre tres afflige de ses malheurs mais aussi tres resolu d'y aporter tous les remedes necessaires principalement a ceux de l'ambition car pour ceux de l'amour luy dit il vous scavez mon cher thrasibule qu'il faut que la mesme main qui blesse guerisse cependant tout vostre rival qu'est le prince tisandre je le trouve si digne d'estre assiste que je vous loue infiniment des soins que vous avez de luy comme cyrus alloit continuer et dire a thrasibule les voyes qu'il imaginoit de le pouvoir 
 faire rentrer en possession de son estat leosthene entra dans la tente ou ils estoient tout effraye seigneur dit il a cyrus qui entendoit toutes les langues je vous demande pardon si j'ay la hardiesse de vous interrompre mais le prince tisandre estant a l'extremite j'ay creu que je le devois faire pour en advertir le prince thrasibule a l'extremite reprit cyrus ouy seigneur repliqua leosthene car ayant voulu escrire malgre tout ce que je luy ay pu dire pour l'en empescher comme il a eu acheve sa lettre toutes ses blessures se sont r'ouvertes et la perte du sang l'a fait tomber en une foiblesse dont il n'est pas encore revenu thrasibule demanda alors la permission a cyrus d'aller secourir ce fidele ami qu'il ne pouvoit pourtant aimer comme il faisoit auparavant qu'il eust espouse alcionide et d'aller assister ce cher rival qu'il ne pouvoit et ne devoit pas hair mais cyrus se souvenant de la prodigieuse valeur de ce prince y voulut aussi aller comme ils entrerent dans la tente ou il estoit les chirurgiens l'avoient desja fait revenir toutesfois avec si peu d'esperance de vie qu'ils dirent a cyrus qui s'informa d'eux ce qu'ils en pensoient qu'ils ne croyoient pas qu'il peust passer le jour cependant comme il avoit l'esprit fort libre et l'ame fort grande il ne parut point esbranle par les aproches de la mort et il agit veritablement en digne fils d'un prince repute un des plus sages d'entre les grecs il soumit d'abord sa volonte a celle des dieux et sans demander ni 
 la mort ni la vie il se prepara a la premiere avec une tranquilite admirable et se resolut a quitter la seconde avec une fermete sans egale il reconnut cyrus des qu'il entra si bien que luy adressant la parole seigneur luy dit il vous voyez que les dieux m'ont puni d'avoir eu l'audace d'attaquer autrefois une vie aussi illustre que la vostre puis qu'il m'eust este plus glorieux de mourir de la main de l'invincible artamene que de celle des soldats du grand cyrus et il eust mesme este plus avantageux adjousta t'il au prince thrasibule que la chose fust arrivee ainsi puis qu'il n'auroit pas este si malheureux qu'il est cyrus luy respondit avec beaucoup de civilite et voulut mesme luy donner quelque esperance d'eschaper de ses blessures malgre ce que les chirurgiens luy en avoient dit mais tisandre l'interrompant non non seigneur luy dit il je n'ay plus de part a la vie c'est pourquoy je vous conjure de souffrir que j'employe les derniers momens de la mienne au souvenir d'une personne qui en faisant tout mon bonheur a fait aussi toute l'infortune du plus cher de mes amis en disant cela il tourna la teste du coste de thrasibule et luy donnant cette mesme lettre qui l'avoit fait tomber en foiblesse apres l'avoir escrite et qu'il s'estoit fait rendre depuis qu'il estoit revenu a luy tenez luy dit il mon cher thrasibule je vous fais depositaire de mes dernieres volontez rendez s'il vous plaist cette lettre a nostre chere alcionide et comme je n'ay point murmure 
 lors que je me suis aperceu qu'elle a donne quelques soupirs au souvenir de vos infortunes ne murmurez pas aussi quand elle donnera quelques larmes au souvenir de ma mort comme je ne feray plus d'obstacle a vostre bonheur redonnez moy vostre amitie toute entiere et ne me regardez plus comme vostre rival puis que je ne le seray plus j'advoue que vous meritez mieux alcionide que moy aussi fais-je ce que la fortune n'avoit pas voulu faire et plus equitable qu'elle je vous la laisse et si j'ose y pretendre quelque part je vous la donne en prononcant ces dernieres paroles tisandre rougit et les larmes luy vinrent aux yeux de sorte que thrasibule fut tellement touche de la generosite de son amy que ne pouvant retenir sa douleur il s'aprocha de luy et luy prenant la main vivez genereux prince luy dit il et soyez assure que je ne vous envieray plus jamais si je le puis la possession de l'incomparable alcionide je l'aimeray tousjours sans doute mais je l'aimeray comme je l'ay aimee depuis qu'elle est a vous c'est a dire sans y rien pretendre non luy repliqua foiblement tisandre les choses ne sont plus en termes de cela vous vivrez et je vay mourir c'est pourquoy toute la grace que je vous demande est de parler quelquesfois du malheureux tisandre avec sa chere alcionide souffrez mon cher thrasibule luy dit il en luy serrat la main que j'aye encore cette derniere satisfaction de la dire a moy le dernier jour de ma vie aussi bien ne pourrois-je 
 pas vous la donner comme je fais si elle n'y estoit point au reste je vous laisse un thresor en la personne d'alcionide dont vous ne connoissez pas tout le prix car son ame a cent mille beautez plus esclatantes que celles de son visage mais pour me recompenser d'un si precieux present promettez moy devant l'illustre cyrus qui m'ecoute que vous luy direz que je n'ay eu aucun regret ni a la vie ni a la grandeur ni a mes parens ni a toute les choses du monde et qu'enfin je n'ay trouve aucune amertume en la mort que le seul deplaisir de l'abandonner apres cela possedez la en paix tout le reste de vostre vie et vivez plus longtemps heureux que je n'ay vescu thrasibule estoit si afflige de voir son amy en cet estat que l'amour accoustumee a vaincre tout autre sentiment fut contrainte de ceder a la douleur et de demeurer cahee dans le fonds du coeur de ce prince sans oser plus se monstrer a descouvert en cette funeste occasion il promit donc a tisandre tout ce qu'il voulut mais il le luy promit avec des paroles si touchantes et il luy donna de veritables marques de tendresse qu'il eust este difficile de connoistre alors que tisandre estoit rival de thrasibule cependant ce malheureux prince s'affoiblissant tout d'un coup mourut en voulant encore dire quelque chose d'alcionide dont il prononca le nom et laissa tous ceux qui le virent mourir charmez de sa constance et si attendris des discours qu'ils avoient entendus que quand il auroit 
 este l'amy particulier de tous ceux qui le virent ils ne l'auroient pas plus sensiblement regrette aussi tost que le prince tisandre eut pousse le dernier soupir et qu'on ne vit plus en luy nul signe de vie cyrus emmena thrasibule hors de cette tente malgre luy et laissa leosthene pour avoir soing de faire preparer les choses necessaires pour les funerailles de tisandre que cyrus voulut qui fussent tres magnifiques ayant donc mene thrasibule a son pavillon il prit la lettre qui s'adressoit a alcionide qui estoit ouverte et l'ayant regardee avec le consentement de thrasibule il y leut ces paroles
 
 
 tisandre mourant a sa chere alcionide 
 
 
 je suis si pres de la mort qu'il ne m'est pas possible de vous entretenir long temps souffrez donc que je vous conjure en peu de mots de croire que je vous ay aimee autant que j'estois capable d'aimer et que je meurs avec une passion pour vous qui n'eut jamais de semblable si ce n'est celle du prince thrasibule vous scavez que c'est un autre moy mesme recevez le donc comme tel je luy cede toute la part que j'avois en vostre coeur il la merite ne la luy refusez pas je vous en prie aimez le pour l'amour de moy et forcez le a aimer ma memoire pour l'amour de vous et s'il est possible aimez tous deux dans le tombeau un prince qui n'a aime que vous deux durant sa vie et qui ne songe qu'a vous seule en mourant 
 
 
 tisandre 
 
 
 
 comme cyrus avoit l'ame tres sensible il eut le coeur fort attendry par lecture de cette lettre et thrasibule luy mesme malgre toute l'esperance qu'il devoit concevoir par la mort de son amy en fut veritablement afflige aussi prit il un soing fort particulier de luy faire rendre les derniers honneurs de la sepulture avec toute la ceremonie que meritoit un homme de cette condition le lendemain au matin la chose se fit et cyrus aussi bien que les rois d'assirie de phrigie d'hircanie et tous les autres princes qui estoient en cette armee y assista et donna toutes les marques qu'il pouvoit donner de l'estime qu'il faisoit du prince tisandre en suitte de cela cyrus dit a thrasibule que les affaires de son estat et celles de son amour demandant qu'il s'en retournast bien tost a milet et a lesbos il alloit y donner ordre dans peu de temps cependant le prince phraarte qui s'en estoit retourne vers le roy son pere avoit trouve les choses en de pitoyables termes parce qu'il n'y avoit plus de vivres que pour deux jours quoy que le roy d'armenie eust tousjours fait semblant jusques alors de peur d'oster le coeur a ses soldats qu'il y en avoit pour plus d'un mois esperant toujours que ciaxare se lasseroit et decamperoit enfin d'aupres d'artaxate phraarte aprenant donc ce qu'il ne scavoit pas dit au roy son pere qu'en l'estat qu'il voyoit les choses il faloit necessairement avoir recours a la clemence des vainqueurs puis que la force estoit inutile 
 mais que pour la meriter il faloit selon son sens avoir de l'ingenuite et dire effectivement a ciaxare si la princesse mandane et le roy de pont estoient dans ses estats ou s'ils n'y estoient point que pour le tribut qu'on luy demandoit quoy qu'il fust tousjours juste de payer ce que l'on avoit promis il scavoit toutesfois que la principale cause de cette guerre estoit la princesse mandane de sorte que s'il l'avoit en ses mains il pouvoit aisement se delivrer de ce tribut en la rendant au roy son pere que s'il ne l'avoit pas aussi il faloit le faire voir si clairement que ciaxare ny cyrus n'en peussent douter ce prince protesta alors a phraarte qu'il n'avoit eu aucune connoissance que le roy de pont ny la princesse mandane fussent en armenie et qu'assurement le sejour de la princesse araminte dans ses estats avoit donne fondement a l'opinion que l'on avoit eue que la princesse mandane y estoit phraarte dit donc au roy son pere qu'il faloit qu'il retournast dire cette verite a cyrus a qui il l'avoit promis mais tout d'un coup les soldats s'estant mutinez et demandant a voir les magasins des vivres auparavant que le prince phraarte redescendist il se mit un tel desordre parmy eux qu'ils abandonnerent leurs postes et si le genereux cyrus eust este capable de manquer de foy il avoit une belle occasion de s'emparer de ces montagnes et de tuer tous ceux qui s'en estoient fait un azile car on voyoit du bas de la plaine qu'ils quittoient 
 leurs postes comme je l'ay desja dit et qu'ils alloient par ces montagnes dispersez sans ordre et mesme quelques uns sans armes mais comme il observoit toujours inviolablement ce qu'il promettoit il regardoit ce desordre sans en vouloir profiter et sans en scavoir la veritable cause mais enfin le roy d'armenie force par la necessite se resolut de se confier en la generosite de cyrus et de se remettre entre ses mains il envoya pourtant devant le prince phraarte apres qu'il eut appaise les soldats en les assurant qu'il alloit pour faire la paix ce prince estant donc revenu au camp et ayant este conduit a la tente de cyrus ou estoient le roy d'assirie celuy d'hircanie le prince des cadusiens celuy de paphlagonie thrasibule hidaspe aglatidas et beaucoup d'autres il luy dit qu'il estoit au desespoir de ne pouvoir luy aprendre des nouvelles de la princesse mandane dont assurement le roy son pere n'avoit aucune connoissance car seigneur dit il a cyrus pour vous monstrer qu'il parle aveque sincerite je n'ay qu'a vous dire que se confiant absolument a la bonte du roy des medes et a vostre generosite je l'ay laisse qu'il commencoit de descendre de ces montagnes avec la reine ma mere les princesses mes soeurs et la princesse onesile femme du prince tigrane mon frere que vous avez autresfois honnore de vostre amitie vous pouvez donc bien juger seigneur luy dit il que s'il avoit la princesse mandane en sa puissance il n'en useroit pas de 
 cette sorte cyrus fut tres sensiblement afflige de perdre l'esperance de retrouver mandane aussi tost qu'il l'avoit pense le roy d'assirie ne le fut gueres moins que luy toutesfois s'imaginant que peut-estre ne laissoit elle pas d'estre en armenie encore que ce prince ne le sceust point ils songerent d'abord a faire une recherche aussi exacte qu'ils avoient resolu auparavant de faire une guerre sanglante cependant cyrus envoya en diligence vers ciaxare pour luy aprendre ce que le prince phraarte avoit dit et pour luy demander s'il vouloit qu'on luy menast le roy d'armenie mais s'estant trouve mal ce jour la il luy manda qu'il agist absolument comme il le trouveroit a propos cyrus ayant donc eu cette response receut le roy d'armenie et toute la famille royale dans sa tente et gardant une certaine mediocrite en la civilite qu'il luy fit il parut en ses discours et en ses actions toute la douceur d'un prince clement et pourtant toute la majeste d'un vainqueur le roy d'armenie de son coste parut un plus grand prince dans sa misere qu'il ne l'avoit paru dans une meilleure fortune estant certain qu'il parla avec beaucoup de hardiesse et de generosite en cette occasion car comme cyrus avoit l'esprit chagrin de la mauvaise nouvelle qu'il venoit de recevoir il ne put s'empescher de luy tesmoigner d'estre fasche de ce qu'il l'avoit engage a faire cette guerre et a perdre un temps qu'il eust peut-estre plus utilement employe a chercher mandane d'une 
 autre facon comme les choses en estoient la le prince tigrane qui estoit guery de sa maladie et qui avoit resolu scachant le mauvais estat des affaires du roy son pere de se confier absolument a la generosite de cyrus arriva dans cette tente ou il ne put voir sans douleur le roy son pere la reine sa mere le prince son frere les princesses ses soeurs et l'admirable onesile sa femme de qui la beaute charmoit tous ceux qui la regardoient il ne parut pas plustost que cyrus le receut avec beaucoup de bonte neantmoins comme il s'agissoit d'une affaire importante il ne luy donna pas lieu de luy faire un long discours et suivant son premier dessein pourquoy dit il au roy d'armenie n'avez vous parle plus clairement quand le roy que je sers vous a envoye demander la princesse sa fille et pourquoy avez vous respondu d'une maniere a faire croire qu'elle le estoit en vostre pouvoir c'est parce que j'ay creu repliqua t'il que ne l'on croyoit pas que cette princesse fust en mes mains et que ce n'estoit qu'un pretexte pour animer davantage les peuples et les soldats a la guerre qu'on me vouloit faire seulement pour m'obliger a payer encore a ciaxare le mesme tribut que j'avois paye a astiage mais ce tribut repliqua cyrus n'estoit il pas deu et ne deviez vous pas le payer ouy respondit il mais le desir de la liberte et celuy de laisser mes enfans absolument libres m'a fait resoudre a faire une injustice qui eust este glorieuse 
 si elle eust bien succede et si vous estiez a la place du roy des medes interrompit cyrus et qu'un prince vostre vassal eust fait ce que vous venez de faire qu'en feriez vous si j'agissois selon les maximes de la politique reprit ce prince sans s'esmouvoir je luy osterois de telle sorte le pouvoir de me nuire qu'il ne pourroit jamais en avoir au plus que la volonte seulement mais si je voulois meriter la reputation que possede cyrus aujourd'huy ou la soutenir si je l'avois aquise je pardonnerois a ce prince et d'un vassal rebelle j'en ferois un amy reconnoissant soyez donc celuy du roy des medes reprit cyrus mais soyez le veritablement si vous ne voulez esprouver toute la rigueur d'un prince puissant et justement irrite le roy d'armenie fut si surpris d'entendre parler cyrus de cette sorte qu'il craignit de n'avoir pas bien entendu c'est pourquoy cyrus eut le loisir de se tourner vers tigrane et de luy demander en souriant fort obligeamment malgre sa melancolie quelle rancon il vouloit donner pour delivrer la princesse onesile sa femme ma propre vie seigneur respondit tigrane avec precipation car comme il n'est rien au monde qui me soit si cher que cette personne je ne dois pas vous offrir moins que ce que je vous offre cependant le roy d'armenie ayant connu par les acclamations de tout le monde qu'il avoit bien entendu commenca de tesmoigner sa reconnoissance a cyrus qui pour luy faire voir qu'il estoit libre commenca aussi de traitter toutes 
 ces princesses avec une civilite extreme ordonnant qu'on leur fist venir des chariots pour les conduire a artaxate seigneur luy dit le roy d'armenie apres ce que vous venez de faire je ne veux plus simplement estre vassal et je veux devenir sujet mais sujet si fidelle que vous pourrez non seulement disposer de tous mes thresors qui sont sur le haut de ces montagnes mais de ma liberte et de ma vie cyrus respondit au discours de ce prince fort genereusement et l'assura que ciaxare ne vouloit autre chose de luy sinon qu'il demeurast dans les mesmes termes ou ses peres avoient vescu et qu'il joignist ses troupes aux siennes nous les conduirons seigneur respondirent tout d'une voix tigrane et phraarte et nous mourrons pour vostre service aveque joye si l'occasion s'en presente cyrus repartit encore tres civilement a ces deux princes et les chariots estant arrivez la reine d'armenie et les princesses ses filles furent conduites a artaxate dans le mesme palais ou estoit la princesse araminte a cause qu'il estoit moins occupe que celuy ou estoit loge ciaxare ainsi celle qui avoit este prisonniere en armenie receut la reine d'armenie comme si elle eust este dans les estats du roy son frere car cyrus envoya chrisante donner ordre a cette entreveue qui se passa avec beaucoup de civilite de part et d'autre et d'autant plus que le prince tigrane et phraarte accompagnerent la reine leur mere jusques a ce palais en y allant ils ne parlerent que des 
 vertus de cyrus phraarte louoit sa valeur la reine d'armenie sa generosite les princesses ses filles son esprit et sa clemence et tigrane qui le connoissoit encore mieux qu'ils ne le pouvoient connoistre leur en disoit encore cent choses avantageuses mais ayant remarque que la princesse onesile sa femme ne parloit point et luy semblant que cyrus n'estoit pas assez dignement loue s'il ne l'estoit aussi de la personne de toute la terre qu'il aimoit le plus n'est il pas vray luy dit il qu'il n'y a jamais eu d'homme au monde de qui la mine soit plus haute et plus noble que celle de cyrus en verite luy repliqua t'elle je ne puis parler que de sa magnanimite et point du tout de sa bonne mine car je ne l'ay point regarde et qui donc luy demanda t'il a pu occuper les regards d'onesile pendant cette genereuse conversation celuy qui a offert sa vie pour la delivrer respondit elle et quelle prefere a tout le reste de l'univers une response si obligeante et si tendre engagea encore tigrane apres qu'il l'en eut remerciee a continuer l'eloge de cyrus afin disoit il de luy faire le portraict de celuy qu'elle n'avoit point regarde et qui estoit si digne de l'estre une heure apres cyrus mena le roy d'armenie a ciaxare qui depuis le matin se trouvoit mieux mais en arrivant dans artaxate jamais on n'a donne tant de louanges a cyrus qu'il en receut en cette occasion et tous les conquerants qui ont mene en triomphe les rois qu'ils avoient vaincus n'ont 
 jamais eu tant de gloire en les menant chargez de chainez comme des esclavez que cyrus en receut et en merita en remettant le roy d'armenie sur le throsne et en le faisant rentrer dans artaxate apres l'avoir vaincu comme si ce roy vassal n'eust pas este rebelle et que luy n'eust pas este son vainqueur ciaxare le receut aussi fort bien a la priere de cyrus de sorte qu'en moins d'un jour il n'y eut plus de guerre en armenie les vaincus et les vainqueurs furent d'un mesme party et si la princesse mandane s'y fust trouvee il n'y auroit plus eu rien a souhaiter mais comme on ne la trouvoit pas la joye n'estoit que pour les armeniens et ciaxare cyrus le roy d'assirie et tous ceux qui s'interessoient en cette merveilleusse princesse n'en estoient pas plus heureux on songea alors a faire une recherche generale par toutes les deux armeniez car comme cet esclave du roy de pont avoit dit en mourant a la princesse araminte que le roy son maistre alloit en armenie et que de plus la princesse mandane l'avoit escrit de sa main on ne pouvoit croire qu'elle n'y fust pas inconnue en quelque endroit que l'on ne scavoit point cependant harpage arriva d'ecbatane qui venoit advertir ciaxare qu'il y avoit une si grande disposition a la revolte parmy ces peuples la a cause de sa longue absence qu'il estoit necessaire d'y envoyer une personne qui eust presques l'authorite absolue en attendant qu'il y peust aller cyrus receut harpage 
 avec beaucoup de bonte se souvenant qu'il estoit en quelque facon cause et de sa passion et de la gloire qu'il avoit aquise puis que s'il n'eust point este en perse et qu'il ne luy eust point donne le conseil qu'il luy donna peut-estre n'en seroit il jamais parti mais l'affaire qui l'amenoit ayant este mise en deliberation cyrus qui vouloit obliger aglatidas proposa de l'envoyer a ecbatane et de le forcer a prendre le gouvernement de la province des arisantins qu'otane n'avoit pas voulu accepter s'imaginant bien mesme que comme il pouvoit alors esperer la possession d'amestris puis que son mary estoit mort il ne refuseroit plus une chose qu'il n'avoit refusee que parce qu'il ne vouloit plus vivre il fut donc resolu qu'aglatidas partiroit des le lendemain pour s'en aller a ecbatane qu'il meneroit artabane aveques luy et qu'il assureroit aux peuples de medie que ciaxare s'en retourneroit bientost au sortir du conseil cyrus envoya querir aglatidas pour luy dire cette bonne nouvelle qu'il receut sans doute avec autant de joye que megabise en eut de douleur il remercia cyrus avec des paroles si propres a exprimer sa reconnoissance qu'il estoit aise de voir que la passion qui le possedoit n'estoit pas petite il luy tesmoigna pourtant avoir du desplaisir de le quitter et en effet il en avoit sans doute autant qu'un amant qui va revoir sa maistresse en peut avoir cyrus l'assura qu'il auroit ses depesches des le soir et l'embrassant estroitement 
 souhaitez luy dit il mon cher aglatidas que je sois bien tost en estat de ne porter plus d'envie a la satisfaction que vous allez avoir de revoir vostre chere amestris je desire de tout mon coeur que vous la trouviez telle qu'elle doit estre c'est a dire aussi fidelle que vous me l'avez representee aimable et parfaite artabane fut aussi prendre conge de cyrus et le lendemain ces deux amis s'en allerent ensemble a ecbatane mais pour consoler megabise cyrus luy fit donner une des principales charges de la maison du roy qui n'avoit pas encore este remplie depuis qu'elle estoit vacante cette consolation fut pourtant foible dans son esprit en comparaison de l'inquietude qu'il avoit de ce qu'aglatidas reverroit bientost amestris mais n'y scachant que faire il falut qu'il eust patience ce jour la il vint encore nouvelle que cresus armoit puissamment et qu'il solicitoit tous les peuples de l'ionie de se ranger de son parti de sorte que cyrus voyant une occasion si favorable de secourir le prince thrasibule ne la voulut pas perdre et le jour suivant il proposa a ciaxare qu'en cas que le roy de lydie eust quelque dessein qui regardast ses estats comme il y avoit beaucoup d'apparence il estoit tousjours avantageux de faire diversion et d'occuper les troupes lydiennes en plus d'un lieu ainsi il fut resolu que le prince thrasibule accompagne d'harpage qui avoit de l'experience ayant suivi le feu roy des medes a toutes les 
 guerres qu'il avoit faites s'en iroit avec dix mille hommes passer en capadoce ou ariobante feroit faire de nouvelles levees pour joindre a quelques troupes que ciaxare luy avoit laissees en partant de sinope pour tenir ce royaume la en paix que cette armee estant sur pied thrasibule en seroit general harpage commandant sous luy et que sans avoir besoin de nouveaux ordres il pourroit au nom du roy et a celuy de cyrus punir ou pardonner selon qu'il le trouveroit a propos cependant comme cyrus avoit une inquietude dans l'esprit qui luy persuadoit que mandane pouvoit estre partout et que de par tout il en pouvoit venir des nouvelles l'amour qui est tousjours ingenieux luy fit inventer la poste qu'il establit par toute l'estendue des conquestes qu'il avoit faites afin de pouvoir estre adverti en moins de temps de tout ce que l'on pourroit aprendre de mandane apres que thrasibule eut pris conge de ciaxare la separation de ce prince et de cyrus fut extremement tendre et touchante car depuis le premier jour qu'ils avoient combatu l'un contre l'autre ils avoient conceu tous deux une si haute estime de leur vertu qu'il n'estoit pas possible que l'amitie que cette estime avoit fait naistre ne fust extraordinairement forte les noms de mandane et d'alcionide furent prononcez plus d'une fois a cette separation qui se fit en particulier thrasibule demanda pardon a cyrus de ce qu'il le quittoit auparavant qu'il eust eu des 
 nouvelles de sa princesse et il l'assura que s'il eust veu qu'il eust encore eu des ennemis a combattre il auroit eu bien de la peine a s'y resoudre cyrus de son coste le pria tres civilement de l'excuser s'il n'alloit pas en personne le remettre en possession de son estat et persuader alcionide d'obeir au prince tisandre cependant comme il creut que des grecx assisteroient volontiers un grec thimocrate philocles et leontidas furent choisis pour cela et priez par cyrus de vouloir le servir en la personne de thrasibule ils estoient trop braves pour refuser une occasion de guerre mais ils ne purent toutesfois se resoudre a partir d'aupres de cyrus sans en avoir beaucoup de douleur thimocrate luy dit en s'en separant qu'il voyoit bien que son destin n'avoit point change et que l'absence feroit tousjours les plus grands suplices de sa vie estant certain qu'il ne s'esloignoit de luy qu'avec un regret extreme philocles se pleignit encore fort obligeamment de n'estre non plus aime de cyrus que de sa maistresse puis que s'il l'eust este il l'eust retenu aupres de luy et leontidas faisant son compliment selon son humeur comme ses amis faisoient le leur selon jeur fortune luy dit qu'il ne regardoit avec gueres moins de jalousie tous ceux qui demeuroient aupres de sa personne qu'il avoit autresfois regarde les amants d'alcidamie apres ces premieres civilitez ou la galanterie avoit sa part ils donnerent cent tesmoignages effectifs de la 
 passion qu'ils avoient de servir cyrus en la personne du prince thrasibule qui s'estoit fait si fort aimer de tous les rois et de tous les princes qui estoient dans cette armee qu'il n'y en eut pas un qui ne luy dist adieu avec douleur il fut aussi prendre conge du roy et de la reine d'armenie des princesses ses filles de la princesse onesile de la princesse araminte et des princes tigrane et phraarte en suitte de quoy il partit avec les troupes qu'harpage devoit commander sous luy qui furent jointes a celles de chipre et a une partie des troupes ciliciennes que commandoit leontidas depuis la mort du prince artibie de qui le corps fut renvoye au prince son frere avec tous les honneurs que l'on pouvoit rendre a un homme de sa condition mais avec priere de souffrir que cyrus luy tinst sa parole et qu'il le fist porter a thebes au mesme tombeau de sa chere leontine cyrus chargea aussi celuy des siens qui fut conduire ce corps d'une lettre pour le prince de cilicie et d'une autre pour le prince philoxipe avec ordre de passer en chipre pour l'assurer de la continuation de son amitie en allant ou en revenant de conduire a thebes le corps du prince artibie cependant toutes les recherches que l'on faisoit de mandane tout le long de la riviere d'halis estoient inutiles on aprenoit bien de quelques pescheurs qu'ils avoient veu un bateau dans le temps qu'on leur marquoit plein de soldats et ou il y avoit des femmes mais ils n'en scavoient pas d'avantage 
 de sorte que cyrus et le roy d'assirie souffroient tout ce que deux coeurs veritablement amoureux peuvent souffrir toutes les victoires de cyrus ne le consoloient point de cette cruelle absence de mandane et toutes les pertes qu'avoit faites le roy d'assirie ne partageoient point non plus son esprit qui n'estoit sensible que pour mandane seulement ils estoient donc fort occupez a cette inutile recherche pendant laquelle les chaldees voisins des armeniens et leurs ennemis qui descendant de leurs montagnes les incommodoient tres souvent furent soumis par cyrus qui en quatre jours les assujetit et les rendit heureux en les reconciliant avec les armeniens de qui ils avoient autant de besoin que les armeniens en avoient d'eux de sorte que de toutes parts il sembloit que la fortune voulust favoriser cyrus car de toutes parts les peuples luy obeissoient sans peine et soit par sa valeur ou par sa clemence il estoit vainqueur de tout le monde mais il ne le pouvoit estre de sa propre douleur qui ne luy donnoit point de repos il alloit quelquesfois chercher a se pleindre et a estre pleint aupres de la princesse araminte qui de son coste se pleignoit aussi non seulement de ses anciens malheurs mais de la nouvelle passion de phraarte qui devenoit tous les jours plus violente le supliant de ne la laisser pas en armenie quand il en partiroit ciaxare s'affligeoit aussi avec exces de la perte de sa fille ainsi on peut dire que jamais vainqueurs n'ont 
 vaincu avec moins de joye que ceux la cyrus mesme s'estonnoit quelquesfois de ce qu'ortalque qui estoit alle conduire martesie et sa parente ne l'estoit pas venu retrouver et il craignoit qu'il ne fust arrive quelque malheur a cette aimable personne neantmoins mandane occupoit presques toutes ses pensees il estoit tousjours doux civil et obligeant mais il estoit pourtant tousjours sombre resveur et melancolique le roy d'assirie ayant l'humeur plus violente n'estoit pas seulement triste il estoit chagrin et si ces deux princes n'eussent eu encore quelque espoir de retrouver mandane ils eussent sans doute vuide les differens qu'ils avoient ensemble sans attendre davantage car il est certain qu'il y avoit des moments ou quand cyrus pensoit que le roy d'assirie estoit cause de tous ses malheurs il ne pouvoit presques se retenir et il y en avoit aussi ou quand le roy d'assirie songeoit que peut-estre mandane ne l'auroit point hai si cyrus ne l'eust point aimee il renouvelloit dans son coeur toute cette effroyable haine qu'il avoit eue pour luy quand il ne le croyoit estre qu'artamene et qu'il n'estoit luy mesme que philidaspe
 
 
 
 
cependant toutes les intelligences qu'ils avoient l'un et l'autre en divers lieux ne leur aprenoient rien de ce qu'ils vouloient scavoir et ce peu d'esperance qu'ils avoient conservee estoit presque entierement perdue lors que le roy d'assirie fut adverti par un agent secret qu'il avoit dans suse qu'abradate 
 roy de la susiane en estoit parti avec des troupes sans que l'on sceust ou il alloit qu'il menoit aveques luy la reine sa femme avec une princesse estrangere et un prince que l'on ne connoissoit point et qu'ils prenoient le chemin des matenes qui touchent l'armenie et la cilicie ce prince n'eut pas plustost sceu cette nouvelle que comme l'on croit aisement ce que l'on desire il ne douta presques point que cette princesse que l'on ne connoissoit pas ne fust mandane et que ce prince inconnu ne fust aussi le roy de pont de sorte qu'allant en diligence pour en advertir ciaxare il rencontra cyrus qui luy voyant tant de marques de joye dans les yeux ne put s'empescher de luy en demander la cause si bien qu'encore que le roy d'assirie fust en quelque facon fache de dire une bonne nouvelle a son rival il luy aprit pourtant ce qu'il croyoit scavoir de la princesse mandane ce qui donna d'abord une si grande joye a cyrus qu'il pensa embrasser son plus mortel ennemy pour luy en rendre grace mais un moment apres un sentiment de douleur se mesla a la satisfaction qu'il avoit voyant que ciaxare entendroit parler de mandane par son rival plustost que par luy car il ne douta point que ce ne fust elle tant a cause qu'il jugeoit que le roy de pont auroit bi creu trouver un azile aupres d'abradate qui avoit tousjours hai les medes que parce que la riviere d'halis sur laquelle on scavoit bien que mandane avoit este traverse en effect la mantiane et l'on scavoit de plus que 
 les matenes estoient alliez d'abradate ainsi croyant ce que le roy d'assirie croyoit il luy dit qu'il faloit en diligence advertir ciaxare de la chose et monter a cheval a l'heure mesme afin d'aller vers les frontieres d'armenie qui confinent avec la mantiane pour s'informer de la marche d'abradate pour le suivre et pour le combatre ils furent donc ensemble chez ciaxare qui aussi impatient qu'eux leur dit apres les avoir escoutez qu'ils allassent promptement delivrer la princesse mandane de sorte que sans perdre temps on commanda deux mille chevaux de la cavalerie medoise qui estoit la meilleure de toutes mille de celle du roy d'assirie et mille homotimes qui estoient les meilleures troupes d'entre les persans comme ils scavoient par l'advis qu'on avoit receu qu'abradate ne menoit que deux mille chevaux ils n'en prirent que quatre mille afin de le pouvoir plus tost joindre scachant bien que la marche des grands corps est tousjours fort lente ils n'en auroient pas mesme tant pris n'eust este qu'ils eurent peur d'estre contraints de se separer afin de trouver plustost ce qu'ils alloient chercher l'un et l'autre tous les princes et tous les volontaires qui estoient a cette armee furent a cette occasion a la reserve des rois de phrigie et d'hircanie qui demeurerent aupres de ciaxare tigrane et phraarte n'y manquerent pas et jamais il ne s'est veu de gens de guerre partir avec un plus violent desir de vaincre cyrus et le roy d'assirie avoient 
 dans les yeux une fierte extraordinaire et l'on eust dit qu'ils se tenoient si assurez de delivrer mandane qu'ils recommencoient desja de se regarder comme ennemis ils agirent pourtant avec sincerite de part et d'autre et mesme fort civilement mais malgre eux leurs regards descouvroient une partie des sentimens de leur ame enfin ils prirent conge de ciaxare et chargez des voeux et des acclamations de tout le peuple d'artaxate pour l'heureux succes de leur entreprise ils furent avec une diligence incroyable vers les frontieres d'armenie et jusques dans le pais des matenes qui avoient alliance aveques tous leurs voisins et qui estoient demeurez en paix malgre tout la guerre d'asie comme ils y furent arrivez ils aprirent qu'abradate avoit desja passe et qu'il alloit vers un coing de la cilicie ils sceurent mesme qu'il y avoit plusieurs chariots pleins de dames que ces troupes conduisoient de sorte que leur ardeur se renouvellant encore par ces nouveaux advis ils songerent comment ils feroient car par la route que tenoit abradate il y avoit une riviere le long de laquelle il faloit qu'il allast assez long temps mais comme ils ne pouvoient pas scavoir de quel coste seroit mandane parce qu'ils scavoient que les troupes d'abradate s'estoient separees que les unes avoient passe un pont et pris la droite de la riviere et que les autres estoient demeurees a la gauche ils resolurent de se separer comme eux si bien que cyrus donnant 
 genereusement la moitie de ses gens a son rival et partageant mesme les volontaires malgre qu'ils en eussent ils tirerent au sort pour voir quel coste ils prendroient et cyrus eut celuy qui estoit le plus loing de l'armenie et le roy d'assirie eut l'autre mais auparavant que de se separer ils renouvellerent tous deux les promesses qu'ils s'estoient faites de delivrer leur princesse sans vouloir tirer aucun avantage de cette liberte qu'ils ne se fussent batus ensemble ainsi apres s'estre promis tout de nouveau une fidelite mutuelle tous ennemis qu'ils estoient ils se separerent et se suivant des yeux durant quelque temps chacun souhaitoit dans son coeur de pouvoir estre plus heureux que son rival cyrus impatient de retrouver sa chere mandane alloit a la teste des siens et les devancoit mesme bien souvent d'assez loing s'informant de sa propre bouche a tous ceux qu'il rencontroit s'ils n'avoient point veu passer de la cavalerie et des chariots les uns luy disoient que ouy les autres que non et selon leurs differentes responses l'ame de cyrus avoit de la douleur ou de la joye il envoyoit aussi a la gauche car il avoit la riviere a sa droite tantost araspe tantost feraulas avec quelques cavaliers pour s'informer par les villages de ce qu'il vouloit scavoir et par tous leurs divers raports il estoit tousjours assure qu'il avoit passe de la cavalerie par ce lieu la mais pour ces chariots pleins de dames les uns disoient toujours qu'il y en avoit et les autres 
 qu'il n'y en avoit pas il fut mesme advery en un certain endroit ou il passa que cette cavalerie qu'il suivoit avoit quitte la riviere et avoit pris plus a gauche de sorte qu'il fut alors en diligence par la route qu'on luy enseignoit et en effet il arriva en un lieu ou comme tous les chemins estoient couverts de sable en voyoit encore les traces des chevaux toutes fraiches il avanca donc aveque joye apres avoir marche dix heures jusques a ce que retrouvant la riviere qu'il avoit quittee il arriva au bout d'un pont ou il s'arresta ne scachant si en cet endroit les troupes qu'il suivoit avoient repasse de l'autre coste de l'eau ou si celles de l'autre coste avoient passe de eluy ou il estoit ou si celles marchoient encore separement car comme il y avoit desja huit ou dix stades que le chemin n'estoit plus sable et qu'il estoit tout couvert de cailloux on ne pouvoit plus remarquer la piste des chevaux estant en cette peine il passa de l'autre coste du pont il envoya encore de ses gens en divers lieux et tousjours inutilement car on trouva bien quelques maisons mais il n'y avoit personne dedans si bien qu'il ne scavoit a quoy se resoudre neantmoins il jugea qu'il valoit mieux n'estre pas du mesme coste qu'estoit de roy d'assirie de sorte que repassant de nouveau ce pont il continua de marcher le long de l'autre bord de la riviere mais a peine eut il fait trente stades que feraulas qui alloit assez loing devant trouva un 
 homme qui venoit vers luy qui luy dit qu'il avoit veu faire un grand combat a travers l'eau il n'y avoit pas plus d'une heure environ a vingt stades de l'endroit ou ils estoient cyrus ayant sceu la chose l'esprit tout irrite que le roy d'assirie eust este plus heureux que luy retourna promptement sur ses pas repassa sur ce mesme pont ou il avoit desja este et allant vers le lieu ou ce paisan disoit avoir veu faire ce combat il n'eut pas fait quinze stades qu'il trouva quelques cavaliers morts et avancant encore davantage il vit comme un petit champ de bataille tout couvert d'hommes et de chevaux morts ou mourants et un chariot renverse et rompu cet objet luy donna une esmotion si grande que l'on n'en peut jamais avoir davantage il cherche il regarde et trouve enfin un persan parmy ces blessez qui le reconnoist et qui se trouvant en estat de pouvoir parler ne le vit pas plustost que l'apellant seigneur luy dit il le roy d'assirie a delivre la princesse et fait fuir ceux des ennemis qui n'ont pas este taillez en pieces le roy d'assirie a delivre la princesse dit cyrus estrangement surpris eh mon amy scais tu bien ce que tu me dis ouy seigneur reprit il et il l'emmene dans son chariot car celuy que vous voyez en est un autre qui s'est rompu et l'on a mis les femmes qui estoient dedans dans celuy de la princesse comme je n'ay este blesse qu'apres que le combat a este finy et que s'a este par un de mes compagnons qui vouloit avoir un cheval 
 que j'avois gagne j'ay fort bien veu que le roy d'assirie a fait grand honneur a cette princesse lors qu'il a aproche de son chariot et c'est ce qui est cause qu'il n'a pas pris le chef de ces gens de guerre parce qu'il n'a pas plus tost eu ce chariot en sa puissance qu'il ne s'est plus soucie du reste cyrus aprenant cette nouvelle eut en mesme temps la plus grande joye dont un coeur puisse estre capable et la plus grande douleur qu'un veritable amant puisse sentir il aprenoit que sa chere mandane estoit delivree mais scachant que c'estoit par son rival il en avoit une affliction extreme de plus il scavoit que le roy de pont estoit echape ainsi il eust bien voulu aller apres pour le combatre neantmoins il ne pouvoit pas scavoir que mandane fust en la puissance du roy d'assirie sans y aller en diligence si bien qu'abandonnant le dessein de poursuivre un rival infortune il prit celuy de suivre un rival heureux il retourna donc encore une fois sur ses pas apres avoir commande que quelques uns des siens eussent soin de ces blessez et de la sepulture de ces morts et arrivant au bout de ce mesme pont qu'il avoit desja passe et repasse il n'hesita pas beaucoup car il ne creut pas que le roy d'assirie eust quitte le coste de le riviere qu'il avoit pris de sorte qu'il alla tout droit vers le rendez-vous qu'ils s'estoient donnez en se separant mais il y fut l'esprit si agite et si inquiet qu'il n'estoit pas maistre de ses propres pensees la nuit venant 
 tout d'un coup augmenta encore son chagrin parce qu'il ne pouvoit plus aller si viste il fut mesme contraint de s'arrester a cause qu'ayant abandonne le fil de l'eau afin d'aller par un chemin plus court ses guides s'egarerent dans une forest de cypres vers le milieu de la nuit qui estoit fort obscure de sorte que craignant de s'esloigner de mandane au lieu de s'en aprocher il se resolut d'attendre en ce lieu la la premiere pointe du jour aussi bien ses chevaux n'en pouvoient plus ayant marche si longtemps sans repaistre il fit donc faire alte a ses gens et descendant de cheval il s'assit au pied d'un arbre feignant de vouloir reposer mais en effet c'estoit pour se persecuter luy mesme par les cruelles agitations que son esprit luy donnoit il y avoit des instants ou la joye en estoit pourtant la maistresse absolue car disoit il en son coeur mandane est delivree elle est en lieu ou je la verray bien tost et son liberateur poursuivoit il ne jouira pas longtemps de cette glorieuse qualite si mon courage ne trahit mon amour et ne m'abandonne en cette derniere occasion mais o dieux reprenoit il pourquoy faut il que mon rival ait delivre ma princesse et pourquoy faut il que vous me mettiez dans la necessite de hair son liberateur et de m'affliger de la liberte de mandane que je desirois si ardemment cependant je ne scaurois gouster la joye de sa delivrance toute pure car enfin ce redoutable rival luy a sans doute desja parle de sa passion elle l'a remercie 
 de ce qu'il a fait pour elle et peut-estre que ce dernier office qu'il luy a rendu qui ne luy a pourtant aparemment pas couste une goute de sang sera plus puissant dans son coeur que tant de combats que j'ay faits que tant de batailles que j'ay donnees et gagnees pour elle et que tant de blessures que j'ay receues ha divine princesse s'ecrioit il soyez un peu plus equitable et regardez plustost le service que le roy d'assirie vous a rendu comme un simple effet de son bonheur que comme une preuve fort extraordinaire de son affection mais apres tout il l'a delivree reprenoit il et je voy ce me semble cette princesse luy donner mille marques de reconnoissance encore si j'estois assure que cette admirable personne eust souhaite dans son coeur que c'eust este moy qui luy eusse rendu ce bon office j'en aurois quelque consolation mais la liberte est un si grand bien qu'il est tres difficile de n'aimer pas la main qui nous la donne o fortune rigoureuse fortune s'ecrioit il pourquoy n'as tu pas voulu que j'eusse la gloire de rompre les chaines de ma princesse il semble adjoustoit il en luy mesme que je sois le plus heureux prince de la terre je gagne des batailles je conqueste des royaumes rien ne me resiste tout m'obeit et le roy d'assirie luy mesme est renverse du throsne et contraint de ceder a la force de mon destin cependant ce prince infortune est presentement mille et mille fois plus heureux que cyrus qui passe pour le 
 plus favorise des dieux d'entre tous les hommes comment oseray-je reprenoit il paroistre devant ma princesse et comment pourray-je avoir assez de respect pour elle pour ne tesmoigner pas au roy d'assirie l'impatience que j'ay de me voir aux mains aveques luy quand il estoit dans babilone il m'estoit moins redoutable qu'il ne me l'est presentement car enfin mandane ne le pouvoit regarder en ce temps la que comme son ravisseur mais aujourd'huy il a bien change de termes dans son esprit il est son liberateur et tout ce que j'ay fait pour elle ne luy a jamais este si avantageux que ce qu'il a fait aujourd'huy toutesfois adjoustoit il je suis criminel d'avoir de la douleur en un jour ou ma princesse a de la joye mais je serois insense reprenoit cet amoureux prince un moment apres si la gloire de mon rival m'estoit indifferente peut-estre adjoustoit il encore que je m'abuse et que l'adorable mandane estant toute juste et toute equitable se souviendra que si je ne la delivray pas en revenant des massagettes lors que je sauvay la vie a son ravisseur ce fut parce que je ne la connoissois point que si depuis je ne l'ay pas encore delivree en prenant babilone c'est parce que le roy d'assirie l'enleva une seconde fois et que si je ne le fis pas non plus a sinope ce fut aussi parce que le prince mazare la trompa pour son malheur et pour le mien ainsi considerant que le roy d'assirie a este son ravisseur des annees entieres pendant lesquelles je 
 n'ay jamais songe qu'a la delivrer il pourra estre que cette derniere avanture ne fera pas un si grand effet sur son coeur non non adjoustoit il a l'instant ne nous flattons point les services passez sont bien peu de chose en comparaison des services que l'on recoit presentement et mille bonnes intentions inutiles ne sont rien a l'egal d'un bon office effectif quoy qu'il n'aye pas couste beaucoup de peine a celuy qui l'a rendu ainsi malheureux que je suis je dois craindre aveques raison que le roy d'assirie n'ait plus gagne aujoud'huy dans le coeur de mandane que cyrus n'a fait en toute sa vie apres quand il venoit a considerer qu'en tirant au sort pour scavoir de quel coste de la riviere il iroit il avoit aussi tost pu aller du coste qu'il estoit alors que de l'autre il en estoit desespere et toute sa sagesse et toute sa piete ne pouvoient l'empescher de murmurer contre le ciel qu'ay-je fait justes dieux disoit il pour avoir merite cette infortune n'ay je pas conserve vos temples et vos autels pendant les guerres que j'ay faites ne vous ay-je pas offert des voeux et des sacrifices ay-je este injuste cruel et sanguinaire j'ay aime mandane il est vray mais je l'ay aimee avec une purete sans egale je l'ay aimee passionnement je l'avoue mais l'ayant faite si accomplie et me l'ayant fait connoistre suis-je criminel de l'avoir aimee de cette sorte et la peut on aimer autrement cependant vous me punissez du plus rigoureux suplice dont le plus coupable de tous 
 les hommes pourroit estre puny je voudrois bien n'en murmurer pas mais je ne puis m'en empescher la fureur s'empare de mon esprit la jalousie que je ne connoissois presques point trouble ma raison et je ne puis souffrir enfin que mon plus redoutable rival et mon plus mortel ennemy soit le liberateur de mandane apres cela impatient qu'il estoit de voir que le jour ne paroissoit pas encore il se leva et remontant a cheval malgre tout ce qu'on luy put dire il voulut que l'on marchast mais pour en monstrer l'exemple aux autres il s'enfonca le premier dans l'espoisseur des tenebres portant dans l'esprit un chagrin plus noir que ne l'estoit l'obscurite de cette sombre nuit qui regnoit alors et qui estoit cause que l'on ne pouvoit discerner aucuns objets dans cette grande forest 
 
 
 
 
 
 
 
 
 apres avoir marche assez longtemps peu a peu la forest s'eclaircissant et le jour commencant de paroistre cyrus retrouva le bord de la riviere et ses guides se reconnoissant reprirent le chemin du lieu ou ce prince vouloit aller enfin il arriva en un endroit d'ou il desouvrit des chariots et des gens de guerre qui alloient assez loing 
 devant luy cette veue le troubla estrangement et confondit de telle sorte dans son coeur la joye la douleur l'amour la jalousie l'esperance et la crainte qu'il ne scavoit luy mesme ce qu'il sentoit il prononca pourtant le nom de mandane en regardant feraulas et doublant le pas en luy monstrant ces chariots allons luy dit-il allons jouir de la veue de nostre princesse et troubler du moins la joye de nostre rival commencant donc d'aller assez viste il joignit quelques cavaliers qui estoient demeurez deux cents pas derriere les chariots et les troupes et les reconnoissant d'abord pour estre medes le roy d'assirie leur dit-il n'est il pas aupres de la princesse mandane nous n'en scavons rien seigneur reprirent ils car aussi tost apres le combat que nous fismes hier contre abradate comme il vit qu'au lieu de delivrer la princesse il n'avoit fait que prendre la reine de la susiane il parut tout furieux et prit une autre route avec une partie de ses gens quoy s'escria cyrus mandane n'est pas dans ces chariots que je voy non seigneur repliquerent ils et l'on donna advis au roy d'assirie qu'elle estoit de vostre coste si bien que voulant vous aller joindre et avoir part a sa delivrance il prit un sentier destourne que ses guides luy enseignerent par lequel il devoit aller couper chemin au roy de pont apres avoir passe la riviere a un lieu dont nous avons oublie le nom esperant mesme retrouver peut-estre abradate et vous rejoindre mais puis que vous estes icy sans luy nous ne scavons plus ou il est ny ou est la princesse mandane y ayant aparence que vous n'en avez pas apris de nouvelles puis que nous vous revoyons sans la revoir cyrus fut si surpris et si afflige d'aprendre que mandane n'etoit 
 point delivree de scavoir que s'il eust tousjours suivy le chemin qu'il tenoit d'abord il l'auroit pu delivrer et de ce que son rival avoit peut-estre la gloire de combatre pour elle a l'heure mesme qu'il parloit que sans tarder davantage en ce lieu la et sans aller jusques aux chariots ou estoit panthee il retourna sur ses pas en diligence envoyant seulement araspe qui se trouva aupres de luy pour avoir soing de cette reine il retourna donc jusques au premier lieu ou il pouvoit passer la riviere et marchant presque aussi viste que s'il eust este seul il sentoit des transports de colere contre luy mesme qu'il n'avoit pas peu de peine a retenir il souhaitoit que le roy d'assirie eust trouve mandane il desiroit qu'il ne l'eust pas encore rencontree quand il le joindroit et ne pouvant enfin demeurer d'accord avec luy mesme de ses propres desirs il souffroit une peine incroyable principalement quand il pensoit que selon les aparences le roy d'assirie auroit desja delivre mandane quand il y arriveroit ou ce qui estoit encore le pire que ny l'un ny l'autre ne la pourroient peut estre delivrer apres avoir marche tres long temps sans rien aprendre il rencontra des cavaliers que le roy d'assirie qui avoit sceu qu'il avoit repasse la riviere luy envoyoit pour luy dire qu'il suivoit tousjours le roy de pont avec esperance de le pouvoir bien-tost joindre mais qu'il l'advertissoit qu'il venoit d'aprendre qu'il avoit laisse la riviere a sa gauche et qu'il avancoit tant qu'il pouvoit vers une autre qu'il faloit qu'il traversast auparavant que d'estre en cilicie cyrus a cet advis redoublant encore sa diligence quoy que les chevaux des siens fussent tres las fit tant qu'en fin il joignit le roy d'assirie et par un bizarre sentiment d'amour et 
 de jalousie tout ensemble il n'eut gueres moins de joye que de douleur de voir qu'il n'avoit pas delivre mandane ces deux illustres rivaux se rendirent conte de tout ce qu'ils avoient fait et forcez par la necessite ils donnerent un quart d'heure a leurs gens pour faire un leger repas et pour faire repaistre leurs chevaux au village ou ils se rencontrerent apres quoy ils furent ensemble avec plus de diligence qu'auparavant suivant tousjours la route du roy de pont qui estoit contraint d'aller lentement a cause du chariot ou estoit mandane enfin apres avoir marche jusques au soleil couchant ils decouvrirent cette autre riviere dont on leur avoit parle mais ce qui les surprit extremement c'est qu'ils aperceurent qu'un grand pont de bois par ou ils esperoient la passer venoit d'estre rompu et que jettant les yeux de l'autre coste de l'eau ils virent dans une grande prairie a quatre on cinq cens pas du bord environ cinquante chevaux seulement et un chariot qu'ils creurent bien estre celuy ou estoit la princesse qu'ils cherchoient car ce pont presque entierement rompu le faisoit assez connoistre ils estoient pourtant un peu embarrassez a comprendre pourquoy il n'y avoit que cinquante chevaux et ce qu'estoient devenus les autres mais enfin ils ne doutoient point du tout que ce ne fust la princesse mandane comme ce fleuve est fort profond et fort rapide et que de plus il estoit extremement deborde il n'y avoit point de possibilite de le passer cyrus et le roy d'assirie le voulurent toutesfois essayer mais ce fut inutilement et ils penserent estre noyez l'un et l'autre outre cela il faloit faire pres d'une journee auparavant que de trouver un autre pont et retourner d'autant 
 en arriere n'y en ayant plus depuis le lieu ou ils estoient jusques a la mer ou ce fleuve se jette ils ne pouvoient pas mesme passer dans des bateaux car il n'y en avoit point ou ils estoient et il n'y en avoit mesme gueres sur toute cette riviere qui n'est pas navigable a cause de son impetuosite et qui n'estant pas non plus poissonneuse fait qu'il n'y a que fort peu de barques de pescheurs ainsi ne scachant que faire la veue de ce chariot qui s'eloignoit tousjours mettoit l'ame de ces deux princes a la gehenne le pont estoit si absolument rompu qu'il n'y avoit pas moyen d'imaginer aucune voye de faire un faux pont de planches quand mesme ils en auroient eu ainsi sans scavoir ny pouvoir que faire ils regardoient ce chariot qui peu a peu s'eloignoit d'eux si bien que le soleil s'estant couche et ce chariot estant entre dans un bois de cedres qui est sur une montagne au dela de la prairie ils le perdirent de veue et perdirent presques la vie en perdant l'esperance de pouvoir delivrer mandane car quand ils venoient a penser qu'ils estoient si pres de cettte princesse sans pouvoir pourtant s'en aprocher davantage et qu'au contraire elle s'eloignoit tousjours plus ils ne pouvoient supporter leur douleur sans en donner des marques bien visibles mais quoy qu'ils souffrissent tous deux le mesme mal ils n'avoient pourtant pas la consolation qu'ont les mal-heureux de se pleindre ensemble au contraire la conformite de leur affliction en redoubloit encore la violence et s'ils n'eussent pas eu tous deux une generosite qui n'estoit pas moins grande que leur passion il leur eust este absolument impossible d'agir ensemble comme ils agissoient 
 toutesfois cyrus estoit encore plus afflige que le roy d'assirie qui se fiant tousjours un peu au favorable oracle qu'il avoit receu a babylone ne desesperoit jamais de rien mais pour cyrus qui n'avoit pas ce secours dans ses mal-heurs il craignoit tout et n'esperoit presque aucune chose le prince tigrane le prince phraarte et toutes les autres personnes de qualite faisoient ce qu'ils pouvoient pour les consoler tous deux principalement cyrus qui avoit l'amour de tout le monde mais c'estoit inutilement comme ces princes jugeoient que les troupes que devoit avoir laissees le roy de pont au deca de la riviere ne pouvoient pas estre fort esloignees ils se tinrent sur leurs gardes et marcherent en bon ordre en retournant sur leurs pas pour aller vers cet autre pont ou l'on pouvoit passer ce fleuve cependant l'amour qui ne fait faire que des actions heroiques aux coeurs qui en sont possedez fit que cyrus et le roy d'assirie ne pouvant se resoudre a marcher si lentement avec tant de monde prirent seulement cent chevaux cyrus commandant absolument au reste de ses gens d'attendre de ses nouvelles en ce lieu la et de garder le pont de peur qu'abradate ne s'en saisist s'il aprenoit qu'ils fussent allez apres mandane tous ces autres princes le suivirent en cette occasion et furent aussi bien que luy avec le plus de diligence qu'ils purent vers l'endroit ou l'on pouvoit passer la riviere ils furent pourtant contraints de laisser reposer une heure ou deux leurs chevaux apres quoy ils reprirent leur chemin et le lendemain a la pointe du jour ils passerent ce fleuve et eurent au moins la consolation de penser que rien ne les separoit plus de mandane cyrus crut a propos d'envoyer 
 feraulas a tarse vers le prince de cilicie pour luy dire la chose et pour le prier de faire deffendre par tous les ports des son pais que l'on ne laissast embarquer nuls estrangers apres quoy il continua de s'informer de ce qu'il cherchoit et de suivre la route qu'il s'imaginoit que le roy de pont auroit pu tenir mais comme la nuit les surprit ils s'arresterent a la premiere habitation et des la pointe du jour ils remonterent a cheval et marcherent non seulement jusques au soir sans rien aprendre de ce qu'ils vouloient scavoir mais jusques au lendemain a midy comme la cilicie en cet endroit n'est pas extremement large ils estoient desja assez pres de la mer lors qu'ils virent venir vers eux deux hommes a cheval qu'ils ne pouvoient pas connoistre estant encore fort esloignez mais en aprochant davantage cyrus reconnut le cheval de feraulas si bien que sans en rien dire au roy d'assirie qui le suivit pourtant un moment apres emporte par sa passion il piqua droit vers feraulas et il demeura fort surpris de voir que cet autre qui estoit aveques luy estoit ortalque ce mesme homme qui avoit eu ordre d'aller escorter martesie et qui avoit tant tarde a revenir une rencontre si inopinee le surprit extremement neantmoins comme il croyoit qu'ortalque ne luy pouvoit dire de nouvelles que de martesie et qu'il pensoit que c'estoit a feraulas a luy en aprendre de mandane quelque estime qu'il eust pour cette sage fille il ne s'en informa point d'abord et regardant feraulas comme pour deviner ce qu'il avoit a luy dire et bien luy dit-il feraulas scaurons nous ou est ma princesse et le prince de cilicie a t'il pu faire ce que j'ay souhaite de luy seigneur luy repliqua-t'il 
 je suis au desespoir d'estre oblige de vous dire que quelque diligence que j'aye pu faire je suis arrive quatre heures trop tard avec les ordres du prince de cilicie au port ou le roy de pont et la princesse mandane se sont embarquez quoy feraulas reprit cyrus mandane n'est plus en cilicie non seigneur luy repondit-il et elle s'embarqua des hier a midy ce qui a cause ce malheur adjousta-t'il c'est que le prince de cilicie estoit alle a la chasse quand j'arrivay a tarse ainsi il falut que je l'y allasse trouver ce qui emporta beaucoup de temps car il estoit assez loing comme je l'eus rencontre et que je luy eus dit precisement l'endroit ou nous avions veu le chariot de la princesse il jugea qu'infailliblement le roy de pont alloit s'embarquer a un port ou il m'envoya a l'heure mesme avec son capitaine des gardes et avec ordre aux magistrats de la ville de retenir tous les estrangers qui voudroient se mettre en mer envoyant aussi plusieurs autres personnes en divers autres lieux avec le mesme commandement enfin seigneur que vous diray-je j'arrivay quatre heures plus tard qu'il ne faloit mais par bonheur j'ay trouve ortalque qui a eu ordre de la princesse mandane de vous venir trouver de la princesse mandane reprit cyrus et comment est il possible qu'il en scache quelque chose seigneur repliqua ortalque vous serez sans doute bien surpris quand je vous diray qu'ayant eu l'honneur par vos commandemens d'escorter les dames avec qui martesie partit de sinope je les conduisis heureusement jusques au bord de la riviere d'halis sur laquelle elles se mirent afin de se delasser envoyant leur chariot en un lieu ou elles le devoient rejoindre ainsi me faisant mettre 
 dans leur bateau les deux cens chevaux que je commandois marcherent sous la conduite de mon lieutenant le long du rivage nous n'eusmes pas fait une journee sur ce grand fleuve que la parente de martesie tomba malade mais avec tant de violence que l'on fut contraint de s'arrester a un chasteau qui est basty sur le bord de cette riviere estant donc abordez en ce lieu la ou il n'y a point de village qui ne soit a plus de vingt stades du bord de l'eau je fus demander a parler a celuy qui y commandoit mais comme il voyoit des gens de guerre il fit grande difficulte de m'accorder ce que je voulois de luy il voulut scavoir qui j'estois ou j'allois et qui estoient ces dames mais comme nous estions en paphlagonie ou je scavois qu'il y avoit de la division entre les peuples je desguisay le nom des dames et le mien et je dis seulement que j'estois leur parent et que je n'avois autre dessein que de les escorter il eut pourtant encore beaucoup de peine a se resoudre a ce que je souhaitois toutesfois a la fin luy disant qu'il n'entreroit que des dames dans son chasteau et qu'il y auroit de l'inhumanite a n'assister pas une personne malade le pouvant faire sans danger il consentit a la recevoir et a l'assister a la priere de sa femme qui l'en pressa fort et qui me parut estre une personne bien faite je fus donc retrouver martesie et faisant porter sa parente dans une chaize que le capitaine de ce chasteau nous envoya je conduisis ces dames jusques a la porte m'en allant apres donner ordre au logement de mes gens au village le plus proche de la ce capitaine voulut toutesfois m'obliger le lendemain a loger aussi chez luy mais je ne le voulus pas et je me contentay d'avoir 
 la permission d'y entrer pour scavoir des nouvelles de martesie et de sa parente qui fut admirablement bien assistee par un medecin et par un chirurgien qui estoient dans ce chasteau et qui n'en sortoient point depuis longtemps a ce que quelques gens du lieu ou je fus loger me dirent comme martesie est infiniment aimable elle fut bien tost aimee de la femme de ce capitaine de sorte que parlant un jour ensemble elle luy dit qu'ils estoient heureux a trouver occasion d'assister les dames malades et comme martesie scavoit que sa chere maistresse avoit passe sur ce mesme fleuve elle luy demanda si elle en avoit eu quelque autre occasion que celle que sa parente luy en avoit donnee elle luy respondit qu'il y avoit desja plus de trois mois que la plus belle personne du monde estoit malade chez eux mais que se trouvant beaucoup mieux presentement elle en partiroit bien tost martesie devenue encore plus curieuse par ce discours s'informa de sa condition et de son nom et la pria de la luy faire voir mais cette dame luy dit qu'elle ne scavoit ny son nom ny sa condition et que si son mary descouvroit qu'elle luy eust dit qu'elle estoit dans ce chasteau il luy en voudroit sans doute mal elle luy aprit de plus que la difficulte qu'il avoit faite de les laisser entrer estoit parce que cette dame estoit chez luy que cependant elle estoit en un apartement du chasteau assez esloigne de celuy ou on les avoit mises et ou personne n'entroit que les gens qui la servoient et une fille qu'elle avoit amenee avec elle qui ne la quittoit jamais qu'il y avoit aussi un homme fort bien fait et qui avoit pense mourir de douleur pendant la violence du mal de cette belle personne apres cela martesie 
 la pria de luy depeindre la beaute de cette dame et la mine de cet homme dont elle parloit et par la response que cette femme luy fit elle creut que la princesse mandane et le roy de pont estoient certainement dans ce chasteau comme elle estoit appuyee sur une fenestre qui donnoit sur la riviere elle vit un grand bateau si semblable a celuy dans lequel elle avoit este avec la princesse qu'elle demanda a cette femme si ce n'etoit point celuy qui avoit amene chez eux cette belle malade et l'autre luy ayant dit qu'ouy martesie ne douta presques plus du tout que ce qu'elle pensoit ne fust vray elle dissimula pourtant sa joye jusques a ce qu'elle m'eust dit ses soupcons ce qu'elle fit le mesme jour nous resolusmes donc ensemble qu'elle tascheroit de gagner par des caresses et par des presens cette femme qui luy avoit descouvert la chose afin qu'elle luy fist voir la personne dont elle luy avoit parle car comme elle estoit fort jeune elle estoit fort propre a se laisser persuader de cette sorte enfin seigneur martesie le fit avec tant d'adresse que le lendemain sans que le mary s'en aperceust cette femme la mena par un escalier derobe a une chambre qui donnoit vis a vis de celle de cette belle inconnue et comme les fenestres en estoient ouvertes elle n'y fut pas longtemps qu'elle ne vist la princesse mandane et arianite qui s'apuyant contre une des croisees parloient ensemble avec beaucoup de melancolie ha ortalque s'escria cyrus en l'interrompant comment n'avez-vous point delivre cette princesse vous le scaurez seigneur repliqua t'il en vous donnant un peu de patience martesie ayant donc bien reconnu la princesse mandane en fut 
 si surprise que sans raisonner sur ce qu'elle faisoit elle s'avanca a moitie hors de la fenestre et fit un si grand cry que la princesse tournant la teste et jettant les yeux de son coste la reconnut d'abord et ne fut gueres moins surprise de sa veue que martesie l'estoit de la sienne cette rencontre fut si surprenante qu'il leur fut absolument impossible de ne tesmoigner pas qu'elles se connoissoient mais par bonheur le roy de pont n'estoit point alors dans la chambre de la princesse et la seule femme du capitaine du chasteau s'aperceut de l'agreable surprise de ces deux personnes bien est il vray qu'elle en fut elle mesme si estonnee qu'elle ne put se resoudre de laisser longtemps martesie jouir de ce plaisir la joint qu'arianite entendant ouvrir la porte de la chambre de la princesse fit signe a martesie qu'elle se retirast enfin seigneur estant bien assurez que mandane estoit dans ce chasteau je fis resoudre martesie a me permettre d'entreprendre de le forcer elle voulut toutesfois essayer de parler a la princesse mais ce fut inutilement car cette femme qu'elle avoit gagne n'avoit point de credit sur ceux qui gardoient mandane ainsi nous estant resolus a tout hazarder pour delivrer la princesse je trouvay moyen d'avoir des eschelles je fis tenir nostre bateau tout prest a ramer et par un endroit de la muraille qui n'estoit pas hors d'escalade je fis dessein de tenter la chose la nuit suivante mais par malheur le roy de pont qui depuis le temps que la princesse estoit demeuree malade en ce lieu la avoit envoye vers abradate pour luy demander retraite dans sa cour et escorte pour y aller par les matenes que la riviere d'halis traverse par 
 malheur dis-je il advint que ce prince vit arriver quatre cens chevaux de la susiane qui venoient pour querir la princesse de sorte que le roy de pont ne les vit pas plustost qu'il resolut de partie des le lendemain ce qu'ayant este sceu par martesie elle m'en advertit et je me resolus aussi quoy que la partie ne fust pas egale a ne laisser pas d'attaquer le roy de pont des qu'il marcheroit ne pouvant plus entreprendre de forcer ce chasteau ou il y avoit tant de monde cependant martesie qui vouloit du moins suivre sa chere maistresse si elle ne la pouvoit pas delivrer fit si bien que s'en allant hardiment par cet escalier derobe a la chambre qui estoit vis a vis de celle de la princesse elle apella arianite de toute sa force et luy dit que si leur maistresse n'obtenoit pour elle la permission de luy parler elle se desespereroit cette fille luy fit signe qu'elle eust patience et en effet nous sceusmes depuis que justement dans le temps que martesie luy parloit la princesse aprenoit au roy de pont qu'elle estoit retrouvee et qu'elle vouloit absolument l'avoir aupres d'elle ce que ce prince luy accorda ne scachant pas que je fusse a vous et croyant que par quelques bizarres avantures elle seroit demeuree le long de ce fleuve comme mandane elle mesme y estoit depuis demeuree malade enfin seigneur martesie et sa parente qui se portoit beaucoup mieux aussi bien que ces autres femmes furent mises aupres de la princesse qui les receut avec une joye extreme cependant il falut qu'elle se resolust a partir et a s'embarquer pour aller jusques a la mantiane ou des chariots la devoient attendre mais seigneur pourquoy differer a vous dire que le lendemain j'attaquay les gens qui escortoient 
 le roy de pont que comme le nombre n'estoit pas esgal presque tous mes compagnons y perirent et que l'y fus blesse en quatre endroits sans pouvoir empescher que ce prince qui d'abord s'estoit jette a terre l'espee a la main et qui fit des choses prodigieuses n'emmenast la princesse qui eut du moins la consolation d'avoir martesie avec elle mais pour sa parente comme c'estoit une personne qui estoit mariee martesie obtint du roy de pont la permission de la renvoyer chez elle ce qu'il fit priant ce capitaine du chasteau de la faire conduire au lieu ou son chariot l'estoit alle attendre pour moy seigneur quoy que je fusse tres blesse je ne laissois pas encore d'aller apres quelques cavaliers et de les suivre l'espee a la main lors qu'il en vint deux qui par les ordres de la princesse empescherent qu'on ne me tuast et me faisant prisonnier ils me remenerent tous ensemble a ce chasteau avec priere a ce capitaine de me bien traiter et de me faire penser aveques soing ce qu'il fit tres civilement pendant que je fus chez luy j'apris qu'il estoit nay sujet du roy de pont et que par diverses avantures il s'estoit marie en ce pais la et y estoit devenu gouverneur de ce chasteau qui est scitue en paphlagonie et ou le roy de pont s'estoit veu contraint d'aborder le lendemain que martesie et orsane furent laissez le long du rivage parce que la princesse s'en affligea si fort qu'elle en tomba malade a l'extremite cependant seigneur je n'ay pas plustost este guery que je suis alle a suse ou ce capitaine avec qui je fis assez grande amitie durant que je fus chez luy m'assura que je trouverois la princesse j'y fus donc et je la trouvay en effet et comme le roy 
 de pont ne pouvoit pas craindre un homme seul et que la princesse a un si grand empire sur luy que hors sa liberte il ne luy peut rien refuser j'eus la permission d'estre a elle parce qu'il creut que j'y estois auparavant et qu'il ne songea point que je fusse a vous quelques jours apres je sceus que cresus roy de lydie avoit envoye vers abradate et qu'il se tramoit quelque grand dessein cependant le roy de pont craignant que si vous apreniez en armenie ou il scavoit bien que vous estiez qu'il estoit a suse vous ne tournassiez teste de ce coste-la et qu'abradate ne peust vous resister il fit dessein d'en partir mais comme il y a asseurement quelque grande ligue entre plusieurs princes qui lie l'amitie de ces deux-la abradate ne voulut pas le laisser aller seul la reine panthee aimant aussi fort mandane et ayant aussi bien dessein d'aller visiter un fameux temple de diane qui est dans le pais des matenes la voulut conduire jusques vers les frontieres de la cilicie esperant faire sa devotion a son retour mais comme ils arriverent au fleuve aupres duquel elle a este prise afin de marcher plus commodement et plus seurement aussi pour le roy de pont ils se separerent ce dernier conduisant mandane du coste le plus esloigne de l'armenie et abradate demeurant de l'autre avec la reine de la susiane qui se separa d'elle au passage de ce fleuve et qui continua encore de marcher du mesme coste ou elle a este prise par vos troupes parce que c'estoit le chemin du lieu ou elle vouloit aller pour nous autres nous marchasmes tousjours aveques tant de diligence qu'il vous eust este difficile de nous voir encore comme vous nous vistes sans doute a travers de la 
 riviere si ce n'eust este qu'abradate apres avoir este deffait vint nous rejoindre quelque temps devant que nous y fussions suivi seulement de quinze ou vingt des siens cette veue affligea sensiblement le roy de pont car il connut bien qu'abradate avoit este attaque et vaincu mais lors qu'il l'eut joint et qu'il luy eut apris que panthee estoit prisonniere il en eut une douleur extresme j'estois alors derriere ces princes de sorte que comme ils estoient tous deux fort affligez ils ne prirent pas garde a moy et j'entendis qu'abradate dit au roy de pont qu'il le conjuroit de luy redonner ses troupes afin d'aller apres les ravisseurs de panthee comme le roy de pont n'avoit que mille chevaux qu'abradate n'en avoit plus que quinze ou vingt des mille qu'il avoit eus et que le roy de pont avoit sceu en marchant qu'il estoit suivi il fit comprendre a abradate que ce seroit exposer mandane et s'exposer luy mesme inutilement que d'aller peut-estre attaquer toute vostre cavallerie avec si peu de gens au reste luy dit il ne craignez rien pour la reine vostre femme car cyrus est le plus genereux prince du monde et pour ce qui est de ciaxare tant que nous aurons la princesse mandane en nos mains il ne mal-traitera pas panthee c'est pourquoy luy dit il laissez moy aller jusques au pont que je dois rompre apres l'avoir passe et retournez vous en apres executer promptement et genereusement ce que vous avez promis a cresus et attendez la liberte de panthee par la mesme voye qui la donnera a toute l'asie enfin seigneur apres plusieurs autres discours ou l'on voyoit bien qu'il y avoit beaucoup d'incertitude en leurs esprits et que je ne pouvois pourtant pas tous entendre 
 nous allasmes au pont ou abradate quitta ce prince et dit adieu a mandane qui ayant sceu la prise de panthee l'asseura que si elle estoit en vos mains elle y estoit seurement le conjurant d'obliger le roy de pont a la rendre a ciaxare a condition de luy faire rendre panthee abradate estoit si occupe de sa propre douleur qu'il n'entendit pas bien cette proposition de sorte que le roy de pont craignant que mandane ne redist encore la mesme chose et qu'abradate n'y fist quelque reflexion il commanda que le chariot marchast apres avoir pris cinquante chevaux seulement comme nous eusmes passe la riviere les gens d'abradate de leur coste et ceux du roy avec qui j'estois du leur rompirent ce pont de bois et chacun d'eux prit son chemin c'est a dire abradate celuy de suse parle haut des montagnes et le roy de pont celuy de la mer de cilicie mais lors que la princesse mandane aupres du chariot de laquelle je me trouvay eut aperceu toute vostre cavalerie a travers de la riviere durant que nous estions dans la prairie je n'ay jamais veu une personne plus affligee qu'elle me le parut elle vous regarda seigneur autant qu'elle vous put voir car elle s'imagina bien que vous estiez en ce lieu la en personne et nous estions desja bien avant dans le bois ou nous entrasmes qu'elle regardoit encore comme si elle eust pu vous apercevoir enfin seigneur nous arrivasmes trop heureusement au port ou le roy de pont vouloit s'embarquer il y trouva mesme un vaisseau prest a faire voile pour ephese ou il fut receu et il s'embarqua le lendemain a midy qui fut hier mais deux heures devant que de partir martesie me tira a part et me dit que je m'echapasse comme j'ay fait et 
 que je vous donnasse cette lettre que je venois vous aporter lors que j'ay rencontre feraulas qui sortoit de la ville aussi bien que moy en disant cela ortalque en presenta une de la princesse mandane a cyrus qui la prit avec autant de joye que le roy d'assirie en eut de douleur il eust bien voulu ne la lire pas devant luy mais ne pouvant differer a voir ce que sa princesse luy mandoit et trouvant mesme un moment apres quelque douceur a l'ouvrir devant son rival il la decacheta et y leut ces paroles
 
 
 la princesse mandane a cyrus 
 
 
 comme je ne scay pas si le roy mon pere est encore a son armee et que je ne doute point que vous n'y soyez c'est a vous que je m'adresse pour vous prier de faire en sorte que la reine de la susiane soit bien traittee c'est par elle que j'ay sceu qu'il est maintenant permis a l'illustre artamene d'estre cyrus et elle a pris tant de soin d'adoucir ma captivite que je suis obligee de tascher de rendre la sienne la moins rigoureuse qu'il 
 me sera possible je ne vous dis point que je suis la plus malheureuse personne du monde car vous ne pouvez pas l'ignorer mais pour reconnoistre autant que je le puis la generosite que vous avez d'exposer tous les jours vostre vie pour ma liberte je n'ay qu'a vous dire que je ne souhaite avec gueres moins d'ardeur la continuation de vostre gloire et de vostre bon heur que la fin des malheurs de 
 
 
 mandane 
 
 
cette princesse avoit encore adjouste en apostille apres vous avoir mande a faux que j'allois en armenie je n'ose presque plus vous dire que je crois que l'on me mene a ephese lors que cyrus eut acheve de lire cette lettre il ne put s'empescher de regarder le roy d'assirie de qui il rencontra les yeux dans les siens mais avec tant de chagrin et tant de marques de douleur que la joye de cyrus en augmenta encore de la moitie toutesfois pour demeurer dans les termes de leurs conditions et pour n'avoir point de secret pour toutes les choses ou la princesse mandane avoit interest cyrus leut tout haut la lettre de la princesse ce qui ne fut pas un petit redoublement de douleur pour le roy d'assirie car quoy que cette lettre ne fust presques qu'une lettre de civilite neantmoins il y avoit certaines paroles si cruelles pour luy 
 principalement vers la fin qu'il eut beaucoup de peine a n'esclatter pas et a ne donner point de marques trop violentes de sa jalousie et de son desespoir il changea de couleur diverses fois il fit mesme quelque action de la teste et de la main qui faisoit voir son inquietude et levant les yeux vers le ciel et les attachant apres fixement dans ceux de cyrus allons trop heureux prince dit-il en soupirant allons a artaxate afin d'aller promptement en lydie pour voir ce que les dieux ont resolu de nostre destin apres cela le roy d'assirie marcha le premier et sans attendre que cyrus luy respondist il se mit a s'entretenir luy mesme si profondement qu'il estoit aise de connoistre qu'il souffroit beaucoup cependant cyrus qui ne vouloit pas perdre de temps ny aller a tarse y envoya un des siens remercier le prince de cilicie qui s'estoit desja dispose a le recevoir et reprenant le mesme chemin par ou ils estoient venus ils joignirent ceux de leurs gens qu'ils avoient laissez a ce pont et furent rejoindre panthee dans un chasteau qui estoit sur les frontieres d'armenie ou araspe l'avoit conduite comme elle avoit este recommandee de bonne main a cyrus il ne vit pas plustost araspe qu'il luy ordonna de la faire servir avec tout le respect deu a sa condition et quelque resolution qu'il eust prise de ne la voir point par le chagrin qu'il avoit eu d'aprendre que mandane n'estoit pas delivree et que c'estoit seulement elle qui estoit prisonniere il changea de dessein et voulut la voir bien est il vray qu'il fit presque un secret de cette visite parce qu'il souhaita que le roy d'assirie n'en fust pas afin de pouvoir parler de sa chere princesse avec plus de liberte ainsi 
 des qu'il fut dans ce chasteau il fut a l'apartement d'araspe ou feignant d'avoir a faire avecques luy il demeura presques seul comme il estoit assez pres de celuy de la reine de la susiane il y fut sans estre suivi que d'araspe et de feraulas et sans estre veu et c'est ce qui fit dire a tout le monde que cyrus avoit este si fidelle a mandane qu'il n'avoit pas mesme voulu regarder cette reine parce qu'on la disoit estre une des plus belles personnes de la terre cependant il est certain qu'il la vit mais il la vit pour l'amour de mandane et comme il sceut par araspe qu'elle estoit fort en peine d'abradate il luy fit dire ce qu'il en scavoit en luy envoyant demander la permission de la voir de sorte que lors qu'il entra dans sa chambre cette belle et sage reine le receut avec beaucoup de civilite et sans donner aucune marque de foiblesse pour sa prison seigneur luy dit elle la princesse mandane avoit raison de me dire que vous estiez le prince du monde qui scavoit le mieux user de la victoire puis que toute captive que je suis vous me faites la grace de me voir et de m'envoyer assurer de la vie et de la sante du roy mon seigneur je ne veux point luy dit-il madame que vous me soyez obligee d'une chose si peu considerable mais je veux qu'en vous donnant la peine de lire cette lettre adjousta t'il en luy monstrant celle de mandane vous connoissiez que je ne dois point avoir de part a tous les services que j'ay dessein de vous rendre car apres ce que la princesse de medie m'a escrit je ne suis plus maistre de mes volontez et je ne puis que suivre les siennes je veux bien seigneur repliqua panthee apres avoir leu la lettre de la princesse mandane et la luy avoir rendue partager cette obligation 
 entre vous d'eux estant bien certaine que vous le souffrirez l'un et l'autre sans en murmurer en suite cyrus s'informa soigneusement de la sante de sa chere princesse et apres luy avoir demande pardon de la liberte qu'il alloit prendre il la conjura de luy vouloir dire comment le roy de pont vivoit avec elle n'osant pas luy demander comment elle vivoit aveque luy seigneur reprit panthee pour vous mettre l'esprit en repos je vous diray que le roy de pont est tellement esclave des volontez de la princesse mandane que c'est une chose inconcevable de voir qu'il ait la force de la retenir comme il fait car excepte sa liberte il n'est rien qu'il ne soit capable de luy accorder ainsi je puis vous assurer qu'il ne luy donne aucun sujet de pleinte que celuy de ne la vouloir point abandonner et de ne la vouloir point rendre pour moy j'ay fait toutes choses possibles pour l'y obliger mais il m'a tousjours respondu qu'il ne le peut et que quand il n'auroit autre satisfaction en toute sa vie que celle d'empescher qu'un rival ne la possede il fuiroit tousjours par toute la terre jusques a ce qu'il eust trouve un azile assure pour sa retraite et un protecteur assez puissant pour le deffendre ha madame s'ecria cyrus les dieux n'en scauroient donner au ravisseur d'une princesse si innocente et si accomplie en effet reprit panthee il paroist assez que nous sommes desja punis de luy avoir donne protection cyrus luy fit alors beaucoup de civilite et luy dit que s'il n'eust pas despendu de ciaxare et s'il ne se fust pas agy de mandane il luy auroit redonne la liberte mais qu'ayant apris qu'il se formoit une ligue dont le roy son mary estoit il faloit voir auparavant ce que 
 ce pouvoit estre et que cependant il l'assuroit qu'elle seroit servie avec tout le respect qui luy estoit deu panthee le remercia fort civilement et ils se separerent tres satisfaits l'un de l'autre en effet il eust este difficile que deux personnes si accomplies n'eussent pas eu beaucoup d'estime l'un pour l'autre en se connoissant car si cyrus estoit admirable en toutes choses panthee estoit une princesse tres parfaite sa beaute estoit une des plus esclatantes du monde et de celles qui surprennent le plus les yeux et qui inspirent le plus d'amour elle avoit une majeste si douce et une modestie si charmante qu'on ne la pouvoit voir sans s'interesser en ses malheurs cependant cyrus ordonna a araspe de la conduire a artaxate luy laissant cinq cens chevaux pour cela apres quoy remontant a cheval avec le roy d'assirie il fit une si grande diligence qu'en trois jours il arriva aupres de ciaxare auquel il rendit conte de son voyage de la il fut chez la princesse araminte ou le prince phraarte estoit desja il luy demanda pardon d'estre party sans luy dire adieu l'assurant qu'a sa consideration il n'avoit eu dessein que de delivrer sa princesse et qu'il n'avoit point eu celuy de perdre le roy son frere elle luy aprit aussi les inquietudes qu'elle avoit eues par la crainte de recevoir quelque funeste nouvelle de son entreprise comme il estoit chez cette princesse on le vint querir parce qu'il estoit arrive un courrier d'ecbatane qui pressoit encore ciaxare d'y aller il en vint aussi un autre ce mesme jour d'ariobante qui mandoit qu'il estoit adverty qu'il y avoit desja quelque temps que cresus avoit envoye consulter divers oracles sur une entreprise importante qu'il vouloit 
 faire et qu'il avoit fait partir en un mesme jour des gens d'esprit et de probite pour aller a delphes a dodone mesme au temple d'amphiaraus a l'antre de trophonius aux branchides qui estoient sur la frontiere des milesiens et en affrique au temple de jupiter ammon afin que par la reponse de tous ces oracles il peust estre confirme ou dissuade d'executer son dessein que cependant il armoit puissamment et solicitoit tous ses alliez d'armer comme luy les choses estant donc en ces termes il fut resolu veu mesme la mauvaise sante de ciaxare qu'il s'en retourneroit a ecbatane pour appaiser les troubles qui s'y estoient elevez et que cyrus avec toute son armee marcheroit vers la lydie tant pour songer a la liberte de mandane que l'on menoit a ephese que cresus avoit conquestee que pour s'opposer aux desseins de ce prince quels qu'ils pussent estre ainsi l'ambition et l'amour demandant une mesme chose de cyrus il s'y porta avec toute l'ardeur que deux passions si violentes peuvent inspirer a un coeur heroique et amoureux comme estoit le sien on resolut aussi que pour tenir abradate en devoir il faloit retenir panthee et la conduire en capadoce vers les frontieres de lydie car on avoit sceu par un prisonnier que ce prince avoit assurement fait ligue avec cresus ce qui confirmoit puissamment ce qu'ortalque en avoit dit comme la princesse araminte ne souhaitoit pas de demeurer en armenie a cause du prince phraarte et que de plus cyrus esperoit quelque chose de sa negociation aupres du roy son frere il fut bien aise qu'elle prist la resolution d'aller avec la reine panthee qui arriva a artaxate comme toutes ces resolutions se prenoient et qui y fut 
 traittee selon l'intention de mandane c'est a dire avec tous les honneurs possibles pour cet effet araspe eut encore un nouvel ordre de cyrus d'en avoir un soin tout particulier ce prince luy disant avec un sous-ris qui n'effacoit pourtant pas la melancolie de ses yeux qu'il ne croyoit pas pouvoir plus seurement confier la plus belle reine du monde qu'au plus insensible homme de la terre enfin deux ou trois jours apres cette grande separation se fit car des ce jour la ciaxare avec dix mille hommes entre lesquels estoit megabise se prepara a s'en retourner a ecbatane et cyrus accompagne des rois d'assirie de phrigie d'hircanie et de tous les autres princes qui estoient dans cette armee commenca de decamper et de la faire marcher vers la lydie apres avoir assujetty de nouveau un royaume a ciaxare et dompte en suite les chaldees le prince tigrane par l'amitie qu'il avoit pour cyrus et par la reconnoissance de ce qu'il avoit si genereusement laisse la couronne au roy son pere le voulut suivre a cette guerre et phraarte par sa propre generosite et plus encore par l'amour qu'il avoit pour araminte ne le voulut pas abandonner de sorte que la prevoyance de cette princesse se trouva inutile cependant pour faire conduire la reine de la susiane et la princesse de pont plus commodement araspe avec cinq cens chevaux prit un chemin un peu detourne de celuy de l'armee et partit mesme un jour auparant ce qui fut cause qu'un envoye d'abradate ne trouva plus la reine sa femme a artaxate ou il estoit venu pour la redemander mais on luy repondit qu'un prince allie des rois de medie qui donnoit protection au ravisseur de la 
 princesse mandane ne devoit rien obtenir a moins que de l'obliger a la rendre auparavant que de partir cyrus fut dire adieu a la reine d'armenie et prendre part a la douleur que la princesse onesile avoit de l'esloignement de son cher tigrane en suite dequoy charge des voeux du roy d'armenie et des acclamations de tout le peuple d'artaxate il en partit pour aller conduire ciaxare jusques a trente stades loing de la route qu'il devoit prendre cette separation fut tendre et touchante de part et d'autre ciaxare luy parla de la princesse mandane en des termes qui luy faisoient connoistre qu'il y avoit autant de part que luy et il luy donna un pouvoir si absolu par toute l'estendue de son empire qu'il ne l'eust pu avoir plus grand mesme apres sa mort le roy d'armenie paya volontairement le tribut qu'il devoit et en offrit encore quatre fois autant pour les frais de cette guerre ce que cyrus refusa se contentant de ce qui estoit legitimement deu cependant le souvenir de mandane fut toute son occupation et toute celle du roy d'assirie durant cette marche et lors qu'ils estoient contraints d'estre ensemble et qu'ils se surprenoient tous deux en cette resverie dont ils s'imaginoient aisement le sujet ils en avoient du chagrin et ils eussent bien voulu chacun en particulier estre seuls a penser a cette princesse ils sceurent en aprochant de capadoce que le prince thrasibule non plus qu'harpage ne s'y estoit point arreste et qu'ariobante luy ayant seulement donne les troupes qu'il avoit pour joindre a celles qu'on luy avoit desja donnees il estoit party en diligence pour aller vers la basse asie l'amour et l'ambition ne luy permettant pas d'attendre que l'on eust fait de nouvelles levees 
 comme cyrus n'avoit que mandane dans le coeur et qu'elle luy avoit ecrit qu'elle s'en alloit a ephese pour en estre pleinement eclaircy il resolut d'y envoyer feraulas deguise scachant bien qu'il ne pouvoit choisir personne qui peust agir avec plus d'adresse plus d'esprit et plus d'affection que luy joint que puis que martesie estoit avecque mandane il y avoit un redoublement d'obligation pour luy a travailler a la liberte de cette princesse il accepta donc cette commission avecques joye et pendant que cyrus tarda en capadoce pour laisser un peu reposer ses troupes et pour s'informer un peu mieux des desseins de cresus il prit le chemin d'ephese apres s'estre travesti sans estre accompagne que d'un esclave seulement le roy d'assirie de son coste y envoya aussi un homme tres fidelle et tres entendu en toutes choses cependant cyrus recevoit des advis de toutes parts des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit a sardis mais quoy qu'on luy dist et quoy qu'on luy mandast on ne parloit point de mandane et on ne disoit point mesme avec certitude ce que cresus vouloit faire durant qu'il estoit en cette peine on luy vint dire que le roy de phrigie venoit le trouver en diligence parce qu'il estoit arrive le matin a sa tente trois estrangers que l'on ne connoissoit pas qui luy avoient apris quelque grande nouvelle du moins a ce que l'on en pouvoit juger par l'emotion qu'il avoit eue en leur parlant un moment apres ce prince entra comme un homme qui avoit en effet de grandes choses dans l'esprit seigneur dit-il a cyrus il est bien juste que je vous parle de vos interests avant que de vous entretenir des miens et que je vous die que je vous amene un 
 homme qui a veu aborder la princesse mandane a ephese et qui vous peut du moins assurer qu'elle n'a pas fait n'aufrage cyrus tout transporte de joye d'entendre le nom de mandane et de scavoir du moins avec certitude ou elle estoit demanda avec empressement au roy de phrigie ou estoit celuy qui luy avoit aporte cette nouvelle de sorte que ce prince le faisant aprocher car il l'avoit amene aveques luy le presenta a cyrus qui le receut avec une douceur qui n'estoit pas moins une marque de son amour pour mandane que de sa civilite naturelle cet homme qui estoit grec et qui se nommoit sosicle estant de fort bonne condition et ayant beaucoup d'esprit respondit a cyrus avec beaucoup de respect et luy aprit fort exactement tout ce qu'il vouloit scavoir de luy il luy dit donc qu'estant a ephese il avoit veu aborder un vaisseau cilicien et qu'il avoit sceu apres au port que le roy de pont estoit dedans qu'en effet il l'en avoit veu descendre et en suitte la princesse mandane que le gouverneur d'ephese avoit logee magnifiquement il luy dit encore que cette princesse estant allee au temple de diane pour faire ses devotions s'estoit mise parmi les vierges voilees qui y demeurent que le roy de pont l'ayant sceu avoit voulu faire effort pour l'en retirer mais que le peuple s'estoit esmeu et ne l'avoit pas voulu souffrir de sorte qu'il avoit falu qu'il se contentast que le gouverneur d'ephese fist faire une garde fort exacte aux portes de la ville et a l'entour de ce temple jusques a ce que l'on eust eu ordre de cresus vers lequel il avoit aussi tost envoye et que les choses estoient en cet estat lors qu'il estoit parti d'ephese cyrus fit encore 
 cent questions a sosicle apres quoy le remerciant de l'avoir tire de la peine ou il estoit il se mit a parler au roy de phrigie en particulier se rejouissant de ce que feraulas pourroit peut-estre luy donner quelque advis favorable puis qu'il ne pouvoit manquer de trouver la princesse comme elle estoit en un lieu maritime cyrus ne jugeoit pas qu'il falust tourner teste de ce coste la se souvenant toujours de l'advanture de sinope et il pensoit qu'il valoit mieux attendre qu'elle fust a sardis y ayant beaucoup d'aparence qu'on l'y conduiroit neantmoins l'impatience qu'il avoit de s'aprocher tousjours davantage d'elle pensa luy faire changer de dessein et prendre celuy de partir a l'heure mesme mais le roy de phrigie luy dit qu'il scavoit encore quelque chose qui l'en devoit empescher et l'obliger d'avoir seulement trois ou quatre jours de patience en effet s'estant mis a luy parler bas il parut bien par le visage de cyrus que ce que ce prince luy disoit le surprenoit extremement et luy donnoit mesme de la joye et de l'esperance le roy d'assirie estant arrive cyrus force par sa generosite et par sa parole luy aprit ce qu'il scavoit de mandane et luy dit fidellement l'estat des choses le roy d'assirie en fut aussi agreablement surpris que luy mais enfin ayant trouve que le roy de phrigie avoit raison et qu'il faloit attendre l'advis qu'il devoit recevoir auparavant que de rien entreprendre cyrus dit en suitte a ce prince qu'il vouloit scavoir plus au long la merveilleuse avanture dont il ne luy parloit qu'en passant n'estant pas juste qu'il ne s'interessast pas autant aux choses qui le touchoient en particulier qu'il faisoit a celles qui le regardoient 
 le roy de phrigie luy dit que sosicle le satisferoit la dessus quand il l'auroit agreable et luy feroit mieux comprendre la cause de l'entreprise dont il faloit attendre l'effet apres cela araspe vint trouver cyrus pour l'advertir que la reine de la susiane et la princesse araminte estoient arrivees le soir auparavant a une petite ville qui n'estoit qu'a quarante stades du camp de sorte que cyrus ne le sceut pas plustost qu'il leur envoya faire compliment et le lendemain il y fut luy mesme suivi seulement d'hidaspe et de quelques autres ne voulant pas y mener le prince phraarte de qui la passion affligeoit araminte mais comme panthee s'estoit trouve mal la derniere nuit il ne vit que la princesse araminte a qui il rendit conte de l'estat des choses scachant bien qu'elle auroit de la joye d'aprendre que peut-estre sans combatre le roy son frere pourroit on finir cette guerre mais comme elle ne pouvoit pas comprendre parfaitement tous les divers interests de ceux qui tramoient la chose a moins que de scavoir toute la vie de deux personnes fort illustres qui en faisoient tout le fondement elle tesmoigna avoir une si forte envie de l'aprendre que cyrus pour la satisfaire luy promit qu'il ne la scauroit luy mesme exactement qu'en sa presence et en effet ayant envoye prier le roy de phrigie de luy envoyer sosicle il le fit au mesme instant de sorte que comme il y avoit encore assez de temps pour luy donner audience parce que cyrus estoit alle de fort bonne heure visiter cette princesse sosicle ne fut pas plustost arrive que le faisant aprocher et le presentant a araminte voila luy dit-il madame celuy qui doit contenter vostre curiosite et la mienne et 
 vous aprendre des choses qui ne sont pas sans doute ordinaires du moins ce que j'en scay desja me semble t'il fort merveilleux je pretens toutefois adjousta cyrus que sosicle vous parle comme si je ne scavois rien du tout de ce qu'il vous doit dire et qu'il n'oublie aucune circonstance de la vie d'une princesse de qui le nom est aussi celebre par sa beaute et par sa vertu que celuy de son amant l'est par son courage et par son esprit apres que la princesse araminte eut joint ses prieres a celles de cyrus sosicle scachant bien qu'il importoit extremement aux personnes a qui il prenoit interest que ce prince s'affectionnast a elles et les protegeast luy obeir avec joye et commenca son discours de cette sorte adressant la parole a la princesse araminte 
 
 
 
 
 histoire de la princesse palmiset de cleandre
 
 
vous serez peut-estre etonnee madame de voir qu'un grec scache si precisement tous les interests de la cour du roy de lydie mais quand je vous auray dit que j'y fus mene a l'age de dix ans et que j'ay eu l'honneur d'estre eleve dans la maison de cresus aupres des princes ses enfans vostre etonnement cessera et je vous seray mesme plus croyable cependant pour vous faire mieux comprendre toutes les choses que j'ay a vous dire il faut que je vous aprenne que mon pere est de l'isle de delos si fameuse par le celebre temple d'apollon quoy que ses predecesseurs fussent originaires de sardis et d'une des premieres familles de cette ville mais enfin diverses avantures qui ne font rien a mon sujet ayant change leur fortune et leur ayant donne un establissement considerable a delos ils y ont tousjours demeure depuis et mon pere y vivoit assez heureusement lors que le desir de voir la patrie de ses peres le fit aller a sardis 
 vous trouverez sans doute encore estrange que je commence mon recit par des choses qui vous semblent prerentement inutiles aux avantures d'une grande princesse mais je vous diray toutesfois que si mon pere ne fust point alle a sardis rien de tout ce que j'ay a vous aprendre ne seroit arrive et que par consequent il faut que vous scachiez et tout ce que je vous ay desja dit et tout ce que j'ay encore a vous dire un matin donc du temps qu'il estoit encore a delos se promenant le long de la mer sur une terrasse qu'il avoit fait faire a un jardin qu'il avoit derriere sa maison et prenant plaisir a regarder toutes ces isles qui environnent celle de delos et qui a cause de leur scituation s'apellent en effet les isles cyclades il vit une barque qui flottoit lentement au gre des vagues ou il ne paroissoit personne dedans qu'une femme qui taschoit de la conduire et qui ne pouvoit pourtant en venir a bout car mon pere voyoit bien que cette barque alloit d'un coste quoy qu'elle fut sous ses efforts pour la faire aller de l'autre estant donc pousse de quelque curiosite et de quelque compassion de voir cette femme si occupee inutilement il obligea quelques mariniers qui estoient assez pres de la d'aller dans un esquif voir ce que c'estoit et en effet ils y furent et trouverent qu'il n'y avoit dans cette barque que cette mesme femme que mon pere voyoit et a ses pieds sur un quarreau de drap d'or un enfant de trois ans admirablement beau et qui sans se soucier du pitoyable estat de sa fortune se mit a sous-rire a ces mariniers des qu'ils aprocherent de la barque ou il estoit la prodigieuse beaute de cet enfant et son action agreable et enjouee firent que tous grossiers qu'ils 
 estoient ils se resolurent de conduire cette barque ou celle qui la guidoit la vouloit mener c'est pourquoy regardant cette femme qui en tenoit le timon ils luy demanderent d'ou venoit qu'elle estoit seule et ou elle vouloit aller mais ils furent estrangement surpris de voir que cette femme estoit muette et ne pouvoit faire autre chose que de leur monstrer delos de la main comme leur voulant dire que c'estoit la qu'elle vouloit qu'ils la menassent neantmoins comme c'estoit mon pere qui les avoit envoyez au lieu de la mener droit au port ils la firent aborder au pied de la terrasse ou il se promenoit et ou il y avoit un escalier par ou l'on pouvoit aller jusques a la mer cette femme qui estoit fort agee s'affligea d'abord de voir qu'ils ne faisoient pas precisement ce qu'elle vouloit mais enfin comme elle fut plus pres voyant bien a la mine de mon pere que ce n'estoit pas un homme a faire outrage a l'enfant qu'elle conduisoit elle se r'assura un peu et par cent signes qu'il n'entendit pas elle luy voulut dire beaucoup de choses tantost elle monstroit cet enfant tantost elle levoit les mains et les yeux au ciel et sans se pouvoir mieux faire entendre et sans entendre ce qu'on luy disoit elle donnoit une compassion extreme elle monstra a mon pere des tablettes de cedre garnies d'or dans lesquelles il y avoit ecrit en grec en assez mauvais caractere et d'une ortographe peu exacte cet enfant est recommande au dieu que l'on adore a delos mon pere voyant donc cet enfant si beau si 
 aimable et si jeune et voyant cette femme si affligee et sans avoir autre dessein a ce que l'on pouvoit juger par ses signes que de se remettre a la providence des dieux n'ayant pour tous biens qu'un petit tableau dont la bordure estoit d'or et d'un travail admirable mais qui ne pouvoit pas quand mesme on l'eust vendue ce qu'elle valoit suffire pour la subsistance de cet enfant et d'elle durant un fort long temps il se resolut d'avoit pitie de l'un et de l'autre et de prendre soin de tous les deux la peinture qui estoit dans cette riche bordure et qui y est encore represente une jeune personne mais belle admirablement habillee comme on peint quelquesfois venus couchee sur un lict de roses avec cette difference pourtant qu'il y a une draperie merveilleuse qui la couvre presques toute et qui ne luy laisse qu'une partie de la gorge descouverte aupres d'elle l'amour est represente sans bandeau qui se joue avec son carquois et ses fleches et au bas de ce tableau il y a deux vers grecs qui disent l'arc et les traits du fils que tout craint et revereblesseront moins de coeurs que les yeux de la mere cette femme muette en monstrant ce tableau a mon pere luy fit comprendre par ses signes qu'il le faloit garder soigneusement mais il n'eut pas plustost jette les yeux dessus qu'il remarqua que le cupidon qu'on y voyoit represente estoit le portrait de ce jeune enfant que l'on avoit trouve dans la barque ainsi il ne douta point apres avoir leu cette inscription que le visage de cette venus ne fust celuy de la mere et que ce tableau n'eust este fait de cette sorte par galanterie 
 si bien que trouvant quelque chose de fort extraordinaire en cette avanture et la compassion comme je vous l'ay desja dit attendrissant son coeur il fit entendre par des signes a cette femme que si elle vouloit demeurer dans sa maison avec l'enfant qu'elle conduisoit il en prendroit soin et en seroit bien aise comme elle ne pouvoit pas mieux faire elle y consentit et comme mon pere estoit veuf et qu'il n'avoit que moy d'enfans il ne fut mesme pas marri de me donnee cette nouvelle compagnie proportionnee a mon age car je n'avois que cinq ans en ce temps la il fit donc entrer cette femme et cet enfant dans sa maison et congedia ces mariniers qui eurent la barque de la muette pour leur peine cependant mon pere durant quelques jours ne faisoit autre chose que de tascher de s'eclaircir de ce que c'estoit que cette avanture sans le pouvoir faire car plus cette femme luy faisoit de signes moins il en comprenoit le sens il serra soigneusement le petit tableau et les tablettes qu'elle luy confia et il fit mesme mettre le quarreau de drap d'or sur lequel estoit cet enfant dans la barque en lieu ou il peust estre conserve il luy fit aussi donner d'autres habillemens afin de pouvoir garder les tiens dans la pensee qu'il eut que toutes ces choses pourroient peut estre quelque jour servir a sa reconnoissance il observa aveque soing le begayement de cet enfant qui prononcoit desja quelques paroles mais il n'y put rien discerner assez nettement pour en pouvoir tirer la connoissance de sa patrie car il y en avoit quelques unes greques et quelques autres qui ne l'estoient pas a quelques jours dela cette femme muette mourut recommandant de telle sorte cet enfant a 
 mon pere par des signes et par des larmes qu'il se resolut en effet d'avoir mesme soing de luy que de moy comme il s'imagina bien que la barque dans laquelle cet enfant avoit este trouve veu comme elle estoit faite ne pouvoit estre venue que de quelqu'une des isles cyclades il eust bien voulu les visiter toutes pour tascher de descouvrir a qui il apartenoit mais comme il y en a tant il n'eust pas este aise d'en faire une recherche exacte il ne laissa pas toutesfois d'envoyer expres a quelques unes et de se faire informer a la plus grande partie des autres par des marchands de delos qui y avoient commerce si l'on n'y scavoit rien de cette avanture mais ce fut inutilement cependant ne scachant pas le veritable nom de cet enfant il luy donna celuy de cleandre qu'il aimoit a cause d'un fils qu'il avoit eu qui l'avoit porte et qui estoit mort depuis peu de temps je ne m'amuseray point a vous dire les soings que mon pere eut du jeune cleandre pour qui il conceut une amitie qui n'estoit gueres differente de celle qu'il avoit pour moy mais je vous diray seulement que comme cet enfant inconnu estoit recommande au dieu que l'on adore a delos qui est celuy de toutes les sciences mon pere luy fit en effet apprendre tous les choses qu'apollon luy-mesme eust pu enseigner ainsi on peut assurer sans mensonge que cet enfant fut un prodige et que des sa cinquiesme annee il ne venoit point d'estrangers a delos qui n'eussent la curiosite de voir le jeune cleandre car outre qu'il avoit une beaute admirable il avoit desja un esprit si merveilleux et une memoire si extraordinaire que cela le faisoit passer pour un miracle nous vivions ensemble durant ce temps la comme si nous eussions 
 este freres mon pere ainsi que je vous l'ay dit ne faisant presques aucune difference de luy a moy disant a ceux qui luy en parloient et qui y trouvoient quelque chose d'estrange que nous luy avions tous deux este donnez par les dieux et qu'ainsi il ne devoit point faire de distinction entre nous cleandre pouvoit donc avoir huit ans et moy dix lors que l'on trouva dans la terre une vieille lame de cuivre ou estoit gravee une ancienne prediction qui disoit en faisant parler jupiter j'ebranleray delos immobile qu'elle est or madame vous scavez sans doute que tout le monde croit que cette isle a este long-temps flottante et que l'on croit aussi qu'elle n'est devenue ferme que depuis que latone y accoucha d'apollon et de diane de sorte que cette prediction fit croire a tout le peuple que cette isle redeviendroit flottante comme autrefois si bien que l'epouvante prit d'une telle facon a tous ceux qui l'habitoient qu'elle pensa devenir deserte mon pere fit tout ce qu'il put pour r'assurer les esprits car il estoit des plus considerables de l'isle mais il ne luy fut pas possible et il falut plus d'une annee entiere auparavant que cette frayeur fust dissipee cependant comme en ce temps la il vint a delos un ambassadeur de cresus qui venoit aporter des offrandes au temple d'apollon et que par quelques gens de sa suitte mon pere qui se nomme timocreon receut des lettres de quelques-uns de ses parents qui demeurent a sardis il se resolut de s'y en aller avec cet ambassadeur tant pour future le violent desir qu'il 
 avoit de voir l'ancienne patrie de ses peres que pour laisser dissiper la frayeur que les habitans de delos avoient dans l'ame et qui les avoit presques tous dispersez dans toutes les isles cyclades mais comme mon pere ne pouvoit se resoudre d'abandonner ny cleandre ny moy il nous mena avecques luy et ayant demande passage a cet ambassadeur de cresus qui s'apelle menecee nous nous embarquasmes dans son vaisseau pendant cette navigation il se fit une amitie assez estroite entre mon pere et cet ambassadeur car s'il m'est permis de parler si advantageusement de celuy qui m'a donne la vie il est certain que timocreon n'est pas un homme ordinaire mais ce qu'il y eut d'admirable fut que menecee trouva tant de charmes en la personne du jeune cleandre qu'il ne pouvoit durer sans le voir et il fut tout le divertissement du voyage d'abord menecee creut que nous estions freres mais mon pere l'ayant detrompe et luy ayant apris de quelle facon il avoit trouve cleandre cela redoubla son admiration ne pouvant assez s'etonner de la conduite des dieux en de certaines rencontres et comme naturellement l'esprit des hommes aime les choses extraordinaires et qui ont de la nouveaute menecee aima encore plus cleandre qu'il ne faisoit auparant qu'il sceust la maniere dont il estoit venu a delos comme nous fusmes abordez a une ville d'ionie ou cet ambassadeur avoit a faire nous fusmes apres par terre a sardis ou mon pere fut receu de tous ceux a qui il avoit l'honneur d'apartenir avec toute sorte de civilite et de temoignages de joye cependant des le lendemain qu'il fut arrive menecee luy envoya dire que le roy le vouloit voir et qu'il vouloit 
 mesme qu'il luy menast cleandre et qu'il m'y menast aussi mais madame auparavant que de m'engager davantage dans mon recit il faut que je vous die en quel estat estoit la cour de lydie en ce temps la et que vous scachiez que cresus avoit deux freres dont l'un se nommoit antaleon et l'autre mexaris qui estoit encore fort jeune de plus ce prince avoit deux fils et une fille l'aine de ses enfans qui se nommoit atys pouvoit avoit alors onze ou douze ans et le second qui est muet et qui se nomme myrsile en avoit bien neuf ou dix la princesse palmis sa fille n'en avoit que cinq ou six mais toutesfois des ce temps la elle estoit desja un miracle de beaute comme la cour ne faisoit que de quitter le deuil de la reine de lydie quand nous arrivasmes a sardis il y avoit desja longtemps que l'on n'y avoit eu de divertissemens publics jusques a une course de chevaux que l'on faisoit le jour mesme que menecee presenta mon pere au roy et m'y mena aussi avec cleandre puis que vous n'ignorez pas sans doute la prodigieuse richesse de cresus ny sa magnificence je ne vous representeray point la somptuosite de son palais mais je vous diray seulement que cleandre et moy qui estions alors en un age ou tout ce qui brille aux yeux plaist a l'esprit fusmes charmez de la veue de tant d'or et de tant de richesse que nous vismes dans toutes les chambres ou nous passasmes d'abord cresus fut ravy de la beaute de cleandre de sa grace et de sa hardiesse mais plus encore de cent reponses agreables qu'il luy fit lors qu'il se mit a luy parler car comme il luy demanda ce qu'il luy sembloit de son palais ce hardy enfant luy repondit qu'il le trouveroit assez beau pour un temple et qu'il le trouvoit trop beau pour un 
 palais ne luy semblant pas juste qu'apollon que son adoroit a delos n'eust pas tant d'or que luy qui n'estoit qu'un homme si ce n'estoit adjousta t'il qu'il eust encore plus de vertus et plus de pouvoir qu'appollon cette reponse sur prenant cresus il le fit aprocher de luy et le mena dans une galerie d'ou il devoit voir la course de chevaux que l'on devoit faire devant luy dans une grande place qui est au dessous de cette galerie dans laquelle estoit toute la cour avec les jeunes princes et la petite princesse palmis que cleandre regarda fort attentivement cependant cresus qui se divertissoit aux choses que disoit cleandre luy fit encore cent questions et entre les autres luy demandant s'il ne prenoit pas plaisir a voir ces courses de chevaux il luy repondit qu'il en prendroit bien davantage a les faire luy mesme qu'a les regarder mais luy dit cresus que feriez-vous du prix que l'on donne si vous l'aviez remporte et que feriez-vous au contraire si vous ne le remportiez pas si je ne le remportois pas dit-il tans hesiter j'en mourrois de depit et si je le remportois je viendrois l'offrir a la princesse vostre fille que je voy aupres de vous enfin madame que vous diray-je cleandre satisfit si fort le roy qu'il voulut que luy et moy fussions mis aupres des princes ses enfans et connoissant mesme la capacite de mon pere il voulut aussi qu'il s'attachait a leur service ainsi il falut qu'il donnast ordre de faire transporter de delos a sardis tout ce qui estoit de nature a l'estre et qu'il se resolust a demeurer en lydie de m'amuser a vous dire madame toutes les premieres annees de la vie de cleandre ce seroit abuser de vostre patience et perdre un temps que je pourray mieux employer a vous raconter les 
 actions heroiques qu'il a faites qu'a vous depeindre l'agrement de son enfance je vous diray toutes fois en general que jamais personne n'a mieux reussi que luy en tous les exercices du corps ny plus parfaitement apris tout ce qu'on luy a enseigne pour luy former l'esprit et le jugement le prince atys au service duquel il fut particulierement attache et qui estoit assurement un des plus beaux princes du monde l'aima avec une tendresse qui n'eut jamais de semblable et le prince myrsile tout muet qu'il est luy a tousjours tant donne de marques d'affection qu'il n'en pouvoit pas souhaiter davantage car madame ce prince muet ne l'est pas comme les autres muets le sont parce que l'impossibilite qu'il a de parler ne luy vient pas de ce qu'il est sourd mais de quelque empeschement qu'il a a la langue ainsi entendant tout ce que l'on dit il comprend aussi bien les choses que s'il parloit de sorte que tout muet qu'il est il y a peu de gens au monde qui ayent plus d'esprit qu'il en a et cela estant de cette facon il n'eust pas este possible qu'il n'eust point aime cleandre mais quoy qu'atys et myrsile fussent admirablement bien faits si faut-il pourtant advouer que cleandre avoit encore quelque chose de plus grand qu'eux dans l'air du visage et que quoy qu'il parust bien au dessous d'eux par sa condition il estoit beaucoup au dessus par sa mine il eut donc fort peu de temps l'amour du peuple l'admiration des honnestes gens l'inclination de toutes les dames et la faveur des princes de la jeune princesse et du roy mais ce qu'il y eut de plus admirable fut que l'on remarqua toujours en cleandre que quoy que la fortune fist pour luy il paroissoit encore estre infiniment au dessus 
 de ses plus grandes faveurs ce n'en pas qu'il les meprisast mais c'est qu'il en usoit bien et que sans les chercher par des voyes lasches et basses il les possedoit sans orgueil et sans vanite et en faisoit part a tous ceux qui le meritoient avec autant de liberalite que s'il eust este roy comme celuy dont il recevoit ces graces dans les commencemens de nostre illustre servitude toutes les fois que cleandre alloit de la part des princes faire quelques compliments a la jeune princesse leur soeur cette admirable petite personne luy demandoit tousjours cent choses tantost s'il ne s'ennuyoit point a sardis une autrefois si le temple de delos estoit plus magnifique que ceux qu'il voyoit en lydie et luy faisant cent autres semblables questions on remarquoit aisement que cleandre plaisoit a cette jeune princesse car lors que les princes luy envoyoient quelques autres de ceux qui estoient nourris aupres d'eux elle se contentoit de repondre a ce qu'ils luy disoient de la part de leurs maistres sans faire une plus longue conversation il est vray que cela n'arrivoit gueres souvent car cleandre estoit si soigneux de se monstrer aux princes quand il jugeoit qu'ils auroient quelque chose a mander a la princesse leur soeur qu'il estoit presques le seul qui y alloit et de cette sorte il n'y avoit presques point de jour qu'il ne luy parlast la grande disproportion qu'il y avoit de cleandre a la princesse palmis fit que sa gouvernante ne trouva point mauvais qu'elle parlast plus a luy qu'aux autres ainsi tant que son enfance dura il fut le plus heureux du monde a toutes choses puis que rien ne s'opposoit a tout ce qui luy pouvoit plaire nous vecusmes donc de cette sorte jusques a sa quinziesme annee que 
 quelques subjets de cresus se rebellerent si bien qu'il falut aller a la guerre contre eux ou cleandre fit des choses si surprenantes qu'elles paroistroient incroyables a tout autre qu'a l'illustre cyrus qui ne peut sans doute pas croire qu'il y a t de l'impossibilite a estre jeune et extraordinairement brave tout ensemble apres les grandes actions qu'il a faites aussi cleandre le parut il de telle sorte aux yeux de toute l'armee que l'on commenca a ne parler pas moins de son courage que jusques alors on avoit parle de sa beaute de son esprit et de son adresse il receut mesme une blessure favorable au bras gauche en voulant s'opposer a un des ennemis qui vouloit fraper le prince ce qui redoubla encore sa faveur aupres de cresus si bien que lors que nous retournasmes a sardis apres avoir sousmis ces peuples rebelles on commenca de ne regarder plus cleandre comme un agreable enfant mais comme un fort honneste homme car encore qu'il fust tres jeune comme il avoit autant de sagesse de jugement et de discretion que l'age et la raison en peuvent donner a qui que ce soit et que l'on ne voyoit en luy de la jeunesse que ce qui la rend aimable sans en avoir pas un des deffauts on ne vescut plus aussi aveques luy comme l'on a accoustume de vivre avec les autres jeunes gens durant les premieres annees qu'ils voyent le monde et qu'ils sont de la conversation au contraire au retour de cette campagne on traita tout a fait le jeune cleandre en homme tres raisonnable la princesse mesme qui avoit alors treize ans commenca de parler a luy avec un peu moins de liberte et a le traiter moins familierement quoy que ce fust toujours avec les mesmes bontez en ce temps-la le 
 prince atys qui avoit dix-neuf ans devint amoureux d'une personne qui estoit a la cour qui se nomme anaxilee et comme cleandre estoit son plus cher favory il le fit confident de sa passion et luy descouvrit le fonds de son coeur cette personne est assurement fort belle mais elle estoit d'une condition si disproportionnee a la qualite du prince de lydie qu'il jugeoit bien que cresus n'approuveroit pas qu'il en fist l'amoureux ouvertement et qu'il s'y attachast aux yeux de toute la cour c'est pourquoy il taschoit de deguiser ses sentimens et de paroistre fort civil et fort galant aupres de toutes les dames en general afin de cacher sa veritable inclination au roy son pere cleandre ne fut donc pas peu occupe durant quelque temps il est vray que ce n'estoit pas son plus grand tourment car madame il faut que vous scachiez qu'au retour du roy a sardis la princesse de lydie parut si admirablement belle a cleandre qu'elle eut pour luy toutes les graces de la nouveaute estant certain que quand il ne l'eust jamais veue il n'en eust pas este plus surpris et certes il avoit raison puis que pendant les dix mois que la guerre avoit dure elle estoit encore si prodigieusement embellie que tout le monde estoit contraint d'advouer que l'on n'avoit jamais rien veu de si beau de sorte que comme elle n'avoit pas moins d'esprit que de beaute il ne faut pas s'estonner si l'ame de cleandre ne put resister a une passion dont la cause estoit si puissante la sienne eut cela d'extraordinaire qu'il commenca d'aimer sans esperance et l'amour s'empara de son coeur malgre luy sans qu'il luy fust possible de luy resister il y avoit alors a sardis un prince nomme artesilas qui devint aussi fort 
 amoureux de la princesse palmis mais qui dans sa passion avoit aussi quelques sentimens ambitieux ainsi on eust dit que l'amour avoit pris naissance a la guerre car au retour de celle que nous avions faite la cour changea de face entierement et ce ne furent plus que des festes et des parties de galanterie qui durant quelque temps rendirent le sejour de sardis fort agreable mais vers la fin de l'hyver on reparla de guerre contre les misiens et en effet le printemps ne fut pas plustost venu que cresus se remit en campagne et l'este tout entier fut employe a faire deux sieges et a donner deux batailles ou cleandre se signala encore de telle sorte qu'estant party de sardis simple volontaire il y revint lieutenant general sous le prince atys qui commanda l'armee vers la fin de la campagne en l'absence de cresus que quelque incommodite avoit oblige d'en partir j'ay sceu depuis par une personne qui est a la princesse et qui est ma parente qu'elle eut une joye extresme de la bonne fortune de cleandre disant a tout le monde qu'elle avoit tousjours bien preveu que ce ne seroit pas un homme ordinaire apres avoir donc vaincu les misiens les chalibes et les mariandins qui s'estoient joints a eux nous revinsmes encore a sardis ou cleandre commenca d'estre considere d'une autre sorte car bien qu'il fust le mesme qu'il estoit auparavant neantmoins suivant la foiblesse ordinaire presque de tous les hommes qui font une grande difference entre la vertu malheureuse et la vertu en prosperite non seulement tout le peuple mais mesme tous les plus honnestes gens vescurent avecques luy d'une autre maniere et il vescut luy mesme d'une autre sorte car comme il devenoit tous les jours plus 
 amoureux parce que la princesse devenoit en effet tous les jours plus belle et plus aimable il estoit aussi plus chagrin comme je m'aperceus aisement de cette melancolie et que je n'en voyois point de cause raisonnable je le suppliay de vouloir m'en dire le sujet et je pris cette liberte parce que je changement de sa fortune n'en ayant point aporte dans son coeur il m'aimoit encore autant qu'il m'avoit jamais aime toutesfois il ne m'acorda pas d'abord ce que je luy demandois et il falut qu'il fust estrangement presse par sa douleur pour se resoudre a m'advouer qu'il aimoit et qu'il aimoit la princesse palmis il est certain que je le pleignis extremement d'avoir une passion dans l'esprit qui ne luy pouvoit raisonnablement permettre d'esperer veu l'ignorance ou il estoit de ce qu'il estoit ne je fis donc tout ce que je pus pour tascher de le guerir d'un mal qui luy plaisoit quoy qu'il en fust fort tourmente et je luy representay cent fois que pouvant estre fort heureux c'estoit une estrange chose que de se rendre soy mesme volontairement infortune mais quoy qu'il advouast que j'avois raison il ne pouvoit pourtant faire autrement au lieu de combattre son amour aveques violence il l'entretenoit aveques soing car il voyoit la princesse le plus souvent qu'il pouvoit il luy parloit toutes les fois qu'il en trouvoit l'occasion il luy rendoit tous les services dont il se pouvoit adviser et s'enchaisnant luy mesme s'il faut ainsi dire il gemissoit sous la pesanteur de ses fers sans oser se plaindre ouvertement et tout heureux qu'il estoit en apparence il estoit pourtant fort malheureux en effet car quand il venoit a penser qu'il ne scavoit point ce qu'il estoit et qu'il y avoit lieu de croire 
 qu'il ne le scauroit jamais son chagrin devenoit insuportable qu'il n'estoit pas maistre de son esprit et il me disoit des choses si touchantes que je n'estois gueres moins afflige que luy cependant le prince atys de qui la condition n'estoit guere moins considerable a la belle anaxilee que son merite et son affection en fut si favorablement traite qu'il lia une amitie assez estroite avec elle quoy que fort innocente et jusques au point qu'il ne songeoit plus qu'a bien cacher cette secrette intelligence qui estoit entre eux non seulement aux yeux de cresus mais a ceux de toute la cour si bien que ce prince qui croyoit aveque beaucoup d'aparence avoir un pouvoir absolu sur l'esprit de cleandre pensa que le mieux qu'il pouvoit faire pour tromper tout le monde estoit de l'obliger a feindre d'estre amoureux d'anaxilee de sorte que l'envoyant querir un matin et l'entretenant en particulier mon cher cleandre luy dit-il je ne scaurois estre heureux sans vous et si vous ne m'aidez a couvrir ma veritable passion en faisant semblant d'en avoir pour anaxilee je me pourray cacher mon bonheur que vous scavez bien qui sera destruit des qu'il sera descouvert c'est pourquoy je vous conjure de vouloir agir avec elle comme si vous l'aimiez esperdument afin que toute la cour le croye car si vous le faites luy dit-il en l'embrassant je seray le plus heureux de tous les hommes puis que non seulement toute la cour croira sans peine que je ne songe point a elle mais que le roy et la princesse ma soeur croiront encore que vous en serez aime ainsi vous demandant un office qui vous donnera de la gloire j'espere que vous ne me le refuserez pas si vous aimiez quelque chose luy dit-il je n'aurois 
 garde de vous faire cette priere mais n'ayant pas remarque que vous ayez aucun attachement a la cour je ne mets pas mon bonheur en doute seigneur luy repliqua cleandre fort surpris et fort afflige de ce que le prince luy disoit je scay si peu deguiser mes sentimens que je craindrois de descouvrir les vostres en les voulant cacher et puis adjousta-t'il esperant de pouvoir tourner la chose en raillerie comment croyez vous qu'un homme que vous dites vous mesme qui n'a jamais rien aime peust persuader aisement qu'il aimeroit croyez moy seigneur dit-il en sous-riant pour pouvoir faire croire que l'on est amoureux il faut avoir tesmoigne l'estre en quelque autre rencontre et je ne pense pas qu'il y ait un homme au monde si peu propre que moy a l'employ que vous me voulez donner vous avez tant d'esprit et tant d'adresse luy repliqua le prince de lydie que vous vous en aquiterez admirablement car enfin il ne faut que parler tres souvent a anaxilee et principalement quand il y aura bien du monde et que la princesse ma soeur y sera comme sa conversation est agreable et que vous luy parlerez de moy que vous ne haissez pas j'espere qu'il ne vous ennuyera point avec elle mais mon cher cleandre je vous prie afin que la chose face plus viste un grand esclat et vienne plus promptement a la connoissance du roy que vous faciez en sorte que la princesse ma soeur s'apercoive le plustost qu'il vous sera possible des soings que vous rendrez a anaxilee cleandre rougit au discours du prince et parlant plus serieusement qu'il n'avoit fait vous n'ignorez pas seigneur luy dit-il que je mourrois avec joye pour vostre service si 
 l'occasion s'en presentoit mais si je puis le dire sans crime et sans vous fascher je ne pense pas que je puisse faire ce que vous souhaitez de moy quoy cleandre reprit le prince un peu etonne vous ne pouvez parler souvent a une des plus belles personnes du monde pour l'amour de moy est-ce que vous craignez d'en devenir amoureux nullement seigneur repondit-il et je scay trop le respect que je vous dois mais j'ay une aversion si sorte au deguisement que je suis persuade que je ferois fort mal ce que vous m'ordonnez si je l'entreprenois entreprenez-le du moins reprit le prince si vous ne voulez me desobliger ou dites moy ingenument ce qui vous en empesche car estant persuade comme je le suis que vous avez beaucoup d'affection pour moy et scachant de certitude que vous n'avez pas l'esprit bizarre il faut bien de necessite qu'il y ait quelque raison cachee qui face vostre resistance en verite seigneur repliqua cleandre je ne scaurois vous dire d'autre excuse que celle que je vous ay desja dite ne seroit ce point adjousta le prince que je me serois trompe lors que j'ay creu que vous n'aimiez rien et ne seroit-il point vray que vous aimeriez quelque belle personne a qui vous craindriez de donner de la jalousie si cela est poursuivit-il advouez le moy sincerement parce que si vous estes assez bien avec elle pour luy confier un secret je consentiray que vous luy disiez le mien et de cette sorte vous cacherez vostre passion aussi bien que la mienne car je ne doute pas si vous aimez que ce ne soit une personne fort raisonnable que si vous n'estes pas encore en ces termes la aupres de celle qui vous a assujetty dites encore la chose avec la mesme sincerite et je 
 vous laisseray en repos cleandre se trouva alors estrangement embarrasse et s'il ne fust arrive du monde qui rompit cette fascheuse conversation je ne scay comment il eust pu repondre a un discours si prenant sans donner beaucoup de marques de l'agitation de son ame au prince de lydie mais artesilas luy estant venu faire une visite cleandre eut le temps de songer avec un peu plus de loisir aux choses qu'il avoit a dire puis que de tout ce jour la atys ne put avoir la liberte de renouer cette conversation de sorte que cleandre me cherchant et me menant promener dans les jardins du palais il me raconta ce qui luy estoit arrive mais avec des termes si expressifs pour me depeindre l'inquietude ou il avoit este pendant le discours du prince de lydie que j'en avois moy mesme l'ame a la gehenne car imaginez-vous bien me disoit-il la bizarrerie de cette avanture qui fait que j'aime passionnement une personne a qui je n'en ose donner aucune marque et qui fait en suite que l'on mordonne de donner cent mille preuves d'affection a une autre que je n'aimeray jamais et ce qui est le plus estrange c'est que l'on veut que j'en use ainsi principalement afin que la personne que j'adore croye que je suis amoureux d'une fille que je n'aime point que je ne scaurois aimer et que mesme on ne voudroit pas que j'aimasse ha fortune s'ecrioit-il c'est bien assez que j'aye le malheur d'aimer une princesse a qui je n'oserois le dire sans que j'aille encore moy mesme luy persuader que je suis amoureux d'une autre mais puis que vous ne luy oseriez dire vostre passion repris-je et que selon les apparences vous ne la luy direz jamais je ne trouve pas qu'il vous doive beaucoup importer 
 de ce qu'elle pensera de vous ha socicle s'ecria t'il encore vous ne scavez sans doute point aimer car si cela estoit vous comprendriez que quand un esclave charge de fers et le plus respectueux du monde aimeroit une reine il l'aimeroit pourtant avec cet innocent desir qu'elle peut deviner sa passion et puis qu'il vous faut decouvrir le fonds de mon coeur me dit-il voila mon cher sosicle l'unique terme de tous mes desirs je scay bien adjousta l'afflige cleandre qu'a moins que de perdre absolument la raison je ne dois jamais songer a entretenir palmis de l'amour que j'ay pour elle mais je scay bien aussi qu'a moins qu'elle cesse de me voir il faudra dans la suite du temps qu'elle devine une partie des sentimens que j'ay pour elle que si cela estoit il me semble mon cher sosicle que je serois heureux cependant on veut que je mette moy mesme un obstacle invincible a la seule felicite que je me suis proposee car comment la princesse pourroit-elle deviner que je suis amoureux d'elle si elle me le croyoit d'anaxilee ha non non je ne me scaurois resoudre a obeir au prince et quand je le luy promettrois je ne luy pourrois pas tenir ma parole mais luy dis-je si vous l'irritez ne songez-vous point qu'il est frere de palmis et que sans luy dire le veritable sujet de pleinte qu'il aura contre vous il luy parlera peut-estre a vostre desadvantage que voulez-vous que j'y face me repondit-il je voudrois du moins luy dis-je advouer au prince que je serois amoureux sans luy nommer la personne qui m'auroit assujetty mais repliqua-t'il ne jugez-vous pas que je dois autant craindre qu'atys decouvre ma passion que je dois desirer que la princesse palmis la devine ne disant point 
 le nom de celle que vous aimez luy dis-je il me semble que vous ne hazardez rien le hazarderois tout repliqua-t'il car de la facon dont j'adore cette admirable personne je n'aurois pas plustost advoue au prince que j'aime que la confusion que j'en aurois luy decouvriroit mon secret et luy feroit voir malgre moy l'image de l'adorable palmis dans le fonds de mon coeur ou je la cache ce n'est pas que je ne scache bien a mon grand regret qu'il y a si peu d'apparence a la chose qu'elle n'est peut-estre pas si aisee a soupconner que je me l'imagine mais puis que ce prince scait par sa propre experience que l'on peut aimer une personne beaucoup au dessous de soy il pourroit aussi aisement croire que l'on en peut aimer une beaucoup au dessus et puis ne s'offenceroit-il pas que je luy fisse un secret de la cause de mon amour luy qui me decouvre si confidemment la sienne en un mot parce que je scay la chose il me semble qu'il la scauroit et cette confidence que je ne ferois qu'a demy me semble trop dangereuse je luy en ferois donc une fausse luy dis-je encore et je luy nommerois quelque autre personne de la cour mais sosicle me repondit-il le moyen que le prince croye que je suis amoureux de cette personne s'il voit que je ne luy parle pas souvent et si je luy parle souvent le moyen que la princesse ne s'imagine pas que je l'aime enfin apres avoir bien raisonne sur cette bizarre avanture nous nous separasmes sans rien resoudre et le lendemain au matin cleandre se trouva aussi embarrasse a repondre au prince que s'il n'eust point eu de temps a s'y preparer de sorte qu'atys ne pouvant penetrer dans le fonds du coeur de cleandre eut l'esprit un peu irrite 
 de voir qu'il ne pouvoit l'obliger a ce qu'il souhaitoit de luy ce n'est pas qu'en le luy refusant cleandre ne luy dist les choses du monde les plus tendres mais comme il ne luy disoit point de raison et qu'il estoit amoureux il sentoit tres vivement le refus qu'il luy faisoit et sentoit beaucoup moins les temoignages d'affection qu'il luy rendoit par ses paroles atys cessant donc de presser cleandre garda pourtant dans son coeur un petit ressentiment qui fit que durant quelques jours il le traita avec plus de froideur qu'a l'ordinaire si bien qu'il y en eut un assez grand bruit dans la cour comme la princesse palmis estimoit fort cleandre elle demanda au prince son frere d'ou venoit ce changement la mais il luy repondit si ambigument qu'elle n'y put rien comprendre de sorte que cleandre estant alle chez elle une heure apres elle se mit a le presser si fort de luy aprendre ce qu'il y avoit entre le prince et luy qu'il ne fut gueres moins embarrasse a repondre a la princesse palmis qu'il l'avoit este a repondre au prince de lydie il avoit beau luy dire qu'il ne scavoit point la cause de sa disgrace et qu'il se contentoit de scavoir qu'il n'avoit jamais manque au respect qu'il devoit au prince elle n'en estoit pas satisfaite la chose alla mesme si loing que cresus en entendit parler et demanda au prince son fils par quelle raison il ne vivoit plus avecque cleandre comme auparavant a quoy ne pouvant pas bien respondre parce qu'il n'avoit garde de luy en oser dire la cause cresus luy fit une grande lecon contre l'inconstance de ceux qui changent de sentimens sans sujet luy commandant de n'agir plus de cette sorte cependant il arriva que le prince atys et anaxilee eurent un demesle 
 ensemble de si grande importance que ce prince qui estoit violent de son naturel rompit avec elle assez brusquement et prit la resolution de la quitter pour toujours or comme le secret en amour n'est jamais bien exactement observe que tant que la passion qui l'a fait naistre dure le prince atys qui n'avoit rien plus aprehende au monde pendant qu'il avoit aime anaxilee sinon que la princesse palmis sceust sa passion n'eut pas plutost rompu avec cette fille qu'il eut une envie extreme de raconter son avanture a la princesse sa soeur et d'autant plus qu'il ne scavoit pas trop bien a qui en parler parce qu'il n'avoit jamais ouvert son coeur qu'a cleandre a qui il ne parloit pas encore avecque sa franchise ordinaire de sorte qu'estant un jour seul avec la princesse palmis et venant insensiblement a reparler avec elle de son changement pour luy ce prince commenca de luy raconter sa foiblesse pour anaxilee et la cause de sa froideur pour cleandre et s'etonnant luy mesme de se trouver si change en peu de temps imaginez-vous luy disoit-il que lors que cleandre me refusa de feindre d'aimer anaxilee et qu'il m'en donna de si mauvaises excuses j'en eus un si sensible depit et je comprenois si peu me devoir jamais trouver en termes d'avoir la liberte de vous parler d'une chose que je voulois vous cacher avec tant de soing en ce temps la que je n'eusse jamais creu vous devoir un jour entretenir de mes folies cependant j'avoue que vous me faites aujourd'huy grand plaisir de souffrir que je vous les raconte car encore que je n'aye plus dans l'esprit la mesme aigreur que j'avois alors pour cleandre et qu'au contraire je sente bien que je l'aime encore cherement 
 neantmoins comme je ne voy pas bien precisement par quelle raison il m'a resiste avec une opiniastrete si grande je vous advoue que j'ay quelque peine a me resoudre de parler avecques luy de la mesme chose qui nous avoit mis mal ensemble ainsi ma chere soeur je ne vous suis pas peu oblige de ce que vous m'ecoutez favorablement ce n'est pas repondit la princesse sans soupconner que cleandre fust amoureux d'elle pour me decharger de vostre confidence que je vay vous dire que vous ne devez a mon advis point vouloir de mal a cleandre de ce qu'il vous a refuse mais c'est parce qu'en effet je croy qu'il n'est pas si coupable que vous pensez et qu'il ne vous resista que parce qu'il est amoureux car enfin je scay qu'il a une passion pour vostre service la plus grande que l'on puisse avoir ainsi il faut necessairement conclurre qu'il ne s'est oppose aux volontez de son maistre que pour ne nommer point sa maistresse mais puis que je luy nommois la mienne reprit le prince pourquoy me faire un secret de son affection c'est parce repliqua-t'elle en riant que peut-estre cleandre est plus discret amant que vous et puis a vous dire la verite il est plus ordinaire et plus seur que le prince confie son secret a son favory qu'il ne l'est au favory de confier le sien a son maistre mais ma soeur luy repondit-il si cleandre estoit amoureux le moyen que l'on ne s'en aperceust pas comme je scay adjousta la princesse qu'il a grande impatience de se revoir avecques vous aux mesmes termes ou il estoit auparavant sa disgrace il faut que je luy propose de faire sa paix a condition qu'il nous dira confidemment qui il aime ou du moins qu'il nous advoue precisement 
 s'il est vray qu'il aime quelque chose comme la princesse disoit cela et qu'en effet poussee par un sentiment dont elle ne scavoit pas elle mesme la cause elle souhaitoit passionnement de scavoir si cleandre aimoit et qui il aimoit il entra dans sa chambre de sorte que voulant se divertir contenter sa curiosite et remettre cleandre tout a fait bien avecque le prince elle l'appella et comme il se fut aproche cleandre luy dit elle j'ay trouve le prince mon frere si dispose a vous redonner son amitie toute entiere que j'ay este bien aise de vous dire promptement une nouvelle que j'ay creu qui vous seroit agreable mais j'ay mis une condition a cet accommodement que je m'imagine que vous ne ferez pas difficulte d'observer je n'appelleray jamais madame repliqua-til d'un arrest que vous aurez prononce et je m'estime si criminel d'avoir despleu a un prince pour qui je voudrois mourir qu'il n'est point de punition que je ne souffre sans en murmurer ce que je veux de vous presentement dit elle en rougissant malgre qu'elle en eust est que vous advouiez au prince mon frere et a moy s'il n'est pas vray que ce qui vous obligea a luy refuser de feindre d'aimer anaxilee fut que vous craignistes de donner de la jalousie a quelque belle personne que nous ne pouvons deviner quoy madame repondit cleandre fort surpris vous scavez aujourd'huy ce que le prince vouloit vous cacher avec tant de soing dans le temps que j'eus le malheur d'estre contraint de luy refuser ce qu'il souhaittoit de moy ouy interrompit atys elle le scait et c'est ce qui vous doit assurer que je ne reveleray vostre secret a personne car puis que je le luy ay dit c'est une marque que 
 je n'aime plus anaxilee et cela estant vous devez estre assure qu'il n'y a que la princesse ma soeur en toute la terre a qui je voulusse confier une chose de cette nature seigneur repliqua cleandre apres s'estre un peu remis je suis bien aise que le discours que je viens d'entendre de la bouche de la princesse me mette dans les termes de pouvoir respondre sincerement et de pouvoir vous assurer que je n'ay point eu de peur de donner de la jalousie a personne en feignant d'aimer anaxilee ce que vous dites repartit la princesse est a mon advis plus modeste que sincere c'est pourquoy dites nous du moins un peu plus precisement si vous aimez si vous ne voulez pas nous dire qui vous aimez mais madame reprit cleandre ne suffit il pas pour me justifier dans l'esprit du prince que je luy proteste douant vous que je ne luy ay desobei que parce qu'il m'estoit absolument impossible de luy obeir non respondit elle cela ne suffit pas car si les choses en demeuroient la il faudroit vous faire grace pour vous pardonner et vous traitter en coupable ou au contraire si vous faites ce que je veux on dira qu'on vous fait justice et on vous traittera en innocent justifie mais madame repliqua t'il quand je n'aimerois rien le moyen d'oser advouer d'estre insensible a sardis ou tout ce qu'il y a de plus beau au monde se trouve et si j'aime quelque chose le moyen aussi de se resoudre de dire a deux personnes a la fois ce que je n'ay peut-estre jamais dit a celle qui cause ma passion suppose qu'il soit vray que j'en aye et ce que je ne luy diray peut estre jamais sil n'y a que le nombre de conscients qui vous empesche de parler reprit le prince en sous-riant je consens que vous 
 ne disiez vostre secret qu'a ma soeur non non interrompit la princesse je ne suis pas si indulgente que vous et je pretens que cleandre vous advoue aussi bien qu'a moy qu'il est amoureux autrement je le declare criminel et envers vous et envers moy pleust aux dieux madame repondit cleandre avec beaucoup de confusion sur le visage et la regardant pourtant malgre luy d'une maniere tres passionnee quoy que tres respectueuse que vous pussiez voir dans mon coeur mes plus secrettes pensees puis que si cela estoit vous verriez bien que je ne dis que ce que je dois dire en verite ma soeur interrompit le prince de lydie cleandre me fait pitie et je vous prie de ne le presser pas davantage car quand je me souviens quel depit estoit le mien lors que je croyois que l'on soupconnoit quelque chose de ce que je voulois cacher je sens la peine qu'il souffre vous estes trop bon repliqua cleandre et la princesse n'est pas si indulgente que vous je l'advoue dit-elle en sous-riant et ce qui fait ma severite en cette rencontre est que je trouve quelque chose d'offencant a voir que vous ne me croyez pas assez discrette pour me dire un mediocre secret et en effet advouer simplement que vous estes amoureux n'est pas dire toute vostre advanture et bien madame interrompit cleandre tout hors de luy mesme s'il ne faut que cela pour vous satisfaire je l'advoue mais de grace ne me demandez plus rien car je mourrois mille fois plustost que d'en dire jamais davantage quand vous serez mal avecque vostre maistresse reprit la princesse en riant comme le prince mon frere l'est avec anaxilee nous scaurons toute vostre galanterie comme je scay presentement 
 la sienne je ne pense pas madame repondit froidement cleandre que j'y sois jamais assez bien pour y pouvoir estre mal le temps nous en eclaircira adjousta-t'elle cependant je vous declare innocent et je prie le prince mon frere de vous recevoir comme tel je ne scay ma soeur reprit atys fort agreablement si apres que vous nous aurez accommodez cleandre et moy ce ne sera point en suite a cleandre a nous accorder a son tour car vous venez de railler de ma foiblesse si cruellement que je ne scay pas comment je le pourray souffrir vostre raison est aujourd'huy trop libre repondit la princesse pour craindre que vous vous fachiez sans sujet mais pour cleandre puis qu'il est amoureux il faut bien songer comme on luy parle car j'ay entendu dire que les amans sont fort chagrins et fort aisez a mettre en colere c'est sans doute par cette remarque peu advantageuse interrompit le prince atys que vous avez connu la passion qu'artesilas que je voy entrer a pour vous vous estes bien vindicatif reprit la princesse en se levant de me dire une raillerie si facheuse en reponse d'une si douce atys ne put pas repartir a ce discours parce qu'artesilas estoit si pres qu'il eust pu entendre ce qu'il eust dit mais comme resprit et la conversation de ce prince ne luy plaisoient pas et que sa visite avoit este assez longue il s'en alla et emmena cleandre avecque luy qui estoit bien fache de laisser son rival aupres de la princesse le reste du jour il fut tousjours aupres du prince de lydie qui recommenca de le traiter selon sa coustume c'est a dire avec beaucoup de franchise mais le soir estant venu et estant dans la liberte de s'entretenir avecques moy de ce qui luy estoit arrive je 
 commencay de connoistre qu'il avoit un mal dont il ne guerirait jamais que par la mort ne suis-je pas bien malheureux disoit-il je ne refuse au prince atys de feindre d'aimer anaxilee que de peur que la princesse que j'adore ne croye que j'en sois effectivement amoureux et qu'ainsi elle ne puisse deviner que je l'aime et je voy aujourd'huy que cette mesme resistance que j'ay faite au prince a persuade a l'incomparable palmis que je le suis et m'a mis dans la necessite de le luy advouer malgre moy d'une maniere qui luy fait croire sans doute que j'aime quelque personne qu'elle s'amuse a chercher dans la cour et dans la ville et qu'elle ne peut trouver qu'en elle mesme car si cela n'estoit point elle n'auroit pas raille comme elle a fait estant certain que si elle avoit eu le moindre soupcon de la vente j'aurois veu quelques marques de colere dans ses yeux mais luy dis-je de la facon dont je vous entends parler il semble que vous vous tiendriez heureux de l'avoir irritee cleandre s'arresta alors un moment puis reprenant la parole je pense en effet me dit-il que plustost que de mourir sans qu'elle sceust l'amour que j'ay pour elle je consentirois a la voir en colere c'est la une espece de faveur repliquay-je en sous riant que vous pouvez tousjours obtenir facilement ha cruel amy me dit-il je vous trouve tousjours plus ignorant en amour mais puis qu'il faut que je vous en aprenne tous les secrets scachez que je souhaite presque en un mesme instant des choses toutes contraires les unes aux autres que je ne suis jamais d'accord avec moy mesme et que je n'ay pas plustost eu dit que je voudrois la voir irritee pourveu qu'elle sceust mon 
 amour que je m'en repens et que l'aime mieux mourir que de luy deplaire mais comment repris-je avez vous donc eu la force de pouvoit dire en sa presence que vous aimiez je n'en scay rien repliqua t'il mais je scay bien que je ne l'ay pas plustost eu advoue que j'eusse voulu ne l'avoir pas dit car je me luis imagine qu'elle alloit d'abord connoistre mes veritables sentimens et que j'allois voir dans ses yeux beaucoup de marques d'indignation toutesfois un moment apres j'ay connu avec beaucoup de douleur qu'elle me croyoit amoureux mais qu'elle ne soupconnoit pas que ce fust d'elle de sorte que j'ay souffert tout ce que l'on peut souffrir ne me demandez donc point sosicle ce que j'ay voulu qu'elle creust quand je luy ay advoue que j'aymois car je n'en scay rien moy-mesme mais je scay bien qu'a moins que d'estre roy il y a de la folie a s'obstiner d'aymer l'incomparable palmis cependant quoy que je ne scache pas seulement si je suis fils d'un homme libre je l'aime et je l'aimeray eternellement et je ne puis mesme souffrir que le prince artesilas en soit amoureux comme les choses estoient en cet estat il arriva a sardis une augmentation de belle et agreable compagnie car le prince abradate second fils du roy de la susiane qui regnoit alors et fils d'une soeur de cresus que ce roy avoit epousee y vint et en mesme temps la belle panthee fille du prince de clasomene vassal de cresus vint aussi demeurer a la cour de lydie avec le prince son pere de sorte que l'on renouvella tous les divertissemens a leur arrivee en ce mesme temps encore on vit venir a sardis un frere du roy de phrigie nomme adraste qui disoit 
 avoir tue sans y penser un autre frere qu'il avoit eu et qui demandoit a estre purge de ce crime selon les loix du pais qui sont a peu pres egales entre les lydiens et les grecs comme ce prince estoit admirablement bien fait de beaucoup d'esprit et que la cause de son bannissement paroissoit plustost un malheur qu'un crime cresus le receut fort bien et suivant l'usage de lydie on le purifia dans le temple de jupiter expiateur et apres cela il parut a la cour comme un prince estranger a qui l'on faisoit beaucoup d'honneur cresus luy donnant dequoy subsister selon sa qualite et luy promettant mesme de tascher de faire sa paix avec le roy de phrigie son frere il faut dire a la louange de cresus qu'il a fait une chose que jamais prince que luy n'a faite qui est d'assembler plus de thresors que personne n'en aura jamais et d'estre pourtant le plus magnifique prince de la terre estant en cela fort oppose au jeune prince mexaris son frere qui n'estoit gueres moins riche que luy mais qui a tousjours este aussi avare qu'antaleon son autre frere a este ambitieux et que cresus estoit liberal la cour estant donc aussi grosse que je vous la depeins esope si connu par ces ingenieuses fables qui cachent une morale si solide et si serieuse sous des inventions naives et enjouees y vint aussi et malgre la laideur de son visage et la difformite de sa taille la beaute de son esprit et la grandeur de son ame parurent avec tant d'eclat a sardis qu'il y fut admirablement bien receu et afin qu'il y eust de toute sorte de gens a cette celebre ville solon si fameux partes loix y vint encore qui d'abord fut receu de cresus avec tous les honneurs imaginables ainsi on peut dire que jamais sardis 
 n'avoit este si remply de personnes illustres qu'il l'estoit alors puis qu'en ce mesme temps tout ce qu'il y avoit d'hommes excellents pour les arts en toute la grece venoient souvent en lydie ou y envoyoient de leurs ouvrages de sorte que quoy que l'on y vist et quoy que l'on y entendist il y avoit tousjours dequoy aprendre et dequoy se divertir mais bien que cette cour fust la plus belle chose du monde cleandre y estoit pourtant le plus malheureux amant de toute la terre parce qu'encore qu'il fust adore de toute la cour comme la princesse palmis ne scavoit point qu'il l'aimoit et qu'il n'osoit mesme le luy dire il vivoit avec un chagrin extreme et durant que le prince atys antaleon mexaris abradate adraste artesilas et tous les autres de mesme vollee se divertissoient cleandre seul soupiroit en secret ne pouvant toutesfois s'empescher de faire voir quelques marques de melancolie dans ses yeux le prince myrsile a cause du seul deffaut qu'il a estoit aussi tousjours assez resveur et mesme assez solitaire cependant la conversation estoit fort agreable chez la princesse qui sans soupconner rien de la passion que cleandre avoit pour elle avoit seulement une forte curiosite de pouvoir aprendre de qui il estoit amoureux mais une curiosite si extraordinaire a ce que j'ay sceu par ma parente qui me l'a dit depuis que sans en pouvoir dire la raison elle ne craignoit gueres moins en effet de scavoir qui aimoit cleandre qu'elle le souhaitoit en aparence car cette fille m'a dit que luy parlant un jour de cette pretendue passion et luy donnant commission de s'en informer elle s'estoit mise a vouloir deviner qui pouvoit en estre la cause 
 et comme cette personne luy nomma presque toutes les belles de la cour elle n'en trouva pas une qu'elle eust aprouve que cleandre eust aimee et la chose alla si loing que cette fille qui s'appelle cylenise et qui est fort bien avec la princesse se mettant a rire mais madame luy dit elle vous ne voulez donc pas que cleandre soit amoureux ou vous voulez qu'il le soit beaucoup au dessus ou beaucoup au dessous de luy car je vous ay nomme toutes les personnes vers lesquelles raisonnablement en l'estat qu'est sa fortune presentement il peut tourner les yeux vous avez raison luy dit la princesse palmis en rougissant mais c'est que je ne cherche pas une maistresse de cleandre proportionnee a sa condition puis qu'il ne la scait pas luy mesme ny a sa fortune qui n'est encore que mediocre mais a sa vertu qui est fort extraordinaire et c'est ce qui fait sans doute que je ne devine point qui il aime parce que je ne trouve rien digne de son affection parmy toutes celles que vous m'avez nommees et qu'ainsi je concluds qu'il faut qu'il aime au dessous de luy voila madame quels estoient les sentimens de la princesse de lydie pour cleandre qui se trouva encore diverses fois fort embarrasse a luy repondre car se souvenant qu'elle luy avoit dit qu'il decouvriroit de qui il estoit amoureux lors qu'il seroit brouille avec la personne qu'il aimoit elle luy demandoit tousjours en riant quand l'occasion s'en presenteroit s'il n'estoit point encore mal avec sa maistresse et s'il ne seroit point bien tost en termes de reveler son secret si je vous l'aurois revele luy dit-il un jour j'y serois sans doute fort mal mais tant que je ne vous le diray pas je ne 
 dois point redouter sa colere quoy cleandre prit la princesse si je scavois vostre passion vous seriez bien mal avec elle et ne pourriez-vous pas me la dire sans quelle le sceust non madame repondit-il et je ne vous aurois pas plustost advoue ce que vous voulez scavoir que la personne que j'aime scauroit mon crime par la confusion qu'elle verroit dans mes yeux et qu'elle m'en puniroit cruellement attendons donc luy dit-elle en riant que vous ayez querelle ensemble et que vous ne soyez plus dans la crainte de l'irriter c'estoit de cette sorte que la princesse sans y penser donnoit lieu a cleandre de luy decouvrir sa passion s'il en eust eu la hardiesse cependant il pensa estre disgracie de cresus par une raison assez estrange je vous ay desja dit ce me semble que solon avoit este bien receu de ce prince a son arrivee a sardis mais comme c'est la coustume des magnifiques d'aimer que l'on loue leur magnificence cresus ayant fait monstrer tous ses thresors a solon et luy ayant fait voir toutes ces prodigieuses richesses dont son palais est remply il luy demanda s'il avoit veu quelqu'un plus heureux que luy pendant ses voyages et conme ce grand homme ne fait pas consister la felicite en de pareilles choses il parla admirablement en sage mais il ne parla pas en bon courtisan ny en flateur au contraire il luy dit qu'il en avoit connu plusieurs et entre les autres il luy nomma tellus qui estoit mort pour sa patrie et en gagnant une bataille disant enfin que nul n'estoit heureux avant sa mort cresus sceut mesme que solon avoit dit qu'il preferoit la vertu de cleandre avec qui il fit amitie a toutes les richesses du roy de lydie et que ce prince possedoit en luy un thresor 
 cache qu'il ne connoissoit pas parfaitement et qui valoit beaucoup mieux que celuy qu'il monstroit avec tant de soing comme il n'est rien qui irrite plus l'esprit de tous les hommes mais principalement des rois que de mepriser ce qu'ils estiment cresus ne put souffrir la sincerite peu flateuse de solon et l'humeur enjouee et complaisante d'esope luy plut beaucoup davantage de sorte que ce grand homme partit assez mal satisfait de luy comme cleandre a sans doute l'ame tres genereuse il voulut reparer ce manquement autant qu'il put et mesme par les ordres de la princesse il eut un soin tres particulier de ce fameux legislateur d'athenes et il le conduisit jusques a trente stades de sardis ce qui irrita fort cresus ne pouvant souffrir que cleandre eust eu la hardiesse de redoubler ses bons offices pour un homme de qui il croyoit avoir este meprise si bien que cette petite chose pensa apporter un grand changement en la fortune de cleandre toutesfois le prince atys et la princesse de lydie agirent si puissamment aupres de cresus qu'ils rirent enfin sa paix cependant adraste devint si eperdument amoureux de la princesse palmis qu'artesilas et cleandre ne l'etoient pas davantage atys renoua aussi amitie avec anaxilee malgre tout ce qu'il avoit resolu mais de telle sorte que ce ne fut plus un secret et quoy que cresus ne l'aprouvast point il ne laissa pas de donner cent marques publiques de sa passion le pense aussi que des ce temps la abradate et mexaris devinrent amoureux de panthee neantmoins comme cette avanture ne tient pas a celle de la princesse palmis je ne m'eloigneray point de mon sujet et je vous diray seulement 
 que ce fut alors que cleandre fut le plus malheureux il eut pourtant la consolation de remarquer que la princesse de lydie avoit une forte aversion pour ce nouveau rival mais il sceut aussi que le prince atys n'estoit pas marry qu'adraste songeast a la princesse sa soeur car comme le roy de phrigie n'avoit point d'enfans et que l'on disoit qu'il ne se remarieroit jamais il y avoit apparence qu'adraste devoit estre roy de sorte que croyant que ce mariage seroit avantageux a la princesse il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour servir ce prince aupres d'elle et pour le faire agreer a cresus il la pressa mesme si instamment a diverses fois de vouloir estre favorable au prince adraste que ne scachant plus quelles raisons luy dire pour l'empescher de prendre part a la froideur qu'elle avoit pour luy elle s'avisa d'employer le credit qu'avoit cleandre sur l'esprit du prince son frere ignorant l'interest qu'il y avoit et n'ayant pas sceu qu'il avoit desja fait avec adresse tout ce qu'il avoit pu pour cela elle envoya donc querir cleandre et le faisant entrer dans son cabinet apres qu'elle luy eut fait un compliment pour preparer son esprit a luy accorder ce qu'elle souhaitoit de luy et qu'il l'eut assuree qu'elle pouvoit mesme disposer de sa vie ce que je veux de vous luy dit-elle n'est peut-estre pas si aise que vous vous l'imaginez puis que pour me rendre l'office que je desire il faut que vous combatiez de toute vostre force les volontez d'un prince que vous aimez beaucoup et qui vous aime aussi infiniment enfin dit-elle il faut persuader au prince mon frere qu'il ne doit point s'obstiner a proteger adraste aupres de moy et que c'est bien assez qu'il 
 ait trouve un azile dans cette cour sans vouloir que j'en sois importunee ce n'est pas adjousta t'elle que je ne connoisse que l'aversion que j'ay pour luy n'est pas absolument raisonnable puis que je n'ignore pas qu'il est d'une naissance fort illustre que selon les apparences il sera roy que sa personne est bien faite qu'il a de l'esprit qu'il temoigne avoir beaucoup d'affection pour moy que le roy ne desaprouve pas son dessein que le prince atys l'authorise et que mon ame n'est point engagee ailleurs mais cependant j'ay une si forte aversion pour luy que ne pouvant pas esperer de la vaincre jamais et ne voulant pas mesme l'essayer je vous conjure par tout ce qui vous est cher d'employer tout le pouvoir que je scay que vous avez sur l'esprit du prince mon frere pour l'obliger a ne me persecuter pas davantage comme je ne m'oppose point a la passion qu'il a pour anaxilee quoy qu'elle ne soit pas fort juste faites aussi qu'il ne s'opose pas si fort a l'aversion que j'ay pour adraste quoy qu'elle ne soit pas bien fondee le vous laisse a penser madame quelle joye eut cleandre d'entendre de la bouche de palmis la haine qu'elle avoit pour un de ses rivaux mais comme il eust bien voulu luy entendre dire la mesme chose de l'autre madame luy dit il avec beaucoup d'adresse je trouve le prince adraste st malheureux d'estre hai de vous que c'est estre en quelque sorte cruel que de n'en avoir pas de pitie neantmoins je m'interesse tellement a tout ce qui vous touche que je vous dis sans exception qu'il n'est rien que je ne face pour vous delivrer de l'importunite que vous en recevez mais madame s'il m'est permis apres la bonte que vous 
 avez de me commander quelque chose pour vostre service de vous parler sincerement je vous diray que selon mon sens une des choses qui porte le plus le prince a proteger adraste est qu'il hait artesilas et qu'il ne croit pas luy pouvoir causer un plus sensible deplaisir que celuy de faire en sorte que vous luy preferiez ce prince phrigien c'est pourquoy madame si ce n'est point perdre le respect que je vous dois que de parler en ces termes c'est a vous a regarder si durant que j'agiray avec le prince vous pourrez aussi agir avec artesilas de la facon qu'il faut pour faire que ce ne me soit pas un obstacle a obtenir ce que vous souhaitez je vous ay desja dit repliqua la princesse que mon ame n'a aucun engagement si bien qu'encore que je n'aye pas une aussi forte aversion pour artesilas que pour adraste comme j'ay du moins beaucoup d'indifference pour luy il me sera fort aise de contenter le prince mon frere en cette occasion et pourveu qu'il me laisse la liberte de mal traiter adraste artesilas n'aura pas grand sujet de se louer de moy cleandre entendant parler la princesse de cette sorte en fut si transporte de plaisir que je m'etonne qu'elle ne connut son amour par la joye qui parut dans ses yeux il est vray qu'elle n'y fut pas longtemps car venant a penser que la princesse ne soupconnoit rien de sa passion et que selon les aparences il n'obtiendroit pas du prince de lydie ce qu'elle en souhaitoit la melancolie succeda a cette joye neantmoins la certitude qu'il venoit d'avoir que ses rivaux n'estoient point aimez estoit pour luy une cause si essentielle de satisfaction que la joye l'emporta enfin sur la douleur et il partit 
 d'aupres de la princesse assez content d'avoir pu penetrer dans le fonds de son ame il y avoit toutesfois des momens ou quand il venoit a songer que toute cette joye n'estoit fondee que sur ce que sa princesse n'aimoit rien o dieux s'ecrioit-il n'ay-je pas perdu la raison de me rejouir de ce qui me devroit faire pleurer car peut on jamais estre heureux et n'estre point aime et peut-on estre aime quand la personne aimee ne scait pas seulement que l'on aime mais apres tout reprenoit-il je suis assure que ce coeur dont je desire la possession n'est a personne ouy adjoustoit-il mais je suis aussi presques certain qu'il ne sera jamais a moy ainsi de quelque coste que je regarde la chose je ne puis jamais esperer d'estre content et la plus grande felicite que je puisse attendre est de faire que mes rivaux soient malheureux comme je le suis cependant il commenca d'obeir a la princesse et comme le prince atys luy devoit la vie du temps qu'il estoit a la guerre des misiens et que de plus il scavoit que son esprit luy plaisoit extremement il employa toute sa faveur et toute son adresse une seconde fois pour luy faire abandonner la protection d'adraste mais il ne luy fut pas possible d'en venir a bout car outre qu'en effet le prince avoit quelque aversion pour artesilas il y avoit encore une raison plus puissante que celle la qui le faisoit agir et que cleandre decouvrit enfin qui estoit qu'adraste estoit celuy qui avoit remis anaxilee bien avec atys de sorte que cette fille voulant reconnoistre ce bon office le protegeoit si puissamment aupres de luy que toute l'adresse de cleandre et tout son credit ne se trouverent point assez forts pour luy faire changer 
 de resolution il voulut mesme tascher de gagner anaxilee mais il luy fut impossible a cause qu'elle avoit un secret depit dans le coeur de ce qu'il avoit refuse de feindre de l'aimer tant parce que par la il avoit depose sa fortune que parce qu'il luy sembloit qu'il y avoit eu quelque chose de meprisant pour elle dans ce refus cleandre se voyant donc desespere de rien obtenir de l'un ny de l'autre fut tente cent et cent fois de quereller adraste et d'en deffaire la princesse palmis par une voye plus violente que celle qu'elle souhaittoit mais scachant bien qu'elle n'approuveroit pas cette action et qu'apres cela il faudroit la perdre pour tousjours il retenoit sa jalousie et sa colere et souffroit un mal incroyable ce qui le faisoit encore desesperer estoit que durant qu'il agissoit pour cette affaire la princesse suivant ce qu'ils avoient resolu ensemble mal-traittoit si fort artesilas que cleandre n'en auroit pas este peu console si le mauvais succes de sa negociation n'eust trouble toute sa joye cependant il falut qu'il allait luy en rendre conte il y fut donc un matin mais il y fut avec tant de marques de douleur dans les yeux qu'elle connut des qu'il entra dans sa chambre la reponce qu'il avoit a luy faire je vous entens bien cleandre luy dit-elle lors qu'il fut assez pres pour luy pouvoir parler sans estre entendue de ses femmes le prince mon frere prefere adraste a mon repos et a vos prieres et ne veut point changer d'avis je suis au desespoir madame repliqua-t'il d'estre force de vous avouer que j'ay agy inutilement et alors il luy raconta exactement tout ce qu'il avoit fait et tout ce qu'il avoit dit pour faire reussir son dessein mais madame luy dit-il adraste a 
 peut estre quelque ennemy cache dans cette cour qui vous en defferoit aisement s'il estoit assure de ne vous deplaire pas ha non cleandre die la princesse je ne veux point que la vengeance d'autruy se mesle avecques la mienne et on me desobligeroit extremement d'entreprendre aucune action violente contre ce prince je trouveray peut-estre bien les voyes de le punir de son opiniastrete a m'importuner sans avoir besoin du secours de personne et si ce que vous m'avez dit est vray que le prince mon frere hait si fort artesilas que cela est cause qu'il en protege plus puissamment adraste je me vangeray de tous les deux en traittant si bien le rival de l'un et l'ennemy de l'autre que peut estre partageront ils a leur tour l'inquietude qu'ils me donnent ha madame s'ecria cleandre estrangement surpris de ce discours seroit-il bien possible que la plus sage princesse du monde voulust se vanger sur elle mesme en se voulant vanger d'autruy car madame adjousta-t'il avec un redoublement de melancolie extreme ne me fistes vous pas l'honneur de me dire l'autre jour qu'artesilas vous estoit fort indifferent ouy luy dit- elle mais entre l'indifference et la haine il y a encore bien a choisir au nom des dieux madame luy dit cleandre ne prenez point un dessein qui si je l'ose dire vous feroit peut estre passer pour bizarre car enfin vous venez de mal traitter artesilas aux yeux de toute la cour que dira t'on de vous voir changer si promptement il y a sans doute quelque raison a ce que vous dites repliqua t'elle mais j'aime encore mieux estre creue un peu inegale que d'estre persecutee impunement et par le prince mon frere et par adraste enfin 
 cleandre luy dit-elle encore je scay bien que cette vangeance est capricieuse et que je ne me feray gueres moins de mal que j'en feray aux autres mais je n'y scaurois que faire madame interrompit-il ne pouvant consentir qu'elle prist la resolution de bien traitter artesilas donnez moy encore quelques jours pour voir si je n'imagineray point quelque nouvelle voye de vous servir non non luy dit-elle vous ne me tromperez pas je me suis aperceue il y a desja longtemps poursuivit la princesse en sous-riant que vous n'aimez pas trop artesilas non plus qu'adraste ainsi il peut-estre que pour vous vanger en vostre particulier vous ne voulez pas que je me vange de la facon que je l'entends mais cleandre estant genereux comme vous estes il ne faut pas que la chose aille de cette sorte et il faut au contraire en cette rencontre que mes interests l'emportent sur les vostres vos interests madame repliqua-t'il me seront tousjours mille fois plus chefs que les miens mais en cette occasion j'ose vous dire que si vous scaviez tout le mal que vous ferez en favorisant artesilas peut-estre dis-je ne le feriez vous point cleandre prononca ces paroles avec tant d'emotion sur le visage que la princesse en fut surprise et comme elle n'en comprenoit pas le sens je ne scay point luy dit-elle deviner les enigmes et mesme je ne m'en veux pas donner la peine c'est pourquoy parlez plus clairement si vous voulez estre entendu ou ne parlez point du tout si vous jugez qu'il toit a propos que je ne vous entende pas je pense que c'est le dernier que je dois faire madame repliqua-t'il en soupirant et que sans vous expliquer ce que je vous 
 ay dit malgre moy je dois remercier les dieux de ce que vous ne m'avez pas entendu la princesse rougit a ce discours et par le trouble qui parut dans ses yeux elle luy fit connoistre qu'elle commencoit de l'entendre mais comme il craignit qu'elle ne le mal-traitast s'il luy donnoit loisir de faire reflexion sur ses paroles enfin madame luy dit-il encore que vous plaist-il que je face pour vostre satisfaction que vous ne me disiez plus rien que je n'entende et que je ne doive entendre repliqua-t'elle et que cependant vous demeuriez simplement dans les termes que je vous ay prescrits de me rendre office aupres du prince mon frere quand l'occasion s'en presentera je le feray madame repondit-il en la saluant avec un profond respect et alors il luy fit voir sur son visage des signes si certains de la passion qu'il avoit dans l'ame qu'a moins que de n'avoir point d'yeux il n'estoit pas possible qu'elle ne s'en aperceust aussi la vit-elle si clairement en cet instant qu'elle ne pouvoit assez s'etonner de ne s'en estre pas aperceue plustost car lors qu'elle se souvenoit de toutes les actions de cleandre elle s'accusoit de stupidite de n'avoir pas soupconne qu'il n'avoit refuse au prince atys de feindre d'aimer anaxilee que parce qu'il l'aimoit elle mesme en suitte quand elle repassoit en sa memoire avec quelle joye il avoit accepte la commission de nuire a adraste et avec quelle douleur il avoit entendu qu'elle vouloit mieux traiter artesilas qu'elle n'avoit accoustume elle estoit si fortement persuadee de la verite que cleandre n'eust gueres pu souhaiter qu'elle l'eust este davantage apres quand elle rapelloit en son souvenir combien elle l'avoit presse inutilement de luy vouloir 
 dire s'il aimoit et qui il aimoit elle s'accusoit encore de simplicite de n'avoir pas compris la cause du secret que faisoit cleandre de sa passion neantmoins il y avoit des momens ou la grande disproportion qu'il y avoit de luy a elle faisoit qu'elle en vouloit douter car disoit-elle en elle mesme a ce qu'elle raconta apres a cylenise ma parente qui me l'a redit depuis si je le croy amoureux de moy il faut que je m'en offence et il faudra que je me prive de sa veue et de sa conversation qui me plaisent infiniment ne le croyons donc pas adjoustoit elle mais un instant apres cent mille choses luy revenant en la memoire elle ne pouvoit pas ne le croire point et elle se resoluoit d'aprendre de telle sorte a cleandre le respect qu'il luy devoit qu'il ne le pourroit plus jamais oublier toutesfois venant a penser qu'apres tout cleandre ne luy avoit rien dit qui deust effectivement fort l'irriter elle creut que mesme par un sentiment de gloire il ne faloit pas luy faire connoistre qu'elle soupconnast rien de sa passion si bien qu'elle prit le dessein de vivre avecques luy comme auparavant et la chose fut ainsi pendant quelques jours durant lesquels elle avoit assez de douceur pour artesilas suivant ce qu'elle avoit resolu mais afin qu'elle ne peust plus douter de l'amour de cleandre cylenise la fut trouver un soir dans son cabinet ou elle s'estoit retiree pour mieux cacher la melancolie qu'elle avoit dans l'ame et comme elle vit autant d'enjouement dans les yeux de cette fille qu'elle avoit de disposition au chagrin qu'avez vous cylenise luy dit-elle qui vous donne tant de joye madame luy dit cette fille c'est qu'il m'est arrive une si bizarre avanture aujourd'huy que si je ne craignois 
 de vous fascher je vous la raconterois mais est il possible luy dit la princesse que cette avanture bizarre qui me pourroit fascher vous puisse divertir vous en jugerez madame luy dit-elle quand vous la scaurez la princesse qui estoit effectivement accoustumee d'avoir la boute de souffrir quelquefois que cylenise luy racontast une partie des nouvelles qu'elle avoit aprises se resolut de l'ecouter plustost par coustume et par indulgence que par curiosite parlez donc dit-elle a cette fille car je voy que vous en avez tant d'envie que par pitie je ne veux pas vous en empescher puis que vous m'en donnez la permission madame reprit elle je vous diray qu'une de mes compagnes se trouvant mal et ayant aujourd'huy garde la chambre j'ay passe une partie de l'apresdisnee aupres d'elle ou diverses personnes sont venues et entre les autres esope lors qu'il est arrive vous estiez le sujet de nostre conversation car comme vous ne l'ignorez pas l'amour du prince adraste et celle d'artesilas font un assez grand bruit dans le monde et comme ces deux princes ont chacun leurs partisans il se fait cent mille contestations tous les jours pour cela principalement depuis que l'on s'apercoit que vous traittez artesilas avec un peu moins de severite qu'a l'ordinaire si bien que comme la conversation n'a pas change pour l'arrivee d'esope les uns ont dit que la protection du prince atys l'emporteroit sur artesilas et les autres ont dit au contraire que vostre choix seul feroit le destin de ces deux amants les uns ont adjouste que la qualite d'estranger estoit un obstacle a adraste les autres que celle de subjet de cresus en estoit un plus puissant a 
 artesilas enfin chacun soustenoit son opinion et vouloit deviner quel sera le succez des desseins de ces deux princes durant toute cette longue dispute esope qui s'estoit appuye sur la table aupres de laquelle j'estois aussi ne parloit point et se contentoit decouter ce que l'on disoit ayant toutesfois un certain sous-rire malicieux sur le visage qui m'a fait croire qu'il ne disoit pas tout ce qu'il pensoit de sorte que me tournant vers luy et quoy luy ai-je dit en riant esope qui fait si bien parler les bestes les plus sauvages ne voudra point parler en cette rencontre luy dis-je qui est le plus sociable et le plus agreable de tous les hommes cette flatterie cylenise m'a-t'il repondu a demy bas merite que je vous die a ma mode une vente sur le sujet de la conversation d'aujourd'huy car si je ne me trompe tout ce que j'ay entendu dire n'est pas ce qu'il faut penser en cette occasion en disant cela il a pris sur la table ou il estoit appuye des tablettes que je vous aporte que le hazard y a fait trouver et apres avoir resve un moment il y a ecrit quelque chose et m'a donne ce que vous pouvez lire vous mesme la princesse prenant alors ces tablettes que cylenise luy presentoit y lent ces paroles 
 
 
 
 
 
 fable d'esope deux 
 
 
 chasseurs furent advertis qu'il y avoit une biche blanche dans un bois ils furent pour la prendre avec des toiles des chiens des cors des espieux et des dards mais faisant un trop grand bruit ils l'epouvanterent de loin et la forcerent de fuir or en fuyant elle rencontra sous ses pieds un jeune berger endormy qu'elle blessa sans y penser le berger s'eveilla en surfaut et la poursuivit comme le s autres avec sa houlette et mieux que les autres car ce fut par des sentiers plus couverts nous scaurons quelque jour s'il l'aura prise mais pour moy cylenise je le souhaite et je j'espere 
 
 
apres avoir acheve de lire la princesse rougit et regardant cylenise et bien luy dit-elle qu'avez-vous enfin entendu par cette fable et que vous a fait entendre celuy qui l'a composee madame repliqua-t'elle il n'a pas eu plustost acheve d'ecrire que toute la compagnie a voulu voir ce que c'estoit avec cet empressement que l'en a accoustume d'avoir pour toutes les choses qui partent d'esope mais il a die que ce n'estoit que pour moy seulement qu'il avoit ecrit de sorte que voyant qu'en effet il estoit absolument 
 resolu a ne le monstrer pas on nous a laissez en repos et je me suis mise a lire ce que vous venez de voir apres l'avoir leu j'avoue luy ay-je dit que le commencement de cette fable est le plus joly du monde et le plus facile a entendre car enfin qui ne comprendroit pas que cette biche blanche est la princesse que ces deux chasseurs sont adraste et artesilas que ces toiles ces chiens ces cors ces espieux ces dards et tout ce grand bruit marquent en effet tout ce que font ces deux princes et par adresse et par force et par magnificence pour obtenir ce qu'ils souhaitent auroit sans doute beaucoup de stupidite l'entends bien encore ay-je adjouste que la biche qui suit marque precisement qu'elle ne vent pas estre prise par ces deux chasseurs qui la suivent mais pour ce jeune berger endormy qu'elle blesse sans y penser et qui la poursuit comme les autres et a ce que vous dites mieux que les autres j'advoue que je ne le connois pas vous le connoissez pourtant bien m'a t'il dit en sous-riant comme nous en estions la le prince myrsile est arrive esope ne l'a pas plustost veu qu'il m'a voulu oster les tablettes que je tenois mais pour moy qui m'estois resolue de vous les monstrer je m'en suis opiniastrement deffendue joint que le respect qu'il doit au prince myrsile l'ayant empesche de s'obstiner davantage a vouloir que je luy rendisse ce qu'il m'avoit donne il a este contraint de me le laisser le prince myrsile qui avoit remarque l'action d'esope et qui s'est bien imagine que c'estoit quelque nouvelle production de l'on esprit s est aproche de moy et se faisant entendre avec son adresse ordinaire il m'a temoigne une si grande curiosite de voir ce que je tenois 
 que malgre tout ce qu'esope a pu dire n'y entendant point de finesse je l'ay donne au prince qui l'a leu en sous riant vers la fin et temoignant par une certaine action de teste que c'etoit ce qu'il en trouvoit le plus joly et quoy seigneur luy ay-je dit il semble que vous entendiez aussi bien la fin de cette fable que j'en entends le commencement si cela est ay-je adjouste encore je vous suplie d'aider a ma stupidite et de me le vouloir expliquer je n'ay pas plustost eu dit cela que le prince myrsile qui comme vous scavez porte tousjours un crayon pour se faire entendre a ceux qui ne sont pas accoustumez au langage de ses yeux et de ses mains seulement a pris ce qu'etape avoit escrit et justement a l'endroit ou il y a mais en fuyant elle rencontra sous ses pieds un jeune berger endormy il a ecrit sous ces dernieres paroles nomme cleandre et aussi tost apres me l'avoir monstre il l'a efface comme vous le pourrez encore remarquer si vous voulez vous en donner la peine j'advoue madame que je suis demeuree fort surprise de voir qu'esope qui est estranger et qu'un prince qui ne parle point m'aprenoient les nouvelles de la cour car enfin adjousta cylenise en riant si je ne suis trompee cette fable cache cette verite a ce que je voy luy dit la princesse vous n'estes pas difficile a persuader puis qu'un homme qui fait profession ne ne dire que des mensonges et un autre qui ne peut pas estre fort bien instruit des nouvelles vous ont en si peu de temps persuade une chose que vous ne croyiez pas seulement vray-semblable il n'y a qu'un jour la princesse palmis dit cela si froidement que cylenise connut quelle avoit quelque fascheuse 
 pensee qui l'occupoit et comme elle avoit toujours este fort aimee de la princesse madame luy dit-elle je pense que j'ay fait une faute de venir vous entretenir de folies et de bagatelles dans un temps ou vous avez peut-estre quelque chose de plus grande importance dans l'esprit mais l'honneur que vous m'avez fait a diverses fois de me confier vos plus secrettes pensees m'avoit fait croire que vous n'aviez point de chagrin extraordinaire puis que je ne le scavois pas la princesse qui estoit si accablee d'inquietude qu'elle ne pouvoit plus en effet la renfermer dans son coeur se resolut d'avoir une confiance entiere en cylenise de sorte qu'elle luy aprit ce qu'elle croyoit de la passion de cleandre cependant dit-elle comme je l'estime beaucoup et que je croyois qu'il y alloit de ma gloire qu'il ne creust pas que je connoissois sa folie j'avois resolu de vivre avecques luy comme a l'ordinaire et j'avois desja commence mais cylenise apres ce que vous venez de me dire il n'y a plus moyen d'y songer car enfin puis que les estrangers et les muets s'en apercoivent beaucoup d'autres s'en apercevroient bien tost c'est pourquoy il faut commencer de bonne heure d'agir de facon que l'on ne puisse pas me soupconner d'avoir rien contribue a l'extravagance de cleandre si elle vient a estre sceue madame luy dit cylenise apres y avoir un peu pense je m'estonne moins que je ne faisois de ce que le prince myrsile et esope voyent plus clair que les autres gens car outre qu'ils ont tous deux plus d'esprit que tous les autres n'en ont ils ont encore plus de loisir d'observer les actions d'autruy l'un comme un estranger qui n'a rien a faire au lieu ou il est et l'autre comme n'ayant qu'a ecouter 
 et qu'a regarder quoy qu'il en soit cylenise dit la princesse ils le scavent etils peuvent le faire scavoir aux autres que scay-je mesme adjousta-t'elle si esope n'a point fait cette fable parles ordres de cleandre que je scay qui luy a fait tant de presens cela ne peut pas estre madame repliqua cylenise car il ne pouvoit pas deviner quand il est venu visiter ma compagnie que l'on parleroit des choses qui luy ont donne sujet de la faire et puis poursuivit-elle madame vous voyez bien que toute cette fable n'est pas historique puis qu'il parle vers la fin comme s'il connoissoit parfaitement que peut-estre un jour cleandre pourroit toucher vostre coeur au prejudice d'adraste et d'artesilas c'est ce qui m'epouvente cylenise interrompit la princesse et ce qui m'offence tout ensemble car enfin je trouve esope bien hardy d'oser penser cela d'un homme de qui la condition n'est point connue mais je le trouve aussi adjousta-t'elle en rougissant encore plus incomprehensible de voir qu'il ayt pu penetrer si avant dans le fonds de mon coeur et jusques au point de connoistre qu'en effet si cleandre estoit de la condition d'adraste et d'artesilas il seroit peut-estre en estat de rendre sa fable aussi juste a la fin qu'elle l'est au commencement mais comme cela n'est pas il faut detromper esope faire changer d'opinion au prince myrsile et guerir cleandre s'il est possible cette derniere chose sera la plus difficile reprit cylenise le ne le pense pas dit la princesse puis qu'apres tout cleandre a de la raison il ne seroit pas amoureux s'il en avoit encore reprit cylenise mais d'ou vient luy dit la princesse que vous estes si fort persuadee de 
 la grandeur de sa passion vous qui ne la soupconniez pas il n'y a qu'un jour c'est madame repondit-elle que je n'y avois aporte aucune aplication d'esprit mais presentement que je me souviens de cent choses qu'il m'a dites et de cent autres que je luy ay veu faire je connois bien que j'estois aveugle de n'en connoistre pas la cause je me souviens qu'un soir que nous avions oblige esope mes compagnes se moy a nous raconter son amour pour cette belle esclave qui se nomme rhodope et qui servoit chez le philosophe xanthus du temps qu'il y demeuroit aussi cleandre qui estoit present a cet agreable recit apres qu'il fut acheve et que tout le monde le louoit pour moy luy dit-il je vous crois si heureux d'avoir porte mesmes chaisnes que la belle rhodope que je trouve lieu de vous en porter envie car enfin poursuivit il c'est assurement un grand malheur a ceux qui aiment quand il faut qu'ils baissent ou qu'ils levent les yeux pour regarder ceux qu'ils adorent et c'est sans doute une assez grande douceur de les rencontrer justement dans les siens avec egalite et d'estre en estat de faire valoir les soumissions que l'on rend a la personne que l'on aime j'avoue que j'ecoutay alors ce discours sans y faire aucune reflexion mais je connois bien presentement que je m'abusois de n'y chercher point de sens cache le me souviens encor du jour ou la princesse de clasomene arriva a sardis d'un jour dis-je ou vous estiez extraordinairement paree et auquel toute la cour vous trouva si admirablement bien car cleandre venant a s'entretenir avec mes compagnes et avecques moy qui parlions de vostre beaute nous nous mesmes a luy 
 dire que c'estoit un grand bonheur pour tous les gens de sa voilee et pour toutes les belles qui pretendoient a faire des conquestes que vous ne fussiez pas d'une condition a les en empescher en assujettissant tous leurs amants et en leur faisant rompre leurs fers pour prendre les vostres et quoy me dit-il cylenise vous croyez qu'il n'y ait que les rois et les princes qui ayent des yeux pour admirer ce qui est beau et des coeurs pour l'aimer ce n'est pas ce que je dis luy repliquay-je mais c'est que les filles de rois ne pouvant recevoir d'autres coeurs personne ne s'advise de leur en offrir la beaute dit- il se fait des sujets de toutes conditions et comme la belle anaxilee s'est fait un esclave du fils de son souverain les reines peuvent se faire aussi des adorateurs de leurs sujets l'advoue que j'ecoutay alors ce que disoit cleandre comme une chose qui fournissoit simplement a la conversation mais aujourd'huy que je me remets en la memoire l'air dont il me parla je voy sa passion non seulement dans ses yeux mais dans son coeur l'en suis bien faschee dit la princesse elle dit cela d'une facon qui fit en effet connoistre a cylenise que si elle eust este seule qui s'en fust aperceue et que cleandre n'eust pas soupconne qu'elle en eust eu connoissance peut-estre n'auroit-elle pas este irritee contre luy mais parce que le prince myrsile esope et cylenise la scavoient elle ne la pouvoit plus souffrir et elle prit la resolution de traiter cleandre fort rigoureusement quoy qu'elle l'estimast beaucoup et qu'elle l'aimast sans doute desja un peu plus qu'elle ne le croyoit elle mesme cependant cleandre qui ne scavoit pas ce que la princesse 
 palmis premeditoit contre luy quoy que tres afflige de voir qu'artesilas n'estoit pas si mal receu qu'a l'acoustumee avoit pourtant quelques instants de consolation de voir qu'apres ce qu'il avoit eu la hardiesse de dire a la princesse il n'estoit pas en apparence plus mal avec elle qu'a l'ordinaire car encore qu'elle eust feint de n'entendre pas l'ambiguite de les paroles elle ne l'avoit pas absolument desceu et il y avoit plusieurs heures au jour ou il croyoit avoir descouvert dans les yeux de la princesse qu'elle l'avoit entendu mais il ne jouit pas long temps de cette consolation parce que depuis qu'elle sceut ce que le prince myrsile et esope en pensoient elle changea de facon d'agir et elle vescut avec cleandre avec beaucoup plus de froideur et plus de retenue qu'auparavant elle ne put toutesfois jamais obtenir d'elle d'avoir pour luy toute cette rigueur qu'elle s'estoit proposee d'avoir mais pour peu qu'elle en eust cleandre la sentit de telle sorte qu'il pensa en mourir de douleur cependant adraste estant tousjours protege par le prince atys et ayant mesme gagne cresus on parloit presque du mariage de la princesse et de luy comme d'une chose assuree on ne le disoit pas ouvertement mais chacun se le disoit a l'oreille enfin on peut quasi dire que c'estoit un de ces secrets publics que l'on fait si souvent a la cour dont tout le monde fait mistere et que personne n'ignore si bien que cleandre et artesilas n'estoient pas en une petite peine non plus que la princesse qui ne pouvoit absolument se resoudre a ce mariage durant ce temps la cylenise demanda diverses fois a esope en raillant aveques luy s'il croyoit tousjours que le berger prendroit la biche je ne scay pas encore 
 bien s'il la prendra respondoit il mais je scay bien que les chasseurs ne la prendront pas comme les choses estoient en ces termes et que cresus mesme qui aimoit passionnement le prince atys ne s'opposoit plus si fort au dessein qu'il avoit d'espouser anaxilee il y eut plusieurs signes prodigieux par lesquels il paroissoit que ce jeune prince estoit menace de mourir d'un coup de dard cresus fit aussi un songe qui passa pour une aparition parmi les gens qui se meslent de connoistre de pareilles choses et qui luy fit voie le corps de son fils mort et traverse d'une espece de javeline avec tant d'autres objets funestes a l'entour de luy affreux et surprenans que ce prince tout grand et sage qu'il est en fut estonne de sorte que d'abord toute la cour en fut en trouble le prince atys n'en eut pourtant pas l'ame ebranlee et n'interrompit pas sa galanterie tout le monde estoit assez occupe a deviner par quelle voye ce malheur pouvoit arriver car la paix estoit par tout le royaume et ce prince n'estoit point hai ceux qui connoissoient l'humeur ambitieuse d'antaleon frere de cresus apprehendoient qu'il n'y eust quelque conjuration cachee et durant quelques jours on ne faisoit autre chose que parler de cette facheuse prediction cresus fit oster de tous les lieux ou il y avoit des armes pendues dans son palais tous les dards et toutes les javelines et selon l'ordinaire foiblesse des hommes qui croyent pouvoir empescher par leur prudence ce que les dieux ont determine de faire il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre a conserver le prince son fils qu'il regardoit comme l'unique successeur de ses estats ne contant presque pas le prince myrsile a cause 
 de son in commodite cpendant quelque temps s'estant passe sans qu'il arrivast aucun malheur an prince atys les esprits commencerent de se r'assurer a la reserve de celuy de cresus qui absolument preocupe de la crainte qu'il avoit voulut songer a le marier promptement mais la difficulte estoit de luy choisir une femme car il ne vouloit qu'anaxilee et cresus eust bien voulu qu'il en eust choisi une autre le prince adraste toutefois commenca d'ebranler un peu son esprit mon pere y servit aussi extremement a la priere de cleandre qui creut qu'il luy estoit tousjours advantageux de donner un exemple d'une alliance inegale de diminuer le prix des soings d'adraste en les partageant avecques luy et de satisfaire le prince atys qui neantmois parut estre plus oblige du contentement du roy son pere au prince adraste qu'a cleandre ny a timocreon enfin madame ce mariage se fit avec beaucoup de magnificence mais a la reserve des deux amants et d'adraste ce ne fut pas avec beaucoup de joye cresus n'y avoit consenti qu'avecques peine la princesse palmis n'estoit pas fort satisfaite de voir au dessus d'elle une fille nee si fort au dessous antaleon et mexaris qui n'eussent pas este trop aises que ce prince se fust marie a une reine ne pouvoient pas l'estre qu'il espousast sa sujette artesilas et cleandre qui croyoient aussi que quoy qu'ils eussent pu faire ce mariage authorisoit encore adraste en estoient bien faschez car cleandre n'y avoit servi que par adresse et que parce qu'il ne le pouvoit empescher le prince myrsile avoit tousjours tant de melancolie pour son propre malheur qu'une alliance beaucoup plus illustre que celle la ne l'auroit guere resjoui et le seul abradate et la 
 princesse de clasomene estoient absolument des interessez et n'y prenoient de part qu'a cause de la princesse palmis qu'ils aimoient beaucoup mais le plus fascheux estoit pour cleandre que l'on disoit tout haut que le mariage d'adraste se feroit bien tost cependant quatre ou cinq jours apres les nopces d'anaxilee les misiens envoyerent advertir cresus que l'on voyoit en leur pais aux environs du mont olimpe un sanglier d'une grandeur extraordinaire et prodigieuse qui gastoit tous les bleds et qui desoloit toute la campagne supliant le roy de vouloir envoyer quelques gens courageux avec tout son equipage de chasse pour les delivrer de ce terrible animal qui passoit plustost pour un monstre que pour un sanglier cresus leur dit qu'il leur accordoit ce qu'ils souhaitoient mais comme il parloit a ces deputez le prince atys qui scavoit la chose arriva suivi d'adraste d'artesilas d'abradate de cleandre et de beaucoup d'autres qui dit au roy son pere qu'il vouloit estre de cette chasse cresus qui avoit toujours dans l'esprit la mesme crainte qu'il avoit eue s'opposa a ce dessein avec beaucoup d'opiniastrete mais comme le prince ne pouvoit souffrir de passer dans l'esprit de tous les peuples pour un prince qui ne s'exposoit jamais a aucun peril il s'obstina d'y vouloir aller neantmoins il ne l'auroit pas emporte s'il ne se fust advise de representer a cresus une chose qui le convainquit vous dites seigneur luy dit il que je suis menace d'un coup de dard mais je ne vay pas en lieu ou l'on en doive lancer contre moy si l'on vous avoit predit adjouta t'il que je dois estre dechire par une beste sauvage vous auriez raison de m'empescher 
 d'aller a cette chasse mais cela n'estant pas quel sujet d'aprehension avez vous le prince adraste dit il en riant ne me tuera pas artesilas abradate et cleandre ne le feront pas non plus que luy ainsi n'ayant a combattre qu'une beste qui ne lance point de dards et qui n'a point d'autres armes que celles que la nature luy a donnees il me semble que vous devez ne me faire pas un commandement ou j'aurois beaucoup de peine a obeir car seigneur que diront vos subjets s'ils voyent que je n'ose seulement aller a la chasse et pourroient-ils croire que je pusse donner des batailles et les gagner si je n'osois pas mesme combattre un animal assez ordinaire enfin madame cresus luy permit ce qu'il vouloit et tout le monde se prepara pour cette grande chasse mais quand le prince vint a partir le roy tira adraste a part et luy dit que comme le prince son fils estoit son protecteur il vouloit qu'il fust aussi le sien en cette occasion seigneur luy dit adraste avec une joye extreme de la confiance que cresus avoit en luy si je ne vous ramene le prince atys victorieux du monstre qu'il va combatre refusez moy toutes les graces que je vous ay demandees et que vous m'avez fait esperer apres cela madame on partit pour cette chasse dont l'equipage fut la plus magnifique chose que l'on eust jamais veue en lydie cleandre fut prendre conge de la princesse palmis mais ce fut avec tant de monde que cet adieu n'eut rien de particulier ny de remarquable le prince myrsile et mexaris furent aussi de cette chasse et comme esope les vit tous partir cylenise luy demanda encore si le berger estoit parmy ces chasseurs ouy luy dit-il mais ils 
 ne le connoissent pas pour le chasseur de la biche quoy qu'il le soit beaucoup meilleur qu'eux lors que cette troupe de princes et de grands seigneurs qui deserta toute la cour fut arrivee aupres du mont olimpe ils se mirent en queste du sanglier et quand ils eurent decouvert sa bauge ils firent leur enceinte de tous costez et chacun voulant avoir l'avantage d'avoir frappe le premier ce terrible animal qui par sa seule grandeur effrayoit tous ceux qui le regardoient ils s'en aprocherent et luy lancerent tous leurs dards celuy du prince manqua la beste aussi bien que ceux d'adraste de mexaris d'abradate et des autres mais celuy de cleandre l'atteignit et la blessa mortellement cependant durant qu'il s'avancoit l'espee a la main contre ce fier animal adraste envieux de la gloire de cleandre perdant le jugement en cette occasion lanca un second dard qui comme toute l'asie l'a sceu alla traverser le coeur du prince atys qui avoit change deplace depuis qu'adraste ne l'avoit regarde la chutte de ce prince fit faire un grand cry a tous ceux qui la virent de sorte que cleandre qui venoit de joindre le sanglier et de luy donner un si grand coup dans le corps qu'il en estoit tombe tourna la teste croyant que l'on ne crioit que pour se rejouir de sa victoire mais discernant mieux le son lugubre de ces tristes voix il quitta le fier ennemy qu'il venoit de vaincre et qui se roulant dans son sang se debatoit inutilement a terre pour aller ou tous les autres estoient mais il fut estrangement epouvante de voir le prince atys mort et adraste si furieux et si desespere que jamais on n'a entendu parler d'une telle douleur que la sienne cleandre emporte 
 par le veritable deplaisir qu'il avoit de la mort de ce prince aprenant que c'estoit adraste qui l'avoit tue s'avanca vers luy l'espee haute mais enfin voyant que tous ces princes qui estoient plus interessez que luy en cette perte ne faisoient que se pleindre il ne fit que le pleindre comme eux joint qu'a dire les choses comme elles font adraste estoit plus en estat de donner de la compassion que de la colere car je n'ay jamais rien veu de si pitoyable il avoit sur le visage une douleur si furieuse et il y avoit en toutes ses paroles tant de marques de desespoir que l'on ne peut s'imaginer la chose comme elle estoit enfin madame il essaya diverses fois de se tuer et on fut contraint de luy oster son espee et de le faire garder l'on envoya advertir cresus de cet accident et nous suivismes tous le chariot dans lequel on remporta le corps du prince de lydie jamais retour de chasse n'a este si triste que celuy-la et jamais accident n'a este si funeste ny si surprenant aussi cresus en fut si afflige que l'on ne peut l'estre davantage il appella a son secours jupiter l'expiateur il l'invoqua comme estant le dieu de l'amitie et de l'hospitalite qu'adraste avoit violee comme au dieu de l'hospitalite il se pleignit a luy d'avoir receu dans sa cour le meurtrier du prince son fils en pensant y recevoir un hoste reconnoissant et comme au dieu de l'amitie parce qu'il rencontroit son plus mortel ennemy en celuy a qui il avoit confie son fils et a qui il vouloit donner sa fille la princesse anaxilee et la princesse palmis estoient aussi dans une douleur extreme cependant nous conduisismes le corps du prince de lydie a sardis et lors que cresus le vit arriver dans la cour de son palais 
 suivy de son meurtrier qui ne le voulut jamais perdre de veue il sentit ce que l'on ne scauroit dire et ce que l'on ne peut mesme imaginer cleandre et adraste estoient alors en estat bien different car le premier avoit tue le sanglier qui estoit le sujet de la chasse et qui desoloit toute une province et adraste avoit tue le successeur d'un grand roy le fils de son protecteur et son protecteur luy mesme et ce qui estoit encore le plus estrange le frere de la princesse qu'il aimoit et qu'il croyoit devoir bientost epouser aussi avoit il dans les yeux tant de douleur tant de rage et tant de fureurs differentes que jamais on n'a entendu parler de rien de semblable l'on eut beau le vouloir empescher de voir cresus il s'echapa de ceux qui le vouloient retenir et fut se presenter a ce prince mais avec des paroles si touchantes qu'il en attendrit mesme le coeur de ses rivaux il demandoit quel suplice on luy vouloit ordonner il prioit qu'on le chastiast rigoureusement il conjuroit qu'on se hastast de le punir et il disoit enfin tout ce qu'un homme qui vouloit effectivement mourir pouvoit dire il mesloit le nom de la princesse a toutes ses pleintes et sans avoir dessein de vivre il disoit pourtant tout ce qu'il faloit pour obliger cresus a luy pardonner un crime qui n'estoit pas en effet un crime mais un malheur tres funeste et tres digne de pitie aussi cresus luy mesme en fut-il emeu de compassion et agissant en grand prince il luy pardonna genereusement se contentant de le prier de le laisser pleindre son malheur en liberte adraste se retira donc et se laissa conduire a son logis ou on le garda mais le lendemain ayant sceu que l'on avoit porte le corps du prince atys 
 dans le superbe tombeau qu'aliatte avoit fait bastir sur les bords d'un estang que l'on appelle l'estang de giges il se deroba de ses gardes la nuit suivante et fut comme un furieux a cette magnifique sepulture ou il ne tut pas plustost arrive qu'il monta jusques sur le haut du grand tombeau mais a peine y fut il qu'entre des colomnes et des statues qui y sont il se laissa tomber les bras ouverts sur la pointe de son espee qu'il avoit reprise et se tua a la veue de ceux qui l'avoient suivy et qui le joignirent au point du jour ainsi se punissant luy mesme il merita par sa mort des pleintes de ceux qui avoient le plus de sujet de l'accuser de leurs malheurs cresus considerant donc sa naissance royale son repentir marque par son sang et sa fortune toute extraordinaire fit mettre son corps aupres de celuy du prince atys dans le superbe tombeau de ses peres avec une inscription qui contenoit toute cette estrange avanture depuis ce funeste accident la faveur de cleandre augmenta encore aupres de cresus et il le regarda comme le seul homme qui pouvoit affermir le sceptre apres sa mort entre ses mains du prince myrsile menecee qui le luy avoit autrefois presente l'entretenoit dans ces sentimens la quoy qu'antaleon s'y opposast car cet ambitieux prince pretendoit a la couronne au prejudice de son neveu cependant comme il n'est point de douleurs que le temps ne guerisse ou du moins qu'il ne soulage on commenca de se consoler de la mort d'atys et cleandre ne se trouvant plus qu'un rival en estoit un peu moins malheureux et d'autant plus que la princesse palmis n'ayant plus a se vanger du prince son frere ny a faire 
 despit a adraste recommenca de traiter artesilas comme auparavant c'est a dire avec beaucoup de rigueur mais comme elle avoit aussi une extreme froideur pour cleandre il ne scavoit qu'en penser et ne pouvoit par ou trouver les voyes de se remettre au point ou il avoit este il la voyoit aussi souvent qu'il le pouvoit il avoit pour elle un respect que la seule condition des plus grandes reines du monde ne pourroit donner et toute la severite de cette princesse ne pouvoit trouver rien a redire a toutes ses actions il y avoit bien quelques uns de les regards qu'elle eust voulu ne rencontrer pas comme elle faisoit quelquesfois mais elle voyoit si clairement qu'il eust voulu luy mesme pouvoir la regarder sans qu'elle s'en fust aperceue qu'elle ne pouvoit l'accuser avecques justice aussi ay-je bien sceu par cylenise qu'elle ne le condamnoit pas rigoureusement et que parmi les souhaits qu'elle faisoit pour sa liberte elle n'y m'estoit rien de desobligeant pour cleandre cependant divers interests de cresus luy faisant naistre divers sujets de guerre contre les ephesiens on refit une puissante armee dont cleandre fut lieutenant general car comme abradate ne pouvoit pas s'engager ne scachant quand le roy son pere le r'appelleroit si que l'incommodite du prince myrsile ne souffroit pas qu'il le fust l'illustre cleandre eut cet honneur le roy pour diverses raisons cachees n'en voulant gratifier ny antaleon ny mexaris ny artesilas qui en murmurerent estrangement mais quelque grand que fust cet honneur cleandre le sentoit bien imparfaitement quand il venoit a songer que la princesse ne scavoit point qu'il estoit amoureux d'elle ou que si elle en soupconnoit 
 quelque chose elle ne l'aprouvoit pas et mesme ne le pouvoit pas aprouver il ne scavoit donc s'il devoit prendre la hardiesse de luy descouvrir un peu pins precisement ses sentimens et il estoit estrangement irresolu lors qu'esope qui l'aimoit avec une passion extreme fut le voir pour luy monstrer en particulier devant qu'il partist toute l'histoire de la cour qu'il avoit faite en fables aussi bien qu'il a compote une morale de cette espece car encore que cette histoire soit un chef-d'oeuvre elle a este veue de peu de personnes parce que comme elle contient tous les intrigues et toute la galanterie de la cour il n'avoit pas juge a propos d'en rendre la lecture publique esope estant donc alle faire voir a cleandre cet agreable travail comme estimant plus son approbation que celle de toute la cour apres avoir leu plusieurs de ces ingenieuses fables qui faisoient de si agreables tableaux des avantures de tout le monde cleandre trouva celle qu'esope avoit faite pour luy dans les tablettes de cylenise et comme il ne l'entendit pas et qu'il luy en demanda l'explication seigneur luy dit esope je ne pensois pas qu'elle suit si mauvaise car des personnes qui n'ont pas tant d'esprit que vous et qui n'ont pas tant de connoissance de la chose qu'elle represente ont entendu parfaitement ce qu'elle vouloit dire cleandre devenu plus curieux par le discours d'etape le pressa de telle sorte de la luy vouloir expliquer qu'enfin il l'obligea a luy dire la verite mais il ne l'eut pas plutost sceue que ne pouvant d'abord deguiser ses sentimens ha esope qu'avez vous fait s'escria cleandre j'ay fait seigneur luy repliqua t'il ce que vous n'auriez peut-estre jamais ose faire je 
 l'advoue reprit cleandre qui voulut cacher ses sentimens apres s'estre un peu remis car je ne scay pas deguiser la verite agreablement comme vous et c'est pourquoy je n'aurois pas voulu dire un mensonge cependant esope adjousta t'il si cylenise vous avoit creu et qu'elle eust en suitte persuade vostre erreur a la princesse en quel estat m'auriez vous reduit mais seigneur reprit esope si par hasard aussi il estoit vray que vous fussiez amoureux de la princesse palmis que vous ne le luy eussiez jamais dit et que vous ne le luy dissiez jamais ou en seriez vous et ne seriez vous pas bienheureux qu'esope eust eu la hardiesse de luy descouvrir ce que vous ne luy auriez jamais descouvert nullement luy repliqua cleandre car un homme inconnu comme je suis et qui tient tout son eclat des seules mains de la fortune doit tousjours presupposer que la princesse palmis croiroit qu'il ne la pourroit pas aimer sans luy faire un sensible outrage croyez seigneur luy dit esope que l'on n'outrage jamais gueres une belle personne en l'aimant de quelque condition qu'elle soit et de quelque qualite que puisse estre celuy qui l'adore pourveu qu'il se contente d'aimer mais luy respondit cleandre esope de sa propre confession n'a aime qu'une esclave mais luy repliqua t'il cleandre en aimant une princesse aime une belle princesse et qui dit belle seigneur adjousta t'il dit assurement une personne qui fait consister son plus grand plaisir a estre creue telle et respectee comme telle ouy poursuivit il je soutiens qu'une belle reine preferera tousjours un esclave de sa beaute a tous les subjets que sa naissance luy aura donnez et qu'une conqueste de ses yeux 
 luy fera plus chere mille et mille fois que toutes celles qu'elle pourroit faire avec des armees de cent mille hommes c'est pourquoy seigneur adjouta t'il quand j'aurois fait croire a cylenise que vous estes amoureux de la princesse de lydie et qu'en suitte elle le luy auroit persuade vous n'en seriez pas plus mal avec elle le m'apercoy pourtant dit cleandre qu'environ depuis le temps que vous dites avoir compote cette fable la princesse me traite beaucoup plus froidement qu'elle n'avoit jamais fait c'est signe respondit esope que vous estes beaucoup mieux dans son coeur que vous ne croyez car si elle ne vous craignoit pas et si elle ne se craignoit pas elle mesme elle ne fuiroit pas un homme qu'elle estime extremement enfin seigneur dit-il en riant croyez je vous prie que m'estat donne la peine de connoistre avec tant de soing jusques au naturel des renards des tigres des ours et des lions je ne suis pas absolument ignorant en la phisionomie des belles personnes qui sont plus agreables a regarder que toutes ces belles sauvages c'est pourquoy soyez assure que vous n'estes point hai et que ma fable sera quelque jour aussi juste a la fin qu'au commencement quoy que cleandre sceust bien qu'esope estoit aussi sage que spirituel neantmoins il n'eut jamais la force de luy advouer qu'il aimoit la princesse il le pria donc seulement de ne monstrer cette fable a personne et de ne dire plus rien de ses erreurs de peur de les persuader aux autres comme ils en estoient la j'arrivay et apres qu'esope fut parti cleandre me raconta leur conversation et me dit qu'assurement il estoit la cause de la froideur que la princesse avoit pour luy il eust 
 pourtant bien voulu le scavoir avec certitude car encore que cette froideur luy fust insuportable s'il eust este assure que palmis eust sceu sa passion il en eust este console parce qu'enfin il ne remarquoit pas qu'elle fust accompagnee d'incivilite ny de mepris ainsi apres avoir bien raisonne sur la chose il se resolut d'aller prendre conge de la princesse lors qu'il y auroit peu de monde chez elle et de tascher de s'esclaircir de la verite il fut donc si soigneux de s'informer de l'heure ou il la pourroit voir en particulier et il prit si bien son temps qu'en effet il la trouva seule apres les premiers complimens qui ne regardoient que son voyage et apres que la princesse luy eut recommande la personne du roy et celle du prince myrsile madame luy dit-il vous me trouverez sans doute bien hardy d'oser vous suplier tres humblement comme je fais de me faire l'honneur de me dire si j'ay fait quelque faute contre le respect que je vous dois qui vous ait portee a diminuer quelque chose de cette bonte sincere et obligeante dont vous m'honnoriez autrefois il paroist bien repliqua t'elle que je me confie extremement en vous puis que je vous recommande les deux personnes du monde qui me sont les plus cheres je vous en suis sans doute bien redevable repondit-il mais madame comme je suis persuade que celuy qui perdroit un thresor sans s'en apercevoir et sans s'en pleindre temoigneroit ne l'estimer pas assez je pense que vous ne pourrez pas vous offencer avec raison si je me pleins un peu du changement que je remarque en mon bon-heur mais en m'en pleignant je ne vous accuse toutesfois pas d'injustice et je me contente de vous supplier tres humblement 
 de m'aprendre par quel crime j'ay merite ce malheur cleandre a tant d'esprit repliqu'a t'elle en sous-riant a demy quoy que ce ne peust estre sans rougir que s'il avoit fait un crime il l'auroit sans doute voulu faire et par consequent il ne seroit pas aise qu'il s'en repentist ny mesme gueres necessaire de l'en accuser puis qu'infailliblement il s'en accuseroit le premier mais adjousta t'elle avec un visage plus serieux je n'ay point sceu que vous m'ayez rendu de mauvais offices et si vous remarquez quelque changement en mon humeur c'est que depuis la mort du prince mon frere je ne me suis plus trouvee avec la mesme disposition a la joye que j'avois auparavant madame repondit cleandre mon malheur a precede celuy de cet infortune prince c'est donc peut-estre repliqua t'elle que j'ay un defaut plus que je ne pensois et qu'a tant d'autres que j'ay on peut encore joindre celuy d'estre d'humeur inegale me preservent les dieux interrompit-il d'accuser la plus accomplie princesse du monde de la plus petite imperfection non madame vous ne m'entendez pas ou vous ne voulez pas m'entendre car enfin je ne vous accuse point mais si vous me croyez coupable je vous conjure de m'accuser afin que je me corrige et que je vous demande pardon en verite cleandre reprit-elle je ne pense pas qu'il y ait jamais eu personne que vous qui ait voulu paroistre criminel avec tant d'empressement mais scachez je vous prie une chose pour vous obliger a me laisser en repos et a vous y mettre qui est que ce que je ne dis point la premiere fois qu'on me le demande on me le demande apres inutilement parce que je ne le dis jamais de sorte 
 madame repondit-il que je ne scauray donc jamais dequoy vous m'accusez non pas mesme si je vous accuse dit elle c'est pourquoy cleandre cherchez dans vostre coeur vostre satisfaction et non pas dans mes paroles si vous estes innocent vivez en repos car je ne fais jamais d'injustice et si vous ne l'estes pas repentez vous et vous corrigez mais quoy qu'il en toit n'en parlons plus et soyez seulement assure qu'innocent ou coupable je souhaite que vous me rameniez le roy victorieux de ses ennemis et que vostre gloire s'augmente de jour en jour comme je n'en auray jamais repliqua-t'il qui me toit si chere que celle de vous obeir commandez moy donc quelque chose pour vostre service c'est assez que je vous aye prie luy repondit-elle de prendre soin du roy mon pere et du prince mon frere si ce n'est que je vous conjure encore de n'exposer pas trop une personne qui leur est si chere que la vostre la princesse se leva apres ces paroles et cleandre fut contraint de la quitter sans avoir eu la force de luy parler plus ouvertement de son amour neantmoins il avoit eu la consolation en cette derniere visite d'avoir connu qu'elle scavoit sa passion et de l'avoir pourtant trouvee un peu moins froide qu'a l'ordinaire il partit donc avec un si violent desir de meriter par ses grandes actions l'estime de cette princesse et de rendre sa vie aussi eclatante que sa naissance estoit obscure qu'il ne faut pas s'estonner des belles choses qu'il fit a la guerre d'ephese je ne vous diray point madame tout ce qui s'y passa car toute l'asie a sceu qu'il y eut plusieurs combats dont cleandre emporta toute la gloire qu'en suitte il alla assieger ephese et qu'encore 
 que les habitans creussent se mettre en seurete en attachant par une ceremonie superstitieuse un cordeau qui alloit de la vieille ville au temple de diane comme se remettant tout de nouveau sous sa protection ils ne laisserent pas d'estre contraints de se rendre malgre toute la resistance qu'un courageux estranger qui se trouva dans la ville y apporta mais certes a dire les choses comme elles font la prise d'ephese fut si particulierement deue a cleandre que cresus n'eut guere de part a l'honneur de cette conqueste car estant tombe malade ce fut cleandre seul qui agit pendant ce siege qui fut un des plus memorables dont on ait entendu parler artesilas n'eut pas mesme le bonheur d'y estre parce qu'ayant este blesse a la premiere rencontre qu'ils avoient faite des ennemis cleandre jouit tout seul de la gloire de cette conqueste dont cresus luy mesme envoya advertir la princesse sa fille d'une facon tres advantageuse pour luy mais comme la fin de la campagne aprochoit et qu'il esperoit de retourner bien tost a sardis pour chercher le plus doux fruit de sa victoire dans les regards favorables de sa princesse les misiens les doriens et les pamphiliens se joignirent et l'on parla d'une ligue contre cresus qui se resolut de les prevenir il envoya alors solliciter le roy de phrigie de luy donner du secours mais comme il estoit engage en ce temps la avecques le roy de pont il le refusa de sorte qu'il falut qu'il agist seulement avec ses propres forces mais madame la valeur de cleandre estoit devenue si redoutable a tous ces peuples qu'il termina cette guerre aussi heureusement que l'autre la faisant mesme malgre l'hyver cependant 
 comme cresus vit que la fortune luy estoit favorable il ne voulut pas en demeurer la et durant que le roy de phrigie estoit occupe avec le roy de pont il entra au commencement du printemps dans les estats de ce prince justement apres que ces deux rois eurent perdu deux batailles en un mesme jour de sorte que le roy de phrigie avec le debris de ses troupes fut contraint de revenir pour deffendre son propre royaume et d'abandonner celuy de son allie comme ce prince est brave cresus trouva beaucoup plus de resistance qu'il n'avoit fait jusques alors et la valeur de cleandre trouva sans doute dequoy s'occuper encore plus glorieusement comme la phrigie n'est pas fort nombreuse en villes presques toute cette guerre se passa en batailles et en rencontres mais elles furent si frequentes et si glorieuses pour cleandre que cresus ne pouvoit se lasser d'admirer combien il estoit obligee a menecee et a mon pere de luy avoir donne un homme d'un courage si heroique en diverses occasions le roy de phrigie combatit en personne contre cleandre qui pensa le tuer une fois mais comme il avoit desja le bras leve un sentiment dont il ne put estre le maistre le fit changer d'avis et destournant le coup sur un autre qui touchoit le roy de phrigie il le tua d'un revers disant en luy mesme peut estre que je suis nay subjet de ce prince enfin madame apres avoir contraint le roy de phrigie de se retirer dans apamee et la saison commencant d'estre fort fascheuse cleandre apres avoir mis ses troupes en leurs quartiers d'hyver s'en retourna a sardis ou il y avoit plus d'un an qu'il n'avoit este bien est il vray que la renommee avoit parle si avantageusement 
 de luy a la princesse palmis qu'elle ne pouvoit pas l'avoir oublie mais je ne scay si encore qu'elle ne voulust pas souffrir la passion de cleandre elle ne craignit pas toutesfois un peu que l'absence n'eust change son coeur cresus fut receu avec une magnificence extreme et cleandre fut effectivement regarde comme le vainqueur de plusieurs nations et en la posture ou il revint a sardis il n'y avoit plus personne avec qui il ne peust aller du pair et qui ne s'estimast heureux d'en estre regarde favorablement mais madame au milieu de tous ses triomphes l'amour triomphoit tousjours de son coeur et le jour qu'il devoit revoir la princesse il se trouva beaucoup plus emeu qu'il ne l'estoit sur le point de donner des batailles aussi alloit-il aux combats avec l'esperance de vaincre et il n'alloit s'exposer aux regards de cette princesse qu'avec la certitude d'en estre tousjours vaincu et avec l'incertitude d'en estre jamais bien traite cette premiere entre veue se fit en presence du roy qui voulant favoriser cleandre dit a la princesse sa fille qu'elle le regardast comme le seul victorieux et comme le plus ferme appuy de son empire cleandre repondit a ce discours avec une modestie extreme et la princesse le continua avec une civilite fort obligeante mais le lendemain cleandre la fut voir chez elle ou elle le receut de fort bonne grace sans toutesfois qu'il retrouvast encore en elle son ancienne franchise mais aussi n'y remarqu'a-t'il pas sa derniere froideur comme elle estoit encore devenue plus belle il devint encore plus amoureux et comme la victoire eleve l'esprit et donne je ne scay quel air hardy qui sied bien a ceux qui conservent aussi quelque modestie 
 cleandre estoit encore incomparablement plus aimable qu'il n'avoit jamais este au contraire artesilas l'estoit beaucoup moins car le chagrin qu'il avoit de la gloire de cleandre le rendoit de si mauvaise humeur que tout le monde le fuyoit de sorte qu'estant venu chez la princesse comme cleandre l'entretenoit elle vit si parfaitement la difference qu'il y avoit de l'un a l'autre qu'elle ne put s'empescher le soir en parlant a cylenise de souhaiter que cleandre fust de la naissance d'artesilas ou qu'artesilas eust toutes les bonnes qualitez de cleandre cependant quoy qu'il se vist tout couvert de gloire que cresus l'estimast infiniment que le prince myrsile l'aimast avec une tendresse extreme et qu'il fust adore de tout le monde il s'estimoit tousjours tres malheureux car toutes les fois qu'il venoit a penser qu'il ne scavoit qui il estoit et que selon toutes les aparences l'incertitude de sa naissance seroit tousjours un obstacle invincible a l'heureux succes de sa passion il n'estoit pas consolable et tout ce que je luy pouvois dire irritoit plustost sa douleur que de la diminuer mais madame sa grande faveur faisant ombre a antaleon ce prince ambitieux qui vouloit s'emparer de la couronne traita en secret avec artesilas a qui il promit de faire espouser la princesse palmis sa niece s'il vouloit luy aider a se deffaire de cresus et du prince myrsile cette conjuration fut si noire que je ne puis me resoudre de vous en aprendre les particularitez et quand je songe qu'un frere vouloit faire perir son frere et son neveu et qu'un amant vouloit tremper ses mains dans le sang du pere de sa maistresse pour la posseder j'en concoy tant d'horreur qu'il 
 faut que je passe sur cet endroit legerement et que je vous die qu'esope qui estoit encore a sardis ayant apris quelque chose de cette conspiration en advertit cleandre qui agit avec tant de prudence que non seulement il la decouvrit mais qu'il la detruisit et qu'antaleon fut contraint de s'enfuir avec intention de se refugier chez le roy de phrigie il n'acheva pourtant pas son dessein parce qu'en y allant il tomba dans un precipice et se blessa de telle sorte qu'il mourut quelques jours apres les dieux ne voulant pas differer plus long-temps la punition d'un crime si noir que le sien mais pour artesilas il fut impossible en ce temps la de rien prouver contre luy et quoy que nous ayons bien sceu depuis qu'il estoit de cette conjuration il demeura dans la cour comme s'il eust este innocent bien est-il vray qu'il n'osoit pourtant plus agir ouvertement comme amant de la princesse et si elle eust pu ecouter sans colere une declaration d'amour cleandre eust este presque heureux car cresus luy estoit tellement oblige du dernier service qu'il luy venoit de rendre qu'il ne croyoit pas que tous ses thresors eussent pu l'en recompenser dignement le prince myrsile de son coste luy devant la vie croyoit luy devoir toutes choses ainsi quoy qu'il connust bien qu'il estoit amoureux de la princesse sa soeur il ne tesmoigna jamais s'en apercevoir cependant cleandre ne pouvant plus vivre sans avoir la liberte de parler ouvertement de son amour a celle qui l'avoit fait naistre menoit une vie tres melancolique et la princesse ne pouvant plus aussi s'empescher d'estimer un peu trop cleandre en avoit un chagrin extreme car disoit elle un jour a 
 cylenise quand cette estime ne me feroit jamais autre mal que de m'empescher de pouvoir aimer celuy que le roy voudra que j'epouse ne seroit-il pas tousjours assez grand et ne devrois je pas souhaiter de ne l'avoir jamais veu il me semble disoit cylenise que ce souhait seroit fort injuste et que peut-estre cleandre auroit il plus de raison que vous de desirer de n'avoir jamais veu vostre beaute vous scavez madame que le roy luy doit plusieurs victoires et que vous luy devez la vie de deux princes qui vous sont fort chers mais pour luy je ne voy pas qu'il vous ait beaucoup d'obligation car enfin vous le traitez avec une extreme froideur parce que vous croyez qu'il vous ayme et vous voudriez ne l'avoir jamais connu parce qu'il est fort aimable je pense luy dit la princesse en sous-riant que veu la facon dont vous parlez esope vous a subornee afin de rendre sa fable juste comme cylenise alloit repondre le capitaine des gardes de cresus qui avoit tousjours eu beaucoup d'amitie pour antaleon sans qu'on s'en fust aperceu et qui par consequent n'en pouvoit pas avoir beaucoup pour cleandre vint la trouver pour luy dire une nouvelle dont il creut devoir estre bien recompense quoy qu'il ne la creust pas agreable madame luy dit il je vous demande pardon d'estre oblige de vous aprendre une chose qui sans doute vous affligera sensiblement mais comme vous y pouvez remedier en la scachant de bonne heure je ne l'ay pas plustost aprise que je suis venu vous en advertir la princesse croyant que c'estoit quelque nouvelle conjuration le remercia du zele qu'il temoignoit avoir pour son service et le pressa de vouloir luy apprendre 
 ce qu'il scavoit madame repliqua-t'il c'est une chose si estrange que je n'oserois presques vous la dire car enfin je suis adverty par un des officiers de la maison du roy qui l'a entendu que ce prince a dessein a ce qu'il a dit aujourd'huy en fort grand secret a un de ses plus anciens serviteurs de vous faire epouser cleandre afin dit-il d'aider au prince myrsile a soustenir la pesanteur du sceptre qu'il doit porter apres sa mort il a temoigne poursuivit ce capitaine des gardes craindre extremement que vous n'y veuilliez pas consentir a cause que la naissance de cleandre n'est pas connue et il a mesme adjoute que cela le faschoit fort et que de plus il ne voudroit pas vous y forcer c'est pourquoy madame jugeant que vous pouvez empescher un si grand malheur par une resistance courageuse je suis venu en diligence vous dire tout ce que je scay de cet estrange dessein car connoissant vostre grand coeur comme je le connoy j'ay bien creu que vous ne voudriez pas consentir a une chose qui vous seroit si honteuse la princesse palmis extremement surprise du discours de cet homme et ne scachant ce qu'elle en devoit penser le remercia de son zele et luy dit qu'elle l'en recompenseroit mais qu'elle le conjuroit toutesfois de deux choses l'une de ne parler a qui que ce fust de ce qu'il venoit de luy dire et l'autre de n'accoustumer point ceux qui estoient sous sa charge a vouloir penetrer dans les secrets du roy et moins encore a les decouvrir que cependant il pouvoit croire qu'elle agiroit en cette rencontre comme la raison et la vertu vouloient qu'elle agist mais admirez madame le caprice de l'amour mesme dans l'esprit des plus sages personnes 
 la princesse palmis estimoit infiniment cleandre et l'aymoit peut-estre desja avec assez de tendresse cependant des qu'elle eut apris que cresus vouloit qu'elle l'epousast l'obscurite de sa naissance troubla si fort son esprit qu'elle ne scavoit quelle resolution prendre elle n'eust pas voulu que cleandre ne l'eust point aimee elle ne vouloit pas toutefois qu'il luy dist qu'il l'aimoit et elle ne pouvoit non plus consentir a epouser un inconnu mais sa vertu est si eclatante et si visible disoit cette princesse mais sa naissance est si obscure et si cachee adjoustoit-elle un moment apres que luy-mesme ne la scait pas mais madame luy disoit cylenise vous scavez du moins qu'il est digne de toutes choses qu'il a toutes les vertus que les plus grands rois pourroient souhaitter d'avoir que sa valeur l'a mis au dessus de tous les princes qui font subjets du roy vostre pere et que si ses conquestes estoient aussi effectivement a luy comme effectivement il en a toute la gloire il seroit desja un des plus puissans princes d'asie les premiers rois madame adjousta cylenise n'estoient peut-estre pas de si bonne maison que cleandre car enfin comme je l'ay entendu dire il fut trouve sur un carreau de drap d'or et le portraict de sa mere et le sien ont une bordure si magnifique qu'il ne semble pas que sa naissance doive estre basse il pourroit estre nay de parens assez riches reprit la princesse que ce ne seroit pas encore assez pour me satisfaire ce n'est pas cylenise que je ne scache bien que la naissance et la mort sont egales entre les rois et les subjets et qu'en quelque facon la vanite que l'on tire seulement de ses predecesseurs n'est pas trop bien fondee mais apres tout cette illustre chimere qui flatte si doucement 
 le coeur de tous les hommes est trop universellement establie par toute la terre pour ne s'y arrester pas il faut pourtant advouer madame dit cylenise que la naissance toute seule n'est pas une chose fort considerable en effet adjousta-t'elle si le fils du plus grand roy du monde estoit amoureux de vous et qu'il eut tous les deffauts imaginables et pas une bonne qualite n'est-il pas vray que vous ne l'aimeriez point et que toute la grandeur de ses illustres ayeuls ny mesme toutes leurs vertus ne luy acquerroient jamais vostre estime tant s'en faut dit la princesse je le mepriserois plus qu'un autre qui auroit les mesmes imperfections et le hairois davantage neantmoins je pourrois pourtant l'epouser sans honte et par raison d'estat seulement mais au contraire cleandre estant aussi accomply qu'il est merite sans doute toute mon estime et cependant n'estant pas prince et ne scachant pas seulement s'il est d'une race noble je ne puis certainement selon les maximes ordinaires du monde que luy donner quelque place en mon amitie sans songer jamais a l'epouser je scay bien adjousta cylenise que tout le monde pense ce que vous dites mais vous madame qui avez l'ame au dessus du vulgaire qui voyez les choses comme elles sont et non pas comme la multitude les voit qu'en pensez-vous et croyez-vous que la vertu de cleandre et le commandement du roy n'empeschent pas que l'on ne vous puisse blasmer quand vous luy obeirez sans resistance ha cylenise luy dit-elle que me demandez vous et comment pensez-vous que je vous puisse repondre mon coeur et ma raison sont si peu d'accord adjousta-t'elle qu'il me faut quelque temps pour scavoir 
 lequel des deux je dois satisfaire c'est pourquoy je ne puis presentement vous dire ce que je veux ny ce que je feray car en verite cylenise je ne le scay pas moy mesme ce fut de cette sorte que cette conversation se passa car bien que cette fille de la princesse qui est ma parente ne fust pas encore en confidence des interests de sa maistresse avecques moy neantmoins comme nous avions assez d'amitie ensemble elle ne laissoit pas d'avoir une affection particuliere pour cleandre a ma consideration parce qu'elle scavoit bien que ma fortune et celle de timocreon estoient inseparablement attachees a la sienne qu'il rendoit commune entre nous par sa liberalite et par ses bons offices aussi cleandre sans en rien scavoir avoit en elle un puissant appuy aupres de la princesse palmis cependant l'advis qu'elle avoit receu fit un effet tres avantageux pour cleandre puis qu'insensiblement elle diminua une partie de cette froideur qui redoubloit ses suplices de sorte que flatte par cet heureux changement dont il ignoroit la cause l'esperance commenca de le consoler et peu apres le rendant plus hardy il rendit ses soins et ses soumissions a la princesse avec un peu moins de circonspection quoy que ce fust tousjours avec un egal respect mais enfin il la regardoit un peu plus souvent il la visitoit davantage et l'entretenoit avec un peu moins de crainte toutesfois je ne pense pas qu'il eust jamais eu la hardiesse de se declarer ouvertement si l'illustre cyrus qui n'estoit en ce temps-la qu'artamene ne luy en eust fourny le sujet et voicy comme la chose arriva
 
 
 
 
cresus avant sceu tout ce qui s'estoit passe a la guerre de pont et de bithinie et toutes les merveilleuses actions que le fameux 
 artamene y avoit faites avoit eu soing de s'informer de quelle nation estoit un homme d'une valeur si extraordinaire de sorte que ceux a qui il avoit donne cette commission luy aprirent que l'on ne le scavoit pas et luy dirent en suitte comment il avoit fait delivrer le roy de pont et comment la princesse mandane avoit pense estre enlevee par un autre estranger nomme philidaspe que l'on ne connoissoit non plus qu'artamene et qui estoit aussi extremement brave adjoustant toutesfois a cela que ce philidaspe s'estoit dit estre fils de la reine d'assirie par une lettre qu'il avoit ecrite a un homme de son intelligence et que l'on avoit interceptee cresus sans y penser raconta tout ce que je viens de dire a la princesse palmis comme une nouvelle agreable luy parlant avecque beaucoup d'admiration de toutes les grandes choses qu'il avoit entendu dire de l'illustre artamene aussi tost apres qu'il fut sorty de chez la princesse cleandre y arriva et comme elle n'avoit l'esprit remply que de ce que le roy luy venoit de dire elle en parla avecques luy et luy demanda plusieurs particularitez qu'elle n'avoit pas demandees au roy jugeant bien qu'il avoit este present lors que l'on avoit raconte cette merveilleuse advanture a cresus pour moy disoit-elle j'aurois une extreme envie que ce philidaspe tout fils de roy qu'il se dit estre fust puny de la violence qu'il a voulu faire et je voudrois aussi qu'artamene tout inconnu qu'il est fust recompense de sa vertu il me semble madame dit cleandre que je vous dois rendre grace pour luy car outre que je suis amoureux de sa gloire estant inconnu comme il l'est il me semble dis-je que cette conformite me 
 doit interesser en ce qui le touche sa condition dit la princesse n'est pourtant pas egale avec la vostre car il scait bien ce qu'il est nay a ce qu'il m'a paru par le recit que m'a fait le roy et vous ne scavez pas ny d'ou vous estes ny qui vous estes cleandre soupira a ce discours de la princesse qui craignant de l'avoir irrite se hasta de reprendre la parole en ces termes non non cleandre dit-elle ne vous affligez pas tant de vostre malheur car si vous ne scavez pas de quelle condition vous estes tout le monde scait qu'il n'y en a point de si haute dont vous ne puissiez soustenir l'eclat et pleust aux dieux adjousta t'elle que pour la grandeur de nostre maison vous pussiez devenir mon frere puis que comme je connois le prince myrsile et qu'il vous connoist je suis asseuree qu'il ne s'offenceroit pas du souhait que je fais il est bien glorieux et bien obligeant pour moy madame reprit-il mais apres tout poursuivit cleandre emporte par sa passion je ne voudrois pas qu'il peust vous estre accorde et j'ayme encore mieux estre ce que je suis que d'etre frere de l'adorable palmis songez vous bien a ce que vous dites repliqua t'elle et ne craignez vous point de m'offencer ouy madame je le crains et je le crains d'autant plus adjousta t'il que je scay que vous avez raison de le faire mais enfin comme je suis ingenu il faut que je vous advoue que j'aime incomparablement mieux estre toute ma vie l'esclave de la divine palmis que d'estre son frere et que de devoir estre roy ouy madame poursuivit il sans luy donner loisir de parler je trouve les chaines que je porte si douces et si glorieuses toutes pesantes qu'elles sont que je ne les voudrois pas changer avec les 
 plus magnifiques couronnes de l'univers cleandre luy dit la princesse je pense que vous ne me connoissez pas mieux que vous vous connoissez vous mesme car si vous scaviez encore qui je suis vous ne me parleriez pas comme vous faites pardonnez moy madame reprit-il je scay que vous estes fille d'un grand roy que vous estes la plus belle princesse du monde et la plus vertueuse mais je scay aussi que je suis le plus malheureux homme de la terre seulement parce que je suis le plus amoureux si je ne croyois pas luy dit-elle que vous avez perdu la raison je vous traiterois bien d'une autre sorte non madame dit-il ne vous y abusez point l'amour que j'ay pour vous m'a laisse la raison toute entiere et je connois parfaitement que je ne dois rien esperer aussi ne vous demanday je rien qu'un peu de compassion encore n'ay-je pas l'audace de vous demander de celle qui fait que l'on aporte quelque remede aux maux que l'on pleint mais de celle qui les fait seulement pleindre sans les soulager le roy mon pere luy dit la princesse palmis en l'interrompant vous doit tant de choses et je vous dois tant moy-mesme que je suis resolue de ne m'emporter pas contre vous autant que raisonnablement je le devrois faire c'est pourquoy je vous dis avec le moins de colere que je puis que si ce que vous dites n'est pas vray quoy que vostre hardiesse merite que je vous defende de me parler jamais je ne laisseray pas d'oublier vostre crime et de vous le pardonner mais si pour vostre malheur il y a de la verite en vos paroles vous ne serez pas traite si favorablement quoy madame reprit-il vous me puniriez moins rigoureusement de vous avoir dit un mensonge 
 insolent qu'une verite tres-respectueuse le se rois bien davantage respondit elle car je me punirois moy-mesme de vostre crime quoy que je n'y eusse rien contribue helas madame repliqua t'il si je suis coupable vous me l'avez rendu mais au nom des dieux ne me condamnez pas si legerement vous avez autrefois eu luy dit il une si forte envie de scavoir si j'aimois et qui j'aimois lors que le prince atys vous aprit que je n'avois pas voulu feindre d'aimer anaxilee que je n'ay pas deu croire vous faire un si sensible outrage de vous dire cette verite une seule fois en ma vie considerez madame que je ne puis estre accuse avec justice que de ce que je viens de vous descouvrir puis que vouloir m'accuser de ce que je vous aime ce seroit choquer l'equite directement car madame peut on me soupconner de ne m'estre pas oppose a cette passion et peut on me dire criminel d'avoir este vaincu par une personne capable de vaincre toute la terre il faloit du moins cacher vostre deffaite reprit la princesse je la cache aussi a tout le monde repliqua t'il scachant bien que mon malheur est si grand qu'elle est mesme honteuse a mon illustre vainqueur mais pour vous madame j'advoue que je n'ay pu me resoudre a ne vous la descouvrir jamais et a me priver du merite que j'auray a ne vous parler plus de ma passion car madame si vous pouvez obtenir de vostre bonte de me pardonner ce premier crime je vous promets de regler ma vie a l'advenir comme il vous plaira et de renfermer dans mon coeur toute la violence de mon amour faites le donc luy dit elle mais de telle sorte que pas une de vos actions de vos paroles 
 ny mesme de vos regards ne puisse jamais rapeller dans mon souvenir la faute que vous avez faite aujourd'huy et que je me resous d'oublier si vous agissez comme je le veux et comme je vous l'ordonne je feray tout ce que je pourray pour vous obeir madame repliqua-t'il mais au nom des dieux ne me traitez jamais en innocent et traitez-moy tousjours en criminel a qui vous faites grace la princesse ne pouvant souffrir que cette conversation durast plus long-temps congedia cleandre n'estant gueres moins irritee contre elle mesme que contre luy parce qu'elle ne trouvoit pas qu'elle luy eust parle avec assez de fierte comme il ne scait pas disoit-elle ce que le roy a dessein de faire a son avantage que pensera-t'il de moy de l'avoir ecoute avec si peu de marques de colere et ne dois-je point craindre d'avoir detruit par mon indulgence toute l'estime qu'il en peut avoir toutesfois reprenoit-elle luy devant la vie du roy mon pere et celle du prince mon frere eust il este juste d'agir avec toute la severite que sa hardiesse meritoit mais enfin disoit elle encore cleandre de qui le pere est peut-estre de telle condition qu'il me feroit rougir de confusion et de honte si je le scavois a eu la hardiesse de m'avouer qu'il m'aimoit et je ne l'ay pas banny pour tousjours ha mon coeur s'ecrioit-elle vous m'avez trahie j'aime assurement cleandre plus que je ne pense et mesme plus que je ne dois mais si cela est je dois comprendre par ma propre experience que cleandre n'est pas si criminel car puis que je ne le puis hair quand je le veux il est excusable de ne pouvoir pas cesser de m'aimer quand je le souhaite qu'il m'aime donc adjoustoit-elle pourveu qu'il 
 m'aime en secret et qu'il ne me le die plus jamais elle n'estoit pourtant pas tout a fait d'accord avec elle mesme sur cet article et elle eut l'ingenuite de l'advouer a cylenise lors qu'elle fut seule aupres d'elle et qu'elle luy raconta tout ce qu'elle avoit pense mais enfin madame l'illustre cleandre agit si judicieusement et avec tant de respect et de discretion pour la princesse durant tout l'hyver qu'elle fut a la fin contrainte d'abandonner son coeur a l'innocente passion qui s'en vouloit emparer elle ne la fit toutesfois paroistre a cleandre que sous les apparences d'une amitie solide et sincere et luy disant tousjours qu'il faloit qu'il reglast la sienne de cette sorte parce qu'il y avoit un obstacle invincible qui s'opposoit a son bon-heur car luy dit-elle un jour apres qu'il eut obtenu d'elle la revocation de ce cruel arrest qui luy deffendoit de l'entretenir quelquesfois de son amour si vous ne rencontriez de difficulte a vostre bon-heur que parce que je ne vous estimerois pas que parce que j'en estimerois un autre plus que vous ou que parce que je serois insensible le temps pourroit changer toutes ces choses mais je vous avoue ingenument que je trouve en vostre personne et en vostre esprit tout ce qui est necessaire pour acquerir mon estime vous m'avez rendu cent mille services en la personne du roy et en la mienne je suis persuadee que vous m'aimez mon inclination me porte a ne vous hair pas et toutes choses enfin a la reserve d'une seule contribuent a lier nostre amitie mais cleandre apres toutes ces choses toute l'asie scait que vous ne scavez qui vous estes et comme vous ne le scaurez peut-estre jamais et qu'il faudroit un miracle pour faire que quand mesme 
 vous le scauriez ce fust d'une maniere qui me pleust il faut ne s'engager pas davantage et demeurer dans les simples termes de l'amitie ce n'est pas adjousta-t'elle que je vous en estime moins et que je ne croye mesme que vostre naissance doit estre illustre mais je vous advoue ma foiblesse comme tout le monde n'est pas persuade de ce que je pense je ne puis guerir mon esprit de la crainte d'estre blamee si l'on venoit a scavoir que j'eusse donne une place si particuliere dans mon coeur a un inconnu ainsi cleandre pour ma propre gloire contentez vous de mon amitie aimez moy dans le fond de vostre coeur de la maniere que vous voudrez luy dit-elle en rougissant mais n'attendez jamais de palmis que des offices d'une veritable amie je trouve tant de raison en vos paroles luy repliqua-t'il et pourtant si peu de satisfaction pour moy que je n'y scaurois repondre car pour ce qui est de ma naissance madame adjousta-t'il je n'en ay qu'un indice que je croy tres puissant pour me persuader qu'elle n'est pas basse c'est madame que j'ay la hardiesse de vous aimer et de vous aimer mesme sans scrupule ouy divine princesse je sens dans mon ame je ne scay quel noble orgueil qui me persuade que je puis vous adorer sans vous faire outrage cependant comme cette preuve n'est convainquante que pour moy je ne vous demande que ce qu'il vous plaist de m'accorder et tant que vous ne me deffendrez point de vous aimer je ne me pleindray jamais car madame l'estime que j'ay conceue de vostre merite est si grande que quand je serois fils d'un grand roy je ne croirois pas mesme qu'il me fust permis de vous demander vostre affection qu'a genoux et je penserois 
 encore que vous me la pourriez refuser sans que j'eusse sujet de m'en pleindre les choses estant en ces termes quoy que la princesse agist envers cleandre avec une retenue extreme neantmoins luy parlant un peu plus souvent en particulier qu'a l'ordinaire et l'amour estant d'une nature a ne pouvoir estre long temps cachee principalement entre personnes inegales artesilas commenca de s'apercevoir qu'il y avoit quelque changement entre eux et a quelques jours de la il ne douta point que du moins cleandre ne fust amoureux dela princesse palmis comme il estoit mal traitte la jalousie agit dans son coeur d'une maniere plus violente elle n'eclatta pourtant pas d'abord parce qu'il voulut auparavant s'eclaircir de ses soupcons mais apres avoir observe jusques aux regards de cleandre ne doutant plus du tout qu'il ne fust assurement son rival et craignant mesme qu'il ne fust la cause des mepris que la princesse avoit pour luy il commenca de sentir une aversion pour cleandre la plus forte qu'il estoit possible d'avoir et d'avoir mesme le dessein forme de luy faire un outrage et de le quereller a la premiere occasion qu'il en pourroit trouver et ce qui l'y obligeoit encore davantage estoit qu'il scavoit que cleandre partiroit bien tost pour aller commander l'armee et finir la guerre de phrigie mais quelque envie qu'il eust de le quereller il fut pourtant quelques jours sans le pouvoir faire parce que cleandre n'alloit gueres que chez le roy ou chez la princesse si ce n'estoit quelquefois chez la princesse de clasomene aussi fut-ce au sortir de chez elle qu'artesilas l'ayant rencontre l'aborda et luy adressant la parole assez froidement il y a desja quelques 
 jours que je vous cherche luy dit-il mais il n'y a pas moyen de vous rencontrer si ce n'est chez le roy on chez la princesse ou vous estes eternellement si j'avois sceu vos intentions repliqua cleandre avec la mesme froideur quoy qu'avec assez de civilite j'aurois este chez vous pour aprendre ce que vous aviez a me dire peut-estre que si vous l'aviez preveu repondit artesilas bien loin de venir chez moy vous ne seriez pas venu chez la princesse de clasomene comme je ne suis guere accoustume de fuir mes amis ny mes ennemis repondit cleandre je ne scay pas pourquoy vous me parlez de cette sorte je scay encore moins repliqua artesilas pourquoy vous agistez comme vous faites depuis quelque temps comme j'ay tousjours suivy la raison repondit cleandre je n'ay pas agy de maniere differente depuis que je la connois quand vous arrivastes a sardis reprit artesilas il n'eust pourtant pas este aise de prevoir que vos frequentes visites chez la princesse m'importuneroient un jour et qu'un homme de vostre naissance auroit la hardiesse de s'opposer a un homme de la mienne ma naissance repliqua cleandre fort irrite m'est a la verite inconnue mais j'aime toutefois mieux estre receu chez la princesse par ma propre vertu que de n'y estre souffert que par ma condition seulement vous ferez pourtant bien de vous souvenir tousjours de la vostre repliqua artesilas car si vous ne le faites je chercheray les voyes de vous empescher de l'oublier c'est pourquoy agissez de facon que je ne vous trouve plus chez la princesse que comme vous y estiez autrefois du temps que le prince atys vous y envoyoit autrement ha seigneur s'ecria cleandre en l'interrompant 
 ne me forcez pas a perdre le respect que je dois peut-estre a vostre seule qualite et souvenez-vous que les gens de coeur ne peuvent souffrir les menaces que des dieux seulement vous souffrirez pourtant repliqua artesilas celles d'un homme qui les fera peut estre suivre par des effets qui ne vous plairont pas si vous ne vous corrigez pourveu que nos espees soient egales repliqua fierement cleandre l'inegalite de nos conditions ne m'empeschera peut-estre point de vous en empescher mais seigneur ne prophanez point le nom de la princesse en une occasion ou il ne doit pas estre mesle et si vous avez quelque haine secrette pour moy vangez vous genereusement et faites moy l'honneur de m'aprendre l'espee a la main si c'est la nature ou la fortune qui met de la difference entre nous vous le scaurez dans un moment repliqua artesilas en mettant effectivement l'espee a la main aussi bien qu'un escuyer qui le suivoit de sorte que cleandre n'ayant aussi qu'un des siens avecques luy ce combat se fit avec egalite pour le nombre mais avec beaucoup d'inegalite pour le succes car cleandre anime pour son amour par sa jalousie et par le ressentiment des choses fascheuses qu'artesilas luy venoit de dire se batit avec tant d'ardeur que ce prince quoy que brave se trouva estrangement embarrasse a luy resister comme cleandre craignoit qu'il ne vinst du monde pour les separer il ne se menagea point et portant coup sur coup a son ennemy sans s'amuser a parer il le pressa de telle sorte qu'il en perdit le jugement et qu'il ne scavoit plus prendre son temps ny pour se deffendre ny pour attaquer ce n'est pas qu'artesilas n'eust du coeur mais la prodigieuse 
 valeur de cleandre le surprit et le mit en desordre d'abord il fut blesse en deux endroits sans avoir pu toucher cleandre qui apres luy avoir encore fait deux autres blessures passa sur luy le jetta a terre luy osta son espee et apres l'avoir desarme n'avouerez-vous pas luy dit-il qu'il y a lieu de croire que ma naissance n'est pas inferieure a la vostre et ne direz-vous pas du moins que s'il y a de la difference entre nous ce n'est que la fortune qui la fait artesilas estoit si blesse et si honteux de sa deffaite qu'il n'eut pas la force de repondre joint qu'en mesme temps des femmes de chez la princesse de clasomene qui estoient a des fenestres et qui avoient crie des le commencement de ce combat qu'elles avoient veu avoient enfin envoye des gens pour les separer mais ils n'arriverent que comme c'estoit desja fait l'escuyer de cleandre ayant aussi blesse celuy d'artesilas de qui l'espee estoit rompue abradate arriva encore qui fit porter le prince artesilas chez luy et qui mena cleandre a son logis ne voulant pas qu'il allast au sien qu'il n'eust sceu la cause de ce combat et comment le roy en recevroit la nouvelle comme cresus aimoit fort cleandre et qu'il n'aimoit guere artesilas on n'eut point de peine a luy persuader que ce prince avoit este l'agresseur de sorte qu'il temoigna estre fort irrite contre luy de ce qu'il avoit voulu outrager une personne qui luy estoit si chere les amis d'artesilas adoucirent pourtant la chose et dirent au roy que les reponses que cleandre luy avoit faites l'avoient aigri et comme pas un de ces deux rivaux ne nomma la princesse cette querelle passa pour n'avoir point en d'autre fondement que quelques paroles piquantes 
 qu'artesilas avoit dites sur la naissance de cleandre cependant toute la cour fut le visiter a la reserve des parens de son ennemy encore y en eut-il quelques-uns qui l'abandonnerent et qui se furent offrir a cleandre que la princesse envoya aussi visiter en secret pour se rejouir de ce qu'il n'estoit point blesse ne scachant pas encore quelle estoit la cause de ce combat tout le monde croyant que ce n'estoit comme je l'ay dit que parce qu'artesilas l'avoit voulu traitter en inconnu on ne parloit donc d'autre chose et ceux qui avoient ouy raconter cent fois comment il avoit este trouve se le firent redire et le raconterent a leur tour la princesse mesme se fit encore reciter exactement par mon pere comment il avoit veu floter cette barque qu'une femme ne pouvoit conduire comment il avoit envoye des mariniers pour la secourir comment il avoit veu ce jeune enfant sur un carreau de drap d'or comment celle qui le conduisoit estoit muette comment elle luy avoit remis entre les mains un petit tableau ou cet enfant estoit represente comme on peint l'amour et avec luy une belle personne qui paroissoit estre sa mere par les vers qui estoient ecrits au bas et enfin comment cette femme estoit morte la princesse qui n'avoit jamais ose demander a voir cette peinture surmonta alors dans son coeur les sentimens qui s'estoient opposez a sa curiosite et pria timocreon de la luy envoyer ce qu'il fit et ce fut moy qui la luy portay sans que cleandre en sceust rien car il estoit encore chez abradate jusques a ce que l'on sceust si artesilas echaperoit de ses blessures y en ayant une assez dangereuse cette princesse rougit en prenant cette 
 peinture lors que je la luy presentay ne pouvant sans doute recevoir sans confusion le portrait d'un homme qui l'aimoit quoy que ce ne fust que celuy d'un enfant et d'un enfant encore represente comme un dieu comme elle se connoist a toutes les belles choses elle admira l'art du peintre qui en effet est merveilleux et remarqua mesme que cleandre conservoit encore une assez grande ressemblance de ce qu'il avoit este mais elle fut charmee de la beaute de la mere qu'elle louoit avec moins de scrupule que celle du fils quoy qu'elle ne peust louer l'une sans louer l'autre parce qu'ils se ressembloient parfaitement elle trouva l'invention de la peinture et des vers jolie et je remarquay qu'elle regarda la bordure magnifique de ce petit tableau avec plaisir parce que c'estoit une marque comme infaillible que la naissance de cleandre n'estoit pas fort basse enfin louant tousjours extremement le peintre qui avoit fait cette peinture elle me demanda si timocreon ne voudroit pas bien la luy confier pour quelques jours pour la faire voir a quelques unes de ses amies vous pouvez juger madame que je ne luy resistay pas et que je ne fus pas long temps sans advertir cleandre que la princesse avoit voulu garder son portrait mais il me repondit qu'il se croiroit bien plus heureux si elle luy avoit donne le sien puis que l'un n'estoit qu'un simple effet de sa curiosite et que l'autre en seroit un de son affection comme les choses estoient en ces termes l'on eut nouvelles que le roy de phrigie se preparoit a se mettre en campagne de sorte que cresus commanda a cleandre de se preparer aussi a partir ce qu'il fit a l'heure mesme envoyant aussi tost son train devant le 
 roy les accommodant le lendemain artesilas et luy d'authorite absolue en ce mesme temps encore un homme de qualite de phrigie qui en estoit exile vint a sardis pour y traitter de la rancon d'un prisonnier de guerre et comme son nom estoit connu et que c'estoit un homme d'esprit cresus le receut fort bien et l'assura que s'il faisoit jamais la paix avec le roy de phrigie il feroit la sienne particuliere avec ce prince thimettes car ce phrigien se nomme ainsi ne fut pas long-temps a sardis sans rendre ses devoirs a la princesse si bien qu'allant chez elle un jour qu'elle estoit dans son cabinet pendant qu'on la fut advertir qu'il demandoit a la voir il vit sur la table de sa chambre le tableau de cette venus et de cet amour dont je vous ay desja parle mais a peine l'eut-il veu que le prenant il en parut fort surpris il en leut les vers il en regarda la bordure il l'observa soigneusement et sans le pouvoir quitter il demanda a cylenise qui estoit dans cette chambre qui avoit donne ce tableau a la princesse cette fille qui scavoit bien que ce n'estoit pas une chose dont il falust faire un secret luy en dit la verite en peu de mots dont il parut fort emeu neantmois cylenise croyant seulement que sa surprise n'estoit causee que par la nouveaute de cette advanture elle n'y fit pas grande reflexion thimettes se contentant aussi de luy dire que cette peinture meritoit bien d'estre conservee soigneusement comme on le fut venu advertir qu'il pouvoit entrer il fut en effet voir la princesse mais sa visite ne fut pas longue et des qu'il fut sorty de chez elle il eut intention d'aller chez cleandre qui estoit retourne chez 
 luy depuis qu'artesilas se portoit mieux et qu'on les avoit accommodez il n'y put toutefois pas aller si tost a cause d'un homme qu'il rencontra qui luy aprit de grandes choses comme nous le sceusmes en suitte mais enfin apres avoir entretenu cet homme assez long temps il fut chez cleandre qui s'imagina que thimettes le venoit voir comme le favory du prince et comme on luy eut dit qu'il demandoit a l'entretenir en particulier il creut encore que ce n'estoit que pour luy parler de ses interests avec le roy de phrigie scachant qu'il devoit partir dans un jour pour s'en aller a l'armee toutesfois luy ayant accorde ce qu'il souhaittoit de luy il ne fut pas plustost seul que thimettes prenant la parole seigneur luy dit-il j'ay une nouvelle si surprenante a vous dire que je ne scay si je seray creu d'abord quand je vous assureray que l'illustre cleandre tout inconnu qu'il est a tout le monde et qu'il se l'est a luy mesme est pourtant fils d'un grand roy thimettes luy dit cleandre fort surpris et n'osant croire ce qu'on luy disoit si j'en croy mon coeur je dois adjouster foy a vos paroles mais si j'en croy aux apparences je doy douter de ce que vous dites il est pourtant aussi certain repliqua thimettes que vous estes fils du roy de phrigie qu'il est certain que je suis son subjet quoy s'ecria cleandre je suis fils du roy de phrigie que j'ay combatu et que j'ay ordre d'aller encore combattre ouy seigneur repondit-il vous l'estes et vous l'estes si certainement que vous n'en douterez pas vous mesme des que vous vous serez donne la peine de m'ecouter parlez donc thimettes repliqua cleandre avec precipitation car vous me dites tant de choses agreables et fascheuses 
 tout a la fois que je ne puis scavoir trop tost cette verite afin de me determiner a la joye ou a la douleur seigneur reprit thimettes je ne puis pas vous dire de si grandes choses en peu de paroles et la couronne que je vous aporte merite bien que vous me donniez un quart d'heure de patience vous scaurez donc seigneur que le roy vostre pere qui regne aujourd'huy et qui du vivant du feu roy se nommoit le prince artamas estant devenu eperduement amoureux d'une fille nommee elsimene qui estoit d'un sang assez noble et qui n'estoit pourtant pas princesse il fit tout ce qu'il put pour l'engager a son affection mais comme cette personne se trouva estre aussi vertueuse que belle quoy qu'elle fust la plus belle personne de la haute et basse phrigie elle resista avec beaucoup de fermete a la passion du prince luy disant tousjours que tant que son amour seroit criminelle il la trouveroit rigoureuse je ne vous diray point seigneur toutes les particularitez de cette amour mais je vous diray seulement que le prince tydee frere du roy vostre pere et du prince adraste qui a pery en cette cour et qui n'estoit qu'un enfant en ce temps-la fut son rival et qu'ils se donnerent beaucoup de peine l'un a l'autre cette fille agissant toutesfois avec tant de prudence envers tous les deux que sa conduite estoit admiree de tout le monde j'avois alors l'honneur d'estre fort aime du prince artamas et d'estre confident de sa passion et je me trouvay mesme un jour chez elsimene qui estoit d'apamee lors que ces deux illustres rivaux y estoient et lors que sans leur deguiser ses sentimens elle leur dit que celuy qui seroit prefere seroit sans doute celuy qui commenceroit 
 de luy donner de veritables marques d'une passion vertueuse ce n'est pas que l'un et l'autre ne voulussent luy persuader que celle qu'ils avoient pour elle l'estoit mais c'est qu'ils luy disoient tous deux qu'ils ne la pouvoient pas epouser du vivant du roy leur pere cependant comme elle aimoit mieux le prince artamas que le prince tydee elle fit voeu d'envoyer des offrandes a delos s'il plaisoit au dieu qu'on y adore de luy inspirer le dessein de l'epouser de sorte que soit par ce voeu qu'elle fit ou soit que le prince artamas fast le plus amoureux il prit enfin la resolution de l'epouser secrettement et je fus temoin de la chose avec quatre autres personnes de qualite qui vivent encore ce mariage fut mesme fait dans le mesme temple ou l'on garde le noeud gordien semblant a cet amoureux prince que cette union en seroit plus indissoluble la chose fut pourtant si secrette parce que le sacrificateur estoit absolument gagne qu'il ne s'en epandit aucun bruit d'abord elsimene continuant de traitter le prince son mary devant le monde comme s'il n'eust encore este que son amant mais pour se delivrer de la persecution du prince tydee et pour pouvoir jouir avecques plus de liberte de la conversation du prince artamas qui en devint encore plus amoureux apres l'avoir epousee qu'il ne l'estoit auparavant elle alla demeurer avec sa mere a un chasteau sur le bord de la mer ou ce prince alloit tres souvent sans qu'or le sceust feignant divers petits voyages ou diverses parties de chasse ou je l'accompagnois tousjours jamais passion ne fut si violente que la sienne ny si bien fondee estant certain qu'elsimene estoit un prodige de beaute d'esprit et de 
 vertu mais enfin seigneur cette princesse devint grosse et elle vous donna la vie heureusement le prince artamas ayant une si grande joye de se voir un fils que l'on n'en peut pas avoir davantage il s'epandit alors quelque bruit dans le monde de son mariage pendant ses couches et le prince tydee eut deux ou trois demeslez avec le prince son frere pour ce sujet car il fit en sorte que le roy en entendit parler qui deffendit si absolument au prince artamas de voir elsimene qu'il ne le pouvoit plus qu'avec beaucoup de difficulte parce qu'on l'observoit si soigneusement qu'il n'estoit plus maistre de ses actions cependant seigneur vous viviez et vous eustes l'avantage de ressembler si admirablement a la princesse vostre mere que jamais on n'a veu une ressemblance si parfaite entre deux personnes de sexe different et d'age si eloigne comme le prince artamas ne pouvoit donc plus voir elsimene que tres rarement il m'ordonna de chercher les voyes de luy en faire avoir le portrait de sorte que menant un excellent peintre au lieu ou elle estoit alors elle voulut luy envoyer le portrait de son fils aussi bien que le sien et comme elle eut dit son intention au peintre il imagina le dessein d'un petit tableau ou il la peignit en venus et vous en amour tel que je l'ay veu chez la princesse de lydie la chose plut tellement a la princesse qu'elle en fit faire deux tous semblables avec intention d'en garder un les envoyant toutesfois l'un et l'autre au prince afin qu'il choisist mais comme il estoit tousjours amant quoy qu'il fust mary il fit ecrire les vers que vous avez veus au dessous de tous les deux tableaux ce qui rendit celuy que je reportay encore plus cher 
 qu'auparavant a la princesse elsimene par cette nouvelle marque d'amour qu'elle recevoit d'un prince qu'elle aimoit si cherement il eut mesme cette complaisance pour elle de vouloir que ces vers fussent en grec parce que cette princesse aprenoit alors cette langue qui est fort en usage parmy toutes les dames de qualite d'apamee qui ont quelque reputation d'esprit cependant le roy de phrigie mourut et le prince artamas comme estant aisne du prince tydee et du prince adraste monta au throsne et se vit enfin en estat de couronner bien-tost elsimene aussi des que les funerailles du feu roy furent faites il publia son mariage et fit faire des preparatifs magnifiques pour recevoir cette princesse a apamee pour la faire reconnoistre comme reine de tous ses peuples et pour vous declarer par consequent pour son legitime et unique successeur cette grande feste estoit si proche que l'on avoit desja mene a la reine le superbe chariot dans lequel elle devoit faire son entree et je luy avois mesme fait porter jusques a un carreau de drap d'or sur lequel vous deviez estre assis aux pieds de la reine vostre mere le jour de cette grande ceremonie mais seigneur elle fut bien troublee car deux jours auparavant qu'elle se deust faire comme toutes choses estoient prestes pour cette superbe entree et que le roy vostre pere avoit une joye que l'on ne scauroit exprimer estant alle de sa part vers cette princesse pour luy tesmoigner tout de nouveau la satisfaction qu'il avoit de luy pouvoir bien tost donner la derniere marque d'amour qu'il luy pouvoit rendre et pour l'assurer que le jour suivant il luy envoyeroit des gardes je 
 rencontray en chemin des gens qui venoient advertir le roy que la nuit auparavant on avoit surpris le chasteau enleve la reine vostre mere et vous et tout ce qu'il y avoit de precieux en ce lieu la qui n'estoit pas une chose peu considerable car toutes les pierreries de la courony estoient artamas les ayant envoyees a sa chere elsimene des qu'il avoit este roy je vous laisse a penser seigneur quelle surprise fut la mienne comme je n'estois pas fort loing de ce chasteau je fus encore jusques la et je sceus par la mere d'elsimene qui mourut de douleur peu de jours apres que des gens armez que l'on ne connoissoit pas l'avoient surpris et avoient mis cette princesse et vous avec tout ce riche butin qu'ils avoient fait dans un vaisseau sans que l'on sceust quelle route ces ravisseurs avoient tenu parce qu'il estoit nuit ayant emporte si absolument tout ce qu'il y avoit dans ce chasteu qu'il n'y demeuroit presques plus rien ce qu'il y eut de plus cruel en cette avanture fut que si ces ravisseurs eussent encore attendu un jour ils n'eussent pu executer leur detestable entreprise parce que comme je l'ay desja dit l'on devoit envoyer le lendemain des gardes a la reine joint que de plus une bonne partie de la cour se devoit aussi rendre aupres d'elle cependant il falut aller porter en diligence cette triste nouvelle au roy qui la receut avec un desespoir si grand que je creus qu'il en perdroit la vie ou la raison il fit faire une recherche la plus exacte du monde pour tascher de descouvrir qui pouvoit avoir execute la chose mais ce fut inutilement il envoya divers vaisseaux a l'advanture chercher ce qu'ils ne trouverent point il soupconna fort 
 le prince tydee et comme son rival et comme un ambitieux de luy avoir voulu oster en un mesme jour un successeur et une personne qu'il aimoit aussi bien que luy mais n'ayant aucunes preuves contre ce prince qui n'avoit point party de la cour non pas mesme seulement aucunes conjectures effectives il n'y eut pas moyen de trouver les voyes de l'accuser ce prince feignit mesme d'estre fort touche de cette perte et le roy votre pere fut enfin contraint de souffrir son malheur sans avoir eu la consolation de scavoir de qui il se devoit vanger ny seulement de qui il se devoit pleindre depuis cela il a continuellement fait rechercher et continuellement regrette sa chere elsimene n'ayant jamais voulu ecouter ceux qui luy ont propose de prendre une seconde femme et n'ayant eu autre consolation que celle de conserver soigneusement le portrait de la chere personne qu'il avoit perdue cependant depuis ce temps la il ne put toutesfois se resoudre d'avoir jamais aucune confiance au prince tydee qui de luy mesme s'eloigna de la cour fit plusieurs voyages et fut enfin demeurer a l'extremite de la basse phrigie je ne vous diray point seigneur que peu de temps apres son retour le prince adraste son frere qui estoit devenu grand l'estant alle visiter eut le malheur en essayant des arcs et des fleches dans son parc de le tuer sans en avoir le dessein car vous ne l'ignorez pas la justice des dieux qui voyoit son crime que les hommes ne voyoient point l'en ayant puny par une voye si extra ordinaire mais je vous diray qu'aussi tost apres sa mort quelques ennemis que j'ay m'ayant brouille aupres du roy avec beaucoup d'injustice j'ay este 
 contraint de m'eloigner pour quelque temps et je ne suis venu en cette cour qu'afin de tascher d'obtenir la liberte d'un neveu que j'ay que vous fistes prisonnier a la derniere bataille et non pas pour porter les armes contre le roy mon maistre cependant seigneur je ne vous vy pas plustost aupres du roy de lydie que je remarquay quelque chose sur vostre visage qui me remit si fort en l'imagination la reine vostre mere que je ne scay comment je ne vous reconnus point neantmoins la longueur du temps et le peu d'apparence de la chose furent cause que je n'y fis aucune reflexion car j'avois bien ouy dire que vous estiez un homme que la fortune avoit eleve mais je n'avois pas sceu particulierement que vous ne scaviez pas vous mesme qui vous estiez en suitte seigneur estant alle chez la princesse j'y ay veu ce mesme tableau que je fis faire et que cette femme muette donna a timocreon ce qui m'a si extraordinairement surpris que je ne scay pas trop bien ce que cette princesse pensera de ma conversation tant il est vray que j'avois l'esprit distrait en l'entretenant au sortir de chez elle comme si ce jour estoit un jour de prodiges j'ay rencontre un vieillard qui m'a reconnu et que je ne le connoissois pas d'abord qui m'a prie qu'il me peust parler en particulier d'une affaire de consequence apres l'avoir regarde attentivement il m'est souvenu de l'avoir veu autrefois aupres du prince tydee de sorte qu'estant assez surpris de le voir a sardis je luy ay donne audience il m'a donc dit seigneur qu'estant sur le bord de son tombeau et prest d'aller rendre conte aux dieux de tous ses crimes il vouloit tascher d'en 
 meriter le pardon par une confession ingenue qu'il men vouloit faire il m'a descouvert en suitte que le feu prince tydee son maistre estoit celuy qui avoit fait enlever la princesse elsimene et vous par un sentiment de jalousie de rage et d'ambition trouvant quelque douceur a priver son rival de la seule personne qu'il aimoit et en trouvant encore plus a luy oster un successeur et par ce moyen a s'assurer la couronne ou du moins a se rendre tousjours plus considerable dans le royaume puis qu'il y seroit regarde comme devant estre roy car il croyoit bien que le roy son frere ne pourroit jamais oublier elsimene ny se resoudre a se remarier cet homme m'a donc dit qu'il fut le chef de cette entreprise que le prince tydee luy ordonna d'aller habiter a la moins peuplee des isles cyclades et d'empescher elsimene d'y parler a qui que ce soit ne voulant point la faire mourir ny vous aussi parce qu'il croyoit que si par hasard son crime estoit descouvert il auroit tousjours une voye assuree de sauver sa vie estant maistre de la vostre et de celle de la reine vostre mere cet homme qui s'appelle acrate m'a donc dit qu'obeissant a son maistre il enleva la malheureuse elsimene avecques vous et qu'il prit toutes les richesses de ce chasteau mais qu'afin de ne pouvoir estre descouvert il ne prit pas une des femmes de la reine pour la servir et qu'il ne mit aupres d'elle qu'une esclave muette qu'il avoit chez luy qui par consequent ne pouvoit pas reveler son secret il adjouste que comme il fut arrive a une des isles cyclades avec cette deplorable princesse il vendit le vaisseau dans lequel il l'avoit amenee et qu'il demeura possesseur de toutes les richesses 
 qu'elle avoit avec trois de ses complices il m'a proteste qu'il ne la traitta pourtant pas rigoureusement mais que la douleur qu'elle eut la changea si fort qu'elle n'estoit pas connoissable que cependant le prince tydee voyant qu'il n'estoit point accuse de son crime et que selon les apparences le roy son frere ne le scauroit pas avoit change d'avis et avoit resolu de faire mourir et la princesse elsimene et vous de crainte que dans la suitte du temps ce qu'il avoit pense le devoir sauver ne le perdist de sorte qu'il envoya ordre a acrate de vous faire perir tous deux luy donnant tous les thresors qu'il avoit pour sa recompense et a luy et a trois complices de son crime car pour les soldats et les mariniers dont il s'estoit servy a vous enlever l'un et l'autre ils estoient tous estrangers et n'avoient pas sceu precisement a quoy on les employoit les soldats estant une espece de bandits et les mariniers estant des pirates tous gens qui se portent facilement aux mauvaises actions sans examiner si elles sont telles ainsi ces mechants qui avoient fait main basse sur tout ce qui avoit voulu resister dans ce chasteau ou ils vous prirent apres vous avoir menez a cette isle se disperserent avec la recompense qu'on leur avoit donnee avant que de commettre ce crime et ne laisserent aupres d'elsimene que l'esclave muette et ces quatre hommes acrate assure donc qu'ayant receu cet ordre il resista a ses compagnons autant qu'il put mais qu'estant seul contre trois il ne put faire autre chose que d'advertir secrettement elsimene qu'ils avoient commandement de la faire mourir elle et son fils et que ces gens malgre sa resistance l'executeroient sans doute bien tost 
 il adjouste que cette malheureuse reine estant malade n'avoit pu songer a se sauver de sorte qu'elle n'avoit pense qu'a vous conserver la vie qu'en effet elle vous avoit pris entre ses bras et qu'apres vous avoir baise le visage tout couvert de larmes elle vous avoit remis entre les mains de l'esclave muette luy faisant signe qu'elle allast a delos si elle le pouvoit car elsimene estant logee au bord de la mer on voyoit cette isle de ses fenestres que de plus comme on luy avoit laisse sa cassette elle en avoit tire le petit tableau ou vous estiez peints ensemble et qu'escrivant quelques lignes dans des tablettes avec precipitation elle les avoit encore baillees a cette esclave il dit que cette muette trouvant ce mesme carreau de drap d'or sur lequel vous deviez estre porte le jour du couronnement de la reine vostre mere vous y mit dessus et que sortant en diligence a l'entree de la nuit suivie de loing par acrate elle estoit allee trouver un vieux pescheur le conjurant par des signes de la passer a delos et luy presentant pour sa recompense quelque bague qu'elle avoit que cependant l'infortunee elsimene avoit este si touchee de son malheur qu'il n'avoit point este necessaire a ses compagnons d'employer le fer ny le poison pour luy faire perdre la vie estant tombee en une pasmoison dont elle n'estoit point revenue et que les funerailles de cette deplorable princesse furent faites le lendemain sans aucune ceremonie acrate dit de plus que l'absence de cet enfant les avoit fort inquietez et que s'estant informez ou il pouvoit estre ils n'en avoient pu aprendre autre chose sinon que cette esclave muette s'estoit mise dans une barque ou il n'y avoit qu'un 
 vieux pescheur pour la conduire et qu'estant desja assez loing du rivage sur lequel la femme de ce pescheur estoit qui avoit mesme persuade a son mary de mener cette femme et cet enfant ce vieux marinier voulant racommoder quelque chose au gouvernail estoit tombe dans la mer et s'estoit noye a cause qu'il estoit trop vieux et trop foible pour pouvoir nager de sorte que cette bar que s'en estoit allee au gre des vents et des vagues qui repousserent le corps de ce pauvre pescheur a terre acrate raconte encore que lors que ses compagnons revinrent a cette maison et qu'ils n'y trouverent plus l'enfant ny l'esclave ils penserent le soupconner d'avoir servi a cette fuitte mais il dit qu'il se deguisa si bien qu'ils changerent enfin d'avis joint que se flattant dans leur crime ils creurent que cet enfant auroit peri dans cette barque sans conduite de sorte qu'apres cela ils partagerent les thresors qu'ils avoient mandant au prince tydee que la mere et l'enfant estoient morts en fuite dequoy se separant chacun prit une route differente pour acrate il vint a sardis ou il dit qu'il a toujours mene une vie fort inquiete et fort solitaire malgre sa richesse il adjouste encore que depuis le combat d'artesilas et de vous ayant fort ouy parler de vostre obscure naissance et ayant entendu dire de quelle facon timocreon vous avoit trouve il n'avoit point doute que vous ne fussiez fils du roy de phrigie mais il dit qu'il n'avoit pu se resoudre d'abord a vous confesser son crime que toutefois m'ayant veu il ne luy avoit pas este possible de s'empescher de me le descouvrir afin de redonner un successeur au roy de phrigie qui n'en a plus de sa maison si bien 
 seigneur reprit thimettes qu'il ne me reste plus qu'a vous prier de me faire la grace de me faire voir les tablettes dans lesquelles cette princesse escrivit car j'ay sceu chez la princesse de lydie que timocreon les a encore cleandre estoit si surpris d'entendre tout ce que thimettes luy racontoit qu'il ne put presques luy respondre neantmoins a la fin ayant envoye querir mon pere et luy ayant mande qu'il apportast les tablettes que l'esclave muette luy avoit autrefois donnees il vint a l'instant et les donna a cleandre qui les bailla a thimettes mais il ne les vit pas plustost que s'escriant en frapant des mains ha seigneur luy dit il je n'ay que faire de les ouvrir pour connoistre qu'elles ont este a la princesse elsimene car je connois assez les fermoirs que j'y voy en disant cela il les ouvrit et y lisant ces paroles cet enfant est recommande au dieu que l'on adore a delos il s'ecria une seconde fois n'en doutez point seigneur n'en doutez point vous estes fils du roy de phrigie et ces caracteres font si veritablement de la main de la princesse elsimene qu'il n'y a rien au monde de plus certain puis que je connois non seulement son ecriture mais son orthographe car je pense avoir porte cent lettres de cette princesse au roy vostre pere qui avoit mesme la bonte de me les monstrer tres souvent pour avoir le plaisir de me voir admirer l'esprit d'elsimene qui ecrivoit si bien en une langue estrangere de plus seigneur je vay peut estre vous faire voir une chose bien surprenante vous scaurez donc que quelque temps auparavant que de l'espouser comme il voulut luy en donner par escrit les premieres assurances il se servit pour luy escrire plus seurement 
 d'une espece de tablettes dont je luy donnay l'invention qui n'est pas commune car seigneur apres que l'on a ecrit ce que l'on veut on couvre ces caracteres d'une certaine composition qui remet les tablettes comme s'il n'y avoit point d'ecriture cependant quand on le veut on oste facilement ce qui la cache et on la recouvre de mesme l'ors que l'on en a la volonte de sorte que si ma memoire ne s'abuse ce fut dans ces mesmes tablettes que je portay a la malheureuse elsimene la premiere assurance que le prince artamas luy donnoit de l'epouser comme c'estoit sa coustume de recouvrir toutes les lettres que le prince luy ecrivoit apres les avoir leues afin de les pouvoir garder plus seurement il faut que je voye si je ne me trompe point et alors s'etant aproche du feu il osta effectivement ce qui cachoit une lettre du roy de phrigie a cette aimable personne et y leut tout haut ces paroles 
 
 
 
 le prince artamas a l'incomparable elsimene 
 
 
 enfin mon amour a vaincu cette cruelle raison d'estat qui s'opposoit a mon bon heur et quand je serois assure que pour vous avoir epousee je perdrois la couronne que je dois un jour posseder je ne laisserois pas de m'y resoudre ne faisant point de comparaison entre vous et cette couronne mais ii faut pourtant esperer que les dieux me la conserveront pour vous la donner un jour cependant thimettes a ordre de demander a la personne qui vous a donne la vie et qui dispose de vous quand elle veut que je sois heureux le sacrificateur du temple d'apollon m'a promis d'estre secret et fidelle et je vous assure ma chere elsimene que ce noeud si serre que l'on y conserve est moins indissoluble que celuy qui attache mon coeur a vostre service 
 
 
 artamas 
 
 
 apres que thimettes eut leu cette lettre voyez seigneur dit-il a cleandre s'il reste quelque chose a souhaiter a vostre reconnoissance car enfin voila l'escriture du roy vostre pere et celle de la reine vostre mere qui oste tout sujet de douter de plus dit il encore en regardant ces tablettes de plus pres j'apercoy quelques traits mal formez de la mesme main de la reine qui se sont decouverts en les approchant du feu et qui ont sans doute este cachez sans dessein par cette composition subtile qui par hazard aura coule dessus echauffee par la chaleur du soleil lors que l'esclave avoit ces tablettes dans la barque et en effet ayant regarde cet endroit ou il y avoit cet enfant est recommande au dieu que l'on adore a delos ils virent qu'il y avoit encore en fuite qui sans doute le rendra du roy de phrigie son pere timocreon estoit si aise cleandre estoit si estonne et thimettes s'estimoit si heureux d'avoir pu decouvrir une chose si importante qu'ils ne pouvoient tous trois s'exprimer mon pere fit encore apporter le carreau de drap dor sur lequel cet enfant avoit este trouve dans la barque avec ses habillemens qu'il avoit tousjours conservez mais thimettes auparavant que de les voir marqua precisement la facon du drap d'or dont estoit le carreau et celle de l'habillement qui estoit d'une couleur fort remarquable si bien que toutes ces choses se trouvant telles qu'il les disoit il ne demeuroit plus aucun scrupule a avoir ny aucune objection a faire et toutes les fois que thimettes regardoit la ressemblance de cleandre et d'elsimene il ne pouvoit assez s'estonner de n'avoir pas creu d'abord qu'il estoit effectivement fils du roy de phrigie mais 
 seigneur luy dit il apres vous avoir apris quelle est vostre qualite il faut que je vous die encore vostre premier nom et que je vous aprenne que le roy vostre pere vous fit donner celuy qu'il portoit en ce temps la et qu'ainsi il vous faudra un jour changer le fameux nom de cleandre en celuy d'artamas qui est le vostre en fuite de cela cleandre voulut voir acrate et entendre de sa bouche le recit de son crime assurant thimettes et l'assurant luy mesme qu'il le luy pardonnoit cependant comme il y avoit guerre entre le roy de phrigie et cresus on ne jugea pas a propos de divulguer la chose et cleandre qui avoit des desseins secrets que timocreon ne scavoit pas apres l'avoir embrasse et luy avoir dit qu'il ne luy devoit pas moins la vie qu'au roy son pere apres dis je avoir donne cent marques de reconnoissance a thimettes il les pria de le laisser dans la liberte de s'entretenir ne voulant pas encore traiter le dernier en subjet du roy son pere ny cesser de regarder timocreon avecques le mesme respect qu'il avoit toujours eu pour luy comme je ne scavois pas ce qui se passoit j'entray dans sa chambre lors que ces trois personnes en sortoient et comme il m'avoit confie tous ses secrets et descouvert tous ses malheurs il voulut aussi me faire part de sa bonne fortune et des inquietudes qu'elle luy donnoit de sorte que m'ayant retenu aupres de luy apres m'avoir raconte en peu de mots tout ce qu'il venoit d'aprendre comme je voulus me resjouir de le voir fils d'un grand roy ha sosicle me dit-il que cette couronne me semble desja pesante quoy que je ne la porte pas encore car enfin je voy beaucoup de choses fascheuses parmy celles qui sont agreables 
 je trouve pourtant luy repliquay-je que puis que la princesse palmis ne pouvoit rien desirer en vous qu'une naissance illustre vous avez lieu d'estre satisfait et d'esperer d'estre heureux vous ne songez donc pas sosicle me dit-il que des que le luy declareray que je suis fils de roy il faudra que je luy die en mesme temps que je suis fils d'un prince ennemy du roy son pere de plus ne considerez vous point que cresus croit que je dois partir dans deux jours au plus tard pour aller combattre le roy de phrigie et comment voulez vous sosicle que j'aille luy aprendre que je ne le puis ny ne le dois apres cela ne dois-je pas encore aprehender qu'il ne me regarde comme neveu du meurtrier du prince son fils et enfin sosicle n'y a t'il pas plus de sujet de craindre que ce bonheur apparent ne me cause un malheur effectif que d'esperer que je sois a la fin de mes infortunes si je vay aupres du roy mon pere que j'ay combatu que j'ay vaincu et que j'ay pense tuer de ma propre main n'y a t'il pas lieu de croire qu'il voudra du moins que cette mesme valeur qui luy a este si fatale luy redonne ce qu'elle luy a oste cependant puis-je seulement penser a combatre mon bien-faicteur et ce qui est encore plus le pere de la princesse palmis mais aussi scachant comme je fais que je suis fils du roy de phrigie demeureray-je plus long temps dans le party de cresus et meriterois-je d'estre advoue par le roy mon pere et reconnu par luy pour son fils si je continuois de combattre non seulement pour ses ennemis mais contre luy toutesfois sosicle je me voy en cette fascheuse extremite eh veuillent les dieux du moins que ma princesse qui ne m'a pas hai 
 tout inconnu que j'estois ne me haisse point quand elle me connoistra mais sosicle adjousta t'il je vous le declare si cette princesse ne peut trouver les voyes de concilier tant de choses contraires et qu'estre son amant et fils de son ennemy soient deux qualitez incompatibles je pense que je renonceray au trosne et que sans prendre jamais le nom du prince artamas je seray eternellement cleandre mais seigneur luy dis-je tant que vous serez cleandre il faudra aller combattre contre le roy vostre pere ha sosicle s'ecria t'il j'ay tant d'horreur des combats que j'ay faits contre luy que quand je le voudrois ma main ne m'obeiroit sans doute pas ne vous avois-je pas bien dit adjousta t'il que je n'estois pas si heureux que vous me le croyez o fortune cruelle fortune disoit il encore ne pouvois tu me faire de presents sans les empoisonner car sosicle admirez mon malheur adjoustoit-il le roy de phrigie et celuy de lydie n'ont jamais eu de guerres ensemble que depuis un an de sorte que si en tout autre temps que celuy cy ma naissance eust este descouverte j'estois absolument heureux de plus ne considerez vous point encore que mon destin m'ayant fait naistre fils de roy a justement voulu que ce fust du seul a qui cresus a declare la guerre apres cela ne faut il pas advouer qu'il y a quelque chose de bien bizarre a mon avanture et qu'il n'est pas aise de prevoir quelle en doit estre la fin mais quoy qu'il en arrive j'aimeray toujours ma princesse et je ne feray jamais consister mon bonheur qu'en la possession de son coeur comme cleandre en estoit la on luy vint dire que cresus le demandoit et qu'il venoit de recevoir 
 nouvelles que le roy de phrigie estoit entre dans ses estats je vous laisse a juger madame quel redoublement d'inquietude il en eut cependant il falut aller trouver ce prince et il y fut en effet mais il se trouva si embarrasse a luy respondre que cresus s'aperceut qu'il avoit quelque chose en l'esprit et luy demanda ce que c'estoit cleandre ne le luy aprit pourtant pas car comme il n'avoit point veu sa princesse il ne scavoit pas encore ce qu'elle voudroit qu'il fist il respondit donc avec des paroles obscures toutesfois comme la guerre de phrigie occupoit fort l'esprit de cresus il n'y prit pas garde et il luy dit qu'il faloit qu'il partist dans un jour pour aller achever de surmonter cet ennemy qui sembloit avoir dessein de vaincre son vainqueur mais cleandre luy dit-il il faut se souvenir que ce ne font que les dernieres victoires qui donnent le prix a toutes les autres et qu'en vostre particulier vous avez tant d'honneur et tant de gloire a conserver que vous n'estes pas moins interesse que moy au bon ou au mauvais succez de cette guerre en suitte apres avoir parle des moyens donc il estoit resolu de se servir pour la subsistance de ses troupes il le congedia et luy dit qu'il allast faire ses adieux cleandre bien aise d'estre delivre d'une conversation ou il avoit tant de peine a tenir sa place fut au sortir de la chez la princesse qui croyant en effet qu'il alloit luy dire adieu ne le vit pas plustost entrer dans son cabinet ou elle estoit seule avec cylenise que luy adressant la parole quoy que je ne doute pas luy dit elle que vous n'alliez vaincre nos ennemis puis que vous allez les combatre comme vous ne le pouvez faire sans exposer vostre vie et sans me 
 quitter je ne puis sans doute vous voir partir sans douleur madame luy respondit-il en soupirant la victoire est une chose ou je ne dois plus songer et quand vous scaurez ce que j'ay apris depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir je m'assure que vous serez de mon advis et quoy luy dit elle cleandre avez vous offert quelque sacrifice qui n'ait pas este bien receu et les dieux vous ont ils adverty par quelques sinistres presages de quelque funeste accident les dieux madame repliqua t'il m'ont en apparence fait scavoir la plus agreable nouvelle du monde puis qu'enfin ils m'ont apris par une rencontre merveilleuse de quelle qualite je suis et qu'ils ont mesme fait que c'est par vostre moyen que je scay ce que je dis mais au nom de ces mesmes dieux madame promettez moy que vous ne me hairez pas quand vous scaurez ma condition la princesse fort surprise du discours de cleandre ne scavoit ce qu'elle y devoit respondre neantmoins n'imaginant autre chose sinon qu'il n'estoit pas d'une aussi haute naissance qu'il l'avoit desire elle luy respondit en ces termes quoy qu'avec beaucoup d'inquietude et d'impatience comme vostre vertu sera tousjours egalement estimable de quelque condition que vous soyez je vous assure qu'elle sera aussi tousjours egalement estimee de moy et que si la connoissance que j'auray de ce que vous estes me fait changer ma forme de vivre avecques vous elle ne changera du moins pas mon coeur apres cela madame luy dit-il je ne craindray plus de vous dire que je suis fils du roy ha cleandre luy dit elle en l'interrompant quel plaisir avez vous pris a me mettre en peine et pourquoy avez vous voulu me faire 
 acheter une si agreable nouvelle par une grande inquietude vous verrez bien madame repliqua t'il que la chose n'est pas comme vous la pensez quand vous m'aurez donne loisir de vous aprendre que ce prince a qui je dois le jour est ce mesme roy de phrigie que vous m'ordonnez d'aller vaincre et qu'il ne m'est plus permis de combattre et alors il luy raconta avec le moins de paroles qu'il put comment thimettes avoit veu ce petit tableau de venus sur la table de sa chambre comment cylenise luy avoit dit de quelle facon il avoit este trouve et en suitte la rencontre que thimettes avoit fait d'acrate et tout ce qu'il luy avoit apris sans oublier pas une circonstance de toutes celles qui pouvoient justifier sa condition a la princesse qui l'ecouta avec une attention extreme et une joye qui n'estoit pas mediocre quoy qu'elle fust meslee de beaucoup d'inquietude apres qu'il eut acheve de parler quelque redoutable ennemy que vous soyez luy dit-elle je vous estime si fort que je ne voudrois pas que vous fussiez encore l'inconnu cleandre et j'aime beaucoup mieux que vous soyez le prince artamas ce n'est pas adjousta t'elle que je ne prevoye bien les facheuses suittes que peut avoir cette glorieuse qualite que vous devez porter mais enfin le roy de phrigie et le roy mon pere peuvent faire la paix et vous ne pourriez pas devenir fils de roy si vous ne l'estiez pas nay mais poursuivit-elle qu'avez vous dessein de faire car je ne juge pas qu'il soit bien aise que les sentimens du prince artamas puissent s'accorder avec ceux de l'inconnu cleandre ceux de cleandre ne sont pourtant pas changez luy dit-il depuis qu'il scait qu'il est le 
 prince artamas mais je ne scay si ceux de la princesse de lydie ne changeront point ils changeront sans doute repondit-elle car j'auray plus de civilite pour le prince artamas que je n'en ay eu pour cleandre ce n'est pas ce que je demande luy dit-il mais je veux seulement madame que vous me conserviez toute la bonte que vous avez eue pour moy et que vous me conseilliez ce que je dois faire puis qu'en verite j'en ay grand besoin il faudroit estre plus prudente et plus des-interessee que je ne suis repondit-elle pour vous pouvoir bien conseiller commandez moy donc absolument luy dit-il ce que vous voulez que je fasse ne doutant pas que vous ne songiez a ma gloire en me commandant c'est pourquoy divine princesse je ne vous prescrits rien et je m'abandonne a vostre conduitte parlez donc madame je vous en conjure que vous plaist il que je devienne et comment puis je n'obeir point a cresus qui veut que je parte que je combate et que je vainque le roy de phrigie et comment puis-je aussi le faire puis que j'ay l'honneur d'estre fils de ce prince me preservent les dieux repliqua-t'elle de vous donner un semblable conseil je n'avois pas moins attendu de vostre vertu luy dit-il mais je ne laisse pas de vous rendre grace de n'avoir pas mis la mienne a une si dangereuse epreuve et de ne m'avoir pas force a vous desobeir ou a estre le plus criminel de tous les hommes aussi madame comme vous contentez que je ne combate pas contre le roy mon pere je ne me resoudray pas non plus a conbattre contre le vostre je vous en conjure luy dit elle par l'affection que vous m'avez promise il n'est pas besoin d'une conjuration si forte repondit-il 
 car je ne vous promets que ce que je ferois sans doute quand je ne vous l'aurois pas promis mais madame adjousta-t'il je voy donc bien ce que je dois ne faire pas mais je ne voy pas encore ce que je dois faire cependant il faut faire quelque chose et se resoudre mesme promptement car le roy veut que je parte dans un jour ou deux tous mes gens sont desja sur la route de l'armee les troupes que je dois commander font peut-estre desja aux mains avec le roy de phrigie et le moindre retardement me pourroit estre funeste parlez donc madame voulez vous que j'aille me decouvrir au roy vostre pere voulez vous que j'aille me faire reconnoistre par le roy de phrigie et que je tasche de l'obliger a faire la paix pendant que vous agirez aupres de cresus enfin prononcez mon arrest mais quel qu'il puisse estre ne me bannissez pas de vostre coeur et ne m'exilez mesme pas pour long-temps il faut donc luy dit elle en soupirant scavoir faire des miracles puis qu'a moins que de cela il n'est pas possible de vous contenter car enfin poursuivit elle puis que la condition dont vous estes me permet avec plus de bien-seance de vous ouvrir mon coeur j'ay une chose a vous dire qui vous surprendra et qui vous affligera tout ensemble qui est que si vous fussiez demeure dans l'incertitude de vostre naissance au retour de cette campagne le roy mon pere qui veut que celuy que je dois epouser aide au prince myrsile a regner apres sa mort et soutienne le sceptre entre ses mains avoit resolu si je le puis dire sans rougir de vous choisir pour cela et de vous y engager par son alliance ha madame interrompit cleandre je n'ay que faire d'estre fils de roy 
 si cela est puis que je n'ay souhaitte de l'estre que pour obtenir cet honneur non luy dit la princesse la chose n'est plus en ces termes et quand on pourroit trouver les voyes de vous empescher d'aller combattre le roy vostre pere on ne pourroit pas trouver celles de cacher vostre illustre naissance et thimettes timocreon sosicle et acrate ne voudroient pas garder un secret qui vous osteroit une couronne joint que je ne le voudrois pas moy mesme mais ce qui m'a obligee a vous dire cela est pour vous faire voir que vous vous decouvririez inutilement au roy mon pere car j'ay sceu ce matin par la mesme personne qui m'avoit donne ce premier advis que divers princes estrangers ont fait pressentir de luy s'il voudroit me marier et qu'il a repondu qu'il estoit absolument resolu de ne me donner qu'a un homme qui comme je l'ay deja dit aide un jour a regner au prince mon frere quoy madame s'ecria cleandre la qualite de fils de roy que j'ay tant souhaittee principalement parce que je croyois qu'elle estoit absolument necessaire a obtenir un bon-heur que je n'osois esperer fera donc un obstacle invincible a ma felicite ha madame encore une fois si cela est je ne veux point de couronne et j'aime beaucoup mieux n'estre que cleandre que d'estre le prince artamas je ne vous dis pas si precisement luy repliqua-t'elle que cet obstacle soit invincible mais je vous dis qu'il est grand de plus adjousta-t'elle s'il m'est permis de vous decouvrir ma foiblesse il faut que je vous confesse encore qu'il ne me seroit pas aise de me resoudre a epouser un homme que toute l'asie croiroit d'une naissance mediocre c'est pourquoy agissons 
 comme nous devons et laissons le reste a la providence des dieux cette resignation absolue reprit cleandre en soupirant marque assez madame que toute mon affection tous mes soings et tous mes services n'ont tout au plus obtenu autre chose de vous sinon que vous souffrez que je vous aime sans me hair car si vous aviez un peu plus de tendresse pour moy vous trouveriez madame qu'il n'est pas si aise de faire ce que l'on doit ny mesme de connoistre son devoir je pense pourtant reprit-elle que pourveu que vous ne combattiez point ny contre le roy votre pere ny contre le mien vous ne pourrez pas estre blame mais madame repondit-il je ne voy pas que je le puisse faire qu'en me decouvrant au roy et qu'en me contentant d'envoyer de son consentement vers le roy de phrigie il seroit difficile repartit-elle que le roy vostre pere vous reconnust pour son fils sans vous voir et vous scachant tousjours dans le party de ses ennemis de plus adjousta-t'elle pensez-vous que le roy mon pere peust se resoudre a perdre en un mesme jour le conquerant et les conquestes et ne croyez-vous pas qu'il y a plus d'aparence qu'il ecouteroit la politique que la generosite en cette rencontre non poursuivit-elle je ne vous conseilleray pas de cette sorte que me conseillez vous donc madame reprit-il puis que timocreon repliqua la princesse scait l'estat de vostre fortune decouvrez-luy encore vostre affection pour moy je scay qu'il est sage et genereux et qu'il ne voudroit pas vous conseiller rien ny contre le service du roy son maistre ny contre vous enfin apres plusieurs autres discours semblables cleandre envoya querir mon 
 pere il fit mesmes voir secrettement thimettes et acrate a la princesse et luy monstra les tablettes dans lesquelles estoit la lettre du roy de phrigie et le billet de la reine la femme apres avoir donc bien consulte sur ce qu'ils devoient faire il fut resolu que cleandre partiroit sans rien dire a cresus que mon pere et moy l'accompagnerions que thimettes et acrate seroient du voyage qu'a une journee de sardis cleandre envoyeroit un des siens a menecee avec une lettre pour luy et une autre pour le roy qu'il luy presenteroit par laquelle il luy decouvriroit sa naissance et l'assureroit de ne faire jamais rien contre son service et de n'oublier jamais ses bienfaits qu'il ecriroit aussi au prince myrsile a mexaris et a abradate afin qu'ils le servissent aupres du roy que cependant il s'arresteroit sur les frontieres de phrigie et envoyeroit timocreon vers le roy son pere pour luy aprendre toutes choses et pour luy demander la grace de s'en vouloir eclaircir avec thimettes et avec acrate qui fut aussi genereux dans son repentir qu'il avoit este foible a commettre un crime par le commandement de son maistre que cependant cleandre quand il seroit reconnu tacheroit d'obliger le roy son pere a la paix et que la princesse aussi bien que menecee y porteroient de leur coste le roy de lydie autant qu'ils pourroient apres cette resolution prise elle remit le petit tableau qu'elle avoit entre les mains de timocreon qui n'aimant pas moins cleandre que s'il eust este son fils voulut tousjours estre depositaire de tout ce qui pouvoit servir a sa reconnoissance comme toutes ces entre-veues ne purent estre faites sans que les espions que le 
 prince artesilas avoit continuellement chez la princesse s'en aperceussent il en fut bien tost adverty de plus comme cleandre n'avoit pas encore dit le dernier adieu a la princesse palmis il fit tant qu'il l'obligea a luy accorder encore une fois la permission de l'entretenir en particulier et en effet le lendemain au retour du temple cleandre fut chez elle et luy parla pres de deux heures luy disant des choses si passionnees et elle luy en respondant de si genereuses et de si obligeantes tout ensemble que sans rien relascher de cette exacte vertu dont elle faisoit profession cleandre tout amoureux qu'il estoit ne put jamais avoir la hardiesse de se pleindre ny trouver qu'il en eust sujet quoy qu'elle ne fist rien pour luy et qu'elle ne s'engageast absolument qu'a l'estimer toute sa vie cette separation fut si tendre et si touchante de part et d'autre qu'il ne fut pas possible que cleandre peust effacer de ses yeux en sortant de chez la princesse la profonde melancolie qu'il y avoit de sorte que ceux qui l'observoient par les ordres d'artesilas luy aprirent ce qu'ils avoient veu si bien que scachant toutes ces entre-veues secrettes de timocreon de thimettes d'acrate de cleandre de la princesse et de moy il creut bien qu'il y avoit quelque chose de cache la dessous
 
 
 
 
il employa donc toutes les inventions dont il se put aviser pour descouvrir ce que c'estoit il fit suborner un des domestiques de mon pere par de l'argent et par luy il sceut qu'il se preparoit a un voyage et qu'il faisoit oster de chez luy ce qu'il y avoit de plus precieux il sceut mesme que cleandre avoit envoye en diligence contre mander ses gens qui estoient partis pour l'armee et il aprit encore que 
 l'on avoit envoye des chevaux de relais pour cinq ou six personnes en un lieu qui n'estoit pas sur la route du camp enfin il en sceut tant qu'il en sceut assez pour faire persuader au roy par va de ses amis que cleandre le vouloit trahir que mon pere et moy faisions la mesme chose et que cette conjuration avoit este tramee par thimettes qui faisoit semblant disoit cet amy d'artesilas d'estre mal avec le roy de phrigie afin de n'estre point suspect dans cette cour et de n'y estre venu que pour y traiter de la rancon de fou neveu que de plus acrate phrigien en estoit aussi et qu'il paroissoit assez qu'il y avoit quelque grand dessein cache puis que thimettes qui estoit venu a sardis a ce qu'il disoit pour delivrer son parent s'en alloit auparavant que d'avoir fait la chose et que timocreon ne tenoit pas ses meubles en seurete chez luy pendant son absence neantmoins artesilas ne fit rien dire contre la princesse et il ne fit advertir le roy que de ce qui s'estoit passe chez mon pere mais enfin madame la chose fut conduitte avecques tant de finesse que bastissant sur ces fondemens veritables une conjuration tres apparente le lendemain au matin cleandre estant prest d'aller prendre conge du roy et ayant desja dit adieu au prince myrsile a mexaris a abradate et mesme a artesilas comme il embrassoit esope qui estoit alle recevoir ses commandemens et que timocreon acrate et moy estions dans sa chambre ce mesme capitaine des gardes qui avoit autrefois adverty la princesse du dessein que cresus avoit vint suivy de ses compagnons non seulement arrester cleandre de la part de cresus mais encore thimettes timocreon acrate et moy 
 je vous laisse a juger de nostre surprise cleandre demanda a estre conduit au roy mais on le luy refusa et on nous mena aveques luy dans la citadelle de sardis nous logeant toutesfois en des apartemens differens dans ce grand desordre mon pere fut si prudent et si heureux qu'il trouva lieu d'ordonner sans que l'on s'en aperceust a celuy des siens qui devoit porter toutes les choses qui pouvoient servir a la reconnoissance de cleandre de les remettre secrettement entre les mains de la princesse cependant la prison de cleandre fut un remede merveilleux pour la guerison d'artesilas qui commenca de sortir peu de jours apres je ne m'arresteray point a vous exagerer la surprise de la princesse non plus que celle de cleandre je ne vous diray pas aussi celle de cresus d'estre oblige de croire qu'un homme si genereux et qui luy avoit de l'obligation l'eust trahi car il vous est assez aise de vous imaginer les divers sentimens qu'un semblable accident luy pouvoit donner mais je vous aprendray que cleandre s'informant a ceux que l'on avoit mis aupres de luy de quel crime on l'accusoit sceut que le bruit estoit dans sardis qu'il avoit voulu trahir cresus abandonner son parti et s'aller jetter dans celuy du roy de phrigie scachant donc quel estoit le crime qu'on luy imputoit et scachant que son innocence ne pouvoit estre connue qu'en avouant la verite puis qu'il ne pouvoit pas nier une grande partie des choses qu'on luy disoit pour le convaincre d'avoir eu un dessein cache il s'y resolut et fit dire au roy par celuy qui commandoit dans la citadelle qu'il le conjuroit de luy envoyer une personne a laquelle il peust confier une chose fort importante cresus 
 qui creut en effet qu'il luy importoit beaucoup que cleandre se repentant de son crime voulust le luy confesser luy envoya menecee s'imaginant qu'il luy diroit encore plus franchement qu'a un autre toutes les particularitez de son dessein comme menecee avoit tousjours fort aime cleandre et que malgre toutes les apparences dont artesilas et son amy coloroient la chose il ne croyoit point qu'il fust coupable il luy fut aise de luy persuader son innocence et de luy faire croire la verite il la luy dit donc telle qu'elle estoit en luy descouvrant sa veritable naissance et luy aprenant toutes les marques qu'il en avoit sans luy dire rien de la princesse et comme menecee luy demanda qui avoit ce petit tableau ces tablettes et toutes les autres choses qui pouvoient justifier ce qu'il disoit il luy a prit qu'il faloit le demander a timocreon qui en avoit tousjours eu le soing apres cela menecee fut retrouver cresus et luy dit tout ce que cleandre luy avoit raconte mais comme ce prince avoit l'esprit preoccupe il n'adjousta pas beaucoup de foy aux paroles de cleandre neantmoins a la solicitation de menecee il luy ordonna de voir timocreon afin d'avoir principalement les tablettes dont il luy parloit parce qu'il avoit veu autrefois deux lettres escrites de la main du roy de phrigie et que de cette sorte s'il y avoit de a verite a ce qu'on luy disoit il pourroit reconnoistre cette escriture menecee fut donc trouver timocreon qui fut alors contraint de luy confier que la princesse scavoit quelque chose du dessein de cleandre car croyant que celuy a qui il avoit commande de porter a cette princesse tout ce qu'il luy avoit donne en garde n'y auroit pas manque il fut force pour 
 pouvoir justifier la naissance de cleandre a cresus de prier menecee d'aller trouver la princesse palmis pour luy demander toutes ces choses et de dire seulement a cresus que c'estoit un des domestiques de timocreon qui les luy avoit donnees en effet menecee qui aimoit et qui aime encore mon pere avec une tendresse extresme luy tint sa parole et fit exactement ce qu'il luy avoit dit mais il fut estrangement surpris d'apprendre que la princesse qu'il fut trouver n'avoit point veu ce domestique de mon pere et que par consequent elle n'avoit point receu ce qu'il croyoit qu'elle deust avoir menecee fit chercher cet homme aveques soing mais ce fut inutilement et on ne sceut point alors ce qu'il estoit devenu de sorte que ne pouvant faire rien voir a cresus de tout ce qu'on luy avoit promis il ne voulut plus souffrir qu'on luy parlast de cleandre comme estant fils du roy de phrigie et il traitta cela de fourbe et de mensonge deffendant expressement a menecee d'en parler a personne si bien qu'il ne s'en espandit aucun bruit a la cour je vous laisse donc a juger quel fut le desespoir de mon pere de voir qu'il avoit perdu non seulement ce qui pouvoit justifier cleandre aupres de cresus mais encore ce qui pouvoit le faire reconnoistre au roy de phrigie lors que cleandre le sceut il en fut tres afflige et la princesse en fut si touchee qu'il ne luy fut pas possible de cacher sa melancolie cependant artesilas estant entierement gueri de ses blessures triomphoit du malheur de son rival le prince myrsile et abradate croyoient bien que cleandre n'estoit pas coupable mais il y avoit toutesfois tant d'obscurite en sa justification qu'ils ne pouvoient pas persuader a cresus 
 qu'il fust innocent pour le prince mexaris quoy qu'il ne le creust pas criminel non plus que les autres l'on a neantmoins pense qu'il ne fut pas trop marri de sa disgrace par un sentiment d'ambition qui luy fit croire que cleandre n'estant plus en credit quand cresus mourroit car il y avoit une grande difference d'age entre ces deux freres il pourroit plus aisement venir a bout d'exclurre le prince myrsile du throsne et de s'emparer de la couronne il n'y avoit donc presques que menecee qui agist ouvertement pour cleandre et pour nous la princesse ne l'osant faire qu'en secret et par des voyes detournees il en faut toutesfois excepter esope qui parla tousjours avec une hardiesse digne de beaucoup de louange ainsi voila le malheureux cleandre criminel en aparence et en effet le plus innocent et le plus infortune d'entre les hommes mais quelque douleur qu'il eust de voir qu'il n'avoit presques plus d'esperance de se faire reconnoistre au roy son pere ny mesme de sortir de prison l'absence de sa chere princesse le tourmentoit beaucoup davantage et quand il songeoit qu'il en estoit si proche et qu'il y avoit neantmoins tant d'impossibilite a la voir il ne pouvoit suporter son malheur aveque patience cependant artesilas qui vouloit que la punition suivist la prison et qui estoit de l'humeur de ceux qui craignent encore les lions enchainez faisoit tous les jours imposture sur imposture pour faire perir cleandre et il en couroit de si fascheux bruits dans la cour que la princesse en fut estrangement allarmee elle croyoit bien que si elle eust pu avoir la hardiesse de dire au roy qu'elle avoit veu tout ce qui justifioit la naissance de cleandre cela auroit peut-estre servi de quelque 
 chose mais comme elle ne le pouvoit faire sans descouvrir en quelque sorte l'innocente intelligence qui estoit entre eux elle ne s'y pouvoit resoudre neantmoins aprenant que ses ennemis n'estoient pas satisfaits de sa prison et qu'ils en vouloient encore a sa vie elle tascha de se vaincre et celle se vainquit en effet mais la difficulte fut de pouvoir advertir cleandre de la resolution qu'elle prenoit de parler au roy en cas qu'elle aprist avec certitude qu'il vouloit porter les choses a la derniere extremite car elle craignoit que s'il n'estoit pas adverti il ne contredist ce qu'elle diroit et qu'il ne fist luy mesme obstacle a sa justification de sorte que consultant avec cylenise sur ce sujet cette fille qui voyoit sa maistresse dans une inquietude assez bien fondee apres y avoir un peu pense luy aprit ingenument qu'il y avoit desja assez long-temps que le fils de celuy qui commandoit dans la citadelle de sardis faisoit semblant de ne la hair pas et qu'ainsi elle croyoit que si elle luy demandoit quelque office elle le trouveroit dispose a le luy rendre quelque dangereux qu'il peust estre la princesse fit d'abord quelque difficulte de se confier a un homme jeune et amoureux mais enfin ne pouvant trouver d'autre expedient elle consentit que cylenise l'employast elle imagina pourtant une chose qui la mettoit un peu a couvert car comme cylenise estoit ma parente elle fit que je fus le pretexte du service qu'elle devoit demander a son amant comme je ne pouvois estre justifie sans que cleandre le fust et que tout le monde scavoit bien que ses interests estoient les miens elle pensa que tegee car l'amant de cylenise se nomme ainsi ne trouveroit pas estrange qu'elle 
 demandast a luy parler enfin madame cette fille sceut si bien mesnager l'esprit de tegee que quelque difficulte qu'il y eust a trouver les voyes de parler a cleandre il luy promit de les chercher et en effet il luy tint sa parole et il fut un matin luy dire que si elle vouloit elle pourroit luy parler la nuit prochaine la chose ne se pouvant pas a une autre heure d'abord cylenise ne s'y pouvoit resoudre mais enfin tegee luy fit comprendre que cela n'estoit pas si difficile qu'elle se l'imaginoit parce que les jardins du palais donnent presques jusques sur la contr'escarpe des fossez de la citadelle y en ayant mesme une porte de derriere de ce coste la et justement a l'endroit par ou il faloit aller pour pouvoir parler a cleandre par une fenestre grillee et fort basse qui y donnoit et a la quelle il le feroit venir a l'heure qu'ils concerteroient ensemble faisant abaisser un petit pont qui estoit sous cette fenestre et d'ou elle pourrroit l'entretenir assez commodement sans qu'on s'en apperceust parce que ce seroit luy qui seroit en garde de ce coste la tegee luy ayant donc bien fait voir la possibilite de la chose cylenise demeura d'accord aveques luy qu'elle s'iroit promener un soir fort tard dans les jardins avec une de ses compagnes ce qu'elle pouvoit faire d'autant plus aisement qu'il y avoit un escalier derobe assez pres de la chambre des filles qui respondoit dans ces jardins que quand il seroit precisement l'heure dont ils convinrent elles iroient jusques au bout de ce petit pont et que pour marquer que ce seroit elles cylenise descouvriroit deux ou trois fois une petite lampe qu'il dit qu'il luy envoyeroit qui estoit faite de facon qu'on en pouvoit cacher la lumiere en 
 tournant un ressort qu'il y avoit la chose estant donc ainsi resolue elle fut retrouver la princesse pour luy dire ce qu'elle avoit fait mais voyant ce dessein si avance elle pensa s'en repentir toutesfois le peril ou elle voyoit cleandre la pensee qu'elle eut que quand elle voudroit apres luy faire scavoir ses intentions elle ne le pourroit peut estre plus puis que l'ordre de la garde que faisoit tegee pouvoit changer firent qu'elle se resolut enfin d'envoyer cylenise aprendre a cleandre ce qu'elle avoit dessein de faire pour luy afin qu'il ne la contredist pas mais quand elle vint a considerer que cylenise ne pouvoit pas aller seule en ce lieu la elle changea presques de sentiment parce qu'elle ne pouvoit se resoudre a se confier a pas une autre de ses filles enfin apres avoir bien cherche mais madame luy dit cylenise la crainte et la recompense font que l'on peut aisement trouver des gens fidelles c'est pourquoy souffrez que je gagne une de mes compagnes et que je suborne aussi le portier des jardins du coste de la citadelle afin qu'apres nous estre promenees assez tard elle et moy nous allions avec cette lampe que tegee me doit envoyer par cette grande allee de cypres qui donne jusques a la porte qui est vis a vis du bout de ce pont sur lequel je dois parler a cleandre ha cylenise s'ecria la princesse que vostre expedient est fascheux il n'y en a pourtant point d'autre madame reprit - elle si vous ne voulez escrire et confier vostre lettre a tegee il me semble toutesfois qu'estant parente de sosicle il y a moins de danger que je parle a cleandre qu'il n'y en a que vous luy ecriviez la princesse s'affligea alors extremement et 
 sans pouvoir se resoudre a ce que cylenise luy proposoit elle ne resoluoit rien mais madame luy dit elle il y va de la vie de cleandre mais cylenise adjousta la princesse il y va de mon honneur il n'y va pas du moins de vostre vertu repondit cette fille et je ne scay si la generosite veut que l'on s'empesche de faire une bonne action par la seule crainte d'estre soupconne d'en avoir fait une mauvaise et puis madame cette action quand mesme elle seroit sceue passeroit bien plustost pour une action de charite que pour une de galanterie apres tout madame puis que vous estes resolue de parler au roy que de plus vous scavez que ce prince vous a voulu faire espouser cleandre et que vous pouvez mesme luy faire connoistre que vous le scavez je ne voy pas qu'il y ait tant a hasarder la princesse pensa toutefois se contenter d'escrire et de faire donner la lettre a tegee pour la rendre a cleandre mais quand elle venoit a penser au grand nombre de choses qu'il faloit dire et que si par malheur cette lettre estoit perdue elle pourroit nuire egalement et a elle et a cleandre elle changeoit encore de dessein et elle ne vouloit plus ny que cylenise allast a cette assignation ny escrire et elle demeuroit infiniment affligee mais esope l'estant venu voir et luy ayant dit que l'on parloit si mal de l'affaire de cleandre qu'il avoit creu a propos de prendre la liberte de la venir suplier de vouloir proteger un homme aussi illustre que celuy la apres qu'il fut parti fort satisfait de la response de la princesse elle acheva de se resoudre et elle dit enfin a cylenise qu'elle consentoit qu'elle allast parler a cleandre et qu'elle luy laissoit le soin de choisir celle de toutes ses compagnes qu'elle croiroit 
 la plus discrette mais pour abreger mon discours autant que je le pourray puis qu'il n'est desja que trop long je vous diray que tegee envoya la lampe qu'il avoit promise que cylenise choisit celle qui la devoit accompagner et qu'apres avoir este instruite exactement de ce qu'elle devoit dire elles demeurerent seules dans les jardins avec cette lampe obscure qui n'esclairoit que quand on vouloit elles furent donc par l'allee de cypres jusques a la porte du jardin qui donne vers le petit pont dont tegee avoit parle a cylenise mais a ce qu'elle m'a dit depuis elles y furent en tremblant et penserent vingt et vingt fois s'en retourner neantmoins elle acheverent leur voyage comme je l'ay desja dit et estant arrivees au bout du pont apres que le jardinier qui estoit gagne leur eut ouvert sa porte cylenise ayant descouvert et cache deux ou trois fois la lampe qu'elle portoit comme elle en estoit convenue avec tegee car elles avoient traverse le jardin et passe la porte a la seule clarte des estoiles un moment apres le pont s'abaissa la fenestre grillee fut ouverte et cleandre y parut ou pour mieux dire s'y fit entendre car aussi tost que cylenise fut a l'endroit ou elle devoit parler elle tourna sa lampe et en fit de nouveau tourner le ressort de peur d'estre descouverte comme la fenestre estoit fort basse cleandre prenant la parole sans hausser la voix est-il possible luy dit-il que je puisse encore avoir la satisfaction de vous parler et n'est-ce point un songe agreable que je fais parlez donc cylenise adjousta t'il afin que je vous connoisse et dites moy qui est la personne que j'entre-voy aveques vous seigneur luy dit elle vous pouvez juger que puis qu'elle est icy 
 c'est une personne fidelle ainsi pour ne perdre pas des moments si precieux il faut que je me haste de vous dire que la princesse est resolue pour conserver vostre vie de dire au roy ce qu'elle scait de vostre naissance elle a voulu seigneur vous en advertir de peur que vous ne contre-disiez ce qu'elle dira et alors cylenise commenca de luy faire scavoir tout au long toutes les choses que la princesse luy avoit ordonnees soit de ce qu'elle devoit dire au roy son pere soit de ce que cleandre devoit respondre quoy cylenise luy dit-il apres l'avoir escoutee avec beaucoup d'attention cette admirable personne prend soin de ma vie et veut bien se resoudre pour la conserver de faire une chose si facheuse pour elle et si difficile ha cylenise je ne puis presques me l'imaginer mais si elle ne me la peut conserver qu'en le faisant une si grande violence dites luy je vous en conjure que j'aime mieux mourir que de luy causer cette peine mais seigneur dit-elle croyez vous que vostre mort luy fust agreable non repliqua t'il je la croy trop bonne pour cela mais ma vie luy est si inutile et luy donne tant de deplaisirs qu'il me semble en quelque sorte juste de ne la conserver pas par une voye ou elle s'expose sans doute a entendre du moins beaucoup de choses fascheuses du roy son pere assurez la donc luy dit il qu'elle peut me laisser mourir sans que j'en murmure dites luy cylenise que je ne sens mon malheur que pour l'amour d'elle que je ne trouve ma prison rude que parce que je ne la voy plus et que pourveu que je ne perde point son amitie je me consoleray sans peine de la perte d'une couronne et mesme de celle de ma vie comme ils en estoient la un soldat 
 qui avoit discerne la voix d'une femme et qui n'estoit pas de ceux qui estoient gagnez en fut advertir le gouverneur qui se louant aussi tost fit mettre tous ses gens en armes ut a la chambre de cleandre fit ouvrir la porte de ce pont et fit sortir quelques uns de ses soldats pour s'eclaircir de ce qu'on luy avoit dit tegee s'y voulut opposer mais il n'estoit pas le plus fort et son pere le fit prendre luy mesme cependant cylenise et sa compagne oyant ce bruit et entendant ouvrir la porte voulurent fuir et regagner celle du jardin mais il leur fut impossible et cleandre voyant prendre une fille de la princesse devant luy et pour l'amour de luy sans la pouvoir secourir disoit et faisoit des choses capables de descouvrir ce qu'il avoit si long temps cache comme cylenise vit venir ces soldats a elle et qu'il n'y avoit point de moyen d'echaper elle fit tourner le ressort de la lampe et se faisant connoistre a eux ils en furent si surpris qu'ils changerent leur violence en civilite n'y ayant pas un de ces soldats qui ne l'eust veue cent fois aupres de la princesse quand elle alloit se promener a la citadelle cette fille qui a sans doute beaucoup d'esprit leur dit que le danger ou j'estois pour l'amour de cleandre estant la cause de ce qu'elle faisoit on ne devoit pas trouver estrange qu'elle voulust sauver la vie a un de ses parents en concertant avec celuy qui l'avoit mis en peine par quelle voye on pourroit faire connoistre son innocence ces soldats l'escouterent paisiblement et mesme ils ne la contredirent point toutesfois ils la menerent avec sa compagne au gouverneur de la citadelle qu'elle voulut persuader de la rendre a la princesse sans faire scavoir au 
 roy ce qui s'estoit passe mais elle n'en put venir a bout au contraire comme il estoit fort exact apres avoir fait mettre ces deux filles dans une chambre avec beaucoup de civilite et donne ordre que l'on gardast soigneusement les prisonniers et mesme son fils il envoya advertir le roy de ce qui s'estoit passe et envoya aussi vers la princesse luy demander pardon de ce qu'il retenoit deux filles qui estoient a elle presupposant disoit il qu'elle ne les voudroit plus advouer apres la hardie et criminelle action qu'elles avoient faite comme vous pouvez aisement vous imaginer les divers sentimens de toutes ces personnes je ne m'arresteray pas a vous les dire car je m'assure que vous comprenez facilement quelle fut la surprise de la princesse et son affliction le desespoir de cleandre celuy du pauvre tegee qui craignoit que cylenise qu'il aimoit ne le punist de la violence de son pere ou ne le soupconnast de l'avoir trahie l'embarras de cette fille aussi bien que de sa compagne et enfin l'estonnement de cresus d'aprendre l'action de cylenise il fut si grand que pour scavoir precisement ce que c'estoit il envoya ordre au gouverneur de la citadelle nomme pactias de la luy amener a l'heure mesme avec celle qui l'avoit accompagnee et en effet la chose fut executee comme il le vouloit quand cylenise fut en sa presence est il possible luy dit il que ma fille puisse avoir nourri aupres d'elle une personne capable de faire une action si esloignee de la modestie de son sexe seigneur luy dit-elle les aparences sont quelquesfois bien trompeuses et cette hardiesse qui vous paroist si criminelle vous paroistroit peut estre fort louable si vous estiez persuade des veritez 
 que je vay vous dire car enfin seigneur je suis parente de sosicle il est vray interrompit le roy mais c'estoit a cleandre que vous parliez je l'advoue encore repliqua t'elle car puis que c'est par luy que sosicle peut estre justifie il a bien falu parler a celuy qui peut faire connoistre son innocence quoy qu'il en soit cylenise dit-il croyez vous que ma fille trouve bon que vous sortiez de chez elle au milieu de la nuit et croyez vous que je me laisse persuader que vous ne parliez a cleandre que pour les interests de sosicle parlez cylenise parlez et decouvrez moy ingenument qui vous fait agir comme les choses en estoient la pactias s'aprocha de l'oreille du roy et luy dit tout bas a ce que l'on a sceu depuis que le soldat qui l'avoit adverti qu'il y avoit des gens sur le pont de la citadelle l'avoit assure avoir entendu le nom de la princesse en la bouche de cleandre et en celle de cylenise mais qu'il n'osoit pas luy respondre que cela fust vray et qu'il ne le luy disoit qu'afin qu'il interrogeast mieux cette fille le roy parut fort trouble de ce que pactias luy avoit dit car se souvenant tout d'un coup de la douleur que la princesse avoit temoigne avoir de la prison de cleandre et des soings qu'elle avoit pris a le vouloir justifier il creut qu'il y avoit sans doute quelque chose de cache que cylenise ne disoit pas de sorte que changeant sa facon d'agir avec elle il luy parla avec plus de rudesse qu'il n'avoit fait neantmoins quoy qu'il peust dire et quoy qu'il peust faire il ne put jamais l'obliger a dire rien contre la princesse mais la fille qui estoit avec elle n'estant ny si adroite ny si hardie ny mesme si affectionnee qu'elle et le roy s'estant advise de les faire 
 separer il l'obligea par promesses et par menaces a dire ce qu'elle scavoit elle dit donc ingenument que la princesse scavoit la chose mais croyant qu'elle la justifioit fort elle protestoit qu'assurement ce n'estoit que par la compassion qu'elle avoit de ces prisonniers qu'elle avoit envoye cylenise leur parler le roy voulut luy faire dire ce qu'elle avoit entendu pendant cette conversation de nuit mais elle ne put luy obeir car elle luy avoua qu'elle avoit eu tant de frayeur de se voir seule avec cylenise au lieu ou elles estoient et a l'heure qu'il estoit qu'elle n'avoit ouy leur conversation que fort confusement advouant toutesfois que le nom de la princesse y avoit este fort mesle il n'en falut pas davantage pour exciter un grand trouble dans l'ame du roy qui ne douta plus du tout qu'il n'y eust une intelligence secrette entre cleandre et la princesse sa fille il revit encore une fois cylenise mais il la vit avec tant de colere dans les yeux et tant de marques de fureur dans ses paroles qu'elle eut besoin de toute sa constance pour n'en estre pas ebranlee cependant on les remena a la citadelle et le roy envoya chez la princesse car il estoit desja jour pour luy ordonner de le venir trouver ce qu'elle fit a l'heure mesme il ne la vit pas plustost qu'il commanda qu'on le laissast seul avec elle et on ne luy eut pas plustost obei que la regardant avec beaucoup de fierte le n'eusse jamais creu luy dit-il que vous eussiez eu le coeur si bas que de vouloir lier une affection particuliere avec un homme inconnu avec un homme dis-je qui est assurement d'une naissance fort mauvaise puis qu'il a la laschete de faire une imposture pour sauver sa vie en se disant fils de roy un homme enfin 
 qui apres tant de bien-faits qu'il a receus de moy m'a trahy et a voulu renverser mon estat la princesse entendant parler le roy de cette sorte creut que cylenise luy avoit tout advoue si bien que ne voulant pas nier une verite fort innocente et se rendre effectivement criminelle par un mensonge elle se resolut de ne luy deguiser rien seigneur luy dit elle je voy bien que je vous parois fort coupable mais graces aux dieux j'ay la satisfaction de scavoir que je ne la suis pas autant que vous le croyez quoy interrompit il vous ne l'estes pas infiniment d'avoir une intelligence secrette avec un criminel d'estat si le moindre de mes subjets adjousta t'il en avoit fait autant que vous il perdroit la vie infailliblement jugez donc si vostre crime n'est pas plus grand que ne seroit le sien vous qui estes ma fille qui estes interessee en la gloire de mon regne et au bien de mes peuples et qui ne devez enfin avoir autre interest que le mien seigneur luy dit elle si j'en avois eu d'autre je me croirois sans doute fort coupable mais cela n'estant pas je vous supplie tres humblement de me donner un quart d'heure d'audience pour me justifier le roy faisant alors un grand effort sur luy mesme se teut et la laissa parler cette sage princesse commenca son discours adroitement par l'amitie que le roy avoit eue pour cleandre dans son enfance par celle des princes ses freres par l'estime qu'elle en avoit fait repassant aussi en peu de mots et avec beaucoup d'art tous les services qu'il avoit rendus au roy ses victoires ses conquestes et toutes les grandes choses qu'il avoit faites disant pourtant tout cela de facon qu'il ne sembloit pas qu'elle l'affectast et paroissant au contraire qu'elle ne le disoit 
 que parce que sa justification vouloit qu'elle le dist cependant seigneur luy dit elle apres avoir rappelle malgre luy dans sa memoire tout ce qu'il devoit a cleandre cet homme si illustre en toutes choses a qui le prince atys devoit la vie et a qui je dois la vostre n'auroit jamais obtenu aucune place particuliere dans mon coeur sans deux considerations tres puissantes l'une que j'ay sceu que vous aviez dessein de me commander de l'espouser au retour de cette campagne l'autre que j'ay apris qu'il est d'une naissance egale a la mienne joint qu'outre ces deux raisons je scay de certitude qu'il ne vous a point voulu trahir et qu'il n'a point de passion plus violente que celle de pouvoir reconnoistre vos bienfaits le roy surpris et en colere de voir que la princesse sa fille scavoit le dessein qu'il avoit eu touchant son mariage luy dit en l'interrompant vous deviez du moins attendre que je vous eusse commande d'espouser cleandre a luy donner des marques de vostre affection mais puis que vous estes si obeissante a mes volontez que vous l'eussiez espouse si je l'eusse voulu haissez-le aussi quand je le veux et regardez la punition que je veux faire de son crime sans y prendre autre interest que le mien s'il estoit criminel je le ferois luy repliqua t'elle mais estant innocent et fils d'un grand roy je croy seigneur que c'est vous servir que de vous empescher d'attirer sur vous la colere des dieux en perdant un prince qui ne vous a point offense car enfin timocreon thimettes et acrate ne disent point un mensonge quand ils assurent que cleandre est fils du roy de phrigie j'ay veu moy mesme toutes les choses qui justifient sa naissance et je 
 scay de plus qu'il n'alloit pas se jetter dans le parti de vostre ennemi pour vous combattre vous en scavez trop luy dit cresus en l'interrompant et quand vous n'auriez point fait d'autre crime que celuy d'estre informee si particulierement a ce que vous dites des pensees les plus secrettes d'un homme comme cleandre inconnu et criminel vous seriez assez coupable pour estre indigne de pardon mais seigneur luy dit-elle puis que je ne puis me justifier envers vous qu'en justifiant cleandre et qu'en vous faisant voir sa veritable condition pourquoy ne voulez vous pas vous en donner a vous mesme la patience quoy luy dit-il vous voulez que je croye a vos paroles parce que vous avez peut estre creu a celles de cleandre avec beaucoup de legerete encore ne scay je adjousta t'il si vous n'estes point complice de cette imposture grossiere qui fait qu'il se dit fils de roy justement lors qu'il est accuse d'un crime qui met sa vie en danger enfin ou font toutes ces marques convainquantes vous dites les avoir veues mais vous ne les pouvez faire voir car pour ce tableau que toute la cour a veu et que j'ay veu comme les autres cela ne conclut rien non plus que toutes ces autres choses a la reserve de la lettre du roy de phrigie pour celle la j'advoue que comme je connois son caractere elle auroit este de quelque consideration mais on s'est contente de vous la monstrer a vous qui ne la pouviez connoistre et on ne me l'a pas monstree a moy parce que l'en aurois descouvert la faussete en un mot cleandre est un inconnu vous ne l'avez deu regarder que comme tel vous n'avez pas mesme deu croire que je vous deusse commander de 
 l'espouser que je ne vous l'eusse dit moy mesme et je ne scay encore si par quelque bizarre raison d'estat je vous l'avois commande si vous eussiez deu m'obeir sans repugnance de plus quand cleandre seroit fils de roy vous n'auriez pas deu encore avoir une intelligence secrette aveques luy outre cela se disant estre fils de mon ennemy estoit il juste de ne me le faire pas scavoir a l'heure mesme et ne deviez vous pas presupposer que cette seule qualite suffisoit pour m'empescher de souffrir jamais qu'il entrast dans mon alliance concluons donc que de quelque facon que je considere ce que vous avez fait je vous voy si criminelle que je ne vous scaurois plus voir c'est pourquoy retirez vous a vostre apartement et attendez y mes ordres sans vous mesler plus de la justification de cleandre puis que la mienne est inseparablement attachee a celle de ce malheureux prince repliqua t'elle il me semble seigneur que c'est me faire un commandement fort injuste allez luy dit-il allez ne me repondez pas davantage et sans songer a vostre pretendue innocence pensez seulement a prier les dieux qu'ils vous pardonnent car pour moy je ne vous scaurois pardonner la princesse palmis voulut encore luy repliquer quelque chose mais il l'en empescha et commanda au lieutenant de ses gardes qui se trouva aupres de luy de la remener a sa chambre et de luy respondre de sa personne cette princesse voyant donc qu'il n'y avoit pas moyen de flechir le roy son pere luy obeit les larmes aux yeux et s'en retourna chez elle sans avoir mesme la consolation d'avoir sa chere cylenise a se pleindre de ses malheurs sa chambre estant devenue sa prison 
 personne n'eut plus la liberte de la voir non pas mesme le prince myrsile parce qu'il avoit toujours paru fort affectionne a cleandre la princesse de clasomene la demanda mais ce fut inutilement abradate s'empressa aussi beaucoup pour luy rendre quelque service et toutesfois il n'en put venir a bout le prince mexaris quoy que peut-estre bien aise de tous ces desordres en parut neantmoins fasche la princesse anaxilee veusve du prince atys se souvenant de l'obstacle que la princesse avoit autrefois aporte a son mariage n'en usa pas trop genereusement mais pour esope il agit tousjours egalement bien et quoy qu'il sceust la cour admirablement sa philosophie enjouee et divertissante eut pourtant toute la solidite imaginable car il parla tousjours au roy avec beaucoup de hardiesse et pour palmis et pour cleandre menecee fut aussi tres genereux et il parla si hautement que le roy s'en fascha et ne l'employa plus dans ses conseils luy deffendant absolument de publier que cleandre se disoit fils de roy pour artesilas tout amant qu'il estoit de la princesse palmis il ne s'affligea pas de sa prison avec exces parce qu'il espera que cette facheuse avanture l'obligeroit peut-estre a se repentir de l'affection qu'elle avoit pour pour cleandre et il espera mesme agir avec tant d'adresse qu'aveques le temps il pourroit faire en sorte qu'elle croiroit luy devoir sa liberte cependant cleandre ayant sceu le lendemain par quelqu'un de ses gardes que la princesse estoit prisonniere sentit un redoublement de douleur si grand que tontes celles qu'il avoit souffertes en toute sa vie n'estoient rien en comparaison aussi voyoit il sa fortune en un pitoyable estat il 
 scavoit de certitude qu'il estoit fils de roy sans avoir plus en sa puissance ce qui le pouvoit justifier et le faire scavoir aux autres il paroissoit ingrat et criminel envers cresus sans pouvoir luy donner de preuves convainquantes du contraire il n'ignoroit pas qu'il estoit aime de la princesse qu'il armoit mais il voyoit que selon les apparences il ne la verroit plus jamais en estat de luy pouvoir donner de nouvelles marques d'affection et il aprenoit qu'elle estoit prisonniere pour l'amour de luy cette derniere consideration estoit si forte dans son esprit qu'il ne songeoit plus a toutes les autres choses qui le devoient affliger jusques la il avoit porte ses fers sans les vouloir rompre mais des qu'il sceut que la princesse estoit en prison il ne songea plus qu'a sa liberte afin de l'aller delivrer il prioit ses gardes d'aller dire au roy qu'on le fist mourir pourveu qu'on delivrast la princesse et il donna enfin de si grandes marques d'amour et d'une maniere si touchante qu'un de ses gardes en effet s'offrit a faire du moins tout ce qu'il pourroit pour sa consolation s'il ne faisoit rien pour sa liberte cleandre acceptant son offre le conjura d'aller au palais et de s'informer bien exactement quel ordre il y avoit a garder la princesse afin de pouvoir apres juger s'il y auroit impossibilite de luy faire tenir un billet cet homme officieux fit ce que cleandre luy dit et fut effectivement au palais mais comme il n'estoit pas aussi adroit que bien intentionne quelques uns de ces gens qui s'empressent ordinairement tant aupres des rois lors qu'il s'agit de rendre de mauvais offices scachant que ce soldat estoit des gardes de cleandre en advertit cresus qui le fit prendre aussi tost et 
 comme il ne dit pas une bonne raison de ce qu'il estoit alle faire au palais et que quelques uns de ceux a qui il avoit parle dirent qu'il leur avoit demande quel ordre on observoit a garder la princesse on le mit en prison et le roy creut que l'on vouloit songer a la delivrer si bien que pour la mettre en un lieu qu'il croyoit inviolable et pour l'esloigner de cleandre qu'il ne pouvoit se resoudre de faire mourir quelque irrite qu'il fust contre luy il fit conduire le lendemain cette princesse a ephese dans le temple de diane ordonnant a celle qui commande les cent vierges voilees qui y font de ne la laisser parler a qui que ce fust faisant delivrer la compagne de cylenise et faisant mettre aussi en liberte le fils de pactias a cause de la fidelite de son pere cette sage princesse demanda a prendre conge du roy mais il luy refusa cette grace en suitte elle pria que du moins on luy rendist cylenise et qu'on luy donnast mesme prison qu'a elle ce qu'on luy refusa encore de sorte que le jour suivant sans que personne eust la liberte de la voir elle partit de sardis escortee par cinq cens chevaux pour s'en aller a ephese qui n'en est qu'a trois journees seulement mais madame comme pour y aller il faloit de necessite passer par derriere les jardins du palais et devant la citadelle justement vis a vis de la fenestre par ou cleandre avoit parle a cylenise il arriva que ce malheureux prince se promenant dans sa chambre et s'entretenant tousjours de ses infortunes vit passer cette princesse et la reconnut et qu'elle aussi levant les yeux pour regarder cette mesme fenestre en passant y vit cleandre de vous dire madame ce que ces deux illustres personnes 
 sentirent en cet instant et de vous exagerer tout ce que cette veue eut de douloureux et pour l'un et pour l'autre il ne seroit pas aise cleandre eust bien voulu pouvoir rompre ses grilles la princesse eust du moins souhaite pouvoir faire aller son chariot un peu plus lentement mais enfin marchant tousjours ils se virent assez pour redoubler toutes leurs douleurs et ils ne se virent pas autant qu'il faloit pour en pouvoir tirer quelque consolation la princesse luy fit toutesfois un signe de teste et de main qui luy fit comprendre qu'elle le pleignoit dans ses infortunes et il luy fit connoistre aussi par une action tumultueuse et violente quoy que pleine de respect quel estoit le trouble de son ame cependant le chariot marchant tousjours ils ne se virent bientost plus mais la princesse regarda pourtant encore long temps le lieu de la prison de cleandre a ce que m'a dit un de ceux qui l'accompagnerent depuis cela madame la cour de lydie fut aussi melancolique qu'elle avoit este agreable et divertissante le mariage d'abradate et de la princesse de clasomene ne laissa pas toutesfois de se faire cependant artesilas ne vint pas a bout de tous ses desseins car il ne put obliger cresus a faire mourir cleandre ny a rapeller la princesse palmis joint que cresus qui scavoit que le roy de phrigie estoit entre dans les estats fut contraint d'aller en personne a l'armee et ce fut une des raisons qui l'obligerent d'envoyer la princesse sa fille a ephese ne voulant pas qu'elle demeurast au mesme lieu ou cleandre estoit prisonnier les affaires generales changerent pourtant de face car comme vous le scavez le roy d'affine qui avoit en 
 leve la princesse mandane envoya solliciter ces deux rois qui estoient ses alliez d'entrer dans son parti ce qu'ils firent l'un et l'autre par politique faisant une tresve entre eux pendant qu'ils iroient secourir le roy d'assirie et s'opposer a la puissance des medes qu'ils redoutoient ou plustost a la valeur de l'illustre cyrus sous le nom d'artamene si redoutable par toute l'asie le roy de phrigie demanda toutesfois malgre la tresve que ses troupes ne fussent pas meslees aux troupes lydiennes enfin madame vous scavez trop bien tout ce qui s'est passe en asie depuis ce temps la pour vous en entretenir joint que cleandre n'y ayant aucune part puis qu'il a tousjours este en prison je n'ay rien a vous en dire car apres la premiere deffaite du roy d'assirie cresus ayant eu quelque mescontentement de luy se retira et retourna a sardis sans changer rien ny a nostre prison ny a celle de la princesse cependant artesilas n'estoit pas non plus trop heureux puis que ne pouvant faire absolument perir son rival ny voir sa maistresse on peut dire qu'il s'estoit puny luy mesme d'une partie de ses crimes pour cleandre comme il est soit aimable il se fit aimer de ses gardes et jusques au point qu'ils luy laissoient la liberte d'escrire et de recevoir des lettres malgre les deffences de pactias de sorte qu'il escrivit a esope afin qu'il luy donnast moyen de pouvoir donner de ses nouvelles a la princesse ce qu'esope luy accorda sans que j'aye pu descouvrir encore par quelle voye il le put faire cependant cleandre thimettes timocreon acrate et moy vivions dans une melancolie estrange et nous vescusmes tousjours ainsi jusques a ce que cresus estant en 
 inquietude d'aprendre les prodigieuses victoires de l'illustre cyrus envoya par tous les celebres oracles qui sont au monde sans que j'aye pourtant sceu ce qu'il leur a fait demander car on n'en estoit pas encore revenu quand je suis party de sardis mais pendant le voyage de tous ces ambassadeurs qu'il a envoyez consulter les dieux il ne laissa pas de faire de grandes levees il envoya diverses personnes chez divers princes et il estoit enfin si occupe de quelque grand dessein qu'il avoit et qu'il a encore assurement dans l'esprit qu'il songeoit beaucoup moins a cleandre or madame pour accourcir mon recit il faut que je me haste de vous dire que cresus estant alle faire la reveue de ses troupes tegee fils de pactias et amant de cylenise trama avec menecee et trouva les voyes de nous delivrer l'amour l'emportant dans son coeur sur toute autre consideration il eust peut-estre bien voulu ne delivrer que cylenise mais menecee dont il avoit besoin ne voulant l'assister que pour delivrer cleandre thimettes timocreon acrate et moy il falut qu'il s'y resolust de sorte qu'une nuit que je ne songeois pas seulement a la liberte tegee qui avoit suborne la plus grande partie des gardes de cleandre et de la garnison de pactias entra dans la citadelle car il n'y avoit plus loge depuis l'avanture de cylenise et allant a la chambre de cleandre il luy dit qu'il estoit libre et en suitte passant a celles ou nous estions tous nous nous trouvasmes en liberte quand nous n'y pensions point du tout et mesme le garde qui avoit voulu servir cleandre ce qui facilita la chose fut que pactias estoit alle pour deux jours seulement hors de sardis et qu'artesilas estoit avecques 
 le roy de plus menecee qui avoit conduit l'entreprise avoit cinquante chevaux tous prests pour nous faire escorte si bien que sans combat et sans grand tumulte nous sortismes de la citadelle par cette mesme porte par ou la pauvre cylenise y estoit entree j'oubliois toutesfois de vous dire que tegee ne fut a la chambre de cleandre pour le delivrer qu'apres avoir este a celle de cylenise pour laquelle il y eut un chariot tout prest au sortir de la citadelle cependant comme menecee a beaucoup d'amis dans ephese que de plus c'est un lieu ou il est plus facile de se cacher qu'en tout autre a cause de ce grand abord d'etrangers que le fameux temple de diane y attire et qu'outre cela il est aussi plus aise d'y fuir quand on le veut parce que la mer y donne il fut resolu que ce seroit la qu'on se retireroit et d'autant plus que cleandre ne vouloit point aller ailleurs a cause de la princesse palmis et que personne ne le voulut abandonner joint aussi que le gouverneur d'ephese estoit amy si particulier de menecee que quand il l'auroit reconnu il ne craignoit pas qu'il l'eust voulu perdre ny ses amis non plus que luy enfin madame quand nous fusmes a une journee de sardis nous nous deguisasmes tous le mieux que nous peusmes et cylenise avec une fille qu'on luy avoit donnee pour la servir et qui ne la quitta point firent aussi la mesme chose de sorte que nous arrivasmes a ephese comme des estrangers qui alloient visiter le temple de diane menecee fit mesme entrer par diverses portes tous ces cavaliers qui nous avoient escortez resolu d'avoir tousjours de quoy se deffendre en cas qu'il en fust besoin la premiere chose 
 que fit cleandre fut de passer devant le temple de diane voulant du moins voir le lieu ou demeuroit sa princesse puis qu'il ne la pouvoit pas voir elle mesme cependant madame il arriva une chose assez extraordinaire pour la consolation de ces illustres amants qui fut que celle qui commande les vierges voilees et qui se nomme agesistrate se trouva estre soeur d'une dame d'ephese dont menecee dans sa jeunesse avoit este fort amoureux et qu'il auroit espousee si ses parents ne s'y fussent pas opposez si bien que cette dame luy ayant cette obligation il estoit tousjours demeure une grande amitie entre eux quoy qu'il y eust long-temps qu'ils ne se fussent veus menecee luy ayant mesme rendu des services considerables aupres de cresus en la personne du mary qu'elle avoit espouse et qui estoit mort depuis ce temps la enfin menecee se confiant a elle luy representant l'injustice de cresus de ne vouloir pas souffrir que cleandre se justifiast et que la princesse sa fille fist voir son innocence il fit si bien qu'elle obtint de sa soeur que cylenise entreroit dans l'enclos du temple et seroit mise aupres de la princesse n'osant pas encore luy demander la permission de la faire parler a cleandre de peur d'estre refuse et de luy nuire au lieu de le servir il vous est aise de vous imaginer quelle joye fut celle de la princesse palmis de revoir sa chere cylenise et d'aprendre par elle que cleandre estoit hors de prison et qu'il estoit mesme a ephese ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'inquietude par la crainte qu'elle avoit qu'il ne fust reconnu et qu'il ne fust repris mais enfin cylenise luy ayant dit qu'il sortoit peu si ce n'estoit vers le soir ou 
 le matin pour aller au temple et que de plus il estoit fort bien desguise elle se consola et se r'assura mesme un peu il est vray que la liberte de cleandre resserra la prison de la princesse s'il est permis de nommer ainsi un lieu si sacre que celuy la car des que cresus sceut que cleandre estoit delivre il vint de nouveaux ordres a agesistrate de prendre encore garde de plus pres a la princesse palmis mais comme l'amie de menecee estoit pour nous le redoublement des gardes ne servit de rien il arriva mesme un cas fortuit fort estrange qui fut que cleandre retrouva dans la maison ou il estoit loge tout ce qui pouvoit servir a sa reconnoissance et voicy comme la chose estoit arrivee nous sceusmes donc que ce domestique de mon pere qui estoit charge de toutes ces choses et de beaucoup d'autres encore voyant son maistre prisonnier s'estoit resolu de derober tout ce qu'il avoit a luy et qu'il s'estoit alle embarquer a ephese que connoissant un serviteur de cette maison il luy avoit laisse beaucoup de choses a garder et entre les autres tout ce qui pouvoit servir a la reconnoissance de cleandre luy declarant que s'il mouroit il luy donnoit tout ce qu'il luy laissoit entre les mains et luy disant qu'il n'oseroit revenir que son maistre ne fust hors de peine mais en effet il est a croire qu'il pensoit que cresus feroit mourir mon pere et qu'apres il pourroit revenir a ephese et y jouir en repos de son larcin cependant comme il s'embarqua dans un vaisseau de la ville et qu'il n'alla qu'a l'isle de chio son amy avoit souvent de ses nouvelles mais il aprit enfin qu'il estoit mort lors que cleandre estoit loge chez son maistre qui estoit amy particulier 
 lier de menecee de sorte que voulant voir ce qu'on luy avoit donne il visita toutes les choses que ce domestique de mon pere luy avoit laissees et y trouva toutes celles dont je vous ay desja parle si bien que ne pouvant cacher sa richesse dans la joye qu'il avoit de la posseder il fit voir ce petit tableau a la femme de son maistre qui trouvant quelque legere ressemblance de cet amour que vous scavez qui y est represente avec cleandre le luy fit voir comme un cas fortuit tort extraordinaire si bien madame que par la nous recouvrasmes tout ce qui avoit este perdu en recompensant celuy a qui on l'avoit donne je vous laisse a juger de la joye de cleandre de voir qu'il retrouvoit une couronne lors qu'il n'avoit plus d'esperance de la posseder il fit donc scavoir a la princesse palmis cette prodigieuse rencontre mais quoy que menecee peust faire il luy fut impossible d'obtenir pour cleandre la permission de voir la princesse et tout ce que nous peusmes fut que par l'adresse de cylenise il eut la liberte de luy ecrire et qu'elle eut la bonte de luy repondre cependant nous ne scavions pas trop bien que faire parce que cleandre ne pouvoit se refondre de s'en aller se faire reconnoistre au roy son pere et laisser la princesse palmis a ephese il n'osoit aussi songer a l'enlever de la quand mesme elle y auroit consenty ne scachant pas s'il trouveroit un azile assure pour elle et s'il seroit reconnu pour ce qu'il estoit il n'osoit non plus songer a faire scavoir a cresus qu'il avoit retrouve tout ce qui pouvoit servir a la reconnoissance ayant sceu par une lettre de la princesse que la qualite de fils du roy de phrigie ne luy seroit pas avantageuse dans l'esprit du 
 roy son pere estant donc fort incertain de ce qu'il feroit il sceut deux choses en un mesme jour qui luy firent prendre la resolution que je vous diray la premiere fut que je luy dis que j'avois veu aborder un vaisseau cilicien dans lequel estoit le roy de pont et la princesse mandane et l'autre fut qu'il estoit venu un ordre absolu de cresus de faire prendre l'habit des vierges voilees a la princesse sa fille et de la disposer a faire les derniers voeux quand il en seroit temps je vous laisse a juger combien cette rigueur de cresus toucha cleandre et combien la princesse palmis en fut affligee car outre qu'elle n'avoit point cette intention cleandre ne luy estoit pas assez indifferent pour pouvoir obeir au roy son pere sans beaucoup de peine agesistrate protesta mesme a la princesse qu'elle ne la recevroit pas quand elle le voudroit parce que cette volonte seroit forcee cela estant absolument oppose a leurs coustumes les choses estant en ces termes la princesse mandane se deroba de ceux qui l'observoient et se jetta dans le temple de diane comme a un azile et en effet le roy de pont ne put l'en retirer parce que le peuple voulut se souslever contre luy lors qu'il voulut l'entreprendre mais madame elle n'y fut pas plustost que cleandre creut avoir trouve un moyen infaillible d'obtenir un azile inviolable pour sa princesse s'il pouvoit enlever mandane en enlevant la princesse palmis afin de l'oster au roy de pont et de la rendre a ciaxare ou en son absence a l'illustre cyrus car disoit-il si ce dessein reussit quand mesme le roy mon pere qui est aupres de luy ne me voudroit pas reconnoistre le service que j'auray rendu a une princesse si considerable 
 et a un si grand prince meritera du moins que j'obtienne de cyrus qu'il protege la princesse palmis et il est mesme a croire adjoutoit-il que le ciel favorisera un dessein qui n'a rien que de juste puis que pour delivrer une princesse innocente j'en arracheray une autre des mains de son ravisseur pour la redonner au roy son pere enfin cette pensee sembla si raisonnable pourveu qu'on la peust executer qu'elle ne fut point contestee luy par thimettes ny par menecee ny par tegee ny par mon pere ny par moy nous cherchasmes donc promptement les voyes de faire ce que cleandre avoit imagine nous avions bien quelques gens a nous mais nous n'en avions pas assez pour avoir recours a la force ouverte il falut donc agir avec adresse et menecee employa si utilement le pouvoir qu'il avoit sur l'esprit de son ancienne maistresse qu'elle le fit parler a sa soeur qui est une personne de beaucoup de vertu et de beaucoup d'esprit et de qui l'ame est grande et hardie il la vit donc et luy representa de telle sorte l'injustice de cresus et celle du roy de pont qui la forca d'avouer que quiconque pourroit mettre en lieu seur la princesse mandane et la princesse palmis feroit une action agreable aux dieux elle ne luy eut pas plustost dit cela que la prenant par ses propres paroles il luy dit que c'estoit donc a elle a faire une action si genereuse il ne put toutesfois l'obliger de remettre ces deux princesses entre ses mains mais elle luy aprit qu'il y avoit une regle parmy elles qui portoit qu'il n'estoit pas permis de refuser de laisser sortir une fois celles qui devoient prendre l'habit des vierges voilees afin qu'il parust qu'elles le venoient demander sans contrainte 
 que de cette sorte si la princesse palmis vouloit elle pouvoit demander cette grace et faire sortir en mesme temps qu'elle la princesse mandane qu'elle donneroit ordre que la chose se fist un jour que le roy de pont ne le scauroit point et par une porte ou l'on ne faisoit pas une garde fort exacte parce que l'on ne l'ouvroit jamais et qu'alors si elles y consentoient elles pourroient se confier a cleandre apres cela ayant obtenu la permission de parler a cylenise et cylenise ayant menage l'esprit de la princesse palmis et celuy de la princesse mandane qui ont fait une grande amitie ensemble en peu de jours il a este resolu que la princesse palmis feindra de vouloir obeir au roy son pere et qu'un jour suivant la coustume elle demandera a sortir et sortira en effet accompagnee de la princesse mandane avec leurs femmes et qu'a trois pas du temple il y aura un chariot pour mettre ces princesses que cleandre menecee timocreon tegee et leurs gens les escorteront jusques au bord de la mer qui est fort proche ou une barque les attendra pour les mener en phrigie et de la ils viendront par terre icy de sorte que quand je suis party la barque estoit desja retenue et toutes choses estoient si bien disposees pour executer cette entreprise que selon les aparences elle ne peut avoir manque ce qui la facilite encore est que le roy de pont s'est un peu blesse a une jambe un cheval s'estant abatu sous luy en allant de la vieille ville a la ville neusve ou est le temple de diane et qu'ainsi quand la chose feroit quelque bruit il n'y pourroit pas aller car enfin il garde le lit avec assez de douleur et sans qu'il puisse marcher la princesse palmis a pourtant 
 voulu que cleandre luy promist par une lettre qu'il la laissera tousjours aupres de la princesse mandane jusques a ce qu'il ait fait sa paix avec cresus et qu'il le soit fait reconnoistre par le roy de phrigie cependant pour agir plus seurement menecee fit resoudre cleandre a envoyer thimettes acrate et moy vers le roy son pere avec toutes les choses qui pouvoient servir a la reconnoissance du prince son fils afin de luy preparer l'esprit a le mieux recevoir et afin aussi d'advertir t'illustre cyrus de l'office que le genereux cleandre luy veut rendre pour meriter sa protection j'oubliois de vous dire que pendant que nous avons este a ephese thimettes a sceu fortuitement que ses amis avoient fait sa paix avec le roy son maistre de sorte que s'estant presente a luy sans rien craindre ce prince ne l'a pas plustost veu qu'il luy a donne beaucoup de marques de tendresse mais quand apres cela il luy a eu apris tout ce que je viens de vous dire qu'il luy a eu monstre ce petit tableau ces tablettes et toutes les autres choses dont il estoit charge que ce prince a eu leu sa lettre et le billet de sa chere elsimene dont il a reconnu d'abord l'escriture il en a eu tant de joye et tant de douleur tout ensemble qu'il n'a jamais pense pouvoir se determiner a laquelle des deux il devoit abandonner son ame comme j'ay este celuy qui ay eu l'honneur de luy raconter toute cette histoire qu'il a escoutee avec une attention extreme j'ay aussi este le tesmoing de cette agreable irresolution mais enfin le plaisir d'avoir un fils et un fils si illustre l'ayant un peu console de la perte de sa chere elsimene il a voulu voir acrate qui par son repentir a obtenu son pardon facilement 
 ce prince a aussi voulu confronter ce tableau avec celuy qu'il garde tousjours et qui fut fait en mesme temps que l'autre et ne pouvant se laisser de regarder le billet d'elsimene dont il reconnoissoit si bien l'escriture que comme je l'ay dit il ne pouvoit pas douter que ce n'en fust il a donne cent marques de gratitude et de reconnoissance et a thimettes et a moy et tout impatient d'apprendre cette agreable nouvelle a l'illustre cyrus il l'est alle trouver a l'heure mesme et m'a commande de le suivre laissant thimettes et acrate dans la liberte de se reposer car nous sommes venus avec une diligence extreme ainsi madame j'espere que dans d'eux ou trois jours on aura nouvelle assuree que cette entreprise importante aura heureusement reussi
 
 
 
 
sosicle ayant finy son recit la princesse araminte le remercia de la peine qu'il avoit eue de parler si long temps et le loua fort d'avoir sceu demesler si nettement une histoire dont les evenemens estoient si extraordinaires et si embrouillez cyrus de son coste luy dit cent choses tres obligeantes apres quoy sosicle s'estant retire seigneur dit la princesse araminte a cyrus n'aurez vous pas la generosite de me promettre que quand les dieux vous auront rendu la princesse mandane vous ne regarderez plus le roy mon frere comme vostre rival je vous promets bien plus que cela luy repliqua t'il puis que je vous promets de le servir malgre luy comme son amy que je veux estre et de luy redonner la couronne de pont car pour celle de bithinie luy dit il en sous-riant il la faut laisser entre les mains d'arsamone afin que le prince spitridate vous la puisse donner un jour comme ils en estoient-la le roy 
 de phrigie arriva a qui la princesse araminte tesmoigna la joye qu'elle avoit d'avoir apris qu'il avoit un fils si illustre et repassant alors les plus considerables evenemens de sa vie ils ne pouvoient assez admirer la merveilleuse conduite des dieux en toutes choses pour moy disoit le roy de phrigie toutes les fois que je me souviens de la sorte repugnance que j'avois a la guerre que je faisois contre cresus je ne puis pas douter que les dieux ne m'advertissent que je ne la devois pas faire cependant adjoustoit-il si je puis avoir la joye de voir que mon fils rende la princesse mandane a l'illustre cyrus je ne demande plus rien aux dieux ce bonheur est trop grand interrompit ce prince en souspirant et quoy que je face je ne le puis presque esperer vous le devez pourtant repliqua la princesse araminte puis que de la facon dont sosicle a raconte la chose elle paroist indubitable quand je fus a sinope reprit cyrus qui m'eust dit que je ne delivrerois pas mandane je ne l'eusse pas creu et quand nous prismes babilone je n'aurois pas non plus pense qu'elle en eust pu sortir enfin apres s'estre encore entretenus quelque temps de cette sorte comme il estoit desja tard cyrus prit conge de la princesse araminte et s'en retourna au camp suivi du roy de phrigie l'esprit partage de crainte et d'esperance et absolument occupe par sa chere princesse ordonnant toutesfois auparavant a araspe de faire scavoir a la reine de la susiane qu'il estoit bien marri de son mal et luy commandant tout de nouveau d'en avoir tout le soing imaginable 
 
 
 
 
 
 
 jamais l'esperance n'a donne de plus doux moments aux malheureux qu'elle a flatez et jamais la crainte n'a aussi donne de plus cruelles inquietudes a ceux qu'on luy a veu tourmenter que ces deux sentimens contraires en donnerent et a cyrus et au roy d'assirie mandane delivree ou bien mandane captive occupoit tousjours leur esprit 
 et selon que cette image se presentoit a eux ils avoient de la douleur ou de la joye quoy qu'ils eussent pourtant tousjours l'un et l'autre quelque deplaisir parmy leur satisfaction de penser que si mandane estoit en liberte elle n'y estoit pas par leur assistance neantmoins comme elle devoit recevoir cet office par un prince qui n'estoit point leur rival ce sentiment ne diminuoit pas beaucoup leur plaisir dans les moments ou ils en avoient et il y avoit des instants ou ne doutant point du tout qu'ils ne vissent bien-tost leur princesse ils songeoient desja chacun en particulier comment ils se pourroient vaincre l'un l'autre au combat qu'ils devoient faire trois jours se passerent de cette sorte pendant lesquels cyrus parla encore plusieurs fois a sosicle parce qu'il avoit veu sa princesse a ephese et pendant lesquels aussi le roy de phrigie entretint encore thimettes et acrate avec beaucoup de satisfaction par l'esperance qu'ils luy donnoient qu'il reverroit sur le visage de cleandre une ressemblance si parfaite de sa chere elsimene qu'il ne pourroit douter qu'il ne fust son fils la princesse araminte avoit aussi de la joye et de l'esperance croyant que si une fois le roy son frere n'avoit plus la princesse mandane en son pouvoir il se resoudroit a estre amy d'un prince qui luy offroit de le remettre sur le throsne et qu'ainsi elle pourroit un jour se voir en un estat plus heureux que celuy ou elle estoit pourveu que spitridate revinst la reine de la susiane quoy que captive et un peu malade avoit toutesfois la consolation d'estre servie avec le mesme respect que si elle eust este a suse car araspe executoit les ordres de cyrus avec beaucoup de joye et d'exactitude 
 et mesme avec tant d'assiduite aupres de cette belle et sage reine que cyrus qui l'aimoit se pleignit obligeamment de ce qu'il ne le voyoit presque plus enfin apres avoir passe trois jours de cette facon comme je l'ay desja dit timocreon arriva et fut trouver sosicle son fils pour apprendre de luy comment le roy de phrigie avoit receu les choses que thimettes acrate et luy avoient racontees a ce prince ayant donc apris la verite de ce qu'il vouloit scavoir il fut a la tente du roy de phrigie dans la quelle cyrus entra un moment apres que thimettes qui avoit joint timocreon le luy eut presente de sorte que ce prince qui n'avoit point de secret pour luy principalement en une occasion ou il avoit autant d'interest qu'il y en pouvoit avoir ne le vit pas plustost que luy adressant la parole seigneur luy dit-il voila ce mesme timocreon qui m'a conserve mon fils et qui vient vous aporter des nouvelles de la chose que vous avez tant d'envie de scavoir mais je ne scay point encore si elles sont bonnes ou mauvaises parce qu'il ne fait que d'arriver elles sont du moins mauvaises pour moy infailliblement reprit cyrus et je ne suis pas assez heureux pour aprendre aujourd'huy la liberte de la princesse mandane il est vray seigneur qu'elle n'est pas libre repartit timocreon mais il n'a pas tenu a l'illustre cleandre qu'elle ne le soit puis qu'il a fait des choses tres difficiles pour cela et sans un malheur que l'on ne pouvoit prevoir la princesse mandane et la princesse palmis seroient sans doute en liberte racontez-nous du moins reprit l'afflige cyrus de quels moyens la fortune s'est servie pour m'empescher d'estre heureux seigneur repondit 
 timocreon comme j'ay apris pat thimettes que vous scavez toutes choses jusques a son depart d'ephese je ne vous rediray point ce que l'on vous a desja dit mais je vous assureray que jamais entreprise n'a este mieux conduite que celle-la car des qu'agesistrate eut adverty menecee du jour que la princesse palmis devoit sortir qui devoit estre suivie de la princesse mandane de deux filles qui la servent et d'une qui est a la princesse de lydie menecee fit tenir la barque preste dont il s'estoit assure les cinquante hommes que nous avions dans la ville se tenant en embuscade sur toutes les advenues par ou l'on eust pu venir a la porte du temple par laquelle les princesses devoient sortir outre cela plus de trente amis de menecee se joignirent encore avec cleandre qui se mit a la teste de douze ou quinze seulement car on s'estoit ainsi partage par petites troupes afin que cela ne fist rien soupconner a ceux qui passoient il se placa mesme le plus pres qu'il put de la porte du temple y ayant un chariot a six pas de la pour conduire les princesses jusques a la mer qui en est assez proche et ou la barque les attendoit comme il n'y avoit que des sentinelles en ce lieu la parce que c'est une porte par ou l'on ne sort que rarement cela ne pouvoit faire aucun obstacle a cette entreprise et sans mesme les tuer il estoit aise de s'assurer d'eux sans que le corps de garde le plus proche s'en aperceust enfin seigneur toutes choses estant disposees pour executer nostre dessein la barque comme je l'ay desja dit estant preste le chariot estant venu et tous nos gens estant placez sur toutes les avenues du temple cleandre ne faisoit plus qu'attendre que la porte s'ouvrist et la 
 chose alla jusques au point qu'en effet elle s'ouvrit et je vy la princesse palmis qui vouloit faire passer devant elle une personne d'une beaute admirable que je crois estre la princesse mandane et que je ne fis qu'entre-voir car comme ces princesses alloient sortir que nous avancions deja pour les recevoir et que le chariot recula un pas afin qu'elles marchassent moins pour y entrer il sortit d'une maison qui est seule en cet endroit-la plus de deux cens hommes armez a la teste desquels estoit le prince artesilas je vous laisse donc a penser quelle surprise fut celle de cleandre qui n'avoit songe qu'a se precautionner contre les efforts que pourroient faire les gens du roy de pont lors qu'il se vit en teste le prince artesilas qu'il croyoit estre aupres de cresus mais si la surprise de cleandre fut grande celle d'artesilas ne fut pas petite de voir cleandre l'epee a la main qui se mit des qu'il l'aperceut entre luy et la porte du temple cependant aussi-tost que la princesse palmis vit artesilas elle recula et fit r'entrer la princesse mandane comme elle la porte de ce temple fut a l'instant refermee de sorte que cleandre ne pouvant plus delivrer sa princesse et artesilas ne la pouvant plus enlever comme il en avoit eu le dessein ces deux rivaux furent l'un contre l'autre avec une fureur aussi grande que la passion qui les faisoit agir estoit violente ils se dirent quelque chose l'un a l'autre mais a mon advis ils ne s'entendirent gueres cependant tous nos gens dispersez par diverses troupes se rassemblant autour de cleandre nous nous trouvasmes en estat non seulement de resister a artesilas mais mesme de le vaincre et en effet cleandre combatit avec tant de 
 courage qu'il tua son rival de sa propre main et plusieurs autres encore de sorte qu'apres la mort de ce prince ce qui restoit des siens se dispersa et disparut en un moment si bien que si a l'heure mesme on eust r'ouvert la porte du temple nous pouvions encore delivrer les princesses mais nous eusmes beau fraper a cette porte car a mon advis la frayeur estoit si grande parmy ces filles qu'elles n'oserent ouvrir joint qu'en mesme temps tous les gens du roy de pont et tous ceux du gouverneur d'ephese vinrent a nous et nous nous trouvasmes si accablez par la multitude que c'est un miracle de voir que nous en soyons echapez car cleandre ne pouvant se resoudre de se sauver dans la barque qui nous attendoit vouloit tousjours estre aupres de la porte de ce temple mais enfin voyant qu'il estoit absolument impossible de resister a tous ceux que nous avions alors sur les bras et sentant aussi qu'il estoit blesse a la main droite il se resolut de se retirer en combatant comme nous fismes jusques dans nostre barque ou nous entrasmes malgre ceux qui nous poursuivoient et nous nous eloignasmes du bord en diligence ils nous tirerent encore plusieurs traits et nous lancerent plusieurs javelines cependant quand nous fusmes assez loing pour ne craindre plus leurs fleches nous regardasmes si la blessure de cleandre estoit considerable et nous vismes qu'elle estoit plus incommode que dangereuse en suitte nous voulusmes voir si nous avions tous nos gens et a la reserve de dix ou douze des soldats que nous avions amenez a ephese et de ceux qui estans d'ephese mesme ne voulurent pas s'embarquer avecque nous nous trouvasmes que nous 
 n'avions perdu personne mais en faisant cette recherche je trouvay parmy nous un escuyer d'artesilas qui dans ce tumulte avoit encore mieux aime entrer dans nostre barque que de se laisser tuer ou de tomber vivant entre les mains du gouverneur d'ephese a peine eut il veu que je le reconnoissois et que je le monstrois a cleandre que se jettant a ses pieds seigneur luy dit-il je vous demande pardon d'avoit eu la hardiesse de chercher un azile aupres de vous mon amy luy dit cleandre la haine que j'avois pour ton maistre est morte avecque luy et ne s'estendra pas jusques a toy mais luy dit-il apprens nous du moins par quelle rencontre prodigieuse nous nous sommes trouvez aujourd'huy seigneur reprit cet escuyer personne ne vous peut mieux dire que moy quel estoit le dessein du prince que je servois car je n'ay que trop eu de connoissance de ses secrets depuis la fuitte du prince antaleon et alors comme s'il eust creu meriter beaucoup aupres de cleandre en noircissant son maistre au lieu de repondre precisement a ce qu'on luy demandoit il dit encore ce qu'on ne luy demandoit pas et nous raconta comment le prince artesilas avoit este de la conjuration criminelle du prince antaleon ce n'est pas que nous ne l'eussions desja sceu en allant de sadrdis a ephese mais il nous le dit plus exactement en suitte il nous apprit que ce prince ayant sceu l'ordre que cresus avoit envoye a agesistrate par lequel il vouloit que la princesse sa fille prist l'habit des vierges voilees il avoit este si desespere de voir que par la il auroit fait tant de crimes inutilement qu'il s'estoit enfin resolu d'en faire encore un qui luy fust utile 
 de sorte qu'il avoit forme le dessein d'enlever la princesse que pour cet effet il avoit quitte le roy sur quelque pretexte qu'il s'estoit deguise qu'il avoit fait entrer des soldats dans ephese deguisez aussi en paisans et les avoit enfermez dans cette maison d'ou nous les avions veu sortir et dont le maistre avoit autrefois este a luy il nous dit de plus qu'artesilas avoit resolu d'attendre durant quelques jours que l'on ouvrist la porte de ce temple pour s'en saisir et pour aller prendre la princesse palmis et l'emmener dans un vaisseau dont il estoit asseure avec intention si cette porte du temple ne s'ouvroit point durant trois jours de la forcer pendant une nuit et d'executer son entreprise comme il avoit voulu faire lors qu'il nous avoit rencontrez et que nous l'en avions empesche si bien que nous a prismes par le discours de cet escuyer que du moins cleandre avoit fait que la princesse n'avoit point este enlevee par artesilas et que les dieux s'estoient voulu servir de sa main pour le punir d'avoir eu part a une conjuration si noire comme avoit este celle du prince antaleon cependant la nuit estant venue nous fusmes mouiller a une petite ville ou nous fismes penser cleandre et trois ou quatre soldats qui estoient plus blessez que luy et que nous y laissasmes avec des gens pour en avoir soing en suitte quittant la mer et prenant des chevaux qui nous attendoient a cette ville et que nous y avions envoyez en cas que nostre entreprise manquast et que nous voulussions nous sauver par terre nous sommes venus icy nous nous sommes pourtant arrestez deux jours en chemin pour envoyer scavoir des nouvelles de la princesse 
 et nous avons sceu par un homme que menecee a envoye a la personne qui l'a si bien servy en cette occasion que la garde est presentement si exacte a l'entour du temple qu'il n'y a plus moyen d'y rien entreprendre joint qu'agesistrate mesme ne peut plus se resoudre a favoriser la sortie de ces princesses luy semblant que ce funeste accident luy marque clairement que les dieux n'ont pas approuve le consentement qu'elle y avoit donne mais en mesme temps nous avons sceu que la princesse palmis est absolument resolue de ne faire point ce que le roy son pere veut qu'elle face et que ce sera agesistrate qui mandera au roy qu'elle ne la peut recevoir nous avons aussi apris que la princesse mandane et elle se seront promis de ne se quitter point que leur fortune ne soit plus heureuse enfin seigneur apres avoir sceu cela menecee et moy avons amene cleandre qui arrivera sans doute bien-tost et que j'ay voulu devancer de quelques heures seulement pour advertir le roy de ce qui s'estoit passe apres que timocreon eut acheve de parler cyrus tout afflige qu'il estoit ne laissa pas de temoigner au roy de phrigie qu'il estoit bien oblige au prince son fils de ce qu'il avoit voulu faire pour mandane luy demandant pardon avec beaucoup de bonte de ce que son ame n'estoit pas aussi sensible a la joye qu'il alloit avoir de voir le prince son fils qu'elle l'auroit este en un autre temps ce n'est pas dit-il que je ne m'interesse fort en ce qui vous regarde mais c'est que tant que la princesse mandane sera captive je ne scaurois estre capable de plaisir comme il vouloit sortir le roy d'assirie arriva qui venoit pour scavoir quelles nouvelles avoit 
 aportees timocreon car il avoit sceu qu'il estoit arrive mais a peine cyrus le vit-il qu'ayant impatience qu'il fust aussi afflige que luy vostre esperance luy dit-il est trompee aussi bien que la mienne et nostre princesse est plus captive qu'elle n'estoit comme vous le pouvez scavoir par timocreon le roy d'assirie s'aprochant alors de luy se fit redire tout ce qu'il avoit dit a cyrus qui s'en alla a sa tente se pleindre de ses infortunes avec un peu plus de liberte il ordonna toutes-fois que l'on allast au devant de cleandre l'asseurer de sa part qu'il trouveroit un azyle inviolable aupres de luy et il voulut mesme qu'on le luy amenast afin qu'il le presentast au roy son pere en effet apres qu'il eut employe pres de deux heures a considerer l'opiniastrete de son malheur et qu'il eut envoye advertir la princesse araminte de ce fascheux succez elle qu'il scavoit bien estre en peine de la chose pour plus d'une raison on luy vint dire que cleandre menecee et tegee estoient arrivez faisant donc tresve avec sa douleur pour un moment ou pour mieux dire en renfermant une partie dans son coeur pour carreffer un prince de qui la reputation estoit si grande il commanda qu'on le fist entrer et s'avanca pour le recevoir cette premiere entreveue se fit de fort bonne grace de part et d'autre et comme cleandre estoit affleurement un des hommes du monde le mieux fait et de la meilleure mine cyrus en fut charme d'abord et l'on vit sur le visage de ces deux princes au premier instant qu'ils se virent que quoy qu'ils eussent entendu dire l'un de l'autre tout ce que l'on peut dire de deux personnes fort extraordinaires ils ne laisserent pas d'estre surpris et ils se regarderent 
 avec tant de marques d'admiration dans les yeux qu'il leur fut aise de prevoir qu'ils s'aimeroient un jour avec beaucoup de tendresse je suis bien malheureux luy dit cleandre qui avoit encore le bras en echarpe de la blessure qu'il avoit receue a ephese d'estre contraint de paroistre devant vous sans vous avoir rendu le service que j'avois eu dessein de vous rendre c'est plustost a moy a me pleindre repliqua cyrus de voir que peut-estre mon malheur a cause le vostre en devenant contagieux pour vous j'ay bien plus de sujet repondit cleandre d'aprehender que ma mauvaise fortune ne m'ait suivy jusques dans votre armee je ne scay pas reprit cyrus si votre mauvaise fortune vous y aura suivy mais je scay bien que la renommee vous y a devance et qu'il y a desja long-temps que le nom de l'illustre cleandre m'est connu et que sa gloire m'a donne de l'amour mais de l'amour toute pure adjousta-t'il c'est a dire sans envie et sans jalousie les amans heureux repliqua cleandre en sous riant ne sont jamais gueres jaloux et ceux qui possedent la gloire et qui meritent de la posseder comme l'illustre cyrus souffrent alternent que les autres en soient seulement amoureux mais seigneur adjousta-t'il je n'en veux presentement point d'autre que celle que je trouveray a vous servir vous estes si couvert de gloire repondit cyrus que vous avez raison de n'en souhaiter pas davantage que vous en avez mais pour celle que vous semblez desirer souffrez que je m'y oppose et que puis que je vous suis desja assez oblige je tasche du moins de rendre au prince artamas une partie de ce que je dois a l'illustre cleandre je merite si peu de porter ce 
 premier nom repliqua-t'il que je n'oseray presques le prendre quand mesme le roy mon pere me l'ordonnera il faut donc l'aller obliger de vous le commander d'authorite absolue reprit cyrus et en effet ce prince se preparoit a mener cleandre a la tente du roy son pere lors qu'il entra dans celle ou ils estoient a peine y fut-il que cyrus le luy presentant recevez aveque joye luy dit-il un prince digne d'estre vostre fils et digne de plus de couronnes que la fortune toute prodigue qu'elle est quelquesfois n'en scauroit donner le roy de phrigie eust bien voulu garder le respect qu'il avoit accoustume de rendre a cyrus mais ce prince voulant qu'il embrassast cleandre et les sentimens de la nature estant plus forts que toutes les regles de la civilite il l'embrassa en effet avec une tendresse extreme et un plaisir inconcevable car des qu'il aperceut cleandre il vit une ressemblance si grande de luy a sa chere elsimene qu'il en changea de couleur de sorte que son coeur ne luy disant pas moins fortement que ses yeux et sa raison que cleandre estoit veritablement son fils il le receut avec toutes les marques d'affection qu'un pere genereux pouvoit donner seigneur luy dit cleandre me pourrez-vous bien reconnoistre apres ce que j'ay eu le malheur de faire contre vous ouy luy repliqua le roy de phrigie en sous-riant et il m'est mesme advantageux de vous advouer pour mon fils puis que si cela n'estoit pas il faudroit que je vous reconnusse pour mon vainqueur si vous m'avez pardonne ce crime respondit-il ne m'en faites plus souvenir c'est un crime si glorieux interrompit cyrus que je doute si le roy votre pere voudroit que vous ne l'eussiez pas commis 
 joint qu'a ce qu'il m'a dit luy-mesme si vous luy devez la vie vous la luy avez conservee durant cette guerre toutesfois si vous voulez desadvouer cleandre de ce qu'il a fait contre le roy de phrigie je l'obligeray a ne se souvenir que de ce que fera le prince artamas pour luy a l'advenir je vous en conjure seigneur repliqua-t'il et je vous commande interrompit le roy de phrigie si toutefois il m'est permis de vous commander en la presence d'un prince a qui j'obeiray tousjours que vous regardiez preferablement a vos interests ceux de l'illustre cyrus ce commandement est si injuste reprit l'invincible prince de perse que je ne veux pas donner loisir au prince artamas d'y repondre et je veux luy declarer devant vous que je ne desire de luy que ce que je luy veux rendre le premier c'est a dire beaucoup d'amitie afin que dans mes malheurs j'aye du moins la consolation d'avoir aquis un illustre amy le mesme jour que les dieux vous ont redonne un illustre fils le roy de phrigie et le prince artamas que nous ne nommerons plus cleandre repondirent a cyrus avec toute la civilite possible et apres que cette conversation eut encore dure quelque temps le roy de phrigie impatient d'entretenir le prince son fils en particulier se retira et fut en effet suivy par luy il le mena toutesfois en passant chez le roy d'assirie et chez le roy d'hircanie qui le receurent fort civilement le premier n'osant pas temoigner le mecontentement secret qu'il avoit toujours contre le roy de phrigie cependant tout ce qu'il y avoit de princes et de gens de qualite dans l'armee furent visiter le prince artamas qui se fut sans doute estime tres heureux si l'amour qu'il avoit pour la 
 princesse palmis ne l'eust cruellement tourmente cyrus ne voyant donc plus d'espoir de delivrer mandane que par la force tint conseil de guerre le jour suivant ou le prince artamas tint sa place avec beaucoup d'honneur parlant de toutes les choses que l'on y proposa avec autant d'esprit et de jugement que si une plus longue experience eust fortifie sa raison et il parut bien enfin que ceux qui aprennent a vaincre de bonne heure scavent les choses parfaitement quand les autres les ignorent encore et qu'il n'est pas impossible qu'un jeune conquerant soit plus habile qu'un vieux capitaine qui n'aura pas tant veu que luy quoy qu'il ait vecu davantage la resolution de ce conseil fut que comme la saison estoit fort avancee et que cresus n'avoit encore rien entrepris il faloit luy envoyer demander la princesse mandane auparavant que de luy declarer la guerre le prince artamas insista le plus a faire prendre cette resolution ne pouvant oublier les obligations qu'il avoit a cresus malgre tous les mauvais traitemens qu'il en avoit receus depuis de sorte qu'il n'oublia rien pour persuader a cyrus de tenter toutes les voyes de la douceur auparavant que d'avoir recours a la force cyrus eut pourtant bien de la peine a s'y resoudre alleguant pour raison qu'il s'estoit si mal trouve d'avoir envoye en armenie qu'il avoit sujet de s'en repentir mais on luy dit que la chose n'estoit pas egale puis que le roy de lydie ne pouvoit pas nier que la princesse mandane ne fust dans ses estats et qu'ainsi il faudroit qu'il repondist precisement de plus on luy representa qu'il n'estoit pas possible d'assieger ephese en la saison ou l'on estoit quand mesme il auroit eu une armee navale 
 qu'il n'avoit pas de sorte qu'il sembloit plus raisonnable d'en user ainsi parce que si cresus vouloit proteger le ravisseur de mandane il y auroit un sujet de guerre plus apparent aux yeux des peuples cyrus eust bien voulu du moins que feraulas eust este revenu auparavant que d'envoyer vers cresus mais craignant qu'il ne tardast trop longtemps il resolut qu'hidaspe partiroit dans deux ou trois jours pour y aller que cependant toute l'armee ne laisseroit pas tousjours d'avancer et de traverser une partie de la phrigie pour entrer apres en lydie par cet endroit si la reponse de cresus n'estoit pas favorable durant ce temps la il sceut qu'abradate estoit alle se jetter dans sardis et le fit scavoir a la reine sa femme qui temoigna en estre fachee il ne laissa pourtant pas de l'aller visiter et de luy dire fort obligeamment qu'il estoit marry que le roy de la susiane n'eust pas plustost voulu la delivrer en devenant son amy qu'en essayant peut estre inutilement de le faire en se declarant son ennemy que neantmoins il l'assuroit qu'elle seroit tousjours traittee avec un egal respect cette grande reine le remercia avec une civilite digue de la generosite qu'il avoit pour elle et se louant extremement d'araspe elle donna sujet a cyrus de luy temoigner au sortir de sa chambre qu'il estoit satisfait de luy puis que panthee en estoit satisfaite de la il passa chez la princesse araminte qui le conjura de faire en sorte qu'elle peust parler au roy son frere si bien qu'il fut resolu qu'elle avanceroit vers les frontieres de lydie et que la reine de la susiane qui se portoit mieux seroit aussi de ce voyage ces deux princesses ayant lie une fort grande amitie 
 ensemble joint que peut-estre cette reine a ce qu'ils creurent pourroit elle servir a quelque chose puis que le roy son mary estoit dans le party ennemy cette resolution estant prise et approuvee par le roy d'assirie qui s'y trouva cyrus s'en retourna au camp ou il ne fut pas si tost que feraulas y arriva aussi bien que celuy que le roy d'assirie avoit envoye a ephese mais ils raporterent tous deux qu'il leur avoit este impossible d'imaginer les voyes de faire tenir une lettre a la princesse mandane ils voulurent alors raconter tout ce qui s'y estoit passe comme y estans arrivez le lendemain mais aprenant qu'on scavoit tout ce qu'ils vouloient dire ils se contenterent d'aprendre a ceux qui les ecoutoient de quelle facon on gardoit presentement et le temple et la ville ils dirent donc que non seulement tout ce qu'il y avoit de gens de guerre estoient tousjours sous les armes mais qu'une partie des bourgeois y estoient aussi que l'on avoit envoye de nouveau a cresus pour recevoir ses ordres que le roy de pont se portoit mieux qu'il couroit dans ephese une prediction de la sibile helespontique qui y faisoit un grand bruit et que personne ne pouvoit pourtant entendre parce qu'elle se pouvoit expliquer de deux facons que comme cette femme estoit une personne admirable en ses propheties et qui ne s'y trompoit jamais toute la ville d'ephese ne scavoit si elle devoit se rejouir ou s'affliger a cause que cette prediction luy promettoit un grand bonheur ou la menacoit d'une grande infortune feraulas et cet autre homme dirent qu'ils avoient fait l'un et l'autre tout ce qu'ils avoient pu pour avoir cette prediction mais qu'estant estrangers on n'avoit pas 
 voulu la leur donner voyant qu'ils la demandoient avec empressement en fin leur voyage n'ayant servy qu'a augmenter l'inquietude de leurs maistres ils en estoient si fachez qu'ils n'osoient presques les regarder cyrus n'en traita pourtant pas moins bien feraulas mais pour le roy d'assirie comme il estoit plus violent il ne pouvoit croire qu'il n'y eust de la faute de celuy qu'il avoit envoye de n'avoir pu trouver les voyes de luy aporter des nouvelles plus assurees de la princesse mandane cyrus voyant donc que le retour de feraulas ne luy avoit rien apris de bon estoit prest a faire partir hidaspe lors qu'il sceut qu'enfin cresus au retour de tous ces ambassadeurs qu'il avoit envoye consulter tous ces oracles s'estoit declare et avoit fait le premier acte d'hostilite contre ciaxare cette nouvelle fit rompre le voyage d'hidaspe et haster la marche de l'armee qui des le lendemain commenca de decamper la princesse araminte qui craignoit que les premieres occasions de cette guerre ne fussent funestes au roy son frere obligea la reine de la susiane a partir afin de pouvoir estre sur la frontiere pour parler au roy de pont auparavant qu'il fust venu aux mains avec cyrus de sorte qu'araspe en ayant eu le commandement de ce prince les mena avec escorte par un chemin destourne a une ville de phrigie tirant vers la lydie et justement en un lieu que l'armee de cyrus devoit couvrir et ou par consequent elles seroient en seurete cyrus depescha a ciaxare pour j'advertir de la chose et receut des nouvelles de thrasibule qui l'assuroient seulement en general qu'il esperoit estre heureux et en guerre et en amour en suite dequoy marchant avec autant de diligence 
 qu'une armee de plus de cent mille hommes peut marcher il avanca a grandes journees vers ses ennemis bien est il vray que comme la saison estoit desja tres facheuse sa marche fut aussi fort longue et lors qu'il arriva sur la frontiere il n'estoit plus temps de faire des sieges ny de donner des batailles joint que cresus qui n'avoit voulu qu'avoir la gloire d'avoir attaque le premier se posta si avantageusement apres cela qu'il ne fut pas possible de l'attaquer d'abord ny de l'empescher de mettre en fuite ses troupes en leurs quartiers d'hiver si bien que tout ce que l'on pouvoit faire estoit seulement de faire des courses dans le pais ennemy et d'aller a la petite guerre ce qui affligeoit si sensiblement cyrus qu'il avoit besoin de toute sa constance pour supporter une douleur si excessive il ne pouvoit assez s'estonner du procede de cresus qui avoit commence la guerre quand on ne la pouvoit faire et il croyoit enfin qu'un si grand prince n'avoit este force de suivre une politique militaire si opposee a la raison que par son mauvais destin qui le vouloit perdre il y avoit des jours ou il estoit tente de se deguiser et d'aller luy mesme a ephese voir s'il estoit aussi difficile de rien entreprendre pour delivrer sa princesse comme on le luy disoit tantost il vouloit malgre la saison aller forcer les lydiens dans leurs quartiers retranchez les uns apres les autres mais lors qu'il venoit a penser que quand cela seroit fait il n'auroit pas delivre mandane que le roy de pont pourroit encore enlever d'ephese il se retenoit et ecoutoit la raison et se resolvoit d'attendre que l'on pust faire la guerre avec apparence d'un bon succes cependant ennvie de l'incertitude de sa fortune 
 quoy qu'il n'eust jamais eu d'envie de s'informer de l'advenir tout d'un coup entendant parler de la sibille helespontique avec tant d'eloges il se determina d'y envoyer et y envoya en effet ortalque avec ordre de luy demander quand il devoit esperer quelque repos et de luy en raporter la reponse ecrite de sa main en ce mesme temps la princesse araminte le somma de luy tenir sa parole et luy mesme souhaittant extremement ce qu'elle desiroit il depescha adusius vers le roy de pont qui estoit tousjours a ephese pour le supplier de vouloir obtenir de cresus la liberte de parler a la princesse araminte qui vouloit l'entretenir de quelque chose qui luy importoit beaucoup ce prince receut adusius fort civilement et le faisant attendre il envoya a sardis demander a cresus la permission de parler a la princesse sa soeur ce que le roy de lydie luy accorda ils convinrent donc ensemble le roy de pont et adusius que cette entre-veue se feroit a un temple qui est a une petite journee d'ephese ayant seulement chacun cinq cens chenaux pour escorte adusius avoit eu ordre de s'informer de la sante de la princesse mandane et par les intelligences de menecee il sceut qu'elle se portoit bien mais il ne put jamais luy parler ny luy faire rien dire estant donc revenu au camp et le jour ayant este pris ou l'entre veue du roy de pont et de la princesse sa soeur se devoit faire le mesme adusius qui l'avoit negociee escorta cette princesse araspe s'en estant excuse et araminte n'ayant pas voulu que le prince phraarte l'accompagnast comme il le vouloit auparavant qu'elle partist cyrus et le roy d'assirie la visiterent et luy dirent tout ce que l'interest qu'ils avoient en 
 cette negociation importante devoit leur inspirer comme cyrus y avoit este le premier il avoit eu loisir de dire a la princesse araminte qu'il luy engageoit son honneur qu'elle pouvoit assurer le roy de pont qu'il se souvenoit encore de toutes les obligations qu'il luy avoit et qu'il luy promettoit de luy redonner une couronne s'il vouloit rendre mandane de plus ce prince par certaines paroles adroites fit si bien comprendre a cette princesse qu'elle l'engageroit encore plus fortement a estre le protecteur de spitridate si elle agissoit bien en cette occasion que comme elle l'entendit d'abord elle interrompit cyrus et l'arrestant par ce discours seigneur luy dit-elle ne confondez point s'il vous plaist mon interest avec le vostre et laissez moy du moins la gloire de n'avoir regarde que celuy de l'illustre cyrus et celuy du roy mon frere en cette rencontre ce prince alloit luy repondre lors que le roy d'assirie entra dans la chambre d'araminte et joignant ses prieres a celles de son rival il la conjura par d'autres raisons de faire la mesme chose ces deux princes la furent conduire jusques a deux cens stades du camp apres qu'elle eut este dire adieu a la reine de la susiane qui ne la vit pas partir sans douleur quoy que cette absence ne deust pas estre longue le roy de pont qui estoit adverty du jour de cette entreveue partit aussi d'ephese et se rendit a ce temple suivant ce qui avoit este arreste entre luy et adusius et il y arriva mesme deux heures devant la princesse sa soeur comme ils ne s'estoient point veus depuis la perte de ses estats cette entre-veue de part et d'autre renouvella dans leur esprit le souvenir de toutes leurs infortunes lors que la 
 princesse araminte arriva on la fit entrer dans une grande sale voutee ou l'on faisoit les festins des sacrifices extraordinaires et qui par la beaute de sa structure et par la magnificence de ses meubles estoit bien digne de servir a l'entre-veue de deux personnes si illustres le roy de pont fut au devant de la princesse sa soeur jusques a un grand et superbe vestibule par ou les sacrificateurs qui l'avoient receue la firent passer pour aller a la sale ou ils se devoient entretenir apres que ce prince l'eut saluee avec beaucoup de temoignages de tendresse et qu'il l'eut fait assoir tout le monde s'estant retire est-il possible seigneur luy dit-elle qu'apres tant de disgraces la fortune ait pu consentir que j'eusse la consolation de vous revoir l'estat ou vous me revoyez luy repondit-il est si malheureux que je doute si cette veue ne vous affligera pas plutost qu'elle ne vous consolera et si ce que vous prenez pour une indulgence de la fortune n'est point un artifice dont elle se sert pour nous rendre encore plus miserables en effet ma chere soeur a quoy nous peut servir cette entre-veue sinon a faire que vous sentiez encore plus mes malheurs quand je vous les auray apris comme je sentiray tous les vostres quand vous me les aurez contez il vous est aise de juger par ce que je dis poursuivit-il que je ne suis plus ce mesme prince qui ne pouvoit excuser en vous cette innocente affection que vous avez eue et que je croy que vous avez encore pour le prince spitridate sa vertu et ma propre passion m'ont apris a ne condamner pas l'amour si severement en effet luy dit-il encore vous voyez bien que j'avois grand tort de blamer en autruy ce qui fait en moy des choses si extraordinaires 
 car enfin depuis que je ne vous ay veue j'ay perdu des batailles j'ay perdu la liberte j'ay perdu des couronnes et malgre tout cela devant que de me pleindre de ma fortune je me pleins de mon amour seigneur luy dit-elle c'est par la aussi que vous estes veritablement a pleindre puis qu'il est vray que si vous pouviez vaincre en vous cette passion vous pourriez encore estre heureux ha ma soeur s'ecria-t'il je ne scaurois point aimer si je pouvois imaginer seulement qu'il puisse y avoir d'autre bon-heur au monde que celuy d'estre aime de la princesse mandane mais cependant adjousta-t'il dites-moy je vous prie par quel sentiment vous avez desire de me voir est-ce seulement par bonte et par tendresse est-ce pour me pleindre ou pour vous pleindre vous-mesme est-ce pour l'interest de spitridate pour celuy de cyrus pour le vostre ou pour le mien enfin dites-moy je vous prie vostre veritable dessein afin que je scache precisement de quelle facon je vous dois parler seigneur luy dit-elle quoy que toutes les choses que vous venez de me dire pussent avoir part au dessein que j'ay fait de vous voir il est pourtant certain qu'a parler sincerement vostre seul interest est ce qui m'y a le plus puissamment portee car apres tout seigneur j'ay creu que je devois vous dire qu'il ne tiens qu'a vous d'estre heureux et de faire une action la plus heroique que personne ait jamais faite j'aime sans doute fort la gloire reprit ce prince et pourveu qu'il ne faille point quitter la princesse mandane je feray certainement tout ce que vous me proposerez pour en acquerir seigneur luy dit la princesse araminte mandane ne vous aime pas et ne vous aimera jamais il est 
 vray repondit- il mais du moins tant qu'elle fera en mon pouvoir son affection ne rendra pas mes rivaux heureux et quoy seigneur interrompit elle ne songez-vous point qu'en faisant l'infortune de vos rivaux vous faites encore celle de la personne que vous aimez et que vous augmentez la vostre car enfin je me suis chargee de vous dire que si vous pouvez vous resoudre d'avoir l'equite de rendre a cyrus a qui vous devez la liberte une princesse de qui il possede l'affection toute entiere il vous redonnera une couronne ou selon les apparences vous n'aurez jamais gueres de part sans luy puis qu'il n'est pas ordinaire de trouver des protecteurs qui conquestent des royaumes pour les rendre a ceux qu'ils ont protegez ma soeur luy dit ce prince en soupirant je croy aisement que cyrus feroit ce qu'il dit car je connois sa generosite mieux que vous et devant vous mais quoy que j'estime malgre-moy cet illustre rival autant et plus que je ne l'ay jamais estime que je sois au desespoir de luy devoir la vie et la liberte comme je fais que je sente encore malgre mon amour les obligations que vous luy avez de vous avoir si bien traitee depuis que vous estes en sa puissance apres tout cyrus n'est plus pour le roy de pont ce qu'estoit artamene mais seigneur interrompit cette princesse cet artamene que vous aimiez avec tant de tendresse non seulement estoit dans le party de vos ennemis mais il vous arrachoit ta victoire d'entre les mains et s'opposoit mesme a vostre amour en vous surmontant cependant quoy qu'il vous disputast la gloire et qu'il vous fist perdre des batailles vous l'aimiez jusques a l'envoyer advertir des conjurations que l'on faisoit contre 
 sa vie et jusques a commander que l'on ne tirast point contre luy quand on le connoistroit depuis cela seigneur il vous a redonne la liberte il vous a rendu ce qu'il avoit conqueste dans vos estats il vous a fait donner des troupes pour vous opposer a ceux qui s'estoient sous levez contre vous et il vous offre un royaume presentement pourveu que vous luy rendiez la princesse mandane dont vous ne serez jamais aime tout ce que vous dites la ma soeur repliqua-t'il paroist sans doute raisonnable et il j'avois plus d'ambition que d'amour ou pour mieux dire encore si mon amour n'estoit pas plus sorte que ma raison il est certain que je devrois et par generosite et par politique et par ambition ecouter la proposition que vous me faites mais en l'estat ou est mon ame il ne m'est pas possible d'y songer seulement et je m'estonne comment la princesse araminte peut s'imaginer que l'on puisse quitter si facilement ce que l'on aime elle dis-je qui a eu l'equite d'aimer un prince de qui le pere estoit devenu ennemy declare de sa maison seigneur reprit elle en rougissant spitridate aimoit araminte et mandane n'aime pas le roy de pont si j'aimois cette princesse parce qu'elle m'aimeroit repliqua-t'il je devrois changer pour elle des qu'elle ne m'aimeroit plus mais l'aimant parce qu'elle est la plus aimable personne de la terre je l'aimeray eternellement quand mesme elle ne m'aimera jamais si j'eusse sceu adjousta-t'il lors que la fortune fit que j'eus le bonheur de sauver la vie a cette princesse en la retirant des abismes de la mer s'il faut ainsi dire qu'artamene estoit cyrus et que cyrus estoit mon rival peut-estre qu'en l'estat 
 qu'estoit mon esprit je me serois resolu a la luy rendre j'estois encore si pres du throsne d'ou l'on m'avoit renverse que je ne croyois pas qu'un roy peust vivre sans couronne mais aujourd'huy que les charmes de la princesse mandane ont acheve d'enchanter mon coeur et que je me suis desacoustume de la royaute l'amour a presque estousse l'ambition dans mon ame et si je pouvois passer ma vie dans quelque isle deserte avec cette incomparable personne sans avoir ny maistre ny sujets je m'estimerois tres heureux ne venez donc point accroistre mes malheurs en reveillant une passion qu'une autre plus sorte qu'elle a surmontee et qui ne l'est toutesfois pas de telle sorte qu'elle ne pust encore augmenter mon suplice par de semblables propositions mais enfin seigneur que pouvez vous esperer reprit la princesse de pont si je pouvois esperer quelque chose respondit-il je ne serois pas si malheureux que je le suis et je vous declare que je n'espere rien et que j'attens tous les jours infortunes sur infortunes cependant vous pouvez assurer cyrus pour repondre autant que je le puis a sa generosite que lors que j'apris que j'estois son rival je n'eus guere moins de douleur que j'en avois eu d'avoir perdu deux couronnes mais comme il y auroit de l'injustice a desirer les choses impossibles obligez le a ne m'accuser point d'ingratitude si je ne luy rends pas la princesse mandane je l'ay aimee devant qu'il la connust et je l'aimeray jusques a la mort si j'avois quelque chose en mon pouvoir adjousta ce prince en soupirant que je pusse luy offrir pour vostre rancon je le ferois avecque joye mais ma chere soeur la fortune m'ayant tout oste et n'ayant plus que mandane en ma puissance vous me pardonnerez 
 donnerez s'il vous plaist si je ne rachette pas vostre liberte par sa perte joint que vous estes entre les mains d'un vainqueur si genereux que je ne dois pas craindre qu'il se vange sur vous de l'injustice que je luy fais vous n'avez apres tout pour excuser ce que je fais aujourd'huy luy dit-il encore qu'a considerer ce que l'amour fait faire a spitridate car pour vostre seul interest il quitte son pere il renonce a des couronnes il erre inconnu par le monde et il fait plus encore pour vous que je ne fais pour mandane c'est pourquoy ma chere soeur pleignez-moy et n'entreprenez plus de me persuader ce que je ne scaurois faire mais seigneur luy dit-elle je ne haissois pas spitridate comme mandane vous hait de plus si je voyois qu'il y eust aparence que vous pussiez conserver cette princesse je vous pleindrois seulement pour les malheurs qu'elle vous causeroit et je ne m'opposerois plus a vostre dessein mais de la facon dont je voy les choses je suis persuadee que toute la puissance de cresus succombera et que vous succomberez avec elle car enfin remettez-vous un peu dans la memoire toutes les prodigieuses choses qu'a fait artamene et qu'a fait cyrus le nombre de ses victoires et de ses conquestes est si grand que l'on ne s'en peut souvenir sans estonnement croyez-vous donc que les dieux ne l'ayent eleve si haut que pour le precipiter la fortune l'aura-t'elle suivy si constamment contre sa coustume pour apres l'abandonner luy qui devient tous les jours plus puissant et qui semble tenir entre ses mains le destin de toute l'asie ainsi prevoyant presques de certitude que vous perdrez un jour la princesse mandane ne vaudroit-il pas mieux la rendre genereusement 
 et gagner un royaume en la perdant que de vous perdre vous mesme en pensant la conserver ouy si je le pouvois repliqua-t'il mais ne le pouvant pas il n'y faut absolument plus songer c'est pourquoy ma soeur n'en parlons plus s'il vous plaist car si quelqu'un m'avoit pu persuader de rendre mandane c'auroit este mandane elle mesme et puis que j'ay resiste a ses larmes et a ses prieres je resisteray aisement a la proposition que vous me faites et il me sera bien plus facile de refuser une couronne qu'il ne me l'a este de refuser la liberte a une personne que j'adore cette admirable princesse poursuivit-il m'a mesme offert quelque chose de plus precieux encore qu'une couronne puis qu'elle m'a dit plus de cent fois que si je luy donnois la liberte elle me donneroit son amitie toute entiere jugez apres cela si je puis ecouter ce que vous me dites de la part de cyrus mais ma soeur adjousta-t'il faites moy la grace de ne donner pas a mon rival la joye de luy aprendre si precisement la constance de la princesse mandane je vous j'ay dit sans en avoir le dessein mais ayez s'il vous plaist la bonte de ne luy en parler point il en est sans doute persuade pour n'avoir pas besoin que je luy confirme moy-mesme une verite si advantageuse et ne faites pas servir mes propres paroles a la felicite d'un prince que je devrois hair encore plus que je ne le hay car il est vray que j'estime de telle sorte celuy-la qu'il y a des instants ou je veux mal a la fortune de m'avoir force d'estre son ennemy comme je luy dois la vie vous pouvez l'assurer de ma part que s'il n'y avoit a disputer entre nous qu'une couronne je la luy cederois et mesme la gloire qui 
 est quelque chose de plus precieux mais que pour mandane cela ne se peut absolument au reste luy dit-il le party de cresus n'est pas si foible que vous pensez celuy du roy d'assirie interrompit araminte estoit bien puissant et il n'a pas laisse d'estre detruit celuy de cresus est plus fort reprit-il car il est plus uny et comme il s'agit d'empescher cyrus d'estre maistre de toute l'asie nos soldats combattant pour la patrie et pour la liberte ne seront gueres moins animez que moy qui combatray pour mandane la princesse araminte voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit du roy son frere ne put s'empescher de repandre quelques larmes et de joindre les prieres aux raisons mais les unes et les autres furent inutiles et elle fut contrainte de se separer de ce prince sans en avoir pu rien obtenir elle voyoit bien qu'en effet il avoit quel que confusion d'estre injuste et ingrat envers cyrus a qui il devoit tant de choses et pour qui il avoit tant d'estime l'amour toutesfois estoit plus sorte que la raison dans son ame qui n'estoit plus sensible qu'a cette seule passion les sacrificateurs de ce temple presenterent une magnifique colation a la princesse araminte car cette entre-veue s'estoit faite apres disner mais elle la vit et la loua sans vouloir manger tant elle estoit affligee et elle repartit de la pour aller coucher a un chasteau qui n'en estoit qu'a cinquante stades la separation du roy de pont et d'elle fut fort tendre car cette princesse s'imaginant qu'elle ne reverroit peut-estre jamais le roy son frere ou que si elle le revoyoit elle le verroit peut-estre vaincu et prisonnier ne put retenir ses larmes hesionide qui entroit dans tous ses sentimens pleuroit aussi bien qu'elle et le 
 roy de pont luy mesme en fut si attendry qu'il detourna ses regards aussi-tost qu'il l'eut remise dans son chariot et se tournant vers adusius dites a vostre illustre maistre luy dit-il qu'il n'a pas tenu a la princesse araminte que je ne l'aye satisfait et je puis mesme dire adjousta t'il qu'il n'a pas tenu a ma propre raison puis qu'elle m'a assez fait voir que je le devois ainsi genereux adusius c'est seulement la princesse mandane qu'il faut accuser de mon crime asseurez le cependant que je tacheray de la disputer contre luy avec tant de courage que si je suis vaincu je le seray du moins sans honte afin que ma mort ou ma deffaite ne soit pas indigne de ma princesse et de mon vainqueur adusius luy ayant asseure qu'il luy obeiroit le chariot marcha et le roy de pont montant a cheval un moment apres la princesse reprit le chemin du camp et le roy son frere celuy d'ephese ayant l'un et l'autre l'esprit remply de pensees fort differentes mais toutes tres melancoliques cyrus et le roy d'assirie durant l'absence d'araminte n'estoient pas sans inquietude ce n'est pas qu'ils eussent fortement espere que cette entre-veue deust produire la liberte de mandane puis que quand le roy de pont l eust voulu cresus n'y auroit peut-estre pas consenty mais comme c'est l'ordinaire de l'amour de donner de la crainte et de l'esperance a tous ceux qui en sont possedez ils craignirent et ils espererent successivement et le jour qu'ils scavoient que la princesse araminte devoit revenir ils furent au devant d'elle suivis de grand nombre de personnes de qualite et de phraarte entre les autres ces deux illustres rivaux marchant seuls eloignez de quelques pas de tout le reste apres 
 avoir este quelque temps sans parler se mirent enfin emportez par leur passion a s'entretenir presques malgre qu'ils en eussent croyez vous dit le roy d'assirie a cyrus que nostre rival ait seulement ecoute la princesse araminte comme je scay qu'il est doux et civil reprit cyrus je suis assure qu'il luy aura donne audience mais comme je suis assure qu'il est amoureux interrompit le roy d'assirie je suis certain qu'il aura refuse la proposition que vous luy avez fait faire du moins scay je bien que quand on m'offriroit de me rendre babilone et tous mes estats qui sont plus considerables que ceux du roy de pont et que je serois assure d'estre encore vaincu par vous au combat que nous devons faire si nous delivrons nostre princesse j'aimerois encore mieux mourir en disputant mandane que de remonter au throsne en vous la cedant ce sentiment la est si digne de vous et de la princesse que nous aimons repliqua cyrus et marque si parfaitement une affection violente qu'il faut bien conclurre apres cela que ceux qui disent que pour estre aime il ne faut qu'aimer se trompent puis que si cela estoit la princesse mandane devroit avoir le coeur bien partage estant si fortement aimee du roy d'assirie du roy de pont et du malheureux cyrus car seigneur adjousta-t'il en regardant son rival si vous estes capable de refuser une couronne plustost que de ceder mandane je le suis d'en perdre cent si je les possedois et de porter mesme autant de chaines que j'aurois quitte de sceptres plutost que de changer de sentimens pour elle comme ils s'entretenoient de cette sorte ils aperceurent de la cavalerie et peu de temps apres le chariot de la princesse 
 araminte si bien que doublant le pas et s'avancant devant tous les autres ils furent a sa rencontre et le chariot s'arrestant ils descendirent de cheval et s'aprocherent d'elle avec un battement de coeur effrange mais a peine eut-elle leve son voile qu'ils virent dans ses yeux que sa negotiation n'avoit pas reussi et connurent par les premieres paroles qu'elle leur dit qu'ils avoient eu plus de raison de craindre que d'esperer ils la remercierent toutesfois tres civilement l'un et l'autre principalement cyrus qui ne voulant pas luy donner l'incommodite de tarder davantage en ce lieu la luy dit qu'ils scauroient chez elle avec plus de loisir toute l'obligation qu'ils luy avoient elle eust bien voulu leur faire prendre place dans son chariot mais ayant plusieurs femmes avec elle la chose ne se put pas et ces princes apres estre remontez a cheval lors que le chariot eut commence de marcher furent en effet jusques chez elle ou la reine de la susiane vint aussi-tost conduite par araspe qui ne l'abandonnoit presques point comme ils y furent cette sage princesse leur dit effectivement ce qu'elle ne leur pouvoit cacher qui estoit que le roy son frere ne pouvoit se resoudre a tendre la princesse mandane mais elle le fit avec tant de prudence et choisit si bien tous les termes avec lesquels elle leur aprit une chose si facheuse qu'elle diminua plustost leur ressentiment contre le roy de pont qu'elle ne l'augmenta adusius avoit aussi apris a cyrus lors qu'il estoit descendu de cheval ce que ce prince l'avoit charge de luy dire si bien que sans s'emporter contre luy pat le respect qu'il vouloit rendre a la princesse araminte je suis au desespoir luy dit-il qu'il faille que je 
 sois contraint d'estre ennemy d'un si grand prince je vous promets toutesfois madame adjousta-t'il encore si le sort des armes m'est favorable de ne me servir jamais contre luy du droit des conquerans et des vainqueurs que pour le seul interest dela princesse mandane je vous declare de plus aujourd'huy qu'il ne portera jamais d'autres fers que ceux que cette belle personne luy a donnez et que la mesme main qui luy a offert une couronne ne luy donnera point de chaisnes le roy d'assirie plus impatient de son naturel eut bien de la peine a se retenir et quelque respect qu'il eust pour araminte il ne put s'empescher de laisser aller quelques paroles piquantes qui tenoient beaucoup de la colere et des menaces apres cela cyrus se retirant ce prince fit la mesme chose et le seul phraarte demeura lors que tout le monde fut party pour faire sa visite a part cependant depuis le retour de cette princesse cyrus agit d'une autre sorte et quoy que l'hiver ne fust pas encore finy il commenca tout de bon de donner beaucoup de peine a ses ennemis il ne se passoit point de jour qu'il n'envoyast des parties a la guerre et peu qu'il n'y allast luy mesme il recevoit advis sur advis de par tout et il employoit tout son temps a s'informer de ce que faisoit mandane quelles estoient les forces de cresus quels pouvoient estre ses desseins par ou il les pourroit traverser et par quels moyens il pourroit delivrer sa princesse il donnoit ordre a toutes les machines necessaires pour un grand siege ne scachant pas s'il n'en faudroit point faire un il depescha vers thrasibule afin que par ses intelligences il pust avoir des vaisseaux de guerre en cas qu'il falust assieger ephese 
 mais comme le commencement du printemps aprochoit il sceut une nouvelle qui le rejouit fort qui fut que cresus ayant apris par la renommee qu'artamas qu'il ne connoissoit que sous le nom de cleandre estoit dans l'armee de cyrus qu'il estoit effectivement fils du roy de phrigie et qu'il avoit este reconnu de luy avoit dessein de rapeller dans peu de temps la princesse sa fille a sardis comme l'y croyant plus seurement et d'y faire aussi conduire la princesse mandane cette nouvelle donna beaucoup de joye a cyrus tant parce que mandane ne seroit plus en un lieu maritime que parce qu'il espera la pouvoir delivrer pendant le chemin qu'elle auroit a faire comme le prince artamas connoissoit admirablement ce pais la il luy dit que selon les aparences il scavoit une voye infaillible de dresser une embuscade dans un bois par ou il faloit de necessite passer pour aller d'ephese a sardis que leurs ennemis ne pourroient eviter et qui leur donneroit lieu de delivrer leurs princesses de sorte que ne s'agissant plus que d'estre bien adverty du temps qu'elles partiroient d'ephese et du nombre des troupes qu'on leur donneroit pour leur escorte feraulas y fut renvoye avec des lettres de menecee aux amis qu'il y avoit timocreon envoya aussi a sardis et tegee y envoya comme luy afin qu'estant advertis de divers endroits ils ne peussent estre trompez cette nouvelle esperance remit dans les yeux de cyrus je ne scay quelle legere impression de joye qui fit qu'il n'avoit jamais paru plus aimable qu'il je paroissoit alors sa conversation estant moins melancolique charmoit une partie des ennuis de la reine de la susiane et de ceux de la princesse araminte qui n'estoient pas mediocres car pour 
 la derniere l'estat ou estoit le roy de pont l'eloignement de spitridate et l'amour du prince phraarte luy donnoient de facheuses heures panthee avoit aussi ses chagrins et ses douleurs mais la civilite de cyrus son adresse et son esprit les suspendoient quelquesfois cherchant avec une bonte extreme a rendre leur captivite la moins rude qu'il luy estoit possible durant que les choses estoient en cet estat c'est a dire durant que toute l'asie estoit en armes et ne faisoit plus qu'attendre que le soleil eust seche le champ de bataille s'il est permis de parler ainsi et donne un nouveau vert aux palmes qui devoient couronner les vainqueurs cyrus estant dans une impatience qui n'avoit pourtant rien de chagrin parce qu'il esperoit delivrer bien-tost mandane et aquerir une nouvelle gloire vit arriver artabane que ciaxare luy envoyoit qui luy aprit que toute la medie estoit paisible que ce prince estoit en sante et qu'il luy renvoyoit aglatidas avec des nouvelles troupes au nom d'aglatidas cyrus embrassa encore artabane et le conjura instamment de luy dire s'il estoit heureux seigneur luy dit-il j'ay ordre de luy de vous aprendre la fuite de son histoire qui n'est pas moins surprenante que ce que vous en scavez desja est extraordinaire c'aura donc este megabise repliqua cyrus qui aura trouble son bonheur c'est en vain seigneur reprit-il que vous voulez deviner ses avantures car elles sont si bizarres que cela n'est pas possible cependant comme artabane paroissoit extremement las cyrus ne voulut pas le retenir plus longtemps et l'envoyant reposer il remit la chose au lendemain en effet il menagea si bien son temps qu'apres avoir donne tous les ordres 
 necessaires il trouva celuy d'ecouter artabane comme il fut seul avec cyrus il rapella en la memoire de ce prince la fourbe d'arbate la jalousie d'aglatidas apres avoir veu megabise et amestris dans un jardin en conversation particuliere son desespoir et son exil la feinte qu'il fit a son retour d'aimer anatise la douleur qu'eut amestris de cette feinte passion qu'elle croyoit veritable comment elle sceut qu'aglatidas estoit jaloux sans scavoir de qui il l'estoit la bizarre resolution qu'elle prit de se justifier dans son esprit en epousant otane dont elle scavoit de certitude qu'il n'estoit pas jaloux et qu'il ne le pouvoit pas estre son mariage son desespoir et celuy de son amant lors qu'ils sceurent leur innocence reciproque et enfin leur derniere separation apres avoir donc repasse succintement toutes ces choses cyrus se tournant vers artabane je m'en souviens assez luy dit-il et les malheurs de mes amis ne s'effacent pas si aisement de ma memoire contentez donc la curiosite que j'ay de scavoir tout ce qui regarde aglatidas et n'en oubliez rien je vous en conjure artabane obeissant a l'ordre qu'il recevoit apres avoir un peu songe a ce qu'il avoit a dire commenca son recit par ces paroles 
 
 
 
 
 suitte de l'histoire d'aglatidas et d'amestris
 
 
pour vous bien faire entendre tout ce qui est arrive a aglatidas depuis son retour en medie il faut seigneur que je vous aprenne aussi tout ce qui est advenu a amestris depuis son mariage avec otane et depuis cette cruelle separation d'aglatidas et d'elle qui se fit en la presence de menaste ou l'amour et la vertu parurent egalement et regnerent toutes deux a la fois dans le coeur d'amestris mais pour vous faire mieux voir ses souffrances il est a propos que je vous depeigne un peu plus particulierement la personne l'humeur et l'esprit d'otane car comme je scay que ce fut aglatidas qui vous en parla a sinope et que je n'ignore pas qu'il est le plus sage et le plus retenu de tous les hommes il ne se sera pas sans doute arreste a vous exagerer ses deffauts il faut donc s'imaginer otane d'une assez grande taille mais peu agreable d'une phisionomie sombre fiere et fine d'une action contrainte et deplaisante d'une humeur inegale et soupconneuse d'une conversation pesante et 
 incommode et parmy tout cela il faut pourtant concevoir qu'on ne peut gueres avoir plus d'esprit ny plus de coeur que luy de sorte que si l'on eust pu trouver l'art de separer les bonnes et les mauvaises qualitez d'otane il y auroit eu en sa personne dequoy faire un assez honneste homme et un monstre tout ensemble cependant comme ce qu'il avoit d'esprit estoit un esprit inquiet il eust mieux valu et pour luy et pour amestris qu'il eust este fort stupide comme vous l'allez scavoir car enfin si cela eust este ainsi il ne se seroit pas tourmente comme il a fait et n'auroit pas tant persecute amestris vous vous souvenez bien seigneur avec quelle precipitation il se trouva heureux par le bizarre dessein de cette belle personne ce bon-heur fut pourtant si grand pour luy que sans songer d'abord a autre chose sinon qu'il alloit posseder ce qu'il aimoit il abandonna son coeur a la joye et de telle sorte que je pense qu'il ne remarqua pas la melancolie qu'avoit amestris le jour de ses nopces et que ce ne fut que quelque temps apres qu'il essaya de se souvenir si elle avoit este gaye on chagrine en effet son bon-heur paroissoit estre alors le plus grand du monde car il epousoit de son consentement la plus belle et la plus riche personne d'ecbatane qui toute belle et toute riche qu'elle estoit le choisissoit preferablement a tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens a la cour outre cela les deux plus redoutables de ses rivaux estoient eloignez c'est a dire aglatidas et megabise de sorte qu'a regarder sa felicite de ce coste la on n'en pouvoit pas imaginer une plus grande aussi la sentit il durant quelques jours avec un tel exces qu'il ne parloit d'autre chose et pendant 
 qu'amestris pleuroit en secret avec sa chere menaste otane publioit sa joye a tout le monde cette sage personne avoit mesme la prudence de cacher l'a melancolie a son mary mais comme elle ne pouvoit pas se resoudre d'estre en une perpetuelle contrainte elle fuyoit les compagnies autant qu'elle pouvoit et ne se contraignoit que pour otane seulement elle preferoit donc la solitude a la conversation ainsi otane se voyoit en aparence bien esloigne de devoir jamais estre jaloux mais enfin apres que les premiers transports de sa joye furent passez et que son humeur ordinaire luy fut revenue venant un jour a penser dans ses resveries melancoliques et sombres par quelle raison amestris l'avoit si long temps et si rigoureusement mal-traitte pour changer apres tout d'un coup pour luy et pour le rendre heureux il prit la resolution de luy demander la cause d'un changement si subit et en effet il la pressa fort de luy bien demesler par quelles raisons elle l'avoit hai et par quelles raisons elle l'avoit aime car luy disoit-il je ne suis pas change depuis le temps que vous me connoissez et il faut que ce soit vostre coeur qui le soit cette question ou amestris ne s'attendoit pas la surprit si fort qu'elle en rougit et n'y respondit pas trop bien elle luy dit toutesfois que tant que son pere avoit vescu elle n'avoit pas dispose d'elle mesme et que depuis sa mort elle avoit voulu esprouver son affection mais elle luy dit cela avec tant d'esmotion sur le visage que celuy d'otane en changea de couleur a son tour et la laissant sans la presser plus long temps il fut se promener seul a ce qu'il a dit depuis a un de mes amis qui estoit 
 des siens et qui m'a revele tous ses secrets mais dieux que de bizarres pensees l'entretinrent durant cette promenade et qu'il se punit rigoureusement luy mesme de son propre caprice il rapella alors dans son esprit toutes les rigueurs qu'amestris avoit eues pour luy il se souvint de toutes les marques de mespris qu'elle luy avoit donnees de la difference qu'elle faisoit de luy a aglatidas et a megabise et il n'oublia rien de tout ce que cette belle personne avoit fait a son desavantage ou a l'avantage de ses rivaux cependant disoit il apres s'estre bien souvenu de toutes ces choses je suis possesseur d'amestris et tous ces rivaux autrefois plus heureux que moy en apparence sont malheureux en effet que veux je donc disoit il et que peut il manquer a mon bonheur il se promenoit alors avec un peu plus de tranquilite et croyant avoir bien estably son repos il vouloit detacher son esprit de toutes ces choses et il pensoit estre en estat de prendre plaisir a la diversite des fleurs dont le parterre du jardin ou il se promenoit estoit peint en cette saison il quitta donc une sombre allee qu'il avoit choisie d'abord et fut en un lieu plus descouvert mais malgre l'esmail du parterre a peine eut il change de place que le comparant luy mesme a tous les rivaux qu'il avoit eus il ne pouvoit trouver la raison pourquoy amestris l'avoit choisi et bien que ce soit la coustume que tout le monde se flatte et ne se face pas justice quand il s'agit de juger de soy mesme otane en cette occasion se la rendit avec autant de severite que qui que ce soit la luy eust pu rendre il conclut donc en luy mesme qu'amestris ne l'avoit pas deu choisir 
 n'estant preoccupee d'aucune affection pour luy comme il scavoit bien qu'elle ne l'avoit pas este car disoit-il le jour qui preceda mon bon-heur elle avoit eu une fierte insuportable pour moy je ne l'avois jamais trouvee ny plus cruelle ny mesme plus incivile et le lendemain elle se refond a m'epouser et elle m'epouse en effet sans que je puisse concevoir par quelle raison ce bon-heur m'est arrive mais qu'importe reprenoit-il un moment apres par quelle voye les biens nous arrivent pourveu que nous les possedions amestris est a moy et tous mes rivaux ne jouissent seulement pas de sa veue puis qu'ils sont absens et il n'y a pas mesme aparence qu'ils ayent aucune part a son coeur puis qu'elle ne les a pas choisis comme elle le pouvoit faire et qu'elle leur a prefere un homme qu'ils n'aimoient pas mais apres tout disoit il amestris ne m'aimoit point deux jours auparavant que je l'epousasse je n'ay employe ny charmes ny enchantemens pour changer son coeur je ne demandois mesme presques plus cette grace au ciel tant je trouvois peu d'aparence de l'obtenir cependant tout d'un coup je suis heureux et il s'arresta alors un moment sans achever puis se repentant de ce qu'il avoit dit et de ce qu'il avoit pense dire mais scay-je bien que je suis heureux reprit il et ne seroit il point vray que je n'aurois fait que changer d'infortune enfin otane a ce qu'il dit depuis a un de mes amis nomme artemon dont je vous ay desja parle apres avoir bien examine la chose et s'estre bien tourmente ne put jamais determiner en luy mesme s'il estoit heureux ou malheureux et il s'en retourna chez luy assez resveur et assez melancolique il eut pourtant 
 dessein de tascher de vaincre dans son esprit ce qui vouloit troubler sa bonne fortune et en effet il fut quelques jours durant lesquels il essayoit de se persuader qu'il devoit estre content pour amestris elle estoit dans des sentimens qui n'etoient pas douteux comme ceux d'otane et elle scavoit bien qu'elle estoit la plus malheureuse persone de la terre principalement depuis qu'elle avoit connu l'innocence d'aglatidas car auparavant quoy qu'elle eust pour otane une aversion extreme neantmoins elle avoit quelque consolation a esperer qu'elle desabuseroit aglatidas de l'opinion qu'il avoit eue d'elle et que s'il estoit une fois desabuse elle se vangeroit cruellement de luy mais en l'estat qu'estoient les choses scachant que si elle n'eust point espouse otane elle eust este heureuse et qu'aglatidas eust este content elle souffroit une peine qui ne se peut concevoir elle ne pouvoit pas pour se consoler en accuser celuy qui la luy faisoit souffrir et elle ne pouvoit s'en prendre qu'a elle mesme cependant aglatidas en partant ayant envoye une lettre a menaste pour la donner a amestris cette personne s'aquita de sa commission et la luy rendit ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle la fit resoudre a la recevoir car comme amestris est aussi vertueuse que belle elle trouvoit que c'estoit faire quelque chose contre la vertu que de souffrir qu'aglatidas luy donnast encore de nouvelles marques d'amour toutefois elle la leut apres que menaste luy eut promis que ce seroit la derniere dont elle se chargeroit et comme elle n'estoit pas longue je pense que voicy a peu pres ce qu'elle contenoit 
 
 
 
 le malheureux aglatidas a l'infortunee amestris 
 
 
 je ne scaurois consentir de m'eloigner de vous sans vous demander pardon de la douleur que je vous cause je voudrais bien pouvoir soubaitter pour vostre repos que vous m'oubliassiez absolument mais je vous advoue ma foiblesse je ne scaurois estre assez genereux pour cela et je desire au contraire que je ne fois pas innocent des maux que vous souffrirez et que le souvenir de ma constante passion soit le plus rigoureux tourment de vostre vie pour la mienne je vous promets quelle sera si malheureuse qu'a moins que d'estre la plus inhumaine personne du monde vous aurez la bonte de me faire scavoir que vous me pleignez afin que je ne meure pas desespere 
 
 
 aglatidas apres qu'amestris eut leu cette lettre les larmes aux yeux quoy qu'elle l'eust voulu refuser 
 neantmoins elle la garda et ne la rendit pas a menaste en suitte venant a repasser ensemble la bizarrerie de toutes ses advantures mais enfin luy dit menaste les choses passees n'ayant point de retour il faut faire effort sur vous mesme afin de vous consoler ha menaste s'ecria amestris que ce conseil est difficile a pratiquer et qu'il est malaise de trouver de la consolation lors que l'on est contraint de voir a tous les momens ce que l'on hait et de ne voir jamais ce que l'on aime tout a bon luy disoit elle depuis le moment qu'aglatidas a este justifie dans mon esprit l'aversion que j'avois tousjours eue pour otane s'est si fort augmentee que je ne scaurois dire si je souffre plus de ne voir point aglatidas que de voir eternellement otane car encore quand je ne voy point otane je n'ay que la moitie de mes malheurs parce que bien souvent je pense a aglatidas sans me souvenir d'otane mais pour otane j'advoue ma chere menaste avec confusion que je ne le scaurois voir sans penser a aglatidas et sans le regarder en mesme temps comme le destructeur de ma felicite et de la sienne je fais tout ce que je puis pour n'en user pas ainsi mais je ne scaurois m'en empescher otane ne fait pas une action ny ne dit pas une parole qui ne me deplaise et qui ne me fane souvenir qu'aglatidas m'en a dit autrefois cent mille fort agreables cependant ne pouvant estre maistresse des secrets mouvemens de mon coeur je tasche toutesfois de l'estre de ceux de mon visage en sa presence et scachant enfin qu'il est mon mary que les dieux la vertu et la bien seance veulent que je luy obeisse et que j'aye de la complaisance pour luy je le fais mais c'est avec une repugnance 
 si horrible et en me faisant une violence si grande que je m'estonne que je n'en pers la vie ou la raison mais luy dit menaste le moyen de trouver quelque repos seroit de tascher de vous divertir et de voir le monde comme vous faisiez autrefois car enfin pendant qu'il y aura grande compagnie chez vous que vous vous promenerez et que vous ferez en conversation avec des gens qui ne vous parleront que de choses divertissantes vous ne verrez point otane et vous songerez mesme moins a aglatidas puisqu'apres tout le tumulte du monde occupe du moins l'esprit s'il ne le divertit pas la diversite des gens que l'on voit les nouvelles les promenades la musique et la conversation font qu'insensiblement on se desacoustume de s'entretenir soy mesme et que peu a peu on vient a prendre plaisir a entretenir les autres ceux qui font ce que vous dites repliqua amestris n'ont assurement que de mediocres douleurs car pour ceux qui souffrent ce que je sens scachez menaste que toutes les choses que vous me proposez comme un remede l'ont un redoublement d'affliction en effet le moyen que je pusse prendre soing de me parer comme j'avois accoustume moy qui ne veux plaire a qui que ce soit et a qui tout le monde deplaist le moyen que je pusse souffrir d'estre eternellement en conversation de gens qui m'importuneroient et qui m'affligeroient encore davantage au lieu de me consoler vous scavez bien que tous ceux que je pourrois voir sont ou amis ou ennemis d'aglatidas ainsi ce que vous pensez qui me le feroit oublier m'en renouvelleroit encore le souvenir si j'allois au bal je ne pense pas que dans l'humeur ou je suis je pusse 
 seulement dancer en cadence bien loing de m'y divertir la musique mesme ne feroit qu'entretenir la melancolie dans mon coeur au lieu de l'enchasser et pour les nouvelles comme vous le scavez elles ne divertissent fort que certaines gens qui s'interessent en toutes les affaires qui ne sont pas les leurs et par consequent elles ne me divertiroient pas moy dis je qui ne songe qu'a ce qui me touche et qui ne me soucie gueres du reste concluons donc menaste que la promenade solitaire est le seul divertissement que je puis prendre car pour celle que vous entendez qui fait que l'on ne va sur les bords de l'oronte que pour voir et pour estre veue elle n'est pas presentement a mon usage je n'y verrois sans doute rien qui me pleust je ne suis pas en estat de plaire et je n'en ay pas le dessein et peut-estre mesme adjousta t'elle encore que pour augmenter mes malheurs si toutefois cela est possible otane deviendroit il jaloux si je vivois comme vous me le conseillez mais comment pretendez vous donc vivre luy demanda menaste je pretens luy repliqua t'elle vivre comme une personne qui veut bien tost mourir cette resolution est trop funeste et trop violente reprit menaste mais du moins ne me bannissez pas comme les autres vous m'estes trop chere luy dit amestris pour en avoir la pensee toutesfois comme vous ne pourriez me voir souvent qu'en vous banissant de tout le reste du monde je dois mesme me priver de la seule consolation que je puis recevoir qui est celle de vostre entretien menaste luy fit alors de nouvelles protestations d'amitie et elles se separerent de cette sorte cependant amestris ne manqua pas de faire ce qu'elle avoit dit 
 et quoy que ce soit la coustume que les nouvelles mariees soient plus magnifiques et fartent plus de despence qu'en aucun autre temps de leur vie elle au contraire ne pouvant cesser d'estre propre cessa du moins d'estre magnifique et ne parut plus jamais qu'avec une negligence qui faisoit assez voir qu'elle n'avoit pas dessein de plaire quoy qu'elle plust tousjours infiniment elle feignit mesme d'estre un peu malade pour s'empescher d'aller a tous les lieux de divertissement ou elle avoit accoustume de se trouver elle ne faisoit plus que les visites d'une obligation absolue et faisant tousjours dire chez elle qu'on ne la voyoit pas ou qu'elle n'y droit point insensiblement on vit la personne de toute la cour la plus visitee devenir la plus solitaire elle alloit mesme si matin au temple que non seulement toutes les dames mais tous les galans d'ecbatane dormoient encore quand elle en revenoit de sorte que jamais mary n'a deu estre plus en repos qu'otane et de la facon dont vivoit amestris elle eust sans doute guery le plus jaloux amant du monde cependant seigneur toutes ces choses qui domine je viens de vous le dire auroient deu chasser la jalousie du coeur d'orade si elle y eust este l'y firent naistre mais avec tant de violence que jamais on n'a entendu parler d'une pareille avanture d'abord toutesfois il fut presques bien aise de ce qui le tourmenta tant apres et il trouvoit enfin qu'avoir une belle femme que personne ne voyoit que luy n'estoit pas un petit advantage mais comme la retraite d'amestris faisoit grand bruit dans le monde on ne parloit d'autre chose et comme on n'avoit pas sceu qu'elle et aglatidas s'estoient veus et s'estoient 
 bien ensemble on n'en comprenoit point du tout la veritable cause et on croyoit qu'amestris vivoit ainsi parce qu'otane estoit jaloux et qu'il le luy avoit ordonne si bien que l'on faisoit cent imprecations contre luy d'estre cause qu'une si belle personne menast une si malheureuse vie et comme il n'est rien si propre a faire inventer cent mille contes extravagants qu'un mary jaloux on se mit a dire cent choses bizarres d'otane et en moins de huit jours on faisoit de longues histoires de ses jalousies que mille circonstances rendoient croyables de sorte qu'artemon dont je vous ay desja parle qui estoit son amy et un peu son parent se resolut enfin de l'advertir de ce que l'on disoit de luy croyant par la rendre office et a otane et a amestris aussi il fut donc le trouver un jour ce ne fut toutefois pas sans repugnance car outre qu'il scavoit bien qu'otane avoit l'esprit bizarre la chose d'elle-mesme estoit assez difficile a dire neantmoins il s'y resolut apres avoir donc parle quelque temps de choses indifferentes il luy demanda des nouvelles d'amestris et comme il luy eut repondu qu'elle se portoit bien il luy dit que toutes ses amies se pleignoient d'elle de ce qu'on ne la voyoit plus ou pour vous parler plus sincerement luy dit-il elles se pleignent de vous car elles s'imaginent qu'elle ne les abandone que par vos ordres et lors il luy dit en effet une partie des choses que l'on disoit de luy en adoucissant neantmoins les endroits les plus desavantageux et les plus rudes otane surpris du discours d'artemon luy protesta comme il estoit vray qu'il n'avoit point temoigne a amestris souhaiter qu'elle se retirast des compagnies et que sa retraite estoit volontaire non 
 non luy dit artemon vous ne me persuaderez pas et estant autant vostre amy que je le suis vous me devriez confesser vostre foiblesse ingenument je diray apres ce qu'il vous plaira a tout le monde mais de vouloir me faire croire qu'amestris qui a passe toute sa vie dans la conversation de tous les honnestes gens et dans tous les plaisirs change tout d'un coup le lendemain de ses nopces sans que vous le veuilliez ou du moins sans qu'elle ait connu qu'elle vous plairoit si elle vivoit de cette sorte c'est ce que je ne scaurois faire je vous proteste luy dit otane que je n'ay aucune part au changement d'amestris et je vous proteste repliqua artemon que je ne vous croiray pas cependant luy dit-il pour vous parler sincerement croyez otane qu'amestris est trop jeune pour vouloir exiger d'elle une chose ou elle est si peu accoustumee et j'ay ouy dire a diverses personnes qu'un mary jaloux sans sujet se met quelquefois en termes de l'estre un jour avecques raison je scay bien adjousta-t'il que la vertu d'amestris est si grande que vous n'estes pas expose a ce malheur mais apres tout il n'y a pas grand plaisir d'estre l'entretien de tout le monde et plus une femme est vertueuse plus le mary paroist bizarre et plus on en fait de contes quand il est jaloux c'est pourquoy si vous m'en croyez vous ne le ferez plus ou si vous ne pouvez vous en empescher du moins vous le cacherez un amant adjousta-t'il peut estre jaloux sans deshonneur et il ne seroit presques pas dans la bien-seance d'estre long-temps amoureux sans avoir un peu de jalousie mais pour un mary il ne scauroit temoigner d'en avoir sans s'exposer a se faire mocquer de luy je scay bien qu'il y a quelque 
 injustice d'excuser l'un et condamner l'autre mais puisque c'est le sentiment universel vous ne le ferez pas changer c'est pourquoy changez-vous vous mesme si vous pouvez otane voyant qu'il ne pouvoit persuader artemon et ayant l'esprit irrite d'aprendre que l'on faisoit des contes de luy le mena malgre qu'il en eust a la chambre d'amestris afin de luy demander devant luy s'il n'estoit pas vray que jamais il ne luy avoit dit qu'il souhaittoit qu'elle vist moins de monde qu'a l'ordinaire toutesfois artemon croyant qu'enfin amestris luy scauroit gre de contribuer quelque chose a luy faire changer de vie y fut sans s'en faire presser davantage aussi-tost qu'ils furent entrez voyant qu'elle estoit seule dans son cabinet ou ils la trouverent n'est-il pas vray madame luy dit otane que je ne vous ay point priee de ne faire plus de visites de n'aller plus a la promenade ny au bal de ne vous parer plus de ne recevoir plus compagnie chez vous et d'aller au temple a la pointe du jour comme on le dit dans ecbatane seigneur repondit amestris en rougissant je ne pense pas qu'il y ait personne qui ait assez mauvaise opinion de vous et de moy pour dire une semblable chose voila pourtant artemon repliqua-t'il qui vous dira que parce que vous estes plus solitaire que vous n'estiez autrefois on dit que je suis jaloux j'aime encore mieux repondit amestris que l'on die que vous avez de la jalousie et que j'ay de l'obeissance que si on disoit que j'allasse au bal et a la promenade contre vos ordres mais puis qu'il faut que je vous justifie scachez artemon dit-elle en se tournant vers luy que le changement que l'on voit 
 en mon humeur n'est pas proprement un changement puis que c'a tousjours este mon inclination que j'ay contrainte tant qu'artambare et hermaniste ont vescu parce qu'ils n'avoient pas mesme indulgence pour moy qu'otane qui me laissant maistresse de ma volonte m'a mise en estat de ne me contraindre plus il faut advouer reprit artemon en sous-riant que vous vous deguisiez admirablement si vous forciez vostre inclination lors que le monde vous voyoit quoy qu'il en soit dit-il encore croyant qu'il obligeoit fort amestris pour qui il avoit beaucoup d'estime puis que vous vous estes bien contrainte autrefois pour obeir a un pere qui vouloir que vous fussiez visible vous le ferez encore sans doute pour sauver l'honneur d'un mary que l'on accuse d'une fort grande injustice je ne pense pas dit amestris fort embarrassee qu'otane se laisse persuader une chose si mal fondee que celle la car puis que je n'ay veu personne depuis que je suis mariee de qui pourroit-il estre jaloux aussi c'est par cette raison que j'espere que malgre tout ce que vous luy direz il me lassera dans la liberte de preferer le repos de mon cabinet au tumulte de la cour dont je suis lasse du moins dit artemon qui croyoit tousjours qu'amestris ne parloit ainsi que pour plaire a otane dites moy donc ce que vous voulez que je die que vous faites a ceux qui me le demanderont vous leur direz repliqua-t'elle que je lis quelquesfois que je fais des ouvrages d'or et d'argent que je crayonne que je resve et que pour aimer encore plus la solitude et me souviens de toutes les folies que j'ay souvent entendu dire a des gens qui se croyoient fort sages et qui ne l'estoient pas trop 
 cependant qu'amestris parloit otane se promenoit sans rien dire et remarquant en effet qu'elle avoit quelque colere de ce qu'artemon luy disoit madame luy dit-il je pense que vous ne devez pas me refuser de me justifier dans l'esprit du monde c'est pourquoy revoyez-le je vous en conjure car j'aurois quelque peine a souffrir que l'on m'accusast plus long temps de vous tenir captive seigneur luy dit-elle si vous faites consister vostre felicite en l'opinion d'autruy je la tiens mal assuree et je ne scay si ces mesmes gens qui vous font injustice ne me la feroient point a moy si je les revoyois et si apres vous avoir fait passer pour jaloux ils ne me feroient point aussi passer pour estre un peu trop galante c'est pourquoy il vaut mieux ne m'exposer pas a ce malheur quelqu'un estant alors venu demander otane il ne put repondre au discours d'amestris et artemon sortant avecques luy elle demeura seule et fort surprise de cette avanture menaste arriva un moment apres et la trouvant encore avec quelque agitation sur le visage qu'avez-vous luy dit-elle depuis hier que je vous quittay j'ay une si grande colere reprit amestris que j'auray quelque peine a vous en dire la cause sans m'emporter car enfin menaste excepte vous je n'avois plus qu'une seule consolation en ma vie qui estoit la solitude dont je pensois jouir paisiblement jusques a la mort et cependant on veut que je m'en prive et alors elle luy raconta tout ce qui luy venoit d'arriver mais menaste luy dit elle encore est il vray que le monde dit qu'otane est jaloux il est certain luy repliqua-t'elle que c'est un bruit epandu par toute la ville et plus certain encore que je n'ay pas aporte soing a en desabuser 
 ceux qui m'en ont parle parce que j'ay eu peur que si on croyoit que vous vecussiez comme vous faites de vostre propre mouvement on n'en cherchast la cause et qu'enfin on ne la trouvast et pourquoy dit amestris ne m'avez vous point advertie de toutes ces choses c'est repondit menaste que je vous ay tousjours veue si triste que j'ay fait beaucoup de scrupule de vous aller encore dire une nouvelle si peu agreable cependant luy dit-elle puis que vous scavez ce que l'on dit je souhaite que cela serve a vous redonner a vos amies on non luy repondit amestris ne vous y trompez pas je ne scaurois faire ce que vous dites et quand je n'aurois autre raison de fuir le monde que celle d'avoir un mary comme otane je ne le verrois assurement gueres mais menaste j'ay bien d'autres sujets de ne l'aimer pas et quoy qu'on face on ne m'obligera point a m'y remettre pour moy dit menaste je ne croy pas qu'otane vous en presse si fort que vous pensez et il a parle comme il a fait parce qu'artemon estoit present cependant luy dit-elle il faut que je vous die pour vous divertir qu'anatise ayant sceu vostre mariage avec otane a la campagne ou elle estoit en eut une joye inconcevable et ne douta point que le sien ne se deust bien-tost faire avec aglatidas quand elle seroit revenue a ecbatane mais ayant apris en fuite qu'il a disparu et qu'il a donne ordre a les affaires comme un homme qui ne songe pas a revenir elle en a une douleur aussi excessive que sa joye avoit este grande et comme vous scavez que les coquettes ne sont jamais gueres aimees ny de celles qui le sont comme elles ny des autres qui ne le sont pas tout le monde dit cent 
 choses desavantageuses d'anatise qui en effet cache si peu la passion qu'elle a eue pour aglatidas et la colere qu'elle a presentement contre luy que je ne pense pas que cette personne face jamais de grandes conquestes quoy que depuis son retour elle tache pourtant de reparer la perte qu'elle croit avoir faire par quelque autre victoire amestris ecouta menaste avec quelque plaisir parce que la colere d'anatise luy estoit encore une preuve assuree de la fidelite d'aglatidas car bien qu'elle eust resolu de ne le voir jamais elle avoit pourtant fait dessein de l'aimer en secret dans le fond de son coeur tout le reste de sa vie cependant apres que ceux qui avoient demande otane furent partis et qu'artemon s'en fut aussi alle il demeura seul a entretenir ses pensees et rapellant dans son esprit toutes les choses qui l'avoient desja tourmente il se retrouva l'ame plus en inquietude qu'auparavant et ce qui d'abord luy avoit donne quelque repos fut ce qui l'embarrassa le plus en effet disoit il en luy mesme a ce qu'il a raconte depuis d'ou peut venu ce changement d'humeur d'amestris et par quelle raison a t'elle cesse tout d'un coup de me hair et par quelle raison a t'elle commence de n'aimer plus le monde quelle bizarre avanture est celle la et par quelles voyes puis-je en scavoir la veritable cause enfin apres avoir bien raisonne sans pouvoir trouver de repos il se mit pourtant dans la fantaisie principalement parce qu'il avoit remarque qu'amestris y avoit de l'aversion de vouloir qu'elle vist plus le monde qu'elle ne le voyoit depuis son mariage il y avoit neantmoins des instants ou il craignoit de se repentir de ce qu'il vouloit qu'elle fist mais toutesfois ce qu'artemon 
 luy avoit assure que l'on disoit de luy estant le plus fort il dit le soir a amestris qu'il la conjuroit de ne se negliger plus tant et de faire quelques visites mais comme elle y resista quoy que ce fust avec beaucoup de respect son esprit s'aigrit estrangement et il luy parla avec autant de rudesse pour l'obliger a se parer a aller a la promenade et au bal qu'un mary jaloux et facheux eust pu faire pour empescher sa femme d'aller ou otane vouloit que la sienne allast de sorte que cessant de luy resister elle luy dit qu'elle feroit ce qu'elle pourroit pour luy obeir et en effet des le lendemain elle se coissa avec un peu plus de soing qu'a l'ordinaire et elle fut au temple a l'heure que les autres dames y vont mais ce fut avec une si grande melancolie dans les yeux qu'elle n'inspira point de joye a ceux de ses amis qui la virent et par malheur deux ou trois personnes l'ayant veue si triste et ayant apres rencontre otane luy dirent qu'ils ne demandoient plus pourquoy on avoit este si long temps sans voir amestris puis qu'il paroissoit assez a son visage qu'elle avoit este malade si bien qu'otane qui scavoit qu'elle ne l'avoit point este concluoit qu'elle avoit quelque chose dans l'esprit qu'elle luy cachoit et qu'il ne pouvoit decouvrir amestris vecut donc durant trois ou quatre jours un peu moins solitaire mais ce fut avec tant de contrainte qu'elle ne la put souffrir davantage car si elle voyoit des amis d'aglatidas son ame estoit a la gehenne si c'estoient des gens indifferents ils luy donnoient quelque attaque de la pretendue jalousie d'otane qui ne luy plaisoit pas ou s'ils estoient plus discrets ils l'entretenoient du moins de choses si opposees a son humeur presente 
 qu'ils l'ennuyoient infiniment si on louoit quelque honneste homme l'image d'aglatidas luy aparoissoit si on blasmoit quelqu'un le souvenir d'otane luy faisoit baisser les yeux de confusion et il n'estoit point de conversation ou elle ne trouvast quelque chose de facheux il luy sembloit mesme que tous ceux qui la regardoient la blamoient d'avoir epouse otane si bien que ayant vecu trois ou quatre jours de cette sorte et ne pouvant se resoudre de continuer davantage elle feignit de se trouver mal afin de ne sortir plus et de ne recevoir plus de visites mais comme elle ne pouvoit pas tromper otane si aisement que le reste du monde qui ne la voyoit pas ses inquietudes redoublerent encore et sans scavoir ce qu'il avoit il souffroit pourtant tous les suplices d'un jaloux et plus mesme qu'un jaloux ordinaire ne peut souffrir car du moins ceux qui ont de la jalousie scavent sur quoy ils la fondent au lieu qu'il ne pouvoit mesme seulement imaginer par quelle raison il estoit si tourmente il se resolut pourtant a la fin de tacher de s'en eclaircir et ne pouvant mesme renfermer toute son inquietude dans son coeur il decouvrit toutes ses plus secrettes pensees a artemon qui apres avoir bien observe ses transports et bien ecoute ses pleintes et ses raisons se trouvoit bien empesche a determiner quel estoit le mal de son parent car luy disoit-il on ne peut pas dire que vous soyez jaloux puis que vostre inquietude n'a point de cause qui puisse la faire nommer ainsi amestris ne voit et ne veut voir personne amestris estant libre vous a choisi et vous a epouse que voulez vous davantage je veux luy dit-il scavoir precisement pourquoy tout d'un coup 
 elle a bien voulu m'epouser et pourquoy tout d'un coup elle n'a plus voulu voir le monde j'advoue luy dit artemon que cette derniere chose m'embarrasse un peu puis que vous m'assurez serieusement n'y avoir point de part mais apres tout c'est a nous qui la perdons a nous en pleindre et non pas a vous puis que sa retraite fait que vous la pouvez voir plus souvent et l'entretenir avec plus de liberte point du tout reprit otane car elle est aussi adroite a me persuader qu'il faut que je vive comme j'avois accoustume qu'elle l'est a me faire aprouver son changement je scay bien disoit-il qu'autresfois elle n'a pas hai aglatidas neantmoins ils ont elle si mal ensemble depuis que je ne scaurois faire grand fondement la dessus mais luy disoit artemon dequoy vous tourmentez vous puisque vostre femme ne voit non plus aglatidas qu'un autre et que mesme elle ne le peut plus voir puis qu'il est absent c'est peut-estre reprit-il tout d'un coup apres avoir un peu resve parce qu'il est absent qu'elle vit ainsi et pourquoy luy repliqua artemon vous auroit elle epouse si elle eust encore aime aglatidas c'est ce que je ne scay pas luy dit-il et c'est ce que je voudrois bien scavoir aglatidas repliqua artemon est un fort honneste homme mais il est si inconstant que je ne pense pas qu'il ait plus aucune part dans l'esprit d'amestris et il ne faut qu'entendre toutes les pleintes qu'anatise qui est revenue des champs fait de luy pour estre instruit de son inconstance quoy interrompit otane aglatidas et anatise ne sont plus bien ensemble au contraire repondit-il ils y sont fort mal ha artemon adjouta otane ce que vous me dites la m'embarrasse 
 encore bien davantage je ne voy pas que vous en avez sujet luy repliqua-t'il car enfin qu'imaginez vous en cela ou vous puissiez avoir interest aglatidas quand vous avez epouse amestris aimoit anatise a ce que tout le monde croyoit depuis ce temps la il rompt avec elle et s'en va que vous importe et que vous peuvent importer toutes ces choses je ne vous puis pas bien demesler tout ce que je pense repondit-il mais je voudrois pourtant bien qu'aglatidas fust encore amoureux d'anatise elle le voir droit bien aussi reprit artemon en riant car il estoit bien aise d'avoir un pretexte de le pouvoir faire sans qu'otane s'en pust offencer et en effet l'embarras ou il luy voyoit l'esprit luy en donnoit une si sorte envie qu'il ne pouvoit s'en empescher de sorte que voulant du moins railler avecques luy en facon qu'il ne s'en fachast pas enfin luy dit-il otane determinez vous un peu estes vous jaloux ou bizarre je ne scay pas bien ce que je suis reprit-il mais je scay tousjours que je suis fort inquiet et que je sens a peu pres tout ce que la jalousie peut faire sentir c'est pourtant la premiere fois repondit artemon qu'une femme a donne de la jalousie a son mary en se negligeant en ne sortant point en ne voyant personne et en cachant sa beaute avec autant de soing que les autres monstrent la leur c'est par ou je suis le plus a pleindre repartit otane car je ne voy point de remede a mes maux si amestris alloit au bal et que je ne le trouvasse pas bon je n'aurois qu'a l'empescher d'y aller mais de la facon qu'est la chose je ne scay pas trop bien quel remede y chercher si vous m'en croyez luy dit artemon vous n'y en chercherez point 
 estant certain que les petits maux augmentent quelquesfois par les remedes celuy que je sens reprit-il n'est pas de ceux que l'on peut apeller petits je ne voy pourtant pas repliqua artemon par ou vous le pouvez nommer grand peut on avoir un plus grand mal reprit otane que de voir que ce qui devroit faire ma felicite fait mon infortune mais pourquoy n'estes vous pas heureux interrompit artemon amestris n'est elle pas une des plus belles femmes du monde n'est elle pas encore une des plus riches personnes de sa condition n'a t'elle pas autant d'esprit que de richesses et de beaute et plus encore de vertu que de beaute d'esprit et de richesses tout ensemble n'est elle pas douce et complaisante pour vous que vous faut il davantage je voudrois voir repliqua t'il jusques dans le fond de son coeur et si elle n'y a rien que ce qu'elle vous dit repondit artemon que voulez vous qu'elle vous die le veux du moins repartit il a demy en colere qu'elle me die un mensonge vray semblable plustost que de ne me dire rien artemon voyant qu'otane se fachoit ne voulut pas l'irriter davantage de crainte de s'oster les moyens de pouvoir servir amestris car encore qu'il fust son parent il n'estoit pourtant son amy que par consideration et par generosite et entre amestris et luy il n'auroit pas balence a prendre party scachant bien que celuy de la raison ne pouvoit jamais estre celuy d'otane cependant jugeant qu'il estoit a propos d'avoir quelque complaisance pour luy il luy demanda s'il vouloit qu'il parlast a amestris mais l'eloge qu'il venoit de luy en faire fit qu'il ne voulut pas luy en donner la commission car otane estoit d'humeur a 
 ne pouvoir ouir sans chagrin les louanges de sa femme et je pense toutesfois qu'il n'auroit pu souffrir que l'on eust parle a son desavantage artemon ne pouvant donc rien gagner sur son esprit se retira et le laissa entretenir son humeur sombre et chagrine mais a peine fut-il party qu'otane changeant d'avis suivant la coutume des gens inquiets et jaloux luy ecrivit un billet pour le prier de voir amestris le lendemain afin de tacher de decouvrir tes veritables sentimens ce billet se contredisoit toutesfois en deux ou trois endroits et il estoit aise de remarquer que celuy qui l'avoit ecrit n'avoit pas l'esprit en repos artemon ne manqua pas de faire ce qu'otane devroit de luy qui cependant avoit donne ordre que l'on le laissast entrer quoy qu'amestris eust dit qu'elle se trouvoit mal et qu'elle ne vouloit voir personne comme il fut donc aupres d'elle il luy demanda pardon d'interrompre sa solitude et voulant effectivement la servir de bonne grace il ne luy fit point un secret de la conversation qu'il avoit eue avec otane au contraire il luy dit le veritable estat ou estoit l'esprit de son mary afin qu'elle cherchast les voyes de le guerir de son chagrin de peur que son inquietude ne retombast sur elle puis qu'otane veut bien luy dit-il que vous luy disiez un mensonge vray semblable plustost que de ne luy rien dire inventez en un je vous prie qui le mette en repos et qui vous y laisse s'il est vray qu'il y ait quelque verite dans vostre coeur que vous ne veuilliez pas qu'il scache je vous suis bien obligee repliqua amestris de la sincerite que vous avez pour moy neantmoins genereux artemon je n'ay rien a dire que ce que j'ay dit 
 mon humeur a change pour toutes choses sans que j'en puisse dire la raison mais puis qu'en changeant de sentimens j'ay change advantageusement pour otane dequoy se pleint-il ne cherchons point de raison a ses pleintes reprit artemon car nous n'y en trouverions point ce n'est pas madame luy dit-il que je ne sois contraint d'avouer que vostre retraite est surprenante et qu'il n'est pas absolument estrange qu'otane soit estonne de ce qui estonne toute la cour et toute une grande ville cependant n'estant pas aussi curieux que luy et ayant pour vous un respect extreme je veux croire que tout ce que vous faites est bien fait et je ne veux point penetrer dans le secret de vostre coeur mais au nom des dieux madame si vous le pouvez dites quelque chose a otane qui le satisface et s'il est possible n'affectez point tant la solitude je ne puis faire que la moitie de ce que vous me demandez luy dit-elle qui est de voir un peu plus de monde que je n'en voy car pour dire des mensonges a otane je ne le scaurois faire et je les inventerois si mal qu'il ne les pourroit jamais croire mais artemon luy dit-elle encore croyez qu'en suivant vostre conseil je m'expose a bien des malheurs estant a croire que puis qu'otane est jaloux sans scavoir de qui et dans un temps ou mon cabinet est ma prison et ou je ne voy personne il sera bien difficile si je voy compagnie qu'il ne le soit d'une autre maniere toutesfois apres tout puis qu'il a plu aux dieux qu'il fust mon mary je dois suivre ses volontez et contraindre toutes les miennes vous pouvez donc l'assurer luy dit-elle que je verray qui il luy plaira pourveu qu'il me promette que des qu'il se repentira 
 repentira d'avoir souhaite que je revoye le monde il me fera la grace de me le dire car je ne doute pas que cela n'arrive bien-tost artemon apres avoir assure amestris qu'il la serviroit en toutes choses fut porter cette nouvelle a otane qui eut quelque satisfaction de la deference qu'elle avoit pour luy il ne fut toutesfois pas entierement content parce que cela ne luy aprenoit point ny pourquoy elle l'avoit epouse si brusquement ny pourquoy elle avoit tout d'un coup aime la solitude mais enfin trouvant beaucoup d'obeissance dans le coeur d'amestris il ne pouvoit pas avec toute sa bizarrerie trouver un pretexte raisonnable de s'en pleindre
 
 
 
 
voila donc amestris quoy qu'avec une repugnance extreme qui souffre de nouveau d'etre veue et en moins de quatre jours le bruit s'estant epandu qu'elle estoit visible toute la cour et toute la ville fut chez elle et quoy qu'elle fust beaucoup plus melancolique qu'elle n'estoit autresfois comme elle ne pouvoit pas faire qu'elle ne fust toujours tres belle et tres spirituelle et que de plus elle estoit tousjours douce et civile il y eut une joye universelle dans ecbatane d'avoir retrouve un thresor que l'on croyoit perdu il n'y avoit point d'honneste homme qui ne luy proposast quelque divertissement et qui ne s'empressast a luy donner des marques d'estime et de complaisance on eust dit que c'estoit une personne nouvellement venue et qui par ce charme secret qui suit ordinairement la nouveaute attiroit tout a elle estant certain que toutes les autres maisons estoient desertes et solitaires en comparaison de la sienne ceux qui avoient dessein de luy plaire n'arrivoient pourtant pas a leur fin car elle se 
 trouvoit si malheureuse de vivre dans une si grande contrainte qu'elle ne pouvoit s'empescher de s'en pleindre a sa chere menaste anatise comme les autres fut aussi visiter amestris avec d'autres dames et comme il y a tousjours dans le monde des gens indiscrets et qui prennent autant de plaisir a dire des choses facheuses que d'autres en ont a en dire d'agreables il y eut un homme qui voulant embarrasser ces deux personnes commenca de parler devant elles d'aglatidas et de son absence demandant tout haut si quelqu'un en scavoit la cause amestris et anatise rougirent toutes deux l'une de colere et l'autre par modestie et comme la parole de celuy qui avoit parle si mal a propos s'estoit plutost adressee a amestris qu'aux autres elle repondit qu'il y avoit desja si long temps qu'aglatidas ne luy faisoit plus de visites quand il estoit party d'ecbatane qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'elle pust estre bien informee de ses desseins et il y en a beaucoup davantage dit-elle en se tournant malicieusement vers anatise que cette belle personne en scache quelque chose je ne scay mesme adjousta-t'elle si ce n'est point sa cruaute que l'on doit accuser de la perte qu'ecbatane a faite d'un si honneste homme estant a croire qu'elle aura eu tant de rigueur pour luy qu'il se sera banny luy mesme de desespoir anatise irritee de la malicieuse raillerie d'amestris luy repondit avec un ton de voix un peu aigre et qui fit assez connoistre qu'elle scavoit bien que sa cruaute n'estoit pas la cause de l'absence d'aglatidas comme elle est fiere et qu'elle n'ignoroit pas que tout le monde scavoit qu'aglatidas l'avoit quittee lors qu'elle ne s'y attendoit point 
 elle n'en fit pas un secret et regardant amestris quoy qu'il en soit dit-elle vous me devez avoir quelque obligation de vous avoir autrefois oste le coeur d'aglatidas car puis qu'il est si inconstant vous devriez en effet ce me semble me scavoir aujourd'huy autant de gre que vous me voulustes de mal lors qu'il eut l'injustice de quitter vos chaines pour prendre les miennes comme je ne vous hays point en ce temps la repliqua amestris souffrez que je ne vous remercie pas en celuy cy car aussi bien puis que ce n'est que l'intention qui donne le prix aux bons offices je suis assuree que je ne dois pas vous faire beaucoup de complimens pour celuy-la j'advoue dit anatise que je n'avois pas dessein de vous obliger et advouez aussi repliqua amestris que vous n'aviez pas sujet de faire tant de vanite d'une conqueste que vous avez si peu gardee cependant adjousta-t'elle comme aglatidas ne songe peut-estre gueres plus a vous qu'a moy il me semble que c'est luy faire trop de grace de parler si longtemps de luy amestris dit cela d'une certaine maniere qui surprit un peu anatise et il luy sembla qu'elle avoit trop peu d'aigreur pour aglatidas veu celle qu'elle scavoit qu'elle avoit eue autrefois car elle ne pouvoit croire qu'otane pust l'avoit consolee de cette perte si bien qu'elle s'en retourna chez elle l'esprit un peu inquiet amestris vescut donc quelque temps de cette sorte mais enfin otane voyant ce grand nombre de monde qui la visitoit et remarquant qu'il y avoit mesme plusieurs personnes qui affectoient d'avoir plus de complaisance pour luy qu'a l'accoustumee il jugea par ces soings extraordinaires que l'on avoit de luy plaire et de le divertir que c'estoit plutost 
 comme au mary d'amestris qu'on les luy rendoit que pour l'amour de luy seulement de sorte que son chagrin recommenca d'estre plus fort qu'auparavant il n'avoit pourtant pas dessein de le temoigner ouvertement mais quoy qu'il peust faire on s'en aperceut bien-tost il recevoit les civilitez qu'on luy faisoit d'une facon si contraire il les rendoit si froidement et il estoit si assidu chez luy contre sa coustume qu'en fort peu de jours sa jalousie fut connue de tout le monde et mesme plus connue que lors qu'amestris ne voyoit personne puis qu'en ce temps la on ne faisoit que le soupconner d'estre jaloux et qu'en celuy-cy on ne pouvoit pas en douter ses regards ses paroles ses actions et toutes ses inquietudes estant des preuves convainquantes des plus secrets mouvemens de son coeur et comme les domestiques sont pour l'ordinaire des espions qui revelent le secret de leurs maistres a tout le monde on sceut par ceux d'otane qu'il ne rentroit jamais chez luy qu'il ne fist demander a son portier qui estoit venu voir amestris qui y estoit encore si quelqu'un qu'il faisoit nommer y avoit este longtemps s'il y avoit este seul s'il ne venoit que d'en sortir et cent autres choses semblables qui firent que l'on reparla de sa jalousie plus que devant il commenca mesme aussi de donner de nouvelles marques de son chagrin a amestris qui s'en pleignit a artemon qui luy temoignoit tousjours beaucoup d'amitie je priant de vouloir scavoir ce qu'otane avoit dans le coeur et l'assurant que si c'estoit qu'il eut change d'avis et qu'il ne trouvast plus bon qu'elle vist le monde elle luy obeiroit avec beaucoup plus de joye qu'elle n'avoit fait en le revoyant artemon 
 luy promit en effet de scavoir ce qu'otane avoit dans l'esprit mais comme il ne pouvoit consentir de voir renfermer amestris il voulut prendre un autre chemin et se souvenant qu'otane pour empescher qu'on ne dist qu'il estoit jaloux s'estoit resolu de souffrir que sa femme vist tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens a ecbatane il creut encore que luy aprenant de nouveau que sa facon d'agir l'exposoit au mesme malheur il s'en corrigeroit peut estre une seconde fois mais il n'en alla pas ainsi car des qu'artemon luy eut dit que son assiduite aupres de sa femme ses soings extraordinaires de scavoir ce qu'on luy disoit et qui la voyoit quand il n'y estoit pas luy redonnoient desja la mesme reputation qu'il avoit eue lors qu'amestris ne voyoit personne puis que cela est luy dit il l'esprit fort irrite jaloux pour jaloux il faut du moins que je le sois seurement et puis que soit qu'amestris voye le monde ou qu'elle ne le voye pas je dois tousjours estre regarde comme ayant de la jalousie j'aime encore mieux ne voir pas eternellement ma maison remplie d'oisifs et de faineants qui passent toute leur vie a dire des bagatelles et des choses inutiles artemon fut si surpris d'ouir parler otane de cette sorte qu'il eut deux sentimens fort opposez presques en un mesme instant car il ne put s'empescher d'avoir une envie de rire estrange de voir la bizarrerie d'otane et un moment apres d'avoir aussi une tres sensible douleur de voir a quelle persecution amestris estoit exposee il fit donc tout ce qu'il put pour remettre la raison dans le coeur d'otane mais il luy fut impossible et des le soir mesme sans attendre davantage madame dit-il a 
 amestris je suis satisfait de la complaisance que vous avez eue pour moy en quittant la solitude comme vous avez fait a ma priere mais comme vous avez passe d'une extremite a l'autre s'il est vray que vous vous contraigniez en voyant le monde vous m'obligerez de suivre vostre inclination et de ne le voir plus seigneur luy dit-elle avec beaucoup de joye sur le visage vous me faites un plaisir signale de me delivrer de la peine que j'avois a vous obeir mais afin que la chose se face avec plus de bien-seance je crois que ce ne seroit pas mal fait de faire un voyage a la campagne afin qu'a mon retour je reprenne ma solitude sur le pretexte de m'y estre accoustumee aux champs otane surpris de voir le peu de repugnance qu'avoit amestris a se priver de la conversation de tant d'honnestes gens qui la voyoient au lieu de luy en scavoir gre en devint plus resveur et plus inquiet et il pensa encore changer d'avis neantmoins il la prit au mot et sans differer davantage il luy dit qu'il faloit partir dans deux jours et en effet ils partirent amestris menant avec elle sa chere menaste pour la consoler dans ses deplaisirs artemon ayant sceu le dessein d'otane le fut trouver pour l'en divertir mais il ne luy fut pas possible et deux jours apres sans qu'amestris allast dire adieu a personne elle s'en alla aux champs avec intention si elle le pouvoit de n'en revenir de tres longtemps tant pour jouir en repos de la solitude que pour cacher autant qu'elle pourroit la bizarrerie de son mary elle partit donc avec quelque espece de joye mais pour otane le changement de lieux ne changea point sa mauvaise humeur car encore qu'il remarquast qu'amestris avoit 
 pour luy non seulement toute la complaisance qu'une femme vertueuse est obligee d'avoir pour son mary mais encore toute l'obeissance d'une esclave comme elle ne pouvoit pas avoir toute la tendresse qu'elle eust eue si elle l'eust estime et aime puis qu'au contraire elle avoit une aversion extreme pour luy il n'estoit pas satisfait d'elle et le respect qu'elle luy rendoit l'irritoit plustost que de l'appaiser ce voyage se fit donc avec beaucoup de melancolie toutefois comme ils furent arrivez au lieu ou ils vouloient aller amestris eut un peu plus de repos parce qu'otane alloit ordinairement passer ses chagrins a se promener dans un grand bois qui est derriere sa maison de sorte que durant cela amestris avoit la liberte de parler avec sa chere menaste et de s'entretenir quelquesfois d'aglatidas elle en faisoit pourtant bien souvent quelque scrupule et faisoit presques dessein de n'en parler de sa vie mais apres tout venant a penser combien cette affection estoit innocente et combien elle la seroit toujours puis qu'elle avoit resolu de ne le voir jamais elle se resolvoit en fin de garder dans son souvenir toutes les marques qu'elle avoit receues de la passion d'une personne qu'elle ne pouvoit oublier se determinant neantmoins malgre la tendresse qu'elle avoit encore pour aglatidas a bruler toutes les lettres qu'elle avoit de luy estant donc un jour menaste et elle a parler ensemble sur ce sujet et amestris voulant revoir pour la derniere fois toutes ces lettres auparavant que de les jetter au feu elle ouvrit sa cassette pour les prendre mais elle n'y trouva point un petit coffre d'orsevrerie dans lequel elles estoient et elle fut si surprise de cet accident qu'elle ne pouvoir le dire a menaste cependant elle chercha dans cette cassette 
 et chercha inutilement elle demanda a une fille qui la servoit et qui luy estoit fidelle si otane ne l'avoit point ouverte et elle luy repondit que non elle luy demanda en fuite si elle ne scavoit point ce qu'estoit devenu un petit coffre qu'elle croyoit y avoir mis le jour qu'elles estoient parties d'ecbatane et elle luy repondit encore qu'elle le vit bien sur la table de son cabinet mais qu'elle ne scavoit pas ce qu'elle en avoit fait enfin amestris rapellant alors en sa memoire tout ce qu'elle avoit fait devant que de partir se ressouvint confusement qu'elle avoit eu dessein de le mettre dans sa cassette mais qu'otane estant entre elle l'avoit couvert d'un voile qui s'estoit trouve sur la table avec intention de le serrer quand il seroit sorty et elle concluoit de la qu'elle l'avoit oublie sous ce voile et sur cette table neantmoins comme otane estoit au mesme lieu ou elle estoit son inquietude diminua apres y avoir bien pense parce que ses femmes avoient la clef de son cabinet et ce qui estoit cause qu'elle ne s'estoit pas aperceue plustost de ce malheur estoit qu'elle n'avoit encore ose ouvrir cette cassette depuis qu'elle estoit arrivee otane n'ayant pas este se promener assez loing pour ne craindre pas d'estre surprise cependant le soir estant venu il dit a amestris qu'il faloit qu'il allast faire un tour a ecbatane pour quelque affaire qui luy estoit survenue elle rougit a ce discours et regarda menaste le voy bien luy dit ce facheux mary avec une raillerie contrainte et piquante que vous me portez envie pardonnez-moy seigneur luy dit-elle et j'aime beaucoup mieux demeurer icy que d'aller a ecbatane quoy qu'il en soit luy repondit-il je m'apercoy ce me semble que mon voyage 
 ne vous est pas indifferent mais vostre rongeur ne m'a pas bien explique si vous en avez de la douleur ou de la joye c'est assurement dit menaste en riant afin de rompre cet entretien qu'amestris s'est imaginee que vous voudriez qu'elle retournast avecques vous a la ville et qu'elle a eu peur de quitter si-tost un lieu ou elle se plaist infiniment otane ne dit plus rien apres cela que quelques paroles que l'on n'entendit pas et se retira fort chagrin car encore qu'il laissast sa femme en une maison tres solitaire neantmoins il ne laissoit pas d'estre inquiet et d'estre fort empesche a expliquer la rougeur d'amestris et pour quel sujet elle avoit regarde menaste qui depuis ce jour la luy devint suspecte sans scavoir pourquoy cependant amestris n'estoit pas en une petite peine de voir qu'otane s'en alloit en un lieu ou il y avoit une chose qu'elle craignoit tant qu'il ne vist elle ne scavoit donc quelle resolution prendre car comme tous les domestiques estoient tes espions et qu'il enduroit cent impertinences d'eux parce qu'il les employoit a observer ce qu'elle faisoit elle n'osoit pas entreprendre d'en gagner un pour luy donner la clef de son cabinet et pour l'obliger a luy aporter ce petit coffre qui luy donnoit tant d'inquietude elle apprehendoit aussi estrangement qu'otane ne s'allast adviser de faire ouvrir ce cabinet toutesfois ne trouvant pas grande aparence qu'il le deust faire puis qu'il n'y en avoit point qu'elle deust y avoir rien laisse de pareille nature elle se resolut de laisser aller la chose au hazard menaste luy proposa pourtant de dire a son mary qu'elle seroit bien aise d'aller pour deux ou trois jours a ecbatane et qu'elle le prioit de l'y remener mais des qu'elle en pensa 
 ouvrir la bouche otane luy dit que l'affaire pour laquelle il alloit estoit pressee qu'il ne pouvoit pas aller en chariot et qu'ainsi ce seroit pour une autre fois de sorte qu'il falut le laisser partir et qu'amestris demeurast en une inquietude estrange et certes ce n'estoit pas sans sujet car a peine otane fut il arrive chez luy qu'il se mit dans la fantaisie de visiter tout l'apartement d'amestris fort exactement le concierge le luy ouvrit donc tout entier a la reserve du cabinet dont il luy dit qu'il n'avoit pas la clef et quoy que cela ne fust pas fort extraordinaire neantmoins sans tarder davantage feignant d'avoir besoing de quelque chose qu'il disoit avoir donne a garder a amestris il en fit enfoncer la porte et il y entra y demeurant seul avec un escuyer qu'il avoit qui se nommoit dinocrate et qui avoit part a tous ses secrets il chercha d'abord dans les tiroirs de deux grands cabinets qui y estoient et dont il fit rompre les serrures il ouvrit plusieurs boittes qu'il y trouva il regarda sur toutes les tablettes dans des vases qui estoient dessus il leva mesme les tableaux et la tapisserie et il estoit tout prest de ressortir bien satisfait de n'avoir rien trouve de ce qu'il cherchoit lors que dinocrate voyant un voile de gaze sur la table ou il paroissoit y avoir quelque chose dessous le tira et descouvrit ce petit coffre d'orsevrerie ou estoient les lettres d'aglatidas dinocrate fit alors un grand cry comme s'il eust trouve un grand thresor et otane se raprochant en diligence avec un battement de coeur estrange le prit et sans considerer que l'ouvrage en estoit admirable il le rompit avec une violence extreme mais o dieux des qu'il l'eut ouvert et que tirant les 
 lettres qui estoient dedans il y vit les noms d'amestris et d'aglatidas il entra en une telle fureur qu'il fut plus d'une heure sans les pouvoir lire il les ouvroit pourtant et mesme les regardoit toutes mais il estoit si transporte qu'il ne scavoit ce qu'il lisoit a l'instant mesme il envoya querir artemon qui venant aussi tost voyez luy dit il voyez si j'avois tort d'estre chagrin et alors il luy raconta comme si cela eust este bien necessaire a scavoir comment il avoit fait ouvrir ce cabinet comment il avoit cherche par tout et bref il luy dit jusques a la moindre circonstance des choses que je viens de vous dire en suitte dequoy il luy bailla une des lettres qu'il avoit trouvees artemon la prenant et connoissant par ce qu'elle contenoit qu'elle avoit este escrite du temps qu'artambare pere d'amestris vivoit et que l'on croyoit qu'aglatidas la devoit espouser luy dit qu'il ne voyoit pas qu'il y eust rien la de fort criminel quoy repliqua otane vous croyez qu'amestris soit innocente de garder des lettres de galanterie apres estre mariee non artemon luy dit-il elle ne le scauroit estre et puis qu'amestris conserve les lettres d'aglatidas elle en conserve sans doute l'affection dans le fond de son coeur et alors repassant toutes ces lettres il vint enfin a trouver celle qu'aglatidas avoit escrite en partant ha c'en est fait s'ecria-t'il je suis le plus malheureux homme du monde et je ne voy que trop la cause de la retraite d'amestris artemon prenant cette lettre et voyant en effet qu'elle avoit este ecrite depuis le mariage d'otane et qu'il falloit de necessite qu'ils se fussent remis bien ensemble sans que l'on en eust rien sceu fut quelque temps sans parler pendant quoy otane dit plus 
 de choses qu'un homme qui ne seroit point jaloux n'en pourroit penser en un jour mais enfin artemon arrestant ce torrent de paroles inutiles est-ce la luy dit-il tout le crime d'amestris si cela est adjousta artemon vous n'estes pas si malheureux que vous le dites car ne voyez-vous pas par cette lettre que puis qu'aglatidas se prepare a estre tousjours infortune il faut que ce soit qu'amestris l'ait banny de plus ne voyez-vous pas encore que personne ne scait la cause de son depart ainsi je croy plustost que si vous scaviez la chose comme elle est vous trouveriez que la vertu d'amestris merite beaucoup de louange je ne trouveray jamais cela repliqua-t'il car enfin amestris n'a point deu recevoir cette lettre depuis qu'elle est ma femme et moins encore l'avoir conservee artemon eut beau vouloir excuser amestris il n'y eut pas moyen d'appaiser otane qui sans se soucier plus des affaires qui l'avoient amene a la ville s'en retourna aux champs des le lendemain bien est-il vray qu'artemon ne le voulut point abandonner et fut malgre qu'il en eust aveques luy cependant amestris vivoit dans une crainte extreme mais des qu'elle vit arriver son mary sans qu'il pust avoir eu le temps de faire les choses qui avoient cause son voyage le coeur luy battit et peu s'en falut qu'elle ne s'evanouist aussi-tost qu'otane fut descendu de chenal quoy qu'artemon l'en voulust empescher il fut droit a la chambre d'amestris et s'approchant d'elle avec une fierte incivile madame luy dit-il vous me devez avoir quelque obligation de vous rapporter si promptement ce que vous avez sans doute oublie a ecbatane et en disant cela il luy jetta sur la table aupres de laquelle elle estoit toutes les 
 lettres d'aglatidas je vous laisse a penser ce que cette veue fit dans le coeur d'amestris neantmoins comme elle scavoit bien qu'elle n'estoit pas aussi coupable qu'otane la croyoit elle rapella toute sa confiance et sans s'emouvoir extremement seigneur luy dit-elle il me semble que vous avez si bien sceu que feu mon pere m'avoit commande de regarder aglatidas comme devant estre mon mary que vous ne devez pas trouver estrange que j'en aye receu des lettres mais la derniere de toutes reprit-il ne souffre pas cette excuse joint que si vous n'avez pas failly en recevant les premieres vous avez du moins fait une faute irreparable en les conservant j'advoue dit-elle que l'ay failly contre la prudence de ne les bruler pas des que je me resolus a vous epouser mais cette faute n'est pas si grande que vous le croyez et pour cette derniere lettre que j'ay receue il ne m'a pas este possible de ne la recevoir point mais je puis vous asseurer que je n'y ay pas respondu et que s'il eust este en mon pouvoir je l'eusse renvoyee a aglatidas elle est pourtant conceue en des termes repliqua-t'il ou il ne paroist pas qu'il fust fort mal avecques vous seigneur dit-elle je n'ay que deux choses a vous dire pour vous mettre l'esprit en repos l'une que je ne verray jamais aglatidas l'autre que je ne recevray jamais de ses lettres ny qu'il ne recevra jamais des miennes il me semble dit artemon qui estoit present a cette conversation fascheuse qu'amestris va au dela de la raison car enfin connoissant sa vertu comme vous la devez connoistre quand elle verroit un honme qui auroit este amoureux d'elle vous n'en devriez pas estre en peine mais qui m'asseurera dit otane a amestris sans 
 ecouter artemon de ce que vous dites seigneur luy repliqua-t'elle vous pouvez me laisser icy et faire que je n'aille jamais a ecbatane ou peut-estre aglatidas pourroit revenir quelque jour la solitude reprit-il en branlant la teste est fort propre pour des entreveues secretes remenez moy donc a la ville respondit-elle sans s'emouvoir afin que toute la terre soit tesmoin de mes actions et afin que toute la terre scache repliqua-t'il tout en fureur vostre crime et mon infortune mais apres tout dit-il qui vous a donne cette derniere lettre une personne que je ne connois pas repondit-elle ne voulant pas luy nommer menaste et ou est aglatidas presentement luy demanda otane je n'en scay rien repliqua-t'elle et je n'ay pas assez d'intelligence avecques luy pour estre informee de ses desseins et pourquoy luy dit il m'avez-vous epouse puis que vous aimiez aglatidas je pensois respondit amestris veu la facon dont vous aviez agy vous avoir assez oblige en vous preferant a beaucoup d'autres pour vous obliger aussi a ne me traiter pas comme vous faites et je pensois dit-il que quand vous ne m'eussiez pas aime vous auriez assez aime la gloire pour ne rien faire indigne de vous mais enfin dit artemon pourquoy n'estes-vous pas content de ce qu'amestris vous promet elle vous dit qu'elle ne verra jamais aglatidas qu'elle ne recevra point de ses lettres ny ne luy fera point recevoir des siennes que voulez vous davantage je voudrois qu'elle n'eust pas receu cette derniere reprit-il et qu'elle n'eust pas garde toutes les autres car enfin c'est une marque asseuree adjousta-t'il qu'elle ne hait pas aglatidas qu'elle ne m'aime gueres et que par consequent je dois tout craindre 
 seigneur reprit amestris scachez s'il vous plaist une chose qui est que quand je vous hairois effroyablement et que j'aimerois aglatidas plus que moy-mesme je ne luy parlerois jamais et que plus j'aurois de tendresse pour luy plus j'apporterois de soin a eviter sa rencontre ainsi mettez-vous l'esprit en repos de ce coste la et s'il est possible laissez y moy il n'est pas aise reprit-il qu'un homme que vous alles rendre malheureux le reste de ses jours puisse vous y laisser mais apres tout interrompit artemon que voulez-vous je n'en scay rien repliqua-t'il brusquement c'est pourquoy en attendant que j'aye bien resolu ce que je veux j'entens tousjours que menaste qui est parente d'aglatidas et qui en est sans doute la confidente s'en retourne a ecbatane et qu'amestris ne la voye jamais seigneur interrompit-elle faites-moy s'il vous plaist la grace de ne faire pas une outrage a une personne de la condition et de la vertu de menaste augmentez vos reproches contre moy s'il est possible mais ne perdez pas la civilite pour elle que si toutefois vous voulez que je ne la voye plus je feray en sorte qu'elle s'en retournera dans quelques jours a ecbatane sous quelqu'autre pretexte je vous entens bien luy dit-il vous voulez auparavant qu'elle parte avoir loisir de concerter avec elle par quelle voye vous recevrez des nouvelles d'aglatidas mais seigneur reprit-elle si aglatidas estoit en termes avecques moy de pouvoir me donner de ses nouvelles et de recevoir des miennes pourquoy seroit-il si eloigne d'icy que voulez-vous que je vous die repliqua-t'il tout en colere sinon que vous me ferez perdre la raison et la vie artemon voyant que tout ce qu'amestris luy disoit l'aigrissoit plutost 
 que de l'appaiser le fit sortir de sa chambre presque par force cependant pousse par un sentiment jaloux qu'il ne put retenir il ne voulut pas laisser les lettres d'aglatidas a amestris et il ne voulut pas non plus les bruler s'imaginant qu'il la tiendroit mieux en son devoir scachant qu'il les auroit en ses mains il les reprit donc toutes avec autant de soin que si c'eust este une chose qui luy eust este fort chere et regardant amestris avec une fierte insupportable vous souffrirez bien madame luy dit il que je les conserve a mon tour je souffriray tout avec patience dit-elle car il n'est point de mal-heur ou je n'aye prepare mon esprit apres qu'il fut sorty il voulut aller trouver menaste a sa chambre qui s'estoit trouvee un peu mal et qui gardoit le lit ce jour la mais artemon l'en empescha et luy dit tant de choses qu'il le fit resoudre a souffrir que cette personne ne s'en allast que dans quelques jours ne pouvant jamais obtenir qu'il la laissast plus long-temps avec amestris il voulut encore quoy qu'artemon luy pust dire changer toutes ses femmes et tous ceux qui estoient destinez a la servir si bien que tout ce qu'artemon put faire fut d'empescher qu'otane ne la maltraitast et ne se portast a quelque estrange resolution cependant il se trouvoit bien embarrasse a choisir le lieu ou il vouloit demeurer car a la campagne pourveu qu'il y fust il luy sembloit en effet plus aise de prendre garde aux actions d'amestris mais comme il n'y pouvoit pas tousjours estre il croyoit aussi bien plus facile qu'aglatidas la pust voir et la pust mesme enlever estant de ceux qui ne se servent de la prevoyance que pour le tourmenter inutilement de plus 
 il estoit persuade avecques raison qu'amestris estoit belle aux yeux de tous ceux qui la voyoient ainsi il ne craignoit pas seulement aglatidas et il en vint au point que ses plus proches parens et ses meilleurs amis luy donnerent de la jalousie artemon mesme ne fut pas privilegie et s'il y eut quelque difference de luy aux autres ce fut qu'otane luy tesmoigna sa jalousie avecque moins d'aigreur et qu'artemon la souffrit avec plus de patience et moins de malice que beaucoup d'autres qui estoient bien aises de le persecuter mais enfin il falut que menaste s'en retournast a ecbatane et qu'artemon l'y remenast la separation de ces deux amies fut d'autant plus fascheuse qu'elles ne purent se parler qu'un quart d'heure en particulier encore falut-il qu'artemon employast toute son adresse pour leur faire avoir cette legere consolation ce genereux amy fit promettre en partant a otane qu'il ne parleroit plus jamais d'aglatidas a amestris et qu'il vivroit bien avec elle parce qu'autrement il se pleindroit de luy en son particulier de plus comme il jugeoit qu'amestris seroit encore mieux a ecbatane quoy qu'elle n'y vist personne que d'estre a la campagne ou elle verroit eternellement son mary il luy fit un discours adroit ou justifiant toujours amestris il luy donnoit pourtant lieu de craindre qu'aglatidas n'entreprist plustost de la voir aux champs qu'a la ville ce n'est pas luy disoit-il que je soupconne amestris d'estre capable d'y rien contribuer mais apres tout vous scavez bien qu'aglatidas l'a aimee avec une passion extreme et selon les apparences il ne la hait pas encore de sorte que desespere qu'il est que vous soyez plus heureux que luy il pourroit sans doute 
 du moins chercher les voyes de faire scavoir sa souffrance a amestris c'est pourquoy si vous m'en croyez vous la ramenerez a ecbatane d'abord otane trouva ce qu'artemon luy disoit fort raisonnable mais un moment apres il le desaprouva et artemon partit avec menaste sans scavoir si otane demeureroit tousjours aux champs ou s'il retourneroit a la ville et sans qu'otane luy mesme sceust ce qu'il vouloit faire cependant comme le prompt retour de menaste fit quelque bruit et que par les domestiques des maisons on scait tout ce qui s'y passe la jalousie d'otane fit une nouvelle rumeur dans le monde de plus anatise ayant une fille aupres d'elle qui estoit soeur de dinocrate escuyer d'otane et son confident elle sceut par luy que l'on avoit trouve des lettres d'aglatidas entre les mains d'amestris de sorte qu'anatise entrant en une nouvelle fureur contre elle dit cent choses malicieuses qui ne firent pourtant nul effet et qui retournerent toutes contre elle mesme car il estoit si ais de voir qu'elle parloit avec animosite que si elle eust pu dire vray et parler mal d'amestris on ne l'eust non plus creue que lors qu'elle disoit des mensonges pendant cela otane n'estoit pas peu occupe a garder les advenues de sa maison s'il voyoit de loing un paisan un peu propre traverser un bois qu'il avoit il croyoit que c'estoit peut-estre aglatidas deguise s'il voyoit parler les femmes d'amestris a quelques gens qu'il ne connoissoit point il vouloit scavoir ce qu'on leur disoit et s'imaginoit qu'on leur avoit donne des lettres d'aglatidas pour leur maistresse afin qu'elle ne pust gagner par des presens celles qu'il mettoit aupres d'elle il fit faire un rolle fort exact 
 de toutes ses pierreries et le garda tousjours luy-mesme les revoyant de temps en temps pour voir si tout y estoit il cherchoit soigneusement par tous les lieux ou il pouvoit s'imaginer qu'elle pouvoit cacher des lettres et l'on peut dire que quelque persecution qu'il luy fist souffrir il estoit encore plus malheureux qu'elle il la regardoit avec des yeux ou l'on voyoit si clairement sa jalousie et son inquietude qu'elle ne pouvoit pas douter des sentimens qu'il avoit dans l'ame cependant ayant este force de retourner a ecbatane pour une affaire importante il l'y remena ne voulant pas la laisser seule en ce lieu la car conme il ne scavoit point avec certitude ou estoit aglatidas il s'imaginoit tousjours qu'il estoit cache en quelque lieu proche en attendant qu'il quittast amestris pour la venir visiter mais en retournant a la ville il luy prescrivit les personnes qu'elle y devoit voir et luy dit que principalement il ne vouloit pas qu'elle vist beaucoup de ces gens qui n'ayant rien a faire sont les galants de profession et passent toute leur vie de ruelle en ruelle et de conversation en conversation a dire a peu pres les mesmes choses amestris qui s'estoit resolue a une patience sans egale fit ce qu'il voulut sans en murmurer et ne vit mesme menaste qu'en secret par le moyen d'artemon mais comme elle ne pouvoit pas faire que tout ce qu'il y avoit de gens raisonnables a ecbatane ne prissent plaisir a la voir on la cherchoit aux temples on la suivoit dans les rues et on alloit mesme la trouver chez trois ou quatre personnes qu'il luy avoit permis de visiter de plus comme il y a tousjours des gens qui aiment a se divertir eux mesmes sans songer s'ils nuisent a autruy il y eut un 
 homme entre les autres nomme tharpis qui pour punir otane de sa jalousie se resolut de l'augmenter autant qu'il pourroit si bien qu'amestris ne sortoit jamais qu'il n'y eust de ses gens a observer ou elle alloit pour l'y suivre toutes les fois qu'otane entroit ou sortoit il voyoit tousjours quelque officier de tharpis en garde a quelque coing de rue proche de chez luy ainsi je puis assurer sans mensonge qu'en fort peu de temps il ne fut gueres moins jaloux de tharpis que d'aglatidas ou pour parler encore plus raisonnablement il le fut presques esgalement de tout le monde quand amestris estoit malade elle l'estoit toujours de telle sorte et avec tant de violence a ce que l'on disoit a la porte de son logis que l'on ne la pouvoit voir et quand otane l'estoit il faisoit dire aussi qu'il l'estoit si fort qu'amestris ne le pouvoit pas quitter de facon qu'ils ne se trouvoient jamais mal ny l'un ny l'autre que l'on n'agist chez eux comme s'ils eussent este a l'extremite si quel qu'un parloit bas a amestris a qui il n'osast pas demander tout haut ce qu'il luy disoit il le leur demandoit apres a tous deux separement et se servoit pour cela de pretextes si bizarres qu'il estoit impossible de n'en rire pas voila donc a peu pres de quelle facon vescut amestris jusques a la mort d'astiage qui comme vous l'avez sceu mourut en partie de douleur par la nouvelle qu'il receut de l'enlevement de la princesse mandane mais quelques jours en fuite scachant que ciaxare devoit venir a ecbatane prendre possession de la couronne de medie et que la cour seroit fort grosse otane s'imaginant mesme qu'aglatidas pourroit revenir de ses voyages pour voir le nouveau roy il remena 
 amestris aux champs quoy que de la condition dont il estoit il eust deu revenir des champs a la ville s'il y eust este mais comme ses resolutions estoient ordinairement contraires a la raison et a la bien-seance il sortit d'ecbatane quand tout le monde y revenoit de sorte que quand vous y passastes avec ciaxare elle n'y estoit pas mais quand vous en fustes partis pour aller commencer la guerre d'assirie il revint avec elles ce ne fut toutesfois pas pour la mieux traiter qu'a l'ordinaire et elle vescut encore de la mesme facon que je vous ay dit jusques a ce que l'on sceut qu'aglatidas avoit este joindre l'armee sur sa route sans que l'on dist d'ou il venoit et que l'on aprit en suite qu'il estoit fort bien aupres de vous et par consequent fort considere de ciaxare cette nouvelle luy donna deux sentimens fort contraires car il fut bien aise de scavoir de certitude qu'aglatidas estoit loing d'ecbatane mais il ne fut pas si satisfait d'aprendre l'honneur que le roy et vous luy faisiez si bien que comme toutes les nouvelles qui venoient de l'armee parloient advantageusement de sa valeur amestris n'osoit plus s'informer des affaires generales ny de la guerre parce qu'il s'imaginoit qu'elle ne demandoit toutes ces choses qu'afin qu'on luy parlast d'aglatidas mais enfin seigneur le gouverneur de la province des arisantins estant mort il eut une envie estrange d'employer ses amis a demander ce gouvernement la pour luy a ciaxare a cause que tout le bien d'amestris qui est fort grand est scitue dans cette province neantmoins comme il sceut que l'on n'obtenoit plus rien du roy que par vostre moyen il ne voulut pas avoir recours a une personne qu'aglatidas 
 aimoit et dont il estoit aime joint qu'apres avoir manque a ce que devoit un honme de sa condition en ne voyant point ciaxare a son avenement a la couronne et apres que sa jalousie l'avoit en suitte empesche de le suivre a la guerre comme sa naissance l'y obligeoit il ne voyoit nulle apparence de luy demander cette grace et moins encore de l'obtenir quand il la luy eust demandee ce qui l'affligeoit le plus en cette rencontre estoit qu'il scavoit que l'ennemy declare de la maison d'amestris l'avoit envoye demander sans qu'il peust imaginer par ou il pourroit traverser son dessein mais a quelque temps de la il receut un paquet qui le surprit fort car il trouva dedans les expeditions de ce gouvernement que vous luy envoyastes au nom de ciaxare d'abord il eut une joye extreme de la chose et quoy qu'il ne sceust pas bien precisement d'ou ce bon-heur luy venoit neantmoins il ne devina point la verite et il creut qu'elle s'estoit faite par le seul mouvement du roy de sorte qu'il la publia avec plaisir exagerant comment il avoit eu ce gouvernement sans qu'il s'en fust mesle et sans qu'il eust employe personne pour luy toute la ville fut donc luy faire compliment et il souffrit mesme qu'amestris receust visite de tous ceux qui luy en voulurent rendre mais trois jours apres qu'il eut receu cette premiere nouvelle il en aprit une seconde qui luy fut aussi facheuse que l'autre luy avoit este agreable qui fut qu'un vieil officier de la maison de ciaxare qui estoit fort de sa connoissance et qui ne scavoit pas les sentimens d'otane pour amestris parce que depuis son mariage il n'avoit pas tarde en medie luy manda qu'il jugeoit a propos de l'advertir qu'il devoit 
 remercier aglatidas du gouvernement qu'on luy donnoit puis que sans luy il ne l'auroit pas obtenu luy exagerant en suitte avec quelle ardeur vous aviez demande la chose a la priere d'aglatidas quand otane receut cette lettre il estoit dans la chambre d'amestris ou il y avoit avez grande compagnie et comme on sceut qu'elle venoit de l'armee chacun le pressa de la lire afin de scavoir des nouvelles ce qu'il fit pour les contenter mais en lisant tout bas ce que je viens de vous dire il changea vingt fois de couleur et tout le monde creut ou que ciaxare estoit mort ou qu'on luy ostoit le gouvernement qu'on luy avoit donne on luy demanda donc avec beaucoup d'empressement ce qu'on luy aprenoit quelques uns mesme luy demanderent quelle mauvaise nouvelle on luy avoit escrite jugeant de la lettre qu'il avoit receue par son visage mais il leur respondit qu'on luy rendoit conte d'une affaire particuliere qui ne luy plaisoit pas et certes il estoit aise de s'en apercevoir car il parut un si grand chagrin dans ses yeux qu'amestris qui le connoissoit admirablement ne douta pas que la jalousie n'eust sa part a son inquietude elle n'en devina pourtant pas la cause et elle creut que peut-estre luy mandoit-on qu'aglatidas devoit faire quelque voyage a ecbatane cependant il tesmoigna si ouvertement a toute la compagnie qu'on l'importunoit qu'elle se retira il vint mesme des gens qui ne luy avoient point encore fait compliment sur le gouvernement quon luy avoit donne mais il les receut si mal qu'ils creurent qu'il leur vouloit faire un outrage et s'il n'eust pas este connu pour jaloux et par consequent pour bizarre ces gens la l'auroient querelle veu l'extravagante 
 maniere dont il les receut mais s'estant contentez de faire leur visite courte ils le laisserent dans la liberte de s'entretenir luy mesme par bon heur pourtant artemon arriva auparavant qu'il eust reveu amestris estant alle accompagner ceux qui sortoient car sans cela peut-estre se seroit-il emporte a quelque extreme violence contre elle d'abord qu'il le vit voyez luy dit-il en luy donnant la lettre qu'il venoit de recevoir si j'avois tort de croire qu'aglatidas et amestris estoient tousjours bien ensemble artemon la prit donc et la leut mais n'y trouvant pas un mot de ce qu'otane disoit et n'y voyant autre chose sinon qu'aglatidas luy avoit fait donner le gouvernement de la province des arisantins qu'il avoit tant souhaitte comment est-il possible luy dit-il que vous raisonniez d'une facon si opposee a la mienne et quoy respondit otane ne paroit-il pas clairement qu'amestris a escrit en secret a aglatidas que je desirois fort ce gouvernement et que ce seroit peut-estre une bonne voye pour nous remettre bien ensemble et pour leur donner la liberte de se voir s'il pouvoit me le faire obtenir point du tout interrompit artemon et je soustiens au contraire qu'amestris vous connoissant comme elle fait n'aura jamais este capable de croire qu'une couronne si aglatidas vous la pouvoit donner vous pust obliger a souffrir qu'il la vist ny qu'il vous visitast ainsi je conclus qu'amestris n'a point de part a la chose et que si aglatidas l'a faite il l'a faite par generosite toute pure et parce qu'il ne vous hait pas comme vous le haissez vous avez une si grande disposition a excuser tousjours amestris luy dit-il fort en colere que je pense 
 qu'il est peu de crimes dont vous ne la voulussiez absoudre sans punition si elle les avoit commis il est vray reprit artemon que je suis fort persuade de sa vertu et tres vray encore que je crois que c'est entreprendre sur l'authorite des dieux que de vouloir punir des crimes qui se passent dans le fond du coeur suppose mesme qu'ils y soient et que par consequent eux seuls peuvent bien cognoistre quoy qu'il en soit dit otane je ne veux point accepter une chose qu'un homme que je voudrois avoir poignarde m'a fait donner comment interrompit artemon extremement surpris apres avoir receu les complimens de toute une grande ville qui s'est venu rejouir avecques vous vous refuserez ce gouvernement que vous avez accepte ouy dit-il je le refuseray et je rens graces aux dieux de ce que je ne devois escrire que demain a ciaxare pour le remercier de ce beau present mais que direz vous a tous ceux qui vous sont venus voir quand vous leur rendrez leur visite interrompit artemon je ne leur en rendray point dit-il et si quelqu'un me rencontre et me presse de luy dire mes raisons je luy aprendray que je ne puis pas souffrir qu'amestris aime encore aglatidas et ait une intelligence avecques luy que je suis trop genereux pour recevoir un bien-fait de mon ennemy et pour endurer qu'il triomphe du coeur d'amestris qui ne doit estre qu'a moy mais luy dit artemon ne craignez vous point que ciaxare et cyrus ne s'offencent de voir que vous refuserez une chose comme celle la je ne crains rien tant luy respondit-il que d'estre oblige par aglatidas mais que dis-je oblige reprit-il disons plustost outrage en effet quelle injure plus grande pouvoit il me faire que celle 
 la s'il avoit encore escrit a amestris qu'il luy eust donne des pierreries et qu'elle de son coste luy eust respondu et luy eust envoye son portrait du moins n'y auroit-il qu'un petit nombre de personnes qui scauroient la chose mais en l'affaire dont il s'agit tout un grand royaume scaura qu'aglatidas qui n'a point de gouvernement au lieu de demander celuy la pour luy l'a demande pour un homme qu'il hait il y a longtemps et qui a espouse une personne qu'il aimoit et qu'il aime encore ne faut-il donc pas conclurre apres cela qu'il a voulu faire dire a tout le monde qu'il recompense le mary des faveurs qu'il recoit de la femme mais je donneray bien ordre que l'on ne me puisse pas accuser de preferer l'ambition a l'honneur croyez moy luy dit artemon que vous hazarderez bien plus vostre reputation en refusant ce gouvernement qu'en l'acceptant quand cela seroit reprit-il avec une fureur extreme j'aimerois encore mieux perdre mon honneur que de recevoir un bien-fait d'aglatidas lors que les presens de nos ennemis respondit artemon peuvent nous empoisonner je croy qu'il est bon de ne les accepter pas et qu'il est mesme genereux d'aimer plustost a obliger son ennemy que d'en estre oblige mais comme le bien-fait d'aglatidas n'est pas de cette nature et que vous ne pouvez le refuser de la main du roy sans vous ruiner aupres de luy et sans forcer tout le monde a se moquer de vous je pense dis-je qu'il ne faut pas escouter la passion qui vous possede et qu'il la faut vaincre pardonnez moy otane si je vous parle si franchement mais je remarque un si grand dereglement en vostre raison 
 que je crois y estre oblige si ce n'estoit que je voy que vous n'estes pas jaloux d'aglatidas repliqua otane avec un sous-rire force je vous croirois amoureux d'amestris quand vous le croiriez reprit artemon je n'en serois pas si estonne que de ce que vous voulez faire car je vous advoue que je ne comprens pas vostre dessein je veux luy dit-il me mettre en estat de faire cognoistre a toute la medie que je ne contribue rien a la folie d'amestris ha otane s'ecria artemon ne craignez pas que l'on vous soupconne jamais d'une pareille chose vous y avez donne si bon ordre que ce malheur n'a garde de vous arriver je l'y donneray bien encore meilleur reprit-il il ne sera pas aise repliqua artemon vous le scaurez pourtant bien-tost repondit otane et devant qu'il soit peu vous advouerez que l'honneur m'est plus cher que toutes choses artemon craignant qu'il n'eust quelque mauvais dessein cache contre amestris luy parla moins fortement qu'il n'avoit fait mais otane ne voulut plus luy rien dire et il fut contraint de le quitter parce qu'il estoit fort tard a peine fut-il sorty qu'otane fut trouver amestris a qui il dit tout ce que la jalousie la rage et la fureur peuvent faire dire sans qu'elle luy respondist une seule parole avec aigreur et sans qu'elle sceust mesme la cause de sa colere car comme il estoit persuade qu'elle scavoit bien qu'aglatidas luy avoit fait donner ce gouvernement il luy parloit en des termes si obscurs et si embrouillez qu'elle ne comprenoit rien ny a ses injures ny a ses reproches apres avoir employe tout le soir a persecuter amestris il sortit de son apartement et passa au sien ou il ne voulut estre suivy par 
 aucun de ses gens que par dinocrate de qui la lasche complaisance l'avoit admirablement bien mis dans son esprit il n'y fut pas plustost qu'il l'envoya donner ordre que l'on tinst ses chevaux prests a partir a la pointe du jour et en effet apres avoir passe la nuict dans des agitations inconcevables a ce qu'il a conte depuis des que le jour parut il monta a cheval sans revoir amestris et s'en alla a la campagne pour esviter la rencontre du monde n'estant pas encore bien resolu de ce qu'il vouloit dire car pour ce qu'il vouloit faire cela n'estoit pas douteux et il auroit plustost choisi la mort que d'accepter ce qu'aglatidas avoit obtenu pour luy cependant l'absence d'otane donnant un peu plus de liberte a amestris parce que tous ses espions ne luy estoient pas fidelles elle vit menaste pour se consoler et elle vit aussi artemon qui luy apprit la cause de la fureur de son mary mais lors qu'elle fut seule avec sa chere menaste elle luy advoua que quoy que la colere d'otane j'affligeast extremement et qu'elle fust au desespoir d'apprendre la bizarre resolution qu'il prenoit de refuser ce gouvernement que tout le monde scavoit qu'il avoit tant souhaite neantmoins elle avoit quelque plaisir a penser qu'aglatidas l'aimoit encore assez pour avoir este capable a sa consideration de servir otane qu'il avoit tousjours hai pour moy disoit menaste je ne puis que je n'admire cette diversite d'evenemens qu'une mesme passion cause car enfin c'est parce qu'aglatidas vous aime qu'il oblige otane qu'il n'aime pas et c'est aussi parce qu'otane vous aime qu'il ne peut souffrir qu'aglatidas le serve ha menaste s'ecria 
 amestris les sentimens qu'otane a pour moy ne se peuvent nommer amour et je suis persuadee que l'on s'abuse lors que l'on dit que l'amour et la jalousie sont inseparables je croy qu'elles se suivent mais je ne pense pas qu'elles puissent regner ensemble dans un coeur cependant disoit-elle encore n'admirez vous point mon malheur aglatidas croit sans doute m'avoir sensiblement obligee et s'imagine a mon avis qu'otane estant satisfait il en sera moins chagrin pour moy et tout au contraire il redouble ma persecution sans y penser de plus peut-on estre plus innocente que je le suis vous scavez menaste que depuis la lettre que je receus par vous et ou je ne respondis point l'en et y refuse plusieurs autres et que si je me suis souvenue d'aglatidas c'a este malgre moy et seulement en parlant avecques vous ou en m'entretenant moy mesme toutefois on diroit que les dieux me veulent punir de quelque grand crime vous n'estes pas aussi autant innocente que vous le croyez estre reprit menaste car enfin pourquoy avez vous epouse otane et estoit il juste que vous employassiez ce grand et merveilleux esprit que les dieux vous ont donne a inventer une si bizarre maniere de punir aglatidas et de vous justifier aupres de luy ne parlons plus du passe respondit elle en soupirant et songeons seulement au present et a l'advenir j'y voy tant de choses fascheuses pour vous reprit menaste que vous me devez pardonner si je vous parle plustost de ce qui n'est plus que de ce qui est ou de ce qui peut estre car pour moy j'avoue que je ne concoy point du tout ny ce qu'otane fera ny ce que vous ferez en mon particulier 
 dit amestris je ne scay point d'autre resolution a prendre que de me remettre absolument a la conduite des dieux sans murmurer contre leur volonte et de me preparer a une persecution eternelle car de vouloir entreprendre de chasser la jalousie du coeur d'otane il y auroit de la folie d'y penser puisque tout ce que j'ay fait severe icy ne l'a pu faire voila donc seigneur ce que disoit amestris durant que toute la ville estoit en peine du prompt depart d'otane et en cherchoit la raison sans la pouvoir trouver mais peu de jours apres la chose ne fut que trop divulguee parce que comme la nouvelle qu'il estoit gouverneur de la province des arisantins estoit allee aussi promptement en ce pais-la qu'elle estoit venue a ecbatane il y vint des deputez des principales villes de son gouvernement croyant l'y trouver qui aprenant qu'il estoit aux champs y furent pour s'aquiter de leur commission mais il ne les voulut pas recevoir leur faisant dire qu'il n'acceptoit pas ce qu'on luy avoit donne diverses personnes de qualite de cette mesme province luy escrivirent aussi sans qu'il leur fist response de sorte que ces deputez estrangement surpris de ce procede repassant par ecbatane s'en pleignirent et en demanderent la cause sans que personne la leur pust dire neantmoins on la sceut bien-tost car dinocrate l'ayant fait scavoir a anatise anatise apres l'apprit a toute la ville adjoustant malicieusement beaucoup de choses a la verite afin de faire croire qu'amestris n'estoit pas aussi innocente qu'on la disoit neantmoins quoy qu'elle pust dire on ne la creut pas cependant otane qui jusques la n'avoit passe que pour un jaloux fort bizarre commenca d'estre regarde 
 comme un homme qui avoit absolument perdu la raison et s'il eust este permis de voir amestris tout le monde eust este s'affliger avec elle ou luy conseiller d'abandonner otane mais ceux a qui il avoit confie la porte de sa maison n'y laissoient entrer qui que ce fust non seulement parce qu'il le vouloit ainsi mais encore parce qu'amestris le souhaitoit se contentant d'avoir la liberte de voir artemou et menaste cette derniere entrant par une porte du jardin sans qu'on le sceust pour otane il estoit dans un chagrin inconcevable car comme il avoit de l'esprit il jugeoit bien malgre toute sa jalousie et toute sa fureur que ce qu'il faisoit paroistroit fort estrange a tout le monde et qu'il ne pouvoit s'en justifier qu'en disant des mensonges contre amestris il ne pouvoit durer dans la solitude ou il estoit il ne pouvoit non plus se resoudre a retourner a ecbatane ne scachant pas trop bien ce qu'il pourroit dire a tous ceux qui s'estoient alle rejouir avecques luy et dont il avoit receu les complimens il estoit donc accable de toutes parts mais parmy tant de pensees differentes l'image d'aglatidas ne l'abandonnoit point et quand il s'imaginoit qu'amestris luy avoit sans doute de l'obligation de ce qu'il avoit fait pour luy il en estoit enrage du moins temoigna t'il avoir tous ces sentimens en parlant a artemon qui le fut voir pour tascher de le ramener a la raison cependant tharpis qui croyoit effectivement qu'il y avoit quelque justice a tourmenter un homme qui tourmentoit injustement une des plus vertueuses et des plus belles personnes de la terre et qui d'ailleurs comme je l'ay desja dit ne haissoit pas a se divertir aux despens d'autruy fit semblant d'avoit 
 receu une lettre de l'armee par laquelle on luy mandoit que ciaxare et vous estiez si irritez de ce qu'otane avoit refuse le gouvernement qu'on luy avoit voulu donner que l'on ne croyoit pas qu'il pust faire sa paix aisement or comme les nouvelles facheuses a quelqu'un s'epandent toujours plus promptement que les autres toute la ville en vingt-quatre heures ne fut remplie que de celle-la que l'on disoit avoir este confirmee par quatre ou cinq lettres quoy qu'il n'en fust venu aucune si bien que par les espions qu'otane avoit dans la ville il en fut bien-tost adverty ce qui augmenta ses inquietudes a tel point qu'il n'estoit pas maistre de luy mesme car comme on scavoit alors a ecbatane vostre veritable condition la faveur d'aglatidas aupres de vous luy devint plus redoutable et redoubla son chagrin en ce mesme temps on sceut avec certitude que les affaires d'armenie ne s'accommodoient pas et qu'asseurement ciaxare alloit porter la guerre en ce pais la de sorte que pousse par un sentiment de rage de desespoir de vangeance et de jalousie tout ensemble il forma le dessein de s'aller jetter dans le party du roy d'armenie quoy qu'il vist assez que c'estoit asseurement perdre tout son bien se flattant de l'esperance de pouvoir rencontrer aglatidas en quelque occasion scachant assez qu'il estoit aise de le trouver a la guerre pourveu qu'on le cherchast aux endroits les plus dangereux ce dessein estant pris sans le communiquer a personne il envoya querir amestris qui contre l'advis de menaste luy obeit artemon qui estoit revenu a ecbatane scachant la chose ne voulut du moins pas la laisser aller seule et l'accompagna malgre qu'elle en eust 
 comme ils approcherent du lieu ou ils alloient ils aperceurent dinocrate qui estoit arreste a cheval au pied d'un arbre qui des qu'il les eut veus s'en alla a toute bride vers le chasteau ou estoit son maistre ce bizarre procede surprit un peu amestris et artemon qui ne pouvoient deviner ce que cela vouloit dire mais ils furent bien plus estonnez lors qu'estant arrivez a ce chasteau ils apprirent que dinocrate n'avoit pas eu plutost adverty otane qu'amestris alloit arriver qu'il estoit monte a chenal suivy de trois ou quatre des siens et qu'il estoit sorty par une porte opposee a celle par ou amestris devoit entrer laissant seulement une lettre entre les mains du capitaine de ce chasteau pour luy rendre il ne la luy eut pas plustost donnee que l'ouvrant elle y leut ces paroles
 
 
 otane a l'indigne amestris 
 
 
 je parts pour aller cacher la honte dont vous m'avez couvert et c'est pour cela que je vais parmy des gens qui ne me connoissent pas et qui ne vous connoissent point mats je parts principalement pour aller tuer aglatidas si 
 je le puis rencontrer comme je l'espere si j'aprens que vous ayez receu la nouvelle de sa mort sans larmes je reviendray et je vous pardonneray peut-estre l'amour que vous aurez eu pour luy durant sa vie pourveu que sa mort vous ait este indifferente cependant demeurez dans ce chasteau obeissez a celuy qui y commande en mon absence et n'y voyez qui que ce soit si vous ne voulez que je revienne pour vous punir en vostre propre personne de tous les maux que vous m'avez faits et de tous ceux que vous me faites 
 
 
 otane 
 
 
je vous laisse a juger combien cette lettre affligea amestris qui l'ayant fait lire a artemon le conjura d'aller apres otane et en effet quoy que ce capitaine du chasteau pust dire artemon y fut a l'instant mesme mais soit qu'otane qui avoit pres d'une heure d'avantage fust desja trop loing pour le pouvoir rejoindre ou qu'il prist une route differente de la sienne il ne le rencontra pas et il revint aupres d'amestris qu'il trouva toute en larmes elle ne scavoit si effectivement otane estoit party elle ne scavoit s'il estoit alle pour tuer aglatidas comme il je disoit dans sa lettre ou s'il ne s'estoit point seulement cache pour voir comment elle agiroit en son absence mais apres a noir receu cette lettre ils comprirent bien par le commencement qu'il n'alloit pas a l'armee de ciaxare puis qu'il n'auroit pas este en ce lieu-la parmy des personnes inconnues de sorte qu'apres y avoir bien resve l'un et l'autre ils trouverent la 
 verite et artemon creut qu'otane s'en alloit en armenie se jetter parmy les ennemis du roy cependant amestris luy dit que pour commencer d'obeir a son mary il faloit qu'il s'en retournast il fit tout ce qu'il put pour l'obliger a souffrir qu'il la remenast a ecbatane mais outre que elle ne le voulut pas il est encore vray qu'il ne l'eust pas pu faire car celuy qu'otane avoit mis dans ce chasteau estoit un homme opiniastre et absolu qui ne l'eust pas endure neantmoins la douceur d'amestris obtint enfin de luy comme une grace singuliere que menaste la pourroit venir voir ainsi voyla amestris apres qu'artemon fut party dans une solitude affreuse principalement parce qu'elle n'avoit point de terme limite ses parens luy firent offrir a diverses fois de l'enlever de la malgre la resistance de celuy qui la gardoit si elle y vouloit consentir mais elle ne le voulut jamais non pas tant a mon advis pour obeir a otane a qui elle ne devoit pas sans doute une pareille obeissance que pour suivre son humeur qui faisoit qu'elle ne pouvoit plus souffrir le monde sans se contraindre extremement a quelque temps de la elle fut fort consolee d'aprendre de certitude qu'otane estoit en armenie car de cette facon elle craignit moins pour la vie d'aglatidas s'imaginant qu'il ne luy seroit pas si aise qu'il pensoit de trouver au milieu d'un combat celuy qu'il alloit chercher dans une armee de cent mille hommes
 
 
 
 
voila donc seigneur de quelle sorte vescut amestris pendant la guerre d'armenie et jusques a la nouvelle qui s'espandit en medie qu'otane estoit mort elle y fut mandee avec tant de circonstances que personne n'eut peur de s'en resjouir ouvertement 
 car en mon particulier ayant escrit a plusieurs de mes amis que je l'avois veu mort de mes propres yeux tout le monde en tesmoigna de la joye pour l'amour d'amestris mais ce qu'il y eut d'admirable fut que la personne de toute la terre qui devoit estre la plus aise de la mort d'otane fut celle qui l'aprit avec le plus de retenue car on ne vit jamais sur le visage d'amestris un mouvement que l'on pust croire estre une marque d'une grande joye interieure comme elle ne pouvoit pas estre fort affligee elle ne le paroissoit pas aussi mais sans estre ny fort gaye ny fort triste elle faisoit voir par sa moderation la sagesse de son esprit et la generosite de son ame et quand menaste luy demandoit d'ou venoit qu'elle ne sentoit pas avec plus de plaisir la liberte dont elle alloit jouir elle disoit que c'estoit parce qu'il luy demeuroit quelque scrupule en l'esprit et qu'elle craignoit que les mauvais traitemens qu'otane luy avoit faits ne fussent la cause pour laquelle les dieux avoient accourcy sa vie a quelques jours de la les gens d'otane revinrent a la reserve de dinocrate qu'ils dirent qui estoit demeure malade en armenie et qui confirmerent la nouvelle de sa perte cependant le capitaine du chasteau ou estoit amestris au lieu de luy commander comme il faisoit auparavant luy obeit des qu'il sceut la mort d'otane et comme il n'avoit pas use envers elle de beaucoup de severite elle le traita aussi avec beaucoup de douceur peu de jours apres tous ses parens et toutes ses amies furent la requerir et la ramenerent a ecbatane ou elle vescut avec toute la retenue qu'elle eust pu avoir quand otane n'eust pas este bizarre et extravagant comme 
 il l'avoit este neantmoins comme le deuil n'est pas long en medie et qu'amestris n'avoit jamais este plus belle qu'elle estoit alors et qu'elle est encore il y eut plusieurs personnes de qui les sentimens passionnez se descouvrirent bientost pour elle par les soings qu'ils luy rendirent et tharpis entre les autres qui durant qu'otane estoit jaloux croyoit n'avoir aporte soing a voir amestris et a la suivre en tous lieux que pour augmenter sa jalousie se trouva estre effectivement amoureux d'elle artemon de son coste qui avoit tousjours creu que la compassion qu'il avoit des malheurs d'amestris estoit la seule cause de l'empressement qu'il apportoit a la voir et a la servir s'aperceut aussi qu'il l'aimoit d'une amitie un peu plus tendre qu'il ne croyoit de sorte qu'amestris en perdant un mary gagna plusieurs amants et ce qu'il y eut de rare en cette advanture fut qu'anatise toute seule fut sensiblement affligee de la mort d'otane mais si affligee que tout le monde s'en aperceut comme on le dit a amestris et qu'elle en parloit avec sa chere menaste cette fille apres y avoir bien pense en imagina la veritable cause qui estoit qu'elle craignoit que la mort d'otane ne renouast l'amitie d'amestris et d'aglatidas s'il revenoit a ecbatane elle rougit a ce discours et cherchant a mon advis a faire que son amie la contredist l'ambition et l'absence reprit elle auront sans doute si bien guery aglatidas de la passion qu'il avoit pour moy que l'inquietude d'anatise se trouvera fort mal fondee joint que quand mesme cela ne seroit pas je trouve la liberte si douce que j'aurois quelque peine a me resoudre de la perdre si vous parliez ainsi a quelque amie d'anatise reprit 
 menaste en riant je trouverois que ce seroit parler avec beaucoup de prudence mais parlant a moy me dire que l'absence et l'ambition auront guery aglatidas luy qui pouvant demander des gouvernemens pour luy mesme les a demandez pour les donner a celuy que vous aviez epouse et luy enfin qui vous a aimee lors qu'il vous devoit hait qu'il vous croyoit infidelle et qu'il estoit eloigne de vous ha non amestris je ne le scaurois souffrir et moins encore que vous adjoustiez que quand cela ne seroit pas vous auriez peine a le preferer a la liberte parlez amestris parlez pensez vous ce que vous dites ou ne le pensez vous pas et dites moy ingenument si vous seriez bien aise qu'aglatidas revenant icy allast servir anatise devant vos yeux ha pour anatise reprit amestris j'advoue que j'aurois beaucoup de peine a le souffrir et de qui donc l'endureriez vous luy dit menaste en sous-riant mauvaise personne luy repliqua amestris pour quoy me persecutez vous si cruellement et pour quoy me forcez vous a vous dire en rougissant qu'il n'y a que la gloire que je puisse souffrir qu'aglatidas aime plus que moy encore ne scay-je adjousta menaste si vous ne voulez pas qu'il l'aime en partie pour l'amour de vous cependant vous parlez avec autant d'indifference que si aglatidas estoit otane ne parlons plus d'otane luy dit amestris et laissons le jouir apres sa mort du repos qu'il n'a pu trouver durant sa vie et puis adjousta t'elle en sous-riant a demy ne songez vous point que non seulement la jalousie d'otane a fait mon plus grand suplice mais encore que celle d'aglatidas m'a estrangement tourmentee et qu'ainsi il y auroit beaucoup de prudence a ne s'exposer point une seconde fois a un semblable 
 malheur vous l'eviterez bien plus aisement repliqua malicieusement menaste en ne souffrant plus que megabise vous entretienne s'il revient jamais icy et en ne gardant plus dans vostre coeur les sujets de pleinte que vous penserez avoir l'un contre l'autre car je vous aprens qu'en amour un despit cache quelque petit qu'il puisse estre en son commencement est capable de faire a la fin une grande querelle c'est pourquoy preparez vous a croire mon conseil et sans aprehender la jalousie d'aglatidas songez seulement a recevoir son amour sans ingratitude car je suis assuree que sa fidelite l'en a rendu digne voila donc seigneur l'estat ou estoient les choses tharpis et artemon estoient amoureux d'amestris et anatise en estoit jalouse car effectivement depuis la nouvelle de la mort d'otane elle eut tousjours des espions pour observer ce que faisoit amestris afin de descouvrir si elle avoit encore quelque intelligence avec aglatidas mais y ayant eu alors quelque remuement en medie dont mon frere porta la nouvelle a ciaxare vous eustes la bonte comme vous le scavez de choisir plustost aglatidas qu'un autre pour y envoyer et vous obtinstes la chose du roy de vous depeindre seigneur les impatiences d'aglatidas pendant ce voyage il ne me seroit pas aise je suis pourtant oblige de vous dire que quoy qu'il allast revoir amestris et amestris en liberte il ne laissa pas de me tesmoigner cent et cent fois qu'il partageoit avecques moy le desplaisir que j'avois de m'esloigner de vous et le glorieux nom de cyrus enfin et celuy d'amestris furent les seuls qu'il prononca pendant tout le chemin que nous fismes par bon-heur pour 
 luy les choses s'estoient un peu calmees a ecbatane quelques jours devant que nous y arrivassions de plus comme il y estoit alle avec un pouvoir absolu on ne sceut pas plustost qu'il devoit arriver que l'on vint au devant de luy et que l'on se resolut d'obeir de sorte qu'il entra dans ecbatane comme en triomphe cependant artemon tharpis et anatise estoient bien fachez de son retour mais pour amestris elle en fut si esmue qu'elle ne put bien determiner quels estoient les mouvemens de son coeur des qu'aglatidas fut arrive ne pouvant pas se degager de ceux qui l'environnoient et qui l'entretenoient des affaires publiques il me pria d'aller chez menaste la suplier de prendre les ordres d'amestris et de scavoir d'elle comment elle vouloit qu'il vescust lors que l'embarras ou il estoit luy permettroit d'avoir quelques momens dont il pust disposer mais menaste qui connoissoit l'humeur modeste de son amie me dit qu'aglatidas devoit luy faire sa premiere visite simplement comme a une personne de sa condition sans s'en empresser que si toutefois il vouloit l'advertir du jour qu'il iroit chez amestris elle feroit en sorte pourveu qu'il y allast de bonne heure que la chose seroit conduitte avec tant d'adresse qu'il y auroit peu de monde quand il y arriveroit ce temps parut si long a aglatidas qu'il ne put jamais s'empescher d'escrire ce jour la deux billets a menaste malgre toutes ses affaires et de l'aller voit le soir car comme elle estoit sa parente il vivoit avec plus de liberte avec elle qu'avec une autre jamais il ne pensa la quitter tant il prenoit de plaisir a l'entretenir de sa chere amestris mais enfin apres avoir donne deux jours tours entiers au service du 
 roy ayant une impatience estrange de revoir cette belle personne il fut a un temple ou il avoit sceu par menaste qu'elle alloit d'ordinaire toutesfois amestris n'y fut point ce jour la n'osant pas se fier assez a elle mesme pour vouloir que la premiere entre-veue d'aglatidas et d'elle se fist devant tant de monde n'ignorant pas que veu les choses passees on l'observeroit estrangement si bien qu'aglatidas estant trompe de l'esperance qu'il avoit eue au lieu d'y voir amestris y vit anatise qui y avoit este expres afin de scavoir si amestris et aglatidas se trouveroient en ce lieu la cette rencontre luy donna de la confusion scachant bien qu'en quelque sorte il avoit offence cette personne mais comme sa veue luy avoit este funeste la derniere fois puis qu'elle avoit este cause de la jalousie d'amestris et de la bizarre resolution qu'elle avoit prise en suitte il sortit de ce temple faisant semblant de ne l'avoir pas connue ce qui la pensa desesperer cependant l'heure ou il devoit aller chez amestris estant arrivee il y fut mais avec un battement de coeur estrange comme le deuil des veusves n'est que de quarante jours a ecbatane amestris ne le portoit desja plus quand nous y arrivasmes neantmoins quoy qu'elle eust bien voulu n'estre pas negligee en renvoyant aglatidas elle ne voulut toutesfois pas se parer en cette rencontre et elle prit un milieu entre les deux ou sans derober rien a sa beaute elle estoit pourtant avec autant de modestie en son habillement qu'elle en avoit dans l'humeur menaste estoit seule aupres d'elle lors qu'aglatidas et moy y fusmes car elle avoit voulu que j'y fusse de peur qu'amestris ne la grondast si elle aprenoit qu'elle luy eust conseille d'y aller sans 
 compagnie mais comme amestris scavoit bien que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passe entre eux ma presence n'eust rien change a cette entre-veue s'il ne s'y fust trouve que moy cependant seigneur elle se fit d'une maniere si extraordinaire a mon gre que l'en fus surpris car au lieu de ces grands tesmoignages de joye que l'on voit sur le visage de ceux qui s'aiment et qui apres de grands malheurs et une longue absence ont le plaisir de se revoir comme amestris vouloit cacher une partie de sa satisfaction a aglatidas elle luy parut d'abord si serieuse que toute la sienne disparut de ses yeux et son coeur se troubla de telle facon qu'il ne put qu'a peine luy dire quelques paroles de simple civilite ce qui l'embarrassoit le plus estoit qu'en entrant chez elle nous avions trouve une dame qui y venoit comme nous si bien qu'aglatidas ne scavoit quel compliment faire a amestris et amestris non plus ne scavoit pas trop bien que luy respondre de luy dire qu'il prenoit part a la perte qu'elle avoit faite elle estoit si petite qu'il n'y avoit point d'aparence de l'en consoler et la chose eust sans doute semble ridicule de luy dire aussi qu'il s'en resjouissoit elle s'en seroit offencee de ne luy rien dire du tout cela eust este hors de bien-seance ainsi aglatidas ne fut pas en une petite peine et je ne scay pas trop bien comment il se tira de ce premier compliment parce que durant qu'il le fit je me mis a parler a menaste pour luy dire qu'elle n'avoit pas este aussi adroite qu'elle nous l'avoit promis puis que cette dame estoit venue nous importuner en effet tant qu'elle y fut la conversation fut estrangement contrainte aglatidas espera toutefois que quand elle seroit sortie la froideur d'amestris 
 se dissiperoit mais apres que sa visite fut achevee et que nous fusmes en liberte voyant qu'elle demeuroit encore dans les mesmes termes et qu'il ne trouvoit point sur son visage je ne scay quel air ouvert et obligeant qu'il avoit espere d'y rencontrer madame luy dit-il lors qu'elle fut revenue de conduire cette personne qui venoit de sortir et qu'il se fut assis aupres d'elle est-il possible que vous ayez eu autrefois la bonte de me faire voir une douleur si obligeante dans vos yeux lors que je vous quittay et que vous me refusiez presentement la consolation de m'y faire voir aussi quelques sentimens de joye pour mon retour cette douleur que je vous monstray malgre moy reprit amestris en sous-riant me parut si criminelle lors que j'y pus songer avec quelque tranquillite que j'ay voulu reparer cette faute aujourd'huy dites plustost madame interrompit-il que vous avez voulu de dessein premedite en faire une contre l'amitie que vous me devez car enfin puis que vous me fistes l'honneur de me commander de n'aimer jamais rien que vous lors que je m'en separay je pense qu'il m'est permis de parler ainsi puis que je vous ay obei exactement ouy madame je vous ay aimee et je n'ay aime que vous et je vous ay si uniquement aimee que je n'ay pas mesme aime la gloire qu'autant qu'il la faloit aimer pour mourir sans vous faire honte si la fortune l'eust voulu car pour la vie je vous proteste qu'elle m'a este insuportable tant que je n'ay pas este aupres de vous cependant apres avoir souffert des maux infinis apres dis-je avoir senty toutes vos douleurs et toutes les miennes apres vous avoir conserve une amour violente sans espoir et avoir endure mille et mille 
 suplices seulement parce que je vous aime lors que vous me voyez revenir vous me faites voir une indifference dans vos yeux qui met mon ame a la gehenne et qui me donne lieu de craindre qu'elle ne soit dans vostre coeur ne croyez pas mes yeux aglatidas luy dit-elle s'ils vous disent que vous me soyez indifferent purs qu'il est vray que j'ay tousjours pour vous toute l'estime que je suis obligee d'avoir si vous eussiez dit toute l'affection reprit aglatidas au lieu de dire toute l'estime vous m'auriez rendu plus heureux mais cruelle personne je pense que vous pretendez ne me tenir point conte de tous mes services et de toutes mes souffrances et que vous voulez que je regarde vostre coeur comme une nouvelle conqueste que je dois faire aprenez moy du moins si c'est ainsi que vous voulez que j'en use car je vous advoue que je ne me suis point prepare a vous dire que je vous aime et que je n'ay songe qu'a vous demander si vous m'aimez encore mais si je me suis abuse je veux madame tout ce que vous voulez et pourveu que vous m'apreniez vostre volonte vous serez obeie avec beaucoup d'exactitude pendant qu'aglatidas parloit et qu'amestris l'escoutoit attentivement cette legere froideur qu'elle avoit affecte d'avoir par modestie se dissipa sans qu'elle s'en aperceust de sorte que les veritables sentimens de son coeur se faisant voir dans ses yeux aglatidas eut la satisfaction d'y remarquer cette agreable joye qu'il y desiroit amestris mesme connoissant parfaitement qu'aglatidas n'estoit point change recommenca d'avoir pour luy cette obligeante confiance qui fait toute la douceur de l'amour ils se dirent donc toutes leurs douleurs et toutes leurs inquietudes 
 depuis qu'ils ne s'estoient veus et cette conversation qui avoit commence par une petite querelle finit par un renouement d'amitie tres sincere comme il arriva du monde elle fut interrompue mais ce qu'il y eut d'admirable fut que tharpis estant venu chez amestris comme nous y estions encore il n'y eut pas este un quart d'heure qu'aglatidas connut qu'il estoit amoureux d'elle et en parla a menaste qui s'estonnant de ce prodige luy dit en raillant qu'il prist bien garde de n'en estre pas jaloux comme il l'avoit este de megabise mauvaise parente luy respondit-il pourquoy raillez-vous d'une chose qui a fait tout le suplice de ma vie c'est pour vous empescher d'y retomber luy dit-elle cependant nostre visite n'estant desja que trop longue je fis signe a aglatidas qu'il faloit sortir et nous sortismes en effet mais comme il en avoit une d'obligation a faire chez une de ses tantes il me laissa et fut s'acquiter de ce devoir pour son malheur il y trouva anatise ce qui le fascha si fort qu'il pensa sortir de la chambre toutesfois ayant desja este veu et devant beaucoup de respect a la personne qu'il alloit visiter et qui s'estoit desja levee pour le saluer il s'advanca et fit son compliment en des termes qui se sentoient un peu du desordre de son ame il salua pourtant anatise fort civilement mais avec tant de marques de confusion sur le visage qu'il n'osoit presques la regarder car outre qu'il se trouvoit un peu embarrasse de se voir si pres d'une personne qui pouvoit luy faire quelques reproches avecques raison il estoit encore dans l'apprehension qu'amestris si elle scavoit cette rencontre n'allast s'imaginer qu'il eust cherche a voir anatise de sorte que se resolvant 
 a faire sa visite fort courte il dit d'abord a la personne chez qui il estoit que cette visite ne se devoit pas conter que ce n'estoit que pour venir simplement scavoir de sa sante qu'il venoit la voir ce jour la et pour luy rendre ses premiers devoirs mais justement comme il achevoit ces paroles quelqu'un estant venu demander a parler a sa tante pour une affaire d'importance mon neveu luy dit elle vous n'estes pas si presse que vous ne me faciez bien la grace d'entretenir un quart d'heure cette belle personne dit-elle en luy monstrant anatise durant que j'entreray dans mon cabinet pour y achever une affaire que je ne puis remettre a une autre fois anatise qui fut ravie de cette occasion n'offrit point de s'en aller au contraire elle pria cette dame de ne se haster pas et d'achever a loisir toutes tes affaires aglatidas desespere de cette facheuse avanture et n'ayant toutesfois pas la force de faire une incivilite ouvertement voulut dire quelques mauvaises raisons ou pour obliger anatise a s'en aller ou pour s'en aller luy mesme mais la maistresse du logis sans y respondre le laissa avec anatise sans autre compagnie que celle d'une fille qui la servoit et qui estoit a l'autre coste de la chambre il vous est aise de juger seigneur combien aglatidas se trouva alors embarrasse aussi fut-il quelque temps sans parler non plus qu'anatise qui voulut voir ce qu'il luy diroit auparavant qu'elle luy parlast toutesfois aglatidas ayant creu qu'il luy seroit avantageux de n'irriter pas davantage l'esprit de cette fille par une incivile trop grande il se resolut de luy faire quelques excuses et de la preparer a ne trouver pas estrange s'il la fuyoit en tous lieux et s'il ne l'entretenoit 
 plus mais comme il fut un peu long a se determiner anatise enfin rompit le silence la premiere advouez la verite aglatidas luy dit-elle vous ne scaviez pas que je fusse icy quand vous y estes entre il eut certain luy respondit-il que si je l'eusse sceu j'aurois eu ce respect pour vous de ne vous forcer pas a voir un homme que raisonnablement vous devez hair quoy qu'a parler avecques verite il n'ait jamais eu dessein de vous outrager pour pouvoir bien juger de vostre crime luy repartit-elle il faudroit que vous eussiez la sincerite de me l'advouer tel qu'il est sans deguisement aucun car il est certain que je n'ay pas encore bien pu determiner dans mon esprit quels doivent estre les sentimens que je dois avoir pour vous parlez donc je vous en conjure luy dit-elle mais parlez sincerement quand vous vous attachastes a me voir plus qu'aucune autre et que par vos soins et par vostre assiduite vous me persuadastes que vous m'aimiez m'aimiez-vous effectivement ou n'estoit-ce qu'une feinte pour cacher l'amour que vous aviez tousjours pour amestris car il pourroit estre que vous l'auriez quittee en ce temps la pour moy et qu'en celuy-cy vous me quitteriez pour elle mais il pourroit estre aussi que vous auriez tousjours este a amestris bien que je ne comprenne pas par quelle raison vous luy auriez laisse espouser otane quoy qu'il en soit aprenez-moy la verite toute pure parce que selon cela je regleray mes sentimens pour vous aglatidas se trouvant fort embarrasse a respondre craignant qu'anatise ne cachast quelque malice sous cette curiosite fut un instant sans parler mais cette artificieuse fille le pressant tousjours davantage non non luy dit- elle n'essayez point de deguiser la verite il 
 faut que je scache si vous estes un inconstant ou un fourbe de peur que je ne vous fasse une injustice en vous haissant trop ou trop peu car je fais une notable difference entre ces deux especes de crimes que vous pouvez avoir commis aglatidas tousjours plus embarrasse a luy obeir creut pourtant qu'il y avoit moins de danger pour luy a luy dire la verite toute pure pour ce qui regardoit simplement ses sentimens madame luy dit-il donc puis que vous voulez que je vous parle sincerement je vous advoueray que je ne fus jamais inconstant et que j'ay tousjours aime amestris plus que moy mesme de grace adjousta-t'il voyant qu'anatise rougissoit de colere faites que cette verite ne vous irrite pas davantage contre moy car je suis asseure qu'elle n'a rien d'offencant pour vous et je m'assure mesme que vous l'advouerez si vous voulez vous donner la peine de m'entendre je ne pense pas qu'il vous soit si aise de faire ce que vous dites repliqua-t'elle puis qu'il est vray que si vous n'estiez qu'inconstant je croirois avoir beaucoup moins de sujet de me pleindre de vous que je n'en ay je ne vous aurois pourtant pas donne respondit-il une si grande marque d'estime que celle que vous avez receue de moy car enfin madame aimant amestris avec une passion demesuree et l'estimant plus que tout le reste de la terre croyant dis-je avoit sujet de me pleindre de sa rigueur et voulant me guerir s'il estoit possible d'une passion si mal reconnue je vous ay assez estimee pour vous croire capable de pouvoir effacer de mon coeur l'image d'amestris et pour croire encore que tout le monde se pourroit persuader que je vous aimois jugez madame si un homme amoureux 
 un homme dis-je qui croit la personne qu'il aime la plus accomplie de toute la terre peut donner une plus grande marque d'estime que celle que je vous ay rendue en cette occasion et je doute poursuivit-il si je vous en aurois autant donne en estant effectivement amoureux de vous qu'en feignant seulement de l'estre et en taschant comme j'ay fait de le devenir que si malgre tous mes efforts je n'ay pu passer de l'estime a l'amour ce n'est ny le deffaut de vostre beaute ny celuy de vostre esprit qui en est cause et c'est seulement que je ne me connoissois pas encore assez bien et que je ne scavois pas que rien ne pouvoit effacer de mon coeur les premiers sentimens qu'il avoit receus ainsi madame a parler raisonnablement j'outrageois plus amestris que vous lors que je m'attachois a vous servir puis que je taschois de disposer d'un coeur qui n'estoit plus en ma puissance et qui estoit absolument en la sienne advouez encore la verite reprit anatise vous cherchiez moins a avoir de l'amour pour moy qu'a donner de la jalousie a amestris et vous croiriez apres cela malgre toute la subtilite de vostre esprit que je ne me tiendray pas plus outragee de vous de scavoir que vous ne m'avez jamais aimee que s'il estoit vray que vous ne m'eussiez quittee que par inconstance ha aglatidas que vous vous estes trompe si vous l'avez creu il est des inconstants adjousta-t'elle dont le souvenir est cher et a qui on seroit bien aise de pardonner mais a un fourbe mais a un homme qui nous trompe il n'est point de vengeance si violente qui ne soit trop douce pour le punir si je vous avois proteste mille et mille fois interrompit aglatidas que je mourois d'amour pour vous et que vous 
 m'eussiez fait quelques faveurs considerables je pense que vous auriez raison de dire ce que vous dites mais madame je n'ay simplement fait que vous voir et vous entretenir plus qu'une autre et je ne doute pas mesme que si j'eusse eusse eu la hardiesse de vous parler d'amour vous ne m'eussiez mal traite ainsi n'estant point honteux a toutes les belles d'estre aimees je ne voy pas que je vous aye fait un si grand outrage d'avoir donne lieu de croire par quelques souspirs que j'ay poussez que je vous aimois du moins m'en avez vous fait un bien sensible repartit-elle en donnant lieu de penser que vous ne m'avez jamais aimee quoy qu'il en soit aglatidas je m'en vangeray et je m'en vangeray sur amestris afin de m'en vanger mieux sur vous mesme et comme vous avez a ce que vous dites essaye de m aimer je veux essayer de vous hair et si je ne me trompe je reussiray mieux dans mon dessein que vous n'avez fait dans le vostre car j'y voy desja une grande disposition preparez-vous donc a estre puny de vostre crime et mesme par amestris qui ne vous donnera peut estre guere moins de jalousie qu'a otane car enfin aglatidas vous n'estes pas seul qui avez des yeux d'autres la trouvent belle aussi bien que vous et apres le choix qu'elle avoit fait d'otrane je tiens peu d'amans en seurete dans son coeur quelques honnestes gens qu'ils puissent estre cependant puis que vous me parlez sincerement je veux vous dire aussi avec la mesme sincerite que sans attendre davantage je vous hais desja plus que vous n'aimiez amestris et que je ne seray jamais satisfaite que je ne vous voye tous deux malheureux je n'esclateray pourtant pas devant le monde adjousta-t'elle et je me vangeray 
 d'une maniere plus adroite et plus fine vous en ferez comme il vous plaira respondit froidement aglatidas car comme j'ay beaucoup de respect pour toutes les dames en general et que j'ay eu beaucoup d'estime pour vous en particulier je seray effectivement si respectueux que je n'expliqueray pas mesme vostre haine ny vostre colere a mon advantage et si je respons aux injures que vous m'avez dites ce sera par des complimens comme anatise alloit encore luy repartir la tante d'aglatidas revint de sorte que faisant fort l'empresse il prit conge d'elle et laissa anatise si irritee contre luy que l'on ne peut pas l'estre davantage mais ce qu'il y eut encore de facheux a cette visite fut que tharpis entra dans la chambre un moment auparavant que la tante d'aglatidas sortist de son cabinet si bien qu'il put voir la conversation particuliere qu'il avoit avec anatise et il remarqua aisement l'emotion qui paroissoit sur le visage de cette fille de sorte qu'aglatidas craignant que cette importune rencontre ne luy nuisist encore aupres d'amestris fut attendre menaste chez elle afin de luy raconter ce qui luy estoit arrive et en effet sa prevoyance ne luy fut pas inutile car tharpis fit si bien qu'il trouva moyen de faire dire le lendemain chez amestris qu'aglatidas et anatise avoient eu une grande conversation ensemble le jour auparavant chez la tante d'aglatidas ce qui tesmoignoit encore plus que cette rencontre estoit concertee mais comme amestris la scavoit desja cet artifice ne reussit pas a celuy qui s'en servit et cette entre-veue ne brouilla point amestris et aglatidas cependant artemon et tharpis n'etoient pas en une petite inquietude de remarquer 
 qu'ils n'estoient pas mal ensemble et comme artemon ne s'estoit point declare quoy qu'il fust aise de s'apercevoir qu'il estoit amoureux d'amestris il creut avoir trouve une assez bonne voye de nuire a aglatidas de sorte que se resolvant de ne parler pas encore comme amant il forma le dessein de destruire son plus redoutable rival en n'agissant en aparence que comme amy d'amestris et en effet si elle ne se fust pas desja aperceue a cent choses qu'il estoit amoureux d'elle son dessein eust pu reussir car il le conduisit fort adroitement comme je m'en vay vous le dire quelque temps apres qu'aglatidas fut arrive et qu'il eut fait plusieurs visites a amestris ou il estoit aise de voir qu'il l'aimoit tousjours et qu'il n'en estoit pas hai artemon envoya demander un matin audience a cette belle personne qui la luy accorda car elle luy avoit beaucoup d'obligation d'avoir tousjours porte ses interests contre otane comme il fut aupres d'elle et en liberte de l'entretenir en particulier madame luy dit-il je ne scay si mon zele sera bien receu mais je scay bien toujours que si vous pouviez voir mon coeur vous advoueriez que je suis oblige de faire ce que je fais puis qu'il est certain que je suis persuade que je le dois artemon luy respondit-elle j'ay tant receu de marques de vostre amitie et vous m'avez rendu tant de bons offices qu'il ne seroit pas aise que je m'imaginasse que vous me deussiez dire quelque chose que je ne deusse pas bien recevoir c'est pourquoy parlez je vous en conjure madame luy repliqua-t'il en changeant de couleur car il m'a raconte de pus cette conversation fort exactement comme je vous le diray dans la suite de mon discours je scay bien que la 
 jalousie d'otane a tousjours este mal fondee et que vostre vertu est si grande qu'elle ne peut estre bleflee par la calomnie mais ayant tousjours remarque que vous aimez la gloire avec une passion violente et que non seulement vous voulez estre vertueuse mais que vous la voulez paroistre aux yeux mesme de vos ennemis j'ay creu que je devois vous supplier de faire quelque reflexion sur toutes les choses qu'otane a dites dans le monde de l'intelligence d'aglatidas et de vous ce n'est pas encore une fois madame que je ne scache bien que son injustice estoit assez connue toutesfois apres tout il me semble qu'aglatidas ayant effectivement fait donner ce gouvernement qui a fourny de pretexte a la derniere fureur d'otane contre vous vous osteriez peut-estre un assez grand sujet de mefdire a celles qui portent envie a vostre beaute et a vostre merite si vous voyiez un peu moins aglatidas ce n'est pas madame adjousta-t'il que nous ayons jamais rien eu a demesler ensemble et vous scaucz bien vous mesme que vous m'avez ouy dire beaucoup de bien de luy en diverses occasions c'est pourquoy je vous suplie tres-humblement de croire que je ne parle comme je fais que par la seule passion que j'ay pour vostre service je vous en suis bien obligee luy respondit amestris qui comprit parfaitement par quel motif il parloit de cette sorte et je vous assure artemon que je prens ce que vous me dites comme je le dois prendre je vous diray neantmoins avec la mesme liberte que je vous ay toujours parle de mes malheurs que je ne crois pas estre obligee de ressusciter la jalousie d'otane apres sa mort car si cela n'estoit pas comme je le pense il ne faudroit pas seulement me priver de la 
 veue et de la conversation d'aglatidas mais de celle de tout le monde en general et de la votre en particulier puis que vous m'avez dit vous mesme que vous aviez eu beaucoup de part aux chagrins et aux inquietudes d'otane il est vray dit artemon mais toute la ville a fait plus de bruit d'aglatidas que de tous les autres qui luy ont donne de la jalousie ce n'est pas luy dit-il que je voulusse vous conseiller de ne le voir plus absolument mais si seulement durant quelque temps vous le voyiez un peu moins je pense que vous eviteriez beaucoup de discours peu agreables qu'anatise fera peut-estre contre vous au contraire luy dit amestris cela paroistroit une mauvaise finesse qui feroit penser beaucoup de choses a mon prejudice c'est pourquoy j'aime mieux ne cacher point mes sentimens car comme graces aux dieux je n'en ay point de criminels il m'est avantageux que tout le monde les scache du moins madame luy dit il me ferez vous bien la grace de ne me vouloir pas de mal de la liberte que j'ay prise je vous le promets luy respondit-elle mais artemon poursuivit amestris en riant vous me dites cela avec tant de chagrin que j'ay peur que vous ne me veuilliez mal a moy mesme de ce que je ne suy pas vostre conseil il est vray madame que j'aurois este bien aise que vous l'eussiez suivy repliqua-t'il et mesme par plus d'une raison mais je voy bien que vous n'estes pas en estat de le suivre je l'advoue luy dit-elle car j'ay vescu si long temps en contrainte que je veux jouir de la liberte autant que la bien-seance me le permettra mais madame luy dit artemon vous souvient il du temps que vous me disiez que quand vous aviez veu le monde vous l'aviez veu en contraignant 
 vostre inclination disiez vous vray en ce temps la madame ou bien est-ce que vous avez change d'humeur mais vous artemon luy dit-elle qui disiez tant a otane qu'une personne de mon age et de ma condition devoit voir beaucoup de monde disiez vous ce que vous pensiez alors ou ne le dites vous point aujourd'huy vous qui me proposez de bannir de chez moy la premiere personne que j'ay connue a ecbatane madame luy dit-il tout d'un coup emporte par sa passion pour vous parler sincerement je n'ay voulu vous proposer de voir un peu moins aglatidas qu'afin de descouvrir quels estoient vos sentimens pour luy et quels devoient estre les miens pour vous je ne voy pas luy dit amestris en prenant un visage fort serieux quel raport il peut y avoir entre toutes ces choses vous le verrez aisement luy respondit-il si vous voulez vous donner la peine de considerer que l'on ne vous peut voir sans vous aimer un peu trop et sans desirer pour soy mesme un bien que l'en craint que vous ne donniez a autruy je confesse luy dit amestris que vostre discours me surprend et que je n'eusse jamais creu devoir avoir sujet de me pleindre de vous ny que vous eussiez deu commencer de me donner quelques marques d'affection par un sentiment de jalousie mais artemon pour vous temoigner que je n'ay pas perdu le souvenir des obligations que je vous ay je veux vous conseiller a mon tour et vous dire avec sincerite que vous seriez le plus mal heureux de tous les hommes si vous vous mettiez dans la fantaisie de me persuader que vous avez de l'amour pour moy contentez-vous je vous prie que je croye que vous avez beaucoup d'amitie et soyez assure que si vous en demeurez 
 dans ces termes la j'en auray aussi beaucoup pour vous mais si au contraire apres la declaration ingenue que je vous fais aujourd'huy que vous m'aimeriez inutilement si vous m'aimiez d'une autre sorte vous alliez vous obstiner a me persecuter je vous persecuterois aussi et je ne vous donnerois pas peu de peine mais madame luy dit-il advouez moy du moins qu'aglatidas est sans doute ce qui fait l'impossibilite absolue de pouvoir toucher vostre coeur a ceux qui auroient la hardiesse de l'entreprendre quand vous ne serez plus que mon amy luy dit-elle en sous-riant je vous promets de vous descouvrir le fond de mon coeur ha madame s'escria-t'il c'est un honneur dont je ne jouiray donc jamais car je ne croy pas possible de vous aimer d'une autre sorte que je vous aime mais quand otane vivoit luy dit-elle vous n'estiez ny inquiet ny jaloux j'estois la mesme personne que je suis et vous me voyiez comme vous faites est-ce que vous ne m'aimiez point en ce temps la je vous aimois sans doute luy dit-il mais je ne pensois pas vous aimer et j'apellois estime amitie et compassion ce qui estoit pourtant deja une passion tres violente pour moy dit amestris en sous-riant de nouveau je ne voy pas qui vous aura pu faire descouvrir que vostre amitie n'estoit pas amitie et que vostre estime estoit accompagnee d'amour le retour d'aglatidas reprit-il est ce qui m'en a fait apercevoir je vous entens bien artemon luy dit-elle vous avez senty de la jalousie devant que de scavoir que vous fussiez amoureux croyez que vous ne pouviez dire rien de plus propre a vous rendre redoutable a amestris je scay bien madame reprit-il que c'est estre en effet digne parent d'otane que de vous 
 parler de cette sorte mais c'est pour vous faire voir ma sincerite que je le fais et pour vous mieux faire connoistre mon malheur vous seriez mieux adjousta-t'elle de me faire paroistre vostre sagesse en redevenant de mes amis comme vous en avez este car par cette voye vous conserveriez mon estime et mon amitie et par l'autre vous me forcerez a vous hair et a fuir vostre rencontre voila donc seigneur comment le panure artemon qui estoit alle voir amestris croyant l'obliger finement a bannir aglatidas pensa estre banny luy mesme il luy dit pourtant apres tant de choses obligeantes et luy protesta si solemnellement qu'il ne luy diroit plus rien qui la peust fascher qu'il ne le fut point et qu'il eut permission de la voir encore chez elle mais non pas jamais en particulier cependant anatise qui vouloit se vanger d'aglatidas lia une amitie fort estroite avec tharpis et entra en une confidence si grande avecques luy que je crois qu'ils se disoient leurs plus secretes pensees ils tinrent donc plusieurs conseils pour adviser a ce qu'ils avoient a faite et cette malicieuse fille le forca de ne parler point encore ouvertement de sa passion a amestris de peur qu'elle ne le mal-traitast et ne le bannist car comme il couroit bruit que ciaxare devoit bien-tost arriver a ecbatane et que l'on disoit que megabise y pourroit aussi revenir elle croyoit que quand cela seroit trois rivaux embarrasseroient fort aglatidas et que pourveu qu'ils eussent tous la liberte de se trouver chez amestris en ce temps la il seroit difficile qu'il n'arrivast quelque brouillerie entr'eux qui pourroit peut-estre encore l'exiler elle conseilla donc seulement a tharpis afin d'avoir va espion fidelle 
 d'estre eternellement chez amestris sans luy parler jamais de rien qui le pust faire mal-traiter ny luy donner pretexte de le bannir de chez elle et pour colorer la chose aupres de tharpis elle luy disoit qu'on luy avoit escrit en secret de l'armee qu'aussi tost que ciaxare seroit arrive a ecbatane vous rapelleriez aglatidas si bien qu'elle luy faisoit voir qu'il luy seroit bien plus advantageux d'attendre a se declarer pendant son absence luy disant en suitte que toute l'importance de la chose estoit d'empescher autant qu'on le pourroit qu'amestris et aglatidas n'eussent de longues conversations particulieres ensemble durant le sejour qu'il seroit a ecbatane de sorte que tharpis devint si assidu chez amestris qu'il estoit impossible d'y aller sans l'y voir aglatidas voulut a diverses fois chercher a le quereller mais amestris le luy deffendit absolument car encore qu'il l'importunast fort elle ne vouloit pourtant point qu'on le querellast sans autre raison que celle de ses facheuses visites elle n'osoit pas aussi luy faire dire qu'elle n'y estoit point et laisser entrer d'autre monde si bien que pour avoir le plaisir de voir aglatidas il faloit qu'elle eust l'incommodite de voir tharpis ce n'est pas qu'il ne soit assez agreable mais c'est qu'il nous contraignoit tellement amestris menaste aglatidas et moy que quand il arrivoit qu'il n'y avoit que luy avecques nous nous ne scavions dequoy parler tout le monde se taisoit afin qu'il s'ennuyait mais cela ne servoit a rien car quoy que l'on pust dire ou ne dire pas il estoit tousjours la et ne s'en alloit qu'avecques les autres et mesme apres les autres ainsi ce n'estoit plus que quelques fois chez menaste qu'aglatidas pouvoit 
 parler un moment en particulier a amestris encore estoit-ce rarement qu'il se rencontroit qu'il n'y eust personne que nous aglatidas avoit pourtant une telle certitude d'estre aime d'amestris quoy qu'elle ne luy en donnast que de simples assurances qu'il n'estoit malheureux que parce qu'elle ne vouloit pas encore l'espouser luy semblant qu'il y avoit trop peu de temps qu'otane estoit mort pour pouvoir avec bien-seance se remarier si tost les choses estoient donc en ces termes lors que ciaxare arriva a ecbatane ou megabise comme vous le scavez le suivit mais ce qu'il y eut d'admirable fut que cet homme qui avoit creu que le temps l'absence et la raison l'avoient guery de la passion qu'il avoit pour amestris avoit commence d'en redevenir amoureux des qu'il avoit apris la nouvelle de la mort d'otane et qu'il avoit preveu que peut-estre aglatidas pourroit-il estre heureux mais lors qu'il arriva a ecbatane et qu'il sceut en effet qu'il ne s'estoit pas trompe en ses conjectures et qu'aglatidas n'estoit pas mal aupres d'amestris il y eut un trouble si grand en son coeur a ce qu'il a dit a plusieurs de tes amis qu'il ne put discerner si la haine qu'il avoit pour son rival avoit reveille l'amour qu'il avoit eue pour amestris ou si l'amour qu'il avoit encore pour amestris avoit renouvelle la haine qu'il avoit eue pour son rival quoy qu'il en soit ces deux passions opposees reprirent de nouvelles forces dans son coeur de sorte qu'en un mesme jour il aima et hait avec exces et fut presques egalement tourmente de toutes ces deux passions car s'il n'osoit tesmoigner a amestris qu'il l'aimoit encore parce qu'il luy avoit promis de ne luy parler jamais de son amour il n'osoit 
 non plus faire paroistre a aglatidas qu'il le haissoit plus qu'a l'ordinaire a cause de ciaxare et de vous ainsi il souffroit des maux incroyables mais enfin l'amour estant la plus sorte dans son coeur il creut apres y avoir bien pense que quand on ne desobeissoit a une personne que l'on aimoit qu'en luy disant que l'on estoit tousjours amoureux d'elle ce n'estoit pas un crime irremissible si bien qu'il se resolut de le commettre et d'aller voir amestris cette visite la surprit et l'affligea car elle s'imagina bien que puis que megabise commencoit de manquer a la promesse qu'il luy avoit faite autrefois de ne la voir plus il y manqueroit d'un bout a l'autre et quoy qu'a parler raisonnablement on pust dire qu'il n'avoit este que la cause innocente de la jalousie d'aglatidas neantmoins comme apres tout amestris n'eust jamais espouse otane si megabise ne luy eust pas parle dans ce jardin ou aglatidas en devint jaloux elle ne pouvoit s'empescher de luy en vouloir mal de sorte que par cette raison et par plusieurs autres elle le receut assez froidement n'osant pas toutesfois luy faire reproche ouvertement de ce qu'il manquoit a sa parole a cause que tharpis y estoit qui depuis que megabise fut a ecbatane ne rendit gueres moins de bons offices a aglatidas qu'a anatise par son assiduite qui estoit un obstacle eternel a megabise ce qu'il y eut de rare en cette rencontre fut qu'amestris estant ravie qu'il y eust tousjours quelqu'un qui le pust empescher de luy parler en particulier pria un jour aglatidas en riant de n'estre pas jaloux si elle traictoit un peu mieux le pauvre tharpis afin qu'il ne se lassast pas de cette assiduite aupres d'elle tant que megabise seroit a la 
 cour anatise qui est fine et malicieuse eust bien voulu que tharpis n'eust este chez amestris que lors qu'aglatidas y estoit et qu'il n'eust pas empesche megabise et artemon de luy parler car elle ne se soucioit pas qui osteroit le coeur d'amestris a aglatidas pourveu qu'il le perdist de sorte qu'afin de luy nuire presques tousjours il falut qu'elle endurast qu'il luy servist quelquesfois n'osant pas dire ses veritables sentimens a tharpis mais seigneur aglatidas fut si respectueux envers amestris que quoy que les visites de megabise luy donnassent une douleur bien sensible il se resolut de ne luy en parler jamais neantmoins quoy qu'il pust faire ses yeux trahirent le secret de son coeur et luy descouvrirent une partie de l'inquietude qu'il en avoit mais comme elle s'estoit resolue de vivre avecques luy avec une confiance entiere elle luy en fit un jour la guerre chez menaste d'une maniere si obligeante qu'elle adoucit du moins le mal qu'il souffroit si elle ne le guerit pas cependant megabise aporta tant de soing a chercher les occasions de luy parler en particulier qu'il en inventa une dont je pense que personne ne s'est jamais advise que luy qui fut de suborner le portier d'amestris par une liberalite fort considerable quand il luy eut donc promis de faire ce qu'il voudroit il choisit un jour qu'il sceut que menaste ne pouvoit estre chez amestris et advertissant ce portier il l'obligea a dire ce jour la a tous ceux qui demanderoient sa maistresse qu'elle n'y estoit pas excepte a luy de sorte que cet homme luy obeissant et megabise renvoyant ses gens des qu'il fut entre chez amestris de peur que ceux qui y viendroient ne connussent qu'elle estoit 
 chez elle il monta a sa chambre et la trouva sans autre compagnie que celle de ses femmes d'abord qu'elle le vit elle en fut surprise neantmoins s'imaginant qu'il viendroit bien tost du monde et que du moins tharpis ne luy manqueroit pas et ne seroit pas long temps a la delivrer de la persecution de megabise elle se resolut pour gagner ce peu de temps qu'elle croyoit devoir estre fort court de parler presques tousjours afin d'oster a megabise le moyen de luy rien dire qui l'importunast elle creut mesme qu'il faloit agir comme si elle eust perdu la memoire de toutes les choses passees et qu'elle ne se fust point du tout souvenue qu'il avoit este amoureux d'elle si bien que des qu'il fut assis prenant la parole et croyant ne pouvoir trouver un plus ample sujet pour faire une longue conversation que de luy parler de vous puis que nous sommes en liberte luy dit elle dites moy un peu je vous prie s'il est vray que cyrus soit effectivement tel que la renommee me l'a depeint je ne vous demande pas poursuivit elle que vous me faciez le recit de toutes ses conquestes mais je veux que vous me disiez sans deguisement s'il est vray qu'il possede toutes les vertus et qu'il n'ait pas un defaut car comme je n'estois pas a ecbatane lors qu'il y passa je ne le vy point et je voudrois bien scavoir si tous ceux a qui j'en entens parler ne le flatent pas ce prince est si accomply en toutes choses repliqua megabise qu'on ne le scauroit flater non plus que vostre beaute quelques louanges qu'on luy donne mais madame luy dit-il si aglatidas ne vous l'a pas depeint tel qu'il est il n'est pas assez reconnoissant des graces qu'on luy fait et vous devez craindre ce me 
 semble qu'il n'abuse tout de mesme de celles qu'il recoit de vous aglatidas reprit elle en rougissant m'en a parle avec des eloges si excessifs que c'est pour cela que je vous en demande des nouvelles ne pouvant pas croire qu'il soit possible qu'il ne soit pas un peu preoccupe et qu'un seul prince ait toutes les vertus de tous les hommes ensemble c'est pourquoy poursuivit elle malicieusement quand je serois de condition et d'humeur a faire des graces a aglatidas je ne devrois pas craindre par cette raison qu'il fust ingrat mais megabise adjousta t'elle il y a si loing de la fortune de cyrus a la mienne que nous ne devons pas entrer en comparaison ensemble pour quoy que ce soit de sorte que sans parler de moy parlons seulement de luy je vous en conjure j'en parle tousjours avec plaisir luy dit il mais pour aujourd'huy madame vous m'en dispenserez s'il vous plaist et vous souffrirez que j'employe les momens que j'ay a estre seul aupres de vous a vous demander pardon si je ne puis demeurer dans les termes que vous m'avez autresfois prescrits j'ay mesme creu madame adjousta t'il que puis que vous avez bien souffert que je vous visse vous pourriez encore endurer que je vous parlasse et quelque froideur que j'aye remarquee dans vos yeux je n'ay pas laisse de former le dessein de vous assurer que la flame qu'ils ont autrefois allumee dans mon coeur y est plus vive qu'elle n'a jamais este amestris voyant qu'elle ne pouvoit plus esviter de parler de ce qu'elle avoit tant apprehende et voyant que c'estoit en vain qu'elle tournoit la teste du coste de la porte de sa chambre pour voir s'il ne venoit personne a son secours se resolut du moins de respondre precisement et 
 promptement de peur qu'il ne vinst quelqu'un auparavant qu'elle eust respondu car elle ne pouvoit pas comprendre qu'il ne deust venir personne de sorte qu'arrestant megabise tout court je voy bien luy dit-elle que l'usage des vertus demande mesme de la prudence et qu'il est quelquesfois a propos de ne faire pas paroistre toute sa bonte car en fin megabise celle que j'ay eue pour vous de faire semblant d'avoir oublie que je vous avois prie de ne me voir plus et que vous me l'aviez promis est cause aujourd'huy que vous me parlez comme vous faites aprenez toutesfois que comme je ne vous avois deffendu de me voir que pour vous empescher de m'entretenir d'une passion ou je ne pouvois respondre j'avois creu que cette passion n'estant plus dans vostre ame vous pouviez encore estre de mes amis mais puis que vous voulez me persuader qu'elle y est tousjours demeurons donc s'il vous plaist dans les termes dont nous estions convenus j'advoue madame reprit-il en sous-riant que je promis ce que vous dites a la belle amestris fille d'artambare qui avoit dispose de son coeur en faveur d'aglatidas mais je n'ay rien promis ny a la femme ny a la veusve d'otane qui estant maistresse absolue de ses volontez doit aujourd'huy faire des loix plus equitables que celle-la si elle veut qu'on leur puisse obeir cette amestris dont vous parlez dit-elle en changeant de condition n'a point change de sentimens pour vous plust aux dieux du moins repliqua-t'il qu'elle en eust change pour aglatidas et qu'il ne fust pas seul heureux entre tant de miserables quoy qu'il en soit repliqua-t'elle je pretens estre obeie et puis que vous n'avez pu me voir 
 sans me deplaire vous ne me verrez plus jamais ou si je ne puis absolument l'esviter vous ne me verrez qu'en chagrin et qu'en colere mais madame luy dit-il est il possible que vous ayez pu vous refondre a espouser otane et a quiter aglatidas pour lequel seul vous me bannissiez et que vous ne veuilliez pas seulement escouter aujourd'huy les pleintes d'un malheureux que vous eustes la bonte de flater de quelques douces paroles en le bannissant vous luy dites qu'il pouvoit pretendre a vostre estime et a vostre amitie et que si vous n'eussiez pas este engagee par les commandemens d'un pere et par vostre inclination a preferer aglatidas a tout le reste du monde il n'auroit pas este mesprise depuis ce que je dis madame aglatidas a paru avoir rompu vos chaines il a porte celles d'anatise devant tout le monde et vous avez pu espouser otane dites moy de grace apres cela si je n'ay pas quelque droit de vous demander une place dans vostre esprit qu'otane a occupee indignement s'il est vray qu'il l'ait occupee et dont aglatidas s'est assurement rendu indigne par son inconstance de plus madame quand mesme j'imaginerois qu'il n'auroit pas este effectivement amoureux d'anatise et qu'il auroit eu ordre de vous de feindre de l'estre je soutiendrois encore qu'il ne vous auroit pas assez aimee puis qu'il l'auroit pu faire du moins scay-je bien que je ne pourrois pas vous obeir si vous me faisiez un semblable commandement obeissez seulement repliqua t'elle a celuy que je vous fais de ne me parler plus de vostre pretendue passion et de ne me visiter mesme plus et je ne vous en feray pas de plus difficiles si je ne vous avois point veu changer de sentimens reprit il je vous 
 obeirois sans doute comme je vous obeis autrefois mais apres avoir veu qu'otane a este choisi par vous au prejudice de tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en medie il n'est pas possible madame que je perde tout a fait l'esperance quelque rigoureuse que vous me soyez comme je la perdis quand je vous obeis si ponctuellement car enfin je puis dire sans vanite qu'il n'y a pas si loing de moy a aglatidas que d'aglatidas a otane amestris entendant parler megabise de cette sorte et son discours luy remettant dans l'esprit le souvenir de tous tes malheurs dont il avois este cause elle souffroit une peine effrange et ne pouvant assez s'estonner de ce qu'il ne venoit personne elle ne pouvoit toujours s'empescher de tourner la teste du coste de la porte de sa chambre an moindre bruit que tes femmes faisoient mais elle eut beau regarder elle regarda inutilement de sorte que megabise quoy qu'elle pull luy dire se quoy mesme qu'elle peust faire passa la plus grande partie de l'apres-disnee aupres d'elle cependant pour respondre a la derniere chose qu'il luy avoit dite elle luy dit en general que ton mariage avec otane droit un secret que personne n'avoit jamais pu penetrer et qu'elle ne diroit jamais ne pouvant luy en descouvrir autre chose sinon qu'il y avoit beaucoup contribue moy madame s'escria t'il fort estonne ouy vous luy repliqua-t'elle c'est pourquoy vous regardant aujourd'huy comme la cause de tous les malheurs de ma vie jugez si je puis escouter ce que vous me voulez dire je comprens si peu le crime dont vous m'accusez luy dit-il que je ne m'en scaurois justifier quoy qu'il en toit respondit amestris vous ne changerez jamais mon coeur c'est pourquoy 
 s'il est possible changez le vostre et soyez assure que voicy la derniere fois de toute vostre vie que vous me parlerez en particulier megabise voulut encore luy respondre mais elle se leva ennuyee de voir que personne ne venoit a son secours ordonnant que l'on preparast son chariot disant qu'elle vouloit aller chez menaste vous voyez luy dit-elle apres avoir fait ce commandement combien il est dangereux de monstrer mauvais exemple car si vous n'aviez pas perdu le respect que vous me devez je ne perdrois pas sans doute la civilite que je vous dois apres cela sans ecouter sa response elle prit son voile et s'aprochant d'un miroir pour le mettre elle contraignit megabise de sortir il falut toutesfois qu'elle souffrist qu'il la mist dans son chariot mais comme le portier suborne l'entendit descendre il se cacha afin d'avoir un pretexte a luy donner quand elle reviendroit en cas qu'elle sceust que plus de la moitie de la ville estoit venue ce jour la pour la voir et il le fit avec intention de luy dire a son retour si elle luy en parloir qu'il avoit creu qu'elle estoit sortie a pied par la porte de son jardin et de luy dire aussi qu'une partie de ceux qui l'avoient demandee estoient venus depuis qu'elle estoit sortie pour aller chez menaste cependant aglatidas ne passa pas ce jour la sans inquietude car vous scaurez seigneur que nous fusmes cette apres-disnee la de fort bonne heure chez amestris ou le portier suborne nous dit qu'elle n'y estoit pas et comme nous voyions son chariot dans la cour nous luy demandasmes s'il ne scavoit point si quelqu'une de ses amies l'estoient venue prendre ou si elle estoit sortie a pied etil nous respondit qu'elle estoit sortie par la porte de son jardin nous 
 cherchasmes alors a imaginer chez qui elle pouvoit estre dans son voisinage et nous y fusmes mais ce fut inutilement apres avoir fait deux ou trois visites fort courtes nous retournasmes encore chez amestris demander si elle n'estoit point revenue mais ce portier nous dit que non or comme aglatidas avoit a luy rendre conte d'un office qu'elle avoit desire qu'il rendist a une de les amies aupres de ciaxare il mouroit d'envie de la rencontrer afin de luy faire voir qu'il luy avoit obei promptement de sorte que nous fusmes la chercher par tous les lieux ou nous croyions la pouvoir trouver nous ne nous contentasmes pas d'avoir este nous mesmes en divers endroits nous r'envoyasmes encore scavoir seulement aux portes des maisons ou elle avoit accoustume d'aller si elle y estoit et pour le pouvoir faire avec bien-seance nous y envoyions au nom de menaste chez qui nous scavions bien qu'elle n'estoit pas car c'estoit une des premieres maisons ou nous avions este durant que nous allions ainsi de quartier en quartier de rue en rue et de porte en porte dans toutes ces sept villes qui composent celle d'ecbatane nous trouvasmes tharpis et artemon separement diverses fois qui la cherchoient aussi bien que nous et nous fismes tant de tours que nous rencontrasmes assurement une grande partie de tout ce qu'il y avoit alors de gens de qualite a la cour mais parmy tout cela nous ne vismes point megabise de sorte que raillant avec aglatidas du moins luy dis-je en riant la fortune en vous privant aujourd'huy de la veue de vostre maistresse vous a delivre de celle de votre rival car nous ne l'avons point rencontre aglatidas rougit de ce que je luy disois neantmoins 
 riant aussi bien que moy si une pareille chose dit-il me fust arrivee autrefois j'en aurois este bien en peine et je n'aurois pas doute que megabise n'eust este avec amestris mais enfin seigneur apres avoir este plus d'une fois par tous les quartiers d'ecbatane nous resolusmes de repasser encore chez elle et si elle n'y estoit pas d'aller du moins nous pleindre de nostre malheur chez menaste mais un moment apres que l'on nous eut dit tout de nouveau qu'amestris n'estoit pas encore revenue nous estant arrestez a dix ou douze pas de la pour envoyer a une maison que nous avions oubliee nous vismes sortir amestris de chez elle dans son chariot et un instant apres megabise a pied sans pas un de ses gens aveques luy qui traversant seulement la rue fut faire une visite a une maison qui estoit devant celle d'amestris je vous laisse a penser ce que cette veue fit dans le coeur d'aglatidas d'abord il me regarda et puis retournant la teste avec precipitation pour voir quel chemin prenoit megabise et quelle route prenoit amestris il ne les vit plus ny l'un ny l'autre parce que le chariot avoit tourne a une rue qui estoit fort proche de la et que megabise estoit entre comme je l'ay dit dans la maison d'un de ses amis et certes il fut advantageux qu'il ne le vist plus car dans les sentimens ou il estoit je pense que sans s'eclaircir davantage de la chose il l'auroit querelle a l'heure mesme mais ne le voyant plus il fut contraint de differer son ressentiment et bien me dit-il en se tournant vers moy que dites vous de ce que vous venez de voir cela est sans doute fort embarrassant luy dis-je neantmoins apres ce qui vous est arrive une autre fois je ne vous conseille pas de juger sur 
 des aparences quoy me dit-il vous voulez que le puisse douter de mon malheur lors que je voy que l'on me refuse la porte chez amestris que l'on dit a tout le monde qu'elle n'y est pas et que pendant cela megabise est seul avec elle et comment artabane voudriez-vous que je pusse expliquer la chose a mon avantage mais quand vous vistes megabise luy repliquay je sur le bord de la fontaine de gazon avec amestris que de vos propres yeux vous luy vistes baiser deux fois la main de cette belle personne ne pensiez-vous pas avoir raison et cependant l'evenement vous a fait connoistre que vous aviez tort et qu'amestis estoit tres innocente et tres fidelle je l'advoue dit-il mais ce que je viens de voir est bien encore plus considerable et plus incomprehensible car enfin artabane qu'imaginez-vous je ne scay pas trop bien qu'imaginer luy respondis-je toutefois je vous conseille de voir amestris et de vous en eclaircir avec elle d'abord aglatidas ne s'y pouvoit resoudre et tous ses sentimens alloient a se vanger de megabise mais je le pressay si fort que jugeant qu'amestris estoit allee chez menaste veu le chemin que son chariot avoit pris je le forcay d'y aller aussi et nous y fusmes en effet mais de mi vie je n'a y veu un si grand changement que celuy qui estoit alors sur le visage d'aglatidas en entrant dans la chambre de menaste ou il y avoit beaucoup de monde il ne regarda presques point celle a qui il devoit le premier falut et cherchant des yeux amestris il la vit si resveuse et si interdite qu'il prit encore cela pour une marque de son crime madame luy dit-il tout haut en s'approchant d'elle il n'a pas tenu a moy que le n'aye eu l'honneur de vous voir chez vous 
 aujourd'huy car j'y ay este trois fois apres disner ce n'a pas aussi este ma faute poursuivit tharpis qui estoit assis aupres d'elle si je n'ay eu le mesme honneur car j'y ay este autant de fois qu'aglatidas ce n'est pas pour vous accabler adjousta artemon que je vous dis que j'y ay aussi este deux fois mais seulement pour vous aprendre que je ne manque pas a mon devoir pour moy interrompit menaste je ne scay pas ce qu'amestris a fait aujourd'huy car tous ceux qui me sont venus voir m'ont dit qu'ils ont este chez elle et par toute la ville sans la pouvoir trouver en nulle part plusieurs autres personnes qui estoient la ayant encore dit la mesme chose amestris en estoit si estonnee qu'elle ne respondoit point cherchant en elle mesme comment il pouvoit estre que n'ayant point sorty tant de monde eust este chez elle et que personne ne l'eust veue menaste s'ennuyant de son silence et ne pouvant pas soupconner qu'il y eust de mistere cache a cette avanture pressant amestris de respondre mais encore luy dit-elle apprenez nous ce que vous avez fait si vous ne voulez poursuivit-elle en abaissant la voix que je croye que l'ombre d'otane vous a paru pour vous ordonner de vivre un jour en retraite afin d'appaiser ses manes irritez en verite respondit tout haut amestris je suis si surprise de ce que j'entens que je ne puis pas le comprendre car enfin je n'ay point sorty d'aujourd'huy que pour venir icy et megabise poursuivit-elle en rougissant sans s'en pouvoir empescher a passe toute l'apres-disnee avecques moy aglatidas croyant qu'elle ne disoit la chose que parce qu'elle avoit peut-estre remarque que nous l'avions veue sortir ne put jamais s'empescher de 
 luy donner quelques marques d'inquietude par ses regards mais amestris voulant se justifier devant tout le monde demanda a tous ceux qui disoient avoir este chez elle a qui ils avoient parle et comme elle vint a aglatidas et qu'il luy eut dit toute la perquisition que nous avions faite a son portier j'advoue dit elle tout haut qu'apres ce que je viens d'entendre on pourroit ce me semble me soupconner de galanterie avec megabise mais je puis pourtant assurer sans mensonge que soit que je fusse de mauvaise humeur ou qu'il en fust nous ne nous sommes gueres bien divertis aujourd'huy sa visite a pourtant este bien longue reprit aglatidas malgre luy je l'ay en effet trouvee telle repliqua amestris il me semble neantmoins dit artemon que la conversation de ceux qui viennent d'un long voyage a accoustume d'estre assez divertissante ouy sans doute reprit malicieusement tharpis mais c'est peut estre que megabise n'aura pas creu qu'il deust entretenir amestris des superbes murailles de babilone du cours de l'euphrate de la grandeur d'artaxate et de la largeur de l'araxe et qu'ainsi il ne luy aura dit que ce qu'il luy auroit tousjours pu dire quand il n'eust point party d'ecbatane quoy qu'il en soit interrompit elle il faut que je scache a mon retour comment cette disgrace m'est arrivee depuis cela aglatidas ne parla plus et comme amestris ne pouvoit pas s'empescher de vouloir chercher dans ses yeux ce qu'il pensoit de cette rencontre elle le regardoit souvent mais plus elle luy faisoit cette grace plus il la soupconnoit d'infidelite comme il estoit desja tard la compagnie fut contrainte de se retirer et tharpis mesme s'en alla parce qu'amestris 
 fit connoistre qu'elle souperoit chez menaste aglatidas voulut aussi sortir sans qu'il se souvinst de rendre conte a amestris de la priere qu'elle luy avoit faite mais elle se servant de ce pretexte pour le retenir apres les autres aglatidas luy dit-elle il me semble que vous devez avoir quelque chose a me dire et cependant vous vous en allez comme sont tous ceux avec qui je n'ay point d'affaire madame luy dit-il je pensois que vous n'estiez pas fort pressee de le scavoir pure que vous me faisiez dire que voua n'estiez pas chez vous le jour mesme que je vous en devois rendre conte vous croyez donc luy dit-elle voyant qu'il n'y avoit plus que menaste et moy dans la chambre que c'est par mes ordres que vous n'estes pas entre madame dit-il je pense qu'il y a lieu de croire que vous estes obeie chez vous et vous croyez sans doute en fuite adjousta-t'elle que megabise a este excepte par mon commandement respondez aglatidas luy dit-elle voyant qu'il ne le faisoit point qu'en croyez vous je n'oserois le dire madame repliqua-t'il en souspirant tant je vous respecte encore vous le dites assez en ne me le disant pas respondit amestris mais comme j'advoue que les apparences sont contre moy je veux avoir la bonte de ne vous condamner pas legerement et de me justifier a vous en presence de menaste et d'artabane mais apres cela aglatidas je veux estre obeie en toutes choses sans exception comme il luy eut donc promis de le faire amestris nous raconta toute la conversation qu'elle avoit eue avec megabise ses inquietudes et ses chagrins de voir qu'il ne venoit personne chez elle et en fuite le soupcon qu'elle avoit qu'il n'y eust de la fourbe a ce qui luy estoit arrive de 
 sorte que pour s'en esclaircir elle envoya querir son portier quand il fut venu elle luy demanda pourquoy il avoit dit a tout le monde ce jour la qu'elle n'estoit point chez elle puis qu'il scavoit bien qu'elle y estoit pardonnez moy madame luy dit-il la faute que j'ay faite sans y penser en croyant que vous estiez sortie par la porte du jardin mais si vous eussiez creu ce que vous dites repliqua-t'elle vous n'eussiez pas laisse entrer megabise magabise madame repartit-il faisant l'estonne je ne l'ay point laisse entrer et il faut donc qu'il soit venu de fort bonne heure durant que j'estois alle faire un tour a la ville aussi tost apres disner ne croyant pas qu'il deust encore venir personne mais ayant tarde un peu plus que je ne pensois j'ay demande a mon retour a un garcon qui sortoit de chez vous s'il ne scavoit point si vous estiez sortie il m'a dit que vous ne faisiez que de paner par la porte de derriere et il faut qu'il ait pris quelqu'une de vos femmes pour vous cependant je puis vous assurer que je n'ay point veu de gens de megabise a la porte car s'il y en eust eu j'aurois bien connu qu'il y estoit mais n'y en ayant pas je ne pouvois pas deviner qu'il y fust ne l'ayant jamais veu aller seul et d'ou vient luy dit amestris que vous n'estiez point encore a la porte quand je suis partie c'est que j'estois alle a celle du jardin reprit-il pensant y avoir entendu fraper et puis madame adjousta t'il s'il vous faut tout dire comme j'avois compris par l'ordre que vous aviez donne de preparer vostre chariot que vous n'aviez point sorty j'estois bien aise de ne vous voir pas si tost apres la faute que j'avois faite car pour faire que ceux qui sont venus pour vous voir n'eussent 
 pas perdu leur peine je vous eusse dit ce soir a vostre retour le nom des personnes qui vous ont demandee alors contre-faisant tousjours admirablement l'innocent et l'ingenu il se mit a luy vouloir faire le denombrement de ceux qui avoient este chez elle ce jour la commencant par aglatidas et par moy et voulant continuer par tharpis et par artemon mais amestris l'interrompant toute en colere de voir que les responces de cet homme ne la justifioient pas pleinement le renvoya et luy fit connoistre par certaines paroles menacantes qu'il n'avoit qu'a se preparer a changer de maistresse
 
 
 
 
quand il fut party amestris regardant aglatidas connut bien dans ses yeux qu'il n'estoit pas satisfait et que quelque effort qu'il fist pour cacher son chagrin on voyoit qu'il en avoit pourtant beaucoup je voy bien luy dit-elle que les responses de mon portier ne m'ont gueres justifiee dans vostre esprit il est vray madame repliqua t'il que ce n'est pas de luy que je dois attendre le repos dont j'ay besoin c'est pourtant luy qui vous a refuse la porte repliqua-t'elle et qui a este cause que megabise est entre quand mesme la chose se sera passee comme il le dit je l'advoue reprit aglatidas toutesfois pourveu que megabise n'ait point este prefere par vos ordres il m'importe beaucoup moins qu'il vous ait veue mais pour scavoir cela madame il faut que ce soit de vostre bouche que je l'aprenne si vous voulez bien vous fier a ma parole luy dit-elle vous serez bien-tost en repos car je vous proteste aglatidas que je n'ay donne nul ordre aujourd'huy ny d'ouvrir ny de refuser la porte a qui que ce soit et que si j'avois eu a faire exception de quelqu'un ce n'auroit pas este de megabise 
 madame luy dit-il ce que vous me dires est bien obligeant mais quand je songe que megabise a este tout le jour aupres de vous que je l'ay veu sortir seul un moment apres que vous avez este sortie je conclus madame malgre moy si je le puis dire sans vous offencer ou que vous n'estes pas sincere on que vostre portier vous trompe et vous trahit les gens de cette condition sont si grossiers interrompit menaste qu'il n'y a nul fondement a faire sur les impertinences qu'ils font ou qu'ils disent celuy-la repris-je ne me l'a pas assez paru pour avoir fait une semblable faute sans dessein quoy artabane me dit amestris vous estes aussi contre moy pardonnez-moy luy dis-je madame car il me semble que plus je soupconne vostre portier plus je vous justifie mais encore dit-elle aglatidas dites un peu de grace ce que je dois faire non seulement pour vous bien persuader que je n'ay pas donne volontairement cette audience particuliere a megabise mais encore pour le faire croire a toute la ville j'en scay une voye infaillible reprit aglatidas en souspirant mais madame vous ne la voudriez pas suivre elle est donc bien difficile repliqua-t'elle car je vous assure que j'ay un si grand chagrin de l'avanture qui m'est arrivee aujourd'huy qu'il est peu de choses que je ne fisse pour desabuser pleinement tous ceux qui pourroient croire que j'ay veu de mon consentement megabise trois ou quatre heures en particulier parlez donc aglatidas que faut-il faire pour me justifier dans vostre esprit et dans celuy de tous ceux qui me pourront accuser comme vous il faut achever de me rendre heureux madame luy dit-il puis qu'aussi bien les peines que je souffre 
 deviennent si insupportables qu'il n'y va pas moins de ma vie que de la preuve de vostre innocence c'est pourquoy madame resolvez vous s'il vous plaist a ne chercher point d'autre voye de vous justifier mais aglatidas dit elle je voy bien que par ce que vous me dites je me justifierois peut estre aupres de vous mais dans l'esprit du monde je ne voy pas que cela fust je suis pourtant asseure madame respondit-il que vostre vertu est si generalement connue que si l'on scavoit que vous eussiez absolument resolu de me preferer a tous ceux qui ont de l'amour pour vous on ne vous soupconneroit pas d'avoir une galanterie particuliere avec megabise aussi bien madame faut-il que je vous advoue que la passion que j'ay dans l'ame ne scauroit plus souffrir que je vous voye eternellement sans vous voir s'il est permis de parler ainsi estant certain que je n'apelle pas vous avoir veue quand j'ay passe une apresdinee chez vous au milieu de mes ennemis car madame poursuivit-il c'est ainsi que les amans qui sont sinceres apellent tousjours leurs rivaux ne croyez donc pas s'il vous plaist que je die cela par une jalousie capricieuse non madame c'est par un pur sentiment d'amour puis qu'encore que la presence de mes rivaux m'importune beaucoup plus que celle des autres gens il est pourtant vray que quand on aime avec violence et avec tendresse on ne trouve jamais avoir entierement jouy de la conversation de la personne que l'on adore lors qu'on la partage avec quelqu'un menaste mesme luy dit-il m'importune quelquesfois quoy que je ne vous dise rien en particulier que je ne pusse vous dire en sa presence mais c'est madame que l'amour 
 aime le secret et que les sentimens qui passent d'un coeur a l'autre sans estre communiquez a personne ont je ne scay quoy de plus pur de plus passionne et de plus doux que les autres mettez moy donc madame en cet estat bien heureux ou sans menaste mesme je pourray vous dire que je vous aime avec une passion sans egale et que je vous adore avec un respect beaucoup plus grand que vous ne pouvez vous l'imaginer vous m'avez permis madame poursuivit-il de l'esperer et vous n'avez oppose a ma bonne fortune qu'une bien-seance imaginaire il me semble pourtant dit amestris que parce qu'otane m'a mal-traitee je dois faire plus que les autres ne font et qu'encore que j'aye pane le terme ou celles de ma condition qui veulent se remarier s'y resolvent sans choquer cette bien-seance neantmoins je vous advoue que comme on m'observe plus qu'une autre je trouve que je ne scaurois agir avec trop de circonspection joint aglatidas poursuivit-elle que s'agissant de vostre bon-heur et du mien il faut auparavant que de s'engager estre bien asseurez que nous nous trouverons heureux ensemble ha madame s'ecria-t'il si vous pouvez douter de mon bon-heur je ne scaurois faire le vostre quoy qu'il en soit dit-elle je ne vous puis respondre precisement aujourd'huy vous ne voulez donc pas vous justifier respondit-il je veux repliqua-t'elle que vous vous fiyez a ma parole durant cela je parlois bas a menaste quoy que nous entendissions bien ce qu'ils disoient pour luy dire que je craignois qu'aglatidas et megabise ne se querellassent de sorte qu'en cet endroit menaste cessant de me parler et se meslant dans leur conversation en 
 verite dit-elle a amestris je ne vous comprens pas car enfin n'est-il pas vray que dans le fond de vostre coeur vous avez dessein d'espouser aglatidas que voulez vous donc attendre voulez vous qu'il se batte encore deux ou trois fois pour vous qu'il tue encore quelqu'un qu'il s'en aille en exil qu'il revienne deguise qu'il vous retrouve dans quelque jardin avec quelqu'un de vos amants que vous voudrez bannir qu'il devienne jaloux qu'il feigne de nouveau d'aimer anatise et qu'en fuite vous espousiez quelqu'autre otane pour vous justifier et pour le punir croyez-moy amestris si vous faites encore tout cela deux ou trois fois vous ne vous marierez pas trop tost avec aglatidas et vous passerez vostre vie fort agreablement menaste dit tout ce que je viens de vous dire avec un emportement si agreable qu'il fut impossible a amestris de n'en sourire pas quelque surprise qu'elle en fust et pour aglatidas il l'en remercia avec des termes qui luy firent assez voir combien il luy estoit oblige pour moy joignant mes prieres aux raisons de menaste nous pressasmes si fort amestris qu'elle ne pouvoit presques que nous respondre car des qu'elle vouloit s'opposer a ce que nous luy disions et demander du temps menaste luy disoit que cependant elle conseilloit a aglatidas de croire qu'elle avoit veu de son consentement megabise en particulier mais quoy que nous pussions faire elle obtint pourtant deux jours a se resoudre et a donner sa response precise en fuite de quoy menaste luy ayant dit tout bas ce que je luy avois dit amestris commanda si absolument a aglatidas de ne songer point a quereller megabise qu'il fut contraint de luy promettre ce qu'elle vouloit pourveu que sa response 
 luy fust favorable ainsi seigneur cette audience particuliere que megabise avoit eue si finement pensant qu'elle luy deust servir fut ce qui avanca la resolution favorable qu'amestris devoit prendre pour aglatidas apres cela nous nous retirasmes mais quoy qu'amestris eust pu dire il est pourtant certain qu'aglatidas fut tres inquiet et que ce qu'il avoit veu luy tint tellement en l'esprit que de tout le soir je ne pus l'obliger a parler d'autre chose cependant apres que nous fusmes partis menaste acheva de faire resoudre amestris a se declarer ouvertement a tout le monde pour aglatidas scachant bien que quand cela seroit il n'y auroit personne assez hardy en la posture ou il estoit aupres de ciaxare pour oser entreprendre de troubler ton bonheur mais comme elle eust este bien aise de descouvrir si la chose estoit comme son portier la luy avoit dite ou s'il y avoit eu de la fourbe quand elle fut retournee chez elle et qu'elle fut dans sa chambre elle apella une de ses femmes qui estoit fine et adroite pour luy donner la commission de s'informer bien precisement si cet homme n'avoit point eu quelque intelligence avec les gens de megabise madame luy respondit-elle je ne scay pas s'il en a avec ses gens mais je scay bien qu'il y a deux jours qu'en revenant du temple assez matin je vis megabise a un coin de rue destourne qui parloit a luy neantmoins comme je creus qu'il luy demandoit seulement si vous estiez desja au temple ou si vous iriez bientost je ne m'arrestay pas davantage a les regarder et je passay outre sans qu'ils y prissent garde cette fille n'eut pas plustost dit cela a amestris que sans tarder plus long temps elle envoya une 
 seconde fois querir ce portier pour luy demander ce que megabise luy disoit au jour a l'heure et a l'endroit qu'elle luy marqua cet homme fort surpris de cette nouvelle question luy qui pensoit avoir admirablement respondu chez menaste s'esbranla et respondit fort mal a propos de sorte qu'amestris sans luy donner loisir de se r'asseurer et de trouver un nouveau mensonge le menaca si fort s'il ne disoit la verite et luy promit si bien de luy pardonner s'il l'advouoit qu'apres plusieurs responses qui seroient trop longues a dire il confessa enfin a amestris que megabise l'avoit envoye querir par un de ses gens luy avoit donne de l'argent pour le gagner et que le jour qu'on l'avoit veu parler a luy il l'avoit instruit comment il faudroit qu'il fist lors qu'il voudroit entrer seul si bien que ce matin la il n'avoit fait que luy envoyer dire simplement qu'il fist ce qu'il luy avoit ordonne amestris apres cela voyant jusqu'ou megabise se portoit commenca de craindre effectivement qu'il n'arrivast quelque nouveau malheur et prit en effet la resolution d'espouser aglatidas cependant tharpis et artemon avoient leurs inquietudes aussi bien que les autres le premier mesme n'avoit pas seulement la consolation de se pouvoir pleindre avec anatise de l'avanture qu'il avoit eue chez amestris car elle estoit allee a la campagne toutefois comme elle n'estoit qu'a cinquante stades d'ecbatane il la luy escrivit pour artemon comme il estoit plus sage quelque amoureux qu'il fust d'amestris voyant de quelle facon elle luy avoit parle d'aglatidas et de quelle sorte elle vivoit avecques luy il n'osoit plus l'entretenir de son amour neantmoins comme l'esperance ne quitte les amants qu'a 
 l'extremite il voulut auparavant que de faire un grand effort sur luy mesme pour arracher de son coeur l'image d'amestris s'esclaircir encore un peu plus precisement de l'estat ou estoit aglatidas avec cette belle personne si bien que comme il estoit assez mon amy et'qu'il scavoit que j'estois fort celuy d'aglatidas il me vint trouver le lendemain de cette avanture qui l'inquietoit comme les autres pour me prier de luy dire seulement en general si effectivement le coeur d'amestris estoit assez engage pour oster toute esperance a ceux qui avoient de la passion pour elle je scay bien me dit-il que vous ne me devez pas reveler un secret que l'on vous aura confie mais je scay bien aussi qu'estant vostre amy comme je le suis vous ne devez pas me refuser de me conseiller en une chose d'ou depend toute l'infortune ou tout le repos de ma vie je vous declare donc que j'aime amestris avec beaucoup de passion mais apres tout si j'estois asseure que son ame fust engagee ailleurs je tascherois de degager la mienne c'est pourquoy dites moy de grace ce que je dois faire artemon me dit cela avec tant d'ingenuite que je creus en effet estre oblige de le conseiller sincerement et de servir trois personnes a la fois amestris en la delivrant de cette importunite aglatidas en luy ostant un rival et artemon en le guerissant d'une passion qui ne pouvoit jamais estre reconnue neantmoins comme il faut tousjours se defier de la sincerite d'un homme amoureux je ne luy dis rien de ce que je scavois d'aglatidas et d'amestris mais je luy conseillay si fortement d'essayer de se guerir du mal qu'il avoit qu'il comprit sans doute bien que je scavois qu'amestris ne l'en voudroit 
 pas soulager je pretextay pourtant mon conseil par d'autres raisons je luy dis que megabise et aglatidas y songeant il n'y devoit pas penser que ces deux hommes la estoient trop aimez de ciaxare qu'ils avoient tous deux este amoureux d'amestris devant qu'elle eust espouse otane qu'il y avoit aparence que si elle se remarioit un de ces deux la seroit choisi qu'en tout cas je luy conseillois d'attendre encore quelque temps a se determiner parce que si amestris ne se declaroit point pour un de ces deux vray-semblablement elle ne se declareroit pour personne artemon me remercia du conseil que je luy donnois quoy qu'il s'en affligeast extremement cependant amestris qui avoit envoye querir menaste pour luy aprendre la fourbe que megabise luy avoit faite resolut enfin avec elle de ne differer pas davantage a se declarer ouvertement pour aglatidas a qui elle envoya dire ce qu'elle avoit descouvert amestris creut toutefois que comme megabise avoit tousjours eu beaucoup de respect dans sa passion il ne seroit pas hors de propos que menaste cherchast quelque occasion de luy parler afin de tascher d'esviter un malheur mais il n'en fut pourtant pas besoin car des qu'aglatidas eut demande a ciaxare la permission d'espouser amestris ce prince qui scavoit bien les pretentions de megabise luy commanda si absolument de ne s'opposer point au bonheur d'aglatidas qu'il n'osa en effet troubler sa satisfaction de sorte que comme la chose fit assez de bruit artemon fut bien aise dans son malheur d'avoir suivy mon conseil ettharpis scachant que megabise mesme n'osoit se pleindre du bonheur de son rival a cause du respect qu'il devoit an roy fut contraint 
 de suivre son exemple et de cacher aussi sa douleur ainsi voila aglatidas le plus heureux de tous les hommes car amestris luy avoit fait voir la fourbe de megabise si clairement qu'il ne demeuroit plus aucun soupcon dans son esprit tous les parents d'amestris approuvoient son choix ceux d'aglatidas louoient le sien tous ses rivaux n'osoient plus paroistre megabise fuyoit egalement son rival et sa maistresse artemon ne se pleignoit qu'a moy seul et soulageoit sa douleur a me raconter la vertu d'amestris pendant la vie d'orane telle que je vous l'ay depeinte et tharpis estoit presques tousjours chez anatise a la campagne qui estoit dans une affliction qui tenoit bien plus de la rage que de la tristesse ordinaire enfin rien ne s opposant plus au bonheur d'aglatidas il n'avoit plus d'autres tourments que ceux que l'impatience qui ne quitte pas mesme les amants qui sont assurez d'estre heureux luy faisoit souffrir toute la cour et toute la ville estoient en joye de ce mariage pour la solemnite duquel on preparoit mille divertissemens publics le jour qu'il se devoit faire fut mesme pris par le roy qui vouloit honnorer cette belle feste de sa presence toutes nos dames ne songeoient qu'a trouver les inventions de quelque parure particuliere pour ce jour la et amestris et aglatidas s'entretenant lors avec un peu plus de liberte que auparavant connurent si parfaitement la veritable estime qu'ils faisoient l'un de l'autre qu'ils s'en aimerent beaucoup davantage et par consequent en furent beaucoup plus heureux estant certain que la veritable mesure des felicitez des amants ne consiste pas moins en l'opinion reciproque qu'ils ont de la grandeur de leur merite 
 qu'en celle de leur passion les choses estant donc en ces termes et n'y ayant plus que trois tours jusques a celuy de leur mariage il en arriva une qui troubla estrangement la joye d'aglatidas et d'amestris mais seigneur pour ne vous tenir pas j'esprit en suspens comme je le pourrois faire il faut que je vous face voir d'abord ce qui causa tant d'inquietudes a deux personnes qui n'en avoient plus et qui croyoient n'en avoir plus jamais je vous ay ce me semble desja fait connoistre qu'anatise estoit a cinquante stades d'ecbatane et que tharpis l'y alloit souvent visiter corne ils estoient donc un jour ensemble a se promener dans une grande route qui aboutit au grand chemin qui conduit a ecbatane lors que l'on vient du coste des montagnes des aspires estant dis-je fort occupez a chercher par quelle voye ils pourroient troubler la felicite d'aglatidas et d'amestris ils virent venir un homme a cheval qui au lieu de continuer de suivre le chemin d'ecbatane prenoit celuy de la route ou ils estoient anatise qui n'estoit pas en humeur de recevoir visite eust bien voulu esviter celle la neantmoins s'imaginant que c'estoit peut-estre quelqu'un qui venoit voir une tante chez qui elle demeuroit elle destourna sa promenade feignant de n'avoir pas pris garde a celuy qui venoit vers elle mais une fille qui la suivoit l'ayant reconnu pour estre son frere escuyer d'otane elle fit un grand cry et quittant sa maistresse elle fut vers luy les bras ouverts pour l'embrasser car il estoit descendu de cheval au bout de la route et l'avoit donne a tenir a un homme qui le suivoit anatise au cry de cette fille qui avoit creu son frere mort tourna la teste et reconnut dinocrate qui luy 
 avoit autrefois tant servy a entretenir la jalousie d'otane et a faire persecuter amestris de sorte qu'en consideration des offices qu'il luy avoit rendus et qui luy avoient este si agreables elle s'arresta et souffrit qu'il luy vinst faire la reverence elle s'informa alors comment il avoit perdu son maistre et pourquoy il avoit tant tarde a revenir et il luy raconta sans deguisement de quelle sorte otane avoit pery au pied des montagnes d'artaxate ou le roy d'armenie s'estoit retire comment il avoit en fuite veu son corps dans un torrent et comment il avoit este englouty dans un abisme luy disant encore qu'il n'avoit pu revenir plustost parce que s'estant arreste a une ville en chemin il y estoit tombe malade qu'apres cela s'estant donne a un autre maistre il s'y estoit attache quelque temps mais que ne s'y trouvant pas bien il estoit enfin revenu et n'avoit pas voulu passer si pres d'un lieu ou il scavoit qu'elle alloit souvent sans demander du moins si elle y seroit mais luy dit elle dinocrate car nous avons sceu depuis toute cette conversation comme vous le scaurez tantost dites moy un peu si otane lors qu'il mourut haissoit encore bien aglatidas il le haissoit de telle sorte respondit-il que je crois que cela fut cause de sa mort car il s'estoit si bien mis dans la fantaisie de chercher aglatidas dans tous les combats ou il se trouveroit que je crois qu'il ne s'engagea trop avant parmy les ennemis que pour tascher de le tuer pour moy adjousta-t'il comme ce combat fut fait de nuit je ne puis bien dire comment ce malheur arriva mais quoy qu'il en soit je l'ay veu mort de mes propres yeux et beaucoup d'autres l'ont veu aussi bien que moy et alors il me nomma 
 pendant qu'il parloit ainsi et que tharpis se mesloit aussi a la conversation anatise jettant fortuitement les yeux sur la garde de l'espee de dinocrate qui estoit beaucoup plus belle et plus riche qu'un homme de cette condition ne la devoit avoir n'eut pas plustost fait quelque legere reflexion la dessus et attache ses regards a la considerer qu'elle la reconnut pour avoir este a aglatidas ceux qui n'ont pas bien sceu la puissance de l'amour se sont estonnez qu'anatise ait pu reconnoistre si precisement cette espee mais pour moy je ne l'ay pas trouve si estrange car je suis persuade que tout ce qui regarde la personne aimee ne s'efface jamais de la memoire joint aussi que cette garde d'espee estoit fort magnifique fort particuliere et par consequent fort remarquable et de plus elle l'avoit veue deux cens fois anatise ne l'eut donc pas plustost reconnue qu'elle demanda a dinocrate qui luy avoit donne cette espee et il luy dit que quelques jours apres la mort de son maistre comme il estoit a artaxate il l'avoit achetee d'un soldat persan qui n'en connoissoit pas la valeur et qui disoit l'avoir tiree du corps d'un armenien mort au pied des montagnes ou ils avoient combatu apres cela anatise connut aisement qu'aglatidas comme il arrive quelquesfois n'avoit sans doute pu retirer son espee du corps de celuy qu'il avoit tue et sans rien dire davantage elle laissa dinocrate entretenir sa soeur et continua de se promener avec tharpis mais si resveuse et si attachee a ses propres pensees qu'il ne put s'empescher de luy demander ce qui luy occupoit l'esprit encore plus qu'a l'ordinaire je resve luy dit-elle aux moyens de vous rendre heureux si je le puis ou du moins a trouver les 
 voyes de troubler la felicite de vostre rival elle est trop bien establie reprit tharpis pour le pouvoir esperer elle ne l'est pourtant pas de telle sorte respondit anatise que si dinocrate veut m'estre fidelle comme il me l'a este autrefois je ne le puisse faire aisement tharpis impatient de scavoit ce qu'elle vouloit dire l'assura que s'il ne faloit que donner la moitie de son bien pour le suborner il le seroit fort volontiers et enfin il la pressa de telle facon qu'elle luy dit la fourbe qu'elle imaginoit que tharpis aprouva de telle sorte qu'il pensa se mettre a genoux pour la remercier d'avoir trouve une invention si merveilleuse en suite sans differer davantage anatise appelle dinocrate le flatte et luy promet de faire bientost sa fortune tharpis l'assurant qu'il ne veut pas mesme qu'il commence de faire la chose qu'ils souhaitent de luy qu'il ne l'ait enrichy par quelque present magnifique et enfin apres que dinocrate qui n'estoit naturellement que trop dispose a faire des fourbes leur eut promis de leur obeir aveuglement ils luy dirent ce qu'ils desiroient de luy apres dis-je avoir bien concerte la chose entr'eux apres l'avoir examinee avecques soing et avoir instruit dinocrate de tour ce qu'il auroit a faire et a dire ils trouverent qu'il ne faloit pas que l'on sceust qu'il eust veu anatise de sorte qu'ils l'envoyerent loger a un vilage proche de la apres avoir expressement deffendu a sa soeur de parler de son retour a personne le lendemain le revoyant encore au mesme lieu tharpis commenca de luy tenir sa parole en luy faisant un present d'importance en suite dequoy ils luy donnerent ses dernieres instructions et le congedierent luy ordonnant sur toutes 
 choses qu'il ne vist point amestris qu'il n'y eust compagnie chez elle une apres-disnee donc et justement trois jours auparavant qu'aglatidas se deust marier estant alle chez elle pendant qu'il estoit chez le roy j'y trouvay menaste et trois ou quatre dames et mesme deux parentes d'otane qui aymant cherement amestris la visitoient fort souvent comme nous estions donc en une conversation qui n'avoit rien que d'agreable et qui panchoit mesme plustost vers l'enjouement que vers le serieux dinocrate qui avoit espie l'occasion arriva et monta droit a la chambre d'amestris d'abord qu'elle le vit entrer elle changea de couleur et sa veue luy renouvella de telle sorte le souvenir de la persecution d'otane et celuy des mauvais offices qu'en son particulier il luy avoit rendus qu'elle en fut un peu troublee neantmoins croyant qu'il estoit plus genereux et plus beau de dissimuler son ressentiment contre dinocrate et de le considerer seulement comme un homme que son mary avoit fort aime elle se remit un moment apres et luy parlant assez doucement d'ou vient luy dit-elle dinocrate que vous avez este si long-temps a revenir apres la perte de vostre maistre madame repliqua t'il en soupirant je fus si touche de cet accident que j'en tombay malade d'affliction et ce n'est que depuis quelques jours que j'ay recouvre assez de sante pour pouvoir venir vous rendre conte du malheur de mon maistre je vous vy luy dis-je en l'interrompant lors que vous en cherchiez le corps et que vous le decouvristes au milieu d'un torrent il est vray seigneur reprit-il et vous fustes tesmoin d'une partie de la douleur que j'eus de ne pouvoir l'en retirer estiez-vous au combat 
 ou il fut tue luy dit amestris ouy madame repliqua-t'il et je le touchois lors qu'aglatidas que je reconnus d'abord a la voix luy passa son espee au travers du corps qu'il ne put jamais retirer vostre maistre repris je fort estonne et guere moins surpris qu'amestris a este tue par aglatidas songez-vous bien dinocrate a ce que vous dites car comment voudriez-vous l'avoir pu connoistre dans le tumulte d'un combat de nuit qui se faisoit a la seule clarte des estoiles je vous ay desja dit seigneur respondit dinocrate sans s'esmouvoir que je le reconnus d'abord a la voix car lors qu'il attaqua mon maistre qui estoit a la teste d'un gros qui faisoit ferme il dit quelque chose a ceux qui le suivoient pour les encourager a bien faire de sorte que mon maistre qui connoissoit encore mieux la voix d'aglatidas que je ne la connoissois ne l'eut pas plustost ouy que se tournant vers moy ha dinocrate me dit-il voicy cet aglatidas que je cherche ne m'abandonne pas je ne puis pas bien dire adjousta-t'il si aglatidas connut mon maistre a la voix comme il en avoit este connu mais je scay bien qu'ils se chargerent rudement et qu'aglatidas plus heureux qu'otane luy enfonca son espee jusques aux gardes a travers le corps qui tombant du coup qu'il avoit receu fit sans doute que l'espee d'aglatidas luy eschapa des mains et qu'il ne la put retirer en cet estat voyant tomber mon maistre je ne sceus lequel je devois le plustost faire ou d'attaquer son meurtrier ou de tascher de le tirer de dessous les pieds de ceux qui combatoient mais le tumulte du combat les ayant fait esloigner de quelques pas je me jettay sur le corps de mon maistre pour voir s'il n'auroit plus de vie j'arrachay 
 l'espee qui le traversoit de part en part et tentant bien qu'il ne respiroit plus j'advoue qu'au lieu de demeurer aupres de luy je songeay a me deffendre car ce mesme aglatidas revenant au mesme endroit avec une autre espee et le reconnoissant encor mieux je fis tout ce que je pus pour vanger la mort de mon maistre mais nostre party estant le plus foible nous fusmes vaincus et dispersez sans que je pusse retourner chercher le corps d'otane jusques a ce que l'on fit tresve et lors que j'en eus la liberte je ne le trouvay plus au lieu ou je l'avois laisse mais je le vy un moment apres au milieu du torrent comme artabane l'a dit sans que je scache qui l'y avoit jette pendant le discours de dinocrate amestris souffroit des maux incroyables qu'elle n'osoit faire voir les dames qui estoient la et qui scavoient en quel estat estoient les choses estoient bien fachees d'entendre ce qu'elles entendoient et pour moy j'en estois si en colere que je ne pouvois presques interrompre dinocrate qui faisant semblant de ne scavoir point qu'amestris alloit espouser aglatidas continua de dire que ce qui luy avoit fait le mieux reconnoistre que c'estoit effectivement luy qui avoit tue otane estoit que l'espee qu'il avoit retiree du corps de son maistre estoit assurement a aglatidas ne pouvant pas s'y tromper estant aussi remarquable qu'elle estoit et la luy ayant veue si souvent ce n'est pas dit-il contrefaisant l'ingenu que je veuille dire qu'aglatidas soit coupable car enfin poursuivit il quand on est a la guerre on ne doit espargner personne du party ennemy mais ou est cette espee repris-je seigneur respondit il presques les larmes aux yeux comme elle a oste la vie a mon maistre je n'oserois pas 
 la faire voir en presence de madame car je ne scay pas moy mesme comment je la puis regarder ny par quelle raison je l'ay gardee comme il disoit cela aglatidas qui ne scavoit pas que dinocrate fust revenu entra dans la chambre d'amestris avec une joye dans les yeux telle que la devoit avoir un homme qui croyoit ne devoir plus estre trouble dans son bon-heur mais a peine eut-il fait deux pas dans cette chambre que voyant une profonde tristesse dans ceux d'amestris apercevant dinocrate et remarquant beaucoup d'estonnement sur mon visage et sur celuy de ces dames qui estoient la presentes il s'arresta un instant voulant deviner quel malheur estoit arrive mais prenant la parole aglatidas luy dis-je venez vous mesme vous justifier car dinocrate que vous voyez la dit que vous tuastes otane la nuit que nous combatismes au pied des montagnes d'artaxate moy repliqua aglatidas estrangement surpris et comment cela pourroit-il estre puis que l'illustre cyrus me dit qu'il avoit ouy crier otane est mort en un lieu ou je n'estois pas joint que moy mesme l'entendis nommer otane assez loin de l'endroit ou je combatois seigneur reprit dinocrate avec une impudence extreme je suis bien fasche d'avoir dit sans y penser et seulement pour dire la verite une chose que je voy qui vous trouble si fort toutesfois comme je l'ay desja dit on ne recherche personne pour avoir tue quelqu'un a la guerre mais seigneur dit une des parentes d'otane qui croyoit pouvoir justifier aglatidas par ce qu'elle luy alloit demander perdistes-vous vostre espee a ce combat la ouy madame respondit-il et je ne pus jamais la retirer du corps d'un armenien de sorte que je 
 fus contraint de l'y laisser et d'en arracher une des mains d'une autre des ennemis dont j'eus le bon-heur de me saisir un moment apres ha aglatidas dit amestris que m'aprenez-vous comme il ne scavoit pas pourquoy amestris parloit ainsi ny pourquoy cette autre dame luy avoit parle de cette espee qu'il avoit perdue ny comment elle avoit sceu qu'il l'avoit perdue il se tourna vers moy et je luy dis que dinocrate assuroit qu'il avoit son espee et qu'il l'avoit retiree du corps de son maistre elle est si connoissable dit aglatidas que l'on ne s'y scauroit tromper car je pense qu'il n'y a pas un de mes amis qui ne la connoisse mais ou est elle adjousta-t'il seigneur repliqua dinocrate s'il vous plaist je vous l'envoyeray querir et vous la feray voir dans cette antichambre aglatidas l'en ayant presse il sortit pendant quoy regardant amestris qui n'osoit presques plus le regarder madame luy dit-il je voy bien que si dinocrate me fait voir mon espee et qu'il persiste a dire qu'il l'a tiree du corps de son maistre je ne pourray pas vous faire voir bien clairement que je n'ay pas tue otane puis que j'ay advoue avec ingenuite que j'avois laisse mon espee dans le corps d'un homme qui estoit du mesme party dont otane estoit et qu'ainsi il semble que cela soit fort mais apres tout madame je ne laisse pas de croire que tout ce que dinocrate dit est faux il vous a tousjours este contraire en toutes choses il est frere d'une fille qui sert chez anatise et tout ce qui part de sa bouche doit estre suspect mais enfin aglatidas dit amestris par vostre propre confession vous avez laisse vostre espee dans le corps d'un homme mort dinocrate dit que cet homme estoit otane et 
 vous n'avez autre chose a luy opposer s'il est vray qu'il vous monstre effectivement vostre espee sinon que vous ne croyez pas que celuy que vous avez tue fust otane c'est trop peu aglatidas poursuivit-elle c'est trop peu contre une deposition si forte et si precite c'est pourquoy souffrez que je vous conjure du moins que jusques a ce que la chose toit plus esclaircie je ne vous voye plus ha madame s'escria t'il que me dites-vous comme amestris alloit respondre on vint nous advertir que dinocrate estoit dans l'anti-chambre qui aportoit cette espee aglatidas y fut donc et toutes ces dames aussi a la reserve de menaste qui demeura aupres d'amestris mais a peine aglatidas et moy eusmes nous veu cette espee que nous la reconnusmes effectivement pour estre a luy aglatidas regarda alors fixement dinocrate et ne scachant que dire pour se justifier il cherchoit a connoistre dans ses yeux s'il estoit innocent ou coupable mais il se deguisoit si finement qu'il estoit impossible de s'apercevoir de sa malice il y eut alors des instants ou je vy tant de fureur sur le visage d'aglatidas que j'eus quelque crainte qu'il ne tuast dinocrate je pense mesme que s'il n'eust pas eu peur de se faire croire encore plus criminel par cette violence il l'auroit du moins outrage mais enfin ne scachant que dire et ne pouvant effectivement assurer luy mesme avec sincerite qu'il n'avoit pas tue otane il se preparoit pourtant a rentrer dans la chambre d'amestris pour s'aller jetter a ses pieds sans scavoir bien precisement ce qu'il luy vouloit dire lors que menaste par l'ordre absolu d'amestris vint luy ordonner de ne rentrer pas et d'avoir ce respect la pour elle de ne la voir point que son innocence 
 ne fust mieux connue aglatidas ne pouvoit se resoudre a luy obeir mais menaste luy dit tellement qu'il le faloit qu'elle le forca de le faire nous sortismes donc luy et moy apres avoir encore demande cent choses a dinocrate avec intention de le faire contre-dire en quelqu'une mais il n'y eut pas moyen et il redit tousjours ce qu'il avoit dit avec tant d'uniformite jusques aux moindres circonstances que les juges les plus exacts auroient este satisfaits de ses reponses et auroient condamne aglatidas apres que nous fusmes sortis ces dames furent encore quelque temps avec amestris en fuite dequoy elles s'en allerent a la reserve de menaste qui demeura seul avec elle comme j'estois seul avec aglatidas dinocrate estant descendu en bas pour raconter toute cette histoire aux domestiques afin que le bruit s'en espandist plustost mais il n'avoit que faire de s'en mettre en peine car quatre heures apres qu'il eut parle a amestris on ne parloit d'autre chose dans ecbatane que de cette estrange advanture cependant j'ay sceu par menaste qu'elle ne fut pas plustost seule avec amestris que cette belle personne la regardant avec des yeux ou la melancolie faisoit voir le trouble de son ame en verite luy dit-elle il faut advouer que mon malheur est bien opiniastre et que j'ay eu grand tort d'esperer de pouvoir jouir de quelque repos apres de si cruelles et de si longues inquietudes du moins en suis-je arrivee aujourd'huy aux termes que l'esperance n'aura plus de part en mon coeur et qu'ainsi elle n'augmentera plus mes tourments puis que je ne souffriray plus de maux que je n'aye preveus et que je n'attendray plus aucun bien j'advoue luy dit 
 menaste que cette rencontre est tout a faite estrange mais poursuivit-elle puis qu'aglatidas assure qu'il ne croit point avoir tue otane et qu'il n'y a que le seul raport de dinocrate qui toit contre luy pourquoy voudriez vous vous rendre malheureuse toute vostre vie parce repliqua-t'elle que je ne pourrois pas estre contente sans gloire et que malheur pour malheur il faut du moins choisir celuy ou on ne pourra pas m'accuser d'avoir fait une chose contre la bien seance et contre la vertu comme elle disoit cela dinocrate rentra dans sa chambre qui feignant de venir d'aprendre qu'aglatidas estoit prest a l'espouser et croyant par la se mettre a couvert de la haine d'amestris et de luy sans destruire le dessein d'anatise madame luy dit il je viens vous demander tres humblement pardon de la faute que j'ay faite sans y penser car comme je suis venu droit icy sans parler a personne dans la ville je ne scavois pas les termes ou vous en estiez avec aglatidas de sorte que j'ay sans doute dit une verite que je n'eusse pas dite si je l'eusse sceu car enfin les choses passees n'ayant point de retour et croyant qu'en effet il peut estre qu'aglatidas a tue mon maistre sans l'avoir connu je me serois bien garde de dire ce que j'ay dit non seulement devant tant de monde mais mesme a vous en particulier cependant voyez s'il vous plaist madame poursuivit il si vous voulez que je me dedise ou bien qu'aglatidas assure qu'il s'est trompe et que ce n'est point son espee que je luy ay fait voir car si vous le desirez je ne la monstreray plus a personne afin qu'elle ne soit pas connue dinocrate dit cela avec une ingenuite si bien contrefaite qu'encore qu'amestris eust cent marques de sa 
 malice elle y fut trompee et elle creut certainement qu'il parloit avec sincerite elle n'accepta pourtant pas son offre au contraire elle luy dit que quand elle seroit seule en toute la terre qui scauroit la chose elle agiroit comme elle alloit faire en fuite dequoy le congediant elle l'assura mesme qu'elle feroit prier aglatidas de ne se vanger point sur luy de son malheur vous pretendez donc de ne le voir plus luy dit menaste apres que dinocrate fut party il n'en faut pas douter respondit elle car enfin quelle bien-seance me peut permettre de voir un homme que l'on assure qui a tue mon mary mais luy dit menaste il n'en tombe pas d'accord cela ne suffit pas repliqua amestris puis que quand mesme je scaurois d'une certitude infaillible que la chose ne seroit point je ne laisserois pas de faire ce que je fais seulement parce que le monde le croiroit et que je pourrois estre soupconnee de l'avoir sceu ce n'est pas que je puisse accuser aglatidas d'avoir connu otane en le tuant s'il est vray qu'il l'ait tue mais apres tout puis que l'on peut croire qu'il est mort de sa main il n'en faut pas davantage pour m'obliger a ne le voir jamais et pour me rendre la plus malheureuse personne du monde pendant qu'amestris et menaste parloient de cette sorte je n'estois pas peu occupe a consoler aglatidas qui ne pouvoit assez s'estonner de voir par quelle voye la fortune traversoit son bon heur car disoit il comment puis-je me justifier puis qu'il est certain que je ne puis moy-mesme assurer si ce que dinocrate dit est vray ou faux le scay bien sans doute que je n'ay point connu la voix d'otane et que je l'entendis nommer assez loing de moy mais apres tout je scay que l'espee que l'on me 
 montre m'apartient que je ne la pus retirer du corps d'un des ennemis qui tomba mort a mes pieds et qu'enfin ce pourroit avoir este otane puis qu'il estoit de ce combat mais luy dis-je que ne desadvouyez-vous vostre espee car je croy que l'amour permet quelquesfois certains mensonges innocens qui ne sont mal a personne je me serois noircy au lieu de me justifier en la desavouant respondit aglatidas puis que tous les gens de qualite qui sont en la cour connoissent cette espee et megabise entre les autres auroit bien pu dire que je mentois car il l'a cent fois maniee du temps que nous n'estions pas mal ensemble de sorte qu'amestris m'auroit pu soupconner d'avoir connu otane en le tuant joint aussi que je ne pense pas que la generosite permette de mentir pour se rendre heureux mais croyez-vous luy dis-je que quand amestris ne vous soupconnera point de l'avoir connu vous en soyez gueres moins infortune je croy dit-il que veu comme amestris a pris la chose et de la maniere dont je connois son esprit qu'elle poussera mon malheur jusques au bout et qu'elle me forcera a mourir desespere car enfin artabane je ne scaurois souffrir cette infortune comme j'ay souffert toutes les autres et il paroist si clairement que les dieux me veulent perdre que ce sera assurement suivre leur volonte que de me perdre moy-mesme je veux pourtant revoir amestris me dit- il c'est pourquoy je vous conjure d'aller attendre menaste chez elle afin de la prier d'obtenir cette grace pour moy car enfin il ne seroit pas juste que je fusse condamne sans avoir dit mes raisons je m'en allay donc effectivement pour luy rendre cet office mais menaste quand elle revint de chez amestris me 
 dit qu'elle croyoit qu'il ne seroit pas aise d'obtenir d'elle qu'elle vist aglatidas que neantmoins elle y feroit ce qu'elle pourroit nous fusmes apres cela assez long temps a admirer cette bizarre rencontre et a nous en affliger pour l'interest des personnes que nous aimions cependant anatise qui vouloit jouir pleinement de sa fourbe revint a ecbatane et y fit courir le bruit qu'aglatidas avoit bien sceu qu'il avoit tue otane adjoustant mesme qu'amestris ne l'avoit pas ignore cette derniere chose ne fut pourtant crue de personne mais comme amestris aporta soin a s'informer de ce que l'on disoit par la ville scachant toutes ces impostures elle se confirma si puissamment dans la resolution de n'espouser point aglatidas et de ne le voir jamais que menaste ne put mesme obtenir d'elle qu'il allast luy dire ses raisons de sorte qu'il falut songer a la tromper et a tascher de le luy faire voir sans qu'elle en eust le dessein ce n'est pas qu'elle ne l'aimast tousjours avec une tendresse extreme mais c'est que la gloire estoit la plus sorte dans son coeur cependant durant qu'aglatidas et amestris estoient si malheureux anatise et tharpis se resjouissoient de leurs infortunes megabise et artemon en estoient aussi bien aises et afin de porter la finesse aussi loing qu'elle pouvoit aller anatise fit dire a amestris par une voye fort destournee qu'on la louoit infiniment de la resolution qu'elle sembloit prendre de n'espouser point aglatidas et mesme de ne le voir plus de sorte que cette belle personne parla si determinement a menaste qu'elle n'espera plus du tout de la pouvoir jamais vaincre trois ou quatre jours se passerent de cette sorte mais enfin menaste feignant de se trouver assez mal pour obliger 
 amestris a l'aller voir son artifice reussit et comme aglatidas et moy sceusmes qu'elle y estoit nous y fusmes renvoyant nos gens apres que nous fusmes entrez menaste avoit ordonne que l'on dist chez elle a tout autre qu'a nous qu'on ne la voyoit pas car pour amestris estant amies comme elles l'estoient la chose ne tiroit pas a consequence et personne ne pouvoit s'offencer de n'entrer pas quoy que l'on vist son chariot a la porte lors que nous entrasmes dans la chambre amestris estoit assise sur le lict de menaste de for te qu'aglatidas fut a genoux devant elle auparavant qu'elle eust pu voir qu'il estoit entre madame luy dit-il en l'empeschant de se lever souffrez que je vienne vous dire mes raisons de peur que vous ne fussiez accusee d'une injustice effroyable si vous m'aviez condamne sans m'entendre amestris sans respondre a aglatidas regarda menaste comme l'accusant de l'avoir trompee et en effet elle seroit sortie si son amie prenant la parole et la retenant par sa robe ne l'en eust empeschee mais menaste luy dit-elle que pensera-t'on de moy si on scait que j'aye veu aglatidas mais madame repris-je que pourrions-nous dire de vous si vous ne vouliez pas seulement escouter les pleintes d'un homme que vous voulez rendre malheureux s'il se pouvoit justifier repliqua-t'elle je l'escouterois avec un plaisir extreme mais cela n'estant pas pourquoy voulez-vous que je m'expose a mettre une tache a ma reputation que rien ne scauroit effacer je ne scay madame si j'ay raison interrompit aglatidas en croyant comme je fais qu'il suffit en certaines occasions de scavoir que l'on n'est point coupable sans se foncier si fort de ce que les autres en pensent 
 car enfin madame apres avoir surmonte tant d'obstacles vaincu tant de malheurs et apres que vous m'avez promis de me rendre heureux pour tousjours quelle justice y a t'il que le raport d'un homme qui a dit autrefois cent mensonges contre vous soit creu lors qu'il parle contre moy je scay bien que son discours est appuye de conjectures assez sortes mais apres tout madame je vous asseure avec toute la sincerite possible et je vous jure par tous les dieux que nous adorons que je ne crois point avoir tue otane et que je ne j'ay seulement pas remarque pendant te combat je vous jure mesme encore que quelque haine que j'eusse pu avoir pour luy si je l'eusse reconnu parmy les ennemis j'eusse esvite sa rencontre pour l'amour de vous scachant assez jusques ou va vostre vertu ainsi madame quand il seroit vray que j'aurois tue otane ce que je ne crois point du tout je l'aurois tue sans estre coupable puis que je ne l'aurois point connu cependant sur la simple deposition d'un de vos persecuteurs qui m'accuse d'avoir tue a la guerre un tyran qui vous a fait souffrir cent suplices vous voulez me rendre le plus malheureux homme du monde vous voulez mesme avoir cette rigueur pour moy de n'entendre pas mes pleintes au nom des dieux madame ne me condamnez pas si legerement ou du moins ne me condamnez pas si tost plust aux dieux que vous invoquez interrompit amestris que je ne vous condamnasse jamais et que vostre innocence ne fust pas douteuse mais aglatidas la chose n'est pas en ces termes la car enfin a vous parler sincerement quand je serois asseuree d'une certitude infaillible que ce que dinocrate dit seroit faux ne pouvant pas empescher le monde de 
 croire ce qu'il croit j'agirois tousjours comme j'agis et je ne vous espouserois jamais vostre amitie est sans doute un peu foible reprit aglatidas puis qu'elle ne pourroit vaincre une consideration comme celle la croyez s'il vous plaist madame que la veritable vertu n'est point fondee sur l'opinion d'autruy et qu'ainsi quand on a le tesmoignage secret de sa conscience on se doit mettre en repos et ne se rendre pas malheureux soy mesme pour satisfaire les autres mais madame adjousta-t'il en souspirant c'est sans doute que ma perte ne vous est pas sensible non aglatidas reprit amestris ne vous y trompez point j'ay pour vous une estime et si je l'ose dire une affection que je ne scaurois jamais perdre parce que je ne vous puis jamais soupconner d'aucun crime je croy tout ce que vous me dites et ainsi je ne doute point que si vous avez tue otane vous ne l'ayez fait sans le connoistre mais apres tout si je vous espousois on croiroit peut-estre que vous n'auriez fait que ce que je vous aurois ordonne de faire de sorte que cette pensee me blesse si fort l'imagination qu'il faut absolument que je fasse tout ce que je pourray pour ne laisser pas lieu de douter de mon innocence a mes plus grands ennemis c'est pourquoy aglatidas non seulement je ne vous espouseray point mais je veux encore ne vous voir jamais et si j'ay quelque pouvoir sur vostre ame vous trouverez mesme quelque pretexte pour partir d'ecbatane cependant pour vous consoler je vous asseure parce que je crois le pouvoir faire sans crime que je me fais une violence si grande en me separant de vous pour jamais que j'auray sans doute moins de peine a mourir que je n'en ay a vous quitter de grace madame 
 interrompit aglatidas avec une douleur extreme soyez-moy toute rigoureuse ou toute favorable contentez-vous de l'innocence de mon coeur et me laissez posseder le vostre ou montrez-moy tant de marques d'indifference d'inhumanite ou de mespris que je puisse mourir d'affliction a vos pieds car madame quel plaisir prenez-vous a me dire des choses qui en prolongeant ma vie augmentent mes suplices comment voulez-vous que je puisse avoir recours a la mort tant que je croiray estre encore aime de la divine amestris et comment pensez-vous que je puisse souffrir la vie avec la certitude qu'elle ne sera jamais a moy et si j'ose tout dire avec la crainte qu'elle ne soit un jour a quelque autre ne craignez pas ce dernier malheur interrompit amestris et croyez au contraire que le coeur que je vous avois donne et que je retire malgre-moy d'entre vos mains ne sera jamais en la puissance de qui que ce soit ce que vous me dites est bien obligeant repliqua aglatidas mais madame le mal que je souffre est si grand que je sens bien imparfaitement la joye que des paroles si avantageuses me devroient donner car enfin vous voulez que je n'espere jamais rien ny du temps ny de vostre affection ny de ma fidelite qui m'eust dit adjoustoit-il quand otane vivoit que je serois un jour encore plus malheureux que je ne l'estois alors je ne l'aurois sans doute pas creu cependant il n'y a nulle comparaison de ce que je souffrois a ce que j'endure et otane dans le tombeau me persecute bien plus cruellement qu'il n'a fait durant sa vie ouy madame je vous avoue avec ingenuite que sans avoir jamais eu la pensee d'avancer sa mort depuis que je m'esloignay de vous je pensois 
 du moins quelquefois qu'il n'estoit pas impossible qu'il mourust devant moy mais la raison pour laquelle vous destruisez aujourd'huy tout mon bon-heur est une raison qui subsistera tousjours si les dieux ne font un miracle pour rendre mon innocence visible a tout le monde de sorte que je ne voy point d'autre fin a mes maux que la mort ne vous opposez donc pas au seul secours que je puis recevoir en me faisant entendre quelques paroles flateuses et inutiles qui ne sont peut-estre que de simples marques de pitie et qui ne le font pas d'une affection telle que vous me l'aviez promise car apres tout madame j'en reviens toujours la puis que mon coeur est de certitude innocent et que le crime de ma main est si douteux dans mon esprit c'est faire une injustice effroyable que de rompre les chaisnes qui nous doivent attacher eternellement pour moy madame je scay bien que je porteray tousjours les miennes et que je ne trouveray de liberte qu'en mourant pendant qu'aglatidas parloit ainsi a amestris j'estois patte de l'autre coste du lict de menaste a qui je parlois quelquesfois bas quoy que nous entendissions pourtant distinctement tout ce que disoient ces deux illustres personnes sur le visage desquelles on voyoit une melancolie si profonde que je n'ay jamais rien veu de si touchant amestris ne pouvoit presques parler parce qu'il luy sembloit que tout ce qu'elle disoit d'obligeant estoit un crime son silence estoit neantmoins si eloquent et tellement significatif qu'aglatidas ne pouvoit pas douter qu'il ne fust tendrement aime de sa chere amestris toutesfois faisant a la fin quelque scrupule de la longueur de cette triste conversation elle voulut s'en aller mais 
 aglatidas la retenant quoy madame luy dit-il vous voulez mesme ne me dire pas precisement ce qu'il vous plaist que je fasse je veux que vous viviez repliqua-t'elle mais que vous viviez esloigne de moy ha madame interrompit-il ne me commandez point des choses impossibles ou du moins si difficiles a faire que la mort mesme est beaucoup plus douce que l'execution de ce rigoureux commandement je veux pourtant encore davantage reprit-elle car je veux que vous ne me donniez point de vos nouvelles et que vous n'esperiez jamais des miennes c'est trop madame c'est trop interrompit aglatidas je ne scaurois vous obeir si vous ne m'aprenez a vous oublier et a ne vous aimer plus au contraire dit-elle je suis si fort persuadee de l'innocence de vos sentimens que je ne fais pas de scrupule de desirer que vous m'aimiez jusques a la mort cependant aglatidas souffrez que je m'en aille car quand je songe que toute la ville croit que vous avez tue otane et que je vous voy a mes pieds j'en rougis de confusion et j'apprehende si fort qu'on ne le scache que je n'ay jamais rien fait de si obligeant pour vous que de vous y souffrir si long-temps mais madame dit aglatidas ne songez vous point qu'en me bannissant je laisse megabise artemon et tharpis aupres de vous il est vray reprit elle malgre qu'elle en eust mais puis que je ne vous puis chasser de mon coeur vous ne leur devez pas porter envie quoy madame dit aglatidas vous essayez donc de m'en bannir je le devrois du moins dit-elle et si je ne l'entreprens pas c'est sans doute parce que je connois bien que je l'entreprendrois inutilement apres ces favorables paroles amestris se leva comme estant presques 
 honteuse de les avoir prononcees et aglatidas voyant qu'en effet elle estoit absolument resolue de s'en aller ou qu'il s'en allast se leva aussi et la regardant avec des yeux que son excessive douleur empeschoit d'estre mouillez de larmes madame luy dit il en poussant encore un grand souspir j'aime mieux vous quitter que si vous me quittiez puis qu'il pourra estre que menaste ne laissera pas de vous parler encore un peu de moy quand je seray party d'icy je vous le promets dit cette charitable parente et je vous le deffends interrompit amestris si vous ne voulez redoubler toutes mes inquietudes mais madame dit aglatidas est il bien vray que ma perte vous touche mais reprenoit-il un moment apres sans luy donner loisir de respondre peut-il estre vray que je vous doive perdre pour tousjours et que ce soit icy la derniere fois que je vous verray non non madame je ne puis pas m'imaginer cela poursuivit-il vous me reverrez sans doute et je vous reverray car quand mesme je pourrois vouloir vous obeir je sens bien que je ne vous obeirois pas je reviendray madame asseurement et malgre vous et malgre moy s'il faut ainsi dire et quand je ne devrois mesme voir que le haut du palais que vous habitez je pense que je reviendrois errer sur ces montagnes qui font au de la de l'oronte pour avoir au moins ce foible plaisir aglatidas dit toutes ces choses avec un si grand transport d'amour qu'amestris en fut sensiblement touchee et de telle sorte que ne pouvant plus retenir ses larmes elle abaissa a demy son voile et luy faisant signe qu'il s'en allast sans luy pouvoir parler il luy prit la main pour la baiser mais elle la retira avec assez de precipitation luy semblant que 
 celle d'aglatidas estant accusee d'un meurtre quoy qu'innocent ne devoit pas toucher la sienne mon coeur est si pur madame luy dit-il alors que je ne pensois pas que ma main pust prophaner la vostre cependant puis que vous ne le croyez pas ainsi souffrez du moins que je vous baise la robe en disant cela il se baissa et la luy prit en effet mais amestris y portant la main pour s'en deffendre aglatidas ne put s'empescher la voyant si pres de sa bouche de la baiser sans qu'amestris eust la force de s'en fascher quoy qu'elle en eust quelque envie a ce qu'il parut sur son visage apres qu'il se fut releve vous voulez donc que je parte luy dit-il je voudrois bien luy respondit-elle que vous pussiez ne partir jamais d'ecbatane mais puis que la fortune en a autrement dispose je voudrois amestris s'arresta a ces paroles et sans pouvoir dire ce qu'elle vouloit elle luy fit encore signe de la main qu'il sortist et il sortit en effet mais si afflige que jamais on n'a veu de douleur esgale a la sienne amestris de son coste n'estoit gueres moins triste que luy et j'ay sceu par menaste qu'a peine fusmes nous sortis qu'elle fut se rassoir sur son lict ou elle respandit avec abondance toutes les larmes qu'elle avoit retenues tant que nous y avions este apres plusieurs discours les plus obligeants du monde pour aglatidas amestris pria menaste de vouloir faire un petit voyage avec elle a la campagne ne luy estant pas possible de pouvoir esperer d'avoir la force de cacher la douleur qu'elle avoit de la perte d'aglatidas de sorte que sans differer davantage elles resolurent de partir des le lendemain menaste se chargeant d'ordonner de la part a aglatidas de n'aller pas en ce lieu-la qui n'estoit 
 qu'a une journee d'ecbatane en effet lors qu'amestris fut partie elle luy envoya un billet par lequel elle luy commandoit si absolument d'obeir a amestris que si aglatidas eust eu moins d'amour et un peu plus de raison il luy auroit sans doute obei cependant voyant enfin qu'il ne feroit pas changer de resolution a la seule personne qui le pouvoit rendre heureux et ne pouvant plus souffrir le monde il resolut de venir du moins mourir pour vostre service de sorte que sans tarder plus longtemps il pressa si instamment ciaxare de le renvoyer aupres de vous qu'il obtint ce qu'il demandoit avant que de partir il forma plusieurs desseins que j'eus bien de la peine a destruire car il y avoit des instants ou il vouloit mourir et se tuer luy mesme il y en avoit d'autres ou il vouloit se battre contre megabise contre artemon et contre tharpis disant par ses raisons qu'il ne pouvoit manquer d'en tuer quelqu'un ou d'estre tue par eux et qu'ainsi lequel que ce fust il luy seroit plus advantageux que de s'en aller seulement pour obeir a amestris mais enfin je m'opposay si fortement a toutes ses funestes resolutions que je le contraignis a se contenter de partir sans se porter a toutes ces violences et j'employay tant de fois vostre nom qu'a la fin il prefera la gloire de venir mourir en vous servant a tout autre genre de mort mais seigneur ce qu'il y eut de rare en cette occasion fut qu'encore qu'aglatidas sortist d'ecbatane par une porte directement opposee a celle par ou il faloit sortir pour aller ou estoit amestris et qu'il eust en effet intention de luy obeir il ne put toutesfois en venir a bout et il n'eut pas fait cinquante stades qu'envoyant tous ses gens l'attendre a 
 deux journees d'ecbatane il fut avec un escuyer seulement au lieu ou estoit amestris cependant son depart donna une joye incroyable a megabise a tharpis et a artemon il en donna aussi a anatise mais non pas tant qu'aux autres car elle avoit pretendu rompre seulement le mariage d'amestris et non pas exiler aglatidas neantmoins ayant eu le plaisir de detruire la felicite d'un homme qui troubloit la sienne et celle d'une redoutable rivale elle jouissoit avec assez de tranquilite du fruit de sa fourbe et dinocrate possedoit aussi avec beaucoup de satisfaction les presents que tharpis luy avoit faits mais seigneur pour en revenir a aglatidas il fut donc ou estoit amestris pour luy dire le dernier adieu elle en fut si surprise et d'abord sa en colere que menaste m'a assure qu'il pensa remonter a cheval sans luy avoir pu dire quatre paroles mais qu'enfin il obtint par ses persuasions la liberte d'estre encore une heure aupres d'amestris pendant laquelle il ne put pourtant jamais luy faire changer de resolution cette derniere separation fut encore plus tendre que l'autre et aglatidas partit si desespere et amestris demeura si affligee qu'on ne peut s'imaginer rien de plus pitoyable
 
 
 
 
quand aglatidas fut party amestris qui ne pouvoit parler que de son affliction se mit a repasser tous les malheurs de sa vie et les comparant a celuy qui luy venoit d'arriver elle trouvoit qu'il estoit infiniment plus grand que tous les autres de sorte que s'abandonnant a la douleur elle avoit le visage tout couvert de larmes qui tomboient avec une telle abondance que non seulement elles couloient de ses veux sur ses joues mais encore de ses joues sur sa gorge 
 estant donc a demy couchee sur des carreaux et menaste estant assise aupres d'elle sans oser luy dire qu'elle devoit moderer son affliction tant elle la voyoit excessive elles entendirent quelque bruit dans la court en fuite dans l'escalier et un moment apres oyant ouvrir la porte de la chambre avec assez d'impetuosite amestris vit entrer otane avec cette mesme fierte qu'il avoit eue autresfois quand il l'avoit tant persecutee otane interrompit cyrus fort estonne et comment seroit-il possible qu'amestris eust pu voir entrer otane puis que vous l'avez veu mort au milieu d'un torrent et que vous le vistes en fuite engloutir dans un abisme vous le scaurez seigneur respondit artabane en vous donnant un peu de patience cependant souffrez s'il vous plaist que je continue mon discours afin de vous tirer plustost d'inquietude otane estant donc entre de la maniere que je vous ay dit poursuivit artabane cette veue fit faire un grand cry a menaste qui pensa que c'estoit une aparition et surprit si fort amestris qu'elle ne pouvoit ny parler ny se lever bien est-il vray qu'elles ne furent pas long-temps sans connoistre avec certitude qu'otane estoit effectivement otane et que ce n'estoit pas son ombre car regardant amestris toute en larmes avec des yeux estincelants de rage et de fureur et prenant la parole d'un ton a porter la frayeur dans l'ame de la personne du monde la plus innocente et la plus hardie vous avez raison luy dit-il en la menacant de la main de vous troubler de ma veue et de mon retour car je ne viens que pour vous punir de tous vos crimes a la fois amestris alors reconnoissant bien otane et s'estant un peu remise se leva et 
 le saluant avec beaucoup de respect seigneur luy dit-elle vous m'avez autresfois si bien accoustumee a souffrir d'injustes reproches que je n'en ay pas encore perdu l'habitude infame luy dit-il appelles tu d'injustes reproches ceux que je te faits presentement d'avoir creu ma mort des qu'on te l'a dite de ne l'avoir pas pleuree etde te trouver comme je fais le visage couvert de larmes pour l'absence de ton amant car scaches qu'il y a desja six jours que je suis cache dans ecbatane en un lieu ou j'ay sceu ton pretendu mariage et toutes tes mauvaises actions j'estois venu icy pour tuer aglatidas devant tes yeux me doutant bien qu'il y viendroit mais estant arrive trop tard a ce que j'ay apris en entrant je ne trouve plus que toy sur qui je me puisse vanger seigneur reprit amestris puis que vous dites scavoir tout ce que j'ay fait vous scavez donc bien que des que dinocrate m'a eu dit qu'aglatidas sans y penser vous avoit tue a la guerre j'ay rompu avecques luy ouy devant le monde repliqua le furieux otane mais non pas en particulier car si cela estoit autrement tu ne l'aurois pas reveu icy je vous assure dit menaste qu'aglatidas s'en va avec un ordre expres d'amestris de ne la revoir jamais et je vous assure respondit otane que je viens avecques le dessein d'empescher en effet qu'il ne la revoye pas et qu'elle ne vous voye non plus que luy de vous dire seigneur tout ce que dit otane ce seroit abuser de vostre patience mais je vous diray seulement que tout ce que la jalousie la rage et le desespoir peuvent faire dire il le dit en cette occasion et contre amestris et contre aglatidas et contre menaste en suite dequoy faisant atteler un chariot il la contraignit de s'en 
 retourner a ecbatane et fit enfermer amestris dans une chambre avec une femme seulement pour la servir la menacant de toutes les rigueurs imaginables ce qui estonna encore amestris fut qu'elle vit par ses fenestres une heure apres qu'otane fut arrive que dinocrate estoit la et que son maistre l'entretenoit comme autresfois mais seigneur comme je ne doute pas que vous n'ayez envie de scavoir comment otane estoit ressuscite vous dis-je qui aviez entendu crier pendant le combat des montagnes d'artaxate qu'otane estoit mort il faut que je vous die ce que nous en avons apris depuis tant par ce qu'il en a dit a diverses personnes qui me l'ont redit apres que par ce qu'un soldat qui est d'ecbatane m'en a raporte vous scaurez donc qu'en effet otane fut a ce combat de nuit que nous fismes et qu'en combatant proche d'un armenien avec qui il avoit fait amitie il rencontra sous ses pieds un monceau de pierres qui le fit tomber de sorte que cet armenien qui le touchoit croyant que sa chutte estoit causee par quelque coup d'espee ou de javeline cria comme je l'ay dit qu'otane estoit mort quoy qu'il ne le fust pas bien est il vray qu'il ne put se relever qu'avec beaucoup de peine parce que le combat fut fort opiniastre en cet endroit et qu'on le fit retomber plusieurs fois en fuite comme vous le scavez tous les armeniens furent vaincus leur estant mesme impossible de pouvoir regagner leurs montagnes vous scavez de plus seigneur que phraarte se retira dans un petit vallon ou vous fustes le trouver de sorte qu'otane s'y sauva comme les autres mais comme il ne craignoit rien tant que de tomber entre les mains de ciaxare non seulement 
 comme traistre a sa patrie qu'il estoit mais principalement parce qu'aglatidas estoit dans son armee au lieu de demeurer avec phraarte il se resolut de se derober et en effet a la faveur de la nuit il se mit derriere quelques roches eslevees qui sont en quelques endroits au bord du torrent mais comme les armes qu'il avoit estoient fort belles et par consequent fort remarquables il jugeoit bien qu'il ne luy seroit pas aise de se cacher ny de traverser le camp lors qu'il seroit jour sans estre arreste apres donc qu'il eut remarque qu'il n'y avoit plus personne dans ce petit vallon ou phraarte s'estoit retire et d'ou vous le menastes a vostre tente il fut chercher parmy les morts dequoy se travestir et quittant les magnifiques armes qu'il avoit il prit un simple habillement de soldat et il fut en effet si adroit et si heureux qu'il traversa route nostre aimee sans estre arreste parce qu'il paroissoit estre de nostre party car l'habit qu'il avoit pris estoit d'un des soldats que vous aviez perdus a cette occasion de sorte que cela facilita sa fuitte estant cependant contraint d'aller a pied jusques a la premiere ville ou il tomba malade mais seigneur pour achever de vous esclaircir comment dinocrate et moy avions pu voir les armes d'otane sur le corps d'un homme mort que nous prismes effectivement pour le sien au milieu de ce torrent il faut scavoir qu'apres qu'otane les eut quittees un soldat cilicien allant chercher a deshabiller quelque mort les trouva a la clarte de la lune qui s'estoit levee et tout ravy d'une si heureuse rencontre il quitta les siennes et mit celles la un moment apres deux autres soldats qui estoient d'ecbatane arriverent qui voyant la 
 magnificence des armes que ce soldat avoit prises les voulurent partager avecques luy mais il s'y opposa autant qu'il put disant a ce que l'on en peut conjecturer qu'elles luy apartenoient puis qu'il les avoit trouvees neantmoins comme ils n'entendoient pas son langage et que luy aussi n'entendoit pas le leur ils se querellerent et se battirent de sorte que cette dispute se faisant aupres du torrent ce pauvre malheureux estant blesse recula si mal a propos et pour luy et pour ses ennemis qui n'avoient envie de vaincre qu'afin d'avoir les belles armes qu'il portoit qu'il tomba dans ce torrent qui acheva de luy faire perdre la vie en le roulant parmy ces rochers jusques a l'endroit ou dinocrate et moy le vismes le lendemain or seigneur comme la fortune n'a jamais fait que des choses fort bizarres en toutes les avantures d'aglatidas un de ces deux soldats qui se battirent contre celuy qui avoit les armes d'otane se trouvant le lendemain au bord de ce torrent comme dinocrate disoit que c'estoit le corps de son maistre qu'il voyoit mort au milieu de cette eau tumultueuse il n'osa dire ce qu'il en scavoit mais ce soldat s'estant ennuye de la guerre et estant revenu a ecbatane s'est mis a mon service de sorte qu'apres que le retour d'otane fut divulgue m'entendant dire quelquesfois car il me sert a la chambre que je ne comprenois point comment les armes d'otane avoient este a cet homme que nous avions veu mort il me confessa la verite telle que je viens de vous la dire mais seigneur pour retourner a otane que je vous ay dit qui demeura malade a une ville ou il fut a pied vous scaurez qu'il le fut avec tant de violence et si long temps qu'il 
 pensa vingt fois mourir toutesfois les dieux n'estant pas encore las d'esprouver la constance d'amestris le guerirent en fuite de quoy achetant un cheval car il s'estoit trouve deux bagues de grand prix qu'il avoit fait vendre pour avoir toutes les choses dont il avoit eu besoin il partit des qu'il le put ne scachant pas que la nouvelle de sa mort avoit este portee a ecbatane avec tant de circonstances vray-semblables et croyant qu'il trouveroit encore amestris au mesme chasteau ou il l'avoit laissee il y fut n'osant pas encore aller a ecbatane si ce n'estoit deguise a eau se qu'il avoit porte les armes contre ciaxare mais il fut bien estonne d'y aprendre qu'on le croyoit mort et qu'aglatidas estoit non seulement a ecbatane mais qu'il alloit espouser amestris pour vous faire concevoir quels furent les sentimens d'otane en cette occasion je n'ay qu'a vous dire que tout criminel d'estat qu'il estoit il prit la resolution d'aller deguise a ecbatane non seulement pour mettre par ce deguisement sa personne en seurete mais pour pouvoir estre cache en quelque lieu ou il pust scavoir precisement ce que faisoient amestris et aglatidas afin de pouvoir troubler leur felicite quand il le voudroit il y fut donc en habit de marchand et n'y arrivant mesme que de nuit il fut loger chez un homme qui avoit autrefois este son gouverneur luy deffendant expressement de descouvrir a personne qu'il n'estoit pas mort il s'informa plus particulierement de l'estat des choses et il aprit que sans qu'il s'en meslast le bonheur d'aglatidas estoit bien trouble par le retour de dinocrate car otane arriva justement deux jours apres que cet escuyer fut revenu cette nouvelle le surprit fort agreablement 
 ne polluant toutefois comprendre pourquoy dinocrate disoit tant de mensonges cependant voyant les choses en cette conjoncture il se resolut d'attendre a se monstrer qu'il sceust bien precisement ce que seroit amestris mais comme il avoit tousjours fort aime dinocrate il donna ordre qu'on le fist venir dans cette maison ou il estoit cache il voulut pourtant que ce fust sans luy dire qu'il y estoit ainsi dinocrate sans rien soupconner de ce qu'on luy pouvoit vouloir entra dans la chambre ou estoit otane qui le receut avec mille carresses car encore qu'il ne comprist pas pourquoy il avoit menty neantmoins puis que son mensonge avoit trouble la felicite d'aglatidas et d'amestris en empeschant leur mariage il luy en estoit fort oblige cependant dinocrate estant revenu de son estonnement et connoissant bien qu'il parloit effectivement a son maistre comme il avoit l'esprit prompt et artificieux seigneur luy dit il je loue les dieux de m'avoir si bien inspire car sans moy vous eussiez trouve amestris entre les bras d'aglatidas alors otane luy demandant pourquoy il avoit desguise la verite comme il avoit fait seigneur repliqua-t'il hardiment ayant apris en entrant dans ecbatane qu'amestris devoit espouser dans trois jours un homme que je scavois que vous aviez tant hai j'eus une si grande horreur de voir qu'elle estoit si peu sensible a sa propre gloire que d'espouser aglatidas dont vous aviez eu tant de sujets de jalousie que me trouvant entre les mains une espee que je scavois bien qui avoit este a luy je m'advisay de dire a amestris qu'aglatidas vous avoit tue scachant bien qu'a moins que de n'avoir plus aucun sentiment 
 d'honneur elle ne pourroit plus l'espouser apres cela ou que si elle l'espousoit j'aurois la satisfaction de voir toutes ces jalousies que l'on vous a reprochees avec tant d'injustice estre pleinement justifiees je vous laisse a penser combien otane caressa dinocrate et s'il ne luy promit pas de le recompenser d'une chose dont il avoit desja este si bien paye par tharpis cependant il sceut encore par luy qu'amestris avoit veu aglatidas chez menaste si bien qu'auparavant que de se monstrer a aucun des siens otane voulut encore observer durant quelques jours si effectivement amestris avoit rompu avec aglatidas ou si ce n'estoit qu'une feinte deffendant expressement a dinocrate de dire a qui que ce soit qu'il fust vivant et en effet il luy obeit et n'en parla pas mesme a anatise ny a tharpis ne voulant pas donner une si mauvaise nouvelle a ce dernier qui l'avoit si bien recompense d'un service qui luy devenoit inutile par le retour d'otane mais enfin dinocrate ayant este apprendre a son maistre qu'amestris et menaste s'en alloient aux champs et qu'aglatidas devoit aussi partir otane creut que c'estoit une chose concertee et qu'ils se marieroient peut-estre en secret de sorte que se preparant aussi-tost a partir aussi bien qu'aglatidas il fut l'attendre a un bois par ou il croyoit qu'il devoit passer avec intention toutefois de ne l'attaquer pas en chemin de le suivre de loing et de ne se monstrer que lors qu'il seroit arrive aupres d'amestris mais comme aglatidas estoit sorty par une autre porte et qu'il n'avoit pris le chemin du lieu ou estoit amestris qu'estant desja assez nuance dans un autre otane attendit inutilement et mesme si long temps qu'a la fin s'impatientant 
 et craignant avecques raison qu'aglatidas n'eust este par un autre coste il s'en alla droit ou il croyoit infailliblement le trouver mais comme il avoit beaucoup attendu il n'y arriva qu'une heure apres qu'il en fut sorty en entrant dans la basse court il s'informa de quelques gens qui ne le connurent pas qui estoit avec amestris et ils luy respondirent qu'il y avoit plus personne et qu'il y avoit une heure qu'aglatidas estoit party si bien qu'entrant avec fureur comme je l'ay desja dit il fit enfermer amestris il renvoya menaste et de lus donna ordre a dinocrate de luy trouver des soldats afin de se pouvoir deffendre si le roy le vouloit faire arrester je ne me suis point amuse a vous depeindre l'excessive douleur d'amestris et de menaste a leur separation mais je vous diray que quelque haine qu'eust amestris pour otane et quelque persecution qu'elle en deust attendre elle nous a dit depuis qu'elle eut quelque secrette consolation de voir avec certitude qu'aglatidas luy avoit dit la verite et qu'ainsi elle pouvoit sans scrupule luy conserver quelque place en son amitie cependant menaste ne fut pas plustost arrivee a ecbatane qu'elle m'envoya querir pour me dire qu'otane estoit vivant qu'otane estoit revenu et qu'amestris estoit prisonniere et peut-estre en danger de sa vie d'abord je ne voulois point la croire mais a la fin je vis une si veritable douleur sur son visage que je connus bien qu'il ne faloit pas douter de la verite de ses paroles je m'affligeay alors avec elle et je desiray du moins pour l'interest d'amestris qu'aglatidas ne fust pas si bien justifie nous nous estonnasmes de l'artifice de dinocrate dont nous soupconnames pourtant la cause nous 
 cherchasmes enfin a imaginer par quelle voye on pourroit delivrer amestris de la persecution qu'elle souffroit apres y avoir bien pense je m'avisay que conme otane estoit criminel d'estat il faloit advertir ciaxare qu'il estoit vivant et du lieu ou il estoit afin qu'en le faisant mettre en prison on rompist celle d'amestris je n'eus pas plustost dit ce que je pensois que menaste l'approuvant me dit qu'il faloit donc se haster d'executer la chose parce qu'elle craignoit qu'otane ne tuast ou n'empoisonnast amestris si bien que la quittant a l'heure mesme je fus trouver le roy et connoissant sa bonte pour aglatidas je ne fis pas de difficulte de luy dire apres luy avoir apris qu'otane vivoit et qu'il n'estoit qu'a une journee de luy qu'en punissant un criminel de leze majeste il sauveroit peut-estre la vie a la personne du monde qu'aglatidas aimoit le plus et qui meritoit aussi le plus d'estre estimee et protegee ciaxare n'eut pas plustost entendu l'advis que je luy donnois et la priere que je luy faisois qu'il commanda au lieutenant de ses gardes d'aller avec la force a la main s'assurer de la personne d'otane et delivrer amestris en la faisant conduire a la ville cependant menaste ayant publie le retour d'otane et la nouvelle persecution d'amestris tout le monde en fut si estonne qu'on ne la pouvoit presques croire anatise en eut de la joye tharpis en fut desespere megabise parmy le desplaisir qu'il en eut comme les autres eut pourtant quelque consolation de voir que tous ses rivaux ne pouvoient plus rien pretendre a la personne qu'il aimoit non plus que luy et pour artemon tout irrite qu'il devoit estre d'avoir este si mal receu d'amestris il ne sceut pas plustost le mauvais traitement qu'otane luy faisoit qu'il partit 
 pour aller voir son persecuteur s'imaginant qu'il pourroit en quelque facon l'adoucir mais il se trompa bien car comme otane avoit sceu non seulement qu'aglatidas avoit pense espouser la femme mais encore que megabise tharpis et artemon en avoient este amoureux il le receut si mal que s'il n'eust este accoustume a souffrir beaucoup de choses fascheuses de luy ils se seroient querellez bien est il vray qu'ils n'en eussent pas eu le loisir car a peine artemon fut il arrive que le lieutenant des gardes de ciaxare arriva aussi avec cent de ses compagnons de sorte qu'otane ne se trouva pas peu embarrasse scachant quel estoit son crime et voyant qu'il estoit trop foible pour pouvoir resister a un si grand nombre d'ennemis dinocrate qui estoit alle luy chercher des soldats n'estoit pas encore revenu si bien que n'ayant que tres peu de gens en ce lieu la et des gens encore qui ne luy estoient pas fort affectionnez il ne scavoit quelle resolution prendre il eust bien voulu s'enfuir et peut estre mesme poignarder amestris mais aprenant que ce lieutenant des gardes s'estoit saisi de toutes les advenues il parut estre si furieux et si enrage qu'artemon creut a ce qu'il m'a dit depuis qu'il se tueroit de sa propre main cependant celuy qui demandoit a entrer voyant qu'on ne luy respondoit pas precisement fit enfoncer la porte et entra suivy d'une partie des siens otane entendant ce bruit fut droit a ce lieutenant l'espee a la main et artemon tirant aussi la sienne et voyant qu'otane n'estoit pas en estat de se deffendre se mit entre luy et ce lieutenant des gardes luy disant qu'il pardonnast a un furieux mais otane pour prouver qu'il ne mentoit pas et qu'il l'estoit en effet voyant qu'il ne pouvoit 
 joindre celuy qui le vouloit prendre voulut frapper artemon par derriere et il l'eust frappe effectivement si trois de ceux qui venoient pour s'asseurer de sa personne ne se fussent jettez sur luy et ne luy eussent saisi son espee en le saisissant luy mesme otane se voyant desarme et pris fit des imprecations si horribles qu'on ne peut rien s'imaginer de semblable cependant on le fit entrer dans une chambre jusques a ce que l'on eust donne ordre a faire partir amestris artemon qui se trouva estre amy de ce lieutenant des gardes fut avecques luy a son apartement ou elle estoit enfermee et le devancant de quelques pas madame luy dit-il puis que vous m'avez permis de vous donner quelques marques d'amitie souffrez que j'ayde aujourd'huy a vous delivrer amestris estoit si surprise du grand bruit qu'elle avoit entendu et de ce qu'artemon luy disoit qu'elle ne scavoit que luy repondre mais le lieutenant des gardes s'estant approche et luy ayant dit qu'il avoit ordre du roy de la conduire a ecbatane elle s'informa alors d'ou venoit sa liberte et quand elle sceut que c'estoit par la prison de son mary cette admirable personne receut cette nouvelle sans aucun tesmoignage de joye cependant elle fut mise dans un chariot avec ses femmes et escortee par artemon accompagne de douze cavaliers et pour otane il fut mene a cheval et conduit dans une tour ou l'on met les criminels d'estat a ecbatane jamais rien n'a tant fait de bruit que le retour d'amestris et la prison de son mary je depeschay un de mes gens pour aller apres aglatidas sur la route de l'armee et je fus en diligence chez menaste afin de la conduire chez amestris nous resolusmes en y allant de ne luy dire pas que 
 nous l'avions delivree car connoissant sa scrupuleuse vertu nous craignismes qu'elle ne nous en querellast au lieu de nous en remercier cependant anatise qui faisoit tousjours du poison de toutes choses contre amestris sema dans le monde un bruit assez fascheux car elle fit dire qu'amestris avoit fait mettre son mary prisonnier qu'aglatidas estoit cache en quelque lieu qu'elle scavoit bien d'ou il avoit fait agir le roy et plusieurs autres semblables choses cette imposture ne tarda pourtant pas long-temps a estre destruite quoy qu'amestris ne la sceust pas car voulant porter la generosite au de la mesme de ce qu'elle devoit aller elle nous dit a menaste et a moy des qu'elle nous vit entrer dans sa chambre qu'elle vouloit solliciter pour la liberte de son mary quand elle nous dit cela nous fismes un grand cry cause par l'exces de nostre estonnement et nous voulusmes l'en empescher mais ce fut en vain que nous la conseillasmes la dessus car croyant que cette action seroit belle et glorieuse rien ne l'en put destourner elle assembla donc quelques parents de son mary qui par interest de famille plus que par amitie souhaitoient qu'il sortist de prison et se mettant a leur teste conduite par le principal d'entr'eux elle fut se jetter aux pieds de ciaxare et luy demander grace pour otane cette generosite parut en effet si grande que le roy en fut charme il luy dit pourtant d'abord que pour reconnoistre sa vertu il faloit la refuser estant certain qu'otane s'estoit rendu indigne d'estre son mary par les mauvais traitemens qu'il luy avoit faits elle parla en suite avec tant d'esprit et si pressamment que ciaxare luy dit qu'il luy promettoit la vie d'otane mais que pour sa liberte il ne la luy accorderoit 
 jamais qu'il n'eust promis solemnellement de ne faire plus sortir d'ecbatane et de ne la maltraiter plus amestris remercia le roy des soings qu'il avoit d'elle et voulut toutefois encore l'obliger a delivrer otane sans conditions mais il ne le voulut pas cependant comme otane estoit fort hai si amestris sollicitoit pour luy beaucoup sollicitoient contre et entre les autres un ancien ennemy de sa maison le faisoit si ouvertement devant tout le monde qu'otane mesme en fut adverty mais le roy a quelques jours de la fit venir otane en sa presence et apres luy avoir reproche sa perfidie envers luy et son injustice envers amestris il luy aprit que malgre toutes ses cruautez pour elle cette vertueuse personne n'avoit pas laisse de venir luy demander sa vie et sa liberte il luy dit en suite qu'il avoit accorde la premiere a ses persuasions et qu'il luy avoit refuse l'autre si ce n'estoit qu'il promist solemnellement de ne mener plus amestris aux champs et de ne la maltraiter jamais otane entendant parler ciaxare de cette sorte au lieu de le remercier et d'accepter promptement ce qu'il luy offroit eut l'insolence de luy demander si toutes ces precautions estoient du consentement d'amestris le roy surpris de ce prodigieux effet de jalousie luy respondit avec une bonte extreme qu'au contraire amestris s'y estoit opposee mais quoy que ce prince pust dire otane ne put toutesfois se resoudre precisement et il demanda trois jours pour cela pendant lesquels il souffrit sans doute tout ce que l'on peut souffrir car il jugeoit bien qu'a moins que de vouloir se perdre il faudroit qu'il tinst sa parole a ciaxare et il sentoit si bien en luy mesme qu'il ne le pourroit jamais 
 qu'il ne scavoit quelle resolution prendre neantmoins comme les maux presens sont tousjours ceux ou l'on cherche les plus prompts remedes otane souffrant un tourment insuportable de ne scavoir pas ce que faisoit amestris fit enfin dire au roy qu'il promettroit tout ce qu'il voudroit pourveu qu'il sortist de prison on luy fit donc faire cette promesse avec toutes les ceremonies qui la pouvoient rendre inviolable et apres cela on le delivra malgre les solicitations secrettes des amants et des amis d'amestris et malgre celles de l'ennemy declare d'otane qui s'y opposa autant qu'il put mais admirez seigneur la conduite des dieux en cette rencontre a peine otane fut-il hors de prison et a peine eut-il este remercier ciaxare que rencontrant cet ennemy qu'il scavoit avoir solicite contre luy il l'aborda et luy parla si fierement que l'autre mettant l'espee a la main obligea otane a l'y mettre aussi qui tout vaillant qu'il estoit fut contraint de succomber sous les coups de celuy qui l'avoit attaque et qui estant desespere d'avoir encore irrite la haine d'otane inutilement se resolut de s'en deffaire s'il pouvoit de sorte que ne deffendant pas a un escuyer qu'il avoit de l'attaquer aussi bien que luy otane en ayant deux sur les bras car ses gens estoient encore dans la basse cour du palais du roy il fut perce de plusieurs coups et laisse mort sur la place auparavant qu'on y peust estre pour les separer bien est-il vray que son ennemy ne fut pas en gueres meilleur estat que luy car il mourut en prison trois jours apres des blessures qu'il avoit receues amestris tousjours genereuse l'ayant fait chercher et fait prendre pour vanger la mort 
 de son mary tout son persecuteur qu'il avoit este comme otane avoit este creu mort sans l'estre il y eut une curiosite si grande de scavoir s'il l'estoit effectivement que tout le peuple le voulut voir et a parler avec sincerite tous les honnestes gens s'en resjouirent il en faut toutesfois excepter anatise tharpis megabise et artemon car encore que ce soit une chose assez naturelle a un amant de ne s'affliger pas de la mort de celuy qui possede sa maistresse neantmoins comme ces trois rivaux scavoient de certitude qu'aglatidas seroit infailliblement choisi a leur prejudice puis qu'il ne pouvoit plus y avoir d'obstacle a son bon-heur ils eussent encore mieux aime qu'amestris fust demeuree femme d'otane que de la devenir d'aglatidas cependant amestris agit en cette occasion avec sa modestie et sa sagesse ordinaire mais afin que dinocrate fust puny de toutes ses fourbes a la fois il arriva qu'estant venu de nuit a ecbatane pour prendre tout ce qu'il y avoit avec intention de changer de demeure car il avoit sceu la prison de son maistre lors qu'il estoit revenu avec les soldats qu'il estoit alle lever secrettement il rencontra le soir mesme dont otane avoit este tue le matin un escuyer d'aglatidas qu'il avoit laisse pour quelque affaire qui l'avant reconnu a la clarte d'un flambeau qui passa fortuitement fut a luy et l'attaqua mais avec tant de vigueur que dinocrate fuyant sans scavoir ce qu'il faisoit vint se sauver a mon logis ou il tomba blesse de trois coups justement comme je ne faisois que d'y r'entrer mais encore que je le reconnusse bien je ne laissay pas de souffrir que ma maison luy 
 servist d'azile et que mes gens eussent soin de luy de sorte que j'arrestay moy mesme l'escuyer d'aglatidas qui le poursuivoit et qui par le respect qu'il me voulut rendre se retira sans s'obstiner davantage a vouloir achever de tuer dinocrate on ne put toutefois luy sauver la vie et il mourut six jours apres ce ne fut pas neantmoins sans m'avoir esclaircy de beaucoup de choses que j'eus la curiosite de scavoir de sa bouche et que je n'eusse pu vous raconter comme j'ay fait s'il ne me les eust aprises car sans luy nous n'eussions jamais sceu la fourbe d'anatise et de tharpis cependant j'estois au desespoir de n'avoir point de nouvelles d'aglatidas dont je n'osois parler a amestris et dont je parlois tous les jours avec menaste mais enfin je sceus par le retour de celuy que je luy avois envoye et qui ne l'avoit pu trouver d'abord parce qu'aglatidas dans sa douleur n'avoit pas suivy le droit chemin je sceus dis-je qu'il estoit tombe malade d'affliction a trois journees d'ecbatane de sorte que sans differer davantage je partis et fus le trouver or seigneur pour n'abuser pas de vostre patience je vous diray que la nouvelle de la mort d'otane fut un si grand remede pour guerir aglatidas qu'en huit jours il fut en en estat de pouvoir monter a cheval il voulut pourtant auparavant que de rentrer dans ecbatane m'envoyer vers le roy pour luy demander la permission d'y revenir mais avec autant d'instance qu'il avoit demande celle de s'en esloigner m'ordonnant de dire a ciaxare la veritable cause de son depart et de son retour afin de l'obliger a l'excuser je fus donc trouver le roy qui voulut tout ce qui pouvoit estre advantageux 
 a aglatidas et qui m'assura qu'il feroit en sorte qu'amestris ne s'arresteroit pas si exactement au deuil d'otane qu'elle avoit desja porte il ne fut toutesfois pas possible de gagner cela sur elle et les prieres de ciaxare non plus que celles de menaste d'aglatidas et de moy n'y servirent de rien et il falut laisser passer son deuil selon la coustume d'ecbatane cependant le roy voulant empescher quelque nouveau malheur commanda si absolument aux rivaux d'aglatidas de ne songer jamais a amestris qu'ils furent contraints d'obeir je ne vous dis point seigneur apres cela quelle fut la joye d'aglatidas et d'amestris en cette occasion la douleur des trois amants mal-traitez et la fureur d'anatise car je n'aurois pas allez de jour pour vous bien depeindre toutes ces choses mais je vous diray que lors qu'amestris eut quitte le deuil que le jour des nopces fut pris et que toute la ville fut en feste tous ces amants infortunez s'absenterent aussi bien qu'anatise et nous laisserent la liberte toute entiere de gouster la joye toute pure de nos bien-heureux amants qui sans se souvenir plus des malheurs passez bannirent absolument de leur coeur l'inquietude la crainte et mesme l'esperance qui apres tout ne donne que des plaisirs imparfaits pour recevoir a sa place toute la felicite que l'amour raisonnable peut donner enfin aglatidas espousa amestris dans le plus fameux de nos temples en presence du roy de toute la cour et de toute la ville apres cela seigneur je n'ay plus rien a vous dire si ce n'est qu'encore qu'aglatidas aime beaucoup plus amestris qu'il ne faisoit auparavant qu'elle fust a luy neantmoins l'amour de la gloire et plus 
 encore l'honneur de vous servir a eu tant de force sur son coeur qu'il a accepte sans murmurer l'employ que ciaxare luy a donne de vous amener dix mille hommes ce n'est pas seigneur qu'il ait pu quitter amestris sans douleur puis que je vous assure que lors que nous fusmes conduire cette belle personne a une journee d'ecbatane car elle a voulu aller passer tout le temps que doit durer l'absence d'aglatidas a la province des arisantins je les vy tous deux aussi affligez que s'ils n'eussent point este heureux ainsi seigneur je puis vous assurer que vous reverrez aglatidas amant et mary tout ensemble et par consequent a son ordinaire encore un peu inquiet et resveur
 
 
 
 
je rends graces aux dieux repliqua cyrus voyant qu'artabane avoit cesse de parler de ce qu'aglatidas n'a plus d'autres tourments que ceux que la seule absence peut donner et je souhaite adjousta-t'il en souspirant que tous ceux dont il est aime et qu'il aime se puissent un jour trouver en mesme estat que luy apres cela cyrus remercia artabane de la peine qu'il avoit eue a luy raconter les advantures de son illustre amy desquelles il ne se pouvoit lasser d'admirer la bizarrerie et la nouveaute il falut pourtant qu'il changeast bien-tost de conversation parce qu'il fut adverty que les rois de phrigie et d'hircanie avoient quelque chose a luy communiquer de sorte qu'embrassant encore artabane il sortit du lieu ou il l'avoit escoute et passa dans celuy ou ces princes l'attendoient accompagnez de tigrane de phraarte d'artamas de persode et de beaucoup d'autres mais ce fut avec tant de majeste qu'il n'eust pas este 
 aise de s'imaginer que ce prince qui avoit quelque chose de si grand sur le visage qu'il inspiroit le respect a tous ceux qui le voyoient venoit d'avoir la bonte d'escouter une longue advanture amoureuse ou il n'avoit point d'autre interest que celuy d'un homme qu'il aimoit et dont il estoit aime si ce n'estoit celuy de comparer tous les suplices que souffroient tous les autres amants a ceux qu'il enduroit pour mandane 
 
 
 
 
 
 
 apres que cyrus eut joint ces princes qui l'attendoient le roy de phrigie luy dit qu'il avoit sceu que les lacedemoniens avoient accepte l'alliance de cresus qui la leur avoit offerte et qu'il avoit creu a propos de l'en advertir le roy d'hircanie de son coste luy aprit que les thraces et les egyptiens armoient pour le roy de lydie quant aux lacedemoniens reprit cyrus je ne m'estonne pas de 
 ce qu'ils font puis qu'il ne seroit pas juste qu'ils refusassent de recourir un prince qui leur donna si liberalement tout l'or dont ils avoient besoin pour faire la merveilleuse statue d'apollon que j'ay veue pendant mes voyages aupres du mont thornax en laconie mais pour le roy d'egipte je ne voy pas quelle alliance il peut avoir avec cresus ny quel interest a demesler avec ciaxare quoy qu'il en soit adjousta-t'il plus nous aurons d'ennemis a combattre plus nous aurons de gloire a vaincre cet amas de troupes estrangeres ne servira qu'a mettre la division parmy eux et le desordre dans leur armee n'estant pas possible que des gens qui combatent de manieres si differentes puissent en si peu de temps se soumettre a une mesme discipline en fuite cyrus leur aprit le nouveau secours que ciaxare luy envoyoit par aglatidas de sorte que leur eslevant le coeur par la grandeur de son courage il fit que ce mesme esprit qu'il leur inspira passa de ces rois aux capitaines et des capitaines aux soldats si bien que le bruit qui s'epandit parmy eux du nouveau secours qui se preparoit pour cresus ne les estonna point et ne les empescha pas d'esperer la victoire tant que l'illustre cyrus les commanderoit l'impatience qu'ils avoient de combattre faisoit qu'encore que le printemps approchast fort ils le trouvoient pourtant trop long a venir tous les persans prioient le soleil qu'ils adoroient d'advancer sa carriere en leur faveur les medes n'estoient gueres moins pressants aux prieres qu'ils faisoient a leurs dieux et chaque nation en son particulier offroit des voeux au ciel pour le mesme dessein de combatre tant ils avoient d'envie de voir leur illustre general a la fin de tous ses travaux par la 
 deffaite de cresus et par la liberte de mandane pour artamas il avoit une impatience extreme de voir la princesse palmis hors de captivite il eust pourtant bien desire tout brave qu'il estoit que ce n'eust point este par le gain d'une bataille ne pouvant se resoudre a souhaitter la deffaite de cresus quoy qu'il en eust este mal-traite cependant le prince phraarte alloit tres souvent visiter la princesse araminte qui voyoit tousjours avec beaucoup de deplaisir qu'il s'opiniastroit a l'aimer quoy qu'elle luy dist tout ce qu'une personne vertueuse et spirituelle peut dire en une pareille rencontre pour l'obliger a ne le faire pas a quelques tours de la aglatidas arriva au camp avec les troupes qu'il conduisoit cyrus le receut avec tant de marques d'amitie qu'aglatidas pour luy tesmoigner combien il les sentoit le supplia fort obligeamment de ne l'en accabler pas davantage de crainte que son coeur ne fust pas capable de supporter une si excessive joye mais cyrus qui ne pouvoit craindre qu'un homme peust mourir de plaisir esloigne de ce qu'il aimoit luy dit encore cent choses tres obligeantes il l'assura qu'amestris n'avoit pas eu plus de douleur de le voir partir qu'il avoit de satisfaction a l'embrasser en fuite dequoy voulant voir les troupes qu'il avoit amenees et qu'aglatidas avoit laissees rangees en bataille a douze stades du camp cyrus suivy de grand nombre de gens de qualite fut ou elles estoient et les faisant filer devant luy apres s'estre place sur une petite eminence qui estoit dans la plaine il les trouva tres belles et tres bien armees de sorte qu'en estant tres satisfait il leur assigna leurs quartiers et s'en retourna a sa tente entretenir aglatidas non seulement de ciaxare dont il luy 
 avoit aporte des lettres mais encore de ses malheurs passez et de ses malheurs presens deux jours apres qu'aglatidas fut arrive artabase que cyrus avoit envoye en perse vers le roy son pere et vers la reine sa mere revint aupres de luy madate s'estant arreste aupres de ciaxare il le receut avec toute la joye dont son aine pouvoit estre capable en l'estat qu'estoit mandane voyant qu'il luy apportoit des lettres de deux personnes pour qui il avoit un respect extresme il les leut avec d'autant plus de plaisir qu'il y trouva le pardon qu'il leur avoit demande conceu en des termes si obligeants et si tendres qu'il luy fut aise de connoistre que la renommee leur avoit parle pour luy artabase luy dit encore beaucoup de choses de leur part qui luy firent bien voir que ces deux illustres personnes avoient l'ame grande et heroique il estoit mesme charge de presens magnifiques pour cyrus et il l'assura de plus que cambise faisoit faire de nouvelles levees pour luy envoyer si bien que ce prince faisant respandre ce bruit dans son armee tous les soldats en prirent encore un nouveau coeur artabase apporta aussi a chrisante une lettre de la reine de perse qui au lieu de le quereller de luy avoir si long temps cache que le prince son fils vivoit luy rendoit grace de l'avoir si bien esleve quelques jours apres timocreon et tegee sceurent par ceux qu'ils avoient envoyez a sardis qu'infailliblement on y conduiroit la princesse mandane et la princesse palmis que l'on preparoit dans la citadelle un apartement pour la princesse de lydie et un autre dans le palais du roy pour la princesse mandane qu'a ce que l'on pouvoit juger on les y meneroit dans quinze ou vingt jours 
 et que cresus avoit dessein de les faire aller par un chemin qui mettroit presques tousjours la riviere d'hermes entre elles et l'armee de cyrus cette nouvelle fut confirmee le mesme jour par le retour de feraulas qui raporta que les amis de menecee luy avoient assure que dans quinze ou vingt jours le roy de pont meneroit ces deux princesses a sardis quoy qu'il aportast soin a faire publier dans ephese qu'on ne les y conduiroit que lors que toute l'armee de cresus seroit assemblee dont le rendez vous estoit aux bords du pactole feraulas ayant este plus heureux que l'autrefois avoit enfin trouve les moyens par l'adresse de l'amie de menecee soeur d'agesistrate de faire donner un billet a martesie et d'en avoir la response qu'il monstra a son cher maistre car comme il n'avoit escrit que pour luy il y avoit presques plus de part que luy mesme de sorte qu'apres luy avoir rendu conte de tout ce qu'il avoit a luy dire il luy fit voie ce billet qui estoit conceu en ces termes
 
 
 
 martesie a feraulas 
 
 
 la personne dont vous me parlez estant tousjours ce quelle a accoustume d'estre c'est a dire la plus sage et la plus equitable du monde vous pouvez assurer vostre illustre maistre que de ce coste la il n'a rien a craindre et qu'il peut raisonnablement tout esperer eh plust aux dieux due la fortune ne mist point d'autre obstacle a son bonheur pour ce qui est du vostre comme je suis persuadee qu'il depend du sien c'est assez que je vous die que j'y contribue autant qu'il est en mon pouvoir puis que je prie tous les jours les dieux qu'il triomphe bien tost de ses ennemis 
 
 
 martesie cette lecture donna une joye si sensible a l'illustre cyrus qu'il ne la pouvoit exprimer ce n'est pas qu'il ne murmurast un peu de ce que sa princesse n'avoit pas seulement escrit un mot 
 de sa main dans ce billet mais apres tout scachant a quel point estoit sa retenue il s'en pleignit sans colere et s'estima si heureux d'aprendre ses sentimens par martesie que tout autre amant que luy n'eust pas eu plus de joye de la possession de sa maistresse que l'amoureux cyrus en avoit de la simple assurance qu'on luy donnoit qu'on ne luy feroit point d'injustice aussi est-ce la marque d'une veritable et grande passion que d'estre tres sensible aux plus petites faveurs de sorte que comme celle de cyrus estoit la plus violente et la plus tendre qui sera jamais il sentoit avec transport les graces les moins considerables que mandane luy pouvoit faire et s'imaginant bien que martesie n'avoit pas escrit ce billet sans que sa princesse l'eust sceu il luy estoit presques aussi cher que si elle l'eust escrit elle mesme cependant pour ne perdre pas le temps en exagerations inutiles et pour songer a la liberte de sa princesse il assembla le roy d'assirie celuy de phrigie et celuy d'hircanie le prince artamas tigrane phraarte et quelques autres afin d'adviser avec eux quelle voye il faloit tenir pour cela artamas qui jusques alors avoit conserve un respect extreme pour cresus aprenant qu'il se preparoit a faire durer la prison de la princesse palmis puis que c'estoit dans la citadelle qu'on la devoit loger et non pas dans le palais du roy son pere eut un si violent desir d'empescher qu'elle n'allast habiter la prison dont il estoit sorty que prenant d'abord la parole il dit a cyrus qu'il luy demandoit pardon s'il disoit le premier son advis mais qu'estant persuade que personne ne pouvoit rien proposer de si utile que ce qu'il avoit a dire il pensoit estre excusable de la liberte qu'il prenoit 
 cyrus et le roy d'assirie l'entendant parler de cette sorte l'assurerent l'un et l'autre avec precipitation qu'ils estoient prests de l'escouter avec plaisir si bien que reprenant la parole il leur dit que le roy de pont devant conduire ces princesses le long de la riviere d'hermes il esperoit de pouvoir la passer sans combatre parce que le gouverneur d'un chasteau qui estoit au bout d'un pont qui la traversoit et qui portoit le nom de cette riviere estoit si absolument a luy qu'il ne croyoit pas qu'il luy pust rien refuser et d'autant moins qu'il scavoit bien qu'il estoit mescontent du roy de lydie qui avoit mesme eu dessein de luy oster son gouvernement de sorte leur dit-il que comme le bois dont je vous ay desja parle n'est qu'a trente stades de la il nous sera aise d'y estre a temps des que nous serons advertis du passage des princesses cyrus trouvant qu'artamas avoit raison il fut resolu que sans tarder davantage il envoyeroit s'assurer de ce gouverneur et qu'apres cela quand on auroit receu l'advis que les amis de menecee devoient donner du jour prefix du depart des princesses et de l'escorte qu'elles auroient ils partiroient a l'heure mesme avec des troupes esgales en nombre ou plus sortes que celles du roy de pont pour aller executer une si glorieuse entreprise car ils le pouvoient faire d'autant plus facilement qu'ils estoient plus pres d'une journee de l'endroit ou ils devoient passer la riviere d'hermes que d'ephese la chose estant donc ainsi resolue on creut en effet que le prince artamas envoyeroit quelqu'un des siens vers ce gouverneur comme il l'avoit dit mais l'amour qu'il avoit dans l'ame estoit trop sorte pour se fier a un autre d'une negociation 
 d'ou dependoit la liberte de la princesse palmis de sorte que sans rien dire de son dessein qu'a sosicle il se desguisa la nuit suivante et fut luy mesme faire ce qu'il avoit propose laissant un billet pour le roy son pere par lequel il le prioit de luy pardonner s'il ne luy avoit pas demande permission de faire le voyage qu'il entreprenoit mais que craignant qu'il ne la luy eust pas accordee il n'avoit pas voulu s'exposer a luy desobeir ou a destruire un grand dessein d'ou le bonheur de cyrus et le sien despendoient absolument d'abord le roy de phrigie fut un peu irrite contre son fils mais cyrus loua tant cette action que s'agissant en effet de son service il n'osa pas s'en pleindre ouvertement cependant ceux qui commandoient aux quartiers advancez vers la lydie faisoient tousjours quelques courses sur les ennemis et il n'y avoit point de jour qu'il ne se fist quelques petits combats qui entretenoient le desir de vaincre dans le coeur des gens de guerre par le butin qu'ils faisoient cyrus ne reservant jamais pour luy que la gloire et les prisonniers afin de les pouvoir delivrer encore recompensoit il si magnifiquement ceux qui les avoient faits si c'estoient des personnes de quelque consideration qu'ils eussent pris qu'ils ne l'auroient pas este si bien par ces prisonniers mesme quelque rancon qu'ils eussent offerte chrisante qui commandoit a un des quartiers les plus advancez ayant sceu par les espions qu'il avoit que deux cents chevaux des ennemis escortoient un chariot plein de dames qui tenoient le chemin qui conduisoit au chasteau d'hermes afin d'aller passer la riviere en cet endroit il commanda quatre cens chevaux pour aller faire 
 cette prise sans qu'il luy en coustast rien jugeant bien que la grande inegalite du nombre feroit reussir la chose comme il la pensoit en effet elle succeda ainsi ce n'est pas que celuy qui commandoit ces deux cens chenaux ne se mist en devoir de se deffendre et ne se deffendist tres genereusement de sa personne mais estant abandonne des siens qui prirent l'espouvante il fut contraint de ceder et de se rendre demandant d'abord a chrisante lors qu'on le luy eut presente qu'on luy fist la faveur de luy permettre de faire scavoir au prince artamas qu'il estoit prisonnier de cyrus afin de pouvoir seulement obtenir de luy que ces dames qu'il conduisoit fussent mites aupres de la reine de la susiane chrisante estoit trop honneste homme pour traicter mal un ennemy aussi bien fait que l'estoit celuy qui luy demandoit cette grace et qu'il avoit sceu par les siens avoir tesmoigne tant de coeur a sa prise il luy dit donc que suivant la coustume de la guerre il faloit qu'il fust mene a cyrus mais qu'il luy promettoit de luy demander pour luy ce qu'il desiroit obtenir cependant chrisante fit loger pour ce soir la tres commodement toutes les dames qui avoient este prises entre lesquelles il y en avoit une d'une beaute admirable le lendemain il conduisit luy mesme le prisonnier et les prisonnieres a cyrus mais comme en y allant il faloit traverser la petite ville ou estoit la reine de la susiane et la princesse araminte ils passerent devant le temple qui y estoit justement comme ces princesses en sortoient chrisante par respect fit faire alte et le chariot ou estoient les dames captives s'arresta de sorte qu'une de ces prisonnieres reconnoissant 
 panthee fit un si grand cry que cette princesse tournant la teste la vit et la reconnut et comme elle connoissoit bien chrisante elle l'envoya prier de trouver bon qu'elle parlast a ces dames qu'il conduisoit si bien que comme il n'ignoroit pas quel respect cyrus voulait que l'on rendist a cette reine il fut luy mesme luy dire qu'il meneroit ces dames chez elle aussi tost qu'elle y seroit et en effet il commencoit desja de donner les ordres pour cela lors que l'on dit que cyrus arrivoit qui venoit voir panthee et araminte si bien que chrisante voyant que ce n'estoit plus a luy a disposer de rien puis que son maistre estoit present il quitta cette reine qui estoit montee dans son chariot et fut dire a cyrus ce qu'elle avoit souhaite ce prince passant donc aupres de ces dames prisonnieres il les salua avec la mesme civilite qu'il eust pu avoir si elles n'eussent pas este captives et allant droit a la reine de la susiane aupres de qui estoit araminte madame luy dit-il en la saluant et en se baissant jusques sur l'arcon vous serez plus commodement chez vous qu'icy et plus commodement encore vous pourrez entretenir ces dames qui font de vostre connoissance panthee commandant donc qu'on obeist a cyrus s'en alla chez elle et le chariot des dames captives suivit le sien cependant chrisante presentant son prisonnier a son maistre seigneur luy dit-il cet ennemy que vous voyez est sans doute digne de vostre protection puis qu'il m'a assure que le prince artamas luy donne part a son amitie si cela est dit cyrus en l'embrassant car ils estoient descendus de cheval dans la court du chasteau ou logeoit alors la reine de la 
 susiane il est bien assure d'avoir grande part a la mienne puis que j'aime certainement tout ce que le prince artamas aime cet honneur reprit ce prisonnier seroit trop grand pour moy et ce sera bien allez adjousta-t'il si a sa consideration vous traitez favorablement les dames que je conduisois celle de la reine de la susiane suffit repliqua cyrus pour me les rendre tres considerables et je pense mesme adjousta-t'il encore que vous n'aurez pas besoin de celle du prince artamas et que vostre propre merite m'obligera assez a vous servir sans que ce prince s'en mesle car voyant sur vostre visage toutes les marques d'un homme de qualite et d'un homme d'esprit et aprenant de plus par le raport de chrisante que vous avez autant de coeur qu'on en peut avoir il n'en faut pas davantage pour estre bien traitte de cyrus et pour commencer de vous le faire voir luy dit-il en attendant que je scache plus precisement qui vous estes venez voir avecques moy ce que font vos dames aupres de la reine de la susiane en disant cela cyrus entra dans le chasteau et fut a la chambre de panthee qu'il trouva fort agreablement occupee a donner cent marques d'amitie a une de ces prisonnieres ma chere cleonice luy disoit-elle est-il possible que je vous revoye et faut-il que j'aye l'inhumanite de ne m'affliger point de vostre prison parce qu'elle rendra la mienne plus douce madame luy repliqua cleonice la perte de ma liberte me seroit bien agreable si elle pouvoit soulager vos desplaisirs du moins luy dit la reine de la susiane en voyant entrer cyrus dans sa chambre ne tient-il pas a vostre illustre vainqueur que ma captivite n'ait tout ce qui me la peut rendre 
 douce cyrus respondit au discours de panthee avec sa generosite ordinaire en suite dequoy cette princesse luy a prit que le pere de cette belle prisonniere estoit nay sujet du sien puis qu'il estoit de clasomene quoy qu'il eust este demeurer a ephese qu'ainsi il y avoit long-temps qu'elle connoissoit cleonice et qu'elle avoit beaucoup d'amitie pour elle luy disant encore qu'elle estoit de tres bonne condition et le conjurant de vouloir la laisser aupres d'elle avec toutes les dames de sa compagnie quoy quelle ne les connust pas cyrus luy accorda tout ce qu'elle voulut luy disant mesme qu'il luy offriroit leur liberte s'il ne croyoit que leur presence luy seroit agreable et la pourroit divertir en suite cyrus demanda a celle de ces dames qui se nommoit cleonice si elle estoit des amies du prince artamas jugeant impossible qu'elle ne l'eust pas connu sous le fameux nom de cleandre seigneur luy respondit elle en rougissant je dois l'honneur que j'ay d'en estre connue au genereux ligdamis que vous voyez dit elle en luy monstrant de la main le prisonnier que chrisante avoit fait et je ne doute pas que des qu'il scaura que nous sommes dans vos chaines il ne vous prie de nous les rendre les plus legeres que les loix de la guerre le peuvent permettre l'illustre cyrus interrompit araminte n'en fait point porter de pesantes et il suit bien plus exactement les loix de la generosite que celles de la guerre dont vous parlez pendant qu'araminte parloit ainsi panthee regardoit ligdamis et sembloit chercher dans sa memoire a se resouvenir du nom qu'elle venoit d'entendre puis tout d'un coup luy adressant la parole je vous prie de me dire luy dit-elle en sous-riant si vous estes d'ephese 
 si vostre pere et gouverneur du chasteau d'hermes et si vous estes ce mesme ligdamis que j'ay ouy dire qui faisoit autrefois profession d'estre ennemy declare de l'amour et presques de tous ceux qui en avoient madame je suis sans doute celuy que vous dites repliqua-t'il quoy que je ne sois plus ce que j'estois cleonice rougit au discours de ligdamis mais pour le changer adroitement elle dit sans qu'on le luy demandast qu'estant demeuree malade a la campagne chez une de ses parentes elle n'avoit pu se rerirer plustost a ephese ou elle demeuroit et qu'elle n'auroit mesme ose s'y hasarder si ligdamis ne luy eust offert de l'escorter en mesme temps qu'une soeur qu'il a qu'elle monstra a panthee et qui estoit une fort belle personne cyrus aprenant par cette conversation le nom et la qualite de ce prisonnier le traitta encore plus civilement qu'il n'avoit fait s'imaginant que cela ne seroit pas inutile au dessein qu'avoit le prince artamas de sorte qu'apres avoir fait sa visite de longueur raisonnable il laissa ces belles prisonnieres aupres de panthee ordonnant a araspe de les traitter avec toute la douceur et toute la courtoisie possible mais pour ligdamis il le mena avecques luy assurant ces dames qu'il en auroit autant de soin que panthee en auroit d'elles en effet en s'en retournant au camp il luy parla tousjours et luy dit que pour luy tesmoigner combien les amis du prince artamas luy estoient chers il le laisseroit sur sa foy et qu'il n'auroit point d'autres gardes que sa propre generosite ligdamis respondit a ce discours avec toute la soumission et toute la reconnoissance imaginable et fit si bien paroistre la grandeur de son esprit par ses judicieuses responses que cyrus dit 
 alors a sa gloire qu'il n'avoit jamais tant estime personne en si peu de temps lors qu'il fut arrive a sa tente il donna ordre a feraulas d'avoir soing de ce prisonnier comme d'un homme de qui il vouloit gagner l'amitie cependant comme il avoit remarque certaines paroles que ligdamis avoit dites et que cleonice avoit rougy deux fois en parlant de luy il s'imagina qu'il en estoit amoureux ou pour mieux dire il le connut toutesfois pour s'en esclaircir il ordonna a chrisante qui s'en retournoit a son quartier de dire a araspe en passant qu'il fist tout ce qu'il pourroit pour scavoir si ligdamis n'estoit point amoureux de cleonice parce qu'il luy importoit de toutes choses de le scavoir precisement il luy ordonna mesme de luy dire encore que s'il ne pouvoit l'aprendre par une autre voye il allast trouver la reine de la susiane de sa part pour la supplier de vouloir luy dire ce qu'elle en scavoit et pour l'assurer qu'il pourroit arriver que pat cette connoissance la guerre de lydie finiroit sans combatre et que ainsi elle auroit la satisfaction de ne voir point son cher abradate en peril mais qu'il la conjurast de luy pardonner ce manquement de respect puis qu'il croyoit que c'estoit le seul qu'il avoit eu pour elle depuis sa prison chrisante obeissant donc a cyrus fut en effet trouver araspe a qui il dit ce que leur maistre vouloit qu'il fist mais quelque volonte qu'il eust de luy obeir il se trouva toutesfois un peu embarrasse a s'esclaircir de ce qu'il vouloit scavoir n'estant pas trop dans l'ordre d'aller demander une semblable chose a des prisonnieres joint qu'il estoit a croire que quand il le demanderoit elles ne le diroient pas de sorte qu'il creut que le mieux estoit de tascher de scavoir la chose 
 par la reine de la susiane il fut donc a sa chambre des qu'il fut permis d'y entrer ou il trouva desja cleonice mais quoy qu'il taschast de tourner la conversation du coste qu'il la vouloit il ne put rien descouvrir si bien qu'il fut a la fin contraint de dire tout bas a panthee l'ordre qu'il avoit receu de cyrus luy faisant comprendre qu'il luy importoit extremement de scavoir quel interest ligdamis prenoit a cleonice et luy disant precisement tour ce que cyrus avoit ordonne qu'on luy dist la reine de la susiane l'entendant parler ainsi luy dit qu'elle ne scavoit autre chose de ligdamis sinon que devant qu'elle allast a suse il estoit si ennemy de l'amour qu'il n'estoit pas croyable qu'il fust devenu amant que neantmoins comme elle jugeoit bien que cette curiosite que cyrus avoit ne pouvoit manquer d'avoir une juste cause quoy qu'elle ne la comprist pas elle luy promettoit de s'en informer mais luy dit elle pour le pouvoir faire il faut que je sois seule avec cleonice c'est pourquoy retirez vous et donnez ordre que personne ne nous interrompe araspe obeissant a panthee sortit comme si elle l'eust envoye en quelque lieu en fuite dequoy cette princesse apres quelques autres discours demanda a cleonice si ligdamis estoit tousjours de la mesme humeur qu'il estoit autrefois il est sans doute tousjours de fort agreable conversation repliqua cleonice ce n'est pas ce que je vous demande luy respondit panthee mais je veux scavoir s'il est toujours ennemy de l'amour et des amants cleonice rougit a ce discours et sous-riant a demy comme je n'estois pas la confidente de ligdamis reprit-elle lors que j'avois l'honneur de vous voir je ne scay madame pour quoy vous me demandez 
 une pareille chose je vous la demande luy respondit la reine de la susiane parce qu'il me semble que si ligdamis a deu aimer ce ne peut avoir este que vous vous avez mauvaise opinion de son jugement repartit cleonice au contraire je l'ay fort bonne repliqua panthee et c'est pour cela que je parle comme je fais mais apres tout cleonice je veux absolument scavoir vostre vie depuis que je ne vous ay veue vous avez sans doute repliqua t'elle toute sorte de pouvoir sur moy mais madame j'auray pourtant bien de la peine a vous obeir estant certain que je ne pense pas que je puisse me resoudre a vous dire tout ce qui m'est arrive si vous avez avecques vous reprit panthee quelqu'une de vos amies qui le scache bien je contents de vous espargner cette peine vous m'obligeriez beaucoup davantage repondit-elle si vous voulez m'en dispenser absolument la reine de la susiane voyant qu'elle luy resistoit la pressa encore plus fort qu'auparavant et cleonice jugeant par le credit que cette sage reine avoit aupres de cyrus qu'il seroit advantageux a ligdamis qu'elle sceust l'interest qu'elle prenoit en sa personne se resolut enfin de luy obeir mais comme elle ne pouvoit obtenir de sa modestie assez de hardiesse pour raconter elle mesme son histoire madame dit-elle a panthee je pourrois bien vous dire ce que j'ay pense mais je ne pourrois pas si bien vous aprendre tous les sentimens de ligdamis c'est pourquoy si vous avez la bonte de le souffrir une de ses amies et des miennes vous dira tout ce que vous voulez scavoir panthee connoissant en effet que la retenue de cleonice seroit cause qu'elle reciteroit fort mal ses advantures quoy qu'elle eust pourtant beaucoup d'esprit 
 elle consentit a ce qu'elle vouloit si bien que cleonice ayant fait venir cette amie de ligdamis qui estoit aussi la sienne et qui se nommoit ismenie elle la conjura de satisfaire la curiosite de panthee apres quoy le retirant toute confuse elle fut retrouver ses autres amies pendant qu'ismenie commenca son recit en ces termes
 
 
 
 
histoire de ligdamis et de cleonice
 
 
comme je scay que cleonice a l'advantage d'estre connue de vostre majeste je n'ay rien a vous dire de sa condition mais madame comme je scay encore qu'elle partit de clasomene extremement jeune pour venir demeurer a ephese et que depuis cela elle n'a eu l'honneur de vous voir qu'a quelques petits voyages qu'elle a faits a sardis pendant que vous y estiez je pense qu'il ne sera pas hors de propos que je vous die de quelle humeur elle nous parut estre lors qu'elle arriva dans nostre ville vous vous souvenez sans doute bien madame qu'en ce temps la ephese estoit la plus agreable ville d'asie car quand vous y vintes visiter le temple de diane je scay que vous en parlastes en ces termes-la bien que vous n'y tardassiez que quatre ou cinq jours 
 en effet conme celuy qui en est gouverneur est un fort honneste home et que polixenide sa femme est une personne de beaucoup d'esprit ils contribuoient extremement aux divertissemens de tout le monde et cette petite cour quoy que moins tumultueuse que celle de sardis n'estoit pourtant pas desagreable vous scavez madame que lors que le pere de cleonice quitta clasomene pour venir demeurer a ephese elle n'avoit pas plus de quinze ans et vous n'avez pas sans doute perdu le souvenir que stenobee sa mere estoit une personne galante qui avoit este tres belle qui l'estoit encore assez et qui ne pouvoit se resoudre a ne l'estre plus si bien que lors qu'elle arriva a ephese elle chercha autant le monde que le monde chercha cleonice qui en effet apparut comme un nouvel astre qui eclipsa tous les autres vous pouvez donc bien juger qu'estant admirablement belle comme elle est et ayant outre cela la grace de la nouveaute elle plut infiniment de sorte que comme stenobee ne chassoit pas la compagnie de chez elle on l'y vit bien tost fort grande et plus grande qu'on nulle autre maison d'ephese son admirable fille attiroit tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en ce lieu la tout le monde voulant avoir la gloire d'estre de ses premiers amis et de luy avoir rendu les premiers services ce qui surprenoit d'autant plus tous ceux qui la voyoient estoit de remarquer qu'elle connoissoit sa beaute sans avoir de l'orgueil ny de l'affetterie et qu'encore qu'elle fust une des plus propres et des plus civiles personnes de la terre on ne laissoit pas de connoistre qu'elle estoit propre et civile par inclination et non pas avec un dessein forme de plaire a ceux qui l'aprochoient elle prenoit les divertissemens mais elle ne les cherchoit pas avec 
 empressement etquoy qu'elle ait comme vous le scavez le plus charmant esprit du monde pour ceux a qui elle en veut monstrer toutes les richesses elle affectoit plustost d'en cacher une partie que de les faire toutes voir et je ne connus jamais une personne qui sceust parler si agreablement ny se taire avec moins de peine quand elle le veut voila donc madame quelle fut cleonice a son arrivee a ephese sa mere y chercha tous les plaisirs et tous les plaisirs y chercherent son incomparable fille cependant il faut que vous scachiez qu'il y avoit alors a ephese une fille nommee artelinde de fort bonne condition et de qui la beaute estoit et est encore tres grande car a dire les choses conme elles sont elle a tant de charmes en toute sa personne et tant d'agrement en toutes ses actions qu'il n'est pas aise de se deffendre de l'aimer des qu'on la voit estant certain qu'il y a dans ses yeux je ne scay quel enjouement obligeant et passionne qui esmeut le coeur de tous ceux qui la voyent et qui le prend devant qu'on ait eu loisir de se reconnoistre et de consulter sa raison du moins ce grand nombre d'amants qu'elle a eus en ont ils parle de cette sorte quand ils ont voulu justifier leur passion mais madame pour achever de vous depeindre artelinde qui a assez de part a cette histoire pour m'obliger a vous la bien faire connoistre il faut que vous scachiez qu'il n'a jamais este une personne plus coquette que celle la car non seulement elle vouloit gagner des amants par sa beaute et par son esprit mais encore par ses soings par sa complaisance et par sa civilite et quand ses particuliers amis luy en faisoient la guerre elle s'en moquoit et leur disoit en riant que comme les ambitieux soustenoient que l'on ne pouvoit jamais 
 acheter une couronne trop cher elle disoit aussi que l'on ne pouvoit jamais avoir trop de peine a gagner un coeur et que comme les conquerans contoient leurs victoires et ne contoient pas leurs travaux elle de mesme ne contoit que les coeurs qu'elle avoit gagnez et ne se souvenoit plus des soings qu'elle avoit employer pour cela en effet on peut dire qu'artelinde n'avoit point d'autres chagrins que ceux qu'elle ressentoit quelquesfois quand elle avoit passe un jour sans faire quelque nouvelle conqueste cependant vous scaurez madame que cette personne avoit une mere appellee anaxipe la plus sage qui fut jamais une mere dis je dont la vertu estoit un peu trop severe qui condamnoit presques tous les divertissemens innocents et qui avoit esleve sa fille dans une contrainte si grande qu'on n'a jamais ouy parler d'une pareille chose enfin si stenobee eust este mere d'artelinde et qu'anaxipe l'eust este de cleonice la chose eust este bien plus commode pour ces quatre personnes car l'humeur galante de stenobee donnoit de fascheuses heures a cleonice stenobee de son coste se pleignoit que l'humeur serieuse de sa fille luy reprochoit tacitement que la sienne estoit trop enjouee anaxipe ne pouvoit souffrir la galanterie d'artelinde et artelinde ne pouvoit endurer la severite d'anaxipe celle-ci vouloit tousjours estre au temple pour prier les dieux et l'autre n'y vouloit presque aller que pour voir et pour estre veue cependant le hazard ayant fait qu'artelinde se trouvast voisine de cleonice elles se virent d'abord et cette contrariete qui se rencontra en toutes choses entre ces deux personnes et qui selon les aparences devoit les empescher de se voir fut ce qui fut 
 cause qu'elles se virent plus que les autres ne se voyoient car comme artelinde voyoit bien plus de monde chez stenobee que chez sa mere elle y alloit tres souvent et comme cleonice en trouvoit moins chez anaxipe que chez elle elle y alloit aussi autant qu'elle le pouvoit de sorte que ces deux belles personnes d'humeur si opposee estoient pourtant eternellement ensemble stenobee estant bien aise que cleonice vist artelinde esperant qu'elle luy osteroit une partie de son humeur serieuse et anaxipe estant encore plus satisfaite de la conversation que sa fille avoit avec cleonice croyant que son exemple la corrigeroit de l'inclination qu'elle avoit a la galanterie ainsi on voyoit cleonice chercher la solitude chez anaxipe et artelinde chercher ses amants chez stenobee ce n'est pas que la beaute de cleonice ne fist ombre a artelinde mais si ses yeux luy faisoient craindre son humeur la rassuroit de sorte qu'en ce temps la elle paroissoit estre sa meilleure amie comme cleonice est douce et qu'en effet artelinde est fort charmante elle eut effectivement de l'amitie pour elle et jusques au point qu'elle prit la resolution de tascher de la guerir de la foiblesse qu'elle avoit de ne faire consister sa felicite qu'a entasser victoire sur victoire et qu'a conquerir des coeurs sans nombre et sans choix et mesme sans autre dessein s'il faut ainsi dire que d'en eslever des trophees a la fausse gloire dont elle se piquoit d'avoir donne de l'amour a tous ceux qui l'avoient veue il en faloit pourtant excepter ligdamis qu'elle ne put jamais assujettir quelque soing qu'elle y peust prendre il est vray qu'elle disoit pour sa consolation qu'il ne l'avoit jamais este par personne et en effet ligdamis n'avoit 
 jamais rien aime et mesme selon les aparences il ne devoit jamais rien aimer ce n'est pas qu'il ne fust tres honneste homme mais il sembloit estre si determine a s'opposer a cette passion la que non seulement il disoit qu'il ne pouvoit rien aimer mais il n'aimoit pas seulement ceux qui aimoient et il avoit mesme rompu d'amitie avec un de ses amis nomme phocylide parce qu'il estoit galant de la mesme maniere qu'artelinde estoit galante estant certain qu'il n'avoit pas moins porte de chaines differentes qu'elle en avoit fait porter voila donc madame quelles estoient les quatre personnes de qui on parloit le plus a ephese ligdamis comme le plus honneste homme estoit estime de tout le monde quoy qu'il ne donnast son amitie a qui que ce fust phocylide aimoit tout ce qu'il y avoit de beau dans la ville ou du moins en faisoit semblant artelinde estoit aimee de plusieurs et vouloit l'estre de tous et cleonice sans avoir dessein de faire des conquestes en faisoit pourtant beaucoup en effet si cette belle personne eust voulu retenir dans ses fers tous ceux qui les prirent l'empire d'artelinde eust bien-tost este detruit mais elle agit avec tant d'adresse que sans estre ny rude ny severe ny sauvage elle se delivra de l'importunite que donne la multitude des amants a celles qui ne font pas de l'humeur d'artelinde et elle fit si bien connoistre que son coeur estoit une conqueste tres difficile a faire qu'il n'y eut presques plus personne qui osast avoir assez bonne opinion de foy pour l'entreprendre grand nombre d'amans soupirerent mais ils soupirerent en secret il en faut toutefois excepter un qui s'appelloit hermodore qui quitta absolument les chaines d'artelinde et 
 qui s'obstina a porter celles de cleonice neantmoins conme elle n'avoit aucune inclination pour luy et que comme je vous l'ay dit l'humeur galante de sa mere luy avoit donne de l'aversion pour tout ce qui se pouvoit nommer galanterie elle ne respondit point du tout a cette passion et elle vescut avec une indifference si grande a ephese qu'on ne luy pouvoit rien comparer que celle de lygdamis qui la voyoit quelques fois cependant comme il est bien difficile que l'amitie puisse durer long-temps entre deux personnes de sentimens tres contraires cleonice voulut comme je l'ay defia dit tascher de changer artelinde luy faisant la guerre de sa facon d'agir et voulant mesme luy persuader qu'elle faisoit tort a sa beaute de souffrir que tant de gens esperassent de pouvoir posseder son coeur car enfin luy disoit cleonice un jour qu'elles estoient seules vous ne me ferez point croire que cette multitude d'amants qui vous suivent et qui vous obsedent eternellement et aux temples et dans les rues et aux promenades et aux maisons ou vous allez vous suivent sans esperer et vous ne me ferez pas croire non plus qu'ils pussent tous esperer si vous n'y contribuyez rien car a vous parler sincerement je voy des gens si mal faits parmy vos adorateurs que je ne pense pas qu'ils pussent jamais se flatter assez pour pouvoir concevoir de l'esperance si vous ne les flattiez vous mesme et si vous ne la faisiez naistre dans le fond de leur coeur j'avoue franchement luy dit artelinde en riant que je fais tout ce que vous dites et j'advoue de plus qu'un de mes plus grands plaisirs est de tromper l'esprit de ces gens la par des bagatelles qui leur donnent lieu de croire qu'on ne les 
 hait pas mais reprit cleonice pouvez vous appeller bagatelles des choses qui font croire qu'ils ont grande part en vostre esprit qu'ils possederont un jour vostre coeur tout entier et peut-estre vostre personne ha cleonice s'escria artelinde vous allez trop loing et tout ce que je fais pour mes amants les plus favorisez ne scauroit leur donner une si criminelle pensee croyez luy repliqua cleonice que je me trompe moins que vous car puis qu'il s'est trouve des amants qui ont espere au milieu des rigueurs et des suplices qu'on leur faisoit endurer par une cruaute extreme comment voulez-vous que des gens que vous accablez de faveurs n'esperent pas tout ce qu'on peut esperer non non reprit artelinde ne vous y trompez point je partage trop mes faveurs pour en pouvoir accabler personne et si je n'avois pas peur que vous me derobassiez mon secret et qu'il ne vous prist envie de vous en servir je vous descouvrirois le fond de mon coeur afin de me justifier dans vostre esprit mais ma chere cleonice adjousta-t'elle flatteusement je crains que si je vous descouvre tout ce que je pense je ne detruise moy-mesme mon empire car enfin s'il vous prenoit envie de joindre un peu d'adresse aux charmes de vostre beaute je serois absolument perdue puis qu'infailliblement tous mes amants seroient les vostres vous estes si accoustumee a les flatter reprit cleonice que vous flattez mesme vos amies sans y penser mais artelinde ce n'est pas la ce que je veux cependant pour vous mettre l'esprit en repos je vous declare que je ne me serviray jamais de vostre secret c'est pourquoy ne craignez pas de me dire vos raisons si vous en avez qui puissent me faire voir qu'il y ait un fort grand plaisir a 
 estre eternellement obsedee de cent personnes que vous n'estimez point et que vous n'aimez pas car il n'est pas croyable que vous puissiez aimer en mesme temps des hommes blonds noirs grands petits serieux enjouez incommodes agreables spirituels et stupides n'estant pas mesme possible que tant de gens pussent estre ensemble dans vostre coeur vous avez raison reprit artelinde en fiant aussi vous puis-je asseurer qu'ils ne sont pas pressez en ce lieu la car je ne les y laisse point entrer mais pourquoy donc reprit cleonice si vous ne les aimez point agissez vous comme vous faites pour avoir le plaisir d'estre aimee repliqua-t'elle car enfin cleonice adjousta artelinde a quoy sert la beaute si ce n'est a conquester des coeurs et a s'establir un empire ou sans sceptre sans throsne et sans couronne on a pourtant des subjets et des esclaves mais des esclaves interrompit cleonice qui ne servent que pour regner et des esclaves encore dont vous prenez la peine de dorer les fers pour moy dit-elle si je me meslois d'en donner mon plaisir seroit de les donner si pelants et si rudes que je ne pusse douter de la fidelite de ceux qui les porteroient si je les voulois un jour recompenser dit artelinde j'en userois comme vous dites mais ne voulant que m'en divertir il est juste que je ne les accable pas cependant artelinde reprit cleonice vous faites cent choses fort dangereuses et que fais-je de si criminel repliqua-t'elle vous recevez des lettres et vous en escrivez respondit cleonice vous vous laissez tromper de dessein premedite vous voulez qu'on vous regarde et vous regardez les autres vous donnez quelques assignations ou vous ne manquez pas de vous 
 trouver et quoy que je scache bien que tout cela aboutit a dire trois ou quatre paroles en secret et a faire un grand mistere de peu de chose apres tout c'est une assignation c'est un secret c'est un mistere et par consequent c'est un crime puis qu'a parler raisonnablement on ne se cache point pour une chose innocente de plus vous prenez de petits presents et vous en faites vous laissez derober vostre portrait et vous le donnez et pour des rubans adjousta-t'elle il n'y a point de couleur dont vous n'en ayez donne depuis le blanc jusques au noir vous dites de petits secrets a l'un vous raillez des autres avec quelqu'un d'eux et quoy que vous vous moquiez de tons je trouve pourtant que vous avez lieu de craindre qu'a la fin tous ces gens la ne se moquent aussi de vous car enfin s'il prenoit un jour fantaisie a tous ces amans favorisez de s'entredire tout ce que vous avez fait pour eux ou en seriez vous je ne serois pas si mal que vous pensez dit-elle pais qu'apres tout il n'y a pas un homme au monde qui puisse se vanter que je luy aye jamais accorde la plus legere faveur de celles que raisonnablement on peut appeller criminelles car pour tout ce que vous venez de dire je vous assure que je ne le nomme pas ainsi et que je ne voy pas qu'il y ait plus de crime a cela qu'a me parer et qu'a faire des boucles a mes cheveux puis que l'on ne se pare que pour se faire aimer et que je ne fais aussi tout ce que vous me reprochez que pour retenir certains coeurs legers que la seule beaute ne retiendroit pas mais qu'en voulez-vous faire luy dit cleonice ce que j'en fais reprit-elle je veux troubler toute la galanterie des autres faire des femmes et des maistresses jalouses estre aimee de tout ce qui me voit 
 donner de la crainte et de l'esperance quand il me plaist avoir cent divertissemens a choisir estre cause que l'on fasse des vers a ma louange que l'on ne parle que de mes conquestes que l'on me suive en tous lieux que rien n'eschape de ma puissance et apres tout cela je veux n'engager jamais davantage mon coeur que ce qu'il faut qu'il le soit pour trouver quelque douceur a entendre soupirer aupres de moy et pour tout dire enfin je veux aimer la galanterie et n'aimer pas un galant cela est un peu dangereux repliqua cleonice car le moyen qu'a la fin il ne s'en trouve pas quelqu'un qui malgre vous embarrasse un peu vostre esprit vous autres froides et serieuses reprit artelinde en riant estes beaucoup plus exposees a cette facheuse advanture que je ne le suis moy dis je qui suis si accoustumee aux larmes et aux soupirs que mon coeur n'en est plus esmeu mais pour vous autres severes quand vous vous estes deffendues tres long-temps et que vous avez bien fait les fieres et les cruelles s'il se trouve quelque amant hardy qui s'attache opiniastrement a vous servir et qui vous force enfin a l'escouter deux ou trois larmes amollissent vostre coeur ou pour mieux dire encore une estincelle l'embrase et vous aimez enfin pour le moins autant qu'on vous aime et mesme un peu plus vostre temperament est si esloigne de celuy de ces fieres dont vous parlez reprit cleonice qu'il est bien mal-aise que vous puissiez scavoir ce qu'elles sont capables de faire mais encore une fois dit artelinde dites-moy un peu cleonice ce que vous faites des plus beaux yeux du monde que les dieux vous ont donnes j'en regarde avec estonnement reprit elle si toutesfois j'ose tomber d'accord 
 qu'ils ne soient pas laids toute la peine que vous prenez a conduire les vostres avec tant d'art qu'ils puissent obliger tous ceux qui font a l'entour de vous et donner quelquesfois de l'amour sans donner de la jalousie mais apres tout artelinde ce n'est jamais gueres parmy cent mille amants de cette espece que l'on peut trouver un mary c'est bien encore moins dans la solitude repliqua-t'elle joint que ce n'est pas trop ce que je cherche car a parler sincerement je crains si fort d'en rencontrer quelqu'un de l'humeur de ma mere que je suis presques resolue de n'en avoir jamais ne songez vous point adjousta cleonice que la jeunesse ne dure pas tousjours et que la vieillesse et la galanterie ont une anthipatie si grande qu'il n'est rien de plus oppose comment serez-vous donc un jour quand tous vos galants vous abandonneront ne soyons pas si prevoyante respondit-elle car pour moy je me trouve si bien de ne songer pas a tant de choses que je ne veux pas croire vostre conseil ny devenir trop prudente de peur d'estre malheureuse il me suffit quand je suis a la saison des roses de regarder dans mon miroir si le peu de beaute que j'ay ne durera pas encore jusques aux premieres viollettes et quand je m'en suis assuree je me mets l'esprit en repos si tous ceux qui ont este a la guerre poursuivit-elle avoient tousjours raisonne si sagement et voulut se mettre a couvert de tous les perils qu'on y peut courir nous n'aurions jamais eu ny vainqueurs ny conquerants mais reprit cleonice vos yeux n'ont part qu'a la premiere de ces deux qualitez puis qu'enfin je trouve leurs conquestes si mal assurees que je ne pense pas qu'on les doive nommer conquerants 
 qui dit conquerir respondit-elle ne dit pas conserver et quand il seroit vray que je devrois perdre une partie des coeurs que l'ay assujettis je n'en meriterois pas moins de gloire serieusement interrompit cleonice ne vous changerez vous point sincerement reprit artelinde ne trouvez-vous point ma vie plus divertissante que la vostre et ne vous repentez-vous point d'avoir pris un air si severe nullement repliqua-t'elle et je ne voudrois pas estre de vostre humeur ny moy de la vostre reprit artelinde c'est pourquoy demeurons s'il vous plaist dans nos sentimens aussi bien nous en aimerons nous mieux adjousta t'elle car si vous estiez des miens je vous hairois peut-estre estrangement et si j'estois des vostres nous nous ennuyerons sans doute beaucoup ensemble quoy que vous m'en puissiez dire cleonice voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit d'artelinde changea de discours et peu apres elle la quitta mais comme elle estoit preste a sortir elle la r'appella pour la prier en riant de luy renvoyer cet esclave fugitif qu'elle luy avoit desrobe voulant parler d'hermodore il ne tiendra pas a moy repliqua cleonice qu'il ne vienne reprendre ses premieres chaines ce n'est pas encore assez adjousta-t'elle et il faut de plus que vous n'alliez pas toucher le coeur de l'insensible ligdamis car je vous advoue que je ne le scaurois endurer vous estes si peu sage luy dit cleonice que je ne vous veux plus respondre et vous l'estes avec tant d'exces repliqua artelinde que ma folie vaut mieux que vostre sagesse ce fut de cette sorte que ces deux belles personnes se separerent cleonice s'en retournant chez elle dans son cabinet pour y 
 resver et artelinde entrant dans le sien pour escrire a quelqu'un de ses galants estant certain qu'elle n'avoit autre chose a faire en toute sa vie qu'a songer a entretenir ses intrigues au reste madame cette personne a pourtant malgre toute sa galanterie une modestie charmante sur le visage et il y a tant d'art en toutes ses actions que quiconque ne la connoistra pas croira quelques fois qu'elle se trouve importunee de cette multitude d'amants qu'elle enchaine de sa propre main et qu'elle conserve si soigneusement pour cleonice ses occupations estoient differentes car elle aimoit beaucoup mieux resver dans son cabinet ou s'y entretenir avec un livre que d'estre accablee de tous les amis de sa mere ou de tous les galants d'artelinde ou des pleintes d'hermodore ce n'est pas qu'elle n'aimast fort la conversation mais elle la vouloit de gens choisis et raisonnables et comme elle n'estoit pas maistresse de ses actions puis qu'elle despendoit d'une mere de qui les inclinations estoient opposees aux siennes il faloit qu'elle se contraignist de sorte qu'elle vint insensiblement non seulement a hair horriblement la galanterie et les galants mais encore a condamner l'amour en general comme la plus dangereuse de toutes les passions il faloit pourtant voir tousjours artelinde et voir aussi tousjours la chambre de sa mere toute pleine de cette espece de gens qui font profession ouverte de n'aller jamais souvent en un lieu sans avoir quelque dessein cache de ces gens dis-je qui sont tousjours empressez et qui n'ont pourtant jamais d'autre affaire que de donner sujet de croire qu'ils aiment ou qu'ils sont aimez et qui aportent mesme bien plus de soing 
 a persuader le dernier que l'autre cleonice vivois donc de cette sorte malgre qu'elle en eust mais il est vray qu'elle n'y vivoit pas avec plaisir je commencay en ce temps la d'estre assez de ses amies mon humeur n'estant pas si esloignee de la sienne que celle d'artelinde et comme ligdamis est mon patent et que je le connoissois fort apres que nous fusmes entrees en quelque sorte de confiance je luy en parlois souvent et luy disois que la conformite qui estoit entre eux estoit si grande que je m'estonnois pourquoy ils ne se voyoient pas davantage quand je rencontrois aussi ligdamis je luy parlois de la mesme sorte ainsi leur aprenant a chacun en particulier quelle estoit leur humeur ils se connurent mieux par mon recit qu'ils ne se connoissoient par eux mesmes car quand ils se voyoient quelquesfois en conversation c'estoit une conversation si generale et si tumultueuse a cause du grand monde qui visitoit stenobee qu'ils ne se parloient que rarement neantmoins apres ce que j'eus dit de cleonice a ligdamis il s'accoustuma a la voir un peu plus qu'il ne faisoit et comme j'y allois aussi presques tous les jours nous nous y trouvasmes souvent ensemble de sorte que nous nous divertissions un peu mieux que nous n'avions accoustume car durant que stenobee entretenoit une partie de la compagnie qu'artelinde estoit occupee a conquerir de nouveaux amants ou a conserver les anciens et que phocylide qui comme je vous l'ay dit estoit aussi fourbe qu'artelinde estoit galante faisoit le languissant pour plusieurs dames a la fois et en mesme lieu ligdamis cleonice et moy nous divertissions a leurs despens estant certain que je ne pense pas 
 qu'il y ait rien de si plaisant que de regarder sans interest cette espece de galanterie universelle et que d'escouter ceux qui la font car enfin pour l'ordinaire toutes leurs actions et toutes leurs paroles ont quelque chose de si oppose a la raison et a la sagesse qu'il y a sans doute beaucoup de plaisir a les observer au commencement cleonice faisoit grande difficulte d'avoir assez de confiance en ligdamis pour railler innocemment devant luy de tout ce que nous voyions et un jour que nous estions seules dans sa chambre et que je luy disois qu'elle avoit tort de vouloir passer toute sa vie sans avoir jamais aucune societe particuliere avec personne j'avoue ismenie me dit-elle que je suis encore bien plus a pleindre que vous ne pensez car il est certain que de l'humeur dont je suis si j'estois maistresse de mes actions je ne ferois consister la douceur de la vie qu'en l'amitie et en la conversation d'un petit nombre de personnes choisies et raisonnables qui connussent la veritable gloire et qui l'aimassent et qui sans estre capables d'illusions vissent les choses comme il les faut voir et ne fissent pas consister leur felicite en des badineries ridicules mais ismenie ou les prendra t'on ces personnes raisonnables premierement toutes les femmes que je connois excepte vous sont de trois ou quatre especes les unes sont coquettes les autres sont sages mais stupides quelques-unes ont de la vertu et de l'esprit mais un esprit mal tourne et peu agreable quelques autres encore sont artificieuses et meschantes les belles pour l'ordinaire sont envieuses et jalouses les spirituelles ont bien souvent de la suffisance et de l'orgueil les sottes sont insuportables et les trop galantes me sont 
 en horreur avec qui voulez-vous donc que je fasse societe il est certain repliquay-je que les femmes d'ephese presentement sont presques toutes comme vous venez de les despeindre mais il y a des hommes fort bonnestes gens dont on pourroit faire ses amis ha ismenie me dit-elle il n'est gueres plus aise de trouver ce que je cherche parmy les hommes que parmy les femmes ce n'est pas que je ne sois contrainte d'avouer que s'il estoit possible de rencontrer un fort honneste homme qui ne fust point je ne dis pas seulement amoureux de cent personnes a la fois comme phocylide mais amoureux constant et de ceux qu'on estime le plus parmy les gens qui ne condamnent pas absolument cette passion comme je fais il n'y eust beaucoup de douceur dans sa conversation et mesme dans son amitie car enfin un fort honneste homme scait pour l'ordinaire plus de choses qu'une fort honneste femme son esprit est plus remply son entretien eu plus divertissant il a plus de complaisance pour une dame que les dames n'en ont les unes pour les autres et pour tout dire en un mot il y a je ne scay quelle disposition dont j'ignore la cause qui fait que cette espece d'amitie a quelque chose de plus tendre et de plus solide mais ma chere ismenie pour estre comme je le dis il faut que cet homme ne soit point amoureux car je vous confesse que je ne me confierois jamais a un homme qui le seroit comme nous en estions la ligdamis entra dans la chambre qui scachant que stenobee n'y estoit pas avoit demande a voir cleonice je ne le vy pas plustost entrer que prenant la parole venez luy dis-je ligdamis venez car si vous ne me faites trouver ce que cleonice cherche 
 je ne le trouveray jamais en verite ismenie me dit-elle je ne trouverois pas bon que vous allassiez dire a ligdamis tout ce que nous avons dit aujourd'huy vous le trouverez mauvais si vous voulez luy dis-je en riant mais je ne scaurois m'empescher de luy aprendre la merveilleuse simpathie qui est entre vous et alors je luy redis une partie de ce que nous avions dit apres cela poursuivis-je ne faut-il pas advouer qu'il y a une estrange conformite entre vous et cleonice car enfin vous avez rompu avec phocylide parce qu'il estoit trop galant et elle veut presques rompre avec artelinde parce qu'elle a trop d'amants quoy interrompit cleonice ligdamis a rompu avec phocylide parce qu'il estoit amoureux ouy madame repliqua-t'il et j'ay mesme resolu en rompant avecques luy de ne me confier plus jamais a un homme possede de cette passion c'est a dire poursuivit-il de ne me fier jamais a personne car ceux qui ne le font pas le peuvent devenir et c'est pourquoy je renferme tous mes secrets dans mon coeur mais madame adjousta-t'il ismenie m'a force a vous dire la une chose qui me destruira peut-estre dans vostre esprit puis qu'enfin estant aussi belle que vous estes et ayant donne autant d'amour que vous en avez donne c'est estre peu judicieux de vous dire que je hay ce que vous faites naistre si souvent ah ligdamis s'escria cleonice que j'ay de joye de voir un aussi honneste homme que vous de mon advis car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien de si incommode au monde que d'avoir un amy amoureux pour moy dit-il je m'en suis si mal trouve que je n'ay garde de condamner ce que vous dites de grace dit cleonice faites moy la 
 faveur de me dire tout le mal que l'amour vous a cause afin que je me confirme tousjours de plus en plus dans la haine que j'ay pour cette passion graces aux dieux reprit-il elle ne m'en a point fait en moy mesme quoy qu'elle m'en ait beaucoup fait en la personne de mes amis mais madame sans vous ennuyer par un long recit je vous diray seulement qu'estant alle eu grece pour y voir tout ce qu'elle a d'excellent j'y rencontray phocylide avec qui je fis une amitie tres particuliere de sorte qu'estant trois mois ensemble a changer tous les jours de lieu j'en vins au point avecques luy de luy confier tout ce que j'avois dans le coeur en ce temps la et mesme tout ce qu'il y avoit de plus particulier en ma vie mais a peine fusmes nous revenus a ephese qu'il partagea tous mes secrets entre toutes ses mastresses de sorte que comme la plus part d'entre elles ne se trouverent pas fort discrettes ce que j'avois de plus cache dans l'esprit fut sceu de toute la ville artelinde en son particulier fit un autre secret a quelqu'un de ses galants de celuy que phocylide luy avoit confie bien qu'il ne fust pas a luy ainsi j'esprouvay fort cruellement en cette rencontre le danger qu'il y a a faire confidence a un homme amoureux mais ligdamis luy dis-je tous les hommes ne sont pas aussi indiscrets que phocylide je vous assure interrompit cleonice qu'il ne faut plus en effet regarder un homme amoureux comme un autre et qu'il y a une notable difference a faire car enfin dit-elle l'amour est une chose qui change absolument tous ceux qui en sont possedez et je me souviens adjousta-t'elle qu'un peu devant que je partisse de clasomene il y avoit un homme nomme cleanor 
 qui avoit une amitie la plus grande du monde pour moy il estoit eternellement au logis il ne pouvoit durer sans me voir et sans me parler il me contoit toutes les nouvelles il me disoit mesme tous ses secrets je ne le voyois jamais inquiet ny resveur il avoit un soing continuel de me plaire et tout cela sans estre amoureux mais je fus fort estonnee lors que je le vy changer tout d'un coup il parloit a contretemps il resvoit presques continuellement et je vous advoue que durant quelques jours je craignis qu'il ne m'aimast un peu trop cependant je fus bien tost desabusee car en fort peu de temps je connus ce qu'il avoit dans l'esprit ses plus longues visites ne duroient pas plus d'une demy heure il ne scavoit plus jamais aucune nouvelle tout ce qui avoit accoustume de le divertir chez nous l'ennuyoit et il devint un homme si different de celuy qu'il estoit devant que d'estre amoureux que je ne le connoissois plus et comme je luy en fis la guerre il voulut pour s'excuser m'advouer la verite mais apres cela il eust voulu ne me parler plus jamais d'autre chose que de la personne qu'il aimoit de sorte qu'il me devint si insuportable que je ne le pouvois plus souffrir or madame comme j'estois bien aise que cleonice et ligdamis se connussent parfaitement je me mis afin de leur donner sujet de parler a prendre un tiers party et pour cet effet prenant la parole en verite cleonice luy dis-je vous allez trop loing car enfin il faut faire difference de la coquetterie a l'amour il faut dis-je condamner la premiere absolument et faire quelque exception de l'autre point du tout dit cleonice car je vous assure qu'un amant opiniastre n'est gueres moins incommode 
 a l'avoir pour amy qu'un de ces amants universels qui pour aimer en trop de lieux n'aiment rien et je ne scay mesme si ces derniers ne sont pas encore plus divertissants que l'autre en effet dit ligdamis la belle cleonice a raison puis que du moins ceux cy n'ayant pas l'esprit trop engage ont tousjours la conversation enjouee ils ne parlent que de musiques de bals de promenades de festes et de plaisirs ou les autres peuvent prendre part mais ces amants effectifs plus ils sont amoureux et fidelles plus ils sont renfermez en eux mesmes et plus ils sont propres a troubler la joye des autres gens mais tout a bon ligdamis dit cleonice ne vous desguisez vous point et pensez vous effectivement ce que vous dites mais vous mesme madame reprit-il dites vous la verite et seroit-il bien possible qu'il se pust trouver une fille admirablement belle infiniment aimee et infiniment aimable qui eust assez de grandeur d'ame pour ne se laisser pas toucher a tant de petites choses qui font pour l'ordinaire la felicite des belles personnes ha madame si cela est les hommes ne doivent sans doute pas avoir de l'amour pour vous mais ils doivent vous adorer estant certain que je ne pense pas qu'il y ait rien de plus rare que de voir une tres belle personne ne se foncier pas que ses yeux embrasent ceux qu'ils esclairent car madame tous les beaux yeux pour l'ordinaire sont des astres mal-faisants dont les influences ne font que du mal aux hommes estant tres vray que les belles a parler en general ne se contentent pas qu'on leur rende des hommages et qu'on leur offre de l'encens elles veulent des sacrifices plus funestes mille coeurs reduits en 
 cendre ne les appaisent pas encore une prompte mort ne satisferoit pas leur cruaute elles veulent causer de longs suplices et de violentes douleurs et elles font enfin consister tous leurs plaisirs a faire des miserables apres cela madame comment puis-je croire que vous qui avez plus de beaute que toutes celles que je connois et qui avez este eslevee comme elles puissiez renoncer absolument a toutes les douceurs de cet empire imaginaire qu'elles pretendent avoir sur tous les coeurs vous dis-je qui pourriez l'establir bien plus solidement qu'elles je ne tombe pas d'accord interrompit cleonice que j'aye assez de beaute pour conquerir ny pour regner mais il est vray que quand l'en aurois autant qu'il en faudroit avoir pour cela l'exemple des autres m'auroit bien guerie de cette foiblesse estant certain que je ne trouve rien de si terrible que de vouloir faire perdre la raison a ceux qui nous aprochent et de nous mettre en hazard de la perdre nous mesmes car quoy que l'on m'en die adjousta-t'elle en riant je croy que l'amour est une maladie contagieuse personne ne vous l'a pourtant encore pu donner repris-je en la regardant bien que j'aye veu souvent aupres de vous des gens qui en estoient bien malades vous ne considerez pas repliqua t'elle qu'il n'est pas de cette maladie la comme d'une autre puis que comme vous scavez on ne peut prendre que les maux que l'on n'a point mais icy on ne prend gueres souvent que les maux que l'on a donnez et comme c'est une chose qui ne m'est pas arrivee que de donner de l'amour je ne me suis pas veue en ce danger joint que quand par hasard ce malheur m'arriveroit j'ay des preservatifs si admirables 
 pour cela que je ne craindrois pas de perdre la sante dont je jouis mais madame reprit ligdamis en ne voulant point que l'on ait de l'amour pour vous et ne pouvant jamais en avoir pour personne vous ne vous faschez pas que l'on ait de l'amitie et vous ne deffendez pas d'esperer de pouvoir obtenir quelque place en la vostre car si vous en usiez autrement apres vous avoir louee je vous blasmerois le choix des amis et des amies repliqua-t'elle est si difficile a faire que je ne scay s'il n'y auroit point beaucoup de prudence a n'avoir que de la civilite de la bonte et de la generosite pour les gens que l'on voit mais pour de la confiance et de l'amitie je pense qu'il faudroit n'en avoir du moins que mediocrement car enfin comme je le disois a ismenie quand vous estes arrive je ne veux point d'amis amoureux et je ne veux point d'amie qui soit engagee dans un intrigue ny obsedee de mille galants ny stupide ny orgueilleuse ny toute renfermee dans l'oeconomie de sa maison en un mot si je choisissois un amy je voudrois qu'il eust toutes les graces de l'esprit et toutes les bonnes qualitez de l'ame que je le pusse aimer avec la mesme tendresse que j'aimerois un frere si je l'avois sans qu'il pust jamais tourner son esprit du coste de la galanterie je voudrois luy pouvoir confier toutes mes pensees qu'il me confiast aussi toutes les siennes et que par consequent il n'en eust jamais que de raisonnables car vous pouvez bien juger que je ne voudrois pas qu'en eschange de mes secrets qui n'auroient rien que de pur et d'innocent il m'en vinst reveler qui ne le fussent pas et je voudrois principalement comme je l'ay desja dit plusieurs fois 
 qu'il ne fust point amoureux et qu'il trouvast mesme quelque seurete a me donner de ne le devenir jamais ligdamis et moy nous mismes a rire du discours de cleonice qui le faisoit pourtant selon ses veritables sentimens en fuite de quoy prenant la parole mais luy dis-je que ne choisissez vous ligdamis pour estre cet amy particulier que vous cherchez je n'ay pas toutes les bonnes qualitez qu'elle y desire repliqua-t'il et cleonice aussi adjousta t'il en riant a trop de beaute pour pouvoir m'assurer en son amitie n'estant pas croyable que de cent mille amants qu'elle aura il ne soit bien difficile qu'il ne s'en trouve quelqu'un de qui le mal qu'elle luy aura cause ne soit plus fort que le preservatif qu'elle dit avoir je voy bien ligdamis luy dit cleonice que vous craignez que l'on ne vous engage trop mais n'aprehendez pas cela puis que de l'humeur dont je suis je ne donne sans doute pas mon amitie si promptement vous avez raison luy dit-il car c'est une chose trop precieuse pour ne la faire pas esperer long-temps cependant madame adjousta-t'il vous souffrirez s'il vous plaist que je vous donne toute mon estime en attendant que vous ayez resolu si vous voudrez recevoir toute mon amitie comme cleonice alloit respondre artelinde acompagnee de deux de ses amants et suivie un moment apres de plusieurs autres arriva qui fit changer la conversation ligdamis demeura pourtant et ne changea mesme pas de place de sorte qu'il fut le reste du jour entre cleonice et moy un peu apres qu'artelinde fut arrivee cinq ou six autres belles personnes vinrent encore et un moment apres phocylide et hermodore qui ne pouvant estre 
 place aupres de cleonice en parut si melancolique et si inquiet qu'il m'en fit rire cependant lorsque la conversation generale eut dure quelque temps que l'on eut un peu parle de nouvelles d'une course de chevaux qui s'estoit faite d'habillements et d'autres semblables choses artelinde suivant sa coustume pour ne mescontenter personne se mit a parler bas les uns apres les autres a tous ses amants de sorte que pendant qu'elle en entretenoit un c'estoit une si plaisante chose pour nous qui n'allions point d'affaire de regarder les inquietudes des autres que je n'ay jamais passe une apres disnee plus agreablement que je passay celle la quelquefois quand cleonice demandoit malicieusement quelque chose a quelqu'un d'eux il luy respondoit en deux mots et presques sans la regarder voulant tousjours voir artelinde afin de pouvoir deviner par les mouvements de son visage ce qu'elle disoit a son rival que s'il arrivoit qu'elle sous-rist nous voyions froncer le sourcil a trois ou quatre a la fois si bien qu'il estoit impossible de n'en rire pas un moment apres artelinde quittant celuy a qui elle avoit parle parloit a un autre pour l'appaiser et durant qu'elle l'entretenoit a son tour elle vouloit quelquesfois regarder si les autres en estoient jaloux et s'ils ne se consoloient point de leur malheur a regarder cleonice d'autre coste phocylide n'estoit pas moins occupe qu'artelinde car voulant faire croire a cleonice et a trois ou quatre autres qu'il les aimoit ses regards ton coeur et son esprit estoient si partagez qu'il en paroissoit un peu fou car il n'avoit pas plutost parle a l'une qu'il trouvoit lieu de louer l'autre il regardoit celle a qui il ne parloit point il 
 parloit a celle qu'il ne regardoit pas il chantoit pour l'une il souspiroit pour l'autre et il estoit enfin si occupe qu'il nous en faisoit pitie cependant le pauvre hermodore ne disoit pas un mot et tout chagrin qu'il estoit de ne pouvoir parler en particulier a cleonice ce n'estoit pas un des moins divertissans a observer car quand on le forcoit a parler il avoit une si grande disposition a disputer sur toutes choses que je pense qu'en l'humeur ou je le vy tout ce qu'il eust pu faire eust este de ne contredire pas si l'on eust loue la beaute de cleonice mais afin qu'il ne manquast rien a ce qui pouvoit augmenter l'aversion de cleonice et de ligdamis pour l'amour le hazard fit encore qu'un fort honneste homme de la ville et une des plus aimables personnes de la terre qui s'aimoient depuis long-temps vinrent separement chez cleonice et comme cette affection estoit sceue de tout le monde on les observoit assez de sorte que quand cet amant entra ce fut encore une rare chose a voir que de remarquer avec quel soing il chercha a se mettre aupres de la personne qu'il aimoit en entrant dans la chambre il regarda bien moins ou estoit cleonice pour la saluer qu'ou estoit sa maistresse pour se placer aupres d'elle s'il pouvoit il n'y fut pourtant pas d'abord parce que cleonice malicieusement luy fit donner un siege en un autre lieu mais a la fin il fit toutefois si bien qu'apres avoir feint d'avoir quelque nouvelle a dire a l'oreille a phocylide il se mit en fuite aupres de la personne qu'il aimoit au commencement ils parlerent haut et cette dame luy fit signe qu'il songeast a ne l'entretenir pas si tost en particulier mais insensiblement ces deux 
 personnes qui ont neantmoins assurement un tres grand esprit se mirent a parler bas et peu a peu oublierent tellement qu'ils estoient en une grande compagnie qu'ils s'entretindrent comme s'ils eussent este seuls ne cachant plus les mouvemens de leur visage et donnant si clairement a connoistre leur passion que j'en avois honte pour eux et bien ismenie me dit cleonice tout bas trouvez vous qu'il faille faire exception de l'amour constante et n'est-il pas vray qu'il faut condamner tout ce qui s'appelle amour ou galanterie ligdamis voulant estre de ce petit secret qu'il comprenoit aisement s'aprocha mais cleonice le repoussant civilement non non luy dit-elle nous n'en sommes pas encore la quoy madame luy dit-il vous me traitez comme si j'estois un galant moy qui renonce a cette qualite pour toute ma vie vous estes si propre a retire si vous vouliez luy respondit cleonice que je ne voy pas qu'il y ait aparence de se fier legerement a vos paroles cependant le soir aprochant la compagnie se separa artelinde embrassant mille fois cleonice et se pleignant de ne l'avoir point entretenue comme s'il eust bien tenu a elle apres que tout le monde fut party cleonice dit cent choses agreables et fit une satire si plaisante et si divertissante des galants et de la galanterie que de ma vie je ne l'avois veue en si agreable humeur ligdamis me vint voir le lendemain pour me parler de cleonice dont il estoit si charme qu'il ne pouvoit assez l'admirer me conjurant de faire ce que je pourrois pour luy en faire avoir l'amitie ce que je luy promis sans resistance ne l'assurant pas toutesfois de luy faire obtenir ce qu'il souhaitoit il commenca donc de 
 chercher a voir cleonice plus qu'il n'avoit accoustume mais comme il y avoit tousjours trop de monde chez stenobee il l'alloit quelquesfois trouver chez anaxipe ou elle alloit souvent principalement quand artelinde n'y estoit pas preferant sans doute la conversation de sa mere a la sienne quoy que sa vertu fut un peu severe mais en tous les lieux ou il la rencontroit il aportoit tousjours grand soing a luy faire connoistre combien il estoit ennemy de l'amour disant sur cela tout ce qu'un homme d'esprit qui exprimoit ses fentimens pouvoit dire de sorte qu'il vint en effet a estre fort estime de cleonice les choses estoient donc en ces termes lors que ligdamis la trouvant un jour seule chez elle parce qu'elle n'avoit pas voulu aller a une promenade ou stenobee estoit avec la moitie de la ville il se mit a la presser de nouveau de luy donner son amitie et a luy protester afin de l'obtenir plustost qu'il n'estoit point amoureux je le croy luy dit-elle mais ligdamis qui m'assurera que vous ne le deviendrez pas quelque jour moy madame luy respondit-il estant infaillible que puis que je ne le suis point de vous je ne le seray jamais de personne car enfin madame je vous trouve la plus belle chose que l'aye jamais veue je vous trouve plus d'esprit qu'a qui que ce soit que je connoisse ny parmy les femmes ny parmy les hommes vostre vertu me ravit vostre conversation me charme et malgre tout cela je ne trouve dans mon coeur que des sentimens de respect et de veneration pour vous j'y sens encore une amitie fort tendre je l'advoue mais elle est sans desirs et sans inquietude ainsi madame puis que tant de beaute tant d'esprit tant de vertu tant d'estime et tant de disposition a vous 
 aimer n'ont pas fait naistre l'amour dans mon coeur vous estes en seurete et vous ne devez pas refuser mon amitie ny me priver de la vostre aimez moy donc madame luy dit-il de la mesme sorte que vous aimez ismenie pourveu que ce soit un peu plus car il me semble que me resolvant a n'aimer que vous seule en toute la terre vous ne me devez pas refuser de m'aimer un peu plus qu'un autre vous m'exprimez vostre amitie en des termes si forts reprit cleonice en rougissant qu'elle doit ce me semble m'estre un peu suspecte mais ligdamis ne vous y abusez point je veux que l'on soit sincere ce n'est pas adjousta-t'elle que je ne scache bien que vous n'estes point amoureux de moy mais ce qui me fait vous parler ainsi est que je crains que vous ne croyiez que je sois peut-estre de celles qui ne font que changer le nom de la chose et qui souffrent effectivement un amant en l'appellant simplement un amy prenez donc bien garde a ce que vous souhaitez de moy et souvenez vous que l'amitie que je puis accepter et celle que je puis donner est une amitie effective qui a de la tendresse et de la fermete mais qui n'a point de foiblesse ny de follie je veux dit-elle que vous m'aimiez si vous avez a m'aimer comme un honneste homme en peut aimer un autre et je vous aimeray aussi de la mesme facon que j'aimerois une honneste fille si l'en connoissois une assez aimable pour luy donner mon affection toute entiere je n'en demande pas davantage respondit ligdamis je veux encore adjousta-t'elle que vous me promettiez avec ferment que si par malheur vous sentez malgre vous que vous deveniez amoureux de quelque belle personne vous me le direz a l'heure mesme afin que je vous 
 assiste de mes conseils que je fortifie vostre raison et qu'en cas que vous ne puissiez demeurer libre je me detache de vostre amitie car enfin je vous le declare des que vous serez amoureux je ne seray plus vostre amie s'il n'y a que cela qui ma mette mal avecques vous reprit-il vous la serez donc tousjours estant certain comme je vous l'ay desja dit que puis que je n'ay que de la veneration pour la belle cleonice je n'auray jamais d'amour pour personne mais madame adjousta-t'il en riant si je devenois amoureux de vous comment faudroit-il que j'en usasse voudriez vous que je vous en advertisse comme d'une autre des que je m'en apercevrois nullement luy dit-elle et je ne le trouverois pas bon que faudroit-il donc que je fisse repliqua-t'il il faudroit respondit-elle combatre cette passion et la vaincre sans m'en rien dire et si vous ne le pouviez pas me la cacher du moins si bien que je ne m'en aperceusse jamais mais respondit-il tout le monde dit que l'amour ne se peut cacher il faudroit donc vous cacher vous mesme repliqua-t'elle et ne me voir plus du tout cependant adjousta-t'elle en riant j'espere que cela n'arrivera pas car enfin le printemps ne semera plus de roses sur mon teint j'ay assurement toute la beaute que je suis capable d'avoir et puis qu'avec toutes mes forces je ne vous ay pas vaincu vous estes assure de ne l'estre pas et qu'ainsi nostre amitie sera eternelle j'arrivay comme ils en estoient la et ligdamis m'apellant a son secours ils me dirent les termes ou ils en estoient et les conditions de leur amitie mais adjousta ligdamis en vous promettant de n'estre point amoureux et en vous assurant que si par malheur je le deviens je vous en advertiray ne dois-je 
 point vous demander quelque assurance contre hermodore et contre tant d'autres qui vous aiment car madame luy dit-il l'amitie veut encore plus d'esgalite que l'amour pour moy dis je en l'interrompant je condamne cleonice a vous promettre ce que vous luy promettez je n'en fais point de difficulte reprit-elle estant si assuree de n'aimer jamais rien que je ne m'engage pas a beaucoup de chose en vous accordant ce que vous voulez que je vous accorde enfin madame apres beaucoup d'autres semblables discours l'amitie de ligdamis et de cleonice fut liee et pour la confirmer absolument ils dirent encore chacun cent mille choses contre l'amour et contre les amants depuis ce jour la ligdamis s'estima si heureux qu'il disoit qu'il n'avoit commence a vivre que depuis qu'il connoissoit cleonice et elle estoit aussi tellement satisfaite de ligdamis qu'elle me remercioit tous les jours d'avoir contribue quelque chose a leur amitie ils vescurent donc avec une confiance entiere ligdamis ne formoit pas un dessein qu'il ne communiquast a cleonice s'il faisoit un voyage a la cour c'estoit par ses conseils et par ses ordres et elle gouvernoit sa vie si absolument qu'elle regla mesme ses connoissances elle luy osta quelques amis et luy en donna quelques autres mais tout cela sans empire et sans tirannie ligdamis de son coste avoit part a ses plus secrettes pensees elle luy confioit mille petits deplaisirs domestiques que l'humeur de stenobee luy causoit elle luy disoit sincerement ce qu'elle pensoit de toutes les personnes qu'elle voyoit et de toutes les choses qui arrivoient et elle luy monstroit les sentimens de son ame les plus cachez si ouvertement qu'il ne la connoissoit 
 gueres moins qu'il se connoissoit luy mesme comme cleonice a non seulement l'esprit grand et fort esclaire mais qu'elle la encore cultiue avec assez de soing et- qu'elle scait cent choses dont elle fait un secret par modestie elle avoit cette bonte pour ligdamis qui scait beaucoup plus que les hommes de sa qualite n'ont accoustume de scavoir de luy monstrer quelquesfois toutes ses richesses quand il estoit a l'armee avec le prince artamas il luy escrivoit et elle avoit aussi la bonte de luy escrire mais si galamment et si bien que ses lettres ne le rendoient gueres moins heureux que sa presence au retour d'une de ces campagnes stenobee fut a sardis et y mena sa fille mais comme ligdamis creut qu'il l'y pourroit servit il y fut a l'heure mesme pour luy rendre office et en effet il luy en rendit de fort considerables pendant ce voyage car comme il s'estoit extremement signale a la guerre le prince artamas qui comme vous le scavez s'apelloit cleandre en ce temps la l'aimoit cherement de sorte qu'il la servit a sa consideration aureste si ligdamis scavoit quelque chose d'agreable il n'avoit point de repos qu'il ne l'eust dit a cleonice qui de son coste avoit aussi la mesme complaisance pour luy enfin ils faisoient un eschange si juste de secrets et de confiance qu'ils n'avoient rien a se reprocher il y eut pourtant une chose qui pensa leur faire une petite querelle qui fut qu'hermodore continuant d'aimer cleonice malgre qu'elle en eust l'importuna un jour de telle sorte qu'elle se resolut de luy parler si fierement et si sincerement tout ensemble qu'il fust contraint de la laisser en repos en effet elle luy dit des choses si rudes que je m'estonne qu'il ne s'en rebuta 
 car comme il la pressoit fort de luy dire pour quelle raison il ne devoit rien esperer puis que vous le voulez scavoir luy dit elle c'est pour deux raisons invincibles l'une parce que je suis absolument determinee a n'aimer jamais rien et a ne soufrir pas d'estre aimee et l'autre que quand je voudrois aimer quelqu'un ce ne seroit jamais hermodore ainsi vous n'avez qu'a regler vostre vie sur mes paroles qui partent effectivement de mon coeur sans aucun desguisement apres que cleonice eut prononce ce cruel arrest a ce malheureux amant elle nous le dit a ligdamis et a moy et nous l'en remerciasmes tous deux parce qu'il troubloit fort souvent nostre conversation mais apres que cleonice eut fait cette confidence a ligdamis nous sceumes qu'artelinde qui s'estoit mis dans la fantaisie d'assujettir ce coeur qui paroissoit estre si rebelle a l'amour avoit fait cent petites choses pour luy qu'il ne nous avoit pas dites ce qui irrita si fort cleonice que j'eus quelque peine a l'appaiser neantmoins en ayant adverty ligdamis il fut a l'heure mesme la trouver et il luy fit si bien connoistre que c'avoit este par modestie qu'il avoit cache la folie d'artelinde que ce renouement d'amitie devint encore plus estroit qu'il n'estoit auparavant et je pense pouvoir dire que cette affection avoit presques toute la delicatesse et toute la tendresse de l'amour sans en avoir le dereglement ny l'inquietude estant certain qu'ils avoient autant de plaisir a se voir et a s'entretenir que si cette passion les eust possedez quoy qu'ils n'eussent pas toutes les impatiences qui la suivent ils en vinrent pourtant au point qu'ils avoient de la jalousie sans avoir de l'amour estant tres vray que cleonice craignoit continuellement que ligdamis 
 ne devinst amoureux et que ligdamis aussi apprehendoit estrangement que quelque amant ne luy ostast l'affection de cleonice car ils estoient tous deux persuadez esgalement et peut-estre avecques raison qu'il n'est pas possible qu'une grande amour et une grande amitie puissent estre ensemble dans un mesme coeur cette espece de jalousie n'avoit pourtant rien de fascheux et ne produisoit rien de funeste au contraire elle ne faisoit que fournir a la conversation et que la rendre plus obligeante et plus agreable ces deux personnes s'estimoient donc si heureuses et cleonice en son particulier estoit si contente qu'elle en embellit encore cependant elle se destachoit autant qu'elle pouvoit d'artelinde de qui l'humeur luy devint a la fin insupportable par la connoissance qu'elle eut que cette image de fausse gloire qu'elle s'estoit mis dans l'esprit ne s'en effaceroit jamais en effet comme nous scavions tout ce qu'elle faisoit par phocylide qui croyoit obliger fort cleonice de le luy redire nous estions espouvantees de voir qu'une personne eslevee par une mere si vertueuse et si sage fust capable d'une si grande foiblesse car enfin son coeur ne se guerissoit point de l'envie de faire tousjours conquestes sur conquestes sans distinction et sans choix or comme le temple de diane attire une quantite de monde effrange a ephese il ne venoit pas un homme de qualite en ce lieu-la qu'elle ne voulust qu'il portast ses chaisnes ou du moins qu'il n'en fist semblant et certes elle en vint a bout estant certain que tout le monde la suivoit et comme nous cherchions un jour cleonice ligdamis et moy la raison pourquoy une mesme beaute pouvoit plaire a tant d'humeurs differentes et a 
 des gens de nations si esloignees nous conclusmes que l'esperance qui asseurement est tousjours avecques l'amour non seulement naist avec elle et la nourrit mais que mesme elle la precede quelquesfois et la fait nature estant mesme vray qu'il est assez difficile a parler en general de voir une belle et jeune personne qui donne lieu de croire que sa conqueste n'est pas impossible sans s'y attacher durant quelque temps quand ce ne seroit que par curiosite joint aussi que l'on pouvoit presques dire qu'un homme eust este deshonnore s'il n'eust pas eu quelque petite faveur d'artelinde et il l'eust encore este davantage s'il s'y fust attache long-temps mais si nous nous estonnions de voir comment artelinde en pouvoit tant enchainer nous estions encore espouventez comment phocylide en pouvoit tant tromper comme il en tronpoit nous scavions toutesfois qu'il y avoit trois ou quatre personnes dans ephese qui croyoient toutes en estre passionnement aimees et nous tombions d'accord apres cela que nous avions beaucoup d'obligation aux dieux de nous avoir donne des sentimens plus raisonnables cependant les frequentes visites de ligdamis a cleonice commencerent de faire quelque bruit et de blesser l'esprit d'artelinde qui ne pouvoit croire suivant la coustume des dames galantes qu'il pust y avoir de societe entre un homme et une femme sans galanterie et comme elle avoit un despit estrange d'avoir fait tant de choses inutilement sans pouvoir gagner le coeur de ligdamis elle vint a les hair tous deux phocylide en mesme temps desespere de n'avoir jamais pu persuader cleonice et venant a soupconner que c'estoit peut estre parce que ligdamis n'estoit pas mal avec elle 
 vint a les hair aussi de sorte que chacun de leur coste songeant a leur nuire ils prirent des chemins differens pour y parvenir car artelinde entreprit de donner de la jalousie a cleonice et phocylide d'en donner a ligdamis se resolvant toutesfois de tascher auparavant de s'esclaircir un peu mieux de ses soupcons artelinde voyoit sans doute beaucoup moins cleonice qu'a l'ordinaire mais elles se voyoient pourtant encore quelquesfois de sorte qu'un jour qu'elles estoient ensemble et seules artelinde suivant son dessein fit venir a propos de parler de toutes les reprimandes qu'elle luy avoit faites de sa galanterie et comme c'est une des plus adroites personnes de la terre et la plus flateuse apres luy avoir dit cent choses obligeantes et tendres n'est-il pas vray luy dit-elle ma chere cleonice que vous ne vous retirez insensiblement de mon amitie que parce que vous avez creu que tout ce que je vous disois un jour que nous estions seules estoit en effet mes veritables sentimens il est vray reprit cleonice qu'il y a un si grand raport de vos paroles a vos actions que je n'ay pas creu en devoir douter et a vous parler sincerement je ne pense pas que j'aye eu tort de vous croire si cette croyance respondit-elle ne me coustoit pas vostre affection je ne m'en soucierois pas beaucoup car pour le monde en general il y a desja long-temps que je me suis mis l'esprit au dessus de tout ce qu'il peut dire et penser mais pour vous ma chere cleonice adjousta-t'elle avec une dissimulation estrange il n'en est pas ainsi puis que je ne puis souffrir que vous m'ostiez la place que vous m'aviez donnee dans vostre coeur c'est pourquoy je vous prie d'avoir la sincerite de me dire si vous ne 
 me pouvez aimer telle que le vous parois estre cleonice qui creut qu'artelinde luy parloit sincerement veu la maniere dont elle s'exprimoit luy advoua ingenument qu'elle ne pouvoit donner son amitie sans son estime et qu'il luy estoit absolument impossible d'estimer une personne qui avoit la foiblesse de sacrifier sa veritable gloire pour une gloire imaginaire et chimerique comme estoit celle d'avoir tousjours a l'entour de soy mille faux adorateurs comme ceux qui l'environnoient car enfin adjoustoit-elle ne vous y trompez point tous ces gens la ne vous aiment pas tant que vous le croyez et pour en faire l'espreuve ostez leur l'esperance pour un mois et vous verrez combien il vous en demeurera ce n'est pas poursuivit-elle voyant qu'artelinde vouloit l'interrompre que je doute du pouvoir de vostre beaute et que je ne scache bien que vous avez cent belles qualitez qui vous rendroient tres recommandable si vous ne les destruisiez pas par vostre procede mais c'est que je connois un peu mieux que vous ceux que vous abusez et qui vous abusent et que je voy avec des yeux plus desinteressez et avec un jugement plus libre le precipice ou vous vous exposez a tomber au reste comment voulez-vous que je croye que vous pensez a moy lors que vous avez l'esprit remply de cent personnes que vous voulez qui pensent a vous et comment me puis-je fier en l'affection d'une fille qui passe toute sa vie a tromper ceux qui l'approchent et a desguiser ses sentimens et de qui le coeur est partage entre mille gens que je n'estime pas voyez apres cela si j'ay tort de ne vouloir pas vous aimer encore adjousta-t'elle si vous n'aviez qu'une violente passion je vous pleindrois et ne 
 pouvant avoir de confiance en vostre amitie j'aurois du moins de la pitie pour vous et je pourrois mesme esperer que si vous en guerissiez je vous pourrois encore aimer quelque jour mais la maladie que vous avez estant une maladie incurable je pense que j'ay eu raison de me detacher de vous autant que la bien-seance me l'a pu permettre ha ma chere cleonice luy dit-elle que vous me connoissez mal mais c'est trop differer adjousta cette artificieuse fille a me mettre en estat d'obtenir vostre compassion si je ne puis obtenir vostre amitie advouons donc dit-elle advouons en rougissant ce que nous avons si long-temps cache et ne trompons pas du moins la personne de toute la terre que nous aimons le plus apres artelinde s'arresta a ces paroles et portant la main sur son visage comme pour cacher sa confusion elle fut un moment sans parler puis feignant de s'estre un peu remise pardonnez-moy ma chere cleonice luy dit-elle le desordre de mon discours et de mon esprit mais estant sur le point de vous advouer ce que je n'ay jamais dit a personne je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme et quoy que ma volonte me porte a vous descouvrir le fonds de mon coeur je sens pourtant bien que ma bouche ne vous dira pas aujourd'huy le nom de celuy qui me fait vivre comme je fais cleonice ne scachant ce qu'artelinde luy vouloit dire et ayant en effet quelque curiosite de le scavoir je vous entends si peu luy dit-elle que je ne vous scaurois respondre vous m'entendrez bien tost repliqua artelinde en soupirant scachez donc ma chere cleonice adjousta-t'elle que bien loin d'estre cette personne indifferente qui aime la galanterie universelle 
 et qui n'attache son esprit a aucun objet particulier je suis la plus malheureuse fille de la terre parce que je suis engagee dans un attachement le plus fort et le plus constant qui sera jamais quoy interrompit cleonice artelinde aimeroit quelque chose fortement et constamment ha si cela pouvoit estre adjousta-t'elle en riant je pense qu'encore que je condamne l'amour en toute autre je luy pardonnerois presques d'en avoir pardonnez-le moy donc dit-elle car il est vray que tout ce que vous blasmez en ma conduite vient de ce qu'il y a une personne au monde que j'aime mille fois plus que moy-mesme et qui regle toute ma vie et cet amant heureux interrompit cleonice veut que vous en favorisiez mille autres il le veut sans doute repliqua-t'elle afin de mieux cacher la veritable passion qu'il a dans le coeur et que j'ay dans l'ame estant certain que si on scavoit nostre affection nostre hon-heur seroit detruit pour tousjours il est vray adjousta-t'elle que nostre artifice a si bien reussi qu'il n'y a personne a ephese qui soupconne rien de l'innocente intelligence que nous avons ensemble c'est pourtant un homme de la premiere qualite et un des plus estimez parmy les honnestes gens je le trouve du moins un peu bizarre dit cleonice de vouloir vous faire passer dans la croyance de tout le monde pour ce que vous n'estes pas mais quand on ne peut estre heureux par nulle autre voye repliqua-t'elle il faut bien enfin s'y resoudre n'a-t'il jamais este jaloux de ceux mesmes qu'il a voulu que vous favorisassiez luy demanda cleonice tres souvent repliqu'a-t'elle et c'est ce qui est cause que quelquefois je rompts avec ceux qu'il semble que j'aime le mieux ainsi ma 
 chere cleonice quand vous croyez que je suis si gaye et si contente lors que mille adorateurs m'environnent c'est lors que je suis le plus a pleindre car enfin je voy tousjours tout ce que je n'aime pas et je ne voy pas trop souvent tout ce que j'aime jugez donc ma chere cleonice si vous n'estes pas bien cruelle de vouloir m'oster vostre amitie et de vouloir m'accabler de toutes sortes de malheurs je vous demande pardon adjousta-t'elle de ne vous nommer pas aujourd'huy la personne qui engage mon coeur mais je n'en ay pas la force et je voudrois s'il estoit possible que vous l'eussiez devine je ne veux pas seulement l'essayer repliqua cleonice n'estant pas d'humeur a vouloir scavoir les secrets d'autruy principalement quand ils font de cette nature cependant artelinde croyez que je vous pleins plus que je ne faisois quoy que je ne vous blasme gueres moins mais apres tout quel que puisse estre vostre amant je le condamne d'une estrange sorte de sacrifier vostre gloire a son caprice si je vous l'avois nomme reprit-elle vous cesseriez peut estre de le condamner car il n'y a pas au monde un homme plus sage que luy voila madame de quelle facon cette conversation se passa qui embarrassa extremement cleonice parce qu'elle ne voyoit gueres d'apparence a ce que luy disoit artelinde mais elle en voyoit encore moins que ce fust une fourbe ainsi ne scachant que penser la dessus elle y pensoit pourtant avec assez d'attention neantmoins comme elle scavoit bien que l'on n'est pas maistre des secrets d'autruy elle renferma celuy la dans son coeur et n'en dit rien a ligdamis ny a moy quelques jours se passerent de cette sorte en 
 suite de quoy estant alle rendre la visite a artelinde cette artificieuse fille qui l'attendoit avec impatience et qui s'estoit preparee a la recevoir en particulier en faisant semblant de se trouver un peu mal et en faisant dire qu'elle n'y estoit pas excepte a elle ne sceut pas plustost qu'elle la demandoit qu'elle mit sur sa table un tiroir ouvert ou il y avoit diverses choses et entre plusieurs tablettes il y avoit droit au dessus une lettre ou il y avoit a la subscription ligdamis a la belle artelinde 
 
 
 
 
cependant cette malicieuse personne s'estoit retiree dans son cabinet s'imaginant avec beaucoup de vray-semblance que cleonice reconnoistroit cette escriture et prendoit peut-estre cette lettre et en effet elle ne se trompa pas car cleonice ne fut pas plustost dans la chambre que voyant ce tiroir sur la table elle s'en aprocha croyant y aller trouver beaucoup de choses qui la divertiroient mais elle n'eut pas plustost jette les yeux dessus qu'elle reconnut le caractere de ligdamis elle ne l'eut pas plustost reconnu qu'elle prit la lettre et elle ne l'eut pas plustost prise qu'entendant venir artelinde qui l'avoit regardee faire par la porte de son cabinet elle la cacha et fit semblant de brouiller tout ce qui estoit dans ce tiroir disant qu'elle cherchoit seulement des vers ne voulant pas voir ses lettres artelinde ravie de remarquer ce petit desguisement de cleonice osta ce tiroir d'entre ses mains avec beaucoup d'empressement car enfin luy dit-elle insensible cleonice vous receustes si 
 mal la confidence que je vous fis l'autre jour de ma foiblesse que je suis resolue a ne vous en dire jamais davantage que ce que je vous en ay dit et je ne scache presque rien que je ne fisse plustost que vous descouvrir qui est la personne que j'aime cleonice qui depuis un moment mourroit d'envie de scavoir s'il estoit possible que ligdamis fust amoureux d'artelinde se mit a la presser de luy dire qui c'estoit mais ce fut inutilement de sorte que n'en pouvant venir a bout et l'impatience de lire la lettre qu'elle avoit prise la pressant trop elle fit sa visite fort courte et s'en retourna chez elle elle n'y fut pas si tost qu'allant droit a sa chambre sans entrer a celle de sa mere ou il y avoit beaucoup de monde elle ouvrit cette lettre et y leut ces paroles
 
 
 ligdamis a la belle artelinde 
 
 
 j'advoue que vous estes la plus admirable personne de la terre continuez de grace ces aimables tromperies qui font tant d'heureux et de malheureux tous les jours et ne craignez pas que cela vous puisse destruire dans 
 mon esprit vous y estes en termes que rien ne scauroit y apporter de changement plus vous conquesterez de coeurs plus vous me plairez et plus vous aurez de part a mon admiration je ne vous dis point celle que vous avez en mon ame il suffit que vous vous souveniez de ce que je vous du le dernier jour que j'eus l'honneur de vous parler en particulier car je n'oserois vous l'escrire c'est bien assez que j'aye eu la hardiesse de vous le dire une fois et que je vous proteste seulement icy que les sentimens que je vous dis que j'avois pour vous ne changeront jamais et qu'ainsi je seray jusques a la mort ce que j'estois il y a trois jours 
 
 
 ligdamis 
 
 
apres avoir leu cette lettre cleonice demeura si surprise qu'elle ne scavoit que penser car comme elle avoit desja sceu quelques autres petites choses qui s'estoient passees entre artelinde et ligdamis elle ne doutoit point qu'il n'y eust quelque espece d'intrigue entre ces deux personnes et elle estoit si irritee de voir que ligdamis fust capable de cette foiblesse qu'elle ne pouvoit s'imaginer qu'elle pust le voir sans luy tesmoigner sa colere car disoit-elle s'il est amoureux d'artelinde je le mespriseray estrangement et s'il ne l'est pas je rompray du moins avecques luy ne pouvant non plus souffrir qu'il soit fourbe que je puis endurer qu'il soit amant cependant adjoustoit-elle il scait tout le secret de mon coeur j'ay raille cent fois avecques luy d'artelinde je luy ay dit tout ce que je pensois et selon les aparences 
 il en entretenoit cette personne toutesfois poursuivoit-elle s'il luy avoit dit l'amitie que nous avons contractee ensemble elle ne m'auroit pas parle comme elle a fait mais comment puis-je raisonner juste la dessus puis que ceux qui sont sinceres ne devinent pas aisement ce que pensent ceux qui ne le sont point ce qu'il y a de constant c'est qu'il faut rompre avec ligdamis et ne nous exposer jamais plus a estre trompee il faut ne se fier a personne il faut n'aimer qui que ce soit et il faut vivre enfin avec autant de precaution parmy ceux qui se disent nos amis qu'avec ceux qui se declarent estre nos ennemis elle resolut pourtant de ne dire pas encore a ligdamis ce qu'elle croyoit scavoir de luy ne scachant pas mesme encore bien si elle luy feroit seulement la grace de l'accuser de son crime et de le luy reprocher comme elle estoit donc en cet estat ligdamis entra dans sa chambre qui venoit de la part de stenobee la querir pour aller a son apartement d'abord qu'elle le vit elle prit en diligence la lettre qui causoit son inquietude et la cacha avec beaucoup de precipitation paroissant si interdite que quand ligdamis eust este son mary et que cette lettre eust este d'un galant elle ne l'eust pas paru davantage cleonice ne put toutesfois serrer cette lettre si promptement qu'il ne l'eust entre-veue et elle ne se deguisa pas si bien qu'il ne connust qu'elle avoit quelque chose de facheux dans l'esprit et que sa presence l'importunoit de sorte que s'arrestant a deux pas d'elle madame luy dit-il j'avois pris avecques joye la commission que stenobee m'a donnee de vous venir querir parce que j'estois persuade que je ne vous pouvois jamais contraindre mais 
 je voy bien madame qu'il ne se faut pis assurer a sa bonne fortune car enfin vous cachez une lettre que vous ne voulez sans doute pas que je voye et vous me faites voir si clairement dans vos yeux que je vous incommode que je n'en scaurois douter vous scavez ligdamis luy dit-elle que nous ne sommes pas maistres des secrets d'autruy c'est pourquoy comme je n'ay aucun interest a tout ce que contient cette lettre je ne vous la montre pas cependant adjousta-t'elle il faut obeir a l'ordre que vous m'avez aporte et en disant cela elle se mit en effet en estat de sortir de sa chambre et d'aller a celle de stenobee ligdamis voulut l'en empescher et la conjurer de luy dire auparavant ce qu'elle avoit dans le coeur mais elle ne luy respondit point et le forca d'aller avec elle dans la compagnie ou ils parurent tous deux fort resveurs s'observant avec un si grand soin qu'ils remarquerent et firent remarquer aisement leur chagrin pour ligdamis il ne scavoit ce qu'il avoit car il n'osoit rien determiner dans son coeur contre cleonice mais pour elle il n'en estoit pas ainsi car plus elle voyoit d'inquietude dans les yeux de ligdamis plus elle l'accusoit s'imaginant que la connoissance qu'il avoit de sa foiblesse luy donnoit de la confusion et estoit la veritable cause du desordre qui paroissoit dans son esprit durant cela phocylide qui vouloit scavoir precisement si ligdamis estoit amoureux feignit de l'estre pendant quelques jours suivant sa coustume de la soeur de ligdamis qui est icy avecque nous et comme cette personne a beaucoup d'ingenuite il ne luy fut pas difficile de scavoir d'elle ce qu'il en vouloit aprendre sans qu'elle crust mesme luy rien dire d'important 
 mais il estoit bien embarrasse de scavoir que ligdamis n'estoit jamais fort inquiet ny fort empresse qu'il ne faisoit point un secret des lettres de cleonice et qu'au contraire comme elles estoient admirablement belles il prenoit plaisir a les monstrer et qu'enfin il ne paroissoit amoureux que par ses frequentes visites et par les louanges qu'il donnoit continuellement a cleonice quand il le pouvoit faire a propos il trouvoit mesme que cette derniere chose n'estoit pas absolument une marque d'amour et il ne scavoit comment raisonner ny que croire comme il n'estoit pas d'humeur a aimer fortement il n'estoit pas fort inquiet car pour l'ordinaire la jalousie des hommes de cette sorte se peut plustost nommer curiosite que jalousie pour artelinde elle triomphoit en secret d'avoir connu qu'elle avoit donne de l'inquietude a cleonice cette joye n'estoit pourtant pas tout a fait tranquille parce qu'elle avoit un sensible depit d'estre contrainte de ne douter point qu'il n'y eust quelque affection secrete entre ligdamis et cleonice car si cela n'estoit pas disoit-elle jamais elle ne se seroit advisee de prendre cette lettre et de la cacher et si elle ne prenoit pas un interest bien particulier en ligdamis dont elle a assurement reconnu l'escriture elle n'auroit pas fait une visite si courte et elle auroit eu moins d'impatience voila de quelle sorte raisonnoit artelinde de qui nous avons sceu tous les sentimens depuis ce temps la n'estant pas d'humeur a en faire jamais un grand secret cependant ligdamis ne pouvant deviner de qui estoit cette lettre que cleonice avoit cachee si promptement ny d'ou pouvoit venir l'inquietude qu'il avoit 
 remarquee dans son esprit ne pouvoit penser a autre chose et lors qu'il fut retourne chez luy il ne luy fut pas possible de pouvoir souffrir la conversation de qui que ce fust il s'estonna toutefois de se sentir si inquiet et il se facha contre luy mesme de n'estre pas maistre de son esprit luy semblant que l'amitie toute seule ne devoit point estre capable de donner de si facheuses heures et croyant en effet qu'il n'avoit point d'amour pour cleonice il ne pouvoit assez s'estonner de sentir que la veue de cette lettre qu'elle avoit cachee luy eust cause une si sensible douleur neantmoins disoit-il puisque l'amitie peut estre tendre elle peut estre inquiete on peut craindre de perdre une amie aussi bien qu'une maistresse et je ne suis pas raisonnable de m'estonner d'avoir de l'inquietude de ce que je ne puis scavoir d'ou peut venir que cleonice m'a traitte aujourd'huy d'une maniere si estrange trouvant donc qu'il avoit raison d'estre en peine il attendit le lendemain avec beaucoup d'impatience afin de tascher de s'esclaircir de ses doutes il ne put toutefois pas le faire si tost parce qu'encore qu'il allast de fort bonne heure chez cleonice il trouva qu'elle estoit desja sortie mais madame ce qui avoit cause sa diligence estoit qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie de faire dire a artelinde tout ce qui s'estoit passe entre ligdamis et elle afin de le pouvoir mieux convaincre d'estre amoureux ce n'est pas qu'elle ne crust absolument qu'il l'estoit car outre sa lettre elle scavoit encore que le pere de ligdamis estoit resolu de ne souffrir jamais que son fils se mariast si ce n'estoit a une personne qu'il luy avoit propose vingt fois pour estre sa femme de sorte qu'elle expliquoit tout ce qu'artelinde 
 luy avoit dit de la facon que cette artificieuse fille le vouloit qui avoit basty toute sa fourbe sur cela et sur la lettre de ligdamis pour achever donc de s'esclaircir tout a tait cleonice fut trouver artelinde dans sa chambre ou elle ne fut pas plustost qu'elle la conjura de vouloir luy descouvrir entierement son coeur et de luy vouloir nommer cet amant bizarre qui vouloit qu'elle en eust cent mille cleonice luy dit artelinde il faloit estre plus pitoyable que vous ne fustes l'autre jour quand je vous racontay mon malheur mais presentement vous ne le scaurez jamais car non seulement vous eustes trop de cruaute mais j'ay encore a vous dire pour vous oster l'envie de m'en presser davantage que celuy dont vous voulez que je vous die le nom ayant sceu que nous avions eu une conversation particuliere il luy a pris une telle frayeur que je ne vous descouvrisse quelque chose de nostre intelligence que depuis hier il m'a escrit trois fois pour me dire qu'il rompra absolument avecque moy s'il aprend que je vous fasse confidence de l'affection que nous avons liee ensemble c'est pourquoy cleonice je ne puis plus vous rien dire ce n'est pas adjousta-t'elle que ce procede ne m'estonne parce que je ne cromprends point par quelle raison il craint si fort que vous ne scachiez nostre secret n'ignorant pas qu'il vous estime beaucoup enfin adjousta cette malicieuse personne je vous advoue que si vous estiez un peu moins severe que vous n'estes j'aurois lieu de croire que cet homme la vous dit aussi bien qu'a moy qu'il vous aime et qu'ainsi il nous trompe toutes deux c'est pourquoy cleonice poursuivit-elle avec une finesse extreme s'il y a par 
 hazard quelqu'un qui malgre vostre fierte vous die quelquesfois de ces agreables mensonges qui ne desplaisent pas mesme a celles qui ne les croyent point advouez-le je vous en conjure et nommez moy la personne qui vous les dit vous promettant que si vous nommez celuy que je n'ose nommer je vous l'advoueray a l'heure mesme car adjousta-t'elle j'ay depuis un moment l'esprit en tel estat que j'ay plus d'envie de vous dire son nom que vous n'en avez de le scavoir parlez donc cleonice parlez afin que joignant nos interests et nos ressentimens nous haissions ensemble celuy qui aura eu la hardiesse de vouloir partager son coeur entre nous deux pour moy dit cleonice assez interdite de ce qu'elle trouvoit avoir sujet de se confirmer en l'opinion qu'elle avoit conceue de ligdamis comme personne ne me dit de galanteries je ne puis satisfaire ny vostre curiosite ny la mienne ha cleonice dit artelinde vous dites cela trop generalement pour estre creue car comment voulez-vous que les hommes qui vous voyent ne vous disent pas du moins qu'ils vous trouvent belle puisque moy mesme qui ne puis pas avoir de l'amour pour vous ne m'en scaurois empescher cependant adjousta-t'elle vous devriez me parler avec plus de sincerite puis que je me suis confiee en vous de choses plus importantes je ne veux pas cleonice vous obliger a me dire que vous aimez mais advouez-moy seulement qu'on vous aime et qui vous aime je voy bien poursuivit elle que vous ne le voulez pas faire puis que vous ne nommez pas seulement hermodore je ne le nomme pas en effet reprit cleonice tant parce qu'il ne me parle plus gueres que parce que je scay bien que ce n'est pas celuy 
 avec qui vous avez une intelligence secrette comme elles en estoient la ligdamis qui avoit enfin apris ou estoit cleonice et qui l'y estoit venue chercher entra dans la chambre des qu'il parut cleonice rougit et artelinde contrefaisant l'interdite retira un peu son siege de cleonice comme si elle eust eu peur que ligdamis eust remarque qu'elle luy parloit bas cette conversation ne fut pas fort agreable excepte pour artelinde qui avoit quelque maligne joye malgre son depit de remarquer l'inquietude de cleonice qui ne pouvant plus souffrir d'estre seule avec une personne de l'humeur d'artelinde et avec un amy peu sincere tel qu'elle croyoit ligdamis se leva pour s'en aller mais luy se levant aussi luy presenta la main pour luy aider a marcher quoy que sa visite fust si courte que c'estoit presques faire une civilite a artelinde que d'en user de cette sorte cependant cleonice s'imaginant que ce n'estoit que pour mieux feindre que ligdamis vouloit sortir avec elle ne vouloit pas qu'il la conduisist si bien que pour l'en empescher elle luy dit qu'elle n'alloit pas chez elle adjoustant avec un sous-rire force qu'elle ne vouloit pas se faire hair de deux si honnestes personnes a la fois en les separant si-tost artelinde repliqua a cela avec sa finesse ordinaire et ligdamis y respondit sans scavoir pourquoy cleonice parloit ainsi car elle avoit un serieux sur le visage qui ne luy permettoit pas de croire que ce fust un compliment fait sans dessein si bien qu'il s'obstina a la vouloir du moins conduire jusques a son chariot et en effet il l'y conduisit il ne put mesme se resoudre a r'entrer chez artelinde quelque courte qu'eust este sa visite et il voulut voir si cleonice avoit 
 dit vray lors qu'elle l'avoit assure qu'elle n'alloit pas chez elle de sorte qu'il la suivit de loing et comme cleonice qui avoit eu quelque curiosite de voir s'il r'entreroit chez artelinde vit qu'il la suivoit elle creut que c'estoit pour la mieux tromper si bien qu'elle ne se soucia pas encore qu'elle luy eust dit qu'elle n'alloit pas chez elle de s'y en aller aussi bien le despit qu'elle avoit dans l'ame ne luy eust-il pas permis de faire des visites et de passer le reste du jour a parler de choses indifferentes en ayant une qui luy tenoit tant au coeur ligdamis apres l'avoir veue r'entrer dans sa maison ne douta plus qu'il ne fust fort mal avec elle il creut mesme que ce malheur ne luy estoit arrive que parce que quelqu'un y estoit fort bien et il s'imagina enfin que la lettre qu'il avoit veue aussi bien que tout ce que cleonice luy avoit dit estoit une preuve convainquante d'un attachement particulier elle n'ose disoit-il m'advouer sa foiblesse et elle aime mieux avoir l'injustice de manquer a tout ce qu'elle m'a promis que de confesser qu'elle n'a pu demeurer libre cependant disoit-il encore c'est estre peu equitable toutesfois adjoustoit-il car il nous a depuis raconte tous ses sentimens j'ay tort de trouver si mauvais qu'elle n'ose dire ce que j'aurois bien de la peine a dire moy mesme si un semblable malheur m'estoit arrive quoy que la bien-seance ne soit pas egale entre nous mais du moins a-t'elle tort de ne rompre pas d'amitie avecque moy un peu plus civilement voila donc madame de quelle sorte ligdamis raisonnoit qui voulant s'esclaircir absolument fut a l'heure mesme chez cleonice et comme il fut assez heureux pour trouver la porte 
 ouverte il entra sans estre aperceu de ceux a qui cleonice avoit ordonne en rentrant chez elle de dire qu'elle n'y estoit pas si bien que montant droit a sa chambre il la surprit extremement madame luy dit-il apres l'avoir saluee je ne pensois pas que les petits mensonges fussent permis entre des personnes qui se sont promis une amitie sincere cependant si j'osois vous accuser je me pleindrois avecque raison de ce que vous m'avez dit que vous ne veniez pas chez vous je n'avois pas dessein d'y venir reprit-elle quand je vous l'ay dit et j'ay change d'avis depuis cela ha madame s'escria ligdamis n'adjoustez pas crime sur crime et s'il est vray que vous ne me jugiez plus digne de vostre amitie ou que vous ne la puissiez plus conserver pour moy rompez du moins de bonne grace je ne demande pas mesme qui est ce bien-heureux de qui les lettres vous sont si cheres et de qui vous conservez si bien les secrets ce bien-heureux dont vous parlez reprit-elle aigrement est plus de vostre connoissance que de la mienne je ne connois pourtant point de gens repliqua-t'il qui puissent meriter les graces que vous luy faites je tombe d'accord avecque vous reprit-elle qu'il n'a jamais merite celles que je luy ay accordees pourquoy donc luy dit il sans entendre pourtant ce qu'elle luy disoit en avez vous fait vostre amy ou vostre amant car je ne scay laquelle de ces deux qualitez il possede pour cette derniere repliqua-t'elle laissons-la a artelinde et pour l'autre j'espere qu'il ne la possedera pas long-temps artelinde a tant d'amants reprit ligdamis tousjours plus embarrasse qu'il n'est pas aise que je devine de qui vous voulez parler ii est vray dit-elle assez fierement 
 mais cleonice a si peu d'amis que vous l'amiez desja devine si vous l'aviez voulu mais ligdamis une fausse honte vous ferme la bouche a moy madame reprit-il fort surpris dites plustost qu'un veritable respect m'impose silence et m'empesche de vous accuser vous porteriez la hardiesse trop loin adjousta-t'elle d'estre si coupable et de vous vouloir pleindre je le fais toutesfois reprit-il mais je le fais avecque respect c'est pourquoy sans me pleindre aigrement je vous suplie seulement madame d'avoir la generosite de me dire sincerement s'il n'est pas a propos que je n'aye plus d'amitie pour vous car bien que l'amitie non plus que l'amour ne soit pas une chose volontaire neantmoins je vous delivreray de la peine que ma presence vous donne et je ne troubleray plus la joye de cet heureux inconnu dont les lettres vous sont si cheres je vous assure luy dit-elle que celuy qui a escrit la lettre qui vous tient tant au coeur est une personne que je ne verray plus des que je vous auray perdu de veue ligdamis fort espouvente de ce que cleonice luy disoit se mit a la presser de luy parler plus clairement et alors s'estant determinee a rompre absolument ce jour la avecque luy elle tira de sa poche la lettre qu'elle avoit prise chez artelinde et la luy monstrant voyez luy dit-elle voyez foible et dissimule que vous estes si celuy qui a escrit cette lettre est mon amant ou mon amy ou plustost s'il n'est pas le plus fourbe de tous les hommes ha madame s'escria-t'il que les aparences vous trompent si vous croyez que cette lettre soit une marque d'amour pour artelinde ha ligdamis s'escria-t'elle a son tour que vous estes trompe vous mesme si vous croyez 
 qu'il ne faille que de la hardiesse a nier vostre crime pour vous justifier non non adjousta-t'elle luy imposant silence de la main et parlant tousjours on ne m'abuse pas si aisement et des que je ne me confie plus les plus fins ont bien de la peine a me tromper cependant ligdamis estoit bien moins afflige de voir qu'elle se pleignoit de luy qu'il ne l'estoit lors qu'il pensoit avoir sujet de se pleindre d'elle parce qu'il scavoit bien qu'il n'estoit pas coupable mais des qu'il vouloit parler pour dire ses raisons elle l'en empeschoit et luy disoit qu'elle vouloit dire toutes les siennes auparavant mais madame luy disoit-il malgre elle vous n'en avez point de bonnes quoy reprenoit-elle vous ne trouvez pas que j'aye sujet de vous croire le plus fourbe de tous les hommes de feindre comme vous faites de condamner l'amour d'affecter d'en faire une satire continuelle et de rompre en aparence avec tout le monde par une sagesse extreme pendant que vous avez la foiblesse d'aimer artelinde et que vous avez la folie de vouloir qu'elle soit environnee de galants pour cacher vostre galanterie mais croyez moy ligdamis elle feint trop bien et ce coeur que vous croyez peut-estre si absolument a vous n'y est gueres cependant j'ay a vous dire que je ne veux plus de vostre amitie et que ne vous ayant promis la mienne qu'a condition que vous ne seriez point amoureux je suis quitte envers vous de tout ce que je vous avois promis quoy madame reprit ligdamis vous pouvez croire que j'aime artelinde quoy ligdamis adjousta-t'elle j'en pourrois douter apres avoir leu la lettre que je tiens et apres ce qu'artelinde m'a dit artelinde 
 reprit-il est une artificieuse dont toutes les paroles doivent estre suspectes mais madame pour la lettre dont il s'agit si vous en compreniez le veritable sens vous verriez qu'elle est bien esloignee d'estre une marque d'amour j'advoue madame adjousta-t'il que j'ay fait une faute de vous faire un secret de l'extravagance d'artelinde mais apres tout ce n'est pas un crime irremissible au contraire vous devriez m'en avoir quelque obligation car si j'ay cache sa foiblesse c'a este par le respect que je porte a vostre sexe seulement pour l'amour de vous ainsi vous seriez bien cruelle et bien injuste si vous m'en vouliez punir je vous proteste luy dit-il que je ne suis point amoureux d'artelinde que je ne l'ay jamais este et que je ne le seray jamais que si apres cela vous n'estes pas encore satisfaite et que vous veuilliez que je vous die ce qui m'est arrive avec cette personne il faut que je vous suplie auparavant pour ma propre satisfaction de ne tesmoigner jamais scavoir rien de ce que je m'en vay vous decouvrir car enfin artelinde est si peu sage qu'elle m'en fait pitie ce n'est pas adjousta-t'il que cette personne soit capable de ces especes de crimes dont la seule pensee vous feroit rougir estant certain que jamais pas un de ses amants les plus favorisez n'a rien obtenu d'elle qui pust blesser directement la vertu on peut dire toutesfois que cette vertu qui fait les autres plus retenues est ce qui la fait plus hardie car parce qu'elle scait bien que ceux qui la servent ne peuvent accuser la sienne d'aucun deffaut elle ne fait point de difficulte de dire d'escrire et de faire cent mille choses fort esloignees de la bien seance 
 voila bien de la precaution interrompit cleonice pour excuser une personne que l'on n'aime pas ligdamis voyant donc par l'air dont cleonice luy parloit qu'il faloit en effet qu'il s'expliquast nettement quelque repugnance qu'il y eust il fut contraint de luy advouer que s'estant trouve un jour aupres d'artelinde elle l'avoit engage avec tant d'art et tant de hardiesse tout ensemble en une conversation de galanterie qu'il ne s'estoit jamais trouve plus embarrasse mais encore luy dit cleonice qui avoit beaucoup d'envie de scavoir comment cela c'estoit passe que vous pouvoit elle dire car je ne comprends pas qu'il soit possible qu'une personne comme artelinde puisse parler la premiere d'une pareille chose et j'ay bien assez de peine a concevoir comment on peut seulement l'escouter comme elle scait repliqua ligdamis qu'elle n'aime pas elle ne se soucie point de dire des choses flateuses je voudrois pourtant bien reprit cleonice que vous m'eussiez raconte tout ce qu'elle vous dit car encore une fois je ne comprends pas de quelle facon on peut dire des choses obligeantes a ceux qui n'en disent point ligdamis voyant enfin qu'il ne pouvoit se justifier qu'en obeissant a cleonice se mit a luy raconter ce qu'elle desiroit d'aprendre estant assez resveur aupres d'artelinde luy dit-il elle me demanda la cause de ma resverie que je ne luy dis point du tout parce que je n'en avois point d'autre que celle d'estre engage en conversation particuliere avec une personne d'humeur si opposee a la mienne je luy respondis donc avec assez d'ambiguite de sorte que comme elle est fort enjouee elle me dit en soufriant qu'elle 
 avoit eu plus d'un amant en sa vie qui avoient agy comme j'agissois lors qu'ils l'aimoient sans oser le luy dire je vous proteste luy dis je en riant aussi que ce n'est point pour cette raison que je resve car enfin si j'avois le malheur d'estre amoureux de vous je ne vous en ferois pas un secret vous voulez dire me respondit elle que je ne fais pas tant de difficulte d'entendre de pareilles choses que vous deussiez craindre de me descouvrir vostre passion scachant bien ce que tout le monde me reproche mais apres tout si vous m'aimez quelque jour vous ne me le direz pas si aisement que vous pensez car vous vous estes si mal a propos engage a vous declarer ennemy de cet te passion que vous auriez honte de vous en desdire cependant adjousta-t'elle en riant peut estre m'aimez vous desja un peu et ce qui me le fait presques croire c'est que je remarque que vous me fuyez et que je vous suis redoutable voila une marque d'amour bien extraordinaire luy dis je toute extraordinaire qu'elle est adjousta t'elle en raillant tousjours il faut bien que cela soit ainsi car enfin mon miroir me die que mon visage ne fait point de peur ma conversation n'est pas si chagrine que l'on me doive fuir et assez de gens la cherchent pour n'en douter pas de sorte qu'il faut conclurre que vous me fuyez parce que vous craignez que je ne vous surmonte et que vous ayant vaincu je ne vous enchaine la captivite est en effet un si grand malheur luy dis je que quand je vous ferois par cette raison je ne serois pas coupable mais madame adjoustay-je comme je suis sincere il faut que je vous die que ce n'est point pour cela que j'esvite vostre conversation et que c'est seulement parce qu'en 
 effet je ne scay de quoy vous entretenir comme je n'ay que de l'admiration pour vostre beaute je ne puis pas vous aller dire ce que je ne sens point de vous conter des nouvelles de la guerre qui est presques par toute l'asie vous ne les aimez guere de cette espece de parler contre la galanterie ce seroit chercher a disputer contre vous de louez la liberte a une personne qui fait tous les jours cent esclaves ce seroit estre peu judicieux de dire tousjours que l'on n'aime rien et que l'on ne vent rien aimer avecque passion on passeroit pour rustique eu pour barbare aupres de vous de sorte que ne scachant que vous dire je vous suis autant que la bien-seance me le permet du moins me dit-elle puis que vous estes d'humeur a me parler si franchement aujourd'huy dites moy un peu precisement quels sont les sentimens que vous avez pour moy avez vous de l'indifference de l'aversion de la haine du mespris de l'estime de l'amitie ou de l'amour je vous proteste luy dis-je en riant qu'excepte ces deux derniers sentimens j'ay un peu de tous les autres car j'ay beaucoup d'indifference pour les conquestes que vous faites j'ay de l'aversion pour la multitude de gens que vous favorisez j'ay de la haine et du mespris pour quelques uns de vos galants et je fais beaucoup d'estime de la grandeur et de la vivacite de vostre esprit mais encore dit elle que resulte-t'il de tous ces divers sentimens que vous avez et a parler en general comment me regardez vous je regarde luy dis-je comme une des plus belles personnes du monde mais la moins aimable parce qu'elle est trop aimee encore me dit-elle n'est-ce pas avoir fait peu de chose de tirer une louange de l'ennemy 
 declare de la galanterie car enfin ligdamis vous en scavez allez pour n'ignorer pas que c'est la premiere marque d'amour que l'on donne quoy qu'il en soit adjousta-t'elle en raillant tousjours si par hazard je vous blesse malgre que vous en ayez comme je scay que vous n'aimez pas la presse je vous promets de rompre les chaines de plus de six de mes esclaves pour l'amour de vous ils s'estiment si heureux luy dis-je de porter vos chaines qu'il vaut mieux les laisser dans vos fers que de m'en accabler je ne vous verray pourtant jamais en particulier me dit-elle que je ne m'informe de vous quel progrez j'auray fait dans vostre coeur voila donc madame poursuivit ligdamis quelle fut la conversation d'artelinde et de moy a trois jours de la l'ayant rencontree en un lieu ou elle monstra des vers de la fameuse sapho qu'on luy avoit envoyez de mytilene je la priay de me les prester mais elle ne le voulut pas me disant seulement qu'elle me les envoyeroit et en effet elle me les envoya le soir avec une lettre dont celle que vous tenez est la responce il faudroit ce me semble dit cleonice apres avoir paisiblement escoute ligdamis que je visse cette lettre pour pouvoir croire ce que vous dites il ne sera pas difficile adjousta-t'il car je pense avoir dessigne quelque chose sur le coste qui n'est point escrit pour la fortification d'ephese dont l'illustre cleandre m'a charge vous ne voulez pas dire reprit cleonice que vous l'avez conservee par affection je ne le veux pas en effet dit il car je me tiendrois deshonnore si j'avois la moindre tendresse pour artelinde bien loin d'avoir de l'amour cependant ligdamis sans perdre temps 
 envoya un des siens qui estoit fort intelligent chercher ce qu'il vouloit avoir et on le luy aporta en effet mais quoy que cette lettre fust rompue en quelques endroits cleonice y leut pourtant ces paroles apres avoir toutesfois regarde derriere si ligdamis avoit dit la verite et avoir connu qu'il ne mentoit pas
 
 
 artelinde a ligdamis 
 
 
 pour sous tesmoigner combien j'ay profite de vostre derniere conversation vous scaurez qu'il y a trois jours que je n'ay voulu enchainer personne tant il est vray que j'ay dessein de vous plaire mandez moy de grace quel progrez je suis faire dans vostre coeur par cette voye afin que je ne m'y engage pas trop s'il estoit vray que je n'y pusse rien advancer mais consultez et vous plus d'une fois auparavant que de me respondre 
 
 
 
 
 artelinde 
 
 
 
 apres que cleonice eut leu cette lettre et qu'elle l'eut regardee attentivement elle dit a ligdamis qu'elle en avoit beaucoup d'artelinde et que ce n'estoit point la son escriture il en vray luy dit il mais c'est qu'elle en a plusieurs et qu'elle n'escrit pas a ses amis du mesme carractere qu'elle escrit a ses amants et en effet luy dit-il si vous voulez obliger phocylide a vous en monstrer vous verrez que ce que je dis est vray tant y a madame que ligdamis parla si bien qu'il disposa cleonice a le croire il luy fit remarquer que la lettre d'artelinde estoit une prenne infaillible de la conversation qu'il disoit avoir eue avec elle deferre que la confrontant avec la response qu'il y avoit faire il ne pouvoit plus y avoir lieu de le soupconner outre cela cleonice se souvenant qu'artelinde luy avoit dit que ce pretendu amant qu'elle disoit aimer vouloit qu'elle vescust comme elle vivoit il paroissoit clairement que c'estoit un mensonge ou que du moins ce n'estoit pas ligdamis puis qu'elle luy escrivoit que pour luy plaire il y avoit trois jours qu'elle n'avoit en chaine personne comme cleonice estoit donc fort occupee a examiner toutes ces choses j'entray dans sa chambre et m'ayant dit leur brouillerie j'achevay de les accommoder et de justifier ligdamis car je n'allois voir cleonice ce jour la que pour luy monstrer une lettre qu'artelinde avoit escrite a un de ses adorateurs qui estoit mon parent et comme elle se trouva estre du mesme carractere que celle que ligdamis monstroit cleonice luy fit des excuses de ce qu'elle l'avoit accuse en fuite dequoy ils se firent de nouvel les protestations d'amitie et recommencerent de vivre comme auparavant c'est a dire avec beaucoup 
 de douceur et de confiance sans que les artifices d'artelinde ny de phocylide pussent les troubler il est vray que ces deux personnes ne s'attachoient pas absolument a leur nuire parce que elles avoient tant d'occupations differentes qu'il n'estoit pas possible qu'elles pussent donner tout leur temps a une mesme chose pour hermodore comme il n'aimoit que cleonice il ne faisoit rien que l'observer mais quoy que les frequentes visites de ligdamis luy donnassent de fascheuses heures il cachoit sa douleur autant qu'il pouvoit car comme cleonice luy avoit deffendu de luy donner nulle marque d'amour il n'osoit pas en donner de jalousie et souffroit ses maux en secret pour nous on peut dire que nous menions une vie fort douce cleonice ne sentoit presques plus les chagrins que l'humeur de stenobee luy donnoit des qu'elle les avoit dits a ligdamis qui de son coste sentoit diminuer tous ses desplaisirs et redoubler toutes ses joyes par la part que cleonice y prenoit et pour moy celle que j'avois en l'estime de ces deux personnes faisoit que je me trouvois fort heureuse j'estois celle qui leur aprenois les nouvelles de la ville et principalement celles d'artelinde il me souvient mesme qu'un jour ayant sceu qu'un de ses amants estant alle a un voyage et ayant laisse un frere qu'il avoit aupres d'elle pour estre son agent il en estoit devenu amoureux et qu'elle n'avoit pas laisse de souffrir qu'il l'entretinst de son amour je leur racontay toute cette histoire qui avoit cent circonstances estranges pus apres en avoir bien parle pour moy dit cleonice je ne comprens pas trop bien comment on peut devenir amoureux d'une personne apres qu'il y a si longtemps qu'on la voit sans l'aimer car enfin 
 de la maniere dont je m'imagine cette passion il me semble qu'elle doit surprendre l'esprit tout d'un coup et non pas venir peu a peu comme l'amitie au contraire luy dis je je trouve bien moins estrange que l'on vienne a aimer une personne en la connoissant plus parfaitement que devoir des gens qui aiment avec exces des le premier instant qu'ils voyent ce qu'ils doivent aimer s'il est vray interrompit ligdamis que l'amour soit un effet d'une puissante simpathie plustost que d'une connoissance parfaite il est certain qu'il y a moins de sujet de s'estonner de voir que l'on ai me des le premier instant ce que l'on est force d'aimer malgre soy que de remarquer qu'il y ait des gens qui n'aiment que long-temps apres avoir veu les personnes pour qui ils ont cette inclination secrette quoy que j'aye ouy dire que cela est arrive quelquesfois du moins adjousta cleonice suis je persuadee que l'on ne passe pas de l'amitie a l'amour et qu'il seroit plus aise d'aimer une personne pour qui l'on n'auroit que de l'indifference qu'une pour qui on auroit une amitie fort tendre pour moy luy dis-je il ne me semble pas que vous ayez raison car enfin quoy que vous m'en puissiez dire c'est estre dans une disposition plus grande a avoir de l'amour lors que l'on estime que l'on aime que l'on cherche et que l'on se plaist en la conversation d'une personne que lors qu'on ne la connoist point ou qu'en la connoissant on n'a que des sentimens fort indifferents pour elle ainsi je pense ne me tromper pas en disant qu'entre une violente amitie et une amour mediocre il y auroit bien autant de chaleur dans le coeur de ceux qui n'auroient que de l'amitie que dans celuy de ceux qui auroient de l'amour 
 comme je viens de le dire ha ismenie s'ecria cleonice vous me faites la plus grande frayeur du monde de parler comme vous faites car si vous me persuadez vous me ferez hair ligdamis vous seriez bien injuste interrompit-il ce n'est pas qu'assurement ismenie n'ait raison en une chose quoy qu'elle ait tort en tout le reste estant certain que je croy avec elle qu'une violente amitie a bien autant de chaleur qu'une mediocre amour mais madame il y a mesme difference entre ces deux choses qu'entre la chaleur du soleil et celle du feu car enfin le premier eschauffe sans brusler et l'autre brusle infailliblement pour peu que l'on en soit touche et c'est ce qui fait que l'on ne peut avoir d'amour sans douleur et sans inquietude et qu'au contraire on peut avoir une violente amitie sans peine et sans impatience ce que vous dites luy repliqua cleonice me r'assure un peu contre l'opinion d'ismenie vous en direz ce qu'il vous plaira luy dis-je pour la faire disputer mais apres tout vous ne me ferez point croire qu'une petite estincelle soit plus in commode que tous les rayons du soleil a la saison qu'il jaunit les bleds et qu'il grille toutes les herbes pour moy me dit cleonice en riant vous me ferez a la fin soupconner que vous avez quelque espece d'affection incommode a qui vous ne donnez pas le nom qui luy convient et vous me persuaderez luy dis-je que vous n'avez que de l'estime pour ligdamis et point du tout d'amitie j'aimerois encore mieux qu'il crust ce que vous dites adjousta-t'elle que s'il pouvoit penser que l'en eusse une pour luy qui peust devenir amour je n'auray jamais assez bonne opinion de moy reprit-il ny assez mauvaise de 
 vous pour m'imaginer une pareille chose ce n'est pas adjousta-t'il en riant que si la belle cleonice devoit estre capable de cette espece d'affection je ne desirasse que ce fust a mon advantage ha ligdamis s'escria-t'elle ce souhait-la m'offence estrangement si je souhaitois simplement que vous me fissiez l'honneur de m'aimer d'une autre maniere que vous ne faites reprit-il je serois sans doute criminel et je violerois les promenes que je vous ay faites mais disant seulement que si de necessite vous douiez aimer quelqu'un d'amour je voudrois plustost que ce fust moy qu'un autre je ne pense pas vous offencer mais si vous ne m'aimez que de la facon dont je veux l'estre respondit elle pourquoy souhaitez vous ce que vous dites car n'est il pas vray qu'il n'y a rien au monde de plus ridicule ny de plus extravagant que de voir une personne de mon sexe aimer sans estre aimee enfin ligdamis luy dit-elle je n'aime point que l'on face pour moy des suppositions bizarres comme celle-la mais luy dis je en l'interrompant et prenant plaisir a sa colere dites nous un peu si vous estes de l'humeur de ligdamis et si en cas qu'il eust a devenir amoureux vous aimeriez mieux que ce suit de vous que d'une autre en verite me dit cleonice je pense que vous avez tous deux perdu la raison ligdamis en faisant un souhait fort injurieux pour moy et vous en me faisant une demande fort bizarre respondez y seule ment luy dis-je et je vous pardonneray les injures que vous me dites il vous est aise de penser repliqua-t'elle en rougissant qu'il n'y a personne au monde de qui je ne souffrisse plustost qu'il fust amoureux que de moy il n'y a pourtant personne au monde interrompit-il qui pust 
 rendre cette foiblesse plus excusable que vous mais encore dites un peu cleonice luy dis-je pour quoy vous parlez de cette sorte je parle ainsi dit elle et pour son interest et pour le mien car il est certain que qui que ce fust qu'il pust aimer il luy seroit tousjours moins impossible d'en estre aime que de moy qui me suis determinee a n'aimer la mais rien joint que ligdamis en aimant une autre ne me donneroit qu'une simple marque de foiblesse mais en m'aimant il me feroit une injure puisque nous avons conclu ensemble que l'on ne peut aimer sans esperer et qu'il ne pourroit esperer sans me faire outrage mais vous dit-elle a ligdamis qui avez eu la hardiesse de dire que vous aimeriez mieux estre l'objet de ma foiblesse qu'aucun autre quelle bonne raison avez vous a en donner quand je n'en aurois point de plus sorte respondit-il que celle de scavoir que je ne la publierois pas et que je cache rois mieux que qui que ce fust l'affection que vous auriez pour moy ne la seroit-elle pas assez quoy qu'il en soit dit-elle a demy en colere n'en parlons plus car insensiblement je voy que nous parlons plus souvent de cette passion que si nous n'en estions pas ennemis declarez le chagrin de cleonice me fit rire aussi bien que ligdamis de sorte que pour la persecuter nous continuasmes de luy faire cent questions bizarres ou quelques fois elle respondoit en raillant et quelques fois aussi en se faschant mais a la fin de la conversation nous nous trouvasmes tous d'un mesme sentiment ainsi nous nous separasmes en amitie cependant artelinde pensa desesperer de s'apercevoir que sa fourbe n'avoit pas aussi bien reussi qu'elle l'avoit creu mais comme elle 
 estoit d'humeur a ne s'affliger pas longtemps elle trouva sa consolation dans la multitude de ses amants phocylide ne scachant aussi par quelle voye troubler ligdamis et cleonice ne s'y obstina pas davantage et continua de vivre selon sa coutume aussi bien qu'hermodore a quelque temps de la l'illustre cleandre fit donner le gouverne ment du chasteau d'hermes au pere de ligdamis de sorte qu'il falut qu'il allast a la cour le remercier il prit donc conge de cleonice qui avoit beaucoup de joye du bien qui arrivoit a sa mai son mais en se separant d'elle quoy que ce fust pour peu de jours il se sentit plus triste qu'il n'avoit accoustume d'estre quand il la quitoit quoy qu'il s'en fust separe en des occasions moins agreables car quand il alloit a la guerre ses voyages estoient plus longs et la cause en estoit plus fascheuse il ne fit pourtant pas une grande reflexion la dessus a l'heure mesme et il fut a sardis croyant tousjours estre amy de cleonice ne soupconnant seulement pas qu'il deust jamais estre son amant comme cleandre l'aimoit il le retint aupres de luy plus qu'il ne pensoit mais quoy que la cour fust alors la plus belle du monde comme vous le scavez mieux que moy il s'y ennuya estrangement et il sentit une si sorte impatience de revenir a ephese qu'en effet il y revint plustost que cleandre ne le vouloit mais il y revint avec tant de marques de joye sur le visage que cleonice quand il la fut visiter creut qu'il luy estoit encore arrive quelque nouveau bonheur quoy qu'il n'en eut effectivement point d'autre que celuy de la revoir cependant ligdamis se trouva fort surpris de sentir que peu a peu sa tranquilite estoit troublee sans en voir de cause aparente sa fortune 
 estoit en meilleur estat qu'elle n'avoit jamais este sa sante n'estoit point mauvaise il ne pouvoit pas estre mieux avec cleonice qu'il y estoit et il ne luy manquoit rien pour estre heureux que de se le croire comme il faisoit quelque temps auparavant sa raison luy disoit encore quelques fois qu'il l'estoit mais il ne se le trouvoit pourtant plus sans pouvoir dire ce qui l'en empeschoit quand il ne voyoit point cleonice il ne pouvoit duree quand il la voyoit il n'estoit pas encore tout a fait content il la regardoit davantage et luy parloit moins et il devint enfin si inquiet qu'il commenca de soupconner que ses sentimens estoient changez et qu'il estoit amoureux la premiere pensee qu'il en eut excita un si grand trouble en son ame qu'il fut quelque temps sans pouvoir raisonner sur ce qu'il sentoit mais a la fin examinant son coeur et comparant l'estat ou il le trouvoit a celuy ou il estoit autrefois il s'aperceut qu'il n'en estoit plus le maistre et que l'amour en estoit vainqueur pour le mieux connoistre encore il se demandoit a luy mesme ce qu'il vouloit et ce qu'il souhaitoit du coste de la for tune disoit-il je suis satisfait parce que mon ambition est reglee de celuy de cleonice j'ay sujet de l'estre mais il n'avoit pas plustost dit cela qu'il sentoit qu'il ne l'estoit pas et par je ne scay quels desirs inquiets qui n'avoient pourtant point d'objet determine il sentoit un trouble si grand en son coeur qu'il ne pouvoit plus douter qu'il n'aimast et qu'il n'aimast avec que violence il se souvint alors qu'il y avoit plus de quinze jours qu'il n'avoit pu parler a propos contre l'amour et que toutes les fois qu'il l'avoit voulu faire il avoit senty quelque legere repugnance qu'il n'avoit pas 
 accoustume d'avoir apres s'estre donc bien observe il connut avec certitude qu'il estoit amoureux il ne creut pourtant pas que le mal qu'il avoit fust incurable et il pensa au contraire qu'il n'auroit presques qu'a ne vouloir plus estre amoureux pour ne l'estre plus mais lors qu'il voulut consulter sa volonte il trouva qu'il n'estoit mesme plus en termes de vouloir guerir il ne laissa pas toutesfois de se resoudre a tascher de combatre sa passion et en effet durant quelques jours il fit tout ce qu'il put pour trouver des raisons qui la pussent vaincre mais ce fut inutilement voyant donc qu'il ne la pouvoit surmonter il prit du moins la resolution de la cacher tant parce qu'il avoit encore quelque honte de sa foiblesse que parce qu'il n'ignoroit pas que des que cleonice s'en apercevroit elle le mal-traiteroit et luy osteroit son amitie il y avoit mesme des moments ou il se damandoit encore s'il estoit bien vray qu'il suit amoureux quoy disoit-il en luy mesme cet insensible ligdamis qui blasmoit l'amour avecques tant d'ardeur a pu s'en laisser vaincre ha non non je ne le scaurois penser cependant adjoustoit-il je sens que mon coeur n'est plus a moy que mon ame est inquiete que l'amitie de cleonice ne me satisfait plus que ce qui me contentoit m'afflige que j'ay des resveries sans sujet et que je ne puis trouver de repos ny en l'absence de cleonice ny en sa presence quand je ne la voy point je meurs d'impatience de la voir et je croy que des que je la verray je seray heureux cependant je ne suis pas plustost aupres d'elle que je trouve que la joye que j'ay de la voir n'est pas une joye tranquile je voudrois luy dire ce que je ne luy dis point et ce que je ne luy diray jamais car le 
 moyen apres avoir tant dit de choses contre l'amour apres avoir lie amitie avec elle parce que j'estois ennemy de cette passion de luy aller dire que je l'aime ha non non je ne le scaurois faire mais reprenoit-il pourray-je bien m'en empescher et sera-t'il bien possible que je puisse vivre avec tant d'inquietude sans m'en pleindre cependant cleonice m'a engage si j'avois le malheur de devenir amoureux d'elle de tascher de vaincre ma passion si je ne le pouvois d'essayer du moins de la cacher et si je ne le pouvois encore de cesser de la voir en me bannissant moy mesme de chez elle j'ay desja esprouve adjoustoit-il que cette premiere chose m'est impossible et il s'en faut peu que je ne sente desja que je ne pourray pas la seconde que je suis malheureux poursuivoit ligdamis car enfin tous les autres amants quand ils commencent d'aimer peuvent raisonnablement esperer que leurs pleintes seront escoutees on ne leur deffend de parler de leur passion que lors qu'ils en parlent de sorte que quand ils n'auroient dit qu'une seule parole ils sont tousjours asseurez que l'on scait leur amour mais mon destin est bien plus bizarre car on m'a deffendu de parler d'amour devant que je fusse amoureux les autres dis-je en descouvrant leur affection ne sont du moins pas en hazard de rien perdre et ils peuvent avoir autant de droit d'esperer que de craindre mais pour moy je suis presques assure qu'en descouvrant la mienne cleonice m'ostera son amitie aussi bien disoit-il un moment apres ne scaurois je plus me contenter de cette sorte d'affection mais reprenoit-il encore je ne suis pas en pouvoir de luy en donner une antre ligdamis n'est pas pour cleonice ce que cleonice est pour ligdamis 
 toutesfois puis que mon coeur a pu changer pourquoy le sien ne changeroit-il pas esperons esperons disoit-il puis un instant apres abandonnant son ame a la crainte il perdoit l'esperance et peu s'en faloit qu'il ne perdist la raison cependant comme il ne pouvoit faire autre chose il fit dessein de tascher de desguiser ses sentimens ne pouvant se resoudre ny a dire qu'il aimoit ny a se priver de la veue de cleonice suivant ce qu'il luy avoit promis il la voyoit donc comme a l'ordinaire mais il la voyoit presques sans plaisir par la contrainte ou il vivoit il vouloir la regarder sans attachement comme il faisoit autresfois mais il luy estoit impossible et il sentoit si bien que malgre luy ses yeux trahissoient le secret de son coeur qu'il en avoit un sensible despit il eust pourtant bien voulu qu'elle eust devine ce qu'il avoit dans l'ame de sorte qu'il en vint aux ter mes qu'il cachoit avec beaucoup de soin ce qu'il mouroit d'envie qu'elle sceust et ce qu'il n'osoit pourtant luy dire comme cleonice ne soupconnoit rien de la verite elle ne prenoit pas garde au commencement au changement qui estoit arrive en ligdamis neantmoins il devint si inquiet et si resveur qu'a la fin elle s'en aperceut et luy demanda ce qu'il avoit avec une ingenuite qui luy fit bien connoistre qu'elle ne scavoit pas quelle en estoit la cause de sorte que n'ayant pas la hardiesse de luy dire une verite si surprenante pour elle il luy respondit que sa resverie estoit causee par une legere indisposition et par une de ces melancolies sans sujet qui viennent de temperament si bien que cleonice le croyant fit ce qu'elle put pour le divertir et par cent soins obligeans qu'elle eut de luy elle serra si estoitement 
 sans y penser les liens qui l'attachoient a son service qu'il connut bien qu'il ne les pourroit jamais desnouer je me souviens qu'en ce temps la artelinde fit plusieurs choses qui nous donnerent un ample sujet de parler contre l'amour car madame un de ses amants s'en allant a un voyage et laissant aupres d'elle un frere qu'il avoit pour donner ses lettres a artelinde et pour prendre ses responces elle fit son captif de celuy qui ne pensoit estre qu'agent et favorisa mesme bien plus le confident que celuy pour qui il agissoit phocylide de son coste ne nous donna pas moins de sujet de conversation en persuadant en mesme temps comme il fit a deux ennemies mortelles qu'il les aimoit faisant croire a chacune separement qu'il se mocquoit de celle qu'elle haissoit ces deux nouvelles avantures nous ayant este racontees en un mesme jour cleonice ligdamis et moy estant ensemble cleonice se mit suivant sa coustume a exagerer les bizarres effets de l'amour ligdamis apres avoir este quelque temps sans parler luy dit qu'elle confondoit les choses puis qu'il estoit vray que ces especes d'extravagances estoient plustost causees par la folie de ceux qui les faisoient que par l'amour qui effectivement n'avoit point de place en leur ame car enfin dit-il artelinde et phocylide n'aiment point s'il n'y avoit pourtant point d'amour au monde reprit cleonice ils ne feroient rien de ce qu'ils font mais ligdamis luy dit-elle en riant d'ou vient que vous voulez oster a l'amour toutes les folies d'artelinde et toutes celles de phocylide c'est repliqua-t'il froide ment que j'ay tant d'autres choses a luy reprocher que je n'ay pas voulu l'accuser avec injustice 
 pour moy reprit-elle je ne suis pas si indulgente que vous car si je pouvois je l'accuserois de tous les maux qui sont au monde vous voudriez donc bien luy dit-il scavoir du moins tous ceux qu'il a faits pour les luy reprocher il n'en faut pas douter repliqua-t'elle et s'il m'avoit fait perdre la raison reprit-il seriez-vous aussi bien aise de l'aprendre nullement dit-elle car je vous aime encore plus que je ne hais l'amour c'est pourquoy je puis vous asseurer que j'en aurois une douleur bien sensible mais je suis si asseuree de vostre sagesse que je ne crains pas que cette disgrace m'arrive on dit pourtant repris-je qu'il faut aimer une fois en sa vie je ne pense pas que cette regle soit generale repliqua cleonice et je pense mesme estre en seurete adjousta-t'elle en riant car enfin ligdamis connoist tout ce qu'il y a de beau a ephese toutes nos beautez naissantes n'effaceront a mon advis jamais celles qui brillent aujourd'huy ainsi pourveu que les voyages qu'il fait a sardis ne l'expoterst point a ce danger il possedera tousjours mon amitie et par consequent il ne sera jamais amoureux je vous pro mets luy dit-il que les belles de sardis ne m'empescheront point d'estre aime de vous mais vous ne dites rien de celles d'ephese reprit-elle en riant encore puis que vous ne les craignez pas repliqua-t'il en rougissant il n'est pas necessaire que je vous en parle cleonice ayant pris garde au changement de visage de ligdamis se mit a luy en faire la guerre et tout en raillant elle se mit aussi a luy repasser toutes les conditions de leur amitie souvenez-vous luy dit-elle que je ne vous ay promis mon affection que tant que vous ne serez point amoureux et que de vostre 
 coste vous m'avez promis que si vous le deveniez vous m'en advertiriez a l'heure mesme je ne scay madame reprit-il avec un sous rire un peu force si vous fistes cette regle generale et je ne me souviens pas bien ce que vous me dites que je fisse en cas que je le devinsse de vous quoy que cela ne soit pas fort necessaire a redire repli qua t'elle je ne veux pas laisser de vous faire souvenir que je vous dis que je ne voudrois pas que vous me le dissiez que je voudrois que vous fissiez ce que vous pourriez pour vaincre cette passion que si vous ne le pouviez il la faudroit ca cher et que si vous ne le pouviez encore il faudroit vous cacher vous mesme et ne me voir jamais depuis cela madame reprit-il vous n'avez donc pas change de sentimens nullement repliqua-t'elle mais ligdamis vous ne serez sans doute pas en peine de m'obeir de cette sorte et pourveu que quelque autre ne vous enchaine pas vous serez tousjours libre et je seray tousjours vostre amie ce n'est pas adjousta-t'elle que depuis quelques jours que je vous voy si resveur et si melancolique vous ne me fassiez la plus grande frayeur du monde car je m'imagine tousjours des que vous vous approchez de moy que vous me venez descouvrir vostre foiblesse et me dire que vous estes amoureux ou d'artelinde ou de quel que autre ligdamis rougit a ce discours et comme je luy en demanday la cause il me dit que c'estoit la coustume de ceux que l'on soupconnoit avec injustice d'avoir de la confusion voila donc madame comment cette conversation te passa qui redoubla encore tous les maux de ligdamis et ils devinrent en effet si insuportables qu'il ne les pouvoit plus souffrir il 
 fut tente cent et cent fois de dire qu'il aimoit et cent et cent fois aussi le respect luy ferma la bouche il se resolut donc de descouvrir son amour a cleonice en luy obeissant c'est a dire en cessant de la voir s'imaginant qu'il ne pouvoit trouver une voye plus seure de luy faire connoistre sa passion sans l'irriter cette declaration d'amour estoit pourtant bien difficile a faire de cette sorte mais luy estant impossible de parler il falut avoir recours au silence encore s'estimoit-il bien heureux dans son malheur de ce qu'il esperoit qu'il seroit entendu apres avoir donc fait une longue visite a cleonice sans avoir pu luy parler un moment en particulier parce qu'il y avoit eu beaucoup de monde chez elle ce jour la comme il vint a sortir avec la compagnie qui se separa presques en un mesme instant ne vous verray-je point demain luy dit-t'elle non madame repliqu'a-t'il et pourquoy luy demanda cleonice sans y entendre de finesse me priverez-vous de cet honneur c'est parce respondit-il en sortant et n'osant presques la regarder que je suis resolu de vous obeir cleonice r'appellant alors dans sa memoire tout ce qu'elle avoit dit ce jour la a ligdamis ne se souvint point qu'elle luy eust donne aucune commission pour le lendemain elle creut pourtant qu'il faloit que sa memoire la trompast et elle ne soupconna point du tout la verite le jour suivant elle me demanda si je n'avois point veu ligdamis et le demanda encore a plusieurs personnes qui luy dirent que non aussi bien que moy et en effet il n'avoit point sorty de chez luy ou il attendoit avec autant de crainte que d'impatience que cleonice luy donnast quelques marques de l'avoir entendu il m'a dit depuis que 
 jamais il n'a tant souffert qu'il souffrit en cette occasion car disoit-il si elle ne m'entend point je me prive inutilement du plaisir de la voir et si elle m'entend j'excite peut - estre la colere dans son coeur je destruis l'estime qu'elle a pour moy et peut-estre encore que sans me faire mesme la grace de me vouloir donner quelques marques de son indignation elle me laissera dans mon exil il n'estoit pourtant pas expose a ce malheur car il est certain que cleonice ne soupconnoit rien de sa passion le premier jour se passa donc de cet te sorte le second elle s'estonna un peu davantage et le troisiesme l'estant allee voir mais me dit-elle qu'avons nous fait a ligdamis et que peut-il faire que nous ne le voyons point et que mesme personne ne le voit je dirois qu'il seroit malade repris-je si ce n'estoit que j'ay veu ce matin sa soeur au temple qui m'a dit qu'il ne l'est pas mais qu'il est fort melancholique je ne puis donc pas deviner ce qu'il a reprit-elle et il faut attendre qu'il soit d'humeur a me le venir dire le lendemain qui estoit un jour consacre a diane nous fusmes au temple ensemble cleonice et moy en y entrant je vy ligdamis a un coing que je monstray a cleonice mais a peine eut-il rencontre ses yeux qu'apres l'avoir saluee il sortit du temple ce qui nous surprit estrangement car il avoit accoustume quand il y trouvoit cleonice de regler sa devotion sur la tienne et de n'en sortit qu'avec elle le jour suivant y estant encore allees ensemble nous le trouvasmes qui en revenoit mais comme artelinde et trois ou quatre au tres nous joignirent cleonice ne put presques luy rien dire lors qu'il fut contraint de passer aupres de nous neantmoins comme il passa de son 
 coste elle se pancha un peu vers luy et luy adressant la parole fort obligeamment de grace ligdamis luy dit elle aprenez moy un peu ce que vous faites je vous obeis madame luy repliqua t'il tout bas enrougissant et sans tarder davantage il s'en alla et laissa cleonice si estonnee qu'elle ne scavoit que penser des qu'elle fut retournee chez elle elle prit la resolution de s'esclaircir de ce que ligdamis vouloit dire de sorte qu'elle luy escrivit en ces termes
 
 
 cleonice a ligdamis 
 
 
 comme je n'ay jamais pu me souvenir que je vous aye fait aucune priere qui me deust priver du plaisir de vous voir faites-moy la grace de m'escrire ce que j'en dois croire afin que si cela est je me reproche a moy mesme mon peu de memoire et que je vous scache gre de vostre obeissance 
 
 
 cleonice apres avoir escrit ce billet elle l'envoya a ligdamis par un je une esclave qu'elle aimoit beaucoup 
 et qui fut a l'heure mesme s'acquiter de sa commission je vous laisse a juger quel trouble fut celuy de ligdamis et quelle incertitude fut la sienne il commenca vingt fois de respondre a ce billet et vingt fois il effaca ce qu'il avoit escrit tantost il trouvoit qu'il en disoit trop un moment apres qu'il en disoit trop peu mais enfin se determinant par necessite il y respondit de cette sorte si ma memoire ne me trompe
 
 
 ligdamis a cleonice 
 
 
 plust aux dieux madame qu'en vous faisant souvenir du commande ment que vous m'avez fait de ne vous voir plus je pusse esperer que mon obeissance me fera obtenir le pardon du crime qui l'a precedee mais comme cela n'est pas je n'auray jamais la hardiesse de vous dire ce que j'ay la temerite de penser si vous avez la bonte de me le permettre ou plustost de me l'ordonner encore une fois 
 
 
 
 
 ligdamis 
 
 
apres avoir escrit ce billet et l'avoir leu et releu 
 ligdamis le donna a l'esclave qui luy avoir aporte celuy de cleonice luy ordonnant de le rendre en main propre a sa maistresse et de ne le laisser voir qu'a elle en fuite de cela il demeura dans une inquietude qu'il n'a jamais pu m'exprimer qu'en me disant qu'il luy estoit impossible de me la despeindre cependant le hazard fit qu'estant arrive chez cleonice un moment apres qu'elle eut envoye chez ligdamis je me trou nay aupres d'elle lors qu'elle receut la responce des que l'esclave qui la luy aporta parut elle s'avanca vers luy pour prendre ce que ligdamis luy escrivoit et s'en revenant vers moy apres l'avoir renvoye voyons un peu me dit elle s'il est vray que j'aye perdu la memoire et s'il est possible que j'aye prie ligdamis de ne me voir plus sans qu'il m'en souvienne apres cela elle se mit a lire ce billet tout haut mais des les premieres lignes je la vy rougir la voix mesme luy changea et elle en prononca les dernieres paroles si peu distinctement que je ne les entendis pas de sorte que prenant ce billet a mon tour et le lisant haut aussi bien que cleonice vostre curiosite est-elle satisfaite luy dis-je apres avoir acheve de lire nullement repliqua-t'elle car je ne voy pas encore bien precisement si ligdamis raille ou si ligdamis a perdu la raison je ne comprends que trop presentement adjousta-t'elle que ce commandement qu'il dit que je luy ay fait est fonde sur ce qu'il me demanda un jour en vostre presence ce qu'il faudroit qu'il fist s'il devenoit amoureux de moy et je m'apercoy enfin qu'il me veut faire croire qu'il l'est devenu j'advoue luy dis je que cette declaration d'amour est la plus respectueuse qui sera jamais faite et la plus particuliere 
 me preservent les dieux dit-elle de croire que ligdamis soit amoureux de moy non ismenie je ne le croy point du tout et je me repens du simple soupcon que j'en ay eu c'est sans doute adjousta-t'elle qu'il s'est trouve d'humeur a se vouloir divertir et qu'il se veut vanger de l'inquietude que je luy donnay quand je l'accusay d'estre amoureux d'artelinde tousjous faut-il advouer luy dis je que quand il seroit amoureux effectivement il ne pourroit pas agir avec plus de respect ny plus galamment s'il l'estoit repliqua t'elle il n'agiroit sans doute pas ainsi car je croy que les amants perdent la raison des qu'ils commencent de l'estre j'ay pourtant ouy dire repris-je qu'il y a des gens a qui l'amour donne de l'esprit je pense en effet dit elle que comme il renverse toutes choses il peut estre qu'il en donne quelques fois a ceux qui n'en ont point mais je croy aussi par la mesme raison qu'il le fait perdre a ceux qui en ont c'est pourquoy je me confirme en l'opinion que j'ay que ligdamis s'est voulu divertir n'estant pas croyable qu'il eust pu conserver tant de juge ment en une occasion ou tout le monde n'en a point apres tout luy dis-je il a trouve l'invention de vous faire lire une declaration d'amour sans colere je l'advoue dit elle mais c'est parce que je ne croy pas qu'il pense ce qu'il me veut faire penser j'ay mesme tant de peur adjousta t'elle en riant qu'il n'aille s'imaginer que je prenne cela serieuse ment et que je ne luy donne lieu de me railler toute sa vie que je m'en vay l'envoyer prier de venir icy toute a l'heure afin que je luy fasse voir d'a bord par le bon accueil que je luy feray que je ne me suis pas laissee tromper mais luy dis je si vous vous trompiez en effet qu'en diriez vous je dirois 
 repliqua t'elle que je serois la plus malheureuse personne de la terre j'ay pourtant tort poursuivit cleonice de m'amuser a vous respondre comme je fais car enfin ismenie ay-je d'autres yeux que je n'avois lors que ligdamis devint de mes amis suis-je plus charmante ay-je plus d'esprit et que m'est il arrive qui m'ait rendue plus redoutable pour luy non non adjousta t'elle encore l'esprit de ligdamis est libre et si libre que vous voyez bien qu'il a mieux invente une declaration d'amour que tous les amants d'artelinde n'ont jamais pu faire mais d'ou vient luy dis-je que vous avez rougy en lisant son billet et que vous aviez la voix si foible et si basse qu'a peine vous entendiez vous vous mesme c'est repliqua t'elle que tout ce qui porte le caractere de galanterie m'effraye d'abord mais un moment apres je me suis remise cependant adjousta t'elle vous me faites perdre un temps qui me doit estre fort cher car il me semble que je voy ligdamis qui a un plaisir extreme de s'imaginer qu'il m'a pu mettre en colere apres cela sans vouloir plus m'escouter elle apella une de ses femmes a qui elle ordonna de faire venir ce je une esclave qui avoit desja este chez ligdamis quand il fut venu elle luy commanda d'y retourner de luy faire un compliment de sa part et de luy dire qu'elle le prioit de venir a l'heure mesme la trouver si par hazard luy dit elle encore il te demande avec qui je suis tu luy nommeras ismenie et s'il s'informe aussi si je suis gaye ou melancolique tu luy diras la verite qui est que je ne suis pas triste cleonice avoit toutes ces precautions parce qu'elle scavoit bien que ligdamis estoit accoustume a demander cent choses a ce jeune esclave qui avoit assez d'esprit et la raison pourquoy 
 elle vouloit qu'il parlast de cette sorte estoit afin que ligdamis connust par la que son billet n'avoit pas este receu comme une chose escrite serieusement tant il est vray qu'elle avoit peur que ligdamis ne la soupconnast un moment de croire qu'il estoit amoureux d'elle la chose n'alla pourtant pas ainsi comme je m'en vay vous le dire ce jeune esclave estant donc alle chez ligdamis il ne le vit pas plustost qu'il creut qu'il luy aportoit son arrest de mort signe de la main de cleonice et il se preparoit desja a lire des reproches et des injures lors que voyant cet esclave de plus pres il le vit avec un air enjoue comme a son ordinaire qui luy faisoit un compliment tres civil et qu'il luy ordonnoit d'aller trouver cleonice ligdamis fort surpris de ce qu'il entendoit demanda a cet esclave si elle avoit leu sa lettre et il luy respondit qu'il croyoit qu'elle l'avoit leue plus d'une fois car luy dit il elle en a bien eu le loisir depuis que je l'ay laissee seule avec ismenie et quand on m'a rapelle elle la tenoit encore en suite ligdamis ne manqua pas feignant de s'informer de la sante de sa maistresse de luy demander si elle estoit gaye ou triste si bien que l'esclave respondant suivant l'intention de cleonice ligdamis demeura si surpris qu'il ne pouvoit que penser il dit donc a l'esclave qu'il viendroit bien tost nous trouver mais il ne tint pas sa parole estant certain qu'il fut plus d'une heure a raisonner sur le message qu'il venoit de recevoir et sur la joye de cleonice auparavant que de pouvoir sortir de chez luy que dois je penser disoit il cleonice m'a t'elle entendu ou ne m'entend elle point seroit il possible que l'amour en blessant mon coeur eust touche 
 le sien ou seroit il possible encore qu'elle ne comprist pas ce que je luy ay voulu dire cependant il y a grande aparence qu'il faut que la chose soit ainsi mais reprenoit il cleonice a tant d'esprit et elle m'a tant de fois dit qu'elle vouloit que je ne la visse plus s'il arrivoit que je devinsse amoureux d'elle et que je ne pusse ny vaincre ny desguiser ma passion qu'il n'est pas croyable qu'elle en ait perdu la memoire elle scait donc ce que je veux qu'elle scache et elle le scait sans en avoir de la colere puis qu'elle m'ordonne de l'aller trouver allons y donc mais allons y avec esperance toutesfois adjoustoit il je pense qu'il est plus raisonnable de craindre car enfin le moyen de concevoir que cette puissante adversion que cleonice a tousjours eue pour l'amour se soit changee en un moment mais puis que je suis change reprenoit il pourquoy ne peut elle pas changer aussi bien que moy la raison n'est pourtant pas esgale entre nous adjoustoit il un moment apres et il est bien moins estrange que la beaute l'esprit et le merite de cleonice m'ayent fait changer de resolution que si elle venoit a changer la tendresse de son amitie en une affection un peu plus passionnee apres tout disoit-il encore s'il ne faut qu'ai mer pour estre aime j'ay tout ce qu'il faut pour l'estre de cleonice puis qu'il est vray que je l'ai me plus que personne n'a jamais aime esperons donc esperons et allons recevoir nostre arrest de grace de la seule personne qui nous la peut faire apres cela ligdamis s'estant fortement determine vint chez cleonice qui ne le vit pas plustost qu'elle se mit a rire afin de luy faire voir qu'il ne l'avoit pas trompee et que sa 
 fourbe avoit mal reussi mais madame la joye de cleonice ne fut pas contagieuse pour ligdamis au contraire connoissant par l'air enjoue de son visage qu'elle ne l'avoit pas entendu comme il vouloit l'estre il nous parut si serieux et si interdit qu'on ne peut pas l'estre davantage neantmoins cleonice ne laissa pas de prendre la parole suivant son premier dessein et de luy faire la guerre de ne l'avoir pu tromper mais comme ligdamis alloit respondre et que j'allois me joindre a cleonice pour le tourmenter on me vint querir pour une affaire qui m'apelloit de necessite chez moy de sorte que je les quittay tous deux et les laissay fort embarrassez j'ay pourtant sceu bien exactement ce qu'ils se dirent car ils me le raconterent separement des le soir mesme je ne fus donc pas plustost partie que cleonice continuant de railler tout a bon ligdamis luy dit-elle je trouve cela fort honteux pour vous que vous ayez pu imaginer une declaration d'amour aussi galante comme est celle que vous avez inventee pour vous divertir et je trouve mesme fort mauvais que vous ayez pu croire que je pusse prendre la chose serieusement pour moy adjousta-t'elle je pense que vous avez eu quelque curiosite de voir ce que la colere fait en mon esprit mais ligdamis j'ay este plus fine que vous puisque j'ay fort bien connu que c'estoit une raillerie plust aux dieux madame luy dit-il que ce que vous dites fust vray serieusement ligdamis interrompit cleonice je ne scaurois souffrir que vous parliez comme vous faites sincere ment madame luy dit-il je ne puis parler autre ment si je ne dis un mensonge cleonice regardant alors ligdamis et voyant en effet sur son 
 visage un trouble qui luy faisoit voir qu'il ne men toit pas en fut si surprise et si irritee qu'elle fut un moment sans pouvoir parler de sorte que ligdamis prenant la parole madame luy dit il ne me condamnez pas s'il vous plaist sans m en tendre vous scavez bien luy dit elle que cela n'est pas de nos conditions et que je ne dois plus rien escouter des que vous vous serez rendu indigne de mon amitie par une foiblesse dont je ne vous croyois pas capable et dont je ne veux pas mesme encore vous accuser cependant comme je croy que vous avez perdu la raison par quelque autre accident allez ligdamis attendre chez vous qu'elle vous revienne et ne me voyez point que cela ne soit au nom de nostre amitie madame luy dit-il ne me bannissez pas si cruellement cette conjuration peut tout obtenir de moy repliqua cleonice si vostre amitie subsiste encore mais si cela n'est pas elle est inutile et je vous dois tout refuser je vous proteste madame luy dit-il que je n'ay aucun sentiment dans le coeur qui vous doive offencer et s'il y a quelque changement dans mon ame il n'est desavantageux que pour moy je suis plus inquiet et plus malheureux que je n'estois je l'avoue mais pour ce qui vous regarde madame la difference que j'y voy c'est que je vous respecte beaucoup plus que je ne faisois que je vous crains davantage et que je vous aime avec plus d'ardeur enfin divine cleonice tout le changement qu'il y a c'est que je vous aimois autre fois et que je vous adore presentement durant que ligdamis parloit ainsi cleonice le regardoit avec une froideur capable de le mettre au desespoir puis tout d'un coup prenant la parole 
 cessez ligdamis luy dit-elle de commettre crime sur crime contentez vous de perdre mon amitie et ne me forcez pas a vous hair seroit-il juste madame luy dit-il de me hair seulement parce que je vous aime trop au reste ne pensez pas que je ne vous aye point resiste je vous ay obei ponctuellement j'ay combatu ma passion autant que je l'ay pu apres voyant que je ne la pouvois vaincre j'ay voulu du moins la cacher mais sentant bien que je ne le pourrois pas j'ay voulu me bannir moy mesme que ne cherchiez vous un pretexte pour le faire luy dit-elle sans m'a prendre vostre folie quoy madame luy dit-il vous eussiez voulu m'avoir oste la liberte et la raison avoir mis le trouble en mon ame change toutes mes inclinations et destruit tout le repos de ma vie et vous eussiez voulu dis-je ignorer tousjours le mal que vous m'avez cause et me priver mesme de la consolation d'esperer que vous me scaurez quelque gre de l'obeissance que je vous rends obeissez moy donc luy dit elle en ne me voyant jamais ligdamis voulut encore luy dire quelque chose mais elle ne le voulut pas escouter et voyant qu'il ne pouvoit se resoudre a sortir de sa chambre elle en sortit la premiere et le contraignit d'en sortir aussi je vous laisse a penser madame quelle douleur fut la sienne il est vray que celle de cleonice ne fut guere moindre bien que ce fust par des sentimens differends car si ligdamis estoit afflige parce qu'il craignoit de ne pouvoir flechir cleonice par sa perseverance cleonice l'estoit parce qu'elle estoit au desespoir de croire qu'elle estoit obligee de rompre avec ligdamis et de se priver de l'amitie d'une personne qui luy estoit si chere 
 ne pouvant donc renfermer toute sa douleur dans son ame elle m'envoya prier que je la visse et je fus en effet la trouver vers le soir des qu'elle me vit ma chere ismenie me dit-elle ne suis-je pas bien malheureuse et ne faut-il pas advouer que j'ay bien de la bonte de ne vous hair pas de m'avoir donne la connoissance de ligdamis quoy luy dis-je depuis que je vous ay laissez ensemble vous avez eu querelle ouy me respondit cleonice et si grande que vous ne pourrez jamais nous accorder alors elle me raconta tout ce qu'ils s'estoient dit mais avec des sentimens si differents et si contraires qu'il estoit aise de voir qu'elle souffroit beaucoup car je voyois clairement qu'elle avoit une amitie tres sorte pour ligdamis et je voyois pourtant que elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour prendre la resolution de ne le voir jamais il me semble luy dis-je l'entendant parler ainsi que vous allez un peu bien viste ne songez vous point adjoustay je que si vous rompez brusquement avecque luy tout le monde en cherchera la cause mais ne songez vous point vous mesme in terrompit-elle que si je n'y rompois pas ligda mis pourroit penser que sa pretendue passion ne me desplairoit point ce dernier mal luy dis-je n'a pas de si facheuses consequences que l'autre je les trouve bien plus dangereuses dit-elle mais luy dis-je encore en riant si ligdamis s'est deffendu et qu'il vous aime malgre luy que voulez vous qu'il y face je veux qu'il ne me voye plus me repliqua-t'elle et je le veux si determinement que quand je sentirois que mon coeur ne seroit pas d'accord avec ma volonte je ne laisserois pas de le vouloir encore enfin madame je ne 
 pus rien obtenir de cleonice et je m'en retour nay persuadee qu'il faudroit absolument que ligdamis ne la vist jamais en r'entrant dans ma chambre je trouvay ce malheureux amant qui m'y attendoit et qui venoit me demander assistance je luy dis ingenument que cleonice estoit fort irritee neantmoins je ne voulus pas precisement luy dire tout ce que j'en croyois parce que je le vy trop afflige mais luy dis-je ligdamis dequoy vous estes vous advise d'aller devenir amoureux et de cleonice encore et de qui donc me dit-il brusquement l'eussay-je pu estre puis que j'avois a le devenir si ce n'estoit de la personne du monde la plus accomplie scachant son humeur repliquay-je il me semble que vous n'y deviez pas songer ha ismenie me dit-il que je suis devenu scavant en amour en peu de jours et que vous y estes ignorante j'eusse sans doute parle comme vous faites il y a quelque temps mais aujourd'huy je connois par mon experience que l'amour est une chose plus sorte que la raison et que rien ne le scauroit vaincre ainsi puis que ce n'est pas un sentiment volontaire il y a beaucoup d'injustice a vouloir condamner ceux qui en sont capables vous avez donc fait bien des injustices luy dis-je en riant je l'advoue me repliqua-t'il mais aussi en suis-je rigoureusement puny cependant il ne laisse pas d'estre equitable de pleindre du moins les amants malheureux lors qu'on ne les veut pas soulager autrement et c'est ismenie toute la grace que je demande a cleonice elle m'a fait autrefois l'honneur de me dire que si je devenois amoureux pourveu que ce ne suit point d'elle qu'elle vouloit bien que je luy descouvrisse 
 ma foiblesse afin qu'elle m'assistast de ses conseils et qu'elle fist ce qu'elle pourroit pour me guerir du mal qui me tourmenteroit obtenez donc seulement de sa bonte qu'elle ne face point cette exception faites qu'elle souffre que je luy die une fois l'estat ou elle a mis mon ame comme si ce n'estoit point elle de qui je fusse amoureux et je luy promettray de suivre ses advis et d'essayer tous les remedes qu'elle me conseillera pour ma guerison si j'estois amoureux d'une autre elle ne seroit pas si obligee qu'elle est a soulager mes maux agissez donc ismenie aupres de cette admirable personne et disposez la a vouloir seulement estre la confidente de la passion que j'ay pour elle je n'aurois jamais fait madame si je vous redisois tout ce que ligdamis me dit car je ne pense pas que l'amour ait jamais inspire de sentimens plus delicats ny plus respectueux que ceux qu'il avoit aussi me fit il pitie et de telle sorte que je luy promis que du moins je ferois ce que je pourrois pour obliger cleonice a ne le hair pas je trouvay pourtant beaucoup de dif ficulte a obtenir d'elle qu'il la revist car durant plusieurs jours elle me dit determinement qu'elle ne le vouloit plus voir mais comme a travers toute sa colere je m'apercevois qu'elle ne pouvoit venir a bout de se deffaire de l'amitie qu'elle avoit pour ligdamis je m'advisay de ne l'en presser plus et de ne luy en parler mesme plus pour voir comment elle agiroit et ce que cette amitie toute seule seroit dans son ame pendant ce la ligdamis ne voyoit personne et feignant de se trouver mal pour avoir un pretexte de ne sortir gueres il menoit la plus malheureuse vie du monde car quand il se souvenoit combien 
 il estoit heureux lors qu'il n'avoit que de l'amitie pour cleonice et combien il estoit infortune seulement parce qu'il avoit de l'amour pour elle il souffroit des maux incroyables principalement voyant que je ne luy en oyois rien dire quatre ou cinq jours se passerent de cette sorte durant lesquels j'apportay soin a ne le nommer pas seule ment devant cleonice et durant lesquels je la voyois fort melancolique toutes les fois que nous estions seules je connoissois dans ses yeux qu'elle attendoit que je luy parlasse de ligdamis et il y eut mesme quelques instants ou il me sembla qu'elle le desiroit neantmoins je demeuray ferme dans ma resolution et je ne luy en dis pas une parole diverses personnes en ma presence luy demanderent si elle ne scavoit point ce qui causoit la retraite de ligdamis artelinde mesme luy en parla phocylide luy en dit aussi quelque chose et il ne fut pas jusques a hermodore qui ne taschast de scavoir d'elle d'ou venoit qu'il ne la voyoit plus quelques autres luy disoient qu'il estoit malade d'autres encore qu'il estoit seule ment afflige et tous ensemble concluoient qu'il mourroit bien tost si les maux de son corps ou de son esprit ne diminuoient apres que toute cette compagnie fut partie qui avoit tant parle de ligdamis a cleonice elle se tourna vers moy et me regardant avec un peu de chagrin sur le visage le destin de ligdamis est bien bizarre dit-elle car tous les gens qui ne l'aiment point m'en parlent et vous qui l'aimez tant ne m'en parlez pas il est vray luy dis-je mais c'est que je vous aime encore plus que je ne l'aime et que la crainte de vous fascher m'impose silence je vous suis bien obligee de ce sentiment la repliqua t'elle 
 mais je vous la serois encore infiniment si vous pouviez remettre la raison dans l'ame de ligdamis pour qui j'ay eu assez d'estime et allez d'amitie pour souhaiter de le voir aussi raisonnable qu'il l'estoit autrefois c'est a vous luy dis-je a faire ce miracle et alors je luy apris que ligdamis m'avoit demande pour toute grace qu'elle voulust agir avecque luy comme elle luy avoit promis de faire s'il eust este amoureux d'une autre au commencement cleonice rejetta cette proposition mais a la fin croyant peut estre qu'elle pourroit persuader par raison a ligdamis de n'avoir plus d'amour pour elle apres une longue resistance elle me promit qu'elle je verroit une fois en particulier pour adviser de quels remedes il se pourroit servir pour guerir du mal qu'il avoit des que je me fus separee de cleonice j'envoyay querir ligdamis qui receut avec une joye in croyable la nouvelle que je luy donnay qu'il la verroit mais luy dis-je ce ne sera que pour vous conseiller de n'avoir plus d'amour pour elle n'importe me dit-il pourquoy que ce soit que je la voye puis que je la verray il suffit et je ne puis manquer d'en estre soulage il se trouva mesme qu'il n'attendit pas longtemps ce plaisir la parce que le lendemain stenobee estant alle faire des visites ou cleonice n'alla pas j'en advertis ligdamis il me fut pourtant impossible de me trouver a cette entre-veue dont il me vint rendre conte le jour fumant des qu'il fut aupres de cleonice auparavant qu'il pust parler elle prit la parole et le regardant avec un serieux sur le visage capable de chasser l'esperance de son coeur quand il en eust este tout remply ligdamis luy dit elle ne pensez pas tirer advantage 
 de la bonte que j'ay pour vous et n'allez pas vous flatter jusques au point que de croire que peut estre je ne suis pas aussi irritee que je vous l'ay paru je me suis resolue a faire ce que je fais aujourd'huy parce que j'ay creu que nostre amitie passee m'obligeoit a tascher de vous secourir si je le pouvois et a essayer de faire un dernier effort pour remettre la raison dans vostre ame par quelque motif que vous souffriez que j'aye l'honneur de vous revoir respondit-il je vous en suis tousjours tres oblige et plus oblige que de toutes les bontez que vous avez eues pour moy tant que nostre amitie a dure estant certain que je n'ay jamais souhaite d'avoir cet honneur avec une passion si aredente que depuis que je nie suis prive de vostre veue je suis pourtant la mesme que j'estois reprit froidement cleonice il est vray madame repliqua-t'il mais je ne suis plus le mesme que j'ay este j'en suis bien fachee interrompit-elle et il est peu de choies que je ne fisse pour retrouver en vous cet amy agreable et fidele qui sans avoir toute la severite de l'extreme sagesse en avoit pourtant toute la solidite cet amy dis-je qui voyoit si clairement les choses comme elles devoient estre et de qui la conversation et l'amitie faisoient toute la douceur de ma vie mais ligdamis adjousta t'elle est il bien vray aussi que vous ne soyez plus celuy dont je parle et que vous me veuilliez forcer a vous hair ou du moins a ne vous voir plus bien loin d'avoir une volonte si deraisonnable dit-il si j'osois je vous dirois que je borne tous mes desirs a vous voir et a estre aime de vous si vous n'aviez pretendu que ces deux choses reprit-elle vous n'auriez point change de sentimens car enfin on ne peut 
 pas avoir une amitie plus tendre que celle que je vous avois donnee et vous ne pouviez pas me voir plus souvent que vous faisiez il est vray madame luy dit-il mais c'est que cette affection que vous aviez pour moy et ces visites que je vous rendois n'avoient pas je ne scay quoy que je ne scay pas seulement encore exprimer et qui est pointant absolument necessaire pour satisfaire un homme amoureux quoy ligdamis inter rompit cleonice il est bien vray que l'entends ce terrible mot de vostre bouche vous dis-je qui m'avez fait cent satires agreables contre l'amour qui me l'avez depeinte comme la plus dangereuse des passions qui m'avez dit qu'elle ne surmontoit que les foibles et les oysifs qui m'avez promis mille fois de ne vous en laisser jamais vaincre qui m'avez raconte mille effets funestes qu'elle a causez qui m'avez appris cent extravagances qu'elle a fait faire et qui n'avez dit enfin qu'elle faisoit perdre la raison qu'elle faisoit souvent oublier la vertu et qu'elle rendoit du moins miserables tous ceux qui en estoient possedez vous adjoustiez a cela que cette dangereuse passion faisoit des fourbes des amis les plus fideles et qu'un amant devoit tousjours estre regarde comme un homme incapable de respondre de luy mesme et comme un homme en estat de commettre tous les crimes qui pourroient servir a son amour voulez vous apres cela ligdamis que je vous considere comme estant amoureux et que selon vos propres maximes je vous regarde avec mespris avec meffiance et avec hayne parlez ligdamis je vous en conjure mais parlez comme je le veux et que voulez vous que je vous die repliqua-t'il je veux 
 que vous m'asseuriez reprit-elle que vous estes tousjours de mes amis et que vous ne serez jamais mon amant je ne scaurois madame respondit-il et quand je forcerois mesme ma bouche a vous dire ce mensonge mes yeux contre diroient mes paroles et mon visage descouvriroit le secret de mon coeur quoy ligdamis adjousta-t'elle vous pouvez vous resoudre a perdre mon amitie quoy madame respondit-il je pour rois consentir a vous aimer moins que je ne fais mais ligdamis luy dit-elle vous ne respondez point a tout ce que je vous ay dit parlez donc je vous en prie et dites moy si tout ce que vous m'avez dit contre l'amour est hors de vostre me moire nullement repliqua-t'il mais il est hors de mon coeur estant certain que je voy les choses d'une autre sorte que je ne les voyois pour moy interrompit-elle qui les vois tousjours comme je les ay veues je ne puis pas comprendre que cela soit ainsi cela est pourtant si vray repliqua-t'il que je ne vous voy plus vous mesme comme je vous ay veue tant que je n'ay eu que de l'amitie pour vous je vous trouve cent fois plus belle que je ne faisois vous avez selon moy sans comparaison plus d'esprit que vous n'aviez vous estes infiniment plus charmante vostre humeur me semble plus agreable la moindre de vos paroles me donne plus d'admiration que ne faisoient vos plus beaux discours un seul de vos regards me fait battre le coeur et vous me paroissez tellement au dessus de ce que vous me sembliez estre que je me fais la plus grande confusion du monde de n'avoir pas plustost veu tant de choses admirables que je descouvre en vostre personne depuis que j'en suis amoureux 
 ouy madame adjousta-t'il le feu qui me brusle ne m'embrase pas seulement il m'esclaire encore et me fait apercevoir cent choies que je n'avois jamais veues et vous pouvez voir luy dit-elle que l'amour n'est point ce que vous disiez autrefois je le voy sans doute reprit-il et je le voy de telle sorte que je ne puis comprendre comment il est possible que j'aye si mal raisonne j'advoue toutesfois madame qu'il est une espece de passion terrestre grossiere et brutale qui usurpe le nom d'amour et qui ne l'est pourtant pas qui merite d'avoir l'aversion de toutes les personnes raisonnables je dis encore qu'il y a une espece de galanterie universelle indigne d'une personne d'esprit mais je dis en mesme temps qu'une amour confiante et espuree telle que je la sens dans mon coeur est la plus belle et la plus louable chose un monde c'est par cette sorte de passion que l'ame s'esleve au dessus d'elle mesme et qu'elle est capable de faire des actions heroiques en effet madame commandez moy aujourd'huy les choses les plus difficiles et les plus dangereuses a executer je les entre prendray sans hesiter un moment si vous eussiez peut-estre ordonne quelque chose de cette nature a ce ligdamis dont vous regrettez tant l'amitie il vous auroit represente la grandeur du peril il eust examine la difficulte qu'il y avoit a vous obeir et selon les apparences il ne l'eust pas fait mais ce ligdamis qui vous aime aujourd'huy n'est plus en estat de deliberer sur vos commandemens et il est prest de tout entreprendre pour vous obeir cessez donc de m'aimer de la maniere que vous faites interrompit cleonice s'il est vray que vostre obeissance n'ait point de bornes l'impossibilite 
 reprit-il madame en donne a toutes choses c'est pourquoy je ne puis pas faire ce que vous voulez n'estant pas en ma puissance de ne vous aimer plus et scachant que j'ay essaye vainement de m'arracher de l'ame une passion que je scavois bien qui vous desplairoit je n'ay pourtant consenty de vous voir reprit elle que pour tascher de trouver les moyens de vous guerir de cette folie quoy que j'aye un mal repliqua t'il dont l'aime mieux mourir que d'en souhait ter seulement la guerison je ne laisse pas de vous demander madame ce que vous jugez qui soit propre a faire ce que vous dites je voudrois reprit-elle que vous vous souvinssiez de tout ce que vous me disiez autrefois je m'en souviens aussi repliqua-t'il mais je le trouve si injuste que vous n'avez garde de trouver le remede que vous cherchez pour moy par cette voye consultez donc mieux vostre raison que vous ne faites reprit-elle et je m'assure que vous changerez de sentimens elle est si troublee repliqua-t'il que bien loin de me conseiller elle est soumise a la passion qui me possede ne me voyez donc plus dit-elle afin que l'absence vous guerisse depuis cinq ou six jours que je ne vous ay veue repliqua-t'il mon amour a augmente de la moitie songez donc adjousta-t'elle qu'en m'aimant je vous hairay et qu'en ne m'aimant point vous conserverez mon estime et mon amitie ha madame quelle injustice est la vostre s'escria-t'il de vouloir aimer qui ne vous aimeroit pas et de vouloir hair qui vous aime quoy qu'il en soit ligdamis reprit elle comme mes sentimens ne sont pas changez comme les vostres je voy tousjours l'amour comme je la 
 voyois et je vous voy vous mesme si desraisonnable bien qu'il n'y ait pas longtemps que vostre coeur en soit touche que je ne scay comment je vous puis souffrir vostre visage est change vos actions le sont aussi je voy une inquietude continuelle dans vos yeux vous parlez avec plus de precipitation que vous ne faisiez tout ce que vous dites est injuste vous vous taisez a contretemps vous respondes mal a propos et tout cela se fait en vous sans que l'en voye la raison car enfin vous vous estimiez heureux autrefois je vous offre encore la mesme chose c'est a dire ma conversation mon estime mon amitie et ma confiance et vous n'estes pas content pour moy ligdamis vous m'en direz ce qu'il vous plaira mais je n'ay jamais trouve l'amour si bizarre en qui que ce soit qu'en vous c'est que cette passion reprit-il n'a jamais este si violente en qui que ce soit mais tousjours madame adjousta t'il ne m'estimay-je pas tout a fait malheureux puis que je m'apercoy que mon amour ne vous est pas inconnue ne vous y abusez point repliqua t'elle plus je verray dereglement en vostre ame moins j'auray de disposition a vous aimer cela ne scauroit estre ma dame interrompit-il et il n'est pas plus vray qu'il faut que le feu brusle ceux qu'il touche et que le soleil esclaire ceux qui le voyent qu'il est vray qu'une sorte et constante passion doit a la fin toucher je coeur de la personne que l'on aime vous esperez donc d'estre aime de moy reprit cleonice avec une froideur qui pensa desesperer ligdamis je le souhaite du moins repliqua-t'il mais madame je n'oserois dire que je l'espere vous faites bien dit-elle car vous ne me scauriez faire un plus sensible outrage que de me 
 persuader que vous auriez dans l'esprit que je vous devrois aimer un jour et faire pour vous ce que j'ay tant blasme et ce que je blasme tant encore aux autres quoy ligdamis adjousta-t'elle je pourrois m'imaginer que vous espereriez que je ferois pour vous routes les folies que nous avons tant condamnees ensemble que j'aurois quelque plaisir a vous scavoir malheureux pour l'amour de moy a vous entendre soupirer et a vous voir faire enfin toutes les grimaces que l'amour inspire a tous ceux qu'il possede ha non non ligdamis je ne le scaurois souffrir et si je ne puis regler vostre affection faites du moins en sorte que je borne vostre esperance pour cet effet adjousta-t'elle je vous assure des aujourd'huy que mille ans de langueurs de soupirs de larmes de transports et de services n'obtiendront jamais rien de moy du moins madame reprit il si vous ne pouvez estre sensible ne soyez pas injuste et considerez le vous suplie que c'est vous qui avez trouble le repos dont je jouissois et qu'ainsi vous estes obligee d'avoir quelque compassion de moy soyez donc seulement luy dit il comme je l'ay desja dit a ismenie la confidente de la passion que j'ay pour vous aimez moy comme vous avez accoustume et souffrez seulement que je vous aime comme je fais car puis que vous estes si asseuree de ne m'ai mer jamais autrement ne seriez vous pas injuste de me rendre tout a fait malheureux sans sujet je le seray bien assez de ne pouvoir toucher vostre coeur sans que vous veuilliez encore tourmenter le mien si cruellement je scay bien madame que par nos conditions vous ne voulez point d'amis qui soient amoureux mais ce luy qui fait les loix les peut changer je me 
 souviens mesme que vous disiez un jour que la principale raison pourquoy vous ne vouliez point d'amis qui fussent amants estoit parce que vous aviez eu un amy qui des qu'il fut amoureux s'ennuya aupres de vous qui ne vous fit plus que de courtes visites qui ne vous entretint que de la personne qu'il aimoit et que vous n'aimiez pas et qu'enfin il n'y avoit plus moyen de se confier a luy parce qu'un homme amoureux n'a point de secret qu'il ne puisse reveler a sa maistresse mais madame tous ces inconveniens ne vous scauroient arriver en cette occasion car premierement je vous proteste que je n'auray jamais de joye qu'aupres de vous que mes visites deviendront plus longues qu'elles n'ont jamais este et que je ne vous entretiendray jamais de personnes indifferentes puis que si vous le voulez souffrir je ne vous parleray que de vous au reste madame adjousta-t'il vous jugez bien qu'en revelant les secrets que vous m'avez confiez a la personne que l'adore ils n'en seront pas moins secrets pour cela puis qu'ils ne seront encore sceus que de vous et de moy pourquoy donc ne voulez vous pas souffrir que j'aye l'honneur de vous voir aimez moy madame comme il vous plaira mais souffrez aussi que je vous aime de la maniere que je le puis peut estre adjousta-t'il que votre insensibilite me guerira plus en vous voyant que ne feroit l'absence si vous m'y condamniez car madame si je ne vous voyois pas je m'imaginerois tousjours que si je vous voyois je toucherois vostre coeur de sorte qu'esperant toujours de vous voir j'espererois toujours d'estre aime et par consequent je vous aimerois toujours mais si vous souffrez que je vous voye adjousta 
 t'il peut estre que vous me ferez perdre l'esperance par vostre inhumanite et peut-estre en fuite l'amour ce remede repliqua cleonice est aussi nouveau et aussi bizarre que la passion qui vous possede c'est pourtant le seul reprit-il que raisonnablement vous pouvez m'ordonner nous essayerons pourtant l'absence auparavant dit-elle car pour celuy la je pense qu'il est un peu dangereux je scay bien madame repliqua t'il que je vous ay ouy dire autrefois que le mal qui me tourmente estoit un mal contagieux mais je me souviens aussi qu'ismenie vous respondit que personne ne vous l'avoit jamais pu donner et certes madame il m'en aise de connoistre qu'il est bien difficile que vous le preniez car il y a desja quelque temps que j'en suis fort malade aupres de vous sans que je m'apercoive que vostre coeur en soit atteint me preservent les dieux d'un semblable malheur interrompit- elle cependant ligdamis puis que je ne voy pas qu'il soit possible de remettre presentement la raison dans vostre ame tout ce que je puis faire pour vous est de vous assurer que je suis au desespoir de la perte de vostre amitie que vous me trouverez tousjours toute preste a vous redonner la mienne des que vous n'aurez plus d'amour et qu'en attendant que vous soyez en termes de me la redemander je pretends que vous alliez faire un voyage pour voir si l'absence ne fera point plus que mes raisons si j'avois respondit ligdamis une passion criminelle si mes pretensions estoient injustes je trouverois que vous n'auriez pas tort de me bannir mais je vous dis que je ne vous demande rien sinon que vous enduriez que je vous aime comme je vous puis aimer que 
 vous importe donc adjousta t'il ce qui se passe dans mon coeur et depuis plus d'un mois que le me suis aperceu que je vous aimois d'amour cet te passion vous a t'elle fait beaucoup souffrir nullement reprit cleonice mais c'est que je ne scavois pas qu'elle fust dans vostre ame vous voyez donc bien repliqua t'il que ce que vous dites n'a point de fondement solide et que cette passion n'est pas incommode pour vous en elle mesme mais seulement par l'imagination que vous en avez car enfin madame lors quelle ne vous incommodoit point ces tours passez elle estoit dans mon ame comme elle y est pour quoy donc n'agirez vous pas comme vous faisiez je vous proteste que je prendray plus de part a tous vos maux que je ne faisois et que s'il se peut je seray encore plus secret et plus fidelle que je ne l'ay jamais este quand tout ce que vous dites seroit vray reprit cleonice il y a encore une autre chose a vous dire ou vous ne pouvez respondre qui est que puisque vostre coeur est capable de cette passion il la peut avoir pour une autre personne et des que cela seroit ma confiance seroit peu en seurete au contraire madame adjousta t'il quand je n'aimois rien vous deviez bien plus craindre ce que vous dites parce que si j'avois a devenir amoureux il n'estoit pas impossible que je le fusse d'une autre que de vous mais aujourd'huy que je vous ai me il y a une impossibilite si absolue que je puisse jamais aimer nulle autre personne qu'il ne faut pas seulement mettre en doute que vous ne soyez ma premiere et ma derniere passion on peut quelques fois adjousta t'il passer de l'in difference a l'amour d'une personne mediocrement 
 accomplie mais quiter la plus belle et la plus parfaite personne de la terre pour en aimer une autre c'est ce qui n'est jamais arrive depuis que l'amour regne dans le coeur des hommes pour moy dit cleonice je suis si espouvantee de vous entendre parler comme vous faites que je ne scay presques ce que je dois dire si ce n'en qu'il ne se faut fier a personne et se deffier mesme de sa propre raison c'est pourquoy ligdamis luy dit elle il faut que je vous refuse ce que vous voulez et que je vous prie de ne me voir plus ou du moins de ne me voir de tres long temps vous voulez donc que je meure repliqua t'il nullement dit elle mais je voudrois que vous devinssiez sage donnez moy seulement encore huit jours a vous voir interrompit il je vous en conjure par l'amitie que vous m'avez promise je le veux bien dit elle quoy que vous vous soyez rendu indigne de toute grace ce sera pourtant a condition que vous ne me direz rien de vostre pretendue amour ligdamis remercia alors cleonice comme si elle luy eust accorde son affection toute entiere et il me vint trouver au sortir de chez elle avec une joye qui me fit bien connoistre que son coeur estoit veritablement amoureux il me pria d'agir pour luy avec des paroles si touchantes qu'il me persuada en effet de luy rendre office il ne me fut pourtant pas fort aise car je trouvay cleonice dans un chagrin qui faisoit qu'elle ne pouvoit presques souffrir personne qu'en se faisant une extreme violence l'amitie qu'elle avoit pour ligdamis n'estoit pas une des moindres causes de son suplice et l'adversion qu'elle avoit pour l'amour estoit ce qui achevoit de la tourmenter cependant 
 ligdamis la vit durant les huit jours qu'elle luy avoit accordez mais quelque violence qu'il se voulust faire il luy estoit impossible de ne donner pas quelques marques de sa passion ou par ses regards ou par ses soupirs ou par ses resveries ou mesme par quelques paroles qui luy eschapoient sans dessein de plus comme cleonice avoit alors l'esprit dispose a expliquer toutes ses actions de cette sorte elle songeoit a esviter la rencontre de ses yeux elle rougissoit des qu'elle le voyoit aprocher d'elle elle aportoit soin a ne se trouver pas assise aupres de luy elle ne luy adressoit jamais la parole et ils vivoient enfin tous deux en une contrainte si grande que je ne pouvois assez m'estonner de voir le changement qui estoit arrive en ces deux personnes quand je demandois a cleonice pourquoy elle ne vouloit pas agir comme si elle n'eust point sceu la passion de ligdamis elle me disoit qu'il luy estoit impossible et qu'il faloit absolument qu'il s'en allast car me disoit elle le dernier jour qu'il la devoit voir s'il ne s'en va pas et qu'il s'obstine a m'aimer comme il fait je le hairay infailliblement mais s'il vous obeit luy dis-je et que l'absence ne le guerisse point que voudrez vous qu'il y face et trouverez vous fort juste qu'il soit eternellement banny de son pais seulement parce qu'il vous aime un peu trop si ligdamis adjoustay-je estoit un homme que vous n'estimassiez point et que bien loin de l'estimer et de l'aimer comme vous faites vous eussiez une aversion estrange pour sa personne et qu'en effet il la meritast que pourriez vous faire davantage je ferois beaucoup moins me dit-elle le n'en comprends pourtant pas la raison luy repliquay-je toutesfois 
 je ne laisse pas de vous croire car ne voyons nous pas que vous laissez vivre hermodore a ephese quoy qu'il y ait longtemps qu'il soit amoureux de vous hermodore reprit elle n'est pas un homme a qui je voulusse faire la grace de commander quelque chose cette grace que vous voulez faire a ligdamis repris je en sous-riant pourroit ne se nommer pas ainsi sans injustice elle est pourtant grace repliqua-t'elle puis qu'il est vray que je suis resolue de faire tout ce que je pourray pour luy conserver mon amitie comme elle disoit cela ligdamis entra qui venoit avec intention de prolonger le terme qu'elle luy avoit donne je ne le vy pas plustost que prenant la parole malgre cleonice venez luy dis-je ligdamis venez aprendre la favorable cause de vostre bannissement il est donc bien vray que je dois estre banny reprit-il ouy respondit cleonice si j'ay quelque pouvoir sur vous vous l'y avez absolu respondit-il en soupirant mais c'est a ceux qui regnent a ne faire pas tout ce qu'ils peuvent et a ne faire que ce qu'ils doivent je dois aussi respondit-elle travailler autant que je pourray a restablir la raison dans vostre ame afin de pouvoir conserver dans la mienne l'amitie que j'ay pour vous vous ne me haissez donc pas encore interrompit ligdamis je l'advoue dit-elle mais je vous hairois infailliblement si vous ne m'obeissiez pas quand vous aurez esprouve l'absence poursuivit-elle que j'ay tousjours ouy dire estre le seul remede contre l'amour et que je verray qu'en effet vous aurez fait toutes choses possibles pour redevenir sage j'auray peut-estre la bonte de ne vous oster pas mon amitie et de souffrir que vous conserviez dans vostre ame une passion que 
 vous n'en aurez pu chasser sans mentir cleonice interrompis-je en riant vous estes admirable de vouloir faire passer pour une grande faveur que vous endurerez ce que vous ne scauriez empescher et depuis quand veut-on obliger les gens aux choses impossibles quand vous m'auriez persuade que j'aurois tort repliqua t'elle je ne m'en repentirois pas et vous ne m'en devriez pas blasmer par la mesme raison que vous venez de dire estant certain que s'il est impossible a ligdamis de ne m'aimer plus il ne me l'est pas moins de pouvoir me resoudre a souffrir qu'il me donne des marques d'amour c'est pourquoy je vous conjure luy dit elle que sans vous arrester a ce que dit ismenie vous essayez deux choses l'une l'absence et l'autre l'ambition vous scavez luy dit elle encore que cleandre vous aime cherement allez donc six mois a la cour et taschez de chasser une passion par une autre mais de grace ne me resistez plus si vous ne voulez que je vous haisse je scay bien madame repliqua t'il que quand je vous obeiray cela sera inutile puis qu'en quelque lieu que je sois vous serez toujours presente a mon esprit et qu'enfin je suis incapable de toute autre ambition que de celle d'estre aime de vous apres cela cleonice parla si fortement a ligdamis que je connus en effet qu'elle vouloit estre obeie de sorte que prenant la parole je luy conseillay de la contenter car luy dis-je si l'absence vous guerit vous aurez lieu de vous estimer heureux et si elle ne vous guerit pas vous aurez rendu a cleonice la plus grande marque d'amour et d'obeissance que vous luy puissiez jamais rendre du moins luy dit il madame promettez moy donc que si je 
 vous obeis vous m'en scaurez quelque gre et que vous ne me condamnerez plus jamais d'arracher de mon coeur une passion qui y sera sans doute tant que je vivray je vous le promets luy dit elle ce n'est pas encore assez reprit il pour empescher un amant exile de mourir c'est pour quoy madame ayez encore la bonte de m'assurer qu'en cas que je ne meure point de douleur et que je revienne aupres de vous vous voudrez bien estre ce que je vous ay desja suplie que vous fussiez je veux dire la confidente de ma passion non ligdamis luy dit elle je ne vous promets point cela mais je vous assure du moins de ne vous hair point si vous m'obeissez accordez moy donc la grace reprit il de me tenir conte de toutes les marques d'amitie que je vous donneray comme de simples preuves d'amitie je le veux encore luy dit elle pourveu que vous m'obeissiez promptement enfin madame sans abuser de vostre patience par un long recit de choses peu importantes je vous diray qu'il falust que ligdamis obeist il ne luy fut pas difficile de pretexter son voyage estant certain qu'il y avoit plus de raison de s'estonner de ce qu'il n'alloit pas plus souvent a sardis qu'il n'y en avoit de l'y voir aller je fis ce que je pus pour obliger cleonice a souffrir qu'il prist conge d'elle mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela il est vray que je remarquay malgre qu'elle en eust que la cause de cette cruaute n'estoit pas desavantageuse a ligdamis estant certain qu'elle ne luy refusa cette grace que parce qu'elle sentoit bien qu'il luy seroit impossible de luy dire adieu sans donner de trop visibles marques de l'amitie qu'elle avoit pour luy il partit donc avec 
 intention de s'en aller a sardis mais en y allant il apprit que cresus avoit fait arrester cleandre de sorte que ne pouvant se resoudre d'aller a la cour apres cet accident qui mettoit une consternation universelle par toute la lydie il fut au gouvernement de son pere passer le temps de son exil et pleindre dans cette solitude ses propres malheurs et ceux de l'illustre cleandre qui apres tant de victoires et tant de services rendus a toute la lydie estoit prisonnier sans avoir commis aucun crime cette nouvelle ayant este apportee a ephese tout le monde en eut une douleur extreme parce qu'en effet c'estoit le plus grand malheur qui pust arriver a tout le royaume mais outre l'interest publie qui affligeoit cleonice comme les autres l'interest particulier de ligdamis qui s'y trouvoit engage redoubla sans doute beaucoup la douleur qu'elle en eut elle fut visiter la soeur de ligdamis en cette occasion mais elle ne voulue pas luy escrire quoy que je luy voulusse persuader qu'elle le devoit pour luy il m'escrivit plusieurs fois sans que cleonice le sceust car j'avois oublie de vous dire que cette cruelle personne luy avoit encore fait promettre qu'il ne luy donneroit point de ses nouvelles et que mesme s'il m'escrivoit je ne luy en dirois rien de sorte que je n'osois luy aprendre que je scavois que l'absence ne guerissoit point ligdamis cependant cleonice devint si chagrine et si solitaire qu'artelinde et phocylide la trouvant trop melancolique ne la voyoient presques plus stenobee apres luy avoir fait cent reproches de ce qu'elle n'estoit pas assez gaye fut enfin contrainte de la laisser en repos si bien que cleonice gardant tres souvent la chambre 
 je me trouvois aussi fort souvent seule avec elle au commencement quand je luy voulois parler de ligdamis elle s'en faschoit mais peu a peu elle vint a souffrir non seulement que je luy en parlasse mais mesme elle m'en parloit quelquesfois la premiere un jour donc que nous estions seules du moins me dit-elle apres plusieurs au tres discours suis-je assuree qu'au lieu ou est ligdamis il ne trouve personne a qui il puisse parler de moy ainsi je puis esperer que sa folie en passera plustost car j'ay ce me semble ouy dire que ce n'est pas estre tout a fait absent quand on s'entre tient souvent de ce que l'on aime mais luy dis je en la regardant fixement est-il possible que vous souhaitiez autant que vous le dites que ligdamis n'ait que de l'indifference pour vous ce n'est pas ce que je dis respondit elle et que dites vous donc luy repliquay-je a demy en colere je dis respondit-elle que je souhaite que ligdamis n'ait plus d'amour pour moy car pour l'amitie je vous advoue que je serois bien aise qu'il en eust tousjours mais comment pensez vous que cela soit possible luy dis-je et ne considerez vous point que si l'absence le guerit d'une violente amour ce ne peut-estre qu'en faisant qu'il vous oublie et qu'en se desaccoustumant de telle sorte de vous voir que vous ne soyez plus necessaire a la douceur de sa vie de plus luy dis-je encore je pense que vous ne considerez pas que ligdamis n'a plus d'amitie pour vous que cette affection a change de nature et qu'a parler raisonnablement si le remede que vous luy avez ordonne fait ce que vous avez pretendu qu'il fist il n'aura plus ny amour ny amitie encore ne scay-je s'il demeurera dans une simple indifference 
 car ce n'est guere la coustume de cette passion ismenie me dit elle que vous estes uns cruelle personne de me faire examiner de si pres une chose qui ne me plaist pas mais apres tout adjousta t'elle pourquoy n est il pas possible que l'amitie de ligdamis qui est devenue amour redevienne encore amitie je n'en scay pas bien la raison luy dis-je mais du moins suis-je assuree que cela n'a guere d'exemple je serois pour tant bien faschee reprit-elle de perdre tout a fait ligdamis vous vous y elles pourtant exposee luy dis-je mais comme je la vy d'humeur un peu moins severe de grace cleonice adjoustay-je dites moy un peu lequel vous aimeriez le mieux ou que ligdamis guerist de sa passion en n'ayant plus que de l'indifference pour vous ou qu'il devinst amoureux d'une autre personne comme j'ay tousjours beaucoup d'amitie pour ligdamis me dit elle en rougissant je ne puis pas desirer qu'il guerisse d'un mal par un autre mal et j'aimerois mieux sans doute perdre son affection et qu'il n'aimast jamais rien que de le voir encore charge de chaines mais s'il faloit adjoustay-je que de necessite il fust amoureux ou de vous ou d'une autre lequel choisiriez vous il y a longtemps que je vous ay dit ce que je pensois la dessus repliqua t'elle il est vray luy dis-je mais je vous demande presente ment ce que vous en pensez je ne veux pas me donner la peine d'y songer dit elle cependant poursuivit cleonice si par hazard ligdamis pouvoit guerir de sa folie j'aurois un plaisir estange a luy faire voir le peu de solidite qu'il y a dans le coeur de ceux qui aiment de cette sorte car je vous proteste ismenie que je me souviens 
 aussi souvent de ligdamis que lors qu'il estoit a ephese pourquoy voulez-vous donc qu'il vous oublie luy dis-je en riant cleonice ayant tarde un moment a respondre mais repris-je estes vous bien assuree que vous le voulez songez-y cleonice et songez-y plus d'une fois car ce seroit une rare chose si ligdamis vous oublioit et que vous ne le pussiez oublier vous me dites tant de folies reprit-elle que je n'y veux plus respondre vous seriez mieux de m'advouer repliquay-je que vous ne le pouvez faire sincerement sans vous contredire car n'est il pas vray que vous n'avez pas plustost souhaite que ligdamis ne se souvienne plus de vous que vous sentez je ne scay quoy dans vostre coeur qui vous resiste et qui vous force a desirer qu'il s'en souvienne eternellement vous estes si pressante me dit-elle que l'on n'a pas loisir de raisonner sur ce que vous demandez vous estes si peu sincere luy respondis-je que ce n'est pas estre judicieuse que de vous demander quel que chose puis que l'on est presques assure que vous n'y respondrez pas precisement je pense repliqua-t'elle en souriant que vous voulez me faire perdre une amie comme j'ay perdu un amy et que vous cherchez a me quereller je ne scay luy respondis je en riant aussi si je cherche a vous faire une querelle mais je scay bien que vous cherchez a ne me respondre pas en verite ismenie me dit-elle je vous ay dit tout ce que je pense et je vous assure de plus que quoy que vous me puissiez demander je vous y respondray sans mensonge advouez moy donc luy dis-je que vous ne voulez pas que ligdamis vous oublie je l'advoue dit-elle en rougissant 
 que vous seriez bien faschee qu'il fust amoureux d'une autre adjoustay-je je l'advoue encore repliqua t'elle en baissant les yeux quoy que ce ne fust que pour son interest et que ce ne fust pas par jalousie que vous aimeriez mieux qu'il eust tousjours de l'amour pour vous que de la haine luy dis-je ha ismenie interrompit- elle vous me demandez la des choses si estranges que je n'y scaurois respondre je pense pourtant adjousta t'elle que je serois esgalement faschee de l'amour et de la haine de ligdamis je ne le pense pas luy dis-je mais puis que vous ne voulez pas vous expliquer plus nettement je ne vous demanderay plus rien et je souhaiteray seule ment pour me vanger de vous que ligdamis vous oublie qu'a son retour il devienne amoureux d'une autre et que vous ne le puissiez oublier vous estes bien vindicative me dit elle mais ce qui me console est que je scay bien que tout ce que vous dites ne scauroit arriver car si ligdamis m'oublie je l'oublieray de telle sorte moy mesme qu'il ne m'inquietera point du tout vous luy avez donc fait un commandement luy dis je ou vous ne voulez pas qu'il obeisse puisque s'il vous obeit vous le punirez cleonice voulut apres cela me dire qu'elle ne luy avoit or donne que de chasser l'amour de son coeur mais je ne la voulus pas plus entendre et je la quittay sans luy vouloir plus respondre me semblant qu'a travers tout ce qu'elle m'avoit dit l'amitie qu'elle avoit pour ligdamis estoit devenue un peu plus tendre depuis qu'il estoit party et en effet je voyois clairement qu'elle apprehendoit qu'il ne l'oubliast je n'osois pourtant luy dire que j'avois quelques fois de ses lettres mais un jour 
 que j'estois aupres d'elle l'en laissay tomber une sans y penser qu'elle releva aussi tost sans s'imaginer toutesfois qu'elle fust de ligdamis a peine l'eut elle entre les mains qu'elle en reconnut l'escriture et elle ne l'eut pas plustost reconnue qu'elle rougit d'une effrange sorte je vy mesme que son premier sentiment fut de la lire mais une seconde pensee ayant destruit la premiere elle me la voulut rendre sans la voir vous n'estes gueres curieuse luy dis-je en ne la voulant pas prendre il est vray dit elle que je ne la suis pas trop principalement quand je crains d'aprendre quelque chose qui ne me plaise pas tout a bon luy dis-je cleonice que voulez vous qui soit dans cette lettre si vous la pouviez rendre telle qu'il vous plairoit repliqua t'elle je vous dirais ce que je voudrois qui y fust mais comme tous mes desirs ne la pourroient changer j'aime mieux vous la rendre sans la voir alors la prenant de ses mains ou elle estoit et voulant luy faire une malice pour descouvrir mieux ses veritables sentimens je luy dis que je voulois luy lire cette lettre tout haut puis qu'elle ne la vouloit pas lire cleonice prenant la parole me dit qu'elle ne la vouloit point entendre mais apres m'avoir dit cela elle se teut et pour mieux cacher les divers mouvemens de son esprit elle se mit a travailler a un tissu d'or et de soye qui estoit sur sa table
 
 
 
 
en fuite dequoy m'estant levee d'aupres d'elle et m'estant mise vis a vis de peur qu'elle ne leust ce qui estoit effectivement dans cette lettre de ligdamis je feignis d'y lire ces paroles
 
 
 enfin ismenie la solitude a fait ce que n'avoit 
 pu faire la raison et la belle cleonice ne sera plus importunee de mon amour l'absence toute seule n'a pourtant pas cause ma guerison et j'ay eu besoin d'un remede plus puissant j'ay donc trouve dans nos bois une personne moins belle je l'adveue mais plus sensible qui m'a rendu capable d'obeir au commandement que l'on avoit fait 
 
 
ha ismenie interrompit cleonice en jettant son ouvrage sur la table en se levant et en voulant lire elle mesme ce que vous dites la n'est point dans la lettre de ligdamis c'est asseurement luy dis-je en la cachant que vous ne voulez pas que cela y soit mais dites moy de grace ce que vous voulez que j'y lise je ne veux point que vous y lifiez rien dit elle car je la veux lire moy mesme quoy qu'il y puisse avoir voyant alors la curiosite de cleonice apres luy avoir encore resiste quelque temps afin de luy donner plus d'envie de voir cette lettre et luy avoir encore parle comme si ce que j'avois feint d'y lire y eust effectivement este je la luy donnay de sorte que l'ouvrant a l'heure mesme elle y leut ces paroles 
 
 
 
 ligdamis a ismenie 
 
 
 si l'adorable cleonice scavoit que plus je suis sans la voir plus j'ay d'amour pour elle je ne doute nullement qu'elle ne me rapellast quand ce ne seroit que pour empescher ma passion d'augmenter comme elle fait c'est pourquoy je vous conjure si vous le trouvez a propos de luy faire scavoir que je seray a la fin du terme quelle a prescrit a mon bannissement sans comparaison plus amoureux d'elle que le jour qu'il commenca ne faisant autre chose dans ma solitude que me souvenir de sa beaute et de son esprit et que desirer de la revoir voila ismenie y quelles sont mes occupations trop heureux encore dans mon malheur si je pouvois esperer de n'estre ny hai ny oublie 
 
 
 ligdamis 
 
 
durant que cleonice lisoit je la regardois attentivement et je remarquay ce me semble plus de confusion que de colere sur son visage je 
 vy mesme qu'en lisant la fin de cette lettre ou ligdamis disoit qu'il s'estimeroit heureux de n'estre ny hai ny oublie elle sourit a demy en fui te dequoy me la rendant et n'osant presques me regarder vous donnez si bon ordre me dit elle que ce dernier malheur n'arrive a ligdamis qu'il a grand tort de le craindre mais cruelle personne adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux quel plaisir prenez vous a me tourmenter le scay bien que ligdamis est vostre parent et qu'ainsi j'aurois tort de vouloir qu'il ne vous donnast point de ses nouvelles mais pourquoy faut-il que je sois le sujet de ses lettres et des vostres pour moy luy dis-je comme je n'ay jamais fait que respondre a ligdamis c'est luy que vous devez accuser de ce que nous parlons de vous car en mon particulier je ne pense pas que la civilite me permist lors qu'il me parle de cleonice de luy aller parler d'artelinde ou de quel que autre et de respondre a les lettres sans respondre a ce qu'il m'y dit mais que luy respondrez vous repliqua t'elle je respondray ce qu'il vous plaira a celle-ci luy dis-je car je ne dois escrire que demain du moins me dit elle ne luy mandez pas que j'ay veu sa lettre je ne vous de mande pas luy repliquay-je ce que je dois n'escrire point mais ce que je dois escrire vous ne le feriez pas quand je vous le dirois respondit elle cependant si vous me vouliez obliger vous luy persuaderiez fortement de se deffaire d'une passion qui ne luy donnera que de la peine voila donc madame quels estoient les sentimens de cleonice pendant l'exil de ligdamis qui ne man qua pas de revenir a ephese des que le temps de son bannissement fut expire sans en demander une 
 nouvelle permission a cleonice ce qui l'obligea d'en user ainsi fut qu'il craignit qu'il ne fust plus aise a cette cruelle personne de luy faire scavoir par moy qu'elle ne vouloit pas qu'il revinst que de luy dire elle mesme qu'elle vouloit qu'il s'en retournast aussi tost qu'il fut arrive il me vint voir pour m'assurer qu'il n'avoit point change de sentimens et pour me demander conseil de ce qu'il devoit faire pour moy qui connoissois admirablement cleonice je fus d'advis qu'il ne luy fist rien dire auparavant que d'aller chez elle et qu'il allast visiter stenobee comme il avoit accoustume de faire au retour de ses voyages de sorte qu'ayant creu ce que je luy disois il y fut le mesme jour et je m'y trouvay aussi voulant avoir le plaisir de voir comment cette premiere visite se passeroit mais par malheur pour ligdamis il y avoit ce jour la tant de monde chez stenobee qu'il ne put parler a cleonice un moment en particulier artelinde et phocylide y vinrent aussi et comme il y avoit longtemps que l'on n'avoit veu ligdamis il fut presques tousjours le sujet de la conversation les uns luy faisoient compliment sur la douleur qu'il avoit eue de la prison de cleandre les autres l'assuroient que son voyage leur avoit semble bien long et artelinde suivant son humeur luy dit qu'elle ne pouvoit pas comprendre comment il avoit pu vivre dans une aussi grande solitude que celle ou il avoit este se mettant apres cela a faire une satire de la campagne extremement agreable soustenant qu'il faloit estre stupide chagrin ou insensible pour pouvoir y demeurer huit jours sans s'ennuyer et concluant que puisque ligdamis y avoit este six mois ayant autant d'esprit 
 qu'il en avoit il falloit qu'il eust quelque grande melancolie dans le coeur ou qu'il fust tousjours in sensible pendant qu'artelinde parloit ainsi ligdamis estoit si embarrasse qu'il ne pouvoit quasi que repondre et cleonice estoit si interdite qu'elle eut peu de part a la conversation ce jour la il est vray que le lendemain elle y en eut davantage car ligdamis la trouva chez moy ou elle estoit venue avec intention de me prier de la delivrer de cet amant opiniastre bien qu'elle ne le voulust pas perdre lors qu'elle le vit entrer elle creut que je l'avois envoye querir quoy que cela ne fust pas vray mais apres m'en avoir fait un petit reproche sans colere elle ne laissa pas de demeurer de sorte que comme nous n'estions que nous trois dans ma chambre des que nous fusmes assis ligdamis se tournant vers cleonice et la regardant d'une facon a luy faire comprendre que son ame n'avoit pas change de sentimens enfin madame luy dit-il me voicy a la fin de mon bannissement mais c'est a vous a me dire si je suis a la fin de mes peines et si vous souffrirez que cet homme qui ne peut plus avoir d'amitie pour vous ny cesser d'avoir de l'amour vous raconte toutes les inquietudes que l'absence luy a causees j'aimerois mieux luy dit-elle que vous me dissiez de quels moyens vous vous estes servy pour vaincre cette injuste passion eh madame reprit-il comment eussay-je pu esperer de la vaincre puis qu'il ne m'a pas seulement este possible d'obtenir de moy de la vouloir combattre je ne vous avois pourtant exile que pour cela reprit-elle je le scay bien madame respondit-il mais quand j'ay seulement voulu en avoir la moindre pensee mon coeur mon esprit et 
 mesme ma raison se sont revoltez contre moy et je n'ay pu faire autre chose que me repentir promptement d'avoir voulu essayer de vouloir m'opposer a une passion si bien fondee a une paf fion dis-je si noble si pure et si belle que la plus austere vertu ne la scauroit condamner quoy qu'il en soit madame adjousta-t'il je vous aime et je vous aimeray toute ma vie de sorte que si mon amour vous est insuportable il n'y a point d'autre voye de vous en delivrer que de m'ordonner de mourir si vous le voulez madame je m'y resoudray sans peine car des que je verray que la divine cleonice sera capable de souffrir plustost ma mort que ma passion le desespoir s'emparera si puissamment de mon ame que je ne seray pas longtemps a luy obeir parlez donc madame luy dit- il voulez vous que ligdamis vive ou qu'il meure vous estes maistresse absolue de son destin et vous le pouvez rendre tel qu'il vous plaira si cela estoit respondit cleonice je serois tousjours amie de ligdamis et ligdamis ne seroit jamais mon amant mais madame luy dit-il ne scauriez vous vous accoustumer a souffrir que je vous aime un peu plus fort que je ne faisois autrefois et a endurer que je vous raconte mes souffrances vous me le promistes ou peu s'en falut lors que je m'esloignay de vous et vous me dites encore que vous recouriez du moins tous les services que je vous rendrois comme vous aviez receu des marques de mon amitie du temps que j'en avois pour vous cela estant madame que ne me devez vous pas puisque je viens de vous obeir de la plus cruelle maniere du monde j'ay passe six mois a souffrir tous les jours mille suplices et au lieu de m'en scavoir gre suivant 
 vos promesses vous m'en preparez encore de nouveaux il ne seroit pas juste interrompis je et si cleonice m'en croit elle ne le fera pas mais ismenie me dit elle comment pouvez vous me parler comme vous faites et toute preoccupee que vous estes par l'amitie que vous avez pour ligdamis pourriez vous me conseiller d'avoir une galanterie avecque luy ce mot la luy dis-je est un peu terrible mais je vous advoue que je ne puis comprendre que vous deviez traiter ligdamis comme on est oblige de traitter ceux avec qui on n'a point eu d'amitie particuliere car enfin n'est il pas vray que nous sommes obligez de servir nos amis dans tous les malheurs qui leur arrivent je l'advoue dit-elle et ceux qui font autrement sont de ces faux amis de prosperite qui ne meritent pas de porter ce glorieux nom d'amy n'est-il pas vray encore luy dis-je que si ligdamis avoit perdu la raison par quelque maladie ou par quelque accident estrange et que vous sceussiez de certitude qu'il n'en pourroit guerir vous chercheriez du moins a rendre sa fo lie moins malheureuse et que vous auriez beau coup de compassion de son infortune ce que vous dites est encore vray repliqua-t'elle que n'agissez vous donc ainsi luy dis-je en riant car ne voyez vous pas que ligdamis n'est plus maistre de sa rai son ne luy accordez pas toutesfois adjoustay-je autant d'affection que sa folie luy en fera souhaiter de vous mais souffrez la sienne avec quel que douceur puis que ce ne seroit pas estre veritablement amie que de l'abandonner dans un aussi grand malheur comme est celuy d'aimer une personne insensible et pour moy si vous en usiez ainsi vous me feriez croire que vous ne voulez 
 des amis qu'afin qu'ils vous servent et qu'ils vous divertissent puis que vous ne pouvez endurer qu'ils vous importunent une fois en toute leur vie cleonice m'entendant parler ainsi se mit a sous tire et ligdamis m'en remercia en fuite dequoy il joignit des paroles si persuasives aux miennes qu'enfin apres plus de deux heures de conversation j'obtins d'elle que ligdamis demeureroit a ephese et qu'il la verroit mais a condition qu'il ne luy parleroit point de son amour la chose alla donc ainsi durant quelques jours neantmoins comme il n'estoit pas possible a ligdamis de renfermer si bien sa passion dans son coeur qu'elle ne parust a quelqu'une de ses actions ou de ses paroles il n'y avoit point de jour que cleonice et luy n'eussent deux ou trois querelles mais insensiblement sans que je puisse dire comment cela se fit cleonice s'accoustuma a respondre a ligdamis et quoy que ce fust tous jours pour s'opposer a luy neantmoins ce luy estoit une grande consolation que de pouvoir parler de ce qui occupoit toute son ame et la chose alla effectivement de telle sorte que cleonice devint en effet la confidente de la passion que ligdamis avoit pour elle ne pouvant jamais souffrir qu'il luy en parlast autrement cependant quoy qu'elle luy conseillast tousjours de n'esperer jamais rien qu'elle continuast de luy parler contre l'amour et qu'elle luy commandast tres souvent de cesser de l'aimer de cette maniere je pense qu'a la fin elle n'eust pas voulu estre obeie il y avoit pourtant des jours ou elle estoit si chagrine que tout le monde luy en faisoit la guerre d'abord cela me surprit un peu parce que je n'avois pas accoustume de luy voir l'humeur 
 inesgale mais apres avoir aporte soin a descouvrir la cause de cette bizarre melancolie qui la prenoit et la qui toit si souvent je trouvay qu'elle ne manquoit jamais de luy prendre lors que contre son dessein elle avoit parle un peu plus doucement a ligdamis qu'elle ne vouloit estant certain que lors que sa memoire luy reprochoit de luy avoir dit quelque chose qui ne luy sembloit pas assez rude elle s'en vouloit mal a elle mesme et en faisoit souffrir tous ceux qui l'aprochoient le reste du jour au contraire quand elle avoit eu la force de mal-traiter ligdamis elle en paroissoit plus gaye et elle estoit si satisfaite de sa fierte que l'on en voyoit des marques de joye dans ses yeux jusques a ce qu'elle luy eust dit quelque chose de favorable ainsi on ne les pouvoit jamais voir tous deux en leur belle humeur en mesme temps car quand ligdamis estoit ravy de joye de quelque favorable parole que cleonice luy avoit dite elle en estoit fort melancolique et quand ligdamis estoit afflige de ce qu'elle luy avoit parle rudement elle en avoit un plaisir extreme tant il est vray qu'elle eut de peine a se resoudre de luy donner quelques preuves de n'estre point insensible cependant il est certain qu'elle ne le haissoit pas et quoy qu'elle n'aye jamais voulu appeller qu'amitie l'affection qu'elle a eue pour ligdamis je pense pourtant qu'elle changea assez pour luy donner un autre nom car enfin cleonice faisoit cent petites choses sans qu'elle y prist garde qui tesmoignoient fortement ce que je dis parce qu'elle ne les faisoit point du temps que ligdamis n'avoit que de l'amitie pour elle et qu'elle en avoit aussi pour luy je me souviens mesme que pendant qu'il n'estoit que son amy 
 elle ne se soucioit point en quel estat il la voyoit et je l'ay veu dans sa chambre en des jours ou elle estoit si negligee que toute autre beaute que la sienne en eust beaucoup perdu de son esclat elle ne s'en mettoit pourtant point en peine et je puis assurer sans mensonge qu'elle n'avoit jamais consulte son miroir une seule fois pour luy plaire mais depuis son retour elle n'en usa plus ainsi estant certain que ligdamis ne la pouvoit plus voit quand elle n'estoit pas habillee et mesme quand elle n'estoit pas propre elle feignoit toutesfois que c'estoit pour luy oster peu a peu la familiarite qu'il avoit eue avec elle mais en effet c'estoit qu'elle n'estoit pas trop fachee quelque facon qu'elle en fist que ligdamis la trouvast belle je vous demande pardon madame de vous dire si exactement tant de petites choses toutesfois puis que vous me l'avez ordonne je pense que je ne puis faillir en vous obeissant je vous diray donc que comme l'amour ne se peut cacher longtemps hermodore artelinde et phocylide connurent bien tost avec certitude que ligdamis estoit amoureux et amoureux de cleonice de sorte que la passion d'hermodore en augmenta que celle de phocylide s'en reveilla et que la haine d'artelinde se renouvella et en devint plus sorte car elle eut un si grand despit de voir que le coeur de ligdamis avoit resiste a ses charmes et qu'il estoit devenu sensible pour ceux de cleonice qu'elle donna cent marques du desplaisir qu'elle en avoit de plus comme c'est la coustume des dames qui sont un peu trop galantes de croire qu'elles se justifient en accusant les autres elle publia en deux jours par toute la ville que ligdamis estoit amant de 
 cleonice adjoustant a cela avec une malice extreme qu'elle n'estoit pas si fiere qu'elle avoit este disant avec une raillerie peu obligeante que l'amour avoit blesse deux coeurs d'un eut coup de trait ce bruit fut si grand en peu de temps que non seulement il vint jusques a moy mais qu'il fut encore jusques a cleonice qui receut cette nouvelle avec une douleur que je ne vous scaurois exprimer car parmy le desplaisir qu'elle avoit j'y voyois des sentimens de colere qu'elle ne m'expliquoit point et sans scavoir si c'estoit contre ligdamis contre artelinde ou contre elle mesme elle me disoit des choses qui m'embarrassoient tousjours plus ce fut pourrant alors que je connus avec certitude que ligdamis estoit mieux dans son coeur qu'il n'y croyoit estre puis que quoy qu'elle dist ou contre luy ou contre artelinde ou contre ses propres sentimens elle ne disoit pas bien fortement qu'elle ne vouloit plus que ligdamis la vist au contraire se reprenant elle mesme des qu'elle l'avoit dit elle adjoustoit que ce seroit faire croire au monde qu'artelinde auroit dit vray si elle changeoit sa forme de vivre en suite elle disoit que pourveu qu'il n'y eust qu'elle qui le creust elle voudroit pour luy faire despit qu'elle ne pust jamais douter que ligdamis ne fust amoureux d'elle mais a la fin quand elle eut bien dit des choses contraires les unes aux autres la douleur qu'elle avoit de scavoir que toute sa severite passee ne pourroit empescher que l'on ne dist que ligdamis l'aimoit estant la plus sorte ne suis je pas bien malheureuse dit elle qu'il faille qu'apres avoir passe toute ma vie en repos et avec que gloire je fois aujourd'huy exposee a souffrir la raillerie d'artelinde mais 
 luy dis-je ce n'est pas un si grand crime que d'avoir donne de l'amour au plus honneste homme d'ephese car enfin excepte artelinde personne ne s'advise de dire que vous aimiez ligdamis si j'avois vescu comme les autres me respondit-elle vous auriez raison mais apres avoir affecte une severite si grande croyez ismenie que ce m'est une sensible douleur d'aprendre que l'on dit de moy une pareille chose cleonice me dit cela avec tant de marques d'un veritable desplaisir sur le visage qu'elle me toucha de sorte que voulant avoir quelque complaisance pour elle mais luy dis-je si cela vous inquiete et vous tourmente si fort quelque amitie que j'aye pour ligdamis je vous l'abandonne et je vous per mets de le bannir une seconde fois ha ismenie s'escria telle en rougissant si je le pouvois je l'aurois desja fait mais pour mon malheur ligdamis est plus fort que moy dans mon ame ce n'est pourtant pas dit elle en se reprenant et ne voulant pas advouer la verite que ce que je sens pour luy se puisse nommer amour mais il est vray que c'est une amitie si tendre et si sorte que je ne puis me resoudre a me priver de la veue et de la conversation de ligdamis nous nommerons cette affection comme il vous plaira luy dis je cependant puisque la chose est ainsi je ne trouve pas qu'il y ait a balancer et malheur pour malheur il vaut mieux choisir celuy ou vous aurez quelques heures de consolation que de vous resoudre a en souffrir un ou vous n'en auriez point du tout je ne conseille rois jamais poursuivis-je de se porter a une action contre la bienseance pour se satisfaire mais je ne conseillerois pas non plus d'aller regler 
 toutes ses actions sur les opinions differentes de tous les gens d'une grande ville il suffit de ne rien faire qui choque cet usage receu universellement par les honnestes personnes ny qui puisse blesser la vertu et apres cela il faut se mettre l'esprit en repos et n'aller pas troubler toute la douceur de sa vie par le caprice d'autruy mais me dit cleonice je ne scay pas trop bien si la maniere dont je vy avec ligdamis quoy que tres innocente n'est point un peu contraire a cette exacte bien seance dont vous parlez car enfin je scay qu'il est amoureux et je le voy tous les jours et je sens mesme que j'ay assez d'amitie pour luy pour ne l'en pouvoir plus hair pour moy luy dis-je il ne me semble pas que cela soit fort criminel principalement si vous considerez que vostre condition et celle de ligdamis sont esgales et qu'ainsi vous pourriez l'espouser et cela estant je ne voy pas que la vertu veuille que des gens qui se doivent marier ensemble se doivent hair toutes les passions poursuivis-je ne sont assurement pas criminelles quoy que vous en ayez dit autre fois il est des amours permises et innocentes c'est pourquoy il ne faut pas vous inquieter l'esprit si legerement vous scavez bien me dit-elle que le pere de ligdamis est resolu qu'il ne se ma rie jamais s'il n'espouse cette personne qu'il luy a tant de fois proposee il est vray luy repliquay-je mais vous jugez bien aussi que puis que ligdamis ne luy a pas obei lors qu'il n'aimoit rien il ne luy obeira pas aujourd'huy qu'il vous aime ainsi sans trouver si mauvais que l'on die que ligdamis est amoureux de vous et que vous ne le haissez pas je vous conseille de vivre comme vous avez accoustume ce bruit 
 qui s'est espandu s'esteindra bien tost car comme vous le scavez artelinde donne si souvent de nouvelles matieres de conversation que je suis assuree que dans trois jours on ne parlera plus de l'amour de ligdamis je vous conjure du moins me dit-elle de ne luy aller pas dire que je vous ay advoue que je ne le pouvois bannir mais luy dis-je en riant puisque l'affection que vous avez pour luy n'est qu'amitie pourquoy voulez vous luy en cacher la grandeur croyez moy cleonice ce que vous voulez faire est contre l'usage et personne ne s'est jamais advise de faire un secret de l'amitie au contraire il se trouve bien plus de gens qui la disent plus grande qu'elle n'est dans leur coeur qu'il ne s'en trouve qui la cachent mauvaise personne repliqua-t'elle je vous entends bien mais quand ce que vous pensez seroit vray faudroit-il me forcer a vous dire une chose que je serois au desespoir de sentir dans mon ame ouy luy dis-je si vous aimiez la sincerite mais puisque cela n'est pas j'auray assez de complaisance pour nommer toutes choses comme il vous plaira et pour appeller mesme haine si vous voulez l'amour que ligdamis a pour vous depuis cela madame il est certain que cleonice eut l'esprit un peu plus tranquile et que ligdamis en fut plus heureux le bruit mesme qui s'estoit espandu se dissipa bien tost par la voye que je l'avois predit estant certain qu'artelinde donna tant de nouveaux sujets de parler d'elle qu'on ne parla plus d'autre chose car non seulement elle continua d'avoir cette multitude d'amants qui l'environnoient mais il luy arriva encore une advanture rare qui fut qu'escrivant un matin a trois ou quatre 
 de ses amants a qui elle donnoit diverses assignations et escrivant en mesme temps a cleonice faisant semblant de se vouloir justifier de ce qu'elle avoit dit contre elle apres que toutes ces lettres furent escrites comme il n'y avoit point de nom au dessus de pas une celuy a qui elle les donna pour les porter quoy que fort adroit et fort accoustume a de semblables choses se trompa ce jour la en les distribuant toutes a ceux a qui elles ne s'adressoient pas de sorte qu'un de ces amants a qui elle donnoit assignation au temple de diane par une de ses lettres en receut une autre qui n'estoit pas pour luy qui luy ordonnoit d'aller ce jour la en visite chez une femme qu'il ne voyoit jamais et qui estoit sa plue mortelle ennemie celle qui donnoit assignation au temple de diane fut portee a un homme de qualite estranger qui estoit a ephese depuis longtemps mais qui par la religion de son pais qui ne veut point que l'on adore les dieux dans des temples battis par les mains des hommes n'y entroit jamais de sorte que cette lettre le surprit estrangement artelinde en avoit encore escrit une autre a un de ses amants qui devoit partir ce jour la a midy afin qu'il se trouvast sur sa route lors qu'elle iroit au temple pour luy pouvoir dire adieu mais au lieu de cette lettre il en receut une qui s'adressoit a un autre qu'elle prioit de ne manquer pas de se trouver le soir a la promenade au bord de la mer et celle qui apartenoit a celuy la fut aportee a cleonice et celle aussi qui devoit estre pour cleonice par laquelle artelinde la prioit de l'attendre chez elle l'apres-disnee fut encore donnee a un autre de sorte que ce renversement d'assignations fit la plus plaisante chose du monde 
 lors que l'on aporta a cleonice la lettre qui n'estoit pas destinee pour elle nous estions ensemble et je vy l'estonnement qu'elle eut de scavoir qu'artelinde avec qui elle n'estoit pas trop bien luy escrivoit elle ouvrit donc cette lettre avec precipitation mais des qu'elle en regarda le carractere elle connut que c'estoit le mesme dont elle avoit accoustume de se servit pour escrire a ses amants et qu'elle n'estoit point de celuy dont elle ecrivoit a ses amies en suite cleonice et moy nous mettant a lire nous n'y vismes que ces paroles qui ne luy convenoient point du tout
 
 
 si vous vous trouvez dans la rue qui conduit au temple de diane a l'heure que j'ay accoustume d'y aller j'aprendray de vostre bouche quels sentimens vous avez en me quittant et vous aprendrez aussi de la mienne combien vostre absence me touche 
 
 
 
 
apres avoir leu ce billet nous connusmes bien que celuy qui l'avoit rendu s'estoit trompe mais par malice je conseillay a celle qui l'avoit receu de ne luy en rien tesmoigner de sorte qu'elle se contenta de dire a cet agent d'artelinde qu'elle feroit ce que sa maistresse luy escrivoit et en effet nous ne fusmes pas moins soigneuses de nous rendre au lieu de l'assignation que l'eust pu estre l'amant pour qui elle estoit donnee cleonice donna donc ordre qu'on nous advertist quand artelinde sortiroit de chez elle afin de la suivre ce qui se pouvoit faire aisement puis qu'elle estoit sa voisine nous ne sceusmes donc pas plustost qu'elle estoit sortie que nous fusmes par une porte de derriere luy couper chemin et la rencontrer 
 dans la mesme rue ou elle avoit donne assignation a cet amant qui devoit s'en aller scachant bien que nous la trouverions a pied par ce que c'est la coustume d'ephese de n'aller jamais au temple de diane en chariot des que nous la decouvrismes nous commencasmes de marcher lentement pour voir ce qu'elle feroit et nous vismes que sans nous avoir aperceues elle regardoit du coste que nous n'estions pas qui estoit celuy par ou elle croyoit que cet amant devoit venir et nous remarquasmes que ne le voyant pas elle marchoit doucement esperant tousjours qu'il viendroit n'ayant avec elle qu'une fille qui scavoit tous ses secrets mais enfin ayant tourne la teste de nostre coste nous nous aprochasmes d'elle et la joignismes de sorte que craignant que nous ne nous arrestassions longtemps a luy parler et que pendant cela celuy qu'elle attendoit ne vinst elle ne vit pas plustost cleonice qu'elle croyoit avoir receu la lettre par ou elle la prioit de l'attendre l'apres-disnee chez elle pour y recevoir ses justifications que prenant la parole allez cleonice allez luy dit-elle ce n'est pas icy ou je dois me justifier estant bien juste comme je vous l'ay escrit que j'aille chez vous vous dire mes raisons c'est pourquoy ce sera s'il vous plaist apres disner que j'auray l'honneur de vous entretenir en fuite de ce discours elle nous voulut quitter mais cleonice la retenant malicieusement et contrefaisant l'ingenue vous avez donc change d'advis luy dit-elle car vous m'avez ecrit que je me trouvasse icy et j'ay creu mesme que vous alliez en quelque voyage par certaines choses qui sont dans vostre billet artelinde rougit a ce discours et comprenant bien que celuy qui avoit porte ses 
 lettres se seroit trompe et auroit donne une lettre pour l'autre elle en eut un sensible despit neantmoins comme elle est hardie et artificieuse ce premier sentiment estant passe elle se mit a rire et demandant a voir cette lettre afin de la pouvoir retirer des mains de cleonice elle luy dit qu'elle l'escrivoit a un de ses parons qui s'en alloit aux champs et qui n'estoit pas bien avec sa mere mais cleonice qui ne la luy vouloit pas rendre luy dit qu'elle l'avoit laissee chez elle cependant comme artelinde scavoit qu'elle en avoit escrit plusieurs autres ou le mesme malheur pourroit estre arrive elle avoit l'esprit bien en peine elle n'osa toutesfois retourner sur ses pas et ne venir pas au temple avec que nous de sorte que nous y fusmes ensemble esperant aussi que peut-estre celuy a qui elle y avoit donne assignation auroit receu la veritable lettre qui estoit pour luy et s'y trouveroit mais ne l'y voyant pas elle ne douta plus que le desordre de ses lettres ne fust universel si bien que l'impatience la prenant des qu'elle y eut un peu este elle nous quitta et s'en retourna chez elle ou elle trouva toutes les responses de ses amants qui la confirmerent dans l'opinion qu'elle avoit eue celuy qui devoit partir a midy et qui avoit receu l'assignation du soir au bord de la mer se plaignoit de la cruelle raillerie qu'elle luy avoit faite et sembloit partir d'ephese l'esprit fort irrite contre elle celuy qui n'entroit jamais dans les temples et qui avoit receu la lettre qui ordonnoit a celuy a qui elle estoit escrite effectivement de se trouver au temple de diane luy disoit que c'estoit trop vouloir exiger de luy que de vouloir qu'il l'aimast jusques a changer de religion et que c'estoit 
 bien assez qu'il adorast ses yeux sans le vouloir forcer a faire une prophanation qui les deshonnoreroit dans son pais si on l'y scavoit celuy qui avoit receu la lettre qui devoit estre pour cleonice par ou elle la prioit de l'attendre chez elle afin qu'elle y allast se justifier luy escrivoit qu'il ne pouvoit pas comprendre qu'elle voulust luy faire la grace d'aller chez luy et de le vouloir satisfaire de quelques pleintes qu'il luy avoit effectivement faites le jour auparavant adjoustant toutesfois a cela qu'il luy obeiroit car vous scaurez madame que cette lettre estoit escrite de facon qu'elle convenoit aussi bien a un homme qu'a une femme de plus celuy qui avoit receu la lettre qui luy donnoit assignation chez une dame qu'il ne voyoit point et qui estoit son ennemie declaree croyant qu'artelinde se moquoit de luy y respondit fort en colere de sorte qu'artelinde ayant voulu favoriser quatre amants elle les desobligea tous et donna une si ample matiere de vangeance a cleonice qu'on ne la pouvoit pas avoir plus grande elle ne voulut pourtant pas publier cette advanture la premiere mais pour moy qui ne suis pas si bonne qu'elle je la dis a un de mes amis qui la dit a tout le monde si bien que tous ces amants ayant ouy parler de ce qui estoit arrive a cleonice quelques-uns de ceux a qui elle avoit donne ces assignations qui leur avoient semble si bizarres creurent que la mesme chose leur seroit aussi arrivee outre cela artelinde querella si fort celuy qui avoit si mal distribue ses lettres qu'il le dit a diverses personnes et en peu de jours la chose fut si universellement sceue que tous ces amants a la reserve de celuy qui estoit absent se rendirent entre eux les 
 lettres qui leur apartenoient et firent tant de railleries d'artelinde que cleonice en fut pleinement vangee elle en tira mesme un autre bien qui fut que l'on ne parla non plus apres cela de la passion que ligdamis avoit pour elle que s'il ne l'eust point aimee si bien qu'ils jouirent tous deux durant quelques jours de toutes les douceurs qu'une amour innocente peut donner cleonice donnoit pourtant quelques facheuses heures a ligdamis parce qu'elle ne pouvoit encore croire que l'amour pust estre durable ainsi quand elle luy avoit accorde qu'elle ne doutoit point que son affection ne fust tres grande elle luy disoit en suite qu'elle craignoit qu'elle ne la fust pas long temps de sorte que l'on peut dire qu'elle se faisoit elle mesme des sujets d'inquietude dans le temps ou la fortune ne luy en donnoit point elle empescha mesme diverses fois ligdamis de tascher de faire persuader a son pere de changer le dessein qu'il avoit de le marier et de luy permettre de faire ce qu'il pourroit pour obtenir cleonice de stenobee disant tousjours qu'il ne faloit point precipiter les choses que peut-estre ne l'aimeroit-il pas tousjours et qu'enfin elle vouloit une plus longue espreuve de sa passion si bien qu'encore que ligdamis ne demeurast pas d'accord que cette espreuve fust necessaire toutesfois il avoit un si grand respect pour elle qu'il n'osoit la presser de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus et d'autant moins qu'en ce temps la il n'avoit aucune des inquietudes de l'amour que la seule impatience car encore qu'hermodore fust tousjours amoureux de cleonice que phocylide le parust aussi estre assez souvent et que beaucoup d'autres la trouvant digne de leur 
 choix songeassent a l'espouser s'ils pouvoient il n'avoit pourtant point de jalousie et il estoit aussi heureux qu'un amant qui ne possede point sa maistresse peut l'estre lors que la fortune trouble ses plaisirs vous scavez sans doute madame que la princesse de lydie fut amenee a ephese aussi tost apres la prison de cleandre si bien que lors que ligdamis y fut revenu il chercha les moyens de luy rendre office autant qu'il put et ce fut en effet par luy qu'esope qui estoit a sardis fit tenir plusieurs lettres de cet illustre prisonnier a cette princesse et que cette princesse aussi y fit responce quoy que la chose fust alors tres secrette et qu'il n'y ait jamais eu qu'esope qui l'ait bien sceue neantmoins comme on scavoit que cleandre avoit fort aime ligdamis hermodore ayant sceu confusement long temps apres qu'il avoit receu quelques lettres de cet te princesse sans scavoir pourtant a qui elles s'adressoient fit secrettement advertir cresus que ligdamis tramoit quelque chose avec la princesse sa fille si bien que cresus n'osant le faire arrester parce qu'il scavoit que son pere estoit a son gouvernement il voulut tascher de le luy oster auparavant que de le faire prendre pour cet effet il manda ce gouverneur sur quelque pretexte avec intention de le retenir et de faire arrester son fils a ephese le mesme jour qu'il arriveroit a sardis mais comme il avoit beau coup d'amis a la cour il fut adverty du dessein de cresus qui s'en estoit ouvert a quelqu'un qui ne luy garda pas fidelite si bien que feignant d'estre malade il fit faire ses excuses au roy et envoya en mesme temps querir ligdamis luy faisant dire la chose et luy mandant mesme 
 plus precisement qu'il ne le scavoit qu'on le devoit arrester a ephese s'il n'en partoit en diligence je vous laisse a juger combien cette nouvelle affligea deux personnes qui s'estimoient malheureuses des qu'elles avoient passe un jour sans se voir cependant il falut que ligdamis partist et il partit en effet mais si afflige qu'on ne peut l'estre davantage il offrit vingt fois a cleonice dans les transports de sa passion de n'obeir pas a son pere mais quand elle songeoit qu'elle seroit peut estre cause qu'on le mettroit en prison elle hastoit elle mesme son depart et le prioit de partir avec autant d'empressement que si ce voyage luy eust deu causer un fort grand plaisir ce fut alors qu'elle recommenca de blasmer l'amour et sans pouvoir pourtant souhaitter que ligdamis n'en eust plus pour elle elle ne laissoit pas de dire que cette passion ne faisoit que des malheureux mais comme si ce n'eust pas este astez d'estre affligee de l'absence et du malheur de ligdamis il falut encore qu'elle souffrist la persecution d'hermodore qui n'avoit cherche les voyes de faire exiler ou prendre son rival que pour profiter de sa disgrace et en effet il demanda cleonice en mariage a stenobee qui la luy promit s'il pouvoit obtenir le contentement de sa fille phocylide de son coste l'importuna encore plus qu'il n'avoit fait et comme il luy fut impossible de cacher toute sa melancolie artelinde en expliqua la cause a tous ceux qui ne l'auroient peut-estre pas devinee sans elle si bien que cleonice se trouva accablee de toutes sortes de deplaisirs a la fois la soeur de ligdamis qui avoit espouse il y avoit fort peu de temps un homme 
 de qualite qui a son bien au deca de la riviere d'hermes y vint avecques son mary et il ne demeura personne a ephese avec qui elle pust parler de ligdamis excepte moy cependant cresus voyant que son dessein n'avoit pas reussi et ne jugeant pas a propos de commencer une guerre civile dans son estat lors qu'il estoit prest d'en avoir une estrangere il dissimula son ressentiment faisant semblant de se contenter de l'excuse du pere de ligdamis sans tesmoigner en estre mescontent mais il ne laissoit pas d'avoir dessein des que ligdamis ou son pere sortiroient de cette place de s'assurer de leurs personnes si bien qu'estant advertis de cette verite par des gens qui la scavoient avec certitude on peut dire qu'ils estoient prisonniers par la seule crainte de l'estre estant certain qu'ils ne sortoient point du chasteau d'hermes ligdamis obtint pourtant une fois de son pere la permission de venir desguise a ephese sur le pretexte de descouvrir une chose qui paroissoit fort importante dont il s'estoit fait donner luy mesme un faux advis afin de pouvoir venir voir cleonice je vous laisse donc a penser quelle surprise fut la mienne de le voir arriver un soir dans ma chambre avec un habillement a la phrigienne qui pensa me le faire mesconnoistre mais il n'eut pas plustost par le pour me prier de ne tesmoigner point que je le connoissois si ce n'estoit devant une de mes femmes qui me l'amena qui estoit la seule qui l'avoit veu et qu'il scavoit bien m'estre fidelle que je le reconnus en effet si bien que sans songer que son voyage estoit cause par cleonice eh bons dieux ligdamis luy dis-je que vous est-il arrive et quel dessein vous peut amener icy ha 
 ismenie s'escria-t'il je suis assurement bien plus malheureux que je ne pensois l'estre car puis que vous ne devinez pas d'abord que je ne puis venir que pour voir cleonice c'est une marque qu'elle ne croit pas que ma passion soit aussi for te qu'elle est elle la croit bien sorte repliquay-je mais je ne pense pas qu'elle croye que vous soyez si mauvais mesnager d'une vie qui luy est chere comme la vostre que de la hasarder comme vous faites car enfin si on vous prenoit en ha bit desguise dans ephese vous fourniriez a vos ennemis un pretexte le plus grand du monde de vous nuire n'importe me dit-il pourveu que je voye cleonice c'est pourquoy ne differez pas davantage a me faire avoir ce plaisir entendant donc parler ligdamis avec tant d'ardeur et jugeant bien que plustost il verroit cleonice plustost il s'en retourneroit et se mettroit en seurete j'envoyay prier stenobee de luy permettre devenir me guerir d'un mal qui ne pouvoit estre soulage que par sa conversation ne voulant pas faire dire un pretexte plus divertissant de peur que stenobee qui cherchoit tous les plaisirs n'en voulust estre mon artifice ne reussit pourtant pas comme je l'avois espere car stenobee s'imaginant comme elle faisoit souvent que l'on ne desiroit que sa fille creut encore qu'il devoit y avoir quelque musique ou quelque autre divertissement chez moy qu'on ne luy disoit pas si bien qu'ayant cette imagination elle me manda qu'elle me l'ameneroit elle mesme et en effet elle vint une heure apres je vous laisse a penser combien ligdamis murmura de cette avanture dans la croyance qu'il ont qu'il ne pourroit parler a sa chere cleonice de tout ce soir la cependant 
 la chose n'ayant point de remede je le fis entre dans mon cabinet et je me mis sur mon lict pour attendre stenobee qui vint bien tost apres avec l'esperance de trouver quelque divertisse ment considerable ce qu'il y eut encore de rare a cette avanture fut que depuis le message qu'elle avoit receu de moy elle avoit dit a tous ceux qui estoient chez elle qu'il y avoit assemblee a mon logis si bien qu'en moins de trois quarts d'heure je vy la moitie de la ville dans ma chambre ce qui m'estonna extremement et d'autant plus que je voyois par le procede de tous ceux qui estoient la qu'ils avoient attendu quelque chose qu'ils n'y trouvoient pas cependant quoy que je sceusse bien qu'il n'y avoit personne dans cette compagnie qui osast entrer dans mon cabinet je ne laissois pas d'estre en une inquietude estrange de ne scavoir comment je pourrois la faire sortir de ma chambre car pour stenobee comme elle ne cherchoit que le monde et qu'il y en avoit beaucoup elle ne se pleignoit point de ce qu'elle s'estoit trompee et ne pouvoit mesme souffrir que les autres s'en pleignissent mais a la fin perdant patience je me pleignis tant et je dis si clairement que je n'avois eu dessein de voir ce soir la que cleonice toute seule que cette aimable fille croyant en effet que le bruit me faisoit mal suplia sa mere de s'en aller afin de monstrer exemple aux autres de sorte que stenobee se levant la premiere emmena tout le reste et ne me laissa que cleonice des que toute cette multitude de gens fut partie qui m'avoit tant importunee et qui avoit tant afflige ligdamis je me relevay de dessus mon lict en riant de l'avanture qui me venoit d'arriver si bien que cleonico 
 me regardant faire et ne me voyant pas le visage d'une personne qui se seroit trouvee mal quoy ismenie me dit-elle il n'est pas vray que vous soyez effectivement un peu malade et toutes vos pleintes n'ont este que pour chasser cette compagnie du moins dites moy donc adjousta-t'elle que vous l'avez fait pour m'obliger car il est vray qu'elle m'importunoit extremement mon principal dessein luy dis-je n'a pas este ce luy de vous plaire et vous scaurez bien-tost qu'en cette rencontre j'ay encore plus regarde l'interest d'un autre que de vous en disant cela j'ouvris la porte de mon cabinet et l'y faisant entrer en la poussant doucement de la main j'entray vistement apres elle afin d'en refermer la porte mais a peine eut-elle fait un pas que voyant ce pretendu phrigien elle s'arresta toute surprise elle la fut pour tant encore plus lorsque se jettant a ses pieds et luy prenant la main enfin madame luy dit-il je ne pouvois plus vivre sans vous voir cleonice reconnoissant des la premiere parole la voix d'une personne qui luy estoit si chere ne put s'empescher d'avoir un premier sentiment de joye et de me pardonner la tromperie que je luy avois faite de sorte que le relevant tres civilement elle repondit au compliment qu'il luy avoit fait d'une maniere aussi spirituelle qu'obligeante mais un moment apres considerant que si on scavoit que ligdamis fust desguise dans ephese on l'arresteroit et que peut-estre on feroit un crime d'estat de ce qui n'estoit qu'un effet d'amour une partie de sa joye diminua et ce qui augmenta encore son inquietude fut qu'elle creut que si cette entre-veue estoit sceue cela seroit tort a sa reputation si bien que se repentant presques des paroles obligeantes 
 qu'elle venoit de dire et des marques de joye qu'elle avoit donnees en verite ligdamis dit-elle apres que nous fusmes assis ceux qui disent que les premiers sentimens des femmes sont les meilleurs ne disent pas tousjours vray puis que je n'ay pu m'empescher d'avoir un plaisir extreme de vous revoir et cependant je connois par une seconde pensee que la premiere estoit injuste et que je vous dois presques quereller car enfin a parler raisonnablement pourquoy exposer vostre liberte et vostre vie et pourquoy m'exposer moy mesme a pouvoir estre soupconnee d'avoir sceu un voyage qui pourroit estre explique d'une maniere peu advantageuse pour moy je l'ay fait madame repliqua-t'il parce que je ne pouvois faire autrement ainsi j'ay plustost agy pour conserver ma vie que pour l'exposer comme vous dites et pour vostre gloire madame adjousta-t'il je ne pense pas qu'on la puisse diminuer car outre que vostre vertu est au dessus de la calomnie je suis si malheureux que l'on n'a garde ce me semble de s'imaginer que j'aye assez de part en vostre coeur pour avoir obtenu de vous la liberte de vous venir voir desguise laissez moy donc madame jouir en repos du plaisir que j'ay a vous entretenir et ayez s'il vous plaist la bon te de me dire si ma disgrace et mon exil n'ont point aporte de changement en vostre ame et si ligdamis hai de cresus est aussi bien avecque vous que lors qu'il estoit considere de tout le monde parce qu'il avoit l'honneur d'estre aime de l'illustre cleandre vous me faites tort luy repliqua-t'elle de me soupconner d'une laschete comme celle la et si ce n'estoit que je veux vous prouver fortement que je n'en suis pas capable 
 j'aurois bien de la peine a ne vous donner pas des marques du ressentiment que j'ay de l'outrage que vous me faites mais comme vous pourriez peut-estre croire que je ne chercherois qu'un pretexte a vous faire une querelle j'aime mieux oublier cette injure et vous assurer que vostre infortune m'a rendu l'amitie que j'ay pour vous beaucoup plus sensible qu'auparavant carie ne veux pas dire adjousta-t'elle que vostre mal heur l'ait augmentee puis que ce seroit faire tort a vostre merite et a l'affection que vous avez pour moy si ces deux choses n'avoient pas fait naistre dans mon coeur toute l'amitie dont il est capable comme ce discours estoit assez obligeant ligdamis en fut transporte de joye et il y respondit avec des paroles si passionnees qu'il estoit aise de voir que son ame estoit remplie d'une amour tres violente cette conversation fut donc fort agreable et fort tendre de part et d'autre ligdamis raconta a cleonice toutes ses souffrances et toutes ses inquietudes depuis qu'il estoit party mais comme elle ne vouloit pas luy dire les sien nes ce fut moy qui malgre elle luy en apris une partie ce qui luy donna tant de joye qu'il ne pensa jamais se lasser de me remercier de luy avoir apris une chose qui luy estoit si glorieuse nous passasmes donc tout le soir ensemble cleonice luy faisant promettre qu'il partiroit le lendemain a la pointe du jour ne voulant pas l'ex poser plus long temps au danger d'estre descouvert il luy resista pourtant autant qu'il put voulant qu'elle luy accordast la grace de la voir encore une fois mais il ne put rien gagner si bien qu'il falut qu'il se contentast d'estre aussi tard avec que nous que la bien-seance le pouvoit permettre 
 je ne vous diray point madame tout ce que se dirent ces d'eux personnes ny pendant le reste de la conversation ny lors que stenobee en noyant querir cleonice il falut se reparer car je ne pourrois pas retrouver dans ma memoire tout ce que l'amour leur inspira ce n'est pas que la chose fust esgale entre eux au contraire cleonice aporta autant de soin a cacher l'exces de sa douleur en cette separation que ligdamis en aporta a luy monstrer toute la sienne mais quoy qu'elle fist elle parut dans ses yeux malgre elle et ils me parurent si touchez l'un et l'autre que j'eus grande part a leur affliction apres que cleonice fut partie ligdamis fut encore assez long-temps avecque moy a me parler tousjours d'elle et a me prier de continuer a luy rendre office mais en fin estant extraordinairement tard il me quitta avec intention d'aller passer le reste de la nuit chez un homme qui estoit a luy il y avoit environ un an et d'en partir des qu'il commenceroit de faire jour comme il croyoit que ce domestique estoit le plus fidelle serviteur du monde et que depuis qu'il estoit a son service il n'avoit pas fait la moindre faute et c'estoit a luy qu'il s'estoit confie de son voyage mais madame il faut que vous scachiez que cet homme si fidelle en aparence estoit un espion d'hermodore d'hermore dis je qui sans en tesmoigner rien ouverte ment ne laissoit pas de faire toutes choses possibles pour destruire ligdamis et pour espouser cleonice de sorte qu'ayant este adverty par son agent que ligdamis estoit a ephese desguise qu'il estoit dans sa maison et qu'il avoit este chez moy avec cleonice hermodore apres avoir bien examine ce qu'il avoit a faire envoya six hommes 
 qu'il gagna par de l'argent pour se saisir de la personne de ligdamis luy oster son espee et le garder dans la chambre ou ils le trouveroient donnant ordre aux gens qu'il employa pour cela de dire a ligdamis qu'ils l'arrestoient par le commandement du gouverneur d'ephese la chose ayant donc este resolue ainsi elle fut executee sans peine parce que celuy chez qui ligdamis estoit loge ouvrit luy mesme la porte a ceux qui le devoient arrester comme un criminel d'estat si bien que ligdamis qui ne faisoit que de s'en dormir se trouva estre prisonnier en se resveillant et hors de pouvoir de s'opposer a la violence qu'on luy faisoit cependant hermodore bien aise de tenir son rival en son pouvoir attendit avec une impatience extreme l'heure ou il pourroit voir cleonice mais comme il n'avoit pas la liberte de la visiter le matin il falut qu'il attendist jusques apres disner il est vray qu'il y fut de si bon ne heure qu'il la trouva seule dans sa chambre apres luy avoir fait la reverence qu'elle luy rendit avec assez de froideur madame luy dit-il je suis bien fache d'estre oblige d'augmenter la me lancolie que je voy sur vostre visage mais j'ay pourtant creu que je devois vous advertir que ligdamis est arreste ligdamis reprit cleonice infiniment estonnee est arreste on aura donc surpris le chasteau d'hermes adjousta-t'elle ne voulant pas faire paroistre qu'elle scavoit que ligdamis estoit ou avoit este a ephese nullement madame repliqua-t'il mais il a luy mesme este surpris desguise dans la ville par un homme de ma connoissance qui esperant une grande recompense de cresus s'il remet entre ses mains un criminel d'estat qu'il a tant d'envie 
 d'y avoir s'en est assure secretement et m'est venu prier de luy prester une maison que j'ay sur le chemin de sardis pour l'y faire coucher plus seurement lors qu'on l'y conduira mais madame scachant a quel poinct la vie de ligdamis vous est chere j'ay imagine la voye de le delivrer si vous le voulez je voy bien madame adjousta-t'il par les mouvemens de vostre visage que vous doutez de la verite de mes paroles mais pour vous persuader je n'ay qu'a vous dire que ligdamis est venu a ephese desguise en phrigien et qu'il vous a veue chez ismenie cleonice ne pouvant plus douter apres cela de ce que luy disoit hermodore changea de visage et de discours et le regardant comme un homme qui pouvoit de livrer ligdamis hermodore luy dit-elle je n'ay garde de nier que le malheur de celuy dont vous me parlez ne me touche sensiblement car outre qu'il est parent d'ismenie que j'aime beaucoup il est vray que je suis fort de ses amies et a tel point qu'il est peu de choses que je ne fisse pour le delivrer c'est pourquoy je vous conjure de le vouloir faire a ma consideration s'il est vray que vous le puissiez je le puis sans doute repliqua-t'il mais madame je ne scay si vous voudrez vous mesme ce qu'il est pourtant necessaire que vous veuilliez pour obtenir sa liberte il faudroit que ce fust une chose criminelle ou impossible reprit-elle si je ne la voulois pas car pour les choses simplement difficiles adjousta cleonice je me resoudrois aisement a les faire pour sauver la vie a un malheureux que je ne connoistrois point a plus sorte raison a un de mes amis que j'estime infiniment resoluez vous donc luy dit-il madame a sauver non seulement celle 
 de ligdamis mais aussi celle d'hermodore ouy madame poursuivit-il vous les pouvez sauver toutes deux en prononcant quelques paroles et vous n'aurez pas plustost dit que vous consentez que je fois heureux que ligdamis sera delivre cleonice estrangement surpris du discours d'hermodore le regardoit sans pouvoir presques luy respondre et soupconnant quelque chose de la verite mais hermodore luy dit-elle ne seriez vous point assez meschant pour avoir arreste ligdamis je suis assez amoureux pour tout entre prendre luy dit-il mais enfin madame sans vous informer plus precisement ny du lieu ou il est ny qui l'a pris respondez seulement a ce que je vous ay dit aussi bien adjousta-t'il ligdamis est un homme disgracie qui ne se verroit jamais en estat de vous tesmoigner sa passion a ephese ligdamis reprit-elle fierement est un homme illustre que je prefere tout disgracie qu'il est a tous ceux qui ne le sont pas au reste hermodore vous m'en avez trop dit et puisque vous estes en pouvoir de delivrer ligdamis il le faut faire ou vous resoudre a estre hai de moy jusques au point de n'avoir jamais de repos que je ne me sois vangee de vous ou au contraire adjousta-t'elle fine ment si vous avez la generosite de le delivrer sans conditions je vous en seray si obligee que je n'auray asseurement plus la force de vous traiter comme j'ay fait mais de vouloir m'engager tiranniquement a vous promettre devons espouser c'est que je ne scaurois souffrir que vous me demandiez ny ce que je ne feray jamais quand mesme ma vie seroit aussi exposee que l'est celle de ligdamis mais vous madame adjousta-t'il voudriez vous que j'allasse delivrer mon rival afin 
 qu'il vinst tout de nouveau troubler mon repos et m'oster la vie apres que l'aurais conserve la sien ne songez-y madame songez-y et ne prononcez pas l'arrest de mort de ligdamis legerement ha cruel s'escria-t'elle emportee par l'exces de la douleur qu'elle avoit dans l'ame seriez vous capable d'une laschete si horrible madame repliqua-t'il vous scavez bien que s'il tombe entre les mains de cresus il est fort expose cependant je n'empescheray sans doute pas sa perte si vous n'empeschez la mienne vous n'avez donc plus luy dit-elle aucun sentiment de generosite la generosite reprit-il ne veut point que l'on se rende malheureux pour delivrer son rival et c'est mesme bien assez aux plus genereux de ne leur nuire point quand ils le peuvent mais adjousta-t'elle ce rival que vous delivreriez ne seroit pas plustost libre qu'il faudroit qu'il s'enfuist et qu'il s'esloignast d'ephese il est vray repliqua-t'il mais en s'enfuyant il demeureroit dans vostre coeur c'est pourquoy je vous le demande auparavant que de rompre les chaines qui le retiennent mon coeur reprit-elle n'est pas si aise a acquerir que vous pensez vous ne voulez donc pas delivrer ligdamis repliqua-t'il vous ne voulez pas vous mesme meriter mon estime respondit elle puisque vous ne voulez pas faire a ma priere une chose que vous devriez faire pour vostre seul interest si vous aimiez la gloire la gloire reprit brusquement hermodore est sans doute une belle chose mais un amant faisant confiner la sienne a posseder ce qu'il ai me ne trouvez pas estrange si je ne mets point d'autre prix a la liberte de ligdamis que cleonice cependant madame vous y songerez et 
 demain au matin je viendray recevoir vostre responce cleonice voyant qu'hermodore se preparoit a la quitter le retint encore et se faisant une violence extreme elle le flatta apres elle le pria de luy vouloir dire precisement ou estoit ligdamis mais il n'en voulut rien faire de sorte que passant tout d'un coup des prieres aux menaces elle luy dit tout ce que la colere et la douleur peuvent faire dire a une personne qui aime puis un moment apres craignant que cela ne hastast la perte de ligdamis elle passoit encore des injures aux supplications mais comme elle ne pouvoit pas dire a hermodore qu'elle l'espouseroit il la quitta sans changer de sentimens luy disant tousjours qu'il scauroit sa response le lendemain et qu'il luy donnoit ce temps la a se resoudre afin qu'elle ne se mist pas en estat de se repentir si elle se resolvoit en tumulte en fuite de quoy hermodore sortit et laissa cleonice dans une douleur inconcevable elle m'envoya querir a l'heure mesme pour me dire le pitoyable estat ou elle se trouvoit de sorte qu'estant allee chez elle au mesme instant elle me raconta ce qui luy estoit avenu en des termes propres a exciter la compassion dans l'ame la plus dure et la plus insensible apres avoir donc pris part a sa douleur comme j'y estois obligee et avoir assez long temps raisonne sur cette estrange advanture nous envoyasmes a la maison de ce domestique chez qui ligdamis nous avoit dit qu'il devoit loger et ou il estoit encore pour scavoir si on ne descouvriroit point comment il avoit este pris mais la femme de ce meschant homme instruite par son mary dit qu'il estoit party a la pointe du jour aussi-tost que les portes de la ville 
 avoient este ouvertes et qu'elle n'en scavoit autre chose imaginez vous donc madame de quelle facon cleonice passa cette journee pour moy je puis respondre de ses sentimens car je ne la quittay point je n'estois pourtant pas trop en estat de la consoler estant certain que le malheur de ligdamis m'affligeoit sensiblement cependant nous ne pouvions qu'imaginer pour empescher les funestes fuites de cette bizarre avanture car de faire advertir le gouverneur d'ephese que des gens qui n'avoient aucune authorite de faire arrester ligdamis le retenoient et que selon les apparences hermodore estoit celuy qui avoit fait cette violence cela ne delivroit ligdamis d'entre les mains d'hermodore que pour le remettre entre celles de cresus tout le monde scachant bien que ce gouverneur avoit ordre de l'arrester s'il venoit a ephese ainsi quand il l'eust retire de la puissance de son rival ce n'eust este que pour l'envoyer au roy de lydie de sorte que nous ne voyions guere plus de seurete de ce coste la que de l'autre neantmoins comme cleonice n'imaginoit rien de si insuportable ny mesme de si dangereux pour ligdamis que d'estre en la disposition de son rival il s'en faloit peu qu'elle ne fust resolue si elle ne pouvoit rien gagner sur hermodore quand il reviendroit de faire advertir ce gouverneur de ce qui s'estoit passe du moins disoit-elle si je ne delivre ligdamis je puniray hermodore et ce ne sera pas de sa main que cet infortune mourra il est vray luy dis-je mais sa moit vous sera-t'elle plus douce d'une autre que de la sienne et ne songez vous point que par la vous ferez que tout le monde scaura que ligdamis vous a veue chez moy et 
 croira peut-estre que vous l'y avez fait venir n'estant pas croyable qu'hermodore ne le die pour vous nuire mais par quelle voye repliqua-t'elle puis-je cacher une chose qui paroist si criminelle et que vous scavez pourtant qui est si innocente espouseray-je hermodore pour delivrer ligdamis ha ismenie il trouveroit sans doute luy mesme que sa liberte me cousteroit trop cher cependant je ne voy point d'autre moyen de le tirer des mains de son ennemy qu'en m'y remettant moy mesme mourons donc disoit-elle mourons car aussi bien quand je pourrois avoir la force de vaincre la puissante aversion que j'ay pour hermodore et que je pourrois me resoudre a je satisfaire peut estre ne delivreroit-il pas ligdamis de la revenant encore aux choses que l'on diroit d'elle lors qu'on scauroit que ligdamis l'avoit veue en secret et pendant un soir ou tant de gens avoient pu remarquer que c'estoit elle qui avoit oblige stenobee a s'en aller et a emmener toute la compagnie elle ne scavoit a quoy se resoudre ainsi craignant tantost la perte de la vie de ligdamis et tantost celle de la reputation elle estoit si affligee qu'on ne pouvoit l'estre davantage mais a la fin apres avoir imagine cent choses differentes je m'advisay de luy proposer d'avertir un parent de ligdamis qui estoit a ephese de ce qui s'estoit passe afin que lors qu'hermodore seroit le lendemain chez elle il y vinst la force a la main et qu'il se faillit de sa personne luy disant qu'il avoit sceu que ligdamis estoit en sa puissance et qu'enfin pour estre delivre il faloit le delivrer d'abord nous n'imaginasmes aucun obstacle a la chose suivant la constume de ceux qui croyent tousjours beaucoup de facilite 
 a l'execution de ce qu'ils souhaitent ardemment mais apres y avoir bien pense nous trouvasmes que stenobee estoit un empeschement considerable parce qu'elle ne haissoit pas hermodore et qu'ainsi elle ne souffriroit pas qu'on luy fist une violence chez elle toutesfois un moment apres cleonice se souvint que la mere partoit le lendemain de grand matin pour aller coucher a cent cinquante stades d'ephese et qu'elle n'en reviendroit que le jour suivant cet obstacle estant donc oste nous trouvasmes cet expedient assez bon et le seul que nous pouvions prendre je laissay donc cleonice afin d'aller chez moy ou je ne fus pas plustost que j'envoyay querir ce parent de ligdamis qui estoit un homme de coeur et capable d'une resolution comme celle la des qu'on l'eut trouve et qu'il fut venu je luy racontay la chose et le fis resoudre a ce que je souhaitois si bien que sans perdre temps il fut s'assurer des gens qui luy estoient necessaires pour executer ce que nous avions resolu je vous laisse donc a penser avec quelle impatience cleonice et moy attendions le lendemain ligdamis de son coste estoit bien en peine de raisonner sur son advanture car il se voyoit arreste au nom du gouverneur d'ephese et il connoissoit pourtant bien que ceux qui l'arrestoient n'estoient pas de ses soldats de plus il voyoit encore qu'on le laissoit dans la maison d'un homme qui estoit a luy et qu'il ne voyoit pourtant pas paroistre car ce traistre n'avoit pas eu la hardiesse de se trouver dans la chambre ou il estoit lors qu'on l'avoit arreste mais enfin sans pouvoir deviner la verite de son avanture il nous a dit depuis qu'il songea bien plus a la douleur qu'auroit cleonice de son 
 infortune qu'au peril ou il estoit expose pour hermodore je m'imagine qu'il estoit encore plus inquiete que ligdamis et que cleonice n'estant pas possible a mon advis de commettre une mauvaise action avec tranquilite cependant madame le matin que nous attendions avec tant d'impatience estant arrive stenobee estant partie et m'estant rendue aupres de cleonice le parent de ligdamis estant dans sa maison avec ceux qui le devoient assister attendant que je l'envoyasse advertir des qu'hermodore serait entre nous ne laissasmes pas de nous trouver cleonice et moy en un estat encore plus facheux que celuy ou nous estions auparavant que d'avoir rien resolu car encore que nous desirassions la liberte de ligdamis passionnement estant sur le point de l'execution de nostre dessein nous y avions de la repugnance et nous estions si peu accoustumees au tumulte et au bruit que nous aprehendions par foiblesse ce que nous souhaitions par raison et par affection tout ensemble cependant les moments nous sembloient des heures et les heures nous sembloient des jours nous fusmes pourtant jusques a pres de midy sans entendre parler d'hermodore qui soit qu'il eust sceu que j'avois veu un parent de ligdamis ou que par sa finesse toute seule il eust preveu l'accident qui luy pourroit arriver se determina a ne venir pas chez cleonice et a luy escrire seulement comme nous commencions donc de perdre patience nous vismes arriver un homme qui n'estoit pourtant pas a luy et qui donna une lettre de sa part a cleonice dont voicy a peu pres le sens 
 
 
 
 
 
 hermodore a cleonice 
 comme c'est de vostre resolution que depend la mienne j'envoye scavoir si vous pauez prise mais souvenez vous s'il vous plaist que si elle n'est favorable a la personne du monde qui vous aime le plus elle sera funeste a celle de toute la terre que vous aimez le mieux respondez donc mais respondez precisement de peur de vous repentir de ne l'avoir pas fait a temps 
 hermodore apres que cleonice eut leu cette lettre elle me parut si desesperee que je creus qu'elle expireroit de douleur je demanday a celuy qui l'avoit aportee ou estoit hermodore et il me dit qu'il n'en scavoit autre chose sinon qu'il n'estoit pas chez luy et que c'avoit este un de ses gens qui l'avoit charge de cette lettre et a qui il en devoit rendre la responce cependant 
 cleonice ne scavoit quelle resolution prendre mais apres y avoir bien pense elle escrivit pour tant ces paroles cleonice a hermodore 
 a resolution que j'ay prise n'est pas de si peu d'importance que je la puisse confier a un inconnu qui ma aporte vostre lettre c'est pour quoy si vous la voulez scavoir venez y vous mesme car je ne la scaurois escrire 
 cleonice j'oubliois de vous dire que durant que cleonice escrivoit j'envoyay advertir le parent de ligdamis afin qu'il fist future celuy qui portoit la responce de cleonice esperant par la venir a scavoir ou pouvoit estre hermodore celuy qu'il y employa ne fut pourtant pas assez adroit pour cela et il le perdit de veue dans la presse du port d'ephese par ou ils passerent de sorte que nous 
 fusmes encore plus malheureuses que nous n'avions este parce que nous fusmes absolument sans esperance estant certain que nous ne creusmes pas qu'hermodore deust venir pour la lettre de cleonice ainsi ne pouvant qu'imaginer ny que croire nous estions en une inquietude horrible le parent de ligdamis s'informoit au tant qu'il pouvoit en quel lieu estoit hermodore mais il n'en pouvoit rien aprendre avec certitude on resolut pourtant qu'on mettroit des espions la nuit prochaine a l'entour de sa maison pour voir s'il n'en sortiroit point et s'il ne seroit pas possible de l'arrester cependant la lettre de cleonice embarrassant fort cet amant opiniastre qui pour venir a bout de ses desseins ne se soucioit pas de commettre toutes sortes de violences il n'osoit croire que ce qu'elle luy vouloit dire luy fust favorable il ne pouvoit penser aussi qu'elle pust consentir a la perte de ligdamis neantmoins n'osant retourner chez elle en l'absence de stenobee parce qu'il avoit peut-estre sceu comme j'ay desja dit que le parent de ligdamis estoit venu chez moy il resolut d'attendre son retour pour aller aprendre de la bouche de cleonice ce qu'elle avoit resolu se de terminant toutesfois apres cela si elle ne respondoit pas comme il vouloit a remettre ligdamis entre les mains de cresus mais en attendant il demeuroit chez luy faisant dire qu'il n'y estoit pas a ceux qui le demandoient toutesfois comme les dieux sont trop justes pour laisser perir les innocens et pour proteger les coupables il arriva qu'hermodore ne se tenant pas assez assure de ceux qu'il avoit mis a la garde de ligdamis voulut aller luy mesme passer la nuit dans 
 la maison ou on le gardoit si bien que sortant de chez luy avec deux de ses gens seulement a l'heure que tout le monde se retire il fut aperceu par le parent de ligdamis et par ceux qu'il avoit mis en garde pour cela mais ne voulant pas l'attaquer si pres de sa maison de peur qu'il ne fust secouru par les siens ils le suivirent d'assez loin pour n'estre pas descouverts par luy devant qu'ils le voulussent estre et d'assez pres aussi pour le pouvoir joindre quand ils voudroient mais ils furent estrangement estonnez apres l'avoir suivy quelque temps de voir qu'il s'arrestoit a la porte d'un domestique de ligdamis et de celuy chez qui cleonice et moy avions dit a son parent qu'il avoit couche de sorte que sans avoir loisir de raisonner sur cela et ne voulant pas luy donner le temps d'entrer dans cette maison il l'attaqua courageusement mais taschant plutost a le prendre qu'a le tuer il luy saisit d'abord un bras afin de l'esloigner de cette porte et en effet il le tira si fortement qu'il l'en esloigna de quatre pas neantmoins ne pouvant pas le retenir il fut contraint de lascher prise et de songer a se deffendre d'hermodore et de ses gens qui mirent l'espee a la main contre luy toutes fois le parent de ligdamis estant beaucoup mieux accompagne l'auroit aisement tue s'il ne l'eust pas voulu prendre vivant et l'auroit mesme facilement pris si hermodore apellant ce domestique de ligdamis par son nom pour l'obliger de venir a son secours n'eust effectivement este secouru par luy et par quatre des gardes de ligdamis mais ce renfort estant venu a hermodore le combat fut plus sanglant et plus opiniastre cependant les deux gardes 
 qui estoient demeurez seuls aupres de ligdamis qui n'ignoroient pas qu'ils faisoient une chose fort injuste et qui avoient lien de croire veu le bruit qu'ils entendoient que l'on viendroit bien tost a eux et qu'il seroit aise de les prendre trouverent plus de seurete a songer de se mettre a couvert de l'orage dont ils estoient menacez en obligeant ligdamis et en le delivrant c'est pour quoy apres avoir tenu ce petit conseil entre eux ils offrirent a ligdamis qu'ils scavoient estre soit riche et fort liberal de le faire sauver et luy advouerent que c'estoit hermodore qui l'avoit fait prendre mais pour n'oster point le merite de leur action ils ne dirent pas que leurs compagnons fussent allez secourir hermodore au contraire feignant que c'estoit une querelle de gens inconnus ils luy dirent qu'ils se servoient de cet te occasion pour le delivrer et le delivrant en effet ils le firent sortir par la porte sans y chercher d'autre fineste car comme ceux qui combatoient s'en estoient esloignez et avoient mesme tourne un coin de rue qui estoit fort proche il leur fut aise de le faire mais comme on ne pouvoit pas sortir d'ephese a l'heure qu'il estoit ligdamis creut ne pouvoir trouver d'azile plus seur que ma maison si bien que venant fraper a ma porte et ayant prie qu'on me vinst dire afin qu'on la luy ouvrist que c'estoit un phrigien qui demandoit a me parler mes gens firent ce qu'il souhaitoit je vous laisse a penser quelle surprise fut la mienne lors qu'apres qu'on luy eut ouvert je le vy entrer dans ma chambre avec ses deux gardes et ses deux liberateurs tout en semble comme j'estois revenue de chez cleonice extraordinairement tard et que j'avois eu plusieurs 
 plusieurs lettres a escrire a mon retour je n'estois pas encore couchee ce qui ne fut pas un petit bonheur car si je l'eusse este peut-estre que ligdamis n'eust pas este sauve parce qu'on ne luy eust pas ouvert des que je le vy je luy fis cent questions a la fois estant certain que j'eusse voulu qu'il m'eust pu faire entendre par une seule parole comment on l'avoit pris et comment on l'avoit delivre il falut pourtant avoir la patience d'aprendre ces deux dernieres choses par ordre j'eusse bien voulu espargner a cleonice la mauvaise nuit qu'elle alloit avoir mais craignant de donner connoissance de ce qui estoit si necessaire qui fust cache je creus qu'il valoit mieux attendre au lendemain au matin a luy donner cette agreable nouvelle cependant comme il ne faut jamais se fier trop a des liberateurs qui ont fait une meschante action je fis donner une chambre a ces deux soldats ordonnant a mes gens de ne se coucher point et de prendre garde a eux nous leur fismes pourtant dire auparavant tout ce qu'ils scavoient d'hermodore pour moy je me garday bien de dire a ligdamis que son parent devoit passer la nuit a suivre hermodore et que je croyois que c'estoit luy qui l'avoit attaque car j'eus peur connoissant l'on grand cou rage qu'il n'eust voulu aller voir en quel estat estoit la chose et se faire peut-estre reprendre je le fis mesme d'autant plustost que je jugeois bien qu'il sortiroit inutilement puis que ce combat devoit estre finy mais lors que je luy racontay la proposition qu'hermodore avoit faite a cleonice le desespoir de cette aimable fille et les responses qu'elle luy avoit faites il tesmoigna tant de haine pour son rival et tant d'amour 
 pour sa maistresse que je ne pense pas que l'on puisse jamais donner plus de marques de sentir fortement l'une et l'autre que ligdamis m'en donna par ses paroles j'eusse bien voulu qu'il fust party des cette mesme nuit mais il ne le voulut jamais joint que je croyois qu'il estoit a propos de scavoir auparavant ce qui seroit arrive d'hermodore et de ne laisser pas mesme aller ligdamis tout seul en la compagnie de ceux qui l'avoient delivre et a qui il avoit promis un azile mais a vous dire la verite il me fut impossible de pouvoir l'obliger a vouloir dormir et il me fut impossible a moy mesme de pouvoir fermer les yeux quoy que je le forcasse d'aller dans une chambre qu'on luy avoit preparee et quoy que je demeurasse en repos dans la mienne des que le jour parut je fus chez cleonice que je trouvay desja en estat de m'escouter car outre qu'elle n'avoit point dormy de toute la nuit le parent de ligdamis venoit de la quitter qui luy avoit apris ce qui s'estoit passe le soir entre hermodore et luy mais comme il ne scavoit pas ce qui estoit arrive a ligdamis il presuposoit que ses gardes qui estoient demeurez avecque luy n'auroient fait que le changer de lieu et ne l'auroient pas delivre si bien qu'elle estoit encore dans une douleur estrange dont je la retiray bien-tost en luy aprenant que ligdamis estoit en lieu de seurete la joye qu'elle en eut fut si excessive qu'elle ne pensa jamais parler d'autre chose ny se resoudre a me raconter ce qu'estoit devenu hermodore mais apres l'en avoir pressee plus d'une fois elle m'aprit que ce domestique de ligdamis avoit este tue avec trois de ses gardes qu'hermodore y avoit este fort blesse que le parent de ligdamis y avoit 
 perdu deux de ses gens et qu'a la fin estant demeure seul avec les siens dans la rue il estoit alle a cette maison pour scavoir s'il n'aprendroit point ce qu'hermodore y alloit faire et s'il ne scauroit rien de ligdamis que n'y ayant trouve qu'une femme il l'avoit contrainte de parler et de luy dire qu'il estoit vray que ligdamis avoit este pris chez elle mais qu'il venoit d'en sortir avec deux de ses gardes cleonice me dit encore que ce parent de ligdamis estoit alle se refugier chez un ennemy d'hermodore jusques a ce que l'on sceust ce qui arriveroit de ses blessures cependant nous commencasmes de craindre puis qu'il n'estoit pas mort que ligdamis ne suit pas en assurance chez moy de sorte que nous jugeasmes a propos d'advertir promptement son parent au lieu ou il estoit afin de donner ordre qu'il sortist d'ephese des le soir mesme et en effet la chose fut resolue et executee ainsi cleonice ne voulut pas mesme donner la consolation a ce mal heureux amant de la voir encore une fois de peur que la visite qu'elle m'eust rendue n'eust fait descouvrir qu'il estoit dans ma maison car vous scaurez madame que comme la rage et le desespoir mirent hermodore hors de luy mesme il dit tant de choses a ceux qui le visiterent ce matin la qu'encore qu'il ne les dist pas precisement comme elles estoient on ne laissa pas de dire confusement par toute la ville que ligdamis avoit este desguise a ephese qu'il avoit veu cleonice chez moy qu'hermodore et luy s'estoient batus et cent autres choses inventees sur ce premier fondement de verite tous ces bruits n'inquieterent pourtant pas d'abord extremement cleonice parce qu'elle ne songeoit a autre 
 chose qu'a scavoir si ligdamis seroit en lien seur mais quand elle sceut que son parent et luy estoient sortis heureusement de la ville avec des gens pour leur faire escorte elle commenca de s'affliger des choses que l'on disoit de cette advanture qui fit en effet un si grand bruit que le gouverneur d'ephese en fit une perquisition assez exacte comme c'est un fort honneste homme et que polixinide sa femme me fait l'honneur de m'estimer assez elle me fit la grace de m'envoyer querir pour me demander precisement ce que j'en scavois lors que je receus cet ordre j'estois chez cleonice si bien que devant que d'en partir nous consultasmes ensemble sur ce que je dirois car d'un coste n'advouant pas que l'amour estoit la veritable cause du desguisement de ligdamis c'estoit donner lieu de le soupconner d'un crime d'estat et de quelque entreprise sur ephese mais aussi en advouant que ligdamis s'estoit si fort expose pour un interest d'amour il y avoit aparence de craindre que l'on ne creust pas tout a fait la chose comme elle estoit enfin s'agissant de justifier ligdamis ou de je justifier soy mesme cleonice estoit bien embarrassee pour faire le premier il ne faloit que dire la verite et pour faire l'autre il faloit dire un mensonge estant certain que les apparences estoient contre nous et qu'il n'estoit pas aise de s'imaginer que ligdamis fust venu desguise a ephese sans le consentement de cleonice apres avoir donc bien examine la chose l'amour l'emporta et elle consentit plustost d'estre soupconnee que de donner lieu d'accuser ligdamis elle me dit toutesfois qu'il faloit dire la verite et en effet je la dis si ingenuement a polixenide qu'elle 
 me creut et desabusa son mary de l'opinion qu'il avoit que ligdamis eust voulu tramer quel que chose contre le service du roy de sorte qu'il promit mesme a polixenide qu'il en escriroit a cresus en faveur de ligdamis cela n'empescha pourtant pas qu'artelinde phocylide et toute la ville ne dislent cent choses fascheu ses sur cette advanture mais pour hermodore il n'en parla pas longtemps car il mourut de ses blessures le septiesme jour si bien que toutes les informations qu'il avoit fait faire comme pretendant avoir este assassine demeurerent sans aucune suite parce que ses parents qui sont gens d'honneur trouverent son action si lasche qu'ils ne voulurent pas songer a vanger sa mort dont la cause estoit si juste cependant tous ces bruits donnoient un si grand chagrin a cleonice qu'elle ne les pouvoit endurer si bien que sa tante que vous voyez icy avecque nous qui a une tres belle terre au deca de la riviere d'hermes et assez pres d'une maison que j'ay en ce mesme quartier estant presse a partir pour y aller elle la pria de la demander a stenobee et de la mener avec elle ce qu'elle fit me faisant promettre que j'irois passer l'automne dans son voisinage n'ignorant pas que j'estois dans une condition a pouvoir absolument disposer de mes actions cleonice qui ne quittoit ephese qu'a cause de tant de choses fascheuses que l'on y disoit ne voulut pas donner lieu de les augmenter de sorte qu'elle pria sa tante de ne passer pas la riviere au chasteau d'hermes ou ligdamis et son parent soient arrivez heureusement et d'aller chercher un passage beaucoup plus esloigne afin qu'on ne dist pas qu'elle eust voulu voir ligdamis elle 
 se trouva pourtant en lieu ou il la voyoit quelquesfois car encore qu'il ne sortist guere du chasteau d'hermes neantmoins depuis que cleonice fut aux champs comme elle estoit fort proche de sa soeur il prenoit ce pretexte pour la voir tantost desguise et tantost avec une escorte considerable cependant pour tenir ma parole a cleonice je fus a la campagne je ne fis toutefois pas comme elle car je passay la riviere au chasteau d'hermes ou je vy ligdamis que je trouvay tousjours fort amoureux mais qui me sembla pourtant assez melancolique sans m'en vouloir dire la raison me priant seulement de luy rendre office et de prendre tousjours son party lors que je fus aupres de cleonice je luy rendis conte des changements qui estoient arrivez a ephese depuis son depart et je luy apris que phocylide ne trouvant plus personne a notre ville qu'il pust tromper estoit alle demeurer a sardis et qu'anaxipe ne pouvant plus souffrir la forme de vivre de sa fille l'avoit enfin forcee de se marier a un homme qui des le lendemain de ses nopces l'avoit menee a la campagne ou elle ne voyoit personne et ou elle faisoit une penitence fort rigoureuse de toutes ses galante ries passees cette nouvelle qui auroit autrefois fort resjoui cleonice ne la fit qu'un peu sourire encore fut-ce d'une maniere si contrainte que je connus qu'elle avoit quelque chose en j'esprit si bien qu'apres avoir autant entretenu sa tante que la civilite le vouloit a la premiere occasion qui s'en presenta je luy parlay en particulier et la menant dans une allee qui est assez pres de la maison ou nous estions qu'avez vous cleonice luy dis-je et d'ou vient cette 
 profonde melancolie d'abord elle me dit que c'estoit un effet de la campagne et de la solitude mais je la connoissois trop pour m'y tromper de sorte que la prenant davantage mais enfin luy dis-je que pouvez vous avoir qui vous tourmente tous les faux bruits qui vous ont affligee sont cessez ligdamis est aussi honneste homme qu'il estoit autrefois et il vous aime autant qu'il a jamais fait ha ismenie s'escria-t'elle ce que vous dites la n'est pas vray et quelles prennes en avez vous luy dis-je cent repliqua-t'elle si bien que je vous puis assurer que vous vous trompiez quand vous disiez un jour que l'amour ne pouvoit devenir amitie estant certain que les sentimens que ligdamis a pour moy presentement ne sont tout au plus que ce que je dis sans mentir luy dis je cleonice vous estes une admirable personne de parler comme vous faites mais seroit-il bien possible adjoustay-je qu'apres avoir tant aprehende autrefois que l'amitie de ligdamis ne devinst amour vous craignissiez aujourd'huy que son amour ne devinst amitie je ne le crains pas dit-elle mais je le croy et sur quoy fondez vous cette opinion luy dis-je sur mille petites observations que j'ay faites et que je ne vous puis dire repliqua-t'elle et sur une certaine melancolie froide que ligdamis a depuis quelque temps cependant adjousta-t'elle en se desguisant je n'en murmure point et je ne luy en ay rien dit mais il ne faut pourtant pas qu'il s'imagine poursuivit-elle en rougissant qu'encore que son pere a ce qu'on m'a dit pust estre capable de changer d'advis et de luy permettre de m'espouser que j'y contente jamais ce n'est pas dit-elle encore sans oser toutesfois me 
 regarder que je ne fois bien aise que ligdamis n'ait plus d'amour pour moy mais de m'engager a passer ma vie avec un homme qui change de sentimens si souvent c'est ce que je ne feray pas car enfin j'aurois lieu de craindre qu'apres avoir passe de l'indifference a l'amitie de l'amitie a l'amour et de l'amour a l'amitie il ne retournast encore de l'amitie a l'indifference et qu'il ne passast en fuite de l'indifference a la haine et au mespris cleonice dit cela avec une certaine impetuosite qui me fit rire et d'autant plus que je ne doutois nullement qu'elle n'eust tort apres ce que ligdamis m'avoit dit en passant mais luy dis-je en la regardant attentivement ne scauray-je point quelqu'un des crimes de ligdamis la tiedeur reprit-elle est un crime qui n'est sensible qu'a ceux pour qui on en a mais il est pourtant si grand et si irremissible qu'il n'y a pas moyen de le pardonner je ne pense pourtant pas luy dis-je que ligdamis en soit capable pour vous comme nous en estions la on nous vint dire qu'il arrivoit elle ne l'eut pas plustost sceu qu'elle se mit a me prier de ne luy rien dire de ce qu'elle m'avoit dit et de ne luy en faire aucun reproche mais comme il me sembla qu'elle vouloit bien que je ne luy accordasse pas ce qu'elle me demandoit aussi tost que la bien-seance me le permit j'entretins ligdamis en particulier et luy racontay tout ce que cleonice m'avoit dit dont il demeura fort surpris il s'estoit bien aperceu qu'elle estoit un peu plus serieuse qu'a l'ordinaire mais comme elle luy avoit tousjours dit que cela venoit de quelques nouvelles qu'elle recevoit d'ephese qui ne luy plaisoient pas il n'y avoit pas fait grande reflexion scachant bien qu'il ne luy avoit donne aucun sujet de se pleindre 
 de luy joint aussi qu'il avoit luy mesme quel que chose dans le coeur qui l'affligeoit sensible ment et qu'il ne luy avoit pas voulu dire pour luy espargner quelques sentimens de tristesse je ne scay pas me dit il apres avoir escoute tout ce que je luy racontois des pleintes que cleonice faisoit de son changement si elle aura appelle ma melancolie tiedeur mais je scay bien que je ne l'ay jamais aimee plus ardemment que je l'aime comme nous fismes cette conversation dans la mesme allee ou j'avois entretenu cleonice estant arrivez au bout nous la vismes qui se pro menoit seule dans une autre de sorte qu'allant droit a elle injuste personne luy dit-il vous pouvez donc m'accuser de n'avoir plus que de l'amitie pour vous au contraire interrompit-elle je vous en loue et c'est pour cela que j'en ay par le a ismenie mais encore luy dit-il qu'ay-je fait qu'ay je dit quay-je pense pour vous obliger a le croire vous avez eu une melancolie estrange reprit-elle qui a ce que je m'imagine ne vient que de ce que vous vous estes engage a me dire que vous avez de l'amour pour moy et de ce que vous sentez que vous n'en avez plus je voyois bien me dit-il que ma melancolie estoit le fondement de mou crime mais madame puis qu'il faut vous en descouvrir la cause que je ne vous avois cachee que parce que je vous voulois empescher de partager ma douleur scachez que nous sommes en termes d'estre peut-estre separez pour long temps car enfin selon la disposition des choses il y a grande apparence que toute la lydie va estre en desolation et que nostre monarchie sera renversee je scay madame que vostre ame est une ame heroique qui s'intereste dans le 
 bien public et qui a l'amour de la patrie fortement imprime dans le coeur c'est pourquoy je ne craindray point de luy dire que je n'ay pu apprendre sans quelque diminution de la joye que me donne l'honneur que vous me faites de me souffrir que nous sommes sur le point de voir toute la lydie en armes et toute la lydie conquise par un prince estranger car enfin madame mon pere et moy avons eu un advis certain de la cour que cresus veut declarer la guerre a cet invincible conquerant a qui la moitie de l'asie est desja sujette et a qui rien n'a encore pu resister et cela dans un temps ou il retient en prison l'illustre cleandre qui seul pouvoit soustenir une semblable guerre pour moy adjousta-t'il je ne scay quelle politique est la sienne mais je scay bien que pour vaincre il faut avoir des generaux qui scachent esgalement combattre et commander ainsi on diroit que quand il voudroit luy mesme faciliter la victoire de cyrus il ne pourroit faire que ce qu'il fait cependant il ne veut point entendre parler de la liberte de cleandre au contraire a mesure qu'il se confirme dans le dessein de forcer le plus puissant prince du monde a luy faire la guerre il augmente les gardes et resserre les chaines du seul homme qu'il luy pourroit opposer et veuillent les dieux que l'injustice de cresus pour cleandre n'attire pas le courroux du ciel sur toute la monarchie j'ay sceu encore adjousta-t'il qu'il a envoye consulter divers oracles pour cela et qu'il n'attend que leur response pour commencer la guerre il court mesme quelque bruit sourdement qu'il doit donner retraite au roy de pont qui a enleve la princesse de medie de sorte que cyrus joignant dans son coeur un 
 interest d'amour au desir d'aquerir une nouvelle gloire renversera selon toutes les apparences toute la grandeur de cresus principalement ne delivrant pas l'illustre cleandre voila madame luy dit-il la cause de ma melancolie et ce que vous appeliez tiedeur et deffaut d'amour mais pour esprouver ma passion et ne vous fier pas a mes paroles commandez-moy les choses du monde les plus difficiles et si je ne vous obeis croyez que je n'ay plus que de l'amitie pour vous et n'ayez plus que de la haine pour moy ligdamis prononca ces paroles d'une maniere si esloignee de la tiedeur dont cleonice l'avoit accuse que je la condamnay a luy en demander par don devant qu'elle eust loisir de parler et en effet apres qu'elle eut encore un peu resiste elle luy fit des excuses de la croyance qu'elle avoit eue de luy en paroissant mesme si honteuse qu'elle ne vouloit plus qu'il luy dist rien pour s'en justifier davantage en fuite dequoy nous partageasmes la melancolie de ligdamis et trouvasmes qu'il avoit grande raison de craindre ce qu'il craignoit depuis cela madame ces deux personnes n'eurent plus de querelle ensemble mais ils ne furent pourtant pas sans affliction car ligdamis tomba malade peu de jours apres et si dangereusement qu'on creut qu'il mourroit mais a la fin les medecins respondant de sa vie dirent qu'il seroit tres long temps a guerir et en effet il a tousjours este tres mal jusques a ce que l'on ait delivre cleandre cleonice eut aussi une fievre tres violente qui fut cause qu'elle ne put regagner ephese lors que les troupes de cyrus s'a procherent de la lydie pour moy je ne la voulus pas quitter et comme la maison de la soeur de 
 ligdamis estoit la plus sorte de toutes celles de ce pais la nous nous y mismes toutes en attendant que nous pussions trouver les voyes de retourner a ephese devant que l'on commencast la guerre si bien que la liberte de cleandre et la nouvelle qu'il estoit reconnu pour estre le prince artamas fils du roy de phrigie ayant acheve de guerir ligdamis et la guerison de ligdamis ayant avance celle de cleonice nous prismes la resolution de tascher de regagner ephese scachant que l'on devoit bien-tost commencer de faire la guerre de sorte que ligdamis estant venu pour nous escorter avec deux cens chenaux nous nous mismes en chemin pour aller paner la riviere au chasteau d'hermes mais madame le destin qui dispose de toutes choses a fait comme vous le scavez que nous avons rencontre des troupes de cyrus et que nous sommes ses prisonnieres bien heureuses encore d'avoir trouve une protection aussi puissante que la vostre et un vainqueur aussi genereux que cyrus
 
 
 
 
ismenie ayant cesse de parler laissa panthee avec beaucoup de satisfaction de son esprit cette sage reine disant fort obligeamment apres l'avoir remerciee de la peine qu'elle avoit eue a luy aprendre ce qui estoit arrive a cleonice qu'elle estoit aussi digne d'estre son amie que ligdamis l'estoit d'estre son amant en fuite dequoy panthee ayant fait apeller araspe durant qu'ismenie fut requerir cleonice elle luy donna ordre d'assurer cyrus que lygdamis n'estoit guere moins amoureux de cleonice qu'il l'estoit de mandane de sorte que s'il ne faut que cela pour trouver les moyens de terminer la guerre sans combattre luy dit-elle l'illustre cyrus peut me 
 donner bien-tost la satisfaction de voir la paix par toute l'asie cependant adjousta-t'elle sans vouloir penetrer trop avant dans ses secrets suppliez-le seulement de ma part de considerer ligdamis et cleonice comme deux personnes de qui les interests me sont fort chers araspe l'ayant assuree qu'il ne manqueroit pas a luy obeir la quitta apres l'avoir saluee avec ce profond respect qu'il avoit accoustume de luy rendre qui n'avoit pas moins son fondement dans l'estime extraordinaire qu'il faisoit des rares qualitez de cette princesse que dans sa condition en fuite de quoy montant a chenal a l'heure mesme il fut rendre conte a cyrus de la commission que chrisante luy avoit donnee panthee demeurant avec cleonice qu'elle renvoya querir afin de pouvoir parler avec elles de toutes les choses qu'ismenie luy avoit apprises qui fut aussi de cette conversation mais pendant qu'elles s'entrenoient ainsi araspe obeissant a panthee fut au camp et allant droit a la tente de cyrus il n'y fut pas plustost entre que ce prince s'imaginant bien qu'il auroit execute ses commandemens luy donna lieu de luy parler en particulier et bien luy dit-il en souriant insensible araspe quelle nouvelle m'aportez-vous de ligdamis seigneur luy repliqua-t'il en changeant de couleur celuy dont vous parlez est certainement amoureux de cleonice a ce que m'a assure la reine de la susiane cyrus fut bien aise d'avoir appris cette nouvelle esperant par la faire bien mieux reussir le dessein du prince artamas de sorte qu'apres apres avoir renvoye araspe avec ordre de remercier tres civilement panthee il envoya chercher ligdamis qui estoit avec feraulas dans la tente de 
 timocreon qui avoit este ravy de le voir il ne fut pas plustost aupres de luy que le tirant a part il le conjura de luy vouloir dire une chose qu'il vouloit scavoir de sa bouche quoy qu'il la sceust par une autre voye seigneur luy dit-il si elfe est de ma connoissance vous la scaurez infailliblement je vous conjure donc adjousta l'invincible prince de perse de m'aprendre si vous n'estes pas plus captif de la belle cleonice que vous ne l'estes de cyrus seigneur repliqua ligdamis un peu surpris de cette demande comme cette captivite m'est glorieuse je ne feray point de difficulte de vous advouer que les chaines de cleonice me chargent plus que les vostres mais seigneur par quelle raison s'il m'est permis de vous le demander avez vous voulu scavoir cette verite de moy c'est afin repliqua cyrus que je scache en fuite si le mal que vous a cause cette passion ne vous aprendra point a avoir pitie de celuy des autres seigneur respondit ligdamis tousjours plus embarrasse a deviner l'intention de cyrus ceux qui font en l'estat ou je me trouve ne pouvant avoir qu'une compassion inutile des maux d'autruy sont sans doute bien malheureux de ne pouvoir servir leurs semblables mais du moins s'ils ne peuvent rendre de service ne doivent ils pas refuser leur pitie vous n'en estes pas en ces termes la dit cyrus car vous pouvez rendre au prince artamas le plus signale service que personne luy ait jamais rendu ha seigneur si cela est repliqua ligdamis faites-moy l'honneur de me dire promptement ce que je puis faire vous scavez luy dit-il son amour pour la princesse de lydie vous n'ignorez pas sa prison et vous scavez sans doute aussi 
 qu'on la doit mener du temple de diane dans la citadelle de sardis je scay toutes ces choses reprit ligdamis mais j'advoue que je ne scay pas si bien par ou je pourrois servir un prince qui m'a tant oblige en diverses occasions vous le pouvez respondit cyrus en luy donnant moyen de delivrer la princesse qu'il aime si je le puis interrompit ligdamis sans trahir le roy mon maistre et sans faire une laschete je le feray sans doute avecque joye puisque je vous ay dit que vous le pouvez reprit cyrus vous devez estre assure que je n'entends pas vous obliger a faire une mauvaise action apres cela cyrus luy aprit que le prince artamas estoit alle au chasteau d'hermes pour tascher de persuader a son pere de luy donner passage pour aller delivrer la princesse mandane et la princesse de lydie lors qu'on les conduiroit a sardis d'a bord ligdamis parut un peu surpris de ce discours mais cyrus reprenant la parole ne pensez pas luy dit-il genereux ligdamis que nous demandions passage pour toute nostre armee afin d'aller surprendre cresus le vaincre et renverser son empire nous ne voulons seulement que de livrer nos princesses et qu'obtenir la permission de faire passer autant de gens de guerre qu'il en faudra pour combatre l'escorte qu'on leur aura donnee ainsi vous ne contribuerez rien a la ruine de vostre patrie tant s'en faut vous l'empescherez puisque je vous engage ma parole que si nous retirons par vostre moyen la princesse man dane et la princesse palmis de la puissance de ceux qui les persecutent j'obligeray ciaxare a offrir des conditions de paix si avantageuses a cresus qu'il ne les pourra refuser ou au 
 contraire si nous ne les delivrons pas par cette voye toute la lydie est infailliblement destruite au reste ce n'est pas encore pour espargner nostre sang et pour nous empescher de combatre en forcant un passage de la riviere que nous avons recours a vostre assistance mais c'est que si nous le forcions cresus ne seroit pas conduite les princesses a sardis qu'il n'y fust avec toute son armee ainsi elles demeureroient jusques alors a ephese d'ou on pourroit nous les enlever par mer et d'ou nous ne les pourrions du moins retirer qu'apres plusieurs batailles et plusieurs sieges c'est pourquoy genereux ligdamis s'il est vray que la belle cleonice ait touche vostre coeur sensiblement et vous ait rendu capable de vous imaginer quel supplice peut estre celuy devoir la personne que l'on aime malheureuse pour l'amour de soy agissez je vous en conjure en amy du prince artamas et en amy qui connoist toutes les douleurs d'un amant je ne vous dis point que la belle cleonice est en ma puissance car je vous declare des icy que quand vous me refuserez ce que je ne vous demande qu'au nom du prince de phrigie elle n'en sera pas moins favorablement traittee ha seigneur interrompit ligdamis c'en est trop et mon silence est criminel ouy seigneur j'ay toit de vous avoir lasse parler si long temps et j'ay deu croire sans doute que tout ce que vous me proposiez estoit juste sans l'examiner comme j'ay fait mais enfin seigneur me voila resolu d'aider autant que je le pourray a delivrer la princesse mandane et la princesse palmis c'est pourquoy il faut que je vous die qu'a mon advis le prince artamas n'aura rien gagne aupres de mon 
 pere de sorte que si vous pouvez vous fier a ma parole il sera a propos que je parte a l'heure mesme pour luy aller aprendre qu'une soeur que j'ay avec cleonice est dans vos chaines aussi bien que moy ne doutant pas que cette consideration ne serve beaucoup a l'obliger de faire ce que vous souhaitez mais seigneur adjousta ligdamis souvenez-vous que vous me pro mettez de donner la paix a ma patrie si je vous rends la princesse mandane je vous le promets si solemnellement repliqua cyrus que vous ne devez pas craindre que j'y puisse jamais manquer moy dis-je qui tiendrois ma parole a mon plus mortel ennemy quand il y auroit cent couronnes a perdre je pense seigneur luy dit ligdamis que vous laissant ma maistresse et ma soeur vous pouvez vous fier a moy sans craindre que je manque a revenir si je ne m'y estois pas voulu fier respondit-il je ne vous aurois pas parle comme j'ay fait apres cela ligdamis le supplia de luy vouloir donner quelqu'un des siens de peur qu'il ne fust arreste dans les quartiers ou il passeroit et afin aussi qu'il pust luy tesmoigner comme il agiroit aupres de son pere si par hazard le prince artamas avoit este refuse et qu'il fust party du chasteau d'hermes quand il y arriveroit cyrus ayant desja conceu une grande estime pour ligdamis ne luy eust assurement donne personne pour faire ce voyage que des gens pour le servir s'il n'y eust eu que cette derniere raison mais la premiere estant plus sorte il luy donna feraulas si bien que sans differer davantage ils se preparerent a partir pour aller au chasteau d'hermes ligdamis escrivant toutesfois un billet a sa chere cleonice avec la permission 
 de cyrus afin qu'elle ne fust pas en peine de luy ce prince voulut aussi suivant ses promesses faire scavoir au roy d'assirie ce que ligdamis alloit faire mais comme il ne pouvoit manquer d'aprouver tout ce qui pouvoit servira delivrer la princesse mandane ligdamis receut cent carresses de luy aussi bien que de cyrus qui luy engagea encore une fois sa parole qu'en delivrant les princesses il delivreroit sa patrie cependant quoy qu'il y eust apparence que par cette voye on pourroit esviter une longue guerre cyrus ne laissoit pas d'agir toujours comme s'il eust este assure qu'elle devoit durer tres long temps il s'informoit par les prisonniers des passages des rivieres des lieux propres a camper des postes avantageux de la fortification de leurs places et de plusieurs au tres choses et tout scavant qu'il estoit en l'art de vaincre et de conquerir il ne croyoit pas encore en scavoir assez de sorte qu'il consultoit sans orgueil les vieux capitaines de son armee et ne rejettoit pas mesme quelquesfois les advis d'un simple soldat quoy qu'a parler raisonnablement il instruisist bien plustost ceux a qui il demandoit conseil qu'il n'estoit instruit par eux ces soins militaires ne l'empeschoient pourtant pas de donner quelques unes de ses pensees a la civilite qu'il vouloit avoir pour les princesses captives et pour tant de rois et de princes qui estoient dans son armee mais malgre tant de soins differents et d'occupations diverses mandane estoit la maistresse absolue de son coeur et l'objet de tous ses desirs il n'y avoit point d'heure ou il ne se flatast de l'esperance de la voir bien-tost delivree et il n'y en avoit point 
 aussi ou il ne craignist de ne la delivrer jamais si bien que passant continuellement de la crainte a l'esperance et de l'esperance a la crainte son ame estoit dans une agitation continuelle qui ne luy donnoit qu'autant de repos qu'il luy en faloit pour recommencer de souffrir le portrait qu'il avoit de mandane et la magnifique escharpe qu'il avoit eue de mazare mourant estoient ses plus douces consolations il conservoit ces deux choses avec un soin si particulier qu'il estoit aise de voir combien la personne qui les luy rendoit cheres la luy estoit elle mesme la veue du roy d'assirie luy donnoit pour tant quelques fascheuses heures ne pouvant pas tousjours estre si bien maistre de son esprit qu'il n'eust quelque peine a cacher ses veritables sentimens et a vivre tousjours avec une esgale civilite avec que luy jusques a ce que par la liberte de mandane il se vist en estat de le vaincre ou d'en estre vaincu il avoit neantmoins la consolation de l'avoir renverse du throsne de scavoir qu'il n'estoit pas aime et qu'enfin il estoit encore plus malheureux que luy au contraire le roy d'assirie a parler raisonnablement ne devoit pas avoir une pensee qui le deust consoler si ce n'eust este l'oracle qu'il avoit receu a babilone car il voyoit son rival couvert de gloire aime de sa princesse et sans autre malheur que ce luy d'en estre eloigne et de la scavoir captive mais pour luy il se voyoit sans couronne et sans esperance de regner jamais ny dans l'assirie ny dans le coeur de mandane du moins a juger par les aparences toutesfois il y avoit bien des heures ou cet oracle favorable le consoloit de tous ses desplaisirs et dissipoit toutes ses craintes 
 en luy faisant croire que par des moyens qu'il ne comprenoit pas il seroit quelque jour plus heureux qu'il n'estoit alors infortune aussi n'estoit-il jamais sans l'avoir sur luy ce n'est pas qu'il ne l'eust dans sa memoire mais il luy sembloit tant l'amour fait faire de petites choses inutiles aux plus grands hommes du monde que ce n'estoit pas encore assez si bien qu'il le portoit tousjours escrit dans des tablettes de cedre voila donc comment raisonnoient ces deux grands princes et ces deux illustres amants pendant le voyage d'artamas qui trouva beaucoup plus de difficulte qu'il n'avoit pense a persuader le gouverneur du chasteau d'hermes car il n'avoit pas preveu que ligdamis n'y seroit point il le receut pourtant fort civilement et comme celuy par la faveur duquel il commandoit dans la place ou il estoit mais s'agissant de donner paf sage a des troupes estrangeres il avoit bien de la peine a s'y resoudre quoy que le prince artamas luy dist que ce n'estoit que pour delivrer une princesse qui estoit la principale cause de la guerre et pour delivrer aussi la fille de son roy que l'on persecutoit avec beaucoup d'injustice bien est-il vray qu'il avoit l'esprit si inquiet de n'avoir point de nouvelles de son fils qu'il luy dit estre alle escorter une soeur qu'il avoit et quelques autres dames qu'il luy advoua qu'il ne luy estoit pas possible de luy respondre precisement qu'il ne sceust ce qu'il estoit devenu mais lors que par le retour de quelques cavaliers il aprit une heure apres que ligdamis estoit prisonnier et que la fille estoit aussi captive il en eut une douleur que l'on ne scauroit exprimer le prince artamas ayant sceu la chose 
 luy donna pourtant quelque consolation car il luy assura si fortement qu'il seroit bien traitte de cyrus qu'il diminua une partie de son desplaisir il luy offrit mesme d'envoyer sosicle en scavoir des nouvelles et en effet il l'envoya jugeant bien que jusques a ce qu'il sceust avec certitude ou estoit son fils il ne concluroit rien avecque luy mais par bon-heur sosicle ayant rencontre ligdamis et feraulas son voyage fut accourcy apres avoir embrasse ligdamis dont la rencontre le surprit agreablement car ils s'estoient tousjours fort aimez s'estant rendu conte de ce qu'ils alloient faire ils s'en retournerent tous trois au chasteau d'hermes ou ils furent receus avec une joye extreme estant mesme assez difficile de dire qui avoit plus de satisfaction de voir ligdamis ou de son pere ou du prince artamas depuis cela l'affaire dont il s'agissoit n'eut plus de difficulte parce que des que ligdamis eut raconte a son pere de quelle facon cyrus l'avoit traitte et de quelle maniere sa soeur et les dames qui estoient avec elle estoient servies son coeur se trouva tout change principalement quand ligdamis adjousta que cyrus ne demandoit passage que pour autant de troupes qu'il en faloit pour delivrer les deux princesses captives et qu'il luy avoit engage sa parole de donner la paix a la lydie s'il les delivroit par son moyen apres cela ce gouverneur n'ayant pas la force de s'opposer au prince artamas a ligdamis et au bien de sa patrie il accorda ce qu'on souhaitoit de luy de sorte que le prince de phrigie s'en retourna tres satisfait il voulut obliger ligdamis a demeurer aupres de son pere afin de l'entretenir dans les sentimens ou il l'avoit mis mais il 
 ne le voulut pas disant qu'il seroit indigne du traitement qu'il avoit receu de cyrus s'il ne retournoit pas vers luy artamas voulut encore luy resister toutesfois la generosite de ligdamis estant fortifiee par un sentiment d'amour il l'emporta et fit ce qu'il avoit resolu ils retournerent donc vers cyrus qui les receut avec une extreme joye aprenant d'eux l'heureux succes de leur negotiation artamas remercia ce prince du favorable traitement que ligdamis en avoit receu et ligdamis voulant recommencer de s'en louer tout de nouveau forca la modestie de cyrus a luy imposer silence mais pour le faire de meilleure grace il ne les empescha de parler de luy qu'en parlant luy mesme des obligations qu'il leur avoit d'avoir mis les choses en estat de pouvoir esperer de delivrer bien tost mandane artamas qui n'estoit pas moins interesse que luy en cette rencontre ne pouvoit souffrir qu'il luy rendist grace de ce qu'il avoit fait et ligdamis trou liant qu'il estoit luy mesme tres oblige et a l'un et a l'autre de ces princes ne pouvoit non plus se resoudre a recevoir les remercimens qu'ils luy faisoient durant cette contestation de civilite le roy d'assirie ayant sceu leur retour vint chez cyrus comme il estoit prest d'envoyer vers luy pour luy aprendre comment leur negociation avoit reussi de sorte que partageant la joye de son illustre rival et esperant aussi bien que luy de voir mandane delivree il donna aussi mille marques de gratitude aux negociateurs de cet te entreprise n'ayant presques plus les uns et les autres d'autre inquietude que l'impatience de recevoir les advis que les amis de menecee devoient donner du depart des princesses et de 
 l'escorte qu'elles auroient artamas qui n'estoit pas moins amoureux qu'eux n'avoit pas aussi moins de satisfaction et il avoit mesme tant de joye d'esperer de delivrer sa chere palmis sans combattre le roy son pere qu'il estoit aise de voir qu'il avoit dans le coeur l'esperance qu'il donnoit aux autres ligdamis de son coste esperant plustost la possession de cleonice si la paix se faisoit que durant une longue guerre partageoit le plaisir de ces princes avec plus de sensibilite cependant le prince artamas ayant demande la permission d'aller rendre conte au roy son pere de ce qu'il avoit fait et le roy d'assirie voulant jouir hors de la presence de son rival de toute la douceur que l'esperance de voir bien tost mandane en liberte luy donnoit s'en alla aussi de sorte que comme ligdamis et sosicle suivirent le prince de phrigie feraulas demeura seul avec cyrus il est vray que c'estoit la plus agreable compagnie qu'il pust avoir puis que c'estoit luy seul qui avoit tousjours eu le secret de sa passion car encore que chrisante n'eust pas ignore tout ce qui luy estoit advenu ce n'avoit pourtant este qu'a feraulas a qui il avoit descouvert tous les sentimens de son ame comme estant d'un age et d'une humeur a excuser tous ses transports et toutes ses foiblesses aglatidas estant alors arrive ne changea pourtant pas la conversation car il avoit toutes les qualitez que cyrus vouloit a un confident de son amour il avoit de l'esprit son ame estoit tendre et il connoissoit cette passion par sa propre experience si bien que cyrus s'entretenant avecque luy et avec feraulas de l'estat ou il voyoit les choses il y employa deux heures fort agreablement 
 cette conversation auroit mesme dure plus long temps si le roy de phrigie ne l'eust interrompue par une visite qu'il voulut rendre a cyrus pour luy tesmoigner la joye qu'il avoit de scavoir que le voyage de son fils avoit si bien reussi le reste du jour se passa donc de cette sorte et le lendemain cyrus resolut avec le roy d'assirie et le prince artamas quelles seroient les troupes qu'ils choisiroient pour cette expedition secret te quand il en seroit temps apres quoy cyrus qui estoit le plus obligeant prince de la terre ayant fait apeller ligdamis qui s'estoit contente d'escrire a cleonice et qui n'avoit ose demander si tost la permission de l'aller voir il luy dit tout bas en souriant qu'il l'advertissoit qu'il n'estoit plus son prisonnier de sorte luy dit-il que ce n'est pas estre bon esclave de cleonice que de ne l'aller pas visiter ligdamis respondit a cela que ces deux captivitez n'estant pas incompatibles il le supplioit de croire qu'il ne songeoit non plus a sortir de ses chaines que de celles de cet te belle personne mais que puis qu'il luy en donnoit la permission il iroit la voir et en effet il y fut le jour suivant cyrus accompagne de phraarte qui ne manquoit jamais guere une semblable occasion fut aussi visiter la reine de la susiane et la princesse araminte il trouva la premiere un peu moins triste par l'esperance qu'araspe luy avoit donnee mais il trouva araminte dans une melancolie extraordinaire dont elle ne pouvoit trouver d'autre cause que la continuation des mesmes malheurs qu'elle supportoit quelque fois plus constamment cyrus fit ce qu'il put pour la consoler mais il estoit fort difficile que n'ayant point de nouvelles de spitridate elle pust 
 estre capable de satisfaction la veue mesme de cyrus toute agreable qu'elle luy devoit estre par cette prodigieuse ressemblance qui estoit entre ce prince et spitridate augmentoit plustost son chagrin en l'humeur ou elle estoit ce jour la qu'elle ne le diminuoit car quand elle venoit a penser que ce prince si admirablement bien fait si honneste homme et si genereux estoit mort prisonnier ou infidelle elle estoit contrainte de faire un grand effort sur elle mesme pour detacher son esprit d'une si fascheuse pensee de peur de donner des marques trop visibles de sa foiblesse elle aimoit toutesfois bien mieux que la presence de cyrus remist dans son ame tant de tristes pensees que de ne voir que phraarte aupres d'elle qui par la passion qu'il avoit dans le coeur luy donnoit mille inquietudes par la seule pensee qu'elle avoit que ses yeux auroient fait un ennemy a spitridate en assujettissant phraarte de for te que l'amour de ce prince luy estoit encore plus insupportable par la haine qu'elle prevoyoit qu'il auroit un jour pour son illustre rival que par elle mesme apres que cyrus eut fait sa visite de longueur raisonnable il quitta araminte et pour obliger ligdamis il fut a l'apartement ou l'on avoit loge les prisonnieres d'ephese a qui il fit cent civilitez mais principalement a la soeur et a la maistresse de ligdamis en sortant de la il apella araspe qu'il avoit remarque estre fort triste et comme il s'imagina que peut-estre cette melancolie venoit de ce que l'employ qu'il luy avoit donne ne luy plaisoit pas et l'ennuyoit comme il l'aimoit fort il eut la bonte de luy demander s'il estoit las d'estre prisonnier luy mesme en gardant des prisonnieres parce que si cela estoit 
 il mettroit quelque autre a sa place araspe sur pris du discours de cyrus au lieu de luy en rendre grace luy demanda avec empressement si la reine de la susiane ou la princesse araminte s'estoient pleintes de luy et s'il seroit assez malheureux pour leur avoir despleu en quelque chose mais cyrus luy ayant respondu que non et qu'au contraire elles s'en louoient il le suplia donc de luy laisser cet employ et le remercia alors de la bonte qu'il avoit pour luy en cette rencontre ce fut toutesfois d'une maniere qui fit croire a cyrus qu'araspe avoit quelque desplaisir secret qu'il ne vouloit pas luy dire si bien que sans y faire une plus grande reflexion il monta a cheval et s'en retourna au camp en y allant il aperceut dans un chemin de traverse deux hommes a cheval qui venoient vers le lieu ou il estoit et comme ils marchoient beaucoup plus viste que luy et qu'ils estoient assez proche ils l'eurent bien-tost joint mais a peine un de ces deux estrangers eut il jette les yeux sur cyrus que voyant l'honneur qu'on luy rendoit il demanda a quelqu'un de ceux qui le suivoient qui il estoit et comme on luy eut respondu que c'estoit cyrus cet estranger surpris de ce qu'on luy disoit s'arreste descend de cheval et se presente a cyrus comme ne doutant pas d'en devoir estre connu de sorte que luy adressant la parole seigneur luy dit-il souffrez que je vous demande pardon de ne vous avoir pas rendu l'honneur que je vous devois en une occasion ou je vous rendis du moins tout le service que je vous pouvois rendre cyrus regardant cet estranger qu'il vit estre admirablement bien fait fit ce qu'il put pour rapeller dans sa me moire l'idee de son visage mais bien loin de se 
 souvenir de l'avoir veu la physionomie de ce jeune cavalier fut si nouvelle a ses yeux qu'il conclut en luy mesme avec certitude qu'il le trompoit si bien que luy respondant tres civilement il luy dit qu'il ne se souvenoit point de l'avoir veu et que par consequent il croyoit qu'il se meprenoit luy mesme puis que ce n'estoit guere sa coustume d'oublier des gens qui avoient sur le visage un carractere de grandeur comme il le voyoit sur le sien en fuite dequoy le faisant remonter a cheval et le priant de luy dire quand et en quel lieu il croyoit l'avoir veu cet agreable estranger luy dit en mesme langage qu'il avoit desja passe qui estoit grec un peu corrompu qu'il avoit eu le bonheur de le rencontrer dans un bois qui estoit en paphlagonie n'ayant qu'un escuyer avecque luy et estant attaque par six hommes de la violence desquels il avoit tasche de le deffendre je ne scay luy dit cyrus si je ne devrois point vous laisser en l'erreur ou vous estes de peur d'estre soupconne de ne vouloir pas reconnoistre un bien fait neantmoins pour vous detromper et m'empescher en mesme temps d'estre accuse d'ingratitude scachez genereux estranger que je m'engage a vous recompenser autant que je le pourray du service que vous avez rendu a celuy pour qui vous me prenez mais apres cela je vous aprendray qu'il y a un prince au monde a qui je ressemble de telle sorte qu'en divers lieux de la terre nous avons este pris l'un pour l'autre c'est pour quoy comme je ne doute pas que ce ne soit luy que vous avez secouru et que je m'interesse extremement en sa vie et en sa fortune faites moy la grace de me dire ce que vous en scavez 
 et en quel lieu et en quel estat vous l'avez laisse
 
 
 
 
pendant que cyrus parloit ainsi cet estranger le regardant plus attentivement remarqua en effet quelque difference de l'air de son visage a ce luy de la personne a qui il avoit sauve la vie si bien que ne doutant point du tout de la verite des paroles de cyrus de qui la reputation luy estoit mesme trop connue pour luy permettre de le soupconner d'un mensonge si lasche seigneur luy dit-il je vous demande pardon d'avoir plustost creu mes yeux que ma raison qui me disoit en secret que le vainqueur de la plus grande partie de l'asie ne pouvoit pas s'estre trouve en estat de devoir la vie a un malheureux estranger comme moy celuy a qui vous l'avez sauvee reprit-il est si brave que je vous tiens plus glorieux de la luy avoir conservee que si je vous la devois puis qu'a parler sincerement ce que j'ay au dessus de luy est plustost un present de la fortune qu'un effet de ma valeur ce pendant contentez de grace ma curiosite et me dites precisement tout ce que vous scavez de luy mais pour me le dire plus agreablement adjousta cyrus d'une maniere tres obligeante aprenez moy le nom et la qualite de son liberateur afin que je ne manque pas a luy rendre ce qui luy est deu seigneur luy dit cet inconnu mon nom est anaxaris mais pour ma condition je vous suplie de ne vouloir pas m'obligera vous la dire precisement je pourrois si je voulois vous la desguiser en vous disant un mensonge avantageux ou desavantageux pour moy mais comme je ne veux recevoir de vous que l'estime dont je me rendray digne par mes actions et par mes services je ne veux ny m'abaisser ny m'eslever 
 en vous donnant une idee de ma qualite trop basse ou trop haute c'est pourquoy sans vous parler davantage de ce que je suis je vous diray que le bruit de vostre nom m'ayant fait quiter ma patrie pour venir estre moy mesme le tesmoin de tant de miracles que la renommee y a publiez de vous en passant un soir dans un bois qui est en paphlagonie je vy un homme assis au pied d'un arbre qui parloit avec un autre qui n'estoit qu'a deux pas de luy et qui sembloit regarder si deux chevaux qui estoient a eux ne se destachoient point du tronc d'un pin ou ils estoient en effet attachez comme l'air du visage de celuy qui paroissoit estre le maistre de l'autre me sembla extremement grand je le regarday si attentivement que je creus estre oblige de le saluer comme je fis cet estranger qui me parut estre fort triste me rendant mon falut tres civilement fit une si sorte impression dans mon esprit que je me retournay trois fois pour le regarder encore mais a la derniere je vis sortir six hommes de divers endroits du bois qui s'eslancant tout d'un coup sur luy ne luy donnerent qu'a peine le loisir de se lever d'aller a son cheval et de mettre l'espee a la main ce qu'il fit pourtant si promptement et si courageusement que vous ne devez pas vous estonner seigneur si lors qu'on m'a dit que vous estiez cyrus je n'ay pas encore cesse de croire que c'estoit vous que j'avois eu le bon-heur de servir car il est vray que je n'ay jamais veu tant de coeur en personne qu'en cet illustre inconnu je n'eus donc pas plustost veu qu'on l'attaquoit avec avantage que je fus a luy en luy criant que je mourrois pour sa deffence et en effet je me resolus 
 si determinement a seconder sa valeur que je fis sans doute des choses que je n'aurois pas faites si son exemple ne m'y eust porte tant y a seigneur qu'apres un combat assez long nous nous desgageasmes de ces assassins il en demeura quatre fut la place et deux s'enfuirent il est vray que ce vaillant inconnu que j'avois assiste le trouva estre blesse en deux endroits par deux coups qu'il avoit receus durant qu'il montoit a cheval de sorte que voyant qu'il avoit besoin d'estre secouru je luy demanday en quel lieu il vouloir estre conduit comme il est aussi civil que vaillant il me remercia de l'assistance que je luy avois rendue en des termes qui faisoient aisement remarquer la fermete de son esprit il voulut mesme me dispenser de celle que je luy voulois encore rendre me disant que sa vie dont je voulois prendre tant de soin n'estoit pas assez heureuse pour me donner tant de peine a la luy vouloir conserver je ne laissay pourtant pas de m'obstiner a ne le vouloir point abandonner et en effet je le conduisis jusques a la premiere habitation qui n'estoit qu'a quatre ou cinq stades du lieu ou nous estions par bon heur il y avoit un vilage qui n'en estoit pas fort esloigne ou son escuyer fut querir un chirurgien qu'il scavoit qui y demeuroit car je compris qu'il y avoit desja quelque temps que cet illustre blesse estoit en ce lieu la sans en pouvoir descouvrir la raison tant parce qu'il estoit trop melancolique pour oser luy demander une chose qu'aparemment il n'auroit pas dite a un inconnu que parce que je ne fus aupres de luy que jusques a ce que ce chirurgien qu'on estoit alle querir l'eust pense je luy offris pourtant d'y demeurer plus longtemps 
 mais il ne le voulut pas joint que voyant que les gens de cette maison en avoient beaucoup de soin je me resolus avec moins de peine a luy obeir il voulut scavoir mon nom et je luy dis comme a vous que je m'apellois anaxaris mais comme il estoit desja tard je fus contraint de passer la nuit en ce lieu la et je fus mis dans une chambre qui touchoit la sienne le chirurgien me dit que tes blessures n'estoient pas mortelles mais qu'il voyoit une si profonde melancolie sur son visage qu'il craignoit que la fievre ne luy prist et qu'une maladie se joignant a ses blessures ne luy donnast beaucoup de peine a le guerir comme je couchay a une chambre qui touchoit la sienne ainsi que je l'ay desja dit et que la separation n'en estoit que de planches l'entendis qu'il passa la nuit sans dormir il parla mesme diverses fois fort haut sans que je pusse presque entendre rien si non qu'il prononcoit fort souvent un certain nom d'araminte je compris pourtant qu'il se pleignoit de quelque belle personne qui s'apelle ainsi car il s'escria plusieurs fois araminte infidelle araminte pourquoy ne puis-je t'oublier ces pleintes m'ayant donne une nouvel le curiosite de scavoir qui estoit celuy que j'avois servy je m'en informay a son escuyer devant que de partir mais il me tesmoigna qu'il avoit un ordre si expres de son maistre de ne le dire a personne que je ne l'en pressay plus et je partis enfin sans scavoir autre chose de luy que ce que je viens de vous en dire m'estant cependant demeure une si grande estime pour ce vaillant homme que croyant l'avoir trouve lors que le vous ay aborde j'en ay eu une joye extreme 
 mais seigneur adjousta cet agreable estranger j'ay pourtant en beaucoup de satisfaction de m'estre trompe et l'aime encore mieux avoir eu l'honneur d'estre connu de vous que d'avoir eu le plaisir de trouver celuy pour qui je vous ay pris le prince spitridate repliqua cyrus est d'un merite si rare que je ne me fascherois pas quand vous me le prefereriez puisque vous ne se riez en cela que ce que la raison voudroit ce pendant pour vous tenir ma parole genereux anaxaris je vous declare que je vous suis aussi oblige de la vie que vous avez conservee a spitridate que si vous aviez deffendu la mienne c'est pourquoy je vous dis en presence de tous ceux qui me peuvent entendre que vous serez en droit de m'accuser d'ingratitude si je ne vous rends pas tous les offices que l'on a lieu d'attendre d'un prince que l'on a oblige anaxaris respondit a un discours si civil avec une soumission extreme mais qui n'avoit pourtant rien de bas au contraire il parut par sa responce quoy que tres respectueuse qu'il estoit accoustume a faire plustost des graces qu'a en recevoir de sorte que cyrus en concevant une grande opinion forma le dessein d'avoir un soin particulier de luy et en effet il donna ordre qu'on le mit a une de ses tentes et qu'il fust traite comme un homme de haute condition tel qu'il paroissoit estre mais si cyrus estoit bien satisfait d'anaxaris phaarte ne l'estoit pas tant car comme il estoit persuade que si spitridate eust este mort il auroit peut-estre trouve araminte plus favorable tout brave qu'il estoit il eut l'injustice d'avoir quelque secrette aversion pour anaxaris des qu'il sceut qu'il avoit sauve la vie de son 
 rival cyrus estant arrive au camp eut envie d'envoyer dire a la princesse araminte une partie de ce qu'il avoit sceu de spitridate luy desguisant un peu l'autre et le faisant encore moins blesse qu'il ne l'avoit este en effet mais comme ce recit avoit este fait devant plusieurs personnes il ne jugea pas qu'il fust aise de le pouvoir neantmoins croyant qu'elle auroit encore plus de consolation de scavoir que spitridate estoit blesse et qu'il l'aimoit tousjours que de le croire mort ou infidelle comme elle faisoit quelquesfois il envoya enfin feraulas pour luy aprendre qu'il y avoit environ un mois qu'un estranger qui estoit arrive au camp avoit rencontre spitridate car anaxaris avoit dit qu'il y avoit justement ce temps la qu'il avoit secouru ce prince feraulas obeissant a son maistre fut aussi-tost trouver araminte qui d'abord eut une joye extreme de scavoir que l'on avoit veu spitridate mais ne se contentant pas de ce que feraulas luy disoit et voulant elle mesme voir celuy qui l'avoit veu comme elle remarqua qu'il ne luy accordoit pas positivement ce qu'elle vouloit elle s'imagina des choses si funestes de spitridate que feraulas luy promit de suplier cyrus de sa part de luy faire voir celuy qui avoit aporte cette nouvelle et en effet estant retourne au camp et s'estant aquite de sa commission cyrus pria anaxaris le lendemain de vouloir faire une visite a l'illustre princesse araminte de qui le prince spitridate se pleignoit avec tant d'injustice le conjurant toutesfois de vouloir le faire un peu moins blesse qu'il ne l'avoit este effectivement la precaution de cyrus fut neantmoins inutile car comme phraarte estoit bien aise qu'elle creust 
 spitridate mort il avoit desja fait dire chez elle par une femme d'armenie qu'il avoit mite aupres de cette princesse du temps qu'elle estoit a artaxate et qui estoit absolument a luy que spitridate avoit este laisse comme mort et hors de pouvoir d'eschaper de sorte qu'araminte ne pensa jamais croire anaxaris lors mesme qu'il luy dit la verite toute pure cyrus aprenant son desespoir fut la consoler et l'assurer qu'anaxaris ne luy avoit parle de spitridate que comme il luy en parloit a elle mais pour luy tesmoigner encore combien son repos luy estoit cher apres s'estre bien fait marquer l'endroit ou anaxaris avoit laisse spitridate il fit venir le prince de paphlagonie et le pria de vouloir envoyer quelqu'un des siens pour scavoir precisement ce qu'estoit devenu cet illustre prince araminte remercia cyrus avec toute la civilite que sa douleur luy pouvoit permettre la reine de la susiane eut un soin tout particulier d'elle en cette occasion cleonice et toutes ses amies ne l'abandonnerent pas non plus et a la reserve de phraarte tout le monde partageoit son desplaisir il est vray que s'il n'en eut point de l'accident arrive a spitridate il en eut assez de la civilite qu'araminte eut tousjours pour anaxaris depuis qu'elle sceut qu'il avoit elle le liberateur de son amant joint aussi qu'elle commenca de le traiter encore plus mal qu'a l'ordinaire s'imaginant que ce ne pouvoit estre que pour luy que spitridate l'avoit nommee infidelle ainsi la maligne joye que phraarte avoit eue du malheur de son rival ne luy dura pas long-temps et il souffrit alors tout ce que l'amour et la jalousie peuvent faire endurer cependant cy rus le roy d'assirie et le prince artamas 
 commencant de s'impatienter de ne recevoir point les advis que les amis de menecee et ceux de timocreon leur devoient donner d'ephese et de sardis ne parloient plus d'autre chose mais a la fin ceux qu'ils attendoient estant arrivez ils sceurent que le depart des princesses estoit assurement differe de huit jours marquant precisement le jour et l'heure qu'elles devoient sortir d'ephese nommant les chefs des troupes qui les devoient escorter et disant enfin toutes choses si particulierement que ces princes eurent lieu de prendre leurs mesures si justes qu'ils pouvoient croire que leur entreprise ne pouvoit manquer il y eut pourtant quelque dispute entre eux pour l'execution de la chose car le prince artamas qui connoissoit tres bien le pais disoit qu'il faudroit partager leurs troupes en mettre une partie dans le bois par ou les princesses devoient passer et cacher le reste derriere un tertre assez esleve qui estoit couvert d'arbres et qui estoit a la gauche au milieu de la plaine que le grand chemin d'ephese a sardis traversoit afin que lors que les chariots des princesses seroient juste ment entre le bois et ce tertre et presques vis a vis du chasteau d'hermes ou l'on auroit aussi laisse des gens ils pussent enveloper le roy de pont en luy coupant chemin de toutes parts et faire passer la riviere a ces princesses presques auparavant que leurs ennemis eussent eu le temps de se reconnoistre cyrus comprenant mieux l'assiette du lieu que le roy d'assirie ne la comprenoit tomba d'accord de ce que proposoit le prince artamas mais pour luy il dit que ce n'estoit point la son advis qu'au contraire en se separant c'estoit le moyen d'estre vaincus 
 les uns apres les autres qu'ainsi il valoit bien mieux faire un grand effort tout d'un coup que d'avoir recours a la ruse le prince artamas soutint encore son opinion et cyrus l'appuya aussi de plu sieurs raisons mais ce prince violent ne se voulant pas rendre il y eut une contestation assez forte entr'eux ligdamis fut mesme apelle a ce conseil et comme connoissant mieux le pais qu'aucun autre et comme estant fort entendu a la guerre mais comme il s'agissoit d'une chose ou il alloit du bonheur ou de l'infortune des trois plus grands princes du monde il avoit quelque peine a se resoudre de donner un conseil qui pourroit n'estre pas heureux de sorte que ne parlant pas precisement quoy qu'il panchast du coste de cyrus et d'artamas le roy d'assirie ne laissa pas d'en prendre de nouvelles forces et de s'obstiner plus que devant si bien qu'il sur resolu que l'on envoyeroit chrisante au dela de la riviere luy qui connoinssoit admirablement tous les avantages ou les desavantages des postes qu'il faloit occuper afin qu'il donnast encore son advis apres les avoir reconnus mais a peine cette resolution fut-elle prise que le roy d'assirie n'en estant pas encore satisfait dit que pour luy il ne se fieroit qu'a ses propres yeux d'une chose d'ou dependoit la liberte de mandane et qu'ainsi il iroit avec que chrisante et ligdamis qui devoit estre son guide afin de voir s'il avoit tort ou s'il avoit raison le roy d'assirie n'eut pas plustost dit cela que le grand coeur de cyrus ne pouvant souffrir que son rival luy pust reprocher qu'il se fust expose plus que luy pour la liberte de mandane fit qu'il ne contesta plus quoy qu'il n'ignorast pas que ce qu'il alloit faire estoit contre les regles de la prudence et 
 estoit mesme inutile estant certain que le prince artamas scavoit assez bien la guerre pour se confier a luy d'une semblable chose et qu'il luy faisoit si bien comprendre c'est pourquoy il dit au roy d'assirie qu'il iroit aussi bien que luy le prince artamas voulant aussi estre de la partie afin de leur faire voir precisement comment il entendoit la chose il fut donc resolu qu'ils partiroient le soir mesme avec des habillemens et des armes peu remarquables qu'ils ne meneroient pas plus de deux cens chevaux qu'ils laisseroient aupres du chasteau d'hermes n'en faisant passer que cinquante seulement pour aller reconnoistre les divers postes ou le prince artamas avoit soutenu qu'il falloit mettre leurs gens cette resolution estant prise cyrus fit appeller le roy de phrigie pour luy laisser ordre de prendre soin de toutes choses disant seulement a tous ses capitaines qu'il estoit alle visiter les divers quartiers de son armee cependant la chose ne put se faire si secretement que quelques-uns ne soupconnassent qu'il y avoit quelque autre dessein que l'on ne disoit pas de sorte que tigrane et phraarte se rangeant aupres de cyrus et ne l'abandonnant point il fut contraint de leur faire part de son secret leur disant que si c'eust este pour combatre il n'auroit pas voulu se passer de leur assistance mais que ne s'agissant que d'aller seule ment reconnoistre le lieu du combat il avoit voulu leur espargner une peine ou il n'y avoit point de gloire a aquerir neantmoins ils ne purent se resoudre a faire ce qu'il voulait et il falut qu'il consentist qu'ils fussent de la partie aglatidas adusius feraulas ligdamis chrisante sosicle tegee et artabase en furent aussi et il ne fut 
 pas mesme jusques a l'inconnu anaxaris qui scachant que cyrus partoit ne luy demandast la permission de le suivre qu'il ne put luy refuser tant il la luy demanda de bonne grace cyrus le roy d'assirie et le prince artamas partirent donc des que la nuit fut venue voulant sortir du camp a cette heure la afin que les espions que cresus pouvoit avoir dans l'armee ne pussent pas l'advertir de quel coste cyrus estoit alle ligdamis accompagne de sosicle seulement prit le devant pour aller preparer son pere a donner passage aux cinquante chevaux qui devoient passer de l'autre coste de la riviere et en effet ces princes reglerent si bien leur marche qu'ils arriverent a quatre stades du chaste au d'hermes le lendemain a deux heures de nuit ou ils firent al te suivant ce qu'ils estoient convenus avec ligdamis qui les joignit un quart d'heure apres et qui dit a cyrus que les choses estoient disposees a le recevoir mais que comme il faloit de necessite qu'il fust jour pour pouvoir faire ce qu'il vouloit il jugeoit a propos qu'il se reposast dans le chasteau jusques a ce que la nuit fust passee et en effet le conseil de ligdamis fut suivy cyrus et tous les princes qui l'accompagnoient furent donc au chasteau d'hermes ou ils furent receus sans ceremonie de peur de donner connoissance de la chose aux soldats a qui on disoit que c'estoient des gens de cresus desguisez qui ayant passe par un endroit de la riviere venoient de reconnoistre quelqu'un des quartiers de cyrus et repasser ce fleuve en ce lieu la ce n'est pas que les soldats ne fussent fort affectionnez a leur gouverneur mais on ne vouloit pas bazarder la chose de sorte que cyrus passa la nuit dans le 
 chasteau comme s'il eust este un des capitaines de cresus cependant comme personne ne se coucha des que les premiers rayons du soleil commencerent de blanchir les nues du coste de l'orient cyrus montant a cheval le premier suivy du roy d'assirie du prince artamas de tigrane de phraarte d'aglatidas d'anaxaris de feraulas d'artabase de ligdamis de chrisante d'adusius de sosicle de tegee et des cinquante cavaliers qui luy faisoient escorte paf sa le pont du chasteau d'hermes pour aller voir le lieu ou il esperoit devoir bien-tost delivrer sa chere mandane le prince artamas pour faire voir au roy d'assirie qu'il avoit eu raison mar chant entre cyrus et luy leur monstra de la main des qu'ils furent au bout du pont le tertre couvert d'arbres qui s'eslevoit dans la plaine au dela du grand chemin le bois qui estoit a la droite et le chemin d'ephese qui alloit en baissant vers la gauche leur faisant voir alors si clairement que ce qu'il avoit propose estoit bien imagine que si le roy d'assirie ne se rendit pas encore ce fut plustost par opiniastrete que par raison chrisante fort entendu en de semblables choses dit pour fortifier l'advis d'artamas que l'entreprise ne se pouvoit executer autrement parce que si les premieres troupes qui conduiroient les princesses apercevoient d'abord un gros si considerable comme seroit le leur si tous leurs gens estoient joints elles ne manqueroient pas d'en advertir le roy de pont en un instant en faisant passer la parole de rang en rang jusques a luy et qu'ainsi comme il ne s'agissoit pas de gagner une bataille mais de conserver la princesse qu'il aimoit il estoit a croire 
 que ce roy la feroit retourner sur ses pas pendant qu'il feroit ferme avec toutes ses troupes si bien que hors de faire une embuscade de la maniere dont le prince artamas l'avoit propose il n'y avoit point lieu d'esperer un bon succes de cette entreprise neantmoins le roy d'assirie ne se voulant pas encore rendre dit qu'il estoit persuade que ceux qui viendroient du coste d'ephese pourroient descouvrir les gens de guerre qui seroient derriere le tertre et quoy qu'on luy fist remarquer que le chemin baissoit de ce coste la et que ce tertre faisant un demy rond il n'estoit pas possible qu'ils pussent estre aperceus neantmoins il voulut y aller et ils y furent tous aussi bien que luy apres qu'artamas luy eut fait remarquer qu'il s'estoit trompe ils furent encore reconnoistre le tertre et ils observerent mesme si la plaine a l'endroit qu'il la faudroit traverser pour aller attaquer ceux qui seroient dans le chemin n'avoit point quelque defile capable d'empescher la cavalerie d'aller viste comme il faudroit qu'elle fist pour surprendre les ennemis et pour esviter les coups de trait le plustost qu'ils pourroient en suite ils furent tous dans le bois et s'y enfoncerent mesme assez avant pour en reconnoistre toutes les advenues et toutes les sorties chutante leur disant qu'il ne faloit pas moins songer a ce qu'ils feroient s'ils estoient vaincus qu'a ce qu'il faloit faire pour vaincre ils n'entrent pourtant pas tant tarde dans ce bois si ce n'eust este que pour cette raison mais le prince artamas ayant propose qu'il faudroit que le pere de ligdamis fist tenir un bateau en un endroit ou ce bois s'estend jusques au fleuve afin que si par hazard les ennemis se rendoient maistres du pont 
 cela ne les empeschast pas de pouvoir faire passer leurs princesses pendant que pour les en chasser ils seroient passer de nouvelles troupes par le chasteau d'hermes qui en cas que la chose allast ainsi se declareroit ne pouvant pas faire autrement la proposition d'artamas ayant semble bonne ils furent donc reconnoistre le lieu ou il faudroit aller chercher ce bateau qui estoit assez loin parce que la riviere serpente en cet endroit en y allant le roy d'assirie dit que du moins il faudroit donc avoir plusieurs bateaux mais ligdamis repliqua a cela que depuis que cresus s'estoit resolu a la guerre on n'en avoit laisse aucun sur cette riviere excepte un a chacun des gouverneurs qui en gardoient les passages mais pendant qu'ils raisonnoient sur une entreprise dont ils croyoient que l'execution estoit retardee de plusieurs jours et que cyrus s'entretenoit de l'agreable pensee d'estre bien-tost le liberateur de mandane le gouverneur du chasteau d'hermes qui pour la seurete de tant de personnes illustres avoit fait mettre une sentinelle sur la plus haute de ses tours fut adverty qu'il paroissoit un gros de cavalerie qui venoit du coste d'ephese il n'eut pas plustost sceu la chose qu'apres s'en estre esclaircy luy mesme il depescha un des siens pour aller dans le bois donner advis a ces princes de ce qu'il voyoit donnant ordre a celuy qu'il envoya dedire a ligdamis qu'il les menast dans le fort du bois du coste de la riviere ou ils pourroient demeurer en seurete jusques a ce que ces troupes fussent passees qui a ce qu'il croyoit s'en alloient au bord du pactole ou se faisoit l'assemblee generale de toutes celles de cresus cet homme 
 montant donc a cheval en diligence et obeissant a son maistre fut dans ce bois pour y chercher cyrus mais soit que la frayeur l'eust saisi ou qu'il n'en sceust pas bien les routes au lieu d'aller ou aparemment il le devoit trouver il s'engagea dans un chemin qui l'en esloigna si soit qu'en effet il ne le trouva point si bien que ce prince suivy de tous ceux qui l'accompagnoient sans scavoir rien de ce qui se passoit apres avoir resolu tout ce qu'il avoit a resoudre et avoir fait consentir le roy d'assirie a ce que le prince artamas avoit propose commenca de reprendre le chemin qui le pouvoit conduire dans la plaine et de la au chasteau d'hermes mais il fut estrangement surpris lors qu'apres avoir presque traverse tout le bois il commenca d'entendre ce bruit sourd que font les pieds des chevaux d'un gros de cavalerie qui marche de sorte que suivant le mouvement de son grand coeur au lieu de s'arrester comme il eust peut-estre este a propos il s'advanca devant les autres et ne fut pas plustost au bord de la plaine qu'il vit un escadron de cavalerie a cinquante pas de luy et en mesme temps il vit des gens de guerre vis a vis du pont du chasteau d'hermes et toute la campagne couverte de divers corps de cavalerie et d'infanterie cette ame intrepide ne put toutesfois s'esbranler a la veue d'un objet si surprenant et d'un peril si inesvitable si bien qu'au lieu de se renfoncer dans le bois en diligence et de fuir la premiere action de cyrus fut de s'arrester la seconde de tourner la teste pour regarder s'il estoit suivy et je ne scay si la troisiesme n'eust pas este de s'avancer pour aller chercher la mort en desespere si tout d'une voix le prince artamas 
 tigrane et phraarte qui avoient aussi veu un instant apres luy ce qu'il avoit veu le premier ne l'eussent force de prendre une route du bois que ligdamis leur enseigna ils ne purent pourtant pas s'y enfoncer trop avant car comme ils avoient este aperceus par les troupes de lydie celuy qui estoit a leur teste apres avoir fait faire alte au gros qu'il commandoit fut luy mesme les reconnoistre avec cent chevaux ne pouvant toutesfois s'imaginer que ce fussent des troupes ennemies a cause qu'il croyoit que cyrus n'alloit point de passage sur la riviere d'hermes neantmoins pour ne rien negliger il y fut mais a peine eut-il fait vingt pas dans le bois qui estoit fort clair en cet endroit qu'il connut distinctement que ce n'estoient pas des lydiens et il remarqua de plus qu'ils n'estoient pas en grand nombre de sorte qu'allant apres eux et envoyant commander a ceux qu'il avoit laissez dans la plaine qu'ils vinssent le joindre afin de vaincre sans peine et sans peril il en fut bien-tost assez proche pour les attaquer et d'autant plus que cyrus marchant le dernier comme ayant encore plus de repugnance a fuir que tous les autres ne put entendre si pres de luy des gens qui l'apelloient au combat sans tourner teste et sans mettre l'espee a la main esperant mesme par cette action de courage faciliter la retraite de ses amis et la sienne cyrus se tournant donc brusquement vers ce capitaine lydien qui marchoit a la teste des siens il poussa son cheval vers luy avec tant de vigueur et l'attaqua le premier avec un action si menacante et si fiere qu'il le contraignit de parer en pliant et de le reculer de quelques pas tous les siens mesme s'en arresterent un 
 instant mais cyrus ayant redouble un second coup que ce capitaine ne put parer et qui fit voir un ruisseau de son sang a tous ceux qui le suivoient comme ce prince voulut aller apres ses amis et prendre le mesme chemin qu'eux il se vit environne de toutes parts et sans aucun espoir d'eschaper il en tua pourtant un d'abord mais la multitude l'auroit assurement accable si feraulas qui pair bon heur avoit tourne la teste et avoit entreveu cyrus en ce peril n'y fust alle en appellant chrisante a son secours qui y fut en diligence aussi bien que le prince tigrane phraarte anaxaris aglatidas ligdamis et plusieurs autres car pour le roy d'assirie qui marchoit assez loin devant avec le prince artamas et le reste ils furent attaquez par un autre gros d'ennemis que l'on avoit envoye pour leur couper chemin jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille chose a celle qui qui se passa dans ce bois car cyrus scachant que la liberte de mandane estoit attachee a la sienne et a sa vie deffendit l'une et l'autre avec une valeur qui n'eut jamais d'esgale ceux qui l'attaquerent perirent presques tous de sa main et peu de ceux qu'il attaqua purent estre assez diligents a fuir ou assez adroits a parer ou assez vaillants pour luy faire resistance de sorte que de tous ceux qui l'environnerent d'abord il y en eut tres peu qui ne sentissent la pesanteur de son bras la valeur de tigrane se signala aussi en cette occasion aussi bien que celle de phraarte et l'inconnu anaxaris fit des choses si admirables qu'elles le firent connoistre a cyrus pour un des plus vaillants hommes du monde aglatidas ligdamis chrisante et feraulas donnerent aussi des marques 
 de courage prodigieuses pour sauver leur illustre maistre qui de son coste ne combattoit pas moins pour leur deffence que pour la sienne plus le nombre des ennemis croissoit plus sa valeur devenoit redoutable il se demestoit d'entre les arbres avec une adresse merveilleuse et son cheval obeissant a sa main secondoit si bien ses intentions que diverses fois s'il eust pu se resoudre de laisser ses amis engagez il eust pu se sauver mais comme son grand coeur n'y pouvoit consentir il combatoit opiniastrement quoy que ce fust sans espoir de vaincre en moins d'un quart d'heure il se fit un rampart de corps morts tous les troncs des arbres furent ensenglantez toute l'herbe fut couverte de sang et toute la terre en fut mouillee tous les cavaliers qui se trouverent aupres de luy perirent en cette occasion et il y auroit assurement pery luy mesme si les dieux ne l'eussent voulu sauver de puissance absolue apres avoir donc combatu tres long temps ne voyant plus aupres de luy que tigrane phraarte aglatidas chrisante ligdamis anaxaris et feraulas et jugeant que les coups des ennemis n'en pourroient plus fraper aucun qu'ils ne le touchassent sensiblement sa valeur redoubla encore et il fit sans doute ce que luy mesme ne croyoit pas estre capable de faire mais a la fin le nombre des ennemis croissant tousjours et un d'entre eux s'estant advise de tuer son cheval s'il pouvoit et l'ayant en effet blesse mortellement d'un grand coup d'espee qu'il luy enfonca dans les flancs ce fut en vain que l'illustre prince qui le montoit voulut le retenir car ce fier animal se sentant blesse et la nature faisant en luy un dernier effort il emporta son maistre malgre qu'il en 
 eust a travers l'espaisseur des arbres et la multitude des ennemis jusques a vingt pas de la ou tombant mort tout d'un coup cyrus n'eut pas peu de peine a se desgager de dessous luy il en vint pour tant enfin a bout mais en se relouant il trouva qu'il n'avoit plus a la main qu'un troncon de son espee qui avoit este rompue par un tronc d'arbre lors que son cheval l'avoit emporte si impetueusement de sorte que se voyant un instant apres environne et de plusieurs qui l'avoient suivy et de plus de cent autres qui arrivoient encore tous frais il ne put empescher que le vainqueur de tant de nations ne fust vaincu une fois il voulut pourtant encore se deffendre mais ce fut inutile ment car cinq ou six s'estant jettez sur luy en un mesme instant le saisirent et le firent prisonnier sans qu'il eust receu aucune blessure tigrane phraarte chrisante aglatidas anaxaris et feraulas voyant que cyrus estoit pris et qu'il leur estoit absolument impossible de songer a le delivrer commencerent de ne songer plus qu'a se sauver eux mesmes s'ils pouvoient a la reserve de feraulas qui se laissa prendre afin d'estre compagnon de la disgrace de son maistre pour les autres ne faisant plus que parer en reculant vers l'espaisseur du bois ils furent si heureux quoy qu'une partie d'entre eux fussent blessez que lors qu'ils y furent ceux qui les suivoient ayant ouy un grand bruit qui se faisoit a l'endroit ou le roy d'assirie et le prince artamas combatoient firent alte de peur de tomber en quelque embuscade pendant quoy s'enfoncant dans le plus espais du bois en tirant du coste de la riviere ils s'y cacherent et s'y tindrent jusques a la nuit a la reserve d'anaxaris de qui le cheval broncha et le fit prendre cependant le 
 roy d'assirie et le prince artamas artabase adusius sosicle tegee et ce qu'ils avoient de cavaliers avec eux avoient aussi fait une resistance prodigieuse et avoient tant tue de lydiens que leur propre valeur leur fut nuisible parce que ceux contre qui ils combatoient voyant a quelles gens ils avoient a faire avoient envoye demander du secours si bien que voyant de toutes parts ennemis sur ennemis et que plus il en tuoient plus ils en avoient a combatre ils agirent comme des gens qui vouloient vanger leur mort devant qu'elle fust arrivee principalement artamas car outre l'interest general qu'ils avoient tous a ne se laisser pas prendre s'ils pouvoient il en avoit un particulier a ne tomber pas sous la puissance de cresus sosicle et tegee le devoient aussi aprehender mais non pas tant que le prince artamas cependant il ne put esviter cette fatale destinee et apres avoir este blesse au bras droit et en trois autres lieux il falut ceder a la force et se rendre le roy d'assirie estant prive d'un si puissant secours se vit encore envelope de tant de gens qu'il fut aussi fait prisonnier en fuite de quoy sosicle et tegee le furent de mesme artabase et adusius se sauverent presque seuls de cette dangereuse occasion ces deux combats estant donc finis et tous les lydiens qui avoient combatu s'estant joints et ayant mis ensemble les prisonniers qu'ils avoient faits cyrus anaxaris et feraulas furent bien surpris lors qu'ils virent amener avec eux le roy d'assirie sosicle tegee et quelques cavaliers car pour le prince artamas il estoit si blesse qu'on estoit contraint de le porter cependant ces deux illustres rivaux voyant l'esgalite de leur fortune 
 en eurent de la joye et de la douleur la premiere parce qu'il est tousjours allez doux que son rival ne soit pas plus heureux que soy et la seconde parce qu'ils voyoient mandane sans protecteur principalement le prince artamas estant pris et bleue ils furent mesme fort affligez de voir qu'il fut reconnu par deux capitaines lydiens que quoy qu'ils eussent bien voulu le sauver n'oserent pourtant l'entreprendre parce qu'en effet ils ne le pouvoient veu l'estat ou il estoit ils ordonnerent donc qu'on le gardast au pied d'un arbre jusques a ce que l'on eust adverty celuy qui commandoit les troupes mais pour donner quelques marques de leur victoire ils firent conduire avec eux les prisonniers qu'ils avoient faits c'est a dire cyrus le roy d'assirie anaxaris tegee sosicle feraulas et quelques cavaliers au sortir du bois cyrus et le roy d'assirie virent que toutes les troupes avoient fait alte dans la plaine en attendant l'evenement du combat qui s'estoit fait et en allant ces deux rivaux remarquant bien par l'air dont on les traitoit qu'on ne les connoissoit pas se promirent une fidelite mutuelle a ne se decouvrir point l'un l'autre en cas qu'ils pussent trouver les voyes de se sauver et trouvant mesme lieu de faire entendre leur intention a feraulas comme il estoit fort adroit il la fit scavoir aux autres prisonniers esperant qu'en n'estant pas connus on les garderoit moins exactement et qu'ainsi ils pourroient peut-estre recourer leur liberte cyrus craignoit pourtant estrangement d'estre mene au roy de pont et quand il se souvenoit combien de fois il l'avoit vaincu et de quelle facon ce prince avoit este son prisonnier l'estat present de sa fortune luy estoit insuportable 
 il ne faloit pas pourtant laisser de marcher tousjours sans scavoir ou on le conduisoit le roy d'assirie s'advisa toutesfois a la fin de le demander a un soldat lydien qui luy respondit qu'on les menoit a andramite qui commandoit les troupes en l'absence du roy de pont comme ce prince alloit s'informer plus precisement des choses un officier rompit cette conversation s'imaginant que le roy d'assirie ne parloit a ce soldat que pour le suborner afin de luy aider a s'eschaper ils marcherent donc depuis cela sans parler non pas mesme entre eux chacun s'entretenant de sa propre infortune cyrus eut mesme la generosite de ne reprocher pas au roy d'assirie qu'il estoit la cause de leur malheur puisque sans luy ils ne seroient pas venus au lieu ou ils avoient este pris qu'en un estat qui n'auroit pas permis qu'on les eust vaincus de cet te sorte cependant ils avancent tousjours et arrivent enfin au lieu ou estoit andramite qui ne les vit pas plustost qu'il reconnut tegee et sosicle de sorte que sans s'amuser beaucoup aux autres je suis bien malheureux leur dit-il car il estoit assez de leurs amis que vous soyez tombez en mes mains mais comme vous scavez a quoy l'honneur m'oblige j'espere que vous ne trouverez pas estrange que je vous parle comme a des prisonniers de guerre que vous elles et non pas comme a mes amis c'est pourquoy dites moy ce que vous faisiez dans ce bois quel nombre de gens il y avoit precisement et ce que vouloit faire le prince artamas que j'ay sceu estre blesse et prisonnier nous ne pouvons pas respondit sosicle fort prudemment vous dire quel dessein avoit le prince artamas que 
 nous avons suivy sans nous en informer mais nous pouvons tousjours bien vous asseurer qu'il ne pouvoit pas estre fort dangereux puis qu'il n'avoit que cinquante chevaux et selon mon opinion c'estoit plustost un voyage fait pour moyenner la paix que pour faire la guerre mais ou avez vous passe la riviere adjousta andramite comme je serois tort au prince que je sers presentement repliqua sosicle qui ne voulut pas s'engager mal a propos si je vous descouvrois par quel lieu de la riviere nous avons passe vous me dispenserez de vous le dire mais ou estoit cyrus demanda encore andramite je le vy au camp le jour que nous en partismes reprit tegee voyant que sosicle ne respondoit pas assez viste apres cela andramite leur ayant encore fait un compliment les donna en garde a un capitaine qui estoit d'ephese en suite dequoy venant a jetter les yeux sur les autres prisonniers il vit quelque chose de si grand sur le visage de cyrus du roy d'assirie et d'anaxaris quoy que leurs armes et leurs habillemens n'eussent rien de remarquable qu'il r'appella tegee pour luy demander de quelle condition estoient ces prisonniers et comme il luy eut respondu qu'ils n'estoient que simples cavaliers si tous ceux de vostre armee luy dit-il sont de cette sorte cresus perdra infailliblement la premiere bataille qu'il donnera car j'advoue que les siens ne sont pas faits ainsi en fuite de cela andramite commanda qu'un chirurgien qui suivoit ses troupes allast aupres du prince artamas en attendant qu'il eust resolu ou on le feroit porter car comme il scavoit que le gouverneur du chasteau d'hermes estoit suspect a cresus 
 a cause de luy il n'osoit l'y faire aller de peur de se rendre suspect luy mesme de sorte que prenant la resolution de le faire porter en un autre lieu plus pres de sardis et se resolvant aussi a continuer sa marche aprenant qu'il m'y avoit aucun danger il commanda en effet que les troupes commencassent de marcher ce qu'elles firent andramite attendant a donner les ordres necessaires pour faire porter artamas qu'il passast au lieu ou il estoit et qu'il sceust du chirurgien qui auroit visite ses blessures s'il seroit en effet en estat d'estre transporte plus loing toutes les troupes commencant donc d'avancer ces prisonniers estant encore la parce qu'il falloit leur donner des chevaux les leurs ayant este ou tuez ou pris par des soldats qui ne paroissoient plus ils virent apres plusieurs troupes qu'andramite regardoit filer paroistre plusieurs chariots ou ils entre-virent de loin des femmes cette veue fit battre le coeur a cyrus et au roy d'assirie si bien que s'advancant nous deux a la fois jusques au bord du chemin ou ces chariots devoient passer ils virent que des que le premier aprocha andramite fut au devant et que marchant a la portiere qui n'estoit pas du coste de cyrus il parloit avec beaucoup de respect a celles qui estoient de dans mais lors que ce chariot qui alloit fort lentement fut vis a vis de cyrus et du roy d'assirie et qu'ils virent que mandane y estoit que ne sentirent-ils point leur ame en fut si troublee leur coeur en fut si esmeu qu'ils penfetent se descouvrir pour ce qu'ils estoient et si la honte de paroistre devant mandane en un estat si indigne d'eux ne les eust retenus ils eussent 
 assurement arreste ce chariot et fait quelque action aussi hardie que leur amour estoit violente mais ce qui acheva de mettre leur raison tout a fait en desordre fut que durant que la princesse palmis aupres de qui estoit mandane parloit a andramite de l'autre coste de la portiere elle jetta les yeux sur ces prisonniers de sorte que reconnoissant cyrus et le roy d'assirie il luy fut impossible de s'empescher de faire un grand cry qui venant jusques aux oreilles de ces deux rivaux y produisit des effets differents quoy que tres douloureux l'un et l'autre
 
 
 
 
jamais amants absens ne se sont reveus d'une maniere si surprenante que celle la car dans ce premier instant ou les yeux de mandane captive rencontrerent ceux de cyrus prisonnier leurs coeurs sentirent ce que l'on ne scauroit exprimer qu'imparfaitement cependant la princesse palmis ayant tourne la teste au cry que mandane avoit fait et luy ayant demande ce qu'elle avoit veu qui l'eust fait crier cette prudente princesse jugeant bien malgre le trouble de son ame que cyrus n'estoit pas connu veu l'estat ou elle le voyoit luy demanda pardon d'en avoir vie ainsi mais luy dit-elle il m'a este impossible de voir parmy les prisonniers que je voy que l'on garde poursuivit-elle en les monstrant de la main un homme que j'ay veu si long temps au service du roy mon pere en une saison plus heureuse pour moy que celle-ci sans estre extraordinairement esmeue de cette rencontre cependant mandane voyant que leur chariot s'esloignoit tousjours pria la princesse palmis d'obliger andramite a luy accorder la liberte de ce cavalier n'osant pas dire la verite a cette princesse de peur d'estre entendue 
 et n'ayant pas mesme le temps de raisonner si elle la luy devoit confier palmis qui ne cherchoit qu'a obliger mandane ayant prie andramite de faire arrester son chariot et ce lieutenant general n'ayant pas manque de luy obeir elle se mit a le conjurer de vouloir luy faire la grace de luy donner un cavalier que mandane venoit de voir parmy les prisonniers que l'on avoit faits madame luy dit-il vous scavez bien que je ne le dois pas je scay luy dit-elle qu'a observer les ordres de la guerre exactement vous estes oblige de me refuser mais je scay aussi qu'estant ce que je suis vous devez m'accorder tout ce qui ne peut pas nuire au roy et vous scavez bien andramite qu'un cavalier de plus ou de moins ne fait pas gagner ou perdre une bataille quoy qu'il en soit dit-elle je vous le demande et je m'engage a vous en faire recompenser par le prince myrsile puis qu'en l'estat ou je suis presentement je ne le scaurois faire par moy mesme durant que cette princesse parloit a andramite mandane penchant languissamment la teste de l'autre coste taschoit de voir encore l'illustre cyrus qui s'estant avance de quelques pas la voyoit et luy donnoit moyen de le voir le roy d'assirie avoit beau s'empresser il ne pouvoit rencontrer les yeux de mandane de sorte que ne pouvant ny bien voir ce qu'il aimoit ny s'en aprocher il faisoit du moins ce qu'il pouvoit pour destourner son rival tantost en luy disant quelque chose et tantost en se mettant devant luy faisant semblant de n'y songer pas cependant la princesse palmis solicitee par mandane pressa si instamment andramite de donner la liberte a ce cavalier que 
 commencant de ceder et demandant du moins qu'on luy dist lequel c'estoit mandane le luy representant par les paroles et le luy monstrent de la main parla avec tant d'art et tant d'adresse qu'enfin andramite ne pouvant refuser a la bille de l'on roy une grace qui paroissoit de si peu d'importance sembla s'y vouloir resoudre neantmoins se souvenant des choses prodigieuses que ses gens luy avoient racontees de la valeur de ce pretendu cavalier il hesitoit encore et disoit a la princesse palmis pour s'en excuser que de la facon dont on luy avoit parle du courage de cet homme cyrus dont la renommee disoit tant de miracles ne pouvoit pas faire davantage mais a la fin pensant que cette princesse si cresus mouroir se pourroit vanger de luy ayant autant de credit qu'elle en avoit sur le prince myrsile il le resolut a la contenter de sorte que faisant aprocher cyrus sans qu'on luy dist pourquoy on le demandoit il le fit passer du coste ou estoit mandane et luy adressant la parole vaillant homme luy dit-il rendez grace a cette princesse de la liberte qu'elle vous fait obtenir cyrus fut si surpris du discours d'andramite qu'il n'y pensa lamais respondre car se voyant si pres de mandane sans oser luy dire ses veritables sentimens ny presque la regarder il n'avoit pas l'esprit assez libre pour agir comme il eust fait en un autre temps neantmoins faisant un grand effort sur luy mesme il salua la princesse avec un profond respect et la remerciant selon le conseil qu'andramite luy en avoit donne madame luy dit-il je ne scay pas de quels termes je dois user pour vous rendre grace et si vous n'avez 
 la bonte de ne juger pas de mon ressentiment par mes paroles vous aurez lieu de me croire ingrat vous avez tousjours servy il fidellement le roy mon pere reprit mandane que je dois cure plus en peine de ne pouvoir reconnoistre vos services en l'estat ou je suis que vous ne le devez estre de reconnoistre mes bien-faits cependant adjousta-t'elle mourant d'envie qu'il s'en allast de peur qu'il ne fust reconnu et ne pouvant toutesfois se resoudre a le perdre de veue si promptement ne manquez pas aussitost que vous serez retourne au camp de faire scavoir au roy mon pere par le premier courrier qui ira a ecbatane que je suis tousjours ce que je dois estre et que je ne feray jamais rien indigne de l'honneur que j'ay d'estre sa fille je n'y manqueray pas madame repliqua-t'il mais il me semble adjousta-t'il en la regardant que comme je ne puis vous obeir que par le courrier de cyrus si vous ne me dites rien pour luy il aura lieu de ne me croire pas assurez-le de ma part luy dit-elle que je suis au desespoir d'estre cause qu'il s'expose aussi souvuent qu'il fait et je pense poursuivit-elle en rougissant qu'andramite souffrira bien que je prie cet illustre prince de ne le faire plus tant puis qu'en l'obligeant d'espargner sa vie il espargnera aussi celle de quelques subjets du roy son maistre je voudrois bien madame interrompit andramite en sous - riant que ce cavalier pust persuader ce que vous dites a cyrus qui a mon advis aura bien de la peine a vous obeir mais madame adjousta-t'il il est temps de marcher si vous ne voulez avoir l'incommodite d'aller de nuit cependant ce cavalier pourra 
 aller passer la riviere ou il luy plaira car je m'en vay ordonner qu'on luy donne un cheval et un passe-port la princesse remerciant andramite de sa civilite se tourna encore vers cyrus de qui l'esprit estoit si trouble qu'il ne scavoit presques si ce qu'il voyoit estoit veritable mais pendant qu'andramite parloit a un des siens vous ne voulez donc plus me commander rien pour vostre service dit-il a mandane je veux luy repliqua-t'elle que vous conserviez la liberte que je vous donne je le feray autant que je le pourray respondit-il mais pour ma vie madame je n'en seray pas si bon mesnager estant bien resolu de la perdre pour vostre service si les dieux ne vous delivrent bien-tost apres cela andramite se raprochant et disant encore une fois aux princesses qu'il faloit marcher elles marcherent en effet mandane regardant cyrus autant qu'elle put avec des yeux mouillez de larmes et cyrus regardant le chariot ou estoit mandane aussi long-temps qu'il le put voir en suite dequoy se raprochant du roy d'assirie il le trouva dans une agitation d'esprit qui n'eut jamais de semblable car depuis que cyrus s'estoit aproche du chariot des princesses par les ordres d'andramite il avoit souffert des maux incroyables vingt fois il avoit pense nommer cyrus et si un sentiment d'honneur et mesme un sentiment d'amour ne l'en eussent empesche il l'auroit fait infailliblement il avoit aussi voulu s'avancer mais ceux qui le gardoient l'avoient arreste et feraulas encore l'avoit retenu avec adresse mais lors que cyrus se raprochant avec le cheval qu'andramite luy avoit fait donner et le passe-port qu'on luy avoit baille 
 luy aprit qu'il estoit libre il sentit une douleur si excessive qu'il en perdit la parole c'est donc la princesse mandane luy dit-il fort bas apres qu'il fut revenu de son estonnement qui a obtenu vostre liberte c'est du moins a sa priere que la princesse palmis a oblige andramite a me la donner repliqua cyrus o dieux s'escria le roy d'assirie en levant les yeux au ciel est-ce par l'esclavage que vous me devez tenir vos promesses et me rendre heureux cyrus qui n'entendoit pas le sens de ces paroles parce qu'il ne scavoit point l'oracle que ce prince avoit receu a babilone se tourna vers anaxaris pour luy dire qu'il estoit bien marry que la premiere occasion ou ils estoient trouvez ensemble leur eust este si malheureuse mais qu'il l'assuroit de songer a le remettre en liberte par toutes les voyes qu'il en pourroit imaginer en fuite il dit quelque civilite a sosicle et a tegee puis tirant feraulas un moment a part il le conjura de tascher du moins dans sa captivite de se faire voir a mandane afin que sa veue la pust faire souvenir de luy feraulas luy ayant promis de n'y manquer pas et ceux qui devoient conduire ces prisonniers leur disant qu'il faloit partir cyrus se raprochant encore du roy d'assirie luy dit avec une generosite extreme qu'il ne songeroit pas moins a sa liberte que s'il estoit le plus cher de ses amis et qu'enfin il luy tiendroit sa parole exactement mais aussi luy dit-il ne manquez pas a la vostre et comment voudriez vous reprit-il qu'un homme enchaine y pust manquer apres tout luy dit cyrus vous demeurez aupres de mandane et je ne scay s'il ne vous est point plus avantageux d'estre captif de cette sorte qu'il ne me l'est 
 d'estre libre en m'en esloignant en disant cela ces deux illustres rivaux se separerent cyrus prenant le chemin du chasteau d hermes avec son passe port comme s'il en eust bien eu besoin et ces prisonniers prenant celuy de sardis sur des chevaux qu'on leur donna le roy d'assirie a la separation de cyrus sentit je ne scay quelle joye qui tint son esprit en une assiette assez tranquile durant quelques instants car enfin quand il regardoit devant luy il voyoit encore le chariot ou estoit mandane et quand il regardoit a sa droite il voyoit son rival qui s'esloignoit d'elle et qui alloit repasser une riviere qui l'en separeroit du moins pour long-temps de sorte que tout prisonnier qu'il estoit il aimoit mieux suivre mandane que de s'en esloigner comme faisoit cyrus il ne fut pourtant guere dans ce sentiment la au contraire passant en un moment d'une extremite a l'autre il se considera comme le plus infortune de tous les hommes et regarda cyrus comme le plus heureux qui vit jamais disoit-il en luy mesme une advanture si cruelle que la mienne je n'ay pas seulement le desplaisir d'estre prisonnier j'ay encore celuy de voir delivrer mon rival et delivrer mesme par une personne qui me rend sa liberte insuportable ne semble t'il pas adjoustoit-il que la fortune ne l'a fait captif que pour luy faire recevoir la plus grande preuve d'affection que mandane luy ait encore rendue et que pour me faire recevoir aussi la plus horrible marque d'aversion qu'elle m'ait jamais donnee car enfin disoit-il encore en luy mesme j'ay connu qu'elle m'avoit veu aussi bien que cyrus mais je l'ay connu principalement par le soin qu'elle aportoit a ne 
 me voir plus peut-on voir adjoustoit-il une inhumanite pareille a celle la elle me voit prisonnier comme luy et pour son service cependant au lieu de demander la liberte de tous les deux elle delivre seulement mon rival et me laisse accable de chaines quand elle n'auroit pas voulu me considerer pour l'amour de moy elle le devoit faire pour l'amour d'elle mesme puis qu'apres tout ma valeur n'eust pas este inutile a cyrus pour la delivrer mais l'inhumaine qu'elle est a voulu par cette cruelle action me forcer de croire que rien ne la scauroit vaincre toutesfois poursuivoit-il les dieux m'ont promis que je l'entendray soupirer et que je seray en repos que faut-il donc faire pour en venir la et par quels moyens y pourray-je arriver pendant que ce prince s'entretenoit ainsi anaxaris suportoit son malheur assez constamment disant a tegee qu'apres avoir veu mandane il ne s'estonnoit plus que sa beaute fust la cause d'une si grande et si longue guerre feraulas quoy que tres fache de n'avoir pu estre veu de martesie parce qu'elle n'estoit pas de son coste songeoit desja par quelle voye il pourroit luy faire scavoir des nouvelles de cyrus et des siennes tegee qui avoit veu cylenise et qui en avoit aussi este connu pensoit plus a cet objet agreable qu'au peril ou il estoit mais pour sosicle il ne s'occupoit qu'a penser au prince artamas dont il ne scavoit pas la pitoyable advanture cependant mandane n'avoit pas plutost eu perdu de veue le malheureux cyrus que se tournant vers la princesse palmis oserois-je vous dire luy dit-elle tout bas que vous venez de redonner la liberte a l'illustre prince qui fait 
 tous les malheurs de ma vie et qui seul en peut faire toute la felicite quoy interrompit palmis en parlant bas aussi bien qu'elle j'aurois eu le bonheur de delivrer l'invincible cyrus ce n'est pas adjousta-t'elle que j'aye peine a vous croire car je vous puis assurer que je n'ay pas este si credule qu'andramite ayant fort bien connu que ce prisonnier n'estoit pas un simple cavalier tel que vous le disiez estre mais veuillent les dieux que le prince artamas n'ait pas eu un pareil destin au sien comme elle achevoit de dire ces paroles andramite se raprocha de ces princesses dont il s'estoit esloigne pour parler a un homme qui luy venoit dire que le prince artamas ne pouvoit estre porte que dans un chariot de sorte que ne pouvant ou en prendre en ce lieu la et estant desja fort pres du bois a l'entree du quel estoit le prince artamas il suplia ces princesses de vouloir que leurs femmes se pressassent un peu dans deux chariots qui suivoient le leur afin de pouvoir mettre dans un des deux un prisonnier de qualite qui avoit este blesse a cette occasion andramite n'eut pas plustost dit cela que la princesse palmis changeant de couleur luy demanda le nom de ce prisonnier et comme il ne respondit pas precisement et qu'il parut qu'en effet il ne vouloir pas luy dire qui il estoit elle s'imagina la chose d'elle mesme et ne douta point que ce ne fust le prince artamas si bien qu'avancant la teste hors de la portiere justement comme son chariot entroit dans le bois elle vit ce qu'elle cherchoit et ce qu'elle eust pourtant bien voulu ne rencontrer pas c'est a dire le prince artamas couche au pied d'un arbre la teste appuyee sur un bouclier et son 
 escharpe sanglante en divers lieux qui soutenoit son bras droit dont le chirurgien qu'on luy avoit envoye avoit visite et pense les blessures il avoit mesme le teint si passe a cause de la perte du sang que comme il avoit les yeux fermez elle le creut mort ha andramite s'escria-t'elle faisant signe de la main que l'on fist arrester son chariot comment osez vous me regarder apres que vos gens ont tue le plus illustre prince du monde la princesse palmis dit cela si haut que sa voix estant arrivee jusques au prince artamas qui la reconnut d'abord non seulement il ouvrit les yeux mais il sousleva la teste et s'apuyant sur le bras gauche il fit mesme effort pour se lever tout a fait cherchant des yeux avec empressement la personne de qui il avoit entendu la voix si bien que comme le chariot des princesses s'estoit effectivement arreste et que palmis en estoit sortie avec precipitation il la vit aupres de luy un instant apres qu'il eut ouy sa voix et qu'il eut ouvert les yeux mais helas que cette entreveue fut triste et touchante je vous demande pardon madame luy dit ce prince blesse des qu'il la vit assez pres de luy pour l'entendre de ne pouvoir vous rendre ce que je vous dois et d'avoir si mal deffendu une vie qui pouvoit n'estre pas inutile a vostre liberte je vous demande pardon moy mesme luy repliqua-t'elle d'estre cause des malheurs qui vous arrivent et des blessures que vous avez presentement ce n'est pas adjousta-t'elle que je n'aye prie les dieux de vous conserver mais c'est sans doute que ne trouvant pas lieu de me rendre assez malheureuse en ma propre personne ils me veulent punir plus rigoureusement en la vostre ce que vous me dites madame 
 repliqua-t'il me rend si heureux que s'il est vray que vous preniez part a tous mes sentimens vous ne devez plus avoir que de la joye estant certain qu'apres ce que je viens d'entendre je mourray presques sans douleur il vaut mieux que vous songiez a vivre qu'a mourir reprit-elle quand ce ne seroit que pour l'amour de moy qui ne pourrois vivre sans vous palmis profera ces favorables paroles par un emportement d'affection qui la fit rougir des qu'elle les eut prononcees et qui l'obligea de tourner la teste pour voir si personne ne les auroit entendues de sorte que voyant derriere elle la princesse mandane et toutes les femmes qui les acconpagnoient elle luy demanda pardon d'oublier la civilite qu'elle luy devoit artamas connoissant par la que ce devoit estre mandane luy fit un compliment qui fit bien connoistre a cette princesse qu'il scavoit que la passion de cyrus estoit tres violente mais comme il ne scavoit pas l'advanture de ce prince il en alloit parler comme le croyant prison nier si palmis ne luy eust fait signe qu'il se teust et ne l'eust interrompu pour luy demander comment il se trouvoit et s'il pourroit bien souffrir l'agitation du chariot cependant andramite s'ennuyant et craignant mesme que l'indulgence qu'il avoit ne luy fust reprochee par cresus s'il venoit a la scavoir suplia la princesse adroitement pour ne l'irriter pas de souffrir que l'on prist un de ses chariots pour le prince artamas  qui avoit besoin d'estre en lieu ou il se pust reposer quoy que cette princesse connust bien que ce qu'il disoit n'estoit pas la veritable raison qui le faisoit parler elle ne laissa pas de faire ce qu'il vouloit c'est a dire de se separer d'artamas 
 je prie les dieux madame luy dit-il en prenant le bord de sa robe qu'il baisa avec beaucoup de respect et de marque d'amour que s'ils ont resolu ma mort elle serve du moins a vous remettre en liberte et je les prie adjousta-t'elle en luy tendant la main que je verse plustost toute ma vie des larmes pour mes propres malheurs que d'en respandre pour vostre perte vivez donc si vous voulez que je vive et ne negligez rien de tout ce qui pourra servir a vostre conservation artamas prenant alors respestueusement la main qu'elle luy avoit presentee la luy serra doucement et la regardant d'une maniere qui sembloit demander a cette princesse la permission de baiser cette belle et chere main qu'elle luy avoit tendue si obligeamment il vit qu'elle en rougissoit et que la retirant sans violence toutesfois il devoit se contenter de la grace qu'elle luy avoit voulu faire de sorte que la saluant de la teste avec le plus de respect que ses blessures le luy purent permettre et la suivant des yeux il la vie partir le visage couvert de larmes qu'elle ne put cacher qu'en abaissant ton voile elle ne voulut pourtant pas que son chariot marchast qu'elle n'eust sceu que le prince artamas estoit dans celuy qui le devoit conduire jusques a une petite ville qui n'estoit qu'a cinquante stades de la andramite ne voulant pas le faire mener au chasteau d'hermes a cause de l'amitie que ligdamis avoit pour ce prince apres cela la princefsc mandane et la princesse palmis se mirent a desplorer leur infortune et a s'entretenir de leurs plus secrettes pensees cependant ligdamis qui avoit mene tigrane phraarte et chrisante en un endroit du bois ou on ne les eust pas trouvez aisement 
 attendoit la nuit avec impatience pour voir s'il ne trouveroit point les voyes de les conduire au chasteau d'hermes afin d'adviser en diligence ce qu'on pourroit faire pour l'illustre cyrus de qui la prison leur donnoit tant d'inquietude durant qu'ils estoient en cet estat ils entendirent quelque bruit et ils creurent mesme qu'ils alloient estre descouverts mais par bonheur il se trouva que c'estoit artabase et adusius qui cherchant a se cacher les rencontrerent la joye qu'ils curent de se revoir fut pourtant bien traversee lors que de part et d'autre ils se rendirent conte de ce qui estoit arrive a l'endroit ou ils avoient combatu car ligdamis aprenant a artabase que cyrus avoit este pris le desespera estrangement et adusius aprenant en fuite a tigrane que le roy d'assirie l'estoit aussi et a ligdamis que le prince artamas estoit blesse et prisonnier tout ensemble ils n'eurent plus rien a faire qu'a mesler toutes leurs douleurs mais enfin la nuit estant venue et ligdamis qui scavoit tous les detours du bois estant alle descouvrir s'il estoit seur pour eux de s'en retourner trouva en effet qu'il n'y avoit plus personne et que toutes les troupes estoient passees si bien que sans perdre temps il fut querir ses amies et les remena heureusement au chasteau d'hermes ou ils eurent la consolation de trouver l'illustre cyrus qui s'y estoit arreste pour y passer la nuit bien est-il vray qu'ils le trouverent si triste qu'ils furent obligez de cacher une partie de la joye qu'ils avoient de l'avoir retrouve la veue de mandane captive avoit de telle sorte esmeu son coeur qu'il n'avoit pas senty le plaisir que la liberte donne a tous ceux qui la recouvrent au contraire lors 
 qu'il s'estoit separe de ton rival il y avoit eu de la repugnance parce qu'il ne le pouvoit sans s'esloigner de mandane mais des qu'il fut arrive au chasteau d'hermes regardant son advanture plus exactement il se trouva si malheureux qu'il porta envie a son plus grand ennemy il y avoit pourtant des moments ou il ne tomboit pas d'accord avec luy mesme de ses propres pensees il n'avoit pas plustost imagine une chose qu'il la destruisoit par une autre mais a la fin il determinoit pourtant tousjours qu'il estoit le plus malheureux de tous les hommes et plus malheureux mesme que son rival tout prisonnier qu'il estoit quoy disoit-il il est donc bien vray que tant de batailles gagnees tant de villes prises tant de provinces assujetties et tant de rois vaincus ne m'auront donne qu'un peu de bruit dans le monde et ne m'auront point fait delivrer mandane pour laquelle seule je fais la guerre le trouve la gloire que je ne cherche point et je ne trouve point mandane que je cherche ou si je la trouve c'est pour luy devoir ma liberte et non pas pour luy redonner la sienne cyrus malheureux cyrus s'escrioit-il comment n'es tu point mort de confusion de paroistre devant ta princesse en un si honteux estat que celuy ou elle t'a veu et n'as tu point lieu de craindre qu'elle ne t'ait delivre que pour oster de devant ses yeux un objet indigne de ses regards et si digne de ton mespris comment t'a t'elle pu reconnoistre et comment as tu pu souffrir qu'elle te delivrast toy qui aspires a la gloire d'estre ton liberateur il faloit mourir adjoustoit ce prince des qu'elle t'a eu reconnu et par va exces d'amour et de confusion tout ensemble 
 il faloit plustost recevoir la liberte de la mort que de mandane mais le moyen adjoutoit il en se reprenant de pouvoir mourir en revoyant une personne que l'on a tant desire de voir et la revoyant encore admirablement belle et infiniment genereuse jusques icy poursuivoit-il je ne devois a l'illustre mandane que quelques bonnes intentions et quelques favorables paroles mais en cette rencontre elle m'a donne la chose du monde la plus precieuse qui est la liberte elle m'a charge d'une obligation que mille services ne scauroient payer quand je hazarderois mille et mille fois ma vie pour les luy rendre elle m'a empesche de tomber sous la puissance de mon rival et de mon ennemy et elle m'a mis en estat de pouvoir esperer de rompre ses chaines que veux-je davantage et ne dois-je pas estre satisfait de cette journee il est vray que j'ay d'illustres amis prisonniers mais du moins pour ma consolation mon plus redoutable rival l'est aussi et je seray delivre de la veue d'un prince que je seray bien aise de ne voir plus jusques au jour ou apres avoir tire mandane de captivite je le verray l'espee a la main mais que dis-je reprenoit-il la douleur me trouble sans doute la raison de me resjouir d'une chose dont je me devrois affliger estant certain qu'il me seroit bien plus avantageux que le roy d'assirie fust libre dans mon armee que d'estre prisonnier avec mandane et qu'il me seroit bien moins insuportable de le voir tousjours que de scavoir qu'il la verra eternellement car enfin le roy d'assirie sera reconnu des qu'il sera a sardis et des qu'il le sera cresus le traittera comme un prince de sa qualite doit l'estre quoy qu'en puifle dire le 
 roy de pont ainsi ce trop heureux captif verra l'illustre mandane et durant que je travailleray pour la liberte de tous les deux tout charge de chaines qu'il sera il emportera peut-estre le coeur de ma princesse et m'ostera eternellement le fruit de toutes mes conquestes que me servira si ce malheur m'arrive d'avoir donne et gagne des batailles et quand la fortune me fera vaincre cresus et prendre sardis si je ne delivre que mandane inconstante seray-je heureux et si j'ay a combatre un rival aime pourray-je avoir la force de vaincre et pourray-je seulement desirer la victoire avec la certitude de n'avoir plus de part a l'affection de mandane ouy ouy adjousta-t'il je la desirerois encore quand cette cruelle advanture m'arriveroit et je ne croirois pas mourir tout a fait malheureux si je mourois apres mon ennemy mais pourquoy poursuivoit ce prince afflige veux-je me tourmenter de malheurs imaginaires moy qui en ay tant d'effectifs dont je me puis pleindre avecque raison n'est-ce pas assez que j'aye perdu l'esperance de delivrer mandane aussi promptement que je l'avois pense sans m'aller persecuter moy mesme le voudrois pourtant bien scavoir adjoustoit-il si mandane qui a assurement reconnu le roy d'assirie s'est empeschee de demander sa liberte pour l'amour de moy ou pour l'amour de luy et je voudrois encore estre bien assure qu'elle ne m'a pas delivre pour m'esloigner d'elle il me semble pourtant reprenoit-il qu'elle m'a dit assez de choses obligeantes pour ne douter point de ses sentimens et que ses regards mesme m'ont este assez favorables pour m'obliger a croire que je suis encore dans son ame comme j'y estois a 
 sinope et a themiscire toutesfois sa beaute est si peu changee que j'ay grand sujet de craindre que son coeur ne soit change pour moy car enfin s'il estoit vray qu'elle m'aimast un peu seroit-il possible qu'elle n'eust pas un sensible desplaisir de scavoir que je suis si malheureux et seroit-il possible qu'elle eust conserve tant de beaute avec tant de sujets d'affliction si elle n'avoit pas quelque consolation que je ne conprens point alors la jalousie de cyrus changeant d'objet les rares qualitez du roy de pont luy donnoient de l'inquietude puis un moment apres le roy d'assirie luy revenoit encore en l'imagination mais quoy que son esprit changeast de sentimens sa douleur demeuroit tousjours confiante et il ne pouvoit se consoler qu'au lieu de delivrer mandane mandane l'eust delivre cyrus passa donc tout le reste de la nuit en de pareilles agitations il estoit encore bien embarrasse a comprendre d'ou pouvoit venir que le roy de pont n'avoit pas luy mesme conduit ces princesses et d'ou pouvoit venir aussi que les amis de menecee et ceux de timocreon avoient donne de faux advis touchant le despart de palmis et de mandane mais il sceut par le gouverneur du chasteau d'hermes qui l'avoit apris d'un capitaine de ses amis que cresus avoit fait publier que leur depart estoit differe afin d'abuser ceux avec qui le prince artamas pouvoit avoir intelligence et que ce qui avoit empesche le roy de pont de les escorter luy mesme estoit que s'estant fait une entre-veue de cresus et de luy a cinquante stades de sardis afin de resoudre toutes choses entre eux auparavant que mandane partist d'ephese il estoit arrive que pour haster d'autant plus 
 leur despart cresus avoit donne ordre a andramite de les conduire jusques a la moitie du chemin d'ephese a sardis ou le roy de pont iroit les recevoir avec des troupes que cresus luy donneroit pour cela s'imaginant mesme que ce prince n'estant pas a ephese il seroit plus aise de tromper ceux qui pourroient avoir forme quelque entreprise pour delivrer les princesses pendant le trajet qu'elles devoient faire n'estant pas vray-semblable qu'il ne voulust pas les escorter luy mesme et comme le lieu ou il les devoit joindre estoit a plus de cinquante stades du chasteau d'hermes il ne s'estoit pas trouve au combat qui s'estoit fait cyrus aprenant donc toutes les circonstances de cette avanture en fut encore plus afflige car il voyoit que s'il eust este bien adverty mandane eust assurement este delivree il recommenca donc ses pleintes avec plus de violence qu'auparavant qui furent toutesfois interrompues par artabase qui luy dit qu'un des cavaliers qui avoient passe la riviere d'hermes avec eux et qui s'estoit sauve a pied venoit de luy donner des tablettes qu'il disoit avoir veu tomber de la poche du roy d'assirie pendant qu'il combatoit et les avoit ramassees depuis en repassant au mesme lieu apres le combat finy il adjousta qu'ayant veu quelque chose d'escrit dedans en une langue qu'il n'entendoit point et que scachant les interests qu'ils avoient a demesler ensemble il avoit creu de son devoir de les retirer des mains de ce cavalier et de les luy aporter n'ignorant pas qu'il n'y avoit point de langue qu'il ne sceust cyrus prenant ces tablettes et ne pouvant pas n avoir point de curiosite pour tout ce qui venoit de son rival vit qu'elles estoient de 
 cedre et assez magnifiquement ornees apres quoy les ouvrant en diligence il y leut tout haut ces paroles en assirien
 
 
 oracle rendu au temple de jupiter belus 
 
 
 il t'est permis d'esperer 
 
 
 de la faire soupirer 
 
 
 malgre sa haine 
 
 
 car un jour entre ses bras 
 
 
 tu rencontreras 
 
 
 la fin de ta peine 
 
 
pendant que cyrus lisoit cet oracle chrisante estant encre et en ayant entendu quelque chose le reconnut aussi tost pour estre le mesme qu'il avoit sceu par martesie avoir este rendu au roy d'assirie a babilone de sorte que regardant artabase d'une facon a luy faire comprendre qu'il estoit en peine de scavoir qui pouvoit avoir baille ces tablettes a cyrus et artabase luy faisant connoistre que c'avoit este luy chrisante en murmura si fort que cyrus achevant de lire entendit ce qu'il disoit si bien que se tournant vers luy vous scavez donc luy dit-il quel est cet oracle et quand il a este rendu chrisante un peu surpris du discours de son illustre maistre chercha a y respondre en biaisant 
 mais il n'y eut pas moyen et il falut qu'il advouast la verite il luy dit donc de qui il avoit sceu la chose et comment martesie feraulas et luy avoient resolu de ne luy en parler point afin de luy espargner la douleur qu'il en avoit presentement durant que chrisante s'excusoit envers cyrus ce prince sans donner son esprit tout entier a escouter ce qu'il luy disoit relisoit cet oracle puis estant arrive a la fin mais sera t'il bien possible justes dieux s'escria-t'il qu'un prince que depuis si longtemps vous avez accable de tant de malheurs soit assez favorise de vous pour faire que mandane soupire pour luy et qu'il trouve la fin de toutes ses peines entre les bras de ma princesse pourquoy si je puis vous le demander sans crime l'avez vous fait hair de mandane et m'en avez vous fait aimer s'il estoit digne de vostre protection que ne l'empeschiez vous d'estre renverse du throsne et si j'estois indigne d'estre favorise de vous que n'a t'il este mon vainqueur et que ne suis-je mort a la premiere bataille que j'ay donnee seigneur interrompit chrisante comme ce n'est point aux hommes a regler les volontez des dieux ce n'est point aussi a eux a se mesler d'expliquer precisement leurs paroles je le scay bien chrisante repliqua-t'il mais cet oracle est si clair qu'il n'est pas necessaire d'attendre que les choses soyent arrivees pour l'entendre pour moy adjousta chrisante je le trouve si clair qu'il m'en paroist plus obscur n'ayant jamais ouy dire que les dieux ayent parle de cette sorte des choses a venir aussi n'avez vous jamais ouy dire repliqua-t'il qu'il y ait eu un prince si infortune que cyrus ne voyez vous pas que la 
 fortune ne m'a este favorable que pour m'estre plus inhumaine puis qu'elle ne m'a esleve que pour me precipiter ou au contraire nous verrons qu'elle n'a afflige mon rival que pour luy faire mieux sentir la joye et qu'elle ne l'aura abaisse que pour l'eslever plus haut en effet ne remarquez vous pas desja que le malheur commence de luy estre avantageux et de luy produire un bien et qu'au contraire la bonne fortune me cause un mal tres sensible car enfin la prison j'aproche de ce qu'il aime et la liberte m'esloigne de ce que j'adore il y a desja si longtemps reprit chrisante que cet oracle a este rendu sans qu'il soit arrive de fort grand bonheur a ce prince qu'il ne me semble pas qu'il faille faire un si grand fondement la dessus ha chrisante s'escria cyrus c'est que vous ne connoissez pas la passion qui me possede ou que peut-estre vous desguisez vos sentimens pour me consoler le moyen adjousta-t'il de ne se croire pas perdu apres une opiniastrete de malheurs si espouvantable et apres que les dieux ont resolu ma perte hastez vous du moins justes dieux dit-il en levant les yeux au ciel et ne me forcez pas malgre moy a perdre le respect que je vous ay tousjours rendu comme il en estoit la on luy vint dire qu'artabase arrivoit qui venoit de la part du roy de phrigie helas dit cyrus en soupirant ce prince ne scait pas que mon malheur est contagieux pour luy et que son illustre fils est blesse et prisonnier apres cela ayant commande qu'on fist entrer artabase et luy ayant demande ce qu'il venoit faire il luy dit que le roy de phrigie l'avoit envoye en diligence pour luy dire que les amis de 
 menecee et ceux de timocreon qui estoient a ephese et a sardis avoient mande qu'on les avoit abusez et que le depart' des princesses bien loin d'estre differe comme ils l'avoient escrit estoit avance de plusieurs jours de sorte luy dit-il que le roy de phrigie veut scavoir de vous ce qu'il vous plaist qu'il face il n'y a plus rien a faire qu'a mourir repliqua cyrus il a creu aussi adjousta artabase qu'il devoit vous aprendre qu'on luy mande de sardis que cresus s'assure si fort sur l'orale qu'on luy a rendu a delphes qu'il ne doute presque point de la victoire a t'on envoye cet oracle a timocreon demanda cyrus ouy seigneur respondit artabase et le roy de phrigie vous l'envoye en disant cela il le presenta en effet a ce prince qui apres l'avoir pris vit qu'il estoit tel
 
 
 oracle 
 
 
 si tu fais cette guerre ou ton desir aspire 
 
 
 tu destruiras un grand empire 
 
 
eh plust aux dieux s'escria cyrus apres avoir leu cet oracle que je ne deusse perdre que des couronnes car si cela estoit ainsi j'en serois bien-tost console mais la chose n'est pas en ces termes et ces mesmes dieux dont je parle promettant mandane au roy d'assirie et l'empire a cresus que me peut-il rester je ne scay mesme s'ils me laissront un tombeau et s'ils m'accorderont la grace de mourir aussi glorieusement que j'ay vescu du moins ne suis-je pas resolu de ceder sans resistance et si j'ay a perdre 
 mandane et a estre vaincu par ceux dont j'ay este vainqueur il faut que ce soit d'une maniere qui fasse connoistre a toute la terre que je n'ay pas merite mon infortune mais adjousta-t'il apres avoir este quelque temps sans parler quand il seroit vray que je serois hai du ciel qu'a fait ciaxare luy qui tient l'empire luy dis-je qui jouit du fruit de mes victoires luy auray-je fait un present empoisonne en luy donnant toutes mes conquestes et faudra-t'il qu'il perisse parce que les dieux me voudront perdre du moins seroit-il juste de ne confondre pas les choses cependant en promettant a cresus qu'il destruira un grand empire c'est vouloir dire assurement que celuy de ciaxare sera destruit il faudra pourtant s'escria-t'il que je meure bien-tost ou que la victoire couste un peu cher a mes rivaux et a mes ennemis jusques icy j'ay combatu en mesnageant quelquesfois ma vie parce qu'il m'estoit permis d'esperer de la voie un jour heureuse mais puis que je ne dois plus rien attendre que de l'infortune il faut que j'agisse d'une autre sorte et que je ne songe qu'a perdre le plus de mes ennemis que je pourray en me perdant moy mesme afin qu'il y ait moins de gens a se resjouir de ma mort mais divine mandane adjoustoit-il que deviendront tant de favorables paroles que vous m'avez dites si celles des dieux sont veritable dois-je penser que vous ne disiez pas la verite ou dois-je croire que vostre coeur changera helas adjoustoit il encore je serois bien moins malheureux que je ne suis si je pouvois deviner precisement mes malheurs en disant cela il tourna fortuitement les yeux sur madate et sur ortalque qu'il n'avoit 
 point aperceus et qui estoient venus avec artabane mais voyant l'agitation de son esprit ils n'avoient ose se presenter a luy il s'arresta vis a vis d'eux aussi-tost qu'il les eut veus car il se promenoit dans la chambre ou il estoit il y avoit desja quelque temps et s'adressant a madate qu'il scavoit estre demeure a ecbatane et par consequent devoir luy aprendre des nouvelles de ciaxare ne me direz-vous point du moins pour ma consolation luy dit-il que le roy se porte bien je vous assureray sans doute de sa sante repliqua madate mais je l'ay laisse assez en peine parce qu'il a eu advis que thomiris arme puissamment et qu'elle pretend a ce que disent ses sujets ne faire pas moins de progres en medie que les veritables scithes y en firent sous le regne du premier ciaxare aussi est-ce principalement pour vous communiquer cet advis que le roy m'envoye vers vous il seroit mieux repliqua-t'il avec une violence extreme de me declarer la guerre que de me demander conseil car veu l'estat ou je voy les choses je pense que pour estre heureux il ne faut qu'estre mon persecuteur mais vous ortalque luy dit-il en se tournant vers luy qui venez de consulter pour moy cette femme si celebre et si veritable a ce que disent tous ceux qui l'ont veue donnez-moy promptement sa response et dites-moy si vous vous estes bien souvenu de ce que je vous avois ordonne de luy demander de ma part ouy seigneur repliqua-t'il et je luy ay demande precisement suivant vos intentions en quel temps vous pouviez esperer quelque repos je n'ay pas mesme manque de luy dire que vous souhaitiez d'avoir sa response escrite 
 de sa main de sorte que m'ayant donne ces tablettes cachettees de la facon que je vous les presente dit-il en les luy donnant je ne puis vous dire si je vous aporte de bonnes ou de mauvaises nouvelles du moins me direz-vous bien respondit cyrus pendant qu'il les ouvroit si cette femme est aussi celebre en son pais qu'aux autres elle l'est de telle facon repliqua ortalque que l'on ne fait nulle comparaison de la sibille helespontique a toutes celles qui l'ont precedee et l'on asseure enfin qu'elle n'a jamais dit un mensonge a ceux qui l'ont este consulter voyons donc dit cyrus en ouvrant ces tablettes quelle verite elle m'annonce et alors te mettant a lire ce que la sibille y avoit escrit il y vit ces paroles
 
 
 response de la sibille helespontique 
 
 
 je la voy je la voy cette amante ennemieresveiller sa haine endormieet plonger dans le sang la teste d'un heros rien ne peut empescher sa mort infortuneevoila quelle est sa destineeet par la seulement tu dois estre en repos 
 
 
 apres que cyrus eut acheve de lire il fut quelque temps sans parler en suite dequoy il fit signe de la main qu'il vouloit que tout le monde se retirast a la reserve de chrisante comme on luy eut obei il relent encore ce qu'il avoit desja leu et le fit aussi lire a chrisante qui ne luy eut pas plustost rendu les tablettes qui contenoient une si funeste response que le regardant et bien chrisante luy dit-il comment expliquerez-vous a mon avantage ce que vous venez de voir seigneur repliqua-t'il je voy bien qu'il n'est pas aise de luy donner un sens favorable mais je ne voy pas aussi par quelle voye le malheur dont on vous menace vous doit arriver car enfin cette amante ennemie ne peut pas estre mandane et il faut assurement que ce soit thomiris de sorte qu'en l'estat ou sont les choses je ne voy pas dis-je que vous soyez en terme de mourir de sa main elle arme pourtant puissamment repliqua cyrus et on diroit que ciaxare ne m'a envoye madate que pour m'expliquer la responce de la sibille qu'ortalque m'a aportee je ne comprends pourtant pas adjousta chrisante que vous puissiez quitter la guerre de lydie ou est mandane pour aller en celle des massagettes ou est thomiris ny qu'apres avoir vaincu tant de vaillants rois vous puissiez estre surmonte par une femme je ne le comprends pas aussi reprit-il mais je comprends bien que ma perte est inevitable car enfin chrisante et les dieux des grecs et ceux des assiriens ne me presagent que des avantures funestes l'oracle de babilone donne mandane au roy d'assirie celuy de delphes promet l'empire a cresus s'il me fait la guerre et la sibille promet ma teste a la reine 
 des massagettes cette derniere menace n'est pourtant pas celle qui m'espouvante le plus et mon ame est bien plus troublee de la perte de mandane que de la perte de ma vie j'ay vescu d'une maniere jusques icy qui me peut raisonnablement faire esperer que je ne puis mourir sans gloire ainsi je n'apprehende point la vangeance de thomiris qu'elle me haisse tant qu'il luy plaira qu'elle fasse armer contre moy toutes les deux scithies si elle le peut je n'en auray pas l'ame esbranlee mais que mandane l'illustre mandane cesse de m'aimer apres m'avoir donne lieu d'esperer d'elle une fidelite inviolable c'est ce que je ne scaurois souffrir et toute ma confiance et toute ma raison ne scauroient m'empescher de donner des marques de foiblesse si j'estois assure du coeur de mandane je ne me soucierois guere des malheurs dont je suis menace la perte de tant de couronnes qui selon les aparences devoient tomber sur ma teste ne me donneroit qu'une mediocre douleur et tout prest de mourir par les mains de l'implacable thomiris je sentirois encore de la joye par la seule esperance d'estre pleure des beaux yeux de ma princesse mais helas le moyen apres tout ce qui m'est arrive en un jour de croire qu'il y ait jamais un moment de repos pour moy car enfin il paroist si clairement par la multitude des choses facheuses qui me sont advenues en cette journee que les dieux me veulent accabler d'infortunes qu'il y auroit de la folie a conserver un rayon d'esperance je viens par le caprice de mon rival reconnoistre l'endroit ou je suis persuade que dans peu de jours je delivreray l'illustre mandane et au lieu de cela je suis prisonnier moy mesme et le prince artamas de qui 
 j'attendois un si puissant secours pendant cette guerre est pris et blesse en fuite je voy la divine mandane assez pour renouveller dans mon imagination toutes les merveilleuses beautez qu'elle possede et trop peu pour ma consolation puis qu'il ne m'a pas seulement este permis de luy demander si elle m'aimoit tousjours et de l'assurer que ma passion n'a jamais este si violente qu'elle est apres elle me delivre mais elle retient mon rival je ne suis pas plustost en lieu d'assurance que l'oracle de babilone m'est aporte par ou j'aprends que les dieux doivent rendre ce rival heureux a un instant de la je recoy celuy de delphes qui me precipite du faiste de la gloire dans l'abisme du malheur a peine ay-je respire que madate m'aprend qu'il se forme un nouvel orage contre moy et a peine encore ay-je entendu ce que madate me dit qu'ortalque me donne mon arrest de mort prononce par la sibille jugez chrisante apres cela s'il est possible de conserver de l'esperance cependant il ne faut pourtant pas meriter nostre infortune il faut combattre pour la liberte de mandane avec la mesme ardeur que si les dieux ne l'avoient pas promise a mon rival il faut encore s'opposer a cresus avec le mesme courage que si l'oracle ne luy avoit pas promis l'empire et il faut enfin agir avec la mesme tranquillite que si je ne devois pas estre la victime de thomiris voila chrisante adjousta ce prince afflige ce que je dois faire et ce que je veux faire mais je ne scay pas si je le pourray mon ame est sans doute au dessus de l'ambition et mesme au dessus de la crainte de la mort mais l'amour la possede si absolument que je scay de certitude que je ne pourray 
 suporter la perte de mandane si elle m'arrive ainsi superbe thomiris a qui les dieux promettent ma teste si mandane devient infidelle vous ne triompherez point de moy car je suis si assure de mourir de la douleur que me donnera ton inconstance que je ne scaurois craindre de perir pas vos mains apres cela cyrus voulant commencer de mettre en pratique la courageuse resolution qu'il avoit prise commanda a chrisante de ne dire point quelle avoit este la responce qu'ortalque avoit aportee de peur que les soldats n'en fussent espouventez et ne perdissent cette confiance qui fait faire les grandes choses a la guerre en suite il fit venir tigrane phraarte et le gouverneur du chasteau d'hermes avec qui il confera de quelque chose qui regardoit la guerre et le prince artamas et a l'heure mesme montant a cheval suivy de ces deux princes de chrisante de sosicle de tegee d'artabase d'adusius de madate d'artabase d'ortalque et de ligdamis qui voulut aller avecque luy il reprit les cent cinquante chevaux qu'il avoit laissez aupres du chasteau d'hermes et s'en retourna an camp l'ame si accablee de douleur qu'il luy fut impossible tant que ce chemin dura de destacher son esprit pour un instant seulement de toutes les funestes pensees que la multitude de tant d'evenements facheux luy donnoient de sorte que mandane captive mandane infidelle et le roy d'assirie heureux furent les seuls entretiens de cyrus depuis le chasteau d'hermes jusques a sa tente 
 
 
 
 
 
 
 
 
 cyrus ne fut pas plustost arrive au camp qu'il songea a donner au roy de phrigie toute la consolation qu'il pouvoit luy faire recevoir apres la prison du prince artamas de sorte que sans tarder a sa tente il fut a celle de ce pere afflige pour luy aprendre les particularitez du mauvais succes de son entreprise et pour l'assurer qu'il n'oublieroit rien de tout ce qui pourroit redonner la liberte a son illustre fils seigneur interrompit ce genereux prince lors que cyrus luy tint ce discours s'il l'avoit 
 perdue en delivrant la princesse mandane je ne me pleindrois pas de mon malheur mais je vous advoue que j'ay besoin de consolation devoir qu'il est inutile pour vostre service et que bien loin de vous rendre une partie de ce qu'il vous doit il est en estat de perir si vous n'estes son liberateur je ne pense pas repliqua cyrus que nos armes soient si peu redoutables au roy de lydie qu'il ose se porter a faire une violence a un prince qui est engage dans nostre parti et a un prince encore a qui il doit tant de victoires n'estant pas croyable qu'il ignore que les rois sont obligez d'estre reconnoissans comme les autres hommes et que l'ingratitude est d'autant plus noire en ceux qui s'en trouvent capables que leur rang est esleve au dessus de celuy de leurs sujets ainsi ne craignez rien pour le prince artamas du coste de cresus de plus le roy de la susiane et le roy de pont seront sans doute ses protecteurs car estant genereux comme ils sont ils voudront assurement obliger cresus a n'estre pas plus rigoureux envers les prisonniers qu'il a faits que je le suis a la reine panthee et a la princesse araminte cependant comme il ne faut jamais se confier trop a la generosite de ses ennemis j'envoyeray demain un des miens vers cresus afin de luy aprendre quel interest je prens en la personne du prince vostre fils j'obligeray mesme les deux princesses que je viens de nommer d'ecrire en sa faveur et je vous feray connoistre 
 enfin par mes soins combien j'estime sa personne et combien vos interests me sont chers le roy de phrigie remercia cyrus avec beaucoup d'affection de la bonte qu'il avoit pour luy et ce prince souffrit l'accident qui luy estoit arrive avec beaucoup de constance cyrus ne voulut pas luy dire qu'il avoit remarque que le prince artamas estoit fort blesse tant parce qu'il ne voulut pas l accabler de tant de douleur a la fois que parce qu'il espera en avoir peut-estre des nouvelles plus favorables il se retira donc a sa tente ou il fut contraint par civilite de donner une heure a tous les chess de son armee qui le vouloient voir et en suitte encore une autre aux ordres necessaires pour les choses de la guerre apres quoy se retirant en particulier avec chrisante seulement il passa le reste du soir a considerer la grandeur de ses infortunes et la multitude de ses malheurs cette consideration en l'affligeant sensiblement ne luy abbatoit pas neantmoins le courage au contraire plus il se croyoit malheureux plus son ame se confirmoit dans le dessein de s'opposer constamment a la mauvaise fortune et quoy qu'il eust le coeur fort sensible il ne laissoit pourtant pas de l'avoir ferme et inebranlable il avoit mesme cet advantage qu'il ne sentoit que les malheurs que l'amour luy faisoit endurer car pour les autres son esprit estoit tellement au dessus de tour ce qui luy pouvoit arriver qu'il n'en pouvoit estre touche que foiblement 
 il s'estoit veu prisonnier d'estat et tombe du faiste du bonheur dans un abisme de misere mais parce qu'il l'avoit este sans crime il n'avoit pas eu besoin de toute sa constance pour suporter une si fascheuse avanture la mort mesme toute effroyable qu'elle est n'avoit jamais esbranle son ame quoy qu'il l'eust veue cent et cent fois si pres de luy qu'il avoit eu lieu de croire qu'il estoit prest de tomber sous sa puissance mais si son ame estoit assez ferme pour souffrir toutes les rigeurs de la fortune elle estoit aussi assez sensible pour ne pouvoir endurer sans une douleur inconcevable tous les suplices que l'amour luy faisoit souffrir ce prince qui eust sans doute pu perdre des couronnes sans changer de visage ne pouvoit craindre de perdre mandane sans un trouble dans son coeur dont sa raison ne pouvoit estre maistresse il passa donc une partie de la nuit a s'entretenir avec chrisante mais a la fin songeant plustost a donner quelque repos a un homme qui luy estoit si considerable qu'a en prendre pour luy mesme il le congedia et demeura seul a se pleindre de ses malheurs jusques a ce que la lassitude l'assoupist insensiblement malgre luy et donnast quelque treve a ses ennuis bien est il vray que cette treve ne fut pas fort longue car il s'eveilla a la pointe du jour aussi malheureux qu'il s'estoit endormy il n'oublia pourtant pas la promesse qu'il avoit faite au roy de phrigie de sorte que jettant les yeux sur aglatidas pour 
 l'envoyer vers cresus il le fit apeller et luy donnant un heraut pour le conduire a sardis il luy ordonna de le suivre auparavant au lieu ou estoient la reine de la susiane et la princesse araminte afin de luy donner ses derniers ordres lors qu'il auroit obtenu d'elles ce qu'il en desiroit il monta donc a cheval suivy de peu de monde parce qu'il le voulut ainsi et arrivant bien tost apres ou il vouloit aller il fut d'abord chez la reine de la susiane qu'araspe luy dit estre en estat d'estre veue en effet cette princesse estoit desja revenue du temple ou elle alloit tousjours assez matin parce que ses ennuis ne luy permettoient pas de pouvoir dormir longtemps et comme elle avoit sceu ce qui estoit arrive a cyrus elle l'en pleignit extremement et s'en pleignit elle mesme car enfin seigneur luy dit elle si les dieux eussent permis que vous eussiez delivre la princesse mandane vous eussiez assurement tenu vostre parole et la guerre cessant j'eusse pu esperer de revoir mon cher abradate et de le revoir mesme vostre amy puis que le connoissant genereux comme il est je suis assuree qu'il ne scaura pas plustost la maniere dont vous me traittez qu'il en sera sensiblement touche vous pouvez du moins madame repliqua t'il me rendre un bon office en attendant qu'il plaise a la fortune d'estre lasse de me persecuter helas seigneur interrompit panthee seroit il bien possible qu'en l'estat ou je suis 
 je pusse faire quelque chose qui peust vous resmoigner le ressentiment que j'ay de toute vos bontez vous le pouvez sans doute respondit il en vous donnant la peine d'escrire un mot au vaillant abradate afin de le prier d'obliger cresus a ne maltraitter pas le prince artamas et a bien traitter aussi cous les autres prisonniers qui ont este faits en cette funeste occasion ou la victoire luy a si peu couste et luy a este si peu glorieuse ne doutant nullement qu'il ne vous accorde ce que vous luy demanderez je ne vous dis pas madame que selon ce qu'il fera vous serez plus ou moins bien traitee au contraire pour vous porter a escrire plus obligeamment je vous declare que quand il vous refusera je ne perdray jamais le respect que je dois a vostre condition et a vostre vertu et que de mon consentement vous ne recevrez jamais aucun deplaisir ce que vous me dittes est si genereux repliqua t'elle que je serois indigne de vostre protection si je ne faisois pas tout ce qui est en ma puissance pour vous satisfaire principalement ne me demandant que des choses que l'equite toute seule devroit tousjours obtenir de moy apres quelques remercimens que cyrus luy fit il luy dit que pour luy laisser la liberte d'escrire il alloit faire la mesme priere a la princesse araminte pour le roy son frere et en effet il y fut il ne la trouva pas moins disposee que panthee a luy accorder une lettre pour le roy de pont comme l'autre luy en avoit accorde 
 une pour celuy de la susiane au contraire il parut qu'elle y avoit mesme quelque interest en effet la personne d'anaxaris luy estoit devenue si chere depuis qu'elle avoit sceu qu'il avoit sauve la vie a spitridate qu'elle assura cyrus qu'il ne devoit point luy avoir d'obligation de la recommandation qu'elle alloit faire en faveur des prisonniers dont il luy parloit puis qu'il y en avoit un a qui elle estoit si redevable lors que cyrus eut donc este aussi long temps avec elle qu'il creut qu'il y faloit estre pour faire que panthee eust acheve d'escrire il quitta araminte pour luy donner loisir de faire la mesme chose et retourna a l'apartement de la reine de la susiane qui voulut qu'il vist la lettre qu'elle escrivoit au roy son mary il s'en deffendit quelque temps voulant luy tesmoigner une confiance absolue mais elle voulant qu'il vist ce qu'elle escrivoit se mit a la lire tout haut et elle estoit telle
 
 
 panthee a son cherabradate 
 
 
 quand je vous diray que de tous les malheurs de la captivite je n'en ay aucun que la privation de vostre veut je ne doute pas que vous ne soyez afflige d'estre ennemy d'un prince qui scait bien user de la victoire 
 et qui me fait rendre autant de respect dans son camp que j'en recevrois a suse si j'y estois ne trouvez donc pas estrange si je vous suplie de vouloir proteger aupres de cresus tous les prisonniers qu'il a faits et tous ceux qu'il pourra faire a l'avenir mais entre les autres le prince artamas qui est infiniment cher a l'illustre cyrus je ne vous dis point qu'en la personne de la princesse mandane vous pouvez luy rendre mille agreables offices car vous pouvez juger par ceux que je recois de luy combien il sentira ceux que vous luy rendrez je dis ceux que vous luy rendrez parce que je ne doute point que vous ne veuilliez m'aquiter de ce que je dois a ce genereux vainqueur cependant je puis vous assurer que tous ses soins et toutes ses bontez n'empeschent pas que je ne me tienne la plus malheureuse personne du monde d'estre esloignee de mon cher abradate 
 
 
 panthee 
 
 
cette princesse n'eut pas plustost acheve de lire cette lettre que cyrus luy en rendit mille graces et comme il estoit prest de la quitter la princesse araminte vint luy aporter la sienne qui n'estoit pas moins obligeante que l'autre aussi voulut elle qu'elle fust veue de luy auparavant qu'elle fust fermee de sorte qu'apres en avoir demande permission a la reine de la susiane il y leut ces paroles 
 
 
 
 la princesse araminte au roy de pont 
 
 
 scachant quels sont vos sentimens pour l'invincible cyrus je pense que vous serez bien aise de scavoir que vous pouvez l'obliger sensiblement en la personne du prince artamas que je vous prie de proteger puissamment aupres du roy de lydie car je ne doute pas qu'en toutes les choses qui ne regarderont point vostre amour vous ne fassiez pour luy tout ce qu'il vous sera possible j'ay creu que je devois vous donner cet advis et vous conjurer en mon particulier d'avoir soin d'un prisonnier nomme anaxaris a qui je dois la vie du prince spitridate je pense mesme qu'il est a propos de vous dire que depuis nostre entreveue ou je ne pus rien obtenir de vous l'illustre cyrus n'a rien change en sa facon d'agir aveque moy et que le mauvais succes de ma negociation ne l'a pas rendu plus rigoureux soyez donc s'il vous plaist le protecteur de tous les prisonniers que l'on a faits et particulierement de ceux que je vous ay nommez si vous me voulez temoigner que mes prieres vous sont cheres et que vous avez encore quelque amitie pour la malheureuse 
 
 
 araminte 
 
 
pleust aux dieux s'ecria cyrus apres la lecture de cette lettre qu'il me fust permis de 
 vous redonner la liberte toute entiere pour reconnoistre la bonte que vous avez l'une et l'autre pour moy dit il en regardant panthee et araminte mais il faut esperer que je ne mourray pas sans avoir du moins eu cette satisfaction cependant adjousta t'il comme il faut ne perdre pas de temps vous souffrirez que j'aille depescher aglatidas et en effet apres que ces princesses eurent respondu a sa civilite il sortit ce fut toutesfois sans prendre conge d'elles parce qu'il fit dessein de disner en ce lieu la il donna donc tous les ordres necessaires a aglatidas tant pour parler en faveur des prisonniers que pour tascher de scavoir des nouvelles de mandane il luy recommanda aussi tendrement d'avoir soin de feraulas et allant a la chambre d'araspe qui luy parut tousjours fort melancolique il escrivit a cresus en ces termes
 
 
 cyrus au roy de lydie 
 
 
 quoy que je ne doute pas que vous ne soyez assez genereux pour bien traiter ceux que le sort des armes met entre vos mains je ne laisse pas de vous escrire en faveur des prisonniers qu'un de vos lieutenans generaux a faits aupres de la riviere d'hermes mais principalement pour le prince artamas souvenez vous s'il vous 
 plaist qu'il ne doit plus estre traite en prisonnier d'estat mais seulement en prisonnier de guerre a qui vous devez faire selon les loix de la generosite et mesme de la justice un traitement fort doux et fort civil sa condition sa vertu et les services qu'il vous a rendu vous y doivent obliger que si cela ne suffit pas j'adjousteray que jusques icy u n'ay pas este si malheureux que je n'aye lieu d'esperer que devant que cette guerre soit finie je trouveray les moyens de vous rendre civilite pour civilite agissez donc plus justement four mes amis que vous n'agissez equitablemem pour la princesse mandane qui finira la guerre quand il vous plaira de la rendre au roy son pere vous asseurant que si vous le faites je seray aussi ardent a combatre pour vos interests que je le suis presentement a combatre pour les siens 
 
 
 cyrus 
 
 
apres avoir escrit cette lettre cyrus la donna a aglatidas il luy recommanda aussi de s'informer si le roy d'assirie avoit veu mandane et de ne manquer pas a parler en sa faveur comme en celle des autres prisonniers ce n'est pas luy dit il que ce ne soit une dure chose que de servir son rival mais puis que ma parole m'y engage et que la generosite le veut il le faut faire il luy parla aussi de l'inconnu anaxaris de sosicle et de tegee et il estoit tout prest de le congedier lors que ligdamis qui avoit suivy cyrus afin de voir sa chere cleonice s'avanca pour luy dire qu'ayant sceu qu'aglatidas s'en alloit a sardis il avoit creu de son devoir de l'advertir 
 qu'il pouvoit luy donner en ce lieu la quelques connoissances qui ne luy seroient pas inutiles cyrus le remerciant l'embrassa et luy dit qu'il n'apartenoit qu'a un homme parfaitement amoureux d'avoir pitie d'un amant et alors le conjurant de faire ce qu'il disoit afin qu'aglatidas peust luy raporter quelques nouvelles un peu plus precises de mandane ligdamis luy obeissant donna un billet a aglatidas pour rendre a un amy qu'il avoit a la cour de cresus de qui il pouvoit disposer absolument principalement ne s'agissant que de rendre un office ou il n'alloit point de l'interest du roy de lydie apres donc que cyrus eut veu ce billet qu'aglatidas s'en fut charge et qu'il luy eut encore une fois redit les choses les plus importantes qu'il avoit a faire il luy ordonna aussi de tascher de voir le prince artamas en suitte dequoy il le congedia et demeura encore quelque temps dans la chambre d'araspe sans autre compagnie que celle de ligdamis de qui la conversation luy plaisoit infiniment ce n'est pas qu'il n'y ait une notable difference entre un amant heureux et un amant infortune mais comme ligdamis avoit l'ame tendre et complaisance il scavoit si admirablement entrer dans tous les sentimens de cyrus que son entretien luy estoit d'une assez grande consolation aussi ce prince avoit il principalement fait dessein de passer une partie de ce jour la dans le chasteau ou il estoit parce qu'il n'estoit presques remply que de personnes qui 
 estoient possedees de mesme passion que celle qui regnoit dans son coeur il scavoit que panthee aimoit abradate qu'araminte aimoit spitridate et que ligdamis et cleonice s'aimoient tendrement de sorte que trouvant quelque douceur a se pleindre avec des personnes qui n'ignoroient pas la rigueur du mal qu'il souffroit il resolut non seulement de disner en ce lieu la mais d'y passer le reste du jour cependant pour ne perdre point de temps il envoya chrisante qui l'avoit suivy porter divers ordres dans son armee et visiter les machines qu'il faisoit faire a un quartier qui n'estoit qu'a cinquante stades de la aussi tost que cyrus sceut que les princesses estoient en estat d'estre veues il fut les voir car pour luy il avoit mange en particulier dans la chambre d'araspe sans autre compagnie que celle de ligdamis qu'il mena seul a cette visite de sorte que la conversation se trouva estre composee de la reine de la susiane de la princesse araminte de cleonice d'ismenie de cyrus de ligdamis et d'araspe a peine chacun eut il pris sa place que cyrus se tournant vers la reine de la susiane la suplia de luy pardonner s'il venoit chercher aupres d'elle quelque consolation a ses malheurs seigneur luy respondit cette sage princesse s'il est vray que mes disgraces vous puissent donner quelque soulagement je les souffriray encore avec plus de patience que je n'ay fait jusques icy non madame interrompit il 
 ce n'est point par ce sentiment la que je cherche a vous voir mais seulement parce que je vous crois bonne et pitoyable la pluspart des gens que je voy adjousta t'il veulent que parce que je n'ay pas este malheureux a la guerre je ne le puis estre en nulle autre chose et ils pensent enfin que l'amour est une passion imaginaire qui ne regne qu'en aparence et qui ne trouble pas la raison ils croyent que quoy que je die la perte d'une bataille m'affligeroit plus que la perte de mandane cependant il est certain que la perte de cent batailles et celle de cent couronnes ne me toucheroit point a legal d'un simple estoignement de cette princesse jugez madame quelle peine c'est de se voir eternellement environne de gens qui ne connoissent pas par ou je suis sensible et jugez en mesme temps quelle douceur je trouve a ne voir icy que des personnes pleines de compassion et de tendresse il en faut toutesfois adjousta t'il excepter araspe de qui l'ame m'a tousjours paru fort insensible mais puis que ligdamis a pu cesser de l'estre je ne veux pas desesperer de luy au contraire je suis persuade connoissant la tendresse de l'amitie qu'il a pour moy qu'il n'est pas impossible qu'il ne puisse un jour avoir beaucoup d'amour pour quelque belle personne araspe rougit a ce discours neantmoins cyrus ne faisant pas une grande reflection sur le changement de son visage la conversation continua et la princesse araminte prenant 
 la parole pour moy dit elle a cyrus je suis de vostre opinion mais pour la reine si elle ne vous contredit point c'est assurement par complaisance car enfin elle m'a desja dit plusieurs fois qu'elle ne trouve pas grande consolation a se pleindre ny a estre pleinte et en effet elle renferme si soigneusement toute sa douleur dans son coeur qu'elle n'en parle jamais la premiere pour moy qui ne suis pas de son humeur je luy ay raconte toutes mes infortunes et il ne se passe point de jour que je ne l'en entretienne il est vray interrompit panthee que je n'aime pas trop a parler de ce qui me touche je ne pense pas mesme aux choses passees et l'avenir est ce qui occupe toute mon ame il me semble adjousta t'elle que j'ay si peu de part a tout ce qui m'est arrive il y a trois ou quatre ans que je fais beaucoup mieux de songer seulement a ce qui me peut arriver l'advenir est si obscur reprit la princesse araminte que bien loin d'y songer j'en destache ma pensee de peur de me faire moy mesme des maux dont peut estre la fortune ne s'avisera point je voudrois bien repliqua cyrus pouvoir faire ce que vous dittes mais il ne m'est pas possible pour moy poursuivit panthee comme la crainte et l'esperance font deux sentimens qui partagent toute mon ame et qu'aux choses passees je ne trouve plus rien ny a craindre ny a esperer je n'y scaurois arrester mon esprit encore est-ce beaucoup que d'avoir 
 le coeur partage entre l'esperance et la crainte reprit cyrus car j'en connois qui craignent presque tout et qui n'esperent presques rien vostre vertu est si grande repliqua panthee que comme les dieux ne sont pas injustes vous avez tort de desesperer de vostre bonheur puis que vous n'estes pas heureuse respondit cyrus et que la princesse araminte est infortunee j'aurois tort de m'assurer sur le peu de vertu que j'ay et puis madame il est aise de voir qu'il y a certaines choses qui paroissent justes devant les hommes qui ne le sont point devant les dieux car enfin il faut advouer que le roy d'assirie le roy de pont et le prince mazare qui mourut aupres de sinope sont trois princes en qui on n'a remarque aucun crime que celuy d'avoir trop aime mandane cependant on voit que cette princesse qui est la vertu mesme a fait tout le malheur de leur vie et de la mienne mazare en a perdu le jour le roy de pont la liberte et le throsne et le roy d'assirie la couronne et la liberte aussi apres cela madame que doit on penser de l'avenir et ne faut il pas conclurre que qui pourroit n'y penser point seroit assurement fort sage toutefois j'avoue a ma confusion que je ne fais autre chose que d'avancer par ma prevoyance les malheurs qui me doivent arriver il vaudroit donc bien mieux reprit la princesse araminte se souvenir des choses passees quand elles sont agreables repliqua panthee 
 le souvenir en afflige lors qu'on ne les possede plus et quand elles sont facheuses reprit araminte elles consolent parce qu'on s'en voit delivre car pour moy quand je me souviens de l'estat ou j'estois dans capira lors que le lasche artane m'y retenoit il me semble que puis que je suis sortie d'une si rude captivite il ne me doit pas estre deffendu d'esperer de sortir d'une plus douce et pour moy adjousta panthee quand je songe combien j'estois heureuse a suse apres avoir vaincu tous les obstacles qui s'estoient opposez a mon bonheur je ne croy pas possible de me revoir jamais comme je me suis veue c'est pourquoy je fais ce que je puis pour ne me souvenir plus de ce qui m'affligeroit encore davantage vous m'avez du moins promis repliqua araminte que je scauray toutes les douceurs et toutes les infortunes de vostre vie comme vous scavez toutes celles de la mienne il est vray que j'ay consenty respondit elle que pherenice vous les aprenne ainsi vostre curiosite sera satisfaite sans remettre dans ma memoire tant de choses que je voudrois en pouvoir effacer entierement pourquoy donc interrompit cyrus regardant la princesse araminte ne vous estes vous point fait tenir parole seigneur reliqua t'elle je n'en ay pas encore eu le temps car ce n'a este que ce matin au retour du temple que la reine m'a fait cette promesse il faut donc que je m'en aille reprit il de peur de differer l'effet d'une 
 chose que vous desirez car pour moy adjousta cyrus je n'oserois demander la mesme grace ce n'est pas que de la facon dont j'ay ouy parler de la passion de l'illustre abradate je n'eusse une forte envie d'en scavoir les particularitez afin de la comparer a la mienne mais je scay trop bien le respect que je dois a une grande princesse principalement estant un peu avare de ses secrets il est vray reprit panthee en souriant avec modestie que je n'en suis pas fort liberale mais seigneur cela n'empesche pas que je ne consente sans repugnance que vous scachiez toute ma vie aussi bien m'importe t'il en quelque sorte que vous n'ignoriez pas l'innocente passion qui regne encore dans le coeur d'abradate et dans le mien ainsi quand vous aurez quelques heures de loisir la mesme personne qui a ordre de contenter la curiosite de la princesse araminte satisfera la vostre il me semble madame reprit cette princesse que sans differer davantage au lieu de faire une conversation de choses indifferentes il vaudroit mieux employer le temps que l'illustre cyrus doit estre icy a contenter sa curiosite et la mienne puis que je me suis resolue a faire ce qu'il vous plaira respondit panthee vous pouvez en user comme vous voudrez a condition que je n'y seray pas alors la princesse araminte se levant dit qu'elle meneroit cyrus a son apartement qui sans aporter de difficulte a son dessein luy donna la main pour la conduire panthee rougit 
 en les saluant comme s'ils eussent du aprendre qu'elle auroit commis quelque crime mais a la fin croyant en effect qu'il luy seroit avantageux que cyrus connust un peu mieux la vertu d'abradate elle envoya avec la princesse araminte celle de ses femmes qui devoit luy raconter sa vie qui estoit une personne de qualite et d'esprit et qui avoit tousjours eu part a tous ses secrets cependant cleonice et ismenie demeurerent aupres de panthee ou araspe et ligdamis revindrent aussi apres avoir accompagne cyrus jusques a l'apartement d'araminte qui estant conduite par ce prince et suivie de pherenice et d'hesionide ne fut pas plustost dans sa chambre qu'apres avoir fait assoir cyrus et fait mettre pherenice sur un siege vis a vis d'eux elle la pria de commencer sa narration et de ne leur derober pas s'il estoit possible la moindre pensee de panthee et d'abradate comme en effet cette agreable personne leur ayant fait un compliment pour leur demander pardon du peu d'art qu'elle apporteroit au recit qu'elle leur alloit faire le commenca de cette sorte 
 
 
 
 
 histoire d'abradate et de panthee
 
 
l'honneur que j'ay eu d'estre eslevee aupres de la reine de la susiane et le bonheur que j'ay d'en estre aimee et de l'avoir toujours este font qu'il ne m'est pas difficile de vous faire scavoir toutes les particularitez de sa vie dont les commencement ont este bien esloignez des fascheuses avantures qui se sont trouvees dans la suitte je ne vous diray point madame quelle est la grandeur de sa naissance car vous n'ignorez pas que le prince de clasomene son pere est d'un sang si illustre que celuy de cresus ne l'est pas plus la princesse sa mere estoit aussi d'une tres grande maison mais elle la perdit si jeune qu'elle ne se souvient pas de l'avoir veue il est vray que cette princesse trouva aupres d'une soeur du prince son pere qui demeuroit chez luy toute la conduite qu'elle eust pu esperer de la princesse sa mere basiline car la soeur du prince de clasomene se nommoit ainsi estoit une personne de grand esprit et de grande vertu qui apres avoir perdu son mary fort jeune ne s'estoit jamais voulu remarier elle avoit este belle et galante et quoy qu'elle eust toute la vertu 
 dont une femme de sa condition peut estre capable ce n'estoit pas une vertu austere elle disoit qu'il faloit estre jeune une fois en sa vie et qu'il valoit bien mieux avoir l'esprit jeune a quinze ans qu'a cinquante de sorte que le prince son frere se remettant absolument a elle de la conduitte de sa fille elle l'esleva avec une honneste liberte qui sans avoir rien de severe luy forma l'esprit beaucoup plustost que celles de son age que l'on nourrit d'une autre sorte n'ont accoustume de l'avoir si bien qu'a douze ans la princesse de clasomene agissoit avec autant d'esprit et de jugement que si elle en eust eu vingt pour sa beaute je ne vous diray pas quelle elle estoit puis que vous pouvez juger par ce qu'elle est de ce qu'elle a tousjours este je vous diray toutesfois qu'elle a eu cela de particulier qu'elle a esclatte tout d'un coup estant certain que cette princesse a este parfaitement belle des le berceau son humeur quoy que serieuse n'a pas laisse d'estre tousjours fort agreable parce qu'elle l'a tousjours eue fort complaisante et fort douce de sorte que joignant beaucoup de bonte a un des plus beaux esprits de la terre et a la plus grande beaute de toute la lydie il est aise de comprendre que la princesse de clasomene attira l'admiration de tout le monde il sembla mesme qu'une partie de sa beaute et de son esprit se communiquast a toute la ville estant certain que lors qu'elle passa de l'enfance a un age plus raisonnable le 
 soin de luy plaire rendit toutes les femmes plus propres et plus aimables et tous les hommes plus honnestes gens comme elle estoit bienfaisante et liberale elle fut adoree de tous ceux qui l'approcherent et mesme de ceux qui ne faisoient qu'entendre raconter les excellentes qualitez qu'elle possedoit si bien que la reputation de cette princesse s'estendit en fort peu de temps dans toutes les provinces qui touchent celle dont le prince son pere est souverain cleonice que vous voyez icy vous peut faire juger qu'elle n'estoit pas seule aimable a clasomene et certes a dire vray il y avoit alors tant de personnes accomplies en ce lieu la qu'il n'y avoit point d'estranger qui ne s'y arrestast avec plaisir et qui n'avouast qu'il n'estoit pas aise de trouver autant d'esprit et autant de politesse en nulle autre ville d'asie qu'il y en avoit en celle la le sejour de clasomene devint mesme encore plus agreable quelque temps apres que cleonice fut allee demeurer a ephese parce que plusieurs estrangers de grande qualite y vinrent et y furent assez long temps parmy lesquels il s'en trouva de fort honnestes gens qui fournissoient a la conversation et qui osterent de clasomene le deffaut qui se trouve a toutes les provinces et mesme a toutes les petites cours comme estoit celle la qui est que l'on se connoist trop et que l'on ne voit tous les jours que les mesmes personnes il y avoit encore une autre chose qui faschoit quelquefois 
 la princesse basiline qui estoit qu'il n'y avoit pas un homme en toute la principaute de son frere qui peust espouser la princesse sa niece si bien que tous ceux qui la voyoient estoient des personnes qui n'osoient avoir que de l'admiration pour elle ou du moins qui n'osoient tesmoigner avoir d'autres sentimens entre tant d'honnestes gens qui estoient a clasomene il y avoit un homme nomme perinthe ayant cinq ou six ans plus que la princesse panthee qui s'attacha aupres du prince et qui aquit de telle sorte son amitie qu'il le vouloit tousjours avoir aupres de luy son pere avoit passe toute sa vie dans cette maison et estoit mesme mort pour le service de son maistre en une occasion de guerre qui s'estoit presentee durant le feu prince de clasomene il faut toutesfois avouer que perinthe n'avoit pas besoin d'une recommandation estrangere pour estre aime car sa personne estoit si aimable et son esprit si charmant qu'il n'estoit pas possible de luy refuser son estime il avoit pourtant une chose fort surprenante pour un fort honneste homme c'est qu'il ne faisoit amitie particuliere avec personne il estoit bien avec tout le monde mais il n'ouvroit son coeur a qui que ce soit et il disoit quelquesfois quand on luy faisoit la guerre de cette facon d'agir que c'estoit par un sentiment de gloire qu'il cachoit ses plus secrettes pensees et qu'il se deguisoit a ses amis cependant il ne laissoit pas d'estre fort 
 aime ceux qui le voyoient souvent ne laissoient pas non plus de luy confier leurs affaires les plus importantes tant parce qu'il estoit capable tour je une qu'il estoit de donner de bons conseils que parce qu'il avoit une probite exacte et une fidelite incorruptible ainsi sans descouvrir son coeur a qui que ce soit il voyoit dans celuy de beaucoup de gens perinthe estoit bien fait et de bonne mine d'une conversation agreable qui sans avoir rien de trop enjoue ny de trop serieux plaisoit egalement a toutes sortes d'humeurs et a toutes sortes de personnes de quelque condition qu'elles fussent en effet file prince de clasomene l'aimoit cherement la princesse basiline ne l'aimoit pas moins panthee avoit aussi pour luy toute l'estime qu'il en pouvoit desirer toutes mes compagnes l'aimoient avec tendresse toutes les dames de la ville n'en faisoient pas moins qu'elles et perinthe enfin eust este le plus heureux homme de sa condition s'il n eust pas eu dans le coeur un ennemy cache qui troubloit quelquesfois tous ses plaisirs et qui le rendoit aussi infortune qu'il paroissoit heureux a tous ceux qui le voyoient car madame il faut que vous scachiez afin de bien entendre toute la suitte de cette histoire que perinthe commenca d'avoir de l'amour pour la princesse de clasomene des que son coeur en put estre capable mais une amour si respectueuse si sage et si violente tout ensemble que l'on n'a jamais entendu 
 parler d'une semblable passion il m'a raconte depuis lors que par la suitte des choses qui sont arrivees il a este force de m'avouer la verite que des qu'il sentit dans son ame une passion dont il ne pouvoit estre le maistre et de laquelle il ne luy estoit pas permis d'esperer la moindre satisfaction il fit un dessein premedite de ne faire amitie particuliere ny avec pas un homme ny avec pas une dame de peur que s'il en faisoit avec quelqu'un il n'eust la foiblesse de luy descouvrir ce qu'il avoit dans le coeur et ce qu'il vouloit tenir cache a tout le monde il m'a dit aussi qu'il connut si parfaitement la folie qu'il y avoit a estre amoureux d'une personne d'une qualite si disproportionnee a la sienne qu'il n'eut jamais l'audace de penser seulement qu'elle pourroit un jour scavoir sa passion car comme la vertu de panthee a commence de paroistre avec eclat des que ses yeux ont commence de briller il m'a iure cent fois qu'en plusieurs annees de service et d'amour il n'a jamais eu un seul moment d'esperance cependant il combatit peu cette passion et sans scavoir ny pourquoy il ne s'y opposoit pas plus fortement ny quelle fin il se proposoit il aima la princesse mais il l'aima avec un si grand secret et d'une maniere si respectueuse que non seulement tant que nous fusmes a clasomene personne ne s'en aperceut mais la princesse mesme n'en subconna jamais rien et certes a dire vray encore que perinthe 
 fust d'une race fort noble il y avoit si loin de luy a elle qu'il ne faut pas s'estonner si on ne s'apercent point d'une semblable chose il luy devoit tain de respect par sa naissance qu'il estoit aise qu'il cachast les veritables sentimens en luy rendant tous les jours mille agreables services comme il faisoit cependant jugeant bien qu'il ne pouvoit jamais pretendre a son affection ny seulement a luy faire scavoir la sienne il borna tous ses desirs a aquerir son estime de sorte que voulant se signaler a la guerre il fut a celle que l'illustre cleandre qui est aujourd'huy le prince artamas faisoit en mysie ou il fit des choies si admirables que s'il n'eust pas eu un attachement secret qui l'attiroit a clasomene il eust pu faire une grande fortune aupres de ce genereux favory mais enfin il revint charge d'honneur aupres du prince son maistre qui le carressa fort a son retour les princesses le recevrent aussi fort bien et perinthe eut sans doute sujet d'estre console dans son malheur d'estre au moins arrive au point ou il avoit desire d'estre voila donc madame quel estoit perinthe c'est a dire le plus discret et le plus malheureux amant du monde et voila quelle estoit sa passion lors que le prince de clasomene prit la resolution d'aller demeurer a sardis et d'y mener la princesse sa fille avec intention de n'en revenir point qu'il ne l'eust mariee comme il est vassal de cresus et qu'il y avoit un traite 
 par lequel les princes de clasomene estoient obligez de demeurer la moitie de l'annee a sardis apres avoir este tres long temps sans y aller sur divers pretextes dont il s'estoit servy pour s'en dispenser il se resolut enfin de satisfaire a son devoir et il le fit d'autant plustost que voyant a quel point la valeur de cleandre avoit porte l'authorite royale il eut peur que s'il'obeissoit de bonne grace on n'entreprist de le faire obeir de force et qu'ainsi il n'attirast la guerre dans son pais comme sardis estoit alors en son plus beau lustre tous ceux de la maison du prince et de la princesse eurent quelque joye d'y aller a la reserve de perinthe qui s'en affligea en secret par un sentiment que son amour luy donna jusques alors il avoit eu cet avantage de ne voir personne entreprendre de servir panthee parce que comme je l'ay desja dit il n'y avoit point d'homme en toute la principaute de clasomene qui peust pretendre a l'espouser mais aprenant qu'elle alloit a sardis ou tous les gens de sa condition demeuroient il ne douta point qu'elle n'y fust aimee de plusieurs de sorte que la seule crainte d'avoir des rivaux le rendit presques aussi miserable que le sont les autres qui en ont de plus favorivez qu'eux je me souviens mesme que m'estant aperceue malgre son deguisement qu'il n'avoit pas autant de joye d'aller a sardis que tous ceux qui devoient estre de ce voyage temoignoient en avoir je luy en demanday sa cause mais il 
 me respondit avec autant de civilite que de finesse que c'estoit parce qu'il voyoit qu'il ne jouiroit plus tant ny de la veue ny de la conversation de toutes les personnes qui luy estoient cheres car adjousta t'il pour deguiser encore davantage la chose tout ce que le prince mene d'honnestes gens aveque luy deviendront amoureux a la cour et en suitte poursuivit il voulant que je prisse quelque part a son discours je prevoy que ce qu'il y a de plus honnestes gens ou nous allons deviendront aussi amoureux de tout ce que la princesse mene d'agreables personnes avec elle mon maistre mesme sera si occupe a faire sa cour que je ne luy pourray plus faire la mienne et pour la princesse je pense qu'elle ne manquera pas non plus d'occupation ainsi prevoyant que je seray sans maistre sans maistresse sans amis et sans amies il ne faut pas s'estonner si je ne suis pas aussi gay que vous pour moy luy dis-je en riant il s'en faut peu a entendre les dernieres choses que vous venez de dire que je ne croye que nous allons dans les deserts de lybie plustost que d'aller a sardis perinthe sourit de m'entendre parler ainsi et sans continuer ce discours nous nous separasmes et chacun se prepara a partir la princesse basiline ne put estre du voyage parce qu'elle eut de grandes affaires a demesler avec les parens de feu son mary de sorte que panthee ne fut a sardis qu'avec le prince son pere je ne vous diray point madame 
 comment elle y fut receue de cresus du prince atys du prince myrsille de la princesse palmis d'antaleon de mexaris d'artesilas et de l'illustre cleandre car j'employerois trop de temps a vous dire des choses peu necessaires a mon recit il suffit donc que je vous die en general qu'on rendit au pere et a la fille tous les honneurs qu'on devoit a leur condition et a leur merite la princesse palmis et la princesse de clasomene lierent d'abord une fort grande amitie et quoy qu'elles fussent toutes deux assez belles pour faire naistre l'envie dans leur coeur elles n'en eurent point du tout leur ame estant sans doute trop haute pour estre capable d'un sentiment si bas elles s'aimerent donc avec sincerite quoy qu'a dire les choses comme elles sont elles n'ayent jamais entre en nulle confiance l'une pour l'autre de ce qui leur a tenu lieu de secret dans leur vie ce n'est pas qu'elles ne s'estimassent assez pour cela mais apres tout je pense que comme cilenise avoit toute la confidence de la princesse palmis j'avois aussi le bonheur d'avoir toute celle de la princesse panthee il est vray qu'en ce temps la ses secrets estoient de peu d'importance je ne laissois pourtant pas de luy estre bien obligee de voir qu'elle me disoit ses veritables sentimens de toutes choses ce qu'elle ne faisoit point du tout devant toutes mes compagnes je ne doute pas madame que vous n'ayez sceu la diversite d'humeur qui estoit entre le roy de 
 lydie et les princes ses freres c'est pourquoy je ne vous feray pas souvenir que le prince antaleon estoit un ambitieux qui vouloit tout destruire pour regner et que mexaris estoit aussi avare que cresus est liberal quoy que mexaris n'eust gueres moins de richesses que luy et certes a dire vray je ne pense pas que ce vice la aye jamais paru plus estrange qu'en ce prince comme vous le verrez par la suitte de ce discours cependant il ne laissa pas de se trouver capable d'une passion de qui un des plus nobles effets est de produire la liberalite il est vray que je suis persuadee que mexaris creut que pour estre amoureux il suffisoit de donner son coeur et qu'ainsi il ne s'opposa point a l'amour que la beaute de panthee fit naistre dans son ame car je ne doute pas que s'il eust ouy dire que la veritable mesure de l'amour se doit regler sur ce que l'on est capable de donner pour la personne aimee il n'eust combatu la sienne de toute sa force mais comme il songea seulement a aquerir l'affection de la princesse il ne s'alla pas adviser de s'opposer a cette passion naissante et il l'aima enfin autant qu'il estoit capable d'aimer ce feu demeura pourtant quelque temps cache pendant quoy la princesse fut visitee de tout ce qu'il y avoit de grand ou d'illustre a sardis entre tant de personnes qui la virent il y eut une fille d'assez bonne qualite nommee doralise qui luy plut infiniment et en effet on peut dire que ce n'est pas une personne 
 ordinaire car outre qu'elle a une beaute charmante elle a un esprit admirablement divertissant elle pense les choses d'une maniere si particuliere mais pourtant si raisonnable qu'elle amene tout le monde dans son sens elle a une raillerie fine et adroite dont il n'est pas aise de se deffendre quand elle le veut et ce qui est un peu rare pour une personne qui a un semblable talent c'est qu'elle ne laisse pas d'avoir de la bonte et de la douceur aussi ne s'en sert elle qu'en certaines occasions ou elle donne plus de plaisir a ceux qui l'escoutent qu'elle ne fait de mal a ceux qu'elle attaque elle ne laissoit pourtant pas de s'estre rendue redoutable a plusieurs personnes quand nous arrivasmes a sardis mais pour moy l'avoue que je l'aimay sans la craindre et que je fis tout ce que je pus pour confirmer la princesse en l'opinion avantageuse qu'elle avoit d'elle et certes il me fut aise de le faire car son inclination pancha si fort de ce coste la qu'elle l'aima tendrement doralise respondit aussi avec tant de respect et tant de reconnoissance aux boutez que la princesse avoit pour elle qu'en fort peu de jours la princesse de clasomene vescut avec elle comme si elle l'eust connue toute sa vie elle sceut par diverses personnes et en suitte par elle mesme que comme elle n'avoit ny pere ny mere et qu'elle demeuroit chez une tante qui ne la vouloit pas contraindre elle avoit desja refuse vint fois de se marier quoy qu'elle fust encore jeune 
 car doralise n'avoit pas plus de dixhuit ans quand nous fusmes a sardis cependant ce n'estoit pas que sa vertu parust austere ny sauvage au contraire elle avoit quelque chose de galant dans l'esprit elle aimoit la conversation et les plaisirs et il n'y en avoit aucun dans la cour dont elle ne fust de sorte que ne paroissant pas qu'elle eust dessein de se mettre parmy les vierges voilees a ephese on la pressoit quelquesfois de dire la raison pourquoy elle avoit refuse tant d'honnestes gens qui avoient songe a l'espouser mais elle respondoit tousjours en riant que c'estoit parce qu'elle n'avoit pas encore trouve un certain homme qu'elle cherchoit et qu'elle s'estoit imagine estre seul capable de faire son bonheur ainsi tournant la chose en raillerie sans que l'on pust entendre ce qu'elle vouloit dire on croyoit que doralise avoit aversion a se marier et qu'il n'y avoit point d'autre cause a sa facon d'agir la princesse ayant donc sceu ce que je viens de dire un jour qu'elle se trouvoit un peu mal et qu'elle avoit envoye querir doralise pour la divertir elle se mit a luy dire qu'elle eust bien voulu scavoir quel estoit cet homme qu'elle disoit chercher et qu'elle ne trouvoit point apres qu'elle s'en fut deffendue quelque temps puis que vous le voulez madame luy dit elle en riant il faut que vous scachiez que je me suis mis dans la fantaisie de n'espouser jamais qu'un homme qui m'aime et que je puisse aimer la premiere de ces 
 deux choses interrompit la princesse est ce me semble assez aisee a trouver elle ne l'est pas trop reprit elle mais a dire la verite la seconde est encore un peu plus difficile ou pour mieux dire elle est impossible il me semble dit la princesse que vous faites grand tort a sardis et a toute la cour de croire qu'il n'y ait pas un homme assez accomply pour vous obliger par ses services a recevoir son affection madame luy dit elle il y a cent honnestes gens mais il n'y en a pas un qui n'ait aime quelque chose et c'est ce que je ne veux point du tout car enfin si je pouvois souffrir d'estre aimee et me resoudre a aimer je voudrois que la nature toute seule sans le secours de l'amour eust fait un fort honneste honme et qu'en cet estat adjousta t'elle en riant quoy que ce fussent ses veritables sentimens il me vinst offrir un coeur tout neuf qu'il n'eust jamais receu que mon image ny brusle d'autres flames que de celles que mes yeux y auroient allumees mais madame ou le trouvera t'on cet honneste homme que je recherche du moins scay-je bien qu'entre cent mille que j'ay veus je ne l'ay pas encore rencontre la nature toute seule adjousta t'elle les fait quelquesfois beaux mais ils ne sont pas mesme de fort bonne mine s'ils n'ont aime quelque chose et pour l'esprit un homme ne peut jamais l'avoir agreable s'il n'a eu une fois en sa vie le soin de plaire a quelqu'un la princesse se mit a rire du discours de doralise mais enfin luy dit elle l'amour ne donne 
 point d'esprit a ceux qui n'en ont pas je vous assure madame repliqua doralise que s'il n'en donne pas a ceux qui n'en ont point il l'augmente et il le polit merveilleusement a ceux qui en ont je croy bien poursuivit elle qu'un honneste homme tel que le definiroit un de ces sept sages de grece dont on parle aujourd'huy tant pat le monde se pourroit trouver sans qu'il eust rien aime car ces gens la n'y veulent autre chose sinon qu'il scache bien s'aquitter des affaires dont il se mesle qu'il ait du scavoir de la probite du courage et de la venu mais un honneste homme tel que je le veux outre les choses absolument necessaires doit encore avoir les agreables et c'est ce qu'il est absolument impossible de trouver en un homme qui n'a jamais rien aime en effet madame poursuivit doralise remettez vous un peu en la memoire tous les jeunes gens que vous voyez entrer dans le monde et cherchez un peu la raison pourquoy il y en a tant dont la conversation est pesante et incommode et vous trouverez que c'est parce qu'il leur manque je ne scay quelle hardiesse respectueuse et je ne scay quelle civilite spirituelle et galante que l'amour seulement peut donner vous les voyez plus beaux que ceux qui sont plus avancez en age qu'eux ils ont mesme de l'esprit ils n'ont encore rien oublie de tout ce que leurs maistres leur ont apris cependant il manque je ne scay quoy a leurs discours et a leurs actions qui fait qu'ils 
 ne plaisent point et pour moy adjousta t'elle en riant j'aimerois beaucoup mieux la conversation d'un de ces vieillards qui ont este galands en leur jeunesse que celle d'un de ces jeunes indifferents qui songent plus aux rubans qu'ils portent qu'aux dames a qui ils parlent il est vray dit la princesse en riant a son tour que je suis contrainte d'advouer que j'en ay veu beaucoup de tels que vous me les representez mais je n'attribuois pas cela a ce que vous dittes et je croyois seulement que le peu d'experience qu'ils avoient du monde estoit la veritable cause du peu d'agrement que je trouvois en leur entretien pour vous monstrer adjousta doralise que cela n'est pas il ne faut que regarder que ceux qui vieillissent sans rien aimer et a qui l'experience du monde ne manque point ont toujours quelque chose de sauvage et de rude dans l'esprit qui n'est point du tout aimable vous trouverez dis-je que ce seront ou de ces hommes de fer et de sang qui passent toute leur vie a la guerre ou de ces chasseurs determinez qui sont tousjours dans des forests ou des solitaires sombres qui sont tousjours dans leur cabinet avec des livres ou dans des grottes a la campagne a s'entretenir eux mesmes de sorte qu'il faut confesser que l'amour seul fait les veritables honnestes gens tels que je les cherche mais luy dit la princesse si l'amour a le pouvoir que vous dittes en souffrant d'estre aimee ceux qui ne le sont point le deviendront ha madame 
 s'escria t'elle si je n'estime celuy que je dois espouser des le premier instant que je le verray je ne l'aimeray jamais c'est pourquoy il faudroit que je le trouvasse tout accomply des que je le connoistrois choisissez en donc un luy dit elle de ceux qui se seront rendus honnestes gens en aimant quelque autre et qui ne l'aimeront plus je vous ay desja dit madame reprit doralise que je veux un coeur tout neuf et des flames toutes pures et toutes vives et non pas de ces coeurs tous noircis tels que je me represente ceux qui ont brusle des annees entieres enfin comme on n'offre a une divinite que des offrandes qui n'ont point este sur l'autel d'une autre je voudrois aussi une affection qui n'eust este a personne qu'a moy si bien que ne pouvant aimer un homme qui aura desja aime et n'estant presques pas possible d'en trouver un fort accomply qui n'ait aime quelque chose je me resous et mesme sans peine a n'aimer jamais rien cette regle n'est pourtant pas si generale que vous la croyez reprit la princesse car enfin perinthe que vous connoissez est un fort honneste homme et n'a jamais este amoureux ha madame s'escria t'elle cela n'est pas pas possible perinthe aime infailliblement ou du moins a aime et l'on ne scauroit estre comme il est sans avoir eu de l'amour la princesse m'apellant alors n'est il pas vray pherenice me dit elle que perinthe n'a point eu d'amour a clasomene il est vray madame 
 luy dis-je que je n'ay point sceu qu'il en ait eu et que mesme on ne l'en a jamais soubconne c'est assurement qu'il est fin et adroit repliqua doralise car encore une fois on ne scauroit estre ce qu'est perinthe sans avoir este amoureux comme elle disoit cela il entra de sorte que la princesse prenant la parole et ne scachant pas la passion qu'il avoit dans l'ame elle luy dit qu'elle estoit bien aise de le voir afin qu'il luy aidast a guerir doralise d'une erreur ou elle estoit mais adjousta la princesse en regardant cette agreable fille je veux que ce soit vous qui l'interrogiez afin que vous ne croiyez pas qu'il n'osast me dire la verite je vous advoue madame respondit doralise que la chose dont il s'agit me donne tant de curiosite qu'encore que ce soit en quelque sorte manquer a la bien-seance que de vous obeir si promptement je ne laisseray pas de le faire c'est pourquoy perinthe luy dit elle en se tournant vers luy je vous prie de me dire si vous n'avez laisse personne a clasomene que vous regrettiez a sardis perinthe fort surpris du discours de doralise en changea de couleur et ne scavoit comment y respondre si bien que cette fille se tournant vers la princesse tout a bon madame luy dit elle je suis bien trompee si vous ne vous abusez et si la rougeur de perinthe ne marque que je ne me trompe point mais luy dit panthee vous ne donnez pas loisir a perinthe de vous respondre et vous voulez desja me condamner sans l'avoir entendu cependant adjousta 
 la princesse scachez perinthe qu'il s'agit de persuader a doralise que l'on peut estre aussi honneste homme que vous estes sans estre amoureux on sans l'avoir este et c'est pour cela qu'il faut que vous luy disiez s'il y a quelque belle personne a clasomene que vous regrettiez a sardis puis que je suis oblige de respondre precisement repliqua perinthe apres s'estre un peu remis je vous protesteray sans mensonge que depuis que je suis a sardis je n'ay point songe a clasomene mais c'est peut-estre adjousta doralise parlant a la princesse que perinthe est amoureux de quelqu'une de vos filles et qu'ainsi sans dire un mensonge il ne laisse pas d'aimer perinthe rougit une seconde fois du discours de doralise ce que voyant la princesse et croyant que le changement de son visage n'estoit cause que parce qu'il avoit quelque confusion d'estre oblige d'avouer qu'il n'aimoit rien en verite luy dit elle perinthe vous estes admirable d'avoir honte de confesser une chose dont vous devriez faire gloire car enfin je tiens qu'il est tousjours beau de n'avoir jamais este vaincu il est des vainqueurs si illustres reprit il froidement que je pense que l'on pourroit advouer sa deffaite sans des honneur mais enfin dit doralise aimez vous ou n'aimez vous pas car c'est cela qu'il m importe de scavoir si j'aime reprit il il faut croire qu'il m'importe de ne le pas descouvrir puis que personne ne le scait et si je n'aime point il m'importe encore de ne vous l'avouer 
 pas puis que croyant a ce que je puis comprendre par le discours de la princesse que l'on ne peut estre en quelque sorte honneste homme sans estre amoureux je ne dois pas vous preocuper a mon desavantage quoy qu'il en soit dit doralise encore que vous ne veuilliez pas parler plus precisement je ne laisseray pas de le scavoir avec certitude devant qu'il soit peu car si vous l'estes a clasomene vos inquietudes et vos chagrins me le tesmoigneront allez et si vous l'estes a sardis je le scauray encore plus infailliblement mais s'il ne l'est en nulle part comme je le croy dit la princesse il ne manqueroit donc rien a perinthe de tout ce que vous desirez il luy manqueroit encore une chose aussi necessaire que toutes les autres reprit elle c'est qu'il m'aimast autant qu'il pourroit aimer mais de cela madame ne luy en demandez rien je vous en conjure puis que je suis assure qu'il ne m'aime pas et si je l'estois aussi parfaitement qu'il n'aime rien je le regarderois comme un miracle comme perinthe alloit respondre un officier de la princesse palmis interrompit la conversation car il vint scavoir de la sante de la princesse et luy demander si elle croyoit estre en estat de pouvoir se trouver le lendemain a une partie de chasse qu'elles avoient resolue il y avoit desja quelques jours ou si elle vouloit qu'on remist ce divertissement a une autrefois la princesse qui n'avoir pas un mal considerable et qui jugea bien qu'elle en seroit delivree le 
 jour suivant luy manda que bien loin de vouloir differer un plaisir qu'elle devoit recevoir elle chercheroit tousjours a luy en donner et qu'ainsi elle croyoit la pouvoir assurer qu'elle auroit l'honneur de la suivre a la chasse le lendemain un moment apres le prince mexaris entra de sorte que la conversation de perinthe et de doralise ne se renoua point de ce jour la
 
 
 
 
cependant le pauvre perinthe souffrit des maux incroyables d'avoir entendu de la bouche de la princesse qu'elle ne croyoit pas qu'il fust amoureux car encore qu'il pensast bien qu'elle ne soubconnoit rien de sa passion il ne laissa pas de sentir une douleur extreme d'ouir prononcer ces cruelles paroles par la seule personne qu'il aimoit et qu'il pouvoit aimer et a laquelle il scavoit bien qu'il n'oseroit jamais descouvrir son amour ce n'est pas qu'il n'eust borne tous ses desirs a ce qu'il luy sembloit a estre estime de cette princesse mais il y avoit pourtant plusieurs instants au jour ou sa passion malgre qu'il en eust luy faisoit faire des souhaits que luy mesme condamnoit un moment apres cependant comme il estoit propre a toutes choses la princesse luy donna la commission de voir si les escuyers du prince son pere auroient bien prepare tout ce qui luy estoit necessaire pour la chasse et si le cheval qui la devoit porter estoit tel qu'il le luy faloit perinthe qui estoit ravi de rendre service a la princesse quoy que ce ne fust mesme qu'en de petites choses luy obeit si exactement 
 qu'en effet il se trouva que le lendemain la princesse palmis ne fut pas mieux que la princesse de clasomene et certes a dire vray je ne pense pas que l'on puisse jamais rien voir de plus beau ny de plus galant que le fut cette chasse toutes les dames qui en devoient estre estoient habillees comme on peint diane sinon qu'ayant un peu plus de soin de leur beaute que cette deesse qui mesprise la sienne elles avoient sur la teste une espece de capeline environnee de plumes de diverses couleurs qui les garantissoit du soleil au dessous de laquelle pendoit un voile flottant au gre du vent dont elles te pouvoient couvrir le visage quand elles vouloient leurs cheveux bouclez quoy que negligeamment espars et rattachez avec des rubans leur tomboient jusques sur la gorge elles avoient toutes une magnifique escharpe ou pendoit un arc et un carquoys d'une main elles tenoient la bride de leurs chevaux dont la housse estoit toute couverte d'or et tous les crins renouez de cordons d'or et d'argent et de l'autre elles tenoient une javeline d'ebene garnie d'orfevrerie les mors et les brides des chevaux estoient aussi d'or ou d'argent les habillemens des dames estoient tous couvers de pierreries de sorte que l'on ne peut rien voir de plus magnifique ny de plus beau car comme tous ces habillemens estoient de couleurs differentes et que les housses de leurs chevaux l'estoient aussi cela faisoit parmy les bois et les grandes routes du parc le 
 plus bel objet du monde chaque dame avoit un chasseur destine pour la conduire qui devoit marcher aupres d'elle et deux escuyers a pied qui devoient aussi aller des deux costez chacune des princesses devoit encore avoir deux filles avec elles habillees de mesme facon qui les devoient tousjours suivre de sorte que la princesse pria doralise d'en vouloir estre et me fit la grace de me choisir entre toutes mes compagnes elle voulut aussi que perinthe fust le chasseur de doralise car pour le sien ce fut le prince mexaris le prince atys le fut d'une fille nommee anaxilee dont il estoit amoureux pour la princesse palmis ce fut le prince artesilas mais comme cela ne serviroit de rien a mon discours de vous nommer tous ceux qui furent de cette chasse je vous diray seulement que tous les hommes n'estant pas moins galamment ny moins magnifiquement habillez que les dames tout le monde se rendit dans des chariots au bord de l'estang de gyges ou estoit l'equipage de chasse et ou tous les chevaux attendoient doralise et moy estions dans le chariot de la princesse parce que nous le devions suivre et comme c'estoit au prince mexaris qui estoit son chasseur a venir luy aider a descendre de son chariot il n'y manqua pas mais a peine commenca t'il de paroistre que doralise remarqua qu'au lieu d'avoir un habillement fait expres pour cette belle feste comme en avoient le prince atys le prince myrsille artesilas cleandre 
 et tous les autres jusques a perinthe il en avoit un qui a ce qu'elle me dit luy avoit servy a une course de chariots il y avoit plus de deux ans de sorte que ne pouvant s'empescher de rire tout a bon me dit elle si haut que la princesse l'entendit je voy bien que ce que l'on m'a dit du prince mexaris n'est pas vray et que vous en a t'on dit luy dis je on m'a assure repliqua t'elle qu'il est amoureux de la princesse mais puis qu'il est encore avare je ne croy point qu'il soit amoureux mexaris se trouva alors si proche du chariot de la princesse qu'elle n'y moy ne pusmes rien dire a doralise et certes ce fut bien tout ce que nous pusmes faire que de nous empescher d'eclatter de rire ce n'est pas que mexaris ne fust de fort bonne mine et fort bien fait et que mesme son habillement et la housse de son cheval ne fussent assez magnifiques mais comme l'or en estoit un peu terny en comparaison de ce lustre eclatant qui paroist a tout ce qui est neuf et que l'on voyoit en l habillement de tous les autres il est vray qu'il n'estoit pas possible de n'avoir point envie de rire du discours de doralise joint qu'il est certains jours qui semblent estre consacrez a la joye et ou la moindre chose fait pancher l'esprit a la raillerie et donne du divertissement cleandre qui estoit celuy qui donnoit le plaisir de la chasse ce jour la et qui ne pouvoit pas estre le chasseur de la princesse palmis quoy qu'il fust desja son amant comme nous l'avons sceu depuis ne le voulut 
 estre de personne pretextant la chose de ce qu'il vouloit donner ordre a tout de sorte qu'il alloit tantost a l'une et tantost a l'autre cette chasse se fit dans un grand parc que l'on peut presques nommer une petite forest tant il est vray qu'il est d'une vaste estendue que ses arbres sont espais et que ses routes sont grandes et larges ce parc est pourtant traverse par un chemin assez libre parce qu'autrement ceux qui veulent aller a sardis par ce coste la feroient un fort grand detour si bien qu'il y a deux portes aux deux bouts du parc destinees a donner passage a ceux qui vont et viennent je ne m'amuseray point madame a vous decrire cette chasse ny a vous dire si les chiens chasserent bien si le cerf rusa si le son des cors estoit agreable si les veneurs furent tousjours a veue de la chasse et mille autres semblables choses car outre que je ne m'exprimerois pas en termes propres ce n'est pas de cela dont il s'agit joint qu'a dire la verite les dames qui vont a de semblables lieux y vont a mon advis autant pour y paroistre belles que pour courre le cerf aussi la chasse estoit disposee de facon qu'on ne leur donnoit pas un exercice si violent et on se contentoit de les faire aller assez lentement en des lieux ou par l'adresse des veneurs le cerf devoit passer de sorte que c'estoit une chasse assez tranquile pour les dames au commencement les princesses et leurs chasseurs marcherent assez pres les uns des autres mais insensiblement cette belle et 
 magnifique troupe se prepara par petites bandes les uns prenant une grande route et les autres une petite si bien que sans y songer la princesse se trouva dans le plus espais du bois sans autre compagnie que celle du prince mexaris doralise perinthe ses deux escuyers et moy mais a peine s'en fut elle aperceue que nous entendismes par le son des cors et par celuy des voix que la chasse estoit proche et en effet le cerf passa si pres de nous que ce fut l'instant ou elle nous donna le plus de plaisir cependant comme il n'est rien de plus difficile a un homme qui a quelque passion pour la chasse que de ne la suivre pas quand il la voit passer le prince mexaris quelque amoureux qu'il fust de la princesse apres luy avoir demande permission de se trouver a la mort du cerf et luy avoir dit qu'il la rejoindroit bientost piqua a travers l'espaisseur du bois et donna une si forte envie de rire a doralise qu'elle se communiqua facilement a perinthe et a moy et alla mesme jusques a la princesse tout a bon me dit cette agreable fille il faut avouer que si ce prince n'est pas liberal il est du moins bien judicieux aujourd'huy d'avoir sceu prendre une occasion si favorable pour cacher en mesme temps la passion qu'il a pour la princesse et sa vieille broderie en s'eloignant comme il a fait perinthe qui par un sentiment jaloux estoit ravy de la malice de doralise la continua avec adresse la princesse faisant semblant de ne 
 nous entendre point parce que comme elle est infiniment sage elle ne vouloit pas railler du prince mexaris mais comme nous voiyons qu'elle sourioit nous ne nous taisions pas cependant comme elle n'avoit pas resolu d'attendre mexaris en ce lieu la elle demanda a perinthe par ou il jugeoit qu'elle peust aller rejoindre la princesse palmis mais comme il ne le pouvoit pas scavoir precisement il m'a dit depuis qu'il songea seulement a l'eloigner autant qu'il pourroit de mexaris et pour cet effet il luy fit prendre une route toute opposee a celle que la chasse avoit prise en commencant donc de marcher et entendant tousjours moins la voix des chiens et le son des cors la princesse se tourna vers perinthe et luy dit avec une bonte extreme qu'elle estoit bien marrie de le priver du plaisir de la chasse perinthe respondit a ce discours qui le surprit d'une maniere qui fit si bien voir a la princesse qu'il s'estimoit plus heureux d'estre ou il estoit que d'estre a la mort du cerf qu'appellant doralise malicieuse fille luy dit elle qui connoissez que mexaris n'est pas amoureux de moy parce qu'il a mieux aime suivre le cerf que de demeurer aveque nous n'advouerez vous pas que puis que perinthe est demeure si volontiers aupres de vous ce doit estre parce qu'il vous aime ha point du tout madame respondit elle et je m'en vay le luy faire advouer tout a l'heure en effet elle avoit desja ouvert la 
 bouche pour luy parler lors qu'estant arrivez a ce grand chemin qui traverse tout le parc nous aperceusmes a la gauche que nous prismes cinq ou six hommes a cheval qui venoient vers nous d'abord comme ils estoient encore assez loin nous creusmes que c'estoient des gens de la chasse mais aprochant plus pres nous connusmes que nous ne les connoissions point celuy qui marchoit a la teste des autres estoit un homme jeune admirablement beau et de bonne mine et de qui l'habillement quoy que de campagne estoit tres magnifique et paroissoit mesme neuf doralise ne l'eut pas plustost veu que continuant sa raillerie cet estranger dit elle a la princesse quel qu'il puisse estre est sans doute plus liberal que mexaris car puis qu'il est si magnifique en voyageant il le seroit assurement en une belle feste comme celle cy il a si bonne mine repliqua la princesse que je n'auray pas trop de peine a me laisser persuader qu'il possede une vertu aussi heroique que celle la et qui touche si fort mon inclination cependant comme la beaute de la princesse n'estoit pas moins esclatante que la mine de cet estranger estoit haute et que l'habit ou elle estoit contribuoit encore quelque chose a rendre son abord surprenant il en parut en effet fort surpris et s'imagina que ce pouvoit estre la princesse de lydie neantmoins comme il ne pouvoit et s'en esclaircir entierement il fut quelque 
 temps irresolu sur ce qu'il devoit faire mais a la fin craignant de faire une faute en se faisant connoistre a une personne qu'il ne connoissoit pas et ne voulant pas aussi manquer de respect pour la princesse de qui la beaute l'air et l'habit luy persuadoient qu'elle estoit de tres grande qualite il luy quitta le chemin et s'arrestant pour la laisser passer en la saluant avec un profond respect il la suivir des yeux sans marcher tant qu'il la put voir la princesse de son coste tourna la teste pour le regarder mais leurs yeux s'estant rencontrez elle ne le regarda plus cependant cet estranger l'ayant perdue de veue marcha encore quelques pas vers sardis puis tout d'un coup la curiosite qu'il avoit de scavoir qui estoit l'admirable personne qu'il venoit de rencontrer augmentant encore et ayant remarque que nous avions quitte le grand chemin et pris une route a droit il en prit une par ou il jugea qu'il pourroit peut-estre nous rencontrer de nouveau et avoir du moins le plaisir de voir encore une fois la princesse et en effet son dessein reussit et mesme mieux qu'il n'avoit pense car vous scaurez madame que la princesse estant arrivee en un lieu du bois ou il y a une fontaine elle s'y arresta avec plaisir parce qu'elle y trouva quelque fraischeur plus grande qu'ailleurs et voulut mesme s'y reposer un moment de sorte que s'estant fait descendre de cheval et nous autres aussi elle s'assit sur le gazon dont cette fontaine 
 estoit bordee mais elle n'y fut pas plutost qu'elle s'aperceut qu'elle avoit perdu un portrait que la princesse palmis luy avoit donne d'elle et qui estoit dans une boiste de diamans la plus riche qu'il estoit possible de voir ce n'estoit pourtant pas ce qu'elle en regrettoit le plus mais il luy sembloit que la princesse palmis pourroit luy reprocher qu'elle n'auroit pas eu assez de soin d'une chose qu'elle luy avoit donnee comme une marque tres sensible de son amitie si bien que s'affligeant extremement de cette perte elle commanda aux deux escuyers qui la suivoient d'attacher tous nos chevaux a des arbres et d'aller du moins aux derniers lieux ou nous avions passe pour voir si par bonheur ils n'y retrouveroient point cette peinture ce n'est pas qu'apres tant de tours que nous avions fait dans le bois elle eust beaucoup d'espoir de la recouvrer neantmoins comme il luy souvenoit confusement de l'avoir encore veue lors qu'elle avoit rencontre cet estranger de bonne mine et que de plus c'est la coustume de ceux qui perdent quelque chose de le chercher mesme en des lieux ou il ne peut estre plustost que de ne le chercher point elle envoya ces deux escuyers avec ordre d'aller jusques ou elle avoit rencontre cet estranger perinthe leur envia cette commission et voulut y aller seul luy semblant qu'il trouveroit bien mieux qu'un autre ce que la princesse avoit perdu mais elle voulut qu'il demeurast aupres 
 d'elle cependant comme ces deux escuyers n'avoient jamais este dans ce parc que je jour la ils se tromperent et prenant une route pour une autre pensant estre a celle par ou ils avoient passe ils chercherent inutilement et chercherent si long temps que la princesse estoit absolument hors d'esperance de recouvrer ce qu'elle avoit perdu voyant qu'ils ne revenoient point lors que tout d'un coup cet aimable estranger parut qui plus heureux qu'eux avoit trouve ce portrait de sorte que ne cherchant qu'une occasion de parler a la princesse et ne doutant pas que cette boiste ne fust a elle puis qu'il l'avoit trouvee en un lieu ou elle avoit passe il descendit de cheval des qu'il l'aperceut au bord de cette fontaine et s'aprochant d'elle de fort bonne grace et avec beaucoup de respect madame luy dit il en lydien et en luy presentant la boiste qu'elle regrettoit je voudrois bien avoir le bonheur que vous eussiez perdu aujourd'huy ce que je remets entre vos mains afin d'avoir l'avantage de vous avoir rendu une chose qui vous devroit sans doute estre chere la princesse qui s'estoit levee des qu'elle avoit veu cet estranger s'aprocher d'elle reconnut sa boiste d'abord qu'elle la vit si bien que la prenant aveque joye genereux inconnu luy dit elle si ce que vous me rendez ne m'avoit pas este donne par la princesse de lydie et que vous n'eussiez pas l'air qui paroist sur vostre visage je devrois du moins vous offrir la boiste et ne recevoir 
 que la peinture mais ne pouvant faire une liberalite de celle d'une si grande princesse principalement a un homme fait comme vous recevez du moins ma reconnoissance jusques a ce que j'aye trouve les moyens de vous la tesmogner par quelque service aussi important que celuy que vous me rendez m'est agreable madame luy respondit il c'est un si grand plaisir que celuy d'en causer a une personne faite comme vous que je me tiens pleinement recompense de celuy que je viens de vous donner en vous rendant une chose qui vous est chere pendant que la princesse et cet estranger parloient ainsi perinthe s'estant aproche d'un des siens et luy ayant demande qui il estoit il luy aprit que c'estoit le second fils du roy de la susiane nomme abradate et fils d'une soeur de cresus qui s'en alloit a sardis de sorte que perinthe me l'ayant dit j'en advertis la princesse a qui je le dis tout bas pendant quoy celuy des gens d'abradate a qui perinthe avoit parle et qui avoit sceu par luy qui estoit la princesse le dit a son maistre durant que je luy disois a elle qui il estoit si bien que se connoissant tous deux pour ce qu'ils estoient il en parut beaucoup de joye dans leurs yeux abradate redoubla son respect et la princesse sa civilite je m'estime bienheureux luy dit il d'avoit pu plaire un instant de ma vie a une si belle princesse et je m'estime tres heureuse repliqua t'elle d'estre obligee le reste de la mienne a un si grand prince 
 et de qui la renommee m'a desja tant dit de choses comme ils en estoient la on entendit un assez grand bruit de chevaux et un instant apres la princesse palmis anaxilee le prince atys artesilas mexaris myrsile et cleandre arriverent qui sans songer d'abord a abradate se mirent apres estre descendus de cheval a faire la guerre a la princesse d'avoir prefere la solitude a la chasse et de ne s'estre pas voulu trouver a la mort du cerf la chasse que j'ay faite leur repliqua t'elle en sousriant a este plus heureuse que la vostre et je m'assure adjousta t'elle en presentant abradate au prince atys et a la princesse palmis que vous en tomberez d'accord quand vous scaurez que j'ay arreste icy le prince de la susiane dont on vous a tant dit de choses avantageuses dans ce mesme temps un escuyer du prince atys qui avoit este a suse s'avanca vers son maistre pour luy confirmer cette verite si bien que recevant abradate avec une joye extreme tout le monde luy fit en suitte mille caresses et mille civilitez j'advoue dit la princesse palmis a panthee que vostre chasse a este plus heureuse que la nostre et que vous en meritez tout l'honneur l'en ay du moins eu tout l'avantage reprit abradate puis que cela est cause que je vous ay este presente par une main si belle et si illustre vous n'aviez pas besoin d'un si puissant secours repliqua la princesse palmis pour vous rendre considerable pour moy dit panthee j'avois bien besoin du sien car sans 
 luy j'eusse fait aujourd'huy une perte dont je ne me fusse jamais consolee et alors elle raconta l'avanture du portrait a la princesse palmis comme le lieu ou elles estoient estoit fort agreable elles y furent pres d'une heure mais enfin cleandre les faisant apercevoir qu'il estoit temps de s'aller reposer a un chasteau qui est a l'extremite du parc au bord de l'estang de gyges a l'opposite du tombeau d'alliatte ces princesses et ces princes prirent tous ensemble le chemin de ce chasteau ou une superbe colation et une excellente musique les attendoit en y allant mexaris marcha tousjours aupres de panthee mais il n'y fut pas en estat de l'entretenir avec liberte parce que le prince abradate fut aussi tousjours aupres d'elle cependant le pauvre perinthe alloit derriere eux bien afflige de remarquer que la beaute de panthee se faisoit des admirateurs de tous ceux qui la voyoient il avoit pourtant a ce qu'il m'a dit cette bizarre consolation de penser que tres rarement les personnes de sa qualite sont elles mariees a des princes qui les aiment et de pouvoir esperer que si quelqu'un la possedoit un jour ce seroit peut-estre quelque prince qu'elle espouseroit par raison d'estat et non pas par effection mais durant qu'il s'entretenoit ainsi doralise et moy remarquasmes qu'abradate regarda tousjours panthee avec unes attention extraordinaire non seulement pendant le chemin que nous fismes pour aller jusques a ce chasteau mais mesme 
 durant la colation et la musique on eust dit qu'elle estoit seule belle en cette compagnie ce n'est pas qu'il fust incivil et qu'il ne rendist tout le respect qu'il devoit a la princesse de lydie mais apres tout il estoit aise de discerner par ses regards que la beaute de la princesse de clasomene touchoit plus son coeur que celle des autres mexaris s'en aperceut aussi bien que nous et perinthe encore mieux et je pense mesme que panthee connut des ce premier jour une partie du prodigieux effet que sa beaute avoit cause dans le coeur d'abradate car vous scaviez madame qu'il en devint si esperdument amoureux des cette premiere entreveue qu'il m'a jure cent fois depuis que sa passion n'avoit point augmente cependant apres avoir passe toute cette journee le plus agreablement du monde toutes les dames s'en retournerent a sardis dans des chariots tous les princes marchant a cheval aupres de ceux ou leur inclination les attiroit c'est a dire artesilas et cleandre aupres de celuy de la princesse palmis le prince atys aupres de celuy d'anaxilee et mexaris abradate et mesme perinthe aupres de celuy de la princesse de clasomene comme nous fusmes a sardis tous les princes menerent les dames jusques a l'apartement de la princesse palmis en suitte dequoy le prince atys mena abradate a celuy de cresus a qui il le presenta et qui le receut avec beaucoup de temoignages d'affection et de joye car ayant tousjours fort 
 aime la reine de la susiane sa soeur de qui il avoit receu une lettre il y avoit desja quelque temps qui l'advertissoit du voyage de ce prince il fut ravi de le voir dans sa cour et de le trouver de si bonne mine et si plein d'esprit comme la reine sa mere avoit eu soin de luy faire aprendre la langue lydienne il la parloit si juste et avoit mesme si peu d'accent estranger que tout le monde en estoit surpris nous sceusmes quelques jours apres qu'abradate devoit sejourner assez long temps en cette cour parce qu'il n'estoit pas bien avec le roy son pere a cause qu'il avoit porte les interests de la reine sa mere avec trop d'ardeur contre un frere aisne qu'il avoit qui n'avoit pas tant de vertu que luy et qui devoit pourtant estre roy de sorte que je roy de la susiane l'ayant menace avec beaucoup d'injustice de le faire mettre en prison la reine sa mere avoit demande un azile au roy de lydie son frere pour ce cher fils qui n'estoit mal avec le roy son pere que pour l'amour d'elle la cause de l'exil d'abradate luy estant donc si favorable aupres de cresus il en fut fort caresse comme je l'ay desja dit et a son exemple toute la cour fit la mesme chose et certes on peut dire que l'on ne faisoit que luy rendre justice estant certain que l'on ne peut pas voir un prince plus accomply qu'abradate aussi apres que panthee fut retournee chez elle le jour de la chasse elle en parla tout le soir ce qui ne donna pas grand plaisir a perinthe qui se trouva 
 present lors qu'elle raconta au prince son pere l'agreable avanture qu'elle avoit eue le lendemain abradate ne manqua pas de faire une visite de ceremonie a la princesse palmis ou la princesse de clasomene se trouva aussi bien que toute la cour et le mesme jour vers le soir il vint aussi chez panthee des qu'il sceut qu'elle estoit revenue du palais du roy quelques jours se passerent sans que l'on s'aperceust de l'amour d'abradate a la reserve de mexaris de perinthe de doralise et de moy mais apres cela il fut bien facile de voir qu'en effet ce prince en estoit amoureux car il ne parloit que de sa beaute que de son esprit et il ne perdoit pas une seule occasion de la voir comme l'amour de mexaris n'estoit pas encore fort publique abradate ne s'oposa point a cette passion naissante et ne creut pas que ce prince eust nul interest en la princesse panthee si bien que s'abandonnant sans resistance aux charmes de cette admirable personne il ne fit point un secret de sa passion cependant mexaris qui en avoit une aussi forte dans le coeur qu'un avare en peut avoir pour tout ce qui n'est point or commenca de faire esclatter la sienne il est vray que ce fut d'une maniere bien differente de celle de son rival aussi peut on dire que jamais deux princes n'ont este plus opposez en toutes choses que ces deux la l'estoient car madame en l'estat qu'estoit alors la fortune d'abradate il y avoit grande aparence qu'il seroit contraint de passer toute sa vie exile sans autre 
 bien que sa propre vertu n'ayant alors autre subsistance que celle que la reine sa mere luy donnoit secrettement ou celle que luy pouvoit donner cresus pour mexaris il n'en estoit pas de mesme car il avoit une richesse qui ne ce doit presques pas a celle du roy son frere mais si leurs fortunes estoient differentes leurs inclinations l'estoient encore plus parce que l'avarice estoit celle qui regloit toutes les actions de mexaris et que la liberalite estoit la vertu dominante de l'ame d'abradate en effet je ne pense pas que ce prince soit plus brave qu'il est liberal quoy qu'il le soit autant qu'on le peut estre mexaris au contraire estoit avare en toutes choses s'il faisoit bastir il y avoit tousjours quelque espargne peu judicieuse qui gastoit tout le reste de la despence qu'il avoit faite s'il donnoit c'estoit tard c'estoit peu et c'estoit encore de mauvaise grace et avec chagrin son train estoit assez grand mais mal entretenu sa table estoit petite et mauvaise pour un si grand prince et desguisant son avarice d'un foible pretexte il n'avoit presques jamais que des habillemens tous simples disant qu'il y avoit de la folie a se faire considerer par cette sorte de despense s'il jouoit il jouoit seulement pour gagner et non pas pour son divertissement et de la facon dont il s'affligeoit quand il avoit perdu on voyoit que c'estoit plustost un conmerce qu'un jeu enfin il paroissoit en toutes ses actions et mesme quelquefois en toutes ses paroles qu'il y avoit si peu de 
 magnificence dans son coeur que ce qu'il avoit de bon d'ailleurs estoit presques conte pour rien il avoit beau estre adroit et avoir de l'esprit cette basse inclination faisoit qu'on ne le pouvoit aimer au contraire abradate dans son exil paroissoit estre si liberal que tout le monde l'adoroit et luy souhaitoit les thresors de l'autre la maniere dont il faisoit des presens quelques petits qu'ils pussent estre les faisoit considerer comme grands il donnoit non seulement tost mais avec joye mais avec empressement et l'on eust dit qu'on ne pouvoit l'obliger plus sensiblement qu'en recevant ses bienfaits son train estoit propre et magnifique sa table estoit ouverte et bonne il estoit tousjours galamment et mesme superbement habille s'il perdoit au jeu c'estoit sans esmotion et sans chagrin il cherchoit les occasions de donner comme mexaris les fuyoit et il agissoit enfin de telle sorte que non seulement il avoit sa gloire de tout le bien qu'il faisoit effectivement mais encore de tout celuy qu'il ne faisoit pas et qu'il eust pu faire s'il eust este plus riche qu'il n'estoit estant certain qu'il n'y avoit pas un honneste homme malheureux dans la cour de lydie qui ne creust qu'il ne l'eust plus este si abradate eust este aussi riche que mexaris apres cela madame il vous est aise de juger que l'amour produisit des effets biens differens en l'ame de ces deux princes aussi leurs desseins eurent ils un succes fort inegal ils agirent 
 pourtant esgalement en quelques rencontres car comme mexaris en toutes les choses ou il n'y avoit point de despense a faire n'estoit pas moins soigneux et moins complaisant qu'abradate scachant combien panthee aimoit doralise et estimoit perinthe il tascha de s'en faire aimer aussi bien que luy de sorte que cet amant secret de la princesse eut une persecution que personne que luy n'a peut estre jamais esprouvee qui fut de recevoir cent mille civilitez de ses rivaux qu'il estoit oblige de leur rendre il avoit pourtant quelque consolation de voir que selon les aparences panthee n'aimeroit jamais mexaris a cause de la bassesse de ses inclinations et qu'elle n'espouseroit aussi jamais abradate a cause de sa mauvaise fortune de sorte que faisant un grand effort sur luy mesme il rendoit a ces deux princes tout le respect qu'il leur devoit et en parloit le moins qu'il luy estoit possible car comme il estoit trop sage pour dire ouvertement le mal qu'il pensoit de mexaris et trop amoureux aussi pour prendre plaisir a louer abradate il evitoit l'un et l'autre autant qu'il pouvoit et estant tousjours tres bien avec la princesse et avec ses rivaux il menoit une vie ou s'il avoit quelques doux momens il avoit aussi de fascheuses heures cependant ces deux princes quoy qu'amoureux de panthee n'avoient pas encore eu la hardiesse de luy descouvrir leur passion lors qu'adraste frere du roy de phrigie vint en cette cour pour se faire purger 
 d'un crime qu'il avoit commis innocemment cette ceremonie s'estant faite dans le temple de jupiter l'expiateur il arriva qu'abradate s'estant trouve mal ce matin la n'y fut point si bien qu'estant venu chez la princesse l'apres-disnee et l'ayant trouvee seule elle luy demanda la cause pourquoy il ne s'estoit pas trouve a cette ceremonie c'est parce madame luy repliqua t'il que je n'avois pas besoin de m'instruire comment il la faut faire puis qu'a parler veritablement si j'ay commis quelque crime ce n'est point a jupiter a me le pardonner c'est pourtant le plus grand des dieux repliqua t'elle il est vray dit il mais comme il est juste il laisse aux autres divinitez dont il est le maistre le pouvoir de remettre les crimes que l'on commet contre elles pour moy dit panthee je croy que vous n'en avez offence aucune et que vous n'estes pas venu en cette cour pour le mesme sujet qu'adraste il est vray madame repliqua abradate que son destin et le mien sont bien differents car il y est arrive criminel et je l'y suis devenu si cela est dit elle on vous justifiera comme on l'a justifie faites le donc madame luy respondit il en me pardonnant la hardiesse que j'ay de vous aimer plus que tout le reste de la terre panthee extremement surprise du discours d'abradate quoy qu'elle n'ignorast pas la passion qu'il avoit pour elle le regarda en rougissant et prenant la parole avec assez de severite dans les yeux je scay bien luy dit elle que l'usage 
 le plus ordinaire du monde est de recevoir un semblable discours comme une simple civilite et de tascher de destourner la chose comme une galanterie ditte sans dessein mais outre que je suis persuadee que celles qui en usent ainsi veulent peut-estre qu'on leur redie une seconde fois ce qu'elles sont semblant de ne vouloir pas croire la premiere je croy encore que vous ayant eu de l'obligation des le premier instant de nostre connoissance et vous estimant infiniment je dois avoir la sincerite de vous dire que soit que vous disiez la verite ou que vous ne la disiez pas cette hardiesse me desplaist c'est pourquoy plus il sera vray que je ne vous seray pas indifferente plus il vous sera avantageux de ne me parler jamais comme vous venez de faire et de ne perdre jamais le respect que l'on doit a une personne je ne dis pas de ma qualite mais de la vertu dont je fais profession de sorte madame repliqua t'il que moins je vous parleray de ma passion plus vous la croirez violente le ne dis pas cela respondit elle en sous riant malgre quelle en eust mais je vous dis adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux que si vous me disiez encore une fois ce que vous m'avez dit aujourd'huy je croirois toute ma vie que vous ne m'estimez point et par consequent je ne vous aurois pas grande obligation quoy madame s'ecriat il c'est vous donner une marque de peu d'estime que de vous dire qu'on vous adore ha si cela est madame je ne vous le diray 
 plus mais expliquez du moins mon silence comme il doit l'estre en cette occasion souvenez vous toutes les fois que vous me verrez seul aupres de vous sans parler que je pense dans mon coeur que vous estes la plus belle personne de la terre que je vous revere avec un respect sans esgal et que je vous aimeray jusques a la mort comme panthee alloit respondre mexaris et doralise entrerent dans la chambre de la princesse et l'en empescherent il est vray que quelques uns de ses regards respondirent pour elle si cruellement au pauvre abradate que s'il eust pu se resoudre a laisser son rival aupres de panthee il seroit sorty a l'heure mesme mais n'ayant pas cette force sur luy il demeura et fut de la conversation le reste du jour qui fut assez divertissante car il y vint beaucoup de monde un quart d'heure apres d'abord elle ne fut que de la ceremonie qui s'estoit faite le matin dont la princesse panthee ne parla point parce que cela avoit donne sujet a abradate de luy descouvrir son amour de sorte que voulant la destourner elle se mit a parler a doralise de choses fort esloignees mais insensiblement passant d'un discours a un autre quelqu'un se mit a faire la guerre a doralise de l'injustice qu'elle avoit de vouloir que la nature fist un miracle en sa faveur en faisant un homme fort accomply sans le secours de l'amour quelques uns luy demanderent si elle n'avoit point change d'humeur et si c'estoit un si grand crime 
 que d'avoir aime devant mesme qu'on la connust comme mexaris avoit autrefois este amoureux d'une autre que de la princesse il se mit a disputer contre doralise comme soutenant sa propre cause et comme abradate ne l'avoit jamais este il apuyoit ses raisons lors qu'elle disoit qu'elle ne recevroit jamais de coeur qui eust brusle d'autres flames que des siennes perinthe qui estoit mesle parmy la presse escoutoit ce que disoient ses rivaux et taschoit de deviner ce que pensoit la princesse mais encore disoit mexaris a doralise quelle bonne raison avez vous a donner d'avoir mesprise tant d'honnestes gens seulement parce qu'ils avoient aime quelque autre devant vous j'en ay un si grand nombre repliqua t'elle que je ne scay quel ordre y donner pour vous les dire et c'est sans doute la seule difficulte que j'ay a vous respondre je ne pense pourtant pas reprit mexaris qu'il vous soit aise quelque esprit que vous ayez de bien soutenir vostre erreur car enfin que vous importe tout ce qui s'est passe quand on ne vous connoissoit point c'est par le passe reprit elle que je juge de l'advenir car puis qu'on en quitte une autre pour moy j'ay lieu de craindre qu'on ne me quitte apres pour une autre que cet amant ne connoist pas encore et qu'il connoistra peut- estre quelque jour mais estes vous plus assuree de la fidelite d'un homme qui n'aura jamais aime que vous repliqua mexaris il n'aura du moins pas donne un si mauvais 
 exemple reprit abradate et il y aura plus de lieu d'esperer que sa premiere passion sera constante qu'il n'y en aura de croire qu'un autre qui en aura eu plusieurs deviendra constant il n'en faut pas douter poursuivit doralise mais le mal est pour moy que je n'ay point encore trouve d'homme de ma condition qui fust tel que je le veux sans avoir aime et qui m'aimast car pour ces gens qui usent autant de chaines que d'habillemens et qui font deux ou trois sacrifices d'une mesme victime en offrant un mesme coeur a deux ou trois personnes l'une apres l'autre je ne les scaurois souffrir et je les mal traitteray toute ma vie je les trouve fort honnestes gens adjousta t'elle pour estre mes amis mais je n'en voudrois point pour estre mes amants quand mesme je serois d'humeur a en vouloir car en fin je ne scaurois croire qu'estant capable de passer de l'amour de la blonde a la brune et de celle de la brune a la blonde il puisse y avoir de fermete dans un coeur mais luy dit mexaris quand on rencontre une fierte que rien ne peut adoucir il faut bien tascher de se guerir du mal que l'on souffre et s'il arrive que l'on guerisse et que l'on aime une autre personne pourquoy est ce une raison de soubconner d'inconstance un homme qui n'auroit point change si on l'eust traitte plus favorablement si ce n'en est pas une repliqua doralise de le soubconner d'inconstance ce n'en est pas aussi une de le favoriser estant certain que je n'aimerois 
 pas a estre moins rigoureuse qu'une autre et a accepter ce que cette autre auroit refuse et si elle avoit este rigoureuse par caprice et par extravagance reprit mexaris pourquoy faudroit il en traiter mal ce malheureux amant parce repliqua doralise en riant qu'un homme qui aura este amoureux d'une capricieuse et d'une extravagante comme vous le dittes ne me sera pas grand honneur de porter mes fers enfin poursuivit elle sans luy donner loisir de l'interrompre soit qu'il ait aime une personne rigoureuse ou douce qu'il ait este bien ou mal receu qu'il ait trahi celle qu'il aimoit ou qu'on l'ait abandonne je trouve que de quelque facon que je regarde la chose il ne faut point aimer celuy qui a desja aime s'il a este mal-traitte c'est un exemple qu'il faut suivre et le mal-traitter aussi s'il a este favorise il faut croire que puis que les faveurs d'une autre ne l'ont pu retenir les nostres ne le retiendroient pas s'il a trahi sa maistresse il ne s'y faut pas fier si c'est elle qui l'ait abandonne il est a croire qu'il s'en est rendu digne par quelque crime secret que nous ne scavons pas ou que du moins il est a craindre qu'il ne se confiast jamais et qu'il ne fust ou bizarre ou jaloux de plus si celle qu'il a aimee est belle il ne s'y faut pas assurer puis qu'il la quitte et si elle ne l'est point il faut croire qu'il a le goust si mauvais que nous devions craindre qu'il ne nous quitte aussi pour une autre qui ne nous vaudra pas c'est pourquoy 
 je trouve que s'il faut souffrir d'estre aimee il faut que ce soit d'un coeur tout entier et non pas de ces coeurs que mille flesches ont traversez il faut dis-je que ce soit d'un coeur qui sente la moindre blessure qu'on luy face et qui ne le soit pas endurcy aux rigueurs d'une autre enfin il faut que la grace de la nouveaute se trouve a l'amour comme a toutes les autres choses et que si quelqu'un doit pretendre estre bien receu de moy il me persuade que je suis et seray tousjours sa premiere et sa derniere passion j'advoue dit abradate que je trouve le sentiment de doralise fort juste il l'est d'autant plus reprit panthee qu'en prenant cette resolution on prend sans doute celle de n'aimer jamais rien estant certain que c'est desirer une chose impossible il s'en faut bien que je ne fois de vostre opinion repliqua abradate je n'en suis pas aussi reprit doralise car enfin je ne tiens pas impossible que l'on puisse estre capable de n'avoir qu'une passion en sa vie et la grande difficulte est de trouver tout ensemble un honneste homme qui n'ait rien aime et qui n'aime rien que moy la princesse adjousta t'elle regardant abrabate m'avoit voulu persuader que perinthe n'avoit jamais este amoureux mais outre que je ne le croy pas trop je ne voy pas que je face grand progres dans son coeur c'est pourquoy je ne songe plus a faire de conquestes la mienne vous seroit si peu glorieuse reprit perinthe un peu interdit que vous n'estes sans 
 doute pas marrie de ne l'avoir point faite en verite perinthe interrompit la princesse je vous trouve un peu trop sincere et doralise me persuadera a la fin que vous estes amoureux car si vous ne craigniez pas que celle que peut estre vous aimez sceust ce que vous auriez respondu a doralise vous luy auriez sans doute parle un peu plus civilement vous en croirez ce qu'il vous plaira madame reprit il mais je ne pensois pas que ce fust incivilite que de dire ce que j'ay dit et je pensois au contraire que cela se devoit plustost apeller respect il est un certain respect si froid et si indifferent repliqua doralise qu'il n'y a quelques fois pas lieu de s'en tenir oblige mais quoy qu'il en soit perinthe adjousta t'elle je suis plus indulgente que vous ne pensez car je ne me pleins pas du vostre toutesfois pour chercher la cause de l'incivilite que la princesse vous a reprochee je continueray de vous observer comme j'ay fait depuis quelques jours afin de m'esclaircir pleinement s'il est bien vray que vous soyez aussi honneste homme que vous estes sans avoir este amoureux mais comme je ne puis pas vous voir tousjours il faut que je prie tous vos amis et toutes vos amies de vous observer comme moy et de me rendre conte de vos visites de vos regards de vos paroles de vos resveries de vos chagrins et s'il est possible de vos fondes pour moy dit la princesse je m'engage la premiere a vous dire tout ce que je scauray de perinthe 
 vous en scaures tousjours tout ce qu'il vous plaira d'en scavoir madame reprit il non non adjousta t'elle ce n'est point par vos paroles mais c'est par cent choses ou vous ne songerez pas que je veux scavoir si je n'ay point eu raison d'assurer a doralise que vous n'aimiez rien je trouve perinthe bien heureux madame interrompit mexaris que vous veuilliez luy faire l'honneur d'observer ses actions car pour moy j'en connois qui borneroient presques leur ambition a une pareille chose ce que je fais pour perinthe repliqua t'elle ne seroit pas avantageux a tout le monde car enfin je veux chercher a lire dans son coeur parce que je croy qu'il n'y a rien de secret ou du moins rien ou je puisse avoit interest vous avez donc plus de curiosite pour ce qui ne vous touche point reprit abradate que pour ce qui vous touche ouy en certaines rencontres repliqua t'elle mais cependant afin de satisfaire doralise poursuivit cette princesse voulant destourner la conversation je prie tout ce qu'il y a de monde icy de luy aider a descouvrir la verite de ce qu'elle veut scavoir et d'observer perinthe soigneusement quand l'occasion s'en presentera mais madame repliqua perinthe si je n'ay point de passion dans l'ame vous donnez une peine bien inutile a tant d'illustres personnes et si j'y en ay une vous exposez a un rigoureux suplice un homme qui vous a voue un service eternel quoy qu'il en soit 
 perinthe repliqua t'elle il faut que la chose aille ainsi et alors elle fit promette en particulier a tous ceux qui se trouverent la de dire a doralise tout ce qu'ils scauroient de perinthe de sorte que mexaris et abradate le promirent comme les autres et le pauvre perinthe eut le malheur de voir ses rivaux estre ses espions ils n'avoient pourtant garde de trouver ce qu'ils cherchoient car leur pensee ne se tournoit pas du coste ou ce malheureux amant tournoit toutes les siennes voila donc madame comment se passa le premier jour ou abradate parla de sa passion a la princesse panthee qui depuis cela luy osta autant qu'elle put les occasions de l'entretenir seule ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'estime pour luy et mesme peut-estre beaucoup d'inclination mais ne jugeant pas que sa fortune fust en estat qu'elle le deust espouser elle ne vouloit rien contribuer a l'amour qu'elle voyoit bien qu'il avoit pour elle c'est pourquoy elle affecta de vivre un peu plus froidement aveque luy qu'a l'ordinaire mais comme c'estoit tousjours avec beaucoup de civilite cette froideur augmenta plus tost le feu qui brustoit le coeur de ce prince qu'elle ne le diminua si bien que plus panthee agissoit avec retenue plus abradate tesmoignoit d'empressement a voir et a la suivre en tous lieux ses foins ne s'attachoient pas mesme seulement a sa personne mais a celle du prince son pere mais encore 
 a se faire aimer de perinthe de doralise de moy et de tous les domestiques jusques aux moindres et a dire vray il y reussit admirablement car a la reserve de perinthe qui ne le pouvoit aimer parce qu'il aimoit la princesse tout le monde estoit a luy il gagnoit les uns par des presens les autres par des caresses et tous ensemble par un certain air de visage ouvert et civil qui faisoit qu'on ne luy pouvoit resister de plus comme tous les siens l'adoroient ils faisoient continuellement des eloges de leur maistre aux officiers et aux femmes de la princesse et au contraire tous ceux de la maison de mexaris faisoient des pleintes continuelles de son avarice et du peu d'avantage qu'il y avoit a le servir si bien que de par tout on n'entendoit chez panthee que des louanges d'abradate et des satires de son rival cependant comme mexaris croyoit que l'ame des autres estoit comme la sienne il creut que pour toucher le coeur de cette princesse et luy faire recevoir favorablement les premieres protestations de son amour il estoit a propos de luy faire voir auparavant la magnificence de ses thresors qui comme je l'ay desja dit estoient presque aussi riches que ceux de cresus il chercha donc a trouver invention de la faire aller chez luy sur quelque pretexte qui ne luy fust pas de despence et apres y avoir bien songe il imagina de luy donner la musique du roy qui ne luy cousteroit rien dans 
 une grande salle voutee extremement propre pour les concerts d'instrumens de sorte qu'ayant fait proposer la chose par la princesse palmis qu'il en pria cette partie se fit et s'acheva peu de jours apres quand doralise et moy sceusmes que le prince mexaris donnoit la musique chez luy aux princesses nous creusmes qu'enfin son amour alloit esclatter tout de bon et que nous verrions qu'il n'estoit point de mauvaise habitude que cette passion ne pust corriger nous attendismes donc cette journee avec beaucoup plus d'impatience que n'en avoient abradate et perinthe car ce premier commenca de s'apercevoir que son oncle estoit son rival et pour l'autre il s'en estoit aperceu des le premier instant que la chose avoit este cependant comme l'amour d'abradate n'estoit plus en termes de pouvoir estre surmontee par la raison il se prepara a souffrir tout ce qu'il luy en pouvoit arriver mexaris de son coste ne douta point que la veue de tant de richesses n'agist autant contre abradate que pour luy quand il les feroit voir a panthee si bien qu'il pressa autant qu'il put le jour et l'heure de l'assemblee qui se devoit faire chez luy donnant un tel ordre a toutes choses qu'il n'y avoit pas un seul apartement en tout son palais ou il n'y eust des marques de la richesse et de la magnificence du dernier roy de lydie son pere qui aimant cherement mexaris luy avoit donne 
 la moitie de ses thresors en effet je ne pense pas que l'on puisse jamais rien imaginer de plus superbe que ce que l'on fit voir a la princesse dans ce palais car outre que toutes les salles et toutes les chambres estoient meublees tres magnifiquement il y avoit encore une galerie et trois cabinets tous pleins de choses rares riches et precieuses ce n'estoit toutesfois pas seulement des statues ou des tableaux que l'on y voyoit mais c'estoit une abondance prodigieuse de tables de cabinets et de vases d'or et d'argent garnis de pierreries d'un prix inestimable il y avoit aussi de grandes figures d'or des vases d'agathe et d'albastre orientale enrichis de diamants enfin je pense pouvoir dire que tous les chef-doeuvres du soleil et de la nature se voyoient en ce lieu la tant j'y vis de perles d'esmeraudes de rubis et de toutes sortes de pierreries apres avoir donc veu toutes ces choses mexaris en fit encore voir une plus merveilleuse a la princesse panthee et qu'il luy monstra principalement a mon advis parce qu'il vouloit que cela servist a luy donner sujet de luy dire quelque chose de sa passion je ne doute point madame que vous n'ayez ouy parler de cette fameuse bague de gyges qui comme vous le scavez usurpa la couronne sur les heraclides et qui fut le premier roy de lydie de la race de cresus vous n'ignorez pas dis-je que ce fut par le moyen de cette bague qu'il monta au throsne 
 puis que ce fut par sa vertu miraculeuse qu'il se rendit invisible au roy candaule a qui il osta la vie depuis cela madame vous pouvez juger qu'elle a este fort chere a ceux dans la maison desquels elle avoit mis une couronne et en effet alliate aimant mieux mexaris que cresus la fit mettre dans la part qu'il luy donnoit a ses thresors de sorte qu'apres avoir veu toutes les richesses dont je vous ay parle ce prince faisant aprocher panthee d'une table d'or marquetee de lapis sur laquelle il y avoit un petit coffre d'agathe il en tira cette admirable bague et prenant la parole madame luy dit il apres vous avoir offert tout ce que vous venez de voir en vous offrant le coeur de celuy qui le possede je n'ay garde de remettre cette bague entre vos mains de peur que pour me punir de la hardiesse que j'ay vous ne me derrobassiez la veue de la plus belle personne du monde c'est pourquoy il faut que vous en voiyez l'espreuve par le moyen d'une autre quoy que la princesse eust allez entendu parler de la merveilleuse qualite de la pierre qui causoit un effet si admirable elle ne laissa pas d'en estre surprise lors que mexaris ayant fait aprocher un des siens qui scavoit comment il faloit tenir cette bague pour en faire voir la vertu elle remarqua que des qu'il en eut tourne la pierre vers luy il disparut absolument aux yeux de toute la compagnie comme aux siens de sorte que sans respondre 
 au prince mexaris elle dit que cela n'estoit pas possible sans enchantement toutes les personnes qui ne l'avoient jamais veue non plus qu'elle n'en furent pas moins estonnees et certes a dire vray la chose est si surprenante qu'encore qu'on l'ait veue plus de cent fois on en est tousjours surpris car tant que l'on tient cette pierre que l'ou appelle heliotrope et qui se trouve en ethiope on disparoist absolument
 
 
 
 
mais est il bien possible interrompit la princesse araminte que la chose soit comme vous la dittes il n'en faut pas douter madame repliqua pherenice pour moy adjousta cyrus il y a long temps que je me suis informe a diverses personnes s'il y avoit de la verite a ce que j'entendois raconter de la vertu de l'heliotrope et je l'ose dire sans faire une incivilite a pherenice je luy advoueray qu'encore que cent personnes m'ayent assure que la chose est ainsi je ne laisse pas d'avoir peine a croire que cela soit vray ce n'est pas adjousta t'il qu'apres avoir veu la merveilleuse qualite de l'aimant qui attire le fer avec tant de violence qu'il semble prendre vie pour se remuer et pour le suivre il ne faille tomber d'accord qu'on ne doit plus s'estonner de rien joint que la veue estant celuy de tous les sens le plus aise a tromper il n'est pas assurement impossible qu'il ne puisse sortir de cette pierre je ne scay quel esclat qui esblouit ou qui forme une espece de nuage qui derrobe 
 la personne qui la porte aux yeux de ceux qui sont aupres d'elle de plus adjousta cyrus cette autre pierre nommee amianthos que tout le monde connoist et sur laquelle le feu ne fait aucune impression n'est guere moins merveilleuse que l'heliotrope si on la considere bien joint aussi que puis que le basilic tue par ses regards l'esclat d'une pierre peut bien oster la veue ou du moins en suspendre l'usage araminte estant demeuree d'accord de ce que cyrus disoit pherenice reprit ainsi son discours lors que l'on eut donc bien admire ce miracle de la nature de qui la cause est si cachee la princesse panthee voulut prendre cette bague quelque resistance qu'y fist mexaris luy disant qu'il ne pouvoit pas souffrir qu'elle se rendist invisible a l'homme du monde qui prenoit le plus de plaisir a la voir mais il n'y eut pas moyen de l'en empescher et il falut la contenter apres que cet anneau eut fait son effet entre ses mains doralise le prit et apres qu'elle l'eut elles s'en servit pour aller dire a la princesse qu'elle voudroit que mexaris le portast toujours pour moy luy respondit panthee tout bas je ne le voudrois pas pour l'amour de vous car il pourroit souvent entendre tout le mai que vous dittes de luy cependant mexaris qui imagina un instant de plaisir a oster la veue de son rival a panthee dit a doralise que peut estre abradate seroit bien aise de faire cette espreuve aussi bien qu'elle et en effet ce prince ayant pris 
 cette bague et s'estant aproche de la princesse il luy dit si bas que personne ne l'entendit que si mexaris ne s'en estoit pas servi a luy aller dire souvent sans estre veu qu'il mouroit d'amour pour elle il estoit aussi mal adroit qu'autre comme la princesse ne put s'empescher en soufrire de ce qu'abradate luy disoit mexaris connut par la que cet invisible se servoit de sa bague autrement qu'il n'avoit pense de sorte qu'estant en colere que son dessein eust si mal reussi il ne put s'empescher d'en tesmoigner avoir quelque douleur mais comme abradate prenoit plaisir au despit de son rival et que panthee mesme s'en mit a rire il luy dit encore plusieurs choses tout bas ou elle ne pouvoit respondre tant elle rioit de bon coeur du chagrin de mexaris elle pretextoit toutesfois la chose et disoit qu'il luy estoit impossible de ne trouver pas fort plaisant d'entendre qu'on luy parloit sans voir personne aupres d'elle mais a la fin craignant que cette raillerie n'eust quelque facheuse fuite elle pria abradate de luy rendre la bague ce qu'il fit apres quoy elle la donna a perinthe et perinthe a un autre si bien qu'il n'y eut personne dans la compagnie qui ne voulust la regarder et s'en servir mais enfin on la rendit a mexaris qui la serra soigneusement apres quoy la musique commenca qui fut suivre d'une colation digne de l'avarice de celuy qui la donnoit et bien indigne des personnes a qui elle estoit 
 offerte elle fut pourtant servie en vingt-quatre bassins les plus beaux du monde mais avec tant d'oeconomie par ses officiers que le moindre baffin valoit plus tout seul que n'eussent couste trente colations comme celle la je vous laisse a penser si abradate perinthe et doralise s'en divertirent pour moy me disoit cette malicieuse fille il me semble que mexaris ne devoit quitter sa bague qu'apres la colation afin de cacher la honte qu'il doit avoir de la voir si mauvaise et il me semble aussi adjoustoit perinthe que pour faire encore mieux il devoit rendre cette colation invisible aussi bien que luy la princesse qui devinoit aisement ce que nous disions quand elle tournoit la teste de nostre coste en estoit en quelque inquietude parce qu'elle craignoit que mexaris ne s'en aperceust de sorte que pour l'en empescher elle fit un assez mauvais repas par complaisance luy disant hardiment que cela estoit admirablement bien on voyoit pourtant aisement qu'il ne le croyoit pas trop mais aussi ne pensoit il pas que cela fust fort mal ainsi payant de hardiesse qu'il ne luy coustoit rien le reste du jour se passa de cette facon mexaris ne doutant point du tout qu'apres la veue de tant de belles choses il ne deust trouver panthee tres favorable la premiere fois qu'il luy parleroit de sa passion cependant abradate qui ne pouvoit 
 souffrir sans luy porter envie que son rival eust eu l'avantage de donner un jour de divertissement a panthee imagina une voye de pouvoir obtenir le mesme bonheur en effet il se trouva pour favoriser son dessein qu'il y avoit alors a sardis grand nombre de musiciens de phrigie et comme vous scavez que la musique lydienne et la phrigienne passent pour les plus admirables de toute l'asie et mesme de toute la terre ceux qui avoient entendu les uns etles autres avoient des sentimens differens selon la conformite qu'il y avoit de leurs inclinations a ces diverses harmonies ceux qui estoient melancoliques ou qui avoient l'ame passionnee donnoient le prix aux lydiens et ceux de qui le temperanment estoit plus guay le donnoient aux phrigiens les uns et les autres tombant toutesfois d'accord qu'ils meritoient tous beaucoup de louange abradate se servant donc de cette contestation pour faire reussir son dessein fit si bien que le lendemain que nous avions este chez mexaris la conversation ne fut d'autre chose chez la princesse de clasomene qui sans se declarer en faveur ny des uns ny des autres dit seulement qu'elle croyoit que pour en parler si affirmativement il faloit les avoir entendus en un mesme jour et avec un dessein premedite de les observer et qu'il faloit mesme que ceux qui se mesloient de juger d'une semblable chose eussent quelque connoissance de la musique et fussent incapables de preocupation il faudroit 
 encore dit abradate que pour mettre les musiciens egalement en bonne humeur on leur proposast un prix afin que l'emulation qu'ils auroient leur fist faire leurs derniers efforts en suitte de cela on imagina en quel lieu il les faudroit entendre et on nomma pour cet effet une maison du roy qui n'est qu'a trente stades de la ville enfin quoy que toute la compagnie creust ne faire qu'une proposition qui ne seroit point suivie chacun se mesla de regler la chose seulement pour faite durer la conversation cependant abradate qui n'avoit pas conduit si adroitement son dessein pour le laisser imparfait dit qu'il ne manquoit plus rien a trouver que la personne qui devoit juger il me semble dit mexaris qui se rencontra alors chez la princesse que cela n'est pas le plus difficile et qu'il l'est encore plus de trouver celuy qui devroit donner le prix et faire les honneurs de la feste quand la personne qui doit juger reprit abradate en sous-riant sera nommee il ne sera peut-estre pas si difficile de trouver l'autre car il me semble beaucoup plus aise de trouver de l'or et des pierreries que de trouver quelqu'un qui ait toutes les qualitez necessaires pour prononcer equitablement sur deux choses aussi admirables comme sont celles dont il s'agit toutesfois adjousta t'il en regardant la princesse si madame veut s'en donner la peine je suis assure qu'elle ne fera point d'injustice car outre qu'elle scait la musique et qu'elle l'aime je suis encore 
 persuade qu'en une pareille chose elle sera fort equitable mexaris ne pouvant s'opposer a ce que disoit abradate l'approuva et tout le monde tomba d'accord qu'il avoit raison la princesse s'en deffendit extremement et s'en seroit mesme tousjours deffendue si la princesse palmis ne fust arrivee qui ayant sceu la contestation condamna sa modestie et luy dit que pour elle si elle eust sceu la musique comme elle la scavoit elle n'auroit fait aucune difficulte de faire ce qu'on desiroit d'elle mais que ne s'y connoissant que parce qu'elle l'aimoit passionnement ce n'estoit pas a elle a juger d'une chose si difficile a ceux mesme qui s'y connoissoient le mieux enfin madame apres plusieurs autres petites difficultez que la princesse aporta abradate lia la partie et il fut resolu que trois jours apres on iroit a ce chasteau dont je vous ay parle et que ce prince qui avoit fait cette proposition auroit soin d'y faire trouver les musiciens sans que l'on imaginast qu'il deust y avoir nulle autre chose cependant madame cet amant de qui l'ame estoit tres liberale n'en usa pas ainsi et l'on peut dire qu'il ne s'est jamais fait une feste plus galante que celle la pour avoir un peu plus de temps a s'y preparer abradate obligea les musiciens a demander huit jours pour se concerter mieux qu'ils n'estoient de sorte que sans croire que c'estoit par les ordres de ce prince on attendit ces huit jours 
 apres quoy on fut au lieu ou l'on devoit entendre la musique je ne vous diray point en particulier qui y estoit car j'auray plustost fait de vous dire que toute la cour s'y trouva je ne m'arresteray pas non plus a vous depeindre exactement la magnificence d'abradate car elle fut telle que je ne le pourrois pas je diray donc seulement qu'il donna une colation admirable et par la politesse avec laquelle elle fut ordonnee et servie et par l'abondance de tout ce que la saison avoit de plus rare et de plus delicieux il remit aussi grand nombre de medailles d'or entre les mains de la princesse ou il avoit fait graver son image avec une devise galante dont il ne me souvient pas afin de les donner aux musiciens qu'elle en jugeroit dignes de plus pour avoir un pretexte de faire quelques presens a toutes les dames il y eut une quantite fort grande de diverses sortes de choses belles bonnes et agreables comme des parfums des eaux des poudres et tout cela mis dans de petites vases de quelque matiere precieuse avec des billets pour pretexter sa liberalite qui les adressoient ou a celles qui auroient garde le silence durant la musique ou a celles qui auroient le plus loue les musiciens et ainsi sur plusieurs autres pretextes ou il y avoit de la galanterie et de l'esprit il n'y eut pas une dame qui ne remportast dequoy se souvenir de cette feste la princesse mesme fut contrainte 
 comme les autres d'avoir part a la liberalite d'abradate et les musiciens en faveur desquels panthee ne se declara point ne laisserent pas non plus d'avoir des presens magnifiques la princesse ayant sceu la chose luy demanda quelle difference il y avoit donc des vaincus aux vainqueurs mais il luy respondit que l'or qui portoit son image et qui avoit passe par ses mains estoit bien d'un autre prix que celuy qui n'avoit passe que par les siennes et qui ne representoit pas sa beaute et puis madame adjousta t'il c'est un si grand malheur que de n'avoir pas vostre aprobation que j'ay creu qu'il faloit tascher de donner quelque legere consolation a ceux qui ne l ont pas obtenue cependant mexaris estoit au desespoir de voir la magnificence d'abradate et combien toutes les dames luy donnoient de louanges perinthe dans le fonds de son coeur n'en estoit pas moins afflige car ayant borne tous ses desirs a pouvoir faire en sorte que panthee n'aimast jamais rien il avoit une douleur extreme de voir qu'abradate estoit si aimable et entreprenoit si hautement de se faire aimer si bien que quelque violence qu'il se pust faire il fut si melancolique tout ce jour la que doralise s'en aperceut et en fit mesme apercevoir la princesse qui luy en faisant la guerre le mit dans la necessite de luy respondre il luy dit donc pour pretexter son chagrin que la musique faisoit toujours cet effet la en luy sans qu'il en peust dire la raison pour moy dit doralise 
 il me semble que ce que vous dittes la est encore une marque assuree que vous n'estes pas ce que vous dittes estre car enfin les gens qui ont l'ame dure ne sont point sensibles a la musique et il faut assurement que vous aimiez ou que vous ayez aime pour estre capable d'attacher si fort vostre esprit a l'harmonie qu'elle vous en rende melancolique mais c'est peut-estre adjousta la princesse que bien loin de l'aimer perinthe la hait et s'ennuye de l'entendre si long-temps ha madame s'escria t'il j'aimerois encore mieux que doralise creust que je ne suis pas cet homme qu'elle cherche et qu'on me soubconnast d'estre amoureux que de croire que je pusse estre assez stupide pour n'aimer pas la musique et il me semble madame adjousta t'il que l'aimant comme vous faites c'est me donner une assez forte conjecture de la mauvaise opinion que vous avez de moy que de croire que je la hais point du tout reprit elle car n'est il pas vray que l'on voit cent personnes raisonnables qui ne l'aiment pas et qui ne peuvent mesme l'escouter il est certain repliqua perinthe que l'on voit ce que vous dittes mais il est vray que selon mon sens ces gens la ont une surdite d'esprit s'il m'est permis de parler ainsi qui doit estre regardee comme un deffaut mais luy dit le prince atys qui se trouva a cette conversation trouvez vous que ce fort un plus grand deffaut d'avoir des oreilles sans aimer la musique que d'avoir des yeux 
 comme vous en avez sans aimer la beaute perinthe rougit a ce discours et auroit mesme este fort embarasse a y respondre lors que par bonheur pour luy doralise prenant la parole non non seigneur adjousta t'elle ne vous y trompez pas je ne croy point que perinthe soit insensible et je ne vy de ma vie de gens faits comme luy qui le fussent il aime assurement quoy qu'il die et quoy qu'il fasse pour moy dit abradate afin de s'aquiter de la commission que la princesse luy avoit donnee d'observer perinthe je commence d'estre de l'opinion de doralise car je l'ay veu tout aujourd'huy si resveur que je ne pense pas qu'une autre passion que l'amour ait pu changer si fort son humeur mexaris adjousta qu'il luy avoit veu prononcer quelques paroles tout bas et tout seul un autre qu'il ne luy avoit point respondu une fois qu'il luy avoit parle un autre encore qu'il avoit rencontre trois ou quatre fois ses y eux sans qu'assurement il l'eust veu quelques signes qu'il luy eust faits enfin il n'y eut personne dans la conpagnie qui pour luy faire la guerre soit qu'il fust vray ou faux ne raportast quelque chose contre luy qui donnoit lieu de croire qu'il estoit amoureux si bien que perinthe vit ses rivaux employer tout leur esprit pour le persuader a la princesse qu'il aimoit il n'en estoit pourtant pas plus heureux au contraire cette conversation luy donna un si grand chagrin qu'il m'a dit depuis qu'il s'est estonne cent et cent fois comment il 
 ne donna point quelques marques convainquantes de la passion qu'il avoit dans l'ame il se deffendit neantmoins a la fin avec assez d'adresse et le reste du jour sa passa de cette sorte mais apres que nous fusmes retournez a sardis ces trois amans de panthee eurent des sentimens bien differens les uns des autres car abradate avoit quelque joye de voir que la princesse sembloit avoir pris quelque plaisir a tout ce qu'il avoit fait mexaris estoit au desespoir de la liberalite d'abradate et de voir malgre qu'il en eust qu'il s'estoit mieux aquite que luy de ce qu'il avoit entrepris mais pour le pauvre perinthe il estoit dans une douleur inconcevable de voir qu'abradate estoit aussi honneste homme qu'il le trouvoit il y avoit pourtant tousjours quelques instants ou il esperoit que l'estat de sa fortune empescheroit le prince de clasomene de luy donner la princesse sa fille mais que scay- je disoit il en luy mesme si cela empeschera la princesse de luy donner son coeur toutesfois reprenoit il puis qu'il ne peut jamais estre a moy que je n'ay pas mesme l'audace de le demander que m'importe qu'il soit a abradate au contraire ne dois-je pas souhaiter que panthee soit heureuse en toutes choses et ne dois-je pas desirer que si elle a a espouser quelqu'un ce soit un prince qui l'aime et qu'elle puisse aimer ouy sans doute je le dois si je me considere comme ayant l'honneur d'estre au prince son 
 pere et comme l'honnorant infiniment mais si je me regarde comme ce malheureux perinthe qui l'a aimee des le berceau et qui l'aimera jusques a la mort je ne puis m'empescher de souhaiter que du moins elle n'aime jamais rien opposons nous donc disoit il a tous les desseins d'abradate et favorisons ceux de mexaris que je scay bien qu'elle n'aimera jamais employons tout le credit que nous avons aupres du prince son pere pour cela et n'oublions rien de tout ce qui nous peut empescher d'avoir le desplaisir de voir un rival dans le coeur de panthee mais reprenoit il scay-je bien que je veux ce que je dis non adjoustoit il un moment apres je ne le scay pas encore et je sens dans mon ame tant de mouvemens differens que je ne scay plus discerner ce que ma passion m'inspire de ce que ma raison me conseille helas poursuivoit il encore car il m'a raconte jusques a ses moindres pensees puis-je croire que j'ay de la raison moy dis - ie qui n'ay pu bannir de mon coeur la plus temeraire passion que jamais personne ait eue et qui bien loin de m'opposer a elle l'ay nourrie l'ay flattee et l'ay accreue autant qu'il m'a este possible cependant j'ay fait toutes ces choses sans avoir aucune esperance et sans scavoir precisement quelle fin je me proposois j'ay tousjours bien sceu que je ne serois pas aime mais j'advoue que j'ay aussi tousjours espere que personne ne le seroit toutesfois je 
 voy abradate si aimable que j'ay grand sujet de craindre qu'il ne soit enfin aime et que je ne meure de desespoir voila donc madame ce que pensoient ces trois amans de panthee qui de son coste ne put pas s'empescher de longer a abradate car outre que je suis persuadee qu'elle s'en souvenoit par elle mesme il est encore vray que doralise et moy fusmes plus de trois jours a ne luy parler d'autre chose et a exagerer esgalement l'avarice de mexaris et la liberalite d'abradate pour moy disoit doralise une apresdisnee qu'elle estoit chez la princesse ou il n'y avoit encore personne je scay bien que si ce prince n'estoit point amoureux il seroit un peu moins liberal mais luy dis-je quoy que vous donniez tout a l amour il faut pourtant advouer que cette passion ne produit pas un si bon effet en mexaris ainsi il faut conclurre que l'amour ne donne pas aux hommes les vertus qu'ils n'ont point il est vray dit doralise mais selon mon sens l'amour fait dans l'ame de tous ceux qu'il possede ce que le soleil fait en tous les lieux qu'il eschausse car enfin le soleil ne plante pas les rosiers mais il fait esclorre les roses ainsi l'amour ne donne pas ces premieres inclinations mais il les fortifie et les fait paroistre et je ne doute pas mesme que si mexaris n'estoit point amoureux il ne fust encore plus avare que nous ne le voyons il l'est a un si haut point reprit la princesse que si je juge de sa passion par sa liralite 
 je ne la croiray pas fort grande si la peine que l'on a a faire les choses en redouble le prix et l'obligation reprit doralise en sous-riant vous devez encore plus a mexaris qu'a abradate estant certain que je suis persuadee que le peu qu'il a fait pour vous luy a plus donne d'inquietude que tout ce qu'a fait son rival je n'en doute pas repliqua la princesse mais ce n'est pas de cette sorte de peine que l'on doit scavoir gre a ceux qui la prennent puis qu'elle n'a point d'autre cause que la bassesse de leur ame apres tout dit doralise qui estoit ravie que la princesse la contrariast parce qu'elle estimoit fort abradate je pense qu'il ne seroit pas trop difficile de soustenir que celuy qui donne peu contre son inclination oblige plus que celuy qui donne beaucoup en suivant la sienne vous avez bien de l'esprit reprit la princesse mais doralise il ne nous seroit pourtant pas si aise que vous pensez de soustenir le party d'un avare et si nous avions un juge je ne serois pas marrie de soustenir aussi contre vous que l'avarice bien loin de donner un nouveau prix a quoy que ce soit l'oste entierement a tout ce que fait celuy qui est possede de cette lasche passion estant certain que celuy qui donne peu et de bonne grace oblige plus que celuy qui donne beaucoup et qui donne avec chagrin si vous voulez reconnoistre perinthe pour nostre juge dit doralise en le voyant entrer dans 
 la chambre de la princesse j'auray la hardiesse pour vous obeir de disputer quelque chose une fois en ma vie contre vous je le veux bien repliqua panthee mais a condition que perinthe dira ce qu'il pensera et n'aura aucune complaisance pour moy il sera un peu difficile repliqua perinthe sans scavoir pourtant ce que l'on desiroit de luy parce qu'il n'avoit entendu que les dernieres paroles de la princesse mais apres que doralise luy eut dit le sujet de la contestation il jugea bien que la liberalite d'abradate et l'avarice de mexaris avoient cause cette dispute de sorte qu'il fit tout ce qu'il put pour n'estre pas juge d'un different ou il avoit un interest cache qu'il craignoit de descouvrir mais quoy qu'il pust dire la princesse voulut estre obeie et il falut qu'il promist qu'il jugeroit sans complaisance aucune en cette occasion et certes il ne tint pas mal sa parole comme vous le scaurez bien tost apres avoir donc arreste leurs conditions la princesse dit a doralise que c'estoit a elle a dire toutes ses raisons ce sera bien assez madame repliqua t'elle que je die seulement une partie des plus fortes que vous pourrez me disputer si bon vous semble et mesme m'interrompre quand vous voudrez car je pese que c'est une merveilleuse commodite que d'estre souvent interrompu quand on ne parle pas facilement quoy que vous n'ayez pas besoin de ce secours reprit perinthe vous l'allez desja recevoir car il me semble que je voy le prince 
 mexaris et si je ne me trompe le prince abradate et en effet ils entrerent l'un et l'autre mais quoy que la princesse fist signe a doralise qu'il faloit changer de conversation cette malicieuse fille fit semblant d'entendre au contraire qu'il faloit qu'elle la continuast de sorte qu'a peine mexaris et abradate furent ils entrez que doralise avec son enjouement ordinaire se plaignit de ce qu'ils l'avoient empeschee d'avoir la gloire de vaincre la princesse et pour moy adjousta t'elle je ne scay pas comment perinthe ne murmure pas comme je fais de ce que vous le privez du plus grand honneur qu'il ait jamais eu en sa vie j'en estois si peu digne repliqua t'il et je me serois si mal aquitte de la charge que j'avois prise que je ne suis marry de ne l'avoir plus quelque inclination que j'aye a vous souhaiter toute sorte de gloire reprit abradate a qui doralise avoit adresse la parole j'advoue toutesfois que je serois bien aise d'avoir empesche que vous n'eussiez pas vaincu la princesse qui ce me semble doit toujours vaincre mais je vous advoue en mesme temps que je serois au desespoir d'avoir oste quelque avantage a perinthe c'est pourquoy je vous conjure de ne nous tenir pas davantage en inquietude et de nous aprendre ce que vous voulez dire en mon particulier adjousta mexaris je joints mes prieres a celles d'abradate afin que scachant le mal que j'ay cause je tasche d'y remedier comme la princesse jugea bien que doralise pousseroit la 
 chose jusques au bout elle pensa qu'il valoit mieux n'en faire pas une finesse qui pourroit plus nuire que servir si bien que disant ingenument le sujet de la dispute sans dire comme vous pouvez penser ce qui l'avoit fait naistre ces deux princes dirent qu'ils seroient au desespoir s'ils rompoient une si agreable conversation il est vray que mexaris dit cela d'une facon plus contrainte qu'abradate ce n'est pourtant pas qu'il creust estre avare mais je pense du moins qu'il scavoit bien qu'il n'estoit pas prodigue cependant perinthe qui par tant de sentimens secrets qu'il avoit dans l'ame estoit au desespoir d'estre en ce lieu la fit encore tout ce qu'il put pour se deffendre de prononcer sur une matiere si delicate mais doralise sans escouter plus ce qu'il disoit voyant que la princesse luy donnoit permission de parler n'est il pas vray madame luy dit elle que quand nos amis ne font pour nous que ce qu'ils feroient tousjours quand mesme nous n'y aurions nul interest nous ne douons pas conter cela pour le plus grand service qu'ils nous puissent rendre et qu'au contraire quand nous les obligeons de faire des choses qui choquent toutes leurs inclinations nous leur devons scavoir plus de gre lors qu'ils s'y portent que non pas a ceux qui ne font que des choses qui leur plaisent cela estant ainsi ne m'advouerez vous pas qu'un avare qui donne peu comme je l'ay desja dit oblige plus qu'un liberal qui donne beaucoup puis qu'il a autant de peine 
 a donner que l'autre y trouve de plaisir en verite doralise dit la princesse puis que vous voulez bien estre interrompue je ne scaurois m'en empescher car le moyen de souffrir que vous veuilliez que parce que celuy qui est mon amy aura un vice effroyable je luy scache plus de gre du peu qu'il donne que je n'en scauray a celuy qui possede une vertu heroique non non doralise ne vous y trompez pas cela ne seroit point equitable mais madame repliqua t'elle que deviendra la recompence que vous devrez a ce pauvre avare de toutes les peines qu'il endure a faire ce peu qu'il fait je ne soutiens pas disoit elle que celuy qui donne avec beaucoup de difficulte soit plus louable que l'autre car je n'ay pas perdu la raison mais je soutiens que celuy qui regrette ce qu'il donne qui ne le peut donner sans se dechirer le coeur donne une plus grande preuve d'affection que celuy qui par sa propre generosite seulement est capable de faire mesme des presens a ses ennemis je vous advoueray dit la princesse qu'en certaines occasions ce que vous dittes peut estre et qu'il n'est pas impossible qu'il se trouve quelque avare qui en donnant peu aimera mieux qu'un autre qui donnera beaucoup mais quand mesme cela sera vray je soutiens que celuy qui donne avec peine oste tellement toute la grace de son present qu'il n'est pas possible qu'on luy en soit oblige je scay bien madame interrompit 
 malicieusement doralise qu'en cas d'amour celuy qui n'est pas capable de donner tout ce qu'il possede n'aime qu'imparfaitement mais pour les amis ordinaires il me semble que je n'ay pas tort de dire qu'il est juste de tenir conte a un avare de toute la peine qu'il a se resoudre de faire quelque despense pour nous non non repartit la princesse ne separez point l'amour de l'amitie en cette rencontre car celuy qui est un amant avare ne sera jamais un amy liberal mais interrompit mexaris malgre qu'il en eust s'il n'est pas beau a un amant de n'aimer point a donner est il beau a une dame d'aimer qu'on luy donne nullement reprit la princesse et je condamne esgallement tous les deux et mesme encore beaucoup plus la dame que l'amant je suis du sentiment de la princesse reprit doralise du moins adjousta abradate faut il que celuy qui aime soit capable de tout donner mais si cela est reprit mexaris ou mettrez vous les bornes de la prodigalite je les mettray repliqua abradate a donner sans choix et sans jugement ce qui ne sera pas si je donne a une personne que j'auray jugee digue de mon affection car enfin qui donne son coeur doit donner facilement tout le reste qui n'est pas si precieux ce n'est pas la nostre dispute dit doralise et je ne pretends autre chose en faveur de ce pauvre avare que je deffends sinon que tout ce qu'il souffre lors qu'il donne quelque chose suplee a la petitesse 
 de son present quand je vous accorderois ce que vous voulez reprit la princesse et que j'advouerois qu'il faudroit luy tenir conte de toutes les peines qu'il endure je ne pourrois du moins pas empescher que dans le mesme temps que je me resoudrois a luy en scavoir quelque gre je n'eusse une estrange aversion pour luy mais le moyen madame repliqua doralise d'accorder la reconnoissance et l'aversion dans un mesme coeur il n'est nullement impossible respondit panthee car on peut reconnoistre le bien-fait et mespriser le bien-faicteur ces deux choses son pourtant bien meslees ensmble repliqua t'elle et je ne comprends pas comment on les peur separer cependant il n'est pas juste adjousta cette malicieuse fille que celuy qui aime ses thresors plus que sa vie les aille despenser pour une ingrate il est vray reprit la princesse mais ils ne le seroit pas non plus que j'eusse beaucoup d'amitie pour une personne qui me prefere dans son coeur tant de choses indignes d'estre aimees aveque passion et a parler raisonnablement cettte peine et ces souffrances dont vous voulez que je tienne conte a cet avare sont une raison tres forte de ne considerer pas ce qu'il donne au contraire il faut regarder ses presens comme un eschange qu'il veut faire et le considerer enfin comme un homme qui a un dessein cache et qui ne donne que pour recevoir de grace madame interrompit doralise n'allons pas si avant 
 dans le coeur d'un avare car nous n'y trouverions rien de beau mais accordez moy seulement que la peine qu'il a en donnant est une preuve plus forte de l'amour ou de l'amitie qu'il a dans le coeur puis qu'il se peut resoudre a donner que la facilite que celuy qui est liberal a a faire des presens ne le peut-estre je ne scaurois vous accorder ce que vous dittes repliqua la princesse parce qu'a parler raisonnablement je suis persuadee qu'un avare n'aime rien que ses thresors et qu'ainsi je ne luy puis jamais estre obligee prononcez donc dit doralise parlant a perinthe car pour moy je suis si lasse de soustenir une mauvaise cause que j'aime mieux la perdre que de dire plus long temps de mauvaises raisons puis que par ce que vous dittes il paroist que vous estes de mesme sentiment que la princesse respondit perinthe il n'y a point d'arrest a prononcer ne laissez pas de le faire repliqua panthee car j'aimeray mieux devoir le gain de ma cause a l'equite de mon juge qu'a la foiblesse de ma partie si vous me l'ordonnez luy dit il pour favoriser mexaris je vous condamneray toutes deux doralise pour avoir mal deffendu une bonne cause et vous madame de ce que vous voulez qu'un homme qui fait tout ce qu'il peut perde absolument le merite du peu qu'il donne et qn'il luy couste plus que ce que donne le liberal je declare donc que pour agir justement on peut quelquefois juger favorablement de la 
 grandeur de l'affection de celuy qui donne peu et que tres souvent aussi il n'est pas a propos de proportionner sa reconnoissance a la richesse du present qu'on recoit puis que si celuy de qui nous le recevons ne le fait que pour sa propre gloire nous ne luy en devons pas scavoir autant de gre qu'a celuy qui ne donne assurement que pour l'amour de nous et qui se combat luy mesme pour nous donner l'advoue perinthe dit la princesse apres qu'il eut cesse de parler que je ne croyois pas que vous me deussiez condamner si vous ne m'aviez pas commande repliqua t'il de n'avoir point de complaisance je n'en aurois pas use ainsi et j'aurois parle comme vous eussiez voulu dittes plus tost repliqua t'elle que vous avez creu qu'il y avoit plus d'esprit a soustenir un mauvais party qu'un bon quoy qu'il en soit comme je suis persuadee que vous ne croyez pas ce que vous dittes je vous le pardonne mais madame interrompit mexaris avez vous autant de haine pour la prodigalite que pour l'avarice je scay bien respondit elle que c'est un vice aussi bien que l'avarice mais je vous advoue que je n'ay pas tant d'aversion pour un prodigue que pour un avare et si ce n'est pas adjousta t'elle que j'aime que l'on me donne car le mesme temperamment qui fait que l'on aime a donner et que l'on estime ceux qui donnent fait que l'on hait a recevoir de sorte dit doralise que par cette raison il seroit 
 fort commode a un amant avare d'avoir une maistresse liberale je scay du moins reprit mexaris qu'a parler en general s'il vaut mieux estre maistresse d'un homme prodigue que d'un avare il vaut mieux aussi estre femme d'un avare que d'un prodigue je suis pourtant persuade reprit froidement abradate qu'un prodigue mesme a la fin de sa prodigalite n'est pas encore si pauvre qu'un avare au milieu de toutes ses richesses car que servent les thresors ou l'on n'ose toucher ils servent reprit mexaris a scavoir qu'on les possede ou plustost reprit doralise a en estre possede de sorte reprit mexaris qui vouloit destourner la conversation que si cet honneste homme que la belle doralise cherche n'estoit pas liberal encore quil n'eust rien aime il ne toucheroit jamais son coeur il n'en faut pas douter reprit elle cependant cette vertu est assurement une de celles qui est la plus difficile a trouer parmy ceux qui n'ont rien aime estant certain que l'amour inspire plus la liberalite en un quart d'heure que l'estude de la philosophie ne pourroit faire en dix ans je ne m'estonne pas dit abradate que vous qui croyez que l'amour enseigne toutes choses pensiez ce que vous dittes mais je voudrois vous suplier de me dire pourquoy il se trouve tant de dames accomplies qui n'ont jamais aime et pourquoy il est plus necessaire que les honmes aiment pour estre honnestes gens c'est seigneur repliqua t'elle que le soin de plaire 
 polit l'esprit a tous les hommes et que ce mesme soin ne sied nullement bien aux dames qui doivent presuposer que la nature les a faites assez aimables sans qu'elles s'empressent pour cela s'il ne faloit reprit ce prince qu'avoir dessein de plaire a qu'elqu'un pour estre parfaitement honneste homme j'en connois un qui le seroit plus que personne ne l'a jamais este et cependant je scay bien qu'il ne l'est pas a ce point la abradate en disant cela regarda panthee qui rencontrant ses yeux dans ceux de ce prince ne put s'empecher de rougir et de luy faire connoistre par la qu'elle faisoit l'aplication de ce qu'il venoit de dire de la facon qu'il l'avoit desire le changement de son visage ne fut pas seulement veu d'abradate il fut encore remarque de mexaris et de perinthe le premier en rougit de colere et l'autre en paslit de douleur et cette petite chose quoy que de peu de consideration occupa si fort l'esprit de ces quatre personnes que le reste de la conversation ne fut point du tout suivy et ne fut plus que de choses destachees les unes des autres panthee avoit un sensible depit d'avoir rougy parce qu'elle avoit fort bien connu qu'abradate y avoit pris garde ce prince de son coste cherchoit a expliquer cette rougeur favorablement pour luy mexaris au contraire l'interpretoit a son desavantage et perinthe sans douter quel sens il devoit donner a la chose croyoit si fortement que panthee avoit quelque legere inclination 
 pour abradate qu'il en devint plus malheureux qu'il n'estoit auparavant car encore que la rougeur soit quelquesfois aussi tost une marque de colere que d'amour les yeux d'un amant sont trop fins pour ne faire pas cette difference et pour s'y pouvoir tromper aussi perinthe avoit il fort bien remarque que celle de panthee n'avoit fait que l'embellir et n'avoit pas excite un certain trouble sur son visage qui est inseparable de la colere et qui fait qu'il y a une notable difference de la rougeur qu'elle cause a celle qui vient de modestie seulement ou de je ne scay qu'elle foiblesse que je n'ose nommer amour puis que celles qui s'en trouvent capables ne l'appellent pas ainsi cependant la compagnie se separa de cette sorte chacun emportant dans son coeur le mal qui le tourmentoit il en faut toutesfois excepter doralise de qui l'humeur enjouee ne luy permettoit pas de se faire de grands malheurs de petites choses et qui s'en alla aussi gaye chez elle que mexaris et perinthe s'en allerent melancoliques ce n'est pas que mexaris ne creust que s'il vouloit demander panthee au prince de clasomene il ne l'obtinst aisement mais il croyoit que par raison d'estat cresus ne souhaitoit pas ce mariage de peur que mettant la principaute de clasomene entre les mains du plus riche prince de lydie il ne pust un jour faire une guerre civile apres sa mort de sorte qu'il aprehendoit estrangement qu'il ne trouvast un obstacle 
 invincible de ce coste la et c'est pourquoy il ne vouloit pas en parler ouvertement jusques a ce qu'il eust mis la chose en termes de pouvoir l'executer quand mesme cresus ne le voudroit pas mais pour le pouvoir faire il faloit avoir gagne le coeur de panthee et s'estre absolument aquis le prince son pere afin d'avoir une retraite a clasomene quand il en auroit besoin c'est pourquoy il n'oublia rien pour cela abradate de son coste qui scavoit que cresus n'approuveroit pas que mexaris espousast panthee concevoit quelque esperance quoy que d'ailleurs il craignit pourtant beaucoup que le prince de clasomene ne luy fust contraire toutesfois il aprehendoit encore bien davantage que panthee ne luy fust pas favorable il connoissoit bien par cent choses qu'elle l'estimoit plus que mexaris mais il voyoit d'ailleurs une si grande retenue en son humeur et tant de severite en sa facon d'agir aveque luy depuis le jour qu'il luy avoit parle de sa passion qu'il souffroit beaucoup quoy qu'il souffrist moins que perinthe qui de quelque coste qu'il regardast la chose se voyoit tousjours infortune aussi cette triste pensee s'empara t'elle si fort de son esprit qu'il devint tres melancolique et a tel point que par cent choses qui seroient trop longues a dire doralise connut qu'il estoit amoureux et comme elle estoit ravie de pouvoir encore soustenir qu'elle n'avoir jamais connu d'honneste homme qui n'eust 
 rien aime elle le dit non seulement a la princesse mais a tout le monde et en effet la chose alla de telle sorte qu'il n'y eut personne qui ne creust connoistre par soy mesme que perinthe avoit de l'amour la difficulte estoit de scavoir pour qui quant a la princesse elle creut que c'estoit de quelque belle personne qui estoit a clasomene et que la melancolie que l'on voyoit dans son esprit n'avoit point d'autre cause que l'absence mais pour doralise qui pour se divertir l'observoit plus soigneusement elle soutint tousjours que ce n'estoit point a clasomene qu'il aimoit et en effet il fut aise de le connoistre avec certitude car le prince de clasomene ayant voulu l'y envoyer pour une affaire tres importante nous sceusmes qu'il s'en estoit excuse avec empressement et qu'enfin il n'y avoit point voulu aller si bien qu'il fut aise de juger apres cela que si perinthe aimoit il faloit que ce fust a sardis ce qui embarrassoit toutesfois la princesse estoit qu'il ne paroissoit avoir attachement aucun pour personne il voyoit doralise tres souvent mais quoy qu'il eust beaucoup de respect pour elle nous n'y voiyons point de marques de passion ainsi perinthe cessa de passer pour insensible sans que l'on soubconnast pourtant rien de la veritable cause de son amour
 
 
 
 
en ce temps la le prince atys espousa anaxilee dont je pense vous avoir dit qu'il estoit amoureux si bien que les festes et les resjouissances recommencerent 
 dans la cour neantmoins quoy que mexaris eust entendu de la bouche de la princesse qu'il aimoit qu'elle avoit aversion pour les avares il n'en fut guere plus magnifique il fit pourtant quelque chose de plus qu'il n'avoit accoustume mais ce fut de si peu qu'a peine s'en aperceut on le prince atys artesilas adraste cleandre et abradate firent aussi cent choses par emulation ou ils tascherent de se vaincre mais pour mexaris il ne se soucia pas d'estre tousjours vaincu en magnificence et de voir tousjours son rival vainqueur en effet si mexaris donnoit le bal on estoit assure que la salle estoit mal esclairee que la colation estoit mediocre et que l'harmonie mesme n'estoit pas trop bonne car comme ceux qui la faisoient n'estoient pas excitez par la liberalite de celuy qui les devoit payer a peine pouvoit on dancer en cadence chez mexaris au contraire quand abradate donnoit ce divertissement la a toute la cour ou pour mieux dire a la princesse panthee ces mesmes gens qui avoient fait si mal dancer pour mexaris jouoient avec une justesse admirable pour abradate et il y avoit je ne scay quel son esclattant et harmonieux qui inspiroit la joye dans le coeur quand abradate donnoit le bal que l'on n'entendoit point du tout quand c'estoit mexaris les dames mesmes paroissoient plus belles tant parce qu'elles estoient plus gayes que parce que la salle estoit tousjours admirablement esclairee enfin toutes choses y 
 estoient assurement incomparablement mieux non seulement que chez mexaris mais mesme que par tout ailleurs estant certain qu'abradate a un air si propre a faire les honneurs d'une assemblee que sa presence seulement inspire de la joye et donne du plaisir il vous est aise de juger que la princesse ayant autant d'esprit quelle en avoit ne put pas refuser son estime a abradate et qu'en tant de lieux ou il trouva la liberte de l'entretenir un moment quoy qu'elle l'esvitast il fut bien assez adroit pour trouver les biais de luy donner des marques de son amour sans perdre le respect qu'il luy devoit car outre la belle chasse dont je vous ay parle la musique et le bal qu'il donna plus d'une fois a sa consideration il y eut encore une course de chariots qui fut la plus magnifique chose du monde et la plus divertissante a voir car enfin il faut s'imaginer de voir de front cent petits chars de triomphe aussi brillans qu'on nous peint celuy du soleil il faut dis-je se les imaginer tirez par les plus beaux chevaux du monde et se representer dans chacun un homme magnifiquement habille qui tienne d'une mains les resnes de ses chevaux qui sont d'un tissu d'or et de l'autre une longue javeline ornee de pierreries et qui excitant ses chevaux de la voix en mesme temps que mille instruments de guerre font retentir l'air des sons esclatans part comme tous les autres du bord d'une grande pelouse qui est destinee pour cela pour arriver au 
 bout de la carriere ou sont les eschaffaux pour les dames sous des tentes magnifiques et ou le prix de la victoire leur est donne par celle que celuy qui fait la feste a choisie pour cela voila madame quelle est la course de chariots a sardis mais il est vray que nous y eusmes un jour un plaisir particulier non seulement parce qu'abradate et cleandre emporterent le prix esgalement mais encore parce que le chariot du pauvre mexaris qui assurement n'avoit este que repeint et redore rompit au milieu de la carriere cet accident fut mesme cause que le malheureux perinthe en fut encore plus miserable car comme il n'avoit pas este de cette course de chariots il estoit sur l'eschaffaut de la princesse et il remarqua si bien la joye qu'elle eut de la disgrace de mexaris et celle que luy causa la victoire d'abradate qu'il ne douta plus que ce prince n'eust desja quelque part en son coeur ainsi au milieu de l'allegresse publique perinthe avoit une douleur tres sensible il est vray qu'il falut bien tost apres passer de la joye a la tristesse par la funeste mort du prince atys qui affligea toute la cour mais principalement abradate car outre qu'il le regretta comme un prince qui avoit d'excellentes qualitez et de qui il esperoit beaucoup de protection il considera encore que cette mort aprochant mexaris du throsne pourroit peut-estre le reculer du coeur de panthee et faire un puissant obstacle au dessein qu'il avoit ce 
 n'est pas que le prince antaleon ne vescust encore mais enfin il luy sembloit que c'estoit tousjours un grand avantage a son rival que d'estre plus pres du throsne qu'il n'estoit auparavant et en effet je pense que cette consideration servit beaucoup a consoler mexaris de la perte du prince son neveu quelque temps apres il arriva un nouveau malheur a abradate qui fut que cresus ayant resolu d'aller assieger ephese ne voulut point ny qu'antaleon ny que mexaris ny qu'artesilas fussent ses lieutenants generaux de sorte qu'il choisit cleandre pour cela disant a abradate qu'il n'auroit pas manque de luy offrir cet employ si la reine de la susiane ne luy eust pas mande qu'elle commencoit d'esperer de pouvoir bien tost faire sa paix ainsi abradate estant sans pretexte de faire le mescontent au lieu que mexaris en avoit un eut le desplaisir de voir qu'il allast a la guerre en un temps ou son rival n'y alloit point et demeuroit aupres de panthee perinthe estoit aussi bien afflige de s'esloigner de la seule personne qu'il aimoit mais quoy qu'il laissast mexaris aupres d'elle puis qu'abradate n'y demeuroit pas il en avoit quelque consolation cependant abradate ne pouvant se resoudre a partir sans scavoir un peu plus precisement en quel estat il estoit dans le coeur de panthee chercha les voyes de luy pouvoir parler en particulier toutesfois comme elle les esvitoit avec foin et que perinthe 
 pour son interest y faisoit autant d'obstacle qu'il pouvoit il ne luy estoit pas aise de les trouver car madame vous scaurez que cet amant cache de la princesse avoit une adresse admirable pour faire qu'elle ne fust presques jamais seule aux heures ou abradate la pouvoit voir et voicy par ou il en venoit a bout premierement il ne cessoit de dire en particulier a trois ou quatre dames de qualite que la princesse estimoit effectivement qu'elle les aimoit avec une tendresse extreme et qu'ils luy faisoient un fort grand plaisir de la visiter souvent en suite pour faire l'officieux il se chargeoit de les advertir quand ils ne l'incommoderoient point et quand il n'y auroit pas tant de monde et en effet il faisoit si bien qu'il y en avoit tousjours quelqu'une de si bonne heure que le malheureux abradate ne pouvoit trouver aucune occasion d'entretenir la princesse il n'accusoit pourtant de ce malheur que sa mauvaise fortune et ne scavoit pas qu'il luy estoit cause par un rival encore plus miserable que luy mais a la fin ayant trouve panthee a la promenade dans les jardins du palais du roy elle ne put esviter sa conversation par bonheur pour luy mexaris ne s'y trouva pas et par malheur pour perinthe il s'y rencontra car il menoit doralise qui avoit este a cette promenade avec la princesse neantmoins quoy qu'il y fust il n'y avoit pas moyen de troubler la conversation de deux personnes 
 de cette qualite la doralise m'a dit depuis que lors qu'abradate donna la main a la princesse perinthe laissa aller la sienne pour un instant toutesfois s'estant un peu remis il la reprit mais si hors de luy qu'il ne scavoit pas trop bien ce qu'il luy disoit quand elle le forcoit de parler il y eut mesme des temps ou selon les sentimens qui luy passoient dans l'esprit sur quelque action qu'il voyoit faire a abradate qui luy persuadoit qu'il parloit de son amour a panthee il serroit si fort la main a doralise de depit et de rage de ne le pouvoir empescher qu'il s'en faloit peu qu'il ne la blessast comme elle a beaucoup d'esprit et qu'elle avoit toute sa vie veu perinthe le plus sage homme du monde et le plus regulierement civil elle fut fort surprise de ce procede de sorte que le regardant pour chercher a s'esclairir dans ses yeux il connut que sa passion estoit plus forte que luy et qu'il en avoit donne quelques marques si bien que ne scachant que faire pour desguiser ses sentimens il prit le premier pretexte que son esprit luy fournit ne suis-je pas bien malheureux luy dit il qu'abradate soit venu troubler le plaisir que j'avois a cette promenade car comme je n'ay pu le voir sans me souvenir que nous partons dans deux jours je me suis souvenu en mesme temps d'un ordre que le prince de clasomene m'a donne pour une affaire importante et qui me force a vous quitter incivilement malgre moy il me semble 
 luy dit doralise qu'au lieu de vous pleindre d'abradate vous devriez estre bien aise qu'il soit venu pour vous faire souvenir d'une chose que vous auriez oubliee sans luy et il me semble luy dit il en la quittant au premier bout d'allee qu'il rencontra que j'ay tousjours sujet de l'accuser puis qu'il est cause que je vous laisse pour une chose peu agreable quoy que ce que perinthe dit a doralise ne la satis fist pas trop neantmoins il y avoit si peu de raison de croire que les mouvemens qu'elle avoit veus dans son esprit fussent causez par une passion que la princesse luy eust donnee qu'elle ne le creut pas encore elle prit pourtant la resolution de tascher de descouvrir s'il estoit vray que perinthe apres l'avoir quittee eust este effectivement occupe a quelque affaire importante cependant comme l'enjouement de son humeur ne l'empesche pas d'estre tres prudente elle ne me dit rien de ce qui luy venoit d'arriver quoy que je la joignisse un instant apres que perinthe se fut retire durant que cela se passoit ainsi abradate pour ne perdre point des momens si precieux n'avoit pas plustost este aupres de la princesse que prenant la parole madame luy dit il j'ay une grace a vous demander que je voudrois bien que vous ne me refusassiez pas comme je ne doute point que ce que vous voulez de moy ne soit juste reprit la princesse je pense que vous ne devez pas craindre d'estre refuse je ne laisse pourtant pas de l'aprehender 
 luy dit il et je croy mesme que si j'examinois bien mes sentimens je trouverois que je n'aprehendre gueres moins que vous m'accordiez ce que je desire que je crains que vous me le refusiez il me semble repliqua panthee qu'il est assez aise de ne demander point ce que l'on aprehende d'obtenir ce que je dis ne laisse pourtant pas d'estre veritable repliqua t'il car enfin madame estant sur le point de partir j'ay une passion si forte de scavoir precisement en quels termes je suis dans vostre esprit que je ne puis me resoudre a prendre conge de vous si vous ne me faites la faveur de me l'aprendre mais aussi connoissant le peu que je vaux je crains avec tant de raison que si vous m'accordez ce que je veux vous ne me mettiez au desespoir que je n'ose presques vous regarder de peur de voir desja dans vos yeux les sentimens de vostre coeur cependant madame poursuivit il sans luy donner loisir de l'interrompre j'ay a vous faire scavoir auparavant que vous parliez que quoy que vous me puissiez dire je vous adoreray tousjours avec une passion sans esgale et que comme je vous ay aimee des le premier instant que je vous ay veue je vous aimeray jusques a la mort ainsi ne pensez pas s'il vous plaist qu'en m'estant rigoureuse vous puissiez chasser de mon coeur une passion que les plus beaux yeux de la terre y ont fait naistre 
 non madame la chose n'est plus en ces termes et toute vostre puissance ne s'estend pas jusques la vous pouvez sans doute me rendre le plus heureux ou le plus infortune de tous les hommes mais vous ne pouvez plus m'empescher d'estre eternellement a vous et plus a vous qu'a moy mesme parlez donc madame luy dit il comment suis-je dans vostre esprit et me peut il estre permis d'esperer de n'y estre pas plus mal que mexaris mexaris reprit elle est un grand prince que je regarde aveque le respect que l'on doit a sa qualite mais pour abradate adjousta t'elle s'il ne s'estoit pas advise de destruire luy mesme ce que son propre merite avoit estably dans mon coeur je l'estimerois infiniment il est vray toutesfois que de l'humeur dont je suis il a mis un grand obstacle a l'amitie que j'estois capable d'avoir pour luy en me parlant comme il a fait quoy madame interrompit abradate je pourrois croire que je ne serois pas mal dans vostre coeur si je ne vous avois point donne de marques de mon amour ha si cela est je suis le plus heureux homme de la terre et je n'ay plus rien a vous demander ne vous abusez pas abradate reprit la princesse et croyez s'il vous plaist que ce que je vous dis ne vous est pas aussi favorable que vous pensez car enfin je suis persuadee que puis que vous avez eu la hardiesse de me parler comme vous avez fait vous ne m'estimez pas assez je ne scay si je ne vous ay point desja dit cela une 
 autrefois mais quand je vous l'aurois dit cent ce ne seroit pas encore trop pour vous persuader que bien que j'estime infiniment toutes les excellentes qualitez qui sont en vous puis que vous ne m'estimez pas autant que je veux l'estre je ne vous scaurois estre obligee de l'affection que vous dittes avoir pour moy mais madame reprit abradate quelle plus grande marque d estime peut on donner a une personne que de luy donner son coeur tout entier que de la faire maistresse absolue de son destin et que de ne vouloir vivre et mourir que pour elle voila madame l'estat ou je parois devant vous et apres cela vous pouvez dire que je ne vous estime pas avez si vous m'aviez donne quelques marques par vos regards seulement que vous auriez entendu les miens j'aurois sans doute eu ce respect la pour vous que de ne vous parler pas de mon amour et je me serois accommode a cette severite qui paroist en vostre humeur mais vous scavez madame que vos yeux ne m'ont jamais rien dit de favorable que vouliez vous donc que je fisse estant prest de m'eloigner et laissant a sardis un prince tel que mexaris du moins madame poursuivit il si vous ne voulez pas que je scache comment je suis dans vostre esprit aprenez moy donc seulement comment y est mon rival car pourveu qu'il y soit un peu plus mal que moy je vous proteste que je partiray sans murmurer et sans vous demander nulle autre 
 grace vous n'avez donc reprit la princesse en sous-riant qu'a me laisser en repos et qu'a vous y mettre s'il ne faut que cette ingenue declaration pour vous satisfaire cependant abradate poursuivit elle en prenant un visage plus serieux scachez que comme les personnes de ma condition et de ma vertu ne disposent jamais gueres d'elles mesmes il faut qu'elles tiennent tousjours leur esprit en estat de pouvoir s'accommoder a leur fortune c'est pourquoy quand il seroit vray que j'aurois pour vous une forte disposition a souffrir que vous m'aimassiez je ne le ferois pourtant jamais que je ne visse les choses en termes de me faire croire que je le pourrois innocemment et sans imprudence apres cela je n'ay plus rien a vous dire si ce n'est que je vous seray fort obligee si vous ne me contraignez pas a fuir vostre conversation comme abradate alloit respondre la princesse palmis arriva qui rompit cet entretien mais comme nous estions alors dans une grande allee de cypres qui sont plantez si proche les uns des autres qu'ils font une palissade assez espaisse il arriva que sans y penser je tournay les yeux en un endroit ou je vy remuer les branches et ou j'aperceus perinthe qui regardoit a travers je ne l'eus pas plustost veu que je le montray a doralise qui fut a luy toute estonnee pour luy faire la guerre de ce qu'il l'avoit quittee sans avoir rien a faire perinthe fort interdit l'assura qu'il avoit rencontre en 
 sortant du jardin celuy a qui il avoit a parler et qu'en suitte il y estoit rentre quoy qu'en effet il n'en eust point sorty adjoustant a cela que s'estant engage sans y penser de l'autre coste de l'allee il avoit voulu voir si personne n'avoit pris sa place aupres d'elle devant que d'y rentrer je vous entends bien perinthe luy dit elle vous voulez m'imposer silence par une civilite mais il faudra bien autre chose pour cela perinthe craignant effectivement que doralise n'allast dire a la princesse ou a quelque autre le trouble qu'elle avoit remarque dans son esprit la pria qu'elle trouvast bon qu'il luy redonnast la main et alors pliant les branches des cypres et passant du coste ou nous estions il se mit a conjurer doralise tout bas de ne dire a qui que ce soit le desordre qu'elle avoit remarque dans son ame je le veux bien luy dit elle pourveu que vous m'en apreniez la veritable cause ou pour mieux dire que vous me l'advouyez car a vous parler avec sincerite adjousta t'elle en le regardant fixement je vous crois amoureux de la princesse ha doralise s'escria t'il je pense que vous avez perdu la raison ha perinthe repliqua t'elle la vostre si je ne me trompe est plus esgaree que la mienne je voy bien luy dit il finement qu'apres cela il faut que je me confie a vostre discretion mais au nom des dieux doralise ne me descouvrez pas je vous en conjure je vous le promets luy dit elle pourveu que vous soyez sincere scachez donc 
 poursuivit perinthe que le prince de clasomene ayant sceu comme toute la cour que le prince mexaris et abradate estoient tous deux amoureux de panthee a eu beaucoup de joye du premier et beaucoup de douleur du second et c'est pour cela qu'il m'a commande absolument de descouvrir si je pouvois les veritables sentimens de la princesse sa fille et d'empescher s'il estoit possible qu'abradate ne luy parlast en particulier devant son depart cependant adjousta t'il je puis vous jurer que je n'ay pas dit la moindre chose de la princesse au prince son pere car l'honnorant au point que je fais je n'ay garde de vouloir estre son espion mais il est vray que lors qu'abradate est arrive je n'ay pu m'empescher d'en estre fasche neantmoins comme je ne pouvois remedier a la chose j'ay creu qu'il faloit que je me retirasse de peur que si le prince fust arrive il ne se fust imagine que bien loin de l'en advertir je l'eusse voulu cacher si bien que je me suis oste des lieux ou l'on se promene ordinairement afin de ne le rencontrer pas mais luy dit doralise si vous n'avez point dessein de nuire a la princesse que faisiez vous derriere ces cypres a l'observer si soigneusement je taschois repliqua t'il a m'instruire en effet de la verite afin de scavoir comment je me dois conduire entre abradate et mexaris leur merite est si different repliqua doralise que sans me donner la peine de regarder les actions de panthee je 
 devinerois bien ce qu'elle pense il est vray repliqua perinthe mais leur fortune presente est si esloignee l'une de l'autre que je trouve qu'il y a beaucoup a balancer et puis adjousta t'il encore il me semble que la belle doralise doit souhaitter pour son interest que la princesse demeure a la cour de lydie et non pas a celle de suse cependant poursuivit il je vous conjure de ne me descouvrir pas et de croire que je ne diray ny ne feray jamais rien qui soit contre le respect que je dois a la princesse doralise escouta tout ce que luy dit perinthe sans scavoir si elle le devoit croire car si elle se souvenoit du trouble qu'elle avoit remarque dans son esprit lors qu'abradate estoit arrive elle ne doutoit point qu'il n'aimast panthee mais si elle consideroit le peu d'aparence qu'il y avoit qu'un homme comme luy osast conserver dans son coeur une passion comme celle la elle adjoustoit foy a ces paroles sa croyance n'estoit pourtant pas si affermie qu'il n'y eust plusieurs instans ou elle changeoit d'opinion elle resolut pourtant quoy qu'il en pust estre de ne rien dire de tout ce qui luy estoit arrive car disoit elle si perinthe aime panthee il est bien assez malheureux sans que j'aille encore l'accabler en disant inconsiderement a la princesse ce qu'il ne luy dira peut-estre jamais et si la chose est comme il me l'a ditte je ne veux point non plus en parler puis que selon les aparences en ne disant pas une chose agreable a la princesse je ne 
 laisserois pas de nuire a abradate que j'estime infiniment perinthe de son coste estoit fort satisfait du mensonge qu'il avoit invente et en effet pour l'avoir trouve avec tant de precipitation il estoit assez adroit car si doralise luy gardoit fidelite et n'en parloit pas il estoit en repos et si elle en disoit quelque chose a la princesse il esperoit que croyant que le prince son pere desaprouvoit l'amour d'abradate elle l'esloigneroit peut estre avec adresse ainsi le reste de la promenade se fit sans chagrin car a parler sincerement la princesse dans le fonds de son coeur n'estoit pas marrie qu'abradate l'aimast ce prince de son coste pensoit avoir obtenu une tres grande faveur que d'entendre de la bouche de panthee que mexaris n'estoit pas si bien dans son esprit que luy perinthe croyoit aussi estre eschape d'un danger effroyable d'avoir pu cacher son amour qu'il avoit descouverte si imprudemment de sorte qu'il n'y avoit que doralise qui eust quelque legere inquietude de ne pouvoir se determiner sur ce qu'elle devoit croire de perinthe depuis cela abradate ne put plus parler en particulier a panthee et il falut qu'il se contentast de luy dire adieu devant tant de monde qu'a peine osa t'il luy faire voir dans ses yeux une partie de la douleur qu'il avoit en la quittant pour perinthe comme il estoit de la maison il vit la princesse avec toute la liberte qu'il eust pu desirer mais c'estoit une liberte qui luy estoit inutile puis qu' 
 n'osoit s'en servir a la luy temoigner la passion qu'il avoit dans l'ame et qu'au contraire il estoit force d'aporter tous ses foins a la cacher il ne put toutesfois empescher que sa melancolie ne parust mais comme l'amitie en peut causer aussi bien que l'amour la princesse luy scavoit gre d'une chose dont elle se seroit estrangement offencee si elle en eust sceu la cause par bonheur pour luy doralise ne se trouva pas aupres d'elle lors qu'il s'en separa car comme elle avoit desja quelque soubcon de la verite elle se seroit sans doute apperceue que la douleur de perinthe estoit causee par une affection plus tendre que l'amitie comme il estoit desja sorty de la chambre de la princesse elle le rapella afin de luy ordonner de luy escrire aussi souvent qu'il le pourroit pour luy mander les nouvelles de l'armee et en eschange luy dit elle j'obligeray doralise a vous respondre quand je ne le feray pas et a vous mander les nouvelles de sardis d'abord perinthe fut ravi de ce commandement mais quand il vint a songer que cette faveur ne luy estoit accordee que parce qu'on ne croyoit pas qu'elle luy fust aussi chere qu'elle luy estoit sa joye en diminua de la moitie neantmoins venant a penser qu'il auroit un avantage qu'assurement ses rivaux tous grands princes qu'ils estoient n'avoient jamais obtenu il en sentoit quelque consolation et en partit moins afflige de plus comme le rival qu'il craignoit davantage s'esloignoit aussi bien que 
 luy il en estoit moins inquiet aussi fut il dire adieu a doralise avec l'esprit assez libre pour un amant qui estoit prest a partir il est vray qu'il aporta un soin extreme a desguiser ses sentimens en cette occasion ou il eut en effet besoin de toute son adresse car doralise luy dit cent choses de dessein premedite ou un moins fin que luy auroit eu bien de la peine a respondre il s'en tira pourtant avec tant d'esprit qu'elle ne trouva pas dequoy fortifier ses doutes cependant je pense que la reine de la susiane ne trouveroit pas mauvais quand mesme elle m'entendroit que je disse que la princesse de clasomene fut un peu melancolique du depart d'abradate mais en eschange mexaris en fut si aise qu'on ne peut pas l'estre davantage il ne s'en trouva pourtant pas mieux aupres de panthee au contraire luy semblant qu'elle pouvoit avec plus de bienseance vivre froidement aveque luy en l'absence d'abradate que lors qu'il y estoit elle le traitta avec une certaine indifference qui pensa le faire desesperer et qui le porta enfin a faire cent choses qui donnerent bien de l'inquietude a panthee car voyant que plus il luy rendoit de services moins il la trouvoit favorable il prit la resolution d'agir secrettement avec le prince son pere qui a cause de quelque incommodite n'avoit point este a l'armee il ne laissoit pas toutesfois de la voir avec une assiduite sans esgale ce n'est pas que doralise ne dist tous les 
 jours cent choses malicieuses devant luy par les ordres de la princesse qui devoient ne luy estre pas fort agreables disant continuellement que sardis n'estoit plus qu'un desert depuis le commencement de la campagne et qu'il eust beaucoup mieux valu estre aux champs que d'y demeurer quand la cour n'y estoit pas mais quoy qu'elle pust dire il ne se rebutoit point et il nous persecutoit tousjours il avoit pourtant de l'esprit mais cette basse inclination qui regnoit dans son coeur et qui faisoit qu'il ne donnoit jamais rien qu'avec chagrin et qu'il croyoit perdre le peu qu'il donnoit estoit cause que l'on ne le pouvoit estimer de plus l'amitie que l'on avoit pour abradate augmentoit encore l'aversion que l'on avoit pour mexaris si bien qu'il n'estoit pas fort estrange que la princesse n'aimast point un prince que personne n'aimoit et au contraire on eust eu raison de s'estonner si elle eust hai ou oublie abradate dont tout le monde luy parloit avec estime et qu'elle scavoit bien avoir pour elle une passion extreme aussi vous puis-je assurer qu'il ne fut ny hai ny oublie pendant toute la guerre d'ephese et toute celle de mysie et de phrygie il est vray que la renommee luy parla si avantageusement de sa valeur durant cette absence que l'on peut dire qu'il ne fut pas moins oblige de cette faveur a son propre courage qu'a l'inclination que la princesse avoit pour luy tant que cette guerre dura perinthe ne manqua 
 pas d'escrire a la princesse bien est il vray que comme il estoit genereux il se trouva un peu embarrasse a luy obeir car le moyen de luy parler de tout ce qui se passoit a l'armee sans luy rien dire de tant de belles actions qu'abradate y faisoit aussi bien que cleandre qui s'y signala hautement et le moyen aussi de louer luy mesme son rival et de luy aider a conquerir le coeur de panthee la voye qu'il prit fut pour l'ordinaire de dire les choses en general sans particulariser les actions de personne se contentant de dire que les ennemis avoient este battus et de narrer seulement les avantages de l'armee comme presuposant que la princesse ne vouloit scavoir les nouvelles que par l'interest qu'elle avoit au bien de l'estat de sorte qu'en tant de relations que la princesse receut de perinthe le nom d'abradate ne s'y trouva jamais qu'une seule fois encore fut-ce malgre luy et voicy comment la chose arriva deux ou trois jours apres la prise d'ephese perinthe achevant d'escrire a panthee vit entrer abradate dans sa chambre et un moment apres cleandre y entra aussi qui scachant que c'estoit luy qui mandoit toutes les nouvelles de l'armee a la princesse luy dit que celuy qui devoit porter ses paquets a sardis partiroit dans deux heures perinthe respondit a cela qu'il n'avoit plus que deux mots a escrire mais comme il estoit connu de tout le monde pour escrire fort agreablement abradate qui n'avoit jamais veu de 
 lettre de luy et qui ne le soubconnoit pas d'estre son rival luy dit que s'il n'y avoit rien dans celle qu'il escrivoit que le recit du siege il estoit ravy de la voir ne doutant pas qu'il ne fust aussi beau dans sa relation qu'il l'avoit este effectivement cleandre prenant la parole pour perinthe qui tarda un moment a respondre luy dit que l'on ne pouvoit jamais mieux escrire que perinthe escrivoit et qu'ainsi sa curiosite estoit juste d'abord perinthe s'en deffendit avec modestie mais voyant que cleandre s'obstinoit a vouloir qu'il leur monstrast ce qu'il venoit d'escrire il craignit que s'il ne le faisoit pas il ne creust qu'il n'avoit pas assez bien parle de luy de sorte que cedant aux prieres de cleandre abradare prit la lettre de perinthe qui n'estoit pas achevee et y leut a peu pres ces paroles perinthe a la princesse de clasomene 
 
 
 quand vous commanderiez a la victoire vos souhaits ne pouvient pas estre plus heureusement accomplu elle fuit les armes du roy en tous lieux et rien ne leur peut resister la prise d'ephese merite bien que la plus illustre princesse du monde rende graces aux dieux d'une des plus illustres conquestes que l'on ait jamais 
 faite et que je ne croy pas moins un effet de ses voeux que de la valeur de nos troupes les ennemis ont autant resiste qu'il le faloit pour couvrir leurs vainqueurs de gloire mais non pas autant qu'il eust falu pour les empescher d'estre vaincus la fortune a mesme voulu que les lauriers dont la victoire a couronne les victorieux ne fussent pas fort sanglants n'estant mort personne de consideration en cette derniere attaque je ne vous dis point 
 
 
j'allois adjouster dit perinthe apres qu'abradate eut acheve de lire les actions paiticulieres de l'illustre cleandre et celles de beaucoup d'autres lors que j'ay este interrompu vous aviez sans doute raison repliqua abradate et il ne scauroit jamais estre loue par une personne qui le scache mieux faire que vous mais comme vostre modestie luy dit il d'une maniere tres adroite afin de l'obliger a parler dignement de luy vous empescheroit sans doute de dire vos propres actions a la princesse et que je n'oserois luy escrire de mon chef n'en ayant pas eu la permission comme vous souffrez que j'adjouste quelque chose a vostre lettre et alors sans attendre la responce de perinthe qui s'y opposa autant qu'il le put sans choquer la civilite il y escrivit ce que je m'en vay vous dire
 
 
 l'agreable relation de perinthe seroit trop imparfaite si vous n'y trouviez pas une partie des louanges qu'il mente pour s'estre signale comme il a fait en toutes les occasions qui se sont presentees c'est pourquoy je vous conjure pour vostre satisfaction pour sa gloire et pour 
 la mienne de souffrir que je sois son historien et que je vous die qu'a la reserve de l'illustre cleandre il merite toute la gloire qu'il donne aux autres voila madame ce qu'a creu vous devoir dire un homme qui n'en pretend point d'autre que celle d'estre creu le plus respectueux des adorateurs de la plus belle princesse de la terre 
 
 
apres qu'abradate eut escrit ce que je viens de dire et que cleandre l'eut leu tout haut perinthe se trouva le coeur bien partage car estre loue si hautement par un prince comme celuy la estoit une chose qu'il croyoit luy devoir estre avantageuse aupres de la princesse mais aussi envoyer luy mesme une lettre d'un aussi redoutable rival a la personne qu'il aimoit luy estoit une chose insuportable de sorte que prenant un brais adroit pour s'en empescher s'il luy estoit possible il dit qu'il ne pouvoit se resoudre a envoyer luy mesme son eloge que c'estoit le couvrir de confusion au lieu de le couvrir de gloire que de plus il ne scavoit pas si la princesse ne trouveroit point estrange qu'il eust la hardresse de luy faire recevoir un billet d'un prince comme abradate car adjousta t'il finement celle que j'ay de me donner l'honneur de luy escrire ne tire pas a consequence ce n'est pas que ce soit mon interest qui me fasse parler adjousta t'il mais je serois au desespoir dit il se tournant vers abradate si parce que vous me voulez mettre bien avec la princesse j'estois cause que vous y fussiez mal scachant 
 combien elle vous estime repliqua ce prince qui vouloit que son billet allast entre les mains de panthee je ne dois pas craindre qu'elle s'offence que je luy die une vente qui vous est avantageuse non non interrompit cleandre je vous respons que la princesse ne s'offencera point de cette galanterie car encore qu'elle fort un peu severe elle est raisonnable et scait prendre les choses comme il faut mais pour bien faire adjousta t'il il faut que perinthe acheve sa lettre et qu'il rende autant d'encens qu'on luy en a donne abradate par civilite s'y voulut opposer et perinthe voulut aussi dire encore qu'il n'estoit pas capable de louer en si peu de temps deux personnes si illustres mais enfin cleandre apres luy avoir dit qu'il le dispensoit de la moitie de cette peine et qu'il le conjuroit de ne parler point de luy le forca d'achever sa lettre afin de favoriser abradate de qui il n'ignoroit pas l'amour si bien que perinthe reprenant par force l'endroit ou il l'avoit laissee la finit de cette sorte quoy que ce n'eust pas este sa premiere intention
 
 
 je ne vous du point madame que le prince abradate s'est signale par mille belles actions car il me semble qu'apres ce qu'il a voulu dire de moy les louanges que je luy donnerais seroient suspectes de flatterie aussi vous puis je assurer que je suis au desespoir qu'il m'ait oblige par sa civilite a changer la fin de ma lettre et a vous dire les choses d'une autre maniere que je ne m'estois propose je ne vous dis pas non plus que l'illustre 
 cleandre a fait des miracles car la renommee vous l'aura apris quand vous recevrez celle cy mais je vous diray sans affecter de paroistre modeste que de ma vie je n'ay rien fait avec tant de repugnance que de vous envoyer moy mesme mon eloge quoy qu'il soit escrie de la main d'un grand prince et qu'il semble m'estre advantageux qu'il soit leu de la plus par faite princesse du monde 
 
 
 
 
 perinthe 
 
 
lors que perinthe eut acheve d'escrire il espera que peut-estre abradate et cleandre s'en iroient et qu'apres cela il pourroit obliger celuy qui devoit porter cette lettre a dire qu'il l'avoit perdue mais a peine avoient ils acheve de la lire et fait chacun un compliment pour s'opposer aux louanges qu'il leur donnoit que cet envoye de cleandre vint le trouver chez perinthe pour recevoir ses derniers ordres si bien qu'il falut que le panure perinthe malgre qu'il en eust fermast sa lettre devant eux qui le voulurent ainsi et qu'il la donnast a celuy qui la devoit porter et qui la porta en effet cependant perinthe m'a dit depuis qu'il eut une douleur si sensible de cette advanture qu'il en pensa desesperer ne suis-je pas bien malheureux disoit il qu'il faille que ce soit par mon moyen qu'abradate escrive la premiere fois a la princesse que l'aime que scay-je encore adjoustoit il si elle ne s'imaginera point que je luy ay rendu cet office volontairement et que je suis le confident de la passion d'abradate au nom 
 des dieux adorable panthee s'escrioit il comme si elle l'eust pu entendre ne me faites pas cette injustice de croire que je serve jamais ce prince aupres de vous c'est bien assez que vous ne croiyez pas que je vous ayme sans croire encore que je veux que vous en aimiez un autre mais perinthe reprenoit il tout d'un coup n'as tu pas resolu de te contenter de l'estime de ta princesse n'as tu pas fait dessein de ne luy descouvrir jamais ton amour et ne scais tu pas bien que tu ne peux jamais avoir de pan a son affection pourquoy donc n'es tu pas satisfait des louanges qu'abradate te donne puis que du moins elles peuvent servir a augmenter l'estime qu'elle fait de toy si les louanges des ennemis sont glorieuses et cheres pourquoy celles d'un grand prince ne te le seroient elles pas mais helas ce grand prince reprenoit il est mon rival et un rival encore qui selon les apparences sera aime de ma princesse ne nous estonnons donc plus de la colere que nous avons d'avoir este contraints de le louer et de recevoir ses louanges apres quand il venoit a penser que la princesse respondroit dans sa lettre a ce qu'abradate luy avoit escrit et qu'il seroit contraint de donner cette joye a son rival de luy faire voir les civilitez de panthee il ne s'y pouvoit resoudre et il prenoit la resolution si cette lettre estoit trop obligeante pour abradate de la suprimer il attendit donc cette responce avec autant d'impatience que s'il eust envoye 
 une declaration d'amour a panthee quoy que tout ce qui faisoit sa curiosite ne fust que de voir ce que la princesse luy diroit d'abradate qui de son coste attendoit aussi cette responce avec une esgale impatience quoy que ce ne fust pas avec une esgale inquietude comme il n'y a que trois journees ordinaires d'ephese a sardis la lettre de perinthe y arriva en deux jours parce que celuy qui aportoit la nouvelle de la prise d'ephese fit beaucoup de diligence doralise qui ne quittoit gueres panthee se trouva aupres d'elle aussi bien que moy lors qu'elle receut cette lettre qu'elle se mit d'abord a lire tout haut car comme elle scavoit que perinthe ne luy mandoit jamais que des nouvelles elle ne creut pas y devoir trouver autre chose mais lors qu'elle vint a l'endroit qu'abradate avoit escrit et qu'elle entrevit son nom devant mesme que d'avoir commence de lire ce qu'elle voyoit estre d'une autre escriture que de celle de perinthe elle baissa la voix et en changea de couleur et achevant de lire bas doralise et moy creusmes deux choses bien differentes car doralise dans les soupcons qu'elle avoit quelquesfois de la passion de perinthe s'imagina qu'il avoit peut-estre eu la hardiesse de luy en escrire quelque chose et pour moy qui n'en soupconnois rien je creus que c'estoit quelque affaire qu'elle ne vouloit pas que nous sceussions mais apres que la princesse eut acheve de lire et que l'esmotion que le nom d'abradate avoit excitee 
 dans son ame fut apaisee elle donna cette lettre a lire a doralise et a moy et voulant pretexter la tendresse de son coeur en cette occasion elle nous dit que lors qu'elle avoit veu ce changement d'escriture et le nom d'abradate elle avoit eu peur qu'il ne se fust servy de cette occasion pour luy dire des choses qui luy eussent donne lieu de se pleindre en mesme temps de perinthe et de luy cependant adjousta t'elle apres que doralise eut acheve de lire vous voyez bien que perinthe sans estre amoureux ne laisse pas d'estre vaillant et qu'il suffit du moins pour estre brave d'estre amoureux de la gloire car encore que j'aye fait semblant de croire conme les autres que perinthe aimoit je vous assure que je ne le crois point du tout et je vous assure madame reprit doralise que je ne puis estre de vostre advis on peut sans doute adjousta t'elle estre vaillant sans estre amoureux mais je soustiens qu'un brave qui n'aura jamais eu d'amour sera du moins brave et brutal tout ensemble et conme perinthe ne l'est point du tout il faut conclurre qu'il aime ou qu'il a aime quoy qu'il en soit dit la princesse quelque amitie que j'aye pour perinthe et quelque joye que j'aye de voir ses louanges escrites de la main d'un prince si illustre je ne laisse pas d'estre presque en colere contre luy car enfin il faut respondre quelque chose a abradate mais madame luy dit doralise il ne me semble pas qu'il y ait grande difficulte a respondre a ce qu'il vous dit par son billet il est vray dit elle en rougissant aussi ne fais-je 
 pas consister la difficulte de luy respondre sur ce qu'il m'escrit mais sur ce qu'il me dit en partant et alors elle eut la bonte de nous raconter la conversation qu'elle avoit eue aveques luy toutesfois apres avoir bien raisonne la dessus elle se determina a la fin d'escrire de la facon que je vous le diray bien tost cependant abradate et perinthe qui attendoient impatiemment la responce de la princesse surent si soigneux et si exacts a s'informer du jour que celuy qui devoit l'aporter arriveroit a ephese qu'ils le sceurent precisement et firent si bien qu'ils le virent des qu'il eut rendu conte de son voyage a cleandre mais le mal fut pour perinthe que cleandre qui aimoit abradate et qui n'ignoroit pas sa passion pour la princesse de clasomeme ayant impatience de scavoir ce qu'elle respondoit fut a l'instant mesme chercher abradate qu'on luy dit estre dans le jardin du palais ou il estoit loge et en effet il l'y trouva et perinthe aveque luy qui en sa presence venoit de recevoir la responce de la princesse je vous laisse a penser quels estoient les sentimans de perinthe en ouvrant la lettre de panthee dans la crainte qu'il avoit de la trouver trop obligeante pour abradate et conme ce prince s'apercent de quelque changement au visage de perinthe il s'imagina qu'il craignoit simplement que la princesse n'eust trouve mauvais qu'il lui eust envoye son billet de sorte qu'il lui en fit un conpliment ou perinthe respondit avec le plus de paroles qu'il put luy semblant quasi qu'il y avoit quelque advantage pour luy a n'ouvrir pas si 
 tost cette lettre mais a la fin abradate et cleandre l'en ayant presse il fut contraint de l'ouvrir et d'y lire tout haut ces paroles
 
 
 panthee a perinthe 
 
 
 il paroist assez par ce que vous me dittes du prince abradate et de l'illustre cleandre et par ce que la renommee m'en aprend que la victoire est bien plus un effet de leur courage que de mes voeux je ne laisseray pourtant pas d'en faire pour l'augmentation de leur gloire qui n'ira jamais si loin que je le desire pour la vostre perinthe je la trouvue a un si haut point qu'il ne me semble pas possible de vous en souhaiter davantage car enfin estre loue par un prince qui merite tant de louanges luy mesme est un honneur si grand que je croy que toute vostre ambition en doit estre satisfaite cependant comme vostre modestie vous auroit empesche de me dire de vous mesme ce qu'abradate m'en a dit je luy suis bien obligee de me l'avoir apris quoy que d'ailleurs je sois bien marrie de la peine qu'il en a eue assurez le que comme il a augmente l'estime que je faisois de vous vous avez du moins confirme puissamment celle que je faisois desja de luy apres cela n'attendez pas que je vous rende nouvelles pour nouvelles si ce n'est que je vous aprenne que doralise vous accuse tousjours et veut absolument que les belles choses que vous faites soient plustost attribuees a la passion secrette qu'elle croit que 
 vous avez dans le coeur qu'a vostre propre courage pour moy qui suis plus equitable je soustiens vostre party autant que je puis adieu assurez abradate et cleandre que la victoire les suivra par tout si la fortune fuit mes intentions 
 
 
 panthee 
 
 
perinthe leut si mal toute cette lettre mais principalement la fin qu'abradate la luy demandant civilement fut contraint de la relire pour l'entendre luy disant en riant qu'il n'auroit jamais pense qu'un homme qui escrivoit si bien eust pu lire de cette sorte mais dieux que ne souffrit point le pauvre perinthe en voyant la joye qu'avoit abradate en relisant cette lettre car encore que ce qu'il y voyoit pour luy ne fust qu'une simple civilite il ne laissoit pas d'en avoir une satisfaction extreme le plaisir de voir seulement son nom escrit de la main de panthee luy donnoit un transport de joye estrange aussi apres l'avoir leue haut il la relisoit bas d'un bout a l'autre en suitte il en revoyoit seulement quelques endroits mais quoy qu'il pust faire il ne la rendoit point a perinthe de qui le chagrin estoit encore plus excessif que la joye d'abradate n'estoit grande non seulement il estoit au desespoir que la princesse eust respondu si civilement pour ce qui regardoit abradate mais il craignoit encore que doralise ne fust retonbee dans les soubcons qu'elle avoit eus de son amour et qu'a la fin elle n'en descouvrist 
 quelque chose il jugeoit pourtant bien qu'elle n'en avoit encore rien dit a panthee estant assez fortement persuade que si elle eust sceu son amour elle ne luy en auroit pas escrit ainsi ayant l'esprit remply de cent pensees differentes sans qu'il y en eust une seule d'agreable il paroieeoit sans doute assez inquiet tout ce que la princesse luy disoit d'obligeant dans sa lettre ne le satisfaisoit point du tout parce que les louanges qu'elle donnoit a abradate luy ostoient toute la douceur qu'il eust trouvee a la civilite qu'elle avoit pour luy cependant comme cleandre vouloit obliger abradate et qu'il n'avoit garde de soubconner que perinthe fust amoureux de panthee il luy dit qu'il faloit pour sa satisfaction qu'il luy laissast la lettre de la princesse en effet luy dit il perinthe il est aise de voir qu'ele est autant pour abradate que pour vous eh de grace adjousta ce prince amoureux en embrassant perinthe accordez moy ce que cleandre vous demande en ma faveur et ce que je n'osois vous demander seigneur repliqua perinthe fort surpris et fort embarrasse puis que vous dittes vous mesme que vous n'osiez me demander ce que vous desirez il est a croire que vous connoissez bien que je ne dois pas vous l'accorder en effet poursuivit il que diroit la princesse si je faisois ce que vous voulez car seigneur plus vous estes digne d'avoir cette lettre entre vos mains plus le dois craindre d'offencer panthee en l'y remettant 
 si elle avoit eu intention que vous eussiez une lettre d'elle elle vous auroit escrit separement mais cela n'estant pas vous ne trouverez point mauvais que je vous suplie de souffrir que je vous refuse et que je ne me mette pas mal aupres d'elle mais luy dit cleandre la princesse ne le scaura pas et par consequent cela ne vous nuira point puis que je le scaurois reprit il je serois tousjours assez tourmente d'avoir fait une chose contre mon devoir mais perinthe luy dit abradate vous en faites une contre l'amitie de me refuser cette lettre du moins souffrez que je la garde quelques jours avec promesse de vous la rendre tout a bon dit cleandre en regardant perinthe vous estes un peu trop exact pour ne pas dire trop rigoureux car enfin adjousta t'il quelque respect que vous ayes pour la princesse je ne voy pas que vous luy fissiez un grand tort de laisser sa lettre entre les mains d'un prince qui la conserveroit avec un soin bien different sans doute de celuy que vous en aurez quoy qu'il en soit dit perinthe tout esmeu je seray tres aise de faire ce que je dois du moins dit abradate suis-je fortement resolu de ne vous la rendre point que je n'en aye une copie ha perinthe s'escria cleandre sans luy donner loisir de parler il ne faut pas seulement mettre la chose en doute a moins que de vouloir de dessein premedite desobliger tout a la fois le prince abradate et moy je suis bien malheureux reprit 
 il de me trouver en une si facheuse conjoncture enfin dit cleandre il faut obeir a vos amis et pour vous mettre l'esprit en repos je me charge de dire a la princesse si elle vient a scavoir la chose que vous vous y estes oppose avec autant d'ardeur que si vous aviez este amoureux et qu'un de vos rivaux vous eust demande copie d'une lettre de vostre maistresse apres cela cleandre sans attendre la responce de perinthe commanda a un des siens d'aller querir tout ce qui estoit necessaire pour escrire perinthe se deffendit encore tres longtemps mais a la fin craignant que la veritable cause de son opiniastrete ne fust devinee par abradate ou par cleandre il consentit a laisser prendre une copie de cette lettre a abradate de sorte qu'entrant dans un cabinet de verdure au milieu duquel il y avoit une table de jaspe abradate se mit a escrire pendant quoy cleandre se mit a entretenir perinthe et a luy vouloir persuader de servir abradate aupres du prince de clasomene et aupres de la princesse sa fille mais il estoit si inquiet et si chagrin qu'a peine respondoit il a propos et il eut de si violents transports pendant cette conversation qu'il fut tente cent et cent fois d'arracher la lettre de la princesse des mains d'abradate et de luy faire mettre l'espee a la main toutesfois la presence de cleandre et de beaucoup d'autres qui se promenoient dans le jardin ou ils estoient ayant 
 retenu ces premiers mouvements la raison reprit sa place dans son ame et il se deguisa le mieux qu'il put il pensa pour calmer le trouble de son esprit qu'apres tout cette lettre n'estoit qu'une lettre de civilite et qu'ainsi il ne devoit pas s'en affliger avec tant d'exces de sorte que respondant aux prieres que luy faisoit cleandre de servir abradate il luy dit qu'il estoit vray qu'il avoit l'honneur d'estre bien avec le prince de clasomene et de n'estre pas mal avec la princesse mais que sa maxime estoit de ne parler jamais a ses maistres des affaires dont ils ne luy parloient pas et puis seigneur luy dit il abradate a tant de merite qu'il n'est pas necessaire que personne le serve ny aupres de l'un ny aupres de l'autre ils dirent encore plusieurs autres choses a la fin desquelles abradate ayant acheve d'escrire les rejoignit mais auparavant que de rendre la lettre de panthee il fit encore quelque effort pour obliger perinthe a se contenter de la copie a luy laisser l'original il n'y eut toutesfois pas moyen d'en venir a bout et il falut que la chose allast autrement de sorte que tous les deux n'estoient pas contents car abradate estoit bien afflige de n'avoir pas la lettre effective de panthee et perinthe estoit au desespoir que ce prince en eust seulement la copie il eut pourtant encore une plus aigre douleur quelques jours apres car il sceut qu'abradate estant devenu plus hardy par la civilite de la princesse avoit escrit 
 cent choses a doralise pour luy dire et qu'en suitte partant d'ephese pour aller a la guerre de phrigie qui suivit celle qu'on venoit d'achever il luy avoit escrit a elle mesme il sceut bien que toutes ces lettres n'avoient pas este des lettres ecrites en secret mais comme apres tout il n'ignoroit pas que celuy qui les escrivoit estoit amoureux il en avoit une douleur extreme et souhaitoit bien souvent que mexaris profitast de l'absence d'abradate et obligeast le prince de clasomene a luy donner sa fille mais durant qu'abradate et perinthe estoient a la guerre mexaris persecutoit estrangement la princesse car non seulement il l'obsedoit eternellement mais ayant sceu qu'abradate luy avoit escrit et qu'elle luy avoit respondu il en entra en une colere si furieuse qu'il perdit un jour une partie du respect qu'il avoit accoustume d'avoir pour elle et voicy comment cela arriva doralise qui scavoir bien que la princesse avoit aversion pour ce prince prenoit le plus grand plaisir du monde a dire cent choses devant luy qui ne luy plaisoient pas trop de sorte qu'elle ne le voyoit jamais guerre qu'elle ne louast en general la liberte et souvent aussi abradate un jour donc qu'il estoit chez la princesse et qu'elle connut qu'il l'importunoit estrangement elle tourna la conversation avec tant d'adresse qu'insensiblement mexaris luy mesme vint parler de prodigalite et peu a peu elle poussa la chose si loin qu'il soutint que ce vice la estoit le 
 plus grand de tous les vices pour moy luy dit elle je ne suis pas de vostre opinion ne m'estant pas possible de croire qu'un vice qui ressemble a la vertu la plus heroique de toutes ne soit pas moindre que l'avarice quoy interrompit mexaris vous mettriez la liberalite dans l'ame d'un prince devant la valeur et la prudence et vous voudriez qu'il fust plustost liberal que sage et courageux je ne scay pas luy dit elle si je voudrois qu'il fust plustost liberal que vaillant et prudent mais je scay bien que je ne voudrois pas qu'il fust prince s'il estoit avare il y a des gens dit alors mexaris qui n'aiment la liberalite en autruy que parce qu'ils ont l'ame mercenaire il est vray interrompit la princesse que cela se rencontre quelque fois mais il est certain aussi que cela n'arrive pas tousjours et que cela n'est pas en doralise qui assurement est nee fort genereuse la liberalite et la generosite reprit il ne sont pas une mesme chose j'en tombe d'accord dit doralise car je n'ignore pas qu'il y a des gens qui ont de la liberalite qui ne sont pas esgalement genereux en toutes les autres actions de leur vie mais je soutiens du moins que qui n'est point liberal n'est point genereux je dis bien encore d'avantage adjousta t'elle l'esprit un peu aigry de ce que mexaris avoit dit car je soustiens qu'un prince qui ne possede point cette vertu n'en peut presques posseder pas une en effet adjousta t'elle est- ce avoir de la bonte que de voir cent honnestes gens maltraitez 
 de la fortune sans les assister est-ce estre prudent que de se faire hair au lieu de s'aquerir mille serviteurs par des bienfaits est-ce estre grand politique que de ne s'aquerir pas des creatures mesmes chez ses ennemis est-ce aimer la gloire que d'aimer demesurement ce que tant de sages ont trouve glorieux de mespriser est-ce estre bon amy que d'estre toujours en estat de refuser tout ce qu'on demande est-ce estre bon maistre que de ne recompencer pas ceux qui servent est-ce estre galant que de n'estre pas toujours prest a tout donner et est-ce enfin estre veritablement prince que d'estre avare eux dis je a qui il ne reste que cette seule vertu ne qui l'usage les puisse mettre au dessus des autres hommes car enfin adjousta t'elle sans donner loisit a mexaris de l'interrompre je ne voy que cette venu toute seule par ou les grands puissent raisonablement s'eslever au dessus des autres la valeur est quelquefois aussi heroique dans l'ame d'un simple soldat que dans celle d'un roy la bonte peut estre le partage de tous les hommes et mesme plus des sujets que des souverains la prudence ne leur est pas non plus particuliere on peut avoir de la sagesse et la mettre en pratique aussi bien qu'eux mais pour la liberalite c'est aux grands seulement que la gloire en est toute reservee c'est en vain poursuivit elle que ceux qui n'ont rien a donner la possedent puis qu'ils ne peuvent la faire paroistre avec esclat mais aussi 
 c'est en vain que les grands ont la puissance de donner s'il n'en ont pas la volonte j'ay pourtant peine a croire reprit mexaris que ce soit l'intention des dieux que les hommes a qui ils font la grace de donner de grands biens au dessus des autres les mesprisent en les jettant comme vous le voulez il paroist pourtant assez clairement repliqua doralise que les dieux veulent que ce qu'ils donnent serve a la societe publique et non pas simplement a l'avarice d'un particulier en effet adjousta la princesse nous en avons un exemple en mille belles choses de l'univers le soleil donne tous ses rayons et toute sa lumiere au mon de la mer donne toutes ses eaux aux fontaines et les rois mesmes a qui les dieux ont donne tant d'authorite sont obligez de donner tous leurs foins a la conduitte de leurs estats et a la deffence de leurs sujets ha pour des foins interrompit doralise en riant j'en connois qui n'en sont pas avares quoy que d'ailleurs ils ne soient pas liberaux il me semble dit mexaris que pour aimer tant la liberalite en autruy nous n'avons jamais guere entendu parler des liberalitez de doralise je vous ay desja dit seigneur reprit elle qu'il n'appartient qu'aux princes de pratiquer cette vertu joint que peut-estre ay je plus donne que vous ne pensez pour des foins dit il voulant parler des offices qu'elle rendoit a abradate je scay bien que vous n'en estes pas avare car vous en avez beaucoup de 
 servir vos amis absens quoy seigneur luy dit la princesse qui vouloit destourner la conversation vous reprochez cela a doraliser comme si c'estoit un crime et je trouve que c'est une fort bonne qualite que de n'oublier pas ses amis je voy bien madame reprit il emporte de colere et d'amour tout ensemble que doralise vous a inspire toutes ses inclinations et qu'elle vous aura fait si liberale que non seulement vous donnerez jusques a vostre coeur mais que vous refuserez mesme celuy des autres excepte mexaris s'arresta a ces paroles peut-estre bien fache d'en avoir plus dit qu'il ne vouloit mais il n'estoit plus temps car de l'air dont il avoit prononce ces derniers mots la princesse s'en offenca de telle sorte qu'elle ne put s'empeschor de luy en donner des marques il est vray repliqua panthee a l'insolent discours de mexaris qu'il y a peu de coeurs que je voulusse accepter quand on me les offriroit et plus vray encore que si je donne jamais le mien ce sera a une personne si illustre que cette liberalite ne me fera pas passer pour prodigue quoy madame reprit mexaris qui vouloit racommoder la chose je pourrois esperer que vostre coeur ne seroit pas encore donne ce mot d'esperer luy dit elle n'est pas en son lieu car soit que mon coeur soit donne ou qu'il ne le soit pas ceux qui m'outragent n'y doivent point pretendre de part je ne scay pas qui sont ceux qui selon vous vous outragent reprit il mais je scay bien que selon 
 moy ce sont ceux qui vous aiment sans en estre dignes j'en tombe d'accord luy dit elle et c'est comme cela que je l'entends nous ne nous entendons pourtant point reprit il car vous voulez parler de mexaris et je veux parler d'abradate qui tout exile qu'il est ose lever les yeux vers vous abradate a l'honneur de vous estre si proche repliqua t'elle que vous ne pouvez l'offencer sans vous offencer vous mesme c'est pourquoy je ne le deffends pas cependant seigneur je vous suplie de ne trouver pas mauvais si je vous dis franchement que si je puis disposer de moy je ne recevray plus de visites de vous je le veux bien luy dit il en se levant mais en eschange j'en rendray au prince vostre pere qui me seront peut-estre plus avantageuses apres cela mexaris sortit de chez la princesse qui demeura avec une colere contre luy que je ne vous scaurois exprimer je pense mesme qu'il rendit un bon office a abradate car il me sembla que depuis ce jour la il parut encore plus d'estime pour luy dans tous les discours de panthee cependant mexaris pour ne perdre point de temps fut un jour trouver le prince de clasomene et apres plusieurs discours indifferens il luy dit qu'il avoit un advis a luy donner dont il le prioit de faire son profit en suitte dequoy il adjousta que l'honnorant comme il faisoit il croyoit a propos de luy dire qu'il estoit de sa prudence de donner ordre qu'au retour de la cour le prince abradate fust prie par 
 la princesse sa fille de n'agir plus comme son amant qu'il scavoit que c'estoit une alliance que cresus n'aprouveroit pas que de plus il ne seroit point avantageux a panthee d'espouser un prince exile et qui n'auroit pour toutes choses que les bien faits du roy des que la reine sa mere seroit morte joint luy dit il encore apres cela que de la facon dont elle agira en cette occasion despend la resolution d'un prince qui peut la mettre en un rang plus considerable qu'abradate le prince de clasomene remercia mexaris de l'advis qu'il luy donnoit et comme il n'ignoroit pas l'amour qu'il avoit pour sa fille et que depuis la mort du prince atys il souhaitoit plustost qu'elle l'espousast qu'abradate il luy promit d'agir selon ses conscils avec tant de defference que mexaris voulant pousser la chose plus loin luy descouvrit la passion qu'il avoit pour sa fille et voulut mesme l'obliger a luy faire espouser devant le retour du roy toutesfois quelques favorables paroles que luy donnast le pere de la princesse il ne put se resoudre a faire ce qu'il vouloit et a donner un si grand sujet de pleinte a cresus et qui peut estre mesme pourroit causer une guerre civile de sorte que se contentant de l'assurer qu'il esloigneroit abradate de ses pretentions autant qu'il pourroit et qu'il approuvoit et authorisoit les siennes il luy refusa de luy faire espouser sa fille sans la permission du roy ou du moins sans qu'il l'eust refusee mexaris creut pourtant avoir beaucoup 
 obtenu que d'estre assure que son rival n'obtiendroit rien a son prejudice et en effet des le soir mesme le prince de clasomene par la a panthee et luy tesmoigna qu'elle luy desplairoit si au retour d'abradate elle ne l'obligeoit a ne songer plus a elle et si au contraire elle ne recevoit avec beaucoup de civilite les visites de mexaris la princesse fort surprise et fort affligee d'un semblable discours ne laissa pourtant pas d'y respondre avec beaucoup de sagesse et de generosite tout ensemble car apres avoir assure le prince son pere qu'elle luy obeiroit toute sa vie elle le suplia de ne l'obliger pourtant pas a faire une chose indigne d'elle et de luy pour abradate luy dit elle quoy que je l'honnore extremement il me sera neantmoins fort aise de faire ce que vous voulez que je face mais pour mexaris qui m'a outrage sensiblement et pour qui j'ay une aversion invincible je vous conjure de ne me commander pas absolument de vivre aveque luy comme si je l'estimois et comme si je luy avois de l'obligation car outre qu'il ne seroit pas juste je craindrois encore que je ne pusse pas vous obeir de bonne grace le prince de clasomene voulut alors scavoir dequoy elle se plaignoit mais bien qu'elle exagerast la chose en la luy racontant il ne prit pas cela comme elle vouloit qu'il le prist au contraire il luy dit que tout ce qu'elle luy racontoit n'estoit qu'un effet de la passion que ce prince avoit pour elle et qu'enfin il vouloit estre obei jusques 
 a ce jour la madame il est certain que panthee avoit creu n'avoir qu'une simple estime pour abradate et elle l'avoit si bien creu qu'elle pensa mesme encore qu'il luy seroit fort aise de le traitter plus froidement a son retour qu'elle n'avoit accoustume ce n'est pas qu'elle prist la resolution de mieux vivre avec mexaris en vivant plus mal avec abradate mais elle croyoit qu'accordant au prince son pere la moitie de ce qu'il souhaitoit d'elle elle seroit plus en droit de luy refuser le reste de sorte qu'afin de maltraitter mexaris elle se resolvoit a ne traitter pas trop bien abradate mais madame a la fin de la campagne l'illustre cleandre le ramenant a sardis et y rentrant comme en triomphe apres tant de victoires obtenues la princesse commenca de s'apercevoir qu'il luy seroit plus difficile de faire ce qu'elle avoit resolu qu'elle ne se l'estoit imagine car comme tous ceux qui arriverent les premiers ne parloient que de la valeur d'abradate son coeur en eut une joye si sensible qu'elle connut bien qu'elle n'estoit pas maistresse absolue de tous ses mouvemens cependant comme elle n'avoit pas eu la force de resister opiniastrement au prince son pere mexaris apres luy avoir demande pardon la revoyoit et quoy qu'elle vescust aueque luy avec une froideur extreme il ne laissoit pas de la suivre en tous lieux le jour de ce petit triomphe estant donc venu toutes les dames se tinrent aux fenestres dans toutes les rues 
 ou il devoit passer de sorte que la princesse y estant comme les autres mexaris qui avoit este saluer le roy a une journee de sardis et qui par plus d'une raison n'avoit pas voulu y r'entrer aveque luy vint ou la princesse estoit et plusieurs autres dames avec elle d'abord qu'elle le vit elle en eut un depit extreme et si grand qu'elle ne put s'empescher de dire a doralise ce qu'elle en pensoit du moins madame luy respondit elle ne souffrez pas que le prince abradate qui revient tout couvert de lauriers ait la douleur de voir son rival aupres de vous quand il passera et qu'il ait sujet de craindre que ce rival ne l'ait vaincu dans vostre coeur je voudrois bien esloigner mexaris pour l'amour de moy mesme reprit la princesse sans considerer abradate mais je ne voy pas que je le puisse il faut luy dit doralise que je le face tousjours disputer sur quelque chose ainsi il pourra estre que lors qu'abradate passera il ne regardera point a la fenestre la princesse sourit de l'invention de doralise qui ne reussit pourtant pas car comme mexaris s'estoit resolu de voir de quelle facon la princesse ragarderoit abradate quand il passeroit devant elle et de donner mesme un sentiment de douleur a son rival de le voir aupres de panthee il ne la quitta point du tout quoy qu'elle nait pas l'action inquiette comme tant d'autres personnes l'ont elle changea pourtant vingt fois de place et vingt fois il en changea aussi bien qu'elle tantost elle se mettoit a une fenestre et faisoit mettre 
 doralise aupres d'elle mais un instant apres il partageoit incivilement la mesme fenestre ou estoit doralise afin qu'abradate le vist tousjours aupres de panthee ainsi quoy qu'elle pust faire il estoit tousjours aupres d'elle je ne vous diray point madame combien ce petit triomphe fut beau et magnifique car ce seroit perdre le temps inutilement mais je vous diray qu'apres avoir veu passer les prisonniers les drapeaux et tout le butin fait sur les ennemis nous vismes enfin paroistre apres avoir veu auparavant plus de dix mille hommes a cheval le roy et aupres de luy abradate et cleandre comme ceux qui avoient en effet merite toute la gloire du triomphe pour moy qui observois soigneusement tout ce qui se passoit je m'aperceus que des qu'abradate parut il connut la princesse et vit mexaris aupres d'elle car depuis que je le vy il eut tousjours les yeux levez vers la fenestre ou elle estoit ce prince avoit ce jour la si bonne mine et estoit si magnifiquement habille que je ne l'avois jamais veu mieux mexaris ne l'eut pas plustost aperceu qu'il regarda si la princesse le voyoit et il fut en effet si heureux ou pour mieux dire si malheureux qu'il fut tesmoin du premier sentiment que la veue d'abradate luy donna car encore qu'elle se fust preparee autant qu'elle avoit pu a cette premiere veue elle rougit des qu'elle aperceut abradate et rougit mesme d'une certaine facon qui fit que mexaris remarqua de la joye dans ses yeux quelque 
 douleur qu'il en eust il demeura pourtant constamment a sa place mais quoy qu'il pust dire a la princesse avec intention de la forcer a luy parler quand abradate passeroit devant leurs fenestres il ne put l'obliger a luy respondre de sorte que doralise s'en apercevant seigneur luy dit elle afin de l'occuper ne vous estonnez pas du silence de la princesse car l'ay remarque il y a long temps que j'ay cette conformite avec elle de ne pouvoir regarder escouter et parler en mesme temps aussi ne voudrois je pas qu'elle le fist reprit il car je voudrois qu'elle ne regardast point abradate qu'elle m'escoutast et qu'en suitte elle me respondist cependant comme le roy avancoit tousjours et par consequent abradate mexaris eut la douleur de voir que ce prince la salua avec un respect si profond et d'une maniere si galante que toutes les dames qui estoient aupres de panthee le louerent extremement mais pour achever son malheur la princesse quoy qu'elle eust resolu de ne le saluer qu'avec une civilite un peu froide ne le fit point du tout au contraire elle se pancha obligeamment hors de la fenestre et par je ne scay quel air ouvert et agreable qui parut sur son visage elle fit si bien connoistre qu'elle estoit ravie de le voir qu'abradate en fut a moitie console de la douleur qu'il avoit de voir son rival aupres d'elle en eschange mexaris en eut un depit si sensible que ne pouvant plus durer a la fenestre qu'il avoit gardee si opiniastrement il s'en 
 retira et se mit a se promener a grands pas dans la chambre durat que la princesse regardoit encore abradate qui tourna diverses fois la teste de son coste jusques a ce qu'ayant pris dans une rue a gauche il ne la put plus voir le pauvre perinthe qui par la passion qu'il avoit dans l'ame avoit aussi eu quelque curiosite de voir cette premiere entre-veue de panthee et d'abradate avoit suivi ce prince d'assez pres et avoit aussi fort bi remarque que la princesse l'avoit saluee fort obligeamment il estoit mesme demeure derriere feignant d'attendre quelqu'un afin de pouvoir rencontrer les yeux de la princesse pour avoir du moins la consolation d'en estre veu mais comme panthee avoit l'esprit distrait il la salua plus d'une fois sans qu'elle s'en aperceust quoy qu'elle eust les yeux tournez de son coste et je pense mesme qu'il eust encore bi fait des reverences inutiles si mexaris quittat sa promenade et revenant a la fenestre ne l'eust aperceu et n'en eust fait apercevoir la princesse madame luy dit il je pense que l'on pourroit dire sans mensonge que vous voyez encore ce que vous ne voyez plus et que vous ne voyez pas ce que vous regardez car il me semble que perinthe est un assez honneste homme pour croire que si vous scaviez qu'il vous salue vous luy rendriez son falut la princesse fort surprise du discours de mexaris ou elle ne voulut pas respondre vit en effet perinthe sous ses fenestres a qui elle fit cent signes obligeans conme luy faisant excuse de ne l'avoir point veu plus tost elle apella 
 mesme doralise a qui elle le monstra ainsi mexaris sans le scavoir fit recevoir cent caresses a un de ses rivaux il est vray que perinthe n'en estoit guere plus heureux par la cruelle pensee qu'il avoit qu'il n'estoit bi avec la princesse que parce qu'elle ne scavoit pas la passion qu'il avoit pour elle cependant conme il faloit que mexaris s'en allast au palais du roy et que la princesse luy dit qu'elle passeroit le reste du jour dans la maison ou elle estoit dont la maistresse estoit de ses amies il fut contraint de la quitter un quart d'heure apres qu'il fut party perinthe arriva a qui la princesse donna cent tesmoignages d'amitie doralise suivant sa coustume luy fit tousjours la guerre de la passion secrette dont elle l'accusoit cherchant aveque soin a s'eclaircir de ses soubcons conme si elle eust eu un interest particulier en perinthe ce n'est pas qu'en effet elle y en prist car cette personne estoit trop glorieuse et avoit l'ame trop bien faite pour aimer sans estre aimee mais je pense pourtant pouvoir dire que doralise n'eust pas este marrie que perinthe eust eu l'ame assez libre pour estre capable d'engager a l'aimer ainsi sans avoir un dessein forme de l'assujettir elle faisoit du moins tout ce qu'elle pouvoit pour descouvrir s'il estoit vray qu'il fust desja assujetty conme elle en avoit souvent des soubcons c'est pourquoy elle ne le voyoit sans luy dire cent choses qui l' batrassoient estrangement apres plusieurs discours de l'heureux succes de cette guerre conme il n'est pas aise de s'empescher de parler de ce 
 qui nous tient au coeur la princesse demanda a perinthe s'il n'avoit pas fait grande amitie avec le prince abradate durant ce voyage car poursuivit elle je vous trouve tous propre a estre fort de ses amis l'amitie madame repliqua t'il n'est pas comme l'amour qui peut estre fort souvent entre personnes inesgales puis qu'au contraire il faut pour faire que l'amitie soit parfaite qu'elle se fasse entre deux personnes dont l'age l'humeur et la condition ayent assez d'egalite ainsi comme je suis tres esloignee du prince abradate presques en toutes choses je n'ay pas la temerite de pretendre a la gloire d'estre son amy pour moy dit la princesse si ce n'estoit que je croy que vous parlez ainsi par modestie je m'estonnerois de voir dans vostre esprit une opinion si opposee a la mienne car enfin je suis persuadee que pour l'amour elle doit absolument estre entre personnes esgales mais pour l'amitie cela n'est nullement necessaire et je trouverois le destin des princes bien malheureux s'ils ne pouvoient jamais avoir d'autres amis que ceux de leur condition qui ne se trouvent pas tousjours fort honnestes gens et qui sont du moins en petit nombre comme vostre raison est beaucoup plus esclairee que la mienne reprit perinthe il peut estre que je me trompe mais il est vray que j'avois toujours cru que les princes ne pouvoient avoir que des creatures et des serviteurs et peu souvent des amis et que j'avois pense au contraire 
 que la puissance de l'amour n'estoit pas renferme dans des bornes si estroites que celles que vous luy prescrivez ha pour cette derniere chose dit la princesse je la tiens d'une absolue necessite je ne tiens pas adjousta t'elle qu'il soit impossible qu'un homme de qualite s'abaisse jusques a aimer au dessous de luy mais je dis que la disproportion en amour est la plus extravagante chose du monde mais madame dit doralise en riant et voulant faire parler perinthe vous ne songez pas que cette passion est dans le coeur des hommes devant que la force eust mis de la difference entre eux et eust fait des princes et des souverains ainsi selon l'intention des dieux l'esgalite necessaire a faire que l'amour soit raisonnable est l'esgalite du merite et de la personne et non pas de la condition qui est une chose estrangere et qui ne sert quelquesfois qu'a rendre ceux qui la possedent la plus haute plus mesprisables et plus mesprisez quand ils ne s'en trouvent pas dignes il me semble madame reprit perinthe que doralise parle avec beaucoup de raison il me semble du moins repliqua la princesse qu'elle parle avec beaucoup d'esprit mais je ne laisse pas de soutenir qu'il y a une certaine bienseance universelle que l'usage a establie qui doit tenir lieu de raison et de loy et qui veut sans doute que la qualite des personnes qui ont a s'aimer de cette sorte ne soit pas disproportionnee si l'amour dit perinthe estoit une 
 chose volontaire je pense que ce que vous dittes seroit equitablement dit mais cela n'estant pas je suis persuade qu'il est fort injuste de sorte interrompit doralise en riant que selon ce que dit perinthe de qui je ne combats pourtant pas les sentimens on peut conclurre que s'il aime il aime au dessus ou au dessous de luy et des la adjousta t'elle je n'ay que faire de me flatter de la pensee que peut- estre j'ay assujetty son coeur puis qu'estans tous deux a peu pres de mesme qualite je n'ay rien a y pretendre perinthe interrompit la princesse ne parle de cela qu'en general et ne s'en fait pas l'aplication particuliere et certes a dire vray adjousta t'elle j'aime assez perinthe pour ne le vouloir pas soubconner d'une pareille chose car il me semble assez sage pour n'aller pas entreprendre un dessein impossible et assez glorieux aussi pour n'aimer pas une personne de basse condition perinthe se trouva alors estrangement embarrasse car d'advouer a la princesse qu'elle avoit raison son amour n'y pouvoit consentir de luy dire qu'elle se trompoit c'estoit s'exposer ou a descouvrir son secret ou a estre soubconne d'une passion indigne de luy de sorte que biaisant sa responce adroitement il fit si bien que la princesse ny doralise ne trouverent rien a ce qu'il dit sur quoy elles pussent faire un fondement raisonnable cependant dit la princesse mous faisons le plus grand tort du 
 monde a tant d'illustres guerriers qui n'ont prodigue leur sang et hazarde leurs vies qu'afin que l'on parle d'eux car enfin au lieu de parler des grandes actions qu'ils ont faites a la guerre nous nous amusons a parler d'amour et d'une amour encore adjousta t'elle pleine d'extravagance et de folie apres cela comme il estoit desja tard elle se leva et se retira chez elle ou abradate estoit desja alle visiter le prince son pere qui le receut assez froidement mais comme il vit par un balcon aupres duquel il estoit aveques luy que la princesse estoit arrivee il le quitta bien-tost apres et fut ou sa passion et son devoir l'apelloient
 
 
 
 
panthee le receut avec beaucoup de civilite mais avec un peu moins de franchise qu'il n'en avoit veu dans ses yeux lors qu'il l'avoit saluee en passant toutesfois il estoit si aise de se voir aupres d'elle qu'il ne fit pas d'abord une grande reflection la dessus et d'autant moins qu'estant seul a l'entretenir il s'imagina qu'elle en usoit seulement ainsi pour luy oster la hardiesse de luy parler de son amour il ne perdit pourtant pas une occasion si favorable car a peine les premiers complimens surent ils faits qu'il se mit a luy exagerer la douleur qu'il avoit eue d'estre esloigne d'elle la joye qu'il avoit de la voir et de la voir plus belle qu'elle n'avoit jamais este si bien luy dit il madame que s'il plaisoit aux mesmes dieux qui vous ont encore 
 embellie de vous avoir rendue un peu plus douce je serois le plus heureux homme de la terre j'oublierois toutes les peines que j'ay souffertes et je ne songerois plus qu'a vous adorer avec tant de plaifir que de respct la princesse entendant parler abradate de cette sorte et connoissant bien par l'air dont il luy parloit qu'il avoit en effet dans le coeur la mesme passion qu'il exprimoit par ses paroles se trouva l'esprit bien partage d'un coste elle n'estoit pas marrie qu'abradate l'aimast et de l'autre scachant ce que le prince son pere luy avoit dit elle croyoit qu'il ne luy estoit pas permis de souffrir la passion de ce prince cependant sans se pouvoir determiner elle prit un milieu et sans estre ny douce ny inhumaine elle mesnagea si bien cette conversation qu'abradate ne put trouver en tout ce qu'elle luy dit ny dequoy se desesperer ny dequoy s'assurer aussi il remarqua bien sans doute qu'elle n'avoit pas l'esprit aussi libre qu'elle avoit accoustume de l'avoir mais il n'en put penetrer la cause au sortir de chez elle il fut chez doralise qu'il estimoit fort et que de plus il regardoit comme estant fort aimee de la princesse afin de s'informer avec adresse si mexaris n'avoit point profite de son absence et en effet doralise n'eut pas plustost descouvert ce qu'il vouloit scavoir que comme elle estoit bien aise de le favoriser elle luy fit entendre avec la mesme adresse qu'il luy demandoit la chose que mexaris estoit encore 
 plus mal dans l'esprit de panthec qu'il n'avoit jamais este de plus luy dit elle je pense aussi que ce prince n'est pas plus amoureux qu'il estoit quand vous partistes car il n'est pas plus liberal aussi ay-je fait tout ce que j'ay pu pour persuader a la princesse qu'il demeuroit plustost icy pour garder ses thresors que pour l'amour d'elle ou par raison d'estat comme il l'a voulu faire croire ha doralise s'escria abradate vous me dittes si precisement ce que j'ay souhaitte que vous me dussiez que je crains que vous ne parliez ainsi que pour me faire plaisir et que tout ce que vous me dittes ne soit invente du moins m'advouerez vous reprit doralise en riant qu'il n'y a rien de plus vray semblable que de dire que le prince abradate est plus estime que mexaris je ne scay s'il est vray-semblable ou non reprit il mais je voudrois tousjours bien qu'il fust vray s'il ne manque que cela pour vous rendre heureux repliqua t'elle vous devez vous le trouver puis que je ne pense pas qu'il y ait personne a la cour qui ne vous estime plus que mexaris sans l'en excepter luy mesme car enfin vous luy estes si redoutable que je ne puis croire qu'il ne connoisse bien par quelle raison il vous doit craindre vous me respondez si favorablement aujourd'huy luy dit il que j'ay presques dessein de vous demander encore beaucoup de choses que je meurs n'envie de scavoir comme je ne les scauray peut estre pas si bien repliqua t'elle que celles que je vous 
 ay dittes il pourra estre aussi que mes responces ne vous seront pas si agreables ou ne seront pas si assurees ha doralise s'ecria t'il vous scavez bien precisement en quels termes je suis dans l'esprit de la princesse que j'adore ne vous ay-je pas desja dit reprit elle qu'elle vous estime plus que mexaris ouy repliqua t'il mais apres avoir examine ce discours qui m'a d'abord donne tant de joye je trouve qu'estre un peu plus estime d'elle qu'un prince qu'elle n'estime gueres n'est pas une grande faneur c'est pourquoy doralise puis que je me suis engage a vous en tant dire et que la violence de mon amour m'a force a vous parler de ce qui occupe toutes mes pensees ayez de grace la generosite de me dire si je dois mourir desespere ou s'il m'est permis de vivre avec quelque esperance seigneur luy dit elle vous m'en demandez plus que je n'en scay et par consequent plus que je ne vous en puis dire si je juge de la chose par vostre merite et par l'esprit de la princesse qui est tres capable de faire un juste discernement des honnestes gens je trouve que vous avez lieu de croire que vous serez choisi par elle mais si j'en juge par le caprice de la fortune qui fait que ceux qui meritent le plus d'estre heureux sont les plus miserables je trouve aussi que vous avez sujet de craindre que plusieurs choses ne s'oposent a vos intentions la fortune reprit il peut faire sans doute que je ne possede pas panthee mais cette fortune 
 ne doit rien changer dans son coeur et dans ses sentimens qui est ce que je veux scavoir comme je ne luy ay pas demande precisement ce qu'elle pensoit de vous repliqua doralise je ne pourrois pas vous dire rien avec certitude et tout ce que je puis est de vous assurer que connoissant panthee aussi judicieuse qu'elle est j'ay sujet de croire que si vous ne reussissez pas dans vostre dessein ce sera plustost par le caprice d'autruy que par aversion qu'elle ait pour vous abradate connut bien que doralise ne vouloit pas s'ouvrir davantage mais il ne laissa pas de juger qu'elle scavoit qu'il seroit traverse dans son amour cependant cette fille ne manqua pas le lendemain au matin de venir chez la princesse pour luy dire tout ce que ce prince luy avoit dit et pour scavoir d'elle ce qu'elle vouloit qu'elle luy dist car elle prevoyoit bien qu'apres cette conversation elle en auroit d'autres aveque luy sur ce mesme sujet vous luy direz tousjours reprit la princesse que vous ne scavez point mes sentimens et vous ne vous chargerez d'aucune chose pour me dire de sa part mais madame reprit doralise je puis dire ce que vous voulez que je die d'un air si different que je serois bien aise que vous me fissiez l'honneur de m'expliquer un peu mieux vos intentions ha pour le son de vostre voix repliqua panthee en sous-riant je pense qu'il n'est pas necessaire que je le regle puis que je ne croy pas qu'il y ait une personne au 
 monde qui possede plus parfaitement que vous l'art de dire des choses facheuses sans dire de paroles rudes ny qui s'exprime aussi plus flatteusement sans dire mesme de grandes flatteries vous ne voulez pas du moins madame reprit doralise qu'en disant au prince abradate que je ne scay point vos sentimens je luy die cela comme si en effet je scavois que vous eussiez de l'aversion pour luy et quil vous fist un outrage irreparable d'avoir pour vous une passion tres respectueuse nullement repliqua la princesse mais je ne veux pas aussi que vous luy parliez d'un air a luy faire comprendre que si vous ne luy dittes pas ce que je pense de luy ce soit parce que mes sentimens luy sont trop avantageux que voulez vous donc bien precisement que je luy fasse entendre interrompit doralise je voudrois respondit panthee que sans qu'abradate pust soubconner qu'il y eust de finesse en vos paroles il creust en effet que vous n'avez ose me parler de luy que vous ne scavez point du tout le secret de mon coeur pour ce qui le regarde et que sans luy persuader que j'aye de l'adversion pour sa personne vous luy fissiez entendre que ce qu'il entreprend est fort difficile afin que sans me hair sans m'accuser de son malheur et sans me soubconnner de foiblesse je pusse conserver son estime et demeurer pourtant en repos ha madame s'escria doralise en riant si le son de ma voix seulement doit expliquer tout ce que 
 vous venez de dire il faut sans doute assembler tous ces musiciens de phrigie et de lydie qui estoient chez le prince abradate pour les obliger de m'aprendre a la conduire en parlant comme ils aprennent a chanter et a exprimer toutes les passions mesme sans paroles serieusement madame adjousta doralise je ne scaurois faire ce que vous voulez et je scay bien que je donneray infailliblement de l'esperance ou de la crainte a abradate choisissez donc la derniere reprit la princesse en souspirant doralise qui jusques alors avoit raille avec elle suivant la liberte qu'elle luy en donnoit s'apercevant qu'elle avoit soupire prit un visage plus serieux de sorte que panthee luy ayant apris ce que le prince son pere luy avoit dit elle connut qu'en effet il faloit aporter beaucoup de circonspection a parler a abradate car elle jugeoit bien qu'il n'estoit pas a propos de luy faire connoistre que mexaris estoit celuy qui traversoit son dessein secrettement de peur des facheuses suittes que la chose pourroit avoir et elle connoissoit aussi que la princesse n'eust pas voulu que ce prince eust creu qu'elle l'eust meprise si bien que doralise se chargeant de la conduitte de cette petite negociation s'en aquita avec une adresse admirable estant certain que durant quelques jours elle suspendit de telle sorte l'esprit d'abradate qu'il ne scavoit que penser cependant perinthe qui avoit ouy de la bouche de la princesse qu'elle ne 
 trouvoit rien de plus extravagant que l'amour entre personnes mesgales en eut une douleur si forte qu'il falut plusieurs jours pour dissiper la melancolie que ces paroles dittes sans dessein avoient mise dans son ame en effet son chagrin fut si excessif que tout le monde s'aperceut du changement de son humeur la princesse mesme y prit garde et comme il estoit un matin chez elle et que doralise y estoit aussi panthee luy demanda si dans l'opinion qu'elle avoit que l'amour seul faisoit les honnestes gens elle croyoit encore que quand lis cessoient d'aimer ils perdissent quelque chose de ce qu'ils avoient d'aimable car si cela est dit la princesse il faut conclurre que depuis quelques jours perinthe n'aime plus puis qu'il est vray que sa conversation n'est plus ce qu'elle a accoustume d'estre non non madame dit doralise la chose n'est pas comme vous pensez estant certain qu'un honneste homme que l'amour a fait le demeure toute sa vie il est vray pourtant que cette mesme passion qui luy aura donne cent bonnes qualitez qu'il n'auroit jamais eues s'il n'eust jamais este amoureux pourra bien quelquesfois si elle devient un peu trop forte faire qu'il y ait des jours ou sa conversation ne sera pas agreable et ou il ne paroistra point du tout ce qu'il est ainsi madame adjousta t'elle bien loin de croire comme vous que perinthe n'est moins sociable que parce qu'il cesse d'aimer je suis persuadee au 
 contraire que c'est parce qu'il aime encore plus qu'il ne faisoit ou que peut-estre on l'aime moins car pour l'ordinaire c'est plus par les sentimens d'autruy que par les siens propres que l'on est malheureux lors que l'on est possede de cette passion mais en fin doralise adjousta la princesse vous n'avez pas encore descouvert ce que vous vous estiez vantee de descouvrir si promptement il est vray madame repliqua t'elle que je ne suis pas encore assuree si quelques soubcons que j'ay eus sont bien ou mal fondez je vous prie du moins dit la princesse de me dire ce que vous avez soubconne ha doralise s'ecria perinthe qui craignit qu'elle n'allast dire a panthee ce qu'elle luy avoit autrefois dit a luy mesme devant que d'aller au siege d'ephese vous avez trop d'esprit pour ignorer qu'il est certaines choses dont il n'est jamais permis de railler et trop de bonte aussi pour vouloir me desobliger si cruellement en me donnant part a une chose que vous avez imaginee sans aucune aparence le soin que vous aportez a m'empescher de parler dit doralise pourroit pourtant estre une marque que je ne me trompe pas mais quoy qu'il en soit adjousta t'elle je m'imposeray silence la princesse se mit alors a presser doralise de luy dire ce qu'elle avoit soubconne neantmoins elle eut beau la tourmenter elle n'en put venir a bout elle donna pourtant mille aprehensions a perinthe toutesfois il aprehendoit sans sujet 
 car la raison principale qui empescha doralise de dire a la princesse ce qu'elle avoit pense fut qu'elle craignit qu'elle ne trouvast pas bon qu'elle eust pu soubconner qu'un homme comme perinthe eust ose lever les yeux vers elle cette conversation se passa donc de cette sorte pendant laquelle doralise vit tant d'agitation dans les yeux de perinthe que quelqu'un estant venu parler a la princesse elle s'aprocha de luy pour continuer de luy dire qu'il avoit fortifie tous ses soubcons quoy doralise luy dit il vous eussiez voulu que je vous eusse laisse dire une chose comme celle la a la princesse du monde la plus severe et qui eust peut-estre pu s'imaginer que je vous aurois donne sujet de penser ce que vous me dittes sans doute sans le croire en verite adjousta t'il avec beaucoup de finesse vous m'avez cause un battement de coeur aussi fort que si vous eussiez este preste de me mettre mal avec la personne que vous dittes que j'aime perinthe qui avoit eu loisir de se remettre dit cela avec un esprit si libre en aparence qu'il en embarrassa doralise et luy persuada en effet qu'elle s'abusoit voila donc madame le point ou en estoient les choses en ce temps la abradate craignoit plus qu'il n'esperoit mexaris au contraire esperoit tout et ne craignoit presques rien et perinthe sans avoir ny crainte ny esperance s'estimoit le plus infortune de tous les hommes par la certitude infaillible ou il estoit d'estre toujours malheureux 
 quoy qu'il pust arriver pour la princesse elle avoit une aussi forte aversion pour mexaris qu'elle avoit une puissante inclination pour abradate et n'avoit guere moins d'amitie pour perinthe que pour doralise et pour moy mais durant que mexaris songeoit par quelle voye il pourroit obtenir du roy la permission d'espouser panthee et qu'abradate pensoit a s'apuyer de l'amitie de cleandre la conjuration d'antaleon fut d'escouverte qui a fait assez de bruit pour croire que vous ne l'ignorez pas de sorte que sans m'y arrester je vous diray que toute la cour estant brouillee pour cela on fut contraint de ne parler d'autre chose durant quelque temps mais madame pour vous faire connoistre la difference qu'il y avoit de l'ame de mexaris a celle d'abradate je vous diray que ce premier fit tout ce qu'il put secrettement pour trouver les voyes de faire croire a cresus que ce prince avoit sceu quelque chose de la conjuration mais quoy qu'il pust faire le roy n'en eut pas seulement le moindre soubcon pour abradate il en usa d'une autre sorte car s'estant trouve deux hommes qui avoient este au service de mexaris et qui n'avoient receu aucune recompence de luy ils resolurent scachant la liberalite d'abradate et n'ignorant pas qu'il estoit rival de leur maistre de luy aller dire que s'il vouloir ils l'accuseroient et le contraindroient par consequent de s'esloigner de la cour et en effet ces deux 
 hommes de qui l'ame estoit aussi meschante que celle de mexaris estoit avare surent luy faire cette proposition abradate l'escouta avec horreur et la rejetta hautement mais apres cela comme je croy leur dit il que vous ne vous estes portez a vouloir une si lasche action que parce que l'avarice de vostre maistre est cause que vous estes pauvres je veux vous mettre en estat d'avoir loisir d'en chercher un meilleur que luy sans estre contraints de faire des crimes pour subsister et alors il fit donner plus qu'ils n'eussent ose pretendre quand il les eust voulu obliger a faire ce qu'ils luy avoient propose aussi surent ils si surpris de cette generosite et si confus de leur perfidie qu'ils ne penserent jamais se resoudre a accepter ce qu'abradate leur donnoit ils le firent toutesfois a la fin mais quelque belle que fust cette action on ne l'auroit pourtant jamais sceue n'eust este que ces deux hommes s'estant querellez au sortir de chez abradate sur le partage de ce qu'il leur avoit donne il y en eut un qui tua l'autre de sorte qu'estant pris et mis entre les mains de la justice presse par le remors de sa conscience il advoua la veritable cause de son crime et par ce moyen cette action heroique d'abradate fut sceue de tout le monde et de mexaris mesme qui ne luy en fit toutesfois qu'un compliment assez froid pour la princesse elle en eut une joye extreme et si grande qu'elle ne put s'empescher de la 
 tesmoigner mesme a abradate en le louant de sa generosite mais madame luy dit il je ne voy pas qu'il y ait lieu de me louer tant car selon moy ce n'est pas estre excessivement vertueux que de ne vouloir pas faire une mauvaise action il est vray pourtant luy dit il encore que si vous regardez la chose d'un autre biais vous trouverez en effet que s'agissant d'esloigner un rival il a falu quelque fermete a ne s'y resoudre pas et je ne scay si j'aurois eu assez de vertu pour cela et si l'amour auroit respecte la nature si ce n'eust este que je scay des voyes plus nobles de me deffaire de mes ennemis quand ils m'y forceront ha abradate luy dit elle ne m'obligez pas a vous faire des lecons au lieu de vous donner des louanges assurez moy du moins repliqua t'il que la joye que vous avez de ce que j'ay fait n'est pas causee de ce qu'en agissant comme l'ay agy je n'ay pas esloigne le prince mexaris je vous en assure respondit elle et sans pretendre mesme que vous m'en ayez de l'obligation mais aussi faites moy la grace de me promettre que vous esviterez autant qu'il vous sera possible d'avoir rien a demesler avec ce prince pour le pouvoir faire madame repliqua t'il il faudroit que je fusse assure que la princesse de clasomene me fust favorable car sans cela j'auoue que je ne puis pas respondre que le desespoir ne me porte a me vanger sur mon rival de toutes les rigueurs de ma maistresse ce seroit 
 estre fort injuste repliqua t'elle de punir celuy qui n'auroit point failly c'est pourquoy il vaudroit mieux adjousta t'elle en rougissant abandonner cette severe personne ouy si je le pouvois sans perdre la vie interrompit abradate mais madame je ne vous aime pas si peu que je puisse seulement desirer de vous aimer moins au contraire quoy que je vous aime autant que je le puis il me semble que je ne vous aime pas encore assez je vous serois pourtant bien obligee reprit elle si vous me voiyez avec un peu plus d'indifference croyez madame repliqua t'il que vous ne me remercierez jamais de vous avoir donne cette satisfaction mais inhumaine personne que vous estes adjousta ce prince afflige est il possible que la plus pure et la plus respectueuse passion qui sera jamais vous puisse offencer si elle ne m'offence pas repliqua t'elle il faut du moins advouer qu'elle m'inquiette et qu'ainsi je serois bien aise que vous n'eussiez que de l'estime pour moy vous devriez encore adjouster respondit il que vous souhaitteriez que j'eusse perdu la veue et la raison car sans cela madame vous desirez une chose impossible puis que tant que j'auray des yeux je vous trouveray la plus belle personne du monde et que tant que j'auray l'esprit libre je vous admireray comme la plus merveilleuse princesse de la terre je pense mesme adjousta cet amoureux prince que sans yeux et sans raison je ne laisserois pas 
 encore de vous adorer ouy madame mon coeur est si absolument a vous et si accoustume a n'aimer rien que vous que je pense que si mes larmes m'aveugloient et que ma douleur me fist perdre l'esprit mes pas me meneroient encore vers vous et ma folie mesme ne m'entretien droit que de vous iuges apres cela madame si voyant presentement dans vos yeux plus de charmes que personne n'en a jamais eu et si descouvrant dans vostre esprit autant de beautez que vostre visage m'en montre je pourrois n'avoir que de l'estime non non madame la chose n'est plus en ces termes la et je ne scay mesme si des le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir dans le bois et au bord de la fontaine j'eusse seulement pu obtenir de moy assez de force pour m'opposer a la puissance de vos charmes songez donc je vous en conjure a ne trouver point mauvais que je continue de vous aimer jusques a la fin de ma vie et que s'il est vray que vous aprehendiez quelques effets violents de la violente passion que j'ay pour vous il vous sera aise de vous mettre l'esprit en repos de ce coste la si vous le voulez car enfin si vous pouvez vous resoudre a me donner quelques marques d'une affection particuliere je vous promets de vous ouvrir mon coeur de n'avoir aucuns desseins que ceux que vous m'inspirerez et de n'agir avec le prince mexaris que comme il vous plaira mais si au contraire vous continuez de me traitter avec 
 la mesme severite que vous avez eue jusques icy il sera difficile quelque respect que je doive au frere de cresus et de la reine de la susiane que pour m'empescher d'estre encore plus malheureux que je ne suis je ne cherche les voyes de me vanger de celuy que je croiray estre en partie cause de mes disgraces il semble dit alors la princesse que vous assurant comme je fais que mexaris n'est pas fort bien aveque moy c'est vous oster tout sujet de vous attaquer a luy et il me semble madame repliqua t'il que puis que c'est a sa consideration que le prince vostre pere me traitte plus froidement qu'il ne faisoit autrefois il n'est pas besoin d'une autre raison pour me porter a luy nuire si j'ay pourtant quelque pouvoir sur vous adjousta panthee vous n'entre prendrez jamais rien contre luy du moins madame adjousta t'il en me commandant de respecter mon rival pour l'amour de vous dittes quelque chose d'obligeant pour l'amour de moy je diray respondit panthee en sous-riant que je vous pardonne tout ce que vous m'avez dit aujourd'huy pourveu que vous m'obeissiez exactement je vous obeiray madame respondit il mais ce sera s'il vous plaist a condition que vous souffrirez que je prenne souvent de nouveaux ordres de vostre bouche car autrement je craindrois de manquer a ma parole comme panthee alloit respondre cleandre arriva et fit changer de discours a la princesse qui depuis ce jour la s'accoustuma 
 peu a peu a souffrir que le prince abradate se pleignist des maux qu'elle luy causoit elle voulut mesme bien que doralise et moy prissions quelque soin de le consoler de tant de petits chagtins que le prince mexaris luy donnoit car quoy que la princesse luy eust enfin advoue qu'elle avoit plus d'estime pour luy que pour tout le reste du monde elle luy avoit pourtant tousjours constamment dit qu'elle ne pourroit jamais se resoudre a desobeir a son pere et qu'ainsi tout ce qu'elle pouvoit faire pour luy estoit de luy promettre de luy resister autant que la bien seance le permettroit il ne laissoit pourtant pas d'avoir quelque esperance que mexaris ne reussiroit pas dans son dessein parce que cleandre l'assuroit que cresus par raison d'estat devoit sans doute s'oposer a cette alliance et que pour l'amour de luy il le confirmeroit si puissamment dans ce dessein que mexaris n'en pourroit jamais venir a bout de sorte qu'il ne craignoit pas tant qu'il avoit fait autrefois come il scavoit que perinthe estoit fort bi aupres du prince de clasomene il luy faisoit cent caresses la princesse de son coste qui eust este fort aise que perinthe eust aime abradate luy disoit souvent qu'il parloit avantageusement de luy afin de l'y obliger mais plus elle luy donnoit de marques de l'estime de ce prince plus il sentoit dans son coeur de desirs violents de luy nuire parce qu'il croyoit que la princesse ne luy disoit toutes ces choses que pour avoir le plaisir de parler de luy 
 ce n'est pas que comme il estoit genereux il n'eust quelquesfois honte de sa propre foiblesse et de l'injustice de ses sentimens mais l'amour estant pourtant tousjours la plus forte il ne pouvoit s'empescher d'estre plus afflige de la passion qu'abradate avoit pour la princesse que de celle de mexaris cependant depuis que panthee et abradate surent assez bien ensemble pour pouvoir parler de leurs interests elle voulut qu'il fust un peu moins assidu chez elle afin qu'elle peust persuader au prince son pere qu'elle luy avoit obei pour ce qui regardoit abradate et qu'elle eust plus de raison de luy resister en cas qu'il voulust la presser de consentir au mariage de mexaris et d'elle il ne laissoit pourtant pas de la voir tous les jours car si ce n'estoit chez elle c'estoit chez la princesse de lydie et mesme quelquesfois chez doralise les choses surent donc ainsi jusques a ce que le prince abradate perdit un grand apuy en la personne de cleandre qui comme vous ne l'ignorez pas fut arreste prisonnier cet accident aporta un desordre si grand dans la cour que je ne vous le scaurois extrimer car a la reserve de mexaris qui le regardant comme le protecteur de son rival fut bien aise de sa disgrace il n'y eut assurement personne qui n'en jettast des larmes et qui n'accusast cresus de beaucoup de precipitation et d'injustice de s'estre laisse porter a soubconner si legerement un homme a qui il devoit tant de victoires mais a peine nos larmes 
 mes estoient elles essuyees pour cleandre qu'il en falut verser d'autres pour la princesse palmis que l'on arresta aussi et que l'on mena a ephese parmy les vierges voilees depuis cela mexaris parla avec plus d'authorite qu'il n'avoit accoustume et cresus connut bien tost que cleandre qu'il ne vouloit pas rcconnoistre pour estre le prince artamas n'estoit pas inutile pour le faire obeir aveuglement et respectueusement par tous les grands de son estat en effet mexaris commenca de parler de son mariage avec panthee comme d'une chose presques resolue et comme on ne pouvoit croire qu'il parlast ainsi sans avoir quelque assurance de cresus ceux qui advertirent abradate de la chose la luy dirent comme n'en doutant pas de sorte que tout desespere il fut chez doralise qui se trouvoit mal et que la princesse estoit allee voir de vous dire madame tout ce qu'abradate dit ce jour la a la princesse il ne me seroit pas possible car il luy dit tant de choses qu'a peine pouvoit elle luy respondre tantost il se pleignoit de l'indifference qu'elle avoit pour luy tantost il la conjuroit de l'assister un moment apres il ne luy demandoit pour toute grace que de luy abandonner mexaris ainsi passant d'un discours a l'autre sans changer pourtant de sujet toute l'apres-disnee se fust passee sans rien resoudre si doralise n'eust enfin pris la parole mais madame dit elle a panthee pourquoy n'employez vous pas perinthe aupres 
 du prince vostre pere vous scavez qu'il y est tout puissant il est vray dit panthee mais c'est que je ne puis me resoudre qu'a l'extremite a descouvrir mon coeur a tant de gens je promets pourtant dit elle si la chose est aussi avancee que le prince abradate la croit de faire cet effort sur moy mesme et de parler a perinthe afin qu'il parle au prince mon pere contre mexaris et vous ne luy parlerez point interrompit ce prince pour l'obliger a parler pour abradate je ne le pourrois pas luy repliqua t'elle et je vous tromperois si je vous le promettois cependant perinthe aprenant comme les autres que mexaris parloit comme devant bien tost espouser panthee et scachant de plus par le prince de clasomene qu'en effet mexaris l'assuroit qu'il n'estoit plus en termes de craindre que cresus ne voulust choquer comme il eust fait du prince atys ou devant la prison de cleandre il se trouva l'ame en une assiette mal affermie tant qu'il ne s'estoit agy que d'esloigner un amant aime il luy avoit semble qu'il luy estoit tres avantageux que mexaris fust prefere a abradate mais il ne regarda pas plustost mexaris comme devant bien tost espouser panthee qu'il eut autant d'envie de destruire son dessein qu'il en avoit eu de l'avancer apres venant a considerer quel malheur seroit celuy de la princesse d'espouser un prince pour qui il scavoit qu'elle avoit une aversion invincible il se repentoit de tout ce 
 qu'il avoit fait il sentoit pourtant bien que s'il eust encore eu a recommencer afin de traverser abradate dans ses intentions il auroit encore fait la mesme chose c'est a dire qu'il auroit entretenu comme il avoit fait depuis son retour de l'armee le prince de clasomene dans le dessein de faire espouser sa fille a mexaris mais alors croyant que la chose estoit preste de reussir il en entra en un desespoir etrange et il m'a dit qu'il fut tente cent et cent fois d'aller confesser tous ses crimes a la princesse et de se tuer a ses pieds en effet disoit il que me reste t'il a faire qu'a mourir puis que je ne puis jamais estre heureux et que je ne puis mesme vivre miserable sans traverser le bonheur de la seule personne que j'ayme mais disoit il quelquesfois pourquoy donc ne scaurois-je consentir qu'elle espouse mexaris car puis que je scay de certitude que je n'y puis jamais rien pretendre je ne scaurois trouver une meilleure voye de l'oster pour tousjours a abradate que de la donner pour tousjours a mexaris mais reprenoit il un moment apres ce mexaris n'est il pas mon rival aussi bien que l'autre et peut-on imaginer que l'on puisse avoir de l'amour et souffrir que quelqu'un possede la personne que l'on aime ha non non disoit il je me suis trompe et je n'ay jamais eu dessein que panthee fust femme de mexaris je l'ay voulue oster a abradate et je ne l'ay jamais voulue donner a son rival et au 
 mien et puis adjoustoit il encore seroit-il juste que pour diminuer quelque chose de mon malheur je rendisse la princesse que j'adore la plus infortunee personne de la terre elle dis-je qui m'adonne cent marques d'estime et d'amitie a qui je n'ay jamais descouvert ma passion et a qui je ne l'oserois descouvrir elle dis-je encore de qui je ne pourrois mesme me pleindre quand elle me banniroit pour tousjours si j'avois eu l'audace de luy dire que je l'aime et elle enfin qui me pourroit hair sans injustice si elle scavoit ce que j'ay fait contre elle cependant je ne puis me resondre a la voir femme d'abradate et il me semble que puis que je me resous a ne posseder jamais ce que j'aime il y a quelque justice que celle qui a mis dans mon coeur une si cruelle passion esprouve une partie de mon malheur en n'espousant pas abradate apres avoir donc bien raisonne sur son amour et sur l'estat present des choses il imagina une voye par laquelle il creut pouvoir esgalement empescher mexaris et abradate d'espouser panthee et voicy comment il fit son projet depuis la prison de cleandre andramite qui est le mesme qui vient de conduire la princesse mandane et la princesse palmis d'ephese a sardis s'estoit mis assez bien aupres de cresus et estoit amy particulier de perinthe qu'il voyoit tous les jours tant parce qu'ils se rencontroient souvent chez cresus que parce qu'andramite estant fort amoureux 
 de doralise la suivoit en tous lieux et estoit par consequent tres souvent chez la princesse de clasomene ou perinthe estoit tousjours cet amant cache imagina donc de continuer de nuire a abradate dans l'esprit du pere de la princesse et de nuire aussi a mexaris par l'entremise d'andramite qu'il fit dessein de faire parler a cresus en effet sans differer davantage a executer ce qu'il avoit resolu il fut trouver son amy et pour pretexter la chose il luy fit une fausse confidence de laquelle il pretendoit qu'il luy deust estre fort oblige il luy dit que la princesse panthee ayant une aversion invincible pour le prince mexaris elle l'avoit charge de chercher les voyes de rendre inutiles les desseins qu'il avoit pour elle et qu'ainsi il faloit qu'il eust recours a luy n'ignorant pas qu'il luy seroit aise de faire que cresus ne se relaschast point de la resolution qu'il avoit tesmoigne avoir de n'aprouver jamais ce mariage andramite qui aimoit perinthe qui de plus en attendoit office aupres de doralise et de la princesse et qui outre cela scavoit qu'en effet cresus avoit raison de ne vouloir pas que mexaris espousast panthee luy promit d'agir si puissamment que sans que mexaris peust soubconner d'ou la chose viendroit il l'empescheroit absolument d'espouser la princesse du consentement de cresus scachant assez le peu d'inclination que ce prince avoit pour cette alliance perinthe le remercia avec joye et n'attendit 
 pas long temps ce qu'il luy avoit fait esperer car deux jours apres cresus deffendit a mexaris de songer a espouser panthee luy proposant mesme un autre mariage comme mexaris s'estoit resolu a agir plus hautement qu'il n'avoit accoustume il receut ce discours assez fierement mais cresus emporte de colere d'ouir une responce si peu respectueuse luy parla avec tant d'authorite qu'il fut contraint de ceder de se taire et de se retirer et je ne scay mesme s'il ne seroit point sorty de sardis si l'amour qu'il avoit pour panthee ne l'en eust empesche cependant comme il craignit que la chose esclattant comme elle alloit faire infailliblement le prince de clasomene ne se refroidist il fut la luy dire luy mesme l'assurant qu'il vaincroit l'obslination du roy et le conjurant de ne changer pas de dessein et en effet le prince de clasomene croyoit voir mexaris si pres du throne qu'il luy promit tout ce qu'il voulut je vous laisse a penser madame quelle joye fut celle de panthee quand elle sceut ce qui s'estoit passe entre cresus et mexaris et quel transport fut celuy d'abradate d'aprendre le malheur de son rival comme ils ne scavoient pas d'ou leur venoit ce bonheur ils l'attribuoient seulement a cresus qui par raison d'estat s'opposoit a ce mariage si bien qu'a la premiere conversation particuliere qu'abradate eut avec doralise et aveque moy nous fusmes plus de deux heures a ne parler d'autre chose 
 et a nous en resjouir cependant perinthe ne laissoit pas dans le mesme temps qu'andramite agissoit contre mexaris d'agir en secret pour luy aupres du prince de clasomene afin d'agir contre abradate ainsi voyant quelque lieu d'esperer d'empescher ces deux princes de posseder la personne qu'il aimoit il en parut plus gay et redevint plus sociable qu'il n'estoit quelques jours auparavant mexaris de son coste apres avoir eu loisir de raisonner sur ce qu'il avoit a faire fit tant qu'il se racommoda avec le roy luy faisant esperer qu'il se defferoit avec le temps de la passion qu'il avoit dans l'ame quoy qu'il eust pourtant tousjours le dessein d'espouser panthee et qu'il en assurast le prince son pere en secret mais durant que les choses se passoient ainsi andramite qui estoit fort amoureux de doralise et qui l'avoit mesme este devant que d'estre marie a une belle personne qui estoit morte il y avoit plus d'un an pria perinthe a son tour de luy rendre office aupres de doralise ce qu'il luy promit luy disant que si ses soins ne luy estoient pas utiles il prieroit mesme la princesse de favoriser son dessein voila donc en effet perinthe fort resolu a tascher de servir andramite a qui il avoit tant d'obligation de sorte que non seulement il se mit a parler avantageusement de luy a doralise mais il me pria aussi de luy en dire quelque chose ce que je fis a la premiere occasion que j'en trouvay bien est il vray que 
 je luy dis que c'estoit a la priere de perinthe je pense madame vous avoir dit que doralise estimoit perinthe et que si elle eust peut-estre este en pouvoir d'inspirer dans son coeur tous les sentimens qu'elle eust voulu il en auroit eu d'assez tendres pour elle vous pouvez donc aisement juger apres cela que le voyant si empresse a parler pour andramite bien loin de le servir comme il le souhaitoit il luy nuisit plustost elle ne luy respondit pourtant pas incivilement mais ce fut toutesfois d'une maniere qui luy fit voir qu'il ne rendroit pas grand office a son amy or madame pour achever d'embarrasser perinthe il arriva que la princesse qui commencoit d'esperer que peut-estre espouseroit elle un jour le prince abradate et qui prevoyoit qu'elle quitteroit sardis se mit dans la fantaisie pour ne perdre point doralise de luy faire espouser perinthe comme elle scavoit bien que cette fille l'estimoit beaucoup elle ne douta pas que s'il pouvoit se resoudre a luy tesmoigner quelque affection elle ne se resolust a la recevoir favorablement joint qu'elle ne croyoit point du tout que perinthe fust amoureux comme doralise l'assuroit en raillant de sorte que justement au sortir de chez doralise d'ou si venoit de luy parler d'andramite il receut ordre d'aller parler a la princesse il ne fut pas plus tost aupres d'elle qu'elle luy dit qu'elle vouloit luy donner une marque de son amitie l'en ay desja tant receu 
 luy dit il madame que je ne dois pas estre surpris de vous voir agir avec tant de bonte mais je dois sans doute aprehender de mourir ingrat vous vous aquiterez bien tost de tout ce que vous croyez me devoir repliqua t'elle si vous le voulez dittes moy donc s'il vous plaist madame luy dit il avec precipitation ce qu'il faut que je face pour cela il faut luy dit elle que vous vous attachiez un peu plus aupres de doralise que vous ne faites ce n'est pas que je ne voye que vous estes souvent avec elle mais perinthe si vous voulez m'obliger vous y serez comme avec une personne que je vous prie d'espouser afin que je ne la perde point et que vous attachant tous deux a mon service nous soyons toute nostre vie inseparables je scay adjousta t'elle sans luy donner loisir de parler que quoy que doralise en die elle ne vous croit point amoureux non plus que moy c'est pourquoy scachant combien vous l'estimez et quel est le merite et le bien de cette personne je ne pense pas vous faire une proposition injuste ny que vous me douiez refuser panthee ayant cesse de parler et perinthe estant revenu de l'estonnement ou le discours de la princesse l'avoit mis luy respondit a la fin avec autant de finesse que de civilite quoy que ce fust avec une douleur fort sensible je suis bien malheureux luy dit il madame que vous souhaittez de moy une chose injuste et 
 impossible et une chose encore que vous croyez fort equitable et fort aisee et qui n'est pourtant ny l'un ny l'autre quoy interrompit panthee il n'y a pas quelque justice qu'un des hommes du monde le plus accomply et de qui l'ame n'est point engagee espouse une des plus aimables filles la terre et qui voulant un coeur qui n'ait jamais rien aime le trouvera en vous mais madame reprit il quand je serois ce que vous dittes que je suis ce ne seroit pas encore assez car doralise veut estre aimee et je ne la scaurois aimer que comme ma soeur faites en du moins semblant repliqua t'elle et croyez que je vous en seray tres obligee puis qu'encore que vous ne l'aimiez que comme vostre soeur il pourra estre qu'avec le temps vous viendrez l'aimer comme vostre femme je ne suis plus en termes de cela reprit il car madame ne pouvant pas deviner le dessein que vous aviez je viens presentement de luy parler avec une ardeur estrange en faveur d'andramite qui meurt d'amour pour cette personne et qui est non seulement plus honneste homme que moy mais de qui la fortune est aussi plus considerable que la mienne ainsi madame quand je pourrois me resoudre a feindre je feindrois inutilement apres ce que je luy ay dit de plus que pourroit penser andramite de mon procede et qu'en penseriez vous vous mesme quand vous y auriez songe ha perinthe interrompit la princesse si vous ne pouvez m'obeir 
 du moins ne servez pas andramite car je ne veux point s'il est possible que doralise soit mariee a sardis mais luy dit perinthe si le prince mexaris vous espouse vous ne la perdriez pas quand elle se marieroit a andramite vous avez raison dit elle mais c'est que graces aux dieux je n'espouseray jamais mexaris et qu'ainsi j'ay lieu de croire que je quitteray bien tost sardis pour m'en retourner a clasomene si le prince abradate adjousta t'il pour descouvrir ses sentimens estoit plus heureux que mexaris il ne vous mencroit pas a suse car ses affaires n'y sont pas en termes de cela et je ne scay si cresus souffriroit qu'il allast demeurer a clasomene quoy qu'il en soit dit la princesse en rougissant je ne veux point qu'andramite espouse doralise et je voudrois que perinthe la voulust espouser je ne la scaurois trahir madame luy dit il en souspirant pour moy reprit la princesse je ne puis pas comprendre qu'estimant doralise comme vous faites l'aimant mesme dittes vous comme vostre soeur vous ne pussiez si vous vouliez m'obeir facilement car pour andramite adjousta t'elle je me chargerois de le satisfaire comme elle disoit cela doralise entra qui trouvant perinthe seul aupres d'elle et s'imaginant qu'il l'estoit allee prier de parler pour andramite au nom des dieux madame dit elle a panthee faites moy la grace de me dire si je n'ay point de part a vostre conversation vous y en 
 avez tellement repliqua la princesse que nous n'avons parle que de vous je m'imagine reprit doralise que perinthe pour vous prouver aussi bien qu'a moy que je n'ay pas une trop grande part a son coeur vous prie peut- estre de me commander de considerer plus andramite que je n'ay fait jusques icy mais madame si cela est je vous suplie de le refuser car je ne scache pas un homme au monde que je n'espousasse plustost qu'andramite c'est pourtant un fort honneste homme reprit perinthe il est vray dit elle mais comme il l'estoit sans doute devenu aimant la personne qu'il avoit espousee qui en effet estoit tres belle et tres aimable il ne m'est nullement propre puis que j'en veux un qui n'ait jamais rien aime que moy comme elle achevoit de prononcer ce dernier mot andramite arriva qui s'aperceut aisement que les soins de perinthe ne luy estoient pas favorables car doralise qui avoit l'esprit irrite sans pouvoir bien precisement dire pourquoy le railla cruellement ce jour la et d'autant plus qu'elle vit que la princesse y prenoit plaisir
 
 
 
 
quelque temps apres estant arrive du monde et andramite l'entretenant tout bas elle le reduisit aux termes de luy protester qu'il n'avoit jamais aime qu'elle non pas mesme la femme qu'il avoit espousee ha andramite s'escria t'elle comment me pourriez vous donc aimer moy dis-je qui ne suis ny si belle ny si aimable qu'elle estoit il voulut alors luy 
 dire que c'estoit parce qu'il l'avoit aimee des ce temps la et qu'il ne s'estoit marie que par le commandement de son pere mais cela ne servit a rien car trouvant quelque chose de plaisant de l'avoir oblige a luy dire qu'il n'avoit jamais aime la personne qu'il avoit espousee des qu'il n'y eut plus que perinthe et andramite chez la princesse elle se mit a luy dire en riant tout ce que ce malheureux amant luy venoit de dire et comme en effet c'estoit d'abord une assez bizarre chose a imaginer que de vouloir persuader a une personne que l'on veut espouser que l'on n'a jamais aime sa femme la princesse ne put s'empescher d'en rire andramite avoit beau dire que c'estoit parce qu'il l'avoit tousjours aimee il parloit inutilement perinthe aussi qui malgre ce que la princesse luy avoit dit vouloit du moins tesmoigner a son amy qu'il faisoit pour luy tout ce qu'il pouvoit soutenoit que doralise luy devoit scavoir gre de ce qu'il n'avoit pas aime sa femme puis que c'avoit este pour l'amour d'elle mais quoy qu'ils pussent dire tous deux doralise ne s'adoucit point perinthe se trouvoit pourtant fort embarrasse car il n'osoit parler aussi fortement pour andramite qu'il eust fait si la princesse ne luy eust pas parle comme elle venoit de luy parler il n'osoit pas non plus ne dire rien en sa faneur de peur de l'irriter apres l'obligation qu'il luy avoit de sorte qu'il estoit dans une contrainte estrange et 
 qui ne finit que vers le soir depuis cela la princesse par la encore plusieurs fois a perinthe pour l'obliger a changer de dessein mais elle le trouva toujours dans une obstination invincible elle ne disoit pourtant pas a doralise l'intention qu'elle avoit et j'estois la seule qui la scavois et a qui elle en parloir car esperant tousjours qu'il changeroit enfin d'humeur elle ne vouloit pas aprendre a doralise la resistance qu'elle avoit trouvee dans son esprit cependant perinthe n'osoit presques plus regarder la princesse ny doralise et il redevint tres melancolique pour abradate comme sa liberalite luy avoit aquis tous les domestiques du prince de clasomene il fut adverty par quelqu'un deux qui avoit entendu parler perinthe a son maistre qu'il servoit le prince mexaris autant qu'il pouvoit de sorte que s'en allant tout a l'heure chez doralise pour luy demander conseil s'il devoit le dire a la princesse ou en parler a perinthe il la trouva qui venoit de scavoir par andramite que c'avoit este perinthe qui l'avoit porte a parler a cresus afin d'empescher le mariage de mexaris car encore que doralise l'eust fort mal traite il y avoit pourtant des jours ou elle luy faisoit dire tout ce qu'elle vouloit de sorce que des qu'abradate luy eut dit ce qu'il venoit d'aprendre elle luy dit en suitte ce qu'elle venoit de scavoir et comme ces deux choses estoient contraires et paroissoient pourtant toutes deux 
 certaines cela les embarrana esrangement ils resolurent donc de ne rien croire et de ne rien determiner qu'apres avoir sceu de la princesse ce qu'elle en pensoit doralise vint donc a l'heure mesme la trouver et luy dire ce que le prince abradate avoit sceu et de qui il l'avoit sceu en suitte dequoy elle luy dit qu'andramite croyant sans doute rendre office a perinthe et s'en rendre a luy mesme luy avoit dit en confidence que c'estoit par son moyen que mexaris avoit este mal receu de cresus de sorte reprit la princesse apres avoir escoute doralise que si andramite dit vray je suis fort obligee a perinthe et que si ce que l'on a die au prince abradate est veritable j'ay sujet de me pleindre estrangement de luy puis qu'enfin il n'ignore pas que j'ay de l'aversion pour mexaris ce qui m'embarrasse le plus adjousta la princesse est que celuy qui a raporte a abradate que perinthe favorise mexaris n'est pas un homme a dire un mensonge ainsi je croirois que ce seroit plustost andramite qui ne diroit pas la verite ha madame s'escria doralise je vous responds qu'andramite n'a point invente ce qu'il m'a dit il faut donc repliqua la princesse que je m'en esclaircisse avec perinthe mesme car je l'ay tousjours connu si sincere et si homme d honneur que je suis persuadee qu'il m'advouera la verite de quelque facon que soit la chose ainsi sans differer davancage la princesse envoya querir perinthe et doralise estant 
 venue dans ma chambre laissa panthee dans la liberte de faire dire a perinthe ce qu'elle vouloit scavoir de luy il ne fut donc pas plus tost aupres d'elle que le regardant avec assez d'attention dittes moy je vous prie perinthe luy dit la princesse vous dois-je faire des reproches ou des remercimens je pense madame repliqua t'il que vous ne me devez faire ny remercimens ny reproches puis que je ne me souviens pas de vous avoir rendu aucun service considerable et que je scay de certitude que je n'ay jamais eu dessein de vous desplaire cependant dit la princesse je suis advertie par une personne que vous m'avez rendu un grand service et par une autre que vous m'avez fait une grande infidelite parlez donc perinthe m'avez vous servie ou m'avez vous desobligee si j'en croy mon coeur luy dit elle je croiray je premier et je le sens desja tout dispose a reconnoistre importamment le service que vous m'avez rendu mais si l'en crois la personne qui a depose contre vous je seray obligee de m'en pleindre je vous promets pourtant de vous pardonner si vous m'advouez vostre crime dittes donc perinthe que faut il que je pense de vous madame luy dit il quand je scauray dequoy on m'accuse je verray si je me pourray justifier pour vous montrer luy dit elle que je cherche plustost a me louer de vous qu'a vous accuser dittes moy s'il est vray que ce soit a vous que j'aye l'obligation d'avoir este cause que cresus 
 a parle si fortement a mexaris il est vray madame reprit il que ne croyant pas que ce prince la fust digne de vous et ayant assez remarque que vous aviez beaucoup d'aversion pour luy j'obligeay andramite a parler a cresus pour destourner un mariage qui ne vous plaisoit pas jusques la interrompit panthee je vous ay beaucoup d'obligation mais pourquoy donc en parlant au prince mon pere n'agissez vous pas dans les mesmes sentimens et pourquoy estes vous aupres de luy le protecteur de mexaris perinthe changea de couleur entendant parler la princesse de cette sorte qui voyant l'alteration qui paroissoit dans ses yeux connut qu'en effet il y avoit quelque verite a ce qu'on luy avoit dit toutesfois comme l'amour fait trouver des excuses a tous les crimes qu'il fait commettre perinthe n'en manqua pas si bien qu'apres avoir surmonte la premiere honte qu'il eut de sa foiblesse il se remit assez pour luy respondre j'advoue madame luy dit il que vos espions sont assez fidelles et qu'en certaines occasions ou le prince vostre pere m'a tesmoigne estre fortement resolu de vous faire espouser le prince mexaris je ne me suis pas oppose directement a ses intentions et je l'ay fait d'autant plustost que je scavois bien qu'il ne les pourroit pas executer je me suis donc contente de luy persuader autant que je l'ay pu qu'il ne devoit pas songer a souffrir que ce prince vous espousast sans le consentement de 
 cresus que je scay qui ne le donnera jamais ainsi sans rien hazarder je suis quelquesfois tombe d'accord en luy parlant que mexaris est un grand prince qui selon les aparences pourra un jour estre maistre de toute la lydie de sorte madame que sans prejudicier a vos interests j'ay seulement voulu un peu mesnager les bonnes graces de mon maistre et ne m'oster pas les moyens de vous rendre service aupres de luy si l'occasion s'en presentoit ce que vous me dittes repliqua la princesse est plein d'esprit et paroist mesme vray-semblable puis qu'il est certain que je ne voy aparence aucune que vous ayez pu vouloir deux choses contraires tout a la fois mais comme enfin il y a pourtant je ne scay quoy en vostre procede qui n'est pas de la maniere dont vous avez accoustume d'agir il faut reparer ce manquement la par une sincerite tres exacte que je demande de vous c'est pourquoy si vous voulez me persuader que vos intentions ont este telles que vous le dittes vous me rendrez un conte tres fidelle de tout ce que le prince mon pere vous dira de moy car comme je ne veux rien entreprendre contre son service que je ne cherche qu'a n'estre pas malheureuse je ne pense pas vous demander rien d'injuste je vous promets madame luy dit il malicieusement de vous dire tout ce qu'il me dira du prince mexaris ne changez point mes paroles reprit la princesse et engagez vous a me dire tout 
 ce qu'il vous dira de moy perinthe qui connut bien que la princesse ne luy parloit ainsi que parce qu'elle vouloir aussi scavoir ce que le prince son pere luy diroit d'abradate en fut si interdit qu'il fut quelque temps sans luy respondre mais a la fin comme elle l'en pressa je crains si fort luy dit il d'estre oblige de vous dire quelquesfois des choses peu agreables que je ne m'engage qu'avec peine a faire ce que vous desirez la princesse eust bien voulu pouvoir obtenir d'elle assez de hardiesse pour luy faire scavoir qu'elle ne luy seroit pas moins obligee de parler pour abradate que de parler contre mexaris mais il n'y eut pas moyen aussi croisie que si elle luy eust fait cette priere il en seroit mort de douleur ou luy auroit du moins donne de si visibles marques de sa passion qu'elle s'en seroit a la fin aperceue cette conversation s'estant donc passee ainsi panthee creut effectivement que perinthe n'avoit eu autre intention que de mesnager sa fortune en la servant et le fit croire au prince abradate mais pour doralise elle ne se laissa pas persuader si facilement au contraire tous ses soubcons qu'elle avoit eus autrefois de la passion de perinthe se renouvellerent dans son esprit neantmoins comme elle l'estimoit effectivement elle n'en dit rien a la princesse de peur de luy nuire mais elle ne put s'empescher de m'en dire quelque chose apres m'avoir fait promettre de n'en parler point d'abord je creus 
 qu'elle ne parloit pas serieusement mais un moment apres mes soubcons surent plus forts que les siens car non seulement je pensay tout ce qu'elle pensoit mais encore cent autres choses dont je me souvins et sur lesquelles je n'avois pas arreste mon esprit lors qu'elles estoient arrivees je tombay pourtant dans le sens de doralise et je me resolus aussi bien qu'elle a n'aller pas nuire a un aussi honneste homme que perinthe sur un soubcon qui apres tout pouvoit estre mal fonde puis qu'il ne l'estoit que sur des conjectures qui sont bien souvent trompeuses c'est pourquoy je fis une resolution constante de ne rien dire a la princesse toutesfois comme cela pouvoit avoir de facheuses suittes nous nous resolusmes de l'observer soigneusement et de nous dire l'une a l'autre tout ce que nous descouvririons j'advoue madame que je fis une legerete en cette occasion qui fut de dire a doralise la proposition que la princesse avoit faite a perinthe touchant son mariage mais il me sembloit que cela estoit une preuve si forte de la passion dont nous le soubconnions que je ne pus m'en empescher je ne l'eus pourtant pas plustost dit que j'eusse voulu ne l'avoir pas fait mais il n'estoit plus temps ce n'est pas que je ne disse la chose de facon que doralise ne pouvoit pas avoir un juste sujet de se pleindre mais apres tout je m'aperceus bien que ce que je luy dis la toucha car elle en rougit de depit 
 je vous laisse a penser luy dis-je alors pour l'adoucir si perinthe vous estimant autant qu'il vous estime et tesmoignant avoir tant d'amitie pour vostre personne n'auroit par receu aveque joye la proposition que la princesse luy a faite quand mesme il n'auroit point eu du tout d'amour pour vous ainsi il faut conclurre qu'il en a pour quelque autre et que cette autre est assurement panthee s'il aime panthee reprit doralise je luy pardonne de bon coeur et je luy pardonne d'autant plustost qu'il sera assez puny de cette folle passion par la mesme passion qui le possede mais si c'est quelque autre je me vangeray sur luy et de son refus et de l'injure que la princesse m'a faite de m'aller offrir sans m'en rien dire doralise malgre sa colere connoissoit pourtant bien que le sentiment de la princesse avoit este obligeant pour elle mais c'est qu'elle ne vouloit pas se pleindre autant de perinthe que de panthee depuis cela cet amant cache ne se put presques plus cacher a nous il ne faisoit pas une action ny ne disoit pas une parole ou nous ne creussions voir des marques de son amour aussi l'observions nous si soigneusement qu'il s'en aperceut et nous en demanda mesme la cause comme il craignoit que la princesse n'eust dit a doralise quelque chose de ce qui c'estoit passe entre eux et qu'il craignoit aussi qu'elle ne luy en voulust mal il redoubla sa civilite pour elle n'osant plus luy parler d'andramite 
 que doralise a la priere de la princesse traita un peu moins severement depuis qu'elle eut sceu que c'avoit este par son moyen que mexaris avoit este traverse dans son dessein cependant ce prince s'assurant tousjours sur la parole du pere de la princesse attendoit quelque occasion favorable ou de faire changer d'avis a cresus ou d'espouser panthee malgre luy s'il ne le pouvoit autrement de sorte qu'il vivoit sans beaucoup d'inquietude dans la certitude ou il pensoit estre de l'heureux succes de son dessein abradate estoit pourtant plus heureux que luy car estant assure du coeur de panthee il avoit d'assez douces heures malgre tant d'obstacles qui s'oposoient a son bonheur mais pour le malheureux perinthe il n'estoit jamais sans affliction il trouvoit pourtant quelque espece de repos a penser que panthee n'espousant ny mexaris ny abradate ne se marieroit peut-estre point il m'a dit depuis que lors qu'il trouvoit lieu de croire que cela pourroit arriver il avoit presque autant de joye qu'en peut avoir un amant qui est a la veille de posseder sa maistresse les choses surent donc quelque temps de cette sorte pendant quoy l'amour d'andramite pour doralise estoit ce qui servoit a rendre la conversation plus agreable estant certain que l'on ne peut rien imaginer de plus bizarre ny de plus galant que tout ce que cette fille luy disoit car comme il vouloit tousjours soutenir qu'il n'avoit jamais aime qu'elle 
 elle aussi luy disoit aussi tousjours que s'il avoit aime la femme qu'il avoit perdue il ne luy estoit point propre et que s'il ne l'avoit point aimee il avoit este fort injuste puis qu'elle avoit este fort aimable et que par consequent elle n'espouseroit jamais un homme qui auroit este mauvais mary un jour donc que mexaris et abradate se trouverent chez la princesse quoy que ce dernier y allast un peu moins souvent par les ordres de panthee doralise se trouvant en un de ces jours ou elle estoit la plus redoutable se mit a leur demander comme ils luy parloient d'andramite si elle n'avoit pas raison de resister aux persuasions d'un homme qui n'avoit point pleure la mort de sa femme mais luy die abradate s'il l'a veue mourir sans douleur seulement parce qu'il la regardoit comme un obstacle au dessein qu'il avoit d'estre aime de vous bien loin de l'accuser d'insensibilite vous le devriez louer de constance et l'en recompenser il est vray dit doralise qu'a regarder la chose de ce coste la je luy ay quelque obligation mais pourquoy l'espousoit il s'il m'aimoit et s'il ne m'aimoit pas pourquoy ne l'a t'il point regrettee et pourquoy ne la regrette t'il point encore mais s'il la regrettoit dit la princesse il ne vous aimeroit pas j'en tombe d'accord repliqua t'elle mais aussi en seroit il plus heureux son bonheur seroit mediocre reprit mexaris de pleindre eternellement 
 la mort d'une personne qu'il auroit aimee je vous assure respondit doralise en sous-riant qu'une maistresse vivante un peu capricieuse est bien aussi incommode qu'une femme morte quand elle auroit elle la meilleure du monde il semble par ce que vos dittes reprit mexaris que vous vous acculiez vous mesme il est certains caprices adjousta abradate dont les belles sont vanite et qui ne laissent pas de donner beaucoup de peine a ceux qui les aiment il en est aussi repliqua froidement mexaris qui sont fort avantageux a quelques uns et qui les font quelquesfois preferer sans raison a d'autres qu'ils ne valent pas ce que vous dittes peut sans doute arriver reprit abradate mais pour moy qui ay beaucoup de respect pour les dames et qui n'ay pas moins bonne opinion de leur jugement que de leur esprit je suis persuade que pour l'ordinaire les amants heureux meritent de l'estre vous avez sans doute raison dit doralise et tous ces amants pleintifs qui ne parlent jamais qu'en accusant la personne qu'ils aiment de caprice ou de peu de jugement sont assurement et capricieux et peu judicieux tout ensemble ce sont dis-je de ces gens qui s'offencent de peu de choie et qui s'estimant beaucoup plus qu'ils ne meritent de l'estre croyent qu'on leur fait une injustice extreme de ne les choisir pas et de ne les estimer pas autant qu'ils s'estiment eux mesmes il est vray dit 
 la princesse sans s'en pouvoir empescher que j'en connois qui font ce que vous dittes j'en connois aussi reprit malicieusement doralise et peutestre sont-ce les mesmes dont vous entendez parler mais quoy qu'il en toit adjousta t'elle comme l'amour est aveugle aussi bien que la justice il faut qu'il agisse dans le coeur des dames comme elle doit agir dans le coeur des luges c'est a dire que sans se soucier de la grandeur dela qualite des menaces et des pleintes des pretendans il faut juger equitablement du merite et du service de ceux qui se donnent a nous que ne jugez vous donc en faveur d'andramite reprit abradate je ne trouve pas que je le puisse repliqua t'elle et toute la grace que je luy puis faire est de ne le juger encore mais puis que vous croyez dit mexaris que l'amour fait tous les honnettes gens qui font au monde comment pouvez vous ne trouver pas andramite fore accomply puis qu'il assure qu'il vous aime infiniment je n'ay jamais dit repliqua t'elle que tous ceux qui aiment fussent honnestes gens mais bien que l'on ne peur estre parfaitement honneste homme sans avoir aime joint que ce n'est pas par par cette raison que je refuse andramite de qui le merite est grand mais seulement parce que s'il a aime sa femme je ne le scaurois souffrir puis que je veux un coeur qui n'ait rien aime et que s'il ne l'a point aimee je ne dois pas non plus le choisir puis que 
 selon mon sens il la devoit aimer cette regle generale reprit abradate qui dit que pour estre aime il faut aimer ne se trouve donc pas bien fondee puis qu'andramite ne peut toucher vostre coeur elle n'est sans doute pas generale comme vous le dittes repliqua t'elle et je serois mesme bien marrie qu'elle le fust mais ce qui fait que ce discours qui est sceu de toutes les nations est quelquesfois troue faux c'est assurement que l'on n'entre pas dans le veritable sens de ceux qui l'ont dit la premiere fois et qui en ont fait une regle universelle car enfin ils n'ont jamais entendu que pour aimer on deust infailliblement estre aime mais c'est qu'ils croyoient sans doute aussi bien que moy qu'a force d'aimer on devient aimable de sorte qu'en disant a un homme si tu veux estre aime aime c'est luy donner le plus court moyen de faire paroistre ce qu'il a de bon dans le coeur et quelquesfois aussi ce ce qu'il a de plus mauvais adjousta la princesse en effet combien y a t'il de gens qui n'auroient jamais commis de grands crimes s'ils n'avoient point eu de passion violente il n'en faut pourtant pas accuser l'amour reprit doralise qui ne donne assurement jamais de mauvaises inclinations et comme on ne se pleint pas du soleil que je compare tousjours avec l'amour de ce qu'il fait naistre mille bestes venimeuses dans le mesme temps qu'il blanchit des lis ou qu'il colore des roses de mesme il ne faut pas accuser 
 l'amour des bassesses de quelques lasches amans qui sont au monde puis qu'il inspire cent actions heroiques et qu'il fait pratiquer toutes les vertus a mille autres qui ne seroient peut-estre que des hommes ordinaires sans cette passion la princesse se mit a rire de la pensee de doralise aussi bien qu'abradate mais pour mexaris il demeura assez interdit et d'autant plus que doralise continuant de parler dit encore cent choses ou il pouvoit prendre part il remarqua mesme une fois que les regards d'abradate et ceux de doralise s estant rencontrez ils avoient sous-ry d'intelligence et qu'abradate par une action de teste avoit semble la remercier de toutes les choses piquantes qu'elle luy avoit dittes si bien qu'ayant l'esprit fort aigry il ne parla plus le reste du jour qu'a mots interrompus et dit mesmes plusieurs choses assez dures a abradate qui y respondit avec autant de fermete que le respect qu'il vouloit rendre a la princesse et a la qualite de son rival le luy permettoit comme elle s'aperceut aisement du chagrin de mexaris elle fit ce qu'elle put pour destourner la conversation et en effet la colere de ce prince se calmant un peu en aparence elle creut que la chose n'auroit point de facheuse suitte ils sortirent donc de chez elle en mesme temps car lors que mexaris vit qu'abradate s'en alloit il prit aussi conge de la princesse quoy qu'elle le voulust retenir comme ils surent au pied de l'escalier mexaris 
 parla bas a un des siens en suitte dequoy il demanda a abradate s'il ne voudroit pas bien s'aller promener dans les jardins du palais qui estoient fort proche et comme il luy eut respondu qu'il luy suivroit ils y surent mexaris estant accompagne de huit ou dix des siens et abradate d'un pareil nombre aussi tost qu'ils surent dans ces jardins mexaris mena abradate dans une grande allee ou il n'y avoit personne et apres avoir fait signe qu'il ne vouloit pas estre suivy il s'arresta et regardant abradate d'un air assez imperieux il y a long temps luy dit il que j'ay eu dessein de vous parler mais l'esperance que j'avois que de vous mesme vous vous porteriez a faire ce que mille raisons veulent que vous fassiez m'a oblige de differer jusques a cette heure a vous advertir que vous n'agissez nullement comme estant fils de la reine de la susiane ma soeur car encore que mon age ne soit pas fort different du vostre je ne laisse pas d'estre en droit d'exiger de vous quelque espece de defference et comme estant mon neveu et comme estant refugie dans une cour ou je dois estre plus considere que vous seigneur repliqua abradate avec une civilite hardie je ne scache pas avoir manque au respect que je vous dois ny comme estant fils de la reine de la susiane ny comme estant refugie en un lieu ou vous estes en effet tres considerable c'est pourquoy je pense pouvoir dire que la pleinte que vous faites de moy est injuste et que 
 la maniere dont vous vous en pleignez est un peu outrageante ce que vous faites tous les jours reprit mexaris m'est bien plus injurieux car enfin vous n'avez pas ignore que l'estois amoureux de la princesse de clasomene et cependant vous n'avez pas laisse de vous engager a la servir et vous ne laissez pas encore de vous y obstiner quoy que la maniere dont vous me parlez reprit abradate deust peut-estre me dispenser de vous rendre raison de mes actions et de mes desseins le respect que je vous dois comme estant frere de la reine ma mere et d'un roy qui m'a donne azile dans sa cour m'oblige a vous dire qu'ayant aime la princesse de clasomene des le premier instant que je l'ay veue je n'ay sceu la passion que vous aviez pour elle que lors que je n'estois plus en estat d'estre maistre de la mienne joint qu'ayant tousjours sceu que cresus n'aprouveroit jamais que vous songeassiez a l'espouser j'ay pense que je ne vous ferois pas un grand outrage si je faisois ce que je pourrois pour aquerir un bien que vous ne pourriez jamais posseder mais croyez vous interrompit mexaris que cette mesme raison d'estat qui ne veut pas que le roy consente que j'espouse une fille qui me rendroit trop puissant dans son royaume veuille que vous qui estes estranger l'espousiez ha non non abradate deffaites vous de cette imagination et soyez persuade que cresus ne voudra pas que vous pensiez a cette alliance croyez encore si vous estes sage 
 que le prince de clasomene ne donnera point sa fille a un prince exile et ne pensez jamais s'il vous reste quelque raison a faire une seule action qui me puisse persuader que vous y songez encore jusques icy reprit abradate je vous ay parle comme fils de la reine de la susiane comme prince refugie en lydie et comme neveu du prince mexaris mais apres ce que je viens d'entendre il faut que je parle en amant de panthee c'est a dire en homme qui ne la scauroit ceder a personne et qui l'aimera et la servira jusques a la fin de sa vie veritablement adjousta t'il si la princesse de clasomene vous choisit je n'ay rien a faire qu'a mourir et j'ay assez de respect pour elle quand je n'en aurois pas pour vous pour mourir mesme sans me pleinde mais si cela n'est pas scachez s'il vous plaist que je ne changeray point ma facon d'agir quand vous seriez a suse repliqua mexaris et que j'y serois refugie comme vous l'estes en lydie vous ne parleriez pas avec plus de hardiesse que vous parlez je parlerois mesme aveque plus de retenue reprit abradate parce que je scay bien qu'il n'est pas beau d'insulter sur les malheureux il ne l'est guere davantage respondit mexaris de perdre le respect que l'on doit a ses protecteurs aussi ne perdray-je jamais celuy que je dois au roy de lydie repliqua abradate et je suis mesme au desespoir que l'amour me force a faire ce que je fais contre un prince qui luy est si 
 proche vous ferez encore plus reprit fierement mexaris car si vous ne renoncez absolument a panthee il faut que je vous voye l'espee a la main je feray tousjours tout ce que je pourray repliqua abradate pour ne faire ny l'un ny l'autre il faut pourtant vous determiner luy respondit mexaris et resoudre promptement ce que vous voulez faire et lequel vous voulez choisir puis que vous me forcez a vous le dire reprit abradate je veux conserver panthee deffendre ma vie et n'attaquer la vostre qu'a l'extremite voila seigneur tout ce que l'amour et le respect peuvent exiger de moy je voudrois vous pouvoir ceder la princesse mais apres tout je ne vous la cederay point et quoy que je sois resolu de ne faire rien contre le respect que je vous dois je ne feray pourtant rien contre mon amour comme abradate disoit cela il vit que mexaris s'avanca vers une palissade sorte espaisse vis a vis d'une fontaine jalissante qui estoit au milieu de l'allee et qu'il y prit deux espees dont il luy en presenta une luy disant que puis qu'il ne pouvoit luy ceder panthee il la luy disputast jusques a la mort d'abord abradate ne la prit que pour parer simplement les coups de mexaris sur le visage duquel il voyoit une fureur qui luy pouvoit faire croire qu'il estoit capable de tout entreprendre mais comme il vit que plus il luy parloit civilement et que plus il reculoit plus il l'attaquoit avec fureur et plus sa colere augmentoit l'amour 
 et la jalousie estant a la fin plus fortes que le respect qu'il devoit a mexaris il fit ferme et se batit alors comme un homme qui vouloit vaincre cependant comme je ne doute pas que vous ne soyez en peine de scavoir comment mexaris put trouver ces deux espees dans cette pallissade vous vous souviendrez s'il vous plaist que je vous ay dit qu'au sortir de chez la princesse ce prince avoit parle bas a un des siens apres quoy je vous diray qu'il luy avoit commande absolument d'aller porter ces deux espees au lieu qu'il luy avoit prescrit et qui estoit fort remarquable a cause de la fontaine qui y est mais apres luy avoir fait ce commandement il luy en avoit encore fait un autre afin de l'esloigner de ce lieu la et luy avoit ordonne de luy aller querir un homme de qualite qui demeuroit a l'autre bout de sardis luy deffendant de parler a qui que ce soit de ces deux espees de sorte que des que ces princes avoient este dans le jardin et que mexaris eut deffendu qu'on les suivist il avoit este executer son ordre avec une diligence extreme mais comme il fut sorty du jardin pour aller chercher cet homme dont mexaris n'avoit pas besoin il rencontra un officier de la princesse devant sa porte qui estoit son amy particulier a qui il fit confidence de ce qu'il venoit de faire luy demandant mesme conseil car la pensee de cet officier de mexaris estoit que son maistre se vouloit battre contre celuy 
 qu'il luy envoyoit querir mais comme cet officier de la princesse avoit plus d'esprit que l'autre scachant que mexaris et abradate estoient ensemble il creignit qu'il n'arrivast quelque malheur et apres luy avoir conseille de retourner plustost au jardin que d'achever son voyage et de dire a son maistre qu'il avoit sceu que celuy qu'il luy envoyoit chercher n'estoit pas chez luy il entra en diligence chez la princesse qu'il trouva en conversation avec perinthe devant qui il ne laissa pas de luy dire ce qu'il venoit d'aprendre a peine eut il dit cela que la princesse fit un grand cry et changea si fort de couleur que perinthe ne put pas douter qu'elle ne prist un interest bien particulier en la vie d'abradate car il scavoit bien qu'elle n'en pouvoit avoir d'autre en celle de mexaris que celuy que la pitie toute seule luy pouvoit faire prendre je vous laisse donc a juger en quel estat il se trouva lors regardant la princesse il vit quelques larmes tomber de ses yeux par la seule crainte de la mort d'abradate cependant comme elle scavoit qu'en ces occasions les momens sont precieux elle s'aprocha de perinthe et le priant avec une tendresse extreme mon cher perinthe luy dit elle faites que je vous aye l'obligation d'avoir empesche qu'il n'arrive quelque malheur de cette querelle et scachez pour vous obliger a estre plus diligent que vous ne pouvez jamais me rendre un service plus considerable que celuy que je vous 
 demande allez donc je vous en prie car je seray bien aise de ne devoir cet office la qu'a vous seul il vous est aise de juger madame combien perinthe estoit surpris et afflige de la commission que la princesse luy donnoit il voulut deux ou trois fois luy dire quelque chose mais la princesse sans l'escouter luy disoit tousjours qu'il allast promptement de sorte que le pauvre perinthe malgre luy fut pour separer deux hommes qu'il eust voulu combatre tous deux s'il eust ose il est vray qu'il n'y fut pas des premieres car le bruit des espees ayant este entendu par ceux qui estoient dans les autres allees de ce jardin ils y surent en diligence mais ils y surent pourtant trop tard car le combat de ces princes estoit desja finy quand ils arriverent aupres d'eux je ne vous diray point madame comment il se passa et ce sera assez que je vous aprenne que mexaris fut blesse et desarme et qu'abradate vainquit sans avoir receu aucune blessure mexaris disant luy mesme que ce prince avoit une valeur incomparable mais de grace madame imaginez vous un peu quels sentimens estoient ceux de perinthe lors que dans l'incertitude de l'evenement de ce combat il alloit chercher ces deux princes il m'a advoue depuis qu'il ne put jamais demeurer d'accord avec luy mesme de ses propres souhaits tantost il eust voulu que tons les deux se fussent tuez quelquefois il desiroit au moins qu'abradate fust vaincu et quelques fois 
 aussi trouvant beaucoup d'injustice et mesme de laschete a ses souhaits il se souhaittoit la mort a luy mesme principalement lors qu'il faisoit reflexion sur la douleur que panthee avoit tesmoigne avoir par la seule crainte qu'elle avoit eue qu'il n'arrivast quelque malheur a abradate de plus il eut encore le desplaisir de rencontrer cet illustre vainqueur de mexaris que quelques uns de ses amis que le hazard avoit amenez dans ce jardin conduisoient chez luy et pour l'accabler davantage il ne le vit pas plustost qu'abradate l'abordant sans attendre ce qu'il luy diroit si je puis sans incivilite luy dit il vous conjurer de dire a la princesse de clasomene que c'est par elle seule que la valeur du prince mexaris ne m'a pas vaincu je vous prieray de le faire et de l'assurer que l'attribue a la passion que j'ay pour elle l'heureux succes de mon combat perinthe estoit si interdit qu'il escouta ce discours sans y respondre que par une profonde reverence mais abradate prenant son silence pour un consentement a ce qu'il desiroit de luy le quitta et fut attendre avec assez d'inquietude ce que cresus penseroit de son action cependant tous ses amis agirent puissamment envers ce prince et entre les autres andramite qui pensant bien servir perinthe qu'il scavoit l'avoir prie d'empescher que cresus ne consentist au mariage de mexaris et de panthee si tout ce qu'il put pour apaiser le roy qui en effet estant informe de la chose donna tout le tort au 
 prince son frere de qui les blessures n'estoient pas dangereuses et excusa abradate autant qu'il put il voulut mesme qu'ils s'embrassassent des que mexaris fut guery mais ce qu'il y eut de de cruel pour abradate fut que perinthe scachant que cresus n'avoit guere plus d'envie que panthee l'espousast que mexaris persuada a andramite qu'il devoit obliger le roy pour oster absolument tout sujet de querelle a deux si grands princes de leur deffendre esgalement de songer au mariage de cette princesse et en effet andramite agissant a la priere de perinthe qui luy disoit pour colorer la chose que c'estoit que la princesse de clasomene estoit en une aprehension estrange d'estre cause de la mort de quelqu'un de ces princes il fit que cresus les accommodant leur dit a tous deux qu'il ne vouloit point qu'ils pensassent a panthee bien est il vray qu'il parla d'une maniere diffetente a ces deux rivaux car il commanda absolument la chose a mexaris et se contenta d'en prier abradate traitant l'un comme son sujet et l'autre comme prince estranger ils ne purent toutesfois se resoudre a luy promettre ce qu'il vouloit disant tousjours que l'amour estoit une passion que l'on ne surmontoit pas facilement et de laquelle ils ne croyoient pas se pouvoir deffaire ils disoient pourtant cela avec tant de respect pour cresus de peur de l'irriter et de peur qu'ils ne les esloignast de sardis que leur resistance ne l'offenca point et il creut mesme 
 qu'ils ne laisseroient pas de luy obeir quoy qu'ils luy protestassent qu'ils ne pensoient pas le pouvoir faire ainsi il se trouva que le vainqueur ne fut plus pas heureux que le vaincu et que ce fut effectivement perinthe qui recueillit tout le sruitde la victoire d'abradate par la joye qu'il eut de pouvoir esperer que la princesse ne l'espouseroit non plus que mexaris mais madame j'oubliois de vous dire que ce fut une rare chose que de voir revenir perinthe rendre conte a la princesse du combat de mexaris et d'abradate car encore qu'elle l'eust desja sceu par d'autres neantmoins comme l'on est bien aise d'ouir dire plus d'une fois une chose qui plaist et ou l'on s'interesse perinthe ne fut pas plustost aupres d'elle ou il n'y avoit alors que doralise et moy que luy adressant la parole et bien perinthe luy dit elle avec beaucoup de joye dans les yeux graces aux dieux le prince abradate et le prince mexaris ne sont point morts non madame repliqua t'il mais le dernier est blesse il est vray dit elle mais comme on m'a dit que ses blessures sont legeres cela n'empesche pas que je ne sois ravie que ce combat n'ait pas este plus funeste je m'imagine madame reprit il que qui trouveroit le juste sens de vus paroles trouveroit abradate plus glorieux de ce que vous dittes que d'avoir desarme mexaris quoy qu'il en soit dit la princesse en rougissant aprenez moy precisement toutes les particularitez 
 de ce combat perinthe se trouvant alors bien embarrasse et ne pouvant se resoudre a exagerer luy mesme la gloire d'un rival qu'il voyoit estre si bien dans le coeur de panthee luy dit qu'il ne les avoit pas sceues que les amis de mexaris les disoient d'une facon et ceux d'abradate d'une autre et qu'enfin il luy sembloit que c'estoit le principal qu'elle sceust qu'abrate n'estoit point blesse et que mexaris avoit este desarme sans mentir luy dit doralise en riant qui connut aussi bien que moy la veritable cause qui empeschoit perinthe de satisfaire la curiosite de la princesse il faut advouer que pour un brave vous estes mal informe de ce combat et qu'il n'est pas tousjours vray de dire que chacun parle bien de son mestier pour moy adjousta t'elle malicieusement pour descouvrir toujours plus ses sentimens si j'avois este a un bal et que la princesse me demandast precisement ce qui s'y seroit passe je luy dirois sans doute toutes choses jusques aux moindres circonstances elle scauroit si la salle auroit este bien ou mal esclairee qui auroit le plus dance quelles des dames auroient este les plus parees ou les plus belles qui des hommes auroit paru le plus galant je luy dirois encore celle cy a este la mieux habillee celuy la a parle long temps a une telle et un tel a une autre et luy demeslant tous les petits intrigues de l'assemblee je ferois qu'elle scauroit si exactement tout ce qui s'y seroit passe qu'elle n'ignoreroit 
 pas mesme qui auroient este celles que l'abondance des lumieres auroit fait rougir avec tant d'exces qu'elles en auroient perdu une partie de leur beaute cependant vous qui estes brave venez raconter un combat comme je le raconterois et au lieu d'en dire toutes les circonstances exactement vous dittes seulement a la princesse qui les veut scavoir mexaris est blesse et abradate est vainqueur il est vray dit panthee en riant de ce que doralise disoit que je trouve que vous avez raison et que perinthe a tort je pensois madame repliqua t'il qu'il ne fust pas trop judicieux de narrer un combat a des dames de la mesme facon qu'on le raconte a des hommes il ne seroit sans doute pas beau reprit doralise que vous vinssiez tousjours parler de guerre et de batailles ou conter vos propres victoires mais pour un combat singulier et un combat encore ou vous n'avez point eu de part et qui s'est fait entre deux personnes si remarquables il faloit le dire fort exactement je m'en informeray donc mieux une autre fois reprit il et je profiteray de vos enseignemens une autre fois interrompit la princesse ha veuillent les dieux que vous n'en soyez pas en la peine panthee dit cela d'un air qui fit si bien voir a perinthe ce qu'elle pensoit qu'il en perdit la parole durant un quart d'heure pendant lequel doralise continuant de luy parler comme elle avoit commence pensa le faire desesperer mais pour en 
 revenir ou l'en estois je vous diray madame qu'abradate fut si afflige de voir qu'en vainquant mexaris il avoit vaincu inutilement qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage ce n'est pas qu'il n'eust quelque consolation de voir qu'il estoit du moins en seurete de son rival mais cela n'empeschoit pas qu'il ne s'estimast tres malheureux quand la princesse sceut la chose elle en fut aussi fort touchee quoy qu'elle aportast soin a ne le tesmoigner pas si bien que la premiere fois qu'abradate rencontra la princesse chez doralise il se fit une conversation entre eux qui acheva de lier leur amitie la princesse demeurant pourtant tousjours dans les termes qu'elle s'estoit prescrits de n'espouser jamais abradate sans le consentement du prince son pere mais de n'espouser jamais aussi mexaris quelque violence qu'on luy voulust faire pour cela ainsi ce qui s'opposoit en aparence a leur affection la rendit plus forte et perinthe sans y penser servit plus abradate en luy voulant nuire qu'il n'eust fait en le voulant servir cet amant secret ne laissoit pas de se croire plus heureux qu'il n'estoit auparavant le combat de ses rivaux car encore qu'il connust bien que le coeur de panthee estoit engage il ne laissoit pas d'esperer que voyant qu'elle ne pouvoit espouser abradate elle feroit effort pour le chasser de son ame de sorte que nous le voiyons plus gay qu'il n'avoit accoustume de l'estre 
 pour mexaris il estoit si melancolique qu'on ne pouvoit pas l'estre plus qu'il l'estoit ce n'est pas qu'il n'eust tousjours de bonnes paroles du prince de clasomene mais comme elles n'estoient pas decisives et que perinthe l'empeschoit de se resoudre a luy donner sa fille sans le consentement du roy il n'en estoit guere moins inquiet cependant abradate et luy vivoient ensemble avec une civilite froide qui sembloit toujours estre une disposition a une nouvelle querelle comme le roy ne leur avoit pas deffendu de voir panthee mais seulement de songer a l'espouser ils la voyoient l'un et l'autre quelquesfois chez elle mais beaucoup plus souvent ailleurs de peur d'irriter cresus ainsi ils menoient une vie fort contrainte et peu agreable abradate estoit pourtant beaucoup moins malheureux que son rival puis que non seulement il scavoit qu'il n'estoit pas hai mais qu'il avoit encore l'avantage que la princesse n'alloit en aucun lieu qu'il n'en fust adverty a l'heure mesme car comme il estoit liberal ses espions estoient tres exacts et tres fidelles et je pense pouvoir dire qu'il n'y avoit pas un homme de quelque condition qu'il fust ny chez le prince de clasomene ny chez la princesse sa fille qui ne fust absolument a luy a la reserve de perinthe au contraire l'avarice de mexaris faisoit qu'il estoit mesme mal servy et mal adverty pis ses propres gens et 
 qu'ainsi il ne scavoit jamais que ce que personne n'ignoroit apres avoir donc vescu quelque temps de cette sorte il prit enfin une resolution fort injuste et fort violente qui fut d'enlever panthee s'il ne pouvoit obliger le prince de clasomene a luy faire secrettement espouser sa fille d'authorite absolue comme il estoit dans ces sentimens il arriva nouvelle que la princesse basiline tante de panthee estoit attaquee d'une maladie mortelle si bien que cette princesse qui l'aimoit tendrement suplia son pere de luy permettre d'aller rendre les derniers devoirs a une personne qui luy estoit si chere comme cette priere estoit juste panthee obtint facilement ce qu'elle demandoit et le prince de clasomene luy mesme eust fait ce voyage s'il n'eust pas este adverty qu'il en demanderoit inutilement la permission a cresus il fut donc resolu que panthee iroit seule et que perinthe la conduiroit qui comme vous pouvez penser receut cette commission agreablement il fut pourtant fache de laisser mexaris aupres du prince son maistre sans qu'il y fust neantmoins la satisfaction qu'il avoit de voir qu'il alloit estre quelque temps aupres de la princesse sans y voir ses rivaux l'emporta sur toute autre consideration cependant panthee jugeant bien qu'elle auroit besoin de consolation durant ce voyage dont la cause estoit si facheuse pria la tante de doralise chez qui elle demeuroit de luy donner sa niece ce 
 qu'elle luy accorda d'autant plustost que doralise tesmoigna le souhaiter ardamment de sorte que des le lendemain nous partismes pour aller a clasomene abradate sentit cette separation avec une douleur estrange et ce qui la luy rendit encore plus rude fut que comme ce voyage fut fort precipite il ne put dire adieu en particulier a la princesse si bien que ce ne fut que moy qu'il sceut qu'elle vouloit qu'il la pleignist dans son affliction et qu'il se souvinst d'elle durant son absence je ne vous diray point madame avec quelle melancolie la princesse fit ce voyage ny quelle douleur fut la sienne lors qu'arrivant a clasomene nous trouvasmes que la princesse basiline estoit si mal qu'il n'y avoit plus nulle esperance de guerison pour elle car cela seroit et trop long et trop ennuyeux mais je vous diray que quatre jours apres nostre arrivee nous eusmes le desplaisir de voir mourir cette excellente princesse dont panthee sentit la mort avec tant d'amertume qu'elle en tomba malade elle mesme de sorte qu'elle ne put pas retourner si tost a sardis car encore que son mal ne fust pas violent il estoit tousjours assez grand pour l'empescher de se pouvoir mettre en chemin et par ce moyen perinthe eut plus longtemps qu'il n'avoit pense le plaisir de ne voir point ses rivaux et de voir tousjours la princesse en effet il luy devint si agreable et quasi si necessaire pendant le sejour qu'elle fit a clasomene 
 qu'elle ne pouvoit souffrir que sa conversation celle de doralise et si je l'ose dire la mienne si bien que l'on peut assurer que comme les roses naissent parmy les espines les plaisirs de perinthe naissoient parmy les douleurs il est vray qu'ils ne surent pas mesme durables non plus qu'elles car outre que l'amour est une passion ennemie du calme et du repos il receut une lettre d'andramite qui redoubla son inquietude parce qu'elle luy aprit que mexaris estoit eternellement avec le prince de clasomene neantmoins comme il scavoit bien que tant que la princesse ne seroit pas aupres d'eux ils ne pourroient executer les resolutions qu'ils pouvoient prendre il esperoit que des qu'il verroit le prince de clasomene il le feroit changer de dessein s'il en avoit un contraire a ses intentions ainsi ce desplaisir ne fut pas le plus grand de ceux qui troublerent la satisfaction qu'il avoit d'estre esloigne de ses rivaux et d'estre aupres de la princesse car vous scaurez madame que le prince abradate ne pouvant vivre sans avoir des nouvelles de panthee escrivit regulierement deux fois toutes les semaines a doralise ou a moy tant que nous fusmes esloignees ou pour mieux dire a la princesse estant certain que tout ce qu'il nous disoit n'estoit que des choses qui la regardoient d'abord il tesmoigna souhaiter ardamment d'obtenir la liberte de luy escrire a elle mesme mais elle ne le voulut pas de peur qu'il n'y 
 eust quelques lettres perdues car pour celles que nous recevions doralise et moy elles estoient escrites d'une certaine facon qu'elles pouvoient recevoir plusieurs explications ainsi la princesse entendoit parler d'abradate presques sans danger et abradate aprenoit aussi par nous tout ce qu'il vouloit scavoir mais afin de mieux embrouiller les choses que nous escrivions nous avions une fois mande a abradate par une voye tres seure que nous luy voudrions dire quelque chose de la princesse ce seroit sous le nom de perinthe ainsi vous pouvez juger que le nom de perinthe estoit dans toutes nos lettres il arriva donc une fois par malheur que perinthe fut dans la chambre de doralise comme elle escrivoit a abradate et quoy qu'elle eust accoustume quand elle luy faisoit responce d'ordonner a une fille qui la servoit de ne laisser entrer personne sans l'en advertir elle ne luy obeit pas fort exactement ce jour la au contraire ayant eu besoin d'aller querir quelque chose dans une autre chambre elle sortit de celle de sa maistresse sans qu'elle s'en aperceust et laissant la porte entr'ouverte elle fut ou elle avoit a faire esperant estre revenue devant qu'il pust venir personne mais ayant trouve quelqu'une des femmes de la princesse avec qui elle s'arresta a parler perinthe arriva qui n'entendant aucun bruit dans le chambre de doralise creut ou qu'elle n'y estoit pas ou 
 qu'elle estoit malade si bien que pour s'en esclaircir il porta les yeux a l'ouverture de la porte par laquelle il vit qu'elle escrivoit sur une petite table vis a vis d'un grand miroir et qu'elle avoit le dos tourne vers luy comme doralise songeoit attentivement a ce qu'elle vouloit dire on eust peu mesme faire assez de bruit qu'elle ne l'auroit pas entendu c'est pourquoy il n'est pas estrange si elle n'ouit point entrer perinthe qui ayant quelque curiosite devoir ce qu'elle escrivoit afin d'avoir lieu de luy fai- la guerre de quelque chose comme elle la luy faisoit tousjours se mit a ouvrir la porte tout doucement et marchant comme on marche quand on a peur d'esveiller quelqu'un il fut enfin se mettre derriere doralise ou il ne fut pas si tost que panchant la teste par dessus son espaule il se mit a lire ce qu'elle escrivoit a abradate il ne put toutesfois pas connoistre a qui cette lettre s'adressoit mais il fut bien surpris de voir que le premier mot qu'il y leut estoit son nom sa curiosite redoublant donc encore il leut tout ce qu'il y avoit d'escrit qui si je ne me trompe estoit a peu pres conceu en ces termes
 
 
 perinthe me parla hier de vous d'une maniere si obligeante que je voudrois que vous pussiez avoir entendu tout ce que nous dismes a vostre avantage vostre derniere lettre luy a semble la plus jolie du monde et si jolie enfin que je lu luy ay veu lire trois fois vous 
 scavez que cette personne s'y connoist assez pour n'oser apres cela vous donner des louanges aussi bien ay-je beaucoup d'autres choses a vous dire qui vous sont plus 
 
 
 
 
comme doralise escrivoit ce dernier mot et que perinthe le lisoit avec une impatience extreme d'en voir la suite afin d'en entendre le commencement ou il ne comprenoit rien scachant bien que doralise ne luy avoit point monstre de lettre elle leva les yeux et regardant dans le miroir qui estoit sur la table elle y vit perinthe qui lisoit sa lettre par dessus son espaule elle ne l'eut pas plustost veu qu'elle fit un grand cry et depuis quand perinthe s'escria t'elle en se levant et en cachant sa lettre avez vous oublie le respect que l'on doit aux personnes de mon sexe et depuis quand luy dit il en sous-riant belle doralise avez vous apris a me faire dire des choses ou je n'ay jamais pense du moins adjousta t'il faites moy voir cette lettre que vous dittes que je troune si jolie et si jolie que je l'ay leue jusques a trois sois doralise voyant alors qu'il avoit leu tout ce qu'elle avoit escrit creut qu'il valoit mieux en railler aveque luy que de parler plus long temps serieusement croyant que plus elle s'en facheroit plus il y croiroit de mistere joint que comme les personnes enjouees ne peuvent prendre la liberte qu'elles prennent sans en donner un peu aux autres elle jugea bien qu'elle ne devoit 
 pas se facher legerement contre perinthe a qui elle avoit fait cent malices innocentes en sa vie de sorte que changeant de visage et se mettant a rire elle se mit alors a relire sa lettre afin d'avoir le temps d'y chercher une explication pendant quoy perinthe la relisant aussi bien qu'elle qui ne s'en deffendit point il la repassa parole pour parole mais encore luy dit il pourquoy dittes vous ce mensonge et a qui le dittes vous car vous scavez bien que tout hier je ne vous parlay point et je venois aujourd'huy pour me recompenser de ce malheur cependant vous dittes a la personne a qui vous escrivez que je vous ay parle d'elle d'une maniere fort obligeante vous adjoustez que sa derniere lettre m'a semble fort jolie et vous dittes enfin tous ces mensonges avec une si grande hardiesse que j'en suis espouvente quoy qu'il en soit dit doralise il me semble que je ne vous rends pas un mauvais office car en disant tout ce que je dis je ne dis rien a vostre desavantage au contraire je dis que vous vous connoissez bien en jolies lettres et que je n'ose donner de louanges a ce que vous avez loue mais de grace luy dit il doralise monstrez moy ce que vous dittes que je loue autrement vous me mettrez au desespoir en verite luy respondit elle si j'estois mauvaise amie je vous le monstrerois et pour vous faire voir que je suis bonne scachez adjousta t'elle pour luy faire une fausse confidence qu'une dame de sardis que pour son 
 honneur je ne vous veux point nommer m'a escrit une lettre ou elle se pique si fort de bel esprit qu'elle est toute composee de grands mots et de paroles choisies qui ne veulent pourtant rien dire de sorte que connoissant bien par son stile qu'elle veut qu'on la loue je l'ay sans doute louee le plus que je la pouvois louer puis que je luy ay dit qu'elle avoit eu beaucoup de part a vos louanges je vous croiray repliqua t'il si vous me monstrez cette lettre comme vous en connoistriez peut-estre l'escriture respondit elle je ne vous la monstreray pas cependant perinthe adjousta doralise le vous prie de me laisser la liberte d'achever la mienne en effet dit il je pense que c'est une affaire pressee car l'endroit ou vous l'avez quittee monstre que vous avez d'autres choses a dire que des complimens il est vray repliqua doralise en riant et c'est pour cela que je vous prie de me quitter je ne le scaurois luy dit il car a vous parler franchement je ne croy rien de ce que vous venez de me dire et que croyez vous donc luy dit elle je ne scay encore ce que j'en dois croire reprit il mais je suis pourtant le plus trompe de tous les hommes si cette lettre ne cache quelque secret si vous le croyez ainsi interrompit doralise vous n'estes pas ce me semble raisonnable de me presser de vous le descouvrir puis que vous scavez bien que c'est une chose que nos amis nous doivent dire d'eux mesmes et que nous ne devons 
 jamais leur demander si je ne voyois pas mon nom dans vostre lettre reprit il je serois sans doute plus discret mais apres avoir dit trois ou quatre mensonges de moy je pense estre en droit devons demander la verite que je veux scavoir de vous et que voulez vous precisement que je vous die repliqua doralise je veux dit il que vous m'apreniez a qui s'adresse cette lettre le vous ay desja dit reprit elle que je ne vous le diray point et tout ce que je puis pour vostre satisfaction est de vous protester que vous ne devez prendre nul interest a tout ce que j'ay dit et tout ce que je dois dire a la personne qui j'escris au nom des dieux s'escria perinthe ne me traittez point de cette sorte car si vous me refusez je diray ce qui me vient d'arriver non seulement a tout le monde qui est icy mais encore a toute la cour quand nous serons retournez a sardis perinthe est si discret reprit doralise que je n'ay garde de craindre qu'il me veuille facher doralise est quelquefois si malicieuse repliqua t'il que perinthe ne sera pas fort coupable de s'en vanger une fois en sa vie mais quand vous direz reprit elle tout ce que vous pretendez dire que m'en arrivera t'il il arrivera sans doute respondit perinthe que l'on scaura que vous avez une intelligence cachee avec quelqu'un on scait assez reprit elle en sous-riant que je ne trouve point cet honneste homme que je cherche qui sans avoir rien aime soit en estat de se faire aimer 
 c'est pourquoy ma reputation ne sera point blessee quoy que vous puissiez dire contre moy peut-estre dit alors perinthe en la regardant fixement agissez vous pour quelque autre et peut-estre encore que vous allez moins d'interest que moy au secret de cette lettre je n'eusse jamais creu reprit doralise qu'un homme qui ne veut dire son secret a personne eust este si puissant a vouloir scavoir celuy des autres quoy qu'il en soit dit il j'ay une telle envie que vous me disiez precisement ce que je demande ou que vous me l'advouyez si je le devine qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous y obliger dittes moy seulement dit elle ce que vous en pensez et puis apres je verray ce que j'auray a vous respondre comme ils en estoient la j'arrivay sans scavoir la contestation qui estoit entre eux et comme la princesse craignoit tousjours que doralise n'escrivist trop obligeamment a abradate je venois luy dire qu'elle ne fermast pas la lettre qu'elle escrivoit sans la luy monstrer pour m'aquiter donc de ma commission je luy dis tout bas l'ordre que j'avois mais quoy que je creusse qu'a peine m'avoit elle ouye perinthe m'entendit aussi bien qu'elle de sorte que joignant ce que je disois a la lettre qu'il avoit leue il creut bien que scelle que la princesse vouloit voir estoit la mesme ou son nom estoit mesle malgre luy et il ne douta plus du tout que cette lettre misterieuse ne regardast la princesse et abradate doralise 
 voulut alors me raconter leur demesle mais il n'entendit plus raillerie et se levant pour s'en aller je ne vous demande plus luy dit il ce que je vous demandois il n'y a qu'un moment car je le scay presentement sans que vous vous donniez la peine de me le dire doralise voyant un si grand changement en son visage craignit qu'il n'allast dire quelque chose qui pust nuire a la princesse c'est pourquoy elle le retint et me contant en trois mots le sujet de leur querelle afin de me faire comprendre ce que je devois luy dire et afin aussi de luy persuader qu'il n'y avoit point de mistere en cette lettre je fis en effet ce que je pus pour luy faire croire que tout cela n'estoit qu'un de ces agreables jeux d'esprit de doralise qui estoient quelquesfois si divertissans mais je connus bien qu'il ne me croyoit pas et il nous quitta certainement sans nous croire a peine fut il sorty de la chambre que doralise et moy le rapellasmes apres avoir consulte ensemble un moment et conclu qu'il valoit beaucoup mieux que perinthe seul soubconnast quelque chose que s'il alloit dire ce qui luy venoit d'arriver a des gens qui le feroient scavoir a mille autres qui en tireroient de facheuses consequences perinthe estant donc rentre dans la chambre de doralise nous le priasmes serieusement de ne dire rien de ce qui c'estoit passe entre luy et elle luy disant afin qu'il ne nous refusast pas et afin de le tromper que nous luy dirions une autrefois la verite 
 de cette petite avanture non non repliqua perinthe avec une civilite un peu froide je ne reveleray pas le secret qui vous est si cher et je respecte trop la personne qui y a le principal interest pour en avoir la pensee nous voulus mes encore luy dire quelque chose doralise et moy mais il s'en alla sans nous respondre cependant nous resolusmes qu'il ne faloit point parler a la princesse de ce qui nous estoit arrive de peur de luy donner de l'inquietude mais qu'il faloit flatter perinthe et tascher mesme de luy faire dire precisement tout ce qu'il pensoit nous ne peusmes pourtant pas en trouver l'occasion bien promptement car personne de chez la princesse ne vit perinthe de tout ce jour la ce n'est pas qu'il fust alle s'enfermer seul pour cacher seulement son chagrin mais c'est qu'il estoit alle chercher les voyes de descouvrir s'il n'y avoit point quelqu'un des gens d'abradate a clasomene et en effet sa perquisition ne fut pas inutile car il sceut par un hazard estrange qu'il y avoit un homme loge chez le capitaine du chasteau qui ne vouloit pas estre veu si bien qu'estant alle pour s'informer luy mesme de ce que c'estoit il aprit par un domestique de ce capitaine qui est mon parent que cet estranger partiroit le lendemain au matin qu'il n'estoit arrive que le jour auparavant qu'il estoit venu du coste de sardis et que je luy avois parle dans une allee du jardin je vous laisse a penser madame apres cela si un homme 
 aussi amoureux que perinthe et aussi plein d'esprit pouvoit douter qu'il n'y eust pas une intelligence secrette entre panthee et abradate il imagina donc la verite telle qu'elle estoit et il comprit fort bien que son nom qu'il avoit veu dans la lettre de doralise ne servoit qu'a cacher celuy de panthee de vous dire madame quel fut le desespoir de perinthe ce seroit une chose impossible quoy disoit il ce n'est pas assez que je ne puisse jamais oser seulement dire que l'aime a la personne que j'adore il faut encore pour me persecuter qu'il y ait cent circonstances facheuses qui donnent une nouvelle amertume a toutes mes douleurs et il faut que mon nom serve a cacher les faveurs que la princesse que j'adore fait a mon rival ha non non je ne le scaurois endurer en effet cette petite chose quoy que peu importante a la bien considerer le choquoit d'une telle maniere qu'il ne la pouvoit souffrir et il luy sembloit tant l'amour inspire de foiblesse et de folie dans l'esprit des plus honnestes gens qu'il n'eust pas este si afflige quand la princesse auroit fait dire les mesmes choses a abradate sous un autre nom que sous le sien cette bizarre pensee luy tint de telle sorte au coeur qu'il fit dessein de me prier serieusement d'obliger doralise a n'employer plus son nom dans ses lettres et pour cet effet il vint le lendemain chez la princesse mais il y vint si melancolique et si change que panthee croyant qu'il se trouvast mal s'informa 
 de sa sante avec une bonte extreme luy disant qu'elle ne trouveroit nullement bon que dans le temps qu'elle recouvroit la sienne il allast tomber malade et qu'elle pretendoit que comme il l'avoit amenee de sardis a clasomene il la remenast aussi de clasomene a sardis perinthe receut toutes ces marques d'amitie de la princesse fort respectieusement mais avec tant de tristesse sur le visage qu'il estoit aise de voir qu'il avoit quelque desplaisir secret dans l'ame cependant comme nous nous cherchions tous deux ce jour la nous nous trouvasmes bien tost l'un aupres de l'autre il arriva mesme que la princesse estant entree dans son cabinet avec doralise et quelques dames de clasomene nous demeurasmes seuls perinthe et moy apuyez sur des fenestres qui donnoient sur une terrasse balustree qui estoit a plein pied de cet apartement mais nous y demeurasmes quelque temps sans parler cherchant tous deux ce que nous avions a nous dire a la fin voyant perinthe si occupe de ses propres pensees qu'a peine voyoit il ce qu'il regardoit je luy parlay la premiere et je luy demanday s'il n'avoit pas envie que je luy tinsse ma parole et que je luy disse ce qu'il avoit tant eu de curiosite de scavoir non pherenice me dit il en souspirant car je ne le scay que trop mais l'ay une grace a vous demander que je vous prie de ne me refuser pas si ce que vous voulez est juste et possible luy dis-je vous estes assure de l'obtenir 
 faites donc je vous en conjure reprit il que doralise ne se serve plus de mon nom en escrivant a la personne a qui elle escrivoit quand je la surpris si mal a propos et pour elle et pour moy puis qu'a mon advis il n'est pas meilleur qu'un autre a cacher celuy qu'elle ne veut pas que l'on scache et que cela me peut plus nuire qu'elle ne pense je l'en aurois priee elle mesme adjousta t'il mais de l'humeur qu'est doralise elle ne m'auroit escoute qu'en raillant c'est pourquoy je me suis adresse a vous qui ayant l'esprit moins enjoue avez sans doute l'ame plus tendre et plus capable de vous laisser toucher aux prieres de vos amis perinthe me tint ce discours d'une maniere qui me fit si bien voir qu'il avoit un desplaisir tres sensible dans le coeur que le mien en fut esmeu de quelque compassion de sorte que luy respondant fort doucement afin de l'obliger a prendre quelque confiance en moy perinthe luy dis-je il ne me sera pas difficile d'obtenir de doralise qu'elle fasse ce que vous desirez et porveu que vous ne luy deffendiez pas de dire de vous tout le bien qu'elle en pense quand l'occasion s'en presentera je vous assure qu'elle n'aura point de peine a ne se servir plus de vostre nom lors qu'elle escrira a son amie et qu'elle voudra luy donner des louanges car je scay qu'elle vous estime infiniment et qu'elle ne voudroit pour rien vous facher mais encore adjoustay-je pourquoy estes vous si 
 irrite de ce qu'elle a pris vostre nom en une occasion ou elle n'en pouvoit prendre un autre qui y convinst mieux pherenice me dit il si vous me voulez promettre fidelite je vous diray une partie de ce que je pense je vous la promets luy dis-je pourveu que vous ne me cachiez rien comme vous ne me direz jamais tout repliqua t'il je ne dois pas non plus vous descouvrir tout ce que je scay c'est pourquoy il suffit que vous me juriez que vous ne direz rien de ce que je vous diray je creus apres cela que perinthe m'alloit advouer qu'il aimoit la princesse et comme il y avoit long temps que j'eusse voulu luy pouvoir parler de sa passion afin de tascher de l'en guerir je luy promis tout ce qu'il voulut apres quoy me regardant fixement n'est il pas vray pherenice me dit il avec une douleur dans les yeux a donner de la compassion a l'ame la plus dure et la plus insensible que la lettre qu'escrivoit doralise estoit pour abradate et que le nom du malheureux perinthe estoit employe pour cacher celuy de l'adorable panthee mais luy dis-je en l'interrompant vous ne demeurez pas dans les termes de nos conditions car je vous ay promis de ne reveler point le secret que vous m'aurez confie et cependant je voy parle commencement de vostre discours que bien loin de vous confier en moy vous voudriez que je me confiasse en vous presupose que ce que vous voulez scavoir fust vray et que je vous l'avouasse songez 
 bien perinthe a ce que vous dittes et ne commencez pas vostre discours par des questions si vous voulez que je vous responde joint qu'a vous dire la verite je ne comprends pas trop bien quand tout ce que vous pensez seroit vray ce qui n'est pas quel mal vous seroit vostre nom quand il seroit mis a la place de celuy de panthee si le prince de clasomene repliqua t'il froidement trouvoit quelqu'une de ces lettres ne pourroit il pas croire que je serois de l'intelligence que je le trahirois moy dis-je adjousta t'il a qui il a dit plus de cent fois qu'il ne veut pas que la princesse espouse jamais abradate ha perinthe m'escriay-je vous n'estes pas assez interesse pour songer de si loin a conserver vostre fortune et vous tesmoignez assez estre attache au service de la princesse pour servir abradate si vous croyez qu'elle le regardast favorablement si ce n'estoit quelque autre raison que je comprends avec assez de facilite et que je voudrois pour vostre repos qui ne fust pas vraye ouy perinthe adjoustay-je vous aimez panthee un sentiment jaloux vous a fait imaginer qu'elle aimoit abradate et vous a fait trouver si mauvais que vostre nom fust employe dans une lettre que vous avez creu estre pour ce prince il y a long temps perinthe poursuivis-je que je m'apercois de la passion que vous avez pour elle cependant je ne trouve pas que vous ayez raison de ne vous confier a personne et de cacher un feu qui vous consume 
 une petite estincelle s'estaint en la couvrant mais un feu bien vif se conserve et ne meurt point quand on le couvre c'est pourquoy si vous m'en croyez vous m'advouerez ingenument ce que je scay ou si vous ne le faites pas je seray obligee de dire a la princesse toutes les choses dont je me suis aperceue si vous vous confiez en moy adjoustay-je je vous promets une fidelite inviolable et si vous ne vous y confiez pas je vous proteste que le jour ne se pasera point que je ne die a la princesse que je croy que vous l'aimiez et que je ne luy en donne tant de marques qu'elle vous deffendra peut-estre de la voir jamais perinthe m'entendant parler ainsi me regardoit attentivement sans rien dire et cherchoit lequel luy estoit le plus avantageux de m'advouer qu'il aimoit ou de ne me l'advouer pas me voyant si determinee a faire ce que je luy disois si je l'advoue disoit il peut- estre qu'elle le dira et si elle le dit je suis perdu mais si je ne luy advoue point reprenoit il un moment apres elle le dira encore plustost et ma perte sera encore plus indubitable que seray-je done poursuivoit ce malheureux amant en luy mesme puis tout d'un coup s'imaginat que je ne voudrois pas le presser si fort de scavoir une chose que je condamnerois absolument il se flatta de je ne scay quelle esperance mal fondee et me respondit en biaisant conme je vy son ame esbranlee je le pressay encore davantage et luy dis si fortement que je ferois scavoir a 
 la princesse qu'il estoit amoureux d'elle s'il ne me l'advouoit qu'a la fin apres m'avoir fait jurer solemnellement que je ne dirois jamais rien de ce qu'il me diroit ny a doralise ny a la princesse ny a qui que ce soit il me promit qu'il me descouvriroit la verite de toutes choses je luy declaray toutesfois auparavant que je ne m'engageois qu'a luy estre fidelle et qu'a le consoler et non pas a le servir dans sa passion peut-estre madame me demanderez vous pourquoy je voulois obliger perinthe a m'advouer son amour mais je vous respondray a cela que je creus rendre un grand service a la princesse si je pouvois avoir quelque credit sur l'esprit d'un homme qui pouvoit tout sur celuy du prince son pere et d'estre en estat de l'empescher de nuire a abradate que je connoissois bien qu'il n'aimoit pas joint que j'esperay mesme que mes conseils pourroient peut-estre le guerir du mal qui le tourmentoit ainsi ce fut plustost pour le service de la princesse et pour le repos de perinthe que par curiosite que je voulus scavoir le secret de son coeur pour luy il ne m'a jamais bien pu dire pourquoy il me l'advoua n'ayant jamais pu bien determiner si c'avoit este afin que je le disse a la princesse ou afin de m'obliger a ne luy dire pas quoy qu'il en soit perinthe m'advoua sa passion me raconta tous ses transports et me dit tous les sentimens qu'il avoit eus tels que je vous les ay dits en divers endroits de mon recit 
 de sorte qu'apres m'avoir exagere la grandeur de son amour sa purete et sa constance jugez pherenice me dit il si je n'ay pas eu raison de vous prier que mon nom ne serve point a rendre abradate heureux perinthe luy dis-je avec beaucoup de douceur afin d'aquerir quelque credit sur son esprit je vous suis bien obligee de m'avoir advoue une chose que j'avois envie de scavoir de vostre bouche aussi vous puis-je assurer que je cacheray aussi soigneusement que vous le secret que vous m'avez confie ha pherenice s'escria t'il vous le chacherez peut-estre trop bien et je ne scay si dans le temps que je vous ay priee de ne le reveler pas je n'ay point desire que vous le dissiez a la a ce mot perinthe s'arresta ne pouvant achever de dire la princesse puis tout d'un coup se reprenant non non pherenice me dit il n'escoutez pas mes transports et escoutez tousjours la raison qui veut que je meure pour l'adorable panthee sans qu'elle scache mesme que je meurs pour elle c'est pourquoy soyez moy aussi fidelle que vous me l'avez promis et souffrez seulement que j'aye la consolation de pouvoir dire quelquesfois a une personne qu'elle aime les tourmens que ma passion me fait endurer cependant dit il comme je ne veux pas vous prier de me rendre office aupres de panthee ne me priez jamais aussi de servir abradate la chose repris-je n'est pas esgalle entre nous car si j'entre prenois de vous servir 
 aupres de panthee je vous y detruirois absolument et ainsi vous me demanderiez une chose impossible mais si je vous priois de servir abradate aupres du prince de clasomene je vous demanderois une chose que vous pouvez faire facilement facilement reprit perinthe avec precipitation ha pherenice vous ne connoissez pas combien il est difficile de rendre office a un rival et a un rival aime mesme dans les choses qui ne regardent point sa passion mais perinthe repris-je a mon tour voulez vous que la princesse espouse un homme qu'elle haisse je voudrois qu'elle fust contente repliqua t'il mais pour estre soulage dans mes maux je voudrois qu'elle n'espousast personne comme nous en estions la la princesse sortit de son cabinet pour aller prendre l'air dans le jardin ou je la suivis et ou perinthe ne la suivit pas car il se retira si plein de confusion que l'on eust dit qu'il craignoit que la princesse ne devinast en le regardant tout ce qu'il venoit de me dire doralise qui avoit bien remarque la conversation que nous avions eue ensemble me demanda ce que nous avions tant dit mais quoy que nous nous fussions promis elle et moy de nous rendre cote de tout ce que nous descouvririons de perinthe je ne creus pas estre obligee de luy dire ce qu'il m'avoit fait promettre de ne dire pas et je ne luy apris enfin que ce que j'avois sceu devant qu'il m'eust rien advoue depuis cela perinthe me parla plus souvent qu'il n'avoit 
 accoustume quoy qu'il eust tousjours este fort de mes amis c'est a dire autant que le pouvoit estre un homme qui ne monstroit son coeur a qui que ce soit mais quelque soin qu'il aportast a vouloir scavoir de moy en quels termes abradate estoit avec panthee je ne luy dis pas une parole et comme il m'en pressoit un jour cessez perinthe luy dis-je de me demander une chose que je ne vous dirois pas quand je la scaurois et soyez persuade que comme je ne vous trahiray point je ne trahiray pas non plus la princesse a qui je dois encore une plus grande fidelite qu'a vous et en effet depuis ce temps la il n'osa plus m'en parler quelques jours apres il receut une lettre d'andramite qui luy aprit que mexaris avoit eu quelque petit demesle avec le prince de clasomene et qu'il estoit alle a une maison qu'il avoit a deux journees de sardis de sorte que perinthe ne scavoit s'il s'en devoit affliger ou s'en resjouir car lors qu'il regardoit mexaris comme devant posseder panthee il estoit bien aise qu'il fust mal avec le prince de clasomene mais aussi quand il le consideroit comme un obstacle aux desseins d'abradate il estoit fache qu'il n'y fust plus bien toutesfois l'esperance qu'il avoit que cresus ne consentiroit jamais au mariage de panthee ny avec l'un ny avec l'autre de ces princes luy donnoit quelque consolation on peut pourtant dire qu'il n'avoit gueres de bonnes heures onn 
 seulement parce qu'il avoit plusieurs maux effectifs mais parce encore qu'il faisoit du poison de toutes choses en effet lors que la princesse vint a se mieux porter au lieu de s'en resjouir il s'en affligea prevoyant bien que le retour de sa sante la feroit bien tost retourner a sardis pherenice me disoit il un jour qu'elle avoit beaucoup meilleur visage qu'elle ne l'avoit eu depuis qu'elle estoit tombee malade ne suis-je pas bien malheureux de voir que le mal qu'a eu la princesse n'a fait que l'embellir peut estre disoit il que si elle eust este un peu changee abradate auroit eu moins d'amour pour elle et que si elle s'en fust aperceue elle auroit eu aussi moins de bien-veillance pour luy mais je suis trop infortune pour cela et je commence de voir qu'elle arrivera a sardis plus belle encore qu'elle n'estoit quand nous en partismes il vous est aise de juger madame par ce que je dis de ce que souffroit un homme qui s'affligeoit de la sante et de la beaute de la personne qu'il aimoit cependant quelques jours apres il falut partir et nous partismes effectivement mais a vous dire la verite perinthe parut si melancolique que si je n'eusse pas sceu le secret de son coeur j'aurois creu qu'il laissoit a sardis l'objet de toutes ses affections aussi doralise luy en fit elle une guerre estrange le premier jour que nous marchasmes et ce la servit sans doute a nous le faire passer plus agreablement car toutes les fois que perinthe qui estoit a cheval aprochoit du chariot 
 de la princesse dont il ne s'esloignoit guere elle luy disoit cent agreables choses ou il respondit avec un chagrin plein de depit le plus plaisant du monde le premier jour de nostre voyage s'estant donc passe de cette sorte nous le continuasimes le lendemain mais helas nous ne le passasmes pas si agreablement car vous scaurez madame qu'estant arrivez dans une forest fort obscure en un endroit ou il y a un grand estang que l'on laisse a la main droite et qui s'epanchant parmy l'ombre qui regne dans l'espaisseur du bois fait un obiet qui a quelque chose de beau et d'affreux tout ensemble vous scaurez dis-je qu'estans arrivez en ce lieu la nous vismes sortir a nostre gauche par diverses routes de la forest quarante ou cinquante hommes a cheval l'espee a la main un desquels je reconnus aussi tost malgre la frayeur que j'eus pour estre le prince mexaris qui commanda a celuy qui conduisoit le chariot de la princesse de s'arrester ce qu'il fit ne jugeant pas qu'il peust faire autre chose car madame il faut que vous scachiez que la princesse n'avoit en ce voyage qu'un chariot de suitte plein de femmes quinze hommes de cheval et quelques gens a pied mais en petit nombre bien est il vray qu'il ne faut pas conter perinthe pour un homme seul veu les choses prodigieuses qu'il fit ce jour la a peine eut il veu venir mexaris l'espee a la mains suivy de tous les siens qui en sortant du bois s'estoient rangez aupres de luy qu'il se mit en estat 
 de nous deffendre et appellant tous les gens de la princesse il se mit entre le chariot ou elle estoit et le prince mexaris qui n'eut pas plustost commande que ce charoit s'arrestast que perinthe s'avancant vers luy l'espee haute mexaris recula d'un pas et voulant tascher d'enlever la princesse sans respandre de sang ou peut estre sans s'exposer perinthe luy dit il ne me forcez pas a vous perdre et ne faites pas une resistance inutile a un homme qui est en estat de vous faire obeir par force non non seigneur repliqua perinthe je n'ay point de vie a mesnager et vous n'enleverez jamais la princesse tant que perinthe sera vivant pendant que mexaris amusoit perinthe a parler il vit que quatre des siens s'avancoient vers le chariot de sorte que sans s'arrester davantage il attaqua mexaris apres luy avoir crie qu'il luy seroit peut-estre plus aise de le vaincre qu'il ne luy seroit facile a luy d'enlever panthee tant qu'il vivroit en effet il l'attaqua avec tant de fierte que mexaris eut besoin d'estre secouru parlessiens comme nous l'avons sceu depuis par les gens de la princesse car pour nous madame nous estions tellement espouventees que nous ne scavions ce que nous voiyons pour moy je scay seulement que j'entendois un grand bruit et que je voyois une confusion estrange parmy tous ces gens qui se battoient a quinze ou vint pas du chariot de panthee ce qu'il y eut d'avantageux pour nous fut que ceux a qui mexaris avoit 
 commande de se saisir de la princesse durant qu'il combattoit voyant leur maistre si engage dans un combat dont ils ne scavoient pas l'evenement quelque inesgal qu'il fust par le nombre ne le firent point et se resolurent d'attendre que la victoire leur fust un peu plus assuree se contentant d'empescher que les chariots ne marchassent mais plus ils attendoient plus ils voyoient leur party s'affoiblir car perinthe combatoit avec une valeur si extraordinaire que j'ay ouy assurer qu'il tua de sa main plus de six des gens de mexaris l'ayant blesse luy mesme en plus d'un endroit ceux qui le secondoient firent aussi fort bien en cette occasion neantmoins comme des quinze hommes qu'il avoit il y en avoit trois de luez et quatre hors de combat il n'avoit presques plus d'autre espoir que celuy d'avoir la gloire de mourir en deffendant la princesse si bien que combatant en desespere il fit des choses que l'on ne scauroit vous representer comme le pauvre perinthe en estoit donc la il vit paroistre des cavaliers qui venoient a toute bride vers l'endroit ou il combatoit et comme il ne douta point que ce ne fussent encore des gens de mexaris il se creut absolument perdu toutesfois voulant vendre sa vie cherement et tascher de tuer ce prince auparavant que d'estre tue luy mesme il s'eslanca vers luy malgre quelques uns des siens qui le couvroient et s'engagea d'une telle sorte parmy ces ravisseurs que si abradate qui estoit 
 a la teste de ces cavaliers que perinthe avoit cru estre des gens de mexaris ne fust venu et ne les eust ecartez le panure perinthe estoit mort mais a peine ce prince fut il arrive avec vint chevaux que les choses changerent bien de face car des qu'il aprocha voyant perinthe au danger ou il estoit il fut tout droit a luy et le degagea entierement de vous representer madame l'estonnement de mexaris de perinthe et de nous de voir arriver abradate en ce lieu la c'est ce que je ne scaurois faire mexaris creut alors que les dieux le vouloient perdre panthee espera qu'ils la vouloient conserver et perinthe m'a dit depuis que lors qu'il vit abradate luy sauver la vie il eut une douleur si sensible qu'il fut tente de le combattre aussi bien que mexaris qui depuis l'arrivee du prince de la susiane ne songea plus qu'a se retirer car outre qu'il estoit desja assez blesse des qu'il le joignit il luy donna encore un coup au bras droit qui l'ayant mis hors de combat fit qu'il ne pensa plus qu'a se mettre en seurete n'estant plus en estat ny d'enlever sa maistresse ny de combatre son rival il fut pourtant poursuivy ardemment toutesfois comme le principal dessein d'abradate et de perinthe n'estoit que de sauver la princesse ils n'oserent s'enfoncer dans l'espaisseur de la forest de sorte que revenant vers elle apres avoir tue on fait fuir tout ce qui restoit de gens a mexaris elle ne les vit pas plustost que les apellant ses liberateurs elle leur rendit mille graces du service 
 qu'ils luy avoient rendu or comme elle avoit fort bien remarque qu'abradate par son arrivee avoit sauve la vie a perinthe elle ne le remercia pas moins de la luy avoir conservee que de ce qu'il estoit cause qu'elle n'estoit pas tombee sous le pouvoir de mexaris et comme elle sentoit avec beaucoup de tendresse tout ce que perinthe venoit de faire pour elle elle luy exagera la chose avec une reconnoissance extreme d'autre part perinthe regardant abradate comme celuy qui venoit recueillir le fruit de ses travaux il se repentoit presques de ce qu'il avoit fait et il eust peut-estre mieux aime que mexaris eust enleve la princesse que de voir qu'abradate partageoit aveque luy la gloire de l'avoir deffendue et de ce qu'en son particulier il luy devoit la vie comme ce n'estoit pas un lieu fort agreable pour nous a demeurer que celuy la ou nous ne voiyons que des morts ou des mourants apres tous ces complimens faits en tumulte apres que la princesse eut demande a abradate comment il s'estoit trouve la si a propos et apres qu'il luy eut apris que c'estoit parce qu'il avoit este adverty du dessein de mexaris par un de ses domestiqucs et qu'au mesme instant il estoit monte a cheval pour s'opposer a sa violence les chariots marcherent abradate laissant quelques uns des siens pour avoir soin de ceux qui n'estoient pas encore morts tant amis qu'ennemis afin de secourir les uns et de s'assurer des autres mais comme en marchant 
 la princesse s'aperceut que perinthe estoit blesse a la main gauche et qu'il perdoit assez de sang pour l'affoiblir elle fit arrester son chariot et l'y faisant mettre malgre la resistance qu'il y fit je luy donnay un voile que je tenois pour luy bander la main ain si le premier liberateur de panthee estoit dans le chariot et celuy de perinthe et de panthee tout ensemble marchoit aupres et ne pouvoit se lasser de rendre grace a cet amant cache d'avoir si bien deffendu sa princesse mais helas que le pauvre perinthe respondoit froidement a toutes les civilitez d'abradate la seule consolation qu'il avoit estoit de me regarder quelquesfois et de me faire voir dans ses yeux une partie des sentimens de son coeur au premier lieu habite ou nous passasmes la princesse fit arrester pour faire penser la main de perinthe de qui le sang ne s'estanchoit pas tout a fait en suitte dequoy nous continuasmes nostre voyage j'avois oublie de vous dire madame qu'apres le combat finy on avoit trouve un des gens de mexaris demonte dont on s'estoit saisi et qu'abradate fit conduire a sardis afin que cresus peust estre mieux instruit de ce qui c'estoit passe je ne vous diray point madame combien ce prince fut irrite contre mexalis quand il sceut qu'il avoit voulu enlever panthee ny combien le prince de clasomene en fut surpris afflige et en colere mais je vous diray que ce qu'il y eut d'admirable fut que perinthe 
 qui avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour tuer mexaris fit apres toutes choses possibles par le moyen d'andramite pour apaiser cresus sans autre motif que celuy de faire obstacle a abradate en servant son rival ainsi le malheureux perinthe tout genereux qu'il estoit se voyoit force par sa passion de servir celuy a qui il avoit voulu oster la vie et de nuire a un prince a qui il devoit la sienne il ne put toutesfois faire ny l'un ny l'autre car outre que cresus estoit effectivement fort irrite contre mexaris qui contre sa volonte avoit voulu non seulement espouser panthee mais l'enlever il arriva encore que la princesse craignant que mexaris ne fist sa paix et ne revinst a sardis pria si instamment doralise de traitter un peu mieux andramite et de le prier d'entretenir le roy dans les sentimens de colere ou il estoit contre mexaris qu'en effet andramite fut un matin dire a perinthe qu'il ne pouvoit plus faire ce qu'il avoit souhaite de luy parce que doralise luy demandoit une chose toute opposee luy disant qu'entre sa maistresse et son amy il pensoit n'estre pas fort injuste de donner la preference a doralise je vous laisse a juger madame combien perinthe fut afflige de cette nouvelle car il comprit bien que doralise n'eust pas fait cette priere a andramite sans le consentement de la princesse voyant donc qu'il ne pouvoit obliger son amy a ce qu'il desiroit il obtint du moins de luy qu'il entretiendroit tousjours 
 cresus dans le dessein de ne consentir pas qu'abradate espousast panthee et en effet andramite luy promit la chose pourveu que doralise ne luy fist pas une priere opposee a la sienne ce n'est pas que perinthe n'eust une repugnance horrible a nuire a un prince a qui il estoit oblige mais quand il songeoit qu'il s'agissoit de l'empescher de posseder la princesse il passoit par dessus toute consideration il ne me disoit pourtant pas alors ce qu'il faisoit mais seulement les maux qu'il enduroit et ce ne fut que quelque temps depuis qu'il m'advoua tout ce que je viens de dire cependant le dangereux poison qu'il avoit dans l'ame envenima si fort sa blessure qu'il n'en pouvoit guerir et son corps vint a n'estre guere plus sain que son esprit il estoit foible pasle et languissant ayant une fievre lente qui ne l'abandonnoit pas un moment mais durant qu'il souffroit tant de maux secrets abradate estoit beaucoup plus heureux qu'il n'avoit este car le prince de clasomene scachant ce qu'il avoit fait pour la princesse sa fille le traitoit incomparablement mieux qu'a l'ordinaire et ne pouvoit pas avec bien-seance luy deffendre d'aller visiter panthee aupres de laquelle ne trouvant plus mexaris il avoit de plus douces heures on sceut mesme que ce prince qui s'estoit retire dans une ville dont le gouverneur estoit a sa disposition estoit assez dangereusement blesse si bien que sans avoir seulement la crainte de le voir revenir 
 il jouissoit d'autant de plaisirs que perinthe avoit d'infortunes il avoit pourtant tousjours l'inquietude de scavoir que cresus n'estoit pas plus dispose qu'a l'ordinaire a consentir qu'il espousast panthee ainsi au milieu de ses plus heureux jours il avoit de facheuses heures apres avoir vescu quelque temps de cette sorte il sceut que cresus ayant confere avec le prince de clasomene avoit enfin resolu qu'il s'en retournast et qu'il menast la princesse si fille aveque luy afin que l'absence guerist abradate de la passion qu'il avoit dans l'ame perinthe comme vous pouvez penser ne s'opposa pas a ce dessein au contraire il l'appuya si fortement aupres de son maistre et le fit apuyer si puissamment par andramite aupres de cresus que lors que l'on commenca de parler de ce voyage on en parla comme d'une chose resolue et indubitable si bien que lors qu'abradate se croyoit le plus heureux il se trouva le plus infortune la princesse fut aussi sensiblement touchee de cette resolution et si fort qu'elle prit enfin le dessein de souffrir que doralise qui l'en pressoit extremement priast encore andramite de tascher de rompre ce voyage en mon particulier sans en rien dire a la princesse ny a doralise j'en parlay aussi a perinthe que je ne trouvay pas dispose a m'accorder ce que je souhaittois de luy il me dit d'abord que scachant que cresus ny le prince de clasomene par diverses raisons ne souffriroient jamais que panthee 
 espousast abradate il croyoit que c'estoit le servir que d'esloigner cette princesse de luy et que c'estoit aussi servir la princesse que d'empescher qu'une plus longue conversation avec ce prince n'engageast un peu trop son coeur que de plus le prince son maistre n'avoit garde de perdre une occasion si favorable de retourner dans son estat et de sortir d'un lieu d'ou il n'auroit pas la liberte de se retirer sans cette raison enfin il me dit tant de choses que tout autre que moy auroit creu que l'amour n'avoit point de part a tout ce que faisoit perinthe mais a la fin n'ayant pas voulu recevoir tout ce qu'il me disoit il m'advoua ingenument que le seul dessein de separer abradate et panthee estoit ce qui l'avoit oblige a faire tout ce qu'il avoit fait mais il me dit cela avec des transports d'amour si grands que quelque en colere que je fusse contre luy je ne pus le quereller comme j'avois creu le pouvoir faire cependant doralise ayant agy aupres d'andramite et ayant employe tout le pouvoir qu'elle avoit sur luy pour le porter a dire tout ce qu'elle voudroit et a faire rompre le voyage de clasomene luy disant que c'estoit pour son interest seulement et parce qu'elle ne pouvoit se resoudre a perdre la princesse andramite luy dit que la chose n'estoit plus en termes de cela je que ce voyage estoit si absolumemt resolu qu'il estoit impossible de le rompre voila donc abradate dans une douleur estrange panthee ne fut pas aussi sans affliction 
 car elle voyoit bien que le dessein de ceux qui l'esloignoient de ce prince estoit qu'il ne la revist jamais neantmoins comme elle a l'ame grande et ferme elle cacha de telle sorte la douleur qu'elle avoit que celle d'abradate en augmenta encore de la moitie luy semblant que l'amour qu'il avoit tesmoigne avoir pour la princesse meritoit bien que du moins elle luy fist voir quelque melancolie sur son visage et peut-estre mesme quelques larmes dans ses yeux il se pleignit donc de son insensibilite avec tant d'emportement que la princesse fut obligee de souffrir pour l'apaiser qu'il la vist chez doralise de crainte qu'il ne prist quelque resolution trop violente car comme la princesse devoit partir dans deux jours il n'y avoit point de temps a perdre il la vit donc chez doralise et il l'y vit si triste ce jour la qu'il eut lieu d'estre aussi satisfait de la tendresse de son affection qu'il l'estoit peu de sa mauvaise fortune toute cette conversation fut la plus douloureuse du monde aussi cette separation avoit elle tout ce qui la pouvoit rendre insuportable puis que non seulement abradate estoit cause que panthee quittoit sardis mais ce qui estoit le plus facheux estoit que cette absence n'avoit point de bornes et que la princesse ne pouvant jamais rien vouloir contre son devoir disoit toujours a abradate qu'elle ne vouloit pas qu'il l'allast voir desguise comme il l'en pressoit enfin madame apres s'estre dit toutes 
 les choses que se peuvent dire deux personnes qui ont resolu de s'aimer tousjours et qui craignent de ne se revoir jamais ils se separerent car encore qu'abradate deust faire une visite de ceremonie a la princesse pour luy aller dire adieu il contoit cela pour rien puis qu'il scavoit bien qu'il ne luy pourroit rien dire de particulier de sorte que lors qu'elle le laissa chez doralise il la regarda presques comme ne la devant plus voir et sentit autant de douleur que l'on en peut sentir aussi tost qu'elle fut partie les gens d'abradate luy surent dire que cresus le faisoit chercher par tout mais comme il avoit l'esprit irrite contre ce prince il leur dit qu'ils dissent a ceux qui le cherchoient qu'ils ne l'avoient pas trouve et en effet il fut encore plus de deux heures avec doralise a parler de la princesse et du malheureux estat ou il se trouvoit apres quoy il s'en alla trouver cresus qui l'ayant fait entrer dans son cabinet avec une civilite extraordinaire luy aprit que sa fortune avoit change de face et qu'il venoit de recevoir une lettre de la reine de la susiane qui luy aprenoit que le prince son frere et le roy son pere estoient tous deux morts et qu'ainsi il estoit roy cette nouvelle surprit extremement abradate et luy donna mesme beaucoup de douleur car encore que ces deux princes l'eussent fort injustement et soit rigoureusement exile la nature ne laissa pas de faire en luy ce qu'elle fait tousjours en toutes les personnes genereuses ainsi il aprit avec deplaisir 
 qu'il estoit roy de la susiane il est vray que ce ne fut pas un deplaisir inconsolable et sa douleur quoy que grande ne fut pas plus forte que sa raison cresus luy dit que celuy qui luy avoit aporte cette nouvelle avoit une lettre pour luy de la reine sa mere qui luy mandoit a luy en particulier qu'elle trouvoit qu'il estoit a propos qu'il tardast encore a sardis jusques a ce que quatre des plus grands seigneurs de son royaume qui devoient partir dans trois jours fussent venus le prier au nom de tous ses peuples d'aller prendre le sceptre que le roy son pere luy avoit laisse et qui dans les derniers momens de sa vie avoit tesmoigne se repentir de l'avoir exile et l'avoit declare son legitime successeur estant mort trois jours apres son fils aisne qui seul avoit cause leur mauvaise intelligence apres avoir donc sceu toutes ces choses abradate se retira chez luy l'esprit remply de tant de pensees differentes qu'il ne pouvoit dire luy mesme ce qu'il pensoit comme il estoit fort tard cette nouvelle ne fut sceue que de peu de monde ce soir la mais le lendemain au matin il n'y eut personne qui ne sceust qu'abradate estoit roy de la susiane et qui ne s'en resjouist perinthe mesme en fut bien aise parce qu'il s'imagina pour se flatter qu'abradate seroit contraint de partir tout a l'heure et que peut estre l'absence et l'ambition le gueriroient elles de l'amour qu'il avoit pour la princesse ainsi je pense pouvoir dire qu'elle eut moins de joye que 
 perinthe du bonheur d'abradate parce qu'elle craignit que le changement de la condition de ce prince n'en aportast en son coeur cependant quoy que tout le monde se resjouist de scavoir qu'il estoit roy il ne falut pas laisser de luy aller faire une visite de deuil et de s'affliger aveque luy de la mesme chose dont on se resjouissoit hors de sa presence le prince de clasomene y fut et perinthe aussi esperant tousjours qu'abradate en montant au throsne s'esloigneroit de panthee la princesse de son coste l'envoya visiter par un des siens et luy tesmoigner la part qu'elle prenoit a tout ce qui luy estoit arrive en attendant qu'elle y allast elle mesme avec la princesse de lydie mais comme ce compliment estoit une chose que la seule ceremonie avoit exigee d'elle abradate n'en fut pas pleinement satisfait et il creut qu'elle eust pu le luy envoyer faire par une personne qui luy eust este plus confidente et qui luy eust dit quelque chose de plus particulier cependant comme la princesse devoit partir dans un jour il avoit l'ame a la gehenne car outre que la bien-seance ne souffroit pas qu'il allast si tost chez elle n'y chez doralise il trouvoit encore que d'aller parler de mariage devant mesme que les deputez de la susiane fussent venus et si tost apres avoir sceu la mort de deux princes qui luy estoient si proches estoit une chose hors de raison cependant l'amour qu'il avoit pour panthee estoit si forte qu'il 
 n'avoit pas delibere un moment sur ce qu'il avoit a faire et des qu'il s'estoit veu roy il avoit resolu de la faire reine et de n'accepter la couronne que pour la luy mettre sur la teste d'autre part perinthe pressoit autant qu'il pouvoit le prince de clasomene de partir de sardis mais par bonheur ce prince s'estant trouve mal ce voyage fut differe ce qui donna beaucoup de joye a abradate qui vit que par la les choses se feraient avec moins de precipitation mais madame comme c'est la coustume du monde de juger legerement d'autruy deux jours apres qu'il eut receu cette nouvelle on disoit desja que ce prince ne songeroit plus a panthee et ce bruit flatta si doucement perinthe qu'il en eut effectivement de la joye durant que cette esperance l'entretenoit les deputez de suse arriverent qui apres avoir assure abradate de la fidelite de tous ses sujets remercierent cresus de la part de la reine de l'asyle qu'il luy avoit donne pendant son exil et l'assurerent qu'elle conserveroit tousjours le souvenir d'une obligation si sensible apres cela abradate qui n'avoit rien voulu mander a panthee ny a doralise ny a moy jusques a ce qu'il eust amene la chose au point ou il la vouloit fut trouver cresus un matin pour luy dire que croyant qu'il ne s'estoit oppose au mariage de panthee et de luy que parce qu'il ne vouloit pas qu'un prince estranger s'establist dans ses estats il venoit luy declarer qu'il estoit 
 prest de renoncer a tous les droits que cette princesse avoit a la principaute de clasomene si elle y vouloit consentir pourveu qu'il agreast son mariage avec elle cresus entendant une proposition si avantageuse pour luy l'escouta avec plaisir et promit de la faire au prince de clasomene apres quoy abradate l'ayant remercie en le conjurant de luy tenir bien tost ce qu'il luy promettoit ce prince fut des le jour mesme chez le prince de clasomene luy demander panthee en mariage pour le roy de la susiane car encore qu'il n'eust pas le consentement de la reine sa mere il ne laissoit pas de croire qu'elle approuveroit un choix authorise par cresus qui ne demandoit mesme cette princesse qu'a condition que cette reine donneroit son consentement dont abradate ne doutoit point du tout joint que les deputez de suse a qui il avoit dit son dessein l'assurerent si fortement qu'il ne trouveroit point d'obstacle dans l'esprit de la reine sa mere qu'il ne craignit pas de l'irriter et d'autant moins qu'ils luy dirent que tous ses subjets ne trouvant point de princesse ny dans son royaume ny dans les estats voisins qu'il pust espouser auroient beaucoup de satisfaction qu'il leur donnast une reine si illustre en toutes choses cela estant ainsi cresus fut donc chez le prince de clasomene pour luy faire cette proposition qui luy sembla si avantageuse qu'il l'accepta sans peine de sorte que sans perdre temps cresus envoya querir 
 abradate afin que toutes choses estant arrestees entre eux on depeschast en diligence vers la reine de la susiane comme cela ne se put pas faire sans qu'il s'en espandist quelque bruit un officier de la princesse me vint dire avec beaucoup d'empressement qu'elle alloit estre reine de la susiane quoy que je l'eusse espere j'advoue que je ne laissay pas d'en estre surprise de sorte que dans le premier transport de ma joye apres m'estre fait dire comment il scavoit la chose j'escrivis promptement un billet a doralise qui estoit chez elle avec perinthe afin de la luy raire scavoir et comme il estoit fort court je pense que je m'en souviendray bien et qu'il estoit a peu pres en ces termes
 
 
 pherenice a doralise 
 
 
 s'il est vray comme vous le dittes souvent que celuy qui donne beaucoup aime beaucoup il faut conclure que le roy de la susiane aime plus la princesse que personne ne l'a jamais aimee puis qu'en luy donnant la couronne qu'il vient de recevoir il luy donne plus que personne ne luy a jamais donne si vous estes raisonnable vous viendrez aider a ce prince a la luy mettre sur la teste et partager la joye de 
 
 
 pherenice 
 
 
 
 
 a peine doralise eut elle leu ce billet que sans songer a l'opinion qu'elle avoit que perinthe fust amoureux de panthee elle le luy donna a lire voyez luy dit elle perinthe ce que pherenice me mande et venez en diligence aveque moy car je serois au desespoir si quelqu'un m'avoit devancee a me rejouir avec la princesse perinthe se mit donc a lire ce billet mais il le leut avec un trouble si grand dans l'esprit et tant d'emotion sur le visage que doralise revenant dans ses premiers sentimens qu'avez vous perinthe luy dit elle qui vous trouble si fort et seroit il possible que la joye fist en vous les mesmes effets de la douleur et de la colere car enfin adjousta doralise je voy que vous avez tout a la fois du chagrin du depit et du desespoir mais je n'en voy point la cause si ce n'est que mes soubcons soient veritables et qu'il y ait autant d'amour dans vostre coeur qu'il paroist de melancolie dans vos yeux ha doralise s'escria t'il que ne suis je mort en combatant contre mexaris plustost que de me trouver au malheureux estat ou je me voy je voudrois poursuivit il vous pouvoir cacher ma folie comme je l'ay cachee jusques icy toutesfois puis que je n'ay pu m'empescher de vous donner des marques de ma passion en m'affligeant du bonheur de la princesse panthee j'aime mieux vous advouer mon crime et avoir recours a vostre discretion que de vous nier une verite qui ne vous est que trop connue l'advoue donc doralise que j'aime la princesse et 
 que je l'ay aimee des que j'ay este capable d'aimer mais aimee avec tant de violence que je m'estonne que je n'en suis mort mille et mille fois mais aimee aussi avec tant de purete que je n'ay jamais rien espere ny presque rien souhaite si ce n'est qu'elle n'espousast point abradate cependant c'est abradate qui la va espouser c'est luy qui la va faire reine et' c'est luy enfin qui me va pousser au tombeau bienheureux encore adjousta t'il si j'y puis entrer devant le funeste jour destine a cette grande feste perinthe prononca toutes ces paroles avec tant de vehemence et d'une maniere si touchante que doralise qui l'estimoit infiniment en eut le coeur attendry et voulut tascher de le consoler je m'estois tousjours bien imaginee luy dit elle que vous aviez de la passion pour la princesse mais je vous avoue que je ne pensois pas que ce fust une passion si forte eh dieux interrompit perinthe comment avez vous pu penser que l'on pust aimer la princesse avec mediocrite et comment avez vous pu scavoir comme je scay que vous l'avez sceu que je ne respondois pas a la proposition qu'elle me faisoit d'entreprendre de vous servir sans croire que je devois avoir une passion bien violente et que panthee seulement pouvoit empescher perinthe d'aimer doralise en effet adjousta t'il je ne doute nullement qu'ayant pour vous toute l'estime dont je suis capable je n'eusse eu aussi beaucoup d'amour si mon coeur n'eust pas este engage 
 c'est pourquoy sans m'accuser d'insensibilite pour vous pleignez moy je vous en conjure et m'aidez a cacher pour quelques jours qui me restent a vivre ce que l'ay cache avec tant de soin toute ma vie mais est il possible interrompit doralise que vous ne puissiez sousmettre vostre esprit a vostre fortune et vouloir enfin ce que vous ne scauriez empescher n'avez vous pas tousjours sceu adjousta t'elle que vous ne polluiez jamais rien pretendre a la princesse non pas mesme de l'obliger a souffrir vostre passion ouy repliqua l'afflige perinthe en soupirant pourquoy donc reprit elle estes vous si desespere c'est parce respondit il que le seul homme que je ne voulois pas qui fust heureux le va estre ce que vous dittes reprit doralise paroist plustost une marque de haine pour abradate qu'une prenne d'amour pour panthee ha doralise s'ecria t'il que vous este peu scavante aux effets de l'amour si vous croyez ce que vous dittes car enfin si je n'aimois point panthee j'aimerois sans doute abradate ouy doralise tout preocupe que je suis de ma passion je ne laisse pas de connoistre qu'il a cent bonnes qualitez mais plus je connois qu'il en a plus j'envie sa bonne fortune et plus il me rend infortune le temps repliqua t'elle vous guerira malgre vous ouy si je vivois assez pour attendre son secours respondit il mais ce n'est pas mon opinion ny mesme mon dessein cependant comme je ne veux pas que mon desespoit 
 esclatte et que je sens qu'il m'est absolument impossible de cacher ma douleur et que je ne pourrois pas mesme aller chez la princesse sans y donner des marques de mon amour il faut que le me retire comme il y a longs temps que ma sante est mauvaise il me sera peut estre aise de faire croire que les maux du corps causent ceux de l'esprit et de cacher le sujet de ma melancolie au peu de gens que je verray doralise entendant parler perinthe de cette sorte fit ce qu'elle put pour l'obliger a faire un grand effort sur luy mesme et pour l'empescher de s'aller enfermer chez luy mais il n'y eut pas moyen de le divertir du dessein qu'il avoit fait et il falut qu'elle le laissast aller il ne la pria point en la quittant de ne dire rien de sa passion a la princesse et je ne scay mesme s'il ne desira point qu'elle luy en dist quelque chose elle n'eut pourtant garde de luy en parler scachant bien qu'elle n'eust pu aprendre l'amour que perinthe avoit pour elle et le pitoyable estat ou il estoit reduit sans en avoir de la colere ou de la douleur ou peut-estre l'une et l'autre ensemble de sorte que ne voulant pas troubler sa joye elle ne luy en dit rien mais elle m'en parla en particulier si bien que comme je vy qu'elle en scavoit autant que moy je luy racontay tout ce que j'en scavois et nous eusmes toutes deux tant de compassion de voir un aussi honneste homme que perinthe estre aussi malheureux qu'il l'estoit que nous en sentismes avec un peu moins de satisfaction 
 le bonheur de la princesse toutefois comme nous esperasmes que le temps le consoleroit ce desplaisir ne nous empescha pas de paroistre fort gayes en effet doralise dit cent jolies choses a la princesse en se souvenant de l'avarice du prince mexaris et en considerant la generosite d'abradate mais apres luy avoir dit qu'elle estoit bien plus heureuse qu'elle d'avoir trouve en si peu de jours ce qu'elle cherchoit inutilement depuis si longtemps c'est a dire un homme accomply et qui n'eust jamais aime qu'elle seulement elle la pria de ne luy commander plus de favoriser andramite puis qu'elle n'avoit plus besoin de luy aupres de cresus comme andramite repliqua la princesse est amy de perinthe j'auray bien de la peine a l'abandonner doralise alloit luy respondre lors que la princesse l'en empescha et se mit a luy demander si elle ne scavoit point ou il estoit ne polluant comprendre qu'il ne fust pas des premiers a luy faire un compliment doralise ne voulut pas dire a la princesse qu'elle venoit de le quitter de sorte que disant un petit mensonge elle die qu'elle ne scavoit ou il pouvoit estre et comme un moment apres le prince de clasomene envoya querir panthee pour luy dire ce qu'il avoit resolu le reste du jour se passa sans qu'elle songeast plus a perinthe mais le lendemain apres que le prince abradate eut este faire une visite a la princesse comme a une personne qu'il duvoit espouser et qu'elle se souvint le 
 soir qu'elle n'avoit point veu perinthe ny entendu parler de luy elle commenca de s'en estonner et de me demander si je ne scavois point ce qu'il estoit devenu comme je luy eus dit que non elle envoya un des siens chez luy pour luy dire qu'elle ne touvoit nullement bon qu'il ne vinst point prendre part a sa joye et qu'a moins que d'aprendre qu'il fust a l'extremite elle auroit bien de la peine a luy pardonner cette negligence apres que celuy que la princesse envoyoit a perinthe luy eut fait ce message vous direz a la princesse repliqua t'il que puis que je puis obtenir mon pardon en mourant je puis esperer de mourir bien tost en ses bonnes graces estant certain que je ne croy pas vivre longtemps perinthe adjousta a cela quelques paroles d'un compliment ordinaire mais avec une voix si tremblante a ce que raporta a la princesse celuy qui luy avoit parle qu'elle creut en effet qu'il estoit tres malade et le creut si bien que ne doutant pas que les medecins du prince son pere qui avoient accoustume de le traitter ne l'eussent veu elle en envoya querir un pour luy demander ce qu'avoit perinthe pour qui elle avoit beaucoup d'amitie mais elle fut bien surprise lors qu'il luy dit qu'il ne l'avoit point veu depuis quelques jours doralise qui se trouva presente a ce que ce medecin disoit a panthee luy dit pour desguiser la chose que peut-estre perinthe s'estant ennuye de voir qu'il ne guerissoit point parfaitement auroit il apelle quelque autre medecin mais 
 comme celuy qui estoit la creut que doralise l'attaquoit en son honneur il assura fort la princesse que cela ne pouvoit estre de sorte que pour s'eclaircir mieux de l'estat ou estoit perinthe elle luy ordonna de l'aller voir de sa part le lendemain au matin et de luy en rendre conte cependant abradate estoit si satifait de pouvoir esperer raisonnablement que rien ne troubleroit plus ses plaisirs qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage il luy sembla pourtant que son bonheur n'estoit pas accomply parce qu'il n'avoit point rencontre perinthe pour luy en parler et il fit en effet dessein de l'entretenir de sa joye le jour suivant mais helas ce malheureux amant ne songeoit guere a recevoir sa visite non plus que celle du medecin que la princesse luy envoya qui voulant s'aquiter exactement de sa commission fut le voir si matin qu'a peine le soleil estoit il leve il ne le trouva pourtant pas endormy car ses ennuis ne luy permettoient pas de reposer un moment et des qu'il entra dans sa chambre il luy vit le visage si change qu'il ne douta pas qu'il ne fust plus malade qu'a l'ordinaire il luy dit donc qu'il s'estonnoit qu'il ne l'eust pas envoye querir et luy aprit en suitte l'ordre qu'il avoit receu de la princesse de luy rendre conte de sa sante au nom de la princesse perinthe tressaillit car il n'avoit pas preveu que cet homme luy deust rien dire de sa part puis s'estant remis un moment apres il dit a ce medecin qu'il estoit infiniment 
 oblige a la princesse des soins qu'elle prenoit de luy et qu'il luy estoit aussi tres redevable de ceux qu'il vouloir prendre de le guerir mais qu'il le suplioit de ne s'en donner pas la peine qu'il luy advouoit qu'il estoit las de faire des remedes inutilement et qu'il estoit resolu d'essayer si la nature toute seule ne le gueriroit pas plustost que tout l'art de la medecine pendant que perinthe parloit ainsi cet homme luy porta la main sur le bras quoy qu'il s'en voulust deffendre et trouva que son pouls estoit tantost foible et inegal et tantost viste et esleve de sorte que ne pouvant croire qu'il n'eust pas besoin de remedes il s'obstina longtemps a luy vouloir persuader d'en faire et si longtemps que perinthe s'en fust fache si ce medecin accoustume a avoir quelque indulgence pour les malades qu'il traittoit n'eust fait semblant de ceder a sa volonte avec intention toutesfois d'advertir la princesse de l'estat ou estoit perinthe et du besoin qu'il avoit que l'on songeast a luy il le quitta donc apres que perinthe l'eut charge de remercier la princesse du soin qu'elle avoit de luy le conjurant de luy dire qu'il s'estimoit le plus malheureux homme du monde de ne pouvoir prendre part a la joye qu'elle avoit et d'estre contraint de se pleindre quand tour le monde ne jettoit que des cris d'allegresse pour son mariage cet homme estant venu au louer de la princesse elle ne le vit pas plustost que luy adressant la parole et bien 
 luy dit elle en quel estat est perinthe car je vous advoue que comme il a tousjours este malade depuis la blessure qu'il receut en combattant pour moy j'ay beaucoup d'impatience de le scavoir madame reprit il la sante de perinthe est assez mauvaise et ce qu'il y a de pire est qu'il ne veut ny dire ce qu'il souffre ny faire de remedes pour guerir et que veut il donc faire repliqua la princesse il dit qu'il veut que la nature le guerisse sans le secours de nostre art respondit ce medecin mais pour moy adjousta t'il je dis peut estre plus raisonnablement que luy que tous les deux ensemble auront bien assez de peine a en venir a bout la princesse fort surprise d'entendre ce qu'on luy disoit se fit redire fort exactement par cet homme tout ce qu'il avoit remarque du mal de perinthe qui en effet au sortir de chez doralise avoit este contraint de se mettre au lict tant l'agitation de son esprit avoit augmente la fievre lente qu'il avoit depuis sa blessure avoit trouble toutes ses humeurs et altere son temperamment comme la princesse estoit donc fort occupee a s'informer de la sante de perinthe abradate envoya scavoir des nouvelles de la sienne de sorte qu'apres avoir fait un compliment pour respondre a celuy de ce prince elle luy manda qu'elle se porteroit bien si ce n'estoit l'affliction qu'elle avoit de venir d aprendre que perinthe estoit malade et ne vouloit point guerir et suitte dequoy elle acheva de s'habiller et fut au temple comme a 
 l'ordinaire ou abradate se trouva pour luy donner la main lors qu'elle descendit de son chariot conme la princesse aimoit perinthe elle parla de son mal a abradate au sortir du temple et conme il luy dit qu'il avoit desja fait dessein de l'aller voir elle luy tesmoigna qu'elle luy en seroit obligee et le pria de tascher de luy persuader de faire quelques remedes et de descouvrir la raison pourquoy il sembloit estre resolu de n'en faire pas luy disant que le respect qu'il avoit pour luy le porteroit peut-estre a faire ce qu'il ne feroit pas pour un autre abradate qui ne cherchoit qu'a plaire a la princesse et qui d'ailleurs regardoit perinthe conme un honme qui avoit empesche panthee d'estre enlevee par mexaris ne fut pas plus tost hors d'aveque nous qu'il fut chez cet amant infortune qui ne passoit que pour malade vous pouvez juger combien la veue de ce prince luy donna d'emotion et combien il eut de peine a deguiser ses sentimens aussi tost qu'abradate fut assis au chevet de son lict et que le premier conplimont fut fait est il possible luy dit il fort obligeanment que lors que la fortune cesse de me presecuter et que je suis sur le point d'estre heureux perinthe veuille troubler ma joye en me donnant la douleur d'aprendre qu'il refuse de faire des remedes qui le mettroient bi tost en estat de la partager aveque moy seigneur reprit tristement perinthe je voy bi que la bonte qu'a la princesse de s'interresser en la vie du plus fidelle de ses serviteurs vous oblige a parler conme vous faites et vous preocupe 
 a mon avantage estant certain qu'a considerer ce que je suis veritablement je suis fore indigne de l'honneur que je recois de vous et si indigne enfin que si j'osois je vous suplierois de ne m'en faire plus tant vous estes trop modeste repliqua abradate car quand vous ne seriez pas aussi honneste homme que vous le paroissez estre a ceux qui se connoissent le mieux en honnestes gens et que vous ne seriez que le liberateur de panthee vostre vie me devroit tousjours estre tres chere mais estant tout ensemble un homme tres accomply le liberateur de ma princesse et fort de mes amis je dois sans doute vous forcer a faire tout ce qu'il faut pour vivre et pour vivre heureux a ces mots perinthe fit un grand souspir et levant les yeux au ciel il tourna la teste a demy de l'autre coste pour cacher le changement de son visage abradate remarquant l'action de perinthe commenca de soubconner que son esprit pouvoit estre aussi malade que son corps neantmoins n'en imaginant pas la veritable cause il creut que peutestre n'avoit il point d'autre desplaisir que celuy de voir que le prince de clasomene n'avoit encore rien fait pour luy et que la princesse s'esloignant il perdroit le plus grand suport qu'il eust de sorte que voulant descouvrir si ses soubcons estoient bien ou mal sondez apres quelques autres discours ou perinthe respondit peu il luy dit que c'estoit une estrange chose de voir qu'il voulust renoncer a la vie dans un temps ou elle 
 alloit commencer d'estre plus douce pour luy qu'elle n'avoit jamais este ha seigneur s'ecria t'il vous jugez cette fois la d'autruy par vous mesme mais il ya une notable difference de vous a moy et si grande que je suis assure que ce qui fait bien souvent vos plaisirs fait aussi bien souvent mes douleurs tant il est vray que vostre sort et le mien sont opposez l'un a l'autre quoy qu'il en soit perinthe reprit abradate je suis assure que si vous vivez comme je le souhaite vous serez plus heureux que vous n'avez jamais este car soit que vous veuilliez venir a suse ou demeurer a clasomene ou a sardis je vous engage ma parole de mettre vostre fortune en estat que du coste de l'ambition vous n'aurez rien a desirer si j'estois raisonnable reprit perinthe je devrois vous rendre mille graces de la generosite que vous avez de parler comme vous faites a un homme qui vous doit desja la vie mais seigneur il y a presentement en moy une si noire melancolie espandue qui trouble si fort ma raison et qui me rend si dissemblable a moy mesme que je ne puis avoir un plus sensible deplaisir que d'ouir parler de choses agreables tout ce qui n'est point funeste m'irrite et me met en colere c'est pourquoy je vous conjure de me laisser ou guerir ou mourir en repos mais comment guerirez vous repliqua abradate sans vouloir guerir si je ne gueris pas je mourray respondit il brusquement malgre qu'il en eust mais si vous mouriez 
 reprit abradate la princesse panthee et moy en serions inconsolables c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange si je veux vous persuader de vivre c'est de la part de cette princesse adjousta t'il que je vous ordonne de vouloir souffrir qu'on prenne soin de vous et de ne vous obstiner pas a ne vouloir point estre secouru la princesse respondit perinthe en calmant un peu l'agitation de son esprit me fait trop de grace de songer a moy en un temps ou je croyois qu'elle ne s'en devoit pas souvenir mais seigneur on n'est pas tousjours en pouvoir de vivre quand on le voudroit et on n'est pas mesme tousjours en puissance de le vouloir j'advoue que ceux qui ont de grandes afflictions reprit abradate ne sont quelquesfois pas maistres de leurs propres desirs mais pour vous perinthe qu'avez vous qui vous puisse porter dans le desespoir tout le monde fait cas de vostre vertu le prince de clasomene vous aime la princesse sa fille vous estime autant qu'il est possible et je vous promets ma protection toute entiere apres cela je croiray si vostre douleur continue que doralise a eu raison de penser que vous estiez amoureux mais quand cela seroit perinthe encore ne faudroit il pas se desesperer car enfin peut on estre plus malheureux que je le me suis veu ny plus esloigne de la possession de panthee cependant vous voyez l'heureux changement qui est arrive eu ma fortune je voy en effet interrompit 
 perinthe en soupirant mais je ne voy pas par ou je pourrois estre moins malheureux que je ne le suis quoy qu'il en soit seigneur poursuivit il avec un chagrin estrange jouissez en repos de vostre felicite et laissez moy s'il vous plaist souffrir les maux qui m'accablent sans y chercher de remede car je sens bien que vous y en chercheriez inutilement abradate voyant que plus il parloit a perinthe plus il l'irritoit se leva pour s'en aller luy disant qu'il estoit bien marry d'estre contraint d'aller porter une si facheuse nouvelle a la princesse perinthe jugeant donc par le discours de ce prince que des qu'il seroit hors d'aupres de luy il iroit aupres de panthee changea de dessein tout d'un coup car apres avoir fait tout ce qu'il avoit pu pour l'obliger a s'en aller il fit alors tout ce qu'il put pour le retenir encore quelque temps luy semblant que c'estoit un grand avantage pour luy que de differer de quelques instants le plaisir que devoit avoir abradate de voir panthee il est vray que ce qu'il dit a ce prince fut si mal lie et fut quelquesfois si peu a propos qu'il commenca de soubconner quelque chose de la veritable cause du desespoir de perinthe de sorte qu'apres avoir encore respondu deux ou trois fois aux questions que luy fit ce malheureux amant pour le retenir davantage aupres de luy il le quitta et vint chez la princesse qu'il ne trouva pas mais m'ayant demandee et ayant sceu que je ne l'avois 
 pas suivie il ne laissa pas d'entrer en attendant qu'elle revinst comme le soubcon qu'il avoit de l'amour de perinthe le mettoit en inquietude il me parut assez resveur si bien que prenant la liberte de luy demander d'our pouvoit venir cette resverie dans un temps si heureux pour luy il me dit que le mal de perinthe l'affligeoit en suitte dequoy m'ayant represente toutes les inquietudes qu'il avoit remarquees dans son esprit il vit bien que je scavois peut-estre quelchose de ce qui les causoit ce n'est pas que je luy disse rien qui deust le luy faire juger mais c'est que j'ay ce malheur de ne pouvoir pas empescher mes yeux de descouvrir souvent le secret de mon coeur abradate ne pouvoit toutesfois se resoudre a me dire ce qu'il pensoit et nous parlasmes durant quelque temps d'une maniere assez rare car nous ne disions pas ce que nous pensions et nous nous entendions pourtant parfaitement mais apres que cela eut dure quelque temps tout d'un coup abradate se mit a me prier de ne parler point a la princesse de ce qu'il m'alloit dire me jurant qu'il ne me diroit rien que je fusse obligee de luy reveler en suitte dequoy il me demanda si je ne croyois pas que perinthe fust amoureux de panthee et si je ne pensois pas aussi bien que luy que son mariage estoit la cause de son mal je ne scay pas seigneur luy dis-je si ce que vous dittes est vray mais je scay bien tousjours que si cela est la princesse ne le scait pas non non me dit il pherenice je ne 
 vous dis pas cela par un sentiment de jalousie mais par un sentiment de pitie l'estime que j'ay conceue de la vertu de panthee est si solidement establie que mille amans a ses pieds ne m'obligeroient pas aujourd'huy a craindre qu'elle fust capable de la moindre foiblesse c'est pourquoy je vous conjure de me dire jegenument si vous ne trouvez pas que j'aye raison de croire ce que je croy car si vous me confirmez dans mon sentiment je chercheray apres les voyes de soulager du moins le pauvre perinthe puis qu'il a un mal dont il ne scauroit guerir mais seigneur luy dis-je il n'est point besoin de croire que perinthe soit amoureux de panthee pour vous obliger a luy ordonner de faire ce qu'il pourra pour guerir puis que vous l'estimez assez pour cela je voy bien pherenice me dit il que vous n'estes pas sincere cependant je vous advertis que perinthe mourra si on n'y prend garde et je vous advoue que luy douant le salut de panthee je seray sensiblement touche de sa perte si elle arrive mais quand tout ce que vous dittes seroit vray luy dis-je quel remede y auroit il celuy de faire que la princesse luy commandast absolument de ne se desperer point repliqua abradate comme il disoit cela panthee entra dans sa chambre car abradate m'y avoit trouvee mais a peine le vit elle qu'elle luy demanda ce que perinthe luy avoit dit et ce qu'il luy sembloit de son mal madame luy dit il perinthe m'a tant dit de choses et avec si peu de suitte 
 que je crois que son esprit n'est pas moins malade que son corps et pour moy je pense qu'il a plus besoin de consolation que de remedes il me semble pourtant dit elle qu'il ne luy est arrive aucun malheur il est certain dit il qu'il ne paroist pas mais il est peut- estre arrive quelque bonheur a quelqu'un dont il est afflige perinthe reprit la princesse n'est point envieux et n'a mesme point d'ennemis si ce n'est mexaris de qui le bonheur n'est pas assez grand pour estre envie quoy qu'il en soit madame adjousta t'il je crains que perinthe ne meure si vous ne prenez soin de sa vie abradate dit cela d'une facon qui fit connoistre a la princesse qu'il y avoit un sens cache a ses paroles de sorte que ne scachant qu'en penser elle changea de discours le reste du jour elle songea continuellement a ce qu'abradate luy avoit dit neantmoins n'osant ny nous dire ce qu'elle pensoit apres qu'il sut party ny abandonner le soin qu'elle avoit commence d'avoir de perinthe a qui elle devoit tant elle pria doralise de luy vouloir faire une visite et m'ordonna de l'y accompagner esperant d'estre mieux instruite a nostre retour qu'elle ne l'avoit este a celuy d'abradate doralise et moy fusmes bien aises de la commission que la princesse nous donnoit c'est pourquoy nous nous en aquitasmes en diligence et mesme aveque joye croyant effectivement que nous aurions assez de pouvoir sur l'esprit de perinthe pour l'obliger a se consoler et pour 
 le faire resoudre a faire ce qu'il pourroit pour vivre mais madame nous nous trouvasmes estrangement deceues car la visite qu'abradate luy avoit faite avoit de telle sorte irrite sa douleur et redouble son mal que nous ne pusmes le voir sans une compassion extreme il eut pourtant quelque satisfaction de nous pouvoir entretenir en effet il commanda a ses gens de sortir de sa chambre afin de le faire aveque plus de liberte mais des que nous voulusmes luy parler pour luy faire reproche de ce qu'il ne vouloit pas guerir non non nous dit il je ne dois plus songer a la vie et pourveu que je puisse mourir devant que le roy de la susiane ait espouse la princesse je ne m'estimeray pas tout a fait malheureux il elt vray que depuis une heure j'ay beaucoup d'aprehension que je ne puisse esviter ce malheur il y a si loin de sardis rerepliquay-je que j'espere que vous serez entierement guery et des maux de l'esprit et de ceux du corps auparavant que l'on en soit revenu vous ne scavez donc pas encore reprit il que depuis une heure il est arrive un envoye de la reine de la susiane qui ayant sceu l'amour que le prince son fils a pour la princesse de clasomene luy vient dire de sa part que s'il continue de l'aimer aujourd'huy qu'il est roy elle consent qu'il l'espouse de sorte qu'abradate n'ayant plus d'obstacle a son dessein sera infailliblement bien tost en estat de me faire mourir desespere si la mort se haste 
 de venir me delivrer doralise et moy fusmes estonnees de voir que perinthe en l'estat ou il estoit sceust pins de nouvelles que nous mais comme nous nous estions arrestees en chemin nous jugeasmes bien qu'il n'estoit pas impossible que ce que perinthe disoit fuit vray et d'autant plus que nous sceusmes qu'il scavoit la chose par andramite qui estoit assez bien informe pour ne douter pas de ce qu'il disoit apres cela nous dit il je m'assure que vous n'aurez pas l'inhumanite de vouloir que je vive davantage mais si la princesse vous le commandoit luy dismes nous ne luy obeiriez vous pas si la princesse dit il scavoit ma passion et qu'apres cela elle eust la bonte ou la cruaute car je ne scay lequel de ces deux mots convient le mieux a ce que je dis de vouloir que je fisse ce que je pourrois pour vivre peut-estre aurois-je la force de luy obeir et de faire quelques efforts inutiles pour ne mourir point mais vous scavez bien qu'elle ne scait pas que je l'aime je n'ose mesme desirer qu'elle le scache toutefois adjousta t'il si vous croyez que quand je seray mort elle le puisse aprendre sans hair ma memoire je vous conjure de le luy dire et de luy demander pardon de ce que je n'auray pu me resjouir de son bonheur mais comme j'avois borne toutes mes esperances a tascher de faire en sorte qu'elle n'aimast jamais rien et que je les voy toutes renversees ne trouvez pas estrange si je vous dis que je ne scaurois souffrir la vie je dis 
 mesme plus adjousta t'il car je pense qu'il n'est guere moins necessaire que je meure pour le repos de panthee que pour le mien que scay-je si je serois tousjours maistre de mes transports et de ma passion je l'ay sans doute este jusques icy mais je ne voyois pas abradate heureux et je ne voyois pas la princesse en sa possession il vaut donc bien mieux que je meure que de troubler la felicite d'une personne qui seulement en n'aimant rien eust pu faire toute la mienne qui vit jamais nous disoit il un plus pitoyable destin je ne voulois autre chose pour estre content sinon que pas un de mes rivaux ne le fust et cependant je n'ay pu obtenir cet avantage de la fortune je m'estois resolu a cacher toute ma vie ma passion j'avois obtenu de moy de ne desirer mesme pas d'estre aime et de me satisfaire de la seule estime de panthee mais quoy que je me fusse renferme dans des bornes si estroites que jamais nul autre amant n'a este capable de faire une pareille chose il se trouve pourtant que j'ay encore trop desire et qu'abradate enfin va estre aussi heureux que je suis miserable du moins luy dis-je avez vous cette consolation de voir que vous ne pouvez vous pleindre ny de vostre rival ny de la personne que vous aimez ha pherenice s'escria t'il ce que vous croyez qui me doit consoler est ce qui fait mon plus grand desespoir estant certain que je serois bien moins a pleindre si je me pleignois avec justice de quelque autre que de moy mais puis 
 que vous connoissez encore la raison reprit doralise pour-quoy ne la suivez vous pas c'est parce repliqua t'il que je suis esclave sans estre aveugle je voy sans doute bien le chemin qu'il faudroit prendre pour recouvrer ma liberte mais les chaines qui m'attachent sont trop fortes pour les pouvoir rompre il n'y a que la mort seulement qui le puisse faire c'est pourquoy si vous estes autant de mes amies que je vous le croy vous ne m'accuserez plus et ne me parlerez plus de vivre j'ay pourtant une grace a vous demander mous dit il d'une maniere a attendrir le coeur le plus dur que le vous conjure de ne me refuser pas c'est de trouver s'il est possible quelque pretexte pour faire en sorte que l'adorable panthee n'espouse du moins abradate que le lendemain de ma mort le terme adjousta t'il ne sera pas bien long car si je ne me trompe je ne vivray pas encore quatre jours l'eusse aussi fort souhaite poursuivit il pouvoir encore une fois jouir de la veue de nostre princesse mais ce seroit en demander trop pour un malheureux je vous advoue madame qu'entendant parler perinthe de cette sorte doralise et moy en fusmes si touchees qu'il nous fut impossible de retenir nos larmes nous plurasmes donc aveque luy voyant que nous n'y pouvions rien gagner et nous le quitasmes avec promesse de le revenir voir nous fismes pourtant tout ce que nous pusmes pour le consoler auparavant que de partir mais ce fut inutilement 
 nous allasmes donc retrouver la princesse avec une melancolie estrange en nous en retournant nous songeasmes a ce que nous avions a dire sans pouvoir toutesfois resoudre si nous apprendrions a panthee qu'elle estoit cause de la mort de perinthe ou si nous ne le luy dirions pas il est vray que nous n'avions que faire de nous en mettre en peine estant certain que depuis ce qu'abradate luy avoit dit elle se l'estoit dit a elle mesme si bien que comme nous fusmes auprss d'elle et que nous luy eusmes raporte le pitoyable estat ou estoit perinthe je connus qu'elle nous entendoit mieux que nous n'avions creu qu'elle nous devoit entendre car comme je luy dis que je croyois qu'elle devoit assez a perinthe pour se donner elle mesme la peine de luy commander de vivre je scay bien me dit elle en rougissant que je luy dois assez pour prendre soin de sa vie mais je scay bien aussi que si perinthe a quelque sensible douleur dans l'ame il ne m'obeira pas il n'obeira donc a personne repliqua doralise mais du moins madame poursuivis-je ne vous reprocherez vous pas a vous mesme la mort de perinthe si elle arrive quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pu pour l'empescher apres cela panthee fit qu'il luy fut possible pour s'excuser de voit perinthe sans en dire la veritable raison sa modestie ne luy permettant pas de nous dire ce qu'elle pensoit mais a la fin doralise se servant de la liberte qu'elle 
 avoit accoustume d'avoir avec la princesse luy dit la chose telle que nous la scavions et la dit avec tant d'art et si obligeamment pour perinthe que la princesse n'eut assurement guere moins de douleur que de colere d'aprendre la passion qu'il avoit pour elle panthee voulut pourtant d'abord nous cacher la moitie de ses sentimens mais a la fin elle nous advoua que la mort de perinthe l'affligeoit et luy sembloit estre de si mauvais augure pour le reste de sa vie qu'elle n'osoit plus esperer de le passer heureusement elle nous fit alors cent reproches de n'avoir pas guery perinthe de son amour luy semblant qu'il n'y avoit qu'a dire des raisons pour guerir d'une pareille maladie en suitte comme nous voulusmes la suplier de vouloir faire une visite a ce malheureux elle rejetta fort loin la proposition que nous luy en fismes mais madame luy dis-je il ne scaura pas que nous vous ayons descouvert son secret et vous ne ferez que ce que vous eussiez sans doute fait si vous n'eussiez rien soubconne de son amour il suffit que je le scache dit elle pour m'empescher de voir perinthe ce n'est pas que je ne sois au desespoir de la mort d'un homme a qui j'ay une obligation si considerable comme est celle de m'avoir empeschee de tomber en la puissance de mexaris toutesfois je ne puis me resoudre a ce que vous desirez de moy joint aussi que s'il m'aime ma veue avanceroit plustost sa mort qu'elle ne la reculeroit estant certain qu'il ne 
 me pourroit voir sans douleur puis quil le desire luy dis-je il me semble qu'il y a de l'inhumauite a luy refuser cette grace ne songez vous point reprit elle a ce que diroit abradate s'il venoit a scavoir que perinthe eust eu de l'amour pour moy et que je l'eusse este voir s'il ne tient repliquay-je qu'a vous en faire prier par ce prince il me sera bien aise car je voy qu'il entre a propos pour cela et en effet doralise suivant ma pensee ne vit pas plus tost abradate aupres de la princesse que luy adressant la parole n'est il pas vray seigneur luy dit elle que la princesse est obligee de faire une visite au paure perinthe il n'en faut pas douter repliqua t'il et s'il ne faut que joindre mes prieres aux vostres pour l'y obliger je le feray volontiers car je suis persuade que s'il ne se resout a vivre a sa consideration il mourra dans peu de jours comme la princesse ne vouloit pas dire douant abradate la veritable raison qui l'en empeschoit elle en disoit de si foibles qu'il luy estoit aise de les destruire de sorte qu'il la pressoit estrangement mais a la fin nous parlasmes tant que nous nous entendismes tous esgallement bien ce ne fut toutesfois pas sans que la princesse en rougist elle se remit pourtant un moment apres voyant comment abradate prenoit la chose estant certain que l'on ne peut pas agir plus genereusement qu'il agit en cette occasion car comme il estoit bien assure du coeur de panthee et de sa vertu il fit tout ce qu'il put pour luy 
 persuader de sauver la vie a perinthe en luy rendant une visite il ne put pourtant l'y obliger qu'a une condition qui auroit avance la mort du pauvre perinthe s'il l'eust sceue qui fut que s'il eschapoit elle ne le verroit jamais apres cela elle vouloit encore qu'abradate fust present a cette entre-veue mais il ne voulut point de sorte qu'il fut resolu pour la contenter que du moins toutes ses femmes iroient avec elle aussi bien que nous de vous representer madame comment cette visite se passa il me seroit impossible et il suffit que je vous die que perinthe pensa mourir vint fois durant qu'elle y fut tantost on luy voyoit une douleur excessive un moment apres quelques mouvemens de joye paroissoient dans ses yeux tous mourans qu'ils estoient un instant en suitte le desespoir s'emparoit de son esprit de sorte qu'il n'entendoit presques plus ce qu'on luy disoit mais apres tout il demeura pourtant tousjours dans un profond respect il remercia la princesse de l'honneur qu'elle luy faisoit luy disant qu'il n'avoit plus rien a faire qu'a mourir puis qu'il avoit eu l'honneur de la voir et comme elle luy commanda absolument de souffrir qu'on luy fist quelques remedes il fut quelque temps sans parler puis tout d'un coup levant foiblement les yeux vers elle madame luy dit il si vous scaviez ce que vous souhaitez pour moy quand vous desirez que je vive vous ne le desireriez pas car enfin madame adjousta t'il avec 
 une voix languissante quand doralise a cru que j'estois amoureux elle ne se trompoit point j'aimois madame et je ne meurs assurement que parce que j'ay aime c'est pourquoy comme vous ne scavez pas tous mes malheurs vous estes excusable de souhaitter que je vive parce que vous croyez que je puis encore vivre heureux voila madame tout ce que le respect que j'ay pour vous me permet de vous dire de mes infortunes perinthe prononca ces dernieres paroles si foiblement que l'on eut peur qu'il n'expirast car la douleur le suffoqua de telle sorte qu'il en perdit la parole durant un demy quart d'heure mais conme il ne perdit ny la veue ny le jugement il eut la consolation de voir tomber quelques larmes des beaux yeux de la princesse elle les cacha pourtant autant qu'elle put cependant ne pouvant pas demeurer plus longtemps en ce lieu la elle en sortit apres avoir ordonne que l'on fist venir non seulement les medecins ordinaires de perinthe mais encore ceux de cresus qui tous ensemble dirent qu'il estoit impossible de le sauver et qu'il mourroit infailliblement bientost en effet sa vie ne fut plus guere longue je pense mesme que la veue de la princesse que nous luy avions procuree conme un remede acheva de le tuer car il mourut la nuit suivante si universellement regrette de tout le monde que jamais personne ne le fut plus la princesse en fut si touchee qu'elle n'eut pas peu de peine a cacher une partie de sa douleur dans la crainte qu'elle 
 eut qu'abradate ne s'imaginast qu'elle eust sceu quelque chose de la passion de perinthe plustost qu'elle ne le luy avoit dit mais ce prince la connoissoit trop bien pour avoir une si injuste pensee c'est pourquoy il n'avoit garde de trouver estrange qu'elle regardast un homme a qui elle avoit une obligation si sensible et qu'il regrettoit luy mesme ainsi le pauvre perinthe eut l'avantage d'estre pleure de sa maistresse et d'estre pleint de son rival aussi bien que de son maistre qui le portant mieux l'avoit este visiter durant son mal et en avoit eu tous les soins imaginables sa mort mesme differa de quelque temps le mariage d'abradate car comme elle avoit sensiblement touche panthee elle se trouva assez mal huits jour durant pendant lesquels on sceut que le prince mexaris estoit mort de ses blessures et de ses chagrins de sorte que nous prismes le deuil aussi bien que toute la cour quoy que nous n'y deussions plus guere tarder et quoy que cette mort ne nous affligeast guere neantmoins tant de choses funestes arrivees en si peu de temps ne laisserent pas d'inquieter la princesse toutesfois comme les sujets de joye qu'elle avoit estoient assez grand pour la pouvoir consoler a quinze jour de la le mariage d'abradate et d'elle fut accomply sans ceremonie a cause de la mort de mexaris la magnificence en estant remise a suse ou nous nous acheminasmes quelque temps apres avec un equipage proportionne a la condition et a la 
 liberalite d'abradate la princesse eut mesme la consolation de pouvoir mener doralise avec elle malgre la resistance qu'y fit andramite et celle qu'y aporta le prince myrsile sans que nous ayons sceu pourquoy de sorte que depuis cela cette agreable fille ne l'a point abandonnee n'ayant non plus trouve a suse qu'a sardis cet homme accompli qu'elle cherche depuis long temps je ne vous diray point madame comment la princesse fut receue par la reine sa belle mere ny comment abradate a vescu avec elle depuis qu'il l'a espousee jusques au jour que la fortune les a separez et que le sort des armes l'a mise sous la puissance de l'illustre cyrus car je ne serois peut-estre pas creue du moins pour ce qui regarde la passion du roy de la susiane qui assurement n'a jamais este plus violente qu'elle est c'est pourquoy il vaut mieux que je me taise apres vous avoir tres humblement supliee de me pardonner si je vous ay raconte avec des paroles si conmunes les avantures de deux personnes de qui la vertu est si extraordinaire
 
 
 
 
il est aise repliqua araminte a pherenice de vous accorder le pardon que vous demandez et plus juste encore adjousta cyrus de luy refuser puis qu'elle n'en a pas besoin pherenice respondit au compliment de cyrus avec beaucoup de civilite en suitte de quoy araminte et luy se mirent a parler de la vertu de panthee de la liberate d'abradate du malheur de perinthe et de l'agreable humeur de doralise mais conme il estoit 
 desja tard cyrus prit conge de cette princesse et fut a l'apartement de panthee pour luy dire aussi adieu et pour la remercier de ce qu'elle avoit bien voulu qu'il eust sceu toutes ses avantures il l'assura que pherenice les avoit racontees avec beaucoup de grace et il luy demanda pardon d'estre force par les loix de la guerre par la fidelite qu'il devoit a ciaxare et par l'interest de mandane a ne la rendre pas encore au roy son mary la supliant de croire que c'estoit avec une douleur extreme qu'il separoit pour si longtemps deux personnes si illustres en suitte dequoy passant aupres de doralise a qui araspe parloit il luy fit aussi un compliment luy disant qu'il eust souhaite pour la gloire d'araspe qu'il eust pu estre cet honneste homme qu'elle cherchoit du moins adjousta t'il vous puis-je assurer qu'il n'a rien aime je vous assure seigneur luy dit elle en riant que si vous croyez ce que vous dittes vous ne le connoissez pas si bien que moy car je ne voyois pas tant de marques d'amour en perinthe au commencement que je le connus que j'en remarque dans le procede d'araspe depuis quelques jours araspe rougit du discours de doralise et s'en deffendit assez mal mais comme cyrus avoit bien d'autres choses dans l'esprit il ne s'y arresta pas et s'en alla suivy de ligdamis et de tous ceux qui l'avoient accompagne a cette visite chrisante l'estant mesme venu rejoindre et luy rendre conte des machines de guerre que 
 l'on faisoit par ses ordres et comme il l'assura que l'on travailloit diligemment il eut quelque satisfaction d'aprendre que toutes choses s'avancoient et qu'il se verroit bien tost en estat ou de vaincre ses ennemis ou de mourir pour mandane 
 
 
 
 
 
 
 cyrus ne fut pas plustost au camp qu'il envoya dire au roy de phrigie que la reine de la susiane et la princesse de pont avoient escrit si avantageusement pour le prince artamas qu'il esperoit que le voyage d'aglatidas seroit heureux le jour suivant il depescha vers ciaxare pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit passe et pour le suplier de ne luy envoyer plus de troupes afin que si thomiris entreprenoit quelque chose il fust en estat de luy resister jusques a ce qu'il eust finy la guerre ou il estoit engage et delivre la princesse mandane 
 apres quoy il ne songea plus qu'a commencer la campagne et qu'a reparer par quelque exploit memorable le malheur qui luy estoit arrive pour cet effet il ne s'occupa durant quelques jours qu'a aller voir luy mesme les machines qu'il faisoit faire qu'a aller de quartier en quartier faire une reveue de toutes ses troupes en particulier jusques a ce qu'il en fist une generale attendant impatiemment le jour bien heureux ou il conmenceroit d'entrer plus avant dans le pais ennemy comme il avoit promis a ligdamis de ne l'engager a rien qui choquast la generosite il ne voulut point luy proposer d'obliger son pere a luy donner passage par le chasteau d'hermes il ne voulut pas mesme songer a sa consideration a s'en rendre maistre par la force et il resolut d'aller passer la riviere plus pres de sardis en un lieu ou il y avoit un pont et une petite ville assez bien fortifiee qu'il faloit prendre auparavant que d'estre assure du passage de la riviere cependant il recevoit tous les jours nouvelles que l'armee de de cresus grossissoit il sceut que les egiptiens qu'amasis luy avoit promis et luy avoit envoyez par mer estoient arrivez que les thraces l'estoient aussi et que cette armee enfin estoit si nombreuse qu'a peine le plus abondant pais de toute l'asie pouvoit il suffire pour sa subsistance il aprit encore par ses espions que dans peu de jours cette armee qui s'estoit assemblee aux bords du pactole devoit s'avancer jusques a 
 un lieu nomme thybarra ou tous les sujets de cresus avoient ordre de conduire des vivres pour la commodite du camp chaque ville et chaque village estant taxe a une quantite precise des choses qu'ils pouvoient fournir cyrus aprenant donc que ses ennemis viendroient bien tost a luy s'il n'alloit promptement a eux ne songea plus rien qu'a les prevenir pour cet effet apres avoir fait une reveue generale de son armee qui se trouva alors estre composee de plus de cent quarante mille hommes il tint conseil de guerre afin de resoudre comment se feroit l'attaque de la ville de nysomolis par ou il devoit s'assurer du passage de la riviere le roy de phrigie celuy d'hircanie le prince tigrane phraarte persode gobrias gadate hidaspe adusius chrisante artabase et plusieurs autres surent de ce conseil ou il sur resolu que l'on ne s'amuseroit pas a faire un siege regulier pour s'emparer de nysomolis et qu'il valoit bien mieux perdre quelques soldats en le prenant par assaut que de donner loisir aux ennemis de le venir secourir avec toute leur armee la chose ne fut pas plustost resolue que cyrus songea a l'executer de sorte que des le jour suivant ses troupes commencerent de filer il fit pourtant faire une fausse marche durant un jour afin d'abuser les ennemis et en effet ils y surent si bien trompez que ne doutant nullement que cyrus n'eust dessein de passer la riviere au chasteau d'hermes ce fut la 
 qu'ils envoyerent le plus de troupes se contentant de tenir seulement la garnison de nysomolis extremement forte comme cyrus ne manquoit jamais a rien de ce qu'il devoit il fut prendre conge de la reine de la susiane et de la princesse araminthe la plus part des princes qui l'accompagnoient firent la mesme chose et entre les autres phraarte de qui la passion augmentoit de jour en jour quoy que la froideur d'araminte la deust plus tost diminuer la conversation de cyrus avec ces deux princesses eut quelque chose de fort touchant ce prince les consola pourtant autant qu'il put les assurant tousjours qu'il ne vouloit que delivrer mandane et que si le sort des armes luy estoit favorable il se souviendroit a leur consideration des personnes qui leur estoient cheres parmy les ennernis et ne les traiteroit pas comme estant les siens apres quoy montant a cheval il poursuivit son voyage cependant bien que le souvenir de tant d'oracles facheux et de predictions funestes deust abatre le coeur a cyrus il cacha si bien sa douleur que tous ses soldats qui ne les scavoient point ne laisserent pas de marcher conme ils avoient accoustume de faire lors qu'ils alloient a une victoire assuree on ne laissoit pas non plus de voir sur le visage de cyrus cette noble fierte qui paroissoit dans ses yeux des qu'il avoit pris les armes et qu'il estoit a cheval en effet ce prince estoit si dissemblable a luy mesme des qu'il s'agissoit de combatre 
 ou de donner seulement des ordres miliaires qu'il n'arrivoit pas un plus grand changement au visage de la pithie lors qu'elle rendoit des oracles que celuy que l'on voyoit en cyrus des qu'il avoit les armes a la main on eust dit qu'un nouvel esprit l'animoit et qu'il devenoit luy mesme le dieu de la guerre son taint en devenoit plus vif ses yeux plus brillants sa mine plus haute et plus fiere son action plus libre sa voix plus esclatante et toute sa personne plus majestueuse de sorte qu'au moindre commandement qu'il faisoit il portoit la terreur dans l'ame de tous ceux qui l'environnoient il paroissoit pourtant toujours de la tranquilite dans son ame malgre cette agitation heroique qui faisoit qu'il changeoit continuellement de lieu afin d'estre par tout et de donner ordre a tout et certes il le faisoit avec tant de prudence que jamais on n'a pu luy reprocher qu'il eust fait un commandement mal a propos aussi estoit il obei avec une diligence extreme et une obeissance aveugle des qu'il parloit on commencoit de se disposer a faire ce qu'il vouloit qu'on fist et sa presence enfin avoit quelque chose de si divin et de si terrible tout ensemble que l'on peut dire que quand il estoit a la teste de son armee seulement avec le baston de general a la main il ne faisoit pas moins trembler ses amis que ses ennemis il est vray que ce sentiment faisoit des effets bien differents dans le coeur des uns et des autres car les derniers par la crainte 
 qu'ils avoient de luy en prenoient bien sousouvent la suitte et les premiers par celle qu'ils avoient de luy desplaire en estoient incomparablement plus vaillants estant certain que le feu divin qui eschauffoit son coeur et qui brilloit dans ses yeux se communiquoit a toute son armee et luy donnoit effectivement une ardeur de combattre qui n'estoit pas une des moindres causes de ces victoires voila donc quel estoit cyrus lors qu'il avoit les armes a la main et voila quel il parut a la teste de son armee lors qu'il fut attaquer la ville de nysomolis comme il luy importoit extremement de l'emporter en peu de temps quelque resistance que les rois de phrigie et d'hircanie y fissent il voulut estre en personne a la premiere attaque qu'on y fit et beaucoup mesme ont assure qu'il posa la premiere eschelle et qu'il fut aussi le premier qui parut sur le rampart ennemy ce qu'il y a de constamment vray est que sans luy cette petite ville eust pu tenir plus de huit jours toutefois par son incomparable valeur il la prit en vintquatre heures sans y avoir mesme perdu que tres peu de gens plus de la moitie de la garnison ayant este taillee en pieces et le reste ayant pris party dans l'armee de cyrus ainsi le roy de lydie perdit en mesme temps un passage tres considerable sur la riviere d'hermes et trois mille de ses meilleurs soldats ce premier succes donna tant de joye a toute l'armee de cyrus et porta tant de terreur dans tout le pais qui 
 est le long de la riviere d'hermes que l'on eust dit que ce conquerant estoit desja vainqueur de toute la lydie cependant apres avoir repare quelque desordre qui s'estoit fait en prenant cette ville et y avoir mis garnison cyrus fit passer toutes ses troupes sur le pont de nysomolis de sorte qu'en un jour et demy toute cette grande armee inonda s'il faut ainsi dire toute la campagne voisine portant avec elle une terreur si espouventable que depuis les bords de la riviere d'hermes jusques a ceux du pactole il n'y eut personne qui n'en tremblast et que la peur ne saisist l'armee mesme de cresus en fut estonnee neantmoins comme elle estoit beaucoup plus nombreuse que celle de cyrus elle se rassura bien tost mais comme il y avoit encore quelques troupes qui n'estoient pas arrivees cresus ne voulut pas si tost descamper joint qu'il creut qu'il estoit a propos de laisser un peu allentir la surie de ce torrent qui faisoit un si grand bruit croyant en effet que l'armee de cyrus se dissiperoit durant que la sienne se grossiroit encore il envoya pourtant vint mille hommes sous la conduite d'andramite pour arrester un peu les coureurs de l'armee de cyrus en attendant qu'il marchast se fiant d'ailleurs tellement a l'oracle qu'il avoit receu a delphes que quand son armee eust este aussi foible qu'elle estoit forte il n'eust pas laisse d'esperer la victoire et de croire qu'il devoit destruire l'empire qui sembloit devoir 
 estre un jour a cyrus cependant comme ce prince vouloit s'assurer de tous les passages se rendre maistre de la campagne et ne laisser point de villes derriere luy qui pussent l'incommoder il prit toutes celles qui se rencontrerent sur sa route il est vray que cela ne l'arresta pas longtemps car l'espouvante estoit si grande par tout que la plus part se rendirent des que les troupes aprocherent ce qui les y obligea encore davantage sut que cyrus traitta avec beaucoup de douceur toutes celles qui ne luy resisterent point ne souffrant pas que ses soldats y fissent le moindre desordre mais en eschange celles qui surent assez hardies pour s'opposer au dessein qu'il avoit d'aller diligemment a sardis pour y delivrer sa chere mandane sentirent sans doute la pesanteur de son bras et s'aperceurent trop tard qu'il y a beaucoup d'imprudence d'entreprendre plus qu'on ne peut et par consequent plus qu'on ne doit apres s'estre donc assure de tout ce qui luy pouvoit nuire il se posta avantageusement a une journee et demie de sardis tant pour donner quelque repos a ses troupes si rafraichir son armee que pour aprendre des nouvelles des ennemis et attendre le retour d'aglatidas il ne se passoit pourtant point de jour qu'il n'y eust quelque combat car comme les vint mille hommes que commandoit andramite pour cresus s'estoient postez au bord d'un petit ruisseau qui n'estoit qu'a trois cens stades de la ou l'un ne pouvoit aller 
 que par un defile assez long ils estoient tous les jours en de continuelles escarmouches dont le succes n'estoit pas tousjours esgal car quelques fois ceux de cresus avoient quelque avantage mais pour l'ordinaire ils estoient pourtant batus de sorte qu'il n'y avoit point de jour que l'on n'amenast des prisonniers a cyrus qui vouloit tousjours les interroger luy mesme non seulement pour s'instruire de tout ce qui luy pouvoit estre avantageux mais encore pour demander s'ils ne scavoient rien de la princesse mandane car comme il y avoit quelquesfois des officiers il avoit tousjours la consolation d'aprendre diverses choses qu'il avoit envie de scavoir il ne s'informoit pas seulement de mandane mais encore de ses rivaux il sceut aussi par la mesme voye qu'il y avoit un estranger admirablement bien fait qui s'estoit jette depuis quelque temps dans le party de cresus et qui estant alors avec andramite s'estoit signale dans les petits combats qui s'estoient faits ces prisonniers ne purent toutesfois luy dire sa condition luy disant seulement qu'il se faisoit nommer telephane en effet toutes les parties qui surent a la guerre durant quelques jours s'aperceurent bien qu'il y avoit un homme d'une valeur extraordinaire parmy les lydiens par la resistance qu'ils trouverent a remporter l'avantage de sorte que le nom de telephane se rendit bientost celebre aux amis et aux ennemis quoy que cyrus fust absolument incapable 
 d'un sentiment envieux la gloire de ce telephane luy donna une si forte envie de le rencontrer qu'il fut luy mesme a cette petite guerre plus d'une fois mais il ne le rencontra pourtant pas si bien que se reprochant ce sentiment la comme une foiblesse et comme une injustice luy semblant qu'il ne devoit devoit alors desirer de combattre que ses rivaux il ne ongea plus a ce telephane dont on luy avoit tant parle et ne pensa plus qu'a haster sa victoire ou sa deffaite ne pouvant pas apres tant de facheuses predictions ne mettre point la chose en doute cependant il sceut le jour suivant que le roy de pont estoit arrive au camp ennemy et que ce seroit luy qui commanderoit l'avant garde cyrus ne sceut pas plustost que ce ravisseur de sa princesse estoit si proche de luy qu'il eut une nouvelle ardeur de combatre ce qui l'obligea a vouloir tenter quelque chose auparavant que d'en venir a une bataille generale comme il jugeoit bien qu'il la faudroit donner n'ignorant pas que tous ces petits avantages qu'il remportoit tous les jours n'estoient pas decisifs et qu'a moins que deffaire entierement cette grande armee il ne delivreroit pas mandane il croyoit pourtant que s'il pouvoit ou tuer ou prendre le roy de pont ce seroit un grand acheminement a sa victoire et a la libette de cette princesse de sorte que pour pouvoit faire l'un ou l'autre il entreprit le jour suivant de forcer les ennemis et de leur faire quitter le poste 
 ou ils estoient retranchez mais il estoit si avantageux que quand ils n'eussent eu que dix mille hommes il auroit este tres difficile de les en chasser il n'auroit pourtant pas este impossible a cyrus a la valeur duquel rien ne pouvoit resister si la nuit n'eust fait cesser le combat deux heures plustost qu'il ne faloit pour les vaincre il est vray que ses ennemis perdirent tant de monde a cette attaque qu'il eut lieu d'estre console de ce qu'il n'avoit pu rencontrer pendant ce combat ny le roy de pont ny telephane qu'on luy avoit dit porter une mort peinte a son escu avec cette devise je la merite cyrus fut pourtant inconsolable de ce qu'il n'avoit pas rencontre son rival et il songeoit desja par quelles voyes il pourroit forcer le lendemain les retranchemens des ennemis lors qu'il vit revenir aglatidas a peine fut il entre dans sa tente ou il estoit presques seul tout le monde s'estant retire pour le laisser reposer une heure ou deux qu'il fut a luy les bras ouverts et bien mon cher aglatidas luy dit il scavez vous comment se porte la princesse et comment on la traite a sardis seigneur repliqua t'il on la garde si soigneusement qu'il ne m'a pas este possible de scavoir particulierement de ses nouvelles je scay toutesfois qu'elle est en sante et qu'on la sert avec beaucoup de respect mais comme elle est dans la citadelle aussi bien que la princesse palmis que l'on ne garde pas moins exactement que la princesse mandane il 
 n'a pas mesme este au pouvoir de feraulas tout adroit qu'il est de trouver les moyens de faire rien dire a martesie ce n'est pas que je n'aye veu la princesse quoy interrompit cyrus vous avez veu mandane et comment l'avez vous pu voir sans luy parler je l'ay veue seigneur reprit il sur le haut d'une des tours de la citadelle ou elle va tous les soirs se promener avec la princesse de lydie mais les tossez sont si larges et cette tour est si haute que je l'ay presque veue sans la voir puis que je n'ay pu luy parler ny peut-estre en estre veu il me semble pourtant adjousta t'il qu'une des femmes qui la suivoient me fit quelque signe mais je n'en voudrois pas respondre quoy qu'il en soit dit il feraulas la voit tous les jours de cette sorte car le lieu ou l'on a loge les prisonniers de guerre est vis a vis de cette tour si bien que le roy d'assirie reprit cyrus avec precipitation voit ma princesse comme les autres et plus que les autres dit aglatidas car il est continuellement a une fenestre de sa chambre qui donne de ce coste la ha aglatidas s'ecria cyrus que me dittes vous seigneur reprit il ne soyez pas en peine de ce que je vous dis estant certain que ce prince n'en est guere plus heureux car par les ordres du roy de pont qui a grand credit aupres de cresus il est garde si exactement qu'il ne peut pas avoir la liberte de donner de ses nouvelles a la princesse mandane cyrus ayant calme l'agitation de son esprit en aprenant une 
 chose qui luy estoit si agreable commanda alors a aglatidas qu'il luy rendist conte de son voyage regulierement s'informant toutesfois encore auparavant de la sante du prince artamas comme de celle de tous les autres prisonniers et de feraulas en particulier apres qu'aglatidas luy eut donc apris que le prince artamas estoit hors de danger et que l'inconnu anaxaris feraulas sosicle et tegee se portoient bien il luy dit qu'il avoit trouve cresus a sardis dont il avoit este traite fort civilement qu'apres avoir leu sa lettre il luy avoit dit que sa recommandation luy seroit tousjours fort chere excepte pour le prince artamas l'assurant qu'il luy donneroit sa responce le lendemain qu'en suitte luy ayant demande permission de donner une lettre au roy de pont de la part de la princesse sa soeur et une de la reine de la susiane au roy son mary il la luy avoit accordee l'ayant fait conduire vers ces deux princes par les gardes qu'on luy avoit donnez pour l'observer tant qu'il seroit a sardis mais luy dit cyrus le roy de pont et abradate n'estoient il pas au camp non pas alors reprit aglatidas car comme il est fort proche de la ville ils y estoient venus pour tenir conseil de guerre et en effet le roy de pont est pany de la pour venir commander l'avantgarde de vous dire seigneur adjousta t'il comment abradate m'a receu il ne me seroit pas possible mais ce que je vous puis assurer est que ce prince aime certainement 
 la reine panthee avec une passion estrange en effet il n'eut pas plustost leu sa lettre qu'il m'assura qu'il seroit le protecteur de tous les prisonniers que l'on feroit durant cette guerre aussi bien que de ceux qui estoient desja a sardis me disant cent choses genereuses et obligeantes en suitte dequoy voulant executer a l'heure mesme les ordres de panthee il fut trouver cresus comme je vous le diray apres que je vous auray fait scavoir comment le roy de pont me traita je m'assure reprit cyrus que j'auray le desplaisir d'aprendre qu'il n'a pas cesse d'estre genereux il est certain repliqua aglatidas que j'ay este surpris de voir de quelle facon ce prince a agy car seigneur vous n'avez rien fait pour luy dont il ne se toit souvenu il vous apella son protecteur et son liberateur il protesta qu'il estoit au desespoir d'estre ingrat et me jura que c'estoit bien moins a la consideration de la princesse sa soeur qu'a la vostre qu'il vouloir proteger le prince artamas et tous les autres prisonniers en suitte dequoy m'ayant ramene chez cresus je fus tesmoin de tout ce que le roy de la susiane et luy dirent en faveur d'artamas et des autres cresus demeurant tousjours ferme a dire que le prince de phrigie ne devoit point estre traite en prisonnier de guerre mais en criminel d'estat et les deux autres soutenant au contraire avec ardeur qu'il n'avoit aucun droit sur ce prince que celuy que la guerre luy donnait cependant la chose ne put estre resolue ce 
 jour la ny mesme le lendemain quoy que cresus m'eust promis de me depescher durant cela je visitay avec la permission du roy tous les prisonniers sans pouvoir leur rien dire en particulier je sceu toutesfois par feraulas que le roy d'assirie avoit este reconnu douant mesme que d'arriver a sardis et que depuis sa prison il avoit toujours eu une melancolie estrange ne pouvant se consoler de ce qu'il n'auroit pas la gloire de vous aider a delivrer la princesse mandane et de ce qu'au contraire il faudroit encore qu'il vous deust sa liberte en effet ce prince me chargea de vous tesmoigner le deplaisir qu'il avoit de ne partager pas les perils que vous aurez a courre durant cette guerre m'ordonnant de vous faire souvenir de vos promesses pour le prince artamas seigneur il m'a dit cent choses obligeantes pour vous dire aussi bien qu'anaxaris sosicle et tegee mais durant que j'estois avec ces prisonniers qui comme je vous l'ay dit sont logez a un palais qui est vis a vis de la citadelle dans laquelle on ne les a point mis parce que cresus ne veut point que le prince artamas soit en mesme lieu que la princesse de lydie et que le roy de pont n'a pas aussi voulu que le roy d'assirie fust avec la princesse mandane durant dis-je que j'estois avec ces illustres captifs abradate et le roy de pont voyant que cresus ne se rendoit point luy representerent qu'ils avoient deux personnes si proches et si cheres en vostre puissance qu'ils avoient 
 lieu de craindre pour elles s'il ne traittoit pas artamas en prisonnier de guerre mais il respondit a cela que tant que mandane seroit en la sienne ils n'auroient pas lieu de rien aprehender pour la reine de la susiane ny pour la princesse araminthe comme abradate est plus violent que le roy de pont il parla plus ferme a cresus luy disant qu'il voyoit bien qu'il s'estoit abuse ayant creu que s'il luy de mandoit le prince artamas afin de vous proposer d'en faire un eschange avec la reine sa femme il ne luy refuseroit point et que bien loin de cela il ne vouloit pas seulement demeurer dans les loix ordinaires de la guerre adjoustant encore beaucoup d'autres choses ausquelles cresus respondit si durement que je suis le plus trompe de tous les hommes si abradate n'a quelque aigreur dans le coeur contre luy car lors que je fus prendre sa responce je luy entendis raconter la chose parlant a de my bas a un de ses amis d'une maniere qui me le fit assez connoistre cependant le roy de pont et luy firent pourtant a la fin resoudre cresus a ce qu'ils souhaitoient de sorte que j'eus ma responce telle que je la pouvois desirer en prenant conge d'abradate il me chargea d'une lettre pour la reine sa femme et m'ordonna de vous dire que s'il eust este maistre absolu de la chose il n'auroit pas seulement protege artamas mais qu'il l'auroit delivre adjoustant a cela une chaine d'or avec une medaille ou est le portrait de panthee qu'il me pria de 
 prendre afin disoit il de me pouvoir souvenir de vous dire qu'il y avoit un homme parmy vos ennemis qui mouroit d'envie de pouvoir avec honneur estre vostre amy seigneur luy dis-je alors vous me dispenserez s'il vous plaist de recevoir un present si magnifique qu'il pourroit me rendre suspect au prince que je sers comme son merite reprit il a des chaines plus fortes a vous attacher a luy que celle que je vous donne n'est precieuse il ne soubconnera sans doute pas un homme comme vous de s'estre laisse suborner enfin il falut ceder a la liberalite d'abradate en l'acceptant en suitte je fus chez le roy de pont qui me donna sa responce pour la princesse sa soeur et qui me chergea tout de nouveau de vous assurer que vous pouviez tousjours attendre de luy tout ce qui ne prejudiceroit point a son amour apres cela aglatidas ayant remis la lettre du roy de lydie entre les mains de cyrus il y leut ces paroles
 
 
 cresus a cyrus 
 
 
 quelque sujet que j'aye de traitter le prince artamas en criminel d'estat je ne laisse pas de vous assurer qu'a vostre consideration et a la priere de deux princes qui ont seconde la vostre je le traitteray en prisonnier de guerre et mesme avec beaucoup de douceur 
 je souhaite que je sois souvent en estat de vous rendre de pareils offices et que je ne me trouve jamais dans la necessite d'en recevoir de semblables de vous 
 
 
 cresvs 
 
 
 
 
la fortune m'abandonnera donc bien tost dit cyrus en respondant a sa pensee et a la lettre du roy de lydie apres quoy embrassant aglatidas il luy demanda s'il n'avoit point ouy parler a sardis d'un estranger de grande reputation nomme telephane ha seigneur s'escria aglatidas j'avois bien oublie de vous dire que l'on n'y parle d'autre chose que de sa bonne mine et de sa valdur personne ne scait pourtant qui il est cependant adjousta t'il encore si on en croit les lydiens leur armee est si grande et si forte que la victoire leur est assuree il faudra du moins la leur disputer repliqua cyrus en suitte dequoy ayant envoye aglatidas chez le roy de phrigie pour luy dire le succes de son voyage il passa le peu de temps qu'il avoit destine pour se reposer a s'entretenir de l'estat present de sa fortune et a songer par quels moyens il pourroit avancer la liberte de sa princesse il avoit sans doute quelque consolation de scavoir que le roy de pont estoit a l'armee et d'aprendre que le roy d'assirie ne voyoit pas la princesse mandane du moins disoit il ne sont ils pas tout a fait heureux puis qu'ils ne la voyent point et je ne suis pas aussi tout a fait infortune puis que ma princesse est en lieu ou elle 
 peut songer a moy avec liberte mais que scay-je adjoustoit il si elle s'en sourient favorablement en effet n'ay-je pas sujet de craindre qu'elle ne me regarde comme la cause de tous ses malheurs et qu'elle ne s'en souvienne avec horreur au lieu de s'en souvenir avec tendresse que scay je encore si ces mesmes dieux qui ont promis au roy d'assirie qu'il verroit la fin de ses malheurs et qu'il auroit la gloire d'entendre soupirer ma princesse ne l'ont point fait prisonnier pour haster sa bonne fortune peut-estre que scachant sa prison elle le pleint durant qu'elle m'accuse et qu'a l'heure que je parle il a plus de part que moy a ses pensees et a son affection mais injuste que je suis reprenoit il j'accuse d'inconstance la plus parfaite personne de la terre et une personne encore qui m'a donne cent marques obligeantes d'une fermete inesbranlable elle a veu ce mesme roy d'assirie a ses pieds possesseur d'un grand royaume et en estat de commander une armee de deux cens mille hommes sans se laisser toucher a ses larmes pourquoy donc croiray-je qu'aujourd'huy qu'il est sans royaume et charge de fers et que mesme il ne luy parle point il puisse la faire changer de sentimens toutesfois disoit il la pitie est une chose bien puissante elle amollit les coeurs les plus durs elle flechit les ames les plus fieres principalement quand ceux pour qui on en est capable ne souffrent que pour l'amour de nous mais apres tout adjoustoit il 
 ma princesse me delivra mais apres tout reprenoit il elle retint le roy d'assirie en suitte venant a penser que les dieux avoient promis la victoire a cresus et considerant toutesfois que depuis qu'il estoit entre en lydie il n'avoit eu que d'heureux succes il ne scavoit que penser tantost il croyoit que les dieux ne l'eslevoient que pour le precipiter un moment apres il pensoit que peut-estre ne les entendoit il pas de sorte qu'un rayon d'esperance ranimant son coeur il ne songeoit plus qu'a combatre et qu'a vaincre ses rivaux apres avoir donc trouve quelque douceur dans cette derniere pensee il dormit quelque temps avec plus de tranquilite qu'il n'avoit accoustume d'en avoir son sommeil ne fut toutesfois pas long puis qu'il se resveilla a la pointe du jour il ne le fut pas plustost que le roy de phrigie vint luy rendre grace et luy tesmoigner la joye qu'il avoit de scavoir que le prince son fils n'estoit plus expose a la fureur de cresus en suitte ce prince a qui aglatidas avoit apris quelle estoit la passion d'abradate pour la reine sa femme luy conseilla de la faire aprocher de l'armee luy disant que telle occasion se pourroit il presenter que sa presence et celle de la princesse araminte pourroient beaucoup servir a une negociation si la chose en venoit la d'abord cyrus n'apuya pas extremement sur ce que luy disoit le roy de phrigie luy semblant qu'il ne faloit employer que son courage pour la liberte de mandane 
 joint que se souvenant du peu d'effet qu'avoit eu l'entreveue de la princesse araminte avec le roy son frere il ne croyoit que cela peust beaucoup servir neantmoins voyant que le roy de phrigie chrisante aglatidas et ligdamis qui se trouverent alors aupres de luy n'estoient pas de son advis il leur ceda sans resister davantage il depescha donc a l'heure mesme aglatidas vers ces deux princesses pou leur porter les lettres qu'il avoit pour elles et pour les suplier de venir a une des villes qu'il avoit prises qui estoit tout contre le lieu ou il estoit campe mais pour faire la chose avec plus de civilite il leur escrivit a l'une et a l'autre il voulut aussi pour obliger ligdamis qu'il allast avec aglatidas afin d'escorter les princesses aupres desquelles estoit sa chere cleonice donnant un ordre a aglatidas pour araspe afin qu'il prist des troupes a nysomolis et a un autre lieu encore jusques a ce qu'il eust trouve celles qu'il envoyeroit au devant de ces princesses et en effet la chose s'executa ainsi cependant cyrus qui n'estoit pas accoustume a ne vaincre point tout ce qui s'opposoit a luy se determina absolument a forcer les ennemis et a les chasser du poste qu'ils occupoient auparavant que toute leur armee fust jointe si bien que prenant cette resolution il fit dessein de les faire attaquer par tant d'endroits tout a la fois qu'estant contraints de diviser leurs forces il luy fut facile de les vaincre ce ne put neantmoins estre le 
 lendemain a cause qu'il jugea a propos de faire commencer l'attaque devant le jour pour espargner ses troupes et les garantir des coups de trait que ceux qui gardoient les retranchemens auroient pu tirer plus juste s'il n'eust pas este nuit d'autre part le roy de pont ne voulant rien hazarder ne vouloir pas combattre que toute l'armee de cresus ne fust arrivee et vouloit mesme que la bataille se donnast plus pres de sardis afin que si cresus la perdoit il peust plus promptement se jetter dans cette ville pour y deffendre sa princesse de sorte qu'il se resolut a decamper la nuit suivante pour cet effet le jour ne fut pas plustost finy que faisant allumer grand nombre de feux comme a l'ordinaire il fit marcher promptement toutes ses troupes vers la grande plaine de sardis en laissant seulement quelques unes aux bords du ruisseau jusques a ce que tout le reste eust desja marche quelque temps celles cy suivant les autres apres avec beaucoup de precipitation aussi tost que l'heure qu'on leur avoit prescrite fut arrivee cyrus fut donc estrangement surpris lors qu'estant alle pour attaquer les ennemis il ne les trouva plus il destacha un gros de cavalerie pour les suivre et se mettant a la teste il les poursuivit tres long temps mais ils avoient fait une telle diligence qu'il ne les put joindre si bien que ne jugeant pas a propos de s'engager plus avant il retourna sur ses pas et occupa des le mesme jour le poste que les lydiens avoient 
 quitte il eut pourtant une douleur tres sensible de scavoir par les blessez et parles malades que les ennemis avoient laissez dans leur camp que le roy de pont s'estoit alle poster au dela de la riviere d'helle qui coule le long de la plaine de sardis a l'opposite du pactole qui la borne de l'autre coste car jugeant par la que les ennemis cherchoient a faire durer la guerre il en entra en un desespoir si grand qu'on ne peut se l'imaginer tel qu'il estoit de sorte que sans en rien communiquer a personne qu'a celuy qu'il envoya il depescha artabase vers le roy de pont pour luy dire que n'estant pas juste que la princesse mandane fust si longtemps captive il le conjuroit d'obtenir de cresus la permission de faire un combat singulier entre eux qui terminast les differents qu'ils avoient ensemble touchant la princesse offrant mesme s'il estoit vainqueur de ne laisser pas de rendre la reine de la susiane et pla rincesse araminte pourveu qu'on rendist la princesse mandane a ciaxare adjoustant a cela que si cresus vouloit continuer la guerre il ne laisseroit pas de le faire cependant comme cresus et abradate avoient avance dans le mesme temps que le roy de pont s'estoit retire ces princes s'estoient joints a la riviere d'helle si bien que lors qu'artabase arriva au camp ennemy on le mena droit a cresus en presence duquel il falut qu'il s'aquittast de sa commission d'abord le roy de pont en parut surpris ce n'est pas que ce prince 
 ne fust un des plus vaillants hommes du monde mais quand il se souvenoit qu'il devoit la liberte et la vie a cyrus et qu'apres cela il luy retenoit injustement la princesse mandane il avoit une confusion estrange et toute son amour et toute sa valeur ne pouvoient luy faire accepter ce combat sans une repugnance extreme il est vray qu'il n'en fut pas a la peine car artabase n'eut pas plustost acheve de parler que cresus luy dit qu'il ne souffriroit point que le roy de pont se batist contre cyrus pour la liberte de mandane et que pour luy en oster la pensee il n'avoit qu'a dire a son maistre qu'auparavant que de delivrer cette princesse il faloit l'avoir vaincu en bataille rangee avoir pris sardis l'avoir renverse du throsne et avoir destruit son empire le roy de pont ravy de voir qu'il n'avoit point de responce a faire a artabase voyant avec quelle fermete cresus avoit parle touchant cette proposition le suplia du moins de luy accorder la permission de voir a cyrus car seigneur luy dit il tout mon rival qu'il est je souhaitte encore son estime et je serois au desespoir s'il croyoit que ce fust par manque de coeur que je ne me bats point contre luy je seray mesme bien aise adjousta t'il de luy demander pardon de ce que je suis force d'estre ingrat et de luy dire moy mesme une partie de mes sentimens d'abord cresus fit difficulte de le permettre mais abradate luy ayant represente que cela ne 
 luy pouvoit nuire artabase fut renvoye avec un heraut du roy de lydie afin de scavoir de cyrus s'il consentoit a cette entreveue comme ce prince attendoit impatiemment artabase parce qu'il esperoit obtenir ce qu'il avoit demande il est aise de juger que son retour luy donna une aigre douleur voyant que la liberte de sa princesse estoit encore si esloignee il contenue toutefois a voir le roy de pont esperant peutestre le persuader ou a luy rendre mandane ou a le combatre le jour de cette entreveue estant donc pris il fut resolu de part et d'autre que cyrus iroit a la teste de mille chevaux a un lieu ou il y a un petit ruisseau assez profond mais qui n'a que trois pas de large et que le roy de pont avec pareil nonbre de gens se trouveroit a l'autre bord de cette petite riviere que ces deux princes s'engageroient par serment solemnel de ne s'attaquer point et de se contenter de se parler seulement la chose ayant donc este ainsi resolue le jour estant pris et l'heure estant arrivee chacun de son coste se prepara a se trouver au lieu de l'assignation mais ce qu'il y eut d'estrange fut que l'envie de connoistre cyrus fut si grande dans le coeur de tous les chess de l'armee ennemie qu'ils supplierent instamment cresus de leur permettre d'accompagner le roy de pont si bien qu'au lieu d'avoir de simples cavaliers aveque luy on fut contraint de souffrir de peur d'une esmotion que ce fussent des volontaires je des capitaines vous pouvez 
 juger apres cela que si cyrus eust eu l'esprit soubconneux et aise a espouventer il eust sans doute este surpris de voir quels estoient les mille hommes qui accompagnoient le roy de pont et il eust eu lieu de croire qu'on luy vouloit manquer de foy car pour ce prince a la reserve de trente ou quarante hommes de qualite il n'avoit que de simples cavaliers aveque luy parce qu'il l'avoit voulu ainsi mais pour le roy de pont il n'en estoit pas de mesme puis que mesme abradate y voulut estre ayant demande permission a cresus de remercier cyrus de la generosite qu'il avoit de traiter si bien la reine sa femme cependant cyrus souhaittoit sans scavoir pourquoy il avoit cette curiosite que ce telephane dont on luy avoit parle s'y pust trouver ces deux gros de cavalerie paroissant donc en une esgale distance de cette petite riviere s'avancerent lentement jusques a huit ou dix pas de ses bords ou ils firent alte pendant quoy cyrus et le roy de pont se destachant en mesme temps de leur troupe vinrent aussi pres l'un de l'autre que le ruisseau le put permettre et sans descendre de cheval ils se saluerent avec une esgale civilite ayant toutesfois tant d'esmotion sur le visage et tant de differens sentimens dans le coeur qu'ils surent un instant arrestez sans se pouvoir rien dire en effet cyrus ne pouvoit pas voir le roy de pont sans se souvenir qu'autrefois il avoit eu soin de sa conservation lors qu'il l'avoit envoye advertir 
 de la conjuration que l'on faisoit contre luy et sans se souvenir encore qu'il avoit saillie la vie a sa princesse mais il ne pouvoit pas non plus ne se souvenir point en mesme temps que c'estoit le ravisseur de mandane et le destructeur de toute sa felicite le roy de pont ne pouvoit pas non plus voir cyrus sans se souvenir qu'il luy devoit la vie et la liberte et qu'il luy avoit mesme offert de le faire remonter au throne de sorte que s'estimant infiniment tous deux et se devant aussi beaucoup ils agirent d'une facon qui faisoit assez connoistre la grandeur de leur ame puis que malgre leur amour et leur haine ils eurent de la civilite l'un pour l'autre apres donc que tant de sentimens tumultueux se surent un peu apaisez dans leur coeur et que leur raison eut fait un grand effort pour les y renfermer je suis au desespoir dit le roy de pont a cyrus que la fortune ait voulu que je vous sois si oblige et que l'amour n'ait pu consentir que je ne fusse pas ingrat ce n'est point pour les obligations que vous dittes que vous m'avez reprit cyrus que je vous accuse mais seulement parce que vous faites une injustice effroyable de retenir une princesse a laquelle ny la nature ny la fortune ny l'amour ne vous ont donne aucun droit car pour ce qui me regarde en particulier je vous suis le premier oblige et tout ce que j'ay fait pour vous ny mesme tout ce que j'ay voulu faire ne doit estre considere que comme un effet de ma reconnoissance 
 mais de vouloir obtenir par la force ce qu'on doit aquerir par service et par soumission est une chose effroyable encore si la captivite de la princesse mandane avoit des bornes l'esperance de la liberte pourroit rendre sa prison plus douce mais de vouloir qu'elle ne soit delivree qu'apres que j'auray deffait une puissante armee conduitte par trois grands princes et conqueste un grand empire est un injustice estrange et dont je ne vous croyois pas capable au contraire je pensois que vous aimeriez mieux devoir ma deffaite a vostre propre valeur qu'a celle de ces deux cens mille hommes qui sont dans l'armee de cresus c'est pourquoy j'avois espere que sous accepteriez je combat que je vous avois envoye offrir qu'importe mesme au roy de lydie que nous terminions nos differens devant que la guerre soit terminee puis qu'encore que j'eusse le bonheur de vous vaincre je ne demande la princesse mandane qu'en rendant la reine de la susiane et la princesse araminte au nom des dieux adjousta cyrus remettez la raison dans l'ame de ce prince et aidez moy a delivrer la princesse que nous adorons quoy que ce soit vous qui la teniez captive plust a ces mesmes dieux au nom desquels vous me conjurez reprit le roy de pont que je fusse en estat de faire tout ce que la raison voudroit que je fisse car si cela estoit je combatrois ma passion et la vaincrois je remettrois la princesse mandane en liberte et acceptat tant d'offres 
 genereuses que vous m'avez faites je ferois succeder l'ambition a l'amour et ne songerois plus qu'a remonter au throsne par vostre valeur que si je ne pouvois vaincre ma passion du moins ferois-je ce que je pourrois pour surmonter la repugnance que j'ay a combatre mon liberateur afin que me battant contre vous je pusse trouver la fin de mes malheurs par une victoire glorieuse ou par une mort honnorable mais a vous parler sincerement je ne suis pas en termes de cela puis qu'a vous dire la verite je ne suis plus maistre ny de ma personne ny de celle de mandane quand je suis venu me jetter dans le party de cresus apres avoir perdu mes royaumes je ne luy ay point amene de troupes et tout l'avantage que j'ay pu offrir a ce prince en l'obligeant a me proteger a este de remettre la princesse mandane en sa puissance de sorte que n'estant plus en la mienne je ne suis mesme pas en droit de la luy redemander c'est un ostage si precieux que l'on peut dire que cette princesse met presque son empire et sa personne en seurete jugez donc apres cela ce que je puis quand mesme je pourrois oublier ce que je luy dois et ce que je me dois a moy mesme vous avez este mon liberateur je l'advoue et comme tel je vous dois toutes choses mais aussi ne puis-je pas nier que cresus ne soit mon protecteur et que par cette qualite je ne luy doive aussi beaucoup ne considerez point dit cyrus ce que vous devez 
 au roy de lydie ny ce que vous me devez mais seulement ce que vous devez a la princesse mandane est il juste que les dieux l'ayant destinee a porter les premieres couronnes de l'asie vous la fassiez mourir en prison vostre amour y peut elle consentir et croyez vous que ce soit veritablement aimer mandane que de la rendre la plus malheureuse princesse de son siecle revenez a vous genereux rival escoutez la raison qui vous parle et faites ce que vous pourrez ou pour vous vaincre vous mesme ou pour me vaincre je vous donne le choix des deux si vous faites le premier et qu'en suitte vous obligiez cresus a faire la paix pour vous montrer que je ne la cherche pas afin de m'epargner la peine de faire la guerre je vous engage ma parole de la faire encore pour vous remettre dans de throne de vos peres et de la faire mesme pour cresus s'il a besoin de mon assistance mais si vous choisissez le dernier persuadez luy du moins qu'il luy sera peut estre avantageux que vous m'ayez ou vaincu ou lasse devant que de donner la bataille car enfin je ne puis plus souffrir que la princesse mandane soit captive et je ne scay comment vous le pouvez endurer je ne le scay pas moy mesme reprit le roy de pont et je suis si peu d'accord de mes propres sentimens qu'il n'y a point de jour que je ne vous aime et ne vous haisse et ou je ne sois aussi mon plus grand ennemy mais comme il n'y a point d'instant en ma vie ou je 
 n'aime esperdument la princesse mandane je ne puis prendre nulle resolution raisonnable et je demeure tousjours injuste et malheureux tout ensemble non non s'escria cyrus ce que vous dittes n'est point vray-semblable et si vous voiyez tousjours mandane irritee ou mandane les larmes aux yeux vostre coeur s'attendriroit ou se desespereroit c'est pourquoy il y a grande aparence que je suis plus infortune que je ne le croyois estre et que vous ne l'estes pas tant que je le pensois du moins adjousta t'il ayes la sincerite de me dire si je me trompe je vous en conjure par tout ce que j'ay fait pour vous partout ce que je ferois encore si vous n'estiez plus mon rival et mesme par mandane de grace ne me refusez pas toutes choses et puis que vous ne voulez ny delivrer vostre maistresse ny combattre vostre rival parlez du moins ingenument a un prince qui seroit encore vostre amy si vous le vouliez ha seigneur s'escria le roy de pont vostre rigueur est trop grande de vouloir que je vous aprenne moy mesme que vous estes aussi bien avec la princesse mandane que j'y suis mal contentez vous que je vous asseure seulement que si je ne la rends point ce n'est pas que j'aye l'esperance d'en estre aime et qu'esperez vous donc luy dit cyrus mourir devant que vous la possediez repliqua le roy de pont ce n'est pas le moyen de m'empescher de la posseder reprit cyrus que de ne me vouloir pas combatre je ne le 
 veux aussi que trop quelquefois repliqua le roy de pont et il y a des instants ou quand je vous regarde comme mon rival et comme un rival aime je ne me souviens plus de ce que je vous dois oubliez le pour tousjours reprit cyrus puis qu'en vous en souvenant vous ne rendez pas la princesse que j'adore du moins adjousta encore ce prince faites que cresus ne tire pas la guerre en longueur et qu'il se resolue promptement a donner une bataille decisive qui fasse pancher la victoire d'un party ou d'autre je vous le promets luy repliqua le roy de pont bien fasche de ne pouvoir accorder davantage non seulement a mon liberateur mais encore au protecteur de la princesse araminte ne prenez point de part repliqua cyrus au respect que je rends a cette illustre personne puis que je le fais et pour l'amour d'elle et pour l'amour de moy seulement apres cela ces deux princes se dirent encore plusieurs choses ou il y avoit tantost de la generosite et tantost de la colere mais ou il paroissoit tousjours de l'amour en fuitte dequoy estant prests de se separer abradate s'avanca et le roy de pont le nommant a cyrus ce prince le salua avec un respect qui luy fit alternent connoistre celuy qu'il rendoit a panthee ce premier compliment estant passe ou abradate luy rendit grace de la generosite qu'il avoit de traiter si bien la reine sa femme cyrus prenant la parole et regardant le roy de pont n'avez vous point 
 pitie du roy de la susiane luy dit il et ne voulez vous pas me mettre en estat de luy rendre la seule personne qui le peut faire heureux eh de grace donnez moy la joye de pouvoir rompre les chaines de deux grandes princesses en rompant celles de mandane quelque interesse que je fois repliqua abradate je n'ay pas la force de joindre mes prieres aux vostres parce que je connois trop bien quelle peine il y a a se priver de ce que l'on aime c'est pourquoy seigneur sans insulter sur un grand prince malheureux je souffre mes infortunes sans l'en accuser bien heureux encore d'avoir trouve un ennemy aussi genereux que vous durant qu'abradate parloit ainsi le nom de telephane estant revenu dans l'esprit de cyrus malgre luy il se mit a chercher des yeux parmy ce gros de cavalerie lydienne qui estoit fort proche s'il ne le pourroit point connoistre a l'escu qu'on luy avoit assure qu'il pourroit toujours car encore que l'on sceust bien qu'il ne s'agissoit pas de combatre ce jour la tous ces cavaliers ne laissoient pas d'estre armez cyrus regardant donc soigneusement parmy eux durant qu'abradate parloit il vit au premier rang un homme de belle taille et bien monte qui ayant alors la teste tournee pour parler a un autre qui estoit au second rang ne luy permit pas d'abord de luy voir le visage mais qui par cette action detournee luy monstroit aussi beaucoup mieux son escu qu'il vit estre le mesme qu'on luy avoit 
 assure que telephane portoit tousjours de sorte qu'impatient qu'il estoit qu'il detournast la teste il escouta abradate sans le regarder et par un sentiment dont il ignoroit la cause il sentit dans son ame une esmotion extraordinaire elle augmenta bien encore davantage lors que ce pretendu telephane se retournant il vit que c'estoit le prince mazare ou son phantome car comme il avoit veu ce prince plusieurs fois a babilone devant que de l'avoir veu mourant aupres de sinope et que l'idee d'un rival ne s'efface jamais de la memoire il le reconnut d'abord neantmoins comme il avoit creu avec certitude qu'il ne vivoit plus cette veue le surprit d'une telle sorte qu'il ne put s'empescher d'interrompre abradate et de grace luy dit il en montrant celuy dont il vouloit parler depuis quand ce cavalier est il parmy vous et pourquoy se fait il nommer telephane le roy de pont prenant la parole bien aise d'esperer de pouvoir scavoir qui estoit un homme qui avoit desja fait de si belles actions depuis qu'il estoit en lydie luy dit qu'il estoit arrive a sardis quelque temps auparavant que la princesse mandane y fust mais que pour le nom qu'il portoit il ne scavoit pas si c'estoit le sien non non luy dit cyrus si mes yeux ne me trompent telephane n'est pas telephane mais ouy bien le prince mazare un des ravisseurs de ma princesse que les dieux auront sans doute ressuscite pour me tourmenter davantage mazare s'entendant 
 nommer par cyrus car c'estoit effectivement luy s'avanca jusques au bord du ruisseau et le regardant avec plus de melancolie que de fierte puis que vous avez descouvert mon veritable nom luy dit il je ne le veux pas cacher davantage j'advoue donc que je suis mazare le plus criminel et le plus malheureux homme du monde mais seigneur comme je ne suis ressuscite que pour mourir une seconde fois ne vous repentez pas de m'avoir laisse la vie je vous la laissay reprit cyrus avec un ton de voix ou il paroissoit clairement qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son esprit parce que je ne pouvois alors vous l'oster aveque gloire mais aujourd'huy que je vous voy en estat d'en faire aquerir a celuy qui entreprendra de vous la faire perdre je ne suis pas resolu de faire la mesme chose nous nous rencontrerons peut-estre devant que la guerre finisse reprit froidement mazare du moins vous chercheray-je aveque foin repliqua cyrus et si je ne scavois que le droit des gens est inviolable nous terminerions nos differens a l'heure mesme abradate craignant que mazare ne repliquast quelque chose qui portast cyrus a n'estre pas maistre de son ressentiment rompit cette conversation leur disant a tous deux qu'il ne leur estoit pas permis de se parler puis que cyrus n'avoit accorde cette permission qu'au roy de pont et a luy mazare ne laissa pourtant pas de respondre d'une facon qui fit esgallement paroistre son courage 
 et sa sagesse cependant le roy de pont qui tant qu'il l'avoit regarde comme telephane l'avoit fort aime ne scavoit alors comment il le devoit considerer neantmoins venant a penser que si mazare n'eust point enleve mandane elle ne seroit pas en lydie il n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens que cyrus avoit au contraire venant encore a considerer que sans luy mandane eust este en la puissance du roy d'assirie ou en celle de cyrus il ne trouvoit pas qu'il pust avoir pour luy toute la haine que l'on a ordinairement pour un rival il estoit pourtant si occupe a determiner ce qu'il devoit penser de mazare et comment il devoit agir aveque luy qu'il ne se mesla point dans cette conversation qui finit par la prudence d'abradate chacun se retirant de son coste avec des sentimens bien differents cyrus partit pourtant le dernier tant il avoit de peine a s'esloigner de deux hommes qu'il eust voulu combattre tous deux ensemble plustost que de ne les combatre point il estoit au desespoir de ne scavoir pas un peu mieux comment il pouvoit estre que mazare ne fust point mort que mazare fust dans le party du roy de pont qui estoit son rival et qu'il eust voulu cacher son nom cependant il falut s'en retourner au camp sans le scavoir mais il s'y en retourna avec tant de pensees furieuses dans l'esprit qu'il ne 
 s'estoit jamais senty si pres de n'estre point maistre de luy mesme que cette fois la comme il y fut arrive et qu'il eut donne les ordres necessaires il eut impatience d'estre seul avec chrirante afin de pouvoir raisonner avec liberte sur une si estrange rencontre apres avoir donc congedie tout le monde et bien luy dit il cher tesmoin de toutes mes disgraces que dittes vous de ce que vous venez de voir car chrisante avoit accompagne cyrus a cette entreveue je dis seigneur repliqua t'il que comme la fortune fait des prodiges pour vous tourmenter elle fera en suitte des miracles pour vous mettre en repos pour moy reprit cyrus je ne suis pas de vostre opinion au contraire il me semble qu'apres ce qui me vient d'arriver je dois encore craindre qu'astiage ne ressuscite aussi bien que mazare pour me persecuter que tant de millions d'hommes qui ont perdu la vie dans les armees de mes ennemis en tant de batailles que l'ay gagnees ne ressuscitent aussi pour venir fortifier celle de cresus et qu'en fin ceux que j'ay vaincus tant de fois ne soient mes vainqueurs en effet le moyen de ne croire pas toutes choses possibles apres ce que je voy ne vis-je pas mazare mourant dans la cabane d'un pescheur ou plustost ne le vis-je pas mort de mes propres yeux a peine entendis-je les tristes paroles qu'il me dit lors qu'il me donna l'escharpe de ma princesse qui luy estoit demeuree entre les mains en faisant n'aufrage avec elle tant 
 il avoit la voix foible et basse il ne put mesme parler davantage il perdit la parole devant que je le quittasse et on m'assura le lendemain qu'il estoit mort toutesfois mazare est vivant mazare est en mesme lieu que mandane et combat pour un de ses rivaux qui vit jamais une pareille avanture encore si le roy d'assirie qu'il a trahi scavoit qu'il est a sardis il pourroit peut- estre trouver les voyes de scavoir ce qu'il y fait et de me l'aprendre un jour mais les dieux ont sans doute resolu de m'accabler de toutes sortes de malheurs j'avois du moins creu qu'il ne m'en pouvoit plus arriver dont ils ne m'eussent adverty et que j'aurois l'avantage de n'estre point surpris en effet n'avois-je pas lieu de le croire ainsi par l'oracle du roy d'assirie ils luy ont assurement fait esperer la possession de mandane par celuy de cresus ils luy ont affirmativement promis la ruine de l'empire que selon les aparences je dois un jour posseder et par la responce de la sibille ils m'ont annonce la fin de ma vie cependant ils m'ont encore cache une partie de mes malheurs puis qu'ils ne m'ont pas adverty que mazare n'estoit point mort mais seigneur luy dit chrisante ce n'est presentement point mazare qui tient mandane captive ce n'est mesme pas trop le roy de pont et cresus est assurement celuy qui la tient prisonniere il est vray interrompit cyrus mais ce sont mes rivaux qui l'ont mise en sa puissance le roy d'assirie 
 a commence mes infortune en l'enlevant de themiscire mazare les a augmentees en la faisant partir de sinope que j'estois prest de prendre et en la faisant sortir de babilone dont j'allois estre le maistre mais le roy de pont les a achevees en ne la sauvant d'un n'aufrage que pour la precipiter dans un abysme de misere il est vray que sans m'en prendre a autruy je dois m'en accuser le premier car enfin si artamene eust connu philidaspe lors qu'il le rencontra dans ce bois ou il luy sauva la vie mandane seroit en liberte le roy de pont seroit encore sur le throsne mazare ne seroit point criminel et je serois le plus heureux de tous les hommes quoy qu'il en soit adjousta t'il comme le passe ne se peut revoquer il faut ne songer qu'au present et a l'avenir et tascher d'avoir du moins la satisfaction d'immoler quelqu'un de mes rivaux a ma fureur et a ma vangeance auparavant que tous les malheurs dont je suis menace me soient arrivez ce prince ne put toutesfois si tost executer son dessein parce que les ennemis estant au de la d'une assez grande riviere il ne pouvoit pas aller a eux facilement joint que faisant faire encore quelques chariots de guerre qui n'estoient par achevez il falut attendre quelque temps devant que de rien entreprendre de considerable il ne se passoit pourtant point de jour qu'il n'y eust quelques rencontres qui de part et d'autre entretenoient les soldats dans un violent desir 
 de vaincre car comme cresus gardoit un pont qui traversoit la riviere d'helle il envoyoit continuellement des parties a la guerre cependant comme aglatidas et ligdamis s'estoient aquitez exactement des ordres de cyrus la reine de la susiane et la princesse araminte arriverent a la ville ou ce prince vouloit qu'elles demeurassent jusques apres la bataille qu'il esperoit bien tost donner mais elles n'y furent pas plustost que panthee envoya suplier cyrus par ligdamis qu'elle peust avoir la liberte de le venir trouver pour luy parler d'une chose qui luy importoit extremement cyrus demanda donc alors a lygdamis s'il ne scavoit point ce que ce pouvoit estre il luy respondit que non mais qu'il avoit trouve panthee si triste et si changee qu'il estoit persuade qu'il faloit qu'elle eust un sensible deplaisir ce prince qui naturellement estoit porte a soulager tous les malheureux sans differer davantage et sans vouloir donner la peine a panthee de le venir trouver fut aussi tost apres disner au lieu ou elle estoit qui n'estoit qu'a trente stades de son quartier comme il arriva dans le chasteau ou on l'avoit logee il demanda tres particulierement a araspe qu'il vit fort melancolique comment s'estoit portee la reine de la susiane depuis qu'il ne l'avoit veue et s'il ne scavoit point qu'il luy fust arrive quelque nouveau desplaisir araspe rougit au discours de cyrus et respondit d'une maniere qui fit croire a ce prince 
 ce qu'il avoit promis fidelite a panthee et qu'il ne luy vouloit pas advouer ce qu'il en scavoit de sorte que louant sa discretion au lieu de le blasmer il entra dans la chambre de la reine de la susiane araspe y voulut entrer aussi comme il avoit accoustume quand cyrus y alloit mais ce prince l'en empescha apres quoy estant entre il aperceut panthee qui n'avoit que cleonice aupres d'elle mais il la vit si triste qu'il en fut surpris seigneur luy dit elle je vous demande pardon de la peine que je vous donne c'est plustost a moy a vous le demander repliqua t'il de la melancolie que vous avez quoy que je n'en scache pas la cause car madame il me semble que je suis responsable de tous les maux qui vous arriveront tant que je seray assez malheureux pour estre oblige a ne vous delivrer pas seigneur luy respondit elle je ne suis pas assez injuste pour vous charger des fautes d'autruy j'ay mesme assez de respect pour vous pour ne vouloir pas exagerer le crime d'une personne que vous honnorez de vostre affection c'est pourquoy sans vous dire precisement dequoy je me pleins je vous suplieray seulement non non madame interrompit cyrus il ne faut point cacher ny le crime ny le criminel quel qu'il puisse estre vous protestant que s'il y a quelqu'un qui vous ait donne le moindre sujet de pleinte de le punir avec une severite si grande que vous connoistrez aisement que je suis plus sensible aux injures que 
 l'on fait aux personnes que j'honnore qu'a celles qu'on me pourroit faire a moy mesme j'ay bien creu seigneur reliqua panthee que vous seriez assez genereux pour en user comme vous faites c'est pourquoy encore que ce ne soit pas la coustume que des captives choisissent leurs gardes je ne feray point de difficulte de vous suplier tres humblement de deffendre a araspe de me voir jamais et de mettre apres cela qui il vous plaira des vostres a sa place vous serez obeie exactement madame reprit cyrus mais si araspe a eu l'audace de vous desplaire en quelque chose ce n'est pas assez que de le bannir de vostre presence il faut encore le bannir de la societe des hommes ou comme un barbare ou comme un meschant c'est pourquoy je vous conjure de me dire un peu plus precisement quel est le crime qu'il a commis il suffit seigneur luy dit elle en rougissant que je vous die qu'araspe est plus propre a mettre a la teste d'une armee le jour d'une bataille qu'a garder une personne de ma condition et de ma vertu apres cela seigneur ne m'en demandez pas davantage car c'est tout ce que la modestie me permet de vous dire c'en est assez madame c'en est assez reprit cyrus et sans vous donner la peine de me raconter un crime qui ne peut estre petit puis qu'il s'adresse a vous je le feray bien confesser au criminel afin que je puisse proportionner le chastiment a la faute qu'il a faite cependant madame adjousta cyrus pour vous 
 tesmoigner que ce n'est pas mon intention de vous exposer a recevoir aucun desplaisir par ceux qui sont aupres de vous choisissez qui vous voudrez pour vous servir et non pas pour vous garder ne voulant a l'advenir autre seurete que vostre parole et vous donnant l'authorite toute entiere de chasser qui il vous plaira de ceux qui sont destinez a vostre service ha seigneur s'ecria t'elle vostre generosite va trop loin non non madame repliqua t'il ne me resistez pas s'il vous plaist et souffrez que par l'impatience que j'ay de punir celuy qui vous a offencee le vous quitte plustost que je n'en avois eu le dessein panthee rauie de la magnanimite de cyrus luy rendit mille graces de la bonte qu'il avoit pour elle et luy demanda mesme pardon de luy causer un nouveau desplaisir mais seigneur adjousta t'elle comme il est des crimes que la vertu ne permet pas de tolerer j'espere que vous m'excuserez cyrus respondit encore a ce discours avec une generosite sans esgalle apres quoy il se retira mais ayant rencontre doralise avec pherenice dans l'antichambre il s'arresta un moment avec elles afin de tascher de scavoir precisement quel estoit le crime d'araspe n'ignorant pas qu'elles scavoient toutes deux tous les secrets de panthee ce n'est pas qu'il n'eust bien compris a peu pres par le discours de cette princesse quelle pouvoit estre la faute d'araspe toutefois pour en pouvoir dire plus assure il ne vit pas plustost ces 
 deux filles que les tirant a part ne me direz vous point leur demanda t'il ce qu'a fait araspe qui ait donne sujet a la reine de se pleindre de luy apres s'en estre tant louee car je voudrois bien auparavant que de le punir scavoir un peu mieux que je ne le scay en quoy il a failly seigneur respondit doralise en sous-riant je ne scay s'il vous souvient que je vous dis un jour qu'araspe n'estoit pas si insensible que vous le croiyez et que du moins vous pouvois-je assurer que perinthe l'avoit autrefois paru plus que luy dans un temps ou il ne l'estoit pourtant pas je m'en souviens fort bien reprit il mais seroit il possible qu'araspe eust este assez temeraire pour lever les yeux jusques a panthee et assez insolent pour luy donner quelques marques de sa passion il a sans doute este assez hardy pour l'aimer reprit pherenice et assez malheureux pour faire que la reine s'en soit aperceue voila seigneur quel est le crime d'araspe qui est sans doute assez grand pour vous obliger a donner la satisfaction a la reine de l'esloigner d'elle je pense neantmoins estre obligee de vous dire qu'une vertu moins scrupuleuse que la sienne auroit pu dissimuler quelque temps la faute d'araspe qui apres tout l'a servie avec un respect sans esgal il est pourtant certain que depuis quelques jours il eust falu avoir perdu la raison pour ne s'apercevoir pas qu'il estoit amoureux d'elle mais ce qu'il y a de constamment vray est que 
 l'on voyoit aisement qu'il ne monstroit pas sa passion avec dessein qu'on la connust cependant malgre toute sa discretion la reine est de telle sorte indignee contre luy qu'elle ne peut souffrir sa presence elle n'en sera jamais importunee reprit cyrus et je la satisferay si pleinement qu'elle aura autant de sujet de se louer de moy qu'elle en a de se pleindre d'araspe apres cela cyrus sortit de cette antichambre et fut faire une petite visite a la princesse araminte durant que l'on cherchoit araspe que l'on ne trouvoit en aucun lieu de ce chasteau car comme il avoit sceu que panthee avoit fait demander a cyrus la permission de l'aller trouver il avoit bien creu que cette princesse se pleindroit de luy scachant mieux le crime qu'il avoit commis que doralise et pherenice ne le scavoient parce que par grandeur d'ame et par modestie panthee le leur avoit cache araspe estoit donc en une peine extreme toutesfois ne jugeant pas qu'il pust long temps esviter la veue de ce prince il se determina et se resolut de luy advouer sa faute et d'avoir recours a sa bonte il se presenta donc a luy mais avec tant de confusion sur le visage qu'il n'estoit presque pas connoissable cyrus estoit alors dans une grande gallerie qui respondoit a la chambre d'araminthe d'ou il venoit de sortir mais araspe n'y fut pas plustost entre que cyrus faisant signe qu'il vouloit estre seul aveque luy chacun se retira et luy laissa la liberte toute entiere de l'accuser 
 comme ce prince aimoit araspe qu'il avoit beaucoup de disposition a excuser les fautes que l'amour fait commettre et que de plus doralise et pherenice luy avoient parle d'une facon qui ne l'aigrissoit pas contre luy il ne luy parla pas d'abord avec beaucoup de colere de sorte qu'araspe qui ne doutoit nullement que cyrus ne sceust precisement quel estoit son crime prit quelque assurance et se resolut de luy advouer tout ce qu'il luy demanderoit n'est-ce pas assez araspe luy dit il que je sois persecute par mes ennemis sans qu'il faille encore que mes amis m'accablent et que vous que j'ay toujours si cherement aime contribuyez quelque chose a mes desplaisirs ne deviez vous pas juger par le respect que je rendois a la reine de la susiane quel devoit estre celuy que je voulois que vous luy rendissiez je vous avois choisi comme un homme sage et comme un insensible que vous faisiez vanite d'estre et cependant vous avez eu l'inconsideration d'aller donner des marques d'amour a une grande reine qui est encore plus illustre par sa vertu que par sa condition il est vray seigneur que je suis coupable reprit araspe si c'est estre coupable que d'avoir fait ce que je n'ay pu m'empescher de faire du moins luy dit cyrus avouez moy la chose comme elle est et dittes moy un peu comment vous ne vous estes point esloigne de panthee des que vous vous estes senty amoureux d'elle vous scavez que vous ayant veu une fois assez triste 
 et croyant que l'employ que je vous avois donne ne vous plaisoit pas je vous offris de le donner a un autre et de vous r'apeller aupres de moy pourquoy donc n'acceptiez vous pas cette offre si vous vous sentiez quelque disposition a une passion si peu raisonnable il est vray seigneur reprit il que je devois faire ce que vous dites mais il est encore plus vray que je n'ay jamais pu obtenir de cette imperieuse passion assez de pouvoir sur moy mesme pour me resoudre a m'esloigner de panthee et j'esperois seulement que je l'aimerois sans qu'elle s'en aperceust que n'en avez vous du moins use ainsi reprit cyrus car tant qu'elle auroit ignore vostre amour je ne l'aurois jamais sceue ou si je m'en estois aperceu je vous aurois pleint au lieu de vous accuser ha seigneur s'escria araspe le hazard seul a fait mon crime estant certain que je m'estois repenty du dessein que j'avois eu de luy descouvrir ma passion et que la lettre qu'elle a veue elle l'a veue malgre moy cyrus jugeant alors qu'il faloit qu'il y eust quelque chose que la reine de la susiane ne luy avoit point dit et que doralise et pherenice ne scavoient pas ou avoient fait semblant d'ignorer il le pressa de luy dire tout ce qui c'estoit passe entre elle etluy il luy aprit donc qu'il l'avoit aimee des qu'il l'avoit veue qu'il avoit combatu sa passion autant qu'il avoit pu qu'en suitte ne la pouvant vaincre il l'avoit cachee avec beaucoup de foin mais qu'apres tout depuis quelques jours il luy 
 avoit este impossible de ne la descouvrir pas par cent actions qu'il avoit faites malgre luy qu'il luy confessoit encore qu'il avoit eu intention d'en dire ou d'en escrire quelque chose a panthee mais que dans le choix des deux il avoit mieux aime escrire que parler quoy araspe interrompit cyrus vous avez escrit une lettre d'amour a panthee ouy seigneur repliqua t'il mais m'en estant repenty je fis dessein de ne la luy pas faire voir neantmoins comme il me sembloit qu'elle expliquoit assez bien mes sentimens je la gardois sans scavoir pourquoy et je portois les tablettes dans lesquelles je l'avois escrite la relisant tres souvent comme si j'eusse trouve quelque soulagement a me dire a moy mesme ce que je n'osois dire a panthee cela estant ainsi il y a quelques jours que cette belle reine ayant la curiosite de voir l'oracle que cresus a receu a delphes et qu'elle avoit sceu que j'avois elle me l'envoya demander par un esclave un soir qu'elle estoit desja retiree de sorte qu'impatient de luy obeir et croyant bien connoistre les tablettes dans lesquelles je l'avois escrit je me trompay malheureusement et au lieu de celles la j'envoyay celles dans quoy estoit la lettre que je m'estois repenty d'avoir escrite et que je m'estois resolu de ne faire point voir a panthee a peine celuy a qui je la donnay fut il sorty que je m'aperceus de mon erreur d'abord j'en fus au desespoir et je commanday a mes gens de le rapeller s'ils 
 pouvoient mais un instant en suitte l'amour seduisant ma raison je leur fis un commandement contraire ainsi leur disant jusques a quatre fois qu'ils rapellassent cet esclave et puis qu'ils ne le rapellassent point a la fin quand j'eus determine de le faire rapeller tout de bon il n'estoit plus temps car il estoit de-ja dans la chambre de la reine de vous representer seigneur comment je passay ce fou la et toute la nuit il me seroit impossible estant certain qu'on ne peut pas avoir plus d'inquietude que j'en eus mais encore quelle estoit cette lettre reprit cyrus il ne me sera pas difficile de vous la reciter repliqua araspe car je pense l'avoir leue plus de cent fois de sorte que je puis vous assurer qu'elle estoit elle que je vous la vay dire
 
 
 le malheureux araspe a la plus belle reine du monde 
 
 
 ce n'est ny pour vous demander pardon de la hardiesse que l'ay de vous aimer ny four vous en demander recompense que je vous aprens que l'amour m'a plus rendu vostre captif que la guerre ne vous a rendue captive mais seulement parce que je trouve juste que vous n'ignoriez pas que mesme dans les fers et dans l'esclavage vous regnez absolument sur mon coeur si je ne vous demande point pardon de ma temerite c'est plus parce que je suis sincere que parce que je suis presomptueux 
 estant certain que je ne puis me repentir de vous aimer et si je vous demande point recompense c'est que je scay bien que je merite plustost chastiment ainsi madame ne pretendant autre chose dans ma respectueuse passion que de mourir en portant vos chaines ayez s'il vous plaist seulement la bonte de ne m'en accabler pas en me les donnant si pesantes que je ne les puisse porter voila madame ce qu'il y a longtemps qu'avoit envie de vous dire un homme qui se tiendra assez favorise malgre la violente passion qu'il a pour vous si vous pouvez aprendre sans le hair qu'il vous aime plus que personne n'a jamais aime 
 
 
 araspe 
 
 
 
 
cette lettre reprit cyrus apres l'avoir escoutee eust este raisonnable si elle eust este escrite a doralise ou a pherenice mais parler ainsi a une reine et a une reine malheureuse est une hardiesse si peu excusable et si offencante pour moy que je ne vous puis exprimer combien vous m'avez sensiblement desoblige j'en fus bien cruellement puny le lendemain repliqua araspe car lors que je voulus aller dans la chambre de panthee suivant ma coustume afin de la conduire au temple elle me fit dire qu'elle n'y vouloit pas aller ce jour la mais ce qu'il y eut de plus cruel pour moy fut que vers le soir elle m'envoya querir et me faisant entrer dans son cabinet araspe me dit elle avec une majeste qui me fit trembler comme il y va de ma gloire de ne publier pas moy mesme qu'il y ait 
 un homme au monde qui ait pu perdre le respect qu'on me doit jusques au point que vous l'avez perdu je ne feray point esclater mon ressentiment contre vous jusques a ce que l'illustre cyrus soit en lieu ou je le puisse suplier de vous oster d'aupres de moy cependant comme je ne puis souffrir que vous me voiyez apres la hardiesse que vous avez eue n'entrez plus dans ma chambre si vous ne voulez me porter a quelque extreme resolution je voulus alors luy protester que j'estois au desespoir de ce que j'avois fait et je voulus mesme luy dire que je m'estois repenty de luy avoir escrit et qu'elle avoit receu ma lettre contre mon intention mais elle ne voulut jamais m'escouter et elle me fit voir tant de colere et tant d'aversion sur son visage que je me retiray avec une douleur qui n'eut jamais de semblable depuis cela je n'ay pas eu ma raison bien libre en estet je vous ay veu arriver sans vous prevenir tant je me suis trouve incapable de songer a ce que je devois faire voila seigneur quel est mon crime c'est a vous a faire de moy ce qu'il vous plaira il me semble toutefois adjousta t'il qu'un prince qui connoist si parfaitement la puissance de l'amour doit avoir quelque indulgence pour un homme qui n'est coupable que parce qu'il est amoureux j'en ay aussi beaucoup pour vous reprit cyrus car je vous pleins infiniment et il est peu de choses que je ne fisse pour revoquer le passe s'il estoit possible et pour faire que 
 vous n'eussiez pas offence panthee mais puis que cela est araspe il la faut satisfaire il y va de mon honneur aussi bien que de sa gloire c'est pourquoy il faut quelque amitie que j'aye pour vous que je vous esloigne mon seulement d'elle mais encore de moy quoy seigneur interrompit araspe ce ne fera pas assez pour me punir que de me separer pour tousjours d'une personne que j'adore et vous voudrez encore me priver d'avoir la satisfaction de mourir pour vous a la teste de vostre armee le jour de la bataille songez seigneur que panthee sera bien mieux vangee par ma mort que par mon exil il n'en est pas de mesme de moy reprit cyrus car j'aime mieux vostre exil que vostre mort mais enfin araspe ne me resistez plus retirez vous sans parler davantage ou en medie ou en capadoce ou en quelque autre lieu qu'il vous plaira jusques a ce que la reine de la susiane ne soit plus en ma puissance araspe voulut encore dire quelque chose mais cyrus se fachant de sa resistance luy parla d'une maniere a luy faire connoistre qu'il vouloit estre obei et en effet araspe partit a l'heure mesme aussi bien que cyrus qui ne se fit pas une petite violence de se priver de la presence d'un homme qui luy estoit si agreable il envoya alors dire a panthee qu'il avoit exile araspe et que si elle le trouvoit bon artabase la serviroit au lieu de luy panthee ravie de la generosite de cyrus l'envoya remercier et non contente de cela 
 elle depescha un esclave qu'elle avoit qui estoit venu de suse avec elle et qui luy estoit fort affectionne vers son cher abradate le chargeant d'une lettre pour luy qui luy aprenoit l'obligation qu'elle avoit a cyrus et ordonnant a cet esclave de tascher de se rendre au camp des lydiens et de la rendre au roy son mary pour araspe devant que de s'esloigner davantage de cyrus il luy escrivit un billet qui luy fut rendu par un soldat mais ce prince ne le monstra point alors et ce ne fut que quelque temps apres que l'on sceut ce qu'il luy avoit escrit la disgrace d'araspe fit un grand bruit dans l'armee la cause mesme en fut bien tost sceue et il n'y eut personne qui ne louast cyrus et qui ne pleignist pourtant araspe cependant cet illustre conquerant qui estoit persuade que ceux qui cherchent leurs ennemis sont plus forts que ceux qui se contentent de les attendre quoy qu'ils soient esgaux ou mesme inferieurs en nombre quitta le poste ou il estoit et fut en prendre un si pres de l'armee de cresus que si la riviere d'helle ne les eust separez il eust sans doute force ce prince a donner bataille il n'y avoit point de jour que cyrus ne sceust par ses espions ce que faisoient les ennemis mais ce qui l'affigeoit estoit qu'il ne comprenoit pas parfaitement ce qu'ils pretendoient faire il sceut mesme qu'a cause de ce grand nombre d'egiptiens qui estoient dans leur camp ils devoient changer l'ordre qu'ils avoient accoustume de garder 
 a ranger leurs troupes en bataille de sorte qu'il eut une envie extreme de pouvoir scavoir precisement quel il devoit estre mais il ne jugeoit pas qu'il fust possible i envoyoit pourtant tous les jours de nouveaux espions et faisoit aussi tous les jours de nouveaux prisonniers il sceut par eux que cresus s'estoit trouve un peu mal et estoit retourne a sardis dont ils n'estoient pas fort esloignez et qu'il n'y avoit point de jour que le roy de pont n y allast comme if s'imagina que c'estoit bien plus pour voir mandane que pour voir cresus il en eut une douleur extreme se resolut plustost a perdre beaucoup d'hommes a forcer le passage de la riviere d'helle que d'attendre plus longtemps neantmoins les rois de phrigie et d'hircanie aussi bien que gobrias gadate le prince tigrane et phraarte luy ayant fortement represente qu'il valoit mieux attendre quelques jours la victoire que de la bazarder le firent resoudre a avoir encore un peu de patience il estoit pourtant tout le jour a cheval tantost a empescher qu'il ne passast des vivres aux ennemis tantost a les aller reconnoistre et tantost a combatre les parties qu'ils envoyoient a la guerre mais quoy qu'il fist et ou qu'il fust il pensoit tousjours a mandane ou a ses rivaux principalement a mazare de qui l'avanture luy sembloit tousjours plus surprenante quelques jours s'estant passez de cette sorte il aprit que cresus se portoit bien et qu'enfin il estoit resolu a donner 
 bataille mais que ce qui la pourroit encore retarder estoit qu'il craignoit qu'il n'attaquast ses troupes a demy passees ce prince scachant cela et bruslant d'impatience d'accourcir cette guerre et de se voir aux mains avec ses ennemis prit la resolution d'envoyer dire a cresus par un heraut que s'il vouloit il se retireroit de la riviere autant qu'il faloit pour luy donner un juste espace afin de faire passer son armee et la ranger en bataille pourveu qu'il se resolust a ne reculer plus de combatre comme il avoit fait jusques alors cyrus n'eut pas plustost fait ce dessein qu'il fut execute et cresus n'eut pas aussi plustost ouy cette proposition qu'il l'accepta et renvoya le heraut que cyrus luy avoit envoye avec promesse que dans quatre jours il seroit aux mains avec le prince son maistre depuis cela cyrus reprit une nouvelle vigueur et il espera mesme de vaincre malgre tous les funestes oracles qu'il avoit receus cette esperance passa en suitte de son coeur dans celuy de tous ses soldats qui agissoient en ces occasions comme agissent tous les matelots qui sont conduits par un fameux pilote qui ne s'estonnent de la fureur des vagues que lors qu'ils le voyent estonne de mesme les troupes de cyrus sans s'informer de rien ne consultoient que le visage de ce prince pour bien augurer de la victoire de sorte qu'y voyant tousjours de la tranquilite mesme au milieu des plus grands perils ils combatoient comme des soldats qui croyoient 
 que leur general ne pouvoit ny faire de faute ny estre vaincu mais durant que ce grand prince se preparoit a combatre et ne songeoit qu'a cela il arriva beaucoup de choses qui reculerent de quelque temps la gloire qu'il en attendoit et qui embarrasserent estrangement cresus lors que ce prince avoit donne responce au heraut que cyrus luy avoit envoye il estoit a sardis et le roy de pont et abradate estoient au camp de sorte que ces deux princes ayant sceu la chose trouverent un peu estrange que le roy de lydie eust si absolument determine le jour de la bataille sans leur en parler puis que c'estoit principalement eux qui devoient respondre du bon ou du mauvais succes de cette journee le prince myrsile ne pouvant a cause de son incommodite servir que de sa personne et le prince mazare quoy que connu pour ce qu'il estoit n'ayant pas non plus assez d'authorite pour faite autre chose que servir par son courage ces deux princes estant donc assez irritez se pleignirent hautement de cresus mais principalement abradate qui en ce mesme temps receut la lettre que panthee luy avoit escrite par l'esclave qu'elle luy avoit envoye et par la quelle cette princesse se l'ouoit si fort de cyrus sans luy particulariser toutesfois la derniere obligation qu'elle luy avoit que cela le disposa encore davantage a se pleindre du roy de lydie joint que venant a considerer qu'il luy seroit bien plus 
 difficile de retirer panthee des mains de cyrus apres la bataille quel qu'en peust estre le succes que non pas auparavant il se resolut de prier cresus de vouloir proposer un eschange du prince artamas afin de delivrer panthee s'il estoit possible mais pour faire mieux reussir ce qu'il souhaitoit il le communiqua a andramite qu'il scavoit estre tousjours amoureux de doralise qui estoit avec la reine de la susiane de sorte que l'interressant dans son dessein il luy promit de se trouver aupres de cresus lois qu'il luy en parleroit quant au roy de pont il ne s'y opposa point car comme abradate ne demandoit pas qu'on rendist la princesse mandane pour delivrer panthee mais seulement le prince artamas il n'eust pas ose tesmoigner qu'il n'aprouvoit pas trop la chose abradate fut donc un matin au lever de cresus ou apres luy avoir fait connoistre qu'il avoit quelque mescontentement de ce qu'il avoit resolu le jour de la bataille sans qu'il le sceust il le suplia de vouloir auparavant que de la donner tascher de faire un eschange du prince artamas avec la reine sa femme si nous gagnons la bataille reprit cresus nous la delivrerons bien plus glorieusement que par une negociation vous la pourriez gagner repliqua t'il que je ne laisserois pas de perdre panthee estant certain que plus un party est foible plus les prisonniers y son soigneusement gardez enfin seigneur adjousta t'il comme je ne fais pas la 
 guerre pour conquerir des provinces mais principalement pour delivrer panthee et pour m'opposer a la trop grande puissance de cyrus je ne voy pas que je doive me mettre en estat de perdre pour tousjours une personne qui m'est si chere a faute de faire une proposition raisonnable c'est pourquoy je vous conjure de ne trouver point mauvais si je vous suplie instamment de vouloir faire faire cette proposition a cyrus les negociations de cette nature repliqua ce prince ne se font pas en aussi peu de temps qu'il nous en reste j'espere tant de la generosite de cyrus respondit abradate que je croy qu'il ne refusera pas de faire une tresve de quelques jours si vous la luy demandez je n'ay pas seulement accoustume de l'accorder a mes ennemis respondit brusquement cresus c'est pourquoy je ne scay pas comment je la demanderois joint adjousta t'il que je ne voy pas que cet eschange soit fort juste ny fort a propos sur le point de donner une bataille car enfin vous voulez mettre une princesse dans sardis et dans le mesme temps envoyer dans le camp ennemy un des plus vaillants hommes de la terre non non abradate poursuivit cresus je ne m'y scaurois resoudre qui peut craindre un homme respondit le roy de la susiane estant a la teste d'une armee de deux cens mille ne se fie guere a la valeur de ses troupes quoy qu'il en soit dit fierement cresus comme artamas quoy que prisonnier de guerre 
 est pourtant criminel d'estat il ne sera pas eschange contre la reine vostre femme vous combatrez donc sans moy reprit abradate seigneur interrompit andramite parlant a cresus ne refusez point ce qu'on vous demande je refuse toujours ce qui n'est point juste respondit il c'est pourquoy ne me pressez pas davantage andramite adjousta encore beaucoup de choses pour le persuader mais il n'y eut pas moyen et abradate se retira tres mal satisfait de cresus et absolument resolu a ne combatre point qu'auparavant on n'eust propose a cyrus de faire cet eschange andramite hors de sa presence parla encore au roy de lydie qui s'en offenca estrangement le roy de pont qui craignoit que ce desordre ne mist de la division parmy les soldats fit en mesme temps tout ce qu'il put pour persuader cresus a accorder au roy de la susiane ce qu'il demandoit et pour obliger aussi abradate a ne s'obstiner point a vouloir la chose si cresus ne s'y resolvoit pas maiz quoy qu'il pust faire il n'avanca rien ny envers l'un ny envers l'autre dans ce mesme temps le pere de panthee vint de clasomene a sardis ou il estoit alle lever quelques troupes de sorte que trouvant les choses en ces termes il se joignit a abradate et a andramite et pressa cresus aussi bien qu'eux et mesme plus qu'eux car comme il avoit une grande province en sa puissance ses prieres embarrasserent plus cresus que n'avoient fait celles des autres pas 
 la crainte qu'il eut d'aller causer une guerre civile dans son estat au mesme temps qu'il en avoit une estrangere de si grande consideration d'autre part le prince myrsile sans que l'on en sceust la veritable cause protegeoit abradate autant qu'il pouvoit tesmoignant qu'il souhaitoit ardamment que l'on taschast de delivrer la reine de la susiane par un traite si bien qu'il faisoit connoistre a toutes ses creatures qu'ils ne pouvoient l'obliger plus sensiblement qu'en faisant que le roy son pere y consentist les choses se brouillerent donc de telle sorte et a sardis et au camp que quand cresus eust voulu donner la bataille le jour qu'il s'y estoit engage il n'eust pas este en son pouvoir cependant il ne pouvoit se resoudre a delivrer le prince artamas c'est pourquoy se voyant presse fortement il proposa de delivrer le roy d'assirie pour retirer panthee des mains de cyrus mais abradate repliqua qu'il ne consentiroit jamais que cette proposition fust faite parce que ce seroit plustost irriter cyrus que le porter a ce qu'il desiroit puis qu'apres tour il luy sembleroit fort estrange qu'on luy allast proposer de delivrer son rival et son ennemy de plus le roy de pont aimoit encore mieux que ce fust le prince artamas que le roy d'assirie ainsi cette contestation estant fort grande et craignant quelque revolte considerable dans une armee composee de tant de nations differentes cresus se resolut a faire 
 demander treve pour quelques jours afin de traitter de la liberte de quelques prisonniers ne faisant pas dire precisement qu'els ils estoient parce qu'en effet il n'avoit pas encore bien determine ce qu'il devoit faire il depescha donc vers cyrus qui fut fort surpris de cette demande et qui l'auroit infailliblement refusee si ayant mis la chose en deliberation elle n'eust este resolue autrement et d'autant plustost que l'on ne pouvoit pas sans perdre beaucoup de monde forcer les ennemis a combatre cyrus accorda donc la treve pour huit jours a condition que ceux des siens qui voudroient aller dans sardis le pourroient avec autant de seurete que ses ennemis pourroient venir dans son camp ce prince ayant voulu que cette circonstance fust specifiee parce que tout l'avantage qu'il esperoit de cette treve estoit de scavoir des nouvelles de mandane de ses rivaux et de ses amis prisonniers joint que scachant la division qui estoit entre tous ces princes il espera encore l'augmenter de sorte que cette treve ayant este resolue on la publia des le lendemain dans toutes les deux armees et dans sardis si bien qu'apres cela il se fit une grande confusion d'amis et d'ennemis en tous ces trois lieux que l'on ne pouvoit plus faire de distinction de party en regardant les gens que l'on y voyoit toutes les rues de sardis aussi bien que le camp de cresus estoient pleines de persans de medes d'armeniens d'assiriens 
 et d'hircaniens et le camp de cyrus estoit aussi tout remply de lydiens de mysiens de grecs de thraces et d'egiptiens cependant la treve ne fut pas plustost publiee que cyrus envoya ortalque a sardis afin de luy raporter au vray s'il n'y auroit point moyen qu'il pust voir sa chere mandane lygdamis mesme se deguisa pour cela ne voulant pas se monstrer publiquement dans cette ville parce qu'il y estoit trop connu mais par tous les deux il sceut qu'il estoit absolument impossible et que depuis la treve la princesse mandane n'alloit mesme plus se promener sur le haut de la tour comme elle avoit accoustume de sorte que quand il fust alle a sardis comme il en avoit envie il n'auroit pu voir que les murailles dans lesquelles elle estoit enfermee ce prince eut pourtant beaucoup de peine a s'en empescher et je ne scay s'il l'auroit pu si ses amis qui aprehendoient qu'il n'y allast ne fussent devenus ses gardes en l'observant si soigneusement qu'il ne fut pas maistre de ses actions pendant tout ce temps la ce n est pas qu'ils craignissent que cresus voulust violer la foy publique mais ils aprehenderent la rencontre de mazare et celle du roy de pont et qu'il ne se fist un combat particulier entre eux qui pourroit causer un desordre general cependant abradate en attendant que cresus eust bien resolu ce qu'il vouloit proposer envoya demander a cyrus la permission de voir panthee en presence 
 de qui il luy plairoit afin qu'il ne pust pas croire que ce fust pour luy parler des affaires de la guerre et scavoir par elle les nouvelles de son camp cyrus qui scavoit par son experience combien il est doux de voir ce que l'on aime et qui espera mesme d'abord que peut-estre abradate luy pourroit il faire recevoir la satisfaction de voir mandane luy accorda de bonne grace ce qu'il demandoit si bien que donnant ordre a cette entreveue qui se fit le mesme jour abradate fat conduit a cyrus qui le receut avec une civilite extreme en suitte dequoy il le conduisit luy mesme a la petite ville ou estoit panthee qu'il voulut surprendre agreablement il le mena donc dans la chambre de cette princesse avec laquelle cleonise doralise et pherenice estoient alors mais il n'y fut pas plustost que prenant la parole madame dit il a panthee je pense que vous me pardonnerez aisement tous les maux que vous avez endurez durant l'absence de l'illustre abradate puis que c'est par mon moyen que vous le revoyez adjourd'huy mais afin que durant vostre conversation adjousta t'il la veue d'un prince qui a le malheur d'estre oblige de vous tenir captive ne la trouble pas je m'en vay vous laisser en liberte de raconter toutes vos douleurs a celuy qui les a causees panthee demeura si surprise de la veue de son cher abradate qu'elle n'entendit pas la moitie de ce que cyrus luy dit elle ne laissa pourtant pas apres qu'elle 
 eut salue son illustre mary avec autant d'affection que de respect de suplier ce prince d'estre le tesmoin de leur entretien mais quoy qu'elle pust dire il les laissa pour aller faire une visite a la princesse araminte a laquelle il aprit qu'il venoit de laisser le roy de la susiane avec panthee cette princesse ne le sceut pas plustost qu'elle eut une extreme envie de le connoistre elle ne voulut pourtant pas interrompre si promptement un entretien si doux de sorte qu'elle receut la visite de cyrus qui pour la consoler voulut luy persuader qu'elle auroit un jour la joye de revoir spitridate comme panthee revoyoit le roy de la susiane mais durant qu'ils s'entretenoient ainsi ces deux autres illustres personnes faisoient un eschange de toutes leurs douleurs passees et de tous leurs plaisirs presens toutesfois comme ils scavoient qu'ils ne seroient pas longs ils en estoient moins sensibles cependant cette grande princesse qui vouloit en quelque sorte reconnoistre la generosite de cyrus en la publiant apres qu'ils se furent dits abradate et elle tout ce qu'une veritable affection peut faire dire a deux personnes d'esprit et d'esprit passionne elle se mit a luy exagerer les bontez de cyrus apellant a tesmoin de ce qu'elle disoit cleonice doralise et pherenice qui estoient dans sa chambre s'affligeant aveque luy de ce qu'il estoit engage dans un party si injuste comme estoit celuy de cresus et au service d'un prince si peu reconnoissant qu'il luy 
 refusoit un prisonnier pour luy faire obtenir sa liberte enfin panthee parla avec tant d'eloquence qu'elle porta abradate a desirer ardamment que cresus achevast de le desobliger et de luy donner un juste pretexte de changer de party elle luy exagera encore l'obligation qu'elle luy avoit d'avoir exite araspe a ce nom d'araspe abradate l'arresta luy aprenant que celuy qu'elle nommoit s'estoit presente au roy de lydie comme se pleignant de cyrus et comme voulant le servir et qu'en effet il en avoit este bien receu cela estant dit panthee j'oste un vaillant homme a cyrus et le donne a son ennemy c'est pourquoy je vous conjure si vous en trouvez l'occasion de vouloir persuadcr au prince mon pere de porter cresus a la paix ou du moins de ne se mesler plus de cette guerre abradate aimoit trop panthee pour luy pouvoir rien refuser il luy dit toutesfois que si l'eschange du prince artamas et d'elle se faisoit il ne pourroit pas abandonner cresus mais que s'il ne se faisoit pas par quelque obstacle que ce prince y aportast il luy engageoit sa parole qu'il seroit bientost aupres d'elle comme ils en estoient la cyrus amena la princesse araminte chez panthee afin de voir abradate qui luy rendit grace de l'honneur qu'elle luy faisoit d'une maniere qui luy fit aisement connoistre que panthee l'avoit aime sans preocupation et qu'il n'avoit pas moins d'esprit que de courage la conversation que 
 ces quatre illustres personnes eurent ensemble augmenta encore l'estime qu'elles faisoient l'un de l'autre principalement entre cyrus et abradate car encore qu'ils ne se fussent jamais veus que ce jour la il n'y eut pourtant entre eux ny complimens ny ceremonie incommode et ils se parlerent avec une civilite pleine de franchise qui faisoit assez voir que la renommee leur avoit apris ce qu'ils estoient mais pendant qu'araminte tesmoignoit a panthee la joye qu'elle avoit de la sienne cyrus demanda a abradate s'il ne pourroit point obtenir de cresus la grace de voir mandane durant la treve je ne desespererois pas luy dit il de vous faire recevoir cette satisfaction si ce n'estoit le roy de pont et peut- estre le prince mazare qui s'y opposeront du moins vous puis- je promettre que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir pour les persuader tous a souffrir que vous la voryez s'ils craignent que je ne luy die quelque chose qui leur nuise adjousta cyrus je consens de la voir sans luy parler cependant poursuivit il je vous suplie de croire que si mandane n'estoit pas la cause de la guerre vous ne vous en retourneriez pas seul a sardis estant certain que je donnerois la liberte toute entiere a la reine de la susiane mais puis que c'est pour elle que je suis en lydie vous ne devez pas trouver mauvais que je mesnage jusques aux moindres avantages et que par consequent j'en conserve un si considerable je vous proteste toutesfois 
 que je le faits avec un regret extreme et que je voy avec une douleur bien sensible le desplaisir que je vous cause je ne vous fais point souvenir adjousta t'il que vous vous l'estes attire en donnant retraite au ravisseur de mandane et en vous engageant dans le party de cresus car outre que je ne veux pas faire de reproches a un si genereux ennemy je dois encore croire que les dieux l'ont ainsi voulu pour me faire acheter la victoire bien cher estant certain que si vous eussiez elle dans nostre party celuy de cresus ne m'auroit pas resiste long temps mais puis que le destin en a autrement dispose je vous conjure de ne me refuser pas la grace que je vous demande puis qu'elle ne contrevient point a ce que vous devez au roy de lydie je vous le promets luy dit abradate bien fache de ne pouvoir vous assurer du succes de ma priere et suitte de cela ils se dirent encore beaucoup de choses et la conversation ayant recommence entre ces princes et ces princesses ils furent pres d'une heure ensemble a parler de leurs malheurs passez et de leurs maux presens mais a la fin il falut se separer cyrus en remenant abradate jusques a la garde avancee de son camp luy fit voir une partie de ses troupes rangees en bataille et comme elles estoient les plus belles du monde abradate luy dit qu'il estoit aise de voir que sous un tel capitaine il ne pouvoit y avoir que de bons soldats en effet luy dit il vostre presence inspire ce me 
 semble je ne scay quoy d'heroique et je ne doute nullement que je ne m'en retourne plus vaillant a sardis que je n'estois quand je suis arrive aupres de vous il n'en est pas de mesme de moy reprit cyrus en sous-riant puis que tout vaillant que vous estes vous m'avez donne de la repuguance a vous combatre depuis que je vous connois abradate respondit a un discours si obligeant avec autant de civilite que d'esprit apres quoy ces deux grands princes se separerent extremement satisfaits l'un de l'autre cependant abradate pour ne manquer pas a sa parole suplia le roy de lydie d'accorder a cyrus la liberte de voir mandane comme cyrus luy avoit accorde celle de voir panthee d'abord ce prince n'en fit pas grande difficulte il y mit toutesfois une condition qui rendit la chose impossible qui fut qu'il souffriroit cette entreveue pourveu que le roy de pont y consentist abradate fut donc a l'heure mesme le trouver pour tascher de luy persuader de ne refuser pas cette grace a un prince a qui il confessoit estre si redevable car enfin luy dit il quel mal vous peut il arriver de le satisfaire vous scavez qu'il n'ignore pas qu'il est aussi bien avec mandane qu'il peut desirer d'y estre et qu'ainsi quand cette princesse luy diroit quelque chose d'obligeant cela ne luy aprendroit rien de nouveau du moins adjoustoit abradate scaura t'il par elle que vous ne perdez pas le respect que vous luy devez de sorte que le 
 reste de la guerre se fera avec moins d'animosite si je ne jugeois reprit le roy de pont que vous ne parlez comme vous faites que parce que vous voulez obliger un prince qui peut obliger une personne que vous aimez je dirois que vous estes le plus injuste de tous les hommes de souhaiter de moy une pareille chose car enfin puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur scachez que mon malheur est arrive aux termes que je ne fais plus la guerre pour la possession de mandane j'ay pleure et soupire mille fois a ses pieds mais c'a este inutilement je l'ay amenee au point de m'advouer qu'elle croyoit que je l'aimois autant que je pouvois aimer et elle m'a mesme dit quelquefois que si je n'estois pas son amant elle ne me refuseroit pas son estime mais apres tout cela elle m'a si fortement et si constamment dit qu'elle ne m'aimeroit jamais et m'a si bien fait entendre sans me le dire qu'elle aimeroit tousjours cyrus que je ne doute nullement que mandane ne soit toujours inexorable pour moy et tousjours fidelle pour mon rival c'est pourquoy je ne songe plus a aquerir son coeur ny a la posseder mais je veux s'il est possible la voir eternellement la derober a la veue de tous mes rivaux et les voir perir si je puis les uns apres les autres dans une longue guerre ou y perir moy mesme plustost que de rendre cette princesse je scay bien que je suis injuste que ce que je fais choque esgalement la generosite 
 et la raison et je ne suis pas si preocupe de mon amour que je ne connoisse que je dois estre blasme de tout le monde mais apres tout je ne scaurois me vaincre moy mesme il faut que je cede a ma malheureuse destinee et que je ne songe pas seulement a luy resister cessez donc je vous en conjure de me mettre dans la cruelle necessite de refuser quelque chose a un prince qui m'a accorde si genereusement azile dans sa cour et pensez que je n'ay point d'autre douceur en la vie que celle de scavoir que mes rivaux ne voyent point ma princesse encore pour le roy d'assirie et pour le prince mazare adjousta t'il comme ils ne la pourroient voir qu'irritee je ne m'en soucierois pas tant mais pour cyrus qui ne verroit dans ses yeux que marques de tendresse et d'affection c'est ce que je ne scaurois souffrir abradate entendant parler le roy de pont de cette sorte creut bien qu'il n'obtiendroit pas ce qu'il souhaitoit neantmoins l'obligation qu'il avoit a cyrus fit qu'il n'en demeura pas la et qu'il le pressa beaucoup davantage je voy bien luy dit il que je vous demande une chose un peu difficile a faire mais si vous considerez que j'ay perdu pour l'amour de vous l'objet de toutes mes affections que panthee n'est captive que parce que je vous ay receu dans ma cour et que si vous me refusez cyrus sera en droit de se vanger sur elle par la rigueur que vous luy tiendrez je pense que vous trouverez que j'ay un juste 
 sujet de vous conjurer de m'accorder ce que je vous demande cyrus est si genereux reprit le roy de pont que vous ne devez rien craindre pour panthee que ne vous determinez vous a estre encore plus genereux que luy s'il est possible reprit abradate il suffit que je songe a le surpasser en amour et non pas en generosite repliqua le roy de pont puis que le n'en puis avoir qui ne soit contraire a ma passion je n'ignore pas qu'estant cause de la captivite de panthee je vous dois tout accorder mais dieux il s'en faut bien que je ne sois en estat de faire ce que je dois c'est pourquoy pleignez moy et ne m'accusez pas d'ingratitude quoy que je vous refuse tout puis que je ne fais pas ce que je veux mais seulement ce que veut la passion qui me possede abradate voyant qu'il ne pouvoit persuader le roy de pont le quitta avec assez de froideur luy semblant que puis qu'il avoit perdu panthee pour l'amour de luy seulement il eust deu ne luy refuser pas une chose qui n'ostoit point mandane de sa puissance il escrivit donc a cyrus pour luy faire excuse de ce qu'il ne pouvoit obtenir ce qu'il desiroit mais auparavant que d'envoyer sa lettre il fut sommer cresus de sa parole et le suplier d'envoyer du moins proposer a cyrus d'eschanger le prince artamas pour la reine de la susiane d'abord cresus luy dit qu'il y envoyeroit andramite mais qu'il vouloit que ce prince ne fust delivre qu'a condition qu'il promettroit devant que de 
 sortir de sardis qu'il ne songeroit jamais a la princesse sa fille cette proposition sembla si estrange a abradate qu'il ne douta pas que cresus ne la fist pour acrocher la chose et pour la rompre car quelle aparence y avoit il que le prince artamas pour recouvrer la liberte allast s'engager de ne penser plus a une princesse qu'il aimoit depuis un si longtemps qu'il estoit resolu daimer toute sa vie et dont il estoit aime c'est pourquoy prenant la parole assez fierement en presence du prince myrsile et d'andramite qui estoient dans ses interests seigneur luy dit'il lors que vous m'avez promis de faire proposer un eschange c'a este suivant les loix ordinaires de la guerre et non pas en cherchant des biais de rendre cette proposition inutile quand vous delivrerez le prince artamas ce sera comme vostre ennemy et non pas comme amant de la princesse palmis l'amour n'a point de part a cette negociation et je ne consentiray pas que l'on propose une pareille chose a cyrus que vous importe reprit cresus qui on delivre et comment on le delivre pourveu que panthee soit libre il ne m'importe pas sans doute reprit abradate mais ce qui est de considerable pour moy est que l'on ne face pas une proposition qui ne serve qu'a irriter celuy a qui on la doit faire c'est pourquoy scachant que le prince artamas est tres considerable a cyrus je trouve plus seur que ce soit luy qu'un autre que l'on propose d'eschanger car pour le 
 roy d'assirie vous jugez bien que quelque genereux que soit cyrus il ne peut pas autant souhaiter sa liberte que celle du prince artamas et pour les autres prisonniers ils ne sont pas d'un rang a estre eschangez contre panthee anaxaris est inconnu sosicle et tegee sont vos sujets et feraulas est domestique de cyrus apres cela seigneur que me reste t'il a proposer pour delivrer panthee si ce n'est de delivrer le prince artamas la treve n'a este demandee que pour cela et cependant il me semble que vous deliberiez encore je delibere en effet reprit il et mesme avec raison car enfin excepte cyrus il n'y a pas un homme en toute son armee qui me soit si important d'avoir en ma puissance que le prince artamas et vous voulez que je le rende pour vos interests seulement quoy qu'il en soit dit abradate avec une froideur qui marquoit assez qu'il estoit mal satisfait de cresus je vous suplie de me dire precisement ce que vous avez resolu et pourquoy vous avez fait la treve si vous ne vouliez pas m'accorder ce que je vous ay demande le l'ay faite reprit il pour tascher de delivrer panthee en rendant le roy d'assirie ou tous les autres prisonniers ou en rendant le prince artamas de la facon que je l'ay dit apres cela abradate se retira aussi bien que le prince myrsile et andramite mais au lieu de s'en aller chez luy il fut droit a son quartier andramite fit la mesme chose et le prince de clasomene fut aussi avec abradate de sorte que 
 cresus craignant que ces trois personnes ne fissent quelque soulevement dans l'armee se resolut enfin a faire faire la proposition d'eschanger le prince artamas si bien qu'il envoya en diligence vers abradate pour l'advertir de ses intentions qui cependant avoit desja envoye sa lettre a cyrus pour s'excuser de ce qu'il n'avoit pu obtenir se qu'il demandoit il le fit mesme avec des termes si expressifs que cyrus creut qu'il y avoit agy sincerement et ainsi il se pleignit de son malheur sans se pleindre d'abradate cependant cresus ne manqua pas d'envoyer vers cyrus il voulut mesme que ce fust andramite qui y allast mais quoy qu'il pust mander a abradate pour l'obliger d'aller a sardis durant cette negociation il ne le voulut jamais faire et il demeura tousjours au camp ou en effet il estoit plus redoutable a cresus qu'il n'eust este a sardis non pas tant parce qu'il avoit un corps de quatre mille hommes les meilleurs de toute l'armee duquel il estoit maistre absolu que parce qu'il estoit fort considere de tous les gens de guerre en general andramite agissant en cette occasion comme amant de doralise et par consequent comme estant fort interesse en la liberte de panthee avec qui elle estoit n'oublia rien de tout ce qui pouvoit rendre sa negociation heureuse car non seulement il parla a cyrus avec beaucoup d'eloquence et beaucoup d'adresse mais il prit mesme si bien son temps que le roy de phrigie estoit avec ce prince lors qu'il luy 
 proposa de la part du roy son maistre de delivrer la reine de la susiane en luy rendant le prince artamas de sorte qu'encore que cyrus eust eu quelque pretexte de vouloir retenir cette princesse jusques a ce que mandane fust delivree il n'auroit ose s'en servir de peur de desobliger un grand roy et de faire une action peu genereuse en pensant en faire une fort prudente joint que la reine de la susiane n'interessant pas de ses rivaux cyrus creut qu'en effet il luy estoit bien plus avantageux de rendre panthee a abradate qui ne laisseroit pas de s'en tenir oblige et de delivrer le prince artamas qui estant un des plus vaillans hommes du monde ne pouvoit pas manquer de luy estre tres utile durant la suitte de cette guerre il ne put toutesfois se resoudre a faire cet eschange sans tascher d'en tirer quelque satisfaction pour son amour de sorte qu'il dit a andramite en presence du roy de phrigie qu'encore qu'il luy eust este tres avantageux pour beaucoup de raisons d'avoir la reine de la susiane en sa puissance jusques a la fin de la guerre que neantmoins il honnoroit si fort le roy de phrigie il aimoit tant le prince artamas il estmoit de telle sorte abradate et respectoit panthee d'une maniere si peu commune qu'il consentoit a ce que cresus souhaitoit de luy avec une condition seulement qui estoit que durant la treve on luy permist de voir mandane andramite l'entendant parler 
 ainsi le suplia de ne vouloir pas insister sur cela parce que le roy de pont avoit si fortement refuse abradate lors qu'il luy avoit demande cette permission qu'il ne croyoit pas possible de l'y faire consentir comme cresus est maistre dans ces estats reprit cyrus il doit s'y faire obeir c'est pourquoy il ne juge pas que le consentement du roy de pont soit absolument necessaire a ce que je le veux il ne l'est pas sans doute repliqua andramite mais je suis pourtant persuade par plus d'une raison qu'il ne voudra pas agir d'authorite absolue en cette rencontre et qu'il rompra plustost le traite je consens qu'il le rompe interrompit genereusement le roy de phrigie plustost que de souffrir que l'on refuse cette satisfaction a un prince a qui je suis si redevable non non reprit cyrus il ne faut pas croire que le roy de lydie soit si mauvais mesnager de ses interrests qu'il ne concoive bien qu'il luy est plus dangereux de desobliger abradate que le roy de pont puis que l'un a des troupes et un royaume d'ou il en peut encore tirer et que l'autre n'a pas une de ces deux choses c'est pourquoy andramite dittes s'il vous plaist au roy vostre maistre ce que je vous ay dit et me faites scavoir sa resolution cependant adjousta cyrus qui estoit bien aise que les flames d'andramite se ralumassent pour doralise afin qu'il agist encore plus fortement aupres de cresus il ne tiendra qu'a vous que vous ne 
 portiez des nouvelles de panthee a l'illustre abradate car si vous le voulez je vous feray conduire vers cette princesse andramite entendant parler cyrus de cette sorte ne put refuser de voir une personne qu'il aimoit depuis qu'il avoit este capable d'aimer si bien qu'acceptant l'offre qu'on luy faisoit il se laissa conduire par lygdamis estant ravy de joye de pouvoir aller dire a doralise qu'il travailloit pour sa liberte aussi bien que pour celle de panthee aupres de qui elle estoit andramite fut receu de cette princesse avec beaucoup de civilite et mesme avec beaucoup de satisfaction car comme elle ne scavoit point que cresus ne cherchoit qu'un pretexte pour faire que ce traite ne s'achevast pas elle ne douta point du tout qu'elle ne fust bientost en estat de revoir son cher abradate doralise de son coste ne fut pas incivile pour andramite il la retrouva pourtant telle qu'il l'avoit veue autre fois c'est a dire fort belle infiniment aimable et un peu malicieuse en effet au lieu de le remercier des foins qu'il prenoit pour la liberte d'une princesse qui devoit causer la sienne elle luy dit en riant qu'elle ne trouvoit pas que ce qu'il proposoit fust une chose qui valust la peine de sortir de prison pour y devoir si tost rentrer car enfin luy dit elle pendant que panthee escrivoit a abradate a vous dire la verite je trouve que nous sommes bien plus seurement dans le camp de cyrus que nous ne serions dans sardis puis qu'il 
 sera selon toutes les aparences bien tost pris par ce prince qui ayant la justice de son coste et la fortune sera infailliblement victorieux de tous ses ennemis mais que deviendroit l'oracle que cresus a receu a delphes repliqua t'il si ce que vous dittes arrivoit en verite andramite luy dit elle il y a bien de la temerite a croire que l'on entend le langage des dieux puis que bien souvent on n'entend pas seulement celuy des hommes l'advoue luy dit il que quelques fois vous ne l'avez pas entendu mais je pense a vous dire la verite que c'est parce que vous ne l'avez pas voulu entendre et je ne scay adjousta t'il si vous m'entendrez encore aujourd'huy quand je vous assureray que je n'ay jamais rien aime que vous et que je n'aimeray jamais autre chose je l'entendray encore bien moins qu'autrefois reprit elle car andramite il faut que vous scachiez que comme je n'entends tous les jour parler que des persans des hircaniens des assiriens des armeniens et des medes je ne scay presques plus la langue lydienne c'est pourquoy auparavant que vous me parliez de rien qui vous importe il est a propos que j'aprenne a parler et que j'aye pour le moins este un an ou deux en lydie conme andramite alloit repartir a doralise et la conjurer de luy vouloir respondre un peu plus serieusement panthee qui avoit acheve son billet le luy donna si bien que comme il estoit temps de partir pour s'en retourner il ne put tirer 
 autre satisfaction de doralise que celle de l'avoir veue aussi aimable qu'elle avoit jamais este son amour ne laissa pourtant pas d'en augmenter encore et il s'en retourna fortement resolu de faire toutes choses possibles pour obliger le roy de lydie a faire en sorte que cyrus vist mandane pour cet effet repassant au camp devant que d'aller a sardis il conseilla au prince de clasomene et a abradate de n'en partir point quoy que cresus pust leur mander jusques a ce que le traite fust acheve et de le laisser agir avec le prince myrsile qu'il scavoit souhaiter fort que ce traite s'achevast il croyoit toutesfois que ce prince n'avoit autre interest en la chose que celuy de satisfaire abradate et de delivrer le prince artamas qu'il avoit tousjours souhaite que la princesse sa soeur espousast ces deux princes croyant donc le conseil d'andramite le laisserent aller seul a sardis ou il ne fut pas si tost qu'il fut rendre conte de son voyage a cresus mais des qu'il eut cesse de parler ce prince luy dit que cyrus luy demandoit une chose qui ne dependoit pas de sa volonte parce qu'il ne se resoudroit jamais a violenter celle du roy de pont il sera donc impossible de conclure ce traite reprit andramite car cyrus est si absolument resolu d'obtenir ce qu'il demande et le roy de phrigie est aussi si determine a souhaiter que ce prince soit satisfait que je pense mesme que quand cyrus voudroit se relascher il s'opposeroit a son dessein 
 quand ce traite sera rompu reprit cresus je m'en consoleray facilement il est pourtant assez dangereux repliqua andramite d'irriter le roy de la susiane et le prince de clasomene cresus prenant le discours d'andramite qu'il scavoit estre leur amy pour une menace s'en offenca et sans luy respondre precisement il luy dit qu'il envoyeroit sa responce a cyrus devant qu'il fust peu andramite s'estant donc retire de cette sorte le roy de pont arriva qui suplia si instamment cresus de n'accorder pas la veue de mandane a son rival qu'il le confirma puissamment dans le dessein qu'il en avoit et dans celuy de se servir de ce pretexte pour rendre la negociation d'andramite inutile le roy de pont estoit pourtant bien fache de desobliger abradate a qui il estoit tres redevable mais cette passion tirannique et dominante qui regnoit dans son coeur faisoit qu'il ne pouvoir pas estre maistre de ses propres sentimens cependant abradate et le prince de clasomene scachant la resistance de cresus et du roy de pont parloient comme des princes qui n'estoient pas resolus de souffrir qu'on les tratast de cette sorte andramite et le prince myrsile cabaloient aussi dans sardis et publioient que l'on vouloit porter les choses a la derniere extremite estant a croire qu'apres ce qu'on refusoit a cyrus il seroit en droit s'il estoit vainqueur d'estre aussi rigoureux aux vaincus qu'on estoit injuste envers luy si bien 
 que dans camp et dans la ville tout estoit en une esmotion estrange car comme il est tousjours assez aise de faire croire peuples les choses les plus esloignee de vray-semblance sur ce fondement veritable diverses personnes affectionnees au prince artamas qui pour ses grandes vertu et par son extreme valeur s'estoit acquis mille serviteurs secrets qui agissoient sourdement pour luy firent que l'on disoit fort haut que cresus ne vouloit point la paix et qu'il ne se soucioit pas de la desolation de tous ses peuples pourveu que son ambition fust satisfaite le souvenir de toutes les victoires d'artamas revenant alors dans la memoire des habitans de sardis ils murmuroient hautement et se disoient les uns aux autres que s'il n'eust jamais este prisonnier ils ne se fussent pas souciez d'avoir une guerre estrangere mais que de voir une armee de plus de cent mille hommes a leurs portes et n'avoir point le prince artamas pour les deffendre estoit ce qu'ils ne pouvoient souffrir sans murmurer en fin la chose alla si avant qu'ils creurent qu'il leur seroit encore plus avantageux que le prince artamas fust dans le party de cyrus que d'estre toujours en prison car outre qu'ils scavoient bien qu'estant amoureux de leur princesse il ne voudroit pas destruire cresus et qu'il porteroit toujours les choses a la douceur ils pensoient encore que l'injustice que l'on avoit eue pour luy en l'arrestant la premiere fois ne pouvoit estre reparee qu'en le delivrant 
 la seconde de sorte que tout estoit en division et dans le camp et dans sardis cyrus scachant donc ce qui se passoit en avoit une extreme joye car disoit il s'ils font ce que je veux je verray ma chere princesse et ses regards favorables m'inspireront une nouvelle ardeur dans l'ame et me donneront peut-estre la force de vaincre tout ce qui pourroit m'empescher de la delivrer malgre tant de funestes predictions que si au contraire ils ne le veulent point j'auray du moins la satisfaction d'avoir mis le desordre dans leurs troupes et de me trouver en estat de remporter la victoire avec moins de peine il estoit pourtant un peu estonne de n'entendre point dire que mazare se mesla de cette affaire et tous ceux qui revenoient de sardis disoient seulement que ce prince a ce que l'on assuroit gardoit la chambre pour quelque legere incommodite mais il aprenoit de moment en moment que le desordre et la division augmentoit et entre les princes et entre les peuples et entre les soldats cependant comme la treve avoit un jour limite et que cyrus n'estoit pas capable de manquer a sa parole il estoit au desespoir de ne pouvoir profiter de ce desordre et il attendoit avec une impatience estrange la derniere responce de cresus il alloit pourtant quelques fois visiter panthee et comme c'est la coustume mesme des plus sages mais principalement de ceux qui ont de l'amour d'aimer a prevoir par leurs raisonnemens tout ce qui leur 
 doit arriver cyrus ne parloit d'autre chose que de l'affaire dont il s'agissoit ny a panthee ny a la princesse araminte tantost il demandoit a la premiere si elle croyoit qu'abradate soufrist l'injustice de cresus une autrefois il prioit araminte de luy dire si elle pensoit que le roy son frere s'obstinast jusques a la fin a ne soufrir pas qu'il vist mandane mais quoy qu'il leur pust dire il leur parloit tousjours de ce qui luy tenoit au coeur il assura toutesfois a la reine de la susiane que si cresus ne vouloit pas luy accorder ce qu'il souhaitoit il ne laisseroit pas de la delivrer la conjurant de luy pardonner s'il differoit de conclure de traitte jusques a la derniere heure de la treve afin de tascher d'obtenir ce qu'il demandoit mais il luy dit cela avec des termes si obligeants que panthee le pria elle mesme de reculer sa liberte autant qu'il pourroit comme il estoit donc avec ces deux princesses ortalque luy fut dire qu'orsane venoit d'arriver au camp qui disoit avoir une chose si importante a luy aprendre qu'il le luy avoit amene a l'heure mesme le nom d'orsane fit changer de couleur a cyrus ne luy estant pas possible de l'ouir nommer sans songer aussi tost a mazare et sans croire qu'il luy estoit peut-estre envoye par luy quoy qu'il en conprist pas trop bien comment orsane qui estoit party de sinope pour s'en retourner en son pais se pouvoit trouver en lydie l'esmotion du visage de cyrus ayant donne beaucoup de curiosite 
 a ces deux princesses elles luy en demanderent la cause il ne voulut pourtant pas alors la leur dire ne scachant pas ce qu'orsane luy vouloit de sorte que ne leur respondant pas precisement il les quita pour aller parler a luy souhaitant ardamment dans son coeur qu'il luy dist que mazare le vouloit voir l'espee a la main comme il avoit beaucoup d'obligation a orsane pour les services qu'il avoit autrefois rendus a mandane et a martesie il ne confondit pas l'innocent avec le coupable et malgre l'obligation de son esprit et la haine qu'il avoit pour mazare il receut orsane avec civilite en suitte dequoy luy adressant la parole apres vous avoir receu comme amy de martesie luy dit il il faut en suitte que je vous escoute comme envoye d'un de mes plus mortels ennemis seigneur reprit orsane auparavant que de determiner quel nom vous devez donner au prince mon maistre il faut que vous me faciez la grace de m'accorder une heure d'audiance et que vous me la donniez mesme le plustost que vous le pourrez car si je vous aprenois d'abord ce que je vous diray a la fin de mon recit vous en seriez peut-estre si surpris que vous auriez peine a me croire c'est pourquoy il importe extremement que je dispose vostre esprit peu a peu a se laisser persuader plusieurs choses fort surprenantes cyrus entendant parler orsane de cette sorte chercha a deviner ce qu'il luy vouloit dire mais ne scachant 
 qu'imaginer il se resolut de luy donner audiance si bien que luy commandant de le suivre il passa d'un grand vestibule ou il estoit dans une grande sale afin de l'escouter en ce lieu la mais comme la reine de la susiane et la princesse araminte avoient este adverties que celuy qui avoit demande a parler a cyrus estoit au prince mazare elles eurent peur que ce ne fust pour engager ce prince en quelque combat particulier et craignirent mesme que le roy de pont et abradate n'en fussent de sorte qu'elles se resolurent d'envoyer suplier cyrus de vouloir bien qu'elles luy pussent dire un mot comme ce prince les respectoit extremement quelque impatience qu'il eust de scavoir ce qu'orsane luy vouloit dire il fut trouver ces princesses qui luy tesmoignerent si obligeamment linquietude ou elles estoient d'avoir apris qu'orsane estoit a mazare qu'elles le forcerent pour les rassurer de leur offrir de n'aprendre qu'en leur presence ce qu'orsane avoit a luy dire ayant bien juge veu comme il luy avoit parle qu'il ne venoit pas luy proposer un combat ces princesses acceptant donc ce qu'il leur offroit il envoya querir orsane a qui il dit qu'il pouvoit parler avec autant de liberte devant ces deux princesses que s'il eust este seul en suitte dequoy cyrus ayant pris place aupres d'elles et n'estant demeure personne dans la chambre orsane commenca son discours en ces termes 
 
 
 
 
 histoire de mazare
 
 
si je n'avois a parler de mon maistre qu'a j'illustre cyrus mon recit seroit sans doute beaucoup plus court qu'il ne sera mais devant en entretenir deux grandes princesses de qui il n'a pas l honneur d'estre connu que comme les personnes de cette condition se connoissent ordinairement c'est a dire sans se voir je pense que je seray oblige de leur aprendre en peu de mots le commencement de sa vie afin qu'elles en puissent mieux entendre la suitte il n'est nullement necessaire interrompit la princesse araminte que vous preniez la peine de nous dire tout ce qui est advenu au prince mazare depuis qu'il arriva a babilone jusques a ce qu'il fut laisse pour mort aupres de sinope dans la cabane d'un pescheur car nous scavons qu'il ne put devenir amoureux de la princesse istrine quoyque le prince d'assirie l'en priast et qu'il le devint malgre luy de la princesse mandane le jour qu'elle entra en triomphe dans cette grande ville nous n'ignorons pas no plus qu'il la servit importamment tant qu'elle y fut nous scavons que par un sentiment d'amour plus fort que sa raison et que sa generosite ce fut luy qui voyant qu'elle alloit estre delivree par la prise de babilone trouva l'invention 
 de la faire sortir sur la neige avec un habillement blanc et qu'en suitte estant a sinope cette mesme passion fit que tout genereux qu'il estoit il la trompa pour l'enlever esgalement et au roy d'assirie et a cyrus et que pour le punir de cette action les dieux permirent qu'il fist naufrage quand vous scaurez ce que j'ay a vous dire reprit orsane je ne scay madame si l'intention des dieux vous sera aussi bien connue que vous le croyez presentement puis que dans l'instant qu'ils le mirent en estat de perir c'estoit lors que par les sentimens qu'il avoit dans le coeur ils le devoient plustost sauver mais auparavant que de vous expliquer cet enigme il faut que je vous die que le plus grand et le plus merveilleux effet de la beaute de la princesse mandane est sans doute d'avoir si fort trouble la raison de ce prince qu'il ait pu estre capable de faire quelques actions injustes estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'homme de sa condition de qui la naissance ait este plus heureuse ny de qui l'education ait este meilleure au reste les inclinations qu'il a pu tirer de ses parens n'ont pu aussi estre que tres bonnes puis qu'il est vray qu'on ne peut pas trouver un prince plus vertueux que le roy des saces ny une princesse plus heroique que la reine tarine mere de mon maistre mais comme sa reputation est espandue par toute l'asie je ne m'arresteray pas a en parler davantage 
 et je diray seulement que le prince mazare estant leur fils il n'est pas estrange qu'il ait autant de vertus qu'il en a pour reprendre donc les choses au point que vous les scavez et vous en dire pourtant que vous ne pouvez scavoir il faut que je vous aprenne que la nuit qui preceda le naufrage que fit la princesse mandane et pendant la quelle le prince mazare ne la vit point n'ayant pas par respect voulu entrer dans la chambre ou elle estoit il sentit tout ce qu'un coeur genereux et passionne peut sentir en effet je pense pouvoir dire a l'illustre cyrus qui m'escoute que s'il avoit entendu exagerer a mon maistre la douleur qu'il souffrit en cette occasion il le pleindroit sans doute dans son malheur et ne l'accuseroit pas cent fois il se repentit de son crime sans pouvoir se repentir de sa passion et cent fois aussi il se determina de l'achever mais la pointe du jour estant venue et la princesse mandane ayant recommence ses pleintes et ses prieres il m'a dit que des qu'il la vit et qu'il remarqua le changement que la douleur avoit fait en son visage en si peu de temps le remords saisit son coeur de telle sorte et il se determina si absolument a reparer le mal qu'il luy avoit fait que sans luy parler il fut en diligence vers le pilote de crainte qu'il avoit de changer d'avis et luy commanda de reprendre la route de sinope afin de remettre la princesse ou entre les mains de ciaxare ou en celles de l'illustre artamene 
 mais dieux que ce commandement tout equitable qu'il estoit pensa estre funeste a celuy qui le fit et a celle en faveur de qui il estoit fait car a peine le pilote l'eut il receu que voulant obeir au prince mazare et remener mandane a sinope dont l'invincible artamene par son incomparable valeur s'estoit rendu maistre il voulut tourner la proue mais la galere tourna toute entiere et nous mit en estat de perir apres cela il ne me semble pas qu'il soit permis de juger de l'intention des dieux lors qu'ils font du bien ou du mal aux hommes et qu'il vaut beaucoup mieux admirer leur conduitte sans la vouloir penetrer en effet qui ne croiroit a parler raisonnablement qu'un prince amoureux qui tient la personne qu'il aime en sa puissance et qui a pourtant assez de vertu pour se repentir de l'avoir enlevee et pour se resoudre a la remettre en liberte ne deust pas estre plustost recompense que puny cependant le prince mazare fit naufrage il creut avoir cause la mort de la princesse qu'il adoroit et il souffrit enfin plus que personne n'a jamais souffert aussi pensa t'il bien plustost mourir par la violence de son desespoir que par le naufrage qu'il avoit fait et il n'est nullement douteux qu'il seroit mort effectivement si les dieux par une rencontre prodigieuse ne luy eussent envoye du secours vous scaurez donc madame que le maistre de la cabane ou l'illustre artamene vit mazare mourant et ou il receut de sa main une magnifique 
 escharpe qui estoit a la princesse mandane estant alle pescher un peu auparavant que la tempeste se fust levee en avoit este accueilly si inopinement qu'il n'avoit pu regagner le bord de sorte qu'il avoit este contraint de laisser presques aller sa barque au gre du vent qui enfin l'avoit poussee au pied d'un rocher qui s'esleve dans la mer et ou un grand vaisseau se seroit brise mais ou sa barque qui estoit legere aborda heureusement si bien que se jettant sur ce rocher et arrestant sa barque avec un chable il se resolut de laisser passer l'orage en ce lieu la et en effet il y demeura jusques a ce que la tempeste commencant de calmer il vit un vieillard qui tenoit une planche et qui s'en servant pour se soutenir sur l'eau taschoit de gagner ce rocher mais il paroissoit si foible et il en estoit encore si loin qu'il y avoit aparence qu'il periroit s'il n'alloit le secourir la pitie agissant donc dans l'ame de ce pescheur et le portant a l'assister il se remit dans sa barque et fut au devant de cet homme apelle tiburte grec de nation et qui estoit aupres du prince mazare pour luy aprendre les sciences proportionnees a sa qualite a peine fut il aupres de luy que luy tendant la main il le fit monter dans sa barque ou il ne fut pas plus tost qu'il pensa s'esvanouir tant il le trouva foible toutesfois estant revenu il luy aprit comment il avoit fait naufrage sans luy dire que c'eust este en enlevant la princesse mandane 
 de peur de luy oster une partie de l'ardeur qu'il avoit a le servir de sorte que ce pescheur le consolant a sa mode luy offrit sa cabane pour retraite ce que tiburte accepta afin de tascher d'aprendre le long du rivage s'il ne seroit eschape que luy de tant de personnes qui estoient dans la galere ou il avoit fait naufrage et si son maistre avoit pery comme les autres ce pescheur reprenant donc sa route quand la mer fut tout a fait apaisee il commenca de ramer mais comme il avoit perdu une de ses rames il fut longtemps a regagner le bord et si longtemps enfin qu'il n'arriva a sa cabane qu'une heure apres que l'illustre artamene en fut sorty je vous laisse a penser madame quelle surprise fut celle de tiburte de voir le prince mazare comme il le vit car il n'estoit pas encore revenu de l'esvanouissement ou l'illustre artamene l'avoit laisse d'abord qu'il l'aperceut il en eut de la joye mais ayant considere le pitoyable estat ou il le voyoit il s'en afligea extremement cependant comme cet homme est universellement scavant en toutes choses et que la medecine mesme ne luy est pas entierement inconnue il commenca de tascher de s'esclaircir si ce prince estoit encore vivant et s'il n'y avoit nul moyen de le secourir de sorte qu'apres l'avoir observe soigneusement il connut que son coeur palpitoit encore si bien que sans perdre temps il luy fit tous les remedes que la pauvrete du lieu ou il 
 estoit luy pouvoit permettre de faire et il les fit si utilement que mazare revint de sa foiblesse mais il en revint l'esprit si peu a luy que voyant tiburte au chevet du lict sur lequel on l'avoit mis il luy demanda ou estoit mandane en suitte il prononca quatre ou cinq fois le nom d'artamene et confondant ainsi toutes choses durant plus d'une heure on voyoit clairement que la douleur troubloit si fort sa raison qu'il ne scavoit si artamene estoit son rival si mandane estoit vivante ou morte et s'il estoit vivant luy mesme mais a la fin tiburte luy ayant parle pour tascher de remettre peu a peu son esprit en son assiette ordinaire il commenca de voir les choses comme elles estoient et par consequent de rentrer dans son premier desespoir il avoit pourtant quelque consolation de voir tiburte aupres de luy qu'il avoit tousjours fort aime et qui s'estoit embarque sans scavoir precisement le dessein du prince mazare qui n'avoit ose le luy dire il espera mesme en le voyant que peut - estre mandane auroit elle pu se sauver du naufrage aussi bi que luy mais il espera si foiblement que l'on peut dire qu'il n'espera qu'autant qu'il faloit pour l'obliger a souffrir que l'on eust soin de luy et pour le forcer a prendre quelque chose cependant tiburte ne jugeant pas qu'il fust seurement si pres de sinope et en un lieu encore ou l'illustre artamene estoit venu et ou il pourroit l'envoyer querir il tira le maistre de cette cabane a 
 part et le conjura apres luy avoir sauve la vie de luy vouloir encore rendre un autre office sans lequel le premier qu'il luy avoit rendu demeureroit inutile mais afin que sa priere ne la fust pas il luy donna une grande medaille d'or pendue a une chaine de mesme metal que la reine nitocris luy avoit autrefois donnee a babilone quand il y accompagna le prince son maistre la veue d'un present qui parut si riche aux yeux d'un pauvre pescheur fit que cet homme luy promit absolument de faire tout ce qu'il voudroit quand mesme il faudroit hazarder sa vie pour le servir de sorte que tiburte sans perdre temps fit porter la nuit prochaine le prince mazare dans la barque qu'il fit couvrir de peur qu'en l'estat ou il estoit le grand air ne luy fist mal le prince mazare fit d'abord quelque difficulte de consentir a ce que tiburte souhaitoit ne voulant point disoit il abandonner le rivage ou la princesse mandane avoit pery et aimant mieux mourir en ce lieu la qu'en un autre mais tiburte luy ayant promis qu'il ne l'en esloigneroit pas beaucoup que ce ne seroit mesme que jusques a ce que l'on eust sceu si l'on n'avoit point eu de nouvelles de la princesse qu'il regrettoit et qu'il ne l'obligeoit a en partir que parce qu'il seroit tres facheux qu'il tombast entre les mains de ciaxare il commenca de ceder a sa volonte ce ne fut toutesfois pas tout d'un coup car tiburte luy disoit il puis que je ne cherche 
 qu'a mourir que m'importe que le roy des medes ou artamene me donnent la mort s'il n'importe pas pour vous luy dit tiburte il m'importe du moins pour le roy vostre pere et pour la reine vostre mere et il importe mesme a tous les peuples sur lesquels vous estes destine a regner c'est pourquoy ne me resistez pas s'il vous plaist et laissez vous persuader a la raison qui vous parle par ma bouche ha tiburte s'escria t'il un homme qui ne veut plus vivre n'a garde de songer a regner du moins repliqua tiburte si vous ne pretendez plus rien a la vie ne donnez pas ce desplaisir a tous ceux qui s'interressent en ce qui vous touche de vous voir entre les mains d'un prince qui vous traiteroit en criminel je le suis de telle sorte reprit il que l'on ne me scauroit faire injustice quelque rigoureux qu'on me pust estre mais tuburte ne laissez pas de faire de moy ce qu'il vous plaira apres cela mazare fut mis dans la barque et tous ceux de la cabane eurent ordre de dire si on venoit demander ce prince qu'il estoit mort aussi tost apres que l'illustre artamene l'avoit eu quitte cependant le pitoyable estat ou estoit le prince mazare fit que tiburte ne put pas songer a le mener fort loin joint que les provisions qu'il avoit dans la barque estoient si petites que leur voyage ne pouvoit tout au plus durer que deux ou trois jours comme ce sage vieillard n'estoit pas de ce pais la et qu'il n'y avoit pas mesme demeure 
 longtemps il n'y avoit nulle habitude et ne scavoit pas trop bien qu'elle resolution prendre et comme il estoit extremement esloigne du sien car vous scavez qu'il y a un grand chemin a faire de sinope au pais des saces qui touchent la scithie asiatique il ne pouvoit trouver de secours fort proche il avoit mesme peu de chose pour subsister ne luy estant demeure du naufrage que la chaine d'or qu'il avoit donnee au pescheur et une bague d'un prix assez considerable il est vray que le prince mazare se trouva fortuitement avoir des tablettes extremement magnifiques de sorte qu'avec ces deux choses il creut bien pouvoir trouver les voyes de subsfister quelque temps mais la difficulte estoit d'aborder en un lieu seur ne scachant donc quel conseil prendre ils s'esloignerent de sinope sans scavoir precisement quelle route ils devoient tenir a la fin neantmoins ce pescheur voyant l'inquietude de tiburte luy dit que s'il vouloit se fier a luy il le meneroit en un lieu ou on ne le trouveroit point et en effet luy ayant apris qu'il n'estoit pas nay ou il demeuroit presentement et qu'il estoit d'une petite isle qui n'estoit habitee que par des pescheurs parmy lesquels il avoit plusieur parens il consentit qu'il les y menast ce pescheur promettant a mon maistre de luy aller dire en ce lieu la si on auroit eu quelques nouvelles de la princesse mandane ou si on auroit retrouve son corps ne pouvant donc 
 faire autre chose ils furent aborder a cette petite isle qui n'est presque qu'un grand rocher et qui n'est qu'a une journee et demie de sinope celuy qui les conduisoit les logea chez une soeur qu'il avoit dont le mary estoit pescheur comme luy et qui les receut fort humainement des que son beau- frere luy eut apris de quelle facon tiburte l'avoit recompense cependant comme les dieux avoient sans doute resolu de conserver le prince mazare malgre luy il vescut quoy qu'il n'en eust point d'envie et quoy qu'il creust la princesse mandane morte il est vray que ce fut d'une maniere si pitoyable que la mort luy eust sans doute este plus douce que la vie qu'il menoit ne luy estoit agreable le peu d'esperance qu'il avoit eue que peut-estre la princesse seroit elle eschapee ne luy dura mesme plus guere car le pescheur suivant sa promesse fut huit jours apres qu'il fut a cette isle luy dire que l'on n'avoit eu aucune nouvelle d'elle et que l'on n'avoit pas mesme trouve son corps neantmoins cette derniere chose luy laissant encore quelque loger espoir qui faisoit qu'il ne vouloit point songer a partir de ce lieu sauvage tiburte pria le mesme pescheur de luy venir dire une autrefois que le corps de mandane avoit este trouve car comme tiburte croyoit bien que cette princesse estoit morte et que quand mesme elle eust este vivante il eust tousjours este bon de tascher d'en oster la memoire au prince mazare il creut 
 qu'il estoit a propos de ne le laisser pas plus long temps dans une esperance incertaine qui ne faisoit qu'aigrir ses douleurs et augmenter ses inquietudes de sorte que le pescheur qu'il avoit prie de luy dire ce mensonge n'y ayant pas manque le prince mazare en eut une affliction si sensible qu'il fut aise de voir la difference qu'il y a d'un mal indubitable a un autre ou il reste encore un peu d'incertitude quand les premiers transports de son desespoir furent apaisez il dit a tiburte qu'il vouloir aller mourir sur le tombeau de mandane et cette pensee luy tint en l'esprit pendant plusieurs jours mais a la fin les prieres de tiburte l'en empescherent et le firent changer d'advis il ne put pas faire la mesme chose lors qu'il luy voulut persuader de retourner vers je roy son pere non non tiburte luy dit il vous n'obtiendrez pas de moy ce que vous desirez je ne me resoudray jamais a vivre conme vous je souhaitez c est bi assez que je vous accorde de ne me tuer point de ne me precipiter pas et de ne prendre point de poison sans vouloir que j'aille montrer mon crime et mon malheur a toute l'asie le veux vivre tiburte puis que vous ne voulez pas que je meure mais je veux vivre pour souffrir et pour pleurer eternellement la princesse a qui j'ay fait perdre la vie o malheureux prince s'escrioit il si tu avois a trahir quelqu'un que ne trahissois tu le roy d'assirie en faveur de ta princesse et que ne la delivrois tu effectivement que ne la remettois 
 tu entre les mains de l'invincible artamene qui seul estoit digne d'elle du moins elle t'auroit conserve son estime et son amitie et quand mesme tu eusses deu estre toute ta vie le plus infortune de tous les hommes il le valoit beaucoup mieux que d'estre son ravisseur insense que j'estois adjoustoit il comment pouvois-je esperer d'estre aime en faisant une chose si propre a me faire hair il faloit bien sans doute que j'eusse perdu la raison pour pouvoir croire qu'en enlevant mandane j'en serois aime n'avois-je pas un exemple illustre en la personne du plus grand roy de toute l'asie qui l'avoit enlevee inutilement et qui n'avoit tire autre avantage de cette violence que celuy d'avoir aquis la haine de cette princesse cependant je n'ay pas laisse de l'enlever mais aussi les dieux m'en ont ils assez rigoureusement puny si ma mort adjoustoit il eust pu satisfaire leur justice j'aurois assurement pery au lieu d'elle mais comme ils ont bien connu que la sienne me puniroit beaucoup plus severement ils ont voulu me faire esprouver le plus rigoureux suplice de la terre voila donc madame comment raisonnoit le prince mazare c'estoit en vain que tiburte luy representoit qu'il faloit sousmettre son esprit aux volontez des dieux car il luy demandoit une chose qu'il ne pouvoit pas faire tant sa douleur estoit forte c'estoit aussi inutilement qu'il taschoit de le faire souvenir du temps qu'il avoit tant aime la 
 gloire et de ce qu'il se devoit a luy mesme l'ambition estoit morte dans son coeur et il ne trouvoit pas qu'il pust faire rien de plus glorieux apres ce qui luy estoit arrive que de pleurer eternellement la mort de mandane tiburte ne se rebutoit pourtant pas et quoy que le prince mazare luy pust dire il luy parloit continuellement de retourner vers le roy son pere enfin il luy en parla tant que ce malheureux prince jugeant bien qu'il ne pourroit jamais persuader tiburte ny l'obliger a le laisser passer sa vie inconnu se resolut de se derober de luy et de s'en aller seul pleindre ses malheurs pour cet effet il gagna n jeune pescheur et l'obligea de le passer une nuit dans sa barque jusques au bord du rivage oppose qui n'estoit qu'a cinquante stades de l'isse luy laissant une lettre pour tiburte qui estoit a peu pres en ces termes
 
 
 l'infortune mazare au sage tiburte 
 
 
 comme cest en vain que vostre prudence veut remettre lu raison dans mon ame qui ne connoist plus rien que la douleur qui la possede j'ay creu que je devois me separer de vous de crainte que mon malheur ne vous devinst contagieux mais afin que vous puissiez vous justifier envers le roy et aupres de la reine vous leur ferez voir par cette lettre que ne me jugeant plus digne d'estre leur fils ny mesme de leur escrire je renonce 
 a la societe civile pour tousjours assurez les toutesfois que l'amour seulement m'a rendu criminel et que si je n'eusse jamais aime la divine et malheureuse mandane je n'aurois rien fait indigne d'eux ny de vous qui m'avez donne cent bons conseils que celle passion seulement m'a empesche de suivre 
 
 
 mazare 
 
 
 
 
ce prince ayant donc donne cette lettre au jeune pescheur qui le mena au rivage prochain et qui luy avoit achete un cheval et fait faire un habillement fort simple a une petite ville ou il alloit vendre son poisson il prit le premier chemin qu'il trouva sa douleur ne luy permettant pas de songer seulement ou il vouloit aller cependant le je une pescheur estant retourne a l'isle donna a tiburte la lettre que ce prince infortune luy escrivoit et se mit dans un desespoir si grand que jamais on n'a entendu parler d'une douleur plus excessive ce fut en vain qu'il voulut se pleindre a luy de ce qu'il l'avoit mene ou il avoit voulu aller car outre que ce pescheur n'en avoit point eu de deffence c'estoit encore se pleindre inutilement de sorte que pour ne perdre point de temps et pour tascher de retrouver son cher maistre il quitta cette isle et fut a la ville la plus proche acheter un cheval et prendre le chemin que le jeune pescheur luy avoit dit qu'il avoit pris mais comme il y avoit eu un temps assez considerable de puis l'heure ou ce prince estoit party jusques 
 a celle ou tiburte commenca de le suivre il ne le put joindre il marcha pourtant un jour et demy pendant quoy il eut la consolation de scavoir deux ou trois fois qu'il marchoit par les mesmes lieux ou il avoit passe mais ce qui l'affligeoit estrangement estoit de voir par le raport de ceux qui luy disoient l'avoir veu aux signes qu'il leur en donnoit qu'il ne tenoit point de routte assuree et qu'il quittoit tous les grands chemins comme tiburte estoit fort vieux il ne put pas voyager longtemps avec tant d'affliction sans tomber malade de sorte qu'il fut contraint de s'arrester douze ou quinze jours apres que le prince mazare se fut separe de luy par bonheur il trouva un petit temple dedie a ceres basti au milieu d'une campagne sans autre habitation que c'elle du sacrificateur qui demeure tout contre si bien que se sentant fort mal il s'arresta en ce lieu la et demanda du secours en effet la sacrificateur qu'il y trouva en eut un soin fort particulier car comme tiburte estoit un homme de beaucoup d'esprit il fit bientost connoistre a cet hoste charitable qu'il meritoit d'estre secouru aussi le fut il admirablement il ne put toutesfois recouvrer la sante et tout ce qu'il put faire fut seulement de faire durer ses maux et de prolonger sa vie jusques a ce que le hazard qui fait quelquesfois des prodiges m'eust conduit au mesme lieu ou il estoit comme je vay vous le dire vous scaurez seigneur dit orsane a cyrus que lors que vous 
 partistes de sinope pour aller en armenie je vous demanday la permission de retourner vers le roy mon maistre quoy que j'eusse une assez grande douleur d'estre contraint de le revoir sans luy remener le prince mazare de sorte qu'estant party d'aupres de vous charge de presens ravy d'admiration et charme de vostre vertu je pris le chemin qui me pouvoit conduire le plus seurement ou je voulois aller mais le troisiesme jour de mon voyage m'estant esgare je me trouvay dans une grande plaine au milieu de la quelle je vy un petit temple et une assez agreable maison comme il estoit desja assez tard je fis dessein non seulement d'aller demander le chemin en ce lieu la mais encore la grace d'y estre receu pour y passer la nuit et en effet j'y fus sans deliberer davantage et j'y fus receu avec autant d humanite que je l'avois attendu et que je le pouvois desirer le sacrificateur me fit toutesfois quelque excuse de ce que je ne serois pas aussi commodement chez luy que j'y eusse pu estre en autre temps me disant que le peu de gens qu'il avoit estoient si occupez aupres d'un estranger qui estoit demeure malade dan sa maison et qui estoit a l'extremite qu'il craignoit qu'ils ne pussent pas me servit aussi bien qu'il l'eust souhaite comme il me parloit ainsi on vint l'advertir que cet estranger estoit plus mal et qu'il demandoit a parler a luy pour luy reveler un secret qui luy importoit extremement apres avoir entendu cela je le supliay de 
 satisfaire celuy qui l'envoyoit querir neantmoins sans scavoir bien precisement pourquoy je le voulus mener jusques a la porte de la chambre de ce malade mais dieux que je fus estrangement surpris lors qu'estant prest d'y laisser entrer ce sacrificateur je vy que celuy qu'il alloit visiter estoit tiburte que je croyois avoir este noye avec le prince nostre maistre j'en fus si estonne que je fus quelque temps sans pouvoir mesme tesmoigner mon estonnement mais apres m'estre un peu remis j'entray dans la chambre et m'aprochant du lict de tiburte ma veue ne le surprit guere moins que la sienne m'avoit surpris je pense mesme que le sacrificateur voyant par nostre action que nous nous connoissions extremement et que nous avions beaucoup de joye de nous revoir en demeura aussi avez estonne tiburte me tendant la main me dit qu'il rendoit graces aux dieux de ce qu'il me pouvoit embrasser auparavant que de mourir je taschay alors de luy persuader qu'il n'estoit pas aussi mal qu'il croyoit estre mais je vy bien qu'il connoissoit mieux la grandeur de sa maladie que je ne la connoissois car prenant la parole en m'interrompant non non orsane me dit il ne nous flattons pas les dieux ne font pas tous les jours des miracles et nous nous en rendons si peu souvent dignes que nous ne devons pas mesme murmurer lors qu'ils n'en font point je sens bien que les remedes me sont inutiles et que la fin de mes 
 jours est proche c'est pourquoy j'avois envoye suplier ce sage et charitable sacrificateur de vouloir bien estre depositaire d'un secret qu'il est important qui ne soit pas ensevely dans mon tombeau mais puis que les dieux vous ont amene si a propos icy je veux le decharger d'une chose qui ne luy importe pas de scavoir et vous la dire en peu de mots le sacrificateur entendant parler tiburte de cette sorte se retira afin de le laisser en liberte de me dire ce qu'il voudroit tiburte l'assurant auparavant que s'il changeoit le dessein de luy reveler ce qu'il avoit dans le coeur ce n'estoit pas qu'il ne l'estimast autant qu'il pouvoit l'estimer mais seulement parce qu'il s'agissoit d'une personne que je connoissois et qu'il ne connoissoit point apres donc que ce sacrificateur se fut retire je voulus commencer de me pleindre aveque luy la mort de nostre maistre mais tiburte m'arrestant tout court m'aprit tout ce que je viens de vous dire apres cela poursuivit il vous devez bien connoistre que les dieux en vous amenant au lieu ou vous estes ont eu dessein que je vous aprisse que le prince mazare n'est point mort afin que faisant ce que j'avois resolu de faire vous l'alliez chercher toute vostre vie jusques a ce que vous l'ayez trouve voila orsane quel estoit mon dessein et voila quel doit estre le vostre s'il est vray que vous ayez tousjours pour ce prince l'affection que vous avez eue autrefois si vous ne fussiez pas arrive j'eusse engage par serment 
 le sacrificateur que j'avois envoye querir a me promettre de faire advertir le roy des saces que le prince son fils n'est pas mort mais puis que vous estes icy je ne juge pas a propos de faire scavoir qu'il est vivant a un sujet du roy des medes car enfin en enlevant la princesse mandane il s'est fait de si redoutables ennemis en la personne de ciaxare du roy d'assirie et de l'invincible artamene qu'il est bon presentement que la chose ne soit sceue que de vous tiburte ayant cesse de parler et luy ayant promis si les dieux disposoient de luy de chercher nostre illustre maistre par toute l'asie il parut estre un peu mieux de sorte que nous fusmes pres de deux heures a parler du prince mazare comme il avoit sceu depuis qu'il estoit en ce lieu la que la princesse mandane n'estoit point morte et qu'elle estoit en la puissance du roy de pont que l'on croyoit l'avoir menee en armenie il me conseilla apres avoir encore erre quelque temps en capadoce de m'y en aller aussi estant a croire que ce prince ou qu'il fust entendroit parler d'une chose qui estoit sceue de toute la terre et qu'il se resoudroit peut-estre a prendre party ou du moins a se raprocher de la princesse qu'il aimoit mais madame pourquoy m'amuser davantage a vous parler de tiburte qui sembla n'avoir languy si longtemps que pour attendre que je l'eusse veu car le jour suivant il luy empira considerablement et il mourut le lendemain 
 je sentis sans doute cette perte avec beaucoup de desplaisir de sorte que je ne jouis pas avec tranquilite de la joye que j'avois de scavoir que le prince mon maistre n'estoit pas mort comme je l'avois creu cependant apres avoir rendu les derniers devoirs a tiburte et avoir remercie le mieux qu'il me fut possible celuy qui l'avoit assiste sans l'avoit pu obliger a accepter nulle marque de ma reconnoissance je partis pour m'en aller errant sans scavoir precisement ou j'allois je creus pourtant que le mieux que je pouvois faire estoit de m'aprocher de mandane estant a croire qu'un prince qui estoit esperdument amoureux d'elle et qui l'avoit creue morte voudroit chercher les occasions de la voir ressuscitee enfin concluant que s'il n'avoit plus d'amour il s'en retourneroit aupres du roy son pere et que s'il en avoit encore il suivroit cette princesse je me resolus a faire deux choses l'une d'envoyer un esclave qui me servoit et qui estoit fidelle et plein d'esprit vers la reine des saces afin de la tirer de l'inquietude ou elle estoit luy mandant toutesfois que je pensois qu'il estoit a propos de ne publier pas que le prince mazare fust vivant jusques a ce qu'on l'eust retrouve et l'autre apres avoir erre encore quelques jours a l'entour de sinope ou je craignois qu'il ne fust demeure malade de m'en aller en armenie ou l'on disoit alors qu'estoit la princesse mandane en effet je fis ce que j'avois resolu j'envoyay 
 l'esclave et je cherchay avec un soin tres exact a tascher d'aprendre quelque chose de mazare sans en pouvoir rien scavoit en capadoce apres quoy je fus a artaxate pendant que l'armee de ciaxare croyoit que mandane estoit enfermee dans un chasteau au bord de l'araxe et comme je le croyois aussi bien que les autres et que je m'imaginois que si le prince mazare vivoit il estoit a artaxate aussi bien que moy je passois les journees entieres a aller de temple en temple et par toutes les places publiques pour voir si je ne le trouverois point apres quand on faisoit quelques reveues de troupes j'allois encore regarder soldat a soldat pour voir si je ne le trouverois point car je croyois l'amour de ce prince capable de luy faire toutes choses il me vint en suitte dans la fantaisie voyant que je ne le rencontrois en nulle part que peut-estre auroit il este assez adroit pour trouver les voyes d'entrer dans ce chasteau ou l'on croyoit qu'estoit la princesse mandane et ou estoit alors la princesse de pont devant qui je parle de sorte que je me resolus d'attendre en ce lieu la qu'el seroit l'evenement de cette guerre n'y ayant pas aparence que je pusse trouver ailleurs le prince que je cherchois en effet seigneur dit orsane adressant la parole a cyrus j'y fus jusques a ce que par vostre incomparable valeur vous eustes pris ce chasteau avec fort peu de troupes a la veue d'une des plus grandes villes du monde et d'une 
 multitude innombrable de gens armez de vous dire la douleur que j'eus de scavoir que la princesse mandane n'estoit point dans ce chasteau il ne me seroit pas aise estant certain que je pense vous pouvoir assurer sans mensonge avec tout le respect que je vous dois que vous ne fustes gueres plus afflige de n'avoir pas delivre la princesse mandane que je le fus de n'avoir pas trouve mon maistre et de ce que je ne pouvois plus ou le chercher ne scachant pas en quel lieu estoit cette princesse que je cherchois seulement afin de trouver plustost le prince mazare cependant il falut prendre patience et tascher de se consoler d'avoir perdu tant de temps inutilement comme je n'ignorois pas que vous aportiez tous les foins imaginables a descouvrir ce qu'estoit devenue la princesse mandane je me resolus de suivre tousjours la route que vous prendriez mais comme je ne voulois pas estre connu de vous encore que j'en eusse este si favorablement traite a sinope parce que je ne voulois ny vous aprendre la veritable cause qui me retenoit en armenie ny aussi vous la deguiser j'esvitay vostre rencontre avec tant de foin qu'en effet je ne fus point veu de vous je demeuray donc cache a artaxate jusques a ce que scachant que vous croiyez que la princesse mandane estoit a suse et qu'elle devoit aller traverser le pais des matenes qui touche l'armenie et la cilicie je pris le dessein de 
 prendre cette route la et en effet ayant trouve un guide qui scavoit admirablement les chemins il me conduisit par un si court que je joignis abradate et le roy de pont qui conduisoient cette princesse devant qu'ils se fussent separez et par consequent devant que vous eussiez combatu le roy de la susiane il est vray que je ne jugeay pas a propos de me monstrer a la princesse mandane et je me contentay de regarder passer toutes les troupes qui l'escortoient et tout le train qui la suivoit mais n'y ayant pas trouve ce que je cherchois je pensay que peut-estre le prince mazare se contentoit il de tenir la mesme route sans la suivre de si pres c'est pourquoy ayant sceu que cette princesse alloit s'embarquer a un port de cilicie qu'on me nomma pour faire voile a ephese je gagnay le devant et fus en ce lieu la m'informant a toutes les maisons ou les estrangers logeoient si celuy que je cherchois n'y seroit point je fus aussi a tous les vaisseaux qui devoient bientost faire voile afin de scavoir s'il n'y avoit point quelques passagers qui deussent s'embarquer mais quoy que je pusse faire ny devant que la princesse mandane fust arrivee en ce lieu la ny apres qu'elle y fut ny depuis qu'elle en fut partie je n'apris nulles nouvelles de ce que je cherchois de sorte que je demeuray sur le rivage avec une douleur si grande apres avoir veu embarquer la princesse mandane que l'on peut dire que le prince mazare mourut encore une fois 
 pour moy ce jour la en effet je ne doutay point du tout qu'il ne se fust porte a quelque extreme resolution ou que du moins il ne fust mort de melancolie en quelque lieu ou il ne se seroit pas mesme fait connoistre en mourant car comme je scavois par diverses personnes que j'avois veues a l'armee d'armenie que le prince mazare n'estoit point retourne aupres du roy son pere et que je ne le trouvois point aupres de la princesse qu'il adoroit je ne pouvois m'imaginer autre chose sinon qu'il estoit mort estant donc dans un desplaisir si grand et ne pouvant plus conserver nulle esperance je me resolus de m'en retourner en mon pais car encore que j'eusse promis a triburte d'errer toute ma vie jusques a ce que l'eusse trouve mon cher maistre je ne creus pas qu'il falust executer si scrupuleusement cette promesse et je pensay que n'esperant plus du tout de trouver le prince mazare il y auroit de la folie a continuer de le chercher me voila donc resolu de m'en retourner et pour cet effet je me fis enseigner le chemin le plus seur et le plus aise a tenir je sceus donc que le plus court et le meilleur estoit d'aller le long de la riviere de cydne et de laisser cette grande montagne de cilicie que l'on apelle le mont noir a main gauche peu de gens osant se hasarder de la traverser qu'en suitte il faloit aller passer en armenie et gagner le fleuve d'araxe ou je n'aurois plus besoin de guide scachant fort bien le chemin depuis la 
 jusques en mon pais mais comme les dieux se plaisent quelquesfois a faire que la tempeste pousse des vaisseaux au port au lieu de les briser ils firent que je m'esgaray heureusement et qu'au lieu de prendre le chemin qui me pouvoit conduire a la riviere de cydne l'en pris un autre qui m'engagea si avant dans les detours de cette grande et prodigieuse montagne dont je vous ay parle que je ne pus jamais trouver les moyens de m'en retirer neantmoins comme il faisoit encore alors assez chaud et que tout le reste de la cilicie est un pais extremement descouvert je ne fus pas d'abord trop marry d'avoir pris un chemin ou par l'excessive hauteur des pointes de rochers qui s'slevent les unes sur les autres je pouvois marcher a l'ombre mais a la fin voyant que je ne rencontrois personne dans cette affreuse solitude et que je n'y voyois rien de vivant qu'une quantite fort grande d'une espece de petites bestes sauvages que les habitans du pais apellent squilaques et qui sont si naturellement portees au farcin qu'elles suivent tous ceux qui passent de nuit en ce lieu la pour leur derober quelque chose j'advoue que je me repentis de m'estre engage si avant principalement dans la crainte que j'avois de m'esgarer de telle sorte dans les divers detours de cette affreuse montagne que je ne pusse en sortir devant que la nuit fust venue si bien que jugeant plus aise de retourner sur mes pas et de repasser par des endroits que je creus devoir 
 bien reconnoistre que de poursuivre une route qui m'estoit inconnue et ou aparemment je ne rencontrerois personne je rebroussay chemin et je marchay en effet quelque temps par les mesmes endroits ou j'avois passe mais estant arme en un lieu ou il y a plusieurs sentiers peu battus je me trompay et pris point du tout celay par ou j'estois venu je marchay donc fort longtemps en tournoyant croyant toujours que j'allois fort bien il me sembla pourtant quelquesfois que je voyois des choses que je n'avois pas veues et d'autressois aussi je creus que je reconnoissois l'endroit ou j'estois ainsi croyant tantost que j'allois comme il faloit aller et tantost craignant d'aller mal j'avancois tousjours chemin ayant beaucoup d'impatience d'estre hors d'encre ces rochers car bien souvent j'avois une haute montagne et ma droite et un precipice effroyable a ma gauche et le meilleur chemin que j'eusse estoit du moins fort inegal et fort raboteux je vous demande pardon seigneur si je m'arreste si longtemps a vous descrire toutes ces choses mais j'advoue qu'elles firent une si forte impression dans mon esprit que je ne puis m'empescher de les representer telles que je les ay veues apres avoir donc marche de cette sorte et avoir elle en descendant durant une demy-heure sans voir alors aucune trace de chemin je fus contraint de m'arrester parce que la nuit venant tout d'un coup je me fusse expose a tomber dans quelque precipice 
 si je me fusse obstine a marcher plus longtemps je descendis donc de mon cheval et apres en avoir passe la bride a mon bras car je ne pouvois ou l'attacher n'y ayant point d'arbre en cet endroit je m'assis sur une roche et m'apuyay contre une autre me resolvant a passer la nuit en cet estat et a faire tout ce que je pourrois pour m'empescher de dormir de peur que mon cheval ne s'eschapast ou que quelque beste sauvage ne vinst a moy et en effet je la passay presque tout entiere sans pouvoir fermer les yeux et sans mesme en avoir envie tant parce que l'obscurite en un lieu desert comme celuy la porte avec elle je ne scay quelle terreur qui est incompatible avec le sommeil que parce que l'entendis continuellement passer et repasser a l'entour de moy une multitude estrange de ces animaux larrons dont je vous ay dit que toute la montagne est remplie mais a la fin m'estant accoustume au bruit qu'ils faisoient la lassitude ou j'estois d'avoir tant erre parmy ces rochers sans avoir mange fit qu'un peu devant le jour je m'assoupis malgre moy et ne me resveillay qu'au soleil levant encore crois-je que j'aurois dormy plus longtemps si une de ces bestes malicieuses suivant son inclination naturelle ne m'eust resveille en sur-saut en me tirant de ma poche des tablettes dans lesquelles j'avois escrit la route que je devois tenir de sorte qu'encore que l'on die que pour l'ordinaire ces squilaques sont aussi adroits au larcin que le 
 le sont les lacedemoniens celuy qui me prit mes tablettes m'esveilla je n'eus pas plustost les yeux ouvers que voyant cet animal qui s'enfuyoit avec mes tablettes a sa gueule je montay a cheval et courus apres criant de toute ma force afin qu'en l'espouventant je l'obligeasse a les laisser tomber et en effet apres m'avoir fait longtemps courir par des lieux ou de propos delibere je n'aurois jamais ose passer il tourna tout court a droit derriere une grande roche qui me le fit perdre de veue si bien que doublant le pas je tournay comme luy et vy qu'il avoit laisse tomber ce qu'il m'avoit derobe et qu'il s'enfuyoit de toute sa force mais seigneur je fus estrangement surpris apres avoir tourne a droit comme je l'ay dit de voir que la fuitte de cet animal m'avoit conduit dans une petite plaine qui a environ quinze ou vint stades de long et dix ou douze de large et de voir quelle estoit bornee par le plus agreable bois qui soit en tout le reste de l'univers le long duquel s'esleve une grande et sterile montagne qui semble toucher les nues tant elle est haute et qui estant escarpee depuis la cime jusques au pied fait le plus affreux et le plus bel objet du monde tout ensemble n'estant pas possible de concevoir a moins que de l'avoir veu combien la verdure de cet agreable bois opposee a la secheresse de cette montagne fait un effet admirable a la veue de ceux qui se connoissent un peu aux beautez universelles et qui sont capables de 
 s'en laisser toucher d'abord que je vy ce que je viens de descrire je m'arrestay ne scachant si je devois aller m'enfoncer dans ce bois dont je ne connoissois point les routes neantmoins comme je ne scavois pas plus seurement un autre chemin que celuy la je creus qu'il valoit encore mieux s'egarer sous un si bel ombrage que de faire la mesme chose parmy des rochers ou l'on ne voyoit pas seulement pousser une herbe je traversay donc cette petite plaine par ou il faloit aller dans cebois au milieu duquel je voyois une grande route en forme de berceau que les rayons du soleil ne pouvoient traverser tant il estoit espais et touffu ce bois a mesme cela de particulier que la verdure y est eternelle estant tout compose de cedres de pins de mirthes de therebinthes et d'autres arbres semblables qui passent les hivers sans perdre leurs feuilles quoy que le printemps leur en donne pourtant tousjours de nouvelles ce qu'il y a encore de merveilleux est que tous ces arbres y sortent d'entre les rochers et que tous ces rochers y sont couverts d'une mousse si belle et si differente en ses couleurs qu'il n'est point de marbre ny de jaspe plus beau enfin soit par son ombrage par sa fraischeur par la diversite de ses arbres ou par sa verdure eternelle ce bois est incomparable je marchay donc dans cette grande et sombre route que mille oyseaux faisoient retentir agreablement de leurs chants tesmoignant assez par le peu de frayeur qu'ils 
 avoient de moy que ce lieu la estoit peu frequente apres avoir fait cinq ou six cens pas je vis a ma droite une fort belle fontaine qui sortant a gros bouillons d'entre des cailloux couverts d'une petite mousse de couleur d'esmeraude faisoit un petit ruisseau qui traversant la route ou j'estois s'alloit perdre en serpentant dans le coste du bois oppose a celuy le long duquel s'eslevoit cette espouventable roche dont je vous ay parle estant donc au bord de cette fontaine je pris garde qu'il y avoit un petit sentier qui partant de la grande route alloit en montant entre l'espaisseur des arbres de sorte que trouvant plus d'aparence de le suivre que l'autre quoy qu'il ne fust guere plus battu apres m'estre un peu repose au bord de cette belle source je le pris sans hesiter et marchant tousjours en montant par ce petit chemin qui va tantost un peu a droit et tantost un peu a gauche a cause que la montee seroit trop droite et trop aspre je fus enfin jusques au milieu de la grande roche le bois allant jusques la en cet endroit mais dieux que devin-je lors qu'estant arrive en un lieu ou les arbres s'esclaircissent je descouvris l'ouverture d'une grande grotte qui s'enfonce dans le rocher et que je vy devant cet antre sauvage le prince mazare assis sur une pierre qui au bruit que j'avois fait ayant tourne la teste de mon coste me reconnut et me donna moyen de le reconnoistre je fus si surpris et si espouvente de cette 
 veue que je fus un temps sans descendre de cheval tant je scavois peu ce que je faisois et tant mes yeux et mon esprit estoient occupez a s'esclaircir si ce que je voyois estoit veritable mais a la fin mon cher maistre ayant fait un grand cry en se levant et m'ayant nomme je revins de mon estonnement de sorte que descendant de mon cheval et l'attachant diligemment au premier arbre que je trouvay je fus me jetter a ses pieds mais il me releva a l'heure mesme et m'embrassant avec une tendresse extreme mon cher orsane me dit il est il possible que je vous voye et que vous me forciez malgre que j'en aye a recevoir un moment de consolation en toute ma vie seigneur luy dis-je les larmes aux yeux de voir la melancolie qui paroissoit sur son visage et d'imaginer comment il avoit vescu tristement depuis que je ne l'avois veu je ne pretends pas seulement vous donner quelques instans de consolation mais encore vous consoler pour tousjours vostre veue m'est sans doute bien chere reprit il mais orsane apres avoir cause la mort de la divine mandane ce que vous me dittes ne scauroit estre mais seigneur repris-je avec precipitation si je vous dis que cette princesse est vivante ne vous consoleray-je point nullement orsane repliqua t'il parce que je ne le croiray pas et que je penseray que vous ne me le dittes que pour tascher de me retirer de la solitude ou je vy et ou je suis resolu 
 de mourir il est pourtant certain repliquay-je qu'il n'est pas plus vray que je parle qu'il est veritable que la princesse que vous croyez morte est vivante et que je l'ay veue de mes propres yeux ha orsane s'escria t'il que ne vous puis je croire et mourir un instant apres afin de n'estre pas desabuse d'un si agreable mensonge et d'estre delivre pour tousjours de toutes les peines que je souffre mais seigneur repris-je est il possible que ce desert soit si peu frequente et l'antre que vous habitez si inconnu a tous les hommes qu'il n'en soit pas seulement venu un icy pour vous aprendre que toute l'asie est en armes pour la princesse mandane que l'illustre anamene n'est plus artamene et est maintenant reconnu pour estre cyrus fils de cambise roy de perse que ciaxare apres l'avoir tenu en prison l'a delivre et l'a remis a la teste de son armee que le roy de pont apres avoir perdu ses royaumes s'enfuyant dans un vaisseau sauva la vie a la princesse mandane un instant apres que la fureur des vagues vous eut separe d'elle que l'invincible cyrus croyant que ce prince l'avoit menee en armenie y a porte la guerre et s'en est rendu maistre qu'au lieu de delivrer la princesse mandane il n'a delivre que la soeur de son rival c'est a dire la princesse de pont qu'en suitte ayant apris que le roy son frere estoit a suse avec la princesse mandane et qu'elle en devoit partir pour venir s'embarquer en cilicie conduite par le roy de la susiane et 
 par la reine panthee jusques au bord d'une riviere cyrus a suivy abradate l'a deffait et pris la reine sa femme en pensant encore prendre mandane et qu'enfin le roy de pont suivant son dessein s'est embarque avec la princesse des modes et a pris la route d'ephese pendant que je parlois ainsi le prince mazare m'escoutoit avec une attention estrange et par des regards vifs et percants sembloit chercher dans mes yeux a penetrer jusques au fonds de mon coeur pour connoistre si je parlois sincerement de sorte que voyant bien qu'il vouloit et n'osoit me croire non non seigneur luy dis-je ne me soubconnez point de mensonge estant certain que la verite que je vous dis est si universellement sceue qu'il n'y a pas mesme un berger en toute l'asie qui ignore que la princesse mandane est vivante et qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour la delivrer cette princesse adjoustay-je a mesme passe si pres de vous qu'elle a sans doute veu le haut des cedres de vostre desert et en effet je ne m'entois pas car je scavois bien qu'elle ne pouvoit avoir passe pour s'aller embarquer qu'elle n'eust veu de loin la montagne ou il estoit quoy orsane s'escria t'il je pourrois croire que mandane ne seroit point morte et je pourrois penser que vos yeux qui se rencontrent presentement dans les miens auroient veu ma chere princesse et que cette admirable personne auroit seulement regarde la cime de cette montagne 
 ha si cela est orsane je ne suis plus si malheureux que je le croyois estre comme ce prince alloit continuer de parler je vy sortir de cette grotte un homme merveilleusement bien fait et d'une phisionomie agreable quoy qu'il parust fort melancolique de sorte qu'estant aussi surpris de trouer le prince mazare en conversation aveque moy que je le fus de voir que mon maistre avoit compagnie dans sa solitude nous nous regardasmes avec un esgal estonnement mais le prince mazare l'ayant apelle venez belesis luy dit il venez m'aider a connoistre si orsane dont je vous ay tant parle et que je contois entre les pertes que je croyois avoir faites dit effectivement la verite alors celuy que mon maistre avoit apelle belesis entendant mon nom s'avanca et me saluant avec une civilite qui me fit connoistre que tout ce que le prince mazare aimoit luy estoit cher je luy rendis son falut avec beaucoup de respect apres quoy mon maistre me fit redire a belesis tout ce que je luy avois desja dit m'obligeant encore plus d'une fois a luy assurer que je parlois avec sincerite en suitte m'ayant demande comment j'estois eschape du naufrage comment j'estois venu en cilicie comment j'avois pu trouver son desert et si je n'avois point sceu ce qu'estoit devenu tiburte je satisfis pleinement sa curiosite et luy apris mesme la mort de ce sage vieillard jugeant qu'il la sentiroit moins aigrement dans le mesme temps qu'il aprenoit que mandane n'estoit point morte que si je differois 
 davantage a la luy dire il ne laissa pourtant pas d'en estre touche et de le regretter extremement et comme belesis et luy n'avoient fait autre chose depuis qu'ils estoient ensemble que se raconter toute leur vie et que parler continuellement de leurs malheurs il pleignit aussi le pauvre tiburte comme s'il l'eust fort pratique quoy qu'il ne le connust que sur le raport du prince mazare cependant comme j'avois une curiosite extreme de scavoir comment mon maistre estoit venu en ce lieu la et d'aprendre qui estoit cet estranger et quand ils s'estoient rencontrez je pris la liberte de le luy demander le supliant de me pardonner si je la prenois et le conjurant de croire qu'elle n'estoit causee que par l'affection que j'avois pour luy il est juste me dit il orsane qu'un prince de qui vous avez tant eu de foin et que vous avez cherche si longtemps vous rende conte de sa vie mais pour le pouvoir faire plus commodement suivez nous belesis et moy me dit il et venez voir le palais que nous habitons helas seigneur luy dis-je en le suivant je pense que ce palais est plus beau par dehors que par dedans et qu'il y a une notable difference de vostre grotte au bois qui la borde vous en jugerez bientost me respondit belesis et en effet estant entre apres eux je fus estrangement espouvente de voir ce que je vis car seigneur l'art ny la nature joints ensemble n'ont jamais rien fait de si beau en nul lieu du monde que ce 
 que la nature toute seule a fait en celuy la je vy donc que cette grotte estoit extremement profonde sans estre obscure parce que divers soupiraux qui percent la montagne en biaisant l'esclairent assez pour faire que l'on en puisse remarquer toutes les beautez qui ne sont pas ordinaires mille congelations admirables sont les ornemens de cette grotte ou l'on voit des colomnes des pilastres des festons des feuillages des arabesques des animaux des urnes des tombeaux et mille autres belles choses toutes d'une matiere si transparente que le cristal ne l'est pas davantage aux deux costez de cette merveilleuse grotte je vy encore deux fontaines qui sans se deborder et sans tarir demeurent tousjours en mesme estat leurs eaux s'escoulant sans doute imperceptiblement par quelques fentes du rocher a mesure qu'elles en recoivent par d'autres voyant donc une chose si surprenante et si belle je ne pus m'empescher d'admirer la providence des dieux qui avoient du moins amene le prince mazare en un si aimable desert et bien orsane me dit belesis voyant l'admiration ou j'estois trouvez vous que le prince mazare ait eu tort d'apeller cette grotte un palais non seigneur luy dis-je mais j'advoue que je ne concois pas encore trop bien dequoy vous y pouvez vivre vous le scaurez bientost me dit il et alors estant alle a l'entree de la grotte il apella un esclave qu'il avoit qui sortit d'une autre plus petite 
 et moins belle qui touchoit celle la et luy ordonna de me donner quelque chose a manger et de me faire voir le jardin qui les nourrissoit et d'avoir soin de mon cheval que l'on mit dans un petit antre plus esloigne toute cette montagne estant creuse en effet cet esclave de belesis nomme arcas apres m'avoir fait manger me fit voir a cinquante pas de la au pied de la roche un petit jardin si plein d'herbes de racines et de legumes que je compris aisement que des gens qui ne s'estoient separez du monde que pour mourir plustost que les autres hommes pouvoient trouver dequoy subsister en ce lieu la principalement arcas m'ayant dit qu'il alloit aussi quelquefois a la chasse je sceus par luy que son maistre par divers chagrins qui l'avoient oblige a renoncer a la societe civile ayant descouvert autrefois cet admirable endroit du mont noir avoit pris la resolution de le venir habiter tout le reste de sa vie de sorte que dans ce commencement la il l'avoit pourveu des choses absolument necessaires malgre que son maistre en eust en suitte il me conta que quelque temps apres qu'il y avoit este le prince mazare estoit arrive fortuitement en cette solitude et que depuis cela belesis et luy avoient lie une amitie si estroite qu'ils s'estoient promis de ne se quitter jamais et de mourir en ce desert mais luy dis-je a quoy employent ils tous les jours a se pleindre et a se promener quelquesfois seuls et quelquesfois ensemble 
 repliqua t'il ils ont aussi quelques livres car je vous ay desja dit qu'au commencement que mon maistre choisit cette grotte pour sa demeure j'y aportay tout ce que je creus la luy pouvoir rendre la moins incommode et en effet ces deux illustres solitaires sont si bien accoustumez a la vie qu'ils menent que je croy qu'ils auront assez de difficulte a se resoudre de la changer cependant il est certain que je ne pense pas qu'ils y puissent vivre longtemps et je m'estonne adjousta t'il qu'ils ne sont desja morts veu l'extreme melancolie qui les possede arcas ayant acheve de parler et de me monstrer tout son jardinage me laissa reprendre le chemin du lieu ou l'avois laisse le prince mazare avec belesis et s'en alla prendre soin de mon cheval qu'il mit avec celuy que mon maistre avoit amene a ce desert l'estois encore un peu embarrasse a comprendre comment ils faisoient quand il estoit nuit mais j'en fus bientost esclaircy car je vy lors que le soir fut venu qu'en divers endroits a l'entour de la grotte il y avoit plusieurs morceaux de cette roche transparente qui se jettant hors d'oeuvre estoient creusez par dedans et remplis d'une espece d'huile qu'arcas tiroit des therebinthes dont il y avoit abondance dans ce bois qui ayant aussi quelques cotonniers faisoit que ce fidelle esclave de belesis avoit tout ce qu'il faloit pour esclairer cette admirable grotte qui me sembla encore incomparablement plus belle lors que 
 ces lampes rustiques furent allumees qu'elle n'avoit fait au jour les lias de ces deux malheureux exilez estoient mesmes assez propres et assez commodez quoy qu'ils ne fussent faits que de jones de mousse et de roseaux et quoy qu'ils ne se fussent guere souciez de chercher les choses qui leur estoient agreables le prince mazare estoit mesme si accoustume a la melancolie qu'il ne pouvoit presques se resjouir et belesis tout afflige qu'il estoit prenoit plus de part a la satisfaction qu'il devoit avoir d'aprendre que mandane n'estoit pas morte qu'il n'y en prenoit luy mesme tant son ame avoit fait une forte habitude avec la douleur en effet trouvant encore quelque satisfaction a s'entretenir de choses tristes il me raconta quels estoient ses sentimens lors qu'il se deroba de tiburte il m'aprit qu'ayant fait dessein d'aller chercher quelque lieu ou il ne pust estre connu il avoit pris la resolution de s'aller embarquer en cilicie pour passer en l'arrabie deserte et y finir ses jours que neantmoins ayant consulte un oracle auparavant le dieu luy avoit respondu qu'il ne le fist pas et qu'il allast habiter le mont noir en cilicie ou il trouveroit de la consolation j'y vins donc me dit il et je creus d'abord que la consolation que le ciel m'avoit promise estoit la mort car ayant passe un jour et demy dans ces montagnes sans trouver personne je ne doutay point du tout que je n'y deusse bientost mourir mais enfin les dieux 
 qui me guidoient m'ayant fait venir icy et rencontrer belesis qui se promenoit dans la grande route du bois je luy parlay et nous connusmes si bien l'un et l'autre des que nous nous vismes que nous estions tous deux malheureux que nous entrasmes en confidence des le mesme jour et liasmes une amitie si forte que nous nous promismes de ne nous se parer jamais je suis pourtant prest interrompit belesis de vous degager de vostre parole n'estant pas juste qu'aujourd'huy que la princesse mandane est vivante vous demeuriez d'avantage attache a la fortune d'un malheureux qui ne peut jamais devenir meilleure qu'elle est l'auray mesme cet advantage poursuivit il que la fin de vos malheurs accourcira les miens ne doutant point du tout que je ne meure bientost des que je seray prive de la douceur de vostre entretien ha belesis s'escria le prince mazare vous ne connoissez pas encore toute la malignite de ma destinee si vous croyez que je puisse estre heureux j'advoue que ce m'est une consolation extreme de scavoir que la princesse mandane n'est point morte et qu'apres avoir este son ravisseur je n'ay pas este son bourreau mais apres tout ne pouvant cesser de l'aimer et scachant qu'il est absolument impossible que je puisse jamais me retrouver seulement avec elle au point ou je m'y suis veu on peut dire que je n'ay fait que changer d'infortune en effet de quelque facon que je regarde la chose je me trouve tousjours le 
 plus malheureux prince du monde car enfin comme c'est moy qui suis cause que cette princesse est entre les mains du roy de pont qu'elle erre de royaume en royaume et que toute l'asie est en guerre je suis presque assure qu'il n'y a pas un moment au jour ou elle ne deteste ma memoire et ou elle ne trouve du moins quelque consolation a penser que les dieux m'ont puny en me noyant je dois mesme estre assure que si elle aprenoit que je ne suis point mort elle en auroit autant de douleur que j'ay de joye de scavoir qu'elle est vivante de plus adjousta t'il j'ay encore le malheur de n'avoir point de rivaux que je puisse raisonnablement hair ny de qui je me doive pleindre le roy d'assirie a este cruellement trahy par moy et je luy ay enleve la seule personne qu'il aimoit et pour laquelle il venoit d'estre renverse du throsne et de perdre le plus grand royaume d'asie pour le roy de pont poursuivit il que pourrois-je luy dire pour m'en pleindre je fais perir mandane il la fauve l'accuserois-je apres cela sans m'accuser moy mesme et pourrois-je avoir l'injustice d'attaquer un prince qui seul a empesche mandane d'entrer au tombeau que je luy avois ouvert que dirois-je encore a l'illustre cyrus reprenoit il et de quel crime l'accuserois-je ou pour mieux dire dequoy ne m'accuseroit il pas l'employay le nom d'artamene qu'il portoit alors pour tromper l'adorable mandane ce fut par cet illustre 
 nom que je la seduisis et que je me mis en estat de perdre son estime et son amitie que je possedois si absolument vous souvient il orsane me dit il du temps que cette illustre princesse estoit a babilone qu'elle m'apelloit son protecteur et que je l'estois en effet helas que je suis loin de ce glorieux estat j'ay mesme lieu de croire que de tous ceux qui l'ont persecutee par leur passion je suis celuy qu'elle hait le plus le roy d'assirie tout violent qu'il est ne l'a pas tant outragee que moy le roy de pont non plus n'ayant fait que garder ce que la fortune luy a donne n'est pas encore si criminel mais pour moy je ne suis pas seulement un amant injuste temeraire et insolent je suis encore pour cette princesse un amy infidelle je suis un fourbe et un meschant qui ne dois plus songer seulement a luy faire scavoir que je vy de peur de resveiller dans son coeur une haine qui ne s'attache presentement qu'a ma memoire et qui s'attacheroit a ma personne ne soyons pas mesme en peine de sa liberte disoit il car si l'illustre cyrus ne la luy fait recouvrer personne ne le fera jamais le prince mazare adjousta encore beaucoup de choses de mesme force que celles la ou je ne creus pas qu'il falust respondre en s'y opposant directement de peur de le confirmer dans les sentimes ou il estoit en y resistant trop si bi que luy conce dant une partie de ce qu'il disoit et luy disputant l'autre la conversation se passa de cette sorte jusques a ce que le fidelle 
 arcas vint servir le souper qui fut plus propre que magnifique comme vous pouvez vous l'imaginer apres cela mon cher maistre passa le reste du soir a me demander encore comment j'avois veu mandane si martesie et arianite estoient avec elle car je luy avois raconte qu'elles n'avoient pas pery non plus que la princesse et comme en luy redisant toutes ces choses je vins a reparler d'abradate comme estant aujourd'huy roy de la susiane belesis m'arresta et me demanda comment il estoit possible qu'abradate fust roy veu que quand il estoit entre dans sa solitude le roy son pere et le prince son frere aisne vivoient et que luy estoit exile a sardis c'est luy repliquay-je que ces deux princes sont morts et que par consequent abradate est roy les dieux en soient louez reprit belesis car il est plus digne de porter la couronne que ne l'estoit le prince son frere qui m'a tant persecutequoy orsane interrompit panthee ce belesis dont vous parlez seroit le mesme dont j'entendis tant parler a suse lors que j'y arrivay et qui est un des hommes de toute la terre le plus accomply et a qui l'amour a fait souffrir le plus de suplices je ne scay pas si c'est celuy dont vous voulez parler reprit orsane mais je scay seulement que belesis est de la mantiane qu'il a long temps demeure a suse que l'amour a fait toute l'infortune de sa vie et que le prince de suse frere aisne de l'illustre abradate luy 
 beaucoup de sujets de se pleindre de sa violence il n'en faut pas douter dit panthee c'est le mesme dont j'entens parler de sorte que je puis vous assurer que le prince mazare estoit en la compagnie d'un des hommes de toute l'asie le plus aimable a ce que m'ont dit tous ceux qui l'ont connu et mesme les personnes du monde qu'il a le plus aimees et qui l'ont depuis le plus hai mais seigneur dit elle a cyrus je vous demande pardon d'avoir interrompu le recit d'orsane qui le continuera s'il luy plaist cyrus ayant fait un compliment a panthee sur ce qu'elle venoit de luy dire et fait signe a orsane qu'il reprist son discours il le fit de cette sorte
 
 
 
 
voila donc seigneur comment se passa le premier soir que je fus a ce desert le fidelle arcas me donnant son lict pour me reposer et s'en faisant un autre le mieux qu'il put il est vray que je me couchay si tard que les oyseaux a l'aproche du jour m'esveillerent trois heures apres que je fus retire je ne fus pourtant pas encore si tost resveille que mon maistre car bien qu'il eust une joye inconcevable d'aprendre que la princesse mandane estoit vivante c'estoit pourtant une joye inquiette et qui estoit meslee de tant de facheuses pensees qu'il ne put dormir cette nuit la aussi le trouvay-je desja hors de la grotte quand je sortis de celle ou j'avois couche si bien qu'ayant trouve belesis seul je le supliay de vouloir m'aider a persuader au prince mazare de 
 quitter la vie qu'il menoit mais seigneur luy dis-je pour le pouvoir mieux faire il faudroit la quitter vous mesme et le persuader plustost par vostre exemple que par vos raisons ha orsane s'escria belesis le destin du prince mazare et le mien sont aujourd'huy bien differents et ce qui est bon pour luy ne l'est pas pour moy seigneur repliquay-je comme je ne scay pas vos infortunes et que je n'ay pas mesme la hardiesse de vous demander de quelle nature elles sont je ne puis pas vous convaincre si fortement que je ferois peut-estre si je les scavois mais ce qu'il a de vray est qu'a parler en general il n'est point de malheurs dont un homme de vostre esprit ne se doive consoler non pas de ceux que la fortune cause reprit il mais pour ceux dont l'amour nous accable il faut ne s'en consoler jamais principalement quand ils sont aussi particuliers que les miens cependant je vous promets de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour obliger le prince mazare a partir d'icy des demain je dirois des auojurd'huy reprit il en soupirant si l'amitie que j'ay pour luy ne meritoit pas en quelque sorte que vous m'accordiez cette journee a me preparer a une si dure separation pendant que je parlois a belesis le prince mazare erroit dans le bois plustost qu'il ne s'y promenoit le desordre de son esprit estant si grand qu'il sa communiquoit a ses pas et faisoit qu'au lieu de s'aller promener loin de la grotte il y revenoit sans en avoir le 
 dessein il nous trouva donc belesis et moy comme nous en sortions pour l'aller chercher nous ne l'eusmes pas plustost joint que belesis pour me tenir sa parole commenca de luy dire qu'il le suplioit de vouloir encore luy donner le reste du jour voulant presuposer qu'il ne mettoit point en doute qu'il n'eust dessein de le quitter mais a peine eut il dit cela que mon maistre le regardant non non belesis luy dit il le changement qui est arrive en ma fortune n'en doit guere aporter a ma forme de vivre et c'est bien un assez grand malheur pour moy de ne pouvoir seulement jamais rien pretendre a l'estime de la princesse mandane sans qu'il soit besoin qu'elle soit morte pour m'obliger a renoncer a la societe des hommes il est pourtant vray dit belesis que le desespoir de sa mort fut ce qui vous porta a prendre la resolution de vous esloigner de la veue du monde il est certain repliqua mazare mais pourquoy voulez vous aujourd'huy que je n'ay plus que quelques pas a faire pour mourir et que je me suis accoustume en quelque sorte avec la douleur que j'aille commencer une autre vie ou j'en trouveray une plus aigre songez bien belesis a ce que vous me conseillez et dittes moy precisement ce que vous jugez que je doive faire seigneur reprit il je pense qu'un homme sans amour vous conseilleroit de tascher d'oublier la princesse mandane et de vous en retourner pour donner la joye au roy vostre pere et a la reyne 
 vostre mere de vous revoir mais comme je ne suis pas ignorant de la puissance de la passion qui vous possede je vous dis ingenument qu'encore que je trouve que vous deviez quitter mon desert je ne voy pas ce que je voudrois que vous fissiez c'est pourquoy c'est a vous a vous conseiller vous mesme et a suivre vostre inclination j'ay passe toute la nuit repliqua le prince mon maistre a resver sur ma fortune presente sans pouvoir imaginer ce que je veux faire ny seulement ce que je dois faire j'advoue toutesfois que je sens dans mon coeur malgre que j'en aye un si violent desir de voir la princesse mandane que je ne scay si l'y pourray resister mais je sens en mesme temps une si grande confusion de mon crime que je ne pense pas que je puisse me resoudre a en estre veu si bien que craignant en un mesme moment la mesme chose que je desire avec ardeur je ne scay quelle resolution prendre de plus quand je me seray determine a la voir comment feray-je pour en venir a bout si je vay en lydie ou elle est allee et que je me presente a cresus qui est chef de la ligue qu'orsane dit que l'on fait contre cyrus il se trouvera que je combatray pour le roy de pont et contre un prince qui veut delivrer la princesse si je vay a l'armee de cyrus afin d'avoir la gloire de combatre pour mandane il faudra au lieu de cela combatre peut-estre et cyrus et le roy d'assirie et mourir sans avoir repare 
 mon crime par quelque service considerable que feray-je donc disoit il je ne puis me resoudre a combatre ny pour le roy de pont ny pour le roy d'assirie ny pour cyrus cependant je ne puis prendre de party dans cette guerre sans servir quelqu'un de mes rivaux tant mon destin est bizarre et il est absolument impossible que j'imagine rien qui me puisse jamais estre avantageux au reste adjousta t'il puis que la princesse mandane aimoit cyrus quand il n'estoit qu'artamene et que pour luy estre fidelle elle mesprisoit le plus grand roy de toute l'asie qu'elle aparence y a t'il qu'aujourd'huy que cet artamene est devenu cyrus c'est a dire fils du roy de perse et que depuis cela il a conquis plusieurs royaumes elle change de sentimens pour luy non non adjousta t'il elle n'en changera jamais et je suis mesme contraint d'avouer qu'elle a raison de n'en changer point aussi ne songez-je plus a pretendre rien a la possession de cette princesse et je borne toute mon ambition a n'en estre plus hai ouy mandane poursuivit il je pouvois vous faire voir mon veritable repentir et vous rendre quelque service si considerable que vous fussiez forcee par vostre generosite de me pardonner et de me redonner vostre amitie je serois ce me semble assez satisfait dans mon malheur du moins suis-je persuade que si je n'estois pas content je serois tousjours en estat de souffrir patiemment et sans m'en pleindre 
 jamais tous les maux que l'amour me feroit endurer mais le moyen disoit il de parvenir a ce que je veux seigneur luy dis-je afin de le faire resoudre a quitter fou desert vous pourriez ce que vous dittes si vous imaginiez les voyes de delivrer la princesse des medes et de la remettre entre les mains du roy son pere mais pour cela il faut renoncer a la solitude il faut aller ou est mandane et chercher les moyens de faire ce que je dis ha orsane s'escria t'il vous ne parlez comme vous faites que pour me faire abandonner cette grotte car enfin vous jugez bien que ce que vous dittes n'est pas aise a faire si nous estions sur les lieux repris-je j'en parlerois plus affirmativement mais ce qu'il y a de vray est que tant que vous serez dans ces bois vous ne rendrez jamais aucun service a la princesse que vous aimez qui haira tousjours vostre memoire et qui ne scaura jamais que vous vous estes repenty de l'avoir enlevee c'est pourquoy je ne voy pas ce qui vous y peut retenir au reste si vous ne pouvez faire ce que je dis adjoustay-je et que vous soyez absolument resolu de renoncer au monde et d'entrer au tombeau tout vivant vous trouverez tousjours vostre grotte preste a vous recevoir et il y trouvera mesme tousjours belesis reprit cet illustre solitaire qui nous escoutoit si ce n'est que la mort ait finy ses peines auparavant qu'il y revienne non non belesis repliqua le prince mazare nous ne nous separerons jamais et si 
 orsane me persuade de quitter nostre desert vous le quitterez aussi ou je ne le quitteray pas belesis entendant parler mon maistre de cette sorte luy respondit comme un homme qui auroit une peine estrange a le voir partir et qui en auroit aussi beaucoup a abandonner ses rochers il se fit donc alors entre eux une contestation la plus genereuse du monde de part et d'autre belesis voulant que le prince mazare partist et le laissast dans sa solitude et le prince mon maistre ne l'y voulant point laisser en cas qu'il se resolust a en partir enfin la chose alla de telle sorte que tout ce jour la se passa sans pouvoir rien resoudre le lendemain mon maistre se determina a abandonner cette sauvage demeure pourveu que belesis le voulust suivre etle jour d'apres mes prieres et mes larmes gagnerent belesis et l'obligerent a se resoudre d'accompagner mon maistre jusques a ce qu'il fust en un estat plus heureux les voyant donc a la fin tous deux resolus je les pressay de partir de peur qu'ils ne changeassent de dessein il falut pourtant quelque temps pour cela ne voulant ny l'un ny l'autre paroistre avec les habillemens qu'ils avoient comme j'avois assez de ce que vous m'aviez donne pour nous mettre en equipage et que de plus belesis avoit quantite de pierreries que son esclaveavoit conservees soigneusement nous l'envoyasmes avec mon cheval a la ville la plus proche en acheter encore un et faire faire des habillemens pour mon maistre et pour belesis 
 de sorte que trois jours apres qu'il fut party il revint avec une partie de tout ce qui estoit necessaire pour notre voyage que nous commencasmes d'une estrange sorte car je remarquay que le prince mazare et belesis ne quitterent leur desert que comme des gens qui avoient dessein d'y revenir je ne fis pourtant pas semblant de m'en apercevoir esperant que le temps et le monde leur feroient changer d'avis cependant il falut qu'arcas fust nostre guide pour sortir de la montagne dont il avoit fort bien retenu les detours et en effet il nous en fit sortir heureusement pour moy quoy que ce lieu la soit le plus beau du monde j'eus bien de la joye de le quitter et je ne tournay pas tant de fois la teste pour le regarder comme fit belesis qui tant qu'il put voir cette montagne la regarda tousjours en souspirant mais comme il nous manquoit encore plusieurs choses pour notre voyage nous fusmes a la premiere ville que nous rencontrasmes ou mon maistre fit faire l'escu qu'il a tousjours porte depuis et qui vous a pu faire voir seigneur fi vous l'avez remarque combien il se juge rigoureusement luy mesme puis qu'il se juge digne de mort pour avoir enleve mandane belesis fit aussi faire des armes telles qu'il les vouloit et durant que l'on travailloit pour cela je fis ce que je pus pour persuader au prince mazare d'aller plustost vers le roy son pere que vers mandane a laquelle il advouoit luy mesme ne pretendre plus rien mais il me dit 
 qu'il ne quittoit son desert que pour la delivrer s'il pouvoit et qu'avec intention d'y rentrer s'il ne pouvoit executer son dessein voyant alors avec quelle fermete il me disoit cela je creus qu'il valoir mieux ceder que de luy resister davantage de sorte que je consentis a ce qu'il voulut nous nous informasmes donc en quel estat estoient les choses et nous sceusmes que vostre armee avoit quitte l'armenie et avoit tourne teste vers la capadoce pour aller de la sur les frontieres de phrigie qui touchent la lydie et que l'on disoit qu'abradate partiroit bientost de suse pour s'aller jetter dans le party de cresus nous songeasmes alors si nous irions a ephese ou par mer ou par terre mais le prince mazare ne voulut point se mettre au hazard de n'arriver pas ou il vouloit aller en se confiant a l'inconstance des vents joint que venant a songer qu'il y avoit plus loin par eau qu'autrement et que le roy de pont n'avoit mene mandane par cette voye que parce qu'il aprehendoit d'estre suivy par l'illustre cyrus il fut resolu que nous n'irioins point par mer adjoustant encore a toutes ces raisons que dans un vaisseau nous ne scaurions point de nouvelles de la princesse mandane que nous ne fussions arrivez a ephese ou au contraire par terre nous en entendrions parler par tout n'y ayant point de lieu en toute l'asie ou l'on n'en parlast alors je ne vous diray point seigneur quelle fut nostre route car ce seroit perdre le temps inutilement mais je vous diray que nous 
 fusmes contraints pour marcher seurement de prendre un assez long detour et de nous arrester a un endroit de paphlagonie qui touche la capadoce car soit par le changement d'air ou par le changement de nourriture belesis tomba malade et si malade que le prince mazare creut qu'il mourroit et en eut une affliction la plus grande du monde belesis le pria cent et cent fois de le laisser mourir en ce lieu la et de poursuivre son voyage mais il ne le voulut pas au contraire il luy protesta qu'il ne l'abandonneroit jamais cependant il se trouva que la maladie de belesis ne fut pas seulement dangereuse mais qu'elle fut encore tres longue ce qui consola pourtant un peu le prince mazare fut qu'il apprit que la princesse mandane estoit dans le temple de diane a ephese qu'en la saison ou l'on estoit vous ne pouviez faire la guerre et que quand il eust este a ephese il n'eust pu ny voir mandane ny songer a l'oster d'un lieu si sacre que celuy la il ne laissoit pourtant pas de souffrir avec beaucoup d'impatience la longueur du mal de belesis qui enfin commenca de se mieux porter et de faire croire qu'il eschaperoit et en effet il eschapa comme il fut donc absolument hors de danger et qu'il commenca de quitter le lict son medecin luy dit que pour recouvrer plus promptement ses forces il faloit qu'il allast prendre l'air peu a peu et qu'il se promenast belesis qui mouroit d'envie d'estre bientost en estat de n'arrester plus le prince mazare 
 creut le conseil qu'on luy donnoit de sorte qu'apres s'estre promene quelques jours a pied il se trouva avoir assez de force pour monter a cheval si bien que pour essayer s'il en pourroit avoir assez pour se mettre en chemin mon maistre et luy firent dessein de s'aller promener jusques a quarante ou cinquante stades de la ou il y avoit un bois extremement grand et effectivement ils y furent et je les y suivis mais seigneur a peine eusmes nous fait cent pas dans ce bois que mon maistre qui marchoit seul vingt pas devant belesis et moy qui parlions ensemble vint a nous avec beaucoup d'esmotion sur le visage et m'adressant la parole venez orsane me dit il venez me dire si mes yeux m'abusent car comme je n'ay jamais veu cyrus qu'une seule fois et que je n'estois pas trop en estat de remarquer son visage je n'ose assurer que ce soit luy qui vient de me saluer et de me demander si je n'avois point rencontre un homme qu'il m'a depeint il est pourtant vray que si mon imagination a bien conserve l'idee de ce prince celuy que je viens de voir est cyrus mais seigneur luy dis-je n'aprenons nous pas par tous les lieux ou nous passons que cyrus est a la teste de son armee je suis pourtant le plus trompe de tous les hommes reprit il si je ne le voy encore au pied d'un arbre en disant cela il me monstra en effet l'arbre contre lequel vous estiez apuye ha orsane reprit cyrus il faut que j'interrompe 
 rompe vostre recit afin de vous desabuser et que je vous assure que je n'estois point en paphlagonie lors que vous y avez passe je vous respecte de telle sorte respondit orsane que j'aime mieux croire a vos paroles qu'a mes propres yeux vos yeux repliqua la princesse araminte en rougissant ne sont pas si mauvais que vous pensez puis que selon les apparences c'est le prince spitridate que vous avez rencontre qui ressemble si fort a l'illustre cyrus qu'il ne faut pas trouver estrange que vous vous y soyez trompe mais de grace j'adjousta telle dittes moy precisement le temps ou vous vistes celuy dont je parle orsane obeissant a la princesse araminte luy apprit ce qu'elle vouloit scavoir de sorte que par la supputation que cyrus et elle en firent ils trouverent qu'orsane avoit rencontre spitridate trois semaines depuis que l'inconnu anaxaris l'avoit laisse blesse en paphlagonie et assez pres d'un bois tel que le representoit orsane si bien que par la cette princesse eut la consolation de scavoir avec certitude que spitridate n'estoit pas mort des blessures qu'il avoit receues mais en eschange elle eutla douleur de ne pouvoir comprendre pourquoy ce prince ne luy donnoit point de ses nouvelles apres avoir donc eu tout l'esclaircissement qu'elle pouvoit tirer d'orsane il continua son discours en ces termes le prince mazare ne m'eut pas plus tost monstre celuy que je creus estre l'illustre cyrus que 
 voyant qu'il n'osoit tout a fait se fier a ce qu'il en pensoit et qu'il s'en raportoit a moy je luy dis par prudence de peur de quelque fascheux accident que celuy qu'il venoit devoir n'estoit assurement point celuy qu'il croyoit quoy qu'il luy ressemblast assez mazare eut pourtant beaucoup de peine a me croire et je pense qu'il auroit este luy mesme s'en esclaircir et demander a ce pretendu cyrus s'il estoit effectivement ou s'il ne l'estoit pas n'eust este que pendant que nous contestions et que belesis disoit au prince mazare que je devois vous mieux connoistre que luy et qu'il devoit par consequent s'en fier a moy celuy qui estoit le sujet de la contestation s'enfonca dans le bois et le deroba a nos yeux belesis dit mesme qu'il avoit veu un escuyer qui l'estoit venu joindre ainsi le prince mazare fut contraint de continuer sa promenade je ne vous dis point seigneur quels furent les sentimens qu'il eut en cette occasion car il n'a jamais pu nous les dire luy mesme tant ils furent tumultueux et mesme peu distincts dans son esprit tantost il estoit bien aise que ce n'eust pas este vous qu'il eust trouve et tantost il en estoit bien fasche sans scavoir pourtant ny pourquoy il avoit de la joye ny pourquoy il avoit de la douleur mais comme il scavoit tousjours bien qu'il ne pretendoit plus rien sinon que de delivrer mandane et d'obtenir son pardon nous ne rencontrions personne a qui il ne s'informast d'elle et de vous aussi ce qui m'espouventoit dans la 
 croyance ou j'estois de vous avoir veu estoit que toux ceux a qui nous parlions nous parloient tousjours de vous comme estant vers les frontieres de lydie et cette pensee m'occupa d'une telle sorte que ne pouvant la cacher deux jours apres que nous eusmes rencontre celuy qui vous ressemble si fort et que nous nous fusmes remis en chemin je ne pus m'empescher de dire a mon maistre que je luy avois deguise la verite et que je croyois effectivement vous avoir veu dans le bois ou nous avions passe si bien que nous mettant a chercher le sujet pourquoy vous y estiez nous fusmes un jour tout entier a raisonner inutilement sur cela et a ne pouvoir concilier deux choses si opposees comme estoit celle d'entendre dire que vous estiez a l'armee et celle de croire vous avoir veu en paphlagonie neantmoins ne pouvant dementir mes propres yeux je ceus que vous aviez fait quelque voyage secret pour faire ligue avec quelque prince voisin et qu'encore que le bruit fust espandu par tout que vous estiez a vostre armee il n'estoit pas impossible que vous en eussiez este quelques jours absent ainsi croyant tousjours vous avoir veu et que vous n'aviez pas connu mon maistre nous arrivasmes enfin a ephese le prince mazare changeant alors son nom en celuy de telephane belesis ne se souciant pas de deguiser le lien qu'il scavoit bien n'estre pas connu en lydie je ne vous diray point seigneur quelle 
 esmotion fut celle du prince mazare que j'apelleray telephane jusques a ce que je sois arrive a l'endroit ou vous le rencontrastes en voyant le temple ou estoit la princesse mandane car je voudrois bien s'il estoit possible vous cacher sa passion de peur qu'elle ne vous aigrisse l'esprit contre luy neantmoins comme la grandeur de son amour est ce qui fait voir la grandeur de sa vertu il faut que j'aye assez bonne opinion de la vostre pour croire qu'a la fin de mon recit vous vous trouverez capable d'avoir quelque admiration et peut-estre quelque amitie pour un rival tel que luy quoy que je vous represente sa passion extremement forte pour mandane en effet on ne peut pas en avoir une plus violente mais ce qu'il y a eu d'admirable est que depuis qu'il a este sorty de son desert il n'a jamais eu d'autre pensee que celle de reparer sa faute et d'en obtenir le pardon et certes je pense pouvoir dire que jamais criminel ne s'est repenty comme luy et n'a eu de si cruels remors toutes les fois qu'il pensoit que c'estoit par la tromperie qu'il avoit faite a mandane qu'elle estoit enfermee dans le temple ou elle estoit il en avoit une douleur si sensible que je suis estonne qu'il n'en est mort et je pense que si ce n'eust este que lors que nous arrivasmes a ephese le roy de pont gardoit le lict a cause qu'il estoit si blesse a une jambe qu'il n'avoit pas mesme este en estat de s'oposer a ceux qui avoient voulu enlever du temple la princesse mandane 
 et la princesse palmis je pense die-je qu'il auroit eu de la peine quoy que ce prince eust sauve la vie a la princesse a ne l'attaquer pas dans les premiers transports de la douleur qu'il eut en arrivant en ce lieu la mais a la fin venant a songer que la mort du roy de pont ne delivreroit pas mandane puis qu'en l'estat ou estoient les choses cresus ne la rendroit pas il pensa qu'il valoit mieux tascher de chercher les voyes de rompre ses chaines par adresse de sorte que considerant qu'il luy seroit impossible au lieu ou elle estoit rien entreprendre pour sa liberte il jugea qu'il valoit mieux aller a sardis ou on la devoit conduire aussi tost que cresus et le roy de pont seroient tombez d'accord de toutes leurs conditions qui n'estoient pas encore reglees quoy que cette negociation eust tousjours dure depuis que le roy de pont estoit arrive a ephese car il n'y avoit pas plustost este qu'il avoit envoye demander asile et protection a cresus a condition que quelque traitte qu'il pust faire avec ciaxare ou aveque vous il ne se parleroit jamais de rendre mandane comme cette proposition sembloit un peu dure parce qu'en accordant au roy de pont ce qu'il demandoit c'estoit vouloir commencer une guerre qui ne devoit point estre suivie de paix que par la ruine entiere d'un des deux partis n'y ayant pas aparence que ciaxare la voulust jamais si on ne luy rendoit la princesse sa fille la chose tira fort en longueur jusques 
 a ce que cresus ayant receu la responce de l'oracle qui luy paroist estre si favorable se determina a accorder precisement au roy de pont ce qu'il vouloit neantmoins pour trouver un expedient qui ne choquast pas directement la justice il s'engagea a ne parler jamais dans aucun traitte de rendre la princesse mandane sans que le roy de pont y consentist ainsi apres avoir envoye plusieurs fois l'un vers l'autre la chose estoit presques achevee de conclurre entre eux quand nous fusmes a ephese si bien qu'apres avoir pris la resolution d'aller a sardis et nous estre mis en quelque equipage nous partismes pour aller a cette magnifique ville ou le prince mon maistre ne craignit pas d'estre connu car encore que cresus eust autrefois este dans le party du roy d'assirie aussi bien que luy ils ne s'estoient pourtant point veus tant parce que cresus n'avoit point este a babilone que parce qu'il avoit en quelque facon tousjours este en un corps separe ainsi il fut hardiment se presenter a luy pour luy offrir son service l'amour luy persuadant que ce n'estoit pas directement choquer la generosite que de cacher le dessein qu'il avoit delivrer mandane par des assurances de fidelite ou il ne vouloit manquer que pour elle seulement enfin il creut que comme on peut surprendre des villes et faire des ruses de guerre innocemment il pouvoit entreprendre sans laschete de delivrer mandane par adresse puis qu'il ne le pouvoit pas par la force 
 pour s'aquerir donc quelque credit aupres de cresus il aporta soin a se faire connoistre pour ce qu'il est c'est a dire pour avoir beaucoup d'esprit et mesme de capacite pour les choses de la guerre de sorte que son dessein reussissant ce prince le receut fort bien et nous traitta aussi belesis et moy avec beaucoup de civilite car pour nous deguiser mieux il ne paroissoit point qu'il y eust de difference de condition entre nous l'inclination de cresus ne laissa pourtant pas de faire ce que nous ne faisions point puis qu'encore que belesis soit tres bien fait et aye infiniment de l'esprit ce prince aima mieux le pretendu telephane que luy il est vray que comme il ne surmontoit sa douleur que par l'amitie qu'il avoit pour ce prince et que ce prince surmontoit la sienne pour tascher de delivrer sa maistresse ils agissoient differemment l'un s'empressant beaucoup plus que l'autre quoy qu'il en soit en fort peu de jours telephane fut connu de toute le cour et de toute l'armee cresus luy offrit mesme employ mais il ne voulut toutesfois pas en prendre de peur que cela ne luy ostast la liberte de profiter de l'occasion s'il s'en presentoit quelqu'une et il songea seulement a n'estre point suspect et a s'intriguer avec diverses personnes comme il scavoit que ce seroit dans la citadelle que l'on logeroit la princesse mandane quand elle arriveroit a sardis il fit dessein de faire amitie avec celuy qui en estoit gouverneur et il reussit si bien 
 qu'en effet il acquit grand pouvoir sur son esprit cependant la negociation de cresus et du roy de pont ne se pouvant tout a fait achever sans une entreveue il fut resolu qu'ils se verroient assez proche de sardis de sorte qu'apres estre tombez d'accord de toutes leurs conditions comme ils craignoient qu'en amenant la princesse mandane et la princesse palmis on n'entreprist quelque chose pour les delivrer afin de mieux cacher leur depart cresus voulut d'authorite absolue qu'elles partissent d'ephese durant que le roy de pont n'y estoit pas afin de tromper les espions que vous ou le prince artamas pouviez y avoir le roy de pont s'y opposa pourtant extremement disant que puis que la riviere d'hermes estoit entre vostre camp et le chemin que ces princesses devoient tenir il ne devoit rien aprehender mais cresus luy ayant dit que le prince artamas avoit tant de creatures dans son estat qu'il devoit tout craindre de ses propres sujets aussi bien que de ses ennemis il falut qu'il ce dast par force et qu'il consentist que l'on envoyast ordre a andramite d'escorter ces princesses et de les conduire avec les troupes qu'il avoit jusques a un lieu ou le roy de pont les devoit aller rencontrer avec d'autres et en effet la chose s'executa ainsi cependant comme cresus avoit voulu que mon maistre le suivist lors qu'il estoit alle au lieu ou le roy de pont et luy se virent il se trouva en un embarras estrange 
 quand ce prince pour luy faire honneur le presenta a son rival comme un homme qui venoit embrasser son party et de qui il attendoit de grands services si bien que le roy de pont jugeant par le procede de cresus que ce telephane estoit fort considere de luy et sa bonne mine luy persuadant aisement que c'estoit avec raison qu'il l'estimoit il le receut avec une civilite extreme ou mon maistre respondit avec tant d'esmotion sur le visage que je me suis estonne cent fois que cresus et le roy de pont ne s'en aperceurent il est vray que s'estant remis un moment apres il se tira en suitte de cette conversation avec toute l'adresse que peut avoit un homme amoureux qui veut tromper son rival pour delivrer sa maistresse le roy de pont fut donc aussi satisfait de telephane qua telephane l'eust este de luy s'il n'eust pas eu une raison cachee qui ostoit toute la force aux civilitez que ce prince avoit pour mon maistre et qui l'empeschoit de s'en tenir oblige il y avoit pourtant quelques instans ou le considerant comme ayant sauve la vie a la princesse mandane il ne pouvoit pas qu'il n'en sentist quelque reconnoissance dans son coeur cependant quelque envie que telephane eust de voir la princesse qu'il adoroit il n'ose aller aveque le roy de pont qui comme je l'ay desja dit devoit aller rencontrer andramite qui l'escortoit car comme il n'estoit pas si aise de deguiser son visage que son nom 
 il ne doutoit pas que si elle le voyoit elle ne le connust et que si elle le connoissoit auparavant que de scavoir le veritable repentir qu'il avoit de l'avoir enlevee et d'estre cause de toutes ses disgraces elle ne le fist connoistre aussi tost par l'aversion qu'elle tesmoigneroit avoir pour luy et qu'ainsi le dessein qu'il avoit de tascher de luy redonner la liberte qu'il luy avoit ostee ne fust entierement detruit de sorte que se faisant une extreme violence il trouva quelque pretexte pour n'accompagner point le roy de pont qui l'en pria et il retourna a sardis avec une inquietude que je ne vous puis representer parce qu'il ne pouvoit seulement regler ses souhaits car lors que le repentir de sa faute et sa generosite estoient les plus forts dans son coeur il desiroit que le prince artamas pust entreprendre quelque chose pour la liberte de ces princesses et qu'au lieu de les conduire a sardis on les menast dans vostre camp mais aussi quand l'amour qui le possedoit estoit la maistresse il ne pouvoit s'empescher de desirer de voir mandane et de souhaiter avec ardeur que ce fust luy qui la delivrast et mesme qui vous la rendist plustost que de laisser a un autre la gloire de l'avoir mise en liberte il ne put toutesfois se resoudre a ignorer ce qui se passeroit a l'entreveue du roy de pont et de la princesse mandane si bien que pour en estre informe il pria belesis de vouloir accompagner ce prince n'osant m'y envoyer 
 parce qu'elle me connoissoit trop mais comme il ne pouvoit se passer de la veue de cette princesse puis qu'elle alloit entrer dans une ville ou il estoit il fit dessein de la voir d'une fenestre lors qu'elle traverseroit sardis pour aller dans la citadelle de sorte qu'il attendit avec quelque espece de satisfaction le retour du roy de pont et l'arrivee des princesses qu'il devoit amener deux jours apres la nouvelle vint que le prince artamas ayant voulu entreprendre quelque chose pour la liberte des princesses avoit este pris et blesse en divers endroits et que tous ceux qui l'avoient accompagne avoient este deffaits ou faits prisonniers a deux heures de la un autre courrier d'andramite arriva qui vint aprendre a cresus que le roy d'assirie se trouvoit estre parmy ces prisonniers ayant este reconnu par un capitaine qui avoit este a la guerre de babilone cette nouvelle qui resjouit extremement cresus affligea mon maistre car encore que le roy d'assirie fust son rival il ne put aprendre sans douleur qu'un si grand prince fuit en un si pitoyable estat principalement considerant que ce dernier accident ne luy seroit point arrive s'il ne luy eust jamais enleve la princesse mandane joint aussi que ne craignant pas moins d'estre reconnu par ce prince que par la princesse de peur que tous ses desseins ne fussent traversez il se vit encore contraint de se cacher plus soigneusement le jour que la princesse et les prisonniers 
 entrerent dans sardis et en effet je le confirmay si puissamment dans la resolution ou il estoit d'aporter beaucoup de soin a s'empescher d'estre connu que le jour de l'arrivee de ces princesses estant venu il demeura au lieu ou il logeoit car par bonheur la rue ou nous demeurions se trouva estre de celles par ou mandane devoit passer et ou elle passa en effet de vous dire seigneur ce que la veue de cette princesse fit dans le coeur de mon maistre c'est ce que je ne scaurois faire ce qu'il y a de vray est qu'elle n'augmenta pas tant son amour que son repentir car lors que passant devant nous il la vit si belle et si triste tout ensemble et qu'il s'imagina qu'il estoit la cause de cette tristesse il eut une douleur que je ne vous puis representer qu'en vous disant qu'il est impossible de vous la depeindre a peine avoit il perdu de veue le chariot ou estoit la princesse mandane avec la princesse palmis que comme il estoit prest de se retirer de la fenestre il vit paroistre le roy d'assirie environne de soldats qui le conduisoient avec les autres prisonniers a la reserve du prince artamas qui ne fut amene a sardis que quelques jours apres a cause de ses blessures mon maistre voyant donc en mesme temps le prince qu'il avoit offence et la princesse qu'il avoit enlevee il sentit une douleur si excessive qu'il fut fort longtemps sans pouvoir seulement respondre a ce que je luy disois pour le consoler et je croy mesme qu'il n'auroit pas 
 encore si tost cesse d'entretenir ses propres pensees si belesis ne fust entre il n'eut pourtant plus cette sorte curiosite de scavoir comment c'estoit passe l'entreveue du roy de pont et de mandane et il escouta presques belesis sans l'entendre tant la veue de cette princesse avoit aporte de trouble dans son esprit mais seigneur luy dis-je j'avois perse que comme la croyance de la mort de la princesse mandane avoit cause vostre plus grand desespoir la certitude de sa vie telle que vous la venez d'avoir par sa veue feroit aussi vostre plus sensible consolation et cependant je vous voy plus afflige que vous n'estiez ces jours passez quoy orsane me dit il vous croyez que je puisse voir mandane triste et captive sans en avoir une douleur extreme et triste et captive encore par moy seulement ha non orsane je ne scaurois estre sensible a la joye jusques a ce que j'aye repare tous les crimes il m'a semble nous dit il que dans le mesme temps que je la regardois elle a souspire et que je voyois dans son coeur que la juste mesure de la haine qu'elle a pour moy estoit celle de sa douleur l'ay donc veu dans son ame adjousta t'il tant d'horreur pour la memoire de mazare que je me suis persuade qu'elle s'en souvient tousjours malgre qu'elle en ait et que cette haine renaist tous les jours dans son ame a mesure qu'il luy arrive de nouvelles disgraces jugez apres cela si j'ay pu voir cette divine princesse avec une joye tranquile je ne voudrois 
 pourtant pas poursuivit il ne l'avoir point veue et ne l'avoir point veue affligee car enfin ma vertu estoit encore un peu foible et chancelante et je ne scay si j'eusse trouve les voyes de delivrer mandane si je ne l'eusse pas encore voulu delivrer pour moy mais aujourd'huy que j'ay veu ses beaux yeux tous prests a respandre des larmes tant ils estoient melancoliques je suis maistre de mon amour et je ne veux plus delivrer mandane que pour elle mesme non imperieuse passion s'escrioit il qui as fait tous les crimes de ma vie tu ne m'en feras plus commettre ma vertu est presentement plus forte que toy et tu ne la pourras plus vaincre mais que dis-je reprenoit il un moment apres ne donnons point a la vertu ce qui n'apartient qu'a l'amour et disons pour parler plus veritablement que c'est parce que je suis parfaitement amoureux que j'agiray comme je veux agir jusques icy nous dit il j'avois aime mandane pour l'amour de moy mais je veux commencer de l'aimer pour l'amour d'elle seule je ne scay pas poursuivit il si je la pourray aimer sans desirs mais je scay du moins que je l'aimeray sans esperance et par consequent sans l'offencer travaillons donc mon cher belesis luy dit ce genereux prince a delivrer ma princesse et pour y travailler avec plus de courage ne songeons jamais que nous la delivrerons pour un prince plus heureux que nous car encore qu'il merite son bonheur j'aurois 
 peut-estre quelque peine a n'en murmurer pas quoy que je sois resolu de ne le troubler jamais voila seigneur quels furent les sentimens de l'illustre mazare qui passa le reste du jour et toute la nuit suivante dans une douleur extreme cependant pour ne s'amuser pas a souspirer inutilement il songea a observer avec beaucoup de foin quelle garde on faisoit a la citadelle a entretenir l'amitie qu'il avoit avec celuy qui en est gouverneur afin de voir ce qu'il y auroit moyen de faire pour la liberte de mandane pour se faire donc des amis et des creatures il rendoit office jusques aux moindres soldats ou aupres de cresus ou aupres du roy de pont ou aupres d'abradate de qui il a aussi este fort aime il chercha encore a faire amitie avec andramite qu'il obligea bientost apres qu'il eut amene les princefles d'ephese a sardis car le bruit s'estant enfin espandu toit par les prisonniers ou par quelque autre voye qui m'est inconnue que vous aviez este pris aussi bien que le roy d'assirie et le prince artamas et qu'andramite a la priere de la princesse palmis vous avoit redonne a la princesse mandane et vous avoit delivre cresus en entra en une colere si grande que les princesses en furent resserrees pour quelques jours et qu'andramite en fut disgracie quoy qu'il eust mis le roy d'assirie et le prince artamas entre les mains de ce prince mais comme il paroistoit clairement qu'andramite avoit fait la chose sans 
 penser la faire tout le monde le pleignoit de sorte que mon maistre qui dans le dessein qu'il avoit ne cherchoit qu'a faire amitie avec des gens de qualite puissans et mescontens tout ensemble servit andramite autant qu'il pu t en cette occasion et le servit mesme utilement estant certain que cresus deffera plus aux raisons et aux prieres de mon maistre qu'il n'avoit fait a celles de beaucoup d'autres qui luy avoient parle pour andramite ce qui l'obligea si sensiblement qu'il luy promit une amitie eternelle mais quoy que cresus revist andramite comme auparavant il demeura toujours dans son coeur un secret despit d'avoir pu estre soubconne par un prince a qui il avoit tant donne de marques d'une grande fidelite pour le roy de pont il eut une douleur la plus grande du monde que vous n'eussiez pas este pris luy semblant que si cela eust este la guerre eust pu se terminer heureusement pour luy en vous rendant la liberte pour satisfaire a ce qu'il vous doit et en ne la rendant jamais a la princesse mandane pour satisfaire sa passion comme les choses estoient en cet estat nous sceusmes aussi que tegee fils du gouverneur de la citadelle estoit parmy les prisonniers de guerre que l'on avoit faits et comme nous aprismes en mesme temps qu'il estoit amoureux d'une fille apellee cylenise qui estoit dans la citadelle avec la princesse palmis le prince mon maistre pria belesis qui a l'esprit 
 fort adroit de chercher les voyes de le voir et de scavoir de luy s'il n'avoit plus nulle intelligence dans la citadelle afin que l'on pust delivrer sa maistresse et peut- estre le delivrer luy mesme belesis se chargea donc de cette commission a cause que mon maistre ne pouvoit pas me la donner parce que feraulas qui estoit prisonnier avec tegee m'auroit reconnu et qu'il ne vouloit pas non plus aller au lieu ou estoient les prisonniers de guerre de peur que le roy d'assirie ne le vist si bien qu'il falut que belesis eust cet employ et certes il eust este difficile de mieux choisir car il s'en aquita admirablement comme vous le scaurez par la suitte de mon discours en mon particulier je taschois aussi de gagner quelques soldats de la citadelle sans leur dire pourtant a quoy je les voulois employer ainsi travaillant tous chacun de nostre coste quoy que nous ne vissions pas encore grande apparence d'heureux succes a nostre entreprise nous vivions pourtant avec un peu moins d'inquietude cependant comme le roy de pont estimoit infiniment le pretendu telephane il fit tout ce qu'il put pour acquerir son amitie bien qu'il n'y respondist pas trop toutesfois comme il n'osoit pas sortir des termes de la civilite qu'il devoit a un homme de cette condition le roy de pont ne s'en apercevoit pas et l'aimoit extremement et jusques au point que l'ayant trouve un jour dans les allees des jardins du roy apres estre sorty du 
 conseil de guerre qui c'estoit tenu ce jour la dans le cabinet de cresus il se mit a luy parler de ses malheurs et de son amour mais entre tant d'infortunes qui luy sont arrivees il n'en exagera aucune avec tant d'ardeur que celle d'avoir un rival qu'il avoit tant aime et a qui il avoit tant d'obligation en effet luy dit il car mon maistre nous raconta toute cette conversation a belesis et a moy n'est - ce pas une cruelle chose qu'il faille estre injuste et ingrat au plus grand prince du monde a qui je dois la vie et la liberte et a qui je devrois le sceptre qui m'apartient et que j'ay perdu si j'avois pu me resoudre a le recevoir de luy toutesfois je ne puis faire autrement et l'amour que j'ay pour mandane est si violente que je ne suis plus maistre de ma raison telephane entendant parler le roy de pont de cette sorte creut que fortifiant un peu sa generosite il pourroit peut - estre le porter a delivrer mandane si bien que pousse par un sentiment d'amour qui ne luy permit pas d'hesiter un moment sur ce qu'il avoit a dire il se mit a luy representer tout ce qu'il s'estoit tant dit de fois a luy mesme depuis qu'il s'estoit repenty d'avoir enleve la princesse mandane ne songez vous point luy dit il apres plusieurs autres choses qu'il luy avoit dittes auparavant que chaque moment que vous retenez la princesse que vous aimes elle vous hait davantage ouy je le scay bien repliqua le roy de pont mais 
 telephane adjoustoit il imaginez vous si vous avez aime quelque chose quelle difficulte il y a a se resoudre de rendre une princesse qui des qu'elle sera en liberte sera en la possession d'un autre ha telephane pour me conseiller comme vous me conseillez il faut n'avoir rien aime plust aux dieux seigneur reprit il en soupirant et ayant tant d'agitation dans l'esprit qu'il estoit aise de voir qu'il ne mentoit pas que ce que vous dittes fust vray non seigneur je connois l'amour et c'est parce que je connois toute la puissance de cette passion que je vous parle comme je fais car enfin quand on aime n'est-ce pas pour estre aime ouy sans doute reprit le roy de pont pourquoy donc repliqua telephane faites vous tout ce qu'il faut faire pour estre hai c'est parce que je ne puis faire autrement reprit il car par quelle voye pourrois-je ne l'estre pas en redonnant la liberte a princesse que vous aimez respondit il n'estant pas possible qu'elle ne vous estimast pas infiniment si vostre vertu avoit surmonte vostre passion apres cela seigneur vostre gloire s'epandroit par toute l'asie tous vos sujets se rebelleroient contre celuy qui a usurpe vostre royaume tous les princes s'armeroient pour vous faire reconquerir vostre estat et cyrus mesme vous remettroit sur le throsne enfin seigneur adjousta t'il emporte par l'impetuosite de la passion qui le faisoit parler je voudrois avoir fait une action semblable a celle que je vous conseille et estre 
 mesme assure de mourir le lendemain tant je la trouve glorieuse ha telephane s'escria le roy de pont vous ne scavez pas quelle est la passion que j'ay dans l'ame quoy que vous ayez aime l'amour adjousta ce prince est grande ou petite selon la beaute qui la fait naistre ou selon la sensibilite du coeur de celuy qui en est touche c'est pourquoy tout le monde n'aime pas esgalement mais telephane je suis le plus sensible de tous les hommes et mandane est la plus belle et la plus parfaite personne de la terre venez telephane luy dit il en le prenant par le bras et luy voulant faire prendre le chemin de la citadelle venez voir ma justification ou mon excuse dans les beaux yeux de la princesse que j'adore car encore que je ne les voye jamais qu'irritez ou du moins melancoliques vous ne laisserez pas de connoistre qu'il est impossible de m'en priver sans mourir telephane fort surpris de la proposition que le roy de pont luy faisoit en fut si interdit que si ce prince eust eu l'esprit libre il s'en seroit apperceu ce qui causoit son chagrin estoit que quelque passion que mon maistre eust de voir mandane il ne la vouloit pas voir avec le roy de pont de sorte que pour s'en excuser seigneur luy dit il s'il ne faloit qu'avoir veu la beaute de la princesse que vous aimez pour vous justifier vous le seriez desja dans mon esprit car je la vy le jour qu'elle arriva a sardis joint que plus je la verrois triste et plus je vous accuserois 
 le roy de pont ne se rebuta pourtant pas et il pressa encore plusieurs fois mon maistre de l'accompagner chez cette princesse
 
 
 
 
pardonnez moy orsane dit cyrus si j'interromps vostre recit pour vous demander si ce prince la voit tous les jours ouy tant qu'il est a sardis repliqua t'il nulle autre personne n'en ayant eu la liberte depuis qu'elle y est il est vray toutesfois qu'il n'en a guere este plus heureux car a ce que j'ay ouy dire a un des siens qui est fort avant dans ses secrets et qui n'est pourtant pas trop secret il ne luy rend pas une visite qui n'augmente tout a la fois son amour et son desespoir la trouvant tousjours plus belle et plus rigoureuse cyrus ayant alors demande pardon aux deux princesses avec qui il estoit orsane reprit son discours de cette sorte le roy de pont ayant donc fort presse mon maistre d'aller chez mandane et presse jusques au point que le pauvre telephane ne luy disoit que de mauvaises raisons pour s'en excuser il fut contraint de le laisser et d'entrer sans luy dans la citadelle ou il fut par une grande allee de cypres qui le conduisit jusques a une porte du jardin qui donne vers les fossez de cette place apres qu'il l'eut quitte il se promena plus de deux heures dans cette allee ou il estoit afin de s'entretenir de l'avanture qui luy venoit d'arriver par hazard belesis et moy l'ayant trouve il nous dit ce qui luy estoit advenu en suitte dequoy s'arrestant vis a vis de nous et 
 nous regardant fixement ne faut il pas advouer nous dit il que la fortune est bien ingenieuse a me tourmenter et a vouloir que je sois tousjours criminel et tousjours malheureux puis qu'enfin nous dit il je voy bien que pour faire une bonne action comme est celle de delivrer la princesse que j'ay enlevee il faudra que j'en face cent mauvaises il faudra dis-je que je me deguise que je trompe ceux qui se fient en moy que je parle tousjours contre la verite que je sois d'un party en faisant semblant d'estre d'un autre et tout cela pour mettre la personne que j'adore en la puissance d'un rival aime car mes chers amis nous dit il presques les larmes aux yeux mettre mandane en la sienne propre c'est la mettre assurement bien tost en celle de cyrus cependant je me le suis promis a moy mesme et il faut ou l'executer ou mourir seigneur reprit belesis je ne desespere pas de vous donner les voyes de faire le premier car luy dit il j'ay trouve les moyens en subornant quelques uns des gardes de tegee de parler a luy plusieurs fois et de le disposer a faire tout ce qu'il pourra pour tascher de surprendre la citadelle il m'a mesme donne un billet pour un vieil officier qui y demeure qu'il m'a dit estre fort avare et que j'ay en effet trouve tout prest a recevoir des presens etpar consequent aussi tout prest a faire tout ce que l'on voudra pourveu qu'on luy donne il m'a dit de plus que lors que l'on aura trouve les voyes de delivrer les princesses et sa 
 chere cylenise il scaura bien trouver celles de s'eschaper sans que personne s'en mesle parce que celuy qui commande tous ceux qui gardent les prisonniers de guerre est tellement a luy que s'il l'avoit entrepris il les feroit tous sauver a la reserve du prince artamas qui a ses gardes a part mais interrompit mon maistre pourquoy tegee est il encore prisonnier s'il est en pouvoir de recouvrer la liberte c'est parce repliqua belesis qu'en cet estat la il n'est point suspect et qu'il a voulu tascher de trouver les moyens de delivrer les princesses pour obliger deux grands princes et de delivrer cylenise pour se satisfaire luy mesme de sorte adjousta belesis que j'ay presques trouve l'affaire toute faite ne luy manquant plus que deux choses c'est a dire quelques gens d'execution que je luy ay promis et de pouvoir faire scavoir aux princesses que l'on songe a leur liberte afin qu'elles se preparent a suivre leurs liberateurs aussi est-ce pour cela qu'il m'a donne un billet pour ce vieil officier dont je vous ay parle avec intention qu'il tasche de faire scavoir aux princesses que l'on pense a les delivrer mais il m'a dit qu'il luy sera fort difficile et qu'il luy sera bien plus aise de nous livrer une porte pour les enlever tout de bon que de leur parler mais belesis reprit telephane pourquoy ne m'avez vous rien dit de vostre negociation c'est parce que j'ay voulu que la chose fust un peu plus avancee repliqua t'il et je pense mesme que si 
 ce n'eust este pour vous consoler je ne vous en eusse pas encore parle a cause que l'entreprise ne se peut pas executer si tost d'autant qu'un capitaine qui est celuy qui ale plus de pouvoir dans la citadelle apres le gouverneur et qui est amy particulier de tegee n'y est pas presentement et n'y sera de quinze jours estant alle hors de sardis pour quelque affaire particuliere qu'il a telephane voyant donc que tegee estoit maistre de ses gardes qu'il avoit une puissante intelligence dans la citadelle que j'y avois gagne plusieurs soldats et qu'il ne s'agissoit plus que d'avoir une escorte et d'avertir les princesses ne songea plus a rien qu'a vaincre ces deux obstacles quelques jours apres la nouvelle estant venue de la prise de nysomolis et de la terreur que vos armes portoient par toute la lydie il falut malgre qu'en eust telephane pour ne se rendre pas suspect etpour satisfaire a l'opinion avantageuse que l'on avoit conceue de luy qu'il allast montrer qu'il la meritoit et qu'il allast a la guerre il fut donc avec andramite ou en diverses petites rencontres il se signala hautement il voulut pourtant que belesis et moy de meurassions a sardis pour tenir tegee et tous ceux qui estoient de son intelligence dans la volonte d'executer l'entreprise quand l'heure en seroit venue avec ordre de l'en advertir promptement afin qu'il trouvast un pretexte pour revenir a sardis voila donc seigneur ou en estoient les choses pendant 
 que vous preniez des villes et que vous faisiez quitter les postes qu'occupoient les troupes lydiennes mais pour accourcir mon discours autant que je le pourray voila encore seigneur les termes ou en estoit l'entreprise de delivrer mandane lors qu'apres que vous eustes demande a combatre le roy de pont il se fit une entreveue de vous et de ce prince ou vous reconnustes le prince mazare parmy ceux qui l'accompagnoient je ne doute pas seigneur que vous n'ayez quelque curiosite de scavoir pourquoy mon maistre fut a ce lieu la car je l'ay eue comme vous mais il ne m'en a pu dire autre chose sinon que croyant assurement vous avoir rencontre et parle a vous en paphlagonie sans que vous l'eussiez connu il crut au avec certitude que vous ne le connoistriez pas non plus en lydie et qu'ainsi il pouvoit hardiment sans s'exposer a estre descouvert accompagner le roy de pont qui l'en pressa extremement et satisfaire l'envie qu'il avoit d'estre present a une entreveue ou il avoit un interest cache que personne ne scavoit que luy car enfin il m'a dit qu'en allant au lieu ou vous et le roy de pont vous deviez voir il y eut des momens ou il craignit que vous ne persuadassiez a ce prince de rendre mandane et que ce ne fust pas luy qui eust la gloire de la delivrer et il y en eut d'autres aussi ou se deffiant de l'heureux succes de son entre prise il desira que le roy de pont se laissast toucher a vos raisons quoy 
 qu'il en soit le prince mazare que je ne nommeray plus telephane puis que je suis arrive a l'endroit ou il fut reconnu fut avec le roy de pont pour des causes si differentes et si opposees qu'il n'a mesme jamais pu me les bien demesler cependant seigneur faites moy s'il vous plaist la grace de m'avouer qu'il ne faut jamais juger sur des aparences car enfin j'ay sceu que quand vous vistes cet escu ou le prince mon maistre a fait representer la mort et fait mettre des paroles qui temoignent qu'il s'en juge digne que vous eustes dis-je veu celuy qui le portoit et reconnu que c'estoit le prince mazare vous eustes de la haine et de la colere pour luy et que vous en donnastes des marques si visibles et par vos paroles et par vostre action que personne ne put douter de vos sentimens toutesfois seigneur cet homme que vous haissiez ne songeoit alors a rien qu'a vous rendre la princesse mandane et qu'a s'en priver pour toujours et en effet j'ay sceu qu'il vous respondit avec toute la moderation dont un homme courageux peut estre capable je ne vous diray point seigneur quels furent ses sentimens en cette occasion car vous pouvez facilement vous les imaginer mais je vous diray qu'apres que par la prudence d'abradate cette dangereuse conversation eut finy et que chacun entrepris le chemin de son quartier le roy de pont ne scavoit plus comment agir avec le prince mazare qui de son coste ne scavoit 
 aussi pas trop bien ce qu'il devoit dire au roy de pont car dans l'inquietude qu'il avoit de craindre qu'estant decouvert pour ce qu'il estoit il n'eust beaucoup plus de difficulte a executer son entreprise il n'avoit pas l'esprit bien libre et si le roy de la susiane n'eust fait le tiers en cette conversation il en seroit peut-estre arrive quelque malheur apres avoir donc marche quarante ou cinquante pas sans rien dire abradate s'aprocha de mon maistre avec beaucoup de civilite et luy adressant la parole genereux prince luy dit il je suis bien fache d'estre oblige de vous rendre plus de respect que je ne vous en ay rendu jusques icy car puis que vous ne vouliez pas estre connu je pense que vous aimeriez mieux estre encore telephane que d'estre le prince mazare quoy que vous ayez rendu ce nom si celebre que vous ne puissiez je quitter sans vous faire tort seigneur reprit il car j'ay sceu exactement tout ce que ces grands princes se dirent en cette occasion j'ay tousjours este si malheureux tant que j'ay porte le nom de mazare qu'il n'est pas fort estrange que j'aye eu le dessein de le quitter durant quelque temps mais a ce que je voy celuy de telephane ne m'est guere plus heureux pendant cela le roy de pont ne parloit point et rapelloit dans sa memoire de quelle facon mazare avoit vescu a sardis il se souvenoit qu'il n'avoit point voulu aller voir mandane quand il l'en avoit presse et en comprenoit alors la raison il pensoit qu'il avoit fait amitie 
 avec le gouverneur de la citadelle et avec tous les gens de qualite de la cour et il voyoit enfin qu'il faloit que mazare eust un dessein mais ne le pouvant comprendre et voulant en estre esclaircy sans differer davantage il s'approcha du roy de la susiane et du prince mazare et regardant mon maistre de grace luy dit il tout mon rival que vous estes ne me refusez pas une faveur que je vous demande comme si vous estiez encore telephane de qui j'estois amy et amy passionne il n'y a pas un quart d'heure bien que je sois vostre rival reprit le prince des saces et que par consequent telephane n'ait jamais pu estre fort de vos amis non plus que mazare je ne laisse pas de vous dire qu'il n'y a qu'un tres petit nombre de choses que vous ne puissiez pas obtenir de moy car enfin apres avoir sauve la vie a la princesse mandane que j'avois fait perir malheureusement vos prieres me doivent estre fort considerables et me le seront en effet tousjours cela estant repliqua le roy de pont dittes moy un peu ce que je dois penser de vous car je vous avoue que je n'en scay rien quand je me souviens poursuivit il de tout ce que je vous ay veu faire je ne scay plus ou j'en suis et je doute encore si vous estes telephane ou si vous estes le prince mazare je suis sans doute le dernier reprit il mais puis que cela est adjousta le roy de pont comment vous elles vous venu jetter dans le party de cresus pourquoy avez vous cache vostre 
 nom et par quel motif avez vous agi comme vous avez fait est ce pour vous ou pour moy que vous avez combatu ce n'est n'y pour vous ny pour moy interrompit mon maistre avec autant de finesse que d'esprit pour deguiser la verite de ses sentimens mais c'a este contre cyrus il ne me semble pourtant pas reprit ce prince que vous luy ayez parle avec autant de marques de haine qu'il en faut avoir pour combatre en faveur d'un de ses rivaux afin de nuire a un autre parlez donc je vous en conjure que dois-je penser de ce que vous faites et comment vous dois- je considerer comme un homme repliqua t'il en souspirant qui ne pretend plus rien a la possession de mandane et plust aux dieux adjousta ce genereux prince que je pusse vous inspirer le repentir que j'ay de l'avoir enlevee et d'estre cause de la plus grande partie des malheurs qu'elle a eus quoy mazare interrompit le roy de pont vous ne pretendez plus rien a mandane et vous venez pourtant deguise dans le lieu ou elle est vous servez un de vos rivaux vous combatez contre les troupes de l'autre vous aportez soin a acquerir des amis vous tesmoignez mesme estre des miens et tout cela sans avoir aucune pretention non non cela n'est pas possible et vous ne me le persuaderez jamais il n'est toutesfois pas bien aise dit le roy de la susiane de concevoir quelle peut estre l'intention du prince mazare il en a pourtant une repliqua le 
 roy de pont de quelque nature qu'elle soit ce qui m'espouvante poursuivit il en parlant a abradate c'est qu'il n'est rien que ce prince n'ait fait pour me persuader de rendre la princesse mandane a cyrus car enfin adjousta t'il en parlant a mon maistre comment est il possible si vous aimez encore cette princesse que vous m'ayez pu conseiller de la remettre entre les mains d'un prince qui l'adore et pour qui elle meprise tous ceux qui ont de l'amour pour elle pour vous tesmoigner dit mazare que je n'ay point d'interest cache c'est qu'aujourd'huy que vous me connoissez pour ce que je suis je vous dis encore la mesme chose et je vous conjure de tout mon coeur de redonner la liberte a la princesse mandane je vous engage mesme ma parole qu'en reconnoissance de ce que vous luy avez conserve la vie et de ce que vous l'aurez delivree de partager un jour aveque vous le royaume que je dois posseder si nous ne pouvons conquerir les vostres non non interrompit le roy de pont vous ne voulez pas ce que vous dittes ou si vous le voulez vous n'estes plus mon rival et je puis vous regarder comme mon amy je ne scay pas precisement repliqua t'il si je suis vostre amy ou vostre rival tant ma raison est troublee mais je scay toutesfois que j'aime mandane plus parfaitement que vous puis que ne pouvant en estre aime je scay borner mes esperances et ne chercher plus que son repos si vous scaviez adjousta t'il aussi bien aimer 
 que je le scay vous sentiriez plus que vous ne faites les souffrances de la personne aimee pour moy qui ay creu l'avoir veue noyer je serois plus sensible a ses larmes que vous n'estes et je ne serois pas capable d'estre si longtemps criminel au nom des dieux luy dit il encore repentez vous comme je me suis repenty et ne souffrez pas qu'un de vos rivaux ait cet avantage la sur vous au reste ne pensez pas que je die que je ne pretens plus rien a la princesse mandane pour m'empescher d'avoir un ennemy aussi vaillant que vous l'estes car l'ay si peu d'attachement a la vie que si je ne considerois que moy je devrois chercher une pareille occasion afin de mourir plustost et plus glorieusement mais c'est qu'effectivement je dis la chose comme je la pense et qu'il n'est pas plus vray que vous estes amoureux de la princesse mandane qu'il est vray que je n'y pretens plus rien et qu'il est vray que je souhaite avec ardeur que vous la remettiez en liberte et mesme entre les mains de cyrus plustost que de la scavoir malheureuse si ce que vous dittes est veritable reprit le roy de pont vous estes le plus vertueux de tous les hommes ou le moins amoureux et je m'estonne estrangement si c'est le dernier qu'une passion aussi mediocre que doit estre la vostre vous ait oblige autrefois a enlever la princesse mandane et a oublier tout ce que vous deviez au roy d'assirie comme les grands crimes reprit mon maistre sont ceux qui donnent les grands 
 repentirs il n'est pas fort estrange qu'ayant fait une double injustice j'en aye une confusion espouventable il est vray repliqua le roy de pont mais il l'est toujours beaucoup d'aimer et de vouloir que l'on rende sa maistresse a un rival aime cependant dit le roy de la susiane le prince mazare parle d'un air qui me fait voir que sa bouche exprime les veritables sentimens de son coeur c'est pourquoy je vous conjure tous deux de ne vous desunir point quels que puissent estre vos desseins a l'un et a lautre pour moy respondit le roy de pont si le prince mazare m'engage sa parole qu'il ne pretend plus rien a la princesse mandane et qu'il n'a aucun dessein cache de l'enlever esgalement et a cyrus et a moy je vivray aveque luy comme s'il n'estoit point mon rival abradate prenant alors la parole demanda a mazare s'il ne vouloit pas bien s'engager a ce que desiroit le roy de pont puis que de luy mesme il avoit advoue ne pretendre plus a la possession de la princesse mandane pendant que ce prince luy disoit cela il agitoitia chose dans son esprit et trouvant en effet qu'en promettant ce qu'on vouloit qu'il promist il ne s'engageroit a rien qui fust contraire a son dessein puis qu'il ne vouloit pas enlever mandane pour luy il le fit quoy qu'avec beaucoup de repugnance et s'il n'eust pas sceu avec certitude que la mort du roy de pont ne delivreroit point mandane je pense qu'au lieu de promettre ce qu'il promit il auroit 
 mis l'espee a la main et auroit combatu ce prince voila donc seigneur comment cette conversation se passa en suitte dequoy abradate ayant apris a cresus quand il fut a sardis la condition de mon maistre et luy ayant dit la chose avec beaucoup d'adresse et fort obligeamment pour luy il n'eut pas tant de soubcons dans l'ame que le roy de pont qui depuis cela fit observer si soigneusement tout ce que nous faisions que ce ne fut pas sans peine que nous entretinsmes les intelligences que nous avions sans qu'on s'en aperceust cependant le prince mazare avoit une repugnance horrible a se deguiser comme il faloit et si belesis et moy ne luy eussions persuade que la gloire d'une entre prise de cette nature consistoit seulement a la faire reussir et non pas aux moyens par lesquels on la cachoit et qu'enfin les conjurateurs qui soutenoient un mensonge le plus hardiment quand la cause de la conjuration estoit juste meritoient le plus de louange je pense que plustost que de faire ce qu'il faloit qu'il fist pour cacher son dessein il se seroit porte a prendre quelque resolution fort violente depuis cela seigneur vous scavez comment les choses se sont brouillees entre tous ces princes pour la liberte du prince artamas et de la reine devant qui je parle et comment andramite et le prince myrsille ont pris le party du roy de la susiane mais vous ne scavez pas sans doute que mon maistre profitant de toutes ces divisions 
 vit secrettement plusieurs fois le genereux abradate et andramite et leur disposa de telle sorte l'esprit qu'ils luy promirent si les choses s'aigrissoient davantage de ne rien entreprendre sans luy mon maistre ne s'ouvrant toutesfois pas a eux apres cela je vous diray que la treve estant publiee et le capitaine amy de tegee qui estoit absent estant revenu a la citadelle mon maistre fit semblant de se trouver un peu mal afin d'avoir plus de temps a songer tout de bon a tascher de parler a la princesse mandane ou du moins a martesie et nous fusmes si heureux que par le moyen de cet amy de tegee qui avoit la garde particuliere de l'apartement des princesses il nous promit de me faire entrer de nuit dans la citadelle et de me faire parler a martesie comme je scavois que cette agreable fille avoit tousjours eu assez d'amitie pour moy depuis que j'avois este son guide et que je l'avois remenee a sinope je creus que je m'aquitterois fort bien de cet employ mais quoy que le pusse faire je ne pus jamais empescher mon maistre d'y vouloir venir luy semblant que je n'exagererois pas assez bien son repentir de sorte que ne pouvant pas luy resister davantage je ceday a sa volonte et je mis les choses en estat que justement a neuf heures du soir l'amy de tegee nous fit entrer mon maistre et moy sans que personne nous pust connoistre et nous menant par un escalier derobe il nous mit dans sa chambre et fut a celle de 
 mandane ou trouvant martesie qui avoit pour luy toute la complaisance qu'une personne judicieuse doit toujours avoir pour ceux qui la tiennent prisonniere il la suplia de luy vouloir donner une heure d'audiance si bien que martesie passant de la chambre de sa maistresse a la sienne qui estoit tout proche ce capitaine nous vint querir et suivant ce que nous avions concerte mon maistre et moy je fus seule parler a maitefie afin de la tromper comme je m'en vay vous le dire car nous scavions bien que la princesse mandane ne scavoit pas que mon maistre ne fust point mort et qu'il estoit a sardis parce qu'il y avoit un ordre si expres de cresus et du roy de pont de ne dire nulle nouvelle aux princesses que nous ne douions pas craindre qu'on eust dit celle la a la princesse mandane estant donc dans cette opinion je fus conduit par ce capitaine qui me laissa dans la chambre de martesie qui ne me vit pas plustost qu'elle me donna cent marques de joye et de tendresse ha orsane me dit elle ne pourriez vous point encore une fois en vostre vie me remener a sinope et m'y remener avec la princesse ouy aimable martesie luy dis-je et c'est pour vous en faire la proposition que je suis icy ce que vous dittes a si peu d'aparence repliqua t'elle que j'ay bien plus de sujet de croire que l'on vous met prisonnier aveque nous que je n'en ay de penser que vous nous puissiez mettre en liberte c'est pourquoy sans vous amuser a me dire un si agreable 
 mensonge dittes moy un peu en quel estat sont les affairez generales car nous ne scauons rien icy que ce qu'il plaist au roy de pont qui ne veut pas que l'on scache autre chose sinon qu'il est amoureux aprenez moy donc je vous en conjure ce que fait l'illustre cyrus et en quel lieu est son armee dittes moy encore si le prince artamas est guery de ses blessures car la princesse de lydie en est en une peine estrange et si ce n'est pas vous demander trop de choses a la fois vous me ferez aussi plaisir de m'aprendre ce qu'est devenu le pauvre feraulas martesie m'ayant parle de cette sorte je satisfis sa curiosite apres quoy reprenant le discours que j'avois conmence je l'assuray si fortement que je scavois une voye infaillible de delivrer les princesses et de remettre mandane entre les mains de cyrus qu'enfin elle creut qu'il y avoit de la verite en mes paroles mais en mesme temps elle me dit que quant a la princesse palmis elle ne croyoit pas qu'elle voulust sortir de prison que par la main du roy son pere principalement puis que le prince artamas estoit prisonnier de guerre mais que cela n'empescheroit pas que la princesse mandane ne sortist c'est pourquoy me dit elle aprenez moy promptement ce qu'il faut faire il faut premierement luy dis-je que j'aye l'honneur de voir la princesse et que de plus celuy qui est chef de cette entreprise et qui est presentement dans la chambre du capitaine qui m'a conduit icy ait aussi la satisfaction de recevoir ses ordres 
 de sa bouche tout ce que vous dittes repliqua martesie n'est pas bien difficile a faire pourveu que vous ayez patience car je croy que la princesse de lydie se retirera bientost mais en attendant adjousta t'elle dittes moy quel est ce genereux liberateur comment il pourra faire pour nous tirer d'icy et quand ce sera car je voudrois que ce fust a l'heure mesme s'il estoit possible vous scaurez a loisir ces deux premieres choses que vous demandez repliquay-je mais pour ce qui est de vous tirer d'icy ce sera dans trois jours si la princesse le veut si elle le veut reprit elle ha orsane je vous assure qu'elle le voudra puis qu'encore que le roy de pont soit aussi respectueux pour elle qu'il est injuste je suis assuree qu'il n'est rien qu'elle ne fist pour sortir de sa puissance cependant dit elle afin de scavoir plus promptement quand la princesse de lydie se retirera et que nous puissions plus tost voir nostre liberateur suivez moy s'il vous plaist en disant cela elle me mena par un petit cabinet qui respondoit dans la chambre de la princesse ou l'on avoit fait un retranchement pour pouvoir avoir une garderobe car comme vous scavez les places de guerre ne sont pas basties comme les palais estant donc en ce lieu la d'ou nous pouvions entendre tout ce que ces princesses disoient nous nous mismes a escouter afin de juger si la conversation finiroit bien tost de sorte qu'apres nous estre teus j'entendis qu'une personne de qui la voix 
 m'estoit inconnue et que martesie me dit estre la princesse palmis se pleignoit de l'opiniastrete de sa mauvaise fortune pour moy luy repliqua la princesse mandane je n'ose presques plus me pleindre de la mienne car puis que la conformite de nos malheurs m'a fait acquerir vostre affection et a en quelque facon cause l'amitie du prince artamas et de l'illustre cyrus il me semble que je les dois souffrir plus patiemment ha madame interrompit la princesse palmis ne donnez pas une cause si facheuse a l'affection que j'ay pour vous et ne cherchez pas en la conformite de nos disgraces ce que vous ne pouvez trouver qu'en vostre rare merite joint qu'a regarder les choses de fort pres il y a tousjours eu une notable difference entre les malheurs de cyrus et ceux d'artamas et entre les vostres et les miens il y a pourtant beaucoup de choses qui se ressemblent repliqua mandane car enfin si le malheureux cyrus a este expose artamas l'a este aussi que si l'un a change son nom en celuy d'artamene l'autre a porte celuy de cleandre qui n'estoit pas le sien ils ont tous deux este braves ils ont tous deux este conquerans ils ont tous deux este amoureux et s'il y a quelque difference c'est que le prince artamas a aime par raison et que cyrus a aime par inclination seulement vous n'avez interrompit la princesse palmis qu'a transposer le nom d'artamas et a le mettre a la place de celuy de cyrus et vostre discours sera 
 juste de grace laissez moy achever poursuivit mandane et voyons si je n'ay pas raison d'attribuer a la conformite de nos infortunes la pitie que vous avez des miennes en effet outre ce que j'ay desja dit ces deux princes ont este aimez des rois qu'ils ont servis et ont tous deux este mis en prison par ceux pour qui ils avoient hasarde mille fois leur vie si cresus vous a voulu mal parce que vous ne haissiez pas l'illustre cleandre ciaxare durant longtemps m'a presques haie parce que j'estimois trop artarmene enfin que vous diray-je encore de plus cyrus et artamas ne furent ils pas prisonniers de guerre quand andramite nous amena icy n'avez vous pas eu plusieurs persecuteurs aussi bien que moy ' et si adraste et artesilas sont morts pour vous le malheureux mazare ne perit il pas a ma consideration ne sommes nous pas a l'heure que je parle en mesme prison et ne faut il pas tomber d'accord qu'il semble que le ciel ait eu dessein de faire que ne me pouvant aimer par la ressemblance de tant d'admirables qualitez qui sont en vous et qui ne sont pas en moy vous m'aimassiez seulement parce que je suis malheureuse comme vous et de mesme maniere que vous pour vous montrer repliqua la princesse palmis que l'amitie que je vous porte ne vient que de vostre merite seulement et point du tout de la ressemblance de nos avantures il faut que je vous fasse voir qu'il ne peut y avoir rien de plus esloigne estant certain 
 que les evenemens qui en aparence ont le plus de rapport ont des circonstances qui les rendent si differents qu'a parler raisonnablement on ne peut pas dire qu'ils se ressemblent et par consequent vous ne devez pas croire que l'affection que j'ay pour vous ait une semblable cause j'advoue toutesfois que quant a la naissance il y a de l'egalite mais comme vous ne parlez que des malheurs je ne la mets pas en conte je scay bien aussi qu'encore que la maniere dont cyrus et artamas ont este exposez soit absolument differente c'est pourtant quelque espece de raport cela est toutesfois une circonstance de leur vie si generale qu'ils ont cela de commun aussi bien avec semiramis et beaucoup d'autres de l'antiquite qu'entre eux mais depuis cela madame tout est different en leurs advantures car enfin quand cyrus n'estoit qu'artamene il scavoit pourtant qu'il estoit cyrus et n'ignoroit nullement sa condition ou au contraire le malheureux cleandre ne scavoit luy mesme qui il estoit et se trouvoit si esloigne de ce que je suis qu'il ne condamnoit guere moins son amour que je l'eusse condamnee si je l'eusse sceue alors et que je la condamnay quand je la sceus artamene n'avoit qu'a dire qu'il estoit cyrus pour faire connoistre qu'il estoit d'une naissance egalle a la vostre mais au lieu de cela cleandre durant tres long temps n'osoit presques souhaiter de scavoir qui il estoit de 
 peur qu'il ne luy fust plus desavantageux d'estre connu que de ne l'estre pas les faux noms qu'ils ont portez l'un et l'autre leur ont mesme este donnez bien differemment car cyrus prit celuy d'artamene pour se deguiser et artamas sans scavoir seulement son veritable nom receut celuy de cleandre de thimettes qui le luy donna ne croyant pas qu'il le deust jamais quitter il est vray qu'ils ont este tous deux braves et tous deux conquerans mais avec une notable difference puis qu'enfin la fortune a presques renferme les victoires d'artamas dans le royaume de mon pere pendant qu'elle a estendu les conquestes de cyrus par toute l'asie la naissance de leur passion est mesme aussi differente que le merite des deux personnes qui leur en ont donne est esloigne l'un de l'autre et quant a la prison ou ils ont este tous deux c'a este encore par des causes bien dissemblables la jalousie et la meschancete d'artesilas firent la prison de cleandre et la preocupation de ciaxare celle d'artamene quoy que je sois contrainte d'advouer qu'il y a eu une egalle injustice en l'une et en l'autre de plus la haine que ciaxare a portee a cyrus n'a este que parce qu'il avoit mal entendu les menaces des dieux mais pour le roy mon pere il n'a hai artamas que parce qu'il a creu que je l'aimois et par consequent la cause de sa haine ne scauroit cesser conme celle de la haine de ciaxare a cesse au reste il ne me semble pas que vous ayez raison 
 de trouver qu'il y ait de l'egalite en leur derniere prison puis que celle de cyrus ne dura qu'une heure au plus que celle d'artamas dure encore et qu'outre cela il fut dangereusement blesse renfermez donc de grace poursuivit elle toutes ces ressemblances que vous trouvez en nos advantures en une seule qui est que nous sommes en prison encore est-ce bien differemment car vous scavez qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour vostre liberte que le plus vaillant prince de la terre et le plus grand capitaine tout ensemble commande cette grande armee et qu'il ne combat que pour vous de plus vous pouvez luy souhaiter la victoire et faire des voeux pour l'obtenir mais pour moy je ne suis pas seulement privee de toute esperance de secours mais encore de toute consolation si ce n'est de celle de vostre amitie qui en est veritablement une fort grande car enfin il ne m'est pas permis de desirer pour recouvrer ma liberte que le roy mon pere soit vaincu qu'il perde la couronne et qu'il devienne esclave cependant si cyrus est vainqueur la chose sera ainsi et s'il ne l'est pas le prince artamas perira en prison et je mourray en celle ou je suis de sorte que sans pouvoir seulement faire un desir innocent qui me soit avantageux il faut que je souffre les maux qui m'accablent sans en souhaiter mesme la fin jugez apres cela si je puis tomber d'accord que je dois vostre affection a mes infortunes et 
 si je ne dois pas vous soutenir que cela n'est point du tout afin d'avoir du moins la consolation de m'en pleindre ce que je ne pourrois faire si je croyois leur devoir vostre amitie ce que vous me dittes repliqua mandane est aussi spirituel qu'obligeant mais apres tout je ne laisse pas d'estre persuadee que les dieux ont eu dessein que le prince artamas aimast et servist cyrus et que cyrus aussi protegeast et consolast artamas et qu'ils n'ayent du moins eu intention que la pitie qui attache si facilement les malheureux les uns aux autres fist que nous trouvassions quelque soulagement a nous entretenir de la difference de nos malheurs et a nous rendre tous les offices que des personnes prisonnieres se peuvent rendre apres cela ces deux princesses dirent encore beaucoup de choses que je n'entendis pas bien parce que martesie m'en empeschoit j'avois mesme eu asses de peine a l'obliger de me permettre d'escouter ce que je viens de vous dire car elle me faisoit tousjours quelque question ou je respondois en deux mots et mesme quelquefois de la teste seulement parce qu'ayant ouy que la princesse mandane avoit nomme une fois le prince mon maistre je voulois tousjours scavoir si elle n'en parleroit point davantage c'est pourquoy malgre martesie qui s'estoit ennuyee d'escouter et qui me vouloit entretenir l'entendis ce que je viens de dire que j'ay este bien aise d'apprendre a l'illustre cyrus afin de luy faire juger qu'estant 
 aussi fidelle a mon maistre que je le suis je ne luy apprendrois pas les sentimens avantageux que la princesse mandane a pour luy si je ne scavois avec certitude que le prince mazare n'y pretend plus rien mais pour revenir a mon discours vous scaurez madame qu'enfin la princesse de lydie quitta mandane et passa de sa chambre dans la sienne qui n'en estoit separee que par une petite antichambre qui estoit commune a toutes les deux
 
 
 
 
elle ne fut pas plustost sortie que scachant qu'il n'y avoit plus qu'arianite avec elle je fus prendre mon maistre au lieu ou je l'avois laisse pour l'amener dans la chambre de mandane le capitaine qui nous avoit fait entrer dans la citadelle nous menant encore jusques a la porte et nous y laissant afin d'aller prendre garde que l'on ne nous peust descouvrir comme martesie estoit allee preparer la princesse a recevoir un homme qui la vouloit delivrer et qu'elle luy avoit dit que c'estoit moy qui le luy conduisois elle chercha a s'imaginer quel pouvoit estre ce liberateur et j'ay sceu depuis par martesie qu'elle avoit creu que ce ne pouvoit estre que l'illustre cyrus de sorte qu'ayant une extreme frayeur de penser qu'il se fust mis en un si grand danger a sa consideration elle n'avoit pas toute la joye qu'elle devoit avoir de la liberte qu'on luy faisoit esperer apres cela madame il vous est ce me semble aise de vous representer quel fut l'estonnement de cette princesse lors qu'au lieu de voir entrer 
 l'invincible cyrus dont elle avoit l'imagination toute remplie elle vit a ses pieds le prince mazare qu'elle croyoit mort elle se tourna alors avec precipitation vers martesie comme pour luy demander si ce qu'elle voyoit estoit vray et pourquoy s'il l'estoit elle l'avoit trompee martesie de son coste qui n'estoit pas moins surprise que la princesse me regardoit avec un estonnement si grand qu'elle ne pouvoit me demander pourquoy je luy avois deguise la verite cependant mon maistre ne fut pas plustost a genoux aupres de mandane qui n'avoit pas la force de se lever que luy adressant la parole madame luy dit il vous voyez a vos pieds un homme ressuscite mais ressuscite aussi innocent qu'il estoit criminel un quart d'heure devant que de faire naufrage avecque vous c'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter plus comme je meritois de l'estre lors que j'eus l'injustice de vous enlever puis que je ne suis plus maintenant le mesme que j'estois alors je ne vous demande plus divine princesse que vous souffriez que je vous adore puis que c'est une chose que je suis resolu de faire en secret dans mon coeur tout le reste de ma vie mais je vous suplie seulement de me vouloir pardonner un crime que je suis prest de reparer en vous redonnant la liberte que je vous ay ostee ha mazare interrompit la princesse on ne m'abuse pas a sardis comme on me trompa a sinope et je n'ay plus presentement pour vous les 
 sentimens que j'avois en ce temps la je suis pourtant repliqua t'il en soupirant moins indigne de vostre amitie que je ne le fus jamais car enfin madame lors que vous me l'aviez accordee a babilone je ne faisois que combatre contre la passion que vous aviez fait naistre dans mon coeur et l'on peut dire qu'encore que je creusse combattre de toute ma force je me deffendois pourtant foiblement en effet je suis vaincu par cette imperieuse passion ma vertu luy ceda absolument elle chassa de mon ame la generosite et la raison et me forca enfin a sinope a faire la plus violente et la plus injuste action dont on puisse estre capable je vous enlevay donc madame et je vous enlevay en vous trompant et en vous persuadant que je voulois vous remettre entre les mains de qui il vous plairoit mais divine princesse je ne fus pas longtemps criminel puis que je me repentis aussi tost de ce que j'avois fait et que le commandement que je fis au pilote de tourner la proue de la galere vers sinope fut ce qui vous mit en estat de perir non non interrompit mandane vous ne me persuaderez pas ce que vous dittes je fus trop cruellement trompee de vous pour m'y pouvoir jamais confier car mazare pour vous faire voir combien vostre crime me doit paroistre grand il faut que je vous advoue qu'excepte cyrus je ne croyois pas qu'il y eust un homme au monde de qui la vertu egalast la vostre je vous estimois autant que j'estois capable 
 d'estimer quelqu'un je croyois vous avoir de l'obligation et je vous en avois en effet et pour dire quelque chose de plus je vous aimois comme si vous eussiez este mon frere jugez apres cela comment j'ay deu passer d'une extremite a l'autre apres la violence que vous m'avez faite apres m'avoir trompee avec tant d'adresse et m'avoir cause tous les malheurs qui me sont arrivez en verite mazare adjousta t'elle je ne scay comment les dieux vous ont conserve la vie puis que non seulement vous estes cause de toutes mes infortunes mais de celles de toute l'asie qui n'est en guerre que parce que vous m'avez enlevee cessez madame reprit ce prince afflige cessez de me reprocher mon crime puis que je le voy aussi grand qu'il est car sans considerer les malheurs des autres je n'ay qu'a penser a ceux que je vous ay causez et que je vous cause encore et je n'ay enfin qu'a me souvenir que j'ay perdu le respect que le vous devois mais madame le repentir que j'en ay eu et que j'en auray jusques a la mort est un chastiment si rude que si vous en connoissiez la grandeur vous auriez peut-estre pitie de ce que je souffre ne le trouvant pourtant pas proportionne a ma faute je m'en suis encore impose un plus rude c'est madame de vous remettre moy mesme entre les mains de cyrus de cet heureux rival dis-je a qui les dieux ont reserve de si favorables avantures que ses rivaux mesmes travaillent a delivrer pour luy seulement la princesse 
 qu'il adore et qu'ils adorent aussi bien que luy c'est pour cela madame adjousta t'il que j'ay quitte un desert ou je m'estois confine que je suis venu en lydie sous un autre nom que le mien et que je me suis determine a vous tirer de prison les dieux ont sans doute favorise mon entreprise et j'ay amene la chose au point que si vous le voulez dans trois jours vous serez hors d'icy et dans le camp de cyrus en achevant ces paroles le prince mazare souspira malgre qu'il en eust d'une maniere si touchante qu'il estoit ce me semble aise de voir qu'il se repentoit veritablement neantmoins la princesse mandane ne se le put jamais imaginer il y avoit pourtant quelques instants ou toutes les choses que luy disoit ce prince afflige l'esbranloient mais un moment apres la defiance reprenoit sa place dans son coeur et faisoit qu'elle ne pouvoit croire que le prince mazare eust effectivement dessein de la remettre en liberte elle voyoit bien qu'il faloit qu'il eust une grande et puissante intelligence dans la citadelle et elle pensoit aussi que puis qu'il avoit eu assez d'adresse pour trouver les moyens d'y entrer il pourroit encore avoir celle de l'en pouvoir faire sortir mais en mesme temps elle croyoit que ce seroit pour l'enlever une seconde fois et non pas pour la delivrer veritablement de sorte que quoy qu'il luy peust dire elle ne le croyoit point et luy disoit tousjours constamment qu'elle aimoit mieux demeurer prisonniere que de le suivre conme 
 il le luy proposoit quoy madame luy disoit il vous ne voulez point me croire lors que je vous assure que je me repens et que pour reparer mon crime je veux vous remettre en liberte je n'ay pas la force adjoustoit il de vous dire que je n'ay plus d'amour pour vous car madame je ne veux pas mesler le mensonge avec la verite mais je vous proteste en presence des dieux qui m'escoutent que cette passion est sans esperance et sans aucune pretention je ne veux autre chose qu'obtenir mon pardon et vous remettre en liberte apres cela je mourray sans murmurer il est mesme juste adjousta t'il que pour me punir plus rigoureusement cette passion demeure dans mon ame regardez la donc comme un suplice qui me punit de ma faute et vous la souffrirez sans doute principalement quand vous verrez que je ne vous en demanderay aucune reconnoissance cependant ne me donnez pas le desplaisir de voir que quand je vous ay dit un mensonge qui vous estoit desavantageux vous m'avez creu et que lors que je vous dis une verite qui peut rompre vos chaines vous ne me croyez pas non non interrompit la princesse vous ne me tromperez pas une seconde fois je me fiay en vous parce que je vous croyois incapable de me tromper mais apres m'avoir trompee je ne m'y scaurois plus fier ne considerez vous point madame reprit il que mesme il est impossible que je puisse avoir un mauvais dessein car comment ferois-je pour 
 l'executer je puis sans doute vous tirer de prison parce que le camp de cyrus est un lieu de retraitte tres proche et tres assure mais si je voulois vous enlever au roy de pont seulement et vous enlever pour moy mesme comment en viendrois-je a bout sardis ne seroit pas un lieu seur a vous cacher et toute la campagne est couverte des troupes de cyrus je ne scay dit elle ny ou est cyrus ny comment vous pourriez faire mais je scay bien que je ne vous croiray pas quoy madame luy dit il vous refuseriez la liberte parce qu'elle vous est offerte par un prince que vous n'aimez point la raison qui fait que je ne l'aime pas repliqua t'elle est que je croy qu'il n'a pas dessein de me delivrer et qu'il ne cherche qu'a me faire changer de chaines mais prison pour prison j'aime mieux estre avec la princesse de lydie qu'aveque vous pour vous tesmoigner madame interrompit il que je ne veux pas vous delivrer pour moy je n'ay qu'a vous dire que je ne veux pas vous delivrer seule puis que je pretends aussi donner la liberte a la princesse palmis et que c'est par un amant d'une fille qu'elle a aupres d'elle qui s'apelle cylenise que j'ay intelligence dans la citadelle ou vous estes prisonniere apres cela madame douterez vous de la sincerite de mes intentions je douteray de tout repliqua t'elle car j'aime mieux douter de vos paroles que si vos paroles me trompoient une seconde fois mais orsane me dit elle en se tournant vers moy conment est il possible 
 que vous ayez servy vostre maistre en une pareille occasion pour moy adjousta t'elle j'ay tousjours connu tant de vertu en vostre ame que j'aime mieux croire qu'il vous trompe que de penser que vous me trompiez comme luy madame repliquay-je je puis vous assurer que le prince mazare n'a autre intention que celle qu'il vous dit ha orsane s'escria t'elle vous estes moins sage que moy si vous croyez ce que vous dittes en verite dit manesie parlant a la princesse il me semble puis qu'orsane parle comme il fait qu'il faudroit adjouster foy a ses paroles car enfin il n'est pas amoureux et par consequent il est plus croyable que le prince mazare pour vous tesmoigner interrompit mon maistre parlant a mandane que je ne veux que vous delivrer je m'offre a demeurer dans vostre prison lors que vous en sortirez orsane et un illustre amy que j'ay acquis dans ma solitude vous conduiront au trop heureux cyrus et je demeureray icy a souffrir constamment la mort que cresus me fera donner je vous promets mesme de la recevoir aveque joye pourveu que vous me promettiez que ma memoire ne vous sera point en horreur je feray encore plus adjousta t'il emporte par la violence de son amour et par le desespoir ou il estoit de voir que cette princesse ne le croyoit pas car si vous le voulez je me tueray devant que vous sortiez de la prison que je vous auray ouverte si je croyois ce que vous dittes repliqua 
 qua la princesse je vous dirois que si vostre mort arrivoit de cette sorte elle me toucheroit trop mais enfin je ne scaurois me resoudre a vous croire advouez moy du moins reprit il en attendant que j'aye trouve les moyens de vous persuader que si vous me croiyez vous diminueriez une partie de la haine que vous avez pour moy je dis mesme plus adjousta t'elle car si je vous croyois je serois capable d'oublier le passe de vous pardonner et de vous redonner mon amitie tant je trouverois la liberte douce et vostre action genereuse mais le mal est que je ne vous crois pas et que je ne vous scaurois croire et qu'ainsi vous regardant comme un prince qui me veut tromper une seconde fois je vous regarde avec colere et avec haine qui vit jamais s'ecria t'il alors un malheur egal au mien vous me dittes que vous me pardonneriez et que vous me redonneriez vostre amitie si ce que je dis estoit vray et cependant vous avez l'injustice de me regarder avec colere et avec haine quoy qu'il n'y ait rien de plus certain que je vous veux delivrer dittes moy du moins ce qu'il faut faire pour vous persuader que je ne ments pas et pour vous monstrer mon coeur a descouvert je n'en scay rien reprit elle mais je scay que je ne me fieray pas a ce que vous dittes c'est pourquoy obligez ceux qui vous ont fait entrer a vous faire sortir promptement et contentez vous que j'aye la generosite de ne vouloir pas vous perdre et de ne faire pas advertir les gardes 
 que vous ne pouvez pas avoir tous gagnez que vous estes icy ne pensez pas adjousta t'elle que ce soit parce que je doute si ce que vous dittes est vray ou faux que j'agisse comme je fais mais c'est que je ne suis pas cruelle et que de plus les premiers services que vous m'avez rendus ont este assez considerables pour m'obliger a ne vouloir pas estre cause de vostre mort au nom des dieux madame luy dit il ne me desesperez pas et croyez moy au nom des dieux repliqua t'elle ne me persecutez pas davantage et me laissez en repos de grace martesie adjoustoit ce prince persuadez vostre illustre maistresse de se fier en mes paroles seigneur luy repliquoit cette sage fille j'advoue que je vous croy mais j'advoue en mesme temps que je n'oserois pourtant conseiller a la princesse de vous croire c'est pourquoy ce n'est pas a moy a la persuader que faut il donc que je face reprit il et que puis je faire autre chose que mourir car comme je n'avois quitte ma solitude que pour vous delivrer dit il a mandane et pour obtenir mon pardon ne pouvant faire ny l'un ny l'autre je n'ay plus rien a chercher que la mort aussi la chercheray-je en des lieux et en des occasions ou apparamment je la trouveray en effet madame poursuivit il puis que je ne puis estre souffert de vous ny comme vostre amant ny comme vostre amy et que vous ne pouvez croire que je sois capable de repentir il faut 
 bien que je cherche les voyes de me jetter en un peril si grand qu'il y ait certitude de vous delivrer pour toujours de la veue d'un prince que vous haissez jusques au point de ne vouloir pas recevoir la liberte de sa main la princesse entendant parler mon maistre avec tant de violence creut par ce qu'il luy disoit et par ce peril qu'il vouloit chercher qu'il entendoit de se battre avec l'illustre cyrus de sorte madame que prenant la parole elle luy dit certains mors qui firent connoistre au prince mazare la crainte qu'elle avoit qu'il ne voulust entreprendre quelque chose contre ce prince mais a peine eut il compris ce qu'elle vouloit dire que sans luy donner loisir d'achever d'expliquer la pensee je vous entens madame je vous entens luy dit il vous ne voulez pas que cyrus ait l'avantage de me vaincre puis que vous ne voulez pas que je le combatte mais ne craignez pas madame que dans les sentimens ou je suis j'entreprenne rien contre luy j'ay trop de respect pour ce que vous aimez pour y songer et je suis moy mesme assez oblige a ce prince pour ne pouvoir m'y porter avec honneur ainsi madame si je meurs par la main de l'illustre cyrus il faudra qu'il me cherche et qu'il me tue mesme sans que je me deffende ce qu'il n'est pas capable de faire voila madame jusques ou va le respect que j'ay pour vous et quels sont les sentimens de cet homme que vous dittes qui vous veut tronper une seconde fois croyez donc 
 que si je rencontre cyrus je luy demanderay la mort comme une recompense des services que je vous ay voulu rendre et comme le seul remede aux maux que je souffre apres cela madame ma memoire vous sera t'elle encore en horreur et hairez vous mazare et vivant et mort pendant que ce prince parloit ainsi la princesse le regardoit attentivement et il y eut des instants ou j'esperay qu'elle se laisseroit persuader mais il n'y eut pourtant pas moyen elle luy parla toutesfois avec plus de douceur depuis ce qu'il luy eut dit de l'illustre cyrus et je ne scay si cette conversation eust dure un peu plus long temps si a la fin cette vertueuse princesse n'eust pas connu la verite mais ce capitaine qui nous avoit fait entrer nous estant venu advertir qu'il estoit temps de sortir de l'apartement de la princesse et de retourner au sien jusques a ce qu'il nous pust faire sortir de la citadelle il falut en effet nous retirer sans avoir pu persuader la princesse mandane et avec le deplaisir d'avoir amene inutilement une si grande et si hardie entreprise si pres d'estre executee aussi vous puis-je assurer que mon maistre en eut une douleur extreme et quand je me souviens quel transport fut le sien lors qu'apres que nous fusmes sortis de la citadelle il raconta a belesis ce qui luy venoit d'arriver je ne puis que je n'admire encore la grandeur de sa passion par la grandeur de son desespoir car enfin il vouloit mourir absolument et ne pouvoit pas 
 comprendre ny qu'il pust vivre ny qu'il le deust de sorte que belesis et moy n'eusmes pas peu de peine a moderer la fureur qu'il avoit contre luy mesme ce que j'admiray le plus fut que la veue de mandane ne fit qu'augmenter son repentir et que le confirmer dans le genereux dessein qu'il avoit les gardes de cette princesse son logement et mille autres choses qu'il avoit remarquees ou en entrant ou en sortant de la citadelle quoy qu'il fist fort obscur redoubloient encore ses desplaisirs c'est moy disoit il c'est moy qui suis cause qu'elle est prisonniere qu'elle voit tous les jours mille fascheux objets et qu'elle n'a pas un moment de repos aussi a t'elle bien proportionne la haine qu'elle me porte aux maux que je luy fais souffrir car je ne pense pas que l'on puisse plus hair personne qu'elle me hait en effet adjoustoit il si cela n'estoit pas elle n'agiroit pas comme elle agit et elle n'aimeroit pas mieux estre dans une forte citadelle et au pouvoir d'un prince qui a une puissante protection et une grande armee pour s'opposer a cyrus que de s'exposer au malheur qu'elle craint il faut bien sans doute qu'elle me haisse plus que le roy de pont puis que quand il seroit vray ce qui n'est pas que je la voudrois enlever une seconde fois il serort bien plus aise a cyrus de la tirer de mes mains que de celles de deux princes qui ont la moitie de l'asie engagee dans leurs interests mais c'est sans doute que les dieux non seulement 
 ne veulent pas que je sois le plus aime mais c'est qu'ils veulent mesme que je sois le plus hai cependant j'ay entendu ou j'ay creu entendre car je ne me fie pas a mes propres sens tant ma raison est troublee que si mandane croyoit que j'eusse un veritable repentir elle auroit encore une veritable amitie pour moy et malgre cela j'ay beau avoir dans l'ame des sentimens equitables et genereux elle n'en croit rien et n'en veut rien croire car je suis assure qu'elle combat sa propre raison qui luy dit sans doute qu'elle doit adjouster foy a mes paroles et qu'a quelque prix que ce soit elle veut que je sois coupable au nom des dieux orsane adjousta t'il voyez encore une fois martesie et taschez de faire ce que je n'ay pas fait dittes luy qu'elle die a son incomparable maistresse qu'el- ne refuse point la liberte et qu'elle cherche dans son esprit par quelle voye je la puis assurer que je n'ay point d'autre dessein que de la delivrer la chose presse extremement et si nous n'achevons nostre entreprise durant la treve nous ne la pourrons jamais faire reussir puis que des qu'elle sera rompue il faudra que j'aille a l'armee et par consequent je ne pourray plus demeurer icy sans estre suspect l'incommodite que je feins d'avoir presentement afin d'estre en liberte d'agir commence de donner quelque inquietude au roy de pont c'est pourquoy encore une fois songez a moy et faites vos derniers efforts et s'il est possible ne les faites pas 
 inutilement je vous laisse a juger si je pouvois refuser quelque chose a un prince qui pouvoit tout sur moy et qui ne me demandoit rien d'injuste mais afin de mieux agir belesis fut prendre un billet de tegee pour cylenise que je portay avec intention d'obliger martesie a le rendre a cette fille de sorte qu'ayant parle a ce capitaine qui estoit de nostre intelligence il me fit entrer le soir suivant dans la citadelle et me donna encore moyen de parler a martesie a qui je dis tout ce qu'on peut dire pour luy faire connoistre que la princesse avoit tort de ne vouloir pas qu'on la delivrast et en effet je parlay si fortement que je suis persuade qu'elle me creut mais elle m'assura que quant a la princesse elle ne me croiroit pas en suitte comme je luy eus dit que j'avois un billet pour cylenise elle me repliqua que cela ne serviroit de rien comme elle me l'avoit desja dit parce que la princesse palmis ne vouloit assurement point sortir de prison si ce n'estoit de la main du roy son pere et que cylenise ne voudroit pas quitter sa maistresse le ne laissay pourtant pas de la prier de l'envoyer querir afin que je luy donnasse le billet de tegee et en effet martesie le fit mais lors qu'elle fut venue elle me dit les larmes aux y eux qu'elle estoit bien redevable a tegee mais qu'elle ne pouvoit ny persuader sa maistresse ny la quitter que la princesse mandane ayant dit a la princesse palmis ce qu'il luy estoit arrive elle avoit ouy leur conversation et 
 avoit connu que cette princesse croyoit absolument que mazare trompoit tegee et moy aussi et avoit un mauvais dessein et qu'en suitte la princesse palmis luy avoit fait connoistre que quant a elle il luy estoit impossible de le pouvoir plus resoudre a faire ce qu'elle avoit voulu faire a ephese luy semblant que la bien seance ne pouvoit souffrir qu'elle voulust sortir aveque violence d'une prison ou le roy son pere l'avoit mise voyant donc que l'assistance de ces deux filles m'estoit inutile je pressay tant martesie de me faire encore une fois parler a la princesse mandane qu'enfin elle s'y resolut j'entray donc avec elle dans la chambre apres qu'elle eut este luy en demander la permission et qu'elle l'eut assuree que le prince mazare n'y estoit pas mais quoyque je pusse luy dire il me fut impossible de luy faire croire ce que je voulois qu'elle creust et tout ce que je pus obtenir d'elle fut que je l'amenay au point d'en douter ce qu'elle ne faisoit pas auparavant que je l'eusse veue cette derniere fois cela ne changea pourtant rien a sa resolution ne voulant pas bazarder de sortirs sur une chose douteuse mais madame luy dis-je alors presupose que ce que je dis soit veritable n'y a t'il pas de l'injustice de ne vouloir pas du moins donner a mon maistre les moyens de vous faire connoistre qu'il est effectivement dans le dessein de reparer la faute qu'il a faite pour moy madame adjoustay-je il ne me semble pas que vous agissiez selon toute l'estendue 
 de vostre bonte car que voulez vous que mon maistre devienne comme je scay tous ses sentimens je puis vous assurer qu'il n'est venu se jetter dans le party de cresus qu'avec l'intention de vous delivrer et qu'il n'a combatu pour luy que pour pouvoir trouver les moyens de vous mettre en liberte mais aujourd'huy que vous ne voulez pas qu'il vous y mette il ne demeurera pas dans un party qui n'est point le vostre il ne peut pas non plus aller dans l'armee de cyrus a moins que de vous y remener que voulez vous donc qu'il face de grace madame adjoustay-je ne souffrez pas qu'un si grand prince perisse pour l'amour de vous comme il fera sans doute si du moins vous ne luy donnez les moyens d'esperer d'estre justifie dans vostre esprit et de vous faire voir que sa vertu est aussi grande que son amour et que son repentir est encore plus grand que son crime enfin madame si je le puis dire sans perdre le respect que je vous dois je ne partiray point d'icy que je n'aye obtenu par mes tres humbles prieres ce que je vous demande pour mon maistre orsane me dit elle ce que vous me dittes m'espouvante et m'afflige tout ensemble car le moyen de croire que vous ne parliez pas sincerement le moyen encore de penser que l'on vous puisse tromper et le moyen aussi de s'imaginer qu'un prince qui a este assez injuste pour m'enlever soit en suitte assez genereux pour vouloir reparer sa faute cependant a vous parler avec sincerite je conmence 
 de croire qu'il n'est pas impossible que cela soit mais ce qui fait mon affliction est que je ne puis le croire assez fortement pour me fier au prince mazare ainsi j'entre-voy ce me semble un chemin de pouvoir sortir de ma prison mais je ne le scaurois suivre quoy que l'on m'en puisse dire en effet l'action de mazare et celle du roy de pont font que tout m'est suspect et que je ne me puis fier a rien c'est pourquoy ne vous obstinez pas davantage a me presser d'une chose que je ne puis faire mais adjoustay je que deviendra mon maistre si vous ne luy donnez du moins les moyens de vous faire connoistre qu'il a effectivement voulu vous delivrer eh de grace madame songez bien a ce que je dis et ne vous mettez pas en estat de vous reprocher un jour a vous mesme la mort d'un des plus vertueux princes du monde pour vous monstrer orsane me dit la princesse que je ne veux pas vous refuser toutes choses et que je veux bien que le prince mazare s'il est tel que vous le dittes ait les moyens de me donner des marques convainquantes de son veritable repentir et une voye infaillible de recouvrer mon estime etmesme mon amitie dittes luy qu'il aille combatre pour ma liberte en combattant pour cyrus et que s'il le fait je croiray effectivement qu'il m'a voulu delivrer mais madame luy dis-je cyrus ne recevra peut estre pas trop bien le prince mon maistre il le recevra sans doute comme son amy repliqua mandane 
 s'il est persuade qu'il a voulu estre mon liberateur mais afin de n'exposer pas la vie d'un prince qui me sera chere s'il est redevenu aussi vertueux que je l'ay connu autrefois je m'en vay vous donner un billet pour cyrus que mazare luy rendra et en effet ayant accepte ce qu'elle m'offroit non seulement parce que je mourois d'envie de voir mon maistre hors de sardis de peur que ce que nous avions trame ne fust descouvert par cresus ou par le roy de pont mais encore parce que j'en avois infiniment davantage de le voir amy de l'illustre cyrus enfin madame cette grande princesse escrivit et me dit si fortement que si mazare agissoit ainsi elle croiroit qu'il l'avoit voulue delivrer et luy redonneroit son estime et son amitie que je la quittay en l'assurant qu'elle n'avoit qu'a se preparer a luy rendre cette justice je taschay encore auparavant a l'obliger de faire plus mais il n'y eut pas moyen quoy que martesie luy pust dire apres cela je fus retrouver mon maistre qui m'attendoit avec une impatience extreme quoy qu'il n'esperast rien du tout de mon voyage et certes a dire vray il luy fut avantageux de n'avoir rien espere parce que cela luy fit recevoir plus favorablement la proposition que la princesse mandane m'avoit faite car enfin madame comme en faisant ce qu'elle vouloir je l'assurois qu'elle luy seroit aussi obligee que s'il l'avoit remise en liberte puis qu'elle connoistroit par la qu'il auroit eu dessein 
 de le faire et qu'elle luy prometroit de luy pardonner et de luy redonner son amitie il ne put s'empescher d'en avoir quelque joye il eut pourtant beaucoup de douleur de voir qu'il ne pouvoit obeir a la princesse sans changer de party legerement son amour faisant aussi un dernier effort contre sa vertu fit encore qu'il fut une peine estrange a se resoudre de rendre a l'illustre cyrus le billet de la princesse mandane mais apres un combat de deux heures qui se passa dans son coeur la vertu vainquit l'amour de sorte qu'apres avoir este ce temps la a s'entretenir seul il revint a belesis et a moy avec beaucoup de melancolie sur le visage mais pourtant avec plus de tranquilite dans les yeux que nous ne luy en avions veu il y avoit plusieurs jours enfin nous dit il ma passion a cede j'ay acheve de la vaincre et je suis resolu a faire tout ce que la princesse veut puis que je ne la puis delivrer mais comme je suis criminel envers le roy d'assirie aussi bien qu'envers la princesse et que le voudrois avoir repare ce crime la comme j'ay voulu reparer l'autre je voudrois bien encore que par le moyen de tegee et de nos autres amis nous pussions le delivrer comme il disoit cela andramire le vint voir pour luy dire que les choses estoient en une confusion estrange que cresus et abradate estoient brouillez qu'abradare et le roy de pont l'estoient aussi que chacun prenoit party entre tous ces princes et mesme le peuple 
 qu'un homme apelle araspe qui avoit quitte le party de l'invincible cyrus depuis quelque temps et s'estoit jette dans celuy du roy de lydie fomentoit toutes ces divisions adroitement que cependant il venoit suivant sa promesse l'advertir que le roy de la susiane scachant que cresus ne cherchoit qu'un pretexte de le quereller afin de rompre absolument le traitte de l'eschange du prince artamas et de vous madame estoit resolu de quitter son party et d'autant plus qu'il scavoit encore que l'on devoit s'assurer du prince vostre pere qui pour eviter ce malheur venoit de s'en aller deguise pour se jetter dans clasomene de plus dit encore andramite j'ay sceu en mon particulier que l'on me veut arrester de sorte que je suis au desespoir de ce que sans doute vous ne pourrez faire ce que nous avons resolu qui est de nous aller jetter dans le party de cyrus je ne pense pourtant pas que vous nous blasmiez car je croy que pour mettre sa personne en seurete et pour delivrer sa maistresse il est permis de passer dans le party ennemy le prince mazare entendant parler andramite de cette sorte en fut bien aise parce qu'il vit qu'il avoit une voye d'enveloper son changement dans celuy des autres et qu'il luy seroit bien plus aise de passer du camp de cresus a celuy du party contraire que s'il eust este seul parce que le roy de pont le faisoit tousjours observer avec grand soin tant qu'il estoit a sardis apres avoir donc ouy tout 
 ce qu'andramite avoit a luy dire qui luy exagera l'injustice de cresus avec toute la chaleur d'un homme qui mouroit d'envie d'estre aupres de la belle doralise il luy dit que ses interests seroient tousjours les siens et qu'il feroit tout ce qu'il luy plairoit qu'il fist car encore luy dit il que vous ayez lieu de croire que je ne dois pas aller trouver cyrus apres ce qui s'est passe j'ay d'autres raisons que vous ne scavez pas qui feront que je ne laisseray pas de le faire mais il me semble que si nous pouvions trouver les moyens de delivrer les prisonniers qui sont icy nous serions mieux receus de ce prince j'en ay sans doute une voye assez seure toutesfois elle la sera encore davantage si vous vous joignez a moy enfin madame que vous diray-je andramite consentit a ce que mon maistre voulut et belesis et moy agismes si bien avec tegee que nous mismes la chose en estat d'estre executee la nuit suivante mais quoy que nous pussions faire nous ne pusmes imaginer les voyes de delivrer le prince artamas par ce qu'il avoit ses gardes en particulier avec lesquels ny tegee ny nous n'avions nulle habitude et ce qui faisoit qu'on le gardoit plus exactement que les autres estoit qu'il avoit cent mille amis en lydie et qu'ainsi ce qui le devoit rendre plus heureux estoit ce qui le rendoit plus miserable de sorte qu'il falut se contenter de songer a la liberte du roy d'assirie et a celle de sosicle de tegee de feraulas et d'un estranger apelle anaxaris comme 
 celuy qui commandoit les soldats qui les gardoient estoit amy particulier de tegee quoy que cresus ne le sceust pas il nous fut aise d'executer la chose ainsi des la nuit prochaine environ deux heures devant le jour le prince mazare andramite belesis quelques autres de leurs amis et moy fusmes trouver ce capitaine qui nous attendoit et suivant ce que nous estions convenus ensemble il nous mena droit a la chambre du roy d'assirie qui s'estant esveille au bruit que l'on avoit fait en y entrant fut estrangement surpris de voir a la faveur d'une lampe magnifique qui estoit pendue au milieu de sa chambre que c'estoit le prince mazare qu'il croyoit mort qui s'aprochoit de luy comme ce prince est d'un naturel violent quoy qu'il ne sceust pas trop bien s'il estoit esveille ou endormy si ce qu'il voyoit estoit un phantosme ou un homme il s'assit sur son lict et troussant de la main droite un grand pavillon de pourpre de tir qui le couvroit que voy-je luy dit il d'un ton de voix fier et esleve sortez vous d'entre les ombres des morts pour m'annoncer la fin de ma vie ou estes vous encore entre les vivants pour me donner lieu de vous punir de vostre trahison seigneur repliqua le prince mon maistre sans s'emouvoir vous scaurez tout a loisir d'ou je sorts quand vous serez sorty de la prison ou vous estes et d'ou je viens vous tirer afin de reparer si je puis la faute que je commis contre vous quoy mazare reprit 
 il les dieux voudroient encore que je vous deusse ma liberte ils le veulent sans doute repliqua mon maistre mais pour faire que cela soit hastes vous s'il vous plaist de vous mettre en estat de nous suivre ha non non repliqua ce prince violent je ne veux rien devoir a celuy qui m'a ravy la princesse mandane quand je vous auray delivre reprit mazare je ne pretens pas que vous me soyez redevable puis qu'en vous rendant la liberte je vous auray encore moins rendu que je ne vous auray oste cependant adjousta t'il si vous voulez aider a cyrus a delivrer cette princesse il faut accepter la liberte que je vous offre et l'accepter mesme promptement car les moments nous sont precieux ha mazare s'escria le roy d'assirie vous avez trouve la voye de faire que je recoive la liberte que vous m'offrez je ne puis encore toutesfois vous promettre d'oublier le passe car il faudroit que je pusse oublier mandane et que je me pusse oublier moy mesme et tout ce que je puis est de vous dire que comme je fais tousjours tout ce qui est en ma puissance pour faire que mes amis mes rivaux et mes ennemis ne me surpassent pas en generosite il est a croire que je ne seray pas moins genereux que vous et que je seray maistre d'une partie de mes seutimens quoy qu'il en soit reprit le prince mazare hastons nous alors les gardes du roy d'assirie qui estoient tous de nostre intelligence luy aiderent a se lever en suitte dequoy 
 le prince mazare luy donnant une espee avec le mesme respect qu'il avoit accoustume d'avoir pour luy quand il estoit a babilone tenez seigneur luy dit il tenez voicy dequoy punir mazare quand vous aurez delivre mandane si vous n'estes pas satisfait eh veuillent les dieux repliqua le roy d'assirie en prenant cette espee assez civilement que nous la pussions delivrer cette admirable princesse qui nous a rendus vous et moy si criminels et si malheureux apres cela faisant un grand effort sur luy mesme il surmonta une partie de sa colere et de sa fierte et apres avoir remercie andramite qu'il reconnut fort bien pour estre celuy qui avoit escorte les princesses et qui l'avoi amene a sardis il se laissa conduire a mazare et a luy ou pour mieux dire nous nous laissasmes mener a tegee et au capitaine qui avoit garde ces prisonniers qui par un escalier derobe nous fit sortir si secrettement que les soldats qui n'estoient pas gagnez ne s'en aperceurent point cela estant fait nous ne trouvasmes plus de difficulte a rien parce qu'andramite qui estoit un des lieutenans generaux de l'armee de cresus avoit fait en sorte qu'un capitaine qui estoit sa creature estoit en garde a une porte de la ville qui regardoit vers le quartier d'abradate ou nous voulions aller et ou nous gusmes en effet sans rencontrer aucun obstacle nous n'y fusmes pas si tost qu'allant droit a la tente d'abradate nous avisasmes ce que nous avions a faire 
 et il fut resolu seigneur poursuivit orsane adressant la parole a cyrus que pour ne rien hazarder ces princes n'entreprendroient pas encore de se venir jetter dans vostre camp parce que le jour commencoit de paroistre et qu'un frere d'andramite qui commande les gens de guerre qui tiennent le passage de la riviere d'helle n'aurait pas le temps de disposer les choses a nous laisser passer si promptement joint que comme abradate a son quartier a un poste fort avantageux il ne craignit pas que cresus entreprist de le forcer en ce lieu la de plus il creut bien encore qu'il ne reviendroit pas si tost de l'estonnement ou le depart du prince de clasomene et la fuitte du roy d'assirie l'avoient mis cependant ne voulant pas vous surprendre et estant mesme a propos que vous donniez quelques ordres afin que les troupes d'abradate puissent passer sans difficulte j'ay bien fait que j'ay obtenu que ce seroit moy qui viendrois vous aprendre que vostre party va estre fortifie de trois des plus vaillants princes du monde de beaucoup d'autres gens de qualite et de quatre mille des meilleurs soldats de l'armee de cresus feraulas a fait ce qu'il a pu pour m'oster cet avantage mais comme il n'eust pu vous instruire de tant de chose qu'il estoit necessaire que vous sceussiez je me suis oppose a son dessein il ne sera pourtant pas prive pour long temps de l'honneur de vous voir car le roy de la susiane a resolu de decamper 
 camper ce soir des que la nuit sera venue afin de passer la riviere d'helle devant le jour et d'estre aupres de vous au soleil levant voila seigneur ce que j'avois a vous dire vous supliant tres humblement de croire que je n'aporte autre changement aux sentimens de mon maistre si ce n'est qu'ils sont encore plus genereux que je ne vous les depeints c'est pourquoy je vous conjure de vouloir le regarder comme vostre amy et de ne le regarder plus comme vostre rival mais comme mes prieres sont trop peu considerables pour obtenir ce que je vous demande je suplie tres humblement ces deux grandes princesses qui m'escoutent de vouloir vous en prier ne doutant nullement qu'elles ne puissent tout obtenir de vous
 
 
 
 
orsane ayant cesse de parler panthee et araminte voulurent luy accorder ce qu'il souhaitoit d'elles et suplier cyrus d'oublier les choses qui s'estoient passees et de ne douter point du repentir de mazare mais ce prince les empeschant de continuer de grace leur dit il ne m'ostez pas la gloire de m'estre vaincu tout seul si j'ay a me vaincre et faites s'il vous plaist que mazare ne doive pas a vostre generosite ce qu'il devoit attendre de la mienne ce n'est pas adjousta t'il que ce ne soit une assez difficile chose a faire que de faire son amy d'un rival et d'un rival encore qui a enleve la princesse mandane et qu'ainsi je ne deusse estre bien aise que ma vertu fust soutenue par la 
 vostre mais apres tout comme le prince mazare n'est pas plus mon rival que je suis le sien s'il peut estre mon amy je ne dois pas trouver impossible de le recevoir comme tel c'est pourquoy je ne desespere pas de profiter de son exemple et d'estre peut-estre aussi genereux en oubliant l'outrage qu'il a fait a mandane qu'il l'a este en se repentant de son crime mais madame adjousta cyrus en parlant a panthee c'est sans doute a vous que je dois le puissant secours que j'attens du vaillant abradate puis que sans l'amour qu'il a dans le coeur il n'auroit pas senty si aigrement l'injustice de cresus je voudrois bien seigneur repliqua t'elle que ce que vous dittes fust vray car je serois bien aise de vous pouvoir rendre une partie de ce que je vous dois plust aux dieux interrompit la princesse araminte que je pusse avoir le mesme avantage que vous et que le roy mon frere pust se laisser toucher a l'illustre exemple que le prince mazare luy donne par son repentir quoy qu'il en soit dit cyrus a cette princesse ne vous affligez pas s'il vous plaist de voir le parti de cress s'affoiblir et le mien se fortifier puis que je vous engage ma parole que plustost je vaincray et plustust les malheurs de vostre maison finiront cependant comme il y a quelques ordres a donner afin qu'on recoive la nuit prochaine ceux qui viennent nous aider a vaincre vous me permettrez s'il vous plaist de vous quitter apres cela cyrus se retira 
 laissant panthee avec beaucoup de joye et emmenant orsane aveque luy a qui il fit encore cent questions en s'en retournant a son quartier ou il ne fut pas si tost qu'il choisit les troupes qu'il vouloit envoyer recevoir celles d'abradate avec lesquelles orsane retourna vers son maistre pour l'assurer de la protection de cyrus en suitte ce prince disposa toutes choses comme il vouloit qu'elles allassent jusques au logement du roy de la susiane de mazare d'andramite des autes personnes de qualite qui les suivoient et des troupes qu'ils amenoient ce n'est pas qu'il eust l'esprit fort libre mais c'est qu'il avoit l'ame si grande qu'il estoit incapable de manquer jamais a rien de ce qu'il estoit oblige de faire en s'en retournant a sa tente il rencontra aglatidas et ligdamis qu'il apella et qu'il mena aveque luy afin de leur aprendre comme a des gens qui avoient l'ame tendre et passionnee ce qui luy venoit d'arriver n'admirez vous point leur dit il apres leur avoir raconte en peu de mots les choses les plus essentielles du recit d'orsane l'opiniastrete de la fortune a vouloir tousjours que toutes mes advantures ayent quelque chose de particulier et qui me distingue de tous les autres malheureux qui sont au monde en effet ne voyez vous pas qu'elle n'a pas encore trouve que ce fust assez que j'eusse des rivaux que je pouvois regarder comme mes ennemis et les hair sans choquer la generosite et qu'elle veut pour m'accabler davantage 
 que j'en aye un qui devienne mon amy a qui je donne asile dans mon armee et qui m'aide peut-estre a delivrer mandane pour me l'enlever une seconde fois ce n'est pas adjousta t'il que je ne croye tout ce que m'a dit orsane de qui la probite ne me peut estre suspecte mais apres tout j'advoue que quelque desinteressee que soit la passion que j'ay pour la princesse mandane j'ay pourtant quelque peine a comprendre comment on la peut aimer sans pretendre d'en estre aime si vous l'aviez offencee comme le prince mazare reprit aglatidas je pense seigneur que vous trouveriez que quelque amoureux que vous fussiez il vous sembleroit que ce seroit bien assez d'estre justifie pour estre content je le croy aussi bien que vous adjousta cyrus mais je croy en mesme temps que des que je serois justifie je voudrois quelque chose de plus car c'est tellement la nature de l'amour de desirer que je croy qu'il faut conclurre que si mazare ne desire plus il n'aime plus cependant je scay bien que l'on ne peut pas cesser d'aimer mandane et je suis assure que mazare est tousjours mon rival il paroist pourtant assez repliqua ligdamis que la generosite l'emporte presentement sur l'amour dans le coeur de ce prince puis que si cela n'estoit pas il n'auroit ce me semble pas delivre le roy d'assirie qui est son rival aussi bien que vous que voulez vous que je vous die reprit cyrus si ce n'est que tout ce qui m'arrive est 
 si surprenant qu'il ne me laisse pas la liberte de raisonner juste apres cela cyrus s'affligeoit de ce que mandane n'avoit pas voulu que mazare la delivrast un moment apres il en estoit presques bien aise luy semblant qu'il luy eust este honteux qu'un autre que luy l'eust delivree en suitte il craignoit que ce ne fust pas tant par l'aprehension d'estre trompee par mazare que mandane eust agy comme elle avoit fait que par quelque autre sentiment qu'il n'osoit pas mesme determiner dans son esprit mais qui tout confus qu'il estoit luy donnoit pourtant beaucoup d'inquietude toutesfois cette inquietude ne duroit pas longtemps et la fermete qu'il avoit tousjours veue dans l'esprit de la princesse mandane dissipoit bien tost cette legere crainte qui le tourmentoit il est vray qu'il avoit tant de justes sujets d'estre afflige d'ailleurs qu'il n'avoit que faire de se former des malheurs imaginaires il voyait pourtant bien que son party alloit estre fortifie considerablement de sorte qu'adoucissant tous ses desplaisirs par l'esperance de la victoire il s'entretint assez tranquilement le reste du soir avec aglatidas et avec ligdamis il dormit pourtant fort peu cette nuit la tant parce qu'il vouloit voir arriver ceux qu'il attendoit que parce que l'entreveue de mazare et de luy l'inquietoit assez neantmoins quand il se souvenoit des choses que martesie luy avoit racontees de la vertu de ce prince il se r'assuroit un peu et il se determina 
 enfin si absolument a le bien recevoir qu'il ne douta point qu'il ne le fist en effet cyrus ne sceut pas plustost par quelques espions qu'il avoit envoyez expres pour cela qu'abradate avoit passe la riviere d'helle avec ses troupes qu'il monta a cheval apres avoir envoye advertir les rois de phrigie et d'hircanie aussi bien que les plus considerables des autres princes de son armee qui se trouverent alors a son quartier de sorte qu'en fort peu de temps tout le monde se rangeant aupres de luy il fut au devant de ces princes jusques a trente stades de son camp mais a peine fut il arrive sur une petite eminence qu'il vit paroistre les troupes d'abradate et celles qu'il avoit envoyees a sa rencontre jointes ensemble si bien que s'avancant suivy d'environ cinq cens chevaux seulement il fut au devant d'abradate et de ses rivaux il est vray qu'il y fut un peu lentement afin d'avoir plus de temps a se preparer a une entre veue qui avoit tant de choses capables d'esbranler l'ame la plus ferme ces deux corps avancant donc chacun de leur coste furent bientost assez pres l'un de l'autre pour permettre a ceux qui estoient aux premiers rangs de se connoistre si bien que le roy d'assirie abradate et mazare n'eurent pas plustost connu cyrus que voulant luy rendre le respect qu'il luy devoient comme a leur ancien vainqueur et comme a leur protecteur qu'il alloit estre ils s'avancerent vers luy en quittant leurs gros cyrus 
 de son coste n'eut pas plustost veu leur action qu'il fit aussi la mesme chose et descendans tous de cheval en mesme temps a quinze ou vingt pas les uns des autres abradate suivant qu'ils en estoient convenus le roy d'assirie mazare et luy s'avanca le premier en les presentant a cyrus seigneur luy dit il si j'estois venu seul aupres de vous j'aurois deu craindre de n'y estre pas bien receu mais vous amenant deux si vaillants princes et tant de braves gens qui les suivent j'ose esperer que vous ne me refuserez pas la protection que je vous demande principalement si vous considerez que je vous amene un prince dit il en monstrant mazare qui vous auroit amene la princesse mandane si elle l'eust voulu croire et qui est bien marry de ne vous amener pas le prince artamas de qui vous desirez tant la liberte en disant cela le roy d'assirie et le prince mazare saluerent cyrus le premier avec une civilite un peu fiere et l'autre avec un respect melancolique cyrus recevant leur salut et le leur rendant fort civilement quoy qu'avec plus de froideur qu'il n'avoit resolu d'en avoir il leur parla pourtant avec une generosite sans egale des qu'il eut surmonte la repugnance qu'il avoit a embrasser ses rivaux et les ravisseurs de mandane en effet aussi tost que cette premiere et facheuse ceremonie fut faite je ne pense pas leur 
 dit il que la victoire puisse desormais estre douteuse pour nous ny que la fortune toute puissante qu'elle est puisse s'opposer a la liberte de mandane vous verrez luy dit alors mazare en luy presentant le billet que mandane avoit voulu qu'il luy aportast que s'il eust pleu a l'admirable princesse dont vous parlez elle ne seroit plus en prison et que j'aurois fait pour elle tout ce que j'estois capable de faire pour obtenir mon pardon cyrus prenant alors des mains de son rival le billet de mandane avec une agitation d'esprit aussi grande qu'estoit celle de mazare en le luy donnant quoy qu'elle fust differente il l'ouvrit et y leut ces paroles apres en avoir fait un compliment a ces princes
 
 
 mandane a l'invincible cyrus 
 
 
 si le prince mazare est assez genereux pour vous rendre ce billet et pour vouloir combattre pour vous recevez le comme s'il m'avoit delivree puis qu'il est vray qu'il n'a tenu qu'a moy que je ne l'aye este par luy rendez donc a sa vertu en cette rencontre ce que je luy ay refuse et soyez assure que si son repentir est veritable il merite que vous luy donniez vostre amitie comme je luy avois donne autrefois la mienne c'est pourquoy sans vous souvenir jamais qu'il m'enleva a sinope souvenez vous seulement 
 qu'il me protegea a babilone et qu'il m'a voulue delivrer a sardis vivez donc aveque luy comme s'il avoit tousjours este vostre amy et qu'il n'eust jamais este vostre rival vous assurant que vous obligerez sensiblement la personne du monde qui est la plus equitable et la plus reconnoissante adieu tirez des dernieres paroles de ce billet toute la consolation que vous peut donner la malheureuse 
 
 
 mandane 
 
 
pendant que cyrus lisoit ce que cette princesse luy avoit escrit le roy d'assirie souffroit ce que l'on ne peut s'imaginer qu'imparfaitement et parlant bas a mazare que vous estes heureux luy dit il d'avoir une passion si moderee qu'elle vous rend capable de donner une lettre de mandane a un de vos rivaux je ne pensois pas repliqua tristement mazare devoir estre en estat d'estre en vie aussi crois-je que vous ne parlez ainsi que parce que vous ne scavez pas ce qui se passe dans mon coeur comme ils alloient continuer de parler et qu'abradate les alloit interrompre cyrus ayant acheve de lire et la joye d'avoir en ses mains une chose qui avoit este en celles de sa princesse ayant remis le calme dans son esprit il regarda mazare avec plus de douceur et l'assura si obligeamment et si genereusement tout ensemble de ne le considerer plus que comme le liberateur de mandane et de ne se souvenir plus de l'advanture de sinope que ce vertueux prince 
 ce malgre la passion qu'il avoit tousjours dans l'ame en fut ravy d'admiration aussi bien que le roy de la susiane mais comme le roy d'assirie suportoit impatiemment cet entretien cyrus le finit bientost avec adresse abradate luy presenta pourtant andramite auparavant que de remonter a cheval et le prince mazare luy presenta aussi belesis luy disant que cet illustre amy luy pourroit dire un jour quel avoit este son repentir en suitte anaxaris s'estant avance aussi bien que sosicle tegee et feraulas cyrus les embarassa tous avec beaucoup de joye de les revoir principalement le dernier pour qui il avoit une fort grande tendresse apres quoy remontant tous a cheval ils prirent le chemin du camp ou cyrus ne fut pas plus tost que suivant les ordres qu'il en avoit donnez on assembla le conseil de guerre dans sa tente afin d'aviser si on continueroit d'observer la treve ou si ce qui venoit d'arriver la devoit faire rompre de sorte que des le premier jour mazare y donna sa voix comme s'il eust este des plus anciens amis de cyrus la chose fut quelque temps douteuse les uns voulant que l'on rompist la treve et que l'on profitast du desordre ou estoit alors cresus et les autres soutenant qu'il iroit de la gloire de cyrus s'il en usoit ainsi ceux qui estoient de cette opinion disoient que ce qui venoit d'arriver n'estoit point une chose que l'on pust attribuer a cyrus puis qu'il n'avoit rien fait que recevoir des prisonniers qui 
 s'estoient sauvez et qu'accorder retraitte a un prince mal traitte et a quelques gens de qualite mescontents qu'ainsi il faloit se donner patience puis que la treve ne devoit plus durer que trois jours enfin la chose ayant este bien contestee quelque envie qu'eust cyrus de combattre principalement ayant presentement le passage de la riviere d'helle libre par le moyen du frere d'andramite il ne voulut toutesfois pas qu'on luy pust reprocher d'avoir viole les loix de la guerre si bien que resolution estant prise tous ces princes se retirerent aux tentes qui leur avoient este preparees a la reserve d'abradate que cyrus fit conduire a la petite ville ou estoit sa chere panthee faisant ordonner a artabase de se retirer afin qu'elle ne vist plus aucune marque de captivite cyrus voulut mesme encore qu'andramite suivist abradate afin de voir doralise luy semblant que les dieux les recompenseroient un jour de la pitie qu'il avoit des amans malheureux comme luy et du soin qu'il aportoit a soulager leurs maux lors qu'il ne voyoit presque point de remede aux siens 
 
 
 
 
 
 
 apres que cyrus eut satisfait a tout ce que la dignite de son employ le besoin des affaires la civilite la generosite et la tendresse de son ame pouvoient exiger de luy en une pareille rencontre il voulut entretenir son cher feraulas en particulier et l'entretenir de mandane car il avoit sceu par orsane qu'il pouvoit l'avoir veue se promener sur le haut de la tour ou elle estoit captive de sorte que l'ayant fait apeller il luy fit toutes les caresses qu'un prince amoureux pouvoit faire a un confident de sa passion et a un confident encore de 
 qui il avoit receu cent services considerables et cent consolations dans ces malheurs il s'entretint donc aveque luy plus de deux heures sans pouvoir pourtant presques rien aprendre de sa princesse car feraulas avoit veu mandane de si loin qu'il ne pouvoit pas tirer grande satisfaction de ce qu'il luy en pouvoit dire mais l'amour a cela de particulier qu'elle fait que ceux qui en sont possedez ne s'ennuyent jamais de parler d'une mesme chose pourveu que l'interest de la personne qu'ils aimnent s'y trouve mesle c'est pourquoy quand cyrus avoit assez parle des derniers evenemens de sa vie il parloit encore des premiers avec le mesme empressement que s'ils fussent venus de luy arriver il est vray que ce jour la il n'avoit pas besoin de chercher a s'entretenir de choses fort esloignees puis que le retour du roy d'assirie et l'arrivee de mazare luy donnoient assez d'occupation de plus la lettre qu'il avoit receue de mandane luy donnoit encore assez dequoy parler ne pouvant s'empescher de trouver quelque chose de difficile a souffrir que cette princesse luy eust escrit si obligeamment pour mazare toutesfois les dernieres paroles de son billet le consoloient de toutes les autres et quand il songeoit qu'elle luy permettoit de les expliquer le plus favorablement qu'il pourroit il sentoit une douceur dans son ame plus aisee a imaginer qu'a depeindre quoy ma princesse disoit il vous permettez a mes pensees d'interpreter vos paroles 
 les a mon avantage mais scavez vous bien divine mandane adjoustoit il jusques ou se peut flatter un amant et ne craignez vous point que je vous face dire ce que vous ne me direz jamais ne pensez pas en me disant que vous estes equitable et reconnoissante renfermer la justice que vous me voulez faire et la reconnoissance que vous voulez avoir dans des bornes si estroites que vous n'y compreniez que ce que j'ay fait pour vous delivrer non non diune mandane ce n'est point la le sens que je veux donner a vos paroles ne contez s'il vous plaist pour rien ny les combats que j'ay faits ny les villes que j'ay prises ny les batailles que j'ay gagnees mais contez pour quelque chose la violente et respectuese passion que j'ay pour vous c'est de cela seulement que je souhaite que vous me soyez obligee et que vous me rendiez justice ne contez donc point les perils que j'ay courus ny les blessures que j'ay receues mais tenez moy conte des souspirs que j'ay poussez et des larmes que j'ay versees depuis que j'ay commence de vous aimer enfin adjoustoit il encore comme si elle eust pu l'entendre souffrez que le transport de mon amour me fasse interpreter si favorablement ce que vous m'avez escrit que je puisse croire qu'en m'assurant que vous estes equitable vous voulez bien que je croye que vous m'aimez autant que je vous aime mais que dis- je reprenoit il un moment apres adressant 
 la parole a feraulas ne seroit-ce pas une injustice que mandane m'aimast autant que je l'aime ouy sans doute et c'est pourquoy pour adoucir un peu la chose souhaitons seulement que cela soit et appellons grace ce que nous avons apelle justice fort improprement pour moy seigneur interrompit feraulas je ne pense pas que la princesse mandane face ce que vous voulez car enfin vos victoires ne sont pas moins des marques de vostre amour que vos soupirs et vos larmes c'est pourquoy si elle joint toutes ces choses ensemble comme je n'en douce pas je suis persuade que sans vous faire grace elle vous aimera un jour autant que vous l'aimez ha feraulas interrompit ce prince que ce jour est peut-estre loin et que de choses j'ay encore a faire auparavant que de pouvoir estre heureux quand mesme la fortune ciaxare et ma princesse voudroient que je le fusse il faut donner une bataille et la gagner il faudra en suitte faire un siege considerable et apres cela encore combatre du moins le roy d'assirie voila feraulas les moindres difficultez que je puisse trouver pour arriver jusques aux pieds de mandane afin de luy demander a genoux la grace d'estre aime d'elle jugez donc si je ne dois pas plus craindre qu'esperer principalement apres tant de menaces des dieux pendant que cyrus s'entretenoit de cette sorter ses rivaux n'avoient pas de plus douces pensees que luy belesis 
 et orsane consoloient le prince mazare autant qu'ils pouvoient et taschoient en le louant de la genereuse resolution qu'il avoit prise de l'y confirmer si puissamment qu'il ne s'en repentist jamais ils avoient mesme l'adresse de flatter sa passion quoy qu'ils l'en voulussent guerir c'est pourquoy ils luy disoient qu'infailliblement mandane luy redonneroit son estime et son amitie s'il continuoit d'agir comme il avoit commence veuillent les dieux interrompit il lors que belesis luy tint ce discours que je ne desire jamais davantage si je suis assez heureux pour obtenir ce que vous dittes je feray sans doute tout ce que je pourray pour cela poursuivit il mais s'il arrive que je ne le puisse et qu'en l'estat ou seront les choses je n'aye pas plus de raison d'esperer que l'en ay aujourd'huy je retrouveray du moins tousjours ma grotte et mon desert pour y cacher ma souffrance et pour y mourir non non seigneur repliqua belesis les choses n'en viendront pas la mandane vous redonnera son amitie et vostre vertu sera tousjours maistresse de vostre passion c'est pourquoy il faudra que vous me laissiez retourer seul dans ma solitude moy dis-le qui ne puis jamais rien esperer l'esperance que j'ay est d'une telle nature reprit mazare qu'elle est absolument sans douceur parce que ce que j'espere n'est sans doute que ce que ma raison me conseille de vouloir et non pas ce que mon coeur souhaite effectivement et puis belesis 
 s'il est vray de dire que la felicite consiste principalement a satisfaire ses desirs et a faire toujours sa volonte on peut assurer que je suis le plus malheureux de tous les hommes estant certain que je ne fais rien de ce que je veux et que je n'auray jamais rien de ce que je desire de grace adjousta ce prince afflige ne pensez pas qu'encore que je parle comme je fais je me repente de m'estre repenty non belesis je ne le fais pas et je suis si absolument determine a combattre pour cyrus jusques a ce que la princesse mandane soit delivree et a ne demander jamais a cette princesse d'autre grace que celle de me pardonner et de me redonner son estime et son amitie que je ne croy pas possible que toute la violence de mon amour et de mon desespoir me puisse faire changer de resolution mais cela n'empesche pourtant pas que je ne sente dans mon coeur tant de mouvemens tumultueux que je dois me preparer a une guerre eternelle contre moy mesme au reste il faut que je vous die encore que pour faire que mon destin soit tout particulier je ne suis pas comme ceux qui par un sentiment d'amour trouvent tous leurs rivaux peu honnestes gens quelques accomplis qu'ils puissent estre au contraire il me semble que je voy cyrus tant au dessus de tous les autres hommes et si digne de mandane qu'il y auroit une injustice estrange s'il ne l'aimoit pas et s'il n'en estoit pas aime de sorte que jugeant par la grandeur du merite de ce 
 prince de la grandeur de l'affection que cette princesse doit avoir pour luy je conclus que nul autre n'y doit rien pretendre et qu'ainsi je n'ay rien a faire qu'a chercher a mourir plus doucement comme je feray sans doute si je puis obtenir mon pardon d'autre part le roy d'assirie n'estoit pas sans chagrin il estoit pourtant bien aise d'estre delivre afin que cyrus ne fust pas seul a combattre pour mandane mais il estoit au desespoir d'avoir cette obligation a mazare toutefois comme la veue d'un rival aime aigrit bien davantage l'esprit que celle d'un qui ne l'est pas toute la haine du roy d'assirie estoit pour cyrus il l'estimoit pourtant malgre luy car sa vertu brilloit avec tant d'esclat que la plus maligne jalousie de ce prince ne pouvoit jamais faire qu'il fust assez preocupe pour ne voir pas que cyrus estoit le plus grand prince du monde et le plus digne de mandane mais pendant que ces trois illustres rivaux s'entretenoient avec tant de melancolie abradate et panthee se consoloient de toutes leurs disgraces en se les racontant andramite trouvoir aussi beaucoup de consolation a voir l'aimable doralise de qui l'humeur enjouee et indifferente ne luy donnoit pourtant pas peu de peine ligdamis et cleonice avoient encore d'assez douces heures lors qu'ils pouvoient estre ensemble mais pour le prince phraarte il n'en estoit pas de mesme luy estant absolument impossible de voir jamais la princesse araminte 
 qu'irritee le prince tigrane regrettoit l'absence de sa chere onesile comme faisoit aglatidas celle d'amestris aussi bien que tegee et feraulas s'affligeoient de la captivite de cylenise et de celle de martesie enfin on eust dit que l'amour estoit l'ame de cette armee n'y ayant presques pas une personne considerable en tout le camp de cyrus qui ne se louast ou ne se plaignist de cette passion mais pendant qu'elle partageoit les pensees de tant de personnes illustres dans le party de cyrus le roy de lydie ne donnoit toutes les siennes qu'a la colere et qu'a la vangeance la fuitte des prisonniers de guerre l'affligeoit sensiblement le depart du prince de clasomene l'inquietoit encore plus et le changement de party du roy de la susiane et d'andramite le mettoient en une fureur estrange le prince myrsile parut aussi fort afflige qu'andramite eust fait ce qu'il avoit fait quoy qu'il eust beaucoup contribue a aigrir les choses sans que l'on en comprist la raison pour le roy de pont il eut des sentimens bien differents car il fut fort fache qu'abradate le prince de clasomene et andramite fussent allez fortifier le party de cyrus mais il ne fut pas marry que le roy d'assirie et le prince mazare ne fussent plus a sardis car encore que ce premier fust prisonnier il ne laissoit pas de craindre qu'il ne tramast quelque chose joint que c'est un sentiment si naturel que d'estre bien aise de l'absence d'un rival qu'il ne put estre fache de 
 celle de deux tout a la fois ainsi n'estant pas aussi afflige que cresus il fit ce qu'il put pour luy persuader qu'il n'avoit pas autant perdu qu'il avoit pense le mal estoit que la fin de la treve aprochoit si bien que n'y ayant plus de negociation a faire puis que le roy de la susiane avoit change de party on ne scavoit comment demander a la prolonger cependant ce qui estoit arrive avoit cause une si grande espouvente a sardis et si fort esmeu toute l'armee de cresus qu'il avoit grand besoin de quelques jours pour rassurer les peuples et les soldats de plus le passage de la riviere d'helle estant a cyrus il faloit alors de necessite donner bataille si ce prince en avoit envie de sorte qu'il voyoit bien que s'il la donnoit auparavant que les choses fussent un peu raffermies il estoit perdu c'est pourquoy comme aux extremes maux il faut aussi avoir recours aux extremes remedes cresus se resolut de commencer une autre negociation quoy qu'il n'eust pas dessein de l'achever mais seulement de gagner temps il dit donc au roy de pont qu'il estoit d'avis d'envoyer proposer a cyrus l'eschange de la princesse araminte avec le prince artamas mais ce fut avec des conditions bizarres qui faisoient assez connoistre qu'il cherchoit a alonger la treve plustost qu'a faire cet eschange puis que non seulement il vouloit que le prince artamas promist de ne songer plus a la princesse palmis mais qu'il demandoit encore qu'on luy rendist 
 tous les prisonniers qui avoient este faits depuis que cyrus estoit entre dans ses estats le roy de pont ne manqua d'aprouver tout ce que cresus luy proposa car encore qu'en effet il eust este bien aise que la princesse sa soeur n'eust pas este en la puissance de cyrus il n'osoit pourtant pas dire au roy de lydie que toutes ces propositions la ne pouvoient pas reussir parce qu'estant son protecteur c'estoit a luy a s'accommoder a ses sentimens cresus ne pouvant donc mieux faire envoya demander a prolonger la treve pour huit jours afin de traiter de la liberte du prince artamas etde celle de la princesse araminte des que cette proposition fut faite a cyrus ce prince connut bien le veritable dessein du roy de lydie et s'il eust suivy son inclination il l'auroit absolument rejettee afin de profiter du desordre qui estoit dans l'armee de cresus mais comme elle luy fut faite en presence du roy de phrigie qui quelque habile qu'il fust espera que peut-estre le prince son fils pourroit il estre delivre par cette negociation cyrus voyant les sentimens de ce prince ne voulut pas le desobliger ny persuader aussi a la princesse araminte qu'il estimoit extremement qu'il eust moins d'envie de contribuer a sa liberte qu'a celle de panthee ce n'est pas que quelque estime qu'il fist de cette princesse il n'eust eu peine a la rendre parce qu'il luy sembloit qu'estant soeur du roy de pont cela luy estoit d'une 
 extreme consideration mais comme il jugeoit bien qu'il importoit encore plus a cresus de ne rendre pas le prince artamas qu'a luy de ne rendre pas la princesse araminte il accorda la treve qu'on luy demandoit et d'autant plustost qu'estant assure du passage de la riviere d'helle il scavoit bien qu'il faudroit de necessite que cresus combatist des qu'il le voudroit de sorte que ne s'agissant que de huit jours plustost ou plus tard il se resolut de satisfaire le roy de phrigie et de n'irriter pas la princesse de pont a qui il envoya dire la chose de plus ces huit jours ne luy estoient pas encore absolument inutiles non plus qu'a cresus car comme les lydiens avoient fait le degast dans toute la campagne qui alloit de la riviere d'helle a sardis il faloit bien ce temps la afin d'avoir assez de munitions pour son armee dans toutes les villes voisines de peur de s'engager mal a propos la treve ayant donc este renouvellee le prince phraarte ne songea qu'a empescher s'il pouvoit que cette negociation ne s'achevast heureusement ce n'est pas qu'il n'estimast fort le prince artamas et qu'il n'eust voulu qu'il eust este delivre mais estant amoureux d'araminte au point qu'il l'estoit il ne pouvoit pas consentir qu'elle passast dans le party ennemy et de la perdre de veue pour tousjours cependant comme les premiers jours de cette nouvelle treve ne furent employez qu'a faire simplement les propositions de cresus 
 que l'on faisoit aussi au nom du roy de pont cyrus n'estoit pas si ocupe qu'il n'allast visiter panthee et prendre part a la joye qu'elle avoit de revoir abradate le roy d'assirie y alloit aussi quelquesfois aussi bien que tous les autres princes qui estoient dans cette armee de sorte que pendant cette treve on peut dire que la cour de panthee estoit la plus belle cour du monde n'y ayant pas un lieu en toute la terre ou il y eust tant d'honnestes gens ensemble qu'en celuy la l'inconnu anaxaris fit voir pendant cette petite paix s'il est permis de parler ainsi qu'il avoit autant d'esprit que de courage le prince mazare quoy que tres melancolique n'estant pas devenu incivil dans la solitude ou il avoit vescu visita aussi la reine de la susiane il vit aussi la princesse araminte mais les visites qu'il leur rendoit estoient simplement des visites de civilit et non pas de divertissement cependant le roy de la susiane scachant les divers interests de cyrus et de mazare et de mazare et du roy d'assirie mesnagea si adroitement leurs esprits qu'ils vinrent enfin a vivre presques ensemble comme s'ils eussent oublie le passe le roy d'assirie s'eschapoit pourtant tousjours de temps en temps a dire quelque chose qui faisoit aisement voir qu'il s'en souvenoit et que mesme il ne l'oublieroit jamais toutesfois cela n'avoit point de suitte et la sagesse de mazare temperoit si a propos 1 humeur impetueuse du roy 
 d'assirie qu'il n'en arrivoit point de desordre entre eux ils en vinrent mesme aux termes de parler tous trois ensemble de leur amour et d'en parler sans se quereller il est vray que ce fut en la presence d'abradate car on aportoit un soin extreme a ne les laisser jamais seuls de peur qu'une passion aussi violente que celle qu'ils avoient dans l'ame ne produisist enfin quelque funeste evenement cependant belesis au milieu d'une armee de cent cinquante mille hommes et dans une ville ou il y avoit deux grandes princesses et grand nombre d'autress dames de qualite tant de celles que l'on avoit fait prisonnieres que de celles de la ville mesme ne voyoit personne que le prince mazare avec qui il estoit loge tant la melancolie l'accabloit les choses estant donc en ces termes un jour que cyrus et maxare estoient chez la reine de la susiane chez qui estoit aussi la princesse araminte belesis estant alle jusques dans cette petite ville aveque le prince des saces afin de faire racommoder quelque chose a la boiste d'un portrait qui luy estoit infiniment cher et qu'il ne vouloit confier a personne comme il parloit a celuy qui y devoit travailler et qu'il en ostoit la peinture qu'il ne vouloit pas abandonner cet ouvrier qui se connoissoit en cet art la trouvant merveilleuse ne pouvoit se lasser de la regarder pendant qu'il la consideroit de cette sorte avec autant d'admiration que de plaisir un estranger de bonne mine arrivant 
 dans cette ville vint descendre de cheval devant la maison qui touchoit celle ou belesis estoit de sorte que jettant fortuitement les yeux sur cette peinture il la reconnut et en fut si surpris que ne pouvant comprendre comment ce portait pouvoit estre en lydie il ne put s'empescher de demander a celuy qui le tenoit qui luy avoit donne cette peinture adjoustant mesme qu'elle luy apartenoit car cet estranger scavoit la langue lydienne mais a peine eut il dit cela que belesis l'entendant et connoissant le son de la voix de celuy qui parloit il reprit avec precipitation le portrait qui estoit a luy et se tournant vers cet estranger il vit en effet qu'il ne se trompoit pas etque c'estoit effectivement celuy qu'il avoit pense entendre de sorte que se reculant d'un pas ha hermogene s'escria t'il emporte de douleur et de desespoir et en portant mesme la main sur son espee c'est me poursuivre trop loin ettrop opiniastrement que de venir jusques en lydie pour m'arracher une peinture dont vous m'avez si cruellement derobe l'original hermogene fut si surpris de la rencontre de belesis et tant de choses differentes occuperent son esprit tout a la fois qu'il fut un temps sans se mettre en deffence et sans scavoir seulement si ce qu'il voyoit estoit possible il n'eut mesme pas le loisir de deliberer ce qu'il avoit a faire car orsane qui avoit accompagne mazare chez panthee ayant eu besoin d'aller dans la ville 
 passa fortuitement comme belesis avoit porte la main sur la garde de son espee et comme hermogene ne scavoit si ce qu'il voyoit estoit vray ou faux si bien qu'appellant du monde a son secours il se saisit et de belesis et d'hermogene qu'il ne connoissoit pas comme de deux hommes qui avoient querelle envoyant a l'heure mesme en advertir le prince mazare qui ne sceut pas plustost la chose qu'il suplia cyrus d'y donner ordre et comme en luy faisant cette priere il nomma belesis la reine de la susiane joignit ses prieres aux siennes s'accusant alors de ne s'estre pas souvenue qu'orsane luy en avoit parle comme estant aveque luy il est vray qu'elle estoit excusable de n'avoir pas si tost pense a s'informer de belesis en revoyant son cher abradate neantmoins pour reparer la faute qu'elle disoit avoir faite d'avoir eu quelque negligence a demander des nouvelles d'un homme d'un si grand merite elle fit scavoir la chose au roy de la susiane qui ayant assure cyrus que belesis estoit un homme de grande qualite et de beaucoup d'esprit et qui de plus avoit aussi beaucoup de coeur tous ces princes voulurent passer dans une autre chambre afin d'y faire venir belesis et celuy contre qui on disoit qu'il avoit querelle mais la reine de la susiane qui avoit une envie estrange de connoistre belesis suplia cyrus de les faire venir dans la sienne si bien que luy obeissant il commanda qu'on les fist entrer a peine furent 
 ils dans cette chambre qu'abradate et panthee reconnurent hermogene qui estoit de suse et de tres grande condition et qui ayant eu dessein de s'aller jetter dans sardis avoit apris par bonheur qu'abradate avoit change de party si bien qu'il avoit change sa route et estoit venu a cette ville ou il avoit sceu qu'estoit la reine de la susiane abradate et panthee qui estimoient fort hermogene le carresserent extremement aussi bien que belesis quoy qu'ils ne connussent le dernier que de reputation parce qu'il n'estoit plus a suse lors qu'ils y estoient allez apres la mort du feu roy de la susiane apres avoir donc dit a ces deux querellans tout ce que la civilite vouloit qu'ils leur dissent ils suplierent tout de nouveau cyrus de vouloir les accommoder et de les obliger a dire quel estoit leur different il est de telle nature interrompit belesis qu'il est impossible qu'il puisse jamais estre bien entendu a moins que de scavoir toute la vie d'hermogene et toute la mienne c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux nous laisser ennemis que d'occuper si long temps tant de grand princes a entendre tant de choses qui leur doivent estre indifferentes l'interest des personnes de vostre merite respondit cyrus ne doit jamais estre indifferent aux plus grands princes du monde c'est pourquoy s'il ne faut pour vous rendre justice qu'escouter le recit de toute vostre vie vous nous trouverez tous disposez a l'entendre paisiblement 
 aussi bien ne pensay-je pas que nous puissions plus utilement employer le loisir que la treve nous donne qu'a tascher de vous rendre amis hermogene et vous j'y trouveray mesme quelque avantage adjousta cyrus en sous-riant puis que si je vous accommode j'espere que vous en combatrez mieux le jour de la bataille c'est pourquoy je suplie tres humblement la reine de se servir du droit qu'elle a de commander a hermogene et de luy ordonner da me dire vos avantures si vous ne voulez pas que je les scache par vous mesme hermogene repliqua belesis est trop interesse en la chose et a l'esprit trop adroit pour m'obliger a souffrir que se soit sur sa narration que vous jugiez de la justice de ma cause et de l'injustice de la sienne car seigneur comment ne vous preocuperoit il pas luy dis-je qui m'a pense persuader a moy mesme plus de vint fois que j'avois tort et qu'il avoit raison pour vous monstrer dit alors hermogene que je n ay pas besoin de deguiser la verite je contents que vous disiez vous mesme tout ce qui s'est passe entre nous je ne le pourrois pas reprit il car le temps m'a si peu soulage qu'il me seroit impossible de redire tout ce qui m'est advenu sans rentrer dans mon premier desespoir pour les mettre d'accord interrompit abradate parlant a cyrus il faut que ce ne soit ny belesis ny hermogene qui racontent leurs advantures et qu'un de leurs amis communs qui n'ignore 
 pas la moindre de leurs pensees vous les aprenne ha seigneur repliqua belesis il n'y a qu'alcenor au monde qui puisse faire ce que vous dittes aussi est- ce luy dont j'entens parler repliqua abradate et je m'estonne que vous ne l'ayez pas veu puis qu'il arriva a sardis deux jours devant que l'en partisse et m'a par consequent suivy icy il faudroit plustost s'estonner s il l'avoit veu reprit le prince mazare car belesis n'a voulu voir personne depuis que nous avons quitte nostre desert que lors qu'il a creu me pouvoir servir a delivrer la princesse mandane apres cela cyrus pressant ces deux ennemis de trouver bon que celuy qu'abradate leur avoit nomme luy aprist la cause de leurs differents puis qu'ils ne vouloient pas la dire eux mesmes ils y consentirent demandant toutesfois a voir alcenor auparavant qu'il parlast ce qu'on leur accorda sans resistance si bien que sans perdre temps la reine de la susiane l'ayant fait chercher on le trouva a l'heure mesme et on le fit voir a ces deux amis qui luy recommanderent l'un et l'autre de dire la verite toute pure leur semblant qu'ils n'avoient besoin d'autre chose pour se justifier en suitte dequoy s'estant retirez dans une autre chambre et n'estant demeure que la reine de la susiane la princesse araminte cyrus abradate et mazare alcenor commenca le recit qu'il devoit faire en ces termes panthee luy ayant ordonne d'adresser tousjours la 
 parole a cyrus comme devant estre l'arbitre de ce different joint qu'elle estoit desja assez informee de cette avanture quoy qu'elle fust bien aise de l'entendre encore une fois
 
 
 
 
histoire de belesis d'hermogene de cleodore et de leonise
 
 
il vous doit sans doute sembler estrange seigneur que je sois si egalement amy des deux ennemis dont vous voulez terminer les differents que je scache jusques aux moindres evenements de leur vie et jusques a leurs pensees les plus secrettes et qu'ils ayent cous deux si bonne opinion de ma sincerite qu'ils consentent que je vous aprenne leurs avantures hors de leurs presence quoy qu'elles soient de telle nature que la plus petite circonstance oubliee les changeroit extremement l'espere toutesfois ne me rendre pas indigne de la grace qu'ils me font estant resolu de ne vous deguiser rien et de vous dire avec beaucoup d'ingenuite toutes les foiblesses dont ils se sont tous deux trouvez capables mais seigneur comme il importe ce me semble que vous scachiez ce qu'ils sont je vous diray que belesis est de la mantiane et de 
 la premiere qualite dans son pais et qu'hermogene est de suse et d'une condition qui est aussi tres grande outre cet avantage de la naissance ils ont encore eu celuy d'estre eslevez avec beaucoup de soin et d'avoir eu l'un et l'autre des parents qui leur ont sait enseigner non seulement tout ce que les honnestes gens ne peuvent ignorer sans honte mais encore cent autres choses qui ne sont pas d'une absoulue necessite mais qui ornent pourtant infiniment l'esprit de ceux qui les scavent et qui plaisent beaucoup a ceux mesmes qui ne les scavent pas ils ont aussi eu cela de commun entre eux que leurs parents voulurent qu'ils voyageassent et comme si les dieux eussent eu dessein de faire qu'ils se rencontrassent et qu'ils eussent de l'amitie l'un pour l'autre ils firent que l'un partant de suse et l'autre de la capitale de la mantiane ils ne laisserent pas de se rencontrer a babilone non seulement en mesme temps mais encore en mesme maison de sorte que comme ils ont tous deux une mine a se donner une egalle curiosite de se connoistre ils chercherent occasion de se parler et la trouverent aisement car comme auparavant que d'entreprendre leurs voyages ils avoient apris une grande partie des langues asiatiques et que de plus celle de suse et celle de la mantiane le ressemblent fort des la premiere fois qu'ils se parlerent ils se parlerent long temps et furent mesme ensemble voir une partie des 
 merveilles de cette grande et superbe ville ils connurent aussi des cette premiere conversation qu'ils aimoient les mesmes plaisirs et qu'ils se connoissoient aux mesmes choses de sorte que depuis cela ils furent tousjours l'un aveque l'autre d'abord ils n'eurent pourtant dessein d'estre ensemble que durant qu'ils seroient a babilone ou ils firent un mois de sejour mais comme pendant ce temps la ils se connurent plus particulierement et s'aimerent davantage ils ne purent se resoudre a se separer si tost et ils prirent enfin la resolution de faire tous leurs voyages ensemble en effet ces deux aimables amis furent une annee entiere a aller de cour en cour et de pais en pais avec un plaisir extreme n'ayant jamais eu la moindre contestation apres avoir donc veu tout ce qu'ils avoient a voir hermogene obligea belesis d'aller passer quelque temps a suse au lieu de s'en retourner chez luy et certes ce n'estoit pas sans raison qu'il luy donnoit la curiosite de voir cette belle ville estant certain que je ne croy pas qu'il y en ait une au monde qui soit plus capable de plaire belesis s'estant donc laisse persuader aisement d'aller a un des plus beaux lieux de la terre avec un amy dont il n'eust pu se separer sans une douleur extreme il arriva a suse quelque temps apres que l'illustre abradate en fut exile mais pour faire qu'il ne se repentist pas d'y estre venu hermogene qui en scavoit toutes les aduenues fit qu'ils y arriverent par le code le plus 
 agreable qui en effet est une des plus belles choses qui puisse tomber sous la veue car seigneur en aprochant de suse par cet endroit on trouve une petite eminence d'ou on descouvre une grande prairie qui contient plus de cent stades au milieu de laquelle passe en serpentant le fleuve choaspe dont les eaux sont si pures que celles des fontaines les plus vives et les plus fraiches ne les egallent pas au bord de ce fleuve est la ville de suse que grand nombre de palais magnifiques font paroistre aussi belle par dehors qu'elle l'est par dedans et ce qui rend son abord plus agreable et son sejour plus sain est que toute cette grande prairie aussi bien que les deux bords de la riviere sont entierement couverts d'iris de mille couleurs differentes qui par un esmail admirable charment les yeux par leur diversite et parfument l'air de leur odeur qui ne ressemble point du tout celle des autres iris que l'on trouve ailleurs aussi est-ce par l'abondance de ces belles fleurs que la ville de suse prend son nom car en nostre langue l'un signifie l'autre et c'est pour cela que l'on apelle ces iris par toute l'asie iris de suse de plus en arrivant du coste par ou hermogene mena belesis on trouve le long de ce beau fleuve quatre grandes allees si droites et si sombres par la hauteur des abres qui les forment quoy qu'il n'y en ait pas beaucoup en tout le reste du pais que l'on ne peut pas voir une promenade plus agreable que celle la aussi est-ce le lieu ou toutes 
 les dames vont le soir dans de petits chariots descouvers et ou tous les hommes les suivent a cheval de sorte qu'ayant la liberte d'aller tantost a l'une et tantost a l'autre cette promenade est tout ensemble promenade et conversation et est sans doute fort divertissante comme hermogene avoit eu dessein de faire que le premier instant ou belesis arriveroit a suse fust un instante plaisir il avoit voulu le surprendre et ne luy avoit pas dit qu'il le meneroit par ce lieu la dont il avoit assez entendu parler neantmoins afin de ne donner pas a son amy le deplaisir de paroistre au milieu de tant de monde en habillement neglige il fit que le matin dont il devoit arriver le soir a suse il s'habilla comme un homme qui devoit aller loger dans une maison ou il y aurait des dames comme en effet il y en avoit chez hermogene qui avoit et sa mere et une soeur si bien que belesis sans prevoir l'innocence et agreable tromperie que son amy luy vouloit faire fut tout ensemble et propre et magnifique contre la coustume de ceux qui voyagent mais il s'aperceut aisement de l'adresse d'hermogene lors qu'il se trouva au bout de ces grandes allees qu'il vit estre toutes remplies de ces petits chariots peints et dorez dans lesquels les plus belles dames de suse estoient et aupres de qui un nombre infiny d'hommes de qualite admirablement bien montez et magnifiquement vestus alloient et venoient 
 en les saluant ce fut donc alors qu'il remercia belesis de l'avoir surpris si agreablement et de ne luy avoir pas differe un si grand plaisir comme estoit celuy de voir tant de belles personnes en un mesme lieu et de les y voir d'une maniere si galante apres quoy envoyant tout leur train par un autre chemin belesis et hermogene se mirent a se promener comme s'ils fussent sortis de suse au lieu de venir d'un long voyage pour moy qui estois le plus particulier amy d'hermogene auparavant qu'il eust connu belesis je fus estrangement surpris de le voir arriver pendant que j'entretenois des dames car je ne l'attendois pas encore je ne l'eus pas plustost aperceu que le montrant a celles a qui je parlois afin qu'elles ne trouvassent pas mauvais que je les quitasse si brusquement je fus au devant de luy et comme nous n'estions pas en lieu ou la bien-seance permist de descendre de cheval parce que cela auroit embarrasse la promenade des dames nous nous embrassasmes en aprochant nos chevaux l'un de l'autre apres ce premier transport de ioyc que nous eusmes en nous revoyant hermogene me pria d'aimer belesis comme il pria belesis de m'aimer en suitte dequoy nous nous saluasmes belesis et moy avec une civilite pleine de franchise qui faisoit aisement voir que nous estions tous deux disposez a ne refuser pas a hermogene ce qu'il souhaitoit de nous tous nos conplimens estant faits hermogene qui s'empressoit 
 fort a divertir belesis et qui vouloit que le sejour de suse luy plust me demanda si toutes les belles estoient ce soir la a la promenade souhaitant que son amy vist tout d'un coup ce que suse avoit de plus beau et comme je luy nommay celles qui y estoient et celles qui n'y estoient pas il se trouva qu'une fille de qualite nommee cleodore qui estoit sans doute une des plus belles de suse ne s'y trouva point dont hermogene parut en chagrin et comme je luy demanday d'ou pouvoit venir qu'il regrettoit si fort celle la veu que je scavois qu'il n'en estoit pas amoureux c'est alcenor me dit il que je voudrois que tout ce qu'il y a de belles personnes a suse fussent icy afin qu'il s'en pust trouver quelqu'une qui donnast de l'amour a belesis et qui l'arrestast parmy nous si cela estoit reprit belesis vous ne m'auriez nulle obligation du sejour que je serois a suse c'est pourquoy j'ame mieux y demeurer par amitie que par amour apres cela nous nous mismes a regarder toutes les dames et a les saluer tout le monde estant fort surpris de voir hermogene et tout le monde luy faissant carresses etluy demandant qui estoit belesis apres avoir donc fait plusieurs tours et bien belesis luy dit hermogene trouvez vous quelqu'une de nos belles qui puisse raisonnablement pretendre a la gloire de vous vaincre le trouve leur beaute admirable luy repliqua t'il mais s'il faut vous dire la verite je n'en ay point veu qui m'ait 
 donne une certaine esmotion de coeur et d'esprit qui pour 1 ordinaire suit le premier instant que l'on voit une tres belle personne que l'on est destine d'aimer et qui precede tousjours l'amour que l'on doit avoir pour elle de sorte que si cette cleodore que vous dittes qui n'est point icy ne fait ce que les autres n'ont pu faire vous me tiendrez conte s'il vous plaist du sejour que je seray a suse puis que selon les aparences je n'y deviendray pas amoureux comme belesis disoit cela je vy paroistre au bout des allees du coste de suse un chariot qui me sembla estre celuy d'une tante de cleodore chez qui elle demeuroit n'ayant point de mere je ne l'eus pas plustost veu que je le montray a hermogene qui l'ayant reconnu aussi bien que moy dit en riant a belesis qu'il faloit aller au devant de sou vainqueur je ne suis pas encore enchaisne reprit il en sous-riant a son tour cependant il ne laissa pas de nous suivre hermogene le faisant passer du coste qu'il scavoit que cette belle personne avoit accoustume de se mettre mais enfin estant arrivez aupres de ce chariot belesis y vit cleodore plus belle que je ne l'avois jamais veue comme elle estoit venue tard a cette promenade son voile n'estoit pas abaisse de sorte que belesis la vit comme il la faloit voir pour en estre vaincu aussi le fut il en effet cleodore estoit ce jour la habille de blanc et paree de diamants ayant 
 sur la teste quantite de plumes incarnates que l'on entrevoyoit a travers son voile et dont quelques unes pendoient mesme si bas par derriere qu'elles touchoient sa gorge quand elle tournoit un peu la teste comme une des beautez de cleodore est d'avoir les yeux admirablement beaux le taint fort blanc et la mine fort haute elle n'est pas de celles de qui il faut chercher la beaute pour la trouver car des qu'on la voit on la trouve belle et on est mesme persuade qu'on la trouvera encore beaucoup plus belle quand on aura eu loisir de la considerer de sorte qu'il ne faut pas s'estonner si cleodore fit ce que tant d'autres n'avoient point fait belesis ne la vit donc pas plustost qu'il la prefera a toutes celles qu'il venoit de voir et qu'il pria hermogene de vouloir faire encore un tour de promenade a peine eut il dit cela que nous luy demandasmes en riant s'il avoit senty cette esmotion de coeur et d'esprit qu'il disoit devoir tousjours preceder l'amour il nous respondit alors en riant aussi qu'il n'estoit pas encore vaincu mais qu'il craignoit fort de l'estre si vous le craigniez luy dis-je vous ne suivriez pas une si redoutable ennemie et il vaudroit mieux la fuir c'est me respondit il encore que je n'aime pas a devoir mon salut a ma fuitte et que j'aime mieux le devoir a ma resistance parlant donc ainsi belesis hermogene et moy rencontrasmes une seconde fois cleodore qui reconnut 
 hermogene car a la premiere elle ne l'avoit pas aperceu parce qu'ayant fortuitement jette les yeux sur belesis elle les y avoit attachez long temps estant avez ordinaire en ces lieux la de regarder plus les estrangers que ceux de sa connoissance quand ils sont aussi bien faits que luy de sorte que cela avoit fait qu'elle n'avoit pas veu hermogene mais l'ayant enfin connu elle l'apella estant bien aise de luy faire civilite pour l'amour de luy mais estant bien aise aussi d'avoir lieu de luy demander le nom de cet estranger qu'elle voyoit bien qui estoit de sa connoissance c'est pourquoy elle ne le vit pas plustost passer aupres d'elle que l'appellant comme je l'ay desja dit et depuis quand hermogene luy dit elle estes vous revenu il y a si peu repliqua t'il que je ne suis pas mesme oblige de vous faire excuse de ce que je n'ay pas encore eu l honneur de vous voir quoy que vous soyez une des personnes du monde pour qui je veux avoir le plus de respect puis qu'enfin je n'ay point encore entre dans suse c'est estre ce me semble bien galand reprit elle que de vouloir finir un voyage d'un an par une promenade comme celle cy et si l'on vous eust accuse d'estre amoureux quand vous partistes je croirois que vous auriez donne assignation au lieu ou nous sommes a quelque belle personne ane vous en mentir pas repliqua t'il l'amitie que j'ay pour cet estranger que vous voyez et qui vous regarde si fort est 
 ce qui est cause que je vous ay veue aujourd'huy car comme je meurs d'envie qu'il tarde icy je fais ce que je puis pour l'enchaisner c'est pourquoy belle cleodore je vous conjure de vouloir me rendre cet office vous estes un mauvais amy respondit elle de vouloir ce que vous dittes aussi ne crois-je pas que vous le souhaitiez mais pour parler un peu plus serieusement adjousta cleodore aprenez moy le nom de cet estranger sa condition et son pais je vous aprendray encore plus reprit hermogene en sous-riant car apres vous avoit dit qu'il s'apelle belesis qu'il est de haute qualite et qu'il est de la mantiane je vous diray encore qu'il vous trouve mille fois plus belle que tout ce qu'il a veu icy et si vous ne m'en voulez pas croire je m'en vay l'obliger a vous le dire luy mesme en achevant de prononcer ces paroles sans donner loisir a cleodore de respondre il se tourna vers belesis et l'apellant avec empressement venez luy dit il venez confirmer ce que je dis a l'aimable cleodore pourveu que vous luy disiez que je la trouve la plus belle personne du monde dit belesis en s'aprochant du chariot qui alloit tres lentement et en la saluant avec un profond respect je confirmeray vos paroles aveque joye et mesme avec serment s'il en est besoin vous croyez sans doute genereux estranger respondit elle en sous - riant faire un fort grand plaisir a hermogene de louer tout ce qu'il vous fait 
 voir et je recois sans doute aussi les flatteries que vous me dittes plustost comme une marque de l'amitie que vous avez pour luy que de la bonne opinion que vous avez de moy si ce que vous dittes estoit vray reprit belesis j'aurois loue tout ce que j'ay veu de belles icy afin d'obliger hermogene ce pendant je puis vous assurer que je n'ay loue que vous et je puis mesme adjouster interrompit hermogene que si belesis doit aimer quelque chose a suse ce sera la belle cleodore car il nous a assure alcenor et moy qu'il a desja senty pour vous je ne scay quelle agitation de coeur qui a accoustume de preceder l'amour dans le sien comme hermogene achevoit de dire cela tant de chariots se croiserent en ce lieu la qu'il falut de necessite que la conversation cessast belesis ne pouvant faire autre chose qu'advouer des yeux a cleodore que tout ce qu'hermogene venoit de dire estoit vray et cleodore ne pouvant aussi de son coste faire entendre qu'elle ne croyoit pas ce qu'on luy disoit que par une action de teste et de main qui ne laissa pourtant pas d'expliquer sa pensee depuis cela nous la saluasmes encore deux ou trois fois apres quoy toutes les dames se retirerent et nous nous retirasmes aussi en nous en allant belesis nous demanda de quelle humeur estoit cleodore et si elle avoit beaucoup d'amants comme j'en estois encore mieux informe qu'hermogene qui estoit absent depuis un an ce fut moy qui 
 pris la parole pour luy respondre et pour satisfaire sa curiosite qui en effet estoit mieux fondee qu'il pensoit estant certain que l'humeur de cleodore a tousjours este assez particuliere de sorte que pour le contenter je commencay a luy dire en general qu'il n'y avoit pas une personne de son sexe a suse qui eust plus d'esprit qu'elle en avoit je m'en suis desja bien aperceu repliqua t'il et par sa phisionomie et par l'air dont elle a parle mais ce que je veux de vous est que vous me disiez de quelle sorte d'esprit elle a puis que vous le voulez repris-je je vous diray que cleodore a en aparence plus de douceur qu'on n'en a jamais veu en personne cependant ceux qui la connoissent jusques dans le fonds du coeur disent qu'elle ne laisse pas d'estre un peu fiere elle s'en deffend pourtant extremement mais quoy qu'il en soit il est certain qu'il faut que tout le monde ait de la complaisance pour elle quoy qu'elle n'en ait guere pour personne il y a pourtant dans son esprit malgre ce que je vous dis de la tendresse et de la bonte ainsi il se fait un meslange de douceur et de fierte dans son ame qui fait qu'elle n'est pas toujours d'humeur absolument egalle quoy qu'elle soit tousjours agreable de plus elle a une delicatesse a choisir ses amis qui est louee de quelques uns et blasmee de beaucoup d'autres car si ceux qui la voyent ne sont fort honnestes gens elle ne fournit guere a la conversation et ne se soucie pas 
 beaucoup s'ils l'estiment ou s'ils ne l'estiment pas vous m'embarrassez estrangement dit belesis car vous me dittes cent choses a me rendre cleodore fort redoutable et cependant je ne puis m'empescher de croire qu'il y auroit grand plaisir a pouvoir un peu engager le coeur d'une personne telle que vous me representez celle-la si vous tentez cette advanture reprisie vous serez plus hardy que grand nombre d'honnestes gens de nostre cour qui ont eu sans doute beaucoup de disposition a aimer cleodore mais qui n'ont ose l'entreprendre ce n'est pas comme vous avez veu qu'elle ne soit fort civile mais c'est qu'il est si difficile d'estre ce qu'elle veut qu'on soit pour luy plaire que peu de gens ont eu assez bonne opinion d'eux mesmes pour oser y songer au reste il faut dire cela a sa louange qu'elle ne se trompe guere en son choix et que ce qu'elle estime merite assurement de l'estre mais apres tout il seroit a souhaite qu'elle se resolust a estre un peu plus indulgente qu'elle n'est aux deffauts d'autruy ce n'est pas qu'elle en parle mais c'est qu'elle ne parle point a ceux qui en ont ou si elle le fait c'est avec une langueur et une indifference a faire desesperer ceux qui ont assez d'esprit pour s'en apercevoir cela n'empesche pourtant pas que cleodore ne soit admirable principalement a ceux pour qui elle la veut estre c'est pourquoy comme vous avez sans doute tout ce qu'il faut pour estre de ce 
 nombre choisi qu'elle estime je vous conseille de la voir et de la voir mesme souvent pendant que vous serez a suse quand ce ne seroit que par curiosite reprit belesis je la verray infailliblement j'ay encore un avis a vous donner interrompit hermogene car il faut que vous scachiez que si cleodore n'a change d'humeur elle a encore une fantaisie qui est de faire une notable difference des honnestes gens de la cour aux autres c'est pourquoy si vous luy voulez plaire il ne faut pas que vous viviez en estranger qui ne veut pas estre connu c'est peut-estre reprit belesis qu'elle est persuadee qu'il est impossible d'estre fort honneste homme sans avoir effectivement un certain air qui ne s'aquiert que rarement hors de la cour outre cela adjoustay-je c'est que cleodore ne scait que dire a ceux qui ne scavent pas les nouvelles du monde qu'elle scait admirablement de sorte reprit belesis que pour plaire a cleodore il faudra que je m'instruise de cent mille choses dont je n'ay que faire il le faudra sans doute repris-je si vous voulez qu'elle vous parle long temps si ce n'est que vous ayez quelque privilege particulier voila donc seigneur comment hermogene et moy fismes connoistre cleodore a belesis qui fut receu chez son amy avec beaucoup de magnificence le jour suivant hermogene fut chez le roy et chez le prince de suse qui estoit alors et y mena belesis de qui le nom n'estoit pas 
 inconnu a ces princes car son pere avoit autrefois este assez long temps a suse apres cela deux ou trois jours se passerent a recevoir les visites qu'on rendoit a hermogene et faire voir les raretez de la ville a belesis en suitte dequoy il demanda a hermogene quand il vouloit le mener chez cleodore car encore dit il que je ne scache pas tout ce qu'il faut scavoir pour la divertir je ne laisse pas d'avoir beaucoup d'envie de la visiter a l'instant mesme hermogene envoya demander si cleodore estoit chez elle mais on luy vint dire qu'il n'y avoit qu'une heure qu'elle estoit partie pour aller aux champs et qu'elle n'en reviendroit de quinze jours comme j'ay dessein de passer trois mois icy reprit belesis il faut pour me consoler que je pense que du moins ce n'est qu'un plaisir differe et non pas un plaisir perdu pendant cette petite absence de cleodore hermogene fit voir a belesis toutes les belles et de la cour et de la ville sans que son coeur en fust touche et comme il a un esprit adroit il s'aquit tous les amis d'hermogene en fort peu de jours et sceut aussi bien les divers interests de toute nostre cour que s'il y eust este toute sa vie mais enfin quinze jours apres ton depart la belle cleodore revint le hazard voulut mesme que belesis hermogene et moy qui venions de nous promener la vismes revenir et la saluasmes de sorte que scachant son retour auparavant que personne le sceust nous y 
 fusmes des premiers car comme elle estoit arrivee d'assez bonne heure nous luy fismes nostre visite sans choquer la bien - seance apres luy avoir toutefois donne autant de temps qu'il luy en faloit pour consulter son miroir afin de voir si elle estoit en estat de recevoir compagnie comme nous fusmes donc chez elle hermogene presenta belesis a sa tante et a elle aussi et pour faire la civilite toute entiere a son amy il se mit a entretenir la premiere nous bissant cleodore a belesis et a moy cependant comme les flatteries ne s'oublient jamais quand elles sont dittes agreablement celles que belesis avoit dittes a cleodore a la promenade le jour qu'il estoit arrive a suse firent qu'elle se contraignit un peu plus qu'elle n'avoit accoustume et qu'elle luy parla davantage qu'elle ne parloit pour l'ordinaire a ceux qui n'estoient pas du monde qu'elle voyoit elle le traita pourtant en estranger a qui elle creut ne devoir parler que de choses generales c'est pourquoy prenant la parole je ne demande pas luy dit elle avec un air qui faisoit assez connoistre a ceux qui la connoissoient qu'elle se preparoit a s'ennuyer si hermogene vous a fait voir tout ce qu'il y a de beau a suse car je ne doute pas qu'il ne vous ait mene en tous les lieux ou il aura creu vous divertir c'est pourquoy faites moy la grace de me dire ce qu'il vous semble de nos places publiques de nos temples et de nos promenoirs tout ce que vous 
 dittes la reprit belesis me semble admirablement beau mais a vous parler sincerement adjousta t'il en riant il ne me semble pas fort propre a vous divertir c'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter pas en estranger a qui on ne peut parler que des coustumes de son pais ou que du chaud ou du froid qu'il fait en la saison ou on luy parle si j'eusse eu l'honneur de vous voir des le lendemain que j'arrivay icy j'aurois eu patience que vous m'eussiez parle comme vous venez de faire mais aimable cleodore il y a quinze jours que je suis a suse de sorte que si vous croyez que je ne scache encore rien sinon que vos rues sont grandes et droites que vos temples sont beaux et vos palais magnifiques vous me traitez un peu cruellement c'est pourquoy ne vous contraignez pas pour l'amour de moy et ne laissez pas de me demander des nouvellez comme si j'estois de suse et mesme de la cour cleodore entendant belesis parler ainsi se mit a rire ne croyant pas toutesfois qu'il pust luy dire rien de particulier et pensant seulement qu'il ne parloit comme il faloit que parce qu'il avoit sceu quelque chose de son humeur de sorte que prenant la parole je voy bien luy dit elle que du moins vous scavez que je crains les nouvelles connoissances et les connoissances encore de ces gens qui ne scavent les choses du monde que lors que ceux qui en sont les ont oubliees mais belesis je ne suis pas aussi injuste qu'on vous l'a dit car 
 ce que je trouve estrange est de voir des gens de suse qui ne scavent rien de ce qui s'y passe mais pour vous qui n'en estes pas et qui n'y demeurez point je serois fort deraisonnnable de vous blasmer de ce que vous ne scavez pas toutes les bagatelles qui sont le secret de nostre cour et fore incivile aussi de vous aller parler de choses que vous n'entendriez point pour moy interroropis-je parlant a belesis il me semble que vous avez sujet de vous louer de cleodore au contraire reprit il j'ay peut-estre plus de sujet de m'en pleindre que vous ne pensez mais quoy qu'il en soit adjousta t'il encore en parlant a elle voulez vous promettre de ne me traiter plus en estranger si je vous aprends des nouvelles mais j'entends poursuivit belesis en sous riant de celles que l'on ne dit pas tout haut et qui passent d'oreille en oreille durant plus de quatre jours devant qu'on les die sans baisser la voix ha belesis s'escria t'elle vous me seriez la plus grande honte du monde et pourtant le plus grand plaisir si vous faisiez ce que vous dittes je n'y voy toutesfois pas d'aparence car excepte hier j'ay tousjours eu des lettres de suse qui m'ont apris toutes choses du moins luy dit il voux veux-je faire connoistre que si je ne vous puis rien aprendre vous ne me devez pas aussi reprocher de rien ignorer en suitte de cela il se mit a luy raconter cent choses et a luy parler comme un homme qui scavoit tout les divers interests des personnes de qualite 
 soit d'ambition soit d'amour et ils en vinrent au point cleodore et luy devant que la conversation finist a se parler bas plusieurs fois et a me forcer de changer de place et de parler avec la tante de cleodore et hermogene de sorte que des ce premier jour la belesis fut en confidence avec cleodore qui advoua tout haut qu'il luy avoit apris beaucoup de choses qu'on ne luy avoit point escrites en verite luy dit elle comme nous estions debout et prests a sortir je pense qu'il y a long temps que vous estes cache dans suse car il ne seroit pas possible que vous sceussiez tout ce que vous m'avez dit s'il n'y avoit que quinze jours que vous y fussiez je scay mesme encore quelque chose que vous ne scavez pas sans doute reprit il eh de grace repliqua cleodore ne vous en allez pas sans me le dire je le veux bien luy dit belesis alors s'approchant de son oreille n'est il pas vray luy dit il aimable cleodore que vous ne scavez pas que selon toutes les aparences je vous aimeray trop pour vostre repos et pour le mien il est vray repliqua t'elle tout haut en rougissant que je ne scay point ce que vous dittes et plus vray encore que je ne crois pas que cela soit ny mesme que cela puisse estre le temps vous l'aprendra et a moy aussi respondit belesis en se retirant apres quoy nous sortismes et fusmes chez hermogene quand nous fusmes dans la chambre de belesis nous luy demandasmes ce qui luy sembloit de cleodore je ne veux pas 
 vous le dire repliqua t'il car peut- estre ne me tiendriez vous plus conte du sejour que je seray icy je ne m'estonne pas repliquay-je si vous estes satisfait de cette belle personne puis qu'enfin elle vous a traite tout autrement qu'elle n'a accoustume de traiter ceux qui ne sont pas de ses amis elle a pourtant la mine adjousta t'il de me donner de facheuses heures si je ne puis m'empescher de l'aimer car malgre sa douceur j'ay pourtant descouvert dans son ame je ne scay quoy de fier et de superbe qui me fera bien de la peine elle a toutesfois quelque chose de si attirant dans les yeux poursuivit il que je ne scay n je m'en pourray deffendre quoy que j'en aye grande envie pour moy dit hermogene je m en suis tousjours deffendu car encore que cleodore soit tres charmante il y a beaucoup de choses dans son humeur qui sont du contrepoison pour moy et qui font que je ne suis pas expose a mourir jamais d'amour pour elle il n'en est pas ainsi de moy dit belesis et je crains bien que je ne me pleigne un jour estrangement du plaisir que j'ay aujourd'huy a la connoistre
 
 
 
 
voila donc seigneur quel progres fit cette belle fille dans le coeur de belesis apres quoy je vay vous dire celuy que fit belesis dans le coeur de cleodore mais pour vous faire voir comment les petites choses faites a propos font quelquefois aquerir une grande estime parmy les dames il faut que vous scachiez que belesis ayant sceu qu'il y avoit assez d'amitie entre la soeur 
 d'hermogene nommee prasille et cleodore eut une civilite particuliere pour elle comme elle en avoit une pour luy belesis estant donc en conversation avec elle le lendemain qu'il eut veu cleodore il la pria de vouloir luy faire voir quelque beau jardin aux environs de suse je demanderois bien luy dit il cette grace a hermogene seul mais je vous advoue que pour les promenades je ne les trouve point agreables si ce n'est avec des dames c'est pourquoy si vous voulies m'obliger vous me feriez la grace de faire quelque partie pour cela a peine belesis avoit il prononce cette derniere parole que cleodore entra qui venoit visiter prasille elle ne fut pas plus tost assise que prasille commenca de vouloir dire a cleodore la priere que belesis luy venoit de faire qui pour mieux arriver a la fin qu'il s'estoit proposee fit semblant de vouloir empescher prasille d'achever le discours qu'elle avoit commence de grace luy dit il ne me rendez pas un si mauvais office que de me vouloir faire encore passer pour estranger aupres de la belle cleodore avec qui je ne le suis desja plus la resistance que fit belesis ne manqua de faire son effet et de donner une envie estrange a cette belle fille de scavoir ce que prasille luy vouloit dire de sorte que la pressant extremement prasille luy dit dequoy il s'agissoit la priant de luy vouloir aider a faire les honneurs de suse cleodore qui fut bien aise d'avoir lieu de faire 
 un compliment a belesis luy dit qu'elle estoit ravie de voir qu'il n'estoit pas comme ces voyageurs qui ne scavent qu'a peine qui regne aux lieux ou ils passent et qui se contentent de faire des memoire des temples qu'ils ont veus des montagnes des fleuves et d'autres semblables choses sans s'informer des moeurs des coustumes et des gens qui habitent les villes dont ils remarquent seulement les rues et les places publiques mais aujourd'huy adjousta t'elle que je scay que vous connoissez mieux les honnestes gens de nostre cour que vous ne scavez ou sont nos jardins je veux bien aider a prasille a vous les faire voir c'est pourquoy si elle le veut nous ferons demain une partie avec quelques dames de nos amies pour aller a un des aimables lieux du monde qui n'est pas trop esloigne de nostre riviere je le veux bien dit prasille et alors convenant des personnes qui en devoient estre belesis n'eut plus autre chose a faire qu'a consentir a ce que ces deux aimables filles vouloient faisant toutesfois tousjours semblant de n'estre point bien aise que cleodore le traitast en estranger la chose estant donc resolue ainsi et le lendemain estant venu hermogene belesis et moy fusmes prendre les dames qui devoient estre de cette promenade et comme cleodore estoit en un de ses plus agreables jours nous ne fusmes pas plustost arrivez au lieu ou nous voulions aller et elle ne sur pas plustost descendue du chariot ou elle estoit 
 que tendant la main a belesis venez genereux estranger luy dit elle venez voir les beautez de nostre pais afin de les raconter au vostre quand vous y serez retourne au nom des dieux madame luy dit il ne m'apellez point ainsi il faut bien que je vous y nomme du moins aujourd'huy reprit elle en riant puis que je vay vous faire voir mille choses que vous n'avez point veues et que-vous estes presentement en un lieu ou vous n'avez nulle habitude je consens donc luy dit il d'estre encore estranger pour vous jusques a la fin de la promenade je le veux repliqua t'elle et alors faisant entrer belesis dans le jardin qu'on vouloit luy faire voir elle se mit a luy en faire remarquer toutes les beautez le reste de la compagnie les suivant et se meslant mesme a leur conversation d'abord cleodore le mena par une grande allee de cypres au bout de la quelle estoit une fontaine dont les eaux en s'esluant par gros bouillons les uns sur les autres faisoient continuellement voir un grand rocher de cristal a qui les rayons du soleil donnoient les couleurs de l'arcen-ciel de la tournant a droit de l'autre coste d'une espaisse palissade le long de laquelle coule un petit ruisseau cleodore fit voir a belesis un grand parterre au de la duquel par dessus une balustrade qui le bornoit on voyoit une agreable prairie et au dela de la prairie la mesme riviere qui passe a suse apres avoir donc este jusques a cette balustrade et veu en 
 passant un grand rondeau au milieu du parterre nous tournasmes a gauche pour luy aller faire voir un grand canal qui borne le jardin d'un coste en suitte cleodore mena belesis voir un parterre d'eau admirable qui est encore en ce lieu la apres quoy nous fusmes nous assoir dans un grand cabinet de mirthe ou il y a vintquatre statues dans des niches de verdure au milieu de ce cabinet il y a une fontaine dont les eaux sont jettees par douze monstres marins que l'on ne voit qu'a demy corps la figure du milieu estant un neptune avec son trident comme ce cabinet est fort agreable et qu'il y a des sieges tout a l'entour nous y fusmes assez long temps cleodore faisant tousjours la guerre a belesis et voulant luy persuader qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'il voyoit en son pais luy nommant jusques aux herbes les plus un universellement connues et faisant enfin si bien que d'une conversation de bagatelles elle en divertissoit toute une grande compagnie belesis de son coste contribuoit autant qu'il faloit pour la rendre agreable mais enfin apres avoir este long temps en ce lieu la belesis dit a cleodore que pour achever de luy faire la grace toute entiere il faloit encore qu'elle luy fist voir la maison apres luy avoir fait voirie jardin vous ne la trouverez pas si belle que ce que vous avez desja veu dit elle car a la reserve d'une sale basse et voutee qui est extremement fraische en este' tout le reste 
 est peu de chose toutesfois puis que vous le voulez il y faut aller en disant cela cleodore se leva belesis continuant de luy aider a marcher et toute la compagnie les suivant nous fusmes a la porte de la salle cleodore ayant envoye dire au concierge qu'il la fist ouvrir mais seigneur il ne fut pas besoin d'attendre car des que cleodore et belesis furent au haut du perron l'on ouvrit la porte de la salle et cleodore vit qu'il y avoit en ce lieu la une colation magnifique elle fut si surprise de cette veue et soupconna si peu que ce pust estre belesis qui l'eust fait preparer qu'elle se retira et voulut mesme refermer la porte croyant que c'estoit quelque galanterie secrette d'autres gens et cherchant desja qui ce pouvoit estre qui estoit dans cette maison mais elle ne tut pas long temps en cette erreur car belesis poussant la porte on commenca d'ouir un concert admirable d'instruments apres quoy se tournant vers cleodore il la pria de l'excuser comme estranger s'il ne la traittoit pas aussi poliment que s'il ne l'eust pas este quoy belesis luy dit elle c'est moy qui viens vous monstrer un jardin et c'est vous qui nous y donnez cette magnifique colation du moins advouez qu'hermogene et alcenor en ont eu le soin je ne veux pas leur faire cette honte reprit il en disant un pareil mensonge pour m'excuser de ne vous traiter pas assez bien alors hermogene et moy dismes conme il estoit vray que nous n'en avions rien sceu de sorte qu'apres cela ce ne 
 furent que des exclamations et des louanges en faveur de belesis cleodore luy demandant pardon de l'avoir traitte en estranger et luy declarant qu'elle ne le feroit plus de sa vie enfin nous louasmes tant belesis que nous ne pensasmes jamais nous imposer silence et la compagnie s'en retourna si satisfaite de l'agreable surprise qu'elle avoit eue que cela ne fit pas un petit effet dans le coeur de cleodore n'y ayant rien de si important dans une affection naissante que de faire quelque galanterie d'esclat qui face que diverses personnes vous louent en la presence de celle que vous aimez voila donc seigneur comment belesis cessa d'estre estranger aupres de cleodore qu'il vit tres souvent depuis cela et dont il devint si amoureux qu'il fit dessein de s'arrester le plus long temps qu'il pourroit a suse il fit donc si bien que ses parents luy ayant envoye dequoy se mettre en equipage il n'y eut pas un homme de sa condition a la cour qui fist une plus belle despence que luy cependant comme il sceut admirablement prendre le biais de l'esprit de cleodore il fut fort bien avec elle sans oser pourtant jamais l'entretenir de sa passion serieusement car il connoissoit a cent choses que c'estoit une resolution dangereuse a prendre que celle de luy parler d'amour d'abord elle declara qu'elle le mettoit au rang de ses amis en general quelque temps apres elle luy fit la grace de luy advouer publiquement qu'il estoit du nombre de trois 
 ou quatre qu'elle preferoit a tous les autres et quelque temps encore en suitte je pense que belesis connut sans qu'elle le luy dist qu'il estoit le premier de ses amis cependant il n'osoit luy descouvrir qu'il estoit plus son amant que son amy car comme il estoit dans sa confidence elle luy avoit advoue un jour qu'elle seroit la plus satisfaite personne du monde si elle avoit pu voir jusques ou pourroit aller la patience d'un amant mal-traitte vous pouvez penser luy disoit elle que je ne suis pas d humeur a faire galanterie mais si par hazard je perdois la raison jusques au point que je voulusse me divertir de la folie d'autruy et que le caprice de l'amour me donnast un amant il est certain que je n'aurois pas un plus grand plaisir que celuy de le tourmenter en effet adjoustoit elle je ne croy point qu'il y ait rien de si doux que de faire souffrir de ces sortes de gens qui se font de si grands malheurs de si petites choses mais est il possible luy disoit belesis qui m'a raconte depuis jusques a ses moindres pensees que vous soyez capable d'un sentiment si cruel s'il faloit disoit elle en riant egorger un homme de ma main empoisonner quelqu'un mettre le feu a une ville et mille autres semblables choses j'en aurois sans doute horreur et j'aimerois mieux mourir que d'y penser mais belesis tant qu'il ne faudra pour faire des malheureux qu'estre un peu inesgale un peu fiere et un peu insensible je m'y resoudray 
 sans peine et je trouverois sans doute beaucoup plus agreable que l'on me nommast inhumaine inexorable et cruelle et mesme tigresse si vous voulez que de me venir simplement dire que je serois belle que je serois aimamable et que je serois charmante c'est pourquoy adjousta t'elle c'est un grand bonheur que je ne sois pas nee avec une beaute a faire beaucoup de conquestes car assurement mon regne n'eust pas este doux l'en connois pourtant reprit belesis qui vivent sous vostre puissance qui n'ont pas dessein de se rebeller si ce que vous dittes est vray reprit elle c'est que je ne scay pas qu'ils soient mes sujets car si je le scavois j'en ferois bien tost des esclaves et des esclaves encore si chargez de la pesanteur de leurs fers qu'ils seroient peut-estre contraints d'essayer de les rompre cleodore dit cela par un certain emportement d'esprit qui estonna belesis et qui luy osta la hardiesse de se declarer comme il en avoit eu l'intention parce qu'il creut que cleodore parloit ainsi avec dessein de luy faire entendre qu'il ne devoit pas s'engager a la servir en effet cette pensee s'empara si fort de son esprit que depuis ce jour la il devint assez resveur et assez melancolique et jusques au point qu'il ne s'informa plus de rien de sorte qu'au lieu qu'il avoit accoustume de fournir de nouvelles a cleodore et de luy aprendre tout ce qui se passoit devant que tout le monde le sceust c'estoit a cleodore 
 a luy aprendre tout car il ne scavoit pas seulement les choses les plus publiques cette aimable fille s'estant donc aperceue de ce changement se mit un jour qu'il estoit seul avec elle a luy en faire la guerre et a la luy faire obligeamment car par bonheur pour luy elle estoit en un de ces jours ou sa fierte estoit si cachee qu'on ne la descouvroit point est il possible luy dit elle que je voye ce que je voy car enfin vous ne m'espouventez guere moins aujourd'huy de ne scavoir point ce que l'on fait dans suse que vous m'espouventastes lors que vous y veniez d'arriver et que vous scaviez pourtant toutes choses est-ce que vous estes desja las d'estre complaisant pour moy est-ce que le sejour de suse vous ennuye est-ce que vous croyez que les nouvelles ne doivent pas faire partie de la conversation et que vous veuilliez reformer le monde par vostre exemple ce n'est rien de ce que vous dittes reprit il mais c'est que j'ay quelque chose dans l'esprit qui m'occupe d'une t'elle forte que je ne songe a rien qu'a cela quand on se sent de cette humeur reprit cleodore il faut n'aller qu'aux lieux ou l'on a affaire afin que venant bientost a bout de son dessein on redevienne apres comme les autres car selon mon sens il n'y a pas grand plaisir a se faire remarquer pour estre different des autres et different de soy mesme ce qui fait que je ne scay presque rien reprit belesis est qu'effectivement 
 je ne vay en aucun autre lieu qu'en celuy ou l'ay affaire et qu'en ce lieu la encore je n'escoute pas tout ce que l'on y dit mais belesis repliqua cleodore sans deviner ce qu'il vouloit dire je vous voy eternellement icy il est vray madame repondit il mais ce qui fait que vous m'y voyez toujours est qu'il n'y a point d'autre lieu au monde ou je me plaise il paroist bien repliqua t'elle avec un sourire malicieux que vous ne vous y plaisez pas et que mesme vous n'y voulez pas plaire car depuis quelque temps vous y resvez tousjours et vous n'y parlez point c'est madame reprit il que j'ay peur de dire ce que vous ne voulez point scavoir pourveu que vous ne me parliez point de chose ou j'aye interest respondit elle il n'est presques rien que vous ne me puissiez dire il me semble repliqua belesis que vostre curiosite seroit plus raisonnable si vous souhaitiez scavoir ce qui vous regarde que ce qui ne vous touche point quoy qu'il en soit dit elle c'est mon humeur et c'est a ceux qui me veulent plaire a s'y conformer mais madame reprit il avec un visage fort serieux si je vous disois qu'il y a une personne qui se pleint de vous et une personne encore pour qui je vous ay entendu dire avoir quelque estime n'auriez vous point envie de scavoir dequoy elle vous accuse afin de vous justifier nullement reprit elle car si elle m'accuse a tort elle est indigne que je me justifie et si je suis coupable c'est assurement 
 que je l'ay voulu estre et que je suis incapable ny de me repentir ny de m'excuser je ne vous croyois pas si injuste reprit belesis mais adjousta t'il puisque vous l'estes jusques au point que de ne vouloir ny vous justifier ny vous excuser ne dois-je point encore craindre que vous ne veuilliez pas que les autres ne se justifient ny s'excusent au contraire dit elle par la mesme raison que je n'aime point a rendre conte de mes actions j'aime que les autres facent ce que je ne fais point cela estant madame reprit belesis vous ne vous offencerez donc pas si je vous dis que la raison pourquoy je ne scay plus ce qui se passe dans le monde est que le ne songe qu'a tascher de scavoir ce qui se passe dans vostre coeur et que ce qui fait que je ne parle guere est que je crains de parler trop tost et de vous dire que je vous aime en un instant si malheureux que je m'en face hair pour tousjours je vous assure reprit cleodore qu'il n'y a point d'instant a choisir pour cela et qu'il n'en est aucun ou je puisse trouver bon que l'on me die une pareille chose c'est pourquoy si vous m'en croyez ne le faites pas vous n'estes pas encore engage si avant en un si facheux discours adjousta t'elle que vous ne le puissiez tourner en raillerie non non madame interrompit belesis je parle serieusement et j'aime beaucoup mieux vous irriter en vous descouvrant la violente passion que j'ay pour vous que si vous l'ignoriez toute vostre vie vous m'avez autre 
 autrefois fait l'honneur de me dire que vous aimeriez mieux que l'on vous apellast cruelle inhumaine et inexorable que de vous donner des louanges c'est pourquoy vous ne devez pas ce me semble trouver estrange si j'aime encore mieux que vous m'apelliez temeraire presomptueux et insolent que de vous louer de moy comme du meilleur de vos amis si vous ne voulez que des injures reprit cleodore je seray ce que je pourray pour vous satisfaire quoyque jusques a cette heure personne ne m'ait mise en necessite d'en dire de grace madame interrompit belesis ne me traitez pas selon toute l'estendue de vostre fierte j'en suis bien esloignee repliqua t'elle en riant car si j'estois aujourd'huy en humeur fiere je suis asseuree que vous n'auriez pas tant parle et que je vous aurois desja impose silence mais je vous avoue ingenument qu'il y a desja plus d'un quart d'heure que je fais ce que je puis pour me mettre en colere contre vous sans en pouvoir venir about il est vray que ce qui fait que je suis si douee est que je ne croy point du tout ce que vous dittes ha madame s'ecria belesis je ne veux point de vostre douceur a une si dure condition toutesfois reprit il quelle aparence y a t'il que l'aimable cleodore scache tout ce qui se passe par tous les lieux ou elle n'est pas et qu'elle ignore ce qui se passe dans mon coeur ou elle est tousjours de plus madame adjousta t'il qui me peut retenir a suse si ce n'est vous 
 qui m'y retenez l'amitie d'hermogene reprit elle qui vous y a fait venir mais madame repliqua t'il je ne voy presques plus hermogene et je vous voy eternellement il est vray que j'y suis venu pour luy mais il est encore plus vray que j'y demeure pour l'amour de vous si ce que vous dittes est veritable reprit elle je vous conseille de partir de suse le plustost que vous pourrez car belesis pour ne vous en mentir pas je suis meilleure amie que je ne serois bonne maistresse quand mesme je pourrois me resoudre a souffrir que vous m'aimassiez mais adjousta t'elle je n'en suis pas la et vous ne scauriez me faire un plus sensible depit que de vous obstiner a me vouloir persuader que vous m'aimez car quelque inclination que j'aye a aimer les nouvelles je n'aime pas a estre la nouvelle des autres s'il faut ainsi dire et quand je songe que si vous vous mettiez dans la fantaisie d'aller faire pour moy tout ce que font ces gens qui veulent que l'on croye qu'ils sont amoureux tout le monde se diroit a l'oreille durant plusieurs jours belesis aime cleodore et que peut-estre on y adjousteroit aussi que cleodore le souffre sans chagrin j'en ay une colere si grande qu'il s'en faut peu que je ne vous haisse mais madame reprit belesis le moyen de faire que personne ne se die a l'oreille que je suis amoureux de vous est que vous enduriez que je vous le die tout bas et que vous ne me desesperiez point car madame il est ce me 
 semble bien aise a un amant heureux d'estre secret mais si vous ne voulez point croire que le vous aime et si vous ne voulez point que je vous le die quelquesfois je seray contraint pour vous persuader cette verite malgre vous de faire cent choses qui descouvriront ma passion a toute la terre c'est pourquoy aimable cleodore examinez bien auparavant que de prononcer mon arrest de mort si je la merite si vous le voulez adjousta t'il personne ne scaura que le vous aime et vous serez seule qui scaurez jusques ou s'estend vostre pouvoir sur mon ame mais si vous ne voulez pas que je vous parle de mon amour en particulier je vous declare qu'il n'y a point de gens a qui je ne face confidence de la passion que j'ay pour vous non seulement afin d'avoir la consolation de me pleindre de vostre rigueur mais aussi afin que tout le monde vous parle voyez donc inhumaine fille que vous estes si vous aimez mieux que cent mille personnes vous disent que je vous aime que si je suis seul a vous le dire et a vous le dire encore avec un respect qui n'eut jamais d'egal de grace belesis interrompit cleodore taisez vous si vous ne voulez que je vous parle rudement car je sens enfin que pour peu que vous continuyez la colere que je ne pouvois exciter dans mon coeur il n'y a qu'un moment me fera eclater contre vous comme cleodore disoit cela j'arrivay et rompis leur conversation il me fut aise de remarquer que 
 cet entretien avoit quelque chose de particulier car je vy un incarnat si vif sur le visage de cleodore et tant d'inquietude dans les yeux de belesis que je devinay a peu pres ce qui c'estoit passe entre eux depuis cela cleodore mit en pratique ce qu'elle avoit un jour dit a belesis car il n'y a point de rigueur que cette cruelle fille n'eust pour luy quoy qu'elle l'estimast infiniment et qu'elle l'aimast peut-estre desja non seulement elle luy osta l'occasion de l'entretenir srule mais il n'estoit jamais chez elle qu'elle n'entretinst quelque autre en sa presence elle estoit pourtant toujours tres civile pour luy car je pense qu'elle ne cherchoit pas a esteindre le feu qu'elle avoit allume dans son ame et qu'elle vouloit plustost l'augmenter cette civilite ne laissoit pourtant pas d'assiger belesis au lieu de le consoler et en effet l'ayant trouvee un jour seule malgre qu'elle en eust il s'en pleignit comme d'un assez grand mal je vous respecte si fort luy dit il que je n'ay garde de me pleindre a vous de toutes vos rigueurs et de tous vos mespris car enfin je veux croire que j'en suis digne mais madame a quoy bon la civilite que vous gardez encore pour moy si vous avez resolu ma perte est-ce que vous aimez les longs suplices et qu'une mort violente ne satisferoit pas pleinement vostre cruaute la civilite reprit cleodore est une chose que l'on doit tousjours avoir mesme pour ses ennemis je scay bien madame repliqua t'il 
 qu'elle n'est pas mesme bannie de la guerre et des combats mais je scay aussi que vous n'en devez point avoir pour un homme dont l'amour vous importune et dont la presence vous fache ha belesis s'escria t'elle en sous-riant il faut distinguer belesis de belesis s'il est permis de parler ainsi car enfin j'estimois infiniment cet agreable estranger qui me donna de la curiosite des le premier instant que je le vy et avec qui j'ay eu depuis cent agreables conversations et fait tant de promenades divertissantes mais j'advoue que le belesis d'aujourd'huy n'est pas tant selon mon humeur que l'autre pourveu que vous en aimiez un des deux reprit il en sous - riant aussi bien qu'elle je vous promets que l'autre ne se pleindra point de vous serieusement belesis luy dit elle y a t'il quelque verite en vos paroles sincerement cruelle personne reprit il en pouvez vous encore douter apres m'avoir traitte comme vous avez fait car a quoy bon d'esviter m'a racontre si vous croyez que je n'ay rien de particulier a vous dire a quoy bon encore de detourner si souvent vos beaux yeux afin de ne voir pas les miens si vous ne craignez point d'y voir la passion que j'ay pour vous enfin cruelle cleodore si vous ne scavez point que je vous aime vostre procede est deraisonnable et si vous le scavez il est injuste et inhumain songez donc a vous je vous en conjure ou pour mieux dire songez a moy et ne me mettez pas au desespoir 
 pout vous monstrer luy dit elle que je ne veux pas vous desobliger absolument je veux bien vous faire une declaration ingenue mais de grace ne donnez pas plus de force a mes paroles que je ne veux qu'elles en ayent ne craignez pas divine cleodore luy dit il que je me flatte quoy que vous me puissiez dire puis que de l'humeur dont je suis je voy tousjours mes maux plus grands qu'ils ne sont en effet et mes biens plus petits cela estant reprit elle je ne craindray donc point de vous dire que je vous estime infiniment et que si j'avois a s'estre capable d'une foiblesse j'aimerois mieux que ce fust pour vous que pour aucun autre mais apres tout il faut encore que je vous die que pour vostre bonheur et pour le mien il est a propos que je ne vous aime jamais que mediocrement car enfin si j'en estois venue au point de vous dire que vostre passion ne me deplairoit pas j'en aurois une si grande honte que j'en deviendrois tres melancolique et comme on passe aisement de la melancolie au chagrin et que le chagrin est une grande disposition a la colere nous serions tousjours en querelle c'est pourquoy pour accommoder les choses et pour faire que vous ne vous pleigniez point de mon injustice je vay vous faire une proposition par laquelle je ne veux pas que vous faciez un pas plus que moy belesis croyant alors que cleodore alloit luy dire quelque chose de fort doux luy dit que ce cela n'estoit pas juste qu'il suffisoit qu'elle abaissast 
 les yeux jusques a luy et qu'elle souffrist qu'il fist toutes choses pour son service ne vous hastez pas encore tant reprit cleodore de vous opposer a ce que je veux de vous afin que nous soyons toute nostre vie bien ensemble mais encore repliqua t'il que faut il faire pour cela il faut dit elle que vous m'aimiez beaucoup moins que vous ne faites et que je vous aime un peu plus que je ne fais afin que nostre affection devienne une veritable et solide amitie quand vous aurez commence de m'aimer un peu plus reprit il je verray si je vous pourray aimer beaucoup moins ha belesis interrompit elle c'est a vous a commencer et non pas a moy ha madame repliqua t'il en souspirant si vous ne me pouvez aimer quand je vous aime plus que ma vie vous ne m'aimeriez sans doute pas si je vous aimois mediocrement mais cruelle personne adjousta t'il l'affection que j'ay pour vous n'est pas en mon choix comme il semble que celle que vous avez pour moy est au vostre car soit que vous veuilliez que je vous aime ou que je ne vous aime pas je vous aimeray non seulement malgre vous mais malgre moy mesme ouy poursuiit il in humaine fille que vous estes vous me reduisez souvent aux termes de vouloir ne vous aimer plus sans que je puisse toutesfois chasser de mon coeur la passion qui le tirannise belesis adjoust en suitte beaucoup d'autres choses a celles que je viens de dire sans pouvoir rien obtenir encore s'estimat'il bienheureux 
 de n'avoir pas este plus mal-traitte cependant le rare merite de belesis ae laissoit pas d'avoir puissamment touche le coeur de cleodore elle fut pourtant long temps sans pouvoir se resoudre a luy en donner volontairement quelques marques il est vray que sans qu'elle en eust dessein elle fit beaucoup de choses qui nous firent connoistre a hermogene et a moy qui scavions le secret de belesis qu'elle ne le haissoit pas ce n'est pas que pour l'ordinaire elle n'eust une froideur estrange pour luy quand il cherchoit les occasions de la voir avec empressement mais c'est que quand il arrivoit qu'il ne se trouvoit point aux lieux ou elle pensoit qu'il la deust suivre elle luy en faisoit tousjours quelque raillerie piquante de sorte que l'on peut dire s'il est permis de parler ainsi d'une personne aussi aimable que cleodore que sa bizarrerie fut la premiere faveur que belesis receut d'elle mais a la fin apres que la fierte de cleodore eut bien combatu sa douceur elle ceda peu a peu et advoua enfin a belesis qu'elle ne seroit pas bien aise qu'il ne l'aimast plus de vous representer quelle fut la joye de cet amant quand il eut obtenu la permission de parler de son amour a cleodore il ne me seroit pas aise le souvenir des rigueurs de cette personne luy devint mesme agreable car encore qu'elle ne luy accordast autre faveur que celle de souffrir d'estre aimee il ne laissoit pas de s'estimer le plus heureux homme du 
 monde son bonheur ne fut pourtant pas long temps tranquile parce que plus cleodore vint a aimer belesis plus elle devint difficile a contenter sil luy tesmoignoit beaucoup d'amour elle disoit qu'il estoit imprudent de donner des marques si visibles de la passion qu'il avoit pour elle s'il aportoit soin a la cacher elle luy reprochoit qu'il estoit change et qu'il l'aimoit moins s'il estoit guay elle croyoit qu'elle luy avoit donne trop de preuve de son affection et disoit quelle s'en repentoit s'il estoit triste elle l'accusoit de ne sentir pas les graces qu'elle luy avoit faites avec assez de transport de joye de sorte que quoy que pust faire ou dire belesis il y avoit tousjours quelque petit chagrin entre eux cependant ils ne laissoient pourtant pas de scavoir qu'ils s'aimoient et de le croire fortement quoy qu'ils se dissent bien souvent des choses qui eussent pu faire penser qu'ils ne le croyoient point du tout belesis avoit pourtant d'assez douces heures car enfin cleodore souffroit qu'il luy escrivisst quand il ne la pouvoit voir elle luy avoit aussi donne son portrait et l'on peut dire enfin que par l'inegalite de l'humeur de cette aimable fille il n'avoit jamais d'espines sans fleurs ny de fleurs sans espines
 
 
 
 
voila donc seigneur comment vescut belesis durant un assez longtemps pendant quoy hermogene et moy sans avoir de dessein forme nous divertissions a visiter toutes les dames indifferemment hermogene alloit pourtant 
 moins chez cleodore que chez les autres afin disoit il que son amy ne luy pust pas souvent reprocher de luy avoir fait perdre l'occasion d entretenir sa maistresse seule les choses estant donc en ces termes il arriva qu'une soeur de la tante de cleodore estant morte dans une province ou elle demeuroit il y avoit assez long temps et n'ayant laisse qu'une fille nommee leonise agee de quinze ans cette fille vint a suse et vint demeurer chez la soeur de sa mere par consequent en mesme maison que cleodore lors qu'elle y arriva belesis hermogene et moy estions allez faire un voyage de huit jours seulement a nostre retour nous fusmes ensemble chez cleodore qui avoit desja lie une amitie assez estroite avec sa parente mais seigneur nous fusmes extremement surpris de voir leonise que nous trouvasmes avec elle car encore que nous eussions sceu qu'elle devoit venir a suse que nous eussions ouy dire qu'elle estoit belle et qu'hermogene et moy nous souvinssions que lors qu'elle estoit enfant nous avions toujours preveu qu'elle auroit beaucoup de beaute nous ne laissasses pas estre esblouis de l'eclat de son taint et de celuy de ses yeux car seigneur pour vous faire imaginer ce que nous parut leonise il faut que je vous die que la nature n'a jamais donne a personne de plus beaux cheveux ny un plus beau taint de plus beaux yeux ny une plus belle bouche au reste quoy que sa taille ne soit pas 
 des plus grandes elle n'est pourtant pas petite au contraire elle est si noble et si bien faite qu'on ne peut rien voir de plus agreable outre toutes ces choses leonise a encore un agreement plus grand que sa beaute et je ne scay quoy de si doux et de si flatteur dans l air du visage que ses yeux n'ont assurement jamais pris de coeurs sans donner esperance de toucher le sien quoy qu'elle ait pourtant de la modestie autant qu'on en peut avoir voila donc seigneur quelle estoit leonise lors que belesis la vit la premiere fois chez cleodore qui nous presenta tous trois a sa belle parente de qui la civilite nous fit assez paroistre qu'elle estoit aussi spirituelle que belle comme cleodore et leonise estoient des beautez toutes differentes l'envie n'eut point de place en leur ame elles avoient mesme cet advantage qu'elles ne se deffaisoient pas l'une l'autre quoy qu'il faille pourtant advouer que leonise avoit un air de jeunesse sur le visage encore plus aimable que cleodore quoy qu'il n'y eust que trois ans a dire de l'une a l'autre cependant comme la civilite veut que l'on loue toutes les belles et principalement celles que l'on voit la premiere fois nous louasmes extremement la beaute de leonise hermogene et moy belesis la loua aussi quoy que ce fust moins que nous parce qu'il estoit devant sa maistresse et qu'il n'ignoroit pas que c'est presques un sentiment general a toutes les belles de ne pouvoit souffrir sans 
 chagrin que leurs amans en louent d'autres en leur presence pour moy qui n'avois pas une si puissante raison de songer a ce que je disois j'exageray autant que je le pus les louanges de leonise je luy demanday si on ne luy avoit pas desja escrit du lieu d'ou elle venoit la mort de plusieurs de ses amans que la douleur de son absence devoit avoir fait mourir car luy dis-je s'ils n'estoient point morts ils vous auroient tous suivis et nous les verrions icy je vous assure dit elle en riant que quand j'aurois eu assez de beaute pour avoir des amans au lieu d'ou je viens et pour m'en faire suivre a suse je n'y aurois pas amene fort bonne compagnie c'est pourquoy il est avantageux que je n'aye point fait de conquestes vous en ferez assurement bien tost icy reprit hermogene et je ne doute pas mesme adjoustay-je qu'elle n'y face plusieurs inconstants eh de grace interrompit cleodore ne presagez pas tant de choses facheuses a la fois a leonise comme seroient celles d'estre aimee par des hommes inconstants et d'estre haie de leurs maistresses il paroist bien dit agreablement leonise en rougissant que je n'ay encore guere vescu et que je viens d'un lieu sauvage ou l'on ne connoist point l'amour car pour moy il me semble que si j'estois telle qu'il faut estre pour faire des conquestes et que je fusse d'humeur a en faire je trouverois plus glorieux d'arracher des coeurs d'entre les mains des belles qui les auroient pris 
 que d'en prendre d'autres qui ne seroient encore a personne il y a bien de la malice a dire une semblable chose repliqua cleodore et mesme bien de l'injustice et bien de la vanite ne vous ay-je pas dit reprit leonise que je ne scay point raisonner juste sur une pareille matiere je pense pourtant adjousta t'elle quoy que vous m'en puissiez dire que cela seroit assez plaisant mais voudriez vous bien que l'on vous quittast pour une autre repliqua cleodore nullement respondit leonise et c'est parce que je concois admirablement le depit que j'aurois si une semblable avanture m'arrivoit que je comprens parfaitement le plaisir qu'il y auroit a causer ce depit la aux autres si les malheurs d'autruy vous donnent du divertissement interrompit belesis qui n'avoit point encore parle je pleins estrangement ceux qui sont destinez a vous aimer je pense repliqua t'elle qu'ils seront en si petit nombre que je ne donneray pas une ample matiere a vostre compassion pour moy dit cleodore seulement pour faire disputer sa parente je souhaite de toute mon ame que bien loin de faire des inconstants le premier coeur que vous gagnerez le deviene afin de vous punir d'un si injuste sentiment je ne me scaurois pourtant repentir de l'avoir eu poursuivit leonise car quand je songe a la joye que j'aurois d'effacer l'image d'une autre du coeur que j'aurois assujetty de forcer cet amant a remettre entre mes mains les portraits et les lettres 
 de sa premiere maistresse et combien j'aurois de plaisir a voir les uns et a lire les autres je vous assure qu'il s'en faut peu que je ne souhaite estre assez belle pour pouvoir esperer de faire quelque inconstant tout a bon luy dit cleodore en riant vous me serez croire a la fin que vous ne scavez pas encore precisement les choses qu'il faut dire ou ne dire pas je l'advoue dit leonise mais je scay bien du moins celles qui me plaisent et puis adjousta t'elle je ne vous dis pas que j'aimerois cet inconstant que j'aurois fait mais seulement que je me divertirois fort a l'avoir rendu tel ha belle leonise s'escria hermogene vous estes cette fois la encore plus malicieuse que vostre aimable parente ne croyoit car pourquoy voudriez vous gagner des coeurs si vous aviez absolument resolu de ne donner jamais le vostre cette resolution reprit leonise ne m'est a mon advis pas particuliere et j'ay si bonne opinion de toutes les personnes de mon sexe que je croy qu'il ny en a pas une qui face une semblable liberalite ce n'est pas adjousta t'elle en riant que je n'aye quelquesfois entendu dire que quelques hommes se sont vantez de posseder les coeurs de quelques belles personnes mais c'est qu'assurement ils les avoient derobez par adresse on arrachez par violence je vous assure repliqua hermogene que de quelque facon que l'on puisse posseder le vostre ce sera toujours une chose fort glorieuse et fort agreable quand ce que 
 vous dittes seroit vray respondit elle ce seroit un bonheur qui n'arriveroit pas sans peine a celuy qui le devroit recevoir puis qu'il est certain que je suis resolue de ne donner pas seulement place en mon coeur bien loin de le donner tout entier de grace leonise interrompit cleodore ne parlez pas si determinement puis qu'a dire la verite il y a tousjours beaucoup d'imprudence a chanter le triomphe devant la victoire vous n'avez encore escoute luy dit elle en raillant que des galanteries de village et vous n'avez enfin assujetty que des provinciaux assez rustiques cependant vous estes aussi assuree de vous mesme que si vous aviez veu a vos pieds tout ce qu'il y a d'honnestes gens a suse et que vous les eussiez mesprisez croyez leonise poursuivit elle qu'il n'est pas trop a propos d'avoir si bonne opinion de ses forces et j'en connois de plus fieres que vous qui pour avoir mesprise leurs ennemis se sont quelquesfois trouvees vaincues c'est pourquoy ne vous hastez pas tant de publier que vous elles invincible quand vous aurez este une annee ou deux a la cour et que vostre beaute vous y aura fait un nombre infiny de ses esclaves qui ne portent des chaines que pour les donner s'ils peuvent a celles qu'ils apellent leurs maistresses et que vous vous en serez bien deffendue nous souffrirons alors que vous parliez avec toute la hardiesse que vous venez d'avoir mais jusques a ce temps la je vous declare que je ne le souffriray 
 pas j'aime donc mieux me taire reprit leonise que de disputer contre vous apres cela nous fusmes encore quelque temps en conversation en suitte de quoy nous nous retirasmes belesis hermogene et moy fort satisfaits de la beaute et de l'esprit de leonise et trouvant tous comme il estoit vray qu'il n'y avoit rien de plus beau ny de plus aimable qu'elle en toute la cour ny en tonte la ville belesis ne s'expliqua pourtant pas si precisement que nous et il nous dit seulement que si leonise n'eust point eu de parente a suse elle eust este au dessus de tout ce qu'il y avoit d'aimable cependant comme il ne pouvoit presques plus voir cleodore sans voir leonise parce qu'elles demeuroient en mesme maison il falut qu'il la vist tous les jours car s'il ne la voyoit chez sa tante il la voyoit chez la reine ou a la promenade ou en quelques visites et comme leonise n'est pas de celles qui se detruisent elles mesmes lors qu'on les voit en particulier et qu'au contraire plus on la voit plus on la trouve charmante belesis la voyant plus souvent qu'aucun autre l'estima aussi encore plus que tous les autres ne l'estimoient quoy qu'elle le fust universellement de tout le monde leonise de son coste eut pour belesis plus de civilite et plus de complaisance que pour tous les hommes qu'elle voyoit non seulement parce qu'en effet il le meritoit plus que tous les autres mais encore parce qu'elle remarqua aisement qu'il 
 estoit fort estime de sa tante et de cleodore de sorte que belesis la trouvant toujours d'une humeur egallement douce s'accoustuma a chercher quelque consolation en son entretien dans les heures ou il estoit mal avec cleodore ce qui luy arrivoit assez souvent comme je l'ay desja dit il avint mesme que leonise leur causa une querelle sans y penser car comme sa beaute fit grand bruit lors qu'elle arriva a suse elle attira indifferemment chez elle les honnestes gens et ceux qui ne l'estoient pas si bien que cleodore qui n'estoit accoustumee qu'a voir des personnes choisies se trouva bientost importunee de cette multitude de monde et sa complaisance n'alla pas fort loin elle en parla donc a leonise a diverses fois mais comme elle n'estoit pas de l'humeur de sa parente et qu'elle estoit un peu plus jeune qu'elle elle ne pouvoit se resoudre a bannir des gens qui la cherchoient et qui luy tesmoignoient avoir de l'estime pour elle si bien qu'elle se contentoit de dire a cleodore qu'elle ne pouvoit jamais faire d'incivilite a personne et que de plus elle ne croyoit pas qu'elle deust entreprendre rien dans une maison ou elle n'estoit que pour obeir cleodore n'osoit pas en parler a sa tante parce qu'elle scavoit bien qu'elle ne trouvoit pas bon qu'elle fust d'humeur si particuliere ainsi ne scachant que faire elle pria un jour belesis apres avoir remarque qu'il parloit souvent a leonise et que leonise avoit beaucoup 
 de creance en luy de vouloir luy dire qu'elle se faisoit tort d'avoir une civilite si universelle car enfin luy dit elle si elle vous dit qu'elle n'aime point a desobliger personne dittes luy qu'elle doit plus raisonnablement aprehender de n'obliger jamais un honneste homme a l'estimer et en effet comment pourra t'on croire qu'elle ait autant d'esprit qu'elle en a si elle continue d'avoir une civilite si egalle pour tous ceux qui la voyent comme cleodore disoit cela sans penser estre entendue que de belesis leonise qui estoit dans un cabinet ou elle ne pensoit pas qu'elle fust sortit en riant et venant a cleodore avec une bonte extreme du moins luy dit elle ne me faites pas mon proces sans m'entendre et escoutez moy auparavant que de me condamner cleodore voyant que leonise avoit entendu ce qu'elle avoit dit fit semblant d'avoir bien sceu qu'elle estoit dans ce cabinet et d'avoir parle expres comme elle avoit fait afin qu'elle l'entendist cependant adjousta t'elle je ne laisse pas de vous redire serieusement devant belesis qui scait admirablement bien le monde qu'il n'y a que de deux sortes de personnes qui aiment cette multitude de gens sans choix qui vous accablent aujourd'huy mais encore dit leonise aprenez moy un peu de quel ordre je suis et qui sont ces deux sortes de personnes qui aiment ce que je ne hais pas ce sont repliqua cleodore les provinciales nouvelles venues ou les 
 coquettes du moins reprit leonise sans se facher ne suis-je pas des dernieres je l'advoue dit cleodore et si vous en estiez je ne m'estonnerois pas tant de ce que vous faites je dis mesme encore une chose a vostre avantage adjousta t'elle c'est que vous n'avez rien d'une provinciale que cela seulement mais cleodore repliqua leonise n'ay-je pas ouy dire que la civilite doit estre universelle et n'est-ce pas par l'estime que l'on doit faire la distinction des gens que l'on voit nullement interrompit cleodore car par quelle voye une honneste personne peut elle donner des marques d'estime que par la civilite qu'elle a pour ceux qu'elle distingue des autres vous scavez bien poursuivit elle que la bien-seance ne permet pas que l'on die aux hommes beaucoup de choses tendres et obligeantes le mot d'amitie est mesme quelquesfois assez difficile a prononcer et on n'ose presques s'en servir en parlant a un homme un peu galand quand il est jeune et enjoue et a parler raisonnablement il faut qu'un homme ait donne mille preuves de sagesse ou nous ait rendu quelque service considerable pour pouvoir dire avec bien-seance que l'on a beaucoup d'affection et beaucoup de tendresse pour luy jugez apres cela leonise si vous estes si prodigue de vostre civilite ce que vous reserverez pour les gens que vous estimerez veritablement je reserveray mes louanges reprit leonise dont je ne suis pas si prodigue que de 
 cent mille petites choses qui ne sont purement que civilite vos louanges repliqua cleodore sont assurement d'un prix inestimable mais leonise adjousta t'elle il n'y a guere que les hommes qui puissent avec bien-seance louer souvent en parlant aux dames qu'ils louent et je m'assure que depuis que belesis vous voit vous ne luy avez point encore dit que vous le trouvez de fort bonne mine que son esprit vous plaist infiniment et que sa conversation vous charme ha madame interrompit belesis ne me meslez pas dans vostre dispute en me raillant si cruellement car ce n'est pas moy qui suis cause que les beaux yeux de leonise attirent tant de gens qui vous importunent je vous prie dit leonise a belesis de me laisser respondre a ce que cleodore vient de dire respondez y donc precisement repliqua t'elle aussi feray-je reprit leonise et c'est pour cela que je vous advoue que je n'ay en effet rien dit a belesis de ce que vous dittes cependant je suis assuree que malgre cette civilite universelle que vous me reprochez belesis n'a pas laisse de remarquer que je fais une notable difference de luy a beaucoup d'autres parlez belesis interrompit cleodore leonise dit elle la verite et avez vous pu estre assez fin pour discerner l'estime qu'elle fait de vous de celle qu'elle tesmoigne avoir pour toute la terre belesis se trouva alors bien embarrasse car il ne vouloit point desobliger leonise et craignoit aussi de facher 
 cleodore de sorte que prenant un biais assez adroit j'ay si peu de droit a l'estime de la belle leonise reprit il que je ne devrois pas sans doute m'estre imagine qu'elle deust faire quelque difference de moy aux moins honnestes gens qui la voyent mais comme je me flatte assez souvent et que je crois facilement les choses que je desire j'advoue qu'il m'a semble que je remarquois je ne scay quoy en la civilite qu'elle avoit pour moy de plus obligeant que pour quelques autres a qui elle faisoit mesme de plus longues reverences tant il est vray qu'elle scait admirablement l'art d'obliger de peu de chose ne croyez pas belesis interrompit cleodore en parlant a leonise puis que je suis assuree qu'il n'aime nullement la presse et certes il a raison car apres tout adjousta t'elle que voulez vous faire de tous ces gens la vous ne voulez point estre coquette et vous ne l'estes pas en effet vous ne les pouvez pas tous espouser vous ne pouvez pas mesme les estimer a quoy bon donc de les endurer c'est repliqua leonise que je ne trouve rien de plus doux que de penser que personne ne me hait et qu'au contraire tout le monde m'estime et se loue de moy ha leonise s'escria cleodore qu'il y a de foiblesse a dire ce que vous dittes car enfin a quoy vous sert l'estime de mille personnes que vous n'estimez pas croyez s'il vous plaist ma chere leonise que c'est bien avez de vivre de facon que personne n'ait sujet de nous hair sans vouloir 
 que tout le monde nous aime je tombe d'accord qu'il ne faut point estre medisante qu'il faut faire tout le bien que l'on peut et ne laisser noyer personne faute de luy tendre la main mais il faut pourtant vivre pour soy et pour ses amis et non pas pour le public il faut avoir de la civilite aux temples aux promenades et dans les rues mais pour dans ma chambre si ce n'estoit pas assez d'estre froide pour en chasser ceux qui m'incommodent je serois encore incivile et je pourrois mesme quelquesfois aller encore plus loin pour me delivrer de la conversation de certaines gens que je connois et certes ce n'est pas sans raison puis que de l'humeur dont je suis il ne faut qu'un seul homme stupide pour m'empescher de jouir avec plaisir de la conversation des plus honnestes gens du monde tant il est vray que j'ay l'esprit delicat et que je suis incapable de cette espece de complaisance qui en mille ans ne me donneroit pas un veritable amy il est vray dit leonise que j'ay peut-estre moins d'amis que vous mais aussi puis-je peut-este me vanter d'avoir moins d'ennemis car combien pensez vous qu'il y a de gens qui trouvent que vous avez l'esprit trop particulier et trop misterieux combien en avez vous desoblige en ne leur parlant point ou en parlant trop a d'autres qui vous plaisoient plus qu'eux je n'ignore pas ce que vous dittes reprit cleodore mais scachez s'il vous plaist qu'a une personne de mon humeur le 
 mespris ou la haine de certaines gens ne touche guere car enfin depuis que je suis dans le monde je m'en suis fait un a part au dela duquel je ne prens interest a rien c'est pourquoy je ne me soucie point du tout de l'estime de ceux qui n'en sont pas quand j'ay commence de regler ma vie je me suis resolue a ne faire jamais rien qui me deust faire hair mais aussi a ne me tourmenter pas de vouloir estre aimee de tout le monde au contraire j'ay songe a l'estre de peu parce que j'ay creu qu'il y en avoit peu qui en fussent dignes de plus j'ay considere qu'une seule personne ne peut pas aimer tant de gens et que pour estre heureux il faut vivre avec ce que l'on aime et ne voir pas ce que l'on n'aime point voila leonise quelle est ma maxime qui ne sera jamais la vostre si vous ne changez bien d'humeur pour vous tesmoigner dit leonise combien je deffere a vos sentimens apres avoir dispute autant qu'il le faloit pour vous faire dire si agreablement la cause de la rudesse que vous avez pourtant de personnes je vous declare que je veux vivre absolument comme il vous plaira ha madame interrompit belesis parlant a cleodore il ne faut pas s'il vous plaist apres cela faire le moindre reproche a leonise a ce que je voy luy dit cleodore vous estes desja devenu complaisant avec exces en la voyant car ne diroit on point a vous entendre parler que j'ay tous les torts du monde et que leonise a raison vous dis-je qui m'avez dit plus de 
 mille fois en vostre vie que la multitude estoit une chose qui vous estoit si insuportable que mesme celle des honnestes gens ne vous estoit pas commode et que des que la conversation alloit au de la de trois ou quatre elle n'estoit plus charmante pour vous cependant vous n'avez pas dit un mot pour fortifier mon party et vostre silence a tellement fortifie celuy de leonise qui je suis assuree que dans le fonds de son coeur elle croit que si vous n'avez point parle c'a este par discretion et parce que vous ne me vouliez pas condamner mais madame luy dit il je pense que voyant que leonise vous cede vous venez chercher a me faire une nouvelle guerre il n'est pourtant juste ce me semble de me faire entrer en part d'un chose ou je n'ay point d'interest il est vray dit elle avec un sous-rire piquant que quand on va en un lieu ou la personne qui tient la conversation n'est pas agreable on est bien aise d'y en trouver beaucoup d'autres on y fait mesme ses affaires adjousta t'elle car leonise ne vous y trompez point poursuivit cleodore sans donner loisir a belesis de parler la plus part de ces gens qui vont dans ces maisons qui sont aussi publiques que les temples s'y entre-cherchent bien souvent ou du moins y cherchent leur commodite si c'est en hiver ils cherchent les chambres chaudes en este ils choisissent les sales fraisches ils prennent mesme garde jusques aux sieges les uns parlent de torquer des chevaux 
 les autres d'un interest qu'ils ont quelques uns attendent l'heure d'une assignation les autres encore ne scachant ou aller se tiennent la par necessite et peut-estre y aura t'il tel jour ou de cent hommes qui iront dans une de ces maisons il n'y en aura pas un qui y aille pour celle qui en fait les honneurs pour moy qui ne veux que des gens qui me cherchent je ne puis pas vivre ainsi c'est pourquoy adjousta t'elle en se levant de peur que ma conversation ne vous semble trop longue a tous deux je m'en vay a ma chambre ou il n'entre guere que des gens qui me plaisent et a qui je ne desplais pas par cette raison dit leonise nous vous y suivrons belesis et moy car je veux esperer que nous ne vous deplaisons pas et vous scavez bien que vous nous plaisez beaucoup je vous suis infiniment oblige dit belesis a leonise de parler si fort a mon avantage mais j'ay bien peur que cleodore ne demeure pas d'accord d'une partie de ce que vous dittes je fais encore moins que vous ne pensez dit elle car je ne demeure d'accord de rien estant certain qu'en la colere ou je suis ny je ne vous plais ny vous ne me plaisez en disant cela cleodore s'en alla et tira la porte de la chambre apres elle tesmoignant par cette action qu'elle ne vouloit pas que leonise ny belesis la suivissent ils n'auroient pourtant pas laisse de le faire si dans le mesme temps qu'ils ouvrirent la porte pour suivre cleodore il ne fust arrive du monde 
 qui fit que leonise ne put executer le dessein qu'elle avoit cependant belesis qui connoissoit l'humeur de cette personne se separa de la compagnie et voulut aller a l'apartement de cleodore mais en y allant il rencontra le prince de suse qui venoit voir leonise qui le forca de rentrer luy disant qu'il vouloir l'entretenir de quelque chose le respect qu'il devoit a ce prince qui de son naturel estoit assez violent fit que belesis ne put refuser de luy obeir de sorte qu'il rentra aveque luy dans la chambre ou estoit leonise il n'y fut pourtant pas plus d'une demie heure car apres que le prince de suse luy eut dit ce qu'il avoit a luy dire il se deroba de la compagnie afin d'aller trouver cleodore mais il n avoit garde de la rencontrer car comme elle avoit veu que belesis ne l'avoit pas suivie sans se donner la peine d'en scavoir la raison elle estoit sortie par un escallier derobe pour aller faire une visite chez une de ses amies qui demeuroit assez pres de la afin que quand belesis la voudroit aller voir a sa chambre il ne l'y trouvast plus comme il se la connoissoit admirablement il se douta bien qu'elle n'estoit sortie que pour luy faire despit cependant je ne scay en quelle disposition se trouva son ame ce jour la mais il ne sentit pas ce qu'il avoit accoustume de sentir quand cleodore avoit quelque caprice pour luy car pour l'ordinaire il en avoit une extreme douleur et mesme il n'avoit point de repos 
 qu'il n'eust fait sa paix avec elle mais cette fois la au lieu d'avoir du despaisir il eut de la colere et s'en alla resolu d'en donner mesme quelques marques a cleodore la premiere fois qu'il la verroit apres cela il ne faut pas ce me semble trouver fort estrange si ces deux personnes irritees eurent le lendemain une conversation assez aigre et assez piquante belesis ne dit pourtant rien a cleodore contre le respect qu'il luy devoit mais il n'aporta pas tout le soin qu'il eust eu en un autre temps pour l'apaiser il luy dit simplement les choses qui le devoient justifier sans y joindre ny prieres ny conjurations ny soupirs mais comme cleodore n'estoit pas accoustummee de le voir ainsi bien loin de recevoir ses justifications elle l'accusa encore de la froideur avec laquelle il se justifioit si bien que ce qui n'estoit qu'une petite querelle en devint une tres considerable et ils se separerent si mal que belesis fut plusieurs jours sans oser aller chez cleodore et peut estre aussi sans le vouloir
 
 
 
 
pendant ce temps la le hazard voulut qu'il ne laissast pas de voir leonise et de luy parler diverses fois de sorte que l'amour qui avoit resolu de faire plus souffrir belesis que tous les hommes qui ont reconnu la puissance n'ont jamais souffert fit que la douceur de cette fille qui sans doute avoit desja un peu touche son coeur le charma absolument l'on peut toutesfois dire pour excuser belesis que le despit qu'il avoit de voir qu'il ne pouvoit jamais 
 jouir en repos de l'affection de cleodore ne fut pas une des moindres causes de l'amour qu'il eut pour leonise quoy qu'il en soit il est certain qu'il l'aima et qu'a mesure que sa passion augmenta pour elle elle diminua pour cleodore au commencement il ne creut pas aimer leonise et il s'imagina seulement qu'il estoit irrite contre cleodore mais insensiblement il vint a craindre que cleodore s'apaisast et qu'il ne fust oblige de la revoir comme son amant il se trouva pourtant bien embarrasse a determiner ce qu'il vouloit car s'il ne se racommodoit point avec cleodore il voyoit qu'il n'oseroit plus aller chez elle et que par consequent il ne verroit point leonise ou au moins ne la verroit guere il consideroit aussi que s'il se racommodoit avec elle il ne luy seroit pas aise de faire croire a leonise qu'il l'aimoit joint qu'il avoit une honte estrange de son inconstance et une repugnance horrible a tromper une personne qu'il avoit tant aimee et qu'il estimoit encore tant malgre sa nouvelle passion elle estoit pourtant si violente qu'encore qu'il connust son crime il ne s'en pouvoit repentir il avoit donc l'ame en une assiette bien facheuse et ses sentimens estoint bien confus et bien embrouillez mais quelque douleur qu'il eust il ne faisoit point confidence de sa nouvelle amour ny a hermogene ny a moy se contentant de se pleindre a nous des caprices de cleodore cependant cette aimable fille qui avoit dans le 
 coeur une veritable affection pour belesis se repentoit de ce qu'elle avoit fait voyant qu'il ne revenoit point a elle comme il avoit accoustume de sorte que toute fiere qu'elle estoit elle se resolut a la premiere occasion qu'elle en trouveroit de tascher de le rapeller estant donc allee un jour chez la reine avec sa tante sans que leonise y fust le bazard fit qu'il s'y trouva et qu'il se trouva mesme assez pres d'elle cleodore ne l'eut donc pas plus tost veu qu'elle voulut luy dire quelque chose mais quelque resolution qu'elle en eust faite il luy fut impossible de gagner cela sur elle et elle creut qu'il suffisoit qu'elle le regardast sans colere et qu'elle luy respondist sans aigreur s'il luy parloit d'autre part belesis estoit si interdit qu'il ne scavoit que faire ny que dire car la veue de cleodore luy donna tant de confusion de sa foiblesse qu'en un instant il se resolut d'agir avec elle comme s'il n'eust point eu d'autre passion c'est disoit il en luy mesme tout ce que je puis et peut-estre plus que je ne dois puis qu'enfin je ne pense pas qu'il soit juste de se rendre malheureux soy mesme comme je m'en vay me le rendre en disant tousjours a cleodore que je meurs d'amour pour elle lors qu'il est vray que j'en meurs pour leonise mais le moyen aussi reprenoit il de rompre avec une personne qui m'a donne cent marques d affection et de qui mesme les caprices sont des preuves de tendresse le moyen dis-je que j'ose jamais luy 
 faire scavoir que je suis un inconstant mais le moyen aussi que je feigne eternellement et quel fruit puis-je esperer de cette feinte toutesfois disoit il soit que je veuille faire effort pour remettre cleodore dans mon coeur et pour en chasser leonise ou soit que je veuille suivre leonise et abandonner cleodore il faut tousjours presentement que je me racommode avec cette derniere car si je veux qu'elle reprenne sa premiere place dans mon coeur il faut bien que je me raproche de ses beaux yeux afin qu'ils y rallument la flame qui m'a brusle si long temps et si je veux au contraire estre eclaire de ceux de leonise il faut encore que je me mette bien avec cleodore puis que je ne puis voir l'une sans l'autre ainsi belesis ne scachant s'il pourroit n'estre point inconstant ou s'il vouloit l'estre si c'estoit pour tromper cleodore ou pour l'apaiser s'aprocha de cette belle fille avec une confusion qui fit un grand effet dans le coeur de cette personne qui n'en scavoit pas la veritable cause puis que bien loin de cela elle attribuoit les divers changemens de son visage a son repentir il luy demanda donc alors en tremblant si sa colere estoit passee vous avez este si long temps a me le demander luy dit elle en sous-riant que si j'estois equitable je devrois vous dire qu'elle dure encore mais belesis vous me le demandez d'une maniere qui me fait croire que je n'en dois pas user ainsi c'est pourquoy je vous declare que je vous 
 pardonne de bon coeur tout le passe ha madame luy dit belesis en rougissant c'est estre trop bonne que de ne me punir pas si vous eussiez parle comme vous parlez reprit elle au commencement de nostre querelle elle n'auroit pas dure si long temps mais le mal fut poursuivit elle en riant que nous nous trouvasmes tous deux capricieux en un mesme jour c'est pourquoy ne le soyons s'il vous plaist du moins que l'un apres l'autre ou pour mieux faire encore ne le soyons plus du tout et pour vous y obliger davantage je vous promets de faire ce que je pourray pour m'en corriger je vous laisse a penser seigneur quelle confusion devoit avoir belesis aussi m'a t'il dit depuis que de sa vie il n'avoit tant souffert il fit mesme dessein alors de recommencer d'aimer cleodore mais il ne luy dura que jusques a ce que l'ayant remenee chez elle il revit leonise qui le voyant rentrer avec sa parente fut au devant d'elle pour se resjouir de ce qu'elle ramenoit belesis disant en suitte cent choses obligeantes pour luy qui acheverent de le gagner et qui detruisirent le dessein qu'il avoit fait de n'estre point inconstant depuis cela belesis devint si inquiet et si resueur qu'il n'en estoit pas connoissable cependant il ne disoit rien de sa passion a leonise et parloit tousjours a cleodore comme s'il l'eust encore aimee c'estoit pourtant avec un chagrin si grand qu'il n'y avoit point de jour qu'il n'eust besoin d'inventer un mensonge pour le pretexter 
 tantost il disoit avoir receu des nouvelles qui luy aprenoient que son pere estoit malade une autre fois il disoit se trouver mal luy mesme et quelque fois aussi ne trouvant rien a dire il mettoit la pauvre cleodore en une peine estrange car comme elle aimoit effectivement belesis et qu'elle voyoit qu'elle avoit pense le perdre par un petit caprice elle contraignit si bien son humeur qu'elle ne luy donna plus sujet de pleinte de sorte qu'il en avoit alors autant de despit qu'il en avoit eu autrefois quand elle luy en avoit donne les choses estant donc en ces termes hermogene chez qui logeoit belesis remarqua qu'il n'estoit plus si soigneux des lettres qu'il recevoit de cleodore qu'il j'avoit tousjours este depuis qu'il l'aimoit car il en trouva deux on trois fois sur la table luy qui auparavant son inconstance ne pouvoit pas seulement souffrir qu'elles partissent de ses mains lors qu'il les luy montroit car pour l'ordinaire il ne vouloit pas qu'hermogene les l'eust et il les luy lisoit luy mesme de plus il luy rendit aussi le portrait de cette belle fille qu'il avoit laisse tomber mais il ne luy rendit qu'apres l'avoir garde trois jours sans que belesis se fust aperceu de l'avoir perdu ce qui estoit bien contre sa coustume estant certain que du temps qu'il aimoit cleodore il ne pouvoit estre un quart d'heure esloigne d'elle quand il estoit en liberte sans le regarder ce qui embarrassoit estrangement 
 hermogene estoit qu'il voyait que cleodore navoit jamais si bien traite belesis qu'elle le traitoit et que cependant belesis estoit plus chagrin qu'il ne l'avoit jamais veu dans le temps ou elle luy estoit la plus rigoureuse estant donc assez en inquietude de scavoir la cause d'un si grand changement en l'humeur de son amy il fut un matin le trouver dans sa chambre pour luy rendre le portrait de cleodore comme je l'ay desja dit mais comme il ne voulut pas d'abord luy parler serieusement afin de mieux descouvrir ses veritables sentimens si la vertu de cleodore luy dit il en luy rendant cette peinture m'estoit moins connue je croirois que vous l'avez espousee secrettement sans le consentement de ses parens et des vostres car comme c'est la coustume de beaucoup d'amans de ne se soucier plus guere de toutes les petites choses que leurs maistresses leur ont donnes quand ils les possedent je pourrois penser que puis que vous avez pu estre trois jours sans vous apercevoir que vous aviez perdu le portrait de cleodore et que vous ne prenez plus le soin que vous aviez accoustume d'avoir de ses lettres il faudroit que ce fust parce que vous seriez si heureux d'ailleurs que vous n'auriez plus besoin ny de portraits ny de lettres pour vous consoler dans vos souffrances il est vray adjousta t'il que je vous voy si chagrin qu'il n'y a personne qui pust penser que vous fussiez fort content c'est pourquoy ne pouvant penetrer jusques au fons 
 de vostre coeur je vous conjure de me dire s'il faut que je me resjouisse ou que je m'afflige aveque vous car si vous ne me dittes vos veritables sentiments j'iray les demander a cleodore qui a mon advis les doit scavoir eh de grace hermogene dit belesis n'allez pas luy dire que j'ay perdu son portait sans m'en apercevoir et laisse ses lettres en lieu ou elles pouvoient estre veues dittes moy donc reprit hermogene quel est le changement que je voy en vostre humeur ne suffit il pas que vous connoissiez celle de cleodore reprit il pour ne demander jamais raison de la mienne l'humeur de cleodore repliqua hermogene est presentement si egalle pour vous et si douce que celle de leonise ne l'est pas plus pour tout le monde que celle de cleodore l'est pour belesis ha hermogene s'escria cet amant inconstant emporte par l'exces de sa nouvelle passion plust aux dieux que cleodore eust tousjours este de l'humeur de leonise de leonise dis-je sur le visage de laquelle je n'ay pas veu un moment de chagrin depuis que je la connois et de qui les beaux yeux sont des astres sans nuages qui brillent tousjours egallement je pensois repliqua hermogene en regardant fixement belesis qu'un honme amoureux ne trouvoit de beaux yeux que ceux de sa maistresse mais a ce que je voy ceux de leonise vous plaisent aussi bien que ceux de cleodore belesis revenant alors a luy mesme rougit du discours de son amy et luy fit si bien conprendre qu'il y avoit quelque grand changement 
 dans son ame qu'enfin prenant la parole advouez la verite luy dit il et dittes moy franchement si je me trompe lors que je croy que leonise prend la place de cleodore dans vostre coeur et que si elle ne l'en a chassee repliqua belesis elle l'en chassera bien-tost cruel amy quel plaisir prenez vous a vouloir que je vous advoue ma foiblesse quoy repliqua hermogene il est donc bien vray que vous aimez leonise et que vous n'aimez plus cleodore je ne scay luy dit il alors si je n'aime plus cleodore mais je scay bien que j'aime eperdument leonise il n'est donc pas douteux respondit il que cleodore n'est plus aimee de vous car on n'en peut pas aimer deux a la fois cependant j'advoue poursuivit hermogene que je ne puis pas que je ne vous blasme un peu car enfin l'inconstance est une foiblesse inexcusable si ce n'est par l'infidelite ou par l'excessive rigueur de la personne que nous aimons vous estes toutesfois bien eloigne de cet estat la puis que vous ne pouvez reprocher nulle infidelite a cleodore et qu'elle n'a que la rigueur que la vertu et la bien- seance veulent qu'elle ait je scay bien respondit belesis que je suis coupable ce n'est pas que je ne pusse trouver quelque excuse a mon crime si je le voulois car enfin cleodore ma fait cent mille querelles sans sujet et a de telle sorte lasse ma patience que ma passion s'en est peu a peu affoiblie malgre moy les dieux scavent pourtant si je n'ay pas fait tout ce que 
 j'ay pu pour resister a leonise et pour conserver mon coeur tout entier a cleodore mais il m'a este impossible je voy bien que ce que je fais est foible pour ne pas dire lasche toutesfois je n'y scaurois que faire tous mes desirs et toutes mes pensees ont change d'objet je ne voy plus cleodore comme je la voyois et par un enchantement epouventable ce que je croyois autrefois qui devoit faire ma felicite ne pourroit presentement me donner un quart d'heure de joye que voulez vous apres cela que je face puis-je changer ma destinee et puis-je faire que l'amour soit un acte de volonte je connois bien que cleodore a cent bonnes qualitez et qu'elle est tres belle mais je sens malgre que j'en aye que leonise arrache mon coeur d'entre ses mains et que mon coeur est ravy de changer de maistresse j'ay hote de mon inconstance je l'advoue mais je ne puis m'empescher d'estre inconstant c'est pourquoy pleignez moy sans m'accuser et me servez aupres de leonise vous dis-je qui en m'amenant a suse avez cause toutes mes disgraces car apres tout quel amant peut jamais avoir este plus malheureux que moy j'aime une personne d'humeur difficile et inesgale j'endure tout ce qu'on peut endurer a la fin je suis aime etlors que selon les aparences je vay estre heureux le caprice de la fortune veut que je cette de desirer la possession de cleodore en cessant de l'aimer et que tout le temps que j'ay employe a aquerir l'affection de cette personne 
 que je croyois devoir faire toute ma felicite est entierement perdu puis que cette affection ne me sert plus a rien qu'a me rendre criminel et miserable et puis qu'il faut recommencer de soupirer pour une autre cependant je ne scaurois y trouver de remede c'est pourquoy encore une fois mon cher hermogene servez moy je vous en conjure mais encore reprit il en quels termes en estes vous avec cleodore et avec leonise cleodore reprit belesis croit que je l'aime tousjours mais pour leonise je ne luy ay encore parle que des yeux je juge toutesfois pas ses regards qu'elle a entendu les miens quoy luy respondit hermogene leonise entend ce langage et y respond ce n'est pas parce qu'elle y respond reprit belesis que je connois qu'elle l'entend mais parce qu'elle aporte soin a n'y respondre pas mais comment repliqua hermogene pourrez vous jamais oser parler d'amour a leonise ne craindrez vous point qu'elle ne vous reproche vostre inconstance et aurez vous mesme la hardiesse en voyant cleodore de dire a leonise que vous l'aimez pour moy belesis je ne scay pas comment vous pensez faire mais j'advoue que je n'entreprendrois pas ce que vous voulez entreprendre quand mesme il iroit de ma vie si cleodore demeuroit a l'autre bout de suse la chose ne seroit pas si difficile mais aimer une personne effectivement et feindre d'en aimer une autre dans une mesme maison et une autre encore que vous 
 avez veritablement aimee est une chose si hardie que j'en suis espouvente car enfin belesis adjousta t'il je ne pense pas que vous puissiez long temps tromper cleodore je ne trouve pas impossible poursuivit hermogene de persuader a une fille que l'on a de la passion pour elle quoy qu'on n'en ait pas pourveu que l'on n'en ait effectivement point eu pour elle autrefois mais de persuader a une personne de qui on a este fort amoureux qu'on l'est encore bien qu'on ne le soit plus c'est ce que je ne scaurois croire possible je voy toutes les difficultez que vous me faites reprit belesis aussi grandes et plus grandes qu'elles ne sont mais comme la passion qui me tirannise est plus forte que tout ce qui se veut opposer a elle je ne laisse pas quelque repugnance secrette que j'y aye de vouloir tromper cleodore puis que sans cela je ne pourrois jamais voir leonise je pretens donc fi je le puis dire sans rougir de confusion continuer d'aller voir cleodore et de vivre avec elle conme si je l'aimois tousjours si ce n'est aux heures ou je pourray regarder leonise sans qu'elle s'en apercoive ou l'entretenir sans qu'elle entre en deffiance je vous ay desja dit reprit hermogene que je ne croy point que vous le puissiez faire et je suis le plus tronpe de tous les honmes si devant qu'il soit huit jours cleodore n'est detrompee et si vous ne perdez tout a la fois et cleodore et leonise apres cela belesis se mit a se promener par sa chanbre avec une agitation d'esprit la plus grande du monde 
 puis tout d'un coup s'arrestant devant hermogene mon cher amy luy dit il si vous voulez faire ce que je viens d'imaginer je vous devray quelque chose de plus que la vie puis que je vous devray en quelque facon l'honneur et que du moins je vous devray toute ma felicite dittes moy donc ce que vous voulez que je face reprit hermogene afin que je juge si je le dois car vostre raison est ce me semble si troublee que je ne me dois pas fiera vous il faut repliqua t'il que vous feigniez d aimer cleodore et de devenir mon rival ce qui vous sera fort aise puis que vous venez de tomber d'accord que pourveu que l'on n'ait jamais aime celle a qui l'on parle d'amour il n'est pas impossible de luy persuader que l'on est amoureux d'elle encore qu'on ne le soit point c'est pourquoy je vous conjure de faire tout ce qu'il faut pour persuader a cleodore que vous estes son amant mais quel avantage pretendez vous tirer de cette feinte reprit hermogene je pretens repliqua belesis que vous faciez cleodore inconstante comme leonise m'a fait inconstant ou que du moins vous donniez un pretexte a mon inconstance en vivant avec elle de facon que je puisse avoir lieu de l'accuser de changement et qu'elle ne puisse regarder le mien que comme une suitte de celuy que je luy reprocheray croyez belesis reprit hermogene que je ne feray point cleodore inconstante et que tout ce que je puis est de vous donner un mauvais pretexte 
 texte de la quereller mais si elle vous est fidelle comme le n'en doute point et que tous les soins que j'aporteray a luy persuader que je l aime ne puissent esbranler sa constance vous en serez plus criminel je l'advoue repliqua belesis mais je ne laisseray pas d'en estre moins malheureux car enfin il suffit que vos conversations me donnent un sujet apparant de pleinte pour m'excuser quelque jours envers cleodore et pour luy persuader que l'amour de leonise aura pris naissance dans le temps que je l'auray creue infidelle cependant durant que vous parlerez a cleodore je parleray quelquesfois a leonise ainsi je puis dire que c'est de vous seul que depend tout mon repos j'advoue dit hermogene que je vous dois toutes choses mais j'advoue en mesme temps que j'ay une estrange repugnance a vous rendre l'office que vous desirez de moy belesis l'en pressa pourtant si instamment qu'a la fin il s y resolut mais pour faire la chose avec plus d'adresse comme il n'alloit pas souvent chez cleodore il ne fut pas tout d'un coup luy parler de sa feinte passion et il commenca seulement d'y aller plus qu'il n'avoit accoustume et de s'attacher plus aupres d'elle qu'aupres de leonise ce qu'il y avoit de raire en cette avanture estoit de voir avec quelle ardeur belesis souhaitoit quelquesfois que cleodore pust assez bien traitter hermogene pour luy donner un veritable sujet de luy faire une querelle cependant il faut que vous scachiez 
 qu'encore qu'il y eust assez d'amitie entre cleodore et leonise il n'y avoit pourtant pas assez de liaison entre elles pour se faire confidence de toutes choses de sorte que cleodore n'avoit jamais parle a leonise de l'intelligence qui estoit entre elle et belesis et comme ce n'est pas trop la coustume d'aller dire une pareille chose a une parente personne n'avoit dit a leonise que cleodore ne le haissoit pas elle voyoit bien qu'ils n'estoient pas mal ensemble mais elle croyoit que ce n'estoit qu'amitie et soupconnoit mesme qu'il fust amoureux d'elle estant donc dans ce sentiment la un jour que prasille soeur d'hermogene avec qui elle avoit lie une affection assez particuliere estoit seul avec elle cette belle fille qui estimoit infiniment belesis se mit a en parler a prasille et a luy en demander cent choses scachant qu'elle estoit soeur de son meilleur amy d'abord elle s'informa de sa maison des lieux ou il avoit passe sa vie de l'amitie qu'il avoit pour hermogene de celle qu'hermogene avoit pour luy et de cent autres choses qui tesmoignoient une grande curiosite pour tout ce qui regardoit belesis apres que prasille luy eut respondu exactement a tout ce qu'elle luy avoit demande et qu'elle vit que leonise se preparoit a luy faire encore de nouvelles questions mais de grace luy dit prasille en riant qui depuis a raconte toute cette conversation a son frere qui me l'a ditte aprenez moy un peu par quelle raison vous ne voulez 
 aujourd'huy parler que de belesis et pourquoy vous voulez scavoir jusques aux moindres choses qui le touchent est-ce amour ou curiosite je ne puis en verite repliqua leonise en raillant determiner si c'est curiosite ou si c'est amour mais je scay tousjours bien que ce n'est pas par haine que je m'en informe il n'est pas croyable aussi que ce soit par amour reprit prasille quoy que je vous l'aye demande car vous estes trop raisonnable pour aimer sans estre aimee et trop prudente aussi pour vouloir faire des conquestes au prejudice de cleodore qui ne vous le pardonneroit pas belesis est donc amoureux de cleodore reprit leonise en rougissant je pense repliqua prasille qu'il y a long temps qu'elle n'en doute plus et que vous estes seule a suse qui ne le scachiez point mais leonise adjousta t'elle d'ou vient que vous changez de couleur quand je dis que belesis est amoureux c'est repliqua leonise en rougissant encore davantage et sans avoir le temps de songer a ce qu'elle devoit respondre que je pensois qu'il le fust d'une autre et de qui luy demanda prasille vous m'avez si cruellement fait la guerre de ma curiosite reprit elle que je ne veux point contenter la vostre je voudrois pourtant bien scavoir respondit prasille de qui vous pensiez que belesis fust amoureux j'ay tant de depit de m'estre tronpee en mon jugement repliqua leonise que je mourrois plustost que de vous le dire je ne vous diray donc plus jamais rien de toutes 
 que vous voudrez scavoir respondit prasille je voudrois pourtant bien que vous m'aprissiez tout ce que vous scavez de l'intelligence de belesis et de cleodore reprit leonise j'en scay sans doute plus de cent choses repliqua prasille mais je ne vous en diray pas une si vous ne me dittes qui vous vous estez imaginee que belesis aimoit puis que vous le voulez luy dit leonise je vous diray que je pensois qu'il fust amoureux de vous ha leonise s'escria prasille que vous estes peu sincere et que vous me croyez stupide si vous pensez me persuader ce que vous dittes non non adjousta t'elle on ne m'attrape pas si aisement mais pour vous punir de l'avoir voulu faire je m'en vay vous dire ce que vous ne voulez pas m'advouer gardez vous bien luy dit leonise en riant d'aller diviner la verite car je ne vous le pardonnerois jamais principale ment puis que je me suis trompee et je me vangerois mesme sur belesis voila donc seigneur comment ces deux aimables personnes s'entendirent a la fin sans s'expliquer precisement et voila comment leonise aprit qu'il y avoit intelligence entre belesis et cleodore cependant les yeux de belesis luy avoient tant dit de choses qu'il y avoit des instants ou elle ne scavoit si elle devoit plustost croire les paroles de prasille que les regards de belesis toutesfois comme elle estoit glorieuse quoy qu'elle fust douce elle se resolut de vivre plus froidement aveque luy comme le voulant punir de ce 
 qu'il estoit cause qu'elle avoit eu cette conversation avec prasille qui ne luy avoit pas este agreable il vous est aise de juger apres ce que je viens de dire que ces quatre personnes ne furent pas sans occupation car cleodore faisoit ce qu'elle pouvoit pour contraindre son humeur et pour descouvrir d'ou venoit le chagrin de belesis et belesis de son coste avoit bien assez d'affaire a continuer de tromper cleodore et a tascher de trouver les voyes de descouvrir son amour a leonise hermogene s'estant resolu a feindre d'estre amoureux n'estoit pas aussi sans soin et leonise voulant descouvrir precisement les sentimens de belesis avoit une espece de curiosite inquiette que l'on pouvoit peut-estre nommer autrement d'abord qu'hermogene commenca d'aller plus souvent chez cleodore elle luy fit cent carresses luy semblant que c'estoit obliger belesis que d'obliger hermogene et croyant mesme qu'il n'y venoit que pour rendre office a son amy quoy qu'elle n'imaginast pourtant pas la chose comme elle estoit et qu'elle en fust bien esloignee quelques jours se passerent donc de cette sorte sans que toutes ces personnes eussent nul sujet d'augmentation d'inquietude il est vray que pour belesis il en avoit tant qu'il n'eust pas este aise qu'il en eust eu davantage car lors qu'il estoit seul avec cleodore il ne pouvoit plus que luy dire et quand il estoit avec leonise et avec elle il estoit si interdit et si confondu qu'il ne trouvoit 
 pas non plus dequoy fournir a la conversation si ce n'estoit de choses indifferentes cependant hermogene pour contenter son amy s'accoustuma tellement a parler a cleodore qu'il luy laissoit beaucoup de temps a parler a leonise cela embarrassoit pourtant estrangement cleodore parce que dans la croyance ou elle estoit qu'hermogene scavoit l'intelligence qui estoit entre eux elle ne comprenoit pas trop bien pourquoy il ne donnoit pas lieu a belesis de l'entretenir et pourquoy il l'entretenoit tousjours elle s'imagina pourtant a la fin que peutestre hermogene estoit il amoureux de leonise et qu'il avoit prie belesis de luy parler a son avantage cleodore s'estonnoit toutesfois si cela estoit que belesis ne luy en eust point parle neantmoins ne pouvant imaginer rien de plus vray semblable elle demeuroit dans cette opinion mais quelque commodite que belesis eust d'entretenir leonise parce qu'hermogene entretenoit toujours cleodore il ne put jamais avoir la force de luy descouvrir la passion qu'il avoit pour elle en presence d'une personne qu'il avoit tant aimee et qu'il estimoit encore tant c'est pourquoy il chercha avec beaucoup de soin l'occasion de la voir sans que cleodore y fust il ne l'auroit mesme jamais trouvee sans hermogene qui se trouva a la fin n'estre pas moins interesse a vouloir entretenir cleodore en particulier que belesis l'estoit a vouloir entretenir leonise car seigneur il faut que vous scachiez qu'en 
 voyant cleodore avec plus de liberte qu'il n'avoit jamais fait il descouvrit dans son esprit tant de charmes et tant de beautez que sa personne mesme luy en parut plus aimable en effet il m'a jure plus de cent fois que qui n'a veu cleodore dans cette humeur de confiance qu'elle a pour ses veritables amis ne la connoist point du tout pour ce qu'elle est et ne peut imaginer jusques ou va la puissance de ses charmes belesis descouvrant donc dans l'esprit et dans le coeur de cleodore mille graces et mille bonnes qualitez qu'il ignoroit auparavant se trouva plus sensible aux traits de ses beaux yeux et vint insensiblement a l'aimer d'abord il ne creut pas que ce qu'il sentoit fust amour car il ne faisoit autre chose que blasmer belesis de ce qu'il quittoit cleodore pour leonise mais peu a peu il ne parla plus a son amy contre son inconstance et vint a aimer cette belle fille si esperdument que belesis ne l'avoit pas aimee davantage et n'aimoit pas plus leonise il ne dit pourtant point a son amy cette passion naissante sans scavoir toutesfois pourquoy il luy en faisoit un secret si ce n'est que de sa nature l'amour est misterieux il ne s'opposa pas mesme a cette puissante affection qu'il sentoit naistre dans son coeur car encore qu'il sceust que celuy de cleodore estoit un peu engage pour belesis il espera pourtant que des qu'elle scauroit son inconstance elle s'en degageroit et que peut-estre apres cela il pourroit occuper dans son ame 
 la place dont belesis se seroit rendu indigne hermogene estant donc dans ces sentimens voyoit cleodore avec une assiduite si grande que belesis qui ne scavoit pas ce qu'il avoit dans le coeur ne faisoit autre chose quand ils estoient seuls que luy demander pardon de la contrainte ou il vivoit pour l'amour de luy mais afin de commencer de tirer quelque fruit de la fourbe qu'il avoit inventee belesis fit semblant de devenir un peu jaloux d'hermogene et agit de telle sorte avec cleodore qu'il luy persuada qu'elle s'estoit trompee lors qu'elle avoit creu qu'il parloit a leonise pour hermogene car depuis certaines choses qu'il luy dit elle pensa qu'il luy parloit seulement pour luy faire depit d'abord comme elle creut que ce procede bizarre et jaloux estoit une preuve de l'amour que belesis avoit pour elle elle ne s'en offenca point et d'autant moins que ne soupconnant encore rien de l'amour d'hermogene cleodore s'imagina qu'il luy seroit aise de guerir belesis de sa jalousie quand elle le voudroit en priant son amy de ne s'attacher pas tant a luy parler de sorte que trouvant je ne scay quel plaisir a tourmenter belesis pour quelques jours elle ne se mit pas en peine de faire ce qu'elle pouvoit pour luy oster la croyance qu'elle pensoit qu'il eust si bien que cela facilita a belesis le dessein qu'il avoit de descouvrir a leonise la passion qu'il avoit pour elle un jour donc qu'ils estoient tous quatre ensemble et que leonise 
 gardoit la chambre cleodore voulant faire depit a belesis demanda a hermogene s'il vouloit bien la mener a une visite qu'elle avoit a faire leonise l'entendant parler ainsi se mit a se pleindre agreablement de ce qu'elle l'abandonnoit la menacant de la traitter avec une egalle indifference s'il arrivoit jamais qu'elle se trouvast un peu mal mais cleodore luy dit qu'elle la laissoit en si bonne compagnie qu'elle ne comprenoit pas qu'elle pust avoir raison de regretter la sienne belesis ravy de voir qu'elle s'en alloit quoy qu'il eust autrefois tant souhaitte sa presence luy dit qu'elle jugeoit des autres par elle mesme qui emmenant hermogene ne regrettoit point ceux qu'elle laissoit chez elle en suitte dequoy cleodore et hermogene sortant belesis demeura seul aupres de leonise qui ne scavoit que penser de ce qu'elle voyoit car si elle se souvenoit de ce que prasille luy avoit dit elle devoit croire que belesis aimoit cleodore et que ce qu'il faisoit n'estoit que pour cacher sa passion mais si elle consideroit toutes ses actions elle croyoit qu'il ne la haissoit pas et qu'il n'aimoit plus cleodore toutefois ne scachant que penser et n'osant mesme se determiner a rien souhaiter elle se tourna vers belesis et le gardant avec un sous-rire malicieux je vous pleins extremement aujourd'huy luy dit elle de vous trouver engage par la rigueur de cleodore en une conversation qui ne vous consolera guere de la perte de la sienne de grace madame luy dit 
 il si vous avez a me pleindre pleignez moy avec plus de raison que vous ne faites de ce qu'il y a si long temps que je cherche l'occasion de vous parler seule sans l'avoir jamais pu trouver qu'aujourd'huy nous sommes si souvent ensemble reprit leonise que je ne juge pas que vous puissiez rien avoir a me dire car ne vous ay je pas veu presques tous les jours depuis que je suis a suse il est vray que je vous ay veue tous les jours reprit belesis et c'est principalement pour ce que je vous ay veue tous les jours que j'ay a vous entretenir en particulier car divine leonise poursuivit il sans luy donner loisir de l'interrompre si je ne vous avois veue que rarement je n'aurois peut-estre pas pu remarquer toutes les rares qualitez de vostre esprit et de vostre ame et je serois sans doute moins amoureux de vous que je ne le suis ha belesis s'escria leonise je pensois parler serieusement et cependant je voy que je me suis trompee non no madame reprit il vous ne me scauriez soupconner de railler sur une pareille chose et il y a tant de vray semblance a dire que je suis amoureux de la belle leonise qu'il n'est pas mesme possible qu'elle en puisse douter comme il est une espece de raillerie interronpit leonise dont la finesse consiste a parler comme si on parloit serieusement je veux croire que celle que vous faites presentement est de cette nature mais belesis ce qui m'embarrasse un peu est de deviner a quoy cela vous peut servir si ce n'est que vous 
 veuilliez m'empescher de connoistre par la que vous estes amoureux de cleodore mais afin que vous n'emploiyez pas beaucoup de paroles inutilement a me vouloir persuader que vous ne l'aimez pas scachez belesis que je scay que vous l'aimez depuis le jour que vous vinstes a suse j'advoue luy repliqua belesis avec quelque confusion que j'ay aime cleodore mais afin que vous scachiez la fin de cette passion comme vous en scavez la naissance scachez encore que comme je conmencay d'aimer cleodore le jour que j'arrivay a suse je cessay d'en estre amoureux le jour que vous y arrivastes pour moy c'est a dire le premier jour que j'eus l'honneur de vous y voir ha belesis s'ecria t'elle vous vous souvenez sans doute que je vous dis ce jour la que je trouverois quelque plaisir a faire un inconstant et a arracher des coeurs d'entre les mains de celles qui les auroient assujettis et c'est assurement pour me faire la guerre de cette folie que je dis sans y penser que vous parlez comme vous faites nullement reprit il en prenant un visage fort serieux mais c'est parce qu'en effet vous m'avez rendu inconstant pour cleodore et le plus constant de tous les hommes pour la belle leonise l'inconstance respondit elle est une chose dont ceux qui en sont une fois capables peuvent l'estre toute leur vie non pas repliqua belesis quand elle n'est pas nee par caprice mais par raison et que la personne que l'on laisse est moins belle et moins parfaite que celle que l'on choisit 
 du moins reprit leonise en sous-riant faudroit il auparavant que je vous escoutasse que vous m'eussiez permis de m'informer bien exactement si je suis la plus belle et la plus accomplie personne de suse car belesis si cela n'est pas et qu'au contraire je vous prouve qu'il y en a un nombre infini de plus aimables que moy il ne seroit pas juste que j'allasse recevoir vostre affection pour la perdre des le lendemain cruelle personne luy dit il ne me traittez pas si rigoureusement et souvenez vous s'il vous plaist que puis que je vous aime plus que je n'ay jamais aime cleodore je n'aimeray jamais rien que leonise estant certain que pour avoir arrache mon coeur d'entre ses mains il faut que vous ayez eu une puissance que nulle autre ne scauroit surmonter quoy qu'il en soit reprit elle je pense estre obligee de vous dire que si ce que vous dittes estoit vray vous en seriez plus malheureux estant certain qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous punir de l'inconstance que vous auriez eue pour cleodore du moins luy dit il ne me refuserez vous pas d'ajouster foy a mes paroles je vous refuseray tout ce que vous me demanderez repliqua t'elle quoy reprit belesis je pourrois croire que vous ne me croyez point et je pourrois penser que me croyant vous seriez tousjours inexorable vous le devez sans doute respondit elle car je suis absolument resolue de ne vous donner jamais lieu de penser que je fusse capable de prendre 
 plaisir a estre aimee quoy leonise interrompit il vous me refuserez toutes choses et ne me donnerez jamais rien de ce une je vous demanderay non pas mesme un peu d'esperance ha pour l'esperance reprit elle je ne vous la puis pas oster il est vray respondit belesis mais vous me la pouvez donner puis que vous la pouvez trouver en vous mesme repliqua leonise il ne faut point la chercher en autruy de grace reprit il ne me refusez pas absolument tout ce que je vous demande et faites du moins une chose pour moy mais afin que vous me la promettiez sans repugnance je vous declare que ce que je vous demanderay ne se pour a apeller faneur avec cette condition reprit elle je vous permets de dire ce que vous voulez apres cela repliqua belesis je ne craindray point de vous suplier de croire que toutes les fois que je parleray a cleodore j'auray une extreme douleur de ne parler point a leonise et que tous les tesmoignages d'affection que je luy rendray de peur qu'elle ne me bannisse d'aupres de vous seront des preuves de la passion que j'ay pour cette belle leonise et vous n'apellez pas cela faveur reprit elle en riant non respondit belesis mais un moyen pour en obtenir mais de grace reprit elle quelle plus grande faveur peut on faire que d'escouter escouter repliqua belesis n'est assurement que civilite mais aimer est une veritable faveur cela estant repartit leonise vous avez bien fait de ne pretendre 
 pas d'estre favorise de moy car belesis a vous dire la verite je trouverois sans doute quelque vanite a faire si j'avois oste un amant a cleodore mais apres tout s'il m'est permis de dire une si grande rudesse a un homme qui me dit de si grandes douceurs je pense qu'il est de l'inconstance et des inconstants comme de la trahison et des traistres c'est a vous belesis adjousta t'elle en sous-riant pour oster quelque chose de l'amertume de ses paroles a faire l'aplication de ce que je dis je voy bien madame reprit il que vous voulez que j'entende que vous aimeriez l'inconstance et que vous hairiez l'inconstant cependant il ne seroit ce me semble pas juste de me traiter plus cruellement que vous ne traitteriez un amant qui n'auroit jamais rien aime que vous et qui ne quitteroit rien pour l'amour de vous mais madame si vous voyez ce que je perds pour vous aimer je m'assure que vous avouerez que vostre beaute ne vous a jamais donne de grandes marques de sa puissance qu'en assujettissant mon coeur comme leonise alloit respondre il arriva compagnie de sorte que cette conversation finit sans que belesis sceust si leonise croyoit ce qu'il luy disoit ou si elle ne le croyoit pas il espera pourtant qu'a l'avenir elle prendroit garde de plus pres a ses actions et que par consequent elle s'apercevroit plus qu'elle n'avoit fait de l'amour qu'il avoit pour elle pendant cette conversation hermogene qui estoit alle avec 
 cleodore pour faire une visite n'ayant pas trouve celle qu'ils alloient chercher l'avoit ramenee dans si chambre n'ayant pas voulu rentrer dans celle de leonise si bien que se trouvant dans la liberte de l'entretenir si passion le sollicita si puissamment d'aprendre a cleodore ce qu'il souffroit pour elle qu'il s'y resolut il ne trouva pourtant pas aisement les paroles avec lesquellse il se vouloit exprimer et je pense que si cleodore ne luy eust sans y penser donne lieu de luy descouvrir son amour il n'auroit pu tomber d accord avec luy mesme de ce qu'il luy vouloit dire tant il avoit de peur de l'irriter mais apres avoir este un quart d'heure presques sans parler l'un ny l'autre parce qu'hermogene pensoit a ce qu'il avoit a dire et que cleodore resvoit au procede de belesis tout d'un coup cleodore revenant de sa resverie et se tournant vers hermogene en sous-riant si belesis luy dit elle n'entretient pas mieux leonise que vous m'entretenez et si leonise aussi n'est pas de meilleure conversation pour belesis que je ne suis pour hermogene nous ne leur avons pas rendu un grand office de les laisser seuls et nous ne nous en sommes pas rendus un fort grand a nous mesmes puis que peut-estre si nous estions tous quatre ensemble resverions nous moins que nous ne faisons je ne scay pas madame reprit hermogene ce que vous feriez mais pour moy je scay bien que tout reveur que je suis et que toute reveuse que vous estes 
 j'aime mieux estre seul aupres de vous que d'estre en plus grande compagnie il n'y a pourtant pas grand plaisir adjousta t'elle d'estre avec une personne de qui l'esprit est distrait et de qui la pensee est aussi esloignee de celle a qui elle parle que si elle en estoit separee par des fleuves et par des mers et je vous advoue que lors que je suis revenue de ma resverie et que le vous ay trouve aussi loin de moy par la vostre que je l'estois de vous par la mienne j'ay trouve cela fort incivil et que j'ay fait dessein de m'en corriger quoy madame interrompit hermogene vous croyez que je ne pensois point a vous encore que je ne vous parlasse pas je le croy sans doute reprit elle mais pour vous aprendre a estre sincere et a ne nier pas la verite je vous diray que cette fois la je juge d'autruy par moy mesme estant certain qu'il n'y a qu'un moment que j'estois aupres de vous sans y estre et que j'en estois assez esloignee nous sommes donc bien opposez dit hermogene car si vous n'estes pas aveque moy quand je suis aveque vous je suis tousjours aupres de vous lors mesme que je n'y suis pas vous voulez sans doute reparer l'incivilite dont je vous accuse reprit cleodore par une civilite excessive mais scachez hermogene qu'aux personnes de mon humeur il ne faut pas mesme leur dire des veritez qui ne soient point vray semblables bien loin de leur dire des mensonges qu'on ne puisse croire possibles je pensois dit hermogene que ce que 
 je viens de dire ne fust pas difficile a croire car enfin madame il est ce me semble assez aise de s'imaginer qu'on se souvient de vous quand on ne vous voit plus et pour moy je vous declare que le ne songe a autre chose en quelque lieu que je sois si vous me disiez repliqua cleodore que vous vous en souvenez souvent je vous en serois obligee parce que je pourrois croire que vous parleriez sincerement mais de me dire que vous vous en souvenez toujours c'est ne me dire rien a force de me dire trop je ne vous en dis pourtant pas encore assez respondit hermogene puis qu'il est vray que si je vous disois tout ce que je sens pour vous je vous dirois plus de choses que belesis ne vous en a jamais die estant certain que je vous aime plus qu'il ne vous jamais aimee ha hermogene s'escria cleodore vous me voulez faire trop d'outrages a la sois car non seulement vous voulez que j'escoute de vous une declaration d'amour mais vous me faites encore connoistre que vous presuposez que j'en aye escoute une autre de belesis et je pense mesme que qui considereroit bien ce que vous venez de dire trouveroit encore que vous offencez belesis aussi bien que moy et que vous vous offencez vous mesme car si belesis ne m'aime pas il a lieu de se plaindre que vous le croiyez capable de s'estre laisse assujettir a une personne de qui la beaute est si mediocre et si vous le croyez vous estes mauvais amy et mauvais mesnager aussi de vostre gloire de publier 
 si hardiment vostre crime quoy qu'il en soit madame repliqua hermogene je vous aime et je vous aime assurement sans estre criminel quand mesme il n'y auroit point d'autre raison a m'excuser que de dire que je ne scaurois faire autrement non non hermogene interrompit cleodore vous ne m'abuserez pas je voy bien que ce que vous me dittes est une chose concertee avec belesis c'est pourquoy sans me mettre en colere contre vous je veux seulement me vanger de luy car enfin je ne trouve nullement bon qu'il vous ait oblige ame parler comme vous venez de faire et il est enfin certaines choses dont on ne doit jamais railler je vous proteste madame repliqua hermogene que belesis ne scait rien des sentimens d'amour que j'ay pour vous quoy que je scache tous les siens vous estes donc un mauvais amy respondit cleodore je ne scay pas si je suis un mauvais amy reprit il mais je scay bien que je suis un amant fidelle et passionne cependant madame laissez s'il vous plaist a belesis a se plaindre de mon infidelite quand il la scaura et souffrez seulement que je vous demande une grace qui est de vouloir observer la passion de belesis et la mienne et de me promettre que si belesis consent que je sois heureux vous ne vous y opposerez point vous me dittes tant de choses surprenantes repliqua cleodore que je ne scay comment y respondre je scay pourtant bien que je trouve fort mauvais que vous me parliez comme vous faites 
 je vous parleray pointant toute ma vie ainsi reprit il vous ne me parlerez donc plus repliqua t'elle du moins en particulier mais encore une fois hermogene adjousta cleodore vous n'agissez comme vous faites que par les ordres de belesis sans que j'en puisse toutesfois comprendre la raison car enfin puis qu'il faut vous parler avec sincerite si vous estiez devenu son rival vous seriez un peu moins son amy cependant je vous voy vivre aveque luy comme a l'ordinaire c'est pourquoy si vous me voulez obliger dittes moy un peu quel avantage il pretend de cette fourbe comme je ne suis pas aussi mauvais amy que vous me l'avez reproche dit il je ne vous diray rien de ce qui regarde belesis mais je vous diray seulement qu'il ne scait point la passion que j'ay pour vous et que par consequent il ne peut pas scavoir que j'aye la hardiesse de vous dire que je vous aime mais madame ne m'accusez pas legerement ny d'infidelite pour mon amy ny de temerite pour ma maistresse et laissez au temps et a vostre raison a connoistre de toutes ces choses je n'ay que faire du temps reprit elle pour scavoir que je ne dois pas souffrir que vous me parliez comme vous faites c'est pourquoy ne le faites plus si vous ne voulez que je passe de la colere ou je suis a la haine apres cela hermogene dit encore beaucoup de choses plus passionnees que les premieres il les dit mesme d'un air qui fit que celodore connut en 
 effet qu'il ne la haissoit pas aussi fut-ce par cette croyance qu'apres qu'elle eut bien agite la chose en elle mesme lors qu'hermogene l'eut quittee elle prit la resolution de ne rien dire a belesis de ce qui c'estoit passe entre eux quand mesme ils se remettroient tout a fait bien ensemble de peur qu'il n'en arrivast quelque desordre car encore qu'elle eust dessein d'estre tres fidelle a belesis elle ne laissoit pas de souhaitter qu'il n'arrivast point de malheur a hermogene pour l'amour d'elle c'est pourquoy elle ne put pas prendre la resolution de rompre absolument aveque luy se contentant de faire ce qu'elle pourroit afin d'esviter qu'il fust seul avec elle
 
 
 
 
apres qu'hermogene fut party elle fut a la chambre de leonise d'ou belesis ne faisoit que de sortir mais comme elles avoient toutes deux l'esprit fort occupe a penser a tout ce qu'on leur avoit dit et a tascher de connoistre la verite leur conversation eut quelque chose d'assez particulier d'abord que cleodore entra leonise prenant la parole du moins luy dit elle apres avoir eu la cruaute de me quitter aujourd'huy aprenez moy ce que vous avez apris a vos visites comme je n'ay trouve personne reprit cleodore et que depuis cela je n'ay bouge de ma chambre avec hermogene je ne scay que ce que je scavois quand je vous ay quittee et c'est plus tost a vous a me dire des nouvelles que non pas a moy a vous en aprendre je vous assure repliqua leonise que si 
 vous ne scavez que ce que je scay vous n'en serez pas bien informee car je n'ay veu que belesis qui ne m'a rien apris du tout vous avez pourtant este avez long temps ensemble repliqua cleodore je n'y ay pas este davantage reprit leonise que vous avez este avec hermogene il est vray dit cleodore mais c'est que belesis a accoustume de scavoir mieux les nouvelles que luy il ne m'en a pourtant point dit repliqua t'elle je voudrois du moins bien scavoir reprit cleodore de quoy vous avez tant parle durant quelque temps respondit leonise nous nous sommes entretenus de vous et le reste de l'apres-disnee s'est passe a dire cent choses que je ne vous scaurois redire tant elles ont fait peu d'impression dans mon esprit mais vous qui retenez mieux tout ce qu'un vous dit adjousta t'elle dittes moy un peu ce que vous avez pu tant dire avec hermogene puis que les nouvelles n'ont point eu de part a vostre conversation en verite luy dit cleodore je suis plus sincere que vous car je vous advoue que je me souviens fort bien de tout ce que m'a dit hermogene mais en mesme temps je vous declare que je ne vous le diray point si du moins vous ne me dittes ce que belesis vous a dit de moy ne pouvez vous pas bien vous imaginer reprit leonise ce que belesis et moy en pouvons dire non pas en l'humeur ou il est de puis quelques jours repliqua cleodore c'est pourquoy je voudrois bien scavoir 
 s'il ne se pleint point de quelque chose que j'ay ditte sans y penser il ne m'a pas semble qu'il se pleingne de vous reprit leonise que vous en a t'il donc dit repliqua cleodore sincerement respondit leonise je ne scaurois vous je dire et je scay seulement que nous avons parle de vous sans scavoir precisement en quels termes je n'oublierois pas si tost ce que l'on me diroit de vous reprit cleodore en rougissant de depit d'avoir tessmoigne inutilement qu'elle avoit tant de curiosite de scavoir ce que belesis avoit dit elle apres quoy chacune se mettant a resver de son coste elles passerent le reste du soir sans se parler qu'a mots interrompus voila donc ou en estoient les choses lors qu'un homme de la plus haute qualite et de la plus grande richesse nomme tisias devint amoureux de leonise aussi bien que belesis mais comme il n'estoit pas fort honneste homme elle ne pouvoit pas raisonnablement tirer grande vanite de cette conqueste toutesfois comme elle estoit jeune et qu'en l'age ou elle estoit il est difficile que les choses d'un grand esclat ne plaisent pas elle ne fut pas marrie qu'un homme de ce rang la pensast a elle quoy qu'elle n'eust nulle estime pour luy et qu'elle ne le considerast que pour sa grande naissance pour la magnificence de son train et a cause qu'il estoit fort bien avec le prince de suse ainsi belesis se trouva encore plus malheureux parce que depuis que tisias fut amoureux de 
 leonise il estoit presques tousjours chez elle et l'empeschoit non seulement d'entretenir leonise mais le forcoit encore bien souvent de parler a cleodore a la quelle il ne pouvoit presques plus que dire hermogene avoit aussi sa part a cette facheuse avanture parce qu'il en parloit moins a cleodore pour qui sa passion estoit venue a un point qu'il n'avoit plus de repos c'estoit pourtant en vain qu'il luy donnoit des marques de son amour car cette personne avoit une affection si constante pour belesis que rien ne la pouvoit faire changer et tout ce qu'elle faisoit en sa faveur estoit qu'elle n'en parloit pas a belesis la croyance ou elle estoit que si elle l'eust fait il seroit arrive quelque desordre entre eux ce qui l'obligeoit d'en user ainsi estoit que belesis faisoit semblant d'estre jaloux d'hermogene et qu'il feignit mesme a la fin de vivre plus froidement avec son amy pour mieux tromper cleodore c'est pourquoy elle se contentoit de luy offrir de ne voir plus hermogene et de luy nier qu'il fust amoureux d'elle mais quoy quelle pust dire belesis qui ne se pleignoit pas pour estre appaise luy disoit tousjours qu'il vouloit tascher d'aimer leonise pour se vanger de cleodore comme elle aimoit hermogene pour se moquer de belesis et de sa passion de sorte que cleodore venant enfin a croire que belesis estoit effectivement jaloux d'hermogene commenca de le fuir avec beaucoup de soin et de le mal traitter estrangement 
 d'autre part belesis n'estoit pas heureux ce n'est pas qu'il ne connust bien que leonise l'estimoit et qu'elle n'estoit pas mesme marrie qu'il l'aimast mais il avoit si peu souvent occasion de luy parler en particulier principalement depuis que tisias en fut amoureux qu'il n'estoit pas possible qu'il fist un grand progres dans son esprit il fit pourtant si bien qu'il trouva un jour l'occasion de luy parler sans que cleodore ny tisias y fussent et sans que personne pust entendre ce qu'il luy disoit belesis ne voulant donc pas perdre des momens si precieux se mit a luy exagerer la grandeur de sa passion mais comme leonise toute douce qu'elle estoit avoit pourtant je ne scay quoy d'imperieux dans l'esprit elle prit la parole et le regardant d'un air assez malicieux en verite belesis luy dit elle je ne scay comment vous avez la hardiesse de vouloir me persuader que vous m'aimiez dans la mesme temps que tout le monde scait que vous aimez tousjours cleodore si je pouvois abandonner cleodore sans abandonner leonise reprit belesis tout le monde seroit bientost desabuse car je vivrois de facon avec elle que je ne laisserois pas lieu de douter que je n'en serois plus amoureux quoy que je ne perdisse pourtant pas le respect que je dois a une personne de son merite et de sa vertu mais puis que mon destin veut que je ne puisse vous dire veritablement que je vous aime qu'en faisant semblant de l'aimer encore il y a sans doute beaucoup d'injustice 
 dans l'esprit de la belle leonise de me reprocher une chose que je ne fais que pour l'amour d'elle je m'en vay vous en dire une que vous faites repliqua t'elle ou a mon advis vous ne pouvez pas respondre si precisement car enfin si vous n'aimez plus cleodore pourquoy regardez vous eternellement un portrait que vous avez d'elle des que vous le pouvez faire sans qu'on puisse voir la peinture qui est dans la boiste que l'on vous voir ouvrir si souvent afin de scavoir precisement ce que je regarde reprit belesis en montrant cette boiste a leonise et en la luy faisant ouvrir a elle mesme voyez le je vous prie et jugez apres cela si je suis coupable de prendre plaisir a voir cette peinture alors leonise prenant cette boiste et l'ouvrant du coste que belesis la luy presenta fut estrangement surprise de voir qu'au lieu d'y trouver la peinture de cleodore comme elle l'avoit creu elle y trouva la sienne ha belesis s'escria t'elle en rougissant vous estes bien plus criminel que je ne pensois car enfin je ne trouve nullement bon que vous ayez un portrait de moy belesis craignant alors qu'elle ne voulust pas le luy rendre reprit sa boiste si adroittement qu'elle n'eut pas le temps de s'y opposer je vous demande pardon madame luy dit il de mon incivilite mais je suis si malheureux que je dois craindre de perdre la seule consolation que vostre rigueur me laisse ne vous y abusez pas dit leonise car ce n'est pas mon dessein de vous la laisser et de m'exposer au 
 danger que l'on croye que je vous ay donne mon portrait je ne suis pas assez vain reprit belesis pour me vanter d'avoir receu cette grace de vous et vous devez croire qu'un homme qui cacheroit tres soigneusement une veritable faveur s'il l'avoit receue ne dira pas faussement que vous luy ayez accorde celle de luy donner vostre portrait vous n'avez pourtant pas este si discret repliqua leonise que je n'aye sceu que vous aviez celuy de cleodore il est vray respondit belesis mais il faut que vous l'ayez apris parla soeur d'hermogene qui ne l'auroit jamais sceu elle mesme si je ne vous avois jamais aimee car ce n'a este que par cette raison que l'en suis devenu moins soigneux et qu'il m'est arrive de l'esgarer une fois ha belesis interrompit leonise je ne veux point que mon portrait soit entre les mains d'un homme accoustume a les perdre jusques icy repliqua t'il je n'en ay point encore perdu puis que cela est reprit leonise vous avez donc encore celuy de cleodore il est vray dit il et ce n'est que par son moyen que j'ay quelquesfois le plaisir de voir le vostre mesme en sa presence leonise ne comprenant pas alors trop bien ce que belesis luy vouloir dire le forca de s'expliquer et de luy aprendre aussi comment il avoit eu sa peinture belesis luy dit donc que scachant qu'elle s'estoit fait peindre pour envoyer son portrait a quelques parent qu'elle avoit dans la province qu'elle avoit quittee il avoit suborne 
 le peintre en suitte il luy fit voir que la boiste de portrait qu'il portoit estoit double quoy qu'elle ne le parust pas et qu'ainsi la peinture de cleodore y estoit aussi bien que celle de leonise de sorte que par ce moyen belesis regardoit bien souvent le portrait de sa nouvelle maistresse en des temps ou la pauvre cleodore croyoit que c'estoit le sien parce qu'elle en connoissoit la boiste et que de plus belesis pour la mieux tromper luy laissoit quelquesfois effectivement voir son veritable portrait afin qu'elle creust que c'estoit ce qu'il regardoit si souvent car encore que belesis aimast eperdument leonise il craignoit et respectoit encore cleodore leonise aprenant donc cette fourbe fit tout ce qu'elle put pour obliger belesis a remettre entre ses mains le portrait qu'il avoit d'elle mais elle ne put jamais l'y faire resoudre quoy qu'elle luy pust dire si bien que voulant trouver sa seurete de quelque facon que ce pust estre et voulant aussi contenter une curiosite qu'elle avoit il y avoit long temps ou esprouver du moins la vertu de belesis enfin belesis luy dit elle apres beaucoup d'autres choses je ne puis croire que vous m'aimiez ny me resoudre a laisser mon portrait entre vos mains qu'a une condition qui est que vous remettiez entre les miennes toutes les lettres que vous avez de cleodore et mesme son portrait car sans cela je vous declare que je croiray que vous ne m'aimez point que vous aimez tousjours cleodore 
 et que vous ne portez ma peinture qu'afin de mieux cacher la sienne tout ce que vous me dittes est si injuste reprit belesis que je veux m'imaginer que vous ne voulez pas que je le croye joint que ce que vous voulez n'est pas mesme possible car enfin cleodore ne m'a jamais fait l'honneur de m'escrire et pour son portrait je l'ay certainement eu par adresse aussi bien que le vostre et par consequent je serois peu sincere si je voulois le faire passer pour une faveur si cela est dit leonise en riant vous ne devez ce me semble pas trouver si estrange que je ne face pas plus pour vous que ce qu'a fait cleodore car je ne pretens pas estre moins severe qu'elle mais apres tout adjousta leonise je scay de certitude que le portrait que vous avez de cleodore vous l'avez eu de sa main et je scay aussi que vous avez cent lettres d'elle si cela est reprit belesis soyez donc aussi douce que cleodore je verray ce que je devray estre reprit elle quand vous m'aurez accorde ce que je vous demande je dois sans doute vous accorder toutes choses repliqua belesis excepte ce qui pourroit me faire perdre vostre estime car pour cela madame l'amour que j'ay pour vous n'y pourroit jamais consentir c'est pourquoy ne trouvez pas s'il vous plaist mauvais que je vous refuse ce que vous desirez de moy car conment pourriez vous confier jamais a ma discretion la plus legere faveur si j'allois seulement vous advouer d'en avoir receu quelqu'une 
 de cleodore c'est bien assez madame luy dit il que je l'abandonne pour vous sans la trahir encore si laschement aussi ne crois-je pas que vous ayez fait reflection sur ce que vous m'avez demande veritablemcnt adjousta t'il en sous-riant si vous me disiez que vous voulez scavoir precisement jusques a quel point elle m'a favorise afin d'aller encore plus loin qu'elle n'auroit este en ce cas la je pense que je suposerois des lettres et que j'enventerois mille mensonges avantageux pour moy mais comme je scay bien que quand j'aurois effectivement receu mille faveurs de toutes les belles qui sont au monde vous ne m'en seriez pas plus favorable ne m'obligez pas s'il vous plaist a vous dire des faussetez et si vous voulez que je vous raconte quelque chose de ce qui c'est passe entre cleodore et moy souffrez madame que ce soit sa rigueur et sa cruaute afin que vous exagerant les maux qu'elle m'a fait souffrir vous vous resolviez a estre plus douce qu'elle et a me rendre moins malheureux l'exemple reprit malicieusement leonise est une chose qui touche puissamment mon esprit c'est pourquoy si vous ne m'entretenez que des rigueurs de cleodore il pourra estre aisement que j'auray pour vous les mesmes sentimens que vous m'aprendrez qu'elle aura eus si je pensois que ce que vous dittes fust vray repliqua belesis je ferois ce que je vous ay desja dit mais je scay que vous estes trop raisonnable pour parler comme vous faites et parler 
 sincerement car enfin quand il seroit vray que cleodore m'auroit escrit obligeamment et que j'aurois encore ses lettres je ne devrois pas vous les donner un amant doit sans doute obeir aveuglement a la personne qu'il aime mais non pas comme je l'ay desja dit lors qu'on obeissant il s'expose a perdre son estime il est pourtant certaines choses reprit leonise qu'une maistresse pourroit vouloir qui en ne meritant pas son estime pourroient neantmoins meriter son affection et je ne scay si celle que je veux de vous n'est point de ce nombre la car encore que je sois contrainte d'advouer qu'il est plus beau d'en user comme vous faites que si vous en usiez autrement je ne laisse pas de connoistre qu'il n'est pas si obligeant puis qu'apres tout vous ne pouvez me refuser que par deux raisons l'une parce que vous ne vous fiez pas a ma discretion et l'autre parce que peut-estre vous voulez tousjours estre en termes de renouer avec cleodore et lequel que ce soit des deux il n'est assurement pas fort avantageux pour moy l'advoue dit belesis que quelque discrette que vous soyez je ne croy point que je fusse oblige de vous confier rien qui pust nuire a une personne que j'aurois aimee et qui ne m'auroit pas hai car enfin si je le faisois je vous donnerois un si bel exemple d'indiscretion que j'aurois lieu de croire que vous pourriez n'estre pas plus discrette que j'aurois este discret sans me donner un juste sujet de 
 pleinte mais madame quant a ce que vous dittes que peut-estre je veux garder tout ce que vous vous estes imagine que j'ay entre les mains pour estre tousjours bien avec cleodore j'ay a vous dire que si vous le voulez je ne luy parleray plus ny mesme ne la regarderay plus j'iray si vous le souhaitez jusques a l'incivilite pour elle mais non pas s'il vous plaist jusques a la trahison ne croyez pas toutesfois reprit il que je parle de cette sorte parce que la passion que j'ay pour vous n'est pas assez violente car d'ans le mesme temps que je vous refuse ce que vous desirez de moy je vous offre de faire pour vostre service les choses du monde les plus difficiles a ces mots leonise interrompit belesis c'est assez luy dit elle c'est assez esprouve vostre vertu mais afin que vous n'ayez pas moins bonne opinion de la mienne que j'ay de la vostre scachez belesis que si vous m'eussiez accorde ce que je vous demandois avec tant d'empressement je ne me serois jamais confiee a vous de la moindre chose mais puis que vous m'avez resiste avec une si sage opiniastrete et que vous m'avez refuse le portrait de cleodore je consens que le mien vous demeure quoy que vous l'ayez derobe en prononcant ces dernieres paroles leonise se teut en rougissant et je ne scay si belesis ne se fust haste de luy rendre grace si elle n'eust point diminue le sens obligeant de ce qu'elle venoit de luy dire mais il sentit si promptement la joye que luy 
 donna un consentement si avantageux que les paroles de leonise ne fraperent pas plustost son oreille qu'elles toucherent son coeur et que sa bouche s'ouvrit pour la remercier quoy que vous ne fassiez luy dit il que consentir a une chose que vous ne pourriez empescher je ne laisse pas de vous estre infiniment redevable de ce que vous voulez bien que je puisse desormais regarder comme un present et non pas comme un larcin ce que j' avois derobe je suis mesme assure adjousta t'il que je trouveray que vostre portrait vous ressemblera mieux qu'il ne faisoit estant certain que les trois ou quatre paroles que vous venez de dire en ma faveur flattent si doucement mon imagination que je ne doute point que je ne sois cent fois plus heureux que je n'estois lors que je regarderay cette admirable peinture de grace belesis dit leonise ne me remerciez pas tant de peur que je ne croye vous avoir trop accorde et que je ne m'en repente il faut donc que je renferme ma reconnoissance dans mon coeur dit belesis et que je me contente de vous monstrer mon amour apres cela leonise voulut voir son portrait avec un peu plus de loisir de sorte que belesis luy ayant redonne il eut la satisfaction de le reprendre des mains de sa chere leonise sans luy faire de violence ce qui ne luy causa pas moins de joye que si elle le luy eust effectivement donne mais auparavant il luy fit remarquer par la difference des fermoirs quel 
 estoit le coste ou estoit le portrait de cleodore afin que lors qu'elle le surprendroit en ouvrant cette boiste elle pust tousjours connoistre que c'estoit le sien qu'il regardoit car encore que ce ne soit pas la coustume de ceux qui ont des portraits des personnes qu'ils aiment de les regarder en leur presence il n'en estoit pas ainsi de belesis puis que soit qu'il ait aime cleodore ou leonise c'a tousjours elle avec des transports d'amour si grands et des sentimens si particuliers qu'il eust voulu les voir en tous lieux et en cent manieres differentes aussi n'estoit il jamais plus satisfait que lors qu'il voyoit leonise dans un grand cabinet qu'avoit sa tante ou il y avoit aux quatre faces quatre grands miroirs d'acier bruni parce que de quelque coste qu'il se tournast il voyoit tousjours leonise et mesme plusieurs leonises du moins parloit il ainsi quand il m'exageroit sa passion il ne faut pas donc s'estonner de la precaution qu'il prenoit avec elle car il luy arrivoit souvent de ragarder sa peinture encore qu'il fust dans la mesme chambre ou elle estoit voila donc seigneur en quels termes en estoit belesis avec elle cependant la pauvre cleodore croyant que l'amour d'hermogene estoit la veritable cause de la facon d'agir de belesis prit une ferme resolution de le prier de ne la voir plus voyant que toutes les rudesses qu'elle luy faisoit ne le rebutoient pas comme elle connoissoit qu'il estoit fort sage et qu'elle n'ignoroit pas qu'il 
 avoit sceu la plus grande partie de ce qui c'estoit passe entre elle et belesis elle creut qu'il valoit mieux luy parler avec sincerite si bien que l'ayant trouve dans la chambre de sa tante un jour qu'elle estoit occupee a parler a d'autre monde elle se mit a 1 entretenir cependant comme il y avoit desja quelque temps qu'elle le fuyoit hermogene fut ravy de voir un changement si avantageux pour luy il est vray que la joye ne fut pas long temps dans son coeur car a peine eut elle ouvert la bouche qu'il connut qu'il alloit avoir plus de sujet de se pleindre de cleodore que de la remercier de grace luy dit elle ne murmurez point de la priere que je m'en vay vous faire et prenez s'il vous plaist la confiance que je vay prendre en vous pour la plus grande marque d'estime et d'affection que vous puissiez jamais recevoir de moy au nom des dieux madame interrompit hermogene ne me demandez rien que je sois contraint de vous refuser si je pensois estre refusee dit elle je ne vous demanderois pas ce que je m'en vais vous demander mais me confiant en vostre sagesse j'espere que vous me ferez la faveur de m'accorder ce que je veux de vous mais madame reprit hermogene que pouvez vous vouloir de moy davantage que ce que je vous ay donne je veux luy dit elle que pour certaines considerations qui me regardent vous ne vous attachiez plus tant a me voir ny a me parler ha madame repliqua t'il vous me demandez 
 ce qui n'est pas en mon pouvoir de vous accorder mais madame adjousta t'il est-ce la une marque d'estime et d'affection c'en est une sans doute reprit elle car si je n'avois pas voulu garder quelque mesure aveque vous je vous aurois banny sans vous en parler c'est pourquoy il me semble que vous devez me scavoir quelque gre de ma facon d'agir si vous me vouliez bannir reprit il parce que la personne qui a pouvoir sur vous ne trouveroit pas bon que j'eusse l'honneur de vous voir ou parce que ma passion feroit trop de bruit dans le monde j'advoue que je pourrois en me flattant donner quelque sens a ce que vous faites qui me seroit avantageux mais aimable cleodore je comprens bien que vous ne m'esloignez de vous que pour en raprocher belesis je vous demande pardon 'adjousta t'il voyant que cleodore rougissoit de ce qu'il venoit de dire de la liberte que je prens de vous parler avec tant de sincerite mais le pitoyable estat ou je me trouve doit ce me semble me servir d'excuse aupres de vous cependant poursuivit hermogene j'ay a vous dire que quand ce ne seroit que pour rapeller ce trop heureux belesis pour lequel vous me voulez chasser vous devez souffrir que je vous aime et le souffrir mesme agreablement car madame si la jalousie ne le ramene rien ne le ramenera ainsi soit que vous me consideriez ou que vous ne consideriez que vous il faut s'il vous plaist me laisser vivre comme 
 j'ay commence non hermogene repliqua cleodore ne vous obstinez pas a me refuser et contentez vous que je ne me fache point de ce que vous venez de me dire je veux mesme vous advouer adjousta t'elle en portant la main sur ses yeux et en detournant un peu la teste pour cacher la rougeur de son visage que la jalousie de belesis commence de me facher principalement parce qu'elle fait connoistre sa folie a des gens qui n en amoient peutestre jamais rien sceu sans cela de grace madame interrompit hermogene n'entreprenez point de me deguiser la verite et souvenez vous s il vous plaist que cleodore estant ma maistresse et que belesis ayant tousjours este mon amy il n'est pas possible que je ne scache a peu pres les choses comme elles sont vous douiez encore adjouster reprit elle que belesis estant vostre rival vous ne pouvez manquer d'estre son espion c'est repliqua hermogene que belesis agissant presentement plus comme amant de leonise que comme amant de cleodore il ne s'est pas presente a mon imagination comme estant mon rival quoy qu'il en soit hermogene reprit elle ne me refusez pas ce que je vous demande et ne me forcez point a vous bannir avec esclat mais madame repliqua t'il s'il estoit vray que belesis fust amoureux de leonise seroit il juste de traitter hermogene comme vous le voulez traitter il le seroit sans doute respondit elle car j'aurois tant d'horreur 
 pour tous les hommes que je ne pourrois pas manquer d'en avoir pour vous la vangeance reprit il seroit pourtant une douce chose je l'advoue repliqua clodore mais il ne faut pourtant jamais se vanger sur soy mesme en se voulant vanger d'autruy et puis hermogene adjousta t'elle vous avez trop de bonnes qualitez pour devoir l'affection qu'on auroit pour vous a la haine que l'on auroit pour vostre rival c'est pourquoy il vaut mieux que vous alliez chercher quelque meilleure fortune non non madame reprit il je ne suis pas de ces gens delicats et difficiles qui veulent que l'on songe exactement de quelle main on leur offre des presens car pourveu que vous m'aimiez je ne songeray point si ce sera par vangeance ou par inclination apres tout hermogene interrompit cleodore je veux estre obeie encore est ce quelque grace que vous me faites reprit il de me commander absolument apres avoir commence de me prier il est vray dit elle mais pour faire que je ne me repente pas de vous l'avoir accordee faites donc precisement ce que je veux hermogene voyant avec quelle fermete cleodore luy parloit creut qu'il ne faloit pas luy resister absolument de sorte que pour gagner temps afin d'executer un dessein qu'il avoit il la conjura de luy vouloir accorder six jours seulement a la fin desquels il luy demandoit une heure d'audience comme cleodore estimoit fort hermogene elle luy accorda ce qu'il vouloit 
 et ils se se parerent de cette sorte cleodore esperant que des qu'elle auroit banny hermogene belesis reviendroit a elle et hermogene esperant aussi que des qu'il auroit obtenu de belesis une chose qu'il luy vouloit demander il seroit changer de dessein a cleodore pour cet effet il fut le chercher a l'heure mesme et par bonheur pour luy il le trouva qu'il venoit de r'entrer dans sa chambre il ne le vit pas plustost que belesis vint au devant de luy pour luy rendre grace de ce qu'il avoit si fort occupe cleodore ce jour la qu'elle n'avoit point este aupres de leonise qu'il avoit entretenue avec un plaisir extreme je suis ravy luy dit hermogene de pouvoir contribuer quelque chose a vostre felicite mais mon cher belesis luy dit il en l'embrassant il faut que vous faciez aussi quelque chose pour tascher de m'empescher d'estre malheureux il n'est ce ne semble pas besoin reprit belesis de me faire une conjuration si forte car pouvez vous douter que je ne face pas tout ce que je pourray pour vostre service tout a bon hermogene poursuivit il vostre procede m'offence estrangement puis que selon moy il n'est point permis de faire de prieres a ses veritables amis suffisant sans doute de leur faire scavoir le besoin que nous avons d'eux pour les obliger a nous servir parlez donc le vous en conjure et me dittes promptement ce qu'il faut que je face pont vous il faut repliqua hermogene puis que vous ne voulez pas qu'on vous prie que 
 vous me permettiez de faire scavoir a cleodore que vous ne l'aimez plus et que vous aimez effectivement leonise ha hermogene reprit belesis il n'y a pas encore assez long temps que je suis inconstant pour pouvoir me resoudre a paroistre tel aux yeux de cleodore et puis a quoy bon de luy descouvrir mon crime si c'est adjousta t'il que vous soyez las de l'entretenir si souvent et que vous soyez ennuye d'estre tousjours en un lieu ou vous n'avez point d'attachement j'aime encore mieux que vous cessiez de voir cleodore sans luy rien dire que d'aller luy aprendre ce qu'elle ne scaura que trop tost non non luy dit hermogene vous ne comprenez pas le sens de mes paroles et pour vous l'expliquer poursuivit il scachez cruel amy que vous estes qu'en vous deschargeant des fers que la belle cleodore vous faisoit porter vous m'en avez accable et qu'enfin vous n'avez jamais tant aime cette belle personne que je l'aime puis que je ne la quiterois pas pour mille leonises comme la vostre quoy hermogene reprit belesis avec precipitation et avec estonnement vous aimez cleodore ouy repliqua t'il je l'aime et je loue les dieux de ce que vous ne l'aimez plus et de ce que vous estes en estat de me pleindre et de m'accorder la permission que je vous demande belesis voyant qu'hermogene parloit serieusement n'eut pas lieu de douter de la verite de ses paroles mais ce qu'il y eut d'estrange fut qu'il en parut si surpris 
 qu'il fut quelque temps a se promener sans parler de sorte qu'hermogene s'estonnant de le voir si interdit continua de le presser de luy permettre de faire scavoir son inconstance a cleodore car enfin luy dit il si vous faites cet effort sur vous mesme en ma faveur vous y gagnerez aussi bien que moy puis que cleodore ne pretendant plus rien a vostre affection ne vous tourmentera pas comme elle fait si son affection reprit il ne me tourmentoit plus sa haine me tourmenteroit c'est pourquoy je vous prie de ne luy dire jamais positivement que je ne l'aime plus il en rejaliroit mesme quelque chose sur leonise adjousta belens ainsi vous augmenteriez mes malheurs sans diminuer les vostres car je ne voy pas quel avantage vous pourriez tirer quand cleodore scauroit avec certitude que je suis amoureux de leonise puis qu'il faut le dire repliqua t'il c'est que cleodore qui vous croit jaloux de moy et qui s'imagine que vous feignez d'aimer leonise pour luy faire depit vous aime encore mille fois plus qu'elle ne doit de sorte que quelque passion que j'aye pour elle je suis assure que je ne toucheray jamais son coeur que je ne vous en aye chasse obligez la si vous pouvez a me hair parce qu'elle vous aimera trop repliqua belesis mais de grace ne songez pas a vous en faire aimer parce qu'elle me haira il me semble dit hermogene en sous-riant que cette delicatesse est un peu chimerique car enfin vous aimez 
 leonise ou vous ne l'aimez pas si vous ne l aimez pas il faut me dire positivement que vous aimez tousjours cleodore et que vous voulez estre mon ennemy puis que je suis vostre rival mais si au contraire vous aimez leonise je ne voy pas pourquoy vous faites difficulte de me permettre de dire une chose a cleodore qui me peut servir aupres d'elle et qui vous delivrera sans doute de son affection car je suis persuade que quand ce ne seroit que pour se vanger elle m'en traitera moins mal cependant afin de ne vous deguiser rien si vous ne m'accordez ce que je dis elle voudra que je ne la voye plus et que je ne l'aime plus et alors hermogene raconta a belesis ce qui c'estoit passe entre cleodore et luy pendant qu'il parloit il remarqua une agitation estrange dans son esprit quoy qu'il n'en comprist pas bien la raison si ce nestoit la honte qu'il avoit d'estre connu pour inconstant mais enfin luy dit il apres luy avoir tout raconte il faudra bien que cleodore vienne un jour a scavoir que vous ne l'aimez plus et que vous aimez leonise cela estant ne vaut il pas mieux qu'elle le scache aujourd'huy que cela me peut servir a quelque chose que d'attendre que cela ne me puisse servir a rien plus vous cacherez vostre crime adjousta t'il et plus vous serez criminel c'est pourquoy souffrez je vous en conjure que je tasche de gagner ce que vous avez voulu perdre considerez pour ne me refuser pas que c'est vous qui estes cause que 
 j'aime cleodore puis que sans vous je ne l'aurois jamais veue si particulierement que j'ay fait je l'avois veue toute ma vie sans l'aimer je l'aurois encore veue de mesme le reste mes jours mais ayant eu la complaisance de m'attacher a la voir pour vos interests et en estant devenu amoureux il est ce me semble juste que vous faciez tout ce que vous pourrez pour soulager le mal que vous m'avez cause je voudrois le pouvoir faire repliqua belesis fort interdit mais je vous avoue qu'il m'est impossible d'obtenir de moy de vous permettre de descouvrir mon crime a cleodore de plus adjousta t'il ne considerez vous point que n'estant pas encore tout a sait bien avec leonise il pourroit estre que cleodore venant a scavoir la verite m'y rendroit cent mauvais offices c'est pourquoy quand j'aurois a vous permettre ce que vous desirez ce ne seroit que lors que j'aurois absolument gagne le coeur de leonise mais durant que vous ferez cette conqueste reprit hermogene que voulez vous que je devienne cleodore dans six jours ne voudra plus que je luy parle et ne voudra plus que je la voye songez de grace adjousta t'il ce que vous feriez si vous estiez a ma place je n'en scay rien repliqua belesis mais je scay bien que je ne scaurois vous permettre de descouvrir mon crime a cleodore mais aussi reprit il pourquoy en estes vous devenu amoureux ne scaviez vous pas tout ce que je vous avois dit de son humeur 
 que ne vous faisiez vous sage a mes despens et que ne le devenez vous encore croyez moy adjousta t'il au lieu de tascher de toucher son coeur taschez de degager le vostre d'une servitude si penible plus vous seriez bien avec cleodore plus vous auriez d'inquietude et quand je ne considererois que vous en cette rencontre je devrois tousjours vous refuser ce que vous desirez que je vous accorde non non belesis interrompit hermogene nous ne douons pas servir nos amis selon nostre goust mais selon le leur et quand j'ay commence de feindre d'estre amoureux de cleodore je n'ay pas raisonne si sagement que vous quoy que j'eusse peut-estre plus de sujet de le faire que vous n'en avez cependant puis qu'en feignant de l'aimer je l'ay aimee effectivement je ne voy pas que vous deviez vous obstiner a ne vouloir point ce que je veux hermogene eut pourtant beau parler il ne persuada pas belesis qui n'ayant point de bien puissantes raisons pour pretexter le refus qu'il luy faisoit employa ses prieres avec ardeur pour l'empescher de dire a cleodore qu'il ne l'aimoit plus et qu'il aimoit leonise
 
 
 
 
apres que cette contestation eut dure tres long temps ces deux amis se separerent en se pleignant l'un de l'autre il est vray qu'ils s'en pleignirent ce jour la sans aigreur et qu'ils se parlerent tousjours comme des gens qui esperoient de s'entre-persuader mais apres qu'ils se furent separez ils sentirent mieux 
 qu'ils ne faisoient auparavant l'inquietude que cette bizarre rencontre leur donnoit hermogene fut si presse de la douleur qu'il eut de voir que belesis luy refusoit la seule chose qui pouvoit luy servir aupres de cleodore qu'il vient me raconter tout ce qui luy estoit arrive m'exagerant l'injustice du refus que belesis luy avoit fait avec des paroles qui me firent aisement connoistre la grandeur de sa passion mais afin que je n'ignorasse rien de ce qui les regardoit le lendemain au matin belesis scachant que j'estois leur amy commun vint aussi me dire tout ce qui luy estoit advenu et me prier de faire tout ce que je pourrois pour empescher hermogene d'aller aprendre a cleodore qu'il la trompoit de sorte qu'estant le confident de tous les deux et leur estant fidelle a l'un et a l'autre je me servois de la connoissance que j'avois de leurs veritables sentimens pour empescher qu'ils ne se brouillassent taschant de mesnager leur esprit et de faire qu'ils ne se pleignissent du moins l'un de l'autre qu'avec civilite la chose n'en put pourtant pas demeurer en ces termes la comme vous le scaurez bientost cependant belesis ne se trouva pas peu embarrasse lors qu'il fut chez la tante de cleodore et de leonise car lors qu'il ne parloit point a cette derniere il n'estoit pas content et lors qu'il voyoit hermogene parler a cleodore il ne pouvoit l'endurer s'imaginant tousjours qu'il alloit luy descouvrir son inconstance malgre toutes ses prieres si 
 bien que pour differer du moins ce malheur qu'il aprehendoit sans scavoir pourtant precisement pourquoy il le craignoit si fort il quittoit quelquefois leonise et alloit interrompre hermogene et cleodore et se mesler dans leur conversation pretextant la chose aupres de leonise le mieux qu'il pouvoit cleodore de son coste voyant que belesis estoit si interdit et si inquiet et qu'il parloit pourtant plus a elle qu'il n'avoit accoustume depuis quelque temps expliquoit toutes ses inquietudes a son avantage et pensoit qu'il estoit toujours fort amoureux d'elle d'autre part hermogene voulant profiter de tout disoit quelquesfois bas a cleodore quand il en pouvoit trouver l'occasion que si elle vouloit bien rapeller belesis il faloit qu'elle ne bannist pas hermogene mais pour leonise elle ne scavoit que penser de 1 inquietude de belesis et faisoit du moins ce qu'elle pouvoit pour ne perdre pas ce qu'elle avoit fait perdre a cleodore enfin seigneur je pense pouvoir assurer que je vy cette fois la ce que l'on n'avoit jamais veu auparavant et ce que l'on ne verra peut-estre jamais je veux dire un homme jaloux sans amour estant certain que durant quelques jours belesis agit avec cleodore et avec hermogene comme s'il eust encore este amant de l'une et rival de l'autre c'est a dire avec les mesmes changemens de visage et les mesmes impatiences que la jalousie a accoustume de donner a ceux qu'elle tourmente le plus cependant 
 il disoit tousjours qu'il n'aimoit plus cleodore et qu'il aimoit esperdument leonise j'ay bien ouy dire luy disois-je un soir que je luy demandois conte de ses veritables sentimens qu'il n'est pas aise d'estre longtemps fort amoureux sans estre un peu jaloux mais je ne pensois pas qu'il fust possible d'estre jaloux sans estre amoureux et toutefois je vous voy agir de cette sorte car enfin vous ne pouvez souffrir qu'hermogene parle eu particulier a cleodore vous rompez leur conversation quand vous le pouvez quand vous ne le pouvez pas vous les regardez avec des yeux a penetrer jusques au fond du coeur et a deviner mesme leurs pensees et vous en estes si transporte que vous n'en regardez pas seulement leonise quoy que vous soyez aupres d'elle que voulez vous que j'y face me dit il je voudrois que vous escoutassiez la raison luy dis-je et que puis que vous n'estes plus amoureux de clodore vous ne vous opposassiez point a la passion qu'hermogene a pour elle et que de plus vous luy permissiez de faire tout ce qu'il croiroit luy pouvoir estre utile non non alcenor me dit il je ne scaurois gagner cela sur moy et par une bizarrerie que je ne puis vaincre il faut que j'avoue que je ne puis souffrir non seulement qu'hermogene aille dire a cleodore que je la trahis mais encore qu'hermogene l'aime et en soit aime je ne me soucierois ce me semble pas adjousta t'il que cent autres personnes l'aimassent mais pour 
 hermogene je ne le scaurois endurer vous estes pour tant plus oblige de le souffrir que d'aucun autre repris-je car il est plus vostre amy que qui que ce soit il est vray reprit belesis et si vous scaviez la confusion que j'ay de ma folie vous auriez pitie de moy cependant elle est si forte que je sens bien que je ne pourray jamais ny retourner absolument a cleodore ny trouver bon qu'hermogene l'aime ny abandonner leonise comme nous en estions la hermogene entra qui se mit en ma presence a dire a belesis tout ce qu'on peut dire d'obligeant il luy aprit que les six jours que cleodore luy avoit donnez devant expirer ce soir la il venoit le conjurer de luy accorder la permission qu'il luy avoit demandee au reste luy dit il j'ay une chose a vous dire auparavant que vous me refusiez pour la derniere fois qui est que si contre toute aparence vous vous estiez repenti de vostre faute et que vous voulussiez quitter leonise et retourner a cleodore pour estre aussi fidelle que vous avez este inconstant je vous promets de ne vous demander jamais rien et de ne luy descouvrir point vostre crime vous protestant de plus de m'esloigner non seulement de cleodore mais mesme de suse mais aussi je presens apres cela que s'il est vray que vous aimiez tousjours leonise et que par consequent vous ne pretendiez plus rien a cleodore je pretens dis-je que vous me serviez et que vous ne vous opposiez plus a ce que je veux tout ce que vous 
 me dittes est si raisonnable reprit belesis avec une extreme confusion sur le visage que je meurs de honte d'y respondre aussi extravagamment que je vay faire mais apres tout hermogene si vous m'aimez vous aurez quelque pitie de la foiblesse de vostre amy et vous m'excuserez enfin si je vous refuse et si je vous avoue que je ne pourrois jamais recevoir un plus sensible deplaisir que de vous voir aime de cleodore quoy que j'aime tousjours leonise je scay bien adjousta t'il qu'il y a de la folie a parler ainsi mais apres tout puis que je sens ce que je dis je pense que je ne dois point deguser mes sentimens c'est pourquoy c'est a vous qui estes plus sage que je ne suis a vous accommoder a ma foiblesse c'est vous adjousta t'il qui m'avez amene a suse et qui avez cause toutes mes disgraces c'est donc a vous a les soulager il est vray que je vous ay amene a suse reprit hermogene mais c'est vous qui m'avez fait connoistre particulierement cleodore et par consequent c'est donc a vous a soulager mes maux aussi bien que c'est a moy a soulager les vostres apres cela je me mis a leur parler a tous deux mais je parlay inutilement et nous nous deparasmes sans avoir rien avance ny rien conclu et certes il fut avantageux que belesis ne logeast plus chez hermogene comme il y avoit loge au commencement qu'il fut a suse car ils se seroient encore brouillez plus fort qu'ils ne firent cependant le pauvre hermogene 
 se trouva estrangement embarrasse parce que cleodore remarquant toutes les inquietudes de belesis et croyant qu'il souffroit infiniment pour l'amour d'elle avoit une envie extreme de pouvoir bannir hermogene si bien que le sixiesme jour qu'elle luy avoit accorde ne fut pas plus tost expire qu'elle se prepara a luy donner cette heure d'audiance qu'il luy avoit demandee et qu'elle luy avoit promise de sorte qu'en faisant naistre l'occasion adroitement dans la chambre de sa tante ils se trouverent tous deux vers des fenestres assez esloignees du reste de la compagnie pour pouvoir parler sans estre entendus c'est pourquoy cleodore prenant la parole se mit a le conjurer de commencer de ne luy parler dus avec tant d'attachement et de se desacoustumer peu a peu d'aller chez elle du moins madame luy dit il avouez moy en me bannissant que c'est pour belesis que vous me bannissez et que si belesis n'estoit point amoureux de vous vous ne me banniriez point cleodore croyant qu'en effet hermogene la laisseroit plustost en repos si elle luy parloit sincerement que si elle luy deguisoit une verite qu'il n'ignoroit pas luy dit a la fin avec des paroles assez obligeantes qu'il estoit vray qu'elle ne seroit pas marrie d'oster a belesis tout sujet de faire esclatter sa jalousie et de se pleindre d'elle a des gens qui pourroient en tirer des consequences qui ne luy seroient pas avantageuses l'assurant que si elle n'eust pas eu 
 quelque sorte de compassion de belesis elle ne se seroit pas privee de sa conversation et se seroit contentee de le prier de regler l'affection qu'il disoit avoir pour elle hermogene entendant parler cleodore avec toute la douceur que peut avoir une personne qui en bannit une autre sans la vouloir desobliger absolument creut effectivement que si elle scavoit l'inconstance de belesis il pourroit peut- estre occuper la place que cet inconstant occupoit dans le coeur de cette belle personne de sorte qu'emporte par l'exces de son amour et voyant qu'il faloit ou quitter cleodore ou tascher de la detromper de la croyance ou elle estoit d'estre tousjours aimee de belesis afin de faire changer son arrest de mort il se mit a agiter la chose en luy mesme comme il avoit tousjours extremement aime belesis il eut quelque peine a se resoudre de dire ce qu'il scavoit bien qu'il ne vouloit pas qu'il dist mais apres tout s'agissant de toute la felicite de sa vie l'amour l'emporta sur l'amitie et d'autant plus qu'il avoit l'esprit fort aigry contre belesis pendant qu'hermogene songeoit donc a ce qu'il seroit cleodore le regardoit croyant que tous les divers changemens qu'elle voyoit en son visage n'estoient causez que par la douleur qu'il avoit d'estre contraint de ne luy parler plus comme a l'ordinaire mais a la fin hermogene faisant un grand effort sur luy mesme les dieux me sont tesmoins madame luy dit il si je n'ay pas une repugnance extreme 
 a chercher quelque remede aux maux que je souffre en vous aprenant une chose qui vous affligera sans doute et qui ne me scauroit estre agreable car enfin je sens bien que je ne pourray voir dans vos beaux yeux la melancolie que vous aurez d'aprendre que belesis n'est pas digne de l'honneur que vous luy faites sans en avoir moy mesme infiniment mais madame quand je ne voudrois pas essayer de faire revoquer le cruel arrest que vous avez prononce contre moy je pense que pour vostre interest seulement je serois oblige de vous descouvrir ce que je scay car je suis persuade qu'entre une maistresse et un amy il n'y a point a balancer joint aussi que je ne suis plus en termes de choisir ny de deliberer puis qu'en l'estat ou je suis reduit il faut que je vous aprenne que belesis est un inconstant que sa jalousie est feinte et qu'il est devenu amoureux de leonise d'abord cleodore ne creut point du tout ce qu'hermogene luy dit et elle pensa qu'il inventoit ce qu'il luy disoit mais comme il n'est rien si aise que de jetter la defiance dans un esprit amoureux elle n'eut pas plustost dit a hermogene qu'elle ne pouvoit adjouter foy a ses paroles qu'elle commenca pourtant d'y en adjouster car insensiblement apres luy avoir dit qu'elle ne le pouvoit croire elle vint a luy demander sur quelles conjectures il avoit fonde la creance qu'il avoit de sorte que peu a peu et presques sans scavoir ce 
 qu'elle disoit elle demanda encore plus de choses a hermogene qu'il n'en scavoit et il luy en dit aussi plus qu'elle n'en vouloit scavoir neantmoins comme il demeuroit encore quelque doute dans l'esprit de cleodore hermogene luy dit que pour s'esclaircir de cette verite elle n'avoit qu'a tascher de tirer des mains de belesis la boiste dans laquelle estoit le portrait qu'il avoit d'elle afin d'y voir aussi celuy de leonise ha hermogene reprit cleodore si je puis voir ce que vous dittes je hairay estrangement belesis vous le verrez sans doute reprit il pour peu que vous y aportiez de soin mais madame adjousta t'il ce ne sera pas assez que de hair belesis si vous n'aimez encore un peu hermogene je vous assure luy dit elle que si ce que vous dittes est vray il ne sera pas aise que j'aime jamais rien et j'auray mesme tant de haine pour moy que je ne seray pas en estat d'aimer les autres puis qu'a parler sincerement on n'aime gueres que pour l'amour de soy mais du moins vous puis-je assurer que je vous seray eternellement obligee de m'avoir descouvert la perfidie de belesis comme elle achevoit de prononcer ces paroles belesis entra qui voyant hermogene et cleodore separez de la compagnie fut droit a eux pour interrompre leur conversation quoy que leonise fust dans la mesme chambre en y allant il pensa pourtant s'arrester et changer d'avis parce qu'il craignoit qu'hermogene n'eust descouvert son 
 crime a cleodore neantmoins comme il avoit desja fait quelque pas vers l'endroit ou ils estoient il continua d'y aller avec une esmotion sur le visage qui fit bien connoistre a cleodore qu'il n'avoit pas l'esprit tranquile d'autre part cette belle fille n'eut pas peu de peine a se contraindre et a deguiser ses sentimens mais comme il le faloit afin des s'esclaircir de ce qu'elle vouloit scavoir elle se fit une violence estrange pour parler a belesis comme elle avoit accoustume elle le receut toutesfois avec une civilite contrainte qui embarrassa fort belesis ne scachant si c'estoit un effet de la connoissance qu'elle avoit de son crime on si c'estoit que pour luy faire depit elle le vouloit traitter ainsi hermogene estoit aussi tellement interdit qu'il n'osoit regarder belesis c'est pourquoy il n'est pas estrange si ces trois personnes ne purent durer seules ensemble et si elles se raprocherent de la compagnie aussi tost que les premiers complimens furent faits cependant leonise qui avoit veu entrer belesis tournoit continuellement la teste pour regarder s'il parloit a cleodore mais comme elle vit qu'ils ne se disoient presques rien et qu'ils venoient ou elle estoit le depit qu'elle avoit eu en diminua elle ne laissa pourtant pas de s'en vouloir vanger conme elle le fit un moment apres car seigneur vous scaurez que belesis qui en entrant dans cette chambre avoit plustost choisi d'aller vers cleodore que vers leonise parce qu'elle estoit 
 seule avec hermogene ne vit pas plustost qu'ils estoient separez et meslez dans le reste de la compagnie qu'il se mit aupres de leonise qui pour se vanger comme l'ay desja dit le receut avec une froideur qui ne le consola pas de tous ses desplalsirs secrets car se tournant un moment apres vers tisias qui estoit de l'autre coste afin d'aprendre a belesis par son experience quel depit est celuy de voir preferer un autre a soy il ne put l'obliger a luy parler de tout le reste du jour mais pendant que leonise se vangeoit de cette sorte cleodore qui avoit une impatience estrange de s'esclaircir absolument de ce qu'hermogene luy avoit dit fit si bien que sans que personne pust prendre garde qu'elle eust affecte la chose elle fit que toute la compagnie prit la resolution de s'aller promener au bord du fleuve qui passe a suse cleodore n'ayant pas voulu aller a la promenade ordinaire parce qu'elle n'auroit pas eu la liberte de parler a belesis comme elle le vouloit comme tisias estoit aupres de leonise et qu'il estoit d'une condition si considerable dans suse que personne ne luy pouvoit disputer la place qu'il vouloit prendre ce fut luy qui mit leonise dans le chariot ou elle fut jusques au bord de l'eau et qui luy aida aussi a en descendre lors que toute la compagnie estant arrivee dans une grande prairie ou il y a quantite de saules le long de la riviere se mit a se promener a pied belesis voyant donc qu'il ne pouvoit aider a 
 marcher a leonise et voulant aussi empescher hermogene de donner la main a cleodore la luy presenta quoy que ce ne fust pas de l'air qu'il avoit accoustume de la luy donner devant qu'il aimast leonise comme cleodore avoit eu quelque temps pour se remettre elle se mit a luy parler avec beaucoup de civilite et de douceur de sorte que belesis se rassurant creut qu'hermogene ne luy avoit encore rien dit contre luy si bien que se souvenant que par le discours de son amy il avoit connu que cleodore l'aimoit tousjours cherement il sentoit dans son ame un remords estrange d'avoir trahy cette belle personne ce n'est pas que de temps en temps il ne tournast la teste vers leonise pour voir comment tisias l'entretenoit et l'on peut dire que son coeur estoit cruellement dechire cependant cleodore qui avoit un dessein cache regla son pas de facon que malgre que belesis en eust qui n'osoit pas luy resister ny la presser d'aller plus viste elle se separa un peu de la compagnie prenant un petit sentier plus pres de la riviere afin disoit elle d'estre plus a l'ombre de saules qui la bordoient apres avoir marche quelque temps ainsi sans que cleodore tesmoignast avoir aucun chagrin dans l'esprit tout d'un coup levant son voile et feignant de se regarder dans la riviere qui estoit extremement tranquile ha belesis s'escria t'elle je pensois que mon miroir estoit fort mauvais quant je me trouve desagreable depuis 
 quelque temps toutesfois je voy bien qu'il ne l'est pas car cette riviere ne me flatte non plus que luy belesis ne soupconnant rien de son dessein se mit a la contredire et a luy vouloir persuader comme il estoit vray qu'elle n'avoit jamais este plus belle croyant qu'elle ne parloit ainsi que pour l'obliger a n'en tomber pas d'accord quoy que ce ne fust pas trop la coustume de cleodore d'estre capable de tant de petites foiblesses dont presques toutes les belles ne se peuvent deffendre belesis estant donc dans ce sentiment la luy dit croyant bien la contenter qu'il ne l'avoit pas trouvee plus belle le jour qu'il arriva a suse je scay bien du moins reprit cleodore que j'estois un peu moins mal que je ne suis le jour que je me fis peindre pour vous et je m'assure adjousta t'elle malicieusement que si vous voulez regarder mon portrait il vous reprochera la flatterie que vous me faites et me reprochera a moy mesme mon changement pour vous montrer luy dit il afin de ne luy faire pas voir son portrait de peur qu'elle ne vist celuy de leonise que je vous trouve plus belle que vostre peinture je ne veux pas la regarder presentement que je suis aupres de vous aimant beaucoup mieux vous voir qu'elle flatterie a part luy dit cleodore je vous prie de me la montrer je voudrois bien le pouvoir faire luy dit il pour vous faire voir l'outrage que vous vous faites a vous mesme en parlant mal de vostre beaute mais je suis si malheureux 
 que je l'ay laissee aujourd'huy dans mon cabinet sans y penser en disant cela belesis changea de visage et cleodore en changea aussi car elle connut bien qu'il ne disoit pas la verite mais pour donner un pretexte a l'esmotion qui paroissoit dans ses yeux malgre elle je ne vous avois pas donne mon portrait reprit cleodore pour le laisser sans y penser eh de grace luy dit belesis fort interdir ne redevenez pas capricieuse et ne me condamnez pas pour m'estre mal exprime car enfin je n'ay pas voulu dire que je ne pense point a vous mais seulement que sans en avoir eu le dessein j'ay laisse vostre portrait dans mon cabinet quoy qu'il en soit dit elle je ne vous l'avois pas donne pour cela cependant je vous prie de me le faire voir le plustost que vous pourrez et de chercher mesme si vous ne l'avez point icy car comme vous dittes que vous l'avez laisse sans y penser peut-estre encore que sans y penser vous l'avez sur vous belesis s'obstina long temps a ne vouloir pas chercher disant tousjours qu'il scavoit bien qu'il ne l'avoit point mais a la fin craignant de rendre ce qu'il disoit suspect a cleodore il fit semblant de voir s'il ne se trompoit pas pour cet effet il regarda parmy des tablettes qu'il portoit tousjours comme s'il eust voulu s'esclarcir s'il n'y seroit point aportant grand soin a ne tirer pas ce qu'il ne vouloit point que cleodore vist mais par malheur pour luy un des fermoirs de ces tablettes s'estant acrochee a un 
 tissu de soye et d'or ou la boiste du portrait de cleodore estoit pendue en tirant des tablettes il la tira aussi de sorte que cleodore ne la vit pas plustost qu'elle la prit sans que belesis l'en pust empesher car par malheur pour luy ce cordon se detacha facilement des tablettes cleodore n'eut pas plustost cette boiste que craignant que belesis ne la voulust reprendre elle la mit dans sa poche puis se tournant vers luy une autrefois luy dit elle sans s'esmouvoir et faisant semblant de ne s'apercevoir pas qu'il eust voulu luy dire un mensonge ne vous fiez plus a vostre memoire cependant belesis se trouva bien embarrasse car encore qu'il ne creust pas que cleodore sceust que le portrait de leonise fust dans cette boiste aussi bien que le sien il ne laissoit pas de voir que si elle demeuroit dans ses mains elle le verroit ce n'est pas qu'elle ne fust faire de facon qu'il y avoit quelque peine a ceux qui ne scavoient pas la chose de s'apercevoir qu'elle s'ouvroit des deux costez mais apres tout il jugeoit que cleodore estant soupconneuse et adroite s'en apercevroit aisement si elle avoit le loisir de la considerer c'est pourquoy prenant un biais qu'il creut assez fin il se mit a la conjurer instamment de luy vouloir rendre son portrait n'osant pas avoir recours a la force contre une personne a qui il devoit tant de respect je ne scay toutesfois s'il auroit pu en avoir pour cleodore en cette occasion si ce n'eust este que malicieusement 
 sans qu'il y prist garde tant il songeoit a ce qu'il luy vouloit dire elle ne l'eust remene vers la compagnie dont ils n'estoient pas fort esloignez mais madame luy disoit il vous m'avez demande vostre portrait pour regarder s'il estoit plus beau que vous que ne le regardez vous donc afin de vous rendre justice et de me le rendre tout a l'heure je le regarderay dit elle quand je seray dans ma chambre aupres de mon miroir mais comment pensez vous luy dit il encore que je puisse passer le reste du jour sans l'avoir puis que vous voyez la personne que vous aimez reprit elle avec un sous-rire plus malicieux qu'il ne le croyoit vous ne devez pas regretter de ne voir point sa peinture promettez moy donc repliqua t'il que vous me la rendrez devant que nous nous separions je vous la rendray peut-estre demain dit elle du moins vous prieray-je de me venir faite une visite dans ma chambre pour scavoir ce que j'en auray trouve apres cela belesis luy fit cent conjurations en suitte il luy parla presques avec colere il s'en falut peu que mesme il n'employast ses larmes aussi bien que ses paroles mais a la fin il fut contraint de se taire car cleodore l'ayant remene comme je l'ay desja dit dans la compagnie il ne put plus l'entretenir en particulier pour luy en oster mesme toutes les occasions elle se joignit a leonise et' ne la quitta point de tout le reste du jour je vous laisse a penser seigneur en quelle inquietude estoit belesis 
 et quelle impatience estoit aussi celle de cleodore de pouvoir estre en lieu ou elle pust s'esclaircir si hermogene luy avoit dit la verite elle fut si grande qu'elle se pleignit du serain long temps devant qu'il en fist afin de faire finir la promenade le plustost qu'elle pourroit au contraire belesis croyant trouver quelque remede au mal qu'il craignoit et trouvant du moins quelque consolation a le differer faisoit ce qu'il pouvoit pour la faire durer long temps disant a cleodore qu'elle estoit peu complaisante de vouloir que toute une grande et belle compagnie se privast d'un grand plaisir pour l'amour d'elle mais quoy qu'il pust dire on se retira d'assez bonne heure il espera pourtant que quand elle arriveroit chez elle il pourroit peut-estre la remener jusques a sa chambre et la presser encore de luy rendre son portrait mais elle demeura malicieusement dans celle de sa tante jusques a ce qu'il fust sorty a peine le fut il qu'impatient de s'esclaircir de ce qu'elle souhaitoit et de ce qu'elle craignoit pourtant d'aprendre elle fut dans son cabinet ou elle s'enferma et se mit avec une precipitation extreme a ouvrir cette boiste ou d'abord elle ne vit que sa peinture mais comme hermogene luy avoit assure si fortement que cette boiste estoit double elle se mit a la considerer attentivement de sorte qu'elle la regarda tant et la tourna de tant de costez qu'a la fin lors qu'elle desesperoit de pouvoir trouver par ou elle s'ouvroit elle s'ouvrit 
 tout d'un coup et luy fit voir le portrait de leonise elle ne l'eut pas plustost veu qu'elle le laissa tomber car elle m'a raconte depuis tout ce qu'elle fit alors puis le reprenant un moment apres elle le regarda encore une fois en suitte dequoy le jettant sur sa table avec autant de colere que de douleur ha hermogene s'escria t'elle vous n'estes que trop veritable et plus taux dieux que vous l'eussiez este moins quoy perfide belesis poursuivit elle en elle mesme il est donc bien vray que vous estes un inconstant et que vous m'avez trahie quoy leonise adjousta cleodore vous ne serez venue a suse que pour me rendre la plus malheureuse personne du monde quoy hermogene vous ne m'aurez aimee que pour me faire scavoir plustost la fourbe de vostre amy mais a quoy bon poursuivit elle me prendre a belesis a leonise et a hermogene des maux que je souffre puis que c'est moy mesme que je dois accuser de toutes mes disgraces car en fin adjousta cleodore en s'adressant la parole comme a une tierce personne a quoy t'a servy d'estre si difficile au choix de tes amis si tu as si mal choisi un amant tu ne pouvois souffrir que quatre ou cinq personnes en toute la terre et de ces quatre ou cinq tu en as prefere une aux autres cependant c'est justement celle la qui te trahit et qui t'abandonne toy qui abandonnois tout le monde pour belesis tu avois mesme change ton humeur pour luy tu n'estois 
 plus ny fiere ny inegale et toutesfois il te quitte et te quitte lors que tu luy estois la plus favorable il faloit sans doute reprenoit elle le traitter comme on traitte certains esclaves qui ne servent bien que lors qu'on les traite mal ou pour mieux dire encore il ne faloit avoir ny bonte ny rigueur pour luy car pour nostre repos il faloir ne le voir du tour mais il n'est plus temps de raisonner la dessus puis qu'il n'est que trop vray que je l'ay veu que je l'ay estime et que je l'ay aime du moins adjoustoit elle scay-je bien que je ne le verray plus qu'une fois en particulier pour luy reprocher son infidelite et je scay bien encore que je ne l'estime plus mais apres tout poursuivit elle en soupirant je ne scay pas si je ne l'aime plus il me semble que j'ay plus de douleur et de colere que de haine et que j'ay quelque peine a m'empescher de souhaiter qu'il se repente le suis pourtant resolue quand mesme il se repentiroit de ne luy pardonner jamais et de me vanger sur luy et de son propre crime et de ma foiblesse apres cela cleodore m'a raconte qu'elle dit encore cent choses dont elle ne se souvenoit pas mesme precisement qu'elle forma cent resolutions contraires les unes aux autres et que tout ce quel amour la haine la colere et la jalousie peuvent inspirer de plus violent luy passa dant l'esprit elle fut mesme si long temps a s'entretenir que ses femmes furent contraintes de l'advertir qu'il estoit extraordinairement tard 
 et que si elle vouloit dormir devant qu'il fust jour il faloit qu'elle se couchast bientost cleodore voulant donc cacher ses chagrins reprit le portrait qu'elle avoit jette sur sa table avec tant de violence et se fut mettre au lict ou elle m'assura n'avoir jamais pu fermer les yeux de toute la nuit mais enfin apres avoir bien pense a ce qu'elle avoit a faire elle prit la resolution d'employer toute son adresse pour mettre belesis mal aveque leonise et pour faire en sorte que tisias l'epousast toutesfois comme elle ne pouvoit pas faire cette derniere chose toute seule et qu'elle avoit besoin du secours d'hermogene qui pouvoit aisement faire reussir ce dessein elle prit encore celuy de le souffrir et de se confier a luy de sa vangeance comme elle a l'ame fiere elle estoit dans une apprehension estrange que l'on ne pust remarquer a ses yeux qu'elle n'avoit point dormy et qu'elle avoit pleure de sorte que faisant un grand effort sur elle mesme des que le soleil parut elle renferma toutes ses larmes elle retint tous ses soupirs et tascha de remettre une tranquilite sur son visage qui n'estoit pas dans ton coeur elle voulut mesme ce jour la estre assez paree et plus qu'elle ne l'estoit le jour auparavant luy semblant qu'en faisant ce qu'elle avoit accoustume de faire quand elle estoit gaye qu'elle la paroistroit davantage apres donc qu'elle eut aporte tous ses soins a cacher sa melancolie elle passa de sa chambre a celle de leonise qui n'en estoit pas fort esloignee mais comme 
 cette belle fille ne s'estoit pas levee si matin que cleodore elle n'estoit pas encore habillee si bien que ne scachant pas d'ou venoit sa diligence au lieu de s'accuser de paresse elle luy fit la guerre de s'estre levee de si bonne heure luy en demandant la raison avec empressement car enfin luy dit elle je ne scay que penser de vous voir si matineuse et si paree quand vous auriez mesme dessein adjousta t'elle en riant de faire quelque nouvelle conqueste au temple et que vous seriez assez prophane pour en concevoir la pensee vous vous seriez encore levee trop tost puis que quand il seroit vray que vous auriez le taint aussi repose et les yeux aussi brillans que si vous aviez dormy dix heures du moins suis-je assuree que devant que nous allions au temple plus de la moitie des boucles de vos cheveux seront desja trop pendantes et trop negligees je vous assure luy repliqua cleodore avec un enjouement qui n'estoit pas trop naturel que pourveu que je vous plaise aujourd'huy je ne pleindray point la peine que j'ay eue a me coiffer et que je tiendray toute ma parure bien employee car pour des conquestes adjousta t'elle je vous jure ma chere parente que je ne songe point a en faire puis qu'au contraire si l'en avois fait je chercherois plustost a les perdre apres cela ces deux belles personnes se dirent encore plusieurs choses de pareille nature jusques a ce que leonise fut achevee d'habiller mais lors qu'elle le fut et que ses filles furent 
 entrees dans sa garderobe cleodore prenant un visage plus serieux et voulant luy faire une fausse confidence pour se vanger de belesis je suis bien fachee luy dit elle d'estre contrainte de vous donner une preuve de mon amitie qui ne vous sera pas agreable et d'estre obligee de vous reveler tout le secret de ma vie en un temps ou peut - estre vous ne m'en aurez pas d'obligation mais apres tout estant persuadee que je le dois je m'y resous sans repugnance vous supliant seulement de croire que je n'ay nulle intention de conserver ce que je vous conseilleray de perdre il y a tant d'obscurite pour moyen vos paroles reprit leonise que je n'y scaurois respondre a propos et tout ce que je vous puis dire est que j'ay toute la disposition que vous pouvez desirer que j'aye a expliquer favorablement tout ce que vous me direz et a reconnoistre comme il faut la confiance que vous aurez en moy cela estant reprit cleodore je vous advoueray donc quoy que je ne le puisse faire sans rougir que long temps devant que vous arrivassiez a suse belesis s'estoit attache a me voir et si je l'ose dire a m'aimer mais a m'aimer d'une maniere a faire un si grand esclat dans le monde que je fus contrainte pour empescher qu'il ne fist beaucoup de choses qui m'eussent pu nuire d'estre un peu moins severe que je ne l'eusse este sans cela je souffris donc qu'il me dist quelquesfois qu'il ne me haissoit pas afin qu'il ne l'allast pas dire aux 
 autres ainsi ayant beaucoup d'estime pour belesis et quelque legere reconnoissance de l'affection qu'il avoit pour moy je vescus aveques luy dans une assez grande confiance voila donc ma chere leonise l'estat ou estoient les choses lors que vous arrivastes icy mais comme l'amour est une passion difficile a cacher j'advoue que j'eus peur que vous ne vous aperceussiez de celle que belesis avoit pour moy car comme je ne vous avois point veue depuis l'age de cinq ou six ans on peut dire que je ne vous connoissois point de sorte que vos ne pouvez ce me semble pas raisonnablement vous offencer que je me defiasse de vous en ce temps la et puis a vous dire la verite comme vous n'aviez jamais este a la cour je pensois que vous expliqueriez les choses de cette nature fort criminellement et que vous ne scauriez peut-estre pas faire le discernement d'une passion innocente a une passion dereglee si bien que craignant estrangement que vous ne vinssiez a descouvrir l'intelligence qui estoit entre belesis et moy je luy declaray que je ne l'aimois pas assez pour m'exposer a ce malheur et que je voulois absolument qu'il ne me parlast jamais en particulier devant vous enfin j'en vins au point que je ne voulois quasi pas qu'il me regardast quand vous y estiez car comme j'avois aisement remarque que vous avez infiniment de l'esprit je vous aprehenday encore plus quand je vous connus que je ne vous craignois quand je ne vous connoissois 
 pas estant donc dans cette inquietude et n'ayant pas un attachement aussi fort pour belesis qu'il en avoit un pour moy je luy dis absolument que je ne voulois plus vivre dans l'aprehension ou je vivois ainsi me voyant presques determinee a rompre aveques luy plustost que de m'exposer a faire que vous sceussiez l'intelligence qui estoit entre nous il s'advisa de me proposer afin de me mettre l'esprit en repos et de vous empescher de descouvrir la verite de luy permettre de feindre d'estre amoureux de vous de sorte que ne vous aimant pas en ce temps la comme je vous aime aujourd'huy je consentis a ce qu'il voulut me semblant mesme que c'estoit donner quelque joye a une je une personne nouvelle venue que de luy donner lieu de croire qu'elle avoit gagne le coeur d'un aussi honneste homme que belesis je vous assure interrompit leonise en rougissant et sans avoir loisir de raisonner sur ce cleodore luy disoit voulant seulement nier qu'elle eust este trompee que belesis s'aquitta donc fort mal de sa commission car il ne m'a jamais dit qu'il m'aimast et je me suis toujours bien aperceue qu'il vous aimoit non non leonise reprit cleodore avec beaucoup de finesse ne me niez pas ce que je scay aussi bien que vous et pardonnez moy seulement le consentement que j'ay aporte a la fourbe que belesis vous a faite mais pour vous monstrer que je n'ay jamais eu intention qu'il poussast la chose aussi loin qu'elle a este il faut que vous vous 
 donniez la patience de m'escouter je vous diray donc qu'en consentant a ce qu'il me proposoit je luy declaray que je voulois qu'il se contentast de vous dire quelques galanteries ne voulant nullement qu'il allast vous engager a luy vouloir effectivement du bien parce qu'alors ce n'eust plus este une simple tromperie mais une horrible trahison dont je ne voulois pas estre capable il me promit donc ce que je voulus et depuis cela je me mit l'esprit en repos connoissant bien que vous croiyez qu'il avoit quelque affection pour vous et qu'ainsi vous ne soupconniez pas qu'il m'eust aimee ou que du moins si vous en soupconniez quelque chose vous croiyez qu'il ne m'aimoit plus au commencement je m'accoustumay a luy demander ce qu'il vous disoit et ce que vous luy respondiez mais a la fin je m'en lassay et ne m'en informay plus ayant remarque depuis cela qu'il vous parloit beaucoup davantage j'advoue ma chere leonise que vos yeux m'ont este redoutables et que j'ay eu peur que la feinte n'eust cesse d'estre feinte je me suis donc resolue d'en dire quelque chose a belesis qui m'a jure plus de mille fois n'avoir jamais eu un moment d'amour pour vous et pour me le prouver plus fortement il m'a non seulement offert de ne vous parler jamais mais il m'a remis entre les mains tout ce qu'il a eu de vous jusques a vostre portrait en disant cela cleodore le fit effectivement voir a leonise de vous representer 
 seigneur l'estonnement et le depit de cette belle fille il ne seroit pas aise car je luy ay ouy dire a elle mesme que de sa vie elle n'avoit eu l'esprit si trouble ha cleodore s'ecria leonise je n'ay jamais donne mon portrait a belesis je le veux croire reprit elle mais il n'a pas laisse de me le dire et ce qui fait que je vous crois d'autant plustost est que je ne luy avois pas donne le mien ii m'a pourtant dit reprit leonise en colere qu'il le tenoit de vostre main et non seulement il me l'a dit mais je pense mesme qu'il l'a dit a hermogene car je l'ay ouy dire a sa soeur quoy qu'il en soit dit cleodore j'ay cru que j'estois obligee de remedier au mal que j'avois fait et de vous detromper absolument mais pour vous faire voir luy dit elle qu'en vous descouvrant la verite je ne le fais pas par jalousie j'ay a vous dire que j'ay eu l'esprit si choque du procede de belesis que je me suis resolue de rompre aveque luy et d'autant plus que j'ay sceu par une autre voye qu'il a encore une intelligence secrette dans suse avec une personne de plus haute qualite c'est pourquoy si vous m'en croyez et que vous puissiez estre capable de croire les conseils d'une personne qui a consenty au commencement de la tromperie que l'on vous a faite vous vous detacherez de luy comme je m'en veux detacher et nous ne le verrons jamais je scay bien adjousta t'elle que si je regardois la chose comme je la pourrois regarder j'aurois lieu de me pleindre de vous puis 
 que par vos propres paroles vous dittes avoir creu que je ne haissois pas belesis et que cependant vous n'avez pas laisse de l'engager a vous aimer autant qu'il a este en vostre puissance mais comme j'ay fait la premiere faute je vous pardonne la seconde m'offrant mesme de vous vanger de belesis beaucoup mieux que vous ne vous en vangeriez sans moy leonise entendant parler cleodore comme elle faisoit ne scavoit que penser et n'avoit pas la force de douter de ses paroles tant elle trouvoit de vray semblance a tout ce qu'elle luy disoit de sorte que la colere d'avoir este trompee par belesis s'empara si puissamment de son esprit qu'elle n'en eut presques point pour cleodore et qu'elle luy pardonna sans peine en suitte dequoy la voulant irriter contre belesis elle luy raconta avec exageration tout ce qu'il luy avoit dit de plus passionne et de plus obligeant mais comme elle avoit trop de douleur pour avoir son jugement absolument libre en voulant irriter cleodore elle luy dit pourtant une chose qui pensa un peu l'adoucir car comme elle luy disoit combien elle avoit creu fortement que belesis l'aimoit je connois pourtant luy dit elle que j'avois tort de n'entrer pas en soupcon un jour que je le pressay de remettre entre mes mains vostre portrait et toutes les lettres qu'il avoit de vous mais le meschant qu'il est adjousta t'elle me fit passer le refus qu'il m'en fit pour un effet de sa discretion et de sa vertu et je luy en sceus si bon gre 
 que le luy accorday plus de graces ce jour la qu'il n'en avoit eu de puis que je le connoissois
 
 
 
 
voila donc seigneur comment la pauvre leonise seconda admirablement le dessein qu'avoit cleodore de se vanger de belesis elle ne fut pourtant pas marrie qu'il eust eu ce respect la pour elle de ne donner pas ses lettres a leonise mais il estoit si criminel d'ailleurs que cela ne la fit pas changer d'avis et elle le regarda comme un homme qui naturellement estoit discret mais qui ne faisoit pas d'estre inconstant elle se mit donc a flatter leonise et a la confirmer puissamment dans le dessein de bannir belesis cherchant ensemble quel pretexte elles pourroient trouver pour faire que leur tante ne le trouvast pas mauvais cependant comme leonise ne se sentit pas l'ame assez ferme pour dissimuler bien sa douleur ce jour la elle pria cleodore de dire qu'elle se trouvoit mal et qu'on ne la voyoit point et en effet elle se mit au lict afin de pouvoir peut-estre cacher quelques larmes qu'elle n'eust pu retenir apres quoy cleodore s'en alla au temple attendant l'apres-disnee avec beaucoup d'impatience car elle s'imagina bien que belesis ne manqueroit pas d'aller luy faire une visite a sa chambre scachant ce qu'elle luy avoit dit il n'y fut pourtant pas d'aussi bonne heure qu'elle l'avoit espere car il aprehendoit tellement qu'elle n'eust veu le portrait de leonise qu'il fut tres long temps sans pouvoir se resoudre 
 a voir cleodore mais enfin voyant que quand il auroit bien differe il faudroit tousjours la voir il y fut mais il y fut avec des sentimens que luy mesme ne connoissoit pas car bien qu'il souhaitast ardemment qu'hermogene ne fust point aime de cleodore il ne laissoit pourtant pas d'estre toujours aussi amoureux de leonise qu'il l'avoit jamais este quoy qu'il eust pourtant conserve beaucoup de respect pour cleodore mais encore qu'il sentist qu'il ne pouvoit s'empescher de la craindre il s'imagina toutesfois qu'il n'aprehendoit qu'elle sceust la trahison qu'il luy faisoit que par un sentiment d'amour estant donc assez inquiet et craignant mesme que leonise ne trouvast mauvais qu'il eust tant entretenu cleodore le jour auparavant et qu'il allast encore a sa chambre devant que d'aller a la sienne il partit de chez luy fort resveur et arriva fort melancolique chez cleodore pour elle comme elle esperoit que leonise sans en avoir le dessein la vangeroit de belesis elle avoit quelque joye sur le visage ce qui le rassura extremement croyant que si cleodore eust veu le portrait de leonise elle ne luy eust pas paru aussi tranquile qu'il la voyoit et bien madame luy dit il n'avez vous pas trouve que vous estes plus belle que vostre portrait vostre miroir ne vous a t'il pas convaincue d'erreur et n'estes vous pas dans l'opinion ou je suis que vous estes mille fois plus aimable que vostre peinture je ne scay pas luy 
 elle si vous avez tort ou si vous avez raison de dire ce que vous dittes mais du moins scay-je bien qu'il y a un portrait dans la boiste que je vous ay prise que vous trouvez plus beau que le mien et plus beau que moy en disant cela cleodore rougit de colere et belesis paslit de crainte et d estonnement n'ayant pas seulement la force d'ouvrir la bouche car encore qu'en allant chez cleodore il eust songe a ce qu'il diroit si par malheur elle avoit veu le portrait de leonise il ne trouva pourtant rien a dire de sorte que cleodore voyant qu'il ne parloit pas vous avez raison belesis luy dit elle vous avez raison de n'entreprendre pas de vous excuser car vous le feriez si mal que vous ne feriez qu'augmenter ma colere si toutesfois quelque chose la peut augmenter je scay bien madame luy dit il alors que vous avez lieu de me croire bien criminel puis que vous avez veu le portrait de leonise et je scay encore de plus interrompit elle que vous ne me persuaderez jamais le contraire car enfin pour vous espargner la peine de me dire de mauvaises raisons et d'inventer cent mensonges je scay tout ce qui s'est passe entre leonise et vous vous ne luy avez pas dit une parole que je ne scache soit par elle ou par quelque confidente qui la trahie et j'ay pour mon malheur dans ma memoire tout ce que vous avez fait contre moy jugez apres cela quels sentimens je dois avoir pour 
 vous et si je ne dois pas vous mepriser jusques au point de ne pouvoir seulement vous hair l'advoue toutesfois adjousta t'elle que je n'en suis pas encore la car il est vray que je vous hais horriblement non seulement parce que l'inconstance est une foiblesse indigne d'un esprit raisonnable et d'un homme genereux mais encore parce que vous avez voulu cacher cette inconstance en feignant d'estre jaloux et que vous m'avez voulu noircir injustement de vostre crime mais madame luy dit il pourquoy durant si long temps m'avez vous traitte si cruellement et pourquoy m'avez vous rendu si malheureux que j'aye este contraint d'essayer de vous donner de la jalousie et de feindre mesme d'en avoir pous vous afin de tascher de vous donner de l'amour non non belesis luy dit elle ne deguisez pas les choses vous avez aime leonise et nous n'avez point creu que j'aimasse hermogene je ne scay dit il si je l'ay creu mais je scay bien que je le crains estrangement et qu'il n'est rien que je ne fasse pour l'empescher d'estre bien aveque vous ce que vous me dittes est si extravagant repliqua cleodore en colere que je ne comprens pas que je puisse avoir la patience de souffrir que vous soyez encore un moment aupres de moy mais comme c'est icy la derniere fois de ma vie que je vous parleray je seray bien aise de scavoir par quels motifs vous avez change de sentimens car devant que leonise fust a suse vous y aviez veu nulle personnes 
 plus belles que moy et plus belles que leonise cependant vous ne m'aviez pas quittee pour elles ce ne sont pas aussi mes rigueurs qui ont lasse vostre patience puis que tant que j'ay elle rigoureuse vous m'avez aimee et que quand j'ay commence de l'estre moins vous avez change de sentimens ce n'ont pas este non plus mes faveurs qui ont detruit vostre amour car graces aux dieux je ne vous en ay pas accable quelle est donc la cause de vostre inconstance suis-je plus stupide que je n'estois ou d humeur plus inegale au contraire j'ay a me reprocher de m'estre changee pour l'amour de vous parlez donc belesis mais parlez moy comme si je n'estois point cleodore et dittes moy precisement comment leonise m'a chassee de vostre coeur car je seray bien aise de scavoir si j'en suis sortie de vostre gre ou aveque violence si c'a este par vostre propre foiblesse ou par ma faute belesis se trouvant si presse par cleodore ne scavoit pas trop bien que luy respondre car il avoit tant de honte de son inconstance qu'il ne pouvoit resoudre a l'advouer d'autre par il voyoit bien qu'il ne la pouvoit nier et il jugeoit encore que quand il feroit semblant de s'en repentir et que cleodore luy voudroit pardonner ce ne seroit qu'a condition d abandonner leonise ce qu'il ne pouvoit pas faire de sorte que ne scachant que resoudre il respondit si ambigument a cleodore qu'elle s'en facha presques autant que de son 
 inconstance car enfin luy dit elle apres qu'il eut cesse de parler la sincerite est une chose que tout le monde peut avoir le veux bien croire poursuivit cleodore que vous ne pouvez plus m'aimer et que vous ne pouvez pas aussi n'aimer plus leonise mais vous pouvez du moins m'advouer la verite et de n'adjouster pas la fourbe a la foiblesse que voulez vous que je vous die repliqua belesis si je ne scay pas presentement ce que je pense l'advoue poursuivit il que je vous ay plus aimee que je ne vous aime mais vous en avez este cause puis que dans le plus fort de ma passion vous avez mis ma patience a des epreuves si rudes que tout autre que moy vous auroit haie de sorte interrompit brusquement cleodore que selon vous je vous suis encore obligee de ce que vous n'avez simplement fait que passer de l'amour a l'indifference mais scachez foible et inconstant que vous estes que l'indifference est quelque chose de plus offencant que la haine parmy les personnes qui ont l'ame tendre et qu'ainsi je vous dois plus hair de ce que vous ne me haissez pas que si vous me haissiez mais madame reprit belesis vous voulez que je sois sincere et cependant ma sincerite ne fait que vous irriter davantage ne laissez pourtant pas d'en avoir repliqua t'elle car je seray tousjours bien aise d'aprendre quelque chose qui ne vous soit pas avantageux vous aprendrez donc luy dit il que je ne scaurois vous obeir ny me resoudre 
 a vous redire tout ce qui s'est passe dans mon ame et tout ce que je puis presentement est de vous assurer que je n'ay jamais perdu le respect que je vous dois ny dit une parole contre vous a leonise je luy ay mesme refuse vostre portrait c'est pourquoy je vous conjure d'avoir la generosite de ne vouloir pas mal user du sien je vous entens bien luy dit elle vous voulez que je vous le rende mais comme il vous sera plus agreable de le recevoir des mains de leonise que des miennes je le luy rendray afin quelle vous le redonne une seconde fois eh de grace madame luy dit il ne donnez pas un si sensible deplaisir a une personne qui n'est pas coupable car presupose que je sois un inconstant qui ne vous aime plus et qui vous a trahie leonise n'auroit tousjours autre part a mon crime que de s'estre laisse voir quoy qu'il en soit dit cleodore ta chose ira comme je le dis je voy bien reprit il que vous ne cherchez qu'un pretexte a me rendre de mauvais offices aupres de leonise mais madame quoy que vous croiyez que je ne vous aime plus je ne laisse pas de m'interesser encore assez en tout ce qui vous touche pour m'apercevoir que vous estes ravie de joye de pouvoir m'accuser d'inconstance de peur que je ne vous die qu'hermogene vous a rendue infidelle je ne vous conseille pas luy dit elle de vous servir d'une si mauvaise finesse car elle vous seroit inutile cependant puis que vous ne voulez pas que je scache vos veritables 
 sentimens il faut que je vous die les miens scachez donc qu'on ne peut pas avoir plus d'horreur que l'en ay pour vostre inconstance ny moins de regret d'avoir perdu ce qui estoit si aise a perdre apres cela allez vous en chercher quelque consolation aupres de leonise de ce que vous avez este une nuit sans sa peinture aussi bien elle se trouve mal et a ordonne de dire qu'on ne la voit pas aujourd'huy mais comme je pense que vous avez quelque privilege particulier aupres d'elle il pourra estre que vous la verrez cependant preparez vous s'il vous plaist a la voir ailleurs qu'en ma prensence car j'ay assez de credit aupres de ma tante et assez d'adresse pour faire que vous n'ayes plus la liberte de venir dans sa maison c'est sans doute reprit belesis sans scavoir presques ce qu'il disoit que vous voulez voir hermogene plus commodement c'est assurement dit elle que je ne veux plus voir belesis ny inconstant ny assez hardy pour me dire des choses qu'il ne devroit pas mesme penser au reste ne jugez pas s'il vous plaist de ma colere par le peu d'aigreur que vous trouvez en mes paroles car si je suivois mon inclination je vous dirois les choses du monde les plus estranges mais comme vous pourriez vous imaginer que la grandeur de ma colere seroit une marque de la grandeur de l'affection que j'ay eue ou que j'aurois encore pour vous je veux vous faire voir qu'ayant assez de pouvoir sur moy pour 
 estre maistresse absolue d'une passion qui a accoustume d'estre fort difficile a retenir dans les bornes de la raison je scaurois facilement en vaincre une autre plus douce quand j'en aurois este capable belesis voulut encore dire quelque chose du portrait de leonise et d'hermogene aussi mais a la fin la patience de cleodore s'eschapa et il falut qu'il s'en allast il ne fut pas plustost sorty de la chambre de cleodore qu'il fut pour chercher quelque consolation a celle de leonise voulant aussi la prevenir de peur que cleodore ne luy rendist quelque mauvais office mais comme il arriva a deux pas de la porte une fille qui estoit a elle luy dit qu'on ne voyoit point sa maistresse toutesfois comme il y avoit long temps qu'il avoit aporte soin a se la rendre favorable il fit si bien qu'il luy persuada de laisser la porte ouverte afin qu'il pust dire estre entre sans avoir parle a personne et qu'ainsi elle en fust quitte a meilleur marche et en effet cette fille rentrant dans la chambre de leonise par une porte degagee fit ce que belesis souhaitoit de sorte qu'estant alle un moment apres cette fille et estant entre sans resistance il fut au chevet du lict de leonise sans que deux ou trois femmes qui estoient a un coste de la chambre a parler bas ensemble y prissent garde et ce fut celle qui luy avoit ouvert la porte qui courut a luy faisant semblant qu'elle estoit bien fachee qu'il fust entre et en demandant mesme pardon a sa maistresse 
 qui en effet en sur en colere aussi voulut elle d'abord l'obliger a sortir de sa chambre mais comme il s'obstina a ne le vouloir pas faire et que leonise eut peur que les femmes qui estoient aupres d'elle ne tirassent quelque consequence de cette contestation et que de plus elle avoit une extreme envie de faire des reproches a belesis elle souffrit enfin qu'il demeurait et qu'il luy fist une visite une fut pas plustost assis qu'il luy demanda pourquoy elle avoit voulu le chasser si cruellement en un temps ou il avoit tant de besoin d'estre console mais leonise prenant la parole avec precipitation c'est luy dit elle qu'ayant resolu de vous chasser de mon coeur j'ay voulu des aujourd'huy commencer a vous chasser de ma chambre madame luy dit il je voy bien que cleodore vous a preoccupee a mon prejudice ha belesis repliqua t'elle vous voyez bien que celle que vous nommez se repentant du consentement qu'elle avoit aporte a vostre fourbe me l'a enfin decouverte belesis forte estonne d'entendre parler leonise ne scavoit que penser de ce qu'elle luy disoit car il ne scavoit que trop que c'estoit cleodore qu'il avoit trompee et qu'il n'avoit jamais trompe leonise il la pria donc de vouloir luy dire dequoy elle l'accusoit de sorte que leonise toute douce qu'elle estoit si irritee de cette demande qu'elle luy dit cent choses facheuses luy faisant pourtant entendre le crime qu'elle croyoit qu'il eust commis belesis voulut alors se justifier mais elle ne put souffrir 
 qu'il parlast non non luy dit elle vous estes coupable et plus coupable qu'on ne scauroit se l'imaginer car enfin pourquoy aller remettre mon portrait entre les mains de cleodore vous qui m'aviez refuse le sien n'estoit-ce pas assez que vous feignissiez de m'aimer pour la satisfaire et pour cacher la passion que vous aviez et que vous avez encore pour elle sans triompher de mon innocence et de ma credulite en remettant dans ses mains un portrait que je ne vous ay pas mesme donne et que je n'ay fait simplement que consentir que vous gardassiez parce que vous aviez eu la discretion de ne me donner pas celuy de cleodore quoy madame interrompit il vous croyez que j'ay donne volontairement vostre portrait a cleodore il faut bien que je le croye dit elle car elle ne peut pas vous l'avoir pris aveque violence belesis se mit alors a conjurer leonise de souffrir qu'il se justifiast mais elle luy respondit qu'elle croiroit plustost ses yeux que ses paroles et quoy qu'il pust dire il ne put jamais obtenir la permission de parler car leonise avoit un si sensible depit contre luy de ce qu'elle croyoit qu'il avoit feint de l'aimer qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il se voulust justifier il auroit pourtant a la fin lasse son obstination et obtenu la liberte de dire ce qu'il eust voulu n'eust este que la tante de leonise entra qui ayant sceu qu'elle ne vouloit voir personne venoit s'informer elle mesme quelle estoit son incommodite mais elle fut bien surprise 
 de voir belesis aupres d'elle c'est pourquoy prenant la parole je pensois dit elle a leonise vous trouver fort mal mais au lieu de cela je vous trouve en fort bonne compagnie quoy qu'elle ne soit pas grande je vous au lire repliqua t'elle un peu interdite que je ne m'en porte pas mieux et vous me serez le plus grand plaisir du monde si vous pouvez obliger belesis qui est entre sans permission a me laisser en repos et en solitude qui est un assez grand remede pour la douleur que je sens cette dame l'entendant parler ainsi et voyant qu'elle avoit les yeux fort gros et le visage fort rouge creut aisement qu'elle avoit mal a la teste de sorte que presentant la main a belesis elle l'obligea de la suivre luy disant en riant qu'elle vouloit luy aprendre une chose qu'il ne scavoit peut-estre pas qui estoit de ne voir jamais les dames qu'aux heures ou elles veulent estre veues car enfin luy die elle je suis la plus trompee du monde si leonise vous pardonne de long temps de l'avoir veue negligee du moins scay-je bien que la rougeur que j'ay remarquee sur son visage estoit assurement un peu meslee de colere belesis fit alors cent excuses a cette dame voulant du moins estre bien avec celle qui estoit en pouvoir de le recevoir chez elle ou de l'en chasser mais comme il avoit l'esprit estrangement inquiet il ne luy respondit pas long temps de suitte et il s'egara quelquefois si fort que croyant que c'estoit qu'il s'ennuyast avec elle et qu'il ne peust 
 souffrir que les jeunes personnes elle s'en facha et luy dit mesme quelque raillerie piquante sur cela si bien que le pauvre belesis sortit de cette maison mal avec toutes celles qui l'habitoient et si mal avec luy mesme qu'il se pleignoit encore plus de luy que des autres il s'accusoit quelquesfois d'estre inconstant et se repentoit d'avoir quitte cleodore mais il n'avoit pas plustost eu ce sentiment la qu'il l'abandonnoit et se vouloit mal de ce qu'il conservoit encore tant de respect pour elle apres cela il se pleignoit de la facilite que leonise avoit eue a la croire en suitte il accusoit cleodore de son ancienne inegalite et n'epargnoit pas mesme hermogene il n'avoit pourtant pas de preuves convainquantes contre luy au contraire il pensoit que le portrait de leonise estoit ce qui avoit fait descouvrir la verite a cleodore qui de son coste n'estoit pas sans inquietude le desir de se vanger occupoit pourtant si fort son ame qu'elle ne sentoit presques pas la perte de belesis aussi fut-ce par ce sentiment la qu'elle receut hermogene avec une civilite extraordinaire pendant que belesis estoit aveque leonise d'abord qu'elle le vit elle le remercia de luy avoir fait descouvrir la fourbe de son amy elle l'apella son liberateur et luy dit enfin tant de choses obligeantes que s'il eust eu moins d'esprit qu'il n'en avoit et qu'il eust este moins amoureux qu'il n'estoit il s'en seroit tenu fort oblige mais parce que tout ce que 
 cleodore luy disoit estoit une marque de l'affection qu'elle avoit pour belesis quoy qu'elle parust fort irritee contre luy il ne s'en pouvoit resjouir neantmoins elle luy dit tant de fois qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il luy avoit rendu qu'a la fin il espera qu'il pourroit tirer quelque avantage de ce qu'il luy avoit descouvert l'inconstance de son amy mais comme il luy voyoit l'esprit fort agite il n'osoit presques la presser de luy donner dans son coeur la place que belesis meritoit de perdre et il escoutoit toutes les exagerations qu'elle lay faisoit de la perfidie de belesis sans luy parler de sa passion que des yeux seulement apres qu'elle luy eut donc raconte comment elle avoit eu le portrait de leonise et le sien et qu'elle luy eut apris tout ce qu'elle avoit dit a belesis mais hermogene adjousta t'elle ce n'est pas assez de m'avoir revele son crime il faut encore que vous m'aidiez a le punir pourveu que ce ne soit qu'en me donnant une partie des biens dont vous l'aviez enrichy repliqua t'il je suis tout prest d'aider a vostre vangeance et de les deffendre apres cela contre toute la terre il paroist assez reprit elle que ces biens dont vous parlez n'estoient pas fort precieux puis que belesis ne s'est pas soucie de les perdre mais hermogene il n'est pas temps de me dire une pareille chose puis que je n'ay pas besoin d'augmentation de malheurs c'est pourquoy je vous conjure de me dire sincerement si vous ne 
 voulez pas m'aider a me vanger de belesis car sans cela je pense que l'oublieray le service que vous m'avez rendu en me descouvrant son crime du moins madame reprit il dittes moy quelle espece de vangeance vous en voulez tirer auparavant que je vous promette rien ce n'est pas que le croye que je vous puisse rien refuser ny que je vous soupconne d'estre capable de vouloir m'obliger a faire une chose qui fust indigne d'un homme d'honneur mais j'advoue que j'ay fait un si grand mal a belesis quoy qu'il ne le connoisse pas pour tel de luy oster vostre estime et vostre affection en vous aprenant son inconstance que je ne seray pas marry de scavoir ce que vous voulez que je face je veux luy dit elle que par le credit que je scay que vous avez et aupres du prince de suse et aupres des amis de tisias vous faciez en sorte que ce dernier espouse leonise vous scavez qu'il en a envie et qu'il n'y a que quelques considerations de cabale et de famille qui l'empeschent de pousser la chose plus loin c' est pourquoy comme je scay que si vous le voulez vous pouvez surmonter tous ces obstacles je vous conjure de le vouloir faire car pour leonise je suis assuree qu'en l'humeur ou elle est presentement et ou je l'entretiendray autant que je pourray elle epousera qui on voudra je voudrois donc bien madame reprit hermogene que le depit eust mis dans vostre ame une aussi favorable disposition a recevoir mes services je 
 recevray fort agreablement repliqua t'elle celuy que je vous demande mais madame respondit il je voy bien que vous songez admirablement a vous vanger et que vous ne le pouvez jamais mieux faire qu'en ostant leonise a belesis mais je ne voy pas que vous songiez a l'interest que je puis avoir a cette vangeance ne considerez vous point divine cleodore adjousta t'il qu'en mettant leonise en estat de ne pouvoir jamais estre a belesis je mettrois peut-estre belesis en estat de revenir a cleodore ha quand cela seroit interrompit elle il y reviendroit inutilement de plus madame poursuivit hermogene j'ay encore a vous dire que l'amour que j'ay pour vous m'aprend si parfaitement quelle doit estre la douleur d'un homme a qui on oste l'esperance de posseder sa maistresse que quelque passion que j'aye de vous plaire je sens une repugnance horrible a vous obeir c'est pourquoy je vous conjure de vouloir punir belesis par une autre voye comme il n'est pas mon rival puis qu'il ne vous aime plus j'advoue que je ne puis pas cesser de le regarder encore comme mon amy ce n'est pas qu'il ne m'ait refuse certaines choses qui m'ont irrite contre luy mais apres tout je ne luy puis faire cette trahison je scay bien que je vous ay revele son crime mais c'a este parce que je ne luy ostois pas une personne dont il souhaitast la possession puis qu'il cherchoit celle d'une autre ainsi madame encore une fois ayez la bonte de ne 
 m'obliger pas a faire une chose que vous mesme me pourriez un jour reprocher quand vostre colere seroit passee et que vostre raison seroit plus libre vangez vous de belesis en l oubliant ou si vous ne pouvez l'oublier ne vous en souvenez du moins que pour le hair et pour detester son inconstance et si vous voulez mesme le punir encore davantage rendez moy si heureux que ma felicite luy face envie en luy faisant connoistre qu'il a quitte des diamants pour du verre en abandonnant cleodore pour leonise non non hermogene reprit elle je ne scaurois estre capable de cette generosite que vous me voulez persuader d'avoir et qui n'est peut-estre dans vostre coeur que parce qu'il y a peu de disposition a m'obliger ha madame interrompit hermogene vous me connoissez mal si vous croyez que ce soit par deffaut d'affection que je parle comme je fais vous me connoissez encore plus mal que je ne vous connois repliqua t'elle si vous croyez que je puisse garder quelque mesure en ma vangeance et que je puisse trouver que vous ayez raison de ne m'y vouloir pas servir car enfin dit elle il n'y a point a balancer il faut que vous m'aidiez a faire ecouser tisias a leonise ou qu'hermogene ne voye jamais cleodore eh de grace madame luy dit il ayez quelque soin de mon honneur et ne me forcez pas a faire une chose qui me rendra criminel aux yeux toute la cour je ne pretens pas repliqua t'elle que vous alliez ouvertement parler 
 du mariage de tisias et de leonise mais je veux que vous fassiez la chose avec adresse et mesme fort secrettement enfin madame luy dit il puis que vous me pressez de vous dire tout ce que je pense la dessus il faut que je vous declare que je ne vous refuse pas seulement par generosite mais encore par amour car madame quelque haine que vous ayez pour belesis et quelque passion qu'il ait pour leonise je ne seray pourtant jamais en repos que je ne voye une impossibilite absolue que vous puissiez vous remettre bien ensemble jugez apres cela madame si c'est par deffaut d'affection que je m'oppose a ce que vous desirez de moy quoy qu'il en soit reprit elle vous me refusez et vous me refusez la chose du monde que je souhaite le plus mais apres tout comme je n'ay pas droit de forcer les volontez je vous dispense de m'obeir et je le fais d'autant plustost que je viens d'imaginer une voye de faire reussir mon dessein sans que vous vous en mesliez n'estant pas mesme marrie de ne vous avoir pas une obligation si sensible car je ne scay comment j'aurois pu la reconnoistre a ces paroles hermogene croyant que cleodore estoit irritee contre luy se mit a luy dire cent choses infiniment touchantes luy protestant que quoy qu'il luy eust dit si elle le vouloit absolument il ne laisseroit pas de luy obeir de sorte que cleodore qui n'avoit parle comme elle avoit fait que pour piquer hermogene le prit au mot a 
 l'heure mesme mais madame luy dit il afin que du moins j'aye quelque puissante excuse a donner a ceux qui scauront mon crime que me faites vous esperer si je fais ce que vous voulez presques toutes choses reprit elle car je vous advoue que si je puis oster leonise a belesis j'auray une joye que je ne vous puis exprimer et par consequent une reconnoissance pour vous qui ne donnera gueres de bornes a vos esperances pourveu qu'elles ne soient pas injustes puis que vous me parlez avec tant de bonte repliqua hermogene souffrez donc madame que je vous conjure de m'assurer afin de me mettre l'esprit en repos que si l'oste leonise a belesis vous donnerez cleodore a hermogene non non luy dit elle je ne capitule point avec ceux que je veux qui me rendent office et je ne scay comment vous pouvez avoir la hardiesse de me dire une semblable chose mais madame respondit il comment pouvez vous concevoir qu'estant aussi amoureux de vous que je le suis je puisse estre capable d'aller empescher belesis d'espouser leonise moy dis-je qui dois souhaiter ardemment ce mariage et comment pouvez vous vous imaginer que je ne craigne pas que vous ayez un dessein cache si vous ne vous engagez a rien je veux mesme adjousta t'il que vous n'en ayez point presentement mais apres tout puis que vous n'avez pas hai belesis tant qu'il sera libre je dois tout craindre car comme il y a tant de raisons qui veulent 
 qu'il se repente je suis assure que vous ne scauriez respondre de vous s'il se repentoit effectivement c'est pourquoy madame ne trouvez s'il vous plaist pas mauvais si je ne me resous pas facilement a rompre un mariage qui pourroit causer le vostre avec belesis enfin luy dit elle hermogene je voy bien que vous ne voulez pas me rendre l'office que je veux de vous et que pour me desobliger moins vous feignez que ce soit par un sentiment d'amour quoy qu'en effet ce ne soit que par generosite seulement je ne veux pas vous blasmer de ce que vous faites car je n'ay pas encore absolu ment perdu la raison mais aussi n'ay-je pas lieu de m'en louer puis que comme je l'ay de-ja dit vous me refusez ce que je vous demande et me refusez mesme la chose du monde que je desire le plus cependant puis que vous ne me pouvez servir qu'a une condition ou je ne puis pas m'engager faites s'il vous plaist que la mesme generosite qui fait que vous ne voulez pas trahir vostre amy vous empesche aussi de trahir une personne qui vous a confie son secret et sa vangeance hermogene voyant que cleodore ne vouloit pas luy promettre ce qu'il souhaitoit creut effectivement qu'elle ne vouloit faire marier leonise a tisias qu'afin que belesis perdant tout a fait l'esperance de la posseder revinst plus tost a elle de sorte que se determinant a ne faire point ce qu'il croyoit estre si nuisible et a son honneur et a son amour il dit encore cent choses a 
 cleodore pour s'excuser de ce qu'il la refusoit et il les luy dit d'une facon si touchante qu'elle connut parfaitement qu'hermogene n'avoit pas moins d'amour que de vertu de sorte qu'ils ne se separerent pas fort mal hermogene imagina mesme une chose qui luy fut avantageuse car comme il vit que cleodore ne tesmoignoit avoir dans l'esprit que des sentimens de vangeance pour belesis il luy fit scavoir adroitement que bien que sa jalousie eust este feinte il estoit pourtant vray qu'il ne pouvoit recevoir un plus sensible depit qu'en aprenant qu'il la voyoit et qu'il n'en estoit pas meprise il est vray qu'il dit cela avec beaucoup d'art par la crainte qu'il avoit que cleodore n'attribuast ce sentiment la a jalousie et a un reste d'amour aussi choisit il si bien toutes les paroles dont il se servit pour s'exprimer que cleodore appella cent et cent fois belesis bizarre aussi bien qu'inconstant de sorte que comme en l'humeur ou elle estoit elle ne pouvoit negliger les plus petites choses qui pouvoient deplaire a belesis elle prit la resolution de parler beaucoup plus souvent a hermogene qu'elle n'avoit accoustume et de le traitter incomparablement mieux cependant comme elle avoit un amy assez puissant sur l'esprit du prince de suse et sur celuy de tisias elle prie enfin le dessein de s'en servir quoy que d'abord elle eust eu quelque repugnance a se confier a une personne qui ne scavoit rien de ses affaires mais comme 
 la vangeance ne trouve point d'obstacles qu'elle ne surmonte elle chercha a parler a celuy qui luy pouvoit rendre l'office qu'elle souhaitoit et mena la chose avec tant de finesse que sans que le prince de suse ny tisias creussent estre portez par autruy a ce mariage ils vinrent a le souhaiter ardemment le premier par certains interests d'estat qu'on luy avoit fait trouver a cette alliance et l'autre parce que luy ayant oste les obstacles qui s'opposoient a son amour il estoit tout dispose a espouser leonise pour elle comme elle estoit rebutee de la tromperie qu'elle croyoit que belesis luy eust faite elle tournoit son coeur du coste de l'ambition et souhaitoit autant alors que tisias l'epousast qu'elle l'avoit aprehende quelques jours auparavant il est vray que les conseils de cleodore servoient beaucoup a cela et elle la croyoit d'autant plustost qu'elle la voyoit resolue a ne voir jamais belesis et qu'elle s'apercevoit bien qu'elle traitoit beaucoup mieux hermogene de sorte que la croyant absolument desinteressee elle agissoit comme elle vouloit si bien que quand le pauvre belesis voulut aller voir leonise il se trouva fort embarrasse car comme il importoit extremement a cleodore qu'il ne parlast pas a leonise en particulier et que leonise aussi croyant belesis amoureux de sa parente n'estoit pas trop marrie qu'il ne luy parlast point elles s'estoient promis de ne se quitter point du tout jusques a ce que le mariage de tisias que l'on 
 tramoit se crettement mesme du consentement de leonise fust acheve ains lors que belesis voulut chercher quelque occasion de se justifier aupres de leonise et d'apaiser cleodore il les vit tousjours l'une aupres de l'autre sans leur pouvoir non seulement parler se parement mais mesme sans leurs pouvoir parler parce que si elles estoient sans compagnie etrangere elles s'entretenoient bas et le laissoient avec leur tante mais ce qui l'affligeoit encore plus estoit que pour l'ordinaire tisias parloit a leonise et hermogene a cleodore enfin seigneur le pauvre belesis en vint au point qu'il ne suportoit guere moins impatiemment que cleodore parlast civilement a hermogene que de voir que leonise luy parloit point ou ne luy parloit qu'a mots interrompus et encore avec colere si bien que quand il eust aime egallement cleodore et leonise il n'eust pu faire que ce qu'il faisoit aussi crois-je a vous parler sincerement que l'amour d'hermogene pour cleodore ralluma des lors dans son coeur quelque estincelle de sa premiere flame quoy qu'il ne le creust pas mais il seroit impossible que la chose fust autrement veu tout ce que je luy vis faire et tout ce que je luy entendis dire il en vint mesme au point de hair presques son amy il est vray qu'ils ne se voyoient gueres si ce n'estoit chez la tante de cleodore ou belesis ne se pouvoit empescher d'aller et ou il n'alloit pourtant jamais sans recevoir un nouveau deplaisir car comme leonise 
 croyoit en avoir este trompee elle vint a le hair et comme cleodore voyoit qu'en favorisant hermogene elle luy faisoit depit elle affectoit des qu'il entroit de redoubler sa civilite pour hermogene en attendant que sa grande vangeance esclatast tout d'un coup la chose prit mesme un si mauvais biais que deux ou trois sois belesis et hermogene penserent se quereller et si je ne m'y fusse trouve un jour il en seroit sans doute arrive quelque malheur mais ce qui nuisit a belesis servit beaucoup a avancer le dessein d'hermogene car cleodore jugeant combien belesis seroit irrite si elle espousoit hermogene puis qu'il l'estoit tant de la civilite qu'elle avoit pour luy souffrir en effet qu'il la fist demander secrettement a ses parens afin que le mariage de leonise et le sien se publiassent en mesme temps imaginant un plaisir extreme a l'accabler de tant de choses facheuses a la fois et en effet on les trama si secrettement et on les avanca de telle sorte en peu de jours que tous les parens estant d'accord et la chose paroissant indubitable tisias et hermogene furent un peu plus favorisez de sorte qu'hermogene ayant trouve un jour le portrait que cleodore avoit donne a belesis et qu'elle luy avoit oste il le prit et elle le luy laissa car pour celuy de leonise elle l'avoit oste de la boiste et le luy avoit rendu ainsi hermogene fut enrichy des pertes de son amy ce n'est pas que cleodore aimast hermogene mais la vangeance 
 occupoit si fort son esprit qu'elle ne faisoit reflexion qu'a ce qui la pouvoit haster pendant que toutes ces choses se passoient belesis menoit la plus malheureuse vie du monde car son ame estoit en telle assiette qu'il ne pensoit guere moins a cleodore qu'a leonise et qu'il haissoit autant hermogene que tisias au commencement ses desirs estoient pourtant differens pour ces deux belles personnes car il souhaitoit posseder leonise et desiroit seulement qu'hermogene ne possedast point cleodore mais a mesure que cleodore favorisoit hermogene les sentimens de belesis devenoient plus tendres pour elle la honte qu'il eut de son inconstance s'augmenta sans que la passion qu'il avoit pour leonise diminuast si bien qu'il estoit le plus malheureux des hommes
 
 
 
 
les choses estant donc en ces termes il en aprit deux qui luy donnerent une merveilleuse douleur l'une fut qu'hermogene avoit le portrait qui avoit este a luy et l'autre fut que le prince de suse tramoit le mariage de tisias avec leonise et qu'enfin c'estoit une chose resolue et qui alloit esclatter dans deux jours je ne vous rediray point tous ses transports car mon recit n'est desja que trop long joint aussi que vous les connoistrez assez par ce qu'il fit sans qu'il soit besoin de vous faire scavoir ce qu'il pensa et ce qu'il dit en cette rencontre je vous diray donc qu'apres avoir senty ces deux choses avec des douleurs extremes comme le mariage de tisias 
 estoit le plus presse et qu'alors la passion de leonise estoit encore la passion dominante dans son coeur il resolut de quereller tisias sur quelque autre pretexte devant que l'affaire esclattast afin que le prince de suse n'eust pas lieu de prendre part a cette action et de l'accuser de luy avoir manque de respect si bien qu'estant alle le joindre un matin au temple comme si c'eust este sans dessein il en sortit aveque luy l'engageant en une conversation de nouvelles de guerre et contestant opiniastrement tout ce que tisias luy disoit car son dessein estoit d'obliger tisias a le quereller parce que connoissant l'humeur violente du prince de suse il aprehendoit d'estre banny s'il paroissoit que ce fust luy qui eust attaque un homme qu'il aimoit mais comme tisias avoit plus de coeur que d'esprit il fut assez long temps sans s'apercevoir qu'il se devoit facher neantmoins a la fin belesis poussa la chose si loin que tisias mit le premier l'espee a la main il est vray que ce fut de si peu de momens que cela ne l'empescha pas de recevoir le premier coup leur combat fut grand et beau et si ceux qui y suruindrent ne les eussent separez ils auroient pu demeurer tous deux sur la place cependant quelque diligence que l'on pust aporter a empescher ce malheur ils ne laisserent pas d'estre tous deux blessez toutesfois belesis le fut si legerement au bras gauche qu'il n'en garda pas le lict mais il n'en fut pas de mesme de tisias qui receut deux coups 
 d'espee assez considerables et qui eut beaucoup de desavantage en ce combat car outre qu'il fut plus blesse que son ennemy il eut mesme le malheur que belesis luy arracha son espee des mains lors que voyant qu'on les vouloit separer il passa sur luy et la luy osta de force cependant quoy que ce combat ne passast d'abord dans le monde que pour une querelle impreveue le prince de suse ne laissa pas d'en estre fort irrite contre belesis parce que s'estant fait redire le sujet de leur querelle il connut mieux que tisias ne l'avoit connu que belesis l'avoit voulu pousser de sorte qu'encore que ce prince eust assez aime belesis an commencement qu'il fut a suse comme tisias estoit alors son favory il s'emporta fort contre belesis et il n'y eut que ceux qui estoient bien desinteressez et bien genereux qui le furent visiter en cette occasion toute la presse du monde allant chez tisias comme estant favory du prince mais pour hermogene comme il a beaucoup de generosite et que de plus ce combat la le confirmoit dans l'opinion que son amy estoit tousjours plus amoureux de leonise il fut le visiter et s'offrir a luy le hazard ayant fait que j'estois chez belesis lors qu'il y vint je fus tesmoin de leur entre veue il est vray que je fus extremement surpris de voir avec quelle froideur belesis receut hermogene de sorte que craignant qu'une longue conversation entre eux ne causast quelque malheur je dis a hermogene que j'avois a 
 l'entretenir de quelque affaire et je l'emmenay aveque moy ne pouvant assez m'estonner du procede de belesis cependant ce combat acheva d'irriter cleodore contre luy et de la confirmer dans le dessein qu'elle avoit de s'en vanger en luy ostant leonise et en espousant hermogene principalement quand elle sceut avec quelle froideur il avoit receu sa visite d'autre part le prince de suse tesmoigna avoir tant de colere contre belesis que ses amis luy dirent qu'ils ne croyoient pas qu'il y eust de seurete pour luy a demeurer a la cour et que du moins ils luy conseilloient de garder le logis durant quelques jours il n'y eut pourtant pas moyen de l'obliger a ne sortit point parce qu'il vouloit s'eclaircir si le portrait de cleodore estoit entre les mains d'hermogene comme il s'en alloit donc un matin chez son amy sur le pretexte de luy rendre sa visite afin de luy demander ce qui en estoit il aprit que son mariage estoit resolu avec cleodore et que dans peu de jours on en devoit faire la ceremonie de vous representer ce qui se passa dans le coeur de belesis c'est ce que je ne vous scaurois dire quoy qu'il me l'ait raconte fort exactement ce qu'il y a de vray est que n'estant pas bien d'accord avec luy mesme au lieu d'aller droit chez hermogene comme il en avoit eu le dessein il fut se promener dans une grande place qui est derriere le lieu ou il demeuroit et ou il ne passoit que peu de monde apres avoir donc bien 
 resve et bien excite sa colere il forma la resolution d'empescher ce mariage a quelque prix que ce fust et l'amour qu'il avoit eue autrefois pour cleodore commenca de reprendre tant de force dans son coeur qu'il estoit luy mesme estonne de ce qu'il sentoit estant donc dans des sentimens si bizarres et si extraordinaires il reprit le chemin de la maison d'hermogene mais en y allant il rencontra cleodore qui estoit dans un chariot comme son voile estoit leve il la vit si belle ce jour la qu'elle ne l'avoit jamais tant este a ses yeux mais comme elle l'aperceut et qu'il se preparoit a la saluer elle destourna la teste meprisamment et par cette action ralluma encore plus fort le feu qui recommencoit de le brusler avec tant de violence belesis continuant donc son voyage fut chez hermogene ou je me rencontray fortuitement mais comme il scavoit que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passe entre eux ma presence ne l'empescha pas de luy parler il ne fut donc pas plustost entre qu'adressant la parole a hermogene ne voulez vous pas luy dit il me restituer le bien que vous m'avez oste et que je n'avois fait que vous confier si c est de mon amitie que vous entendez parler repliqua hermogene je puis vous assurer que je ne vous l'ay jamais ostee et qu'ainsi il vous est aise de la retrouver non hermogene luy dit il ce n'est pas ce que j'entend car je ne doute point que malgre toutes mes bizarreries vous ne me l'ayez coseruee mais 
 c'est cleodore que je vous demande cleodore dis-je que je vous ay prie de feindre d'aimer mais que je ne vous ay jamais permis d'aimer effectivement c'est pourquoy je vous conjure de ne vouloir pas me la disputer si l'amour estoit une chose volontaire reprit hermogene je pense que vous n'auriez pas tort de me parler comme vous faites mais belesis vous scavez assez par vostre propre experience que l'on ne cesse pas d'aimer quand on veut et que par la mesme raison on n'aime pas tousjours ce que l'on voudroit aimer car si cela estoit autrement je suis persuade que vous n'auriez pas cesse d'aimer cleodore pour leonise mais adjousta t'il encore je ne comprens pas bien pourquoy vous me parlez comme vous faites puis qu'enfin il n'y a pas d'aparence qu'un homme qui vient de se battre contre tisias pour l'empescher d'espouser leonise songe en mesme temps a cleodore qu'il a achevee d'irriter pas ce combat quand je me suis battu contre tisias reprit il je ne scavois pas qu'hermogene alloit espouser cleodore de sorte repliqua hermogene que c'est plus pur la haine que vous avez pour moy que par l'amour que vous avez pour elle que vous voulez vous opposer a mon bonheur nullement repliqua belesis mais c'est que pour mon malheur comme je passay en un instant de l'amour de cleodore a celle de leonise j'ay aussi repasse en un moment de l'amour de leonise a celle de cleodore je ne 
 scay adjousta t'il si en perdant l'esperance de posseder leonise cela a contribue a esteindre la flamme que je sentois pour elle et a rallumer l'autre dans mon coeur mais je scay bien que je n'ay pas plustost sceu que cleodore alloit estre a vous que j'ay senty renouveller mon ancienne passion dans mon ame mais avec tant de force que je croy que j'en perdray la raison si vous n'avez pitie de moy l'advoue seigneur que de ma vie je ne fus si espouvente que d'entendre parler belesis de cette sorte hermogene comme vous pouvez penser l'estoit encore plus que moy et ne scavoit pas trop bien que luy respondre car enfin quoy que cleodore eust consenty a son mariage il connoissoit pourtant bien que c'estoit plus pour se vanger de belesis que pour le rendre heureux aussi estoit- ce pour cela qu'il aprehendoit estrangement que cleodore ne vinst a scavoir qu'il se repentoit de peur qu'elle ne se repentist aussi c'est pourquoy prenant la parole je scay bien luy dit il que ce que je m'en vay vous dire vous affligera mais puis qu'il faut que vous le scachiez pour vostre repos et pour le mien il faut que je vous die que quand je le voudrois vostre bonheur n'est plus une chose possible s'il est vray qu'il soit attache a la possession de cleodore estant certain qu'elle est tellement irritee contre vous qu'on peut dire qu'elle vous hait autant qu'elle vous a aime c'est parce qu'elle me hait reprit belesis que j'espere encore qu'elle m'aimera 
 car si son ame estoit en termes de n'avoir pour moy que de l'indifference ou du mepris je desesperois tout a fait d'obtenir mon pardon mais puis que cela n'est pas faites je vous prie que je ne trouve point d'autre obstacle' ma bonne fortune que cleodore mesme au reste luy dit il je scay qu'elle vous a donne un portrait qu'elle ne vous pouvoit donner puis qu'elle me l'avoit donne c'est pourquoy je vous prie de me le rendre mais est il possible luy dis-je en l'interrompant que ce que vous dittes soit vray et puis-je croire que cet homme qui disoit n'aimer que leonise il n'y a que huit jours n'aime aujourd'huy que cleodore je ne puis pas nous dit il vous bien exprimer mes sentimens car il s'est passe tant de choses dans mon coeur en peu de temps que je ne puis moy mesme vous rendre conte de mes propres pensees ce que je vous puis dire est que j'ay connu si visiblement que les dieux m'ont voulu punir de mon inconstance que j'en ay un repentir extreme en effet adjousta t'il il faut bien que je regarde la chose de ce coste la car enfin je suis assure qu'il n'y a pas huit jours que je n'estois pas hai ny de cleodore ny de leonise cependant par un renversement estrange je me voy en estat de les perdre toutes deux et de les perdre encore d'une maniere tres cruelle car leonise m'a este ravie par l'homme du monde que je meprise le plus et cleodore me la sera peut-estre par celuy que j'ay le plus tendrement 
 aime a vous dire la verite interrompis-je vous ne devez vous prendre de vostre malheur qu'a vous mesme je scay bien que je suis coupable repliqua t'il mars c'est principalement a cause que je le suis que je m'estime malheureux le voy bien mesme que la priere que je fais a hermogene n'est pas trop juste toutesfois puis que l'amour de cleodore a repris sa premiere place dans mon coeur il me semble qu'hermogene doit avoir pitie de ma foiblesse j'en ay aussi beaucoup de compassion reprit il mais je ne dois pas ce me semble n'avoir point pitie de moy mesme du moins mon cher hermogene luy dit il faites au nom des dieux que je vous aye l'obligation de me dire avec sincerite si vous croyez que cleodore vous aime effectivement ou si ce n'est que par depit qu'elle se porte a souffrir que vous la serviez je scay bien adjousta t'il que vous avec plus de merite que moy si qu'ainsi puis que l'avois eu le bonheur de n'en estre pas hai il ne doit pas estre impossible que vous en soyez aime mais apres tour je vous demande cela en grace de me dire ce que je veux scavoir vous protestant que si vous me jurez en homme d'honneur que vous croyez qu'elle vous aime autant qu'elle m'a aime de ne chercher plus d'autre remede a mes maux que la mort tout ce que je vous puis respondre repliqua hermogene qui ne pouvoit se resoudre a dire ce qu'il croyoit est que je suis persuade que cleodore vous hait et que je scay qu'elle 
 consent que je l'espouse c'en est assez luy dit il pour me faire connoistre que vous n'estes pas si bien avec elle que je le craignois c'est pourquoy poursuivit belesis je vous conjure seulement de me faire une faveur qui est de souffrir que je parle une fois en particulier a cleodore car si elle vous aime assez pour ne se soucier pas de mon repentir vous en serez plus heureux et si par bonheur pour moy je la ramenois aux mesmes termes ou je l'ay veue autrefois vous y gagneriez encore puis qu'enfin ce ne seroit pas estre tout a fait heureux que d'espouser une personne qui n'auroit pas une affection bien force pour vous c'est pourquoy ne me refusez pas je vous en conjure j'advoue que ne trouvant pas ce que belesis disoit trop esloigne de la raison je fis ce que je pus pour obliger hermogene a y consentir mais il n'y eut pas moyen cependant plus il y resistoit et plus belesis concevoit d'esperance de n'estre pas tout a fait detruit dans le coeur de cleodore si bien que n'en ayant point du tout du coste de leonise et en trouvant un peu ce luy sembloit de celuy de cleodore sa passion en augmenta de beaucoup voyant donc qu'hermogene ne vouloit point consentir qu'il parlast a cette belle personne il se mit a luy redemander le portrait qu'il en avoit mais hermogene luy repliqua qu'il ne devoit point entrer en connoissance s'il avoit este a luy ou non qu'il suffisoit qu'il l'avoit receu de cleodore et qu'ainsi 
 il ne le luy rendroit pas conme j'avois condamne hermogene un moment auparavant lors qu'il s'estoit obstine a ne vouloir pas que belesis par last a cleodore je condamnay en suitte belesis lors qu'il voulut presser son amy de luy rendre un portrait qu'il ne tenoit pas de luy cependant craignant estrangement qu'estant seul avec eux je ne pusse a la fin empescher qu'ils ne s'aigrissent trop ie leur dis qu'estant tous deux possedez d'une passion trop violente pour pouvoir parler de leurs interests avec moderation je les priois de vouloir ne scavoir a l'advenir leurs pretentions que par moy adjoustant que quand ils seroient separez je leur dirois des choses que je ne leur pouvois pas dire en leur presence de sorte que mesnageant leur esprit le mieux que je pus je fis qu'ils se quiterent sans s'estre querellez en suitte dequoy je fus tantost vers l'un et tantost vers l'autre sans scavoir de quel coste me ranger en effet quand l'estois avec belesis il me faisoit pitie tant il avoit de repentir de son inconstance et quand je voyois hermogene il me persuadoit qu'il avoit raison car enfin me disoit il si belesis n'eust point abandonne cleodore non seulement je n'en fusse point devenu amoureux mais quand mesme je l'aurois aimee je n'en eusse jamais rien tesmoigne par le respect que j'eusse eu pour nostre amitie mais apres m'avoir force a la voir souvent et m'avoir prie de feindre que j'avois de la passion pour elle vouloir m'obliger a ne la voir plus et a 
 arracher de mon coeur une amour qu'il y a fait naistre c'est ce que je ne puis ny ne dois faire d'autre part me disoit belesis quand r'estois seul aveque luy est il juste que parce que l'ay prie hermogene de voir la personne que l'aime que ce soit luy qui me la derobe ne scait il pas que des la premiere fois qu'il me demanda la permission de luy descouvrir mon inconstance je luy tesmoignay que je ne le pouvois soufrir ne pouvoit il pas juger que je ne pouvois ne le vouloir pas que par un sentiment d'amour quoy que je ne le nommasse point ainsi est on jaloux sans avoir de l'affection pour si personne pour qui l'on a de la jalousie et hermogene n'a t'il pas deu plustost croire que j'aimois deux personnes a la fois sans que je le pensasse faire que de penser que je fusse jaloux de luy sans estre amoureux de cleodore et puis me dit il je ne luy demande rien d'injuste quand je luy propose de laisser juger nostre different a cleodore pourveu qu'il souffre que je la voye et que je luy parle car si apres cela elle le choisit encore je quitteray suse et m'en iray en des lieux si esloignez d'icy et si cachez a la connoissance des hommes que ny luy ny cleodore n'entendront jamais parler de moy en suitte belesis se mettoit a exagerer son malheur apres la colere s'emparoit de son esprit et sans se souvenir plus de l'amitie qu'il avoit pour hermogene il disoit qu'il n'estoit point de resolution qu'il ne fust capable de prendre plustost que de 
 souffrir qu'il espousast cleodore cependant le prince de suse ayant sceu que belesis ne laissoit pas de sortir de chez luy en fut si irrite que je fus adverty qu'il avoit dessein de luy faire commander de se retirer je sceus encore le mesme jour que tisias croyant que tant qu'il ne pourroit sortir belesis agiroit peut- estre contre luy l'esprit de leonise avoit oblige le prince de suse a faire en sorte sur quelque pretexte que l'on trouva pour cela de la mettre chez la reine jusques a ce qu'il fust entierement guery de sorte que ne voulant pas que mon amy receust un commandement si facheux je fus le conjurer de vouloir s'esloigner de suse pour quelques jours mais il me dit qu'il n'en sortiroit point qu'il n'eust parle a cleodore et parle en particulier il m'aprit qu'il avoit este plusieurs fois chez elle mais qu'on luy avoit tousjours fait dire qu'elle n'y estoit point ou qu'on ne la voyoit pas adjoustant que c'estoit donc a hermogene s'il la vouloit posseder en repos a luy procurer l'occasion de la voir voyant donc son obstination je fus trouver son amy afin de l'y obliger mais il n'y eut pas moyen de l'y faire resoudre de sorte que ne voyant point de fin a cette contestation je m'advisay d'aller trouver cleodore secrettement pour l'advertir de l'estat ou estoit la chose afin que par sa prudence elle y donnast ordre car comme ils estoient tous deux mes amis je ne scavois lequel souhaiter qui fust heureux ny lequel 
 je devois preferer a l'autre je n'eus pas plustost dit a cleodore les termes ou en estoient belesis et hermogene qu'elle me dit que ce dernier luy faisoit tort d'aprehender qu'elle ne vist son amy elle me parut pourtant fort surprise et fort inquiette toutesfois elle me parla en suitte avec tant de marque de colere contre belesis que je creus bien qu'il ne tireroit pas grande satisfaction de sa veue neantmoins comme il la souhaitoit passionnement et que je voyois que je ne pourrois l'obliger a sortir de suse s'il n'avoit entendu son arrest de mort de sa bouche je la priay de vouloir luy en faire naistre l'occasion mais elle me respondit qu'elle ne le feroit pas je connus pourtant ce me sembla que si je cherchois les voyes de la tromper et de luy faire voir belesis qu'elle me le pardonneroit de sorte que croyant avancer le bonheur d'hermogene en avancant le depart de belesis qui ne pouvoit se refondre a quitter suse qu'il n'eust parle a cleodore je fis si bien que le lendemain que je l'eus entretenue j'occupay hermogene en quelque affaire et je fis qu'une de mes parentes mena cleodore sans qu'elle sceust ou on la menoit dans un palais nouvellement basty que tout le monde alloit voir et qui n'estoit pas encore habite belesis qui estoit instruit de la chose ne manqua pas de s'y trouver si bien que ma parente que scavoit toute l'affaire dont il s'agissoit la conduisit avec tant d'adresse que laissant les femmes qui les suivoient dans une gallerie 
 elle la mena dans une chambre et de cette chambre dans un cabinet ou belesis attendoit cleodore elle ne le vit pas plustost qu'elle voulut en ressortir mais s'estant jette a genoux et l'ayant retenue par sa robe au nom des dieux madame luy dit il donnez moy une heure d'audiance je vous en conjure c'est pour cela que cette charitable personne qui vous a amenee icy vous a conduite dans ce cabinet souffrez donc que je vous demande pardon et que je vous le demande avec des larmes pourveu qu'elle me permette de vous refuser tout ce que vous me demanderez luy dit elle je consentiray de vous escouter mais si je vous demande la mort luy dit il me la refuserez vous aussi je vous la refuseray sans doute repliqua t'elle non seulement parce que le suplice que vous meritez ne seroit pas assez long si vous mouriez si tost mais encore parce qu'il suffit que vous desiriez quelque chose pour faire que je ne vous l accorde pas quoy qu'il en soit madame luy dit il quand ce ne seroit que pour me faire des reproches vous me devez entendre et m'entendre auequc loisir pendant que ces deux personnes parloient ainsi celle qui avoit trompe cleodore en l'amenant dans ce palais apella une de ses parentes qui estoit demeuree dans la galerie avec leurs femmes et comme elle scavoit la chose elles s'amuserent a regarder les peintures de la chambre qui touchoit ce cabinet de sorte que belesis pouvant parler sans estre entendu que 
 que de cleodore souffrez madame luy dit il apres qu'elle se fut assise qu'auparavant que de vous demander pardon je vous assure que ce belesis que vous voyez a vos pieds est ce mesme belesis que vous distinguiez autresfois assez favorablement de tout le reste du monde je le fais encore aujourd'huy interrompit elle et je vous tiens en effet si different de tous les autres hommes que je ne doute nullement que vous ne soyez incomparable quoy qu'il en soit dit il je suis pourtant ce que j'estois en une chose qui est que je n'eus jamais plus d'amour pour vous que t'en ay plust aux dieux luy repliqua t'elle que ce que vous dittes fust vray eh plust a ces mesmes dieux que vous invoquez reprit il que vous le desirassiez effectivement non non belesis respondit cleodore je ne m'esloigne point de la verite quand je dis que je serois ravie que vous m'aimassiez esperdument mais vous vous esloignez estrangement de mon sens si vous croyez que je fasse ce souhait pour recevoir vostre affection puis qu'au contraire je ne voudrois que vous m'aimassiez qu'afin de vous pouvoir mieux punir de ce que vous ne m'avez plus aimee le scay bien madame repliqua t'il que je suis le plus coupable de tous les hommes d'avoir vescu comme j'ay fait durant quelque temps mais madame il faut s'il vous plaist ne regarder point cet endroit de ma vie ou si vous le voulez regarder il faut que ce soit pour y trouver matiere d'exercer vostre bonte 
 a quoy serviroit la clemence si l'on ne pardonnoit jamais ne laissez donc pas cette vertu inutile dans vostre ame vous qui pratiquez si admirablement toutes les autres au reste madame ne croyez pas que j'aye jamais absolument cesse de vous aimer mesme dans le temps ou j'ay paru estre le plus amoureux de leonise elle vous a pu dire si jamais elle m'a pu obliger a luy aprendre la moindre chose de tout ce qui s'est passe du temps que j'estois innocent aupres de vous je n'ay pas mesme pu souffrir que le meilleur de mes amis vous aimast ainsi il faut conclure de necessite que je vous ay tousjours aimee ce n'est pas que je pretende me justifier mais je veux seulement si je le puis amoindrir un peu mon crime afin que vous me pardonniez plustost il faudroit que j'eusse perdu la raison pour en avoir la pensee reprit cleodore car l'inconstance est une faute que l'on ne pardonne jamais ou que du moins l'on ne doit jamais pardonner mais vous mesme madame repliqua t'il n'avez vous pas vescu avec hermogene d'une maniere a me faire croire que vous estes coupable du crime que vous me reprochez comme j'ay remarque repliqua cleodore que par une bizarrerie sans egalle vous avez quelque depit de penser que j'ay commence d'aimer hermogene des le premier instant que je me suis aperceue que vous aimiez leonise je ne veux pas vous en desabuser croyez donc si cela vous fasche que je l'ay aime que je l'aime encore 
 et que je l'aimeray tousjours car vous ne pouvez me faire un plus sensible plaisir que de vous tourmenter vous mesme mais madame reprit il ne craignez vous point de me desesperer et de me porter a faire tout ce qu'un homme qui a beaucoup d'amour et qui n'a plus de raison peut entreprendre non belesis reprit elle je ne l'aprehende point car j'ay tousjours ouy dire que les gens qui ont le coeur partage n'ont pas les passions si violentes mais madame interrompit il mon coeur n'est plus qu'a vous seule et ne sera jamais a nulle autre seriez vous bien assez hardy reprit elle pour oser respondre de vous mesme apres ce qui vous est arrive pour moy qui ne m'assure pas si aisement et qui juge tousjours de l'advenir par le passe je vous predis qu'un de ces jours vous en direz autant a leonise et que peut-estre encore l'oubliant aussi bien que moy vous irez redire a une troisiesme ce que vous nous avez dit a toutes deux l'une apres l'autre et a toutes deux ensemble quoy madame interrompit belesis vous ne me pardonnerez point et vous ne vous assurerez jamais en mon affection n'en doutez nullement repliqua t'elle car comment voudriez vous que je m'y pusse jamais assurer vous m'avez quittee dans le temps de toute ma vie ou j'ay este la moins laide et dans le temps de toute ma vie ou j'ay este la plus douce pour vous apres cela a quoy me pourrois-je fier a vos paroles que vous avez si mal tenues 
 a vos sermens que vous avez si laschement faussez non madame interrompit belesis mais fiez vous a mon repentir c'est luy divine cleodore qui m empeschera d'estre inconstant a l'advenir car j'ay une si horrible confusion de ma foiblesse qu'il ne faut pas aprehender que j'y retombe le ne l'aprehende pas aussi respondit elle brusquement car je vous assure que je m'interesse si peu en tout ce qui vous regarde excepte aux choses qui vous peuvent fascher que je ne me soucie point de tout ce qui vous arrivera cependant adjousta t'elle j'ay a vous dire que je ne pretends nullement que vous cherchiez les occcasions de me parler si vous ne voulez que je vous face mille incivilitez devant tout le monde mais madame repliqua-t'il puis que tous mes services passez sont perdus aupres de vous et que je suis destruit dans vostre esprit ne contez donc s'il vous plaist pour rien toutes les choses passees faites une compensation de mes crimes et de mes services et souffrez que je recommence a vous aimer comme si je ne vous avois jamais aimee etc si lors vous n'estes satisfaite de ma fidelite traitez moy de lasche et d infame et espousez mesme hermogene mais jusques alors souffrez madame que je vous die que je ne le scaurois endurer le l'espouseray pourtant repliqua t'elle si mes parens continuent de me le commander c'est pourquoy le mieux que vous puissiez faire pour vostre repos est de l'endurer sans en rien dire car aussi bien 
 en parleriez vous inutilement au reste ne pensez pas vous en prendre a hermogene si vous ne voulez que j'augmente encore pour vous de haine et de mepris cependant vous pouvez esperer pour vous consoler que peut estre tisias mourra de ses blessures et qu'ainsi vous retournerez a leonise en m abandonnant une seconde fois car comme elle est plus douce que moy elle vous recevra sans doute mieux que je ne vous recoy apres cela belesis je n'ay plus rien a vous dire si ce n'est de vous assurer que lors que vous me quittastes pour leonise j'avois pour vous des sentimens qui meritoient que vous fussiez plus fidelle que vous ne l'avez este il vous est aise de juger parce que je dis adjousta t'elle que quelque glorieuse que je sois la vangeance l'emporte sur la gloire puis que pour vous faire depit je vous advoue les sentimens advantageux que j'ay eu pour vous mais pour rabatre un peu vostre orgueil je vous diray que vous devez en tirer une consequence infaillible qui est que si je les avois encore je ne vous dirois pas que l'en ay este capable cleodore en achevant ces paroles se leva et quoy que belesis peust luy dire elle le quitta se pleignant mesme de celle qui l'avoit trompee d'une maniere peu obligeante pour luy mais seigneur ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre fut que cette conversation produisit des effets bien differens dans le coeur de cleodore et dans celuy de belesis car cette imperieuse fille eut une assez grande joye d'avoir connu 
 connu avec certitude dans les yeux de belesis qu'il estoit encore pour elle ce qu'il avoit este autrefois ce ne fut pourtant pas dans le dessein de luy pardonner mais seulement parce qu'elle espera le rendre plus malheureux de sorte qu'elle commenca de parler a tout le monde de son mariage avec hermogene comme d'une chose qui luy estoit fort agreable pour belesis il sortit d'avec cleodore plus amoureux qu'il ne l'avoit jamais este si bien que s'estonnant luy mesme de l'amour qu'il avoit eue pour leonise et la regardant alors comme estant cause qu'il avoit perdu cleodore il vint presques a la hair estant donc dans un desespoir qui n'eut jamais d'esgal il me vint retrouver pour me dire que cleodore estoit inexorable mais qu'apres tout il n'endureroit pas qu'hermogene l'epousast je fis ce que je pus pour luy remettre l'esprit il n'y eut toutesfois pas moyen je voulus le faire ressouvenir qu'il avoit dit a hermogene que si cleodore le choisissoit quand il l'auroit entretenue il le laisseroit en repos mais il me dit que l'on n'estoit pas oblige a tenir des promesses dont l'execution estoit impossible si bien que ne scachant comment empescher le malheur que je craignois je fus contraint de faire haster ce que j'avois aprehende je veux dire de faire en sorte que le prince de suse fist commander a belesis de sortir de la ville comme je scavois qu'il le devoit faire esperant que l'absence et le temps gueriroient belesis de la passion qu'il avoit dans 
 l'ame mais quoy que belesis receust ce commandement des le mesme jour il n'obeit pourtant pas si promptement il le sit neantmoins en aparence car il se cacha quelques jours dans la ville durant cela il escrivit diverses fois a cleodore sans qu'elle luy voulust respondre il vit mesme hermogene encore une fois mais en le voyant un soir chez luy hermogene luy parla avec de si puissantes raisons qu'il fut contraint de le quitter sans le quereller comme il en avoit eu le dessein car enfin dans les plus violens transports de l'amour de belesis il a pourtant tousjours conserve de l'amitie pour hermogene pendant qu'il estoit dans le cabinet d'hermogene il vit le portrait de cleodore sur une cassette ou celuy entre les mains de qui il estoit presentement le mettoit tous les soirs de sorte qu'emporte par sa passion il le prit durant que son amy estoit alle parler a quelqu'un qui l'avoit demande l'advoue que le luy vy faire ce larcin mais comme je scavois qu'hermogene devoit bien tost espouser cleodore et que belesis devoit partir dans deux jours je ne m'y opposay pas mais de peur que durant ces deux jours la il n'en arrivast quelque malheur je demeuray avec hermogene et luy dis la chose comme elle estoit le priant etle conjurant de n'envier pas une si foible consolation a son amy et en effet hermogene me promit qu'il n'en tesmoigneroit rien quoy qu'il ne laissast pas d'estre sensiblement touche de la 
 perte de cette peinture cependant tisias se portant mieux on parla d'achever son mariage et celuy d'hermogene en un mesme jour et on se prepara a tout ce qui devoit rendre cette belle feste agreable mais durant cela belesis hermogene et cleodore n'estoient pas sans inquietude le premier comme vous le pouvez juger en avoit assez de sujet hermogene mesme quoy que prest d'espouser cleodore n'estoit pas tout a fait heureux parce qu'il la voyoit fort chagrine et cleodore non plus que les autres n'estoit pas sans douleur car quelque desir de vangeance qu'elle eust dans le coeur elle ne se vangeoit pas de belesis sans se vanger sur elle mesme mais pendant que toutes ces personnes souffroient tant leonise que 1 ambition avoit consolee de la perte de belesis scachant qu'il estoit cache dans suse et craignant que ce ne fust pour taire obstacle a sa grandeur fit que tisias obligea encore le prince de suse a le faire chercher afin de s'assurer de luy de sorte que belesis ayant sceu la chose fut contraint de peur de tomber sous la puissance d'un prince irrite et fort violent de se resoudre a sortir de suse mais pour faire qu'il eust moins de regret a l'abandonner il sceut que le jour suivant les nopces de tisias et de leonise d'hermogene et cleodore et se devoient faire pour moy qui ne le quittay qu'a cent stades de suse je puis dire n'avoir jamais veu rien de si touchant que d'avoir veu belesis en l'estat ou 
 je le vy il donna deux lettres en partant a un esclave qui estoit a luy l'une pour cleodore et l'autre pour hermogene avec ordre de les aller rendre en main propre des qu'il seroit party ce qui m'embarrassa un peu lors que je me separay de belesis fut que je vy qu'il r'envoya tout son train en son pais avec une lettre pour son pere et qu'il ne retint qu'un esclave aveque luy ne voulant point me dire ny quel dessein il avoit ny quelle route il devoit tenir cependant celuy qui devoit rendre les lettres qu'il avoit laissees pour cleodore et pour hermogene ne manqua pas de s'aquitter de sa commission comme il estoit assez matin car belesis sortit de suse a la premiere pointe du jour il fut chez hermogene devant que d'aller chez cleodore et luy rendit une lettre qui estoit' peu pres conceue en ces termes
 
 
 belesis a hermogene 
 
 
 je pense que vous ne vous pleindrez pas de ce que je vous ay pris le portrait de cleodore puis que je vous laisse en possession de cleodore mesme je ne vous nie pas que si j'eusse trouve quelque disposition dans le coeur de cette admirable personne a me pardonner je vous l'aurois disputee jusques a la mort et je vous advoueray 
 mesme que ce n'est pas sans peine que je pars sans vous avoir tesmoigne le ressentiment que j'ay du mal que vous m'avez sait cependant puis que j'ay pris la resolution de ne punir que moy de tous ceux qui causent mon malheur je vous prie pour reconnoistre ma moderation de souffrir que je vous face une priere je vous demande donc en grace quand vous serez possesseur de cleodore de n'insulter point sur un amant infortune que vous avez rendu miserable et de ne la faire jamais souvenir de mon inconstance dont vous avez este le confident c'est la seule chose que vous demandera en toute sa vie un malheureux qui n'ayant trouve nulle compassion dans le coeur de son amy ny nulle bonte dans celuy de sa maistresse renonce pour tousjours a la societe des hommes 
 
 
 belesis 
 
 
hermogene receut cette lettre avec quelque sentiment de tendresse mais apres tout il ne fut pas marry du depart de belesis et l'esperance d'espouser cleodore le lendemain luy donnoit tant de joye qu'il ne fut pas en estat de sentir bien fortement le malheur de son amy mais si la lettre de belesis pour hermogene ne fit pas un grand effet dans son ame celle de belesis pour cleodore en fit un plus considerable aussi estoit elle si touchante qu'il eust falu avoir l'ame du monde la plus dure pour n'en estre pas esmeu de compassion et certes elle fit une si forte impression dans mon esprit lors que cleodore me la monstra que je luy en demanday une copie de sorte que je l'ay leve 
 tant de fois en ma vie que je ne pense pas que je la puisse jamais oublier voicy donc comme elle estoit
 
 
 belesis a cleodore 
 
 
 j'ay si bien merite tous les tourmens que j'endure que je n'ay aucun droit de vous accuser d'injustice mais je m'estois si veritablement repente de ma foiblesse que je pense qu'il me seroit permis de murmurer contre vostre bonte de ce qu'elle n'a pas voulu m'accorder mon pardon cependant je vous respecte encore si fort toute irreconciliable que vous estes que je ne me veux pleindre ny de vous ny d'hermogene mais seulement de moy mesme et pour vous faire voir que j'eusse pu estre fidelle aupres de vous je vous promets de l'estre en des lieux bien esloignez d'icy je vous engage mesme ma parole de ne me souvenir que de vous durant tout le reste de la malheureuse vie que je vay mener et comme je suis devenu criminel en voyant une personne que je ne devois regarder que pour l'amour de vous je me resous pour me punir de ma foiblesse a ne voir jamais qui que ce soit qu'un esclave que je mene afin qu'apres ma mort il puisse vous raconter quelle aura este la constance de celuy que vous bannissez comme un inconstant je m'assure que s'il est fidelle il tirera quelques larmes de vos beaux yeux et que vous regretterez peut-estre la mort de celuy dont vous aurez rendu la vie l'a plus malheureuse du mondes 
 
 
 belesis 
 
 
 
 
 lors que cleodore receut cette lettre elle avoit l'esprit estrangement inquiete car se voyant a la veille d'espouser hermogene le plaisir qu'elle avoit trouve a se vanger de belesis se changea en une douleur tres sensible ce n'est pas qu'elle n'estimast extremement hermogene mais c'est que son ame ne pouvant estre capable de rien aimer que belesis elle descouvrit que malgre toute sa colere et tout son ressentiment son coeur n'en estoit pas degage elle receut donc sa lettre en rougissant elle l'ouvrit avec un battement de coeur estrange elle commenca de la lire en soupirant et acheva de la voir en respandant quelques larmes enfin seigneur que vous diray-je cleodore s'aperceut qu'elle n'avoit sans doute jamais voulu espouser hermogene et qu'elle avoit tousjours aime belesis cependant toutes choses estoient preparees pour son mariage et elle se voyoit dans l'impossibilite de pouvoir rappeller belesis quand mesme sa fierte l'auroit pu souffrir ne scachant donc que faire elle voulut du moins differer a prendre une resolution absolue et pour cet effet elle feignit de se trouver mal et se mit au lict hermogene aprenant la chose en fut extremement afflige non seulement parce qu'il luy estoit fascheux d'aprendre que la personne qu'il aimoit souffroit non seulement parce que son bonheur estoit recule mais encore parce qu'il soupconna quelque chose de la verite il fut donc en diligence pour voir cleodore mais on luy dit par 
 ses ordres qu'elle venoit de s'endormir il y retourna pourtant tant de fois qu'elle fut contrainte de le voir mais elle luy parla peu encore ne fut-ce que pour se pleindre des maux qu'elle disoit sentir et qu'elle sentoit effectivement quoy que ce ne fust pas de la maniere qu'elle les depeignoit ainsi il falut de necessite qu'hermogene consentist qu'on ne songeast point a ses nopces pour le jour suivant et que tisias plus heureux que luy espousast leonise qui ayant les yeux esblouis de la magnificence qui l'environnoit n'eut que quelques momens de resverie le jour de cette grande feste encore furent ils remarquez de si peu de personnes que je fus presques le seul qui m'en aperceus pour hermogene il n'avoit garde de s'en apercevoir car il ne voulut point s'y trouver quoy que toute la cour y fust mais pendant que la joye estoit respandue dans le palais du roy ou le prince de suse voulut que la ceremonie des nopces de tisias se fist cleodore estoit dans son lict avec une douleur inconcevable tantost elle se repentoit de n'avoir pas pardonne a belesis une autrefois elle trouvoit qu'elle avoit eu tort d'avoir si bien traitte hermogene un moment apres elle aprouvoit ce quelle avoit condamne auparavant et passant d'un sentiment a l'autre elle ne trouvoit repos en nulle part principalement quand elle venoit a penser qu'elle ne verrait peut-estre jamais belesis qui estoit le seul homme du monde avec lequel avoit pu croire 
 pouvoir vivre heureuse quelque accomply que fust hermogene elle m'a dit qu'elle vit alors dans son humeur cent choses qui choquoient la sienne enfin seigneur pour n'abuser pas de vostre patience cleodore passa trois jours avec des agitations d'esprit si horribles qu'elle en pensa perdre la vie ou la raison mais a la fin s'estant determinee a ce qu'elle vouloit faire elle donna ordre secrettement a l'execution du dessein qu'elle avoit pris et l'executa en effet comme je m'en vay le dire vous scaurez donc qu'un matin comme j'estois prest a sortir je receus un billet de cleodore qui me prioit de vouloir mener a l'heure mesme hermogene a un temple de ceres qui n'est qu'a trente stades de la ville ou elle alloit remercier la deesse d'une grace qu'elle disoit que les dieux luy avoient faite pendant sa maladie or seigneur il faut que vous scachiez que ce temple est garde par cent vierges qui observent a peu pres les mesmes ceremonies que celles qui sont aupres d'ecbatane quoy qu'elles ne soient pas consacrees a une mesme deesse j'advoue toutesfois que d'abord je ne soupconnay rien du veritable dessein de cleodore et je fus trouver hermogene a qui je monstray le billet que j'avois receu mais pour luy il fut plus clair-voyant que moy car des qu'il eut veu ce que je luy monstrois il craignit estrangement que cleodore n'eust pris quelque extreme resolution de sorte que sans differer nostre depart d'un moment nous montasmes 
 a cheval et fusmes avec une diligence incroyable a ce temple a peine eusmes nous mis pied a terre que l'on nous conduisit dans un apartement destine a recevoir les estrangers ou nous fusmes quelque temps a attendre apres quoy une porte qui donne dans l'enclos des vierges s'ouvrit d'ou nous vismes sortir cleodore accompagnee de deux femmes mais avec tant de melancolie sur le visage qu'elle auroit attendry l'ame la plus dure aussi hermogene en fut il si esmeu si surpris et si fache qu'il n'eut pas la force de luy tesmoigner son estonnement apres donc qu'elle se fut aprochee de nous et que nous l'eusmes saluee elle s'assit et nous fit mettre aupres d'elle en suitte dequoy prenant la parole je ne doute point dit elle a hermogene que ce que je m'en vay vous dire ne vous afflige aussi ay-je voulu vous le faire scavoir en un lieu ou le respect que vous devez a la deesse qu'on y adore vous obligera peut-estre a le recevoir avec plus de moderation de grace madame luy dit hermogene ne mettez pas ma vertu a la derniere espreuve et songez bien auparavant que de me dire ce que vous avez a me faire scavoir si je puis l'aprendre sans mourir ou sans perdre le respect que je dois aux choses les plus sacrees comme je connois par mon experience reprit elle que l'on ne meurt pas de douleur et que j'ay meilleure opinion de vostre sagesse que vous mesme je ne craindray point de vous dire la resolution 
 que j'ay prise scachez donc poursuivit cleodore que je serois indigne de l'affection que vous avez pour moy si je vous espousois apres avoir descouvert des sentimens dans mon coeur depuis le depart de belesis qui me font voir que je ne suis pas en estat de vous pouvoit rendre heureux quoy madame interrompit hermogene vous tromperiez l'esperance que vous m'avez donnee je la tromperois bien davantage repliqua t'elle si je songeois a la satisfaire puis que j'entreprendrois une chose qui n'est pas en ma puissance car enfin je puis vous dire avec verite que depuis trois jours j'ay continuellement combatu pour vous contre moy mesme sans me pouvoir vaincre de sorte que voyant qu'il m'estoit absolument impossible de vous donner mon affection comme je l'avois donnee a belesis et que par consequent je vous rendrois malheureux et augmenterois mes souffrances j'ay creu qu'il faloit faire un grand effort sur moy mesme pour me degager de tous les attachemens que je puis avoir au monde afin de donner le reste de mes jours au service de la deesse que l'on adore icy voila hermogene ce que j'avois a vous dire c'est a vous a me faire voir par un consentement volontaire que vous avez encore plus de vertu que d'amour ha madame repliqua t'il je ne suis point capable de souffrir cette avanture sans murmurer et sans m'y opposer de toute ma force je ne vous conseille pas de le faire reprit elle puis 
 que vous le feriez inutilement mais madame luy dit il si vous aimiez encore belesis pourquoy ne luy avez vous point pardonne et si vous ne l'aimez plus pourquoy n'achevez vous pas de me rendre heureux ne me forcez point respondit elle a vous redire precisement qui s'est passe dans mon coeur car comme je suis resolue d'oublier toutes mes foiblesses je ne veux pas m'en refraischir la memoire ce qu'il y a de vray est que je ne retourneray point a suse peut-estre madame luy dis-je que pendant les trois annees ou vous ferez les espreuves necessaires auparavant que de vous engager pour tousjours vostre volonte changera je ne le pense pas repliqua t'elle car ce n'est pas ma coustume de changer de sentimens et si j'en avois pu changer c'auroit este en faveur d'hermogene au nom des dieux madame luy dit il transporte de douleur et de desespoir ne vous enfermez point icy si c'est adjousta t'il que vous ne me jugiez pas digne de l'honneur que vos parens m'ont fait privez m'en pour tousjours mais ne privez pas le monde de son plus bel ornement croyez hermogene respondit elle que puis que je n'y ay pu vivre pour belesis si j'avois eu a y demeurer c'auroit este pour vous seulement mais enfin c'est ma destinee qui m'apelle au lieu ou je suis et il ne vous reste autre chose a faire qu'a vous y conformer comme hermogene alloit respondre la mesme porte par ou cleodore estoit entree ou nous estions s'ouvrit une seconde fois 
 elle ne fut pas plustost ouverte que je vy qu'elle donnoit dans un grand et magnifique vestibule ou celle qui gouvernoit ces vierges sacrees parut avec un habillement d'un blanc un peu jaunastre et tenant une gerbe d'or accompagnee de grand nombre de filles avec le mesme habit et des espics d'or a la main mais a peine se furent elles rangees derriere elle qu'elle apella cleodore qui nous quittant apres m'avoir prie de faire scavoir a sa tante le lieu ou elle estoit et apres avoir salue hermogene les larmes aux yeux s'en alla vers cette porte ou celle qui devoit faire la ceremonie la receut et la fit entrer toutes ces filles commencant de chanter un hymne a la gloire de ceres aussi tost qu'elle fut avec elles et que la porte fut refermee mais dieux que ce chant fut lugubre pour hermogene et en quel pitoyable estat je le vy cependant il eut beau se pleindre il n'y eut plus moyen de parler a cleodore que l'on avoit menee au temple ny mesme a pas une de ces vierges et nous fusmes contraints de nous en retourner a suse annoncer a tout le monde cette surprenante nouvelle depuis cela seigneur il a este impossible a hermogene de voir cleodore nous avons pourtant sceu par un sacrificateur que depuis qu'elle est en ce lieu la elle ne s'est informee de rien des choses du monde excepte qu'elle a demande quelquesfois si on ne scavoit point en quel lieu de la terre belesis vivoit ou en quel 
 lieu de la terre il estoit mort mais comme personne n'avoit jamais pu descouvrir ce qu'il estoit devenu elle n'en fut pas mieux informee on nous assura pourtant qu'elle avoit eu quelque joye de scavoir qu'il n'estoit pas retourne en son pais y ayant aparence de croire qu'elle aimoit mieux se l'imaginer miserable que de scavoir qu'il fust heureux cependant a cela pres elle vit avec autant d'exactitude que la plus ancienne des vierges du temple quoy qu'elle ait encore six mois auparavant que d'estre obligee a faire les derniers voeux voila donc seigneur quelle a este l'avanture de belesis et d'hermogene n'ayant plus rien a vous en dire si ce n'est qu'hermogene depuis que cleodore eut pris cette resolution pensa cent et cent fois mourir de douleur mais insensiblement venant a considerer qu'il estoit en quelque facon cause de sa retraite et de la perte de son amy la raison a repris sa place dans son coeur sa passion a este moins forte et je luy ay veu souhaiter a diverses fois de pouvoir ressusciter belesis que nous croiyons mort en quelque pais inconnu c'est pourquoy je ne puis assez m'estonner qu'il ait pu quereller belesis en le rencontrant et il faut sans doute que la veue du portrait de cleodore que belesis luy avoit pris autrefois ait surpris sa raison comme ces yeux et que ce que belesis luy a dit d'abord l'ait oblige a agir comme il a fait estant bien assure qu'il a tousjours conserve beaucoup d'amitie pour luy 
 principalement depuis que le temps a diminue la passion qu'il avoit pour cleodore
 
 
 
 
alcenor ayant cesse de parler cyrus luy tesmoigna la satisfaction qu'il avoit de son recit panthee araminte abradate et mazare le remercierent aussi en suitte dequoy examinant la chose ils ne trouverent pas grande difficulte a accommoder ces deux amis ennemis car puis qu'hermogene avoit pu se resoudre a vivre sans cleodore et que sa passion estoit diminuee pour elle c'estoit sans doute a luy a la ceder a belesis de qui l'amour estoit plus tost augmentee que diminuee ils penserent aussi que quant au portrait il estoit encore juste qu'il demeurast a celuy a qui cleodore l'avoit donne faisant pourtant dessein si hermogene ne pouvoit pas tout a fait consentir de renoncer a cleodore d'ordonner que l'on feroit scavoir a cette belle personne que belesis vivoit et l'aimoit toujours et qu'hermogene l'aimoit aussi et qu'apres cela soit qu'elle voulust demeurer au lieu ou elle estoit ou choisir quelqu'un d'eux pour son mary ils y conformeroient leur volonte et demeureroient amis mais ce qu'il y eut de rare fut qu'alcenor ayant este envoye vers belesis pour luy aprendre que cleodore n'avoit point espouse hermogene afin de le preparer a cet accommodement il le trouva en conversation aveque luy ayant tous deux prie leurs gardes de les laisser parler ensemble de sorte que belesis en aprenant d'hermogene 
 qu'il n'avoit point espouse cleodore avoit de telle sorte perdu l'animosite qu'il avoit contre luy qu'il luy avoit dit cent choses pleines de tendresse luy racontant en peu de mots la malheureuse vie qu'il avoit menee si bien qu'hermogene estant sensiblement touche de scavoir les maux qu'il luy avoit causez avoit pris la resolution d'achever de se vaincre luy mesme en contentant qu'il fist ce qu'il pourroit pour faire sortir cleodore du lieu qu'elle avoit choisi pour sa retraitte si bien qu'hermogene n'eut pas besoin de s'aquitter de sa commission comme il estoit leur amy commun il les embrassa avec une joye extreme et les mena dans la chambre de panthee plus pour remercier la compagnie de la patience qu'elle avoit eue d'escouter leurs avantures que pour estre mis d'accord puis qu'ils s'estoient accordez eux mesmes neantmoins cyrus ne laissa pas de vouloir qu'ils promissent a la reine de la susiane de vivre tousjours bien ensemble ce qu'ils firent de bonne grace en suitte dequoy s'estant entretenus quelque temps cyrus et mazare accompagnez de belesis et de tous ceux qui les avoient suivis s'en retournerent au camp en y allant chrisante presenta a cyrus un homme qu'il croyoit estre un espion et que l'on avoit trouve charge d'une lettre pour la princesse araminte cet homme soutenant pourtant constamment qu'il n'estoit point envoye pour scavoir des nouvelles de l'armee 
 mais seulement de celles de la princesse de pont cyrus prenant cette lettre sans l'ouvrir luy demanda de la part de qui il estoit envoye mais il respondit qu'il ne le pouvoit dire que tout ce qu'il scavoit estoit qu'un homme qu'il ne connoissoit point l'avoit aborde dans heraclee d'ou il estoit et d'ou il paroissoit estre en effet par son langage que cet homme l'ayant tire a part luy avoit offert une grande recompence s'il vouloit se hazarder de porter une lettre a la princesse araminte et plus grande encore s'il pouvoit luy en raporter responce qu'en suitte ayant conte peu pres le temps qu'il devoit tarder a son voyage ce mesme homme l'avoit assure que huit jours durant vers le temps qu'il pouvoit revenir il se trouveroit tous les matins au soleil levant a un temple qu'il luy avoit marque pour aprendre le succes de son voyage cyrus connoissant par l'ingenuite de celuy qui parloit qu'il ne mentoit pas se contenta de le donner en garde a un des siens et pour tesmoigner a la princesse araminte le respect qu'il luy vouloit rendre il luy envoya la lettre qui s'adressoit a elle sans l'ouvrir commandant toutefois a chrisante qui eut ordre de la porter d'observer un peu le visage de cette princesse lors qu'elle la liroit et en effet chrisante obeissant ponctuellement a cyrus fut trouver la princesse araminte et luy rendre cette lettre mais a peine eut elle jette les yeux dessus qu'elle la reconnut pour estre de spitridate de 
 sorte que l'ouvrant avec toute la precipitation d'une personne qui mouroit d'envie de scavoit ou estoit ce prince elle y leut ces paroles
 
 
 le malheureux spitridate a la princesse araminte 
 
 
 quelque violente que soit la douleur que je souffre je vous declare en commencant cette lettre que je n'ay pourtant dessein de me pleindre de vous qu'avec tout le respect que je vous ay tousjours rendu et que si dans la suitte de mon discours il m'eschape quelque parole un peu dure elle m'eschapera malgre moy apres cela madame je ne m'amuseray point a vous faire scavoir les avantures d'un homme qui n'a plus de part en vostre affection et je vous aprendray seulement que dans la prison ou le roy mon pere me retient pour l'amour de vous on n'a pu inventer de plus cruel suplice que de me faire redire tous les jours que vous avez vaincu le vainqueur de la plus grande partie de l'asie et si je l'ose dire sans vous offencer que vostre coeur est la plus illustre de ses conquestes et mesme la plus apuree lugez s'il vous plaist madame combien cette prison m'est rude et insuportable cependant quoy que j'aye entendu parler devant que d'estre en prison de la defference que cyrus a pour vous 
 et de la complaisance que vous avez pour luy et que depuis que j'y suis on m'en ait raconte cent particularitez je ne puis toutesfois me resoudre a la mort sans avoir sceu par vous mesme que vous avez change de sentimens je dois ce me semble ce respect a tant d'assurances de fidelite que vous m'avez fait l'honneur de me donner de ne vous condamner pas tout a fait sans vous entendre ce n'est pas que mon coeur ne vous croye infidelle malgre toute la resistance que j'y aporte mais ce qui m'embarrasse un peu madame est que scachant que je ressemble a cyrus je ne scay comment vous le pouvez regarder sans vous souvenir du malheureux spitridate et je ne scay encore comment vous pouvez vous en souvenir sans rapeller dans vostre memoire la respectueuse passion que j'ay eue pour vous et tout ce qu'elle m'a fait faire il est vray que la ressemblance de cyrus et de moy n'est pas en nostre fortune comme aux traits du visage car il est heureux et je suis miserable il est aupres de vous et je suis absent il est vainqueur de tous ses ennemis et je suis captif il est maistre de la plus grande partie de l'asie et je n'ay pas seulement pouvoir sur moy mesme mais apres tout madame ce prince a plus fait pour sa propre gloire que pour vous ou au contraire j'ay renonce a la mienne seulement pour vostre service j'ay quitte des couronnes j'ay souffert l'exil et de la prison et pour dire tout en peu de paroles j'ay fait tout ce que j'ay pu et par consequent tout ce que je devois eh plust aux dieux madame que vous pussiez en dire autant aveque verite cependant comme je n'ay jamais eu dessein de vivre que pour vous et que je ne dois plus prendre de part a la vie si vous ne vivez plus pour 
 moy ayez s'il vous plaist la generosite de m'escrire que vous voulez que je mettre afin que j'aye me mesme la gloire de vous obeir en mourant 
 
 
 spitridate 
 
 
tant que la lecture de cette lettre dura la princesse araminte changea vint fois de couleur de sorte que comme chrisante l'observoit soigneusement il ne doutoit point du tout que ce ne fust une lettre d'importance sans en imaginer pourtant la verite mais durant qu'il cherchoit a la deviner la princesse de pont apella sa chere hesionide pour luy monstrer cette lettre ne pouvant assez s'estonner de ce qu'elle contenoit et ne scachant si elle la devoit faire voir a cyrus parce que sa modestie en faisoit quelque scrupule mais hesionide ayant considere la chose elle luy representa que ce prince luy ayant envoye cette lettre sans l'ouvrir meritoit qu'elle se confiast en luy et principalement en cette occasion de plus cette princesse scachant bien qu'il n'y avoit aucune verite a tout ce que luy disoit spitridate et que cyrus estoit aussi constant pour mandane qu'elle l'estoit pour le prince de bithinie elle prit en effet la resolution de la luy faire voir de peur qu'il ne s'en imaginast quelque chose d'autre nature et qu'il ne luy fust pas permis de renvoyer celuy qui la luy avoit aportee et qu'elle avoit grande envie d'entretenir de sorte que sans perdre temps elle escrivit ce billet a cyrus 
 
 
 
 araminte a cyrus 
 
 
 il faut du moins que ma confiance egalle vostre civilite et que comme vous n'avez pas voulu voir une lettre que selon les loix de la guerre vous pouviez ouvrir sans choquer la bien-seance je vous en monstre une que je devrois vous cacher si vous n'estiez pas aussi discret que genereux vous pourrez juger apres l'avoir leue que la fortune est bien ingenieuse a me persecuter puis que mesme sans que vous y contribuyez rien vous augmentee mes desplaisirs je vous suplie toutesfois de pardonner au malheureux spitridate le crime qu'il commet en vous en supposant un et de m'aider a pleindre ses malheurs et a soulager les miens vous le pouvez si vous voulez me renvoyer sa lettre que je vous envoye par celuy qui l'a aportee afin que je scache un peu mieux en quel estat est ce malheureux prince 
 
 
 araminte 
 
 
cette princesse n'eut pas plustost acheve d'escrire que fermant la lettre de spitridate et la sienne elle les donna toutes deux a chrisante qui s'en retourna trouver son maistre apres avoir receu autant de civilite de cette princesse que le trouble ou elle estoit luy pouvoit permettre d'en avoir apres quoy elle se mit a exagerer ses infortunes et a les repasser l'une apres 
 l'autre depuis le premier jour que spitridate l'avoit aimee jusques au moment ou elle se separa de luy et jusques a celuy ou elle parloit cependant cyrus qui ne cherchoit qu'a l'obliger ne manqua pas aussi tost qu'il eut leu son billet de luy renvoyer la lettre de spitridate par celuy qui l'avoit aportee et de luy respondre en ces termes
 
 
 cyrus a la princesse araminte 
 
 
 comme les loix de la guerre ne doivent jamais faire contrevenir a celles du respect que l'on doit aux personnes de vostre condition et de vostre vertu je n'ay sans doute sait que ce que j'estois oblige de faire mais pour vous madame vous avez este beaucoup au de la de ce que vous deviez cependant tout ce que je vous puis dire pour reconnoistre la confiance que vous avez en ma discretion est de vous assurer que le prince spitridate ne s'est trompe qu'au nom lors qu'il vous a parle de l'affection que vostre rare merite a fait naistre dans mon coeur estant certain que l'amitie que j'ay pour vous est aussi parfaite que son amour est confiance je m'assure madame que vous ne vous offencerez pas de ce que je dis et que vous voudrez bien que je vous conjure de travailler a faire que spitridate de qui la vertu 
 me ravit me veuille regarder comme son amy que je veux estre et que je suis desja afin qu'en me justifiant vous vous justifiyez aussi mais en attendant que cela soit je vous promets que malgre la haine qu'il me porte sans doute je ne laisseray pas de songer a luy redonner la liberte aussi tost que les dieux m'auront donne la joye d'avoir delivre la princesse mandane 
 
 
 cyrus 
 
 
cette lettre ayant donc este donnee a celuy qui avoit aporte celle de spitridate il fut conduit a cette princesse qui croyoit devoir estre bien esclaircie par luy de la fortune de ce prince mais elle fut extraordinairement surprise lors qu'elle vit qu'il ne scavoit pas seulement que spitridate fust prisonnier il luy dit bien qu'il y avoit environ un mois que l'on avoit amene de nuit des prisonniers a heraclee que l'on y gardoit tres exactement mais que l'on ne disoit point qui ils estoient en suitte elle luy demanda ce que l'on disoit de spitridate et il luy respondit qu'on ne scavoit ce qu'il estoit devenu et que tout le peuple le regrettoit fort et en pont et en bithinie apres cela elle s'informa encore d'arbiane et d'aristhee qu'il luy dit estre en sante de sorte que ne pouvant tirer autre esclaircissement de luy elle prit la resolution non seulement de le renvoyer avec une lettre mais encore d'envoyer aveque luy un de ses esclaves afin de parler a celuy a qui cet homme devoit donner sa responce dans un temple d'heraclee 
 de sorte que sans perdre temps araminte escrivit a spitridate et choisit l'esclave qu'elle vouloit envoyer recompensant magnifiquement celuy qui luy avoit aporte la lettre de spitridate car encore qu'elle fust captive la generosite de cyrus ne laissoit pas de la mettre en estat de pouvoir faire des presens cependant le traitte qui se devoit faire pour la liberte de cette princesse et pour celle du prince artamas alla si lentement parce que cresus le vouloit ainsi qu'il n'y avoit pas encore un article resolu le jour auparavant que la treve deust finir cyrus n'avoit pas plustost accorde une chose que cresus y faisoit naistre une nouvelle difficulte et le dessein cache qu'il avoit de gagner temps parut si clairement qu'encore qu'il s'agist de la liberte du prince artamas le roy de phrigie fut le premier a dire a cyrus qu'il ne faloit plus s'amuser a traitter avec un prince qui ne traittoit pas sincerement et d'autant plus que l'on sceut qu'il avoit une grande joye dans l'armee de cresus pour l'arrivee d'un renfort de troupes egiptiennes que l'on disoit estre conduites par un prince extremement brave de sorte que voyant que cette treve ne servoit qu'a faire durer la guerre plus long temps il fut resolu qu'on ne la prolongeroit plus quelque demande qu'en fissent les ennemis cyrus ne voulut toutefois pas qu'on la rompist que le temps qu'elle devoit durer ne fust entierement expire mais aussi ne le fut il pas plustost et les negociateurs 
 de part et d'autre ne se furent plustost retirez que cyrus fit recommencer la guerre et commenca de faire filer toutes ses troupes pour leur faire passer la riviere d'helle au passage que tenoit le frere d'andramite et comme il y avoit en ce lieu la un grand et magnifique chasteau aussi tost que l'armee eut passe la riviere et que l'avantgarde de cyrus eut pousse les coureurs de celle de cresus jusques a une demy journee de sardis cyrus fit amener la reine de la susiane la princesse araminte et toutes les autres dames prisonnieres dans ce chasteau afin qu'abradate ne fust pas oblige de repasser la riviere quand il voudroit aller voit panthee cependant ce grand et merveilleux esprit qui estoit capable de tant de choses a la fois au milieu de tomes ses souffrances amoureuses ne laissoit pas d'avoir toute la vigilance d'un jeune ambitieux et toute la prudence d'un vieux capitaine il scavoit non seulement combien il avoit de troupes de munitions et de machines mais il scavoit encore precisement quelles estoient les troupes a qui il se devoit confier en une expedition dangereuse il scavoit la capacite des capitaines et jusques ou pouvoit aller la valeur de leurs soldats de sorte que lors qu'il rangeoit son armee on estoit assure que chacun estoit a la place qu'il devoit le mieux occuper mais durant qu'il songeoit a donner ordre a toutes choses tout le monde murmuroit fort dans l'armee 
 de cyrus de scavoir qu'araspe estoit dans celle des ennemis on sceut mesme un jour que les rois de phrigie et d'hircanie tigrane mazare et beaucoup d'autres estoient aupres de cyrus qu'araspe se mesloit de donner des conseils a cresus pour ranger ses troupes le jour de la bataille car comme on eut amene a cyrus des prisonniers que l'on avoit faits et qu'il leur eut demande quel ordre ils croyoient que cresus tiendroit a ranger son armee ils respondirent qu'ils avoient ouy dire qu'on suivroit le conseil d'un mede qui s'estoit jette dans leur party et qui vouloir que l'on changeast l'ordre qu'ils avoient accoustume detenir a peine ces prisonniers eurent ils dit cela que tout le monde connut bien que celuy qu'ils disoient estoit araspe mais ils furent extremement surpris de voir que cyrus au lieu de s'emporter contre luy se contenta de dire en sous-riant qu'il eust bien voulu tenir ce mede en sa puissance mais a peine avoit il dit cela que sans y faire une plus grande reflection il tint conseil de guerre sur toutes les choses qui pouvoient tomber en contestation il n'y en avoit pourtant gueres aux lieux ou estoit cyrus car il apuyoit tousjours ses advis de si puissantes raisons que rien ne s'y pouvoit opposer de sorte que les rois d'assirie de phrigie d'hircanie et de la susiane aussi bien que mazare tigrane persode phraarte gobrias gadate anaxaris et tous les autres qui en estoient s'estant remis absolument a fa 
 conduite il commenca de songer a toutes les choses necessaires et pour la marche de ses troupes et pour le jour de la bataille pour cet effet il fit venir presques tous les officiers de son armee et leur donna a chacun un ordre si particulier de ce qu'ils avoient a faire qu'ils n'avoient simplement qu'a obeir pour se bien aquitter de leur charge c'est a vous dit il aux capitaines a enfermer tousjours les moins bons de vos soldats entre les meilleurs afin que la valeur de ceux qui sont devant donne exemple de bien faire a ceux du milieu et que le courage de ceux qui sont derriere empesche les autres de fuir en suitte il commanda encore aux capitaines que quelque confiance qu'ils eussent en leurs soldats ils ne laissassent pas de les exhorter a faire leur devoir et qu'ils ne manquassent pas non plus de chastier les lasches leur disant que le moyen de rendre les soldats invincibles estoitde faire en sorte qu'ils craignissent autant leurs capitaines que leurs ennemis en suitte il donna tous les ordres necessaires pour faire marcher les machines et mesme pour le bagage aussi bien que pour les chariots de guerre il destina des troupes pour estre aupres des uns et aupres des autres il songea mesme a faire que personne ne se pleignist du lieu qu'il occuperoit il pend aussi a donner les ordres aux archers qui devoient estre montez sur des chameaux si assignant precisement le rang de tous ceux qui composoient cette grande 
 armee il parut qu'il avoit l'esprit d'une si merveilleuse estendue qu'il eust pu gouverner tout l'univers avec plus de facilite que les autres ne gouverneur une petite famille mais une des choses qu'il recommanda le plus a tous les chefs fut de se tenir aussi prests a combatre quand mesme ils seroient a l'arriere garde que s'ils estoient au front de la bataille toutes choses estant donc disposees de cette sorte et ayant resolu de marcher le lendemain cyrus fut le soir prendre conge des princesses accompagne de la plus part des personnes de qualite de cette armee mais entre les autres de ceux qui avoient quelque attachement particulier en ce lieu la comme phraarte andramite et ligdamis qui ayant sceu que cresus avoit voulu faire surprendre le chasteau d'hermes et que son pere qui en estoit gouverneur s'estoit veu contraint de ce declarer ne fit plus de difficulte de combatre pour cyrus principalement voyant tant d'autres lydiens dans son armee comme cyrus estoit tres civil il dit a toutes ces dames en general qu'il feroit ce qu'il pourroit pour faire qu'elles ne fussent pas obligees de respandre des larmes apres la victoire qu'il esperoit obtenir assurant la princesse araminte en son particulier de ne manquer jamais a rien de ce qu'il luy avoit promis cyrus avoit ce soir la tant de joye sur le visage qu'il estoit aise de tirer un heureux presage pour la bataille qu'il devoit donner aussi panthee luy 
 dit elle qu'elle en esperoit bien s'imaginant qu'il scavoit sans doute que ses ennemis n'estoient pas si forts qu'on les disoit au contraire madame luy dit il j'ay sceu qu'il leur est venu d'egipte un prince extremement brave que le prince de mysie est aussi arrive a sardis et qu'un vaillant capitaine d'ionie nomme arinaspe est aussi venu avec des troupes au secours de cresus mais puis que le vaillant abradate poursuivit il est pour nous et que nostre cause est la plus juste je ne laisse pas d'esperer la victoire au moins adjoustat il ay-je cette consolation de pouvoir esperer de vaincre bientost ou de mourir apres cela ce prince prit conge d'elle et de toutes les autres dames n'y en ayant pas une qui n'eust un sujet particulier de se louer de sa civilite et qui ne fist des voeux pour sa conservation phraarte n'en put pas autant obtenir de la princesse araminte qui dans les sentimens de douleur ou elle estoit et pour la prison de spitridate et pour la bataille qu'on alloit donner le regarda partir presques sans scavoir si c'estoit luy pour ligdamis il receut de sa chere cleonice toutes les marques de tendresse qu'il en pouvoit desirer mais pour andramite il ne put voir en doralise que de la civilite encore ne s'estimoit il pas tout a fait malheureux d'en avoir este regarde sans froideur cependant abradate fit ses adieux a part et ne les fit que le lendemain au matin mais comme il estoit prest de prendre les armes qu'il avoit accoustume de 
 porter panthee luy en envoya de magnifiques qu'elle luy avoit fait faire secrettement a la ville ou elle estoit lors qu'il l'estoit allee trouver et ou elle avoit fait mettre tontes ses pierreries le casque qu'on luy aporta estoit tout estincelant de diamants avec un pannache de couleur de pourpre la cotte d'armes estoit aussi tres magnifique et de mesme couleur que le pannache de sorte qu'abradate s'estonnant de voir des armes si superbes commenca le remerciment qu'il en fit a sa chere panthee par des pleintes qu'il luy fit de ce qu'elle avoit employe ses pierreries a le parer en un jour de guerre qui eussent este plus necessaires a la parer elle mesme en quelque feste de resjouissance apres sa victoire j'ay une si grande opinion de vostre valeur luy respondit elle et nous douons tant a l'illustre cyrus que j'ay creu qu'il estoit a propos que vous eussiez des armes fort remarquables afin que les belles choses que vous ferez le jour de la bataille puissent plus aisement estre remarquees par ce prince mais quelque grandeur de courage qu'il y eust en ces paroles panthee ne les prononca pourtant qu'en pleurant il est vray qu'elle aporta soin a cacher ses larmes de peur qu'abradate ne les prist a mauvais augure il est vray aussi que ce prince fit semblant de ne les voir pas de peur de l'attendrir trop et de s'attendrir luy mesme il se contenta donc de luy renouveller en peu de paroles les assurances d'une affection inviolable et d'une passion eternelle apres 
 quoy il luy promit de l'aquiter envers cyrus de tout ce qu'elle luy devoit de sorte que s'engageant insensiblement a parler de ce prince ils en firent un grand eloge en se reussouvenant comment il les avoit traitez panthee faisant durer cette conversation avec adresse afin de differer ce cruel adieu et de voir plus long temps son cher abradate qui n'avoit jamais este plus beau ny de si bonne mine qu'il estoit avec ces magnifiques armes mais enfin ce prince voyant qu'il estoit temps de partir embrassa sa chere panthee et la quittant sans pouvoir prononcer le mot d'adieu il traversa une antichambre et alla pour monter dans un superbe et magnifique chariot de guerre qui l'attendoit devant le perron de ce chasteau panthee le suivant accompagnee de toutes les dames prisonnieres mais comme il vint a se retourner et qu'il la vit avec une douleur sur le visage qui n'avoit pourtant rien que de grand et d heroique il retourna encore une fois vers elle et la prenant par la main qu'il luy baisa en voulant l'obliger de rentrer veuillent les dieux s'escria t'il que je puisse faire voir que je ne suis pas indigne d'estre mary de panthee et amy de l'illustre cyrus apres quoy la quittant il se jetta avec precipitation dans le chariot qui l'attendoit la conjurant encore une fois apres qu'il y fut de se retirer elle ne le fit pourtant pas au contraire elle le suivit des yeux autant qu'elle put et il la regarda aussi le plus longtemps 
 qu'il luy fut possible mais comme si la constance de panthee luy eust este inspiree par la veue d'abradate des qu'elle ne le vit plus elle s'esvanouit et ses femmes furent contraintes de la porter sur son lict cependant jamais on n'a rien veu de si magnifique que l'estoit cette grande armee car non seulement cyrus le roy d'assirie mazare et tous les autres princes estoient superbement armez mais encore tous les capitaines et il n'y avoit pas mesme un simple soldat qui du moins n'eust rendu ses armes claires et luisantes s'il ne les avoit pu avoir belles et riches de sorte que le soleil estant ce jour la sans aucun nuage fit voir en la marche de cette armee le plus bel objet qui soit jamais tombe sous les yeux toute la cavalerie avoit des casques d'airain bruny aussi bien que le reste des armes des pennaches blancs des cottes d'armes incarnattes et des javelots a la main garnis de cuivre dore ou d'orfevrerie pour cyrus ses armes estoient ces mesmes armes d'or qu'il avoit portees a la bataille qu'il avoit gagnee contre le roy d'assirie luy semblant que puis qu'elles luy avoient este si heureuses il devoit encore s'en servir en une occasion qui n'estoit pas moins dangereuse et qui ne luy estoit pas moins importante le cheval qu'il monta avoit aussi eu l'honneur de luy servir a plusieurs de ses victoires et particulierement a celle la de sorte que le roy d'assirie reconnoissant ces armes qui estoient fort remarquables 
 en soupira et ne put s'empescher d'en dire quelque chose a cyrus veuillent les dieux du moins luy dit il que ces armes que vous portez vous soient aussi heureuses contre cresus et contre le roy de pont qu'elles vous le furent contre moy eh veullent ces mesmes dieux que je me serve mieux de celles que j'ay aujourd'huy que je ne fis de celles que j'avois alors vous fistes de si belles choses reprit modestement cyrus que si la fortune n'eust este vostre ennemie ciaxare ne vous eust pas vaincu c'est pourquoy l'espere plus aujourd'huy en vostre valeur qu'en la mienne comme ils en estoient la mazare s'estant joint a eux aussi bien que tigrane phraarte anaxaris gobrias gadate et tous les volontaires il commanda que toute l'armee commencast de marcher et il marcha en effet luy mesme a la teste de son avant-garde avec le roy d'assirie auquel il donna la droite et auquel il offrit mesme le commandement hidaspe commandant le corps de la bataille ou estoient tous les homotimes le roy de phrigie et le roy d'assirie l'arriere-garde et abradate tous les chariots de guerre qui faisoient un corps separe avec les tours et les machines pendant cette marche cyrus commencant donc d'avancer apres avoir envoye long temps auparavant des coureurs pour aprendre des nouvelles des ennemis donna le branle a tout ce grand corps d'armee qui sembloit n'avoit qu'un esprit qui la conduisist et qui animast toutes ses 
 parties tant il se remuoit avec ordre cresus de son coste aussi bien que le roy de pont se preparoit a un combat general n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit luy faire obtenir la victoire il est vray qu'il y avoit une notable difference entre ces deux armees car si l'esperance estoit dans celle de cyrus la terreur estoit dans celle du roy de lydie ce n'est pas qu'elle ne fust beaucoup plus nombreuse que l'autre a cause de ce grand nombre d'egiptiens qui y estoient venus et du secours que le prince de misie et arinaspe y avoient amene mais le nom de cyrus estoit si redoutable par tout que des que l'on sceut au camp de cresus que ce prince avoit passe la riviere d'helle l'espouvante se mit dans le coeur de la plus part des soldats et la nuit suivante les gardes avancees de cresus ne cesserent de donner de fausses allarmes car la crainte qu'ils avoient leur faisoit croire qu'ils voyoient ce qu'ils ne voyoient point du tout de sorte qu'il falloit que toutes les troupes de cresus passassent la nuit sous les armes cresus craignant donc que cette espouvante ne devinst a la fin une de ces terreurs paniques qui ont quelquesfois detruit sans combatre les plus grandes armees du monde se resolut de tesmoigner de la hardiesse afin d'en donner aux autres et d'aller au devant de cyrus si bien que decampant des le lendemain il s'avanca un peu au dela de thybarra en mesme temps que cyrus venoit a luy de sorte que ces deux armees camperent le soir 
 a cinquante stades l'une de l'autre comme cyrus ne vouloit pas estre sur pris il passa toute cette nuit la sans dormir et comme le roy d'assirie et mazare vouloient du moins faire tout ce qu'ils pouvoient ils furent tesmoins des soins qu'il avoit de pourvoir a toutes choses et veillerent aussi bien que luy il fit visiter les chariots de guerre qu'il avoit sait armer de faux a l'entour des essieux pour voir si durant la marche du jour precedent il ne s'y seroit rien gaste et il n'oublia rien enfin de tout ce qu'il creut luy pouvoir servir a vaincre cependant ces trois illustres rivaux passerent le reste de la nuit dans une mesme tente avec des sentiments bien differents quoy que mandane fust l'objet de toutes leurs pensees car cyrus dans la certitude d'estre aime malgre toutes les menaces des dieux avoit quelques momens agreables au milieu de ses souffrances ou au contraire le roy d'assirie malgre le favorable oracle qu'il avoit receu a babilone scachant qu'il n'estoit point aime et que cyrus l'estoit avoit des momens de fureur dont il avoit peine a estre le maistre pour mazare quoy que ses sentimens fussent moins violens sa douleur estoit pourtant tres sensible car enfin quand il venoit a penser qu'il s'estoit impose a luy mesme la necessite de ne pretendre plus qu'a l'amitie de mandane il ne scavoit pas s'il pourroit demeurer dans les bornes qu'il s'estoit prescrites d'autre part le roy de pont s'estimoit aussi malheureux qu'il pouvoit l'estre 
 principalement quand il venoit a considerer que mesme la victoire ne le rendroit pas heureux puis que quand il auroit vaincu cyrus il n'auroit pas vaincu mandane a qui il n'avoit pas voulu qu'on dist rien de la bataille qu'on alloit donner afin de luy espargner quelques inquietudes car on peut dire que jamais ravisseur n'a este moins violent ny plus respectueux que celuy la de sorte que mandane et la princesse palmis sans scavoir que l'on alloit combatre pour leur liberte se plaignoient et se consoloient ensemble mandane avoit pourtant eu une douleur bien sensible de n'avoir pas voulu croire mazare car elle avoit sceu par cylenise que ce prince estoit effectivement alle trouver cyrus le prince artamas de son coste souffroit des peines inconcevables non seulement par sa prison mais par celle de la princesse palmis et par l'inquietude qu'il avoit de la bataille qu'il scavoit que l'on alloit donner il avoit pourtant tout brave qu'il estoit quelque consolation de n'y estre point afin que la princesse de lydie ne luy pust pas reprocher un jour qu'il eust combatu contre le roy son pere mais quelques inquietudes qu'eussent routes ces illustres personnes comme cyrus estoit le plus amoureux je pense qu'on peut dire qu'il estoit le plus tourmente du moins fut il le plus diligent a se mettre en estat de vaincre
 
 
 
 
car a peine l'aurore commenca t'elle de blanchir les nues du coste du soleil levant qu'il fit esveiller tout son 
 camp au son des trompettes des clairons et des haubois de sorte que chacun prenant ses armes et se rangeant sous son enseigne presques en un moment toute cette grande armee se trouva en estat d'obeir a son general qui n'ayant pas moins de piete que de valeur commanda que l'on fist un sacrifice afin de demander la victoire aux dieux voulant mesme que l'on sacrifiast selon la coustume des persans sans y mesler nulle ceremonie estrangere de sorte que les mages qui s'estoient preparez a faire cette ceremonie choisirent une eminence qui le trouva estre enfermee dans le camp pour sacrifier a jupiter au soleil qu'ils apelloient orosmade et a venus uranie qu'ils nommoient mitra cyrus choisissant ces trois divinitez afin que jupiter luy donnast la force de vaincre que le soleil esclairast sa victoire et que venus uranie le favorisast dans le dessein qu'il avoit de delivrer la princesse qu'il aimoit comme les persans ne sacrifioient jamais qu'a ciel ouvert qu'ils ne dressoient point d'autels n'allumoient point de feu ne se servoient point de musique ny de couronnes de sleurs la ceremonie ne fut pas longue car les mages ne firent autre chose sinon que se mettant chacun une tiare environnee de mirte sur la teste ils conduisirent les victimes sur l'eminence qu'ils avoient choisie ou ils ne furent pas plustost arrivez qu'ils invoquerent les divinitez a qui ils sacrifioient et suivant la coustume de perse qui vouloit que l'on 
 ne fist jamais de priere que pour tous les perses en general excepte pour le roy ils demanderent a ces divinitez tout ce qui pouvoit estre glorieux a leur nation et par consequent la victoire en suitte ils prierent pour toute l'armee et pour ciaxare seul en particulier cyrus n'ayant pas voulu qu'on le distinguast de tous les autres persans apres cela les victimes estant immolees on les estendit sur des faisseaux de mirte et de laurier ou l'on visita les entrailles qui se trouverent estre telles qu'il les faloit pour bien esperer de la victoire et pour donner un nouveau coeur a tous les soldats cependant quelque diligent que fust ce prince a sacrifier il avoit este devance par cresus il est vray que c'avoit este d'une maniere bien differente car comme luy et le roy de pont aussi bien que le prince de mysie et tous les autres chefs avoient remarque que leurs soldats craignoient leurs ennemis et que le nom de cyrus leur estoit extraordinairement redoutable ils eurent peur eux mesmes que cette terreur ne mist le desordre dans leur armee de sorte que comme il s'agissoit de donner une bataille qui sembloit devoir estre une bataille decisive ils s'aviserent pour obliger leurs soldats a faire leur devoir et a joindre l'opiniastrete a leur valeur ordinaire de les y engager par un sentiment de religion pour cet effet ils remirent en usage un ancien sacrifice dont on se servoit a la guerre du temps que les heraclides regnoient en lydie ils firent 
 donc dresser des autels au milieu du camp ou toute l'armee se rangea comme en bataille environ a deux heures apres minuit en suitte dequoy on alluma a l'entour de ces autels douze feux qui firent voir grand nombre de victimes que les sacrificateurs avoient desja egorgees a l'entour de ces autels de ces feux et de ces victimes sanglantes estoient deux cens hommes l'espee nue a la main en suitte dequoy apres avoir fait jurer tous les capitaines de ne quitter le combat que morts ou victorieux on apella les uns apres les autres au milieu de ces feux de ces autels de ces victimes et de ces hommes qui avoient l'espee nue a la main on leur fit promettre et jurer avec des paroles terribles et en faisant des imprecations sur eux et sur toute leur posterite de ne manquer a rien de tout ce que cresus leur commanderoit ou leur feroit commander par leurs capitaines apres cela on leur fit encore promettre en particulier de ne fuir point de la bataille de tuer ceux de leurs compagnons qui voudroient reculer d'un pas seulement et de se resoudre a la mort plustost que de ne remporter pas la victoire et comme il y en eut quelques uns qui espouventez d'un si estrange sacrifice et d'une si ferme resolution ne voulurent pas jurer ces hommes qui avoient l'espee nue a la main les tuerent et par un exemple si cruel et si terrible porterent tous les autres a promettre ce qu'on leur demandoit quoy que peut-estre ils n'eussent pas tous envie 
 de le tenir neantmoins comme les choses d'aparat touchent extremenent le coeur de la multitude les soldats de l'armee de cresus en general creurent estre devenus plus vaillans apres cette ceremonie qui finit par des assurances que les sacrificateurs donnerent par force qu'ils ne voyoient que des signee favorables a toutes les victimes si bien que l'esperance succedant a la crainte l'armee de cresus commenca de ne douter plus de l'heureux succes de la bataille cependant le roy de lydie qui ne s'assuroit pas tant a la multitude de ses troupes qu'il ne voulust encore songer a tout ce qui luy pouvoit estre avantageux se raprocha de thybarra de sorte que cyrus fut extremement surpris apres qu'il eut sacrifie et que le jour commenca de paroistre de voir que les ennemis n'estoient plus ou il les croyoit jugeant bien alors qu'ils vouloient l'engager a combattre en un lieu desavantageux pour luy en effet si ce prince n'eust pas este aussi prudent que vaillant il se seroit expose a perdre toute son armee inutilement thybarra estoit une ville d'une medrocre grandeur scituee sur une agreable coline a cent trente stades de sardis au pied de cette coline passoit une petite riviere qui en formant tout a l'entour un marais assez estendu en rendoit l'abord difficile de sorte qu'il paroissoit assez que cresus croyoit avoir besoin de tout contre un prince tell que cyrus comme cet heros estoit accoustume a chercher ses ennemis et a 
 ne les fuir jamais il fut se mettre en bataille sur la hauteur la moins esloignee de thybarra et la plus opposee a celle ou estoit cresus tesmoignant avoir une si violente envie de combatre qu'il eut besoin de toute sa prudence pour s'opposer a l'ardeur de son courage qui vouloit qu'il hazardast tout plustost que de ne combatre point toutesfois venant a considerer que s'il perdoit la bataille sa gloire recevroit une tache et que mandane ne seroit point delivree il examina la choie de plus pres il vit donc que l'aisle droite de cresus estoit a couvert de la ville de thybarra qui de ce coste la estoit fortifiee naturellement par la chutte de plusieurs torrens qui par la suitte des temps s'estoient faits des passages si profons et si tortueux qu'ils en rendoient l'abord tres difficile cyrus sceut encore que le corps de la bataille des ennemis estoit si judicieusement poste qu'il ne l'eust pu estre mieux car enfin il estoit dans de petits bois que la nature avoit tellement retranchez que l'art ne l'eust pas si bien fait et pour l'aisle gauche comme elle estoit sur une eminence ou pour y aller il faloit passer plusieurs defilez il y auroit eu beaucoup d'imprudence d'en concevoir le dessein principalement l'armee de cresus estant beaucoup plus nombreuse que celle de cyrus le roy de lydie avoit pourtant espere que cyrus feroit ce qu'il avoit fait aupres d'anaxate et en assirie et qu'ainsi ne hazardant rien et cyrus hazardant 
 tout il pourroit remporter la victoire mais comme la prudence consiste principalement a changer de sentimens selon les occurrences cyrus qui avoit tout hazarde pour delivrer mandane en armenie ou il le pouvoit faire sans choquer la raison ne voulut pas faire la mesme chose en lydie ou il ne pouvoit sans s'exposer a perdre et mandane et la victoire il fit pourtant tout ce qui fut en son pouvoir pour tascher de faire quitter a cresus le poste qu'il occupoit et pour l'obliger a combatre et l'on peut dire que tout ce que l'art militaire enseigne pour forcer des ennemis a faire plus qu'ils ne veulent fut employe inutilement en cette occasion de sorte que tout ce jour la les deux armees furent en de continuelles escarmouches sans que cyrus pust jamais engager les ennemis a un combat general cependant le lieu ou il estoit campe estoit extremement incommode car comme les ennemis estoient maistres de la petite riviere qui passoit aupres de thybarra on ne scavoit ou mener boire les chevaux de son armee ny mesme ou trouver du fourrage cyrus se resolvant donc a decamper il fie dessein de s'aller poster assez pres du pactole ou son armee trouveroit abondance de tout ce qui luy manquoit au poste qu'elle abandonnoit et d'ou il pourroit observer la contenance des ennemis et estre en estat de pouvoir facilement les joindre et les forcer a combatre de quelque coste qu'ils marchassent la difficulte 
 estoit de resoudre s'il decamperoit de jour ou de nuit la prudence vouloit que ce fust de nuit mais le grand coeur de cyrus n'y pouvoit consentir et n'y consentit pas en effet il est vray qu'une des raisons qui l'obligerent a suivre plustost en cette occasion les mouvemens de son courage que les conseils de la prudence ordinaire fut qu'il espera que peut estre cresus et le roy de pont voudroient ils du moins faire semblant de le suivre et que pofitant de cette occasion il tourneroit teste et les forceroit a combattre de sorte qu'encore qu'il connust bien qu'il y avoit un danger evident a faire ce qu'il pretendoit et que le bon succes en estoit douteux il ne laissa pas d entreprendre de se retirer a la veue d'une armee beaucoup plus forte que la sienne et commandee par des princes qui scavoient admirablement la guerre et qui par consequent devoient vray-semblablement prendre la resolution de faire en sorte que la retraitte de cyrus se changeast en fuitte et que sa fuitte fust suivie de sa deffaite entiere cependant le courage heroique de cyrus l'emporta sur toute autre consideration et des que la pointe du jour luy permit de voir la route qu'il devoit prendre le corps de reserve marcha la seconde ligne le suivit et preceda la premiere qui marcha immediatement apres en suitte dequoy et les machines et les chariots armez de faux marcherent a la teste de l'infanterie les ordres de cyrus furent si bien executez que cette 
 retraitte se fit sans confusion et sans peril excepe la premiere ligne de l'aisle droite ou estoit cyrus parce que l'aisle gauche de cresus qui luy estoit opposee et ou estoient les lydiens et les mariandins estoit la plus degagee et celle qui pouvoit plus facilement venir fondre sur ce prince parce qu'il y avoit moins d'obstacles de son coste que des autres aussi fut-ce celle qui commenca de quitter son poste pour aller charger un prince que les lydiens n'eussent ose attaquer de pied ferme et qu'ils n'attaquoient que parce qu'il se retiroit cependant cyrus avoit voulu que le corps de cavalerie que commandoit hidaspe fist ferme dans la plaine afin que sa ligne peust se retirer par les intervales de la cavalerie comme en effet elle le fit mais les troupes que commandoit artabase ce jour la qui faisoient la retiraitte de toute l'armee aussi bien que celles que commandoit anaxaris furent attaquees par les mariandins de qui ils soustinrent l'effort avec beaucoup de courage principalement anaxaris qui fit des miracles en cette occasion mais quoy qu'ils peussent faire les troupes qu'ils commandoient pliererit anaxaris fut blesse et fait prisonnier et artabase plus heureux que luy se degagea d'eux et rejoignit ceux de son party les ennemis voyant un commencement si heureux eussent pousse leur victoire plus avant si hidaspe ne les eust arrestez et ne les eust repoussez si vigoureusement qu'il en merita des acclamations 
 et des louanges de toutes les deux armees qui le virent aller a la charge avec une ardeur qui faisoit assez connoistre qu'il estoit digne de l'amitie que cyrus avoit pour luy hidaspe combatant donc et pour sa propre gloire et pour celle de son maistre repoussa les mariandins et les lydiens qui les soutenoient jusques a demy hauteur de la coline dont ils estoient descendus mais un moment apres trois escadrons les venant soutenir et ces trois estant suivis de toute la cavalerie de cresus qui fut commandee pour s'opposer a la valeur d'hidaspe il falut que les siens cedassent a la multitude et se retirassent en confusion principalement parce qu'ils se retiroient en descendant cyrus de qui la prudence ne pouvoit estre trompee et qui avoit preveu ce qu'il voyoit avoit commande a une partie de ses troupes de se mettre en bataille sur la hauteur la plus proche et avoit voulu que sa ligne s'arrestast dans la plaine afin de favoriser en personne la retraitte d'hidaspe pour cet effet il avoit este d'escadron en escadron exhorter tous ceux qui les composoient a se monstrer dignes de l'opinion avantageuse qu'il avoit de leur courage et en effet il creut qu'ils feroient ce qu'ils avoient accoustume de faire et qu'ils ne l'abandonneroient pas cependant comme il estoit prest d'aller charger ceux qui forcoient les siens a se retirer avec tant de desordre et que l'on voyoit desja dans ses yeux cette fierte qui avoit accoustume d'inspirer une nouvelle ardeur 
 a ses soldats et d'espouvanter ses ennemis ces mesmes escadrons qui luy avoient promis de ne le quitter point et qui ne l'avoient jamais quitte se trouverent capables de la peur qu'ils avoient accoustume de donner aux autres ainsi soit que la multitude des ennemis les estonnast soit que la retraitte tumultueuse des leurs esbranlast leur courage ou soit qu'il y ait certains momens dangereux a la guerre ou les plus braves ne peuvent respondre d'eux mesmes ils abandonnerent cyrus de sorte qu'il ne put faire autre chose que songer enfin a sauver sa personne pour sauver son annee ce ne fut pourtant qu'a l'extremite qu'il prit cette resolution et qu'apres s'estre veu plus d'une fois en danger d'estre pris ou tue tant il avoit de peine a se retirer devant ses ennemis luy qui n'en avoit jamais rencontre qu'il n'eust batus tous ceux a qui la frayeur osta le jugement ne purent s'empescher de fuir jusques au pied de la hauteur ou la seconde ligne s'estoit postee aussi bien que l'aisle gauche de la premiere l'lnfanterie de la bataille et le corps de reserve mais ceux a qui le peril ne fit pas perdre la raison s'arresterent a un endroit de la plaine ou un petit rideau les couvroit en quelque sorte cyrus qui dans cette fascheuse rencontre avoit l'esprit aussi libre que s'il n'eust pas este en peril voyant quelques uns des siens qui avoient fait alte commenca de les r'allier et il le fit avec tant de courage et si a propos que tournant teste aux ennemis non seulement 
 il les arresta tout court mais il les repoussa vigoureusement et les forca de se retirer sur l'eminence que les gens de cyrus avoient quittee et qui estoit opposee a celle ou ils estoient postez apres que cyrus eut fait cette genereuse action et qu'il eut rejoint les rois d'assirie de phrigie d'hircanie et tous les autres princes qui estoient a cette armee il resolut absolument de donner bataille et de ne changer rien au premier ordre qu'il avoit donne comme en effet il n'y eut point d'autre chargement sinon que la premiere ligne de l'aisle droite devint seconde ligne cyrus ne jugeant pas qu'elle fust assez bien remise de l'effroy dont elle avoit este capable pour l'exposer au premier choc du combat ce n'est pas que ce ne fust une chose aussi dangerese que hardie de vouloir changer un ordre de bataille a la veue des ennemis cependant le changement de ces deux lignes se fit avec tant d'ordre et d'un mouvement si regle qu'il n'y eut aucune confusion car faisant une contre marche elles passerent a la place l'une de l'autre par leurs intervales et le firent avec tant de justesse qu'en fort peu de temps elles se trouverent en estat de combatre s'il le faloit tout ce que cyrus avoit rallie de cavalerie fut renvoye au poste qu'elle devoit occuper et toutes choses enfin furent si bien et si tost restablies quel on ne s'apercut pas que l'on eust perdu quelques hommes a cette retraitre dont le nombre se trouva en effet estre fort petit cependant 
 cyrus qui vouloir tousjours choisir le lieu le plus dangereux principalement a un jour de bataille prit l'aisle droite et fut se poster a la premiere ligne dont les escadrons estoient composez de persans de medes et de capadociens ayant place un petit corps de volontaires qui voulurent avoir l'honneur de combatre aupres de luy en cette journee dans l'intervale des deux escadrons que gadate commandoit a la teste desquels ce prince voulut combatre les plus remarquables de ces volontaires estoient persode andramite ligdamis timocreon sosicle hermogene belesis orsane et tegee feraulas et ortalque suivant aussi leur maistre de fort pres ceux qui servirent ce jour la sous ce prince furent le roy d'assirie qui commandoit la premiere ligne assiste d'aglatidas tigrane qui demeura aupres de la personne de cyrus pour faire aupres de luy ce qu'aglatidas faisoit aupres du roy d'assirie et artabane qui commandoit la cavalerie de cette brigade cependant mazare prit l'aisle gauche dont la premiere ligne estoit egalle en nombre d'escadrons a la premiere ligne de l'aisle droite gobrias commandant cette premiere ligne assiste d'adusius phraarte commandant aussi la cavalerie de cette brigade la premiere ligne d'infanterie marchant entre les deux aisles estoit de cinq bataillons les machines et les tours marchant a la teste de l'infanterie aussi bien que les cent chariots armez de faux que commandoit 
 abradate dont le magnifique chariot avoit quatre timons et estoit tire par huit chevaux de front les plus beaux du monde la seconde ligne de l'aisle droite estoit commandee par artabase comme la seconde ligne de l'aisle gauche par chrisante la seconde ligne d'infanterie estoit de cinq bataillons plusieurs escadrons de cavalerie estoient postez entre les deux lignes d'infanterie et tout le gros de la cavalerie persienne ou estoient les homotimes l'infanterie assirienne que commandoit hidaspe composoit le corps de la bataille le corps de reserve compose de phrigiens et d'hircaniens estoit commande par les rois de phrigie et d'hircanie les choses estant en cet estat cyrus en eut une joye interieure qui parut sur son visage et qui inspira de la hardiesse a tous ceux qui la remarquerent mais afin que le mesme esprit de valeur qui l'animoit animast toute son armee il fit une reveue de toutes ses troupes et allant de ligne en ligne d'escadron en escadron et de rang en rang il dissipa la crainte de ceux qui en avoient et augmenta mesme le courage des plus vaillants souvenez vous mes compagnons disoit il en parlant aux premiers escadrons a qui il adressa la parole qu'il s'agit aujourd'huy de cambatre non seulement peur la victoire que nous voulons remporter mais encore pour conserver la gloire que nous avons aquise in tant d'autres occasions en suitte se tournant vers d'autres troupes n'oubliez pas leur disoit il qu'il y a bien souvent 
 plus de peril pour ceux qui combatent mal que pour ceux qui combatent bien et qu'en toutes sortes de combats il y a plus de seurete a tenir ferme qu'a fuir passant outre et s'adressant encore a d'autres c'est aujourd'huy soldats s'escrioit il qu'il faut faire voir que nous scavons l'art de vaincre et que nous ne triomphons pas par hazard n'oubliez pas adjoustoit il en regardant d'autres escadrons qu'une partie de ces mesmes ennemis que nous allons combatre ont desja este vaincus pas nous en d'autres rencontres et que nous ne l'avons jamais este par per sonne que la multitude de nos ennemis disoit cyrus a ceux qu'il croyoit estre les moins vaillants ne vous espouvante pas car si nous avons plus de coeur qu'ils n'en ont nous ne laisserons pas de les vaincre facilement je vous serais tort disoit il a ceux qu'il vouloit flater si le vous exhortais a combattre et il suffit de vous dire que vous faciez ce que vous avez accoustume de faire au reste mes compagnons poursuivoit ce prince en avancant tousjours souvenez vous que nostre cause est juste que les dieux sont equitables que vous estes braves que vous n'avez lamais este vaincus et que vans pouvez sans craindre d'estre trompez esperer de grandes recompences c'est pour quoy je puis ce me semble hardiment vous promettre la victoire si vous faites seulement ce que je suis resolu de faire moy mesme apres cela cyrus leur recommanda particulierement trois choses l'une de s'entre-regarder marcher afin que s'observant l'u n l'autre l'ordre de la bataille ne fust point rompu et que les lignes fussent droites et leurs distances egalles l'autre chose qu'il leur 
 recommanda encore fut de ne se precipiter point en allant a la charge et de n'y aller qu'au pas seulement et la derniere de laisser tirer tous les premiers traits des ennemis et lancer tous leurs javelots devant que de jetter les leurs en suitte cyrus ayant passe aupres d'abradate au lieu de luy parler comme aux autres il luy dit seulement qu'il se preparoit a luy devoir une partie de la victoire qu'il esperoit obtenir mais comme le roy de la susiane ne se trouvoit pas assez avantageusement place il luy respondit qu'il voyait bien qu'il ne ferait tout au plus que luy aider a achever de vaincre et qu'il avoit voulu que les persans luy enseignassent a combatre apres quoy cyrus continuant de marcher et d'exhorter ses soldats il retourna a la teste de l'aisle droite ou il devoit combatre a peine cyrus eut il acheve de haranguer ses troupes de leur donner ses derniers ordres et a peine eut il repris sa place qu'araspe qui s'estoit degage des ennemis et s'estoit jette dans l'armee de cyrus vint se presenter a luy c'est icy seigneur luy dit il que je viens expier la faute que j'ay faite en mourant pour vostre service comme je vous escrivis que j'en avois le dessein lors que je me jettay parmy vos ennemis afin de vous en mander des nouvelles nous avons tant de besoin de vaillants hommes repliqua cyrus que tout criminel que vous estes je ne laisse pas d'estre bien aise de vous voir et de vous assigner vostre place pour combatre aupres 
 d'andramite quand vous m'aurez rendu conte en peu de mots de ce que vous scavez des ennemis alors araspe s'aprocha de l'oreille de cyrus et luy dit tout ce qu'il creut estre le plus important de luy apprendre en suitte dequoy il s'alla mettre dans le petit corps de volontaires qui suivoit de fort pres la personne de ce prince mais a peine cyrus eut il fait quelque reflexion sur les advis qu'araspe luy venoit de donner que l'on vit la cavalerie lydienne qui paroissoit sur la hauteur qui estoit vis a vis de cyrus s'ouvrir tout d'un coup a droit et a gauche pour faire place a la bataille de cresus cyrus jugeant alors parce qu'il voyoit qu'enfin les ennemis estoient resolus a accepter le combat qu'il leur presentoit eut une joye inconcevable de voir que sa feinte retraitte les avoit trompez et les avoit malgre eux attirez au combat dans l'esperance qu'ils avoient de le vaincre plus facilement ce jour la qu'un autre a cause du petit desordre qui estoit arrive cependant l'armee de cyrus estoit en estat de combatre et celle de cresus ne l'estoit pas de sorte que la diligence de cet illustre conquerant surprit ceux qui le vouloient surprendre en effet sans perdre temps et sans donner loisir aux ennemis d'achever de se ranger cyrus marcha droit a eux y ayant desja trois heures et demie que le soleil estoit leve jusques alors l'esperance de la victoire avoit este dans l'armee de cresus mais des que les ennemis virent que cyrus alloit a eux 
 comme ayant absolument determine de combatre ils perdirent une partie de leur assurance et tinrent du moins la victoire un peu douteuse le cry de la bataille que cyrus avoit donne a ses troupes estoit jupiter projecteur mais toute cette armee animee parla presence d'un prince que tous les soldats apelloient un second mars au lieu de crier jupiter protecteur fit retentir l'air du nom de ce dieu de la guerre de sorte que redisant mille et mille fois mars mars et ce bruit de tant de voix differentes se meslant a celuy des trompettes des haubois et des clairons sembloit desja estre un chant de victoire quoy que ce ne fust qu'au commencement du combat ce qu'il y eut de considerable fut que les tours et ler machines servirent importamment en cette occasion et beaucoup mieux que celles des ennemis car tout en marchant ceux qui estoient sur les tours ne laissoient pas de faire pleuvoir une gresle de traits sur les troupes lydiennes et les machines qui par certains ressorts estoient destinees a pousser des pierres avec impetuosite sur les ennemis le faisoient aussi avec tant de violence qu'ils en estoient beaucoup incommodez de sorte qu'ils avoient une peine estrange a se mettre en ordre toutefois cresus et le roy de pont voyant qu'ils estoient forcez de combatre ne laisserent pas de tesmoigner de la fermete et de marcher au combat avec assez de resolution ils avoient pourtant un notable desavantage car ils estoient 
 contraints de se ranger en bataille en marchant si bien qu'il estoit difficile qu'un si grand corps dont toutes les parties estoient si mal affermies peust estre en estat de soutenir le choc d'un autre plus ferme mais a la fin ils vinrent pourtant a bout de ranger leurs troupes le prince myrsille malgre son incommodite commanda les deux lignes de l'aisle droite assiste de pactias qui donnoit les ordres pour luy ce prince n'ayant en cette occasion que l'honneur du commandement et ne pouvant pretendre qu'a la gloire de bien servir de sa personne le prince de mysie et un homme de qualite de lydie nomme artibe commandoient les deux lignes de l'aisle gauche arinaspe vaillant capitaine d'ionie commandoit toute l'infanterie et le roy de pont toutes les autres troupes qui soutenoient celles cy cresus s'estant poste a la teste d'un corps de cavalerie lydienne au milieu de sa bataille ces deux grandes armees pouvoient estre a trente pas pres l'une de l'autre lors que cyrus s'apercent que de l'aisle gauche des ennemis on tira trois coups de traie sur l'aisle droite de la sienne de sorte que ce prince aprehendant que ses soldats n'allassent tirer avec precipitation devant que les ennemis eussent lance leurs javelots il fit faire alte pour les en empescher et leur deffendit encore une fois de tirer leurs traits jusques a ce que les ennemis eussent tire les leurs ce commandement fut aussi exactement execute 
 que judicieusement fait de sorte qu'il en arriva trois avantages considerables car cela redoubla l'ardeur des troupes en la retenant remit l'ordre dans les lignes et dans les rangs et confirma puissamment tous les soldats dans le dessein de laisser passer sur leur teste cette gresle de fleches de traits et de javelots qui partent tout d'un coup d'une armee ennemie au premier choc d'une bataille les choses estant en ces termes le prince de mysie qui se vouloit signaler en cette journee s'avanca avec sa premiere ligne contre celle de cyrus qui marcha au mesme instant pour le recevoir ces deux lignes estant arrivees a la juste distance de pouvoir lancer leurs javelots furent un temps assez considerable sans que de part ny d'autre ils voulussent commencer de le faire chacun voulant que le party ennemy commencast toutefois a la fin les lydiens plus impatiens que les autres commencerent d'obscurcir l'air par une multitude incroyable de traits et de javelots mais au mesme instant cyrus commandant aux siens de faire ce qu'il feroit lanca le premier un javelot qu'il tenoit et mettant l'espee a la main enfonca l'escadron qui luy estoit oppose et fit des choses si prodigieuses que tout ce qu'il avoit fait jusques alors n'estoit rien en comparaison de ce qu'il fit en cette occasion toute sa premiere ligne le suivit courageusement et chargea avec tant de vigueur la premiere ligne des lydiens qu'elle la rompit et si renversa entierement 
 cyrus voyant que sa valeur avoit apris aux siens en ce lieu la comment il faloit achever de vaincre se degagea en se faisant jour a coups d'espee afin de voir en quel lieu on avoit besoin de son secours mais il ne fut pas plustost degage que la seconde ligne des ennemis soutenant leur premiere repoussa celle d'ou cyrus venoit de partir et la repoussa avec tant de vigueur que toute la valeur du roy d'assirie qui s'y trouva ne put mesme l'empescher d'y estre pris il est vray que ce ne fut qu'apres une resistance fort opiniatree et qu'apres avoir perce les deux lignes des ennemis migrane eut aussi le malheur d'y estre blesse et fait prisonnier malgre toute sa valeur et toutes les belles choses qu'il avoit faites a la veue de cyrus aussi ne se rendit il qu'apres que son cheval eust este tue sous luy et qu'apres que le nombre l'eust accable les choses estant en ces termes la seconde ligne qui voulut reparer en cette occasion le malheur qu'elle avoit eu a sa retraitte eut comandement de soutenir la premiere ce qu'elle fit fort courageusement sous la conduite d'artabase cependant cyrus ayant r'allie sa premiere ligne donna par son coste durant qu'artabase donnoit de l'autre non seulement ce prince fit des miracles en cette rencontre mais aglatidas y fit aussi des merveilles de sorte que toute la force des ennemis fut arrestee par la valeur de cyrus le combat fut pourtant quelque temps douteux et la victoire ne determina pas tout 
 d'un coup de quel coste elle pancheroit car tantost les troupes de cyrus poussoient les troupes lydiennes avec tant d'impetuosite que l'on eust dit qu'elles alloient estre taillees en pieces ou reduittes a prendra la fuitte et tantost aussi reprenans courage elles retournoient a la charge et faisoient reculer ceux qui les avoient renversees ce qu'il y eut de remarquable pour la gloire de cyrus fut qu'il n'y eut point descadron rompu par les lydiens que cyrus ne r'alliast et ne remenast au combat mais avec tant de coeur tant de jugement et tant de promptitude qu'il paroissoit estre en plus d'un lieu a la fois tant il avoit de diligence a faire tout ce que son grand coeur et sa prudence luy conseilloient aussi ne scauroit on presques imaginer le nombre de fois qu'il retourna a la charge et combien de combats il fit en un seul combat il n'avoit pas plustost vaincu en un lieu qu'il cherchoit une nouvelle matiere a sa valeur il vouloit mesme du choix dans ses combats et non content de vaincre tout ce qu'il rencontroit il chercha avec un soing estrange ou le roy de pont ou cresus mais ce fut inutilement car la fortune ne voulut pas qu'ils se rencontrassent cependant quelques efforts qu'il put faire pour achever de vaincre il trouvoit tousjours une nouvelle resistance et l'opiniastrete des ennemis donnoit une ample matiere a sa prudence et a sa valeur de sorte que ne voulant pas que la victoire fust plus long temps incertaine il fit avancer 
 son corps de reserve le roy de lydie fit la mesme chose mais le succes ne fut pas egal des deux costez car les rois de phrigie et d'hircanie chargerent si rudement les ennemis et furent si puissamment animez par l'exemple de cyrus a qui ils voyoient faire des actions de valeur si incroyables qu'ils ne pouvoient s'empescher de croire qu'il y avoit quelque chose de divin en ce prince la qu'ils eurent la gloire de seconder si bien son courage qu'ils mirent en deroute l'aisle gauche et le corps de reserve des ennemis qui fut contraint de prendre la fuitte et de ceder a la valeur d'un prince que rien ne pouvoit surmonter ce pendant comme tonte l'armee de cyrus estoit animee d'un mesme esprit mazare fit aux lieux ou il estoit tout ce qu'un prince brave qui souhaitoit la mort et qui desiroit pourtant la victoire pouvoit faire car il avanca vers le prince myrsile et vers pactias qu'il avoit en teste avec une valeur extreme il rut non seulement a eux avec resolution mais voyant encore qu'ils ne vouloient pas avancer parce qu'ils estoient postez a dix pas au dela d'un rideau qu'il faloit monter pour aller ou ils estoient il y fut avec une ardeur incroyable quoy que ce fust sans desordre et sans precipitation aussi les poussa t'il si vigoureusement qu'ils furent contrains de se retirer en coufusion et de fuir il y eut toutefois un escadron qui voulant monter le rideau par l'endroit le plus difficile fut repousse par un escadron des ennemis 
 mais gobrias arrivant en cet endroit apres avoir rompu un escadron de lydiens soustint ceux de son parti et forca les autres a faire ce que faisoient presques tous les leurs c'est a dire d'avoir recours a la fuite la seconde ligne des ennemis voulut pourtant soustenir la premiere mais chrisante estant venu joindre mazare elle lascha le pied de sorte que par ce secours l'aisle droite des lydiens fut entierement rompue et mazare eut l'avantage qu'il ne vit pas seulement un instant la victoire douteuse pour son parti quoy qu'il se vist luy mesme deux ou trois fois en estat d'estre pris par les ennemis le corps de bataille qui avoit donne d'un mesme temps que les deux aisles a la teste duquel estoit les chariots armez de faux n'eut pas moins de part a la victoire et abradate fit en cette occasion plus qu'il n'avoit promis a sa chere panthee et plus mesme qu'il ne devoit faire car il s'exposa de telle sorte qu'on eust dit qu'il scavoit qu'il ne pouvoit estre blesse ou qu'il vouloit mourir les huit chevaux qui tiroient son chariot furent poussez aveque tant de violence qu'il enfonca les ennemis et contraignit leurs chariots a prendre la fuitte les autres chariots qui le suivoient faisant la mesme chose que luy donnerent l'espouvantte a tout ce qui leur estoit oppose la plus part des chariots ennemis fuirent les autres furent renversez ou rompus et tous ensemble furent rendus inutiles aux lydiens abradate ayant acheve cet 
 exploit voyant un bataillon d'egiptiens qui faisoit ferme fut avec ses chariots pour l'enfoncer et l'enfonca en effet renversant tout ce qu'il rencontroit ou par l'impetuosite des chenaux qui tiroient son chariot ou par les faux dont il estoit arme ou par son espee jamais il ne s'est rien veu de si terrible que ce qui se passa en cet endroit les chevaux qui tiroient les chariots souloient aux pieds les corps des soldats morts ou mourants les faux en renversoient d'autres et les roues achevoient d'escraser ceux que les chevaux et les faux avoient fait tomber mais enfin il advint que la victoire d'abradate luy fut funeste car la campagne fut si jonchee de chenaux et d'hommes morts d'armes brisees et de chariots renversez que le sien ne pouvoit plus aller qu'en passant sur des monceaux de toutes ces choses meslees ensemble si bien que les roues en allant tantost bas et tantost haut il arriva malheureusement que le sien se renversa malgre toute l'adresse de celuy qui le conduisoit abradate se degagea pourtant et se mit en estat de combatre a pied mais il fut contraint de ceder a la multitude de ceux qui le voyant tombe se r'allierent et vinrent a luy de sorte que ce vaillant prince et tous ceux qui se trouverent alors aupres de sa personne perirent en cette occasion il est vray que leur mort fut bientost vangee car hidaspe estant arrive en cet endroit et madate l'estant venu soutenir ils chargerent si vertement ceux qui avoient fait perir abradate 
 qu'ils furent contraints de se retirer en confusion dans le gros de leur bataille en suitte hidaspe remena les troupes qu'il commandoit contre les troupes d'arinaspe et contre arinaspe luy mesme et tous les bataillons de la premiere ligne chargerent ceux des ennemis qui leur estoient opposez avec tant de vigueur qu'arinaspe tout grand capitaine qu'il estoit fut contraint de ceder a la valeur d'hidaspe ne pouvant pas mesme luy resister longtemps le roy de pont qui avoit combatu ce jour la avec autant de courage que de malheur voyant le desordre qui estoit dans l'armee de cresus fit tout ce qu'il put pour r'allier ses troupes il se mesla vingt fois dans celles de cyrus et faillit mesme a estre pris mais qu'eust il pu faire au deplorable estat ou il se voyoit cresus aussi bien que luy donna beaucoup de marques de courage sans pouvoir non plus que ce prince trouver de remede a son malheur il voyoit ses deux aisles rompues et son corps de bataille enfonce toute la campagne estoit couverte de morts et de morts de son parti l'espouvante estoit dans ses troupes elles fuyoient par tout ou cyrus les attaquoit et fuyoient mesme ou on ne les attaquoit pas tant la frayeur s'estoit emparee des troupes lydiennes de sorte que cresus voyant qu'il ne s'agissoit plus que de mettre sa personne en seurete et d'aller deffendre sardis et le roy de pont jugeant aussi qu'il faloit se mettre en estat d'aller songer a la conservation de 
 mandane ces deux princes prirent enfin la resolution de se retirer ce qu'ils firent sans que cyrus qui les cherchoit par tout le peust empescher ni sans qu'il sceust mesme par ou ils s'estoient retirez si ce n'est qu'ils fussent dans un gros de cavalerie qui fuyant avec precipitation eslevoit un si grand amas de poussiere en l'air qu'il s'en forma une espece de nuage qui les deroba a sa veue et qui l'empescha des les poursuivre cependant cyrus et mazare estant chacun a la teste des aisles qu'ils avoient si glorieusment conduittes se joignirent au derriere de la bataille des ennemis qui n'estoit plus compose que d'un reste d'infanterie toute la cavalerie ayant fui de sorte que cyrus ne voyant plus rien qui fust en estat de luy resister qu'un bataillon d'egiptiens qui faisoit ferme commanda a feraulas de prendre ses gardes dont le capitaine avoit este tue et de donner dans ce bataillon mais comme feraulas voulut executer les ordres de son maistre il vit que les egiptiens ne faisoient autre chose que se couvrir de leurs boucliers et qu'ils agissoient comme des gens qui vouloient mourir a la place ou il estoient cyrus surpris de voir que ce bataillon n'avancoit ny ne reculoit et voyant que par tout son armee estoit victorieuse et que par tout celle de cresus estoit vaincue fit cesser le combat et fit demander a ces egiptiens pourquoy ils ne jettoient pas leurs armes s'ils se vouloient rendre ou pourquoy ils ne combatoient 
 pas s'ils ne le vouloient point ils respondirent a cela que le prince qui les conduisoit estant mort et son corps estant au milieu de leur bataillon ils estoient resolus a ne l'abandonner pas c'est pourquoy si cyrus vouloit qu'ils se rendissent il faloit qu'il leur accordast la permission d'en emporter le corps et de luy rendre tous les honneurs qu'ils luy devoient et que moyennant cela ils prendroient son parti et quitteroient celuy de cresus qui les avoit abandonnez sinon qu'ils se feroient tous tuer sur le corps de ce prince cyrus n'eut pas plustost entendu ce qu'ils desiroient qu'admirant leur affection et leur fidelite il leur accorda ce qu'ils vouloient ordonnant a feraulas de faire porter le corps de ce prince mort dans un des chariots de guerre voulant mesme parler aux principaux chefs de ces egiptiens qui sans differer davantage se mirent en estat d'enlever le corps de leur general mais comme si le ciel eust voulu recompencer leur fidelite comme ce chariot passa fortuitement aupres de cyrus qui achevoit d'assurer sa victoire par sa presence ce prince jettant les yeux sur celuy que ces egiptiens croyoient mort il vit qu'ayant la teste apuyee sur un bouclier qu'ils avoient mis dessous pour la soutenir il ouvrit les yeux de sorte que cyrus voyant un prince de si bonne mine comme estoit celuy la estre en estat d'estre secouru en advertit ceux qui le conduisoient et commanda a feraulas qu'on le menast a une de ses tentes 
 en suitte dequoy se mettant a poursuivre sa victoire en poursuivant les fuyards il les poussa jusques a un defile qui estoit aupres de thybarra qu'il investit a l'heure mesme et qui se rendit a discretion de sorte qu'en un mesme jour il gagna une bataille prit une ville delivra le roy d'assirie tigrane et anaxaris que les ennemis y avoient envoyez aussi tost apres les avoir pris et ce qu'il eut de remarquable fut que ce roy prisonnier fut celuy qui fit la capitulation de la ville ou on l'avoit mene car les habitans se voyans sans espoir d'este secourus et sans pouvoir de se deffendre furent se jetter a ses pieds pour luy demander la grace de faire que cyrus les traittast bien ce qu'il leur promit et ce qu'il leur tint cyrus degageant genereusement la parole de son rival et ne manquant jamais de donner des marques de clemence et de bonte quand les occasions s'en presentoient cette victoire ne fut pas de celles qui laissent quelque consolation aux vaincus car les lydiens furent battus par tout et deffaits par tout ils perdirent toutes leurs machines toutes leurs enseignes tous leurs chariots et tout leur bagage il y eut un nombre si grand de morts et de prisonniers que l'on ne l'a jamais pu scavoir arinaspe ce vaillant capitaine ionien y fut pris et si blesse qu'il en mourut le lendemain et tout cela sans que cyrus eust perdu qu'un tres petit nombre de gens il est vray que la more d'abradate le toucha sensiblement et 
 que tout victorieux qu'il estoit elle luy donna de la douleur mesme sur le champ de bataille ou il campa cette nuit la apres avoir eu la satisfaction d'avoir non seulement veu tous les siens faire tout ce qu'ils avoient deu n'y ayant pas eu un de ses amis qui ne se fust signale mais encore d'avoir veu ses rivaux servir a sa gloire de sorte que ne voyant plus rien a faire ce luy sembloit pour delivrer mandane que d'aller forcer les murs de sardis il sentit une joye qui le consola malgre luy de la perte d'abradate dont il envoya chercher le corps afin de luy faire rendre tous les honneurs qu'il meritoit et comme si les dieux eussent voulu l'accabler de bonheur apres l'avoir accable d'infortunes en entrant dans sa tente pour se reposer apres tant de glorieux travaux il luy vint un courrier de thrasibule pour luy aprendre que ses armes n'estoient pas moins heureuses entre ses mains qu'entre les siennes qu'il avoit vaincu tout ce qui luy avoit resiste et que la plus grande partie de la basse asie estoit de l'estendue de son empire en mesme temps un envoye de ciaxare vint luy dire qu'il estoit en estat de grossir encore son armee par de nouvelles troupes parce que thomiris n'estoit pas en termes de luy faire la guerre estant tombee dans une maladie languissante que l'on croyoit qui luy feroit perdre la vie ou la raison et pour achever son bonheur un cavalier qu'il reconnut pour estre un de ceux a qui il avoit autrefois pardonne de l'avoir 
 voulu assassiner par les ordres du lasche artane luy presenta une lettre de mandane qu'il receut encore avec plus de joye que la victoire ne luy en avoit donne et qui luy persuada mesme devant que de l'avoir leue qu'il avoit mal explique les oracles des dieux et qu'il alloit estre a l'advenir aussi heureux sous le nom de cyrus qu'il avoit este miserable sous celuy d'artamene 
 
 
 
 
 
 
 
 
 quelque impatience qu'eust l'illustre cyrus de voir ce que l'incomparable mandane luy escrivoit il fut pourtant quelque temps sans pouvoir lire sa lettre non seulement parce que la joye avoit excite un si agreable trouble dans son coeur qu'il ne scavoit pas s'il devoit croire ce qu'il voyoit mais encore parce qu'il vouloit que celuy qui la luy avoit aportee luy dist s'il la tenoit de la main de mandane comment il l'avoit pu voir et dans quel temps il l'avoit veue il n'eut pourtant pas plustost acheve de luy demander tout ce qu'il vouloit scavoir que sans attendre sa responce il ouvrit le paquet qu'il luy avoit aporte et qui n'avoit point de 
 suscription mais apres l'avoir ouvert avec une impatience extreme il reconnut le carractere de sa chere princesse et vit qu'il y avoit au commencement de la lettre qui s'adressoit a luy la malheureuse mandane a l'infidelle cyrus 
 
 
a peine ce prince eut il jette les yeux sur ces cruelles paroles que s'arrestant tout court il les releut une seconde fois mais il les releut avec tant d'estonnement et tant de desespoir qu'il ne put s'empescher de faire une douloureuse exclamation et de donner des marques tres visibles de sa surprise et de son desplaisir de sorte que sentant dans son coeur une agitation si violence il se retira en particulier mais il se retira en continuant de lire la lettre de mandane qui estoit telle
 
 
 je voudrois bien pouvoir renfermer dans mon coeur le ressentiment que j'ay de vostre inconstance mais je vous avoue que j'ay este si surprise d'aprendre que vous avez change de sentiment pour moy que je n'ay pu m'empescher de vous donner des marques de mon estonnement et de mon indignation quoy que je scache bien qu'il y a de la foiblesse a se pleindre a ceux de qui nous avons este offencez et qu'il y a plus de grandeur d'ame a n'accuser pas soy mesme les coupables a qui on ne veut point pardonner mais enfin puis que je n'ay pu souffrir vostre changement sans m'en pleindre il faut au moins que je m'en pleigne comme une personne qui 
 ne veut pas estre appaisee c'est pourquoy je vous declare que je ne veux plus servir de pretexte a vostre ambition ny estre la cause innocente de la desolation de toute l'asie rendez donc au roy mon pere les troupes que vous avez a luy afin que ce ne soit pas de vostre main que mes chaines soient rompues car je vous advoue que j'aime encore mieux estre captive d'un raviseur respectueux que d'estre remise en liberte par un prince infidelle et par un infidelle encore a qui j'ay donne cent illustres marques de fidelite 
 
 
 mandane 
 
 
cyrus leut cette lettre avec tant de douleur tant d'estonnement et tant de trouble dans l'esprit qu'il fut contraint de la relire une seconde fois mais plus il la leut plus il en fut surpris et plus il en fut afflige ce n'est pas que son innocence ne le deust consoler mais il avoit l'ame trop delicate pour pouvoir souffrir sans une extreme douleur une si injuste accusation et son amour estoit trop sorte pour n'estre pas sensiblement touche de voir que mandane le pouvoit soubconner d'estre capable de changer de sentimens pour elle de plus comme il ne paroissoit point par la lettre de cette princesse quelle estoit la personne qu'elle croyoit qu'il aimoit il ne pouvoit deviner precisement si c'estoit panthee ou araminte car il leur rendoit egalement des devoirs a l'une et a l'autre de sorte qu'estant dans un desespoir sans egal il fit apeller celuy qui luy avoit donne cette lettre pour tascher de tirer quelques conjectures de ce qu'il vouloit 
 scavoir cet homme luy dit donc que s'estant trouve dans la citadelle de sardis lors qu'on y avoit amene la princesse mandane et la princesse palmis il s'estoit resolu d'y demeurer jusques a ce qu'il eust pu trouver les moyens de s'aquiter des obligations qu'il luy avoit en rendant quelque service a la princesse mandane esperant tousjours qu'il pourroit rencontrer les occasions de faire scavoir a quelqu'une des femmes de cette princesse qu'il estoit prest a toute entreprendre pour elle il luy dit en suitte que comme elle estoit tres estroitement gardee il n'avoit pu imaginer les voyes d'executer son dessein que depuis quelques jours qu'il avoit enfin trouve lieu d'entretenir martesie qui d'abord n'avoit pas adjouste foy a ses paroles mais qu'enfin ayant cru ce qu'il luy disoit elle l'avoit charge le jour auparavant de la lettre qu'il luy venoit d'aporter l'asseurant qu'il rendroit un grand service a la princesse mandane s'il portoit cette lettre seurement cyrus voyant qu'il ne pouvoit scavoir autre chose de cet homme commanda a ortalque d'en avoir soin et luy ordonna a luy de ne dire a qui que ce fust qu'il luy avoit aporte une lettre de mandane ne voulant pas donner la joye a ses rivaux de scavoir qu'il fust mal avec elle ce n'est pas que ce prince fust en estat de raisonner avec autant de liberte d'esprit comme il paroissoit qu'il en eust pour estre capable d'avoir cette prevoyance mais c'est que l'amour est de telle nature qu'elle fait tousjours voir a ceux qui 
 en sont possedez tout ce qui peut nuire ou servir a leurs rivaux aussi bien qu'a eux mesmes et qu'ainsi cyrus voulut du moins s'epargner la douleur de voir de la joye dans les yeux du roy d'assirie en aprenant sa disgrace joint que le respect qu'il avoit pour mandane ne luy permit pas de faire connoistre aux autres qu'elle estoit capable d'une foiblesse si injuste et comme toute jalousie presupose amour sa discretion voulut cacher celle de la princesse mais apres qu'ortalque se fut retire avec celuy qui en croyant donner une grande joye a cyrus luy avoit cause une excessive douleur ce prince apella feraulas qui ne fut pas peu surpris de luy voir tant de tristesse dans les yeux seigneur luy dit il avec la liberte qu'il avoit accoustume d'avoir avec son illustre maistre je ne pensois pas qu'il fust permis aux vainqueurs d'avoir de la melancolie sur le champ de bataille ha feraulas s'ecria cyrus en luy montrant la lettre de mandane la fortune est bien plus ingenieuse que vous ne pensez a me tourmenter voyez luy dit il encore voyez par les cruelles paroles que ma princesse m'a escrites ce qui empoisonne toutes les douceurs qui ont accoustume de suivre la victoire ce qui fait que la gloire d'avoir vaincu ne m'est plus sensible et ce qui detruit toute ma joye et toutes mes esperances j'advoue seigneur reprit feraulas apres avoir leu cette lettre dont il connoissoit bien le carractere qu'il n'est pas aise de concevoir comment la princesse qui est si prudente 
 aura pu se laisser persuader que vous estes un infidelle mais apres tout je ne trouve pas que vous deviez vous affliger avec exces de cette facheuse avanture car enfin il vous sera si aise de la desabuser de son erreur que la chose ne se doit pas seulement mettre en doute non non feraulas interrompit cyrus mon malheur n'est pas si petit que vous le croyez et puis que ma princesse a pu croire que je ne l'aime plus et que je ne continue de faire la guerre que par ambition elle pourra encore me faire plusieurs autres injustices elle pourra peut-estre pour m'oster plus absolument son coeur le donner au roy de pont a qui elle ne l'a sans doute si constamment refuse que pour l'amour de moy vous scavez quelle est la fermete de cette personne vous venez de voir qu'elle n'a pas voulu que mazare la delivrast et vous voyez qu'elle me traitte comme luy puis qu'elle me declare qu'elle veut que je rende au roy son pere les troupes qui luy appartiennent et qu'elle m'assure en suitte qu'elle aime mieux estre entre les mains d'un ravisseur respecteux que d'estre delivree par un prince infidelle quoy mandane s'escrioit cyrus vous avez pu penser une chose si injuste vous l'avez pu croire et vous l'avez pu escrire ha puis que vous l'avez pu je dois criore encore que vous ne voudrez point voir mon innocence et que vous allez devenir la plus injuste la plus infidelle et la plus ingratte princesse du monde mais seigneur interrompit feraulas pourquoy ne voulez vous 
 pas croire en mesme temps que des que vous aurez pris sardis la preocupation de la princesse cessera car enfin quand elle verra que vous porterez a ses pieds tous les lauriers dont la fortune et la victoire vous ont couronne que vous ne verrez plus ny panthee ny araminte il faudra bien qu'elle se repente de son erreur et qu'elle vous redonne son affection qu'elle ne vous a sans doute pourtant pas ostee quoy qu'elle vous ait escrit car si elle vous la vouloit oster elle ne vous escriroit point et elle vous l'osteroit sans vous le dire quoy qu'il en soit dit cyrus ma princesse croit que je ne l'aime plus et que j'en aime une autre et elle le croit apres tout ce que j'ay fait pour elle en cent occasions differentes elle le croit dans le mesme temps que je hazarde ma vie et que je gagne des batailles seulement pour la mettre en liberte elle appelle ambition ce qui n'est assurement qu'amour puis qu'apres tout quelque passion que j'aye pour la gloire et quelque ambitieuse que soit mon ame je n'aurois pas porte le feu par toute l'asie je n'aurois pas renverse tant de provinces ni conquis tant de royaumes si l'amour que j'ay pour elle n'avoit donne un fondement raisonnable a toutes les guerres que j'ay faites et si je n'avois pu estre conquerant legitime je n'aurois pas voulu estre usurpateur cependant elle pense et elle escrit qu'elle ne veut plus estre le pretexte de cette ambition et sans dire mesme qui elle m'accuse d'aimer elle agit comme une personne qui ne 
 m'aime plus il faut avouer la verite feraulas adjousta ce prince il y a quelque chose de bien capricieux en ma destinee ne diroit-on pas que la fortune qui fait tous les heureux et tous les malheureux qui sont au monde a abandonne le soin de tout l'univers pour ne songer qu'a moy seulement car par une cruaute qui n'a point d'exemple elle fait qu'eternellemet mon ame passe d'une extremite a l'autre et qu'il n'y a jamais qu'un instant entre une extreme joye et une extreme infortune mais elle fait toujours que le plaisir precede la douleur de sorte qu'il paroist visiblement qu'elle ne me donne le premier que pour me faire mieux sentir l'autre en effet ne voyez vous pas en quel temps en quel jour a quelle heure et en quel lieu elle a voulu que je receusse cette cruelle lettre de mandane si je l'eusse receue devant que donner la bataille peut-estre que la victoire m'auroit oste une partie de l'amertume qu'elle auroit mis dans mon coeur mais au contraire je la recois apres avoir vaincu mes ennemis et mon rival je la recois apres avoir sceu que la basse asie reconnoist ma puissance et s'y soumet je la recois estant sur le point d'aller prendre sardis je la recois enfin sur le champ de bataille ou je ne voy a l'entour de moy que des signes de ma victoire et cependant au milieu de tant de sujets de joye la douleur s'empare de mon esprit et le surmonte mais de telle sorte que je suis asseure que le roy de pont qui a perdu la bataille n'a pas plus de deplaisir 
 que j'en ay il en a pourtant plus de sujet que vous reprit feraulas car enfin seigneur quoy que vous m'en puissiez dire je croy que la princesse mandane ne scauroit croire long temps ce qu'elle croit presentement il faut du moins nous haster interrompit cyrus d'aller a sardis afin de perir au pied de ses murailles ou d'arriver aux pieds de mandane pour luy demander de qui elle croit que je suis amoureux et pour luy protester que je ne le fus jamais que d'elle seulement apres cela cyrus dit encore plusieurs choses a feraulas et resolut de renvoyer celuy qui luy avoit apporte la lettre de mandane avec une responce pour cette princesse car com- c'estoit un homme determine et hardi cyrus jugea bien qu'il entreprendroit aisement de s'en retourner a sardis comme en effet il le fit de sorte que cyrus emporte par la violence de sa passion escrivit la lettre qui suit a mandane mais il l'escrivit avec tant de precipitation qu'on peut dire que son coeur la luy dicta plustost que son esprit car il n'hesita pas un moment sa main pouvant a peine suffire a suivre ses pensees qu'il exprima en ces termes
 
 
 l'infortune cyrus a l'inivste mandane 
 
 
 il faut bien que je vous aime plus que personne n'a jamais aime puis qu'apres l'injustice que vous avez de m'apeller infidelle je ne vous aime pas moins que je 
 faisois auparavant au contraire je sens la passion que j'ay pour vous avec tant de violence et vostre injuste accusation m'en fait si bien connoistre la grandeur par le ressentiment que j'en ay que je suis asseure que si vous scaviez ce qui se dans mon ame vous advoueriez que vous estes la plus cruelle et la plus injuste personne du monde si la fortune continue de m'estre favorable a la guerre et que je ne trouve pas plus de difficulte a prendre sardis qu'a gagner la bataille que cresus et le roy de pont viennent de perdre vous me verrez bien tost a vos pieds c'est la madame que je vous protesteray que vous avez este ma premiere passion et que vous serez la derniere mais en attendant il vous souviendra s'il vous plaist que vous m'avez permis d'aimer la gloire et qu'ainsi j'ay cru que je ne devois pas estre rigoureux apres avoir vaincu et qu'il m'estoit permis d'avoir de la civilite pour deux grandes princesses malheureuses et de la compassion pour leurs infortunes voila o trop injuste mandane par quel motif j'ay agy avec les seules dames que j'ay veues depuis que j'ay commence la guerre et avec les seules personnes que vous me pouvez soubconner d'aimer mais comment le pouvez vous faire et comment pouvez vous ne vous connoistre point et ne me connoistre pas cependant vous me dispenserez s'il vous plaist de remettre au roy vostre pere les troupes qui sont a luy jusques a ce que je vous aye mise en liberte quand cela sera madame et que j'auray vaincu tous mes rivaux je remettray l armee que je commande au roy des medes je luy laisseray toutes les couronnes que j'ay conquises afin qu'il vous les mettre il vous les mette sur la teste et j'iray comme
 je l'ay desja dit me jetter a vos pieds pour y mourir de douleur et d'amour si je ne puis vous persuader que je ne fus jamais infidelle et que j'ay plus de passion pour vous que nul autre n'en a jamais eu pour personne 
 
 
 cyrus 
 
 
cette lettre estant escrite cyrus la releut plus d'une fois luy semblant qu'en le relisant il persuadoit son innocence a mandane mais enfin apres l'avoir fermee feraulas se voulut charger de la donner a celuy qui la devoit rendre cyrus voulut toutesfois que cet homme la receust de sa main avec une liberalite digne de luy et l'on peut dire que jamais porteur de mauvaises nouvelles n'a este si bien recompense apres cela il fut contraint malgre qu'il en eust de donner quelques heures au repos la lassitude du jour precedent le forcant de laisser charmer ses ennuis par le sommeil il est vray que ce sommeil fut fort interrompu et fort peu tranquile car comme son imagination n'estoit plus remplie que de choses tumultueuses ses songes ne furent pas agreables mais pour faire voir la force de son amour et la tendresse de son amitie au lieu que vray-semblablement il ne devoit songer que des combats il ne songea que mandane et abradate et il les songea de cent manieres differentes bien que ce fust tousjours funestement il y avoit pourtant cette difference entre eux qu'il voyoit quelque fois mandane sans voir abradate mais qu'il ne voyoit jamais abradate sans voir mandane tant il est vray que cette princesse estoit fortement 
 empreinte dans son imagination aussi bien que dans son coeur quoy que cette partie de l'ame ait accoustume d'estre assez errante et assez legere et de representer presques indifferemment toutes sortes d'objets principalement durant le sommeil il est vray que celuy de cyrus n'estoit pas profond aussi ne dura t'il pas fort long temps des qu'il fut esveille on tint conseil de guerre dans sa tente ou le roy d'assirie mazare et tous ceux qui avoient accoustume d'en estre se trouverent et ou il fut resolu que sans donner temps aux ennemis de se reconnoistre ny au roy de pont d'oster mandane de sardis on iroit investir cette ville a l'heure mesme de sorte que sans differer davantage apres avoir bien considere quelle en estoit la scituation et quels postes il faloit d'abord occuper cyrus assigna tous les quartiers a toute son armee qui eut ordre de marcher a l'heure mesme ce prince remettant a partir le lendemain parce qu'il vouloit voir panthee pour la consoler de la mort d'abradate dont il estoit sensiblement touche et dont on luy vint dire qu'on n'avoit point encore trouve le corps a l'endroit ou il avoit combatu a cause du grand nombre de morts qu'il y avoit en ce lieu la cyrus commanda une seconde fois qu'on y retournast et ne manqua pas d'envoyer querir les capitaines qui commandoient les troupes d'abradate pour les assurer qu'il les recompenseroit des services de leur maistre et des leurs et apres avoir donne tous les ordres 
 necessaires pour se preparer a un siege comme celuy de sardis et commande que l'on eust soin d'enterrer les morts il monta a cheval pour aller visiter panthee il est vray qu'il fut aise d'executer les ordres qu'il donnoit pour le siege de sardis car comme ce prince l'avoit preveu des le commencement de la guerre il y avoit dans son camp toutes les machines dont on pouvoit avoir besoin pour prendre cette ville mais devant que d'aller au lieu ou il croyoit trouver panthee il passa a la tente ou estoit ce prince egyptien qui paroissoit estre si aime des siens afin d'aprendre en quel estat il estoit et si on le pourroit transporter en un lieu plus commode que celuy la les principaux chefs des egyptiens qui n'avoient garde d'abandonner leur prince malade eux qui ne l'avoient pas abandonne lors qu'ils l'avoient cru mort luy dirent que les chirurgiens apres avoir fonde ses blessures n'en desesperoient pas mais qu'aussi n'en pouvoient ils pas respondre quelque deffence que les medecins eussent faite de le faire parler ils offrirent pourtant a leur illustre vainqueur de le laisser entrer mais il ne le voulut pas scachant que cela pourroit nuire au prince leur maistre et il se contenta de commander a ceux des siens qui avoient ordre d'estre aupres de luy d'en avoir tous les soins imaginables et d'asseurer luy mesme tous ces capitaines egyptiens qu'ils pouvoient attendre toutes choses de son assistance
 
 
 
 
mais durant que cyrus estoit aussi afflige apres la victoire 
 que s'il eust este vaincu cresus et le roy de pont estoient en un deplorable estat le premier en fuyant apres avoir perdu la bataille se voyoit a la veille de perdre son royaume et quoy que l'oracle de delphes luy eust asseure que s'il entreprenoit de faire la guerre a cyrus il destruiroit un grand empire il ne voyoit plus lieu de pouvoir expliquer cet oracle a son avantage puis qu'il se voyoit luy mesme en estat d'estre destruit d'autre part le roy de pont voyant qu'il estoit cause de la ruine de celuy qui l'avoit protege jugeoit bien qu'allant demeurer sans protecteur il alloit estre expose a perdre mandane comme il avoit perdu ses royaumes de sorte que ces deux princes se retiroient sans se rien dire chacun s'affligeant en secret du pitoyable estat ou ils estoient n'ayant pas la force ny de se pleindre de la fortune ny de se pleindre l'un de l'autre ny de se pleindre d'eux mesmes quoy qu'ils connussent bien qu'ils estoient la veritable cause de leurs malheurs la terreur s'estoit de telle sorte espandue parmy leurs troupes que ceux qui les suivoient creurent cent et cent fois estre poursuivis et estre attaquez si bien que se desbandant peu a peu et se separant par petites troupes qui prirent divers sentiers cresus et le roy de pont se virent si peu accompagnez qu'ils pouvoient conter aisement ceux qui les suivoient de sorte que venant a considerer qu'ils s'estoient veus le matin a la teste d'une armee de deux cens mille hommes et qu'ils 
 se voyoient presques seuls la douleur et le desespoir s'emparerent tellement de leur esprit que sans scavoir ce qu'ils faisoient estant arrivez a un endroit ou plusieurs chemins se croisoient ils se separerent sans en avoir le dessein si bien que les leurs se separant aussi comme ils estoient en fort petit nombre ces deux princes se trouverent avec si peu de gens qu'on pouvoit dire qu'ils estoient seuls de quelque coste que cresus tournast les yeux au commencement de sa fuite il voyoit des morts des blessez des mourants ou des gens qui fuyoient quelque temps apres il ne voyoit plus que des paisans espouventez qui se sauvoient dans la ville avec leur bagage a la fin ayant quitte le chemin en aprochant de sardis afin d'aller a travers champs pour y estre plustost et pour n'estre pas veu en un si pitoyable estat il arriva en un petit vallon solitaire de sorte que passant du plus effroyable tumulte du monde en un lieu ou le silence n'estoit trouble que par le murmure d'un agreable ruisseau et par le chant des oyseaux il en souspira et comme si ce lieu de repos eust este un azile il marcha plus lentement mais comme il voulut tourner la teste pour regarder ceux qui le suivoient il vit qu'il estoit seul car de quatre ou cinq qui l'avoient suivy lors que le roy de pont l'avoit quitte sans y penser le cheval de l'un estant blesse n'avoit pu suivre l'autre estant blesse luy mesme estoit demeure derriere et tous ayant eu quelque empeschement avoient abandonne 
 ce malheureux prince qui se voyant seul dans ce vallon solitaire connut alors que tous ses thresors qu'il avoit tant aimez luy estoient inutiles et que solon avoit eu raison de les mespriser pendant qu'il s'entretenoit si tristement en avancant toujours il entendit tout d'un coup le son d'un agreable chalumeau de sorte que tournant la teste vers le lieu d'ou venoit ce son qu'il oyoit il vit que celuy qui jouoit de cet instrument rustique estoit un jeune berger age de douze ou treize ans qui sans se soucier des miseres publiques ny sans scavoir que la bataille avoit este ny donnee ny perdue jouoit de ce chalumeau en gardant un petit troupeau aussi innocent que luy cresus s'arrestant tout court en considerant ce jeune berger qui estoit extremement beau soupira avec autant d'amertume que cette harmonie champestre avoit de douceur si bien que levant les yeux au ciel il porta envie a l'heur de ce jeune enfant et tout roy qu'il estoit il souhaita d'estre berger et de pouvoir changer le sceptre que la fortune alloit luy arracher des mains avec la houlette de cet innocent pasteur mais comme il n'estoit pas maistre de sa destinee et que rien ne peut divertir l'immuable decret de la souveraine puissance qui conduit l'univers il continua son chemin et arriva enfin a sardis ou il fut receu de tout le peuple avec des larmes de tendresse et de douleur le roy de pont qui s'estoit egare n'y arriva qu'une heure apres luy non plus que le prince myrsile et 
 le prince de misie qui avoient pris un autre chemin tous ces princes firent pourtant tout ce qu'ils peurent pour rasseurer le peuple mais comme de moment en moment il arrivoit des blessez qui aprenoient tousjours a ce peuple la mort de quelques uns de leur party il estoit difficile de r'asseurer des gens qui avoient veu leur roy revenir tout seul apres l'avoir veu partir a la teste d'une des plus grandes armees du monde de plus ces princes sceurent que les thraces au lieu de venir vers sardis avoient pris la route de leur pais apres s'estre r'alliez que les troupes d'ionie avoient fait la mesme chose et que celles de misie s'estoient aussi retirees et qu'ainsi il y avoit apparence qu'ils ne pourroient pas se revoir si tost en corps d'armee et qu'ils ne pourroient faire autre chose que se renfermer dans leur ville jusques a ce qu'ils eussent fait faire de nouvelles levees pour les secourir de sorte que tout ce peuple n'estant que trop instruit du pitoyable estat ou estoient les affaires murmuroit hautement et disoit avec beaucoup de hardiesse qu'il falloit aller delivrer le prince artamas que cresus retenoit prisonnier qu'il n'y avoit que luy qui peust les garantir du peril qui les menacoit et que c'estoit une honte estrange aux lydiens de laisser mourir dans les fers un prince innocent qui avoit accreu leur empire par tant d'illustres conquestes qui avoit tant r'emporte de fameuses victoires et qui seul pouvoit s'opposer a la puissance de cyrus ce que 
 ce peuple disoit paroissoit si juste et si raisonnable que ce sentiment devint bientost general car on ne pouvoit pas luy dire qu'artamas ne fust pas innocent qu'artamas ne fust pas brave qu'artamas n'eust pas este heureux a la guerre qu'artamas ne fust pas un grand capitaine et que ce ne fust pas un grand conquerant de sorte que n'ayant rien a luy dire pour l'empescher de songer a delivrer ce prince que le respect qu'il devoit a son souverain cresus ne jugea pas veu la necessite pessante des choses que cela suffist pour l'en empescher si bien que prenant la resolution de le prevenir il fit dire qu'il alloit le delivrer et en effet il envoya preposer au prince artamas de le remettre en liberte s'il vouloit deffendre les murailles de sardis contre cyrus mais comme ce prince ne l'eust pu faire sans faire la guerre au roy de phrigie son pere quelque amoureux qu'il fust de la princesse palmis et quelque envie qu'il eust aussi d'empescher la ruine de cresus il rejetta la proposition qu'on luy fit il est vray qu'il la rejetta avec tant de respect et qu'il donna de visibles marques de la douleur qu'il avoit de voir que cresus avoit des ennemis contre lesquels l'honneur ny la nature ne permettoient pas qu'il peust combatre que tout autre que cresus en auroit eu le coeur attendry cependant ce malheureux roy ne laissa pas d'estre irrite du refus du prince artamas de sorte que redoublant ses gardes il fit dire parmy le peuple tout ce qu'il creut capable d'attiedir l'ardeur que les habitans 
 de sardis avoient tesmoigne avoir de le delivrer et en effet comme les peuples sont legers et capables de toutes sortes d'impressions ils se contenterent de desirer la liberte d'artamas de faire des eloges continuels de sa valeur et de son esprit de parler contre cresus et de le menacer tousjours de delivrer cet illustre prisonnier sans entreprendre pourtant de le faire cependant le roy de pont apporta un tel ordre a la citadelle que la princesse mandane et la princesse palmis ne sceurent point que la bataille eust este perdue jusques a ce que sardis fut assiege il est vray que pour mandane il n'estoit pas difficile en l'estat qu'estoit son ame de luy cacher ce que l'on ne vouloit pas qu'elle sceust car elle ne s'informoit de rien tant la douleur qu'elle avoit de croire que cyrus estoit infidelle occupoit toutes ses pensees
 
 
 
 
mais pendant qu'elle ne s'entretenoit que de l'inconstance pretendue du plus constant prince du monde que la princesse palmis ne songeoit qu'a deplorer le malheur du roy son pere et celuy du prince artamas que cresus ne pensoit qu'a la seurete de sardis que le roy de pont ne se preparoit qu'a mourir en deffendant la citadelle que le prince myrsile le prince de mysie pactias et tous les autres chefs ne songeoient qu'a ce qui pouvoit fortifier la ville et empescher sa perte et que tout le peuple dans une oisivete tumultueuse desaprouvoit tout ce que faisoient ces princes sans scavoir pourtant s'il avoit raison ou 
 s'il ne l'avoit pas cyrus tout vainqueur qu'il estoit s'en alloit avec une douleur extreme pour visiter panthee mais en y allant il sentoit quelque repugnance d'y aller car comme il ne scavoit pas si c'estoit d'elle ou d'araminte que mandane le croyoit amoureux il craignoit encore que cette visite ne luy nuisist et que la renommee qui porte par tout les actions les moins remarquables des princes ne la fist scavoir a mandane mais apres tout abradate estant tel qu'il estoit et estant mort pour son service rien ne l'en pouvoit dispenser et en effet il ne s'en dispensa pas comme son ame estoit fort triste non seulement il voulut estre peu accompagne mais il chercha mesme un chemin destourne et solitaire et fut gagner le bord de la riviere d'helle afin d'aller le long de l'eau jusques au chasteau ou il croyoit trouver la reine de la susiane il n'eut pourtant pas la peine de l'aller chercher si loin car des que la nouvelle fut portee au lieu ou estoit cette princesse que la bataille avoit este donnee sans qu'on luy dist pourtant qu'abradate y avoit este tue elle monta dans un chariot sans en rien dire a la princesse araminte ny mesme a doralise de sorte que n'ayant que pherenice avec elle deux autres femmes et quelques esclaves elle se mit en estat d'aller au camp et y fut par le mesme chemin que cyrus avoit pris pour aller trouver cette princesse ce n'est pas que pherenice n'eust fait tout ce qu'elle avoit pu pour l'empescher de faire ce qu'elle faisoit 
 mais elle n'avoit pu l'en detourner luy disant que si abradate estoit vivant elle ne pouvoit le voir assez tost pour s'en resjouir que s'il estoit blesse elle ne pouvoit encore estre trop promptement aupres de luy pour l'assister et que s'il estoit mort elle ne pouvoit non plus le scavoir avec assez de diligence pour le suivre au tombeau de sorte que son chariot allant aussi viste que les chevaux qui le tiroient pouvoient aller et allant mesme toute la nuit elle arriva le matin en un lieu d'ou cyrus qui avancoit vers elle descouvrit son chariot qu'il ne pouvoit pourtant pas connoistre pour estre le sien mais ce qui arresta ses yeux fut de remarquer qu'il s'arresta aupres d'un autre qu'il vit estre assez pres du fleuve et ou plusieurs hommes faisoient quelque chose qu'il ne pouvoit discerner ce qui augmenta encore sa curiosite fut de voir que de ce chariot qui s'estoit arreste il en estoit sorty des femmes avec beaucoup de precipitation une desquelles s'estoit assise a terre sans qu'il peust connoistre ce qu'elle y faisoit cyrus regardant toutes ces choses sans y avoir toutesfois une sorte aplication avanca tousjours jusques assez pres du lieu ou estoient ces gens qu'il voyoit mais il fut estrangement surpris d'aprendre en s'en aprochant par un de ceux a qui il avoit donne ordre de retourner chercher le corps d'abradate que ses compagnons et luy l'avoient enfin trouve et l'avoient porte au bord de ce fleuve avec intention de le mettre dans le premier bateau qui passeroit 
 pour le pouvoir porter plus aisement au lieu ou estoit panthee mais que n'estant point passe de bateau et un chariot vuide estant venu la ils avoient change de dessein de sorte que comme ils estoient prests d'y mettre le corps d'abradate panthee estoit arrivee aupres d'eux qui n'avoit pas plustost reconnu le corps de son mary qu'elle s'estoit jettee avec precipitation du haut de son chariot et s'estoit assise aupres de luy en faisant de pleintes si douloureuses et en l'arrosant de tant de larmes qu'il n'y avoit rien de plus pitoyable a voir et en effet cyrus s'avancant avec diligence et descendant de cheval a quelques pas du lieu ou estoit cette deplorable princesse il la vit assise aupres du corps d'abradate a qui on n'avoit pas oste les magnifiques armes que panthee luy avoit donnees car comme le party ennemy avoit este vaincu leurs soldats n'avoient pas este en pouvoir de songer a despouiller des morts et cyrus avoit poursuivy sa victoire si loing que les siens non plus ne s'y estoient pas amusez il est vray que ces magnifiques armes avoient perdu une partie de leur beaute par l'abondance du sang qui en avoit change les diamants en de funestes rubis mais pour luy il estoit si peu change qu'il ne paroissoit que passe et endormy panthee luy tenoit la teste sur ses genoux qu'elle regardoit fixement et qu'elle arrosoit d'une si grande abondance de larmes qu'elle estoit contrainte de les essuyer de temps en temps afin de pouvoir voir son cher abradate 
 ses larmes estoient accompagnees de soupirs douloureux et longs et qui partant du profond de son coeur et du coeur plus afflige qui sera jamais portoient la douleur et la compassion dans celuy de tous ceux qui la regardoient cette princesse estoit si fort occupee par un si funeste objet qu'elle ne vit point cyrus lors qu'il arriva aupres d'elle et elle ne l'auroit sans doute point aperceu si ce prince sensiblement touche de voir abradate mort et de voir panthee en un si pitoyable estat n'eust mis un genouil en terre afin de luy pouvoir parler plus aisement pour la consoler et pour l'empescher de se lever et si par ses paroles il ne l'eust obligee a tourner les yeux vers luy pleust aux dieux madame luy dit cyrus avec une douleur sur le visage qui tesmoignoit assez le regret qu'il avoit dans l'ame que je peusse ressusciter l'illustre abradate par la perte de ma vie et que le sang que je respandrois peust seulement faire tarir vos larmes vous verriez madame combien la perte d'abradate me touche et combien vostre douleur m'afflige d'abord panthee ne put respondre a cyrus que par des sanglots redoublez qui ne luy permirent pas de parler mais comme cette princesse avoit l'ame aussi grande qu'elle l'avoit sensible elle r'apella toute sa vertu et faisant un grand effort sur elle mesme seigneur luy dit elle en levant tristement les yeux vers luy et luy monstrant de la main droite son cher abradate apres avoir perdu ce que je viens de perdre il ne faut point s'il vous 
 plaist que vous songiez a faire tarir mes larmes puis que c'est une chose que la mort seule doit faire et qu'elle fera infailliblement bientost jouissez donc en repos de la victoire que vous avez r'emportee et souvenez vous seulement quelquesfois que le malheureux abrabate a peut-estre este la victime qui vous a rendu les dieux propices mais seigneur adjousta t'elle la douleur me trouble de telle sorte que pour penser trop a abradate je ne me souviens pas de luy obeir pour la derniere fois en disant cela elle tira des tablettes cachettees et les donnant a cyrus seigneur luy dit elle le jour qui preceda le depart d'abradate il me donna ce que je remets en vos mains avec ordre de vous le donner s'il mouroit pour vostre service vous voyez qu'il est mort seigneur poursuivit elle en redoublant ses pleurs c'est donc a vous de voir ce qu'il a souhaite que vous sceussiez cyrus fit alors ce qu'il put pour obliger panthee a rentrer dans son chariot et a souffrir que l'on mist le corps de l'illustre abradate dans un autre voulant aussi remettre a lire les tablettes qu'elle luy donnoit jusques a ce qu'on luy eust oste un objet aussi funeste comme estoit celuy de voir abradate mort mais elle ne le voulut pas de sorte que ce prince n'osant la contraindre dans les premiers mouvemens de sa douleur fit ce qu'elle vouloit qu'il fist et commenca de voir ce qu'abradate avoit escrit de sa main mais a peine eut il jette les yeux dessus qu'il vit les paroles 
 qui suivent escrites en plus gros carractere que le reste du discours
 
 
 derniere volonte d'abradate 
 
 
 je laisse mon coeur et toutes mes affections a ma chere panthee et mon royaume a l'illustre cyrus sans autre condition que celle de proteger la princesse qui en porte la couronne et de la consoler de ma mort entendant que tous mes sujets obeissent a ce prince comme a moy mesme et ne croyant pas pouvoir rien faire de plus glorieux pour moy que de choisir un tel successeur ny rien de plus utile pour eux que de leur donner un tel maistre ny rien de plus avantageux pour la reine ma femme que de luy donner un si genereux protecteur 
 
 
 abradate apres que cyrus eut leu ce que le roy de la susiane avoit escrit dans ces tablettes il fut si surpris de la generosite de ce prince que sa douleur en redoubla encore et comme son grand coeur ne pouvoit ceder a personne en generosite je vous declare madame dit il a panthee que je n'accepte que la derniere qualite que l'illustre abradate me donne jugeant bien qu'il ne me fait roy de la susiane que parce que les loix de son pais luy deffendent de vous en faire reine mais je l'accepte madame avec intention de la meriter par mes services et de vous proteger contre toute la terre je vous le promets adjousta t'il et je vous declare de plus que je pretens ne me servir 
 de l'authorite qu'abradate me donne dans ses estats que pour en r'affermir la couronne sur vostre teste ce que vous me dites repliqua panthee est digne de vous et digne d'un amy d'abradate mais seigneur je n'ay plus besoin que d'un tombeau assez grand pour renfermer abradate et panthee ensemble c'est pourquoy je vous conjure de me laisser s'il vous plaist encore quelque temps aupres de cet illustre mort que je suis resolue de n'abandonner point je scay bien madame luy dit cyrus que vostre douleur est juste et qu'elle peut estre violente sans que l'on vous puisse accuser de foiblesse mais madame il faut conserver la memoire d'abradate et pour la conserver il faut vivre c'est pourquoy allons s'il vous plaist songer a luy dresser un tombeau digne de sa valeur et de sa condition et souffrez que je vous separe de celuy dont la mort ne vous a desja que trop cruellement separee je vous en conjure poursuivit cyrus en prenant une des mains de cet illustre mort par le plus vaillant prince du monde et par le seul homme de toute la terre que vous avez aime mais helas cyrus fut estrangement surpris de voir que cette main qui avoit presques este entierement separee du bras d'abradate par un coup d'espee demeura dans la sienne detachee du corps de son illustre amy la parole luy manqua les larmes luy vinrent aux yeux et panthee redoublant les siennes reprit cette vaillante main de celle de cyrus et apres l'avoir baisee avec tendresse et 
 aveque respect elle la remit a la place ou elle avoit este comme si elle eust voulu la ratacher au bras d'ou elle avoit este separee la mouillant de tant de larmes qu'elle en osta tout le sang dont elle estoit marquee en divers endroits c'est moy disoit elle c'est moy qui suis cause de la mort d'abradate il sembloit que je ne me fiois pas assez a sa valeur ordinaire pour m'aquiter de ce que je vous devois car je luy dis cent choses pour l'obliger a se surpasser luy mesme et je ne doute point du tout qu'il ne se soit precipite dans le peril seulement pour l'amour de moy et cependant je le voy mort entre mes bras et je respire encore et je souffre que l'on me parle de consolation mais madame luy dit cyrus en l'interrompant puis que le mal que vous souffrez n'a point de remede il faut bien prendre la resolution de le souffrir constamment abradate est mort couvert de gloire sa memoire passera a la posterite avec honneur mais pour la rendre plus esclatante c'est a vous madame a faire que la fermete de vostre ame esgalle son courage et c'est a moy aussi a faire tout ce que l'amitie que j'avois pour luy et le respect que j'ay pour vous veulent que je face pour sa gloire et pour vostre repos commandez donc madame ou il vous plaist que je vous conduise et laissez moy le soin des funerailles de cet illustre mort seigneur luy dit elle avec un visage un peu plus tranquile accordez moy encore un quart d'heure seulement la veue d'une personne qui me fut si chere 
 et laissez moy quelques instans la liberte de pleurer dans le silence cyrus ne voulant pas la presser trop se leva et tirant pherenice a part aussi bien que belesis et hermogene qui l'avoient suivy il se mit a les presser de luy aider a persuader panthee de souffrir qu'on luy ostast un objet aussi funeste que celuy qu'elle avoit devant les yeux mais pherenice et hermogene estoient si affligez qu'ils n'avoient pas la force de parler et pour belesis il n'osoit pas croire que ses paroles peussent obtenir ce que celles de cyrus n'obtenoient pas tous les autres gens qui estoient a l'entour de ce prince n'estoient pas propres a parler a cette malheureuse reine de sorte que voyant qu'il estoit seul qui peust agir aupres d'elle puis que pherenice ne le pouvoit pas a cause de l'exces de sa douleur et de l'abondance de ses larmes il voulut se raprocher de panthee mais pherenice qui connoissoit par une longue experience qu'elle ne pouvoit souffrir que l'on s'opposast aux premiers mouvemens de sa douleur le retint et le pria de se donner un moment de patience attendez seigneur luy dit elle attendez je m'en vay faire un grand effort pour arrester une partie de mes larmes afin d'aller me jetter aux pieds de la reine pour tascher de l'arracher d'aupres d'abradate mais pendant que cyrus pherenice hermogene et belesis cherchoient comment ils pourroient separer panthee d'abradate mort cette deplorable princesse cherchoit dans son esprit par quelle voye elle pourroit n'en estre jamais separee 
 et comme si le hazard eust voulu favoriser le funeste dessein qu'elle avoit de mourir elle apperceut que son cher abradate avoit un poignard dont il ne s'estoit point servy a la bataille de sorte que croyant sans doute dans le desespoir ou elle estoit qu'elle estoit cause de la mort de son mary non seulement par ce qu'elle luy avoit dit en partant mais parce que c'estoit elle qui l'avoit d'abord engage dans le party du roy de lydie et depuis encore dans celuy de cyrus elle creut que les dieux n'avoient permis qu'abradate eust encore ce poignard qu'on le luy eust laisse et que cyrus ne l'eust pas veu qu'afin qu'elle s'en servist pour se punir et pour se delivrer de ses malheurs de sorte que comme en ce temps la cette action de desespoir estoit une action de vertu cette tragique pensee ne trouva rien dans l'esprit de panthee qui s'opposast a cette funeste resolution comme elle avoit perdu tout ce qu'elle aimoit rien ne luy pouvoit plus estre agreable elle ne concevoit pas qu'elle deust ny qu'elle peust jamais se consoler et elle croyoit mesme qu'il luy seroit honteux de vivre puis qu'abradate ne vivoit plus si bien que l'exces de sa douleur luy faisant regarder la mort comme le seul bien qui luy pouvoit arriver elle ne vit pas plustost ce poignard que le prenant sans que ceux qui estoient proche s'en aperceussent parce que tout le monde detournoit les yeux d'un objet si lamentable elle se l'enfonca dans le sein et le retirant pour se donner un second coup sa foiblesse 
 l'en empescha et la fit pancher sur le corps de son cher abradate le sang qui sortit de sa blessure rejalissant jusques sur les armes de cet illustre mort mais si ceux qui estoient proches de panthee ne virent pas cette action un esclave qui estoit a cette princesse et qui en estoit assezloin luy vit prendre ce poignard de sorte que faisant un grand cry et courant vers elle la voix de cet esclave fit tourner la teste a cyrus et a tous les autres du coste qu'il venoit qui n'estoit pas celuy ou estoit panthee si bien que cela fut en partie cause qu'il n'y eut que cet esclave qui vit son action et que par consequent on ne la put empescher mais comme les cris redoublez de cet esclave qui crioit pourtant sans dire ce qui le faisoit crier firent soubconner quelque chose a cyrus il fut ou l'esclave alloit et se raprochant de panthee avec pherenice et ses autres femmes il trouva qu'elle estoit preste d'expirer elle ouvrit pourtant encore ses beaux yeux qu'elle tourna foiblement vers abradate et en suitte vers le ciel ou ils demeurerent attachez sans donner plus aucun signe de vie cyrus fut si surpris de ce funeste accident si afflige de la mort de ces deux illustres personnes et si estonne du grand coeur de panthee qu'il ne pouvoit presque exprimer ny sa surprise ny sa douleur d'autre part pherenice et les autres femmes de cette princesse se desesperoient et disoient des choses si pitoyables que les coeurs les plus durs en auroient este attendris enfin la consternation 
 estoit si grande et si generale parmy tous ceux qui furent presens a ce funeste spectacle qu'il n'y avoit personne qui fust en estat de donner aucune consolation aux autres mais pour achever de rendre cette avanture encore plus touchante trois des esclaves de cette reine se tuerent a dix pas du lieu ou elle estoit et araspe sans scavoir rien de ce qui venoit d'arriver passa fortuitement en ce lieu la et y vit cette belle reine morte de qui la beaute avoit surmonte sa vertu et vaincu l'insensibilite de son coeur comme araspe estoit assez violent et qu'il estoit tousjours amoureux quelque respect qu'il eust pour cyrus sa passion fut plus sorte que sa raison et il fit si bien paroistre la grandeur de son amour par la grandeur de son desespoir qu'on peut dire qu'il meritoit quelque excuse de ne l'avoir pu cacher la fureur estoit dans ses yeux il ne connoissoit point ceux a qui il parloit et demandant a tous les uns apres les autres qui avoit mis panthee en cet estat il se pouvoit croire qu'elle fust morte de sa main et sembloit estre resolu a vouloir vanger sa mort quand il scauroit qui l'avoit causee mais lors qu'a la fin il commenca de croire ce qu'on luy disoit il tourna toute sa fureur contre luy mesme et il se fust passe son espee au travers du corps si on ne l'en eust empesche en suite il voulut se jetter dans le fleuve au bord duquel il estoit et si cyrus ne l'eust donne en garde a deux de ses amis qui eurent ordre de ce prince de ne l'abandonner pas 
 et de l'oster de la il auroit infailliblement suivy panthee au tombeau cependant cyrus voyant que ce funeste accident n'avoit point de remede fit mettre le corps d'abradate et celuy de panthee dans un chariot et les femmes de cette princesse dans celuy de cette deplorable reine les suivant a cheval avec les siens et prenant le chemin du chasteau ou estoit la princesse araminte cyrus faisant aussi emporter les corps de ces fidelles esclaves pour les enterrer aupres du tombeau de leur maistresse mais en partant il envoya feraulas donner ordre a toutes les choses necessaires aux funerailles de ces deux illustres personnes qu'il voulut estre les plus magnifiques qu'on les peust faire cependant la princesse araminte qui attendoit avec une impatience extreme le retour de la reine de la susiane estoit a une fenestre de sa chambre accompagnee de cleonice de doralise et de toutes les autres dames prisonnieres lors que ces deux chariots arriverent suivis de cyrus de sorte qu'elle fut extremement surprise par un objet aussi funeste comme estoit celuy de voir une des plus belles princesses du monde et un des plus vaillans princes de la terre en un si pitoyable estat cyrus commanda que l'on mist ces deux corps dans une grande sale sous un dais et sur des quarreaux les faisant couvrir d'un grand tapis noir broche d'or il voulut aussi que l'on allumast quantite de lampes de cristal dans cette sale et que ces deux corps demeurassent en cet estat jusques 
 au lendemain que la ceremonie des funerailles se fit cependant cyrus fut voir la princesse araminte plus pour se pleindre avec elle que pour la consoler et quelque consolation qu'il trouvast dans son entretien il ne luy fit pas une longue visite il l'asseura toutesfois que le roy son frere n'estoit ny mort ny blesse l'ayant sceu par des prisonniers en suitte de quoy il la quitta luy disant qu'il la reverroit le jour suivant car il voulut honnorer de sa presence les funerailles de panthee et d'abradate apres cela cyrus vit cleonice et doralise a leurs chambres lors qu'elles y furent retournees leur remenant pherenice et les consolant avec une extreme civilite il les assura fort obligeamment qu'il auroit autant de soin d'elles que panthee en eust pu avoir et il n'oublia pas mesme jusques aux moindres esclaves mais pour tesmoigner une plus grande affection envers ces illustres morts il commanda des lors a chrisante de faire venir des architectes pour leur bastir un superbe tombeau de marbre et de porphire au mesme lieu ou panthee estoit morte et en effet le jour suivant un sacrificateur egyptien embauma ces deux corps a la maniere de son pais qui les rendoit incorruptibles apres quoy ils furent mis en depost dans un temple qui estoit assez pres de la jusques a ce que le tombeau fust basty ou cyrus fit mettre des inscriptions en plusieurs langues qui aprenoient a ceux qui les lisoient quelle avoit este la valeur d'abradate la beaute et la 
 vertu de panthee leur affection l'un pour l'autre leur vie et leur mort et la fidelite de leurs esclaves cependant apres que cyrus eut rendu les derniers devoirs a abradate et a panthee il revit encore une fois araminte devant que de s'en aller ou son honneur et plus encore son amour l'apelloient mais en la revoyant il creut que comme elle avoit eu assez de confiance en sa discretion pour luy faire scavoir que spitridate estoit jaloux d'elle et de luy il devoit aussi luy aprendre que peut-estre mandane l'estoit de luy et d'elle mais outre cela il eut encore une raison plus forte qui l'y obligea qui fut le dessein d'oster tout pretexte de jalousie a mandane pour cet effet il suplia cette princesse de ne trouver pas estrange s'il ne la voyoit plus jusques a ce qu'il eust delivre la princesse de medie et qu'il se fust justifie mais ce qu'il y eut de rare fut que dans le mesme temps que cyrus songeoit a dire cela a araminte elle se preparoit a le suplier de la voir moins de peur que ceux qui persuadoient a spitridate une chose si esloignee de la verite n'eussent un fondement pour appuyer leur mensonge de sorte qu'il ne fut pas difficile a cyrus de faire que cette princesse qui estoit toute raisonnable ne s'offencast pas de la priere qu'il luy fit en suitte elle le conjura que tant que le siege dureroit il ne permist point a phraarte de la venir voir mais ce qu'il y eut d'estrange fut que ces deux personnes qui avoient une si puissante raison de n'estre pas longtemps ensemble eurent 
 pourtant cette fois la une longue conversation car apres avoir parle de leurs propres malheurs et apres que cette princesse eut encore fait souvenir cyrus des promesses qu'il luy avoit faites touchant le roy son frere ils reparlerent encore et d'abradate et de panthee cyrus suplia araminte de vouloir prendre soin de doralise et de pherenice jusques a ce qu'elles eussent resolu ce qu'elles vouloient devenir et de trouver bon aussi que cleonice et ses amies demeurassent aupres d'elle jusques a la fin du siege apres quoy il la quitta et s'en alla avec une diligence extreme s'occuper tout entier a l'important siege de sardis mais en y allant il repassa a la tente de ce prince egyptien qu'il trouva en estat d'estre veu et d'estre transporte au mesme chasteau ou estoit la princesse araminte ou en effet cyrus le fit conduire et ou il occupa l'appartement qui avoit servy a la malheureuse panthee l'entre-veue de ces deux princes commenca entr'eux une amitie qui ne finit qu'avec leur vie car des ce premier jour la ils connurent qu'ils avoient toutes les qualitez qu'ils souhaitoient en leurs amis lors que cyrus entra dans la tente ou estoit cet illustre blesse qui s'appelloit sesostris la grandeur qui parut sur son visage le surprit car encore qu'il luy eust semble de fort bonne mine la premiere fois qu'il l'avoit veu comme il ne l'avoit veu qu'evanouy il vit en son visage un changement fort avantageux mais si cyrus fut agreablement surpris de la veue 
 de sesostris sesostris le fut extremement de celle de cyrus qui ne manquoit jamais de produire son effet ordinaire dans le coeur de tous ceux qui le voyoient c'est a dire de donner du respect et de l'admiration comme sesostris devoit la vie a cyrus et qu'il luy estoit infiniment oblige d'avoir si geneureusement traitte les siens il luy en fit un grand compliment seigneur luy dit il en grec scachant que cyrus le parloit admirablement et qu'il ne scavoit pas si bien la langue egyptienne je suis bien aise que la fortune qui m'a tant este ennemie en tant d'autres occasions m'ait favorise en celle cy et m'ait jette dans un party plus juste et plus heureux que celuy ou j'estois mais seigneur la principale raison qui fait que je luy en suis fort redevable est que par la je jouis de l'honneur de vous voir que j'avois extremement desire je suis bien glorieux reprit modestement cyrus qu'un prince qui a assez de vertu pour se faire aimer des fies jusques au point que vous estes aime des vostres ait quelque disposition a m'aimer car il est a croire que tant de vaillants hommes ne vous reverent comme ils font que parce que vous estes encore plus vaillant qu'eux mais seigneur adjousta t'il comment est il possible que je n'aye jamais entendu dire qu'il y eust un prince en egypte qui portast le nom de sesostris et que scachant jusques aux moindres actions de ce grand sesostris qui fit autresfois de si grandes conquestes en asie et en arabie j'ignore qui est cet autre illustre 
 sesostris que je voy seigneur repliqua ce prince blesse quand je me seray rendu digne de vostre estime par quelque action considerable je vous aprendray qui je suis aussi bien ne me sentay-je pas en estat de pouvoir vous faire scavoir toutes mes disgracec et toutes celles de ma maison cyrus voyant qu'en effet le parler beaucoup pourroit extremement nuire a la sante de ce prince ne le pressa pas davantage et se separa de luy infiniment satisfait un des principaux chefs des egyptiens qui estoient aupres de sesostris estant alle conduire cyrus jusques au lieu ou il monta a cheval luy dit seulement que sesostris estoit un prodige d'esprit et de valeur et qu'il l'assuroit que quand il scauroit sa veritable condition il trouveroit que son merite la surpassoit encore bien qu'elle fust des plus illustres du monde
 
 
 
 
apres quoy cyrus l'ayant quitte il s'en alla au camp avec beaucoup de diligence des qu'il y fut arrive les rois d'assirie de phrigie d'hircanie mazare anaxaris et tous les autres luy rendirent compte de l'estat des choses il ne s'en fia pourtant pas a eux car il fut luy mesme visiter tous les quartiers et reconnoistre le fort et le foible de la place mais en la considerant exactement comme il fit il eut une extreme douleur de voir qu'elle estoit plus forte qu'on ne la luy avoit representee neantmoins quelque difficulte qu'il y eust a la prendre de force il ne voulut plus tirer la guerre en longueur ny entreprendre de faire un siege regulier 
 en faisant faire des forts et des lignes tout a l'entour et il aima mieux choisir une autre voye et perdre quelques gens que d'estre plus longtemps creu inconstant par mandane il pensa toutesfois qu'il ne falloit pas d'abord presser trop sardis jusques a ce qu'il se fust asseure d'un coste de la ville par ou il craignoit que le roy de pont n'emmenast cette princesse cependant comme ce prince ne manquoit a rien de ce qu'il devoit il envoya vers le prince de clasomene a qui il escrivit sur la mort d'abradate et de panthee il envoya aussi vers ciaxare pour luy aprendre sa victoire et pour luy dire qu'il n'avoit point besoin des troupes qu'il luy offroit et il envoya encore a persepolis vers le roy son pere et la reine sa mere il voulut aussi qu'alcenor s'en allast a suse accompagne d'artabase et d'adusius et qu'ils portassent les tablettes dans lesquelles abradate avoit escrit sa derniere volonte afin de disposer les peuples a l'executer il voulut mesme y envoyer hermogene mais ce genereux amy scachant que cyrus vouloit aussi que belesis allast a suse le suplia de le dispenser d'y aller n'osant encore se fier a luy-mesme et craignant de ne pouvoir voir sortir cleodore du temple de ceres sans quelque petit sentiment de douleur s'il arrivoit que belesis luy persuadast d'en sortir et qu'il se racommodast avec elle ainsi il n'y eut qu'artabase adusius belesis alcenor et quelques autres susiens qui eurent ordre de ce prince de partir pour aller a 
 suse ils ne prirent toutesfois pas conge de luy sans luy tesmoigner le regret qu'ils avoient de le quitter en un temps ou ils l'eussent pu servir de sorte que cyrus pour reconnoistre en particulier le zele que belesis tesmoignoit avoir luy escrivit a cleodore pour l'asseurer de la fidelite de son amant mazare fit aussi la mesme chose et pour faire que belesis ne fust pas dans la necessite de dire luy mesme a cleodore quelle estoit la malheureuse vie qu'il avoit menee il voulut qu'orsane l'accompagnast la separation de mazare et de belesis fut extremement touchante aussi bien que celle de belesis et d'hermogene qui eut toutesfois assez de force sur luy-mesme pour ne dire rien a son amy qui peust luy faire connoistre qu'il ne demeuroit pas aussi tranquile et aussi satisfait qu'il l'avoit espere cyrus ordonna encore a alcenor et a belesis d'aller dire adieu a doralise et a pherenice qui auroient peut-estre quelques ordres a leur donner mais apres que cyrus eut satisfait a ce qu'il devoit aux autres il ne songea plus qu'a se satisfaire luy mesme en delivrant mandane le roy d'assirie et mazare estoient surpris de remarquer qu'il estoit plus inquiet depuis la victoire qu'il avoit r'emportee qu'il ne l'estoit auparavant ils n'en penetroient pourtant pas la cause et ce fut en vain qu'ils la chercherent il est vray que le chagrin de cyrus diminuant par l'esperance qu'il eut d'estre bien tost en estat de se justifier diminua aussi leur curiosite et fit qu'ils 
 ne songerent non plus que luy qu'a prendre sardis ils avoient pourtant des sentimens bien differens car cyrus esperoit qu'en prenant cette ville il se justifieroit dans l'esprit de mandane et se verroit en estat de la posseder des qu'il auroit vaincu le roy d'assirie mais pour ce prince la prise de sardis et la deffaite de cyrus ne suffisoient pas pour le rendre heureux il falloit encore vaincre la fierte de mandane et c'est ce qu'il ne pouvoit vray-semblablement esperer et ce qu'il esperoit pourtant quelquesfois a cause de ce que l'oracle luy avoit promis pour mazare il estoit plus malheureux que les deux autres car de quelque coste qu'il envisageast la chose il n'y voyoit rien de favorable pour luy et il faisoit mesme ce qu'il pouvoit pour bannir l'esperance de son coeur en bannissant l'amour qui la faisoit naistre de sorte que dans le mesme temps qu'il combatoit contre les lydiens il combatoit encore contre luy mesme et il n'y avoit point de jour ou la vertu et l'amour ne se surmontassent l'un l'autre dans son ame cependant cyrus agissoit avec une vigilance extreme il alloit continuellement de quartier en quartier et avoit une impatience estrange de voir les choses en estat de pouvoir donner un assaut a la ville quoy que toutes les murailles fussent bordees d'une multitude si grande de soldats que la seule pensee d'y aller poser des eschelles deust faire fremir les plus braves et les plus determinez il est vray que ceux qui estoient dans la ville voyant de dessus 
 leurs rampars cette grande armee victorieuse qui l'environnoit en estoient si espouventez que ne doutant point de leur perte ils ne songeoient qu'a vendre cherement leur vie la veue d'un peril si evident ne produisit pourtant pas egalement cet effet dans tous les coeurs des habitans et cette ville fut durant quelques jours tellement divisee que cresus ne craignoit gueres moins ses propres sujets que ses ennemis comme l'amour et l'amour heroique est une passion que le peuple ne conprend point du tout celuy de sardis ne croyoit pas que mandane fust le veritable sujet de la guerre que faisoit cyrus et il s'imaninoit au contraire que l'ambition toute seule le faisoit agir de sorte que scachant que ce prince avoit rendu le royaume au roy d'armenie apres l'avoir conquis et qu'il s'estoit contente de luy faire payer le tribut qu'il devoit a ciaxare il se mit dans la fantaisie de dire qu'il faloit que cresus fist proposer a cyrus d'estre son vassal s'imagirnant que ce prince accepteroit la chose de sorte que cette imagination allant d'esprit en esprit et ce passant de bouche en bouche il se fit un tumulte si grand dans cette ville que cresus fut contraint pour le calmer d'asseurer ce peuple qu'il feroit faire quelques propositions de paix a cyrus mais qu'il faloit attendre encore quelques jours pendant que cresus et le roy de pont estoient en cet estat cyrus dont le grand coeur ne trouvoit rien de difficile se preparoit a un assaut general il est vray qu'il y avoit un coste de 
 la ville qui regardoit vers le mont tmolus si inaccessible qu'on ne pouvoit songer a l'attaquer par cet endroit la et par tout ailleurs les murailles estoient si bien garnies d'hommes qu'il estoit aise de voir que l'attaque en seroit bien dangereuse cependant cyrus ne laissa pas d'entreprendre de les attaquer il disposa toutes ses machines il visita toutes ses eschelles pour voir si elles estoient de longueur il fit aprocher toutes les tours il rangea toutes ses troupes il harangua tous ses soldats et apres avoir donne ordre qu'on fist trois attaques differentes en mesme temps l'une desquelles estoit commandee par le roy d'assirie l'autre par mazare et la troisiesme par luy ce prince fut le premier poser une eschelle contre les murailles de cette fameuse ville apres en avoir fait combler le fosse avec des facines malgre la resistance des ennemis selon toutes les aparences cette attaque devoit bien succeder a cyrus veu le desordre qui estoit dans la ville neantmoins le bruit ne s'epandit pas plustost parmy les habitans de sardis que leur ville estoit attaquee que le desespoir s'emparant de leur esprit les rendit si vaillans qu'il n'y eut pas jusques aux femmes qui n'allassent pour la deffendre et pour jetter du moins des pierres sur la teste de ceux qui vouloient monter aux eschelles en effet la resistance des lydiens animez par le roy de pont fut telle que toute la valeur de cyrus et celle de tant de braves gens qui combatoient sous luy ne put les 
 forcer ce jour la cyrus fut repousse plus de vingt fois du haut de la muraille et si la fortune ne l'eust conserve il eust asseurement pery en cette occasion car les ennemis se deffendirent si opiniastrement qu'il n'y eut jamais moyen de pouvoir tenir ferme sur le haut de leurs rampars on ne voyoit qu'eschelles renversees ou rompues et il partoit de dessus les murs de sardis une si prodigieuse quantite de traits de dards et de javelots que l'air en estoit obscurcy ceux qui esvitoient les javelots et les javelots et les traits n'esvitoient pas une gresle de pierres qui tomboit continuellement sur eux ils avoient mesme une espece de cercles de fer qu'ils lancoient continuellement sur les attaquans qui furent enfin contraints de se retirer de toutes les trois attaques il est vray que cyrus en se retirant se longea sur la contr'escarpe du fosse ne voulant pas qu'on luy peust reprocher de n'avoir r'emporte nul avantage en cette journee anaxaris qui combatoit ce jour la aupres de luy et qui fit des choses si prodigieuses que cyrus advoua n'avoir jamais veu un plus vaillant homme aida extremement a ce prince a faire ce logement et a le garder joint aussi que la nuit venant bientost apres facilita le moyen de le mettre en estat d'estre conserve cyrus fut pourtant bien marry que sa premiere attaque ne luy eust pas mieux succede toutefois comme il scavoit que tous les jours ne sont pas esgaux a la guerre il ne se rebuta point non plus que le roy d'assirie et 
 mazare qui s'estoient signalez ce jour la et ne laissa pas de louer tous les siens comme en effet il n'avoit pas eu sujet de s'en pleindre car ils avoient fait tout ce que des gens de coeur pouvoient faire il eut mesme ce bonheur qu'il n'y eut point de personne remarquable qui perist en cette occasion il est vray qu'il y eut un assez grand nombre de soldats tuez de sorte que des que le jour parut on fit une treve d'un jour pour en retirer les corps pendant quoy cyrus observa tres soigneusement luy mesme s'il n'y avoit point quelque autre endroit des murailles par ou l'attaque fust moins difficile mais durant qu'il s'occupoit tout entier a considerer tout ce qui luy pouvoit nuire ou servir les lydiens qui devoient avoir pris un nouveau coeur apres avoir repousse leurs ennemis retomberent dans une nouvelle espouvente car comme il y avoit eu beaucoup de blessez et de tuez tant par ceux qui avoient peu gagner le haut des ramparts que par ceux qui estoient sur les tours et qui pour favoriser les leurs durant qu'ils posoient les eschelles avoient continuellement tire sur ceux qui gardoient les murailles de sardis ils s'estonnerent plus qu'auparavant les femmes qui voyoient leurs maris ou leurs enfans blessez ou morts jettoent tant de larmes qu'ils en amolissoient les coeurs les plus fiers et les plus determinez de sorte que croyant mesme que leur roy pouvoit faire un traite plus avantageux apres avoir repousse cyrus qu'auparavant 
 ils recommencerent d'en reparler et porterent la chose si loin que ce malheureux prince eust volontiers rendu mandane a cyrus pour sauver sa couronne mais le roy de pont avoit este si adroit que cresus n'estoit plus maistre de la citadelle car ce prince s'estoit tellement acquis pactias et tous les soldats qui la gardoient estoient tellement a luy que cresus n'en pouvoit plus disposer de sorte que ce malheureux roy n'estoit pas seulement maistre de sa propre fille ny de la seule ville qui luy restoit cependant cyrus estant adverty par des espions qu'andramite luy avoit donnez et qui alloient et venoient dans la ville que le tumulte y recommencoit resolut de le laisser augmenter encore auparavant que de redonner un second assaut joint aussi qu'ayant fait dessein au lieu de ne faire que trois attaques de tascher de faire attaquer tout a la fois toute l'enceinte des murailles de la ville par les costez ou elles estoient accessibles il n'avoit pas assez d'eschelles pour cela de sorte qu'il fallut se contenter de garder le logement qu'il avoit fait et de repousser les ennemis qui voulurent deux ou trois fois faire tout ce qu'ils pouvoient pour en deloger ceux qui le gardoient mais toutes les fois qu'ils firent des sorties pour cela cyrus les recogna si vertement qu'a la fin ils n'y songerent plus comme les choses estoient en cet estat leontidas accompagne d'un envoye de philoxipe vint de la part de thrasibule et d'harpage pour aprendre a cyrus le detail 
 des heureux succes dont il avoit desja este adverty aussi tost apres le gain de la bataille
 
 
 
 
cyrus ne le vit pas plustost qu'il en eut autant de joye qu'il estoit alors capable d'en avoir car comme il aimoit fort thrasibule et qu'il estimoit extremement leontidas il espera beaucoup de consolation d'aprendre par ce dernier la fin des mal-heurs de son amy il ne put toutefois voir cet amant jaloux sans se souvenir de toutes ses jalousies qu'il luy avoit entendu raconter a sinope et sans repasser en mesme temps dans sa memoire l'injuste jalousie de mandane de sorte que malgre le plaisir qu'il avoit de voir leontidas il l'embrassa en soupirant il retint pourtant ce subit mouvement de douleur afin de luy tesmoigner mieux combien les victoires de thrasibule luy donnoient de satisfaction je vous asseure luy dit il apres les premiers complimens et apres s'estre informe de l'envoye de philoxipe que leontidas luy avoit presente en quel estat estoit ce prince que je n'ay guere moins fait de voeux pour la felicite de thrasibule que pour la mienne et que le bonheur dont il jouit presentement m'empesche de murmurer autant que je ferois de la continuation de mes malheurs si les siens n'estoient pas finis vous avez sans doute raison seigneur respondit leontidas de vous interesser en la fortune du prince thrasibule car je puis vous asseurer que si son bonheur vous empesche d'accuser les dieux de vos disgraces vos malheurs l'empeschent aussi de les remercier 
 de bon coeur de sa felicite mais de grace dit cyrus a leontidas dites moy promptement non seulement toutes ses victoires mais tout ce qui luy est arrive et tout ce qui vous est advenu aprenez moy aussi comment se portent tous nos autres amis philocles n'est il point guery de sa passion et aime t'il encore sans estre aime thimocrate est il tousjours amoureux et absent et estes vous toujours jaloux toutes les choses que vous me demandez reprit leontidas en riant meritent sans doute que je vous y responde excepte la derniere qui me regarde car seigneur il est inutile de demander si un homme d'un naturel jaloux l'est encore puis qu'assurement il ne peut jamais cesser de l'estre le discours de leontidas affligea cyrus luy semblant que selon ce qu'il disoit la jalousie de mandane dureroit eternellement l'exces de sa passion ne luy permettant pas alors de faire la distinction d'une jalousie de temperamment qui naist dans le fonds du coeur sans sujet et sans raison ou d'une jalousie estrangere qui a quelque pretexte apparent et qui par consequent ne dure qu'autant de temps que ce qui l'a fait naistre subsiste il s'opposa pourtant a luy mesme en cette occasion et cachant le trouble de son esprit il pressa leontidas de satisfaire la curiosite qu'il avoit de scavoir tout ce qui estoit arrive a thrasibule a harpage a thimocrate et a luy mesme luy semblant que ce luy seroit une extreme consolation d'aprendre que ces amants qu'il avoit veus si 
 malheureux ne le fussent plus joint aussi que leontidas estant arrive en un jour de treve et ou cyrus n'avoit pas grande occupation scachant bien que sardis n'estoit pas en estat d'estre encore secouru il estoit bien aise d'employer le loisir qu'il avoit a scavoir le detail des victoires de thrasibule et de ses avantures amoureuses mais comme leontidas scavoit que l'envoye de philoxipe nomme megaside avoit une nouvelle a dire a cyrus de la part de son maistre qui luy seroit plus agreable que tout ce qu'il luy pouvoit dire il se resolut de satisfaire sa curiosite en peu de mots seigneur luy dit il le prince philoxipe vous mande quelque chose par megaside qui vous doit donner une si grande joye que je pense qu'il est en effet a propos de peur que vostre ame n'en soit trop surprise que je la dispose par un moindre plaisir a recevoir celuy la mais je suis aussi persuade qu'il ne faut pas vous le differer trop longtemps c'est pourquoy je vous diray avec le moins de paroles qu'il me sera possible tout ce que vous voulez scavoir cyrus entendant parler leontidas de cette sorte creut que ce que magaside avoit a luy dire ne regardoit que philoxipe et ne le touchoit point du tout si bien que quelque estime qu'il eust pour luy comme il avoit encore plus d'amitie pour thrasibule il n'interrompit point leontidas qui d'abord voulut le faire souvenir de l'estat ou estoient les affaires du prince de milet lors qu'il estoit party d'aupres de luy mais cyrus l'interrompant 
 ha leontidas luy dit-il vous me faites tort si vous croyez que j'oublie les interests de mes amis et que j'oublie leurs malheurs non non poursuivit il je n'ay rien oublie de ce qui regarde thrasibule ny mesme de ce qui vous touche je me souviens bien que le peuple de milet avoit chasse la mechante melasie l'ambitieuse philodice la malheureuse leonce et le tyran alexidesme et que toutes ces abominables personnes s'estoient retirees chez le prince de phocee frere de philodice qui taschoit de faire ligue avec tous les estats voisins que cependant anthemius au lieu de rapeller son prince legitime comme le sage thales le vouloit employoit tous ses soins a faire que le peuple de milet s'accoustumast a la liberte et ne voulust plus reconnoistre de maistre je me souviens aussi que la belle alcionide estoit demeuree a mytilene durant que le prince tisandre estoit venu a sardis et de sardis en armenie ou vous scavez qu'il mourut en declarant par ses dernieres paroles et par une lettre a alcionide qu'il vouloit que thrasibule l'espousast et pour vous montrer adjousta cyrus que je me souviens de tour ce qui touche mes amis je me souviens bien encore que la derniere absence de thimocrate estoit causee par le combat qu'il avoit fait avec un de ses rivaux qu'il avoit tue et pour la mort duquel on l'avoit banny de delphes pour trois ans je n'ay pas oublie non plus que le malheureux philocles qui n'avoit jamais pu estre aime 
 estoit absolument sans esperance de l'estre parce que la belle philiste estoit mariee et estoit retournee a ialisse et pour vous poursuivit cyrus avec un sousris qui fut pourtant suivy d'un souspir je me souviens bien qu'en vostre particulier vus avez este jaloux de tout ce qui a este au dessus ou au dessous de vous et que lors que vous quittastes samos apres avoir consulte vainement le philosophe xanthus vous laissastes trois de vos rivaux chez la belle alcidamie jugez apres cela s'il est necessaire que vous me remettiez en la memoire ce que j'y ay si bien conserve j'advoue seigneur reprit leontidas que je ne croyois pas que vos malheurs vous peussent permettre de vous souvenir si exactement de ceux des autres mais puis que je me suis trompe il faut donc que je me haste de vous dire que le prince thrasibule ne pouvant se resoudre d'aller luy mesme porter la lettre de tisandre a alcionide et luy aprendre la mort de son mary et ne voulant pas mesme songer a la presser d'accomplir la derniere volonte de ce malheureux prince qu'il ne fust rentre dans milet et qu'il ne s'en fust rendu maistre il luy envoya leosthene a qui il remit la lettre de tisandre mourant pour la rendre a alcionide luy en donnant aussi une pour cette belle personne que je suis bien marry de ne vous pouvoir montrer comme thrasibule me la montra car seigneur je n'ay jamais veu une si belle lettre ny si touchante ny ou il parust tant d'art tant d'esprit ny tant de jugement 
 mais pour vous faire concevoir quelle elle estoit je n'ay qu'a vous dire que quand thrasibule n'eust point este amoureux d'alcionide et qu'il n'eust este qu'amy de tisandre elle n'eust pu estre plus tendre qu'elle estoit pour cet illustre mort et que quand aussi il n'eust point este amy de tisandre et qu'il n'eust este qu'amant d'alcionide elle n'eust pu estre plus passionnee qu'elle estoit il ne luy disoit pourtant pas une parole qui choquast la bien-seance le mot d'amour n'estoit seulement pas dans sa lettre il ne la prioit pas mesme d'accomplir la volonte de son mary qui vouloit qu'elle l'espousast mais en ne luy demandant rien il luy demandoit pourtant tout et je ne vy de ma vie rien de si plein d'esprit et de passion que cette admirable lettre mais apres que thrasibule eut fait partir leosthene et qu'il luy eut dit tout ce qu'il vouloit qu'il dist et a alcionide et au sage pitaccus pere de tisandre a qui il escrivit aussi il songea avec harpage quelle voye ils devoient tenir pour faire reussir ses desseins et ils adviserent qu'il devoit premierement penser a se rendre maistre de milet avant que de songer a se vanger de ses ennemis la chose ne fut pourtant pas en leur choix car le prince de phocee comme vous l'avez desja sceu fit ligue avec les xanthiens les cariens et les cauniens si bien que faisant une armee assez considerable il fallut songer a la combatre et non pas a aller a milet ou thrasibule se contenta alors d'envoyer secrettement 
 un des siens vers thales et en effet seigneur ce prince la combatit et la deffit apres cette victoire le prince de phocee et alexidesme furent contraints de se retirer dans leur ville que thrasibule investit a l'heure mesme et fit enclorre de tranchees et par ce moyen ils n'avoient que le coste de la mer libre d'ou ils n'attendoient pas un secours assez prompt pour les sauver de sorte que comme il jugeoient par les crimes qu'ils avoient commis de la punition qu'ils en recevroient s'ils tomboient sous la puissance de thrasibule ils ne songerent plus qu'a desrober leurs personnes a sa vangeance ils inspirerent mesme dans l'esprit du peuple de phocee une si grande horreur pour toute domination estrangere que les innocens prirent la resolution des coupables telle que je vay vous la dire ils firent donc demander a parlementer et proposerent d'abord des choses si advantageuses qu'harpage obligea thrasibule d'oublier une partie de ses ressentimens et de les escouter de sorte que tous actes d'hostilite cessant de part et d'autre on fut deux jours en negociation cependant les phoceens se servirent de ce temps la a equiper tout ce qu'ils avoient de vaisseaux qui n'estoient pas en petit nombre car ils ont este les premiers des grecs qui ont fait de longues navigations et qui ont aussi les premiers trace le chemin de la tirrhenie et de tartesse enfin seigneur en une nuit tous les phoceens s'embarquerent avec leurs femmes et leurs enfans et 
 emporterent avec eux tout ce qu'ils avoient de plus precieux jusques aux statues de leurs temples de sorte que le lendemain au lieu de voir des negociateurs nous ne vismes personne ny sur les murailles de phocee ny en nulle part si bien que thrasibule triompha d'une ville deserte et ne vit pas un de ses ennemis en sa puissance n'estant demeure dans cette ville que quelques miserables esclaves je ne vous dis point seigneur quel fut le desespoir de thrasibule car cela seroit inutile mais je vous diray que se contentant de mettre garnison dans phocee sans tarder davantage en ce lieu la il envoya asseurer euphranor pere d'alcionide qui estoit tousjours chef du conseil des gnidiens qu'il n'avoit autre desseins que de le proteger mais qu'il le conjuroit de ne donner pas retraite au prince de phocee ny a alexidesme cependant quelques assurances que thrasibule peust luy donner scachant que l'armee qu'il commandoit estoit a un prince qui sembloit vouloir assujettir toute l'asie il ne se pouvoit fier a ses paroles et il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour faire couper cette pointe de terre qui est entre deux mers et qui seule fait que le pais des gnidiens est du continent mais comme ils travailloient a faire une isle de leur pais soit que la chose fust ainsi ou que le peuple se l'imaginast ceux qui travailloient a creuser cet isthme et a le detruire creurent que les pierres rejallissoient contre eux mesmes de sorte que croyant que les 
 dieux n'aprouvoient pas ce qu'ils faisoient il ne voulurent plus travailler euphranor pour les y obliger par la mesme raison qui les en empeschoit envoya consulter l'oracle a delphes mais cette fois la cet oracle qui a accoustume de respondre si obscurement a tout ce qu'on luy demande respondit aux gnidiens au nom desquels euphranor le faisoit consulter comme s'il eust voulu les railler agreablement qu'ils ne travaillassent plus inutilement a couper cet isthme parce que si jupiter eust eu dessein de faire une isle de leur pais il l'eust bien faite sans eux de sorte que cette response estant sceue a gnide euphranor creut que les dieux vouloient qu'il se soumist a vous si bien qu'il fit beaucoup plus que thrasibule ne demandoit car il luy envoya les deputez du pais pour l'asseurer de la fidelite qu'il vous vouloit rendre je ne vous dis point seigneur que thrasibule les receut bien car il suffit que vous scachiez qu'ils venoient de la part d'euphranor pour vous l'imaginer cependant thrasibule apres les avoir renvoyes avec les assurances de les traiter aussi favorablement qu'ils le pouvoient desirer sceut que ses ennemis s'estoient retirez a xanthe apres avoir este refusez en beaucoup d'autres lieux et que la multitude des phoceens estoit allee a chio si bien que sans differer davantage il tourna teste vers les xanthiens il falut pourtant combatre les cariens auparavant qui furent bientost soumis pendant quoy anthemius et thales agissoient dans milet 
 selon leurs differens desseins mais comme ceux de thales estoient plus justes que ceux d'anthemius les dieux les favoriserent et malgre tous les artifices de cet ennemy de thrasibule il disposa les peuples a recevoir leur prince avec soumission il est vray que la puissance de vos armes ne servit pas peu a son restablissement et il m'a charge de vous dire qu'il vous doit tout le repos dont il espere jouir le reste de ses jours et que les victoires qu'il a remportees n'ont este qu'un effet des vostres mais seigneur pour faire qu'il ne manquast rien a son bonheur il receut la nouvelle de ce qui se passoit a milet a son avantage le lendemain qu'il eut deffait les xanthiens et les lyciens qui s'estoient joints ensemble et qu'il eut force alexidefme et le prince de phocee de se retirer non seulement dans la ville de xanthe mais dans son chasteau car comme elle n'estoit pas extremement forte ils ne se creurent pas en seurete dans ses murailles mais ce qu'il y eut d'estrange fut que ces hostes impitoyables a qui l'image de leurs crimes troubloit la raison et ostoit toute sorte d'humanite mirent eux mesmes le feu au lieu qui leur avoit servy d'azile il est vray qu'il ne faut pas s'estonner si l'horreur de leur mechancete leur fit imaginer plus de douceur a mourir dan les flames qu'a tomber entre les mains de trasibule car enfin melasie l'avoit exile luy avoit fait perdre ses estats et en suite avoit empoisonne son pere philodice avoit eu part a ses desseins et a ses 
 crimes et en avoit profite le prince de phocee pour se vanger du malheur de son fils qui n'avoir point fait descrupule de violer toutes sortes de loix non plus qu'alexidesme de qui la femme estoit sans doute la moins coupable elle eut toutefois mesme destin que les autres car seigneur non seulement ces desesperez bruslerent la ville de xanthe en se retirant dans le chasteau mais voyant que le prince thrasibule se preparoit a les y forcer ils le bruslerent aussi et se bruslerent eux mesmes et par ce moyen ils furent les ministres de la vangeance divine et se punirent de leur propre main de tous les crimes qu'ils avoient commis je ne vous dis point combien cette effroyable avanture surprit thrasibule et surprit toute l'armee car a moins que d'avoir veu un si espouventable objet on ne scauroit concevoir l'estonnement que tous ceux qui le virent en eurent depuis cela seigneur rien ne resista a la puissance de vos armes et tout reconnut vostre authorite de sorte que thrasibule tout couvert de gloire fut apres cela a milet ou il fut receu avec des acclamations les plus grandes du monde mais comme ce n'estoit pas assez pour luy d'estre restably dans ses estats s'il ne l'estoit encore dans le coeur d'alcionide il ne songea plus qu'a cela ce qui l'affligeoit estoit de ne scavoir pas precisement quels estoient les veritables sentimens de cette belle personne car comme elle avoit sceu la mort de tisandre auparavant que leosthene arrivast a mytilene il la 
 trouva preste a s'embarquer pour retourner a gnide aupres de son pere lors que thrasibule l'envoya vers elle de sorte qu'elle avoit receu la lettre de thrasibule sans y respondre se contentant de faire un compliment ne pouvant se resoudre a luy escrire parce qu'il luy sembloit qu'elle ne le pouvoit faire sans en dire trop ou trop peu leosthene dit seulement a son retour qu'on ne pouvoit pas voir plus de tristesse qu'il en paroissoit dans ses yeux quoy qu'elle fust tousjours tres belle thrasibule ne sceut pas plustost qu'alcionide estoit a gnide ou elle arriva un peu apres que les deputez qui avoient este vers thrasibule y furent retournez qu'il y renvoya leosthene pour la demander a euphranor il envoya aussi en mesme temps vers le prince de mytilene pour le suplier de vouloir obliger alcionide a accomplir la volonte de tisandre mourant et il escrivit une seconde fois a alcionide mais avec des termes si passionez qu'il estoit aise de connoistre qu'il sentoit ce qu'il disoit comme thrasibule m'a fait l'honneur de me donner beaucoup de part a sa confidence pendant cette guerre il voulut que j'allasse aider a leosthene a faire reussir son dessein si bien que si leosthene fut envoye vers euphranor je puis dire que je le fus vers alcionide je ne vous diray point exactement seigneur tout ce qui se passa en nostre negociation qui ne trouva point de difficulte dans l'esprit du pere mais qui en trouva beaucoup dans celuy de la fille car ce discours differoit 
 trop longtemps le plaisir que vous devez recevoir ce n'est pas qu'alcionide n'eust conserve une affection si tendre pour thrasibule que le rare merite de tisandre ne l'avoit pu affoiblir quoy qu'elle eust admirablement bien vescu aveque luy et qu'elle l'eust infiniment estime et mesme fort tendrement aime mais apres tout quoy que son mary en mourant luy eust ordonne d'espouser thrasibule elle se mit dans la fantaisie qu'il luy seroit plus glorieux de ne luy obeit pas que d'accomplir sa derniere volonte et cette opinion s'empara de telle sorte de son esprit qu'elle creut quelle seroit blasmee si elle espousoit thrasibule quoy qu'elle l'aimast tousjours cherement mais enfin le prince de mytilene luy ayant escrit pour la prier d'accomplir la volonte du prince son fils et euphranor le luy ayant commande absolument je pense pouvoir dire qu'elle obeit sans repugnance et qu'elle ne fut pas marrie que deux personnes qui avoient un si grand pouvoir sur elle l'asseurassent qu'elle ne faisoit rien contre sa gloire ainsi seigneur comme leosthene et moy avions un pouvoir absolu le mariage de thrasibule et d'alcionide fut conclu leosthene retourna a milet et je demeuray a gnide jusques a ce que les choses fussent en estat qu'alcionide en peust partir je ne vous diray point seigneur toute la joye de thrasibule et toute la magnificence qu'il aporta pour la recevoir mais je vous asseureray que la belle alcionide est digne de l'affection qu'il a 
 pour elle et d'autant plus seigneur qu'elle partage aujourd'huy celle qu'il a pour vostre service estant certain qu'elle est si charmee de vostre vertu quoy qu'elle ne la connoisse que par la renommee et par thrasibule qu'elle ne fait pas moins de voeux que luy pour vostre prosperite voila donc seigneur l'heureux estat ou est le prince thrasibule et comme si son bonheur se fust encore estendu sur ses amis quand je retournay a milet avec alcionide je trouvay que thimocrate estoit prest d'en partir pour aller a delphes parce qu'il avoit receu nouvelle que ses amis avoient fait revoquer son arrest de bannissement et que le pere de telesile ayant change d'advis estoit prest de luy donner sa fille preferablement a tous ses autres amans parce que menecrate qui estoit le plus considerable de tous s'estant enfin rebute des rigueurs de telesile avoit change de sentimens de sorte que cet amant a qui l'absence a fait sentir tant de maux est alle retrouver telesile pour ne la quitter jamais philocles partit aussi de milet en mesme temps que luy pour s'en aller a ialisse ayant sceu que le mary de la belle philiste estoit mort et voulant voir s'il ne sera point plus heureux aujourd'huy qu'elle est veusve qu'il ne l'a este devant qu'elle fust mariee pour moy seigneur a qui la jalousie a tant donne d'inquietude je trouvay a mon retour une lettre d'un de mes amis de samos qui m'aprit une chose qui devoit selon les aparences me guerir de ma jalousie 
 en me guerissant de ma passion car enfin on m'a escrit qu'alcidamie n'est plus belle et on me l'a depeinte si maigre si pasle et si changee que je ne scay comment mon amour et ma jalousie subsistent encore je ne m'estonne pas interrompit cyrus en souriant que vostre amour dure plus que la beaute d'alcidamie car je suis persuade qu'on ne doit point mesurer la duree de son affection par celle d'une chose qui est extremement fragile et qui passe infailliblement bientost mais ce qui m'estonne est que vous soyez encore jaloux car enfin de la facon dont vous depeignez alcidamie elle ne fera plus guere de nouvelles conquestes il est vray seigneur repliqua leontidas mais en m'aprenant qu'alcidamie n'est plus belle on m'a apris que theanor ne fut jamais si bien avec elle qu'il y est de sorte poursuivit leontidas en souriant que comme j'ay ouy dire que pour l'ordinaire les fort belles personnes cessent d'estre rigoureuses et fieres lors qu'elles commencent de cesser d'estre belles j'ay une telle peut qu'elle ne veuille retenir par des faveurs ce qu'elle craint de ne pouvoir plus conserver par sa beaute que je n'estois pas si jaloux que je le suis lors qu'alcidamie estoit la plus belle chose du monde et puis seigneur adjousta t'il alcidamie n'a perdu ce qui la faisoit belle qu'en perdant la sante de sorte que peut estre le printemps prochain luy redonnera ce qu'elle a perdu et ne me redonnera pas son affection qu'elle aura engagee a un autre mais 
 seigneur comme je ne dois pas estre moins jaloux de vostre gloire que de ma maistresse quoy que ce soit d'une maniere differente il faut que je vous die encore que dans peu de jours il vous viendra des deputez de tous les pais que thrasibule et harpage vous ont conquis et comme l'armee qu'ils commandent n'a plus rien a faite en un lieu dont vous estes le maistre c'est a vous a leur envoyer les ordres que vous voulez qu'ils suivent cependant seigneur souffrez s'il vous plaist que megaside s'aquitte des commandemens du prince philoxipe et qu'il vous aprenne une chose qui vous doit consoler dans toutes vos disgraces puis qu'elle vous en fera voir la fin assuree quelque confiance que j'aye en vous reprit tristement cyrus j'ay peine a croire que vous puissiez faire ce que vous dittes et je ne scay si j'en pourrois croire le prince philoxipe quand il seroit icy et qu'il se joindroit aveque vous pour me persuader que je dois esperer fortement que mes malheurs finiront je veux bien seigneur interrompit leontidas que vous n'en croiyez ny le prince philoxipe ny megaside ny moy pourveu que vous en croiyez les dieux qui en ont donne une asseurance si claire que vous n'en oserez douter quand vous la scaurez j'entens si peu ce que vous me dites repliqua cyrus que je n'y scaurois respondre c'est pourquoy-je vous conjure adjousta t'il adressant la parole a megaside de m'aprendre ce que vous voulez que je scache et ce que vous croyez qui me doit consoler 
 seigneur repliqua megaside avant que vous dire ce qui doit satis-faire vostre curiosite il faut que je vous fasse souvenir qu'il y a un oracle de venus uranie en chipre qui pour les choses qui regardent l'amour n'a jamais rendu de responce qui n'ait infailliblement este suivie de l'effet qu'on en a attendu apres cela seigneur je vous diray que la princesse de salamis soeur du prince philoxipe en la fortune de la quelle il est arrive bien des changemens depuis que vous passastes en nostre isle n'ayant pas voulu consulter cet oracle sur une chose d'ou dependoit tout le repos de sa vie et ayant envoye a delphes comme au plus fameux oracle de toute la terre elle en receut une responce qui la surprit de telle sorte qu'elle creut voir de l'impossibilite a ce que cet oracle asseuroit luy devoir arriver de sorte que cherchant quelque esclaircissement a ce qu'il luy avoit respondu elle consulta celuy de venus uranie qui luy dit en termes expres qu'il n'estoit pas plus vray que cyrus estoit le plus grand prince du monde et qu'il seroit un jour aussi heureux qu'il estoit infortune qu'il estoit vray que ce que l'oracle de delphes luy avoit dit luy arriveroit ha megaside s'ecria cyrus le moyen de croire ce que vous dites car enfin les dieux ne se contredisent jamais cependant ils ne m'ont pas respondu de cette sorte quand j'ay consulte ceux par qui ils revelent quelquesfois leurs secrets aux hommes megaside voyant qu'il n'estoit pas creu luy rendit une 
 lettre de creance que le prince philoxipe luy escrivoit et qu'il n'avoit pu luy rendre plustost a cause que la conversation de cyrus et de leontidas s'estoit liee d'une telle sorte qu'il n'avoit pu l'interrompre mais apres luy avoir donne cette lettre il luy donna encore le mesme oracle que la princesse de salamis avoit receu si bien que cyrus ne scachant s'il devoit plustost croire venus uranie que la sibille qu'il avoit consultee ou que jupiter belus qui avoit respondu favorablement au roy d'assirie il avoit l'esprit bien en peine ce qui le faisoit pancher a croire qu'il expliquoit mal ce que la sibille luy avoit dit et ce qu'on avoit respondu a babilone au roy d'assirie estoit de voir que l'oracle de delphes avoit asseure a cresus que s'il luy faisoit la guerre il destruiroit un grand empire et que cependant il le voyoit luy mesme en estat d'estre destruit toutesfois l'esperance avoit bien de la peine a chasser la crainte de son coeur c'est pourquoy prenant la parole je voy bien dit il a megaside que l'oracle que la de princesse de salamis a receu luy dit qu'il n'est pas plus vray que je seray un jour heureux qu'il est vray que ce qu'on luy a respondu a delphes luy arrivera mais megaside la difficulte est de scavoir si ce que l'oracle de delphes a respondu a cette princesse luy est arrive puis que c'est sur cela que je dois fonder cette esperance que le prince philoxipe veut que j'aye seigneur repliqua megaside comme le prince qui m'envoye a bien creu que c'estoit par le bonheur 
 de la princesse de salamis que vous pourriez esperer celuy que les dieux vous promettent il a obtenu d'elle la permission de vous faire scavoir tout ce qui luy est arrive qui est sans doute si particulier que je puis vous asseurer que ce recit en vous donnant de l'esperance vous donnera aussi beaucoup de plaisir a l'entendre si vous en avez le loisir quand je ne m'interesserois pas au tant que je fais a la fortune d'une des plus belles princesses du monde respondit cyrus le seul interest que j'ay a scavoir ses avantures afin de pouvoir determiner ce que je dois attendre des miennes me forceroit toujours de vous prier instamment de me les vouloir aprendre c'est pourquoy je vous conjure de m'accorder cette grace puisque le prince philoxipe et la princesse de salamis vous en ont donne la permission mais pour vous pouvoir escouter avec plus de loisir et pour ne derober rien aux soins que je dois avoir du siege de sardis qui m'est de si grande importance il vaut mieux prendre ce temps la sur mon sommeil c'est pourquoy ce sera s'il vous plaist ce soir que vous m'aprendrez ce que je dois esperer de ma fortune et en effet la chose se fit ainsi cependant cyrus ordonna a feraulas d'avoir soin de leontidas et de megaside et de les luy ramener aussi tost qu'il le verroit retire dans sa tente et qu'il auroit congedie tout le monde mais quoy qu'il peust faire il luy fut impossible de detacher son esprit de ce que megaside luy avoit dit et il eut une si grande impatience 
 de scavoir precisement comment cet oracle de venus uranie avoit este accomply qu'il se hasta de donner tous les ordres qu'il avoit a donner pour son armee afin de se pouvoir retirer de meilleure heure ce qui luy fut d'autant plus aise que la treve ne devoit finir que le lendemain au matin cyrus ne fut donc pas plustost en liberte que feraulas luy obeissant luy mena leontidas et megaside qui ne fut pas plustost arrive qu'il le somma de tenir sa parole et qu'il l'obligea de commencer son recit en ces termes
 
 
 
 
histoire de timante et de parthenie
 
 
n'attendez pas s'il vous plaist seigneur qu'en vous aprenant les avantures de la princesse de salamis qui s'apelle parthenie je vous aprenne de ces evenemens merveilleux ou mars a autant de part que l'amour et ou la fortune fait de si grands changemens au contraire preparez vostre esprit a croire que tout ce qui arrive en chipre ne peut estre de cette nature en effet je pense pouvoir dire que l'amour qui par tout ailleurs est bien souvent cause de beaucoup d'evenemens tragiques se contente quand il est en colere d'en faire seulement voir de bizarres et de capricieux en nostre isle cependant ceux a qui ils arrivent ne laissent pas de s'estimer fort malheureux et de se pleindre autant que ceux que la fortune l'amour et l'ambition 
 tourmentent tout a la fois apres cela seigneur je ne scay s'il n'est point encore necessaire de vous faire souvenir qu'en nostre cour l'amour n'est pas seulement une simple passion comme par tout ailleurs mais une passion de necessite et de bien-seance il faut que tous les hommes soient amoureux et que toutes les dames soient aimees nul insensible parmy nous n'a jamais este estime excepte le prince philoxipe qui ne le fut pas long temps on reproche cette durete de coeur comme un crime a ceux qui en sont capables et la liberte de cette espece est si honteuse que ceux qui ne sont point amoureux font du moins semblant de l'estre pour les dames la coustume ne les oblige pas necessairement a aimer mais a souffrir seulement d'estre aimees et toute leur gloire consiste a faire d'illustres conquestes et a ne perdre pas les amans qu'elles ont assujettis quoy qu'elles leur soient rigoureuses car le principal honneur de nos belles est de retenir dans l'obeissance les esclaves qu'elles ont faits par la seule puissance de leurs charmes et non pas par des faveurs de sorte que par cette coustume il y a presques une esgalle necessite d'estre amant et malheureux il n'est pourtant pas deffendu aux dames de reconnoistre la perseverance de leurs amans par une affection toute pure au contraire venus uranie l'ordonne mais il faut quelquesfois tant de temps a aquerir le coeur de la personne que l'on aime que la peine du conquerant esgalle 
 presques la prix de la conqueste il est toutesfois permis aux plus belles de se servir de quelques artifices innocens pour predre des coeurs le desir de plaire n'est pas un crime le soin de paroistre belle n'est point une affectation la conplaisance mesme est extremement louable pourveu qu'elle soit sans bassesse et pour dire tout en peu de paroles tout ce qui les peut rendre aimables et tout ce qui les peut faire aimer leur est permis pourveu qu'il ne choque ny la purete ny la modestie qui malgre la galanterie de nostre isle est la vertu dominante de toutes les dames ainsi ayant trouve lieu d'accorder l'innocence et l'amour elles menent une vie assez agreable et assez divertissante voila donc seigneur ce que j'ay creu a propos de vous remettre en la memoire afin de vous faire mieux comprendre ce que je m'en vay vous raconter je ne vous diray point que parthenie est nee avec une beaute surprenante qui charme des le premier instant qu'on la voit et qui semble encore augmenter a tous les momens qu'on la regarde car vous ne pouvez pas avoir este en chipre sans le scavoir quoy qu'elle ne fust pas a paphos quand vous y passastes mais je vous diray que son esprit brille aussi bien que ses yeux et que sa conversation quand elle le veut n'a pas moins de charmes que son visage au reste son esprit n'est pas de ces esprits bornez qui scavent bien une chose et qui en ignorent cent mille au contraire il a une estendue si prodigieuse que si l'on ne peut pas dire que parthenie 
 scache toutes choses egallement bien on peut du moins assurer qu'elle parle de tout fort a propos et fort agreablement il y a mesme une delicatesse dans son esprit si particuliere et si grande que ceux a qui elle accorde sa conversation en sont espouventez et d'autant plus que c'est une des personnes du monde qui parle le plus juste et le plus fortement quoy que toutes ses expressions soient simples et naturelles de plus elle change encore son esprit comme elle veut car elle est serieuse et mesme scavante avec ceux qui le sont pourveu que ce soit en particulier elle est galante et enjouee quand il le faut estre elle a le coeur haut et quelquefois l'esprit flatteur personne n'a jamais mieux sceu le monde qu'elle le scait elle est d'un naturel timide en certaines choses et hardi en d'autres elle a de la generosite heroique et de la liberalite et pour achever de vous la depeindre son ame est naturellement tendre et passionnee aussi peut on dire que jamais personne n'a si parfaitement connu toutes les differences de l'amour que la princesse de salamis les connoist et je ne scache rien de si agreable que de luy entendre faire la distinction d'une amour toute pure a une amour grossiere et terrestre d'une amour d'inclination a une amour de connoissance d'une amour sincere a une amour feinte et d'une amour d'interest a une amour heroique car enfin elle vous fait penetrer dans le coeur de tous ceux qui en sont capables elle vous depeint la jalousie 
 plus espouventable par ses paroles qu'on ne la represent avec les serpens qui luy deschirent le coeur elle connoist toutes les innocentes douceurs de l'amour et tous ses suplices et tout ce qui despend de cette passion est si parfaitement de sa connoissance que venus uranie ne la connoist guere mieux que la princesse de salamis voila donc seigneur quelle est la personne dont j'ay a vous entretenir qui n'a pas este moins aimee qu'elle est aimable en effet qui voudroit se souvenir du nombre prodigieux d'amans qu'elle a eux en seroit sans doute estonne estant certain que des que la belle parthenie commenca de paroistre dans le monde elle y fit mille conquestes ce qui luy donna encore un grand bruit a paphos fut qu'elle n'y avoit pas este eslevee parce que le pere de philoxipe ayant le gouvernement d'armathusie y avoit fait eslever tous ses enfants jusques a ce qu'ils fussent en estat de paroistre a la cour joint que la princesse sa femme y demeuroit presques tousjours de sorte qu'il ne fut pas de l'esclat de la beaute de parthenie comme du soleil qu'on voit tous les jours s'eslever peu a peu et aux rayons duquel on s'accoustume insensiblement car elle parut tout d'un coup a paphos toute brillante de lumiere aussi esblouit elle tous ceux qui la virent et l'on peut asseurer sans mensonge qu'elle effaca toutes les autres beautez et qu'elle brusla plus de coeurs en un jour que toutes les autres belles n'en avoient seulement blesse en toute leur vie mais ce qu'il 
 y eut de remarquable aux conquestes que fit parthenie au commencement qu'elle fut a paphos fut que cet admirable esprit qu'elle avoit desja quoy qu'elle avoit l'air encore infiniment plus aimable qu'elle ne l'avoit en ce temps la ne luy servit de rien pour faire toutes les conquestes qu'elle fit parce que sa beaute avoit un si prodigieux esclat que ceux qu'elle devoit assujettir l'estoient devant qu'ils l'eussent entretenue tant il est vray que ses yeux estoient puissans et que leurs charmes estoient inevitables mais seigneur comme je vous ay dit que l'on n'oseroit estre insensible a paphos ou du moins le paroistre vous pouvez bien juger que parthenie ne trouva gueres de gens en liberte et qu'elle ne put gagner tant de coeurs sans les derober aux autres de sorte qu'il vous est encore aise de vous imaginer que cela estant ainsi elle ne fut aimee que par des inconstans qui quittoient sans sujet leurs premieres chaines pour prendre les siennes puis qu'enfin ce n'est point une bonne raison a dire pour changer de maistresse que d'alleguer qu'on en trouve une plus belle puis que je suis persuade que qui quitte la personne qu'il aime pour une plus belle qu'elle la quitteroit infailliblement pour quelque autre sujet voila donc parthenie aimee de plusieurs et haie de beaucoup car vous pouvez juger que toutes celles qui perdirent les coeurs qu'elle gagna ne l'aimerent pas il n'y en eut pas une qui ne fist tout ce qu'elle put pour trouver quelque 
 deffaut a sa beaute et comme il n'estoit pas aise elles s'attaquoient du moins ou a sa coiffure ou a ses habillemens quoy qu'elle fust tres propre et elles n'oublioient rien de tout ce qu'elles pensoient luy pouvoir estre desavantageux cependant parthenie qui s'aperceut aisement de l'envie qu'elles luy portoient trouvoit un extreme plaisir a s'en vanger en assujettissant tousjours davantage leurs amans ne se souciant pas mesme de faire de nouvelles ennemies pourveu qu'elle fist de nouveaux esclaves car elle estoit alors dans un age ou il est assez difficile aux belles de mettre elles mesmes des bornes a leurs conquestes et de rejetter des voeux et des sacrifices elle fut donc quelque temps a estre bien aise de voir a l'entour d'elle cette foule d'adorateurs qu'elle menoit comme en triomphe par tous les lieux ou elle alloit mais comme elle les avoit tous assujettis par le seul esclat de ses yeux et que son esprit n'avoit point eu de part a toutes les conquestes qu'elle avoit faites tous ces amans n'estoient pas esgallement dignes de porter ses chaines il y en avoit de stupides et de grossiers de bizarres et de capricieux d'ennuyeux et d'incommodes de sorte que se trouvant bientost importunee de la mesme chose qui d'abord l'avoit divertie elle fit tout ce qu'elle put pour les rendre a celles a qui elle les avoit ostez ou du moins pour s'en deffaire il ne luy fut pourtant pas aise et l'on peut dire qu'en cette occasion sa beaute luy donna bien de la peine 
 parce qu'ils eurent plusieurs querelles entr'eux qui luy despleurent mais a la fin elle fut si severe a quelques uns si rude a quelques autres et mesme si incivile qu'elle vint a bout de se deffaire de cette multitude qui l'importunoit car encore que la coustume de chipre veuille que les dames souffrent d'estre aimees ce n'est pas indifferemment de toutes sortes de gens si bien que parthenie s'estant delivree de la persecution que luy faisoit cette abondance d'amans que sa seule beaute luy avoit donnez elle ne s'en trouva plus que trois qui estant plus agreables que les autres ne furent pas exilez ces trois amans n'estoient pas seulement de condition differente ils estoient aussi d'humeurs opposees en beaucoup de choses le premier estoit un parent de timoclee que vous vistes en passant a chipre appelle polydamas dont les inclinations estoient toutes genereuses il estoit beau de bonne mine et bien fait il avoit l'air grand et noble l'esprit enjoue mais mediocre et il plaisoit plus par un charme inexplicable qui estoit en toutes ses actions et en toute sa personne que par les choses qu'il disoit qui estoient sans doute plus agreables par la maniere dont elles estoient dites que par elles mesmes le second estoit le prince de salamis infiniment riche de grande condition fort bien fait de sa personne ayant assez d'esprit mais un peu bizarre et le troisiesme estoit un homme d'assez basse naissance nomme callicrate qui par son esprit en estoit venu au point qu'il 
 alloit du pair avec tout ce qu'il y avoit de grand a paphos et parmy les hommes et parmy les dames il escrivoit en prose et en vers fort agreablement et d'une maniere si galante et si peu commune qu'on pouvoit presque dire qu'il l'avoit inventee du moins scay-je bien que je n'ay jamais rien veu qu'il ait pu imiter et je pense mesme pouvoir dire que personne ne l'imitera jamais qu'imparfaitement car enfin d'une bagatelle il en faisoit une agreable lettre et si les phrigiens disent vray lors qu'ils asseurent que tout ce que midas touchoit devenoit or il est encore plus vray de dire que tout ce qui passoit dans l'esprit de callicrate devenoit diamant estant certain que du sujet le plus sterile le plus bas et le moins galant il en tiroit quelque chose de brillant et d'agreable sa conversation estoit aussi tres divertissante a certains jours et a certaines heures mais elle estoit fort inegalle et il y en avoit d'autres ou il n'ennuyoit gueres moins que la pluspart du monde l'ennuyoit luy mesme en effet il avoit une delicatesse dans l'esprit qui pouvoit quelques fois plustost se nommer caprice que delicatesse tant elle estoit excessive sa personne n'estoit pas extremement bien faite cependant il faisoit profession ouverte de galanterie mais d'une galanterie universelle puis qu'il est vray que l'on peut dire qu'il a aime des personnes de toutes sortes de conditions il avoit pourtant une qualite dangereuse pour un amant estant certain qu'il n'aimoit pas moins a faire croire 
 ou il estoit aime qu'a l'estre voila donc seigneur quels estoient ces trois amans qui demeurerent les plus assidus aupres de parthenie qui ne trouvoit en pas un des trois tout ce qu'il faloit pour engager son coeur polydamas n'avoit pas assez d'esprit le prince de salamis ne l'avoit pas bien tourne et callicrate estoit d'une condition si basse qu'elle ne pouvoit le regarder que comme admirateur de son merite et non pas comme son amant de sorte que pour en faire un tel qu'elle l'eust voulu il eust falu joindre ensemble le coeur et la personne de polydamas avec la condition du prince de salamis et l'esprit de callicrate mais comme cela n'estoit pas possible elle se contentoit d'estimer en chacun d'eux ce qu'il avoit d'estimable sans en aimer pas un des trois polydamas et callicrate estoient pourtant mieux dans son esprit que le prince de salamis car l'esprit du dernier la divertissoit fort et la personne de l'autre luy plaisoit extremement cependant ces trois amans avoient des desseins bien differens en aimant parthenie car polydamas songeoit principalement a en estre aime et il ne l'eust sans doute pas voulu espouser sans cela au contraire le prince de salamis plustost que de ne la posseder pas se resoluoit a l'espouser quand mesme elle l'auroit hai c'est pourquoy il n'aportoit pas moins de soin a gagner ceux qui pouvoient disposer d'elle qu'a luy plaire et callicrate dont l'ame n'estoit que vanite ne songeoit principalement qu'a faire en sorte qu'on 
 peust soupconner que parthenie souffroit agreablement sa passion et je ne doute nullement qu'il n'eust este plus satisfait que toute la cour eust creu que parthenie l'aimoit que si elle l'eust aime effectivement et que personne ne l'eust sceu c'est pourquoy toutes ses actions avoient un dessein cache dont parthenie ne s'aperceut que long temps apres mais seigneur ce qu'il y avoit d'admirable en l'humeur de callicrate c'est qu'il n'aimoit jamais tant par son propre jugement que par celuy des autres et si parthenie toute belle qu'elle estoit n'eust pas eu la grande reputation de beaute il ne l'auroit jamais aimee car sa vanite ne cherchoit pour l'ordinaire que les choses d'esclat les belles maisons les beaux meubles le grand train et la grande qualite luy ont quelques fois fait quitter les plus belles dames de chipre c'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si trouvant en une mesme personne la condition la beaute l'esprit et la grande reputation il s'y opiniastra plus qu'aux autres et s'il mit sa derniere felicite a persuader a toute la cour qu'il n'estoit pas mal avec elle ce n'est pas que de la naissance dont il estoit il osast agir comme faisoient polydamas et le prince de salamis mais il prenoit un autre air de vivre plus familier et presuposant tousjours que ce qu'il faisoit ne pouvoit tirer a consequence il accoustuma insensiblement parthenie a souffrir qu'il la louast qu'il luy parlast souvent bas et qu'il luy dist mesme quelquesfois tout haut en raillant 
 qu'elle estoit une dangereuse personne comme il ne songeoit pas tant a estre aime qu'a faire croire qu'il n'estoit pas hai il ne luy disoit jamais rien en particulier qui luy peust desplaire de peur qu'elle ne le bannist mais il apportoit grand soin a faire que l'on s'aperceust qu'il estoit amoureux d'elle c'est pourquoy quand il sortoit de chez parthenie avec quelqu'un qu'il croyoit avoir assez d'esprit pour l'observer il affectoit de paroistre melancholique quelquesfois il ne parloit point d'antres fois il parloit toujours d'elle et la suivoit presques en tous lieux affectant estrangement de la regarder attentivement quand elle ne le regardoit pas et cherchant pourtant aveque soin de rencontrer quelquesfois ses yeux pour luy faire quelque signe d'intelligence sur quelque secret de bagatelles qu'il luy avoit confie expres pour cela car de l'humeur dont il estoit il eust prefere un regard favorable dont on se seroit aperceu aux plus estroites faveurs obtenues dans le secret et dans le silence ce qu'il y avoit d'estrange en l'humeur de callicrate estoit qu'encore qu'il eust une delicatesse d'esprit si excessive qu'il ne peust presques trouver personne digne de louanges il ne laissoit pas d'avoir certains gousts bizarres et extravagans qui luy en faisoient quelquesfois aimer d'autres qui n'estoient point du tout aimables si ce n'estoit parce qu'il en estoit aime et que selon son sens il y avoit de la vanite a l'estre de qui que ce fust comme il avoit l'esprit imperieux il aimoit a avoir 
 tousjours quelqu'un qu'il peust mepriser impunement et comme il n'eust asseurement pu trouver cela parmy des personnes de qualite et des personnes raisonnables il en souffroit quelques autres seulemet pour avoir le plaisir de pouvoir les tourmenter et d'estre plustost leur tiran que leur amant de sorte que l'on peut asseurer que jamais nul autre que luy n'a eu des sentimens dans le coeur si opposez qu'estoient tous les siens au reste tout le monde a tousjours bien sceu qu'il adoroit plus dans son coeur venus anadiomene que venus uranie car enfin il ne pouvoit conprendre qu'il peust y avoir de passion detachee des sens et il avoit mesme bie de la peine a croire qu'il y eust au monde une affection toute pure il ne laissoit toutesfois pas d'estre non seulement souffert de toutes les dames mais il estoit encore aime de plusieurs de sorte qu'il ne faut pas s'estonner si parthenie toute sage qu'elle estoit le souffrit et d'autant moins qu'il vivoit avec elle plus respectueusement qu'avec toutes les autres et qu'il ne luy disoit jamais qu'il avoit de l'amour pour elle si ce n'estoit en raillant et d'une maniere qui ne luy permettoit pas de s'en offencer ny mesme de le croire cependant polydamas et le prince de salamis qui estoient d'une condition a ne cacher pas leur amour la tesmoignoient a parthenie par des voyes toutes differentes car le prince de salamis se contentoit d'avoir une assiduite estrange aupres d'elle et polydamas qui n'avoit pas assez d'esprit pour fournir a 
 de longues conversations luy faisoit connoistre sa passion par mille divertissemens qu'il luy donnoit continuellement ce n'estoient que bals musiques colations et promenades et comme sa personne estoit infiniment aimable qu'il dancoit admirablement bien que toutes ses actions plaisoient et que sa presence et l'enjouement de son humeur inspiroient de la joye aux plus melancholiques parthenie ne le haissoit pas et n'eust pas eu de repugnance a l'espouser si ses parens y eussent consenty mais comme il y avoit alors quelques factions dans la cour qui partageoient les grandes maisons il y avoit certains interests qui faisoient que ceux qui pouvoient disposer de parthenie ne la vouloient pas donner a polydamas d'autre part callicrate qui reconnut aisement que polydamas n'estoit pas trop mal avec parthenie aporta soin a luy faire remarquer le peu d'esprit qu'il avoit et il le fit avec tant d'art que quelque inclination que parthenie eust pour polydamas elle vint a croire qu'elle seroit blasmee de l'aimer et de le choisir de sorte que combatant ses propres sentimens callicrate eut la joye de voir qu'elle commenca de vivre un peu plus froidement avec polydamas qu'elle n'avoit accoustume toutesfois comme elle avoit une assez forte inclination pour luy et qu'en effet il estoit fort aimable elle ne se vainquit pas tout d'un coup et callicrate eut besoin d'un nouvel artifice pour le detruire absolument comme il estoit donc un jour avec elle il fit si bie 
 qu'insensiblement elle vint a parler de polydamas et a parler mesme avantageusement de son grand coeur de sa liberte et de sa magnificence j'advoue madame luy dit il que polydamas merite toutes les louanges que vous luy donnez et s'il connoissoit aussi bien toutes celles que vous meritez que vous connoissez toutes celles qu'il merite il seroit le plus heureux homme de la terre sa paillon vous honnoreroit plus qu'elle ne vous honnore et il seroit encore une fois plus amoureux de vous qu'il ne l'est polydamas reprit parthenie n'est point amoureux de moy mais quand il le seroit je suis persuadee que plus ou moins d'esprit ne donne point plus ou moins d'amour et qu'il y a des stupides plus amoureux que d'autres plus spirituels qu'eux ne le sont ha interrompit callicrate si j'osois vous dire ce que je pense la dessus je vous ferois bien changer d'avis je vous le permets luy dit elle souffrez donc madame adjousta t'il que je vous assure que le pauvre polydamas n'aime que la moitie de la belle parthenie en effet poursuivit il oseriez vous jurer que polydamas entende tout ce que vous dites et ne remarquez vous pas qu'il vous regarde plus qu'il ne vous escoute et qu'il n'y a jamais de raport entre ce que vous luy dites et ce qu'il vous respond pour moy dit parthenie qui n'estoit pas trop aise de ce que callicrate luy disoit il me semble que polydamas parle a peu pres comme un autre mais c'est que les qualitez de son ame sont si nobles 
 que cela est cause que l'on ne le loue point d'autre chose puis que vous ne voulez pas tomber d'accord repliqua t'il que polydamas n'a que mediocrement de l'esprit du moins fuis-je resolu de vous prouver seulement que vous en avez mille fois plus que luy vous me ferez le plus grand plaisir du monde reprit elle en verite madame luy dit il je ne croy point ce que vous dites vous croyez donc repliqua t'elle que j'aime mieux polydamas que je ne m'aime moy-mesme puis que je prefere sa gloire a la mienne je ne dis pas cela adjousta t'il en riant mais il s'en faut peu que je ne le craigne et mesme que je ne le croye en effet quelle apparence y a t'il que sans une grande preocupation vous ne voulussiez pas estre aimee toute entiere souffrez donc poursuivit callicrate avec cette liberte qu'il avoit accoustume de prendre avec tout le monde que durant que polydamas aime une moitie de parthenie un certain homme que je connois ait la permission d'adorer l'autre au reste madame reprit-il quand je dis que polydamas aime la moitie de parthenie je ne dis pas encore vray car il est certain qu'il n'aime pas mesme toute sa beaute quoy qu'il la voye tous les jours je pense adjousta-t'il qu'il scait bien qu'elle est grande de belle taille qu'elle a de beaux yeux que sa gorge est la plus belle du monde qu'elle a le teint admirable que ses cheveux sont blonds et qu'elle a la bouche fort agreable mais pour cet air charmant qui l'accompagne 
 il ne le connoist point du tout et je suis asseure que quoy que vous luy plaisiez infiniment il ne scait pourquoy vous luy plaisez il y a je ne scay quoy sur vostre visage poursuivit callicrate qui passe sa connoissance il n'entend point du tout le langage de vos yeux vos sousris qui sont si fins et si eloquens et qui font quelquesfois si bien connoistre la douceur ou la malice qui est dans vostre ame ne sont asseurement point dans son coeur l'effet qu'ils font dans celuy des autres et pour vous dire en un mot tout ce que je pense la dessus je suis persuade qu'un homme qui seroit assez heureux pour obtenir de la belle parthenie la permission d'aimer en elle tout ce que polydamas n'y connoist point seroit mieux partage que luy callicrate dit tout ce que je viens de dire avec tant de hardiesse que parthenie n'eut pas celle de s'en facher joint aussi qu'elle n'en eut pas le temps car le prince de salamis arrivant callicrate se retira avec autant de froideur et de serieux sur le visage que s'il n'eust parle tout le jour que de morale et de politique cependant comme parthenie l'estimoit extremement elle estoit au desespoir de sentir qu'elle avoit dans le coeur quelque diposition a aimer un homme qu'il n'estimoit pas assez car comme elle ne soupconnoit pas callicrate d'estre amoureux d'elle tout ce qu'il luy disoit portoit coup dans son esprit neantmoins elle n'estoit pas encore absolument determinee a bannir polydamas comme elle s'y determina quelques 
 jours apres par la malice de callicrate et voicy comment cela arriva parthenie se trouvant un peu mal garda la chambre et fut par consequent visitee de beaucoup de monde et entre les autres de polydamas et de callicrate qui estant ce jour la en un de ces jours de silence que tout le monde luy reprochoit se mit en un coin de la ruelle de parthenie sans faire mesme semblant d'entendre ce que l'on y disoit cependant polydamas qui ne scavoit pas que callicrate ne se taisoit que pour l'escouter mieux se mit a parler selon sa coustume c'est a dire avec peu de suite peu d'eloquence et peu d'esprit quoy que ce fust tousjours avec agreement parce que sa personne estoit fort aimable et comme un homme amoureux parle plus a la personne qu'il aime qu'aux autres quand il n'a point d'intelligence particuliere avec elle polydamas parla plus a parthenie qu'a toutes les autres dames d'autrepart gallicrate qui avoit son dessein cache et qui avoit une memoire admirable sans escouter rien de tout ce que le reste de la compagnie dit escouta fort attentivement tout ce que dit parthenie et tout ce que dit polydamas mais s'il l'escouta bien il le retint encore mieux estant certain qu'il se souvint parole pour parole de tout ce que parthenie avoit dit a polydamas et de tout ce que polydamas avoit dit a parthenie de sorte que la conversation ayant cesse il sortit de la compagnie sans avoir parle a personne et se retira en diligence chez luy ou il ne fut 
 pas plustost qu'il escrivit en forme de dialogue tout ce qu'il avoit entendu dire a polydamas et a parthenie mettant leurs noms au dessus de ce que chacun d'eux avoit dit sans y changer presques rien si bien que comme parthenie est une des personnes du monde qui parle le mieux et que polydamas estoit un des hommes de toute la terre qui parloit le moins juste et qui respondoit le moins precisement aux choses qu'on luy disoit les paroles de polydamas n'estant plus soustenues de la grace avec laquelle il les prononcoit et celles de parthenie se soustenant par elles mesmes ce dialogue estoit une fort plaisante chose a lire car outre la difference qu'il y avoit entre ces responces il est encore vray que tous ces discours estans destachez les uns des autres faisoient un galimatias terrible estans leus de suitte comme si c'eust este un discours lie de sorte qu'encore que cette derniere chose ne se deux pas reprocher a polydamas elle ne laissa pas de servir a la malice de callicrate qui pour ne perdre point de temps fut le lendemain de si bonne heure chez parthenie qu'il la trouva seule a peine fut il entre que cette princesse se souvenant du silence qu'il avoit grade le jour auparavant prit la parole pour luy en faire la guerre et pour luy demander s'il estoit encore en humeur de ne parler point au contraire madame luy dit il je suis venu aujourd'huy expres icy pour vous dire tout ce que je pensay hier vous paroissiez si melancholique luy respondit 
 elle que je croy que ce que vous me direz ne sera pas fort divertissant si ce n'est que vous vous fussiez peut-estre trouve d'humeur a faire des vers car il me semble avoir ouy dire que ceux qui en font sont aussi separez d'eux mesmes lors qu'ils en cherchent dans leur esprit que vous l'estiez hier de toute la compagnie quoy que vous y fussiez je vous assure madame luy dit il languissamment que je ne songeois point a entretenir les muses il est vray pourtant que je pensois a escrire quelque chose d'assez divertissant mais c'estoit en prose et non pas en vers comme vous n'escrivez pas moins agreablement en l'un qu'en l'autre reprit-elle je voudrois bien voir ce que c'estoit c'est pourquoy puis que vous m'avez dit d'abord que vous veniez aujourd'huy pour me dire tout ce que vous aviez pense hier monstrez-le moy je vous en prie je vous jure luy dit-il madame que quoy que je ne fois venu icy que pour cela je ne scay encore si je vous dois monster ce que j'ay escrit non non interrompit parthenie qui n'avoit garde de soupconner rien de la verite il n'est plus temps de raisonner la dessus et je veux absolument le voir promettez moy du moins luy dit-il que vous me ferez l'honneur de me dire sincerement ce que vous y trouverez de mauvais et que vous m'en ferez remarquer tous les deffauts sans mentir callicrate luy respondit parthenie vous estes aujourd'huy admirable de vouloir me persuader que vous trouveriez bon que l'on se meslast de corriger 
 quelque chose que vous auriez escrit cependant pour vous oster tout pretexte de me differer plus long temps le plaisir que j'attends de ce que vous me devez montrer je vous promets de vous dire tout ce que j'en penseray et c'est a dire adjousta t'elle que je vous promets de vous louer je vous asseure madame luy dit il que vous serez bien indulgente si vous louez tout ce que j'ay escrit mais pour vous aprendre a estre sincere je vous dis qu'il y a sans doute beaucoup de choses dans ce que je vous montreray qui ne sont pas indignes de vous mais en mesme temps je vous asseure encore qu'il y en a beaucoup d'autres aussi qui ne sont pas seulement dignes de moy et qui ne vous scauroient plaire a moins que d'une estrange preocupation dont je ne vous veux pas accuser vous n'estes guere accoustume repliqua parthenie a nous faire voir de si grandes inegalitez dans les choses que vous escrivez et je suis mesme asseuree que vous ne me monstreriez point ce que vous me voulez montrer et ce que je veux voir si vous croiyez ce que vous dittes vous en jurez vous mesme luy dit il en luy donnant les tablettes ou il avoit mis parole pour parole tout ce que parthenie et polydamas s'estoient dit le jour auparavant mais d'ou vient luy dit elle en les prenant que vous me donnez a lire ce que vous avez escrit car ce n'est pas trop vostre coustume c'est repliqua t'il que j'auray plus de plaisir a vous l'entendre lire que si je le lisois moy mesme et que 
 je suis persuade que vous l'entendrez mieux comme callicrate estoit accoustume a faire cent malices ingenieuses il vint tout d'un coup quelque soupcon a parthenie qu'il luy en vouloit faire une mais quelque soupcon qu'elle en eust elle aima mieux s'exposer a estre trompee qu'a ne contenter pas sa curiosite de sorte que sans hesiter davantage elle ouvrit les tablettes et vit d'abord qu'il y avoit escrit en tiltre responses de polydam a sa parthenie et de parthenie a polydamas a peine eut elle veu cela qu'elle se mit a rire ce ne fut toutesfois pas sans rougir et sans regarder callicrate comme voulant chercher plustost sur son visage que dans les tablettes qu'elle tenoit quel dessein il pouvoit avoir eu en luy faisant cette tromperie elle n'imagina pourtant pas encore la verite car elle creut que callicrate auroit fait dire a polydamas et a elle tout ce qu'il auroit voulu mais lors qu'en continuant de lire elle reconnut ses veritables paroles aussi bien que celles de polydamas et qu'elle se souvint qu'en effet elle et luy avoient dit le jour auparavant tout ce qu'elle trouvoit dans ces tablettes elle eut des sentimens bien differens car elle ne put s'empescher d'abord de trouver cela plaisamment pense et plaisamment fait mais en mesme temps elle ne put aussi s'empescher de 
 vouloir mal et a callicrate et a polydamas et a elle mesme a callicrate pour la malice qu'il luy faisoit a polydamas pour son peu d'esprit et a elle mesme pour sa foiblesse elle cacha pourtant ce qu'elle pensoit le mieux qu'elle put par un sentiment de gloire jugeant qu'il valoit beaucoup mieux entendre raillerie en cette occasion que de monstrer son ressentiment mais afin de gagner temps et d'avoir loisir de se remettre elle leut d'un bout a l'autre tout ce qu'il y avoit dans les tablettes qu'elle tenoit de sorte que voyant escrit ce qu'elle n'avoit fait qu'entendre et le voyant oppose aux choses qu'elle avoit dites elle eut une si grande confusion de sentir dans son coeur qu'elle avoit quelque disposition a aimer celuy qui parloit ainsi qu'elle se resolut absolument a chasser polydamas de son ame cependant callicrate la regardoit attentivement de sorte qu'il ne vit pas plustost que parthenie avoit acheve de lire que prenant la parole et bien madame luy dit il avec un sousrire malicieux et mocqueur ne tombez vous pas d'accord qu'il y a beaucoup de choses dans ce que vous venez de voir qui meritent vostre censure et qu'il y a bien de l'inegalite je tombe d'accord repliqua parthenie que vous avez pour le moins autant de malice que d'esprit et qu'il faut estre aussi bonne que je le suis pour ne vous hair pas estrangement de la tromperie que vous m'avez faite mais madame interrompit callicrate vous ne me tenez pas vostre parole 
 car vous m'avez promis de me faire remarquer tous les deffauts qui sont dans ce que je vous ay donne a lire vous estes si peu sage luy dit elle en sousriant qu'il faudroit avoir autant de folie que vous en avez pour se donner la peine de vous respondre serieusement advouez moy du moins luy dit-il que vous ne croiyez pas hier que polydamas parlast si mal que vous le croyez aujourd'huy je vous asseure dit elle que je n'ay pas trop pris garde aux responces de polydamas mais seulement aux miennes et que toute l'obligation que je vous ay est que vous m'avez desabusee de la bonne opinion que j'avois de moy car je pensois mieux parler que je ne parle ha madame s'escria-t'il en voulant reprendre ses tablettes vous n'avez donc pas bien leu et il faut que je vous lise moy-mesme tout ce que vous dites hier callicrate eut pourtant beau faire il ne put retirer ses tablettes des mains de parthenie qui les garda malgre qu'il en eust je voy bien seigneur que vous ne seriez pas marry de scavoir une partie des choses qui estoient dedans afin de voir la difference qu'il y avoit de l'esprit de polydamas a celuy de parthenie mais je vous advoue qu'encore qu'une soeur que j'ay aupres de cette princesse m'en ait dit la plus grande partie je ne puis m'en souvenir toutesfois je puis du moins vous asseurer qu'il n'y a jamais rien eu de si different l'un de l'autre que les responces de parthenie et celles de polydamas cependant cette conversation de callicrate et de 
 parthenie qui commenca par une raillerie finit par un discours plus serieux car insensiblement passant d'une chose a une autre callicrate obligea parthenie a luy advouer qu'elle ne pouvoit comprendre comment il estoit possible que polydamas peust estre si aimable et si peu eclaire au nom des dieux madame luy dit il faites moy la grace la premiere fois que vous le verrez engage en un discours qui doive avoir un peu de suitte de destourner la teste ou de baisser les yeux afin que vous puissiez l'escouter sans le voir et si apres cela vous ne m'advouez qu'il n'y a point d'aparence qu'ayant si peu de conformite aveque vous il en soit aime je veux perdre pour tousjours l'esperance que j'ay de n'en estre pas hai car enfin madame peut il y avoir rien de plus oppose que la princesse parthenie et polydamas quand on ne le voit point et qu'on l'entend on ne le peut endurer et on perd pour toujours l'envie de le voir au contraire quand mesme on ne vous regarde pas et qu'on vous entend parler on ne laisse pas de vous admirer et on meurt d'envie de vous voir croyez moy madame adjousta t'il ne prophanez pas la moitie de ce que les dieux vous ont donne d'admirable et trouvez s'il se peut en une mesme personne un homme qui vous connoisse et qui vous adore voila donc seigneur quelle fut la conversation de parthenie et de callicrate qui se retira fort satisfait de l'heureux succes de son dessein et en effet depuis ce jour la parthenie fit un si 
 grand effort sur elle mesme qu'elle desgagea son coeur et qu'elle se vit en estat de traiter polydamas comme un amant qu'elle vouloit desesperer ce qui donna une joye estrange a callicrate qui tout fier du malheur qu'il luy avoit cause le traitoit d'une maniere fort cruelle toutes les fois qu'il le trouvoit chez parthenie il est vray que polydamas ne s'en pouvoit pas apercevoir parce que ce n'estoit qu'en le louant des choses par ou il n'estoit pas a louer c'est a dire en admirant tout ce qu'il disoit et faisant de l'eloge toutes ses paroles la chose auroit mesme este plus loin si cette princesse ne luy eust impose silence et ne luy eust deffendu d'en user ainsi car enfin callicrate en vint aux termes avec parthenie qu'elle le croyoit absolument a elle sans le croire pourtant son amant cependant le prince de salamis continuoit de la voir et de la servir quoy qu'il vist bien qu'il ne faisoit aucun progres aupres d'elle de sorte que comme il remarqua que callicrate y estoit fort bien et qu'il ne le soubconna pas d'en estre amoureux quoy qu'il y en eust desja quelque bruit dans le monde il fit ce qu'il put pour l'obliger et luy confia mesme son dessein mais callicrate qui n'estoit pas d'humeur a parler pour un autre luy dit qu'il ne pouvoit rien pour luy que parthenie estoit une personne qui ne prenoit conseil que d'elle mesme et qu'ainsi il entreprendroit inutilement de le vouloir servir mais comme il ne trouvoit pas encore que polydamas fust assez mal avec parthenie 
 il dit certaines choses embrouillees au prince de salamis qui luy firent pourtant comprendre que tant que polydamas verroit parthenie personne n'y devoit rien pretendre il luy fit toutesfois un grand secret de cela car dans le dessein qu'il avoit que le monde vinst a croire qu'il estoit aime de parthenie il n'eust pas voulu publier qu'elle eust eu quelque disposition a ne hair pas polydamas mais enfin il en dit autant qu'il en faloit pour faire que le prince de salamis haist son rival et prist la resolution de le quereller esperant par la se deffaire de deux rivaux a la fois soit qu'ils se tuassent tous deux ou soit que la querelle qu'ils auroient ensemble les fist exiler de la cour en effet son dessein reussit et ce qui l'avanca encore fut que le prince de salamis estant un jour dans le cabinet de parthenie elle en sortit pour quelque chose et y laissa ce prince avec quelques autres qui estans sortis un moment apres le laisserent seul dans ce cabinet en attendant que parthenie y revinst de sorte que se mettant a regarder diverses choses qui estoient sur la table il vit des tablettes ouvertes que la princesse y avoit laissees sans y penser et qui se trouverent estre les mesmes dans lesquelles callicrate avoit escrit les responces de parthenie a polydamas et de polydamas a parthenie car cette princesse ne les avoit pas voulu brusler afin de s'en servir a achever de se guerir l'esprit en les relisant quelquesfois de sorte que le prince de salamis voyant le no de polydamas et celuy de parthenie 
 prit ces tablettes sans hesiter un moment avec intention de voir ce qui estoit dedans neantmoins comme il vit qu'il y avoit beaucoup a lire il craignit que la princesse ne revinst devant qu'il eust leu si bien qu'emporte d'une curiosite aussi forte que son amour estoit grande il les prit et s'en alla devant que parthenie r'entrast dans son cabinet mais il fut estrangement surpris de voir ce que c'estoit car il ne pouvoit comprendre pourquoy on avoit escrit dans ces tablettes tout ce qu'il y voyoit il ne pouvoit pas penser que parthenie qui avoit tant d'esprit peust avoir trouve fort beau tout ce que polydamas avoit dit en sa presence ny qu'elle l'eust fait escrire par callicrate dont il connoissoit bien l'escriture il ne pouvoit pas croire non plus dans les soubcons qu'il avoit que parthenie ne haissoit pas polydamas qu'elle eust pris plasir que callicrate en eust raille de sorte que ne scachant que penser il se resolut de tascher de faire dire la verite a celuy qui avoit escrit ce bizarre dialogue il envoya donc chercher callicrate et le fut chercher luy-mesme mais comme cet homme malgre la vanite qu'il trouvoit a estre amoureux de parthenie ne laissoit pas d'avoir plusieurs autres passions moins esclatantes que celle-la le prince de salamis ne le trouva pas aisement et il fut en vingt maisons differentes sans le pouvoir rencontres mais a la fin l'ayant fortuitement veu sortir d'une ou il ne se fust jamais advise de l'aller chercher il le mena chez luy afin de l'entretenir 
 plus commodement et le conjura de luy vouloir dire quel dessein il avoit eu en escrivant toutes ces responces de polydamas en les donnant a parthenie seigneur luy dit il avec une promptitude d'esprit estrange je m'estonne que vous ne compreniez pas mon de dessein et que vous ne voiyez pas que je n'en puis avoir eu d'autre que celuy de vous servir en faisant voir a la belle parthenie l'ineglite de son esprit a celuy de vostre rival ha callicrate s'ecria le prince de salamis pourquoy m'avez vous fait un secret de l'obligation que je vous ay et pourquoy ne m'avez vous pas fait scavoir comment parthenie a pu souffrir que vous ayez raille de polydamas comme elle a beaucoup d'esprit reprit callicrate quelque depit qu'elle en ait eu elle n'a eu garde de me le tesmoigner quoy qu'il en soit dit le prince de salamis je ne tiens pas possible puis qu'apres cela elle vous voit encore que polydamas soit aussi bien avec elle que je le craignois callicrate voyant que ce prince perdoit une partie de sa jalousie la r'alluma par cent discours malicieux de sorte que lors qu'il le quitta il le laissa plus jaloux qu'il n'avoit jamais este mais avec plus d'esperance de se pouvoir vanger de son rival s'imaginant que puis que parthenie avoit bien souffert par prudence que callicrate eust fait de luy une raillerie si piquante elle en auroit encore assez pour dissimuler le ressentiment qu'elle auroit de ce qu'il l'auroit querelle le prince de salamis s'estant donc mis cela dans la 
 fantaisie ne fut pas long temps sans executer son dessein car comme il ne manque jamais de pretexte de querelle entre deux rivaux a la premiere occasion qu'il en trouva il se mit a contester tout ce que dit polydamas et a le contester opiniastrement de sorte que passant bien tost de la simple contestation a une dispute facheuse ils en vinrent enfin aux mains et firent un combat assez sanglant car le prince de salamis qui avoit son dessein cache avoit attendu polydamas dans une grande place qui est devant le palais ou parthenie logeoit de sorte que cette princesse vit ce combat de ses fenestres qui fut finy devant qu'on les pust separer il est vray que ce fut d'une facon qui ne permit pas de pouvoir juger lequel des deux avoit eu l'advantage car ils furent tous deux presques esgalement blessez et leurs deux espees se rom rent en tombant lors qu'apres estre venus aux prises ils faisoient chacun ce qu'ils pouvoient pour se vaincre ce combat fit un grand bruit dans la cour et la partagea mais pour callicrate il s'en resjouit en secret il ne laissa pourtant pas d'aller chez la princesse pour s'en affliger avec elle ou pour mieux dire pour voir comment elle prenoit la chose mais comme elle le croyoit fort de ses amis elle ne luy dissimula point que ce combat faisoit un effet dans son coeur qui ne plut pas a callicrate car elle luy fit connoistre qu'elle en haissoit le prince de salamis et qu'elle en aimoit mieux polydamas ne trouvant nullement bon que le premier eust 
 eu la hardiesse de quereller l'autre a sa consideration n'ignorant pas que c'estoit luy qui l'avoit attaque et scachant bien qu'ils ne pouvoient avoir d'autre demesle ensemble que pour ses interests en verite madame luy dit callicrate je trouve que vous avez raison de vouloir mal au prince de salamis de ce qu'il n'a pas eu assez de respect pour vous et qu'ainsi vous estes fort equitable de le hair mais je ne trouve pas que vous ayez sujet d'aimer mieux polydamas puis qu'enfin il n'a fait autre chose en cette occasion sinon qu'il ne s'est pas laisse tuer car je ne pense pas madame que vous puissiez croire qu'il n'ait eu dessein en deffendant sa vie que de la conserver pour l'amour de vous et si j'avois a prononcer sur l'action de ces deux rivaux je trouverois que vous avez plus d'obligation au prince de salamis que vous n'en avez a polydamas qui apres tout n'aura pas plus d'esprit qu'il en avoit car je vous proteste madame adjousta t'il que si vous luy entendiez raconter son combat avec cette eloquence que vous scavez qu'il a vous auriez tous les regrets du monde que le prince de salamis ne l'eust pas acheve je vous assure luy dit elle qu'il faut que j'aye pour vous une extreme bonte de ne m'offencer pas de ce que vous raillez d'une chose qui m'afflige et qui me donne de la colere et en effet seigneur quoy que parthenie n'eust aucune affection liee avec polydamas elle ne laissa pas de sentir tres fort le malheur qui luy estoit arrive et d'autant plus que la fievre luy ayant pris il 
 mourut de ses blessures six jours apres son combat de sorte que callicrate n'ayant plus a s'opposer dans le coeur de parthenie a l'affection qu'il craignoit qu'elle eust pour luy il commenca de le pleindre lors qu'il estoit devant elle disant que les grandes qualitez de son ame et l'agreement de sa personne meritoient en effet que l'on excusast les deffauts de son esprit voulant s'il estoit possible faire en sorte que le regret qu'elle auroit de la mort de polydamas l'empeschast de souffrir jamais l'affection du prince de salamis qui se fit porter hors de paphos jusques a ce que les choses fussent apaisees mais lorsque callicrate n'estoit point devant parthenie il ne laissoit pas de railler de polydamas mort conme il avoit raille de polydamas vivant car il disoit que toute la cour estoit bien obligee au prince de salamis d'avoir fait taire pour tousjours un homme qui parloit si mal cependant pour ne perdre point de temps a contenter sa vanite durant qu'il n'y avoit point d'amans declarez aupres de parthenie il se mit a n'en partir plus il la voyoit a toutes les heures ou elle estoit visible et quand il ne la voyoit pas il affectoit non seulement de parler d'elle hors de propos mais de la nommer tousjours au lieu d'une autre de sorte qu'il apelloit tout le monde parthenie feignant de se reprendre avec precipitation et faisant semblant d'estre fasche que sa langue descouvrist le secret de son coeur en un mot il agit avec tant d'art qu'il fit enfin soubconner a toute la cour qu'il aimoit parthenie personne 
 n'osa pourtant en parler a cette princesse car le moyen disoit on qu'elle ne s'apercoive point de ce que toute la terre s'apercoit et si elle s'en apercoit le moyen encore si la chose luy desplaist qu'elle ne bannisse pas callicrate de chez elle si bien que ne scachant que croire on se contentoit de voir que callicrate estoit amoureux et d'en parler sans rien dire pourtant a parthenie qui n'avoit garde de penser que callicrate eust de l'amour pour elle puis que pour l'ordinaire il ne l'entretenoit que de choses si indifferentes et si peu importantes qu'elle n'en pouvoit pas avoir la pensee car pour luy comme il aimoit mieux satisfaire sa vanite que son amour la peur d'estre banny faisoit qu'il n'osoit dire serieusement qu'il aimast afin d'avoir plus de sujet de faire soubconner qu'il estoit aime cependant le prince de salamis ayant termine ses affaires et les medecins ayant raporte que polydamas estoit plustost mort par la mauvaise disposition de ses humeurs et par la delicatesse de son temperamment que par ses blessures il revint a la cour des qu'il fut guery et il sceut si bien menager l'esprit de tous les parens de parthenie que son mariage fut conclud devant qu'elle en eust entendu parler je ne vous diray point seigneur quelle repugnance elle eut a obeir au commandement qu'on luy fit de regarder le prince de salamis comme un homme qu'elle devoit espouser ny combien callicrate aporta de soin a entretenir et a augmenter l'aversion qu'elle y avoit mais je vous aprendray 
 qu'enfin la chose n'ayant point de remede il falut que parthenie se resolust a espouser le prince de salamis et que callicrate le souffrist il est vray qu'il trouva quelque consolation a penser que parthenie ne l'aimeroit point et a esperer qu'il pourroit estre le confident et le consolateur de tous ses desplaisirs secrets joint aussi qu'il espera que tout le monde scachant que parthenie n'aimeroit point son mary il luy seroit plus aise de faire croire qu'il n'en seroit pas hai car pour en estre aime quelque orgueil qu'il peust avoir et quelque mauvaise opinion qu'il eust des femmes en general je suis assure qu'il n'a jamais pu croire luy mesme que parthenie dont il connoissoit bien la vertu peust avoir un sentiment criminel en toute sa vie quoy qu'il connust bien qu'elle avoit l'ame passionnee enfin seigneur le prince de salamis espousa parthenie malgre qu'elle en eust et luy tesmoigna tant d'amour au commencement de son mariage qu'il en adoucit ses chagrins et diminua de beaucoup l'aversion qu'elle avoit pour luy il luy donna mesme en propre en cas qu'il mourust devant elle la principaute de salamis luy rendant plus de soumission que personne n'en a jamais rendu mais seigneur apres vous avoir despeint cette princesse aussi belle que je vous l'ay representee pourrez vous croire que lors qu'elle vivoit le mieux aveque luy les yeux de ce prince s'accoustumerent de telle sorte a la beaute de parthenie qu'elle vint a luy donner moins de plaisir a voir que ne faisoit une beaute 
 qui luy estoit nouvelle et qui estoit mille degrez au dessous de la sienne il est pourtant vray que n'ayant aime parthenie que comme belle des que ses yeux furent accoustumez a la voir et a la voir a luy sa passion s'allentit de la tiedeur son ame passa insensiblement a l'indifference et de l'indifference au mespris car comme il avoit l'esprit bizarre l'humeur de parthenie et la sienne n'avoiet aucun raport je vous laisse donc a penser qu'elle fut la douleur de cette princesse lors qu'elle se vit mesprisee elle fut si forte qu'elle se en tomba malade mais d'une maladie languissante qui sans mettre sa vie en hazard luy fit perdre sa beaute vous pouvez juger seigneur que celuy qui l'avoit mesprisee lors qu'elle estoit la plus belle personne de chipre ne l'aima pas lors que par sa melancholie elle ne la fut presque plus aussi commenca t'il de la mal-traiter encore davantage il eut vingt amours differentes pour des femmes qui dans le plus grand esclat de leur beaute estoient moins belles que parthenie ne l'estoit encore quelque changee qu'elle fust le changement du prince de salamis estonne de telle sorte tout le monde qu'on ne pouvoit s'imaginer qu'il n'y eust pas quelque cause secrette qui fist la mauvaise intelligence de parthenie et de luy et chacun en parloit a sa fantaisie de sorte que le prince de salamis scachant cela s'en facha et commenca de dire tout haut qu'il ne pouvoit pas concevoir comment on trouvoit estrange qu'il ne fust plus amoureux de sa femme puis que selon 
 son sens son procede ne satifaisoit pas moins la bien-seance que la raison car enfin me disoit il un jour comme je le supliois de me dire ce que je devois respondre a ceux qui me demandoient pourquoy il n'aimoit plus parthenie qui estoit encore alors la plus belle chose du monde je ne trouve rien de plus extravagant que de voir un mary faire encore l'amoureux de sa femme et si parthenie vouloit que je le fusse tousjours d'elle il falloit qu'elle ne m'espousast point j'advoue seigneur luy disois-je qu'il doit y avoir de la differece en la facon d'agir d'un amant et d'un mary et je tombe d'accord aveque vous qu'il y a cent choses qui sont galantes a faire lors qu'on est amant qui seroient ridicules quand on est marie mais seigneur cette difference ne doit point aller jusques au coeur et il faut ce me semble aimer et honnorer comme auparavant la personne qu'on a espousee il ne faut pas mesme bannir la civilite et le respect afin de conserver plus long-temps l'amour de peur qu'une familiarite incivile ne la ruine entierement ha megaside s'escria t'il il paroist bien que vous n'avez jamais este marie et que vous ne scavez pas trop bien quelle est la nature de l'amour mais seigneur luy dis-je je pense que vous ne le scavez pas vous mesme car enfin pourquoy n'aimez vous plus parthenie puis qu'elle est aussi belle qu'elle estoit quand vous en estiez amoureux c'est parce me dit il qu'il est de la beaute qu'on possede conme des parfumes ou l'on s'accoustume si facilement qu'on 
 ne les sent plus tout et pour moy poursuivit-il je suis persuade que comme on s'accoustume a la beaute on peut s'accoustumer a la laideur et qu'ainsi quiconque se veut marier ne doit point se soucier d'espouser une femme qui ne soit point belle mais seigneur luy disois-je pourquoy espousiez vous donc parthenie je l'espousois dit il parce que l'amour m'avoit fait perdre la raison et que j'aimois encore mieux m'exposer a n'estre plus son amant que de me resoudre a ne la posseder jamais enfin disoit il encore il y a je ne scay quoy dans le mariage qui est si incompatible avec l'amour que je ne puis souffrir qu'on me blame de n'en avoir plus pour parthenie je suis pourtant bien embarrasse a concevoir repliquay-je comment vous en pouvez avoir pour des femmes qui sont mille et mille fois moins belles qu'elle si vous en aviez espouse quelqu'une respondit il vous le connoistriez comme je le connois en effet poursuivit ce prince qui oste la grace de la nouveaute a l'amour luy oste tout et qui en bannit le desir et l'esperance ne luy laisse rien d'ardent ny d'agreable jugez apres cela quelle doit estre la passion d'un homme qui voit tous les jours la mesme personne qui ne desire rien qui n'espere rien et qui ne voit dans l'advenir autre chose sinon que sa femme sera un jour vieille et laide mais luy dis-je si vous avez la foiblesse de ne pouvoir estre capable d'une amour constante conservez du moins de l'estime pour 
 parthenie et faites que vostre amour devienne amitie si je n'avois point este amoureux d'elle reprit il et que je l'eusse espousee par d'autres interests je pourrois faire ce que vous dittes mais megaside passer de l'amour a l'amitie est une chose que je ne croy pas possible et dont je ne suis point capable ce n'est pas que je n'aye quelquesfois honte de voir que je m'ennuye lors que je suis seulement un quart d'heure avec parthenie aupres de laquelle j'ay passe des journees entieres avec un plaisir extreme mais qu'y ferois je comme je ne pouvois pas cesser de l'aimer en ce temps-la je ne puis pas l'aimer en celuy-cy et c'est a elle a conformer son esprit a sa fortune et a me laisser vivre comme il me plaist voila donc seigneur quels estoient les sentimens du prince de salamis lors qu'il commenca de n'aimer plus parthenie mais il ne fut pas le seul qui changea de sentimens pour elle callicrate mesme trouvant moins de vanite a faire d'estre aime de parthenie que lors qu'elle estoit l'astre de la cour se desacoustuma de la voir si souvent toutes les belles a qui elle avoit tant oste d'amans a son arrivee a paphos furent ravies de son malheur et tous les amans qu'elle avoit mal traitez en furent bien aises de sorte que parthenie voyant qu'elle perdoit tout ce que sa beaute luy avoit acquis entra en une telle indignation contre elle mesme qu'elle quitta la cour et s'en alla a salamis ou elle vescut dans une fort grande solitude ce fut pourtant 
 la seigneur ou son esprit acquit de nouvelles lumieres et ou elle apprit cent choses pour charmer ses ennuis qui l'ont rendue encore plus merveilleuse qu'elle n'estoit auparavant cependant quoy que la cause de ses chagrins ne parust point la solitude ne laissa pas d'avoir quelque douceur pour elle car enfin si elle ne voyoit rien qui luy pleust elle ne voyoit aussi rien qui la faschast et l'absence de son mary et de tous ceux qui l'avoient abandonnee avec sa beaute faisoit qu'elle avoit l'esprit plus tranquile si bien que s'accoustumant peu a peu a une espece de melancholie qui occupe l'ame sans la troubler elle commenca de se porter mieux et elle recouvra sa beaute mais de telle sorte que jamais elle n'en avoit tant eu les chose estant en ces termes il arriva que le prince de salamis mourut subitement a paphos au retour d'une chasse et que ce fut callicrate comme ancien amy de parthenie qui fut choisi par le roy pour luy porter la nouvelle de cette mort je pense seigneur que vous croirez bien sans que je vous le die qu'il n'estoit pas possible que cette princesse eust une violente douleur de la perte d'un mary qui l'avoit tant mesprisee et qu'il y avoit plus de six mois qu'elle n'avoit veu ny receu de ses nouvelles elle ne laissa pourtant pas d'en estre plus touchee que vray-semblablement elle ne le devoit estre car enfin lorsque callicrate fut luy aprendre cette mort elle en jetta quelques larmes il est vray qu'elles ne furent pas en si grande 
 abondance que callicrate ne remarquast bien que ses yeux avoient recouvre leur premier esclat elles coulerent mesme si doucement a ce qu'il a dit depuis qu'elles ne firent que l'embellir aussi la trouva-t'il si admirablement belle qu'au lieu de luy dire tout ce qu'il avoit premedite il ne fit que la regarder attentivement se contentant de luy avoir apris en deux mots la mort du prince de salamis il ne put pourtant pas la voir long temps ce jour la car elle se retira et se mit au lit afin de recevoir toutes les visites qu'elle prevoyoit qu'elle auroit bien tost et en effet deux heures apres que cette nouvelle fut sceue tout ce qu'il y avoit de gens de qualite a salamis furent chez elle cependant elle renvoya callicrate des le lendemain quoy qu'il eust bien voulu ne s'en aller pas si promptement mais a son retour il dit tant de choses a la cour de la beaute de parthenie qu'on n'y parloit que de ce merveilleux changement je ne m'amuseray point a vous dire que l'on reporta le corps du prince de salamis au lieu dont il portoit le nom car cela seroit inutile mais je vous diray qu'apres que le temps du deuil fut passe parthenie fit un voyage a la cour pour une affaire qui regardoit la principaute de salamis joint aussi que peut-estre ne fut-elle pas marrie de faire voir qu'elle estoit plus belle qu'elle ne l'avoit jamais este et qu'elle n'avoit pas eu le mal-heur de cesser de l'estre dans un age ou bien souvent les femmes n'ont pas encore leur beaute parfaite estant certain que 
 parthenie n'avoit pas plus de dix-huit ans quoy qu'il en soit elle revint a paphos ou elle effaca tout ce qu'il y avoit de beau et ou elle ne gagna pas moins de coeurs que la premiere fois qu'elle y avoit paru il est vray que le sien estoit un peu plus difficile a acquerir et elle s'estoit si fort determinee a ne s'assurer jamais a l'affection de personne qu'elle ne se tenoit pas seulement obligee de tous les soins qu'on luy rendoit et comme callicrate luy faisoit un jour la guerre de cette grande indifference qu'elle avoit pour l'affection qu'on avoit pour elle et qu'il luy reprochoit que la solitude l'avoit rendue sauvage et al- tiere elle luy soustint qu'elle avoit raison de n'estre point obligee a ceux qui ne l'aimoient que parce que ce qu'elle avoit de beaute leur plaisoit car enfin disoit elle je ne puis plus me resoudre a m'exposer au malheur que j'ay eu et tant que je croiray que l'on ne m'aimera que parce que je ne choque pas les yeux et que pour une chose qu'un petit mal me peut oster je ne feray pas un grand fondement sur cette espece d'affection mais madame reprit callicrate si vous ostez la beaute a l'amour vous ne luy laissez ny fleches ny flambeau et vous le desarmez entierement je ne veux pas luy oster la beaute repliqua t'elle au contraire je veux qu'il s'en serve en effet comme on se sert d'un flambeau ne voyez vous pas poursuivit cette princesse que lors que l'on a mis le feu a un bucher il ne laisse pas de brusler encore que le flambeau qui l'a allume soit esteint 
 de mesme je veux bien que ce soit la beaute qui commence d'embrazer des coeurs mais je veux qu'encore que cette beaute cesse ils ne cessent pas de brusler ce que vous dites reprit callicrate est sans doute plein de beaucoup d'esprit cependant madame il est certain que le feu qui doit durer long temps a besoin de quelque chose qui l'entretienne il est vray dit-elle mais ce ne doit point estre la beaute et c'est tout au plus a elle a le faire naistre et non pas a le conserver en effet ce seroit une rare chose si l'amour devoit tousjours changer selon le visage de celles que l'on aime a ce conte la un rhume feroit quelquesfois mourir mille amours une fievre lente denoueroit mille chaines et donneroit la liberte a mille esclaves non non poursuivit elle la chose ne doit point aller ainsi et quiconque n'aimera que la beaute de parthenie n'aquerra jamais son amitie je veux qu'on aime parthenie toute entiere comme vous me le disiez autresfois du temps que polydamas vivoit il est vray adjousta-t'elle que je pense que je fais la un souhait inutile puis que non seulement j'ay veu que les amans s'accoustument a la beaute et la mesprisent mais encore que les amis abandonnent leurs amies quand elles cessent d'estre belles et qu'elles perdent quelque chose de cette reputation de beaute qui rendoit leur amitie glorieuse car enfin luy dit elle n'est il pas vray que vous changeastes vostre facon d'agir avecque moy devant que je partisse pour aller 
 a salamis il est vray madame respondit il mais c'estoit parce que je ne pouvois me resoudre a vous voir malheureuse non non repliqua-t'elle vous ne me ferez pas croire ce que vous dites et je suis persuadee que vous me quitastes ou parce qu'il y avoit moins de monde chez moy ou parce que mon amitie comme je l'ay desja dit vous estoit moins glorieuse mais pour vous le rendre dit-elle en riant scachez que je n'aime point callicrate mais seulement l'esprit de callicrate j'aime qu'il escrive de belles lettres qu'il face d'agreables vers et qu'il dise de jolies choses et du reste que m'importe qu'il soit heureux ou malheureux je pense mesme poursuivit elle en raillant d'une maniere qui faisoit voir qu'elle avoit quelque ressentiment du procede de callicrate que les jours que vous ne ferez ny lettres ny vers et que vous ne parlerez point vous me serez insuportable et que peu s'en faudra que je ne vous haisse car enfin je souffre encore moins l'inconstance en mes amis qu'en mes amans puis que cela est madame interrompit il faites moy donc l'honneur de me mettre au rang des premiers afin que je ne vous paroisse pas si criminel comme je ne puis pas revoquer le passe dit elle en riant je ne pourrois pas quand je le voudrois vous faire plus innocent que vous n'estes joint qu'en vous justifiant d'un coste je vous accuserois de l'autre c'est pourquoy il vaut encore mieux que je vous regarde comme un amy infidelle que comme 
 un amant inconstant puis qu'enfin de quelque facon que vous fussiez le dernier vous seriez toujours criminel et tousjours mal-traite je serois pourtant bien aise madame luy dit il que vous me voulussiez faire la grace que je vous demande car je vous advoue que j'ay bien de la peine a souffrir de me voir deshonnore en effet poursuivit il le moyen d'endurer qu'on m'accuse d'estre un amy infidelle scachant bien qu'on ne le peut estre sans estre lasche et sans avoir renonce a toute sorte de vertu et de generosite ce qui n'est pas en un amant inconstant que l'on ne peut tout au plus accuser que de legerete et de foiblesse je pense pourtant reprit elle qu'on y pourroit joindre la follie comme il en est d'une espece qui ne deshonnore point repliqua t'il ce que vous dites n'est pas un grand obstacle pour moy et j'aimeray tousjours mieux que vous croiyez que j'aimeray tousjours mieux que vous croiyez que j'ay perdu la raison que de croire que je suis coupable quoy que callicrate fust accoustume de dire beaucoup de choses plus hardies que celle-la sans qu'on le soubconnast de parler serieusement parthenie ne laissa pas de trouver mauvais qu'il luy parlast comme il faisoit ce jour-la parce qu'il luy dit cela d'un certain air audacieux qui luy desplut de sorte que se taisant tout d'un coup callicrate se teut aussi et ils furent quelque temps a garder un silence que parthenie eust bien voulu n'avoir pas commence car elle remarqua que callicrate en tiroit avantage et n'estoit pas marri de sa colere il est vray que cette inquietude 
 ne luy dura pas long-temps parce qu'il vint compagnie mais elle ne fut pas plustost arrivee que callicrate s'en alla bien aise que parthenie l'eust entendu il se resolut pourtant de l'appaiser a quelque prix que ce fust quand mesme il eust deu luy jurer plus de cent fois qu'il n'estoit point amoureux d'elle et luy protester qu'il n'avoit parle comme il avoit fait que pour la mettre en peine durant un quart d'heure cependant seigneur il y eut une telle fatalite a la beaute de parthenie qu'elle luy causa cent malheurs ou par ceux qui l'aimoient ou par celles qui luy portoient envie ou par callicrate il y eut mesme encore un homme de haute qualite qui l'aima sans l'aimer long-temps de sorte qu'elle vint a estre si rebutee du monde et de la cour qu'elle ne les pouvoit plus endurer et d'autant moins que le prince philoxipe qui estoit revenu d'un voyage de guerre pendant lequel toutes ces choses s'estoient passees voulut l'obliger a se remarier de sorte que pour se delivrer de tant d'importunitez a la fois elle retourna chercher la solitude elle ne voulut pas mesme aller a salamis mais a la campagne et comme elle aimoit tendrement une soeur que j'ay qui s'apelle amaxite elle la pria de vouloir luy aller aider a s'accoustumer au desert ce qu'elle luy accorda sans peine cependant comme parthenie a naturellement l'ame passionnee elle avoit quelque chagrin de voir qu'elle ne connoissoit personne qu'elle pust aimer joint aussi que comme la coustume 
 de chipre veut que toutes les dames soient aimees elle avoit quelque despit de scavoir que toutes celles qui estoient ses ennemies parce qu'elle estoit trop belle triomphoient en son absence mais ce qui l'affligea le plus fut une meschancete que callicrate luy fit il me semble seigneur que je ne vous ay point dit que depuis cette conversation qui finit par un si grand silence il n'avoit jamais pu parler en particulier a parthenie qui luy en avoit oste toutes les occasions et qui l'avoit traitte si froidement que s'il n'eust trouve lieu de faire servir cette froideur a sa vanite il en seroit mort de douleur mais comme cela arriva peu de temps avant le depart de parthenie il fit croire a quelques uns sans pourtant le dire precisement que cette froideur estoit une froideur feinte et pour mieux confirmer la chose apres que la princesse de salamis fut partie il se mit a luy escrire tres souvent sans luy escrire pourtant rien qui luy peust desplaire au contraire il luy mandoit cent agreables choses et les luy mandoit si plaisamment qu'il luy eust este difficile de refuser un divertissement qui luy estoit si necessaire dans la solitude ou elle vivoit de sorte que pour le faire durer elle se resolut de luy respondre mais quoy que les lettres de cette princesse fussent tres jolies qu'elles ne fussent que de choses indifferentes et que bien souvent elle en escrivist avec dessein qu'il les monstrast il n'en fit pourtant voir pas une si bien que tout le monde scachant que parthenie escrivoit 
 a callicrate et voyant qu'il faisoit un grand mistere de ses lettres les ennemies de cette princesse tascherent de faire croire que l'intelligence qu'elle avoit avec callicrate n'estoit pas une intelligence de bel esprit seulement mais pour achever de contenter sa vanite callicrate feignit d'avoir un voyage a faire ou il donnoit des pretextes si peu vray-semblables qu'il eust donne de la curiosite aux gens du monde les moins curieux des affaires d'autruy et pour faire que cette curiosite fust plus generale il fut dire adieu a toute la cour apres quoy il partit sans mener personne aveque luy et partit mesme le soir disant que parce qu'il faisoit chaud il vouloit aller de nuit de plus comme il ne doutoit point qu'il n'y eust quelques personnes a paphos qui s'interessoient assez luy en pour l'observer aussi tost qu'il fut hors de la ville il prit le chemin qui alloit au lieu ou demeuroit la princesse de salamis et en effet il fut jusques a cinquante stades de la maison ou elle estoit puis tout d'un coup prenant plus a gauche il fut se cacher chez un de ses amis sans luy en dire la veritable cause ou il fut quinze jours tous entiers apres quoy il revint a paphos ou ceux qui l'avoient fait suivre comme il l'avoit bien preveu avoient desja publie qu'il estoit alle faire une visite a la princesse de salamis de sorte que lors qu'il revint a la cour on ne manqua pas luy demander pourquoy il avoit voulu cacher le lieu ou il avoit este mais pour mieux faire croire la chose il 
 feignit d'estre en une si grande colere contre ceux qui la disoient et s'empressa tellement a dire que cela n'estoit pas qu'enfin on vint a le croire la chose fit un si grand bruit que je l'escrivis a ma soeur afin qu'elle le fist scavoir a parthenie qui ne douta point du tout que ce ne fust une fourbe de callicrate de sorte qu'elle se confirma de plus en plus dans l'aversion qu'elle avoit pour le monde cependant parthenie fit scavoir si clairement a paphos que callicrate n'avoit point este chez elle que personne n'en douta plus mais on ne put pas pour cela convaincre callicrate de la fourbe qu'il avoit faite a cause qu'il avoit tousjours dit qu'il n'avoit point este chez la princesse de salamis cela n'empescha pourtant pas que parthenie ne rompist toute sorte de commerce aveque luy mais comme si les dieux eussent voulu que la mort eust triomphe de tous ceux que les yeux de parthenie avoient vaincus callicrate mourut peu de temps apres cette fourbe extremement regrette de tous ceux qui l'avoient connu et mesme de celles qu'il avoit le plus cruellement trompees tant il est vray que les rares qualitez de son esprit faisoient excuser je ne scay quelle maligne vanite dont son ame estoit remplie la belle parthenie le pleignit aussi comme les autres quelque sujet de pleinte qu'il luy eust donne ce fut alors seigneur que le prince philoxipe devint amoureux de policrite de sorte que comme il estoit assez occupe de sa propre passion il laissa vivre la princesse de salamis 
 a sa fantaisie il la forca pourtant quelquesfois de quiter sa solitude il est vray que ce ne fut pas souvent mais depuis qu'il fut marie il recommenca de presser parthenie de se redonner a ses amis et de ne passer pas le reste de ses jours comme elle faisoit ce fut pourtant en vain qu'il la pressa car elle luy dit que tout ce qu'elle pouvoit faire pour sa satisfaction estoit de ne se croire non plus qu'elle le croyoit et de remettre la conduitte de sa vie aux dieux pour cet effet elle euuoya a delphes consulter l'oracle et luy demander ce qu'elle devoit faire pour estre heureuse attendant cette responce avec beaucoup d'impatience elle n'en fut pourtant pas trop satisfaite car l'oracle luy respondit en termes expres que si elle vouloit estre heureuse il faloit qu'elle espousast un homme qui fust amoureux d'elle sans le secours de sa beaute et qu'au contraire si elle en espousoit quelqu'un de ceux que ses yeux luy assujettiroient elle seroit la plus infortunee personne de son siecle je vous laisse a penser seigneur combien cette responce embarrassa parthenie car de s'imaginer qu'on pust estre amoureux d'elle sans la voir c'est ce qu'elle ne pouvoit comprendre de croire aussi qu'on la pust voir sans la trouver belle et qu'en la voyant on pust separer son esprit de sa personne et adorer l'un sans aimer l'autre c'est encore ce qu'elle ne pouvoit pas concevoir de sorte qu'elle creut qu'en effet les dieux luy faisoient entendre qu'ils ne vouloient pas qu'elle aimast jamais rien et qu'ils vouloient qu'elle vescust en solitude car 
 enfin disoit elle puis que les dieux me disent que si j'espouse quelqu'un de ceux que mes yeux m'assujettiront je seray la plus infortunee personne de mon siecle n'est ce pas me dire tacitement que je ne dois jamais me remarier mais luy disoit le prince philoxipe qui l'aimoit extremement quand vous voudriez prendre cette resolution seroit il necessaire de vous bannir de la societe pour cela il le seroit assurement luy disoit elle car enfin pourquoy m'aller exposer a souffrir que quelqu'un s'attache a me servir et vienne peut-estre a bout de me persuader de mespriser les advertissemens des dieux pour moy repliquoit philoxipe je ne puis croire que nous entendions cet oracle comme il doit l'estre et en effet le moyen que l'oracle de delphes vous conseille une chose toute opposee aux loix de la deesse que nous adorons qui veut que l'on aime et que l'on soit aime et pour moy si j'en estois creu vous suplierez cette deesse de vous esclaircir d'un doute qui me semble si bien fonde le sentiment de philoxipe parut si raisonnable a parthenie qu'elle fut elle mesme a un temple qui est a l'extremite de l'isle du coste du levant pour consulter un oracle de venus uranie la princesse policrite l'y mena et j'eus l'honneur d'y aller aussi avec elle et d'estre present lors qu'elle luy demanda si elle devoit entendre ce que l'oracle de delphes luy disoit de la facon qu'elle l'entendoit mais seigneur elle fut extremement surprise et toute l'assistance aussi 
 lors que cet oracle luy respondit qu'il n'estoit pas plus vray que vous estiez le plus grand prince du monde et que vans seriez un jour aussi heureux que vous estiez infortune qu'il estoit vray que ce que l'oracle de delphes luy avoit dit luy arriveroit la joye de philoxipe fut alors extremement grande seigneur de voir que vous estiez si cher aux dieux qu'ils vous donnoient des louanges par leurs oracles eux dis-je qui en recoivent de toute la terre aussi peut on dire que depuis liourgue qui receut autresfois un pareil honneur a delphes cela n'est jamais arrive le prince philoxipe fut donc en quelque facon console du peu de satisfaction que la princesse de salamis avoit de cet oracle car en fin elle ne pouvoit concevoir nul autre sens a celuy de delphes et a celuy la sinon que les dieux vouloient qu'elle passast toute sa vie sans estre veue de personne ny sans estre aimee qui est une espece de honte et de malediction en nostre isle mais seigneur ce qui rejouit encore plus le prince philoxipe fut de voir que les dieux ne se contentoient pas seulement de vous donner des louanges mais qu'il disoient encore que vos malheurs finiroient de sorte qu'il n'eut pas plustost remene la princesse de salamis dans sa solitude qu'il fit embarquer un des siens pour vous venir aporter cette agreable nouvelle mais par malheur le vaisseau dans lequel il s'estoit embarque ayant fait naufrage cet homme perit sans que le prince philoxipe en ait rien sceu que 
 long temps apres si bien qu'il n'a peu vous faire scavoir plustost le glorieux tesmoignage que les dieux ont rendu de vostre vertu il est vray que je suis persuade qu'ils ont permis que la chose arrivast de cette facon afin que vous ne sceussiez cet oralce qu'en aprenant en mesme temps qu'il c'est trouve tres veritable pour ce qui regardoit la princesse de salamis et qu'ainsi il y a lieu d'esperer qu'il le sera pour ce qui vous touche je vous diray donc seigneur que depuis que cette princesse eut receu cette derniere responce de venus uranie elle regarda sa solitude comme un lieu ou elle devoit vivre et mourir et aporta autant de soin a cacher sa beaute que les autres en aportent a monstrer la leur la lecture la promenade et la conversation de ma soeur qui ne la voulut point abandonner furent ses plus grands divertissemens le prince philoxipe policrite et doride la visitoient quelquesfois mais c'estoit assez rarement n'estant pas possible a ceux qui sont engagez dans la cour de la pouvoir quitter souvent parthenie s'occupoit aussi a rendre sa prison agreable en faisant peindre des apartemens et faire des jardins cependant on eust dit que dans le mesme temps que les dieux sembloient luy interdire l'usage de sa beaute ils augmentoient tous les jours estant certain qu'il y avoit une fraischeur toute nouvelle sur son taint et un feu plus vif dans ses yeux qu'il n'y en avoit jamais eu et ce qu'il y avoit d'estrange c'est qu'encore que parthenie ne vist personne elle 
 n'estoit jamais negligee et elle avoit mesme autant de soin de sa beaute que si elle eust eu dessein d'en conquerir mille coeurs de sorte que l'on peut dire que croyant qu'il luy estoit deffendu d'aimer jamais personne elle employa toute la disposition qu'elle avoit a aimer a s'aimer elle mesme et certes a dire vray elle eust eu peine a trouver un objet plus aimable estant certain que je n'ay jamais veu parthenie plus belle a la cour que je la voyois dans sa solitude ou elle souffroit que j'allasse quelquesfois visiter ma soeur il y avoit pourtant certains jours ou le chagrin estoit plus fort que la resolution qu'elle avoit prise de n'en avoir point et ou elle s'y abandonnoit de telle sorte qu'elle venoit a hair mesme sa propre beaute il est vray que ses chagrins n'estoiet fascheux que pour elle car ils luy faisoient dire cent plaisantes choses pour ceux qui les entedoient je me souviens mesme d'un jour que j'y fus et que je la trouvay dans une de ses humeurs ou elle se pleignoit de tout et ne se louoit de rien de sorte qu'apres luy avoir entendu souhaitter de n'estre point d'une condition si relevee afin d'estre plus maistresse d'elle mesme qu'elle n'estoit et d'estre moins observee et apres luy avoir entendu desirer d'estre d'un autre sexe que le sien du moins luy dis-je madame ne desierez vous pas de n'estre plus belle ha megaside s'escria t'elle vous estes bien abuse car je vous proteste qu'en l'humeur ou je suis aujourd'huy je pente que j'aimerois mieux estre comme on dit qu'est esope qu'on nous depeint comme 
 un des plus laids hommes du monde que d'estre la plus belle personne de la terre j'avoue madame repliqua amaxite que j'ay bien de la peine a vous croire peut-estre avez vous raison reprit elle agreablement en sousriant de ne me croire pas tout a fait mais il est tousjours certain que je tiens que la beaute n'est pas un aussi grand bien qu'on se l'imagine du moins n'est-ce pas un de ces biens tous purs et sans aucun meslange de mal pour moy madame luy dis-je je ne suis pas de vostre opinion car je suis persuade que la beaute est un des plus rares presens des dieux en effet ne voyez vous pas qu'elle agit plus souverainement sur les coeurs que toutes les autres choses elle charme les plus grossiers elle apprivoise les plus sauvages elle adoucit les plus cruels et soumet les plus rebelles et les plus ambitieux il est vray interrompit parthenie mais elle n'arreste pas les inconstans et par un hazard capricieux j'ay bien plus connu de personnes d'une mediocre beaute qui ont este constamment aimees que je n'en ay connu des autres comme le nombre est beaucoup plus grand des premieres que des dernieres luy respondis-je il ne faut pas s'estonner de ce que vous dittes et puis madame l'inconstance naist dans le coeur des amans et non pas dans les yeux de leurs maistresses car enfin de tous les dons de la nature celuy de la beaute est le plus grand ce n'est pas du moins le plus durable repliqua t'elle et je ne puis presque me resoudre d'apeller bien une 
 chose si passagere et dont la douceur est accompagnee de tant d'amertume en effet examinons un peu je vous en conjure quels sont les plaisirs de la beaute a celles qui la possedent dans l'enfance elle n'est presque pas sensible dans la plus belle jeunesse elle occupe pour le moins autant qu'elle divertit on est enviee des autres belles ou ce qui est encore pis on porte envie a leur beaute si on est blonde on ne peut souffrir les brunes si on est brune on ne peut souffrir les blondes et tout ce qui est seulement aussi beau que soy deplaist et donne du chagrin de plus il ne faut autre chose sinon qu'une dame ait le teint un peu pasle ou les yeux un peu battus pour faire dire a toute une ville qu'elle est fort changee et que c'est une beaute detruite mais quand mesme cela ne seroit pas que resulte t'il de cette beaute elle aquiert quelques amans de qui l'amour ne dure pas plus qu'elle elle attire indifferemment les habiles et les stupides elle s'en va bien souvent devant la jeunesse et s'en va tousjours infailliblement aussi tost que la vieillesse aproche si bien que ceux qui n'ont aime une femme que parce qu'elle estoit belle viennent a la mepriser et a la hair jugez apres cela si la beaute est un bien si souhaitable quand tout ce que vous dites seroit vray reprit amaxite encore aimerois-je mieux estre belle au hazard d'estre mesprisee dans ma vieillesse que de ne l'estre pas et de me voir exposee a estre mesprisee jeune car enfin quand on n'est point belle il faut avoir terriblement 
 de l'esprit pour reparer en quelque sorte ce manquement la et comme il se trouve bien plus de gens capables de juger de la beaute du visage que de celle de l'esprit ou de l'ame la multitude du monde suivra la belle et laissera l'autre quoy qu'il en soit dit parthenie comme je suis persuadee que la supreme infortune est d'avoir este aimee et de ne l'estre plus et que les belles sont plus exposees a ce malheur la que les autres je ne me repens point de ce que j'ay dit
 
 
 
 
voila donc seigneur dans quels sentimens estoit parthenie durant ses jours de chagrin et quelle estoit la vie qu'elle menoit lors qu'un homme de tres grande qualite appelle timante arriva a paphos avec un equipage proportionne a sa haute naissance a la magnificence de son humeur et a sa richesse qui est aussi grande que sa condition en effet seigneur ce timante dont je parle est descendu du roy minos qui regna si long temps en crete et quoy que la couronne ne soit plus dans sa maison et que la forme du gouvernement ait change dans cette isle les peuples n'ont pas laisse de continuer de respecter ceux qui sont descendus de leurs anciens rois et jusques au point qu'ils ont tousjours eu les premiers honneurs et la plus grande authorite parmi eux de sorte que l'on peut dire qu'encore que le pere de timante ne porte point le nom de roy il ne laisse pas d'en avoir presques l'authorite principalement pour les choses de la guerre il est vray que comme il s'attache fort a observer les loix que 
 fit cet illustre roy dont j'ay parle et qui ont servy de modelle a tous les legislateurs de grece il n'abuse pas du credit que ces peuples luy ont laisse et il s'en fait extremement aimer mais il ne faut pas s'en estonner car je suis persuade que quiconque obeit aux loix se fait aisement obeir voila donc seigneur quelle est la naissance de timante dont la personne est extremement bien faite et dont l'esprit n'est pas ordinaire la cause de son voyage avoit mesme quelque chose de particulier car comme il est nay dans une isle qui dispute de reputation avec la nostre a cause des cent villes qu'on y voit il eut la curiosite de voir en effet si chipre devoit estre mise devant crete ou si crete devoit estre preferee a chipre de sorte que son voyage estant un voyage de plaisir et de curiosite il arriva a paphos comme je l'ay desja dit avec un equipage tres magnifique on ne sceut pas plustost sa condition que le roy luy fit tous les honneurs imaginables et on ne connut pas plus tost son merite qu'on l'estima autant qu'on pouvoit l'estimer de sorte qu'en fort peu de jours il ne fut presque plus estranger dans nostre cour la reine aretaphile luy fit beaucoup d'honneur le prince philoxipe fit une amitie particuliere aveque luy policrite l'estima extremement et toutes les dames en general luy donnerent mille louanges comme c'est la coustume dans toutes les cours de redoubler les divertissemens en faveur des estrangers on fit la mesme chose pour timante 
 mais soit dans la conversation au bal aux jeux de prix aux promenades ou aux autres festes publiques timante parut comme un homme de beaucoup d'esprit extremement adroit et extraordinairement magnifique de sorte qu'on ne parloit que de luy a paphos sa reputation fut mesme jusques a la solitude de la princesse de salamis et je pense que je fus le premier qui l'y portay et qui le representay tel qu'il est a la belle parthenie elle fit pourtant tout ce qu'elle put pour m'empescher de luy en faire le portrait me disant qu'elle estoit bien aise de ne scavoir point ce qui se passoit dans le monde qu'elle avoit quitte elle me demanda toutesfois un moment apres si je ne scavois point quelle estoit celle de toutes les dames de la cour qui avoit le plus touche le coeur de timante je vous assure luy dis-je que jusques a cette heure sa civilite a este assez egalle pour toutes et il a mesme paru adjoustay-je qu'il n'est point amoureux car a une des festes qu'on a faites ou il y eut une espece de combat extremement agreable et ou tous ceux qui le faisoient avoient des devises sur leurs boucliers timante fit representer sur le sien un phoenix avec ces mots j'attens que le soleil m'embraze c'est assurement dit parthenie que cet estranger a voulu laisser l'esperance de conquerir son coeur a toutes les belles afin de n'estre hai de pas une durant qu'il sera a paphos cependant 
 poursuivit elle scachez megaside que ce n'est pas estre bien obligeant que de venir icy me raconter cent divertissemens dont je ne suis point c'est pourquoy une autrefois quand vous viendrez voir vostre soeur dittes moy tousjours que la cour n'est plus ce qu'elle estoit quand j'y estois qu'on ne s'y divertit plus comme on faisoit qu'il y a moins d'honnestes gens qu'il n'y en avoit alors et dittes moy enfin tout ce que disent ces vieilles personnes qui regrettent le temps de leur jeunesse et qui pensent qu'on ne se divertit plus parce qu'elles n'ont plus de divertissemens voila donc seigneur comment parthenie entendit parler de timante la premiere fois il est vray que je ne fus pas le seul qui luy en dis du bien car le prince philoxipe qui la fut voir luy en parla de la mesme facon que je luy en avois parle policrite luy en escrivit et doride aussi de sorte qu'elle se forma une idee de timante extremement avantageuse elle ne voulut pourtant jamais consentir que philoxipe le luy menast comme il le luy proposa ce prince luy disant qu'un estranger n'interromproit point sa solitude mais elle luy dit si fortement qu'elle ne le vouloit pas qu'en effet il n'osa le faire ou pour mieux dire les dieux ne le permirent point estant certain qu'il a paru visiblement qu'ils vouloient que la connoissance de timante et de parthenie se fist d'une autre maniere mais seigneur devant que de vous raconter comment elle se fit il faut que vous scachiez qu'il y a une maison du pere de 
 timoclee qui n'est qu'a deux journees de paphos et qui est justement a moitie chemin de cette ville au lieu ou demeuroit parthenie ou il y a un labirinthe de mirthe dont les palissades qui le forment sont si espaisses et si hautes qu'on est aussi embarrasse pour en sortir que si c'estoient des murailles comme a ce fameux labirinthe d'egypte et comme a celuy de crete mais il est fait avec un tel artifice que ceux mesme qui ont este et en egypte et en crete n'en scavent pas encore trouver les issues car comme celuy de crete fut fait par l'ingenieux dedale du temps de minos qui y enferma le minotaure et que dedale en avoit pris le modelle sur celuy d'egypte de mesme celuy qui est aupres de paphos que j'ay sceu que vous ne vistes point en passant a chipre a este fait par un homme qui ayant veu tous les deux a pris un peu de l'un et un peu de l'autre et en a fait une des plus agreables choses du monde les mesmes ornemens d'architecture y paroissent en mirthe tels qu'ils sont en marbre aux deux autres labirinthes on passe de salle en salle de cabinet en cabinet et de gallerie en gallerie en tous ces divers lieux il y a des statues d'albastre et de bronze qui ne servent pourtant point a faire qu'on reconnoisse son chemin parce qu'il y en a de toutes semblables en plusieurs endroits il y a aussi des sieges de gazon par tout pour reposer ceux qui s'y esgarent et s'y lassent ou pour asseoir ceux qui veulent y resver agreablement 
 le centre de ce labirinthe ou tous les chemins aboutissent est un agreable rondeau du milieu duquel part un jet d'eau merveilleux qui jalit beaucoup au dessus des pallissades quelques hautes qu'elles soient voila donc seigneur quel est ce labirinthe que timante eut la curiosite de voir et il l'eut d'autant plus grande qu'estant de crete ou il y en a un qu'on va voir de par tout le monde il faut bien aise de pouvoir juger de celuy de chipre quoy qu'il n'eust pas la magnificence de l'autre il parla donc a diverses fois d'y aller et le prince philoxipe fit une partie pour cela mais s'estant trouve mal elle fut rompue de sorte que timante en fit une autre de chasse avec quelques gens de qualite de paphos mais par hazard en chassant timante s'esgara avec un de ses amis qui l'avoit suivy dans son voyage et qui se nomme antimaque de sorte que ne scachant ou ils estoient il virent au sortir d'un bois une maison assez magnifique au milieu d'une petite plaine ils ne l'eurent pas plustost veue qu'ils y furent et par curiosite et pour demander ou ils estoient et pour s'informer aussi quel chemin ils devoient tenir pour retourner a paphos timante avancant donc le premier fut droit a la porte qu'il trouva ouverte et entra dans une grande basse-court ou il ne vit personne il ne laissa pourtant pas de descendre de cheval aussi bien qu'antimaque et d'entrer dans un jardin d'une grandeur prodigieuse dont il vit aussi la porte ouverte laissant leurs chevaux 
 a garder a un esclave qui les avoit suivis mais a peine timante eut il fait deux pas dans ce jardin qu'il vit au dela du parterre une si grosse touste de palissades de mirthe qu'il ne douta point du tout que le hazard ne l'eust conduit au lieu ou il avoit eu dessein d'aller et que ce qu'il voyoit ne fust le labirinthe qu'il avoit souhaitte de voir de sorte qu'impatient de satisfaire sa curiosite il se hasta de marcher ne se souciant pas de n'avoir point de guide car comme il scavoit admirablement les destours de celuy crete il creut qu'il scauroit bien aussi ceux de celuy la il entra donc avec antimaque dans ce labirinthe ou il n'eut pas plustost traverse cinq ou six salles ou cabinets qu'il vit qu'il n'en connoissoit plus les destours et qu'il faloit qu'il fust different de celuy de crete mais il trouva qu'il n'estoit plus temps de s'en apercevoir parce qu'il estoit desja tellement esgare que plus il pensoit chercher par ou il en sortiroit plus il s'enfoncoit avant il prenoit pourtant beaucoup de plaisir dans cet esgarement car comme antimaque et luy estoient en equipage de chasse antimaque avoit un cor de sorte qu'ils estoient sans inquietude s'imaginant bien qu'on les entendroit quand ils voudroient comme ils parloient donc ensemble et qu'antimaque railloit timante de ce qu'il auroit eu besoin d'avoir le fil d'ariadne pour sortir de ce labirinthe et luy soutenant qu'estant de la race de cette princesse il luy estoit plus honteux qu'a un autre d'y estre embarrasse tout 
 d'un coup il entendit une femme qui chantoit et qui chantoit fort agreablement de sorte que se taisant et marchant vers la voix qu'ils entendoient ils firent enfin si bien qu'il ne pouvoit y avoir qu'une palissade entre eux et celle qui chantoit mais elle estoit si espaisse et si pressee qu'ils ne pouvoient trouver moyen de voir celle qu'ils entendoient ny mesme celuy de s'en approcher davantage car quand ils vouloient l'essayer ils s'en esloignoient si bien que ne pouvant du moins pas s'empescher ne louer une personne qui chantoit si agreablemet et timante esperant que cela pourroit aussi peut-estre servir a le degager il commenca de s'ecrier avec un ton de voix d'admiration aussi tost qu'elle eut cesse de chanter ha antimaque que nostre esgarement est heureux pourveu que nous n'ayons pas sur la terre le destin qu'eut ulisse sur la mer et que la belle voix que nous entendons ne nous ait pas attirez pour nous perdre mais seigneur pour vous faire avoir plus de divertissement du recit de cette capricieuse rencontre il faut que vous scachiez que celle qui avoit chante estoit la princesse de salamis qui ayant fait planter chez elle un labirinthe tout pareil a celuy la sinon que les palissades n'en estoient encore eslevees qu'a deux pieds de terre en scavoit tous les detours admirablement de sorte qu'estant venue ce jour la pour resoudre avec ma soeur si elle feroit mettre des statues au sien le hazard fit qu'elle entra dans ce jardin par une petite porte de derriere ou le 
 chariot qui l'avoit amenee l'attendoit si bien que par ce moyen timante ne l'avoit pas veu de plus comme elle affectoit fort de paroistre tout a fait solitaire elle avoit fait un mistere de cette promenade c'est pourquoy elle estoit mesme venue dans un chariot qui n'avoit rien de remarquable n'ayant pas un de ses gens avec elle mais ce qui l'obligeoit encore plus d'en user ainsi c'est que ce jardin apartenoit au pere d'un homme qui avoit autresfois este fort amoureux d'elle et c'estoit principalement pour cette raison qu'elle ne vouloit pas qu'on sceust qu'elle y eust este de peur qu'on ne s'imaginast qu'elle vouloit rapeller celuy qu'elle avoit banny il luy avoit mesme este facile de le cacher parce que le concierge de cette maison qui l'avoit fait entrer avoit este son domestique du temps que son mary vivoit si bien qu'il estoit plus a elle qu'a son maistre c'est pourquoy il n'avoit garde de dire ce qu'elle ne vouloit pas qu'on sceust et pour faire qu'elle fust mieux obeie il s'estoit tenu a la porte ou estoit son chariot de peur que quelqu'un ne fist dire a ceux qui estoient demeurez a qui il apartenoit il avoit mesme laisse un jardinier a l'autre porte du jardin avec ordre de ne laisser entrer personne bien est il vray qu'il luy avoit pourtant mal obei car timante l'avoit trouvee ouverte et estoit entre comme je l'ay desja dit mais seigneur il n'eut pas plustost dit a antimaque la galanterie que je vous ay dite que parthenie fort surprise d'entendre parler si 
 pres d'elle voulut s'esloigner de ce lieu la par les destours du labirinthe qu'elle scavoit admirablement mais antimaque ayant respondu a timante que bien loin de craindre qu'une si belle voix les eust attirez pour les perdre il esperoit qu'elle les feroit sortir heureusement de l'esgarement ou ils estoient elle comprit par ce qu'ils disoient qu'en effet ils estoient esgarez et qu'ils n'avoient point de guide et elle connut mesme principalement a l'accent d'antimaque qu'ils estoient estrangers de sorte que se r'assurant et jugeant bien qu'ils ne pourroient jamais aller du lieu ou ils estoient a celuy ou elle estoit n'estant presque pas possible que le hazard tout seul les y pust conduire et scachant bien aussi qu'ils ne la connoistroient pas elle se resolut pour se divertir de respondre a ceux qui parloient de sorte que prenant la parole elle dit qu'ils paroissoit bien que la voix qu'ils venoient d'entendre ne les charmoit guere puis qu'ils ne se rejouissoint de l'avoir entendue que parce qu'ils esperoient qu'elle les feroit sortir heureusement du labirinthe ou ils s'estoient esgarez ha madame interrompit timante qui connut bien au son de la voix que celle qui parloit estoit la mesme qu'il avoit entendue changer ne confondez pas l'innocent et le coupable et faites difference de ce que j'ay dit a ce que m'a respondu un plus honneste homme que moy mais qui pour cette fois a este moins raisonnable car enfin je me suis rejouy de mon egarement sans souhaiter 
 comme luy d'en sortir au contraire je puis vous assurer que bien loin d'en avoir le dessein et de chercher les issues du labirinthe je cherche par ou je pourrois aller au lieu ou vous estes afin de connoistre si vous avez autant de douceur dans les yeux que dans la voix il paroist par ce que vous dites reprit parthenie que vous avez bien de l'esprit et bien de la civilite mais je ne scay adjousta t'elle en riant si on ne vous pourroit point reprocher de manquer un peu d'une chose plus importante car enfin a ce que je voy vous vous estes engage sans guide dans un lieu d'ou on ne fort pas sans cela pendant que parthenie parloit avec timante amaxite et antimaque poussez d'une mesme curiosite faisoient tous deux tout ce qu'ils pouvoient chacun de leur coste pour entre-ouvrir les branches des mirthes mais elles estoient tellement entrelassees et la pallissade avoit tant d'espaisseur qu'amaxite travailla long-temps inutilement toutesfois a la fin le hazard fit qu'elle aperceut un petit rayon de soleil qui penetroit toute l'espaisseur de la pallissade si bien que portant les yeux a cet endroit elle vit timante qui parloit a parthenie et ne vit point antimaque qui estoit a quatre pas de la aussi occupe qu'elle mais moins avance car il ne voyoit encore rien amaxite n'eut donc pas plustost veu timante qu'elle fit signe a parthenie qui jugeant que puis qu'on pouvoit voir ceux qui estoient de l'autre coste de la pallissade ils la pourroient voir aussi abaissa son voile promptement 
 et fit faire la mesme chose a toutes ses femmes elle releva pourtant un peu le sien pour regarder cet homme qu'amaxite avoit veu et qu'elle connut aisement pour estre un homme de haute qualite non seulement par la magnificence de son habillement mais encore par je ne scay quel air de grandeur que timante a sur le visage parthenie n'en demeura pas mesme la car elle ne l'eut pas plustost veu qu'elle ne douta point du tout que ce ne fust cet estranger dont on luy avoit dit tant de merveilles si bien que sans en scavoir la raison elle sentit dans sons coeur une agitation extreme ou elle ne donna pourtant alors autre cause que celle de la surprise d'une rencontre si inopinee cependant comme antimaque avoit les mains plus fortes qu'amaxite il fit tant qu'a la fin il trouva moyen d'entrevoir parthenie il est vray qu'il ne la vit que son voile abaisse non plus que timante a qui il la montra de sorte que pendant cela il se fit un assez grand silence car timante qui ne scavoit pas que la dame qu'il vouloit voir ne vouloit pas estre veue esperoit tousjours qu'elle leveroit son voile ce qu'il souhaitoit passionnement et ce qui faisoit sa curiosite estoit qu'il voyoit une personne de fort belle taille et qui avoit les plus belles mains du monde car parthenie avoit pris amaxite par sa robe pour la faire aprocher d'elle afin de luy dire tout bas qu'elle croyoit que celuy qu'elle luy avoit monstre estoit cet estranger que tout le monde louoit tant de sorte que 
 par ce moyen timante pouvoit juger de la beaute de sa voix de sa taille de ses bras et de ses mains pour son habit il ne scavoit quelle conjecture en tirer pour connoistre sa qualite car elle avoit ce jour la un de ces habillemens simples et propres dont les personnes de la plus haute condition portent quelquesfois mais dont celles de la mediocre portent aussi si bien qu'il ne pouvoit raisonner juste la dessus joint qu'il n'eut pas le temps d'observer comment les femmes qui estoient la vivoient avec elle car comme il ne faut que changer un peu de place pour faire que ceux qui regardent a travers une pallissade fort espaisse et par une ouverture fort petite ne voyent plus ce qu'ils voyoient timante ayant laisse eschaper une branche qu'il tenoit et parthenie ayant fait deux pas il ne la vit plus et ne put jamais la revoir quelque soin qu'il y aportast cependant comme il entendit par le bruit que font les robes des femmes lors qu'elles marchent plusieurs a la fois que celle qu'il mouroit d'envie de voir s'en alloit eh de grace madame luy dit il si vous ne voulez pas qu'on vous voye souffrez du moins qu'on vous entende et n'ayez pas s'il vous plaist l'inhumanite de laisser un malheureux estranger esgare et esgare pour l'amour de vous car enfin madame je suis persuade que si je n'eusse point ouy vostre belle voix j'aurois peut-estre bien retrouve les chemins du labirinthe et pour vous monstrer que j'en ay veu d'autres et qu'ainsi j'eusse pu les retrouver je veux 
 bien vous dire que je suis de crete c'est pourquoy faites s'il vous plaist que les dames de chipre ne soient pas moins pitoyables que celles de mon pais car vous scavez sans doute qu'ariadne retira thesee du labirinthe qu'on y voit n'ayez donc pas la cruaute de laisser en celuy-cy un homme qui a l'honneur d'estre du sang de cette charitable princesse et faites du moins en cette recontre pour timante ce qu'ariadne fit pour thesee car s'il ne faut adjousta t'il en riant qu'avoir pour vous la mesme passion qu'il avoit pour elle je m'y engage quand mesme vous n'en devriez jamais avoir une pareille pour moy si vous estes si absolument maistre de vous passions repliqua parthenie bien aise de voir qu'elle ne s'estoit pas trompee que vous puissiez aimer quand bon vous semblera et qui il vous plaira il est fort a craindre que vous ne pussiez aussi hair quand vous le voudriez et que si je faisois pour vous ce qu'ariadne fit pour thesee vous ne fissiez aussi pour moy ce que thesee fit pour ariadne c'est pourquoy seigneur je n'ay garde de vous delivrer a la condition que vous me proposez au contraire vous ne pouviez me rien dire qui fust plus propre a m'en empescher joint aussi adjousta t'elle qu'apres m'avoir fait connoistre vostre qualite je ne puis plus me resoudre a me laisser voir a vous car je mourrois de confusion de vous avoir rendu si peu de respect mais madame reprit il en sousriant trouvez vous qu'il soit fort civil de me deffendre de 
 vous voir et de me laisser esgare en un lieu d'ou je ne puis sortir sans vostre aide et ne craignez vous point que je m'en plaigne si vous pouviez scavoir qui je suis repliqua t'elle je le craindrois sans doute et je n'en userois pas ainsi dittes moy du moins respondit il pourquoy vous me traittez de cette sorte c'est parce repliqua t'elle en riant a son tour que n'ayant jamais pu faire d'esclaves par mes propres charmes je suis bien aise de prendre l'occasion qui se presente et de faire du moins un prisonnier s'il ne faut que cela pour vous satisfaire respondit timante je vous promets d'estre et vostre esclave et vostre prisonnier tout ensemble je consens mesme de ne vous suivre point et de demeurer dans ce labirinthe c'est pourquoy ayez la bonte de ne me refuser pas le plaisir de vous voir et de m'enseigner par quel lieu je puis aller a celuy ou vous estes quand je n'aurois eu que de l'incivilite pour vous reprit elle je ne pourrois me resoudre a me laisser voir jugez donc si apres avoir eu de la cruaute j'y pourrois consentir la cruaute des belles reprit il s'oublie absolument des qu'elles cessent d'en avoir comment voudriez vous repliqua parthenie en riant encore qu'on adjoustast foy a vos paroles vous dis-je qui me mettez au rang des belles sans m'avoir veue je scay de desja repliqua t'il que vous avez une belle voix non seulement en chantant mais encore en parlant et je scay de plus que vous avez la plus belle taille du monde et les plus belles mains de sorte 
 que si vous avez les yeux aussi beaux que je me les imagine vous estes la plus belle personne de la terre apres vous les estre imaginez si beaux reprit parthenie je n'ay garde de vous les monstrer cependant pour vous faire voir que je ne suis pas tout a fait inhumaine je vous promets de vous envoyer desgager aussi tost que je seray hors d'icy timante connoissant par ce que disoit parthenie qu'elle se preparoit a s'en aller du moins luy dit il madame dittes moy vostre nom comme je vous ay dit le mien j'aimerois encore mieux me monstrer a vous respondit elle que de vous dire mon nom mais je ne feray ny l'un ny l'autre s'il vous plaist apres cela parhenie s'en alla et timante n'entendit plus aucun bruit que celuy que faisoient parthenie et ses femmes qui s'en alloient sans crainte d'estre suivies elles ne laisserent pourtant pas de marcher viste et de remonter dans leur chariot avec beaucoup de diligence parthenie ordonnant au concierge qu'elle connoissoit d'aller desgager deux estrangers qui estoiet esgarez dans le labirinthe mais de n'y aller qu'une heure apres qu'elle seroit partie luy commandant absolument de ne leur dire point qui elle estoit et de leur soustenir tousjours que celles qu'ils avoient entendues estoient des dames de paphos qu'il ne connoissoit point du tout apres cela parthenie partit et ce concierge luy obeissant comme a son ancienne maistresse attendit qu'il y eust une heure qu'elle fust partie pour aller desgager les 
 estrangers dont elle luy avoit parle cependant timante et antimaque ne se furent pas plustost aperceus que celle qu'ils avoient une extreme envie de voir s'en alloit qu'ils firent tout ce qu'ils peurent pour la suivre toutesfois ils y reussirent si mal que bien loin de sortir du labirinthe ils se trouverent au milieu c'est a dire au bord du rondeau ou ils se resolurent d'attendre qu'elle leur tinst sa parole mais comme les momens semblent des siecles a ceux qui attendont quelque chose timante n'eut pas employe un quart d'heure a tesmoigner a antimaque le desplaisir qu'il avoit de n'avoir point veu le visage de celle qui avoit chante et l'extreme curiosite ou il estoit de scavoir son nom que l'impatience le prit ce n'estoit pourtant pas tant par l'envie qu'il avoit d'estre hors du labirinthe que par celle de tascher d'aprendre qui estoit cette inconnue dont la voix la belle taille les belles mains et le bel esprit l'avoient si agreablement surpris et si doucement charme de sorte qu'antimaque croyant que le son de son cor feroit plustost venir quelqu'un pour les degager se mit a sonner le plus fort qu'il put afin d'estre entendu de plus loin mais il sonna inutilement parce que le concierge qui se promenoit dans le jardin en attendant qu'il y eust une heure que parthenie fust partie empescha les jardiniers d'y aller si bien qu'il falut qu'il se reposast et qu'il se teust mais a la fin l'heure estant passee celuy qui les devoit delivrer les delivra en effet ils ne le virent pas 
 plustost que suivant ce que parthenie luy avoit ordonne il dit a timante que cette princesse luy avoit designe par son habillement qu'une dame qu'il ne connoissoit point l'avoit charge de luy dire que c'estoit a sa priere qu'il le venoit desgager et qu'il luy demandoit pardon de n'y estre pas venu plustost a cause d'un homme qu'il avoit rencontre ha mon amy respondit timante vous ne dites pas la verite et il n'est pas possible que vous ne connoissiez point une personne qui connoist tous les destours de ce labirinthe seigneur reprit cet homme avec une ingenuite aparente comme il n'y a pas fort long temps que je suis concierge de cette maison il n'est pas estrange que je ne connoisse pas cette dame car je vous assure que mon maistre a une file que je ne connois point encore timante ne le crut pourtant pas d'abord et il le pressa tres long temps de luy dire qui estoit celle qu'il vouloit connoistre il le pressa neantmoins inutilement il luy promit mesme de luy faire une liberalite considerable s'il vouloit satisfaire sa curiosite mais comme les promesses ne sont pas si puissantes sur l'esprit de pareilles gens que les presens effectifs et que timante n'avoit rien sur luy qu'il luy peust donner il n'ebranla point sa fidelite et il ne luy dit point qui estoit parthenie comme timante vit qu'il ne pouvoit l'obliger a dire ce qu'il vouloit et qu'il creut en effet qu'il ne scavoit point qui estoit cette dame du moins luy dit il me diras tu bien quel chemin elle a pris 
 ha pour cela seigneur repliqua cet homme avec autant de malice que de finesse il ne me sera pas difficile et alors il se mit a le conduire jusques a la porte des champs ou il luy montra le grand chemin qui conduisoit de la a paphos par ou il l'assura hardiment que le chariot de cette dame estoit alle quoy que ce fust une route toute opposee a celle qu'elle avoit prise et il le faisoit avec d'autant plus de hardiesse que ce chemin est tousjours fort battu et que timante ne pouvoit manquer de voir par ses ornieres qu'il y avoit passe des chariots depuis peu de sorte que timante adjoustant foy a ses paroles monta a cheval avec antimaque sans se soucier d'aller chercher a rejoindre la chasse et marcha avec diligence pour tascher de trouver ce chariot il demanda pourtant a l'esclave qu'il avoit laisse a garder leurs chevaux s'il ne l'avoit point veu mais encore qu'il luy dist que non cela ne le detrompa point car comme il l'avoit laisse dans la basse-court il pensa en effet qu'il ne pouvoit pas avoir veu ce chariot qui estoit a une autre porte si bien qu'il fut jusques a paphos dans l'esperance de le joindre le hazard fit mesme qu'ayant demande a des gens qui en venoient s'ils n'avoient point rencontre un chariot il y en eut qui dirent qu'ils en avoient trouve deux si bien que timante ne doutant point du tout que celuy de celle qu'il cherchoit n'en fust un il s'estima bien malheureux de ne l'avoir pu trouver et s'en pleignit a tous cens qu'il vit 
 ce jour la et mesme le lendemain mais comme timante disoit affirmativement a ceux a qui il parloit que la dame qu'il avoit rencontree au labirinthe estoit de paphos personne n'alloit tourner les yeux du coste de la princesse de salamis joint que comme on croyoit qu'elle ne quittoit jamais son desert et qu'on ne l'eust pas mesme soupconnee d'aller en ce lieu la a cause de la raison que j'en ay dite personne n'en eut la pensee et on chercha seulement a se souvenir de toutes celles qui chantoient bien a paphos toutesfois comme il y en a grand nombre cela ne donnoit pas grande lumiere le prince philoxipe mesme ne jetta pas les yeux du coste de la prin- que cesse sa soeur au contraire il pensa que celle timante avoit rencontree estoit une femme de mediocre qualite qui avoit une belle voix mais qui estoit extremement laide et qui pour cette raison n'avoit point voulu se monstrer et en effet on fut persuade que c'estoit elle si bien que tout le monde en faisoit la guerre a timante et de telle sorte que pour s'en esclaircir il la voulut voir et l'entendre chanter mais quoy qu'il jugeast apres l'avoir veue et entendue que ce ne pouvoit estre celle la et qu'il n'en eust pas seulement le moindre soubcon on ne le creut point et on l'en railla si cruellemet durant quelques jours qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour pouvoir trouver l'aimable personne dont son imagination estoit remplie la chose en vint mesme au point qu'il n'osa plus tesmoigner sa curiosite ny parler 
 de cette avanture et certes je pense que sans cette fausse imagination dont toute la cour se trouva capable il eust este difficile si on eust creu timante qu'on ne fust a la fin venu a soubconner que c'estoit parthenie qu'il avoit veue cependant comme si les dieux l'eussent desja voulu faire connoistre a timante il en eut quelque soubcon de luy mesme sur le raport qu'il avoit entendu faite de cette princesse mais veu la guerre qu'on luy faisoit il n'osa s'en declarer qu'a une femme qui estoit assez de ses amies et comme cette personne estoit une de celles a qui parthenie avoit autresfois fait perdre quelques adorateurs elle la haissoit il ne luy eut donc pas plustost demande si celle qu'il avoit rencontree ne pourroit point bien estre la princesse de salamis dont il avoit tant entendu louer la beaute l'esprit et mesme la voix qu'elle fit un grand cry et luy respondit avec toute l'envie et toute la preocupation d'une rivale que si celle qu'il avoit rencontree avoit la taille fort belle de belles mains et une fort belle voix comme il le disoit ce ne pouvoit estre parthenie car enfin luy dit elle quoy qu'on l'ait tant louee par le monde il est pourtant vray qu'elle est grande sans estre bien faite que ses mains sont blanches sans estre belles et que sa voix est d'une grande estendue sans estre agreable vous pouvez donc juger seigneur qu'apres cela timante perdit le leger soubcon qu'il avoit eu car il scavoit bien que la personne qu'il avoit veue avoit la plus 
 belle taille du monde les plus belles mains et la plus belle voix de sorte que cette agreable idee remplissant tousjours son imagination et augmentant sa curiosite il cherchoit cette aimable inconnue par tout il alloit aux temples aux promenades et a toutes ses visites avec un dessein forme de la chercher en tous lieux mais quoy qu'il pust faire il ne la trouvoit en nulle part et il demeuroit tousjours avec cette curiosite inquiette qui ne le quittoit point du tout cependant parthenie apres estre retournee a sa solitude se mit a s'entretenir en particulier avec amaxite de la rencontre qu'elle avoit faite louant extremement la bonne mine de timante et luy trouvant beaucoup d'agreement et de galanterie dans l'esprit mais madame luy dit amaxite si timante estoit celuy que les dieux vous reservent nostre promenade auroit este bien heureuse pour moy a n'en mentir pas adjousta telle je pense que vostre voix et vostre esprit l'ont touche plus que vous ne pensez car il vous a parle d'une maniere plus obligeante que la seule civilite ne le vouloit helas amaxite luy respondit parthenie en riant comment voudriez vous que j'eusse pu blesser timante a travers une pallissade si espaisse je scay bien qu'on donne des aisles a l'amour poursuivit elle en raillant tousjours mais je ne pense pas qu'elles soient assez fortes pour le faire voler par dessus des pallissades si hautes c'est pourquoy ne nous imaginons point que timante songe a moy sa curiosite aura 
 peut-estre dure un quart d'heure et depuis cela il n'y aura plus pense et mesme n'y aura plus deu penser faisons la mesme chose je vous en prie et ne troublons pas nostre repos par des propositions chimeriques qui ne scauroient avoir de suitte car enfin timante ne m'aimera pas sans me voir et s'il m'avoit veue et que le peu de beaute que j'ay luy eust donne quelque affection pour moy je n'oserois jamais m'y fier non seulement par la cruelle experience que j'ay faite que l'amour fondee sur la beaute n'est point durable mais encore parce que les dieux m'ont predit que je seray tres malheureuse si j'espouse quelqu'un que mes yeux m'ayent assujetty voila donc seigneur dans quels sentimens estoit alors parthenie pour timante dont la personne et l'esprit luy plaisoient elle l'auroit pourtant facilement oublie sans une visite que le prince philoxipe luy fit qui luy en raffraichit la memoire et voicy comment la chose arriva comme ce prince eut este quelque temps en conversation avec elle elle luy demanda s'il ne vouloit pas qu'elle luy fist voir les changemens qu'elle avoit faits a son jardin de sorte que philoxipe voulant ce que vouloit parthenie elle le mena par tous les lieux qu'elle avoit fait accommoder depuis qu'il n'y avoit este car il se connoist admirablement en de pareilles choses sa belle maison de clarie l'y ayant rendu tres scavant apres avoir donc fait une longue conversation de fontaines de parterres de balustrades et de fleurs tout d'un coup philoxipe 
 tournant les yeux du coste de ce labirinthe que je vous ay dit qu'elle avoit fait faire et dont les pallissades n'estoient encore guere eslevees vostre labirinthe luy dit il ne sera de longtemps en estat qu'il y puisse arriver des avantures pareilles a celle qu'a eue cet estranger dont je vous parlay la derniere fois que je vous vy car les pallissades en sont encore bien basses parthenie entendant parler philoxipe de cette sorte changea de couleur il est vray qu'il n'y prit pas garde parce qu'il avoit la teste tournee du coste du labirinthe si bien que parthenie se remettant elle commenca de demander a philoxipe quelle estoit cette advanture qu'elle scavoit bien mieux que luy et il la luy raconta d'un bout a l'autre luy exagerant de dessein premedite toutes les louanges que timante donnoit a cette inconnue qu'il avoit rencontree afin de faire son recit plus agreable car apres avoir bien dit a parthenie que timante louoit si fort cette personne qu'il ne connoissoit point qu'il croyoit qu'il en estoit amoureux il adjousta qu'il croyoit encore que celle qu'il louoit avec tant d'exces estoit une personne qui n'est de nulle condition et qui estoit fort laide et alors philoxipe nomma a parthenie celle dont il entendoit parler et dont il avoit tant fait la guerre a timante il me semble respondit parthenie en riant qu'il est bien aise de s'en esclaircir car il ne faut que faire voir et entendre cette personne a timante cela est desja fait reprit il mais il n'a jamais pu advouer 
 que ce pust estre celle la au contraire il s'en met en colere quand on luy en parle et il jure aussi hardiment que s'il le scavoit avec certitude que celle qu'il a rencontree est une des plus belles personnes du monde bien est il vray qu'il s'est desacoustume d'en parler afin d'esviter la raillerie qu'on luy en faisoit mais tout le monde s'apercoit pourtant bien qu'il cherche cette inconnue en tous lieux je vous laisse a penser seigneur combien la princesse de salamis eut de plaisir de se faire conter si exactement une advanture ou elle avoit tant de part et ou philoxipe ne soubconnoit pas qu'elle en pust avoir ce ne fut toutesfois pas le plus grand et la certitude qu'elle eut d'avoir fait quelque legere impression dans l'esprit de timante et d'occuper du moins quelque place dans sa memoire si elle n'en avoit pas dans son coeur luy donna une satisfaction si grande que quelque plaisir que luy causast la veue de philoxipe pour qui elle avoit une amitie fort tendre elle eut neantmoins impatience qu'il fust party afin de dire a amaxite tout ce qu'il luy avoit raconte elle fut mesme tentee cent et cent fois de descouvrir a ce prince la verite de cette avanture mais je ne scay quel sentiment secret dont elle ne voyoit pas la raison bien claire l'en empescha joint aussi que comme la conversation de timant et d'elle ne s'estoit faite qu'avec l'intention de n'estre jamais connue elle croyoit qu'en effet elle ne devoit pas l'advouer cependant elle demanda encore cent choses de timante 
 qui obligerent philoxipe a luy dire qu'il le luy vouloit amener mais elle s'en deffendit plus qu'elle n'avoit jamais fait disant a ce prince que plus timante estoit honneste homme moins elle le vouloit voir car enfin disoit elle quand on est dans la solitude on en redouble l'ennuy lors qu'on y amene une agreable compagnie qui n'y tarde point et qui laisse apres dans un silence qui a quelque chose de si melancholique et de si sombre qu'on est plus malheureux que si on n'avoit point este heureux en effet poursuivit elle toutes les fois que vous venez icy je suis deux jours apres que vous en estes party a ne prendre plus de plaisir ny a mes fontaines ny a mes jardins vous ne pouviez pas me dire plus civilement que je ne vous vienne pas voir souvent que vous me le dittes reprit philoxipe car enfin je scay bien que de l'humeur dont vous estes vous n'aimez pas les plaisirs qui sont suivis par la douleur et que c'est principalement pour cela que vous ne voulez point estre aime de peur de vous voir exposee a ne l'estre plus il est vray dit elle que je mets ce malheur la au rang des supremes infortunes et que selon moy il n'en est point de plus grande mais luy dit philoxipe vous voyez bien que tous ceux qui aiment ne sont pas inconstans comme le prince de salamis l'estoit et comme tant d'autres qui vous ont aime l'ont este et pour vous en montrer un exemple je vous proteste que la possession de policrite n'a point diminue mon amour je la trouve aussi charmante 
 que je faisois devant que de l'espouser et si la bienseance souffroit que je luy rendisse les mesmes soins que je faisois autrefois vous me verriez encore a ses pieds estant certain que mon coeur n'est point change et que j'ay bien plus de peine a m'empescher de luy donner des marques de ma passion qu'a continuer de luy faire voir que je l'aime tousjours ardemment policrite est tousjours si admirablement belle reprit parthenie que vostre constance n'a pas encore este mise a une espreuve bien difficile car je tombe d'accord qu'il y a quelques gens qui ne sont pas comme ceux de qui l'amour s'en va devant la beaute qui l'avoit fait naistre et qui font du moins durer leur passion aussi long temps qu'elle dure ha ma soeur interrompit philoxipe ne me faites pas ce tort la de croire que quand policrite ne seroit plus belle je l'aimasse moins et soyez persuadee que ce que policrite a de beau n'est pas la veritable cause de ma constance son ame et son esprit ont mille beautez effectives que le temps ne scauroit destruire et que j'aimeray eternellement je n'en veux pas davantage interrompit parthenie pour me confirmer dans l'opinion que j'ay que ce n'est pas la beaute qui fait les amours constantes et fidelles philoxipe voulut alors desbiaiser ce qu'il avoit dit mais il n'y eut pas moyen et il convint enfin avec parthenie que comme l'absence du soleil fait les tenebres la perte de la beaute a ceux qui n'aiment que pour cela fait la tiedeur et l'inconstance 
 apres quoy il s'en retourna a la cour et laissa parthenie avec la liberte d'entretenir amaxite a qui elle raconta tout ce que ce prince luy avoit dit de timante prenant un plaisir extreme a s'en entretenir avec elle souhaittant quelquesfois que timante sceust qui elle estoit et quelquesfois aussi l'aprehendant estrangement comme amaxite eust este bien aise que parthenie eust este moins solitaire elle fit ce qu'elle put pour l'obliger a souffrir que philoxipe luy menast timante mais elle ne l'y put jamais resoudre et elle luy protesta tousjours qu'elle ne vouloit plus que sa beaute fust la cause de ses malheurs et qu'enfin ayant la raison l'experience et l'authorite des dieux pour elle il estoit juste qu'elle ne changeast pas de sentimens depuis cela seigneur parthenie fut quelques jours sans entendre parler de timante de sorte qu'elle eust pu estre oubliee si le hazard n'eust fait une autre avanture que je vous vay dire
 
 
 
 
nous estions alors en la saison ou l'on celebre la feste des adoniennes en la ville d'amathonte qui est si fameuse par le magnifique temple qu'on y voit et par cette ceremonie qui s'y fait je ne doute pas seigneur que vous ne soyez en quelque facon surpris d'entendre parler de cette feste en un lieu ou venus anadiomene n'a presques plus d'autels et ou venus uranie est adoree mais il faut que vous scachiez que lors que cette illustre reine dont vous avez assez attendu parler restablit les temples de cette grande 
 deesse elle fut contrainte de tolerer quelques coustumes qui ne choquoient ny les bonnes moeurs ny la bien-seance car comme les peuples aiment bien souvent mieux les ceremonies des religions que les religions mesmes elle creut qu'il ne faloit pas irriter les esprits de ceux qui estoient capables de murmurer d'un changement si universel de sorte qu'elle fut en quelque facon forcee de laisser la feste des adoniennes pour satisfaire le peuple d'amathonte si bien que depuis ce temps la cette feste est toujours demeuree et s'est rendue si celebre qu'on y va pour la voir de tous les endroits de l'isle parthenie scachant donc le jour qu'elle se devoit faire prit la resolution de s'y trouver cette annee la pour la faire voir a ma soeur qui en avoit une extreme envie car pour parthenie elle y fut plustost pour conteter la curiosite d'amaxite qu'elle aimoit que pour satisfaire la sienne bien qu'elle n'eust point veu cette feste quoy qu'il en soit elle forma le dessein d'aller a amathonte mais d'y aller sans se faire connoistre ne voulant pas qu'on dist qu'elle eust quitte sa solitude pour voir une feste de venus anadiomene comme elle connoissoit une personne a amathonte dont elle pouvoit disposer absolument parce qu'elle avoit este nourrie aupres de la princesse sa mere elle fut loger chez elle et comme elle estoit asses avancee en age qu'elle n'avoit ny mary ny enfans ny grand train elle y fut si bien cachee que personne ne soubconna qu'elle fust a 
 amathonte car comme elle y arriva de nuit que son chariot n'avoit rien de remarquable et qu'elle n'avoit avec elle que ma soeur et deux femmes pour la servir il ne luy fut pas difficile d'estre dans cette ville sans qu'on le sceust principalement en un temps ou il y avoit tant d'estrangers mais seigneur pour vous faire entendre ce qui arriva a parthenie a cette feste je suis force de vous dire quelle elle est car vous auriez peine a le comprendre si je ne le faisois pas je vous diray donc seigneur que cette feste des adoniennes est une feste de larmes au commencement et de rejouissance a la fin comme vous le scaurez bien tost cependant il est de l'essence de la ceremonie du deuil que l'on fait de la mort d'adonis de deffendre ce jour la a toutes les femmes d'entrer dans le temple ou elle se fait le voile leve n'estant permis qu'a celles qui sont destinees de pleurer a l'entour du vain tombeau d'adonis d'avoir le visage descouvert tant que la ceremonie dure car comme toutes les dames ne pourroient pas pleurer ils disent qu'il vaut mieux qu'elles soient voilees que de faire voir de la joye dans leurs yeux en une feste de larmes la premiere chose qu'on voit ce jour la en entrant au temple qui n'est esclaire que par lampes est un grand cercueil d'or couvert de roses de mirthe et de cypres esleve sur quatre marches couvertes d'un grand tapis noir seme de coeurs enflamez et de larmes d'argent ces quatre marches en quarre sont 
 au milieu d'un grande balustrade de marbre blanc et noir de vingt pas de diamettre a l'entour de laquelle sont tous ceux qui veulent voir la ceremonie cette balustrade estant a demy couverte de riches tapis de sidon a l'entour du cercueil on voit a genoux cinquante des plus belles filles de la ville habillees en nimphes mais en nimphes en deuil et en nimphes desesperees c'est a dire avec des robes volantes de gaze noire meslee d'argent les cheveux espars sur les espaules sans estre pourtant negligez et tesmoignant par des larmes feintes ou du moins par des souspirs redoublez qu'elles ont une extreme tristesse dans le coeur on voit encore sur des quarreaux aupres du cercueil tout l'equipage d'un chasseur mais d'un chasseur magnifique c'est a dire un arc d'ebene garny d'or un quarquois de mesme un cor d'ivoire orne de pierreries et un espieu si superbe que la hampe en est de cedre avec des cloux a testes de rubis et d'emeraudes voila donc seigneur en quel estat sont les choses durant que toute la compagnie s'assemble mais aussi tost que l'heure ou la ceremonie doit commencer est arrivee deux de ces belles affligees qui sont a l'entour du cercueil commencent de reciter en vers les louanges d'adonis en forme de dialogue et lors que son panegirique est acheve douze autres commencent de chanter d'autres vers pour pleindre sa mort et certes a dire vray le chant en est si lamentable et les paroles en sont 
 si tristes que toute l'assistance en a le coeur attendry mais auparavant que d'achever de vous representer tout ce qui se passe en cette belle feste il faut que je vous die que les dieux qui avoient determine que timante aimast parthenie firent qu'ayant fort entendu parler de la feste des adoniennes il partit de paphos expres pour s'y trouver et il s'y trouva en effect et non seulement il s'y trouva mais le hazard tout seul fit encore qu'il se rencontra appuye sur cette balustrade dont je vous ay parle et qu'il s'y rencontra entre parthenie et amaxite qui suivant la coustume avoient leur voile abaisse et par consequent la beaute de parthenie ne pouvoit pas attirer ses regards non plus que celle des autres dames qui estoient toutes voilees a la reserve de celles qui estoient a l'entour du cercueil mais comme parthenie et amaxite ne laissoient pas de voir encore qu'on ne leur vist point le visage elles reconnurent timante des qu'il aprocha d'elles et elles se firent un certain signe de teste lors qu'il arriva qui leur fit connoistre a toutes deux qu'elles estoient dans un mesme sentiment parthenie a advoue depuis qu'elle ne vit pas plustost timante que le coeur luy batit elle pensa mesme changer de place mais jugeant que peut-estre cela la feroit il remarquer elle demeura ou elle estoit pour timante comme il n'y avoit point de femmes desvoilees que celles qui estoient dans la balustrade et qu'il ne scavoit pas que cette personne qu'il cherchoit par tout estoit si 
 proche de luy il regarda cette ceremonie avec une attention extreme jusques a ce qu'apres que ces douze filles eurent chante ces pleintes si lamentables une d'entre elles se tourna vers toutes les dames de l'assemblee pour les conjurer par le nom de venus de joindre leurs pleintes aux siennes et de chanter avec elle six vers qu'elle commenca de reciter immediatement apres afin que le deuil que l'on faisoit pour la mort d'adonis fust effectivement un deuil public et en effet elle n'eut pas plustost acheve de chanter ces six vers que tous ceux qui sont de chipre scavent que tout ce qu'il y avoit de dames dans le temple se mirent a les chanter en suitte de sorte que parthenie chanta comme les autres ne croyant pas que dans une si grande multitude de voix timante pust reconnoistre la sienne qu'il avoit si peu entendue elle n'a pourtant jamais pu nous dire depuis si elle l'avoit espere ou si elle l'avoit craint mais quoy qu'il en soit seigneur elle n'eut pas plustost commence de chanter que malgre cette confusion de voix qui s'esleva tout d'un coup et qui fit un si grand retentissement dans toutes les voutes du temple il la distingua de toutes les autres et la reconnut il est vray que comme parthenie le touchoit il receut les premiers sons de sa voix tous purs sans estre meslez a ceux des autres et comme elle l'a sans doute fort belle et qu'elle y a mesme quelque chose de fort particulier et de fort esclatant quoy qu'elle l'ait toutesfois fort douce cette agreable voix 
 ne frapa pas plustost les oreilles de timante qu'elle toucha son coeur et luy fit connoistre qu'il avoit enfin trouve celle qu'il cherchoit depuis si long temps de sorte que sans se soucier plus de la ceremonie il se tourna vers elle afin de voir s'il y avoit autant de conformite a sa taille qu'a sa voix avec son aimable inconnue et comme elle craignoit que son voile ne se levast elle le tenoit fort soigneusement avec sa main droite si bien que timante voyant la mesme taille et la mesme belle main qu'il avoit veue et entendant la mesme voix qu'il avoit entendue ne douta point du tout que ce ne fust la mesme personne qu'il avoit rencontree il attendit pourtant a luy parler qu'elle eust acheve de chanter pendant quoy il taschoit de descouvrir a travers son voile si son visage estoit aussi beau que tout ce qu'il en connoissoit mais ce fut inutilement qu'il essaya de s'en esclaircir car outre que ce temple n'estoit esclaire que par des lampes il est encore certain que le voile de parthenie estoit plus espais que celuy des autres car comme elle avoit un dessein particulier de se cacher elle en avoit pris un de ceux que nos dames portent en voyage pour se garantir du hasle et du soleil timante ne put donc voir que ce qu'il avoit desja veu il ne s'en affligea pourtant pas car il espera qu'apres la ceremonie il contenteroit sa curiosite de sorte que parthenie n'eut pas plus tost acheve de chanter avec toutes les autres que timante la saluant et luy parlant bas je ne demande 
 plus madame luy dit il d'ou m'est venu la curiosite que j'ay eue de voir cette ceremonie moy dis-je qui n'ay pas trop accoustume de les chercher car c est assurement vous qui m'y avez attire sans que j'en sceusse la raison seigneur respondit parthenie si je vous y ay attire sans que vous le sceussiez c'a este aussi sans que je le sceusse car comme je n'ay pas l'honneur d'estre connue de vous ny de vous connoistre particulierement il faut sans doute que nous nous soyons rencontrez sans dessein mais seigneur adjousta t'elle comme la fin de la ceremonie nous separera bientost et que vous estes venu pour la voir et non pas pour m'entretenir achevez s'il vous plaist de la regarder avec la mesme attention que vous aviez au commencement ha madame luy dit il je ne scaurois plus faire ce que vous dittes et pour vous monstrer que je ne le dois pas scachez que je suis ce mesme timante qui eut l'honneur de vous rencontrer dans le labirinthe et qui depuis cela vous ay cherchee en tous lieux il n'estoit pas besoin luy repliqua t'elle malicieusement pour l'embarrasser que vous me dissiez qui vous estes car je vous ay veu ailleurs qu'icy timante fut fort surpris du discours de parthenie parce qu'il ne scavoit pas qu'elle l'avoit veu a travers de la pallissade et il s'imagina qu'elle l'avoit veu a paphos cependant il n'y connoissoit personne qui chantast comme elle ny qui parlast comme elle de sorte que tout surpris de l'entendre parler ainsi il ne scavoit presque 
 que luy dire ny que penser joint qu'elle luy imposa silence pour tout le reste de la ceremonie ce n'est pas luy die elle que j'aye une aussi grande devotion a cette feste que si c'en estoit une de venus uranie mais c'est qu'en fin il ne seroit pas juste que vous fussiez venu de paphos a amathonte pour ne la point voir et que je m'y fusse trouvee pour ne pouvoir dire ce que j'y aurois veu pour vous madame luy dit il vous ferez ce qu'il vous plaira mais pour moy je suis bien resolu de ne regarder plus que vous car je crains tellement de vous perdre parmy tant de dames voilees que je ne veux pas me trouver une seconde fois dans la cruelle necessite de me separer de vous sans vous voir et sans vous connoistre parthenie entendant parler timante de cette sorte ne voulut pas luy tesmoigner qu'elle ne vouloit point qu'il la vist ny qu'il sceust qui elle estoit de peur d'augmenter sa curiosite si bien que sans luy respondre elle luy imposa silence en continuant de regarder attentivement le reste de la ceremonie son exemple ne servit pourtant guere a timante qui ne vit plus rien de tout ce que l'on fit depuis qu'il eut veu parthenie cependant la ceremonie continuant tousjours il y eut un concert d'instrumens de chasse un autre de musique de bergers et un autre de lires apres quoy on mit des parfums excellens dans des cassollettes qui firent une espece de nuage qui dura autant de temps qu'il en faloit pour faier que par une machine qui agit presques imperceptiblement 
 le cercueil d'or disparut du milieu de cette ballustrade aussi bien que le tapis couvert de coeurs enflamez et de larmes d'argent au lieu d'un objet si funeste on vit un petit parterre borde de rosiers et de mirthes dans des vazes magnifiques au milieu duquel on voyoit s'eslever au dessus de toutes les autres fleurs cette belle fleur en la quelle on dit que les dieux ont change adonis a la priere de venus de sorte que ces agreables parfums se dissipant peu a peu firent que la ceremonie changea tout d'un coup de face et que ces mesmes filles qui avoient chante des pleintes si lamentables apres avoir jette leurs manteaux de deuil sur ce vain tombeau qui disparut parurent en suitte avec des habits magnifiques et chanterent des vers qui annoncerent l'immortalite d'adonis a toute l'assemblee si bien que la ceremonie finit par la joye et par un sacrifice de remerciment mais seigneur conme la constume est que des que le parterre de fleurs paroist la plus grande partie des dames se desvoilent parthenie qui ne l'ignoroit pas quoy qu'elle n'eust jamais veu cette feste fit signe a amaxite qu'elle se vouloit retirer et en effet des que les cassolettes commencerent d'exhaler cette abondance de parfums qui faisoit une espece de tenebres dans le milieu du temple parthenie feignant qu'elle ne les pouvoit souffrir changea de place avec amaxite et ses deux femmes et se retira avec des sentimens bien differens car elle craignoit que timante ne la connust 
 et ne la voulust suivre et elle n'uest toutesfois pas este bien aise qu'il ne se fust pas aperceu qu'elle changeoit de place et qu'il ne l'eust pas suivie elle ne se trouva pourtant pas dans la necessite de choisir car timante qui ne l'avoit point perdue de veue depuis qu'il l'avoit reconnue pour estre cette aimable personne qu'il ne connoissoit point changea de place aussi bien qu'elle et la suivit sous une des arcades du temple ou elle se fut asseoir avec amaxite dans le dessein de sortir parmy la presse quand la ceremonie seroit achevee n'osant sortir a l'heure mesme de peur que timante ne la suivist jusques au lieu ou elle logeoit comme elle voyoit qu'il la suivoit dans ce temple cependant elle ne fut pas plustost assise ayant fait mettre ma soeur aupres d'elle sans aucune ceremonie afin de se mieux deguiser que timante fut se mettre a genoux devant elle luy demandant pardon de la liberte qu'il prenoit et la conjurant de ne vouloir pas luy estre aussi rigoureuse qu'elle luy avoit este au labirinthe car enfin madame luy dit il quelque respect que j'aye pour vostre sexe en general et pour vous en particulier je suis resolu aujourd'huy de perdre une partie de celuy que je vous dois en vous supliant jusques a vous importuner de me faire l'honneur de lever ce voile envieux qui me cache sans doute la plus grande beaute qui soit en toute l'isle de chipre ou de me dire du moins en quel lieu et en quel temps mes yeux pourront connoistre une personne 
 que mon coeur connoist desja si bien comme la nature reprit parthenie ne m'a pas donne autant de beaute que vostre imagination m'en donne je ne veux pas moy mesme detruire cette agreable image que vous vous estes formee de moy et qui ne me ressemble pourtant point car enfin si vous veniez a me voir et a me voir beaucoup au dessous de ce que vous croiyez que je suis il arriveroit peut-estre qu'en chassant la curiosite de vostre esprit je mettrois de l'aversion dans vostre coeur ha madame interrompit il quand vos yeux ne conviendroient ny a vostre taille ny a vostre voix ny a vos belles mains ny a vostre esprit je vous honnorerois encore infiniment la beaute ne consiste pourtant a rien de ce que vous connoissez de moy reprit elle quand mesme je tomberois d'accord d'avoir une partie de ce que vous dittes que j'ay car apres tout adjousta t'elle en riant la plus belle taille du monde les plus belles mains la plus belle voix et le plus bel esprit n'empescheront pas qu'on ne soit encore la plus laide personne de la terre si on a le taint grossier tous les traits du visage desagreables et la phisionomie stupide ou sauvage ha madame respondit timante tout ce que vous dittes acheve de me faire croire que vous estes telle que mon imagination vous represente car enfin si vous n'estiez pas aussi belle que je croy que vous l'estes vous ne feriez pas une si agreable peinture de la laideur et je suis persuade que pour faire bien vostre portrait il 
 ne faudroit que faire le contraire de ce que vous venez de dire c'est pourquoy madame au nom de la deesse qu'on adore icy ne vous obstinez pas a vouloir que je ne scache point qui vous estes car aussi bien suis-je resolu de vous suivre opiniastrement jusques a ce que je vous connoisse parthenie voyant alors qu'en effet timante parloit comme un homme qui avoit un dessein forme de la voir et de scavoir qui elle estoit se trouva estrangement embarrassee elle scavoit bien que quand elle leveroit son voile il ne la connoistroit pas mais elle n'ignoroit pas aussi que sa veue augmenteroit plustost sa curiosite qu'elle ne la diminueroit et qu'il la suivroit encore avec plus d'empressement quand il l'auroit veue que s'il ne la voyoit point de se confier aussi a sa discretion en luy descouvrant son visage et en luy disant son nom elle ne le connoissoit pas assez pour croire qu'il luy garderoit fidellite joint que dans les sentimens ou elle estoit de ne vouloir point souffrir que sa beaute luy fist des conquestes et estimant desja extremement timante et par le raport qu'on luy en avoit fait et par sa propre connoissance elle ne vouloit pas qu'il la vist ny se mettre en estat qu'elle fust obligee de le fuir neantmoins elle ne scavoit pas trop bien quel avantage elle pourroit tirer de ce qu'il ne la verroit point et de ce qu'il ne la connoistroit point toutesfois elle ne laissa pas de croire qu'apres que les dieux luy avoient fait entendre que si elle se pouvoit faire aimer sans le secours 
 de sa beaute elle seroit fort heureuse il y avoit quelque chose d'extraordinaire en la rencontre de timante et d'elle et que par consequent elle devoit agir conformement au sentiment de l'oracle de delphes et de celuy de venus uranie la voila donc fortement resolue de ne se monstrer point et de ne se nommer pas a timante c'est pourquoy prenant la parole seigneur luy dit elle comme je ne suis pas injuste je comprens bien que vous avez quelque sujet d'avoir quelque legere curiosite de scavoir qui je suis et qu'ainsi je ne dois pas trouver estrange que vous m'ayez demande si instamment de la satisfaire et d'autant moins que vous estes sans doute persuade qu'en me pressant comme vous faites de lever le voile qui me cache le visage vous croyez me faire une civilite mais seigneur pour vous tesmoigner que je veux agir aveque vous comme avec une personne de qui je connois la vertu je veux bien me confier a vous de quelque chose et vous dire qu'il m'importe de telle sorte que vous ne me connoissiez pas presentement que peut estre tout le repos de ma vie en depend c'est pourquoy je vous conjure par tout ce qui vous est cher de me laisser aller sans me suivre et sans me demander mesme plus qui je suis il paroist bien madame repliqua t'il que vous ne vous fiez guere a cette vertu que vous connoissez puis que vous ne luy confiez rien mais madame comme on n'est pas oblige aux choses impossibles et que je ne puis absolument 
 me resoudre a vous perdre pour tousjours je vous declare que je ne vous abandonneray point que je ne vous connoisse mais en mesme temps je vous assure de ne dire point qui vous estes puis que vous ne voulez pas qu'on le scache si je puis venir a bout de le scavoir parthenie voyant alors l'opiniastrete de timante s'avisa enfin d'un autre expedient pour l'empescher de scavoir qui elle estoit qu'elle se hasta de luy proposer parce qu'elle voyoit que la ceremonie s'en alloit finir de sorte que voyant que c'estoit en vain qu'elle s'opposoit a la curiosite qu'il avoit seigneur luy dit elle j'avoue que je ne puis pas presentement vous empescher de me suivre et qu'ainsi vous pouvez venir a bout de scavoir ou je loge et peut-estre en suitte scavoir qui je suis mais je vous declare a mon tour que si vous le faites vous ne me verrez jamais et ne me parlerez jamais ou au contraire si vous avez cette defference a ma volonte de ne me suivre point ne vous informer point qui je puis estre et de ne dire jamais a personne sans exception que vous ayez rencontre une seconde fois cette inconnue que vous trouvastes dans le labirinthe je vous promets dis-je de vous accorder ma conversation eu un lieu ou j'auray plus de loisir de vous entretenir qu'icy c'est donc a vous a choisir mais auparavant souvenez vous poursuivit elle que je viens de vous dire que si vous me suivez aujourd'huy je vous fuiray toute ma vie et de telle sorte que vous ne me verrez jamais et que 
 si vous ne me suivez point et que vous faciez exactement tout ce que je vous ay dit je vous tiendray ma parole mais ne pensez pas adjousta-t'elle me pomettre tout pour ne me tenir rien car je suis asseuree qu'il n'y a personne a paphos a qui vous puissiez faire confidence de cette petite advanture que je ne le scache a l'heure mesme c'est pourquoy prenez garde a ce que vous me devez dire car encore une fois vous ne me verrez plus de vostre vie si vous me voyez aujourd'huy et si vous ne faites ponctuellement tout ce que je veux madame luy dit il que voulez vous que vous responde un homme qui meurt d'envie de vous connoistre et que vous voulez mettre au hazard de ne vous connoistre jamais nullement luy dit elle avec precipitation voyant que le monde commencoit desja de sortir du temple et pourveu que vous ne me suiviez point et que vous faciez ce que je veux vous me parlerez infailliblement devant qu'il soit huict jours jurez le moy donc en presence de la deesse qu'on adore icy respondit timante je le veux luy dit elle mais apres cela ne faites pas seulement un pas pour me suivre et croyez fortement pour vous en empescher que l'unique moyen de me voir un jour est de ne me suivre point aujourd'huy mais madame respondit il vous ne me dites point ou je vous retrouveray je vous le feray scavoir a paphos dit elle en s'en allant encore une fois dit timante en la suivant me puis-je fier a vos paroles ouy respondit elle 
 pourveu que vous me laissiez aller sans me suivre parthenie dit toutes ces choses a timante d'une maniere si determinee qu'il creut en effet qu'elle vouloit estre obeie et qu'il luy devoit obeir cette creance ne demeura pourtant pas longtemps bien affermie dans son esprit par la peur qu'il eut que cette inconnue ne luy eust promis de le revoir que pour ne le voir jamais de sorte s'estant arreste aussi long temps qu'il le faloit pour faire croire a parthenie qui tourna deux ou trois fois la teste de son coste qu'il luy obeissoit il la suivit neantmoins des yeux le plus longtemps qu'il put avec intention de la suivre de loin malgre ses promesses mais a peine fut elle meslee dans cette foule prodigieuse de dames voilees qui sortoient du temple qu'il ne la put plus discerner quelque soin qu'il y aportast il creut toutefois encore l'avoir veue de loin dans une grande rue qui aboutissoit a la grande porte du temple mais il s'estoit abuse car des qu'elle avoit este sortie elle avoit tourne a droit ayant fort bien remarque que timante avoit bien de la peine a luy obeir et qu'il ne luy obeissoit pas ponctuellement elle ne luy en voulut pourtant point de mal et je ne scay si en cette occasion elle eust souhaitte qu'il luy eust obei sans repugnance quoy qu'elle ne voulust pas qu'il la vist ny qu'il la connust aussi fut elle bien aise de remarquer qu'il l'avoist perdue de veue et plus aise encore quand elle fut arrivee au lieu ou elle logeoit d'ou elle ne sortit plus que pour s'en retourner 
 chez elle le lendemain au matin pour timante il eust bien voulu demeurer quelques jours a amathonte pour s'informer qui pouvoit estre cette inconnue mais comme elle luy avoit promis de ses nouvelles a paphos il s'y en retourna apres avoir fait cens mille tours dans toutes les rues de cette belle ville pour tascher de retrouver encore une fois une personne qui touchoit son coeur d'une si grande curiosite qu'elle avoit presque toutes les inquietudes d'une amour naissante mais apres avoir bien erre inutilemet il s'en retourna a paphos ayant fait ce petit voyage sans avoir aveque luy qu'un escuyer et deux esclaves antimaque pour n'en ayant pu estre quelque legere indisposition qu'il avoit eue en s'y en retournant il resva continuellement a l'advanture qu'il venoit d'avoir il se resolut pourtant de ne la dire a personne suivant ce qu'il avoit promis a l'aimable inconnue qu'il avoit retrouvee si ce n'estoit qu'elle luy manquast de parole et qu'elle ne luy donnast point le moyen de l'entretenir comme elle luy avoit fait esperer il chercha cent et cent fois a deviner par quelle raison elle agissoit ainsi et il n'est rien que son imagination ne luy figurast quelquesfois il pensoit que peut-estre n'estoit elle point belle mais il n'avoit pas plustost pense cela que les belles mains la belle taille la belle voix et le bel esprit de cette personne revenans en son imagination il ne pouvoit croire qu'elle ne fust du moins fort agreable si elle n'estoit pas fort belle en suitte il venoit a 
 soubconner que cette femme estoit allee a amathonte pour quelque galanterie secrette puis un moment apres venant a considerer qu'elle s'estoit aussi bien cachee au labirinthe qu'a amathonte et qu'il n'avoit point veu d'hommes aupres d'elle dans le temple ou il l'avoit rencontree il changeoit encore d'advis et ne pouvoit que penser il arriva donc a paphos sans scavoir ce qu'il devoit croire ou ne croire pas cependant cette avanture luy tint tellement au coeur qu'il ne pensa jamais a autre chose durant les huict jours que cette inconnue luy avoit demandez toutes les fois qu'il sortoit de chez luy il laissoit ordre s'il venoit quelqu'un qui eust a luy parler d'une affaire qu'on le luy menast il ne r'entroit jamais sans demander s'il n'estoit venu personne pour luy dire quelque chose ou si on ne luy avoit point aporte de lettres et il menoit une vie si inquiette et avoit une curiosite si impatiente que les heures luy sembloient des jours et les jours des siecles mais durant que timante estoit en cet estat parthenie de son coste estoit en une irresolution estrange ses premiers sentimens furent pourtant tous a manquer de parole a timante et a ne le voir jamais elle ne fut toutesfois pas long temps dans cette opinion car revenant a songer que si elle manquoit de parole a timante il ne seroit pas oblige de luy tenir ce qu'elle luy avoit fait promettre et qu'ainsi disant a tout le monde cette derniere rencontre on pourroit enfin venir a deviner la verite sa premiere resolution 
 ne fut plus si ferme c'est pourquoy elle demanda conseil a ma soeur je vous prie luy dit elle dites moy ce que vous feriez si vous estiez en ma place dois-je manquer de parole a timante ou la luy tenir pour moy madame repliqua amaxite qui faisoit ce qu'elle pouvoit pour luy oster son humeur solitaire je ne voy pas par quelle raison vous ne la luy voudriez pas tenir car enfin quel mal vous peut-il arriver de ne manquer point a ce que vous luy avez promis s'il ne vous connoist pas vous ne hazardez rien et s'il vient a vous connoistre je suis asseuree qu'il vous aymera et que nous verrons l'oracle accomply en verite madame adjousta-t'elle je suis si persuadee que timante est celuy que les dieux vous reservent que je ne puis vous conseiller de luy manquer de parole car enfin vous l'avez rencontre deux fois d'une maniere si surprenante que je ne puis penser que cela ne soit pas comme je le dis car ne voyez vous pas que toute inconnue que vous luy estes il a une inquietu- si grande et une curiosite si respectueuse que je suis assuree que vous avez eu des amans qui vous avoient veue plus de cent fois qui ne pensoient pas plus a vous qu'y pense timante quand ce que vous dittes seroit vray repliqua parthenie je ne luy en aurois pas grande obligation puis qu'enfin sa curiosite n'est pas un effet de mon merite mais c'est que naturellemet on aime a scavoir ce qu'on ignore principalement en de certaines rencontres je suis pourtant asseuree 
 reprit amaxite que si vous eussiez chante que vous eussiez eu la taille mal faite et que vous luy eussiez paru stupide quand vous luy parlastes que sa curiosite ne luy eust pas dure un quart d'heure je ne vous dis pas adjousta t'elle que timante soit amoureux de vous mais j'ose vous asseurer que si vous le voulez il le deviendra car apres l'avoir entendu parler comme j'ay fait je suis certaine qu'il y a entre vous et luy je ne scay quelle disposition tendre et passionnee qu'on dit qu'il faut qui se trouve entre les personnes qui se doivent aimer mais interrompit parthenie a ce conte la vous croiriez que cette disposition seroit dans mon coeur comme dans celuy de timante en verite madame repliqua t'elle en riant si le respect que je vous dois le peut souffrir je vous advoueray franchement que je croy que comme timante a assurement quelque inclination a vous aimer vous en avez aussi a souffrir qu'il vous aime c'est pourquoy examinez bien je vous prie si estant nee dans une isle ou il est honteux de n'estre point aimee et de ne rien aimer vous estes resolue de passer le reste de vostre vie comme vous faites car si cela n'est pas je vous conseille de tascher de faire ce que n'ont point encore fait toutes les belles de la cour je veux dire d'assujettir le coeur de timante qu'elles n'ont pu prendre avec tous leurs charmes pour vous faire voir mon ame a descouvert luy dit parthenie je vous advoueray que selon moy toute la felicite de la vie ne consiste qu'a regner souverainement 
 dans le coeur de quelqu'un et qu'a faire un agreable eschange de plaisirs et de douleurs avec une personne raisonnable cette liaison d'ame et d'esprit a sans doute beaucoup de douceur dans l'amitie toute pure mais apres tout il y a trop d'esgalite entre deux amies pour pouvoir tirer de cette amitie toute la satisfaction que l'on trouve en une affection d'autre nature car enfin on n'y trouve point d'obeissance aveugle on est prive de mille petits soins qui plaisent infiniment les plaisirs en sont trop tranquiles les secrets en sont trop peu secrets et si l'amitie a du feu aussi bien que l'amour on peut dire qu'elle a de la lumiere sans avoir de la chaleur et que l'autre brusle et esclaire tout ensemble enfin ma chere fille poursuivit elle en rougissant il faut advouer qu'une amour innocente et toute pure seroit la plus douce chose du monde si elle pouvoit estre durable mais la plus cruelle aussi quand une personne qui a l'ame ferme et constante s'attache d'affection avec un coeur infidelle et croyez vous madame reprit amaxite qu'il soit absolument impossible de trouver un amant constant je ne veux pas le croire impossible dit parthenie mais j'y crois bien de la difficulte si ce n'est du moins de ceux qui n'aiment pas par la beaute ny par nulle raison estrangere en effet pour faire que l'amour soit parfaite et durable il faut que nul interests n'y soit mesle il faut aimer parce qu'on y est force il ne faut point que la raison y contribue rien au contraire il faut qu'elle soit de telle sorte assujettie 
 et preocupee par cette passion qu'elle ne voye que par elle enfin amaxite je vous advoue que si je croyois trouver en timante un homme qui fust capable de m'aimer sans considerer ny ma condition ny ma richesse ny sans fonder mesme sa passion sur le peu de beaute que j'ay il n'est rien que je ne fisse pour aquerir son affection je ne ferois pourtant pas un crime comme vous pouvez penser adjousta t'elle mais je veux dire que je serois capable d'aller un peu au dela de l'exacte prudence qui ne veut pas qu'on hazarde rien mais madame dit amaxite que hazardez vous en l'occasion qui se presente vous scavez que timante est digne de vous par sa naissance par sa richesse par sa personne par son esprit et par sa vertu vous scavez de plus que le prince vostre frere l'aime cherement et vous voyez que timante vous cherche en tous lieux de plus il paroist encore que de la facon dont vous l'avez rencontre ce doit estre luy que les dieux veulent que vous espousiez car enfin ce n'est point par le pouvoir de vos yeux que vous l'avez assujetty ou du moins que vous luy avez donne de la curiosite c'est pourquoy si vous m'en croyez vous luy tiendrez vostre parole sans vous faire connoistre a luy s'il ne vous aime point vous n'aurez rien hazarde puis qu'il ne scaura qui vous estes et s'il vous aime vous aurez trouve en timante celuy qui vous doit rendre heureuse mais quand je voudrois luy tenir ma parole reprit elle comment le pourrois a qui confieroy-je ce secret et 
 comment le verrois-je avec bien-seance sans qu'il me vist de plus adjousta t'elle comme ce ne doit point estre par le pouvoir du peu de beaute que j'ay que je dois assujettir celuy qui me doit rendre heureuse je pense qu'il faut que ce soit autant par ma vertu que par mon esprit que je face cette conqueste c'est pourquoy je doute si en accordant a timante la permission de me voir en secret je ne luy rendrois point la mienne suspecte avec beaucoup d'injustice toutesfois estant certain que j'ay une aversion invincible pour tout ce qui choque tant soit peu la modestie amaxite voyant qu'il n'y avoit plus d'autre difficulte dans l'esprit de parthenie que celle de trouver les moyens de conserver la bien-seance se mit a songer comment elle pourroit imaginer la chose et elle y songea si bien qu'enfin elle trouva les voyes de satisfaire cette princesse mais seigneur il faut ce me semble que je vous die que la principale raison qui faisoit qu'amaxite portoit si fort parthenie a souffrir que timante luy parlast estoit que le prince philoxipe et policrite l'avoiet priee mille et mille fois de porter cette princesse autant qu'elle le pourroit a quitter sa solitude et a ne s'attacher pas si ponctuellement aux paroles de l'oracle qu'ils croyoient qu'elle expliquoit mal aussi en avoit on fait un secret car excepte moy personne n'avoit rien sceu de ce qu'on luy avoit respondu parce que cela eust semble une espece de malediction des dieux si la chose eust este comme parthenie se l'imaginoit voila donc 
 seigneur par quel motif amaxite agissoit mais pour obliger parthenie a se servir d'un moye qu'elle luy proposa elle luy fit relire l'oracle de delphes qui luy disoit en termes expres comme je l'ay desja dit que si elle vouloit estre heureuse il faloit qu'elle espousast un homme que ses yeux ne luy eussent point assujetty et par consequent luy dit amaxite apres qu'elle eut acheve de voir cet oracle il faut conclurre qu'il y a quelqu'un au monde qui peut commencer de vous aimer sans avoir veu vos yeux car les dieux ne predisent pas des choses impossibles si bien qu'il faut presque croire de necessite apres cela que timante est celuy dont les dieux veulent se servir a vous rendre heureuse c'est pourquoy ne deliberez pas davantage si vous devez luy tenir vostre parole et souffrir qu'il vous parle mais encore une fois interrompit parthenie si je voulois vous croire comment pourrois-je aller a paphos sans qu'on le sceust voir timante sans qu'il me vist le visage et l'entretenir sans qu'il pust mesme deviner qui je suis cependant soit scrupule ou raison apres la cruelle experience que j'ay faite du peu de fermete que l'on trouve dans le coeur de ceux qui aiment la beaute seulement je ne veux point que timante scache si j'ay les yeux beaux ou laids ny qu'il schache mesme precisement ma condition que je ne scache qu'il m'aime assez pour m'aimer eternellement quand mesme je ne serois point du tout belle car enfin si j'ay a conquerir le coeur de timante je ne veux point 
 que ce soit avec une beaute passagere qui emporte son affection avec elle et qui ne me laisse qu'un desespoir que je n'ay que trop esprouve amaxite entendant parler parthenie de cette sorte ne voulut point la contredire parce qu'encore qu'elle ne creust pas trop qu'il fust possible que timante pust devenir amoureux d'elle sans luy voir le visage et qu'elle fust de l'opinion de ceux qui croyent que les yeux seuls donnent et recoivent de l'amour elle ne laissa pas de luy accorder qu'elle avoit raison de vouloir tout ce qu'elle vouloit
 
 
 
 
mais apres cela madame luy dit elle il faut aussi faire de vostre coste ce qui despend de vous c'est pourquoy il faut suposer un voyage de quinze jours et au lieu d'aller ou l'on dira que vous estes allee il faut aller secretement a paphos loger chez une amie de mon frere et y demeurer tout ce temps la pendant lequel sur quelque pretexte que nous inventerons avec plus de loisir je feray en sorte que la chambre qu'on vous donnera sera une chambre basse qui donne sur le jardin les fenestres en son grillees et il y en a une qui donne mesme au bout d'un berceau de iasmin qui fait qu'on y voit moins clair qu'aux autres cette personne est une personne de qualite et de vertu son mary et un fils qu'elle a sinon allez a athenes et elle a d'extremes obligations a mon frere a qui seul il faut confier la chose mais luy dit parthenie si on venoit a scavoir que j'eusse este a paphos de cette sorte qu'en penseroit on ou plustost que 
 n'en penseroit on pas au pis aller reprit amaxite on diroit que vous auriez voulu voir sans qu'on le sceust une course de chevaux qui s'y doit faire et en effet ce pretexte n'estoit pas mauvais car il estoit vray qu'on en devoit faire une et que la maison de cette dame dont amaxite parloit a parthenie respondoit sur la place de l'hipodrome destinee a de semblables divertissemens parthenie ne se rendit pourtant pas encore et la chose demeura irresolue dans son esprit jusques au sixiesme jour que j'arrivay chez elle je n'y fus pas plustost qu'elle pria amaxite de me parler de timante afin de scavoir s'il auroit este secret jugeant bien veu le grand bruit qu'avoit fait leur premiere rencontre du labirinthe que s'il avoit dit la seconde j'en aurois entendu parler car j'avois l'honneur de le voir assez souvent chez le prince philoxipe amaxite obeissant donc aux volontez de parthenie me demanda tout devant elle si cet estranger dont on disoit tant de merveilles estoit encore a paphos et s'il y divertissoit autant la cour qu'il avoit fait au commencement timante repliquay-je est sans doute tousjours un des hommes du monde le plus accomply mais depuis un petit voyage qu'il a fait pour aller voir la feste des adoniennes a amathonte il est devenu plus resveur et plus inquiet qu'il n'estoit auparavant il faut pourtant poursuivit il que ce soit une resverie qui vienne de temperamment car il ne luy est rien arrive que de favorable il est peutestre devenu amoureux 
 dit parthenie nullement repliquay-je car depuis son retour d'amathonte il n'a guere fait de visites de dames c'est donc respondit elle en souriant et en regardant amaxite que cette feste des adonienes ou il a este luy a inspire dans le coeur une melancholie dont il ne se peut deffaire apres cela passant d'un discours a un autre je me mis a luy raconter quelle devoit estre la course de chevaux qu'on devoit faire a paphos de sorte que parthenie qui dans le fonds de son coeur souhaitoit de voir timante prit cette occasion pour trouver un pretexte a ce qu'elle desiroit elle dit donc a ma soeur qu'elle ne vouloit pas la priver eternellement de toutes sortes de plaisirs et qu'elle vouloit qu'elle eust celuy la c'est pourquoy luy dit elle je vous donneray un chariot et megaside vous menera a paphos et vous ramenera icy apres la feste afin que vous me la racontiez amaxite entendant parler parthenie de cette facon connut bien qu'il faloit luy laisser un pretexte de cacher la veritable cause de son voyage de sorte que faisant semblant de croire qu'elle parloit tout de bon elle luy dit qu'elle n'iroit point sans elle et la chose alla enfin de telle maniere que parthenie fit comme si elle n'eust este a paphos que pour faire voir la course de chevaux a amaxite ce n'est pas que parthenie n'ait l'esprit tourne d'une certaine facon que bien souvent pourveu qu'elle n'ait rien a se reprocher a elle mesme elle ne se soucie pas trop si le monde pense bien ou mal de ce 
 qu'elle fait mais pour cette fois la elle eut cent circonspections estranges qui penserent rompre son voyage il fut toutesfois resolu apres tant d'irresolutions aparentes elle me dit certaines raisons obscures et embrouillees pour me faire comprendre qu'elle avoit sujet de ne vouloir pas qu'on sceust qu'elle allast a paphos en suitte de quoy elle me fit faire mille sermens d'estre secret quoy que je ne sceusse alors autre chose sinon qu'elle alloit voir une course de chevaux apres quoy je fus devant a paphos pour preparer celle qui devoit recevoir parthenie et pour donner ordre a tout ce qui pouvoit cacher ce petit voyage ma mere mesme ne sceut point que ma soeur estoit a paphos et la chose fut conduitte si adroitement que personne n'en soupconna jamais rien et certes il eust este assez difficile car comme parthenie ne dit point chez elle ou elle alloit qu'elle arriva de nuit et que la maison ou elle logea est assez pres de la porte de la ville par ou elle entra il n'eust pas este aise qu'on en eust rien descouvert principalement parthenie n'ayant que des femmes avec elle qui ne sortoient point du tout enfin seigneur parthenie fut a paphos croyant presques qu'elle n'y alloit point pour timante et en effet quand elle y fut arrivee et qu'amaxite luy demanda si elle ne vouloit donc pas luy tenir sa parole elle luy repartit d'abord determinement qu'elle n'y pouvoit consentir un moment apres elle n'en parla plus avec tant de certitude mais 
 elle n'eut pourtant pas la force de se resoudre a faire ce qu'amaxite luy proposoit et elle luy dit au contraire qu'elle ne le pouvoit pas et qu'elle ne verroit timante qu'a la course de chevaux qui se faisoit le lendemain ce fut en vain qu'amaxite luy dit que le terme qu'elle luy avoit donne expiroit ce jour la car elle demeura ferme dans sa resolution amaxite fut tentee cent fois d'avertir philoxipe de la verite de la chose scachant assez qu'il faut bien souvent pour servir ses amis ne croire pas tousjours ce qu'ils disent et ne faire pas tousjours ce qu'ils veulent mais apres tout elle croyoit que les deux oracles que parthenie avoit receus avoient fait une si forte impression dans son esprit qu'elle se fust estrangement offencee si elle eust este cause que le prince philoxipe eust este encore la presser de ne s'y attacher pas si exactement qu'elle se privast de la societe pour tousjours si bien que craignant de l'irriter contre elle inutilement et croyant que si les dieux vouloient que timante espousast parthenie ils en trouveroient bien les moyens sans qu'elle s'en meslast elle ne resista plus a cette princesse cependant la course de chevaux se fit le jour suivant ou toute la cour se trouva et comme celle chez qui estoit parthenie ne pouvoit pas refuser pour ce jour la une partie des fenestres de sa maison a des dames a qui elle avoit accoustume de les prester en de pareilles occasions a moins que de faire soubconner qu'il y avoit quelqu'un chez elle qu'elle ne 
 vouloit pas qu'on vist parthenie fut mise dans un cabinet dont les fenestres avoient une certaine espece de grilles faites de joncs et de feuilles de palmier a travers desquelles on pouvoit voir sans estre veue et par ou elle vit en effet la course de chevaux qui se fit dans cette grande place ou elles donnoient je ne m'amuseray point seigneur a vous la descrire et je vous diray seulement que timante y parut avec esclat et qu'il emporta le prix mais ce qu'il y eut de remarquable fut que timante s'estant imagine que l'inconnue qui luy donnoit tant de curiosite estoit quelqu'une des dames de paphos a qui il n'avoit jamais parle et qu'elle verroit la course de chevaux dont il estoit avoit change la devise qu'il avoit portee en une autre occasion c'est pourquoy au lieu de faire representer un phoenix sur un bucher avec ce mot j'attens que le soleil m'embrase il fit que le peintre representa le bucher desja embraze au dessus duquel paroissoit le soleil a demy eclipse avec ces paroles pour ame il me brusle tout eclipse qu'il est je vous laisse donc a penser seigneur combien la veue de cette devise surprit parthenie comme le cabinet ou elle estoit enfermee estoit fort bas et que c'estoit de ce coste la que ceux qui couroient faisoient leur course elle put voir facilement cette devise sur le bouclier de timante car tous ceux qui estoient de cette feste avoient une javeline 
 et un bouclier parthenie n'eut donc pas plustost veu cette devise qu'elle en fit l'application telle que timante l'eust pu souhaitter elle la montra en suitte a amaxite qui se servant de cette occasion luy demanda en riant si elle ne vouloit donc pas faire que soleil qui brusloit timante ne fust pas tousjours eclipse comme ma soeur ne luy parloit pas tout a fait serieusement elle luy respondit de la mesme sorte mais amaxite ne laissa pas de remarquer que parthenie estoit bien aise que timante ne l'eust pas oubliee si bien qu'encore que cette devise se deust plustost considerer comme une simple galanterie que comme une veritable marque d'amour elle ne laissa pas de toucher le coeur de parthenie et de l'obliger il luy sembla mesme que timante avoit ce jour la l'air du visage plus melancholique et elle crut que c'estoit peut estre parce qu'elle luy avoit manque de parole elle ne pouvoit pourtant se resoudre a luy envoyer dire qu'il vinst dans le jardin par une porte de derriere qui donnoit vers les murailles de la ville afin de luy parler au travers des grilles de la fenestres mais seigneur elle n'en fut pas a la peine car ces mesmes dieux qui avoient fait qu'ils s'estoient rencontrez deux fois firent encore qu'ils se parlerent une troisiesme et voicy comment la chose arriva le logis de timante estoit si pres de celuy ou estoit parthenie que les fenestres en donnoient sur le jardin de sorte que comme il n'y en avoit point chez luy ceux chez qui il estoit 
 loge qui estoient gens de qualite et qui estoient amis particuliers de cette dame chez qui estoit parthenie avoient obtenu d'elle la liberte de s'y promener quelquesfois et l'avoient aussi demandee pour timante mais comme ils n'y alloient pas souvent elle ne s'estoit point souvenue d'avoir la precaution de les en empescher pendant que parthenie seroit chez elle et de faire fermer une porte par ou ils y entroient quand ils le vouloient si bien que comme timante fut retire le soir il voulut pour se delasser du travail du jour et pour se refraischir du chaud qu'il avoit eu a la course de chevaux s'aller promener dans ce jardin et il y fut en effet mais il y fut seul et s'y promena assez longtemps apres quoy il fut s'assoir dans un cabinet de iasmin ou donnoit une des fenestres de parthenie et y demeura pres d'une heure trouvant beaucoup de douceur a resver en un lieu ou l'air estoit si frais et ou l'on sentoit si bon le soleil estoit couche et il ne faisoit plus assez de jour pour pouvoir discerner la diversite des fleurs du parterre lors que parthenie ouvrit sa fenestre qui donnoit dans ce cabinet de iasmin afin de jouir de la fraischeur qui s'esleve tous les soirs d'este principalement en chipre car quoy que cette fenestre fust grillee elle ne l'estoit pas comme celles qui donnoient du coste de la place ou la course de chevaux s'estoit faite mais a peine l'eut elle ouverte qu'elle vit que la lune se levoit si bien qu'adressant la parole a amaxite sans la nommer cet astre luy 
 dit elle n'est pas eclipse comme celuy de la devise de timante il ne tiendra qu'a vous reprit amaxite que le soleil de celuy que vous nommez ne le soit non plus que l'astre que vous voyez vous pouvez penser seigneur quelle surprise fut celle de timante qui estoit assis sur un siege de gazon a deux pas de cette fenestre et du mesme coste de s'entendre nommer et de croire mesme qu'il entendoit la voix de son aimable inconnue il n'en fut pourtant pas d'abord fort assure car comme parthenie n'avoit pas parle tout a fait haut il ne scavoit encore ce qu'il en devoit croire c'est pourquoy pour s'en esclaircir il s'avanca diligemment et s'aprocha de cette fenestre mais il n'y fut pas plustost que parthenie respondant a ce qu'amaxite luy avoit dit comme il n'apartient qu'aux dieux a faire que les astres eclipsez ne le soient plus dit elle c'est a eux que timante se doit adresser s'il veut que celuy qui luy est cache ne le soit plus aussi ay-je desja suivy vostre conseil reprit timante en prenant un des barreaux des grilles de la fenestre ou estoit parthenie puis que ce sont sans doute les dieux qui m'ont conduit icy ou il ne tiendra qu'a vous que le soleil qui me brusle tout eclipse qu'il est n'acheve de me reduire en cendre en me descouvrant toute sa lumiere lors que timante approcha parthenie sans scavoir qui c'estoit abaissa son voile et se retira de la fenestre mais amaxite qui n'eut pas tant de frayeur qu'elle reconnut d'abord timante a la voix de 
 sorte que se confirmant encore par cette rencontre en l'opinion qu'elle avoit que les dieux vouloient que timante et parthenie s'aimassent elle luy fit un compliment et fut a l'autre coste de la chambre requerir parthenie qui fit quelque difficulte de r'approcher de la fenestre mais enfin elle en r'aprocha il est vray qu'elle ne se fia pas a la nuict pour la cacher car comme la lune esclairoit elle ne parut a timante que le voile abaisse non plus qu'amaxite de sorte que comme il vit qu'elle ne se disposoit pas encore a le contenter il faut bien madame luy dit il que vous soyez en effet ce que je croy que vous estes je veux dire la plus belle personne du monde puis que vous ne croyez pas que la nuict avec tous ses voiles puisse ccher l'esclat de vos yeux quoy qu'il en soit adjousta t'il monstrez moy du moins ce que je connois desja faites qu'en vous entendant parler je recoive quelque consolation et dites moy enfin pourquoy vous avez voulu que je deusse au hazard le bonheur de vous rencontrer puis que vous m'aviez promis de m'accorder l'honneur de vous entretenir dans huict jours lors que timante commenca de parler parthenie estoit en une peine estrange parce qu'elle ne concevoit point qu'il peust estre dans ce jardin sans qu'il sceust qui elle estoit et sans que quelqu'un l'eust trahie mais lors qu'elle entendit qu'il attribuoit cette rencontre au hazard elle se rassura et se trouva l'esprit en estat de luy respondre avec plus de tranquilite elle voulut 
 pourtant scavoir plus particulierement comment il estoit entre dans ce jardin et elle luy dit enfin si fortemet qu'elle vouloit qu'il le luy dist qu'en effet il luy dit la chose telle qu'elle estoit il la luy dit d'autant plustost sans aucun desguisemet qu'il ne douta point du tout qu'il ne sceust sans peine qui estoit celle a qui il parloit puis qu'il la trouvoit dans une maison si proche de la siene il ne scavoit pourtant point precisement qui y demeuroit c'est pour quoy il ne pouvoit encore que penser mais enfin apres que timante eut dit a parthenie ce qu'elle vouloit scavoir vous voyez luy dit il madame que je vous dis tout ce que vous desirez que je vous die faites la mesme chose je vous en conjure et ne me cachez pas plus longtemps vos yeux comme ils portent sans doute leur lumiere avec eux l'obscurite ne m'empeschera pas de les voir c'est pourquoy au nom des dieux madame ne me desniez pas cette faveur que je souhaite avec plus de passion que je n'ay jamais rien souhaite je vous proteste adjousta t'il qu'apres avoir veu tout ce qu'il y a de belles personnes en chipre il n'y en a pas une dont j'aye desire une seconde fois la veue comme je desire la vostre en effet vous avez pu voir qu'au milieu de tant de grandes beautez je n'ay paru a une feste publique qu'avec toutes les marques qu'un homme qui vous adore comme on adore les dieux c'est a dire sans vous connoistre c'est pourquoy encore une fois madame ne me refuses pas ce que je vous demande je voudrois 
 seigneur luy respondit parthenie vous pouvoir accorder ce que vous tesmoignez peutestre desirer plus ardemment que vous ne le desirez en effet mais il y a quelque chose de si capricieux en ma destinee que je ne puis faire ce que vous souhaitez de moy a moins que de former le dessein de ne vous voir jamais apres cela ou au contraire s'il est vray que ce que vous connoissez de moy ne vous rebute pas de ma conversation il pourra estre qu'avec le temps vous pourrez scavoir qui je suis sans me perdre c'est pourquoy contentez vous s'il vous plaist que je vous permette de m'entretenir une heure de choses indifferentes de choses indifferentes reprit brusquement timante ha madame c'est ce que je ne scaurois faire et je vous declare que je ne vous parleray jamais que de vous jusques a ce que vous m'ayez accorde ce que j'en desire nostre conversation ne sera donc pas fort divertissante repliqua parthenie en riant car vous scavez si peu de chose de moy qu'il faudra tousjours recommencer le mesme discours je suis neantmoins bien assure reprit il que je ne m'ennuyeray pas et qu'apres vous avoir dit mille fois que je suis charme de la beaute de vostre voix et plus encore des graces de vostre esprit je trouveray pourtant tousjours quelque douceur a vous le redire pourveu que vous ne m'ostiez pas l'esperance de vous connoistre un jour mieux que je ne vous connois tant que vous ne me direz autre chose respondit parthenie sinon que vous avez une curiosite 
 estrange de scavoir qui je suis je le croiray sans peine mais de vouloir me persuader que tant que je vous seray inconnue j'auray quelque pouvoir sur vostre ame c'est ce que vous ne ferez pas facilement et c'est pourtant ce qu il faudroit qui fust pour m'obliger a vous dire qui je suis car enfin aller confier tout le secret de ma vie a une personne qui n'auroit nulle amitie pour moy c'est ce que je ne dois pas faire et c'est pourquoy comme il n'est pas possible que vous puissiez aimer ce que vous ne connoissez point et que vous ne pouvez aussi jamais me conoistre sans m'aimer auparavant il faut s'il vous plaist qu'apres avoir desgage aujourd'huy la parole que je vous donnay a amathonte nous nous separions pour tousjours ha madame luy dit il puis qu'il ne faut que vous aimer pour vous connoistre je vous connoistray infailliblement bientost estant certain qu'il y a je ne scay quelle puissance superieure qui me force malgre moy a m'attacher plus a vous qu'a toutes les personnes que j'ay jamais connues je vous declare toutesfois madame luy dit il que si j'ay a vous aimer il faut que ce soit d'amour et non pas d'amitie car pour mes amis et pour mes amies c'est mon esprit qui les choisit et je les veux mesme connoistre longtemps devant que de leur donner part en ma confiance mais pour l'amour il n'en est pas de mesme car il se vante d'estre au dessus de la raison de naistre plustost dans le coeur que dans l'esprit et de naistre mesme sans le consentement de ceux 
 dans le coeur desquels il naist c'est pourquoy madame comme je sens pour vous ce que je n'ay jamais senty pour personne je dois ce me semble croire que ce que je sens est amour pour moy dit parthenie je ne suis pas de vostre opinion parce que je suis persuadee que si vous me parliez souvent quoy que vous ne sceussiez pas qui je suis et quoy que vous ne vissiez point si je suis belle ou laide vous ne laisseriez pas de pouvoir avoir de l'amitie pour moy car comme en de longues conversations on peut connoistre l'ame de la personne avec qui on les a quoy qu'on ne connoisse ny sa condition ny son visage il n'est pas impossible que l'amitie naisse de cette connoissance mais pour l'amour seigneur ce n'est pas la mesme chose et comme vous avez dit vous mesme qu'il naist dans le coeur et non pas dans l'esprit il paroist assez que l'esprit tout seul ne peut faire naistre l'amour et que c'est a la beaute seulement que cet advantage est reserve ha madame luy dit il que vous connoissez peu l'amour si vous croyez que la seule beaute la cause ne considerez vous point que si cela estoit il n'y auroit que les grandes beautez qui en pussent donner et que l'on verroit bien souvent qu'en toute une grande cour il n'y auroit que deux ou trois belles qui eussent des adorateurs mais au contraire on voit des femmes qui n'ont quelquesfois ny grande beaute ny grand esprit qui sont aimees par de fort honnestes gens et l'on voit quelquefois aussi 
 en mesme temps les plus belles personnes du monde ne pouvoir attacher un coeur fortement a leur service apres cela madame douterez vous encore que l'amour ne soit pas un puissant effet de la simpathie qui agit malgre nous croyez donc s'il vous plaist madame que puis qu'il se trouve des hommes et mesme des hommes d'esprit qui sont amoureux de femmes qui ne sont point du tout belles je le puis bien estre de vous de qui je connois desja de grandes beautez et que je crois en effet estre fort belle quoy qu'il en soit seigneur dit elle vous ne le scaurez de long temps mais madame reprit il seroit il bien possible qu'il pust y avoir de la raison a ce que vous faites il y en a une si pressante repondit elle que si vous vous rendez un jour digne de la scavoir vous tomberez d'accord que j'auray fait ce que je devois mais madame reprit il encore quand mesme il vous importeroit qu'on ne sceust pas icy qui vous estes pourquoy ne vous fiez vous point a ma discretion je vous proteste que je n'ay dit a qui que ce soit ce que vous m'aviez deffendu de dire a amathonte je le scay bien luy dit elle afin de l'embarrasser car je m'en suis fait informer a tous vos amis c'est pourquoy connoissant que vous estes capable de garder un secret je veux bien vous en confier encore un et vous aprendre quels sont les sentimens de mon ame afin que je ne vous fois pas absolument inconnue scachez donc poursuivit elle que je suis sincere que j'ay le coeur 
 assez tendre que mon amitie est un peu tirannique que j'aime la vertu et la gloire que je ne veux point de coeur partage que je ne donne jamais le mien qu'apres qu'on m'a persuade par toutes les voyes imaginables que je regne souverainement dans celuy qu'on veut que je recoive que je suis ennemie mortelle de l'inconstance et que c'est principalement pour esviter un semblable malheur que je ne veux ny aimer ny estre aimee apres cela seigneur adjousta t'elle ne me demandez plus rien d'aujourd'huy car je vous assure que vous ne l'obtiendriez pas eh de grace madame luy dit il ne renversez pas l'ordre universel du monde j'ay connu le visage de tous mes amis longtemps devant que de connoistre leur coeur et vous voulez que je connoisse vostre coeur long temps devant que de connoistre vostre visage encore une fois madame ne faites pas une chose si peu ordinaire et ne faites point de difficulte de me monstrer vos yeux apres m'avoir monstre vostre ame mais non adjousta t'il un moment apres je ne veux que ce qu'il vous plaist et je dois estre si satisfait de ce que vous m'avez descouvert les plus beaux sentimens du monde que je ne dois plus rien desirer mais madame afin que vous connoissiez mon ame comme vous connoissez ma condition mon esprit et ma personne scachez s'il vous plaist que ce que je promets je le tiens toujours que ce que j'aime une fois je l'aime jusqu'a la mort si ce n'est qu'on m'abandonne 
 ou qu'on me trahisse que je ne suis point de ces amans qui ne veulent servir que pour regner puis qu'au contraire je ne veux estre aime que pour estre plus accable de nouvelles chaines et pour vous monstrer adjousta t'il que je ne suis pas inconstant et que mesme je ne le puis pas estre c'est que je ne suis point du tout de l'humeur de ceux qui ne considerent l'esprit aux femmes que comme un ornement a leur beaute puis qu'au contraire je regarde plustost leur beaute comme un ornement a leur esprit de sorte que ne faisant pas le principal fondement de mon amour sur un bien si peu durable et la fondant au contraire sur des choses qui durent autant que la vie elle durera aussi jusques a la mort comme je l'ay desja dit si tout ce que vous dittes estoit vray reprit parthenie en sousriant vous ne devriez pas desesperer de scavoir un jour qui je suis quoy madame luy dit il je croy tout ce que vous dittes et vous voulez douter de ce que je dis vous qui pouvez vous informer de moy a tous ceux qui me connoissent et moy qui ne puis a qui demander de vos nouvelles vous pouvez encore adjouster repliqua parthenie qu'il ne vous est pas mesme permis de vous en informer mais du moins luy dit il madame ne me permettrez vous pas de vous entretenir icy jusques a ce que vous ayez mis ma discretion a une assez longue espreuve parthenie fut alors quelque temps sans respondre mais timante la pressa si instamment et luy dit tant de 
 choses qu'elle craignit qu'en effet il n'entreprist plus qu'elle ne vouloit pour scavoir qui elle estoit c'est pourquoy prenant la parole je veux bien luy dit elle durant quelques jours vous accorder la permission de me parler icy a la mesme heure pourveu que vous me juriez par venus uranie que vous ne direz a qui que ce soit sans exception que vous ayez retrouve cette personne inconnue dont vous parlastes la premiere fois a toute la terre car si vous le dites je le scauray infailliblement et je ne le scauray pas plustost que je prendray la resolution de ne vous parler jamais et de faire en sorte que vous ne me connoissiez jamais c'est pourquoy voyez si vous pouvez vous satisfaire de ce que je veux comme c'est a vous a faire les loix reprit-il et que c'est seulement a moy a les suivre il faut bien que je vous obeisse mais madame quelle seurete puis je prendre a la promesse que vous me faites que je vous verray demain au mesme lieu et a la mesme heure ma parole repliqua t'elle mais madame respondit il vous ne me l'aviez pas tenue car les huict jours estoient passez et cependant je n'avois point eu de vos nouvelles pour vous mettre l'esprit en repos reprit-elle je vous permets de reveler tout ce que je vous ay dit si je ne me trouve demain icy pourveu que vous me soyez fidelle et que vous vous en alliez tout a l'heure apres cela il fallut qu'en effet timante se retirast car parthenie ne voulut point fermer la fenestre qu'il ne se fust retire mais des qu'il 
 le fut elle envoya prier celle chez qui elle logeoit de faire fermer la porte de cette maison voisine qui donnoit dans son jardin de peur que timante n'y revinst et n'escoutast ce que l'on diroit dans son apartement elle voulut mesme le quitter et elle le quitta en effet en prenant un plus haut qui ne donnoit pas dans le jardin de plus elle recommanda de nouveau le secret a tous ceux qui scavoient qu'elle estoit a paphos sans qu'il leur parust qu'il y eust pourtant d'autre raison sinon que parthenie ne vouloit pas que l'on sceust qu'elle eust quitte sa solitude pour venir voir un divertissement public principalement n'estant pas logee chez le prince son frere ou elle disoit n'avoir pas voulu aller parce qu'il eust este impossible que son voyage n'eust este sceu elle avoit mesme cet advantage que celle chez qui elle estoit logee n'estoit pas difficile a tromper mais apres que tous ces ordres eurent este donnez et qu'elle fut seule avec amaxite elle se mit a parler de l'autre ou elle se trouvoit tantost elle estoit ravie que timante l'eust retrouvee sans qu'elle l'eust fait advertir et tantost on eust dit qu'elle estoit faschee de s'estre engagee a le revoir apres elle s'imaginoit qu'amaxite l'avoit fait advertir qu'elle estoit dans cette maison et qu'elle avoit mesme fait dire a timante quelle estoit son humeur car enfin luy disoit elle il m'a dit tout ce que j'eusse pu souhaiter qu'il me dist et tout ce qu'il m'eust pu dire quand il auroit sceu tout ce que je pensois 
 c'est ce qui vous doit persuader madame luy repliqua amaxite que ce sont les dieux qui le font parler car pour moy vous scavez bien que vous ne m'avez point perdue de veue et que je ne connois point timante je scay bien ce que vous dittes reprit parthenie mais je scay si peu comment timante m'a trouvee tant de fois et m'a tant dit de choses selon mon sens que vous me devez pardonner le leger soubcon que je vous ay dit que j'avois et que je n'ay pourtant point eu et puis qu'il faut vous advouer la verite comme a un autre moy mesme je pense que je ne vous ay accusee qu'afin que vous me persuadassiez plus fortement que les dieux veulent que timante m'aime je n'ay pourtant garde de croire positivement tout ce qu'il m'a dit mais apres tout je ne veux pas du moins m'imaginer que ce qu'il dit qui est ne puisse point estre car je destruirois la seule veritable douceur dont j'ay jouy depuis que je me suis exilee qui est d'esperer de trouver quelqu'un capable d'une amour constante mais madame luy dit amaxite pourquoy avez vous donne tant d'ordres contraires a la promesse que vous avez faite a timante de le revoir c'est dit elle que je veux bien luy parler mais que je ne veux pas qu'il me connoisse et que j'ay bien creu que vous trouveriez demain les voyes de faire r'ouvrir la porte du jardin que j'ay fait fermer car enfin jusques a ce que je fois assuree que timante m'aime et que j'en fois assure par mille preuves d'affection je ne veux pas qu'il scache 
 qui je suis ny qu'il me voye mais ce que je voudrois bien scavoir seroit si timante me sera fidelle et s'il ne dira rien de nostre advanture ny au prince mon frere ny a ses autres amis apres que parthenie eut acheve de parler amaxite qui scavoit qu'antimaque estoit devenu amoureux de doride et que doride me faisoit l'honneur d'avoir assez d'amitie pour moy et de me confier presques toutes choses luy dit que si elle vouloit se fier en ma discretion je serois fort propre a descouvrir ce qu'elle vouloit scavoir d'abord parthenie fit quelque difficulte sur ce que ma soeur luy proposoit mais elle luy respondit si fortement de ma fidelite qu'enfin il fut resolu que je serois du secret cependant timante n'estoit pas sans inquietude car apres qu'il fut r'entre dans la maison ou il logeoit il s'informa sans dire la raison pourquoy il le demandoit quelles femmes estoient dans celle d'ou il venoit de se promener mais il fut estrangement surpris d'apprendre qu'il n'y en avoit point d'autres que la maistresse du logis qui estoit une femme fort avancee en age et les esclaves qui la servoient il scavoit pourtant bien que celle a qui il avoit parle n'estoit ny esclave ny vieille car sa conversation l'assuroit du premier et ses belles mains sa belle voix et sa belle taille l'assuroient de l'autre joint que les deux premieres fois qu'il l'avoit veue il avoit bien connu par la couleur de son habillement qu'elle estoit assurement jeune quoy qu'il n'eust pu connoistre sa 
 condition de sorte qu'il estoit en une peine estrange il voyoit que tout ce qu'il connoissoit de cette personne estoit admirable et qu'elle avoit un charme dans le son de la voix qui faisoit que tout ce qu'elle disoit plaisoit mille fois plus en sa bouche qu'il n'eust fait en celle d'une autre il trouvoit qu'elle avoit dans l'esprit un tout si galant et si aise qu'il estoit ravy de sa conversation et il croyoit mesme qu'elle estoit d'un naturel a aimer tendrement fondant cette opinion sur ce qu'elle haissoit tant l'inconstance mais apres tout disoit il lors qu'il eut examine cette advanture il faut bien qu'il y ait quelque chose d'estrange ou en la condition ou en la beaute de cette personne car pourquoy se cacheroit elle si soigneusement a un homme dont elle ne rejette portant pas absolument la connoissance il faut toutesfois adjoustoit il que cette personne soit belle puis que je luy ay ouy dire des choses a amathonte que celles qui ne le sont pas ne disent jamais il faut mesme quelle soit femme de condition son langage son esprit et son port me le prouvent assez et font que je n'en doute point quoy qu'il en soit disoit il elle me plaist toute inconnue qu'elle m'est et quand ce ne seroit que pour scavoir seulement son nom il faut que je luy obeisse car enfin elle m'a dit que si je fais ce qu'elle veut je ne dois pas desesperer de la connoistre un jour c'est pourtant une bizarre voye de scavoir une chose que de ne s'en informer point mais apres tout quand il venoit 
 a penser que cette personne luy avoit dit si affirmativement que s'il s'informoit d'elle a quelqu'un elle le scauroit et que si elle le scavoit il ne la connoistroit jamais et ne luy parleroit plus la curiosite faisoit cette fois la dans son coeur ce qu'elle n'a jamais fait dans celuy de personne puis qu'elle l'empeschoit de s'informer de ce qu'il avoit tant d'envie d'aprendre en effet timante mourant d'envie de demander a tous ceux qu'il connoissoit qui pouvoit estre cette aimable inconnue qu'il aimoit desja sans penser l'aimer n'osoit seulement en parler a antimaque de peur qu'il ne l'allast dire a doride de sorte qu'il passa la nuict et tout le jour suivant avec une impatience estrange cependant amaxite m'ayant envoye querir je devins l'espion de timante si bien qu'ayant cherche a le rencontrer je fus tout le jour aux lieux ou il estoit et je raportay le soir a ma soeur qu'il avoit paru fort resveur a tous ceux qui l'avoient veu qu'il avoit refuse de souper chez le prince philoxipe et d'aller a une promenade qui se devoit faire le soir sur la mer et ou toute la cour estoit sans en avoir voulu dire la raison et qu'il s'estoit retire chez luy de fort bonne heure de sorte qu'amaxite ayant dit a parthenie tout ce qu'elle avoit sceu par moy cette princesse en eut une joye extreme et se resolut plus facilement a ne manquer pas de promesse a timante si bien qu'ayant donne la commission a amaxite de faire ouvrir le soir la porte du jardin et amaxite en 
 ayant trouve le moyen sans que la maistresse de la maison comprist qu'il y eust rien de misterieux a cela tant la chose fut bien conduite l'heure de l'assigation estant venue timante se rendit a la fenestre du cabinet de la chambre basse ou parthenie estoit sur le pretexte d'avoir a escrire mais afin que parthenie ne fust pas obligee d'avoir un voile si espais pour la cacher ce cabinet n'estoit esclaire que par deux petites lampes de cristal qui estoient disposees de telle sorte que la lumiere ne s'estendoit pas jusques a la fenestre parce qu'elles estoient a un endroit ou il y avoit une corniche fort avancee qui portoit ombre jusques la si bien que lors que timante arriva il ne vit pas mieux parthenie que le jour auparavant il est vray qu'il la trouva avec encore plus de disposition a le recevoir civilement le raport que j'avois fait a ma soeur luy ayant donne beaucoup de satisfaction elle ne le vit donc pas plustost que prenant la parole je vous demande pardon seigneur luy dit elle d'estre peut estre cause que vous perdez le divertissement de la promenade que l'on fait ce soir sur la mer ce qui m'en console un peu adjousta t'elle c'est qu'a l'heure ou on la fait vous eussiez este prive du plaisir de voir tant de belles personnes qui y sont il paroist assez madame luy dit il apres l'avoir saluee tres respectueusement que j'ay espere plus de plaisir de vostre conversation que de la veue de toutes les belles dont vous parlez puis que je les ay quittees pour vous et qu'ainsi il 
 n'est pas besoin de me faire un compliment la dessus mais madame puisque vous scavez tout ce qui se passe dans le monde vous n'estes donc inconnue que pour moy seulement il est vray seigneur repliqua t'elle mais c'est par une raison qui vous est si avantageuse que si je vous la pouvois dire presentement je suis assuree que vous advoueriez que vous m'en devez estre oblige quelque defference que je fois resolu d'avoir pour vous reprit il j'aurois pourtant bien de la peine a croire que je vous pusse remercier de ce que vous me refusez une chose que je desire avec la mesme violence que les amans les plus ardens dans leur passion peuvent desirer la possession de leurs maistresses il paroist pourtant repliqua malicieusement parthenie que la conversation que vous eustes hier icy ne vous a pas donne grande satisfaction car pour moy quand j'ay passe un soir agreablement il demeure tout le lendemain une impression de joye sur mon visage ou au contraire quand je me suis trouvee en une conversation ennuyeuse le chagrin est dans mes yeux pour vingt-quatre heures c'est pourquoy si vous estes de l'humeur dont je suis j'ay sujet de croire qu'il vous ennuya hier estrangement car j'ay sceu que vous avez este assez resveur tout aujourd'huy il est vray madame reprit il que j'ay resve tout le jour mais c'a este par une raison toute opposee a celle que vous dites estant certain que je ne suis jamais plus melancholique qu'apres que j'ay eu un fort grand plaisir et puis 
 madame celuy dont je jouis en vous entretenant n'est pas un plaisir tranquile au contraire il est si mesle d'inquietude et de curiosite que je ne souffrirois guere davantage que je souffre quand mesme vous m'auriez entierement oste l'esperance car enfin vous scavez tout ce que je fais et je ne puis scavoir qui vous estes moy dis-je qui le desire avec une passion extreme et qui ne puis jamais avoir de repos que cela ne soit mais seigneur luy dit parthenie je ne voy pas que vous deviez estre si inquiete de ne scavoir point qui je suis puisque si je vous suis en quelque consideration il dependra de vous de le scavoir un jour et s'il est vray que vous n'ayez qu'une simple curiosite pour moy il vous sera sans doute aise de la vaincre sans la satisfaire puisque vous n'avez qu'a ne venir plus icy et qu'a m'oublier et vous croyez madame interrompit timante qu'il soit fort aise de vous oublier je pense en effet dit elle qu'il est bien plus difficile de se souvenir de moy que d'en perdre la memoire non non madame reprit il ne vous y abusez pas je ne vous oublieray jamais et je ne seray jamais content que je n'aye obtenu de vous deux choses fort precieuses je veux dire la veue de vostre beaute et vostre coeur si je vous avois accorde la moitie de ce que vous me demandez repliqua t'elle vous n'auriez jamais de part a l'autre c'est pourquoy pour vous aprendre du moins ce que vous devez faire pour obtenir ce que vous desirez scachez que devant que de me voir et de scavoir 
 qui je suis il faut avoir aquis mon coeur jugez donc si sans me connoistre vous pouvez faire tout ce que je veux qu'on face pour esperer seulement de le toucher comme je suis fort sincere adjousta t'elle et que je n'ay pas autant de desguisement en l'esprit qu'au visage je vous diray que diverses raisons que je ne puis dire presentement m'ont mise en estat de ne recevoir jamais d'affection qui soit fondee sur des choses passageres comme la beaute et la richesse sur qui le temps et la fortune ont beaucoup de part je veux donc qu'on m'aime seulement par inclination et par la connoissance de mon ame de mon esprit et de mon humeur de plus je veux qu'on me puisse aimer laide et pauvre si je la suis ou si je la deviens et je veux enfin qu'on n'aime que moy qu'on m'aime ardemment qu'on m'aime tousjours qu'on ne face que ce que je veux qu'on ne desire que ce qui me plaist et qu'on m obeisse aveuglement et sans repugnance jugez apres cela seigneur s'il est aussi aise que vous le pense de jouir de ma veue puisque je ne puis l'accorder qu'a ceux qui auront gagne mon coeur et que mon coeur ne se peut gagner que par la voye que j'ay ditte au reste dit elle encore comme la naissance est une chose qui n'est pas passagere puisque le temps et la fortune ne peuvent empescher qu'on ne soit jusques a la mort ce qu'on a este le premier instant de sa vie je veux bien vous advouer que dans la maison dont je suis il n'y eut jamais d'esclaves et que si je suis 
 aussi belle que noble peu de personnes en chipre sont sans doute plus belles que moy mais apres cela seigneur ne m'en demandez pas davantage car vous le demanderiez inutilement pendant que parthenie parloit ainsi timante estoit dans une inquietude estrange car comme toute la grece est pleine de certaines femmes qui font profession ouverte d'une galanterie universelle qui ne demeure pas exactement dans les termes de la modestie et qui en ternissant leur gloire les enrichit et qu'il y en a aussi assez en chipre il y avoit des instans ou il craignoit que celle avec qui il estoit n'en fust une il y avoit toutesfois je ne scay quoy dans l'air dont parthenie parloit qui luy persuadoit le contraire un moment apres en effet quand il venoit a considerer qu'elle estoit dans une maison de qualite et d'honneur que de plus ce n'est pas la coustume de cette espece de personnes de cacher leur beaute il se repentoit de la pensee qu'il avoit eue et trouvoit cette avanture trop galante pour ne la continuer pas il croyoit pourtant encore n'avoir que de la curiosite mais lors que parthenie luy eut dit toutes les conditions qu'elle vouloit en un amant il commenca de s'apercevoir qu'il estoit desja le sien car sans hesiter un moment il luy dit qu'il s'engageoit a tout ce qu'elle luy proposoit pourveu qu'elle luy promist qu'apres qu'elle auroit assez esprouve sa constance elle luy donneroit son coeur et luy accorderoit sa veue ces promesses se faisoient pourtant en aparence 
 de part et d'autre plustost comme une simple galanterie que comme de veritables promesses ce n'est pas qu'il n'y eust desja dans le coeur de timante la plus violente inclination qui sera jamais pour aimer parthenie et qu'il n'y eust aussi dans celuy de parthenie une tres forte disposition a aimer timante mais comme ils avoient tous deux de l'esprit raisonnable ils trouvoient qu'il y avoit quelque chose de si bizarre en cette avanture qu'ils ne pouvoient se resoudre a parler serieusement et il leur falut quelques jours auparavant que de connoistre assez leurs veritables sentimens pour se parler sans railler cependant jamais timante ne se separoit de parthenie qu'elle ne luy fist jurer qu'il ne diroit rien de leur avanture qu'il ne s'informeroit point d'elle et qu'il attendroit qu'elle s'assurast assez en son affection pour luy dire qui elle estoit et pour luy faire voir si elle estoit belle ou laide mais enfin seigneur comme parthenie a le plus bel esprit du monde et le plus charmant elle aquit un pouvoir si absolu sur celuy de timante qu'en effet il n'osa pas mesme dire a antimaque quelle estoit son advanture de peur qu'il ne la dist a quelqu'un il luy fut mesme aise de la luy cacher car comme antimaque estoit amoureux de doride il passoit tous les soirs chez la princesse policrite de sorte que timante avoit la liberte de se trouver a son assignation sans qu'il s'en aperceust il fit pourtant tout ce qu'il put par un escuyer qu'il avoit pour 
 faire suborner quelques domestiques de la dame chez qui parthenie logeoit pour scavoir qui estoit celle qui estoit chez elle mais comme la chose avoit este conduite avec tant d'adresse qu'ils ne scavoient pas mesme qui estoit parthenie cela ne luy servit de rien cependant comme il craignoit que si l'aimable inconnue venoit a scavoir qu'il luy auroit manque de parole et qu'il se seroit informe d'elle elle ne luy en manquast aussi il fit autant donner a ceux qui ne luy avoient rien apris que s'ils luy eussent dit ce qu'il vouloit scavoir afin de les obliger du moins a ne dire pas qu'on leur eust rien demande et en effet parthenie ne sceut point alors que timante ne luy eust pas tenu exactement sa parole il est vray qu'il la luy tint si fidellement d'ailleurs qu'elle eut sujet d'en estre contente car quelque soin que j'aportasse a observer tout ce qu'il disoit et tout ce qu'il faisoit je ne raportay jamais rien a ma soeur qui ne deust plaire a parthenie et qui ne deust luy persuader qu'elle occupoit fort l'esprit de timante en effet sa facon d'agir changea absolument dans le monde car comme il n'avoit autre dessein que de chercher son aimable inconnue partout et qu'il estoit persuade que c'estoit une personne de paphos qui venoit dans la maison ou il l'entretenoit seulement pour luy parler quoy que les domestiques eussent assure qu'elle y logeoit il alloit de visite en visite sans tarder en nulle part esperant tousjours de discerner a la voix celle qu'il mouroit d'envie de connoistre 
 mais il avoit beau aller il ne la trouvoit point de sorte que comme la difficulte en amour est ce qui en fait toute l'ardeur timante vint a estre plus amoureux de parthenie que jamais nul autre de ses amans ne l'avoit este il vint mesme a estre beaucoup plus inquiet car comme il avoit plus de choses a desirer et qu'il y avoit tousjours quelques instans ou la crainte d'estre trompe mesloit de la douceur et du chagrin a ses autres maux il souffroit assurement plus que les autres amans n'ont accoustume de souffrir aussi s'en plaignoit il quelquesfois si fortement a parthenie qu'il en faisoit pitie et d'autresfois si plaisamment qu'il en faisoit rire pour moy luy disoit il un soir que la lune estoit fort claire et qu'il la pressoit estrangement de lever son voile je ne puis plus souffrir que vous ne m'accordiez pas ce que je vous demande ce n'est pas adjousta t'il que vostre beaute soit necessaire pour faire durer ma passion car puis qu'elle est nee sans elle elle subsistera sans elle mais ce qui fait que je ne puis plus souffrir que vous me traitiez ainsi c'est que vous m'avez fait l'honneur de me dire une fois que vous m'accorderiez vostre veue des que j'aurois gagne vostre coeur de sorte que voyant que vous vous cachez tousjours aussi soigneusement qu'a l'ordinaire j'ay sujet de croire que je suis encore bien loin d'avoir fait cette illustre conqueste elle vous auroit trop peu couste repliqua parthenie si vous l'aviez desja faite c'est pourquoy afin que vous l'estimiez davantage il 
 faut que vous ne la faciez pas si tost du moins madame luy disoit il formez donc une image par vos paroles que je puisse adorer et qui passant de vostre bouche dans mon coeur y puisse demeurer jusques a ce qu'en vous voyant vostre veritable image l'en chasse car enfin je passe les journees entieres a aller de palais en palais et de temple en temple pour vous chercher mon imagination donne tous les jours a vostre beaute cent figures differentes je vous vois tantost le taint vif et tantost pasle tantost blonde et tantost brune quelquesfois je me persuade que vous avez les yeux doux languissans et passionnez et quelquesfois aussi je croy que vous les avez vifs et brillans et tous remplis de certains esprits lumineux et enflamez qui portent le feu dans l'ame de tous ceux qui les voyent je les crois tantost bleus et tantost noirs et sans scavoir ce que vous estes je vous adore pourtant tousjours esgalement mais apres tout madame adjousta t'il si vous avez autant de bonte que vous dittes souvent que vous en avez vous fixerez toutes ces imaginations et vous me direz du moins si vous estes blonde ou brune quand vous m'aurez dit repliqua t'elle malicieusement en riant si vous souhaitez que je fois brune ou blonde je vous diray peutestre si je suis l'une ou l'autre timante se trouva alors bien en peine car comme il ne scavoit point si elle estoit ou blonde ou brune il n'osoit dire son veritable sentiment de peur de ne rencontrer pas la verite joint aussi que parthenie 
 ne luy promettoit pas positivement de luy dire ce qu'il vouloit scavoir de sorte que n'osant respondre precisement il se mit a l'accuser d'inhumanite il est vray qu'il ne se plaignit pas longtemps parce qu'elle l'interrompit pour l'accuser de foiblesse car enfin luy dit elle je connois par ce que vous me dittes que vous voulez absolument que je fois belle puis que vous dittes que vostre imagination me donne les plus beaux yeux du monde et par consequent j'ay sujet de craindre que si je ne les ay pas tels vous ne changiez de sentimens pour moy ha madame interrompit il ne me faites pas ce tort la s'il vous plaist que de croire que quand vous ne seriez point belle je pusse vous aimer moins mais apres tout tant que vos yeux ne desmentiront pas mon imagination je croiray tousjours que vous estes la plus belle personne du monde en effet le moyen que je ne proportionne pas vostre beaute a vostre ame et a vostre esprit c'est pourquoy si vous voulez vous assurer de ma fidelite monstrez vous a moy telle que vous estes et si apres cela je ne vous adore encore quand mesme vous ressembleriez le portrait que vous me fistes de la laideur lors que j'eus l'honneur de vous rencontrer a amathonte haissez moy autant que je vous aime en verite dit parthenie l'amour est une capricieuse passion en effet luy dit elle n'est il pas vray que pour l'ordinaire ceux qui sont amoureux d'une fort belle personne et qui la voyent autant qu'ils veulent ne 
 laissent pas pourtant de s'estimer tres malheureux lors qu'ils croyent n'avoir point de part a son estime et que toute la beaute de ses yeux ne les empesche pas de sentir avec une douleur extreme une parole un peu rude ils disent alors que ce ne sont que les sentimens du coeur qu'ils cherchent il n'y en a pas un qui ne proteste a la personne qu'il aime qu'il souhaite plus la possession de son coeur que celle de sa beaute que c'est le terme de ses desirs et la borne de ses esperances cependant je voy qu'a parler raisonnablement l'amour est de telle nature qu'il meprise tout ce qu'il possede et qu'il desire tout ce qu'il ne possede pas en effet si la chose n'estoit pas ainsi bien loin de vous plaindre vous me remercieriez car enfin j'y commence par ou les autres achevent je vous ay advoue que je vous estime je vous ay dit que je serois bien aise que vous m'aimassiez et je ne vous ay pas deffendu d'esperer d'estre aime vous avez consenty de ne fonder point vostre affection sur la beaute je vous ay montre mon ame a descouvert je vous ay enseigne par quel chemin on pouvoit arriver jusques a mon coeur et je ne vous ay pas dit qu'il fust invincible et apres cela vous vous plaignez encore et vous vous amusez a me presser de vous montrer mes yeux qui peut-estre ne sont point beaux revenez seigneur revenez dans les termes de nos conditions si vous ne voulez que je rompe aveque vous il y a tant d'esprit a tout ce que vous dittes reprit timante que vous en 
 augmentez encore et mon amour et ma curiosite c'est pourquoy ne me deffendez pas s'il vous plaist de vous demander a genoux la grace que je desire contentez vous que je n'entreprenne rien de plus violent pour scavoir qui vous estes et que j'aye ce pouvoir la sur moy de ne le demander pas a tout ce que je connois de gens dans la cour mais madame pour faire que je continue de ne le demander point aux autres il faut que je vous le demande quelquesfois a vous mesme ne vous offencez donc point je vous en conjure de toutes mes prieres et de toutes mes impatiences si je ne vous aimois point je n'en userois pas ainsi mais vous aimant ardamment malgre que j'en aye il faut que je vous prie et que je vous presse de me faire connoistre ce que j'aime je connois bien poursuivit il que vous avez mille beautez dans l'esprit tout ce qui me paroist de vostre personne est admirable je voy des sentimens dans vostre coeur qui me ravissent il y a dans vostre conversation quelque charme particulier que je n'ay jamais trouve en nulle autre et vous attachez si fortement et si agreablement mon esprit lors que vous parlez que je pense que je pourrois vous voir sans que je pusse m'apercevoir si vous seriez belle ou si vous ne le seriez pas vous ne prononcez pas une parole qui ne passe de mon oreille dans mon coeur et qui ne luy donne je ne scay qu'elle esmotion agreable qui me plaist et me flatte tout a la fois mais apres tout adjousta t'il en sousriant je ne 
 vous connois pas encore assez et j'ay une si violente curiosite de me voir du moins dans vos yeux si je ne me puis voir dans vostre coeur que je ne me lasseray jamais de vour prier de m'accorder cette grace vous protestant que vous avez tous les torts du monde de vous deffier de mon amour et de ma discretion pendant que timante parloit ainsi parthenie forma le dessein d'esprouver sa constance par une assez bizarre voye c'est pourquoy prenant la parole et feignant de vouloir luy accorder une partie de ce qu'il souhaitoit je veux bien luy dit elle puisque vous en avez tant d'envie ne vous refuser pas tout ce que vous me demandez mais comme je suis resolue de vous accorder grace apres grace et de ne vous en accabler pas tout d'un coup je ne veux pas que vous scachiez encore qui je suis et je veux seulement que vous me voiyez le visage descouvert en plein jour mais a condition que vous ne me parlerez point au lieu ou je vous verray qui sera s'il vous plaist demain au matin a un petit temple qui est aupres du port je m'y tiendray justement deux heures apres que le soleil sera leve n'y voulant pas aller plus tard pour diverses considerations j'auray le mesme habit que j'avois le jour que vous me vistes a la feste des adoniennes je me mettray a la seconde colomne de la main droite et je leveray mon voile des que je vous verray afin de contenter une partie de vostre curiosite mais madame luy dit il en attendant que je recoive un plaisir que je souhaite si ardemment 
 pourquoy ne me monstrez vous pas vos yeux tout a l'heure je scay bien qu'il fait assez obscur pour ne les voir pas comme je les voudrois voir mais cela n'empeschera pas que je ne les voye mieux demain je voy bien dit elle que vous avez oublie qu'une de nos conditions est que vous ne veuilliez jamais que ce que je veux et que vous ne desiriez rien que ce qui me plaist quelque grand que soit vostre pouvoir luy dit il madame il ne scauroit s'estendre jusques a regler mes desirs et tout ce que je puis est assurement de vous les cacher apres cela parthenie congedia timante sans luy accorder ce qu'il luy demandoit luy disant que s'il entreprenoit de luy parler ou de la suivre le lendemain qu'il ne la verroit plus jamais de sorte que timante luy promettant tout ce qu'elle vouloit qu'il luy promist il se retira avec l'esperance de voir le jour suivant cette aimable inconnue qui luy avoit donne tant de curiosite et tant d'amour mais comme l'esperance que l'amour fait naistre est inquiette il ne put dormir de toute la nuict et il se leva si matin que ses gens en estoient estonnez et ils l'estoient d'autant plus qu'ils voyoient qu'il se paroit comme pour aller au bal quoy qu'il n'allast qu'a un petit temple ou peu de personnes de condition alloient et a une heure encore ou les femmes de qualite n'estoient pas esveillees
 
 
 
 
mais si timante avoit de l'impatience parthenie avoit de l'occupation car elle songeoit a faire qu'elle pust s'assurer du coeur de timante et que rien 
 ne le luy pust jamais oster c'est pourquoy elle avoit pris la resolution de luy faire une tromperie afin de voir s'il la pourroit aimer dans la croyance qu'elle ne fust point belle pour cet effet elle fit prendre le lendemain au matin a une fille qu'elle avoit qui avoit la taille fort bien faite et qui estoit a peu pres de mesme grandeur qu'elle le mesme habit qu'elle avoit porte la feste des adoniennes car comme cette fille estoit de salamis et qu'il n'y avoit pas longtemps qu'elle estoit a son service elle ne pouvoit pas estre connue a paphos mais seigneur il faut que vous scachiez que cette fille est une des plus laides personnes du monde car enfin tous les traits de son visage ont une si grande disproportion entre eux qu'on diroit qu'ils n'ont point este faits l'un pour l'autre aussi en resulte t'il une laideur si excessive que je n'ay jamais veu un objet si desagreable que le visage de cette fille cependant afin que timante fust mieux trompe amaxite suivit cette feinte parthenie avec un voile fort espais comme si elle este eust a elle et elles furent au temple dans un chariot de la dame chez qui parthenie logeoit mais pour plus grande seurete parthenie voulut que ma soeur m'envoyast querir et me donnast commission de me trouver a ce temple et de joindre timante des qu'il y seroit entre afin de luy oster la liberte de pouvoir parler a celle dont la veue le devoit tant surprendre me donnant ordre d'agir selon que l'occasion le requerroit et de faire et de dire 
 tout ce que je jugerois a propos pour empescher timante de descouvrir qu'on luy faisoit une tromperie parthenie n'avoit pourtant pas le dessein de laisser croire longtemps a timante qu'elle fust celle qu'il avoit veue au contraire elle avoit resolu lors qu'elle auroit veu comment il luy parleroit apres cette fourbe innocente de luy faire voir des le soir cette mesme fille aupres d'elle afin qu'il connust son erreur et que cette image terrible ne demeurast pas dans son esprit enfin seigneur si cela fut bizarrement et plaisamment pense il fut adroitement execute cette fille fut au temple plus matin que parthenie ne l'avoit dit a timante pour faire qu'elle y arrivast devant luy ce ne fut pourtant que d'un quart d'heure car il avoit une si grande impatience de voir la personne qu'il aimoit qu'il fut a l'assignation devant l'heure qu'on luy avoit donne mais comme j'y estois encore devant luy et que je scavois la chose je le vy entrer dans ce temple avec precipitation et empressement il n'y fut pas plustost qu'il regarda vers le lieu ou parthenie luy avoit assure qu'elle seroit mais a peine y eut il jette les yeux qu'il vit en effet une personne de fort belle taille suivie d'une autre qui estoit effectivement la mesme qu'il avoit veue a amathonte de plus il vit que cette personne estoit au mesme lieu qu'on luy avoit marque et qu'elle avoit le mesme habit qu'il avoit desja veu de sorte qu'il ne douta point du tout que celle qu'il voyoit ne fust son aimable inconnue 
 car encore qu'il y eust quelque peu de difference de la taille de cette fille a celle de parthenie la preocupation de timante fut si grande qu'il ne la remarqua point il advanca donc diligemment vers l'endroit ou elle estoit mais comme il estoit convenu avec parthenie qu'il ne luy parleroit point en ce lieu la il se mit un peu a sa gauche deux ou trois pas plus avance qu'elle vers le fonds du temple afin de la voir mieux il n'y fut pas plustost qu'amaxite advertit tout doucement cette feinte parthenie qui ne connoissoit point timante de lever son voile ce qu'elle fit a l'instant le levant mesme si adroitement que timante ne vit point ses mains car parthenie le luy avoit ordonne ainsi mais seigneur imaginez vous un peu je vous suplie quelle fut la surprise de timante qui s'estoit forme une idee admirable de la beaute de son inconnue de voir l'horrible laideur de cette fille elle fut si grande seigneur qu'elle parut en son visage et en toute ses actions il changea vingt fois de couleur presques en un moment il la salua en destournant les yeux malgre luy et fut si espouvente par un objet si surprenant qu'il ne songea pas seulement a cacher sa surprise il n'eut pas mesme le moindre soubcon de la tromperie qu'on luy faisoit si bien qu'estant fort afflige de cette advanture justes dieux disoit il en luy mesme comme il l'a raconte depuis comment avez vous pu vous resoudre de mettre une si belle voix et un si bel esprit en une si effroyable personne et de 
 joindre une si belle taille et de si belles mains a un visage si terrible mais comment se peut il faire adjoustoit il un moment apres que cette personne connoisse toutes les delicatesses de l'amour comme elle les connoist quelqu'un peut il l'avoir aimee ou les peut elle scavoir sans cela pour moy poursuivoit il en souspirant si j'avois veu son visage devant que connoistre son esprit je n'aurois pas voulu seulemet en faire ma confidente bien loin d'en faire ma maistresse et je pense que tout ce que je pourray faire sera de ne passer pas de l'amour a l'aversion encore si elle n'avoit qu'une laideur ordinaire qu'elle fust de ces femmes qui n'attirent ny ne rebutent qu'elle eust quelque chose dans la phisionomie qui peust faire croire qu'elle eust de l'esprit ou de la bonte je sens une si forte disposition a l'aimer que je l'adorerois encore avec la mesme ardeur mais que dis-je reprenoit il un moment apres il semble donc que je veuille determinement abandonner la personne du monde qui a le plus de charmes dans l'esprit et qui a le plus sensiblement touche mon coeur comme timante s'entretenoit de cette sorte avec autant de chagrin qu'amaxite et moy avions de plaisir a l'observer et que de temps en temps il regardoit celle qu'il croyoit estre parthenie comme s'il eust voulu voir si les dieux ne la changeroient point a sa priere tout d'un coup cette fille oubliant l'ordre qu'on luy avoit donne de ne monstrer point ses mains se mit a rabaisser son voile sans se mettre en 
 peine de les cacher de sorte que comme timante avoit alors fortuitement les yeux sur elle et qu'il estoit peutestre tout prest a prendre la resolution de rompre avec parthenie quoy qu'il n'ait jamais voulu l'advouer il vit que celle qu'il prenoit pour son aimable inconnue au lieu d'avoir les mains admirablement belles comme il les luy avoit veues et au labirinthe et a amathonte et mesme a la fenestre grillee ou il l'entretenoit et ou il les pouvoit entrevoir quand la lune estoit claire il vit dis-je qu'elle les avoit courtes larges et point du tout blanches si bien que revenant a luy il connut qu'il s'estoit trompe et en eut une si grande joye qu'elle parut sur son visage comme le chagrin y avoit paru un peu auparavant il fut alors bien fache d'avoir si peu cache sa premiere surprise mais pour la reparer il prit du moins la resolution d'aller parler a celle qui n'avoit que l'habit de son aimable inconnue disant que ce n'estoit pas a elle qu'il avoit promis de ne parler pas a celle qu'il trouveroit au temple et de ne la suivre pas et que puis qu'on luy manquoit de parole il n'estoit pas oblige de tenir la sienne mais justement comme il prenoit cette resolution cette feinte parthenie s'en alla avec ma soeur et acheva de le desabuser en marchant estant certain qu'elle n'avoit pas le port d'une personne de qualite comme parthenie l'a quoy qu'elle eust la taille fort belle cependant comme je vy qu'il la suivoit je m'avancay vers luy et le joignis devant qu'il l'eust pu 
 joindre et afin de l'embarrasser davantage seigneur luy dis-je en l'abordant cette dame que je voy que vous avez saluee est elle de crete nullement repliqua timante bien fasche que j'eusse rompu son dessein et je la croyois de paphos c'est pourquoy comme je l'ay creue femme de qualite je l'ay saluee sans la connoistre je pensois seigneur luy dis-je en sousriant qu'on ne saluast les dames qu'on ne connoissoit pas que lors qu'elles estoient belles mais a ce que je voy vostre civilite va plus loin que la nostre j'ay encore quelque chose de plus que vous respondit il en marchant tousjours car je suis sans doute plus curieux que vous n'estes estant certain que je voudrois bien scavoir qui est cette dame c'est assurement repliquay-je sans faire semblant de connoistre que je l'importunois que la curiosite que vous avez en cette rencontre est de la nature de celle qu'ont ceux qui cherchent a voir des monstres et qui ne croiroient pas avoir veu toute l'egipte s'ils n'avoient veu ces dangereux animaux qui attirent les passans pour les devorer quoy qu'il en soit adjousta t'il je voudrois scavoir qui est cette dame seigneur luy dis-je pour l'empescher de s'obstiner a la suivre je pense qu'il me sera aise de vous l'aprendre car je connois le chariot dans lequel elle est venue a ce temple je le connois bien aussi me dit il mais je ne connois pas pour cela celle qui s'en sert je vous promets de m'en informer luy repliquay-je et de vous en rendre conte cependant 
 la feinte parthenie et ma soeur remonterent dans le chariot sans que timante osast leur parler en ma presence comme il en avoit eu le dessein tant il avoit de peur d'irriter son aimable inconnue mais apres qu'elles furent parties et que timante les eut saluees en partant il me somma de ma parole et me pria de la luy tenir me donnant de si mauvais pretextes pour m'obliger a satisfaire sa curiosite que j'avois assez de peine a m'empescher de rire je connoissois pourtant bien qu'il ne vouloit connoistre cette personne que pour tascher de connoistre celle qui la faisoit agir vous pouvez penser seigneur que je luy promis tout ce qu'il voulut en suitte de quoy je le remenay chez luy et fus quelque temps apres rendre conte a ma soeur de ce qui c'estoit passe mais comme elle scavoit que parthenie n'agissoit comme elle faisoit que pour esprouver la fidelite de timante elle ne luy dit pas l'horrible douleur qui avoit paru dans ses yeux lors qu'il avoit veu le visage de cette desagreable fille qu'il croyoit estre celle qu'il aimoit et elle luy dit seulement qu'il en avoit paru surpris que neantmoins il n'avoit pas laisse de la saluer tres civilement et de la suivre lors qu'elle estoit sortie du temple ne luy disant point que cette fille avoit desabuse timante en montrant ses mains de sorte que parthenie croyant que timante se l'imaginoit aussi laide que cette fille commenca de se repentir de la tromperie qu'elle luy avoit faite craignant qu'il ne revinst 
 plus a son assignation ordinaire car encore qu'elle n'eust fait la chose que pour luy faire croire qu'elle n'estoit point belle elle ne pouvoit toutesfois souffrir sans impatience que timante se la figurast si horrible de sorte qu'elle attendit le soir avec une inquietude estrange tantost elle s'entretenoit de la joye qu'elle auroit si timante revenoit puis que ce seroit une marque que la laideur ne pourroit changer son affection tantost elle aprehendoit aussi qu'il ne revinst pas si bien que passant continuellement d'un sentiment dans un autre elle passa tout le jour avec autant d'inquietude qu'amaxite avoit de plaisir a se souvenir de tout ce qu'elle avoit veu dans l'esprit de timante a qui parthenie m'obligea de dire que je n'avois pu aprendre qui estoit cette dame que j'avois veue au temple cependant le soir estant venu timante ne manqua pas d'aller trouver parthenie selon sa coustume mais a peine luy eut on ouvert la fenestre du cabinet ou elle estoit que cette princesse prenant la parole et bien seigneur luy dit elle estes vous satisfait et pourrez vous aimer une personne telle que celle que vous avez veue ce matin au temple ou vous avez este pour vous monstrer madame dit-il en sousriant que je suis capable de trouver tousjours un extreme plaisir a vous voir levez ce voile qui vous cache car si je vous ay veue ce matin il ne doit plus estre abaisse et vous ne vous devez plus cacher quoy seigneur interrompit elle il semble que vous ne croyez pas 
 m'avoir veue je ne le croy pas en effet luy dit il et c'est pour cela que je me viens pleindre a vous car enfin vous m'avez manque de parole et vous m'avez mis en estat de n'estre plus oblige a vous rien tenir non non madame poursuivit il ne me niez pas la verite car si vous me vouliez tromper il ne faloit pas seulement donner vostre habit a celle qui vous a si mal representee il faloit encore luy donner vos mains vostre air et vostre port j'advoue toutesfois que d'abord la confiance que j'avois en vostre sincerite m'a trompe et que mes yeux m'ont trahy mais mon coeur a pourtant bientost connu que ce ne pouvoit estre vous du moins luy dit elle en luy advouant la tromperie qu'elle luy avoit faite dittes moy jusques a quel point vous m'avez haie quand vous avez creu que j'estois celle que vous voiyez je vous proteste madame luy dit il que je n'ay point eu de pensee qui vous doive offencer et que j'ay plus offence les dieux que vous mais encore reprit parthenie quels sentimens avez vous eus qu'avez vous fait et qu'avez vous pense je vous advoueray puis que vous le voulez repliqua t'il que j'ay murmure contre les dieux d'avoir mis tant de choses opposees en une mesme personne mais je n'en ay murmure que pour l'amour de vous seulement je regardois vostre gloire et non pas la mienne et je n'avois presque point d'interest aux souhaits que je faisois a vostre avantage ha seigneur interrompit parthenie vous n'estes point sincere 
 cependant je veux que vous le soyez et que vous me disiez effectivement si vous ne m'abandonneriez pas si j'estois a peu pres comme celle que je vous ay fait voir puisque vous voulez absolument que je vous montre mon coeur a descouvert respondit timante je vous diray que si vous estiez telle que vous dittes et que vous ne parlassiez jamais je pense que j'aurois bien de la peine a continuer de vous aimer mais si au contraire vous estiez comme celle que j'ay veue et que vous parlassiez tousjours comme vous parlez je vous suivrois eternellement mais reprit parthenie je ne veux pas que vous me respondiez en raillant et je veux que vous parliez serieusement j'y consens madame luy dit il et pour vous obeir exactememt je vous proteste devant les dieux qui m'escoutent que ce que je m'en vay vous dire est absolument vray je vous assure donc que mon coeur est si fort attache a vous que je ne veux jamais songer a le desgager j'avoue toutesfois madame que si vous estes aussi belle que je croy que vous l'estes je pense que j'auray la foiblesse de vous en aimer peutestre encore un peu davantage que je ne fais mais tousjours vous puis-je asseurer que si vous ne l'estes pas je ne vous en aimeray pas moins ha seigneur reprit elle cela ne scauroit jamais estre et puis qu'il est vray que vous m'aimerez davantage si je ne suis pas laide il est encore plus vray que vous m'aimerez moins si je la suis cependant seigneur il est constamment vray que si je ne la suis je la 
 deviendray c'est pourquoy si vous ne pouvez m'aimer sans que je fois belle cessez de m'aimer des aujourd'huy car enfin je vous l'ay dit des le commencement de nostre connoissance je ne veux point de coeur qui puisse changer je veux qu'on m'aime tousjours esgallement et que si j'ay a vous aimer un jour je puisse vous aimer jusques a la fin de ma vie ce qui ne seroit point du tout si vous m'aimiez moins en effet le moyen de souffrir sans colere et sans ressentiment de voir passer tout d'un coup de l'amour a l'indifference de se voir mespriser lors qu'on doit estimee et apres s'estre veue adoree en un temps ou on ne faisoit rien pour se faire aimer cependant seigneur ce que je dis est arrive mille et mille fois et arrivera encore autant ce qu'il y a de plus cruel en ces occasions est qu'on se devient esgallement insuportable et s'il y a de la difference entre celuy qui cesse d'aimer et celle qui aime encore il est certain que celuy qui mesprise est bien moins a pleindre que celle qui est mesprisee cet inconstant perd sans doute un plaisir en perdant son affection mais il en recouvre d'autres facilement ou au contraire une personne constante en perdant la douceur qu'il y a d'estre aimee perd en mesme temps toute celle de sa vie et se voit accablee de toutes sortes de chagrins en effet le moyen apres cela de souffrir tout ce qu'on apelle divertissement et le moyen de se resoudre seulement a vivre si ce ne'st pour se vanger c'est pourquoy seigneur songez 
 bien serieusement s'il est vray que vous puissiez estre capable d'une passion constante et ne me rendez pas plus malheureuse que je ne la suis en me faisant esperer un bien dont je me trouverois privee je vous proteste madame luy dit il que dans les sentimens ou je me trouve je tiens si absolument impossible que je puisse vous aimer moins que je ne puis seulement concevoir que cela puisse jamais estre ce qui m'embarrasse le plus repliqua parthenie lorsque je vous demande des assurances d'une affection eternelle est que les plus inconstans du monde croyent qu'en effet ils ne le deviendront pas c'est pourquoy tant que leur passion dure ils s'imaginent qu'elle durera tousjours et disent les mesmes choses que les plus fidelles peuvent dire mais madame dit alors timante puis qu'on n'a pu encore trouver le trouver le moyen de s'assurer de l'advenir que par le passe et par le present je ne dois pas estre puny comme inconstant encore que j'exprime mes veritables sentimens avec les mesmes paroles que les amants infidelles expriment les leurs c'est pourquoy contentez vous d'esprouver ma constance par toutes les voyes que vostre esprit vous pourra suggerer et apres cela resolvez vous de me rendre heureux en m'aprenant que je ne suis pas mal dans vostre esprit mais pour me le prouver madame faut me dire qui vous estes il faut me descouvrir vos yeux et non pas remplir mon imagination d'une image qui vous convient si peu apres cela seigneur parthenie 
 craignant que timante ne fust pas encore assez desabuse de l'opinion qu'il avoit eue que celle qu'il avoit veue au temple estoit effectivement elle voulut que cette fille vinst luy parler le voile leve de sorte que par ce moyen timante les voyant toutes deux en mesme temps ne pouvoit pas douter que celle qui avoit le voile abaisse ne fust pas une autre personne que celle qu'il avoit veue au temple car encore qu'il ne la vist pas bien distinctement il la reconnut pourtant mais il ne l'eut pas plustost veue et elle ne se fut pas plustost retiree que prenant la parole non non madame dit il a parthenie il ne faloit point me faire voir une seconde fois cette fille pour me desabuser mon erreur n'a dure qu'un moment et mon coeur n'a pas garde longtemps une image si indigne de vous et que j'aurois pourtant conservee si c'eust este la vostre vous m'en dittes trop pour estre creu reprit parthenie et certes a dire vray adjousta t'elle en riant je ne veux pas tout a fait vous blasmer quand vous ne direz pas exactement la verite en cette occasion car enfin tout ce que je puis faire est de souffrir que cette fille me serve c'est pourquoy je ne dois pas trouver si estrange qu'on eust peu de peine a se resoudre de servir une personne qui seroit faite comme elle apres cela le reste de la conversation fut tantost mesle de protestations sinceres d'une affection eternelle et tantost d'un agreable enjouement d'esprit qui ne laissoit pas de faire connoistre a timante et a 
 parthenie qu'ils estoient dignes l'un de l'autre et qu'ils s'aimoient plus encore qu'ils ne se le disoient cependant comme la chose du monde la plus difficile a un amant est de r'enfermer dans son coeur tout ce qui luy arrive et de n'en rien dire a personne timante ne put plus vivre sans avoir la consolation de raconter son avanture a quelqu'un c'est pourquoy changeant le dessein qu'il avoit eu de la cacher a antimaque de peur qu'il ne la dist a doride il creut au contraire qu'il seroit aise a un amant de cacher le secret d'un autre amant si bien qu'apres avoir quitte parthenie et estre retourne chez luy il attendit qu'antimaque revinst de chez policrite afin de luy dire tout ce qui luy estoit advenu et de luy demander conseil de ce qu'il devoit faire pour contenter tout ensemble et sa passion et sa curiosite il ne se descouvrit pourtant pas a antimaque sans luy faire promettre plus d'une fois de ne dire jamais a qui que ce fust ce qu'il alloit luy aprendre en suitte de quoy il luy dit tout ce qui luy estoit arrive d'abord antimaque escouta tout ce que timante luy disoit conme une fort plaisante chose et comme une avanture fort bizarre et fort divertissante sans croire que son amy fust veritablement amoureux d'une personne qu'il ne connoissoit point mais lors qu'il l'entendit exagerer toutes ses inquietudes il connut que sa curiosite estoit une curiosite amoureuse dont il commenca de luy faire la guerre mais comme il vit que timante luy parloit serieusement et ne trouvoit pas trop 
 bon qu'il le pleignist si peu et qu'il l'escoutast en riant antimaque quittant son enjouement luy dit qu'il devoit luy pardonner si la nouveaute de cette advanture l'avoit surpris et luy avoit persuade que ce ne pouvoit estre qu'une simple galanterie et non pas une veritable passion mais poursuivit antimaque puis que vous estes effectivement amoureux je vous pleins infiniment et je vous pleins d'autant plus que je suis persuade qu'il faut de trois choses l'une ou que la persone que vous aimez soit fort bizarre ou qu'elle ne soit point belle ou qu'elle ne soit point de qualite et veuillet les dieux qu'elle ne soit pas quelque chose de pis que tout ce que je dis qu'elle n'est point et que vous ne soyez pas trompe ha cruel et injuste amy reprit timante il paroist bien que vous ne connoissez pas celle que j'adore je la connois autant que vous respondit antimaque car ce fut moy qui vous la fis voir au labirinthe il est vray dit timante mais quoy que vous vissiez alors et sa belle taille et ses belles mains que vous entendiez sa voix et que vous pussiez mesme connoistre son esprit ce n'est pourtant rien en comparaison de ce que j'en connois car enfin il y a je ne scay quel charme dans sa conversation qui me ravit et sans me dire qui elle est elle ne dit pourtant pas une parole qui ne m'assure de la grandeur de son esprit de la noblesse de sa naissance de la generosite de son ame et mesme de la beaute de ses yeux car elle a quelquesfois je ne scay quoy de galant dans ses facons 
 de parler qu'une personne qui ne scauroit pas qu'elle est belle n'auroit point ha seigneur s'escria antimaque que je vous pleins de voir jusques a quel point l'amour a preocupe vostre ame et je vous pleins d'autant plus luy dit il que je ne voy pas par ou vous pouvoir servir puis que vous me deffendez de dire a personne ce que vous venez de me dire et que par consequent je ne puis ny m'informer qui est celle que vous aimez ny la porter a vous estre favorable je pense pourtant adjousta t'il que si vous voulez suivre mon conseil vous pourrez du moins tirer quelque lumiere de ce que vous voulez scavoir
 
 
 
 
timante pria alors antimaque de luy dire donc ce qu'il luy conseilloit de faire je voy bien repliqua t'il par tout ce que vous m'avez dit que vous avez employe toute vostre diligence a persuader a celle que vous aimez de se faire connoistre a vous vous luy avez aporte de pressantes raisons vous l'avez priee ardemment vous luy avez dit de belles et d'agreables choses vous avez mesme adjouste les pleintes aux raisons et aux prieres mais je ne voy pas que vous ayez essaye la liberalite cependant l'amour veut des sacrifices et des offrandes aussi bien que les autres dieux c'est pourquoy si vous m'en croyez vous chercherez les voyes de trouver un pretexte de faire un present assez magnifique a cette personne si elle est telle que vous la croyez elle le refusera et ne se monstrera pas davantage a vous pour cela ou si elle ne l'est pas et qu'elle soit belle elle le prendra 
 et vous la verrez si c'est le premier vous aurez descouvert une nouvelle beaute en son ame et si c'est la seconde vous aurez du moins le plaisir de contenter vostre curiosite quoy qu'il en soit dit antimaque si elle resiste a vos persuasions a vos souspirs et a vos presens vous aurez tousjours la satisfaction de voir que je ne condaneray plus vostre passion encore que je scache bien reprit timante que la liberalite doit estre inseparable de l'amour je ne laisse pas de craindre d'irriter la personne que j'aime en luy voulant faire un present mais si je fuy vostre conseil il faut du moins que ce que je luy offriray soit si magnifique qu'elle puisse connoistre par la quelle est l'opinion que j'ay de sa qualite et qu'elle puisse juger de la grandeur de mon amour par la richesse de mon present car enfin selon mon sens un amant ne peut raisonnablement passer pour liberal s'il n'est prodigue et certes timante tesmoigna bien en cette occasion qu'il estoit de ce sentiment la puis qu'apres avoir absolument resolu de suivre le conseil d'antimaque il choisit parmy les pierreries qu'il avoit tout ce qu'il y avoit de plus riche et de plus rare il ne le choisit pas mesme sur un petit nombre car conme les personnes de sa condition en portent tousjours beaucoup lors qu'ils voyagent et que timante estoit aussi riche que magnifique il avoit une fort grande quantite de pierreries mais apres avoir mis dans un petit coffre d'orfevrerie garny d'onices tout ce qu'il jugea digne de la personne qu'il aimoit 
 et qu'il eut veu enfin que ce present pourroit l'estre d'une reine il y mit encore une lettre et le porta le lendemain au soir a son assignation resolu de chercher quelque voye de pouvoir faire une liberalite de bonne grace et de tourner la conversation de facon que la chose se fist avec bien-seance apres avoir donc parle quelque temps selon leur coustume parthenie et luy c'est a dire de cent choses agreables et en avoir parle agreablement timante qui estoit tousjours accoustume a se pleindre et qui scavoit en effet que rien n'est plus doux aux belles que d'entendre qu'on se pleigne tousjours de quelque chose se mit a luy faire une pleinte dont il ne s'estoit point encore advise jusques a quand madame luy dit il voulez vous que je ne vous puisse donner nulle marque de mon amour et jusques a quand avez vous resolu que j'aime sans pouvoir obtenir la liberte de faire rien de tout ce que l'amour a accoustume d'inspirer a ceux qu'il met sous son empire car enfin si je scavois qui vous estes et qu'il me fust permis de faire esclater ma passion j'aurois desja fait pour vous tout ce que peuvent faire les amans les plus passionnez les plus soigneux et les plus magnifiques vous auriez eu autant de serenades qu'il y a de jours que j'ay l'honneur de vous connoistre j'aurois desja fait ou quatre festes publiques vous auriez desja donne divers prix le bal vous auroit lassee et vous auriez veu si on scait traitter en crette comme en chipre de plus comme je 
 suis persuade que j'ay des rivaux je vous aurois peutestre fait voir qu'ils ne me doivent point estre preferez je vous aurois suivie en tous lieux j'aurois cherche a estre amy de tous vos amis et ennemy de tous vos ennemis je n'aurois veu que les gens que vous voyez et j'aurois enfin trouve mille voyes de vous faire connoistre la grandeur de ma passion mais au point ou est la chose que fais-je qui vous puisse faire voir mon amour telle qu'elle est vous m'obeissez interrompit parthenie et cela suffit car pourveu que vous continuyez de le faire je croiray vous devoir autant que si vous aviez fait tout ce que vous venez de dire que vous feriez si vous scaviez qui je suis je fais toutesfois si peu de chose reprit il que j'ay bien de la peine a croire que vous puissiez m'avoir grande obligation ny mesme que vous me puissiez estimer car apres tout vous ne scavez si je suis genereux ou non vous ignorez si je suis avare ou liberal et je suis enfin en terme aveque vous que je puis avoir mille vertus que vous ne connoissez pas ou mille deffauts qui vous sont cachez c'est pourquoy faites s'il vous plaist que je ne fois pas renferme dans des bornes si estroites et souffrez que mon amour esclate de quelque maniere que ce soit pour esclater a mes yeux respondit parthenie il faut qu'elle soit cachee a ceux de tout le reste du monde du moins luy dit il madame souffrez donc que je regle toute ma vie par vos conseils et que je vous de mande advis de tout ce que je feray ha 
 pour cela reprit parthenie je le veux bien car comme je ne cherche qu'a vous connoistre parfaitement je seray ravie de scavoir tout ce qu'il y a dans vostre coeur faites moy donc s'il vous plaist l'honneur luy dit il en luy presentant ce petit coffre d'orfevrerie dans lequel estoient ces magnifiques pierreries qu'il luy vouloit donner de me dire si ce que je remets entre vos mains pourroit estre offert a une grande princesse et demain vous me direz ce qu'il vous en aura semble car je le destine a une personne qui merite sans doute d'estre reine d'abord parthenie ne creut point que ce present fust pour elle et elle pensa que c'estoit pour policrite ou peutestre mesme pour aretaphile quoy que ce que disoit timante n'y convinst pas tout a fait c'est pourquoy elle prit ce qu'il luy presentoit sans en faire de difficulte mais elle ne le tint pas plustost qu'elle changea de sentiment et ne douta point que ce present ne fust pour elle cette pensee excita un assez grand trouble dans son coeur car elle eut du despit et de la curiosite le premier parce qu'elle creut que timante ne pensoit pas d'elle ce qu'elle vouloit qu'il en pensast et l'autre parce qu'en effet elle voulut voir ce que timante luy avoit baille c'est pourquoy sans faire semblant qu'elle creust avoir part a cette liberalite elle luy dit qu'elle ne vouloit point remettre au lendemain a luy donner son advis sur ce qu'il luy demandoit et qu'elle le conjuroit de se donner un moment de patience afin qu'elle 
 pust aller voir aupres d'une lampe que estoit allumee en un coin du cabinet si ce qu'il vouloit donner estoit digne de luy estant certain adjousta t'elle obligeamment que s'il est digne de vous il est digne de celle a qui vous le destinez quelle qu'elle puisse estre en disant cela parthenie s'en alla effectivement pour voir ce que timante avoit remis en ses mains avec intention de le luy rendre tout a l'heure mais il s'en alla aussi bien qu'elle afin de luy mieux tesmoigner qu'il ne vouloit pas le reprendre si bien que comme parthenie l'entendit marcher elle retourna a la fenestre pour le rapeller mais il estoit desja sorty du cabinet de iasmin sur le quel cette fenestre respondoit de sorte qu'elle fut contrainte apres avoir attendu quelque temps pour voir s'il ne reviendroit point de refermer la fenestre et de regarder aveque loisir ce que timante luy avoit laisse il est vray qu'elle ne le regarda pas seule car elle le fit voir a amaxite qui ne fut pas peu surprise du prodigieux esclat des pierreries qu'elle vit dans ce petit coffre qui estoit remply de tout ce que nos dames portent de plus magnifique lors qu'elles se parent parthenie regarda pourtant moins toutes ces perles et tous ces diamans qu'une lettre qui estoit au dessus qu'elle trouva estre telle 
 
 
 
 timante a son admirable inconnue 
 
 
 puis qu'il n'y a point de roy qui ne tire tribut de ses sujets souffrez qu'estant non seulement vostre sujet mais vostre esclave je vous donne ce que je puis si ce n'est pas ce que je dois comme deesse il vous faut des offrandes et des sacrifices et comme reine de mon coeur il vous faut un tribut c'est pour quoy je vous conjure de recevoir celuy que je vous offre non pas pour vous faire voir que je suis liberal mais seulement pour vous monstrer que je ne suis pas avare au reste ne pensez pas que je pretende acheter vostre coeur car outre que je scay qu'il est d'un prix inestimable et que tout ce que le soleil a forme d'or de perles et de pierreries depuis qu'il esclaire l'univers ne le pourroient pas payer il est encore constant que si j'ay a le posseder un jour je veux le devoir a mes larmes et a mes souspirs et non pas a des perles et a des diamans cependant n'ayez pas l'inhumanite de vous offencer de ma hardiesse et de trouver mauvais qu'une personne qui vous a donne son coeur tout entier vous donne ce qu'elle estime bien moins c'est pourquoy je vous conjure de ne m'en hair pas et de ne m'en recevoir pas demain plus froidement si vous ne voulez accabler de douleur le plus amoureux de tous les hommes 
 
 
 timante 
 
 
apres que parthenie eut acheve de lire cette 
 lettre elle la fit lire a amaxite qui ne pouvant assez admirer la liberalite de timante prit la parole apres avoir leu sa lettre pour dire a parthenie que pour donner autant que timante il faloit aimer plus que personne n'avoit jamais aime je ne scay pas si timante m'aime autant que vous le dittes reprit parthenie mais je scay bien tousjours qu'il ne m'estime pas assez et qu'il ne me connoist point du tout car puis qu'il a pense esblouir mes yeux et toucher mon coeur par des diamans il a creu qu'il y avoit de la foiblesse dans mon esprit que j'avois l'ame mercenaire et il n'a enfin rien pense de moy qui me soit advantageux il est vray adjousta t'elle que timante est excusable car ma facon d'agir aveque luy est si bizarre et si extraordinaire que je ne dois trouver son procede estrange aussi suis-je resolue de ne le traitter pas rigoureusement et de me contenter de luy faire voir qu'il s'est abuse lors qu'il a creu que je serois capable de recevoir un present de l'importance du sien et pour faire adjousta t'elle qu'il ne puisse douter de ma generosite je ne veux pas seulement refuser ce qu'il m'offre mais je veux encore luy faire un present et mesme un present si magnifique qu'il puisse en tirer quelque conjecture de ma condition et de ma richesse car les dieux ne m'ont pas menacee d'estre malheureuse quand celuy qui m'espousera scaura que ma naissance n'est pas basse et en effet parthenie fit ce qu'elle dit car non seulement elle remit dans ce petit coffre tout 
 ce que timante luy avoit voulu donner mais elle y mit encore une boiste de portrait couverte de diamans mais des diamans admirables et d'une grandeur fort considerable elle ne craignoit pas mesme qu'elle peust estre reconnue pour estre a elle quand timante l'auroit montre a tout ce qu'il y avoit de monde a paphos car elle l'avoit fait faire a salamis il n'y avoit pas longtemps pour y mettre le portrait de policrite qu'elle osta auparavant que de l'envoyer a timante il est vray qu'elle y escrivit quelque chose avec un crayon elle respondit aussi a la lettre de timante en deguisant son escriture apres quoy je fus charge de faire porter ce petit coffre si lendemain au matin par une personne fidelle et en effet je m'aquitay de cette commission sa heureusement que ce petit coffre fut donne a un escuyer de timante a qui il se fioit extremement pour le rendre a son maistre ne voulant pas le luy faire donner a luy mesme de peur qu'il ne retinst celuy qui le luy eust rendu et ne luy fist dire qu'il le tenoit de ma main et qu'ainsi il n'eust lieu de me presser de luy dire qui estoit la personne qu'il aimoit et qu'il ne peust mesme peutestre le deviner a cause de ma soeur qui estoit avec parthenie la chose se fit donc aussi bien que cette princesse l'eust pu desirer car l'escuyer de timante ne connoissoit point celuy qui luy parla et n'avoit mesme garde de le connoistre ny mesme de le rencontrer sans un grand hazard car c'estoit un homme qui n'estoit pas 
 de paphos et qui en partoit ce jour la de sorte que timante en s'esveillant fut estrangement estonne de voir sur sa table ce qu'il croyoit estre dans les mains de son inconnue d'abord il creut que ses yeux le trompoient ou qu'il n'estoit pas bien esveille mais son escuyer luy ayant dit qu'un homme qu'il ne connoissoit point qui ne s'estoit point voulu nommer et qui n'avoit pas voulu attendre qu'il fust esveille l'avoit charge de luy rendre ce qu'il voyoit il ne douta plus que ce qu'il voyoit ne fust effectivement vray mais comme il crut bien que puis que l'aimable inconnue luy renvoyoit son present il ne la verroit pas il s'en affligea beaucoup et d'autant plus qu'il crut que puis que cette personne estoit assez genereuse pour refuser une liberalite si considerable elle s'en seroit peutestre offencee c'est pourquoy il ouvrit le petit coffre avec beaucoup d'impatience non pas pour scavoir si on luy renvoyoit toutes ses pierreries mais pour voir s'il n'y avoit point de responce a sa lettre mais il fut estrangement estonne de voir droit au dessus de toutes les pierreries qui estoient dedans cette belle et riche boiste que parthenie y avoit mise et qu'il connut d'abord pour n'estre pas a luy il ne l'eut pas plustost veue qu'esperant que peutestre le portrait de celle qu'il mourroit d'envie de voir estoit dedans qu'il l'ouvrit avec precipitation sans s'amuser a en considerer la beaute et la richesse mais au lieu de voir ce qu'il souhaittoit il vit ces paroles escrites a la place de la peinture 
 
 cette boiste servira un jour a mettre mon portrait si vous vous en rendez digne ha cruelle personne s'escria t'il a ce qu'il a raconte depuis ne serez vous jamais lasse d'esprouver ma patience et ne vous resoudrez vous jamais de me faire voir ce que j'adore apres cela voyant des tablettes il les ouvrit et y vit cette lettre
 
 
 au trop curieux timante 
 
 
 je suis si fortement persuadee que la liberalite est une vertu et mesme une vertu heroique que je n'ay garde de rien faire qui vous puisse donner lieu de me soubconner du vice qui luy est oppose c'est pourquoy je vous renvoye vostre magnifique present et je le vous renvoye mesme sans me pleindre aigrement car comme vous ne me connoissez pas pour ce que je suis je ne dois pas m'offencer d'un procede qui me seroit injurieux si vous me connoissiez je me pleins pourtant un peu de ce qu'apres tant de conversations ou je ne vous ay pas cache mon coeur comme mon visage vous n'ayez pas eu assez bonne opinion de moy pour croire que je n'accepterois pas ce que vous m'avez offert je ne veux pourtant pas rompre aveque vous pour cela quand ce ne seroit que pour vous donner lieu de me connoistre mieux cependant pour reparer vostre faute je vous ordonne de garder la boiste que je vous envoye sans la monstrer a personne car si vous la monstrez vous n'y verrez 
 
 jamais ma peinture et ne me verrez jamais moy mesme comme timante achevoit de lire cette lettre antimaque entra qui trouva son amy bien occupe a raisonner sur la nouveaute de cette derniere avanture qu'il luy raconta malgre la deffence de parthenie ne luy estant pas possible de s'en empescher et croyant qu'en effet ce n'estoit pas la trahir que de faire son confident d'un homme qu'il aimoit comme un autre luy mesme mais si timante fut estonne antimaque le fut encore davantage n'y ayant pas moyen apres cela de douter ny de la condition ny de la generosite de cette inconnue car enfin le present de timante estoit si riche qu'il faloit avoir l'ame bien grande pour le refuser et la boiste que parthenie luy donnoit estoit si magnifique qu'il faloit estre tres riche et tres liberale pour la donner si bien qu'antimaque apres cela advoua a timante qu'il avoit raison de continuer son avanture et de voir jusques ou elle pourroit aller il voulut l'obliger a monstrer cette boiste a quelqu'un qui s'y connust pour scavoir ou elle avoit este faite et il voulut aussi l'obliger a luy confier sa lettre pour en faire voir quelques lignes a doride afin de tascher d'en connoistre l'escriture mais comme timante avoit remarque en plusieurs conversations que son inconnue scavoit tout ce qui se passoit dans le monde il n'osa hazarder la chose et il pria mille et mille fois antimaque de ne reveler jamais son secret 
 a personne il avoit pourtant quelquesfois une envie estrange de parler luy mesme a la dame chez qui estoit celle qu'il aimoit mais parthenie luy disoit tousjours si fortement que s'il s'informoit d'elle il ne la verroit plus qu'il n'osoit le faire cependant il attendit le soir avec beaucoup d'impatience il se trouvoit pourtant fort embarrasse a determiner ce qu'il devoit faire de la boiste que parthenie luy avoit donnee car parce qu'elle avoit touche les mains de la personne qu'il aimoit et qu'elle y avoit escrit quelque chose il ne pouvoit se resoudre de la luy rendre d'autre coste elle estoit si riche qu'il croyoit que c'estoit estre moins genereux qu'elle de ne la luy rendre pas de sorte que sans scavoir ce qu'il en vouloit faire il la porta en allant a son assignation il ne fut pourtant pas si heureux qu'il le pensoit estre car parthenie pour l'embarrasser davantage luy fit dire par amaxite qu'elle ne pouvoit le voir ce soir la et comme timante luy en demanda la cause elle luy donna lieu de croire par la responce sans pourtant le luy dire precisement que c'estoit parce qu'elle se preparoit a aller a un bal general qui se faisoit le lendemain chez la princesse policrite de sorte que timante ravy de ce qu'il creut qu'amaxite avoit dit sans y penser se forma le dessein de ne manquer pas d'aller a cette assemblee et d'y parler a tant de dames qu'enfin il peust trouver celle qu'il cherchoit mais comme il espera qu'en faisant parler amaxite il aprendroit 
 peut-estre quelque chose de ce qu'il vouloit scavoir il l'entretint assez longtemps et comme il connut par ce qu'elle disoit qu'elle estoit absolument du secret de parthenie il luy dit cent choses pour luy dire et se mit a exagerer la peine ou il estoit de ce qu'il ne pouvoit se resoudre a rendre la boiste qu'on luy avoit envoyee et de ce qu'il la trouvoit trop riche pour la garder toutesfois luy dit il a la fin de leur conversation le milieu que je veux prendre est de vous conjurer de dire a l'aimable personne que j'adore que je luy rendray la boiste qu'elle m'a donnee le jour qu'elle me donnera sa peinture mais afin qu'elle ne me soupconne pas de la garder par un sentimant avare je feray dans quatre jours une autre course de chevaux ou je donneray pour prix tout ce que j'avois eu la hardiesse de luy offrir ainsi je pourray conserver en repos un present qui pourroit faire soupconne d'interest le plus desinteresse de tous les hommes amaxite fit alors tout ce qu'elle put pour luy faire changer de resolution mais il n'y eut pas moyen cependant ils se separerent demeurant d'accord que le jour suivant au sortir du bal il viendroit a l'assignation je ne vous diray point seigneur quelle fut l'inquietude de timante ce jour la elle fut pourtant meslee de beaucoup d'esperance et de beaucoup de joye car il crut qu'il connoistroit son inconue a la voix que du moins il auroit des espions a l'entour de la maison ou elle devoit retourner apres le bal qui luy pourroient dire qui elle estoit il 
 se para donc avec le plus de soin qu'il luy fut possible et fut au bal de si bonne heure que la salle n'estoit pas encore achevee d'esclairer lors qu'il y arriva car comme il ne doutoit point que la personne qu'il aimoit n'y deust venir il estoit bien aise qu'elle l'y trouvast cependant j'avois este adverty par amaxite d'observer tres soigneusement timante et de luy aller rendre conte de mes observations un peu devant que le bal fust finy de sorte que comme j'estois ravy de rendre office a la princesse de salamis et que je n'ignorois pas qu'en la servant en cette occasion je servois aussi timante et mesme le prince philoxipe que je scavois qui desiroit ce mariage je fus presques aussi tost que luy au lieu de l'assemblee qui commenca de se former bientost apres pour moy je n'eus jamais guere plus de plaisir en ma vie que j'en eus ce soir la a regarder timante car il n'arrivoit pas une belle femme que je ne visse dans ses yeux qu'il souhaitoit que ce fust son inconnue il n'en voyoit pas aussi entrer une qui ne le fust point que je ne remarquasse qu'il craignoit que ce ne fust celle la et je vy enfin tant de divers mouvemens dans son visage qu'il m'en fit pitie apres m'avoir fait rire ce qui l'embarrassoit un peu estoit qu'il y avoit trois ou quatre femmes a paphos extremement laides et qu'excepte la reine policrite timoclee et encore une autre il n'y en avoit point de belles qui pussent vray-semblablement faire un present comme celuy qu'il avoit receu cependant il scavoit bien 
 que ce n'estoit pas une de ces quatre personnes car il en connoissoit le son de la voix et scavoit de plus que ce ne pouvoit estre les deux premieres qui estoient mariees et vertueuses il voyoit bien encore que ce n'estoit pas une des autres car elles avoient toutes deux des amans declarez et des amans qui n'estoient pas hais ainsi ne pouvant que pensera il alloit de place en place parlant a toutes les belles et a toutes celles qui ne l'estoient pas les unes apres les autres sans trouvers qu'il cherchoit comme il estoit donc dans cette assemblee et qu'il passoit et re passoit par tous les coins de la sale il vit arriver une dame d'amathonte extremement belle que policrite receut comme une personne de qualite et comme sa beaute est extraordinaire et que timante ne l'avoit encore veue quoy qu'il y eust trois jours qu'elle fust a paphos il la regarda en souhaitant que ce pust estre celle qu'il aimoit mais il ne l'eut pas plustost souhaite que l'entendant parler il creut entendre quelque chose dans le son de sa voix qui ressembloit a celle de son aimable inconnue de sorte que tout ravy de joye de pouvoir esperer de connoistre bientost ce qu'il aimoit il attendit impatiemment que le complimet que policrite luy faisoit fust acheve et qu'elle luy eust fait prendre place elle ne fut pas plustost assise que timante suivant la liberte de nostre cour fut luy parler afin de l'obliger a luy respondre mais comme cette dame estoit une personne de province qui n'estoit pas accoustumee 
 a l'air du monde et qui ne scavoit que dire a ceux qu'elle ne connoissoit point a peine respondit elle a ce que luy disoit timante elle luy respondit mesme assez mal a propos car elle est aussi stupide que belle joint qu'elle parla si peu et si confusement que timante n'entendit presque pas ce qu'elle luy dit cependant comme son imagination estoit preocupee il creut que la stupidite et le silence de cette personne estoient affectez et que c'estoit peutestre son inconnue qui se vouloit deguiser c'est pourquoy il s'obstina a demeurer aupres d'elle esperant tousjours qu'elle luy parleroit davantage mais il eut beau faire elle ne luy dit jamais que ouy ou non il fut pourtant a la fin desabuse de son erreur car un homme d'amathonte qu'elle connoissoit fort s'estant venu mettre devant cette dame elle se mit a luy parler autant qu'elle avoit peu parle jusques alors et a luy dire cent fausses galanteries de province qui firent bien connoistre a timante qu'il s'estoit abuse cependant comme il n'y avoit pas une femme un peu considerable dans cette assemblee a qui il n'eust parle ou que du moins il n'eust assez entendu parler pour croire qu'elle n'estoit pas celle qu'il cherchoit il demeura a la place ou il estoit mais il y demeura si afflige qu'il ne fut pas en estat de remarquer rien de ce qui se passoit dans la compagnie on le forca pourtant a dancer il est vray qu'il le fit si negligeamment quoy qu'il eust accoustume de s'en acquitter fort bien que policrite 
 ne put s'empescher de luy en faire la guerre et de luy dire qu'elle ne comprenoit pas comment il s'estoit tant pare pour prendre si peu d'interest au bal cependant comme je jugeay qu'il finiroit bientost j'en sortis et fus rendre conte a ma soeur de ce que j'avois veu et de tout ce qu'avoit fait timante jusques aux actions les moins remarquables luy disant mesme precisement en quel lieu estoient les principales dames de l'assemblee luy nommant aussi toutes celles a qui timante avoit parle et n'oubliant pas la dame d'amathonte qu'il avoit plus entretenue que toutes les autres quoy que je n'en sceusse pas alors la veritable raison je luy dis aussi qu'il m'avoit semble qu'il y avoit des gens a l'entour de la maison ou estoit parthenie qui prenoient garde qui y entroit mais que je ne croyois pas qu'ils pussent m'avoir connu parce qu'il faisoit fort obscur apres avoir donc dit tout ce que j'avois a dire je sortis par une autre porte que celle par ou j'estois entre mais a peine amaxite eut elle bien instruit parthenie de tout ce qui c'estoit passe que timante vint a son assignation accoustumee cependant parthenie pour l'abuser mieux avoit mis ce soir la beaucoup de pierreries car encore que la fenestre ou elle luy parloit ne fust presques pas esclairee elle l'estoit pourtant assez par une sombre lueur qui venoit de la lune des estoiles et des lampes qui estoient en un coin du cabinet pour faire qu'il pust entrevoir des diamans de sorte que timante 
 connoissant bien que parthenie estoit plus paree qu'a l'ordinaire creut qu'elle avoit donc este au bal quoy qu'il sceust bien qu'il avoit parle a toutes les dames et qu'il sceust encore mieux que toutes celles qu'il avoit entretenues chez policrite n'estoient pas celle qu'il entretenoit alors de plus comme il avoit sceu par ses espions qu'il n'estoit entre qu'un homme dans la maison ou elle estoit il n'avoit pas plustost creu qu'elle avoit este au bal qu'il ne le croyoit plus et qu'il se trouvoit dans la cruelle necessite de ne scauvoir plus que croire mais pour achever de le mettre en inquietude parthenie ne le vit pas plustost que sans luy donner loisir de parler et bien seigneur luy dit elle que vous semble de l'esprit de cette dame d'amathonte aupres de qui vous avez este plus long temps qu'aupres de toutes celles de paphos ne craignez vous point que toutes les dames de nostre cour ne vous haissent de ce que vous leur avez prefere une personne de province et n'aprehendez vous point encore de m'avoir donne de la jalousie plust aux dieux madame interrompit il que ce dernier malheur me fust arrive car comme cette passion ne pourroit estre dans vostre coeur sans avoir este precedee par une autre je serois plus heureux que je ne suis puis que vous m'aimeriez et que je vous verrois et que par consequent je ne serois pas dans la cruelle necessite de vous chercher par tout et de ne vous trouver en nulle part si ce n'est icy ou je ne vous voy pas 
 comme je voudrois vous voir pour estre parfaitement content mais madame adjousta t'il faites moy l'honneur de me dire sincerement si vous avez este au bal ou si vous n'y estiez pas ne suffit il pas pour vous respondre dit elle que je vous die tout ce qui s'est passe dans l'assemblee et alors elle luy dit effectivemet tout ce que j'avois dit a amaxite et l'embarrassa de telle sorte qu'il ne scavoit que penser mais encore luy dit elle qui voudriez vous que je fusse de toutes celles que vous avez veues chez policrite je ne veux rien luy repliqua t'il sinon que vous soyez vous mesme et que je vous connoisse pour ce que vous estes car enfin pour peu que vous continuyez de me traiter comme vous faites je perdray infailliblement la raison tout a bon respondit parthenie en sousriant je commence de l'aprehender et ce qui me le fait craindre est qu'en effet il ne faloit pas que vostre raison fust bien libre lors que vous pristes la resolution de me faire un present si magnifique qu'on n'oseroit l'accepter sans choquer la bienseance et la vertu vous en pouvez encore tirer une autre conjecture adjousta t'il car madame apres m'avoir montre un si bel exemple de generosite vous me faites un present plus riche que le mien et cependant je le garde et le garde mesme sans vous en rendre grace j'espere toutesfois que la personne que vous m'envoyates hier au soir vous aura dit que je ne pretes garder cette belle boiste que jusques a ce que vous m'ayez fait l'honneur de me donner la peinture 
 que vous ne me deffendez pas d'esperer elle s'est sans doute aquitee de sa commission reprit parthenie mais j'ay a vous dire qu'il y a encore bie des choses a faire auparavant que je vous donne mon portrait car enfin je veux estre assuree de vostre coeur pour toute ma vie mais en attendant dittes moy je vous prie a qui vous donnez le prix de la beaute de tout ce que vous avez veu de beau en chipre vous m'avez si bien accoustume luy dit il a ne me servir point de mes yeux que je suis persuade qu'ils sont presentement mauvais juges de la beaute car comme je ne songe qu'a celle de vostre ame et de vostre esprit et que je ne voy pas la vostre je ne scay plus si j'aime les blondes ou les brunes parthenie le pressa alors estrangement de luy dire s'il aimoit mieux la beaute de policrite que celle d'aretaphile afin de tirer un prejuge de ce qu'il trouveroit un jour de la sienne car il y a sans doute des gens qui n'aiment pas toutes sortes de beautez les uns les voulant delicates et les autres non mais quoy qu'elle pust faire il ne voulut jamais s'expliquer nettement parce qu'il ne scavoit pas qu'elle estoit la beaute de la personne a qui il parloit de sorte comme il ne cherchoit qu'a changer de discours il se mit a dire que ce qui l'estonnoit estoit de voir que tout ce qu'il connoissoit de gens en chipre a la reserve d'une femme de ses amies qui avoit un sentiment tout oppose a celuy des autres luy disoient que tout ce qu'il y voyoit de beau n'estoit rien en comparaison 
 de la princesse de salamis parthenie s'entendant nommer creut d'abord que peutestre timante scavoit qui elle estoit mais elle fut bientost desabusee car timante poursuivant son discours il est vray dit il que je croy bien autant cette femme que tous les autres parce qu'elle a beaucoup d'esprit il ne faut pas avoir seulemet de l'esprit reprit elle pour juger de la beaute il faut encore avoir de l'equite et n'estre point envieuse de la gloire d'autruy mais encore luy dit parthenie quelle est cette dame qui vous a parle au desavantage de la princesse de salamis ce n'est pas adjousta t'elle que je ne trouve qu'on a trop loue sa beaute mais aussi ne suis-je pas tout a fait de celle qui vous l'a tant blasmee timente ne jugeant pas qu'il y eust d'inconvenient de nommer cette dame ne s'en fit pas presser mais il ne l'eut pas plustost nommee que parthenie ne s'estonna plus de l'injustice qu'elle luy avoit faite c'est pourquoy prenant la parole eh de grace seigneur luy dit elle ne jugez pas de la princesse de salamis sur le raport de cette personne qui la hait avec fort peu de raison mais si elle est aussi aimable qu'on le dit repliqua timante comment la peut elle hair ayant autant d'esprit qu'elle en a non non seigneur reprit parthenie ne vous y abusez pas ce n'est point sur le raport d'une autre belle qu'il faut juger d'une autre belle car je suis persuadee que de cent il n'y en aura pas deux equitables ayant presques toutes la foiblesse de croire qu'elles se donnent la gloire qu'elles ostent aux 
 autres il est vray dit timante que je fus estrangement surpris lors que je parlay de la princesse de salamis a cette personne et qu'elle m'en parla d'une maniere si opposee a tout ce qu'on m'en avoit dit mais encore dit parthenie que vous en dit elle precisement car je prends le plus grand plaisir du monde a voir ce que fait l'envie et la jalousie dans l'esprit de ceux qu'elle possede puis que vous le voulez luy dit il madame je vous advoueray qu'apres que j'eus eu l'honneur de vous rencontrer la premiere fois au labirinthe et que je vy que je ne vous trouvois en nulle part et que personne ne me pouvoit dire qui vous estiez je m'imaginay qu'il faloit que vous fussiez cette princesse de salamis dont j'entendois tant parler je n'osay pourtant jamais dire ma pensee a personne excepte a cette dame qui est assez de mes amies mais elle ne me laissa pas longtemps dans cette erreur car elle me dit que cette princesse a la voix d'assez grande estendue sans l'avoir agreable qu'elle est grande sans estre bien faite et qu'elle a les mains blanches sans les avoir belles sans mentir dit parthenie en rian je pense que ceux qui ne se fient ny a autry ny a eux mesmes ont raison et qu'il n'y a rient sur quoy on doive porter un jugement decisif car enfin comme j'aime fort parthenie et que je n'aime pas trop celle qui vous a parle a son desavantage il peut estre que je fais grace a l'une et injustice a l'autre c'est pourquoy je voudrois bien que vous eussiez veu cette princesse pour en juger par vous 
 mesme cependant je vous suis bien oblige d'avoir pu seulement soubconner un instant que je pusse estre elle car quand mesme elle ne seroit pas ce qu'on dit je ne vous en aurois pas moins d'obligation puisque vostre imagination vous figuroit que j'estois telle qu'on vous l'avoit representee et non pas telle que cette dame vous l'a despeinte il est vray madame reprit timante que je me suis forme une image de vous que celle de la beaute de la princesse de salamis auroit bien de la peine a effacer quelque belle qu'elle puisse estre mais de grace luy dit parthenie qui mouroit d'envie de scavoir ce que timante penseroit de sa beaute voyez cette princesse mais madame repliqua t'il ou la peut on voir le prince philoxipe luy a demande la permission de me mener a son desert sans qu'elle ait voulu m'accorder cet honneur dont je ne me soucie plus guere car enfin madame toute ma curiosite est renfermee en vous seule et je ne veux plus voir que vous je vous seray pourtant bien obligee respondit elle si vous voulez avoir celle devoir la princesse de salamis mais encore une fois madame luy dit il comment la pourrois-je voir vous le pourrez bien aisement dit parthenie car je scay qu'elle va presques tous les ans a pareil jour que demain a un petit temple de venus uranie qui n'est qu'a trente stades d'icy du coste qu'on va a amathonte je scay bien ou est ce temple dit il car on me le montra en allant a la feste des adoniennes puisque cela est dit elle je vous prie 
 allez y demain car je vous advoue que je seray ravie que la beaute de cette princesse vous plaise afin qu'une personne que je m'aime pas vous soit suspecte a l'advenir et ne soit plus tant de vos amies ha madame interrompit timante il n'est nullement necessaire que je voye la princesse de salamis et que je connoisse que celle qui l'a blasmee est une envieuse pour m'obliger a n'estre plus de ses amis car puis qu'elle ne vous plaist pas je ne la verray jamais non dit elle je ne veux point que ce soit par complaisance mais par raison c'est pourquoy faites ce que je veux je vous en conjure mais madame dit il si cette princesse est aussi belle qu'on le dit il me semble que vous ne vous souciez guerre de mon coeur puis que vous voulez l'exposer a un si grand danger et que vous devriez du moins me monstrer vos yeux afin de me deffendre des siens au contraire dit elle comme je pretens ne vous donner mon affection toute entiere que je seray assuree de la vostre je voudrois que la princesse de salamis fust encore mille fois plus belle qu'elle n'est afin de tirer une plus grande preuve de vostre constance car comme je ne veux point de coeur infidelle que je ne veux point estre aimee comme belle quand il seroit vray que je la serois et que je veux m'assurer contre tous les maux que la beaute peut faire je seray bien aise que vous voiyez tout ce qu'il y a de beau en chipre afin qu'apres cela je n'aye plus rien a craindre enfin seigneur parthenie conduisit la chose 
 avec tant d'art que timante luy promit d'aller le ledemain voir si la princesse de salamis seroit a ce temple sans qu'il soubconnast rien de la verite ny sans qu'il creust qu'il y eust nul autre sujet au commandement qu'elle luy faisoit sinon qu'elle aimoit a estre obeie ponctuellement en toutes choses de sorte qu'ils se separerent ainsi au sortir de ce jardin timante se souvenant que son inconnue avoit tesmoigne n'estre pas amie de celle qui avoit parle au desavantage de la princesse de salamis espera venir a la connoistre en s'informant avec qui elle avoit eu quelque demesle mais il fut trompe car il sceut que cette personne en avoit eu avec toutes celles qui l'avoient pratiquee et qu'ainsi il ne la pouvoit distinguer apres que timante eut quitte parthenie elle commenca de donner ordre a tout ce qui estoit necessaire pour le petit voyage qu'elle devoit faire le lendemain amaxite m'ecrivit un billet afin que je luy envoyasse un chariot a la pointe du jour parthenie ne voulant pas se servir de celuy de la dame chez qui elle estoit parce que timante l'auroit connu de sorte que ne manquant plus rien pour executer son dessein elle se leva tres matin et s'habilla avec une magnificence extreme se coiffant aveque soin et n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit luy estre avantageux mais apres qu'elle fut achevee d'habiller et qu'elle eut consulte son miroir pour la derniere fois amaxite luy demanda quel dessein elle avoit n'estant pas encore bien satisfaite de 
 toutes les raisons qu'elle luy avoit dittes je veux luy dit elle scavoir precisement ce que timante pensera de moy et c'est ce que je ne scaurois jamais si je me montrois a luy en me descouvrant pour ce que je suis mais madame luy dit amaxite puis que vous ne craignez donc plus que vostre beaute gagne le coeur de timante que ne vous resoluez vous a luy dire la verite non non reprit parthenie je n'ay point change de sentimens je crains tousjours les menaces des dieux et ce n'est que par cette crainte que j'agis bizarrement comme je fais mais apres tout madame dit amaxite je suis assuree que timante va vous trouver la plus belle personne qu'il ait jamais veue et selon mon sens toute la beaute de vostre esprit de vostre ame de vos mains de vostre taille et de vostre voix aura bien de la peine a tenir contre celle de vos yeux c'est pourquoy poursuivit amaxite si vous croyez estre capable de ne vouloir point espouser timante si par hazard il devient aussi amoureux de vostre beaute que de vostre esprit ne l'exposez point a ce danger et cherchez quelque autre voye d'esprouver sa fidelite amaxite eut pourtant beau dire parthenie ne voulut point s'examiner elle mesme et sans scavoir bien precisement ce qu'elle penseroit si timante la louoit trop ou trop peu elle fut a ce temple si matin qu'elle ne fut pas exposee a estre connue dans la ville joint que comme je l'ay desja dit elle logeoit tout contre une des portes elle fut mesme par un 
 chemin destourne afin d'y arriver comme si elle fust venue du coste de salamis qui estoit celuy de son desert mais comme elle craignit que si timante la voyoit dans le temple il ne vinst a la connoistre a la taille des qu'elle fut arrivee elle fit offrir un sacrifice apres quoy voyant que timante n'estoit pas encore venu elle fut sur le pretexte de se vouloir reposer chez le sacrificateur dont le logement estoit oppose au grand chemin qui venoit de paphos de sorte qu'estant entree dans une salle basse elle s'apuya contre une des fenestres qui estoit ouverte s'entretenant avec amaxite de qui le voile estoit leve aussi bien que le sien car pour favoriser son dessein le soleil estoit couvert et elle pouvoit estre a cette fenestre sans incommodite elle n'y eut pas este un quart d'heure qu'amaxite aperceut timante qui venoit droit vers le lieu ou elle estoient n'ayant aveque luy qu'un escuyer seulement et elle ne l'eut pas plustost veu qu'elle le montra a parthenie justement dans le mesme temps que timante tournoit les yeux vers elle il en estoit pourtant encore assez esloigne c'est pourquoy ne pouvant pas bien juger de sa beaute il s'en aprocha sans empressement mais lors qu'il fut assez pres de parthenie pour distinguer les traits de son visage il ne douta point que ce ne fust la princesse de salamis et il fut si surpris du prodigieux esclat ne sa beaute qu'il en changea de couleur et advoua en luy mesme que l'image qu'il s'estoit formee de son aimable inconnue 
 n'estoit pas si belle que cette princesse il marcha donc le plus lentement qu'il put il la regarda avec une attention pleine de transport il la salua avec un profond respect et il n'entra dans le temple qu'apres l'avoir consideree avec assez de loisir car ayant trouve un des sacrificateurs dans la place qui estoit entre le temple et la maison ou estoit cette princesse il s'y arresta aveque luy afin d'avoir un pretexte de la voir plus long temps d'abord il eut dessein d'aller luy faire une visite scachant qu'elle n'ignoroit pas qu'il estoit amy du prince son frere mais comme il n'avoit qu'un escuyer aveque luy et qu'il estoit mesme assez neglige il ne put resoudre d'aller se faire voir de plus pres a une personne de qui la beaute luy avoit desja donne tant d'admiration et tant de respect c'est pourquoy n'osant demeurer au lieu ou il estoit apres que le sacrificateur a qui il avoit parle fut entre dans le temple il y entra aussi esperant toutesfois qu'il la reverroit encore quand il en sortiroit mais parthenie qui n'avoit pas dessein qu'il luy parlast ni qu'il la suivist ne le vit pas plustost entre dans ce temple qu'elle monta dans son chariot et prit le chemin de sa belle solitude elle le quitta pourtant aussi tost qu'elle fut dans un bois qui n'estoit qu'a deux stades du temple mais comme elle ne vouloit arriver a paphos que de nuit et qu'elle ne vouloit pas rencontrer timante elle fit prendre une route fort destournee dans la forest qui la mena a une maison de la 
 connoissance de ma soeur ou elle passa le milieu du jour et d'ou elle ne partit qu'a l'heure qu'il faloit pour arriver tard a paphos cependant seigneur comme parthenie avoit bien remarque que sa beaute n'avoit pas manque de produire son effet accoustume dans l'esprit de timante c'est a dire de luy donner de l'admiration et de luy en donner mesme d'une maniere qui luy faisoit voir que quoy qu'il en eust attendu il en avoit pourtant este surpris elle ne scavoit si elle en devoit estre ou bien aise ou faschee elle avoit pourtant desire de plaire a timante mais apres tout quand elle se souvenoit des menaces des dieux elle estoit presques marrie de voir que la beaute touchoit si fort l'esprit de son amant et elle craignoit enfin puisqu'il y estoit si sensible qu'il ne fust pas aussi constant qu'elle le souhaitoit et qu'elle l'avoit espere mais luy disoit amaxite en riant si timante change l'objet de sa passion en cette rencontre il ne sera pas inconstant pour cela puis qu'il vous aimera tousjours je vous assure luy respondit elle que je pense que je ne serois guere moins jalouse de moy que d'une autre ha madame interrompit amaxite il n'est pas possible que vous vous attachiez si scrupuleusement a l'oracle que vous pussiez avoir un pareil sentiment et estre jalouse de vous mesme car enfin voudriez vous que timante n'eust point d'yeux ou qu'en ayant il les eust mauvais et mauvais jusques au point que de vous trouver desagreable en verite amaxite 
 reprit elle vous m'embarrassez fort car je vous advoue que je ne serois point bien aise de desplaire a timante mais apres tout je ne veux point qu'il ait l'ame extraordinairement sensible a la beaute et je vous declare que si je remarque ce soir qu'il soit capable de preferer la princesse de salamis a cette inconnue qu'il entretiendra j'en auray une douleur extreme en verite madame repliqua amaxite je ne vous puis croire et je suis persuadee que malgre toutes les menaces des dieux vous ne pensez point a ce que vous dittes n'estant assurement pas possible qu'une belle personne puisse estre ennemie de ses propres charmes mais seigneur pendant que parthenie et amaxite s'entretenoient de cette sorte timante s'entretenoit luy mesme fort agreablement de la prodigieuse beaute qu'il avoit veue helas disoit il que n'est il possible de joindre l'esprit de mon aimable inconnue a la beaute que je viens de voir afin de me rendre le plus heureux de tous les hommes par la possession de la personne du monde la plus accomplie il est vray qu'elle la seroit trop et s'il y avoit une femme au monde aussi belle que la princesse de salamis et de qui l'esprit fust aussi grand et aussi plein d'agreement que celuy de la personne que j'aime on luy esleveroit plus d'autels qu'a venus anadiomene ny qu'a venus uranie contentons nous donc de ce que les dieux ont donne a celle que j'adore et souhaitons seulement qu'elle ne soit qu'un peu moins belle que la princesse 
 de salamis
 
 
 
 
timante ne s'entretint pourtant pas longtemps car l'envie qu'il avoit de revoir encore une fois l'admirable beaute qui avoit si agreablement surpris ses yeux et si doucement touche son coeur fit qu'il sortit du temple bientost apres y estre entre mais il fut fort afflige de ne voir plus ce qu'il avoit desire de revoir encore une fois et d'apprendre par ceux qui gardoient ses chevaux que la princesse de salamis estoit partie un moment apres qu'il estoit entre dans le temple il se fit mesme monstrer le chemin qu'elle avoit pris et le suivit quelque temps mais comme elle estoit desja dans le bois devant qu'il peust estre monte a cheval il ne s'y obstina pas et s'en retourna a paphos si ravy de la beaute de cette princesse qu'il s'en falloit peu qu'il ne craignist d'en estre amoureux cependant comme son inconnue ne luy avoit pas ordonne de faire un secret de ce petit voyage il le dit a tout le monde ce jour la et se contenta d'en cacher la cause et ce qui l'y obligea fut qu'effectivement il ne pouvoit s'empescher de louer la beaute de la princesse de salamis qu'il scavoit bien qu'il n'oseroit louer avec exces en parlant le soir a son inconnue n'ignorant pas qu'il ne faut jamais qu'un amant loue une belle personne avec empressement devant sa maistresse il le devoit mesme d'autant moins faire qu'il scavoit que la sienne ne vouloit pas qu'on fust aussi sensible a la beaute du corps qu'a celle de l'esprit de sorte qu'il ne fit que louer la beaute de la princesse de 
 salamis a tout ce qu'il vit de gens ce jour la il en parla a philoxipe a policrite a doralise et fut mesme faire une derniere visite a cette dame qui luy avoit dit autresfois qu'elle n'estoit pas si belle qu'on la disoit afin de luy dire qu'elle ne se connoissoit pas en beaute il ne luy vint pourtant aucun soubcon que cette princesse fust son inconnue comme il en avoit eu autre fois presuposant qu'il seroit absolument impossible qu'une femme qui seroit aussi belle que l'estoit cette princesse peust se resoudre de cacher sa beaute a un homme qui seroit amoureux d'elle pour son esprit seulement et a un homme encore qu'elle ne haissoit pas et dont elle souhaitoit d'estre eternellement aimee car comme il ne scavoit pas les oracles que cette princesse avoit receus il n'avoit garde de deviner la veritable cause d'un procede si bizarre et si extraordinaire personne ne trouva mesme estrange que la princesse de salamis fust venue si pres de paphos sans y entrer car on scavoit son humeur mais philoxipe et policrite murmurerent un peu de ce qu'elle n'avoit pas envoye scavoir de leurs nouveles sans en imaginer autre cause sinon qu'elle n'avoit pas voulu qu'on sceust qu'elle fust si pres de paphos de peur qu'on ne l'obligeast d'y aller cependant le soir estant venu timante fut a son assignation accoustumee resolu de louer la beaute de la princesse de salamis mais de ne la louer pas trop pour les raisons que j'ay dittes et il prit d'autant plustost cette resolution 
 qu'il sentoit dans son coeur une si grande disposition a la louer fortement qu'il songea a s'observer luy mesme autant qu'il put a peine fut il aupres de parthenie qu'elle luy demanda ce qu'il luy sembloit de la princesse de salamis elle me semble sans doute fort belle reprit il et je trouve que celle qui m'en avoit parle froidement luy faisoit une grande injustice car enfin si cette princesse a l'esprit aussi brillant que les yeux et l'ame aussi belle que le visage elle est sans doute fort accomplie mais quand elle ne seroit que belle reprit parthenie ne trouvez vous pas qu'on la pourroit aimer ouy repliqua t'il en sousriant si on n'avoit que des yeux et qu'on n'eust point d'esprit non non interrompit parthenie je ne veux point qu'on se desguise et cependant je voy bien que vous ne songez pas tant a me respondre selon vos sentimens que selon les miens et que vous cherchez pour le moins autant a dire ce que je veux que vous disiez que ce que vous pensez quand cela seroit madame reprit il serois-je criminel d'estre complaisant la complaisance dit-elle ne doit point s'estendre jusques a desguiser ses sentimens il suffit qu'on les soumette et il ne les faut pas cacher joint que le veritable plaisir consiste en la conformite des pensees et non pas des paroles seulement en effet j'ay plus de joye de voir qu'une personne que j'aime pense justement ce que je pense moy mesme que si a ma consideration elle se contraignoit en toutes choses et il y 
 a je ne scay quoy de si doux dans cette rencontre d'esprits de pensees et de sentimens qu'on s'en aime la moitie davantage c'est pourquoy ne vous amusez point a chercher ce que je souhaite que vous me disiez car vous ne m'y scauriez tromper mais madame reprit timante je vous parle tousjours sincerement vous me demandez si la princesse de salamis est belle je vous respons qu'elle l'est beaucoup m'esloigne-je de la verite parthenie estant alors en colere de ce qu'elle creut en effet que sa beaute n'avoit pas autant touche timante qu'elle l'avoit pense prit la parole avec un ton de voix un peu esleve vous louez si froidement la princesse de salamis luy dit elle qu'il est aise de voir que vous ne la louez que par complaisance ou que vous ne vous empeschez de la louer que par finesse et que pour me persuader que vous n'avez point le coeur sensible a la beaute il est vray madame repliqua t'il que je ne l'ay presentement qu'a celle de vostre esprit et qu'a tout ce que je connois de vous c'est pourquoy ne vous estonnez pas luy dit il croyant qu'il ne pouvoit luy rien dire qui luy plust davantage si je ne suis pas aussi charme de la beaute de la princesse de salamis que je le serois si je n'estois pas amoureux de vous car enfin j'avois une telle impatience de revenir icy que je ne l'ay pas consideree longtemps voila donc seigneur a peu pres de quelle facon se passa la conversation de timante et de parthenie ce soir la timante n'osant 
 presques louer la beaute de la princesse de salamis quoy que parthenie tesmoignast le souhaiter et parthenie ne scachant precisement si elle vouloit qu'il la louast fort ou qu'il ne la louast guere mais apres qu'il fut party elle se determina pourtant et s'imagina qu'en effet sa beaute n'avoit point de charmes pour luy et qu'elle s'estoit abusee lors qu'elle avoit creu voir et en son visage et en ses actions des marques de surprise et d'admiration non non disoit elle a amaxite je me suis assurement trompee et tout ce que je croyois estre admiration n'a este qu'estonnement timante a sans doute este surpris mais c'a este de voir qu'on m'ait tant louee avec si peu de sujet il aime assurement la beaute sous une autre forme que celle que les dieux m'ont donnee il y a quelque chose en mon visage qui choque ses yeux et qui me fera sans doute perdre un jour tout ce que mon esprit m'a aquis mais madame luy disoit amaxite vous ne voulez pas que timante vous aime pour vostre beaute il est vray dit elle mais je ne veux pas aussi qu'il me haisse parce que j'auray quelque chose dans les yeux qui ne luy plaira pas je scay bien poursuivit cette princesse que tout ce que je dis vous paroist deraisonnable mais amaxite je n'y scaurois que faire car enfin si vous aviez esprouve comme moy quel malheur est celuy de se voir mesprisee par la mesme personne de qui on a este adoree vous excuseriez toutes mes foiblesses et vous trouveriez que j'ay raison 
 de faire toutes choses possibles pour m'assurer du coeur de timante cependant seigneur parthenie ne fut pas longtemps a s'affliger de ce qu'elle croyoit que sa beaute ne plaisoit point a son amant car comme je m'estois trouve en trois ou quatre lieux ou il l'avoit louee avec tant d'empressement qu'on luy avoit fait la guerre d'en estre amoureux je fus le lendemain le dire a amaxite et mesme a parthenie et comme je ne pouvois pas me persuader qu'il peust jamais y avoir de danger de dire a une belle personne qu'on avoit extraordinairement loue sa beaute j'exageray la chose autant que je pus je joignis mesme le raisonnement a mon recit et je dis enfin que je croyois en effet que timante estoit aussi amoureux de sa beaute que de son esprit ainsi madame luy dit amaxite on peut assurer sans mensonge que timante a deux passions sans estre inconstant puis qu'il n'aime qu'une mesme personne qu'en donnant son coeur d'un coste il ne l'oste point de l'autre et qu'on peut aussi adjouster que vous avez une rivale que vous ne scauriez hair car enfin je ne pense pas que vostre esprit puisse envier le pouvoir de vos yeux ny que vos yeux s'opposent aussi aux conquestes de vostre esprit parthenie escouta ce qu'amaxite luy disoit presques sans luy respondre mais apres que je fus party et qu'elle m'eut encore ordonne de continuer a luy aprendre tout ce que faisoit timante elle commenca de se pleindre presques autant des louanges qu'il 
 donnoit a sa beaute en parlant aux autres qu'elle avoit fait le soir auparavant de ce qu'il luy en avoit trop peu donne en parlant a elle joint que voyant qu'il ne luy en avoit pas parle sincerement elle s'en affligea ce fut pourtant un peu moins fortement qu'elle n'avoit fait lors qu'elle croyoit qu'elle ne luy plaisoit pas et comme amaxite la pressoit et luy demandoit quel terme elle prenoit pour achever de s'assurer de coeur de timante elle luy dit qu'elle ne le scavoit pas elle mesme cependant madame luy dit amaxite il ne me semble pas que vous ayez plus rien a attendre ny a eprouver pour vous mettre l'esprit en repos et pour estre persuadee que timante est celuy que les dieux veulent que vous espousiez car enfin il a commence de vous aimer sans le pouvoir de vostre beaute et sans scavoir mesme si vous estiez ny noble ny riche il vous aime encore sans scavoir si vous estes belle et il vous aime en un lieu ou il y a mille beautez esclatantes qui font ce qu'elles peuvent pour gagner son coeur vous luy avez voulu persuader que vous estiez laide et il a en effet sujet de le soubconner neantmoins il continue de vous aimer vous avez mesme employe vostre propre beaute pour esprouver sa constance et vous voyez qu'il vous est si fidelle qu'il n'ose la louer en parlant a vous de peur assurement de vous donner sujet de croire qu'il puisse estre trop sensible a la beaute tout ce que vous dittes est vray reprit parthenie mais apres tout si timante pouvoit estre 
 capable de laisser toucher son coeur aux yeux de la princesse de salamis au prejudice de son inconnue quoy que cette inconnue et cette princesse ne soient qu'une mesme chose j'aurois pourtant lieu de craindre que s'il quittoit mon esprit pour ma beaute il ne quittast encore apres et ma beaute et mon esprit pour quelque autre personne a qui la grace de la nouveaute donneroit beaucoup d'avantage si bien que pour m'assurer absolument du coeur de timante je veux encore esprouver l'absence qui est sans doute la plus forte espreuve de toutes c'est pourquoy je veux m'en retourner a ma solitude et m'en retourner mesme sans luy dire adieu de peur que s'il scavoit que je deusse sortir de paphos il ne mist tant d'espions a l'entour de cette maison qu'il pust me faire suivre amaxite voulut s'opposer a son dessein et luy persuader de se faire connoistre a timante mais il n'y eut pas moyen elle ne put pourtant partir le lendemain parce qu'il y avoit encore quelques ordres a donner pour son despart afin qu'il pust estre secret si bien qu'elle vit encore une fois timante a qui elle fit fort la guerre des louanges excessives qu'il avoit donnees a la princesse de salamis et de ce qu'il n'avoit pas parle en mesmes termes lors qu'il luy en avoit dit son sentiment c'est pourquoy adjousta t'elle il me semble que j'ay lieu de croire que ceux qui vous ont accuse d'en estre amoureux ont raison mais de grace si cela est poursuivit cette princesse sans scavoir si elle 
 vouloit qu'il luy dist ouy ou non advouez le moy je vous en conjure afin que je ne m'engage pas davantage d'affection et que je ne vous empesche pas de faire cette conqueste mais seigneur ne vous y trompez pas vous ne la trouverez pas si aisee a faire que vous pensez je connois parthenie elle est aussi difficile a contenter que moy et aussi delicatte si bien que selon toutes les apparences si vous me quittez pour elle vous me perdrez sans la gagner timante entendant parler parthenie de cette sorte se mit a luy protester qu'il n'estoit point amoureux de la princesse de salamis et qu'il ne le seroit jamais vous m'en promettez plus que je n'en demande reprit elle en sousriant et il suffit que vous m'assuriez seulement que vous ne l'estes point presentement car pour l'advenir vous seriez bien hardy si vous en respondiez avec autant de certitude que du present c'est pourquoy ne confondons pas les choses mais madame dit timante puis que je ne suis point amoureux de la princesse de salamis il s'enfuit de necessite que je ne le seray jamais car enfin outre que je ne chercheray point a la voir il est encore vray que quand je le voudrois je ne la verrois pas puis qu'elle m'a desja refuse cet honneur ainsi vous devez estre en seurete de ce coste la j'advoue bien puis que vous scavez ce que j'en ay dit ailleurs que la princesse de salamis est la plus belle personne que je vy jamais comme vostre esprit encore plus beau que ses yeux que je vous serviray toute ma vie et 
 que je ne la verray plus il s'enfuit de necessite que je ne l'aimeray point et que je vous aimeray tousjours encore une fois dit parthenie laissons l'advenir a la providence des dieux mais madame dit il vous m'avez dit cent fois que vous ne voulez point recevoir d'affection si vous n'estes assuree qu'elle sera eternelle il faut donc bien que vous regardiez l'advenir et que vous conceviez qu'il soit possible de s'en assurer et par les choses passees et par les choses presentes quoy qu'il en soit dit parthenie je ne veux point qu'on m'asseure esgalement le present et l'advenir de peur qu'on ne me les rende tous deux suspects apres plusieurs semblables discours timante se retira et le lendemain parthenie partit pour s'en retourner a sa solitude me laissant une lettre pour timante que j'eus ordre de luy faire tenir secrettement sans qu'il peust soubconner d'ou elle venoit mais comme la difficulte estoit de faire que timante peust respondre sans qu'il sceust par quelle voye ses lettres seroient rendues je fus quelque temps sans en trouver l'invention neantmoins a la fin je resvay tant que je trouvay moyen de faire rendre la lettre de parthenie a timante et de luy en faire avoir responce sans l'exposer a estre connue de luy pour ce qu'elle estoit et voicy comment j'agis en cette occasion j'envoyay la premiere lettre de parthenie a timante comme je luy avois renvoye ses pierreries c'est a dire par une personne inconnue qui la donna a son escuyer mais je joignis 
 un billet a cette lettre par lequel je luy disois en desguisant mon escriture comme parthenie desguisoit la sienne que s'il vouloit respondre il le pouvoit faire seurement n'ayant qu'a ordonner qu'on donnast sa lettre a une personne qui seroit le lendemain tout le matin au pied d'une statue de venus dans le plus grand temple de paphos mais afin que la chose se fist sans rien hazarder je fis une fausse confidence a un de mes amis et je luy fis croire qu'il m'importoit extremement pour un dessein que je lui dirois un jour quand j'en aurois eu la permission d'une personne qui pouvoit tout sur moy de recevoir des lettres sans qu'on sceust par qui je les recevois ni pour qui je les recevois et j'embrouillay tellement la chose qu'il ne put jamais demesler si j'agissois pour moy ou pour un autre et si c'estoit une affaire d'estat ou de galanterie si bie que sans scavoir si j'agissois par amour ou par ambition il fit ce que je voulois qu'il fist car comme je l'avois instruit exactement et qu'il estoit fidelle et hardy y je creus bien qu'il me serviroit comme je voulois l'estre et en effet la chose alla comme je l'avois pense je fis donc rendre la lettre que parthenie avoit laisse en partant qui surprit extremement timante elle estoit a peu pres conceue aux mesmes termes que je vous diray bientost car comme l'aventure de parthenie a este fort extraordinaire il n'y a personne a paphos presentement qui n'en scache toutes les particularitez et puis comme j'en ay este en 
 quelque facon le confident je pense pouvoir dire que je scay aussi bien tout ce qui c'est passe entre ces deux illustres personnes qu'elles mesmes voicy donc comment estoit la lettre de la princesse de salamis
 
 
 a timante 
 
 
 dans la resolution que j'ay prise de voir si l'affection que vous dittes avoir pour moy pourra resister a l'absence et la surmonter il me semble que vous me devez avoir quelque obligation de vous avoir espargne la peine de me dire adieu croyez encore si vous le voulez que je me la suis voulu espargner a moy mesme car comme je vous cache mon visage il est ce me semble juste de vous dire ce que vous pourriez deviner dans mes yeux si vous les voiyez et ce que je ne vous dirois sans doute pas si vous les pouviez voir si durant cette absence j'aprens que vous me soyez fidelle et qu'effectivement vous n'aimiez point la beaute de la princesse de salamis a mon prejudice il pourra estre qu'a nostre premiere conversation vous scaurez veritablement qui je suis cependant souvenez vous qu'il ne vous est non plus permis de vous informer qui vous rend mes lettres ny qui recoit les vostres que de moy mesme il y va de tout vostre repos si vous m'aimez et de tout le mien aussi adieu 
 
 
la lecture de cette lettre ne surprit pas seulement timante elle l'affligea et l'affligea mesme sensiblement aussi fut ce veritablement alors qu'il connut qu'il aimoit assionnement celle qu'il ne connoissoit point car il 
 fut si touche de son absence que la melancholie qu'il en eut se fit voir et dans ses yeux et dans sa conversation estant certain qu'il parut resveur durant plusieurs jours ce qui augmentoit son inquietude estoit de voir qu'il ne luy estoit pas permis de s'informer de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus de scavoir aussi ne put il pas demeurer exactement dans les bornes qu'on luy avoit prescrites il fut luy mesme porter sa responce a celuy de mes amis qui l'attendoit precisement au lieu que je luy avois marque mais il fut fort estonne de voir que c'estoit un homme qu'il connoissoit et un homme de qualite que ne fit il point alors pour l'obliger a luy dire a qui il devoit rendre la lettre qu'il luy donnoit mais il n'y eut pas moyen et timante se vit dans la necessite de le conjurer de ne dire pas du moins qu'il luy eust rien demande de sorte que mon amy m'ayant rendu cette lettre qui ne pouvoit avoir de suscription determinee je l'envoyay a parthenie qui trouva qu'elle estoit telle
 
 
 le mal'heureux timante a sa cruelle inconnue 
 
 
 en pensant m'espargner la douler de vous dire adieu vous m'en avez accable car enfin madame que pensez vous que devienne un homme qui vous adore qui ne scait qui vous estes qui ne scait ou vous allez ny mesme si vous changez de lieu et qui ignore esgallement 
 quand vous reviendrez pour luy ou si vous ne reviendrez jamais au nom des dieux madame ayez quelque compassion de ma constance et ne craignez pas que la beaute de la princesse de salamis vous chasse de mon coeur je l'admireray sans doute mais je ne l'aimeray pas et comme je vous l'ay deja dit je ne la verray point mais aussi ne poussez pas ma patience jusqu'au bout si vous ne voulez me faire mourir non seulement d'amour mais encore de curiosite revenez donc si vous estes partie ou montrez vous a moy si vous ne l'estes pas car en verite je ne puis seulement imaginer ou vous estes ny ou vous pouvez estre et je suis persuade que pour peu que vostre inhumanite dure encore je ne scauray plus moy mesme qui je suis je scay pourtant que rien ne scauroit m'empescher d'estre le plus fidelle de vos amans et le plus passionne de vos adorateurs 
 
 
 timante 
 
 
voila donc seigneur qu'elle fut la responce que j'envoyay a parthenie qui escrivit plusieurs fois a timante et timante a elle cependant comme la beaute de cette princesse qu'il avoit veue a ce temple qui est sur le chemin d'amathonte avoit fait une sorte impression dans le coeur de timante il en parla encore plusieurs fois de sorte que comme antimaque a cause de l'amour qu'il avoit pour doride eust este ravy que timante eust espouse parthenie il se mit a luy dire que c'estoit veritablement de cette princesse qu'il pouvoit devenir amoureux avec 
 honneur et non pas d'une personne inconnue qui peutestre n'avoit aucune beaute et qui du moins avoit quelque chose de bien particulier et de bien bizarre dans l'esprit timante voulut alors le faire souvenir qu'il luy avoit dit qu'il ne condamneroit plus sa passion si l'inconnue refusoit ses presens mais antimaque luy respondit que quand il avoit dit cela il ne pensoit pas qu'il peust y avoir en chipre un party si avantageux pour luy mais qu'aujourd'huy qu'il scavoit que le prince philoxipe eust en effet souhaite qu'il eust espouse sa soeur il ne pouvoit pas demeurer dans ses premiers sentimens car enfin luy dit il faites un peu comparaison de vostre inconnue a parthenie pour la condition il est tousjours certain qu'elle ne scauroit estre plus haute ny mesme si haute car il n'y en a point en toute cette isle pour la beaute de la facon dont vous parlez vous mesme de celle de cette princesse il n'y en scauroit avoir de plus grande pour la vertu vous scavez quelle est sa reputation et pour l'esprit tout le monde confesse que personne ne l'a jamais eu ny si grand ny si beau et apres cela vous voudriez luy preferer vostre inconnue je le voudray sans doute reprit timante car je l'aime et elle ne me hait pas et pour la princesse de salamis quand mesme le je pourrois aimer et que sa prodigieuse beaute me forceroit a estre infidelle il seroit fort douteux si elle m'aimeroit car enfin j'ay ouy dire qu'elle a l'esprit delicat et difficile que peu 
 de gens luy plaisent et que beaucoup l'importunent quoy qu'ils ne soient pas tout a fait sans merite c'est pourquoy ne me parlez plus de cette princesse dont l'image n'est que trop profondement demeuree empreinte dans mon imagination cependant doride qui par l'interest qu'elle prenoit a antimaque desiroit que timante s'arrestast en chipre persuadoit autant qu'elle pouvoit a policrite de forcer la princesse de salamis a quitter sa solitude si bien que sans que parthenie en sceust rien philoxipe policrite doride et antimaque songeoient a la marier a timante et certes il fut a propos que la chose allast ainsi estant certain que je ne pense pas que jamais parthenie eust pu se resoudre a se descouvrir a timante pour ce qu'elle estoit car comme sa raison n'estoit pas tout a fait preocupee il y avoit des jours ou elle trouvoit son procede si bizarre qu'elle croyoit que timante ne la pouvoit effectivement estimer et lors qu'elle estoit dans ces sentimens la elle prenoit une si ferme resolution de ne se faire jamais connoistre et de rompre absolument avec timante qu'amaxite desesperoit de pouvoir rien gagner sur son esprit cependant philoxipe scachant que timante trouvoit la princesse sa soeur fort belle qu'elle croyoit que s'il pouvoit faire qu'il luy pleust autant qu'elle luy plaisoit ce seroit un grand acheminement a faire reussir ce qu'il desiroit avec tant d'ardeur mais comme timante ne pouvoit pas luy plaire s'il n'en estoit 
 veu et que philoxipe ne scavoit pas qu'elle le connoissoit aussi bien que luy il prit la resolution de le mener chez cette princesse sans qu'elle en sceust rien et de la surprendre malgre qu'elle en eust mais timante s'excusa d'y aller disant qu'il la respectoit trop pour la vouloir forcer a voir un homme qu'elle ne jugeoit pas digne de cet honneur puis qu'elle le luy avoit refuse adjoustant que ce seroit le moyen de l'en faire hair ainsi refusant la chose si civilement philoxipe ne scavoit ce qu'il en devoit penser mais comme antimaque sceut ce qui s'estoit passe il dit a doride afin qu'elle le dist a policrite que ce qui faisoit que timante ne vouloit point aller voir la princesse de salamis estoit qu'il sentoit une si forte disposition a en devenir amoureux qu'il ne vouloit pas s'exposer a prendre de l'amour pour une personne qui peut-estre seroit insensible pour luy de sorte que doride mesnageant l'esprit de policrite et policrite celuy du prince philoxipe il fut resolu qu'ils feroient une partie de promenade dont timante seroit et qu'au lieu de le mener ou on luy auroit dit qu'on alloit on le meneroit chez la princesse de salamis mais comme le prince philoxipe connoissoit l'humeur de parthenie il creut que du moins il faloit gagner amaxite c'est pourquoy il fut faire une visite a cette princesse et mena la chose si adroitement qu'il trouva moyen pendant que parthenie achevoit de s'habiller le lendemain au matin qu'il fut arrive chez elle d'entretenir 
 amaxite a sa chambre et de luy confier le dessein qu'il avoit de tascher de marier la princesse sa soeur avec timante nous luy dirons disoit il pour la satisfaire touchant les oracles qu'elle a receus que timante est devenu amoureux de sa reputation et des louanges qu'on donne a son esprit afin qu'elle ne face point d'obstacle a ce que je desire d'abord amaxite creut que le prince philoxipe scavoit quelque chose de ce qui s'estoit passee entre timante et parthenie et qu'il ne luy parloit ainsi qu'afin de la faire parler mais elle fut bien tost desabusee par toutes les choses qu'il luy dit de sorte que connoissant qu'effectivement philoxipe souhaitoit ce mariage avec une passion demesuree elle se resolut de luy reveler le secret de la princesse de salamis scachant bien que si elle ne le faisoit pas il pourroit estre que le prince philoxipe voyant la surprise qu'auroit timante lors qu'il connoistroit envoyant parthenie et en l'entendant parler que son inconnue et elle n'estoient qu'une mesme personne ne scauroit qu'en penser et en penseroit peutestre quelque chose de desavantageux a parthenie c'est pourquoy apres avoir suplie le prince philoxipe de croire qu'elle luy alloit parler avec toute sorte de sincerite et l'avoir conjure de bien user de ce qu'elle luy alloit descouvrir elle luy raconta tout ce que je vous viens de dire luy exagerant avec tant d'exces le scrupule que parthenie faisoit d'espouser un homme qui fust amoureux de la beaute 
 que philoxipe croyant aisement tout ce que ma soeur luy disoit fut si puissamment confirme dans le dessein de faire reussir celuy qu'il avoit desja pris qu'il ne songea plus a autre chose il convint donc avec amaxite du jour qu'il meneroit timante chez parthenie afin que sans que cette princesse s'en aperceust elle trouvast pourtant lieu de faire qu'elle ne fust pas negligee apres quoy il s'en retourna a paphos ou timante menoit une vie assez melancholique car enfin il estoit fort amoureux de son inconnue et ne pouvoit pourtant oublier la beaute de la princesse de salamis de qui il recevoit tres souvent des lettres sans scavoir quelles fussent d'elle cependant le lendemain que philoxipe fut party parthenie se resolut presque entierement a se degager de l'affection de timante parce qu'elle avoit je ne scay quelle gloire qui faisoit qu'elle ne pouvoit se resoudre a se faire connoistre a luy apres toute cette bizarre galanterie et en effet elle luy escrivit comme si c'eust este pour la derniere fois je pense pourtant que ce ne fut pas tout a fait son intention et qu'elle n'en eut point d'autre que celle de scavoir par moy quelle seroit sa douleur apres cette facheuse nouvelle afin de mieux scavoir quelle estoit son amour quoy qu'il en soit la chose alla ainsi et timante receut cette cruelle lettre apres s'estre engage avec policrite et philoxipe d'aller le lendemain avec eux en un lieu ou il n'avoit point encore este ne croyant pas que ce fust chez la 
 princesse de salamis mais comme la lettre de parthenie l'affligea avec exces il fit ce qu'il put pour ne tenir pas ce qu'il avoit promis neantmoins il n'y eut pas moyen car encore qu'il employast tous les pretextes qu'il put imaginer luy devoir servir d'excuse philoxipe ne s'en contenta pas et il fut luy mesme chez timante pour l'obliger a faire cette promenade policrite y envoya plusieurs fois et luy manda qu'elle n'iroit point sans luy de sorte qu'il falut que tout triste qu'il falut que tout triste qu'il uec eux il est vray qu'il y fut avec tant de repugnance et tant de tristesse qu'elle paroissoit et sur son visage et en toutes ses paroles et mesme en ses habillemens car il voulut estre neglige ce n'est pas qu'il ne fist ce qu'il pouvoit pour se contraindre mais sa douleur estoit plus forte que luy philoxipe en eust este bien en peine s'il n'en eust pas sceu la cause mais ma soeur la luy avoit escrite afin qu'il se hastast d'executer son dessein j'oubliois de vous dire que timante respondit a la lettre de parthenie des le soir de sorte que faisant donner sa responce a celuy de mes amis qui avoit accoustume de la recevoir il me la donna tout a l'heure si bien que faisant partir au mesme instant celuy qui la devoit porter parthenie la receut plus de deux heures devant que philoxipe policrite et timante arrivassent chez elle jamais il n'a este une lettre si touchante que celle la aussi obligea t'elle parthenie a se repentir de ce qu'elle avoit escrit a timante 
 cependant amaxite qui scavoit quelle estoit la conpagnie qui devoit arriver ce jour la dans cette belle solitude s'estoit trouvee bien embarrassee a faire que parthenie ne fust pas negligee mais lors qu'elle vit que cette lettre l'avoit satisfaite elle s'advisa d'un artifice pour l'obliger a se parer il y avoit desja fort longtemps que cette princesse avoit promis a ma soeur de souffrir qu'on fist son portrait pour le luy donner c'est pourquoy amaxite luy dit que je luy avois mande par celuy qui luy avoit rendu la lettre de timante que je luy envoyerois un peintre ce jour la et qu'infailliblement il arriveroit dans deux heures si bien qu'amaxite apres cela se mit a conjurer parthenie de souffrir qu'on la coiffast un peu mieux qu'elle n'estoit d'abord cette princesse luy dit qu'il suffiroit d'attendre au lendemain mais amaxite luy repliqua que ce peintre estoit fort occupe qu'il n'avoit pas loisir de tarder tant et qu'il n'y avoit point de temps a perdre de sorte que parthenie aimant ma soeur ne luy resista plus et se laissa coiffer et habiller par ses femmes comme si elle eust deu aller a une feste publique amaxite disant qu'encore que le peintre ne deust pas travailler a l'habillement ce jour la il ne falloit pas laisser de se parer en pareilles occasions parce que le visage paroissoit plus beau et donnoit une plus belle imagination a celuy qui peignoit joint qu'il estoit necessaire qu'il vist aussi l'habillement de parthenie afin de pouvoir esbaucher tout son portrait mais durant 
 qu'amaxite choisissoit des pierreries et donnoit ses advis a celles qui habilloient la princesse de salamis timante sans scavoir ou on les menoit se laissa conduire au prince philoxipe et a la princesse policrite antimaque fut de ce voyage aussi bien que doride et j'eus aussi l'honneur d'en estre philoxipe ayant sceu par ma soeur que j'avois eu part a la confidence mais seigneur plus timante paroissoit chagrin plus philoxipe et policrite avoient de disposition a se divertir et plus ils estoient en effet persuadez qu'il estoit celuy que les dieux avoient reserve pour faire le bonheur de la princesse de salamis n'estant pas possible que sans un ordre particulier de leur providence timante eust pu venir a aimer parthenie par une si bizarre voye cependant cette belle compagnie advancant toujours arriva si pres de la solitude de la princesse de salamis qu'enfin timante revenant de la profonde resverie qui l'avoit occupe pendant tout le chemin demanda a qui estoit cette maison qu'il voyoit et si c'estoit celle ou ils alloient c'est assurement celle ou nous allons dit philoxipe mais vous ne scaurez point a qui elle est que vous n'ayez veu celle qui en fait les honneurs et qui nous y recevra timante estoit si occupe de son chagrin que cette responce si peu precise ne le mit point en peine et ne le fit entrer en nul soupcon
 
 
 
 
nous arrivasmes donc dans la basse court du chasteau ou nous mismes pied a terre timante donna la main a policrite et antimaque a doride et 
 pour philoxipe il dit a la princesse sa femme et a timante qu'il alloit advertir qu'ils venoient si bien que prenant le devant et m'ayant ordonne de le suivre nous fusmes dans la chambre de parthenie qui ne faisoit que d'achever d'estre paree et qui venant d'estre advertie par quelqu'un des siens que le prince son frere et la princesse sa soeur venoient d'arriver se mettoit en estat de les aller recevoir de sorte que philoxipe luy donnant la main apres l'avoir saluee ne s'opposa point a la civilite qu'elle vouloit rendre a policrite et la conduisit jusques au milieu de son antichambre ou elle la rencontra de vous dire seigneur quelle fut la surprise de timante lors qu'il vit paroistre la princesse de salamis qu'il reconnut a l'heure mesme quoy qu'il ne l'uest veue qu'une fois et qu'elle fut aussi celle de princesse de salamis lors qu'elle apperceut timante et qu'elle comprit que des qu'elle parleroit il connoistroit bien que son inconnue et elle n'estoient qu'une mesme chose il ne seroit pas aise estant certain qu'il n'est peutestre jamais rien arrive de plus surprenant que cette advanture d'abord parthenie changea de couleur et au lieu d'avancer vers policrite elle pensa s'arrester timante de son coste fit la mesme chose et l'on n'a jamais veu deux personnes de tant d'esprit que celles la paroistre si interdites timante fut pourtant un instant ou dans sa surprise il eut de la joye aussi bien que de l'inquietude la premiere parce que la beaute de parthenie 
 avoit fait assez d'impression en son coeur pour n'estre pas marry de voir encore une fois une si belle personne et la seconde parce qu'en l'estat ou il estoit avec son inconnue il craignit que cette visite n'achevast de le destruire aupres d'elle mais lors que parthenie fut un peu revenue de son premier estonnement et qu'elle se fut fait assez de violence pour pouvoir dire a policrite qu'elle estoit bien aise de la voir timante r'entra dans un second estonnement qui fut beaucoup plus grand que l'autre qu'il avoit desja eu car parthenie n'eut pas plustost prononce quatre paroles qu'il reconnut sa voix et qu'il ne douta point du tout que ce ne fust son aimable inconnue il est vray que cette derniere surprise fut bien differente de la premiere car il eut une joye extreme de voir que ce qu'il avoit creu aimer en deux personnes se trouvoit en une seule et que son inconnue et parthenie estoient une mesme chose l'emotion de son coeur parut dans ses yeux la joye s'espandit sur son visage et il eut une peine estrange a s'empescher d'esclater principalement lors que policrite ayant acheve son compliment le presenta parthenie qui le salua fort civilement mais pourtant avec un peu de froideur car comme elle ne scavoit pas quelle estoit la violence qu'on avoit faite a timante pour l'amener chez elle cette princesse croyoit que puis qu'il estoit assez guay pour se promener apres receu la lettre qu'elle luy avoit escrite il ne l'aimoit pas assez de sorte qu'encore qu'elle 
 ne luy fist pas d'incivilite il ne laissa pas de remarquer qu'elle avoit de la colere joint aussi qu'elle avoit une si grande confusion de voir que timante la connoissoit qu'elle n'estoit plus en pouvoir de se cacher qu'il ne luy pouoit plus avoir d'obligation de se faire connoistre a luy que tous ses sentimens estoient si brouillez et si confus qu'elle ne scavoit ce qu'elle pensoit elle creut pourtant bien qu'il y avoit quelque chose de cache a cette visite et elle soubconna amaxite de l'avoir sceue et d'avoir revele son secret aussi la chercha t'elle des yeux pour trouver dans les siens la confirmation de ses soubcons mais elle ne les put rencontrer cependant philoxipe prenant alors la parole se mit a reprocher en riant a la princesse sa soeur qu'elle n'avoit point assez de joye de voir policrite et qu'elle avoit de l'incivilite de ne le remercier pas de ce qu'il luy amenoit le plus honneste homme du monde en luy amenant timante il me semble luy dit elle que la princesse ma soeur doit estre si persuadee de mon amitie qu'elle ne scauroit douter que je ne fois ravie de la voir et qu'ainsi il n'est pas necessaire de le luy dire et pour cet illustre estranger adjousta t'elle en rougissant je pense qu'il aura si peu de sujet de vous remercier de l'avoir amene icy que je n'entrerois pas assez dans ses interests si je vous en remerciois moy mesme je vous assure madame reprit timante en la regardant avec autant d'amour que de joye que je me tiens si heureux d'avoir l'honneur 
 de vous voir aujourd'huy que s'il estoit vray que vous pussiez prendre quelque part a mes interests vous seriez obligee de faire un grand rememerciment pour moy au prince philoxipe et d'autant plus adjousta t'il pour se justifier envers son inconnue sans croire que la compagnie y prist garde que le prince philoxipe m'a force a estre heureux en me forcant de venir icy ou je craignois de troubler vostre solitude apres cela parthenie fit entrer toute cette agreable compagnie dans sa chambre ayant l'esprit si remply de diverses pensees aussi bien que timante qu'il n'y a peut-estre jamais eu de conversation comme celle qui se fit d'abord entre ces quatre personnes timante regardoit tousjours parthenie et parthenie au contraire n'osoit regarder timante et evitoit ses regards autant qu'elle pouvoit cependant philoxipe et policrite qui estoient bien aises de donner un peu d'inquietude a parthenie luy demanderent d'ou venoit qu'elle estoit si paree dans son desert en suitte ils luy firent la guerre d'estre allee si pres de paphos sans leur envoyer faire un compliment et la chose alla de cette sorte jusques apres le disner mais comme timante mouroit d'envie de pouvoir dire a son adorable inconnue qu'il la connoissoit malgre elle il fit si bien que durant que philoxipe et policrite parloient ensemble pour convenir du biais qu'il faloit prendre pour faire consentir parthenie a ce qu'ils souhaitoient il trouva moyen de s'aprocher d'elle et de la pouvoir 
 entretenir un moment sans estre entendu de personne quoy madame luy dit il vous m'avez pu cacher si longtemps la plus grande beaute du monde et vous m'avez assez hai pour aimer mieux que je deusse l'honneur de vous voir au hazard qu'a vous la derniere lettre que cette inconnue vous a escrite luy dit elle vous a si peu touche que je ne scay si la connoissance vous sera aussi agreable que vous le pensez et si la consolation que vous estes venu chercher chez la princesse de salamis sera aussi grande que vous l'avez espere car enfin ce n'est point cette personne que vous vistes au temple que je veux que vous aimiez et c'est celle que vous ne voyez point a paphos que je pretendois que vous deviez aimer timante entendant parthenie parler ainsi se mit a luy protester qu'il n'avoit point creu la venir voir que philoxipe l'avoit trompe et l'avoit force de luy tenir la parole qu'il luy avoit donnee devant que d'avoir receu la cruelle lettre qu'elle luy avoit escrite luy faisant remarquer qu'il n'estoit pas en un habit qui pust faire soubconner qu'il eust eu dessein de ne desplaire pas enfin seigneur il luy dit pour l'apaiser et pour luy persuader qu'il n'avoit point eu intention de voir la princesse de salamis tout ce qu'il luy eust pu dire s'il eust voulu se justifier d'avoir eu dessein de faire une visite a sa plus mortelle ennemie et que la princesse de salamis et son inconnue n'eussent pas este une mesme personne il est vray qu'il reussit assez bien a faire sa paix et 
 il y a lieu de croire que parthenie ne fut pas trop fachee que le hazard eust fait que timante eust sceu qui elle estoit cependant comme ils s'alloient demander s'ils croyoient que philoxipe sceust quelque chose de la verite ce prince se raprocha d'eux avec policrite ce fut toutes fois pour les separer car philoxipe prit parthenie pour l'entretenir en particulier et policrite demeura avec timante mais seigneur pourquoy tarder plus longtemps a vous annoncer le bonheur de ces deux amans afin de vous faire plus tost avoir un bon presage du vostre je vous diray donc sans m'amuser a vous particulariser les choses que philoxipe fit connoistre a la princesse de salamis qu'il scavoit la passion que timante avoit pour elle et qu'il la fit si bien souvenir de celle qu'il avoit eue pour policrite et qu'il avoit encore qu'elle ne fit point de difficulte de luy advouer qu'elle ne le haissoit pas qu'en suitte ce prince luy fit voir que les oracles estoient accomplis puisque timante l'avoit aimee sans le secours de sa beaute et qu'en fin il persuada de ne s'amuser plus a vouloir de nouvelles preuves de la fidelite de timante l'assurant pour conclusion qu'il respondit de sa constance d'autre part policrite aprit a timante que philoxipe scavoit sa passion et l'aprouvoit si bien que les choses s'advancerent tellement qu'il fut resolu devant que philoxipe s'en retournast a paphos qu'antimaque retourneroit en crete pour avoir le consentement du pere de timante cependant 
 de peur que la solitude ne remist quelques bizarres sentimens et quelques nouveaux scrupules dans l'ame de parthenie philoxipe voulut aussi que la princesse policrite la menast a la belle maison de clarie ou elle seroit quelques jours avec elle devant que de la ramener a la cour enfin seigneur la chose fit si heureusement terminee parthenie pardonna a amaxite d'avoir revele son secret timante rendit mille graces au prince philoxipe et devint encore mille fois plus amoureux qu'il n'estoit auparavant sans oser pourtant le dire a parthenie de peur qu'elle ne l'accusast d'aimer plus la beaute que son esprit antimaque partit et revint avec le consentement du pere de timante il est vray que pour le recompenser de la peine il obtint doride qu'il aimoit et qu'il l'espousa huit jours apres que timante eut espouse parthenie je ne vous diray point quelles ont este les resjouissances que l'on a faites a paphos car vous n'y avez point d'interest mais je vous diray que jamais il n'y a eu deux personnes si heureuses que timante et parthenie le sont et afin de faire voir a cette princesse qu'il l'aime plus que tout le reste du monde et qu'elle luy tient lieu de parens et de patrie bien loin de l'obliger a aller demeurer en crete il a pris la resolution demeurer en chipre avec la permission de son pere le roy a la consideration de philoxipe luy a donne le gouvernement d'une des principales parties de l'isle de sorte que parthenie voit sa joye 
 si accomplie que vous avez sujet d'esperer que ces mesmes dieux qui luy ont annonce son bonheur vous ayant annonce le vostre en un mesme temps en seront pas moins veritables pour ce qui vous regarde qu'ils l'ont este pour ce qui la touche aussi le prince philoxipe a t'il voulu que je vous fisse scavoir l'heureuse fin de cette advanture pour vous obliger d'attendre avec plus d'esperance la fin de tous vos malheurs et l'accomplissement de vostre felicite qu'il desire comme la sienne propre magaside ayant cesse de parler cyrus luy donna mille tesmoignages de reconnoissance du soin que le prince philoxipe prenoit de vouloir luy donner du moins la consolation de pouvoir esperer quelque treve a ses malheurs le remerciant en son particulier de luy avoir si exactement apris une si agreable avanture et de luy avoir en effet donne lieu de croire que puis que les dieux avoient rendu parthenie heureuse par une si bizarre voye ils pourroient bien aussi le rendre heureux apres l'avoir rendu si miserable en suite cyrus s'informa de leontidas en quel lieu megaside et luy s'estoient trouvez et il sceut que c'avoit este a milet apres quoy il les congedia assurant megaside et leontidas qu'il leur donneroit leur depesche aussi tost qu'ils auroient eu loisir de se reposer mais ils le suplierent tous deux de leur permettre de voir la fin du siege de sardis leontidas conjurant cyrus d'envoyer ses ordres a thrasibule par un autre 
 que par luy et megaside le priant de vouloir qu'il ne s'en retournast en chipre qu'avec la nouvelle de la victoire afin que comme il luy en avoit apporte une agreable il en peust aussi reporter une a philoxipe qui luy donnast de la joye cyrus accordant donc une si genereuse priere a ceux qui la luy faisoient les loua en les remerciant et leur ordonna de s'aller reposer demeurant avec plus de quietude d'esprit qu'il n'en avoit eu le jour auparavant car encore que les dieux l'eussent menace a babilone et que la sibille ne luy eust rien annonce que de funeste il sembloit pourtant que puis que l'oracle de venus uranie disoit des choses qui luy estoient aussi avantageuses que les autres sembloient luy devoir estre funestes il devoit du moins croire qu'il n'entendoit pas mieux les unes que les autres et ne se desesperer pas tout a fait ainsi reprenant une nouvelle vigueur dans ses souffrances il espera un heureux succes du siege de sardis et espera aussi que l'injuste jalousie de mandane finiroit bientost de sorte qu'apres avoir encore donne quelques ordres militaires il dormit deux ou trois heures avec assez de tranquilite ses songes mesme qui avoient accoustume de le tourmenter le flatterent et luy firent voir mandane mais mandane sans jalousie et sans colere il luy sembloit qu'il la voyoit assise dans une prairie toute semee de fleurs et qu'elle l'appelloit avec autant de douceur dans la voix que dans les yeux mais comme il voulut aller a elle et qu'il estoit prest de se mettre 
 a genoux aupres de cette princesse il luy sembla qu'il entendit un grand bruit et qu'il la vit disparoistre de sorte qu'il s'esveille en sursaut bien marry d'avoir jouy si peu de temps d'une si belle et si agreable apparition 
 
 
 
 
 
 
 cyrus ne fut pas plus tost esveille qu'il donna toutes ses pensees a chercher par quelle voye il pourroit se mettre en estat de n'avoir plus besoin de la faveur du sommeil et des songes pour jouir de la veue de mandane mais comme il ne le pouvoit sans prendre sardis la prise de cette fameuse ville fut l'objet de tous ses souhaits jamais ce prince n'avoit si ardamment desire de vaincre qu'en cette occasion aussi n'oublia t'il rien de tout ce qui pouvoit avancer son dessein et il exposa tant de fois sa vie durant ce siege que si la fortune n'eust eu autant de soin de le conserver qu'il en avoit peu ses rivaux eussent triomphe de son malheur et n'eussent plus eu qu'a se combatre 
 entre eux mais ce prince estoit trop puissamment protege du ciel pour succomber en une guerre si juste quoy qu'il en parust souvent estre abandonne a ceux qui jugeoient des choses par les aparences et qui ne consideroient pas que les secrets de la puissance souveraine sont impenetrables cependant cette petite treve que l'on avoit faite pour retirer les morts de tous les deux partis estant finie les attaquans et les attaquez recommencerent chacun de leur coste a faire tous leurs efforts pour arriver a leur fin cyrus entreprit de faire un autre logement sur la contr'escarpe du fosse a l'oposite de celuy qu'il y avoit desja fait le jour de l'assaut qu'il avoit donne a cette place afin que lors qu'il en donneroit un second cela facilitast son dessein qu'il eust deux endroits du fosse dont il fust desja le maistre et qu'ainsi il pust aller d'abord a l'escalade par deux lieux differens sans perdre de beaucoup de monde il ne fit pourtant pas la chose sans tenir conseil de guerre mais comme ce prince ne proposoit jamais rien qui ne fust tres judicieusement pense et tres avantageux a la cause commune ses amis et ses rivaux estoient contraints d'approuver toujours tout ce qu'il disoit le roy d'assirie disputoit neantmoins quelques-fois par pure opiniastrete et si la sagesse de mazare n'eust en quelque facon tempere la violence du roy d'assirie peut-estre que le combat de cyrus et de luy se fust fait devant la fin de la guerre et par consequent devant que mandane fust en liberte 
 qui estoit le terme ou cyrus du temps qu'il n'estoit qu'artamene avoit promis a ce roy de remettre encore au hazard par un combat singulier ce qu'il avoit si bien aquis et si justement merite par tant de combats generaux par tant de prises de villes par tant de provinces conquises et de royaumes et par le gain de tant de batailles il est vray que tous les amis de cyrus avoient un soin extreme de les observer soigneusement et plus vray encore que cyrus luy mesme avoit quelquesfois pitie de ce prince qui avoit sans doute d'excellentes qualitez car lors qu'il venoit a penser que le roy d'assirie avoit perdu un grand royaume et la premiere ville du monde qu'il estoit contraint par sa passion de servir dans l'armee de son vainqueur de son rival et de son ennemy tout ensemble et qu'il estoit dans la certitude d'estre hai de mandane il excusoit une partie de ses chagrins remettant a se vanger de luy lors qu'il le pourroit faire equitablement et avec honneur apres avoir delivre cette princesse il voulut toutesfois luy donner une nouvelle inquietude en faisant qu'il sceust ce que l'oracle de venus uranie avoit dit a son advantage afin qu'il n'esperast plus tant en celuy de jupiter belus qu'il avoit receu a babilone l'envie d'oster l'esperance a un rival ne fut pourtant pas la seule raison qui porta cyrus a vouloir que cet oracle fust publie car comme il n'avoit pas voulu qu'on fist scavoir a personne la funeste 
 responce que la sibille luy avoit envoye par ortalque de peur que les soldats ne s'en espouventassent il voulut au contraire qu'ils sceussent ce que l'oracle avoit dit de luy afin qu'ils prissent une nouvelle confiance et un nouveau coeur et qu'ils en combattissent mieux scachant bien que l'esperance de la victoire parmy les gens de guerre est un grand acheminement a la r'emporter mais comme il estoit tres modeste s'il eust creu pouvoir sans prophanation changer quelque chose a l'oracle des dieux il auroit prie megaside et leontidas d'oster de celuy de venus uranie les louanges qui s'y trouvoient pour luy et de ne dire que ce qui regardoit la fin de ses malheurs car encore que cet oracle ne dist pas positivement que cyrus prendroit sardis delivreroit mandane et vaincroit tous ses rivaux il estoit pourtant aise de concevoir que puis qu'il devoit estre heureux il falloit que toutes ces choses arrivassent estant certain qu'il ne le pouvoit jamais estre sans mandane et qu'il ne pouvoit avoir mandane sans avoir vaincu ses rivaux et ses ennemis joint aussi qu'il falloit de necessite avoir r'emporte la victoire devant que de posseder cette princesse cet oracle ne fut donc pas plustost publie et par megaside et principalement par leontidas qui connoissoit tous les chefs de l'armee qu'il produisit l'effet que cyrus en avoit attendu une nouvelle allegresse se respandit dans toutes ses troupes et un nouveau chagrin s'empara du coeur du roy d'assirie cette 
 grande esperance qu'il avoit tousjours eue aux promesses de jupiter belus commenca de diminuer par la crainte qu'il eut que venus uranie ne se fust expliquee plus precisement en chipre que jupiter n'avoit fait a babilone mais comme il croyoit bien que les murmures faits contre les dieux qu'il adoroit n'eussent fait que les irriter il ne s'en prist point a eux et il s'en prit a cyrus pour qui il eut encore plus de haine quoy qu'il n'eust pas moins d'estime pour mazare comme il s'estoit determine absolument a estre malheureux et qu'excepte quelques instans ou son amour faisoit encore quelques efforts pour surmonter sa raison il n'avoit aucune esperance que celle de partager avec cyrus le peril et la gloire qu'il auroit a delivrer mandane les promesses que les dieux avoient faites a cyrus ou au roy d'assirie ne faisoient pas extremement redoubler ses maux il est vray qu'il estoit tousjours si malheureux qu'il eust este difficile que la fortune eust pu estre assez ingenieuse pour les pouvoir accroistre mais comme il n'estoit pas moins sage qu'il estoit afflige et qu'il n'avoit pas moins de generosite que de sagesse cyrus vingt a l'estimer extraordinairement et a lier mesme quelque espece de societe aveque luy ils se plaignoient esgalement l'un a l'autre de l'humeur violente du roy d'assirie et s'accoustumerent enfin si bien a avoir de la civilite et de la defference l'un pour l'autre qu'ils vinrent non seulement a s estimer car ils ne se pouvoient pas connoistre 
 sans cela mais encore a se pleindre et a se juger tous deux dignes de mandane ils n'en parloient pourtant jamais qu'en souspirant et lors qu'ils alloient ensemble de quartier en quartier visiter tous les divers postes que cyrus faisoit garder sur les advenues de sardis mandane estoit l'objet de tous leurs discours si ce n'estoit lors qu'ils estoient obligez de parler de ce qui regardoit le siege que vous estes heureux luy disoit quelquesfois mazare non seulement de ce que vous estes aime de la plus admirable princesse du monde mais encore de ce que vous n'avez jamais rien fait qui luy ait pu desplaire et qu'au contraire vous l'avez servie et servie importamment en mille et mille rencontres eh plust aux dieux s'escrioit il que puis que mon destin estoit que j'en deusse estre hai je le fusse du moins avec injustice et que je n'eusse pas a me reprocher a moy mesme d'avoir merite sa haine par la tromperie que je luy fis en l'enlevant de sinope il y a quelque chose de si amoureux de si sage et de si genereux tout ensemble a ce que vous dittes repliqua cyrus que je ne voudrois pas que ma princesse l'eust entendu non non seigneur reprenoit tristement mazare ne craignez rien du coste de la princesse mandane car puis qu'elle a mesprise le roy d'assirie pour vous qu'elle a mieux aime voir toute l'asie en armes que de vous estre infidelle qu'elle este insensible aux soumissions du roy de pont et qu'elle m'a mesme assez hai pour refuser la liberte 
 que j'ay voulu luy rendre vous devez estre persuade que rien ne changera jamais le coeur de cette princesse pendant que mazare parloit ainsi cyrus l'escoutoit en souspirant voyant qu'il estoit bien moins heureux qu'il ne le croyoit il ne voulut portant pas luy dire en quels termes il en estoit avec mandane de peur de faire renaistre l'esperance dans le coeur de ce genereux rival et de r'allumer un feu qui n'estoit pas tout a fait esteint cependant cyrus se mit en estat de faire le logement qui avoit este resolu au conseil de guerre mais il ne le fit pas sans peine car le roy de pont qui en connoissoit l'importance s'y opposa par trois sortiez qu'il fit faire en mesme temps neantmoins comme cyrus scavoit bien qu'un des grands secrets de la guerre est de n'abandonner pas son premier dessein pour en prendre un autre parce que les ordres d'improviste ne sont jamais si sagement donnez ny si ponctuellement executez que ceux qui ont este donnez aveque loisir il voulut que tout ce qu'il avoit commande pour faire ce logement s'executast comme s'il n'y eust point eu de combat ailleurs car comme son armee estoit fort nombreuse il jugeoit bien que quelques sorties que pussent faire les ennemis il luy seroit aise de les repousser et comme il jugeoit bien encore que le grand effort des assiegez se feroit au lieu ou il vouloit faire ce logement ce fut la qu'il voulut estre les rois d'assirie de phrigie et d'hircanie et tous les autres princes estant chacun a leur poste l'inconnu 
 anaxaris combatit encore ce jour la aupres de cyrus luy semblant que sa valeur estoit assez dignement recompensee quand cet illustre heros en avoit este le tesmoin aussi faut il advouer que si les louanges de cyrus estoient un digne prix des actions d'anaxaris les actions d'anaxaris estoient aussi dignes des louanges de cyrus mais entre toutes les occasions ou il se signala durant ce siege celle de ce logement fut une des plus remarquables car il y fit des choses qui ne pouvoient estre surpassees que par la valeur de cyrus seulement qui fit sans doute en cette rencontre ce qu'on ne scauroit redire sans se rendre suspect de mensonge vingt fois il fut repousse par les ennemis et vingt fois il les repoussa et les mena battant jusques dans leurs postes il perdit et regagna pour le moins autant l'endroit du fosse ou il vouloit faire son logement mais a la fin il lassa les ennemis et vint heureusement a bout de son dessein les sorties que les assiegez avoient faites par les autres costez ne leur avoient guere mieux reussi ce n'est pas que cyrus n'eust perdu quelques soldats mais ce n'estoit rien en comparaison de ceux que les ennemis avoient perdus il est vray qu'araspe qui depuis la mort de panthee n'avoit fait que se plaindre et souspirer fut blesse en cette occasion ou il combatit plustost pour mourir que pour vaincre son dessein ne reussit pourtant pas car la blessure qu'il receut n'estoit pas dangereuse et servit plustost a conserver sa vie qu'a 
 la mettre en danger estant certain qu'il fut a propos qu'il ne se trouvast point en estat de combatre une seconde fois que sa douleur ne fust un peu diminuee et que le temps ne l'eust console le roy d'assirie avoit aussi pense estre tue en cette occasion mais enfin l'advantage tout entier estoit demeure a cyrus qui avoit fait le logement qu'il vouloit faire qui avoit tue beaucoup de lydiens et fait assez bon nombre de prisonniers il sceut par quelques uns d'entr'eux apres le combat finy et lors qu'il fut retourne a sa tente ou il se les fit amener que le roy de pont pour amuser le peuple avoit fait dire qu'il venoit un grand secours de thrace que ceux de la bactriane leur envoyoient aussi des troupes et que dans peu de temps il faudroit que cyrus levast le siege il sceut encore avec plus de certitude qu'auparavant que cresus n'avoit plus nul pouvoir dans la citadelle et que le roy de pont avoit si bien fait qu'il estoit maistre de tous les gens de guerre ces prisonniers luy dirent aussi que depuis quelques jours il estoit entre une dame dans la citadelle a qui le roy de pont avoit oblige cresus de donner protection mais interrompit cyrus une dame peut elle estre entree dans sardis depuis qu'il est environne de deux cens mille hommes nullement seigneur reprit un de ces prisonniers mais c'est qu'il y avoit quelque temps qu'elle y estoit sans estre connue pour ce qu'elle est car on assure qu'elle est d'une fort grande condition il y a aussi un 
 homme apelle heracleon qui est celuy qui l'a fait connoistre au roy de pont que l'on dit estre fort brave et de grande qualite qui promet qu'il fera venir du secours pour cresus on dit aussi poursuivit il qu'il y a desja quelque temps qu'il estoit cache dans sardis mais je ne puis vous bien esclaircir toute cette advanture je scay toutesfois que ce sont des gens de grande qualite en suitte de cela cyrus leur demanda toutes les choses qu'il creut necessaires de scavoir apres quoy il les fit retirer la pluspart d'entre eux ayant pris party dans l'armee de ce prince le jour suivant les deputez dont leontidas luy avoit parle arriverent au camp pour luy jurer une fidellite invioblable de la part des peuples qui les envoyoient il y en avoit de gnide de carie du territoire de xanthe et de licie les cauniens en avoient encore envoye aussi bien que les milesiens que thrasibule voulut qui deputassent vers cyrus et en son nom et au leur de sorte qu'il sembloit que de tous costez la fortune le voulust favoriser et en effet s'il n'eust eu que de l'ambition et qu'il n'eust aime que la gloire il auroit eu sujet d'estre content mais comme il avoit de l'amour il ne sentoit pas tout ce qui ne luy faisoit point delivrer la princesse aussi eust il donne sans repugnance toutes ses conquestes pour la seule liberte de mandane cependant il receut tous ces deputez avec beaucoup de douceur et les traita avec une magnificence extreme il les assura de les proteger contre leurs 
 ennemis et de faire en sorte que ciaxare les traiteroit comme s'ils estoient ses plus anciens et ses plus fidelles sujets enfin ils furent tellement charmez de la douceur de cyrus qu'il ne se rendit pas moins maistre de leurs coeurs par sa bonte qu'il s'estoit rendu maistre de leur pais par la force de ses armes ce qui les surprit extremement fut de voir qu'un prince de l'age de cyrus fust instruit de toutes leurs coustumes et de toutes leurs loix et qu'il leur donnast des advis pour la conduite des affaires publiques comme s'il eust toujours este parmy eux et qu'il n'eust eu autre chose a faire qu'a les gouverner il leur parla a tous chacun en leur langue et leur donna enfin tant d'admiration qu'ils s'en retournerent non seulement charmez de sa bonne mine de son esprit de sa vertu et de sa bonte en particulier mais encore chargez de ses presens et ce qui est le plus remarquable ils s'en allerent resolus d'obliger leurs concitoyens de faire une chose fort glorieuse a cyrus mais fort extraordinaire car au lieu qu'on voyoit certains peuples qui faisoient tous les ans des sacrifices pour remercier les dieux de les avoir delivrez de quelque domination estrangere ils firent dessein quand ils seroient retournez en leur pais de faire faire tous les ans a perpetuite un sacrifice de remerciment pour rendre graces aux dieux de les avoir mis sous la puissance de cyrus cependant ce prince pour donner plus de marques de confiance a des peuples qui luy tesmoignoient 
 tant d'affection les confirma dans tous leurs privileges ne les obligea a nul tribut et ne demanda d'eux que des asseurances de fidelite r'appellant l'armee que thrasibule et harpage avoient commandee ensemble envoyant ordre a ce dernier de la luy r'amener et laissant l'autre dans la possession de sa chere alcionide ce n'est pas que cyrus ne sceust assez bien la politique pour n'ignorer pas que ce n'est point la coustume de retirer si promptement les armees des pais qu'on a nouvellement conquis mais comme la guerre importante et decisive pour luy estoit celle de lydie et qu'il donnoit ordre qu'on laissast des garnisons en tous les lieux forts il ne creut pas rien hazarder et il aima mieux fortifier encore ses troupes ne scachant pas combien le siege pourroit durer et n'ignorant pas que bien souvent la prise d'une ville couste une armee toute entiere a celuy qui la prend cependant comme cyrus n'oublioit jamais rien il envoya scavoir des nouvelles de la sante de sesostris qui se trouva estre si bonne qu'il manda a cyrus qu'il esperoit estre dans peu de jours en estat d'aller hazarder pour son service la vie qu'il luy avoit conservee cyrus fit aussi faire un compliment a la princesse araminte a qui il tint sa parole ne voulant pas permettre a phraarte de l'aller voir pendant ce siege il n'oublia pas mesme ny cleonice ny doralise ny toutes les autres dames prisonnieres qu'il sceut estre en sante parfaite par le retour de celuy qu'il avoit 
 envoye vers elles mais durant que cyrus s'aquitoit si dignement de tout ce qu'il estoit oblige de faire ou comme amant ou comme amy ou comme ennemy ou comme prince ou comme general d'armee ou comme conquerant il ne laissoit pas d'avoir dans le fond de son coeur un chagrin extreme de l'injustice que mandane luy faisoit en l'accusant d'estre infidelle et toutes les fois que cette fascheuse pensee luy venoit il trouvoit qu'il avoit lieu de craindre qu'elle ne peust la devenir puisque pour l'ordinaire on ne soubconne pas legerement les autres d'une chose dont on se sent incapable il se repentoit pourtant bien tost d'un sentiment qui l'eust estrangement afflige s'il fust demeure long temps dans son coeur mais pour le consoler dans ses chagrins il sceut que le peuple de sardis commencoit de ne trouver plus a vivre que par l'assistance des riches et qu'ainsi il y avoit lieu d'esperer que la sedition recommenceroit bien tost parmy eux et qu'il en prendroit leur ville plus facilement et en effet il y avoit grande aparence que la chose seroit ainsi ce n'est pas que cresus et le roy de pont ne fissent tout ce qu'ils pouvoient l'un pour sauver sa couronne et l'autre pour conserver sa maistresse mais ils ne laissoient pas de voir qu'ils estoient perdus
 
 
 
 
cependant ils cachoient le mieux qu'ils pouvoient le peu d'esperance qu'ils avoient l'un et l'autre afin de n'avancer pas leur ruine en desesperant le peuple au contraire ils publioient 
 qu'ils alloient estre secourus que l'armee de cyrus se destruisoit tous les jours qu'il seroit contraint de lever le siege dans peu de temps que les peuples qu'il avoit vaincus se revoltoient et qu'ainsi il ne seroit pas en estat de faire de nouvelles conquestes de plus le roy de pont fit encore dire adroitement par les siens que cyrus ne se soucioit plus de mandane qui estoit la cause de la guerre qu'il estoit devenu amoureux de la princesse araminte et qu'ainsi ces deux princes s'alloient accommoder dans peu de jours de sorte que ce bruit s'espandant par tout faisoit que le peuple souffroit ses maux plus patiemment par l'esperance de les voir bientost finir joint aussi que le roy de pont en attendit un autre advantage qui en effet ne luy manqua pas car ce bruit fut si general qu'il passa de la ville dans la citadelle et de la bouche du peuple en celle des soldats si bien que les femmes de mandane sceurent par leurs gardes ce que l'on disoit dans sardis ils leur dirent mesme pensant leur donner une agreable nouvelle pour elles en particulier qu'elles sortiroient bientost de prison parce que la paix s'alloit faire entre le roy de pont et cyrus adjoustant que ce premier espouseroit mandane et cyrus araminte ce discours ne fut point creu de martesie quoy qu'il semblast confirmer l'opinion qu'avoit mandane que cyrus fust infidelle mais s'il ne fit pas d'impression dans l'esprit de cette fille il en fit dans celuy d'arianite qui ne put s'empescher de raconter 
 ce qu'elle avoit apris a une des femmes de la princesse palmis et de le luy raconter mesme si haut que mandane dans la chambre de qui elles estoient l'entendit avec un redoublement de douleur estrange aussi en parut elle si surprise que la princesse de lydie avec qui elle estoit luy demanda la cause du changement de son visage comme mandane estoit une personne qui n'aimoit pas a advouer qu'elle fust capable de foiblesse quelque confiance qu'elle eust en l'amitie et en la discretion de la princesse palmis elle luy avoit fait un secret de sa jalousie mais voyant que la cause en estoit si publique elle se resolut de la luy avouer luy demandant toutesfois auparavant la permission de commander a arianite de luy dire de qui elle tenoit la nouvelle qu'elle venoit d'aprendre a celle qu'elle entretenoit arianite surprise de voir que mandane avoit ouy ce qu'elle avoit dit voulut d'abord desbiaiser ce qu'elle venoit de dire mais mandane luy dit si absolument qu'elle vouloit scavoir la verite qu'a la fin elle dit la chose telle qu'on la luy avoit racontee apres quoy s'estant retiree ces deux princesses demeurerent dans la liberte de s'entretenir de leurs disgraces pour moy disoit la princesse palmis je ne trouve pas que vous ayez sujet de craindre que ce que ces gardes ont dit soit vray car enfin quelle apparence y a t'il que le plus grand prince du monde peust estre capable d'une laschete comme celle la quand mesme il seroit infidelle adjoustoit elle il ne devroit 
 pas disposer de vous par un traite de paix et il devroit tousjours vous rendre la liberte s'il ne pouvoit vous conserver son coeur il pourroit redonner le royaume de pont au frere de sa nouvelle maistresse s'il pouvoit le luy reconquerir mais non pas luy laisser la fille du roy des medes dont il commande les armees encore une fois poursuivoit palmis je crois que cyrus est innocent et que ce que ces gardes on dit a vos femmes est une de ces nouvelles populaires qui n'ont ny aparence ny verite non non madame reprit tristement mandane cette nouvelle n'est pas absolument fausse je croy bien aussi adjousta t'elle qu'elle n'est pas tout a fait veritable et que l'infidelite de cyrus ne produira pas la paix mais ce qu'il y a de certain est qu'il ne m'aime plus et qu'il aime la princesse araminte car enfin il faut que je vous advoue que j'ay des conjectures de son crime qui ne me permettent pas d'en douter et si je ne vous les ay pas dites c'est que je vous les ay cachees afin de vous cacher la foiblesse que j'ay de n'avoir encore pu chasser de mon coeur un prince qui a eu l'injustice de m'oster le sien je croyois mesme aussi que je ne devois pas si tost deshonorer dans vostre esprit un homme a qui j'ay donne mille louanges et qui a l'infidelite pres est sans doute digne de toutes celles qu'on luy peut donner mais encore interrompit la princesse palmis que le preuve pouvez vous avoir de l'inconstance de cyrus qui vous a donne tant de marques d'une 
 fidelite inviolable et qui a plus fait pour vous que jamais qui que ce soit n'a fait pour personne puis qu'il faut que je vous le die poursuivit elle scachez que quelques jours devant que le roy de pont partit d'icy pour aller donner la bataille qu'il a perdue il entra dans ma chambre avec plus de marques de joye sur le visage qu'il n'avoit accoustume d'en avoir il n'y fut pas plustost que prenant la parole madame me dit il je vous demande pardon si je viens vous aprendre une chose qui sans doute ne vous plaira pas mais comme elle ne vous importe pas moins qu'a moy j'ay pense que je devois vous la faire scavoir seigneur luy dis-je en soupirant vous m'avez tellement accoustumee a ne recevoir que de fascheuses nouvelles depuis que vous me retenez sous vostre puissance que du moins ne seray-je pas surprise quand vous m'aprendrez quelque chose qui ne me sera pas agreable je pense pourtant madame luy dit il que vous la serez un peu lors que je vous aprendray que cyrus que vous avez prefere aux plus grands princes du monde et qui merite en effet toute la gloire dont il est couvert vous prefere une personne qui vous est inferieure en toutes choses mais madame me dit il ne m'en croyez pas s'il vous plaist et croyez en vous yeux seulement apres cela il me donna une lettre qu'il me dit estre de la princesse sa soeur et qui en est en effet adjoustant en suitte que cette lettre avoit este prise entre les mains d'un homme que des coureurs 
 avoient fait prisonnier avec un des esclaves que cyrus avoit donnez a la princesse araminte me disant en suitte que je les examinasse moy mesme mais madame adjousta mandane afin que vous puissiez juger de ce qui a cause la plus aigre douleur de toute ma vie lisez s'il vous plaist vous mesme cette lettre de la princesse araminte que le roy de pont me laissa je ne vous dis point que cette princesse est aimee du prince spitridate fils d'arsamone roy de bithinie et que spitridate ressemble prodigieusemet a cyrus car il me semble que les personnes de vostre condition scavent toutes les avantures remarquables de la leur apres cela mandane donna effectivement la lettre de la princesse araminte a la princesse palmis qui en effet avoit este trouvee par ceux qui avoient fait prisonnier celuy qui la portoit si bien que le roy de pont l'ayant ouverte et connu qu'elle pourroit donner de la jalousie a mandane n'avoit pas manque de prendre la resolution de s'en servir a destruire cyrus dans son esprit cependant palmis ayant pris cette lettre des mains de mandane y trouva ces paroles
 
 
 araminte a spitridate 
 
 
 je pense que vous aurez lieu d'estre surpris de voir qu'une personne que vous avez mise dans la necessite de se justifier vous advoue presques les choses dont vous l'accusez 
 cependant il est certain que je ne puis nier que je n'aye beaucoup d'obligation a l'illustre cyrus qu'il n'ait des defferences pour moy que jamais vainqueur n'a eues pour captive que je n'en aye aussi beaucoup pour luy et qu'il ne soit un des plus grands princes du monde et un des plus heureux conquerans je ne puis encore nier qu'il ne vous ressemble admirablement et que sa veue ne me soit agreable mais apres cela je ne laisse pas de trouver estrange que vous m'escriviez qu'on vous dit tous les jours que j'ay vaincu le vainqueur de toute l'asie et que mon coeur est sa plus illustre conqueste et mesme la plus assuree car enfin apres ce que j'ay fait pour vous c'est estre extremement injuste il n'estoit point necessaire d'adjouster que devant que vous fussiez en prison vous aviez entendu parler de la deference que ce prince a pour moy et de celle que j'ay pour luy car je vous l'advoue et moins encore de m'escrire qu'on vous a dit cent particularitez et de ce qui se passe entre luy et moy puis que vous ne le pouviez sans me faire outrage revenez donc a vous spitridates et pour vous rendre digne que j'aporte plus de soin a me justifier repentez vous de m'avoir accusee il est vray que je n'ay que faire de m'en mettre en peine puis que la prise de sardis vous fera bientost scavoir quels sont les desseins de cyrus et les miens je ne vous dis point que ce prince m'a promis de vous remettre en liberte car vous croiriez peut estre qu'il voudroit ne vous la rendre que pour vous recompenser de ce qu'il vous a oste le coeur d'une personne qui vous a este autresfois fort chere apres cela je n'ay plus qu'a vous dire que comme c'est la voix publique qui m'a accusee je pretends 
 que ce soit elle qui vous face connoistre que je n'ay jamais rien fait que ce que j'ay deu faire que je ne pense que ce que je dois penser et que je n'aime que ce que j'aimeray jusques a la mort 
 
 
 araminte 
 
 
a peine la princesse palmis eut elle acheve de lire cette lettre que mandane prenant la parole et bien madame luy dit elle ne trouvez vous pas que puis que spitridate est jaloux d'araminte j'ay lieu de soubconner la fidellite de cyrus et ne trouvez vous pas encore qu'il faut qu'il y ait de la verite en une chose qui se dit esgallement et en bithinie et en lidle a chalcedoinie et a sardis de plus madame poursuivit cette princesse avec precipitation je ne puis pas mettre en doute que la lettre que je vous montre soit de la main de la princesse araminte car j'en ay eu autrefois plusieurs d'elle du temps que le roy de pont estoit en ostage a la cour du roy mon pere ainsi je ne puis pas croire que ce soit une fourbe de plus je ne puis pas soubconner ce prince d'avoir fait escrire cette lettre a la princesse sa soeur car j'ay veu celuy que spitridate luy avoit envoye et l'esclave qu'elle envoyoit en bithinie que j'avois donne a cyrus lors qu'il partit pour aller a themiscire mais cet esclave vous a t'il dit que cyrus soit amoureux d'araminte reprit la princesse palmis il ne me l'a pas dit precisemet repliqua t'elle car il n'est pas assez simple pour ne scavoir pas que ce n'est point une chose a me dire mais il m'a advoue que 
 cyrus fait rendre autant d'honneur a araminte que si elle estoit a heraclee qu'il la voit tres souvent et qu'il a de longues conversations avec elle de plus cet envoye de spitridate m'a dit encore une chose qui ne permet pas de douter qu'il n'y ait une intelligence tres estroite entre cyrus et araminte puis qu'il m'assure que lors qu'on l'eut presente a ce prince et qu'on eut remis entre ses mains une lettre dont on l'avoit trouve charge il l'envoya l'heure mesme a cette princesse par chrisante dont je vous ay tant parle ne scachant pas alors de qui elle estoit car celuy qui la portoit ne le scavoit pas luy mesme et ce n'est que par la responce d'araminte que je connois qu'elle estoit de spitridate cet homme eut mesme ordre d'aller trouver cette princesse avec chrisante qui luy porta la lettre qui estoit pour elle mais qui la luy porta sans que cyrus l'eust ouverte tant il la respecte quoy que selon les loix de la guerre il le peust faire sans incivilite mais pour vous faire encore mieux voir quelle est l'intelligence qui est entre eux cet homme dit que la princesse araminte renvoya a cyrus par le mesme chrisante la lettre de spitridate avec un billet qu'elle luy escrivit et qu'en suitte cyrus la luy renvoya avec la responce qu'il luy fit jugez apres cela poursuivit mandane si je puis douter de l'infidellite de cyrus car enfin s'il n'estoit point amant d'araminte elle ne luy auroit point envoye une lettre de spitridate elle se seroit contentee de luy 
 mander que cette lettre ne traittoit ny d'affaires d'estat ny d'affaires de guerre et elle auroit du moins attendu qu'il luy eust tesmoigne qu'il la vouloit voir et qu'il eust este chez elle mais c'est assurement qu'elle voulut sacrifier spitridate a cyrus et qu'elle luy envoya sa lettre pour scavoir ce qu'il vouloit qu'elle y respondist apres tout interrompit la princesse palmis il paroist pourtant bien que la princesse araminte songe a se justifier puis qu'elle n'advoue pas que spitridate ait sujet d'estre jaloux ha madame repliqua mandane je voy bien plus le crime de cyrus que l'innocence d'araminte dans cette lettre car enfin elle s'y justifie si foiblement qu'elle semble plustost vouloir preparer spitridate a son inconstance qu'a le guerir de sa jalousie elle luy advoue presque tout ce dont il l'accuse elle remet sa justification apres la prise de sardis sans luy dire precisement qu'elle sera tousjours a luy et qu'elle ne sera jamais a cyrus elle commence de luy faire esperer sa liberte et elle se contente de dire qu'elle aimera jusques a la mort ce qu'elle aime presentement sans luy dire positivement que ce soit de luy qu'elle entend parler ce n'est pas adjousta-t'elle que je croye que la princesse araminte soit inconstante seulement parce qu'elle aura trouve cyrus plus aimable que spitridate mais c'est que cyrus est plus heureux c'est que l'ambition se trouve jointe a l'amour c'est qu'en recevant la passion de ce prince elle remettra la couronne 
 dans sa maison et se mettra sur la teste tous les lauriers dont cyrus est couvert enfin madame poursuivit elle il n'est pas estrange que le vainqueur de toute l'asie ait vaincu le coeur d'araminte et s'il l'estoit aussi peu que cyrus se soit laisse vaincre a une princesse captive qu'il l'est qu'elle se soit laisse toucher aux larmes d'un conquerant je n'en murmurerois pas mais j'advoue que c'est une fort injuste chose de voir qu'il m'abandonne apres avoir fait ce que j'ay fait pour luy apres qu'il a cause tous les malheurs de ma vie apres que j'ay mesprise a sa consideration les plus grands princes du monde et apres m'estre enfin determinee a vaincre dans mon esprit je ne scay quelle gloire qui ne vouloit pas que j'advouasse jamais que mon coeur n'estoit pas insensible cependant il n'est que trop vray que cyrus me quitte et qu'il aime peut-estre mieux perdre tous les services qu'il m'a rendus que de demeurer fidelle en verite madame luy dit la princesse palmis il me semble que vous condamnez bien legerement cyrus car encore qu'il y ait quelques aparences contre luy je trouve qu'il ne faut pas le traiter tout a fait en criminel je pense adjousta t'elle en souspirant que la prise de sardis vous esclaircira bien tost de son crime car pour cette pretendue paix dont on a parle a arianite je suis assuree que c'est un bruit sans fondement remettez donc a la fin du siege a juger de l'innocence ou du crime de cyrus puis que ce sera veritablement en ce temps la que vous pourrez juger de 
 ce qu'il est et luy faire des remercimens de vostre liberte ou des reproches de son inconstance eh veullent les dieux que vous soyez en estat d'avoir assez de credit pour l'obliger a estre aussi doux aux vaincus qu'il l'a este jusques icy quand je n'y aurois plus de credit reprit mandane je suis assuree qu'il ne laisseroit pas de bien traiter le roy vostre pere mais pour des reproches adjousta t'elle je luy en ay desja fait et alors mandane raconta a palmis comment elle avoit escrit a cyrus et par qui exagerant la prodigieuse rencontre de celuy qui avoit porte sa lettre qui avoit autrefois este un de ceux qui avoient voulu assassiner cyrus a la solicitation du lasche artane et a qui cyrus avoit depuis si genereusement pardonne lors qu'il estoit tombe en sa puissance cependant disoit elle il ne me respond pas quoy que cet homme eust promis a martesie de mourir ou de revenir mais c'estoit en vain que mandane l'attendoit car quelque adresse qu'il eust il s'estoit rendu suspect par son absence quoy qu'il eust demande permission d'aller au camp sur quelque pretexte qu'il avoit invente de sorte que lorsqu'il avoit pense revenir dans la citadelle on l'avoit arreste et on s'estoit non seulement informe de ce qu'il avoit fait depuis la bataille parce qu'il estoit party de sardis le jour qu'on l'avoit donnee mais encore on avoit cherche s'il n'avoit point de lettre si bien qu'on avoit trouve celle de cyrus quoy qu'il l'eust tres soigneusement cachee de sorte que 
 pactias a qui on la porta la donna a l'heure mesme au roy de pont a qui il defferoit plus alors qu'au roy de lydie ainsi la malheureuse mandane fut privee de la consolation de recevoir une lettre de cyrus qui l'eust assurement desabusee de l'erreur ou elle estoit bien heureuse encore d'avoir une personne aussi pleine d'esprit et de bonte qu'estoit la princesse palmis pour la soulager dans ses disgraces il est vray que si la princesse de lydie la soulageoit dans ses malheurs mandane luy rendoit aussi consolation pour consolation elles eurent mesme encore un petit renouvellement de douleur car le roy de pont jugeant qu'il y avoit un autre apartement dans la citadelle ou il faudroit moins de gardes et que par consequent il seroit moins difficile d'en trouver un petit nombre fidelle qu'un grand il voulut qu'on les y mist mais comme elles ne purent y aller sans passer par une grande et large terrasse d'ou elles pouvoient descouvrir toute la ville et toute la plaine elles n'y furent pas plustost qu'elles descouvrirent en effet toute l'armee de cyrus a l'entour de cette superbe ville toutesfois comme les attachemens les plus sensibles de leur coeur estoient differens elles ne tournerent pas d'abord la teste d'un mesme coste car mandane regarda tout a l'heure vers les assiegeans ou elle scavoit qu'estoit cyrus qui tout infidelle qu'elle le croyoit occupoit encore toutes ses pensees et la princesse palmis regarda vers l'endroit de la ville ou elle 
 scavoit que le prince artamas estoit prisonnier si bien que mandane cherchoit a deviner de quel coste pouvoit estre cyrus et palmis vouloit connoistre a quel apartement on avoit mis artamas mais comme cette princesse avoit plus d'une douleur dans l'ame que l'amour de la patrie et la tendresse qu'elle avoit pour le roy son pere et pour le prince myrsile faisoient qu'elle ne pouvoit donner toutes ses larmes au prince artamas apres avoir regarde d'abord ce qui causoit sa plus vive douleur elle regarda en suitte cette grande et nombreuse armee qui couvroit toute la campagne depuis le bord du fosse de sardis jusques aussi loing que la veue se pouvoit estendre mais apres l'avoir consideree du moins dit elle en se tournant tristement vers mandane avez vous la consolation de pouvoir croire que parmy cette multitude d'hommes que vous voyez vous voyez peutestre vostre liberateur ha madame luy repliqua mandane un prince infidelle qui a rompu les chaines qui devoient l'attacher pour toute sa vie ne sera peutestre pas mon liberateur et je trouve que vous devez avoir plus de consolation de voir artamas dans les fers puis qu'il vous aime que je n'en ay de voir cyrus victorieux puis qu'il ne m'aime pas la conversation de ces deux grandes princesses qui se faisoit tout bas ne fut pas longue car leurs gardes ne leur permirent pas d'estre longtemps en ce lieu la de sorte que leur faisant connoistre que leur ordre estoit de ne les y laisser pas davantage 
 elles entrerent dans leur nouvel apartement il est vray qu'elles y entrerent en souspirant celle qui en avoit le moins de sujet fut pourtant celle qui le fit avec le plus de melancolie mais l'erreur ou elle estoit la devoit rendre excusable estant certain que s'il eust este vray qu'elle eust perdu le coeur de l'illustre cyrus elle eust fait la plus grande perte du monde or durant que cette belle et malheureuse princesse se pleignoit avec tant d'injustice que cresus s'affligeoit avec tant de raison que le roy de pont se desesperoit avec tant de sujet et que le prince artamas souffroit sa prison avec tant de patience cyrus ne songeoit qu'a delivrer mandane il se pleignoit de sa jalousie mais c'estoit avec tant de respect qu'elle en eust este satisfaite si elle l'est pu scavoir cependant il estoit au desespoir de voir que sardis luy resistoit plus qu'il n'avoit pense et il se resoluoit a perdre beaucoup de gens plustost que de ne l'emporter pas au premier assaut qu'il donneroit mais comme il ne vouloit pas le donner en vain il se resolut d'attendre encore quelques jours que les eschelles dont il avoit besoin fussent toutes faites et en attendant il ne laissoit pas d'avancer tousjours son dessein soit en empeschant les vivres d'entrer dans la ville soit en gagnant quelques dehors que les ennemis avoient encore gardez du coste du fleuve ou soit en repoussant les sorties qu'ils faisoient presques tous les jours ce qui obligeoit le roy de pont a hazarder tant d'hommes par 
 ces frequentes sorties estoit que par ce moyen il remarquoit mieux quel estoit le campement des ennemis afin de tascher de voir si en cas de besoin il n'y auroit point moyen d'entreprendre de faire sortir la princesse mandane de cette ville joint aussi que par cette voye il envoyoit plus facilement quelques uns des siens ou pour espions dans l'armee de cyrus ou pour aller soliciter du secours ou pour donner lieu a ceux qu'il avoit desja envoyez de r'entrer dans la ville en se meslant parmy les siens
 
 
 
 
les choses estant donc en ces termes le roy de pont fit faire une sortie la nuit du coste ou cyrus commandoit en personne et elle fut faite si a propos que d'abord ils tuerent beaucoup de monde nettoyerent toute la teste de la tranchee firent main basse sur tous les premiers qu'ils trouverent et mirent l'allarme par tout le camp mais cyrus arresta bien tost leur impetuosite par sa presence car a peine sa voix eut elle este entedue des siens et entendue au milieu des ennemis ou il s'estoit jette d'abord avec une ardeur heroique que se r'alliant a l'entour de luy ils firent fuir ceux qui ne les avoient batus que parce qu'ils les avoient surpris et les pousserent si vivement que ceux qui les suivoient penserent entrer dans la ville avec eux ils y retourneret mesme en si petit nombre que depuis cela il ne prit plus envie aux ennemis de faire des sorties du coste ou cyrus estoit en personne les egyptiens et les medes estande garde cette nuit la eurent leur part a la 
 gloire de cette action qui estoit pourtant presques toute deue a la valeur de cyrus qui n'estant pas moins doux apres la victoire que vaillant au combat ne manquoit jamais de commander lors qu'il avoit vaincu que l'on eust soin des blessez soit qu'ils fussent amis ou ennemis et il le fit cette fois la d'autant plustost qu'il sceut qu'il y avoit parmy les prisonniers qu'on avoit faits un homme de qualite egiptien qui devant que de se rendre avoit dispute opiniastrement sa liberte et s'estoit fait blesser en plusieurs lieux jusques a ce qu'estant tombe de cheval il eust este contraint de ceder cyrus entendant ce qu'on luy disoit demanda si on ne scavoit point le nom de ce vaillant homme et le demanda en presence de plusieurs chefs egiptiens qui estoint a l'entour de luy et qui avoient aussi beaucoup d'impatience de scavoir qui pouvoit estre cet homme de qualite de leur nation car ils n'avoient pas sceu ce qu'on avoit dit a cyrus quelques jours auparavant mais lors qu'ils entendirent que ceux a qui ce prince demandoit le nom de ce prisonnier luy dirent qu'il leur sembloit qu'il se nommoit heracleon ils ne purent s'empescher d'en murmurer entr'eux et d'en paroistre estonnez principalement quand ils ouirent en suitte que cyrus commandoit qu'on en eust un soin particulier et qu'on le mist dans une de ses tentes aussi un de ces chefs egiptiens nomme miris ne put il s'empescher de s'opposer aux soins que cyrus vouloit prendre de ce prisonnier ha seigneur 
 s'ecria t'il ne soyez pas si soigneux de conserver la vie du plus meschant de tous les hommes et du plus indigne d'estre protege par un prince aussi vertueux que vous s'il est tel que vous dittes repliqua cyrus les dieux le puniront sans que je m'en mesle c'est pourquoy il ne faut pas laisser de le secourir pour l'amour de moy mesme quand je ne le devrois pas pour l'amour de luy mais encore poursuivit il qui est cet heracleon c'est seigneur repliqua miris un homme indigne de sa naissance qui est assez illustre c'est un rival du genereux sesostris c'est un ennemy de sa patrie c'est un assassinateur de rois et c'est enfin un homme que l'amour et l'ambition ont noircy de tous les crimes imaginables c'est pourquoy je vous conjure par l'interest du prince sesostris mon maistre de commander qu'on le garde du moins soigneusement de peur qu'il ne s'enfuye s'il est en estat de le pouvoir faire ou qu'il n'acheve de se tuer s'il juge qu'il soit connu pour ce qu'il est car seigneur il importe de tout a sesostris puis qu'heracleon est en vostre puissance que ce meschant ne meure pas sans luy aprendre ce que luy seul peut luy faire scavoir apres tout ce que vous venez de me dire d'heracleon reprit cyrus je suis bien aise d'avoir une raison qui regarde sesostris pour me porter a continuer de prendre soin de luy afin de ne me repentir pas de ce que j'ay dit et en effet cyrus qui avoit bien remarque que miris estoit fort aime du prince sesostris fit ce 
 qu'il souhaitoit de luy c'est a dire qu'il commanda qu'on gardast soigneusement heracleon et qu'on observast mesme ce qu'il diroit commandant aussi a la priere de miris qu'on luy vinst rendre conte de l'estat de ses blessures afin de juger s'il faudroit bientost tascher de luy faire dire ce qui importoit tant au prince sesostris cependant seigneur adjousta miris je vous suplieray par l'interest de ce grand prince de vouloir me donner deux heures d'audience le plutost que vous le pourrez afin que vous puissiez scavoir combien il importe a sesostris de n'ignorer pas ce qu'heracleon seulement peut luy aprendre et que vous scachiez aussi quelle difference vous devez faire entre ces deux rivaux car comme je scay precisement tout ce qui s'est passe entre eux et que le prince sesostris m'a commande quand j'en trouverois l'occasion favorable de vous faire connoistre ce qu'il est je seray bien aise aujourd'huy que je vois son ennemy entre vos mains de vous informer de ses advantures vous me ferez un plaisir signale reprit cyrus estant certain depuis le premier instant que je vis sesostris j'ay tousjours eu envie de le connoistre un peu plus que je ne fais c'est pourquoy je vous promets de mesnager aujourd'huy si adroitement toutes mes heures que j'en trouveray quelqu'une pour vous escouter et en effet cyrus ne manqua pas a sa parole car apres avoir employe tout le reste du jour et le commencement de la nuit aux ordres qu'il avoit a donner il se retira un peu plustost 
 qu'il n'avoit accoustume il sceut pourtant auparavant qu'heracleon avoit d'abord fait grande difficulte de se laisser penser et qu'il avoit agy comme un furieux mais qu'a la fin il avoit toutesfois souffert qu'on pensast ses blessures qui estoient fort dangereuses que neantmoins il n'estoit pas impossible qu'il guerist et que quand mesme il auroit a mourir il y avoit aparence que ce ne seroit pas si tost apres quoy cyrus envoya querir miris pour luy donner audience le conjurant de vouloir luy dire bien exactement toute la vie de sesostris car outre poursuivit cyrus que tout ce que vous avez dit d'heracleon me fait connoistre qu'il y a de grandes choses a scavoir il est encore certain qu'il y a je ne scay quelle puissante inclination qui fait que je m'interesse si fort a tout ce qui touche sesostris que vous m'obligerez extremement de ne me cacher rien de sa vie aussi bien suis-je persuade que vous en aurez le loisir et que les ennemis apres leur advanture de la nuit passee ne seront pas en estat de nous interrompre celle cy je vous assure seigneur repliqua miris que vous ne scauriez avoir tant d'envie d'aprendere les advantures du prince sesostris que j'en ay presentement de vous les dire c'est pourquoy interrompit cyrus ne me dites plus rien autre chose afin de ne perdre pas de momens dont je ne suis pas absolument le maistre myris obeissant alors a cyrus commenca son discours de cette sorte
 
 
 
 
 histoire de sesostris et de timarete
 
 
pour vous faire bien connoistre sesostris et vous faire scavoir la cause de ses malheurs il ne faut pas seulement vous raconter sa vie il faut encore vous apprendre celle de ses peres et ne vous dire moins exactement l'histoire de toute l'egipte en general que la sienne particuliere tant il est vray que ses infortunes ont une source esloignee ne trouvez donc pas estrange si je commence mon discours par des choses qui d'abord vous sembleront en quelque facon detachees de mon sujet et presques inutiles a mon recit mais que vous connoistrez pourtant par la suite en estre essentiellement il faut mesme seigneur que je vous die particulierement beaucoup de choses dont la renommee vous aura sans doute apris une partie mais que vous ne pouvez pas scavoir assez parfaitement pour entendre les avantures qui en despendent n'estant pas croyable que dans vostre enfance vous les ayez assez bien sceues pour cela n'estant pas possible que dans un age plus avance le conquerant de toute l'asie ait eu assez de loisir pendant qu'il faisoit tant d'illustres conquestes de s'informer exactement de ce qui se passoit en afrique il faut donc seigneur que je vous die que sesostris est fils d'apriez cet illustre et malheureux roy qui apres avoir regne si heureusement durant si 
 long temps et r'emporte tant de glorieux advantages a la guerre qu'il eut contre ceux de tir et de sidon se vit a la fin renverse du throsne de cet apriez dis-je qui se vantoit d'estre sorty de la race du premier sesostris si fameux par ses vertus et par ses conquestes car psammethicus son bisayeul en estoit il est vray que ce prince dont apriez estoit sorty estoit assez couvert de gloire par luy mesme sans avoir besoin de celle de ses predecesseurs puis que ce fut luy comme vous le scavez qui eut celle de vaincre ces onze rois ou plustost ces onze tirans qui avoient partage tout le royaume pendant un inter- regne et de reunir en une seule puissance comme auparavant tant de puissances illegitimes voila donc seigneur quelle est la naissance de sesostris je voy bien que ce que je vous dis vous surprend et que scachant que c'est aujourd'huy amasis qui regne en egipte vous avez peine a croire qu'il y ait un fils d'apriez et un fils d'apriez qui commande des troupes d'amasis vainqueur du feu roy son pere mais seigneur pourveu que vous veuilliez avoir la patience de m'escouter vostre estonnement cessera et tout ce qui vous paroist incroyable ne vous le semblera plus pour retourner donc a la source des malheurs de sesostris il faut comme je vous l'ay desja dit vous aprendre les dernieres infortunes du roy son pere et vous dire en suitte comment amasis est monte au throne car c'est principalement sur cela que porte toute la suitte de 
 cette histoire je vous ay desja dit seigneur qu'apriez avoit regne heureusement et qu'il avoit este heureux en guerre et heureux en paix mais il faut encore que je vous die qu'il avoit aussi este heureux en son mariage non seulement parce qu'il avoit espouse une princesse admirable en beaute et en vertu mais encore parce que les dieux luy donnerent un fils des la premiere annee qu'il fut marie et un fils qui tesmoigna des le berceau devoir estre ce que vous le voyez aujourd'huy estant certain que jamais enfance n'a este plus agreable que la sienne voila donc apriez le plus heureux de tous les rois du monde le voila maistre d'un des plus abondans et des plus riches royaumes de toute la terre jamais l'egipte n'avoit este plus tranquile jamais le desbordement du nil n'avoit rendu nos campagnes plus fertiles et jamais enfin cette monarchie n'avoit este plus solidement establie qu'elle paroissoit l'estre en ce temps la cependant seigneur cet honneur fut bien tost renverse mais afin que vous scachiez mieux de quelle voye les dieux se servirent pour cela il faut que vous scachiez qu'amasis qui regne aujourd'huy et dont la naissance est sans doute plus grande que ses ennemis ne la disent estoit alors dans la cour mais il y estoit avec une ambition cachee dans le coeur qui faisoit qu'il n'avoit point de repos en ce mesme temps il y avoit aussi a la cour une princesse nomee ladice qui avoit este mariee et qui estant veusve possedoit toute la faveur de la reine et 
 par consequent celle du roy car outre qu'en egypte toutes les femmes en general sont extremement considerees par leurs maris les reines en particulier le sont extremement par les rois se fondant sur l'exemple d'osiris qu'on assure avoir fort respecte isis de sorte que par ce moyen comme je l'ay desja dit ladice en possedant le coeur de la reine avoit beaucoup de credit aupres du roy et comme ceux qui sont en faveur n'y sont pas long temps sans qu'on le scache amasis de qui l'esprit estoit aussi grand que l'ambition s'apercevant le premier du pouvoir que ladice avoit sur les volontez de la reine se hasta de s'attacher a la voir plus qu'une autre devant que sa faveur eust fait beaucoup d'esclat dans le monde afin de persuader a cette princesse que c'estoit par cette raison qu'il la voyoit plus souvent qu'il n'avoit accoustume car comme amasis avoit un esprit penetrant qu'il connoissoit l'humeur de la reine et l'adresse de ladice quoy que les commencemens de la faveur de cette princesse fussent petits en aparence il ne laissa pas de prevoir qu'elle augmenteroit infailliblement bientost c'est pourquoy pour faire que le prix de tous ses services fust plus grand il se hasta comme je l'ay desja dit de se declarer pour estre amy particulier de ladice et en effet cette princesse a qui l'esprit d'amasis plaisoit extremment ne fut pas longtemps sans estre autant de ses amies qu'il estoit de ses amis et mesme davantage car enfin il aimoit ladice 
 et la faveur de ladice et cette princesse aimoit seulement le merite et la personne d'amasis cependant afin de cacher mieux son ambition quand amasis vit qu'il ne s'estoit pas trompe en ses conjectures et que la faveur de ladice augmentoit il fit si bien que cette princesse creut qu'il avoit de l'amour pour elle et qu'elle le creut sans s'en facher je ne vous diray point seigneur ny par quelle voye il luy fit connoistre sa passion ny par quels sentimens ladice la souffrit enfin agreablement car ce n'est pas l'histoire d'amasis que je vous raconte mais je vous diray seulement que comme ladice estoit belle et de plus favorite de la reine tout ce qu'il y eut de gens de qualite dans la cour s'attacherent a la servir si bien que par ce moyen n'en desesperant ny n'en favorisant pas un elle estoit maistresse absolue du coeur de tous les grands d'egipte de sorte que comme cette princesse aimoit l'estat elle se resolut de se servir de l'amour que sa beaute et sa faveur avoient donne a tant de gens d'importance pour les empescher de remuer dans le royaume et pour les unir inseparablement aux interests du roy et en effet elle agit avec tant de generosite et tant d'adresse en ces occasions qu'elle en a merite une gloire eternelle car enfin elle dissipa plusieurs factions elle rompit plusieurs cabales et elle persuada si bien a tous ceux qui la servoient qu'ils ne le pouvoient mieux faire qu'en servant le roy qu'en effet elle les retint durant tres longtemps dans l'obeissance cependant 
 amasis qui aux yeux de tout le monde ne paroissoit estre qu'amy de ladice estoit effectivement devenu amant et un amant encore qui devint enfin un amant aime principalement parce qu'elle croyoit qu'il estoit le seul qui aimoit effectivement sa personne sans considerer sa faveur ne scachant pas qu'il avoit une ambition cachee dans l'ame encore plus forte que son amour elle se trouva pourtant fort embarrassee car amasis n'estoit pas alors en une posture ou il pust y avoir de proportion entre luy et ses rivaux ny entre luy et ladice neantmoins comme elle avoit l'ame passionnee qu'elle croyoit avoir de l'obligation a amasis qu'il la servoit avec un respect sans esgal qu'il avoit servy le roy en diverses occasions avec beaucoup de fidelite qu'il s'estoit signale a la guerre de tir et de sidon que son inclination la portoit puissamment a le preferer a tout le reste du monde et qu'elle avoit l'ame fort desinteressee elle se seroit resolue assez facilement a l'espouser si elle se n'eust juge qu'infailliblement tous ceux qui la servoient alors et qu'elle empeschoit de brouiller l'stat recommenceroient toutes leurs factions principalement en un temps ou le roy se trouvoit oblige de faire la guerre aux cyreneens mais comme amasis estoit alors assez bien avec elle pour scavoir toutes ses pensees et les obstacles qu'elle mettoit a son bonheur il redoubla ses soins et ses prieres afin qu'elle luy donnast quel que asseurances plus particulieres de son affection car 
 comme il scavoit qu'il faudroit qu'il allast a la guerre avec le roy et qu'il y avoit quelques uns de ses rivaux qui demeureroient aupres de la reine il craignoit que durant son absence ladice ne changeast de sentiment de sorte que faisant le desespere il luy dit qu'absolument il n'iroit point a l'armee qu'il aimoit mieux perdre son honneur que de s'exposer a perdre son affection et il luy dit cela si determinement qu'en effet elle creut qu'il n'iroit pas et qu'ainsi on viendroit a scavoir peut-estre la cause d'un procede si peu ordinaire a amasis qui estoit extremement brave quoy qu'il en soit seigneur comme ladice aimoit effectivement amasis et qu'elle avoit resolu de l'espouser quand cette guerre seroit terminee il ne fut pas si difficile a cet ambitieux amant de persuader a cette princesse de l'espouser en secret et en effet l'amour estant aussi sorte dans le coeur de ladice que l'ambition l'estoit dans celuy de cet amant cache quelques jours devant le depart du roy amasis espousa ladice secrettement dans un petit temple sans autres tesmoins que ceux qui en faisoient la ceremonie et qui estoient absolument a elle a la reserve d'une de ses femmes en qui elle se confioit de toutes choses et par ce moyen amasis se vit en estat de pouvoir un jour posseder toute l'utilite de la faveur de ladice qu'il souhaitoit pour le moins autant que la possession de sa beaute quoy qu'il en soit amasis partit pour aller a la guerre et partit mary 
 de la belle ladice durant que tous ses amans luy disoient adieu avec des larmes mais pour commencer a le mettre en estant de pouvoir declarer son mariage apres la fin de la guerre elle obligea la reine a faire que le roy le fist un de ses lieutenans generaux pretextant la chose de sa fidellite et de son courage et quoy que cela parust un peu extraordinaire a la reine lors que ladice luy fit cette proposition elle ne laissa pas de la contenter cependant cete guerre ou alloit le roy n'avoit pas un pretexte extremement plausible et l'on eust dit qu'apriez ne la faisoit que pour occuper les grands de son estat de peur qu'ils ne fissent une guerre civille les commencemens en furent assez heureux et amasis y rendit des services considerables et s'aquit de telle sorte le coeur des soldats qu'il estoit maistre de l'armee toutes les fois qu'apriez avoit rencontre les ennemis il les avoit batus de sorte qu'encore qu'il n'eust pas donne de bataille il ne laissoit pas d'avoir beaucoup fait d'avoir estably la reputation de ses armes et d'avoir porte la terreur dans le pais ennemy les choses estant en ces termes apriez detacha dix mille hommes de son armee et les donna a commander a amasis afin qu'il fist semblant d'aller attaquer les ennemis par un autre coste pour les obliger a separer leurs forces et pour les contraindre apres a combatre malgre qu'ils en eussent esperant les vaincre plus facilement mais la chose ne reussit pas comme il l'avoit pense car les cyreneens 
 ne separerent point leurs troupes et aimerent mieux s'exposer a estre vaincus en quelque part qu'a l'estre par tout si bien que ne divisant point leur armee ils firent ce qu'apriez vouloit faire c'est a dire qu'ils le forcerent a combatre et le vainquirent mais de telle sorte que son armee ayant este entierement deffaite il fut contraint de s'en retourner a says ou il avoit laisse la reine et de s'y en retourner couvert de honte et accable de douleur car non seulement il avoit perdu la bataille mais elle avoit este si sanglante que cette funeste journee mit le deuil dans toute l'egipte apriez en partant pour retourner a says envoya commander a amasis de l'y aller trouver de retirer les troupes qu'il avoit du pais ennemy et de les laisser sur la frontiere laissant ordre aux autres lieutenans generaux de r'allier ce qu'ils pourroient du debris de son armee en effet amasis obeissant au roy fut le trouver ou il estoit bien aise de n'avoir point eu de part a la honte de sa deffaite et de pouvoir dire a ladice qu'il n'avoit rien fait indigne de l'honneur qu'elle luy avoit accorde cependant comme la perte de cette bataille avoit cause une consternation generale dans toute l'egipte le peuple et les soldats commencerent de murmurer et il s'espandit un bruit universel qu'apriez avoit cherche a estre vaincu qu'il n'avoit separe son armee que pour faire perir quelques grands de son estat qui pouvoient le troubler esperant apres cela regner sur eux avec 
 plus d'empire et passer d'une puissance legitime a une puissance tirannique seigneur soit que les soldats parlassent ainsi de leur propre mouvement ou qu'amasis les entretinst sourdement dans cette disposition il est tousjours certain que toutes ces troupes r'alliees jointes a celles qu'amasis avoit ramenees sur la frontiere parurent avoir intention de se revolter et agirent en effet comme ayant dessein de faire la guerre a leur prince apriez ne sceut pas plustost la chose qu'il resolut pour calmer cet orage d'envoyer amasis vers cette armee qui sembloit vouloir estre rebelle ce prince le considerant comme un homme qui estoit agreable aux soldats et qu'il croyoit luy estre fidelle amasis acceptant donc cette commission partit pour s'en aller a l'armee mais devant que de partir que ne luy dit point ladice pour l'obliger a servir bien le roy en cette occasion et a bien servir sa patrie adjoustant a toutes ses prieres que s'il pouvoit restablir le calme dans l'armee et par consequent dans toute l'egipte elle declareroit aussi tost son mariage et au roy et a la reine qui n'oseroient pas le desaprouver apres qu'il leur auroit rendu un service si considerable mais seigneur comme amasis avoit plustost espouse ladice par ambition que par amour quoy qu'il en fust pourtant devenu amoureux il ne demeura pas dans les bornes que cette genereuse princesse luy prescrivit neantmoins quand il arriva a l'armee il commenca d'agir en fidelle sujet et je suis persuade 
 quoy que ses ennemis en ayent dit qu'il n'avoit alors que de bonnes intentions et que tout ambitieux qu'il estoit il ne vouloit faire sa fortune que par la belle voye il fit donc mettre toutes les troupes en bataille et assemblant tous les chefs il se mit a leur remonstrer leur faute et l'injustice de leur procede mais durant qu'il parloit un soldat egiptien prit un armet et le luy mettant sur la teste comme on fait a la ceremonie du couronnement de nos rois souffre amasis luy dit il que je te mette en possession du royaume d'egypte et cesse de nous parler d'obeir a apriez car nous ne voulons point de roy qui ait este vaincu le discours insolent de ce soldat qui n'avoit pas este fait sans estre concerte avec beaucoup d'autres fut suivy d'une acclamation presque universelle qui fit connoistre a amasis qu'il estoit peut-estre a son choix d'estre roy ou de ne l'estre pas de sorte que toute l'ambition de son ame se resveillant il n'escouta ny la generosite ny la raison ny mesme la veritable gloire qui ne se trouve pas a regner par une injuste voye et se laissa emporter aveuglement a l'ambition toute seule il voulut pourtant d'abord rejetter la proposition qu'on luy faisoit afin de ne se declarer pas trop tost mais il la rejetta foiblement et d'une maniere qui ne fit que redoubler les cris des soldats qui disoient tous qu'ils faloit qu'amasis fust leur souverain enfin seigneur vous le scavez et toute la terre l'a sceu amasis ne put refuser d'estre roy et 
 il commenca de parler comme un homme qui vouloit estre force a recevoir la puissance souveraine il n'accepta pourtant pas precisement la qualite de roy afin d'avoir loisir de juger s'il pourroit effectivement le devenir il leur dit donc seulement que pour reconnoistre la confiance qu'ils avoient en luy il vouloit estre leur protecteur qu'il leur permettoit de ne les quitter point qu'il ne leur eust fait obtenir leur disgrace et mesme de nouveaux privileges mais plus amasis agissoit ainsi plus les chefs et les soldats persistoient a dire qu'ils vouloient qu'il fust leur roy cependant amasis depescha a la cour faisant dire a apriez qu'il estoit au desespoir de ce qui estoit arrive et qu'il l'assuroit qu'il ne faisoit semblant d'accepter une partie du pouvoir que les soldats luy avoient donne que pour les ramener dans l'obeissance mais en mesme temps il depescha un des siens secrettement a la princesse ladice pour la conjurer de se retirer de la cour et de venir recevoir la couronne que les dieux luy offroient par sa main cependant comme le roy fut adverty fidellement par quelques officiers de cette armee comment la chose se passoit il entra en une telle colere contre amasis qu'au lieu de dissimuler une partie de son ressentiment et de tascher de mesnager les choses il esclatta contre ce rebelle et depescha vers luy un homme de la plus haute consideration nomme patarbenis avec ordre d'agir conjoinctement avec ce peu d'officiers qui luy estoient fidelles 
 et de tascher de se saisir de la personne d'amasis ou mesme de le tuer s'ils n'estoient pas assez forts pour le prendre d'autre part ladice qui estoit effectivement genereuse desaprouva de telle sorte ce que faisoit amasis qu'encore qu'elle l'aimast avec une passion extreme elle luy manda que bien loing de se derober de la cour et de prendre part a son crime elle luy declaroit que s'il ne r'entroit bientost dans son devoir elle seroit sa plus mortelle ennemie elle ne laissa toutesfois de tascher d'adoucir les choses a la cour autant qu'elle put mais ce fut inutilement parce que patarbenis avoit desja receu les ordres du roy apriez n'ayant pas delibere un moment sur ce qu'il devoit faire la chose ne luy reussit pourtant pas car comme cet ordre n'avoit pas este bien secret amasis le sceut devant que de voir celuy a qui on l'avoit donne de sorte que lors que patarbenis arriva au camp il trouva qu'il estoit desja adverty du sujet de son voyage ce luy que ses amis de la cour luy avoient envoye ayant este plus diligent que patarbenis qui estoit desja assez avance en age en effet lors qu'il arriva aupres de luy il le trouva qui haranguoit ses soldats qu'il avoit fait ranger en bataille pour les exhorter a deffendre sa vie qu'il scavoit qu'apriez vouloit luy faire oster par quelques uns d'entre eux patarbenis arrivant donc comme amasis estoit en cette occupation il voulut d'abord luy parler comme si le roy eust creu positivement tout ce qu'il luy avoit mande et qu'ainsi 
 sa fidelite ne luy eust pas este suspecte afin d'avoir le temps de negocier avec ceux de chefs de cette armee qui avoient adverty apriez de la verite mais amasis qui scavoit la veritable cause de son voyage ne luy donna pas le loisir de parler plus longtemps non non luy dit il patarbenis ne me desguisez point une chose que je scay aussi bien que vous vous venez avec intention de porter ma teste a apriez mais je ne pense pas dit il en se tournant vers ses troupes que ces mesmes soldats qui l'ont couronnee veueillent vous la livrer c'est pourquoy vous n'avez qu'a vous en retourner a l'heure mesme pour dire au prince qui vous envoye que s'il deffend aussi bien sa couronne que je deffendray ma teste je ne seray de longtemps roy patarbenis voulut repartir quelque chose a un discours si hardy mais il se fit une telle acclamation parmy les soldats pour aprouver le discours d'amasis que cet envoye connut bien que le mieux qu'il pouvoit faire estoit de s'en retourner car de par tout il n'entendoit qne menaces insolentes contre luy patarbenis s'en retourna donc a says ou apriez estoit alors dans le superbe palais qui'il y avoit fait bastir mais il n'y fut pas bien receu car ce malheureux roy aprenant le peu de succes de son voyage creut qu'il s'entendoit avec amasis si bien qu'il le fit non seulement arrester mais mourir sur le raport de quelques soldats qui l'avoient suivy et qui dirent que s'il se fust obstine a demeurer au camp il auroit pu faire revolter une partie 
 des troupes contre amasis cette mort precipitee et violente acheva de destruire les affaires d'apriez car comme patarbenis estoit d'une probite reconnue de tout le monde le peuple de says en murmura fort tous les amis d'amasis craignant quelque mauvais traitement du roy puis qu'il estoit capable d'une telle injustice s'allerent jetter dans le party de leur amy et entre les autres le pere d'heracleon de sorte qu'en moins d'un mois amasis se trouva avec une armee tres puissante qui se fortifiant tous les jours de toutes les provinces d'egipte se vit bientost en estat de l'assujettir cependant le coeur d'amasis n'estoit pas sans inquietude l'amour qu'il avoit pour ladice combatoit son ambition et la combatoit fortement toutesfois il n'y avoit pas moyen que cette passion peust vaincre l'autre et d'autant moins que comme son mariage n'estoit point sceu il voyoit qu'il n'exposoit pas ladice a la violence d'apriez mais helas cette malheureuse princesse estoit estrangement a pleindre car non seulement elle se voyoit forcee a se separer d'amasis qu'elle avoit tant aimee mais elle s'aperceut encore qu'elle estoit grosse et qu'ainsi il faudroit a la fin declarer a la reine qu'elle aimoit si cherement et de qui elle estoit si tendrement aimee qu'elle estoit femme d'un homme qui la vouloit faire tomber du throne estant donc en cette extremite elle s'advisa encore d'un moyen pour tascher de faire qu'amasis peust se repentir pour cet effet elle luy manda 
 l'estat ou elle se trouvoit et apres luy avoir dit les choses du monde les plus tendres et les plus touchantes elle luy dit que s'il ne se resoluoit a ce qu'elle souhaittoit de luy qui estoit d'entendre a quelque negociation elle alloit apprendre au roy qu'elle estoit sa femme et s'accuser mesme d'avoir eu part a son crime et qu'ainsi la premiere nouvelle qu'il recevroit seroit sans doute qu'il auroit perdu et sa femme et son enfant n'estant pas croyable puis qu'apriez avoit fait mourir un innocent qu'il peust pardonner a la femme d'un usurpateur qni se declareroit coupable ce fut pourtant en vain que ladice employa toutes ses persuasions car amasis creut tousjours que la reine l'aimoit trop pour la perdre et que ladice estoit trop sage pour s'accuser elle mesme inutilement et pour l'estat et pour elle c'est pourquoy apres luy avoir mande qu'il se croyoit indigne de l'honneur qu'elle luy avoit fait et que c'estoit pour cela qu'il vouloit monter au throne il poursuivit son dessein pour cet effet il fit publier qu'il estoit de la race des premiers rois d'egipte sur qui les predecesseurs d'apriez avoient usurpe la souveraine puissance si bien que donnant quelque leger pretexte de justice a son party il le fortifia encore davantage apriez se voyant donc abandonne de ses propres subjets et particulierement du pere d'heracleon qui estoit tres puissant se servit de troupes auxiliaires les joniens les cariens et quelques autres peuples asiatiques luy fournirent 
 trente mille hommes de sorte que se mettant a la teste de cette armee il partit de says resolu d'aller combatre et par ce moyen on vit une chose qui ne s'est peutestre jamais veue car enfin le veritable roy d'egipte n'avoit presques point d'egiptiens dans son armee qui n'estoit composee que d'estrangers et au contraire les troupes de l'usurpateur estoient toutes de sujets naturels du roy son maistre a qui il faisoit la guerre cependant la malheureuse ladice n'ayant pas la force d'executer ce qu'elle avoit mande a amasis esperant de luy toucher le coeur demeura avec une douleur inconcevable car elle scavoit bien que sans elle amasis n'auroit pas este en termes de faire ce qu'il faisoit si bien que se regardant comme la cause de son crime de la desolation de sa patrie et du renversement de l'estat il n'y avoit point de jour qu'elle ne se desirast la mort elle ne scavoit mesme ce qu'elle devoit demander aux dieux de sorte que se resignant a leur volonte elle attendit le succes de la guerre avec une inquietude plus grande que celle de la reine quoy que cette princesse fust la plus malheureuse du monde sesostris son fils unique pouvoit alors avoir quatre ou cinq ans ainsi il y avoit lieu de croire que son innocence devoit aparemment garantir le roy son pere du malheur qui luy arriva cependant le parti le plus juste fut le plus infortune mais seigneur pour ne m'estendre pas davantage sur cet endroit de mon recit je vous diray en 
 peu de mots que l'armee d'apriez et celle d'amasis s'estans rencontrees aupres de memphis assez proche de ces superbes piramides qui surpassent toutes les autres qui sont en divers endroits de l'egite la bataille fut perdue par le malheureux apriez d'abord que les troupes se meslerent il fut blesse quelque temps apres il fut pris et pris d'une maniere si estrange qu'il luy en cousta la vie car ceux entre les mains de qui il tomba ne pouvant demeurer d'accord qui d'entr'eux le presenteroit a amasis se querellerent et firent un combat particulier au milieu d'une bataille mais avec tant de rage et tant de fureur qu'un des deux partis qui s'estoient formez entre ces furieux se trouvant le plus foible un de ces desesperez s'avanca vers ce malheureux roy qui estoit au milieu d'eux et le tua avec une inhumanite qui n'a point d'exemple afin d'empescher ses compagnons de jouir d'un avantage ou il voyoit qu'il ne devoit plus avoir de part voila donc seigneur comment finit ce malheureux roy et comment amasis le devint vous pouvez juger quelle fut la douleur de la reine lors qu'elle aprit que le roy avoit perdu la bataille et la vie et que par consequent le jeune sesostris avoit perdu la couronne mais quelque grande que fust sa douleur elle estoit encore moindre que celle de la genereuse ladice qui ne put jamais se consoler d'estre femme d'un usurpateur cette reine affligee fit d'abord ce qu'elle put pour obliger le peuple de says d'estre 
 fidelle a son jeune prince et de vouloir s'opposer a amasis mais la haine que les habitans de cette ville avoient conceue dans les derniers temps contre apriez estoit si forte et ils se voyoient si despourveus de gens de guerre pour s'opposer a amasis que bien loin de faire ce qu'elle vouloit et de luy accorder ce qu'elle leur demandoit les larmes aux yeux et en leur montrant leur jeune roy ils se mutinerent de nouveau et agirent comme des gens qui vouloient se ranger du parti le plus fort de sorte que cette deplorable reine craignant qu'ils ne se saisissent de sa personne et de celle de son fils se vit contrainte de sortir de nuit de la ville et de se retirer avec un tres petit nombre des siens a un chasteau assez fort qui estoit a trente stades de says jusques a ce qu'elle eust resolu ce qu'elle devoit faire comme elle estoit preste de partir accompagnee de sa chere ladice il vint un envoye d'amasis vers la princesse sa femme pour luy annoncer sa victoire et pour luy dire qu'elle ne s'obstinast pas la s'engager dans le malheur de la reine et que tout ce qu'il pouvoit faire en sa consideration estoit de luy laisser une des provinces d'egipte pourveu qu'elle remist en ses mains le jeune sesostris a peine ladice eut elle entendu cette proposition qu'elle esclatta contre amasis et dit a celuy qu'il luy avoit envoye tout ce que la reine eust pu souhaiter qu'elle dist si elle eust sceu son mariage et qu'elle l'eust veue dans les premiers transports 
 de sa douleur allez luy dit elle allez et dittes a amasis que je suis nee subiette du roy devant que d'estre sa femme que ce premier devoir me separe de luy pour jamais si ce n'est qu'il veuille rendre au jeune sesostris la couronne qu'il vient d'arracher au malheureux apries en suitte de quoy sans vouloir souffrir qu'il luy parlast davantage elle fut retrouver la reine qui l'attendoit pour partir sans luy dire encore toute la cause de sa douleur jamais fuitte ne fut faite plus a propos que celle la car a peine la reine fut elle hors de la ville que le peuple fut a son palais pour executer l'ordre qu'amasis avoit envoye par celuy qui avoit parle a ladice car comme ce nouveau roy scavoit bien quelle estoit la disposition des habitans de says il avoit envoye commander aux chefs de la police de faire prendre les armes au peuple et de s'assurer de la personne de la reine de celle de sesostris et de celle de ladice mais les dieux qui vouloient sans doute conserver sesostris firent que cet envoye d'amasis suivant le commandement qu'il en avoit eu fut parler a ladice devant que d'aller parler aux habitans de la ville ainsi ce jeune prince et ces deux malheureuses princesses eschaperent a la victoire d'amasis cette grande reine fut mesme si heureuse dans sa fuitte qu'on ne sceut point d'abord ou elle estoit allee mais comme on ne l'eust pu ignorer longtemps ladice qui ne vouloit pas livrer le reste de la maison royale entre les mains d'amasis 
 luy conseilla de n'y tarder pas et d'aller a un autre lieu plus esloigne et ou selon les apparences on ne la chercheroit pas si tost et en effet la chose s'executa heureusement mais helas a peine ces deux princesses eurent elles eu loisir de connoistre leurs premiers malheurs et de les pleurer quelques jours qu'elles sceurent que tout suivoit le party du vainqueur que la haute et basse egipte reconnoissoient sa puissance que toutes les provinces et toutes les villes luy envoyoient des deputez pour l'assurer de leur fidelite que says thebes memphis bubastis siene busiris canope et anisis se soumettoient et qu'a la reserve d'elephantine qui deliberoit encore sur ce qu'elle avoit a faire amasis estoit maistre de toute l'egipte elles sceurent que tous les calasires et les hermotibies c'est ainsi qu'on apelle les nobles parmy nous obeissoient sans murmurer parce qu'ils esperoient qu'amasis leur laisseroit plus de pouvoir qu'ils n'en avoient eu sous apriez de sorte que ne voyant nul secours a esperer de nulle part la reine se trouva au plus deplorable estat du monde car enfin ce qui fait la force de l'egipte faisoit son malheur particulier puis que comme vous le scavez elle ne pouvoit pas aisement estre secourue par les estrangers en effet du coste de l'occident comme l'egipte est bornee des steriles deserts de lydie elle ne pouvoit pas en attendre du secours du coste du mydy les cataractes du nil et les montagnes qui nous servent de barriere 
 faisoient qu'elle n'avoit rien a en esperer du coste de l'orient vous scavez sans doute seigneur que ce grand et espouventable marescage qui regne le long du nil en cet endroit dans une partie de cette province qui s'appelle barathra qui separe la sirie de l'egipte fait qu'il n'y a pas moyen d'y faire passer des troupes de sorte que n'y ayant presque que le coste du septentrion par ou ce royaume soit accessible et la reine ne pouvant esperer de secours ny des joniens ny des cariens qui venoient de perdre leurs troupes a la derniere bataille elle ne vit rien a faire pour elle qu'a se resoudre a la fuitte ou a la mort cette grande reine avoit avec elle un homme appelle amenophis frere de ma mere qui avoit este esleve dans la maison du feu roy et de qui l'esprit et la vertu sont extraordinaires de qui la fidellite estoit connue a la reine et a ladice et dont il estoit aussi amy particulier de sorte qu'amenophis fortifiant le courage de cette reine et luy persuadant de soumettre son esprit a sa fortune en attendant qu'il pleust aux dieux de la rendre meilleure il luy conseilla en l'estat ou estoient les choses de ne songer qu'a cacher le prince sesostris et qu'a se cacher elle mesme afin de voir si dans la suitte du temps les affaires ne changeroient point de face la reine ayant donc remis sa conduitte au sage amenophis il resolut de prendre la route d'elephantine d'ou il estoit qu'on disoit n'estre pas encore en estat de se soumettre si tost 
 mais seigneur il faut que vous scachiez que lors que la bataille fut donnee le nil commencoit desja a croistre de sorte que lors que cette reine prit la resolution de quitter le lieu ou elle estoit pour aller chercher un azile plus esloigne ce fleuve suivant sa constume innondoit toute la campagne si bien qu'il falut non seulement que la reine changeast de lieu par raison mais encore par cecessite car durant que ce desbordement est en son plein on ne voit rien de descouvert en toute l'egipte que les montagnes les villes et les villages bastis sur des collines qui paroissent comme des isles dans ce grand fleuve dont la vaste estendue le fait ressembler a la mer en cette saison il falut donc qu'amenophis prist soin d'avoir un bateau pour embarquer cette deplorable troupe il est vray que ce mesme desbordement du nil qui d'un coste les incommodoit fut ce qui les empescha de tomber sous la puissance d'amasis qui a cause de cette innondation ne put ny envoyer des troupes a says ny faire chercher cette princesse si exactement mais de grace seigneur imaginez vous un peu non seulement le pitoyable estat ou estoit la reine et le jeune prince son fils mais encore celuy ou se trouvoit la malheureuse ladice car enfin comme sa grossesse estoit assez avancee quoy qu'il n'y parust pas elle voyoit bien que s'en allant avec la reine il faudroit pour se justifier qu'elle luy fist scavoir qu'elle estoit femme d'amasis cependant elle ne la vouloit 
 point abandonner et elle ne l'abandonna pas en effet amenophis ayant donc pris dans cette maison qui avoit servy de retraite a la reine toutes les provisions dont il avoit besoin durant une navigation de plus quinze jours ils s'embarquerent des le lieu ou ils estoient quoy que cette maison ne fust pas au bord du fleuve lors qu'il estoit r'enferme dans son canal ordinaire leur batteau avoit vers la poupe une cabane couverte d'une voile sous laquelle estoient sesostris et la reine sa mere ladice et deux des femmes de la reine amenaphis et deux esclaves du prince estans a l'autre bout du bateau avec ceux qui le conduisoient imaginez vous seigneur en quel estat estoit la reine qui de tout un grand royaume ne se voyoit plus qu'un meschant esquif s'il faut ainsi dire et qui se voyoit encore exposee a perir par l'impetuosite du nil qu'il falloit remonter en biaisant et mesme par les hipopothames par les cinocephales par les crocodiles et par tant d'autres horibles monstres dont il est tout remply de quelque coste qu'elle jettast les yeux elle ne voyoit que le fleuve espanche par toute la campagne qui l'alloit rendre fertile pour ses ennemis si elle tournoit vers le jeune sesostris elle trouvoit encore un redoublemet de douleur en voyant sur son visage tant de marques de grandeur en une fortune si lamentable et en remarquant mesme desja beaucoup de signes d'un grand coeur en un age si tendre car il ne s'estonnoit ny de l'emtion 
 des vagues ny de l'agitation du bateau ainsi cette malheureuse reine ne scachant que regarder pour trouver de la consolation se tournoit vers sa chere ladice mais au lieu de trouver dans ses yeux ce qu'elle y cherchoit elle y voyoit tant de larmes et tant de melancolie que la sienne augmentoit encore le seul amenophis estoit celuy qui luy donnoit quelque consolation cependant l'innondation du nil ne les incommoda pas autant que la reine l'avoit apprehende parce qu'elle n'est pas si grande aux lieux qu'il leur faloit traverser qu'elle l'est en la province de delta dont la scituation est fort basse et qui est toute environnee par ce fleuve qui semble ne se diviser et ne se reunir pour en former cette lettre greque dont elle porte le nom de sorte qu'apres avoir navige huit ou dix jours ils trouverent qu'il y avoit quelques villages ou l'on pouvoit aborder et se reposer la nuit mais seigneur j'avois oublie de vous dire que la reine sesostris et ladice n'avoient garde nulle marque de grandeur en leurs habillemens afin de ne pouvoir estre reconnus et certes je pense qu'il n'eust pas este aise car outre que l'habit d'une bergere est bien different de celuy d'une reine il est encore vray que la douleur avoit tellement change cette princesse aussi bien que ladice qu'elles n'estoient pas connoissables elles avoient seulement pris toute leurs pierreries en cas de besoin mais enfin seigneur comme j'ay beaucoup de choses a vous aprendre je ne veux point m'arrester a vous dire 
 qu'ils penserent faire deux fois naufrage par certains vents qui soufflent tousjours quand le nil croist et que quelques uns apellent ventes etesiens car j'ay tant d'autres sujets d'esmouvoir vostre pitie que je n'ay que faire de m'amuser a celuy la je vous diray donc seigneur qu'apres avoir souffert toutes les incommoditez imaginables durant cette dangereuse navigation ils aborderent a un village scitue sur un lieu assez haut et r'empare d'une chauffee assez forte pour resister au fleuve qui n'est qu'a deux parasanges d'elephantine qui sont environ soixante stades et qu'en ce lieu la amenophis aprit que cette ville s'estoit enfin determinee d'obeir a amasis que la resolution en avoit este prise et que les deputez estoient choisis pour aller faire le serment de fidelite au nouveau roy ainsi apres avoir fait inutilement un long voyage esperant trouver un azile la reine se trouva encore avec une nouvelle surcharge de douleur de sorte qu'il n'y eut donc plus rien a faire qu'a se cacher mais pour le pouvoir il ne faloit pas aller a elephantine c'est pourquoy la reine consulta amenophis qui scavoit admirablement ce pais la et apres y avoir bien songe il se souvint qu'il connoissoit un berger dont le pere avoit autrefois servy le sien et qui demeuroit en un lieu fort solitaire et fort agreable ou la reine pourroit estre assez seurement et mesme assez commodement de sorte que sans hesiter davantage ils en prirent le chemin et aborderent enfin le 
 lendemain a une petite isle que les dieux sembloient sans doute avoir faite expres pour servir d'azile et de retraite a cette grande princesse car seigneur je ne pense pas qu'il y ait en toute la nature un lieu comme celuy la cette isle peut avoir environ qu'inze ou seize stades de largeur sa forme est ovale le milieu a une coline assez eslevee ou l'on peut se retirer quand le nil est desborde et ou les pasteurs de l'isle qui n'est habitee que par des bergers ont des cabanes pour se loger durant ce temps la cette petite coline est couverte d'une espece de cicomores dont l'ombrage est fort agreable et depuis le pied de cette petite montagne jusques au bord du fleuve ce sont des prairies dont l'herbe est si espaisse si fraiche et si belle qu'il paroist bien que la terre qui la produit est extremement fertile mille arbres aquatiques ombragent ces agrables prairies en divers endroits et comme si les dieux avoient eu dessein de faire que ceux qui habitent cette isle ne soient pas veus de ceux qui sont dans les bateaux qui la costoyent elle est toute bordee d'une espaisse pallissade d'alisiers et de roseaux qui croissant assez avant dans le fleuve semblent en l'embellissant en vouloir deffendre l'entree a ceux qui y voudroient aborder tous ces roseaux sont entre-meslez d'une espece de lis sauvages qui croissent le long du nil et dont l'odeur parfume toute l'isle tant il y en a en ce lieu la voila donc seigneur quel est l'aimable desert qui servit de retraite 
 et d'azile a la reine amenophis n'y fut pas plustost aborde qu'il fut chercher si celuy qu'il connoissoit vivoit encore si bien que l'ayant trouve et l'ayant dispose a recevoir quelques personnes qui fuyoient la persecution du nouveau roy sans luy dire toutesfois qui elles estoiet quoy qu'il luy recommandast pourtant fort le secret ils furent dans sa maisons qui se trouva estre la plus grande et la plus commode de toute l'isle ou il n'y en a pas plus de dix ou douze qui sont mesme si separees les unes des autres qu'il est aise d'y entrer et d'en sortir sans qu'on scache ce qu'on y fait il se rencontra mesme que ce berger avoit assez d'esprit il est vray qu'il l'avoit interresse mais ce deffaut la sembla d'abord extremement commode a amenophis qui ayant de quoy satisfaire l'avarice de cet homme crut qu'il seroit tres fidelle a la reine et en effet on ne peut pas l'estre davantage qu'il le fut alors car il ne dit jamais rie aux autres pasteurs de l'isle que ce qu'amenophis vouloit qu'il leur dist comme ils estoient arrivez tard il n'y avoit eu personne qui les eust veus aborder tous les bergers estans occupez a remener leurs troupeaux a leurs bergeries si bien qu'amenophis eut tout le soir a instruire son pasteur qui se nommoit traseas qui estoit marie et dont la femme se nommoit nicetis il leur dit donc apres leur avoir fait un present considerable et leur avoir promis de grandes recompenses s'ils estoient fidelles qu'il falloit qu'ils dissent aux autres pasteurs de l'isle 
 que les gens qu'ils voyoient dans sa maison avoient este contraints de quitter leur demeure ordinaire cause du debordement du nil disant qu'ils habitoient aupres de ce grand lac que le fleuve traverse au dessus d'elephantine et qu'en suitte quand le debordement seroit passe ils diroient qu'ils se trouvoient si bien en leur isle qu'ils y vouloient demeurer comme ils estoient desja deguisez il n'y eut point d'habillemens a changer les gens qui conduisoient leur bateau furent retenus pour mener a la ville les deux esclaves qu'ils avoient pour y aller querir toutes les choses dont ils avoient besoin de sorte que cette petite retraitte par sa tranquilite eut d'abord tant de douceur pour la reine qu'elle espera que peut estre les dieux voudroient y conserver sesostris pour le reserver a une meilleure fortune mais si les larmes de la reine coulerent un peu plus lentement celles de ladice redoublerent encore car enfin sentant qu'il faudroit bien tost malgre elle faire scavoir son mariage a la reine si elle ne vouloit estre des honnoree dans son esprit elle s'y resolut des le troisiesme jour qu'elle fut dans cette isle comme elle estoit donc un matin aupres de cette princesse qui n'avoit point sorty de la cabanne depuis qu'elle y estoit elle se mit a la conjurer le visage tout couvert de larmes de luy promettre de ne la hair pas apres ce qu'elle avoit a luy dire un dicours si extraordinaire surprit extremement la reine neantmoins comme elle ne pouvoit 
 pas concevoir qu'il fust possible qu'elle peust jamais avoir sujet de hair ladice elle luy promit ce quelle voulut et le luy promit avec une tendresse estrange en presence d'amenophis a qui je l'ay ouy raconter long temps depuis apres donc que la reine eut proteste a ladice qu'elle l'aimeroit toute sa vie quoy qu'elle luy peust dire cette malheureuse princesse luy aprit avec peu de paroles et beaucoup de soupirs son mariage avec amasis et l'estat ou elle se trouvoit mais d'une maniere si touchante qu'elle eust inspire de la compassion a l'ame la plus barbare non non madame luy disoit elle apres luy avoir raconte tout ce qui luy estoit arrive vous n'estes point obligee de tenir vostre parole a la femme d'un usurpateur et je me repens mesme de ce que je vous ay demande haissez moy puis que vous le devez et que vous ne pouvez aimer ladice sans aimer la femme de vostre ennemy ce n'est pas adjoustoit elle que je ne fois presentement sa plus mortelle ennemie aussi n'ay-je pas voulu vous descouvrir mon mal heur que je ne fusse en lieu a vous faire connoistre que je ne pretends pas partager la grandeur qu'amasis a acquise par une si injuste voye au contraire j'ay une telle horreur de ce qu'il a fait que je ne l'en hais pas seulement je m'en hais aussi cependant madame si vostre douleur peut trouver quelque consolation a vous vanger en ma personne de celle d'amasis faites le je vous en conjure il est vray que puis qu'il a si peu considere 
 mes prieres je pense qu'il ne se souciera guere de ma vie je ne laisse pourtant pas adjousta t'elle de la remettre en vostre disposition ne vous demandant autre grace que celle de croire que je suis innocente et que si je pouvois arracher le sceptre des mains d'amasis je le ferois pour le mettre dans celles du prince sesostris son maistre quand mesme je devrois estre esclave le reste de mes jours ladice ayant cesse de parler parce que l'exces de sa douleur luy coupa la parole la reine aussi genereuse qu'elle commenca sa responce en l'embrassant ne luy estant pas possible d'exprimer si tost ny la surprise qu'elle avoit d'aprendre ce que ladice luy venoit de raconter ny l'admiration qu'elle avoit encore de la vertu de cette princesse qui s'estoit volontairement exilee plustost que de regner injustement mais apres que le calme fut remis dans son esprit elle la consola et la conjura de croire qu'elle ne confondroit jamais l'innocence et le crime et qu'ainsi elle ne laisseroit pas de l'aimer comme auparavant et de l'estimer mesme davantage amenophis se joignant a la reine la consola aussi autant qu'il put et luy donna autant de louanges qu'elle en meritoit il est vray qu'elle ne les pouvoit souffrir et qu'elle les rejettoit d'une maniere si genereuse que la reine en avoit encore le coeur plus attendry cependant cette princesse se donna une si grande emotion ce jour la en r'apellant tous ses malheurs dans sa memoire qu'elle en tomba malade et 
 malade jusques au point qu'elle perdit la vie le troisiesme jour il est vray qu'en la perdant elle la donna a une fille qui est un miracle de beaute et d'esprit mais seigneur comme la mort de ladice ne fut pas moins genereuse que sa vie il faut que je vous en raconte les particularitez en peu de mots apres qu'elle eut donc fait voir la lumiere a cette fille de qui la suitte de la vie a este aussi extraordinaire que sa naissance et qu'elle vit qu'elle n'avoit plus de part au jour qu'elle venoit de luy donner veu la foiblesse ou elle se sentoit pour ne perdre pas des momens si precieux elle se fit aporter de quoy escrire et escrivit en effet un billet a amasis tel que vous l'allez entendre
 
 
 ladice mourante au trop ambitieux amasis 
 
 
 comme je n'ay peutestre plus qu'un quart d'heure a vivre je n'ay guerre de temps a vous entretenir scachez donc que je vous laisse une fille que vous ne verrez jamais si vous ne rendez la couronne au jeune sesostris trop heureuse encore de pouvoir en mourant luy laisser un gage de seurete entre ses mains pleust aux dieux que vous pussiez me voir expirer car je ne doute point qu'en me voyant perdre la vie l'ambition ne sortist de vostre coeur quand ce ne seroit que pour n'y conserver plus une passion qui cause la mort de 
 
 
 ladice 
 
 
 apres que cette princesse eut escrit ce billet elle le remit entre les mains d'amenophis le puant de le garder soigneusement et de s'en servir quand il le jugeroit a propos en suitte elle se tourna vers la reine pour la conjurer de luy pardonner si elle la suplioit de prendre quelque soin de la vie d'une fille d'amasis puis que peut estre pourroit elle servir a l'empescher d'aller aussi loin qu'il le pourroit si elle n'estoit pas en sa puissance enfin seigneur cette malheureuse princesse parla a la reine comme si elle n'eust souhaite la vie de cette fille que pour l'amour d'elle aportant un soin estrange a cacher le sentiment que la nature donne a toutes les meres qui est de souhaiter la vie de leurs enfans pour l'amour d'eux mesmes et on eust dit qu'il ne luy estoit permis de desirer que sa fille vescust la reine qui estoit extremement touchee de voir cette princesse en cet estat et par la tendresse qu'elle avoit pour elle et parce qu'en effet elle perdoit beaucoup en la perdant l'assura qu'elle ne regarderoit pas cette fille comme fille d'amasis mais comme fille de ladice seulement et qu'ainsi elle en auroit autant de soin que si elle estoit la sienne apres cette assurance ladice remercia la reine les yeux tous couverts de larmes et perdant le souvenir de toutes les choses de la terre elle ne songea plus qu'a prier les dieux ce ne fut toutesfois ny pour amasis ny mesme pour sa fille mais seulement pour la reine et pour sesostris en suitte de quoy elle mourut 
 vous pouvez juger que sa pompe funebre ne fut pas fort magnifique en effet on n'y fit point plus de ceremonie que si elle eust este femme de quelqu'un des bergers de l'isle de peur de faire soubconner quelque chose de la verite cependant nicetis prit soin de faire nourrir la fille de ladice qu'on nomme timarete les premiers jours qui suivirent la mort de cette genereuse princesse ne furent employez par la reine qu'a regretter sa perte mais enfin conformant son esprit a un accident qui n'avoit plus de remede elle se mit a adviser avec amenophis ce qu'ils devoient faire de ce billet de ladice pour amenophis il ne creut point qu'en l'estat ou estoient les choses amasis rendist la couronne a sesostris a la priere de ladice mourante luy qui n'avoit pu moderer son ambition lors qu'elle l'en avoit conjure et lors qu'il estoit encore en termes de ne scavoir si son ambition luy succederoit bien ou mal joint qu'il n'estoit pas croyable que pour retirer des mains de la reine une petite fille qui ne faisoit que de naistre il se resolust a quitter le sceptre qu'il tenoit que de plus il pourroit estre qu'aprenant la mort de ladice il entreroit en une nouvelle fureur et qu'il joindroit la vangeance a l'ambition s'imaginant peut estre qu'on auroit cause cette mort et qu'enfin il seroit fort a craindre qu'en luy voulant faire rendre ce billet on ne vinst a luy faire scavoir ou estoit le prince sesostris qu'ainsi son advis estoit qu'il falloit garder ce billet 
 jusques a ce que l'on eust trouve moyen de pouvoir former un party dans l'estat la reine aprouvant donc ce qu'amenophis luy disoit ne songea plus qu'a se bien cacher il est vray qu'elle n'eut pas ce soin la longtemps car seigneur comme le nil fut entierement retire dans son canal ordinaire il s'esleva certaines vapeurs qui causerent cette annee la une maladie contagieuse dans la ville d'elephantine qui la depeupla presques entierement et qui fut portee dans cette petite isle par ces deux hommes qui menoient le bateau qui servoit a aller querir a la ville les choses dont ils avoient besoin mais ils ne furent pas les seuls qui en moururent presques tous les habitans de l'isle en perdirent la vie et ceux qui resterent s'enfuirent et amenophis eust fuy comme les autres si la reine ne fust pas tombee malade et si elle ne fust pas morte aussi bien que les femmes qui estoient a elle des qu'amenophis vit que la reine se trouvoit mal il se resolut de demeurer aupres d'elle et d'envoyer sesostris avec un esclave la femme du berger la jeune timarete et sa nourrice dans une des cabanes qui estoient sur la coline qui n'estant point habitee alors n'estoit point infectee de ce mauvais air et par ce moyen il sauva la vie au prince sesostris cet espouventable mal ne put pas durer long temps en cette isle car il y avoit si peu de gens qu'il l'eut bien tost depeuplee ou par la mort ou par la fuite des habitans mais ce qu'il y eut de pitoyable fut 
 que la reine et ses femmes moururent en quatre jours de sorte qu'amenophis se trouva seul dans cette isle avec sesostris traseas nicetis timarete sa nourrice et un esclave du prince voyant donc les choses en cet estat il creut qu'il ne devoit point quitter cette isle qui estoit devenue plus seure par cet accident qu'elle n'estoit auparavant estant bien plus aise de cacher le jeune sesostris en un lieu tout a fait desert que non pas quand l'isle estoit peuplee il arriva mesme que ceux que le mal avoit fait fuir furent si espouventez qu'ils ny revinrent point et que ce furent d'autres bergers a qui ils vendirent leurs cabanes et qui creurent tousjours que le jeune prince estoit fils d'amenophis qu'ils croyoient berger et que timarete estoit fille de traseas et de nicetis cependant amenophis voyant qu'en l'estat ou estoient les choses il ne pouvoit pas esperer de pouvoir rien entreprendre ouvertement contre amasis se resolut d'attendre quelque conjoncture favorable pour faire paroistre sesostris aux yeux de ses peuples et pour faire qu'ils pussent le reconnoistre pour leur prince quand il en trouveroit l'occasion il songea a l'eslever avec autant de soin que la solitude ou il estoit le luy pouvoit permettre mais quelque soin qu'il aportast a le cacher jusques a ce qu'il eust trouve le temps de le montrer a propos il ne deguisa point son nom non plus que le sien parce qu'ils sont tous deux si communs en egypte qu'il n'y en a point qui le 
 soient tant comme sesostris estoit fort jeune il ne sentit pas la mort de la reine et ne se souvint mesme pas qu'il eust eu d'autre pere qu'amenophis mais afin qu'il pust se divertir et aprendre mieux les choses qu'amenophis se resolut de luy enseigner luy mesme comme estant un des plus scavans hommes de toute l'egipte il chercha a luy donner quelque divertissement pour cet effet il fut secretement a elephantine ou j'estois alors age d'environ huit ans et comme je n'avois point de pere et que j'estois sous la conduite de ma mere qui estoit soeur d'amenophis il fit si bien que me demandant a elle pour le consoler dans son exil elle me permit de le suivre car comme elle avoit beaucoup d'autres enfans et qu'amenophis estoit fort riche elle ne le contredit pas de sorte que je fus mene par luy en cette solitude ou au commencement je m'ennuyay fort mais je m'y accoustumay bien tost apres car encore que j'eusse quatre ans plus que sesostris il avoit pourtant un esprit si avance que je vins a l'aimer estrangement amenophis n'ayant autre occupation ny autre plaisir que celuy de nous enseigner toutes les choses dont nostre age nous rendoit capables traseas et sa femme avoient soin de l'oeconomie de la famille et des troupeaux et l'esclave alloit et venoit a elephantine pour scavoir ce qui se passoit dans le monde par le moyen de ma mere qui ne scavoit pourtant point precisement ou estoit son frere mais il n'aprit jamais rien qui 
 luy peust plaire car enfin seigneur comme vous le scavez amasis se vit maistre absolu de toute l'egipte comme s'il fust nay sur le throne il eut pourtant une sensible douleur de ce que la reine et sesostris n'estoient pas en sa puissance et il s'affligea aussi extremement de ce que ladice les avoit suivis mais enfin voyant que toutes les perquisitions qu'il en faisoit estoient inutiles et qu'il n'en scavoit autre chose sinon qu'elles s'estoient embarquees sur le nil il creut qu'il faloit faire courir le bruit par toute l'egypte que sesostris et la reine avoient fait naufrage afin que les peuples croyant qu'il n'y eust plus de successeur d'apriez se portassent encore plus facilement a l'obeissance et pour en confirmer mieux la croyance il fit faire des obseques a ladice comme scachant disoit il avec certitude qu'elle avoit pery avec la reine et sesostris cependant il ne laissoit pas de les faire chercher secretement avec un soin extraordinaire ce qui persuada a amenophis lors qu'il le sceut que ce ne pouvoit estre qu'avec un mauvais dessein de sorte que voyant que toute l'egipte estoit tranquille il ne pensa plus qu'a l'education de sesostris joint aussi que comme l'astrologie est une science originaire d'egipte dont toutes les personnes curieuses ont quelque connoissance amenophis la scavoit assez bien et avoit connu par elle que sesostris ne devoit estre heureux que dans un age plus avance il y eut pourtant un temps ou amenophis songea a 
 quitter son desert malgre toute son astrologie pour aller faire scavoir au peuple que son veritable prince vivoit car il sceut qu'amasis s'estant bientost console de la perte de ladice et voulant jouir de tous les plaisirs s'y estoit abandonne mais de telle sorte que les peuples en murmuroient joint aussi que scachant qu'il n'estoit pas de naissance royale ils commencerent de le mespriser et ne luy rendirent pas le mesme honneur qu'ils faisoient auparavant au contraire ils disoient qu'ils ne pouvoient oublier qu'ils l'avoient veu en autre posture qu'il n'estoit que s'ils ne luy rendoient pas assez d'honneur comme a leur roy ils luy en rendoient trop comme a amasis et que puis qu'amasis et le roy n'estoient qu'une mesme chose il ne faloit pas qu'il se pleignist d'eux ce prince ayant sceu ce que le peuple disoit s'advisa d'une chose un peu bizarre pour faire cesser ces murmures mais qui produisit pourtant son effet et qui forca amenophis a demeurer dans son desert il y avoit au superbe palais que le feu roy avoit fait bastir de grandes cuves d'or qui servoient lors qu'en certaines occasions on faisoit des festins publics amasis fit donc prendre ces magnifiques cuves et de ce mesme metal il en fit faire une statue d'osiris qu'il fit mettre dans la grande place qui est devant son palais mais a peine y fut elle que tout le peuple s'ammassa a l'entour et la regarda avec un profond respect luy rendant autant d'honneur que si osiris luy eust 
 apparu car parmy nous les representations des choses que nous adorons nous sont sacrees jusques aux figures des animaux qui nous sont en veneration amasis voyant donc d'un balcon de son palais qui se jette hors d'oeuvre sur cette magnifique place tous les respects que le peuple rendoit a cette statue d'osiris leur fit dire qu'il s'estonnoit de l'honneur qu'ils rendoient a cette statne veu qu'elle estoit faire de l'or de ces grandes cuves qui leur avoient tant servy aux festins publics mais ils respondirent comme il l'avoit preveu que ce n'estoit pas au metal qu'ils rendoient cet honneur mais a la representation d'osiris en suitte de quoy il leur dit luy mesme qu'ils ne devoient donc plus le regarder comme amasis seulement mais comme leur roy puis qu'il en tenoit la place et n'avoir pas plus de difficulte a le respecter qu'a honorer cette statue puis qu'il representoit bien plus parfaitement apriez que cette figure ne representoit osiris le peuple touche par un exemple qui ne luy laissoit rien a respondre commenca de reverer amasis et d'autant plus que ce prince publia des loix qu'il avoit faites qui semblerent fort equitables et qui firent beaucoup esperer de sa sagesse car il commanda qu'en toute l'estendue de son royaume il n'y eust pas un de ses sujets qui ne fust oblige de faire scavoir au gouverneur ou au juge d'ou il dependoit de quoy il avoit vescu durant l'annee anfin de bannir tout a la fois et l'injustice et l'oysivete de sorte qu'amenophis 
 n'eut pas plustost sceu dans nostre desert la disposition qu'il y avoit a murmurer contre amasis qu'il sceut qu'il estoit plus puissant que jamais si bien qu'on eust dit en cette occasion que les dieux avoient oublie le soin de l'univers puis qu'on voyoit l'usurpateur sur le throne et le veritable roy dans l'exil et nourry dans une isle deserte avec les habits d'un berger mais seigneur il n'est pas temps de s'amuser a faire des reflections ayant tant de choses importantes a vous dire cependant comme amenophis jugea que pour tirer un jour quelque avantage de la jeune timarete il falloit la mettre en estat de pouvoir estre reconnue par amasis sans repugnance il fit si bien par le moyen de ma mere et des grandes recompenses qu'il promit qu'elle luy envoya une femme pour eslever cette jeune princesse cette femme estoit de thebes et la plus habile qui sera jamais pour l'education d'une jeune personne de cette qualite diverses avantures avoient destruit sa maison et l'avoient mise en estat de s'estimer heureuse de trouver une occasion de servitude aussi utile et aussi cachee que celle la elle se nommoit edesie ainsi voila timarete sous sa conduite lors qu'elle n'eut plus besoin de celle de sa nourrice qui avoit eschape aussi bien qu'elle de ce mal contagieux mais seigneur il faut que vous scachiez que si sesostris fut un prodige timarete fut un miracle et de beaute et d'esprit et d'agreement car tous les traits de son visage estoient admirables 
 son teint quoy qu'un peu brun ne laissoit pas d'estre beau ses cheveux estoient du plus beau noir qui sera jamais et sa grace avoit je ne scay quoy de si charmant et de si grand mesme dans sa plus tendre enfance qu'on ne pouvoit pas s'empescher d'avoir de l'admiration pour elle et de l'aimer ainsi on peut dire que jamais on n'a veu ensemble deux enfans si aimables que le jeune sesostris et la jeune timarete principalement lors que les charmes de leur esprit commencerent de se joindre a celuy de leur beaute c'est a dire lors que timarete eut huit ans et sesostris douze car seigneur je pense pouvoir asseurer qu'ils ne faisoient pas une action ny ne disoient pas une parole qui ne plust et qui ne surpassast leur age comme naturellement je n'estois pas mal adroit et que j'avois desja appris quelque chose a elephantine devant que de venir a cette isle il n'y avoit point d'exercice du corps que je ne luy enseignasse et dont sesostris ne s'aquittast admirablement c'est a dire la course la lutte tirer de l'arc et d'autres semblables choses et pour les sciences amenophis luy aprit tout ce qu'un prince et un habile prince doit scavoir il scavoit diverses langues et particulierement la greque car comme amenophis avoit en sa disposition toutes les pierreries de la reine et toutes celles de ladice il ne manquoit pas d'avoir des livres et toutes les choses dont nous avions besoin nous ne laissions pourtant pas d'estre habillez en bergers et nous 
 allions mesme quelquesfois aupres des troupeaux aux heures ou amenophis nous le permettoit d'autre part edesie nourrissoit timarete comme si elle eust este a la cour quoy qu'elle ne laissast pas de luy laisser aprendre a faire divers ouvrages que les bergeres font comme des corbeilles de joncs et des tissus de cotton de diverses couleurs car comme toute l'egipte est pleine des arbrisseaux qui le portent c'est un des ouvrages le plus ordinaire aux femmes mais comme edesie n'estoit pas une personne du commun timarete n'aprit pas seulement toutes ces choses mais encore la langue greque qu'edesie scavoit admirablement et que timarete voulut aprendre parce que sesostris la scavoit mais ce qu'il y avoit de merveilleux estoit de voir la prodigieuse inclination que sesostris avoit pour timarete il ne pouvoit durer sans la voir jamais il ne luy disputoit rien au contraire il luy cedoit toutes choses quoy qu'il fust en un age ou la complaisance ne se trouve guere s'il remarquoit qu'elle n'eust pas assez de joncs pour faire ces jolies corbeilles dont elle se servoit a mettre des fruits il alloit en diligence luy en cueillir si elle tesmoignoit vouloir des fleurs il n'avoit point de repos qu'il ne luy eust aporte des bouquets et il songeoit tellement a la contenter qu'il ne pensoit a autre chose de son coste la jeune timarete quoy que tres douce pour tous ceux qu'elle voyoit faisoit une si notable difference de sesostris aux autres qu'il estoit aise de 
 la remarquer elle aprouvoit tout ce qu'il disoit et si nous luy presentions tous deux une mesme chose elle acceptoit plustost ce que luy offroit sesostris que ce que je luy presentois quoy que nous ne fussions pas eslevez comme estans de condition differente car je ne scavois point alors que sesostris fust ce qu'il estoit voila donc seigneur comment nous vescusmes jusques a ce que sesostris eust seize ans et timarete douze mais seigneur s'ils avoient este aimables dans leur premiere enfance ils furent admirables dans le commencement de cette belle jeunesse ou l'esprit commence d'animer la beaute et ou l'on vient a estre capable de s'aimer et d'aimer les autres car enfin quand timarete eust eu dessein de plaire a toute une grande cour elle n'eust pas eu plus de soin d'elle qu'elle en avoit et quand sesostris eust aussi eu dessein de faire voller la reputation de son esprit par tout le monde il n'eust pas songe plus exactement a luy qu'il y pensoit quand il parloit devant timarete cependant comme amenophis jugeoit que si sesostris et timarete avoient un jour a paroistre dans le monde pour y estre connus pour ce qu'ils estoient il seroit avantageux que timarete aimast sesostris il ne s'opposa point a cette affection naissante non plus qu'edesie qui suivoit tous les sentimens d'amenophis sans en penetrer la cause et elle les suivit d'autant plustost en cette occasion qu'elle connoissoit que toutes les inclinations de timarete estoient vertueuses et que de 
 plus elle ne l'abandonnoit presque jamais cependant comme nous avions leu toutes sortes de liures et principalement l'histoire d'egipte il y avoit des jours ou sesostris et moy allans seuls a la chasse nous entretenions de diverses choses mais principalement du dessein que pouvoit avoir amenophis car me disoit sesostris je voy par l'histoire d'egipte qu'elle est divisee en six prosessions differentes que les prestres sont destinez aux choses sacrees que les grands conseillent les rois commandent les armees et gouvernent les provinces que les calasires en general ne songent qu'a la guerre que les marchands ne s'occupent qu'au trafic que les laboureurs ne scavent que l'agriculture que les artisans n'aprennent que ce qui les peut rendre plus scavans en leur art et que les bergers ne doivent scavoir que ce qui regarde leurs troupeaux et leurs pasturages cependant adjousta t'il quoy que nous soyons bergers je voy qu'amenophis nous fait aprendre cent choses que la loy leur deffend et je sens de plus dans mon coeur je ne scay quoy qui fait que cette isle me semble trop petite pour y estre tousjours r'enferme aussi y a t'il desja long temps poursuivit il que je vous aurois propose de la quitter si ce n'estoit 'a a  a ces mots sesostris s'arresta et quoy que je le pressasse extraordinairement d'achever ce qu'il m'avoit voulu dire je ne pus l'y obliger et je fus contraint de respondre a ce qu'il m'avoit dit sans penetrer plus avant dans ce qu'il 
 ne me disoit pas de sorte que tombant d'accord de tout ce qu'il me disoit je voulus en effet luy persuader de nous derober de cette isle luy racontant cent choses de la ville d'elephantine dont je me souvenois fort bien qui luy donnerent beaucoup de curiosite mais apres tout il ne nous eust pas este trop aise car amenophis nous observoit estrangement joint que sesostris avoit quelque chose qui l'y retenoit malgre luy estant certain qu'il estoit desja fort amoureux de la jeune timarete estans donc assez resveurs et l'un et l'autre nous nous separasmes sesostris me disant qu'il vouloit encore se promener et moy luy disant aussi que je voulois m'en retourner a la cabane comme nous estions partis avec le dessein de chasser sesostris avoit un arc un quarquois garny de fleches et une houlette a la main mais une houlette telle que les portent les bergers a l'entour d'elephantine c'est a dire garnie d'un fer tranchant et pointu dont on se peut presques aussi bien deffendre que d'une espee car comme dans la province d'elephantine les crocodiles ne sont pas en veneration comme en celle de thebes ou il n'est pas permis d'en tuer et qu'au contraire on croit en celle la que c'est faire une chose agreable aux dieux que de purger le nil de ces terribles animaux tous les bergers de cette province ne vont jamais sans cette espece de houlette pour s'en pouvoir garantir en cet estat sesostris prenant le long du fleuve sans autre dessein que celuy 
 de s'entretenir agreablement luy mesme il marcha assez longtemps sans trouver rien qui interrompist sa resverie mais enfin estant arrive en un endroit ou une pointe de terre s'avance dans le nil et fait comme un petit cap il aperceut timarete qui pour jouir mieux de la fraicheur du soir et de la veue du fleuve avoit quitte edesie et s'estoit allee mettre tout au bout de cette pointe de terre qui comme je l'ay dit s'avance dans la riviere de sorte que pour jouir mieux de la beaute de la veue elle entr'ouvroit avec ses belles mains les rozeaux et le alisiers qui bordent cette isle et qui estans moins espais a l'extremite de cette pointe de terre que par tout ailleurs faisoient qu'elle descouroit aussi loing que sa veue se pouvoit estendre sesostris ne l'eut pas plustost aperceue que ravy de joye de l'avoir recontree il se mit en estat d'aller ou elle estoit mais a peine eut il fait quatre pas vers elle qu'il entrevit a sa droite a travers l'espaisseur des rozeaux et des alisiers un de ces terribles monstres du nil qui fendant l'eau avec une vistesse incroyable estoit prest de s'elancer sur la belle timarete et de l'entraisner dans le fleuve avec une de ces griffes espouventables dont les crocodiles sont si terriblement armez sesostris n'eut pas plustost veu ce fier animal qu'il fit un grand cry et qu'il courut avec ve precipitation estrange pour se mettre entre le crocodile et timarete car encore qu'il eust un arc et des fleches il ne s'amusa pas inutilement a 
 s'en servir parce qu'outre que les rozeaux et les alisiers en eussent empesche l'effet il scavoit bien encore que les crocodiles ont les escailles du dos si dures qu'il est impossible de les percer ainsi raisonnant juste en un moment il fut avec sa houlette ferre a la main droite et son arc a la gauche pour se jetter entre le monstre et timarete cependant comme la voix de sesostris le devanca et qu'elle arriva aux oreilles de cette jeune personne devant qu'il pust arriver aupres d'elle timarete tournant la teste pour connoistre ce qui faisoit crier sesostris et la tournant du mesme coste que le crocodile venoit vers elle cette belle fille fut saisie d'une si grande frayeur qu'elle en perdit la parole mais l'exces de sa crainte luy donnant pourtant de la force quoy que la frayeur ne produise pas toujours cet effet elle se mit a fuir vers sesostris et comme le crocodile attaque bien avec plus de fureur ceux qui le fuyent que ceux qui l'attendent ce fier animal craignant que sa proye ne luy eschapast bondit d'un plein faut sur le rivage ou il ne fut pas plus tost que faisant retentir toutes ses escailles en secouant l'escume du fleuve dont il estoit couvert il s'eslanca apres la belle timarete qui tournant quelquesfois la teste vers ce monstre pour voir s'il estoit proche ou s'il estoit loin ne laissoit pas de fuir avec une vitesse incroyable vers sesostris qui couroit a son secours avec une precipitation qui n'eut jamais d'esgale imaginez vous donc seigneur quel objet c'estoit 
 pour edesie qui voyoit de loin un si estrange spectacle cependant sesostris prenant un peu plus a droit afin de n'arrester pas la fuite de timarete la laissa passer et se jetta entre elle et le crocodile qui la suivoit pour arrester sa fureur ou du moins pour l'assouvir s'il ne pouvoit le vaincre ce monstre qui n'avoit point veu sesostris parce qu'il n'avoir regarde que cette belle proye qu'il poursuivoit demeura surpris et s'arresta un moment mais encore que le naturel des crocodiles ne soit pas comme je l'ay desja dit d'estre aussi furieux a ceux qui tiennent ferme qu'a ceux qui fuyent comme celuy la se vit un peu loin de son azile c'est a dire un peu esloignee du bord du nil le desespoir irrita sa fureur naturelle et fit qu'il se resolut de combatre sesostris il recula pourtant d'abord de deux ou trois pas il est vray que ce ne fut que pour s'eslancer sur luy avec plus de violence mais comme sesostris avoit une hardiesse extreme il ne perdit point le jugement de sorte que jettant son arc et prenant sa houlette avec ses deux mains afin de la tenir plus ferme il se fit un combat admirable entre ce monstre et luy dont la belle timarete qui estoit tombee de lassitude et de frayeur a vingt pas de la fut tesmoin aussi bien qu'edesie que l'estonnement empeschoit de pouvoir ny avancer ny reculer cependant comme les crocodiles voyent bien mieux a terre que dans l'au celuy la evitoit avec tant de justesse la pointe de la houlette de sesostris qu'il ne le pouvoit toucher 
 si ce n'estoit par des endroits ou il ne pouvoit estre blesse car il n'y en a qu'un seul en tout le corps de cet animal par ou l'on puisse luy faire perdre la vie tantost il feignoit d'estre las et de se vouloir retirer afin de surprendre sesostris puis tout d'un coup alongeant ses griffes et entr'ouvrant cette horrible gueule dont toutes les dents sont envenimees il se jettoit sur luy avec tant de violence que timarete creut plus d'une fois que son cher liberateur en alloit estre devore toutes les escailles du monstre faisoient un bruit esclatant et se herissoient en divers endroits de son corps la couleur mesme en paroissoit changee leur gris estoit devenu rougeatre ses yeux quoy qu'a demy couverts de deux especes de tayes jettoient pourtant un feu sombre qui avoit quelque chose d'affreux ses dents paroissoient encore toutes sanglantes de la derniere proye qu'il avoit devoree une escume jaune et verte luy sortoit a gros bouillons des deux costez de la gueule et une espaisse fumee s'exhallant de ses naseaux faisoit que sesostris avoit encore plus de peine a se deffendre de ces longues griffes parce qu'elle luy en desroboit quelquesfois la veue neantmoins son grand coeur faisoit qu'il ne s'estonnoit ny ne se lassoit il esquivoit avec une legerete incroyable toutes les attaques du monstre il bondissoit a droit et a gauche et luy portoit tousjours quelque coup mais a son grand regret c'estoit inutilement cependant ce fier animal ne se rendoit pas d'un coup de 
 griffe il luy arracha toutes les fleches de son quarquois et d'un autre coup il luy arracha en tournante le quarquois tout entier pensant l'atterrer mais par bonheur ce quarquois se destacha et sesostris eschapa a la fureur du monstre il commencoit pourtant de croire qu'il succomberoit a la fin et il ne trouvoit plus rien a esperer sinon que du moins il auroit la gloire d'avoir sauve timarete lors que ce furieux crocodile s'eslevant presque tout droit sur les pieds de derriere afin de faire un plus grand effort et de retomber en s'eslancant sur la teste de sesostris donna lieu a ce jeune heros de luy porter sa houlette dans le ventre et de luy en enfoncer le fer jusques aupres du coeur sesostris estant si heureux que de rencontrer justement cet endroit dont les escailles ne sont pas impenetrables cet animal se sentant blesse fit un grand effort en l'air pour vanger du moins sa mort en mourant mais sesostris ravy de sentir qu'il avoit blesse son superbe ennemy et de voir couler son sang sur l'herbe tint sa houlette si ferme avec ses deux mains que ce monstre ne pouvant s'en desgager fut contraint au lieu de tomber sur sesostris de tomber sur le coste se debatant mesme assez foiblement car comme sesostris n'avoit point voulu retirer le fer dont il l'avoit blesse il est croyable qu'en l'infoncant tousjours davantage il luy perca enfin le coeur du moins ne fut il plus en estat de se relever si bien que sesostris sentant que son fier ennemy estoit vaincu et qu'il alloit 
 expirer retira ce fer sanglant du corps de ce monstre et acheva d'en faire sortir la vie avec le ruisseau de faire sortir la vie avec le ruisseau de sang qui sortit de sa blessure en retirant sa houlette apres quoy il fut tout glorieux de sa victoire se jetter aux pieds de la belle timarete qui ne pouvant passer si subitement d'une extreme douleur a une extreme joye avoit encore toutes les marques de la frayeur sur le visage je vous demande pardon luy dit il en l'abordant de n'avoir pu vaincre plus promptement cet horrible monstre qui avoit eu la cruaute de vouloir attaquer la plus belle personne du monde ha sesostris interrompit timarete en se levant comment pouvez vous avoir l'esprit assez tranquile pour me parler comme vous faites car pour moy dit elle en marchant vers edesie qui venoit a eux je croy tousjours que ce monstre se va relever sesostris souriant de la frayeur de timarete avec autant de tranquilite que s'il n'eust point este en peril l'assura qu'elle n'avoit rien a craindre et se mit a luy aider a marcher mais comme edesie les eut joints elle demanda a timarete si elle avoit rendu grace a son liberateur helas luy dit elle je suis encore si peu persuade que ce monstre soit mort et que je fois en seurete que je ne pense pas que je puisse remercier sesostris de tout le jour et tout ce que je puis dire pour le satisfaire est de l'assurer que ce terrible animal m'a fait autant de peur pour luy que pour moy mesme durant qu'il le combatoit 
 ha aimable timarete s'escria sesostris vous m'en dites plus que je n'en merite et plus que je n'en scanrois croire comme timarete alloit respondre a sesostris et luy dire avec autant d'innocence que d'esprit et de sincerite qu'elle n'avoit dit que ce qu'elle avoit senty amenophis et moy arrivasmes ou ils estoient si bien qu'edesie nous ayant conte le combat de sesostris et sa victoire nous forcasmes timarete a retourner sur ses pas pour aller voir le monstre que sesostris avoit vaincu je dis que nous la forcasmes car en effet elle ne pouvoit se resoudre a voir ce crocodile tout mort qu'il estoit il falut pourtant qu'elle obeist mais lors que nous fusmes arrivez au lieu ou il estoit estendu sur l'herbe fouillee de son sang et qu'elle connut enfin qu'il n'y avoit plus rien a craindre elle commenca alors de raconter a amenophis avec une grace nom-pareille comment la chose c'estoit passee et comment ce combat c'estoit fait car sesostris qui est nay fort modeste se contentoit de dire qu'il avoit vaincu sans dire precisement comment il l'avoit pu faire mais la jeune timarete supleant a son deffaut se mit a exagerer la chose comme si en publiant la gloire de sesostris elle eust augmente la sienne durant qu'elle parloit ainsi amenophis comme il me l'a dit depuis ne pouvoit assez s'estonner de la prodigieuse rencontre de cette avanture car enfin il voyoit la fil- d'un usurpateur secourue par le fils de celuy a qui le pere de cette fille avoit oste la couronne 
 et il voyoit naistre entre eux autant d'amitie qu'il y avoit eu de haine entre leurs peres durant les derniers jours de la vie d'apriez cependant apres qu'amenophis eut bien fait des reflectoins sur cette avanture durant que timarete la racontoit avec une grace sans esgale il loua hautemet esgal le courage de sesostris et luy dit que cette qualite horoique devoit estre le partage de tous les hommes que les bergers la devoient avoit aussi bien que les rois qu'ils estoient obligez de deffendre leurs troupeaux comme les autres leurs peuples et qu'ainsi il l'exhortoit a fortifier sa valeur enfin luy dit il comme il y a un merveilleux rapport entre les rois et les bergers vous ne devez pas trouver estrange si je vous donne quelquesfois les mesmes lecon que je vous donnerois si vous estiez fils de roy et en effet seigneur amenophis aprit la morale et la politique a sesostris en termes de bergerie et de pasturage mais avec tant d'art que les mesmes preceptes qu'il luy donnoit pour la couduite des troupeaux pouvoient servir pour la conduite des peuples c'est pourquoy demeurant dans les termes qu'il s'estoit prescripts il dit en cette occasion a sesostris qu'il y avoit lieu de croire que puis qu'il avoit si genereusement deffendu timarete contre un monstre il deffendroi en aussi ses troupeaux contre les loups ha mon pere luy dit il avec precipitation je n'aime pas tant vos troupeaux que j'ayme la belle timarete amenophis sourit de ce discours aussi bien 
 qu'edesie mais timarete rougit et en baissa les yeux disant mesme quelque chose a demy bas que personne ne put entendre et que l'on connut pourtant bien qui ne devoit pas estre desavantageux a sesostris cependant comme il estoit desja tard nous retournasmes a la cabane en parlant tousjours de la peur de timarete et du courage de son liberateur le lendemain au matin amenophis pour exciter ce jeune prince a aimer la gloire ayant fait scavoir au peu de bergers qui estoient dans l'isle la courageuse action de sesostris il en receut des louanges qui toutes rustiques qu'elles estoient ne laisserent pas de commencer de luy faire connoistre quelles sont le plus doux fruit de la victoire ces bergers furent non seulement voir le monstre mais l'ayant mis sur une claye de roseaux entrelassez soustenus pas des houletts croisees ils le trainerent devant la porte d'un petit temple champestre qui estoit a l'extremite de l'isle du coste de l'orient afin de rendre grace aux dieux d'avoir sauve timarete et sesostris de la fureur de ce crocodile cette ceremonie fut mesme faite comme une espece de petit triomphe car tous les bergers avec des hautbois alloient deux a deux en jouant des airs de rejouissance et de victoire en suitte quatre bergers trainoient le monstre sur la claye de roseaux qui estoit attachee a deux gros cordons de cotton et immediatement apres ce terrible animal marchoit sesostris couronne de brancher de palmier dont 
 il y a abondance en divers lieux de l'egipte ce prince ayant a la main la mesme houlette dont il avoit vaincu le monstre et qui estoit ornee de fleurs mais ce qui luy donnoit le plus de joye estoit que la couronne qu'il portoit avoit este faite par la jeune timarete qui suivoit sesostris avec toutes les bergeres et qui le suivoit avec tant de joye sur le visage qu'on peut assurer sans mensonge qu'elle fut le plus bel ornement de ce petit triomphe rustique aussi sesostris ne regardoit il pas tant le fier animal dont il avoit este vainqueur quoy qu'en cette occasion ce fust la cause de sa gloire que timarete qui l'avoit vaincu et qui le chargea encore de nouvelles chaines ce jour la estant certain qu'elle n'avoit jamais paru si belle en effet elle le parut tant principalement aux yeux de sesostris et son amour augmenta de telle sorte qu'il ne put cacher plus longtemps l'innocente flame qui brusloit son coeur si bien qu'apres avoir remercie les dieux et apres que tous ces bergers eurent remene sesostris a nostre cabane il n'y fut pas plustost retourne qu'apres s'estre oste cette couronne qu'il avoit sur la teste il entra dans une petite chambre extremement propre ou couchoit timarete et ou elle estoit alors pendant qu'amenophis remercioit encore quelques bergers et qu'edesie parloit aussi a quelques bergeres sesostris se servant donc de cette occasion aborda timarete avec sa couronne a la main il est bien juste luy dit il que je vous rende ce que vous 
 meritez mieux que moy aussi vous puis-je assurer que je n'aurois pas voulu porter cette couronne si ce n'estoit que je n'ay pu refuser d'avoir la gloire d'avoir este couronne de la plus belle main du monde mais pour vous monstrer que je ne suis pas injuste je vien mettre a vos pieds cette mesme couronne que vous m'aviez mise sur la teste car encore une fois vous meritez tout l'honneur de ma victore en verite dit la jeune timarete avec autant de grace que d'innocence je ne scay pas comment vous l'entendez je scay bien que c'est vous qui avez combatu le monstre et qui l'avez vaincu veritablemet adjousta t'elle s'il y avoit un prix a la crainte comme on en donne a la valeur ce seroit moy qui aurois deu triompher mais comme cela n'est pas gardez sesostris gardez la couronne que je vous ay faite puis qu'apres tout c'est vous qui avez combatu et que c'est vous qui avez vaincu il est vray adjousta t'il mais aimable timarete c'est vous qui m'avez fait vaincre car si je n'eusse pas eu une extreme envie de vous sauver j'aurois este moins vaillant et j'aurois peutestre este vaincu ainsi bien loin de m'estre obligee c'est moy qui vous suis oblige vous m'en direz ce qu'il vous plaira repliqua t'elle mais je scay que je vous dois la vie et que vous ne me devez rien car enfin je ne vous ay jamais rendu aucun service ny ne vous ay mesme jamais rien donne que cette seule couronne que vous me voulez rendre ha timarete s'escria t'il vous estes plus liberale que vous ne 
 pensez car vous m'avez donne une chose que je ne vous rendray jamais et que je ne pourrois mesme pas vous rendre quand je le voudrois timarete entendant parler sesostris de cette sorte se mit innocemment a tascher de se souvenir de ce qu'elle pouvoit avoir donne a sesostris mais apres y avoir bien pense pour moy dit elle je croy que vous prenez plaisir a me mettre en peine car enfin je me souviens bien que vous m'avez mille et mille fois donne de fruits des oyseaux des joncs a faire mes corbeilles et des bouquets mais je ne me souviens point que je vous aye jamais fait aucune liberalite vous m'avez pourtant donne une chose repliqua t'il que je conserveray toute ma vie il faut donc adjousta t'elle que je vous l'aye donnee au sortir du berceau et en un temps ou il ne m'en puisse pas souvenir nullement reprit sesostris et c'a este dans un age plus avance eh de grace interrompit timarete dites moy donc ce que je vous ay donne puisque vous voulez que je vous le die luy repliqua-t'il en sousriant a demy et en changeant de couleur vous m'avez donne de l'amour ha sesostris interrompit timarete toute confuse sans scavoir si elle devoit se fascher ou estre bien aise vous me recompensez mal de la peine que j'ay pris a vous faire une couronne de railler si cruellement de ma simplicite ha timarete s'escria sesostris a son tour vous me recompensez bien plus cruellement puis qu'en disant que je vous ay conserve 
 la vie vous vous preparez a me donner la mort car enfin je vous le dis tres serieusement si vous ne croyez que je vous aime mille fois plus que moy mesme et si vous ne le croyez sans vous en fascher je mourray infailliblement timarete ayant eu le loisir de revenir a elle durant que sesostris parloit prit enfin la resolution de continuer de railler c'est pourquoy prenant la parole quoy qu'il en soit dit elle en riant avec une vivacite d'esprit admirable je vous declare que s'il est vray que sans y penser je vous aye donne ce que vous dites je ne veux pas que vous me rendiez jamais liberalite pour liberalite en me donnant une pareille chose comme sesostris alloit respondre on les apella pour disner mais tant que le repas dura timarete n'osa regarder sesostris il luy demeura mesme un certain incarnat sur le visage qui la mit dans la necessite de dire pour le pretexter qu'elle avoit eu tant de chaud a aller au temple qu'elle ne croyoit pas qu'elle peust se raffraischir de tout le jour mais enfin seigneur sans vous amuser davantage a escouter les premieres conversations de ces jeunes et illustres amans je vous diray seulement que depuis que sesostris aima timarete et depuis que timarete sceut que sesostris l'aimoit ils en devinrent infiniment plus aimables ce fut alors seigneur que je devins le confident de ce prince qui n'avoit pourtant point d'autres secrets a me confier que la violence de sa passion estant certain que timarete toute jeune qu'elle estoit 
 agit tousjours en cette rencontre avec une retenue estrange de sorte qu'on peut dire qu'elle a este sage devant que d'avoir l'age ou on le doit estre de plus comme edesie estoit fort habile elle l'observoit soigneusement il est vray que la seule vertu de timarete fut bien tost une garde assez fidelle de sa beaute car je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une personne dont les inclinations ayent este plus grandes cependant apres avoir esprouve la passion de sesostris par mille petites rigueurs il est certain que timarete eut pour cet aimable berger toute l'estime toute la reconnoissance et toute la tendresse dont elle pouvoit estre capable elle luy en donna mesme mille preuves innocentes en cent occasions soit par de favorables regards par certaines rougeurs obligeantes ou par quelques flateuses paroles et par mille autres petites choses qui donnerent de grands plaisirs a sesostris durant quelque temps mais qui luy causerent en suitte de longues douleurs ce qui augmentois encore l'affection entre ces deux jeunes personnes estoit qu'elles n'imaginoient point qu'il pust y avoit d'obstacle a leur mariage la condition de leurs peres leur sembloit esgale leur age estoit proportionne il n'y avoit pas une bergere en toute l'isle a qui sesostris pust parler un quart d'heure il n'y avoit pas non plus un berger que timarete pust souffrir qui la regardast ainsi leur raison leur disant a tous deux en particulier qu'amenophis et traseas voudroient bien qu'ils s'epousassent ils abandonnerent 
 leur coeur sans resistance a l'amour que leur merite y faisoit naistre les choses estant donc en ces termes nous fusmes un soir amenophis edesie timarete sesostris et moy nous promener a l'endroit par ou l'on peut aborder a cette isle car depuis l'advanture du crocodile timarete n'aimoit point a aller le long du fleuve si ce n'estoit aupres du port ce n'est pas qu'assurement il n'y ait moins de ces dangereux animaux en cette isle qu'ailleurs parce qu'il y a une abondance estrange de ces petits oyseaux que la providence des dieux a faits pour aller tout le long des rives du nil afin de faire par une adresse admirable dont vous avez sans doute entendu parler qu'il y ait moins de ces crocodiles et que les hommes n'en soient pas incommodez mais enfin comme timarete n'avoit jamais pu se guerir de sa frayeur toutes ses promenades se faisoient du coste du port ou l'on n'en avoit jamais veu comme nous estions donc un soir assis sur un gazon fort espais et tout parseme de fleurs timarete demanda a sesostris qui estoit aupres d'elle s'il ne voyoit pas un bateau qui sembloit venir vers l'isle ou ils estoient d'abord il luy respondit qu'elle avoit tort de luy demander une pareille chose parce qu'il ne regardoit jamais qu'elle quand il estoit en lieu ou il la pouvoit voir mais timarete luy ayant dit qu'elle vouloit qu'il luy respondist serieusement et l'ayant force a regarder vers le lieu qu'elle luy marqua il vit en effet aussi bien qu'elle qu'il paroissoit 
 un bateau dont la proue estoit tournee vers leur isle de sorte que monstrant a amenophis et a edesie ce que timarete luy avoit monstre nous regardasmes tous cette petite barque qui s'aprochoit tousjours de nous mais comme il estoit desja assez tard et que la nuit approchoit nous ne pouvions pas discerner les personnes qui estoient dedans ce qui estonnoit amenophis estoit qu'il n'estoit pas trop ordinaire de voir venir des estrangers a cette isle mais enfin cette barque ayant aborde nous vismes sur la poupe un homme d'une phisionomie grave et serieuse mais pourtant extremement agreable qui sans nous regarder et sans se mesler de rien de ce que ceux de sa compagnie faisoient regardoit la lune qui se levoit et qui sembloit sortir du fleuve pour venir esclairer le monde le reste des gens qui estoient dans ce bateau estoient des rameurs un desquels s'estant jette a terre vint demander a amenophis qu'il jugea devoir estre le maistre de la troupe s'il n'y avoit point moyen de loger pour cette nuit seulement un estranger qui avoit eu dessein d'aller coucher a elephantine adjoustant que la nuit les ayans surpris plustost qu'ils ne pensoient ils avoient este contraints de venir prendre terre a cette isle parce qu'il est assez dangereux d'aborder de nuit a ce port amenophis entendant parler cet homme et connoissant effectivement a la mine et a l'habit que celuy qu'il voyoit estoit estranger il ne luy accorda pas seulement la liberte de passer la nuit 
 dans l'isle mais il offrit mesme sa cabane pour recevoir cet hoste dont la phisionomie estoit si belle et il s'y porta d'autant plustost que s'estant informe de quel pais il estoit il sceut qu'il estoit de samos car encore que la coustume des egiptiens en general ne soit pas de vouloir rien aprendre des autres nations amenophis en son particulier n'estoit pas de ce sentiment la et il croyoit au contraire qu'il n'y en avoit point de qui on ne pust recevoir quelques enseignemens utiles mais lors qu'apres avoir sceu son pais il de manda encore son nom et qu'on luy eut dit qu'il se nommoit pythagore la joye s'empara tout a fait de son esprit et il prit la resolution de le recevoir le mieux qu'il pourroit car comme amenophis estoit amy particulier du grand prestre de memphis et que par le moyen de ma mere il entretenoit un commerce secret avec ses amis intimes pour se servir d'eux quand il le jugeroit a propos il avoit receu une lettre de son amy il n'y avoit pas longtemps qui luy mandoit que pythagore estoit arrive a memphis et qui luy faisoit une peinture de ce philosophe la plus belle et la plus avantageuse du monde je vous laisse donc a juger seigneur quelle fut la joye d'amenophis luy qui estoit extremement scavant et qui depuis qu'il estoit exile n'avoit pu avoir de conversation qu'avec sesostris edesie timarete et moy et il en eut d'autant plus qu'ayant sceu par ce grand prestre de memphis que pythagore ne retourneroit point a la cour 
 d'amasis il vit bien qu'il n'y avoit aucun danger a le recevoir aussi le fit il de bonne grace de sorte que s'avancant aupres du bateau il presenta la main a pythagore pour luy aider a descendre et luy adressant la parole le rends graces aux dieux luy dit il en grec d'avoir amene dans ce desert un homme dont la reputation surpasse celle de ces sept sages que la grece se vante d'avoir presentement ce philosophe surpris de ce qu'amenophis luy disoit et d'entendre qu'il parloit grec le salua avec une civilite majestueuse et pour luy monstrer qu'il estimoit fort nostre nation il ne se servit pas de la langue greque pour luy respondre mais de l'egyptienne ainsi ces deux hommes illustres ne parlerent point leur langue naturelle a leur premiere rencontre chacun se rendant une esgale civilite il est vray que le compliment de pythagore fut en peu de paroles car comme vous le scavez sans doute seigneur ce philosophe est si grand amy du silence qu'il veut que ses disciples estudient cinq ans sans parler sa maxime estant que pour parler bien il faut s'estre teu et avoir escoute longtemps mais ce peu qu'il parla ne laissa pas de charmer amenophis qui le mena dans sa cabane apres luy avoir presente sesostris comme son fils et tout le reste de la famille comme estant la sienne il est vray seigneur que les soins que prit amenophis de le bien traitter furent mal employez car ce philosophe ne mange jamais rien qui ait eu vie de sorte que pourveu qu'on 
 luy donne des legumes et des fruits on luy fait un festin magnifique cependant apres amenophis se mit a l'entretenir des sciences les plus sublimes et il le fit si admirablement que ce philosophe charme de son scavoir luy dit que comme il n'estoit venu en egypte que pour y apprendre et que pour y connoistre les grands hommes dont elle estoit remplie il faloit qu'il tardast quelque temps aupres de luy comme il avoit fait aupres de tous ceux qu'il avoit rencontrez et qu'il n'allast pas si tost a elephantine ou il ne pourroit trouver mieux amenophis receut ce discours avec beaucoup de modestie et se mit a conjurer ce philosophe de vouloir qu'il devinst son disciple et de souffrir qu'il luy en donnast deux autres parlant de sesostris et de moy enfin seigneur sans vous dire precisement la conversation qu'ils eurent ensemble pythagore se resolut de tarder quelque temps dans nostre desert de sorte qu'il renvoya le bateau qui l'avoit conduit et il se trouva si bien dans cette solitude qu'il y fut quatre mois pendant lesquels il instruisit sesostris avec un plaisir extreme ce grand homme estant ravy de trouver en l'esprit de ce jeune prince une si merveilleuse disposition a aprendre les choses les plus eslevees il eut aussi beaucoup d'admiration pour la jeune timarete et d'autant plus disoit-il qu'il n'avoit jamais connu personne de son sexe qui sceust se taire si a propos ny qui parlast avec si peu d'empressement quand il n'en estoit pas besoin ny qui laissast 
 parler les autres avecque plus de patience je ne vous diray rien seigneur de ce qui regarde la science de ce grand homme car ce n'est pas de cela dont il s'agit mais il faut que je vous die que d'abord il fit un sensible desplaisir a la jeune timarete car dans l'opinion qu'il a que toutes les ames ne font que passer continuellement d'un corps en un autre soit des hommes ou des animaux ce que les grecs appellent metampsicose il a une compassion universelle pour les uns et pour les autres et en effet toutes les fois qu'il trouve des pescheurs qui ont des filets pleins de poissons il achete tout ce qu'ils en ont pris pour leur redonner la liberte de sorte que quelque temps apres qu'il fut a nostre isle il prit garde que la jeune timarete avoit dans une petite voliere faite de joncs quantite de petits oyseaux dont le chant estoit admirable et qu'elle aimoit principalement parce que sesostris les luy avoir donnez si bien que pythagore suivant son opinion et la pitie qu'il avoit de leur prison leur redonna la liberte et causa une sensible affliction et a timarete pour la perte de ses oyseaux et a sesostris pour l'affliction de timarete ils souffrirent pourtant cette petite disgrace sans murmurer qu'en secret car encore que sesostris receust quelques enseignemens de pythagore il ne l'assujettissoit pas au silence qu'il a fait garder depuis a ses disciples sesostris entretnant donc timarete apres la perte de ses oyseaux l'assuroit pour la consoler que du moins luy promettoit-il 
 que pythagore tout pitoyable qu'il estoit ne le pourroit pas mettre en liberte comme il les y avoit mis mais timarete luy repliqua que pour elle elle n'en respondoit pas et en effet adjousta-t'elle je trouve qu'il est plus juste de delivrer des hommes que des oyseaux mais luy dit sesostris il y a une notable difference a faire en cette occasion car ceux qu'il a delivrez ont este ravis de l'estre et je serois au desespoir si on vouloit rompre mes chaines ainsi comme il n'a dessein que de faire du bien a tout ce qui respire en toute la nature quand il scauroit que je serois vostre captif il ne me delivreroit pas mais pour vous belle timarete adjousta sesostris que n'aprenez vous par l'exemple de ce grand homme a devenir pitoyable est-ce que vous voulez que je vous mette en liberte reprit elle comme il y a mis mes oyseaux nullement repliqua-t'il mais je voudrois que vous me rendissiez heureux dans ma prison et que faudroit il faire pour cela repartit timarete il faudroit respondit il que vostre belle main prist la peine de ferrer encore plus estroitement les liens qui m'attachent a vous il faudroit charmer mes souffrances par mille faveurs innocentes il faudroit avoir plus de joye de voir augmenter mon amour que toute l'egipte n'en a lors qu'elle voit croistre le nil et si je l'ose dire sans vous facher il faudroit pour me rendre heureux dans ma captivite que vous m'aidassiez a porter une partie de mes chaines ha sesostris 
 s'escria t'elle en riant vous voulez que je fois pitoyable et vous avez l'inhumanite de me vouloir enchainer non non adjousta t'elle cela ne seroit pas juste c'est pourquoy tout ce que je puis pour vous est de vous dire qu'il ne tiendra pas a moy que vous ne soyez libre vous ne m'aimes donc point du tout repliqua t'il en la regardant fixement je ne voy pas reprit elle que vous ayez raison de tirer cette consequence de ce que je dis car quel plus grand bien peut on faire que de mettre un prisonnier en liberte vous n'y auriez pourtant jamais mis ces aimables oyseaux dont le chant vous divertissoit reprit sesostris je l'advoue dit elle car leur prison me donnoit plus de plaisir que leur liberte ne m'en donne et pourquoy repliqua sesostris ma captivite ne vous plaist elle pas puis que je ne porte des chaines que pour estre eternellement esclave de vostre beaute comme timarete alloit respondre amenophis les interrompit mais enfin seigneur voila quelles estoient en ce temps la les conversations de sesostris et de sa belle et jeune maistresse qui ne pouvoient se servir en leurs conversations que des choses de leur connoissance cependant les lecons de pythagore n'empescherent pas que l'amour n'enseignast tous les jours a sesostris mille innocentes voyes de se faire aimer et de se rendre aimable et que sa passion ne s'accreust mesme avec tant de violence qu'enfin apres en avoit demande permission a la jeune timarete il n'en parlast a amenophis 
 pour le conjurer de vouloir faire en sorte qu'il la pust espouser cette priere le surprit car il ne jugeoit pas qu'il deust de son authorite marier sesostris avec une fille d'amasis il vouloit pourtant bien que timarete aimast sesostris afin que quand les intelligences qu'il entretenoit en divers lieux auroient mis les choses en l'estat qu'il les vouloit elle pust lors qu'il auroit forme un party dans le royaume non seulement servir a quelque negociation entre son pere et son amant et estre le lien de la paix entre le roy legitime et l'usurpatur mais encore tenir lieu d'ostage car amenophis scavoit qu'amasis quoy qu'il se fust remarie n'avoit point d'enfans et n'en pouvoit avoir parce qu'il avoit repudie cette seconde femme aussi la demande de sesostris l'ayant surpris il luy dit que le choix qu'il avoit fait de timarete estoit digne de son esprit et de son jugement mais qu'il n'estoit pas en un age ou il fust a propos de se marier que c'estoit une chose plus importante qu'il ne pensoit et qu'enfin timarete estoit un bien qu'il faloit esperer longtemps devant que de le posseder cette responce peu precise ne satisfaisant pas sesostris il joignit les prieres aux raisons mais ce fut inutilement de sorte qu'il entra en un chagrin si grand qu'il n'en estoit pas connoissable ce fut en vain qu'amenophis employa les conseils de pythagore car ce jeune prince se servant contre luy de sa propre doctrine luy dit que puis que le destin gouvernoit l'univers et que les hommes 
 n'estoient pas maistres de leurs actions il ne devoit pas estre accuse de ce qu'il aimoit timarete avec trop de violence puis qu'il ne faisoit que ce qu'il ne pouvoit s'empescher de faire enfin seigneur ce prince fut tellement irrite du refus qu'amenophis luy faisoit qu'il ne voulut plus ny estudier ny se promener ny se divertir ny s'occuper a rien qu'a se pleindre
 
 
 
 
et ce qui augmenta son desespoir fut qu'amenophis croyant que la veue de timarete entretenoit son chagrin se resolut de l'envoyer quelque temps a elephantine chez ma mere si bien que sans que sesostris en sceust rien edesie partit un matin a la premiere pointe du jour avec la jeune timarete portant ordre a ma mere de la faire passer pour une de ses parentes et de luy donner un habit proportionne a cette condition la chose fut si finement executee que sesostris n'en sceut rien et que timarete ne put luy faire rien dire en partant cependant le jour estant venu amenophis fit si bien que sesostris ne sceut point que timarete estoit partie qu'il ne fust desja assez tard mais enfin ayant sceu la chose il en fut si afflige qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage neantmoins comme il croyoit qu'amenophis estoit son pere il ne s'emporta point contre luy et ce fut avecques moy seulement qu'il se plaignit de son infortune mais il s'en pleignit d'une maniere a faire pitie a l'ame plus dure pythagore ayant sceu par amenophis la cause de l'exil de timarete et de la douleur de sesostris employa 
 tous les remedes que la philosophie peut donner pour le guerir ou pour le soulager mais ce fut inutilement cependant amenophis avoit tellement deffendu a celuy qui avoit conduit le bateau dans lequel on avoit mene timarete a elephantine de dire a sesostris en quel endroit il l'avoit conduite qu'il luy obeit de sorte qu'au lieu de luy dire qu'il l'avoit menee a elephantine il l'assura au contraire qu'il n'avoit fait que la mettre a terre de l'autre coste du fleuve ainsi ne scachant point ou estoit timarete ny mesme ou elle pouvoit estre il souffroit une peine estrange cependant pithagore estant apelle ailleurs se disposa a partir et comme il le devoit faire tres matin il dit adieu des le soir a amenophis qui se trouvoit mal et qui n'estoit pas en estat de le pouvoir mener au bateau sesostris scachant cela prit la resolution de quitter une isle qui estoit devenue insuportable et de s'en aller chercher timarete ou du moins de faire connoistre a amenophis qu'il avoit eu tort de lui refuser ce qu'il avoit souhaite il me communiqua son dessein que j'approuvay pourveu qu'il me permist de le suivre car j'advoue que j'avois une envie estrange de n'estre plus enferme dans cette isle ou je n'avois point eu de passion qui m'eust attache mais apres estre convenus qu'il faloit partir la difficulte fut d'executer la chose pour moy il ne m'eust pas este difficile mais pour sesostris on l'observoit fort soigneusement il s'advisa pourtant d'une invention qui fit reussir 
 son dessein car voyant qu'amenophis se trouvoit mal et qu'il ne pourroit aller conduire pythagore il feignit de s'estre blesse a une jambe et de ne se pouvoir soustenir ainsi amenophis ne croyant pas qu'il fust en estat de pouvoir sortir non seulement de sa cabane mais mesme de son lit n'aprehenda pas qu'il pust s'en aller hors de l'isle et ne donna point d'ordre particu- de l'observer joint que comme il se fioit extremement a moy il se contenta de me recommander tousjours de songer bien a prendre garde a sesostris cependant pythagore ayant comme je l'ay desja dit pris conge d'amenophis des le soir apres luy avoir promis de ne reveler a personne qu'il fust dans cette isle pour des raisons qu'il suposa il fut encore dire adieu a sesostris et ce fut moy qui eus ordre de l'aller accompagner le lendemain au matin mais seigneur comme nous scavions qu'il y avoit deux bergeres qui devoient aller le jour suivant a elephantine je fis si bien que je les gagnay et que je les obligeay a me donner un de leurs habits que je fis porter secretement dans la chambre de sesostris et comme la coustume des villageoises d'egipte est de porter lors qu'elles vont a la ville de grands manteaux blancs plissez qui les couvrent depuis le haut de la teste jusques aux pieds sesostris se contenta d'en prendre un et de le mettre pour cacher ses habillemens de berger et pour se couvrir mesme a demy le visage comme nos bergeres font quelquefois ainsi estant sorty de 
 la cabane sans estre aperceu il fut attendre sur le bord de l'au comme font celles qui doivent aller a la ville de sorte que lors que pithagore fut s'embarquer sesostris couvert de son grand manteau entra avec ces deux femmes qui estoient de l'intelligence et a qui je persuaday qu'il n'y avoit point d'autre mistere a ce dessein sinon que sesostris estoit amoureux de timarete et qu'il la vouloit aller voir au lieu ou elle estoit de sorte que comme ces femmes avoient fort murmure de ce qu'amenophis s'estoit oppose a ce mariage elles contribuerent a faire reussir nostre fourbe joint que pythagore estant ordinairement aussi abstrait qu'il l'estoit ne songea pas a ces bergeres non plus que ceux qui conduisoient le bateau mais pour moy qui n'avois ordre de conduire pythagore que jusques au bord du fleuve il ne m'estoit pas si aise de trouver moyen d'eschaper neantmoins je le trouvay a la fin car comme je fus au bord de l'eau je dis hardiment a pythagore qu'amenophis m'avoit charge de le conduire jusqu'a elephantine si bien que comme je dis la chose avec beaucoup d'assurance ce philosophe ne la contesta point et il ne fit difficulte de me le permetrre que par civilite seulement neantmoins comme il faisoit beau et qu'il scavoit bien que les gens de l'age ou j'estois alors ne haissent pas a changer de lieu il le souffrit a la fin ainsi je m'embarquay aveque luy regardant de temps en temps si sesostris estoit assez bien desguise mais seigneur pour ne vous amuser 
 pas davantage a entendre des choses de peu de consideration vous scaurez que nous arrivasmes a elephantine que je me separay de pythagore sur le bord du fleuve et que je suivis des yeux la feinte bergere qui fut m'attendre a vingt pas de la avec ces autres femmes a qui elle rendit l'habit qu'elles luy avoient preste n'ayant autre chose a faire pour cela qu'a detacher le grand manteau qui la couvroit ainsi en un instant cette feinte bergere estant redevenue berger nous nous separasmes d'elles apres les avoir chargees d'une lettre pour amenophis que sesostris avoit escrite avant que de partir de la cabane et si ma memoire ne m'abuse elle estoit a peu pres en ces termes
 
 
 sesostris a amenophis 
 
 
 je vous demande pardon de ce que j'obeis plustost a l'amour qui me possede qu'a vous mais comme j'y suis force je merite assurement quelque excuse ne trouvez donc pas estrange si ne pouvant vivre sans timarete je vay la chercher par toute la terre je suis bien fasche de vous enlever miris mais l'amitie l'obligeant a faire presques autant pour moy que je fais pour timarete il vous quitte pour s'attacher a ma fortune que vous auriez pu rendre heureuse si vous eussiez voulu je souhaite que la vostre soit meilleure et que je puisse un jour vous revoir en me faisant revoir timarete 
 
 
 sesostris 
 
 
 
 apres avoir donne cette lettre a ces femmes je les chargeay de dire a ceux qui conduisoient le bateau de ne m'attendre point parce que je ne retournerois pas a l'isle ce jour la leur disant que timarete demeuroit assez loin au dela d'elephantine mais seigneur nous nous trouvasmes bien embarrassez car on avoit assure a sesostris qu'on avoit mis timarete a terre au bord du fleuve et non pas a elephantine cependant apres avoir bien regarde d'un endroit d'ou nous decouvrions fort loin nous ne voyions point de village assez proche ou elle pust avoir este ainsi nous connoissions bien qu'il faloit qu'elle fust a la ville ou nous estions cette connoissance ne faisoit toutes fois pas que nous en fussions moins en peine puisque sesostris n'avoit jamais este a elephantine et que je ne m'en souvenois pas assez bien pour en scavoir toutes les rues d'autre part je n'osois aller chez ma mere car je scavois bien que me voyant sans ordre d'amenophis elle m'auroit arreste mais enfin m'estant souvenu que dans ma premiere enfance j'avois fait amitie particuliere avec un autre enfant comme moy qui estoit fils unique et extremement riche je m'advisay de demander des nouvelles de son pere a un marchand qui se promenoit sur le port scachant bien que son nom estoit connu de tout le monde j'apris donc par ce marchand que le pere de mon amy estoit mort aussi bien que sa mere et qu'il estoit maistre de son bien et de sa maison a l'instant mesme je me la fis enseigner 
 et nous y fusmes je demanday a parler a luy et a luy parler en particulier de sorte que m'ayant fait entrer apres m'avoir fait attendre longtemps d'abord il ne me reconnut point tant a cause de l'habit de berger que je portois que pour le changement que le temps avoit aporte a ma taille et a mon visage mais enfin apres luy avoir parle et l'avoir fait souvenir de nostre ancienne amitie il m'embrassa aveque joye et me reconnut parfaitement je luy dis alors apres l'avoir oblige a me garder un secret inviolable qu'amenophis depuis la mort d'apriez avoit renonce au monde et s'estoit exile dans un desert ou il m'avoit voulu avoir mais qu'enfin m'estant ennuye de cette sorte de vie je m'estois resolu de m'eschaper en suitte de quoy je luy presentay sesostris que je luy dis estre fils d'amenophis enfin seigneur je menay la chose si adroitement et mon amy fut si genereux qu'il nous logea chez luy et nous donna de quoy nous faire habiller cependant nous ne scavions ou trouver timarete ny comment la chercher dans une aussi grande ville que celle la de sorte que ne scachant que faire ny que devenir apres avoir cherche timarete non seulement aux lieux ou elle pouvoit estre mais mesme en mille endroits ou vray-semblablement elle n'estoit pas et ou elle ne pouvoit pas estre la veue d'une si belle ville mit dans le coeur de sesostris quelques sentimens d'ambition qui luy firent prendre le dessein pour donner temps a amenophis de faire retourner timarete a nostre 
 isle de s'en aller a la guerre afin de satisfaire du moins son ambition s'il ne pouvoit contenter son amour et d'aquerir de la gloire s'il ne pouvoit posseder timarete il n'eut pas plustost forme ce dessein qu'il me le communiqua et il ne me l'eust pas plustost communique que je voulus ce qu'il vouloit et d'autant plus qu'il couroit bruit qu'il y avoit quelque souslevement contre amasis dans une province d'egypte de sorte que sans differer davantage je dis nostre intention a mon amy qui estant tousjours genereux nous donna de quoy nous mettre en esquipage pour ce voyage de guerre ainsi quittant la houlette pour prendre l'espee nous partismes d'elephantine sans avoir pu rien aprendre de timarete car le moyen d'esperer d'avoir des nouvelles d'une simple bergere en un lieu comme celuy-la cependant comme sesostris vouloit que sa bergere sceust que c'estoit pour l'amour d'elle qu'il s'estoit banny de nostre isle j'avois oublie de vous dire qu'il avoit grave quelques paroles sur un sicomore qui est au haut de la coline qui s'esleve au milieu de l'isle et ou timarete aymoit fort a s'aller assoir quand elle vouloit jouir de la belle veue c'est pourquoy il espera qu'elle iroit encore si elle y revenoit jamais car ils y avoient eu quelques conversations assez agreables pour croire qu'elle y retourneroit si on la remenoit dans cette isle ces paroles estoient telles sesostris ne pouvant vivre ou la belle timarete 
 
 n'est pas s'en va avec le dessein de mourir des qu'il aura perdu l'esperance de la trouver mais seigneur devant que de vous dire comment nostre voyage de guerre se fit et ou nous fusmes il faut que je vous die en peu de mots quel fut l'estonnement d'amenophis lors qu'il aprit deux heures apres le despart de pythagore que je l'estois alle conduire a elephantine neantmoins comme il croyoit que sesostris n'estoit pas en estat de se pouvoir soustenir il ne soubconna pas d'abord qu'il fust party de sorte qu'envoyant a sa chambre pour luy demander s'il scavoit mon dessein il fut estrangement estonne d'aprendre qu'il n'y estoit plus on ne luy eut pas plustost dit qu'on ne trouvoit point sesostris qu'il creust qu'il avoit feint de s'estre blesse et qu'il estoit party aussi bien que moy il fit venir alors ceux qui avoient veu embarquer pythagore qui dirent qu'il n'y avoit personne dans le bateau que trois bergeres cet estranger et moy comme le nombre des femmes qui estoient dans cette isle n'estoit pas fort grand amenophis envoya scavoir par l'esclave du prince par traseas et par nicetis combien il y en avoit de chaque cabane qui fussent allees a elephantine mais apres une exacte recherche ils trouverent qu'il n'y en estoit alle que deux de sorte qu'amenophis ne doutant point que sesostris ne se fust desguise en fille pour sortit de l'isle entra en un desespoir extreme sans scavoir quel remede y aporter car il n'y avoit point alors d'autre bateau 
 en toute l'isle pour pouvoir envoyer apres les autres estant allez assez loin a la pesche ainsi il falut qu'il eust patience jusques au soir que le bateau revinst d'elephantine sans ramener ny sesostris ny moy mais afin qu'il ne pust douter ny de nostre fuite ny de la cause de celle de sesostris ces deux femmes luy rendirent la lettre qu'il leur avoit donnee disant qu'elles avoient este bien surprises de voir que celle qu'elles avoient creu estre une bergere tant qu'elles avoient este dans le bateau estoit sesostris amenophis ne creut pourtant pas ce qu'elles luy disoient et il leur tesmoigna avoir toute l'indignation qu'un homme aussi sage que luy pouvoit avoir pour des femmes qui avoient plustost failly par simplicite que par malice cependant sans perdre temps il envoya a elephantine et traseas et nicetis et l'esclave du prince avec ordre d'y tarder deux ou trois jours sans faire autre chose que se promener par les rues par les temples et par les places publiques pour voir s'ils ne nous rencontreroient point ne pouvant ny n'osant y aller luy mesme de peur d'estre reconnu mais ils eurent beau se promener ils ne nous rencontrerent pas de sorte qu'amenophis demeura le plus afflige de tous les hommes neantmoins comme il voyoit que l'amour de sesostris pour timarete estoit fort violente il espera que la mesme passion qui l'avoit banny le rapelleroit et le feroit revenir a cette isle il n'osa pourtant encore rapeller timarete de peur que sesostris 
 n'eust fait dessein de l'enlever quand elle seroit retournee et qu'ainsi il ne se mist en estat de le perdre pour tousjours n'ayant plus en sa puissance celle qui pouvoit l'obliger a revenir il n'osa non plus quitter cette isle de peur que sesostris n'y revinst quand il n'y seroit point si bien qu'il se vit contraint de demeurer seul a pleindre sa disgrace il avoit pourtant tousjours quelque espoir car la connoissance qu'il avoit de l'astrologie luy faisoit voir dans les astres tant d'heureux presages pour sesostris que malgre toutes les traverses de la fortune il croyoit plus a ce que le ciel luy monstroit qu'a ce qu'il voyoit sur la terre il eut neantmoins un grand redoublement de douleur de l'absence de sesostris quelques jours apres nostre depart car enfin il sceut que tous les soins qu'il avoit aportez a former un party contre l'usurpateur n'avoient pas este inutiles et que les amis particuliers qu'il avoit dans thebes et dans heliopolis avoient si bien fait que non seulement les peuples commencoient de se souslever mais qu'il y avoit mesme desja quelques gens de qualite qui se declaroient principalement a thebes ou il avoit este aise de mettre un esprit de revolte parmy ce peuple parce que lors qu'amasis estoit monte au throne il avoit fait dire aux habitans de thebes pour les obliger a se declarer pour luy qu'il vouloit remettre leur ville en son ancien lustre car seigneur vous scavez bien que c'estoit autrefois la premiere ville d'egipte devant 
 que l'illustre menez eust fait bastir memphis qui depuis cela a este la demeure ordinaire de beaucoup de rois a cause de sa scituation qui est la plus belle du monde il est donc arrive par la qu'a mesure qu'elle s'est augmentee thebes a commence de dechoir c'est pourquoy scachant bien que la richesse la grandeur et la magnificence des villes viennent de la presence des rois les habitans de thebes avoient ardamment desire qu'amasis suivant les promesses qu'il leur en avoit faites fist plustost son sejour dans leur ville que dans memphis aussi thebes ne s'estoit elle declaree si promptement pour luy que par cette esperance mais voyant qu'au contraire bien loin de tenir sa parole apres tant d'annees ou d'avoir seulement dessein de la tenir un jour il faisoit luy mesme bastir son tombeau a memphis comme a un lieu ou il vouloit vivre et mourir il fut aise aux amis d'amenophis de se servir de ce pretexte pour faire un soulevement et pour engager heliopolis dans les interests de thebes a cause du grand trafic qu'il y a entre ces deux villes ainsi amenophis voyoit que s'il eust en sesostris eu sa puissance il eust este en estat d'aller le faire reconnoistre a ces peuples et causer peut estre une revolution universelle dans toute l'egipte car la reconnoissance de ce prince estoit aisee a faire ayant la lettre de ladice entre ses mains et ayant aussi avecque luy traseas et nicetis qui scavoient bien que sesostris estoit ce mesme enfant qui avoit 
 este amene a cette isle a l'age de quatre ou cinq ans joint aussi qu'il avoit encore un des esclaves du prince cependant comme amenophis n'avoit pu tramer tout ce dessein sans se confier a quelqu'un il y avoit un homme de qualite a thebes qui scavoit que le fils n'estoit pas mort sans qu'il sceust pourtant ou il estoit amenophis n'ayant point voulu faire scavoir le lieu de sa retraite a personne afin de ne rien hazarder il ne put donc faire autre chose que mander a celuy qui luy disoit qu'il estoit temps qu'il amenast le fils d'apriez que ce prince estoit malade et qu'aussi tost qu'il seroit en estat de pouvoir aller a thebes il l'y meneroit d'autre part timarete quoy que bien aise de voir une aussi belle ville qu'elephantine et de ne se voir plus avec l'habit d'une bergere regrettoit pourtant sensiblement sesostris mais elle le regrettoit en secret n'osant en faire ses pleintes a personne or durant qu'amenophis et timarete se pleignoient sesostris se pleignoit encore plus qu'eux en effet tant que dura le chemin que nous fismes pour aller chercher la guerre il ne parla que de timarete il estoit devenu si chagrin que nous pensasmes avoir une petite dispute ensemble nous qui n'avions jamais rien eu a demesler car seigneur il faut que vous scachiez qu'ayant sceu comme je l'ay desja dit qu'il y avoit une province qui se revoltoit contre amasis il fut question de scavoir si dans le dessein que nous avions d'aller a l'armee nous prendrions le party de ceux 
 qui se soulevoient contre le roy usurpateur ou le party de l'usurpateur contre les peuples souslevez pour moy qui estois un peu plus age que sesostris et qui me souvenois d'avoir tant entendu faire d'imprecations a tous mes proches contre ce prince lors qu'il estoit monte au throne mon inclination alloit a faire la guerre contre luy mais pour sesostris il vouloit au contraire aller dans l'armee qu'amasis envoyoit contre ces peuples revoltez je luy disois pour apuyer mon dessein qu'amasis estoit un usurpateur qu'il ne faloit pas le regarder avec le respect qu'on doit a un roy legitime que ceux de thebes n'estoient point des rebelles mais de legitimes ennemis du tiran et qu'ainsi je trouvois qu'il faloit aller combatre pour eux cependant sesostris ne fut pas de mon advis au contraire il me soustint qu'encore qu'amasis fust un usurpateur ceux de thebes ne laissoient pas d'estre indignes d'estre assistez car enfin disoit il s'ils estoient fidelles a leur prince pourquoy reconnoissoient ils amasis et puis qu'ils l'ont reconnu pourquoy l'abandonnent ils s'il y avoit un prince du sang de nos rois a qui il falust redonner la couronne je serois assurement pour eux s'ils avoient seulement dessein de vanger la mort d'apriez je serois encore de leur party mais puis qu'on dit qu'ils ne cherchent que la grandeur de leur ville et que c'est pour cela qu'ils troublent tout le royaume il est juste qu'ils perissent aussi bien croy-je avoir entendu dire a amenophis qu'il 
 vaut mieux n'avoir qu'un maistre que d'en avoir plusieurs et qu'un bon tiran en paix vaut mieux pour les peuples qu'une juste guerre de plus adjoustoit il sans m'amuser a chercher la raison pourquoy je sens dans mon coeur une si forte envie de me jetter dans le parti d'amasis il suffit que je vous die que je n'en scaurois suivre d'autre apres cela seigneur je ceday a sesostris mais je luy ceday avec peine ne scachant pas par quelle voye les dieux vouloient le conduire dans une autre condition que celle dont je le croyois nous voila donc en chemin d'aller a l'armee d'amasis qui marchoit desja sous la conduite d'heracleon qui est presentement vostre prisonnier et qui estoit alors favori du roy non seulement parce qu'il estoit fils d'un homme qui avoit fort aide a mettre ce prince dans le throsne mais encore parce que sa personne luy plaisoit ce n'est pas que cette guerre ne fut d'une assez grande importance pour obliger amasis d'y aller luy mesme mais il y avoit desja quelque temps que ce prince estoit presques tousjours malade et qu'il estoit menace de perdre la veue enfin seigneur nous arrivasmes au camp et nous y parusmes comme des gens qui vouloient servir comme volontaires et en effet la chose alla ainsi mais seigneur si sesostris avoit eu bonne grace a porter une houlette il l'eut encore meilleure a se servir d'une espee car jamais on n'avoit veu en toute l'egipte un homme de si bonne mine que luy avec un habillement de 
 guerre aussi attiroit il les yeux de tous les chefs et de tous les soldats mais s'il les attiroit par sa bonne mine lors qu'ils le voyoient au camp il les attira bien davantage lors qu'ils le virent combatre estant certain que sesostris fit des choses qui surpassent tout ce qu'on scauroit penser de sa valeur heracleon n'en fut pourtant pas le tesmoin car a la premiere rencontre des ennemis il fut extremement blesse mais de telle sorte qu'il falut le porter hors du camp si bien que durant toute cette campagne il ne put revenir a l'armee qui fut commandee par son lieutenant general nomme simandius ainsi la valeur de sesostris ne fut alors connue d'heracleon que par la renommee car seigneur il faut que vous scachiez qu'encore que nous fussions arrivez au camp sans y estre connus de personne et comme de simples volontaires nous le fusmes bientost de toute l'armee par la valeur de sesostris qui se signala si hautement et si heureusement tout ensemble qu'il sauva la vie a simandius a une bataille de sorte que sa reputation fut jusques a amasis mais seigneur ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre fut que sesostris qui ne vouloit pas qu'on pust scavoir qu'il n'estoit qu'un berger voulut que nous changeassions de nom quoy que celuy de sesostris qu'il portoit et celuy de miris que je porte fussent tres communs en egipte et qu'il n'y eust pas d'aparence que n'estant que ce que nous estions on nous peust connoistre mais enfin il avoit tant de peur d'estre 
 reconnu pour estre berger qu'il fit tout ce qu'il eust deu faire pour empescher qu'on ne descouvrist qu'il estoit fils de roy s'il eust sceu sa veritable naissance si bien que prenant le nom de psammetite tant qu'il fut a l'armee ce fut sous ce nom la et non pas sous celuy de sesostris que sa reputation s'epandit et dans l'armee d'amasis et dans celle des ennemis car enfin il fit des choses si remarquables en vingt occasions differentes qu'on le regardoit comme un homme extraordinaire simandius en reconnoissance de ce que sesostris luy avoit sauve la vie voulut luy donner un employ considerable mais comme il avoit resolu de retourner a la fin de la campagne a elephantine pour tascher d'aprendre si timarete qu'il aimoit tousjours ardamment seroit retournee a l'isle il ne le voulut point accepter cependant quoy que sesostris fist des merveilles sous le nom de psammetite et qu'en sauvant la vie de simandius il eust empesche luy seul la deffaite de son armee le party des ennemis ne laissoit pas d'estre tousjours assez fort et de paroistre extremement resolu a soustenir opiniastrement leur revolte on se moquoit pourtant dans l'armee ou nous estions du bruit qui couroit a thebes qu'il y avoit un fils d'apriez qui devoit bien tost se mettre a la teste de leurs troupes sesostris estant le premier a soustenir que les ennemis ne disoient cela que pour faire sembler leur revolte juste et qu'enfin s'il estoit vray qu'il y eust un fils d'apriez il se seroit desja signale en 
 quelqu'un des combats qu'ils avoient faits mais apres tout seigneur la fin de la campagne estant venue et simandius estant contraint de retirer ses troupes parce que le nil commencoit de croistre il voulut obliger celuy qui s'estoit rendu si fameux sous le nom de psammetite d'aller a la cour aveque luy afin de recevoir du roy la recompence deue a son courage mais sesostris pour pouvoir s'excuser d'y aller avec plus de civilite luy dit qu'il se rendroit a la cour aussi tost qu'il seroit en estat d'y paroistre sans luy faire honte et qu'ainsi il le supplioit de luy permettre d'aller chez luy auparavant simandius s'informa alors precisement d'ou il estoit et sesostris luy respondit suivant ce que nous avions concerte ensemble qu'il estoit d'une ville appellee canope qui donne le nom a une des sept bouches du nil qui en est tout proche ainsi simandius se contentant de scavoir quelle terre avoit veu naistre celuy qui luy avoit sauve la vie ne s'obstina pas a le presser davantage de le suivre se contentant de la promesse qu'il luy faisoit de l'aller trouver a la cour il forca pourtant sesostris a recevoir un present de pierreries tres magnifique mais entre les autres choses qu'il luy donna il y avoit une grande medaille d'or dont amasis luy avoit donne plusieurs pour de semblables occasions ou d'un coste estoit le portrait de ce roy et de l'autre celuy de ladice dont la memoire luy estoit tousjours fort chere non seulement parce qu'en effet 
 il avoit eu de l'amour pour elle mais principalement parce qu'elle avoit este cause qu'il estoit devenu roy quoy que ce n'eust pas este son intention mais seigneur ce qu'il y eut d'admirable fut que comme timarete a ce que j'ay sceu depuis ressembloit fort a la princesse ladice sa mere cette medaille ressembloit aussi fort a timarete de sorte qu'apres que nous eusmes pris conge de simandius et que nous la regardasmes avec plus de loisir sesostris eut une joye de cette heureuse rencontre que je ne vous puis exprimer il ne soupconna pourtant rien de la verite car comme cette ressemblance n'estoit pas parfaite et qu'il croyoit fortement que timarete estoit fille d'un berger il creut que c'estoit un simple cas fortuit dont il devoit rendre graces aux dieux la veue de cette medaille fit que nous nous en retournasmes a elephantine avec plus de diligence et mesme avec plus de joye que nous n'en estions partis car apres cette heureuse avanture sesostris ne douta point du tout qu'il ne retrouvast timarete dans l'isle mais enfin seigneur nous arrivasmes a elephantine et nous fusmes chez celuy qui nous y avoit desja receus qui fut fort estonne de voir que nous y retournions en un esquipage plus magnifique que celuy ou nous estions partis cependant comme sesostris n'estoit revenu que pour timarete a peine fusmes nous arrivez a elephantine qu'il ne songea qu'a tascher de scavoir si elle estoit retournee a l'isle de sorte que comme il se souvenoit fort 
 bien quel estoit le jour que le bateau des bergers qui y sont venoit le plus ordinairement a la ville il fut se promener le long du port et il le fit si heureusement qu'il vit aborder ce bateau plein de bergeres il ne voulut pourtant pas se monstrer a eux mais il envoya un esclave qu'il avoit pris durant le voyage leur demander si une fille appellee timarete estoit presentement dans leur isle de sorte que ces bergeres ayant respondu qu'il y avoit desja quelques jours qu'elle y estoit retournee sesostris sans hesiter un moment prit la resolution d'y retourner aussi bien qu'elle mais comme il jugea que tous les autres bergers s'estonneroient de le voir en l'habit ou il estoit alors et s'en moqueroient peut-estre il reprit son habit de berger qu'il avoit quitte en allant a l'armee pour moy lors qu'il m'en parla je luy voulus persuader de paroistre devant les yeux de timarete en l'habit ou il estoit mais il ne le voulut pas et je suis persuade que s'il eust este effectivement berger il n'eust pas fait ce qu'il fit mais comme il estoit roy sans qu'il le creust estre son ame se trouva au dessus de cette espece de vanite il creut qu'il suffisoit pour faire voir que son voyage de guerre avoit este heureux de donner a timarete les presens qu'il avoit receus de simandius a la reserve de la medaille qui ressembloit a cette belle personne enfin sesostris suivant son dessein et moy suivant sesostris nous laissames nos gens et tout nostre equipage de guerre chez mon amy et nous allasmes au bateau 
 attendre les bergers et les bergeres qui estoient allez a la ville et qui eurent une joye extreme lors qu'ils revirent sesostris il se trouva mesme qu'une de ces deux femmes qui luy avoient aide a sortir de l'isle en luy prestant un habit de bergere se trouvant dans ce bateau luy dit qu'elle avoit la plus grande joye du monde de pouvoir le remener a l'isle puis que c'estoit elle qui l'en avoit fait sortir apres quoy sesostris s'informant de timarete d'amenophis et d'edesie mais principalement de timarete il sceut que cette belle fille estoit retournee a l'isle avec edesie mais encore mille fois plus belle qu'il ne l'avoit veue et que deux jours apres qu'elle y avoit este amenophis en estoit party avec un esclave qu'il y avoit si longtemps qui estoit a luy quoy que sesostris eust tousjours beaucoup d'amitie pour amenophis malgre la rigueur qu'il luy avoit tenue il fut pourtant bien aise de son absence et comme il ne pouvoit parler que de timarete tant que cette petite navigation dura il ne parla jamais que d'elle ou a moy ou a cette bergere qui scavoit qu'il en estoit amoureux comme nous vinsmes a aprocher de nostre desert il luy sembla qu'il voyoit quelqu'un au haut de la coline qui est au milieu de l'isle aupres du sicomore ou il avoit grave quelques paroles mais comme il y avoit trop loin pour pouvoir discerner si c'estoit un berger ou une bergere il se mit seulement a me demander si je ne voyois pas quelqu'un au pied de cet arbre qu'il me 
 monstroit et qui est plante a la cime de la coline a peine eut il dit cela que cette mesme bergere qui luy avoit dit des nouvelles de la personne qu'il aimoit prenant la parole je suis assuree luy dit elle que c'est timarete car depuis qu'elle est revenue elle y va tus les jours sans y manquer sesostris entendant parler cette femme ne douta plus que ce qu'il voyoit ne fut sa bergere de sorte que son imagination supleant au deffaut de ses yeux il creut en effet qu'il discernoit sa taille et son habit de sorte que s'imaginant qu'elle n'estoit en ce lieu la que pour penser a luy il en eut une joye estrange il n'eut mesme presques pas le loisir d'attendre que nous fussions abordez car il se jetta a terre le premier devant que le bateau fust arreste tant il avoit d'envie de voir timarete cependant seigneur pour vous faire connoistre parfaitement combien les secrets des dieux sont impenetrables et combien la prudence humaine est bornee il faut que je vous die comment le despart d'amenophis s'estoit fait et pourquoy il estoit party vous scaurez donc seigneur que ceux qui avoient commence de faire le souslevement dans thebes et dans heliopolis ne voyant point paroistre sesostris commencerent fort d'en murmurer contre amenophis qui leur avoit durant si long temps donne de si grandes esperances de le faire bientost paroistre de sorte que luy ayant escrit pour luy tesmoigner la crainte ou ils estoient qu'apres avoir assure aux peuples et publie par toute l'egipte qu'il y avoit 
 un fils d'apriez vivant ils ne fussent contraints de dire qu'ils avoient este trompez et qu'il n'y en avoit point amenophis se vit force de peur qu'ils ne s'accommodassent et qu'ils ne creussent qu'il les avoit voulu tromper d'aller luy mesme en un lieu dont ils convinrent pour se justifier et pour leur dire la chose comme elle s'estoit passee n'osant la confier a une lettre cependant pour ne hazarder rien il fit revenir edesie et timarete a l'isle afin que si sesostris y revenoit cette belle bergere l'y arrestast ordonnant a traseas et a edesie de luy dire afin de l'empescher de rien entreprendre durant son absence qu'il avoit change d'advis depuis son depart et qu'a son retour il luy donneroit toute sorte de satisfaction conjurant aussi edesie de faire en sorte que timarete retinst sesostris s'il revenoit en suitte de quoy amenophis partit desguise et mena aveque luy l'esclave du prince voila donc seigneur pourquoy nous ne trouvasmes point amenophis a l'isle et pourquoy nous y trouvasmes timarete mais pour retourner a sesostris que j'ay quitte lors qu'il s'estoit jette hors du bateau avec precipitation pour aller plustost voir sa bergere je vous diray qu'il la rencontra qui venoit effectivement du haut de la colline et du pied du sicomore ou sesostris avoit escrit quelque chose et ou elle avoit este tous les jours depuis qu'elle estoit revenue a l'isle cette belle fille revenoit en resvant ayant les yeux bas et marchant assez lentement lors 
 que sesostris l'apercevant s'avanca vers elle avec une diligence qui tesmoignoit assez l'envie qu'il avoit d'estre veu de timarete qui revenant de sa resverie fut bien agreablement surprise de voir son cher sesostris et de le voir avec tant de marques de joye sur le visage qu'elle eut lieu de croire qu'il avoit tousjours beaucoup d'amour dans le coeur l'aise qu'ils avoient de se revoir estoit si forte qu'ils ne pouvoient se la tesmoigner pat leurs paroles ou s'ils se la tesmoignerent ce fut imparfaitement ils parlerent pourtant a la fin mais ce fut tous deux a la fois ils ne laisserent neantmoins pas de s'entendre car en de pareilles occasions les civilitez les plus regulieres ne sont pas les plus obligeantes et il y a un certain desordre d'esprit et une certaine confusion de paroles qui plaist bien davantage que ne feroit un compliment plus juste et plus estudie mais apres s'estre dit ce que leur premier transport leur permit de se dire timarete me salua et sesostris fut saluer edesie qui suivoit timarete de dix ou douze pas ces deux amans furent si esgalement troublez d'une si douce surprise que timarete m'apella sesostris en parlant a moy et que sesostris nomma edesie timarete en parlant a elle cette petite erreur reciproque fit deux effets differens car sesostris fut bien aise de voir que timarete avoit dit son nom au lieu du mien et ne fut pas marry d'avoir dit celuy de timarete au lieu de celuy d'edesie luy semblant qu'elle connoistroit par la qu'il pensoit a elle mesme 
 en voulant penser aux autres mais pour timarete elle eut quelque despit contre elle mesme de s'estre mesprise aussi en rougit elle de confusion cette agreable erreur ne fut pas la seule joye qu'eut sesostris a cette premiere entreveue puis qu'il eut encore celle de voir que timarete estoit mille fois plus belle et mille fois plus charmante qu'elle n'estoit lors qu'il estoit party elle estoit devenue plus grande sa gorge s'estoit formee son embonpoint s'estoit augmente son taint s'estoit embelly ses yeux estoient devenus plus brillans et sa grace estant plus assuree et plus libre faisoit qu'elle en estoit infiniment plus aimable au reste la beaute de son esprit s'estoit encore plus augmentee que celle de son corps et le sejour qu'elle avoit fait a elephantine luy avoit tellement donne l'air du monde qu'elle sembloit estre ce qu'elle estoit en effet je veux dire une princesse desguisee en bergere sesostris de son coste estoit aussi devenu incomparablement plus aimable sa mine estoit plus haute et son esprit estoit et plus hardy et plus poly tout ensemble ainsi ces deux personnes se trouvant toutes deux dignes d'une nouvelle admiration il ne faut pas s'estonner si leur affection se lia encore plus estroitement qu'auparavant il y eut toutesfois quelque changement au procede de timarete qui donna quelques mauvaises heures a sesostris qui fut qu'encore que cette belle fille l'aimast assurement plus qu'elle ne l'avoit jamais ayme elle le luy tesmoigna pourtant 
 moins de sorte qu'a la premiere conversation particuliere qu'ils eurent ensemble qui fut deux jours apres le retour de sesostris il se mit a se pleindre de ce cruel changement qu'il voyoit au procede de timarete qui s'observant plus soigneusement qu'elle ne faisoit quand elle estoit plus jeune ne songeoit pas tant a dire ce qu'elle pensoit qu'a ne dire pas tout ce qu'elle avoit dans le coeur de grace luy disoit-il belle timarete aprenez moy un peu d'ou vient le changement que je voy en vous et pourquoy vous me traitez plus serieusement et mesme plus froidement que vous ne faisiez autrefois vous pouvez reprit elle en souriant oster de vostre discours une des dernieres paroles dont vous vous estes servy estant certain que je n'ay rien fait qui puisse vous obliger a croire que je vous traite froidement j'avoue bien que j'ay perdu une partie de la simplicite et de l'enjouement de l'enfance ha timarete interrompit il ne m'allez point oster par une cruelle parole toutes les bontez que vous avez eues autrefois pour moy et souffrez du moins que je cherche quelque consolation dans les choses passees puis que je n'en puis trouver dans les choses presentes pour vous monstrer luy dit timarete que je ne suis pas rigoureuse je vous promets de n'oublier jamais que je vous dois la vie mais en mesme temps je vous conjure d'oublier toutes les innocences de ma premiere jeunesse et de ne pretendre pas regler la suitte de ma vie par celle que j'ay passee car enfin sesostris 
 je vous ay dit cent mille choses qui me font rougir quand j'y pense et que je ne vous diray plus jamais quoy interrompit sesostris vous trouvez qu'il soit juste que parce que vous avez plus d'esprit que vous n'en aviez je dois estre plus mal traite et que parce que vous estes plus belle et que je suis plus amoureux vous devez m'estre plus rigoureuse je croy dit elle en sousriant aujourd'huy que je l'ay apris qu'il est une bien-seance qu'il faut suivre et qu'ainsi quand je vous aimerois je ne devrois pas vous le dire et ce seroit a vous a le deviner il faut advouer dit sesostris que l'usage a quelque chose de bien tirannique et de bien injuste et que ceux qui s'en peuvent affranchir aux choses innocentes doivent estre louez de toutes les personnes raisonnables car enfin ne suis je pas celuy que j'estois lors que vous viviez aveque moy avec plus de franchise que vous ne faites nullement luy dit elle car vous estes plus honneste homme mais si cela est reprit il pourquoy m'en traitez vous plus mal c'est afin d'avoir plus depart a votre estime repliqua t'elle ha timarete respondit sesostris la rigueur est un mauvais moyen de se faire estimer par un amant je vous assure adjousta t'elle que je croy qu'il est encore meilleur que l'indulgence vous avez pourtant beau estre rigoureuse luy dit il en luy monstrant la medaille que simandius luy avoit donnee car vous ne me scauriez empescher d'avoir vostre portrait il est vray dit il qu'il n'est pas 
 tout a fait ressemblant mais du moins n'est il pas plus different de ce que vous estes que vous estes differente de ce que vous estiez pour moy dans cet age ou vous me permettiez de regarder vos yeux sans les destourner timarete prenant cette medaille et la regardant fut extremement surprise de voir que la figure de femme qui estoit d'un coste avoit extremement de son air de sorte qu'ayant beaucoup de curiosite de scavoir comment il avoit eu cette medaille et comment elle luy pouvoit ressembler elle se mit a le presser de le luy dire il voulut alors suivant son dessein lui donner tout ce que simandius luy avoit donne mais elle ne le voulut pas et elle continua de le presser de luy dire par quelle voye il avoit pu aquerir tant de richesses luy demandant encore comment il avoit pu se resoudre apres cela a redevenir berger vous me permettrez luy dit-il de commencer a vous respondre par la derniere chose que vous me demandez et de vous dire que je suis berger parce que vous estes bergere et que je cesseray de porter la houlette des que vous ne la porterez plus et pour l'autre dit il en me voyant arriver aupres d'eux vous la scaurez s'il vous plaist de la bouche de miris comme j'entendis ces dernieres paroles je demanday a timarete apres l'avoir saluee ce que je luy devois aprendre de sorte que me l'ayant dit je commencay a luy faire le recit de nostre voyage mais comme je voulus raconter a timarete quelle estoit la valeur de 
 sesostris il voulut m'imposer silence toutesfois voyant qu'il ne le pouvoit du moins me dit il me permettrez vous pour m'empescher de vous contredire de m'en aller afin que je puisse tirer quelque advantage de vos flatteries et que timarete en puisse croire une partie et en effet sesostris s'estant leve pour aller au devant d'edesie qui venoit a nous je me mis a dire exactement a timarete tout ce qu'il avoit fait quelle estoit la reputation qu'il avoit acquise sous le nom de psammetite et comment il avoit eu la medaille qui luy donnoit tant de curiosite mais en luy faisant ce recit je voyois tant de joye dans les yeux de timarete qu'il estoit aise de connoistre que sesostris ne luy estoit pas indifferent cependant seigneur quelques assurances qu'edesie donnast a cet amoureux berger qu'amenophis avoit change de sentiment et qu'il luy avoit promis en partant qu'a son retour il luy donneroit toute sorte de satisfaction il fut plusieurs jours a ne pouvoir s'assurer en ses paroles et si timarete n'eust pas este aussi sage que belle sesostris l'eust assurement enlevee de cette isle sans attendre le retour d'amenophis mais elle luy tesmoigna avoir tant de colere a la premiere proposition qu'il luy en fit qu'il n'osa plus en concevoir la pensee car enfin elle fut trois jours entiers sans luy vouloir parler quoy qu'il la luy eust faite avec toutes les precautions imaginables neantmoins apres avoir demande mille fois pardon et avoir promis a timarete de ne vouloir jamais que 
 ce qu'elle voudroit sesostris fit sa paix avec elle et se resolut par les ordres de cette belle fille d'attendre en repos qu'amenophis revinst de sorte que depuis ce petit accommodement dont je fus le mediateur ils vescurent ensemble sans avoir plus aucun despit l'un contre l'autre si ce n'estoit de ceux qui sont essentiellement attachez a la passion qu'ils avoient dans l'ame et qui naissent et meurent tous les jours sans qu'on puisse presque dire ce qui les fait naistre et mourir la douceur de leur vie fut pourtant bientost troublee par la mort d'edesie qui toucha extremement timarete qui la croyoit soeur de traseas et qui par cet accident se trouva sans autre conversation raisonnable que celle de sesostris traseas estoit sans doute nay avec beaucoup d'esprit il l'avoit mesme en quelque facon civilise par la longue communication d'amenophis nicetis sa femme estoit aussi devenue un peu plus sociable par la frequentation d'edesie mais apres tout ce qu'ils avoient aquis d'esprit ne servoit qu'a les rendre moins incommodes et ne suffisoit pas a les rendre agreables ainsi timarete n'ayant plus que sesostris qui pust la satisfaire par son entretien elle luy accorda encore le sien avec plus de joye ce fut pourtant tousjours avec beaucoup de retenue luy semblant que puis qu'elle n'avoit plus edesie qui avoit toujours eu plus de soin de sa conduite que nicetis elle devoit luy faire voir qu'elle ne se donneroit pas plus de liberte qu'on luy en avoit donne cette retenue n'avoit 
 toutesfois que de la modestie et ne tenoit rien de la severite ny de la rigueur de sorte qu'apres que les premieres larmes de timarete furent essuyees sesostris se trouva sans autre inquietude que celle de voir qu'amenophis ne revenoit point et de ce qu'il croyoit que plus son absence estoit longue plus son bonheur estoit differe mais seigneur c'estoit en vain qu'il attendoit amenophis qui se trouvoit en une facheuse extremite car il faut que vous scachiez que s'en allant au lieu dont il estoit convenu avec les chefs du party qu'il avoit forme il fut si malheureux qu'en traversant la ville de nea qui est de la province de thebes il s'y fit une sedition de sorte qu'amenophis et son esclave se trouverent au milieu du tumulte malgre qu'ils en eussent cependant le malheur voulut qu'un des principaux de la ville fut blesse et qu'il le fut si pres d'amenophis et de l'esclave qui estoit aveque luy qu'ils furent pris avec beaucoup d'autres comme autheurs de cette sedition le party dont estoit le blesse ayant prevalu sur celuy qui luy estoit oppose ainsi voila amenophis et son esclave prisonniers pour longtemps car comme ils estoient estrangers ils n'avoient point de suport amenophis n'osant s'apuyer de celuy qu'il pouvoit avoir a thebes parce que ceux qui estoient demeurez maistres de la ville estoient pour amasis de sorte qu'il estoit contraint de se fier a son innocence seulement mais comme elle n'estoit deffendue par personne et que ceux qui estoient 
 veritablement criminels et qui avoient este pris avecque luy avoiet des parens et des amis dans la ville les coupables furent absous et les innocents furent resserrez plus estroitement dans leur prison on ne put pourtant pas les juger si tost parce que la blessure de celuy qui les poursuivoit estant a la teste on fut tres long temps sans qu'on peust assurer s'il mourroit ou s'il ne mourroit pas si bien que comme le chastiment devoit estre plus ou moins rigoureux selon l'evenemet amenophis et son esclave demeurerent prisonniers sans pouvoir ny mesme sans oster quand ils l'eussent pu donner de leurs nouvelles a personne amenophis eut encore une sensible douleur car il s'aperceut qu'il avoit perdu dans ce tumulte ou il s'estoit trouve la lettre de ladice pour amasis par le moyen de la qu'elle il esperoit faire un jour reconnoistre et sesostris et timarete et qu'il avoit voulu porter aveque luy non seulement pour la faire voir a ceux aupres de qui il se vouloit justifier mais encore parce qu'il ne la vouloit confier a personne mais pendant qu'il estoit en ce pitoyable estat le nil s'estant acreu et en suitte retourne dans ses bornes ordinaires comme il fait tousjours lors que l'hyver aproche au contraire de tous les autres fleuves du monde qui sont plus petits l'este que l'hyver il arriva qu'heracleon ayant retire ses troupes des garnisons ou on les avoit mises surprit ceux qui s'estoient souslevez et les defit presques entierement de sorte qu'ils furent contraints de se renfermer dans 
 thebes heracleon ne put pourtant pas entreprendre alors de l'assieger et il fut contraint de se contenter de s'estre rendu maistre de la campagne et d'avoir par cette action acquis un nouveau credit sur l'esprit du roy cet heureux succez ayant persuade a amasis que pour retenir les peuples dans leur devoir il faloit qu'il allast se montrer dans toutes ses provinces et faire le tour de son royaume il commenca en effet d'aller de ville en ville r'assurer tous les esprits et leur imprimer un nouveau respect mais afin que ce voyage n'eust que des marques de paix le roy voulut que toute la cour y allast enfin seigneur sans m'amuser a vous dire quelle fut la suitte que le roy avoit a son depart de memphis je vous diray seulement qu'il vint a elephantine il n'y fut pas plustost que la foiblesse de sa veue s'augmenta de telle sorte qu'il creut qu'il l'alloit perdre entierement ce qui l'espouvanta d'autant plus qu'il eut en ce mesme temps une apparition fort terrible il est vray que je pense que ce fut plustost un de ces songes misterieux qui advertissent quelquesfois les hommes de ce qui leur doit arriver que non pas une apparition effective quoy qu'il en soit amasis dit que s'estant esveille une nuit un peu devant le jour il vit ou du moins il luy sembla qu'il voyoit une sombre lumiere a la faveur de laquelle il aperceut le corps d'apriez et vit distinctement les blessures qu'il avoit receues lors qu'il avoit este si inhumainement massacre ce corps estoit 
 tout sanglant et tout deffigure mais ce qui l'estonna bien davantage fut de voir aupres de ce roy mort la princesse ladice couverte d'un grand manteau de deuil qui le regardant avec une action menacante et des yeux ou l'on voyoit bien que la vie n'estoit qu'empruntee commenca de luy parler en ces termes sa voix ayant un son si lamentable si penetrant et si terrible tout ensemble qu'amasis en pensa perdre la raison scache luy dit elle en luy montrant cet infortune roy que ce malheureux prince que tu as fait perir a laisse un fils et que si tu ne luy rends la couronne que tu as arrache a son pere tu ne verras jamais d'autre objet que celuy que tu vois et que tu le verras tousjours ouy trop ambitieux amasis poursuivit cette ombre tu ne verras plus ny tes sujets ny le sceptre que tu tiens ny l'enfant que je t'ay laisse ny mesme la lumiere mais tu me verras tousjours pour te reprocher ton crime jusques a ce que tu entres au tombeau apres cela mille eclairs dont les flammes ondoyantes estoient meslees de rouge de bleu et de noir luy desroberent la veue du corps d'apriez et celle de ladice ces esclairs furent accompagnez d'un bruit si grand a ce qu'il luy sembla que tout son apartement luy en parut esbranle de sorte que passant tout d'un coup de cette funeste lumiere dans une grande obscurite et de ce grand bruit dans un profond silence amasis en demeura si trouble qu'il ne scavoit quelle resolution prendre son estonnement redoubla pourtant encore lors que le 
 jour estant venu il sceut qu'on avoit veu pleuvoir durant une heure car seigneur comme il ne pleut jamais en cette partie de l'egipte ce prodige acheva de l'effrayer mais il eut encore un autre sujet de frayeur car il luy vint nouvelle qu'apis dont la naissance avoit resjouy toute l'egipte quelque temps auparavant estoit mort d'un coup de tonnerre je ne vous explique point seigneur ce que c'est qu'apis parmy nous parce que je scay bien que vous ne pouvez rien ignorer ainsi il vous est aise de connoistre par ce que je dis qu'amasis eut lieu d'estre fort estonne et d'autant plus qu'il sceut encore que la statue d'osiris qu'il avoit fait eslever devant son palais estoit tombee en une nuit ce prince voulut pourtant cacher son estonnement mais il ne laissa pas d'envoyer consulter l'oracle de latone a la ville de butte qui est le plus renomme de tous ceux qui sont en egipte il est vray que cet oracle ne le satisfit pas car il respondit en termes obscurs que s'il vouloit que sa posterite regnast apres luy il faloit qu'il rendist le sceptre qu'il avoit usurpe a celuy a qui il apartenoit qu'autrement il perdroit non seulement la veue mais encore la vie amasis se voyant donc si cruellement menace et sentant en effet que sa veue s'affoiblissoit tous les jours commenca de combatre son ambition et de la vouloir vaincre mais il ne put toutesfois jamais en venir a bout de sorte que faisant tous ses efforts pour se r'assurer et pour r'assurer les autres il recommenca d'agir comme s'il 
 n'eust rien aprehende quoy que dans le fonds de son coeur il fust dans une aprehension continuelle les choses estant donc en cet estat il arriva qu'on aporta a amasis la lettre de ladice qu'amenophis avoit perdue au milieu de ce tumulte et qui avoit este trouvee par un officier d'amasis qui estoit de cette ville la et qui estant prest de s'en retourner aupres du roy la prit avec le dessein de la luy rendre sans scavoir pourtant qui l'avoit perdue mais a son arrivee a elephantine il perdit cette lettre qui fut trouvee par un des gardes d'amasis qui la donna a ce prince celuy qui l'avoit aportee ne scachant point alors ce qu'elle estoit devenue ce qui l'en empescha fut que ses amis l'advertirent de ne se montrer point au roy et de sortir de la ville parce que ce prince estoit persuade qu'il avoit este en partie cause de la sedition qui estoit arrivee a la ville d'ou il estoit ainsi il s'en alla sans scavoir que la lettre qu'il avoit aportee et qu'il avoit perdue eust este retrouvee laissant ordre a ses amis de le justifier aupres du roy il n'osa pas mesme luy faire rien dire de cette lettre car comme il ne l'avoit plus il jugeoit bien qu'il n'auroit pas este cru cependant estant dans les mains d'amasis par la voye que je viens de dire il ne la vit pas plustost que malgre la foiblesse de sa veue il en reconnut le carractere des qu'il jetta les yeux dessus vous pouvez juger qu'il la lut avec estonnement et avec application et d'autant plus qu'il eut une grande joye d'aprendre 
 que ladice avoit laisse un enfant mais seigneur il y eut un cas fortuit merveilleux en cette rencontre qui merite d'estre remarque car il faut que vous scachiez que les tablettes dans lesquelles la lettre de ladice mourante estoit escrite estoient faites d'une certaine composition de ciregonmee un peu sujette a s'escailler de sorte que lors que cet officier du roy la porta a elephantine il y eut un petit morceau de ces tablettes qui se leva justement a l'endroit ou ladice disoit a amasis qu'elle luy laissoit une fille de sorte que ce mot de fille et la derniere lettre de celuy qui le precede se leva sans se briser et s'attacha dans d'autres tablettes que cet officier avoit dans sa poche sans qu'il s'en apperceust alors si bien que par ce moyen amasis receut cette lettre sans pouvoir juger avec certi- de si ladice luy disoit qu'elle luy laissoit une fille ou un fils neantmoins il y avoit beaucoup d'aparence veu comme il voyoit la chose qu'elle avoit escrit un fils et non pas une fille car enfin il voyoit qu'a l'endroit ou elle luy parloit de l'enfant qu'elle luy laissoit il y avoit scachez donc que je vous laisse un 'a a 'a a  que vous ne verrez jamais si vous ne rendez le sceptre au jeune sesostris de sorte seigneur que manquant une lettre au mot qui precedoit celuy de fille qui n'y estoit plus il y avoit plus d'aparence de croire que c'estoit un fils qu'une fille car si ce mot fust demeure entier la chose n'auroit pas este douteuse 
 quoy que celuy de fille n'y eust pas este joint que ladice luy aparoissant luy avoit dit un enfant en general et non pas une fille de sorte qu'encore que ce mot convinst a tous les deux sexes il ne laissa pas d'incliner plustost a croire que c'estoit un fils qu'une fille cependant encore qu'il connust par cette mesme lettre que lors que ladice l'avoit escrite le jeune sesostris vivoit il ne songea pourtant plus a luy rendre le sceptre et il n'eut autre dessein que de faire regner l'enfant que ladice luy avoit laisse soit que ce fust un fils ou une fille il creut mesme que peutestre ladice n'estoit elle pas morte et l'ambition l'aveugla de telle facon qu'il commenca de disposer de cet enfant qui n'estoit pas en sa puissance qu'il ne scavoit ou chercher et dont la vie estoit mesme incertaine il dit donc a heracleon que comme il devoit la couronne a feu son pere il estoit juste qu'elle passast dans sa maison qu'ainsi il luy promettoit que s'il pouvoir retrouver l'enfant que les dieux luy avoient donne il s'aquiteroit des obligations qu'il avoit a sa maison en general et a sa valeur en particulier ce prince luy engageant sa parole que s'il avoit une fille il la luy feroit espouser et que s'il avoit un fils il espouseroit la princesse sa soeur nommee liserine qui scachant que son frere estoit a elephantine l'y estoit venu voir cette princesse estant alors a trois parasanges de cette ville cependant comme cette lettre avoit este trouvee dans une place publique on ne scavoit 
 qui l'avoit perdue si bien qu'amasis se trouvoit fort embarrasse a chercher quelque lumiere de ce qu'il vouloit scavoir ce qui l'inquietoit le plus estoit qu'il paroissoit par cette lettre que le fils d'apriez vivoit lors qu'elle avoit este escrite mais en mesme temps il estoit persuade qu'il faloit qu'il fust mort puis qu'on ne le voyoit point a thebes et a la teste des troupes des revoltez cependant il ne scavoit que faire pour s'esclaircir toutesfois comme il se souvenoit qu'amenophis estoit party de says avec la reine lors qu'elle avoit este contrainte d'avoir recours a la fuitte et qu'il scavoit qu'il estoit d'elephantine il s'imagina que peut-estre pourroit il tirer quelque connoissance de ce qu'il vouloit scavoir en faisant faire vue exacte recherche dans cette grande ville et a tous les lieux d'alentour il voulut mesme qu'on arrestast tous ceux qui se trouverent estre parens d'amenophis mais comme ma mere sceut la chose elle sortit promptement d'elephantine de sorte que comme elle estoit seule qui eust pu dire quelque nouvelle d'amenophis cette recherche ne luy servit de rien il n'en demeura pourtant pas encore la car il se servit de la loy qu'il avoit faite qui portoit que chacun rendroit conte de quoy il avoit vescu durant l'annee pour faire une exacte reveue dans toutes les maisons d'elephantine mais enfin comme il ne trouvoit nulle lumiere de ce qu'il cherchoit le gouverneur de cette grande ville sceut qu'on n'avoit encore 
 jamais fait cette recherche dans nostre isle parce qu'on disoit qu'elle estoit si peu peuplee que cela ne valoit pas la peine de s'y transporter le roy ne sceut pas plustost cela que pousse par un puissant instinct il commanda qu'on y allast et qu'on luy fist le raport de ce qu'on y auroit trouve il est vray qu'il faut regarder la chose comme ayant este conduite par les dieux car enfin si cet officier du roy qui avoit trouve la lettre de ladice mourante dans la ville de nea l'eust rendue a amasis c'auroit este a l'entour de cette ville qu'il auroit fait chercher des nouvelles de cette princesse et non pas a l'entour d'elephantine ainsi il paroist clairement qu'ils permirent qu'elle fust perdue une seconde fois afin de faire retrouver sesostris en effet le commandement du roy ayant este execute a l'heure mesme nous fusmes fort estonnez de voir arriver un matin a nostre isle divers officiers d'elephantine qui allerent de cabane en cabane demander qui y demeuroit et de quoy vivoient ceux qui y demeuroient de sorte que comme la nostre estoit la plus grand de l'isle ils ne manquerent pas d'y venir et d'y demander ce qu'ils demandoient a toutes les autres traseas fut celuy qui leur respondit pour toute la famille qu'ils voulurent voir si bien que timarete sesostris et moy parusmes devant ces gens la qui ne nous eurent pas plus tost veus qu'ils recommencerent de s'informer tres soigneusement qui nous estions mais seigneur devant que de vous dire precisement 
 ce que traseas respondit il faut que je vous die que quelques jours devant qu'amenophis partist de l'isle l'esclave du prince qui scavoit qu'il devoit partir et qui avoit une passion demesuree pour sesostris se mit a recommander a traseas avec un empressement estrange d'en avoir un soin extreme s'il revenoit a l'isle et de ne l'en laisser plus sortir comme traseas avoit de l'esprit il ne pouvoit pas manquer d'avoir de la curiosite et de s'imaginer qu'il faloit que sesostris fust d'une grande naissance aussi bien que timarete car outre qu'amenophis luy avoit advoue en effet en abordant a cette isle que la reine et ladice estoient deux personnes de condition qui fuyoient la persecution du nouveau roy il avoit encore entreveu les pierreries de ces deux princesses qu'amenophis avoit fait cacher par cet esclave devant que de partir de l'isle cent et cent fois traseas avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour scavoir de luy qui estoient sesostris et timarete mais il n'avoit pu le luy faire dire de sorte que luy semblant avoir trouve un moyen de l'obliger a luy reveler le secret qu'il vouloit scavoir il n'y dit donc comme il le pressoit de songer bien a garder sesostris s'il revenoit a cette isle qu'il ne feroit rien de ce qu'il luy disoit s'il ne luy advouoit la verite d'abord l'esclave resista comme il avoit resiste tant d'autres fois mais enfin il luy promit si fortement de luy garder une fidelite inviolable que cet esclave qui voyoit en effet que traseas paroissoit fort fidelle et fort 
 affectionne creut qu'il le seroit encore davantage s'il scavoit que sesostris estoit fils d'apriez et legitime roy d'egipte apres donc l'avoir fait jurer par osiris et par isis qu'il ne le trahiroit point scache luy dit il traseas que tu es en estat d'estre bien tost au dessus de ta condition car enfin cette princesse que tu vis aborder icy estoit femme d'apriez et mere de sesostris et celle qui mourut en donnant la vie a timarete estoit femme d'amasis ainsi traseas tu tiens en ton pouvoir le fils du legitime roy et la fille de l'usurpateur juge apres cela si tu n'es pas le plus heureux de tous les hommes puis que de quelque coste que la fortune tourne tu as en ta puissance la personne qui doit porter la couronne d'egipte cet esclave ayant donc dit tout ce qu'il scavoit traseas eut une joye extreme et luy promit une fidelite inviolable apres cela seigneur vous pouvez juger que traseas vit dans sa cabane ces ges qui s'informoient si particulierement qui estoit sesostris qui estoit timarete et qui j'estois il eust lieu d'estre un peu estonne mais afin d'avoir moins de choses a respondre et d'estre moins expose a se contredire il dit que nous estions ses enfans et que nicetis estoit nostre mere ne voulant point nonmer amenophis d'abord la responce de traseas nous surprit sesostris et moy toutesfois croyant que c'estoit pour quelque raison que nous ignorions nous ne le contredismes point cependant ceux qui s'informoient si curieusement regarderent sesostris et timarete 
 avec admiration et firent encore plusieurs questions a traseas ou il respondit assez juste mais il n'en fut pas autant de nicetis car encore qu'elle eust entendu que son mary avoit dit que nous estions ses enfans quand ils vinrent a l'interroger et a luy demander de quoy ils faisoient subsister leur famille au lieu de respondre precisement elle respondit que n'ayant qu'une fille il leur estoit aise de subsister de sorte que ces gens voyant de la contradiction entre le mary et la femme creurent qu'il y avoit quelque chose de cache la dessous et ils le creurent d'autant plus que traseas voulant reparer ce que sa femme avoit dit repliqua que nicetis ne nous apelloit pas ses enfans sesostris et moy parce qu'il nous avoit eus d'une autre femme mais que cela n'empeschoit pas que nous ne fussions ses enfans cependant nicetis ne pouvant souffrir ce que disoit traseas se mit a dire en s'en allant que quand amenophis reviendroit elle ne pensoit pas qu'il trouvast bon qu'on luy eust oste son fils ce nom d'amenophis ne fut pas plustost prononce qu'un des officiers d'amasis qui estoit avec ceux qui faisoient cette recherche ne douta point qu'il n'eust peut estre trouve ce que le roy cherchoit car il scavoit bien qu'on avoit fait arrester a elephantine tous les parens d'amenophis et il scavoit de plus que c'estoit luy qui avoit suivy la reine et la princesse ladice de sorte que tirant ceux avec qui il estoit a part il les laissa dans cette 
 isle et s'en retourna dire au roy ce qu'il avoit descouvert amasis ne sceut pas plustost toutes les conjectures qui donnoient lieu de croire qu'il trouveroit dans cette isle des nouvelles de ce qu'il cherchoit qu'il voulut aller luy mesme s'informer d'une chose qui luy estoit de si grande importance mais comme il estoit alors dans la chambre de la princesse liserine et qu'heracleon y estoit aussi il voulut qu'ils y allassent avec que luy car enfin leur dit il a tous deux vous avez autant d'interest que moy en la chose dont il s'agit puis que comme je vous l'ay desja dit si j'ay un fils la princesse liserine l'espousera et si j'ay une fille heracleon sera son mary enfin seigneur cet officier d'amasis qui ne cherchoit qu'a s'empresser et a luy donner une agreable nouvelle fortifia toutes les conjonctures effectives qu'il avoit par tant de choses qu'il inventa qu'en effect amasis creut qu'il trouveroit ce qu'il cherchoit il s'embarqua donc avec la princesse liserine heracleon et cinq ou six personnes de qualite ne voulant pas estre suivy d'un plus grand nombre en cette occasion ainsi n'ayant qu'une partie de ses gardes qui le suivoient dans un autre batteau ils aborderent a cette isle mais en y abordant vous pouvez juger combien l'ambitieux heracleon fit de voeux afin qu'amasis peust trouver qu'il eust une fille et vous pouvez juger aussi combien en fit liserine afin que ce peust estre un fils cependant traseas qui avoit bien remarque que 
 cet officier du roy estoit retourne a elephantine ne sceut pas plustost qu'amasis abordoit a cette isle qu'il crut bien qu'il n'y venoit que pour s'informer ce qu'estoient devenus la reyne sesostris et ladice de sorte que traseas raisonnant a sa mode et n'ayant pas le temps d'instruire sesostris parce qu'ils estoient observez de ceux qui estoient demeurez dans l'isle il s'aprocha seulement de luy pour luy dire en passant qu'il ne le contredist pas et qu'il y alloit de toute sa fortune mais a peine luy eut il dit cela que sans faire l'estonne ny l'empresse il s'assit devant sa cabane sesostris estant debout appuye sur sa houlette vis a vis de sa maistresse qui estoit assise sur un siege de gazon mais seigneur comme ceux qui ont dessein de plaire n'ont guere de ces jours negligez ou les personnes les mieux faites perdent quelque chose de leur agreement sesostris et timarete estoient si propres ce jour la et si galamment habillez quoy qu'ils ne le fussent qu'avec la simplicite de berger et de bergere qu'on ne pouvoit pas les voir sans les admirer cependant le roy aprochant de cette cabane traseas se leva et fut au devant de luy comme pour le voir ne faisant pas semblant de croire qu'il pensast que le roy eust rien a luy dire sesostris timarete et moy le suivions d'autre part le roy venant droit a nous estoit appuye sur heracleon cet officier qui nous avoit desja veus estant de l'autre coste nous monstroit de la main en parlant au roy la princesse 
 liserine suivie de ses femmes estoit conduite par un homme de qualite mais seigneur a peine heracleon eut il jette les yeux sur timarete qu'il fit mille voeux secrets qu'elle se pust trouver fille d'amasis et a peine liserine eut elle veu sesostris qu'elle desira aussi ardemment qu'il pust se trouver estre fils du roy pour amasis il desiroit passionnement s'il avoit a avoir un enfant que ce fust un successeur et non pas une fille apres avoir donc regarde et sesostris et timarete il prit traseas a part et sans autre tesmoin qu'heracleon il se mit d'abord a luy dire qu'il vouloit qu'il luy dist la verite en suitte de quoy il luy demanda ou estoit amenophis et ce qu'estoient devenus la reine le jeune sesostris et la princesse ladice car enfin luy dit le roy encore qu'il ne le sceust que par des conjectures je scay affirmativement qu'ils ont este en cette isle traseas connoissant par la maniere dont le roy parloit qu'il n'estoit pas si bien informe de la verite qu'il le disoit estre se resolut a suivre le dessein qu'il avoit forme des qu'il avoit sceu que cet officier du roy estoit retourne a elephantine c'est a dire seigneur a n'advouer point que sesostris estoit fils d'apriez de peur de le livrer entre les mains de son ennemy et a luy dire au contraire qu'il estoit fils de ladice et de luy car enfin disoit-il en luy mesme pourveu que sesostris regne qu'importe a amenophis si c'est comme fils d'apriez ou comme fils d'amasis traseas estant donc dans ce 
 sentiment la ne s'amusa point a nier au roy que la reine eust este a cette isle mais pour faire reussir son dessein plus finement il ne fit pas semblant d'avoir sceu que celle qui estoit venue avec la reine fust sa femme il luy advoua donc que la reine et sesostris estoient venus a cette isle avec une autre princesse qui estoit morte trois jours apres y estre arrivee et morte en donnant la vie a un fils adjoustant que quelques jours apres une maladie contagieuse ayant pris dans l'isle la reine et le jeune sesostris en estoient morts et que depuis cela amenophis avoit fait donner le nom de sesostris au fils de cette princesse qui estoit morte en luy donnant la vie mais ou est cet enfant interrompit le roy seigneur repliqua traseas en luy monstrant sesostris voila celuy dont je parle qui croit qu'amenophis est son pere et que j'ay tantost dit estre mon fils parce qu'amenophis a tousjours aporte grand soin a le cacher sans que j'en scache la raison mais des que vous avez parle je n'ay pas eu la hardiesse de vous dire un mensonge mais ou est amenophis reprit le roy seigneur repliqua traseas je n'en scay rien et je scay seulement qu'il m'a fort recommande sesostris ha heracleon s'escria le roy il ne faut point douter que le traistre qui enleva de says et la reyne et ladice n'eust dessein d'armer mon propre fils contre moy en persuadant aux peuples qu'il estoit fils d'apriez ouy heracleon poursuivit ce prince c'est luy qui a fait croire a 
 ceux de thebes qu'il vivoit encore et il a sans doute effectivement eu dessein de supposer mon fils pour celuy de ce prince mais enfin traseas dit le roy qui avoit sceu son nom me puis je fier a tes paroles et celuy que tu me monstres doit il porter la couronne que je porte ouy seigneur reprit traseas si la princesse ladice estoit vostre femme au reste seigneur adjousta t'il ne pensez pas que je vous cache le fils d'apriez commandez seigneur qu'on me mette en prison et s'il se trouve un autre sesostris que celuy que je vous monstre faites moy perdre la vie mais interrompit heracleon qui n'estoit pas bien aise qu'amasis eust un fils apres les promesses qu'il luy avoit faites le danger n'est pas que vous cachiez un autre sesostris mais l'importance est de scavoir precisement si celuy cy n'est point le sesostris fils d'apriez et si ce n'est point l'enfant de la princesse ladice qui est mort et non pas celuy qui vint de says icy traseas entendant parler heracleon de cette sorte se mit a faire mille sermens espouventables qu'il disoit la verite mais pendant cette contestation qui se faisoit entre heracleon et traseas le roy agitant la chose en luy mesme et se souvenant de l'apparition de ladice et de tous les prodiges qui estoient arrivez il sentit dans son coeur une esmotion extraordinaire le remords de son crime luy dona mesme alors une si aigre douleur qu'il souhaitta quasi qu'il pust y avoir un fils d'apriez pour luy pouvoir rendre le sceptre de sorte que 
 n'insistant pas aussi fortement qu'heracleon a contredire traseas il creut enfin que sesostris estoit ou son fils ou celuy d'apriez si bien que jugeant que lequel que ce fust des deux il meritoit de regner il se resolut a le reconnoistre apres avoir toutesfois interroge plusieurs bergers de l'isle qui ne dirent rien qui contredist ce que disoit traseas car ils estoient tous arrivez dans cette isle depuis amenophis cependant comme tout ce qu'il y avoit de jeunes bergers en ce lieu la s'estoient assemblez pour regarder le roy et que n'osant pas s'approcher si pres ils estoient contraints de s'eslever pour le voir mieux ils monterent cinq ou six sur un petit toict de rozeaux d'une bergerie de traseas mais comme ce qui le soustenoit n'estoit pas assez fort pour les soustenir le toict et les bergers tomberent et tomberent si pres de la princesse liserine qui estant charmee de la beaute de timarete l'avoit fait approcher pour luy parler qu'elle put voir le merveilleux cas fortuit de ce petit desordre car seigneur il faut que vous scachiez que c'estoit en cet endroit qu'amenophis avoit fait cacher devant que de partir toutes les pierreries de la reine et toutes celles de ladice de sorte que les deux petits coffres dans quoy elles estoient s'estant ouverts en tombant on vit esclatter mille pierre precieuses parmy le debris de cette petite bergerie la princesse liserine n'eut pas plustost veu toutes ces pierreries qu'elle fit un grand cry n'estant pas moins estonnee que ces 
 bergers de tout ce qu'elle voyoit le crey qu'elle fit ayant fait tourner la teste au roy et cette princesse luy ayant dit ce que c'estoit il s'aprocha et vit luy-mesme ce qui causoit son estonnement si bien qu'ayant commande qu'on recueilir ces pierreries et qu'on les luy apportast on ne luy eut pas plustost obey qu'il reconnut une boiste de portrait qu'avoit eu ladice qui estoit extremement remarquable et plusieurs autres choses qu'il avoit veues ou a ladice ou a la reine ainsi ne pouvant pas douter apres cela que ces deux princesse n'eussent este en cette isle il adjousta encore plus de foy au discours de traseas et ne douta presques plus que sesostris ne fust son fils heracleon voulut pourtant encore s'opposer a cette croyance en faisant remarquer a amasis que sesostris estoit trop grand et trop avance pour n'avoir que l'aage qu'il falloit qu'il eust pour estre son fils mais traseas ayant respondu a cela que l'on voyoit tous les jours de jeunes gens de seize ou dix-sept ans paroistre comme s'ils en avoient vingt le roy se rangea de l'advis de traseas enfin seigneur ce prince croyant de certitude dans le fonds de son coeur que sesostris estoit ou son fils ou celuy d'apriez il ne s'amusa point a examiner la chose de si pres scachant bien qu'il alloit encore devenir plus puissant ayant un successeur qu'il ne l'estoit n'en ayant pas il a depuis advoue que si en ce temps la il eust paru clair aux yeux du monde que sesostris estoit 
 fils d'apriez il ne l'auroit pas traitte comme il fit mais voyant que s'il n'estoit point son fils il pouvoit du moins le faire passer pour tel et luy rendre le sceptre sans que cela parust une restitution il ne voulut pas autant aprofondir la chose qu'il eust peut-estre fait s'il n'eust pas eu ce sentiment la ainsi il s'en informa autant qu'il faloit pour scavoir que sesostris estoit ou son fils ou celuy d'apriez mais non pas autant qu'il eust falu pour scavoir bien precisement lequel c'estoit des deux durant que ce prince achevoit des s'esclaircir de ce qu'il vouloit scavoir simandius qui estoit venu avec le roy et qui s'estoit arreste derriere a parler avec quelqu'un de ses amis s'estant aproche se mit d'abord a regarder timarete dont la merveilleuse beaute arrestoit les yeux de tout le monde mais en suitte les ayant tournez vers sesostris qui ne l'avoit pas aperceu il le reconnut aussi tost pour estre ce vaillant psammetite a qui il devoit la vie et qui avoit fait de si belles et de si grandes actions de sorte que s'estant aproche de luy durant que le roy parloit encere a traseas a heracleon et a liserine qu'il avoit apellee et comment est il possible luy dit il que le vaillant psammetite qui scait se servir si glorieusemet d'une espee ait mieux aime venir prendre une houlette en cette isle que de venir a la cour ou l'on preparoit de si grandes recompences a sa vertu sesostris reconnoissant alors simandius eut une confusion 
 estrange d'estre veu avec l'habit qu'il portoit aussi en changea t'il de couleur ce ne fut pourtant pas une confusion stupide que la sienne au contraire faisant un grand effort sur luy mesme pour vaincre la honte qu'il avoit d'estre veu avec une houlette a la main seigneur luy dit il en sousriant il me semble que pour vostre honneur autant que pour le mien vous pouviez ne faire pas semblant de me connoistre non non dit simandius je ne suis point capable d'une fausse gloire et quand vous ne seriez qu'un simple berger vous meritez si bien d'estre roy que je ne veux pas laisser de publier que je vous dois la vie et que le roy vous doit la victoire et en effet amasis s'estant retourne avec intention d'appeller sesostris et de le reconnoistre pour son fils simandius prenant ce mesme sesostris par le bras le presenta a amasis voyez seigneur luy dit-il voyez en la personne de cet aimable berger ce vaillant psammetite dont je vous ay tant parle et qui seul fut la cause du gain de la bataille le roy surpris du discours de simandius luy dit d'abord qu'il s'abusoit car luy dit il vous appellez ce berger psammetite et tout le monde m'asseure icy qu'il se nomme sesostris je ne scay pas seigneur reprit simandius comment on appelle mon liberateur en cette isle mais je scay bien que celuy que je voy se faisoit nommer psammetite lors que je le vis a l'armee sesostris voyant que ce changement de nom embarossoit extremement le roy simandius 
 et traseas qui n'avoient point sceu qu'il eust quitte le sien durant son voyage de guerre prit enfin la parole pour les tirer d'inquietude puis que simandius a voulu dit-il avec une grace admirable que j'eusse l'honneur d'estre connu de vostre majeste il faut que je luy advoue que changeant de profession je changeay de nom et que tant que j'ay este a la guerre j'ay porte celuy de psammetite mais pourquoy reprit le roy ravy de scavoir que celuy qu'il reconnoissoit pour estre son fils estoit digne de l'estre estes vous revenu prendre la houlette au lieu de venir a la cour sesostris se trouvant alors bien embarrasse ne voulut pas dire que c'estoit parce qu'il estoit amoureux de timarete de sorte que pour pretexter son retour il dit qu'estant party de l'isle sans le consentement de son pere il s'en estoit repenty et avoit voulu revenir quoy qu'il en soit seigneur interrompit simandius en parlant au roy ce berger est le plus vaillant homme de vostre royaume et je doute si le grand sesostris ny le vaillant psammetite dont il a porte les noms ont este plus vaillans que luy du moins reprit amasis sans donner loisir a sesostris de respondre n'ont-ils pas este plus grands qu'il le va estre car je vous declare dit-il en parlant a tous ceux qui estoient a l'entour de luy que sesostris que vous voyez est mon fils en disant cela amasis le voulut embrasser mais sesostris s'stant jette a ses pieds luy dit avec beaucoup de 
 surprise qu'il n'estoit pas digne de cet honneur il fallut pourtant qu'il se relevast car le roy le luy commanda ordonnant a tous ceux qui estoient aupres de luy de le regarder comme son successeur vous pouvez juger seigneur qu'heracleon ne fut pas bien aise de cette declaration d'amasis mais en eschange la princesse liserine en eut un transport de joye estrange d'autre part la belle timarete voyant son cher sesostris estre prest de quitter la houlette avec la certitude de porter un jour un sceptre ne put s'empescher d'en estre ravie mais a peine la joye avoit-elle pu passer de son coeur dans ses yeux que venant a considerer qu'elle alloit perdre sesostris et le perdre pour tousjours elle en souspira en secret sesostris de son coste dont le grand coeur ne pouvoit pas manquer d'estre sensible a la gloire ne put s'empescher d'estre bien aise d'apprendre qu'il n'estoit pas berger mais comme dans le plus fort de sa joye il tourna les yeux sur timarete et qu'il vint a penser qu'il falloit l'abandonner la douleur se mesla a cette joye et la modera de telle sorte que le roy ne pouvoit assez admirer la grandeur de l'ame de sesostris qui apprenoit une chose si surprenante et si avantageuse pour luy avec si peu d'esmotion et si peu d'empressement cependant heracleon qui estoit destine a avoir l'ame tirannisee par les passions les plus violentes au milieu de la douleur qu'il avoit de voir que la princesse liserine avoit este plus heureuse que luy ne laissoit pas de 
 regarder timarete avec une attention estrange cent fois il voulut ne la regarder point et cent fois il la regarda malgre luy cependant le roy trouvant qu'il avoit lieu de croire encore plus fortement que sesostris estoit son fils puis qu'il avoit pris son party contre les rebelles de thebes n'hesita plus sur ce qu'il avoit a faire et sur ce qu'il avoit fait si bien qu'apres qu'il eut donne a la princesse liserine toutes les pierreries qu'on avoit trouvees dans cette isle qu'il disoit luy apartenir ou comme successeur d'apriez ou comme mary de ladice qu'il eut assure aux bergers qu'il leur donneroit plus qu'elles ne valoient et qu'il eut encore assure traseas de le rendre heureux il se tourna vers sesostris et luy demanda s'il ne vouloit pas venir aveque luy a elephantine sesostris entendant parler le roy de cette sorte le suplia de ne vouloir pas le couvrir de confusion en le menant en l'habit ou il estoit le conjurant de vouloir souffrir qu'il demeurast en cette isle jusques a ce qu'il fust en un autre esquipage aussi bien seigneur luy dit-il est il a propos de me laisser un jour pour m'accoustumer a l'esclat de la grandeur de peur qu'elle ne m'esblouisse non non mon fils repliqua amasis il ne faut point apprehender que celuy qui a pu surpasser en valeur tout ce que l'egipte a de vaillans hommes ait besoin de temps pour s'accoustumer a soustenir la condition ou il est nay sesostris ne se rendit pourtant pas et il parla avec tant d'adresse 
 qu'amasis eut enfin cette complaisance pour luy croyant mesme en effet qu'il estoit a propos que les peuples qui se laissent fort toucher par les apparences ne le vissent pas en cet estat ainsi il se resolut de le laisser tout le jour suivant dans cette isle ne pouvant pas en moins de temps luy faire preparer un esquipage proportionne a sa condition le roy ne voulut pourtant pas le laisser sans quelques-uns des siens c'est pourquoy il commanda au capitaine de ses gardes de demeurer dans cette isle avec douze de ses compagnons amasis ne prenant pas garde a la ressemblance que timarete avoit avec ladice a cause de sa mauvaise veue et que d'ailleurs il avoit l'esprit fort occupe et pour heracleon et liserine ils ne l'avoient jamais veue le premier ayant este nourry dans une province et liserine n'estant pas nee lors que ladice avoit quitte says cependant amasis se retira apres avoir fait un compliment a la princesse liserine que sesostris ne comprit pas et qu'elle entendit fort bien de sorte que regardant cet aimable berger comme un grand prince et ce grand prince comme devant estre roy et la devant faire reyne elle eut pour luy toute la civilite et tout l'agreement dont elle pouvoit estre capable comme elle estoit tres belle elle ne douta point que le coeur de sesostris ne fust bien tost sa conqueste elle ne craignit pas mesme qu'il fust amoureux de timarete car comme elle estoit ambitieuse elle jugea des sentimens de sesostris par les siens et 
 ne douta point qu'en quitant la houlette il ne quittast aussi sa passion s'il en avoit une ainsi liserine s'en alla avec beaucoup de joye aussi bien que le roy qui estoit ravy de se voir un successeur il n'en estoit pas de mesme d'heracleon qui apres avoir espere en voyant timarete de se voir en estat de posseder la plus grande beaute du monde et une des premieres couronnes de l'univers se voyoit bien esloigne de pouvoir satisfaire son ambition mais apres que le roy fut party de l'isle il fallut que sesostris receust tous les complimens que luy vouloient faire tous les bergers car comme naturellement il a l'ame douce et civile il ne voulut pas se servir si tost du privilege que sa condition luy donnoit de sorte qu'il luy sur impossible de trouver moyen le reste du jour de parler en particulier a timarete et il luy fut d'autant plus difficile que ce capitaine des gardes voulant estre le premier a s'acquerir l'amitie du nouveau prince ne le quittoit point du tout j'eus mesme bien de la peine a luy pouvoir tesmoigner combien son bon-heur me touchoit je fis pourtant si bien que je pus luy advouer que j'avois quelquesfois eu envie de luy dire que je scavois bien qu'amenophis n'estoit pas nay berger et de luy demander pardon de ne l'avoir pas fait m'excusant sur les menaces qu'amenophis m'avoit faites si je luy en disois quelque chose joint aussi seigneur qu'ayant tousjours creu que sesostris estoit son fils je n'en imaginois rien sinon qu'il se vouloit cacher luy-mesme 
 mais enfin seigneur pour revenir ou j'en estois il faut que je vous die que sesostris et timarete ne se parlerent que des yeux encore ne fut ce pas comme a l'ordinaire car le respect que timarete commencoit de vouloir avoir pour luy mettoit je ne scai quelle contrainte dans ses regards qui en troubloit toute la douceur et qui faisoit que sesostris n'entendoit point bien leur langage luy qui avoit accoustume de connoistre les sentimens les plus cachez du coeur de sa bergere des qu'il avoit rencontre ses yeux dans les siens mais enfin le lendemain estant venu et scachant que le jour suivant on le meneroit a elephantine il se resolut d'entretenir timarete pour cet effect l'amour luy fit faire le premier commandement qu'il fit a ceux qu'on avoit laissez aupres de luy quoy qu'il eust resolu de ne commencer d'agir en prince que lors qu'il auroit quitte les habillemens de berger mais voyant que s'il n'agissoit autrement il ne pourroit entretenir timarete scachant que cette belle fille estoit allee au haut de la colline sans estre suivie que d'une bergere qui alloit souvent avec elle il y fut aussi et commanda a ce capitaine des gardes de ne l'y suivre point ce qu'il fit d'autant plustost que ce n'estoit pas un lieu ou il y eust rien a craindre joint que n'y ayant qu'un port en toute l'isle ou il avoit pose des gardes il suivoit bien plus sesostris pour luy faire la cour que pour le garder ce prince s'estant donc deffait de tous ceux qui pouvoient l'empescher d'entretenir 
 timarete monta la coline et comme il fut arrive au haut il vit sur le penchant oppose au coste par ou il y estoit monte la belle timarete assise au pied d'un arbre qui essuyoit ses yeux comme si elle eust pleure durant que la bergere qui l'avoit suivie cueilloit a dix ou douze pas d'elle des herbes dont elle avoit besoin pour son troupeau sesostris voyant sa bergere en cet estat en souspira mais avec une si veritable douleur que je suis persuade que si la chose eust despendu de son choix il eust alors prefere la houlette au sceptre et la conduite des troupeaux a celle des peuples apres avoir donc raisonne un moment sur la cruaute de sa bonne fortune il s'avanca vers timarete avec intention de se jetter a ses pieds avec le mesme respect qu'il avoit accoustume d'avoir pour elle mais cette belle fille ayant tourne la teste au bruit qu'il fit en marchant et apperceu sesostris elle acheva d'esseuyer ses larmes en se cachant a demy apres quoy taschant de remettre la joye dans ses yeux elle se leva et saluant sesostris avec une civilite plus respectueuse qu'a l'ordinaire que direz vous de moy seigneur luy dit-elle de n'avoir encore pu trouver moyen de vous dire que je prends toute la part que je puis prendre a la grandeur ou vous estes esleve mais comme je ne suis accoustumee qu'a vivre avec des bergers et que je ne scay pas comment il faut agir avec un grand prince je n'ay ose entreprendre de vous dire ce que je pense 
 ha cruelle timarete luy dit-il quel plaisir prenez vous a me parler comme vous faites et pourriez vous bien croire que le changement de ma condition en eust apporte a mon coeur non non timarete ne vous y abusez pas je suis pour vous aujourd'huy ce que j'estois il y a deux jours et je seray sur le throne si la fortune m'y met ce que je suis dans cette isle ne m'appellez donc point seigneur je vous en conjure car je vous declare que vous regnerez eternellement dans mon ame au reste aimable timarete ne vous efforcez point de peindre la joye dans vos yeux pour le bonheur qui m'est arrive et scachez au contraire que vous ne pouvez faire un plus sensible outrage a mon affection que de vous rejouir d'une chose qui m'esloigne de vous ne vous interessez donc pas plus que moy a ma bonne fortune et si vous voulez m'obliger advouez moy que j'avois quelque part aux larmes que vous respandiez quand je suis arrive puis que vous avez este tesmoin de ma foiblesse reprit timarete en rougissant je veux bien vous advouer que vous estiez la cause de ma douleur mais je ne vous advoueray pas que je pleure pour vostre bonne fortune puis qu'il est vray que c'est seulement la perte que je fais qui m'afflige et qui m'afflige d'autant plus que je voy qu'en effet il est juste que je vous perde car enfin quand il seroit vray que par un miracle vous pourriez vous souvenir d'une malheureuse bergere au milieu de la grandeur dont vous allez estre environne 
 il est toujours certain que vous seriez oblige en honneur de cacher le souvenir que vous auriez de moy et de ne me donner jamais nulle marque d'affection vous voyez donc bien seigneur que c'est la perte de mon propre bonheur que je regrette et non pas le vostre qui m'afflige car je vous puis protester que toutes les fois qu'en faisant effort sur moy mesme je ne regarde que vous en cette occasion et que je considere que vostre condition est proportionnee a vostre vertu j'ay une joye que je ne vous puis exprimer en effect quand je pense qu'en quittant la houlette vous gagnez une couronne j'en ay une satisfaction extresme mais cela n'empesche pas que je ne me souvienne en suite que je perds sesostris et que je demeureray dans cette isle sans y avoir plus de liberateur cependant souvenez-vous s'il vous plaist que la douleur que j'ay ne vous est pas injurieuse pendant que timarete parloit ainsi sesostris la regardoit et la regardoit avec tant de douleur et d'amour tout ensemble qu'il en pensa perdre ou la vie ou la raison mais enfin apres l'avoir escoutee avec une attention extresme quoy que ce fust en souspirant plusieurs fois il commanca de s'affliger tout de bon de son bon-heur quoy timarete luy dit-il avec une melancolie estrange il est donc bien vray que je ne suis plus ce que j'estois et qu'on m'arrachera demain d'auprez de vous et plus vray encore adjousta t'elle que vous me devez arracher de vostre coeur et peut-estre aussi 
 vray que vous m'en arracherez en effet ha timarete s'escria-t'il n'adjoustez rien a mon desplaisir il est assez grand sans que vous l'augmentiez encore non non seigneur luy dit-elle ce que je dis n'est pas aussi desraisonnable que vous le dites et pour vous monstrer que l'affection que j'ay pour vous ne m'aveugle point et que je ne prefere pas ma satisfaction a vostre gloire je vous declare que je connois bien que la raison veut que vous fassiez tous vos efforts pour oublier timarete et que la bien-seance ne souffre pas qu'un grand prince continue d'aimer une simple bergere ha timarete interrompit sesostris cette simple bergere dont vous parlez sera tousjours dans mon esprit au dessus de toutes les reynes du monde cependant adjousta-t'elle demain a l'heure ou je vous parle vous serez dans une grande et magnifique cour et je seray dans une pauvre cabane a me resjouyr de vostre bon-heur et a m'affliger de mon infortune ainsi faisant un melange continuel de larmes de douleur et de larmes de joye la malheureuse timarete passera le reste de ses jours dans ce desert sans avoir mesme esperance de vous voir jamais eh de grace interrompit sesostris transporte d'amour et de douleur voyez-moy toute vostre vie ouy timarete adjousta-t'il en se mettant a genoux je suis prest de quitter la couronne qui m'attend si vous voulez quitter cette isle pour l'amour de moy ou vous jugez bien que je ne puis plus demeurer allons 
 ma chere timarete allons chercher quelque autre desert ou sans ambition et sans couronne je puisse seulement regner dans vostre ame comme vous regnez dans la mienne essayons de nous eschaper la nuit prochaine je trouveray peut-estre bien moyen de suborner mes gardes je vous promets adjousta t'il de ne vouloir que ce qu'il vous plaira et de vous espouser au premier lieu ou nous aborderons je vous promets mesme de ne me souvenir jamais que je suis fils d'amasis et de ne pretendre jamais a d'autre gloire qu'a celle d'estre aime de vous ce que vous me dites reprit timarete est infiniment obligeant mais apres tout seigneur comme vostre gloire ny la mienne ne souffrent pas que j'escoute cette proposition je dois vous remercier de me l'avoir faite mais je ne dois pas l'accepter helas disoit elle encore qui m'eust dit il y a trois jours que j'eusse pu souhaitter de faire tout le tourment de vostre vie je ne l'aurois pas creu cependant il est certain qu'apres avoir desire que vostre gloire s'espande par toute la terre que vous soyez l'admiration de tous les peuples sur qui vous devez un jour regner et que vous soyez heureux en paix et heureux en guerre je ne laisse pourtant pas de desirer malgre moy d'estre assez bien dans vostre coeur pour troubler quelquesfois vostre felicite je scay bien seigneur que c'est estre injuste que de desirer ce que je desire mais je n'y scaurois que faire je scay de plus que je fais un souhait inutile car enfin 
 l'ambition est une passion aussi forte que l'amour et il y a grande apparence qu'en montant seulement sur les premiers degrez du throsne ou vous serez quelque jour vous me perdrez bien tost de veue eh de grace interrompit sesostris ne me dites point tant de choses contraires les unes aux autres et resolvez-vous a vous asseurer de mon affection par la voye que je vous ay proposee ou a n'en douter jamais je ne scaurois faire ny l'un ny l'autre reprit-elle car je ne veux pas qu'il vous en couste une couronne ny qu'il m'en couste ma gloire et je ne puis pas non plus esperer que le prince sesostris soit aussi fidelle que le berger sesostris joint aussi que quand il le seroit je n'en serois plus heureuse que parce qu'il en seroit plus malheureux quoy qu'il en soit repliqua sesostris je suis tousjours bien asseure que je n'aimeray jamais que timarete je ne puis pas l'asseurer reprit il en souspirant de luy mettre la couronne d'egypte sur la teste car elle ne sera peut-estre pas en ma puissance mais je luy jureray trois choses esgallement veritables la premiere que je ne puis jamais estre heureux sans elle la seconde que si je le puis je la couronneray et la derniere qu'elle regnera tousjours dans mon coeur je voudrois vous pouvoir croire reprit timarete mais j'advoue qu'il m'est impossible car enfin quelques marques d'affection que vous m'ayez donnees je ne trouve pas que je m'y doive asseurer quis qu'apres tout ce n'est point au prince sesostris a 
 tenir les promesses du berger sesostris c'est pourquoy dit-il aimable timarete aujourd'huy que j'en aye encore les habits je vous jure par tout ce qui m'est de plus sacre que je vous adoreray eternellement et que je n'adoreray jamais que vous ainsi ce n'est plus le berger sesostris qui vous engage sa parole c'est le fils d'amasis qui tout prest de passer de ce desert a la cour et d'une extreme bassesse a une extreme grandeur vous proteste qu'il aimeroit mieux mourir d'amour a vos pieds que de vivre sans vous sur le throsne de grace seigneur interrompit timarete n'augmentez point la cause de ma douleur en me disant des choses si obligeantes et qui me font encore mieux voir quelle est la perte que je fais en vous perdant mais aimable timarete repliqua t'il vous ne perdrez jamais mon coeur je le souhaite seigneur repliqua t'elle mais je ne l'espere pas dites moy donc luy dit il ce qu'il faut que je face pour vous persuader que je dis vray en verite seigneur respondit timarete en soupirant je serois assez embarrassee a dire ce que je voudrois car enfin je suis ravie que vous soyez roy je suis faschee que vous ne soyez plus berger et je pense des choses si contraires les unes aux autres que j'ay de la confusion de ma propre foiblesse et j'en ay d'autant plus que je ne vous la scaurois cacher n'apellez point foiblesse luy disoit sesostris une chose qui me donne une si belle marque de la fermete de vostre affection 
 mais comme je vous rends justice ayez la mesme equite pour moy je vous en conjure et croyez fortement que le temps l'absence ny l'ambition ne me feront point changer de sentimens je ne vous dis point ce que je feray pour vous poursuivit cet amoureux prince car je ne scay pas ce que je pourray faire mais je vous dis et je vous le dis avec certitude que je ne feray jamais rien qui puisse offencer nostre affection apres cela seigneur sesostris se teut la douleur ne luy permettant pas de parler davatange timarete de son coste n'eut pas la force de luy respondre il est vray qu'ils se regarderent et qu'ils virent si bien dans leurs yeux tous les sentimens de leurs coeurs qu'il eurent sujet d'estre satisfaits l'un de l'autre il fallut pourtant se separer car comme la nuit aprochoit et qu'ils jugerent bien que le lendemain ils n'auroient pas la liberte de se parler sans tesmoins ce fut la qu'apres avoir garde quelque temps un triste silence qui n'estoit interrompu que par des souspirs ils se dirent le dernier adieu mais ce fut un adieu si touchant que sesostris en me le racontant le soir me communiqua une partie de sa douleur mais enfin estans contraints de se separer sesostris descendit de la coline par un coste et timarete s'en alla rejoindre par un autre la bergere qui l'attendoit a dix ou douze pas du lieu ou sesostris luy avoit parle cependant le roy croyant faire honneur a heracleon voulut que ce fust luy qui allast querir sesostris et en effet le lendemain au 
 matin apres que ceux qu'on destina au service du prince luy eurent apporte de magnifiques habillemens heracleon arriva suivy d'une grande partie de la cour pour venir prendre sesostris de qui la mine parut si haute avec les habits qu'on luy avoit apportez que timarete en redoubla encore sa douleur elle eust bien voulu si elle eust pu se resoudre a ne sortir point de sa cabane mais il luy fut pourtant impossible et elle voulut voir sesostris le plus long-temps qu'elle pourroit mais pour estre moins remarquee elle se mesla parmy les autres bergeres qui se tinrent sous des arbres aupres du port afin de le voir embarquer cependant heracleon en descendant dans cette isle rencontra timarete qui s'en alloit se mettre au lieu que je viens de dire mais il la vit si belle toute triste qu'elle estoit qu'il fut encore plus charme de sa beaute cette seconde fois la que la premiere de sorte que pour avoir plus de loisir de la considerer il l'aborda et luy demanda si elle n'avoit point de regret de voir que son isle perdoit un si aimable berger que sesostris comme toute l'egipte y gagnera un grand prince reprit-elle il faut tascher de se consoler de cette perte qui luy est si avantageuse apres quoy timarete ayant salue heracleon fort respectueusement continua son chemin sans luy donner loisir de luy faire de nouvelles demandes heracleon fut si surpris de la responce de timarete et de la grace avec laquelle elle l'avoit faite qu'il la suivit des yeux 
 aussi long-temps qu'il le put et je ne scay s'il ne l'auroit effectivement pas suivie pour l'entretenir davantage s'il n'eust point sceu qu'il estoit temps de faire partir sesostris je ne m'amuseray point seigneur a vous dire la magnificence de cette journee et ce sera assez que je vous die en general que cinquante bateaux couverts de tapis de tir dont les rames estoient peintes et dont les rameurs estoient tous habillez d'une mesme facon furent destinez a porter toute la suitte du prince qui se mit avec les principaux de la cour dans un bateau plus grand et plus beau que les autres orne de cent banderolles ondoyantes mais apres cela seigneur il faut que je vous die que lors que sesostris vint a passer devant ces bergeres entre lesquelles timarete s'estoit mise il la chercha des yeux et la trouva et comme heracleon la chercha aussi bien que luy il la vit encore pour la troisiesme fois il est vray qu'il n'en fut pas aperceu car timarete regardoit si attentivement sesostris qu'elle ne voyoit rien que luy elle eut mesme la consolation de voir qu'au milieu de cette magnificence il avoit de la tristesse sur le visage et de remarquer que lors qu'il fut dans le bateau il eut tousjours la teste tournee vers elle tant qu'il la put voir mais enfin voyant qu'il falloit se contraindre il fit un grand effort sur luy-mesme pour renfermer sa douleur dans son coeur qui estoit sans doute aussi forte que celle de timarete j'oubliois seigneur de vous dire que sesostris et moy convinsmes que je demeurerois 
 encore quelque temps a l'isle pour voir si amenophis n'y reviendroit pas afin de scavoir de luy ce qu'il voudroit que je fisse ce prince m'asseurant que des qu'il seroit estably dans la cour d'amasis il me tesmoigneroit l'affection qu'il avoit pour moy ce qui m'embarrassoit un peu estoit de ne pouvoir comprendre pourquoy amenophis avoit pris un si grand soin d'un fils d'amasis mais enfin n'en pouvant deviner la raison je m'en mis l'esprit en repos sesostris me conjura encore avec les paroles du monde les plus tendres de vouloir parler tous les jours de luy avec sa berger et en effet je luy tins bien ma parole car des qu'il se fut embarque et que nous l'eusmes perdu de veue je m'approchay de timarete que je suivis a sa chambre mais helas seigneur que cette conversation fut touchante car enfin timarete croyant qu'elle ne reverroit jamais sesostris ou que du moins elle ne luy parleroit de sa vie s'abandonna tellement a la douleur que je ne pense pas que personne en ayt jamais tant senty cependant sesostris en abordant au port d'elephantine y trouva un des plus beaux chevaux du monde sur lequel il monta y en ayant aussi pour tous ceux qui l'estoient alle querir tout le peuple de cette grande ville estant dans les rues a le voir passer il en receut mille et mille louanges toutes les dames estoient aussi aux fenestres pour le voir et la princesse liserine entre les autres qui pretendoit bien avoir un droit particulier de s'interesser a la 
 gloire de ce prince je ne vous dis point seigneur qu'amasis le receut bien car vous pouvez vous imaginer que puis qu'il s'estoit resolu a le reconnoistre pour son fils il ne manqua pas de luy donner beaucoup de temoignages de tendresse qui s'augmenta encore davantage par l'admiration que sesostris donna a toute la cour car comme d'abord on y avoit dit que sesostris avoit este trouve parmy des bergers et qu'on ne scavoit pas que ce berger avoit este mieux instruit que la plus part des gens de la cour ne l'estoient ils furent si estonnez de voir agir sesostris et de l'entendre parler qu'on ne faisoit autre chose que l'admirer aussi le peuple ne parloit il que de sa bonne mine toutes les dames que de son esprit et de sa civilite et simandius que de son courage de sorte que huict jours apres que sesostris fut a la cour il y fut aussi estime que s'il y eust este toute sa vie amasis estant donc charme d'avoir un tel successeur n'oublia pas les promesses qu'il avoit faites aux bergers de l'isle car outre qu'il leur envoya de quoy estre riches dans leur condition il les affranchit de tout tribut et leur donna de grands privileges mais pour traseas en son particulier et pour sa famille il ne creut pas que ce fust assez c'est pourquoy il voulut pour marque de sa reconnoissance que traseas allast demeurer dans un chasteau qui est a luy a cinquante stades d'elephantine scitue entre un grand estang et un assez grand bois le logement dans un pavillon qui 
 est au bord de l'estang et comme traseas ne voulut point changer sa profession quoy qu'amasis voulust le dispenser de suivre la loy du pays qui ne permet pas d'en changer il luy donna de quoy avoir les plus beaux troupeaux de toute l'egypte ainsi il fallut que timarete quittast l'isle et que je la quittasse aussi mais en la quittant nous laissasmes ordre aux bergers qui y demeurerent de dire a amenophis s'il y revenoit en quel lieu nous estions cependant sesostris pour tesmoigner a timarete qu'il ne l'oublioit pas et que l'eclat de la grandeur ne l'eblouissoit point m'envoya secrettement un esclave le troisiesme jour qu'il fut a elephantine avec un billet pour timarete ou il n'y avoit que ces paroles
 
 
 sesostris a timarete 
 
 
 j'ay desja veu tout ce que la cour a de beau mais je n'y ay rien veu qui ne soit au dessous de vous ne craignez donc pas que je change de sentimens et croyez que je suis a elephantine ce que j'estois dans nostre desert et ce qui je seray jusques a la mort 
 
 
 sesostris 
 
 
vous pouvez juger seigneur combien timarete eut de joye de recevoir cette marque de fidelite de sesostris mais je ne scay si je vous pourray faire comprendre l'exces de la douleur qui suivit ce premier transport de plaisir car enfin 
 me disoit-elle a quoy me servira que sesostris soit fidelle puis que de la condition dont il est et de celle dont je suis il ne peut continuer de m'aimer sans faire une chose indigne de luy selon l'opinion ordinaire du monde n'est-ce pas estre bien infortunee adjoustoit elle d'estre reduite en ce malheureux estat que l'amour que sesostris a pour moy luy puisse estre reprochee et que sans qu'il soit arrive nul changement effectif ny en sa personne ny en la mienne ce qui luy estoit glorieux il n'y a que fort peu de jours luy soit aujourd'huy honteux la constance qui est une vertu devient presentement une foiblesse en sesostris s'il continue de m'aimer il est vray adjoustoit elle que je devrois souhaiter qu'il ne le fit plus car enfin si nous ne nous voyons jamais quelle douceur tirerons nous de cette amitie et sera-il bien possible que l'absence qui est un des grands supplices de l'amour cesse d'estre rigoureuse pour nous si nous nous voyons adjoustoit elle je hazarde ma reputation et sesostris fait tort a la sienne on dira qu'il a le coeur d'un berger quoy qu'il ait l'habit d'un prince c'est pourquoy mon cher miris me disoit cette triste bergere je devrois souhaitter que sesostris m'oubliast et que je l'oubliasse mais il ne m'est pas possible ainsi je fais continuellement des souhaits desavantageux et a sesostris et a moy cependant seigneur timarete desguisa ses sentimens en respondant a ce prince en ces termes 
 
 
 
 timarete au prince sesostris 
 
 
 je ne puis ce me semble reconnoistre plus dignement l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moy qu'en vous conjurant de m'oublier et de me priver pour toujours de la seule chose qui me peut plaire le sacrifice que je vous fais est grand mais que ne doit point au prince sesostris la bergere 
 
 
 timarete 
 
 
cette lettre ne donna pas tant de joye au prince que celle du prince en avoit donne a timarete aussi ne fut-il pas long temps sans luy respondre et sans l'obliger a luy escrire plus sincerement et plus obligemment tout ensemble timarete le fit pourtant tousjours avec tant de retenue que sesostris en se plaignant l'en estima toutesfois davantage cependant quelques jours s'estant passez en festes publiques amasis qui depuis qu'il avoit reconnu sesostris pour son fils avoit miraculeusement senti fortifier sa veue l'appella un jour pour luy dire que luy ayant destine la princesse liserine pour femme il avoit bien voulu l'en advertir afin qu'il songeast a gagner son coeur comme il avoit desja acquis son estime sesostris escouta le roy avecque respect mais ce fut avec tant de douleur qu'il eut beaucoup de peine a le cacher car encore qu'il connust bien qu'en l'estat ou il estoit il ne laissa pas d'estre fort touche de voir qu'on le vouloit forcer 
 a se marier avec une autre la violente amour qu'il avoit dans l'ame luy persuadant qu'il ne le devoit pas faire il ne s'opposa pourtant pas a ce qu'amasis luy disoit et il se contenta pour differer du moins ce mariage qui l'affligeoit si sensiblement de dire au roy qu'il falloit donner loisir a la princesse liserine d'avoir oublie qu'elle l'eust veu berger et il parla avec tant de jugement et tant d'adresse qu'amasis creut en effet que sesostris vouloit estre asseure de l'affection de liserine devant que de l'espouser quoy que ce ne soit pas la coustume des personnes de cette qualite de se marier avec cette consideration mais enfin le roy croyant que c'estoit un petit reste des inclinations d'un berger luy dit qu'il ne falloit pas que les princes se mariassent comme les autres hommes qu'ils se marioient plus pour leurs peuples que pour eux-mesmes et qu'ainsi ils n'estoient pas tousjours en liberte de choisir enfin amasis parla avec tant d'authorite que sesostris ne put plus s'opposer ouvertement a ses volontez mais comme le roy vit qu'il luy cedoit il luy dit alors qu'il luy donnoit encore quelques jours devant que de publier la chose au sortir de chez le roy vous pouvez juger que sesostris se retira chez luy mais il s'y retira avec un desespoir sans esgal jusques la il avoit regarde liserine avec beaucoup d'indifference mais depuis ce que le roy luy avoit dit il la regarda avec une aversion invincible et toutes les fois qu'il songeoit qu'amasis vouloit qu'il l'espousast 
 il estoit en termes de perdre la raison car enfin comme l'amour fait bien souvent non seulement esperer des choses difficiles mais mesme des choses impossibles sesostris avoit quelquesfois espere que peut-estre amasis ne le forceroit point a se marier et que quand il plairoit aux dieux de le retirer du monde il espouseroit sa belle bergere y ayant mesme eu plusieurs rois en egipte qui avoient espouse des esclaves grecques enfin seigneur apres que sesostris se fut plaint et plaint inutilement il se resolut d'employer tous ses soins a differer ce mariage laissant le reste a la conduitte des dieux cependant heracleon n'estoit pas moins inquiet que luy quoy que ce fust par des sentimens differens estant certain que l'ambition faisoit alors son plus grand supplice mais comme il ne pouvoit pas changer l'ordre des choses comme il luy plaisoit quelque despit qu'il eust de voir sesostris si pres du throne il agissoit pourtant aveque luy comme avec un prince dont il vouloit gagner l'amitie puis qu'il devoit un jour regner si bien qu'il cherchoit a le divertir autant qu'il pouvoit sesostris n'aimoit pourtant pas trop la conversation d'heracleon car outre qu'il a l'humeur imperieuse il le consideroit encore comme un frere de liserine qu'il croyoit souhaiter extremement son mariage avec cette princesse de sorte qu'il n'estoit pas possible qu'il l'aimast fort cependant la bien-seance ne souffrant pas qu'il vescust mal aveque luy ils estoient continuellement 
 ensemble de sorte que comme heracleon croyoit ne luy pouvoir donner de divertissement plus proportionne au commencement de sa vie que celuy de la chasse il en fit plusieurs parties pour l'amour de luy ou sesostris tesmoignoit en effet prendre plaisir aimant beaucoup mieux estre dans des campagnes et dans des bois ou il peust quelquesfois s'entretenir luy mesme que d'estre a elephantine ou il estoit bien souvent contraint d'entretenir liserine mais seigneur il faut que vous scachiez qu'estant un jour a la chasse heracleon et luy la beste qu'ils poursuivoient les mena aupres du chasteau ou demeuroit traseas si bien que passant le long de l'estang au bord duquel est le pavillon ou amasis avoit voulu qu'il fust loge ils trouverent la belle timarete qui se promenant au bord de l'eau estoit si profondement occupee de sa resverie qu'a peine le bruit des chiens et le son des cors put-il luy faire tourner la teste pour voir ceux qui passoient si prez d'elle neantmoins a la fin le bruit estant si grand et si proche elle se tourna languissamment vers eux comme une personne qui estoit marrie que sa resverie fust interrompue mais a peine eut-elle tourne la teste que sesostris et heracleon qui se trouverent alors vis a vis d'elle la reconnurent et s'arresterent tous deux laissant aller la chasse sans la suivre timarette ne les vit pas plustost arrestez qu'elle les reconnut aussi si bien que ne pouvant s'empescher de rougir en les saluant elle en parut 
 encore plus belle et elle charma de telle sorte les yeux d'heracleon qu'il ne put s'empescher de la louer en parlant a sesostris qui estoit au desespoir de n'oser s'aller jetter aux pieds de sa bergere pour qui il avoit tousjours autant de respect que du temps qu'il estoit berger toutefois la presence d'heracleon le retint et il fut quelque temps a se contenter apres l'avoir saluee de la regarder aussi bien que luy mais enfin son amour l'emportant sur toute autre consideration quand je devrois encore paroistre berger sous l'habit d'un prince dit-il en riant comme achille parut garcon sous celuy d'une fille lorsqu'il ne put s'empescher de prendre une espee il faut que je m'arreste un moment a parler a cette belle bergere quand ce ne seroit que pour luy demander des nouvelles de celuy qui m'a esleve pour moy dit heracleon j'y consents avecque joye par le seul plaisir qu'elle donne a la regarder apres cela ces deux princes descendirent de cheval et furent apres timarete qui continuant sa promenade prenoit le chemin d'aller rejoindre nicetis qui n'estoit pas loin de la mais elle en fut empeschee par ces deux princes qui proportionnant plustost leur civilite a sa beaute qu'a sa condition l'aborderent presque comme si elle eust este de la leur la conversation qu'ils eurent avec elle fut mesme assez longue quoy qu'elle ne fust ny de choses particulieres ny de choses importantes elle ne la sembla pourtant pas ny a sesostris ny a heracleon 
 car timarete leur parla avec tant d'esprit et tant de grace que lors qu'ils s'en separerent heracleon n'en estoit pas moins amoureux que sesostris de sorte qu'estant sorty d'elephantine sans avoir d'autre passion dans le coeur que l'ambition il s'y en retourna avecque trois estant certain que dans le mesme temps qu'il eut de l'amour il eut de la jalousie car encore que sesostris en parlant a timarete eust songe estrangement a s'observer et que timarete de son coste eust examine toutes ses paroles et pense a regler mesme tous ses regards neantmoins malgre toute leur precaution heracleon avoit veu briller dans leurs yeux quelques bluettes du beau feu dont leurs coeurs estoient embrasez si bien que des le premier instant qu'il fut amant il fut jaloux mais pour s'en esclaircir mieux en s'en retournant a elephantine il demanda au prince sesostris s'il estoit bien possible qu'il eust pu voir si long temps timarete sans en estre amoureux sesostris qui ne vouloit pas pour plus d'une raison qu'on creust qu'il aimast cette bergere luy dit adroitement qu'il estoit de la beaute qu'on voyoit tousjours comme de celle du soleil qu'on voyoit bien souvent sans admiration et qu'ainsi ayant veu timarete des le berceau il l'avoit trouvee belle sans l'adorer mais comme sesostris ne put dire cela sans que son visage contredist ses paroles heracleon se confirma en l'opinion qu'il avoit et comme il est violent en toutes choses et qu'il estoit possede 
 par les trois plus violentes passions dont les hommes puissent estre capables il ne fut pas long temps sans chercher les voyes de les satisfaire toutes mais comme l'amour estoit alors la plus forte il retourna seul plusieurs fois chercher timarete non seulement au bord de l'estang mais dans le pavillon ou elle logeoit quoy qu'elle le supliast avec autant de sagesse que de modestie de ne se donner pas cette peine mais en toutes ces diverses visites il devint si amoureux qu'il avoit encore plus d'amour que d'ambition et il en eut d'autant plus qu'il trouva en cette personne une vertu aussi grande que sa beaute et une resistance invincible pour sesostris comme il estoit plus observe qu'heracleon il ne pouvoit pas aller voir timarete si facilement et ce ne fut qu'une seule fois qu'il trouva moyen de se desrober et de la pouvoir entretenir encore eut il le mal heur que la chose fut sceue par heracleon qui en pensa desesperer cependant amasis croyant avoir assez donne de temps a sesostris commenca de publier a tout le monde qu'il alloit le marier avec la princesse liserine les premieres ceremonies en furent mesme faites de sorte que comme les mariages des personnes de cette condition sont bientost sceus de tous les peuples qui s'y interessent tout le monde le sceut non seulement a elephantine mais la nouvelle en fut mesme portee au lieu ou estoit timarete et ou j'estois mais quoy que cette sage fille eust bien 
 preveu des que sesostris avoit cesse d'estre berger qu'infailliblement le roy l'obligeroit a se marier bien tost elle ne laissa pas de s'en affliger elle fit pourtant tout ce qu'elle put pour me cacher sa douleur il n'y eut toutesfois pas moyen et nous eusmes une conversation ensemble sur ce sujet la ou timarete me dit des choses si genereuses si sages et pourtant si passionnees et si obligeantes pour sesostris que je connus plus ce jour la la grandeur de l'esprit de timarete que je n'avois fait en toute ma vie cependant sesostris n'estoit pas moins triste qu'elle et la seule liserine qui cherchoit plus la couronne que l'affection de sesostris avoit de la joye ce n'est pas qu'elle ne trouvast fort estrange que ce prince si plein d'esprit n'eust que de la civilite pour elle mais la passion dominante de son coeur estant satisfaite elle se consoloit aysement du reste principalement voyant que selon les apparences rien ne pouvoit empescher son mariage dont le bruit estoit si generalement espandu que personne n'en doutoit plus les choses sembloient mesme estre disposees a en faire la ceremonie a elephantine ou le roy se plaisoit extremement ainsi son bon heur luy paroissoit si proche qu'elle ne craignoit pas que rien le peust troubler mais ce qu'elle appelloit bonheur sesostris l'appelloit infortune en effet son ame estoit si fort attachee a l'affection de timarete qu'elle ne s'en pouvoit deprendre et tout l'esclat dont il estoit environne ne luy pouvoit 
 faire oublier celuy des beaux yeux de sa bergere comme il scavoit bien que le bruit de son mariage estoit si grand qu'il ne pouvoit manquer d'avoir este jusqu'a elle il n'eut point de repos qu'il n'eust trouve moyen de se desrober pour luy aller faire une visite pour cet effet il se retira un soir de fort bonne heure et montant a cheval au mesme instant il sortit par une porte des jardins du palais et fut au lieu ou demeuroit timarete ou il arriva devant qu'elle fust retiree car il scavoit bien qu'en cette saison traseas ne se couchoit pas si tost qu'aux autres parce que les troupeaux estoient fort tard aux champs nous fusmes donc extremement estonnez de voir arriver ce prince sans autre compagnie que celle de l'esclave qui avoit accoustume d'aporter ses lettres a timarete cette belle fille estoit alors dans une allee qui conduit au bord de l'estang dont les arbres n'estant pas fort espais n'empeschoient pas que la lune ne l'esclairast une jeune bergere qui servoit nicetis estoit dans cette mesme allee ou le prince la fut trouver apres m'avoir donne commission d'empescher traseas de l'aller interrompre si j'entreprenois seigneur de vous raconter toute cette conversation je vous ferois sans doute connoistre que l'amour de sesostris luy fit dire en cette rencontre les choses du monde les plus tendres et je vous ferois voir aussi que tout ce que la sagesse et la vertu peuvent faire dire timarete le dit a sesostris cent fois ce prince luy offrit ce qu'il luy avoit desja 
 offert a l'isle ou leur amour avoit pris naissance c'est a dire de renoncer a la grandeur et a la couronne pourveu qu'elle voulust suivre sa fortune et cent fois cette genereuse bergere le conjura de ne faire rien indigne de la grandeur ou il estoit esleve et de ne luy proposer aussi jamais de faire rien indigne de sa vertu mais quoy qu'elle luy pust dire il luy dit tousjours qu'il n'espouseroit jamais liserine la conjurant de ne se laisser point abuser aux apparences et de croire constamment qu'il ne seroit jamais qu'a elle timarete s'opposoit encore a cette derniere chose que luy disoit sesostris mais c'estoit plus foiblement ne pouvant pas avoir assez de force sur elle-mesme pour luy conseiller sans repugnance qu'il espousast liserine elle luy disoit bien fortement qu'elle ne vouloit pas qu'il quittast la cour ny qu'il l'enlevast mais lors qu'elle vouloit luy dire en suitte qu'il se resolust a estre mary de liserine sa bouche ne pouvoit trahir son coeur toutes ses expressions estoient foibles et son eloquence peu persuasive au reste comme timarete estoit fort prudente elle ne creut pas qu'il fust a propos de dire a sesostris toutes les visites qu'heracleon luy avoit faites car comme elle scavoit qu'il estoit fort bien avec amasis elle creut qu'il ne faloit pas mettre de division entre eux mais elle ne pensa pas aussi qu'elle ne luy en deust rien dire c'est pourquoy elle luy aprit qu'il avoit quelquesfois passe a ce chasteau en allant a la chasse mais comme 
 sesostris avoit bie remarque qu'heracleon avoit este fort touche de la beaute de timarete quoy qu'elle ne luy dist que cela il ne laissa pas de croire qu'il en estoit amoureux il ne craignit pourtant pas qu'il le chassast du coeur de cette aimable bergere de sorte qu'il se separa aussi satisfait d'elle qu'elle le fut de luy et qu'ils l'estoient peu tous deux de l'estat present de leur fortune cependant heracleon ayant le coeur dechire par trois passions violentes et ne pouvant plus faire un secret des tourmens qu'il souffroit les descouvrit enfin a un amy qu'il avoit nomme tanisis dont l'esprit n'estoit pas seulement fin et capable de toutes sortes de fourbes mais encore tres meschant ne respectant ny les loix divines ny les loix humaines et qui n'avoit point d'autre regle pour la conduitte de sa vie que celle de faire indifferemment tout ce qui luy estoit agreable ou utile il ne paroissoit pourtant pas tel qu'il estoit aux yeux de tout le monde car comme il avoit de l'esprit il jugeoit bien qu'il faloit cacher une partie de sa meschancete s'il vouloit qu'elle luy servist a quelque chose il n'avoit toutesfois jamais pu avoir d'amy particulier qu'heracleon seulement il est vray qu'il l'estoit aussi a un tel point qu'on ne pouvoit pas voir une liaison plus estroite que celle qui estoit entre eux cependant heracleon comme je l'ay desja dit commenca de raconter a tanisis l'estat present de son ame luy exagerant de telle sorte la grandeur de son amour de sa jalousie et de 
 son ambition qu'il luy fit aisement connoistre que les maux qu'il avoit demandoient d'extremes remedes et qu'il n'y en avoit point dont il ne fust capable de se servir quels qu'ils pussent estre d'abord tanisis qui songeoit plus a satisfaire l'ambition de son amy que son amour parce qu'il avoit plus d'interest a cette passion la qu'a l'autre luy dit qu'il faloit a quelque prix que ce fust empescher le mariage de sesostris et de la princesse liserine et que pour le pouvoir faire il faloit le tirer tellement en longueur qu'amasis qui ne se portoit pas bien pust mourir devant qu'il fust acheve y ayant apparence qu'il ne vivroit pas long-temps on a mesme creu qu'il luy proposa d'empoisonner ce prince afin qu'apres sa mort il empeschast que sesostris ne fust reconnu pour son sucesseur et qu'il taschast de la devenir et pour ce qui regardoit son amour comme tanisis ne croyoit pas que le coeur d'une bergere pust resister a un homme de la qualite d'heracleon il luy conseilla d'abord d'avoir recours aux presens et en suitte de la faire enlever comme ils estoient en cette ocupation et qu'heracleon ne trouvoit point d'autre difficulte aux choses que tanisis luy proposoit que celle de l'execution un de ses gens luy vint dire que cet officier du roy qui avoit este accuse injustement d'avoir esmeu la sedition qui s'estoit faite en une ville de la province de thebes demandoit a luy parler mais seigneur devant que de vous dire ce que cet officier dit a 
 heracleon il faut que je vous face souvenir que c'estoit le mesme qui avoit trouve la lettre de ladice mourante au lieu ou amenophis l'avoit perdue et qui depuis l'avoit laissee tomber a elephantine d'ou il avoit este contraint de se retirer jusques a ce que ses amis l'eussent justifie mais apres cela il faut que vous scachiez encore que lors qu'il fut arrive a deux journees d'elephantine chez un de ses amis il y tomba malade d'affliction ne pouvant se consoler de se voir exile de la cour il fut mesme malade avec tant d'exces que la violence de la fievre luy fit perdre la raison durant plusieurs jours mais apres qu'elle luy fut revenue et qu'il fust assez bien pour s'informer de ce qui se passoit dans le monde il fut fort estonne d'aprendre que le roy avoit entre ses mains la lettre qu'il avoit perdue et plus surpris encore de scavoir qu'amasis avoit reconnu sesostris pour son fils car comme cette lettre de ladice n'estoit pas cachetee cet officier l'avoit leue aussi tost apres l'avoir trouvee et il souvenoit fort bien que ladice disoit au roy qu'elle luy laissoit une fille et non pas un fils de sorte que ne scachant que penser il estoit fort embarrasse comment il estoit possible qu'amasis qu'on disoit avoir reconnu l'escriture de la princesse sa femme n'adjoustast point de foy a ses paroles car ceux chez qui il estoit n'avoient pas sceu qu'il y avoit un petit endroit des tablettes ou la lettre de ladice estoit escrite qui s'estoit escaille de sorte que pour s'esclaircir 
 mieux si ce qu'on luy disoit estoit vray il le resolut d'escrire a quelqu'un de ses amis a elephantine pour cet effet il se mit a chercher des tablettes qu'il scavoit bien qu'il avoit lors qu'il estoit tombe malade mais apres les avoir trouvees comme il voulut commencer d'escrire il trouva dedans ce petit morceau qui manquoit a la lettre de ladice mourante qui comme je l'ay tantost dit s'y estoit attache et conserve miraculeusement et qui faisoit voir clairement que ladice avoit laisse une fille et non pas un fils cet officier ne l'eut pas plustost aperceu que le regardant de plus pres il vit que ce mot de fille avec la lettre qui le precedoit estoit escrit de la main d'une femme si bien que le regardant encore plus attentivement il connut sans en pouvoir douter que ce mot qu'il voyoit faisoit partie de la lettre de ladice dont il connoissoit bien le carractere de sorte que jugeant alors qu'amasis n'avoit pu estre esclaircy de la verite et scachant que ce prince avoit dit que s'il avoit une fille heracleon l'espouseroit il creut avoir trouve un moyen infaillible de desabuser le roy de l'erreur ou il estoit de rendre heracleon heureux et de faire sa fortune c'est pourquoy il ferra soigneusement ce petit morceau de tablette et tout foible qu'il estoit de sa maladie il se mit en chemin pour aller a elephantine ou il arriva de nuict allant droit chez heracleon qu'il trouva en conversation avec tanisis comme je viens de le dire 
 d'abord il le supplia qu'il luy pust parler en particulier mais heracleon luy ayant dit qu'il n'avoit rien de cache pour tanisis il se mit a luy raconter comment il avoit trouve la lettre de ladice comment il l'avoit perdue et comment il avoit retrouve ce qui pouvoit faire connoistre a amasis qu'il s'estoit abuse lors qu'il avoit creu que ladice luy avoit laisse un fils puis qu'il estoit vray que la lettre de cette princesse marquoit qu'elle luy laissoit une fille adjoustant qu'il seroit aise de le prouver au roy en luy monstrant ce petit morceau ce tablette ou le mot de fille estoit et qui se trouveroit si juste a l'endroit qui manquoit a cette lettre qu'il ne pourroit pas croire que ce fust une fourbe et qu'ainsi quand ce morceau de tablette seroit a sa place amasis verroit bien qu'on l'avoit trompe enfin seigneur cet officier fit si bien connoistre a heracleon qu'il luy estoit aise de rendre du moins la naissance de sesostris douteuse qu'il en eut une joye estrange cependant comme c'estoit une affaire qui luy importoit de tout il voulut l'examiner avec un peu plus de loisir et pour agir seurement il fit que cet officier demeura cache chez luy le conjurant de conserver avec un soin extreme ce qui devoit oster la couronne a sa soeur et a sesostris et la luy donner car il ne douta point que puis qu'il demeuroit pour constant que la reine ladice sesostris et amenophis avoient este a l'isle ou le roy croyoit avoir trouve son fils timarete ne fust 
 fille d'amasis il ne comprenoit pourtant pas trop bien pourquoy traseas avoit deguise la verite mais enfin puis qu'il paroissoit que ladice avoit laisse une fille il y avoit tousjours certitude qu'il y avoit de la fourbe a ce que traseas avoit dit si bien que pour tascher de scavoir la verite devant que de parler au roy heracleon et tanisis resolurent d'aller trouver traseas et de l'obliger ou par promesses ou par menaces a dire ce qu'il scavoit ce qui porta d'autant plustost heracleon a agir ainsi fut que comme il avoit veu la lettre de ladice entre les mains du roy il connoissoit bien que cet officier ne luy imposoit rien et que ce mot de fille estoit asseurement celuy qui manquoit a cette lettre cette resolution estant prise heracleon ne songea plus qu'a l'executer et en effet sans differer davantage il partit avec tanisis devant le jour et arriva au lieu ou estoit traseas devant que le soleil fust leve et devant que timarete fust esveillee il ne voulut pas mesme luy parler dans le pavillon ou il logeoit et il l'envoya querir par tanisis et le fit venir au bord de l'estang mais afin de l'obliger plus tost a advouer la verite heracleon voulut luy tesmoigner d'abord qu'il la scavoit traseas ne fust donc pas plustost aupres de luy que prenant la parole je ne viens pas icy luy dit-il pour vous faire dire la verite d'une chose que vous scavez car je la scay aussi bien que vous mais pour vous demander pour quelle raison vous avez dit un mensonge au roy 
 qui luy a fait faire une injustice estrange en reconnoissant sesostris pour son fils et en laissant dans la bassesse la fille que la princesse ladice luy a laissee parlez donc traseas adjousta t'il par quel motif avez vous agy ainsi mais ne pensez pas vouloir soutenir que sesostris est fils de ladice et d'amasis car il faut que vous scachiez que le roy doit voir devant qu'il soit deux jours ce qui manque a une lettre de la reine sa femme qui luy prouvera si clairement qu'il s'est abuse et que sesostris n'est pas son fils qu'il n'est point de suplice qu'on ne vous fasse souffrir et pour vous faire dire la verite et pour vous punir de la fourbe que vous avez faite cependant poursuivit il si vous voulez vous confier a moy et me dire precisement pourquoy vous avez fait cette fourbe et en quel lieu est la fille d'amasis je vous promets non seulement de vous proteger et de vous empescher d'estre mal traite par le roy mais encore de vous recompenser si magnifiquement que tout ce qu'amasis vous a donne pour luy avoir persuade que sesostris est son fils n'aprochera point de ce que je vous donneray si vous m'advouez que timarete est sa fille et que vous faciez en suitte tout ce que je vous diray pendant qu'heracleon parloit traseas se trouvoit estrangement embarrasse car il voyoit bien veu la maniere dont il affirmoit ce qu'il luy disoit qu'il scavoit la chose avec certitude de sorte que la crainte s'emparant de son esprit il n'estoit pas 
 en estat de raisonner fort juste il voyoit bien encore qu'heracleon scavoit que sesostris n'estoit pas fils d'amasis mais il ne scavoit pas si heracleon scavoit qu'il fust fils d'apriez il jugeoit pourtant qu'il l'ignoroit s'imaginant que s'il en eust sceu quelque chose il eust este impossible qu'il ne luy en eust rien dit de sorte que ne scachant que faire apres avoir bien examine la chose en luy mesme il se resolut d'avouer a heracleon que timarete estoit fille d'amasis jugeant bien que c'estoit principalement ce qu'il desiroit car comme traseas avoit assez d'esprit et qu'il avoit sceu que le roy avoit dit a ce prince devant que d'aller a isle que s'il avoit une fille il le luy feroit espouser il ne doutoit pas que son interest ne le fist autant parler que celuy de l'estat mais en prenant la resolution d'advouer la verite pour ce qui regardoit timarete et de dire enfin qu'elle estoit fille d'amasis il prit aussi celle de ne descouvrir pas que sesostris estoit fils d'apriez non seulement parce qu'il avoit quelque houreur de livrer le fils de son roy legitime entre les mains d'un usurpateur qui le feroit peut-estre mourir mais encore parce qu'il craignoit qu'amasis ne fust bien plus irrite qu'il eust voulu supposer le fils d'apriez que le fils d'un berger ainsi apres avoir bien agite la chose en luy mesme et voyant qu'heracleon redoubloit ses promesses et ses menaces seigneur luy dit il si vous me jurez solemnellement que vous me sauverez la vie je vous advoueray tout ce que 
 je scay de ce que vous voulez scavoir de moy heracleon ayant alors reitere ses sermens et tanisis ayant joint ses persuasions aux siennes traseas leur advoua que timarete estoit veritablement fille du roy adjoustant que sesostris estoit son fils et que l'amour paternelle l'avoit aveugle jusques au point que de vouloir le faire regner au prejudice de timarete luy ayant mesme semble qu'il seroit bien plus recompense de donner un fils au roy qu'une fille mais luy dit heracleon il a paru par ce que j'entendis dire a vostre isle que sesostris a tousjours passe peur estre fils d'amenophis et non pas pour estre le vostre et vous l'advouastes vous mesme au roy il est vray seigneur reprit hardiment traseas pour mieux authoriser son mensonge mais c'est que cette maladie contagieuse qui depeupla nostre isle et qui fit mourir et la reine et le prince sesostris son fils espargna ce sesostris que vous connoissez de sorte qu'amenophis apres m'avoir fait mille promesses de recompence me pria de souffrir que mon fils passast pour estre le sien sans m'en dire la raison et en effet j'y consentis scachant qu'il seroit bien plus riche passant pour son fils que pour le mien de sorte que les bergers qui depuis cela sont venus habiter nostre isle ont tousjours creu que sesostris n'estoit pas mon fils apres cela heraclcon et tanisis se mirent a parler bas entre eux et a examiner ce que leur disoit traseas touchant sesostris car enfin ils voyoient bien qu'il falloit 
 qu'amenophis eust eu dessein de faire passer un jour sesostris pour le fils d'apriez veu comme il l'avoit esleve et ils vinrent mesme a soubconner que peut-estre traseas ne disoit-il pas toute la verite et que sesostris estoit en effet fils d'apriez ils ne jugerent pourtant pas a propos d'approfondir la chose car comme ils scavoiet qu'amasis depuis quelque temps avoit eu de grands remords de toutes les choses passees ils craignirent que s'il venoit a scavoir que sesostris fust veritablement fils d'apriez et a apprendre en suitte l'affection qui estoit entre sesostris et timarete il ne se resolust pour oster tout pretexte de guerre et pour mettre son esprit en repos de les marier ensemble c'est pourquoy quelques soubcons qu'eust heracleon que sesostris fust le veritable sesostris il n'en tesmoigna rien a traseas et il prit la resolution par les conseils de tanisis de le faire d'abord redevenir berger et quelque temps apres de s'en deffaire absolument mais enfin seigneur apres avoir considere exactement toutes les suittes de cette affaire ils instruisirent traseas de tout ce qu'ils vouloient qu'il fist heracleon commencant desja a luy donner des marques de sa liberalite et afin que traseas n'eust pas le temps de se repentir ou de s'enfuir ou d'advertir sesostris ou timarete il l'obligea d'aller a l'heure mesme a elephantine laissant deux esclaves qui l'avoient suivy pour le conduire leur ordonnant de ne marcher pourtant pas ensemble de peur que cela ne luy nuisist c'est pourquoy 
 ces deux esclaves eurent ordre de suivre traseas de trente pas loin le faisant marcher devant eux mais enfin seigneur heracleon suivant ce qu'il avoit concerte avec traseas se trouva aupres du roy comme il revenoit du temple et comme il vouloit monter dans son palais et qu'il estoit desja sur le haut du perron traseas traversant ses gardes fut se mettre a genoux sur la derniere marche conjurant le roy de luy donner audience amasis s'estant tourne et l'ayant reconnu creut qu'on luy avoit fait quelque outrage dont il vouloit demander justice ou qu'on ne luy avoit pas bien paye ce qu'il avoit commande qu'on luy donnast de sorte que se tournant vers luy il est bien juste luy dit-il que celuy qui m'a donne un successeur obtienne l'audience qu'il demande ha seigneur interrompit traseas avec des larmes je ne viens pas vous demander justice mais je vous viens demander grace comme estant le plus criminel de tous les hommes amasis estant assez estonne du discours de traseas sur le visage duquel on voyoit la peur empreinte luy commanda de le suivre ne voulant pas l'escouter devant tant de monde et en effet ce prince estant entre dans sa chambre ou il ne voulut estre suivy que d'heracleon et de traseas ce berger ny fut pas plustost entre que se jettant a genoux seigneur dit il a amasis vous voyez a vos pieds un malheureux berger que l'ambition de faire son fils roy a rendu le plus coupable de tous les hommes car enfin seigneur 
 sesostris est mon fils et n'est point le vostre et timarete dont la beaute attira les yeux de tous ceux qui vous suivirent a nostre isle est veritablement vostre fille amasis infiniment trouble du discours de traseas se mit a le regarder avec beaucoup de colere et comment veux-tu luy dit-il que je te puisse croire apres ce que tu me dis dans ton isle qui m'asseurera poursuivit ce prince que ce que tu dis presentement soit la verite car puis que tu es capable d'un telle imposture ne dois-je pas aussi tost croire que tu veux faire regner ta fille au prejudice de mon fils que de penser que tu ayes voulu faire regner ton fils au prejudice de ma fille et puis d'ou vient ce remords qui te force a t'exposer a ma fureur osiris t'a-t'il apparu et que t'est-t'il arrive qui t'ait pu obliger a te repentir seigneur repliqua traseas suivant l'instruction qu'il avoit receue je n'ay pas plustost ouy dire que vostre majeste alloit marier sesostris a la princesse liserine que le repentir de ma faute m'a si cruellement tourmente que j'ay mieux aime m'exposer a souffrir le suplice que j'ay merite que de laisser plus longtemps un malheureux berger a un rang dont il est indigne au reste seigneur poursuivit traseas si la foiblesse de vostre veue ne vous avoit pas empesche de voir la merveilleuse ressemblance qu'il y a de timarete a la princesse sa mere vous auriez connu d'abord qu'elle est vostre fille aussi fust ce principalement pour cela que j'eus la hardiesse d'abuser vostre majeste heracleon 
 voulut alors dire quelque chose en faveur du repentir de traseas mais amasis sans l'escouter se mit a faire cent questions a ce berger ou il respondit si a propos que ce prince ne scavoit plus ce qu'il devoit croire ou ne croire pas neantmoins il avoit desja tant d'amitie pour sesostris que son inclination le portoit a le vouloir maintenir au rang ou il estoit et a vouloir faire punir traseas comme un imposteur mais comme il estoit la cet officier qui avoit este cache chez heracleon et instruit par luy fit dire au roy par le capitaine de ses gardes qu'il avoit un advis a luy donner d'ou dependoit tout le repos de sa vie et qu'il importoit extemement qu'il sceust le plustost qu'il luy seroit possible amasis qui avoit l'esprit fort esmeu commanda qu'on le fist entrer et il le commanda d'autant plustost qu'il avoit sceu que cet honme n'avoit en effet rien contribue a la sedition dont on l'avoit accuse je ne vous diray point seigneur quelles furent les paroles dont cet homme se servit pour aprendre au roy que c'estoit luy qui avoit trouve la lettre de ladice dans la ville de nea qu'il l'avoit leue aussi tost apres l'avoir trouvee qu'il avoit veu qu'elle luy disoit qu'elle luy laissoit une fille qu'en suitte il l'avoit perdue dans elephantine et qu'apres il avoit retrouve ce qui pouvoit le tirer de l'erreur ou on l'avoit mis car enfin seigneur quand je vous redirois les mesmes paroles dont cet homme se servit je ne ferois que vous ennuyer par un long discours cependant amasis n'eut 
 pas plustost entendu ce qu'il luy disoit qu'impatient de voir ce qu'il luy aportoit il prit ce petit morceau de tablettes qui s'estoit tellement conserve qu'il ne s'estoit brise en nulle part de sorte que le roy le prenant et le mettant a l'endroit de la lettre de ladice qui estoit escaile et ou il manquoit quelque chose il le remplit entierement et trouva sa place si juste qu'il n'y avoit pas moyen de pouvoir seulement soubconner qu'il pust y avoir de fourbe car il joignoit si bien de par tout qu'a peine en voyoit on la jointure mais si le roy fut surpris de voir que ce petit morceau de tablette trouvoit sa place si juste il le fut bien davantage lorsque voyant ce vuide remply il vit qu'au lieu qu'il avoit creu que ladice luy eust voulu dire le vous laisse un fils il y avoit je vous laisse une fille cependant il ne put plus douter qu'il ne se fust trompe et que ce mot de fille n'eust este escrit de la main de ladice comme tout le reste de la lettre amasis ne doutant donc plus que sesostris n'estoit point son fils demanda a traseas de qui il l'estoit mais il luy respondit ce qu'il avoit desja respondu a heracleon c'est a dire qu'il estoit pere de sesostris et en effet il sceut si bien respondre a toutes les objections que le roy luy fit qu'il ne put jamais le faire contrarier mais comme heracleon avoit plus d'une passion dans l'ame et qu'il ne cherchoit pas moins se vanger de sesostris comme son rival qu'a espouser timarete par amour et par ambition tout ensemble il dit tout bas au 
 roy qu'il croyoit qu'amenophis avoit esleve le fils de traseas avec intention de le faire passer pour le fils d'apriez et que selon son sens il seroit a propos de l'observer de peur qu'il nallast se jetter dans thebes et persuader aux peuples qu'il estoit le veritable sesostris mais amasis qui aimoit tendrement sesostris quel qu'il peust estre non seulement parce qu'il luy devoit une victoire signalee mais par un puissant instinct ne put souffrir cette proposition c'est bien assez luy dit il que j'oste la qualite de prince a sesostris sans luy oster encore la liberte joint que sa veritable naissance va faire un si grand esclat dans le monde qu'il ne pourra pas la rendre douteuse et s'il y a quelqu'un a arrester il faut que ce soit traseas et non pas luy et en effet le roy luy donna des gardes ordonnant que deux femmes de qualite d'elephantine allassent querir timarete mais comme heracleon vouloit estre le premier a annoncer cette nouvelle a cette belle bergere il supplia le roy de luy permettre d'y mener ces dames ce qu'il luy accorda commandant expressement et a luy et a celuy qui avoit trouve la lettre de ladice et a traseas de ne rien dire sans sa permission de ce qui se passoit entre eux ainsi le prince sesostris ignorant ce qu'on faisoit contre luy ne songeoit qu'au malheur que la grandeur ou il estoit luy causoit ne scachant pas qu'il l'alloit bien tost perdre cependant heracleon fut au lieu ou estoit timarete qu'il trouva assez en peine 
 de traseas aussi bien que nicetis mais elle la fut bien davantage lors qu'elle vit un chariot plein de dames et que ces dames luy dirent qu'elles avoient ordre du roy de la luy mener d'abord timarete respondit qu'il n'estoit pas croyable qu'un si grand prince voulust voir une simple bergere comme elle toutesfois comme elle vit qu'elles insistoient a la vouloir mener elle commenca de craindre voyant heracleon avec elles que ce ne fust une tromperie qu'on luy voulust faire mais comme il connut sa pensee il la tira a part avec la permission de ces dames qui ne scavoient que penser du commandement qu'elles avoient receu heracleon ayant donc separe timarete de quelques pas de la compagnie luy dit qu'il la conjuroit de ne tesmoigner pas au roy qu'il luy eust revele son secret en verite seigneur luy dit elle je pense que vous croyez que je ne me connois point et que parce que j'ay este eslevee avec le prince sesostris cela me doit donner quelque familiarite aupres du roy son pere nullement madame luy dit il ha seigneur interrompit elle ne me raillez point si cruellement et ne me donnez pas une qualite que les bergeres ne peuvent jamais avoir je ne vous regarde pas aussi repliqua t'il comme une bergere mais comme une princesse car enfin il n'est pas plus vray que sesostris n'est qu'un berger qu'il est vray que vous estes fille d'amasis non non poursuivit heracleon voyant par son visage qu'elle 
 ne croyoit pas ce qu'il disoit ce que je vous dis est vray et devant qu'il soit demain au soir vous vous verrez au dessus de tout ce qu'il y a de grand en egipte et sesostris se verra au dessous de tout ce qu'elle a de plus bas ha seigneur reprit timarete toute surprise la fortune n'est pas assez aveugle ny assez injuste pour faire un tel renversement quoy qu'il en soit dit-il ces dames ont ordre de vous mener a elephantine et moy de vous y escorter m'estimant infiniment heureux d'avoir pu vous annoncer le premier une nouvelle qui vous doit estre si agreable ce que vous me dites paroist si impossible repliqua t'elle que je ne vous scaurois croire mais quand la chose seroit vraye je me trouverois si fort indigne d'un si grand honneur que je ne m'en rejouyrois pas apres cela il falut que timarete obeist et qu'elle entrast dans le chariot il est vray qu'elle ne voulut point aller seule et on fut contraint de souffrir que nicetis l'accompagnast cependant comme elle est naturellement propre et qu'elle ne scavoit jamais precisement si peut estre sesostris n'iroit point a la chasse vers le lieu ou elle demeuroit elle n'estoit jamais negligee de sorte qu'elle parut si belle aux dames qui la menerent qu'elles ne pouvoient se lasser d'admirer sa beaute pour heracleon il n'a jamais este un homme plus heureux qu'il estoit alors car il se voyoit a ce qu'il croyoit a la veille d'espouser la plus belle personne de toute l'egipte et une personne encore qui le seroit roy de plus il avoit 
 la satisfaction d'oster a son rival la possession de sa maistresse et de le renverser du throsne si bien que trouvant en un mesme temps de quoy satisfaire son amour son ambition sa jalousie et sa vangeance il estoit aussi heureux qu'il eust pu souhaiter de l'estre il n'en estoit pas autant de timarete qui estoit si surprise et si estonnee que son ame n'estoit capable ny de douleur ny de joye elle pencha pourtant plus vers la premiere que vers l'autre cependant lors qu'elle fut arrivee au palais heracleon en fit advertir le roy qui commanda qu'on la fist entrer mais a peine eut elle fait un pas dans la chambre ou il estoit que ce prince voyant tout d'un coup aussi clair qu'il avoit jamais veu vit sur le visage de timarete une si grande et si prodigieuse ressemblance avec la princesse ladice sa femme qu'il ne douta plus du tout que timarete ne fust sa fille de sorte que l'embrassant avec tendresse il la reconnut aussi pour la sienne et il la reconnut avec d'autant plus de joye que le merveilleux changement qui estoit arrive en ses yeux le rendant capable de reconnoistre parfaitement timarete le confirmoit encore dans l'opinion qu'il estoit protege par les dieux timarete voyant l'honneur que le roy luy faisoit ne scavoit comment le recevoir elle luy disoit pourtant avec autant de grace que de modestie qu'elle n'estoit qu'une simple bergere indigne de la bonte qu'un si grand roy avoit pour elle car comme elle scavoit bien qu'elle ne pouvoit estre 
 reconnue pour princesse que sesostris ne redevinst berger elle ne respondoit point au roy comme estant sa fille luy semblant quasi qu'elle ne le pouvoit estre si elle n'y connsentoit cependant comme le roy ne douta plus que timarete ne fust effectivement ce que traseas disoit qu'elle estoit il arriva encore qu'il creut en suitte tout ce qu'il luy disoit de sesostris de sorte que croyant que son repentir devoit effacer son crime il luy fit oster ses gardes et le mit en liberte le faisant venir devant luy mais traseas ne vit pas plustost timarete qu'il luy demanda pardon de luy avoir voulu oster la couronne pour la donner a sesostris timarete entendant parler traseas rougit et baissa les yeux ce ne fut pourtant pas de despit de l'injure qu'il luy avoit voulu faire mais ce fut de la douleur qu'elle eut d'estre cause que sesostris redevinst berger cependant le roy fit entrer les dames qui avoient este querir timarete et leur aprit qui elle estoit de sorte que cette belle bergere devenant princesse en un instant s'il faut ainsi dire eut besoin d'avoir l'ame aussi grande qu'elle l'avoit pour ne donner point de marques de l'agitation de son esprit cependant comme amasis ne vouloit pas que ce bruit s'epandist qu'il n'eust fait scavoir a sesostris le changement qui estoit arrive a sa fortune il fit passer timarete avec les dames qui la luy avoient amenee dans une autre apartement et commanda qu'on luy fist venir sesostris mais comme timarete fut preste de sortir de la chambre 
 du roy poussee par un sentiment qu'elle ne put retenir seigneur luy dit elle souffrez s'il vous plaist que devant que de vous quitter je vous demande si traseas que j'avois tousjours creu estre mon pere vous a apris que je dois la vie a sesostris et qu'ainsi si j'ay l'honneur d'estre vostre fille vostre majeste est obligee de le recompenser pour moy de l'obligation que je luy ay comme timarete ne put dire cela sans une esmotion qui parut sur son visage heracleon qui estoit present en eut le coeur fort agite et d'autant plus que le roy voulant scavoir comment sesostris avoit sauve la vie a timarete cette belle princesse le luy raconta avec toute l'exageration d'une personne qui vouloit du moins en ostant la couronne a sesostris luy aquerir l'amitie du roy il est vray qu'il avoit une grande disposition a escouter favorablement tout ce qui estoit avantageux a sesostris c'est pourquoy lors que timarete eut finy son recit le roy l'assura qu'il se souviendroit que sesostris estoit son liberateur se separant d'elle aussi tost qu'il eut commande aux dames entre les mains de qui il la remit de luy faire changer les habits qu'elle avoit en d'autres plus proportionnez a sa condition presente heracleon l'allant conduire a son apartement pour nicetis qui avoit suivy timarete elle rejoignit son mary dans l'antichambre cependant amasis ayant envoye querir sesostris il s'aperceut bien en allant chez le roy qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire 
 car quelque soin qu'on eust aporte a cacher ce qui se passoit il s'en estoit espandu quelque bruit mais quoy qu'il vist de l'estonnement sur le visage de tous ceux qu'il rencontroit il ne devinoit pas ce que c'estoit il est vray qu'il ne l'ignora pas longtemps car des qu'il fut aupres du roy ce prince apres luy avoir dit tout ce qu'il creut luy devoir faire recevoir la nouvelle qu'il avoit a luy annoncer avec moins de douleur luy aprit enfin qu'il avoit este abuse qu'il n'estoit point son fils et que timarete estoit sa fille luy disant toutes les preuves qu'il en avoit au reste luy dit-il sans luy donner loisir de l'interrompre ne pensez pas que je veuille qu'un homme que j'ay juge digne d'estre mon fils et qui en effet est digne de l'estre redevienne berger non sesostris je ne le pretends pas au contraire je veux par une declaration publique vous mettre au range le plus esleve des calasires et vous approcher si pres du throsne que vous n'aurez presques pas lieu de vous apercevoir d'en estre tombe seigneur reprit sesostris qui avoit eu loisir de se remettre de son estonnement pendant que le roy avoit parle comme j'avois receu sans orgueil et sans emportement l'honneur que vous m'aviez fait de me reconnoistre pour vostre fils je recois aussi sans bassesse et sans desespoir la nouvelle que vous me donnez du changement de ma condition j'advoue toutesfois reprit il que si je quittois la place que vous m'aviez donnee a un autre qu'a timarete j'aurois quelque 
 peine a la quitter mais sa vertu est si digne de sa naissance que je n'ay pas besoin de toute la mienne pour me consoler de la perte d'une chose qu'elle gagne au reste seigneur poursuivit il je suis bien oblige a vostre majeste de l'honneur qu'elle me veut faire et que je n'accepte pourtant point car enfin seigneur si j'ay a estre un jour au range des calasires il faut que je doive cet honneur a mon espee et non pas a vostre bonte seulement joint aussi qu'en l'estat ou est mon ame presentement je ne scay pas encore si je me serviray d'une houlette ou d'une espee car j'ay besoin d'un peu plus de temps pour examiner si j'ay trouve plus ou moins de malheur en me servant de l'une que de l'autre cependant je vous suplieray de croire que je n'ay rien contribue a l'erreur de vostre majeste estant certain que je n'ay jamais sceu que j'estois fils de traseas et que j'ay tousjours creu l'estre d'amenophis quoy qu'il en soit seigneur poursuivit il je seray tousjours tres affectionne a vostre service mais avant que de m'esloigner de la cour je vous demande la permission de dire adieu a la princesse timarete je vous accorde celle de la voir reprit obligeamment le roy mais non pas celle de luy dire adieu sesostris respondit a la bonte de ce prince avec beaucoup de respect et quoy qu'amasis ne voulust pas qu'il deslogeast du palais il ne voulut point y demeurer et il s'en alla passer le reste du jour chez celuy de mes amis dont je luy avois donne la connoissance et 
 ou il retrouva encore tout nostre esquipage il n'y fut pas si tost qu'il m'envoya querir en diligence pour m'aprendre le renversement de sa fortune je ne les sceus pourtant pas par luy car je l'apris de traseas et de nicetis qui s'en retournoient chez eux mais enfin lorsque j'entray dans la chambre ou sesostris estoit et bien mon cher miris me dit il ma fortune n'est elle pas bien bizarre et ne faut-il pas estre insensible ou immortel pour ne mourir pas de douleur apres ce qui m'est arrive ce n'est pas adjousta t'il que je regrette autant la grandeur que vous pourriez vous l'imaginer car graces aux dieux je me trouve l'ame au dessus de toute sorte d'ambition mais ce qui me fait desesperer est que je me trouve toujours esgallement esloigne de timarete soit que je fois prince ou berger et je pense mesme qu'encore qu'elle occupe aujourd'huy la place que je tenois hier et que je fois a celle qu'elle a quittee j'en suis encore plus esloigne que je n'estois car enfin en devenant roy je pouvois peut-estre la faire reine mais timarete en devenant princesse ne pourra jamais me faire roy ainsi mon cher miris si je regrete le sceptre ce n'est point par ambition mais par amour seulement au reste poursuivit il je ne scaurois me resoudre a regarder traseas comme mon pere qu'amenophis ne soit revenu et ne m'ait assure que je ne suis point son fils mais puis que nous n'avons plus de mesure a prendre pour nous cacher je vous conseille me dit-il de paroistre 
 dans le monde pour ce que vous estes afin que vous m'en pussiez dire des nouvelles car pour moy quand j'auray veu timarete je ne veux plus qu'on m'y voye ce n'est pas adjousta t'il que je puisse me resoudre a partir si tost l'elephantine car enfin heracleon est amoureux de timarete et tout berger que je suis ou qu'on me dit estre je ne pretens pourtant pas que l'egipte ait un roy qui soit mon rival je voulus alors representer a sesostris qu'il ne faloit pas qu'il se perdist et que peut-estre pourroit il arriver encore quelque changement qui luy seroit avantageux que le retour d'amenophis nous instruiroit mieux que nous ne l'estions et qu'enfin j'estois persuade apres tout ce que je scavois que traseas et amenophis ne luy avoient point donne la vie en pensant me consoler reprit il vous me mettez en un nouveau desespoir car si je suis ce que je voy bie que vous pensez que je fois je suis le plus malheureux homme du monde et si je ne le suis pas je suis encore bien infortune cependant sesostris ne fut pas seul a se pleindre la princesse liserine eut sa part de la douleur en cette rencontre et l'ambition toute seule ne la tourmenta guere moins que l'amour tourmetoit sesostris elle dit a tout le monde que c'estoit une supposition de son frere qui vouloit estre roy adjoustant qu'asseurement sesostris estoit effectivement fils d'amasis et que timarete estoit bergere enfin elle parla avec tant de hardiesse qu'heracleon fit en sorte que 
 le roy luy envoya commander de se taire car de l'humeur dont est heracleon il n'est rien qu'il ne soit capable de sacrifier a son ambition cependant quelque envie qu'eust sesostris de voir timarete sa douleur fut si forte tout ce jour la qu'il fut contraint d'attendre au lendemain au matin passant la nuit avec des inquietudes si extraordinaires qu'il ne put jamais fermer les yeux timarete de son coste ne jouissoit pas avec plaisir de la grandeur ou elle estoit et recevoit avec assez de negligence tous les soins qu'on prenoit de la parer et de la divertir quelque magnifique que fust l'apartement ou on l'avoit mise elle se souvenoit d'avoir eu plus de plaisir d'entretenir sesostris dans sa cabane qu'elle n'en recevoit dans le palais ou elle estoit alors et quand elle venoit a considerer qu'elle l'alloit perdre pour tousjours elle eust voulu perdre la grandeur qui luy causoit cette infortune et il y avoit des instans ou elle estoit encore plus affligee de voir qu'elle estoit princesse et sesostris berger qu'elle ne l'avoit este lors qu'elle se croyoit bergere et sesostris fils de roy il n'y avoit donc qu'heracleon et tanisis qui eussent une joye tranquile car pour amasis quelque satisfaction qu'il eust de voir une image vivant de sa chere ladice il sentoit pourtant dans son coeur une inquietude qui le troubloit et qui faisoit qu'il ne trouvoit repos en nulle part mais enfin seigneur le lendemain estant arrive sesostris fut suivant la permission qu'il en avoit eue 
 du roy pour voir timarete et il entra dans sa chambre comme on venoit de l'habiller pour la premiere fois en personne de sa condition pour sesostris il y fut avec un habillement propre mais sans ornement et tel que les gens de qualite en portent d'ordinaire lors qu'ils ne se parent point mais il y fut avec une melancolie dans le coeur qu'il eut bien de la peine a s'empescher de faire paroistre sur son visage il est vray qu'il eut quelque sujet de consolation car lors qu'il entra dans la chambre de timarete il vit qu'au milieu de toute la magnificence qui l'environnoit elle avoit une tristesse si grande sur le visage qu'il ne douta point qu'il n'en fust la cause cette pensee luy fut si agreable qu'elle le mit en estat de pouvoit cacher une partie de sa douleur mais au contraire timarete voyant tant de fermete dans l'ame de sesostris sentit qu'elle s'en attendrissoit davantage et que les larmes luy en venoient aux yeux de sorte que voulant cacher ce petit desordre de son coeur aux femmes qu'on luy avoit donnees apres que sesostris l'eut saluee avec un profond respect elle se mit a sa ruelle ou il la suivit et ou elle ne fut pas plustost que sesostris prenant la parole madame luy dit il ne trouverez vous point mauvais que le berger sesostris prenne la liberte de vous suplier de luy vouloir du moins donner la houlette dont vous aviez accoustume de vous servir vous assurant qu'il la recevra avec plus de consolation qu'il ne receut de joye lors qu'on luy fit esperer qu'il porteroit 
 un jour le sceptre d'egipte ha sesostris luy dit elle en l'interrompant je ne trouve nullement bon que vous ayez l'esprit assez libre apres ce qui nous vient d'arriver pour me dire une pareille chose et je me souviens que la premiere fois que vous me vistes apres que le roy vous eut reconnu pour son fils vous me vistes les yeux couverts de larmes il est vray madame dit il mais j'ay si fort apprehende que ma tristesse ne put estre mal expliquee et que vous ne creussiez que j'avois quelque regret a vous laisser la grandeur qu'on m'avoit donnee que j'ay este contraint de faire un grand effort sur moy mesme pour vous cacher une partie de mon desespoir toutesfois si vous me faites l'honneur de m'assurer que vous ne croirez pas que l'ambition soit la cause de ma douleur je vous la monstreray toute entiere mais pour m'en donner la liberte soyez s'il vous plaist encore aujourd'huy la bergere timarete vous serez princesse tout le reste de vostre vie et ce n'est que pour une heure seulement que j'ay besoin de ne vous considerer pas comme ce que vous estes je vous assure reprit timarete en soupirant que je seray tousjours pour vous ce que j'ay este je ne m'engage pas poursuivit elle a vivre aveque vous comme j'y ay vescu car vous scavez que la bien-seance ne le veut pas mais je vous promets que tous les sentimens de mon coeur ne changeront point avec ma fortune et que je me trouveray tousjours tres malheureuse dans ma condition parce qu'elle sera 
 differente de la vostre je ne pense pas poursuivit elle que vous puissiez vous pleindre de moy je ne m'en pleins pas aussi reprit il mais je me pleins estrangement de ma malheureuse destinee qui ne m'esleve que pour me precipiter et qui ne vous esleve en suitte que pour vous empescher de me rendre heureux mais madame ne me refusez du moins pas ce qui depend absolument de vous et ce qui ne choque ny la vertu ny la bien seance il me semble reprit timarete qu'apres ce que je vous ay dit il n'est pas necesaire que je vous die que je vous accorde ce que vous me demandez avec des conditions si justes cela estant madame repliqua sesostris vous ne vous offencerez donc pas si je vous conjure de croire que vostre condition n'a rien augmente au respect que j'avois pour vous et que celle ou j'estois il y a un jour n'avoit rien diminue de la passion que j'ay dans l'ame au reste madame pour vous empescher de trouver mauvais que je conserve cette passion dans mon coeur souvenez vous s'il vous plaist que puis qu'elle n'a pu estre changee en devenant fils de roy elle ne scauroit changer aussi en redevenant berger de sorte que vous adorant avec une necessite absolue a laquelle je ne puis resister vous seriez fort injuste si vous vous en offenciez au reste madame comme en perdant tout mon bonheur je n'ay pas perdu toute ma raison je scay bien que je n'ay plus rien a esperer que je vous dois mesme adorer sans vous voir et qu'il n'y a que la seule mort qui 
 puisse faire cesser mes peines je scay dis-je que tout ce que je dois raisonnablement vous demander est d'avoir quelque douleur que la fortune n'ait pas voulu mettre quelque esgalite en nostre condition comme elle en avoit mis en nos inclinations cependant puis que vous m'avez accorde la permission de vous parler aujourd'huy comme a la bergere timarete il faut que je vous die qu'il y a encore une chose que vous pouvez faire pour moy qui m'empescheroit de mourir desespere si elle est en ma puissance reprit elle et qu'elle ne choque ny la vertu ny la bien-seance je vous l'accorderay sans doute je vous respecte si fort repliqua sesostris que je n'ay pas la hardiesse de vous dire ce que je pense mais enfin poursuivit il il faut se confier a vostre bonte et vous dire madame que toute la grace que je vous demande est de n'espouser jamais heracleon quand j'estois a la place ou vous estes j'avois fortement resolu de n'espouser jamais que vous mais madame comme les loix ne doivent pas estre esgalles entre nous quand mesme vous ne seriez que bergere je ne vous demande pas tant et je ne vous excepte qu'heracleon de tout ce qu'il y a de princes au monde ce n'est pas que je ne sois persuade que le jour de vostre mariage sera celuy de ma mort quel que puisse estre celuy que vous espouserez mais apres tout cette mort me sera moins rigoureuse que ne seroit celle que me donneroit la felicite d'heracleon si vous ne m'aviez pas permis adjousta t'il 
 de vous parler encore aujourd'huy comme je vous parlois autresfois je ne dirois pas ce que je dis et puis madame si vous vous souvenez que le prince sesostris vous offrit d'abandonner la couronne si vous le vouliez et d'aller chercher une isle deserte pour y vivre aveque vous je m'assure que vous ne trouverez pas le berger sesostris trop insolent je le trouve si malheureux reprit elle que quand mesme il seroit vray qu'il seroit un peu trop hardy je ne m'en offencerois pas mais pour respondre precisement a ce que vous dites poursuivit elle je vous promettray de faire tout ce que la bien-seance me permettra pour n'espouser jamais heracleon et je vous promets de plus que des que je ne pourray plus m'opposer a la volonte du roy j'auray recours a la mort je ne pretends pourtant pas adjousta t'elle que vous m'ayez une grande obligation de ce que je vous dis car j'ay une aversion si forte pour heracleon que je m'opposeray a ses intentions autant pour l'amour de moy que pour l'amour de vous mais ce que je veux que vous contiez pour quelque chose est que je vous assure que je ne seray jamais heureuse et que si les dieux eussent laisse ma fortune a mon choix j'aurois mieux aime estre bergere aveque vous que d'estre reine de toute l'egipte sans vous ha madame interrompit sesostris que je vous suis redevable de me dire des choses qui hasteront infailliblement ma mort et qui m'empescheront de trainer plus longtemps une malheureuse 
 vie car enfin apres ce que vous venez de me dire je dois mourir de douleur et de regret de me voir dans la necessite de perdre une personne si genereuse non non sesostris luy dit elle je n'entends pas que ce que je vous dis pour vous consoler serve a accroistre vostre douleur au contraire si j'ay encore quelque pouvoir sur vous je veux que vous viviez et que vous m'aimiez afin que je puisse avoir la consolation de penser qu'en quelque lieu que vous soyez vous me conserverez vostre affection ce qui vous doit assurer de la mienne poursuivit elle est que lors que vous estiez le prince sesostris et que j'estois la bergere timarete quelque inesgalite qui fust alors entre nous je n'eusse nullement trouve bon que vous m'eussiez oubliee quoy que je vous priasse de le faire de sorte que comme vous n'estes pas plus esloigne de ma condition que je l'estois de la vostre vous ne devez pas craindre que je vous oublie quoy que je ne vous voye plus mais apres cela ne me demandez rien davantage je fais sans doute peu pour la bergere timarete mais je fais peut estre un peu trop pour la princesse d'egipte comme ils en estoient la on vint dire a timarete avec beaucoup d'empressement que le roy la demandoit de sorte qu'il falut qu'elle se separast de sesostris avec precipitation toutesfois elle luy dit le dernier adieu comme la bergere timarete et quoy que ce fust en tumulte ce fut pourtant avec tendresse et d'une maniere si obligeante que la passion de sesostris 
 toute violente qu'elle estoit ne trouva pas lieu de s'en pleindre il se retira donc au logis qu'il avoit choisi pour sa retraite ou il me racconta cette triste conversation comme il avoit accoustume de me raconter toutes les autres cependant timarete en arrivant dans la chambre du roy aprit qu'il ne l'avoit mandee que pour luy dire que s'estant engage a heracleon de luy faire espouser sa fille s'il en avoit une il l'en avoit voulu advertir afin qu'elle commencast de le considerer comme devant estre son mary il y a encore si peu que je scay que j'ay l'honneur d'estre vostre fille repliqua timarete que c'est ce me semble me faire une injure que de me parler si tost de reconnoistre une autre authorite que la vostre et de vouloir m'obliger a partager mes soins et mes respects c'est pourquoy seigneur j'ose vous suplier de me laisser jouir quelque temps de l'honneur que vous m'avez fait comme le roy alloit respondre a timarete pour luy dire qu'il vouloit estre obei il tomba en foiblesse et fut pres d'une heure sans revenir mais au retour de cette pamoison il trouva qu'il avoit tout a fait perdu la veue et que tant qu'il avoit este esvanouy il n'avoit eu l'imagination remplie que de cette mesme apparition qu'il avoit desja eue une fois mais avec cette difference que les menaces de ladice avoient encor este plus espouventables de sorte qu'il ne se trouva pas en estat de continuer de parler a timarete du mariage d'heracleon car ce prince estoit si trouble 
 et si afflige qu'il ne scavoit quelle resolution prendre n'osant mesme dire toute sa douleur car comme il n'ignoroit pas qu'heracleon avoit une ambition extreme et qu'il connoissoit bien de quoy cette passion est capable il ne croyoit pas qu'il deust luy tesmoigner combien il estoit touche des menaces que les dieux luy faisoient s'il ne rendoit pas le sceptre qu'il avoit usurpe de sorte que renfermant toute sa douleur en luy mesme justes dieux disoit il comme il l'a raconte depuis qui me punissez avec tant de severite quoy que ce soit sans injustice comment voulez vous que je rende le sceptre que j'ay usurpe si le fils d'apriez est mort aussi bien que luy et s'il ne reste personne de son sang vous me faites entendre par des apparitions terribles que l'enfant de ce malheureux roy n'est pas mort mais vous ne me faites pas connoistre ou il est j'avois eu quelques soubcons que sesostris fust le veritable sesostris et vous scavez bien vous qui penetrez dans le plus profond des coeurs que lors que je le declaray mon successeur je ne le croyois pas plutost mon fils que le fils d'apriez j'avoue toutesfois que s'il eust alors este reconnu pour enfant de ce malheureux roy je ne luy aurois pas rendu le sceptre parce que j'aurois eu trop de peine a me demettre de l'authorite souveraine et a faire une restitution de cette sorte aux yeux de toute la terre mais aujourd'huy que j'ay change de sentimens je ne suis plus en pouvoir de croire que sesostris soit fils d'apriez 
 car enfin pourquoy traseas voudroit il faire descendre du throne le fils de son roy legitime qu'il y avoit luy mesme esleve quelle aparence y a t'il qu'il voulust faire redevenir berger un des plus grands princes du monde ainsi il y a plus de raison a croire qu'amenophis avoit esleve le fils de ce berger avec dessein de le faire passer pour fils d'apriez et de l'envoyer a thebes quand il le jugeroit a propos cependant disoit il encore les dieux me disent par leurs oracles qu'il faut que je rende le sceptre que j'ay usurpe et par des aparitions espouventables ils m'assurent encore que sesostris est vivant que dois je donc faire et que puis-je resoudre comme ce prince estoit dans de si cruelles inquietudes heracleon arriva aupres de luy timarete estant alors retournee a son apartement et comme cet homme se moquoit esgallement et des prodiges et des advertissemens des dieux il regarda l'accident arrive au roy comme une chose qui luy devoit estre advantageuse et qui devoit haster son mariage avec timarete et luy assurer encore plus la couronne il n'osa pourtant pas ce jour la en parler au roy qui de son coste n'osa pas aussi tesmoigner a heracleon toute l'inquietude de son ame cependant seigneur il faut que vous scachiez qu'enfin amenophis et l'esclave du prince dont les dieux n'avoient pas abandonne l'innocence furent si heureux que celuy qu'on les avoit accusez d'avoir blesse mortellement ne 
 mourut point de ses blessures et il arriva mesme que durant qu'il estoit malade les affaires de cette ville changerent de face si bien que le party le plus foible estant devenu le plus fort il quitta celuy dont il estoit pour prendre l'autre ainsi dans cette revolution generale amenophis trouva sa seurete car celuy qui l'avoit tousjours poursuivy ayant change de party ne le poursuivit plus et souffrit qu'il fust delivre cependant amenophis apres avoir confere avec les chefs des souslevez qui avoient refait de nouvelles troupes et leur avoir fortement assure qu'il y avoit un fils d'apriez vivant et qu'infailliblement il le leur meneroit bien-tost se mit en chemin pour venir en effect a nostre isle ou il esperoit trouver sesostris de retour mais seigneur vous pouvez juger quel estonnement fut le sien d'entendre dire par tous les lieux ou il passoit qu'amasis avoit sceu par une lettre de ladice qu'il avoit un fils qu'il avoit trouve ce fils dans une isle proche d'elephantine et qu'il se nommoit sesostris amenophis creut d'abord que tout ce qu'on luy disoit estoit un mensonge mais voyant que plus il approchoit d'elephantine plus cette verite se confirmoit il ne scavoit que penser l'embarras ou il se trouva alors ne fut pourtant rien en comparaison de celuy ou il fut lors que n'estant plus qu'a une journee de cette grande ville il sceut qu'on disoit que celuy qu'amasis avoit reconnu pour son fils n'estoit que le fils d'un berger qui estoit retourne a sa premiere 
 condition et qu'il avoit enfin reconnu pour sa fille une bergere appellee timarete vous pouvez juger seigneur combien toutes ces choses surprirent amenophis cependant il creut que devant que d'entreprendre d'aller a l'isle il estoit a propos de bien scavoir la verite de sorte qu'il se resolut d'arriver de nuit a elephantine et d'aller loger chez sa soeur mais il fut bien surpris d'aprendre qu'elle n'estoit pas a la ville et de scavoir la cause qui l'en avoit fait partir de sorte qu'amenophis ne voulant pas se confier aux domestiques de cette maison qui d'ailleurs ne le connoissoient point le hazard fit que le pere de celuy chez qui sesostris et moy estions logez ayant este de plus cher de ses amis du temps qu'il estoit dans la province il se resolut de demander retraite a son fils durant qu'il s'informeroit de ce qu'il vouloit scavoir si bien que nous ne fusmes pas peu estonnez lors que mon amy qui n'ignoroit point combien amenophis nous estoit cher nous l'amena dans la chambre ou nous estions sesostris achevant alors de me raconter la conversation qu'il avoit eue le matin avec la princesse timarete de vous dire seigneur quelle fut nostre joye et quelle fut la sienne il ne seroit pas aise il nous demanda cent choses mais au lieu de luy respondre nous luy faisions d'autres questions cependant le maistre du logis nous ayant laissez dans la liberte de nous entretenir de grace luy dit sesostris qui avoit une envie estrange de scavoir ce qu'il estoit dites-moy je vous en conjure 
 ce que je suis veritablement suis-je fils d'amasis ou de traseas ou de vous vous n'estes reprit amenophis rien de tout ce que vous dites et qui suis-je donc repliqua sesostris vous estes respondit amenophis puis qu'il est temps de vous le dire le fils d'apriez et le legitime roy d'egypte c'est pourquoy je viens vous querir pour achever heureusement un dessein qu'il y a si long-temps que je trame sesostris fut si surpris d'ouyr ce qu'il oyoit qu'il doutoit presques s'il avoit bien entendu aussi interrompit il amenophis pour se le faire redire une seconde fois et alors amenophis luy ayant rendu conte du dessein qu'il avoit eu en luy cachant sa naissance et luy ayant appris que c'estoit luy qui avoit cause les remuemens qui estoient a thebes et a heliopolis sesostris et moy luy contasmes a nostre tour tout ce qui estoit arrive et a timarete et a luy ce qui ne surprit pas moins amenophis que ce qu'il nous avoit dit nous avoit surpris ce qui l'espouventoit le plus estoit qu'il ne demesloit pas parfaitement pourquoy traseas avoit agy comme il avoit fait ny au commencement ny a la fin de cette grande affaire qu'il avoit eue a demesler avec le roy car il ne croyoit pas que l'esclave du prince luy eust revele son secret quoy qu'il en soit dit amenophis il ne s'agit plus de scavoir pourquoy traseas a fait ce qu'il a fait mais luy dit alors sesostris est il bien vray que timarete soit fille d'amasis comme traseas l'assure ouy seigneur reprit-il 
 et nous verrons bien tost si cette princesse se souviendra qu'elle vous doit la vie j'avois eu dessein poursuivit-il de la mener a thebes aussi bien que vous et d'aprendre en mesme temps a amasis qu'apriez avoit laisse un fils et ladice une fille afin que scachant que nous avions en nostre puissance une personne qui luy doit estre si chere il pust entendre a quelque accommodement raisonnable mais les choses n'estant plus en ces termes-la venez seigneur venez vous jetter dans thebes ou je vous conduiray afin de faire voir a l'injuste amasis que vous n'estes en effect pas son fils mais son ennemy s'il ne vous rend la couronne qui vous appartient je scay bien seigneur adjousta-t'il que lors que vous partistes de nostre isle vous aviez une passion tres-violente pour timarete mais quand mesme l'absence ne vous auroit pu guerir et que scachant qu'elle est fille de l'usurpateur de vostre estat vous la pourriez encore aimer il faudroit mesme faire la guerre pour la conquerir et pour posseder tout a la fois et vostre royaume et vostre maistresse souvenez vous en cette occasion que vous portez un nom qui vous oblige a de grandes choses et que les dieux vous ont donne et assez d'esprit et assez de coeur pour esgaller et peutestre mesme pour surpasser les plus illustres de vos predecesseurs vous scavez adjousta t'il qu'en vous enseignant le devoir d'un fidelle et d'un courageux pasteur je vous ay enseigne tout ce que doit faire un grand et genereux roy commencez 
 donc a prendre la conduitte des peuples que les dieux vous ont legitimement assujettis et croyez que la guerre que vous allez entreprendre est si juste que vous ne scauriez manquer de les avoir propices il s'agit de chasser un usurpateur il s'agit de vanger le roy vostre pere inhumainement massacre il s'agit de vanger encore la mort de la reyne vostre mere que la seule douleur fit mourir et il s'agit enfin de vous couvrir de gloire aux yeux de toutes les nations ha mon pere s'escria sesostris car je ne puis vous nommer autrement que vous avez este cruel puis que vous scaviez qui estoit timarete de me la faire voir et de souffrir que nous vecussions ensemble mais que dis je reprit-il je vous accuse d'une chose dont je vous dois remercier car enfin je vous le dis et je vous le dis sans bassesse je ne puis ny ne veux jamais cesser d'aimer timarete toute fille d'usurpateur qu'elle est ne pensez pas adjousta-t'il que je ne sente dans mon coeur tout ce que vous pouvez desirer qui y soit j'aime la gloire et je ne crains pas le peril mais en mesme temps j'aime timarete et je crains de l'offencer timarete reprit amenophis est sans doute digne de vostre estime non seulement par sa grande beaute par son merveilleux esprit et par sa vertu mais encore pour la generosite de sa mere qui ne fut pas moins fidelle sujete qu'amasis fut infidel sujet aussi est ce pour cette raison que je ne me suis point oppose a l'affection que vous avez pour elle et que je tombe d'accord 
 que vous pouvez si amasis y consent espouser cette princesse mais pour en venir la et pour obliger ce prince a vous la donner il faut estre a la teste d'une armee il la luy faut demander en fils d'apriez et luy faire connoistre enfin que le berger sesostris et le prince sesostris ne sont qu'une mesme chose ha mon pere interrompit il qu'il s'en faut que ce que vous dites ne soit vray car enfin ce prince et ce berger que vous dites qui ne sont qu'une mesme personne veulent des choses toutes differentes et les veulent si fortement que je doute si l'un pourra ceder a l'autre c'est pourtant au berger a ceder au prince repliqua amenophis la raison le voudroit sans doute reprit-il mais l'amour n'y consentira pas si vous considerez bien l'estat present de vostre fortune respondit amenophis vous trouverez que l'amour aussi bien que la raison veulent que vous suiviez mes advis car enfin le berger sesostris n'a rien a pretendre a la princesse timarete il est vray repliqua t'il mais le prince sesostris ne doit aussi rien pretendre a la fille de son ennemy pour cesser d'estre son ennemy respondit amenophis il faut devenir son maistre il faut le combatre et le vaincre et redonner a timarete la couronne que vous luy aurez ostee avec justice voila donc seigneur comment amenophis mesloit un interest d'amour en parlant a sesostris pour essayer de le porter a le suivre a thebes mais la passion que ce prince avoit dans l'ame estoit trop forte pour 
 luy permettre de se resoudre si promptement sur une chose si difficile il demanda donc deux jours a amenophis pour adviser a ce qu'il avoit a faire mais ce fut en effect pour tascher de trouver les voyes de faire scavoir a timarete sa veritable naissance et pour trouver celles d'empescher heracleon d'espouser cette princesse il ne luy fut pourtant pas possible de trouver ny l'un ny l'autre car comme c'est la coustume que tout change avec la fortune lors que sesostris voulut retourner voir timarete ceux qui estoient a la porte du palais qui avoient este gagnez par heracleon le traitterent en berger et ne le voulurent point laisser entrer ce fascheux traitement l'irrita de telle sorte que sa fureur en redoubla encore pour heracleon quoy qu'il ne sceust pas que cette petite disgrace luy estoit causee directement par luy ce qui le desesperoit estoit de ne concevoir pas comment il pourroit perdre heracleon car il estoit trop genereux pour s'en vouloir deffaire par une lasche voye et il n'estoit pas fort aise de l'obliger a se battre contre un berger ny de l'y contraindre parce qu'il alloit tousjours accompagne joint que depuis que timarete estoit reconnue pour princesse il ne partoit plus du palais cependant comme sesostris ne pouvoit se resoudre a sortir d'elephantine sans avoir mis heracleon en estat de n'espouser point timarete et qu'il ne vouloit point aller a thebes sans demander a sa chere princesse ce qu'elle vouloit qu'il fist lors que les deux jours 
 qu'amenophis luy avoit accordez pour se resoudre furent expirez il fallut qu'il luy en accordast plusieurs autres car comme le bruit du mariage d'heracleon et de timarete augmentoit tousjours la jalousie de sesostris augmentoit encore et elle augmentoit d'autant plus qu'il voyoit tousjours moins d'esperance de se vanger de tous ses malheurs sur son rival cependant amenophis estoit au desespoir de ne pouvoir forcer sesostris a sortir d'elephantine mais pour faire que du moins son sejour en cette ville ne luy fust pas inutile il se mit a voir secrettement la nuit diverses personnes de sa connoissance qu'il scavoit bien qui ne le descouvriroient pas afin de les disposer a le servir a un grand dessein quand il en seroit temps mais durant que timarete regrettoit sesostris au milieu de toute sa grandeur que liserine se desesperoit de la perte d'une couronne qu'heracleon ne songeoit qu'a devenir bien tost roy qu'a faire assassiner sesostris et qu'a espouser timarete que sesostris de son coste avoit l'esprit remply de mille facheuses pensees et de cent desseins opposez les uns aux autres amasis estoit cruellement persecute non seulement de la douleur qu'il avoit de son aveuglement mais par de continuelles agitations d'esprit et par un remords qui ne luy donnoit point de relasche il luy sembloit qu'il entendoit tousjours la voix de ladice qui le menacoit de plus il remarquoit qu'heracleon commencoit desja de prendre beaucoup d'authorite et d'agir dans les 
 affaires comme un homme qui pretendoit bientost avoir toute la puissance en ses mains mais ce qui acheva de l'espouvanter fut une chose qui arua qui en effect estoit assez extraordinaire il faut donc que vous scachiez qu'il y a une feste generale par toute l'egypte qu'on appelle la feste des lampes qu'on celebre a la gloire d'isis et qui est la seule feste parmy nous dont la ceremonie soit esgale dans toutes les villes et dans tous les villages vous scaurez donc seigneur que le jour ou on la commence estant arrive on orne tous les temples de mille festons qui pendent de toutes parts on jonche toutes les rues de fleurs et on pare tout le devant des maisons de ce que ceux qui les habitent ont de plus rare mais ce qu'il y a de plus particulier est que lors que le soleil est couche et que la nuit commence on allume non seulement un nombre infini de lampes magnifiques dans chaque temple mais encore dans toutes les rues a toutes les places publiques a toutes les portes a toutes les fenestres sur toutes les tours tout a l'entour des murailles de toutes les villes au haut des mats sur la proue et sur la poupe des vaisseaux qui sont aux ports et que la mesme chose se fait a tous les villages et jusques aux moindres cabanes des plus solitaires bergers de sorte qu'en une mesme heure l'egipte toute entiere est esclairee par des lampes qui sont la plus belle et la plus lumineuse nuit du monde mais comme parmy nous on croit que rien n'est 
 plus agreable aux dieux que les parfums et rien si propre a la sante et a purifier l'air chacun adjouste a toutes ces lumieres un feu de bois aromatique devant sa porte si bien qu'en un instant il s'esleve tant d'agreables vapeurs en l'air que toutes les campagnes qui environnent les villes en sont parfumees je ne m'amuseray point a vous dire qu'on chante diverses choses a la louange d'isis et dans les temples et dans les rues car cela ne sert de rien a mon sujet mais je vous diray que cette feste s'estant rencontree justement au temps ou nous estions alors la presence du roy fit qu'on espera qu'elle seroit encore plus belle quoy que l'accident qui luy estoit arrive affligeast tous ceux qui aimoient le repos et la paix et qui jugeoient bien que le regne d'heracleon ne seroit pas si doux que le sien mais enfin seigneur l'heure estant venue ou la ceremonie commence toute cette grande ville parut en feu tant il y eut de lumiere la chose estant en cet estat amasis suivant la coustume fut au temple dans un chariot faisant mettre timarete aupres de luy heracleon marchant a cheval immediatement apres le chariot du roy et toute la cour les suivant mais seigneur ce qu'il y eut d'estrange fut que dans toutes les rues ou le roy passa toutes les lampes semblerent vouloir s'esteindre leur lumiere devint sombre et blaffarde les feux s'esteignirent et les parfums se changerent en odeurs desagreables les cris de mille oyseaux funestes furent entendus et la 
 chose surprit tellement tous les habitans d'elephantine qu'ils en jetterent des cris d'estonnement et de frayeur qui firent que le roy voulant scavoir ce que c'estoit on fut contraint de le luy dire heracleon faisoit pourtant ce qu'il pouvoit pour trouver une cause naturelle a ce prodige afin de assurer le roy mais timarete en estoit si effrayee qu'elle communiqua sa peur au roy son pere il voulut pourtant aller jusques au temple mais la mesme chose arriva toujours et dans le temple aussi bien que dans les rues de sorte que ce prince sans voir ce que les autres voyoient n'entendant a l'entour de luy que des murmures de voix qui luy faisoient connoistre que le peuple estoit espouvante il suplia les dieux de luy aprendre precisement ce qu'ils vouloient qu'il fist pour les apaiser apres quoy il s'en retourna au palais encore plus afflige qu'il n'en estoit sorty pour sesostris il eut la consolation d'avoir veu timarete dans le temple mais il n'eut pas celle d'en avoir este veu quoy que malgre sa frayeur elle le cherchast des yeux et que sesostris le remarquast bien les choses estant en ces termes il arriva qu'un vieil esclave d'amasis qui estoit aupres de luy devant qu'il fust roy reconnut dans les rues cet esclave qui estoit avec amenophis et qui n'avoit pu s'empescher malgre la deffence qu'on luy en avoit faite de vouloir voir passer le roy de sorte que comme ils s'estoient fort connus autrefois il fut fort surpris de remarquer qu'il esvitoit ses yeux et qu'il faisoit 
 semblant de ne le connoistre pas d'abord il creut que peut-estre il se trompoit mais le soin que l'autre prenoit a le fuir fut ce qui le confirma en son opinion joint qu'il avoit une marque particuliere au visage qui le rendoit fort connoissable il ne put pourtant luy parler car la presse les separa et l'esclave d'amenophis estant enfin arrive devant la porte de la maison ou nous logions y entra et se desroba a la veue de celuy du roy qui ne put pas alors s'arrester pour s'esclaircir de ce qu'il vouloit scavoir parce que son devoir l'appelloit au palais ou le roy s'en retournoit car comme cet esclave estoit un de ceux qui le servoient au bain il falut qu'il s'en allast preparer celuy de son maistre cependant il scavoit bien que celuy qu'il avoit veu estoit autrefois party de says avec la reine le jeune sesostris ladice et amenophis de sorte que raisonnant la dessus il creut qu'il en devoit advertir le roy et en effet il n'y manqua pas aussi tost qu'il en trouva l'occasion et comme cet esclave luy dit quelle estoit la maison ou il avoit veu entrer celuy dont il parloit le roy fut estrangement estonne car il avoit enfin sceu ou sesostris logeoit si bien qu'aprenant qu'un esclave de la feue reine d'egipte estoit en mesme lieu que sesostris qu'il avoit soubconne devoir estre fils d'apriez il commenca de croire que peut-estre ne s'estoit il pas trompe lors qu'il avoit eu cette pensee mais comme il estoit sur le point de commander a celuy qui luy avoit donne cet advis de s'informer 
 plus precisement de la verite il fut encore adverty par un autre des siens qu'amenophis estoit a elephantine qui tramoit quelque grand dessein y ayant apparence que quelques domestiques des maisons ou il avoit este l'avoient apris a quelqu'un de chez le roy quoy qu'il en soit seigneur amasis ne sceut pas plustost le lieu ou estoit amenophis et cet esclave dont je vous ay parle qu'il envoya le lieutenant de ses gardes avec main forte pour le luy amener ordonnant aussi qu'on luy fist venir sesostris et commandant expressement qu'on n'en parlast pas a heracleon en effet cet ordre fut donne si secrettement et si diligemment execute qu'il ne le sceut que le soir car il tenoit ce jour-la conseil avec tanisis et trois ou quatre autres sur ce qu'il avoit a faire pour haster son mariage avec timarete mais durant qu'il deliberoit sur une chose qu'il croyoit certaine et qu'il n'estoit occupe qu'a chercher les voyes de la faire plus promptement reussir amenophis sesostris son esclave et moy fusmes conduits au palais il vous est aise de comprendre qu'amenophis avoit l'esprit bien en peine car comme il ne scavoit pas quel estoit le remords et le repentir du roy il craignoit estrangement que sesostris ne perist ou ne fust du moins arreste prisonnier s'il estoit reconnu pour fils d'apriez il voulut donc se preparer a le nier et a instruire sesostris de ce qu'il jugeoit a propos qu'il dist pour persuader a amasis que cela n'estoit pas en cas que ce prince en eust quelques soubcons mais 
 sesostris l'arrestant tout cour non non luy dit il je ne veux plus passer pour ce que je ne suis point je veux que timarete et heracleon me connoissent pour ce que je suis et j'aime bien mieux qu'amasis scache que je suis fils de son ennemy que de voir que timarete ne me regarde que comme un berger et heracleon comme un homme qui le deshonnoreroit s'il avoit mesure son espee avec la sienne il en eust dit davantage mais il en fut empesche par ce lieutenant des gardes qui nous conduisoit qui rompit leur conversation enfin seigneur quand nous fusmes arrivez au palais amasis voulut parler a amenophis en particulier de sorte que l'ayant fait entrer dans son cabinet nous demeurasmes dans sa chambre mais amenophis fut bien estonne lors qu'il entendit parler amasis car ce prince ne sceut pas plustost qu'il estoit seul aveque luy que luy adressant la parole et bien amenophis luy dit-il m'apprendrez vous des nouvelles de ce que je veux scavoir je ne vous demande pas adjousta ce prince ce qu'est devenu le fils d'apriez pour m'assurer contre ses desseins car je ne suis plus ce que j'aye este j'ay perdu mon ambition en perdant la veue et la justice des dieux qui s'estend si rigoureusement sur moy m'a enfin apris qu'il faut estre juste c'est pourquoy je veux scavoir de vous puis que vous le scavez parfaitement si le fils d'apriez est vivant et en quel lieu de la terre il est amenophis entendant parler le roy de cette sorte ne scavoit s'il devoit s'y 
 confier mais ce prince connoissant par le temps qu'il tardoit a luy respondre qu'il ne le croyoit pas fortement reprit la parole et l'assura avec serment que si le fils d'apriez estoit vivant il luy rendroit le sceptre et luy donneroit sa fille amenophis se laissant donc enfin persuader commenca apres avoir hautement loue le roy de la genereuse resolution qu'il prenoit de luy dire la verite toute pure luy racontant exactement tout ce qui estoit arrive et a la reine et a ladice et a sesostris et a timarete depuis qu'il estoit party de says luy exagerant avec adresse le combat que sesostris avoit fait contre le crocodile pour sauver la princesse sa fille et luy donnant mesme lieu de deviner la passion que sesostris avoit pour timarete en suite de quoy il adjousta un fort beau discours pour le persuader a demeurer ferme dans la resolution qu'il avoit prise luy representant qu'il ne pouvoit jamais mieux regner qu'en faisant regner sesostris ny assurer la couronne a sa posterite qu'en faisant le mariage de timarete et de ce prince de sorte luy dit-il que par ce moyen vous restituerez un sceptre sans le perdre et establirez la paix par toute l'egipte mais seigneur afin que vostre majeste ne me soubconne pas de luy vouloir faire une supposition il faut qu'elle face venir traseas nicetis et la nourrisse de timarete qui vit encore et qu'elle confronte ces trois personnes a un esclave qui suivit la reine et a moy de plus comme il eschapa 
 de cette maladie contagieuse dont cette princesse mourut quelques bergers qui estoient a l'isle lors que j'y arrivay qui demeurent encore aupres d'un grand lac qui n'est pas esloigne d'icy vostre majeste peut scavoir par eux aussi bien que par ceux que j'ay nommez que traseas n'avoit point de fils et que le sesostris que je vous assure estre fils d'apriez est le mesme qu'ils viret aborder a leur isle car encore que l'age doive l'avoir change et l'ait change en effet il reste encore beaucoup de ressemblance de ce qu'il estoit a ce qu'il est principalement dans ses yeux amasis estoit si bien persuade de ce qu'amenophis luy disoit qu'il n'avoit presques pas besoin de s'en esclaircir davantage tant il est vray que les dieux luy disoient fortement en secret dans le fond de son coeur que ce qu'on luy disoit estoit veritable neantmoins pour ne se tromper pas en une chose de si grande importance il envoya querir tous ceux dont amenophis luy avoit parle qui la dirent tous comme il l'avoit dite au roy car traseas ne fut pas plustost devant amenophis qu'il luy declara qu'il vouloit qu'il parlast sans deguisement qu'en effet il dit la verite ne pensant pas mesme nuire a heracleon qu'il croyoit n'avoir point d'autre interest en cette affaire sinon que timarete fust tousjours reconnue pour fille d'amasis ainsi ne manquant plus rien a la reconnoissance de sesostris puis que traseas nicetis la nourrice de timarete l'esclave de sesostris et les bergers disoient une mesme chose 
 ce prince le fit entrer et luy parla d'une maniere si genereuse que tous ceux qui l'entendirent en eurent le coeur attendry sesostris voyant cet heureux changement en sa fortune respondit a amasis avec une sagesse admirable et une generosite merveilleuse de sorte qu'amenophis se meslant a cette conversation elle fut esgallement raisonnable entre ces trois personnes il est vray que la generosite de sesostris esclatoit encore davantage que celle du roy car comme l'amour qu'il avoit pour timarete se mesloit dans tous ses sentimens il parloit a amasis avec le mesme respect que lors qu'il avoit creu qu'il estoit son pere cependant comme ce prince scavoit bien qu'heracleon ne recevroit pas cette nouvelle sans douleur il voulut qu'on ne publiast point la chose jusques a qu'il l'eust aprise a celuy seul qui la pouvoit desaprouver et qu'il eust tasche de l'empescher de s'y opposer ainsi nous retournasmes passer la nuit ou nous avions passe la precedente mais seigneur ce qu'il y eut d'admirable et ce qui acheva de confirmer le roy dans la resolution qu'il avoit prise fut qu'apres qu'il eut envoye querir heracleon qu'il luy eut apris avec le plus d'adresse qu'il luy fut possible ce qui l'obligeoit a luy manquer de parole et qu'il eut remarque qu'il recevoit ce qu'il luy disoit d'une facon qui luy faisoit assez connoistre qu'il n'avoit pas envie de ceder timarete au lieu de craindre quelque remuement dans son estat et d'aprehender le ressentiment 
 d'heracleon il sentit au contraire dans son coeur je ne scay quel repos dont il y avoit long-temps qu'il n'avoit jouy de sorte que congediant heracleon il luy dit pour derniere raison qu'il n'avoit pu disposer de ce qui n'estoit pas a luy qu'ainsi il n'avoit pu luy promettre ny le sceptre ny timarete qu'en cas que sesostris ne vescust pas mais qu'aujourd'huy qu'il scavoit qu'il vivoit ses promesses estoient nulles heracleon aussi injuste qu'insolent appella foiblesse ce qu'il devoit nommer vertu et luy dit avec une hardiesse insupportable qu'il y avoit beaucoup plus de honte a rendre une couronne qu'il n'y avoit de gloire a l'avoir conquise mais enfin amasis luy ayant impose silence il fut contraint de se retirer ce prince demeurant aussi tranquile que l'autre s'en alla inquiette il donna pourtant divers ordres afin qu'on observast heracleon car comme il l'aimoit il eust este bien aise qu'il ne se fust pas perdu et qu'il ne l'eust pas oblige a l'esloigner de luy apres cela il se coucha et s'endormit mais au lieu d'avoir des songes affreux et des apparitions terribles comme a l'ordinaire il n'eut l'imagination remplie que de choses agreables ladice luy apparut mais ce fut avec tout l'esclat de la beaute qu'il avoit autresfois adoree ce fut en le louant autant qu'elle l'avoit menace et en l'exhortant a achever ce qu'il avoit si bien commence et pour augmenter encore la merveille soit que la joye et l'agitation de son esprit eussent dessipe quelques 
 vapeurs melancoliques qui causoient son aveuglement ou qu'en effet les dieux l'eussent voulu punir et recompenser selon les divers sentimens de son ame comme il vint a s'esveiller il trouva qu'il avoit recouvre la veue de sorte que transporte de plaisir il envoya querir sesostris et timarete et fut avec eux au temple remercier les dieux de la grace qu'ils luy avoient faite disant luy-mesme a tout le monde que sesostris estoit le fils d'apriez et disant a timarete qu'elle estoit bien obligee a un prince qui toute fille d'usurpateur qu'elle estoit vouloit bien luy donner la couronne d'egipte sesostris luy declara pourtant publiquement qu'il ne la vouloit porter qu'apres sa mort et qu'ainsi il devoit seulement le regarder comme le premier de ses sujets vous pouvez juger seigner quelle joye fut celle de sesostris et de timarete lorsqu'estans retournez au palais ce prince eut la liberte de la conduire a son apartement et de l'y entretenir un momet devant que de retonrner a celuy du roy ou ce prince luy avoit ordonne de l'aller retrouver afin d'adviser a ce qu'il estoit a propos de faire pour publier la chose en toute l'estendue de son royaume et principalement dans thebes et dans heliopolis afin de faire cesser la guerre vous me dispenserez seigneur de vous redire cette conversation de joye et de plaisir car sesostris et timarete furent si peu de temps heureux qu'il n'est pas juste de m'arrester a vous la dire apres vous avoir fait un si long discours 
 je ne vous diray pas mesme toutes les resolutions que le roy prit avec sesostris simandius et amenophis pour toutes les choses qu'il estoit a propos de faire ny quelle fut la joye des peuples de scavoir qu'il y avoit un prince sorty de leurs anciens roys qui succederoit a amasis dont la domination ne leur sembloit fascheuse que parce qu'il n'en estoit pas mais je vous diray qu'en consideration de l'heureux evenement de cette avanture le roy pardonna a traseas les mensonges qu'il luy avoit dits que sesostris fit la mesme chose et qu'amenophis imita leur exemple pour la princesse liserine elle eut quelque consolation de voir que son frere ne seroit point un roy car elle s'estoit imaginee que luy seul l'avoit empeschee d'estre reyne mais pour heracleon les mouvemens de son coeur estoient bien plus violens et comme tanisis les irritoit encore par ses mauvais conseils il n'est point de proposition abominable qu'ils ne se fissent l'un a l'autre et qu'ils n'escoutassent sans horreur et sans repugnance mais enfin apres avoir propose crime apres crime ils resolurent qu'en l'estat ou estoient les choses il ne falloit pas seulement songer a se deffaire de sesostris mais encore du roy que cependant il faloit publier qu'amenophis estoit un imposteur qui suposoit un fils d'apriez et pour pouvoir mieux faire reussir leur dessein ils resolurent de faire en sorte que l'assassinat du roy devancast celuy de sesostris afin de publier 
 que c'estoit luy qui l'auroit fait et d'avoir un pretexte d'exciter a l'heure mesme un tumulte durant lequel tanisis iroit tuer sesostris accompagne des gens qu'il auroit preparez pour cela cet effroyable dessein ayant este resolu ils ne songerent plus qu'a l'executer promptement tanisis qui estoit accoustume a avoir des affaires facheuses ne manquoit pas d'avoir tousjours en sa disposition quantite de ces gens qui ne s'informent que de la recompense qu'on leur doit donner et qui ne demandent point si ce qu'on veut qu'ils facent est juste ou injuste mais la difficulte estoit d'avoir entree au palais du roy a l'heure ou il faloit executer la chose neantmoins comme heracleon avoit este assez longtemps bien aupres d'amasis pour avoir plusieurs creatures dans sa maison il chercha dans sa memoire s'il n'avoit point oblige quelqu'un de ses officiers qui ne fust ny riche ny vertueux et il se trouva qu'il y en avoit un qui estoit tel qu'il le luy faloit car cet homme n'avoit ny richesse ny vertu de plus il avoit une fois este chasse par amasis et en suitte restably a la priere d'heracleon qui en avoit este solicite par tanisis et c'estoit luy qui estoit ordinairement de garde du coste d'un petit escalier qui faisoit la communication de l'apartement ou l'on avoit loge sesostris a celuy du roy qui donnoit dans une grande cour de derriere de sorte qu'ayant juge que cet homme estoit fort propre a donner entree a ceux qu'ils voudroient employer pour assassiner 
 le roy et qu'il le seroit d'autant plus qu'il y auroit plus de facilite de faire croire que cet assassinat auroit este fait par sesostris veu le lieu ou il estoit en garde heracleon donna charge a tanisis de le suborner mais seigneur souffrez s'il vous plaist que je ne m'arreste pas plus long temps a vous raconter les particularitez d'une entreprise qui fait horreur il suffira donc que je vous die que tanisis suborna cet officier du roy qui promit de faire entrer ceux qu'on voudroit jusques a la porte de la chambre de ce prince et qu'en effet il mena la chose jusqu'au poinct de l'execution y ayant des gens preparez a crier des que le roy seroit mort que c'estoit sesostris qui l'avoit fait tuer afin d'aller le tuer luy-mesme heracleon s'estant asseure d'autant de gens qu'il avoit pu sans faire esclater la chose mais comme il n'y a point d'entreprise qui ne puisse manquer il avoit fait preparer un bateau qui estoit au bas des jardins que le nil arrose d'un coste afin de se sauver s'il en estoit besoin ayant aussi envoye des chevaux a trente stades d'elephantine du coste que le fleuve descend enfin seigneur les choses estant en ces termes le roy fut adverty par quelques uns de ceux a qui il avoit ordonne d'observer heracleon qu'assurement il tramoit quelque chose sans qu'ils sceussent pourtant ce que c'estoit amasis apprenant cela craignit qu'heracleon n'est quelque mauvais dessein contre sesostris ne croyant nullement qu'il en voulust a sa personne de sorte que pour empescher 
 ce malheur il fit redoubler la garde du coste que logeoit sesostris et par consequent il l'affoiblit du sien ce qui favorisoit encore le dessein d'heracleon mais comme les dieux sont justes ils ne le favoriserent que pour le destruire car il arriva que sesostris scachant qu'on avoit redouble la garde a son apartement voulut scavoir ce que c'estoit et fit venir un de ceux qu'on avoit commande pour cela qui d'abord luy dit qu'il n'en scavoit autre chose sinon qu'on avoit affoibly la garde d'un coste et fortifie de l'autre mais comme il sembla a sesostris que ce soldat en scavoit plus qu'il n'en disoit il le pressa estrangement et a la fin il le pressa tant qu'il luy dit que ce qui l'empeschoit de parler estoit qu'il n'avoit que des conjectures mais que puis qu'il vouloit qu'il parlast il estoit oblige de luy dire que selon les aparences heracleon avoit quelque mauvais dessein parce qu'il l'avoit veu le soir dans le palais parler a l'officier qui estoit en garde du coste du petit escallier adjoustant qu'il luy sembloit avoir ouy qu'il luy promettoit de grandes recompences ce soldat disant pour excuser son silence qu'il n'avoit ose le dire de peur de n'estre pas creu et d'estre expose a la haine d'heracleon sesostris n'eut pas plustost ouy ce que ce soldat luy disoit qu'apres luy avoir promis de le recompenser de sa fidelite il voulut aller advertir le roy de ce qu'il scavoit quoy qu'il fust desja fort tard et qu'il sceust bien qu'il devoit estre retire mais s'estoit sans doute 
 que les dieux l'inspiroient quoy qu'il en soit seigneur sesostris y voulut aller et y fut en effet mais au lieu d'y aller par le chemin le plus court qui estoit celuy de ce petit escalier qui faisoit la liaison de l'apartemet du roy et du sien il y fut par le grand de peur que celuy que ce soldat soubconnoit et qui commandoit de ce coste la ne jugeast qu'il estoit descouvert s'il le voyoit entrer si tard chez le roy qui dormoit desja lors que sesostris suivy de deux gardes et de moy fusmes a la porte de l'antichambre qu'on nous ouvrit sesostris disant qu'il estoit necessaire qu'il parlast a amasis mais seigneur ce qu'il y eut d'estrange fut que justement comme on ouvrit la porte de la chambre du roy pour l'aller esveiller et luy dire que sesostris avoit a luy parler nous vismes que la porte de la garderobe de ce prince s'ouvrit en mesme temps et que plusieurs hommes ayant l'espee nue entroient dans cette chambre qui estoit esclairee par une lampe seulement sesostris n'eut pas plustost veu cela que mettant l'espee a la main il se jetta avec une generosite sans esgale entre le lict du roy et ces assassins ne le considerant point en cette occasion comme l'usurpateur de son royaume mais comme le pere de timarete de sorte que le roy s'estant esveille au bruit que firent ceux qui le vouloient tuer et ceux qui le vouloient deffendre car les gardes et moy suivismes sesostris et mismes aussi l'espee a la main le premier objet qu'il vit fut 
 que sesostris tua un de ces assassins et qu'il en blessa un autre il put mesme remarquer qu'il le couvroit tousjours de son corps autant qu'il pouvoit de vous dire seigneur quel espouventable objet fut celuy-la pour amasis il ne seroit pas aise il est vray qu'il ne dura pas long-temps car l'incomparable valeur de sesostris repoussa bien tost ces lasches assassins qui servoient heracleon tanisis qui les conduisoit sentit la pesanteur du bras de sesostris estant blesse en deux endroits si bien qu'apres cela l'espouvante prenant a tous ces conjurez ils sortiret de la chambre et de la garderobe sesostris les vouloit poursuivre plus loin mais amasis s'estant leve diligemment des qu'il eut veu ce combat l'en empescha ne jugeant pas qu'il deust s'engager si legerement de sorte qu'on se contenta de faire fermer les portes de ce coste la et de les faire garder jusques a ce que tout le monde fust esveille dans le palais et qu'on eust envoye reconnoistre quel nombre de gens avoient les conjurateurs et en effet le roy envoya deux de ses gardes par le grand escallier pour luy venir raporter ce qu'ils auroient veu en envoyant deux autres pour faire venir tous ses officiers et entre les antres simandius cependant ceux qui n'avoient pu executer leur dessein se r'assemblerent aupres d'heracleon ou tanisis les conduisit car heracleon les attendoit dans la cour avec ceux qui estoient destinez a assassiner sesostris afin d'agir selon l'evenement mais comme il vit qu'il 
 n'avoit pas este heureux et qu'il ne pouvoit tuer ny le roy ny sesostris il prit un autre dessein qui fut celuy d'enlever la princesse d'egipte comme sa maison n'estoit pas encore faite il scavoit qu'elle n'avoit que fort peu de gens aupres d'elle et qu'elle logeoit mesme en un pavillon assez esloigne du logis du roy car comme elephantine n'est pas le sejour ordinaire des rois le palais ou ils logent quand ils y vont est assez irregulierement basty de sorte qu'heracleon trouvant plus de facilite a ce dessein la qu'a l'autre il l'executa sans peine s'estant donc fait ouvrir la porte de ce pavillon au nom du roy il s'en rendit maistre et enleva timarete malgre ses larmes et malgre ses cris cette grande princesse n'ayant eu qu'a peine le temps de s'habiller a demy durant qu'on enfoncoit la porte de son cabinet ou elle s'estoit jettee avec une de ses femmes des qu'elle avoit ouy la voix d'heracleon et le bruit qu'on avoit fait encore eut elle cet avantage dans son malheur que cette femme la suivit cependant ceux que le roy avoit envoyez pour scavoir s'il y avoit beaucoup de gens en armes ayant ouy quelques cris de femmes revenant en diligence dirent au roy qu'on attaquoit l'apartement de la princesse timarete de sorte que sesostris entendant cela n'escouta plus le roy et fut comme un furieux pour deffendre sa chere princesse mais il arriva trop tard car heracleon s'estoit desja embarque aussi bien que tanisis je ne vous diray point seigneur 
 quel fut le desespoir de ce prince puis que vous le pouvez aisement comprendre principalement lors qu'il vit que tous les soins qu'il eut de suivre et de faire suivre heracleon furent inutiles ce qui favorisa sa fuite fut qu'on ne s'imagina point qu'il se fust embarque sur le nil et qu'on creust qu'il s'estoit cache dans elephantine ce n'est pas qu'encore qu'on ne le creust point sesostris ne fist partir plusieurs bateaux pour cela mais comme ce fut quelques heures apres que cet enlevement fut fait et que la nuit estoit fort obscure ceux qui furent envoyez pour chercher heracleon de ce coste la ne joignirent que le bateau qui avoit enleve timarete et ne la trouverent plus ainsi le lendemain au matin on sceut qu'heracleon avoit aborde en un lieu ou des chevaux l'attendoient que tamisis estoit demeure sur le rivage ou il estoit mort entre les bras de quelques bergers qui l'avoient trouve en cet endroit la sans qu'on peust apprendre autre nouvelle d'heracleon ny scavoir seulement quelle route il avoit prise ce n'est pas que sesostris n'y fist tout ce qui fut en sa puissance car enfin il erra un mois tout entier sans scavoir ou il alloit amasis de son coste fit faire une recherche tres-exacte par tout son royaume mais ce fut inutilement de sorte qu'a la fin sesostris fut contraint d'attendre aupres du roy qu'il eust du moins quelque lumiere du lieu ou pouvoit estre heracleon cependant ceux qui avoient pris les armes pour le fils d'apriez les poserent le roy 
 allant luy mesme a thebes leur mener sesostris dont la douleur n'eut jamais d'egale de thebes ils furent a memphis ou le roy trouva un ambassadeur de cresus qui luy demandoit des troupes suivant l'alliance qui estoit entr'eux de sorte que ce prince envoya celles qui avoient servy a la guerre de thebes et qui avoient veu quelle estoit la valeur de sesostris lors qu'il portoit le nom de psammetite amasis voulant que simandius les commandast mais quelque temps apres que ces troupes furent parties le hazard fit qu'une lettre qu'heracleon escrivoit a un de ses amis en egipte tomba entre les mains de sesostris et luy fit connoistre qu'il estoit en lydie si bien que sesostris sans communiquer son dessein a personne qu'a moy se resolut de se derober d'amasis et d'amenophis pour venir luy mesme servir cresus ce n'est pas qu'estant charme de vostre reputation il n'eust une repugnance estrange a se jetter dans un party oppose au vostre mais comme l'amour regnoit dans son coeur il se resolut a servir cresus pour tascher de trouver timarete et en effet sesostris se deroba de la cour et je le suivis en partant il escrivit au roy pour luy apprendre la cause de son voyage et a amenophis pour le prier d'apaiser ce prince et pour l'asseurer qu'il ne le reverroit point qu'il ne luy ramenast timarete mais pour n'oublier rien de tout ce qui pouvoit faciliter son dessein il prioit encore amenophis de faire en sorte qu'amasis escrivist a cresus comme en effet il 
 luy escrivit afin de l'obliger a faire une recherche plus exacte pour luy faire retrouver timarete en fin seigneur nous arrivasmes a sardis ou simandius estoit desja avec les troupes qu'il commandoit qui n'eut guere moins de joye que d'estonnemet de voir mon maistre je ne vous dis point que cresus le roy de pont et le prince myrsile receurent bien sesostris mais je vous asseureray que ce prince fut sensiblement afflige de n'aprendre nulles nouvelles d'heracleon ny de timarete quelque soin qu'il apportast a s'en informer et quelque recherche que cresus en fist faire apres avoir receu la lettre d'amasis cependant les choses estoient en termes que l'honneur ne luy permettoit pas de sortir de sardis pour aller chercher sa princesse de ville en ville par toute la lydie joint que l'aproche de vostre armee fit bien tost que ce n'estoit plus une chose possible ainsi il falut que sesostris au lieu de chercher timarete songeast a combatre aussi le fit il si courageusement qu'il en a merite une gloire immortelle en effet seigneur vous scavez bien que nostre bataillon fut le seul qui ne fut point rompu le jour de la bataille mais seigneur il faut mesme que je vous die que le prince sesostris ne fut pas blesse par les vostres en cette dangereuse journee mais par le lasche heracleon de vous aprendre seigneur comment il s'estoit mesle parmy nous ny comment il y put estre sans estre connu d'abord c'est ce que je ne scaurois dire mais enfin soit qu'en un jour de bataille 
 chacun ne pense qu'a soy mesme ou soit que la quantite de plumes qu'il avoit a son habillement de teste et qui luy ombrageoient le visage favorisast son dessein tant y a que s'estant mesle parmy nous sans que je scache precisement ny le temps ny le lieu ou ce fut comme nous combations contre le vaillant abradate et que sesostris faisoit des choses capables de luy acquerir vostre estime si vous en eussiez este le tesmoin le traistre heracleon qui estoit derriere ce prince qui ne croyoit avoir d'ennemis a combatre que par devant luy donna deux grands coups d'espee presques en un instant qui le blesserent de telle sorte qu'il tomba comme mort entre les pieds de nos chevaux comme je fus quasi le seul qui remarquay quel estoit le bras qui avoit fait le coup je fus aussi presques le seul qui fus pour vanger le prince sesostris que je croyois mort car tous les autres qui ne l'avoient veu que tomber pensoient qu'il eust este blesse par les vostres mais pour moy qui avois bien veu qu'il l'avoit este par un homme que j'avois veu un moment auparavant comme estant des nostres je fus droit a luy comme je l'ay desja dit et j'y fus d'autant plustost que je remarquay que plusieurs de mes compagnons prenoient soin du prince mais comme je ne pouvois penetrer jusques au lieu ou estoit heracleon sans quelque difficulte et que des qu'il eut fait son coup il ne songea qu'a se desgager il le fit devant que je le pusse joindre s'allant mesler dans un autre corps 
 de lydiens qui fuyoient les dieux permirent toutesfois pour me le faire connoistre qu'en fuyant son habillement de teste sa destacha et tomba de sorte que s'estant tourne pour voir s'il estoit poursuivy je le reconnus pour le traistre heracleon mais comme j'allois redoubler mes efforts pour le joindre et pour le punir de tous ses crimes a la fois j'en fus empesche par un escadron des vostres qui poursuivant leur victoire se mirent entre heracleon et moy de sorte que je fus contraint de me rejetter dans nostre bataillon ou je demeuray jusques a ce qu'apres que vous eustes gagne la bataille la fermete que nous tesmoignasmes obligea vostre grand coeur a faite quelque difference de ceux qui avoient fuy a nous et a nous traiter avec une generosite qui me donne lieu de croire qu'apres avoir sauve la vie au prince sesostris vous voudrez bien encore avoir la bonte de faire dire au lasche heracleon en quel lieu est la princesse timarete car enfin seigneur en vain auriez-vous conserve la vie du prince sesostris s'il ne retrouvoit point la princesse qu'il adore mes propres malheurs respondit cyrus lors que miris eut acheve de parler m'ont si parfaittement appris a avoir pitie de ceux des autres que quand le prince sesostris ne seroit que malheureux j'en aurois compassion mais estant tel que je le connois et tel que vous venez de me le depeindre je vous asseure que je ne m'interesseray pas mediocrement en toutes les choses qui le regarderont 
 et pour vous le tesmoigner je vous promets d'aller moy-mesme faire dire a heracleon en quel lieu est la princesse timarete et plust aux dieux adjousta-t'il que je pusse la rendre au prince sesostris en delivrant mandane apres cela miris se retira car comme il estoit extraordinairement tard il ne restoit guere de temps a cyrus pour se reposer il ne s'endormit pourtant pas sans avoir encore donne un quart d'heure au souvenir de sa chere princesse quoy qu'il ne le pust plus faire sans douleur depuis l'injuste jalousie dont elle luy avoit donne une si cruelle marque 
 
 
 
 
 
 
 pendant que l'illustre cyrus avoit escoute les advantures de sesostris et les crimes d'heracleon ce dernier ayant sceu par quelques uns de ceux qui estoient aupres de luy quels estoient les soins que cyrus avoit de sesostris il entra en une telle fureur que toutes ses playes se r'ouvrirent et la fievre luy prit si violente que ceux qui avoient assure cyrus que quand mesme il devroit mourir de ses blessures ce ne seroit pas si tost changerent d'advis et furent advertir ce prince qu'heracleon ne passeroit pas la nuict suivante cyrus scachant donc l'estat ou il estoit fut le voir pour s'acquiter de sa promesse afin de luy faire dire ou par adresse 
 ou par force en quel lieu estoit timarete mais il ne le trouva plus en estat de l'entretenir car sa raison s'estoit esgaree il est vray qu'il y a apparence que cyrus aprit plus de nouvelles de cette princesse dans son esgarement qu'il n'en eust sceu si son esprit eust este libre car des qu'il vit ce prince au chevet de son lict comme il n'avoit l'imagination remplie que de timarete et de tout ce qui luy estoit arrive il creut que cyrus estoit le roy de pont et se mit a le remercier d'avoir bien voulu donner azile a la princesse timarete dans la citadelle de sardis en suitte de quoy changeant de discours il parloit tantost de sesostris comme estant mort et un moment apres comme le voulant tuer de sorte que son esprit ne pouvant s'arrester a nul objet il n'y avoit pas moyen de tirer de luy nulle nouvelle assuree de timarete neantmoins comme il y avoit des prisonniers qui avoient assure a cyrus qu'il estoit entre une dame de grande condition dans la citadelle de sardis il creut qu'il faloit faire quelque fondement sur ce qu'heracleon venoit de dire il ne voulut pourtant pas donner cette esperance a sesostris qu'il n'eust perdu celle d'en scavoir davantage mais heracleon ayant enfin perdu la parole et peu de temps apres la vie il depescha miris vers ce prince pour luy apprendre la mort de son rival et pour luy dire qu'il y avoit grande apparence que la princesse timarete estoit dans la citadelle de sardis apres quoy il fut suivant sa coustume donner tous les ordres necessaires 
 et visiter tous les travaux laissant le soin des funerailles d'heracleon a ceux qui estoient aupres de luy il passa mesme a la tente d'araspe dont les blessures ne l'incommodoient pas tant que la douleur qu'il avoit dans l'ame de la cyrus fut tenir conseil de guerre ou il fut resolu que dans deux jours on donneroit un second assaut de sorte que ce prince redoublant encore ses soins employa tout ce temps-la a voir luy-mesme toutes les machines a instruire ceux qui les devoient faire agir a donner d'utiles conseils a tous les chefs et a encourager tous les soldats le roy d'assirie et mazare faisoient aussi la mesme chose tous les autres rois et tous les autres princes qui estoient dans cette armee agissants encore avec un zele extreme pour faire reussir le dessein de cyrus anaxaris en particulier n'estant pas des moins ardens au service de ce prince cyrus eut mesme encore un nouveau secours car le prince sesostris se trouvant presques entierement guery de ses blessures eut une telle joye de scavoir qu'il y avoit apparence que timarete estoit dans sardis que non seulement il ne sentit presques pas celle que luy devoit causer la mort de son rival mais encore il voulut aller au camp principalement scachant qu'on devoit donner un assaut a cette ville car encore que les troupes d'amasis fussent venues avec intention de la deffendre et que les egiptiens a qui cyrus avoit fait grace ne se fussent rendus qu'a condition de n'estre pas forcez a combatre 
 contre cresus les choses avoient change de face en effet sesostris avoit sceu qu'encore que les lydiens l'eussent abandonne le jour de la bataille cresus n'avoit pas laisse de parler indignement des egiptiens qui seuls avoient pu resister a l'effort de ses ennemis ce discours avoit tellement irrite tous ceux de cette nation que depuis cela ils n'estoient pas demeurez dans les termes qu'ils s'estoient prescrits en se rendant a cyrus car ils avoient voulu combattre et avoient combatu en effet en diverses occasions mais conme ils avoient pris cette resolution durant que sesostris n'estoit pas encore en estat de leur commander ce prince de qui la generosite estoit un peu plus scrupuleuse que la leur ne voulut pourtant pas combatre de sa personne qu'il n'eust supplie cyrus de luy permettre d'envoyer un heraut au roy de lydie pour luy demander si la princesse timarete estoit dans la citadelle de sardis et s'il la luy vouloit rendre car encore qu'il eust fait faire un compliment a cyrus il y avoit desja quelques jours qui devoit luy faire croire qu'il avoit dessein de combattre pour luy il n'en avoit pourtant en la pensee qu'avec l'intention de chercher les voyes de le pouvoir faire sans blesser son honneur de sorte qu'en ayant trouve une il n'avoit garde de la perdre il partit donc du chasteau ou il estoit mais il n'en partit pas sans prendre conge de la princesse araminte a qui il avoit desja rendu quelques visites pour la remercier des soins qu'elle avoit eus de luy pendant la 
 violence de son mal il dit aussi adieu a la belle cleonice a doralise et a toutes les autres prisonnieres car comme il scavoit la langue greque qu'elles parloient ou entendoient toutes il avoit eu de grandes conversations avec elles leur ayant mesme apris une partie de ses malheurs si bien que scachant que l'on croyoit que la princesse timarete estoit peutestre dans sardis elles s'en rejouirent pour l'amour de luy et firent des voeux pour sa liberte aussi bien que pour celle de mandane sesostris apres avoir donc receu mille civilitez de toutes ces belles captives s'en alla au camp ou il fut receu de cyrus avec tous les honneurs qu'il meritoit et par sa naissance et par sa vertu mais enfin apres que cyrus eut offert a sesostris tout ce qui dependoit de luy ce prince le suplia de vouloir envoyer un heraut a cresus pour luy demander des nouvelles de timarete et en effet sans differer davantage il y envoya selon son intention sesostris fit donc dire a cresus qu'encore qu'il eust apris qu'il avoit parle indignement des troupes egiptiennes il n'avoit pas laisse de demeurer au camp de cyrus dans les simples termes d'un captif mais qu'ayant sceu que la princesse timarete fille d'amasis estoit en sa puissance par la perfidie d'un lasche apelle heracleon qui estoit mort dans l'armee des assiegeans il envoyoit luy demander s'il ne vouloit pas la renvoyer au roy son pere cyrus ayant offert de luy donner passage et mesme escorte pour la conduire ce fut 
 pourtant en vain qu'on fit porter cette parole a cresus et au roy de pont car comme plus ils avoient de personnes importantes entre leurs mains plus ils se croyoient en seurete ils n'avoient garde de rendre timarete cresus respondit donc qu'il estoit vray qu'elle estoit en ses mains mais qu'il ne rendroit cette princesse que lors qu'amasis luy auroit envoye un secours assez puissant pour faire lever le siege de sardis de sorte que sesostris recevant cette responce en presence de cyrus se tourna en sousriant vers ce prince et luy dit que selon son sens comme il seroit plus aise de prendre sardis que de le secourir il valoit mieux qu'il receust timarete de sa main que de celle de cresus c'est pourquoy adjousta sesostris au lieu de songer a secourir sardis je pense a vous aider a le prendre plustost bien-heureux encore d'avoir quelque asseurance que la princesse timarete est dans une ville qui ne peut manquer d'estre prise puis que l'invincible cyrus l'attaque ce qui me le fait esperer repliqua-t'il est que le vaillant sesostris combattant pour timarete m'enseignera par son exemple a combattre pour mandane cependant cyrus ne se contenta pas de traiter sesostris tres civilement mais il voulut encore que tous les grands de son armee le visitassent et luy rendissent beaucoup d'honneur de sorte que sesostris vit ce jour-la tous les princes qui estoient dans cette armee qui furent tous si satisfaits de luy et si charmez de son esprit et de sa civilite 
 qu'il en fut infiniment estime et pour luy faire encore plus d'honneur cyrus voulut qu'il commandast une des attaques qu'on devoit faire si bien que le lendemain au matin estant venu tous les ordres ayant este donnez toutes les machines estant disposees toutes les eschelles estant prestes et tout le monde estant prepare on commenca une heure devant le jour a combler les fossez de la ville en divers endroits avec des fascines ce qui fut si promptement fait que presques en un instant l'assaut fut donne de toutes parts et cette grande ville se vit toute environnee d'eschelles a la reserve du coste qui regardoit le mont tmolus qui paroissoit inaccessible cyrus estoit en personne a l'endroit le plus pres de la citadelle qui estoit le plus dangereux le roy de phrigie attaquoit le coste de la ville qui donnoit vers le pactole le roy d'assirie celuy qui luy estoit oppose mazare commandoit l'attaque qui estoit entre cyrus et le roy d'assirie sesostris faisoit la sienne du coste de la ville qui regardoit la plaine tigrane et phraarte en faisoient une autre vers la principale porte de sardis et anaxaris en faisoit aussi une autre a un bastion qui couvroit une autre porte de la ville hidaspe chrisante andramite aglatidas persode hermogene leontidas et tous les autres braves de cette armee commandoient sous tous ces princes aux attaques qu'ils faisoient le roy d'hircanie gobrias et gadate demeurant a commander dans le camp avec un corps de reserve 
 tant pour le garder qu'afin de faire executer tous les ordres de cyrus et d'envoyer du secours aux lieux ou il en seroit besoin l'ordre de cet assaut ne fut pas seulement judicieusement donne mais il fut encore courageusement execute et il le fut d'autant plus que la resistance des lydiens donna une ample matiere a la valeur de tant de grands princes et de tant de vaillans soldats car jamais on n'a veu une telle ardeur ny a attaquer ny a se deffendre que celle qu'on vit et aux assiegens et aux assiegez la multitude des eschelles estoit si grande et celle de ceux qui se pressoient pour y monter estoit telle que si les lydiens n'eussent este encouragez par un prince a qui l'amour ne faisoit rien trouver de difficile ils n'auroient asseurement ose entreprendre de s'opposer a un effort si grand et a un assaut si general mais il les asseuroit tellement qu'il estoit bien adverty que cet assaut seroit le dernier qu'ils auroient a soustenir qu'en effect ils se resolurent a combattre de toute leur puissance et ils le firent si courageusement qu'ils donnerent de l'admiration a leurs propres ennemis car enfin quoy qu'ils fussent attaquez par les plus vaillans princes du monde et par des soldats acconstumez a gagner des batailles et a conquerir des royaumes ils ne laisserent pas de leur resister avec une opiniastrete qui paroissoit invincible non seulement ils faisoient pleuvoir une gresle de pierres et de traits non seulement ils renversoient les eschelles ou ceux qui 
 estoient dessus mais ils combattoient encore main a main avec une ardeur heroique contre ceux qui pouvoient arriver jusques au haut des murailles enfin seigneur quoy que cyrus fist des choses prodigieuses et que tous ces autres princes fissent aussi des merveilles que sesostris en son particulier y fist des miracles et que tous ensemble combattissent de toute leur force ils ne purent emporter la ville et il fallut que tant de vaillans princes se resolussent a ne vaincre point ce joui la il y eut pourtant cela de remarquable qu'a la reserve de tigrane qui fut legerement blesse a la main de la cheutte d'une eschelle il n'y eut pas un de ces princes ny tue ny blesse il est vray que cyrus pensa l'estre plus d'une fois car comme il s'exposoit encore plus que les autres il fut souvent tout prest ou d'estre renverse du haut des eschelles ou d'estre escrase per ceux qui estoient renversez ou d'estre accable par l'abondance des pierres que les lydiens jettoient mais enfin la fortune qui sembloit ne vouloir le mettre en peril que pour le sauver et qui sembloit aussi en d'autres occasions ne le vouloir sauver que pour le perdre plus cruellement le conserva en celle-la il se retira pourtant si triste de ce que cet assaut ne luy avoit pas succede heureusement qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage car enfin il connut bien qu'il seroit tres difficile de forcer sardis de sorte qu'ayant tenu conseil de guerre pendant une treve de quatre heures qu'on obtint pour retirer les 
 morts qui estoient demeurez dans le fosse il fut resolu qu'on ne s'obstineroit pas davantage a vouloir forcer une ville qui sembloit ne pouvoir estre prise par assaut a cause de la hauteur de ses murailles de la multitude de ses habitans et du grand nombre de soldats qui la deffendoient et qu'on commenceroit enfin ce qu'on n'avoit pas voulu faire auparavant c'est a dire une ligue de circonvalation avec des forts esperant prendre par la faim ceux qu'on ne pouvoit prendre par la force
 
 
 
 
et en effet sans differer davantage cyrus fut luy mesme le lendemain avec les ingenieurs de son armes pour voir a quelle distance il la faloit faire et combien il faudroit eslever de forts pour la deffendre la chose ne fut pas plustost resolue qu'on commenca de remuer la terre cyrus en montrant luy mesme l'exemple durant un moment pour encourager ses travailleurs de sorte que les habitans de sardis remarquant qu'on alloit enclorre leur ville et que les assiegeans ne se preparoient pas a lever le siege comme on le leur avoit fait esperer ils perdirent toute la joye qu'ils avoient eue d'avoir repousse le dernier assaut et ils commencerent de murmurer estrangement de voir que pour les amuser on leur disoit tantost une chose et tantost une autre et de connoistre enfin que quoy qu'on leur eust voulu faire croire que cyrus ne songeoit plus a mandane et que depuis qu'on leur eust voulu persuader que ce princesse resoudroit a decamper s'ils soustenoient courageusement 
 cet assaut il paroissoit pourtant qu'ils alloient estre exposez a toutes les incommoditez d'un long siege de sorte qu'ils tomberent dans une nouvelle consternation n'y ayant rien si propre a espouventer les peuples que la crainte de la faim ce qui augmentoit encore le desordre estoit que lors que le siege avoit commence il y avoit quantite d'estranger dans cette ville qui s'y estoient trouvez engagez malgre eux et qui en eussent bien voulu sortir si la chose eust este en leur puissance ce n'est pas que cresus n'y eust consenty mais il n'y avoit pas d'aparence que cyrus le souffrist puis qu'il en estoit reduit aux termes d'affamer sardis entre tant de personnes estrangeres qui estoient dans cette ville il se trouva qu'il y avoit une dame de qualite de lycie qui estant venue a sardis pour voir une soeur qu'elle y avoit qui avoit espouse un oncle de doralise s'y estoit trouvee enfermee ayant avec elle une fille une niepce et une de ses amies qui estoient toutes trois tres-belles et tres aimables de sorte qu'entre tant de personnes estrangeres qui estoient dans sardis il n'y en avoit point qui eussent plus de douleur de se voir engagees dans une ville assiegee qu'en avoient ces trois belles filles aussi solliciteret-elles si ardamment qu'elles obtinrent de cresus la permission d'escrire a doralise qu'elles scavoient estre demeuree aupres de la princesse de pont depuis la mort de panthee afin de la prier d'obtenir de cyrus qu'il permist a trois dames qui n'estoient 
 point de sardis de sortir de cette ville avec leur train seulement pour s'en retourner chez elles et comme elles scavoient qu'andramite estoit tousjours amoureux de doralise et qu'il estoit bien avec cyrus elles espereret encore qu'il les serviroit c'est pourquoy apres avoir obtenu un heraut du roy de lydie elles escrivirent et a doralise et a andramite pour obtenir ce qu'elles demandoient donnant leurs lettres ouvertes a ce heraut qui ne manquant pas de s'aquiter de sa commission sortit de la ville et fut jusques a la teste de la tranchee des assiegeans ou on j'arresta et ou on luy donna un officier et quatre soldats pour le conduire a cyrus ce prince ne sceut pas plustost le sujet de son voyage qu'il l'envoya a l'heure mesme a doralise luy faisant dire par celuy qui conduisoit le heraut qu'il luy accordoit ce qu'on desiroit de luy et ce qu'on vouloit qu'elle luy demandast ainsi andramite et doralise au lieu d'avoir a demander une grace se virent obligez a faire un remerciment a cyrus qui ne jugeant pas qu'un si petit nombre de personnes hors de sardis en pust differer la prise d'un moment ne fit pas de difficulte de consentir qu'elles en sortissent ainsi ce heraut s'en retourna avec beaucoup de satisfaction estant convenu de l'heure ou cyrus envoyeroit escorte a ces dames pour les recevoir au sortir de la ville et en effet ce heraut estant retourne a sardis et ayant rendu conte de l'heureux succes de son voyage cette dame de lycie nommee 
 lycaste accompagnee d'un neveu qu'elle avoit apelle parmenide de sa fille nommee cydipe d'une soeur de parmenide qui s'appelloit arpalice et d'une de ses amies nommee candiope fut remercier cresus et prendre conge de luy le prince myrsile les accompagnant jusques a la porte de la ville par la seule consideration qu'elles estoient parentes de doralise pour qui il avoit tousjours tesmoigne avoir beaucoup d'estime et certes elles eurent besoin qu'une personne d'authorite les conduisist jusques la car encore que les habitans de sardis deussent estre bien aises de voir sortir ces dames de leur ville ils ne laissoient pas d'en murmurer mais la presence du prince myrsile les retenant elles ne laisserent pas de sortir dans un chariot parmenide allant a cheval suivy de tout le train de lycaste et du sien un heraut de cresus marchant devant pour les conduire jusques au lieu ou andramite a la teste de cinquante chevaux les attendoit mais comme si la fortune eust voulu que les actions les plus innocentes de cyrus l'eussent fait paroistre criminel il arriva que la princesse mandane et la princesse palmis ayant enfin obtenu un jour la permission d'aller prendre l'air sur cette terrasse d'ou on descouroit toute la plaine le hazard fit qu'elles y furent justement comme ces dames sortoient de sardis par une porte assez proche de la citadelle de sorte qu'estant assez surprises de voir sortir d'une ville assiegee un chariot plein 
 de dames elle ses mirent a le suivre des yeux et a l'observer si bien qu'elles virent comment le heraut les conduisit jusques au lieu ou estoit andramite et comment andramite les receut mandane s'imaginant mesme quoy que ce fust de fort loin qu'elle voyoit que c'estoit fort respectueusement en suitte de quoy elle vit qu'il les menoit vers le camp comme tout ce qui se faisoit par les ordres de cyrus ne pouvoit estre indifferent a la princesse mandane et qu'elle jugeoit bien que ces dames ne sortoient pas de sardis sans sa permission elle eut une si violente curiosite de scavoir qui elles estoient et pourquoy cyrus leur faisoit cette grace qu'elle ne put s'empescher de le demander au roy de pont lors qu'il la fut voir comme il faisoit tous les jours aux heures ou il estoit le moins occupe pour les affaires de la guerre et ou le chagrin de mandane le luy permettoit elle ne le vit donc pas plustost que luy adressant la parole je voudrois bien scavoir seigneur luy dit-elle qui sont ces dames que j'ay veu sortir aujourd'huy de sardis et a qui on accorde une grace qu'on me refuse le roy de pont qui n'ignoroit pas quels estoient alors les sentimens de cette princesse luy respondit malicieusement que ces dames avoient obtenu passe-port de cyrus parce qu'elles estoient parentes d'une fille appellee doralise que la reyne de la susiane avoit fort aimee et qui estoit presentement aupres de la princesse araminte ainsi ce prince sans dire rien contre 
 la verite ne laissoit pas de dire beaucoup contre son rival mandane ne doutant nullement que cyrus n'eust permis a ces dames de sortir de sardis a la seule consideration de la princesse araminte et point du tout a celle de doralise neantmoins comme elle vouloit cacher l'agitation de son esprit elle se contraignit autant qu'elle put et reprenant la parole je m'estonne dit-elle puis que la princesse araminte a tant de pouvoir sur l'esprit de cyrus qu'il n'y a bien davantage de dames qui employent son credit pour sortir d'icy car je ne pense pas qu'il luy pust rien refuser je m'imagine reprit le roy de pont que ma soeur menage mieux le pouvoir qu'elle a acquis sur l'esprit de cyrus que vous ne faites celuy que vous avez sur moy vous dis je qui me demandez tous les jours des choses impossibles ou du moins des choses qui donneroient la mort a celuy a qui vous les demandez s'il ne vous les refusoit pas je ne scay pas ce qu'elle demande repliqua t'elle mais je scay bien que je ne demande rien que de juste et rien qu'on me doive refuser quand je tomberois d'accord que ce que vous voulez est juste reprit-il je ne scay madame si je vous accorderois que je deusse ne vous refuser pas car enfin l'amour est une passion qui ne reconnoist aucun empire qui puisse destruire le sien ne vous estonnez donc pas madame si je n'escoute point tout ce que vous me dites quoy que vous soyez la raison mesme puis que vous ne me parlez jamais que pour vous opposer a ma 
 passion quand je vous advouerois seigneur interrompit mandane que l'amour ne reconnoist point la raison il faudroit tousjours que vous m'advouassiez qu'il reconnoist la necessite et qu'il est certaines choses ou il faut qu'il cede en effet adjousta t'elle a quoy bon de vous obstiner a deffendre sardis et a vouloir gagner mon coeur puis qu'a mon advis le premier est fort difficile et que l'autre est absolument impossible il vaudroit donc bien mieux que le roy de lydie songeast a conserver sa couronne et que vous pensassiez a faire une negociation qui vous empeschast de perdre la liberte et qui me la redonnast je consens mesme adjousta cette princesse l'esprit injustement irrite contre cyrus que vous ne me remettiez pas entre les mains d'un prince que vous croyez estre le plus heureux de vos rivaux pourveu que vous me remettiez entre celles du roy mon pere ha madame interrompit il pour connoistre ses sentimens je ne scay si je dois croire que vous aimassiez mieux que je vous remenasse a ecbatane que de vous mener au camp de cyrus n'en doutez pas repliqua t'elle et croyez en suitte qu'en l'estat qu'est mon ame presentement puis que je ne vous suis pas favorable je ne vous la puis jamais estre quoy madame reprit il vous pourriez cesser d'aimer cyrus sans cesser de me hair je vous assure luy dit elle que je ne commenceray jamais d'aimer personne de la facon dont vous le voudriez estre je vous ay dit cent fois que pour 
 mon estime et mon amitie il vous reste tousjours une voye infaillible de les aquerir qui est celle de ne me tenir plus captive car encore qu'a parler plus raisonnablement ce doive estre assez quand on cesse de nous persecuter de se contenter de cesser de hayr je ne laisse pas de porter plus loin la generosite qu'il y a a oublier les injures que le commun du monde n'a accoustume de le faire c'est pourquoy je vous redis encore aujourd'huy ce que je vous ay dit cent fois delivrez-moy et je vous donneray mon amitie plust aux dieux madame reprit-il ou que je pusse me contenter de ce que vous m'offrez de faire en ma faveur ou que je pusse vous persuader de faire un peu davantage pour ce qui me regarde reprit-elle il est absolument impossible c'est pourquoy il faudroit que vous changeassiez puis que je ne puis changer afin de faire cesser une guerre qui cause tant de malheurs et qui selon les apparences durera encore long temps du moins suis-je persuadee adjousta-t'elle que cyrus n'a pas dessein qu'elle finisse si tost puis qu'il laisse sortir tant de monde de sardis le roy de pont entendant parler mandane de cette sorte en eut autant de joye que le malheureux estat ou il se voyoit luy pouvoit permettre d'en avoir car il connut bien qu'elle avoit l'esprit irrite contre cyrus et en effet il ne se trompoit pas il ne fut pas plustost sorty de sa chambre que mandane appellant martesie que vous semble luy dit-elle de ce que nous avons veu aujoud'huy eussiez-vous 
 jamais creu que la civilite de cyrus eust surpasse son amour cependant vous voyez comme il agit et vous voudriez encore soustenir qu'il est tousjours pour moy ce qu'il a este qui vit jamais une pareille chose adjoustoit-elle cyrus veut affamer une ville et il en laisse sortir un fort grand nombre de personnes car je m'imagine poursuivit cette princesse irritee que ce n'est pas la premiere fois qu'il a donne des passe-ports a la priere d'araminte mais madame reprit martesie ce que vous avez veu sortir de gens aujourd'huy n'apporte nul changement au siege de sardis et n'en retardera pas la prise ha martesie reprit mandane ne deffendez pas l'infidelle cyrus puis que je suis persuadee que s'il n'avoit pas voulu obliger la princesse araminte en obligeant une fille qui est presentement aupres d'elle il auroit este moins civil et moins raisonnable car apres tout je tombe bien d'accord que ces dames que j'ay veu sortir de sardis n'empescheront pas qu'il ne soit pris par la faim mais je scay bien aussi que ce n'est pas la coustume de l'amour de demeurer dans les justes bornes de la raison et je vous asseure enfin que j'aimerois mieux que cyrus eust incivilement refuse une semblable grace pour l'amour de moy que de l'avoir justement accordee a la princesse araminte mais pendant que cette grande et malheureuse princesse faisoit passer pour crime une simple civilite de cyrus il luy donnoit encore de nouveaux sujets de plainte si elle eust 
 pu scavoit comment il recevoit ces dames estrangeres qui sortoient de sardis quoy qu'en effect elle n'eust pas eu raison de l'accuser puis qu'il est vray qu'il n'agissoit ainsi que parce que naturellement il estoit nay civil et obligeant et que de plus il luy sembloit que c'eust este une chose injuste que de refuser a une personne du merite de doralise ce qui ne pouvoit nuire a mandane principalement ayant este si tendrement aimee d'une reyne qui estoit morte pour ses interests puisque sa perte avoit este causee par celle d'abradate qui avoit este tue a la derniere bataille aussi fit il en cette occasion ce que mandane luy eust elle mesme conseille de faire si elle n'eust pas este preoccupee par l'injuste jalousie qui troubloit tout a la fois et son esprit et son coeur en effet ce prince qui ne faisoit jamais rien que le mieux qui se pouvoit faire ordonna a andramite de conduire ces dames a sa tente devant que de les aller mener a doralise de sorte que n'ayant garde de manquer d'obeyr a un commandement qui luy estoit si agreable puis qu'il s'agissoit de rendre beaucoup d'honneur a des parentes de la personne qu'il aimoit il les fut recevoir avec tous les respects imaginables et certes il n'estoit pas difficile de se porter a les traiter respectueusement car elles estoient assez bien faites pour attirer la civilite de ceux mesmes qui n'auroient eu nulle raison particuliere de leur en rendre lycaste quoy qu'elle fust desja assez avancee en aage avoit 
 pourtant encore de la beaute et si on ne pouvoit plus dire que ce fust une fort belle personne on pouvoit tousjours assurer qu'elle avoit fort bonne mine cydipe qui estoit sa fille n'estoit pas une beaute parfaite mais elle avoit un grand esclat et quoy qu'elle n'eust pas tous les traits du visage regulierement beaux elle ne laissoit pas de passer pour une grande beaute sa taille estoit belle ses cheveux chastains et l'air de son visage extremement attirant et fort ouvert mais si elle attiroit les yeux arpalice les charmoit estant certain qu'on ne pouvoit pas voir une personne plus aimable elle estoit blanche blonde et vive tous les traits de son visage estoient admirables il y avoit quelque chose de brillant et de doux tout ensemble dans ses yeux qui sans estre ny bleus ny bruns avoient tout a la fois tous les charmes et des uns et des autres de sorte que joignant un fort bel esprit a un fort beau corps on pouvoit dire qu'arpalice estoit une des plus parfaites personnes du monde candiope n'estoit pas si belle que ses deux amies mais elle estoit pourtant fort aimable non seulemet parce qu'elle avoit l'air fort grand et fort noble mais encore parce qu'elle avoit un esprit adroit et insinuant et capable de se faire dire tous les secrets des autres sans communiquer jamais les siens parmenide qui estoit avec ces dames estoit bien fait et de fort bonne mine quoy qu'il eust je ne scay quoy de sombre et d'altier dans la phisionomie le reste des gens qui estoient avec elles 
 n'estoient que des femmes de lycaste de cydipe d'arpalice et de candiope et des escuyers et des esclaves de parmenide et de ces dames cependant andramite les ayant conduites a cyrus qui avoit alors aupres de luy anaxaris aglatidas ligdamis hidaspe et feraulas ce prince les receut avec beaucoup de civilite leur demandant pardon de les avoir enfermees dans sardis et d'estre en quelque facon cause de l'incommodite qu'elles y avoient receue il est vray adjousta-t'il que c'est plus le roy de pont et le roy de lydie que vons en devez accuser que moy puis que s'ils eusset voulu ils eusset pu empescher que vous n'eussiez este engagees dans une ville assiegee n'ayant rien a faire pour cela qu'a rendre la princesse mandane nous avons tant de sujet de nous louer de vous reprit lycaste que nous n'avons garde seigneur de vous accuser d'une chose dont vous n'estes pas coupable j'en ay bien davantage repliqua t'il de me louer de vostre aimable parente qui est cause que j'ay pu obliger si facilement des personnes de vostre condition et de vostre merite et puis madame adjousta-t'il avec autant de galanterie que de civilite je suis mesme plus interresse que vous ne pensez a vostre sortie car enfin je suis persuade en voyant les trois belles personnes qui vous accompagnent que les lydiens auroient encore este plus vaillans pour les deffendre qu'ils ne le seront aujourd'huy qu'elles ne sont plus dans sardis du moins scay-je bien que les amans qu'elles 
 y ont sans doute faits en combattront avec un peu moins d'ardeur je vous asseure seigneur repliqua arpalice voyant que cydipe sembloit vouloir que ce fust elle qui respondist qu'en mon particulier mes conquestes n'eussent guere servy a retarder les vostres je pensois adjousta cydipe en regardant sa parente que vous auriez la bonte de respondre pour candiope et pour moy en respondant pour vous mais puis que vous ne l'avez pas voulu faire il faut que je vous asseure seigneur poursuivit elle en se tournant vers cyrus que vous avez plus perdu que gagne a la sortie d'arpalice et si je l'ose dire a celle de candiope et a la mienne puis qu'il est vray que nous ne faisions autre chose tous les jours que d'accuser d'injustice et le roy de lydie et le roy de pont de ne vouloir pas mettre en liberte la princesse mandane il faut sans doute reprit cyrus que les lydiens soient bien fidelles a leur prince mesme dans les choses injustes puis qu'en parlant pour moy vous ne les avez pas fait revolter car si cela n'estoit point trois aussi belles personnes que vous ayant soustenu une aussi juste cause que la mienne auroient assurement fait une sedition en ma faveur
 
 
 
 
comme arpalice alloit respondre chrisante amena un prisonnier a cyrus qui attira les yeux de tout le monde par sa bonne mine et par l'air dont il entra dans la tente de ce prince mais a peine eut il fait un pas qu'il parut qu'il n'estoit pas inconnu ny a ces dames ny a parmenide lycaste tesmoigna beaucoup d'estonnement 
 de le voir cydipe en parut aussi fort surprise parmenide en parut chagrin candiope tesmoigna d'en estre bien aise et la belle arpalice en rougit d'une telle sorte et fit voir un si agreable trouble dans ses yeux qu'il fut aise de remarquer qu'elle prenoit plus d'interest que les autres en ce prisonnier qui de son coste ne fut pas peu surpris de trouver dans la tente de cyrus des personnes qu'il croyoit estre dans sardis le respect qu'il devoit a ce prince fit qu'il n'osa pourtant tesmoigner ny son estonnement ny sa joye et que ce ne fut que par quelques regards desrobez qu'il put faire connoistre a arpalice qu'il estoit encore plus son prisonnier qu'il ne l'estoit de cyrus cependant ce prince remarquant tous les divers mouvemens qui avoient paru sur le visage de toutes ces personnes ne douta point que celuy que chrisante luy amenoit ne fust de leur connoissance c'est pourquoy prenant la parole comme je voy bien dit-il a lycaste que ce prisonnier ne vous est pas inconnu et qu'il paroist a l'air de son visage qu'il est juste de ne le laisser pas long temps dans les fers vous voulez bien que je m'informe devant vous en quel lieu il a este pris seigneur luy dit chrisante voyant que cyrus se tournoit vers luy je puis vous asseurer que depuis que vous faites la guerre vous n'avez jamais fait de prisonnier qui soit plus digne d'estre delivre que celuy que je vous amene ny qui merite mieux aussi d'estre soigneusement garde puis qu'il est 
 vray qu'on ne peut pas oster un plus puissant secours aux lydiens en la personne d'un seul homme qu'en la sienne ce que vous dites interrompit modestement ce prisonnier est plus glorieux a ceux qui m'ont vaincu qu'a moy la victoire interrompit cyrus n'est pas tousjours une preuve assuree de la valeur de ceux qui la remportent et il y a quelquesfois des vainqueurs qui ne sont pas si braves que les vaincus mais encore chrisante poursuivit ce prince en quel lieu avez-vous trouve ce courageux ennemy car je voy bien que ce n'est pas a luy qu'il faut le demander et que sa modestie l'empescheroit de me faire scavoir la verite seigneur repliqua chrisante je ne puis pas vous dire par quel motif ce vaillant homme a voulu se jetter dans sardis mais ce qu'il y a de vray est qu'un peu devant le jour il s'est jette dans le fosse par un endroit dont la terre s'esboula le jour du dernier assaut se cachant aux nostres derriere un monceau de facines qui sont encore demeurees en ce lieu-la et que le feu que les ennemis y jetterent ne brusla point mais par hazard une sentinelle qui est a la teste de la tranchee du dernier logement que vous avez fait l'ayant apperceu a remarque qu'il regardoit vers le haut des murailles de la ville et qu'il faisoit signe a ceux qui y paroissoient qu'on luy fist ouvrir une fausse porte qui est assez pres de la comme ayant dessein d'entrer dans sardis de sorte que les lydiens croyant sans doute que celuy qu'ils voyoient avoit quelque advis important 
 a leur donner et qu'il venoit peut-estre leur porter la nouvelle de ce secours qu'il y a si longtemps que le roy de pont leur fait esperer se sont mis en devoir de luy ouvrir et ont voulu faire une sortie pour luy faciliter l'entree mais la sentinelle qui l'avoit aperceu ayant eu le temps de m'advertir de ce qu'il voyoit devant qu'ils eussent resolu s'ils ouvriroient ou s'ils n'ouvriroient pas j'ay juge plus a propos de tascher de le prendre que de le faire a coups de trait j'ay donc fait promptement avancer cent hommes pour se mettre entre celuy qui vouloit entrer dans sarids et la fausse porte qu'on luy ouvroit envoyant en mesme temps six soldats des plus determinez pour me l'amener mais comme ils ne pouvoient aller a luy qu'a descouvert ceux qui estoient sur les murailles en ont tue un et blesse deux a coups de fleches ainsi il n'y en a eu que trois qui l'ayent pu joindre et comme alors les lydiens n'osoient plus tirer de peur de frapper aussitost celuy qui vouloit se jetter dans leur ville que ceux qui le vouloient prendre ce vaillant prisonnier s'est veu au milieu de trois soldats determinez sans autre secours que celuy de sa propre valeur vous voyez seigneur interrompit ce captif qu'elle n'a pas este fort extraordinaire puis qu'enfin j'ay este pris comme ce n'a este reprit chrisante qu'apres avoir tue deux de ceux qui vous attaquoient et qu'apres que j'en ay envoye six autres je pense pouvoir dire que je ne vous loue pas assez pendant 
 que chrisante parloit ainsi on voyoit dans les yeux d'arpalice que les louanges qu'on donnoit a ce prisonnier ne luy deplaisoient pas et qu'elle avoit une extreme attention a les escouter elle en eut pourtant encore davantage lors que cyrus prenant la parole demanda a ce genereux captif comment il se nommoit s'il estoit sujet du roy de lyide s'il avoit este envoye par luy a quelque negociation avec quelque prince voisin et s'il aportoit quelque nouvelle de ce pretendu secours dont cresus amusoit le peuple de sardis seigneur repliqua t'il mon nom est thrasimede et le lieu de ma naissance est halicarnasse ainsi je ne suis point sujet du roy de lydie ny engage dans ses interests pourquoy donc interrompit cyrus avez-vous plustost choisi le party le plus injuste et pourquoy si vostre valeur ne pouvoit demeurer oisive n'estes-vous pas plustost demeure dans nostre armee que d'entreprendre de vous jetter dans une ville assiegee thrasimede se trouva alors assez embarrasse car il eust bien voulu ne dire pas la veritable cause du dessein qu'il avoit eu de se jetter dans sardis aussi fit il plusieurs responces en biaisant mais comme il vit que cyrus n'en estoit pas satisfait il craignit que s'il ne disoit pas la verite il ne demeurast prisonnier de guerre et qu'il ne fust par consequent separe de la personne qu'il aimoit c'est pourquoy se determinant tout d'un coup seigneur reprit il comme il y a longtemps que je suis passionne adorateur de vostre gloire je ne 
 veux pas que vous me soubconniez d'avoir voulu estre vostre ennemy ainsi il faut que je vous advoue la verite quand mesme la belle arpalice devant qui je parle s'en devroit offencer scachez donc que la seule passion que j'ay pour elle m'a porte a prendre la resolution de me jetter dans sardis ou je scavois qu'elle estoit engagee ainsi seigneur l'amour seulement ayant fait ma hardiesse on peut dire que c'est a la belle arpalice qu'apartiennet toutes les louanges que chrisante m'a donnees et pour vous tesmoigner adjousta-t'il que je dis la verite c'est que bien loin de vouloir aller a sardis aujourd'huy qu'arpalice n'y est plus je vous demande la grace de me permettre de combatre les lydiens a la premiere occasion qui s'en presentera comme vous estes plus le prisonnier de la belle arpalice que le mien reprit cyrus c'est a elle a vous ordonner ce qu'il luy plaist que vous fassiez en verite seigneur reprit-elle toute confuse de ce que trasimede avoit dit je ne pense pas avoir aucun droit de vous disputer cet illustre prisonnier mais quand j'y en aurois je vous suis si obligee et je scay qu'il a tant d'admiration pour vous que pour m'aquiter de ce que je vous dois et pour luy faire un commandement agreable je luy ordonnerois de vous servir toute sa vie il est vray adjousta lycaste qu'arpalice a raison de dire ce qu'elle dit et il est encore plus vray reprit cyrus que si elle est rigoureuse au vaillant trasimede elle est la plus injuste personne du 
 monde pendant que cyrus parloit ainsi parmenide en paroissoit tout chagrin il n'osoit pourtant le tesmoigner ouvertement et ce n'estoit que par son silence que la belle arpalice sa soeur connoissoit ses veritables mouvemens mais enfin comme cyrus estoit prest de dire a trasimede qu'il n'estoit plus prisonnier d'amour puis qu'il n'estoit plus prisonnier de guerre hermogene luy en amena un autre qu'il luy dit qu'il s'estoit jette des murailles de sardis dans le fosse avec l'ay de d'une longue corde par le coste qui regardoit le fleuve et qu'ayant este veu par quelques soldats ils l'avoient pris sans resistance leur disant qu'il n'avoit autre dessein que de changer de party mais que comme il avoit este veu par ceux qui estoient en garde sur les murailles lors qu'il avoit este descendu il avoit pense estre tue par mille coups de trait qu'ils avoient tirez sur luy ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre fut que lors que ce prisonnier qui paroissoit estre un homme de qualite entra dans la tente de cyrus ce prince remarqua qu'il n'estoit pas inconnu ny a thrasimede ny a lycaste ny a parmenide ny a cydipe ny a candiope ny a arpalice il est vray que sa presence quoy qu'il fust bien fait ne leur donna pas une esgalle joye car a la reserve de parmenide qui fut bien aise de le voir tout le reste en eut de la colere ou du chagrin de sorte que cyrus ayant une nouvelle curiosite de scavoir qui il estoit et quel dessein il avoit eu se mit a le luy demander 
 pressamment si bien que ce prisonnier nomme menecrate qui estoit amant d'arpalice et par consequent rival de trasimede et qui de plus scavoit bien que parmenide favorisoit son dessein se mit a dire sincerement a cyrus qu'il n'en avoit point eu d'autre en sortant de sardis que de suivre arpalice qu'il aimoit mais comme cette belle fille n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens qu'elle avoit pour thrasimede elle prit la parole pour s'opposer a ce qu'il disoit il me semble luy dit elle assez fierement que si l'illustre cyrus est equitable il n'adjoustera pas trop de creance a ce que vous luy dites car enfin adjousta t'elle avec un sousrire picquant quiconque fort d'une ville assiegee ou l'on est prest a mourir de faim ne doit pas entreprendre de vouloir faire passer cela pour une grande preuve d'amour c'est pourquoy je ne trouve pas que ce que vous dites vous doive empescher d'estre prisonnier de guerre puis qu'il declare qu'il est le vostre reprit cyrus en sousriant il n'est pas juste qu'il ait deux maistres et je ne veux point avoir rien a disputer avec une aussi belle personne que vous lycaste entendant parler cyrus de cette sorte et connoissant qu'en effet ce prince avoit la generosite de vouloir delivrer et thrasimede et menecrate qu'elle scavoit qui avoient querelle ensemble prit la parole pour l'en empescher seigneur luy dit-elle ce que vous voulez faire est sans doute digne de vostre grand coeur mais s'il m'est permis de vous faire une priere je vous conjureray 
 de vouloir que ces deux captifs demeurent quelques jours dans vos chaisnes ou de leur commander absolument de vivre bien ensemble comme ils ne sont pas mes sujets reprit-il je me contenteray de les prier de me faire juge de leur differend seigneur dit alors parmenide comme le demesle qui est entre menecrate et thrasimede est d'une nature a ne pouvoir estre entendu a moins que de scavoir toute leur vie et que leurs avantures ne sont pas assez heroiques pour estre sceues de vous il suffira que vous ayez la bonte de souffrir que trasimede demeure aupres de vous jusques a ce que menecrate ait fait voir son innocence a arpalice qui est la cause de leur different comme cyrus avoit bien remarque qu'arpalice favorisoit plus thrasimede que menecrate il dit a parmenide qu'il les retiendroit tous deux jusques a ce qu'il peust avoir le loisir d'aprendre la cause de leur querelle que cependant andramite conduiroit lycaste cydipe arpalice et candiope au chasteau ou estoit la princesse araminte ou elles seroient assez commodement jusques a tant qu'il fust en estat de pouvoir terminer le different qui estoit entre deux hommes qui tesmoignoient avoir des qualitez a les obliger plustost d'estre amis qu'ennemis comme thrasimede avoit bonne opinion de la justice de sa cause il remercia cyrus de l'honneur qu'il luy faisoit de vouloir bien estre son juge mais pour menecrate il n'en parut pas si satisfait non plus que parmenide neantmoins 
 le respect leur ferma la bouche principalement voyant que lycaste donnoit mille louanges a cyrus de ce que par sa prudence il empeschoit un malheur qui fust peut-estre arrive ou a trasimede ou a menecrate en suite de quoy ces dames prirent conge de ce prince si satisfaites de sa civilite qu'elles ne pouvoient parler d'autre chose thrasimede et menecrate demeurant plostost comme des gens qu'on gardoit parce qu'ils avoient querelle que comme des prisonniers de guerre car le premier fut donne en garde a chrisante qui l'avoit amene et le dernier a feraulas pour parmenide il accompagna lycaste jusques au chasteau ou on la menoit ligdamis eut aussi ordre de cyrus qui le vouloit favoriser d'aider a andramite a escorter ces dames scachant bien qu'il auroit beaucoup de joye de voir cleonice cyrus au sortir de sa tente donna la main a lycaste pour la conduire a son chariot quoy qu'elle s'en deffendist extremement andramite a cydipe ligdamis a arpalice et parmenide a candiope mais arpalice en passant devant ces deux amans prisonniers fit une notable difference de l'un a l'autre car elle salua thrasimede avec une civilite fort obligeante et menecrate avec une froideur qui pensa le faire desesperer principalement parce que ce petit outrage luy estoit fait en presence de son rival apres que cyrus eut mis ces dames dans leur chariot il fit un compliment a ces deux rivaux en suitte de quoy il fut au conseil 
 de guerre qui estoit desja assemble cependant quelques braves que fussent andramite et ligdamis ils quitterent le camp avec joye le premier parce qu'il le quittoit pour rendre un service agreable a doralise et l'autre parce que l'amour estoit encore plus forte dans son coeur que le desir de la gloire joint aussi que les dames qu'ils escortoient estoient si aimables qu'il y avoit beaucoup de plaisir a leur rendre office tant que le chemin dura ils ne parlerent que de cyrus mais enfin estant arrivez au chasteau ou ils devoient aller andramite les mena droicta l'apartement de doralise afin qu'elle les presentast a la princesse de pont andramite donnant ordre qu'on les logeast a celuy que sesostris avoit occupe cependant quelque fiere que fust doralise et quoy qu'elle fust accoustumee a n'aimer pas trop a faire des remarcimens et que de l'humeur dont elle estoit elle eust este plus aise de rendre cent offices que d'en recevoir un elle ne laissa pas de tesmoigner de la joye a andramite de celuy qu'il luy rendoit en luy amenant des personnes qui luy estoient si proches et si cheres elle ne luy fit pourtant pas un compliment fort estendu car encore que ce fust une des personnes du monde qui parlast le plus agreablement elle ne pouvoit jamais rendre grace a qui que ce fust avec exageration il est vray que ceux qui connoissoient bien le fond de son coeur contoient une de ses paroles pour mille et ne laissoient pas de croire qu'elle estoit fort connoissante aussi 
 andramite ne laissa t'il pas d'estre fort content d'elle quoy qu'elle luy dist peu de chose et puis elle fut si occupee a recevoir toutes les carresses que luy firent lycaste cydipe arpalice et candiope que quand elle eust este d'une autre humeur qu'elle n'estoit elle n'eust pas eu loisir de faire un long remerciment a andramite comme il y avoit long temps que lycaste ne l'avoit veue et que cydipe arpalice candiope et doralise ne s'estoient veues qu'une fois dans leur enfance elles se donnerent toutes les louanges que se donnent pour l'ordinaire toutes les belles personnes qui commencet de se connoistre l'esprit de doralise ne fut mesme pas long-temps sans briller aussi bien que ses yeux car comme elle se trouva estre en un de ces jours ou sa fierte n'estoit pas sombre et ou l'enjouement de son humeur la rendoit si charmante elle dit cent choses et a lycaste et a cydipe et a arpalice et a candiope et a parmenide et a ligdamis les plus divertissantes du monde mais enfin apres que ces dames se furent un peu reposees que cydipe arpalice et leur amie eurent racommode leur coiffure et se furent mises en estat de paroistre devant araminte doralise ayant sceu que cette princesse pouvoit estre veue les conduisit a son appartement mais il falut auparavant qu'elle leur presentast cleonice et pherenice et toutes les autres dames captives qui a sa consideration les venoient voir et qui les suivirent chez la princesse araminte mais comme 
 cleonice vouloit faire honneur a ces dames comme parentes de doralise comme nouvelles venues et comme estrangeres elle voulut qu'elles allassent devant ainsi ligdamis s'estant trouve oblige de donner la main a cydipe parce qu'il estoit a la porte ou elle passoit et que parmenide l'avoit desja donnee a cleonice doralise s'en appercevant se mit a dire a demy bas a cydipe qu'elle se croyoit obligee de l'advertir qu'elle recompensoit mal ligdamis de la peine qu'il avoit eue de l'escorter puis qu'en le separant de cleonice elle le separoit d'une personne qui luy estoit fort chere il est vray adjousta-t'elle que comme je pense qu'il a bien eu autant de dessein de la venir voir que de vous conduire vous ne luy estes pas si obligee que vous le pensez comme cleonice n'avoit pas parle pour n'estre point entendue ligdamis se pleignit de l'inhumanite qu'elle avoit d'insulter si cruellement sur un homme qui venoit de luy amener les plus aimables personnes du monde et qui luy devoient donner le plus de joye je ne scay pas luy dit elle comment vous pouvez nommer inhumanite un sentiment que la piete que j'ay de vous m'a donne ce n'est pas la premiere fois adjousta-t'il en marchant tousjours que j'ay remarque qu'il est certains maux dont vous n'avez compassion qu'en raillant et le mal heureux andramite scait bien que je ne ments pas pour peu que vous continuyez de parler tous deux reprit cydipe vous m'aprendrez bien des choses je vous asseure 
 repliqua ligdamis que du moins ne vous apprendray je pas a connoistre parfaitement doralise vous croyez peut-estre interrompit elle en riant me dire une grande injure que de dire que je ne suis pas aisee a connoistre cependant comme je veux vous traicter doucement aujourd'huy je vous declare que je prens cela pour une grande louange et que je ne voudrois pas estre comme certaines gens que je connois qui monstrent des le premier jour qu'on les voit tout ce qu'ils ont d'esprit et tout ce qu'ils ont dans l'ame ligdamis eust respondu a doralise mais ils se trouverent si pres de la chambre d'araminte qu'ils furent contraints de finir leur conversation pour saluer cette princesse qui receut toutes ces dames avec une bonte extreme non seulement parce qu'elle estoit fort civile mais encore pour obliger doralise joint aussi qu'elles avoient toutes un air a attirer la civilite de tout le monde raisonnable apres les premiers complimens elle leur demanda des nouvelles du roy son frere dont elles se louerent fort en suitte elle leur demanda encore si elles n'avoient point eu bien de la douleur de se trouver dans une ville assiegee et si au contraire elles n'avoient pas eu une extreme joye d'en sortir ainsi passant d'une question a une autre ou elles respondoient chacune a leur tour araminte se mit pour louer la beaute d'arpalice celle de cydipe et celle de candiope a dire qu'il n'y avoit pas apparence que sardis fust encore si presse puis qu'elles en sortoient 
 avec une fraischeur sur le teint qui ne tesmoignoit pas qu'elles eussent souffert aucune incommodite adjoustant qu'il y avoit lieu de croire que cresus ne les avoit laissees sortir que pour desesperer ceux qui l'assiegeoient arpalice cydipe et candiope se deffendirent de cette louange en se la cedant l'une a l'autre apres quoy andramite se mit a dire a araminte le merveilleux effet de la beaute d'arpalice luy racontant comment il y avoit eu un de ses amans qui s'estoit voulu jetter dans sardis parce qu'elle y estoit et un autre qui en estoit sorty par dessus les murailles parce qu'elle n'y estoit plus je ne scay point dit araminte lequel des deux est le plus aimable ny le plus aime mais je voudrois bien que ce fust plustost celuy qui vouloit entrer dans sardis que celuy qui en vouloit sortir il me semble madame interrompit parmenide qui favorisoit menecrate qu'il n'est pas tousjours juste de juger des choses par quelques evenemens heureux que le seul hazard a causez car enfin celuy qui s'est trouve dans la ville ne pouvoit pas faire autre chose pour tesmoigner son amour que d'en sortir il est vray dit araminte mais comme il y a plus de peril a se jetter dans une ville preste d'estre prise qu'il n'y en a a s'en retirer je ne puis m'empescher de desirer que l'un soit plus heureux que l'autre je vous asseure madame reprit arpalice en rougissant qu'a parler raisonnablement je ne dois avoir aucune part a l'action ny de celuy qui a voulu se jetter dans sardis 
 ny a celle de celuy qui est sorty puis que selon mon sens l'un a voulu chercher le peril et l'autre l'a peut-estre voulu esviter pour moy adjousta doralise je suis quasi de cette opinion non non interrompit lycaste il ne faut pas accuser injustement un homme qui n'est pas coupable du coste du coeur et qui a plus fait de fautes pour en avoir trop que pour en avoir trop peu pendant qu'araminte s'entretenoit avec ces dames ligdamis parloit bas a cleonice et andramite en taisoit quelquefois autant avec doralice mais comme il avoit affaire a une personne qui n'agissoit pas comme les autres et qui avoit un tour tout particulier dans l'esprit quand il luy parloit bas ou elle ne luy respondoit point ou elle luy respondoit peu ou elle luy respondoit aygrement c'est pourquoy il n'osoit jamais luy dire que trois ou quatre paroles a la fois s'estimant encore assez heureux quand il avoit pu les luy dire sans qu'elle eust pris un certain ton de voix fier et aygre pour luy respondre qui estoit capable de donner de l'amertume aux plus douces paroles du monde mais enfin la visite de ces dames ayant este de longueur raisonnable elles s'en allerent a leur appartement andramite et ligdamis demeurant a ce chasteau jusques a l'heure que ces dames se voulurent retirer avec intention de s'en retourner au camp toute la nuict afin de ne perdre aucune occasion d'honneur ils ne partirent pourtant pas sans recevoir les commandemens de la princesse araminte qui 
 les chargea d'un compliment pour cyrus ensuitte de quoy ils furent dire adieu a toutes ces autres dames mais pendant qu'ils faisoient tous ces divers complimens arpalice tira doralise a part et apres avoir plus d'une fois abbaise et releve son voile pour cacher la rougeur de son visage et s'estre esloignee des fenestres afin d'estre moins en veue elle la conjura de prier andramimite en particulier de vouloir apporter soin a empescher qu'il n'arrivast quelque nouvelle dispute entre thrasimede et menecrate dont elle avoit entedu parler a lygdamis et a andramite luy disant que comme cyrus estoit occupe a de grandes affaires il pouroit estre qu'on ne les garderoit pas assez exactement et qu'il en arriveroit malheur adjoustant que ce luy seroit une douleur extresme si a sa consideration il en mouroit quelqu'un des deux comme il ne m'est pas si ayse de me resoudre a faire une priere a andramite que vous le pensez dit doralise ne croyez pas que je le face si vous ne me promettez de me dire precisement quel interest vous prenez en ces deux prisonniers car encore que je n'aye pas accoustume d'estre fort curieuse et qu'il y ait beaucoup de choses que je ne scay jamais parce que je ne les veux pas demander je vous advoue pourtant que j'ay une si forte envie de scavoir ce qui a cause un evenement si extraordinaire que je ne vous accorderay point ce que vous me demandez si vous ne m'accordez ce que je vous demande j'ay tant d'interest de vous le dire reprit arpalice que je n'ay 
 garde de vous le refuser cela estant dit doralise je vay faire ce que vous voulez que je face et en effect doralise ayant quitte arpalice tira andramite a part comme si elle luy eust communique quelque affaire qui l'eust regardee et quoy que de son humeur elle n'aimast guere a demander office a personne elle mettoit encore une notable difference entre faire une priere pour autruy ou la faire pour elle-mesme c'est pourquoy elle eut un peu moins de peine a prier andramite d'apporter tous ses soings pour faire qu'on gardast bien soigneusement thrasimede et menecrate jusques a ce que cyrus les eust accommodez l'asseurant qu'elle luy en auroit une extreme obligation adjoustant encore qu'il devoit tenir la priere qu'elle luy faisoit comme une grande marque de l'estime qu'elle avoit pour luy car enfin luy dit-elle il n'y a pas quatre personnes au monde a qui je voulusse avoir de l'obligation quoy qu'il y en ait un nombre infiny que je voudrois bien qui m'en eussent si je pouvois pourtant poursuivit elle m'empescher de vous en avoir j'en serois encore bien ayse mais puis que cela n'est pas en ma puissance et qu'il faut que j'en aye a quelqu'un j'ayme mieux que ce soit a vous qu'a un autre quoy que ce que vous dites reprit-il ne soit pas une chose qu'on deust mettre au nombre des faveurs qu'on doit esperer d'une personne qu'on adore je ne laisse pas de la considerer comme telle puis que c'est la plus grande que j'aye jamais receue de vous 
 mais apres m'avoir fait l'honneur de m'asseurer que je suis du nombre de ces trois ou quatre personnes de qui vous pouvez souffrir d'estre oblige dites moy je vous en conjure si je suis le premier le second ou peut estre le dernier de ce grand nombre que vous aymez a obliger je vous asseure luy dit-elle en riant que je ne scaurois vous respondre precisement quand je le voudrois car je n'ay encore assigne nulle place dans mon coeur et tous ceux qui y sont y sont sans doute en confusion sans que je puisse dire qui est le premier ou le second mais andramite adjousta t'elle ce n'est pas de cela dont il s'agit c'est pourquoy si vous voulez que je ne me repente pas de ce que je vous ay dit et que je ne fois pas au desespoir de vous avoir donne lieu de m'obliger vous ne me direz plus rien si ce n'est pour me dire adieu encore est-ce avoir obtenu quelque chose reprit andramite en sousriant que de vous avoir obligee a me permettre de vous le dire je vous le dis donc madame adjousta-t il en prenant un visage plus serieux mais quand vostre fierte devroit vous persuader que je suis peu respectueux il faut que je vous die que je parts d'aupres de vous le plus'a a 'a a 'a a de grace andramite interrompit-elle en riant n'achevez pas de parler si vous n'estes bien asseure que ce que vous voulez dire ne me faschera point car conme la priere que je vous ay faite regarde une de mes amies je seray bien ayse que vous ne me mettiez pas en estat de vous deffendre de me rendre l'office que je vous 
 ay demande c'est pourquoy adjousta t'elle il vaut mieux pour vous empescher de parler que je me separe de vous et en effect doralise luy ayant fait une reverence fort serieuse comme si elle eust acheve de l'entretenir d'une affaire le quitta et fut rejoindre arpalice pour luy dire qu'andramite feroit ce qu'elle desiroit qu'il fist pendant cela ligdamis disoit adieu a cleonice avec qui il estoit tousjours esgallement bien mais enfin il s'en falut separer ainsi andramite et luy s'en retournerent au camp et laisserent toutes ces belles personnes ensemble qui ne se separerent que lors que le sommeil forca lycaste a leur dire qu'il estoit temps de se retirer cependant comme il importoit extremement a arpalice que cyrus en accommodant thrasimede et menecrate sceust qu'il ne pouvoit sans la rendre tres-malheureuse proteger le dernier au prejudice de l'autre elle consulta candiope qui estoit sa plus chere amie et la confidente de tous ses secrets sur ce qu'elle devoit faire pour moy luy dit-elle si j'estois en vostre place voyant le credit que doralise a aupres de cyrus et par elle-mesme et par la princesse araminte et par andramite je luy ouvrirois mon coeur et luy dirois la verite telle qu'elle est elle a desja souhaitte reprit arpalice que je fisse ce que vous voulez que je face et je le luy ay promis pourquoy donc reprit candiope me consultez vous sur une chose resolue c'est dit arpalice que j'ay plus promis que je ne puis tenir 
 car enfin quoy que je scache bien que c'est une foiblesse estrange de n'oser dire ce qu'on a bien ose faire quand ce ne sont pas de ces crimes qui font horreur j'advoue que je ne me puis resoudre a aller dire moy-mesme a doralise tout ce qu'il faut qu'elle scache pour s'interesser a me servir comme je le veux estre et j'advoue a mon tour reprit candiope en sousriant que je ne scay donc pas comment vous avez pu a la fin n'estre pas tout a fait rigoureuse a thrasimede puis que vous n'osez dire a doralise ce que toute la grande province scait car enfin y a t'il quelqu'un en lycie qui ne scache pas que thrasimede est amoureux de vous non dit arpalice mais il n'y a que vous et thrasimede qui scachiez que je ne le hay point encore n'y a-t'il pas fort long-temps qu'il l'a devine et il ne le scait pas mesme si bien que vous c'est pourquoy si vous me voulez obliger vous m'espargnerez la honte d'advouer toutes mes foiblesses a doralise et vous les luy raconterez vous scavez que vous avez veu la naissance de nostre affection et je ne scay mesme si vous n'estes point cause de celle qui s'est emparee de mon coeur malgre moy mais luy dit candiope vous fierez vous bien a ma discretion ne craindrez vous point que ma memoire ne me rapporte pas fidellement toutes vos paroles que j'en change quelques unes et que je vous fasse parler trop obligeamment a thrasimede comme arpalice alloit luy respondre et luy reprocher l'inhumanite qu'elle avoit 
 de railler d'elle doralise entra dans leur chambre qui apres avoit este a celle de lycaste et a celle de cydipe venoit leur demander comment elles avoient passe la nuict mais lors qu'elle se resjouyssoit de voir par la beaute de son teint et par la vivacite de ses yeux qu'elle avoit bien dormy elle luy demanda si elle se souvenoit de ce qu'elle luy avoit promis de sorte que candiope entendant parfaitement ce que doralise vouloit dire prit la parole et luy dit en riant qu'arpalice n'estoit pas trop disposee a accomplir sa promesse luy disant en suitte tout ce qu'elles venoient de dire lors qu'elle estoit arrivee de sorte qu'il se fit une conversation fort agreable entre ces trois personnes pour moy disoit doralise apres avoir entendu leur different je n'ay garde de croire qu'arpalice ait fait ny dit ny pense des choses quelle ne me puisse dire c'est pourquoy je suis persuadee que c'est plustost par vanite que par modestie qu'elle veut que j'aprenne ses avantures de la bouche d'un autre plustost que la sienne n'estant pas possible qu'on puisse dire de soy mesme tout ce que les autres en disent il me semble dit arpalice que c'est estre bien malicieuse de vouloir m'oster une vertu que j'ay effectivement pour m'attribuer un vice que je n'ay point du tout non interrompit candiope ne vous en deffendez pas doralise a trouve la veritable raison qui vous ferme la bouche et c'est asseurement que vous scavez bien que vous vous desroberiez mille louanges que je vous donneray 
 et que vous meritez en effect mais pour vous empescher de vous irriter je n'appelleray pas ce sentiment la vanite mais un simple desir de gloire je diray que voulant acquerir l'estime de doralise vous avez souhaitte qu'elle vous connust par moy afin quelle vous connust mieux vous direz tout ce qu'il vous plaira reprit arpalice pourveu que je ne die rien et en effect il falut que la chose allast ainsi et que candiope racontast a doralise toutes les advantures d'arplaice elles convinrent donc doralise et candiope qu'aussi tost apres disner elles conduiroient et arpalice chez la princesse araminte ou elles les laisseroient pour s'en revenir dans la chambre de doralise et en effect la chose se fit ainsi elles penserent pourtant estre interrompues par cleonice mais comme doralise luy fit signe adroitement qu'elle s'en allast sa visite ne fut que d'une demie heure et afin qu'une pareille chose n'arrivast plus doralise fit entrer candiope dans un petit cabinet qui estoit a son appartement qui se jettant hors d'oeuvre estoit entierement ouvert de trois faces le haut en estoit en dosme il estoit peint et lambrisse le plancher en estoit parquete il y avoit quantite de quarreaux de drap d or frise de couleurs differentes et ce cabinet estoit enfin si agreable quoy qu'il ne fust pas grand que candiope et doralise n'eussent pu estre en un lieu plus propre a dire et a escouter un secret aussi n'y furent elles pas plus tost entrees qu'apres en avoir ferme 
 la porte et apres avoir ordonne qu'on fermast aussi celle de la chambre elles s'assirent toutes deux sur ces quarreaux si bien que candiope s'apuyant contre une petite table d'ebene marquetee d'ivoire commenca son discours par un compliment
 
 
histoire d'arpalice et de thrasimede
 
 
la reputation que vous avez aymable doralise d'estre une des personnes du monde devant qui il y a plus de danger de parler mal principalement parce qu'il n'y en a point qui parle si bien que vous m'auroit sans doute empeschee de me hazarder a faire un si long discours en vostre presence s'il ne s'agissoit pas du repos d'une personne qui vous est chere et qui la doit estre a tous ceux qui sont capables de se laisser toucher a un merite extraordinaire comme le sien mais son interest m'estant en cette rencontre plus considerable que le mien je commenceray le recit que vous attendez de moy comme si vous n'aviez jamais entendu parler ny de nostre pays ny de nostre ville ny mesme d'arpalice car encore que cette belle fille vous soit assez proche comme vous n'avez jamais este en lycie que vous avez tousjours este ou a sardis ou a suze et que vous ne vous estes veues qu'en un age ou vous ne vous connoissiez pas vous-mesme ny l'une ny l'autre puis que vous n'aviez pas plus de 
 cinq ou six ans la premiere fois que lycaste vint a sardis je pense que je dois vous traitter presques comme si vous ne la connoissiez point du tout vous scavez pourtant bien qu'arpalice n'avoit que sept ans lors qu'elle perdit son pere et sa mere et que comme parmenide n'estoit pas en age d'avoir soing de luy mesme un frere de lycaste qui est leur oncle fut leur tuteur qui n'ayant point de femme mit la jeune arpalice chez lycaste qui l'a eslevee avec un soing aussi grand que cydipe mais je ne scay si vous avez sceu que le pere d'arpalice ayant eu une amitie tres particuliere avec un homme de qualite nomme amphidamas qui estoit de la mesme ville que luy et qui n'avoit qu'un fils et une fille ordonna par son testament en mourant qu'arpalice espouseroit son fils quand elle seroit en age ce qui estoit fort avantageux a menecrate qui est un de ces deux prisonniers qui sont presentement en la puissance de cyrus ce qui fait la grande richesse d'arpalice quoy qu'elle ait un frere est qu'ils ne sont pas d'une mesme mere et comme en nostre pays ce sont les meres qui donnent le rang aux familles et non pas les peres et que celle d'arpalice estoit extremement riche et avoit declare par son testament aussi bien qu'amphidamas qu'elle vouloit qu'elle espousast menecrate adjoustant qu'elle entendoit que la plus part de son bien fust pour luy si sa fille ne l'espousoit pas on peut dire qu'arpalice ne fut jamais 
 maistresse d'elle mesme puis qu'elle fut engagee devant que d'avoir de la raison menecrate pouvoit alors avoir quatorze ans et arpalice sept lors qu'on leur dit a tous deux qu'ils estoient destinez a vivre ensemble et que rien ne les pouvoit jamais separer mais avant que de m'engager a vous dire comment ils vescurent l'un avecque l'autre il faut que je vous die quelle est la forme de vie de nostre ville comme tout le monde scait que la lycie en general est un pays plein de montagnes fort pierreux fort inegal et fort sterile en beaucoup d'endroits vous vous imaginerez peutestre que ceux qui l'habitent tiennent quelque chose de la rudesse de leur pays mais comme ce qu'il y a de terre cultive en lycie est extremement fertile on peut dire de mesme que ceux qui sont honnestes gens en ce lieu la le sont autant qu'en lieu du monde joint aussi que la capitale de nostre pays qui comme vous le scavez se nomme patare est une des villes de toute l'asie la plus celebre non seulement pour sa beaute mais pour ce magnifique temple d'apollon dont l'oracle est si fameux aussi y a-t'il tousjours beaucoup d'estrangers qui y viennent pour le consulter y en ayant encore beaucoup qui y viennent par la curiosite de voir ce celebre mont de la chimere ce mont dis-je que l'illustre bellerophon a rendu fameux dont le sommet est tout plein de lions le milieu de chevres sauvages et le bas de serpens ainsi y ayant tousjours beaucoup d'estrangers a patare le sejour en est 
 fort agreable de plus quoy que le gouvernement de nostre pays soit en quelque facon en forme de republique on ne laisse pas d'y voir une espece de cour aussi bien qu'un estat monarchique car il y a un chef du conseil dont l'au- horite est si grande qu'il ne s'en faut que le nom qu'il ne soit souverain de toute la lycie de sorte qu'ayant presques en son pouvoir la disposition absolue de toutes les charges on luy rend les mesmes soings et quasi les mesmes honneurs que s'il estoit roy si bien que cela fait que la forme de vie qu'on y mene est plus agreable que dans les autres republiques ou tout le monde est separe selon les diverses factions qui s'y trouvent au contraire l'authorite d'un seul ramassant s'il faut ainsi dire tous les honnestes gens d'un estat en une seule ville et bien souvent en un seul palais cela rend sans doute la societe plus douce polit davantage les esprits et est la source de tous les plaisirs et mesme de la galanterie aussi vous puis-je asseurer que le sejour de nostre ville est aussi divertissant qu'en aucun autre lieu de l'asie et je pense mesme pouvoir dire que nous avons eu cet avantage de naistre dans un temps ou il y a plus d'honnestes gens en lycie qu'il n'y en a peut-estre eu depuis trois siecles voyla donc aimable doralise quel est le lieu ou arpalice a este eslevee et ou elle a passe sa vie je ne vous diray point qu'elle a tousjours promis d'estre ce qu'elle est presentement c'est a dire une des plus grandes beautez du monde 
 car comme tous les traits de son visage sont admirables il vous est ayse de voir qu'elle a tousjours este belle et qu'elle n'a pas este de celles dont la beaute semble venir par enchantement et qui apres avoir este laides en leur enfance deviennent tres belles en six mois arpalice n'a pas seulement promis d'estre belle des sa plus tendre jeunesse elle a encore fait paroistre qu'elle avoit infiniment de l'esprit et mesme de l'esprit galant mais un esprit si grand si noble si passionne pour la liberte et si ennemy de toute sujetion et de toute contrainte que je luy ay ouy dire plus de cent fois depuis qu'elle a eu de la raison qu'un plaisir qu'on luy commandoit de prendre estoit pour elle un plaisir perdu je vous laisse donc a penser s'il luy pouvoit jamais rien arriver de plus oppose a son humeur de se trouver engagee des l'age de sept ans a espouser menecrate ce n'est pas qu'il ne soit extremement bien fait mais quand il l'auroit este encore davantage il n'auroit jamais pu toucher le coeur d'arpalice par la seule raison qu'elle ne l'avoit pas choisi il est vray que je pense qu'une des choses qui a empesche la liaison des esprits de ces deux personnes est que menecrate est nay imperieux et ennemy de tout ce qui choque ses inclinations de sorte qu'on peut dire qu'arpalice ayme la liberte et que menecrate ayme le libertinage mais pour en revenir au commencement de leur vie il faut que vous scachiez que lycaste et son frere qui estoit tuteur d'arpalice et de parmenide creurent qu'ils estoient 
 obligez d'apporter tous leurs soings a faire que la derniere volonte du pere et de la mere d'arpalice fust executee de sorte qu'ils firent tout ce qu'ils peurent pour insinuer dans le coeur de cette jeune personne qu'elle estoit obligee d'aimer menecrate d'autre part les parens de ce pretendu amant luy commandoient si expressement de rendre des soings a sa jeune maistresse que n'estant pas en age de leur desobeir il estoit eternellement aupres d'elle du moins aux heures ou il n'estoit pas occupe avec les maistres qui luy enseignoient les choses qu'un homme de sa condition doit scavoir et ils se voyoient si souvent qu'on peut dire qu'ils se virent trop pour s'aymer neantmoins comme ils estoient fort jeunes tous deux durant les trois premieres annees on ne remarqua pas qu'il y eust une grande adversion dans le coeur d'arpalice pour menecrate ny une grande affection aussi dans celuy de menecrate pour arpalice si bien que faisant tousjours ce que leurs parens leur disoient menecrate envoyoit mille petits presens a arpalice qu'elle recevoit civilement plus pour l'amour d'eux mesmes que pour l'amour de luy s'ils dancoient c'estoit ensemble s'ils se promenoient c'estoit tousjours en mesme compagnie et ils n'avoient enfin jamais aucuns plaisirs separez cela ne dura toutefois pas long-temps car comme menecrate avoit sept ans plus qu'arpalice lors qu'il en eut dix-huit elle n'en avoit encore qu'onze de sorte qu'ayant perdu son pere en ce temps 
 la il commenca de vivre a sa mode de traitter arpalice en enfant et d'entrer dans le monde avec toute la liberte d'un homme jeune et qui avoit beaucoup d'impetuosite dans l'esprit il ne laissoit pourtant pas d'avoir dessein d'epouser arpalice et de luy rendre mesme encore quelques petits soins mais c'estoit avec tant de negligence que toute jeune qu'elle estoit elle y prit garde et en eut despit cependant il faut que vous scachiez que menecrate qui ne vouloit pas perdre le bien d'arpalice fit amitie particuliere avec parmenide car comme ils estoient de mesme age il aymoit mieux le frere que la soeur joint qu'il y avoit mesme assez de rapport d'humeurs entre eux de sorte que croyant avoir acquis son affection il negligea encore plus arpalice le voila donc bien avant dans le monde et dans les plaisirs et il agit enfin comme font certains hommes qui ne laissent pas d'estre galans de profession quoy qu'ils soient mariez s'il donnoit des serenades ou il ne venoit point devant les fenestres d'arpalice ou s'il y venoit c'estoit si tard et il y tardoit si peu que cela ne pouvoit pas l'obliger si elle estoit a quelque assemblee il ne la menoit dancer qu'une fois ou deux encore le faisoit il avec peine la quittant a l'heure mesme pour aller entretenir quelqu'une de celles qui touchoient alors son coeur c'estoit en vain que sa mere et tous ses pares luy disoient qu'arpalice avoit plus d'esprit que son age ne sembloit luy devoir permettre d'en avoir qu'il faisoit mal 
 d'en user ainsi et qu'il attireroit enfin son adversion car il ne se soucioit alors que de se divertir disant a ceux qui luy en parloient qu'il falloit laisser croistre la beaute d'arpalice devant que de luy rendre des devoirs et des respects les choses estant en ces termes et arpalice ayant alors douze ou treize ans il forma le dessein d'un voyage avec parmenide mais d'un voyage si long qu'il fut plus de trois ans sans revenir de sorte que pendant son absence la beaute d'arpalice devint ce qu'elle est aujourd'huy c'est a dire un miracle qui donna de l'admiration a toute la lycie cydipe que vous voyez estoit aussi devenue tres belle et la soeur de menecrate nommee cleoxene et qui estoit a peu pres de mesme age qu'arpalice estoit aussi fort aymable de sorte qu'on pouvoit dire que ces trois personnes faisoient le plus bel ornement de nostre ville et comme je les voyois tous les jours il me fut ayse d'aquerir leur amitie il est vray qu'entre toutes ces aymables filles arpalice toucha mon coeur sensiblement aussi se lia t'il une amitie entre nous que rien ne scauroit jamais rompre cependant quoy qu'arpalice fust la plus belle du monde aucun n'osoit s'engager a la servir elle charmoit les yeux de tous ceux qui la voyoient mais tous ceux qui la voyoient se deffendoient pourtant contre sa beaute et les louanges les plus ordinaires qu'on luy donnoit estoit qu'il falloit la fuir avecque soing puis qu'elle ne pouvoit donner de l'amour que sans esperance il n'y 
 avoit pas un homme qui l'approchast qui ne se pleignist de ce qu'il n'estoit pas permis de la servir ouvertement et qui ne luy dist cent choses qui la confirmoient dans l'amour qu'elle avoit pour la liberte neantmoins la coustume la raison et la modestie voulant qu'elle ne suivist pas son humeur elle cachoit ses veritables sentimens autant qu'elle pouvoit mais dans le fonds de son coeur elle avoit un despit estrange de se voir forcee en l'action de sa vie la plus importante et qui doit estre la plus libre elle connoissoit bien qu'elle donnoit de l'amour a tous ceux qui l'approchoient et elle connoissoit bien aussi qu'ils ne s'en deffendoient que parce qu'elle estoit promise a menecrate de plus elle voyoit encore qu'elle estoit observee si soigneusement par les parens de menecrate qu'a peine pouvoit elle tourner les yeux sans qu'ils le sceussent et sans qu'ils y trouvassent a dire si bien qu'elle vivoit avec une telle contrainte qu'une femme de qualite appellee zenocrite qui a l'esprit tout a fait agreable la nomma en raillant la belle esclave et ce nom luy demeura de telle sorte parmy nous que nous l'appellions plus souvent ainsi que par son veritable nom
 
 
 
 
car comme elle a l'esprit bien tourne elle ne se faschoit pas legerement joint qu'a parler sincerement zenocrite est une personne qui est en droict de dire tout ce que bon luy semble sans qu'on s'en ose mettre en colere en effect on passeroit pour ne scavoir point du tout le monde si on s'advisoit de trouver 
 mauvais que zenocrite dist une chose un peu malicieuse quoy qu'il soit assez rare de voir qu'on cherche avecque soing la conversation de celles qui ne pardonnet rien qui n'excusent presque jamais personne et qui parlent quelquefois indifferemment des amis et des ennemis il est pourtant vray qu'il y a tousjours plus d'honnestes gens chez cette dame dont je parle qu'en tout autre lieu de la ville zenocrite est belle sa personne est bien faite sa phisionomie est fine quoy qu'elle ait aussi quelque air languissant elle dit les choses comme si elle n'y pensoit pas et les dit pourtant plus spirituellement que ceux qui y pensent le plus elle a une imagination admirable qui fait qu'elle tourne toutes choses agreablement et qu'elle ne prend des evenemens qu'on luy raconte que ce qui peut servir a les luy faire redire plaisamment elle fait quelquesfois un recit avec une exageration si eloquente qu'elle vous fait voir tout ce qu'elle veut vous apprendre et quelquesfois aussi elle fait une grande satire en quatre paroles elle est pourtant nee bonne et genereuse et si elle parle au desavantage de quelqu'un c'est plus tost par exces de raison et de sincerite et par une impetuosite d'esprit et d'imagination qu'elle ne peut retenir que par malice ce qu'il y a de plus rare en cette personne c'est que le chagrin de son esprit fait bien souvent la joye de celuy des autres car lors qu'elle se plaint ou des malheurs du siecle ou du mauvais gouvernement elle le fait d'une maniere 
 si agreable qu'elle divertit plus par ses pleintes et par ses murmures que les autres ne peuvent faire avec l'humeur la plus enjouee on luy conte toutes les nouvelles qu'elle ne manque pas d'embellir en les redisant ce n'est pas qu'elle les change mais c'est que disant son advis sur ce qu'elle raconte elle le dit tout a fait agreablement de plus comme il y a un grand abord de monde chez elle la liberte y est toute entiere ceux qui se veulent pleindre se pleignent ceux qui veulent railler raillent ceux qui veulent ne point parler se taisent de sorte que chacun suivant son humeur trouve en ce lieu la de quoy se satisfaire ce n'est pas qu'il n'y ait des heures ou ils l'importunent mais l'ennuy qu'elle en a ne laisse pas de servir au divertissement de la compagnie enfin je puis vous asseurer que zenocrite est une personne tout a fait extraordinaire vous pouvez donc juger qu'arpalice ayant autant d'esprit qu'elle en a et logeant en mesme quartier la voyoit assez souvent elle avoit mesme ce privilege que zenocrite ne parloit d'elle que comme d'une personne qu'elle estimoit fort il est vray que je pense pouvoir dire que la conversation qu'arpalice eut avec elle ne servit pas peu a l'entretenir dans l'amour qu'elle avoit pour la liberte et lors qu'elle exageroit l'injustice qu'il y avoit a ceux qui disposoient absolument de la volonte d'autruy sans scavoir mesme quelle elle devoit estre il falloit tomber d'accord qu'elle avoit raison et qu'il n'y 
 a rien de plus estrange que de voir des peres qui veulent obliger leurs enfans a s'espouser un jour sans scavoir s'ils s'aimeront ou s'ils se hairont si leurs humeurs seront semblables ou opposees et s'ils pourront seulement passer une appresdisnee ensemble sans s'ennuyer bien loing d'y estre toute leur vie comme tout ce que disoit zenocrite estoit fort soigneusement retenu et fort exactement raconte les parens de menecrate firent ce qu'ils purent pour empescher arpalice de la voir si souvent mais comme lycaste l'a tousjours fort bien traittee quoy qu'ils en pussent dire elle ne la voulut pas contraindre leur disant que puis que zenocrite n'avoit pas moins de vertu que d'esprit elle ne trouvoit pas qu'elle deust ne la voir point ce qui les faschoit encore estoit qu'en voyant zenocrite arpalice voyoit aussi tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en lycie cependant il falut qu'ils eussent patience et qu'ils se contentassent d'avoir quelques espions pour tascher de scavoir si quelqu'un ne s'attachoit point a servir arpalice malgre son engagement mais ce fut en vain qu'ils se donnerent cette peine car comme menecrate estoit de fort grande condition et qu'on scavoit bien que parmenide desiroit que ce mariage s'achevast quelques charmes qu'eust arpalice et quelque inclination qu'on eust pour elle tous ceux a qui elle donna de l'amour la combattirent et n'entreprirent point de s'attacher regulierement a la servir ainsi tout le monde la louoit et l'estimoit et personne 
 ne l'osoit aymer je vous laisse a penser combien elle avoit de despit de voir que si elle eust este libre elle eust este en estat de choisir qui elle eust voulu et que cependant elle se voyoit forcee a espouser menecrate qu'elle ne pouvoit souffrir combie de fois s'en est-elle plainte a moy et combien de fois luy ay je entendu souhaitter d'estre pauvre pour estre libre comme les choses estoient en ces termes les parens de menecrate qui avoient eu de ses nouvelles se mirent dans la fantaisie de vouloir luy envoyer le portrait d'arpalice pour luy faire voir combien elle estoit embellie esperant le faire revenir plus tost de sorte que comme ils s'adresserent pour l'obtenir a celuy qui disposoit d'elle et a lycaste ils luy commanderent tous deux de se laisser peindre et ce fut mesme avec tant d'authorite qu'il fallut qu'elle obeist elle differa pourtant le plus qu'il luy fut possible et il n'est point de pretexte dont elle ne se servist pour cela un jour elle dit qu'elle ne se trouvoit pas assez bie coiffee un autre qu'elle avoit trop mal dormy la nuict et qu'elle avoit trop mauvais visage pour estre peinte un autre qu'elle avoit promis de faire une visite un autre encore qu'il faisoit trop obscur et que son taint en paroistroit different de ce qu'il estoit mais a la fin apres bien des remises et des excuses il fallut obeyr pour moy je me suis estonnee cent fois comment on l'avoit pu faire ressembler veu le chagrin qu'elle avoit et le peu de patience qu'elle se donnoit car enfin elle changeoit continuellement 
 de visage selon les divers sentimens qui luy passoient dans l'esprit elle ne faisoit presques que se lever et s'asseoir et si le peintre n'eust pas eu une imagination admirable et qu'il n'eust pas este un des premiers hommes du monde dans son art il n'eust pas pu faire ce qu'il fit car enfin malgre toutes les inquietudes et toutes les impatiences d'arpalice il fit un pourtraict merveilleux quelque irritee qu'elle fust contre menecrate et quelque despit qu'elle eust que cette peinture fust pour luy elle fut pourtant bien ayse de la voir lors qu'elle fut faite car comme vous le scavez quelque encolere qu'on soit on ne peut pas souhaitter long temps de paroistre laide de sorte qu'arpalice se consolant peu a peu de ce petit chagrin qu'elle avoit eu consentit qu'on envoyast son portraict a menecrate et comme il estoit en petit il fut mis dans une assez belle boiste et envoye a celuy pour qui on l'avoit fait faire arpalice ne voulant pas qu'on le luy envoyast de sa part ny qu'on luy mandast mesme qu'elle y eust consenty mais admirez un peu je vous prie la merveilleuse rencontre des choses lors que menecrate receut ce portraict il estoit a apamee ou un homme de qualite d'halicarnasse nomme thrasimede estoit aussi sans autre dessein que de voyager et comme vous scavez que la musique phrigienne est admirable il y a dans cette ville-la un lieu ou l'on fait un concert de voix et d'instrumens a certains jours reglez ou tous les honnestes gens se trouvent 
 selon le loisir qu'ils en ont les uns y allant seulement parce qu'ils ayment la musique et les autres parce qu'ils cherchent la compagnie qu'on trouve infailliblement en ce lieu-la de sorte que menecrate parmenide et thrasimede qui avoient tous trois de l'esprit et de la curiosite ne manquoient pas d'y aller et de s'y trouver et comme il arrive presques tousjours que ceux qui sont estrangers en une ville quoy qu'ils ne soient pas de mesme pays ont pourtant plus de disposition a lier conversation ensemble qu'avec ceux de la province ou ils se trouvent il advint que thasimede chercha occasion de s'entretenir avec parmenide et avec menecrate si bien que trouvant qu'ils avoient tous deux beaucoup d'esprit il s'accoustuma a leur parler plus souvent qu'a tous les autres et comme en ces lieux-la il n'est pas fort ordinaire de faire conversation des choses fort importantes ny fort serieuses ils vinrent a parler de la difference qui se trouve a la beaute des femmes selon les divers lieux ou elles naissent de sorte que passant insensiblement d'une chose a une autre ils se demanderent reciproquement s'il y en avoit de fort belles au lieu de leur naissance et comme menecrate fut le premier qui fit cette demande thrasimede luy respondit qu'il y en avoit de fort aymables a son pays mais adjousta t'il cela n'empesche pas que je ne me die malheureux car enfin il n'y a presentement presques pas une grande beaute a halicarnasse quoy que le temps qui a precede 
 celuy cy de dix ou douze ans seulement ait eu mille beautez admirables ainsi on peut dire que si nostre cour est esclairee c'est par des astres qui se couchent et qui ne luiront plus guere il n'en est pas de mesme de nostre ville reprit parmenide car il y a un nombre infiny de beautez naissantes et pour vous en faire voir quelqu'une interrompit menecrate voyez le portraict d'une de nos belles en disant cela il luy monstra effectivement la peinture d'arpalice qu'il avoit receue le matin thrasimede ne l'eust pas plustost veue qu'il advoua n'avoir jamais rien veu de si beau demandant plus d'une fois si ce n'estoit point un de ces portraits qui ont bien quelque air de la personne pour qui ils ont este faits mais qui l'embellissent tellement qu'on ne peut dire veritablement que ce soit son portraict pendant que trasimede parloit ainsi parmenide fut appelle par quelqu'un de sorte qu'estant demeure seul avec menecrate il se mit a admirer encore plus la beaute de ce portraict et a luy demander s'il estoit d'une personne dont il fut amoureux ou si c'estoit celuy de quelqu'une de ses parentes car je presupose dit il que ce doit estre infailliblement l'un des deux ce n'est pourtant ny l'un ny l'autre reprit menecrate et je puis vous asseurer qu'arpalice dont vous voyez le portraict n'est point ma parente et que je n'en suis point amoureux quoy interrompit thrasimede vous avez peu conoistre cette personne sans l'aimer je l'ay peu sans doute reprit il 
 et mesme je l'ay peu sans peine il est vray que lors que je partis du lieu ou elle est elle n'estoit pas si belle qu'elle est presentement et l'on m'escrit adjousta-t'il qu'elle est encore plus charmante que son portraict pendant que menecrate parloit ainsi thrasimede regardoit tousjours cette peinture avec admiration mais a la fin apres la luy avoir rendue ils parlerent d'autre chose au sortir de la ils furent a une de ces maisons ou l'on joue et qui sont ouvertes a tout le monde car comme la phrigie est fort proche de la lydie et que comme vous le scavez ce sont les lydies qui ont presques invente tous les jeux de hazard on joue autant a apamee qu'a sardis menecrate et thrasimede estant donc allez en ce lieu la ou parmenide ne fut point menecrate n'y fut pas si-tost qu'il se mit a jouer mais avec un tel malheur qu'il perdit tout ce qu'il avoit sur luy excepte le portraict d'arpalice dont la boiste estoit d'or avec un cercle de diamans de sorte qu'estant desespere de n'avoir plus rien a jouer il offrit a ceux contre qui il perdoit de jouer cette boiste de portraict mais sans leur donner loisir de respondre thrasimede prit la parole et dit a menecrate que s'il estoit resolu de jouer cette boiste il le prioit que ce fust contre luy et que pourveu que la peinture y demeurast il la luy feroit valoir le double de ce qu'elle avoit couste d'abord menecrate hesita un momet mais la passion du jeu et l'envie de regagner une partie de ce qu'il avoit perdu estant plus fortes que la bien-seance firent qu'il 
 accepta l'offre que tyhrasimede luy faisoit ne voulant toutesfois que la juste valeur de la chose il se porta d'autant plustost a cotte resolution qu'il creut qu'arpalice ne scauroit jamais qu'il auroit joue son portraict et pour parmenide il ne craignit pas qu'il s'en faschast car leur amitie estoit trop bien liee pour apprehender que rien la peust rompre mais sans m'amuser a vous particulariser cette bizarre avanture il suffit que vous scachiez que menecrate perdit la boiste et le portraict que thrasimede les gagna et qu'il offrit ensuitte a menecrate de luy prester de quoy continuer de jouer mais comme l'opiniastrete de son malheur l'avoit desespere il se retira chez luy aussi chagrin de sa perte que thrasimede estoit gay du gain qu'il avoit fait menecrate estoit pourtant plus inquiet d'avoir este malheureux au jeu en general que d'avoir perdu le portraict d'arpalice en particulier car comme il avoit alors plus de passion pour le jeu que pour elle il estoit plus sensible a l'un qu'a l'autre joint que scachant que selon les apparences l'original de la peinture qu'il avoit perdue devoit infailliblement estre a luy il ne sentoit pas davantage cette perte qu'il faisoit celle qu'il avoit faite auparavant pour thrasimede il n'en estoit pas de mesme car il estoit plus satisfait d'avoir gagne cette boiste et cette peinture que s'il eust gagne une autre chose d'un prix beaucoup plus considerable de sorte que comme il craignit que menecrate ne l'engageast a la rejouer s'il le revoyoit 
 il esvita de le rencontrer et il luy fut assez ayse parce que comme il n'avoit plus que deux jours a estre a apamee il ne parut pas mesme qu'il eust affecte de ne le trouver pas il fut neantmoins pour luy dire adieu aussi bien qu'a parmenide mais le hazard fit qu'il ne les rencontra ny l'un ny l'autre et qu'ainsi il partit sans les voir pour continuer son voyage je ne m'amuseray point a vous dire en quelles villes il fut puis que cela ne serviroit de rien a mon sujet et je vous diray seulement que par tout les lieux ou il passa il regarda soigneusement s'il verroit quelque femme aussi belle que la peinture qu'il avoit mais soit qu'en effect il n'en rencontrast point qui eust tant de beaute ou que du moins il n'en vist pas qui luy pleust autant que luy plaisoit celle d'arpalice il luy donna tousjours la preference dans son esprit apres avoir donc bien erre en divers lieux de la basse asie comme il estoit prest de s'en retourner a halicarnasse il se reprocha a luy-mesme d'estre de l'heumeur de ceux qui vont chercher bien loing des choses mediocrement rares et qui n'en voyent pas d'autres qui le sont extremement parce qu'elles sont fort proches car encore que la carie et la lycie se touchent il n'estoit pourtant jamais venu a patare quoy qu'il y vienne des gens de tous les coings de l'asie pour consulter l oracle d'apollon et qu'il ne vienne aussi beaucoup en lycie pour voir le mont de la chimere thrasimede s'estant donc fait ce reproche a luy-mesme prit 
 la resolution de venir en nostre pays il est vray qu'il joignit a la curiosite qu'il avoit de voir les raretez de nostre ville qui sont conneues de tout le monde celle de voir arpalice le voyla donc en chemin pour venir a patare ou il arriva en la plus belle saison de toute l'annee mais avant que de vous dire comment il vescut il faut que je vous die la merveilleuse rencontre qui luy arriva le jour qu'il y entra pour la premiere fois vous scaurez donc que thrameside s'estant souvenu qu'il y connoissoit un homme qu'il avoit veu a helicarnasse se resolut devant que d'y entrer d'envoyer s'informer s'il y estoit afin de scavoir s'il pourroit loger chez luy suivant le droict d'hospitalite que toutes les nations reverenr il envoya donc un escuyer qu'il avoit porter une lettre a celuy qu'il connoissoit pour luy faire cette priere lors que thrasimede envoya cet escuyer il estoit environ a qu'inze stades du lieu ou il vouloit aller mais a un endroict si agreable qu'il se resolut de l'y attendre ne demeurant qu'un esclave avecque luy qui tint son cheval pendant qu'il se mit a se promener car ce n'est pas la coustume de ceux qui font de longs voyages de mener un grand train comme il n'estoit pas encore fort tard il jugea bien qu'il auroit loisir d'avoir des nouvelles devant qu'il fust nuict de celuy qu'il connoissoit et comme cet endroict est fort beau il ne fut pas mesme marry de s'y arrester car imaginez-vous un petit valon environne de colines entremeslees de rochers 
 du pied desquels fort une petite riviere q'il travarsant le valon est bordee d'une espece de saules sauvages dont l'ombrage est fort agreable et ce qui rend encore l'aspect de ce lieu la plus divertissant est qu'il y a ve fort jolie maison bastie sur une de ces colines et qu'en se promenant au bord du ruisseau on voit en perspective entre les pointes de deux rochers qui semblent s'estre separez expres pour cela la ville de patare en esloignement et un paysage au dela d'une fort grande estendue voila donc aymable doralise quel est l'endroict ou thrasimede s'arresta en attendant son escuyer d'abord il mit pied a terre et laissant son cheval a l'esclave qui estoit avec que luy il se mit a se promener seul le long du ruisseau a l'ombre des saules et il se promena si long temps en avancant tousjours que cet esclave le perdit de veue neantmoins comme il luy avoit dit qu'il l'attendist en ce lieu la et que de plus il scavoit bien qu'il faudroit qu'il y revinst parce que le coste que thrasimede avoit pris pour se promener estoit oppose au chemin qu'il devoit prendre pour aller a la ville il n'estoit pas en peine de ne le voir point cependant apres que thrasimede se fut bien promene il s'assit au pied d'un arbre ou il se mit a resver assez profondement sur ses avantures passees car il m'a raconte depuis non seulement tout ce qu'il pensa alors mais encore tout ce qu'il avoit pense en sa vie la resverie de thrasimede ne fut pas une de ces resveries qui naissent du murmure 
 d'un ruisseau ou du bruit que font les feuilles des arbres lors que le vent les agite ou qui viennent mesme sans sujet en effect il faut que vous scachiez qu'il avoit este fort amoureux en son pais et qu'il ne s'en estoit esloigne que pour se guerir de la passion qu'il avoit eue pour une personne qui l'avoit trahy et qui avoit encore eu plus de coqueterie que de beaute cependant quoy que le despit et l'absence eussent affoibly sa passion et qu'a parler raisonnablement ce qu'il sentoit encore ne se peust plus nommer amour neantmoins dans tous les voyages qu'il avoit faits il n'avoit point veu de beaute qu'il eust preferee a celle de sa fidelle maistresse excepte celle d'arpalice de sorte que croyant que la veue de ce portraict estoit un remede pour achever d'effacer de son imagination l'idee de la personne qu'il vouloit oublier il l'avoit tousjours porte depuis qu'il l'avoit gagne si bien que se trouvant dans ce lieu solitaire et avec toute l'oisivete qu'il faloit pour avoir besoing de se divertir par un si bel objet il tira cette boiste de sa poche et se mit a en considerer la peinture attentivement il estoit alors a demy couche la teste appuyee contre une grosse touffe de gazon qui estoit au pied d'un saule tenant a sa main le portraict d'arpalice qu'il regardoit de temps en temps mais apres estre tombe d'accord avec luy-mesme que la personne qu'il ne vouloit plus aymer n'estoit pas si belle que ce qu'il voyoit insensiblement sa resverie devint plus confuse et il resva 
 sans resver a rien non pas mesme au portraict qu'il tenoit et qu'il sembloit regarder de sorte que comme il faisoit assez chaud qu'il s'estoit leve fort matin que le murmure d'un ruisseau le bruit des feuiles et le chant des oyseaux sont des choses fort propres a exciter le sommeil principalement a un homme qui n'avoit alors ny grande joye ny grande douleur dans l'ame thrasimede s'endormit la boiste qu'il tenoit luy eschapant de la main sans qu'il s'en apperceust et se refermant mesme sans qu'il l'entendist mais pendant que thrasimede dormoit si profondement il faut que vous scachiez que lycaste cydipe arpalice et moy avec plusieurs autres estions allees nous promener a cette jolie maison que je vous ay dit estre bastie sur une des colines qui environnent le valon ou thrasimede estoit endormy car comme elle appartient a zenocrite nous en usions comme si elle eust este a nous cependant il faut que vous scachiez encore que conme il y avoit une liason fort estroitte entre arpalice et moy nous ne croyons pas avoir fait une agreable promenade si nous ne nous estions entretenues en particulier aussi ne manquions nous jamais guere de chercher l'occasion de nous separer des autres et d'avoir quelques momens a nous pouvoir dire tout ce que nous pensions il arriva mesme qu'ayant ce jour la je ne scay quel petit secret de bagatelle a confier a arpalice je le priay de me donner lieu de l'entretenir de sorte qu'a la premiere occasion que nous en trouvasmes 
 nous nous separasmes de la compagnie et pour n'estre point interrompues dans nostre conversation nous sortismes par une porte du jardin et descendismes par un petit sentier assez commode jusques au bord du ruisseau mais a peine eusmes nous fait vingt pas qu'arpalice s'arrestant tout court me fit signe de me taire et me monstra a travers les arbres thrasimede endormy comme je vous l'ay represente d'abord le dessein d'arpalice fut voyant a son habit que c'estoit un homme de qualite de m'obliger a retourner sur nos pas ne voulant point estre veue si peu accompagnee en un lieu si solitaire mais comme je voyois que nous n'estions pas fort esloignees de nostre asile je fus plus hardie qu'arpalice car je voulus regarder thrasimede un peu de plus pres ne pouvant assez m'estonner de voir un homme fait comme luy endormy en ce lieu-la sans voir ny cheval ny escuyer ny esclave je m'approchay donc de quelques pas malgre la resistance d'arpalice que je forcay a me suivre en la tirant par sa robe mais a peine eusmes nous passe deux rangs d'arbres qu'arpalice et moy aperceusmes la boiste de portraict qu'il avoit laisse tomber en s'endormant comme je l'ay desja dit nous ne l'eusmes pas plustost veue qu'une nouvelle curiosite s'empara de nostre esprit quoy que nous ne connussions pas encore que c'estoit celle qu'on avoit envoye a menecrate car il y avoit quelques fleurs champestres qui la cachoient a demy mais ce qu'il y 
 eut d'admirable fut qu'arpalice qui jusques alors avoit este la plus craintive devint la plus hardie et fut poussee d'une curiosite si forte qu'apres avoir regarde a l'entour d'elle si personne ne la pouvoit voir et avoir remarque que cet estranger dormoit bien profondement elle fut a pas contez prendre cette boiste elle songeoit si fort a observer le visage de celuy qui dormoit afin de voir s'il ne s'esveilloit point qu'elle prit la boiste de portraict presques sans la regarder se retirant avec que la mesme precaution qu'elle avoit eue en approchant c'est a dire en marchant tout doucement et en se cachant d'arbre en arbre jusques au pied d'un vieux saule ou je l'attendois afin de voir la peinture que nous presuposions qui devoit estre dans cette boiste avec intention toutesfois de la remettre ou arpalice l'avoit prise car vous pouvez bien juger que nous n'avions pas dessein de faire un larcin et en effect j'avois desja tire de ma poche des tablettes pour ecrire quelque galanterie dedans afin de les laisser avec la boiste quand nous la remettrions et afin aussi que cet endormy que nous croyons estre un amant peust voir qu'on avoit peu luy desrober le portraict de sa maistresse et qu'il peust lire en suitte le reproche que je luy eusse fait de sa negligence vous scavez aimable doralise combien en l'age ou nous estions ces sortes d'avantures inopinees rejouissent aussi arpalice et moy faisions nous cette petite malice a cet estranger avec un plaisir extreme et une 
 attention estrange mais lors qu'arpalice fut aupres de moy et que nous estans bien cachees derriere le saule ou nous estions nous vinsmes a regarder cette boiste nous fusmes bien surprises de voir que c'estoit celle qu'on avoit envoyee a menecrate ou du moins une toute semblable toutefois il y avoit si peu d'aparence de croire que ce peust estre celle la que nous dementismes nos propres yeux et nous l'ouvrismes dans la croyance de n'y trouver pas le portraict d'arpalice imaginez vous donc quelle surprise fut la nostre de voir que c'estoit en effect la mesme peinture qu'on avoit envoyee a menecrate mais aimable doralise je vous demande une chose impossible car il est certain que vous ne scauriez concevoir quel fut nostre estonnement cependant comme nous estions trop pres de cet estranger pour raisonner sur cette avanture sans craindre de l'esveiller nous nous en esloignasmes regardant tousjours derriere nous pour voir si cet homme ne se levoit point pour nous suivre mais enfin ayant gagne le pied de la coline nous nous demandasmes l'une a l'autre comment il estoit possible que cette peinture se trouvast entre les mains de cet estranger pour moy dis je a arpalice en sousriant lors qu'elle me fit cette question si j'en croy mes yeux je ne doute point du tout que ce portraict ne soit celuy que vous avez souffert qu'on envoyast a menecrate mais si j'en croy ma raison je pense qu'il y a plus de sujet de soubconner que vous avez quelque petite 
 galanterie secrette dont vous m'avez fait un mistere vous me faites tant d'outrages a la fois par ce que vous dites reprit-elle que je ne veux pas croire que vous parliez serieusement en verite repris-je en riant je ne scaurois vous dire si je ne raille pas car comment voulez vous que je puisse raisonner juste sur une chose si surprenante ce qui m'afflige repliqua-t'elle est que je ne voy pas comment m'esclaircir de cette avanture il ne faut qu'esveiller cet estranger repris-je ha candiope respondit arpalice je suis bien esloignee de vostre sentiment car de l'heure que je parle j'ay une telle peur qu'il ne s'esveille que quelque envie que j'aye de voir ce qu'il fera lors qu'il s'apercevra qu'il a perdu mon portraict je suis pourtant resolue de m'en retourner ce n'est pas que je ne croye qu'il regrettera plus la boiste que la peinture aussi veux-je adjousta-t'elle la luy renvoyer par un esclave apres en avoir oste mon portraict c'est pour quoy je vous prie de venir m'ayder a en trouver un qui puisse me rendre cet office pour moy j'advoue que je ne me pouvois resoudre a perdre cet estranger de veue et je voulois absolument qu'elle me permist de faire conversation avecque luy comme nous estions en cette contestation une de nos femmes qui nous cherchoit par tout nous vint dire que les chariots estoient prests que lycaste nous attendoit et qu'en nous en retournant nous allions encore voir une autre maison qui se trouvoit sur nostre route 
 ainsi tout ce que nous peusmes faire fut de chercher en passant dans le jardin si nous ne trouverions personne qui fust propre a aller observer cet estranger et a le suivre jusqu'au lieu ou il iroit coucher mais nous ne trouvasmes qu'un jardinier a qui nous taschasmes de faire entedre ce que nous desirions de luy ne manquant pas de luy donner et de luy promettre ce qu'il faloit pour le faire agir il est vray qu'il nous parut si stupide que nous n'esperasmes pas grand esclaircissement de ce que nous voulions scavoir par son moye n'osant mesme luy confier la boiste que nous voulions revoyer a cet estranger il nous promit pourtant de venir le lendemain nous dire ce qu'il scauroit il est vray que nous n'eusmes pas beaucoup de loisir pour l'instruire car on nous vint querir plus de quatre fois en demy quart d'heure lors que nous eusmes rejoint la compagnie on nous fit estrangement la guerre de l'avoir quittee pour si longtemps lycaste nous dit mesme a demy serieusement et a demy en raillant que les personnes de nostre age ne pouvoient avoir de si longs secrets ensemble sans qu'on peust leur donner quelque explication peu favorable pour moy dit arpalice qui n'aimoit pas la contrainte si on m'ostoit la liberte de me taire je pense que je parlerois tousjours et si au contraire on me commandoit de parler beaucoup je me tairois pour toute ma vie en effect dit-elle en riant pour pretexter le dessein qu'elle avoit de m'entretenir je sens une si forte envie de parler bas a candiope 
 depuis qu'on m'en a fait la guerre que je ne pense pas que je m'en puisse empescher apres cela comme nous estions l'une aupres de l'autre elle s'approcha de mon oreille pour me dire quelque chose au commencement on continua de nous reprocher nos secrets en nous interrompant continuellement mais a la fin on nous laissa en repos et nous nous entretinsmes tant que nous volusmes non seulement dans le chariot mais encore lors que nous fusmes arrivees a cet autre jardin que nous allions voir nous cherchasmes donc avecque un soing estrange a deviner comment il pouvoit estre que cet estranger eust eu ce portraict entre ses mains mais quoy que nous pussions penser nous ne pesasmes point la verite de soubconner que menecrate l'eust donne c'est ce que nous ne pouvions faire de croire que celuy a qui nous l'avions pris l'eust derobe c'est ce qui n'estoit pas possible veu son habillement et sa bonne mine de croire aussi que menecrate l'eust perdu au jeu nous n'en avions pas la pensee et le mieux que nous pouvions imaginer estoit qu'il l'eust esgare mais enfin l'heure de se retirer estant venue nous nous en retournasmes a la ville et comme lycaste voulut que je passasse le soir avec cydipe et avec arpalice apres avoir remene toutes les autres dames nous arrivasmes chez elle ou nous ne fusmes pas plustost que nous apprismes que le mary de lycaste nomme menophile venoit d'arriver d'un voyage de huict jours qu'il estoit alle faire et qu'il avoit fait apporter 
 chez luy un estranger qui paroissoit estre homme de qualite qui estoit extremement blesse et que les chirurgiens venoient d'achever de penser lycaste n'eut pas plustost ouy ce qu'on luy disoit que poussee par un sentiment de curiosite et de compassion tout ensemble elle fut droit a la chambre ou on luy dit qu'on avoit mis cet estranger et ou son mary estoit encore de sorte que poussees de mesme curiosite qu'elle arpalice et moy la suivismes cydipe n'y voulant point venir parce qu'elle disoit qu'elle s'esvanouiroit si elle estoit seulement dans le mesme lieu ou seroit un homme blesse nous voila donc a suivre lycaste qui n'eut pas fait deux pas dans la chambre ou estoit cet estranger que menophile nous fit signe que nous ne fissions point de bruit et en effect pour nous empescher d'en faire il vint a nous et nous fit passer dans l'antichambre ou il ne fut pas plustost que lycaste luy demanda avec beaucoup d'empressement qui estoit celuy qu'il assistoit avec tant de soing c'est luy dit-il le plus vaillant homme du monde et de la meilleure mine c'est un homme a qui j'ay voulu sauver la vie et qui me l'a conservee mais apres cela ne m'en demandez pas davantage car je ne scay ny son nom ny son pais mais encore luy dit lycaste ou l'avez vous rencontre je revenois nous dit-il le long de cette petite riviere qui passe assez pres du pied de la coline sur la quelle est bastie la maison de zenocrite ou j'avois dessein de passer 
 lors que j'ay rencontre un esclave qui tenoit un cheval de la poursuivant son chemin je suis enfin arrive dans l'endroict du valon ou aboutit un petit sentier qui respond a une porte du jardin de zenocrite vous pouvez juger aymable doralise qu'arpalice et moy ne pusmes pas entendre ce que disoit menophile sans nous regarder et sans luy prester une nouvelle attention nous jouismes donc que sans prendre garde a nous il continua son recit estant arrive en cet endroict poursuivit-il j'ay veu celuy dont je parle l'espee a la main contre quatre soldats mais je l'ay veu se deffendre comme un lion de sorte qu'encore que j'eusse envoye tous mes gens par un autre chemin et que je n'eusse qu'un esclave avecque moy je n'ay pas laisse de le vouloir secourir mais comme ceux contre qui il avoit affaire m'ont veu mettre l'espee a la main ils se sont separez ainsi il en est demeure deux a le combattre et les deux autres sont venus a moy ils n'ont pas plustost tourne teste pour me venir attaquer que mon esclave s'en est fuy et que je me suis trouve seul contre deux qui d'abord ont tue mon cheval en suitte ils m'ont dit que je ne me meslasse point d'une querelle ou je n'avois point d'interest semblant alors n'avoir autre intention que celle de m'empescher de m'opposer au dessein qu'ils avoient de tuer cet homme mais un d'eux s'estant tourne et ayant veu que cet estranger n'avoit plus qu'un des leurs en teste et qu'il avoit tue l'autre ils se sont jettez sur moy en mesme 
 temps j'ay pare le mieux que j'ay pu leurs premiers coups mais mon espee s'estant faussee en croisant les leurs j'allois asseurement estre tue si celuy que j'avois voulu secourir ne fust venu a mon secours apres avoir tue celuy contre qui il combatoit de sorte que les deux autres a qui j'avois a faire voyant que leurs compagnons estoient morts et remarquant de plus qu'on ouvroit la porte du jardin de zenocrite l'espouvente les a pris de sorte que sans plus songer a combattre ils ont eu recours a la fuite cet estranger et moy les avons suivis mais inutilement cependant comme ce vaillant homme avoit este fort blesse au combat qu'il avoit fait contre les deux qu'il avoit tuez et qu'il avoit beaucoup perdu de sang en poursuivant ceux qui fuyoient comme il a voulu se tourner vers moy et qu'il a commence de me remercier de ce que j'avois voulu faire pour luy il est tombe comme mort a mes pieds en mesme temps un jardinier de chez zenocrite ayant ouvert la porte du jardin comme je l'ay desja dit et ayant veu ce qui se passoit au lieu ou nous estions a apelle tout ce qu'il y avoit de gens dans la maison ou il demeure pour nous venir assister ainsi c'a este par leur moyen que j'ay fait aporter cet illustre blesse au lieu ou il est avec intention de proportionner mes soins a son merite apres que menophile eut acheve de raconter ce qui luy estoit arrive lycaste luy demanda encore plusieurs choses que nous n'escoutasmes guere arpalice et moy car encore que nous ne 
 pussions presque douter que celuy dont menophile parloit ne fust le mesme que nous avions veu endormy neantmoins cette avanture estoit si surprenante que nous mourions d'envie de nous en esclaircir par nos yeux il est vray que nous ne fusmes pas long-temps dans cette inquietude car ayant entendu que cet estranger prioit qu'on s'informast si on ne trouveroit point un portraict aux deux soldats qu'il avoit tuez lycaste r'entra dans la chambre ou nous la suivismes mais nous n'y eusmes pas fait deux pas que nous vismes que celuy que nous avions veu et celuy que nous voyons n'estoient qu'une mesme personne il ne reconnut pourtant point arpalice car outre qu'il estoit si foible qu'a peine avoit il peu lever son rideau pour demander si un escuyer et un esclave qu'il avoit ne l'estoient point venu chercher il est encore vray qu'arpalice se cachoit a demy derriere lycaste et derriere moy de sorte qu'elle le reconnut sans qu'il la reconnust pour estre la personne dont il avoit perdu la peinture cependant quelque foible qu'il fust il ne laissa pas de faire un compliment fort spirituel a lycaste lors qu'elle l'asseura qu'il estoit en lieu ou il pouvoit commander absolument mais comme les chirurgiens avoient extremement deffendu qu'on le fist parler cette conversation ne fut pas longue il n'en fut pas de mesme de celle que nous eusmes ensemble arpalice et moy sur cette estrange rencontre et nous resolusmes de ne dire encore rien du portraict que nous avions pris a 
 cet estranger jusques a ce que nous sceussions plus precisement quelle estoit cette avanture mais comme je ne doute point que vous n'ayez impatience de scavoir la cause du combat de trasimede il faut que je vous die ce que nous en sceusmes par luy le lendemain imaginez-vous donc que le hazard fit que quatre soldats passant aupres de thrasimede endormy il s'esveilla justement comme ils estoient a cinq ou six pas de luy et justement encore comme deux d'entre eux le regardoient en riant soit qu'ils raillassent de quelque chose ou il n'avoit point d'interest soit que ce fust effectivement de ce qu'ils l'avoient veu si accable de sommeil de sorte que thrasimede s'esveillant cherchant sa boiste et ne la trouvant point creut absolument que ces soldats qui l'avoient regarde en riant l'avoient prise mais pour leur donner lieu de la luy rendre il fut a eux sans nulle marque de chagrin et les appellant assez haut mes compagnons leur dit-il vous en avez assez fait pour meriter d'estre enrollez dans les troupes lacedemoniennes c'est pourquoy je vous prie de me rendre ce que vous n'avez sans doute pris que pour me faire voir vostre adresse et pour me le faire chercher mais pour vous recompenser de la joye que vous me donnerez en me le rendant je vous donneray plus que ne vaut la boiste de portraict que vous m'avez prise ces soldats bien estonnez d'entendre parler thrasimede creurent qu'il n'estoit pas encore bien esveille et se mirent insolemment 
 a rire en luy disant avec assez d'incivilite qu'ils estoient bien marris qu'il eust fait un mauvais songe mais sans m'amuser a vous dire une si estrange conversation il suffit que vous scachiez que thrasimede estant fortement persuade qu'ils avoient le portraict qu'il avoit perdu leur dit quelque chose qui leur fit connoistre la croyance qu'il avoit a quoy ils respondirent si extravagamment que thrasimede dans la colere ou il estoit ne peust s'empescher de les menacer il ne l'eut pas plustost fait que se servant sans doute de ce pretexte pour le voller ou pour le tuer ils l'attaquerent tous quatre a la fois conme je vous l'ay dit mais ce qu'il y avoit de rare estoit de voir que lors que thrasimede racontoit son advanture a menophile et a lycaste il leur soustenoit tousjours que ces soldats avoient pris le portraict qu'il avoit perdu exagerant le malheur qu'il avoit eu d'en avoir tue deux sans l'avoir retrouve et qu'il se fust rencontre que ceux qui avoient fuy l'eussent emporte cependant l'escuyer de thrasimede estant retourne au lieu ou il avoit laisse son maistre pour luy dire que son amy estoit ravy de le loger chez luy il trouva encore l'esclave qui luy dit que thrasimede luy avoit ordonne de l'attendre ou il estoit et qu'il s'estoit alle promener le long du ruisseau en remontant vers sa source cet escuyer fut donc avec cet esclave le long de cette petite riviere mais ils n'y trouverent que les corps de ces deux soldats morts qu'on n'en avoit pas encore ostez et qui ne le furent 
 que le lendemain par les ordres de la justice l'escuyer fut alors extremement en peine de son maistre cependant comme il estoit desja fort tard ne scachant que faire pour en apprendre des nouvelles il fut a la maison de zenocrite ou le jardinier luy ayant dit ce qu'il en scavoit il luy dit qu'il seroit inutile qu'il entreprist d'entrer dans la ville ce jour la parce que les portes en seroient fermees avant qu'il y peust estre ainsi ce ne fut que le jour suivant au matin que ce jardinier voulant nous tenir sa parole amena cet escuyer et cet esclave de trasimede chez lycaste a qui ils apprirent le nom et la condition de leur maistre de sorte que la scachant elle redoubla encore ses soins pour l'assister cependant comme cela ne suffisoit pas pour contenter la curiosite d'arpalice elle fit demander a cet escuyer par une de ses femmes qui estoit fort adroite si le portraict que son maistre avoit perdu estoit celuy de quelque personne qu'il aymast en son pays esperant par la luy faire dire la verite et en effect cet escuyer sans y entendre de finesse luy dit que cela n'avoit garde d'estre et alors il luy raconta que son maistre l'avoit gagne au jeu a apamee sans qu'il peust dire qui l'avoit perdu ny quel estoit ce portraict n'ayant jamais veu ouvrir la boiste dans quoy il estoit je vous laisse a penser aymable doralise quel fut le despit d'arpalice d'aprendre que menecrate estimoit si peu sa peinture je vous asseure me dit-elle apres qu'elle m'eut apris ce que cet escuyer avoit 
 dit que menecrate en perdant mon portraict a plus perdu qu'il ne pense car enfin poursuivit elle il n'y a pas moyen de ne luy oster point ce peu de complaisance que j'avois pour luy apres l'outrage qu'il m'a fait considerez un peu je vous prie adjoustoit-elle comment il me traitteroit si je l'avois espouse puis qu'il me traitte comme il fait devant que d'estre mon mary quelque violente que fust la colere d'arpalice je ne la pouvois pas condamner cependant elle se trouvoit un peu embarrasse car elle n'aymoit pas trop a faire scavoir que nous avions este la cause innocente du malheur qui estoit arrive mais d'autre part elle avoit une telle envie que tout le monde sceust le nouveau sujet de haine qu'elle avoit pour menecrate qu'elle se resolut de le dire a zenocrite ne croyant pas le pouvoir apprendre a personne qui le dist a plus de gens ny qui le dist plus au desavantage de menecrate nous jugeasmes pourtant a propos de ne faire point scavoir que nous eussions pris ce portraict qui avoit cause un si funeste accident mais seulement que nous avions sceu que menecrate l'avoit joue et perdu toutefois comme nous ne la pusmes voir ce jour la il falut avoir patience ce pendant thrasimede se trouvant beaucoup mieux et les medecins et les chirurgiens ayant asseure que ses blessures estoient sans danger il s'informa chez qui il estoit afin de scavoir a qui il estoit oblige mais comme le nom de menophile et celuy de lycaste ne luy apprenoient pas qu'arpalice fust en 
 mesme maison que luy il fut estrangement surpris ce jour la vous scaurez donc qu'arpalice se trouvant seule aupres de sa tante elle fut obligee de la suivre a la chambre de thrasimede il arriva mesme que menophile qui y estoit le premier ayant eu quelque chose a dire en particulier a lycaste la tira vers les fenestres et laissa arpalice seule aupres du lict de cet illustre blesse imaginez vous je vous en conjure quelle fut sa surprise lors qu'il connut que la personne qu'il voyoit estoit la mesme dont il avoit gagne et perdu la peinture il fut pourtant un moment en doute parce qu'il la trouvoit encore plus belle que son portraict neantmoins s'estant confirme dans sa pensee par la prodigieuse ressemblance qu'il voyoit en tous les traicts du visage d'arpalice avec ceux de sa peinture il eut une extreme joye de cette rencontre sans qu'il sceust pourtant quel avantage il en attendoit il se fit donc plus de violence qu'il n'eust fait pour parler a une autre et il le fit en effet si agreablement qu'arpalice en fut extremement satisfaite il ne peut toutesfois pas luy dire comme il en avoit le dessein qu'il y avoit desja long-temps qu'il estoit admirateur de sa beaute car menophile estant sorty et lycaste s'estant rapprochee il falut changer de discours comme arpalice l'observoit soigneusement elle remarqua aysement la surprise et la joye de thrasimede mais comme il n'estoit pas encore en estat de faire de longues conversations celle de lycaste et de luy ne 
 fut que d'un quart d'heure seulement encore fut ce pour la conjurer comme il en avoit de fia prie menophile de vouloir souffrir qu'il se fist transporter chez un amy qu'il avoit a patare mais comme elle scavoit bien que menophile ne vouloit pas qu'il sortist de chez luy qu'il ne fust entierement guery elle luy parla avec toute la civilite possible apres quoy elle se retira elle ne fut pas plutost sortie que celuy que thrasimede connoissoit a nostre ville le vint voir de sorte que voulant estre pleinement informe de tout ce qui touchoit arpalice dont la beaute luy avoit tant donne d'admiration il sceut qu'elle estoit niepce de menophile et de lycaste qu'elle estoit promise a menecrate et qu'elle estoit soeur de parmenide si bien que par la il vint a scavoir qu'arpalice devoit espouser un homme qu'elle n'aimoit point et dont elle n'estoit pas aymee car apres luy avoir gagne son portraict et avoir ouy de sa bouche qu'il n'en estoit point amoureux il n'en pouvoit pas douter mais comment est-il possible disoit-il en luy-mesme qu'une personne aussi belle qu'arpalice puisse se resoudre a se marier sans estre aymee de celuy qui l'espousera elle dis-je qui sans doute a donne de l'amour a tous ceux qui se sont trouvez capables d'en recevoir sans mentir disoit-il a son amy le destin d'arpalice me semble digne de compassion car quoy que menecrate soit bien fait et qu'il ait de l'esprit puis qu'il ne l'ayme point il ne scauroit estre digne d'elle cependant 
 repliqua cet homme il n'est pas ayse que son destin change parce que si elle refuse menecrate elle perdra la plus grande partie de son bien j'aymerois mieux le perdre tout entier reprit thrasimede que de perdre la liberte je pense respondit celuy qu'il entretenoit que si arpalice est sage elle ne le fera pourtant pas car quelque belle qu'elle soit si elle n'avoit point de bien elle auroit des amans mais je doute si elle auroit un mary tous les hommes repliqua thrasimede ne sont pas si interessez que vous pensez et si je devenions amoureux d'arpalice je vous ferois peut estre changer d'advis cependant nous n'eusmes pas plustost fait scavoir a zenocrite que menecrate avoit joue le portraict d'arpalice qu'elle l'aprit a toute la ville mais d'une maniere si plaisante si pleine de malice et d'esprit qu'on ne parla que de cela durant huict jours elle voulut mesme scavoir la chose de la bouche de thrasimede a qui elle fit une visite lors qu'il fut en estat d'en recevoir car estant venue pour voir lycaste comme elle sceut qu'elle estoit a la chambre de thrasimede elle ne voulut point qu'on l'allast advertir et elle y monta tout droict elle n'y fut pas plustost qu'elle envoya prier cydipe arpalice et moy qui estions dans une autre chambre de l'aller voir a celle de thrasimede et je ne scay mesme si ce ne fut point ce jour la qu'il devint amoureux car enfin la joye qu'eut arpalice d'entendre toutes les plaisantes et malicieuses choses que dit zenocrite 
 contre menecrate fit qu'elle en parut si belle qu'il n'eust pas este ayse de luy resister et de se deffendre de ses charmes apres les premiers complimens faits il se trouva que zenocrite connoissoit extremement toute la maison de thrasimede car c'est un des talens qu'elle a de faire en sorte que rien ne luy soit jamais inconnu et de connoistre des gens par toute l'asie si bien que passant insensiblement d'une conversation de civilite a une autre plus enjouee elle luy demanda brusquement devant lycaste pour combien menecrate avoit joue le portraict d'arpalice contre luy car comme je m'imagine dit-elle qu'il ne se connoist gueres ny en peinture ny en pierreries je pense qu'il l'aura joue pour peu de chose il ne tint pas a moy reprit thrasimede qu'il ne le jouast pour beaucoup puis que je luy offris de le faire valoir le double de ce que la boiste en avoit couste car pour la peinture adjousta t'il en regardant arpalice je n'aurois pas eu assez de bien pour en esgaller le prix mais madame poursuivit-il encore par quelle voye avez vous sceu que menecrate a perdu le portraict de la belle arpalice il paroist bien interrompit lycaste que vous estes estranger en ce pays car si vous ne l'estiez pas vous vous estonneriez de ce que zenocrite ne scauroit point et vous ne vous estonneriez jamais de ce qu'elle scauroit c'est une chose si remarquable dit zenocrite de voir un amant qui joue le portraict de sa maistresse que je pense qu'en quelque lieu du monde que cela 
 fust arrive on le scauroit par toute la terre mais aussi adjousta-t'elle je ne scay de quoy les amis de menecrate se sont advisez de vouloir luy envoyer le portraict d'arpalice car selon moy il n'y a rien de plus ridicule que ces galanteries de famille qui se font a la veue de tout le monde et par le conseil et le consentement de tous les parens si j'en eusse este creue dit arpalice thrasimede s'en porteroit mieux car menecrate n'auroit pas eu mon portraict et par consequent il n'auroit pas este cause du malheur qui est arrive n'apellez point malheur reprit-il une chose qui m'a donne l'honneur de connoistre tant d'honnestes personnes vous en direz ce qu'il vous plaira luy dis-je mais je pense que trois coups d'espee que vous avez receus peuvent s'appeller un malheur il est tant de sortes de maux repliqua-t'il qui produisent de grands biens que je pense pouvoir dire que l'accident qui m'est arrive est de ce nombre pour moy dit zenocrite puis que vous n'en mourrez pas je ne voudrois point que cela ne fust pas arrive car je vous advoue que j'ay une telle aversion pour cette sorte d'amans de qui l'amour naist dans le testament de leur pere et qui sont dans la certitude d'espouser celles qu'on appelle leurs maistresses des le premier jour qu'ils la connoissent que j'ay quelque joye lors que je scay qu'il y en a quelqu'un qui fait quelque chose de mal a propos en effect adjoustoit-elle ostez l'inquietude et le mistere a l'amour vous luy ostez 
 tout ce qui donne de l'esprit a un amant et pour vous prouver ce que je dis imaginez-vous le plus honneste homme du monde durant les trois ou quatre derniers jours qui precedent son mariage et voyez le aupres de la personne qu'il doit espouser en une de ces heures ou les freres les soeurs les neveus les oncles les tantes les peres les meres les ayeuls et les ayeules viennent se rejouir de son mariage et je m'asseure que vous tomberez d'accord qu'il n'y a rien de plus descontenance qu'un amant legitime et declare quand mesme il seroit effectivement amant imaginez vous donc ce que ce doit estre lors que celuy qu'on marie ne l'est point pour moy j'advoue que c'est une chose qui me blesse tellement les yeux et l'imagination que je ne la puis endurer jugez apres cela ce que peut faire arpalice qui depuis qu'elle est nee n'a point eu d'autre objet devant les yeux qu'un de ces amans sans amour qu'elle a tousjours deu regarder comme devant infailliblemet estre son mary pendant que zenocrite parloit ainsi thrasimede regardoit attentivement arpalice et remarquoit que son amie luy faisoit plaisir de dire ce qu'elle disoit il n'en estoit pas de mesme de lycaste qui en avoit beaucoup de despit mais comme zenocrite n'estoit pas acoustume a consulter les sentimens d'autruy pour dire les siens elle continua le reste du jour a parler comme elle avoit commence scachant bien qu'arpalice n'en estoit pas faschee tantost elle despeignoit cette espece d'amans 
 apres elle representoit le decontenancement de leurs maistresses en suitte elle les comparoit aux veritables galans et faisoit remarquer une si notable difference entre les uns et les autres qu'il n'y avoit pas moyen de ne tomber point dans son sens mais luy dis je une fois en l'interrompant il faut donc bannir entierement la galanterie car puis qu'un galant legitime n'est point galant et que la vertu ne veut pas qu'on en souffre d'autres il faut conclure qu'il n'en faut point souffrir du tout quand je dis ce que vous dites reprit zenocrite je n'entends pas precisement la chose comme vous l'entendez et a parler tout a fait juste on peut dire que ceux que je condamne sont proprement ces amans qui ne le sont point et ces amans declarez car enfin pour faire que la galanterie produise de jolies choses il faut que celuy qui la fait ayme seulement pour aimer sans songer d'abord s'il espousera ou s'il n'espousera pas car lors que la pensee du mariage naist au coeur d'un amant dans le mesme temps que sa passion je soustiens qu'il est moins galant qu'un autre qui sans scavoir pourquoy il ayme ny par quelle voye il sera ayme ne laisse pas de le faire je suis mesme persuadee poursuivit-elle en riant que les amans qui ont des peres et des meres qui s'opposent a leur amour sont bien souvent plus galans que les autres et s'ennuyent mesme moins que ces amans heureux qui ne scavent que se dire tout a bon poursuivit elle l'inquietude est un des agreemens 
 de l'amour et je ne pense pas qu'il y ait de conversation plus ennyeuse que celle d'un amant qui n'a rien a desirer ni rien a se pleindre pour moy reprit thrasimede je croy qu'un amant qui ne se pleint point n'est point amoureux car enfin quelque favorise qu'il puisse estre il me semble qu'il ne doit jamais trouver qu'il le soit assez il est vray repliqua zenocrite qu'il est assez dangereux de dire qu'on est content et qu'il n'est pas mesme trop obligeant mais pour en revenir a menecrate adjousta t'elle en se levant je vous asseure que je ne voudrois pas qu'il n'eust point perdu le portraict d'arpalice tant cette avanture m'a divertie et me divertira encore apres cela zenocrite se retira et tout le reste de la compagnie aussi thrasimede demeurant seul a entretenir ses pensees il est vray qu'il n'en eut pas beaucoup de differentes car la beaute d'arpalice l'occupa si agreablement qu'il ne songea a autre chose
 
 
 
 
mais enfin aymable doralise sans m'amuser a vous raconter tous les premiers sentimens de thrasimede pour arpalice je vous diray seulement que sa foiblesse estant fort grande il fut long-temps a guerir qu'ainsi il vit presques tous les jours arpalice et qu'a mesure que les blessures qu'il avoit receues pour elle guerissoient sa beaute luy en faisoit de plus profondes dans le coeur il m'a dit depuis que d'abord il s'opposa a cette passion mais que ne l'ayant peu vaincre il y avoit entierement abandonne son ame comme thrasimede a infiniment de l'esprit et de l'esprit 
 galant il acquit bien-tost l'estime d'arpalice il eut mesme le bonheur de plaire a zenocrite car ce n'est pas tousjours assez que d'avoir du merite pour luy plaire pour moy j'advoue que j'eus une grande felicite a devenir amie de thrasimede et que je ne m'opose pas aux sentimens avantageux qu'arpalice avoit pour luy cependant quelque amoureux qu'il fust d'elle il n'osoit le luy tesmoigner car en l'estat ou estoient les choses il n'estoit guere moins offencant de luy parler d'amour qu'a une femme mariee neantmoins comme il scavoit qu'elle avoit une grande adversion pour menecrate il ne laissa pas d'esperer mais comme il scavoit aussi qu'un des plus grands secrets pour estre ayme est de plaire et de divertir et qu'on amolit autant de coeurs par la joye que par des larmes il ne songea qu'a divertir arpalice et toutes ses amies le premier plaisir qu'il nous donna nous surprit mesme si fort que je ne puis m'empescher de vous le redire imaginez vous donc que comme nous estions un soir dans sa chambre avec lycaste zenocrite cydipe arpalice beaucoup d'autres et moy tout d'un coup nous ouismes une harmonie admirable dans la rue d'abord zenocrite nous regarda toutes et nous demanda pour qui c'estoit adjoustant que du moins scavoit elle bien que cette serenade n'estoit pas donnee par un de ces amans declarez qui ne faisoient jamais rien de bonne grace pour moy dit cydipe je scay bien que je n'y ay point d'interest 
 j'y en dois encore moins predre que vous adjousta arpalice c'est peut estre pour la compagnie en general repliquay-je ce n'est guere la coustume reprit froidement thrasimede de donner des serenades publiques car encore que tous ceux qui les entendent les entendent esgallement je pense pourtant qu'on a tousjours dessein que quelqu'un s'en face l'application particuliere en suitte nous nous mismes a chercher qui ce pouvoit estre et nous nommasmes tous les hommes de nostre connoissance sans pouvoir tonber d'accord entre nous que ce peust estre quelqu'un d'eux car si j'en nommois un cydipe me disoit que cela ne pouvoit estre parce qu'elle scavoit qu'il estoit engage en quelque conversation si j'en nommois un autre zenocrite m'asseuroit qu'elle scavoit qu'il n'estoit pas en estat de donner des serenades et qu'il avoit un chagrin estrange ce soir la si lycaste pensoit avoir devine nous luy faisions toutes voir qu'elle s'abusoit et pour zenocrite elle advouoit elle mesme qu'elle ne pouvoit qui soubconner de cette galanterie mais durant que nous cherchions qui la pouvoit avoir faite arpalice ne disoit mot et sembloit mesme ne se vouloir pas donner la peine de chercher qui ce pouvoit estre ne diroit on pas dit alors zenocrite qu'arpalice est estrangere aussi bien que thrasimede et qu'elle ne connoist personne icy mon silence repliqua-t'elle en riant vient de ce que je n'ay pas un deffaut dont on accuse presques toutes les femmes qu'on dit qui n'aiment 
 jamais tant a parler que lors qu'il y a quelque chose qu'il faut escouter avec attention et qui demanderoit qu'elles se teussent et pour moy je trouve qu'on a raison de blasmer celles qui en usent ainsi car le moyen adjousta t'elle que vous puissiez avoir nul plaisir de la serenade si vous ne l'escoutez point arpalice eut pourtant beau nous vouloir imposer silence la curiosite de scavoir qui estoit celuy qui nous donnoit ce divertissement l'emporta par dessus toute autre consideration nous fismes mesme sortir par une porte de derriere un esclave fin et adroict qui connoissoit tous les gens de qualite de la ville avec ordre d'aller tascher de remarquer qui donnoit cette serenade mais nous fusmes bien surprises lors qu'il nous asseura a son retour qu'excepte ceux qui faisoient l'harmonie il n'y avoit personne dans la rue cet esclave n'eut pourtant pas plustost dit cela que zenocrite plus fine que les autres nous dit qu'elle n'estoit plus en peine de scavoir qui la donnoit et qu'il ne s'agissoit plus que de scavoir a qui elle estoit donnee il me semble interrompit thrasimede qu'il est assez difficile de comprendre par quelle voye vous pouvez scavoir ce que vous ignoriez il n'y a qu'un moment c'est parce que je l'ay ignore que je le scay respondit elle cet egnime est si obscur repliquay-je que j'avoue que j'ay quelque peine a le comprendre et que je ne croy pas que thrasimede l'entende je m'asseure pourtant dit-elle qu'il advouera 
 que je ne me trompe pas et alors se panchant vers luy elle luy demanda tout bas si c'estoit a arpalice a cydipe ou a moy qu'il donnoit cette serenade thrasimede surpris de voir que zenocrite avoit effectivement devine s'en deffendit avec empressement mais plus il luy dit qu'elle s'abusoit plus il la confirma dans son opinion de sorte que zenocrite estant ravie d'avoir trouve ce que nous avions tant cherche inutilement nous dit tout bas les unes apres les autres ce qu'elle avoit pense a la reserve de lycaste a qui elle n'en parla point pour moy elle ne m'eut pas plustost dit ce qu'elle pensoit que je n'en doutay point cydipe fit la mesme chose et toutes ces autres dames aussi quant a arpalice soit qu'elle voulust dissimuler ses sentimens et qu'elle soubconnast desja que thrasimede ne la haissoit pas ou qu'en effect elle ne creust point ce qu'on luy disoit elle nous dit tousjours qu'asseuremet nous nous trompions il est vray qu'elle ne fut pas longtemps en pouvoir de parler ainsi car le lendemain au matin j'envoyay querir un de ceux qui avoient este de la musique et qui avoit este mon maistre pour le conjurer de m'aprendre qui l'avoit employe le soir auparavant comme il estoit accoustume de ne me faire pas un secret de pareilles choses quelque fidelite qu'il eust promise il me dit qu'il ne me pouvoit dire precisement qui avoit donne cette serenade que tout ce qu'il en scavoit estoit qu'on les avoit fort magnifiquement recompensez qu'ils n'avoient 
 este en nul autre lieu que devant la maison de lycaste que celuy qui avoit parle a eux sembloit n'estre qu'un escuyer qu'il avoit quelque accent estranger et qu'il leur avoit fort recommande le secret de sorte que comme il me depeignit cet homme et que je connoissois l'escuyer de thrasimede je ne doutay point du tout de la verite dont je ne fis pas un secret a arpalice il arriva mesme encore une autre chose plus surprenante que celle la car il faut que vous scachiez que le soir de la serenade nous fismes partie d'aller dans deux jours nous promener a quarante stades de patare a une fort belle et magnifique maison qui appartient a un homme qui n'a jamais plus de joye que lors qu'il n'en est pas le maistre et que son concierge luy raporte qu'il y a eu beaucoup de monde qu'on s'y est bien diverty et qu'on l'a trouvee admirable car enfin il se pique autant de la beaute de sa maison qu'une belle dame fait de la sienne le plaisir qu'y prenoient les autres estoit mesme le seul qu'il en avoit alors parce qu'il y avoit trois mois qu'il estoit incommode et qu'il n'avoit point sorty de la ville voila donc quelle estoit la commodite du lieu ou nous fismes dessein d'aller en presence de thrasimede luy tesmoignant toutes beaucoup de douleur de ce qu'il n'estoit pas encore en estat d'y venir avecque nous chacune luy representant ce qu'il y avoit de plus beau a cette maison lycaste en louoit l'architecture et la scituation zenocrite un grand vestibule a 
 trente-deux colomnes et un grand et magnifique escalier cydipe une salle admirable et digne de la magnificence des rois d'egypte pour moy je louay principalement la belle veue les jardins les fontaines et les balustrades mais pour arpalice qui estoit ce jour la en humeur de n'estre pas du sentiment des autres elle nous dit qu'il y avoit un certain petit cabinet solitaire qu'elle preferoit a tout le reste de ce superbe bastiment ce n'est pas dit-elle que je ne scache bien que toutes les autres choses que vous louez sont essentiellement plus belles que ce qui me plaist mais apres tout adjousta-t'elle je pretens le jour de nostre promenade ne me promener que des yeux et demeurer dans ce cabinet dont je parle a resver agreablement imaginez-vous dit-elle a thrasimede pour justifier le choix qu'elle faisoit de ce lieu la que ce cabinet qui touche mon inclination est scitue de facon qu'encore qu'il soit ouvert de deux faces et qu'on descouvre aussi loing que la veue peut s'estendre on n'apercoit pourtant rien que de solitaire les jardins que l'on voit de ce coste la ne sont que des parterres de gazon et des vergers pleins d'arbrisseaux les fontaines qui y coulent n'ont que des bassins rustiques les ruisseaux qui en partent semblent estre conduits par la nature seulement quoy qu'ils le soient avec art au dela de ces jardins on voit une grande forest et par dessus un coing de cette forest on voit des prairies des plaines et des rivieres sans voir ny villages ny villes 
 ny autres habitations que quelques petites cabanes semees en divers endroicts de ce paisage de sorte que quand on seroit seul en tout l'univers on ne seroit presques pas plus solitaire qu'on paroist l'estre en ce lieu-la jugez donc je vous en conjure quel plaisir il y a de trouver un cabinet tel que je vous le represente dans un palais magnifique et si j'ay tort de m'y plaire car enfin je puis trouver en divers endroits de nostre ville la belle architecture et les beaux apartemens de ce bastiment mais je ne trouve en nulle part l'aymable solitude de ce cabinet de la facon dont vous le representez dit thrasimede a demy bas il ne m'est pas possible de n'estre point de vostre opinion et de ne croire pas que ce que vous louez doit tousjours estre prefere a tout ce que les autres louent apres cela nous dismes encore plusieurs choses qui ne servent de rien a mon sujet mais enfin le jour de nostre promenade estant venu nous la fismes et la fismes mesme plus agreablement que nous ne l'avions espere premierement en traversant un coing de la forest nous entendismes un concert de hauts-bois infiniment agreable quand nous fusmes dans le grand vestibule nous en ouismes un autre de voix au haut de l'escalier et quand nous fusmes dans la chambre une lire merveilleuse accompagnee d'une voix admirable imposa silence a toute la compagnie qui n'eut pas cette fois la beaucoup de peine a le garder parce que l'estonnement l'avoit rendu muette 
 tout le monde ne faisant que s'entreregarder et escouter l'harmonie nous avions trois ou quatre hommes avec que nous qui avoient une confusion que je ne vous puis exprimer car chacun croyant que ce fust quelqu'un des autres qui fist cette galanterie surprenante aucun d'eux n'estoit bien ayse que cet autre eust fait plus que luy mais a la fin ils connurent qu'ils n'y avoient tous aucune part et qu'ils devoient avoir une esgalle confusion la chose n'en demeura pas mesme la car il y eut une colation si magnifique que zenocrite disoit qu'il n'estoit pas possible de croire qu'elle fust donnee par un homme indifferent cependant comme cet homme ne paroissoit point on ne scavoit qu'en penser neantmoins il n'en fut pas cette fois la comme de la serenade estant certain que je ne doutay point du tout que ce ne fust thrasimede qui fist toute cette galanterie toutefois comme il estoit loge chez lycaste ou on l'avoit si bien receu je ne scavois encore si tout ce que je voyois estoit une simple marque de reconnoissance et de liberalite ou une grande marque d'amour il est vray que je n'en doutay pas long-temps mais pour vous aprendre ce qui m'aprit la verite il faut que vous scachiez que l'escuyer de thrasimede qui est le plus adroit homme de sa condition fit si bien que le concierge de cette maison luy permit douant que la compagnie fust arrivee de mettre des tablettes sur la table de ce cabinet qui plaisoit tant a arpalice l'obligeant a faire en sorte qu'il 
 ne l'ouvrist a personne si ce n'estoit a elle seule luy enseignant mesme a pretexter la chose et il l'instruisit si exactement qu'il fit positivement tout ce qu'il vouloit qu'il fist en effet lors que lycaste et zenocrite voulurent y entrer il leur dit qu'il ne pouvoit pas le leur ouvrir parce que c'estoit sa femme qui en avoit un soin particulier et qui estoit alors dans les jardins ainsi se servant de divers pretextes il ne l'ouvrit point qu'arpalice ne fust toute seule dans la chambre ou est ce cabinet ce n'est pas qu'elle luy demandast d'y entrer car comme elle en avoit veu refuser l'entree aux autres elle n'osoit l'en presser et ce fut plustost parce qu'elle ne scavoit que dire a cet homme que par nulle autre raison qu'elle se mit a le prier de luy apprendre le sujet pourquoy il ne monstroit plus ce lieu la mais comme il ne faisoit qu'attendre une occasion de l'y faire entrer il luy dit que puis qu'elle estoit seule il alloit le luy ouvrir et que la raison pourquoy il ne l'ouvroit pas a tant de monde a la fois estoit que son maistre depuis quelque temps le luy avoit deffendu arpalice le prenant donc au mot le pria d'ouvrir ce cabinet consentant mesme qu'il l'y enfermast s'il vouloit pourveu qu'il luy vinst ouvrir dans un quart d'heure et en effect ce concierge l'ouvrit et le referma aussi tost qu'arpalice y fut entree cet homme faisant un grand mistere de la grace qu'il luy accordoit d'abord qu'elle y entra elle m'a dit qu'elle alla droict aux fenestres pour jouir de la belle veue mais apres avoir regarde 
 d'un coste comme elle voulut aller de l'autre elle passa devant une table de marbre blanc marquetee de jaspe sur quoy elle vit des tablettes ouvertes et dans la premiere feuille de ces tablettes elle leut cette suscription a la belle et solitaire adoralice vous pouvez juger aymable doralise combien cette avanture surprit vostre parente si ces tablettes eussent este fermees elle ne les auroit asseurement point ouvertes mais comme thrasimede n'avoit pas voulu qu'elles le fussent afin qu'elle n'eust pas de pretexte de ne lire point ce qui estoit dedans elle jugea que puis qu'elles n'estoient point fermees quand mesme elle ne liroit pas ce qui estoit dedans on ne laisseroit pas de croire qu'elle l'auroit fait de sorte que les prenant avec assez de precipitation elle y leut ces paroles
 
 
 dans la necessite ou vostre beaute m'a mis de ne pouvoir plus vous cacher le mal qu'elle m'a fait j'ay creu que je ne pouvois vous l'aprendre plus a propos qu'en un lieu solitaire et qui vous est agreable si j'avois remarque que vos yeux eussent entendu les miens je ne vous aurois pas escrit que je meurs d'amour pour vous mais comme il ne m'a pas semble que leur langage vous fust intelligible j'ay creu qu'il y avoit encore plus de respect a vous escrire qu'a vous parler 
 
 si toutesfois je me suis abuse je suis tout prest de reparer ma faute et de vous dire a genoux a la premiere occasion que j'en trouveray que j'ay une passion pour vous dont la grandeur ne peut estre esgallee que par vostre beaute 
 
 
 thrasimede 
 
 
apres qu'arpalice eust leu ce billet elle demeura fort irresolue de ce qu'elle en devoit faire de le prendre elle croyoit que c'estoit agir trop obligeamment pour celuy qui l'avoit escrit de le laisser elle craignoit que lors qu'on luy ouvriroit ce cabinet quelqu'un n'y entrast qui vist ce que thrasimede luy avoit escrit mais a la fin elle imagina une voye qu'elle creut qui la mettroit en seurete de tous les deux costez qui fut d'effacer tout ce que thrasimede avoit escrit dans ces tablettes elle ne peust toutesfois s'y resoudre sans en avoir pris une copie soit qu'elle me la voulust monstrer soit qu'elle la voulust garder si bien que tirant d'autres tablettes de sa poche elle y escrivit ce qui estoit dans celles de thrasimede en suitte de quoy elle en effaca si parfaitement l'escriture qu'on ne pouvoit plus voir ce qu'il y avoit eu d'escrit de sorte que les remettant sur la table elle ne craignit plus qu'elles fussent veues et elle pensa mesme que thrasimede ne pourroit pas l'accuser d'avoir eu trop d'indulgence mais a peine eut elle acheve d'effacer toute l'escriture de ces tablettes que le concierge luy vint ouvrir le cabinet luy disant que ses amies la cherchoient par tout elle en 
 sortit donc promptement mais elle en sortir son voile a demy abaisse pour cacher a cet homme l'esmotion de son visage n'ayant pas la force de luy dire seulement une parole elle n'en fut pas plustost sortie que me voyant par une fenestre qui donnoit dans le jardin elle vint aussi tost ou j'estois mais apres qu'on luy eut fait la guerre de sa retraitte elle me separa des autres et me dit ce qui luy estoit arrive et ce qu'elle avoit fait me monstrant la copie du billet de thrasimede pour moy j'advoue que je ne pus m'empescher de dire a arpalice que je trouvois le procede de thrasimede extremement galant je le trouve tel aussi bien que vous dit-elle mais je le trouve pourtant bien hardy et mesme un peu offencant pour moy car enfin il scait bien quelle est ma mauvaise fortune et mon engagement avec menecrate et par consequent que je ne puis ny ne dois pas souffrir qu'il agisse comme si cela n'estoit pas si l'amour luy dis-je n'estoit point une passion et une passion violente je pense que thrasimede seroit oblige d'escouter la raison et de la suivre mais arpalice s'il est fort amoureux comme il y a grande apparence c'est estre injuste que de vouloir qu'il agisse par les regles de la raison joint qu'a parler mesme raisonnablement je ne voy pas que thrasimede doive croire qu'il soit oblige de ne pretendre rien au prejudice d'un rival qui joue le portraict de sa maistresse nous en eussions dit davantage mais il falut s'en retourner cependant quoy qu'en arrivant au logis 
 lycaste et cydipe allassent droict a la chambre de thrasimede arpalice n'y voulut point aller feignant de se trouver un peu mal comme il a infiniment de l'esprit il comprit aysement la raison pourquoy il ne voyoit point arpalice c'est pourquoy il craignit extremement qu'elle ne fust irritee mais il fut pourtant bien ayse de connoistre par son procede qu'elle avoit leu son billet pour lycaste quoy qu'elle creust bien alors que thrasimede estoit celuy qui avoit donne la musique et la colation elle ne croyoit pourtant pas qu'il eust de dessein particulier si bien qu'elle loua avec beaucoup d'empressement la magnificence de cet invisible qui nous avoit si superbement traittees mais apres qu'elle fut retiree l'escuyer de thrasimede estant revenu apprit plus particulierement a son maistre comment arpalice avoit veu son billet luy rapportant ses tablettes effacees d'abord il craignit extremement que le procede d'arpalice ne fust une marque d'une plus grande colere qu'il ne l'avoit apprehende mais a la fin l'esperance temperant la crainte il demeura avec beaucoup d'impatience de voir arpalice afin de pouvoir connoistre dans ses yeux s'il luy estoit permis de pouvoir esperer de se voir un jour dans son coeur mais il ne fut pas si-tost en estat de satisfaire son envie car arpalice continua de feindre de se trouver mal pour n'estre point obligee d'accompagner lycaste a la chambre de thrasimede et ce qui l'obligeoit d'en user ainsi estoit qu'elle 
 scavoit qu'il avoit dessein de sortir bien-tost de chez lycaste et qu'ainsi sa contrainte ne dureroit pas long-temps il n'avoit pourtant point encore quitte la chambre il est vray que voyant qu'il ne voyoit plus arpalice et ne pouvant vivre plus long-temps dans l'incertitude ou il estoit il fit un effort sur luy-mesme pour tascher d'agir comme un homme en sante ce n'est pas qu'il n'eust este bien ayse de tarder un peu davantage chez lycaste s'il y eust peu voir arpalice mais puis qu'au contraire en y demeurant il se privoit du plaisir de la voir il dit un matin a menophile qu'il avoit dessein de n'abuser pas davantage de sa generosite et il luy parla enfin comme un homme qui avoit tout a fait resolu d'aller loger chez celuy qu'il connoissoit a nostre ville menophile resista pourtant a thrasimede mais a la fin il falut qu'il cedast de sorte que bien que thrasimede fust encore un peu foible il ne laissa pas de se disposer a changer de logis il est vray que celuy ou il alloit n'estoit pas fort esloigne de celuy d lycaste cependant il s'habilla ce jour la avec autant de magnificence que de proprete et comme un homme qui devoit voir en une seule personne ce qu'il preferoit a tout le reste du monde d'abord il fut a la chambre de lycaste ou estoit cydipe ou il les remercia avec autant d'esprit que de civilite de tant de courtoisies qu'il en avoit receues mais comme il craignit que lors qu'il voudroit aller prendre conge d'arpalice qui gardoit la chambre lycaste ne l'y 
 voulust mener il fit sa visite un peu longue esperant qu'il viendroit quelqu'un et qu'ainsi il pourroit plus aysement aller seul voir arpalice et en effect la chose arriva comme il l'avoit esperee car il vint tant de monde chez lycaste que pendant qu'elle recevoit les dames qui arrivoient thrasimede sortit de sa chambre et fut a celle d'arpalice avec plus de diligence que la foiblesse ou il estoit ne sembloit le luy devoir permettre comme elle avoit bien preveu que thrasimede apres avoir este a la chambre de lycaste iroit a la sienne elle m'avoit envoye prier de l'aller voir afin qu'il ne la peust trouver seule mais comme j'estois preste de sortir pour aller chez elle il vint compagnie qui m'arresta de sorte que thrasimede fut plus heureux qu'arpalice n'avoit intention qu'il le fust car il la trouva en estat de la pouvoir entretenir seule n'ayant aupres d'elle qu'une femme qui la servoit quelque envie que thrasimede eust de voir arpalice il ne la vit pas plus-tost qu'il eut plus de crainte que de joye parce qu'il la vit si serieuse qu'il apprehenda estrangement de se trouver engage en une entreprise plus difficile qu'il n'avoit pense elle le receut pourtant avec assez de civilite mais ce fut avec une civilite froide qui n'avoit rien d'obligeant neantmoins comme thrasimede n'estoit pas resolu de laisser eschaper une occasion si favorable apres que le premier compliment fut fait et qu'arpalice l'eut fait asseoir je pensois madame luy dit-il vous 
 trouver assez malade pour donner de la compassion a ceux qui vous verroient mais a ce que je voy vous estes en termes de mettre ceux qui vous regardent en estat de faire pitie aussi veux-je croire que vous ne cherchez la solitude que de peur de faire des miserables je vous asseure reprit-elle que quand on le doit estre on ne scauroit l'esviter et il n'y a point de lieu si solitaire ou il ne puisse arriver un malheur je vous entends bien luy dit-il madame et je ne suis pas assez stupide pour ne comprendre pas que vous mettez au nombre de vos infortunes la hardiesse que j'ay eue de troubler la solitude que vous alliez chercher dans cet aymable cabinet dont vous m'aviez tant parle mais madame adjousta-t'il est-ce un si grand malheur de vous avoir appris que je vous adore est-ce un crime que de n'avoir peu vivre sans que vous sceussiez que je suis absolument a vous je ne vous ay encore demande ny vostre estime ny vostre affection adjousta-t'il et je ne vous ay parle que de la mienne pourquoy donc me recevez vous avec une froideur que j'ay si peu meritee il a long-temps que j'ay entendu dire reprit-elle que c'est la coustume de ceux qui ont le plus failly de se plaindre devant qu'on les accuse mais je ne pensois pas que ce peust estre en une pareille chose mais madame repliqua t'il quel crime ay-je commis suis-je cause que vous estes la plus belle personne du monde puis-je m'empescher de vous admirer et puis-je faire enfin que je n'aye pas le 
 coeur sensible croyez s'il vous plaist que si je l'avois peu je l'aurois fait mais puis que je ne l'ay peu faire pour mon propre interest et pour mon propre repos je doute si je le pourrois pour obeir a un injuste commandement et puis madame quand je serois en quelque facon coupable ne m'avez-vous pas desja assez puny vous avez cruellement efface tout ce que je vous avois escrit et vous m'avez prive de vostre veue durant trois jours jugez apres cela si cette punition ne suffiroit pas pour expier toutes les fautes qu'une violente passion pourroit m'avoir fait commettre si vous me disiez respondit arpalice que vous n'aviez eu autre dessein que de me faire hair la solitude en m'escrivant malicieusement le billet que je trouvay dans le cabinet ou je n'estois entree que pour y resver agreablement je vous pardonnerois sans doute et je croyrois vous avoir assez puny mais continuant de parler comme vous faites je ne puis que je ne vous tesmoigne que je m'en tiens offensee vous estes donc aussi rigoureuse que belle reprit-il mais si cela est madame faites moy la grace de me dire quelle sorte de supplice vous reservez pour menecrate car je ne trouve pas qu'il soit juste que je fois puny parce que je vous adore et qu'il soit recompense parce qu'il ne vous adore pas il me semble repliqua t'elle que ce n'est guere la coustume de chercher sa justification dans les crimes d'autruy puis qu'enfin encore que menecrate soit coupable cela n'empesche pas que thrasimede 
 ne fait criminel du moins madame reprit-il faites moy l'honneur de me dire precisement quel est mon crime encore une fois qu'ay je fait vous m'avez escrit resprit elle et cela suffit vous plaignez vous que je ne vous aye pas dit la verite repliqua thrasimede il ne m'importe dit-elle si ce que vous m'avez dit est vray ou faux et vostre crime est de me l'avoir dit mais encore reprit-il me tiendriez vous moins coupable si je vous avois dit un mensonge que de vous avoir parle sincerement quoy qu'il en soit dit-elle vous m'avez offencee et je sens d'autant plus vostre faute que j'avois la plus grande disposition du monde a estre de vos amies ha madame interrompit thrasimede si ce que vous dites est vray il n'est pas possible que vous me haissiez parce que je vous ayme et si cela est il faut du moins que ce soit seulement parce que je vous l'ay dit ou seulement parce que je vous l'ay mal dit toutes ces distinctions la sont bien delicates reprit arpalice en sousriant mais sans m'amuser a chercher si je suis irritee ou parce que vous m'aimez ou parce que vous me l'avez escrit ou parce que vous ne me l'avez pas assez bien dit je vous asseure que je le suis de grace repliqua-t'il puis que j'ay failly sans dessein apprenez moy par qu'elle voye on peut vous appaiser en faisant le contraire de ce qui m'a offensee dit elle il faut donc reprit-il que je vous haisse horriblement car puis que mon crime est de vous aymer et de vous le dire je ne 
 voy pas que ce puisse estre autre chose cependant comme cela n'est pas en ma puissance il faut tascher de vous flechir par une autre voye et ce sera madame par un profond respect et mesme par un profond silence ouy madame puis que ce que je vous ay dit vous a irritee je ne vous diray plus rien de ma passion jusques a ce que vos yeux m'ayent asseure que vous m'avez accorde mon pardon je vous asseure dit-elle que si vous entendez bien leur langage ils ne vous diront jamais rien qui vous doive persuader que j'aye oublie l'offense que vous m'avez faite ha pour l'oublier madame repliqua-t'il ce n'est pas ce que je desire que vous faciez au contraire je souhaitte de tout mon coeur que vous n'en perdiez jamais la memoire et que vous vous souveniez toute vostre vie que je suis le plus zele et le plus respecteux amant que vous aurez jamais comme arpalice alloit respondre et peut estre respondre aygrement j'arrivay faisant mil-excuses a mon amie de n'avoir peu venir plustost encore luy dis-je si j'eusse este en quelque conversation agreable qui m'eust peu en quelque facon consoler de la perte de la vostre j'aurois eu patience mais j'estois avec des gens qui m'importunoient estrangement et que je n'ay jamais peu ennuyer quelque soing que j'ya ye apporte comme l'eus acheve mes excuses et mon compliment je m'aperceus qu'arpalice et thrasimede avoient tous deux l'esprit si distraict qu'ils n'avoient point entendu ce que j'avois dit de sorte 
 que leur en faisant la guerre je fis rougir arpalice et sousrire thrasimede qui s'en alla un quart d'heure apres me disant qu'il ne manqueroit pas de me venir remercier chez moy de la grace que je luy avois faite de le visiter durant son mal mais a vous parler sincerement je pense que je ne dois pas tirer grande vanite des premieres visites qu'il me rendit puis qu'il me vit bien plus comme amie de la personne qu'il aymoit que par nulle autre raison cependant apres qu'il fut sorty de la chambre d'arpalice elle me raconta leur conversation mais quoy qu'elle fust en colere de ce que thrasimede luy avoit parle si ouvertement de son amour je connus pourtant bien qu'elle ne le haissoit pas et qu'il y avoit dans son coeur une tres forte disposition a l'estimer si bien que prenant la parole de grace luy dis-je arpalice apprenez moy un peu en quoy vous faites consister la liberte vous dis-je qui vous declarez ennemie de toute contrainte qui voulez en jouir jusques aux plus petites choses qui ne vous promeneriez pas agreablement si vous ne choisissiez les allees ou vous voulez marcher qui dittes que ce qu'on appelle bien seance est tres-souvent une rigueur insuportable que le seul avantage qu'ont les hommes par dessus les femmes est la liberte que le plus grand plaisir de ceux qui voyagent est de ce qu'ils ne sont point assujettis a la pluspart des loix des lieux ou ils passent et qui trouvez que la derniere felicite de l'amitie consiste principalement a se dire l'un a 
 l'autre sans contrainte tout ce qu'on a dans le coeur cependant cette amie de la liberte se fait esclave de tout et esclave d'elle mesme mais encore me dit-elle qui vous oblige a me dire ce que vous dittes la raison repliquay-je car enfin n'est-il pas vray que vous haissez horriblement menecrate je l'advoue reprit elle et n'est il point encore vray adjoustay-je que pour peu que vous voulussiez vous ne hairiez point thrasimede s'il vivoit avecque moy comme je voudrois qu'il y vescust reprit-elle je pense en effect que je ne le hairois pas car sa personne me plaist son esprit est infiniment agreable et il semble apporter quelque soing a me persuader qu'il m'estime mais encore luy dis-je faites moy la grace de me dire comment vous voudriez qu'il vescust et ce que vous voudriez qu'il vous dist mais je veux que vous parliez sincerement tout a bon poursuivis-je voyant qu'elle ne me respondoit pas voudriez vous que thrasimede ne vous considerast point plus qu'une autre qu'il ne preferast point vostre conversation a la mienne qu'il vous regardast en homme qui ne pense a rien qu'il ne vous parlast jamais que de choses absolument indifferentes qu'il en parlast mesme indifferement et comme n'ayant aucun dessein particulier de vous plaire qu'il ne vous louast jamais et qu'il ne fist rien enfin qui deust raisonnablement vous donner lieu de penser qu'il eust de l'amour pour vous parlez donc je vous en conjure et avouez-moy ingenument 
 que si thrasimede agissoit comme je viens de dira il s'en faudroit beaucoup qu'il ne fust aussi bien dans vostre esprit qu'il y est quoy qu'il vous ait dit un peu trop franchement qu'il vous aime vous vous contraignez si peu aujourd'huy reprit arpalice en riant que je pense que vous m'en ferez hair la liberte puis que celle que vous prenez vous oblige a me dire tant de choses qui ne me plaisent pas mais qui ne me faschent pas neantmoins autant que je le voudrois encore est-ce quelque chose repris-je d'avoir pu tirer une parole sincere de vostre bouche cependant luy dis-je pour parler un peu plus serieusement je vous conseille de resoudre ce que vous voulez faire du pauvre thrasimede car je le voy si amoureux que je ne pense pas qu'il s'en retourne jamais a son pays pour moy me dit arpalice toute en chagrin je pense que vous ne me trouvez pas assez malheureuse de me voir engagee a espouser un homme que je n'ayme point et que vous voulez que j'ayme encore thrasimede a qui je ne dois rien pretendre tout a bon candiope je croy que vous avez perdu la raison ou que vous voulez que je la perde car pourquoy ne me dites vous pas tout le contraire de ce que vous dites c'est parce que je ne scaurois trahir mes sentimens repris-je en riant de sa colere et que de plus je ne veux pas contrarier les vostres apres cela insensiblement arpalice m'advoua que depuis qu'elle estoit au monde elle n'avoit jamais veu d'homme qu'elle eust deu apprehender d'aimer 
 excepte thrasimede ha arpalice m'escriay-je des que nous craignons d'aimer quelqu'un nous l'aimons desja et je ne doute point puis que vous apprehendez d'aimer thrasimede qu'il ne soit plus heureux qu'il ne le croit estre mais enfin sans m'arrester a vous dire tout ce que nous dismes ce jour la et tous autres suivans je vous diray seulement qu'il parut bien que thrasimede n'avoit pas dessein de partir si-tost de lycie car il se mit en un esquipage magnifique ce fut alors qu'il fit connoissance avec tous les honnestes gens de nostre ville mais pour les dames il ne visita que les amies d'arpalie et entre ses amies je fus celle qu'il vit le plus souvent et avec qui il lia le plus d'amitie comme il estoit fort aymable il fut bien-tost l'objet de l'estime universelle de sorte qu'il eust este assez dif-cile qu'arpalice l'eust mesprise joint qu'a vous dire la verite je ne pense pas qu'il y ait jamais eu un homme au monde qui ait sceu si bien mesnager toutes ces petites occasions de plaire et d'obliger qui se peuvent trouver tous les jours aupres d'une personne qu'on ayme estant certain qu'il n'en a jamais perdu une seule tant il est soigneux de les chercher et tant il est adroict a en profiter thrasimede n'est pas de ces amans evaporez qui sans se souvenir qu'ils parlent devant les personnes qu'ils ayment viennent raconter avec exageration qu'ils se sont admirablement divertis en quelque lieu ou elles n'estoient pas ou de ces autres encore qui louent 
 avec exces une beaute brune devant une maistresse blonde au contraire thrasimede est si exact et si judicieux dans sa passion quoy qu'il ne paroisse ny contrainte ny affectation en toutes ses actions que s'il loue quelque belle personne en presence d'arpalice c'est principalement de ce qu'arpalice a de plus beau afin de luy faire connoistre que c'est ce qu'il trouve de plus digne de louange de plus je ne crois pas que jamais personne ait sceu si bien l'art de se trouver tousjours a la place ou il veut estre qu'il le scait en effect je pense pouvoir dire que depuis que je le connois et que je le voy avec arpalice et au temple et en visite et en promenade et en assemblee je ne l'ay jamais veu faire l'empresse je ne l'ay jamais veu oster la place a personne je ne l'ay jamais veu faire incivilite a qui que ce soit et je l'ay pourtant tousjours veu aupres d'arpalice jugez apres cela s'il n'eust pas falu qu'elle eust eu le coeur insensible pour ne se laisser pas un peu toucher a la passion d'un aussi honneste homme que thrasimede et aussi scavant en l'art de se faire aymer je ne m'amuseray point a vous dire quelles furent toutes les premieres rigueurs d'arpalice ny avec quelle obstination elle entreprit de resister au merite de thrasimede car vous auriez peut-estre peine a croire qu'elle eust peu si mal traitter un homme qu'elle estimoit tant mais je vous diray qu'en fin la passion de thrasimede esclatta de telle sorte que les parens de menecrate en parlant a 
 ceux d'arpalice ils se virent obligez quelque estime qu'ils eussent pour thrasimede d'en dire quelque chose a leur parente jusques-la je vous ay dit qu'arpalice s'estoit combattue elle mesme mais des que menophile et lycaste luy eurent parle de thrasimede et luy eurent commande de luy faire connostre adroitement qu'il ne devoit point s'engager a la servir ce qu'elle avoit fait contre elle-mesme luy devint impossible elle cessa de combattre son inclination et elle se revolta tellement contre ceux qui luy avoient commande de bannir civilement thrasimede que ce fut justement en ce temps la qu'elle commenca d'avoir un peu moins de froideur pour luy elle ne souffroit pourtant pas qu'il luy parlast ouvertement de son amour mais enfin elle luy imposoit silence sans colere et sans aygreur les choses estant en ces termes on sceut que parmenide et menecrate devoient arriver dans deux jours cette nouvelle fit des effects bien differens dans le coeur d'arpalice car l'amitie qu'elle avoit pour son frere faisoit qu'elle estoit bien ayse d'aprendre qu'elle le reverroit bien tost et la haine qu'elle avoit pour menecrate faisoit aussi qu'elle apprehendoit estrangement son retour d'autre part thrasimede se voyoit si peu avance dans le coeur d'arpalice qu'il ne scavoit quelle resolution prendre ny de quelle facon il devoit agir avec menecrate c'est pourquoy il se determina de chercher une voye de parler a arpalice et de luy parler en particulier mais comme elle 
 estoit accoustumee a ne luy en donner pas d'occasion et que ce qu'il avoit a luy dire demandoit plus de temps qu'on n'en peut trouver dans les conversations ordinaires ou il est quelquesfois permis de parler un quart d'heure bas il s'advisa d'une invention pour entretenir arpalice qui luy reussit admirablement imaginez vous donc que pour venir a bout de son dessein il me vint faire une visite ou apres plusieurs discours il se mit a parler de menecrate et a me demander confidemment comment je croyois qu'arpalice le recevroit en suitte passant d'un discours a un autre il me dit qu'il avoit une envie estrange de donner encore un divertissement a arpalice devant que menecrate fust venu car adjousta t'il si on en croit zenocrite elle n'osera tourner les yeux des qu'il sera arrive pour moy quoy que je sceusse bien que thrasimede estoit amoureux d'arpalice je ne compris pourtant pas qu'il y eust de sens cache sous ses paroles et il estoit si accoustume de nous donner quelque nouveau plaisir que cette proposition ne me surprit point je luy demanday donc quel devoit estre ce divertissement adjoustant qu'il faloit que ce fust bien tost qu'il le donnast s'il vouloit que ce fust devant l'arrivee de menecrate
 
 
 
 
thrasimede me voyant si aysee a tromper me dit que le fameux arion dont on parloit alors par tout le monde estoit arrive a patare mais que comme il y vouloit passer sans estre connu on ne pouvoit l'obliger a chanter ny a jouer de la lire a 
 moins que d'avoir quelque amitie particuliere avecque luy qu'ainsi l'ayant connu a corinthe lors qu'il y avoit este il pouvoit leur donner ce plaisir la pourveu que ce fust sans grande compagnie s'il n'y a que cet obstacle repris-je il est ayse de le surmonter et il faudra obliger lycaste a faire dire qu'elle n'est point chez elle la compagnie seroit encore trop grande en ce lieu la reprit-il car enfin le moins qu'il y peust avoir seroit lycaste zenocrite cydipe arpalice et vous et je vous laisse a penser s'il seroit possible que zenocrite peust s'imposer un assez long silence pour obliger arion a chanter de son mieux car il faut que vous scachiez poursuivit-il qu'un homme de qui la voix est accoustumee a charmer jusques aux dauphins ne trouveroit nullement bon que des dames ne l'escoutassent pas c'est pourquoy au lieu de me donner un plaisir en vous en donnant je me causerois un chagrin estrange il me semble que je le voy desja poursuivit-il remettre sa lire sur la table a la premiere parole que zenocrite diroit ne voulant ny en jouer ny chanter et agir enfin avec toute la bizarrerie qui suit pour l'ordinaire ceux qui scavent quelque chose excellement a la musique mais que faut-il donc faire luy dis-je il faudroit repliqua-t'il que demain apres disner vous fissiez venir arpalice icy sur quelque pretexte qu'elle y fust seule et que vous fissiez dire tout le jour que vous n'y seriez point excepte a arion et a moy qui viendrions ensemble 
 thrasimede ne m'eut pas plustost propose cela que je l'acceptay car comme mon pere m'a tousjours donne assez de liberte scachant bien que je n'en abuse pas il me fut ayse de faire ce que thrasimede me proposoit ce n'est pas que je ne creusse qu'arpalice en feroit peut estre quelque difficulte mais je ne laissay pas de promettre affirmativement la chose a thrasimede qui avoit fonde cette innocente fourbe sur ce qu'il estoit arrive a patare un de ses amis d'harlicarnasse qui jouoit passablement de la lire et qui ne chantoit pas mal mais enfin pour accourcir mon discours autant que je le pourray je fis si bien que je forcay arpalice de me venir voir je dis que je la forcay car il est vray qu'elle y resista autant qu'elle peut mais enfin voyant que je me faschois elle y vint le jour suivant de fort bonne heure vous pouvez juger que thrasimede ne manqua pas d'y venir et d'y amener aussi ce pretendu arion mais j'oubliois de vous dire qu'il m'avoit dit qu'il falloit luy faire beaucoup de civilite et luy donner beaucoup de louanges il m'advertit mesme que le vray moyen de le faire bien chanter estoit de le bien entretenir devant qu'il chantast car c'est la coustume me disoit il presques de tous les musiciens qui sont au monde d'aymer mieux a faire ce qu'ils ne font pas si bien que ce qu'ils font excellemment c'est pourquoy il faut se donner la patience de luy entendre raconter quelqu'une de ses avantures amoureuses ou son advanture du dauphin si l'on 
 veut avoir le plaisir de l'entendre bien chanter s'il ne faut que cela luy dis-je laissez moy faire les honneurs de ma chambre nullement dit-il et ce ne doit pas estre a vous a choisir si vous le devez entretenir ou non et pour luy faire la civilite toute entiere il faut le laisser libre entre arpalice et vous et en effect lors qu'il arriva le lendemain apres le premier compliment je luy laissay la liberte de se mettre aupres d'arpalice ou aupres de moy mais a vous dire la verite il n'avoit garde de s'y tromper car thrasimede luy avoit si bien depeint la personne qu'il aymoit qu'il ne manqua de la luy laisser et de faire precisement ce que thrasimede vouloit qu'il fist de sorte que le feint arion qui a extremement de l'esprit se mit a m'entretenir en attendant qu'un des gens de thrasimede luy eust apporte sa lire d'abord la conversation se fit entre tous les quatre mais insensiblement il ne parla plus qu'a moy et il conduisit la chose avec tant d'art que je creus que pour l'obliger a bien chanter il faloit l'entretenir avecque soing et l'escouter paisiblement le priant mesme de me vouloir raconter cette merveilleuse advanture du dauphin qui estoit sceue de toute la terre et en effect il commenca de me la dire et de me la circonstancier de telle sorte que je m'imaginay qu'il n'acheveroit de me la raconter que le lendemain au matin et qu'ainsi il ne chanteroit point au reste thrasimede m'avoit si fortement dit qu'il estoit capricieux et j'estois si persuadee qu'il le devoit 
 estre que je n'osois tesmoigner l'inquietude ou j'estois cependant thrasimede qui ne vouloit pas perdre une occasion qu'il avoit eu tant de peine a trouver s'aprocha encore un peu plus pres d'arpalice qu'il n'estoit et prenant la parole madame luy dit il tout bas il me semble que puis que candiope a bien la bonte de souffrir qu'arion luy raconte ses malheurs passez vous devez bien avoir celle d'endurer que je vous raconte mes malheurs presens mais de grace madame adjousta t'il voyant sur son visage qu'elle se preparoit a le refuser n'ayez pas l'inhumanite de ne vouloir pas m'entendre la lire d'arion poursuivit-il m'imposera bien-tost silence sans que vostre rigueur s'en mesle c'est pourquoy je vous conjure de me laisser parler arpalice qui croyoit qu'en effect on apporteroit bien-tost cette lire et que ce pretendu arion commenceroit de chanter des qu'on l'auroit apportee ne se servit pas de toute son autorite pour imposer silence a thrasimede de sorte que cet amant prenant la parole sans craindre d'estre bien-tost interrompu par le chant d'arion madame luy dit-il je ne pense pas estre assez malheureux pour ce que vous ne soyez pas persuadee que je vous ayme autant que je puis aymer toutes mes actions vous l'ont dit tous mes regards vous en ont asseuree et vous vous l'estes sans doute dit a vous mesme toutes les fois que vous avez songe a moy malgre vous n'estant pas possible qu'il y ait tant d'amour dans mon coeur sans que vous le 
 scachiez ainsi madame je ne vous parle pas pour vous persuader que je vous ayme car je veux presuposer que vous le scavez mais je vous parle pour vous demander ce qu'il vous plaist que je devienne et comment vous voulez que je vive avec ce rival sans amour qui va bien tost arriver car je vous declare madame que je ne puis changer mon coeur au reste poursuivit il sans luy donner loisir de l'interrompre souffrez que je vous asseure madame que si j'estois assez heureux pour estre plus considere de vous que menecrate l'engagement que vous avez avecque luy ne seroit pas un obstacle a mon bon heur car encore que je scache que si vous refusez de l'espouser le testament de vos parens vous oste la plus grande partie de vostre bien j'ay a vous dire que j'en ay assez pour vous recompenser de cette perte en ayant sans doute plus moy seul que vous et menecrate n'en pourriez avoir ensemble laissez luy donc tout ce que les loix de vostre pays luy donnent et accordez moy ce que la raison et mon amour veulent que vous m'accordiez je veux dire vostre affection ce que vous me dites reprit arpalice est si genereux que je ne scaurois m'en offenser mais apres vous en avoir donne des louanges je ne laisse pas de vous dire que quelque estime que j'aye pour vous quelque adversion que j'aye pour menecrate et quelque repugnance que j'aye a la contrainte je ne laisse pas dis je de vous advouer que je ne pense pas que je puisse avoir la force de 
 dire que je ne veux plus ce que j'ay tesmoigne vouloir toute ma vie ainsi genereux thrasimede s'il est vray que vous ayez quelque estime pour moy vous me pleindrez dans mon infortune sans entreprendre de la changer et si vous me voulez obliger vous vivrez avec menecrate comme vous y viviez a apamee et vous vivrez avecque moy comme avec une personne indifferente quoy madame interrompit-il vous trouvez qu'il y ait de l'equite a parler comme vous faites vous croyez que je puisse vivre avecque vous comme avec une personne indifferente vous pretendez que je vive avec menecrate comme je faisois a apamee de grace madame songez a ce que vous dites pensez quelle douleur il y a d'espouser un homme qui n'a point d'amour et quelle injustice il y auroit de desesperer un homme qui en meurt pour vous et qui en mourra infailliblement si vous ne prenez quelque soing de sa vie au nom des dieux madame poursuivit-il faites quelque difference de menecrate a moy songez s'il vous plaist qu'il recevra sans aucune joye l'honneur que vous luy voulez faire et considerez que puis qu'il a peu jouer vostre peinture il pourroit peut-estre ceder vostre personne sans peine aux conditions que je vous ay dites pour moy madame la passion que j'ay pour vous me feroit recevoir a genoux la plus legere faveur et pour vous tesmoigner si j'en scaurois bien user et si mon coeur en seroit touche voyez luy dit-il pour connoistre 
 la passion de thrasimede jusques ou il porte sa veneration et en disant cela il luy fit voir qu'il conservoit soigneusement les tablettes dans lesquelles je vous ay dit qu'il luy avoit escrit ne pensez pas madame adjousta-t'il que je les porte pour m'en servir au contraire c'est pour ne m'en servir jamais et je ne les conserve que parce que vos belles mains les toucherent lors que vous eustes l'inhumanite d'en affacer le premier tesmoignage d'amour que je vous ay donne jugez donc madame avec quel respect je recevrois une veritable faveur eh de grace poursuivit-il encore ne remettez point un thresor en la possession d'un aveugle qui n'en connoist pas le prix laissez le dans la liberte de se punir par un mauvais choix et choisissez vous-mesme un coeur qui vous scache adorer comme vous meritez de l'estre vous trouverez sans doute dans le mien autant de respect que de passion et autant de fidelite que d'amour advisez donc madame a ce que vous avez a faire et reglez s'il vous plaist toutes mes actions par une seule de vos paroles car enfin c'est sur ce que vous m'allez respondre que porte toute la suitte de ma vie je n'ay pas assez de vanite respondit-elle pour croire positivement tout ce que vous venez de me dire mais j'ay assez bonne opinion de vous pour esperer que vous ne me refuserez pas la priere que je vous fais de vivre civilement bien avecque menecrate seulement pour l'amour de moy de peur que si cela n'estoit pas on ne 
 creust quelque chose a mon desavantage qui retomberoit infailliblement sur vous si je la scavois car dans le chagrin ou je suis je n'aurois peut-estre pas l'equite de n'accuser de mon malheur que ceux qui en sont la veritable cause si vous me faites l'honneur de me promettre reprit thrasimede que menecrate ne sera jamais heureux je vous promettray de vivre admirablement bien avecque luy mais madame si vous me desesperez absolument je ne vous responds pas de ce que je feray je vous asseure repliqua arpalice en souspirant que je me desespererois moy-mesme si je croyois affirmativement que rien ne me peust empescher d'espouser menecrate et je suis persuadee que si ce malheur doit m'arriver je ne le croiray pas encore au moment qui le precedera mais pendant que thrasimede entretenoit arpalice elle regardoit continuellement si on n'aportoit point la lire d'arion ce n'est pas qu'elle haist celuy qui luy parloit mais c'est qu'elle ne vouloit pas luy respondre trop obligeamment ny trop aygrement aussi c'est pourquoy elle eust este ravie que leur conversation eust este interrompue pour moy je regardois aussi bien qu'elle si cette lire ne venoit point car comme thrasimede m'avoit dit qu'il y avoit une notable difference de la conversation d'arion a sa lire et a ses chansons je me preparois a recevoir le plus grand plaisir que j'eusse jamais receu en effect je trouvois qu'il parloit si bien et si agreablement que croyant qu'il chantoit cent fois 
 mieux qu'il ne parloit j'avois lieu de croire que ce que j'entedrois me charmeroit mais enfin quand il pleut a celuy que thrasimede avoit envoye avecque ordre d'estre long-temps a revenir la lire fut apportee des que je la vis je voulus la presenter a ce feint arion croyant que je ne pouvois l'obliger davantage qu'en tesmoignat avoir beaucoup d'impatience de l'entendre mais pour luy qui n'en avoit pas tant de se faire ouyr il la prit et la mit sur la table disant qu'il vouloit achever ce qu'il avoit commence de me dire et ce que je luy avois commande de m'aprendre de sorte que craignant de l'irriter je me remis a ma place et j'escoutay le reste de son advanture du dauphin qu'il exagera jusques a me despeindre bouillonnement de la mer a l'entour de ce roy des poissons qui le portoit et jusques a me representer ces cercles que font les dauphins en nageant et qui en sont d'autres sur l'eau qui se perdent les uns dans les autres en s'eslargissant j'estois pourtant si simple que je croyois qu'il ne me faisoit cette description si estendue que parce qu'il estoit fort accoustume a faire des vers et que je pensois que l'habitude qu'il y avoit estoit cause qu'il parloit en prose d'une maniere un peu trop figuree quoy que je remarquasse pourtant en d'autres endroits qu'il parloit tout a fait conme les honnestes gens parlent mais a la fin ayant acheve le recit de cette advanture il falut prendre la lire et il la prit en effect arpalice voulut alors se lever pour s'aprocher et imposer silence 
 a thrasimede mais ce feint arion luy dit qu'il n'estoit pas encore temps parce qu'il estoit un peu difficile a trouver qu'une lire fust d'accord et par consequet un peu long a accorder la sienne et que toute la grace qu'il luy demandoit estoit de parler bas adressant en suitte la parole a thrasimede pour le conjurer d'en monstrer l'exemple a arpalice et en effect il n'y manqua pas car il continua de l'entretenir tant que ce pretendu arion fut a accorder sa lire dont il ne pensa jamais demeurer satisfait vingt fois il en abaissa et haussa toutes les cordes les unes apres les autres et vingt fois apres les avoir abaissees et haussees il les remit au point ou elles estoient auparavant il tourna et retourna toutes les chevilles de sa lire il en avanca et recula cinq ou six fois le chevalet il en changea ou fit semblant d'en changer toutes les touches il rompit et remit dix ou douze cordes et apres levant les yeux vers le ciel et tournant a demy le dos vers la campagnie il fut encore plus de demie heure a former certains accords peu distincts et a gronder a demy bas certains tons confus qui ne permettoient pas de pouvoir juger pleinement de son scavoir ou de son ignorance en la musique se balancant tout le corps pour marquer la mesure et la marquant encore du pied enfin cet adroict et malicieux amy n'oublia aucune de toutes les grimaces des musiciens et il donna tant de temps a thrasimede et il fut si long et si difficile a contenter en matiere d'accords et d'harmonie que je creus vingt fois 
 qu'il alloit remettre la lire dans son estuy et qu'il ne chanteroit point il alongea mesme encore la chose par un discours de la musique ou il fit entrer les plus obscurs termes de l'art il me parla des trois modulations phrigienne dorienne et lydienne il me parla de diatonique de chromatique d'enharmonique de mese de paramese de diapasion et de cent autres grands et terribles mots que je m'entendis point du tout que je n'entends pas encore et que je ne scay comment j'ay peu retenir mais tout cela d'un ton de maistre et tel que l'auroient peu avoir amphion linus ou orphee cependant il faut que vous scachiez que pensant effectivement que je ne pouvois faire un plus grand plaisir a un musicien qui avoit este mon maistre et qui estoit celuy a qui je m'estois informee de la premiere serenade de thrasimede je l'avois envoye querir sans en rien dire et avois ordonne a une fille qui estoit a moy de le faire entrer dans mon cabinet par ve escalier degage et en effect lors que le feint arion conmenca d'accorder sa lire ce musicien estoit dans ce cabinet avec toutes les femmes du logis je vous laisse donc a penser combien il avoit d'impatience d'entendre cet homme dont la reputation alloit par toute la terre cependant comme je scavois qu'il n'estoit pas moins celebre par ses vers que par sa lire et par son chant et que je jugeay que ceux qu'il avoit chantez lors qu'il croyoit mourir devoient estre les plus beaux et les plus touchans je creus que je 
 devois le prier de le vouloir chanter c'est pourquoy prenant la parole je luy expliquay mon intention et je l'embarrassay estrangement car vous jugez bien qu'il ne pouvoit pas m'accorder ce que je luy demandois puis que le veritable arion n'a jamais voulu donner cet admirable poeme a personne mais comme cet amy de thrasimede a merveilleusement de l'esprit il s'en deffendit pourtant avecque adresse il me dit donc que c'estoit un chant si triste et des paroles si lamentables qu'au lieu de nous donner de la joye il nous donneroit de la douleur pour moy qui voulois qu'il eust bonne opinion de ma suffisance en matiere de musique je le suppliay de croire qu'arpalice et moy n'estions pas tout a fait de l'humeur des femmes en general qui n'aiment que certains petits airs de mouvement extremement gais puis qu'au contraire nous ne trouvions rien de si beau que ces grands airs melancholiques qui par des sons douloureux et plaintifs attendrissent le coeur de ceux qui les entendent et portent avec eux je ne scay quels tristes accens qui excitent a la compassion ha madame interrompit-il en me regardant fixement vous venez de parler en des termes qui n'ont garde de me permettre de chanter ce que vous desirez que je chante car la maniere dont je voy que vous entrez dans les veritables sentimens qu'on doit avoir pour la musique je suis asseure que ce qui a donne de la compassion aux dauphins vous feroit mourir de douleur 
 voyant donc que je ne pouvois l'obliger a m'accorder ce que je voulois je ne l'en pressay plus et je le laissay dans la liberte de chanter ce qu'il voudroit cependant thrasimede parloit toujours de son amour a arpalice qui craignant de ne pouvoir s'empescher de donner un peu trop d'esperance a cet amant se leva enfin determinement et s'aprocha du feint arion qui voyant que son amy n'avoit plus de temps a mesnager et qu'il n'entretenoit plus arpalice se resolut de chanter mais quoy qu'il le fist assez bien pour un homme de qualite qui n'en fait pas profession il est vray qu'ayant l'imagination toute remplie de ce merveilleux chant d'arion dont on parloit par tout le monde je fus estrangement estonnee lors que cet amy de thrasimede commenca de chanter si mediocrement mais si je le fus ce musicien qui escoutoit dans mon cabinet le fut encore davantage cependant arpalice et moy n'osions tesmoigner nostre estonnement et nous faisions semblant de trouver qu'il chantoit miraculeusement bien je ne peus pourtant jamais m'empescher de dire tout bas a arpalice durant qu'il accordoit sa lire pour chanter un autre air une partie de ce que j'en trouvois ne pensez vous pas luy dis-je a l'oreille qu'il faut estre dauphin pour trouver cette harmonie merveilleuse pour moy adjousta-t'elle tout ce que je vous en puis dire est que si arion ne parle pas mieux qu'il ne chante il vous a bien ennuyee je vous asseure luy dis-je qu'il ne chante 
 pas si bien qu'il parle et je suis asseuree que ce fut en faisant conversation et non pas en chantant qu'il attendrit le coeur de ce dauphin qui le sauva quoy que nous n'eussions eu dessein de dire qu'un mot arpalice et moy j'avois une telle envie de rire que je fus contrainte de luy parler plus long-temps pour m'en empescher mais ce qui commenca de me faire entrer en soubcon de quelque chose fut que durant que je parlois a arpalice je remarquay que ce feint arion en accordant sa lire nous monstra des yeux a thrasimede ayant luy-mesme une si forte envie de rire qu'il ne s'en pouvoit empescher qu'a peine non plus que nous il contrefit pourtant le musicien jusqu'au bout et le contrefit mesme plaisamment car comme il vid que son amy n'avoit plus besoin qu'il fist durer la conversation il fit semblant de se fascher de celle que nous faisions arpalice et moy de sorte que mettant sa lire sur la table assez brusquement il agit comme un homme qui ne vouloit plus chanter arpalice qui n'avoit pas veu ce que j'avois remarque se mit a luy en faire mille excuses et a le conjurer de continuer de chanter mais il luy dit avec un chagrin de musicien que ce seroit pour une autre fois pour moy je resvois si fort a l'action que j'avois veue faire a ce pretendu arion que je n'escoutois pas leurs complimens de sorte que se servant de mon silence pour pretexter le refus qu'il faisoit a arpalice il luy dit qu'aussi bien n'estois-je pas satisfaite de ce qu'il n'avoit pas voulu chanter 
 la mesme chose qu'il avoit chantee lors que le dauphin luy avoit sauve la vie c'est pourquoy dit il je veux attendre que je me sois remis parfaitement ce chant dans la memoire si vous luy devez la vie repliqua arpalice il n'est pas croyable que vous l'ayez oublie pendant qu'elle parloit ainsi thrasimede qui n'estoit par marry que sa fourbe fust descouverte parce qu'il esperoit qu'elle seroit prise pour une marque d'amour et que d'ailleurs son amy devant tarder quelque temps a nostre ville n'y vouloit pas passer pour ce qu'il n'estoit point s'aprocha de moy et me demanda en sousriant ce qu'il me sembloit de luy il me semble luy dis-je en abaissant la voix que cet arion parle si bien et chante si mal pour estre ce fameux arion dont on parle tant que je le tiens bien plus propre a divertir une agreable compagnie par conversation qu'a enchanter des dauphins par sa voix pour moy si j'avois este a la place de celuy qu'il dit qui le sauva j'aurois mieux ayme escouter le bruit que font les vagues en bondissant contre des rochers que d'escouter ses chansons quoy qu'il en soit me dit thrasimede sa lire m'a cause plus de satisfaction que son eloquence je n'en dis pas autant que vous repris-je car son entretien m'a plus divertie que sa musique apres cela thrasimede me dit que conme arion ne vouloit pas estre connu il se feroit nommer philistion tant qu'il seroit a nostre ville et ce qu'il y avoit de rare estoit que ce nom la que thrasimede me disoit estre 
 un nom emprunte estoit veritablement celuy de ce pretendu arion qui apres avoir fait remarquer en peu de mots qu'il avoit infiniment de l'esprit s'en alla avecque thrasimede qui me dit tant de choses qu'enfin je ne doutay plus du tout de la fourbe qu'il nous avoit faite de sorte que craignant que cela ne fist quelque bruit dans le monde je passay un moment dans mon cabinet pour dire a ce musicien que je le priois de ne dire point qu'arion fust a patare mais comme une fille d'arpalice avoit ouy ce nom la et qu'une fille qui estoit a moy l'avoit aussi entendu il n'y eut pas moyen que ce secret demeurast secret entre trois personnes principalement parce que ce musicien estoit ravy d'avoir trouve qu'arion avoit si mal chante il est vray qu'il ne dit pas qu'il eust veu arion dans ma chambre mais il dit qu'il l'avoit ouy les deux filles qui estoient a arpalice et a moy n'oserent pas aussi dire toute la verite qu'elles croyoient scavoir mais elles dirent seulement aux femmes de zenocrite qu'arion estoit a patare et que thrasimede le connoissoit fort de sorte que des le lendemain tout le monde se disoit cette nouvelle et chacun se demandoit si on avoit veu arion mais ce qu'il y eut de rare fut que ce jour la zenocrite estant venue chez lycaste ou j'estois avecque cydipe et arpalice thrasimede y vint qui y amena philistion comme philistion c'est a dire comme un homme de qualite d'halicarnasse et non pas comme arion pour moy quoy que 
 j'eusse bien creu que thrasimede nous avoit fait une fourbe toutesfois je ne scavois pas encore trop bien pour qui je devois prendre cet estranger et j'en fus d'autant plus embarrassee que tous ceux qui vinrent ce jour la chez lycaste parlerent tous d'arion les uns disant une chose et les autres une autre selon que cette fausse nouvelle s'estoit changee par la bouche de ceux qui l'avoient dite pour moy dit zenocrite je ne desespere pas de l'entendre car on m'a asseure qu'il est fort des amis de thrasimede je vous advoue que lors que zenocrite parla ainsi je creus que c'estoit une attaque qu'elle nous donnoit a arpalic et a moy et qu'elle avoit sceu quelque chose de nostre advanture du jour precedent car encore que nous fussions de ses amies nous ne nous en tenions pas plus en seurete pour cela d'autre part thrasimede et philistion ne scavoient qu'en penser mais a la fin le premier prenant la parole dit qu'il n'avoit point encore veu arion et que s'il le voyoit il promettoit a zenocrite de le luy faire entendre il n'eut pas plustost promis cela que toute la compagnie luy demanda la mesme grace qu'il ne refusa a personne et philistion le plus hardy de tous les hommes l'en pressa comme les autres si bien qu'arion demandoit a voir arion cependant arpalice et moy avions une estrange envie de rire elle la cachoit pourtant le mieux qu'elle pouvoit luy semblant que thrasimede en tireroit quelque conjecture avantageuse pour luy il est 
 vray qu'elle n'avoit pas grande peine a rapeller quelque fascheuse idee dans son esprit pour s'en empescher puis qu'elle n'avoit qu'a se souvenir que menecrate arrivoit le lendemain cependant le reste de ce jour la fut encore donne a la joye et pour me la donner toute entiere du feint arion thrasimede s'aprochant de moy me demanda pardon de la fourbe qu'il m'avoit faite et me la conta exactement me conjurant de luy vouloir estre favorable aupres d'arpalice et d'avoir pitie de luy
 
 
 
 
je ne vous diray point tout ce que nous dismes car cela seroit trop long ny combien thrasimede fut persecute de ceux qui vouloient qu'il leur fist entendre arion ny combien zenocrite fut divertissante ce jour la sur le retour de menecrate mais je vous diray qu'enfin arpalice voyant que le lendemain au soir menecrate arriveroit et que peut-estre dans peu de jours on luy commanderoit de l'espouser en conceut une telle douleur qu'elle s'en trouva mal jusques a garder le lict je pense a dire les choses comme elles sont que l'estime qu'elle avoit pour thrasimede augmentoit encore l'adversion qu'elle avoit pour menecrate quoy qu'il en soit le desplaisir la fit malade de sorte que moitie chagrin moitie maladie elle garda le lict le jour suivant que je passay tout entier aupres d'elle demeurant mesme le soir chez lycaste parce qu'arpalice voulut que je visse arriver menecrate et en effect je me trouvay a cette entreveue qui se fit a peu pres comme je l'avois pense c'est 
 a dire assez civilement du coste de menecrate quoy qu'avecque beaucoup d'indifference mais avecque une froideur estrange du coste d'arpalice il est vray que comme elle estoit au lict et qu'elle disoit se trouver mal il n'y prist pas garde et il s'attacha bien plus a regarder cydipe qui estoit fort propre ce jour la qu'a entretenir arpalice aussi tesmoigna t'elle si ouvertement qu'on luy feroit plaisir de la laisser seule qu'on se retira a la reserve de parmenide qu'elle retint et a qui elle donna toutes les marques qu'elle pouvoit donner d'une veritable amitie elle eut aussi la bonte de vouloir que je demeurasse mais ce qu'il y eut d'admirable fut que cet amant qui a son retour trouvoit sa maistresse malade en fut si peu afflige qu'il fut extraordinairement tard a entretenir cydipe a la chambre de lycaste estant de la plus belle humeur du monde ce soir la je vous laisse a penser si cette facon d'agir diminuoit l'aversion d'arpalice qui en effect fut si touchee de ce bizarre procede qu'elle en fut effectivement malade durant plus de quinze jours pendant quoy menecrate ne la voyoit qu'un quart d'heure chaque jour employant tout le reste a se divertir et a entretenir cydipe qui luy plaisoit extremement il fut mesme visiter thrasimede aussi bien que parmenide car encore qu'on luy eust parle de l'advanture du portraict et qu'on luy eust dit quelque chose qui deust luy persuader que menecrate estoit amoureux d'arpalice comme il ne l'estoit point alors il ne s'en soucioit pas 
 si bien que cela ne l'empescha point de faire civilite a thrasimede qui depuis le jour qu'il m'eut avoue la tromperie qu'il m'avoit faite continua tousjours de me parler de son amour pour arpalice cependant comme elle ne vouloit pas faire la grace a menecrate de luy tesmoigner qu'elle fust irritee contre luy de ce qu'il avoit joue son portraict et qu'elle se contentoit de luy faire froid sans luy en dire la veritable cause elle fut bien ayse pour avoir un peu plus de temps de resoudre ce qu'elle vouloit faire d'aller aux champs avecque zenocrite qui la demanda a lycaste luy disant que l'air luy redonneroit la sante de sorte qu'arpalice sans que menecrate sceust si elle estoit embellie ou non tant il l'avoit veue dans l'obscurite s'en alla pour quinze jours avec zenocrite ainsi elle sortit de son lict pour entrer dans un chariot elle ne s'en trouva pourtant pas mal car comme elle avoit l'esprit plus malade que le corps l'agitation n'augmenta point ses incommoditez au contraire elle s'en porta mieux pour moy je demeuray a patare mais ce fut avecque ordre de mander des nouvelles a arpalice et certes je ne manquay pas de matiere a luy faire d'amples relations car menecrate continua de paroistre fort touche de la beaute de cydipe parmenide devint fort amoureux de cleoxene soeur de menecrate et le feint arion fit semblant de ne me hair pas mais en mandant toutes ces nouvelles a arpalice c'estoit tousjours dans une lettre separee et luy en envoyant une autre 
 qu'elle pouvoit monstrer a zenocrite car encore que ce soit une fort genereuse personne il est pourtant vray qu'il est une espece de secrets qu'on ne luy confie point de soy-mesme ce n'est pas qu'on ne luy face cent confidences mais ce sont des affaires d'autruy plus que des siennes propres ainsi elle scait tout mais elle le scait par ceux qui n'y ont point d'interest suivant donc cet ordre general je laissois a la discretion d'arpalice de luy apprendre ce qu'elle jugeroit a propos qu'elle sceust cependant elle apprit avecque joye que menecrate s'attachoit a cydipe mais elle apprit avecque douleur que parmenide aymoit la soeur de menecrate je luy manday aussi en raillant que thrasimede me voyoit si souvent que philistion n'avoit pas loisir de me dire la moitie de l'estime qu'il avoit pour moy cependant comme l'amour de thrasimede estoit tres-violente l'absence d'arpalice luy sembla tres-longue aussi ne peut il se resoudre de la laisser durer davantage sans luy escrire comme il scavoit que je luy donnois souvent de mes nouvelles et qu'il m'avoit fait dire adroitement quel estoit le jour que je luy escrivois il prit si bien son temps qu'il me vint voir comme j'estois preste de faire mon paquet et comme il scavoit que je luy envoyois toutes les jolies choses qu'on faisoit il me donna de certains vers qu'il y avoit plus de deux ans qu'il avoit mais comme je ne les avois point veus je les pris pour une nouveaute de sorte qu'apres qu'il me les eut leus je 
 ne fis point de difficulte de les envoyer a arpalice mais thrasimede en me les donnant glissa adroitement un billet dedans sans que je m'en apperceusse si bien que lors qu'arpalice vint a ouvrir mon paquet elle fut fort surprise d'y trouver un billet de thrasimede dont elle connoissoit bien l'escriture ne concevant pas que j'eusse voulu m'en charger principalement sans luy en rien dire il est vray que celuy qui fut cause qu'on m'accusa durant un moment me justifia luy-mesme car le billet de thrasimede estoit tel
 
 
 a la plus belle personne du monde 
 
 
 je ne vous prie pas seulement de me pardonner la liberte que je prens de vous escrire je vous conjure encore d'obtenir mon pardon de candiope pour la tromperie que je luy fais mais madame le moyen de s'empescher de vous demander jusques a quand doit durer cette rigoureuse absence qui me prive de vostre veue et le moyen encore de ne vous demander pas si vous n'esloignerez jamais tout a fait de vostre coeur un homme qui peut estre esloigne de vous sans desespoir et si vous n'y recevrez jamais le plus amoureux de tous les hommes je vous dirois madame comment on l'apelle mais dites le vous a vous mesme je vous en conjure afin que mon nom ait la gloire d'estre prononce par la plus belle bouche qui sera jamais 
 
 
comme ce billet estoit aussi respectueux que 
 galant il divertit plus arpalice qu'il ne l'irrita et la tromperie que thrasimede m'avoit faite eut un aussi heureux succez qu'il l'avoit peu desirer elle feignit pourtant d'estre en colere mais elle se pleignit avecque des paroles qui avoient si peu d'aigreur qu'il estoit ayse de connoistre qu'elle se pleignoit plus par bien seance que par ressentiment arpalice ne respondit pourtant point au billet de thrasimede au contraire elle me le renvoya et si je me pouvois aussi bien souvenir de sa lettre que je me suis souvenue du billet que je vous ay recite je vous ferois advouer qu'arpalice escrit aussi bien qu'elle parle en effect cette lettre estoit l'une des plus spirituelles que je vy jamais car arpalice y conservoit toute la severite d'une honneste personne un peu en colere et ne laissoit pourtant pas d'y dire certaines choses infiniment obligeantes pour thrasimede il est vray qu'elle me deffendoit de luy monstrer sa lettre mais a vous dire la verite je voyois qu'elle avoit tant pris de peine a la bien escrire que je creus qu'elle n'avoit pas eu dessein d'estre obeie car lors qu'elle n'escrivoit que pour moy seulement son caractere estoit moins lisible et elle ne s'amusoit pas mesme a choisir si exactement toutes ses paroles de sorte que suivant son intention je la fis voir a thrasimede apres luy en avoir fait toutes les facons que je m'imaginois bien qu'arpalice vouloit que j'en fisse luy faisant toutesfois auparavant mille reproches de la tromperie qu'il m'avoit faite 
 mais enfin je me laissay appaiser et je luy monstray la lettre d'arpalice dont il fut charme non seulement parce qu'elle estoit belle mais encore parce qu'il entendit admirablement ce qu'il y avoit d'obligeant pour luy que ne fit il point pour me persuader de luy donner une copie de l'endroict qui parloit de luy mais je ne le voulus pas faire il est vray qu'il le leut tant de fois qu'il s'en falut peu qu'il ne le retinst cependant il faut que vous scachiez que la conversation que j'eus ce jour la avecque thrasimede me fit si bien connoistre la veritable passion qu'il avoit pour arpalice qu'il est certain que j'eusse souhaitte pour le bon-heur de tous les deux que menecrate fust devenu si amoureux de cydipe qu'il se fust resolu a l'espouser et a ne songer plus a arpalice aussi vous puis-je ausseurer que tant que son absence dura je fis tout ce que je peus pour y contribuer quelque chose en effect je ne voyois jamais cydipe un peu negligee que je ne luy en fisse la guerre afin de l'empescher de l'estre elle ne la fut pourtant guere en ce temps la car quoy qu'elle veuille dire aujourd'huy elle n'estoit pas marrie que menecrate la preferast a la plus belle personne de lycie ainsi sans prevoir precisement jusques ou la chose pouvoit aller cydipe eut asseurement pour menecrate toute l'honneste complaisance qu'une personne de sa vertu peut avoir il est vray que comme cydipe a une civilite fort universelle et fort esgalle il n'y avoit que ceux qui avoient de la finesse en de pareilles choses 
 qui le remarquassent mais pour moy je n'y fus point trompee et je connus sans en pouvoir douter que cydipe estoit bien ayse que menecrate l'aymast cependant parmenide qui estoit devenu fort amoureux de cleoxene n'osoit tesmoigner a menecrate qu'il trouvast estrange qu'il rendist si peu de soings a sa soeur parce qu'il craignoit de l'irriter joint que scachant bien qu'arpalice n'aymoit pas menecrate il n'avoit autre interest en la chose que celuy d'estre bien avecque le frere de cleoxene qui ne luy donnoit pas peu d'occupation car il faut que vous scachiez pour bien entendre cette advanture que cleoxene a autant d'esprit que de beaute mais c'est un esprit si fin et si cache que ceux qui pensent le mieux connoistre trouvent quelquefois qu'ils n'y connoissent rien en effect elle passoit en ce temps-la pour une personne indifferente qui ne se soucioit point qu'on l'aymast qui se divertissoit de toutes choses qui n'aymoit que le plaisir en general qui ne s'attachoit a nul plaisir particulier qui n'avoit confidence avecque qui que ce soit et qui disoit a tout le monde qu'elle ne concevoit pas de quoy on pouvit faire un secret cependant cette personne telle que je vous la despeins avoit un engagement tres-estroict il y avoit plus d'un an avecque un frere que j'ay qui se nomme lysias sans qu'on en eust jamais rien soubconne il est vray que lysias est aussi discret que cleoxene est fine et je n'aurois mesme jamais sceu cet intrigue si le hazard 
 ne m'eust fait trouver une lettre de cleoxene dont je connoissois l'escriture qui obligea mon frere a me confier absolument son secret de peur que je ne le revelasse vous pouvez donc bien juger apres ce que je viens de vous dire que cleoxene donna beaucoup de peine a parmenide neantmoins comme il croyoit que sa rigueur venoit de son indifference plus elle le mal traittoit plus il devenoit amoureux car comme ceux qui ont comme luy quelque chose de superbe et fier dans l'esprit ou se rebutent tost ou s'attachent opiniastrement parmenide n'ayant pas fait le premier fit le second et s'obstina de telle sorte a vouloir estre ayme de cleoxene que si lysias eust este capable de jalousie il eust deu en avoir pour un tel rival mais la maniere dont cleoxene vivoit avecque luy ne luy permettant pas d'estre jaloux l'amour de parmenide ne servoit qu'a les divertir et qu'a lier plus estroittement leur affection car lysias estoit plus soigneux et cleoxene plus exacte et plus obligeante au reste on m'avoit fait promettre et jurer une si grande fidelite que je n'avois mesme jamais rien dit de cette affection a arpalice qui croyoit cleoxene aussi indifferente qu'elle l'estoit peu en effect je luy avois ouy souhaitter cent fois d'estre de son temperament afin d'avoir l'ame aussi desgagee qu'elle croyoit que cleoxene l'avoit pour philistion il vivoit avecque moy comme estant persuade qu'il n'estoit pas honneste a un homme d'esprit de tarder quelque temps a une ville sans y avoir 
 fait quelque amitie un peu galante et je vivois aussi avecque luy comme n'estant pas marrie qu'il m'estimast assez pour parler plus de moy que d'une autre quand il seroit retourne en son pays ainsi sans avoir le coeur fort engage philistion agissoit pourtant d'une maniere fort agreable et fort obligeante menecrate ne songeant donc qu'a plaire a cydipe parmenide ne pensant qu'a toucher le coeur de cleoxene raillant continuellement de sa passion avec lysias et philistion et moy n'ayant asseurement dessein que d'avoir quelque estime l'un pour l'autre arpalice revint enfin avecque zenocrite mais elle revint si belle et si parfaitement remise de son mal qu'on reparla presques autant de sa beaute que d'une beaute nouvelle je pense mesme qu'elle revint avecque le dessein forme de mal traitter menecrate et certes elle ne le fit pas mediocrement comme je m'en vay vous le dire vous scaurez donc que zenocrite voulant remener arpalice jusques chez lycaste ne se contenta pas de la faire descendre a la porte car elle descendit elle mesme pour la mener jusques a la chambre de sa tante ou elle trouva qu'il y avoit beaucoup de monde et entre les autres menecrate qui parloit a cydipe lors qu'elle y entra elle n'y fut pas si-tost qu'adressant la parole a lycaste j'ay voulu luy dit-elle remettre arpalice en vos mains afin de ne perdre pas le compliment que vous me devez de vous la ramener si belle et si gaye apres me l'avoir donnee si malade si melancholique car 
 je vous asseure adjousta-t'elle malicieusement que si tout le monde la voit comme je la voy on m'advouera qu'elle ne fut jamais si belle non pas mesme lors qu'on la fit peindre pour envoyer a menecrate le portraict qu'il perdit contre thrasimede eh de grace madame dit menecrite a zenocrite avecque autant de hardiesse que de confusion ne me reproches pas si cruellement d'avoir perdu un portraict qui de vostre propre confession ne ressembleroit plus parfaitemet a arpalice puis qu'elle est plus belle aujourd'huy qu'elle n'estoit en ce temps la joint qu'a dire les choses comme elles sont c'estoit plustot publier sa beaute que luy faire outrage que de remettre sa peinture entre les mains d'un homme qui voyageoit je vous asseure interrompit arpalice avecque toute la fierte que peut avoir une belle personne qui sent qu'elle est en un de ses plus beaux jours que quand thrasimede ne seroit pas aussi honneste homme qu'il est je ne laisserois pas de dire que mon portraict estoit mieux entre ses mains qu'entre les vostres car enfin il me semble que je dois avoir plus d'obligation a celuy qui a eu dessein de gagner ma peinture qu'a celuy qui l'a voulu perdre ce n'est pas icy reprit menecrate tout confondu que je me dois justifier je suis persuadee reprit zenocrite que vous seriez encore plus embarrasse a le faire en particulier qu'en public et si j'estois en vostre place je ne l'entreprendrois pas aussi bien l'entreprendroit il inutilement adjousta arpalice il vaut donc mieux 
 croire le conseil qu'on me donne repliqua-t'il vous en avez besoing de beaucoup d'autres reprit zenocrite en s'en allant il ne tiendra qu'a vous de me les donner luy dit menecrate en luy presentant la main pour la conduire a son chariot ou en effect il la mena estant bien-ayse de s'oster d'un lieu ou il estoit si embarrasse car encore qu'il craignist fort zenocrite il aymoit pourtant mieux qu'elle luy fist mille reproches en particulier que d'en recevoir un en public apres qu'il eut rendu a zenocrite la civilite qu'il avoit entrepris de luy rendre il rentra dans la compagnie qui ne luy estoit plus si redoutable puis que zenocrite en estoit partie mais il y fut pourtant tousjours fort deconforte car la piquante conversation qu'il avoit eue avecque arpalice faisoit qu'il n'osoit l'aborder joint aussi que la maniere dont il avoit vescu avecque cydipe durant l'absence d'arpalice l'embarrassoit encore estrangement cependant comme il avoit des yeux et des yeux assez fins il remarqua bien qu'arpalice estoit mille fois plus belle qu'il ne l'avoit jamais veue et comme elle s'aperceut qu'il l'observoit elle en fut bien-ayse luy semblant qu'elle ne pouvoit trouver une plus noble maniere de se vanger de menecrate qu'en luy faisant voir qu'elle n'estoit pas digne du mespris qu'il avoit fait d'elle aussi recevoit elle ce soir la les louanges qu'on luy donnoit avecque une joye extraordinaire et je fus fort estonnee lors que thrasimede et moy entrant ensemble ou elle estoit je vis qu'elle souffroit 
 paisiblement tout ce que nous luy disions de sa beaute lors que la nuict fut venue et que la chambre fut esclairee elle affecta mesme de se mettre en veue et elle le fit plus pour faire despit a l'amant qu'elle n'aymoit point que pour plaire a celuy qu'elle ne haissoit pas thrasimede ne laissa pourtant pas d'en profiter et l'on peut dire qu'en se monstrant pour punir menecrate elle recompensa thrasimede il fit mesme si bien qu'il luy parla un moment en particulier il est vray que ce moment ne fut employe par arpalice qu'a luy faire des reproches de sa hardiesse mais comme ils furent faits sans aygreur ils furent receus sans desespoir cependant l'heure de se retirer estant venue toute la compagnie sortit de chez lycaste mais tout le monde n'en sortit pas esgallement satisfait car menecrate ne l'estoit pas tant que thrasimede ce n'est pas que de l'humeur dont il estoit il ne fust moins sensible qu'un autre ne l'auroit este mais apres tout il avoit trouve ce soir la arpalice si belle et si charmante qu'il avoit honte d'avoir si mal vescu avecque elle neantmoins comme il la regardoit encore comme une personne qu'il croyoit pouvoir espouser toutes les fois qu'il le voudroit l'inquietude qu'il avoit estoit plus de scavoir comment il se conduiroit entre cydipe et arpalice qu'il eust bien voulu conserver toutes deux que pour nulle autre raison mais le lendemain au matin il apprit plusieurs choses qui changerent ses sentimens car un de ses amis l'estant venu 
 voir et s'estant mis a l'entretenir de l'estat present de son ame il sceut par luy que thrasimede avoit passe une apresdinee entiere dans ma chambre avecque arpalice sans autre compagnie que philistion et moy qui avois fait dire ce jour la que je n'y estois pas il sceut aussi toutes les choses d'esclat que thrasimede avoit faites pour arpalice et il luy persuada si bien qu'il y avoit une intelligence entr'eux qu'il commenca d'en hair thrasimede d'en aymer un peu moins cydipe et d'en aymer un peu plus arpalice en effect des qu'il la regarda comme une personne qu'il estoit pas absolument asseure d'espouser quoy qu'il n'eust jamais eu d'amour pour elle il se resolut pourtant d'agir comme un homme qui ne vouloit perdre ny son bien ny sa personne la passion qu'il avoit commence d'avoir pour cydipe avoit plustost este un amusement qu'une veritable passion quoy qu'elle en puisse croire de sorte qu'il ne faut pas s'estonner du changement prodigieux qui arriva en luy il faut donc que vous scachiez qu'en quatre ou cinq jours menecrate ayant acheve d'estre persuade que thrasimede estoit aumoureux d'arpalice qu'il n'en estoit pas hai et que pour luy il ne s'en faloit guere qu'il ne le fust entra en un chagrin estrange si bien que changeant sa facon d'agir il ne parla plus tant a cydipe il est vray qu'au lieu de tascher de gagner arpalice par des soings il somma d'abord parmenide d'accomplir ses promesses en accomplissant la volonte de son pere 
 et de sa mere qui avoient declare en mourant souhaitter qu'il espousast arpalice cependant parmenide qui avoit un interest particulier de ne mescontenter pas menecrate luy dit qu'il en parleroit a tous ceux qui avoient quelque pouvoir sur sa soeur et pour ne perdre pas une si favorable occasion pour son amour il luy demanda la sienne pour moy luy dit menecrate je vous cede tout le pouvoir que j'y ay thrasimede respondit la mesme chose pour ce qui regardoit arpalice ainsi ils disposerent tous deux de ce qui n'estoit point en leur puissance et certes ils s'en apperceurent bien-tost car des que parmenide en voulut parler a arpalice elle luy tesmoigna n'estre pas resolue de songer a se marier si promptement elle n'osa pourtant luy dire absolument qu'elle n'espouseroit point menecrate parce qu'elle scavoit qu'il estoit fort imperieux et fort violent et que s'agissant de n'accomplir pas la volonte de son pere il auroit un grand pretexte de l'accuser c'est pourquoy elle se contenta de luy dire qu'il luy faloit donner quelque temps pour se resoudre aymant beaucoup mieux dire a menecrate qu'il ne devoit plus songer a elle que de le dire a son frere mais comme parmenide vit qu'il ne gagnoit rien sur son esprit il luy parla de la passion qu'il avoit pour cleoxence la conjurant de faire quelque consideration sur ce qu'il luy disoit a cela elle luy respondit que comme toute l'amitie qu'elle avoit pour luy ne pouvoit pas changer son coeur pour menecrate il 
 devoit croire aussi que cleoxene n'agiroit pas par les mouvemens de son frere et qu'ainsi son bonheur ou son malheur despendoient de cleoxene et non pas de menecrate apres cela parmenide s'opiniastra encore assez long-temps et arpalice luy resista de mesme ainsi sans se ceder l'un a l'autre ils demeurerent chacun dans leurs veritables sentimens d'autre part menecrate ne manqua pas de parler pour parmenide en parlant a cleoxene qui continuant de faire l'indifferente luy dit que n'ayant attachement a rien il luy devoit sans doute sembler qu'elle n'auroit aucune peine a se resoudre a ce qu'il vouloit mais qu'elle le supplioit de croire que la mesme humeur qui faisoit son desgagement faisoit aussi qu'elle ne pouvoit se resoudre a s'engager qu'ainsi elle ne refusoit pas parmenide en particulier mais tous les hommes en general le conjurant de ne la presser point de songer a se marier de sorte que de tous les deux costez parmenide et menecrate n'eurent point de bonnes nouvelles a se dire de leur amour je dis de leur amour aymable doralise estant certain que des que menecrate put imaginer que peut-estre n'espouseroit-il point arpalice il en devint tres-amoureux si bien que changeant sa facon d'agir avecque elle il se tira tout a fait du rang de ces amans declarez dont zenocrite fait de si agreables peintures aussi s'en apperceut elle bien-tost et je pense qu'elle fut une des premieres personnes qui y fit prendre garde a tout le monde pour arpalice elle en eut 
 de la joye et de la douleur car elle n'estoit pas marrie que menecrate l'aymast afin de se pouvoir mieux vanger de luy mais elle n'en estoit pas aussi bien ayse de peur que cette passion ne fust cause de quelque querelle entre thrasimede et menecrate pour cydipe je suis persuadee que menecrate luy a tousjours fait croire qu'il n'avoit point dessein d'espouser arpalice mais seulement de faire semblant qu'il ne tenoit pas a luy afin de pouvoir jouyr du bien qui luy appartenoit en cas qu'elle refusast de l'espouser en effect elle m'a tousjours paru trop peu irritee contre luy estant certain qu'elle s'est contentee de servir thrasimede aupres d'arpalice autant qu'elle a peu et de la porter a refuser menecrate cependant thrasimede n'estoit pas sans inquietude de voir le changement de menecrate pour arpalice si bien qu'il n'y avoit que philistion et moy qui fussions heureux ce qui faisoit nostre bonheur estoit que nous avions autant d'estime et autant d'affection l'un pour l'autre qu'il en faloit pour nous plaire et pour nous parler confidemment de toutes choses et que nous ne nous aymions pas assez pour en estre inquiets de sorte que demeurant dans ces justes bornes qui separent le plaisir de la douleur en matiere d'amitie un peu galante nous nous divertissions de tout et mesme des malheurs d'autruy a la reserve de ceux d'arpalice et de thrasimede ou nous nous interressions extremement mais enfin menecrate ne pouvant plus souffrir la rigueur avecque laquelle 
 arpalice vivoit avecque luy se determina a la forcer de luy donner audience en particulier pour cet effect ayant eu recours a parmenide pour luy faire obtenir ce qu'il souhaittoit il se fit mener par luy un matin a la chambre d'arpalice pendant qu'elle s'habilloit ce fut en vain qu'elle s'en pleignit car parmenide apres luy avoir dit qu'il avoit prie menecrate de l'entretenir de quelque chose ou il avoit interest aussi bien que luy le laissa avecque elle de sorte que voyant qu'elle ne pouvoit se deffaire promptement de menecrate qu'en l'escoutant elle cessa de s'habiller et luy donna audience mais avecque tant de froideur sur le visage et tant de fierte dans les yeux qu'il a dit depuis qu'il ne scavoit pas comment il avoit eu la force de parler mais enfin comme la veue de la beaute d'arpalice augmentoit sa passion elle augmenta aussi sa hardiesse si bien que prenant la parole des qu'il vit qu'elle estoit en disposition de l'escouter madame luy dit-il devant que de me pleindre de vostre rigueur a toute la terre j'ay voulu avoir l'honneur de vous entretenir afin de vous advouer que j'ay este digne de vostre mespris et de vostre haine et pour vous persuader en mesme temps que je suis resolu de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour l'estre de vostre estime et de vostre affection ce n'est guere ma coustume reprit-elle froidement d'estre capable de deux sentimens si opposez pour une mesme personne et si j'ay eu le premier pour 
 vous il sera difficile que vous m'inspiriez le second pourveu qu'il ne soit pas impossible repliqua t'il je ne me desespereray pas car je suis si fortement resolu de vous donner plus de marques d'amour que personne n'en a jamais rendu que je dois ce me semble esperer de toucher enfin vostre coeur joint aussi madame qu'a parler raisonnablement je ne suis plus ce menecrate qui vous consideroit tantost comme un enfant et tantost comme un bien que vos peres et les siens luy avoient laisse et qui n'en sentoit pas la possession parce qu'il la croyoit trop asseuree ainsi madame j'advoue a ma confusion que j'ay vescu sans vous aymer et que j'ay este tres long temps criminel mais aujourd'huy que j'ay change de sentimens et que j'ay autant d'amour pour vous que j'ay eu d'infference seroit il juste que je fusse traitte comme je l'estois lors que je ne vous aymois point il y a si peu d'aparence reprit arpalice qu'un homme qui m'a mesprisee toute sa vie et mesprisee jusques a jouer et a perdre mon portraict contre un estranger qu'il ne connoissoit point puisse changer si-tost de sentimens et passer d'une extremite a l'autre que je ne scay comment vous pouvez avoir la hardiesse d'entreprendre de me le persuader je vous ay desja dit madame reprit-il que je ne pretends pas me justifier au contraire je vous declare que je vous abandonne toute ma vie passee jusques au jour que vous revinstes de la campagne avec zenocrite mais au moins tenez 
 moy conte depuis ce soir la jusques a ce que je meure et ne confondez pas le temps de mon crime avec celuy de mon innocence quand vous aurez autant vescu innocent que vous avez vescu criminel repliqua fierement arpalice je verray si je devray ou vous recompenser ou oublier esgallement les outrages et les services afin de n'avoir que de l'indifference pour vous mais madame apres tout luy dit il quand vous m'aurez prouve que l'amour est une passion que l'on a quand on la veut avoir j'advoueray que vous avez raison de me reprocher que je n'ay pas este amoureux de vous des le berceau mais comme cela n'est pas et qu'il a pleu au destin que je ne commencasse de vous aymer que lors que vous avez este la plus aymable personne du monde me devez vous hair pour cela thrasimede adjousta-t'il que vous ne haissez peut-estre pas tant que moy ne vous connoist que depuis peu de temps et ne peut vous aymer que depuis qu'il vous connoist pourquoy donc ne me regardez vous pas du moins comme luy vous avez mis une notable difference entre luy et vous reprit-elle avecque assez de colere que je ne puis jamais vous regarder esgalement car enfin sans m'estre donne la peine de scavoir s'il m'ayme ou s'il ne m'ayme pas je scay du moins qu'il ne m'a jamais mesprisee comme vous avez fait mais pour me servir de vos propres raisons je veux bien ne vous accuser pas de ce que vous ne m'avez point aymee 
 a condition que vous ne m'accuserez point aussi de ce que je ne pourray jamais vous aymer l'advenir reprit menecrate n'est pas une chose dont on doive respondre si absolument je vous asseure interrompit elle que puis que vous pouvez me dire que vous m'aymerez jusques a la mort je puis bien plus raisonnablement vous promettre de vous hair jusques a la fin de ma vie cependant adjousta-t'elle comme en vous cedant une partie de mon bien je suis desgagee de tout ce qui m'attachoit a vous je vous le laisse avecque joye mais de grace n'allez point employer parmenide ny menophile ny le frere de lycaste ny lycaste elle mesme pour me tourmenter car ils le feroient inutilement apres cela menecrate voulut luy protester qu'il ne pretendoit plus se servir du testament de son pere et qu'il ne la vouloit devoir qu'a elle-mesme qu'a ses propres services mais elle ne voulut plus l'escouter luy disant que l'heure d'aller au temple estoit proche qu'elle ne vouloit point qu'il l'y conduisist et qu'elle vouloit qu'il s'en allast de sorte qu'il fut contraint de s'en aller en effect mais il s'en alla avec que tant de douleur tant de colere et tant d'amour tout ensemble qu'il ne pouvoit s'empescher de se pleindre a tous ceux qu'il rencontroit cependant comme une des femmes d'arpalice et une qui estoit a moy avoient ouy appeller philistion arion le jour qu'il avoit passe pour cela elles croyoient tousjours qu'en effect anon estoit son veritable nom et 
 que philistion estoit un nom emprunte de sorte qu'estant de l'humeur de ceux qui croyent qu'ils ne sont obligez de garder un secret qu'au commencement qu'ils le scavent elles dirent enfin a quelqu'un que ce philistion qu'on disoit estre amoureux de moy n'estoit pas un homme de qualite mais ce fameux musicien dont on avoit tant parle et qui n'estoit point trouve quoy qu'on l'eust cherche par toute la ville de sorte que ceux a qui elles le dirent l'ayant dit a menecrate le jour mesme qu'il estoit si peu satisfait d'arpalice il le dit a tout le monde croyant qu'il fascheroit thrasimede et qu'il me fascheroit aussi car il scavoit bien que j'estois glorieuse et qu'un semblable bruit ne me plairoit pas ainsi en moins d'un jour et demy tout le monde se disoit l'un a l'autre que philistion estoit arion si bien qu'a la reserve de quatre on cinq personnes qui scavoient bien la verite tout le reste ne scavoit qu'en penser nous fusmes pourtant ses derniers a scavoir la chose arpalice et moy mais a la fin zenocrite nous l'aprit en nous conjurant de luy dire ce qu'elle en devoit croire comme elle nous faisoit cette priere philistion arriva qui venant de scavoir ce qu'on disoit de luy entra en riant dans la chambre de zenocrite que nous estions alle voir et se mit a nous dire ce qu'on luy venoit d'aprendre mais comme arpalice et moy n'estions pas bien ayses de ce bruit parce que nous craignions les consequences qu'on en pourroit tirer nous ne pusmes nous empescher 
 d'en rougir de sorte que zenocrite croyant qu'il y avoit quelque verite a ce qu'on disoit se mit a nous presser de la luy advouer je scay bien disoit elle que philistion a extremement l'air d'un homme de qualite qu'il a infiniment de l'esprit et de l'esprit du monde mais apres tout arion n'est pas un musicien comme les autres il fait admirablement des vers et il a tant veu d'honnestes gens que je suis persuadee qu'il doit estre un fort honneste homme ainsi quand philistion seroit arion il ne devroit pas faire de difficulte de le dire pendant que zenocrite parloit ainsi philistion rioit de toute sa force et arpalice et moy ne pouvions aussi nous en empescher malgre tout nostre despit mais enfin la chose alla si avant que philistion pour faire connoistre a zenocrite qu'il n'estoit pas arion se fit donner une lire qu'il toucha devant elle en suitte de quoy il chanta il est vray que ce ne fut pas si tost car l'envie de rire l'en empescha durant plus d'une heure en effect c'estoit une chose assez extraordinaire de voir qu'il avoit autant d'envie de chanter mal ce jour la pour faire connoi- qu'il n'estoit pas arion qu'il en avoit eu de bien chanter celuy qu'il avoit este dans ma chambre pour me faire croire qu'il l'estoit aussi chanta-t'il de telle sorte qu'il ne demeura plus nul soupcon a zenocrite qu'il peust estre arion n'estant pas possible qu'elle peust croire qu'il eust peu si bien desguiser sa voix joint que nous voyant dans la necessite d'advouer la verite nous la luy dismes 
 franchement mais durant que nous nous entretenions sur cette advanture menecrate et thrasimede s'estant rencontrez en conversation se querellerent le premier ayant dit a l'autre quelque chose d'assez rude touchant ce pretendu arion si bien que sortant ensemble ils se battirent et se fussent peut-estre tuez si on ne les eust separez thrasimede avoit pourtant este trouve avecque advantage lors qu'on avoit este a eux comme cet accident fit un grand bruit nous le sceusmes bien tost chez zenocrite vous pouvez juger quelle inquietude en eut arpalice aussi bien que philistion qui sortit a l'heure mesme pour aller chercher son amy qu'on luy dit avoir des gardes aussi bien que menecrate jusques a ce qu'on les eust accommodez je ne m'amuseray point a vous particulariser combien cette nouvelle fit dire de choses je vous diray seulement que thrasimede s'estant extremement fait aymer et tout le monde ayant tousjours fort desaprouve qu'on voulust violenter arpalice pour espouser menecrate ceux qui se meslerent de cet accommodement obligerent esgallement menecrate et thrasimede a vivre bien ensemble sans que l'un peust trouver mauvais que l'autre rendist des soings a arpalice qui seule devoit faire leur bonheur ou leur infortune et en effect cet accommodement fut fait ainsi menecrate y resista pourtant autant qu'il peut disant qu'il ne jugeoit pas qu'il fust juste qu'on permist a thrasimede de pretendre rien a 
 arpalice adjoustant qu'il n'avoit pas deu s'engager a la servir puis qu'il avoit sceu quelle estoit engagee des son enfance mais thrasimede respondit a cela qu'ayant sceu de sa propre bouche a apamee qu'il n'estoit point amoureux d'arpalice il avoit eu lieu de croire qu'il n'y pretendoit rien et qu'ainsi il n'avoit pas creu devoir s'opposer a la passion que sa beaute luy avoit donnee de sorte que les raisons de thrasimede ayant este trouvees bonnes ils furent acconmodez a la condition que je vous ay dite mais comme philistion n'estoit pas content de ce qu'on avoit dit de luy trois jours apres il fit une autre combat contre menecrate ou il fit voir qu'il scavoit mieux se servir d'une espee que d'une lire car il eut encore advantage et l'autre fut legerement blesse au bras ces deux combats en causerent mesme encore d'autres en effect parmenide et lysias se battirent apres s'estre querellez en parlant de ce premier combat il est vray qu'il ne faut pas s'estonner si mon frere sortit glorieusement de celuy qu'il fit puis qu'en se battant contre parmenide il scavoit bien qu'il estoit son rival et que parmenide ne scavoit pas que lysias fust le sien
 
 
 
 
enfin ma chere doralise nous fusmes plus d'un mois an'entendre parler que de querelles qui furent toutes causees par cet imaginaire arion mais a la fin le calme estant revenu thrasimede et menecrate commencerent de servir tous deux ouvertement arpalice parmenide de son coste continuant d'estre inutilement fort amoureux 
 de cleoxene pendant que lysias en estoit tendrement ayme cependant comme parmenide s'imaginoit que plus arpalice estoit rigoureuse a menecrate moins cleoxene luy estoit favorable il la persecutoit estrangement menecrate n'en faisoit guere moins a cleoxene de ce qu'elle ne traittoit pas mieux parmenide de sorte que ces deux freres devinrent presques aussi insupportables a leurs soeurs que s'ils eussent este tout a la fois et leurs peres et leurs maris mais des peres imperieux et bizarres et des maris capricieux et jaloux il est vray qu'arpalice et cleoxene suportoient cette persecution diversement car cleoxene ne s'en soucioit point du tout au contraire comme lysias mettoit au nombre des obligations qu'il luy avoit toutes les choses fascheuses que luy disoit menecrate elle s'en consoloit facilement mais pour arpalice il n'en estoit pas de mesme en effect elle supportoit la tyrannie de parmenide avecque une telle impatience qu'elle m'en faisoit pitie je n'estois pas aussi sans peine parce que philistion me pressoit continuellement d'employer le credit que j'avois sur l'esprit d'arpalice pour l'obliger a se determiner promptement en faveur de thrasimede je scavois bien qu'elle en auroit bien eu envie mais parmenide luy disoit des choses si pressantes pour l'en empescher qu'elle ne pouvoit s'y resoudre comme elle estoit donc un jour fort affligee de la persecution que luy faisoit parmenide et qu'elle m'en faisoit pitie je luy 
 conseillay de dire a son frere afin qu'il luy donnast quelque repos qu'elle vouloit bien se sacrifier pour luy pourveu que ce ne fust pas inutilement pour ses interests mais qu'elle ne vouloit pas le faire dans l'incertitude de son bonheur qu'ainsi elle s'engageoit a espouser menecrate des qu'il auroit espouse cleoxene scachant bien veu l'intelligence qu'elle avoit avecque mon frere que c'estoit ce qui n'arriveroit point mais me dit alors arpalice qui ne scavoit pas l'affection de lysias et de cleoxene si mon frere alloit espouser la soeur de menecrate je me trouverois bien embarrassee je vous asseure luy dis-je qu'il ne l'espousera pas j'eus pourtant beau luy asseurer qu'elle n'avoit rien a craindre car je ne peus luy persuader ce que je luy disois jusques a ce que je me fusse resolue de faire une infidelite a mon frere en luy descouvrant ce qu'elle ne scavoit point et je le fis d'autant plustost que je n'ignorois pas qu'arpalice est une des plus discrettes personnes du monde apres luy avoir donc dit tout ce que je scavois elle dit a parmenide ce que je luy avois conseille me chargeant d'advertir thrasimede comme de moy mesme qu'il ne se mist point en peine s'il entendoit dire qu'arpalice eust promis quelque chose a son prejudice cependant arpalice n'eut pas plustost dit a parmenide qu'elle espouseroit menecrate des qu'il auroit espouse cleoxene que parmenide pour obliger menecrate a presser sa soeur de luy estre favorable luy aprit ce qu'arpalice 
 luy avoit dit de sorte que menecrate se mit a redoubler la persecution qu'il faisoit a cleoxene et a persecuter encore bien plus sa soeur que sa maistresse j'oubliois de vous dire qu'en agissant ainsi j'avois mesme eu dessein de rendre office a mon frere car j'avois sceu par luy que cleoxene luy avoit enfin promis que si menecrate la pressoit trop et vouloit la contraindre a espouser parmenide elle se determineroit et se resoudroit a declarer la veritable cause qui l'empeschoit de le faire et a achever de le rendre heureux de sorte que par ce moyen je servois tout a la fois arpalice thrasimede lysias et cleoxene et j'obligeois mesme philistion d'autre part cydipe qui sans doute a tousjours creu que menecrate l'aymoit conseilloit continuellement a arpalice de preferer thrasimede a menecrate ainsi chacun ayant un dessein cache nous n'estions pas sans occupation principalement lors que nous estions quelquesfois tous ensemble cependant quelque asseurance que j'eusse donnee a philistion pour la donner a thrasimede il ne peut jamais l'obliger a demeurer en repos il me dit donc un jour que son amy se porteroit enfin a quelque violente resolution si arpalice ne luy faisoit l'honneur de luy donner quelques asseurances de son amitie que jusques a cette heure il avoit falu qu'il eust devine tous ses sentimens mais qu'apres tout sa passion estoit trop violente pour se satisfaire de si peu de chose qu'ainsi il falloit qu'elle luy donnast du 
 moins quelques favorables paroles je pressay donc un jour arpalice qui m'estoit venue voir parce que je me trouvois mal de vouloir effectivement parler a thrasimede non seulement comme a un homme dont elle croyoit estre aymee mais encore comme voulant bien qu'il creust qu'elle ne le haissoit pas en effect luy disois-je puis que cela est quelle si grande difficulte faites vous de le luy advouer et pourquoy vous obstinez-vous a luy refuser une satisfaction extreme qui ne vous coustera que quatre ou cinq paroles favorables ces quatre ou cinq paroles reprit-elle sont de plus grande consequence que vous ne pensez je ne vous responds pourtant pas que je puisse eternellement m'empescher de les dire mais si je suis tousjours maistresse de ma raison je ne les diray qu'a l'extremite car enfin poursuivit elle ces quatre ou cinq paroles dont vous parlez comme d'une chose si peu importante sont pourtant le dernier terme jusques ou la modestie et la vertu permettent d'aller en effect tant qu'un amant ne demande qu'a estre simplement ayme j'advoue que l'amour n'a rien qui m'espouvante ny qui blesse mon imagination tout ce que la plus violente passion peut faire dire ne me choque point du tout au contraire je trouve quelque chose de beau dans toutes les pleintes d'un amant a qui on n'a point dit ces quatre ou cinq paroles favorables je trouve mesme que ces pleintes sont glorieuses a la personne qui est aymee et qui n'a point advoue 
 qu'elle ayme elle tient alors veritablement en sa puissance le bon heur ou le mal heur de son amant et c'est proprement en ce temps-la qu'elle est maistresse et qu'il est esclave il ne demande encore que ces quatre ou cinq paroles et il les demande mesme comme une grace et mon pas comme une debte ou au contraire des que ces favorables paroles ont passe de l'oreille dans le coeur d'un amant le son n'en est pas plustost dissipe que ce mesme amant ne pouvant plus desirer ce qu'il possede desire ce qu'il n'a point c'est a dire des preuves de cette affection qu'on luy a dit avoir pour luy de sorte qu'apres cela n'agissant plus en esclave il demande ce qu'il pense luy estre deu et ne le demande plus avec la mesme soumission enfin ma chere candiope je vous le dis encore une fois tous les desirs d'un amant au dela de ces quatre ou cinq paroles favorables que vous voulez que je die a thrasimede me semblent tous si criminels et me choquent tellement l'imagination que pour l'empescher de les avoir je veux luy refuser ces quatre ou cinq paroles qu'en effect je pourrois luy accorder innocemment c'est pourquoy je vous declare que je ne puis me resoudre a ce que vous voulez de moy et que tout ce que je puis est de dire a thrasimede que je veux bien qu'il continue de m'aymer adjoustez y du moins luy dis je que vous consentez qu'il vous ayme avec l'esperance d'estre un jour ayme je vous asseure me dit-elle en riant et en rougissant 
 tout ensemble que la capitulation que vous voulez faire avecque moy est bien inutile car il m'est arrive plus d'une fois en ma vie de n'avoir rien dit a thrasimede de tout ce que je m'estois resolue de luy dire et de luy avoir dit au contraire tout ce que j'avois resolu de ne luy dire point aussi est ce pour cela que je fuy autant que je le puis a luy parler en particulier car je vous advoue qu'il n'y a rien au monde qui me fasse un plus sensible despit que lors que je me puis reprocher a moy-mesme que j'ay este plus fiere ou plus douce que je ne la voulois estre cependant luy dis-je quand vous ne voudriez pas entretenir thrasimede en particulier par affection il le faudroit faire par prudence estant certain qu'il est presentement en termes d'avoir besoing que vous vous serviez de tout le pouvoir que vous avez sur luy pour l'empescher de se porter a quelque resolution violente arpalice m'entendant parler ainsi s'obstina encore a ne vouloir pas ce que je voulois mais a la fin elle ceda a condition que je croyrois qu'elle n'accorderoit a thrasimede la permission de l'entretenir une fois en secret que par prudence seulement et non pas par affection quoy qu'elle m'advouast pourtant que si elle avoit a en avoir pour quelqu'un ce seroit pour luy mais la difficulte fut de trouver lieu de faire la chose seurement et arpalice et moy estions si peu accoustumees a donner des assignations que nous nous trouvasmes bien embarrassees a imaginer celle-la je n'avois pas plustost propose un 
 expedient qu'arpalice y trouvoit mille difficultez chez elle lycaste et cydipe y estoient tousjours dans ma chambre l'advanture d'arion avoit trop mal reussi dans un temple il y avoit trop de monde joint que d'ailleurs nous en faisions scrupule quoy que ce ne fust pas pour un crime en promenade nous n'en faisions point sans compagnie arpalice et moy enfin apres avoir bien raisonne nous ne trouvasmes rien qui nous contentast il est vray que nous n'en eusmes pas besoing car le hazard fit ce que nous ne pouvions trouver invention de faire comme nous estions donc bien avant dans cette conversation on me vint dire que thrasimede et philistion me demandoient d'abord arpalice creut que je l'avois trompee que j'avois feint d'estre malade pour l'obliger a me venir voir et que c'estoit une chose concertee avecque thrasimede de sorte qu'elle s'en voulut aller il falut qu'il attendist long-temps dans l'antichambre devant que d'entrer ne voulant pas ordonner qu'on le fist venir que je n'eusse desabuse arpalice afin de l'empescher de s'en aller aussi bien me disoit-elle ne diray-je rien de fort obligeant aujourd'huy a thrasimede et il vaudroit peut-estre mieux pour luy que je m'en allasse mais apres tout je la fis r'asseoir il est vray qu'elle voulut estre sur mon lict afin d'estre moins en veue et elle s'y cacha si bien que tout autre que thrasimede ne l'eust peu connoistre en entrant cependant il ne laissa pas de le faire et de tesmoigner 
 une joye extreme de la rencontrer il laissa donc la place d'honneur a philistion pour prendre celle qui luy estoit la plus agreable d'abord la conversation fut generale il est vray qu'arpalice y prenoit si peu de part qu'a peine scavoit-elle ce que nous disions mais insensiblement thrasimede luy ayant adresse la parole en particulier et philistion s'estant mis a me parler bas la conversation se partagea et nous fusmes pres d'une heure sans estre interrompus je ne vous diray point exactement quel fut l'entretien que thrasimede eut avecque arpalice car ils m'ont dit depuis tous deux separement qu'ils ne pouvoient me le redire et tout ce que j'en scay est qu'arpalice disoit qu'elle avoit parle trop obligeamment a thrasimede et qu'elle s'en repentoit et que thrasimede de son coste asseuroit qu'elle ne luy avoit pas dit une parole favorable et que pourtant il estoit content sans qu'il en peust dire la veritable raison si ce n'estoit qu'il croyoit avoir veu dans les yeux d'arpalice malgre l'obscurite ou elle s'estoit mise je ne scay quoy de plus obligeant pour luy que tout ce qu'il y avoit veu jusques alors cependant arpalice s'en alla la premiere sans vouloir que thrasimede la conduisist et je ne scay si le commandement qu'elle luy en fit ne fut point la plus grande faveur qu'il eust receu d'elle en ce temps la a peine fut elle partie que cleoxene arriva qui suivant son enjouement ordinaire se mit a me faire la guerre de ce quelle me trouvoit avecque deux hommes 
 si galans me demandant si j'avois passe l'apredisnee toute entiere avec que eux si nous n'avions plus rien a dire et si elle ne nous interrompoit point comme j'entendis parler cleoxene de cette sorte au lieu de luy respondre precisement et de luy dire qu'arpalice y avoit este je luy respondis en riant qu'on ne devoit jamais guere craindre d'interrompre une conversation qui se faisoit entre trois personnes puis qu'il n'y avoit pas beaucoup de secrets qu'on dist de cette maniere il est vray dit cleoxene que si tout le monde estoit de mon humeur on feroit un peu plus de mistere de beaucoup de choses qu'on n'en fait aussi est ce pour cela adjousta t'elle que je suis aussi indifferente qu'on me le voit estre aymant beaucoup mieux n'avoir rien de particulier que de me mettre en estat d'avoir le desplaisir de m'estre voulu cacher et de ne l'avoir peu faire il est pourtant beaucoup de choses reprit thrasimede qui sont fort agreables et qu'on ne scauroit cacher en effect poursuivit philistion l'amour qui est une passion si generale et qui seule peut faire sentir une grande joye est au nombre de ces choses qu'on ne peut cacher longtemps si j'avois eu a en estre capable reprit cleoxene je vous asseure qu'on ne s'en appercevroit point vous n'aymeriez donc guere reprit thrasimede au contraire repliqua t'elle j'aymerois beaucoup mieux qu'une autre vous vivriez donc avecque une merveilleuse contrainte luy dit philistion nullement respondit-elle 
 et je me contraindrois beaucoup moins que ne font toutes les autres qui se meslent d'avoir une galanterie j'advoue luy dis-je qu'encore que je n'ay pas dessein de me servir de vostre secret je serois bien-ayse de le scavoir comme cleoxene alloit respondre lysias qui avoit sceu qu'elle estoit dans ma chambre y vint un moment apres parmenide y amena lycaste et cydipe et menecrate y vint aussi mais ce qui acheva de tout gaster fut que zenocrite ayant este voir arpalice et ayant sceu par elle que je me trouvois mas me voulut venir voir et la forca d'y venir une seconde fois avecque elle de sorte que lors qu'elle entra dans ma chambre comme elle ne scavoit pas que j'eusse fait un secret a cleoxene de sa premiere visite elle me dit pour pretexter la seconde qu'elle ne pretendoit pas que je luy en eusse obligation et que c'estoit plus pour zenocrite que pour moy qu'elle me revenoit voir d'abord j'esperay que cleoxene ne se souviendroit pas qu'elle m'avoit demande lors qu'elle estoit arrivee si j'avois este seule toute l'apresdisnee avecque thrasimede et philistion et que je ne luy avois point dit qu'arpalice y avoit este mais je ne fus pas long temps dans cette esperance car comme toute la compagnie s'estoit levee pour zenocrite et pour arpalice elle prit ce temps-la pour s'aprocher de moy et pour me demander en riant s'il n'estoit pas vray qu'il y avoit un grand plaisir a pouvoir cacher un secret et si ce n'estoit pas aussi un sensible desplaisir que d'avoir voulu 
 cacher une chose et ne l'avoir peu faire je vous asseure luy dis je tout bas que je n'ay point voulu cacher qu'arpalice eust este icy et en effect adjoustay-je vous voyez bien qu'elle ne s'en cache pas c'est que vous n'estiez pas bien concertees reprit elle en sousriant apres quoy elle s'en retourna a sa place ou elle ne fut pas plustost que toute la compagnie estant rangee philistion reprit la conversation au point qu'elle estoit lors qu'elle avoit commence d'estre interrompue par lysias il me semble dit-il regardant cleoxene que vous deviez enseigner un grand secret a candiope lors que lysias est arrive il est vray dit-elle mais ce n'est qu'en particulier et non pas en public que je veux le luy apprendre zenocrite qui n'estoit pas accoustume de laisser dire des choses devant elle qu'elle n'entendist point poussa celle-la jusqu'au bout de sorte qu'encore que ce dont il s'agissoit fust le veritable secret de la vie de cleoxene elle se resolut pour le mieux cacher d'en parler aussi hardiment que si c'eust este une de ces choses qu'on suppose quelquesfois pour fournir a la conversation si bien qu'apres qu'on eut raconte ce qui s'estoit dit devant que lysias fust arrive cleoxene continua de parler et de demander si elle avoit tort dire que celles qui se mesloient de vouloir faire galanterie sans avoir l'adresse de la cacher n'en avoient que de l'inquietude sans plaisir et ne meritoient pas d'avoir un homme fidelle car enfin disoit-elle s'il y a de 
 la douceur en amour je concois qu'il faut que ce soit lors que l'on est aymee et que l'on ayme sans qu'on le scache parce que de cette facon l'on n'est point exposee ny a l'envie ny a la mesdisance ny au desplaisir de voir des rivaux jaloux se quereller ny se battre et l'on jouit en repos d'un empire qui n'est trouble par aucune chose on scait tout ce que les autres scavent et les autres ne scavent pas ce que vous scavez enfin adjousta-t'elle je suis persuadee qu'il est de l'amour comme du feu plus il est renferme plus il se conserve en effect ne voyez vous pas que ces amours que personne n'ignore s'esvaporent et s'allentissent en fort peu de temps tout le monde en parle tant durant quelques jours qu'insensiblement les amans eux-mesmes viennent a n'en parler plus et a ne scavoir que se dire jugez donc s'il estoit possible de trouver deux personnes qui s'aymassent sans que leur affection fust conneue que d'eux-mesmes s'ils ne seroient pas plus heureux que les autres ils le seroient sans doute reprit zenocrite mais comment voulez-vous qu'agisse cet amant cache et comment se pourra t'il caher s'il fait une partie de ce que l'amour veut qu'il face que deviendront cette multitude de choses qu'on dit qui sont inseparables de cette passion pour moy adjousta-t'elle qui suis ennemie de ces amans declarez qui semblent si ridicules je ne laisse pas de dire que je suis persuadee qu'il y a un milieu a prendre entre ce que vous dites et ce que je dis car si vous ostez 
 les pleintes les souspirs les inquietudes les jalousies les transports de joye le soin de plaire et de divertir les changemens de visage la magnificence et la liberte a un amant vous luy ostez tout ce qui sert a tesmoigner son affection et tout ce qui le rend agreable et si vous luy laissez tout cela il est difficile qu'on ne soubconne pas quelque chose de son amour non non reprit cleoxene cet amant cache n'est pas tel que vous le figurez il se pleint mais c'est en secret il souspire mais ce n'est que lors qu'il n'y a que sa maistresse qui le puisse entendre il a des inquietudes mais il les dissimule il a mesme de la jalousie mais ce n'est que de celle qui augmente l'amour et non pas de celle qui la destruict il a de la joye mais il en fait un secret il ne manque pas mesme d'avoir soing de plaire a la personne qu'il ayme mais comme elle ne veut point d'autres soins de luy sinon qu'il cache sa passion ce sont des soins qui ne paroissent qu'a elle seulement et pour la liberalite et la magnificence comme ce sont deux choses qui peuvent paroistre en toutes les actions d'un honneste homme et qui ne sont pas renfermees dans la galanterie seulement pour montrer qu'il les possede il est magnifique et liberal en cent occasions differetes qui ne regardent point son amour et par ce moyen il n'est rien que cet amant cache ne puisse faire sans descouvrir sa passion cependant il jouit en repos d'un thresor que personne ne luy envie parce que personne ne croit qu'il le possede 
 durant que cleoxene parloit ainsi je n'osois regarder ny mon frere ny arpalice et lysias n'osoit regarder ny cleoxene ny moy pour elle comme elle estoit absolument persuadee qu'on ne scavoit point l'intelligence qu'elle avoit avecque lysias elle parloit avecque toute la hardiesse d'une personne des interessee et absolument indifferente et en effect parmenide qui prenoit assez d'interest a elle pour l'observer soigneusement ne soubconnoit pas qu'elle peust seulement estre capable d'une legere amitie bien loing de croire qu'elle eust une violente passion de sorte que s'estimant encore plus heureux d'avoir une maistresse indifferente qu'il croyoit ne preferer personne a luy que d'estre comme menecrate qui voyoit qu'arpalice l'estimoit moins que thrasimede il escoutoit cleoxene avecque assez de plaisir pour menecrate et thrasimede ils n'escoutoient pas trop ce qu'on disoit car ils estoient assez occupez a s'observer eux-mesmes et a regarder arpalice qui sans vouloir regarder celuy qu'elle n'aymoit pas de peur de luy faire plaisir ny celuy qu'elle aymoit de crainte qu'on n'expliquast ses regards comme ils devoient l'estre escoutoit attentivement cleoxene et zenocrite qui seules tenoient la conversation ce jour la qu'elles continuerent encore assez long-temps disant toutes deux cent plaisantes et agreables choses vers la fin pourtant tout le monde parla d'autres affaires chacun entretenant qui bon luy sembla excepte menecrate 
 qui ne peut jamais dire un mot en particulier a arpalice pour cleoxene elle parla bas a lysias sans qu'on y prist garde et elle eut le plaisir de voir que sa passion estoit si bien cachee que mesme parmenide ne trouvoit pas plus mauvais que lysias l'entretinst qu'un autre de sorte que comme elle ne peut s'empescher de rire en parlant a lysias et en voyant combien elle trompoit finement tout le monde parmenide se mit a prier ce rival cache de vouloir luy dire de quoy c'estoit je vous laisse a penser si cela donna du plaisir a cleoxene mais pour cydipe je pense qu'elle n'en avoit pas tant cependant il falut enfin que la conversation finist et comme cleoxene n'avoit pas oublie ce qu'elle avoit sceu d'arpalice et qu'elle ne cherchoit autre chose qu'a persuader a son frere qu'il n'y devoit rien pretendre afin qu'il ne la pressast plus d'espouser parmenide elle luy dit le soir qu'arpalice m'avoit fait deux visites ce jour la et que la premiere avoit este pour thrasimede luy racontant comment elle avoit sceu la chose je vous laisse donc a penser quel effect cela fit dans le coeur de menecrate cleoxene fit pourtant en suitte tout ce qu'elle peut pour luy persuader de se servir de la connoissance qu'il avoit que thrasimede luy estoit prefere pour ne songer plus a arpalice et pour s'en guerir mais comme il scavoit que sa soeur n'aymoit pas parmenide il creut apres y avoir bien pense qu'il ne devoit pas tout a fait adjouster foy a ses paroles c'est pourquoy il remit 
 au lendemain a s'esclaircir s'il estoit vray que thrasimede et philistion eussent este assez long-temps seuls avecque candiope et avecque moy de sorte que comme il luy fut ayse de scavoir que cleoxene luy avoit dit la verite il entra en une colere que je ne vous puis exprimer qu'en vous disant qu'elle fut si forte qu'il creut qu'il n'aymoit plus arpalice et qu'il ne l'aymeroit jamais si bien que sans consulter plus long temps s'il estoit guery de sa passion ou s'il ne l'estoit pas il commenca de parler chez zenocrite de la visite d'arpalice comme d'une assignation qu'elle avoit donnee a thrasimede declarant tout haut qu'il ne vouloit point troubler les plaisirs d'arpalice et qu'il n'y songeoit plus zenocrite entendant parler menecrate de cette sorte se trouvoit bien embarrassee car elle n'ignoroit pas qu'arpalice ne voudroit pas qu'on tombast d'accord qu'elle eust donne une assignation a thrasimede mais d'autre part elle estoit si ayse de voir que si la colere de menecrate duroit arpalice seroit delivree de luy et seroit en liberte de rendre thrasimede heureux qu'elle n'osoit presques la justifier toutesfois comme elle scavoit qu'elle n'aymoit pas moins sa reputation que son repos elle dit pourtant a menecrate que ce qu'il nommoit une assignation n'estoit qu'un cas fortuit mais pour faire qu'en justifiant arpalice elle ne r'allumast pas l'amour de menecrate qui sembloit s'allentir elle adjousta qu'estant autant de ses amies qu'elle estoit elle se 
 croyoit obligee de luy dire que c'estoit une grande inconsideration a luy de s'obstiner a vouloir espouser une personne qu'il avoit si cruellement mesprisee que pour elle il ne luy sembloit pas qu'il deust jamais esperer d'en estre aymee qu'ainsi il feroit beaucoup mieux de laisser arpalice en repos et de s'y mettre enfin comme zenocrite est fort eloquente elle se servit si bie de la colere de menecrate qu'elle acheva de luy persuader qu'il ne devoit plus songer a arpalice si bien que sans differer davantage elle l'engagea a luy donner commission de dire la chose a parmenide menecrate la conjurant de l'asseurer que cela n'empescheroit pas qu'il ne luy donnast sa seur a peine menecrate fut-il sorty de chez elle qu'elle envoya querir parmanide pour luy dire que menecrate ne songeoit plus a arpalice mais qu'il ne laisseroit pas de le servir aupres de cleoxene parmenide entendant ce que zenocrite luy disoit entra en une colere extreme contre arpalice s'imaginant qu'il faloit qu'elle eust eu quelque nouvelle rigueur pour menecrate et ce qui faisoit son plus grand chagrin estoit qu'il croyoit que s'il ne pensoit plus a arpalice il le serviroit avecque moins d'ardeur aupres de cleoxene de sorte que quittant zenocrite il fut trouver arpalice et luy dire les choses du monde les plus fascheuses en suitte il fut trouver menecrate pour luy dire qu'il estoit prest de forcer arpalice a l'espouser mais comme il estoit encore dans la violence de sa colere et de sa jalousie il le remercia de l'offre 
 qu'il luy faisoit et l'asseura encore une fois qu'il alloit agir plus fortement pour luy sur l'esprit de sa soeur qu'il n'avoit fait jusques alors sans pretendre pourtant plus rien a arpalice ainsi cleoxene en croyant se delivrer d'une persecution l'augmenta mais admirez je vous prie le bizarre destin des choses ce que n'auroient peut estre peu obtenir tous les services de thrasimede et de lysias fut accorde a ces deux amans a cause de la violence qu'arpalice et cleoxene souffrirent par la tyrannie de leurs freres car enfin arpalice se voyant si injustement tourmentee se resolut d'advouer a thrasimede qu'elle l'aymoit a condition qu'il n'entreprendroit rien ny contre menecrate ny contre parmenide et cleoxene qui avoit fait un si grand secret de l'affection de lysias et d'elle se resolut aussi d'advouer franchement que n'ayant ny pere ny mere elle croyoit ne devoir pas estre blasmee si elle suivoit son inclination en espousant lysias qu'elle aymoit depuis tres longtemps et en effect elle le dit a menecrate qui ne pouvant pas trouver que cleoxene eust mal choisi ny pour la condition ny pour la personne ne peut la blasmer que du secret qu'elle en avoit fait adjoustant toutesfois que comme il avoit donne sa parole a parmenide il ne pouvoit la retirer et qu'ainsi si elle espousoit lysias ce seroit sans son contentement cependant arpalice qui ne pouvoit souffrir qu'on dist par le monde qu'elle eust donne une assignation puis que cela n'estoit pas se mit dans la fantaisie 
 quoy que je pusse faire pour l'en empescher de vouloir qu'on sceust avecque certitude que cela n'estoit point et elle le fit si adroitement qu'en effect on sceut que la rencontre de thrasimede et d'elle s'estoit faite par hazard si bien que menecrate venant a scavoir comme les autres que le sujet de sa colere ne subsistoit plus et qu'elle avoit eu un injuste fondement elle cessa et cessa de telle sorte qu'il fut a l'heure mesme chez arpalice qu'il trouva seule vous pouvez aysement juger qu'elle ne fut pas peu estonnee de voir menecrate a ses pieds de qui elle se croyoit deffaite pour toute sa vie en effect elle en fut si surprise qu'elle n'eut pas la force de l'empescher de parler et de luy demander pardon il est vray que l'on peut dire que si elle se teut quelque temps ce fut pour luy parler apres avecque plus de colere car a peine eut il acheve de dire tout ce qu'il creut propre a obtenir son pardon qu'elle luy dit tout ce que le depit peut faire dire de plus rude luy deffendant mesme de la voir jamais et en effect elle le contraignit de s'en aller pour parmenide il n'en fut pas comme de menecrate car des qu'il sceut que cleoxene avoit eu une affection si longue et si cachee avec lysias il n'y songea plus effectivement mais pour rendre a menecrate generosite pour generosite il ne laissa pas de l'asseurer qu'il empescheroit le mariage de thrasimede et d'arpalice ainsi au lieu qu'il s'estoient promis autrefois de se faire espouser leurs soeurs l'un a l'autre ils se promirent seulement 
 qu'elles n'espouseroient point leurs rivaux les choses estant en ces termes thrasimede receut nouvelle que son pere estoit attaque d'une maladie mortelle quoy que longue et qu'il luy commandoit de l'aller trouver a l'heure mesme je vous laisse a penser quelle douleur fut la sienne non seulement de scavoir que son pere estoit en danger de mourir mais encore de s'esloigner d'arpalice et de s'en esloigner en un temps ou sa presence estoit si necessaire en lycie mais pour accourcir mon recit vous scaurez que devant que de partir philistion et moy pressasmes tant arpalice qu'en fin elle promit une fidelite inviolable a thrasimede qui se separa d'elle avec une douleur extreme et comme philistion estoit aussi oblige de s'en retourner il partit avecque luy me donnant plus de marques de son affection a son depart que je ne croyois qu'il en eust vous pouvez juger que l'absence de thrasimede fut aussi agrable a menecrate qu'elle fut fascheuse a arpalice il est vray qu'elle le traitta tousjours si mal qu'il n'en tira advantage que celuy de ne voir point son rival cependant cleoxene voyant qu'elle ne pouvoit obtenir le consentement de son frere ne laissa pas d'espouser le mien apres avoir fait une assemblee de tous ses autres parens qui approuverent son choix de sorte que comme parmenide n'avoit nulle autre envie d'espouser cleoxene la chose se passa assez doucement menecrate n'a pourtant point veu sa soeur de puis ce temps la il est vray qu'il n'a 
 guere este en mesme lieu qu'elle car vous scaurez que lycaste ayant eu besoin de venir a sardis pour quelques affaires qu'elle avoit a demesler avecque la personne aupres de qui vous avez passe une partie de vostre vie partit peu de jours apres le despart de thrasimede et le mariage de cleoxene pour venir en lycie de sorte que comme parmenide estoit bien ayse de s'esloigner de cleoxene et que de plus lycaste le pria de faire ce voyage parce qu'il la pouvoit servir il partit de patare avecque cydipe et avecque arpalice pour moy comme la mere de mon pere estoit de sardis je fus bien-ayse de trouver une occasion de faire ce voyage avec des personnes qui m'estoient si cheres je pense pourtant que parmenide n'eust pas este marry que je ne l'eusse pas fait mais il ne le peut empescher nous vinsmes donc a sardis toutes ensemble laissant menecrate en lycie mais en partant arpalice et moy escrivismes a thrasimede et a philistion pour leur apprendre ou nous allions afin qu'ils ne hazardassent point de lettres durant nostre absence qui devoit estre assez longue nous arrivasmes donc a sardis un peu devant le commencement de la campagne mais encore que la guerre fust declaree neantmoins nous ne croiyons pas que les progrez de cyrus allassent si viste ny qu'il peust assieger sardis ainsi nous y fusmes sans inquietude durant quelque temps mais nous n'y fusmes guere sans menecrate qui nous y suivit bien-tost je vous laisse 
 a juger combien son voyage fascha arpalice cependant elle eut beau le mal traiter cela ne l'obligea pas a changer le dessein qu'il avoit d'estre a sardis autant qu'elle y seroit de plus comme les affaires que lycaste y avoit estoient de nature a ne pouvoir pas estre terminees si-tost il falut avoir patience ce qui nous faschoit le plus estoit qu'il ne se passoit point de jour depuis que la campagne fut commencee que nous n'aprissions quelque nouveau progrez de cyrus et que nous ne sceussions que son armee approchoit lycaste songea alors a s'en retourner mais elle en fut empeschee par une grande maladie qui l'a tousjours tenue au lict jusques a ce que sardis ait este assiege or il faut que vous scachiez que menecrate croyant que la reputation qu'il acquerroit a la guerre pourroit servir a le faire mieux traitter par arpalice s'y signala en effect de telle sorte que cresus et le roy de pont l'obligerent pendant le siege a prendre une charge assez considerable si bien que lors que nous sommes venues a sortir de sardis par vostre faveur il n'a ose demander permission de nous suivre n'ignorant pas qu'en l'estat ou sont les choses cresus ne la luy donneroit point cependant il est arrive que ne pouvant demeurer dans une ville assiegee non seulement parce que sa maistresse en estoit sortie mais encore parce qu'il a sans doute apprehende que thrasimede ne la rejoignist au sortir de sardis il s'est jette dans le fosse pour la suivre et ce qui rend cette advanture 
 plus merveilleuse est que thrasimede ayant sceu ou nous estions a este pris le mesme jour par les gens de cyrus comme il vouloit se jetter dans sardis parce qu'il croyoit qu'arpalice y estoit jugez donc apres cela s'il n'estoit pas important a vostre aymable parente que vous sceussiez tout ce que je viens de vous dire afin qu'entrant dans ses veritables sentimens vous faciez en sorte que cyrus en accommodant ces deux rivaux termine tous leurs differens en faisant que thrasimede espouse arpalice il est mesme arrive une chose qui pourra faciliter ce mariage qui est qu'a mon advis parmenide commence de se consoler de la perte de cleoxene en regardant cydipe qui peut-estre s'accoustumera a souffrir son affection voyant qu'elle n'a pas autant de part a celle de menecrate qu'elle l'avoit pense ainsi je suis persuadee que parmenide ne s'obstinera pas tant qu'arpalice l'apprehende a ne vouloir point que thrasimede l'espouse
 
 
 
 
candiope ayant finy son recit doralisse l'asseura qu'elle ne manqueroit pas d escrire a andramite quoy qu'elle n'aymast guere a faire cette grace a personne et de l'obliger a agir de maniere aupres de cyrus qu'il establist si bien le bon-heur de thrasimede et d'arpalice que rien ne le peust troubler apres cela elle luy demanda malicieusement si philistion estoit demeure dans les fossez de la ville car il me semble adjousta t'elle en sousriant que depuis qu'il estoit party avec thrasimede il devoit estre revenu 
 avecque luy je vous asseure reprit candiope en rougissant et en riant tout a la fois qu'il me le semble aussi bien qu'a vous mais comme je n'ay parle a thrasimede que des yeux seulement je n'ay peu m'en informer joint qu'a vous dire la verite et a parler serieusement l'amitie de philistion et de moy a este conceue de telle maniere qu'il peut ne me revoir jamais sans que je le puisse accuser d'infidelite car enfin ne nous estant rien promis que de nous estimer toute nostre vie j'ay lieu de croire qu'il fait pour moy en quelque lieu qu'il soit ce que je fais pour luy presentement comme doralise alloit respondre a candiope elle fut advertie que lycaste arpalice cydipe cleonice et toutes les autres prisonnieres estoient sorties de chez la princesse araminte et estoient retournees chacune a leur appartement de sorte que candiope s'en alla retrouver lycaste et laissa doralise dans la liberte d'escrire a andramite ce qu'elle fit en effect quelque repugnance qu'elle y eust il est vray qu'elle choisit si bien toutes les paroles dont elle se servit en luy escrivant qu'encore que sa lettre fust tres longue il n'y en peut toutesfois trouver une qui fust veritablement pour luy doralise ne faisant simplement que luy dire l'intention de son amie pour ce qui regardoit thrasimede et menecrate mais par bon heur pour luy l'esclave qui la luy porta ne le trouva pas en estat de pouvoir faire une longue reflexion sur la rigueur de doralise car comme on le vint querir 
 de la part de cyrus pour quelque affaire pressee il ne peut faire autre chose qu escrire en deux mots a doralise qu'il luy obeiroit exactement en suitte de quoy il fut trouver ce prince qu'il avoit desja veu plus d'une fois depuis qu'il estoit revenu de conduire lycaste des qu'il fut arrive dans sa tente cyrus luy demanda s'il estoit vray que les telmissiens eussent predit au premier roy de lydie que s'il faisoit porter un enfant que les dieux luy avoient donne tout a l'entour des murailles des sardis cette ville seroit imprenable par tous les endroits ou on l'auroit fait passer cette croyance a tousjours este si generalement establie reprit andramite que je suis estonne de scavoir la consternation qui est parmy les habitans de sardis qui sembloient se tant asseurer sur la force de leurs murailles et cela me fait bien connoistre qu'ils ne se fient aux promesses des dieux que lors que le peril est esloigne et qu'il n'y a pas apparence que le mal arrive car je me souviens que lors que la nouvelle vint a sardis que vous aviez pris babilone j'entendis dire a plusieurs personnes et mesme a des personnes d'esprit que leur ville estoit bien heureuse de n'estre point exposee a ce danger et de ce qu'elle avoit este mise sous la protection des dieux des qu elle avoit este bastie je me souviens pourtant encore adjousta-t'il que j'entendis dire aussi en ce temps-la que ce premier roy de lydie qui avoit receu ce commandement des dieux qui sembloit si bizarre a ceux 
 qui ne consideroient pas qu'ils ayment a faire reussir les grandes choses par de petites et a cacher leurs desseins aux hommes n'avoit pas fait faire le tour tout entier des murailles de sardis a cet enfant qui sembloit avoir receu ce privilege des dieux de les fortifier par ses regards seulement il est vray que cet endroit ou l'on dit qu'il ne fut point porte est si inaccessible de luy-mesme que ce prince avoit raison de n'y chercher pas de plus grande seurete que celle que la nature y a mise car c'est par ce mesme coste ou vous n'avez jamais peu faire d'attaque et qui paroist tellemet inaccessible qu'on ne peut en concevoir la pensee aussi les lydiens font ils une garde si foible de ce coste la qu'ils tesmoignent bien qu'ils en connoissent la force il est vray dit cyrus que je pense aussi bien que vous que ce prince avoit raison de croire que la nature avoit si bien fortifie cet endroit qu'il n'estoit pas besoin d'une protection extraordinaire des dieux pour empescher sardis d'estre pris par la cependant je vous ay envoye querir parce qu'il s'est espandu un grand bruit parmy tous les soldats qu'il y a un coste de cette ville par ou on la peut prendre et qu'elle est imprenable par tout ailleurs qu'ainsi c'est les faire perir inutilement que d'entreprendre d'emporter sardis par nulle autre voye que par cet endroit dont ils parlent tant et qu'ils ne connoissent pourtant point c'est donc pour cela que j'ay voulu vous voir afin de leur tesmoigner que je ne neglige pas leurs advis vous 
 scavez adjousta ce prince combien de pareilles choses soit qu'elles soient bie ou mal fondees font d'impression dans l'esprit de la multitude combien il est dangereux que le despoir ne s'empare du coeur des soldats et combien il est ayse que la terreur se mette dans une grande armee qui croit que les dieux sont contre elle c'est pourquoy encore que je scache bien que l'endroit que vous me dites est inaccessible je ne veux pas laisser de l'aller reconnoistre tout de nouveau et de parler de cela comme si je faisois un grand fondement sur les advis qu'on m'en a donnez et en effect le roy d'assirie mazare sesostris tigrane et anaxaris estant arrivez ils monterent tous a cheval aussi bien que luy et furent guidez par andramite pour reconnoistre cet endroit que les soldats disoient estre le seul par ou sardis pouvoit estre pris comme la garde estoit fort foible dans la ville de ce coste-la il fut plus ayse a cyrus de l'aller reconnoistre sans peril joint que le peu de lydiens qui estoient sur les murailles se mocquoient de ceux qui remarquoient cet endroit de leur ville ils ne laisserent pourtant pas de tirer plusieurs coups de traict quoy qu'ils jugeassent bien qu'a cause de l'excessive hauteur du rocher d'ou ils tiroient ils ne les pouvoient pas blesser joint aussi que cyrus ayant desja un petit fort de ce coste la assez esleve pour les couvrir ils s'y mirent pour ne donner aucun ombrage aux ennemis et pour reconnoistre aussi avecque plus de loisir cet endroit dont 
 la veue seulement faisoit horreur car c'estoit un grand rocher escarpe dont la pente estoit si droite qu'elle faisoit frayeur a regarder sans qu'on peust imaginer que des chevres seulement pussent s'y faire un chemin au haut de ce rocher estoient des murailles si basses que les soldats pouvoient s'apuyer dessus et l'on pouvoit en effect plustost les nommer un simple parapet que des murailles la descente du fosse de coste la n'estoit pas extremement difficile mais ce grand rocher estoit si affreux que le mont tmolus qui luy estoit oppose n'avoit pas d'endroit qui parust si inaccessible aussi tous ces princes qui l'avoient desja tant regarde autrefois n'alloient ils le reconnoistre encore que pour tesmoigner aux soldats qu'on ne negligeoit pas leurs advis cependant comme cyrus scavoit que la prudence veut qu'on face plustost cent choses inutiles que de manquer a en faire une necessaire il regardoit plus soigneusement que les autres ce grand rocher escarpe qui regnoit tout le long de la ville de ce coste la comme il estoit donc a regarder attentivement une chose qui ne luy pouvoit donner que de fascheuses pensees puis qu'elle achevoit de luy persuader que sardis ne pouvoit estre pris par force il arriva qu'un soldat lydien qui estoit sur le haut de ce rocher ayant avance la teste au dela du parapet laissa tomber son casque qui roula le long du rocher presques jusques au fonds du fosse s'arrestant pourtant a la fin entre des cailloux et en un lieu 
 ou le soldat qui l'avoit laisse tomber et qui l'avoit suivy des yeux le voyoit encore cette veue fit que ce soldat qui estoit fasche de perdre son casque principalement parce que ses compagnons se moquoient de luy entreprit de tascher de descendre pour l'aller querir justement durant que cyrus estoit dans ce fort a regarder ce grand rocher si bien que voyant ce soldat qui apres avoir passe par dessus le parapet entreprenoit de descendre il en fut extremement surpris et le fit remarquer a ceux qui estoient avecque luy de sorte qu'attachant tous les yeux sur ce soldat ils le regarderent attentivement mais ils le regarderent bien plus comme un homme qui s'alloit precipiter que comme un homme qui alloit descendre cependant ils furent bien estonnez de voir que ce faisant un chemin en biaisant il descendoit peu a peu il est vray qu'il s'arrestoit de temps en temps pour choisir sa route mais enfin il la trouvoit et cyrus prit garde que ce grand rocher estant tout seme de grosses touffes d'une espece de genet sauvage il s'en servoit a s'empescher de glisser si bien que marchant comme je l'ay desja dit en biaisant et allant de genet en genet il arriva enfin au lieu ou estoit son casque qu'il reprit avecque bien de la joye commencant de remonter par le mesme chemin qu'il estoit descendu et de remonter mesme plus facilement parce que la veue du precipice ne l'effrayoit plus cyrus admirant alors cette merveilleuse rencontre dit au 
 roy d'assirie que puis qu'un soldat pouvoit monter ce rocher cent mille pourroient faire la mesme chose de sorte que se mettant tous a observer le chemin qu'il tenoit ils le remarquerent si juste a cause de ces fleurs jaunes qui quoy que venues par hazard ne laissoient pas de faire quelques figures irregulieres qui conduisoient les yeux qu'ils retinrent tous les divers tournoyemens qu'il fit sur ce rocher cyrus fit mesme une chose qui servit a luy faire retenir la route que ce soldat tenoit car il tira de sa poche des tablettes dont il se servoit a dessigner et griffonnant diligemment ce grand rocher qu'il voyoit il marqua precisement le nouveau sentier que ce soldat s'estoit fait ne doutant point du tout que ce merveilleux cas fortuit ne fust arrive pour luy enseigner que c'estoit par la que les dieux vouloient qu'il prist sardis et qu'il delivrast mandane le roy d'assirie et mazare n'en douterent pas plus que luy sesostris espera aussi retrouver sa chere timarete par cette voye et andramite plus que les autres fut persuade que puis qu'on pouvoit monter par cet endroit la prediction des telmissiens se trouveroit vraye pour anaxaris il ne s'opposoit pas au dessein de cyrus mais il le trouvoit si difficile qu'il n'en esperoit pas un si heureux succes qu'ils l'attendoient apres avoir donc bien raisonne entre eux sur cette entreprise ils s'en retournerent pour achever de la resoudre avec les autres princes qui estoient dans l'armee de cyrus 
 et en effet apres avoir considere que les lignes de circonvalation n'estoient pas encore achevees que quelque soin qu'on y pust aporter il entroit toujours quelque chose dans sardis par le fleuve qui y passoit et que du moins il ne seroit pas pris si tost cyrus se determina a tenter cette entreprise ce qui en faisoit la plus grande difficulte estoit qu'on ne pouvoit pas songer a monter ce rocher ny de jour ny pendant une nuit fort obscure car de jour on eust este aperceu et facilement repousse et de nuit on n'eust point veu a se conduire par un chemin si glissant et si difficile mais comme cyrus avoit l'esprit d'une grande estendue et qu'il voyoit en un moment toutes les choses qui pouvoient rendre une entreprise faisable ou impossible il considera que la lune estant alors en son decours et ne se couchant que lors que le soleil se levoit elle pouvoit l'esclairer assez pour luy aider a monter le rocher il scavoit bien que si elle luy donnoit assez de lumiere pour voir elle en donneroit aussi assez pour pouvoir estre veu mais il scavoit encore mieux que dans toutes les grandes entreprises de la guerre il faloit donner quelque chose au hazard joint aussi qu'andramite assuroit tellement qu'on ne faisoit presques nulle garde de ce coste la qu'enfin il fut resolu que sans differer davantage on feroit la nuit prochaine trois fauces attaques aux costez les plus esloignez de celuy ou l'on vouloit faire la veritable pendant que cyrus a la teste de cinq cens hommes suivy 
 de tous les braves de son armee iroit avec la resolution de monter ce rocher ou de mourir ne pouvant pas souffrir qu'un soldat eust fait pour retrouver son casque ce qu'il ne feroit pas pour delivrer mandane cependant comme il jugeoit bien que cela seroit un peu long et qu'il ne seroit pas aise qu'on pust faire monter assez de soldats par la pour prendre sardis le dessein qu'il prit apres avoir este instruit par andramite du dedans de la ville fut d'y en faire seulement monter assez pour se pouvoir rendre maistre de la porte la plus proche de cet endroit afin de s'en servir pour faire entrer apres le grand nombre des troupes aussi commanda t'il un corps d'infanterie et un de cavalerie pour cela qui eurent ordre de se tenir le plus pres qu'ils pourroient de cette porte sans estre apperceus des lydiens convenant avec ceux qui les commandoient du signal qu'on leur devoit faire pour leur marquer qu'il estoit temps d'avancer enfin ce prince donna tous les ordres qu'il devoit donner comme s'il eust este assure que cette entreprise luy succederoit et il donna aussi tous ceux qui estoient necessaires en cas qu'elle manquast il choisit luy mesme les soldats qui le devoient suivre et leur ordonna de porter tous un javelot a la main pour s'en servir a s'apuyer en montant le rocher et a combatre quand ils seroient montez n'ayant point d'autres armes pour cette expedition qu'un petit bouclier assez leger une espee et ce javelot qui leur devoit 
 servir a plus d'un usage cependant comme la vie de cyrus estoit extremement precieuse les rois de phrigie et d'hircanie qui devoient faire faire les fausses attaques firent ce qu'ils purent pour empescher ce prince d'aller en personne a cette entreprise ou du moins pour le dissuader d'estre le premier a monter ce rocher mais il estoit si persuade qu'elle manqueroit s'il ne l'executoit pas luy mesme et il croyoit si bien qu'elle luy reussiroit s'il y estoit qu'il n'y eut pas moyen de le faire changer d'advis chrisante voulut pourtant se servir du droit qu'il avoit de luy parler avec plus de liberte qu'un autre pour tascher de retenir une partie de cette ardeur heroique qui pour l'amour de la gloire et pour l'amour de mandane le precipitoit si souvent dans le peril il voulut aussi luy persuader que son entreprise reussiroit plustost quand mesme il y voudroit estre s'il faisoit marcher ses soldats devant luy que s'il alloit le premier mais il luy respondit qu'il estoit persuade que ses soldats monteroient bien plus viste s'ils le suivoient que s'il les suivoit et il luy fit si bien connoistre qu'il ne le feroit pas changer d'advis qu'il ne s'y obstina plus cyrus passa le reste du jour avec une impatience estrange le roy d'assirie en avoit aussi beaucoup sesostris n'en avoit pas moins et mazare quoy que sans esperance d'estre jamais heureux ne laissoit pas de desirer aussi ardemment la liberte de mandane que s'il en eust este aime mais enfin l'heure de l'entreprise estant arrivee et toutes 
 choses estant disposees pour l'executer cyrus harangua les soldats qui le devoient suivre et leur promit de si grandes recompences si elle reussissoit bien que quand ils n'auroient este que mediocrement courageux ils seroient devenus tres vaillans par la seule esperance du prix qu'il proposoit a leur courage il leur recommanda principalement trois choses la premiere de le suivre et de faire tout ce qu'il feroit la seconde de ne parler point en montant et la troisiesme de ne regarder point derriere eux de peur que la veue du precipice n'en estonnast quelques uns apres cela cyrus voulut obliger le roy d'assirie a ne marcher que vers le milieu des soldats qui le devoient suivre mais tout ce que ce prince put faire fut de se resoudre a marcher le second de sorte que cyrus ne voulant pas opiniastrer la chose ny contre luy ny contre mazare ce fut anaxaris qui fut mis au milieu de la file qui devoit monter et tigrane monta le dernier pour empescher que personne ne reculast sesostris phraarte persode andramite hidaspe aglatidas chrisante feraulas ligdamis leontidas et tous les autres braves qui estoient a cette occasion se partagerent entre les cent premiers soldats qui suivoient cyrus afin de les encourager par leur exemple toutes choses estant donc prestes cyrus suivy de tous les siens un a un fut descendre dans le fosse par un endroit qui n'estoit pas difficile apres avoir soigneusement regarde auparavant que de partir le plan qu'il avoit 
 du rocher qu'il devoit monter afin de se mieux souvenir de la route qu'il avoit veu tenir a celuy qui y estoit monte et certes il parut bien qu'il l'avoit bien observee et bien retenue il est vray qu'encore que la lune esclairast foiblement elle esclairoit toutesfois assez pour faire qu'il discernast l'endroit de ce rocher ou il y avoit le plus de ces fleurs jaunes qui en facilitoient la montee quoy que s'il ne les eust pas veues de jour il n'eust pu dire ce que c'estoit mais enfin voyant a la faveur de cette sombre lumiere quelque difference de couleur de ces fleurs au rocher il commenca de monter n'allant ny trop doucement de peur de glisser ny trop viste aussi de crainte de se lasser trop tost et de ne pouvoir estre suivy par ses soldats taschant tousjours de se souvenir des divers tours qu'il avoit veu faire en biaisant a ce lydien qui avoit este requerir son casque et en effet il s'en souvint si bien et conduisit si heureusement ceux qu'il menoit qu'il arriva jusques a la moitie du rocher sans aucun bruit ny sans aucun accident de sorte que commencant a bien esperer de son entreprise et voulant juger par ce qu'il avoit desja monte de ce qu'il avoit encore a monter il tourna la teste en s'arrestant un moment et vit malgre l'obscurite cette longue file tournoyante qui s'estendoit jusques au fonds du fosse sans interruption chaque soldat suivant son compagnon d'assez pres mais comme il estoit prest de remarcher il entendist du bruit au haut des murailles qui estoient 
 sur la cime de ce rocher et en effet c'estoit que les lydiens faisoient alors une ronde de sorte qu'oyant ce bruit cyrus s'arresta et se baissa en joignant contre le rocher afin d'estre moins en veue au mesme instant suivant l'ordre qu'il en avoit donne celuy qui le touchoit ayant fait la mesme chose et celuy d'apres de mesme tous ceux qui le suivoient en firent autant et demeurerent en silence et sans branler jusques a ce que cyrus jugeast a propos de remarcher mais helas que de tristes pensees avoit ce grand prince en cet estat ou il voyoit que si son dessein estoit descouvert il pourroit estre que tous les deffenseurs de mandane periroient et qu'elle demeureroit entre les mains de son ravisseur il avoit pourtant quelque consolation de voir que s'il avoit a perir le roy d'assirie qui le touchoit periroit aussi bien que luy car entre tous ses rivaux c'estoit celui qu'il pouvoit le moins endurer quoy qu'il l'estimat beaucoup mais c'estoit en vain qu'il craignoit d'estre apperceu par ceux qui faisoient la ronde car hors d'un simple cas fortuit il ne le pouvoit pas estre parce qu'ils ne la faisoient pas pour ce lieu la qu'ils croyoient absolument inaccessible et ou ils ne regardoient jamais mais ils y alloient parce que c'estoit le passage pour aller d'une porte a une autre si bien qu'ayant suivant leur coustume passe simplement sans s'arrester et le hazard n'ayant pas fait que ceux qui faisoient cette ronde avancassent la teste hors du parapet 
 comme il eust fallu qu'ils eussent fait pour pouvoir appercevoir ceux qui montoient a cause que le rocher les couvroit en s'avancant en ce lieu-la cyrus ne fut point apperceu de sorte que ce prince n'entendant plus aucun bruit recommenca de marcher avec plus de diligence qu'auparavant et mesme avec plus d'esperance jugeant bien que si la chose avoit a luy reussir il auroit gaigne le haut du rocher et se seroit rendu maistre de la plate forme qui estoit derriere le parapet devant que les ennemis fissent une autre ronde et en effet la fortune favorisant son dessein il monta si heureusement qu'il arriva enfin au haut du rocher et justement a vingt ou trente pas de l'endroit ou andramite qui suivoit cyrus d'assez pres luy avoit marque qu'il y avoit une sentinelle il n'y fut pas si tost que passant diligemment par dessus le parapet il mit l'espee a la main faisant passer tous ceux qui le suivoient avec assez de diligence les rangeant a mesure qu'ils passoient afin qu'ils fussent tous prests a combattre il fut mesme si heureux que la muraille faisant espaule en ce lieu la il ne fut point veu de la sentinelle qui en estoit la plus proche joint que pour faciliter son dessein suivant l'ordre qu'il avoit donne des qu'il avoit eu commence de monter le rocher le roy de phrigie et celuy d'hircanie secondez de gobrias et de gadate avoient fait faire de fausses attaques a l'autre coste de la ville de sorte que tous les lydiens allant de ce coste-la cyrus eut 
 autant de loisir qu'il luy en faloit pour faire passer ses gens sans estre apperceus en suitte de quoy apres avoir laisse cent hommes pour garder cet endroit afin d'y en pouvoir faire passer davantage s'il ne se pouvoit rendre maistre de la porte par ou il vouloit faire entrer les troupes qui estoient destinees pour cela cyrus marcha a la teste des quatre cents autres et surprit de telle sorte les premieres sentinelles qu'il trouva qu'il les tua sans qu'elles pussent donner l'allarme si bien que passant outre il arriva sans resistance au corps de garde de la porte dont il se vouloit rendre maistre qu'il surprit et qu'il chargea si rudement qu'a peine les soldats purent ils avoir le temps de prendre leurs javelots et de tirer leurs espees pour mourir du moins les armes a la main le peu qu'il y en eut qui combatirent le firent pourtant opiniastrement mais a la fin la valeur de cyrus secondee de celle du roy d'assirie de mazare de sesostris et de tant d'autres braves gens achevant de les vaincre ils furent tous taillez en pieces comme cyrus fut maistre de la porte l'espouvente fut dans toute la ville et les trouppes qui estoient commandees pour entrer par cette porte ayant veu le signal qu'on leur devoit faire avancerent diligemment et entrerent en effet dans sardis justement comme cresus qui avoit este adverty que les ennemis estoient dans la ville envoyoit des troupes pour tascher de regaigner ce qu'il avoit perdu s'imaginant pourtant que cette porte 
 avoit este livree a cyrus par la trahison de quelqu'un des siens et ne soubconnant pas seulement que ce prince eust monte par le rocher cependant les troupes de cyrus estant entrees et les escuyers de tout ce qu'il y avoit de gens de qualite avecque luy ayant amene des chevaux pour leurs maistres a mesure qu'ils passerent sous cette porte ils monterent dessus apres quoy cyrus se mettant a la teste de la cavallerie poussa vigoureusement ceux qui vouloient s'opposer a son passage afin de tascher de gaigner une grande place qui estoit entre le palais de cresus et la citadelle commandant qu'a mesure que les troupes entreroient elles s'emparassent des principales rues et des places publiques et sur toutes choses qu'on gardast bien la porte qu'on avoit gagnee cependant les fausses attaques ne laissoient pas de continuer de se faire pour amuser tousjours une partie des ennemis jamais on n'a entendu parler d'une telle consternation qu'estoit celle des lydiens tous les soldats qui n'estoient point de garde voulant se rendre ou leur devoir les appelloit se trouvoient dans l'impossibilite de le faire parce que les rues estoient desja toutes occupees par ceux de cyrus les habitans estoient si espouventez qu'ils ne songeoient ny a barricader leurs rues ny mesme a sortir de leurs maisons toutes les femmes faisoient des cris espouvantables le bruit des armes retentissoit de toutes parts les cris des vainqueurs et ceux des vaincus remplissoient l'air de cent mille 
 voix differentes mais a la fin cresus ayant r'assemble quelques gens de guerre les opposa a cyrus qui depuis cela ne gagna pas un coing de la rue sans donner un combat les autres troupes qui avoient eu ordre d'aller aux autres quartiers de sardis trouverent aussi de la resistance en divers lieux ainsi il se faisoit cent combats tout a la fois et cent combats ou les lydiens combatoient sans esperance de vaincre dans ce grand tumulte on voyoit en quelques lieux les femmes entrer en foule dans les temples en d'autres quelques unes desesperees jetter par les fenestres tout ce qui tomboit sous leurs mains pour en escraser leurs ennemis enfin le desordre estoit si grand la confusion si terrible et la terreur si universellement espandue et dans le coeur des soldats lydiens et dans celuy des habitans de sardis qu'ils ne scavoient tous ce qu'ils faisoient cresus au milieu d'un si grand desordre conserva pourtant allez de tranquillite pour connoistre qu'il ne luy restoit plus rien a faire que de tascher de se retirer dans la citadelle avecque la princesse myrsile afin de faire une capitulation qui mist du moins sa personne en seurete ne doutant pas puis qu'il auroit mandane en sa puissance qu'il n'obtinst du moins d'estre libre ce malheureux roy ne pouvoit assez s'estonner que le roy de pont dans un si grand desordre ne se fust pas rendu aupres de luy toutesfois comme il scavoit quelle estoit l'amour qu'il avoit pour mandane il trouva moins 
 estrange qu'il fust a la citadelle voyant donc que sardis estoit perdu apprenant que les ennemis estoient maistres de toutes les principales rues que presques toutes les portes de la ville avoient este abandonnees par les siens et estoient en la puissance des troupes de cyrus il se mit en estat de se retirer comme je l'ay dit dans la citadelle mais comme le premier dessein de cyrus avoit este de s'aller poster entre cette place et le palais de cresus afin de tascher de prendre cet infortune roy et que cela luy servist a la faire plustost rendre il fit si bien qu'en effect il coupa chemin a cet infortune prince et ce fut la que le combat fut grand et opiniastre l'aproche du soleil ayant afface la lumiere du croissant permettoit de discerner toutes sortes d'objets et de se connoistre les uns les autres de sorte que les lydiens combattant a la presence de leur roy et combattant pour sa vie et pour sa liberte firent des choses prodigieuses le prince myrsile tout muet qu'il estoit fit des actions qui meriterent qu'on en parlast eternellement mais quelques grands que fussent leurs efforts ils ne purent resister a ceux de l'invincible cyrus qui combatoit au pied des remparts de la citadelle de sardis avecque le mesme coeur qu'il avoit combattu autrefois a sinope au pied de cette tour que les flames estoient prestes de devorer et dans laquelle il croyoit trouver sa princesse n'estant pas moins vaillant sous le nom de cyrus qu'il l'avoit este sous celuy d'artamene du moins 
 disoit-il en luy-mesme au milieu de ce tumulte ay-je cet advantage que je suis asseure de delivrer mandane si je suis victorieux car mon rival n'a point de galere pour me l'enlevera comme mazare en avoit et la mere ne scauroit favoriser sa fuite mais pendant que cyrus animoit sa propre valeur par une si douce esperance cresus qui vouloit tousjours faire effort pour penetrer ce gros d'ennemis qui s'opposoient a son passage afin de se jetter dans la citadelle se mit enfin a la teste des siens repoussant ceux qui l'attaquoient avecque une ardeur incroyable en effect il s'enfonca si avant parmy eux qu'il s'en trouva envelope le prince myrsile qui le vit si engage s'avanca pour le joindre et pour le deffendre mais devant qu'il le peust faire il vit un soldat persan qui durant que cresus se deffendoit par devant se preparoit a le tuer par derriere ayant desja le bras leve pour luy enfoncer son espee dans le corps myrsile voyant donc par cette action que le roy son pere alloit estre tue sans qu'il le peust empescher sentit une telle douleur et fit un si grand effort pour crier que par un prodige inouy sa langue se delia tout d'un coup et ce prince qui n'avoit jamais parle parla pour sauver la vie au roy son pere en effect il n'eut pas plustost veu l'action de ce soldat que sentant une esmotion extraordinaire qu'il n'a jamais peu representer il cria de toute sa force soldat epargne le roy cette voix qui estoit aussi sorte qu'esclatante ayant frape l'oreille du persan 
 luy suspendit le bras qu'il avoit desja leve retint le coup qu'il vouloit fraper et luy fit changer le dessein de tuer ce prince en celuy de le prendre mais il n'en fut pas en la peine car cyrus estant arrive en cet endroit justement comme ce prodige venoit d'arriver trouva encore tous les lydiens qui avoient entendu parler le prince myrsile si estonnez qu'il luy fut moins difficile de prendre cresus et le prince son fils qu'on luy avoit fait connoistre joint que cresus connoissant a la fin n'y avoir plus rien a esperer pour luy ayma mieux se rendre a cyrus que quelqu'un des siens luy nomma que de s'opiniastrer inutilement de sorte que ce malheureux roy tournant la teste de son cheval vers cyrus qui venoit a luy et commandant au prince son fils qu'il avoit joint de ne combattre plus et de le suivre il se fit une cessation d'armes entre les deux partis pendant quoy ce prince tournant son espee en presenta la garde a cyrus luy disant que puis que rien ne pouvoit resister au vainqueur de toute l'asie il luy cedoit la victoire et sa couronne tout ensemble
 
 
 
 
cyrus entendant parler le roy de lydie de cette sorte en parut touche aussi luy respondit-il en des termes dignes de sa generosite je recoy vostre espee luy dit il en la prenant mais je la recoy avecque promesse de vous la rendre des que vous m'aurez rendu la princesse mandane en faisant rendre la citadelle ou elle est puis que je me suis rendu moy-mesme reprit cresus vous pouvez 
 bien juger que tout ce qui est en ma puissance est en la vostre mais seigneur j'ay a vous dire que le roy de pont n'est pas en la mienne apres cela cyrus luy dit qu'il envoyast quelqu'un des siens luy faire ce commandement ce qu'il fit a l'heure mesme en suitte de quoy cresus et myrsile furent mis sous la garde d'hidaspe qui les mena a leur palais qui estoit tout proche et ou il avoit plus de gardes cyrus remettant l'espee de cresus entre les mains de feraulas avecque ordre de la luy rendre quand il la luy demanderoit cependant depuis que cresus se fut rendu il n'y eut plus aucun combat en toute la ville que celuy qui se faisoit aux maisons que les soldats vouloient piller mais cyrus qui ne songeoit qu'a faire que le citadelle se rendit qui ne vouloit pas que ses troupes s'amusassent a saccager cette grande ville envoya tigrane phaarte et anaxaris pour les en empescher qui les en empescherent en effect cependant celuy qui estoit alle a la cytadelle de la part de cresus afin de dire au roy de pont qu'il remist la place entre les mains de cyrus revint et raporta que le lieutenant de pactias qui en estoit gouverneur luy avoit dit que pourveu qu'il vist un ordre signe de cresus qu'il obeiroit sans resistance de sorte que cyrus ayant envoye querir cet ordre et s'estant informe quelle estoit la garnison de cette citadelle il commanda qu'elle commencast de sortir commandant aussi en mesme temps les troupes qui y devoient 
 entrer ayant forme un gros bataillon d'infanterie au milieu de la place qui estoit entre la citadelle et le palais de cresus pour cyrus il estoit a la teste d'un esquadron de cavalerie a voir sortir la garnison de la citadelle et a voir entrer celle qu'il y avoit destinee attendant avecque une impatience estrange que les choses fussent en estant qu'il peust y entrer pour avoir la gloire de remettre sa chere princesse en liberte et le moyen de luy faire connoistre par cette action que sa jalousie avoit este mal fondee le roy d'assirie quoy que ravy de joye d'esperer de revoir mandane n'estoit pourtant pas sans inquietude et je ne scay s'il ne craignit point autant de voir l'entreveue de cette princesse et de cyrus qu'il desiroit de voir mandane et de la voir en liberte pour mazare quoy qu'il se fust resolu a ne rien esperer il ne pouvoit pourtant pas tousjours soumettre sa passion a sa raison aussi ne peut-il s'empescher en cet instant de porter quelque envie au bon-heur dont cyrus alloit jouir ainsi il n'y avoit que l'invincible cyrus qui peust gouster une joye toute pure il estoit pourtant un peu estonne de ce que le roy de pont ne paroissoit pas encore et ne sortoit point de la citadelle et de ce qu'il n'avoit rie demande devant que de rendre cette place neantmoins il croyoit pour le premier que ce prince disoit les derniers adieux a madane et que pour l'autre il n'avoit pas creu que puis que cresus estoit pris et qu'il vouloit qu'il rendist la citadelle qu'il fust ny en pouvoir ny en 
 droit de ne le faire pas de sorte qu'apres que toutes les troupes lydiennes furent sorties et que toutes les siennes furent entrees il entra luy mesme avecque une joye inconcevable croyant encore que le roy de pont seroit aupres de mandane et envoyant hidaspe pour delivrer le prince artamas le roy d'assirie mazare et sesostris le suivirent ce dernier n'ayant pas moins d'impatience de voir si sa chere timarete estoit dans cette citadelle que ces trois autres princes en avoient de voir mandane en liberte chrisante voulut encore alors suplier cyrus de n'entrer point dans cette forteresse que le roy de pont n'en fust sorty mais il ne s'arresta pas a une precaution qu'il croyoit qui luy retarderoit de quelques moments la veue de sa princesse de sorte que pousse d'une impatience proportionnee a son amour et jugeant en effect qu'ayant autant de troupes qu'il en avoit dans la citadelle et autant de gens de guerre devant la porte il n'y avoit rien a craindre ny a hazarder ny pour luy ny pour mandane il entra avecque precipitation se faisant montrer l'appartement des princesses par un des soldats qui estoient sortis de cette place et qu'il y fit rentrer avecque luy car comme il avoit ouy dire que la princesse mandane et la princesse palmis n'avoint point este separees dans leur prison il demanda la chose comme il scavoit qu'elle estoit ce soldat le mena donc jusques a la porte de l'antichambre de ces princesses qui estoit commune a la chambre de 
 mandane et a celle de la princesse de lydie et comme il estoit prest de luy marquer laquelle des deux chambres estoit celle de mandane la princesse palmis sortit de la sienne mais au lieu d'en sortir avecque de la joye que la liberte a accoustume de donner elle en sortit les yeux couverts de larmes elle ne laissa pourtant pas malgre sa douleur de parler avecque autant de grace que de generosite a cyrus qu'elle s'estoit fait montrer par une fenestre de sa chambre des qu'il estoit entre dans la citadelle seigneur luy dit elle la princesse mandane m'a tousjours fait esperer que je trouverois en vous toute la faveur qu'on peut trouver en un vainqueur genereux c'est pourquoy je ne desespere pas d'obtenir de vostre bonte la grace d'estre mise en mesme prison que le roy mon pere afin que je puisse luy ayder a porter ses fers cyrus charme de la vertu de la princesse de lydie l'asseura qu'elle n'estoit plus captive et que c'avoit este avecque beaucoup de douleur qu'il s'estoit veu contraint de faire la guerre au roy son pere mais madame luy dit il vous me pardonnerez bien si je vous conjure de m'ayder a aller achever de rompre les fers de la princesse mandane comme palmis alloit respondre sesostris vit entrer la princesse thimarete qui n'ayant plus de gardes a son appartement venoit demander protection a cyrus la surprise de cette princesse fut si grande lors qu'elle vit sesostris qu'elle ne peut s'empescher de faire un grand cry de sorte que 
 ce prince s'estant advance vers elle luy donna la main avecque une joye inconcevable et la presenta a cyrus justement comme la princesse palmis alloit luy respondre sur ce qu'il luy avoit dit de mandane si bien qu'il falut malgre luy qu'il receust le compliment de la princesse d'egypte dont la rare beaute attira les yeux de tous ceux qui l'avoient suivy ce prince respondit tres-civilement a la princesse timarete qui luy avoit parle avecque autant de grace que d'esprit mais ce fut en peu de mots pour l'impatience qu'il avoit de voir mandane qu'il croyoit ne paroistre point a cause de l'injuste jalousie qu'elle avoit dans l'ame ainsi il avoit beaucoup plus d'impatience que d'apprehension mais a peine eut il respondu a timarete et luy eut il dit qu'elle devoit plus sa liberte a la valeur de sesostris qu'a la sienne qu'estant tout prest de presser palmis de lui faire donc voir mandane le prince artamas qu'hidaspe avoit delivre arriva aussi bien que sosicle et tegee ce prince ne scachant s'il devoit rendre grace a cyrus comme a son liberateur ou aller droict a sa princesse s'il se devoit resjouir de sa liberte ou s'affliger de la prison de cresus paroissoit en effect si incertain de la civilite qu'il devoit rendre ou a son liberateur ou a sa maistresse que cyrus le remarquant et voulant se haster de se delivrer de tout ce qui l'empeschoit de voir mandane il le prevint et le presenta a la princesse palmis lui disant que ce prince estoit aussi digne d'elle qu'elle 
 estoit digne de lui mais pendant que cyrus s'estoit trouve engage malgre qu'il en eust a recevoir ces deux princesses devant que d'aller a la chambre de mandane le roy d'assirie y avoit este de sorte qu'un esclave luy ayant ouvert et ce prince luy ayant demande ou estoit mandane et ou estoit le roy de pont il n'eut pas plustost entendu sa response qu'il fit un si grand cry que cyrus tournant la teste et allant droict a luy sans faire mesme nulle civilite a ces princesses tant il craignit quelque funeste accident pour mandane quel nouveau mal heur luy dit-il nous est-il arrive le plus grand qui nous pouvoit arriver repliqua-t'il avecque une fureur dans les yeux qui mit une estrange douleur dans le coeur de cyrus car enfin mandane n'est point icy et le roy de pont l'en a fait partir plus de trois heures devant le jour mandane n'est point icy reprit cyrus avecque un desespoir sans egal ha madame adjousta-t'il en se tournant vers la princesse de lydie pourquoy ne m'avez vous pas dit d'abord cette mauvaise nouvelle helas seigneur lui dit-elle toute surprise je n'avois garde de vous dire ce que je ne scavois pas car les gardes que j'avois et que vous me venez d'oster n'ont jamais voulu me permettre d'aller a la chambre de la princesse mandane pour me consoler avecque elle pendant cet effroyable bruit que j'entendois dans la ville de sorte que croyant que la mesme rigueur qu'on me tenoit on la lui tenoit aussi je n'ay rien soubconne de sa fuitte 
 joint que depuis qu'il est jour le peril ou j'ay veu le roy mon pere de mes propres yeux et celui ou j'ay veu aussi le prince mon frere m'ont tellement troublee que je n'ay songe a nulle autre chose ainsi je ne scai que ce que vous scavez de la fuitte de mandane apres cela cyrus le roy d'assirie et mazare entrerent dans l'appartement de cette princesse ou ils ne la trouverent point et ou il n'y avoit que cet esclave qui avoit parle au roy d'assirie que cyrus interrogea luy-mesme pour tascher d'estre esclairci de l'enlevement de mandane mais il n'en sceut pas grand chose car cet esclave lui dit qu'il n'avoit point veu partir la princesse mandane ni ses femmes et qu'il n'avoit veu que pactias qui lui avoit commande de demeurer dans la chambre de cette princesse et de ne l'ouvrir a personne quelque bruit qu'il peust entendre et quelque commandement qu'on lui en fist qu'il ne fust plus de deux heures de jour la princesse palmis et la princesse timarete qui estoient entrees dans la chambre de mandane aussi bien que sesostris et artamas estoient extremement affligees de cet accident principalement la princesse palmis car outre qu'il y avoit plus long-temps qu'elle estoit avecque la princesse mandane que timarete et qu'elles avoient lie une amitie fort tendre elle avoit encore plus de besoing de la protection de cyrus que la princesse d'egypte il est vrai que sa douleur estoit peu considerable en comparaison de celle de ces trois princes a qui 
 l'amour faisoit prendre un si notable interest en la fuitte de cette princesse ils ne scavoient pas mesme s'ils devoient l'appeller fuitte ou enlevement cependant pour ne perdre point de temps ils firent chercher et chercherent eux-mesmes en tous les endroits de cette citadelle pour voir si le roy de pont mandane et ses femmes ne se seroient point cachez en quelque part en suitte cyrus fit arrester tout ce qui se trouva de gens qui estoient au roy de pont et fit publier par toute la ville qu'on donneroit des recompenses excessives a ceux qui pourroient dire ou estoit mandane ou seulement quelle route elle avoit prise cependant cyrus fit mener la princesse palmis dans le palais du roy son pere et la princesse timarete aussi conjurant la premiere de scavoir de cresus s'il ne scavoit rien de la fuitte de mandane et du lieu de sa retraitte l'asseurant de luy rendre sa liberte s'il luy faisoit retrouver cette princesse mais tout cela fut inutilement fait et inutilement demande car ny par les domestiques du roy de pont ny par le cry public qu'on fit faire par la ville ny par cresus on n'aprit rien de tout ce que cyrus vouloit scavoir jamais on n'a veu un desespoir esgal au sien ny une fureur plus inquiete que celle du roy d'assirie ny une consternation plus grande que celle de mazare l'un disoit qu'asseurement le roy de pont et mandane estoient cachez dans la ville et qu'il estoit impossible qu'ils eussent peu sortir l'autre qu'ils estoient sortis durant ce 
 grand desordre qui s'estoit fait ou par le fleuve ou par le coste de la ville ou l'on n'avoit point fait d'attaque et ou la ligne de circonvalation n'estoit pas achevee et le dernier qu'il n'y avoit point d'apparence que cresus ne conjecturast du moins ou ils pouvoient estre cependant ils proposoient expedient sur expedient pour tascher d'en avoir quelque lumiere mais ils ne trouvoient rien qui les contentast et cyrus avoit tant de divers ordres a donner soit pour la seurete de la ville nouvellement prise pour la garde de cresus ou pour la recherche de mandane qu'il n'avoit pas plustost fait un commandement qu'il estoit necessaire d'en faire un autre il n'avoit pas mesme le temps de faire nulle reflexion sur son mal-heur mais quoy qu'il ne le vist qu'en gros et que tous ses sentimens fussent en confusion dans son coeur et dans son esprit il estoit pourtant le plus mal-heureux de tous les hommes mais enfin apres avoir envoye au roy de phrigie et au roy d'hircanie afin de les advertir de la chose et de leur ordonner d'envoyer diverses parties de cavalerie pour tascher de descouvrir si on n'auroit nulles nouvelles du roy de pont ny de mandane apres dis-je avoir fait commander a toutes les portes qu'on ne laissast sortir personne sans scavoir qui c'estoit et avoir mesme fait commandement qu'on gardast les murailles comme si sardis eust encore este assiege de peur que le roy de pont ne sortist avecque des eschelles et avoir pris enfin toutes les 
 precautions que l'amour et la prudence luy pouvoient faire prendre andramite vint luy dire qu'il avoit sceu par un officier de pactias gouverneur de la citadelle que son maistre avoit envoye querir a son escurie la nuict derniere six des meilleurs chevaux qu'il eust et qu'on les avoit amenez au bord du pactole du coste de la ville oppose au grand rocher par ou elle avoit este surprise qu'ainsi il y avoit apparence de croire que le roy de pont et mandane estoient hors de sardis cyrus n'eut pas plustost sceu cela qu'il voulut parler luy mesme a celuy a qui andramite avoit parle et comme le roy d'assirie n'estoit pas alors aupres de luy et qu'il n'y avoit que mazare et le prince artamas il fut avecque eux jusqu'a l'endroit ou ce domestique de pactias disoit qu'on avoit mene ces six chevaux afin de pouvoir juger par ou ils auroient peu aller mais comme feraulas qui estoit aupres de son maistre ne jugea pas qu'il fust a propos que cyrus allast peu accompagne dans une ville nouvellement conquise il l'en fit appercevoir si bien que cyrus commandant deux cens chevaux pour le suivre il fut au bord du pactole mais il n'y fut pas plustost qu'andramite qui estoit du pais s'approchant du bord de fleuve et voyant briller a travers ses ondes ce sable dore qui le rend si celebre par toute la terre connut que l'eau en estoit fort basse en cet endroit et qu'il n'estoit pas impossible de le gayer ayant un certain temps de l'annee ou a peine y avoit il assez d'eau en ce 
 lieu la pour que les mediocres bateaux y pussent aller de plus cyrus prit garde qu'on voyoit des traces de chevaux qui au lieu d'aller le long du pactole alloient droict dans le fleuve et s'y perdoient il se trouva mesme quelques pescheurs qui s'assemblerent sur le bord de cette riviere pour voir cyrus qui dirent qu'ils avoient veu de leurs maisons qui n'estoient pas loing de dela qu'on avoit amene des chevaux la nuict derniere qui en suitte avoient traverse le fleuve un d'eux adjoustant qu'il avoit aussi veu un petit bateau mais que comme l'allarme estoit si forte aux autres quartiers de la ville il n'avoit pas este voir ce que c'estoit s'imaginant mesme que c'estoit des gens qui craignant de mourir de faim avoient mieux ayme s'aller jetter parmy les ennemis que de s'y exposer on leur demanda alors s'ils n'avoient point veu de femmes les uns qui scavoient qu'on en cherchoit dirent qu'ouy pour avoir la recompense qu'on avoit promise et les autres plus sinceres dirent que non mais enfin quoy qu'on vist bien qu'ils ne scavoient pas avecque trop de certitude ce qu'ils avoient veu cyrus ne laissa pas de s'imaginer qu'infailliblement le roy de pont estoit hors de sardis de sorte que sans hesiter un moment il prit la resolution de le suivre en personne mais comme il n'estoit pourtant pas si asseure de sa croyance qu'il ne luy en demeurast quelque doute il craignit que s'il faisoit dire au roy d'assirie tout ce qu'il scavoit il ne negligeast de faire bien chercher 
 dans toutes les maisons de la ville et qu'il ne la voulust suivre il luy envoya donc andramite pour luy dire que trouvant a propos de partager leurs soings afin de chercher en divers lieux il luy laissoit le dedans de la ville pendant qu'il s'en alloit au dehors pour voir luy mesme s'il n'aprendroit rien de mandane il voulut aussi obliger le prince artamas a s'en retourner consoler la princesse palmis du mal-heur du roy son pere mais artamas qui luy devoit la liberte de sa princesse ne le voulut pas abandonner lors qu'il cherchoit la sienne pour mazare le party qu'il avoit a prendre n'estoit pas douteux ainsi ces trois princes commencant les premiers de gayer le fleuve suivis des deux cens chevaux ils le traverserent enfin heureusement aussi bien que leurs gens cependant cyrus ne pouvoit assez s'estonner comment il n'avoit point sceu le foible de sardis de ce coste la il est vray que comme les eaux croissent et baissent en fort peu de temps il n'y avoit que quatre jours que le pactole estoit en cet estat comme cyrus fut de l'autre coste de l'eau il vit a peu pres vis a vis de l'endroit ou l'on avoit veu ces six chevaux dont on luy avoit parle qu'il y avoit en effect des pas de chevaux qui marquoient qu'il en estoit sorti du fleuve mais il les vit bien-tost confondus avecque tant d'autres qu'il ne peut plus en renconnoistre la veritable piste comme il eut fait environ une stade il trouva un grand chemin ou deux autres aboutissoient si bien que s'arrestant tout 
 court pour conferer avec mazare et avecque artamas sur ce qu'ils devoient faire ils resolurent de se separer et se separerent en effect partageant leurs deux cens chevaux en trois cyrus donnant feraulas au prince artamas parce qu'il ne connoissoit pas mandane se promettant tous de se retrouver a sardis dans trois jours au plus tard ou d'y envoyer de leur nouvelles mais lors que cyrus voulut choisir lequel de ces trois chemins il prendroit il se trouva bien embarrasse car il n'avoit pas plustost resolu d'en prendre un qu'il s'en repentoit et a parler raisonnablement on peut dire que cyrus eust voulu estre en mesme temps a tous les trois et estre encore a sardis il prit pourtant a la fin le chemin qui tiroit le plus vers la mer croyant qu'il y avoit plus d'apparence que le roy de pont l'auroit pris qu'un autre mais helas que de tristes pensees occuperent l'esprit de cyrus pendant ce petit voyage qui n'avoit ny borne ny route asseuree ce prince parloit a tous ceux qu'il rencontroit il envoyoit a droict et a gauche a toutes les habitations qu'il voyoit il alloit mesme a toutes celles qui se trouvoient sur son chemin mais tous ses soings ne luy apprenoient rien toutes les fois qu'il arrivoit en un de ces lieux ou de grands chemins se croisent il repartageoit encore une fois ce qu'il avoit de gens luy semblant tousjours que s'il faisoit autrement il laisseroit le chemin qu'il faloit tenir pour trouver mandane et en effect il partagea et repartagea tant 
 de fois les chevaux qu'il avoit lors qu'il s'estoit separe du prince artamas et de mazare qu'il se trouva qu'il n'en avoit plus que dix et bientost apres no plus que cinq envoyant mesme ce qu'il y avoit de gens de qualite qui l'avoient suivy pour conduire ces cavaliers qu'il envoyoit en divers lieux n'ayant plus alors avecque lui d'hommes de condition que ligdamis qui lui estoit plus commode qu'un autre parce qu'il scavoit admirablement le pais ou ils estoient comme il estoit donc lui cinquiesme dans un bois ou il y avoit diverses routes il entendit en mesme temps a droit et a gauche le bruit que font des gens a cheval qui marchent dans un bois fort toffu et dont les routes sont fort estroites lui semblant mesme que de tous les deux costez il entendoit des voix de femmes de sorte que se trouvant en une inquietude estrange il ne scavoit quelle resolution prendre toutes fois plustost que de manquer a trouver mandane ou de scavoir du moins ou elle estoit et ou on la menoit il partagea encore ses gens et de quatre qu'il estoient avecque lui il retint ligdamis et un autre et envoya les deux qui restoient du coste ou ils n'alloient pas ainsi les uns prenant a droict et les autres a gauche ils essayerent de penetrer l'espaisseur du bois pour gagner en traversant le chemin ou ils entendoient un bruit de chevaux et des voix d'hommes et de femmes cyrus croyant mesme qu'il avoit entendu celle d'arianite mais comme ce bois estoit tout entier de ces arbres qui ont des branches 
 et des feuilles des le pied il n'estoit pas possible que cyrus peust le traverser viste de sorte que ceux qu'il suivoit allant par un chemin ou ils ne trouvoient point d'obstacle avancoient bien plus promprement que luy aussi s'apperceut-il qu'insensiblement il entendoit moins le bruit que faisoient ceux qu'il vouloit joindre mais a la fin au lieu de les suivre en biaisant comme il faisoit il resolut de traverser en droicte ligne ce qui luy restoit du bois pour estre dans la route ou estoiet ceux qu'il suivoit esperant regagner facilement le temps qu'il perdroit quand il seroit dans le chemin la chose ne reussit pourtant pas comme il l'avoit pensee car pendant qu'il traversoit ce bois ceux qu'il suivoit s'esloignerent de telle sorte qu'il ne les entendit plus lors qu'il fut arrive dans la route neantmoins il espera de les rejoindre facilement et en effect il fut au galop suivy de ligdamis et de ce cavalier qui luy restoit jusques a deux cens pas de la que trouvant diverses routes et diverses pistes mais perticulierement deux qui paroissoient esgallement fraisches il se resolut encore d'envoyer ce cavalier qu'il avoit par une et d'aller par l'autre avecque ligdamis de sorte que choisissant encore entre ces deux chemins celuy qu'il vouloit prendre il alla avecque le plus de diligence qui luy fut possible il n'eut pas marche trente pas qu'il rencontra deux femmes de village avecque des corbeilles de fruicts sur leur teste a qui le demanda si elles n'avoient rencontre personne mais 
 elles luy respondirent qu'il y avoit environ une demie heure qu'elles avoient creu entendre passer des chevaux aupres d'elles mais qu'elles n'avoient pourtant rien veu une si bizarre responce fit que cyrus ne voulut pas perdre davantage de temps a demander rien a ces femmes se contentant seulement de vouloir qu'elles luy enseignassent le chemin et l'endroit ou elle asseuroient avoir ouy ces chevaux qu'elles disoient n'avoir point veus mais l'une n'avoit pas plustost dit que c'estoit a un lieu qu'elle luy marquoit que l'autre n'en pouvant tomber d'accord luy soustenoit que c'estoit a un autre et qu'asseurement la peur qu'elle avoit eue luy avoit trouble la raison si bien que cyrus voyant qu'il ne faisoit que perdre du temps a les escouter suivit le chemin ou il estoit mais comme il vit qu'il le suivoit inutilement et qu'il ne trouvoit rien de ce qu'il cherchoit il entra en un desespoir estrange et d'autant plus qu'il voyoit que son cheval estoit si las qu'il ne pouvoit plus marcher et que la nuict estoit desja assez proche aussi fut-il contraint de croire le conseil de ligdamis et de consentir d'aller faire repaistre leurs chevaux a la premiere habitation qu'ils trouveroient mais comme ils y vouloient aller le bois s'esclaircissant peu a peu ils arriverent a un endroit ou un furieux torrent qui descend avecque impetuosite d'une montagne qui n'est pas loing de la separe le bois d'une agreable prairie qui est de l'autre coste ayant de telle sorte creuse la terre en 
 ce lieu la et s'estant fait un passage si large et si profond qu'il n'est pas possible de le traverser ny en nageant ny a cheval cyrus estant donc arrive au bord de ce torrent le long duquel il falloit qu'il allast durant quelque temps n'y fut pas si tost qu'il vit une femme a demy couchee au milieu de cette prairie qui avoit la teste appuyee sur les genoux d'une autre il n'eut pas plustost veu cela qu'il eut une esmotion extraordinaire d'abord son premier sentiment fut de vouloir traverser ce torrent mais son cheval en se cabrant pour n'y pas aller luy ayant donne le temps de considerer ce qu'il vouloit faire il connut qu'en effect il vouloit tenter une chose impossible il se renfonca donc d'un pas ou deux dans le bois pour estre moins en veue et pour voir mieux mais quel estonnement fut le sien lors que cette femme qui estoit a demy couchee se levant aussi bien que celle sur qui elle s'appuyoit il vit que la premiere estoit mandane et que l'autre estoit martesie a peine les eut il veues que les voulant monstrer a ligdamis qui estoit demeure quelques pas derriere il se tourna vers luy et l'appella plusieurs fois mais comme il l'eut fait approcher pour les luy montrer il ne les vit plus et par consequent ne peut les luy faire voir cette prodigieuse advanture l'estonna de telle sorte qu'il ne s'osoit croire luy-mesme il s'approcha alors autant qu'il peut de ce torrent pour regarder le mesme endroit ou il croyoit avoir veu mandane mais il n'y vit 
 rien du tout cependant il jugeoit bien que durant qu'il avoit tourne la teste pour appeller ligdamis elle ne pouvoit pas avoir gagne un chemin creux qui estoit vers le pied de la montagne ainsi ne scachant si c'estoit une apparition ou une revesrie il demeuroit sans parler sa raison dementoit pourtant ses yeux et luy persuadoit que ce ne pouvoit estre mandane qu'il avoit veue toutesfois cette image avoit fait une si forte impression dans son esprit qu'apres avoir dit a ligdamis ce qu'il avoit veu il luy demanda par ou on pourroit traverser ce torrent mais ligdamis luy respondit qu'il faloit retourner sur leurs pas et qu'ils avoient quitte une route dans le bois qui les eust menez a cette prairie s'ils l'eussent prise apres cela il luy dit qu'il le faloit donc faire et qu'absolument il vouloit du moins voir de plus pres le lieu ou il avoit eu une si belle apparition ligdamis representa alors a cyrus tout ce qu'il peut pour l'en empescher luy semblant que c'estoit une peine bien inutile que celle qu'il vouloit prendre mais il falut en fin qu'il le menast ou il vouloit aller et en effect ligdamis le conduisit par un lieu ou le torrent s'espanchant n'avoit presque point de profondeur de sorte que le passant facilement ils furent en diligence dans cette prairie de peur que la nuict ne les surprist tout a fait devant qu'ils y fussent ils eurent pourtant encore assez de jour pour y arriver ils n'y furent pas si tost que cyrus allant droict ou il avoit veu mandane vit en effect que 
 l'herbe estoit foulee en ce lieu la qu'il paroissoit qu'on s'y estoit assis et qu'il y avoit mesme un petit sentier nouvellement fraye dans cette prairie car par tout ailleurs on voyoit toutes les fleurs et toutes les herbes avecque cette fraischeur que leur donne la rosee pendant les soirs d'este mais en cet endroict elles estoient a demy panchees et marquoient si visiblement qu'on y avoit marche qu'on n'en pouvoit pas douter aussi l'illustre cyrus estoit-il si surpris de ce qu'il avoit veu et de ce qu'il voyoit qu'il en pensa perdre la raison pour ligdamis il estoit persuade que le hazard avoit fait que cette herbe se trouvoit foulee au mesme lieu ou cyrus disoit avoir eu cette apparition et il croyoit de plus que ce que ce prince pensoit avoir veu estoit un pur effect de la force de son imagination et de son amour tout ensemble si bien que voyant que la nuict tomboit tout d'un coup qu'il y avoit encore assez loing jusqu'a la premiere habitation et que leurs chevaux n'en pouvoient plus il forca cyrus de marcher et de quitter un lieu ou il avoit veu ou mandane ou un phantosme qui luy ressembloit car il ne pouvoit determiner lequel des deux il devoit croire mais en se resolvant de marcher ce fut du moins par ce petit sentier qu'il voyoit nouvellement fait bien est-il vray qu'au sortir de la prairie la nuict fut si noire qu'il n'y eut plus moyen de remarquer nulle trace ny de gens ny de chevaux et il falut qu'il se laissast conduire par ligdamis ce 
 fut alors que marchant dans l'obscurite il r'appella en sa memoire le songe qu'il avoit fait il y avoit desja quelque temps et qui luy avoit fait voir mandane dans une prairie et mandane disparoistre un moment apres la conformite qu'il y avoit entre ce songe et ce qui luy venoit d'arriver augmentoit encore son estonnement de sorte que sans scavoir s'il le devoit considerer comme un advertissement de ce qui luy estoit advenu ou s'il devoit regarder l'apparition qu'il avoit eue comme le songe d'un homme esveille il avoit l'ame bie en peine apres rappellant encore en son souvenir toute cette longue suitte de mal-heurs qui luy estoient arrivez depuis qu'il estoit party de persepolis a l'age de seize ans et considerant qu'il n'en avoit encore que vingt-quatre il trouvoit que s'il avoit a continuer de vivre et d'estre mal-heureux il faloit donc que les dieux inventassent de nouvelles infortunes n'y en ayant aucune qu'il n'eust esprouvee il est vray que du coste de la gloire et de la guerre il avoit este fort heureux mais comme toutes ses victoires avoient este inutiles a sa princesse il les mettoit plustost au nombre de ses disgraces qu'a celuy de ses bonnes fortune cependant durant que cyrus s'entretenoit d'une si triste maniere il avancoit insensiblement ne faisant autre chose que suivre ligdamis qui marchoit devant mais enfin estant arrivez a une maison qui estoit separee de cent pas seulement d'un hameau qui estoit au pied d'une coline cyrus descendit de cheval et sans 
 s'informer s'il seroit bien ou mal loge il entra dans une petite chambre qu'on luy donna ligdamis prenant tous les soing qu'il faloit pour faire que cyrus passast la nuict en ce lieu-la avecque le moins d'incommodite qu'il pourroit mais comme ce prince vouloit en partir a la premiere pointe du jour il s'opposoit a l'empressement de ligdamis autant qu'il luy estoit possible ne se souciant guere de faire un mauvais repas ny de mal coucher et certes il fut a propos qu'il ne s'en souciast point car comme le maistre de la maison ou il estoit loge n'y estoit pas et qu'il n'y avoit qu'une femme et un fils qu'elle avoit il n'eust pas este ayse qu'il eust este bien et il eust este d'autant plus difficile que ligdamis ne voulut point que cette femme allast au hameau ou il n'avoit pas voulu par prudence mener cyrus car enfin il aprehendoit que s'il estoit connu pour le vainqueur de cresus et pour celuy qui le tenoit prisonnier il ne se trouvast quelques-uns des sujets de ce malheureux roy qui arrestassent cyrus c'est pourquoy il ayma mieux que ce prince fust incommode que de l'exposer a ce peril cependant cette pauvre femme chez qui ils estoient leur en faisoit mille excuses leur disant que si son mary y eust este elle les eust mieux receus cyrus qui ne manquoit pas de s'informer tousjours de mandane luy demanda si elle n'avoit point veu passer de femmes de qualite a cheval ce jour-la accompagnees d'un homme qu'il luy despeignoit tel 
 qu'estoit le roy de pont mais elle luy respondit que non de sorte que cyrus et ligdamis apres avoir fait un leger repas et s'estre entretenus durant assez long temps de la passion qui regnoit dans leur ame donnerent enfin quelques heures au repos cyrus s'esveilla pourtant devant le jour qu'il attendit avecque beaucoup d'impatience aussi ne le vit il pas plus tost paroistre qu'il se prepara a partir mais comme il estoit prest de monter a cheval il se trouva que le maistre de cette petite maison estant revenu la nuict le vint saluer et l'asseurer qu'il estoit bien fasche de n'avoir pas este chez luy pour le mieux recevoir que sa femme n'avoit fait ce pauvre homme luy disant autant de choses pour se justifier de ne s'y estre pas trouve que s'il eust peu deviner qu'il y viendroit et qu'il eust este oblige d'estre ce n'est pas seigneur luy dit-il que je me doive repentir de ce que j'ay fait car je vous asseure que j'ay assiste une dame bien affligee une dame reprit cyrus avecque precipitation ouy seigneur poursuivit il et je l'ay laissee a vingt stades d'icy a un village ou j'ay demeure autrefois cyrus entendant parler cet homme de cette sorte le pressa de luy dire ou il avoit trouve cette dame conment elle estoit faite et quelle affliction elle avoit pour l'affliction qu'elle a reprit-il je ne la scay pas bien mais je scay qu'elle est belle qu'elle pleure fort et qu'un homme qui est aupres d'elle est fort occupe a la consoler mais ou l'as tu trouvee reprit cyrus je la 
 trouvay hier repliqua cet homme un peu devant que le soleil fust couche comme je revenois d'un lieu ou j'avois eu a faire et je sceus parce que je luy entendis dire qu'allant a cheval le long d'un torrent qui est entre un bois et une prairie son cheval avoit bronche qu'elle estoit tombee dans ce torrent qu'elle avoit pense estre noyee et qu'elle s'estoit tellement blessee a une jambe qu'elle ne pouvoit ny se sustenir ny souffrir l'agitation du cheval de sorte qu'arrivant cet endroit comme elle estoit en cet estat je m'offris a l'assister et cet homme qui l'accompagnoit me prenant au mot me pria de le mener en quelque lieu ou cette dame peust estre secourue et en effect je l'ay conduitte a ce village ou je vous ay dit que je l'ay laissee ayant eu toutes les peines du monde a arriver jusques-la cet homme ayant este contraint de la prendre entre ses bras et de me donner le cheval sur quoy elle estoit lors qu'elle estoit tombee dans le torrent cyrus n'eut pas plustost ouy ce qu'il luy disoit qu'il le pria avecque precipitation de le mener ou estoit cette dame sans scavoir s'il devoit croire que ce fust mandane mais cet homme ne scachant s'il ne feroit point mal de luy obeir voyant qu'il en tesmoignoit tant d'empressement eu fit quelque difficulte neantmoins a la fin cyrus luy promit tant de le recompenser qu'il se mit en estat de le conduire ou il vouloit aller et en effect il le mena au lieu ou estoit celle qu'il avoit assistee et le mena mesme 
 dans la chambre ou elle estoit sans l'en faire advertir car comme ceux chez qui elle estoit logee estoient de sa connoissance ils ne s'opposerent point a son dessein cyrus leur demanda pourtant devant que de la voir si elle estoit fort blessee mais ils luy respondirent qu'elle l'estoit bien moins qu'elle ne l'avoit creu lors qu'elle estoit tombee pour ce que le chirurgien avoit trouve qu'elle n'avoit pas la jambe rompue et qu'elle n'avoit este que demise et qu'ainsi il asseuroit que ce ne seroit rien pourveu qu'elle fust quelques jours sans marcher
 
 
 
 
apres cela cyrus entrant dans la chambre de cette dame connut que s'estoit arianite il ne l'eut pas plustost veue qu'allant droict a elle voyant qu'il ne pouvoit estre entendu que de ligdamis qui l'avoit suivy ha ma chere arianite luy dit-il qu'avez vous fait de ma princesse seigneur luy respondit elle bien estonnee de le voir je l'ay abandonnee malgre moy a cause d'un accident qui m'est arrivee et je n'ay pas este si heureuse que martesie qui est allee avecque elle mais ou est elle reprit cyrus et en quel lieu de la terre le roy de pont la mene-t'il peut-il estre loing et ne pouvez vous pas m'enseigner par ou je le dois suivre helas seigneur repliqua-t'elle vous me demandez bien des choses ou je ne vous puis respondre car je ne scay ou va le roy de pont je ne scay quel chemin il tient et je scay seulement que je le quittay hier au soir comme le soleil se couchoit je scay encore qu'il devoit marcher 
 toute la nuict et je scay de plus qu'il est fort difficile que vous le puissiez suivre non seulement parce qu'il est fort loing devant vous mais encore parce qu'il voyage sans estre veu vous me dites tant de choses fascheuses reprit cyrus que je croy que ma raison en estant troublee fait que je n'entends pas bien la derniere que vous venez de me dire je ne vous dis pourtant rien qui ne soit vray repliqua-t'elle c'est pourquoy seigneur comme vous ne pouvez suivre le roy de pout sans scavoir auparavant de quelle maniere il s'en va il faut que vous vous donniez la patience que je vous l'aprenne je voudrois bien reprit-il vous demander comment le roy de pont est party de sardis s'il a enleve ma princesse ou si elle l'a suivy si je la vy hier en un milieu d'une prairie avecque martesie comme je l'y creus voir et si elle a de la haine pour moy je voudrois mesme encore vous demander comment vous vous portez de vostre cheute je voudrois vous faire porter en un lieu plus commode mais plus que tout cela je voudrois suivre mandane et l'oster a l'injuste rival qui me l'enleve vous ne pouvez pourtant seigneur reprit arianite la suivre avecque succez si vous ne scavez ce que je scay dites le moy donc promptement je vous en conjure adjousta cet amoureux prince ligdamis voulut alors se retirer a l'autre coste de la chambre mais cyrus le retenant obligeamment voulut qu'il entendist ce qu'arianite avoit a luy dire si bien qu'apres avoir fait fermer la porte et 
 avoir donne commission a une femme qu'on envoya aupres d'arianite pour la servir d'empescher que personne n'entrast cyrus s'estant assis au chevet de son lict se mit a la presser de luy dire tout ce qu'elle scavoit de mandane je pourrois sans doute seigneur repliqua t'elle vous apprendre beaucoup de particularitez de la princesse que j'ay l'honneur de servir que vous seriez bien ayse de scavoir mais en l'estat ou sont les choses il faut ne vous dire que ce qui est necessaire que vous scachiez presentement je ne m'amuseray donc point a vous apprendre tout ce que vous scaurez un jour avecque plus de loisir mais je vous diray afin que vous adjoustiez plus de foy a mes paroles et que vous n'ignoriez pas par quelle voye je sceu les plus secrets sentimens du roy de pont qu'un homme de qualite qui est a luy et qui est sans doute fort innocent de l'injustice du roy son maistre ayant eu quelque compassion des mal-heurs de la princesse mandane s'est tellement accoustume a la pleindre en parlant a moy que luy en scachant quelque gre je me suis aussi accoustumee a luy parler avec beaucoup de civilite et je puis vous asseurer que c'a este par son moyen que nous avons receu cent mille petits soulagemens dans nostre prison mais enfin seigneur sans prendre un si long detour je vous diray que je pense que de la compassion il a passe a l'amitie et que j'ay quelque credit sur son esprit aussi est-ce par luy que j'ay sceu par quelle voye vostre rival a peu vous oster le fruict 
 de vostre victoire en vous enlevant mandane vous scaurez donc que des que le roy de pont vit que vous vous resolviez de prendre sardis par la faim voyant que vous ne le pouviez prendre par force il creut qu'il estoit perdu quoy qu'il ne le tesmoignast qu'a pactias seulement et a celuy qui me l'apprit hier et qui s'appelle timonide voyant donc que les lignes estoient commencees il connut que si une fois elles estoient achevees il ne luy seroit pas possible de sortir de sardis et d'avoir recours a la fuitte de sorte qu'il entra en un desespoir sans esgal timonide m'a dit que ce prince fit alors ses derniers efforts contre luy mesme pour vaincre sa passion mais qu'il n'y eut pas moyen et que ce qui l'en empescha fut qu'il espera que la jalousie qu'il avoit mise dans le coeur de la princesse et dont elle vous donna des marques par une lettre a ce que je luy ay un jour entendu dire en parlant a martesie seroit peut-estre une disposition favorable pour luy cependant il ne pouvoit comment concevoir qu'il fust possible de sortir de sardis et d'en faire sortir mandane mais quoy qu'il creust presques absolument que cela estoit impossible il ne laissoit pas d'en chercher continuellement les voyes et d'en parler tousjours avecque pactias qui s'estant lie tres-estroittement aux interests de ce prince songeoit bien plus a le satisfaire qu'a bien servir cresus dont il estoit mescontent pactias voyant donc le roy de pont en cette peine le fut trouver un matin et luy dire qu'il avoit imagine 
 les voyes de faire sortir mandane de sardis d'abord ce prince transporte de joye l'embrassa puis un moment apres ne croyant pas que cela fust possible il n'osoit quasi luy demander quelle estoit cette voye qu'il avoit imaginee mais a la fin pactias prenant la parole seigneur luy dit-il je ne pense pas que vous puissiez ignorer la merveilleuse vertu de cette pierre qui s'apelle heliotrope et que vous n'ayez point sceu que le fameux anneau de gyges dont on a tant parle par tout le monde et qui en le rendant invisible luy fit gagnet une couronne a tousjours este conserve fort soigneusement dans la famille royale de lydie et que le prince mexaris frere de cresus l'avoit eu du roy son pere il me semble mesme avoir ouy dire qu'on vous raconta un jour une plaisante chose qu'avoit cause cette bague une fois que maxaris donnoit colation a panthee du temps qu'il en estoit amoureux et qu'abradate estoit son rival c'est pourquoy je ne m'amuseray point a vous redire qu'il sort un certain esclat de cette pierre qui esblouit ou qui forme une espece de nuage qui envelope la personne qui la rend invisible mais je vous asseureray qu'elle n'a jamais manque de produire cet effect extraordinaire or seigneur il faut que vous scachiez que lors que mexaris mourut il estoit hors de sardis et fort mal avecque le roy son frere a cause qu'il avoit voulu enlever la princesse de clasomene de sorte que comme la nouvelle de sa mort fut plustost sceue 
 de ses domestiques que du roy ils volerent la plus grande partie de ses thresors devant qu'on y peust donner ordre mais entre les autres choses qu'ils prirent cette fameuse bague de gyges fut desrobee on fit alors une estrange recherche pour descouvrir qui avoit fait ce vol cresus regrettant plus cette bague que tout le reste qu'on avoit pris mais on n'en eut point de nouvelles cependant il est arrive qu'un des officiers de ce prince s'estant attache a me voir m'obligea a luy donner charge dans cette citadelle ou il est mort de maladie ce matin mais en mourant il m'a fait appeller et m'a appris qu'il avoit este complice du vol qui avoit este fait apres la mort de mexaris adjoustant que n'en ayant plus que cette bague de gyges entre les mains il la remettoit entre les miennes je ne scay s'il vouloit dire qu'il me la laissoit pour la rendre au roy ou pour me la donner car il a perdu la parole et il est mort une heure apres quoy qu'il en soit seigneur j'ay la bague et elle fait son effect si admirablement que je croy que vous en devez beaucoup attendre d'abord le roy de pont eut une joye extreme de ce que pactias luy disoit ne luy laissant point de repos qu'il ne luy eust monstre a cette bague mais lors qu'il eut considere la chose de plus pres il connut que cela ne suffisoit pas encore car la vertu de cette pierre ne s'estend qu'un pas au dela de celuy qui la porte ainsi quand il eust imagine les voyes de la faire 
 porter a mandane cela n'eust pas encore este assez pour le cacher de sorte qu'il fut presques plus afflige qu'il n'estoit auparavant il se mit donc a resver profondement pour tascher de trouver les voyes de se servir d'une chose qui d'abord luy avoit semble pouvoir luy estre si utile et comme l'amour est une passion qui subtilise l'esprit et qui donne un nouveau feu a l'imagination la plus vive il ne fut pas longtemps sans trouver celle qu'il cherchoit il pensa donc que comme une pierre d'aimant divisee en plusieurs parties conserve en chaque partie la vertu qu'elle a d'attirer le fer et que l'ambre conserve aussi la qualite que la nature luy a donne quoy qu'on le partage que de mesme la pierre de cette bague estant partagee pourroit conserver sa vertu toute entiere en chaque partie et qu'ainsi il pourroit trouver par ce moyen les voyes de se rendre invisible aussi bien que mandane il n'eut pas plustost eu cette pensee qu'il la communiqua a pactias qui trouvant la chose admirablement bien imaginee ne douta nullement que l'heliotrope ne fist ce que faisoit l'aimant trouvant mesme qu'il estoit assez croyable qu'une pierre qui avoit une qualite aussi merveilleuse que celle la et aussi puissante l'auroit presques esgallement en toutes ses parties et qu'ainsi il n'y auroit rien a hazarder il adjoustoit encore pour fortifier sa croyance que toutes les choses inanimees qui sont en la nature soit parmy les pierres ou parmy les metaux conservent leurs qualitez quoy 
 qu'on les divise qu'ainsi il n'y avoit point a balancer et qu'il faloit partager cette merveilleuse heliotrope mais en la partageant simplement en deux reprit le roy de pont il faudroit vous laisser icy et il faudroit y laisser martesie et arianite cependant je suis asseure que si vous demeuriez a sardis apres ma fuitte cresus feroit ce qu'il pourroit pour vous perdre et je scay de plus que j'aurois plus de peine a enlever mandane toute seule qu'a l'enlever avecque martesie et avecque arianite neantmoins dit pactias je ne croy pas que vous deviez entreprendre de diviser cette pierre en tant de parties pour ce qui me regarde adjousta-t'il il ne faut pas que vous vous en mettiez en peine je me sauveray desguise a la premiere sortie qu'on fera et en attendant je demeureray cache dans sardis n'osant pas me fier a tous les soldats de la citadelle en la conjoncture ou sont les choses et pour les filles de la princesse poursuivit-il nous les enfermerons jusques a ce que vous soyez avez loing pour ne devoir plus craindre d'estre suivy quoy que ce dessein ne fust pas encore trop bien examine et que le roy de pont y vist encore beaucoup de difficultez qui luy paroissoient invincibles il ne laissa pas d'agir comme s'il eust este tout a fait resolu de l'executer esperant qu'avec le temps il trouveroit les moyens de surmonter tous les obstacles qu'il y voyoit pactias fit donc venir un ouvrier tel qu'il le faloit pour partager cette heliotrope et pour la remettre en oeuvre quand elle 
 auroit este partagee mais pour le faire travailler seurement sans craindre qu'il allast redire ce qu'il auroit fait devant que de se confier entierement a luy on luy fit apporter toutes les choses dont il avoit besoin pour le travail a quoy on le vouloit employer sans luy dire precisemant ce que c'estoit de sorte que ce fut dans une chambre de la citadelle ou on l'enferma qu'il fit ce que le roy de pont et pactias vouloient qu'il fist mais seigneur comme cet homme voulut partager cette pierre dont il ne connoissoit pas la nature et qui estoit extraordinairement grande pour une bague au lieu de le faire comme il vouloit et comme le vouloit le roy de pont c'est a dire de la diviser seulement en deux elle s'esclata tout d'un coup et se mit en six pieces de differentes grandeurs le roy de pont qui avoit voulu estre present voyant cet accident et craignant malgre tout le raisonnement qu'il avoit fait que cette pierre divisee en tant de morceaux n'eust perdu la plus grande partie de sa vertu et qu'elle ne luy fust inutile en eut une douleur estrange et dit tant de choses fascheuses a celuy qui l'avoit rompue qu'il fut tres-longtemps a le quereller sans oser s'esclaircir si sa crainte estoit bien ou mal fondee mais a la fin en ayant fait l'espreuve il trouva que cette pierre divisee avoit conserve sa vertu presque toute entiere en chacune de ses parties de sorte que changeant de sentimens il remercia celuy dont il s'estoit pleint car par ce moyen il vit beaucoup 
 plus de facilite a enlever mandane que lors que cette pierre ne devoit estre mise qu'en d'eux pieces seulement apres avoir donc bien envisage la chose il creut que ce dessein qu'il avoit juge impossible n'estoit plus simplement que difficile cependant devant que de faire mettre ces pierres en oeuvre il examina comment il pourroit faire pour obliger mandane a en porter une et pour faire aussi que martesie et moy fissions la mesme chose car il creut bien que quelque jalousie qu'eust cette princesse il ne l'obligeroit jamais a servir elle mesme a son enlevement considerant donc ce qu'il pouvoit faire il pensa que puis qu'il faloit que cette pierre pour faire son effect fust tournee vers la personne qui la portoit il ne pouvoit mieux faire reussir son dessein qu'en trouvant invention de la faire attacher a l'arcon de la selle du cheval que mandane devoit monter parce que de cette facon la pierre seroit tournee vers elle et seroit presque aussi pres de son visage et de toute sa personne que si elle l'eust portee en bague si bien que ne croyant pas possible de pouvoir rien imaginer de mieux il commanda a celuy qui devoit mettre ces pierres en oeuvre d'en enchasser trois dans de l'argent seulement et que ce fust de facon qu'on peust les mettre et les oster quand en voudroit du lieu ou il luy fit entendre qu'il vouloit qu'on les mist et que pour les trois autres il vouloit qu'elles fussent en bague de sorte que cet homme se mettant a resver sur la proposition qu'on luy avoit faite il s'imagina 
 une chose telle que le roy de pont la vouloit car il fit un petit cercle d'argent de la grandeur qu'il le faloit pour enclorre le bas de cette pomme qui forme l'arcon d'une selle enchassent cette pierre au milieu de ce cercle comme si c'eust este une teste de cloud et y en enchassant plusieurs autres qui n'avoient nulle vertu afin que cela parust un simple ornement ce petit cercle se fermant a vis et s'ostant quand on vouloit estant mesme fait avecque tant d'art que l'heliotrope se devoit tousjours trouver tournee vers la personne qui seroit sur le cheval ou seroit la selle ou on l'auroit attachee cette invention sembla si bonne au roy de pont qu'il pressa estrangement celuy qui l'avoit trouvee d'executer ce qu'il avoit si bien pense et en effet il le fit aussi adroitement qu'il l'avoit imagine mais durant qu'il travailloit le roy de pont fit deux choses en mesme temps l'une de tascher d'augmenter la jalousie de la princesse et l'autre de ne laisser pas de songer a prendre autant de precautions pour sortir de sardis que s'il n'eust point eu cette merveilleuse pierre s'imaginant en cas que sa venu manquast tout d'un coup qu'il ne s'y devoit pas fier absolument et qu'il ne devoit pas laisser d'agir comme s'il ne l'eust point eue pour faire donc ces deux choses tout a la fois apres que ces dames a qui vous permistes de sortir de sardis a la priere de la princesse araminte en furent effectivement fort ha arianite interrompit cyrus 
 ce n'a point este a la priere de la princesse araminte que j'ay laisse sortir ces dames mais a celle d'une de leurs parentes nommee doralise qui estoit aupres de la feue reine de la susiace cependant seigneur reprit arianite mandane n'a pas laisse de le croire et de vous accuser de peu d'affection pour elle de leur avoir donne la liberte de sortir de sardis et de trop d'affection pour araminte mais de grace seigneur donnez-vous la patience de m'escouter scachez donc poursuivit-elle qu'apres que ces dames furent sorties le roy de pont fit si bien que le lendemain il obligea un des gardes de la princesse de nous conter comme une nouvelle qu'on avoit sceue par quelques prisonniers qu'on avoit faits que vous les aviez receues avec des civilitez extraordinaires que vous les aviez envoyees a la princesse araminte leur faisant rendre tous les honneurs imaginables a sa consideration adjoustant que presentement cette princesse disposoit de toutes les charges de l'armee que c'estoit a elle qu'on s'adressoit pour en obtenir de vous lors qu'il y avoit quelque officier tue qu'elle faisoit delivrer d'entre les prisonniers qui bon luy sembloit et qu'en fin vous en estiez si amoureux que tout le monde en estoit estonne disant encore que beaucoup vous en blasmoient vous pouvez bien juger que martesie et moy ne nous fussions pas advisees d'aller dire cela a la princesse quand mesme nous l'aurions creu ce que nous n'aurions pourtant jamais fait mais celuy 
 qui nous parloit ainsi prit son temps de nous dire la chose durant que la princesse estoit dans le petit cabinet qu'on luy avoit fait dans sa chambre par un retranchement qui n'avoit point d'espaisseur de sorte que nous disant cela fort haut elle l'entendit et en eut toute la douleur toute la colere dont elle peut estre capable ce qui luy rendit encore la chose plus vray semblable fut que le roy de pont ne luy en parla point ou s'il luy en dit quelque chose ce fut seulement en passant de sorte que luy scachant bon gre de sa discretion elle en fut encore plus irritee contre vous ha arianite s'escria cyrus que m'allez-vous apprendre croyez seigneur poursuivit-elle que je ne vous apprendray pas que la princesse ayme le roy de pont mais il est vray que sans estre peu sincere je ne puis pas vous dire qu'elle ne se pleigne point de vous elle s'en pleint avecque tant d'injustice reprit ce prince afflige que j'apprehende que les dieux pour la punir ne m'empeschent de la delivrer mais de grace arianite achevez de me dire tout ce qu'il faut que je scache je vous diray donc seigneur poursuivit-elle que mandane ayant l'esprit aussi irrite qu'une personne qui a le coeur aussi grand qu'elle le devoit avoir dans la croyance ou elle estoit que vous estiez infidelle elle se mit dans la fantaisie un dessein fort surprenant quoy que martesie luy peust dire et sans en parler mesme a la princesse palmis a qui elle ne voulut pas montrer toute sa jalousie enfin seigneur vous 
 le diray-je apres que mandane eut passe une nuit toute entiere sans dormir qu'elle vous eut accuse mille et mille fois d'ingratitude et d'inconstance qu'elle se fut promis a elle-mesme de n'aimer jamais rien qu'elle se fut resolue de faire tout ce qu'elle pourroit pour ne vous aimer plus ou pour vous aymer moins elle nous dit des choses a martesie et a moy capables de toucher l'ame la plus dure et qui vous doivent donner plus de satisfaction que de douleur parce qu'elles sont une marque de l'affection de la princesse quoy que cette satisfaction reprit il ne soit pas sans amertume dites moy donc tout ce que dit mandane je vous en conjure car je respecte si fort ma princesse que mesme les injures qu'elle m'a dites ne me feront pas murmurer contre elle helas seigneur reprit arianite si je vous disois tout ce que dit la princesse je n'acheverois d'aujourd'huy car je puis vous asseurer qu'elle dit plus de choses ce jour la en un quart d'heure qu'elle n'a accoustume d'en dire en deux heures non non disoit-elle a martesie qui vouloit la supplier d'attendre a juger de vous apres la prise de sardis ne me proposez point le jour de la victoire de cyrus comme celuy de ma liberte je veux bien qu'il vainque disoit elle car je ne le hais pas encore assez pour desirer qu'il soit vaincu mais je ne veux pas qu'il me delivre et je regarde aujourd'huy la liberte qu'il me donneroit comme la chose du monde qui me causeroit la plus sensible 
 douleur si elle arrivoit mais dieux adjoustoit-elle est-il bie possible qu'une personne de ma condition ne puisse suborner ses gardes en l'estat ou sont les choses car enfin si les affaires de cresus sont en mauvais termes celles du roy de pont sont encore plus mal pourquoy donc ne seroit t'il pas possible que l'esperance d'estre recompensez magnifiquement par le roy des medes portast quelques uns de mes gardes a me donner la liberte tout a bon adjoustoit-elle je croiray que vous manquez d'adresse ou d'affection si vous ne le faites ou du moins si vous ne le tentez il est si ordinaire reprit-elle de voir changer les hommes avecque la fortune que je ne doute point que si vous me teniez bien vous ne veniez a bout d'une chose qui me donneroit une joye que je ne vous puis exprimer imaginez-vous mes cherez filles nous disoit-elle quel plaisir je recevrois si je pouvois trouver les voyes de sortir de la puissance du roy de pont de ne devoir point ma liberte a cyrus et de pouvoir alors luy reprocher son inconstance sans luy avoir une nouvelle obligation encore une fois songez je vous en conjure quel seroit le service que vous me rendriez et la reconnoissance que j'en aurois mais madame luy dit martesie quand il seroit possible qu'arianite et moy puissions suborner vos gardes comment concevez vous qu'ils pussent vous sauver ne considerez vous point qu'il ne suffiroit pas de vous faire sortir de sardis et qu'il faudroit eschaper encore a 
 ceux qui l'assiegent sur qui ces gardes n'ont point de pouvoir ha martesie s'escria t'elle ne me faites peint cette objection vous asseurant que pourveu que je sois hors de sardis je trouveray peut-estre bien les voyes d'eschaper esgallement et au roy de pont et a cyrus principalement si on m'en pouvoit faire sortir par un endroict ou les medes fussent de garde car apres tout je ne pense pas que les sujets du roy mon pere pussent me desobeir ny me refuser de me remener a ecbatane au lieu de me mener a cyrus joint que quand mesme ils ne le voudroient pas faire et qu'ils me conduiroient vers cet infidelle je luy aurois tousjours oste l'avantage de m'avoir delivree et de me rendre la liberte au lieu du coeur qu'il m'avoit donne et qu'il m'oste avecque tant d'injustice enfin seigneur la princesse nous dit tant de choses qu'elle nous persuada presques qu'en en effect nous avions tort et qu'il n'estoit pas si difficile que nous pensions de suborner ses gardes je m'offris alors de parler a timonide sur qui je scavois bien que j'allois quelque credit mais elle me le deffendit expressement me disant que c'estoit aux officiers de pactias ou a pactias luy-mesme qu'il faloit proposer la chose et non pas a un homme qui estoit au roy de pont elle nous donna pouvoir de tout promettre pour elle nous asseurant qu'elle tiendroit exactement tout ce que nous aurions promis nous voulusmes encore la conjurer de ne vous accuser pas si legerement et d'attendre en repos la liberte que vous 
 luy donneriez infailliblement bien-tost mais ne pouvant rien obtenir nous nous resolusmes martesie et moy de tenter la chose sans elle nous parlasmes donc des le soir mesme a un des officiers de pactias nous luy representasmes apres l'avoir fait tomber insensiblement sur le discours des malheurs de la princesse que luy et ses compagnons estoient eux mesmes bien mal heureux apres avoir garde mandane avecque tant de fidelite et tant de soing de voir qu'ils n'en seroiet jamais recompensez puis que ceux de qui ils le devoient estre alloient n'estre plus que des esclaves de cyrus en suitte adjoustant encore d'autres raisons et joignant son interest a la pitie qu'il devoit avoir d'une si grande princesse nous luy proposasmes de la servir en subornant une partie de la garnison ou en persuadant a pactias de delivrer mandane pour mettre sa fortune a couvert de l'orage qui alloit faire perir cresus cet homme nous entendant parler ainsi ne rejetta point entierement la proposition que nous luy fismes quoy qu'il ne l'acceptast pas et nous creusmes que la difficulte qu'il en faisoit n'estoit que pour tirer une plus grande recompense du service que nous voulions qu'il rendist a la princesse ce n'estoit pourtant pas sa pensee et s'il ne nous osta pas l'esperance de le flechir ce fut qu'il eut peur que s'il nous refusoit absolument nous ne fissions la mesme proposition a d'autres qui l'escoutassent mieux que luy et pour vous monstrer seigneur que ce fut la son raisonnement 
 vous scaurez qu'il ne fut pas plustost hors d'avecque nous qu'il fut advertir pactias de ce que nous luy avions dit de sorte que croyant que cela faciliteroit extremement le dessein qu'avoit le roy de pont d'enlever mandane il luy dit la chose qui luy donna une joye inconcevable ne doutant plus du tout qu'il n'enlevast facilement la princesse et ce qui faisoit qu'il en doutoit moins estoit qu'il venoit de scavoir que le pactole estoit tellement abaisse qu'il estoit facile de le gayer a un endroict qui est fort pres de la citadelle si bien que voyant que le seul obstacle qu'il trouvoit a son dessein qui estoit celuy de nous pouvoir mener par force sans que nous criassions estoit surmonte il ne songea plus qu'a executer promprement la chose se resolvant toutesfois d'attendre quelqu'une de ces nuits ou il y auroit allarme du coste de la ville oppose a la citadelle qui estoit celuy ou il y en avoit le plus souvent parce qu'estant le plus foible c'estoit celuy qu'on craignoit le plus qui fust attaque cependant pactias ordonna a celuy a qui nous avions parle d'agir avecque nous comme un homme qui vouloit en effect faire sa fortune en delivrant mandane et qu'il conduisist cette feinte negociation si adroitement que nous ne passions soubconner qu'il nous trompast et certes il le fit si bien que nous creusmes martesie et moy qu'en effect nous l'avions persuade car enfin il nous dit tout ce que nous eust pu dire un homme qui eut eu quelque peine a trahir son maistre et 
 qui l'eust pourtant voulu faire par interest en feignant que c'estoit par la compassion qu'il avoit eue du mal heur de la princesse aussi martesie et moy y fusmes nous tellement trompees que nous trompasmes mandane sans en avoir le dessein il est vray qu'elle ne le fut pas moins par les paroles de celuy avecque qui nous traittions que par les nostres car comme il nous dit pour nous abuser mieux qu'il n'entreprendroit pas la chose sans avoir parle a la princesse nous fismes qu'en effect il luy parla et qu'il acheva de conclurre le traicte que nous avions commence avecque luy ainsi se chargeant de tout ce qu'il y avoit a preparer nous demeurasmes sans avoir rien a faire qu'a nous tenir tousjours prestes a partir quand il nous en advertiroit et afin de rendre la chose plus vray-semblable il nous dit le changement qui estoit arrive au fleuve adjoustant que sans cela il n'auroit pu entreprendre de nous delivrer mais comme la princesse jugeoit qu'il faloit de necessite qu'il fist quelque despence pour executer son dessein en attendant qu'elle fust en lieu pour le recompenser elle luy donna une fort belle bague qu'elle avoit et qu'il prit de peur qu'elle n'entrast en soubcon s'il la refusoit y de sorte que depuis cela nous demeurasmes avec beaucoup d'esperance la princesse avoit alors un extreme regret de quitter la princesse palmis mais elle scavoit bien que quand elle luy eust donne les voyes de sortir de sa prison elle ne l'eust pas voulu faire par le seul respect qu'elle 
 avoit pour le roy son pere qui l'y avoit mise joint aussi que scachant qu'en l'estat qu'estoit ce prince palmis devoit souhaitter qu'elle demeurast en sa puissance elle se resolut de ne la mettre pas dans la necessite ou de trahir son amie ou de trahir le roy son pere c'est pourquoy elle ne luy dit rien de son dessein dont nous attendions l'execution avec beaucoup d'impatience il est vray que nous ne l'attendismes pas long-temps car les pierres d'heliotrope estant mises en oeuvre le pactole estant assez abaisse pour le pouvoir guayer pactias estant assure d'un petit bateau pour le faire passer a la princesse a martesie et a moy de peur de nous exposer a tomber dans la riviere si nous la passions a cheval le roy de pont ayant adverty timonide de se tenir prest a le suivre pactias s'estant assure de ceux qui nous devoient laisser sortir de la citadelle ou il commandoit et ayant donne ordre a toutes choses il arriva que deux heures apres que nous fusmes couchees nous entendismes un si effroyable bruit dans la ville que la princesse craignant qu'il n'y eust quelque sedition et voulant se preparer a tout evenement voulut se relever et s'habiller en mesme temps mais a peine le fut elle que celuy que nous croyions avoir suborne et de qui nous attendions nostre liberte vint nous dire qu'il faloit pour nous sauver plus facilement se servir du desordre qui estoit par toute la ville pour une fausse allarme qu'il disoit que cresus avoit fait donner expres de peur que l'ardeur 
 des habitans ne se rallentist durant que les ennemis les laissoient en repos faisant semblant de ne songer qu'a les prendre par la faim pour les surprendre peut-estre apres tout d'un coup ce qui obligea cet homme a dire a la princesse que ce grand bruit qu'elle entendoit n'estoit qu'une fausse allarme estoit que le roy de pont comme je l'ay apris par timonide craignoit que si mandane eust sceu que sardis estoit surpris elle n'eust change d'advis et n'eust plus voulu en sortir car il ne scavoit pas jusques ou alloit sa jalousie quoy qu'il en sceust quelque chose vous pouvez croire seigneur que la princesse receut la nouvelle de sa pretendue liberte avec beaucoup de joye de sorte qu'ayant dit a celuy qui la luy donnoit qu'elle estoit preste a partir il nous quitta et revint un quart d'heure apres nous faire descendre par un petit escallier sans que nous vissions personne que luy et deux de ses compagnons jusques a ce que nous fussions au corps de garde ou il y avoit peu de soldats car vous scaurez seigneur que le roy de pont afin de faire mieux reussir son dessein ne voulut pas que la princesse le vist qu'elle ne fust hors de sardis et hors du camp de cyrus c'est pourquoy prenant une des bagues qu'il avoit fait faire et en donnant une a pactias et une a timonide ils nous suivoient sans que nous le sceussions je ne m'amuseray point a vous dire quel estonnement fut celuy de la princesse lors qu'elle se vit hors de la citadelle avec ces trois hommes et nous et qu'elle 
 entendit ce bruit effroyable qui estoit dans toute la ville car cela ne serviroit de rien mais je vous diray que faisant extremement sec le chemin estant pave ou couvert de sable depuis la citadelle jusques au bord du pactole et n'y ayant pas loin nous marchasmes jusques la avec moins d'incommodite que d'aprehension le roy de pont et pactias nous suivant aussi bien que timonide qui portoit les trois petits cercles d'argent ou estoient les pierres d'heliotrope et qui devoient estre attachees comme je vous l'ay desja dit mais enfin seigneur nous trouvasmes des chevaux au bord de ce fleuve et un petit bateau dans lequel la princesse mandane nostre conducteur et moy passasmes les deux autres soldats qui nous menoient nous disant qu'ils passeroient le fleuve sur deux des chevaux que nous avions veus menant les autres en main et en effet ces chevaux guayerent le pactole mais ce ne fut pas de la maniere que nous le pensions car le roy de pont en monta un pactias un autre timonide le troisiesme et ces deux hommes qui nous avoient conduits sur deux de ceux qui restoient menant le dernier en main cependant j'ay a vous dire seigneur que des que la princesse se vit au milieu du fleuve sa crainte se dissipa et la joye commenca de s'emparer de son coeur estant aise de voir qu'elle ne craignoit pas tant d'estre prise par vos troupes que d'estre arrestee par celles de cresus ou du roy de pont du moins nous disoit elle tout bas a martesie 
 et a moy me verray-je bien-tost en estat d'estre hors de la puissance du roy de pot et de ne craindre plus de devoir la liberte a un prince infidelle cependant lors que nous eusmes aborde celuy qui avoit passe le fleuve avec que nous et que nous appellions nostre liberateur fut ou estoit timonide qui attachoit aux trois chevaux que la princesse martesie et moy devions monter les trois petits cercles d'argent ou estoient les pierres qui devoient nous derober a la veue de tous ceux que nous pourrions rencontrer comme il estoit nuit que le croissant esclairoit foiblement et que nous avions l'esprit agite de beaucoup de choses differentes nous ne prismes pas garde que nous ne voyions point les chevaux sur lesquels on nous montoit joint aussi que nous n'eusmes pas grand loisir de raisonner sur ce que nous voyions ou sur ce que nous ne voiyons pas car des qu'on nous eut mises a cheval on nous obligea de marcher j'oubliois de vous dire que martesie n'eut pas un cheval seul pour elle et que nostre conducteur la mit derriere luy la vertu de la pierre suffisant pour tous les deux mais pour ces deux hommes qui estoient sortis de la barque avecque nous ils se rangerent aux deux costez de mandane pour la conduire et afin que ces deux soldats qui n'estoient point invisibles ne fussent pas remarquez par vos troupes pactias leur avoit fait prendre des habits persans joint que comme je vous l'ay desja dit le roy de pont ne se fiant pis encore a la vertu de cette pierre 
 avoit tellement songe a prendre bien sa route et a passer entre deux quartiers du coste que les lignes n'estoient point faites que je suis presques persuadee que quand nous n'eussions point eu de pierres son dessein n'eust pas laisse de reussir car comme il avoit un plan du campement de vostre armee il choisit si bien les lieux ou il nous fit passer que nous ne rencontrasmes gueres de soldats cependant le roy de pont faisoit marcher mandane la premiere afin que ces deux hommes qui n'estoient point invisibles servissent de guide a toute la troupe qui ne s'entrevoyoit pas et en cas qu'il fust venu quelques uns des ennemis pour les prendre ils avoient ordre de ne resister point et de laisser aller mandane de laquelle il alloit tousjours fort prez quoy qu'il ne la vist pas d'abord comme je vous l'ay desja dit nous ne prismes point garde a cette merveille car il estoit nuit la lune n'esclairoit guerre et la joye et la peur nous avoient si fort trouble la raison que nous ne scavions pas trop bien ce que nous faisions ny ce que nous disions mais lors que nous eusmes marche quelque temps et que je vins a prendre garde que je ne voyois que ces deux hommes a pied qui marchoient aupres de la princesse et que je ne la voyois pont non plus que martesie et nostre conducteur ne scachant mesme ce qu'estoient devenus les autres chevaux que j'avois veus au bord du pactole j'advoue que la frayeur me prit de telle sorte que je ne pus m'empescher de crier je 
 croyois pourtant encore que je m'estois egaree aussi bie que ces deux hommes mais le cry que je fis ayant fait tourner la teste a la princesse qui voyant ceux qui la conduisoient aupres d'elle et ne s'estant point tournee vers nous n'avoit point sceu qu'elle ne pouvoit nous voir elle fut aussi surprise que je l'estois de voir qu'elle ne me voyoit point et qu'elle ne voyoit que ces deux hommes qui tenoient tour a tour la bride de son cheval martesie qui estoit en croupe derriere nostre pretendu liberateur et qui s'estoit abandonnee a sa conduite revenant de la resverie ou elle estoit eut sa part de nostre estonnement lors qu'elle vit qu'elle ne nous voyoit point cependant mandane s'estoit arrestee je l'estois aussi et nous parusmes si effrayees que le roy de pont pensa vint fois parler pour nous rassurer mais a la fin il s'en empescha aussi bien que pactias et timonide laissant ce soin a celuy que nous regardions comme l'autheur de nostre liberte et en effet s'estant approche de mandane il luy fit toucher la main de martesie et l'assura qu'elle n'avoit rien a craindre et que la merveille qu'elle voyoit estoit un enchantement qui n'estoit fait que pour la mettre en liberte si vous estiez seul invisible luy dit elle je dirois que vous auriez trouve cet anneau de gyges que j'ay ouy dire que cresus a perdu mais je ne voy ny martesie ny arianite et je connois par ce qu'elles disent qu'elles ne me voyent pas quoy qu'il en soit madame luy dit-il je vous assure que vous 
 n'avez rien a craindre et pour vous r'assurer lors qu'il ne passera personne vous pouvez parler ou avec martesie ou avec arianite que je feray marcher assez prez de vous pour le pouvoir faire commodement durant que cet homme et la princesse parloient ainsi martesie et moy estions dans un estonnement que je ne vous puis representer cependant comme nous nous voyions sous le pouvoir d'un homme qui en avoit tant et qui faisoit une chose si extraordinaire nous n'osions luy parler qu'avecque beaucoup de douceur nous semblant que puis qu'il avoit pu nous rendre invisibles il pourroit tout ce qu'il voudroit la princesse tombant aussi dans ce sentiment la ne s'opiniastra pas le presser de luy dire comment ce prodige se faisoit et elle creut qu'il estoit plus important de le conjurer seulement de la conduire precisement vers le lieu ou elle vouloit aller c'est a dire vers ecbatane jusques a ce qu'elle eust trouve quelque ville ou elle pust se reposer seurement et avoir le temps d'envoyer vers le roy son pere pour pouvoir achever son voyage plus commodement et avec plus de bien-seance comme nous estions encore en lieu ou nous pouvoions trouver des troupes de cyrus il luy promit tout ce qu'elle voulut de peur que si elle en rencontroit elle ne changeast d'advis et ne criast c'est pourquoy il luy dit pour la rassurer tout ce qu'il luy eust pu dire quand il eust este ce que nous pensions qu'il estoit je veux dire nostre liberateur si bien que prenant 
 une nouvelle confiance en luy la princesse admira ce prodige sans craindre qu'il servist a la tromper se contentant de voir ces deux honmes aupres d'elle qui la couduisoient et de nous entendre parler martesie et moy quand nous ne voiyons personne nous estant mesme assez aise de la suivre quoy que nous ne la vissions pas parce que voyant ceux qui la menoient cela suffisoit pour nous marquer le lieu ou elle estoit nous traversasmes donc ainsi le camp de cyrus allant entre deux quartiers comme je l'ay desja dit nous rencontrasmes diverses fois quelques cavaliers quelques soldats mais outre que ce ne fut pas de fort pres il est encore vray que ne voyant que ces deux hommes habillez en persans qui menoient la princesse ils ne pouvoient s'imaginer autre chose sinon que c'estoit de leurs soldats qui alloient d'un quartier a un autre de sorte que nous marchames sans rencontrer rien qui nous fist obstacle et nous assurasmes si parfaitement que ce qui nous avoit tant donne de peur commenca de nous divertir martesie et moy ne pouvant nous empescher de dire cent choses et de faire cent bizarres souhaits pour moy je desirois de voir le roy de pont pour luy pouvoir faire mille reproches de son injustice sans qu'il nous pust voir et sans qu'il nous pust suivre martesie souhaittoit de rencontrer le roy d'assirie pour luy dire que nostre invention estoit encore meilleure que celle de la neige et des habillemens blancs dont il s'estoit servy pour nous faire 
 sortir de babylone afin d'avoir le plaisir de le voir desesperer de ce qu'il entendroit la princesse sans la pouvoir voir pour mandane elle nous fit comprendre sans vous nommer toutesfois qu'elle eust este bien aise de vous voir paroistre et de vous pouvoir faire ouir sa voix pour un moment ainsi nous avancions tousjours sans soubconner seulement que le roy de pont fust si pres de nous et nous escoutoit il me sembla pourtant une fois en passant dans un chemin fort pierreux que j'en tendois plus de chevaux que nous n'en avions neantmoins je n'osay dire ma pensee de sorte qu'allant ainsi jusques a ce que nous fussions hors du camp et jusques a plus de la moitie du jour le soleil commenca d'incommoder la princesse qui s'en plaignit extemement si bien qu'estant arrivez en un lieu ou il y avoit deux chemins a prendre qui aboutissent pourtant en mesme endroit et dont l'un alloit gagner un bois fort ombragee et l'autre traversoit une plaine le roy de pont voyant que ces hommes qui conduisoient mandane alloient prendre le dernier ou elle seroit fort incommodee oublia qu'il ne vouloit point parler de peur de se faire connoistre et se mit a leur dire qu'ils tournassent a droit et qu'ils se hastassent de gagner l'ombrage je vous laisse a penser seigneur quelle surprise fut la nostre d'entendre la voix du roy de pont que nous connoissions trop pour nous y tromper elle fut telle que nous criasmes toutes a la fois la princesse s'arresta tout court et se 
 jettant a terre avec que precipitation elle cessa d'estre invisible et commenca de se pleindre avecque tant de violence que jamais nulle autre personne n'a dit plus de choses a faire pitie je n'eus pas plustost veu qu'en descendant de cheval elle avoit cesse d'estre invisible que je fis la mesme chose qu'elle martesie n'en fit pas moins de sorte que nous rangeant toutes deux aupres de la princesse le roy de pont se trouva alors bien embarrasse car comme il n'estoit que luy cinquiesme il trouvoit que ce n'estoit pas assez pour nous enlever seurement par force c'est pourquoy il servit d'une ruse qui luy reussit car apres avoir laisse sa bague a timonide il vint se jetter aux pieds de la princesse a qui il dit tout ce que la plus violente et la plus respectueuse passion peut faire dire la conjurant de luy pardonner luy protestant qu'il vivroit tousjours avecque elle comme il y avoit vescu et l'asseurant qu'il ne vouloit rien autre chose sinon qu'essayer de la gagner par ses larmes adjoustant que quand elle luy auroit encore permis durant quelque temps de tascher de la flechir il la remeneroit a ecbatane tout ce qu'il dit n'esbranla pourtant point la princesse qui disoit qu'absolument elle vouloit mourir au lieu ou elle estoit de sorte que le roy de pont voyant qu'elle sembloit vouloir s'opiniastrer a ne marcher pas se mit a la conjurer de ne le forcer point a perdre entierement le respect qu'il luy vouloit rendre en la forcant de le suivre et pour vous monstrer luy dit-il madame 
 que je suis en estat de pouvoir achever mon entreprise scachez que j'ay cinquante chevaux avecque moy quoy que vous ne les voyez pas d'abord la princesse n'en creut rien mais le roy de pont ayant dit expres quelque chose a pactias afin qu'il luy respondist et quelque chose aussi a timonide afin qu'il parlast elle ne douta plus qu'il ne dist la verite puis qu'elle entendoit parler des gens qu'elle ne voyoit pas et des gens qu'elle connoissoit car la princesse connut bien la voix de pactias et celle de timonide de sorte qu'entrant en un desespoir sans esgal et aymant encore mieux suivre son ravisseur que de le forcer par une resistance inutile a luy faire une violence qu'elle aprehendoit et qui ne luy serviroit de rien elle ceda ne pouvant faire autrement et se laissa remettre a cheval ce ne fut pourtant qu'apres avoir asseure au roy de pont qu'il ne devoit jamais attendre d'elle que de la haine et du mespris cependant comme en descendant du cheval sur quoy j'estois j'en avois laisse aller la bride il y eut bien de la peine a le retrouver car emportant avecque luy ce qui le faisoit invisible on ne pouvoit comment faire pour le chercher et timonide estoit desja tout prest de me mettre en croupe derriere luy lors que ce cheval qui avoit este nourry avecque celuy que montoit pactias vint de lui mesme se ranger aupres du sien dont il avoit ouy le hannissement de sorte que pactias l'entendant si pres de luy et le reprenant on me remit dessus et nous 
 remarchasmes apres que timonide eut rendu la bague au roy de pont mais helas ce fut avecque des sentimens bien different de ceux que nous avions eus auparavant et je ne doute pas que la princesse ne se repentist estrangement de sa fuitte je ne puis toutesfois vous dire ses sentimens que par conjecture car je ne l'ay point entendue parler depuis cela comme nous fusmes dans ce petit bois ou il y avoit quelques maisons le roy de pont fit arrester la princesse en un lieu fort ombrage et luy fit presenter a manger mais elle ne voulut rien prendre que de l'eau encore fut-ce a la priere de martesie apres quoy nous continuasmes de marcher cependant comme timonide estoit fort de mes amis il craignit que je ne creusse avoir sujet de me pleindre de luy de ce qu'il ne m'avoit pas revele le secret du roy son maistre c'est pourquoy il marcha tousjours aupres de moy depuis qu'on m'eut remise a cheval de sorte que comme je mourois d'envie de scavoir comment il pouvoit estre que nous fussions invisibles et comment ce dessein avoit este execute quoy que je le creusse coupable je ne laissay pas de l'escouter et de le conjurer de me vouloir dire precisement quelle avanture estoit la nostre l'asseurant que s'il me disoit la verite je luy pardonnerois je n'eus pas plustost dit cela que timonide bien-ayse que je luy donnasse lieu de se justifier me dit assez bas qu'il faloit donc que je retinsse mon cheval afin d'aller un peu plus loing du roy de pont car comme nous voyons ces 
 deux hommes qui conduisoient mandane et que nous scavions que ce prince la suivoit de fort pres il nous estoit ayse de regler la distance ou nous en voulions estre de sorte que tirant un peu la bride a nos chevaux pour les retenir nous nous esloignasmes assez pour parler sans estre entendus apres quoy timonide me fit mille sermens qu'il n'avoit sceu la chose que le soir auparavant que pactias luy avoit tout conte commencant alors de me dire exactement tout ce que je viens de vous faire scavoir adjoustant qu'il croyoit qu'il y avoit long-temps que le roy de pont s'estoit asseure d'un lieu de retraicte en cas qu'il fust oblige de sortir de sardis et qu'il le peust me disant encore qu'il scavoit que ce prince estoit resolu d'aller toute la nuit et de ne laisser reposer la princesse qu'a la pointe du jour cependant le discours de timonide m'attachoit si attentivement a ce qu'il me disoit que nous ne prenions point garde au chemin que nous tenions si bien qu'estans arrivez dans un fort grand bois ou il y avoit diverses toutes nous en prismes une qui n'estoit pas celle que nous devions prendre nous y songions mesme si peu que nous rencontrasmes deux femmes qui portoient des corbeilles de fruits sur leur teste a qui nous ne nous en informasmes pas helas interrompit cyrus je les rencontray aussi bien que vous et ce qu'elles me dirent fut cause que je ne pris pas le chemin que je devois prendre pour trouver la princesse mais de grace achevez promptement ce que vous avez 
 a me dire afin que j'aille tascher de reparer cette faute j'auray bien-tost acheve dit arianite car seigneur il ne m'est rien arrive depuis cela sinon que nous estant enfin apperceus timonide et moy que nous ne voyons plus ces deux hommes qui nous faisoient connoistre ou estoit mandane nous doublasmes le pas esperant tousjours les rejoindre mais ce fut inutilement il est vray que nous fusmes arrestez par l'accident qui m'arriva car il faut que vous scachiez qu'en remontant le long d'un torrent mon cheval me jetta dedans en s'abattant de sorte que m'estant extremement blessee timonide se trouva bien embarrasse et je ne scay ce qu'il eust peu faire sans l'assistance de celuy que je viens de voir et qui vous a conduit icy ha arianite s'escria cyrus que vous m'avez appris de choses et que vous m'en avez peu dit qui me puissent estre utiles si ce n'est que du moins vous me donniez cette pierre qui vous rendoit invisible afin de m'en pouvoir servir si jamais je puis scavoir ou est mandane helas seigneur reprit-elle quand on est malheureux on l'est en toutes choses et vous l'estes en celle-la comme aux autres car il faut que vous scachiez que ce petit cercle d'argent ou la pierre d'heliotrope estoit enchassee se rompit et tomba dans le torrent lors que mon cheval s'abattit sous moy et m'y jetta et pour la bague de timonide il ne peut se souvenir ou il la mit lors qu'il l'osta de son doigt au bord du torrent afin que cet homme qui m'assista ne s'esffrayast point 
 l'entendre parler sans le voir de sorte qu'elle est perdue aussi bien que la pierre que j'avois comme cyrus alloit respondre a arianite on entendit un grand bruit de chevaux dans la court mais il ne l'eut pas plustost ouy que voulant scavoir qui le faisoit il fut a la fenestre et vit que c'estoit le prince artamas et tous ceux qui l'avoient suivy qui apres avoir cherche mandane inutilement avoient sceu dans ce village qu'il y avoit une dame en cette maison qui y avoit este conduite par un homme si bien que ne scachant pas si ce n'estoit point la princesse ils y estoient venus pour s'en esclaircir de sorte que comme le prince artamas vit cyrus qui le regardoit par la fenestre ou il s'estoit mis il espera qu'en effet il auroit trouve mandane il descendit donc de cheval en diligence et entra a la chambre ou il estoit suivy de feraulas mais bien loin de le trouver en joye il le trouva dans un desespoir sans esgal il luy fit pourtant saluer arianite a qui feraulas fut demander apres des nouvelles de mandane et de martesie durant que cyrus le prince artamas et ligdamis advisoient ce qu'ils avoient a faire mais comme la diligence estoit la chose la plus necessaire ils resolurent promptement de se separer encore une fois de partager ce qu'ils avoient de gens avecque eux et de chercher tousjours en allant vers la mer car enfin disoit cyrus puis que mandane a deux hommes a pied pour la suivre qui ne sont pas invisibles et qu'elle-mesme ne l'est que lors qu'elle 
 est a cheval il n'est pas impossible d'en avoir quelque lumiere cyrus voulut pourtant voir timonide devant que de partir mais comme arianite luy avoit asseure qu'il avoit rendu mille petits offices a mandane durant sa prison il ne le receut pas mal il le pressa pourtant autant qu'il peut de luy dire s'il ne scavoit rien de la route que tenoit le roy son maistre et afin que vous le puissiez faire sans faire une laschete luy disoit cyrus je vous engage ma parole si je retrouve mandane par vostre moyen de faire rendre a ce prince la couronne qu'on luy a ostee mais ce fut en vain qu'il le pressa de luy dire ce qu'il ne scavoit pas de sorte que cyrus voyant qu'il ne luy pouvoit rien apprendre de ce qu'il vouloit scavoir le laissa pour escorter arianite quand elle seroit en estat de pouvoir aller a sardis luy laissant encore feraulas pour la conduire en suitte de quoy montant a cheval bien tost apres il se separa du prince artamas et se remit a la queste de mandane bien que ce fust avecque moins d'esperance qu'il n'en avoit eu devant que d'avoir rencontre arianite mais pendant que ce grand prince erroit par les bois et par les plaines mandane estoit en un desespoir sans esgal principalement depuis qu'elle s'estoit apperceue qu'arianite et timonide s'estoient esgarez car comme elle scavoit le pouvoir que cette fille avoit sur luy et combien il luy avoit rendu de service a sardis elle avoit espere la mesme chose dans la suitte de sa prison aussi avoit-elle voulu 
 attendre dans cette prairie ou cyrus l'avoit veue si timonide et elle ne viendroient point ce n'est pas que le roy de pont ne s'y fust oppose mais mandane s'estant jettee a terre et martesie l'ayant suivie il avoit este contraint de consentir qu'elle y fust jusques a ce qu'il eust envoye chercher si on ne les entendroit point puis qu'on ne les pouvoit voir mais comme le torrent estoit entre arianite et mandane et que l'accident qui luy arriva luy advint devant que d'estre vis a vis de la prairie ou cette princesse estoit assise et ou elle l'atendoit celuy que le roy de pont envoya n'en rapporta aucune nouvelle de sorte que ce prince qui avoit fait mettre son cheval dans un chemin creux qui estoit au dela de cette prairie afin qu'il fust moins en veue a ceux qui le pouvoient suivre forca cette princesse de remonter a cheval aussi bien que martesie ce quelle avoit fait justement comme cyrus estoit arrive vis a vis du lieu ou elle estoit sans qu'il eust peu voir le roy de pont qui avoit la bague ny trouver arianite en allant le longue du torrent pour aller dans la prairie parce qu'elle n'y estoit desja plus cependant quoy que mandane peust dire il falut qu'elle allast toute la nuit jusques a la pointe du jour que trouvant une petite maison escartee le roy de pont consentir qu'elle s'y reposast quelques heures apres quoy il la fit repartir et la fit remonter a cheval luy demandant mille fois pardon de la peine qu'elle avoit ce prince n'estant guere moins mal-heureux que 
 mandane par la seule douleur qu'il avoit d'estre cause de l'excessive affliction qu'il voyoit peinte dans ses yeux lors qu'elle n'estoit point en lieu ou la vertu de l'heliotrope la derobast a sa veue mais la force de son amour estant plus grande que sa vertu il n'avoit qu'autant de raison qu'il en faloit pour avoir une horrible confusion de son crime mais non pas assez pour s'empescher de continuer de le commettre c'est pourquoy suivant son chemin accompagne de pactias de celuy qui menoit martesie et des deux hommes qui conduisoient mandane il arriva le lendemain au soir fort tard a un petit port appelle atarme ou la princesse qu'il enlevoit eut loisir de se reposer durant toute la nuit et ou elle se reposa en effect car la lassitude l'assoupissant malgre qu'elle en eust elle dormit durant quelques heures avec plus de tranquilite que sa douleur ne sembloit le lui devoir permettre pour le roy de pont comme il estoit plus accoustume a la fatigue et que la passion qu'il avoit dans l'ame est souvent incompatible avecque le sommeil au lieu de songer a se reposer il ne songea qu'a garder mandane et qu'a s'asseurer d'un vaisseau mais comme il estoit difficile qu'il peust en trouver un prest a partir et qu'il estoit plus ayse de trouver une barque il en arresta une des le soir pour le lendemain au matin de sorte que mandane ne fut pas plustost esveillee que le roy de pont luy fit scavoir par martesie qu'il falloit qu'elle se preparast a partir elle voulut alors resister autant 
 qu'elle pouvoit mais comme ce prince l'avoit fait loger sur le port et qu'il n'y avoit que quatre pas a faire pour aller au lieu ou elle estoit dans la barque elle jugea bien que sa resistance seroit inutile et d'autant plus que le roy de pont ne souffroit point que martesie ny elle parlassent a personne de la maison ou elles estoient logees leur refusant mesme la permission d'aller au temple si bien que tout ce que peut faire mandane fut de differer son depart d'une heure seulement trouvant divers pretextes pour cela sans qu'elle sceust neantmoins pourquoy elle le faisoit car dans la croyance ou elle estoit de l'amour de cyrus pour araminte elle ne croyoit pas trop qu'il la deust suivre toutesfois elle ne laissoit pas d'agir comme si elle eust attendu du secours comme elle estoit donc en cet estat et que le roy de pont estoit dans une chambre qui touchoit la sienne a s'entretenir avec pactias en attendant qu'elle eust acheve ce qu'elle disoit avoir a faire et qui n'estoit pourtant autre chose que de pouvoir partir un peu plus tard elle vit par une fenestre qui donnoit sur le port un homme d'admirablement belle taille et fort superbement vestu qui se promenoit seul mais comme en l'estat qu'elle estoit elle ne devoit rien negliger elle suivit cet homme des yeux dont elle ne voyoit pas encore le visage afin de voir si en se tournant elle ne le connoistroit point et s'il ne pourroit pas la secourir mais comme elle estoit dans ce sentiment la celuy qu'elle voyoit 
 s'estant effectivement tourne vers elle il s'en falut peu qu'elle ne fist un grand cry pour tesmoigner l'estonnement qu'elle avoit devoir ce qu'elle voyoit toutesfois se retenant tout d'un coup et ne voulant pas croire a ses propres yeux parce que celuy qu'elle pensoit si bien connoistre estoit un peu loing d'elle elle appella martesie et luy montrant la cause de son estonnement voyez martesie luy dit-elle voyez si celuy que je voy la n'est pas l'infidelle cyrus martesie s'estant approchee de la fenestre vit en effect que mandane avoit raison de croire ce qu'elle croyoit et que celuy qu'elle voyoit quoy que ce fust d'un peu loing pouvoit bien estre cyrus et bien madame luy dit martesie cyrus est il infidelle de quitter le siege de sardis pour vous suivre helas ma chere fille luy respondit elle je ne scay encore ce qu'il est mais je scay bien que j'ay la plus grande frayeur du monde que le roy de pont ne sorte ou ne vienne icy et que je ne voye quelque avanture funeste de mes proprez yeux ce qui m'espouvente disoit-elle est de voir cyrus seul c'est asseurement repliqua martesie que ceux qui le suivent sont dans quelque maison prochaine et qu'il les y a fait cacher pour estre moins suspect si je ne scavois pas reprit mandane que le prince spitridate est prisonnier a calcedoine je douterois de mon opinion mais scachant ce que je scay je ne puis pas douter que celuy que je voy ne soit effectivement cyrus comme elle parloit ainsi celuy qu'elle prenoit 
 pour ce grand prince et qui estoit effectivement le prince spitridate s'approcha davantage en se promenant martesie conseilla alors a mandane de se laisser voir a luy afin que s'il estoit la pour la delivrer il fist venir les gens qu'il auroit amenez pour cela mais mandane estoit si troublee qu'elle suivit le conseil de martesie sans raisonner mesme dessus de sorte que s'avancant a la fenestre justement comme spitridate n'estoit qu'a huit ou dix pas d'elle et que martesie se preparoit a luy faire quelque signe par une autre fenestre ou mandane l'avoit fait mettre tout d'un coup ce prince qui n'avoit l'esprit remply que de fascheuses pensees et qui ne vouloit pourtant point interrompre sa resverie voyant de dames a ces fenestres qu'il seroit oblige de saluer s'il passoit devant elles se tourna assez brusquement pour se promener de l'autre coste faisant semblant de ne les avoir point veues quoy que ce fust le plus civil de tous les hommes quand il n'estoit point accable de douleur cependant comme mandane avoit fort bien remarque cette action et qu'elle avoit bien veu que ce pretendu cyrus l'avoit veue et avoit fait semblant de ne la voir point elle eut une douleur si sensible qu'elle pensa en mourir et bien martesie luy dit-elle cyrus est-il innocent et si j'estois equitable ne devrois-je pas le monstrer au roy de pont afin qu'il me vangeast cependant adjousta t'elle ingrat et infidelle prince que tu es je ne laisse pas de trembler que son rival ne scache 
 que tu es si pres de luy mais madame disoit martesie que voulez vous que cyrus face a atarme s'il n'y est pas pour vous suivre pour moy je suis asseuree qu'il ne se tient ou je voy que pour attendre l'heure que vous vous embarquiez afin de vous oster d'entre les mains du roy de pont en appellant ceux qu'il a peut estre fait cacher pour cela nous verrons donc bien tost dit elle avecque autant de colere que de precipitation et en effect martesie fit ce qu'elle peut pour l'obliger a se donner encore un peu de patience jusques a ce qu'elle eust mieux considere celuy qu'elle voyoit mais la princesse avoit l'esprit si irrite que sans luy donner audience elle la forca d'aller dire au roy de pont qu'elle estoit preste a partir elle ne l'eut pourtant pas plustost fait dire qu'elle s'en repentit mais il n'estoit plus temps cependant comme la barque estoit fort proche le roy de pont ne s'amusa pas a chercher les voyes de faire prendre une pierre d'heliotrope a mandane ains les donnant toutes a porter a un des siens il suivit cette princesse que pactias menoit parce qu'elle ne voulut point que ce fust son ravisseur mais lors qu'elle fut preste de sortir de cette maison et qu'elle s'imagina que peut-estre cyrus et le roy de pont s'alloient battre en sa presence elle eut une peine estrange a marcher neantmoins a la fin pensant que si cyrus estoit-la pour la delivrer il auroit assez de ges pour le pouvoir faire et que s'il n'y estoit pas pour cela il estoit digne de toutes sortes de supplices 
 elle avanca enfin pour traverser le port a peine eut-elle fait trois pas qu'elle creut encore voir cyrus qui sans s'interesser a son embarquement se destournoit encore pour esviter sa rencontre cette seconde avanture la surprit de telle sorte que ne pouvant plus retenir son ressentiment elle ne peut s'empescher de s'escrier avec que autant de colere que de douleur ha infidelle peux tu bien me voir enlever sans me secourir ces paroles ayant frape les oreilles de spitridate il tourna la teste pour voir qui les prononcoit et pour juger a qui elles s'adressoient et la tourna justement comme le roy de pont la tournoit aussi pour connoistre ce qui avoit fait parler mandane comme elle avoit fait de sorte que croyant voir cyrus aussi bien qu'elle craignant qu'il ne fust suivy de beaucoup du monde et se souvenant qu'il devoit la vie et la liberte a ce prince et que c'estoit bien assez que de luy oster mandane il la prit par force par la main et precipitant ses pas pactias et luy la mirent dans la barque y firent entrer martesie et celuy qui la menoit et y entrerent eux-mesmes faisant ramer tout a l'heure sans attendre les deux hommes qui avoient conduit mandane jusques-la et qui demeurerent a atarme avecque leurs chevaux cependant comme spitridate avoit creu que les paroles de mandane s'estoient adressees a luy et qu'il luy avoit semble que le visage du roy de pont ne luy estoit pas inconnu quoy que d'abord il ne se le remist pas pour estre le frere de 
 la princesse araminte il s'aprocha du bord de l'eau et se mit a crier a quelques mariniers qui estoient sur le port qu'ils le menassent dans quelqu'une des barques qu'il voyoit vers celle qui s'esloignoit du rivage et qu'ils luy aidassent a secourir cette dame qu'on enlevoit luy semblant qu'il ne devoit pas souffrir cette violence quoy qu'il ne la connust point mais il eut beau crier et leur offrir recompense ils ne voulurent point s'aller exposer pour des gens qu'ils ne connoissoient pas de sorte que voyant qu'il ne pouvoit rien faire autre chose il se mit a regarder ceux qui estoient dans cette barque qui s'esloignant du rivage ne luy permit pas de s'en esclaircir mieux car il ne connoissoit point mandane et le roy de point n'estoit point tournee vers luy parce qu'il parloit aux mariniers pour les encourager a ramer promptement mais spitridate ayant remarque qu'il y avoit deux hommes qui estoient venus pour entrer dans la barque qui estoient arrivez trop tard et qui en suitte estoient rentrez dans la maison qui estoit vis a vis du lieu ou cet embarquement s'estoit fait il y envoia un escuyer qui estoit a luy qui vint luy dire qu'il venoit d'arriver un homme au lieu ou il logeoit qui disoit que sardis estoit pris cet escuyer arrivant justement comme il estoit en peine de n'avoir personne aupres de luy pour s'informer de ce qu'il vouloit scavoir il ne le sceut pas mesme si tost car ces deux hommes qui craignoient qu'on ne suivist le roy de pont ne voulurent jamais dire 
 qui il estoit a l'escuyer de spitridate qui retourna dire a son maistre qu'il n'avoit peu rien apprendre mais qu'il l'asseuroit qu'il faloit que ceux qui s'en alloient fussent des personnes de grande qualite veu les chevaux qu'ils avoient laissez spitridate encore plus touche de curiosite qu'auparavant voyant qu'il perdoit la barque de veue qui alloit doubler un cap qui la luy cacheroit bien-tost fut luy-mesme interroger ces deux hommes mais a peine les eut-il regardez qu'il en reconnut un qu'il avoit veu autrefois au service du roy de pont du temps qu'il estoit a heraclee devant qu'arsamone se fust revolte il ne l'eut pas plustost veu que l'idee du roy de pont luy revenant a la memoire il ne douta point que ce ne fust luy si bien qu'appellant par son nom celuy a qui il parloit qui commencoit aussi de le reconnoistre ils renouvellerent leur ancienne connoissance de sorte que cet homme n'estant plus en droict de se cacher a spitridate ny de luy nier que celuy qu'il avoit veu embarquer estoit le roy son maistre il luy advoua que c'estoit luy qui ayant enleve la princesse mandane de sardis s'estoit venu embarquera ce port spitridate n'eut pas plustost ouy ce qu'il luy disoit qu'il eut une douleur extreme car comme il scavoit qu'il ressembloit si parfaitement a cyrus que la reine sa mere avoit autresfois pris ce prince pour lui en bithinie il ne douta nullement que mandane ne fust tombee dans la mesme erreur et que l'infidellite qu'elle lui avoit 
 reprochee dans la croyance qu'il estoit cyrus n'eut son fondement en l'infidellite d'araminte de sorte que rentrant dans un nouveau desespoir et dans une nouvelle jalousie il changea le dessein qu'il avoit eu d'attendre a atarme devant que de voir araminte quel seroit le succez du siege de sardis et de voir comment cyrus agiroit apres sa prise en celuy d'aller chercher a se vanger du prince qu'il croyoit estre son rival et d'aller reprocher a la princesse de pont l'infidellite dont il l'accusoit quoy disoit-il en luy-mesme apres qu'il se fut separe de celuy qui avoit si sensiblement augmente son desespoir il est donc bien vray qu'araminte m'abandonne et qu'elle fuit celuy que la fortune favorise cependant injuste princesse j'ay fait pour vous tesmoigner mon amour tout ce que je pouvois faire j'ay quitte volontairement des couronnes pour l'amour de vous j'ay renonce a toute ambition j'ay estouffe tous les sentimens de vangeance que je devois avoir pour des princes usurpateurs parce qu'il vous estoient fort proches j'ay desobei aux commandemens du roy mon pere j'ay souffert la rigeur de deux longues prisons j'ay erre inconnu par le monde pour suivre vos volontez et il n'est rien enfin que j'aye peu faire pour vous que je n'aye fait cependant le vainqueur de toute l'asie me surmonte dans vostre coeur sa gloire vous charme et vous esblouit et vous porte sans doute a faire tous vos efforts pour le rendre aussi infidelle que vous en effect 
 adjoustoit ce prince irrite qu'elle apparence y auroit il que cyrus qui a donne de si grandes marques d'une constante passion pour mandane qui a gagne tant de batailles tant pris de villes et qui a mis toute l'asie en armes pour la delivrer eust peu devenir inconstant si vous n'aviez volontairement employe tous vos charmes pour effacer de son coeur une princesse qu'il y avoit si long-temps qu'il aymoit vous croyez sans doute adjoustoit-il injuste princesse que vous estes que je suis encore en prison que rien ne scauroit troubler vostre joye vous estes peut estre d'intelligence avecque le roy vostre frere qui enleve mandane de peur que si ce prince que vous avez rendu infidelle la revoyoit il ne reprist ses anciennes chaisnes en rompant celles que vous luy avez donnees vous esperez sans doute poursuivoit-il que cyrus reconquestera du moins le royaume de pont pour vostre frere et qu'en me donnant la liberte vous me donnerez plus que vous ne me devez mais graces aux dieux je ne suis plus en termes de vous la devoir et je suis peut-estre en estat de vanger mandane de l'infidelite de cyrus et de vous punir en sa personne de celle que vous m'avez faite comme spitridate s'entretenoit de cette sorte la nouvelle de la prise de sardis luy fut encore confirmee par diverses personnes qui vinrent au lieu ou il logeoit si bien que n'ayant plus rien a attendre a atarme il monta a cheval resolu de s'aller perdre plustost que de ne perdre pas celuy qu'il 
 croyoit luy avoir oste le coeur d'araminte du moins disoit-il en luy mesme n'y aura t'il plus moye qu'araminte dissimule sa legerete car puis que sardis est pris et que mandane est enlevee si trouve ce prince a ses pieds sans se soucier de la perte de mandane et sans se mettre en peine de la suivre il n'y aura point d'excuse ny de pretexte a trouver je scay bien reprenoit il que le dessein d'attaquer de l'asie doit sembler fort estrange mais comme je ne desire gueres moins la mort que la victoire je n'ay rien a aprehender apres cela spitridate s'enfonca si avant dans ses propres pensees qu'il vint a ne scavoir plus luy-mesme ce qu'il pensoit il fut donc ainsi jusques vers le soir que voulant aller chercher a loger au vilage qu'il voyoit a sa droicte il vit paroistre un gros de vingt chevaux qui sortant d'un petit bois venoit luy couper chemin un de ces cavaliers s'estant separe des autres pour venir de son coste spitridate interrompant alors sa resverie fut droict a la rencontre de celuy qui avoit quitte sa trouppe pour s'avancer vers luy mais il fut extremement estonne lors qu'en s'en approchant il connut que celuy qu'il voyoit devoit infailliblement estre cyrus n'estant pas possible qu'il y eust un autre homme au monde a qui il peust autant ressembler cyrus de son coste car c'estoit veritablement lui ne fut pas non plus peu surpris de connoistre que celui qu'il voyoit estoit indubitablement le prince spitridate jugeant aussi qu'il ne pouvoit pas y avoir un autre homme en toute 
 la terre qui lui fust si semblable que celui-la l'estonnement de ces deux princes fut si grand qu'ils s'arresterent un moment en retenant leurs chevaux a trois ou quatre pas l'un de l'autre pendant quoy toute la troupe de cyrus s'estant approchee tous ceux qui la composoient furent aussi surpris de voir spitridate que spitridate et cyrus l'estoient de se voir le premier parmy son estonnement eut pourtant quelque joye de ce qu'il trouvoit cyrus en un lieu ou apparemment il n'estoit que pour chercher mandane et le dernier eut aussi quelque consolation dans son malheur de se voir en estat de guerir un si grand prince d'une aussi injuste jalousie qu'estoit celle qu'il scavoit qu'il avoit dans l'ame aussi fut-il le plus diligent a parler non seulement pour oster a spitridate une si cruelle passion mais encore pour scavoir s'il ne scavoit rien de mandane neantmoins comme il ne voulut pas se fier absolument a cette prodigieuse ressemblance qu'il voyoit genereux estranger luy dit-il apres avoir este un moment a se regarder tous deux sans parler si vous estes ce que mes yeux me disent qu'il faut que vous soyez j'ay une grande joye a vous donner eh pleust aux dieux que pour m'en recompenser vous pussiez m'aprendre quelque chose de la princesse mandane que je cherche et que vous pourriez peut-estre avoir rencontre spitridate entendant parler cyrus de cette sorte sentit dans son ame ce qu'on ne scauroit exprimer par l'incertitude ou il estoit s'il devoit regarder 
 cyrus comme son rival ou comme le protecteur d'araminte mais a la fin calmant tous les sentimens tumultueux de son coeur et voulant achever de s'esclaircir seigneur dit-il a cyrus je suis sans doute le mal-heureux spitridate qui par des raisons que je ne vous puis dire presentement suis venu en lydie pour y chercher la fin de mes jours ou celle de mes malheurs mais devant que d'y venir comme j'ay tarde au port d'atarme qui n'est qu'a une journee d'icy j'y ay veu une chose que je suis contraint de souhaitter ardemment qui vous afflige afin que vous puissiez veritablement me donner la joye que vous m'avez fait esperer car enfin seigneur j'ay veu le roy de pont enlever mandane mais je l'ay veu sans le pouvoir empescher et mesme sans le scavoir qu'apres qu'ils ont este embarquez quoy interrompit cyrus avecque une douleur qui donna un si senble plaisir a spitridate vous avez veu embarquer mandane et je ne suis plus en estat de la suivre du moins adjousta-t'il apprenez moy quelle route tient l'injuste ravisseur qui me l'enleve spitridate voyant alors sur le visage de cyrus toutes les marques d'une veritable douleur en fut si console que cessant de le hair et commencant d'esperer que peut-estre araminte n'estoit pas infidelle il luy apprit tout ce qu'il scavoit de mandane mais il le luy apprit avecque exageration ne pouvant s'empescher d'estre bien-ayse de voir esclatter le desespoir de cyrus parce que plus il le voyoit 
 afflige plus il esperoit qu'araminte n'estoit point inconstante aussi fut-il si parfaitement desabuse par l'excessive douleur de cyrus qu'il commenca de s'interesser en la mesme affliction qui luy donnoit de la joye comme ils en estoient-la le hazard fit que le prince mazare avecque sa trouppe arriva au mesme lieu ou il apprit de cyrus ce qu'il venoit d'apprendre de spitridate dont la veue ne laissa pas de le surprendre malgre le desplaisir qu'il eut de scavoir que mandane estoit embarquee cyrus les obligea mesme tous deux a se saluer apres quoy advisant ce qu'ils avoient a faire ils s'y trouverent bien embarrassez car cyrus ne pouvoit pas aller a atarme qui n'estoit point encore assuitty et ou l'on faisoit garde sans s'exposer a y estre arreste et a se mettre hors de pouvoir de servir mandane il ne scavoit non plus ou l'envoyer chercher ne scachant pas quelle route elle avoit prise ainsi tout ce qu'il peut resoudre avecque ces princes fut d'envoyer par tous les ports de mer ou ils auroient peu aborder pour prendre des vivres afin de scavoir si on n'en scauroit rien cyrus fut donc a la premiere habitation pour escrire d'ou il depescha tout a l'heure a ephese a millet a gnide a cume et a tous les autres ports de ce coste-la avecque ordre de s'informer adroitement de ce qu'il vouloit scavoir priant mesme thrasibule et euphranor pere d'alcionide d'envoyer des vaisseaux en mer pour en avoir des nouvelles et de luy mander diligemment a sardis tout ce qu'ils 
 en auroient appris car comme cette ville estoit presques esgallement pres de la plus part des lieux ou il envoyoit il ne pouvoit faire mieux que d'y retourner afin de tenir ses trouppes prestes a marcher a l'heure mesme vers le lieu qu'il scauroit que le roy de pont avoit pris pour sa retraicte en suitte de quoy devant que de remonter a cheval il tira spitridate a part et luy parla avecque tant de generosite et de sincerite tout ensemble touchant l'injuste jalousie qu'il avoit eue que ce prince honteux de sa foiblesse et des sentimens de haine qu'il avoit eus pour luy un moment devant que de l'avoir recontre luy parla apres comme un homme qui n'estoit pas indigne de luy ressembler cyrus luy offrit pour luy mettre l'esprit en repos de ne voir jamais la princesse araminte quoy qu'il eust pour elle une veneration extreme mais comme l'excessive douleur de cyrus avoit entierement guery spitridate il luy respondit avecque autant de generosite que d'esprit ces deux grands princes commencant des lors de lier une amitie aussi estroite que la ressemblance de leur visage estoit grande apres cela ils remonterent tous a cheval et prirent le chemin de sardis ou ils ne peurent arriver que le lendemain a midy parce qu'ils furent contraints de se reposer deux ou trois heures a un village qu'ils trouverent sur leur route en y retournant ils rencontrerent le prince artamas cyrus retrouva mesme ceux qu'il avoit envoyez dans ce bois ou il avoit entendu des voix de femmes de 
 tous les deux costez qui luy dirent que celles qu'ils avoient trouvees n'estoient pas des femmes de qualite de sorte que tous ces princes estant rassemblez ils arriverent aux portes de sardis ou cyrus fut receu avecque plus de joye qu'il n'en avoit mais en y entrant il rencontra hidaspe qui s'approchant de luy avecque assez de precipitation seigneur luy dit-il tout bas vous arrivez bien a propos pour calmer un grand desordre qui est icy car vous scaurez que depuis vostre depart le roy d'assirie ayant fait chercher inutilement la princesse mandane dans toutes les maisons de la ville en est entre en une telle fureur principalement voyant qu'il n'avoit point de vos nouvelles qu'il en a presques perdu la raison mais ce qui est de pis est que par cent conjectures que le hazard a peut-estre faites il a eu lieu de croire que cresus scavoit bien ou elle estoit de sorte que ce prince violent apres avoir essaye toutes les voyes de la douceur pour faire dire a ce roy que peut-estre il ne scait pas a adjouste les menaces et s'est mesme resolu a faire semblant de le vouloir faire mourir pour le porter par la crainte a descouvrir ce qu'il s'imagine qu'il scait eh dieux est-il possible interrompit cyrus qu'un si grand prince face une si grande faute ouy seigneur reprit hidaspe et le peuple qui ne scait pas que ce n'est qu'une feinte en est tellemet esmeu que de peur de quelque sedition j'estois venu voir a cette porte si la garde y estoit assez forte et si les officiers y estoiet car de l'heure 
 que je parle je croy que cresus est sur le buscher que la princesse palmis est toute en larmes que le prince myrsile n'employe l'usage de la parole que les dieux luy ont donne qu'a se pleindre et que tous les habitans de sardis sont en une consternation estrange cyrus n'eut pas plustost acheve d'escouter hidaspe que marchant diligemment vers la grande place qui estoit entre le palais de cresus et la citadelle ou hidaspe luy avoit dit que ce funeste spectacle se voyoit il y fut avecque une precipitation qui faisoit assez voir combien il blasmoit la violence du roy d'assirie comme il arriva a un des coings de cette place il la vit toute pleine de soldats en armes et de peuple qui pleuroit et droict au milieu un grand buscher esleve sur lequel cresus estoit attache plusieurs soldats assiriens tenant desja des flambeaux allumez comme pour y mettre le feu s'il ne vouloit point dire ou estoit mandane cyrus voyant un objet si funeste eut une telle horreur de voir un homme de cette qualite la en un si pitoyable estat que fendant la presse il arriva justement aupres du buscher comme le roy d'assirie pour intimider davantage cresus y avoit fait mettre le feu par un coing qui commencoit de brusler et justement encore comme ce mal-heureux roy se souvenant que solon luy avoit dit autresfois que nul n'estoit heureux avant sa mort se mit a s'escrier o solon solon que tu estois veritable cyrus approchant donc de ce buscher qui commencoit de s'embrazer et entendant ces paroles commanda 
 qu'on esteingnist le feu qu'on deliast cresus et qu'on le remenast a son palais se tournant apres vers le roy d'assirie qui estoit present pour luy reprocher sa violece et pour luy dire afin de l'empescher de s'opposer a ce qu'il vouloit qu'il scavoit bien que cresus ne scavoit pas ou estoit mandane a peine cyrus eut-il fait ce commandemet que le peuple et les soldats jetteret mil cris d'acclamations commencant tous de vouloir esteindre le feu les uns ostoient une partie du bois les autres alloiet querir de l'eau a une fontaine qui estoit proche de la mais il n'en fut pas besoing car come si le ciel eust obei a cyrus tout d'un coup quoy qu'il fust fort serain auparavant il tomba une pluye si abbondante qu'elle esteignit le feu en un momet et suitte de quoy cresus estant descendu du buscher cyrus luy fit mille excuses et le fit remener a son palais pour se remettre de l'emotion qu'il avoit eue pour cyrus il alla loger a la citadelle ou il entra suivy du roy d'assirie a qui il fit encore mille reproches de sa violence apres qu'il eut appris ce qu'il avoit sceu de mandane mazare artamas et spitridate le suivirent aussi bien que sesostris tigrane et anaxaris qui mourant tous trois d'envie d'aprendre le succez de son voyage l'accompagnerent a l'apartement qu'on luy avoit prepare afin de scavoir s'ils devoient se resjouir ou s'affliger avecque luy et afin aussi de scavoir qui estoit spitridate qui par la seule ressemblance qu'il avoit avecque cyrus donnoit de la curiosite a tous ceux qui le voyoient 
 
 
 
 
 
 
 
 
 sesostris tigrane et anaxaris ne furent pas les seuls qui eurent la curiosite d'aprendre qui estoit spitridate et qui eurent envie de scavoir le succez du voyage de cyrus car en un moment cet illustre conquerant se vit environne d'un si grand nombre de princes de capitaines et d'autres gens de qualite qui tesmoignoient s'interesser sensiblement a tout ce qui le touchoit qu'il fut contraint de suspendre durant quelques instans une partie de sa douleur afin de les assurer que celle qu'ils avoient de la sienne l'obligeoit et qu'il n'en seroit pas ingrat 
 mais durant qu'il donnoit des marques de sa reconnoissance a tant d'illustres personnes tegee vint luy donner des tesmoignages de celle qu'avoit la princesse palmis d'avoir fait esteindre le feu du bucher sur lequel estoit le roy son pere le prince myrsile y envoya aussi pour le mesme sujet et il eut tant de complimens a rendre ou a recevoir qu'il ne fut de long-temps en liberte d'entretenir ses propres pensees la bien-sceance voulut mesme qu'il disnalt en public cependant le prince artamas fut visiter la princesse palmis et l'assurer qu'il employeroit tout le credit qu'il avoit aupres de cyrus pour l'obliger a continuer de bien traiter le roy son pere il vit aussi le prince myrsile qu'il fut rauy de trouver en estat de luy respondre pour cresus il n'osa entreprendre de le visiter et il se resolut d'attendre a le voir que cyrus le luy presentast cependant les roys de phrigie et d'hircanie ayant sceu le retour de cyrus vinrent du camp a sardis pour luy dire deux choses qui ne luy pouvoient estre agreables la premiere que toutes les parties qu'ils avoient envoyees pour aprendre des nouvelles de mandane n'en avoient pu rien scavoir et la seconde que la prise de sardis avoit plus affoibly son armee que n'avoit fait la derniere bataille ny mesme le siege de cette ville car comme on n'avoit pu d'abord empescher le pillage il estoit arme que tous ceux qui s'estoient chargez de 
 butin s'estoient desbandez durant son absence les uns ayant emporte celuy qu'ils avoient fait et les autres l'ayant vendu afin de se retirer plus facilement cette nouvelle affligea sensiblement cyrus mais pour empescher que ce desordre ne continuast et pour retenir dans le devoir ceux qui y estoient demeurez il leur fit donner plus qu'il ne leur avoit promis au commencement du siege de sardis et fit punir avec beaucoup de severite quelques-uns de ceux qui avoient fuy et qu'on avoit repris son armee estoit pourtant encore si membreuse que si l'amour qu'il avoit pour mandane n'eust pas este extraordinairement forte il n'eust pas aprehende qu'elle eust este trop foible pour attaquer et pour prendre tous les lieux que le roy de pont auroit pu choisir pour azile mais comme c'est la nature de cette passion de ne trouver point de petits obstacles aux choses qu'elle entreprend quoy qu'ils le soient en effet cyrus sentit cet accident comme s'il eust este beaucoup plus considerable il ne laissa pourtant pas de s'appercevoir qu'il n'avoit point veu phraarte parmy ceux qui l'estoient venu visiter a son retour et de songer aussi a donner bien-tost a spitridate la satisfaction de voir la princesse araminte il s'informa donc ou estoit phraarte mais personne ne luy put dire precisement ce qu'il estoit devenu et tout ce qu'il en sceut fut qu'aussi- tost qu'il avoit este party il avoit disparu comme 
 cyrus scavoit la passion qu'il avoit pour la princesse de pont il ne douta pas qu'il ne la fust alle visiter de sorte que craignant que comme il estoit violent il n'arrivast quelque mal-heur si spitridate alloit seul querir cette princesse il fit si bien que quelque sorte que fut l'impatience de cet amant il le fit resoudre d'attendre au lendemain a partir pour aller ou tous ses desirs l'apelloient cyrus luy disant obligeamment que puis qu'il estoit guery de sa jalousie il vouloir le mener a la princesse araminte ce qu'il ne pouvoit faire des le jour mesme a cause des divers ordres qu'il avoit a donner comme le terme n'estoit pas long spitridate consentit a ce que cyrus souhaitoit qui cependant envoya au chasteau ou il avoit laisse araminte pour voir si phraarte y estoit et pour luy commander de revenir a sardis apres quoy ce prince ayant fait tous les commandemens necessaires pour la tranquilite de la ville pour le campement de son armee et pour la garde de cresus il fut faire une visite a la princesse palmis et a la princesse timarete pour leur demander pardon de les avoir quittees si brusquement sans leur faire aucune civilite lors qu'il estoit sorty de la citadelle les conjurant toutes deux de considerer que s'agissant de la liberte de la princesse mandane il eust este criminel s'il se fust arreste un moment aupres d'elles apres avoir sceu que le roy de pont l'avoit enlevee comme ces deux princesses avoient de l'obligation 
 a cyrus que palmis luy en avoit en la personne de cresus et en celle d'arramas que timarette luy en avoit aussi en celle de sesostris et en la sienne elles luy firent autant de remercimens qu'il leur fit d'excuses elles furent mesme obligees de luy en faire pour de nouvelles graces qu'il leur fit car ce prince dit a la princesse palmis qu'il alloit mener le prince arramas a cresus afin de le faire souvenir de ce qu'il devoir a cleandre disant en suitte a la princesse timarete qu'aussi-tost qu'il auroit donne ordre aux choses necessaires pour la commodite de son voyage et pour la magnificence de son train il l'en advertiroit afin qu'elle puit quand il luy plairoit retourner en egypte conduite per sesostris a condition toutesfois qu'ille luy feroit l'honneur de luy promettre de rendre cet illustre prince aussi heureux qu'il meritoit de l'estre ces deux grandes princesses ayant respondu a cyrus aussi civilement que la generosite les y obligeoit il les quitta pour aller rendre une visite a cresus afin de luy demander encore une fois pardon de la violence du roy d'assirie pour le consoler dans son mal-henr - et pour luy presenter le prince artamas scachant bien que le roy de phrygie consentoit a cette reconciliation mais en y allant hidaspe qui avoit la garde de ces princes et de tout le chasteau le fit passer par le superbe apartement ou estoient tous les tresors de cresus la veue de tant de richesses et 
 de tant de belles choses ne l'eust pourtant pas destourne de la profonde resuerie ou l'enlevement de mandane l'avoit mis si tigrane anaxaris et chrisante qui l'avoient suivy aussi bien que le prince artamas n'eussent tesmoigne leur estonnement et leur admiration par des cris qu'ils ne purent retenir quelque respect qu'ils enflent accoustume de rendre a cet illustre vainqueur leur voix n'eust toutesfois pas encore fait arrester cyrus a considerer tant de rares et magnifiques choses si chrysante qui ne pouvoit se resoudre a sortir si tost d'un si beau lieu n'eust pris la parole pour l'y retenir du moins seigneur luy dit-il en sousriant regardez ce que vous avez conquis et soyez assure apres cela que puis que la fortune vous a assez aime pour vous rendre maistre de tant de tresors elle ne vous haira pas assez pour vous faire perdre la princesse mandane c'est pourquoy seigneur vous les pouvez regarder comme un gage asseure de vostre bon-heur a venir le les regarderay repliqua cyrus lors que ciaxare m'aura donne la permission d'en recompenser la valeur de tant de braves gens qui m'ont aide aussi bien que vous a les conquerir ou qu'il m'aura accorde celle de les rendre au malheureux cresus a la consideration du prince artamas mais comme cela n'est pas encore il suffit que j'ordonne a hidaspe d'en avoir foin et en effet cyrus ne se feroit pas amuse a considerer tant de magnificence s'il n'eust remarque que le prince tigrane avoit 
 beaucoup d'envie de s'y arrester davantage de sorte que ne voulant pas tout a fait s'opposer a sa curiosite il marcha plus lentement et traversa trois grandes chambres et deux galeries qui donnoient l'une dans l'autre et qui estoient routes remplies de choses esclatantes et precieuses mais disposees avec tant d'ordre et avec tant d'art qu'on voyoit par tout je ne scay quelle confusion reguliere et diversifiee qui fait la beaute des cabinets magnifiques et qui remplit l'imagination d'une abondance de belles choses qui force l'esprit de ceux qui les regardent a avoir de l'admiration et certes ce ne fut pas sans sujet si l'illustre cyrus tout desinteresse qu'il estoit et tout occupe de sa passion et de sa douleur se resolut enfin a honorer de quelques un de ses regards ce prodigieux amas de richesses que cresus avoit si cherement aimees et que solon avoit si peu estimees qu'il en avoit aquis son aversion car il est vray qu'on n'a jamais veu ensemble tant d'argent tant d'or tant de pierres precieuses ny tant de choses rares qu'il y en avoit dans ces trois chambres et dans ces deux galleries la grandeur des cuves et des vases d'or estoit prodigieuse et les statues de mesme metal estoient innombrables et incomparables en beaute mais entre toutes ces figures d'or on en voyoit une de marbre si merveilleuse qu'elle forca cyrus a s'arrester plus longtemps a l'admirer que toutes les autres quoy 
 qu'elle ne fust pas d'une matiere si precieuse il est vray qu'elle estoit faite avec tant d'art et elle representoit une si belle personne qu'il n'est pas estrange si elle charma les yeux d'un prince qui les avoit si delicats et si capables de juger de toutes les belles choses cette statue estoit de grandeur naturelle posee sur un piedestal d'or ou il y avoit des bassestailles des quatre costez d'une beaute admirable ou l'on voyoit en chacune des captifs enchaisnez de toutes sortes de conditions mais enchaisnez par de petits amours si admirablement bien faits qu'on ne pouvoit rien voir de mieux pour la figure elle representoit une femme d'environ dix-huit ans mais une femme d'une beaute surprenante et parfaite tous les traits du visage en estoient merveilleusement beaux la taille en estoit si noble et si bien faite qu'on ne pouvoit rien voir de plus elegant et son habillement estoit si galant et si extraordinaire qu'il tenoit esgalement de celuy des dames de tyr de celuy qu'on donne aux nymphes et de celuy qu'on donne aux deesses mais particulierement a la victoire lors qu'on la veut representer comme faisoient les atheniens c'est a dire sans aisles et avec une simple couronne de laurier sur la teste cette statue estoit si bien plantee sur sa base et avoit une action si vive qu'elle sembloit estre animee le visage la gorge les bras et les mains en estoient de marbre blanc aussi bien que les jambes et les 
 pieds dont on voyoit une partie a travers les entrelassures des brodequins qu'elle avoit et qu'on pouvoit voir parce que de la main gauche elle retroussoit un peu sa robe comme si c'eust este pour marcher plus aisement retenant de la droite un voile qu'elle avoit attache au derriere de la teste au dessous d'une couronne de laurier comme si elle eust voulu empescher que le vent dont il paroissoit estre agite ne le luy eust enleve toute la draperie de cette figure estoit faite de marbre et de jaspe de couleurs differentes en effet la robe de cette belle phenicienne qui faisoit mille agreables plis quoy qu'on ne laissast pas de voir la juste proportion de son corps estoit d'un jaspe dont la couleur estoit si vive qu'elle aprochoit de celle de la pourpre de tir une escharpe qui passoit negligeamment a l'entour de sa gorge et qui se ratachoit sur l'espaule estoit d'une espece de marbre entremesle de bleu et de blanc qui faisoit un agreable effet a la veue le voile de cette figure estoit de pareille matiere mais taille avec tant d'art qu'il sembloit avoir la mollesse d'une simple gaze la couronne de laurier estoit d'un jaspe verd et les brodequins estoient encore d'un marbre different aussi bien que la ceinture qu'elle avoit qui ferrant au dessus de la hanche tous les plis de cette robe qui descendoient apres plus negligeamment jusqu'en bas faisoit voir la beaute de la taille de cette belle tyrienne ce qu'il y 
 avoit de plus admirable c'est qu'il y avoit en toute cette figure un esprit qui l'animoit qui persuadoit quasi a ceux qui la regardoient qu'elle alloit marcher et parler on luy voyoit mesme une phisionomie spirituelle et une certaine fierte en ton action qui faisoit connoistre que celle qu'elle representoit avoit l'ame fiere cette figure semblant regarder avec mespris les captifs qui paroisloient enchaisnez sous ses pieds de plus le sculpceur avoit si parfaitement imite je ne scay quelle fraischeur et je ne scay quoy de tendre qui se trouve a l'embonpoit des jeunes et belles personnes qu'on pouvoit mesme connoistre l'age de celle que cet excellent ouvrier avoit voulu representer en voyant seulement sa statue cette figure estant donc aussi admirable qu'elle estoit ce ne fut pas sans raison si l'illustre cyrus qui n'avoit point eu de curiosite pour toutes les autres demanda au prince artamas apres l'avoir bien consideree si elle n'estoit pas de dipoenus ou de scillis qui estoient les deux premiers sculpteurs qui fussent alors en toute la terre s'imaginant toutesfois que cette belle statue n'estoit que l'effet d'une belle imagination mais le prince artamas apres luy avoir dit qu'elle esloit en effet de ces mesmes sculpteurs donc il parloit et qui estoient de l'isle de crete il luy aprit qu'elle avoit este faite d'apres une fille de qualite qui estoit de tyr donc le feu roy de phenicie avoit este amoureux et que l'on disoit estre une des plus 
 belles personnes du monde et plus belle encore que sa statue mais cela estant dit cyrus comme est-il possible que ce roy amoureux n'ait point conserve cette figure c'est a ce que j'ay ouy dire reprit artamas que cette statue ne faisoit que d'estre achevee lors que ce prince mourut et comme vous scavez sans doute puis que vous avez este en grece que dipoenus et scillis laisserent imparfaites quatre images d'apollon de diane d'hercules et de minerue qu'ils avoient commencees en une ville du peloponese parce qu'on ne leur donnoit pas assez promptement ce qu'on leur avoit promis il vous sera aise de comprendre que le roy de phenicie estant mort et le prince son fils qui luy succedoit ayant alors des affaires plus pressees que celle de leur faire donner ce que le roy son pere leur avoit promis dipoenus et scillis ne furent pas plus patiens qu'ils l'avoient este en grece car apres avoir demande leur recompense une fois seulement et qu'ils eurent veu qu'on leur demandoit quelque temps pour la leur donner ils s'embarquerent une nuit et emporterent leur travail avec eux de sorte que comme cresus estoit alors en reputation de vouloir amasser tout ce qu'il y avoit de rare en asie ils vinrent icy et luy vendirent cette belle statue il est vray qu'on dit qu'un peu devant cette guerre ce jeune roy de phenicie avoit envoye la redemander a cresus en luy offrant le double de ce qu'elle luy avoit 
 couste et qu'il ne l'avoit pas voulu rendre cette advanture est sans doute digne de la beaute de la statue qui l'a causee repliqua cyrus apres quoy il continua de regarder une quantite predigieuse d'armes de toutes les nations du monde mais d'armes d'or garnies de pierreriers il admira aussi des trones d'or massif des figures de tous les dieux qu'on adoroit par toute l'asie mais des figures plus grandes que nature et qui par le seul prix de leur matiere valoient plus qu'on ne scauroit s'imaginer il vit encore en ce lieu la des tables des miroirs et des cabinets d'un prix inestimable toutes les tablettes qui environnoient ces chambres et ces galeries estoient remplies de mille choses riches et rares et les perles et les rubis les esmeraudis et les diamants faisoient un si beau et si precieux meslange que la bigarreure d'une agreable prairie ne fait pas voir un si bel objet au printemps que la diversite des pierres precieuses en faisoit voir en toutes ces belles choses dont ces tablettes estoient couvertes mais au milieu de tant de raretez magnifiques on fit voir a cyrus ces ingenieuses fables qu'esope avoit faites a sardis ou il avoit escrit et cache avec tant d'art l'histoire de toute la cour de cresus et que ce prince avoit tant estimees que lors qu'esope partit de lydie il voulut qu'il les luy donnait et pour tesmoigner combien il les estimoit il les avoit fait relier magnifiquement aussi bien que 
 celles qu'il avoit composees auparavant et qui enseignent une morale si delicate a ceux qui entendent bien de langage des bestes qu'il fait parler en effet ces tablettes estoient couvertes d'or cizele dans lequel on avoit enchasse des diamants qui de chaque coste formoient le nom d'esope les fermoirs en estoient aussi magnifiques que le reste et cresus enfin n'eut pu faire plus d'honneur ny a homere ny aux livres de la sybille qui estoit alors si fameuse par toute l'asie qu'il en avoit fait a esope puis qu'il avoit juge ses oeuvres dignes d'estre parmy ses tresors qu'il estimoit plus que toutes les choses du monde apres avoir donc assez considere cette abondance de richesses et regarde encore en passant avec estonnement de grands menceaux de grosses lames l'or et d'argent qui estoient au bout d'une longue galerie apres dis-je avoir fait quelques reflexions sur le malheur du prince qui avoit perdu ces tresors qu'il aimoit fi passionnement cyrus sortit enfin d'un lieu si magnifique et fut a la chambre de l'infortune cresus aupres de qui estoit alors le prince myrsile ce vieux roy et ce jeune prince recourent cyrus avec toute la civilite qu'ils devoient a leur vainqueur mais ce fut pourtant sans bassesse s'il parut de la tristesse dans leurs yeux il parut aussi de la fermete dans leur ame et cyrus voyant qu'ils suportoient si constamment une si grande infortune dit 
 tout haut qu'ils meritoient de porter toute leur vie le sceptre qu'ils venoient de perdre et qu'il ne tiendroit pas a luy que ciaxate ne leur rendist
 
 
 
 
en effet ce genereux vainqueur agit avec cresus et avec le prince son fils d'une maniere si obligeante qu'on peut dire qu'il acheva de les vaincre en cette occasion et qu'il gagna aussi absolument leurs coeurs par sa civilite qu'il avoit gaigne leur royaume par sa valeur des que cyrus entra dans la chambre ou ils estoient ils s'avancerent vers luy mais ce genereux prince se hastant d'aller vers eux pour leur espargner quelques pas les receut et les salua avec la mesme civilite qu'il eust pu avoir si cette entreveue se fust faite en temps de paix et en lieu neutre et que leur fortune presente eust este esgale je n'eusse jamais creu dit cresus a son illustre vainqueur me trouver oblige de faire des remercimens a un prince dont les dieux se font voulu servir a me faire perdre la couronne cependant seigneur puisque je vous dois la vie et que la mesme main qui m'a renverse du throne m'a fait descendre du bucher ou la violence du roy d'assirie m'avoit fait monter il semble que je me dois plus louer de vous que je ne dois me plaindre de la fortune mais seigneur comme la vie que vous m'avez conservee ne me peut plus estre ny glorieuse ny agreable apres ce qui m'est arrive souffrez que je me contente de vous donner des louanges sans vous 
 faire des remercimens et que j'avoue que vous estes digne de la gloire que vous possedez je veux bien repliqua cyrus que vous ne me remerciez pas et je consens mesme que vous ne me louiez point mais je ne puis souffrir que vous ayez si mauvaise opinion du roy des medes que vous desesperiez absolument de vous voir en un estat plus heureux que celuy ou vous estes principalement adjousta-t'il en luy presentant artamas voyant que ce prince est un de mes plus chers amis et n'ignorant pas que j'ay presque autant de credit aupres de ciaxare qu'artamas en a aupres de cyrus le roy de lydie qui s'estoit desja repenty plus d'une fois depuis la prise de sardis de l'injustice qu'il avoit eue pour artamas le receut avec assez de civilite voyant qu'il avoit un pretexte de le faire ce fut pourtant avec beaucoup de confusion n'estant pas possible qu'il pust le voir sans se souvenir des obligations qu'il luy avoit du temps qu'il portoit le nom de cleandre et de l'injuste prison qu'il luy avoit fait souffrir depuis qu'il estoit connu pour estre le prince artamas toutesfois comme il s'estoit resolu de faire connoistre a cyrus qu'il ne meritoit pas son infortune il fit un grand effort sur luy mesme pour se remettre et prenant la parole comme c'est aux vainqueurs dit-il a imposer la loy aux vaincus je veux croire ce qu'il vous plaira et je veux mesme bien prier le prince artamas d'oublier toutes mes 
 violences et toutes mes injustices c'est a moy reprit le prince de phrygie a oublier tous les malheurs d'artamas mais c'est aussi a moy a n'oublier jamais les obligations que vous avoit cleandre c'est pourquoy seigneur je vous promets d'estre toute ma vie pour vous ce que j'estois lors que vous me faisiez l'honneur de m'honnorer de vostre amitie de grace interrompit cyrus parlant au roy de lydie redonnez cette amitie toute entiere a un prince qui l'a meritee par tant de services et par tant de fidelite l'amitie d'un roy sans royaume reprit cresus en souspirant ne doit pas m'estre demandee plus d'une fois par mon illustre vainqueur c'est pourquoy seigneur je vous accorde ce que vous desirez de moy et je redonne au prince artamas toute la place qu'il occupoit autrefois dans mon ame bien marry de n'avoir plus rien en ma puissance pour recompenser sa vertu quand j'auray supplie le roy des medes repliqua cyrus de bien traiter la vostre je vous feray connoistre que vous avez encore de quoy recompenser dignement la sienne et plust aux dieux que vous eussiez voulu vous empescher d'estre malheureux des le commencement de cette guerre en luy donnant la princesse palmis et en me rendant la princesse mandane mais de grace adjousta cyrus souffrez que je vous demande si je le puis sans aigrir vos douleurs par quel motif et par quelle politique vous vous estes engage en une injuste 
 guerre et quelle a este la veritable raison qui vous a porte a mespriser l'amitie du roy des medes et la mienne vostre bonne fortune et mon malheur reprit tristement cresus car enfin seigneur il paroist clairement que les dieux n'ont permis que je protegeasse le ravisseur de mandane que pour vous faire conquerir mon estat croyez donc seigneur croyez que vous ne perdrez point cette princesse et pour vous le faire voir considerez que chaque enlevement vous a fait gagner un royaume et soyez fortement persuade que ce n'est que pour vous faire conquerir toute l'asie que les dieux souffrent qu'elle erre quelque temps de province en province mais injustes dieux s'escria-t'il pourquoy m'avez vous trompe par des oracles si clairs en aparence et si obscurs en effet cyrus voyant que sans en avoir le dessein il avoit irrite la douleur de cresus voulut pour le consoler escouter ses pleintes et entrer dans ses sentimens c'est pourquoy il le pria de luy dire pour quelle raison il accusoit les dieux le les accuse signeur luy dit-il de m'avoir adverty par leurs oracles de tout ce qui m'est arrive en ma vie de moins considerable et de m'avoir trompe en l'occasion la plus importante ou je les aye jamais consultez en effet pourquoy lors que je les ay supliez de me faire connoistre si je devois faire la guerre contre vous m'ont-ils respondu en termes expres 
 
 si tu fais cette guerre ou ton desir aspiretu destruiras un grand empire est-il juste seigneur poursuivit ce prince afflige qu'apres leur avoir tant offert d'offrandres ils m'ayent abuse si cruellement en me donnant lieu de croire que je destruirois ceux qui m'ont destruit c'est pourquoy souffrez seigneur dans le transport de ma douleur que j'envoye a delphes y porter des fers afin qu'ils soient un tesmoignage public a la posterite qu'il ne faut point estre trop curieux de l'advenir et que ce n'est point aux hommes a devoir penetrer dans les secrets des dieux car encore que je vienne de les accuser d'injustice je ne laisse pas de connoistre par une seconde pensee plus raisonnable que la premiere que c'est moy qui suis injuste de me pleindre d'eux lors que je ne dois pleindre que de moy-mesme et qu'en effet ils ont este bien veritables puis qu'en detruisant mon empire j'en ay detruit un des plus grands de toute l'asie je feray du moins ce que je pourray interrompit cyrus pour faire que vous ayez sujet de vous louer de la maniere dont j'agiray avecque vous et pour adoucir toutes vos disgraces cependant si quelques uns de vos gardes m'obeissoient mal et ne vous rendoient pas autant de respect que je veux qu'on vous en rende faites que j'en sois adverty afin que la punition que l'en feray vous satisface et me justifie ha seigneur s'escria cresus je ne m'estonne plus qu'un prince qui scait si bien user de la victoire 
 vainque tousjours et je m'estonne encore moins que le roy d'assirie ait este vaincu par un prince dont la vertu est bien au dessus de la tienne le roy d'assirie reprit modestement cyrus a este malheureux parce que son dessein estoit injuste mais au reste quoy qu'il ait tousjours este mon ennemy et qu'il soit tousjours mon rival je ne laisse pas de vouloir le justifier d'une partie de la violence dont il a use envers vous en vous asseurant qu'il ne vouloit que vous obliger par la crainte a luy dire ou estoit mandane et qu'il n'a jamais eu dessein de vous faire mourir c'est une chose que je suis oblige de vous dire parce que je scay qu'elle est vraye et que je vous dis d'autant plustost que je ne puis souffrir qu'un homme de condition esgale a la vostre et a la mienne soit accuse d'une action si barbare apres cela cresus recommenca ses louanges le prince myrsile y mesla les siennes artamas tygrane et anaxaris ne purent non plus qu'eux s'empescher de louer cyrus de qui la modestie ne pouvant souffrir tant de louanges le forca a se separer un peu plustost qu'il n'eut fait du roy de lydie ce mal-heureux prince supplia pourtant cyrus auparavant qu'il le quittast de bien traitter ses nouveaux sujets le conjurant de ne trouver pas mauvais si ne pouvant plus estre leur roy il faisoit du moins ce qu'il pouvoit pour estre leur protecteur cyrus fut si couche de cette priere qu'il 
 en renouvella toutes les protestations qu'il avoit desja faites a cresus l'assurant qu'il feroit tout ce qu'il pourroit pour obliger ciaxare a souffrir qu'il lui redonnast la couronne qu'il venoit de perdre a condition qu'il feroit son vassal comme le roy d'armenie et qu'il le suivroit a la guerre jusques a ce qu'il eust delivre la princesse mandane et en effet cyrus ne fut pas plustost retourne a la citadelle qu'il se mit a escrire au roy des medes et pour l'interest de cresus et pour luy rendre compte de tout ce qui c'estoit passe avec dessein de faire partir un courrier le lendemain et d'estre plutost en estat d'aller querir la princesse araminte et luy mener le prince spitridate il est vray qu'il n'escrivit pas sans peine et sans s'interrompre luy mesme car comme il n'avoit l'imagination remplie que de la princesse mandane il croyoit tousjours au moindre bruit qu'il entendoit qu'on venoit luy aprendre de ses nouvelles et luy dire le lieu ou on l'avoit menee de sorte que tournant la teste dans cette esperance il sentoit un renouvellement de douleur estrange lors qu'il voyoit qu'elle estoit mal fondee et que ce n'estoit pas ce qu'il pensoit mais pendant qu'il escrivoit avec si peu de tranquilite dans l'ame spitridate s'entretenoit luy mesme avec une esperance si remplie d'impatience qu'on peut dire qu'elle estoit sans douceur pour luy car dans la croyance ou il estoit qu'il verroit le lendemain la princesse 
 araminte les momens luy sembloient des siecles pour sesostris et pour artamas apres avoir conduit cyrus a la citadelle ils retournerent au palais voir encore une fois les deux princesses qui regnoient dans leur ame le premier parce qu'apres avoir este si long-temps sans voir sa chere timarete il luy sembloit qu'il ne la pourroit assez voir et le second parce qu'outre la joye qu'il avoit a estre aupres de sa princesse il estoit encore bien aise de luy rendre conte de l'entreveue de cyrus et du roy son pere et de luy pouvoir dire aussi qu'il en avoit este bien receu comme ces deux princesses avoient deux apartemens qui se touchoient et qu'il se trouva qu'elles estoient separees lors que sesostris et artamas retournerent pour les voir ils se quitterent a la porte de leurs chambres mais durant que sesostris entretenoit sa chere timarete et qu'il luy protestoit que sa passion estoit aussi violete que lors qu'elle estoit la plus belle bergere d'egypte et qu'il estoit le plus amoureux berger du monde durant dis-je qu'artamas protestoit a la princesse palmis apres luy avoir rendu conte de ce qui s'estoit passe entre cresus et luy que le changement de sa fortune n'en apportoit point a son coeur et qu'il l'aimoit encore avec plus d'ardeur et avec plus de respect quoy que le roy son pere fust captif et qu'il eust perdu la couronne qu'il ne faisoit du temps qu'elle estoit fille du plus puissant et du plus riche roy 
 de l'asie et quoy qu'il ne sceust alors qui il estoit durant dis-je que ces illustres amans trouvoient quelque douceur a s'entretetenir de leurs mal-heurs passez et de leurs peines presentes andramite songeoit a se preparer a suivre cyrus le lendemain lors qu'il meneroit spitridate a araminte afin de voir plutost l'aimable doralise ligdamis aussi bien que luy prenoit le mesme dessein pourvoir aussi sa chere cleonice et parmenide qui estoit venu a sardis lors qu'il en avoir sceu la prise songeoit aussi a retourner voir cydipe de sorte que tous ces amants n'ayant pas moins d'amour que spitridate n'eurent guere moins d'impatience que luy et n'attendirent le jour avec guere moins d'inquietude ils ne partirent pourtant pas aussi matin qu'ils l'eussent desire parce que cyrus eut encore tant de choses a faire auparavant qu'il y avoit desja long-temps que le soleil estoit leve lors qu'il monta a cheval car non seulement il avoit eu a donner les derniers ordres a celuy quil envoyoit vers ciaxare il avoit commande qu'on amenast menecrate et trasimede a sardis il avoit escrit et envoye a persepolis mais il avoit encore ordonne qu'on allast a quelques petites villes maritimes dont les noms estoient eschapez a sa memoire lors qu'il avoit envoye a ephese a milet a gnide et a cumes car encore qu'en y envoyant il eust donne un ordre general d'aller a tous les ports qui estoient de ce coste-la neantmoins 
 parce qu'il n'avoit pas nomme precisement les villes dont il luy souvint alors il voulut y envoyer aimant beaucoup mieux faire cent choses inutiles pour avoir des nouvelles de sa princesse que de manquer a en faire une qui luy pust servir mais enfin apres avoir acheve tout ce qu'il avoit a faire il se disposa a partir en effet il eut vray que ce ne fut pas sans avoir demande pardon au prince spitridate de luy avoir differe la veue de la princesse araminte le conjurant de pardonner cette faute a un malheureux amant qui n'estoit pas si pres que luy devoir la personne qu'il aimoit apres ce compliment que spitridate receut avec la mesme civilite qu'il luy estoit fait ils prirent le chemin du chasteau ou cyrus avoit fait loger araminte tygrane connoissant l'humeur violente de phraarte son frere voulut estre de ce petit voyage afin d'empescher qu'il ne se portast a quelque bizarre dessein en voyant spitridate pour andramite pour carmenide et pour lygdamis ils suivirent cette fois-la cyrus plus pour s'approcher de ce qu'ils aimoient que pour nulle autre raison aglatidas qui s'interessoit pour tous les amans fut bien-aise d'estre tesmoin de la joye de ceux avec qui il estoit de sorte qu'il accompagna cyrus aussi bien qu'anaxaris artabane chrysante hermogene leontidas megaside et plusieurs autres ce prince ayant pris seulement deux cens chevaux 
 d'escorte ne jugeant pas qu'il en eust besoin de davantage quoy qu'il eust a faire une journee de chemin en pays nouvellement conquis parce que cresus n'avoit point eu de troupes en campagne mesme durant le siege et que d'ailleurs la consternation estoit si grande dans tous les peuples et la domination de cyrus leur paroissoit si douce qu'il n'y avoit pas lieu de craindre une revolte en l'estat ou estoient les choses joint qu'une partie du chemin qu'il falloit faire pour aller de sardis au chasteau ou cyrus vouloit mener spitridate se faisoit en traversant le camp et par consequent sans danger mais enfin ces princes estant a cinquante stades de sardis cyrus vit arriver un escuyer d'artabase a qui il avoit donne la garde de panthee et d'araminte lors qu'il l'avoit ostee a araspe qui venoit luy dire de la part de son maistre que le prince phraarte avoit enleve la princesse de pont a peine cet escuyer eut il dit tout haut a cyrus ce qui l'amenoit que spitridate fit un cry si douloureux qu'il en toucha sensiblement le coeur de tous ceux qui l'enrendirent pour cyrus quoy qu'il n'eust que de l'amitie toute pure pour araminte et de la compassion pour spitridate il en fut aussi extraordinairement afflige joint qu'un sentiment de gloire se meslant a la tendresse de son ame il sentit avec amertume le peu de respect que phraarte luy avoit rendu en enlevant une princesse qui estoit sa prisonniere tigrane en 
 son particulier eut une douleur extreme de la faute que son frere avoit faite et il eust este difficile en voyant d'abord ces trois princes de connoistre lequel estoit l'amant de la princesse enlevee ce n'est pas que la douleur de spitridate ne fust mille fois plus forte que celle de cyrus et de tigrane quoy que tres violente mais c'est que ses yeux ses paroles et toutes ses actions ne pouvoient la faire paroistre aussi grande qu'elle estoit apres avoir pousse ce premier cry pour exprimer son estonnement et son desespoir il demeura plus d'un quart d'heure dans une letargie d'esprit s'il faut ainsi dire qui faisoit qu'il escoutoit ce que les autres disoient comme s'il ne l'eust point entendu il est vray que durant un si triste silence il avoit quelque chose de si sombre et de si funeste sur le visage qu'il estoit aise de voir que son ame souffroit beaucoup joint qu'il n'avoit que faire de parler pour s'informer comment la chose s'estoit passee car cyrus n'eut pas plustost ou y ce que cet escuyer luy avoit dit que prenant la parole et comment est-il possible luy dit-il qu'artabase dont je connois le coeur et la fidelite n'ait pas empesche un si grand mal-heur seigneur reprit cet escuyer les grandes blessures qu'il a receues en cette occasion vous tesmoigneront qu'il n'a pas manque a la fidelite qu'il vous doit et que sa valeur ordinaire ne l'a pas abandonne en cette rencontre mais encore une fois interrompit cyrus comment est il possible que 
 phraarte ait pu executer cette entreprise seigneur reprit cet escuyer pour vous faire comprendre la chose il faut que vous scachiez que lors que la nouvelle de la prise de sardis vint au chasteau ou nous estions tous les soldats qui le gardoient regarderent ceux qui estoient aupres de vous comme beaucoup plus heureux qu'eux parce qu'ils pouvoient s'enrichir du pillage de cette superbe ville si bien que la nuit suivante il y en eut plus de la moitie qui se desbanderent pour venir se mesler dans la confusion de vos troupes victorieuses et tascher d'avoir leur part du butin de sorte que la garnison fut alors extremement affoiblie mon maistre pensa vous en advertir mais comme il gardoit des prisonnieres et non pas des prisonniers et des prisonnieres encore qui vous consideroient plustost comme leur protecteur que comme leur vainqueur il creut qu'il n'estoit pas necessaire principalement n'y ayant nulle apparence que personne fust en estat de songer a les delivrer ainsi de peur que vous ne l'accusassiez de negligence il ne vous advertit point de la fuite de ces soldats et il demeura en repos comme auparavant depuis cela seigneuril est arrive que le jour mesme que vous partistes de sardis pour aller chercher la princesse mandane comme nous l'avons sceu le prince phraarte en partit aussi pour venir voir la princesse araminte qui le receut avec une froideur estrange des qu'il l'eut quittee elle 
 envoya querir mon maistre pour se pleindre de vous disant qu'elle vous avoit supplie d'empescher phraarte de la venir voir mais luy ayant appris que vous ne scaviez pas qu'il y fust venu et qu'il estoit party de sardis depuis que vous en estiez party vous mesme elle en eut quelque consolation luy semblant qu'elle avoit plus de droit de le mal traitter et en effet m'estant trouve dans la chambre de cette princesse a parler a hesionide lors qu'il voulut y retourner pour la seconde fois je fus tesmoin qu'elle luy parla avec tant d'aigreur que je suis estonne qu'il ait pu se resoudre a enlever une princesse qui tesmoignoit avoir une si terrible aversion pour luy aussi tost qu'il fut sorty de sa chambre elle me chargea de dire a mon maistre qu'elle le conjuroit de ne laisser plus entrer phraarte dans son apartement et il est vray seigneur qu'artabase fut le prier de ne la voir plus et le prier mesme de sortir du chasteau mais phraarte tout violent qu'il estoit se contraignit en cette occasion et luy parla avec tant de civilite qu'il ne creut pas devoir se porter a faire sortir par force un homme de cette condition sans en avoir eu ordre de vous mais comme il ne scavoit alors ou vous estiez il ne pouvoit pas vous advertir de ce qui se passoit de sorte qu'il se contentoit d'empescher phraarte d'aller dans la chambre de la princesse araminte ne pouvant pas raisonnablement craindre qu'un prince qui 
 n'avoit qu'un escuyer aveque luy pust rien entreprendre parla force pendant cela phraarte visitoit quelquesfois cleonice lycaste cydipe candiope arpalice doralise et pherenice et toutes les autres prisonnieres leur parlant tousjours d'araminte quand il n'estoit point avec elles il se promenoit devant les fenestres de cette princesse ou il la voyoit quelquesfois malgre qu'elle en eust car comme vous scavez seigneur elle logeoit a un apartement bas qui donne dans le jardin mais pendant qu'il agissoit ainsi son escuyer s'amusoit a parler ou a jouer avec les soldats qui n'estoient point de garde sans qu'artabase s'en apperceust parce qu'il observoit le maistre soigneusement voila donc seigneur de quelle facon phraarte a vescu jusques a hier qu'un de ceux que vous envoyastes a ephese a gnide a cumes a milet et en beaucoup d'autres lieux apres que vous eustes rencontre le prince spitridate arriva a ce chasteau ou il vint loger parce qu'il se rencontra qu'il estoit sur la route de sorte que trouvant phraarte qui se promenoit alors devant la porte ou je me rencontray fortuitement j'entendis que le connoissant il luy demanda d'ou il venoit et ou il alloit et que l'autre luy respondit que vous aviez rencontre le prince spitridate qu'il vous avoit apris que le roy de pont s'estoit embarque avec la princesse mandane a un port appelle artame que vous aviez fait mille caresses a ce 
 prince et que vous alliez ensemble a sardis phraarte n'eust pas plustost ouy que le prince spitridate estoit aveque vous qu'il changea de couleur se faisant redire encore une fois ce qu'on luy avoit desja dit apres quoy ne pouvant plus douter qu'en effet le prince spitridate ne fust celuy dont on luy parloit a cause de cette prodigieuse ressemblance que cet homme disoit estre entre celuy qu'il avoit veu et vous il jugea sans doute qu'il seroit bien tost aupres d'araminte et qu'on meneroit mesme peut-estre cette princesse a sardis de force qu'il est croyable que ce fut pour cette raison qu'il se hasta d'executer le dessein qu'il avoit des qu'il arriva a ce chasteau et ce qui me fait parler ainsi et que nous avons sceu ce matin que son escuyer en parlant et jouant avec ce peu de soldats que nous avions les avoit presques tous gagnez par des presents car il en est demeure un blesse qui nous a descouvert cette verite mais enfin seigneur pour n'abuser pis plus long-temps de vostre patience je vous diray que hier au soir un peu apres que toutes les dames se furent retirees a leurs apartemens et qu'artabase apres avoir este suivant sa coustume visiter le corps de garde et faire le tour du chasteau fut entre dans sa chambre phraarte sortit de la sienne ou nous pensions qu'il fust bien endormy de sorte que rassemblant tous les soldats qu'il avoit subornez les autres se trouverent en si petit nombre qu'ils ne purent s'oposer a 
 leurs compagnons joint que pour les en empescher par la crainte ils les menacerent de les tuer apres quoy se partageant les uns furent a l'apartement de la princesse araminte et les autres a celuy d'artabase pour l'empescher de la secourir et en effet seigneur leur dessein a si bien reussi qu'ils ont enleve la princesse sans que nous l'ayons pu empescher ce n'est pas que le bruit qu'il a falu faire pour rompre les fenestres de sa chambre et que les cris de ces dames ne nous ayent esveillez d'abord mais quand nous avons voulu sortir nous avons trouve des gens a combatre artabase a este blesse des le commencement du tumulte mais il n'a pourtant pas laisse de donner bien de la peine a ceux qui vouloient l'empescher de sortir pour aller au secours de cette princesse a la fin neantmoins il a receu tant de blessures que la perte du sang l'ayant affoibly il est tombe comme mort et n'a plus este en estat de s'opposer a la violence de phraarte en effet ce prince trop heureux dans son injuste dessein a acheve de l'executer sans peine et s'est servy des chevaux qui estoient a mon maistre pour enlever cette princesse n'en ayant laisse aucun qui pust servir a le suivre car il a fait monter sur tout ce qu'il y en avoit une partie des complices de son crime de sorte que lors que ceux qui avoient attaque mon maistre se sont retirez et que je les ay poursuivis je les ay veus enlever la princesse sans les pouvoir suivre que 
 des yeux je ne vous diray point quels ont este les cris et les pleurs de cleonice de doralise de pherenice de candiope de lycaste de cydipe d'arpalice et de toutes les autres dames car je ne pourvois vous les representer mais je vous diray que mon maistre n'a pas plustost este revenu a luy qu'il m'a commande d'aller chercher un cheval a la premiere habitation et de venir en diligence vous advertir de cette facheuse advanture et vous dire son desespoir qui est tel seigneur qu'il n'a pas voulu que je m'amusasse un moment a donner ordre de le faire penser quoy qu'il eust grand besoin tant que le discours de cet escuyer dura spitridate eut l'ame en une estrange peine la douleur de l'enlevement de sa princesse ne fut pourtant pas la seule qu'il sentit car dans le trouble ou il estoit il y eut des instans ou l'injuste jalousie qu'il avoit eue de cyrus se renouvella et ou il craignit que ce ne fust luy qui eust fait enlever araminte car comme il ne scavoit point que phraarte fust amoureux d'elle il ne comprenoit pas par quel motif il se seroit porte a cette violence d'autre part la tristesse et la colere qu'il voyoit dans les yeux de cyrus s'opposoient a cette injuste opinion joint que considerant encore qu'artabase estoit fort blesse il ne voyoit pas qu'il y eust aparence que cyrus eust voulu faire perir un homme qui avoit assez estime pour luy confier la garde de deux grandes princesses cependant quoy qu'il vist la 
 raison d'un coste et qu'il n'en parust point de l'autre il ne pouvoit se determiner et son ame souffroit des maux que sa bouche n'eust pu exprimer quand il l'eust voulu il est vray que ces sentimens jaloux ne furent pas long-temps dans son coeur car des que cet escuyer d'artabase eut acheve de faire son recit cyrus dit des choses si obligeances si genereuses et si tendres a spitridate qu'il fit par ses paroles ce que la raison et la verite toutes seules n'avoient pu faire car il dissipa entierement cette cruelle jalousie qui commencoit de s'emparer de l'esprit de ce prince et qui l'empeschoit de se pleindre de la cruaute de son advanture ne scachant pas bien luy mesme s'il devoit quereller cyrus comme son rival et comme le ravisseur d'araminte ou s'il devoit se pleindre a luy comme a son amy et comme au protecteur de sa princesse mais lors qu'il entendit que tigrane demandoit pardon a cyrus et a luy de la violence de son frere qu'il disoit qu'il seroit le premier a l'en punir et qu'il ne l'abandonneroit point qu'il ne luy eust fait retrouver la princesse qu'il avoit perdue qu'en suitte il aprit de la bouche de cyrus que le prince phraarte estoit devenu amoureux d'araminte des qu'elle estoit a artaxate il sentit quelque tranquillite dans son ame au milieu de sa douleur et il commenca alors d'escouter et de respondre aux protestations sinceres que luy faisoit cyrus vous scavez disoit ce genereux prince que je suis plus 
 oblige qu'un autre a m'interesser a ce qui vous touche puis que je dois la vie a la reine arbiane vostre mere du temps qu'elle me receut chez elle en bithinie car encore qu'elle me creut estre son fils je ne laisseray pas de luy tenir conte de tous les soins qu'elle eut de moy joint qu'elle en usa si genereusement apres que je l'eus desabusee de son erreur que quand je n'aurais nulle autre raison de vous servir que celle-la je le ferois de toute mon affection mais genereux prince j'en ay sans doute de plus fortes vostre merite m'y engage encore plus estroitement la vertu de la princesse araminte m'y oblige et l'outrage que j'ay receu de phraarte fait que cette facheuse affaire est la mienne aussi bien que la vostre comme le prince tigrane devant qui je parle poursuivit-il est equitable et infiniment genereux je suis assure qu'il ne trouvera pas estrange que je me pleigne du prince son frere mais pour ne perdre point des momens qui doivent estre precieux allons en diligence au lieu ou il a commis le crime pour voir si nous n'aprendrons rien de la route qu'il a tenue spitridate voulut alors obliger cyrus a n'aller pas jusques a ce chasteau le conjurant seulement de luy donner cinquante chevaux pour suivre ce ravisseur mais il ne le voulut pas de sorte que marchant tous avec le plus de diligence qu'ils purent il y arriverent de fort bonne heure ils n'en aprirent pourtant pas d'avantage qu'ils 
 en avoient apris par l'escuyer d'artabase qu'ils trouverent si mal de ses blessures que cyrus n'eut pas la force de l'accuser de ne l'avoir pas adverty de la fuite de ces soldats qui estoit cause de l'enlevement de la princesse araminte cependant spitridate ne pouvant se resoudre de passer la nuit a ce chasteau suplia cyrus de luy permettre d'en sortir a l'heure mesme et de luy donner les cinquante chevaux qu'il luy avoit demandez ce fut alors que cyrus fit mille excuses a ce prince de ne pouvoir quitter les interests de mandane pour les siens et de ne pouvoir s'attacher inseparablement a luy jusques a ce qu'il eust trouve araminte le conjurant en suitte de ne manquer pas de luy aprendre ou elle seroit des qu'il l'auroit sceu afin qu'il luy donnast une armee s'il en estoit besoin l'assurant encore qu'il n'estoit rien qu'il ne fist pour sa satisfaction et pour la liberte d'une si vertueuse princesse adjoustant que puis que tigrane iroit aveque luy il n'auroit point besoin de sa valeur spitridate s'opposa quelque temps au dessein que tigrane avoit de la suivre mais jugeant qu'en effet sa presence luy pourroit estre utile il accepta l'offre qu'il luy faisoit et ils partirent ensemble apres avoir laisse reposer leurs chevaux deux ou trois heures pendant quoy ils sceurent seulement la premiere route que phraarte avoit prise en s'en allant mais au lieu de cinquante chevaux cyrus en donna cent a spitridate qui ne vit point 
 les dames qui estoient dans ce chasteau car il avoit l'ame si troublee qu'il n'estoit pas en estat de faire des compliments lors que ce prince fut prest de monter a cheval cyrus luy dit en l'embrassant qu'il estoit au desespoir qu'il y eust autant de conformite en leur mal-heurs qu'en leur visage et qu'il souhaitoit qu'il fust plus heureux a delivrer araminte qu'il ne l'estoit a delivrer mandane apres quoy ces deux princes se separerent spitridate ne fut pas plustost party que cyrus qui vouloit s'en retourner a sardis le lendemain de grand matin fut voir toutes les dames qui estoient dans ce chasteau pour les disposer a souffrir qu'on les y conduisist et pour les consoler de l'accident qui estoir arrive a la princesse araminte scachant bien qu'elle en estoit cherement aimee il les trouva toutes dans la chambre de lycaste ou andramite parmenide et ligdamis estoient allez devant luy ces trois amans ne pouvant pas estre si long-temps en un lieu ou estoient les personnes qu'ils aimoient sans les voir quoy que cyrus fut extremement triste et pour ses propres malheurs et pour ceux de ses amis il ne laissa pas d'agir avec une civilite si exacte avec toutes ces dames qu'il visita qu'il n'y en eut aucune qui n'eust sujet de se louer de luy et qui ne s'en louast en effet apres avoir parle avec douleur de l'enlevement d'araminte il dit a lycaste que pour empescher un semblable mal-heur pour arpalice il faloit 
 accorder ses amants et terminer leur differens c'est pourquoy il la conjuroit de vouloir retourner a sardis disant aussi en suitte quelque chose d'obligeant a cydipe a arpalice et a candiope
 
 
 
 
apres il parla quelque temps de la reine de la susiane a doralise et a pherenice et dit aussi quelque chose a cleonice en faveur de lygdamis mais comme mandane estoit ce qui occupoit toute son ame il se mit a leur demander a toutes si elles ne le pleignoient pas d'avoir esprouve si souvent la douleur que spitridate venoit de sentir il n'y en eut pas une qui n'employait alors toute son eloquence a persuader a cyrus qu'elle s'interessoit a ses malheurs et a ceux de sa princesse cleonice entre les autres pour tesmoigner plus de zele dit que lors qu'elle se souvenoit comment et par qui la princesse mandane avoit este enlevee et combien de fois elle l'avoit este il luy prenoit une haine si terrible contre les hommes qu'il n'y en avoit que deux ou trois en tout l'univers qu'elle ne haist point en effet disoit-elle je ne pense pas qu'il y ait rien de si injuste ny de si criminel qu'un enlevement ou celle qu'on enleve ne content point je n'en excepte poursuivit cleonice ny les assassinats ny les empoisonnemens car enfin la vengeance peut quelquesfois avoir des causes si considerables qu'elles justifient ou excusent du moins les effets les plus sangleans qu'elle peut avoir causez mais qu'on me puisse persuader que ce 
 soit une bonne raison pour enlever une femme que de dire qu'on en est amoureux c'est ce que je ne croy point du tout quand on aime quelqu'un adjoustoit elle il faut faire tout ce qui est propre a s'en faire aimer et non pas tout ce qui est propre a s'en faire hair l'advoue interrompit doralise qu'a regarder la chose comme vous la regardez vous avez sujet de hair tous les hommes mais a la considerer encore comme je la considere je pense que j'ay aussi sujet de dire que la mesme raison fait que je mesprise presques toutes les femmes et je pense pouvoir soustenir que s'il ne s'en estoit jamais trouve qui eussent pardonne a leurs revisseurs on n'auroit jamais enleve ny la princesse mandane ny la princesse araminte mais comme il n'y a pas un homme qui ne scache quelque exemple de quelque dame qui s'est laissee apaiser apres avoir este enlevee ils se flatent dans la pensee qu'ils ont de n'estre pas moins heureux que les autres l'ont este ainsi l'on peut dire que la foiblesse de quelques femmes fait une partie de la hardiesse et de l'insolence des hommes car enfin personne n'a jamais entrepris de commettre un crime sans esperance qu'il luy serve a quelque chose ce que vous dites reprit cleonice ne justifie pas les hommes il ne les fait qu'excuser il est vray dit doralise mais encore ont ils quelque chose au dessus des femmes qui pardonnent a ceux qui les ont enlevees puis que selon mon 
 sens elles sont sans excuses en effet poursuivit elle que peuvent elles dire pour authoriser leur foiblesse sinon qu'elles ont l'ame basse et le coeur plein de laschete ne sont elles pas maistresses de leur vie si elles ne le sont pas de leur liberte en cas qu'on leur veuille faire quelque violence mais c'est assurement que celles qui pardonnent un semblable crime sont capables de tout pardonner pour moy je le dis ingenument j'aimerois beaucoup mieux qu'un m'accusast d'avoir volontairement abandonne mon coeur a un homme que j'aurois creu digne de le posseder que de me laisser persuader a un homme que j'aurois mal traite et qui m'auroit enlevee je trouve le sentiment de doralise si genereux et si raisonnable reprit cyrus que je suis persuade qu'il n'y a pas une dame de la compagnie qui le veuille contredire je vous assure seigneur repliqua-t'elle que peut-estre y en a t'il bien quelqu'une qui le fait autant par le respect qu'elle vous porte que par son propre sentiment je voudrois bien scavoir dit alors arpalice qui vous soupconnez de n'estre pas de vostre advis pourveu que je vous assure que ce n'est point vous repliqua doralise et que je vous advoue que je suis persuadee que vous ne pardonneriez pas a menecrate s'il vous enlevoit il ne vous importe pas que je vous le die joint qu'a parler sincerement je ne le scay pas moy mesme et je n'ay parle comme j'ay fait que pour faire mieux comprendre 
 combien je croy fortement qu'il y a peu de femmes qui ayent l'ame ferme et genereuse afin de pouvoir en suitte donner de plus grandes louanges a l'illustre mandane qui a veu a ses pieds trois des plus grands princes du monde luy demander pardon apres l'avoir enlevee sans le leur vouloir accorder aimant beaucoup mieux voir toute l'asie en armes que de ceder aux prieres aux soupirs et aux larmes de ses ravisseurs pour moy j'advoue que lors que j'eus l'honneur de la voir a suze je fus plus ravie de la fermete de son ame que de sa beaute et des charmes de son esprit quoy que ce soit la plus accomplie princesse du monde aussi ne pus je jamais m'empescher de la louer de cette fermete un jour que la reine de la susiane m'avoit fait l'honneur de m'envoyer dans sa chambre pour estre aupres d'elle et pour la divertir un matin qu'elle se trouvoit un peu mal et qu'elle ne la pouvoit aller voir mais pour vous tesmoigner que toutes les femmes ne sont pas de mon opinion je n'ay qu'a dire qu'une partie des filles de la reine trouvant le roy de pont fort honneste homme et le voyant fort amoureux et fort afflige murmurerent contre la cruaute de la princesse mandane et souhaitterent qu'elle se laissast flechir du moins interrompit pherenice advouez que je ne fus pas de ce sentiment la il ne m'en souvient plus repliqua doralise mais quand vous en auriez este l'illustre cyrus ne vous en voudroit 
 pas de mal car vous n'aviez pas alors l'honneur de le connoistre je ne l'en hairois sans doute pas reprit cyrus mais j'advoue que je l'ayme mieux de n'en avoir pas elle et que vous m'avez fait plaisir de m'apprendre que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois si vous estes oblige reprit lycaste a tous ceux qui souhaitent que les ravisseurs de la princesse mandane pendent et qui vous soyez heureux vous l'estes a la plus grande partie de l'asie comme je veux croire madame repliqua cyrus que vous jugez des sentimens des autres par les vostres ce que vous me dites me plaist et m'oblige extremement mais pour ne causer pas quelque imcommodite a une personne qui desire mon bon-heur en la faisant veiller trop tard je pense qu'il est a propos de se retirer et de prendre conge d'elle jusques a demain au soir que j'auray l'honneur de la revoir a sardis avec toute cette belle troupe qui l'environne qu'andramite et lygdamis escorteront il me semble seigneur reprit malicieusement doralise que comme il importe plus que vostre escorte soit forte que la nostre vous pourriez emmener andramite et ne laisser que lygdamis comme je scay mieux les ordres de la guerre que vous reprit cyrus en souriant a demy quoy qu'il n'en eust guere d'envie vous me dispenserez de suivre vos advis en cette occasion que je suivray en toute autre chose en disant cela cyrus se leva sans attendre 
 le remerciment d'andramite et apres avoir salue toutes ces dames avec autant de grace que de civilite il se retira a un apartement qu'on luy avoit destine ou il se reposa jusques a la pointe du jour qu'il partit de ce chasteau apres avoir commande qu'on eust soin d'artabase mais il en partit avec un redoublement de chagrin extreme car outre qu'il trouvoit que cet accident arrive a un prince qu'il estimoit tant et a un prince qui luy ressembloit estoit d'un mauvais presage il y avoit encore un desavantage effectif pour luy que la princesse araminte ne fust plus en sa puissance car enfin elle estoit soeur du roy de pont et c'estoit tousjours un gage de sevrete qu'il auoit perdu de sorte qu'il fit ce chemin la avec beaucoup de melancholie anaxaris qui se trouva le plus pres de luy lors qu'il partit de ce chasteau fut celuy a qui il parla le plus ce jour la mais apres avoir bien raisonne sur ses malheurs tout d'un coup cyrus marchant un peu moins viste et le regardant obligeamment mais jusques a quand luy dit-il vaillant inconnu vous cacherez vous a moy et me mettrez vous dans la necessite de dire que vous estes l'homme du monde que je connois le mieux et que je connois le moins en effet poursuivit il je ne pense pas que personne scache mieux ce que vous valez que je le scay je conconnois vostre bonne mine je connois la beaute de vostre esprit tout ce qui me paroist de 
 vostre ame est genereux et je scay que vostre valeur est tout a fait heroique mais avec tout cela je ne scay qui vous estes et ne scay a qui le demander qu'a vous mesme c'est pourquoy mon cher anaxaris souffrez que je vous le demande et s'il est possible faites que je ne vous le demande pas inutilement je voudrais bien seigneur repliqua-t'il pouvoir meriter toutes les louanges que vous venez de donner et je voudrois bien aussi pouvoir satisfaire la curiosite que vous avez mais comme il m'importe de cacher que je suis et qu'il ne vous importe pas de le scavoir j'espere que vous ne me mettrez pas dans la necessite de vous desobeir en me commandant de vous dire une chose que je vous aprendray des que je croiray le devoir faire quoy que ce que vous me dites repliqua cyrus augmente ma curiosite je veux bien me contraindre pous l'amour de vous pourveu que vous soyez persuade que la plus forte raison qui m'oblige a desirer de scavoir qui vous estes est l'envie que j'aurois de vous servir anaxaris remercia encore une fois cyrus de l'honneur qu'il luy faisoit mais ce fut en des termes qui persuaderent encore a ce prince qu'anaxaris estoit d'une condition a estre plus accoustume a recevoir des remercimens qu'a en rendre cependant comme il estoit desja allez pres du camp il songea a donner divers ordres en passant il visita mesmes quelques-uns des chefs de sorte qu'il estoit presques nuit lors qu'il arriva a 
 sardis en y entrant il rencontra mazare qui vint au devant de luy avec cette mesme civilite qu'ils avoient accoustume d'avoir l'un pour l'autre mais avec une melancholie qui luy fit connoistre qu'il n'estoit point venu de nouvelles de mandane je ne vous demande point genereux rival luy dit cyrus des qu'il l'aperceut si vous scavez quelque chose de nostre princesse car nostre tristesse me parle pour vous il est vray seigneur repliqua mazare que je ne scay rien de la princesse que ce que vous en scaviez hier quand vous partistes d'icy mais je scay une autre chose qui vous surprendra et que je viens d'apprendre presentement puis que ce n'est rien qui regarde la princesse reprit cyrus vous me la direz quand il vous plaira et j'attendray de la scavoir sans impatience je ne vous ay pas dit repliqua mazare que mandane n'y avoit point d'interest mais seulement que je ne scavois rien de cette princesse car si je l'avois dit je me serois esloigne de la verite estant a croire que le roy d'assirie n'est party que pour l'aller chercher le roy d'assirie reprit cyrus avec estonnement est party ouy seigneur respondit mazare et un des siens qu'il a laisse pour vous rendre une lettre vient de me dire qu'il est monte a cheval luy sixiesme il y a environ quatre heures et qu'il a dessein d'aller toute la nuit et de faire tant qu'il puisse du moins estre le premier a scavoir ou est la princesse mandane cyrus n'eut pas plustost ouy cette surprenante 
 nouvelle qu'il changea de couleur la colere se mesla a sa douleur qu'il avoit il craignit que le roy d'assirie n'eust eu quelque advis secret du lieu ou estoit mandane il eut despit que la violence de son naturel luy eust fait une chose qu'on pourroit prendre pour un simple excez d'amour quoy qu'elle fust inutile il eut mesme peur qu'il ne trouvast quelques expediens de s'approcher de mandane et je ne scay s'il n'apprehenda point qu'il ne la delivrast effectivement quoy qu'il n'y eust pas d'apparence pour mazare ses sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de cyrus car encore que son amour fust sans esperance et qu'il se fust resolu d'aymer tousjours ainsi et de ne chercher plus que la liberte de mandane et la mort neantmoins il y avoit tousjours quelques instans ou il sentoit dans son coeur plusieurs sentimens de haine pour ses rivaux et d'amour pour la princesse mandane pendant lesquels il avoit besoin de rapeller toute sa raison pour les combatre et pour les vaincre il est vray que cette fois la il n'eut pas beaucoup de temps de de s'entretenir luy mesme car cyrus avoit une si forte envie de voir ce que le roy d'assirie luy escrivoit qu'il envoya en diligence chercher celuy qui luy devoit rendre sa lettre ordonnant qu'on le luy menast a la citadelle ou il fut l'attendre avec une impatience aussi grande que l'amour qui la causoit estoit forte il ne fut pourtant pas long-temps dans cette inquietude 
 cet officier du roy d'assirie ayant sceu que cyrus estoit revenu a sardis se mit en chemin d'aller vers luy dans le mesme instant qu'on l'alloit chercher de sorte qu'un quart d'heure apres que cyrus fut a la citadelle il receut cette lettre qu'il attendait si impatiemment si bien que l'ouvrant avec precipitation il la leut avec toute la promptitude d'un homme qui eust voulu s'il eust pu scavoir en un instant tout ce qu'elle contenoit mais maigre toute son impatience il falut qu'il fust assez long temps a la lire parce que le roy d'assirie l'ayant escrite avec beaucoup de precipitation le carractere n'en estoit pas fort lisible il y leut pourtant a la fin ces paroles
 
 
 le roy d'assirie au trop heureux cyrus 
 
 
 ne pensez pas que le dessein que je preds d'aller chercher les voyes d'apprendre des nouvelles de la printesse change rien a nos anciennes conditions au contraire vous laissant a la teste d'une armee de cent mille hommes et m'en allant seul pour descouvrir si je le puis ou est cette princesse cette confiance que j'ay en vostre parole vous oblige a me la tenir encore plut exactement de mon coste vous ne devez pas craindre que j'y manque puis qu'un roy sans royaume et sans armee n'est pas en estat de l'oser faire quand il le voudrait souffrez donc que j'aille estre vostre espion puis qu'il 
 qu'il plaist a la fortune que je ne puisse estre autre chose tant que nous avons creu que la princesse mandant estoit en armenie ou que nous avons sceu qu'elle estoit a sardis l'esperance de la delivrer a fait que j'y souffert vostre veue et celle de mazare mais aujourd'huy que nous ne scavons ou elle est et que je la sers moins dans vostre armee que je ne seray peut-estre ailleurs je veux m'oster du moins la veue de mes rivaux ce n'est pas que je ne connoisse toute l'estendue de vostre generosite pour ce qui me regarde mais j'aime mieux que la princesse mandane vous puisse accuser de peu d'amour pour elle par le trop de civilite que vous avez eue pour moy que de m'accuser moy mesme de peu d'affection par le trop de reconnaissance que l'aurais eue pour vous c'est pourquoy je laisse a la voix publique a vous louer ou a me blasmer de ce que nous faisons cependant encore une fois demeurons dans nos conditions et souvenez vous tousjours que vous ne pouvez posseder mandane qu'apres avoir fait perir 
 
 
 le roy d'assirie 
 
 
apres que cyrus eut leu cette lettre il eut l'ame un peu plus tranquile ce n'est pas qu'il n'y vist plusieurs choses qui le fachoient et qui renouvelloient dans son coeur toute cette haine qu'il avoit eue pour ce fier rival du temps qu'on l'apelloit philidaspe et que luy portoit le nom d'artame mais ce qui le consoloit estoit qu'il luy sembloit que ce depart du roy d'assirie n'estoit qu'un pur effet du caprice de son humeur 
 et de la violence de son temperamment et non pas qu'il sceust rien de particulier de la princesse mandane le souvenir de ce fauorable oracle que ce prince avoit receu au temple de jupiter belus a babilone luy donnoit pourtant quelque aprehension et comme il ne pouvoit pas se souvenir de cet oracle sans se souvenir aussi de la funeste responce que la sibille luy avoit faite cette pensee redoubloit encore ses craintes toutesfois quand il consideroit que cet autre oracle qui avoit paru si favorable a cresus avoit este si mal entendu il reprenoit quelque esperance cependant comme il connoissbit une vertu toute extraordinaire en mazare et qu'il ne le regardoit pas alors tout a fait comme estant encore son rival il luy monstra la lettre du roy d'assirie comme s'il n'eust este que son amy ces deux princes furent quelque temps a s'entretenir de l'humeur violente de leur rival et du dessein qu'il pouvoit avoir mais plus ils considererent la chose plus ils creurent que c'estoit une simple boutade de son humeur comme ils en estoient la feraulas arriva qui vint aprendre a cyrus qu'il avoit enfin amene arianite et timonide a sardis et qu'il avoit mene cette fille au palais a qui cylenise qui estoit fort son amie avoit donne la moitie de sa chambre cyrus qui aimoit tout ce qui estoit a sa princess fut bien aise de scavoir qu'arianite fust mieux qu'il ne l'avoit veue quoy qu'elle ne luy eust pas tousjours este favorable et il 
 ordonna encore a feraulas d'en avoir soin priant aussi tegee qu'il vit dans sa chambre avec plusieurs autres de dire a cylenise qu'il luy scauroit gre de tous les offices qu'elle rendrait a arianite un moment apres lygdamis et andramite arriverent qui dirent a cyrus que toutes les dames qu'il avoit veues le soir auparauant estoient a sardis et que ne s'estant point voulu separer elles estoient toutes longees chez la soeur de lycaste mais cyrus ne voulant pas que la chose allast ainsi il les envoya suplier d'aller loger au palais qui estoit plus grand qu'il ne faloit pour les loger toutes commodement et en effet apres l'avoir refuse une fois il falut qu'elles obeissent de sorte qu'on peut dire qu'on n'a jamais veu une plus belle compagnie que celle qui estoit alors dans le palais de cresus ii est vray que toutes les personnes qui le remplissoient n'estoient pas esgallement satisfaites il y en avoit de tres infortunees et d'autres assez heureuses timarete estoit en estat de tout esperer et de ne rien craindre sesostris estoit vivant sesostris estoit fidelle et heracleon estoit mort ainsi ils n'avoient plus pour estre contens qu'a retourner en egypte ou amasis les desiroit ardemment d'autre part cresus estoit aussi infortune que timarete estoit heureuse et s'il voyoit quelque consolation en ses disgraces ce ne pouvoit estre qu'en la generosite de son vainqueur le prince myrsile en perdant l'esperance d'une couronne avoit obtenu des dieux la liberte de 
 la parole mais comme il n'en avoit encore employe l'usage qu'a pleindre les infortunes c'estoit un bien qui luy coustoit trop cher pour en sentir toute la douceur joint aussi que son ame avoit plus d'une espece de douleur quoy qu'on ne l'eust jamais sceu pour la princesse palmis voyant artamas aussi genereux qu'il estoit et aussi constant et voyant que cresus l'avoit bien receu et que le roy de phrygie ne s'opposoit point a son dessein elle eust eu lieu d'estre tres satisfaite si elle eust pu voir sans douleur le roy son pere et le prince son frere captifs et renversez du throne pour lygdamis et pour cleonice ils estoient les plus heureux et il n'y avoit point de jour ou ils n'eussent quelques heures ou ils trouvoient dans leurs conversations toute la douceur que l'amour et l'amitie peuvent donner car il c'estoit fait un si estroit meslange de ces deux facons d'aimer dans leur coeur qu'on pouvoit dire que ces deux personnes avoient pris de l'une et de l'autre tout ce qu'il y avoit de solide de doux de tendre et d'agreable pour en former l'affection dont ils s'aimoient pour arpalice l'incertitude ou elle estoit quel seroit raccommodement que cyrus devoit faire entre thrasimede et menecrate faisoit qu'elle n'estoit pas sans inquietude quoy qu'elle esperast pourtant qu'a la priere d'andramite il savoriseroit le premier cypide en son particulier n'estoit pas trop marrie de s'apercevoir que sa beaute effacoit de plus en plus celle 
 de cleoxene du coeur de parmenide candiope de son coste ne pouvoit s'empescher de trouver estrange qu'elle n'eust point de nouvelles de philistion et a parler raisonnablement il n'y avoit qu'un petit nombre de personnes qui se trouvassent sans inquietude non seulement dans ce palais et dans la citadelle ou logeoit tout ce qu'il y avoit de plus considerable aupres de cyrus mais mesme dans toute cette grande ville estant certain qu'il y avoit alors je ne scay quelle constellation tumultueuse qui faisoit que ceux mesme qui n'avoient point d'affaires s'en faisoient et l'on peut assurer que tout le monde y souffroitou en la personne de ses amis ou en la sienne il est pourtant vray que la maniere dont cyrus vivoit avec cresuset avec le prince myrsile luy aquit bien-tost de telle sorte le coeur du peuple qu'il estoit aussi seurement a sardis qu'il eust pu estre a persepolis ou a ecbatane cependant le lendemain que lycaste et toute sa belle troupe fut arrivee a sardis elle fut visiter les deux princesses qui les receurent comme elles meritoient de l'estre un moment apres qu'elles y furent le prince myrsilequi avoit la liberte d'aller a l'apartement de la princesse sa soeur chez qui estoit alors toute cette agreable compagnie y fut aussi mais il y fut principalement pour voir doralise qu'il n'avoit veue depuis qu'elle estoit partie de sardis pour aller a suze avec panthee de sorte qu'apres avoir fait un compliment a la princesse timarete et dit quelque 
 que chose a demy bas a la princesse palmis il leur demanda la permission de s aprocher de doralise comme elle estoit alors assez esloignee des princesses et qu'elle s'amusoit a parler avec candiope elle n'avoit point ouy ce qu'il avoit dit si bien que lors qu'il s'aprocha d'elle elle creut encore qu'il ne seroit qu'entendre ce qu'elle luy diroit sans y pouvoir respondre qu'avec l'aide de ces tablettes dont il se servoit autrefois si adroitement du temps qu'esope estoit a la cour de lydie car encore qu'elle eust ouy dire qu'il n'estoit plus muet elle ne pouvoit concevoir qu'il parlast ou que du moins il parlast bien et ce qui faisoit son erreur estoit qu'elle ne consideroit pas que ce prince n'avoit jamais este sourd et qu'il avoit tousjours fort bien escrit aussi fut elle estrangement estonnee lors que s'approchant elle entendit qu'il parloit mieux que la pluspart de ceux qui avoient tousjours parle de sorte qu'apres avoir entendu son premier compliment au lieu d'y respondre et de luy tesmoigner la part qu'elle prenoit aux malheurs de sa maison et de sa patrie elle ne put s'empescher de se reculer d'un pas et de le regarder avec admiration quoy seigneur luy dit-elle il n'y a que cinq ou six jours que vous parlez et vous parlez comme vous faites ha non non cela n'est pas possible et il faut assurement que vous ayez parle long temps en secret pour pouvoir parler si bien en public et que vous ne vous soyez teu par le passe que pour faire 
 taire apres tous les autres a l'advenir ce que vous me dites reprit le prince myrsile ne m'est peut estre pas si agreable que vous le croyez car enfin je ne puis attribuer les louanges excessives que vous venez de donner a ce que je vous ay dit a autre chose sinon que mon silence vous desplaisoit si fort et vous ennuyoit tant que pour peu que je parle vous trouvez ce que je dis digne d'admiration doralise revenant alors a elle-mesme s'apperceut qu'elle avoit trop loue ce prince et que pour agir plus sagement il eust mieux valu le louer moins et s'interesser davantage dans ses disgraces de sorte que pour reparer cette faute elle changea de discours et se mit aveque luy a repasser tous les mal-heurs de panthee et tous les changemens qu'elle trouvoit en lydie a son retour du moins luy disoit-elle avez vous cet advantage que vostre vainqueur est le plus genereux prince du monde il est vray repliqua myrsile mais apres tout aimable doralise cela n'empesche pas que le roy mon pere ne soit bien mal-heureux puis qu'a parler raisonnablement c'est une assez grande infortune a ceux qui sont accoustumez de faire grace aux autres de se voir en estat d'estre obligez d'en recevoir d'autruy cela n'empesche pourtant pas poursuivit il que je n'aye quelque consolation de voir que si nous avons a estre foumis se doive estre au plus grand prince du monde et a un prince encore que vous estimez et a qui je scay que vous avez de l'obligation il 
 est vray seigneur que je luy en ay respondit doralise mais je voudrois bien que vous ne suffiez pas en estat de luy en avoir et qu'au contraire le roy se sust mis en termes qu'il luy en eust ce qu'il pouvoit faire en luy rendant la princesse mandane le pane reprit myrsile n'a point de retour et au lieu d'employer nostre esprit a connoistre des fautes qui ne se peuvent plus reparer il faut l'employer a tascher de suporter nostre mauvaise fortune comme des gens qui estoient dignes d'une meilleure et pour vous tesmoigner que je fais desja tout ce que je puis pour adoucir mes mal-heurs poursuivit il je vous proteste que depuis que je fais aupres de vous je sens quelque douceur a penser que les dieux qui n'avoient fait naistre au dessus de l'amable doralise m'en ayent reproche et qu'il n'y ait plus une si grande distance entre elle et moy ha seigneur interrompit doralise cette civilite est excessive et si vous m'en vouliez dire une il faloit plustost desirer que les dieux m'eussent aprochee de vous que de me dire que vous trouvez quelque douceur a penser qu'ils vous ont aproche de moy comme cette premiere chose n'est pas en ma puissance reprit ce prince et que l'autre l'est effectivement vous ne devez pas vous estonner si j'ay mieux aime vous dire ce que je sens dans mon coeur que de m'amuser a faire un souhait inutile doralise alloit respondre lors que cyrus entrant rompit leur conversation mais ce qui surprit extremement 
 lycaste arpalice cydipe et plus encore candiope fut de voir philistion parmy ceux qui l'accompagnoient elles ne purent pourtant pas scavoir aussi promptement qu'elles l'euissent souhaite pourquoy il ne les avoit pas veues devant que de voir cyrus n'osant pas changer de place pour parler a luy et luy ne pouvant pas alors s'aprocher d'elles quoy qu'il en eust bien envie parce qu'apres que cyrus l'eut presente aux princesses il vit qu'il y avoit diverses personnes a l'entour d'elles a qui il ne pouvoit pas faire changer de place mais comme a quelque temps de-la le prince sesostris entra et que quelques-uns de ceux qui estoient aupres de candiope sortirent philistion s'en aprocha enfin et se mit a l'entretenir avec un plaisir aussi grand que l'impatience qu'il avoit eue de la revoir avoit este forte candiope de son coste le receut avec autant de joye que de douceur de sorte qu'il fut aise a doralise de remarquer qu'ils s'aimoient plus que candiope ne luy avoit dit lors qu'elle luy avoit fait le recit des avantures dethrasimede et d'arpalice car elle prit garde que philistion estoit si occupe a regarder candiope a luy parler et a l'escouter qu'il ne songeoit pas seulement a faire quelque civilite a lycaste a arpalice et a cydipe qui n'estoient pas trop loin de luy aussi ne fut-elle pas long-temps sans dire ce qu'elle en pensoit a candiope il est vray que ce fut avec cette malice delicate et spirituelle qui ne l'abandonnoit presque jamais si ce n'estoit quand il 
 s'agissoit de rendre quelque service effectif a ses amis car alors doralise avoit autant de generosite que personne en scavroit avoir cette agreable fille ayant donc fort bien ouy le nom de philistion lors que cyrus l'eut presente a palmis et fort bien connu que c'estoit de philistion qui avoit eu part aux advantures d'arpalice voyant avec quel empressement et quelle affection candiope et luy s'entretenoient se pancha vers candiope dont elle n'estoit pas trop esloignee et la tirant doucement par sa robe dites moy je vous prie luy dit-elle malicieusement si ce philistion a qui vous parlez est ce philistion amy de thrasimede qui contrefit si plaisamment arion car pour moy je m'imagine que ce n'est point luy candiope surprise du discours de doralise en rougit s'imaginant que c'estoit que l'air et la mine de philistion ne luy plaisoient pas et que l'idee qu'elle s'en estoit formee sur le recit qu'elle luy en avoit fait estoit plus avantageuse a philistion qu'il ne se l'estoit a luy mesme de sorte que toute confuse et toute pleine d'un despit qu'elle ne vouloit pas faire paroistre et qui paroissoit pourtant malgre qu'elle en eust elle demanda a son amie pourquoy elle avoit peine a croire que celuy qu'elle voyoit fust le philistion dont elle luy avoit entendu parler car il faudroit adjousta-t'elle que le cas fortuit fust merveilleux si c'en estoit un autre ce qui me faisoit croire que ce n'estoit pas luy reprit doralise c'est que vous m'avez dit 
 qu'il n'avoit que de l'estime pour vous et qu'il n'y avoit entre vous et luy que je ne scay qu'elle legere affection que vous n'appelliez ny amour ny amitie et que vous disiez qui estoit de telle nature que quand vous ne vous rendriez jamais autre preuve de cette affection que de dire du bien l'un de l'autre aux lieux ou vous seriez vous n'auriez rien a vous reprocher de sorte que voyant sur le visage du philistion que je voy toute la joye d'un amant qui revoit sa maistresse apres une longue absence vous me devez pardonner si j'ay doute que philistion fust philistion si vous croyez ce que vous dites reprit candiope en riant et en rougissant tout ensemble vous estes bien malicieuse de m'interrompre pour meriter la belle qualite que vous me donnez respondit-elle je vous proteste que je ne vous laisseray d'aujourd'huy parler en particulier a philistion si vous ne me priez de vous le laisser entretenir je veux bien vous en prier repliqua candiope car il m'importe de scavoir certaines choses qu'il a commence de me dire qui faciliteront l'accommodement de thrasimede et de menecrate non non repliqua doralise ce n'est pas comme cela que je l'entends et si vous ne m'en priez en m'aduouant que je vous feray plaisir pour l'amour de vous mesme je ne vous laisseray point en repos contentez vous du moins reprit elle en soufriant que je vous en prie seulement pour l'amour de philistion je le veux bien respondit doralise pourveu 
 que vous me promettiez de me dire une partie de ce qu'il vous dira je vous le promets dit candiope en se retournant vers philistion qui en effet avoit une chose a luy apprendre qui facilitoit extremement l'accommodement de thrasimede et de menecrate quoy que candiope n'eust dit a doralise que c'estoit pour cela qu'elle vouloit parler a philistion que pour luy servir d'excuse aussi des que ce feint arion luy eut dit tout ce que l'auront doit faire dire a un amant apres une assez longue absence qu'il l'eut asseure de sa fidelite qu'il luy eut demande comment il estoit dans son coeur et qu'il luy eut proteste qu'il ne l'avoit jamais veue ny si belle ny si aymable qu'il la retrouvoit il luy apprit que la raison pourquoy il n'avoit pas suivy thrasimede lors qu'il estoit venu pour se jetter dans sardis estoit qu'il avoit este contraint de demeurer a halicarnasse parce qu'il avoit este tres blesse a un combat qu'il avoit fait autant pour les interests d'arpalice que pour ceux d'une soeur qu'il avoit candiope ne pouvant alors comprendre comment arpalice qui estoit de patare pouvoit avoir quelque interest mesle avec une soeur de philistion qui estoit d'halicarnasse en parut extremement surprise mais pour la tirer d'inquietude philistion luy aprite qu'il avoit une soeur qui s'apelloit androclee qui avoit donne de l'amour a un homme de qualite de leur ville nomme ephialte pour qui elle avoit eu beaucoup d'aversion sans oser la tesmoigner 
 parce qu'elle avoit une mere fort imperieuse qui vouloir qu'elle l'espousast que durant une absence d'ephialte il estoit arrive que menecrate et parmenide avoient este a halicarnasse et en quel temps interrompit candiope furent-ils a vostre ville ils y furent reprit philistion au partir d'apamee lors que nous les y laissasmes thrasimede et moy et ils y estoient justement durant que nous estions a patare de sorte que pendant que thrasimede devenoit amoureux de la maistresse de menecrate menecrate le devenoit de ma soeur a halicarnasse menecrate reprit candiope a este amoureux d'une soeur que vous avez il l'a sans doute este reprit philistion et ce qui est de pis c'est que ma soeur eut autant d'inclination pour luy qu'elle avoit d'aversion pour ephialte si bien que se laissant aisement persuader une chose qu'elle desiroit elle creut qu'il l'aimoit et il s'aperceut bien-tost qu'elle ne le haissoit pas et par ce moyen il se lia une amitie assez grande entre eux pour se dire tous leurs secrets cela estant ainsi ma soeur luy aprit que ma mere la vouloit marier a ephialte contre sa volonte et menecrate luy dit que ses parens l'avoient aussi engage avec une fille de lycie pour qui il n'avoit point d'amour ainsi cette conformite augmentant leur affection ils en vinrent au point de se promettre tous deux de faire tout ce qu'ils pourroient pour se mettre en estat de se pouvoir espouser de sorte que lors que menecrate partit 
 d'halicarnasse il dit a ma soeur qu'il alloit faire tous ses efforts pour rompre avec arpalice et que des qu'il auroit rompu avec elle il retourneroit a nostre ville mais comme il est d'humeur a commencer d'aimer bien souvent par caprice et a finir de mesme il oublia ma soeur des qu'il ne la vit plus car en effet vous scavez comment il agit a son retour a patare comment cydipe le toucha pour quelques jours et comment l'amour de thrasimede pour arpalice fit naistre celle de menecrate pour cette belle personne cependant comme ma soeur n'est pas de l'humeur de menecrate lors qu'ephialte revint aupres d'elle il en fut horriblement maltraite et toute l'authorite de ma mere ne put jamais obliger androclee a l'espouser voila donc aimable candiope l'estat ou estoient les choses lors que thrasimede et moy retournassmes a halicarnasse apres vous avoir laissee a patare comme l'amour de menecrate si de ma soeur avoit este fort secrette et qu'elle ne me l'osoit dire je n'en apris rien a mon retour mais enfin ma mere estant morte aussi bien que le pere de thrasimede ephialte s'estant adresse a moy pour me demander ma soeur comme une personne que ma mere luy avoit promise je pressay androclee de me dire pourquoy elle ne le vouloit point espouser de sorte que se voyant dans la necessite de me rendre raison de son procede elle m'aduoua la verite je ne la sceus pas plustost que faisant dessein de m'en servir pour 
 avancer le mariage de thrasimede avec arpalice et pour rompre celuy de menecrate avec elle je pris la resolution apres avoir consulte avec thrasimede de dire a ephialte que n'estant pas de l'humeur de feue ma mere et n'ayant pas autant d'authorite sur ma soeur qu'elle je ne pouvois la forcer a l'espouser et qu'ainsi je le suppliois de n'y songer plus faisant dessein apres cela de retourner a patare et d'y mener androclee sur le pretexte de l'oracle qu'on y consulte afin de sommer menecrate de luy tenir sa parole et de troubler par la tous ses desseins mais ephialte ne me permit pas de faire ce que je voulois car comme il est d'un naturel fort violent et qu'il estoit fort amoureux il ne put souffrir le refus que je luy faisois de forcer ma soeur a accomplir la promesse de ma mere de sorte qu'il me fit appeller et nous nous battismes sans que thrasimede en sceust rien l'eus le bon-heur de remporter l'avantage sur luy et de luy faire quitter toutes ses pretentions mais j'eus aussi le mal-heur d'estre fort blesse et de ne pouvoir suivre thrasimede lors qu'il vint pour se jetter dans sardis ce que j'eusse fait sans doute si mes blessures me l'eussent permis cependant comme je ne pouvois plus vivre sans vous voir et que j'avois promis a thrasimede de me servir de l'amour que menecrate avoit eue pour ma soeur afin de luy donner un nouveau droict a arpalice aussi-tost que j'ay este en estat de souffrir la fatigue du voyage j'ay fait partir 
 androclee avecque moy avec intention de la laisser a une ville frontiere de nostre pais qui touche la lycie et qui n'est pas trop esloignee d'icy ou nous avons des parens afin que quand j'aurois trouve menecrate elle fust plus proche du lieu ou je scavrois qu'il seroit mais ayant sceu par la voix publique que sardis estoit pris et par un soldat d'halicarnasse qui s'en retourne en son pais charge de butin que thrasimede et menecrate estoient en la puissance de cyrus et qu'il y avoit des dames de lycie qui estoient sorties de sardis qui avoient de grands interests a demesler avec ces deux prisonniers j'ay bien compris a travers ce recit si embrouille que ce devoit estre vous de sorte que sans differer d'avantage j'ay pris la resolution de venir icy et d'y amener ma soeur si bien qu'ayant pris une escorte des troupes de cyrus au premier lieu ou nous en avons rencontre nous sommes arrivez a sardis sans peine et sans peril il y a environ deux heures mais comme il n'y entre nuls estrangers dont on ne die les noms a cyrus il eu arrive qu'ayant respondu a ceux qui m'ont demande le mien que je m'appellois philistion et que j'estois amy de ce vaillant homme qui avoit voulu se jetter dans sardis et que cyrus avoit si bien traitte il est arrive dis-je qu'ils ont positivement dit a ce prince les mesmes paroles que j'avois dites de sorte que le nom de thrasimede a este cause qu'il a comande qu'on me menast vers luy comme en effet on m'y a mene 
 mene apres que j'ay eu conduit ma soeur avec ses femmes a un lieu ou logent les dames esrangeres ce prince m'a fort bien receu et m'a dit que j'arrivois fort a propos pour estre tesmoin de l'accord qu'il vouloit faire aujourd'huy entre thrasimede et menecrate je n'ay pas plustost entendu cela que j'ay pris la liberte de luy dire qu'il ne le pouvoit faire equitablement s'il ne me faisoit l'honneur de me donner un moment d'audience de sorte que me l'ayant accorde a l'heure mesme je luy ay conte ce que je viens de vous dire en suitte il m'a commande de le suivre icy me disant qu'apres cela il ira a l'apartement de lycaste ou il fera conduire thrasimede et menecrate afin de terminer leurs differens il sera ce me semble assez aise de les terminer reprit candiope apres ce que vous venez de me dire mais je trouve qu'il importe que lycaste et arpalice scachent ce que vous me venez d'aprendre devant que l'on parle de cet accommodement philistion ne pouvant contredire candiope souffrit qu'elle ne luy parlast plus afin d'advertir ses amies de ce qu'il estoit a propos qu'elles sceussent promptement si elle vouloit le leur dire devant que cyrus commencast de parler des interrests de thrasimede et de menecrate car a peine candiope eut elle apris en peu de mots a lycaste et a arpelice tout ce que philistion luy avoit dit que cyrus s'adressant a la premiere j'avois eu dessein luy dit-il d'aller a vostre apartement 
 afin de tacher de faire deux rivaux amis en mettant thrasimede et menecrate en liberte mais comme c'est une chose assez difficile je ne scay s'il ne vaudrait point mieux prendre le conseil des deux grandes princesses devant qui je parle et des deux princes qui m'escoutent a condition toutefois adjousta t'il que la belle arpalice y consentira arpalice reprit lycaste en soufriant n'est pas si accoutumee a faire ce qu'elle veut qu'il soit necessaire de la consulter la dessus c'est pourquoy seigneur vous n'avez qu'a suivre vostre volonte sans vous informer de la sienne aussi bien pouvez vous juger par la rougeur qui paroist sur son visage qu'elle n'auroit pas la hardiesse de vous dire precisement ce qu'elle pense il est ce me semble si aise seigneur reprit modestement arpalice en adressant la parole a cyrus de juger que je ne puis vouloir que ce qu'il vous plaist qu'en effet il n'est pas fort necessaire que mes paroles expriment mes sentimens cela estant dit cyrus a lycastec'est donc a vous madame a dire si vous voulez que la chose dont il s'agit soit determinee devant une si belle compagnie je veux tout ce qu'il vous plaira seigneur luy dit elle esperant mesme que plus il y aura de personnes illustres qui donneront leur voix en faveur de celuy qui sera heureux plus celuy qui ne le sera pas aura de patience dans son malheur apres cela cyrus qui avoit une memoire admirable et une eloquence merveilleuse qui scavoit ramasser en peu de paroles 
 les advantures les plus estendues commenca de raconter succintement tout ce qu'il avoit apris de celles de thrasimede et de menecrate ou par andramite ou par doralise ou par philistion ramenant la chose jusques au jour ou thrasimede s'estoit voulu jetter dans sardis qui estoit assiege parce qu'il croyoit que sa maistresse y estoit et que menecrate en estoit sorty parce qu'elle n'y estoit plus adjoustant encore que la soeur de philistion estoit a sardis souvenez vous donc bien dit-il aux deux princesses a qui il adressa la parole que menecrate et arpalice ont este destinez a s'espouser par leurs peres qu'arpalice n'a pu conformer son esprit au testament de ses parens sans se faire une violence extreme que menecrate l'a negligee durant tres long temps et l'a mesme mesprisee en jouant sa peinture contre thrasimede que de plus il semble avoir renonce au droit qu'il avoit a cette belle personne en promettant a la soeur de philistion de faire ce qu'il pourroit pour rompre avec elle que thrasimede a tousjours aime arpalice depuis qu'il la connoist et que menecrate n'en est devenu amoureux que lorsqu'il a commence de craindre qu'arpalice n'aymast thrasimede apres que cyrus eut donc fait comprendre quel estoit l'interest de toutes ces personnes a deux qui ne le scavoient pas et qu'il en eut refraichy la memoire a ceux qui le scavoient jugeant qu'il estoit necessaire de voir la soeur de philistion il luy ordonna de l'aller 
 querir ce qu'il fit a l'heure mesme ce n'est pas qu'androclee n'eust quelque peine a se resoudre de paroistre en une si grande compagnie veu la chose dont il s'agissoit mais l'amour qu'elle avoit dans l'ame pour menecrate et l'envie de rompre son mariage avec arpalice firent qu'elle s'y resolut et elle le fit d'autant plustost que son frere par un sentiment d'honneur pour son interest d'elle et pour celuy de thrasimede l'en pressa extremement de sorte qu'apres avoir employe un quart d'heure a raccommoder sa coessure et a se mettre en estat de faire voir que sa beaute meritoit bien de n'estre pas mesprisee elle fut au palais de cresus conduite par philistion mais elle entra de si bonne grace dans la chambre de la princesse palmis ou estoit toute cette grande et illustre compagnie qu'elle attira les yeux de tous ceux qui s'y trouverent androclee estoit grande et de belle taille elle avoit dans l'air du visage quelque chose de majestueux et quelque chose de doux et quoy que tous les traits n'en fussent pas esgallement beaux elle avoit pourtant l'air d'une grande beaute apres qu'elle fut entree dans la chambre de la princesse de lydie et que cyrus l'eut receue fort civilement il la presenta a timarete et a palmis mais des qu'elle entra elle chercha des yeux a connoistre arpalice qu'elle s'estoit fait depeindre par philistion arpalice de son coste qui avoit eu beaucoup d'envie de voir androclee qui avoit eu l'avantage 
 de toucher le coeur de menecrate devant elle la regardoit attentivement si bien que le hazard ayant fait que leurs yeux se rencontrerent et androclee croyant bien que celle qu'elle regardoit estoit arpalice a cause de ce que philistion luy en avoit dit il arriva qu'elles rougirent toutes deux et que cyrus s'en apperceut de sorte que prennant la parole le scay bien leur dit-il en les regardant que vous n'avez pas besoin qu'on vous nomme l'une a l'autre et que vous vous connoissez sans qu'on vous ait fait connoistre comme je cherche a excuser menecrate reprit androclee je seray bien aise qu'une aussi belle personne que celle que je regarde ait cause son inconstance pourveu que cette inconstance cesse les louanges que vous me donnez repliqua arpalice devroient m'obliger a rougir de confusion mais au lieu de m'amuser a les rejetter j'ayme mieux vous dire que j'ay une extreme joye de voir que selon toutes les apparences menecrate ne vous reverra pas plustost qu'il se repentira de l'injustice qu'il vous a faite et de la peine qu'il m'a donnee apres ce la cyrus qui ne cherchoit qu'a se delivrer promptement de tout ce qui l'empeschoit de penser a mandane commenca de demander a arpalice quels estoient ses interests en cette rencontre mais cette fage fille luy respondit qu'elle n'en avoit que deux le premier d'estre dispensee de l'engagement ou le testament des parens 
 de menecrate et des siens sembloit l'avoir mise avecque luy et l'autre que par sa prudence il empeschast que thrasimede et menecratene se batissent apres cela arpalice se teut ce n'est pas que si elle eust suivy les secrets mouvemens de son coeur elle n'eut dist quelque chose de plus pressant a l'advantage de thrasimede mais sa modestie l'en empescha en suitte cyrus demanda a androclee ce qu'elle pretendoit je pretends seigneur repliqua t'elle que pour punir menecrate de n'avoir pas commence d'aimer la belle arpalice des qu'il a commence de la connoistre vous l'obligiez de tenir sa parole a une personne dont le merite et la beaute sont beaucoup au dessous de celle qu'il luy prefere mais que je tiens qu'il est oblige d'aimer seulement parce qu'il le luy a promis apres cela cyrus voulut encore que philistion luy dist ses sentimens et comme il n'estoit pas moins hardy que genereux il luy dit franchement que quand il ne seroit qu'amy de thrasimede il s'opposeroit autant qu'il pourroit au mariage de menecrate et d'arpalice mais qu'estant outre cela frere d'androclee il ne l'endureroit point et qu'ainsi il faloit de necessite que menecrate se preparast a se battre et contre thrasimede et contre luy s'il songeoit a espouser arpalice cyrus ayant donc ouy ce que pretendoient arpalice androclee et philistion il les 
 pria de passer dans une autre chambre en suitte dequoy il envoya querir l'une apres l'autre menecrate parmenide et thrasimede mais auparavant que de demander au premier quelles estoient ses pretentions il luy aprit que philistion et androclee estoient a sardis et luy fit comprendre qu'ils estoient pour luy faire tenir sa parole mais seigneur s'escria-t'il si le coeur que j'avois lors que je promis a androclee de l'aimer est change que puis-je faire pour la contenter de plus je ne luy promis autre chose si-non de faire ce que pourrois pour rompre avec arpalice et plust aux dieux qu'il fust en ma puissance de le vouloir car apres les mespris que cette cruelle fille a eus pour moy et la bonte qu'androclee a encore de ne me hair pas je serois sans doute bien aise de me pouvoir vaincre moy mesme mais ne le pouvant seigneur je vous conjure de vous souvenir que les volontez des morts doivent estre inviolables du moins dit cyrus a menecrate est il juste que vous escoutiez les pleintes d'androclee menecrate voulut s'en deffendre mais la princesse timarete et la princesse palmis le condamneret a passer dans la chambre ou elle estoit avec arpalice et aveque phililistion a condition que cleonice et doralise l'y conduiroient apres qu'il eut obei parmenide parut qui ayant entieremet oublie cleoxe ne pour cydipe declara qu'il n'avoit autre interest au demesle de menecrate et de thrasimede sinon qu'ayant 
 promis au premier de le servir aupres de sa soeur autant qu'il pourroit il ne vouloit pas changer de sentimens quoy qu'il ne luy eust pas fait espouser cleoxene parmenide ayant dit tout ce qu'il avoit a dire se retira et l'on fit venir thrasimede quoy qu'il ne fust pas necessaire de luy demander ce qu'il pretendoit estant assez aise de comprendre que pourveu qu'on luy donnast arpalice il ne seroit plus ennemy de menecrate neantmoins pour suivre l'ordre cyrus voulut qu'il parlast mais il le fit avec tant d'esprit et donna tant de marques d'amour pour arpalice que tous ceux qui l'escouterent se rangerent absolument de son party de sorte que se retirant comme les autres il donna la liberte a l'illustre cyrus de prendre les advis de la princesse timarete de la princesse palmis du prince sesostris du prince myrsile et de toute la compagnie mais quoy que ce ne soit pas la coustume de voir tant de personnes ensemble sans que leurs opinions soient extremement partagees elles ne le furent presques pas cette fois la d'abord il y eut pourtant quelques personnes qui encore qu'elles fussent persuadees que thrasimede meritoit mieux arpalice que menecrate eurent toutesfois peine a comprendre qu'il fust permis de n'accomplir pas la volonte d'un pere qui ordonne quelque chose en mourant mais apres avoir entendu parler cyrus elles changerent d'advis et comprirent que les mariages doivent estre si libres que les 
 peres s'ils sont sages ne doivent pas mesme de leur vivant vouloir contraindre leurs enfans a se marier contre leur inclination jugez donc disoit ce grand prince puis qu'un pere qui seroit en estat de connoistre ce qui serait avantageux a sa fille seroit pourtant blasme s'il la marioit contre son inclination s'il ne doit pas estre permis a arpalice de ne suivre pas la volonte du sien puis qu'il n'a pu prevoir lors qu'il luy a ordonne d'espouser menecrate que menecrate la mespriseroit durant long-temps que menecrate promettrait a androclee de rompre avec arpalice et que menecrate enfin n'aimeroit sa fille que par caprice et que pour empescher son rival d'estre heureux pour moy dit la princesse palmiste ne croy point qu'un pere doive jamais disposer par son testament de la volonte de ses enfans en effet adjousta timarete qui a respondu a un pere que ce jeune enfant qu'il veut qui soit un jour mary de sa fille sera vertueux aussi suis-je persuade reprit sesostris que les peres qui font de semblables testamens n'ont dessein qu'on leur obeisse qu'en cas que les choses se trouvent raisonnablement comme elles doivent estre cela estant dit le prince myrsile il est aise de prononcer un arrest favorable pour thrasimede selon mon sens adjousta cyrus ce qu'il faut le plus considerer en cette affaire est de tascher de faire le moins de malheureux que l'on pourra et d'empescher un combat entre de si bonnestes gens que de quelque 
 coste que penchast la victoire il y auroit lieu de regretter le vaincu car encore que menecrate soit inconstant et un peu capricieux il a pourtant et du coeur et de l'esprit il faut donc s'il vous plaist adjousta cyrus en se tournant vers les deux princesses considerer que si on obligeoit arpalice a accomplir le testament de son pere en espousant menecrate ils seroient tous malheureux et que menecrate se trouveroit engage a se battre et contre thrasimede et contre philistion contre le premier pour l'interest de sa maistresse et contre l'autre pour celuy de sa soeur il y en auroit sans doute beaucoup d'infortunez reprit lycaste mais il me semble qu'ils ne le seraient pas tous car enfin menecrate possederoit sa maistresse il est vray reprit cyrus qu'il possederoit la beaute d'arpalice mais je suis persuade que puis qu'il ne possederoit point son coeur il ne se pourrait dire content et le plus grand bon-heur de menecrate en cette occasion seroit qu'il auroit empesche son rival d'estre heureux car du reste des que les premiers jours de son mariage seraient passez il seroit au desespoir d'avoir espouse une personne qui le hairoit et qu'il n'aimeroit peut-estre plus puisque de l'humeur dont est menecrate je suis le plus trompe de tous les hommes si la possession de ce qu'il aime n'est un moyen infaillible de faire mourir l'amour dans son coeur pour arpalice il est aise de coprendre qu'espousant menecrate qu'elle hait et que n'espousant 
 pas thrasimede qu'elle aime elle seroit fort mal-heureuse androclee de son coste ne seroit pas fort satisfaite de voir un homme pour qui elle a de la passion estre mary d'une autre philistion ne seroit pas non plus trop content de voir que menecrate apres avoir promis a sa soeur de l'espouser en espouseroit une autre et pour thrasimede il est aise de comprendre qu'estant ausi amoureux d'arpalice qu'il l'est et scachant qu'il en est aime il auroit sujet de se trouver un des plus malheureux amans du monde si son rival possedoit sa maistresse de sorte que par ce que je viens de dire vous voyez bien qu'en donnant arpalice a menecrate on rend malheureux tous ceux qui sont interessez en cette affaire car parmenide luy mesme quoy qu'il face semblant d'estre encore attache aux interests de menecrate sera pourtant bien aise si je ne me trompe que sa soeur n'espouse pas le frere d'une personne qu'il ne veut plus voir et dont il a este mal traite au contraire a envisager la chose de l'autre coste et a donner arpalice a thrasimede il demeure constant que ces deux personnes sont heureuses qu'on satisfait philistion qu'on rend justice a androclee qu'on ne desoblige gueres parmenide et qu'on force menecrate a estre plus heureux qu'il ne le veut estre puis qu'on luy donne une femme dont il est aime et qu'on luy en oste une dont il est hai de plus la chose estant ainsiquand mesme il ne voudroit pas foumettre son esprit a 
 la raison il n'auroit lieu d'en vouloir venir aux mains qu'avec thrasimede et n'auroit rien a demander a philistion joint que des que thrasimede sera mary d'arpalice les sentimens de menecrate changeront on se bat souvent contre un rival dans la pensec de profiter de sa dessaite lors qu'il n'a pas espoufe la personne qu'on aime mais on ne se bat pas si legerement contre le mary de sa maistresse que contre l'amant cyrus ayant cesse de parler tout le monde fut de son opinion de sorte que ne s'agissant plus que de tascher de persuader a menecrate qu'il faloit qu'il contentait androclee et qu'il cedast arpalice a thrasimede ils se mirent tous a chercher les voyes de luy adoucir la chose autant qu'ils pourraient prenant la resolution de faire faire le mariage de thrasimede et d'arpalice devant que d'oster les gardes a menecrate mais durant qu'on raisonnoit sur son aduanture et que son destin estoit entre les mains de tant d'illustres personnes il n'estoit pas peu embarrasse de se trouver entre arpalice qui le maltraitoit estrangement et androclee qui luy faisoit mille reproches mais qui les luy faisoit d'une maniere a attendrir l'ame la plus dure injuste que vous estes luy disoit elle en luy monstrant arpalice pourquoy m'avez vous preferee durant quelque temps a cette belle personne et pourquoy puisque vous l'avez fait ne le faites vous pas encore il faloit du moins poursuivoit elle puis que vous estiez 
 devenu aussi inconstant pour moy que vous aviez este injuste pour arpalice il faloit m'advertir de vostre inconstance il faloit m'envoyer le portrait de cette admirable fille pour rendre vostre foiblesse excusable et il faloit du moins me demander pardon de m'avoir trahie en me donnant un coeur dont vous n'estiez pas le maistre mais au lieu de cela vous m'avez laissee dans un silence injurieux pendant que pour vous estre fidelle je mesprisois un homme qui m'aimoit ardemment si vous m'eussiez fait scavoir vostre foiblesse j'aurois toute ma vie cache celle que j'avois eue pourrons mais ayant apris la vostre par une autre voye et ayant descouvert la mienne a mes parens il n'y a plus a balancer et il faut que vous me teniez vostre parole ou que je me resolue a la mort nous mourrons donc tous deux luy disoit menecrate avec une confusion estrange car le moyen de souffrir qu'on m'oste arpalice et de souffrir que vous me reprochiez mon crime de grace reprit fierement arpalice ne prenez nul interest en ma personne et soyez persuade que quand je n'aurois nulle autre raison de vous hair que celle de scavoir l'infidelite que vous avez faite a androclee je vous hairois effroyablement eh de grace interrompit menecrate si vous voulez que je ne sois pas encore plus criminel que je ne le suis envers cette admirable fille ne me la faites pas regarder comme la cause de vostre haine vous poures vous regarder vous mesme comme la cause de 
 mon estime reprit arpalice si vous satisfaites androciee et si vous me laissez en repos plust aux dieux dit-il que vous m'y eussiez laisse et que par des charmes inevitables vous ne fussiez pas venu troubler la douceur que je trouvois a soupirer pour la belle androclee quoy qu'il en soit luy dit arpalice je vous declare que quoy que cyrus ordonne de nos differens je ne seray jamais a vous je vous abandonne tout le bien que mes peres m'ont laisse mais pour ma liberte scachez que je la conserveray toute entiere c'est pourquoy sans vous engager inutilement a faire de nouveaux outrages a une personne d'autant de merite qu' androclee prenez une ferme resolution de vous vaincre vous mesme et pour vous tesmoigner que je ne veux pas vous nuire aupres d'elle et qu'au contraire je seray ravie qu'elle vous pardonne je veux bien luy parler pour vous et en effet arpalice se mit a conivrer androclee d'oublier son crime et il se fit alors une conversation entre ces deux filles qui divertit extremement cleonice et doralise mais principalement cette derniere de qui l'ame fiere et superbe prenoit quelque plaisir a triompher dans son coeur de la foiblesse d'autruy cependant menecrate plein de confusion et de desespoir s'imposa silence durant qu'arpalice et androclee parloient s'il tournoit les yeux vers arpalice il voyoit tant de marques de haine pour luy sur son visage qu'il estoit contraint de ne la regarder plus et s'il les tournoit 
 vers androclee il voyoit dans les siens encore tant de marques d'amour malgre son infidelite qu'il estoit force de destourner ses regards de peur d'estre contraint de sentir dans son coeur quelques remords de sa faute il ne pouvoit pourtant s'empescher de les regarder de temps en temps toutes deux quoy qu'il ne sceust pas luy mesme pourquoy il les regardoit mais il trouva tousjours tant de fierte dans les yeux d'arpalice et tant de douceur et de melancolie dans ceux d'androclee que la honte commenca d'estre aussi forte dans son coeur que l'amour et d'exciter un certain trouble dans son ame qu'il n'eust jamais creu sentir une heure auparauant androclee parmy la douleur et la melancolie qu'elle avoit sur le visage y avoit encore je ne scay quoy de passionne et de languissant capable d'adoucir la cruaute mesme et l'on voyoit si bien par je ne scay quel sombre esclat qu'elle avoit dans les yeux que si elle n'eust retenu ses pleurs elle les eust eus tous couverts de larmes qu'il n'estoit pas possible de la regarder sans en avoir pitie on connoissoit mesme par le mouvement de sa gorge qu'elle estouffoit mille souspirs et l'on voyoit bien clairement qu'il y avoit dans son coeur autant d'amour que d'affliction les choses estant donc en cet estat et cyrus ayant resolu par l'advis de toute la compagnie qu'il faloit que thrasimede espousast arpalice et menecrate androclee il fit venir ce dernier et luy dit qu'apres 
 avoir examine tout ce qui c'estoit passe entre thrasimede et luy il ne jugeoit pas qu'il eust sujet de s'en pleindre que thrasimede n'avoit aime arpalice qu'apres avoir ouy de sa propre bouche qu'il n'en estoit point amoureux qu'ainsi il n'avoit nul droit de le quereller que quant a arpalice il ne pouvoit pas non plus l'accuser d'injustice veu la facon dont il avoit vescu avec elle que pour androclee il estoit oblige de la satisfaire en luy tenant la parole qu'il luy avoit donnee et que par ce moyen philistion seroit content aussi bien qu'elle qu'il le conjuroit de croire qu il avoit considere ses interests sans preocupation et qu'a parler raisonnablement il luy auroit fait tort s'il luy avoit oste androclee qu'il le prioit encore de considerer que puis que les services n'avoient pu vaincre arpalice ses violences ne la vaincraient pas et que si elle aimoit thrasimede comme il y avoit aparence ce ne seroit pas le moyen de s'en faire aimer que de se batre contre luy sans en avoir aucun sujet legitime qu'il le conjuroit donc de conformer sa volonte a la necessite qu'il y avoit pour luy de ne posseder jamais arpalice et de vouloir faire de bonne grace par raison et par grandeur de courage ce qu'il faudroit tousjours qu'il fist par force menecrate escouta le discours de cyrus avec un profond silence mais ce fut pourtant sans grande attention et l'on voyoit bien qu'il examinoit plus les raisons qu'il se disoit a luy mesme que celles que cyrus luy representoit 
 mais a la fin se voyant dans la necessite de respondre il suplia ce prince de luy donner trois jours pendant lesquels il tascheroit d'obtenir de luy ce qu'on en desiroit je le veux-bien luy dit cyrus a condition qe vous rendrez chaque jour une visite a la belle androclee j'y consens repliqua menecrate pourveu que j'aye la liberte d en rendre aussi une a la cruelle arpalice je le veux encore reprit cyrus dans l'esperance que j'ay que sa fierte vous persuadera mieux que mes paroles et que vous connoistrez que j'agis autant en cette occasion comme vostre amy que comme vostre juge apres cela menecrate se retira avec ses gardes thrasimede s'en retourna aussi avec les siens et toute la compagnie se separa il est vray qu'arpalice qui estoit ravie de voir androclee pria doralise auparauant de faire en forte qu'elle logeast au palais mais il ne sur pas besoin de son credit pour cela car cyrus voyant toutes ces belles filles rentrer dans la chambre ou il estoit dit a androclee et a arpalice que puis qu'a ce qu'il paroissoit elles estoient aussi bien ensemble que leurs amans y estoient mal il ne les falloit pas separer comme eux en suitte dequoy il pria lycaste de vouloir bien qu'androclee eust une chambre aupres de la sienne comme en effet elle y fut logee et par ce moyen elle augmenta encore la grandeur et la beaute de la compagnie par sa presence cependant comme cyrus tenoit pour perdu tout le temps qu'il n'employoit pas ou a servir mandane 
 ou du moins a penser a elle il se recompensa de celuy qu'il avoit employe tout ce jour-la a songer aux interests d'autruy en passant toute la nuit sans faire autre chose que de penser a sa chere princesse ou a ses rivaux mazare de son coste estoit encore plus malheureux parce qu'il estoit sans esperance et s'il n'eust pas eu une vertu toute extraordinaire il n'eust jamais pu agir comme il faisoit car enfin il renfermoit si bien toute la violence de ses sentimens dans son coeur qu'il ne paroiffoit sur son visage que de la tristesse et de la froideur et l'on eust dit a le voir que c'estoit seulement un prince naturellement melancolique et serieux tant il estoit maistre de luy mesme il est vray que ses desplaisirs esclaterent un matin d'une estrange sorte par une chose qui renouvella toutes ses douleurs comme ce prince n'avoit pas este chez la princesse palmis lors qu'on y avoit parle des differens de thrasimede et de menecrate il n'avoit point veu cyrus de tout ce jour-la et ne scavoit pas s'il n avoit rien apris de mandane de sorte qu'ayant une extreme envie de scavoir s'il n'en scavoit rien il fut le lendemain de grand matin a la chambre de cyrus qui apres avoir passee la nuit sans dormir s'estoit leve de fort bonne heure et s'estoit mis pour redonner quelque quietude a son esprit a regarder seul dans son cabinet les seules choses qui luy restoient de sa chere princesse c'est a dire son portrait et cette belle et magnifique escharpe 
 qu'elle luy avoit autrefois refusee et qu'il avoit eue depuis de mazare apres le naufrage qu'il avoit fait avec mandane de sorte que comme on fut dire a cyrus que mazare demandoit a le voir il creut que c'estoit pour luy dire qu'il avoit sceu quelque chose de mandane si bien que commandant avec precipation qu'on le fist entrer mazare entra en effet mais il n'eut pas fait deux pas dans ce cabinet qu'il vit sur la table le portrait de mandane et cette escharpe qu'il avoit remise entre les mains d'artamene dont la veue remit si fort dans son imagination l'injustice qu'il avoit eue pour cette princesse en la trahistant comme il avoit fait pour l'enlever qu'il ne put s'empescher de donner des marques du trouble interieur de son ame ha seigneur s'escria-t'il en regardant cyrus que ne me faites vous voir seulement cette mal-heureuse escharpe sans me monstrer cette admirable peinture car en me faisant voir cette marque de mon crime sans me faire voir la beaute qui me le fit commettre je ne ferois expose qu'a sentir dans mon ame un renouvellement de douleur et je ne craindrois pas d'y sentir une augmentation d'amour je vous demande pardon repliqua cyrus en voulant renfermer la boiste ou estoit la peinture de mandane de vous avoir expose a un si grand suplice helas seigneur reprit mazare en soupirant et en luy retenant le bras je ne scay dequoy je me pleins ny ce que je veux mais je scay seulement que quand mon amour s'il estoit 
 possible deviendroit encore plus violente qu'elle n'est quoy qu'elle soit extreme je n'entreprendrois jamais rien dont vous vous deussiez fascher tant que nostre princesse vous aimeroit et ne m'aimeroit pas c'est pourquoy comme vous estes bien assure qu'elle vous aimera tousjours et qu'elle ne m'aimera jamais ne m'enviez point le plaisir que je puisse voir un instant le portrait de l'admirable mandane afin que voyant la peinture de l'adorable personne que j'ay tant offencee et de qui j'ay presque cause toutes les infortunes le repentir en soit plus grand dans mon coeur ainsi seigneur au lieu d'augmenter mon amour comme je le disois tout a l'heure cette veue augmentera le remords que j'ay d'avoir enleve cette princesse d'un lieu ou vous estiez prest de la delivrer voyez donc genereux rival puis que vous le voulez le portrait de nostre princesse reprit cyrus mais s'il est possible voyez-le avec des sentimens qui me permettent d'estre vostre amy et qui ne dementent point cette belle et heroique resolution que vous semblez avoir prise en vous contentant de desirer l'estime et l'amitie de mandane et de travailler a sa liberte je vous le promets seigneur luy dit cet amant afflige apres quoy il voulut regarder ce portrait mais a peine eut il jette les yeux dessus et l'eut il regarde un peu de plus pres que la rougeur luy montant au visage il sentit une agitation si forte dans son coeur que ne se sentant pas l'ame aussi ferme qu'il l'avoit 
 pense il referma la boiste ou il estoit avec precipitation et en la redonnant a cyrus reprenez seigneur luy dit-il reprenez cette merveilleuse peinture je suis plus foible que je ne pensois et je ne dois pas encore respondre si hardiment de mes sentimens mais pour reconnoistre le soin que je prends a les vaincre souffrez du moins que je regarde cette escharpe qui me fait voir mandane dans les flots agitez et preste a estre noyee par ma faute il me semble reprit cet amoureux prince que je la voy encore lors que n'ayant plus d'autre secours que celuy que je luy donnois en la soustenant avec cette escharpe malgre l'impetuosite des vagues elle ne laissoit pas de vouloir se detacher de moy aimant mieux mourir que de recevoir la vie des mains de son ravisseur mais helas divine princesse s'escrioit-il vous ne scaviez pas quel estoit le changement qui estoit arrrive dans mon ame et plust aux dieux genereux rival pour suivoit-ilen se tournant vers cyrus que je fusse assure d'estre le reste de ma vie dans les mesmes sentimens que j'estois lors qu'un amas de vagues espouvantables qui tomba rapidement sur nous fit detacher cette escharpe et me separa de nostre princesse quej'entrevis un instant au milieu de ces vagues escumantes qui l'environnoient et que je creus voir un moment apres engloutir dans l'abisme encore une fois seigneur plust aux dieux que cette funeste image fust inseparable de mon esprit mais helas il y a malgre' 
 moy des instans ou je ne voy que ce qui peut accroistre ma passion mazare disoit toutes ces choses avec tant de douleur et tant de sincerite tout ensemble que cyrus en avoit le coeur attendry tout son rival qu'il estoit aussi songea-t'il a choisir si bien toutes ses paroles que mazaren y pust trouver aucun suiet d'augmentation de chagrin et apres que ce mal-heureux prince se fut pleint que cyrus en son particulier eut accuse sa mauvaise fortune et que chacun a leur tour ils se furent pleints et consolez ils se demanderent l'un a l'autres ils n'avoient rien apris de leur princesse depuis qu'ils ne s'estoient veus et se donnerent par leur responce un egal redoublement d'inquietude en se disant qu'ils n'en scavoient rien cependant comme leur conversation fut assez longue cyrus fut adverty qu'il y avoit tant de monde dans sa chambre que pour s'en delivrer plustost il sortit de son cabinet pour donner lieu de luy parler a ceux qui en avoient envie en suitte il fut voir arianite afin de s'entretenir avec elle de sa chere princesse cherchant le plus qu'il pouvoit cette consolation en attendant qu'il sceust ou elle estoit et qu'il fust en estat d'agir il eut plus d'une fois quelque tentation de faire ce qu'avoit fait le roy d'assirie mais il connut bien tost que sa passion l'aveugloit et que ce n'eust pas este servir mandane que de s'esloiger d'un lieu ou tous les advis de ceux qu'il avoit envoyez s'en informer devoient venir de sorte que se contenant de tenir 
 toutes choses en estat de marcher des qu'il scavroit le lieu ou elle seroit il taschoit du moins de n'oublier rien a faire de ce qu'il croyait que la generosite vouloit qu'il fist ou pour les princes qu'il avoit vaincus ou pour ceux qu'il avoit protegez ou pour ses amis ou pour ses domestique ou pour ses soldats si bien que le troisiesme jour que menecrate avoit pris estant arrive il n'oublia pas de songer a terminer son affaire mais il aprit qu'il estoit tombe malade la derniere nuit et malade avec tant de violence qu'il n'estoit pas en estat de luy demander quels estoient ses sentimens sur la chose dont il s'agissoit cyrus n'eust pas plustost ouy ce qu'on luy disoit qu'il commande que ses medecins eussent soin de menecrate comme en effet ils le visiterent et le trouverent en si mauvais estat qu'ils n'oserent respondre de sa vie de sorte que cette nouvelle estant sceue d'androclee elle en fut si affligee que son affection ne pouvant souffrir qu'elle s'arrestat a suivre tout ce que l'exacte bien-seance eust voulu apres l'infidelite que menecrate avoit eue pour elle elle le fut visiter tous les jours avec lycaste qui estant de mesme ville que luy ne creut pas qu'elle deust l'abandonner joint qu'arpalice esperant que la veue d'androclee toucheroit a la fin le coeur de menecrate prioit instamment lycaste d'y mener tous les jours cette belle affligee d'abord menecrate en parut irrite apres comme son mal devint encore plus grand il fit 
 comme s'il n'y eust point pris garde mais lors qu'il commenca de diminuer et qu'il vint a considerer que depuis qu'il estoit malade arpalice ne luy avoit pas donne une seule marque de son souvenir et qu'il avoit veu mille et mille fois les beaux yeux d'androclee tous couverts de larmes a sa consideration il la vit avec moins de peine et peu de jours apres il la vit avec plaisir on eust dit qu'a mesure que sa fievre diminuait son infidelite s'en allait avec elle et il y eut lieu de croire qu'il recouvreroit en mesme temps de la sante du corps et de l'esprit et qu'il se rendroit capable de suivre la raison et les conseils de cyrus cependant on preparoit un esquipage si superbe pour renvoyer timatete au roy son pere qu'il estoit aise de juger par la que cyrus luy vouloit rendre tous les honneurs qu'il pouvoit il avoit aussi donne ordre qu'il y eust des vaisseaux prests au mesme port ou sosostris s'estoit desbarque en venant en asie mais en attendant que cet esquipage fust prest sesostris attendoit sans impatience le jour de son despart car il trouvoit tant de douceur aupres de timarete et tant de satisfaction avec cyrus qu'il ne pouvoit pas sentir aigrement ce peu de retardement qu'on aportoit a son entiere felicite le prince artamas de son coste trouvant tous les jours lieu de rendre quelque service a sa princesse en la personne de cresus ou en celle de myrsile en estoit si favorablement traite qu'il n'eust pas voulu changer 
 son bon-heur contre celuy d'aucun autre aussi lors que cyrus faisoit comparaison de l'estat ou il le voyoit a celuy ou il estoit il s'en croyoit encore plus mal-heureux mais aussi quand il se souvenoit de celuy ou il avoit veu le prince artamas et qu'il consideroit le changemet qui estoit arrive en sa fortune il ne desesperoit pas de la sienne
 
 
 
 
il est vray qu'il fut bien-tost sensiblement afflige car apres avoir attendu tant de jours avec tant d'inquietude il vit revenir ceux qu'il avoit envoyez a milet qui luy dirent qu'assurement le roy de pont n'avoit point aborde le long de cette coste ceux qu'il avoit aussi envoyez a gnide revinrent aussi peu scavans que les premiers qui n'en scavoient pas davantage que ceux qui avoient este a ephese et a beaucoup d'autres villes maritimes qui assurerent tous que le roy de pont n'avoit point aborde en ces lieux la de sorte que cyrus et mazare estoient en une affliction inconcevable lors qu'un matin celuy qui avoit eu ordre d'aller a cumes revint et revint si a propos qu'il parla a cyrus et a mazare devant que d'avoir parle a personne de sa connoissance car comme il avoit une impatience extreme de dire a ce prince ce qu'il scavoit n'ignorant pas qu'il seroit magnifiquement recompense de la peine qu'il avoit eue il fut droit a la citadelle ou il trouva cyrus qui s'entretenoit avec mazare dans son cabinet cherchant a imaginer entr'eux quelle resolution ils devoient prendre des qu'il parut 
 cyrus se souvenant fort bien que c'estoit luy qui avoit eu ordre d'aller a cumes s'avanca vers luy et luy demanda avec precipitation s'il avoit apris quelque chose seigneur dit-il je loue les dieux de ce que j'ay este plus heureux que mes compagnons et de ce que c'est moy qui vous apprendray ou est la princesse mandane a ces paroles cyrus et mazare l'embrasserent tous deux a la fois et le presserent de leur dire en diligence ce qu'il scavoit seigneurs leur dit-il je scay de certitude que le roy de pont et la princesse mandane font a cumes mais ils y sont connus de fort peu de gens l'ay sceu que le roy de pont en y abordant fit mettre a son vaisseau la banniere de milet comme si c'eust este un vaisseau marchand j'ay sceu mesme qu'il y arriva de nuit qu'auparavant que d'aborder il envoya un des siens dans un esquif parler au prince de cumes qui comme vous scavez est assez jeune quoy qu'il soit fort absolu dans son estat cependant sans que je scache la raison pourquoy il a agy ainsi il n'a pas descouvert aux habitans de cumes qu'il donnoit retraite au roy de pont au contraire pour faire que la chose esclate moins il ne l'a pas fait loger dans son palais et la princesse mandane est dans une maison particuliere mais elle y est soigneusement gardee de plus le prince de cumes sur le pretexte de vos grandes victoires et de ce que toute l'asie est en armes commence de faire armer des vaisseaux et de faire 
 faire des levees de gens de guere dans son pais c'est assurement dit cyrus que ce prince ne veut point qu'on scache qu'il a donne retraite au roy de pont qu'il ne se soit mis en estat de se deffendre il n'en faut pas douter respondit mazare mais encore adjousta cyrus parlant a celuy qui aportoit cette nouvelle par ou avez vous sceu ce que vous nous aprenez et pouvons nous nous fier a vos paroles seigneur reprit-il comme j'ay assez voyage en ma vie et que j'ay este a la guerre fort jeune il s'est rencontre qu'un homme qui sert celuy chez qui on a loge mandane estoit mon compagnon a la guerre des milesiens contre policrate de sorte que l'ayant rencontre sur le port de cumes et renouvelle nostre connoissance je me resolus de de me servir de luy pour descouvrir ce que je vouloir scavoir mais je ne fus pas dans la necessite de me confier le premier a sa discretion car insensiblement partant d'un discours a un autre comme je luy disois qu'il estoit heureux de demeurer en une ville si tranquile durant que toute l'asie estoit en armes il se mit a me dire que cumes auroit bien tost son tour et en suitte voulant me tesmoigner que nostre ancienne amitie subsistoit encore dans son coeur puis qu'il me confioit son secret il m'apprit ce que viens de vous dire en suitte dequoy il me dit que son maistre chez qui mandane estoit logee avoit une douleur estrange de ce que le prince de cumes donnoit retraite au roy de pont parce 
 qu'il craignoit que cela ne causast la ruine de son pais disant qu'il avoit ouy ce qu'il me disoit de la bouche de son maistre qui en parloit avec sa femme sans croire qu'il l'entendist mais luy dit cyrus n'en scavez vous rien que ce que cet homme vous en a dit ouy seigneur reprit-il mais donnez vous un peu de patience je vous diray donc poursuivit cet heureux espion qu'en suite de ce que je vous ay dit celuy qui me parloit me dit encore qu'il y avoit une fille avec cette princesse qui luy faisoit la plus grande pitie du monde qu'elle luy parloit quelquefois par une fenestre grillee qui donnoit sur une petite cour de derriere pour tascher de le suborner afin qu'il portait une lettre a quelqu'un qu'elle luy diroit quand il luy auroit promis de luy estre fidele luy offrant pour cet effet des pierreries qu'elle luy monstroit qui paroissoient estre d'un assez grand prix mais me dit-il je me trouve bien embarrasse car je ne veux pas trahir mon maistre mais je ne veux pas aussi luy descouvrir ce que cette fille m'a dit de peur qu'on ne la resserrast et qu'on ne la mal traitast ha mon cher amy luy dis-je pour luy persuader mieux de faire ce que je voulois sa vertu est trop scrupuleuse partageons les pierreries et baille moy la lettre a porter ainsi tu profiteras de quelque chose sans t'exposer d'abord il eut de la peine a s'y resoudre mais voyant que je voulois bien estre complice de son crime je le fis enfin consentir a le commettre 
 de sorte que sans differer davantage il creut mon conseil il parla le soir a martesie il feignit de se laisser persuader il prit les pierreries et la lettre qui s'adresse a vous et m'apporta la lettre et les pierreries eh cruel que vous estes interrompit cyrus pourquoy ne m'avez vous pas donne cette lettre d'abord je n'en scay rien seigneur reprit-il si ce n'est que j'ay voulu vous conter par ordre tout ce que je scavois mais pour reparer cette faute je m'en vay vous la donner et en effet cet homme la presentant a cyrus ce prince vit que c'estoit une lettre de martesie qu'il ouvrit en diligence apres quoy il y leut ces paroles
 
 
 martesie a l'illustre cyrus 
 
 
 quoy que la princesse se pleigne tousjours de vous comme je suit persuadee qu'elle n'a pas sujet de s'en pleindre j'ay creu que je devois vous advertir que nom sommes a cumes ou selon les apparences nom demeurerons quelque temps si vous voulez vous justifier aupres de la personne qui vous accuse il faut quitter la princesse araminte pour la venir delivrer mais pour vous consoler scachez que vostre rival ne profite pas de vostre disgrace et que la princesse ne pouvant en l'estat ou elle est se vanger de vous se vange sur luy de l'infidelite dont elle vous soupconne pour ne pas dire dont elle vous accuse cependant soyez assure que des que vos troupes 
 paroistront je parleray en vostre faveur et que vous ne remporterez pas un advantage a la guerre que je ne le face valoir aupres d'elle pour vostre justification apres cela il faut que je vous die encore que l'ay sceu avec autant de bon-heur que d'adresse que ce que le roy de pont aprehende le plus est d'estre assiege par mer aussi bien que par terre car il est a craindre s'il voulait d'abord une armee navale qu'il ne pretende encore nous enlever voila seigneur tout ce que vous peut dire une personne qui ne desespere pas que celuy qui a prit artaxate babilone et sardis ne prenne encore bientost cumes et ne soit bientost a la fin de toutes ses infortunes 
 
 
 martesie apres que cyrus eut leu cette lettre il la monstra a mazare qui la leut avec quelque leger sentiment de joye car encore qu'il n'esperast plus rien neantmoins il sentit quelque consolation de connoistre par cette lettre que mandane se pleignoit de cyrus ce n'est pas qu'il ne jugeast bien que le temps tout seul justifieroit ce prince aupres d'elle mais il ne pouvoit pourtant pas s'empescher de trouver quelque douceur a penser qu'a l'heure qu'il parloit elle l'aimoit moins qu'elle n'avoit fait pour cyrus il eut sans doute beaucoup de douleur de scavoir que l'injustice de sa princesse continuoit mais il eut aussi beaucoup de consolation descavoir que martesie estoit tousjours pour luy et de scavoir ou estoit mandane mais devant que de resoudre ce qu'il estoit a propos de faire il 
 demanda encore a celuy qui luy avoit donne cette lettre s'il ne scavoit rien davantage et pourquoy il n'avoit point tasche de voir luy mesme martesie pour luy aprendre qu'il estoit envoye expres a cumes pour scavoir des nouvelles de la princesse seigneur reprit-il c'estoit bien mon dessein car apres voir pris la lettre que je viens de vous rendre je dis a mon amy que je luy laissois toutes les pierreries a condition qu'il me feroit parler a martesie ce qu'il me promit mais par mal-heur il arriva que cet homme parlant a cette fille fut veu par son maistre qui ayant remarque qu'il luy parloit avec affection le chassa a l'heure mesme de sorte qu'il me vint retrouver pour me dire qu'il n'estoit plus en estat de faire ce que je souhaitois si bien que voyant que je ne pouvois rien faire davantage en ce lieu la pour vostre service je suis revenu en diligence cyrus voyant donc qu'il scavoit tout ce qu'il pouvoit scavoir de cet homme le fit recompenser si magnifiquement qu'il estoit aise de juger qu'un prince si liberal estoit bien amoureux mais en le congediant il luy dessendit expressement de dire a personne qu'il sceust rien de la princesse mandane en suitte dequoy mazare et luy adviserent ce qu'ils auoient a faire mais apres avoir considere la chose de tous les biais dont elle pouvoit estre consideree ils conclurent qu'il ne faloit point qu'ils tesmoignassent scavoir ou estoit la princesse qu'ils ne fussent en estat d'aller assieger 
 cumes et principalement qu'ils n'eustent des vaisseaux de guerre pour en fermer le port s'il estoit possible de sorte que pour cacher mieux la chose cyrus se resolut de dire a tout le monde qu'il ne pouvoit descouvrir ou estoit mandane et afin de tromper plus finement le roy de pont s'il avoit quelques espions a sardis mazare luy conseilla d'envoyer encore en divers lieux comme pour tascher d'avoir des nouvelles de la princesse et en effet cyrus en presence de beaucoup de gens depescha plusieurs des siens pour cela mais pour ne perdre point de temps et pour descouvrir moins son dessein il renvoya leontidas vers thrasibule avec une ample instruction de ce qu'il desiroit qu'il fist le conjurant de luy fournir le plus de vaisseaux de guerre qu'il pourroit et de les faire armer le plus promptement et le plus secretement qu'il seroit possible le priant du moins de trouver un pretexte pour faire qu'on ne soubconnast pas que ce fust pour luy le conjurant encore d'en demander au prince de mytilene ii renvoya aussi megaside au prince philoxipe a qui il escrivit pour luy rendre grace de l'esperance qu'il luy avoit donnee en luy faisant scavoir l'oracle que la princesse de salmis avoit receu et qui avoit este si heureusement accomply mais il le conjura aussi de luy faire donner des vaisseaux par le roy son maistre il envoya encore vers le prince de cilicie pour le mesme sujet et afin de scavoir tousjours avec certitude 
 si le roy de pont ne partiroit point de cumes il renvoya le mesme homme qui luy avoit apris qu'il y estoit quoy que ce ne fust pas la qu'il dist qu'il alloit mais en le renvoyant il luy donna une lettre pour martesie et allez de pierreries pour suborner ceux qui gardoient la princesse s'ils estoient capables de l'estre et que par ce moyen il pust du moins faire rendre a martesie la lettre qu'il luy escrivoit luy donnant aussi deux esclaves extremement fideles afin qu'il pust s'en servir a luy faire scavoir ce qu'il jugeroit a propos de luy mander lors qu'il seroit arrive a cumes il resolut encore avec mazare que l'armee de terre ne marcherait point que celle de mer ne fust en estat de servir de peur d'allarmer trop tost le prince de cumes et le roy de pont et de ruiner le dessein qu'ils avoient de delivrer mandane en pensant l'avancer cependant ils se pleignoient plus que jamais devant le monde de ne scavoir point ou estoit cette princesse et en tesmoignoient avoir un desplaisir extreme mais la veritable douleur qu'ils avoient estoit de scavoir qu'elle estoit dans une ville aussi forte que l'estoit cumes qui estoit en ce temp la redoutable a tous ses voisins neantmoins comme cyrus n'avoit rien attaque qu'il n'eust pris et que sa valeur n'avoit jamais rencontre d'obstacles qu'elle n'eust surmontez l'esperance de vaincre encore une fois faisoit qu'il avoit l'ame un peu plus tranquile qu'il ne l'avoit auparavant qu'il sceust 
 ou estoit mandane les choses estant en ces termes cyrus eut des nouvelles de ciaxare qui luy mandoit par les courriers qu'il avoit establis qu'il luy disoit encore une fois ce qu'il luy avoit desja tant dit d'autres qu'il n'entendoit point que son pouvoir fust borne qu'ainsi il pouvoit disposer absolument de toutes choses rendre et oster des couronnes et faire de ses conquestes tout ce qu'il jugeroit a propos qu'il trouvoit aussi bien que luy qu'estant oblige de continuer la guerre il seroit plus aise de conserver la lydie en la redonnant a cresus avec les conditions qu'il luy proposoit que d'entreprendre de la garder en le laissant vivre en esclave joint qu'il trouvoit encore qu'il avoit raison de luy escrire qu'en le faisant roy tributaire il se feroit honneur a luy mesme puis qu'il se donneroit un plus illustre sujet adjoustant toutesfois que pour le tenir en devoir et l'empescher de brouiller il ne vouloit point qu'il luy rendist ses thresors et qu'il le prioit de les prendre pour luy en suite ciaxare se pleignoit du mal-heur de mandane et l'encourageoit a poursuivre ses victoires jusques a ce qu'il l'eust delivree cyrus se voyant donc avec l'authorite toute entiere de traiter cresus comme il luy plairoit prit une resolution digne de son grand coeur car comme le roy de phrigie et le prince artamas entrerent dans sa chanbre il se mit a dire au premier que ne pouvant pas songer a rompre le marriage du prince artamas avec la princesse 
 palmis qui estoit si digne de luy et ne pouvant pas se resoudre non plus a luy voir espouser la fille d'un roy sans royaume il avoit resolu de redonner a cresus la couronne qu'il venoit de perdre ha seigneur s'escria le prince artamas est-il possible que j'aye bien entendu ouy reprit cyrus et pour vous le tesmoigner je veux que pour faire vostre reconciliation toute entiere avec cresus vous alliez luy dire de ma part que le roy des medes m'ayant laisse la disposition toute entiere de sa couronne je la luy rends a condition qu'il fera vassal de ciaxare comme le roy d'armenie qu'il luy payera un leger tribut pour marque de sa dependance qu'il me suivra a la guerre avec le prince son fils jusques a ce que j'aye delivre la princesse mandane et que jusques au jour que je partiray pour aller au lieu ou je scauray qu'elle sera ils auront des gardes ce n'est pas adjousta-t'il que je doute de leur parole des qu'ils me l'auront donnee mais c'est qu'il ne faut pas donner lieu au peuple de faire un soulevement qui me forceroit a luy nuire apres cela le roy de phrigie et le prince artamas donnerent mille louanges a cyrus le dernier y joignit mille remercimens qu'il auroit encore plus estendus si l'impatience de porter une si agreable nouvelle ne l'eust oblige a renfermer une partie de sa reconnoissance dans son coeur joint que cyrus connoissant bien quelle seroit la joye de ce prince de pouvoir dire a la princesse palmis 
 qu'elle reverroit encore le roy son pere sur le throne il luy imposa silence le conjurant d'aller en diligence s'aquiter de sa commission mais comme je scay bien adjousta-t'il que vous auriez quelque peine d'aller a l'apartement de cresus sans passer par celuy de la princesse sa fille je vous conjure de le faire et de vouloir l'assurer que j'ay une extreme satisfaction d'estre en pouvoir de faire une chose qui luy sera agreable je n'en userois pas avec tant de liberte reprit cyrus si je ne jugeois qu'un prince a qui on donne lieu de rendre une couronne ne s'offencera pas qu'on le charge d'un compliment pour sa maistresse artamas respondit a la civilite de cyrus avec un profond respect en suitte dequoy il fut avec une diligence estrange trouver sa chere princesse pour luy aprendre l'heureux changement de la fortune du roy son pere cette nouvelle la surprit d'une telle forte qu'elle ne la pouvoit croire mais a la fin se voyant contrainte d'adjouster foy aux paroles d'artamas elle eut une joye qu'on ne scauroit exprimer elle n'entreprit pourtant pas de la tesmoigner avec exageration car elle eut une telle impatience que cresus sceust son bonheur qu'elle pressa vingt fois artamas d'aller promptement le luy aprendre et elle l'en pressa tant en effet qu'il la quitta des qu'il luy eut fait le compliment de cyrus il fut donc apres cela chez le roy de lydie qu'il trouva dans une melancolie tres profonde aussi tost qu'artamas 
 entra dans sa chambre cresus je leva pour le recevoir mais a peine eue il loisir de le faire qu'artamas prenant la parole luy aprit que cyrus luy redonnoit la couronne de lydie eh de grace interrompit cresus ne redoublez point la pesanteur de mes fers par une fausse esperance de remonter sur le throne non seigneur reprit artamas le bien dont je vous parle n'est pas mesme de ceux qu'on espere quelque temps devant que de les posseder vous estes encore roy de lydie si vous le voulez et alors artamas commenca de luy dire les conditions que cyrus mettoit a son restablissement que cresus trouva si douces veu le maheureux estat ou il croyoit estre pour toute sa vie qu'elles ne diminuerent rien de la joye qu'il avoit de remonter sur le throne comment ils en estoient la chrysante entra qui vint dire a cresus que cyrus le prioit de ne trouver pas mauvais s'il adjoustoit encore une condition a celles dont le prince artamas estoit charge devant que de faire une declaration publique de son restablissement le discours de chrysante troubla extremement ces deux princes cresus commenca de douter de son bonheur et artamas aprehenda du moins que cette condition que cyrus demandait encore n'eust quelque chose de fort dur ou de fort honteux pour le roy de lydie puis qu'il ne l'en avoit point voulu charger mais a la fin chrysante prenant la parole et l'adressant a cresus seigneur luy dit il ce que j'ay ordre de vous 
 dire est que le prince mon maistre souhaite que le mesme jour qu'il choisira pour vous rendre vostre couronne dans le plus fameux de vos temples et a la veue de vos subjets vous donniez dans ce mesme temple la princesse vostre fille au prince artamas qui l'a meritee par tant de services le discours de chrysante surprit si agreablement ces deux princes qu'ils furent quelque temps sans pouvoir parler mais a la fin cresus revenant de l'admiration ou il estoit de la vertu de cyrus pria chrysante de dire a son maistre que quelque precieuse que fust la couronne qu'il luy rendoit il croyoit luy estre aussi oblige de donner un tel mary a sa fille que de ce qu'il luy rendoit un royaume qu'aussi pouvoit il l'assurer que cette derniere chose qu'il souhaitoit de luy ne l'empescheroit pas de remonter bien tost au throne puis qu'il ne l'en trouvoit pas indigne et que son grand coeur ne l'y faisoit consentir artamas entendant parler cresus de cette sorte luy fit mille veritables protestations de service et en suitte donna mille louanges a cyrus et comme le prince myrsile entra alors dans la chambre et qu'il sceut ce qui se passoit il partagea la joye du roy son pere et joignit ses louanges et ses remercimens aux siens mais apres avoir allez tesmoigne leur reconnoissance le prince artamas et chrysante s'en retournerent vers cyrus pour luy aprendre avec quelle joye et avec quels sentimens de gratitude cresus myrsile et palmis avoient apris 
 jusques ou alloit sa generosite pour eux ce ne fut pas seulement par leur bouche que cyrus en fut assure car cresus n'osant encore demander la liberte d'aller en personne luy dire ses sentimens y envoya aussi bien que le prince myrsile et la princesse palmis mais comme cyrus scavoit bien que quiconque oblige promptement redouble le prix de l'obligation il dit au roy de phrygie qu'il vouloir donner ordre que tout ce qui seroit necessaire pour cette double ceremonie fut bien tost prest afin qu'elle se pust faire devant le depart de timarete et que les nopces du prince artamas fussent honnorees de la presence du prince sesostris et de la princesse d'egypte comme en effet ce prince ayant donne cette commission a chrysante on commenca de faire les preparatifs de cette grande feste cependant artamas fut aussi tost qu'il eut quite cyrus aprendre a palmis la nouvelle obligation qu'il luy avoit luy exagerant sa joye avec tant de transport d'amour que cette princesse n'en avoit jamais si bien connu la grandeur qu'elle la connut alors pour elle comme elle avoit une modestie extreme elle en tesmoigna beaucoup moins de scavoir que son mariage estoit assure qu'elle n'en avoit tesmoigne en aprenant que son pere remonteroit au throne quoy que la succession de la couronne ne la regardait pas directement artamas n'en murmura pourtant point car connoissant cette princesse comme il faisoit il avoit tousjours bien creu que s'il avoit jamais 
 a estre heureux elle luy cacheroit une partie de sa satisfaction cependant quoy que cyrus n'eust pas eu dessein que la chose esclatast jusqu'au jour de la ceremonie il n'y eut pourtant pas moyen de la cacher principalement a cause d'une entreveue qui se fit du roy de phrygie et de cresus de sorte que s'en estant espandu quelque bruit elle fut bien tost sceue de tout le monde ce fut alors que le nom de cyrus fut hautement celebre parmy les habitans de sardis mais ce qu'il y eut d'admirable fut que la principale joye qu'ils eurent fut d'aprendre qu'encore qu'on leur redonnast leur roy ils ne laisseroient pas d'estre encore en quelque facon sous la puissance de cyrus puis qu'il seroit vassal de ciaxare ii y eut mesme encore une chose assez extraordinaire en cette rencontre car bien que ce soit la coustume lors que quelqu'un recoit un bienfait de se contenter d'aller voir ceux qui le recoivent pour s'en rejouir avec eux sans aller visiter celuy qui l'a fait il n'en fut pas de mesme en cette occasion car tout ce qu'il y avoit a sardis de gens de qualite a l'oser entreprendre furent remercier cyrus devant que de s'aller rejouir avec le roy de lydie de sorte que ce n'estoient que complimens et au palais et a la citadelle toutes les dames allerent aussi chez la princesse palmis tant celles de la ville qui ne pouvoient se lasser de louer cyrus qui en soulageant les malheurs de tous ceux qu'il avoit vaincus redoubloit aigrement 
 les siens car quand il pensoit que le prince artamas alloit bientost possder la personne qu'il aimoit et qu'il songeoit que mandane estoit dans cumes entre les mains d'un de ses rivaux qu'il falloit de necessite attendre une armee navale pour l'attaquer et que le succes du siege pouvoit estre douteux il souffroit des maux incroyables l'absence du roy d'assirie avoit aussi quelque chose qui augmentoit ses inquietudes quoy que sa presence luy fust insuportable cependant pour ne diminuer rien de la satisfaction du prince artamas pour qui il avoit tant d'estime il r'enferma une partie de sa douleur dans le fonds de son ame afin de ne troubler pas une si belle feste et pour ne manquer a rien il fut visiter cresus et myrsile mais ce ne fut plus comme leur vainqueur ce fut comme leur amy il fit aussi une visite a la princesse palmis et a la princesse timarete mais en retournant chez luy il fut fort surpris et de voir menecrate qui ayant commence de quitter la chambre ce jour la venait luy rendre graces des soins qu'il avoit eus de luy et luy aprendre que la maladie du corps avoit guery son esprit et luy avoit fait si bien connoistre qu'androclee meritoit toute son affection qu'il venoit luy dire qu'il estoit prest de luy obeir et de ne regarder plus thrasimede comme son rival cyrus ravy du discours de menecrate envoya a l'heure mesme querir thrasimede philistion et parmenide a qui ayant dit l'heureux changement 
 qui estoit arrive au coeur de menecrate il trouva les deux premiers fort disposez a l'embrasser et pour parmenide comme il n'avoit point d'interest a la chose que celuy de menecrate puis qu'il estoit content il l'estoit aussi de sorte qu'il ne restoit plus rien a faire qu'a advertir lycaste mais cyrus ne fut pas a la peine d'y envoyer car son mary estant arrive a sardis avec lysias frere de candiope elle vint elle mesme les amener a cyrus accompagnee de cydipe d'arpalice de candiope et d androclee si bien que parce moyen la reconciliation se fit toute entiere entre toutes ces personnes dont les interests avoient este si meslez mais pour la faire plus solide cyrus conjura menophile mary de lycaste de vouloir bien que la mariage d'arpalice et de thrasinide se fist le lendemain que se seroit celuy du prince artamas il fit aussi la mesme priere a philistion pour celuy d'androclee et de menecrate et conme il scavoit quels estoient les sentimens de parmenide pour cydipe et de philidion pour pandiope il parla a menophile et a lycaste pour le premier et a lysias et a candiope pour l'autre et il parla si fortement et trouva si peu d'obstacles dans l'esprit des personnes qu'il entreprenoit de persuader qu'elles luy accorderent ce qu'il vouloit ainsi ces quatre mariages furent resolus en un instant et tous ces differens dont la suite paroissoit devoir estre si funeste furent heureusement terminez la chose ayant este sceue lycaste et sa 
 belle troupe ne fut pas plustost retournee au palais que les princesses la furent visiter doralise et pherenice y furent avec elles et cleonice y fut la derniere parce qu'elle avoit este occupee a recevoir sa mere qui scachant que sa fille estoit a sardis estoit partie d'ephese pour l'aller querir avec intention de la ramener de sorte que cleonice ayant apris a stenobee quelles estoient toutes ces dames et l'obligation qu'elle leur avoit elle fut elle mesme les visiter et elle y fut conduite par lygdamis qui se servant de cette favorable occasion pria instamment ismenie qui avoit tousjours este la confidente de sa chere cleonice de vouloir parler pour luy a stenobee afin de presser son mariage la chose se pouvoit d'autant plus facilement que son pere qui estoit gouverneur du chasteau d'hermes estant venu a sardis et cyrus ayant fait sa paix avec cresus il estoit en estat de pouvoir s'achever sans obstacle et en effet ismenie en fit la proposition mais elle ne se trouva pas assez puissante toute seule et il falut que cyrus employait ses prieres qui eurent un effet tel que lygdamis l'eust pu souhaiter il eut pourtant une petite douleur de voir que cleonice devint un peu resveuse des qu'elle sceut qu'infailliblement elle espouseroit ligdamis et comme il la fit presser par ismenie apres l'en avoir luy mesme pressee inutilement de dire ce qui l'empeschoit d'avoir de la joye elle respondit que c'estoit qu'elle craignoit qu'apris s'estre 
 autrefois affligee de ce que l'amitie de lygdamis estoit devenue amour et depuis encore de ce qu'elle avoit aprehende que cette amour ne fust redevenue amitie il n'arrivast que lors qu'elle auroit espouse lygdamis elle ne la fust de ce qu'il n'auroit peutestre plus ny amour ny amitie pour elle luy semblant que le mariage estoit plus propre a faire naistre l'indifference la jalousie et le mespris qu'a entretenir l'estime l'amour et l'amitie mais a peine eut elle dit cela a ismenie qu'elle le dit a ligdamis qui donna tant de marques d'amour a cleonice par la douleur qu'il eut du soubcon qu'elle avoit qu'en fin il dissipa de son esprit ce petit nuage sombre qui s'y estoit esleve et luy persuada qu'elle pouvoit attendre de luy une passion violente et durable tout ensemble de sorte qu'apres cela elle souffrit que la joye parust dans ses yeux lors qu'elle receut d'arpalice de cydipe de candiope et d'androclee la mesme civilite qu'elle leur avoit rendue mais au milieu de tant d'amans heureux andramite souffroit infiniment parce qu'il trouvoit toujours doralise plus fiere on eust dit mesme que la joye des autres la mettoit en chagrin et que les preparatifs de tant de nopces l'importunoient car elle en faisoit tousjours quelque raillerie qui luy faisoit connoistre qu'elle n'estoit pas d'humeur d'augmenter le nombre de celles qui se devoient marier voyant donc qu'il ne gagnoit rien aupres d'elle par ses soins et par ses services 
 il se resolut d'avoir recours au prince myrsile car comme il avoit remarque qu'elle le consideroit beaucoup et qu'il le revoyoit en puissance et en authorite il creut que peutestre s'il vouloit se donner la peine de parler a doralise elle pourroit se resoudre a l'espouser par raison d'establissement il elle ne ne le faisoit par affection mais auparavant que de tenter cette voye il consulta pherenice avec qui il avoit fait amitie pour luy demander conseil s'il le devoit faire et comme elle luy dit que du moins cela ne luy pourroit nuire il fut trouver ce prince pour luy demander protection mais il fut fort surpris lors qu'apres luy avoir explique son intention il luy dit qu'il luy demandoit un office qu'il eust souhaitte de tout son coeur estre en pouvoir de luy rendre mais que diverses raisons qu'il ne luy pouvoit dire l'en empeschant il chercheroit quelque autre occasion de luy tesmoigner combien il l'estimoit que cependant il luy conseilloit comme son amy de ne s'obstiner pas a aimer doralise apres quoy estant arrive du monde andramite se retira aussi mal satisfait de myrsile que de sa maistresse a peine fut il party que ce prince qui n'avoit point veu doralise depuis qu'il luy estoit permis d'esperer d'estre un jour roy de lydie fut a sa chambre luy faire une visite car il avoit la liberte du palais toute entiere en attendant que la ceremonie ou cyrus devoit redonner la couronne a cresus se fist cependant pherenice apres avoir conseille a andramite 
 d'employer le credit du prince mysile se mit a parler pour luy a doralise afin de luy preparer l'esprit a recevoir mieux ce que le prince luy diroit mais elle luy fit si bien connoistre que jamais elle ne se resoudroit a espouser andramite qu'elle n'en douta point du tout de sorte que ne croyant pas rien faire contre luy elle creut qu'elle devoit advertir son amie de ce que myrsile luy devoit dire afin qu'elle le refusast plus civilement mais elle fut si bien surprise de voir que doralise se mit en colere contre andramite de ce qu'il avoit eu recours au prince myrsile il est vray qu'elle n'eut pas loisir de dire beaucoup de chose contre luy car ce prince arriva un moment apres qui luy fit changer de discours des qu'il entra dans la chambre de doralise pherenice en sortit pour quelque affaire qui l'appelloit ailleurs et par ce moyen myrsile demeura en liberte d'entretenir cette aimable fille mais a peine fut-il assis que cette fiere personne croyant qu'il alloit luy parler d'andramite le prevint je voy bien seigneur luy dit elle brusquement sans se donner loisir de se consulter elle mesme que vous vous preparez a me parler de la folie d'andramite mais de grade ne me dites rien qui m'empesche de me resjouir autant que je le dois de la generosite que cyrus a eue pour le roy vostre pere et pour vous ne craignez pas aimable doralise luy dit-il que je vous parle jamais de la passion d'andramite ce n'est pas qu'il ne m'en ait fort solicite mais j'ay une si 
 puissante raison qui m'en empesche que vous ne devez pas craindre que je vous importune de ma vie en vous parlant pour luy cela estant seigneur repartit doralise il faut que je vous tesmoigne donc l'extreme satisfaction que j'ay de pouvoir esperer de vous voir bien tost ou raisonnablement vous devez estre si je suis bientost ou raisonnablement je dois estre reprit il je seray sans doute bien-tost ou il y a long-temps que je me souhaite et ou vous ne desirez pas que je sois quoy seigneur reprit doralise je pourrois desirer que vous ne suffiez pas roy de lydie ce n'est pas ce que je dis reprit il et ce n'est pas dans le throne que mes desirs me portent le plus joint que j'ay desire ce que je desire encore aujourd'huy du temps que le prince atys vivoit et que je n'y devois pas pretendre pour moy reprit doralise en souriant je croy que du temps que vous dites vous ne souhaitiez que de pouvoir parler il est vray respondit il mais je ne le souhaitois que pour vous pouvoir dire je vous aime ha seigneur s'escria doralise en riant ne pensant pas que le prince myrsile parlast serieusement si vous eussiez bien fait entendre vous dis-je qui filles si bien comprendre a pherenice que vous entendiez mieux qu'elle cette agreable fable d'esope qui convenoit si admirablement a la princesse palmis et a ses amans il est certain repliqua-t'il que je vous eusse pu faire scavoir que je vous aimois puis que je vous leusse pu 
 mesme tout muet que j'estois vous parler des yeux et vous dire par leur moyen ce que je suis resolu de vous dire aujourd'huy mais quelle aparence y aurait il eu de m'exposer a la raillerie de la plus redoutable personne de la terre moy dis-je qui voyois tous les jours les hommes du monde qui parloient le mieux devenir muets aupres de vous par la crainte qu'ils en avoient mais seigneur reprit-elle ne suis-je pas aussi redoutable que j'estois vous l'estes mesme encore plus reprit-il car je vous trouve plus belle que vous n'estiez mais je suis devenu plus hardy c'est pourquoy je ne fais plus nulle difficulte de vous apprendre ce que je vous ay cache toute ma vie scachez donc aimable doralise que j'ay commence de vous aimer des que j'ay commence de vous voir que des vostre plus tendre enfance j'ay eu de l'affection pour vous que cette affection s'est acreue avec vostre beaute et que durant les amours de cleandre d'artesilas d'abradate et de mexaris je vous aimois aveque plus d'ardeur que tous ces princes ensemble n'en avoient pour les princesses dont ils estoient amoureux ouy charmante doralise poursuivit-il durant ce profond silence ou les dieux m'avoient condamne je mourois d'amour pour vous ha seigneur interrompit doralise vous ne me persuaderez jamais cela car enfin puis que la tendresse que vous avez eue pour le roy vostre pere vous a fait parler lors que vous avez veu ce 
 soldat qui le vouloit tuer je ne doute nullement que si vous eussiez eu pour moy une violente passion vous n'eussiez parle pour me la dire puis que vous deviez parler mais c'est assurement qu'il y avoit autant de silence en vostre coeur qu'en vostre bouche et que la tranquilite estoit aussi grande en vostre ame qu'en la mienne ne scavez vous pas repliqua le prince myrsile que l'amour est accoutume a faire des muets de ceux qui parlent le mieux comment donc eussiez vous voulu qu'il eust fait parler un mal-heureux amant qui l'estoit desja pourquoy donc parlez vous aujourd'huy reprit-elle je parle dit-il par la mesme raison que je me taisois car enfin je me taisois parce que je ne pouvois parler et je parle parce que je ne me puis taire au reste poursuivit-il comme je vous ay tousjours ouy dire que vous vouliez un coeur tout neuf qui n'eust jamais rien aime que vous j'ay creu que le mien estant tel que vous l'avez desire je pouvois vous l'offrir sans vous faire outrage puis qu'il est vray qu'il n'a jamais receu d'autre image que la vostre de plus je ne vous estre pas seulement un coeur tout neuf je vous exprime encore ma passion avec des paroles qui n'ont jamais este prophanees a exprimer ny de feintes ny de veritables passions je n'ay jamais prononce le mot d'amour que pour vous seulement je n'ay jamais dit je vous aime qu'une seule fois et cette seule fois n'a este que pour vous n'ayez donc pas l'injustice de me rejetter 
 avec la mesme rigueur que si je vous offrois un coeur qui eust receu mille images differentes et que je vous disse des choses que j'aurois dites mille et mille fois aupres d'une autre le vous assure seigneur reprit-elle que vous m'embarrassez de telle sorte que pour peu que vous continuyez de me parler comme vous faites vous me forcerez a regretter le temps ou vous ne me pouviez parler car enfin je voudrois bien ne vous dire rien de trop aigre ny de trop incivil cependant je sens que si vous me persuadez ce que vous semblez tesmoigner vouloir que je croye il sera difficile que je demeure dans les justes bornes que le respect que je vous dois demande de moy c'est pourquoy pour ne prendre pas ce que vous me dites serieusement scachez que lors que vous m'avez entendu dire que je voulois un coeur tout neuf j c'est que je parlois a des gens que je scavois bien qui n'en avoient pas car a dire les choses comme elles sont je n'en veux ny de neuf ny de vieux et je ne veux autre chose sinon que conserver le mien tout entier et en estre tousjours maistresse absolue au reste seigneur adjousta-t'elle j'ay encore a vous advertir que pour une personne qui ne passe pas tout a fait pour stupide dans le monde je suis pourtant une des filles de toute la terre qui scay le moins parler de galanterie j'en fais bien quelquesfois la guerre aux autres mais d'en parler pour moy mesme c'est ce que je ne scavrois faire et je suis assuree 
 que de l'heure que je parle je suis si descontenancee et j'ay l'air du visage si change qu'on pourroit me mesconnoistre c'est pourquoy seigneur si vous m'en croyez vous changerez de discours ou vous vous referez muet cruelle personne repliqua myrsile quel plaisir prenez vous a me monstrer toute vostre fierte a moy dis-je qui ne vous monstre qu'une petite partie de l'amour que j'ay pour vous si vous vouliez que j'en creusse quelque chose reprit-elle en riant il falloit tout d'un coup ne m'en rien cacher car de l'humeur dont je suis je ne croy pas la moitie de ce qu'on m'en dit joint que je ne pense pas que je vous donne souvent occasion de m'en entretenir mais afin que vous n'ayez pas sujet de vous pleindre de moy scachez s'il vous plaid seigneur que je suis bien plus propre a faire une amie qu'une maistresse car quand mesme pour mon malheur je n aurois pas le coeur insensible pour vous vous n'en seriez pas plus heureux puis que je ne m'en serois pas plustost aperceue que je ferois tout comme si je vous haissois songez donc si vous m'en croyez a n'estre pas mesme trop bien aveque moy de peur d'y estre trop mal et pour vous tesmoigner combien je suis delicate ou bizarre en de semblables choses il faut que je vous die qu'il m'est arrive plus d'une fois en ma vie d'avoir presques hai de fort honnestes gens seulement parce que par une foiblesse sans raison on m'avoit fait rougir en me parlant d'eux jugez donc ce que je ferois si vous alliez 
 m'embarrasser dans une galanterie encore une fois seigneur je n'y suis point propre estimez moy plus qu'une autre j'en seray bien aise mais ne meslez a cette estime ny amour ny tendresse si vous voulez que je vous sois obligee
 
 
 
 
comme myrsile alloit respondre arpalice et cydipe entrerent qui apres les premiers complimens faits dirent a doralise qu'il devoit arriver dans une heure un ambassadeur que le roy de phenicie envoyoit a cyrus qu'on disoit qui avoit un esquipage si magnifique qu'on n'avoit jamais rien veu de plus beau et que la princesse timarete dont l'apartement donnoit sur la place ou il devoit passer les avoit chargees de luy dire qu'elle seroit bien aise qu'elle allait avec les autres dames voir ces pheniciens qu'on disoit estre si magnifiques je prince myrsile entendant ce qu'arpalice et cydipe disoient se retira ne voulant pas aller voir passer un ambassadeur qui ne venoit pas pour le roy son pere joint que la passion qu'il avoit dans l'ame l'occupoit si fort et la maniere dont doralise l'avoit traitte l'affligeoit de telle sorte qu'il n'estoit pas en estat de chercher un semblable divertissement pour elle il n'en fut pas de mesme car elle fut si satisfaite de ce qu'elle creut n'avoir rien dit de trop doux au prince myrsile qu'elle y alla avec une disposition la plus grande du monde de railler de ces estrangers qui devoient arriver mais elle ne trouva pas ce qu'elle cherchoit et toute son humeur enjouee et critique ne put trouver 
 rien a reprendre a ceux qu'elle alloit voir en effet jamais on n'a veu une telle magnificence que celle de cet ambassadeur soit pour le grand nombre de chameaux avec des couvertures de pourpre de tir brochees d'or ou pour la beaute de leurs chevaux ou pour la richesse de leurs habillemens de plus cet ambassadeur qui avoit la mine aussi haute que sa condition qui estoit des meilleures de phenicie avoit encore aveque luy plus de cent hommes de qualite extremement bien-faits que la seule curiosite de voir cyrus avoit portez a faire ce voyage mais entre ces cent il y avoit un homme illustre dont le merite estoit rare et extraordinaire qui s'apelloit aristhee et dont le nom estoit celebre par toute la grece et par toute l'asie de sorte que quelque disposition que doralise eust a railler ce jour la elle fut contrainte de louer presques tout ce qu'elle vit cependant on parloit diversement de cette ambassade dont personne ne scavoit la veritable cause a sardis mais on ne l'ignora pas long-temps et on sceut bientost ce qui la causoit en effet apres que cet ambassadeur fut descendu de cheval a la porte de la citadelle il fut conduit par hidaspe dans une grande sale ou cyrus luy donna audience cet ambassadeur parla en sa langue que cyrus entendoit assez bien et luy presenta une lettre du roy son maistre qui commencoit en ces termes 
 
 
 
 le roy phenicie au plus grand conquerant qui fut jamais 
 
 
 comme je ne doute pas puis que vous attaquez sardis que vous ne le preniez bien-tost j'envoye cet ambassadeur pour vous demander une grace que cresus ma cruellement refusee et que j'espere que vous ne me refuserez pas il a ordre de vous offrir mon alliance mon amitie et trente mille hommes si vous en avez besoin et de vous assurer qu'en acceptant ce que je vous envoye et ce qu'il vous offrira je ne laisseray pat de vous estre encore tres oblige si vous m'accordez ce que je vous demande 
 
 
 le roy de phenicie 
 
 
tant que la lecture de cette lettre dura cyrus chercha a deviner ce que le roy de phenicie pouvoit desirer de luy ne se souvenant pas alors d'une chose qu'on luy avoit desja dite mais ne pouvant rien imaginer il dit a cet ambassadeur que c'estoit de luy qu'il desiroit aprendre les moyens de satisfaire le roy son maistre en suitte dequoy cet ambassadeur luy dit avec autant de grace que l'eloquence que le principal point de son voyage estoit pour satisfaire l'envie qu'avoit le roy son maistre d'estre 
 d'estre allie d'un si grand prince exagerant alors quelle estoit sa reputation en phenicie mais qu'afin que cette alliance fust plus ferme il avoit bien voulu se mettre en estat de luy estre oblige en luy demandant une grace que cresus luy avoit refusee un peu auparavant la guerre ou il venoit d'estre vaincu et alors cet ambassadeur poursuivant son discours fit entendre a cyrus que ce que le jeune roy de phenicie desiroit de luy estoit qu'il luy rendist cette belle statue que cresus avoit autrefois achetee de dipoenus et de scillis et que le feu roy son pere leur avoit ordonne de faire un peu avant sa mort offrant pour cela pour plus de trois cens talens d'encens et pour plus encore de tout ce que l'arrabie heureuse produit d'autres choses precieuses et aromatiques car comme la syrie touche l'arrabie et que la phenicie fait partie de la syrie il y avoit un grand commerce entre les uns et les autres de ces peuples c'est pourquoy le roy de phenicie avoit choisi ce qu'il avoit creu estre de plus digne de servir a la rancon de la statue de la plus belle personne de son royaume et de plus digne aussi d'estre offert au plus grand prince du monde cet ambassadeur dit encore a cyrus qu'il estoit party de tyr des que le roy de phenicie avoit sceu qu'il avoit gaigne la bataille que cresus avoit perdue et qu'il avoit a pris qu'il avoit dessein d'assieger sardis adjoustant a la louange de cyrus qu'il avoit encore este plus 
 diligent a vaincre que luy a faire son voyage puis qu'il n'estoit arrive qu'apres sa victoire mais pour tesmoigner a ce prince que le roy son maistre ne doutoit pas de sa generosite il le suplia devant que de luy rendre responce de vouloir honnorer de ses regards les presens du roy de phenicie le priant de vouloir regarder a la fenestre qui donnoit sur la place afin de voir les chameaux qui en estoient chargez et qui par la magnificence de leurs couvertures faisoient assez voir que ce qu'ils portoient devoit estre precieux joint qu'il estoit aise d'en juger par l'agreable odeur dont tout l'air estoit remply a cause de cette abondance de parfums qui faisoit une partie de ce magnifique present cyrus voyant un procede si genereux fit ce que cet ambassadeur vouloit et prenant la parole pour vous tesmoigner luy dit-il que je ne veux pas de liberer si je dois accorder au roy vostre maistre ce qu'il desire de moy je veux bien accepter ce qu'il m'envoye non pas comme le prix de la belle statue que je luy rends mais comme un gage de son amitie qui m'est fort chere et j'accepte d'autant plustost un si riche present que la fortune m'a mis en estat de n'en estre pas ingrat et de luy pouvoir tesmoigner que je scay du moins imiter sa liberalite apres cela cyrus fit mille civilitez a cet ambassadeur trouvant lieu de le louer en son particulier car outre que cyrus estoit tres civil que le procede du roy de phenicie estoit fort genereux que 
 cet ambassadeur paroissoit estre tres honneste homme il est encore vray que cyrus scachant que les tyriens estoient tres redoutables sur la mer pensa qu'il en pourroit tirer quelque secours pour le siege de cumes c'est pourquoy il eut encore un soin plus grand de rendre au roy de phenicie en la personne de son ambassadeur tous les honneurs dont il se put adviser mais comme l'envie extraordinaire que le roy de phenicie avoit d'avoir cette statue donnoit de la curiosite a cyrus il luy demanda s'il estoit possible que la personne qu'elle representoit fust aussi belle qu'elle demandant encore si elle avoit l'ame et l'esprit dignes d'un si beau corps mais il luy dit qu'elle estoit plus belle que sa statue que son esprit estoit aussi grand que sa beaute estoit grande et que son ame estoit encore plus digne d'estime et d'admiration que sa beaute et que sans esprit adjoustant que sa fortune estoit aussi extraordinaire que son merite et sa vertu plus admirable encore que tout ce qu'il en avoit dit en suitte cet ambassadeur presenta a cyrus les plus considerables de ceux qui l'accompagnoient mais entre les autres cet homme illustre qui l'avoit suivy nomme aristhee et le luy presenta comme amy particulier de cette merveilleuse fille dont il luy parloit et comme estant luy mesme un des plus rares hommes du monde je me trouve bien-heureux dit cyrus en l'embrassant de ce qu'il n'a este que de ses anus car s'il eust este son amant je n'aurois 
 peut-estre pas eu le bien de le voir estant a croire qu'il auroit mieux aime demeurer aupres d'elle que de venir querir sa statue je puis vous assurer seigneur reprit aristhee que quand je serois son amant et que le seul desir de luy plaire m'auroit fait agir je n'aurois pas laisse d'avoir l'honneur que je recois aujourd'huy car cette merveilleuse personne prend un si grand plaisir a entendre parler de vostre vertu et de vos victoires que pour me mettre bien avec elle j'aurois toujours eu le dessein de pouvoir estre le tesmoin de tant de veritez qui vous sont avantageuses afin de pouvoir une fois en ma vie estre assure de luy plaire en l'entretenant de vous ce que je vous me dites reprit cyrus en la mesme langue qu'aristhee avoit parle est bien obligeant pour moy et je ne voudrois pas que tous ceux qui m'aprochent sceussent me flatter aussi doucement et aussi agreablement que vous de peur qu'en prenant trop de plaisir a leurs louanges je ne vinsse a la fin a n'en meriter plus de personne apres cela cyrus donna ordre a hidaspe de conduire cet ambassadeur et toute sa suitte au logement qui luy estoit destine luy commandant de le faire traiter avec une magnificence digne de celle du roy qui l'envoyoit cependant quoy que cyrus par la volonte de ciaxare fust demeure maistre des thresors de cresus a condition de ne les luy rendre point il ne laissa de luy vouloir dire quelque chose de cet ambassadeur bien qu'il ne fust pas 
 encore en possession de la couronne qu'il luy vouloit rendre et que ce ne d'eust estre que dans huit jours qu'on deust faire tout ensemble cette ceremonie et celle du mariage d'artamas et de tous ces autres amans heureux qui estoient alors a sardis il fit mesme plus car il fit si bien que cresus et cet ambassadeur se virent cyrus disant a ce dernier qu'il ne devoit plus considerer ce prince comme celuy qui avoit refuse la statue que le roy son maistre demandoit mais comme un roy vassalde ciaxare de qui il souhaitoit l'alliance puis qu'il desiroit la sienne de sorte qu'apres cette reconciliation que cet ambassadeur pouvoit faire parce que son pouvoir n'estoit point limite il visita la princesse palmis aussi bien que la princesse timarete et fut si charme de cette magnifique cour et de la beaute des dames qu'il y vit qu'il accorda aveque joye a cyrus la grace qu'il luy demanda d'assister a cette grande feste qui se devoit faire dans huit jours pendant lesquels on ne parloit que du roy de phenicie qu'on disoit estre amoureux de cette belle personne dont il redemandoit la statue tout le monde ayant une grande curiosite de scavoir un peu plus precisement quelle estoit cette avanture ce qui faisoit la difficulte de la scavoir estoit qu'ils n'estoient que trois ou quatre avec cet ambassadeur qui sceussent la langue lydienne et la langue greque que presques toutes les dames scavoient a sardis et que ces trois ou quatre 
 estoient tellement occupez a respondre a tout ce qu'on leur demandoit qu'il n'y avoit pas moyen de les obligera une longue conversation joint que durant les premiers jours ils furent voir toutes les raretez de la ville et tous les thresors de cresus de sorte qu'en fin le grand jour de la feste arriva sans que personne sceust ce qu'on avoit tant d'envie de scavoir cette ceremonie fut sans doute une des plus belles du monde et des plus glorieuses pour cyrus s'il eust suivy son inclination il en eust retranche beaucoup de choses qui blessoient sa modestie mais il falut qu'il cedast a la coustume et aux conseils du roy d'hircanie de gadate de gobrias et de chrysante qui luy dirent qu'il importoit que les peuples vissent de leurs propres yeux que leur roy estoit son esclave et que c'estoit luy qui de son esclave le faisoit roy si bien que quelque repugnance qu'il y eust il ceda a l'usage et defera aux conseils de ses amis quoy que ce ne fust pas en toutes choses car il ne voulut point que cresus allast enchaisne dans les rues de sardis depuis le palais jusqu'au temple et voicy comment la chose se passa un peu apres qu'il fut jour on mena cresus et le prince myrsile dans un chariot au logis du grand sacrificateur qui touche le temple ou la ceremonie se devoit faire et ou ils furent jusques a ce qu'elle commencast ce temple qui est un des plus grands du monde estoit plein d'eschaffauts en amphiteatre tous magnifiquement 
 couverts de riches tapis de sidon ou toutes les dames se mirent afin de voir plus commodement toutes les rues depuis la citadelle jusqu'au temple estoient aussi superbement tendues y ayans des gens de guerre en haye des deux costez mais avec des armes si magnifiques qu'on ne pouvoit rien voir de plus beau mille instrumens de guerre faisoient retentir l'air de sons agreables et esclatans qui attirerent tout le peuple de sardis ou dans le temple ou dans les rues qui y aboutissoient ou dans la place de devant la citadelle d'ou cyrus sortit accompagne de toute sa cour qui estoit si nombreuse et si magnifique ce jour la qu'il estoit aise de voir que c'estoit celle du vainqueur de l'asie pour l'ambassadeur de phenicie il estoit dans le temple sur un eschaffaut avec sa troupe assez pres de celuy ou estoit la princesse tamarete et toutes les dames qui estoient logees dans le palais de cresus lors que cyrus entra dans le temple avec cette foule de monde qui l'environnoit cresus estoit debout au milieu de ce temple ou le sacrificateur l'avoit conduit ayant une chaisne et des fers d'or aux mains et derriere luy le prince myrsile qui en avoit une la princesse palmis estoit aupres de luy mais sur des quarreaux de drap d'or et sans chaine cyrus n'ayant pas voulu qu'elle eust cette marque de servitude et qu'on luy peust reprocher d'avoir voulu triompher d'une dame des que ce prince entra dans ce temple une 
 musique admirable se fit entendre qui apres avoir chante un quart d'heure quelques louanges des dieux se teut apres quoy cyrus qui estoit sur un throne esleve de trois marches en descendit et ostant les chaisnes et les fers que cresus et myrsile tenoient et qu'il donna au sacrificateur il prit de la main de ce mesme sacrificateur une couronne qu'il luy presenta que cyrus mit sur la teste de cresus apres luy avoir fait jurer solemnellement de reconnoistre la puissance de ciaxare de ne se departir jamais de les interests et de garder inviolablement les conditions qu'il luy avoit liberalement accordees mais a peine cyrus eut il mis cette couronne sur la teste de cresus que mille cris d'acclamations firent retentir les voutes du temple et le peuple ne pouvant s'empescher de louer la generosite de cyrus ne pensa jamais s'imposer silence mais a la fin tous ces cris tumultueux qui ne parloient que de louanges et de joye s'estant apaisez cyrus cessant de traiter cresus en vaincu et d'agir en vainqueur luy demanda sa fille pour le prince artamas en presence du roy de phrigie qui le touchoit et a peine eut il parle que cresus prenant la princesse palmis par la main la presenta a cyrus et luy dit qu'il en disposast comme il luy plairoit en suitte dequoy faisant aprocher le prince artamas le sacrificateur s'avanca et fit la ceremonie des nopces de ce prince et de la princesse palmis a la fin de laquelle la musique recommenca et 
 bientost apres le prince artamas conduisit la princesse palmis dans un magnifique chariot qui l'attendoit a la porte du temple qui fut suivy de cent autres dans lesquels monterent toutes les dames tous les princes allant a cheval accompagnez de tout ce qu'il y avoit de gens de qualite lors qu'ils furent au palais il y eut un festin magnifique et l'apres dinee une course de chevaux dans la grande place le repas du soir ne fut pas moins superbe que celuy du matin on fit des feux dans toute la ville et il y eut musique au palais la princesse palmis n'ayant pas voulu qu'il y eust bal a cause de l'excessive tristesse qu'elle voyoit dans les yeux de cyrus quoy qu'il se contraignist autant qu'il pouvoit joint aussi qu'encore que cyrus redonnait beaucoup au roy son pere en luy redonnant la couronne cresus avoit tousjours beaucoup perdu en perdant l'authorite independante et ses thresors de sorte que quoy que ce fust un jour de feste ce ne fut pas une feste qui eust toutes les marques de joye qu'elle eust pu avoir l'ambassadeur de phenicie en fut pourtant tres satisfait aussi bien qu'aristhees qui ne se pouvoit lasser d'admirer cyrus aussi s'attachoit il de telle sorte a l'observer qu'il ne le perdoit de veue que le moins qu'il pouvoit cependant cyrus n'ayant pas oublie ce qu'il avoit souhaite de ligdamis de thrasimede de menecrate de parmenide et de philistion la ceremonie de leurs nopces fut faite le lendemain 
 de celle d'artamas et toute la cour les honnora de sa prescence cette seconde feste n'estant guere moins magnifique que l'autre et cyrus n'estant pas moins melancolique ce second jour la que le premier de voir combien il estoit esloigne du bonheur de tous ces amans mazare n'estoit pas aussi plus guay que luy neantmoins cyrus ne laissoit pas d'aporter soin que l'ambassadeur de phenicie fust content de sa civilite pour cet effet il le divertit autant qu'il put et fit preparer des presens et pour le roy son maistre et pour luy qui valoient le double de ceux qu'il avoit receus et comme il trouvoit beaucoup de satisfaction en la conversation d'aristhee il l'entretenoit souvent et certes ce n'estoit pas sans raison car jamais homme du monde n'a parle si bien de politique ny mieux entendu tous les divers interests des princes de ce temps-la qu'aristhee les entendoit il est vray qu'a dire la verite aristhee parloit de toutes choses esgalement bien aussi cyrus ne se contentoit-il pas de luy parler des affaires generales car il le menoit encore aux visites qu'il rendoit aux princesses et aux antres dames il se servoit mesme de luy pour scavoir combien le roy de phenicie luy pouvoit donner de vaisseaux auparavant que d'en faire la proposition a l'ambassadeur de ce prince de sorte qu'aristhee devint inseparable de cyrus comme il estoit scavant en toutes choses il scavoit tant de diverses langues qu'il pouvoit faire conversation avec toutes les dames 
 qui estoient la quoy qu'il y en eust de divers royaumes cependant comme l'ambassadeur de phenicie scavoit que plus il retourneroit promptement plus il seroit bien receu du roy son maistre il pressa son depart autant qu'il put cyrus de son coste ayant interest de le satisfaire afin d'obtenir les vaisseaux qu'il desiroit luy dit qu'il estoit prest de luy tenir sa parole mais auparavant que de luy rendre cette belle statue qu'il demandoit la princesse timarete la fut voir et en suitte toute la cour ceux mesme qui estoient de sardis et qui l'avoient veue plusieurs fois y retournerent par la curiosite que cette avanture leur donnoit en effet elle estoit telle que l'on ne parloit d'autre chose et comme aristhee estoit le plus mesle avec toutes les dames elles luy faisoient cent questions mais principalement doralise a qui il s'estoit plus attache qu'a aucune autre quoy que les autres recherchassent plus sa conversation qu'elle ne faisoit bien qu'elle l'estimast fort mais plus elle luy parloit de cette admirable personne que cette statue representoit plus il augmentoit sa curiosite de sorte que l'ayant un jour fort presse en la presence de la princesse palmis et de cyrus de luy en aprendre les advantures il luy promit de les luy faire raconter exactement par un homme de ses amis qui les scavoit bien plus particulierement que luy et qui sans doute les raconteroit fort agreablement comme vous n'estes pas de ce pais cy reprit doralise et que je 
 n'ay guere l'honneur d'estre connue de vous vous ne scavez pas que je donne guere de temps a ceux qui me promettent quelque chose principalement quand je suis assuree qu'en me faisant tenir ce qu'on me promet j'obligeray deux personnes aussi illustres que celles qui m'escoutent et qui seront sans douts bien aises de scavoir les avantures d'une fille ou le roy de phenicie s'interesse tant cyrus ayant aprouve ce que disoit doralise aussi bien que la princesse palmis aristhee leur dit qu'il les satisferoit quand ils voudraient de sorte que sans differer davantage il fut resolu que le soir il leur tiendroit sa parole comme en effet il la leur tint car il disposa celuy qui devoit raconter ce qu'ils vouloient scavoir a aller aveque luy chez la princesse palmis ou la princesse timarete se rendit afin d'avoir sa part de ce divertissement la il est vray qu'aristhee ne put pas y demeurer parce que l'ambassadeur de phenicie envoyant un courrier la nuit prochaine au roy son maistre pour luy rendre conte de l'heureux succes de son voyage il estoit oblige de luy escrire de sorte qu'apres avoir mene son amy qui s'apelloit telamis et que cyrus et les princesses connoissent desja pour un homme de beaucoup d'esprit il se retira demandant permission a cyrus d'aller durant que telamis feroit son recit en faire un au roy de phenicie de sa magnificence de sa generosite et de toutes les grandes qualitez qui estoient en luy adjoustant fort 
 obligeamment que comme il n'avoit pas dessein d'en cacher aucune au roy son maistre il ne croyoit pas pouvoir revenir qu'a la fin du recit de telamis apres quoy faisant une profonde reverence il se retira et laissa telamis avec la princesse de phrigie timarete cyrus et doralise qui apres quelque petite preparation qu'il leur fit pour les prier d'excuser le peu d'art qu'il employeroit a sa narration commenca de parler et de parler fort elegamment en grec que toutes les personnes qui l'escoutoient scavoient admirablement palmis et cyrus voulant qu'il adressast la parole a timarete
 
 
 
 
histoire d'elise
 
 
quoy que je scache bien madame que les personnes de vostre condition n'ignorent presques rien de tout ce qui se passe dans les cours des rois les plus esloignez de la leur je croy pourtant pouvoir raisonnablement penser qu'une princesse d'affrique prendra quelque plaisir a entendre raconter exactement quelles sont les moeurs et les coustumes d'un des plus considerables royaumes d'asie joint aussi que l'histoire que j'ay a vous reciter ne pouvant estre bien entendue sans vous donner une idee de nostre cour et de la maniere qu'on y vit je pense qu'il vaut mieux vous la depeindre en 
 general devant que de vous faire connoistre en particulier une partie des personnes qui la composent et qui font meslees dans l'avanture que je dois vous apprendre il faut donc madame que je vous die que comme les pheniciens ont presques este les premiers peuples d'asie qui se font exposez a faire de longs voyages sur la mer et qui ont estably le plus grand commerce parmy les nations voisines ils ont aussi este riches devant les autres et par consequent on peut dire que les plaisirs le luxe la volupte la magnificence ont este parmy eux devant que d'estre parmy les autres peuples ce n'est pas que cet estat n'ait este esbranle diverses fois tantost par l'enlevement que quelques pheniciens firent de la fille du roy d'argos tantost par celuy que ceux de crete firent a tyr de la tille du roy de phenicie tantost par la division de pigmalion et de didon et par la suitte de cette princesse et tantost par le souslevement general de tous les esclaves de phenicie qui en renverserent le gouvernement tout entier mais enfin malgre tant de traverses de la fortune ce royaume depuis quelque temps a recouvre sa premiere splendeur et les villes de tyr et de sidon qui peuvent presques se dire esgalement les capitales de cet estat sont assurement deux des plus belles des plus magnifiques et des plus riches villes du monde soit par leur assiette par la beaute de leurs bastimens ou par ce grand commerce qui fait qu'elles se peuvent 
 vanter de fournir la pourpre dont tous les rois du monde sont couverts et qui sert d'ornement a toute la terre de plus comme il n'y a rien qui contribue tant a perfectionner les arts que la richesse ny qui attire plus promptement tous les estrangers excellens en quelque chose que l'abondance on peut dire qu'on trouve la grece en phenicie estant certain qu'il y a des ouvriers de toutes ces villes celebres de sorte que parce moyen les palais font non seulement superbes a tyr et a sidon mais regulierement bastis les peintres y sont bons les sculpteurs excellens et la musique presque aussi charmante que celle de lydie les dames n'y sont pas seulement belles elles y sont magnifiques propres et adroites a tout ce qu'elles veulent entreprendre n'y ayant pas mesme une femme parmy de peuple de phenicie qui ne scache faire quelque ouvrage excellent soit pour les ornemens des femmes de qualite ou pour celuy des temples pour ce qui est de la cour je puis dire sans croire dire trop qu'elle est une des polies du monde la forme de vie qu'on y mene est sans doute assez agreable principalement parce que le merite y donne plus de rang que la qualite la conversation des dames y est permise mais c'est avec une honneste liberte qui est esgalement loin de la ceremonie et de l'incivilite le bal la promenade les jeux de prix et la musique font les divertissemens ordinaires de cette cour la 
 conversation est la principale occupation de tous ceux qui ont quelque esprit et principalement la conversation des dames chez qui ils se rencontrent tous les jours et qui semblent estre les dispensatrices de la gloire et de la reputation des honnestes gens estant certain que quiconque n'a point l'aprobation de quatre ou cinq dames qui sont l'ornement de leur sexe comme de cette cour ne peut pretendre a cette estime universelle que ceux qui sont possedez d'une ambition desinteressee desirent avec tant d'ardeur et que si peu de personnes mentent pour les hommes on peut dire qu'il y en a de toutes les manieres dont il y en peut avoir en effet on y voit des gens de grande qualite donc le merite est infinement au dessus de leur condition et l'on y en voit aussi qui n'ont rien de recommandable que leur qualite il y en a qui font consister leur gloire en la magnificence de leur train et de leurs habillemens et il y en a d'autres qui ne la mettent qu'en leur propre vertu on y voit sans doute comme ailleurs des gens qui ont une fausse galanterie insuportable mais a parler generalement il y a je ne scay quel esprit de politesse qui regne dans cette cour qui la rend fort agreable et qui fait qu'on y trouve effectivement un nombre incroyable d'hommes fort accomplis et ce qui les rend tels est que les gens de qualite de phenicie ne font pas profession d'estre dans une ignorance grossiere de toutes sortes de sciences comme on 
 en voit en quelques autres cours ou on s'imagine qu'un homme qui scait se servir d'une espee doit ignorer toutes les autres choses au contraire il n'y a presque pas un homme de condition a nostre cour qui ne scache juger assez delicatement des beaux ouvrages et qui ne cherche du moins a se faire honneur en honnorant ceux qui scavent plus que luy voyla donc madame quelle estoit la cour de phenicie lors que l'admirale fille dont j'ay a vous parler vint au monde et voila quelle elle est encore presentement il faut pourtant que je vous die auparavant que de vous parler de cette merveilleuse personne que le feu roy de phenicie qui a beaucoup de part au comencement de cette histoire estoit un prince qui comme vous scavez a merite de porter le nom de grand et de conquerant s'estant signale en cent occasions memorables et ayant aquis une reputation de valeur extraordinaire mais il estoit nay sous une constellation si amoureuse que jamais homme de sa condition ne l'a tant este aussi peut-on dire qu'il a tousjours eu plus de joye des conquestes qu'il a faites en amour que de celles qu'il a faites a la guerre il avoit une civilite universelle pour tout le sexe qui faisoit qu'il en estoit generalement aime et qui ayant passe de son esprit dans celuy de toute sa cour fait encore que tous les hommes qui ont vescu sous son regne ont une extreme veneration pour toutes les dames et je pense pouvoir assurer que les dieux ne pouvoient jamais faire 
 naistre la personne dont j'ay a vous entrenir dans un siecle ou il y eust plus de disposition a adorer sa beaute a admirer son esprit et a reverer sa vertu apres cela madame je vous diray que cette incomparable fille qui s'appelle elise est d'une naissance fort noble elle a mesme eu l'advantage d'estre nee dans l'abondance estant certain que lors qu'elle vint au monde son pere apelle straton estoit extremement riche cet homme avoit infiniment de l'esprit mais de l'esprit du monde et de l'esprit ambitieux il estoit d'un naturel ardent et vif qui aimoit tous les plaisirs et qui n'estoit jamais content si sa maison n'estoit remplie de tout ce que la cour avoit de plus grand il tenoit table ouverte et magnifique c'estoit chez luy que se faisoient toutes les parties de plaisir soit de promenade de musique ou des festins de sorte qu'on peut dire qu'elise est nee dans la joye la femme de straton nommee barce estoit belle mais capricieuse et ne contribuoit rien ny au plaisir de son mary ny a celuy de ceux qui alloient chez luy aussi arrivoit-il bien souvent qu'on ne la voyoit point et qu'on la laissoit a son apartement sans la demander comme il y avoit desja long-temps que straton estoit marie sans avoir eu des enfans lors qu'elise vint au monde il en eut une joye extraordinaire et fit une feste pour sa naissance qui fut d'une despence extreme le ne m'amuseray point madame a vous despeindre l'extraordinaire 
 beaute de cet enfant des les premiers jours qu'elle vit la lumiere mais il faut neantmoins que vous enduriez que je commence l'histoire de sa vie presques au sortir du berceau estant certain qu'on parla a tyr de la petite elise comme d'une grande merveille qu'elle n'avoit encore que cinq ou six ans ce ne sur pourtant pas seulement par ce prodigieux esclat de beaute qu'elle avoit que sa reputation remplit toute la cour ce fut encore par un esprit admirable par mille responces spirituelles et surprenantes que tout le monde scavoit ce fut dis-je par une grace merveilleuse par une facilite estrange a aprendre tout ce qu'on luy enseignoit par une beaute qui charmoit les coeurs par un enjouement qui divertissoit toute une grande compagnie et par une fierte qui dans un age si tendre luy donnoit la majeste d'une reyne outre tout ce que je viens de dire elle avoit encore deux qualitez qui contribuoient a la rendre plus aimable car elle estoit nee avec une si belle voix et une telle disposition a la dance que des l'age de cinq ans elle chantoit juste et dancoit en cadence commencant mesme de toucher la lire mais avec tant de grace qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient elise estant donc telle que je vous la represente et plus aimable encore que je ne vous la puis representer il vous sera aise de croire que son pere l'aima tendrement il l'aima d'autant plus qu'il remarqua que sa femme ne l'aimoit pas trop et que la beaute de sa fille 
 quoy que ce ne fust qu'une enfant la fachoit aussi ne luy en laissa t'il pas la conduite au contraire il donna a la petite elise un apartement separe du sien et mit aupres d'elle une gouvernante aussi vertueuse qu'elle estoit habile et capable de cultiver les belles et nobles inclinations de cette jeune personne de sorte qu'ayant un aussi beau naturel qui fut cultive avec un soin extreme il ne faut pas s'estonner si cette rare fille fit plus de bruit dans le monde a neuf ans que les plus belles n'ont accoustume d'en faire a dix-huit il se presenta mesme une occasion qui commenca de faire esclater hautement le merite extraordinaire de la jeune elise et qui fit que non seulement on parla d'elle dans tyr mais dans toute la phenicie et dans tous les royaumes dont il y avoit alors des ambassadeurs en nostre cour vous scavrez donc madame qu'un tyriens apelle crysile qui scavoit la musique admirablement et qui estoit alle voyager revint a tyr et comme c'estoit un fort honneste homme et connu de toute la cour il fut chez straton comme chez les autres et fut si charme de la jeune elise qu'il voulut estre son maistre et luy enseigner pour la lyre et pour chanter tout ce qu'il avoit apris d'arion avec qui il avoit fait amitie particuliere a lesbos d'ou il estoit et qu'il avoit encore veu au cap de tenare lors que ce dauphin qui luy sauva la vie l'y avoit apporte comme cette advanture estoit fort merveilleuse et que crysile l'avoit veue je pense 
 qu'on la luy fit raconter mille et mille fois de sorte que durant plusieurs jours on ne parloit d'autre chose le roy mesme la luy fit dire aussi bien que la reyne et crysile fut si las de la raconter qu'il disoit quelquefois en riant qu'il estoit bien assure que le dauphin d'arion ne l'avoit pas tant este de le porter qu'il l'estoit de dire tousjours une mesme chose nous estions alors dans un temps ou l'on a accoustume de celebrer une grande feste a neptune car comme les tyriens ainsi que je vous l'ay dit ont tousjours este gens de mer ils ont un soin particulier d'honnorer les dieux maritimes ils croyent mesme que leur ville estant une isle ils sont plus obligez que les autres a reverer neptune et tout ce qui luy a este cher vous scavez madame que c'est une croyance receue par tout que durant les amours de ce dieu pour amphitrite il y eut un dauphin qui fit des choses prodigieuses pour luy et que cet admirable poisson fut place entre les astres a cause des services qu'il avoit rendus a neptune de sorte que les tyriens en l'honneur de ce dieu et d'amphitrite reverent extremement les dauphins si bien qu'aprenant par crysile l'advanture d'arion ils atribuerent cette merveille a neptune comme maistre de la mer de sorte que comme on estoit proche de sa feste et que c'estoit le roy cette annee la qui faisoit la despence de la ceremonie ce prince s'advisa au lieu de faire representer suivant la coustume 
 quelques actions de neptune de choisir cette advanture d'arion puis que le peuple de tyr la luy attribuoit il n'eut pas plustost eu cette pensee qu'il la communiqua a ceux qui avoient accoustume de disposer de semblables choses et a crysile aussi qui s'y connoissoit parfaitement mais ils trouverent tous qu'en effet cette advanture donnoit lieu de faire de belles machines et une belle representation de sorte que sans tarder davantage les peintres les sculpteurs les ingenieurs et les musiciens commencerent d'estre employez car comme le roy estoit alors fort amoureux d'une dame de sa cour on peut dire que cette magnificence se fit bien autant pour elle que pour neptune cependant les machines les peintres et les sculpteurs trouvoient bien invention de representer la mer de faire voir neptune dans son char et amphitrite dans le sien de faire paroistre un vaisseau de representer les tritons et les nereides et de faire voir un dauphin qui semblast nager mais ils n'imaginoient pas qui pourroit estre celuy qui representeroit arion qui estoit alors et jeune et beau a ce que disoit crysile car comme tous ceux qui chantoient bien alors n'estoient ny fort jeunes ny fort beaux ils se trouverent un peu embarrassez mais a la fin crysile qui ne cherchoit que la gloire de la jeune elise proposa au roy de commander a straton de souffrir que sa fille representast avion ce qu'il ne pourroit refuser 
 puis que la reyne elle mesme devoit representer amphitrite l'aduis de crysile ne fut pas d'abord approuve du roy qui craignit que la jeune elise ne s'estonnast et ne gastast le plus bel endroit de la feste mais crysile respondit si affirmativement au roy de l'heureux succez de la chose que ce prince qui vouloir fortement tout ce qu'il vouloit et qui ne songeoit pas moins a bien ordonner une belle feste lors qu'il estoit amoureux qu'a bien ranger une armee lors qu'il devoit donner une bataille envoya tout a l'heure querir straton pour luy proposer ce qu'il souhaitoit mais afin de n'estre pas refuse il pria et commanda tout a la fois et fit si bien connoistre a straton qu'il ne vouloir pas qu'il luy resistast qu'il ne luy resista pas en effet ce prince fit mesme que la reine envoya demander elise a barce afin que par son caprice elle ne fist point d'obstacle a son dessein mais enfin madame pour n'abuser pas de vostre patience a vous dire des choses inutiles crysile aprit a la jeune elise les mesmes paroles et le mesme air dont arion s'estoit servy pour adoucir la cruaute de ceux qui le voulaient faire mourir crysile ayant trouve moyen de les avoir de luy quoy qu'il ne les donnast a personne et ce qu'il y eut des merveilleux fut qu'elise les aprit si admirablement que crysile en estoit luy mesme estonne mais ce qu'il y eut encore de plus admirable fut de voir que la jeune elise eust la hardiesse de faire ce qu'elle fit sans s'estonner non 
 plus que si elle eust este dans sa chambre sans autre tesmoin que sa gouvernante quoy que ce fust en presence de toute la cour je ne m'amuseray point madame a vous depeindre la magnificence de cette belle feste il suffit que je vous die que jamais il ne s'en fit une plus belle en phenicie et que je ne m'arreste qu'a ce qui touche la jeune elise je ne vous diray donc point que la mer fut si bien representee qu'il y avoit lieu de craindre que ses vagues ne s'epanchassent sur la compagnie qui la regardoit que le char de neptune et celuy d'amphitrite estoient ornez de tout ce que la mer produit de plus riche que les perles le coral et la nacre faisoient la parure de ces deux divinitez que celle des nereides et des titons estoit d'algue de coquilles et de joncs marins que le vaisseau d'ou arion s'estoit jette dans la mer paroissoit en esloignement comme s'il eust vogue pour ratraper le dauphin et que toutes choses estoient enfin si parfaitement representees qu'elles trompoient les yeux mais je vous diray que lors que la jeune elise parut sur le dauphin qui la portait toute l'assemblee fit un cry d'admiration qui au lieu de l'estonner l'enhardit et fit que cette admiration qu'on avoit desja pour elle redoubla en effet je ne pense pas qu'on puisse jamais rien voir de plus beau que l'estoit elise sur ce dauphin qui nageant lentement et levant la teste hors de l'eau comme estant tout glorieux d'une si belle charge sembloit la 
 vouloir faire voir tour a tour a tous ceux de l'assemblee car il nageoit tantost en biaisant d'un coste et tantost de l'autre la jeune elise dont les cheveux estoient d'un blond tel qu'on represente ceux d'apollon les avoit ratachez avec beaucoup d'adresse afin qu'ils ne pendissent pas trop il y en avoit pourtant diverses grosses boucles negligees qui luy tomboient sur les espaules son habillement estoit d'un tissu de diverses couleurs meslees avec de l'or ayant des brodequins qui laissoient voir en quelques endroits la blancheur de ses jambes et de ses pieds qu'elle avoit les mieux faits du monde et qui paroissoient quelques fois par dessous cette robe volante que le mouvement du dauphin agitoit selon les tournoyemens qu'il faisoit en imitant la maniere de nager de ces poissons mille diamans semez en divers endroits de son habillement jettoient un feu qui eust esbloui si on les eust regardez longs-temps mais les yeux de la jeune elise esclatoient de telle sorte qu'on ne s'amusoit guere a considerer les pierreries qui la paroient les manches de son habit estoient retroussees jusques au coude et laissoient voir des bras et des mains qui ayant encore cet embon-point qui est particulier a l'enfance ne laissoient pourtant pas de paroistre bien formez comme il faisoit allez chaud et que naturellement elise avoit un bel incarnat sur le teint qui se mesloit au plus beau blanc qui sera jamais sa beaute en 
 augmenta encore et en parut et plus vive et esclatante de sorte que joignant a tout ce que je viens de dire une bouche dont les levres ternissoient le coral dont amphitrite estoit paree des dents plus blanches que les perles qu'elle portoit un nez le mieux fait qui sera jamais un lourde visage le plus accomply et le plus agreable du monde et les plus beaux yeux de la terre il vous sera aise de concevoir qu'il y avoit beaucoup de plaisir a voir la jeune elise qui sans s'estonner ny du mouvement du dauphin qui la portoit ny de celuy de ces vagues qui estoient si bien representees ny de la presencedu roy ny de celle de la reine ny de cette prodigieuse quantite de monde qui la regardoit tenoit sa lyre avec une grace admirable et chantoit avec une assurance et une justesse si merveilleuse que toute la cour en estoit et surprise et charmee crysile qui s'y connoissoit mieux qu'un autre et qui s'y interessoit estrangement en pensa mourir de joye en effet c'estoit une chose estonnante de voir que la voix d'une si jeune personne pust avoir assez d'estendue pour remplir un aussi grand lieu que celuy-la et pour le remplir d'une harmonie si charmante et si capable de toucher les coeurs aussi lors qu'elle eut aborde a un cap qu'on avoit represente comme estant cap de tenare et que le dauphin l'eut mise sur le rivage le roy en fut si transporte d'admiration que sans attendre la fin de la ceremonie il fut 
 l'embrasser et luy faire mille carresses en suitte dequoy il la mena a la reine qui estoit sortie de son char qui luy donna aussi mille louanges qu'elle receut avec beaucoup de respect mais pour celles que tous les hommes de la cour luy donnerent chacun a leur tour elle les receut avec la plus aimable fierte du monde et comme une chose dont elle ne tiroit pas grande vanite depuis cela madame elle fut souvent chez la reyne mais elle n'y fut jamais sans avoir augmente l'admiration de tous ceux qui l'avoient veue et je suis mesme fortement persuade qu'elle eut beaucoup d'amans des ce temps-la qui ne le croyoient pas estre et qui a cause de son extreme jeunesse s'imaginoient que ce qu'ils sentoient pour elle n'estoit qu'une simple admiration et qu'une simple complaisance pour eux mesmes qui faisoit qu'ils cherchoient l'occasion de la voir seulement parce qu'elle les divertissoit comme le roy estoit alors engage en une des plus violentes passions qu'il ait jamais eue et qu'elise n'estoit en effet qu'une enfant il ne la regarda sans doute en ce temps-la que comme un miracle et non pas comme sa maistresse il luy faisoit pourtant tousjours mille carresses et luy donnoit mille louanges toutes les fois que l'occasion s'en presentoit il ne voyoit jamais straton qu'il ne luy demandast des nouvelles de sa fille et il n'y avoit jamais nul divertissement extraordinaire chez la reyne que la jeune elise n'en fust cependant 
 sa beaute croissant avec elle et chaque printemps qu'elle passoit mettant plus de lis et de roses sur son taint qu'il n'en faisoit esclorre dans nos jardins elle fut a quatorze ans la plus belle chose qu'on eust jamais veue en phenicie en effet je ne pense pas qu'on puisse jamais trouver une beaute plus accomplie ny une personne plus parfaite car enfin madame apres vous avoir depeint la beaute d'elise lors qu'elle n'estoit qu'une enfant il faut que je vous la depeigne telle qu'elle commenca d'estre a quatorze ans et telle qu'elle est presentement il faut aussi que je vous face connoistre en mesme temps et son coeur et son esprit afin que vous affectionnant a cette merveille fille vous escoutiez apres cela ses advantures avec plus de plaisir et plus d'attention
 
 
 
 
imaginez vous donc madame une personne de la plus belle et de la plus noble taille du monde si vous voulez concevoir celle d'elise ce n'est pas une de ces personnes qui ne sont simplement que grandes et droites et qui sont mesme quelquesfois et trop droites et trop grandes au contraire la taille d'elise quoy qu'elle soit beaucoup au dessus de sa mediocre est si aisee et si bien faite que l'imagination se porte d'elle mesme a croire qu'elle a le corps aussi beau que le visage de plus elle a le port si noble si libre et pourtant si majestueux qu'on n'a jamais veu personne ny marcher de meilleure grace ny se tenir en une place avec une contenance plus modeste et 
 plus assuree tout ensemble au reste son action n'est pas moins agreable que sa taille est belle et que son port est majestueux on n'y voit ny contrainte ny negligence elle regarde sans affectation et regarde pourtant toujours comme il faut regarder pour paroistre plus belle si elle est devant son miroir a raccommoder quelque chose a sa coiffure elle le fait de si bonne grace et avec tant d'adresse qu'on diroit que ses cheveux obeissent avec plaisir aux belles mains qui les rangent si elle s'assied c'est d'une maniere agreable et tout ce qu'elle fait plaist d'une telle sorte qu'on ne la scauroit voir sans l'aimer au reste la nature n'a jamais donne a personne de plus beaux yeux que les siens ils ne sont pas seulement grands et beaux ils sont encore tout a la fois et fiers et doux et brillans mais brillans d'un feu si vif qu'on n'a jamais pu bien definir leur veritable couleur tant ils esblouissent ceux qui les regardent sa bouche n'est pas moins belle que ses yeux la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat de ses levres et son teint ou la jeunesse et la fraicheur paroissant esgalement a un si grand esclat et un lustre si naturel et si sur prenant qu'on ne peut s'empescher de la louer tout haut des qu'on la voit il y a mesme une delicatesse en son teint qu'on ne scauroit exprimer et pourtant une espaisseur de blanc admirable ou un certain incarnat se mesle si agreablement que celuy qu'on voit a nos plus beaux jasmins ou au fond 
 des plus belles roses blanches n'en aproche pas son nez comme je l'ay desja dit est le mieux fait qu'on ait jamais veu car sans s'eslever ny trop ny trop peu il a tout ce qu'il faut pour faire que de tant de beaux traits ensemble il en resulte une beaute de bonne mine et une beaute parfaite en effet le tour de son visage n'estant ny tout a fait rond ny tout a fait ovale quoy qu'il panche un peu plus vers le dernier que vers l'autre est un chef d'oeuvre de la nature qui ramassant tant de merveilles ensemble ne laisse rien a y desirer au reste elise n'a pas la gorge moins belle que tout ce que je viens de dire de sorte que les plus envieuses de sa beaute n'ont jamais pu y trouver rien a reprendre s'habillant mesme si bien et se coeffant si avantageusement qu'on ne peut pas l'estre mieux vous pouvez donc juger madame qu'une fille telle que je vous represente celle-la jouant de la lyre fort agreablement chantant mieux que personne n'a jamais chante et dancant de meilleure grace et avec plus de disposition que personne ne dancera jamais estoit toute propre a gagner des coeurs je puis pourtant vous assurer que ce n'est pas encore par tout ce que je viens de dire qu'elise est la plus louable car enfin il faut que vous scachiez que son esprit a mille charmes et mille beautez et qu'elle scait si bien l'art de mesler la gayete et l'enjouement aveque la sagesse et la modestie que personne ne l'a jamais si bien sceu il y a mesme dans son 
 humeur je ne scay quel fonds de joye qui rejouit toute une grande campagnie quoy que ce soit pourtant une des plus serieuses personnes du monde et elle scait si bien ce qu'il faut dire a tous ceux qui la visitent pour les divertir pour leur plaire et pour les obliger qu'ils sont tous infiniment satisfaits d'elle de quelque humeur qu'ils soient comme elle a tousjours veu tout ce qu'il y a eu d'honnestes gens en phenicie on peut dire que leur conversation a fait qu'elle scait tout ce qu'ils scavent aussi peut-on assurer qu'elle parle de toutes choses fort agreablement et fort a propos quoy qu'elle parle de cent choses qu'elle n'a jamais aprises mais si elle est propre a une conversation generale elle ne l'est pas moins a une particuliere estant certain qu'elle passe avec aussi peu d'ennuy une apresdisnee toute entiere avec une de ses amies que si elle estoit a une grande feste elle aime sans doute la compagnie mais elle ne s'ennuye pas dans la solitude et lors qu'il le faut elle se divertit aussi bien a la campagne au bord d'un ruisseau et a escouter le chant des rossignols que lors que toute la cour est chez elle ce n'est pas qu'elle n'ait l'esprit fort delicat mais c'est qu'elle ne l'a pas difficile et qu'au contraire elle l'a fort accommodant au reste jamais personne n'a eu une civilite plus reguliere ny plus exacte elle evite autant qu'elle peut a desobliger quel qu'un et cherche au contraire avec que soin a obliger tout le monde mais madame son 
 ame est bien encore plus grande que sa beaute et plus eslevee que son esprit et je pense pouvoir asseurer qu'on ne peut exprimer ce qu'elle est sans dire que la gloire anime son coeur tant il est remply de sentimens genereux et heroiques elle est fiere mais c'est d'une fierte qui ne l'empesche pas e'estre douce et s'il y a de la hauteur dans son ame il y a de la tendresse dans son coeur en effet jamais personne n'a aime ses amis avec plus de chaleur que celle-la ny traitte ses amans avec plus de rudesse jamais ceux a qui elle a promis amitie n'ont pu avoir le moindre sujet de se pleindre elle leur a tousjours rendu toutes sortes d'offices aveque joye mesme aux despens de son bien et de sa sante en prenant trop de soins pour leurs interests elles les a aimez absens exilez prisonniers sans credit sans bien et a mesme porte quelquesfois son amitie jusques au dela du tombeau la grandeur n'a jamais esblouy elise elle a veu des princes et des rois a ses pieds sans se sentir l'ame atteinte de cette fausse gloire qui ne s'attache qu'aux apparences et qui seduit toutes les ames foibles l'interest des richesses ne l'a pas touchee davantage comme vous le verrez par la suitte de son histoire elle n'a pas mesme este capable d'envie quoy que presques toutes les belles soient envieuses au contraire elle a tousjours exagere la beaute des autres et un pes plus grands plaisirs qu'elle ait est celuy de faire valoir les bonnes qualitez de ceux qui en ont la vertu 
 a pour elle des charmes inevitables elle aime tout ce qui est digne d'estre aime hait le vice avec autant d'ardeur qu'elle aime la vertu elle n'a seulement de l'humilite elle a encore de la modestie mais une modestie veritable qui n'est pas moins dans son coeur que sur son visage et qui ne trompe point ceux qui l'admirent au reste elle a autant de prudence que d'esprit quoy qu'elle soit incapable de ce qu'on apelle finesse qui se trouve bien souvent jointe a cette vertu dans l'ame de plusieurs personnes mais pour elise elle a de la sincerite autant qu'on en peut avoir et est capable d'un secret inviolable et d'une fermete qui a peu d'exemples parmy celles de son sexe enfin madame elise est une merveille et il n'y a pas lieu de s'estonner si elle a aquis tant d'amans et tant d'amis mais comme elle a este plus heureuse aux derniers qu'aux premiers je ne vous parleray pas moins de ceux avec qui elle a eu de l'amitie que de ceux qui ont eu de l'amour pour elle pour retourner donc au point ou j'ay interrompu ma narration pour vous faire le portrait d'elise je vous diray madame qu'estant arrivee a l'age de quatorze ans elle fit tant de conquestes et assujetit tant de coeurs que vous auriez peut-estre peine a me croire si je vous en disois le nombre car enfin elle fut presque aimee de tout ce qui estoit capable d'aimer tout ce qu'il y avoit alors de princes a la cour furent ses esclaves on vit trois freres de cette condition rivaux en un mesme 
 temps tous les gens un peu au dessous de cette qualite reconnurent sa puissance et il ne fut pas mesmes jusques a ses maistres dont elle ne fust la maistresse crysile en luy aprenant a chanter aprit a soupirer pour elle et il l'aima avec tant d'ardeur qu'il ne voulut jamais enseigner qu'a elle ce qu'il scavoit a la musique afin qu'elle fust seule a chanter parfaitement les peintres qui faisoient son portrait en brusloient d'amour et il n'y avoit pas mesme jusques a ceux qui avoient perdu la raison qui ne connussent qu'elle estoit amiable et qui ne l'aimassent en effet cependant elise au milieu de tant de victoires demeuroit tousjours elle mesme et par un noble orgueil qui la rendoit plus charmante elle ne faisoit aucune vanite de ses conquestes et l'on peut dire que straton en avoit plus de joye qu'elle n'en avoit il n'en estoit pas de mesme de barce qui ne pouvant souffrir la grande reputation de sa fille la persecutoit continuellement de cent manieres differentes la jeune elise enduroit tous ces caprices avec une patience admirable et ayant une complaisance aveugle pour toutes les volontez de son pere aussi estoit-ce principalement pour luy plaire qu'elle estoit aussi exposee au grand monde qu'on l'y voyoit estant certain qu'il l'aimoit beaucoup plus qu'elle mais pour achever d'honnorer le triomphe de la beaute d'elise le roy de phenicie cet illustre conquerant devint luy mesme son esclave mais son esclave d'une maniere 
 differente de celle dont il avoit accoustume de l'estre car comme son amour n'estoit pas pour l'ordinaire extremement detachee des sens il ne donnoit guere son coeur qu'il n'otast quelque chose de la reputation de celles a qui il le donnoit il n'en fut pas de mesme de la passion qu'il eut pour elise car excepte quelques envieuses de sa beaute personne n'en a jamais rien dit ny rien pense qui luy pust estre desavantageux et certes c'auroit bien este sans sujet estant certain que je ne croy pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la vertu ait este plus pure ny qui ait este mise a de plus difficiles espreuves que celle d'elise comme j'avois l'honneur d'estre assez bien avec le roy en ce temps-la je fus le confident de sa passion et par consequent le tesmoin de la vertu d'elise ce n'est pas qu'elle ne m'ait advoue depuis qu'elle avoit eu d'abord quelque joye de voir a ses pieds un prince aime de tous ses peuples redoute de tous ses voisins et estime de toute l'asie mais elle cachoit si bien cette joye et recevoit tousjours le roy avec une civilite si indifferente que j'ay ouy dire plus de cent fois a ce prince qu'il ne l'abordoit jamais qu'en tremblant je scay bien que ceux qui ont voulu diminuer la gloire d'elise ont dit qu'il n'estoit pas si difficile de resister a un prince qui n'estoit pas extremement bien fait de sa personne qui avoit autant l'air d'un soldat que d'un roy et qui n'estoit pas trop propre mais apres tout ce roy estoit un des plus illustres roys du monde 
 et qui dans la familiarite qu'il souffroit qu'on prist aveque luy avoit l'esprit infinement agreable et divertissant il railloit mesme de bonne grace et agissoit avec tant de bonte qu'il gagnoit les coeurs de tout le monde de plus jamais amant n'a este si civil si soigneux ny si respectueux que celuy-la et par consequent on peut dire qu'elise merite une gloire infinie d'avoir pu resister a un si grand prince je ne m'arresteray point madame a vous dire quels furent les soins qu'il luy rendit qu'elles furent les festes qu'il fit a sa consideration et qu'elle assiduite il aporta a la voir car cela seroit trop long mais je vous diray seulement qu'il fit pour elle seule autant qu'il avoit fait pour toutes les autres qu'il avoit aimees cependant straton qui estoit ambitieux estoit bien aise de voir que le roy estoit amoureux de sa fille mais il ne laissoit pourtant pas de dire tousjours a elise qu'il ne pretendoit que se servir de la faveur du roy durant quelque temps et non pas la sacrifier a sa fortune pour cet effet il estoit bien aise de ce que le roy luy faisoit l'honneur d'aller souvent chez luy et de ce qu'il voyoit que tout le monde luy faisoit la cour pour elise elle se lassa bien-tost de cette esclatante galanterie car outre qu'elle la trouvoit un peu dangereuse pour sa reputation c'est qu'elle luy osta mille plaisirs et mille divertissemens le respect qu'on avoit pour le roy fit que tous les amans d'elise cacherent leurs chaisnes il 
 y en eut mesme qui firent semblant d'aimer aileurs de peur d'estre brouillez avec ce prince qui n'oserent plus parler a elise qui s'en souvint bien lors qu'ils voulurent revenir a elle conme la vertu de cette personne estoit fort connue de la reine l'amour du roy ne la mit point mal avec elle au contraire lors que ce prince avoit quelques chagrins dans l'esprit la reine cherchoit a faire naistre quelque occasion de luy faire voir elise s'il estoit malade elle la prioit de chanter aupres de luy pour charmer son mal et ne luy donnoit gueres moins de marques d'estime que le roy luy en donnoit d'amour comme ce prince avoit une grande inclination a railler elise fut tres-long-temps a recevoir les tesmoignages de sa passion comme une chose qu'il faisoit simplement pour se divertir mais enfin cette passion augmentant et ce prince assez violent de son naturel se lassant de ne recevoir nulles marques d'affection d'une personne qu'il aimoit si ardemment elle se vit dans la necessite de resoudre comment elle devoit agir aveque luy quoy qu'elle s'y trouvast pourtant bien embarrassee si elle eust suivy son inclination et la fierte de son naturel elle auroit fait consister sa gloire a maltraiter le roy comme le moindre de ses sujets mais elle n'ignoroist pas que son pere ne le trouveroit pas bon de sorte que comme elle scavoit que ce prince avoit naturellement l'ame assez legere et capable d'avoir mesme plus d'une passion a la fois elle fit ce qu'elle 
 put pour affoiblir celle qu'il avoit pour elle en renouvellant dans son coeur l'amour qu'il avoit eue et qu'il avoit peut-estre encore pour une personne admirable en beaute et en vertu qu'il avoit quitee pour elle luy semblant que s'il ne la quitoit pour celle-la il n'iroit point de sa gloire et qu'ainsi elle se trouveroit plus libre et plus en repos ayant donc pris cette resolution elle ne chantoit jamais devant le roy que des chansons qui avoient este faites pour cette illustre rivale qu'elle vouloit qui regnast seule dans l'esprit de ce prince afin que l'en faisant souvenir avantageusement en luy chantant ses louanges il se ratachast a cette personne elise ne se contenta pas encore de se servir de mille semblables petits artifices pour affoiblir la passion que le roy avoit pour elle car cette vertueuse fille scachant que j'avois quelque credit sur son esprit m'en parla un jour que je la pressois d'estre un peu plus favorable au roy telamis me dit elle le roy me fait le plus grand honneur du monde de me visiter et de faire quelque distinction de moy a toutes les personnes de ma condition neantmoins a vous dire la verite je voudrois bien que vous voulussiez me rendre un office aupres de luy qui me seroit tres-agreable mais je crains que vous ne le veuilliez pas il me semble madame luy dis-je en souriant que vous devez croire facilement sans que je vous le die que je ne suis pas en estat de refuser a la maistresse de mon maistre joint qu'a parler 
 veritablement je suis d'ailleurs tant vostre serviteur que vous avez lieu de me commander tout ce qu'il vous plaira sans craindre d'estre desobeie ce n'est pas seulement comme maistresse de vostre maistre reprit-elle que je veux que vous m'accordiez ce que je desire mais comme a vostre amie que je suis et que je veux estre toute ma vie si vous ne me refusez pas parlez donc madame luy dis-je et hastez vous de me donner les voyes d'estre asseure pour toujours de cette glorieuse amitie que vous me promettez en me disant ce que vous voulez que je face je veux dit-elle que vous faciez que le roy m'aime moins qu'il ne fait et qu'il recommence d'aimer cette admirable personne qu'il a aimee si ardemment quoy madame luy dis je vous voulez que le roy vous ayme moins ouy repliqua t'elle je le veux et le veux parce que j'ayme la veritable gloire et que je ne veux pas qu'on me mette un jour au rang de trois ou quatre personnes qu'il a aimees et que l'esclat d'une fausse gloire a esblouies je vous advoue adjousta t'elle que si le roy me quittoit par mespris j'aurois la foiblesse d'en estre faschee et je pense mesme que s'il m'abandonnoit pour je ne scay qu'elles personnes dont elle me nomma quelques-unes j'en aurois encore quelque depit mais s'il ne me laisse que parce qu'il se repentira d'avoir fait infidelite a une dame aussi accomplie comme est celle qu'il a quitte pour moi je vous assure que j'en auray une extreme joye 
 c'est pourquoy je vous conjure de luy parler le plus souvent que vous pourrez de cette illustre rivale faites qu'il en voye des portraits et rallumez enfin s'il est possible cette flamme qui a jette un feu si esclattant car enfin telamis le roy n'est pas en estat de me faire reyne quand il y seroit je ne suis point de condition a l'estre et il ne seroit pas assez preocupe pour en concevoir la pensee mais aussi vous puis je assurer que j'ay le coeur trop haut et l'ame trop bien faite pour vouloir sacrifier ma reputation pour une vanite mal fondee c'est pourquoy telamis je vous conjure de ne me refuser pas je vous advoue madame que ce discours d'elise me surprit d'abord je creus qu'elle avoit quelque inclination secrete qui faisoit peut-estre une partie de sa vertu ne pouvant m'imaginer qu'une personne aussi jeune qu'elle estoit pust estre capable d'une resolution comme celle-la mais je fus bien-tost desabuse et je me vy contraint d'admirer encore plus la vertu d'elise que sa beaute en effet j'en fus si charme que j'abondannay les interests du roy pour les siens de sorte qu'au lieu qu'auparavant j'agissois aupres d'elle comme il plaisoit a ce prince j'agis alors aupres de luy comme il plaisoit a elise il ne me sut pourtant pas possible de faire ce qu'elle vouloit si bien que se resolvant de luy parler elle mesme elle le fit avec tant de hardiesse et de generosite que ce prince l'en ayma encore d'avantage parce qu'il l'en estima beaucoup 
 plus elle eut mesme tant de pouvoir sur luy qu'il luy protesta qu'il n'auroit jamais d'injustes desseins pour elle et qu'il feroit mesme ce qu'il pourroit pour moderer une partie de la violence de sa passion il ne luy fut pourtant pas aise de sorte que pour en venir a bout et pour chasser une passion par une autre il renouvella quelques desseins de conquestes qu'il avoit eus sur les syriens qui sont du coste du couchant pour cet effet il leva une armee navale et s'occupa tout entier a la guerre afin de diminuer l'amour qu'il avoit dans l'ame ainsi l'on peut dire qu'il faisoit pour chasser elise de son coeur tout ce qu'il eust pu faire pour la conquerir s'il eust falu la gagner en gagnant des batailles cependant elise avoit assez de plaisir de scavoir que toute la phenicie cherchoit inutilement la cause des desseins du roy dont elle estoit alors tres-contente car enfin ce prince ne luy parloit plus que d'agrandir sa maison en agrandissant son pere luy promettant mesme s'il ne pouvoit guerir de sa passion au voyage qu'il alloit entreprendre de ne laisser pas de vivre comme il luy plairoit a son retour et de faire tousjours tout ce qui luy seroit possible pour la contenter mais pour vous tesmoigner combien l'amour que ce prince avoit pour elise estoit forte mesme dans le temps ou il la vouloit chasser de son coeur il faut que vous scachiez que dipoenus et scillis ces deux celebres sculpteurs dont la reputation s'estend par toute la 
 terre estant abordez a tyr il les y retint pour leur faire faire durant son absence la belle statue qui est presentement dans les thresors que cresus avoit amassez et qui ressemble si parfaitement a elise leur ordonnant de la presenter comme les atheniens representerent la victoire c'est a dire sans aisses voulant par la aussi bien qu'eux faire entendre qu'il ne vouloit pas que la victoire l'abandonnast ny le pust abandonner mais en leur faisant ce commandement il leur promit de si grandes recompences lors qu'il seroit revenu qu'il estoit aise de concevoir ce qu'il auroit donne pour la possession d'elise veu ce qu'il vouloit donner pour avoir seulement sa statue comme il y avoit plusieurs portraits de cette belle personne fort bienfaits dipoenus et scillis s'en servirent a faire leur modelle joint qu'ils virent aussi fort souvent elise sans qu'elle sceust pourquoy ils la regardoient tant car le roy en avoit fait un secret cependant elise qui estoit fort aise de pouvoir esperer que l'ambition de son pere seroit satisfaite sans hazarder sa reputation faisoit mille voeux pour l'heureux succes des armes du roy qui s'embarqua apres luy avoir dit adieu et luy avoir encore donne mille asseurances de grandeur a son retour n'osant presques plus luy en donner directement de sa passion je ne m'amuseray point madame a vous raconter cette guerre le commencement et la suitte en furent heureux au roy il battit ses ennemis par tout ou il les rencontra 
 et il n'envoya jamais porter les nouvelles de ses victoires a tyr sans escrire a l'incomparable elise et sans l'en remercier comme si c'eust este elle qui l'eust fait vaincre mais enfin les differens du roy de phenicie et des syriens ayant este remis a une bataille generale le roy la donna et la gagna et en envoya aussi-tost par moy la nouvelle a la reyne et en mesme temps a elise ce prince m'ayant deffendu de dire a qui que ce fust qu'il avoit este legerement blesse d'un coup de dard au coste afin de n'inquietter pas la reyne et de ne diminuer rien de la joye que sa victoire devoit causer a ses peuples me commandant de plus d'assurer la reyne et particulierement elise qu'il seroit huit jours apres moy a tyr ou il rameneroit son armee victorieuse apres avoir laisse garnison aux places qu'il avoit prises au commencement de la guerre de sorte que me servant de la voile et de la rame tout a la fois je fus a tyr avec une diligence incroyable et j'y portay la joye avecque mois mais une joye qui devint si universelle qu'on ne songea plus qu'a preparer de quoy faire une magnifique entree au roy elise quoy qu'un peu malade prit sa part a la resjouissance publique et elle l'y prit d'autant plus que la lettre que je luy avois apportee du roy estoit la plus obligeante du monde et que je l'avois asseure qu'au lieu de perdre le coeur de ce prince comme elle en avoit eu le dessein elle l'avoit seulement purifie et rendu capable d'une passion innocente 
 adjoustant en suite comme il estoit vray qu'il m'avoit charge de dire a straton qu'il se preparast a recevoir des qu'il seroit arrive une des plus considerables charges de son estat de sorte madame qu'elise pouvant esperer d'estre favorite du roy sans estre sa maistresse comme tant d'autres l'avoient este commenca de desirer son retour et d'avoir impatience de le revoir comme j'avois une amitie pour elle extremement forte et que je n'avois point d'amour pour aucune autre personne je ne bougeois de chez elle ou straton estoit bien aise de me voir et j'y allois d'autant plus souvent alors que la maison de straton estant au bout du port qui regarde la pleine mer j'estois assure que de la chambre d'elise je pourrois voir arriver un vaisseau que je croyois qui devoit devancer le roy pour aprendre l'heure de son arrivee la chose n'alla pourtant pas ainsi car ce vaisseau ayant fait naufrage nous fusmes fort estonnez un jour que j'estois dans la chambre d'elise de voir paroistre toute l'armee comme je la vy le premier je ne pu m'empescher de jetter un cry de joye en aprenant a elise ce que je voyois venez madame luy dis-je venez triompher du vainqueur des autres et jouir pleinemet de vostre victoire elise rougit de ce que je luy disois et ne laissa pourtant pas de venir s'apuyer sur la balustrade d'un balcon qui se jettoit hors d'oeuvre ou nous passasmes l'un et l'autre nous n'y fusmes pas plustost que nous commencasmes de 
 discerner les vaisseaux d'avec les galeres et peu apres nous peusmes remarquer que les uns et les autres avoient tous les ornemens qui peuvent estre des marques de victoire tous leurs pavillons estoient hauts mille flammes ondoyantes voltigeoient en l'air parmy les cordages mille banderolles paroissoient de toutes parts mille panonceaux se mesloient a ces banderoles les poupes des galeres estoient ornees des rondaches gagnees sur les ennemis et toutes leurs tentes brilloient d'or et d'argent mais ce qui nous surprit estrangement elise et moy lors que cette flotte approcha fut de voir que tous ces pavillons toutes ces banderoles tous ces panonceaux et toutes ces tentes au lieu d'estre de diverses couleurs comme on a accoustume de les voir en un jour de combat ou en un jour de triomphe estoient d'une brotacelle noire meslee avec de l'or et de l'argent telle qu'on a accoustume de se servir pour les pompes funebres de nos rois cette veue nous fit fremir de frayeur mais nostre estonnement redoubla encore lors que cette flotte approchant d'avantage du lieu ou nous estions nous pusmes voir distinctement que la capitaine qui avoit plus d'ornemens que les autres galeres et dont la tente estoit double avoit sur la poupe un grand cercueil esleve sur trois marches que ce cercueil estoit couvert d'un grand drap noir broche d'or sur lequel on avoit mis une couronne et au pied du cercueil sur des quarreaux une magnifique 
 espee y ayant a l'autre bout un petit trophee d'armes esleve pour marquer que celuy qui estoit enferme dans ce cercueil estoit mort en triomphant cent lampes allumees pendoient a l'entour de cette tente et les principaux officiers du roy estoient en deuil et environnoient ce cercueil dont la veue causa une sensible douleur dans le coeur d'elise et dans le mien une musique lugubre s'entendoit dans toutes ces galeres qui par des tons pleintifs sembloit annoncer la funeste mort du roy de phenicie toutes les galeres et les vaisseaux gagnez sur les ennemis suivoient cette capitaine mais sans pavillons sans banderoles et sans ornemens pour marque de leur deffaite les soldats paroissant enchaisnez sur les poupes de galeres et sur le tillac des vaisseaux afin d'honnorer la pompe funebre de leur illustre vainqueur car enfin madame c'estoit veritablement le roy de phenicie qui estoit mort de cette legere blessure qu'il m'avoit commande de celer a la reyne et a elise lors qu'il m'avoit envoye leur porter la nouvelle de sa victoire vous me demanderez sans doute madame comment il est possible qu'une blessure qui permettoit a ce prince d'escrire a la reyne et a elise et qui ne l'incommodoit presques point le put faire mourir si pronptement mais j'ay a vous respondre que le dard qui la luy avoit faite estant empoisonne comme on le reconnut depuis mon depart et ce venin n'ayant pas eu le temps de faire son effet lors 
 que je partis d'aupres de luy il ne paroissoit point malade mais a peine l'eus-je quitte que sa playe s'envenimant de plus en plus et communiquant sort venin jusques au coeur le fit mourir en vingt-quatre heures il ne fut pas si tost mort que celuy qui estoit son lieutenant general destacha un vaisseau pour venir a tyr aporter cette funeste nouvelle pendant qu'il fit jetter les anchres a une plage qui est aupres d'une assez grande ville qui se rencontroit sur sa route afin de donner ordre aux choses necessaires pour honnorer la pompe funebre du roy son maistre mais comme je l'ay desja dit ce vaisseau qui devoit preceder l'arrivee de la flotte ayant fait naufrage personne ne fut adverty ny de la mort du roy ny de l'arrivee de l'armee navale vous pouvez ce me semble madame apres cela vous imaginer aisement qu'elle surprise fut celle d'elise et de moy et qu'elle douleur fut la nostre car encore qu'elise n'eust point l'ame engagee d'aucune passion pour ce prince il n'estoit pourtant pas possible comme elle estoit genereuse qu'elle ne l'eust point sensible a la reconnoissance et qu'elle pust voir d'un oeil sec et d'une ame tranquile le cercueil d'un prince qu'elle avoit veu si respectueusement a ses pieds aussi vous puis-je assurer que lors que cette capitaine qui portoit le corps du roy vint a passer sous ses fenestres elle s'en retira avec precipitation comme ne pouvant souffrir un objet si funeste mais en s'en retirant elle 
 ne laissa pas de sentir accroistre sa douleur lors que ceste galere entrant dans le port le peuple qui s'y estoit amasse pour rendre honneur a son roy victorieux et vivant jetta des cris espouvantables et douloureux quand il sceut que son prince estoit mort le bruit de tant de clameurs estoit si grand que la chambre d'elise en paroissoit esbranlee et nous fusmes assez longtemps sans pouvoir nous pleindre l'un a l'autre parce que nous n'eussions pu nous entendre il est vray que nos larmes parloient pour nous et que nous ne laissions pas de nous dire beaucoup de choses sans nous rien dire mais enfin le silence estant revenu nous pleignismes la perte que nous faisions ce ne fut pourtant pas long temps ce jour la car elise voulant scavoir les particularitez de cette mort me pria de les aller aprendre mais comme cela ne serviroit de rien a mon discours je ne m'y arresteray pas et je vous diray seulement que je sceu qu'une des dernieres paroles que le roy avoit prononcees avoit este le nom d'elise ce qui ne diminua pas la douleur de cette belle personne que si elle en estoit touchee par generosite seulement straton l'estoit par interest et par reconnoissance tout ensemble car il voyoit toutes ses esperances renversees et n'attendoit pas tant du nouveau roy qu'il avoit attendu de l'autre jamais deuil ne fut si general que celuy-la jamais consternation ne fut plus grande que celle qui paroissoit estre parmy le peuple et jamais changement de regne 
 ne causa tant de changemens aux fortunes des particuliers pendant ce grand trouble que l'on voyoit dans la cour straton s'en alla passer quelques jours aux champs et y mena elise qui fut bien aise d'aller cacher sa melancolie dans la solitude ou elle trouva bon que je l'allasse voir quelquesfois mais pendant ce temps la dipoenus et scillis ayant presse les officiers du roy de leur donner ce que le feu roy leur avoit promis et ces officiers peut-estre sans en parler a leur maistre les ayant rebutez ils s'embarquerent en une nuit et emporterent la belle statue qu'ils avoient faite que l'on disoit estre un miracle car depuis la mort du roy ils ne la cacherent plus cependant comme vous scavez que l'on ne s'est pas plustost afflige de la mort d'un roy que la coustume veut qu'on se rejouisse de voir regner celuy qui luy succede et que les douleurs publiques ne durent jamais long-temps le calme se restablit bien-tost dans la cour et l'on commenca d'y vivre comme auparavant pour elise quoy qu'elle ne fust pas d'humeur a passer si promptement de la douleur a la joye elle ne laissa pas de se consoler par raison et par sagesse joint que n'ayant eu que de la reconnoissance pour le roy et n'ayant pas eu le coeur engage d'aucune affection particuliere son affliction en fut plus aisee a consoler straton retournant donc a tyr elise y retourna aussi et comme elle n'avoit point veu la reine depuis la mort du roy elle y fut aussi tost qu'elle put estre en estat d'y 
 aller et qu'elle eut pris le deuil jamais la cour n'avoit este si grosse qu'elle estoit alors et je pense pouvoir dire qu'il n'y avoit pas un homme de qualite en phenicie qui ne fust a tyr de sorte que lors qu'elise fut chez la reine avec une princesse dont elle estoit fort aimee elle receut des louanges de tout ce qu'il y avoit de grand dans le royaume car enfin madame le deuil qu'elise prit pour cet illustre conquerant luy sieoit si bien qu'il servit sans doute de quelque chose a luy faire conquerir des coeurs qu'elle n'avoit pas encore assujettis cet habillement noir et simple ce grand voile pendant jusqu'a terre sur ses cheveux d'un blond si esclatant cette gaze plissee a l'entour de sa gorge et ratachee avec divers rubans noirs comme si c'eust este une escharpe ces grandes manches retroussees qui laissoient voir la blancheur de ses bras et tout cet habillement lugubre qui donnoit un nouvel esclat a ses yeux et un redoublement de blancheur a son taint luy estoit si avantageux que ses plus grands adorateurs advouoient ne l'avoir jamais veue si belle aussi se pressa-t'on tellement pour la voir ce jour la qu'a peine pouvoit elle passer dans les chambres qu'il faloit qu'elle traversast pour arriver a celle de la reine qui la receut aussi bien qu'elle meritoit de l'estre parmy ce grand nombre d'hommes de qualite qui estoient ce jour-la chez la reine il y en avoit un apelle poligene qui est un des plus considerables 
 de nostre cour et pour sa condition et pour son merite qui estant amy particulier de straton et un des premiers admirateurs d'elise eut une extreme joye de voir les acclamations que l'on donnoit a sa beaute il creut pourtant que cette joye estoit autant un effet de l'amitie qu'il avoit pour le pere que de l'amour qu'il avoit pour la fille car comme il l'avoit veue dans le berceau et qu'il s'estoit accoustume a luy parler dans sa premiere jeunesse comme s'il eust este son frere et a luy donner mesme cent petits advis en diverses rencontres il ne pouvoit croire qu'il fust amoureux d'elle il s'en aperceut pourtant bien tost comme je m'en vay vous le dire parmy cette multitude de gens de qualite qui estoient alors a la cour il y en avoit un de sidon apelle phocilion qui n'ayant jamais veu elise en fut si surpris et si charme qu'il ne pouvoit parler d'autre chose il ne se contenta pas de la regarder tant qu'elle fut chez la reine il la suivit lors qu'elle en partit jusques au chariot de la princisse avec qui elle estoit venue en suitte il rentra chez la reine et se meslant a la conversation de trois ou quatre dont poligene en estoit un il se mit a louer la beaute d'elise avec empressement demandant ou elle logeoit qui la voyoit souvent et qui l'y pourroit mener poligene qui jusque alors s'estoit rejouy des louanges qu'on avoit donnees a elise sentit dans son coeur un leger chagrin de celles que phocilion qui estoit admirablement 
 bien fait luy donnoit et sans qu'il en sceust alors dire la raison il prit la parole pour dire a ce nouvel adorateur d'elise qu'on luy avoit assure que la maison de straton ne seroit plus ouverte comme elle avoit este du vivant du feu roy et qu'ainsi il ne luy conseilloit pas de songer a faire cette connoissance adjoustant que puis qu'il demeuroit ordinairement a sidon il ne trouvoit pas qu'il fist bien de chercher a voir une si dangereuse personne a tyr il ne persuada pourtant pas phocilion dont il fut bien marry de sorte que se demandant conte a luy mesme de ce sentiment de depit qu'il ne pouvoit retenir il trouva qu'il faloit de necessite que l'affection qu'il avoit pour elise ne fust pas de la nature qu'il avoit pense mais auparavant que de vous dire le progres de cette amour il faut que je vous aprenne quel estoit cet amant poligene estoit sans doute d'une naissance fort illustre et d'une maison plus esclatante que celle d'elise il estoit alors extremement bien fait de sa personne magnifique et propre en habillement mais par ou il estoit le plus remarquable c'est que jamais homme n'a eu plus de politesse dans l'esprit que celuy-la la galanterie est nee aveque luy la civilite en est inseparable et quoy qu'il sort d'une humeur un peu serieuse il n'est pourtant pas melancolique au contraire sa conversation est fort agreable il est vray qu'il est un peu particulier et qu'il ne parle jamais guere en ces conversations 
 tumultueuses ou il y a beaucoup de monde s'il donne une colation il la donne de si bonne grace avec tant d'ordre et si poliment qu'on croit tousjours qu'elle luy couste plus de la moitie qu'elle ne fait joint aussi que dans toutes les choses qu'il entreprend soit de jeux de prix de musique de bal de promenades et de festins il y a tousjours quelque chose de surprenant et d'extraordinaire de sorte que tout d'une voix on luy a donne la reputation d'estre le plus poly de tous les hommes et l'on peut dire que toute la jeunesse de la cour n'en aproche pas poligene pouvoit avoir trente-cinq ans lors que le feu roy de phenicie mourut quoy qu'il ne parust pas en avoir plus de vingt-huit il avoit un frere beaucoup plus jeune que luy mais il n'estoit pas alors a tyr et il y avoit desja plusieurs annees qu'il estoit alle puiser la politesse en sa source en allant voir toute la grece poligene estant donc tel que je vous le represente ne se mesloit pas parmy toute cette jeunesse de nostre cour qui faisoit tant de presse chez elise comme estant leur rival au contraire il y agissoit comme amy de straton et de sa fille ce n'est pas qu'il ne la louast de meilleure grace qu'eux et qu'il ne luy dist plus de choses galantes qu'ils ne luy en disoient mais c'estoit d'une maniere plus fine et sans en faire le galant il estoit plus galant qu'eux comme il connoissoit la fierte d'elise il fit si bien qu'il luy persuada que toutes les choses qu'il luy disoit 
 n'estoient qu'un effet de cette galanterie qui luy estoit naturelle de sorte que ne le soupconnant pas d'avoir nul dessein particulier pour elle elise vivoit aveque luy avec beaucoup de confiance et comme s'il eust este son frere pour cacher mesme mieux ses sentimens poligene luy donnoit quelquesfois quelques advis soit en l'advertissant de quelque chose qu'on avoit dit d'elle soit en luy conseillant de se defier de quelques-uns de ceux qui la voyoient choisissant avec adresse ceux qui luy estoient les plus redoutables comme elise le croyoit bien intentionne elle luy estoit infiniment obligee de sa facon d'agir avec elle et quoy qu'elle ne fust pas d'humeur a se laisser gouverner ny de trop facile croyance elle desseroit pourtant souvent a ses sentimens et vivoit aveque luy d'une maniere tres obligeante de sorte que durant qu'elle faisoit desesper tous ceux qu'elle ne croyoit estre que son amy recevoit d'elle mille tesmoignages d'estime et d'amitie cependant phocilion malgre les conseils de poligene chercha les voyes de se faire mener chez elise par un de ses amis et comme il estoit bien fait qu'il avoit de l'esprit qu'il estoit de fort bonne condition et que c'estoit enfin un fort honneste homme straton le receut fort bien chez luy et il le receut d'autant mieux qu'il le regarda comme un homme qui pouvoit raisonnablement penser a espouser elise car il scavoit bien que tous ces princes et tous ces 
 grands seigneurs qui avoient de l'amour pour elle ne l'espouseroient pas pour elise elle se contenta de le considerer comme un honneste homme sans en regarder la suitte car de l'humeur qu'elle estoit et qu'elle est encore le mariage ne touchoit guere son inclination comme phocilion est sage et discret qu'il a de l'esprit et de l'esprit doux et agreable et qu'il ne disoit rien a elise qui luy donnast sujet de fuir sa conversation elle luy accorda la sienne et il eut bien tost avec elle cette agreable familiarite qu'elle accordoit a ses amis et qu'elle refusoit a ses amans poligene a qui phocilion faisoit ombre employoit tous ses artifices ordinaires pour le mettre mal avec elise tantost il le vouloit faire passer pour un provincial une autre fois il luy disoit que si elle songeoit a se marier il faloit que ce fust a une personne d'un plus grand esclat et afin de faire mieux recevoir ses advis il disoit pourtant quelque bien de phocilion qui luy estoit plus redoutable que tous les autres car comme il connoissoit la haute vertu d'elise il craignoit bien moins les princes qui l'aimoient qu'il ne craignoit phocilion qui estant d'une condition plus proportionnee a la sienne luy pouvoit permettre de le regarder comme un homme qu'elle pouvoit innocemment aimer il ne put toutes fois persuader a elise ce qu'il vouloit n'osant pas non plus s'y obstiner connoissant qu'elle estoit imperieuse et qu'elle pourroit a la fin se facher 
 s'il pensoit prendre quelque authorite sur elle il eut pourtant l'ame assez en repos quelques jours apres car comme phocilion n'estoit pas entreprenant et que le dessein qu'il avoit pour elise n'estoit pas un simple dessein de galanterie mais un dessein de mariage il n'agissoit par comme ses autres amans et il agissoit d'autant plus aveque moins d'esclat qu'il n'estoit pas marry d'observer la conduite d'elise au milieu de tant d'adorateurs auparavant que de se declarer de sorte qu'agissant comme amy de straton poligene se rassura un peu et vint mesme a estre assez des amis de phocilion qui ayant remarque que poligene estoit bien avec elise aportoit beaucoup de soin a n'estre pas mal aveques luy comme il n'y a point de deuil qui passe si promptement que celuy de la cour principalement lors qu'un jeune prince succede a un vieux roy les plaisirs revinrent bien-tost a tyr ou l'on fit plusieurs festes magnifiques dont elise fut le plus bel ornement il y eut mesme divers jeux de prix et je me souviens qu'il y en eut qui furent bien glorieux a elise et qui luy aquirent la haine de quelques-unes de nos belles car imaginez vous madame que tous ceux qui gagnerent des prix ce jour la les furent tous porter a elise comme a celle qui les leur avoit fait gagner par l'extreme envie qu'ils avoient eue de luy plaire et d'aquerir quelque honneur en sa presence ces trois princes rivaux dont je vous ay parle et qui estoient freres et rivaux tout ensemble furent 
 du nombre de ceux qui furent porter a ses pieds les marques de l'avantage qu'ils avoient eu mais ce qu'il y eut d'admirable fut de voir avec quel modeste orgueil elise voulut refuser tout ce qu'on luy presenta et avec quelle repugnance elle obeit a straton qui luy commanda de prendre ce qu'on luy offroit poligene qui fut un de ceux qui remporterent des prix fut pourtant receu plus favorablement que les autres parce qu'elle ne craignoit pas les consequences qu'elle aprehendoit de ceux qui estoient ses amans declarez je suis pourtant assure que malgre toute sa fierte elle ne fut pas marrie d'avoir receu un honneur ce jour la que nulle autre qu'elle n'avoit jamais remporte elle cacha neantmoins si bien cette satisfaction qu'elle retourna chez elle avec aussi peu d'emportement de joye que si on ne l'eust point consideree du tout le lendemain tous ceux qui prenoient quelque part a sa gloire furent la visiter pour luy tesmoigner qu'ils s'interessoient a l'honneur qu'elle avoit receu mais ils trouverent qu'elle avoit l'ame tellement au dessus de tout ce qu'on appelle vanite qu'ils la jugerent digne d'une couronne aussi bien que des prix qu'on luy avoit offerts ce n'est pas qu'elle receust les louanges qu'on luy donnoit avec une modestie soumise au contraire c'estoit avec une humilite superbe et fiere s'il est permis de parler ainsi qui faisoit assez voir qu'elle trouvoit plus sa propre satisfaction en elle mesme qu'en toutes 
 les louanges d'autruy ce n'est pas qu'elle n'aimant extremement a estre louee de ses amis mais elle vouloit que les louanges qu'on luy donnoit fussent une veritable marque de l'estime que ceux qui la louoient avoient pour elle et que ceux de qui elle recevoit des louanges fussent dignes de luy en donner car pour ces louanges tumultueuses donnees par coustume ou par bienseance qui sont celles dont on recoit le plus elles l'importunoient plus qu'elles ne luy plaisoient aussi les recevoit elle si fierement que je me suis quelquesfois estonne qu'elle n'a fait passer de l'amour a la haine quelques-uns de ceux qui la louoient et certes il ne faut pas trouver estrange si elle a de la fierte car outre que naturellement elle est fiere il est encore vray que poligene a extremement contribue a faire qu'elle ne le fust pas moins car imaginez vous madame que comme il estoit persuade qu'il n'y a pas de meilleure garde du coeur d'une belle que la fierte il louoit continuellement celle d'elise et je pense pouvoir dire qu'il la louoit cent fois plus que sa beaute que sa voix et que son esprit je me souviens d'un jour entre les autres qu'il n'y avoit que poligene phocilion et moy aupres d'elise et que venant a la louer de la generosite qu'elle avoit d'aimer a rendre office a ses amis nous vismes insensiblement a repasser les unes apres les autres toutes les bonnes qualitez qu'elle possedoit quoy qu'elle voulust nous faire changer de discours du moins 
 nous dit elle voyant que nous continuyons tousjours si vous voulez que j'endure toutes les louanges que vous me donnez promettez moy que vous me direz apres mes deffauts afin que je m'en corrige pour moy dit phocilion je ne trouve qu'une seule chose a desirer en vous qui est que vous fussiez un peu moins fiere et moy reprit poligene je voudrois qu'elle fust encore un peu moins douce car enfin je vous declare que si de necessite il faloit qu'elise perdist quelqu'une des qualitez qui la rendent admirable il n'y en a presques pas une de celles qu'elles possede que je ne luy ostasse plustost que la fierte quoy m'escriay-je avec estonnement en regardant poligene vous preferez la fierte d'elise a toutes les bonnes qualitez qu'elle possede de grace songez bien a ce que vous dites j'y songe bien aussi reprit-il et je ne pense pas parler sans raison j'advoue repliqua phocilion que la mienne ne va pas jusques la et que je ne comprends pas comment il seroit possible que vous pussiez consentir qu'elise perdist la moindre bonne qualite qu'elle ait plustost que cette fierte qui fait qu'on ne la peut aimer sans la craindre pour moy interrompit elise en riant je suis si satisfaite de trouver quelqu'un qui loue un deffaut dont je sens bien que je ne me puis corriger que je ne puis puis assez resmoigner a poligene l'obligation que je luy en ay je vous assure madame reprit-il que vous ne me devez point remercier d'une chose que je ne puis 
 penser autrement que je la pense mais encore dit phocilion voudrois-je bien scavoir par quel motif vous vous estes affectionne a la fierte au prejudice de toutes les vertus d'elise c'est parce reprit il que c'est par elle que le coeur de cette belle personne est difficile a toucher et a conquerir car comme je suis persuade adjoustat'il en riant comme si ce n'eust este qu'une simple galanterie que je ne suis pas destine a faire cette illustre conqueste je suis bien aise qu'il y ait dans l'esprit d'elise dequoy empescher les autres de la faire non plus que moy joint qu'a parler raisonnablement il n'y a rien qui convienne mieux a une fort belle personne que la fierte j'advoue toutesfois que cette humeur la ne sied pas bien a tout le monde et qu'il faut avoir mille bonne qualitez pour faire que celle la fasse l'agreable effet que je dis il faut sans doute du moins une grande beaute pour la soustenir et je ne scay mesme si la beaute toute seule suffit pour s'en bien servir et s'il ne faut pas encore outre cela avoir un grand esprit et un grand coeur car enfin je suis persuade que la fierte d'une belle stupide ressemblera fort a l'orgueil et aprochera estrangement d'une espece de sorte vanite qui enlaidit toutes celles qui l'ont et qui les rend insuportables et je suis encore assure que si la personne qui a de la fierte n'a pas le coeur grand et genereux elle sera aigre au lieu d'estre fiere qui n'est nullement ce que je desire en une personne accomplie en effet 
 l'aigreur et la fierte sont des choses toutes differentes la premiere sied mal et l'autre donne de la majeste l'une marque un esprit chagrin et mal fait et l'autre une ame grande et noble ouy la fierte dont je parle est je ne scay quoy de devin qui separe celles qui l'ont du reste du monde qui les fait craindre et respecter de ceux qui les aiment et qui sans faire incivilite a personne fait toutesfois qu'on ne se familiarise jamais trop avec celles qui ont cette aimable fierte que j'admire tous les jours en elise c'est pourquoy ne trouvez pas si estrange que je voulusse plustost qu'elle perdist quelque autre chose que cette fierte que j'aime tant et qui vous a mesme rendu de si bons offices a moy reprit phocilion eh de grace n'entre prenez point de me persuader que je doive rien a la fierte d'elise vous luy devez pourtant infinement reprit poligene car enfin pensez vous qu'estant aussi belle qu'elle est aussi aimable et aussi aimee son coeur fut encore a donner si elle n'eust pas este fiere encore une fois si elise eust este aussi douce que vous semblez la desirer elle n'auroit pu voir si long-temps tant de mal heureux a ses pieds sans avoir pitie de quelqu'un de sorte que lors que vous estes arrive a tyr et que vous estes venu a la connoistre vous auriez trouve son coeur engage ou au contraire vous le trouvez si libre et si detache de toute affection que le plus passionne de tous les amans d'elise ne scauroit trouver en sa conduite dequoy avoir 
 un moment de jalousie il est vray reprit phocilion mais il n'y scauroit aussi trouver dequoy avoir un moment d'esperance c'est tousjours beaucoup que de ne craindre pas qu'un autre soit plus heureux que nous repliqua poligene mais de grace interrompit elise dites moy un peu je vous prie en quoy consiste veritablement la fierte afin que si par hazard je voulois estre un peu plus ou un peu moins fiere je sceusse ce qu'il faudroit faire pour cela est-ce l'air de mon visage poursuit elle qui la fait paroistre sont-ce toutes mes actions en general sont-ce mes paroles en particulier ou si ce n'est que le son de ma voix c'est quelque chose que je ne puis definir reprit poligene car enfin vous estes plus civile que beaucoup d'autres qui passent pour douces ne le sont vous estes essentiellement bonne vous rendez office a vos amis de meilleure grace qu'elles ne peuvent faire vous estes mesme pitoyable et tendre en certaines occasions mais avec tout cela vous estes fiere comme je veux que vous la soyez je pense pourtant qu'a parler raisonnablement la belle et noble fierte dont je parle a sa source dans le fonds de vostre coeur et que c'est de la qu'elle passe dans vostre esprit dans vos yeux sur vostre visage dans toutes vos actions et dans toutes vos paroles cela estant dit alors elise il faut donc que je sois jusques a la mort ce que suis presentement car je vous advoue que je ne voudrois pas changer mon coeur pour celuy d'une autre 
 quand vostre fierte ne vous auroit jamais donne d'autres sentimens que celuy la reprit poligene je l'aimerois le reste de mes jours car comme je l'ay desja dit je ne suis pas marri que les autres ne possedent point ce que je ne puis aquerir phocilion ne se rendit pourtant pas encore aux raisons de poligene et cette conversation dura si long-temps qu'il falut que la nuit nous chassast d'aupres d'elise qui estoit sans doute plus aise de s'entendre louer de fierte que de toute autre chose parce qu'elle ne trouvoit personne qui ne louast sa beaute sa voix et son esprit et qu'elle en trouvoit quelquesfois qui luy reprochoient sa fierte et qui s'en pleignoient estrangement
 
 
 
 
voila donc madame l'estat ou estoient les choses lors que le frere de poligene que je vous ay dit qui estoit alle en grece revint a tyr il pouvoit alors avoir vingt-quatre ans de sorte que comme il y avoit assez de difference d'age entre poligene et luy il le respectoit presque comme son pere et en effet poligene prit autant de soin d'agenor que s'il eust este son fils il fut donc ravy de le voir aussi bien fait qu'il estoit et aussi agreable en toutes choses car enfin madame je puis vous assurer qu'on ne peut pas l'estre davantage que l'estoit agenor il n'estoit pas seulement beau et de bonne mine il estoit encore infiniment adroit a tous les exercices du corps mais particulierement a la dance de plus il avoit infiniment de l'esprit mais de l'esprit enjoue et de l'esprit divertissant qui occupoit 
 toute une grande compagnie agreablement par sa seule conversation au reste il estoit le plus propre de tous les hommes a faire des intrigues a discouvrir ceux des autres et a cacher les siens quand il le vouloit il est vray que cette volonte ne luy duroit pas long temps et mesme ne luy prenoit pas souvent car il avoit une vanite qui faisoit qu'il ne pouvoit estre aime sans desirer qu'on le sceust il avoit pourtant les passions de l'ame fort violentes mais la vanite ne laissoit pas d'estre presques tousjours la plus forte dans son coeur et certes si agenor n'eust point eu ce deffaut la il eust este bien plus aimable qu'il n'estoit pour celles qu'il aimoit car pour les autres excepte pour ses rivaux s'estoit le plus doux et le plus civil des hommes sa vanite estant toute renfermee en ses galanteries agenor estant tel que je viens de vous le representer arriva a tyr durant que straton barce et elise estoient allez faire un voyage de quinze jours a la campagne de sorte que pendant ce temps la poligene fit voir toute la cour a son frere qui y aquit une reputation extreme principalement parmy les dames cependant comme agenor qui avoit naturellement l'ame galante ne pouvoit vivre sans avoir quelque amusement de cette nature il s'attacha d'abord aupres d'une fille de la reine nommee lyriope qui avoir assurement de la beaute et du merite mais qui avoit un esprit vindicatif et envieux qui ne luy donnoit point de 
 repos a elle mesme car enfin lyriope regardoit avec despit tout ce qui estoit avantageux a ses compagnes et je pense pouvoir dire qu'elle ne leur a jamais veu bon visage qu'elle ne l'ait eu mauvais le reste du jour le crois mesme qu'elle eust quelquesfois voulu estre blonde et brune tout a la fois avoir les yeux bleus et noirs et estre enfin tout ce que les autres estoient sans cesser pourtant d'estre ce qu'elle estoit lyriope n'estoit pas seulement envieuse de la beaute de toutes celles qui en avoient et de leurs conquestes elle l'estoit encore de leurs habillemens ne pouvant souffrir sans un chagrin extreme qu'elles en eussent de plus magnifiques qu'elle ny de mieux faits vous pouvez donc juger madame qu'une personne de cette humeur eut une extreme joye de voir que l'homme de toute la cour du plus grand bruit et du plus grand esclat s'attachoit a la servir et la choisissoit au milieu d'une grande cour ou il y avoit tant de belles personnes de sorte que craignant que cette conqueste ne luy eschapast elle prit la resolution de joindre ses soins a ses charmes et de retenir par quelques legeres faveurs ce que sa beaute luy avoit aquis lyriope ne raisonna pourtant pas juste cette fois la car je suis persuade que si son coeur eust este un peu plus difficile a conquerir elle eust conserve plus long-temps sa conqueste cependant cette galanterie fit un grand bruit dans le monde car a peine dit-on qu'agenor aimoit lyriope qu'on dit que lyriope ne haissoit pas agenor 
 si bien que lors qu'elise revint de la campagne on ne parloit d'autre chose elle ne fut pas plustost a tyr que toute la cour fut chez elle si bien qu'agenor fut fort estonne de ne trouver presques pas un homme ce jour-la a toutes les visites qu'il fit il en sceut pourtant bien tost la raison car estant alle le soir chez la reine il comprit par les discours le toute la jeunesse de la cour qu'elise estoit cause de la solitude qu'il avoit trouvee en tous les lieux ou il avoit este n'y ayant pas un homme a qui il n'entendist parler d'elle comme l'ayant este voir les uns disoient qu'elle estoit revenue encore plus belle qu'elle n'estoit lors qu'elle estoit partie et que l'air des champs l'avoit engraissee les autres qu'elle estoit crue et que sa taille estoit encore plus avantageuse quelques-uns assuroient qu'elle estoit un peu moins fiere ou que du moins la joye de se revoir a tyr la faisoit paroistre plus douce et d'autres qui l'avoient entendue chanter en entrant chez elle juroient qu'elle avoit assurement apris encore quelque chose a la musique en entendant celle des rosignols de la solitude d'ou elle venoit soustenant qu'elle n'avoit jamais si bien chante qu'elle faisoit alors agenor entendant tant louer elise demanda a lyriope si elle meritoit toutes les louanges qu'il luy entendoit donner mais elle suivant son humeur envieuse luy en fit un portrait qui n'estoit pas digne d'envie elle luy dit qu'elise avoit de grands yeux si ouverts 
 qu'ils en estoient effarez qu'elle avoit le teint si vif qu'il en estoit rouge et qu'elle estoit si fiere qu'elle en estoit aigre de sorte qu'ostant a elise toute sa beaute et toutes ses bonnes qualitez elle en fit une peinture qui n'avoit garde de luy ressembler comme j'estois present au discours de lyriope je ne pus m'empescher de la contredire et de la hair en mesme temps ne m'estant pas possible de souffrir ce qu'elle disoit sans colere du moins dis je a agenor accordez moy la grace de ne juger d'elise qu'apres l'avoir veue ce qui sera sans doute bien tost car je suis tesmoin adjoustay-je qu'elle s'est extremement pleinte a poligene de ce qu'il ne vous avoit pas mene chez elle des aujourd'hui luy disant qu'elle n'eust jamais creu qu'estant autant de ses amis qu'elle est il eust pu avoir un frere aussi accomply qu'on luy a dit que vous estes sans luy en donner la connoissance afin qu'elle pust prendre part a la joye qu'il en doit avoir agenor m'entendant parler ainsi comprit aisement que lyriope avoit parle comme une envieuse de la beaute d'elise car encore qu'il fust amoureux d'elle il ne l'estoit pas jusques a la preoccupation et l'on peur dire que lyriope avoit touche son coeur mais qu'elle ne l'avoit pas-aquis cependant il ne laissoit pas d'agir avec elle comme s'il l'eust aimee aussi ardemment qu'on pouvoir aimer c'est pourquoy il luy demanda a demy bas la permission de voir elise qu'elle n'osa luy refuser craignant que s'il 
 n'y alloit point on ne vinst a en devenir la cause et que cela n'augmentast les bruits qui couroient dans le monde a son desavantage dont quelques unes de ses amies l'avoient advertie agenor ayant donc la permission de voir elise ne fut pas plustost retourne chez son frere ou il logeoit alors qu'il fut le chercher a sa chambre pour voir s'il luy diroit la priere que je luy avois dit qu'elise luy avoit faite de le mener chez elle mais il fut fort estonne de voir que poligene ne luy en parloit pas neantmoins comme personne ne luy avoit dit qu'il en fust amoureux il creut que c'estoit un simple oubly de sorte qu'il se resolut de luy dire ce qu'il en scavoit poligene demeura fort sur pris du discours de son frere car il estoit vray que ce qui l'avoit empesche de luy faire scavoir la priere qu'elise luy avoit faite n'estoit pas qu'il eust oublie ce que cette belle personne luy avoit dit mais c'est qu'il n'avoit pas encore tout a fait resolu s'il devoit estre bien aise de cette connoissance toutesfois comme agenor paroissoit estre fort amoureux de lyriope il se determina joint aussi qu'il ne voyoit pas trop bien comment il pourroit empescher la chose c'est pourquoy faisant excuse a son frere d'avoir oublie l'honneur qu'elise luy avoir fait il luy promit de l'y mener le lendemain mais pour s'assurer un peu d'avantage il voulut tascher de s'esclaircir qu'els estoient ses sentimens pour lyriope et s'il avoit lieu d'esperer que la passion qu'il avoit pour elle pust l'empescher d'en 
 avoir pour elise c'est pourquoy prenant la parole mais mon frere luy dit-il en sousriant ne craignez vous point de donner de la jalousie a la belle lyriope en tesmoignant avoir tant d'empressement de connoistre elise comme elle ne peut pas croire que je sois amoureux d'une personne que je ne connois point reprit agenor je n'ay pas cette apprehension joint que je ne feray cette visite qu'apres qu'elle m'en a accorde la permission vous estes donc aussi bien avec elle reprit poligene que toute la cour le dit d'abord agenor fut surpris de ce que poligene luy disoit et de ce qu'il avoit dit sans y penser mais un moment apres il se mit a rire de luy-mesme et de sa resverie qui l'avoit fait respondre si ingenument sans en avoir eu le dessein de sorte que poligene se mettant a railler aveque luy fit si bien que parlant a la fin un peu plus serieusement agenor luy aprit en quels termes il en estoit avec lyriope il sceut donc apres qu'il luy eut fait promettre fidelite pour faire mieux valoir la confidence qu'il luy faisoit que lyriope souffroit agreablement qu'il luy parlast de sa passion qu'elle ne luy avoit pas deffendu d'esperer qu'il luy avoit desja escrit plusieurs fois que veritablement elle ne luy avoit pas fait de responce mais que c'estoit seulement parce qu'elle ne se pouvoit confier a ceux qui portoient ses lettres qu'il n'y avoit point de jour qu'elle ne luy donnast quelque occasion de la voir et de luy parler qu'elle l'advertissoit 
 soigneusement de tous les lieux ou la reyne devoit aller afin qu'il s'y trouvast et qu'enfin il avoit sujet de croire qu'il n'estoit pas hai je vous assure reprit poligene que je trouve que vous en avez beaucoup de croire que vous estez aime dont je suis fort aise car enfin adjousta-t'il malicieusement outre que lyriope est une tres-belle personne et dont la conqueste ne peut manquer de vous estre agreable et glorieuse c'est encore qu'en satisfaisant vostre amour vous pouvez satisfaire vostre ambition estant certain que lyriope est beaucoup mieux avec la reine qu'on ne le croit dans le monde j'en scay des particularitez poursuivit-il quoy que cela ne fust pas que je ne vous puis dire qui m'obligent a vous exhorter de conserver soigneusement ce que vous avez aquis et a menager bien l'affection de lyriope apres cela poligene croyant avoir trouve toute la seurete qu'il pouvoit desirer se separa d'agenor qui ayant a voir le jour suivant une personne d'un merite si extraordinaire et dont on luy disoit tant de choses donna ordre a ses gens de luy donner le lendemain un habillement qu'il aimoit et qui en effet luy sieoit admirablement bien car il n'estoit ny trop simple ny trop magnifique et l'assortiment des couleurs en plaisoit si fort a la veue et l'invention des ornemens qui estoient dessus en estoit si galante qu'on ne pouvoit le voir sans le louer agenor n'ayant donc rien oublie de tout ce qui pouvoit luy 
 estre avantageux fut trouver poligene aussitost que l'heure de faire des visites fut venue pour le sommer de sa parole qu'il luy tint en effet et qu'il luy tint mesme sans repugnance ne croyant pas qu'estant aussi bien traite qu'il estoit de lyriope il pust se resoudre a luy estre infidelle pour une personne dont la conqueste paroissoit impossible de sorte que sans tarder d'avantage il fut avec agenor chez elise ayant aussi pris tous le soin qu'il faloit pour faire que son frere n'eust que la jeunesse plus que luy et certes a dire les choses comme elles sont le choix en eust este difficile a faire ce n'est pas que ces deux freres ne fussent differens presques en tout mais c'estoit une difference sans inegalite de merite chacun ayant sans doute dequoy aquerir l'estime des plus honnestes gens et des plus difficiles a accorder leur aprobation les maximes de poligene et d'agenor en matiere de galanterie estoient mesme bien opposees les unes aux autres car poligene disoit qu'il ne faloit jamais declarer ouvertement son amour qu'on ne fust presque assure d'estre aime et agenor au contraire soustenoit qu'il ne vouloit jamais cacher un moment la passion qu'il avoit dans l'ame a celle qui la causoit afin disoit il qu'elle luy tinst conte de tous les soins et de tous les services qu'il luy rendoit et en effet agenor ne disoit pas cela comme une simple galanterie car il en a toute sa vie use ainsi poligene de son coste ne disoit jamais qu'il aimoit qu'il ne fust assure 
 d'estre aime c'est pourquoy ne voyant dans l'esprit d'elise que des marques d'estime pour luy et n'y voyant nulle disposition a une affection de la nature qu'il la souhaitoit ny pour luy ny pour aucun autre il l'adoroit dans le silence quoy qu'il eust une passion demesuree pour elle esperant tousjours que cette amitie galante et respectueuse qu'il avoit avec elle l'engageroit malgre qu'elle en eust a l'aimer plus qu'elle ne l'aimioit et plus qu'elle ne le vouloit aimer mais pour en revenir ou j'en estois je vous diray que poligene et agenor furent de si bonne heure chez straton qu'il n'y avoit encore personne que moy de sorte que je fus le seul tesmoin de cette premiere entreveue comme elise estoit bien plus souvent a la chambre de straton qu'a celle de barce a cause de sa bizarre humeur ce fut la que poligene presenta agenor et au pere et a la fille de qui il fut receu avec beaucoup de civilite apres le premier compliment straton qui avoit quelque chose a dire a poligene se mit a se promener aveque luy dans sa chambre et laissa agenor aupres d'elise ou je demeuray aussi cette belle personne estoit ce jour-la en un habit si avantageux qu'il ne faut pas s'estonner si sa beaute parut avec tout son esclat aux yeux d'agenor comme elle n'avoit pas eu dessein de sortir elle estoit comme sont nos dames lors qu'elles veulent garder la chambre mais c'estoit comme une personne qui vouloit estre veue et non 
 pas comme estant malade l'habillement d'elise estoit bleu tous les ornemens en estoient d'argent une partie de ses cheveux estoient entortillez par derriere avec des perles et du ruban bleu et les autres luy tomboient negligeamment sur la gorge qu'elle avoit ouverte ayant un colier de diamans enchassez dans de l'or esmaille de noir et de bracelets de mesme de plus comme si le hazard eust voulu qu'agenor l'eust veue avec quelque agreement extraordinaire elise s'assit sur des quarreaux de brocatelle incarnate de sorte que cet incarnat et ce bleu faisoient une si agreable reflexion de couleurs et si propre a faire paroistre le beau teint d'elise qu'elle en paroissoit encore plus belle joint aussi que la lumiere tombant a propos sur son visage pour n'y faire ny ombre ny faux jour elle estoit telle qu'il falloir qu'elle fust pour faire un infidelle d'agenor qui se trouva droit oppose a ces yeux qui avoient tant fait de conquestes a peine fusmes nous assis qu'elise prenant agreablement la parole je vous assure luy dit elle que j'auray bien de la difficulte a me resoudre de pardonner a poligene le tort qu'il m'a fait de ne m'avoir pas donne plustost vostre connoissance puis qu'il m'a privee d'un plaisir que je ne scaurois recouvrer c'est a moy madame reprit agenor a me pleindre de luy et non pas a vous mais quand il seroit vray que ma veue ne vous seroit pas desagreabl je ne scay pas puis que j'ay aujourd'huy l'honneur de vous 
 voir pourquoy vous dites que poligene vous a privee d'un plaisir que vous ne scauriez plus recouvrer c'est dit elle en riant que veu le temps qu'il y a que vous estes revenu je n'oserois plus vous traitter en homme qui vient d'un pais estranger cependant je n'ay pas un plus grand plaisir que de me faire dire tout ce que scavent ceux qui viennent de voyager principalement quand ils viennent d'ou vous venez c'est a dire du lieu de la politesse pourveu que vous me permettiez reprit-il en sousriant apres que je vous auray dit tout ce que j'ay veu de beau en grece de vous parler aussi un peu de ce que je trouve de beau icy je vous promets de satisfaire vostre curiosite vous pouvez penser repliqua t'elle malicieusement que je n'ay garde de m'oposer a la satisfaction que vous aurez a dire tout ce que vous avez veu de beau chez la reine je ne parle pas de chez la reine reprit-il et lors que je vous ay demande la permission de vous parler de tout ce que je trouve de beau icy je n'ay pas eu intention que ce mot d'icy s'estendist hors de la chambre ou vous estes quoy qu'il en soit dit elle faites moy donc la grace de me dire si les dames dont aussi belles en grece qu'on le dit leur beaute est sans doute merveilleuse reprit-il mais si vous eussiez este comme vous estes lors que je partis de phenicie ou que toute enfant que vous eussiez j'eusse eu l'honneur de vous voir je ne vous aurois pas fait mille injustices que je vous ay faites durant mon 
 voyage car enfin madame il faut que je vous le confesse j'ay jure mille et mille fois a mille et mille belles que j'ay veues ou a corinthe ou a athenes ou a argos ou a thebes ou a sparte qu'il n'y avoit rien en toute la phenicie qui les valust ny qui aprochast de leur beaute mais pour reparer l'injure que je vous ay faite souffrez que comme j'ay dit ce mensonge outrageant a mille et mille belles grecques je vous die aussi mille et mille fois avec autant de verite que de repentir que vous estes plus belle toute seule qu'elles ne le sont toutes ensemble quand ce que vous dites seroit vray reprit elise en raillant je n'aurois garde de vous obliger a dire tant de fois une mesme chose joint qu'a parler plus serieusement adjousta-t'elle en tournant la teste vers un grand miroir qui estoit a sa main droite je n'aurois qu'a me regarder une seule fois pour destruire tout ce que vous m'auriez dit ha madame s'escria agenor qui se mit a la regarder dans ce miroir vers lequel elle s'estoit tournee si vous en croyez vos yeux vous en croirez bien mes paroles pendant que cette conversation se faisoit de cette sorte et que je l'escoutois je pris garde que poligene qui se promenoit avec straton n'aportoit pas grande attention a ce qu'il luy disoit au contraire je voyois qu'il prestoit l'oreille a ce qu'elise et agenor disoient principalement lors qu'il aprochoit du lieu ou nous estions il fit mesme si bien qu'insensiblement il obligea 
 straton de se promener en biaisant afin que du moins il pust voir elise je creus pourtant alors que ce qui le faisoit agir ainsi n'estoit qu'une simple curiosite de scavoir si agenor se tireroit bien de cette conversation et j'advoue que ma simplicite fut si grande que je donnay a un sentiment de frere ce que je devois donner a un sentiment d'amant cependant comme on passe bien souvent d'un discours serieux a un fort enjoue et d'un enjoue a un fort serieux apres qu'elise se fut agreablement et fierement deffendue des louanges qu'on donnoit a sa beaute et qu'agenor se fut obligeamment opiniastre a la louer on parla un peu des nouvelles du monde et un peu de guere en suitte dequoy agenor revenant tousjours a louer elise et voulant suivre la maxime qu'il avoit de ne cacher jamais a une dame les sentimens advantageux qu'il avoit d'elle il se mit a luy donner encore mille louanges et a les luy donner avec empressement de sorte qu'elise pour luy faire changer de discours et pous luy tesmoigner qu'elle scavoit que lyriope avoit assujety son coeur mais de grace me dit-elle aprenez moy si agenor est accoustume de louer toutes celles a qui il parle avec autant d'exces qu'il me loue afin que je scache comment je dois prendre tout ce qu'il me dit comme vous l'avez veu chez la reine adjousta-t'elle il vous sera aise de me satisfaire dites moy donc je vous en conjure ce qu'il dit a toutes les dames qu'il y voit et alors elle 
 m'en nomma plusieurs et entre celles a lyriope pour moy madame luy repliquay-je je ne l'ay jamais tant entendu louer personne que vous quoy interrompit elle il me loue plus qu'il qu'il ne loue lyriope ha telamis cela n'est pas possible il est pourtant vray reprit agenor que je ne l'ay jamais tant louee que vous je voy bien respondit elle qu'en parlant comme vous faites vous croyez que je ne scay point que vous en estes amoureux mais agenor je suis un peu mieux instruite que vous ne pensez et le bruit des conquestes de la belle lyriope est venu jusques dans mon desert je vous diray mesme adjousta t'elle en riant que j'ay este bien aise pour ma propre gloire qu'elle ait fait cette conqueste devant mon retour afin qu'on n'eust pas a me reprocher d'avoir manque a la faire les peuples nouvellement assujettis reprit-il en la regardant sont quelquesfois bien aisez a faire revolter ha agenor repliqua t'elle je ne voudrois point de sujets qui eussent este rebelles a leurs premiers maistres et puis je suis persuadee que les chaines que la belle lyriope vous a donnees sont si sortes que vous ne les pourriez rompre quand vous le voudriez mais pour en revenir ou nous en estions je vous trouve bien hardy de me dire que vous me louez plus qu'elle vous m'embarrassez un peu reprit agenor mais je pense pourtant que sans faire injure a lyriope je puis avoir dit ce que j'ay dit car enfin poursuivit-il de l'humeur dont je suis je ne sens pas plustost 
 que j'ay de l'amour que je meurs d'envie de le dire de sorte que je ne m'amuse pas long temps a donner des louanges qui ne disent pas assez precisement qu'on est amoureux joint que selon moy en disant qu'on aime on fait sans doute un fort grand eloge a celle a qui on le dit et je ne voudrois pas respondre que je vous puisse louer long-temps comme je vien de vous louer cette facon de louer reprit elise ne seroit pas a mon vsage mais enfin agenor vous vous estes mieux deffendu que je ne pensois cependant je puis encore vous dire que j'ay mesme quelque interest qui fait que je suis tres aise que vous soyez amoureux parce que cela sera cause que plus facilement je me resoudray a faire amitie aveque vous je connois beaucoup de personnes repris-je qui ne sont pas de vostre humeur et qui ne veulent point faire amitie avec un homme amoureux si j'avois des secrets a confier reprit elise je pense que je ne dirois pas ce que je dis mais ne voulant de l'amitie d'agenor qu'une simple complaisance et je ne scay quel petit eschange de secrets indifferens qui ne sont quasi point secrets et qui fournissent pourtant a la conversation il ne m'importe point qu'il soit amoureux pour faire que je sois son amie ha madame reprit-il si je ne me trompe vous estes une dangereuse amie poligene entendant ces dernieres paroles ne put s'empescher de se mesler dans les discours d'elise et d'agenor et d'assurer son frere pendant que straton parloit a un des 
 siens qu'il avoit tort de dire ce qu'il disoit puis qu'elise estoit aussi bonne amie qu'elle estoit dangereuse maistresse comme il disoit cela il arriva beaucoup de monde qui fit que cette conversation devint plus generale cependant quoy que les premieres visites n'ayent pas accoustume d'estre fort longues agenor fit durer la sienne jusques a la nuit et il s'aprovisa tellement avec elise des ce premier jour la qu'il ne l'eust pas este d'avantage s'il l'eust connue toute sa vie mais lors qu'il alla le soir chez la reine il se trouva bien embarrasse a rendre conte a lyriope de ce qu'il avoit fait l'apresdinee des qu'elle le vit elle remarqua qu'il avoit eu soin de luy ce jour la et qu'il estoit aussi propre qu'elle l'avoit veu durant les premiers jours qu'il avoit eu dessein de luy plaire ce n'est pas qu'il ne le fust tousjours mais il y a pourtant certaines petites observations que les personnes passionnees sont capables de faire qui font qu'elles remarquent de la difference entre une proprete naturelle et sans dessein et une proprete extraordinaire qui a quelque cause cachee de sorte que comme lyriope n'avoit point veu agenor de tout le jour elle eut une curiosite estrange de scavoir ou il avoit este elle ne le vit donc pas plustost que luy adressant la parole sans tesmoigner pourtant ce qu'elle avoit dans l'ame de grace agenor luy dit elle dites moy ce que vous avez fait aujourd'huy que nous ne vous avons point veu j'ay este en cent endroits sans trouver personne repliqua-t'il 
 en suitte dequoy poligene qui avoit promis a straton de me mener chez luy a voulu que j'y allasse et bien luy dit elle en rougissant que vous semble d'elise vous me l'aviez representee si laide repliqua-t'il que je croy que cela me l'a fait sembler belle c'est une terrible chose reprit cette envieuse fille que le bon-heur de cette personne la car pour moy je suis persuadee qu'encore qu'on die que chaque nation a une espece de beaute qui luy est particuliere y en ayant qui aiment les beautez blondes d'autres les brunes quelques unes qui veulent qu'elles soient grandes et grosses et d'autres delicates et de mediocre grandeur qu'il y en ait mesme qui veulent qu'elles soient camuses et basanees je crois dis-je que s'il y avoit des gens de toutes les parties du monde qui vissent elise ils s'accorderoient a louer sa beaute comme elle disoit cela tout bas a agenor un de ceux qui estoient venu chez straton durant qu'il y estoit se joignit a leur conversation et demanda a agenor sans scavoir ce qu'il avoit dit a lyriope s'il y avoit desja long temps qu'il estoit chez elise lors qu'il estoit arrive mais a peine agenor eut il dit en mentant hardiment qu'il n'y faisoit que d'entrer lors qu'il y estoit venu qu'il en vint un autre qui y avoit este fort tard et qui en estoit sorty en mesme temps que luy qui sans scavoir non plus que le premier ce qui s'estoit dit demanda a agenor s'il avoit jamais rien veu de plus beau qu'elise principalement apres qu'on avoit eu esclaire la chambre 
 ou elle estoit et pour achever de l'embarrasser il en vint encore un qui scachent qu'il n'avoit point veu elise que ce jour la et l'y ayant veu entrer aussi tost apres disner ce mit a luy dire qu'il avoit veu elise comme il la faloit voir estant certain adjousta t'il que plus le jour est grand plus elle paroist belle c'est pourquoy vous avez bien fait d'y aller pour la premiere fois d'aussi bonne heure que je vous y ay veu entrer lyriope n'eut pas plustost ouy cela qu'elle regarda agenor en rougissant de despit d'envie et de jalousie tout ensemble car elle comprit que puis qu'un de ceux qui parloient avoit veu entrer de fort bonne heure agenor chez straton et que l'autre l'y avoit veu apres que les lampes avoient este allumees il faloit qu'il y eut passe toute l'apresdinee et qu'il luy eust menty lors qu'il luy avoit dit qu'il avoit este en cent lieux sans trouver personne de sorte que le regardant fixement sans rien dire elle cherchoit ses yeux pour luy faire mille reproches mais comme il n'ignoroit pas le pouvoir qu'il avoit sur le coeur de cette fille il ne s'en mit pas beaucoup en peine et il creut bien qu'il luy seroit aise de faire sa paix en effet des qu'il luy put parler aveque liberte il luy parla d'une maniere qui luy persuada qu'elle luy devoit estre obligee du mensonge qu'il avoit dit car enfin luy disoit il conme nous l'avons sceu depuis vous pouvez bien juger que quand j'avois a devenir amoureux d'elise et a estre infidelle je ne pourrois 
 pas l'estre devenu en si peu de temps jusqu'au point que de vouloir desir faire un grand mistere d'une passion qui ne feroit que de naistre croyez donc luy dit-il que la seule complaisance que j'ay eue pour poligene m'a fait faire une si longue visite a elise et que la peur que j'ay eue que vous ne trouvassiez mauvais que j'y eusse este tout le jour m'a oblige a vous dire un mensonge cependant adjousta t'il finement je suis bien aise d'avoir descouvert un sentiment jaloux dans vostre ame car toutes les fois que je voudray recevoir quelque nouvelle faveur de vous je pense que j'iray faire une longue visite a elise ce seroit bien plus tost le chemin de perdre celles que vous avez desja repliqua t'elle la lyriope s'escria-t'il aprenez s'il vous plaist a me connoistre et croyez qu'on ne me fait point revenir par des rigueurs et que vous ne me devez jamais estre plus douce que lors que vous penserez avoir sujet de craindre de me perdre mais c'est assurement ce qui n'arrivera point principalement si vous continuez d'estre ce que vous estes presentement comme lyriope avoit l'ame preocupee d'une violente passion qu'elle ne s'estoit pleinte que pour obliger agenor a l'apaiser et que de plus elle avoit plus d'esprit que de jugement elle receut les raisons d'agenor comme bonnes et crut mesme que pour l'empescher de luy estre infidelle et d'aimer elise il faloit l'accabler de nouvelles faveurs ce n'est pas qu'elle n'eust resolu de ne marquer jamais 
 mais a ce qu'elle se devoit a elle mesme et de demeurer un peu au deca du crime mais pour toutes ces petites choses qui font un si grand bruit lors qu'on les scait et dont on tire de si facheuses consequences elle se determina a les accorder toutes a agenor croyant par la l'attacher indissolublement a elle l'empescher d'aimer elise et l'obliger a l'espouser
 
 
 
 
il n'en alla pourtant pas ainsi comme vous le verrez par la suitte de cette histoire cependant comme elise alloit par tout quand agenor n'eust pas este chez elle il ne se fust guere passe de jour qu'il ne l'eust veue et comme elle estoit faite de facon que plus on la voyoit plus on l'admiroit agenor qui connoissoit bien ce qui meritoit d'estre admire sentit croistre dans son ame toutes les fois qu'il la vit l'admiration qu'il avoit eue pour elle des le premier instant qu'il l'avoit veue il fut pourtant quelque temps a vouloir deffendre son coeur qui fit en effet quelque legere resistance a la beaute d'elise mais lors qu'il fut en quelque sorte accoustume aux faveurs de lyriope il commenca de ceder peu a peu la facilite qu'il avoit trouvee a aquerir l'affection de cette fille et la difficulte qu'il y avoit a pouvoir seulement esperer de faire souffrir la sienne a elise firent que ses desirs s'attiedirent pour lyriope et qu'ils devinrent si ardents pour elise qu'il ne pouvoit plus vivre sans la voir il n'osoit pourtant encore paroistre si tost infidelle c'est pourquoy ce n'estoit pas sans peine qu'il voyoit elise sans 
 que lyriope le sceust d'autre part poligene qui observoit son frere soigneusement s'aperceut bien tost que l'indulgence que lyriope avoit pour luy rendoit sa passion moins vive de sorte qu'il craignit estrangement qu'il ne devinst son rival aprehendant mesme desja qu'il ne le fust devenu cependant phocilion remarquant tous les jours plus de vertu en elise en devint si esperdument amoureux qu'il se resolut enfin a faire tout ce qu'il pourroit pour l'espouser comme il estoit extrement riche il ne douta pas que son dessein ne fust aprouve de straton mais il ne creut point luy en devoir rien dire qu'il n'en eust eu la permission d'elise il est vray qu'il n'estoit pas sans aprehension il voyoit bien que cette sage fille avoit beaucoup de civilite pour luy et qu'elle tesmoignoit mesme avoir beaucoup d'estime mais il la voyoit si esloignee d'avoir nul sentiment d'affection particuliere de la nature dont il l'eust souhaite qu'il ne pensa jamais se resoudre a luy descouvrir son dessein tant la crainte d'estre refuse occupoit son ame mais a la fin apres avoir este plusieurs fois chez elle avec intention de luy parler sans l'avoir ose faire il se determina un jour qu'il la trouva seule de luy descouvrir ce qu'il luy avoit si long-temps cache mais comme il connoissoit sa fierte il chercha une voye de le faire sans l'irriter apres avoir donc parle quelque temps de choses indifferentes tout d'un coup phocilion prenant la parole comme vous avez la reputation luy dit-il 
 d'estre une des plus genereuses amies du monde je voudrois bien madame que vous voulussiez me faire l'honneur de me donner un conseil fidelle en une occasion d'ou despend tout le bon-heur ou tout le mal heur de la vie d'un homme qui est fort vostre serviteur et en la fortune de qui je dois prendre un interest tres-particulier elise entendant parler phocilion de cette sorte en demeura un peu surprise car elle connoissoit bien qu'il avoit beaucoup d'affection pour elle quoy qu'il ne le luy eust jamais dit toutesfois comme elle scavoit qu'il estoit tres discret et tres sage elle n'aprehenda pas qu'il luy dist rien qui luy deust desplaire c'est pourquoy prenant un biais adroit pour luy respondre il me semble luy dit elle que je ne suis guere propre a donner conseil a personne et qu'il vous seroit aise de trouver dans vostre raison celuy dont vous avez besoin sans vouloir consulter la mienne c'est pourquoy adjousta-t'elle en riant si vous m'en croyez vous ne me revelerez point le secret de la personne pour qui vous vous interessez de peur qu'il ne vous en arrive deux maux a la sois l'un de recevoir un mauvais conseil l'autre de me donner envie de dire ce que vous m'aurez dit pour cette derniere chose reprit phocilion je ne la crains pas vous me croyez donc plus secrette que prudente reprit elise puis que vous ne craignez point que je revele vostre secret et que vous aprehendez que je ne vous donne un mauvais 
 conseil quoy qu'il en soit madame repliqua-t'il donnez vous la peine de m'escouter et de m'escouter sans m'interrompre vous promettant lors que j'auray acheve de vous dire la chose dont il s'agit d'entendre apres ce qu'il vous plaira de me dire et de faire suivre le conseil que vous me donnerez a la personne qui a interest a l'affaire dont j'ay a vous entretenir ce que vous me dites repliqua-t'elle me donne une si grande curiosite que quand il y auroit quelque chose a bazarder je pense que je vous permettrois de parler c'est pourquoy vous n'avez qu'a commencer de m'aprendre ce que vous voulez que je scache avant que de vous obeir reprit-il madame il faut que je vous suplie encore de ne m'obliger point a vous dire le nom de celuy dont j'ay a vous parler que vous ne l'ayez conseille comme il le veut estre quoy interrompit elle celuy qui vous fait parler demande conseil et n'en veut pourtant point recevoir s'il n'est conforme a son inclination ha phocilion si cela est je ne suis point propre a luy en donner car je conseille tousjours selon moy et jamais selon les autres vous en vserez comme il vous plaira repliqua-t'il cependant souffrez s'il vous plaist que je commence de vous aprendre qu'il y a un homme au monde qui apres avoir eu le mal-heur de vivre tres long-temps sans vous connoistre eut enfin le bon-heur de vous voir pour la premiere fois le premier jour que vous fustes chez la reyne 
 apres la mort du feu roy mais phocilion interrompit elise pourquoy faut il que je sois meslee en l'affaire de celuy dont vous me voulez parler vous le scaurez bien tost madame repliqua t'il si vous me tenez la parole que vous m'avez donnee de m'escouter sans m'interrompre scachez donc poursuivit-il que celuy dont je parle ne vous vit pas plustost qu'il vous adora et qu'il prit la resolution de vous adorer toute sa vie en verite dit elise vous estes admirable car a ce que je voy au lieu de me consulter l'affaire d'un autre vous ne me parlez que de moy encore une fois madame reprit phocilion vous m'avez promis de m'entendre puis que je m'y suis engagee repliqua-t'elle fierement en rougissant j'y consens mais vous vous souviendrez aussi que vous vous estes oblige a deux choses l'une d'escouter paisiblement tout ce que je voudray vous respondre et l'autre de faire suivre mon conseil a celuy pour qui vous me le demandez je le scay bien madame poursuivit-il et je ne manqueray pas a ma parole mais pour en revenir ou j'en estois je vous diray que cet homme qui vous adora des qu'il vous vit et qui vous adorera tousjous ne pouvant plus vivre sans estre plus heureux qu'il n'est m'a charge de vous demander ce que vous voulez qu'il devienne vous avez pour luy une civilite dont il vous est infiniment redevable vous luy avez donne diverses marques d'estime dont il vous sera eternellement oblige straton luy fait la grace de 
 l'honnorer de son amitie il est d'une condition esgalle a la vostre et la fortune luy ayant donne beaucoup moins de bien que vous n'en meritez luy en a pourtant assez donne pour vous rendre heureuse s'il ne manquoit que la richesse a vostre felicite mais madame cet homme tel que je vous le presente a une passion si respectueuse pour vous qu'il n'a jamais ose vous la dire et quoy qu'il ait lieu de croire que straton ne le refuseroit pas s'il luy demandoit la permission de vous conjurer d'agreer le dessein qu'il a de meriter vostre affection par ses services il n'a pourtant pas voulu y penser que je ne vous eusse demande conseil pour luy mais madame douant que de me le donner il est bon que vous scachiez que jamais homme n'a sceu aimer ny plus ardemment ny plus respectueusement qu'il vous aime et il faut que vous n'ignoriez pas que si vous luy conseillez de se taire et de continuer de cacher la passion qu'il a dans l'ame vous le mettrez dans un desespoir si excessif qu'il sera contraint d'avoir recours a la mort considerez encore de grace que le respect qu'il vous porte est si grand que scachant vostre severite et vostre scrupuleuse vertu il n'a ose vous faire scavoir qu'il meurt d'amour pour vous sans vous faire scavoir en mesme temps l'innocence de son dessein je scay bien madame qu'il y a tous les jours des princes a vos pieds et que celuy dont je parle n'est pas mais je scay bien aussi qu'il a dans le coeur des sentimens d'amour et de 
 veneration pour vous qui ne sont point dans leur ame quelques amoureux qu'ils puissent estre c'est pourquoy madame je vous conjure de faire quelque consideration fut ce que je vous dis de luy je scay si parfaitement tout ce qu'il pense de vous que je puis vous assurer que je ne scay par si bien ce que je pense de moy mesme parlez donc madame ne conseillez vous pas a cet amant cache de se descouvrir ou a straton ou a vous et ne voulez vous pas que je vous die son nom comme vous m'avez dit reprit elise que vous ne me le vouliez dire que lors que je l'aurois conseille comme il le veut estre je pense qu'il est a propos que vous ne me le nommiez pas que je ne vous aye donne le conseil que vous me demandez de peur que ne le trouvent pas conforme a son humeur vous n'eussiez parle un peu trop legerement eh de grace madame luy dit il consultez vous bien devant que de desesperer ce mal-heureux amant pour qui j'implore vostre pitie pour vous tesmoigner luy dit elle qu'il ne pouvoit choisir une personne qui fust plus propre que vous a me persuader ce qu'il veut si c'estoit une chose qui me pust estre persuadee je veux bien vous descouvrir le fonds de mon coeur comme a un de mes meilleurs amis et quoy que je sois naturellement assez fiere je m'assure que je ne vous donneray point sujet de vous pleindre de moy aujourd'huy quoy que je ne conseille pas celuy dont vous prenez les interests 
 comme il a dessein de l'estre ha madame s'escria phocilion si vous le conseillez autrement vous le desespererez et il ne sera pas aise que vous luy refusiez ce qu'il desire sans que je me pleigne de vous vous vous pleindrez sans doute a tort reprit elle mais phocilion il ne faut pas me condamner sans m'entendre c'est pourquoy souffrez que je vous die que je fais une estime si particuliere de vous que j'ay si bonne opinion de vostre jugement et que je suis si fore persuadee que vous me faites la grace d'avoir quelque estime pour moy que je ne doute nullement que le mariage que vous me proposez ne me fust tres-avantageux si ce n'estoit l'effroyable aversion que j'ay a me marier mais phocilion j'ay a vous dire que cette aversion est si sorte que j'aurois assurement quelque peine a ne hair pas celuy qui seroit cause que mon pere me marieroit c'est pourquoy si je vous suis en quelque consideration faites en sorte que celuy pour qui vous m'avez parle ne parle point a straton et pour vous tesmoigner adjousta-t'elle que je ne parle pas comme je fais parce que j'ay quelque engagement secret avec quelqu'un je luy permets d'en parler a mon pere s'il peut descouvrir que je le refuse pour nulle autre raison que pour celle que je dis mais madame respondit phicilion si c'est que vous veuilliez plus de temps a vous resoudre sur une chose si importante souffrez du moins en deffendant a ce mal-heureux amant de parler a straton qu'il ait 
 la liberte de vous dire quelquesfois qu'il vous adore jusques icy reprit elise vous ne m'avez rien dit qui me doive facher que ces dernieres paroles mais phocilion elles sont un peu dures a entendre a une personne de mon humeur neantmoins puis que je me suis resolue de vaincre aujourd'huy ma fierte je veux bien encore vous les pardonner a condition que vous ferez tout ce que je vous diray helas madame reprit il y a t'il quelqu'un au monde qui vous puisse desobeir faites donc je vous en conjure poursuivit elle que celuy pour qui vous me parlez ne me parle point de sa passion non plus que de son dessein a mon pere et que vous mesme ne m'en parliez plus jamais mais madame quelle esperance puis-je donner a ce mal heureux amant repliqua-t'il celle de ne me voir jamais accorder a un autre la permission que je luy refuse dit elle du moins adjousta-t'il souffrez que je combate quelquefois l'aversion que vous avez pour le mariage et promettez moy que si je la puis vaincre ce sera en faveur de cet infortune amant dont vous ne voulez pas mesme scavoir le nom comme je suis asseuree que ce sentiment la ne scauroit changer dans mon coeur reprit elle je n'ay pas grande difficulte a vous promettre ce que vous voulez et cet amant n'y aura pas grand advantage elise prononca ces paroles d'une maniere qui fit si bien connoistre a phocilion qu'elle n'avoit point envie de se marier qu'il en eut une douleur extreme car il scavoit bien connoissant 
 la vertu et la fermete d'elise que ce n'estoit pas une personne a pouvoir jamais engager en une galanterie de sorte que demeurant dans un profond silence regardant elise avec des yeux ou la douleur estoint peinte il acheva de luy persuader qu'il l'aimoit et que cet amant cache pour qui il venoit de parler et luy n'estoient qu'une mesme chose par bon-heur pour elise et pour phocilion j'arrivay car ils estoient tous deux fort embarassez a un moment de la lyriope y vint aussi avec une de ses parentes car encore qu'elle haist elise elle ne laissoit pas de la voir et bien tost apres poligene et agenor y vinrent aussi separement comme on parloit alors de divers mariages dans tyr chacun se mit a en dire ce qu'il en scavoit et la conversation fut quelque temps assez froide mais insensiblement elise qui avoit son dessein cache se mit a blasmer ceux qui disoient qu'il faloit de necessite qu'une fille se mariast ou se mist parmy les vierges voilees soustenant qu'on ne pouvoit rien dire de plus outrageant pour le sexe dont elle estoit que de croire qu'il faloit un mary ou des murailles fort hautes et fort espaisses pour conserver leur vertu de la venant a parler du mariage en general lyriope qui n'estoit jamais de mesme advis qu'elise en parla comme une personne qui croyoit qu'on y pouvoit fort souvent estre heureuse et elise au contraire soustenoit tousjours qu'on y estoit presque tousjours tres mal-heureux car enfin disoit 
 elle qu'on choisisse le plus honneste homme du monde et la plus accomplie fille de toute la phenicie qu'ils s'aiment si vous voulez jusques ou l'on peut aimer qu'ils soient jeunes qu'ils soient riches et qu'ils se croyent heureux en s'epousant je sus assuree d'une certitude infaillible qu'ils ne le seront pas long temps pour moy repliqua lyriope je ne croy point ce que vous dites et je comprends bien que l'on peut se trouver fort heureuse d'espouser un fort honneste homme qu'on aime et dont on croit estre aimee je trouve comme vous reprit elise qu'on peut quelquesfois s'estimer heureuse lors qu'on l'espouse mais encore une fois c'est un bon-heur de peu de duree en effet poursuivit elle considerez un peu combien il faut de choses pour estre satisfaite dans cette condition il faut que le mary qu'on espouse soit honneste homme qu'il aime celle qui le choisit et qu'elle l'aime qu'il ait du bien selon sa qualite qu'il ne devienne ny bizarre ny jaloux ny avare de plus il faut entrer dans tous ses interests et devenir ambiteuse s'il est ambitieux s'assujettir entierement a son humeur luy obeir sans murmurer dans les choses les plus difficiles n'estre jamais en liberte et n'estre pas mesme maistresse de sa propre personne il faut encore estre chargee des soins et de la conduite d'une grande maison estre exposee a toutes les facheuses suittes du mariage perdre peut-estre la sante et la beaute tout ensemble devant que de perdre la jeunesse 
 estre encore exposee a souffrir la jalousie d'un mary ou a en avoir et dans la fin de sa vie s'il est permis de regarder de si loin se voir peut-estre des enfans mal nez mal faits et ingrats ha lyriope s'escria-t'elle toutes ces choses ne sont elles pas estranges et n'a-t'on pas bien souvent grand tort de s'aller rejouir avec celles qui se marient et de conter pour un grand plaisir cette quantite de bagatelles inutilles qu'on donne a celles qui se mettent dans ce facheux lien comme si on vouloit les amuser a les voir de peur qu'elles ne vissent le precipice ou on les jette encore une fois lyriope le mariage est une terrible chose et il faut estre bien hardy pour s'y resoudre legerement quoy que je scache bien reprit phocilion que la belle lyriope n'a pas besoin de second je ne laisse pas de vouloir luy aider a soustenir la cause qu'elle deffend souffrez donc je vous en conjure madame poursuivit il en regardant elise que je vous die qu'en parlant comme vous venez de parler vous faites le plus grand outrage aux dieux qu'on leur ait jamais fait car enfin s'il n'y a pas deux personnes au monde qui puissent viure heureuses ensemble et passer leur vie sans toutes les incommoditez que vous venez d'exagerer avec tant de chaleur on peut dire qu'ils sont injustes et imprudens cependant vous qui avez une piete extraordinaire comment entendez vous ce que vous venez d'avancer j'entens repliqua-t'elle advouer que j'admire leur conduite sans la connoistre et sans 
 la vouloir penetrer mais je ne laisse pas en mesme temps de soustenir que comme on n'accuse pas les dieux lors qu'on blasme un homme qui a sait naufrage parce qu'il s'est embarque par un mauvais temps et dans un vaisseau qui n'estoit pas bon que de mesme je n'accuse point les dieux lors que je blasme ceux qui connoissans toutes les facheuses suittes du mariage ne laissent pas de s'y engager pendant que lyriope elise et phocilion parloient ainsi agenor se taisoit n'osant pas entrer dans les sentimens d'elise par plus d'une raison quoy que ce fussent les siens cependant comme il commencoit desja d'estre plus amoureux d'elle que de lyriope il s'estoit trouve bien embarasse en entrant de se voir entre ces deux personnes car il ne vouloit rien faire qui pust persuader a elise qu'il fust fort amoureux de lyriope et il ne vouloit pas aussi faire croire a cette derniere qu'il l'aimoit moins qu'il n'avoit fait de sorte que pour avoir le plaisir de voir elise sans desobliger lyriope il s'estoit mis aupres d'elle mais c'avoit este principalement parce qu'il estoit vis a vis d'elise ainsi estant a coste de lyriope et mesme un peu en arriere il jouissoit de la veue d'elise sans que cette envieuse fille y prist garde et sans qu'elise mesme y songeast il n'en estoit pas de mesme de poligene qui remarquoit aisement qu'agenor ne s'estoit mis aupres de lyriope que pour mieux voir elise pour phocilion il estoit si occupe de sa propre 
 passion qu'il ne songeoit point a celle des autres car comme il connoissoit la haute vertu d'elise il ne redoutoit pas ses rivaux et il aprenhendoit bien davantage qu'elle ne s'opiniatrast a ne se vouloir point marier qu'il ne craignoit qu'elle luy en preferast quelqu'un ainsi la compagnie se separa avec divers sentimens poligene en sortit avec la crainte que son frere ne devinst son rival phocilion fort afflige de l'insensibilite d'elise et de l'aversion qu'elle avoit pour le mariage lyriope avec une envie demesuree de ce qu'elle se pouvoit reprocher a elle mesme qu'elise estoit plus belle qu'elle et agenor beaucoup moins amoureux de lyriope et beaucoup plus amoureux d'elise qui sans pendre nulle part a l'agitation qu'elle causoit dans l'esprit des autres demeura dans sa tranquilite ordinaire le procede de phocilion l'obligea pourtant extremement et disposa son ame a faire ce qu'elle pourroit pour se faire un veritable amy d'un si respectueux amant il ne luy fut pourtant pas possible de faire ce miracle car je croy qu'on pourroit apeller ainsi un semblable changement en effet il falut qu'elise se contentast de ce qu'il ne luy disoit pas ce qu'il sentoit pour elle il voulut pourtant le luy dire une fois mais elle s'en irrita de telle sorte qu'il s'imposa luy mesme un silence si exact qu'a peine osoit-il seulement soupirer en secret il est vray qu'elise pour luy donner quelque consolation luy promit que si elle avoit quelque jour a changer d'advis et 
 a prendre la resolution de se marier ce seroit a son advantage le conjurant toutesfois de croire qu'elle ne pensoit pas que cela pust jamais arriver et le priant imstamment de viure avec elle comme s'il eust este son frere et en effet phocilion dont j'ay sceu les sentimens les plus secrets n'eut jamais la hardiesse depuis cela de parler ouvertement de sa passion a elise cependant lyriope croyant tousjours s'assurer davantage du coeur d'agenor continua de le favoriser et de luy donner mille tesmoignages d'une passion violente mais toute la cour continua aussi de s'en apercevoir et d'en dire cent choses qui luy estoient fort desavantageuses ce fut en vain que quelques unes de ses amies luy en parlerent car elle avoit une dangereuse maxime pour celles qui veulent conserver leur reputation qui estoit de croire que pourveu qu'elle ne fust pas tout a fait criminelle elle n'avoit rien a craindre et qu'elle devoit se moquer de tous les advis qu'on luy donnoit mais la chose ayant enfin este jusqu'a la reine elle en receut une reprimande si rude qu'elle commenca de voir qu'elle avoit eu beaucoup d'imprudence elle ne se seroit peut-estre pourtant pas corrigee pour cela ny n'auroit pas change sa facon d'agir avec agenor sans une autre raison qui l'y porta et que je suis assure que vous ne scauriez deviner car enfin madame il faut que vous scachiez que poligene estant persuade que la tiedeur de l'amour 
 qu'agenor avoit pour lyriope venoit de la facilite qu'il trouvoit dans son esprit creut que pour l'empescher d'augmenter et pour empescher aussi que le commencement de cette passion qu'il voyoit naistre dans son coeur pour elise ne s'accreust il faloit faire en sorte que lyriope meslast quelquesfois quelque severite a la complaisance qu'elle avoit pour agenor si bien que cherchant par ou il pourroit faire reuissir son dessein il s'advisa de parler a unes des filles de la reine nommee phocinde qui estoit amie particuliere de lyriope et qui estoit aussi la sienne comme poligene est infiniment adroit il fit si bien qu'il engagea insensiblement cette personne a parler de lyriope pour qui il tesmoignoit avoir beaucoup d'estime luy disant mesme quoy qu'il ne fust pas vray qu'il eust bien aise qu'agenor l'eust espousee ainsi venant insensiblement a entrer en confidence de cette avanture phocinde luy dit que lyriope trouvoit que depuis quelque temps agenor estoit un peu negligent pour tout ce qui la touchoit que cependant elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour l'obliger l'assurant qu'elle n'avoit jamais este plus complaisante ny plus douce ny plus exacte qu'elle estoit a faire les choses qu'il desiroit qu'elle fist si j'avois quelque amy bien particulier reprit poligene en riant qui fust amoureux de la belle phocinde je me garderois bien de luy descouvrir un secret que je m'en vay luy aprendre de peur qu'en faisant du 
 bien a lyriope je ne fisse du mal a mon amy mais comme le hazard a fait que je n'ay pas d'amitie particuliere avec ses amans il faut que je luy descouvre une foiblesse des hommes qu'elle ne scait sans doute point afin que la scachant elle puisse conseiller la belle lyriope comme elle a besoin de l'estre si elle veut resveiller dans le coeur de mon frere une passion que je souhaite qui y soit assez violente pour l'obliger a l'espouser cette alliance me plaist infiniment adjousta-t'il quoy qu'il ne fust pas vray c'est pourquoy aimable phocinde il faut que je vous aprenne que la raison pour laquelle la passion d'agenor s'allentit c'est que lyriope est trop egallement douce pour luy car enfin il faut que vous scachiez qu'a parler de l'amour en general elle n'est jamais violente que lors que les desirs sont violens et comme il n'est pas possible qu'ils le soient long-temps lors qu'on accorde tousjours aisement ce qu'on desire il s'ensuit de necessite que si on veut entretenir une passion dans sa violence il faut qu'une belle personne n'accorde mesme les faveurs qu'elle veut accorder qu'aveque peine afin d'en redoubler le prix et qu'il y ait toujours un assez grand intervale entre les premiers desirs et la possession de la chose desiree c'est aux rois poursuivit il a donner tost et a donner de bonne grace mais c'est aux belles a donner tard a donner presques comme si elles s'en repentoient et a faire des liberalitez avares s'il est permis de parler ainsi car autrement on 
 s'accoustume a leurs faveurs on les recoit presques sans plaisir et par consequent sans reconnoissance je pense mesme adjousta-t'il qu'on peut dire qu'il est de ces especes de graces comme d'un petit ruisseau qui coule si doucement entre deux rives de gason qu'a peine ceux qui se promenent aupres s'apercoivent ils qu'il y soit mais au contraire si de distance en distance on y fait quelque petits amas de cailloux qui luy facent quelques legers obstacles il en bondit il en gronde il en murmure il en coule apres plus agreablement il divertit plus ceux qui le regardent il les reveille de leur resverie ou les fait du moins resver avec plus de plaisir c'est pourquoy phocinde il faut que les faveurs de lyriope ne soient plus accordees a agenor avec tant d'esgalite car enfin je vous le dis encore une fois les hommes ont cette foiblesse de s'accoustumer aisement aux graces qu'on leur fait et puis qu'il faut que je vous descouvre tous les deffauts de mon sexe je vous diray que selon mon sens il seroit plus aise de rallumer des flammes qu'une excessive rigueur auroit esteintes que si elles l'estoient par des faveurs trop esgalles et trop continuees comme l'amour est une passion capricieuse ennemie de la raison et accustumee a renverser toutes sortes de regles et toutes sortes de loix elle veut qu'il y ait de l'inegalite en tout ce qui la regarde et comme elle met bien souvent dan un mesme coeur de la crainte et de l'esperance de l'insolence et 
 du respect de la joye et de la douleur elle veut de mesme qu'il se face un meslange continuel de rigueurs et de graces qui succedant les unes aux autres font que les desirs renaissent dans le coeur d'un amant et que l'amour y dure sans s'attiedir c'est pourquoy phocinde il faut que vous conseilliez a la belle lyriope afin de ramener mon frere a son devoir de mesler quelquesfois un peu de severite a la bonte qu'elle a pour luy en effet outre qu'il a assurement le deffaut dont je viens de vous parler aussi bien que tout le reste des hommes il est encore vray que son temperamment particulier veut qu'elle agisse comme je dis car comme il est glorieux je suis assure qu'il aime a vaincre tout ce qui luy resiste et que quand ce ne seroit que par opiniastrete il s'obstinera a vouloir entierement qu'elle soit a luy si elle peut seulement luy faire croire qu'il n'est pas tout a fait asseure de ne pouvoir jamais perdre son coeur mais phocinde adjousta-t'il il est de la rigueur dont je veux que lyriope se serve pour guerir la langueur qui paroist estre en l'ame d'agenor comme de certains remedes violens que les medecins arrabes ont inventez qui ressuscitent presques les morts lors qu'on en prend autant qu'il faut et lors qu'il le faut et qui tuent aussi en peu de temps si on en prend trop et mal a propos c'est donc a lyriope a connoistre jusques a quel point elle doit porter cette severite qui donne apres de si douces heures a ceux pour qui on l'a 
 eue lors que la douceur luy succede et luy assure en suitte pour si long temps les conquestes de celles qui en scavent user avec discretion tant que poligene parla phocinde l'escouta attentivement et demeura si fortement persuadee de ce qu'il luy disoit qu'elle prit une ferme resolution de conseiller lyriope comme poligene vouloit qu'elle le fust mais enfin que la chose fist un plus grand effet il obligea phocinde a ne dire pas a son amie qu'ils eussent parle d'elle ensemble ce qu'elle luy promit et ce qu'elle luy tint car comme elle pensoit servir importamment lyriope de luy persuader d'agir de cette sorte avec agenor soit qu'il la deust espouser ou ne l'espouser pas elle ne creut pas la trahir de luy faire un secret de la conversation qu'elle avoit eue avec poligene et qu'elle avoit si bien retenue qu'elle n'en avoit rien oublie il ne luy fut pourtant pas si aise de persuader son amie qu'il avoit este facile a poligene de la persuader toutesfois lyriope s'apercevant tous les jours qu'agenor estoit moins soigneux qu'il oublioit bien souvent ce qu'elle luy avoit dit et qu'il avoit moins de joye quand il la voyoit qu'il resvoit souvent aupres d'elle et qu'en fin il estoit fort change prit la resolution de faire pour ramener agenor a son devoir ce qu'elle n'avoit pas voulu faire pour conserver sa reputation mais comme elle n'estoit pas accoustumee a estre severe on peut dire que jamais belle n'a eu si mauvaise grace a l'estre que 
 celle la neantmoins d'abord la chose ne laissa pas de luy succeder heureusement car la premiere fois qu'agenor s'aperceut qu'elle avoit quelque froideur pour luy il s'empressa assez a luy en demander la cause et pour estre que si elle eust sceu mesnager la chose elle eust retenu cet esclave qui luy eschapoit mais comme elle a tousjours eu plus d'esprit que de jugement elle fut si aise de voir que le conseil de phocinde avoit produit un si bon effet qu'elle creut que pour achever de ramener entierement agenor a la raison il n'y avoit qu'a continuer d'estre rigoureuse si bien que suivant son naturel violent et envieux elle ne parut pas seulement severe elle parut bizarre et quelque chose de pis de sorte qu'agenor qui aimoit desja fort elise et qui estoit bien embarrasse a trouver un pretexte pour quitter lyriope se servit de celuy qu'elle luy donna elle mesme et commenca de la voir moins et bientost apres de ne la voir ainsi le conseil que poligene avoit fait donner a lyriope n'ayant pas este bien entendu ny bien execute produisit un effet tout contraire a son dessein car il acheva de detruire une passion qu'il vouloit augmenter et d'en augmenter une autre qu'il vouloit detruire je ne vous diray point quel fut le desespoir de lyriope lors qu'elle s'aperceut qu'elle avoit perdu sa conqueste elle rompit avec phocinde a cause du conseil qu'elle luy avoit donne elle devint encore plus envieuse qu'elle n'estoit auparavant et vint a hair si horriblement elise 
 chez qui elle sceut qu'agenor estoit presque tousjours qu'elle se resolut de la prendre pour l'objet de sa colere et de sa vangeance quoy qu'elle n'eust volontairement rien contribue a l'infidelite d'agenor car outre qu'elise n'a jamais assujetty de coeurs avec le dessein de le faire je scay encore de certitude qu'elle regardoit agenor comme un fort agreable amy mais comme un fort dangereux amant et qu'il n'y avoit point d'homme au monde de qui elle eust plus aprehende d'estre aimee que de celuy la car comme elle a infiniment de l'esprit elle connoissoit parfaitement celuy d'agenor qui estant remply de hardiesse d'artifice et de vanite ne pouvoit pas aimer long temps sans nuire a celles qu'il aimoit ou du moins sans les persecuter de cent manieres differentes cependant il estoit si naturel a elise d'inspirer du respect a ceux qui l'aprochoient et sa fierte estoit une si fidelle garde de sa beaute et de sa vertu qu'agenor tout hardy qu'il estoit n'osa entreprendre de luy faire serieusement une declaration d'amour mais il ne pouvoit aussi se resoudre de soupirer en secret et de souffrir des maux dont on ne luy tiendroit jamais conte joint qu'il disoit encore que ces amans languissans qui ne font continuellement que gemir et se pleindre n'estoient propres qu'a ennuyer celles qu'ils aimoient qu'au contraire pour estre aime il faloit plaire que pour plaire il faloit estre guay et enjoue et qu'enfin puisqu'on representoit tousjours 
 l'amour entre les yeux et les ris et concluoit que les soupirs et les larmes ne luy estoient pas si propres que le divertissement et la joye joint aussi que comme elise estoit naturellement guaye il creut qu'il ne pourroit mieux faire que de songer a la divertir sans luy parler serieusement de sa passion il pensa mesme que de l'humeur dont elle estoit il ne pourroit jamais venir a bout d'obtenir cette liberte c'est pourquoy il forma le dessein de l'accoustumer insensiblement en raillant a souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit jugeant bien que comme elle scavoit le monde et qu'elle entendoit raillerie elle ne pourroit pas s'offencer d'une chose de cette nature qu'il luy diroit en riant et en presence de beaucoup de gens esperant par la cacher la verite de sa passion aux yeux de son frere qu'il soubconnoit estre amoureux d'elise aussi bien que luy et qu'il ne vouloit pas qui sceut qu'il estoit son rival et en effet agenor estant un jour chez elise et la compagnie estant fort grande on se mit a luy faire la guerre de son inconstance pour lyriope car cette imprudente fille ne s'estant guere moins scandalisee dans le monde apres avoir rompu avec agenor qu'elle avoit fait en liant amitie aveque luy on en parloit avec beaucoup de liberte et d'autant plus qu'on disoit que la reine l'alloit renvoyer chez ses parens et qu'elle estoit fort irritee contre elle de sa mauvaise conduitte agenor voyant donc qu'on luy faisoit cent questions sur son inconstance 
 se resolut de ne laisser point passer le jour sans executer son dessein de sorte qu'il se mit a respondre indifferemment en raillant a tout ce qu'on luy dit pour moy disoit elise en riant je pense que si j'estois a vostre place j'aimerois mieux dire que je n'aurois jamais este amoureux de lyriope et que j'aurois seulement semblant de l'estre que d'advouer comme vous faites que vous estes un infidelle puis qu'en cas de galanterie il me semble qu'il y a presques plus de honte a estre inconstant que fourbe car enfin pour estre le dernier il faut du moins avoir de l'esprit de la hardiesse et de l'invention mais pour estre le premier il ne faut avoir que de la foiblesse je pense mesme adjousta t'elle qu'il seroit moins honteux a lyriope que vous ne l'eussiez jamais aimee que d'avoir cesse de l'aimer comme ma passion dit-il avec une fausse modestie a fini par la rigueur de lyriope je suis persuade que mon inconstance n'est honteuse ny pour elle ny pour moy ne vous excusez point sur la severite de lyriope luy dit poligene qui estoit bien aise de l'accuser devant elise car je suis assure que devant qu'elle fust severe vous commenciez desja d'estre inconstant et de cesser d'aimer par vostre propre legerete sans qu'elle y contribuast rien il est vray respondit hardiment poligene en riant comme s'il n'eust voulu dire qu'une simple raillerie que je suis contraint d'advouer que je commencay de cesser d'aimer lyriope quand 
 elle s'advisa de me mal traitter mais il ne l'est pas que ce fust par ma propre legerete et par quelle autre raison pourroit-ce avoir este reprit brusquement elise c'est parce repliqua t'il en la regardant et en eslevant la voix afin que tout le monde l'entendist mieux que vous estes accoustumee a faire des inconstans de tous ceux qui vous voyent que je ne pouvois pas estre aupres d'elle et aupres de vous que je m'ennuyois bien souvent de ne voir personne chez la reine durant que je scavois que tous les honnestes gens de la cour estoient a vos pieds a vous adorer et que j'ay enfin voulu faire ce que tous les autres font c'est a dire vous voir vous entendre vous admirer et vous dire hardiment devant tout le monde ce que je suis assure que pas un de vos adorateurs n'a eu la hardiesse de vous dire seulement en secret comme agenor dit cela avec cet enjouement qui luy estoit si naturel et qui luy sieoit si bien toute la compagnie s'en mit a rire a la reserve de poligene qui en rougit de sorte qu'elise n'osant pas prendre serieusement une chose que tant d'honnestes personnes prenoient comme une raillerie galante se mit a rire comme les autres il est vray que ce fut un peu fierement et en rougissant elle respondit pourtant a agenor comme raisonnablement elle luy devoit respondre c'est a dire sans se facher et comme expliquant la chose comme un simple jeu d'esprit et en effet elise le croyant tel de 
 grace agenor luy dit elle ne vous servez point de moy pour excuser vostre foiblesse et ne me chargez point de la haine de lyriope pourveu que vous enduriez mon amour poursuivit il ne vous souciez pas de sa haine car graces aux dieux je m'en suis bien garanty je vous assure reprit elise que j'aime mieux que lyriope m'aime que vous et que je crains bien plus sa haine que la vostre pour ma haine luy dit-il madame vous en estes en seurete mais pour mon amour il n'en est pas de mesme car puis que j'ay tant fait que de vous en donner des marques en une si grande compagnie il y va de mon honneur de n'en demeurer pas la mais repliqua-t'elle en riant s'il y va de vostre honneur de n'en demeurer pas la il y va aussi de ma gloire de vous empescher d'aller plus loin c'est pourquoy taisez vous je vous en conjure si vous ne voulez que je prenne fort serieusement le party de lyriope et que je vous gronde estrangement d'avoir quitte une si belle personne aussi bien adjousta-t'elle en riant encore quelle seurete pourrois-je prendre en l'affection d'un infidelle la seurete que vous y trouverez repliqua-t'il c'est que vous n'agirez pas comme elle et que j'espere que vous renverserez l'ordre qu'elle a garde aveque moy car enfin elle a este douce au commencement et severe a la fin et je veux esperer que vous serez douce a la fin et severe au commencement ha agenor luy dit-elle vous vous trompez je ne suis pas changeante 
 comme vous ce que je suis une fois je le suis toute ma vie et puis que je suis fiere il faut que je la sois eternellement la fierte vous sied si bien luy dit poligene que vous auriez grand tort de la quitter la douceur luy sieroit bien mieux reprit agenor mais comme on ne luy en a jamais veu en galanterie on ne se l'imagine pas elise est si douce pour ses amis dis-je a agenor que je suis bien aise qu'elle ne le soit point a ses amans parce que je suis persuade qu'elle la seroit moins pour moy c'est une voye qui vous dura long-temps reprit phocilion que celle que vous donne la fierte d'elise pour ses amans et sa douceur pour ses amis je vous suis bien obligee repliqua t'elle d'avoir si bonne opinion de moy et je ne vous le suis guere luy dit agenor de recevoir avec tant d'indifference une declaration d'amour que mesme vous ne daignez pas vous en mettre en colere je ne m'estonne pas repliqua elise si lyriope s'est lassee de vous car enfin il n'y a qu'un quart d'heure que vous dites que vous estes mon amant et vous ne scavez desja ce que vous voulez tantost vous dites que la douceur me sieroit bien et tantost que ma colere vous obligeroit c'est pourquoy tout ce que je puis vous dire est que je me repens de vous avoir accuse d'inconstance pour lyriope et que bien loin de croire que vous l'ayez quittee je croy qu'elle vous a chasse parce que vous l'importuniez car enfin vous m'importunez desja quoy que 
 vous ne me disiez qu'en raillant ce que vous luy disiez serieusement apres cela agenor voulut respondre mais elise m'adressant la parole changea de discours et forca la compagnie d'en changer aussi cependant phocilion remarqua encore mieux que poligene malgre l'enjouement d'agenor que ce qu'il sembloit dire en raillant estoit effectivement vray et s'aperceut aussi par l'inquietude de poligene que l'affection qu'il avoit pour elise n'estoit pas de la nature dont il la disoit estre de sorte que phocilion se vit deux rivaux qu'il ne pensoit pas avoir dont l'un prenoit la resolution de cacher sa passion en la descouvrant et l'autre de la descouvrir a elise en la luy cachant ou du moins en ne luy donnant simplement lieu que de la deviner phocilion n'en eut pourtant que la douleur qui suit inseparablement la connoissance qu'on a d'avoir un rival nouveau car du coste d'elise il ne craignit rien d'autre part poligene qui estoit fin et experimente en galanterie apres avoir bien observe son frere aprehenda fort qu'il ne vinst a aimer esperduement elise neantmoins la legerete de l'humeur d'agenor et la fierte d'elise l'assuroient joint aussi qu'agenor qui ne vouloit pas qu'on sceust son secret voulut tromper son frere c'est pourquoy l'estant alle voir le soir a sa chambre lors qu'il se fut retire il se mit a exagerer la joye qu'il avoit de tout ce qu'il avoit dit a elise l'apresdisnee car dit-il je suis assure que lyriope le scaura et 
 que je seray pleinement vange de cette severite qu'elle a voulu avoir aveque moy quand il n'en estoit plus temps enfin madame agenor joua si bien qu'il embarrassa fort poligene et le fit douter de ce qu'il croyoit un quart d'heure auparavant ne pouvant en effet determiner en luy mesme ce qu'il devoit croire ou ne croire pas cependant il continua d'agir avec elise comme il avoit fait ce jour la mesme devant straton qui prenoit plaisir a tout ce qui disoit agenor la presence de barce ne l'en empeschoit mesme pas quelque capricieuse qu'elle fust de sorte qu'il falut qu'elise s'accoustumast a cette galanterie publique et elle le fit d'autant plustost qu'elle ne creut point en effet qu'agenor fust amoureux d'elle il y avoit pourtant tousjours quelques momens au jour ou elle en avoit de la colere mais l'enjouement d'agenor la dissipoit bien tost en luy persuadant qu'il ne l'aimoit point a force de luy dire tout haut qu'il l'aimoit elle creut mesme quelquesfois qu'il n'agissoit ainsi que pour faire despit a lyriope car ce qu'il y avoit d'admirable estoit que lors qu'il y avoit du monde agenor ne manquoit jamais de luy dire mille agreables galanteries de vouloir estre plus pres d'elle que les autres de la regarder avec attention de la louer avec empressement de l'observer aveque soin et de faire enfin tout ce que l'amour la plus violente et la plus galante peut faire aux plus honnestes gens il est vray 
 qu'il faisoit tout cela sans chagrin et avec une liberte d'esprit admirable qui faisoit tousjours croire a elise que son coeur n'estoit pas engage mais ce qu'il y avoit de rare en cette avanture comme je l'ay desja dit estoit qu'apres qu'agenor avoir dit mille galanteries a elise devant le monde s'il arrivoit que la compagnie s'en allast et qu'il demeurast seul aupres d'elle il perdoit toute sa hardiesse de sorte que n'osant continuer de luy parler comme auparavant il devenoit plus serieux et plus triste et n'entretenoit elise que de choses indifferentes encore estoit-ce avec peu de suitte mais ce qu'agenor faisoit avec dessein que cela servist a faire deviner sa passion a elise estoit ce qui l'empeschoit de la connoistre ne pouvant pas s'imaginer qu'un amant parlant sans tesmoins a la personne qu'il aimoit pust ne luy dire jamais rien qui luy donnast lieu de croire qu'il estoit vray amoureux cependant il estoit vray qu'agenor l'estoit d'elise autant qu'il le pouvoit estre et il estoit vray aussi qu'il luy parloit continuellement de sa passion des qu'il y avoit du monde et qu'il ne luy en parloit jamais lors qu'il n'y avoit personne mais ce qu'il y avoit encore d'admirable estoit que ce bizarre procede le faisoit jouir de mille privileges car comme il disoit les choses plaisamment et qu'il divertissoit fort elise cela faisoit qu'elle luy parloit davantage qu'a un autre de plus la chose estant sceue de toute la cour agenor n'alloit 
 jamais en aucun lieu ou il rencontrast elise qu'on ne le mist aussi tost aupres d'elle tout le monde voulant contribuer a une galanterie qui faisoit dire de si jolies choses a agenor ainsi il se voyoit tous les ours au prejudice de tous ses rivaux avoir beaucoup de familiarite avec elise et estre tousjours ou chez elle ou aupres d'elle il se fit mesme tellement aimer de straton qu'il ne pouvoit estre un jour sans le voir qu'il ne s'en pleignist d'autre part lyriope scachant le procede d'agenor s'imagina que peut-estre n'aimoit-il point elise qu'il ne faisoit cette galanterie ouverte que pour la punir de sa severite et qu'il l'aimoit encore dans le fonds de son coeur de sorte que cette imprudente fille fit cent choses inutilement pour le rapeller qui acheverent de la perdre et qui redoublerent encore sa haine et sa fureur contre elise lors qu'elle s'aperceut qu'effectiuement elle n'avoit plus aucune part au coeur d'agenor qui continuoit d'agir selon sa coustume ordinaire et il accoustuma de telle sorte elise a toutes les douceurs qu'il luy disoit qu'elle y respondoit en riant sans s'en plus facher tous sex rivaux mesme n'en avoient point de jalousie excepte poligene qui ne put jamais prendre plaisir a ce divertissement qui ne passoit que pour un jeu d'esprit cependant comme elise avoit une vertu scrupuleuse elle se mit un jour en fantaisie de craindre qu'on ne s'imaginast que lors qu'agenor l'entretenoit seule il ne luy dist serieusement ce 
 qu'il luy disoit en raillant devant tout le monde et elle eut d'autant plustost ce sentiment la qu'estant allez ensemble poligene et moy pour la voir nous y trouvasmes agenor qui des qu'il nous vit recommenca de faire ce qu'il faisoit tousjours c'est a dire le galant d'elise et comme cela ne plaisoit pas a poligene il se mit a resver si profondement qu'elise ne put s'empescher de luy faire la guerre de ce qu'il escoutoit si peu ce qu'on disoit luy demandant a quoy il pouvoit penser si profondement je pense madame luy dit-il que j'aimerois mieux scavoir ce que vous faisiez l'honneur a mon frere de luy dire lors que nous sommes entrez telamis et moy que de scavoir ce qu'agenor dit presentement poligene n'eut pas plustost dit cela qu'elise en rougit s'imaginant bien alors que la crainte qu'elle avoit n'estoit pas mal fondee elle ne voulut pourtant pas prendre la chose serieusement au contraire elle dit a poligene qu'elle luy estoit bien obligee de luy avoir donne lieu de croire qu'il ne faloit pas qu'elle endurast qu'agenor luy parlast en particulier mais madame reprit agenor vous voulez donc que je vous parle toujours d'amour car puis que je vous en parle des qu'il y a des gens et que je ne vous en parle jamais lors qu'il n'y a personne vous voulez bien que je tire autant de vanite de ce que vous me voulez deffendre de vous entretenir quand vous serez seule qu'un de vos autres amans en pourroit tirer si vous 
 luy donniez quelque assignation bien solitaire car enfin il ne pourroit vous dire en particulier que ce que je vous dis en public et vous m'obligez autant de me voir en compagnie que vous l'obligerez de le voir seul vous estes si peu sage reprit elise en riant que vous estes arrive au point de ne pouvoir plus me mettre en colere mais cela n'empesche pas que je ne veuille a l'advenir ne vous parler plus sans tesmoins je vous en seray infiniment redevable dit-il car lors que je suis seul aveque vous je vous crains de telle sorte et le respect m'impose un si cruel silence que je n'oserois vous dire rien de ce que j'ay dans le coeur en verite dit elise en riant je ne pense pas que jamais amant ait fait un pareil remerciment quoy qu'il en soit adjousta t'elle j'ayme mieux que vous me parliez donc d'amour en public que de me parler de choses indifferentes en particulier mais madame je ne songe pas que je m'arreste trop longtemps a vous raconter de petites choses qui ne sont pas absolument necessaires je vous diray donc qu'en effet elise depuis cela esvita souvent aveque soin de parler en particulier avec agenor de sorte que lors qu'il se fut determine a vouloir l'entrenir plus serieusement de sa passion et a luy persuader que ce n'estoit pas une raillerie il se trouva assez embarrasse a en trouver l'occasion cependant phocilion vivoit tousjours avec elise d'une maniere si respectueuse et obligeante qu'elle se sentit engagee d'en avoir du 
 moins de la reconnoissance puis qu'elle ne pouvoit avoir de sentimens plus passionnez dans l'ame elle souffrit pourtant a la fin qu'il luy dist une fois ouvertement que cet amy dont il luy avoit parle et luy n'estoient qu'une mesme chose il ne tira neantmoins autre avantage de la connoissance qu'elle eut de sa passion sinon qu'elle luy promit tout de nouveau que si elle avoit a changer de resolution et a prendre celle de se marier ce seroit en sa faveur mais en mesme temps elle luy dit encore qu'elle ne croyoit pas que cela arrivast jamais et qu'elle le conjuroit de vouloir se contenter d'estre de ses amis je ne m'arreste point madame a vous parler de ce grand nombre d'esclaves que les beaux yeux d'elise captiverent car je me rendrois incroyable joint que n'y ayant rien eu de remarquable en leur amour sinon qu'elise les mal-traitta tous estrangement j'ay creu que je devois m'attacher principalement a ceux dontje vous ay descrit et la personne et l'humeur et de qui les avantures sont assez particulieres pour suivre donc ma resolution je vous diray qu'agenor voyant que plus il disoit en public a elise qu'il estoit amoureux d'elle moins elle le croyoit se resolut a la fin de le luy dire en secret il considera pourtant ce dessein la comme le plus dangereux qu'il eust pu prendre mais ne pouvant plus se resoudre a aimer sans qu'on le sceust et a dire tousjours qu'il aimoit sans estre creu il se determina a tout hazarder 
 cependant comme elise esvitoit a luy parler seule depuis ce que poligene luy avoit dit il fut plusieurs jours sans trouver l'occasion qu'il cherchoit c'estoit pourtant l'homme du monde le plus propre a executer les choses les plus difficiles et a trouver le plus aisement toutes les occasions dont il avoit besoin car outre qu'il estoit fort adroit fort diligent et fort soigneux il avoit encore des gens qui scavoient le servir admirablement a descouvrir tout ce qu'il vouloit scavoir et a suivre ses ordres exactement de plus il avoit un esprit insinuant et flateur qui estant joint a beaucoups de liberalite le rendoit maistre de tous les domestiques des maisons ou il avoit quelque interest de galanterie et par ce moyen il luy estoit aise de scavoir quelles estoient les heures ou il y avoit du monde ou celles ou il n'y en avoit pas chez elise aussi fut-il si fidellement adverty qu'apres avoir cherche inutilement durant quelques jours l'occasion de luy parler il sceut qu'elle avoit commande un matin qu'on dist qu'elle n'y estoit pas de sorte que se servant de la familiarite avec laquelle il vivoit avec straton il fut disner chez luy si bien qu'apres le repas il fut conduire elise a sa chambre qui ne voulant voir personne ne voulut pas demeurer a celle de straton ny a celle de barce elle voulut mesme l'empescher de la mener a son apartement mais son pere qui aimoit agenor luy ayant dit que sa civilite ne devoit pas tirer a consequence 
 estant autant de ses amis qu'il l'estoit elle fut contrainte de le souffrir il falut encore qu'elle endurast qu'il entrast dans sa chambre car comme il fut a la porte ou elle croyoit qu'il la deust laisser il fit semblant d'avoir une fort plaisante chose a luy conter de sorte que comme il estoit assez accoustume a luy en dire qui la divertissoient elle le pria elle mesme d'entrer en suitte dequoy agenor inventant sur le champ je ne scay quelle bizarre nouvelle pour avoir pretexte de commencer a faire conversation avec elise elle creut en effet qu'il n'avoit autre dessein que de luy conter cette avanture qu'il luy disoit tout haut mais apres qu'il eut acheve de la dire et qu'elle voulut luy ordonner de se retirer agenor prenant la parole madame luy dit-il en abaissant la voix de peur d'estre entendu par deux femmes qui estoient a elle et qui estoient alors dans sa chambre je ne suis pas encore au bout de tout ce que j'ay a vous dire car enfin madame il faut que je vous aprenne une chose qui vous surprendra quoy qu'elle ne vous deust pas surprendre et qui selon toutes les aparences vous donnera de la colere quoy qu'elle ne vous en deust pas donner a ce que je voy reprit elise vous me croyez bien injuste puis que vous dites que je seray surprise de ce qui ne me devroit pas surprendre et que j'auray de la colere de ce qui ne m'en devroit pas donner mais encore adjousta-t'elle voudrois-je bien scavoir quelle chose peut estre celle la c'est madame 
 dit-il qu'il y a un homme au monde qui se pleint estrangement de ce que vous ne scavez point qu'il vous adore quoy qu'il vous l'ait dit cent mille fois en sa vie quoy reprit elise en rougissant de despit sans songer qu'agenor vouloit parler de luy mesme il y a un homme au monde qui a l'insolence de dire qu'il m'ait dit seulement une fois qu'il m'aimoit je scavois bien madame reprit froidement agenor que vous ne pourriez m'entendre sans avoir de la colere je veux pourtant pourtant poursuivit innocemment elise que vous me disiez qui est cet homme qui a perdu la raison ou la memoire je le veux madame reprit-il mais ce sera s'il vous plaist a condition que vous ne me bannirez pas quoy que je vous aprenne des choses qui vous desplairont car si vous ne me promettez solemnellement ce que je souhaite vous ne scaurez point ce que vous voulez scavoir ce n'est guere ma coustume repliqua elise de confondre les innocens et les coupables mais puis que vous ne vous fiez pas a mon equite je veux bien vous promettre de ne vous bannir point quoy que vous me puissiez dire de cet insense qui croit m'avoir dit plus de cent fois ce qu'il n'a peutestre pas pense une seule mais encore adjousta t'elle en quel pais est-il nay et comment l'apelle-t'on celuy dont je parle est de tyr reprit cet artificieux amant et il s'apelle agenor agenor repliqua elise en riant sans croire qu'il parlast serieusement est si fort accoustume a dire des folies que ce n'est pas 
 estre fort sage que de faire quelque fondement sur ce qu'il dit cependant quoy que je le connoisse mieux que personne ne l'a jamais connu il ne laisse pas de m'attraper tousjours ha madame s'escria-t'il qu'il s'en faut bien que vous ne me connoissiez car enfin n'est-il pas vray que vous avez creu et que vous croyez peutestre encore que toutes les fois que je vous ay dit que je vous aimois devant tout le monde je vous le disois sans qu'il fust vray et seulement parce que cette sorte de conversation paroissoit divertissante il est vray que je l'ay creu respondit elise que je le croy encore que je le croiray toute ma vie que je ne puis jamais le croire autrement et qu'il vous est mesme avantageux que je le croye tousjours je n'ay donc qu'a me preparer a la mort reprit agenor car enfin mrdame ce seroit une trop cruelle avanture que la mienne s'il faloit que je ne pusse jamais vous persuader que je vous aime seulement parce que je vous l'ay trop dit et que je vous l'ay dit trop publiquement de grace agenor repliqua elise croyant tousjours qu'il railloit ne vous pleignez pas de mon incredulite et soyez fortement persuade que si je vous croyois vous ne parleriez pas si longtemps il n'est peutestre pas si aise que vous pensez poursuivit-il d'imposer silence a un amant desespere et a un amant accoustume a dire tous les jours qu'il aime sans estre oblige d'en faire un mistere quoy qu'il en soit dit elise je vous declare que je n'aime point cette 
 galanterie lors qu'il n'y a personne je suis mesme persuadee adjousta-t'elle que la raillerie est nee dans le tumulte et qu'elle est plus propre a une conversation generale qu'a une conversation particuliere en effet c'est sans doute perdre une plaisante chose que de la dire a une seule personne il faut que tous ceux qui raillent ayent des rieurs de leur coste et il faut assurement quand on n'est que deux parler un peu plus serieusement je vous proteste madame repliqua-t'il que je ne dis jamais de verite plus serieuse que celle que je vous dis lors que je vous assure que je ne vous ay jamais dit en raillant que je vous aimois et que je l'ay toujours dit comme il estoit effectivement dans mon coeur gardez vous bien interrompit elise de me donner seulement lieu de soubconner que ce que vous dites pust estre car comme vous me divertissez fort je serois au desespoir de vous bannir vous n'estes plus en pouvoir de le faire reprit-il car je vous ay engagee par serment de ne le faire pas non non dit elise en riant ne pensez pas que je sois assez simple pour vous croire mais madame reprit-il comment pouvez vous ne me croire pas et quand je ne vous aurois jamais dit que je vous aime ne devriez vous pas en estre assuree en voyant seulement avec quelle assiduite je suis aupres de vous si vous ne me l'aviez jamais dit reprit elle je le croirois bien plus aisement et vous en seriez bien plus malheureux mais madame repliqua-t'il si je ne vous aime point 
 que fais-je de cette ame passionnee que les dieux m'ont donnee en me donnant la vie et le moyen qu'un coeur aise a s'embraser que le mien ait pu vous connoistre sans vous aimer et connoistre encore aussi parfaitement que je vous connois car enfin madame puis qu'en me louant je puis vous faire connoistre ma passion il faut que je vous die qu'il n'y a peut estre pas un de mes rivaux qui scache si bien ce que vous valez que je le scay comme je ne songe qu'a vous observer je puis me vanter que je scay mieux qu'eux combien vostre beaute est an dessus de toutes les autres beautez et combien vostre merite surpasse celuy de toutes les personnes de vostre sexe et de vostre siecle cela estant ainsi madame comment pouvez vous concevoir qu'il soit possible que je ne vous aime point et que je vous l'aye pu dire sans qu'il fust vray encore une fois agenor interrompit elise je ne puis souffrir cette raillerie que lors qu'il y a du monde et je ne concevray jamais qu'un homme effectivement amoureux pust l'aller dire en riant devant cent personnes differentes a la personne qu'il aimeroit mais madame reprit-il si vous enduriez qu'on vous le dist en particulier je n'aurois pas cherche ce foible soulagement a mon mal mais comme je scay que vous estes fiere jusqu'a la cruaute j'ay creu qu'il faloit vous tromper abuser tous mes riuaux et me servir de cette invention jusques a ce que je vous eusse assez rendu de service 
 pour pouvoir raisonnablement esperer que vous me pardonneriez la temerite que j'ay d'oser vous adorer elise entendant parler agenor de cette sorte se trouva bien embarrassee car d'un coste elle trouvoit avoir lieu de croire qu'il vouloit avoir le plaisir de luy avoir fait une tromperie et de l'autre elle craignoit qu'il n'y eust quelque verite a ce qu'il luy disoit luy semblant qu'en effet il luy parloit trop serieusement de sorte que comme elle aimoit mieux pancher vers la severite que de luy donner lieu de croire qu'elle fust moins fiere qu'elle n'avoit accoustume de l'estre elle se resolut plustost a s'exposer a donner la joye a agenor de l'avoir trompee qu'a luy donner quelque esperance de sorte que faisant paroistre toute la fierte de son ame dans ses yeux sur son visage et dans ses paroles cet amant tout hardy qu'il estoit se trouva bien embarrasse cessez luy dit elle cessez de parler comme vous faites si vous ne voulez me perdre pour tousjours soit que vous soyez mon amant ou mon amy car si c'est le premier je ne dois jamais vous souffrir apres la hardiesse que vous venez d'avoir et si c'est le dernier je dois encore rompre aveque vous puis que vous avez si peu de complaisance pour moy que de ne vouloir pas cesser une raillerie que je souffre en public de peur de paroistre bizarre mais que je ne puis souffrir en particulier agenor qui connoissoit admirablement elise connut si bien par le son de sa voix que s'il s'opiniastroit a vouloir 
 luy dire serieusement qu'il l'aimoit il seroit banni qu'il n'osa le faire de sorte que la crainte de se rendre plus malheureux en voulant s'empescher de l'estre fit que prenant une autre resolution il fit un grand effort sur luy mesme pour renfermer toute sa melancolie dans son coeur et pour remettre la joye sur son visage apres quoy prenant la parole avec cet agreable ton de voix qu'il avoit et qui estoit si propre a la raillerie enfin madame luy dit-il je suis arrive a la fin que je me suis proposee puis que je vous ay donne de la colere mais apres cela poursuivit-il en riant n'attendez pas que pour vous apaiser je vous aille dire que je ne suis point amoureux de vous car c'est une chose que je suis persuade qu'un homme ne doit jamais dire a une dame et principalement a une dame aussi admirablement belle qu'elise ces paroles ne passeront s'il vous plaist point par ma bouche et vous vous contenterez que je vous assure que je suis ce que je dois estre pour vous que j'ay voulu voir comment vous recevriez une declaration d'amour si quelqu'un vous en vouloit faire et connoistre en suitte si l'amitie que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy estoit assez forte pour souffrir que je vous pusse dire impunement ce que les autres ne vous disent point mais puis que je m'apercoy que je n'ay point de privilege particulier je m'en vais recommencer d'agir avec vous comme auparavant c'est a dire de vous parler d'amour devant 
 le monde et de nouvelles indifferentes en particulier comme agenor a l'esprit le plus adroit et le plus souple du monde il dit cela a elise avec un enjouement qui luy persuada presques sans peine qu'en effet il avoit simplement voulu railler et luy faire une de ces agreables malices dont on n'oseroit se fascher de sorte qu'estant toute confuse de sa colere elle se mit a rire aveque agenor le grondant pourtant de la tromperie qu'il luy avoit faite comme si elle n'eust pas este tout a fait trompee et que la colere qu'elle avoit tesmoigne avoir n'eust pas este veritable luy soustenant qu'elle n'avoit point creu qu'il eust voulu luy parler serieusement cependant apres plusieurs choses qu'ils dirent encore elise chassa agenor croyant en effet que la chose estoit comme il la luy avoit dire il y avoit pourtant quelques instans ou elle croyoit qu'elle ne luy estoit pas indifferente mais elle ne pensoit du moins pas qu'il eust une violente passion s'imaginant que ce qu'il avoit dans le coeur et pour elle n'estoit tout au plus qu'une amitie amoureuse s'il est permis de parler ainsi pour agenor il sortit de chez elise avec un chagrin estrange quoy disoit-il en luy mesme comme il me l'a raconte depuis je seray donc reduit aux termes d'avoir plus parle d'amour a elise que personne n'en parla jamais a qui que ce soit depuis que l'amour fait des amans et il sera pourtant vray qu'elise ne scaura pas que je l'aime mais pourquoy aussi reprenoit-il ay-je eu la foiblesse 
 apres luy en avoir parle assez serieusement pour la mettre en colere de songer plustost a l'apaiser qu'a luy persuader une verite qu'il faut enfin qu'elle scache mais reprenoit il encore un moment apres que m'auroit servy cette connoissance qu'elle auroit eue de ma passion si elle m'avoit banny de sa presence et qu'elle fust venue a me hair que feray-je donc disoit-il a quoy me servira de continuer de luy dire devant le monde que je l'aime puis que c'est cela qui m'empesche d'estre creu lors que je le luy dis en particulier et que me serviroit mesme de le luy faire croire si elle a resolu de ne rien aimer il faut pourtant continuoit-t'il ne se priver pas du plaisir que je trouve a luy dire ce que personne que moy ne luy oseroit dire qui scait si en continuant d'agir ainsi je ne viendray point a la fin a estre assez heureux pour qu'elle se die en secret a elle mesme ce que je n'oserois luy dire qu'en public et pour faire qu'elle connoisse la verite sans s'en facher quelque fiere qu'elle soit son coeur n'est peut-estre pas aussi insensible qu'elle le croit car puis qu'elle l'a tendre a l'amitie il n'est pas impossible qu'il le devienne a l'amour voila donc madame quel fut le raisonnement d'agenor qui continua en effet de vivre avec elise comme auparavant
 
 
 
 
cependant poligene remarquant tous les jours par cent actions qu'il voyoit faire a son frere qu'assurement il estoit amoureux d'elise se resolut d'empescher le progres de cette 
 passion ne s'imaginant pas qu'elle fust encore bien violente et ne doutant point du tout veu les obligations qu'agenor luy avoit et le respect qu'il luy devoit et qu'il avoit accoustume de luy rendre que des qu'il luy auroit apris qu'il aimoit elise il ne cessast d'y penser principalement luy disant la chose comme il avoit dessein de la luy dire de sorte que par ce moyen poligene prit la resolution de descouvrir a un de ses rivaux qu'il aimoit elise devant que de luy avoir dit a elle mesme mais afin d'agir plus seurement et que dans le mesme temps qu'il agiroit aupres d'agenor pour l'esloigner d'elise il agist aussi aupres d'elise pour l'obliger a esloigner agenor il se resolut encore a faire une conversation avec elle pour cet effet comme je vous le diray bien-tost mais comme il avoit resolu de commencer par celle qu'il vouloit faire avec agenor il chercha l'occasion de luy parler qu'il ne trouva que le lendemain car il y avoit desja quelques jours qu'il ne logeoit plus chez luy il falust mesme qu'il le cherchast chez elise et qu'il l'engageast a une promenade solitaire qui est a tyr qui est assurement une des plus belles du monde car imaginez vous madame que comme tyr est une isle qui n'est separee de la terre ferme que par une assez petite distance le rivage oppose a cette superbe ville est a la juste proportion qu'il faut pour faire une agreable perspective a la veue de ceux qui se promenent au lieu ou poligene mena agenor 
 mais comme il est en quelque facon necessaire que je vous despeigne le lieu ou ils furent se promener pour vous faire comprendre ce qui s'y passa il faut que je vous die que du coste de l'orient qui regarde le rivage droit a l'extremite de la ville qui n'a point d'autres murailles en ce lieu la que les rochers qui l'environnent que la nature a tellement escarpez que l'abord en est impossible il y a un endroit ou ces rochers s'aplanissant tout d'un coup font comme une longue terrasse qui a plus de cinq cens pas de long sur laquelle on se peur promener huit ou dix personnes de front ayant a la gauche la mesme roche sur quoy l'on marche qui s'eslevant et s'enfoncant tantost plus et tantost moins offre a la veue de distance en distance diverses grottes extremement agreables et extremement fraiches ou l'on peut se reposer ou se mettre a couvert soit que le soleil incommode ou que l'on soit surpris par la pluye de l'autre coste est la mer qui bondit quelquesfois jusques au haut de cette terrasse naturelle s'il est permis de la nommer ainsi et qui y fait un bruit qui ayant quelque chose de terrible et de doux tout ensemble entretient agreablement ceux qui s'y promenent seuls de plus la veue du rivage dont je vous ay parle rend cet endroit la tout a faire divertissant car madame comme il n'y a pas un habitant riche a tyr qui n'y ait quelque maison on le voit tout borde de bastimens magnifiques et de mille ageeables jardins joint aussi 
 que voyant le port en esloignement avec les galeres et les vaisseaux dont il est remply cela fait le plus bel objet du monde y joignant encore la veue de la pleine mer qu'on descouvre au bout de cette terrasse et ou les yeux ne trouvent rien qui les arreste que les vaisseaux qui partent de tyr et les barques de pescheurs dont elle paroist semee en divers endroits principalement vers le soir qui fut l'heure ou poligene mena promener agenor en cet aimable lieu mais apparavant que de les y conduire il faut que vous scachiez madame que phocilion de qui la passion estoit aussi respectueuse que forte n'ayant alors aucun confident de son amour aimoit fort a s'entretenir luy mesme lors qu'il ne pouvoit estre chez elise de sorte qu'apres y avoir passe presque tout le jour le hazard fit que logeant assez pres de cette belle promenade il y fut renvoyant tous ses gens chez luy et il y fut resolu d'y estre jusques a la nuit mais apres avoir este jusqu'au bout de cette longue terrasse comme il voulut retourner sur ses pas il aperceut d'assez loin poligene et agenor qui sans prendre garde a luy parloient avec assez d'attention de sorte que ne voulant pas les interrompre ny s'interrompre luy mesme il entra dans une de ces agreables grottes dont je vous ay desja parle avec intention de les laisser passer et d'en sortir des qu'ils se seroient esloignez mais afin de n'estre pas aperceu par eux le hazard ayant fait qu'il entra dans 
 une grotte qui avoit plusieurs concavitez qui donnoient l'une dans l'autre il passa de la premiere dans la seconde cependant il arriva que justement comme il y venoit d'entrer il vint tout d'un coup une de ces pluyes d'este qui suprennent quelques-fois de telle sorte qu'on n'a pas un moment a les prevoir ny a se mettre a couvert si bien que poligene et agenor cherchant un abry entrerent inopinement dans la mesme grotte ou phocilion estoit entre mais comme ils ne cherchoient qu'a esviter la pluye ils s'assirent a la premiere et ne s'enfoncerent pas dans la seconde d'ou phocilion seroit sorty pour les joindre voyant qu'ils estoient si pres de luy n'eust este que comme poligene et agenor entrerent dans cette grotte il ouit le nom d'elise de sorte que ne luy estant pas possible de n'avoir point la curiosite de scavoir ce que disoient de la personne qu'il aimoit deux hommes qu'il soupconnoit d'estre ses rivaux il demeura a la place ou il estoit d'ou il ne pouvoit estre aperceu d'eux et d'ou il pouvoit entendre tout ce qu'ils disoient la concavite de la seconde grotte recevant facilement le son de leur voix parce qu'en s'asseant sur des rochers avancez qui leur servoient de sieges ils avoient la teste tournee de ce coste-la a peine furent ils donc assis que phocilion les escoutant attentivement il ouit que poligene prenant la parole je voy bien dit-il a son frere que vous avez quelque curiosite de scavoir pourquoy je vous ay tant 
 parle d'elise aujourd'huy et pourquoy j'ay voulu scavoir si precisement ce que vous pensez de sa beaute de son esprit et de tous les autres charmes qu'elle possede c'est pourquoy croyant que vous ne parlez peut-estre pas sincerement je veux bien vous dire la veritable cause qui m'a oblige a vous demander quels sont vos sentimens pour celle ce n'est pas adjousta t'il que je ne scache bien que vous n'estes pas fortement engage a l'aimer si vous l'estes mais craignant que vous ne vous embarrassiez dans un dessein qui ne vous reussiroit pas je veux vous tesmoigner aujourd'huy combien vostre repos m'est cher et combien je me confie en vostre discretion quoy que vous soyez dans un age ou il est assez difficile d'en avoir scachez donc agenor luy dit-il que j'aime elise des le berceau vous aimez elise reprit agenor avec autant d'estonnement sur le visage que s'il n'en eust jamais rien soupconne ouy mon frere repliqua poligene je l'aime et je l'aime avec tant d'ardeur qu'on ne peut pas l'aimer d'avantage c'est pourquoy voyant que vous vous engagiez sans le scavoir a devenir mon rival j'ay voulu vous empescher de l'estre et de l'estre inutilement car puis qu'il faut vous confier tout mon secret quoy qu'elise soit la vertu mesme je ne laisse pas de croire que si sa fierte peut jamais consentir qu'elle souffre qu'on l'adore ce sera moy qui possederay ce bon heur comme je l'ay veue des qu'elle a veu la lumiere et que 
 l'amour que j'ay pour elle a commence d'en estre connue des qu'elle a commence de se connoistre elle mesme ma passion n'a pas fait dans le monde l'esclat que fait celle de tous ses autres amans et en effet vous voyez que je l'entretiens avec plus de familiarite qu'eux qu'elle n'esvite point a me parler en particulier et qu'elle paroist estre fort de mes amies a ceux qui ne scavent pas que je suis son amant c'est pourquoy agenor profitez de l'advis que je vous donne et croyez que je ne vous le donne pas par jalousie mais seulement afin que vous ne perdiez pas un temps qui vous doit estre fort cher car enfin adjousta-t'il en souriant vous estes justement en l'age de faire des conquestes si vous en devez faire si je ne vous aimois pas cherement poursuivit-il je vous aurois laisse dans l'erreur ou toute la cour est et j'aurois pris assez de plaisir a vous voir abuse comme le reste de mes rivaux mais c'est ce que mon amitie n'a pu souffrir pendant que poligene parloit ainsi sans estre interrompu agenor cherchoit dans son esprit quelle resolution il devoit prendre car comme il estoit encore plus fin que poligene il connoissoit bien qu'il ne luy disoit estre souffert d'elise qu'afin de l'en detacher de sorte que raisonnant en un moment sur tout ce qu'il venoit d'entendre il prit une resolution aussi hardie que meschante et respondit en ces termes a tout ce que poligene luy avoit dit pendant quoy phocilion sans estre aperceu l'escoutoit 
 avec autant d'estonnement que d'atention je suis bien mal-heureux dit agenor a poligene que vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me dire la passion que vous aviez pour elise du temps que vous me conseilliez de conserver l'affection que lyriope tesmoignoit avoir pour moy car vous devant autant que je vous dois l'amitie que j'ay pour vous m'auroit aisement fait vaincre ce commencement d'amour que j'avois desja pour elise mais comme je n'ay eu aucun soupcon de vostre passion pour elle je vous advoue que mon ame est tellement engagee qu'il ne m'est pas possible de la desgager ce n'est pas que si j'estois persuade adjousta-t'il avec une malice extreme que vous fussiez mieux avec elle que moy et que vous pussiez estre tout a fait bien je ne me resolusse a me rendre mal-heureux moy-mesme a m'exiler volontairement et a vous ceder elise mais poligene poursuivit-il je suis assure qu'elle vous abuse que vous n'estes pas si bien avec elle que vous y pensez estre et que vous avez un rival qui y est mieux que vous car enfin par vostre propre confession elise scait seulement que vous l'aymez et elle le souffre agreablement quoy interrompit poligene vous contez cela pour rien et vous croyez que d'estre souffert de la plus fiere personne qui soit au monde ne soit pas une faveur que je dois preferer a toutes celles que me pourroient faire les plus belles femmes de phenicie je croy reprit froidement agenor que vous auriez raison 
 de faire ce que vous dites mais je croy aussi que l'amant dont je parle a raison de croire qu'il est mieux avec elise que vous n'y estes je m'estonne repliqua fierement poligene que si ce que vous dites est vray vous n'ayez desja chasse un semblable rival d'aupres d'elise car pour moy qui ne parois pas si violent que vous si j'en connoissois un aussi heureux nue vous voulez que je croye celuy dont vous parlez je ne l'y souffrirois pas long-temps je suis bien marry reprit agenor en prenant un visage fort serieux d'estre oblige de vous descouvrir un secret que j'avois resolu de ne reveler jamais a personne mais l'estat ou je voy vostre ame et celuy ou je me trouve aveque vous font que je me determine a hazarder tout le bonheur de ma vie plustost que d'estre creu capable de peu d'amitie escoutez donc je vous en conjure et s'il est possible d'estre equitable en sa propre cause je suis assure que vous vous condamnerez vous mesme et que vous advouerez que je ne suis pas en termes de vous pouvoir ceder elise a ces paroles poligene rougit et phocilion dans le fonds de sa grotte sentit une si estrange agitation dans son ame qu'il ne put s'empescher de faire quelque bruit en changeant de place afin d'estre plus pres de ceux qu'il escoutoit mais ils estoient si attentifs a ce qu'ils disoient qu'ils n'y prirent point garde de sorte qu'agenor continuant de parler je scay bien dit-il a poligene que je vay vous causer une aussi grande douleur 
 que la joye que j'ay d'estre mieux que qui que ce soit avec elise est excessive ha agenor interrompit poligene vostre peu d'experience vous abuse et vous vous estes sans doute figure parce qu'elise se divertit de cette galanterie publique que vous faites avec elle qu'elle vous aime plus qu'un autre mais croyez agenor croyez que ce n'est point devant tant de gens qu'on touche le coeur de celles a qui on parle d'amour quoy qu'il en soit dit agenor je suis assure que je luy ay dit en particulier ce que vous ne luy avez pas dit et que je ne luy ay jamais dit une parole passionnee devant vous que je ne luy aye dite lors que j'ay este seul avec elle mais de grace s'escria-t'il pourquoy sans m'obliger a trahir le secret d'elise ne faites vous point quelque reflexion sur les choses passees pour tirer une preuve infaillible de mon bon-heur car enfin le moyen que vous ayez pu voir que j'aye abandonne lyriope qui m'accabloit de faveurs sans croire qu'il faloit de necessite qu'elise ne m'accablast pas de la pesanteur de ses chaisnes sans m'aider a les porter lyriope estoit belle lyriope m'aimoit je ne la haissois pas et vous avez pu croire que parce qu'elise estoit plus belle qu'elle je quittois celle qui m'estoit favorable pour prendre la rigoureuse ha non non poligene je ne suis pas fait ainsi l'esperance naist tousjours dans mon coeur avec l'amour et je ne scay mesme si elle ne la precede point quelquesfois dans mon ame croyez donc que je n'aurois 
 pas quitte lyriope si je n'avois eu lieu de croire qu'elise me seroit favorable je scay bien que ma facon d'agir avec elle n'est pas ordinaire mais je scay bien aussi que les chemins destournez sont bien souvent les plus courts je ne puis pourtant croire reprit poligene que celuy que vous avez tenu vous ait conduit jusques au coeur d'elise et que vous ayez trouve ce que tant de gens ont cherche inutilement si je ne voulois pas me justifier aupres de vous repliqua agenor je vous laisserois dans vostre erreur mais comme il importe mesme a mon amour que vous n'y demeuriez pas je veux bien vous aprendre a quel point j'en suis avec elise et alors agenor se mit a dire hardiment mille mensonges a poligene l'assurant qu'il avoit une intelligence tres particuliere avec elle qu'ils estoient convenus de mille choses qu'il luy dit les unes apres les autres qu'elle prenoit tousjours tres serieusement tout ce qu'il sembloit luy dire en raillant et que lors qu'ils estoient seuls elise luy racontoit tout ce que ses autres amants luy disoient mais si cela est dit poligene pour voir si agenor disoit vray vous scavez donc bien en quels termes je luy ay parle de ma passion agenor se trouva alors bien embarrasse neantmoins se souvenant qu'il luy avoit ouy dire qu'il ne descouvroit jamais son amour qu'il ne fust presques assure d'estre aime il creut bien quoy qu'il luy eust dit le contraire qu'il n'en avoit point encore parle ouvertement a elise c'est 
 pourquoy sans s'estonner de la question que luy faisoit poligene pour vous luy dit-il je suis contraint d'advouer qu'elise ne m'a point dit que vous luy eussiez jamais parle d'amour je ne scay pas si c'est qu'estant ce que je vous suis elle n'ait pas voulu railler de vostre passion comme elle raille de celle de ses autres amants mais il est vray qu'elle ne vous a jamais mis qu'au nombre de ses amis lors qu'elle a parle a moy et c'est ce qui a fait que je n'ay jamais soupconne que vous fussiez amoureux d'elle et qu'ainsi je me suis engage innocemment a estre vostre rival mais engage de telle sorte que je ne puis plus cesser de l'estre poligene oyant ce que luy disoit agenor ne douta plus qu'il ne luy dist la verite car comme il scavoit bien qu'il n'avoit jamais dit a elise qu'il l'aimoit le raport qu'il y avoit entre le discours d'agenor et ce qui estoit effectivement vray fit qu'il creut tout ce qu'il luy avoit dit auparavant et tout ce qu'il luy dit encore apres mais comme la jalousie luy fit imaginer une voye de tirer quelque advantage de scavoir tout ce qui se passoit entre elise et agenor il r'enferma une partie de sa colere et de sa douleur dans son ame et prenant la parole achevez luy dit-il achevez o trop heureux amant de me conter toute vostre bonne fortune afin que perdant absolument l'espoir je ne trouble plus vostre felicite en troublant mon propre repos mais est il bien vray reprenoit-il tout d'un coup que cette fiere personne qui a 
 meprise des princes et des rois ait pu de resoudre a laisser captiver son coeur et qu'elle ait pu vous dire qu'elle vous aime elise scait parler trop juste repliqua-t'il pour m'aller dire positivement que vous dittes mais est-il possible reprit poligene qu'elle vous parle de tous ceux qui l'adorent je vous assure repliqua t'il que depuis le feu roy jusqu'a crysile je scay tout ce qui luy est arrive phocilion cependant respondit poligene paroist assez bien avec elle pour n'estre pas compris dans la raillerie qu'elle vous fait de ses amants il ne laisse pourtant pas d'y estre repartit agenor et d'y estre mesme plus que les autres a ces paroles phocilion qui escoutoit attentivement ce que disoient ses rivaux pensa par un transport de sa douleur sortir du lieu ou il estoit cache mais l'envie d'en aprendre d'avantage quoy que tout ce qu'il aprenoit ne luy fust pas agreable fit qu'il se retint et qu'il continua d'escouter il n'ouit toutesfois plus rien qui le regardast directement car poligene passant d'un discours a un autre parla a agenor avec une dissimulation estrange je n'eusse jamais creu luy dit-il pouvoir aprendre qu'un de mes riuaux fust heureux sans le hair effroyablement cependant comme je connois bien que le choix qu'elise a fait entre vous et moy est juste je me condamne moy mesme mais comme il n'est pas possible de passer si promptement de l'amour a l'indifference et que j'ay besoin de scavoir encore qu'elise vous ait accorde quelques 
 nouvelles faveurs devant que de n'y plus pretendre je vous conjure de me vouloir dire toutes celles que vous en recevrez et de ne trouver pas estrange si en attendant que vous en ayez receu autant qu'il en faut pour faire cesser mon amour je continue de la voir agenor bien aise de la proposition que luy faisoit poligene luy raconta encore mille faveurs imaginaires et l'assura qu'il luy rendroit conte chaque jour de l'heureux progres de sa passion luy demandant mille et mille fois pardon d'estre un obstacle invincible a son bonheur apres quoy ces deux rivaux voyant que la pluye estoit passee sortirent de la grotte ou ils estoient et furent jusqu'au bout de cette belle promenade en continuant de parler d'elise pour phocilion il demeura si estonne de ce qu'il venoit d'entendre qu'il pensa demeurer dans cette grotte mais a la fin il en sortit et prenant un chemin oppose a celuy de ses rivaux il s'en alla en diligence chez luy sans scavoir la raison pourquoy il y alloit avec tant de precipitation il n'y fut pas plustost que disant a ses gens qu'il ne vouloit manger il s'enferma seul dans sa chambre resvant si profondement a la cruelle avanture qui luy venoit d'arriver qu'il n'estoit pas maistre de ses propres pensees quoy disoit-il en luy-mesme elise dont la vertu m'a tousjours semble plus admirable que sa beaute dont la fierte paroist invincible et qui tesmoigne aimer la gloire avec tant d'ardeur peut estre capable d'avoir 
 un engagement particulier et avec poligene et avec agenor dans le mesme temps qu'elle m'assure que si elle avoit a devenir pitoyable ce seroit en ma faveur ha non non cela n'est pas possible et il faut assurement que j'aye mal entendu cependant poursuivoit il toutes ces cruelles paroles que poligene et agenor ont prononcees sont demeurees si fort empreintes dans ma memoire que je n'en ay pas perdu une il est donc vray adjoustoit cet amant desespere qu'elise n'a qu'une vertu aparante que sa fierte ne luy sert que pour abuser ceux qui pensent la mieux connoistre et que cette ame que je croyois si fort au dessus de toutes les foiblesses de son sexe est capable de la plus grande de toutes les foiblesses qui est d'aimer plus d'une fois en sa vie et d'aimer mesme en divers lieux a la fois quoy s'escroit-il la superbe elise a pu laisser flechir son coeur et a pu railler du pauvre phocilion et le sacrifier au bon heur d'agenor et j'ay pu entendre sans mourir de la bouche de deux de mes rivaux que je croyois bien plus mal traitez que moy qu'elle leur est mille fois plus favorable qu'elle ne me l'a este ha puis que cela est je merite presques mon infortune du moins si je ne mourois pas de douleur faloit il faire mourir quelqu'un de mes rivaux ou me faire tuer par eux qui vit jamais poursuivoit cet amant afflige un malheur plus suprenant que celuy qui m'arrive je crois aimer une personne insensible qui par son insensibilite 
 et par sa fierte tout ensemble me met a couvert de la jalousie je croy dis je qu'estant sans esperance dans ma passion tous mes rivaux n'en ont non plus que moy et cependant j'aprends qu'elise en escoute du moins deux favorablement mais qui scait reprenoit il encore si ce qu'ils disent est vray ha non non s'escrioit le malheureux phocilion une seconde fois ne doutons point de nostre infortune s'il n'y en avoit eu qu'un des deux qui se fust vante de n'estre pas hai je pourrois croire qu'il auroit dit un mensonge mais que poligene et agenor soient tous deux fourbes c'est ce qui n'a point d'aparence principalement estant ce qu'ils sont l'un a l'autre concluons donc qu'il ne se faut jamais assurer a rien puis qu'on ne peut s'assurer a elise je n'ay pas mesme la consolation dans mon malheur de la pouvoir aveque raison nommer infidelle puis qu'elle ne m'avoit pas promis son affection et qu'elle n'avoit fait que m'asseurer que si elle changeoit la resolution qu'elle a prise de ne se point marier ce seroit a mon advantage mais a ce que je voy elle ne veut conserver sa liberte que pour l'engager en diseurs lieux a la fois mais dieux est il bien possible que je ne sois pas injuste en parlant d'elise comme je fais quoy poursuivoit-il transporte de douleur elise quelque chose et ce n'est point phocilion elise a pu souffrir qu'on luy parlast d'amour et elle m'a impose un silence eternel eh du moins elise reprenoit-il en soupirant 
 puis que vostre coeur pouvoit estre partage que ne suis-je un de ceux a qui vous en donnez une partie mais que dis-je adjoustoit le malheureux phocilion non non elise je ne veux point de concurrent dans vostre affection et j'aime cent fois mieux vous estre indifferent et que vous railliez de moy avec mes rivaux que de posseder la moitie de vostre coeur seulement j'aimerois mesme mieux estre hai de vous que d'en estre aime avec un autre gardez elise gardez cette affection partagee pour des gens qui ne vous donnent que la moitie de leur coeur ou peut estre mesme qui ne vous le donnent point du tout car pour moy qui vous avois donne le mien tout entier je ne pourrois pas consentir de n'avoir qu'une partie du vostre du moins injuste et ingrate elise ay-je la satisfaction d'estre vange par ceux mesmes que vous me preferez car enfin ils parlent des faveurs que vous leur faites sans transport de joye et en parlent sans discretion ils se disent avec plaisir les graces que vous leur accordez seulement parce que cela sert a leur vanite et je ne doute point qu'ils ne disent bien-tost a tout le monde ce qu'ils se sont dit en particulier helas elise que vous avez mal choisi si vous vouliez des amans secrets mais a dire la verite adjoustoit-il avec colere qui conque en favorise deux ne se soucie guere de la discretion qu'on doit avoir je n'ay sans doute jamais eu de faveurs a cacher mais pour peu que vous m'ayez quelques 
 fois regarde sans mepris je m'en suis presque fait un secret a moy mesme cependant elise vous me preferez deux hommes qui ne vous aiment que par vanite et qui vous aiment plus pour l'amour d'eux que pour l'amour de vous encore si je n'avois qu'un rival heureux je pourrois esperer qu'apres m'en estre deffait je pourrois l'estre a mon tour mais de scavoir qu'elise en favorise deux c'est une chose qui met mes rivaux en seurete et qui rend mon bon-heur impossible n'estant pas en ma puissance de desirer seulement d'estre dans un coeur si partage mais enfin puis qu'il demeure constant poursuivoit-il en luy mesme qu'elise n'est point ce que je croyois qu'elle fust dois-je continuer d'estre pour elle ce que j'ay este dois-je adorer ce qui n'est point adorable et dois-je enfin aimer une personne qui aime ailleurs ou qui du moins agit avec deux de mes rivaux comme si elle les aimoit non non il ne seroit pas juste et il ne seroit pas mesme genereux mais le moyen aussi de n'aimer plus elise elise qui est la beaute mesme elise dont les charmes sont inevitables elise qui tient mon coeur en sa puissance elise que seule je puis trouver belle et elise enfin que seule je puis aimer contentons nous donc reprenoit-il de hair nos rivaux sans hair elise pleignons-la seulement de ta foiblesse et vangeons-nous sur eux de son injustice puis que nous la respectons trop pour le pouvoir faire sur elle-mesme voila madame dans quels sentimens fut 
 phocilion toute la nuit sans pouvoir jamais resoudre precisement ce qu'il devoit faire cependant il faut que vous scachiez que poligene et agenor apres estre sortis de la grotte continuerent leur promenade comme je l'ay desja dit et continuerent de parler d'elise et comme poligene scavoit bien qu'il ne luy avoit jamais dit qu'il l'aimoit et qu'il n'avoit nulle esperance d'estre aime il chercha un nouveau biais de se deffaire d'agenor en feignant toujours d'estre bien avec elise puis que la fortune a voulu dit-il a son frere avec autant d'ingenuite aparente qu'il y avoit d'artifice dans son esprit que nous soyons rivaux et rivaux favorisez au lieu de disputer qui cedera elise l'un a l'autre abandonnons la esgallement puis qu'elle nous a fait presque une esgalle infidelite et par un genereux despit conservons nostre amitie en sur montant nostre amour et pour nous vanger pleinement d'elle mesprisons tous le sexe en general et ne regardons les plus belles femmes que comme un simple ornement de l'univers sans aucun attachement et avec la mesme liberte d'esprit que nous regardons les fleurs des prairies les bois et les fontaines aussi bien faut il tomber d'accord qu'il y a de la foiblesse a s'assujettir jusques a perdre le repos et la raison la galanterie est assurement une agreable chose mais une violente passion est une folie quittons donc agenor quittons cette injuste fille qui n'a pu se contenter de vostre affection ou de la 
 mienne croyons pour nous y resoudre plutost qu'elle fait pour tous ses autres amans tout ce qu'elle a fait pour nous et n'oublions rien de tout ce qui peut affaiblir la puissance de ses charmes ha mon frere s'escria malicieusement agenor que vous me donnez de joye de parler comme vous faites car enfin puis que vous pouvez vous resoudre a quitter elise par jalousie par depit et par raison vous me la quitterez sans doute bien par pitie par generosite et par affection non non reprit poligene ne vous y abusez pas je puis quitter elise si vous la quittez mais je ne la quitteray pas si vous me l'abandonnez point comme ils en estoient-la par bonheur il vint du monde qui les joignit et les separa car en la disposition ou estoit leur ame ils se fussent peut-estre querellez s'il ne fust arrive personne cependant poligene et agenor se quitterent avec des sentimens bien differens car poligene demeura avec une jalousie terrible et agenor s'en alla sans en avoir parce qu'il ne creut rien de ce que son frere luy avoit dit il ne craignit pas mesme que poligene dist a elise qu'il se vantoit d'estre bien traite par elle parce que scachant que cela n'estoit pas et qu'il n'en avoit jamais eu une parole favorable comme son amant il croyoit qu'elise ne pourroit jamais l'accuser d'avoir fait une invention de cette nature et qu'elle penseroit plustost que poligene vouloit le mettre mal avec elle ainsi il estoit ravy d'avoir trouve lieu par sa hardiesse 
 de ne ceder point elise a son frere et de luy avoir donne de la jalousie esperant que le despit luy feroit abandonner elise il ne s'en trouva pas pourtant si bien qu'il pensoit car poligene ne fut pas plustost leve qu'il fut chez straton et afin d'avoir lieu d'entretenir elise sans tesmoins il voulut que ce fust ce matin si bien que pour en avoir un pretexte il feignit en parlant a straton que des dames de ses parentes qui demeuroient dans une province luy avoient donne commission de leur envoyer quelques pierreries de sorte que comme elise avoit la reputation de se connoistre admirablement a toutes choses il pria straton de vouloir bien qu'il la vist a sa chambre luy monstrant mesme quelques diamans qu'il avoit pris expres pour cela disant que c'estoit pour les faire voir a sa fille straton n'eut pas plustost ouy ce que poligene luy disoit qu'il envoya scavoir si elise estoit esveillee de sorte qu'ayant sceu qu'elle estoit mesme desja coiffee straton mena poligene jusques a la porte de sa chambre luy commandant de luy rendre le service qu'il desiroit d'elle apres quoy ayant affaire et estant oblige de sortir il s'en alla et laissa poligene avec elise dont la beaute sans art et sans ornemens luy parut encore plus grande qu'il ne l'avoit jamais veue d'abord elise croyant qu'elle luy pouvoit rendre quelque office luy demanda de quelle nature il estoit avec empressement car je m'imagine dit elle qu'il faut que ce soit 
 quelque chose d'important puis que vous m'estes venu voir a une heure ou on ne visite guere les dames il est sans doute vray reprit poligene que la raison qui m'a oblige de vous voir ce matin est extremement importante mais il est encore plus vray poursuivit-il en abaissant la voix de peur que les femmes d'elise ne l'entendissent que c'est une chose qui vous importe plus qu'a moy car enfin madame s'il n'y avoit eu que de mon interest je n'aurois pas este assez incivil pour vous faire une visite a une heure incommode cependant quoy que je ne vienne icy que pour vostre service je n'ay pas laisse de tromper straton en luy disant que je voulois vous prier de me choisir des pierreries n'ayant pas juge a propos qu'il sceust rien de que j'ay a vous dire elise fut d'abord surprise du discours de poligene mais comme il ne luy avoit jamais rien dit qui luy deust desplaire qu'elle ne le croyoit que son amy et qu'elle ne le soupconnoit pas d'estre son amant elle se remit et s'imagina que comme il luy avoit donne cent advis officieux en sa vie il venoit peutestre encore l'advertir que lyriope disoit d'elle tout ce que la jalousie et l'envie jointes ensemble peuvent faire dire de sorte que jugeant que poligene avoit quelque chose de consequence a luy faire scavoir elle fit signe a ses femmes qui l'habilloient de se retirer a l'autre bout de sa chambre apres quoy se tournant vers poligene j'ay une si grande envie luy dit elle de vous avoir une nouvelle 
 obligation que je ne puis m'empescher de vous prier de me dire promptement ce que vous jugez a propos que je scache madame luy dit-il quoy qu'en vous disant ce que je m'en vay vous aprendre je vous rende la plus grande preuve d'affection que je vous puisse jamais rendre je voudrois pourtant bien estre en estat de ne vous la rendre pas car enfin ce que je fais pour vous est de telle nature que l'amitie toute seule ne suffit pas pour excuser la trahison que je m'en vay faire a une personne que la nature veut que j'aime mais apres tout s'agissant de la gloire d'elise il n'y a point a balencer et je suis persuade que je dois tout trahir pour son interest que j'apellerois le mien si le respect que je luy porte me le permettoit je vous suis infiniment obligee reprit elise avec une bonte extreme de tesmoigner avoir tant de zele pour ce qui me touche mais je ne veux pourtant pas m'arrester a vous en remercier de peur de vous empescher de me dire promptement ce que je meurs d'envie de scavoir quoy que l'aye aussi fort envie de vous le dire repliqua poligene je tremble pourtant en longeant a la trahison que je fais je vous conjure neantmoins adjoustat'il pour faire mieux reussir son dessein lors que je vous auray descouvert le crime qu'un homme que je connois a commis contre vous de ne me brouiller point avec le criminel et de vous servir de l'advis que je vous donneray selon que vostre prudence le ingera a propos je vous 
 promets repliqua elite de me conduire par vostre conseil afin de ne desobliger pas celuy qui m'aura obligee apres cela madame reprit-il je vous diray avec quelque remords et quelque confusion que celuy que je m'en vay accuser est mon frere quoy interrompit elise agenor a fait quelque chose qui m'offence agenor reprit froidement poligene n'a sans doute fait que vous adorer autant qu'il en est capable mais a vous parler sincerement il a dit certaines choses qu'il ne devoit jamais dire mais encore reprit brusquement elise quelle part puis-je avoir a l'imprudence d'agenor moy qui n'ay rien a demesler de particulier aveque luy ny aveque personne le voudrois bien madame repliqua poligene qu'en vous apprenant que mon frere est un inconsidere que la vanite emporte vous m'aprissiez qu'il fut quelque chose de pis et que tout ce qu'il m'a dit de vous ne fust pas vray car il seroit plus aise de metre vostre gloire en seurete quoy poligene repliqua elise en rougissant de colere agenor vous a pu dire quelque chose a mon desavantage il m'a du moins dit quelque chose qui luy est bien avantageux reprit poligene mais madame adjousta-t'il devant que de vous pleindre laissez moy parler et souffrez du moins qu'en accusant agenor je l'excuse en quelque forte et que je vous die qu'il est presques impossible de trouver un homme de son age qui ait de la discretion la discretion reprit fierement elise 
 elise de la maniere dont vous l'entendez est une bonne qualite dont ceux qui m'aprochent peuvent manquer sans qu'ils me puissent nuire mais encore poligene expliquez moy un peu plus clairement cet enigme madame luy dit-il je veux bien vous parler comme si vous ne scaviez pas qu'agenor vous aime ha poligene interrompit elise n'est ce point qu'agenor vous aura trompe comme il me trompa un jour qu'il me voulut persuader que toutes ces galanteries qu'il s'est accoustume de me dire devant tout le monde estoient de veritables marques d'amour car je vous proteste que je fus assez long-temps a en avoir une colere estrange cependant je connus a la fin de la conversation qu'il s'estoit voulu divertir de sorte que nous fismes la paix et je gagnay et perdis un amant presque en un quart d'heure non non madame reprit poligene cela n'a pas este ainsi agenor qui est accoustume d'avoir toujours deux ou trois confidens de ses amours afin d'avoir deux ou trois tresmoins de sa gloire m'a quelquesfois choisi pour cela et en effet je sceus tout ce que lyriope faisoit pour luy ha poligene interrompit elise lyriope et moy sommes d'humeur bien differente il est vray repliqua poligene qu'il ne se vante pas d'avoir receu de vous ce qu'il avoit receu d'elle je veux dire toutes ces faveurs qu'on peut enfermer dans un cabinet comme des lettres des portraits et d'autres semblables choses mais 
 il est assez hardy pour assurer qu'il a obtenu une partie de celles qu'on ne peut conserver que dans le coeur en s'en souvenant avec plaisir et dont la possession donne une joye si delicate et si sensible a ceux qui les scavent posseder en secret et qui n'en ostent pas toute la douceur en les publiant je suis si ignorante en galanterie reprit elise avec une colere extreme que je ne scay pas la difference qu'il y a de faveur et tout ce que j'en scay est qu'il n'y en a point de si petite qui ne soit criminelle et que je puisse jamais estre capable d'accorder a personne mais encore poligene que dit agenor que je fais pour luy il dit madame puis qu'il faut vous le dire pour vostre interest reprit poligene qu'il vous a dit mille fois en secret qu'il vous aime que vous le souffrez sans vous en facher que vous raillez aveque luy de tous ses rivaux et qu'enfin s'il n'est pas aime il n'est pas hai et je ne scay mesme s'il ne m'a point fait entendre quelque chose de plus obligeant encore car enfin de la facon dont il m'a parle il semble qu'il lit souvent dans vos yeux qu'il n'est pas mal dans vostre coeur cependant madame adjousta poligene pour nuire davantage a agenor en vous descouvrant la foiblesse de mon frere je vous demande pourtant grace pour luy vous conseillant mesme de ne l'en punir pas ha poligene s'escria-t'elle vous me donnez un advis fort obligeant en m'advertissant de la meschancete d'agenor mais vous me donnez en mesme temps un mauvais 
 conseil et je ne scay mesme si en me conseillant ainsi vous ne me faites point un outrage car enfin il semble quasi par ce que vous dites que vous ne croyez pas que tout ce que vous a dit agenor est invente comme agenor est mon frere reprit poligene vous me devez pardonner si mon esprit ne se porte pas aisement a le soupconner d'un crime effroyable comme seroit celuy d'avoir invente tout ce qu'il m'a dit c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange si j'aime mieux croire qu'agenor a este heureux et qu'il n'est coupable que de reveler peut estre avec exageration un secret qu'il devoit sans doute garder car si j'avois creu qu'agenor eust joint le mensonge a la vanite au lieu de vous advertir de son crime je l'en aurois puny moy-mesme punissez-le donc repliqua elise car il n'est pas plus vray que je vous parle qu'il est vray qu'il ne m'a jamais parle de sa pretendue passion que de la maniere que je vous l'ay dit et que pas consequent tout ce qu'il dit en suitte est absolument suppose mais comme il me semble qu'il y va de ma gloire poursuivit elle d'employer mes paroles a me justifier je veux prendre une autre voye qui sera celle de ne voir jamais agenor poligene voyant un si heureux commencement a son dessein fit semblant pour confirmer davantage elise en sa resolution de s'y vouloir opposer luy representant que n'ayant regarde que son interest il sembloit qu'elle fust obligee de considerer 
 le sien et de ne le commettre pas avec son frere qu'il suffisoit tout au plus de luy oster tout pretexte d'apuyer sa vanite d'aucune vray-semblance et de ne luy accorder jamais la liberte de luy parler en particulier
 
 
 
 
mais plus il parla plus elise s'obstina a ne vouloir jamais voir agenor dont poligene estoit fort aise neantmoins comme il connoissoit bien qu'elise estoit faschee contre luy de ce qu'il avoit tesmoigne croire que tout ce qu'agenor luy avoit dit n'estoit pas invente il raccommoda si adroitement la chose qu'il persuada en effet a elise qu'il n'avoit point creu ce qu'il avoit pourtant dit qu'il croyoit de sorte qu'elise luy estant sensiblement obligee de l'advis qu'il luy avoit donne luy dit cent choses obligeantes le regardant comme le meilleur et plus fidelle de ses amis luy promettant mesme de bannir agenor sans le brouiller aveque luy et de trouver un pretexte pour cela cependant elle avoit une colere si forte contre agenor qu'on n'en pouvoit pas avoir une plus violente aussi ne put elle pas se resoudre a sortir de tout ce jour la et des que poligene l'eut quittee elle feignit de se trouver mal et se mit en habit de garder la chambre ordonnant mesme qu'on dist qu'on ne la voyoit point mais ceux qui receurent cet ordre ne l'observerent pas bien exactement en effet phocilion s'estant resolu de s'en retourner a sidon et de quitter elise des qu'il luy luy auroit reproche la foiblesse dont il la croyoit 
 capable fut chez elle aussi tost apres disner et ne trouva nulle difficulte a entrer si bien qu'allant droit a la chambre d'elise scachant qu'elle y estoit quoy que ce ne fust pas sa coustume de l'y voir il la trouva seule qui resvoit profondement elle ne le vit pas plustost que grondant ses femmes de ce qu'on n'avoit pas dit qu'on ne la voyoit point elle en envoya une renouveller cet ordre qui fut exactement observe le reste du jour ainsi elise sans y penser donna a phocilion une longue audience sans estre interrompu car comme elle l'estimoit fort elle n'eut pas la force de le chasser sans luy avoir permis de luy faire sa visite puis que le hazard avoit voulu qu'il fust entre elle ne luy permit pourtant de s'asseoir qu'a condition qu'il ne seroit qu'un quart d'heure avec elle mais comme il luy dit ce qu'elle ne pouvoit pas prevoir qu'il luy diroit la chose n'alla pas ainsi et il y fut une grande partie de l'apresdisnee comme elise paroissoit estre fort triste et que phocilion avoit l'esprit extremement irrite a peine fut-il assis que prenant la parole il me semble madame luy dit il que pour une personne qui donne de si grandes joyes aux autres vous estes bien melancolique je ne scay pas reprit-elle si j'ay jamais donne quelque grande joye a quelqu'un mais je scay bien que je connois des gens qui m'ont quelques fois donne beaucoup de chagrin je crains bien madame reprit-il que je n'accroisse aujourd'huy le nombre de 
 ceux que vous dites et qu'en vous rendant ma derniere visite je ne vous importune ne doutez nullement repliqua obligeamment elise que si vous me venez voir pour me dire adieu vous ne me donniez du desplaisir mais phocilion le mot d'importune n'est pas bien place ou vous l'avez mis et celuy d'afflige y auroit sans doute mieux este ce que vous me dites madame reprit-il m'auroit rendu le plus heureux de tous les hommes si vous me l'eussiez dit avant hier mais pour aujourd'huy je vous advoue que plus vous aurez de civilite pour moy plus vous me serez rigoureuse ce que vous me dites paroist si bizarre repliqua elise que je ne scay ce que le dois y respondre ce que je scay reprit phocilion est si surprenant que je ne scay aussi madame ce que j'en dois dire ny mesme ce que j'en dois penser c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange si je m'explique obscurement je voudrois bien mesme s'il estoit possible ne me faire point entendre et je ne puis pourtant me resoudre a ne me pleindre pas je suis toutesfois resolu adjousta t'il de me pleindre de mon malheur sans me pleindre positivement de vous en verite phocilion reprit elise plus vous parlez moins je vous entends c'est pourquoy songez bien je vous en conjure si vous vous entendez vous mesme car je vous advoue que j'ay peine a croire que vous ayez raison de dire tout ce que vous dites plust aux dieux madame repliqua-t'il que je fusse coupable 
 et que vous fussiez innocente ouy madame j'ay une passion si demesuree pour vostre gloire que quelque envie que j'aye eu d'estre aime de vous je pense que je consentirois d'en estre hai pourveu que ce que j'en scay ne fust pas vray jugez apres cela si mon affection est interessee mais a ce que je voy reprit elise vous m'accusez de quelque grand crime le crime dont je vous accuse reprit phocilion en soupirant est pourtant de telle nature madame que vous seriez fort innocente si vous en estiez coupable pour moy seulement quoy phocilion repliqua elise en rougissant de colere vous croyez que j'aime quelqu'un je ne scay madame respondit il si le respect que j'ay pour vous et que je veux tousjours avoir souffrira que je vous die que je le croy mais je scay bien qu'apres ce que j'ay entendu de la bouche de poligene et de celle d'agenor ce n'est pas assez que de dire que je le crains elise estrangement estonnee de voir phocilion qu'elle avoit tousjours veu si sage et si respectueux luy dire des choses si surprenantes creut bien qu'il y avoit quelque bizarre avanture qu'elle ne scavoit point et elle craignit extremement que la vanite d'agenor n'eust este jusques a phocilion mais ce qui l'embarrassoit estoit d'entendre qu'il nommoit poligene aussi bien qu'agenor de sorte qu'ayant une envie estrange de scavoir la verite elle se contraignit et cachant une partie de sa colere se mit a presser phocilion de luy dire ce qui l'obligeoit 
 a parler ainsi ce qu'il fit exactement luy racontant la promenade qu'il avoit faite comment il estoit entre dans une grotte pour esviter la rencontre de poligene et d'agenor comment la pluye les avoit fait entrer et en suitte silabe pour silabe tout ce qu'il leur avoit ouy dire phocilion fit ce recit avec une douleur si visible dans les yeux il s'interrompit si souvent luy mesme pour soupirer il regarda elise d'une maniere si touchante et il parla si respectueusement a elle quoy que ce qu'il luy disoit fust assez difficile a dire a une personne aussi fiere qu'elle estoit et qu'elle est encore qu'elise ne le soubconna point de mensonge et ne douta point qu'il n'eust en effet ouy dire a poligene et a agenor tout ce qu'il venoit de luy raconter et elle le creut d'autant plus tost qu'il y avoit beaucoup de raport entre ce que poligene disoit qu'agenor avoit dit et ce que phocilion assuroit luy avoir ouy dire mais ce qui l'espouventoit estoit d'aprendre que poligene qui n'avoit jamais agy avec elle que comme son amy et qui estoit venu d'advertir de la vanite de son frere en la detestant fust encore aussi vain et aussi detestable que luy cependant comme elle n'avoit pas balence a prendre la resolution de bannir agenor lors que poligene luy avoit apris ce qu'il disoit elle ne balanca point non plus a bannir poligene des que phocilion luy eut apris ce qu'il avoit dit mais pour se justifier aupres de luy et se justifier avec cette fierce qui luy estoit si naturelle 
 je suis bien marrie phocilion luy dit elle que pouvant m'obliger sensiblement vous m'ayez cruellement desobligee car enfin vous pouviez me dire sans m'offencer presques tout ce que vous venez de m'aprendre et vous me l'avez dit en m'outrageant en effet il vous estoit aise de me raporter tous les mensonges de poligene et d'agenor comme des mensonges dont vous jugiez a propos de m'advertir et non pas comme des veritez car a vous parler sincerement je pense qu'a considerer les choses comme elles sont vous m'avez plus offencee en croyant ce que vous leur avez ouy dire qu'ils n'ont fait en l'inventant et si leur crime a quelque raport avec le vostre c'est seulement en ce qu'ils ont creu ce qu'ils se sont dits l'un a l'autre comme vous avez creu ce qu'ils disoient tous deux quoy madame reprit phocilion vous pouvez me croire plus coupable que poligene et plus criminel qu'agenor quoy qu'il en soit dit elle vous n'estes pas innocent puis que vous me croyez capable d'une si espouventable foiblesse mais pour vous faire voir poursuivit elle que vous vous estes abuse je veux faire trois choses l'une de vous jurer par tout ce qui m'est de plus sacre que jamais poligene ne m'a donne nulle marque d'amour non plus qu'agenor si ce n'a este en raillant l'autre que pour vous faire juger du passe pour l'advenir et vous faire connoistre que je ne les crains pas je les banniray tous deux pour toute ma vie et la troisiesme est que je vous assureray qu'encore 
 que j'aye eu plus d'estime et plus d'amitie pour vous que je n'en ay jamais eu pour personne je ne laisseray pas de vous bannir aussi bien qu'eux pour vous faire voir que je suis maistresse de mes sentimens quand je le veux estre et pour vous persuader par cet exemple qu'une personne qui regne si absolument sur son coeur n'a pas este capable de l'engager si legerement que vous l'avez creu aussi bien ne pourrois-je plus souffrir la veue d'un homme qui a eu l'injustice de m'accuser d'un crime effroyable luy qui m'avoit donne mille marques d'estime luy qui me devoit bien connoistre et luy enfin que je croyois incapable de penser jamais rien qui me pust estre desavantageux et que je pensois m'estimer assez pour se dementir plustost luy mesme que d'avoir le moindre soubcon qui me pust estre prejudiciable mais madame repliqua t'il le moyen d'avoir de l'amour sans avoir de la jalousie en oyant ce que j'ay entendu et le moyen d'avoir de la jalousie sans perdre la raison et sans estre injuste je ne scay pas repliqua-t'elle comment cela se peur faire mais je scay bien que ce n'est point a moy a examiner la cause de l'injustice qu'on me fait ainsi sans m'informer si vous avez este injuste pour moy par amour par jalousie ou par quelque autre raison il suffit que je scache que vous l'avez este pour prendre la resolution de vous punir mais madame respondit phocilion puis que vous estes si equitable que ne faites vous quelque difference 
 de poligene et d'agenor aveques moy j'y en feray aussi repliqua-t'elle car en les bannissant je les hairay et les mespriseray estrangement et je me contenteray d'avoir beaucoup d'indifference pour vous cette grace madame respondit phocilion en soupirant est d'une nature a pouvoir estre receue sans reconnoissance et pourtant sans ingratitude quoy qu'il en soit reprit elise vous n'en avez point d'autre a attendre de moy mais pour vous consoler j'ay a vous dire que je n'en feray jamais a personne car apres la cruelle avanture qui me vient d'arriver je dois me mettre en estat qu'on ne puisse plus croire de pareilles impostures que celles que vous m'avez aprises phocilion voyant la ferme resolution d'elise n'oublia rien de tout ce qu'il creut capable de la pouvoir flechir il joignit les conjurations aux prieres et ses soupirs a ses paroles il se mit mesme a genoux pour demander pardon de sa faute mais elise fut inflexible et il falut qu'il s'en allast sans l'avoir pu obtenir neantmoins quoy qu'il se retirast avec une douleur extreme il avoit pourtant quelque consolation d'avoir connu par la maniere dont elise avoit parle et avoit agi qu'elle estoit innocente il est vray qu'il eut un si grand repentir de la facilite qu'il avoit eue a croire poligene et agenor qu'il se haissoit presques autant que ses rivaux contre lesquels il fit dessein de se vanger de la rigueur qu'elise luy tenoit de ne luy vouloir point pardonner joint que les regardant 
 alors comme des imposteurs il creut qu'il devoit mesme vanger elise quand il n'auroit pas eu d'autre motif de leur vouloir mal cependant si phocilion avoit de la douleur et du repentir elise avoit de la colere mais de la colere si vindicative que si son ame eust pu estre capable d'une resolution violente et injuste il n'eust rien este qu'elle n'eust fait pour se vanger de poligene et d'agenor mais comme elise est fort sage et qu'elle scavoit bien qu'il est certaines choses qu'il ne faut pas faire esclater et dont la vangeance est nuisible elle ne voulut employer qu'elle mesme a punir ces deux criminels elle ne laissa pourtant pas de le faire sensiblement car comme ils l'aimoient avec une ardeur extreme ils sentirent aigrement la maniere dont elle les traita cependant comme elle avoit resolu de leur parler l'un devant l'autre elle fut deux jours sans en pouvoir trouver l'occasion qui par bonheur se presenta d'elle mesme car ces deux rivaux voulant chacun en particulier demeurer le dernier aupres d'elise s'opiniaistrerent a laisser sortir toute la compagnie qui estoit ce jour la chez elle de sorte qu'a la fin ils demeurerent seuls aupres d'elise avec une confusion estrange et n'osant presques s'entre-regarder l'un l'autre en se souvenant de ce qu'ils s'estoient dit ny la regarder non plus tant le remords de leur imposture les interdisoit de sorte qu'elise se confirmant en la croyance que phocilion luy avoit dit la verite commenca de leur parler a 
 tous deux mais avec une fierte serieuse a faire trembler les plus hardis et a imprimer le respect dans le coeur des plus insolens comme vous estes tous deux coupables d'un mesme crime leur dit elle je pense qu'il est a propos de vous accuser ensemble et de ne prononcer qu'un mesme arrest contre vous poligene et agenor entendant parler elise de cette sorte en furent estrangement surpris le premier creut qu'agenor avoit descouvert son crime a elise comme il luy avoit apris le sien et agenor ne douta point que poligene ne 'eust accuse et qu'il ne se fust trompe lors qu'il avoit creu qu'elise n'adjousteroit point de foy a ses paroles ainsi tout hardy qu'il estoit il commenca de trembler aussi bien que poligene ils n'eurent mesme pas je loisir de demander a elise quel estoit leur crime car elle continua de parler avec la mesme fierte qu'elle avoit commence ne pensez pas leur dit elle que j'aille vous accuser en detail de toutes vos impostures ce discours seroit indigne de moy et il suffit que je vous die que les dieux m'ayant revele tout ce que vous dites dans une des grottes qui sont le long de cette grande terrasse qui regarde la mer j'ay pris la resolution de vous deffendre de me voir jamais et que j'ay pris en mesme temps celle de vous dire que je vous mesprise autant que je vous ay estimez et que je vous deffie de dire jamais rien qui me puisse nuire au reste poursuivit elle ne pensez pas aller employer le pouvoir 
 de mon pere car si vous le faites je luy diray la juste pleinte que je fais de vous c'est pourquoy sans resister a ma volonte obeissez sans murmurer vous le devez d'autant plustost adjousta t'elle que vous n'y perdrez aucune de ces faveurs dont vous vous estes vantez elise en achevant de dire ces paroles se leva et leur fit signe de s'en aller s'en allant elle mesme dans son cabinet de sorte que poligene et agenor ne pouvant que luy dire et n'osant la retenir se mirent a se quereller l'un l'autre s'accusant tous deux de s'estre trahis is n'oserent pourtant pas demeurer d'avantage dans la chambre d'elise et ils en sortirent avec un desespoir et une colere estrange sans qu'ils sceussent pourtant bien precisement quel objet avoit leur fureur mais a peine eurent-ils fait vingt pas en parlant avec beaucoup de chaleur de ce qui occupoit alors toute leur ame qu'un amy de phocilion les joignit et leur dit qu'il les attendoit au bord de la mer qui regarde le septentrion avec autant d'espees qu'il en faloit pour se battre contre deux qu'il leur laissoit le choix de celuy d'entre eux a qui il auroit a faire adjoustant que le sujet de pleinte qu'il avoit estoit de telle nature qu'il n'en pouvoit estre satisfait par nulle autre voye comme poligene et agenor avoient l'esprit fort aigry ils recevrent cette proposition fierement et comme des gens qui se fussent plus volontiers batus ensemble que de se batre contre d'autres neantmoins l'honneur ne 
 leur permettant pas de deliberer ils dirent a l'amy de phocilion qu'ils estoient prests de le suivie et ils le suivirent en effet apres s'estre deffaits de leurs gens comme ils avoient l'esprit fort occupe ils ne s'amuserent point a vouloir deviner pour quelle raison phocilion vouloit les voir l'espee a la main et dans la rage ou ils estoient tout leur estant ennemy ils se battirent sans scavoir pourquoy phocilion ne voulant pas leur dire precisement la raison qui l'avoit oblige a faire ce qu'il faisoit afin de n'engager pas le nom d'elise comme on ne scavoir pas qu'ils eussent rien a demesler ensemble on ne put empescher ce combat dont l'evenement fut fort sanglant car apres avoir jette au fort il se trouva que phocilion se batit contre agenor et poligene contre l'amy de phocilion et que tous les quatre furent blessez il est vray qu'agenor et phocilion le furent bien plus dangereusement que les deux autres car ils se donnerent de si terribles coups qu'ils en penserent mourir phocilion eut pourtant l'advantage sur agenor mais poligene l'eut aussi sur l'amy de phocilion ce combat fit un grand bruit dans le monde sans qu'on en pust penetrer la cause car lors qu'on la demandoit a poligene ou a agenor ils disoient qu'il falloit la demander a phocilion et quand on pressoit phocilion de la dire ils respondoit qu'ils suffisoit que poligene et agenor sceussent qu'ils n'estoient pas innocens cependant se combat la fit un bien a elise 
 car comme agenor poligene et phocilion estoient tous trois blessez on ne s'aperceut pas qu'ils fussent brouillez avec elle et il n'y eut quelyriope qui en dit quelque chose il est vray que favorablement pour elise elle n'osa pas s'emporter contre elle comme elle eust fait quelque temps auparavant parce que ses parens chez qui elle estoit retournee estoient prests de la marier a un homme de la cour nomme asiadate qui l'espousa en effet peu de jours apres plus par interest de famille que par nulle autre raison de sorte que craignant qu'il n'attribuast la haine qu'elle tesmoignoit avoir pour elise a l'amour qu'elle avoit encore pour agenor elle cacha une partie de ses sentimens en cette rencontre et ne parla pas du combat qui s'estoit fait comme elle en eust parle en un autre temps pour elise la colere ou elle estoit contre poligene contre agenor et mesme contre phocilion fit qu'elle trouva quelque douceur a estre delivree de leur veue neantmoins comme elle est naturellement bonne si la chose eust despendu d'elle elle n'eust pas voulu que ce combat se fust fait mais puis qu'elle n'y avoit point contribue elle n'estoit pas marrie que les dieux l'eussent permis et eussent esloigne de sa presence des gens qu'elle ne vouloit jamais voir comme les choses estoient en cet estat et qu'elise se confirmoit de plus en plus dans le dessein de ne se marier jamais et d'augmenter sa fierte s'il estoit possible straton qui n'avoit point eu 
 de veritable joye depuis qu'en perdant le feu roy il avoit perdu toutes ses esperances tomba malade et mourut en sept jours d'une fievre si ardente qu'elle le mit hors d'estat de donner nul ordre a ses affaires des le premier jour de son mal cet accident causa une douleur si extraordinaire a elise que je m'estonne qu'elle n'en perdit ou la vie ou du moins sa beaute cependant ses larmes ne firent sur son visage que ce que fait la rosee sur les fleurs c'est a dire qu'elles l'embellirent au lieu de la changer joint que comme la melancolie a quelque chose de doux et de languissant elise perdoit sans doute une partie de sa fierte lors qu'elle estoit triste et estoit par consequent plus propre a ne desesperer pas ceux qui l'aimoient elise en perdant straton ne perdit pas seulement un pere qu'elle aimoit et qui avoit une tendresse sans esgalle pour elle mais elle vit encore renverser sa fortune et se vit tomber sous la puissance d'une mere capricieuse et bizarre qui n'avoit nulle amitie pour elle et qui la persecuta de cent manieres differentes depuis la mort de straton cependant elise vescut aupres d'elle avec autant de respect que si elle eust este la meilleure mere du monde et elle porta sa generosite si loing que barce l'ayant laissee aux champs et estant allee a tyr elle y fut prise d'une maladie si contagieuse que les maris en abandonnoient leurs femmes et les femmes leurs maris cependant elise ne sceust pas plustost l'estat ou 
 estoit barce qu'elle partit a l'heure mesme pour s'aller jetter dans le peril et pour aller assister jusques a la mort une personne qui avoit resolu de rendre sa vie la plus mal-heureuse qu'elle pourroit mais les dieux qui ne vouloient sans doute que faire esclater la vertu d'elise firent que barce mourut comme elle estoit preste de se jetter malgre tous ses amis dans la maison ou elle estoit de sorte que voyant que ce seroit s'exposer inutilement puis que sa mere n'estoit plus en estat d'estre secourue elle se retira chez une dame de ses amies qui vivoit dans une retraite fort grande et dont la vertu estoit tout a fait extraordinaire ainsi elise fit voir par cette action qu'elle n'avoit pas dessein de voir autant de monde qu'elle en avoit veu durant la vie de straton mais afin qu'elise pust faire paroistre tout ce qu'elle avoit de grand et d'heroique dans le coeur les dieux voulurent abaisser la fortune pour eslever sa gloire par un chemin ou beaucoup ont accoustume de la perdre comme straton avoit eu de grands emplois sous le feu roy de phenicie tous ceux qui avoient eu quelque chose a demesler avec que luy inquitterent elise et s'emparerent mesme de tout son bien mais avec tant de violence et tant d'injustice qu'il s'en falut peu qu'elise ne fust aussi pauvre que belle cependant quoy qu'elle se vist dans un embarras effroyable son ame ne s'esbransla point et elle sceut suporter la mauvaise fortune avec autant de fermete qu'elle avoit eu de moderation dans 
 la bonne elle n'en fut pas mesme moins fiere et lors que poligene agenor et phocilion furent gueris et voulurent la revoir elle le leur deffendit avec la mesme authorite que si elle eust este sur le throne et qu'ils eussent este ses subjets il sembloit encore qu'elise affectast d'estre plus severe qu'auparavant et qu'elle voulust faire voir qu'estant maistresse de sa conduite elle vouloit suivre les reigles les plus exactes de la bienseance et de la vertu mais madame pour vous faire voir quelle est la sienne il faut que vous scachiez qu'asiadate que lyriope avoit espouse devint en ce temps la si esperduement amoureux d'elise qu'il en pensa perdre la raison et pensa faire perdre patience a cette belle personne qui s'en vit encore plus importunee qu'elle ne l'avoit este de poligene et d'agenor asiadate est un homme de beaucoup d'esprit mais d'un esprit violent et d'un naturel ardent qui fait qu'il veut tout ce qu'il veut avec une impetuosite qu'on ne scauroit exprimer vous pouvez donc juger qu'estant amoureux d'elise il estoit capable de faire beaucoup de choses pour posseder ce qu'il aimoit s'il en eust pu trouver les voyes comme elise ne recevoit plus de visites si ce n'estoit de ses amies ou de ses amis tres particuliers et qu'on ne pouvoit soupconner de galanterie il ne la pouvoit voir chez la dame avec qui elle demeuroit mais il la suivoit par tout ailleurs il fit mesme a la fin amitie avec une personne de qualite qui estoit 
 amie d'elise et comme il y a peu d'hommes en phenicie plus riches qu'asidiate et qu'il scavoit le desordre des affaires d'elise il creut qu'une fille dont l'ame estoit haute jusqu'a estre superbe ne pourroit souffrir la pauvrete et que peut estre une liberalite excessive faite avec toute l'adresse necessaire a une personne glorieuse et qui avoit beaucoup de vertu l'obligeroit a le souffrir comme son amy si elle ne le pouvoit endurer comme son amant il n'osa pourtant pas s'exposer a faire offrir des presens a elise avec nulle capitulation de donner son coeur pour toutes ses richesses mais il luy fit dire par cette amie a qui il persuada que la generosite le faisoit autant agir que l'amour que ne pouvant souffrir de voir la vertu malheureuse il luy offroit tout son bien sans vouloir autre chose d'elle que la grace de le recevoir mettant mesme une si prodigieuse quantite de pierreries entre les mains de cette dame pour les presenter a elise que toute autre qu'elle en l'estat qu'estoit sa fortune en auroit peut estre este esblouie car enfin elise subsistoit alors par la seule generosite de la personne avec qui elle logeoit cependant quelque eloquence qu'eust celle qui s'estoit chargee de luy faire accepter cette liberalite elle ne la persuada point ce n'est pas qu'elle ne conduisist son dessein avec beaucoup d'adresse car enfin ayant insensiblement engage elise a l'aller voir elle la fit entrer dans un cabinet ou elle vit sur la table cette abondance 
 de pierreries qu'asiadate vouloit luy donner de sorte qu'elise sans scavoir qu'elle y pust avoir nulle part se mit a les regarder a les trouver admirablement belles et a demander a cette dame a qui elles estoient scachant bien qu'elles n'estoient pas a elle auparavant que de vous respondre luy dit cette dangereuse amie il faut que je vous demande ce que vous penseriez d'un homme qui voudroit donner tout ce que vous voyez de perles de diamans de rubins et d'esmeraudes je dirois repliqua elise ou qu'il seroit bien amoureux ou bien liberal ou qu'il ne seroit guere sage car je ne scache que cela que je pusse dire de luy il y a pourtant quelque autre chose a dire respondit-elle de celuy qui veut faire ce present car enfin elise il faut avouer qu'asiadate est le plus genereux des hommes et le plus veritable amy que j'aye jamais connu et pour vous le tesmoigner poursuivit-elle scachez qu'il est si charme de vostre vertu que ne pouvant plus souffrir que la fortune vous traitte avec tant d'injustice il m'a chargee de vous conjurer qu'il face ce qu'elle ne fait point et qu'il vous enrichisse de ce qu'elle luy a donne il croit adjousta-t'elle que le bien qu'il possede n'est point a luy tant que vous n'en aurez pas et il est persuade que vous avez droit sur celuy de tous ceux qui en ont au reste ne pensez pas qu'il ait nulle mauvaise intention il ne vous verra point si vous ne le voulez et il ne pretend pas faire un eschange mais une liberalite 
 toute pure encore ne scay-je s'il aprouveroit ce que je dis et s'il ne croit point vous payer un tribut qui vous est deu ou vous faire une restitution au lieu d'un present c'est pourquoy elise n'ayez point de scrupule de recevoir assistance d'un homme de cette vertu qui vous l'offre par moy qui ne voudrois pas vous conseiller une chose qui vous pust estre prejudiciable et qui ne vous donnerois pas ce secours par autruy si j'estois en estat de vous le donner par moy-mesme tant que cette personne parla elise sentit ce qu'on ne scauroit exprimer tantost la colere la faisoit rougir et regarder avec mespris celle qui parloit tantost la confusion luy faisoit baisser les yeux et tantost l'estonnement mettoit sur son visage ce que la crainte et l'effroy ont accoustume de faire voir sur celuy de ceux qui en font capables mais a la fin ne pouvant plus s'empescher de parler je n'aurois jamais creu luy dit-elle que la fortune m'eust pu mettre en estat que quelqu'un eust eu la hardiesse de me faire une telle proposition mais comme il est certaines personnes qui font du venin des choses les plus innocentes je veux au contraire tirer de la gloire de la plus infame chose du monde et pour faire que vous ne croyez pas que je parle comme je fais par un sentiment de pauvrete arrogante je veux bien vous rendre raison de ce que je pense scachez donc que je suis fortement persuadee que les biens de nos amis peuvent estre les nostres en certaines occasions 
 mais je la suis encore bien d'avantage qu'a moins que de se vouloir rendre infame on ne doit jamais rien prendre n'y rien accepter d'un amant j'ay pourtant tousjours ouy dire reprit cette amie interessee que la liberalite et l'amour doivent estre inseparables et j'ay tousjours entendu assurer repliqua elise qu'une femme qui recoit des presens se donne ou pour mieux dire se vend ainsi quand un amant devroit estre liberal il faudroit que ce fust sans donner a sa maistresse il faudroit dis-je que ce fust en festes en habillemens en equipage magnifique et non pas en choses qui allassent a l'utilite de la personne qu'il aimeroit car enfin je ne scache rien de si bas de si lache de si oppose a la modestie ny qui donne des sentimens de mespris plus grands que de voir une femme prendre quelque chose d'un homme qui est amoureux d'elle et pour moy j'aimerois mieux sans comparaison recevoir une assistance de la nature de celle que vous m'offrez de la main d'un ennemy mortel que de celle d'un amant et la luy demander mesme a genoux que de l'accepter d'un homme amoureux de moy croyez donc s'il vous plaist que quelque malheureuse que je sois j'ay tousjours le coeur plus haut que ma fortune n'est basse et que quand je verrois la mort a mon choix ou toutes les magnifiques pierreries que je voy je la prefererois sans doute a ces perles et a ces diamans aimant beaucoup mieux mourir aveque gloire que de 
 viure avec honte mais reprit cette peu genereuse amie asiadate ne demande rien de vous il me demande insolemment toutes choses repliqua elise en me faisant offrir tant de richesses et je suis fortement persuadee que jamais femme n'a receu de present un peu considerable d'un amant qui n'y ait eu plusieurs heures ou cet amant mesme dans le plus fort de sa passion aura moins estime celle qui aura accepte ce qu'il luy aura offert et qui ne l'ait regardee comme estant a luy par le mesme droit que s'il avoit achete une esclave dittes donc poursuivit-elle a asiadate que je le trouve peu judicieux d'avoir sceu se servir si mal a propos de l'inclination qu'il a sans doute a estre liberal puis qu'au lieu d'acquerir mon estime par cette vertu il aquiert non aversion s'il vouloir montrer qu'il avoit de la liberalite il faloit donner sans interest il falloit dis-je enrichir tant d'honnestes gens mal-heureux dont toute la cour est remplie et non pas entreprendre de m'esblouir avec des diamans dittes luy encore que je le fuiray autant que la bien-seance me le permettra et que si je suivois mon inclination je me vangerois de luy aveque plus de colere et plus de plaisir que s'il m'avoit derobe toutes les richesses qu'il m'offre et pour vous adjousta-t'elle a celle a qui elle parloit je veux croire pour ma propre gloire que vous croyez les intentionsd'asiadate fore pures et fort innocentes mais puis qu'il a pu vous preocuper jusques au point 
 que vous l'estes je ne dois pas continuer de voir une personne qui pourroit se laisser persuader encore quelque autre chose opposee a la justice et a la vertu en disant cela elle se leva et sortit malgre tout ce que cette dame luy put dire la laissant avec une confusion si grande qu'elle n'osa jamais depuis voir elise qui de son coste esvita sa rencontre avec un soin estrange quoy que d'ailleurs elle luy eust de l'obligation cependant asiadate pensa mourir de douleur lors qu'il sceut comment elise avoit rejette sa liberalite il a pourtant advoue qu'il l'en estima d'avantage et qu'il l'en aima encore plus qu'auparavant mais ce qui fut de plus facheux pour luy fut que lyriope qui jusques alors n'avoit point creu qu'asiadate fust fort amoureux d'elise s'apercevant du grand chagrin qu'il avoit vint a en descouvrir la cause et a en avoir un despit et une jalousie estrange asiadate de son coste croyant que s'il n'eust pas este marie il eust pu posseder elise vint a hair lyriope si effroyablement qu'il ne la pouvoit endurer de sorte que sans en avoir le dessein elise rendit ces deux personnes les plus malheureuses de leur siecle par l'inquietude qu'elles se donnoient cependant poligene et agenor perdant tout a fait l'esperance de flechir le coeur d'elise se guerirent en partie de leur passion et conserverent toutesfois pour elle une estime qui les obligea a se la justifier l'un a l'autre en s'advouant leur imposture reciproque mais pour phocilion qui 
 estoit tout accoustume d'aimer sans esperance il continua de le faire comme auparavant et il s'opiniastra de telle sorte qu'en fin elise luy pardonna a condition qu'il demeureroit avec elle dans les simples termes de l'amitie sans luy parler jamais de la passion qu'il avoit dans l'ame ces choses estant donc en cet estat elise agit si vigoureusement pour ses affaires et avec un tel succes qu'elle retira une partie de son bien des mains de ceux qui l'avoient usurpe et se vit en estat de n'avoir plus besoin de personne et de vivre avec tout ce que la bienseance de sa condition demandoit elle ne demeura sans doute pas aussi riche qu'elle avoit creu l'estre mais l'estant assez pour se pouvoir passer de tout le monde elle fut contente de sa fortune et ne songea plus qu'a regler la conduite de sa vie elle eut pourtant encore un desplaisir bien sensible car elle perdit la dame chez qui elle logeoit apres quoy elle se resolut de demeurer tout a fait maistresse d'elle mesme et de jouir de la liberte toute entiere le reste de ses jours comme c'estoit la plus sociable personne de la terre elle songea a aporter autant de soin a se faire des amis et des amies qu'elle en aportoit a esviter d'avoir des amans et certes je ne pense pas que personne en ait jamais eu de plus illustres qu'elise ny que qui que ce soit ait jamais mene une vie plus douce ny plus agreable que celle qu'elle mena durant quelque temps apres qu'elle se fut deffaite de poligene 
 d'agenor et d'asiadate qui depuis son presant refuse n'osa plus la persecuter comme il faisoit auparavant quoy qu'il l'aimast tousjours ardemment
 
 
 
 
mais madame pour vous faire comprendre la felicite d'elise il faut que je vous despeigne une partie des amies et des amis qu'elle fit alors et que je vous represente quelle sonne de vie estoit la leur et la sienne car je suis assure que je ne pourray faire ce que je dis sans faire en mesme temps une chose fort glorieuse a ma patrie en vous faisant connoistre le nombre de personnes accomplies qui s'y trouvent vous scaurez donc madame qu'apres qu'elise vit sa fortune en meilleur estat elle eut le bonheur d'estre cherement aimee d'une des personnes du monde la plus illustre en toutes choses mais d'en estre aimee avec estime et avec tendresse de sorte que depuis cela elise fut inseparable de cette dame qui s'apelle cleomire mais comme je ne puis vous faire l'histoire des amis et des amies d'elise sans vous representer celle qui les unissoit tous et qui les attiroit tous les jours en un mesme lieu par les charmes qu'ils trouvoient aupres d'elle il faut que je vous apprenne que cleomire quoy qu'elle demeure a tyr est pourtant nee a athenes et que sa maison est si illustre qu'on conte des rois parmy ses devanciers mais comme ce n'est pas son histoire que je vous raconte et que je ne veux que vous faire connoistre le merite de sa personne je ne m'arresteray point a vous exagerer 
 la noblesse de sa race ny a vous dire mille choses qui luy dont fort glorieuses mais je vous diray seulement que cleomire a espouse un homme d'une des plus grandes maisons de phenicie et d'un merite proportione a sa qualite apres quoy je tascheray de vous donner une idee de ce qu'est cleomire imaginez vous donc madame la beaute mesme vous voulez concevoir celle de cette admirable personne je ne vous dis point que vous vous figuriez quelle est celle que nos peintres donnent a venus pour comprendre la sienne car elle ne seroit pas assez modeste ny celle de pallas parce qu'elle seroit trop fiere ny celle de junon qui ne seroit pas assez charmante ny celle de diane qui seroit un peu trop sauvage mais je vous diray que pour representer cleomire il faudroit prendre de toutes les figures qu'on donne a ces deesses ce qu'elles ont de beau et l'on en seroit peut estre une passable peinture cleomire est grande et bien faite tous les traits de son visage sont admirables la delicatesse de son teint ne se peut exprimer la majeste de toute sa personne est digne d'admiration et il sort je ne scay quel esclat des ses yeux qui imprime le respect dans l'ame de tous ceux qui la regardent et pour moy je vous advoue que je n'ay jamais pu aprocher cleomire sans sentir dans mon coeur je ne scay quelle crainte respectueuse qui m'a oblige de songer plus a moy estant aupres d'elle qu'en nul autre lieu du monde ou j'aye jamais este 
 au reste les yeux de cleomire sont si admirablement beaux qu'on ne les a jamais pu bien representer ce sont pourtant des yeux qui en donnant de l'admiration n'ont pas produit ce que les autres beaux yeux ont accoutume de produire dans le coeur de ceux qui les voyent car enfin en donnant de l'amour il sont tousjours donne en mesme temps de la crainte et du respect et par un privilege particulier ils ont purifie tous les coeurs qu'ils ont embrasez il y a mesme parmy leur esclat et parmy leur douceur une modestie si grande qu'elle se communique a ceux qui la voyent et je suis fortement persuade qu'il n'y a point d'homme au monde qui eust l'audace d'avoir une pensee criminelle en la presence de cleomire au reste sa phisionomie est la plus belle et la plus noble que je vy jamais et il paroist une tranquilite sur son visage qui fait voir clairement quelle est celle de son ame on voit mesme en la voyant seulement que toutes ses passions sont soumises a raison et ne sont point de guerre intestine dans son coeur en effet je ne pense pas que l'incarnat qu'on voit sur ses joues ait jamais passe ses limites et se soit espanche sur tout son visage si ce n'a este par la chaleur de l'este ou par la pudeur mais jamais par la colere ny par aucun dereglement de l'ame ainsi cleomire estant tousjours esgallement tranquille est tousjours esgallement belle enfin madame si on vouloit donner un corps a la chastete pour la 
 faire adorer par toute la terre je voudrois representer cleomire si on en vouloit donner un a la gloire pour la faire aimer a tout le monde je voudrois encore faire sa peinture et si l'on en donnoit un a la vertu je voudrois aussi la representer au reste l'esprit et l'ame de cette merveilleuse personne sur passent de beaucoup sa beaute le premier n'a point de bornes dans son estendue et l'autre n'a point d'esgalle en generosite en constance en bonte en justice et en purete l'esprit de cleomire n'est pas un de ces esprits qui n'ont de lumiere que celle que la nature leur donne car elle l'a cultive soigneusement et je pense pouvoir dire qu'il n'est point de belles connoissances qu'elle n'ait aquises elle scait diverses langues et n'ignore presques rien de tout ce qui merite d'estre sceu mais elle le scait sans faire semblant de le scavoir et on diroit a l'entendre parler tant elle est modeste qu'elle ne parle de toutes choses admirablement comme elle fait que par le simple sens commun et par le seul usage du monde cependant elle se connoist a tout les sciences les plus eslevees ne passent point sa connoissance les arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement elle s'est fait faire un palais de son dessein qui est un des mieux entendus du monde et elle a trouve l'art de faire en une place d'une mediocre grandeur un palais d'une vaste estendue l'ordre la regularite et la proprete sont dans tous ses apartemens et a tous ses meubles tout est magnifique chez 
 elle et mesme particulier les lampes y sont differentes des autres lieux ses cabinets sont pleins de mille raretez qui sont voir le jugement de celle qui les a choisies l'air est toujours parfume dans son palais diverses corbeilles magnifiques pleines de fleurs sont un printemps continuel dans sa chambre et le lieu ou on la voit d'ordinaire est si agreable et si bien imagine qu'on croit estre dans un enchantement lors qu'on y est aupres d'elle au reste jamais personne n'a eu une connoissance si delicate qu'elle pour les beaux ouvrages de prose ny pour les vers elle en juge pourtant avec une moderation merveilleuse ne quittant jamais la bienseance de son sexe quoy qu'elle soit beaucoup au dessus il est vray que cleomire parmy tant d'advantages qu'elle a receus des dieux a le malheur d'avoir une sante delicate que la moindre chose altere ayant cela de commun avec certaines fleurs qui pour conserver leur fraischeur ne veulent estre ny tousjours au soleil ni toujours a l'ombre et qui ont besoin que ceux qui les cultivent leur fassent une saison particuliere pour elles qui sans estre ny froide ny chaude conserve leur beaute par un juste meslange de ces deux qualitez cleomire ayant donc besoin de se conserver fort beaucoup moins souvent de chez elle que les autres dames de tyr il est vray qu'elle n'a que faire d'en sortir pour aller chercher compagnie car depuis le roy il n'y a personne en toute la cour qui ait quelque esprit et quelque vertu qui n'aille 
 chez elle rien n'est trouve beau si elle ne l'a aprouve on ne droit point estre du monde qu'on n'ait este connu d'elle il ne vient pas mesme un estranger qui ne veuille voir cleomire et luy rendre hommage et il n'est pas jusques aux excellens artisans qui ne veuillent que leurs ouvrages ayent la gloire d'avoir son aprobation tout ce qu'il y a de gens qui escrivent en phenicie ont chante ses louanges et elle possede si universellement l'estime de tout le monde qu'il ne s'est jamais trouve personne qu'il l'ait pu voir sans dire d'elle mille choses avantageuses sans estre esgalement charme de sa beaute de son esprit de sa douceur et de sa generosite au reste elle ne fait pas seule l'ornement de son palais estant certain qu'elle a deux filles qui son en effet dignes d'estre les siennes l'aisnee qui s'apelle philonide est une personne dont la naissance est des plus heureuses du monde car elle a tout ensemble beaucoup de beaute beaucoup d'agreement beaucoup d'esprit et toutes les inclinations nobles et genereuses sa taile est des plus grandes et des mieux faites sa beaute est de bonne mine sa grace est la plus naturelle qui fera jamais son esprit est le plus charmant le plus aise et le plus galant du monde elle escrit aussi bien qu'elle parle et elle parle aussi bien qu'on peut parler elle est merveilleusement esclairee en toutes les belles choses et n'ignore rien de tout ce qu'une personne de sa condition doit scavoir et 
 elle dance bien jusques a donner de l'amour quand mesme elle n'auroit rien d'aimable que cela mais ce qu'il y a de merveilleux est qu'elle est tellement nee pour le monde pour les grandes festes et pour faire les honneurs d'une grande cour qu'on ne peut pas l'estre davantage la parure luy sied si bien et l'embarrasse si peu qu'on diroit qu'elle ne peut estre autrement et les plaisirs la cherchent de telle sorte que je ne pense pas qu'elle ait jamais este enrhumee en un jour ou il y ait eu un divertissement a recevoir et si je l'ay veue quelquesfois malade c'a este en certains temps melancoliques ou il n'y avoit rien d'agreable a faire encore ne l'estoit elle qu'autant qu'il le faloit estre pour attirer toute la cour dans sa chambre et non pas assez pour se priver de la conversation au reste elle a une multitude d'amies et d'amis si prodigieuse pour ne rien dire de ses amans qu'on est quelquesfois espouvente comment elle peut faire pour respondre a l'amitie de tant de personnes a la fois cependant elle ne laisse pas de les satisfaire toutes je suis pourtant persuade quoy qu'elle puisse dire qu'il n'est pas possible qu'elle aime autant de gens qu'il y en a pour qui elle semble estre obligee d'avoir de l'amitie et je suis assure qu'il faut qu'il y en ait un grand nombre pour qui elle n'a que de l'estime de la civilite et quelque reconnoissance cependant on ne laisse pas d'estre content d'elle et de l'aimer comme si elle 
 aimoit effectivement ce n'est pas que je ne croye qu'elle a un petit nombre d'amis et d'amies qui sont assez avant dans son coeur mais ce nombre choisi n'est pas aise a discerner d'avec les autres et je croy qu'elle seule scait positivement qui elle aime et combien elle aime elle a pourtant une tendresse generale pour tous ceux qui s'attachent a la voir qui fait qu'elle est la plus officieuse du monde ayant encore un charme si particulier dans la conversation pour peu que les gens qui sont avec elle luy plaisent qu'il suffiroit pour devenir amoureux de philonide de passer une apresdisnee a sa ruelle quand mesme on y seroit sans la voir et en un de ces jours d'este ou les dames sont une nuit artificielle dans leurs chambres pour esviter la grande chaleur mais madame si philonide est admirable et contribue a rendre la societe du palais de cleomire tout a fait charmante anacrise sa soeur merite bien d'y tenir sa place elle n'est pas si grande que philonide quoy qu'elle soit de fort belle taille mais l'esclat de son teint est si surprenant et la delicatesse en est extraordinaire que si elle n'avoit pas les yeux extremement beaux et merveilleusement fins on en seroit mille exclamations et on luy donneroit mille louanges mais il est vray que quoy que la personne d'anacrise soit toute belle et toute aimable il est pourtant certain qu'il y a je ne scay quoy dans sa phisionomie de spirituel de delicat de fin de fier de malicieux et de doux tout ensemble qui arreste les yeux agreablement 
 et qui la sait craindre et aimer en mesme temps et certes ce n'est pas sans raison si elle inspire ces deux sentimens a la fois car elle est tout ensemble une des plus aimables et une des plus redoutables personnes de toute la phenicie ce n'est pas qu'elle ne soit genereuse et qu'elle n'ait mesme de la bonte mais sa bonte n'estant pas de celles qui sont scrupule de faire la guerre a leurs amis anacrise est sans doute fort a craindre car je ne croy pas qu'il y ait une personne au monde qui ait une raillerie si fine ny si particuliere que la sienne il y a tout ensemble de la naisvete et un si grand feu d'imagination aux choses agreables et malicieuses qu'elle dit et elle les dit si facilement elle les cherche si peu et les dit mesme d'une maniere si negligee qu'on pourroit douter si elle y a pense si on ne la connoissoit pas cependant elle ne dit jamais que ce qu'elle veut dire et elle scait si parfaitement la veritable signification des mots dont elle se sert en raillant et scait encore si bien conduire le son de sa voix et les mouvemens de son visage selon que plus ou moins elle a dessein qu'on sente ce qu'elle dit qu'elle ne manque jamais de faire l'effet qu'elle veut au reste il y a une difference entre philonide et anacrise qui est considerable et qui en met beaucoup en leur bonheur car la premiere ne s'ennuye presque jamais elle prend de tous les lieux ou elle est ce qu'il y a d'agreable sans se mettre en chagrin de ce qui ne l'est pas et porte par tout 
 ou elle va un esprit d'accommodement qui luy fait trouver du plaisir dans les provinces les plus esloignees de la cour mais pour anacrise il y a si peu de choses qui la satisfacent si peu de personnes qui luy plaisent un si petit nombre de plaisirs qui touchent son inclination qu'il n'est presques pas possible que les choses s'ajustent jamais si parfaitement qu'elle puisse passer un jour tout a fait heureux en toute une annee tant elle a l'imagination delicate le goust exquis et particulier et l'humeur difficile a contenter anacrise est pourtant si heureuse que ses chagrins mesmes sont divertissans car lors qu'on luy entend exagerer la longueur d'un jour passe a la campagne ou celle d'une apresdisnee en mauvaise compagnie elle le fait si agreablement et d'une maniere si charmante qu'il n'est pas possible de ne l'admirer point et de ne pardonner pas a une personne d'autant d'esprit que celle-la d'estre plus difficile qu'une autre au choix des gens a qui elle veut donner son estime et accorder sa conversation voila donc madame quelle est cleomire et ses deux admirables filles jugez s'il vous plaist apres cela quelle joye devoit avoir elise d'avoir aquis l'amitie de trois personnes si illustres qui ne se contenterent pas de l'aimer mais qui voulurent encore que tous leurs amis l'aimassent il est vray qu'elise estoit si aimable qu'il ne faloit que la connoistre pour s'attacher a elle mais quand elle l'auroit este moins la 
 seule passion qu'elle avoit pour cleomire la luy auroit deu faire aimer estant certain que je ne croy pas que qui que ce soit ait jamais tant aime une autre qu elise aimoit cleomire et certes elle le luy tesmoignoit bien par son assiduite estant continuellement aupres d'elle partageant tous ses plaisirs et tous ses divertissemens et ne passant jamais un jour sans la voir elle cherchoit mesme avec soin quelque agreable invention de la divertir tantost par quelque serenade qu'elle luy faisoit donner dans les jardins de son palais ou qu'elle luy donnoit elle mesme tantost par quelque innocente tromperie ou par quelque deguisement agreable qu'elle faisoit avec quelques unes de ses amies et comme il n'y avoit jamais rien de rare ou de beau a voir qu'on ne le vist au palais de cleomire elise estoit en une joye continuelle mais la plus solide et la plus grande estoit sans doute que tous les soirs elle voyoit r'assemblez chez cleomire ses plus chers amis qui n'en sortoient que lors que la bienseance et la necessite de dormir vouloient qu'ils se retirassent mais madame il faut pour comprendre la douceur de cette societe que je vous fasse un leger crayon d'une partie de ceux qui la composoient j'entens toutesfois de ceux qui estoient amis particuliers d'elise car je serois trop long si je voulois vous parler de ce grand nombre d'honnestes gens qui se rencontroient tous les jours au palais de cleomire en effet je suis persuade que si je l'entreprenois il faudroit 
 que je vous fisse plus de portraits qu'il n'y a de statues d'or et d'argent dans les thresors de cresus de sorte que me renfermant dans des bornes plus estroites je vous seray seulement la peinture de cinq ou six de ceux qu'elise estime le plus et qui sont en effet les plus dignes d'estre estimez je vous diray donc pour commencer ces peintures qui ne donneront rien a ceux pour qui je les feray qu'on voyoit tous les jours en ce temps la au palais de cleomire ou chez elise un homme de tres grande qualite apelle megabate gouverneur d'une province de phenicie et dont le rare merite est bien digne d'estre connu de l'illustre cyrus qui m'escoute en effet celuy dont je parle n'est pas un homme ordinaire et l'on en voit peu en qui l'on trouve autant de bonnes qualitez qu'il en a megabate est grand et de belle taille ayant l'air du visage un peu fier et un peu froid et la phisionomie fort spirituelle au reste il a donne de grandes preuves de courage en toutes les occasions ou il s'est trouve qu'il en a acquis une reputation qui le couvre de gloire on luy a veu arracher au milieu d'un escadron d'ennemis une enseigne a celuy qui la portoit et apres la luy avoir arrachee le combatre le faire tomber mort a ses pieds et se demesler courageusement de cette multitude d'ennemis dont il estoit environne qui vouloient s'oposer a son passage et l'empescher de conserver la glorieuse marque qu'il avoit de la victoire qu'il venoit de remporter enfin madame quand magabate ne 
 seroit que brave et courageux il seroit sans doute fort illustre cependant ce n'est pas par la seulement que je le considere estant certain que la generosite de son ame merite autant de louanges que sa valeur quoy que sa valeur soit tout a fait heroique mais ce qu'il y a de plus considerable c'est que megabate quoy que d'un naturel fort violent est pourtant souverainement equitable et je suis fortement persuade qu'il n'y a rien qui luy peust faire faire une chose qu'il croiroit choquer la justice de plus megabate aime la gloire de son roy et le bien general de sa patrie n'estant pas de ceux qui ne s'en soucient point de renverser tout pourveu qu'ils regnent et qui sont indignes d'estre dans la societe des hommes par le peu de consideration qu'ils ont pour tout ce qui ne les regarde pas directement mais le mesme zele que megabate a pour la gloire et pour son prince il l'a encore pour ses amis il ne donne sans doute pas son amitie legerement mais ceux a qui il la donne doivent estre assurez qu'elle est sincere qu'elle est fidelle et qu'elle est ardente comme megabate est fort juste il est ennemy declare de la flatterie il ne peut louer ce qu'il ne croit point digne de louange et ne peur abaisser son ame a dire ce qu'il ne croit pas aimant beaucoup mieux passer pour severe aupres de ceux qui ne connoissent point la veritable venu que de s'exposer a passer pour flatteur ne l'a t'on jamais soubconne de l'estre de personne et je suis persuade que s'il eust este 
 amoureux de quelque dame qui eust eu quelques legers deffauts ou en sa beaute ou en son esprit ou en son humeur toute la violence de sa passion n'eust pu l'obliger a trahir ses sentimens en effet je croy que s'il eust eu une maistresse pasle il n'eust jamais pu dire qu'elle eust este blanche s'il en eust eu une melancolique il n'eust pu dire aussi pour adoucir la chose qu'elle eust este serieuse et tout ce qu'il eust pu obtenir de luy eust este de ne luy parler jamais de ce dont il ne pouvoit luy parler a son avantage mais il ne s'est pas trouve en cette extremite car comme il est esperduement amoureux de la belle philonide qui a toutes les graces du corps et toutes celles de l'esprit il n'est pas oblige a se contraindre et il luy peut donner mille et mille louanges sans craindre de la flatter au reste megabate en possedant toutes les vertus a encore cet avantage que ce sont des vertus sans aucun meslange de vices ny de mauvaises habitudes ses moeurs sont toutes innocentes ses inclinations sont toutes nobles et ceux qui cherchent le plus a trouver a reprendre en luy ne l'accusent que de soustenir ses opinions avec trop de chaleur mais a vous dire le vray il le fait si eloquemment et dit de si belles choses quand l'ardeur de la dispute l'anime que je ne voudrois pas que les autres fussent tousjours de son opinion ny qu'il fust tousjours de celle des autres car enfin madame il faut que vous scachiez que megabate a autant d'esprit que de coeur et 
 de vertu ce n'est pas seulement un esprit grand et beau mais un esprit esclaire de toutes les belles connoissances et je pense pouvoir assurer que depuis homere jusques a aristhee il n'y a pas eu un homme qui ait escrit dont il n'ait leu les ouvrages avec toute la lumiere necessaire pour en connoistre toutes les beautez et tous les deffauts il est certain qu'il y est un peu difficile et que les moindres imperfections le choquent mais comme cela est cause par la parfaite connoissance qu'il a des choses il faut souffrir sa critique comme un effet de sa justice de plus il escrit luy mesme si bien et en vers et en prose que c'est dommage qu'il ne le face pas plus souvent et qu'il soit d'humeur a en faire un mistere mais s'il est vray de dire qu'il escrit bien il l'est encore de dire qu'on ne peut pas parler plus fortement ny plus agreablement qu'il parle principalement quand il est avec des gens qui luy plaisent et qui ne l'obligent pas a garder un silence froid et severe qu'il garde quelquefois avec ceux qui ne luy plaisent pas au reste il entend si parfaitement les choses comme il les faut entendre et penetre si avant dans le coeur de ceux qu'il escoute qu'il ne repond pas seulement a leurs paroles il respond mesme encore bien souvent a leurs pensees de plus megabate malgre sa fierte est extremement civil et a tout a fait le procede d'un homme de sa condition il faut mesme luy donner cette louange qu'il est le plus regulier le plus exact et le plus constant amant du monde et 
 que soit qu'on juge de luy par l'illustre personne dont il est amoureux ou par ceux a qui il donne son amitie on en jugera tousjours avantageusement estant certain qu'on ne peut pas l'accuser d'aveuglement dans sa passion ny de mauvais choix en ses amis qui sont assurement dignes de l'estre mais madame je n'aurois jamais fait si je voulois vous dire tout ce que megabate a de bon c'est pourquoy il vaut mieux que j'acheve cette legere esbauche de sa peinture en vous assurant que cet homme est incomparable et qu'on n'en peut parler avec trop d'eloges jugez donc s'il vous plaist quelle gloire c'est a elise d'avoir un amy du merite de celuy-la un amy dis-je qui ne louant jamais que ce qui merite d'estre loue et louant avec chaleur et avec plaisir ce qu'il juge digne de l'estre luy donne tous les jours mille louanges qu'elle prefere sans doute a celles de cent mille autres parce qu'elle scait qu'elles sont sinceres et je me souviens de luy avoir ouy dire pour exagerer cette sincerite qu'elle ne croyoit pas si bien son miroir qu'elle croyoit megabate lors qu'il luy disoit qu'elle estoit belle cependant quoy qu'une personne qui n'auroit qu'un amy comme celuy-la deust s'estimer tres heureuse il est pourtant vray que megabate ne fait pas seul toutes les richesses d'elise et qu'elle a encore d'autres amis qui chacun en leur maniere et en leur profession sont dignes de porter cette glorieuse qualite le mage de sion entre les autres qui est le plus cher de ses 
 amis et qui a le plus de pan en sa confidence est sans doute un homme admirable il est nay avec un esprit si vif si ardent et si esleve qu'il n'est rien qui eschape a sa connoissance il est pourtant naturellement enjoue et d'une inclination si galante que devant que les dieux l'eussent attire a leur service il ne pouvoit parler sans dire une galanterie ayant une telle disposition a cela qu'il en disoit mesme sans y penser il est vray que c'estoit si agreablement qu'elise me disoit un jour en riant que c'avoit este dommage qu'en changeant de forme de vie il n'eust pu laisser cet agreable talent a quelque autre a qui la bienseance eust permis de s'en servir mais madame pour vous faire bien connoistre le mage de sidon il faut que vous scachiez que la solitude ou il se confina durant un si long temps lors qu'il changea de profession ne le rendit pas sauvage et que cet enjouement naturel qui estoit dans son esprit y est tousjours demeure mais il y est avec un fonds de honte et de modestie qui sent l'innocence des premiers siecles des sorte que comme il n'y a rien de plus agreable que de trouver ensemble un grand esprit et une grande douceur il n'y a rien de plus aimable que la conversation et la societe du mage de sidon il a pourtant quelque chose de brusque dans l'esprit et de precipite dans l'action mais cela ne l'empesche pas d'estre tel que je viens de le despeindre et cette agitation subite qui paroist en son corps et en son esprit est plus un effet de ce 
 temperamment ardent qui luy fait penser des choses si eslevees que de l'inquietude de son humeur au reste sa vertu quoy que tres parfaite n'a rien de rude ny rien d'austere que pour luy il s'attache solidement au bien et ne s'arreste pas a de fausses et trompeuses aparences d'esgalite de son humeur est encore un des charmes de sa societe on ne luy voit jamais ny chagrin ny rudesse pour ses amis il les aime avec tendresse et avec passion et les aime sans interest il passe de la solitude a la cour sans emportement de joye et de la cour a la solitude sans un ennuy excessif mais ce qu'il y a de plus admirable est que ce mage ne scait pas seulement tout ce qui concerne les dieux et les sacrifices qu'on leur fait il scait encore cent mille choses differentes il escrit en prose et en vers admirablement et avec une facilite si prodigieuse qu'on diroit que toutes les muses sont a luy et qu'elles ne sont occupees qu'a luy inspirer cette multitude de belles choses qu'il escrit son imagination dans ses ouvrages de poesie est d'une si vaste estendue qu'elle comprend tout l'univers estant mesme si belle si pompeuse et si fleurie qu'on peut dire qu'il donne une nouvelle fraischeur aux roses et une nouvelle lumiere au soleil lors qu'il les descrit il y a mesme un caractere passionne dans ses ouvrages qui les insinue dans le coeur comme dans l'esprit et qui fait qu'on profite beaucoup mieux des beaux enseignemens qu'il donne cependant cet homme dont 
 l'esprit est si esleve a la douceur et a la docilite d'un enfant il ne connoist ny la presomption ny la vanite et il charme de telle sorte ceux qui le connoissent bien qu'on ne peut s'empescher de l'aimer et de l'aimer tendrement il y a une modeste joye dans son me qui vient de son naturel et du calme de ses passions qui se communique a ceux qui le pratiquent souvent ce n'est pas que cette inclination passionnee qu'il a naturellement dans l'ame soit changee en luy en changeant de condition mais il a seulement change l'objet de sa passion et au lieu d'aimer comme autrefois tout ce qu'il voyoit d'aimable il aime seulement ce qu'il luy est permis d'aimer c'est a dire son devoir ses amis et ses amies il est aussi fort touche des beautez universelles de l'univers et sait un de ses plus ordinaires plaisirs principalement quand il est a un petit temple qui est aupres de sidon d'admirer la grandeur des dieux par les merveilles de leurs ouvrages le lever et le coucher du soleil luy donnant un divertissement dont tout le monde n'est pas capable une nuit tranquille semee d'estoilles bien brillantes occupe agreablement ses regards le bruit d'une fontaine charme doucement ses oreilles et la vaste estendue de la mer remplit son ame de je ne scay quel plaisir qui le porte a estre plus respectueux pour les dieux qui en sont les maistres ainsi les divertissemens du mage de sidon estans mesme une espece d'estude de sa sagesse il vous 
 est aise de comprendre quelles doivent estre ses occupations serieures cependant comme je l'ay desja dit sa conversation est tout a fait agreable enjouee libre et divertissante ayant mesme trouve l'art d'oster a la raillerie tout ce qu'elle a de piquant et d'aigre lors qu'il s'en sert sans luy oster pourtant ce qu'elle a d'agreable ce qui est assurement une chose plus difficile a faire que d'aprivoiser des lions jugez donc madame si le mage de sidon n'est pas digne d estre receu dans le palais de la grande cleomire d'estre estime de philonide et d'anacrise d'estre aime du genereux megabate et d'estre des amis d'elise aussi en est il de telle sorte que personne n'est si bien avec elle que luy apres cela madame il faut que je vous die qu'il y a encore un homme de condition dans cette aimable societe que le mage de sidon aime tendrement qui s'appelle clearque dont la peinture est si difficile a faire que je ne scay si je pourray venir a bout de la faire ressembler a celuy pour qui elle fera faite cependant il merite sans doute d'estre connu de vous et d'en estre connu avec beaucoup d'estime il n'est pas mesme jusqu'a sa personne qui ne soit difficile a representer il est pourtant bien aise de vous dire qu'il est de taille mediocre qu'il a les cheveux bruns et tous les traits du visage assez reguliers et mesme assez agreables mais pour son air et sa phisionomie je deffie qui que ce soit de les pouvoir bien depeindre car enfin madame il a quelque chose sur je visage de serieux 
 et de froid et ne laisse pourtant pas d'avoir je ne scay quoy de fin et de d'enjoue dans les yeux en effet il y a un certain meslange de joye et de melancolie en son temperamment qui fait que soit qu'elles se succedent l'une a l'autre ou qu'on les voye toutes deux a la sois sur son visage clearque plaist tousjours infinement il a pourtant un telle disposition a l'enjouement qu'au milieu des plus facheuses affaires du monde on le trouve presque tousjours prest a dire une chose agreable ou a prendre un divertissement mais madame devant que de m'estendre a vous parler de l'esprit de clearque il faut que je vous die qu'il a du coeur autant qu'on en peur avoir qu'il s'est signale a la guerre en mille occasions et qu'il a enfin toutes les qualitez qu'on peut desirer en un veritable homme d'honneur mais comme ce n'est pas par la qu'il a des choses particulieres puis que les vertus sont esgallement vertus en tous les hommes je ne m'arresteray pas a vous descrire les siennes exactement je vous diray toutesfois qu'il a une qualite eminente qui est celle de servir fidellement et ardemment ceux a qui il l'a promis et certes il a donne des marques de cela bien heroiques car toute la phenicie l'a veu hazarder mille et mille fois sa liberte de sa vie pour les interests d'un grand prince a qui il s'estoit attache mais pour suivre mon dessein il saut que je vous face connoistre clearque par ou il est le plus singulier imaginez vous donc madame 
 qu'il a esprit aussi esclaire et aussi delicat qu'on peut l'avoir et aussi capable des grandes choses lors qu'il s'y veut employer mais ce qu'il y a de merveilleux est qu'il n'y a pas un homme au monde qui scache dire une folie si agreablement que luy car il a un tour dans l'esprit si galant pour cela et si particulier que rien n'est plus spirituel ny plus divertissant que ce que dit clearque cependant ce qu'il dit ne tient rien de ce que disent ceux qui sont profession de dire des choses plaisantes et l'on peut assurer que jamais homme n'a este si esloigne de ces sortes de gens dont on voit tant par le monde et n'a pourtant jamais tant dit de plaisantes choses ce qui les rend plus agreables c'est qu'il les dit comme s'il n'y pensoit pas et qu'elles portent esgallement sur son esprit sur son imagination et sur la naisvete qui est inseparable de toutes ses paroles de plus il passe quelquefois si subitement d'une chose serieuse a une enjouee que l'esprit en est agreablement surpris et ne peut s'empescher d'y prendre un extreme plaisir au reste il y a certains jours ou on le voit avec une resverie qui donne lieu de croire qu'il me dite quelque grand dessein et il se trouve bien souvent qu'apres avoir garde un long silence il commencera a parler de bagatelles et de galanterie avec autant d'enjouement que s'il n'eust jamais resve cet enjouement s'adresse mesme aussi tost a la plus grave et a la plus serieuse personne du monde qu'a la 
 plus guaye et il scait si bien se rendre maistre de l'esprit de ceux avec qui il parle qu'il leur dit tousjours ce qu'il leur veut dire sans leur laisser la liberte de le trouver mauvais il se joue quelquesfois avec un enfant comme s'il l'estoit et avec autant d'application que s'il n'avoit autre chose a faire et il se joue mesme esgallement avec les vieux et les je unes les sages et ceux qui ne le sont pas les spirituels et les stupides lors qu'il est en humeur de se divertir car comme il aime fort a faire sa volonte et qu'il ne fait jamais guere autre chose quoy qu'il ne le semble pas il ne despend pas des autres de le faire parler s'il n'en a envie au reste il est nay avec l'ame fort amoureuse mais c'est encore d'une maniere qui n'est pas commune car enfin madame a parler veritablement et sans exageration on peut dire que clearque est tout a la fois le plus galant le plus coquet et le plus constant amant du monde et quoy qu'il semble que cette derniere qualite que je luy donne soit incompatible avec la seconde il est pourtant vray qu'elle ne l'est point dans son coeur et qu'il est tout ensemble et coquet et constant en effet on luy a veu une passion dans l'ame et on l'y voit encore que rien n'a jamais pu esbranler mais malgre cette amour constante il a eu cent petites amours passageres il n'a jamais veu de femme qui luy ait plu sans le luy dire il a mesme este jusques a rendre mille petits soins quand l'occasion s'en est presentee et a prendre 
 plaisir a regarder et a estre regarde cependant il avoit pourtant dans le coeur une passion dominante qui n'a jamais este affoiblie par cette multitude de galanteries qu'il a eues en sa vie en divers endroits du monde et il s'est tousjours trouve en estat de pouvoir quitter toutes ces maistresses pour celle a qui il a veritablement donne son coeur n'en ayant jamais eu pour qui il eust pu se resoudre d'abandonner celle-la de sorte qu'ayant trouve l'art d'accommoder l'inconstance et la fidelite il a dit des douceurs a toutes les belles qu'il a rencontrees il a eu autant de petits intrigues que l'occasion luy en a offert et a pourtant conserve sa veritable maistresse on diroit mesme que la fortune a voulu favoriser son inclination galante et enjouee car il a trouve des avantures partout et dans les occasions de guerre les plus esloignees en aparence de trouver dequoy employer ce talent qu'il a pour la galanterie il a rencontre des dames et de belles dames s'il a loge en quelque lieu a la fin d'une campagne c'a toujours este en quelque chasteau ou il y en avoit et je suis mesme persuade que s'il connoist des femmes qui soient vieilles ou qui ne soient point belles elles ont du moins quelque jolie esclave qu'luy rejouit les yeux lors qu'il les va voir tant il est vray que ses avantures sont proportionnees a son humeur au reste s'il dit les choses agreablement il les escrit aussi bien et je ne croy pas que personne ait jamais eu une plus aimable badinerie dans 
 l'esprit s'il m'est permis d'user de ce mot que celle que clearque met dans ses vers et dans ses lettres et il y a je ne scay quoy de si galant et de si plaisant cout ensemble que cela est inimitable car encore que tout ce qu'il escrit soit fort naturel il y a pourtant tousjours lieu de s'estonner conment il a pu penser ce qu'il dit ayant certaines visions qui luy sont particulieres que les autres n'auroient jamais et qu'ils n'exprimeroient mesme pas comme luy quand ils les auroient enfin madame clearque est un homme si extraordinaire que si separeroit tout ce qu'il a d'agreable et d 'enjoue dans l'esprit de toutes les autres bonnes qualitez qu'il a trouveroit sans doute dequoy faire deux fort honnestes gens d'un seul honneste homme aussi est il universellement aime et estime de tous ceux qui le connoissent mais particulierement de l'admirable cleomire et de tous ceux dont je vous ay fait les portraits mais madame il faut s'il vous plaist que pour suivre la loy que je me suis imposee je vous despeigne encore le sage theodamas qui fait partie de la societe dont je veux vous donner une idee celuy dont je parle madame estant infiniment estime de toutes les personnes dont je viens de vous donner la peinture doit raisonnablement l'estre de vous aussi ne doutay je point qu'il ne le soit des que je vous l'auray fait connoistre theodamas n'est pas originaire de phenicie mais il est d'une fort bonne naissance et d'une race ou la vertu depuis plus d'un siecle 
 a paru avec esclat au reste quoy que par la profession de theodamas il put estre mis parmy ceux qu'on apelle les honnestes gens de la ville il s'est pourtant mis par sa grande vertu et par son rare merite parmy les plus honnestes gens de la cour de qui il est universellement estime et traitte avec une civilite toute particuliere mais madame comme l'ame et l'esprit de theodamas meritent mille louanges je ne m'arresteray point a vous descrire sa personne et je vous diray seulement que pour vous faire bien comprendre ce qu'est theodamas il faudroit premierement vous despeindre la probite mesme la justice et la prudence et puis apres cela il faudroit vous assurer qu'on trouve ces trois vertus dans son coeur telles qu'elles sont en celles mesmes en effet je ne crois pas qu'il y ait un homme au monde plus sincere plus franc ny plus fidelle que celuy la qu'il y en ait un plus equitable en toutes choses mesme en celles ou il est interesse ny qu'il y en ait jamais eu qui ait merite avec plus de raison de porter la qualite de prudent que luy cependant il y a quelque chose dans son temperamment qui n'est pas ordinairement celuy qui a accoustume de faire la prudence car il est extremement ardent et si sa sagesse n'estoit accoustumee a vaincre toutes ses passions et a les soumettre a la raison la colere esbranleroit quelquesfois son ame mais ce mesme feu que luy donne en quelque occasion un peu de peine a se retenir produit 
 en luy mille bons effets car il sert a le faire aussi ardent qu'il est a servir ses amis il luy esleve le coeur et l'esprit tout ensemble et contribue encore extremement a luy donner cette vigueur de raisonnement qui fait qu'il va droit ou il faut aller soit en ses propres affaires ou a donner conseil a ses amis au reste il a cela de commun avec le genereux megabate que l'amour de sa patrie est si fortement imprimee dans son coeur qu'il n'est rien qu'il n'entreprist pour la sauver s'il s'en presentoit occasion de plus theodamas est le plus regulierement civil de tous les hommes et le moins capable de desobliger quelqu'un il est vray que son ame n'est ouverte qu'a un petit nombre de gens quoy qu'il n'ait pourtant le coeur dur pour personne mais madame si l'ame de theodamas est grande ferme et genereuse son esprit est aussi tout a la fois grand solide et merveilleusement esclaire cependant quoy qu'il scache presques tout ce qu'on peut scavoir il ne s'est pourtant pas donne la peine d'aprendre regulierement la langue greque bien que son nom soit d'un pais ou on n'en parle point d'autre il est vray que cette espece d'ignorance si ce mot peut convenir a un homme si habile et si scavant ne serf qu'a faire paroistre d'avantage le scavoir de theodamas car encore qu'il ne scache pas parfaitement le grec il scait pourtant tout ce que les grecs scavent et il n'est nulle sorte de science dont il ne parle admirablement mais s'il ne scait 
 point cette langue en eschange il scait parfaitement l'assirienne qui est une des plus universelles de toute l'asie et il scait si admirablement toutes les graces de sa langue naturelle qu'il n'y a point d'homme qui se mesle d'escrire en phenicie qui ne consulte theodamas qui escrit luy mesme si juste si poliment et d'une maniere si peu commune qu'on n'a peut-estre jamais trouve personne qui die si precisement ce qu'il faut dire ny qui le die en termes plus propres et plus nobles et plus naturels tout ensemble il y a mesme un caractere galant et civil dans ses lettres qui contribue encore a les rendre aussi agreables que belles il peint encore si bien qu'on jouit du plaisir de les lire sans que les yeux en ayent aucune incommodite et sans estre oblige d'avoir la peine d'en dechiffrer seulement une silabe ainsi l'on peut asseurer sans flatterie que la regularite paroist en toutes les choses dont il se mesle en effet la proprete est inseparable de tout ce qui luy apartient il est propre en ses habillemens il est propre en ses meubles et en sa maison mais de telle sorte que les cabinets magnifiques des autres ne le sont pas tant que le sont les lieux les moins considerables de chez luy mais ce qu'il y a de remarquable c'est que toutes ces petites choses sont l'effet d'un grand jugement qui ne peut rien souffrir qui ne soit a sa place cependant il y a un si prodigieux fonds de bonte dans son ame qu'encore qu'il connoisse jusques aux moindres imperfections 
 de ceux qu'il pratique on ne l'entend jamais parler des deffauts d'autruy s'il ne le peur faire innocemment en advertissant ceux qui les ont de s'en corriger il est vray que cette bonte n'est pas une fausse bonte capable de luy faire dissimuler une chose un peu facheuse lors qu'il juge necessaire de la dire a quelqu'un de ses amis car comme il se conduit tousjours par la droite raison il ne songe pas dans une affaire serieuse a chercher s'il plaira a ceux qu'il conseille mais il cherche a les servir utilement cependant il est doux il est civil il loue avec plaisir et mesme avec exageration ce qu'il juge digne de louanges et il est si fortement touche du merite et de la vertu qu'il est aise de connoistre seulement par cette espece de sensibilite qu'il faut qu'il ait une vertu extraordinaire mais ce qui m'estonne le plus est de voir qu'encore qu'il soit d'un temperamment violent et serieux tout ensemble sa conversation est pourtant douce facile agreable naturelle et mesme galante ne cherchant point a contester laissant parler ceux qui en ont envie et demeurant tousjours en pouvoir de le faire quand il veut ce n'est pas que quand il fait tant que de resoudre a disputer quelque chose il ne le face avec une ardeur et une force qui le rend pour l'ordinaire maistre de la raison des autres mais lors qu'il le fait il faut qu'il soit fortement persuade que la justice est de son party et qu'il croye mesme servir a quelqu'un en disputant avec chaleur au reste 
 theodamas fait encore voir par la curiosite qu'il a que ses plaisirs mesme sont dignes de louange car il a un cabinet remply des plus rares livres qu'on puisse voir s'estant mesme donne le soin de ramasser tout ce qu'on a escrit de joly de galant et de beau en phenicie depuis qu'il est au monde enfin madame j'ose vous assurer que soit par la beaute de l'ame la bonte du coeur ou la solidite de l'esprit theodamas est digne d'une louange infinie et d'estre du nombre de cette troupe choisie qu'elise prefere a tout le reste du monde il est mesme assure qu'elle prefere encore theodamas a beaucoup de ceux qu'elle estime le plus et qu'entre ceux qui sont dans son coeur il est des plus avantageusement placez aussi est-il d'un merite si rare qu'il est digne d'estre propose pour modelle lorsqu'on veut deffinir le veritable homme d'honneur apres cela madame il faut que je vous demande la grace de souffrir que je vous face encore deux portraits le premier sera d'un homme de vingt-deux ans appelle pherecide qui mourut il y a quelque temps et qui en cet age-la a eu la gloire d'avoir pour amis tout ce que la phenicie a de plus illustre et l'autre sera du fameux aristhee car encore qu'il soit a sardis je suis assure qu'on ne peut pas l'y connoistre particulierement mais pour revenir a pherecide il faut que vous scachiez qu'il estoit non seulement d'une taille avantageuse mais encore extremement beau mais d'une beaute de son sexe 
 qui n'auroit rien que de grand et de noble il avoit pourtant le taint delicat les yeux bleus et fins le tour du visage agreable mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast a la beaute des femmes au contraire sa mine estoit haute et quoy qu'il eust une douceur inconcevable dans l'air du visage il y avoit pourtant je ne scay quelle fierte douce qui luy donnoit une espece d'audace respectueuse qui le rendoit plus aimable au reste il avoit la plus belle teste du monde car ses cheveux faisoient mille anneaux sans artifice et estoient du plus beau brun qu'il estoit possible de voir pherecide estant donc tel que je viens de vous le representer c'est a dire ayant tout l'agreement de la beaute et tout l'enjouement la jeunesse n'en avoit pourtant ny le descontenancement ny la timidite ny la trop grande hardiesse ny l'inconsideration et l'on eust dit qu'il estoit venu au monde en scachant le monde tant il agissoit sagement et galamment tout ensemble le son de sa voix estoit infiniment aimable et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un agreement inexplicable que la seule nature peut donner au reste il avoit l'ame si noble les inclinations si belles le coeur si tendre pour ses amis et si remply de zele et de chaleur pour eux qu'il en meritoit beaucoup de louange de plus il avoit naturellement l'esprit fort esclaire et il faisoit des vers si beaux si touchans et si passionnez qu'il estoit aise de voir qu'il n'avoit pas l'ame indifferente et ceux du 
 grand therpandre son oncle qui a tant eu de reputation n'estoient pas plus beaux que les siens aussi suis-je persuade que jamais personne n'a eu le coeur si tendre a l'amitie ny si ardent a l'amour de pherecide car pour l'ordinaire ceux qui ont cette passion fort vive ont une amitie plus moderee et au contraire ceux qui sont capables d'une amitie fort ardente ne le sont pas si souvent d'une fort violente amour mais pour pherecide il aimoit ses maistresses et ses amis avec des ardeurs demesurees qui ne se destruisoient point les unes et les autres dans son coeur au reste il avoit un talent particulier dans les heures de son enjouement qui estoit de contre faire si admirablement et si plaisamment tout ensemble tous ceux qu'il vouloit representer qu'il devenoit presques ce qu'estoient ceux qu'il imitoit mais pour avoir ce plaisir la il faloit estre au palais de cleomire ou chez elise et y estre mesme en petite compagnie de plus jamais homme n'a este si propre que pherecide a une veritable galanterie et mesme a une feinte passion ny n'a sceu soupirer plus a propos ny d'une maniere plus propre a faire escouter ses soupirs sans colere car il avoit si bien sceu trouver l'art de faire un meslange de respect et de hardiesse en sa facon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il seignoit d'aimer qu'il n'estoit pas aise qui'l fust mal-traite enfin madame je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver un plus aimable galand que celuy-la 
 ny un plus agreable amy et je pense pouvoir assurer que s'il eust vescu plus long-temps il eust elle un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en phenicie mais la mort le ravit a tous ses amis a l'age que je vous ay dit ayant eu la gloire d'estre pleure par les plus beaux yeux du monde et par les plus illustres personnes de toute nostre cour enfin madame me voicy prest a vous parler d'aristhee de la personne duquel je n'ay point a vous entretenir puis que vous le connoissez il semble mesme que l'ayant entendu parler il y ait de la temerite a vous despeindre son esprit mais comme je scay qu'il est d'une si vaste estendue que vous ne scauriez l'avoir parfaitement connu en si peu de temps je pense que tans vous faire outrage je puis entreprendre de vous en parler et de vous dire ce qu'est aristhee comme si vous ne le connoissiez point du tout je vous diray donc madame qu'aristhee est un homme illustre en toutes choses et qui possede un si grand nombre de bonnez qualitez que ne pouvant leur donner nul ordre dans mon esprit je vous les monstreray selon que ma memoire me les raportera il faut pourtant que celles de l'ame aillent les premieres et que je vous assure que celle d'aristhee est telle qu'on n'y trouve rien a y desirer car enfin il l'a grande il l'a ferme il l'a genereuse et il l'a reconnoissante que si de son ame je passe dans son coeur je le trouveray tout rempli de mille beaux sentimens t'y verray de l'amour 
 pour la veritable gloire une bonte infinie de la tendresse pour ses amis et une solide passion pour la vertu mais si de son coeur je remonte jusqu'a son esprit que n'y trouverai je point en effet madame je ne pense pas qu'on en puisse trouver un peu esclaire plus grand ny plus esleve ny dont le scavoir soit plus universel que le sien car enfin je ne scache rien qu'aristhee ne scache pas si vous luy parlez des sciences les plus sublimes les plus espineuses et les plus esloignees de la societe ordinaire il en parle comme s'il ne parloit jamais d'autre chose s'il s'agit d'un discours de philosophie il le rend intelligible a ceux qui n'y scavent rien s'il parle des astres de leur situation et de leur eslevation c'est comme s'il y avoit un chemin ordinaire de la terre au ciel et qu'il eust visite toutes les maisons du soleil comme il a fait toutes celles qui sont aupres de tyr qui ont quelque chose de remarquable s'il parle de morale on voie qu'il est capable de l'enseigner par ses discours comme par ses moeurs s'il tombe sur un sujet de politique on croit qu'il a gouverne la plus grande partie de l'univers durant plusieurs siecles n'estant pas possible de s'imaginer que les livres sans une tres longue experience puissent luy avoir a pris ce qu'il scait en cette matiere il ne raisonne pas seulement sur les affaires publiques il penetre encore dans les conseils les plus secrets il remonte jusqu'a la cause des evenemens les plus surprenans et prevoit la suitte 
 des choses avec tant de justesse que tres rarement arrive-t'il qu'il se trompe que si de la politique on pane a la poesie il en parle comme s'il avoit instruit les mutes au lieu d'avoir este instruit par elles estant certain qu'on ne peur pas connoistre plus parfaitement ce merveilleux art qu'il le connoist mais ce qu'il y a d'admirable c'est qu'il a reduit cette sience en acte car il compote presentement un poeme de la naissance des dieux et que pour cette raison il apelle la theogonie qui est une chose si merveilleuse que depuis homere personne n'a entrepris un si grand ouvrage mais il n'est pas seulement grand il est encore admirable et a es que disent ceux qui s'y connoissent bien il y a plus d'ordre que dans homere plus jugement et plus de veritables beautez il a fait encore plusieurs autres beaux ouvrages qui rendent son nom illustre et que je serois trop long-temps a vous dire aussi bien que les autres choses que scait aristhee car enfin il scait plusieurs langues parfaitement il connoist tous les bons livres il scait l'histoire la geographie et pour vous dire tout en peu de paroles il n'ignore rien mais ce qu'il y a de plus merveilleux c'est qu'il scait aussi bi le monde que les sciences et qu'on ne trouve ny en sa conversation ny en son esprit je ne scay quoy d'insuportable que presques tous les scavans ont au contraire aristhee parle tellement comme un homme de la cour doit parler qu'on ne peut pas parler mieux car enfin il parle juste 
 il parle eloquemment il parle sans affectation et il parle pourtant avec force mais ce qu'il y a de plus remarquable est qu'encore qu'il ne soit pas ordinaire de trouver des gens qui parlent beaucoup qu'on ne puisse accuser de parler trop il n'en est pas de mesme d'aristhee qu'on trouve toujours qui ne parle jamais assez quoy que naturellement il ne haisse pas a parler au reste aristhee n'a pas une vertu severe ny un scavoir audacieux qui luy face mespriser la conversation des femmes au contraire il s'y plaist extremement et passe aussi agreablement les apresdisnees toutes entieres a parler de bagatelles que s'il ne scavoit parler d'autre chose il dit mesme des douceurs et des galanteries d'aussi bonne grace et peut estre de meilleure que ceux qui sont galans de profession n'ignorant pas une seule de toutes les flatteries qu'il faut dire aux dames mais principalement aux belles il est vray qu'on luy reproche quelquefois de louer un peu trop universellement celles a qui il parle mais a dire la verite je scay que cela part d'un si bon principe que je ne suis jamais de ceux qui luy font la guerre d'estre prodigue de ses louanges aristhee n'est pas seulement galant il fait mesme quelquefois entendre qu'il est amoureux d'une personne infiniment aymable qui est amie d'elise et qui ressemble si fort a la belle doralise qu'on les pourroit prendre l'une pour l'autre soit pour la beaute pour l'esprit ou pour l'humeur mais a dire les choses 
 comme elles sont je croy le coeur d'aristhee tout remply d'une amitie fort tendre mais pour la galanterie je croy qu'elle est toute dans son esprit car il la cache et la monstre quand il veut et il en est si absolument maistre qu'on ne peut pas croire que cela soit autrement ce n'est pas qu'il ne face et ne die cent choses que l'amour fait dire et faire mais selon moy il les fait et les dit trop bien ce n'est pas qu'assurement son amitie n'ait pour le moins un degre de chaleur pour cette personne au de-la de celle qu'il a pour ses autres amies mais apres tout quoy qu'il en puisse dire ce n'est point tout a fait amour et tout ce que je luy puis conceder est que ce qu'il a dans le coeur n'est pas aussi tout a fait amitie cependant cela produit cent agreables conversations qui servent a faire paroistre l'esprit d'aristhee on luy reproche mesme d'avoir eu une pareille affection pour trois ou quatre qui ont succede les unes aux autres a son amitie il ne peut pourtant pas souffrir qu'on luy reproche d'estre inconstant et pour s'en deffendre il dit qu'il n'a jamais chasse de son coeur pas une de celles qui y sont entrees et qu'il ne fait que les y charger de place qu'ainsi sans les abandonner et sans cesser de les aimer il fait seulement qu'il y en a tousjours quelqu'une qui est un peu plus puissante dans son ame que les autres encore trouve-t'il des paroles en nostre langue qui ne sont pas tout a fait si fortes que celles-la afin de ne desobliger pas une de ses amies qui se 
 disputent agreablement l'une a l'autre un empire qu'il n'a assurement jamais donne qu'a la raison qui governe son coeur comme son esprit et qui est sa veritable maistresse cependant cela fournit a la conversation et la rend plus enjouee de plus aristhee a une complaisance qui fait qu'il n'a jamais contredit personne volontairement mais ce que j'admire encore en luy est l'inclination qu'il a a faire valoir le merite des autres et a cacher leurs deffauts ne prenant jamais des choses que ce qu'il y a de bon aussi est il si generalement aime que personne ne le peut estre davantage en effet nous n'avons point de prince ny de princesse qui ne croye se faire honneur en l'honnorant et qui ne le traite avec beaucoup de civilite enfin madame apres avoir bien considere aristhee je n'y ay jamais trouve qu'une seule chose a y desirer qui est qu'il eust moins d'une vertu ou qu'il ne l'eust pas si excessive car il est vray qu'il a quelquesfois une modestie si grande que ceux qui connoissent bien ce qu'il merite ne la peuvent endurer car il rejette les louanges comme s'il n'en estoit pas digne et dit des choses de luy mesme qu'il n'est pas possible qu'il connoisse si parfaitement toutes les bonnez qualitez des autres et qu'il ignore les siennes propres estant aussi esclatantes qu'elles sont apres cela madame je pense que vous advouerez qu'un homme a qui on ne peut reprocher que d'avoir trop d'une vertu n'est pas un homme 
 me ordinaire et qu'il ne contribuoit pas peu a rendre la societe du palais de cleomire fort agreable en effet si vous voulez vous imaginer de voir aupres de cette miraculeuse personne l'adorable philonide la belle anacrise la merveilleuse elise le genereux megabate l'illustre mage de sidon l'agreable clearque le sage theodamas le divertissant pherecide l'admirable aristhee et cinq ou six autres encore dignes d'estre d'une si belle compagnie aussi bien que phocilion je m'assure que vous trouverez qu'elle devoit estre infiniment charmante et qu'elise avoit raison de mettre plus sa felicite en ses amies et en ses amis qu'en ses amans de plus madame il faut encore que je vous face comprendre que tous les amis d'elise n'ont pas pour elle une certaine amitie qui se contente d'estre civile et exacte et qui a si peu de chaleur qu'a peine ceux qui l'ont s'en appercoivent-ils au contraire c'est une amitie ardente et soigneuse jusques a l'empressement selon les occasions c'est mesme une amitie flatteuse et galante qui souffre qu'on luy donne des louanges et qui fait qu'on a dessein de luy plaire et de la divertir et a parler raisonnablement je pense que cette sorte d'affection qu'on a pour elise se pourroit nommer une amour sans desirs estant certain qu'elle est beaucoup plus ardente que l'amitie ordinaire quoy qu'elle n'ait aucune des inquietudes de l'amour mais enfin madame apres ce que je viens de vous dire 
 vous comprenez bien sans doute qu'elise estant tous les jours au palais de cleomite ou elle voyoit tant d'honnestes gens et ou l'on voyoit tout ce qu'il y avoit de digne d'estre veu menoit une vie fort douce car sa fierte s'estoit tellement mise au dessus de tous ses amans qu'ils n'osoient plus l'importuner asiadate avoit pourtant tousjours dans le coeur une passion si demesuree pour elise que n'osant luy donner des tesmoignages de son amour il cherchoit a adoucir ses chagrins en donnant des marques de haine a lyriope qui souffroit avec une inquietude effroyable qu'elise luy ostast le coeur de son mary apres luy avoir autrefois oste le coeur d'un amant
 
 
 
 
de sorte que pendant qu'elise ne songeoit qu'a se divertir agreablement et innocemment avec tant d'illustres personnes lyriope ne pensoit qu'a chercher les moyens de luy nuire et de guerir asiadate de la passion qu'il avoit elle fut pourtant quelque temps sans en imaginer les voyes mais comme il n'est rien qu'un esprit jaloux ne soit capable d'inventer lyriope qui scavoit qu'asiadate avoit de l'ambition aussi bien que de l'amour s'advisa pour essayer de le detacher d'elise de persuader au roy d'entreprendre cette conqueste croyant bien qu'asiadate n'oseroit pas estre rival de son maistre comme elle avoit elle eslevee chez la reine et qu'elle estoit de mesme age que le roy elle en avoit toute la familiarite ce je une prince ayant aussi 
 tousjours eu assez d'amitie pour elle de plus comme il n'avoit encore eu aucune passion elle jugea qu'il n'estoit peut-estre pas impossible de faire reussir son dessein et elle le jugea d'autant plustost qu'elle luy avoit entendu diverses fois louer elise avec assez d'exageration si bien que se servant de la disposition favorable qu'elle voyoit a ce qu'elle avoit envie de faire elle agit si adroitement qu'elle engagea un jour le roy a une assez longue conversation avec elle et en faisant la zelee pour sa gloire et pour ses interests elle luy persuada qu'il n'avoit pas une meilleure sujette qu'elle en suitte dequoy comme ce prince a toujours eu la curiosite de scavoir ce qu'on disoit de luy il se mit a la passer de luy apprendre sincerement ce qu'elle en entendoit dire lyriope voyant une si belle occasion ne la perdit pas et apres s'estre fait commander plus d'une fois de ne desguiser pas la verite elle commenca de luy faire un eloge le plus grand du monde en suitte de quoy affectant un descontenancement qui sembloit naturel et rougissant mesme a propos elle luy dit ce qu'elle ne luy auroit sans doute jamais dit si sa jalousie n'eust pas este plus forte que sa raison j'advoue seigneur luy dit-elle en rougissant et en portant la main sur ses yeux comme si c'eust este pour cacher cette rougeur qu'elle vouloit pourtant bien qu'il vist et qu'un reste de pudeur avoit sait monter sur son visage que le commandement que vous 
 m'avez fait m'embarrasse car enfin il faut que je vous die une chose que la bienseance voudroit que je ne vous disse pas et que mon devoir veut pourtant que vous scachiez comme je me confie en vostre sincerite reprit ce je une prince vous estes obligee de me dire ce que je veux scavoir de vous scachez donc seigneur luy dit-elle que la seule chose qu'on trouve a dire en vous est que vous estes un peu trop solitaire et trop particulier et que vous tesmoignez avoir trop d'indifference pour la conversation mais principalement pour la conversation des dames vous ennemis faisant mesme courir le bruit que c'est une marque que vous n'aurez pas je coeur si sensible aux services qu'on vous rendra adjoustant que pour peu que vous continuiez vous allez bannir les plaisirs de la cour et ce qui est le pis c'est qu'ils interessent les peuples dans tous ces beaux raisonnemens disant que les rois qui aiment la magnificence les festes et les galanteries esclatantes les enrichissent en les occupant ou au contraire ceux qui sont d'une autre humeur ne pensent qu'a les apauvrir si bien que comme vous scavez qu'ils sont capables de toutes sortes d'impressions ce bruit commence de s'espandre dans tyr et fera bientost dans toute la phenicie c'est pourquoy seigneur adjousta-t'elle je pense qu'il seroit bon que vous quittassiez quelquesfois les importantes occupations ou vous vous adonnez pour perdre quelques heures 
 a la conversation des dames et je ne scay mesme si pour imposer silence au peuple vous ne devriez point faire semblant d'estre amoureux de quelque belle personne mais poursuivit elle le voudrois que ce fust d'une personne qui fust de telle sorte que vous puissiez la quitter quand il vous plairoit et ne vous contraindre qu'autant de temps qu'il seroit necessaire pour faire cesser le bizarre bruit qui s'est esleve parmy le monde le roy entendant parler lyriope avec tant de tesmoignage de zele pour son service ne s'amusa point a examiner si ce qu'elle luy disoit estoit vray car il n'en douta point du tout de sorte que voulant croire son advis et le croire obligeamment il la remercia de le luy avoir donne mais pour vous tesmoigner luy dit-il que je ne suis pas de ceux qui veulent qu'on leur die leurs deffauts pou ne s'en corriger point je vous remets mon coeur entre les mains pour le donner a qui il vous plaira car je vous proteste qu'il n'est encore a personne j'ay sans doute des yeux qui scavent connoistre la beaute mais j'advoue que jusques a cette heure je l'ay adoree sans l'aimer avec une passion violente seigneur reprit lyriope je n'ay garde de vous conseiller de faire une liberalite aussi precieuse que celle-la faisons donc une tromperie luy dit-il en riant et faignons d'aimer puis que nous n'aimons pas encore mais du moins dit il aidez moy a choisir celle que vous voulez que je trompe lyriope se 
 trouva alors estrangement embarrassee car encore qu'elle eust resolu de faire que le roy fist semblant d'aimer elise afin de guerir son mary de la passion qu'il avoit pour elle quand elle se vit sur le point de la nommera l'envie se resveilla dans son coeur et combattant le sentiment jaloux qui la faisoit agir elle mit un trouble si grand dans l'ame de lyriope que le coeur luy batit la couleur luy changea et elle demeura un moment la bouche a demy ouverte sans pouvoir prononcer le nom d'elise pour persuader au roy de la choisir pour l'objet de cette feinte passion qu'elle luy conseilloit d'avoir lyriope a raconte depuis qu'elle souffrit des maux incroyables en cet instant et certes il est aise a concevoir que l'envie et la jalousie faisant un combat dans son coeur y mirent un estrange desordre d'un coste elle voyoit que selon ses sentimens elle alloit faire recevoir un grand honneur a elise qu'elle haissoit et de l'autre qu'elle feroit un sensible despit a asiadate et le forceroit a essayer de chasser de son ame une passion qui troubloit tout le repos de sa vie et qu'ainsi elle retrouveroit la tranquilite qu'elle avoit perdue mais quoy que la jalousie fust tres-puissante dans son esprit elle n'auroit peut-estre pas vaincu l'envie si elle n'est imagine qu'elle auroit un extreme plaisir lors qu'asiadate seroit guery de sa passion obliger le roy a cesser de faire l'amant d'elise car comme il est ordinaire a l'envie de preoccuper ceux qu'elle 
 le possede lyriope en estoit venue au point de ne croire pas qu'elise fust aussi aimable qu'elle estoit et de n'aprehender pas fortement que le roy en devinst effectivement amoureux de sorte que tout d'un coup cette esmotion tumultueuse qu'elle avoit dans l'ame se calmant elle nomma elise au roy mais a peine l'eut elle nommee que ce prince faisant un grand cry ha lyriope luy dit-il vous lisez assurement dans mon coeur estant certain qu'elise est la personne du monde qui me plaist le plus et de qui j'auray le moins de peine de faire semblant d'estre amoureux lyriope surprise d'ouyr parler le roy de cette sorte se mit a luy dire par un sentiment envieux plus fort que sa jalousie que comme elle seroit au desespoir d'avoir mis une veritable passion dans son ame elle le conjuroit de ne choisir point elise puis qu'il se sentoit quelque disposition a l'aimer plus qu'une autre mais il n'y eut pas moyen et ce fut en vain que lyriope voulut detruire ce qu'elle avoit estably car elle ne put faire changer d'advis au roy joint que la jalousie venant a son secours elle se determina enfin a demeurer dans son premier dessein ainsi il fut resolu que le roy feroit semblant de s'attacher a servir elise comme la grandes este de neptune devoit estre dans deux jours l'occasion de faire un grand esclat de cette galanterie se presenta bien tost telle qu'il la falloit pour l'apprendre a toute la phenicie 
 cependant elise sans rien scavoir de ce que lyriope tramoit contre la tranquilite de sa vie jouissoit de mille plaisirs innocens au palais de cleomire trouvant en la conversation de ses amis ce qu'elle n'avoit jamais pu trouver en la multitude de ses amans phocilion mesme tout amoureux qu'il estoit ne se trouvoit pas tout a fait miserable quoy qu'il ne fust pas aime de la maniere dont il l'est voulu estre parce que du moins il avoit la consolation d'esperer qu'aucun autre ne le seroit jamais plus que luy poligene et agenor s'estant gueris par raison et par desespoir de l'amour qu'ils avoient pour elise avoient conserve une estime infinie pour elle qui faisoit qu'ils estoient encore bien aises de l'entendre louer mais pour asiadate il souffroit des maux incroyables il avoit une passion violente sans esperance il recevoit cent rudesses d'elise la jalousie de lyriope ne luy donnoit point de repos et il ne s'en donnoit point a luy mesme parce qu'il passoit continuellement d'un dessein a un autre sans pouvoir prendre nulle resolution sa douleur augmenta pourtant encore de beaucoup le jour de la feste de neptune car le roy suivant le dessein qu'il en avoit forme affecta de louer plus elise qu'une autre et de luy parler davantage il la mena mesme dancer le soir au bal que l'on tint chez luy et il agit enfin d'une facon qui sit que des le lendemain le bruit estoit general dans tyr que le roy estoit devenu amoureux 
 d'elise mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut de voir avec quelle inquietude lyriope parla le jour de cette peste pour moy que le hazard sit trouver aupres d'elle le soir que cette pretendue amour du roy sit le plus d'esclat j'advoue que je n'ay jamais rien veu d'esgal car encore qui je ne sceusse pas alors la veritable cause des changemens de visage de lyriope et que je m'imaginasse que l'envie toute seule les causoit je ne laissay pas de l'observer je voyois donc que lyriope regardoit tantost le roy tantost elise tantost asiadate et tantost qu'elle ne regardoit rien quoy qu'elle eust les yeux ouverts estant toute renfermee en elle mesme a resver profondement je voyois encore qu'elle prononcoit quelquesfois quelque paroles a demy haut et quelquesfois aussi je voyois que s'apercevant du desordre de son ame elle faisoit ce qu'elle pouvoit pour se remettre sans en pouvoir venir a bout pour asiadate je luy ay ouy dire que jamais il n'a tant souffert qu'il souffrit lors qu'il commenca de connoistre que le roy devenoit son rival car encore qu'il n'esperast point d'estre jamais aime d'elise il ne laissoit pas d'estre aussi afflige que si ce prince luy eust oste le coeur de cette belle personne et l'eust empesche de la posseder pour phocilion il en eut aussi quelque douleur mais ce fut une douleur plus tranquile et il en fut d'autant moins trouble qu'il n'aprehenda pas qu'elise qui estoit accoustumee a mal traiter esgallement 
 des rois et des sujets se laissaist esblouir a la grandeur qu'elle avoit tant mesprisee mais madame ce qu'il y eut de rare en cette rencontre fut que le roy n'eut pas parle trois fois a elise qu'il en devint effectivement amoureux et amoureux autant qu'on le peut estre cette conqueste ne donna pourtant nulle joye a elise au contraire elle s'en affligea mais pour tirer du moins quelque bien d'une chose qu'elle regardoit comme un mal elle se resolut d'employer le credit qu'elle avoit sur l'esprit de ce prince a le porter a la vertu ou il avoit desja beaucoup d'inclination et en effet je pense pouvoir dire que toute la phenicie est redevable a elise de mille beaux sentimens qu'elle amis dans l'ame de ce je une roy cependant les festes et les plaisirs surent a la cour plus qu'ils n'y avoient jamais este car encore qu'elise depuis l'amour du roy affectast plus la solitude qu'elle se parast moins qu'a l'ordinaire et qu'elle agist comme une personne qui vouloit faire voir a toute la cour qu'elle ne contribuoit rien a l'amour de ce prince et qu'elle ne se rejouissoit point de si conqueste il n'estoit pas possible qu'elle ne se trouvast point aux grandes assemblees dont elle estoit la cause elle agit pourtant si sagement que tant irriter le roy elle luy persuada fortement qu'il ne devoit jamais attendre d'elle que du respect et de la reconnoissance mais de la reconnoissance renfermee dans son coeur sans luy en donner jamais d'autres marques 
 que celles de souhaitter ta gloire et le bonheur de son regne et en effet ce prince qui n'a pas les inclinations du feu roy son pere aime elise avec une purete admirable cependant lyriope se trouva estrangement trompee dans l'opinion qu'elle avoit eue que l'amour du roy pour elise destruiroit celle d'asiadate car au contraire voyant son choix authorise par celuy de ce prince il devint encore plus amoureux et mesprisa encore plus lyriope d'autre part cette envieuse personne voyant que le roy estoit effectivement devenu amoureux d'elise et que veu comme elle en usoit cette amour luy estoit glorieuse sit ce qu'elle put pour destruire ce qu'elle avoit estably voulant persuader a ce prince que s'il s'attachoit trop a aimer elise cela luy nuiroit encore plus dans l'esprit des peuples que son indifference mais elle ne le persuada pas cette seconde fois comme la premiere de sorte que s'abandonnant a cette violente et vertueuse passion qui le possedoit il ne longea plus qu'a acquerir l'estime d'elise et qu'a la meriter par mille actions de justice de clemence et de liberalite scachant bien que c'estoit par des vertus solides qu'on la pouvoit acquerir cela ne l'empeschoit pourtant pas de paroistre galant lors qu'il le falloit estre cependant elise quoy que naturellement bien faisante se mit dans la fantaisie de ne demander jamais rien au roy qui pust luy tenir lieu d'obligation de sorte qu'elle se voyoit 
 avec tout le credit imaginable sans s'en vouloir servir voulant garder toute sa vie la maxime qu'elle a tousjours eue d'esviter d'estre obligee a un amant cependant le roy qui est venu a l'aimer d'une amour dont l'estime est le veritable fondement a tellement le coeur remply d'elise qu'il ne sait ny n'entreprend rien ou elle n'ait quelque part il la consulte mesme dans les choses les plus importentes et quoy que la modestie d'elise l'oblige a rejetter l'honneur qu'il luy fait il ne laisse pas de continuer de luy demander les conseils qu'elle luy refuse ou qu'elle ne luy donne qu'avec une adresse qui fait qu'il ne semble pas qu'elle luy die son advis des choses qu'il luy demande ce prince a mesme ce respect pour elle de n'appeller point son affection amour lors qu'il luy parle et de ne nommer qu'estime et amitie une tres-violente passion il souffre mesme qu'elle luy refuse nulle choses indiferentes qu'elle pourroit accorder a sa qualite sans choquer la vertu en effet elle luy a refuse de se faire peindre avec une fermete estrange ce n'est pas qu'il n'y ait cent portraits d'elise a tyr mais comme ils sont faits du vivant de straton et que depuis qu'elle a este maistresse d'elle mesme elle n'a jamais este peinte ils ne luy ressemblent pas parfaitement et elle est plus belle que tous ses portraits cependant il ne l'a jamais pu obliger a cette complaisance pour luy cette resistance a pourtant plustost augmente sa passion 
 qu'elle ne l'a diminuee et certes il a bien paru par l'avanture de la statue car vous scaurez que ce jeune prince ayant fait achever une grande galerie que le feu roy son pere avoit fait commencer se mit dans la fantaisie de vouloir y mettre deux rangs de statues de femmes et de choisir pour cela toutes les belles de sa cour car comme il y avoit lois plusieurs disciples de dipoenus et de scillis a tyr il jugeoit aise d'executer son dessein qu'il avoit principalement forme dans la pensee d'eterniser la memoire de sa passion pour elise en mettant sa figure au lieu le plus eminent de cette galerie de sorte que tous les sculpteurs qui avoient quelque reputation furent tous employez mais quoy qu'on choisit le plus excellent pour faire la statue d'elise il n'y put toutesfois reussir et tout son art ne put mettre en la figure qu'il sit d'elle cette vivacite d'action qu'on remarque en elise non plus que ce grand air de beaute qu'on voit en toute sa personne pour moy je suis persuade que la trop grande envie qu'il eut de bien faire l'en empescha car tous les autres sculpteurs sirent fort bien ressembler toutes celles qu'ils representerent la statue de cleomire sut admirable celle de philonide ne pouvoit estre mieux celle d'anacrise fut aussi fort bien et l'on eust dit enfin que le hazard avoit voulu qu'il n'y eust que celle d'elise qui fust mal car toutes les autres ne l'estoient point de vous representer le chagrin du roy il ne seroit pas aise 
 de sorte que comme vous scavez qu'en une pareille occasion tout le monde cherche a satisfaire le prince quelqu'un s'advisa de luy dire qu'il scavoit un moyen de luy faire avoir une statue d'elise admirable a peine eut on dit cela au roy qu'il demanda avec empressement par qu'elle voye il la pourroit avoir en suitte dequoy on luy dit qu'on scavoit que cette admirable statue que dipoenus et scillis avoient faite d'elise et qu'ils avoient emportee apres la mort du feu roy son pere estoit entre les mains de cresus et qu'il n'estoit pas croyable que ce prince luy refusast de la luy rendre en luy rendant ce qu'elle luy avoit couste a peine cet advis fut il donne qu'il fut suivy et il le fut d'autant plustost que ceux qui se souvenoient d'avoir veu cette statue assurerent le roy qu'elle ressembloit encore plus a elise qu'elle ne faisoit lors qu'elle avoit elle faite et en effet il est certain que dipoenus avoit songe a representer elise comme il jugeoit qu'elle seroit plustost que comme elle estoit alors cela s'entend toutesfois principalement pour la taille car comme elle estoit fort je une il avoit bien juge qu'elle croistroit et avoit tenu cette figure un peu plus grande qu'elle et justement de la grandeur qu'elle est aujourd'huy ainsi ceux qui assuroient le roy que cette statue ressembloit parfaitement elise en l'estat qu'elle est presentement ne l'abuserent pas cependant comme l'amour est une passion qui ne s'amuse pas a deliberer sur les 
 choses qui la doivent satisfaire ce prince envoya aussi - tost vers cresus un peu devant la guerre pour luy demander la mesme grace que l'illustre cyrus luy a si genereusement accordee mais il la luy refusa opiniastrement de sorte que le roy de phenicie qui n'avoit point doute qu'il n'obtinst ce qu'il demandoit se trouva bien sur pris d'aprendre au retour de son ambassadeur que le roy de lydie l'avoir refuse il avoit si peu doute de l'heureux succes de son dessein qu'il avoit fait faire une superbe niche pour mettre cette statue qu'il croyoit qu'on luy deust raporter toutes les autres estant desja aux places ou elles devoient estre mais dans le desespoir ou il fut de n'avoir point cette d'elise il sit fermer cette galerie et ne voulut plus qu'on y entrast voila donc madame l'estat ou ont este les choses pendant cette guerre c'est a dire que le roy a tousjours este amoureux d'elise mais amoureux avec un respect inconcevable qu'elise a tousjours este insensible belle et vertueuse qu'asiadate l'a tousjours aimee jusqu'a la fureur que lyriope l'a tousjours haie avec route l'animosite que l'envie et la jalousie peuvent donner que phocilion l'a tousjours adoree sans esperance et que tout le monde l'a estimee autant qu'elle merite de l'estre sans en excepter ny poligene ny agenor et certes elle merite toute la reputation qu'elle a estant certain qu'il n'y a pas une personne au monde dont la vertu ait este mise a de plus difficiles espreuves cependant elle 
 ne peut mesme souffrir les louanges qu'on luy en donne elle dit qu'elle n'est que ce qu'elle est obligee d'estre et elle a si bien sceu accorder la fierte et la modestie dans son coeur qu'il en resulte le ne scay quoy de grand et de divin dans tous ses sentimens qui la rend infiniment aimable voila donc madame l'estat ou estoit l'amour du roy pour elise lors que le bruit de victoires de l'illustre cyrus en lydie commenca d'estre l'entretien ordinaire de toute la cour mais principalement au palais de cleomire car comme il n'y a point de lieu au monde ou l'on aime tant a celebrer les personnes heroiques qu'en celui la la valeur et toutes les vertus de cyrus estoient l'entretien ordinaire de cleomire de philonide d'anacrise d'elise de megabate du mage de sidon de clearque de theodamas de pherecide d'aristhee de phocilion et de tous les autres qui se trouvoient au palais de cleomire ou j'avois aussi l'honneur d'estre souffert je me souviens d'un soir entre les autres que la nouvelle vint que cresus avoit perdu la bataille et que l'illustre cyrus l'avoit gagnee et certes ce n'est pas sans raison si cet agreable soir est demeure dans ma memoire car je ne pense pas en avoir passe un avec plus de plaisir que celuy-la estant certain que la conversation fut la plus meslee et la plus divertissante qu'il est possible de s'imaginer on y parla de guerre et d'amour la victoire de cyrus et la passion qu'il a pour la princesse mandane 
 en fournirent le sujet megabate et aristhee disputerent un peu de politique en parlant de celle de cresus mais l'humeur enjouee de clearque et de pherecide sit bien-tost changer la conversation car comme on assura que sardis seroit sans doute bien tost assiege ils se mirent a dire a elise qu'elle alloit estre captive de cyrus entendant parler de sa statue qui est icy mais elle leur respondit qu'elle aimeroit encore mieux estre son esclave que d'estre prisonniere de cresus de sorte que passant insensiblement d'un discours a un autre et le roy de pont qui tenoit alors la princesse mandane dans la citadelle de sardis entrant dans le sujet de la conversation pherecide demanda a clearque lequel il aimeroit mieux d'estre tousjours comme estoit le roy de pont ou comme estoit l'illustre cyrus je ne voy pas repliqua clearque qu'il y ait de difficulte a choisi car j'aimerois bien mieux estre a la teste d'une armee de deux cens mille hommes a gagner des batailles a prendre des villes et a conquerir des royaumes que d'estre enferme dans une citadelle sans armee sans auctorite et sans couronne vous ne prenez pas la chose comme je l'entends reprit pherecide car ce que je vous demande en termes generaux est lequel vous croiriez le plus malheureux ou celuy qui ne verroit jamais la personne qu'il aimeroit ayant la certitude d'en estre aime et scachant que son rival la verroit continuellement ou celuy qui la verroit tousjours 
 jours en sa puissance sans pouvoir jamais toucher son coeur il ne me semble pas reprit clearque que cette question soit si difficile a resoudre car enfin puis qu'on n'aime que pour estre aime je choisirois sans doute de l'estre le pense pourtant adjousta-t'il en se reprenant que je n'aimerois pas trop que mon rival fust tousjours avec ma maistresse principalement n'y estant pas et n'y pouvant estre advouez donc reprit pherecide que le choix que je vous donne n'est pas si aise a faire j'aime sans doute mieux l'advouer repliqua t'il que d'estre oblige a choisir ny l'une ny l'autre de ces deux conditions car de l'humeur dont je suis j'aime fort a voir ce que l'aime et je n'ayme pas a voir ce qui ne m'ayme point pour peu que vous aimassiez a disputer reprit cleomire vous en auriez une belle occasion si je m'en aquittois aussi bien que megabate repliqua-t'il je ne la laisserois pas eschaper clearque n'eut pas plus tost dit cela que toute la compagnie tourna les yeux vers megabate comme vers le chef de la dispute et en effet apres avoir respondu a clearque que sa paresse et son indifference pour tout ce qui ne le touchoit point faisoient pour l'ordinaire la plus grande partie de sa condescendence aux sentimens d'autruy il commenca de soustenir que celuy qui estoit aime sans voir ce qu'il aimoit et qui scavoit que son rival estoit aupres de sa maistresse souffroit plus que celuy qui n'estoit pas aime et qui voyoit pourtant tousjours ce qu'il aimoit cependant 
 adjoustoit quoy que je conprenne bien toute la rigueur de la souffrance de cet amant absent ou de necessite la jalousie se mesle il est si naturel de desirer d'estre aime que dans le choix de ces deux sortes de suplices j'aimerois mieux souffrir celuy qu'endure l'illustre cyrus et les souffrir mesme tousjours que d'estre expose a celuy qu'endure le roy de pont apres cela toute la compagnie se partagea chacun soustenant le party qu'il choisit avec tant d'esprit que je ne me suis jamais trouve en une conversation plus spirituelle ny plus divertissante mais comme je desroberois sans doute beaucoup a ce que dirent toutes ces aimables personnes je n'entreprendray pas de le raconter et je me contenteray de vous dire pour finir mon recit que le roy estant venu chez cleomire a la fin de cette conversation ce fut-la qu'il eut la premiere pensee d'envoyer offrir son alliance a l'illustre cyrus et luy demander la statue d'elise s'il apprenoit qu'il attaquast sardis et en effet madame il ne sceut pas plustost que cette ville estoit assiegee que ne doutant point du tout qu'elle ne fust prise puis qu'elle estoit attaquee par un prince a la valeur duquel rien n'a jamais resiste il despescha l'ambassadeur avec qui je suis venu qu'aristhee voulut accompagner aussi bien que la pluspart de ceux qui l'ont suivy par la seule curiosite de voir cet illustre conquerant dont les conquestes sont encore plus grandes que celle d'elise et dont la gloire est espandue par toute la terre
 
 
 
 
 telamis ayant finy son recit laissa toute la compagnie extremement satisfaite et de luy avoir sait connoistre tant d'honnestes personnes en luy racontant l'histoire d'elise dont la rare vertu leur donnoit autant d'admiration que sa beaute mais a peine cyrus eut il commence de dire modestement a telamis que s'il eust retranche de son recit les louanges qu'il luy avoit donnees il l'auroit trouve trop court qu'aristee suivant sa parole revint mais il revint si change et avec tant de melancolie sur le visage que cyrus en fut surpris de sorte qu'ayant beaucoup d'impatience de scavoir ce qui causoit un si subit changement en luy il se mit a le presser de luy dire ce qu'il avoit helas seigneur dit-il avec une tristesse extreme qui m'eust dit lors que je suis party d'icy que ce seroit moy qui vous raconterois la fin de la vie d'elise je ne l'aurois pas creu cependant vous me voyez en estat de vous pouvoir aprendre sa mort quoy s'escria telamis transporte de douleur elise ne seroit plus eh de grace adjousta cyrus faites s'il est possible que nous ayons mal entendu je voudrois bien seigneur repliqua aristhee pouvoir veritablement vous dire ce que vous voulez mais il n'est que trop vray qu'elise est morte et morte d'une maniere si glorieuse qu'on peut dire que sa mort est digne de sa vie mais encore est-il possible dit timarete que les dieux ayent si peu laisse sur la terre une personne si pleine de vertu je m'y suis 
 de telle sorte affectionne adjousta la princesse de phrigie par le recit de telamis que je sens presques sa mort comme si je l'avois connue et comme il est naturel de vouloir scavoir les particularitez de la perte des gens que nous aimons ou que nous estimons je ne puis m'empescher d'avoir la curiosite d'aprendre celles de la mort d'elise en effet madame poursuit doralise je trouve que vous avez raison de vouloir donner des pleintes a une personne a qui vous avez donne tant de louanges ce n'est pas assez que des pleintes reprit timarete pour regretter une fille aussi admirable qu'elise mais pour exciter nos larmes il saut qu'aristhee se donne la peine de nous raconter sa mort elle est si digne de pitie et si digne d'envie repliqua-t'il qu'on ne peut l'aprendre sans pleindre elise et sans la louer cependant comme en l'estat qu'est cette merveilleuse fille je ne puis rien faire de plus glorieux pour elle que de vous obliger a luy donner quelques soupirs en m'oyant raconter sa mort je veux bien vous aprendre de quelle sorte elle est arrivee comme telamis ne parloit plus poursuivit aristhee lors que je suis revenu je presupose qu'il avoit acheve de vous raconter l'histoire de sa vie jusques a nostre de part de tyr et qu'ainsi vous scavez qu'asiadate estoit tousjours amoureux quoy que le roy fust son rival et que lyriope estoit tousjours jalouse et envieuse mais a ce que m'a apris un de mes amis qui a aporte cette funeste nouvelle 
 toutes ses diverses passions estoient encore augmentees et il m'a assure que l'amour du roy estoit devenue si forte pour elise qu'on commencoit de la regarder comme devant estre reine de la phenicie de sorte qu'asiadate desespere de se voir en estat de pouvoir craindre qu'elise ne fust possedee par un autre luy qui ne l'avoit jamais aprehende sentit ce qu'on ne scavoit s'imaginer et se resolut de troubler les desseins du roy a quelque prix que ce fust si bien que faisant servir l'ambition a detruire l'amour il commenca de cabaler avec quelques mescontens dont toutes les cours des rois sont tousjours remplies esperant que s'il pouvoit former un party dans l'estat sans qu'il parut pourtant d'abord qu'il en fust il pourroit guerir le roy de sa passion en l'occupant a dissiper la faction qu'il auroit faite d'autre part lyriope voyant le pouvoir d'elise si grand fut l'esprit du roy commenca de n'avoir guere moins d'envie que de jalousie et de concevoir le dessein de se delivrer de deux sentimens qui la tourmentoient continuellement quand mesme elle devroit employer les moyens les plus extraordinaires et les plus injustes comme elle estoit d'un sexe a qui l'inhumanite n'est pas naturelle elle ne se porta pas d'abord aux dernieres extremitez mais voyant que l'amour du roy augmentoit que celle d'asiadate devenoit tous les jours plus violente qu'il la mal-traitoit tousjours d'avantage et que si le roy venoit a aimer elise jusques a la vouloir 
 espouser elle se verroit sujette d'une personne qui luy avoit oste le coeur d'un amant et celuy d'un mary et d'une personne encore qu'elle auroit toujours haie quand mesme elle n'en eust point eu d'autre raison sinon qu'elle estoit plus belle qu'elle ne l'estoit elle se determina a faire une chose effroyable qui fut de chercher les voyes d'oster la beaute a elise croyant par la s'oster tout d'un coup la cause de tous ses malheurs en detruisant celle de l'amour du roy et de l'amour d'asiadate de sorte que sans differer d'avantage elle consulta un medecin arabe qui estoit a tyr dont la reputation n'estoit pas trop bonne du coste de la probite et l'interessant par des presens magnifiques il luy promit ce qu'elle voulut il est vray qu'il se trouva bien embarrasse a luy tenir sa parole car comme elise n'employoit nul artifice a sa beaute il ne pouvoit pas trouver les moyens de luy gaster le teint par des choses exterieures si bien que cet homme solicite par lyriope qui ne luy donnoit aucun repos prit la resolution puis qu'il n'y pouvoit faire autre chose de destruire la beaute d'elise en destruisant sa sante par une espece de poudre qui a une qualite si maligne qu'elle amaigrit en fort peu de jours ceux qui en prennent en leur causant une espece de fievre et pour l'ordinaire elle leur brusle tellement le sang qu 'ils n'en sont pas connoissables de sorte que comme elise se trouvoit assez souvent mal quoy qu'a la voir elle parust avoir une saute admirable 
 il fut plus aise a ce medecin arrabe de trouver les moyens de suborner celuy qui portoit d'ordinaire des remedes a elise il sit mesme la chose si adroitement qu'il ne sembla pas qu'il l'eust suborne pour faire un crime car il tesmoigna seulement avoir curiosite de voir quels estoient les remedes dont les medecins de tyr se servoient pour traiter une personne du temperamment d'elise si bien que s'estant fait monstrer diverses choses qu'elle devoit prendre il y mesla sans que celuy qui les luy monstroit s'en aperceust de cette dangereuse poudre dont l'effet a este si funeste car enfin soit qu'il se fust trompe en la composant soit qu'elise se trouvast d'un temperamment trop delicat ou qu'elle eust quelque disposition a devenir malade le lendemain qu'elle eut pris cette poudre la fievre la prit et la prit d'une maniere si extraordinaire qu'elle dit d'abord qu'elle estoit morte mais elle le dit avec une fermete incroyable faisant voir qu'elle avoir si peu d'attachement a la vie et si peu de regret a la quitter qu'elle en sur prit tout le monde elle tesmoigna pourtant avoir beaucoup de tendresse pour ses amis et pour ses amies mais ce fut une tendresse genereuse qui ne s'exprima point par des larmes et qui ne l'obligea pas a donner aucune marque de foiblesse je vous laisse a penser combien le mal d'elise affligea le roy et combien toute la cour en fut touchee mais particulierement cleomire et tous ceux qui estoient le plus ordinairement 
 chez elle ce fut en vain que les medecins chercherent a soulager elise car ne connoissant pas la cause de son mal ils n'avoient carde de le guerir cependant asiadate qui estoit sur le point de faire esclater le party qu'il avoit forme ne se soucia plus de rien que de la sante d'elise si bien que ceux qu'il avoit engagez dans sa faction estoient fort surpris de voir qu'il ne s'en mesloit plus pour le roy c'estoit en vain qu'on luy donnoit advis qu'on tramoit quelque chose contre son estat car la vie d'elise estant en danger il ne pouvoit penser a conserver nulle autre chose pour lyriope comme l'envie et la jalousie avoient oste de son ame tout sentiment de vertu elle estoit bien-aise de voir que selon les aparences elle alloit estre delivree d'elise qu'elle regardoit comme la cause de ses malheurs pour phocilion il estoit inconsolable et l'on n'a jamais veu un homme plus afflige mais ce qu'il y eut d'estrange fut que cette poudre qui selon l'intention de celuy qui l'avoit composee devoit oster la beaute a elise sans luy oster la vie luy osta la vie sans luy oster la beaute car on dit que jamais elle n'a este plus belle qu'elle l'estoit mesme en expirant cependant pour bien employer ses dernieres heures apres que les medecins du roy luy eurent annonce qu'elle ne s'estoit pas trompee lors qu'elle avoit creu que son mal n'avoit point de remede elle donna mille genereux advis au roy l'exortant a estre juste 
 a estre clement a estre liberal a aimer ses peuples et a ne se laisser jamais gouverner par ses passions l'assurant mesme obligeamment que la mort luy estoit agreable lors qu'elle regardoit sa vie comme une chose qui eust pu l'obliger a avoir des sentimens qu'on luy eust pu reprocher sinon comme un crime du moins comme une foiblesse en suitte elle donna cent utiles conseils a ses amis et a ses amies leur parlant avec une fermete et une generosite merveilleuse leur donnant mesme diverses choses qui avoient este a elle comme un gage qu'elle leur laissoit de son amitie apres quoy ne voulant plus qu'on luy parlast que des dieux le mage de sidon demeura aupres d'elle pour l'en entretenir il est vray que l'excessive douleur qu'il avoit de voit elise en cet estat ne luy permettoit pas d'avoir la raison bien libre mais en eschange celle de cette genereuse personne l'estoit tant qu'elle le consoloit et luy donnoit la force de luy dire des choses qu'il ne luy eust pu dire si elle ne les luy eust suggerees par sa constance et par sa fermete mais enfin pourquoy alonger ce funeste discours elise mourut comme elle avoit vescu c'est a dire aveque gloire et mourut en envisageant la mort avec le mesme courage que les plus grands heros la peuvent regarder dans les occasions les dangereuses et les plus glorieuses tout ensemble je ne vous representeray point quelle a este la douleur du roy car je ne pourrois l'exprimer mais je 
 vous diray que le desespoir de phocilion a este si grand qu'il en est mort trois jours apres elise ce n'est pourtant pas encore la chose la plus sur prenante que j'aye a vous dire car enfin il faut que vous scachies qu'asiadate voulant non seulement abandonner les desseins qu'il avoit mais abandonner la cour comme il estoit prest a partir et qu'il passoit d'une chambre a une autre il entendit fortuitement que lyriope remercioit ce medecin arrabe de quelque chose avec beaucoup d'exageration quoy qu'elle ne parlast pas haut de sorte que tout d'un coup luy venant quelque soubcon de la verite sur ce que la cause du mal d'elise n'avoit pas elle connue il sut droit a eux et comme il estoit tres violent il les interdit d'une telle sorte par son abord et par les menaces qu'il leur sit que trouvant dequoy fortifier le soubcon qu'il avoit desja il apella ses gens sit arrester ce medecin qui vouloit s'eschaper et sans perdre temps se mit a le faire tourmenter de tant de manieres differentes qu'il luy sit advouer la verite qu'il ne sceut pas plustost qu'il fut a la chambre de lyriope pour la poignarder mais elle s'estoit desja sauvee il est vray qu'elle n'eschapa pas a la justice des dieux car la barque dans laquelle elle s'estoit mise avec une de ses femmes seulement pour sortir de tyr s'entr'ouvrit en choquant contre un vaisseau comme elle vouloit sortir du port de sorte que lyriope fut noyee et punie en un seul instant de tous les desreglemens 
 de ses passions asiadate ne put pas mesme faire punir ce medecin arabe car comme il portoit tousjours du poison sur luy il en prit pour esviter la honte du suplice ainsi le violent asiadate s'en alla tour furieux et tout desespere apres avoir fait scavoir a quelques uns de ses amis la veritable cause de la mort d'elise cependant le roy fit faire des obseques magnifiques a cette merveilleuse fille toute la cour en fut en deuil aussi bien que luy le mage de sidon sit son epitaphe tous nos beaux esprits escrivirent a sa gloire on commenca de travailler au dessein d'un superbe tombeau que le roy luy fait faire et on regretta enfin euse comme une des plus admirables personnes de la terre depuis cela il n'y a point de jour que tous ses amis ne s'assemblent pour celebrer son nom et pour mesler leurs larmes et leurs soupirs cherchant a faire revivre leur illustre amie par leurs discours et par les eloges qu'ils luy donnent afin d'en eterniser la memoire mais pour faire voir seigneur poursuivit aristhee en adressant la parole a cyrus combien la connoissance humaine est bornee et pour exciter encore la pitie dans vostre coeur il faut que scachiez que le roy de phenicie qui ne doute pas que vous ne luy accordiez ce qu'il vous a demande a fait faire le dessein du tombeau d'elise de facon que la belle statue que vous luy rendez qui devoit estre l'ornement d'une gallerie sera sur le haut de cette superbe sepulture 
 aristhee ayant cesse de parler en soupirant sa douleur se communiqua aux illustres personnes qui l'escoutoient qui eurent beaucoup de compassion du pitoyable destin d'elise et qui prirent beaucoup depart au desplaisir qu'aristhee et telamis avoient de la perte d'une si genereuse amie doralise mesme toute dure qu'elle estoit trouva lieu d'en faire un compliment a aristhee apres quoy cette compagnie se separa en regretant elise cyrus remportant cette consolation des malheurs d'autruy l'estre contraint d'advouer en luy mesme que le roy de phenicie estoit encore plus malheureux dans sa passion que luy quoy qu'il eust accoustume de se trouver tousjours le plus malheureux amant du monde 
 
 
 
 
 
 
 a peine cyrus fut il retourne a la citadelle que sa douleur reprit de nouvelles forces pour le tourmenter en voyant a l'entour de luy tous ces amans heureux a la felicite desquels il avoit pourtant aporte tous ses foins ce n'est pas qu'il eust voulu qu'ils ne l'eussent pas este mais il n'estoit pas possible que comparant l'estat de sa fortune avec la leur il ne soupirast en voyant la difference qu'il y avoit de l'une a l'autre ainsi apres s'estre advoue a luy mesme qu'il estoit moins malheureux que roy de phenicie il se disoit encore qu'il estoit bien plus infortune que tous ceux qu'il voyoit aupres de luy mais il se le disoit avec une douleur si sensible que si mandane eust pu scavoir ce qui se passoit dans son coeur elle eust chasse du sien l'injuste jalousie 
 qu'elle y avoit estant certain que jamais homme n'a sceu aimer si parfaitement que cyrus cependant l'ambassadeur de phenicie scachant le roy son maistre dans la douleur et n'ayant plus rien a faire a sardis se disposa d'en partir et il en partit en effet faisant emporter la statue d'elise que cyrus accompagna de presens qui estoient de beaucoup plus magnifiques que ceux qu'il avoit receus il escrivit aussi au roy de phenicie pour le remercier des trente mille hommes qu'il luy avoit offerts le priant de luy donner en eschange le plus de vaisseaux qu'il pourroit pour un dessein qui demandoit du secret et qu'il avoit confie a son ambassadeur et a aristhee ainsi tous ces pheniciens a la reserve d'aristhee partirent infiniment satisfaits de cyrus pour aristhee il demeura aupres de ce prince pour crois raisons la premiere parce que l'ambassadeur de phenicie et luy jugeant qu'il estoit avantageux au roy qu'ils servoient d'estre en bonne intelligence avec un si grand conquerant ils resolurent qu'il faloit qu'il demeurait quelqu'un aupres de luy pour cimenter cette liaison la seconde fut parce qu'en effet aristee estoit si charme de la vertu de cyrus qu'il n'estoit pas marry d'en estre un peu plus longtemps l'admirateur et la troisiesme estoit que la mort d'elise l'ayant fort touche il estoit bien aise de ne retourner pas si tost au lieu ou il l'avoit tant veue et ou il ne la verroit plus car encore qu'il 
 aimast cherement une des amies d'elise il se resolut a souffrir cette absence principalement trouvant en doralise une personne qui luy ressembloit si fort qu'il s'en faloit peu qu'elle ne le consolast de la privation de l'autre ainsi l'ambassadeur de phenicie partit et aristhee demeura et quelques jours apres l'equipage de sesostris et de timarete estant prest ces deux illustres personnes se separerent de cyrus pour s'en retourner en egipte laissant tous ceux qui les avoient connus si charmez de leur merite et si affectionnez a leurs interests qu'ils sirent mille voeux pour leur felicite la princesse de phrigie et la princes se timarete se dirent adieu en soupirant et toutes les dames qui estoient au palais de cresus en verserent des larmes pour sesostris en se separant de cyrus il luy tesmoigna avoir un regret extreme de le quitter devant qu'il eust delivre mandane luy laissant toutes ses troupes et luy offrant d'obliger amasis de luy en envoyer d'autres pour reconnoistre l'obligation qu'il luy avoit de luy avoir rendu sa chere timarete et de luy avoir sauve la vie cyrus de son coste dit a ce genereux prince les plus obligeantes choses du monde allant mesme conduire la princesse timarete jusqu'a une demie journee de sardis ou leur derniere separation se fit sesostris et timarete agissant si bien en cette rencontre et parlant d'une maniere si noble qu'il estoit assez difficile de s'imaginer qu'ils eussent 
 porte la houlette cyrus envoya mesme plusieurs personnes de qualite les conduire jusques aux vaisseaux qui les attendoient ayant donne un aussi grand nombre d'esclaves a timarete qu'elle en eust pu avoir si elle eust este a thebes ou a memphis apres le depart de sesostris l'inquietude de cyrus augmenta encore et il ne pouvoit qu'a peine souffrir nulle autre conversation que celle dont mandame estoit le sujet mazare de son coste estoit tousjours dans une agitation continuelle employant toute sa vertu a tascher de s'empescher de hair son rival et d'aimer trop sa maistresse pour cresus quelque joye qu'il eust d'estre remonte au throne il y avoit pourtant tousjours quelques instans au jour ou il sentoit la difference qu'il y a d'un roy vassal et tributaire a un roy souverain et independant quant a myrsile l'amour le tourmentoit plus que l'ambition et il s'en faloit peu qu'il ne trouvast qu'il luy estoit plus insuportable de n'oser parler de sa passion a doralise qu'il ne le luy avoit este de ne pouvoir parler a personne cependant il craignoit tellement d'irriter cette cruelle fille qu'il y avoit des jours ou sentant bien qu'il ne pourroit pas luy parler sans luy dire quelque chose de son amour il la fuyoit quoy qu'il ne pust durer ou elle n'estoit pas cependant le prince artamas et tous ces heureux amans dont les peines estoient changees en plaisirs n'avoient plus d'autre douleur que celle de pleindre 
 cyrus qui en effet meritoit bien d'estre pleint et par la grandeur de son merite et par la grandeur de son infortune quelques jours s'estant donc passez en de continuelles agitations d'esprit cyrus eut un grand redoublement de douleur car il sceut qu'harpage qui avoit eu ordre de luy de ramener l'armee qui avoit aide a thrasibule a reconquerir son estat avoit eu prise avec les principaux chefs de ses troupes et que la chose avoit este si loin que s'estant forme deux partis ils en estoient venus aux mains qu'il y en avoit eu beaucoup de tuez et que ceux qui n'avoient pas pery en cette occasion n'osant paroistre devant luy s'estoient presques tous des bandez le bruit courant que la plus part des soldats s'estoient allez jetter dans cumes dont on disoit que le prince armoit puissamment cyrus sceut aussi qu'au lieu de faire viure ses troupes dans l'exacte discipline harpage leur avoit donne toute la licence imaginable de sorte que les xanthiens et les cauniens quoy qu'ils eussent este tres satisfaits de cyrus au retour de leurs deputez ne trouvant pas ses effets respondans aux paroles s'estoient revoltez et avoient fait ligue offensive et deffensive avec le prince de cumes qui levoit une puissante armee cyrus aprenant donc qu'il en avoit perdu une et que son rival se fortifioit de jour en jour eut une douleur estrange mais ce qui la luy rendoit insupportable estoit qu'il ne pouvoit rien faire qu'il n'eust des 
 vaisseaux et qu'il n'estoit pas possible qu'il en peust si-tost avoir cependant la saison de la guerre se passoit principalement ayant a faire un siege ou il falloit avoir une armee navale l'hyver qui s'approchoit n'estant pas propre pour cela mais enfin ne pouvant plus souffrir d'estre enferme dans une ville pendant qu'il avoit des ennemis en campagne il prit la resolution de s'en aller au camp et de commencer mesme de s'esloigner de sardis quoy qu'il n osast pourtant pas encore tourner teste vers cumes ny faire semblant de scavoir que sa princesse y estoit jusques a ce qu'il eust des vaisseaux cette resolution estant prise apres l'avoir communiquee a mazare et a ceux qui scavoient ses plus secrettes pensees il donna ordre a toutes choses il laissa une garnison considerable dans la citadelle de sardis cresus et myrsile se mirent en estat de le suivre et le roy de phrygie dont la sante estoit devenue assez mauvaise fut contraint d'obeir a cyrus qui voulant qu'il s'en retournast a apamee et qu'il y menast la prince ne palmis sa belle-fille car pour le prince artamas il n'eust eu garde de l'abandonner quand il l'eust voulu ainsi toute cette belle cour se separa mais pour faire voir combien cyrus estoit ayme de tous ceux qui le connoissoient il ne saut que scavoir que ligdamis trasimede menecrate parmenide et philistion quoy qu'ils fussent encore amans de leurs femmes les quitterent pour suivre ce 
 prince a la guerre bien qu'il voulust les en dispenser ainsi lycaste s'en retourna a patate avec sa troupe y remenant aussi arpalice jusques au retour de thrasimede candiope se changeant de la belle androclee jusques a la fin de la guerre ou lysias son frere fut aussi n'y ayant que menophile mary de lycaste pour les conduire bien est-il vray que cyrus leur donna une escorte cleomire s'en retourna aussi a ephese avec sa mere et toutes ses autres amies toutes ces belles personnes se separant avec beaucoup de douleur ainsi les derniers jours que cyrus fut a sardis il n'y avoit plus que doralise pherenice et arianite logees dans le palais de sorte que n'y voulant pas demeurer elles furent chez une tante de doralise or durant ces trois jours la cyrus fut visiter arianite pour parler avec elle de sa chere mandane marsile sur voir doralise pour luy tesmoigner son amour et aristhee la visita aussi pour l'entretenir de son amitie et du plaisir qu'il avoit de trouver en sa personne et en son esprit ce qu'il avoit accoustume d'admirer en une autre pour cyrus sa conversation avec arianite n'estoit jamais que de sa princesse tantost luy faisoit raconter comment elle avoit vesou avec le roy d'assire du temps qu'elle estoit a babilone et a sinope apres il se faisoit redire comment elle agissoit avec le roy de pont a suse et a sardis et quoy qu'il sceust toutes ces choses il ne laissoit pourtant pas de se les faire 
 redire luy semblant que tout le temps qu'il n'employoit point a servir mandane devoit du moins estre employe a parler d'elle pour le prince myrsile comme il se vit sur le point de s'esloigner de doralise il ne put se resoudre de partir sans luy avoir encore une fois parle de sa passion mais quelque dessein qu'il en eust des qu'il se vit aupres d'elle sa hardiesse le pensa quitter car il vit sur le visage de doralise je ne scay quelle froideur inquiete qui luy fut de mauvais presage et qui luy sit garder un silence ui n'embarrassa guere moins doralise qu'eussent pu faire ses paroles parce qu'elle jugeoit bien par le desordre de l'ame de ce prince que s'il ne venoit personne il luy diroit ce qu'elle ne vouloit pas entendre neantmoins pour l'en empescher elle se mit a luy faire cent questions de choses fort esloignees de celles qu'elle craignoit qu'il luy dist d'abord le prince myrsile y respondit mais a la fin s'ennuyant de tant de questions inutiles cessez aimable doralise luy dit-il cessez de me demander tant de choses ou vous ny moy n'avons aucun interest et souffrez qu'apres vous avoir respondu a tant de demandes peu necessaires je vous en face une a mon tour ou il importe de tout mon repos que vous respondiez et que vous respondiez favorablement pour y respondre seigneur dit-elle je vous le promets mais pour y respondre favorablement je ne m'y engage pas et je ne m'y dois pas engager sans scavoir auparavant ce 
 que vous voulez me demander je luy veux dit-il que vous me disiez devant que je parte mais que vous me le disiez sincerement si ce n'est que par cette fierte naturelle qui paroist en toutes vos actions que vous rejettez l'affection que je vous offre ou si c'est par quelque aversion dont la cause vous soit connue ou dont vous ne puissiez dire la raison de grace adjousta ce prince ne me refusez pas de me parler avec la mesme franchise que si vous parliez a la plus fidelle de vos amies je vous assure seigneur interrompit doralise que si je ne vous dis que ce que je dis a la meilleure de mes amies je ne vous diray pas de grands secrets estant certain que je n'aime point a parler de moy a personne et je ne scache rien qui me soit plus incomprehensible que ces faiseuses de confidences qui vont dire tous les mouvemens de leur coeur toutes les pensees de leur esprit et tous les sentimens de leur ame a tous ceux qui les veulent entendre car je suis persuadee qu'elles disent bien souvent qu'elles sentent et qu'elles pensent ce qu'elles n'ont jamais ny pense ny senty pour moy j'advoue que je ne suis pas de cette humeur et j'ay a vous dire que ceux qui veulent scavoir mes sentimens doivent les deviner ou les connoistre par mes actions sans m'obliger a les leur dire plus precisement car de penser m'engager a chercher dans le fonds de mon coeur ce qu'il y a c'est ce que je ne scaurois faire estant meme bien aise de ne 
 me connoistre pas tant et de ne me donner pas la peine de scavoir moy-mesme tout ce que je pense en effet adjousta-t'elle pour empescher le prince myrsile de luy parler je me suis apperceue plus d'une fois en ma vie que j'avois des amies et mesme quelquesfois des amis que j'aymois plus que je ne pensois les aimer et qu'il y avoit aussi d'autres personnes que je haissois plus que je ne croyois les hair ha doralise s'escria ce prince en l'interrompant je suis asseurement de ce dernier ordre mais de grace si cela est faites que je le scache precisement afin que je regle la fuite de ma vie selon les sentimens que vous avez pour moy la haine seigneur reprit doralise est un sentiment que je ne dois pas avoir pour un prince de qui selon les apparences je seray un jour sujette mais pour agir raisonnablement agissez pourtant comme si je n'aimois rien et que je ne pusse jamais rien aimer car selon mon sens vous en serez plus en repos et moy aussi je n'entends pas toutesfois adjousta t'elle perdre le respect que je vous dois au contraire je pretends en avoir plus que je n'en ay jamais eu le respect repliqua mirsile est un sentiment qui doit estre inseparable de toutes les actions d'un amant mais cette parole est la plus injurieuse qu'un homme amoureux puisse ouir de la bouche d'une personne qu'il aime on peut respecter son maistre ou son tiran mais respecter un esclave amoureux ha doralise c'est ce qui n'a point d'exemple 
 et l'on ne se sert jamais de cette cruelle parole que vous avez prononcee que pour cacher de la haine ou de l'aversion a un homme que le caprice de la fortune plustost que la raison a fait naistre au dessus de celle qu'il ayme mais seigneur interrompit doralise puis-je ne scavoir pas que vous estes sils du roy de lydie vous l'auriez sans doute oublie reprit-il si vous scaviez que je suis vostre esclave de la maniere dont je voudrois que vous le sceussiez car enfin puis que j'oublie lors que je suis aupres de vous ce que je suis veritablement et que je ne crois estre que vostre amant il me semble que vous pourriez bien faire la mesme chose et ne me regarder que comme je le veux estre me preservent les dieux repliqua fierement doralise de faire ce que vous dites car seigneur si je vous regardois comme mon amant sans vous regarder en mesme temps comme le sils de cresus et comme le prince myrsile je vous aurois desja dit plus de cent choses facheuses je vous aurois desja deffendu de me voir et je vous hairois desja horriblement vous ne me haissez donc pas encore reprit cet amoureux prince puis que je l'ay dit sans y penser repliqua doralise avec un sousrire le plus indifferent du monde je ne m'en veux pas desdire mais seigneur adjousta-t'elle en rougissant de despit il y a un grand intervalle entre la haine et l'amour pourveu que je fuse un peu au de la de l'indifference respondit-il je ne desespererois 
 pas de mon bon heur de tous les sentimens que la passion dont vous parlez peut inspirer dans le coeur d'un amant reprit-elle il n'y en a point qui me semble plus offencant pour la personne qu'on aime que l'esperance c'est pourquoy je ne vous conseille pas d'en avoir que voulez vous donc que je devienne reprit-il le veux dit-elle si ce mot n'est point trop libre que vous ne me disiez plus ce que je ne dois pas entendre et ce que je ne scaurois escouter qu'avec une colere estrange car enfin seigneur poursuivit-elle de la maniere dont j'ay l'esprit quand je ne hairois pas un homme qui m'aimeroit et que je ne ferois pas mesme marrie qu'il m'aimast il est constamment vray que je ne voudrois pas qu'il me le dist et que la chose du monde qui m'importuneroit le plus seroit un discours d'amour jugez donc si scachant comme je le scay que nulle bien-seance ne souffre que je vous regarde comme mon amant si je dois endurer que vous me parliez comme vous faites c'est pourquoy seigneur reglez s'il vous plaist vostre esprit afin de regler vos paroles et mettez moy en estat de me rejouir de la gloire que vous allez sans doute aquerir a la guerre et de souhaiter vostre retour pour estre en pouvoir d'acquerir de la gloire reprit-il et de songer a revenir il faudroit ne craindre pas de ne pouvoir aquerir vostre estime et de vous retrouver aussi fiere que je vous laisse comme ils en estoient la cyrus suivy 
 d'aristhee arriva qui venant de dire adieu a arianite venoit aussi faire sa derniere visite a doralise qui receut l'honneur qu'un si grand prince luy faisoit avec autant de respect que de joye cette aimable fille avoit pourtant une extreme desplaisir de le voir aussi mal heureux qu'il estoit aussi sit elle mille voeux pour la fin de ses infortunes et mille souhaits pour la liberte de mandane qu'il fut tout le sujet de cette conversation comme tous les momens sembloient des siecles a cyrus dans l'impatience ou il estoit de se voir a la teste de son armee et de commencer d'agir pour sa princesse sa visite ne fut pas longue mais comme il ne scavoit pas que le prince myrsile fust amoureux de doralise il luy rendit un mauvais office car il l'emmena aveque luy pour l'entretenir de quelque chose qu'il vouloir que le roy son pere fist devant que de partir de sardis ainsi doralise fut delivree d'une conversation qui l'embarassoit ce n'est pas qu'elle n'estimast extremement le prince myrsile mais c'est que naturellement elle avoit dans le coeur je ne scay quoy de fier qui estoit oppose a toutes sortes de galanteries estant certain qu'il n'y avoit rien de plus difficile que d'estre amant de doralise sans luy desplaire cependant aristhee qui avoit une estime tres particuliere pour elle luy sit ses adieux a part et luy rendit une visite le lendemain qui dura l'apresdisnee tout entiere comme cette conversation fut longue 
 elle fut extremement diversifiee et il connut si bien toute l'estendue de l'esprit de cette personne qu'il ne put s'empescher d'avoir pour elle cette espece d'affection dont son coeur estoit capable qui n'estant ny amour ny amitie avoit pourtant tout ce que la premiere a de galant et tout ce que l'autre a de tendre et de passionne mais jusques au point que s'il eust tarde davantage a sardis il luy eust sans doute donne le premier rang sur toutes celles pour qui il avoit eu de cette affection meslee qui n'a point eu de nom parce qu'il ne s'en est jamais guere trouve que dans le coeur d'aristhee en effet dans ce peu de temps qu'il la vit il luy dit plus de choses flatteuses et obligeantes qu'un autre ne luy en eust pu dire en toute sa vie et il les luy dit mesme d'une maniere qu'elle n'eut pas la force de s'en fascher mais encore qu'elle ne s'en faschast point lors qu'aristhee les luy dit elle ne pouvoit pourtant presques souffrir qu'arianite et pherenice luy fissent la guerre de cette illustre conqueste et entreprissent de luy soustenir qu'elle n'estoit pas marrie de l'avoir faite tant il y avoit quelque chose de particulier et de delicat dans son esprit en matiere d'affection galante aristhee se separa pourtant fort bien d'avec elle en fuite dequoy il se prepara a suivre cyrus jusques a ce qu'il eust eu des nouvelles du roy de phenicie apres l'arrivee de l'ambassadeur qui luy devoit rendre la statue d'elise pour andramite il ne fut pas si heureux 
 qu'aristhee car il ne put dire adieu en particulier a doralise qui l'esvita avecque soin cependant cyrus apres avoir laisse hidaspe pour commander dans la citadelle de sardis en partit accompagne de cresus et de myrsile ainsi on voyoit les vaincus aller a la guerre pour leur vainqueur le peu de soldats lydiens qui estoient encore en estat de servir furent distribuez en diverses troupes de l'armee de cyrus qui ne fut pas plustost au camp qu'il en sit faire la reveue mais il fut bien afflige de trouver qu'excepte les troupes persanes il n'y en avoit aucune qui fust complete et il trouva enfin que le repos avoit plus sait deperir son armee que n'auroient pu faire deux batailles de sorte qu'aprenant que la ligue qui se formoit contre luy en avoit une qui commencoit d'estre extremement forte et voyant la sienne affoiblie et par les soldats desbandez et par les garnisons qu'il falloit qu'il laissast a toutes les places conquises il en eut une affliction inconcevable de plus venant a considerer le dessein d'assieger cumes il le trouva bien plus difficile que son amour ne le luy avoit d'abord represente il scavoit qu'il faudroit qu'une grande partie de son armee campast sur des sables mouvans qui l'incommoderoient extremement et que l'autre fust en des lieux marescagieux et parmy des eaux croupies et des terres bousbeuses il scavoit encore qu'a l'entour de cumes on ne trouvoit rien de tout ce qui est 
 necessaire pour le campement d'une armee que la sterilite du lieu feroit que les soldats qui n'auroient point de tentes n auroient ny bois ny aucune chose pour se faire des huttes que la cavalerie n'auroit nul logement commode ny aucun fourrage et de la facon dont on luy representoit les choses on eust dit que son armee ne pourroit estre trois jours devant cumes sans y perir la difficulte d'avoir des vivres sembloit encore rendre ce dessein la impossible car il n'en pouvoit venir par terre que d'un coste que la mer inondoit quelquesfois et pour la voye de la mer elle n avoit rein d'assure a cause que la plage estoit sans ports et que durant la tdmpeste on ne pouvoit aborder ainsi ce grand prince voyoit que si la tourmente venoit et duroit seulement trois jours il faudroit lever le siege outre toutes ces considerations il voyoit encore qu'il n'y avoit nulle esperance de prendre cumes si ce n'estoit en bouchant le port ny d'empescher que le roy de pont n'enlevast mandane une troisiesme fois cependant il craignoit estrangement qu'en la saison ou il estoit les vaisseaux qu'il auroit ne pussent tenir la mer si pres de la terre sans faire naufrage a cause des vents qui soufflent d'ordinaire a la fin de l'automne de plus la place estoit d'elle mesme extremement forte la garnison l'estoit aussi et comme en toutes les villes maritimes les peuples sont plus agueris qu'aux autres lieux celuy de cumes l'estoit extremement 
 tous les habitans estoient munis les magasins publics estoient pleins et ce qui estoit le plus considerable c'est qu'outre que cette place devoit estre deffendue par le roy de pont qui estoit vaillant et amoureux et par le prince de cumes qui avoit du coeur et qui aimoit la gloire c'est qu'il y avoit un homme aupres de ce dernier qui avoit soustenu un siege avec une valeur inouie et qui scavoit si admirablement tout ce que l'art militaire enseigne pour garder les places qu'il avoit ose se vanter qu'il arresteroit les conquestes de vanqueur de l'asie et qu'il auroit l'avantage d'empescher de vaincre celuy a qui rien n'avoit pu resister et qui ne pouvoit conter le nombre de ses combats sans conter celuy de ses victoires quelques grandes que fussent ces difficultez l'amour que cyrus avoit pour mandane et pour la gloire les surmonta il est vray pourtant que la sterilite du lieu ou il falloit qu'il menast son armee l'inquietoit par la crainte qu'il avoit qu'elle n'y pust subsister autant qu'il faudroit pour prendre cumes que celle d'oster a ceux de cette ville la communication qu'ils avoient avec une autre qui pourroit leur fournir des vivres l'affligeoit joint aussi qu'il aprehendoit qu'esloigant son armee de thybarra qu'il avoit conquise au commencement de la campagne les ennemis ne la reprissent et ne luy ostassent la communication de sardis mais apres tout quand ce prince eut bien considere tous ces inconveniens 
 il se resolut d'y aporter les remedes qui s'y pourroient apporter en effet il donna ordre pour la subsistance de son armee que l'on pourveust toutes les places qu'il tenoit c'est a dire celles qui estoient le plus proche de cumes il disposa ses troupes en facon que faisant plusieurs petits corps qu'il detacha de son armee il cachoit son dessein aux ennemis et estoit pourtant tousjours en estat de les pouvoir r'assembler facilement quand il voudroit selon les besoins qu'il en pourroit avoir et pour assurer thybarra il se resolut en attendant qu'il eust des nouvelles de thrasibule en qui il se fioit plus qu'en aucun autre pour luy envoyer des vaisseaux de la faire fortifier ce dessein ne fut pas plustost pris que marchant vers cette ville il l'executa avec une capacite et une diligence si prodigieuse qu'on peut dire que les fortifications de thybarra furent plustost achevees par cyrus qu'un autre n'en eust pu regler le dessein il choisit luy mesme tous ceux qu'il destina a ce travail et pour l'avancer d'avantage il voulut que les soldats y servissent il ordonna qu'en chaque quartier il y eust un homme de commandement qui eust l'oeil sur ceux qui travailloient et pour ne perdre point de temps la cavalerie alla couper du bois pour faire des pieux afin de soustenir la terre qu'on remuoit et pour mesnager encore mieux les heures et les momens il commanda que durant qu'on fortifieroit la ville on la munist pour 
 cet effet tous les paisans des environs de thybarra eurent ordre d'y aporter du fourrage et des vivres il choisit des gens pour les faire conduire d'autres pour en tenir conte et d'autres encore pour les mettre dans des magasins publics jamais on n'a veu tant de diligence ny tant d'ordre car on voyoit en un mesme temps une grande armee une ville toute entiere et presques tout un pais agir pour une mesme chose et suivre les volontez d'un seul homme mais avec tant d'exactitude et tant de regularite que jamais on n'a ouy parler d'une telle chose il est vray que cyrus y estoit luy mesme present conduisant les travaux avec une capacite merveilleuse aussi sut-il si bien obei qu'en quatorze jours thybarra fut fortifie et muny de toutes choses et ce prince prest a marcher des qu'il auroit eu la responce de ciaxare et qu'il auroit des vaisseaux l'impatience qu'il avoit d'achever une entreprise qui devoit luy faire delivrer mandane et le couvrir de gloire si elle reussissoit faisoit que les heures luy sembloient des siecles il n'attendit pourtant que huict jours les nouvelles qu'il souhaitoit avec tant d'ardeur car il receut en mesme jour les ordres de ciaxare qui ne luy prescrivant rien positivement sembloit laisser toute cette entreprise a sa conduite et il receut aussi les assurances que thrabule luy donnoit qu'il iroit en personne avec dix vaisseaux s'anchrer dans le canal de cumes a un jour qu'il luy marquoit l'assurant que 
 ce nombre suffisoit pour en fermer le port sans qu'il employast le prince de mytilene de sorte que cyrus ravy de joye communiqua aussi tost ces deux nouvelles au prince mazare mais comme cyrus craignoit que ce nombre de vaisseaux que thrasibule luy donnoit ne suffit pas pour empescher que le roy de pont ne pust faire sortir mandane de cumes en faisant couler la nuit quelque barque le long de la terre il donna ordre qu'on eust plusieurs petits vaisseaux des ports les plus proches dont il estoit maistre et en effet les soins qu'il en prit sirent qu'il en eut douze d'un coste deux d'un autre et un d'un autre encore faisant aussi rassembler le plus de barques qu'il put de sorte que faisant une assez grande flotte de tous ces petits vaisseaux il l'envoya joindre thrasibule ordonnant que leontidas la commandast sous le prince de millet apres cela cyrus ne faisant plus un secret de son dessein tint conseil de guerre ou le roy de lydie celuy d'hircanie le prince artamas mazare myrsile persode gobrias gadate anaxaris et tous ceux qui avoient accoustume d'en estre se trouverent pas un n'osant insister sur la difficulte de l'entreprise voyant que c'estoit une chose resolve et que cyrus souhaitoit avec tant d'ardeur de sorte qu'ayan seulement tenu conseil sur les moyens de la faire reussir tout le monde eut ordre de se tenir prest a partir dans un jour durant lequel il arriva une chose a cyrus qui luy fut d'un heureux 
 presage car le vaillant megabate et le genereux clearque poussez d'un violent desir de gloire estans partis de phenicie des qu'ils sceurent par les lettres de l'ambassadeur de leur roy que cyrus devoit bien tost se mettre en campagne arriverent au camp voulant partager les perils ou un si grand prince devoit s'exposer afin d'avoir aussi quelque part a l'honneur qu'il aqueroit aristhee estant donc agreablement surpris de l'arrivee de deux hommes dont il estoit cherement aime sit scavoir a cyrus qui ils estoient bien que ce prince les connust desja admirablement par ce qu'il en avoit ouy dire a telamis lors qu'il avoit raconte l'histoire d'elise aussi les receut il avec beaucoup de joye et avec la civilite qu'il avoit accoustume d'avoir pour les hommes d'un merite extraordinaire il est vray qu'en gagnant megabate et clearque il perdit aristhee qui receut en mesme temps ordre du roy de phenicie de remercier cyrus de la grace qu'il luy avoit accordee et de s'en retourner a tyr n'estant plus besoin qu'il demeurast aupres de cyrus pour les raisons qu'il luy en escrivoit de sorte que cet excellent homme se separa de ce grand prince plustost qu'il n'en avoit eu le dessein mais il s'en separa si satisfait de son esprit de sa generosite et de sa courtesie qu'il advouoit que depuis qu'il estoit au monde il n'avoit point veu d'homme n'y avoit point ouy dire qu'il y en eust eu de si propre a faire concevoir la grandeur des 
 heros et mesme celle des dieux que cyrus adjoustant que la connoissance de ce prince luy serviroit extremement a luy eslever l'esprit et a luy faire encore achever son poeme mieux qu'il ne l'avoit commence cependant aristhee apres avoir pris conge de cyrus et dit adieu a tous ces princes donc il estoit connu et infiniment estime partit de thybarra et encore que ce ne fust pas son droit chemin de s'en retourner par sardis l'estime qu'il avoit pour doralise luy persuadant que c'estoit le plus court ce fut par la qu'il s'en retourna a tyr mais si l'arrivee de ces deux vaillans pheniciens fut d'un heureux presage a cyrus celle d'un des esclaves qu'il avoit donnez a celuy qu'il avoit renvoye a cumes luy fut presques une assurance certaine de l'heureux succes de son entreprise car enfin il receut par luy un billet de martesie ou il trouva ces paroles
 
 
 martesie a l'illustre cyrus 
 
 
 l'enlevement de la princesse araminte que j'ay fait scavoir a la princesse mandane vous ayant justifie dans son esprit j'ay creu que je devois vous m advertir afin que vous agissiez avec plus de joye pour la liberte d'une personne qui se repent de l'injustice qu'elle vous a 
 faite c'est pourtant sans sa participation que je vous donne de ses nouvelles mais je suis toutesfois assuree que quand elle le scauroit elle me pardonneroit aisement la liberte que je prends de vous escrire estant certain que si elle ne le fait pas elle mesme c'est que son grand coeur ne peut consentir qu'elle vous advoue qu'elle a eu tort cependant seigneur soyez s'il vous plaist sans inquietude du coste du roy de pont et soyez fortement persuade que si cumes estoit au si imprenable que le coeur de mandane est invincible pour luy vous ne la delivreriez jamais 
 
 
 martesie 
 
 
la lecture de cette lettre donna une si grande joye a cyrus qu'il en oublia presques tous ses malheurs passez et l'esperance s'emparant de son esprit malgre tous ses funestes oracles qu'il avoit receus et malgre toutes ces difficultez qu'il avoit preveues au siege de cumes il ne douta presques plus que tout ne luy reussist heureusement cependant il s'informa de cet esclave qui estoit fort intelligent comment il avoit eu ce billet et de l'estat ou estoient les choses dans la ville pour le premier il luy dit que son maistre le luy avoit donne sans luy aprendre comment il l'avoit eu et pour le reste il luy donna une ample instruction de tout ce qu'il vouloit scavoir car par la il sceut l'ordre qu'on gardoit dans la ville et comment on gardoit la princesse qui n'estoit plus inconnue dans cumes comme elle y avoit este non plus que le 
 roy de pont il aprit aussi par cette mesme voye que l'armee ennemie se preparoit a secourir cumes lors que le siege se formeroit et que pactias et un apelle lycambe la commandoient adjoustant a l'instruction qu'il avoit donne a cyrus que par l'ordre qu'on devoit establir aux portes de cette ville le jour qu'il en estoit party il seroit desormais presques comme impossible que son maistre pust luy donner de ses nouvelles apres cela cyrus delibera en luy mesme s'il montreroit la lettre de martesie au prince mazare mais il resolut de ne luy faire voir que l'instruction qui luy aprenoit l'estat de choses car encore que le bonheur d'un rival face pour l'ordinaire mourir l'amour dans le coeur d'un amant mal traite cela n'arme pas tousjours et il y a certaines occasions ou la jalousie resveille cette passion et la fait renaistre au lieu de l'estouffer de sorte que pour ne se redonner pas un rival aussi amoureux qu'il l'avoit este et pour n'exposer pas mazare a un aussi cruel suplice qu'estoit celuy de scavoir qu'il estoit tousjours bien dans l'esprit de mandane il ne luy monstra point la lettre qu'il avoit receue
 
 
 
 
cependant le jour du despart estant arrive et armee estant rassemblee cyrus trouva a propos de la diviser en trois corps avec intention d'occuper plus de pais et d'investir d'autant plustost cumes reglant sa marche de facon que les vaisseaux de thrasibule eussent bouche le port de cette ville devant qu'il y fust ainsi par ce moyen 
 sa marche se faisoit avec plus de facilite plus de diligence etplus d'ordre ces trois corps pouvant mesme arriver presques en mesme temps devant la placer l'investir en un instant cyrus voulut prendre le coste de la mer comme celuy ou il y avoit le plus de peril parce que c'estoit vers cet endroit que les ennemis estoient campez il avoit de son coste les troupes persanes medoises capadociennes et tous les homotimes la cavalerie hircanienne estoit aussi aupres de luy ce prince ayant force clearque d'en commander une partie a la place d'un capitaine qui estoit mort de maladie car pour megabate il voulut combatre comme volontaire et s'attacher a la personne de cyrus comme toutes ces troupes qu'il avoit choisies avoient courageusement et fidellement servy sous luy a toutes les conquestes qu'il avoit faites il y avoit une extreme confiance l'autre corps commande par le prince mazare qui fut a la gauche de cyrus estoit compose de troupes assiriennes armeniennes et egiptiennes le troisiesme commande par le prince artamas estoit forme de troupes ciliciennes de celles de la susiane et de toutes celles qu'on avoit levees aux pais nouvellement conquis pour les machines elles estoient conduites par persode cyrus n'ayant pas juge a propos que cresus eust nul commandement dans son armee et n'ayant pas voulu aussi que le roy d'hircanie y en eust de peur que cela ne mist de la jalousie entr'eux de 
 sorte que ces deux rois s'attacherent au quartier de cyrus pour estre a tous les conseils qui s'y tiendroient la marche de ces trois corps fut si esgalle et si juste qu'ils arriverent presques en mesme temps a la veue de cumes dont la situation estoit fort particuliere en effet cette fameuse ville estoit situee entre de grands bancs de sable qui s'eslevoient au bord de la mer et qui sembloient des montagnes couvertes de neige a ceux qui les voyoient de loin a l'orient elle regardoit thybarra elle avoit millet au midy xanthe au couchant et la mer la bornoit et l'enformoit du coste du nort son terroir n'estant pas d'une grande estendue aussi l'abondance et la commodite de cumes luy venoit elle de la mer cette ville estoit mesme separee en deux les habitans les distinguant sous les noms de vieille et de nouvelle ville mais ce qui la rendoit plus considerable estoit qu'elle avoit un port et un canal capable de contenir un si grand nombre de vaisseaux qu'une grande armee navale y pouvoit estre en seurete et c'estoit principalement par la que cette ville s'estoit rendue redoutable a tous ses voisins des que cyrus aperceut un superbe temple de neptune qui estoit a cumes et qui s'eslevoit si haut qu'on le descouvroit de fort loin il sentit une joye extreme c'est en ce lieu la dit-il en luy mesme qu'il faut mourir ou delivrer ma princesse apres quoy ce prince n'oubliant rien de tout ce qui luy pouvoit 
 faire rem porter la victoire distribua les quartiers a son armee mais ce fut avec tant de jugement que selon les aparences les ennemis ne pouvoient ny secourir la ville ny forcer son camp demeurant mesme en estat de gaigner une bataille durant qu'il feroit un siege ce prince ayant soigneusement reconnu tous les environs de cumes et remarque qu'il y avoit des endroits qui se deffendoient d'eux mesmes et d'autres qui estoient de tres difficile garde il donna tous les ordres necessaires pour fortifier par art les lieux que la nature n'avoit point fortifiez il sit en mesme temps construire un pont sur un canal qui se rencontroit dans l'enceinte du camp afin de faciliter la communication des quartiers et pour faire passer des vivres plus commodement de sorte que les vaisseaux de thrasibule fermant deja le port cumes se vit assiegee en un instant le lendemain cyrus sit commencer la circonvalation ou tous les soldats travaillerent avec une ardeur incroyable la presence de ce prince les animant de telle sorte qu'ils travalloient mesme sans se lasser mais afin que l'ouvrage fust plus ferme il sit gazonner le bord des lignes et par ce moyen il empeschoit que le sable ne s'esboulast il voulut mesme qu'il y eust une seconde ligne qui fortifiast l'autre mais comme les bancs de sable qui se trouvoient en ce lieu la estoient de hauteur inesgale et qu'il y en avoit mesme le long des lignes qui pouvoient incommoder 
 le camp parce qu'ils le commandoient il sit occuper toutes ces hauteurs et fut force par cette raison d'estendre ses travaux fort loin il se rencontra mesme qu'il y avoit une de ces colines sabloneuses au quartier de mazare qui estant beaucoup plus haute que les autres pouvoit aussi incommoder d'avantage le camp si les ennemis s'en fussent emparez c'est pourquoy ce prince s'en saisit et mazare par ses ordres fit faire un port sur la cime de cette coline et l'environna de deux lignes qui joignirent celles de la circonvalation mais apres tous ces travaux le rivage de la mer n'estoit pas encore fortifie et il estoit d'autant plus important qu'il le fust que tous les autres endroits estoient inutiles si celuy-la ne l'estoit pas cependant le sable estant plus mouvant en ce lieu la que par tout ailleurs on ne scavoit comment faire car il arrivoit mesme qu'encore que cette mer n'ait ny flus ny reflus comme l'occean elle s'avancoit pourtant plus au moins selon les vents qui souffloient y en ayant qui la poussoient quelquesfois si impetueusement contre le rivage qu'on ne pouvoit pas songer a y reremuer le sable sans l'apuyer par quelque chose de solide c'est pourquoy cyrus a qui rien n'estoit impossible s'advisa de faire planter des pieux pour fermer le passage aux ennemis les faisant mettre aussi pres qu'il faloit pour resister a leur effort et pour les empescher de passer mais non pas aussi de telle sorte que 
 les vagues ne pussent s'y faire un passage sans les esbranler lors que la mer passoit ses bornes ordinaires ce ne fut pourtant pas encore la je plus difficile a faire car ceux de cumes s'adviserent de couper un assez grand rocher qui bornoit la mer a l'extremite de leur ville dans l'esperance que luy donnant un passage elle couvriroit entierement les chemins par ou l'armee de cyrus pouvoit avoir des vivres et en effet conme la terre avoit sa pente de ce coste la leur dessein avoit reussi et l'armee se fust tousjours veue en necessite de vivres si cyrus n'eust remedie a cet inconvenient en faisant enfoncer encore des pieux en faisant rouler de grandes et grosses pierres pour les apuyer et en y faisant porter tant de terre qu'en fin il donna une nouvelle barriere aux vagues qui s'espanchoient de ce coste la faisant une chose qui semble ne pouvoir estre faite sans une puissance surnaturelle qui est de donner des bornes a la mer ces soins de grande importance n'occupoient pas seulement ce prince les plus petites choses trouvoient encore leur place dans son esprit il se trouvoit luy mesme deux fois tous les jours au lieu ou l'on desbarquoit les vivres afin que le partage en sit juste que personne ne souffrist et n'eust sujet de se pleindre aussi avoit il accoustume de dire que les grandes entreprises ne pouvoient jamais s'executer heureusement si ceux qui les faisoient n'avoient soin de tout et n'estoient par tout mais ce qu'il 
 y avoit de merveilleux estoit de voir qu'au milieu de tant d'occupations differentes ce prince avoit une liberte d'esprit admirable et une tranquillite dans les yeux qui inspiroit de la joye a toute son armee et qui donnoit en effet une telle vigueur a ceux qui travilloient qu'en quatre jours malgre la pluye et le vent les lignes furent achevees le rivage de la mer fortifie l'inondation des vagues arrestee et tous ces bancs de sable mis en deffence comme si c'eussent este des forts bastis expres pour fortifier le camp en fin on n'a jamais veu de si grands travaux en si peu de temps et l'on peut dire que jamais prince n'a merite plus de gloire que cyrus ny eu plus de part a une grande action qu'il en eut a celle-la cependant l'amour occupoit tellement son ame qu'il ne donnoit nuls ordres qu'il ne songeast qu'il les donnoit pour mandane et lors qu'il pensoit en voyant travailler a ces lignes qu'il empeschoit son rival de pouvoir luy enlever sa princesse et que si son dessein reussissoit il verroit le premier d'ans ses chaines et mandane en liberte il sentoit ce qu'il ne pouvoit luy mesme exprimer mais si ce prince avoit la consolation de penser que ses peines n'estoient pas inutiles mazare au contraire avoit de la douleur de scavoir qu'en agissant contre un rival il travailloit pour un autre qu'il ne delivreroit mandane que pour la perdre et qu'enfin il ne devoit rien esperer aux fruits de la victoire cependant comme 
 il avoit fortement resolu de faire en sorte que la vertu surmontast tousjours l'amour dans l'on coeur il faisoit ce qu'il pouvoit pour fixer ses pensees et pour ne songer a autre chose sinon qu'il s'agissoit de delivrer mandane ainsi forcant son coeur et son esprit par un exces de generosite il vivoit aussi bien avec cyrus que cyrus vivoit bien aveque luy et ils parloient de l'estat du siege et de ce qu'il estoit a propos de faire comme s'ils eussent eu un esgal interest a la prise de cumes ce qui estonnoit fort ces deux princes estoit de voir que le roy d'assirie ne paroissoit point et ne leur mandoit rien tant que nous avons este a sardis disoit cyrus et que nous ne scavions ou estoit la princesse mandane je ne me suis pas estonne de n'entendre point parler de luy mais des que l'armee a marche qu'elle a este a thybarra et qu'elle a eu tourne teste vers cumes il a deu scavoir que nostre princesse y estoit et il a deu venir se joindre a nous afin d'avoir sa part a la gloire de l'avoir delivree pour moy repliqua mazare qui connois le roy d'assirie plus particulierement que vous j'advoue que je ne le comprends pas car enfin il n'est pas accoustume de vouloir laisser aucun avantage a ses rivaux c'est pourquoy adjousta-t'il voyant qu'il ne paroist pas je ne scay que dire ny que penser de son absence elle est sans doute bien difficile a comprendre reprit cyrus mais ne seroit-il point dans cumes adjousta ce prince avec un transport 
 de douleur estrange s'il y estoit respondit mazare celuy que vous y avez envoye l'auroit sceu et vous l'auroit mande par l'esclave qui en est venu ces jours passez concluons donc reprit cyrus que nous ne scaurions deviner ou il est et croyons en mesme temps qu'ou qu'il soit il cherche a nous nuire les choses estant en ces termes au camp de cyrus et l'armee ennemie ne pouvant plus mettre en doute que cumes ne fust assiegee s'assembla a un lieu que ceux qui la commandoient jugerent propre pour conferer sur ce qu'ils avoient a faire et pour l'executer quand ils l'auroient resolu comme ils estoient assez proche du camp ils espererent mesme pouvoir secourir cumes car veu l'incommodite du campement et la facheuse saison capable de detruire une armee ils croyoient que cette armee affoiblie par le grand travail qu'elle avoit eu et enfermee entre la leur et la garnison de la ville pourroit estre deffaite par des troupes toutes fraiches toutes fois le nom de cyrus leur estant redoutable ils resolurent pour ne rien hazarder d'envoyer une partie de cavalerie pour faire quelques prisonniers afin de scavoir un peu plus precisement l'estat des assiegeans mais en mesme temps ils sirent encore armer un assez grand nombre de vaisseaux avec intention de tascher de les faire entrer a force de voiles dans le port de cumes si le vent leur estoit favorable malgre la flotte de thrasibule cependant 
 comme cyrus prevoyoit en grand capitaine que si le duroit long temps son armee seroit destruite qu'elle pourroit estre batue et qu'il ne prendroit point cumes il prit la resolution d'accourcir le siege par la force et d'attaquer cette ville si vivement qu'elle ne luy pust resister et certes ce ne fut pas sans raison qu'il prit ce dessein car l'incommodite des vivres estoit grande et les barques qui en apportoient se brisoient bien souvent en abordant tant la mer estoit furieuse de plus la pluye estant continuelle et l'hyver commencant desja de venir les soldats souffroient beaucoup l'impetuosite du vent poussant quelquesfois une nue de sable sur tout le camp les aveugloit leurs huttes et leurs tentes en estoient mesme abatues et une partie des soldais couchoient dans la fange de plus outre toutes les fonctions de la guerre il faloit continuellement travailler ou a reparer ce que la mer gastoit aux travaux ou a refaire de nouveaux fossez parce que le vent combloit les lignes de sable en divers endroits de sorte que la faim le mauvais temps et le travail excessif commencoient desja de mettre diverses maladies dans le camp cependant cyrus sans s'estonner de tant de facheux obstacles parce qu'il les avoit preveus ne songea qu'a les surmonter en prenant la resolution d'attaquer cumes par force et d'acourcir par ce moyen la fatigue de son armee il jugea fort prudemment qu'il perdroit moins de 
 soldats en les bazardant au combat qu'en les laissant mourir par les incommoditez d'un long siege si bien que cette resolution estant prise cyrus ne songea plus qu'a l'executer pour cet effet le jour d'apres que les retranchemens furent achevez il fut reconnoistre tous les lieux par ou la ville pouvoit estre attaquee et il y fut suivy de mazare et d'artamas ce prince apres avoir bien examine la chose resolut qu'il seroit deux attaques des le soir mesme on se prepara pour executer un si grand dessein sans que les ennemis s'y opposassent parce qu'ils estoient fort occupez a mettre quelques dehors en deffence qu'ils estoient resolus de garder mazare et artamas furent les premiers qui combatirent en faisant un logement pour faciliter l'assaut mais enfin les ennemis s'estant resolus de les en desloger attaquerent les attaquans si vertement que jusques a trois fois ils revinrent cette nuit la a la charge mais avec tant de vigueur qu'il estoit aise de connoistre que ces soldats estoient commandez par des chefs qui estoient resolus a se bien deffendre anaxaris qui estoit en cette occasion y sit des merveilles et fut un de ceux qui contribua le plus a s'emparer de ce banc de sable ou l'on avoit fait ce logement mais au dernier effort que les ennemis sirent pour l'en chasser ce vaillant inconnu s'estant trop avance pour les repousser fut pris prisonnier et mene dans la ville mais enfin apres trois heures de combat fort opiniastre ou la 
 victoire fut tousjours douteuse elle le declara pour les assiegeans et le logement se trouva avant la nuit capable de plus de trois cens hommes il y eut des morts des blessez et des prisonniers de tous les deux partis mais le malheur d'anaxaris toucha sensiblement cyrus d'autre part la principale attaque avoit este bien plus promptement car en fort peu de temps les assiegeans avoient gagne la contr' escarpe et les choses y estoient aussi bien que cyrus l'eust pu souhaitter cependant on eut advis que l'armee ennemie marchoit et sembloit avoir dessein de combattre cyrus ne fut pas plustost adverty de ce bruit qui couroit qu'il se prepara a la bien recevoir mais afin de n'estre pas surpris il envoya aux nouvelles et sceut bien-tost apres que ce n'estoit qu'une fausse allarme fondee sur ce que quelques paisans avoient veu ce grand party que les ennemis avoient envoye pour faire quelques prisonniers et qu'ils avoient pris pour leur avant-garde mais ce qu'il y eut de merveilleux fut que ce bruit de la marche des ennemis et du secours qu'ils venoient donner a cumes n'esbranlant point l'ame de cyrus n'estonna point les soldats et que toutes choses demeurerent dans l'ordre ou elles devoient estre pour les bien recevoir l'attaque continua comme si ce bruit n'eut pas este et clearque qui se signala en cette occasion s'estoit desja advance jusques sur la contr'escharpe lors que les ennemis 
 sortant tout a coup de leurs retranchemens couvrirent les travailleurs d'une nue de traits en suitte dequoy mettant l'espee a la main il se sit un combat d'autant plus sanglant et d'autant plus terrible qu'il se faisoit de nuit et la chose en vint a une telle confusion qu'on ne scavoit qui estoient les vaincus ou les vainqueurs les amis ou les ennemis cyrus estant adverty de ce desordre y fut a l'heure mesme suivy de megabate de thrasimede de lygdamis d'aglatidas et de tous les autres volontaires mais il ne fut pas plustost au milieu de ce danger que sa presence le dissipa il redonna le coeur a ses soldats l'osta a ses ennemis restablit l'ordre et sit recommencer le travail apres l'avoir courageusement deffendu mais pendant que les choses estoient en cet estat du coste des assiegeans ceux qui commandoient l'armee ennemie se trouverent bien embarrassez car encore que leur armee fust assez nombreuse ils ne jugeoient pas apres avoir sceu des prisonniers qu'ils avoient faits l'estat ou estoient les lignes qu'ils pussent les forcer principalement ayant a faire a un prince aussi prudent que vaillant neantmoins comme pactias scavoit que le roy de pont ne luy pardonneroit jamais s'il n'entreprenoit rien pour le secourir et que lycampe croyoit qu'il iroit de son honneur de ne rien faire ils resolurent du moins d'agir comme s'ils eussent voulu faire quelque chose ce n'est pas que lors qu'ils pensoient 
 qu'ils avoient en telle le plus grand prince du monde et un prince accoustume a vaincre tousjours dont les troupes estoient admirablement disciplinees dont la reputation ostoit le coeur a leurs soldats et dont la capacite ne leur laissoit pas lieu d'esperer qu'il fist quelque faute qui facilitait leur dessein ils croyoient qu'il y avoit de la follie a vouloir rien entreprendre contre luy et ils advouoient qu'ils avoient eu tort de l'esperer mais enfin voulant donc faire semblant de vouloir faire quelque effort ils marcherent comme s'ils eussent voulu en effet attaquer les lignes en faisant eux mesme courir le bruit pour voir s'il n'arriveroit point quelque tumulte au camp qui leur en facilitast les voyes cyrus scachant la chose sortit des lignes avec un corps de cavalerie et quelques volontaires voulant les reconnoistre luy mesme devant qu'ils l'attaquassent mais il fut bien estonne de ne trouver au lieu ou on luy avoit dit qu'ils estoient que les marques de leurs logemens abandonnez aprenant par quelques soldats paresseux qu'il sit arrester que pactias et lycampe ayant sceu encore plus precisement l'estat des lignes avoient juge qu'il estoit impossible de les forcer et qu'il valoit mieux conserver leurs troupes pour conserver le reste du pais que de les perdre inutilement pour secourir cumes qu'ils ne pouvoient empescher d'estre prise de sorte que cyrus ayant vaincu sans combatre s'en retourna 
 au camp avec une nouvelle esperance d'emporter bien-tost la ville et de delivrer mandane cependant les assiegez se deffendoient avec une opiniastre valeur qui faisoit qu'un ne gagnoit pas un pied de terre sans un grand combat le roy de pont leur monstrant par son exemple a estre infatigables aut travail et a ne se lasser ny des veilles ny de toutes les peines qui sont inseparables des sieges le prince de cumes combatant pour sa liberte combatoit aussi avec un courage invincible de sorte que l'on peut dire que jamais assiegeans n'ont attaque avec tant de vigueur et que jamais aussi assiegez ne se sont deffendus plus vaillamment il est vray que le roy de pont avoit une douleur qui a tout autre qu'a luy auroit abatu le courage car enfin plus il rendoit de soumissions a mandane plus il la trouvoit inflexible son desespoir ne l'empescha pourtant pas de bien traiter anaxaris dans sa prison qui sceut se conduire avec tant d'adresse qu'il vint a obtenir toute la liberte du chasteau ou estoit la princesse mandane quoy qu'on ne luy donnait pas la permission de la voir mais comme il avoit conserve une idee de la beaute de cette princesse la plus avantageuse du monde depuis le jour qu'il l'avoit veue aupres du chaste au d'hermes lors que cyrus fut delivre par elle il chercha l'occasion de la revoir une seconde fois et la trouva mesme facilement car martesie l'ayant veu dans la cour du chasteau par 
 les fenestres de sa chambre et ayant sceu par ses gardes que c'estoit un prisonnier qu'on avoit fait eut une telle envie de luy parler et de scavoir des nouvelles de cyrus que se servant de cette adresse qu'elle avoit a gagner le coeur de ses gardes et a les persuader elle fit que sur quelques pretextes qu'elle inventa ils firent entrer anaxaris dans un petit jardin ou la princesse et elle avoient la liberte de se promener luy disant qu'il y avoit une dame de son party qui luy vouloit parler et en effet martesie suivie d'une esclave l'y attendit afin de scavoir de luy tout ce qu'elle avoit envie d'apprendre comme le roy de pont et le prince de cumes estoient continuellement occupez pour tout ce qui regardoit la deffence de la ville ils n'estoient pas si exacts aux autres choses joint qu'un prisonnier seul et desarme ne pouvant leur donner aucune defiance ils se reposoient entierement sur les gardes qu'il luy avoit donnez ainsi anaxaris estant entre dans le jardin ou martesie l'attendoit sans qu'on s'en aperceust il fut agreablement surpris d'y trouver une si aimable personne elle ne le vit pas plustost que s'advancant vers luy en rougissant quoy que je n'aye pas l'honneur de vous connoistre luy dit elle apres l'avoir salue je ne laisse pas d'estre en droit d'esperer d'obtenir une faveur de vous car enfin puis que vous avez bien expose vostre vie pour la princesse que je sers et que pour luy redonner la liberte il vous en a couste 
 la vostre je dois croire que vous ne me refuserez pas la grace de me dire des nouvelles d'un prince qui doit estre son liberateur et le nostre et que vous serez bien aise de m'aprendre en quel estat vous avez laisse l'illustre cyrus anaxaris entendant parler martesie de cette sorte luy respondit avec autant de civilite que d'esprit qu'il obeiroit tousjours aveque joye a une personne faite comme elle adjoustant que puis qu'il n'estoit plus en pouvoir d'employer son courage pour la princesse mandane il seroit du moins bien aise de luy aprendre tout ce que cyrus faisoit pour elle en suitte dequoy martesie luy faisant cent questions il luy apprit tout ce que cyrus avoit fait depuis la prise de sardis jusqu'a l'enlevement de la princesse araminte et depuis cet enlevement jusques au siege de cumes exagerant avec beaucoup d'eloquence tout ce qu'il creut estre avantageux a ce prince de sorte que martesie qui s'interessoit extremement au bon-heur de cyrus et qui estoit bien aise d'achever d'effacer de l'esprit de mandane le souvenir de l'injuste jalousie qu'elle avoit eue prit la resolution de tascher de faire en sorte qu'anaxaris la vist et en effet apres l'avoir remercie d'avoir satisfait sa curiosite et l'avoir oblige a luy dire son nom elle le pria de vouloir bien revenir le lendemain a la mesme heure et au mesme lieu afin que la princesse mandame pust aprendre de sa bouche tout ce qu'il venoit de luy dire a peine 
 eut elle fait cette priere a anaxaris qu'il en tesmoigna avoir une joye extreme l'assurant qu'elle luy faisoit le plus grand plaisir du monde de luy faire avoir l'honneur de voir mandane apres quoy estant sorty par ou il estoit entre martesie fut retrouver la princesse pour luy aprendre tout ce qu'elle avoit sceu mais particulierement tout ce qui regardoit l'enlevement d'araminte luy marquant comment cyrus s'estoit contente de donner cinquante chevaux a spitridate pour suivre son ravisseur sans y aller en personne afin de s'en retourner a sardis attendre ceux qu'il avoit envoyez a ephese a guide et a plusieurs autres lieux pour scavoir de ses nouvelles et ce qu'il y a de considerable madame adjousta martesie c'est qu'on ne peut pas mieux scavoir la chose que je la scay car cet aimable estranger qui me l'a contee estoit avec cyrus lors qu'il sceut l'enlevement d'araminte cette circonstance ayant donne une forte curiosite a mandane de voir anaxaris fut cause que cette princesse se resolut a tenir la parole que martesie avoit donnee a ce prisonnier mais encore luy dit candane qui est celuy que vous voulez que je voye madame reprit-elle quoy qu'il ne m'ait pas dit ce qu'il est qu'il ne m'ait dit que son nom et que son nom mesme me soit inconnu je ne laisse pas d'assurer que c'est un homme de haute qualite non seulement par sa bonne mine et par son action mais encore par cent facons de parler 
 qu'il a et je voy mesme adjousta-t'elle par les choses qu'il dit que cyrus luy a dites qu'il faut que ce prince le traite comme estant ce que je dis mais encore dit mandane croit-il que cyrus puisse prendre cumes et nous delivrer en verite madame reprit-elle j'ay tant eu de soin de scavoir tout ce qui regardoit araminte afin de justifier pleinement l'illustre cyrus dans vostre esprit que je ne luy ay guere parle du siege presuposant ce me semble avec quelque raison que puis que cyrus assiege cumes il la prendra infailliblement ha martesie s'escria mandane en rougissant en voulant justifier cyrus vous m'accusez estrangement puis qu'en le justifiant vous me reprochez la foiblesse que j'ay eue d'avoir je ne scay quelle sorte de despit dans le coeur qu'on pourroit nommer jalousie si vous scaviez martesie poursuivit-elle quelle est la honte que j'en ay vous ne m'en parleriez jamais car il est vray que je ne scaurois me pardonner a moy mesme la precipitation que j'eus a faire scavoir a cyrus la colere que j'avois de croire qu'il me preferoit araminte et qu'il me quittoit pour elle ce n'est pas que je ne croye que le desplaisir que j'en eus fust plustost cause par un sentiment de gloire que par nul mouvement de veritable jalousie mais enfin il n'aura tenu qu'a luy d'expliquer ce que je luy ay escrit comme il luy aura plu pour moy madame reprit martesie en souriant si j'avois este a la place 
 de ce prince je suis persuadee que j'aurois mieux aime croire pour ma consolation que vous auriez eu de la jalousie que de l'orgueil plus vous parlez reprit mandane plus vous me donnez de confusion et plus vous me faites voir qu'il y a bien de la follie a se confier a sa propre force car enfin martesie vous souvient-il du temps que cyrus n'estoit qu'artamene du temps dis-je que feraulas le croyant mort m'apporta cette declaration d'amour que je leus en respandant des larmes et sans m'en fascher parce que je pensois qu'artamene eust perdu la vie il m'en souvient bien madame reprit martesie et je n'ay pas oublie que la pitie vous empescha d'avoir de la colere vous n'avez donc pas perdu la memoire adjousta mandane de l'embarras ou je me trouvay lors qu'artamene ressuscita et combien j'apprehenday de le voir parce que je jugeois qu'il auroit sceu que j'avois leu sa lettre les yeux couvers de pleurs jugez donc je vous en prie s'il est avez heureux pour prendre cumes quelle confusion j'auray en le voyant lors que je me souviendray que je luy ay escrit des choses qui luy ont donne lieu de croire que j'ay eu quelques sentimens de jalousie tout de bon martesie adjoustoit-elle j'ay un despit si grand contre moy-mesme de ma propre foiblesse et de l'inconsideration que j'ay eue de la tesmoigner que je croy que plustost que de faire une semblable faute je verrois mille et mille fois cyrus 
 infidelle que je ne m'en pleindrois pas ha madame reprit martesie la passion dont vous parlez ne se cache pas comme l'on veut on la montre malgre soy et on la montre mesme quelquefois en la cachant il y a pourtant bien de la laschete et de l'imprudence a la faire voir respondit mandane car si la jalousie est bien fondee il faut en un instant faire succeder la haine a sa place et si elle est injuste il n'en faut point avoir ainsi il faut du moins tousjours ne la monstrer pas si on a le mal-heur d'en estre capable avec tout ce raisonnement qui paroist fort juste respondit martesie je suis pourtant assuree madame qu'encore que vous ne deviez plus douter de la fidelite de cyrus vous ne laisserez pas d'estre bien aise de scavoir de la bouche d'anaxaris qu'il laissa aller spitridate apres araminte et qu'il n'oublie rien pour vous delivrer impitoyable fille que vous estes reprit mandane quel plaisir prenez vous a me donner de la confusion et que ne croyez vous que si je suis bien aise de voir ce prisonnier c'est plustost pour scavoir veritablement l'estat du siege que pour la raison que vous dites car enfin je vous declare que je ne veux point me pouvoir reprocher a moy mesme d'avoir eu un sentiment presques esgallement injurieux a cyrus et a moy martesie qui estoit accustumee a vivre avec mandane comme avec une personne de qui elle avoit la derniere confiance disputa encore respectueusement avec elle scachant bien 
 qu'elle ne le trouveroit pas mauvais cependant le lendemain anaxaris suivant ce qui avoit este resolu vit la princesse qui fut si satisfaite de luy qu'elle ne pouvoit l'estre davantage d'abord que ne luy dit point anaxaris de cyrus et de toutes les choses qu'il faisoit pour elle il en parla avec chaleur et avec exageration et ne pensa jamais s'imposer silence mais a la fin il parla moins de ce prince et de toutes choses et martesie remarqua qu'il estoit il occupe a considerer la beaute de mandane qu'il ne pouvoit en destourner les yeux comme cette princesse vouloit l'obliger elle luy demanda d'ou il estoit et le luy demanda d'une maniere avantageuse mais anaxaris prenant la parole madame luy dit-il comme diverses raisons m'ont oblige de cacher ce que je suis veritablement j'ay refuse vingt fois a l'illustre cyrus ce que vous me faites l'honneur de me demander et ce que je suis bien marry de ne vous pouvoir dire quoy qu'il me fust peut-estre en quelque sorte avantageux que vous ne l'ignorassiez pas apres cela mandane s'informa tres particulierement de luy quelles nouvelles cyrus avoit de ciaxare luy parlant en suitte de tous ceux qu'elle connoissoit a l'armee de ce prince mais particulierement de chrysante et de feraulas anaxaris respondit sans doute a toutes les questions qu'elle luy fit mais ce fut comme un homme qu'une violente resverie avoit surpris quoy qu'il la regardast attentivement 
 comme il scavoit plus de nouvelles du siege par ses gardes que la princesse n'en scavoit par les siens il fut resolu entr'eux qu'il la verroit tous les jours ou du moins qu'il verroit martesie et en effet la chose alla ainsi tant que le siege dura cependant le roy de pont estoit dans un desespoir sans esgal principalement de ce qu'il voyoit le port de cumes si bien bouche par la flotte de thrasibule qu'il ne pouvoit esperer de pouvoir faire passer un vaisseau pour en enlever la princesse d'autre part le prince de cumes commencoit de s'apercevoir qu'il avoit pris un mauvais party donnant retraite au roy de pont mais durant qu'il s'en repentoit inutilement celuy que cyrus avoit envoye dans cette ville qui avoit parle deux fois a martesie qui avoit pris une lettre d'elle pour cyrus et qui l'avoit envoyee a ce prince par un esclave cabaloit autant qu'il pouvoit parmy le peuple pour le disposer a murmurer de ce qu'on l'engageoit a une facheuse guerre ainsi pendant que l'illustre cyrus estoit occupe aux penibles travaux du siege il y avoit des gens dans la ville qui songeoient a le servir cependant ce prince infatigable a toutes les peines qui pouvoient luy faire delivrer mandane estant alle visiter les nouveaux travaux comme il donnoit ses ordres a un ingenieur cet homme fut tue d'un coup de trait a ses pieds mais comme si ce jour eust este fatal a cyrus et qu'il y eust eu quelque constellation maligne qui eust 
 voulu faire perir le plus grand et le plus illustre prince du monde comme il s'en retournoit le soir a son quartier il luy prit envie d'aller encore donner quelques ordres a un lieu ou il creut qu'ils estoient necessaires mais a peine fut il dans la tranchee que les ennemis se servant d'une espece de machine qui poussoit des pierres avec une impetuosite a laquelle rien ne pouvoit resister il y eut un esclave de cyrus qui le suivoit qui en eut la teste emportee cet effroyable coup passa si pres de celle de ce grand prince que le crane de cet esclave se brisant endivers esclats le blessa au visage et au col en cinq ou six endroits de sorte que cyrus se vit tout couvert de son propre sang et du sang de ce malheureux cependant dans un peril si grand ce prince demeura avec une tranquilite sur le visage qui r'assura tous les siens et qui fit bien voir qu'il avoit un courage intrepide que rien ne pouvoit esbranler megabate et persode eurent leur part de ce glorieux peril car ils estoient fort pres de luy d'autre part pactias et lycambe voyant qu'ils ne pouvoient entreprendre de secourir cumes par terre se resolurent de le tenter par la mer esperant que la facheuse saison obligeroit peutestre cyrus a lever le siege pour cet effet ayant fait avancer tous leurs vaisseaux comme s'ils eussent voulu forcer thrasibule a leur donner passage la veue de cette flotte qui parut aux habitans de cumes leur donna autant de joye qu'elle 
 causa de douleur a mandane qui voyant la pleine mer de ses fenestres vit avec un desespoir inconcevable cette armee qui sembloit vouloir combatre celle de thrasibule car outre que cette princesse consideroit que si cette armee deffaisoit l'autre cumes seroit secourue elle craignoit encore que la mer estant libre le roy de pont ne la remenast en quelque autre lieu d'ou cyrus ne la pourroit delivrer elle ne fut pourtant pas long temps dans cette aprehension car a peine cette flotte ennemie eut elle veu que celle de thrasibule appareilloit pour aller a elle que la frayeur s'emparant de l'esprit de ceux qui la commandoient leur osta le coeur de sorte qu'ils tournerent la proue et s'abandonnerent a la fuite et au vent qui ne leur estoit pas favorable pour combatre leontidas qui commandoit les petits vaisseaux et les barques les suivit quelque temps et les deroba a veue du roy de pont qui regardoit avec une douleur extreme le desordre de cette flotte mais en eschange mandane voyant ses liberateurs demeurer ferme et ses ennemis fuir en eut une consolation extreme cependant cyrus voyant l'opiniastre resistance du roy de pont et du prince de cumes qui ne perdoient pas un pied de terre sans le disputer avec une valeur extraordinaire voyant dis-je que toutes les machines ne pouvoient le mettre en estat de donner un assaut decisis qui pust luy faire emporter la ville parce qu'il n'y avoit point de breche raisonnable 
 s'avisa d'une chose que l'amour seulement pouvoit luy faire inventer et voicy ce qui fut le fondement de cette invention cyrus fut adverty qu'en un endroit du fosse qui regardoit le logement qu'on avoit fait le plus proche de la ville il y avoit une grande caverne dont ceux de cumes avoient bouche l'ouverture qui par plusieurs destours s'estendoit fort avant sous terre de sorte qu'en cet endroit les murailles et les fortifications portoient sur cette caverne cyrus n'eut pas plustost sceu cela qu'il resolut de faire un grand effort pour traverser le fosse et pour se loger au pied de murailles et justement a l'embouchevre de cette caverne et en effet la chose luy reussit ce logement ne fut pas plustost en deffence que cyrus faisant desboucher la caverne y fit enter en une nuit quantite d'ouvriers avec des instrumens propres a tailler et a creuser la pierre du haut de cette grote souteraine qui soutenoit une partie de la ville si bien que les faisant tous travailler avec une ardeur incroyable ils vinrent enfin a descouvrir les premieres pierres des murailles de cumes mais de peur qu'elles ne s'ebranlassent trop tost et qu'eux mesmes ne fussent accablez dans la caverne ils n'avoient pas plustost descouvert une pierre du fondement de ces murs qu'ils mettoient un pilotis dessous pour la soustenir ainsi mettant autant de pilotis qu'ils descouvroient de pierres la muraille de la ville demeuroit ferme quoy qu'ils ostassent 
 ce qui en soustenoit les fondemens mais afin que le bruit que faisoient les ouvriers ne fust pas bien entendu ny bien distingue par ceux de la ville cyrus fit donner un assaut du coste oppose avec intention d'y attirer et d'y occuper les assiegez commandant aux troupes qui estoient du coste ou l'on travailloit de faire souvent comme s'ils eussent eu de fausses allarmes c'est a dire de grands cris et de faire le plus de bruit qu'ils pourroient mais enfin apres qu'on eut assez descouvert des fondemens des murailles pour esperer d'en faire une breche raisonnable par la voye que cyrus en avoit imaginee et qu'on les eut apuyez avec autant de pilotis qu'il estoit necessaire pour les soustenir ce prince fit mettre une fort grande quantite de matieres combustines au pied de ces pilotis qui estoient d'un bois fort sec et qu'on avoit encore rendus plus capables d'estre aisez a s'embraser par diverses gommes dant on les avoit frottez de sorte que lors que l'heure de l'execution fut venue que les ouvriers se furent retirez et que toutes choses furent en estat cyrus environ a deux heures apres midy fit mettre le feu a ce grand amas de choses combustibles qu'il avoit fait placer au pied de ces pilotis si bien que le feu prenant tout d'un coup a tout ce qui estoit capable de brusler dans cette caverne et les pilotis venant a estre tous consommez presques en un mesme temps les fondemens des murailles n'estant 
 plus soustenus s'entr'ouvrirent et le poids des murs qu'ils ne pouvoient plus soustenir achevant de les esbranler on vit en un moment le plus terrible objet du monde car enfin on voyoit sortir de l'ouverture de la caverne un tourbillon de flammes de diverses couleurs ou une espaisse fumee se mesloit mais ce qu'il y eut de plus espouventable fut de voir lors que les pilotis et les fondemens des murailles manquerent l'horrible bouleversement qui se fit en un instant et des murs qui croulerent tout d'un coup et des remparts qui s'entr'ouvirent et qui s'esboulerent et des soldats ensevelis sous ces ruines ainsi l'on vit en un moment mille flammes ondoyantes s'eslever en l'air mille esclats de pierres faire un bruit terrible et la muraille tomber avec ceux qui la deffendoient les creneaux en roulant mesme en quelques endroits avec tant d'impetuosite qu'ils en furent jusques a la mer la poussiere que fit cette muraille en tombant fit qu'on fut quelque temps sans pouvoir voir si la breche estoit raisonnable ou non mais le vent qui souffloit alors l'ayant un peu dissipee on vit que cette breche estoit telle qu'on la pouvoit souhaiter de sorte que cyros faisant donner tout d'un coup et n'y trouvant point de resistance parce que cette prodigieuse invention avoit estonne les ennemis on commenca d'y faire un logement mais s'estant enfin reconnus et le roy de pont estant venu en cet endroit ils repousserent courageusement 
 les troupes de cyrus et les empescherent d'achever le logement qu'elles avoient commence le combat fut fort opiniastre et fort sanglant cependant quoy que la muraille en tombant a l'embouchevre de la caverne eust estousse le feu qui en sortoit il y avoit pourtant quelques ouvertures a ce grand monceau de ruines par lesquelles il sortit tout d'un coup une fumee si espaisse qu'elle deroba le jour et la connoissance aux combatans si bien que les soldats de cyrus et ceux du roy de pont sans scavoir ce qu'ils faisoient tomberent dans une telle confusion que ceux de cyrus creurent que les assiegez avoient l'avantage et que ceux de la ville creurent aussi que les assiegeans l'avoient de sorte que dans cette erreur et dans ce desordre ils se retirerent chacun de leur coste et laisserent le logement abandonne neantmoins la fumee s'estant enfin dissipee les premieres a se reconnoistre et a retourner au combat qui leur reussit si heureusement qu'elles acheverent le logement et le conserverent mais durant qu'on r'emportoit cet avantage de ce coste la clearque en r'emportoit un autre a l'attaque ou il combatoit et il se signala de telle sorte pendant ce siege qu'il merita de recevoir mille louanges de cyrus aussi bien que tous les volontaires principalement le genereux megabate les choses estant en ces termes pactias et lycambe voulurent faire une derniere tentative et pour en venir a bout ils 
 entreprirent de jetter quelques gens dans cumes par le coste qui regarde la mer et en effet ils avoient assez heureusement commence leur dessein n'ayant point este descouverts par les bateurs d'estrade mais cyrus ayant este adverty de cette estreprise monta a cheval a l'heure mesme suivi de mazare et de tous les braves de son armee et fut au devant des ennemis qui ayant sceu qu'ils estoient descouverts se retirerent avec tant de diligence que ce prince ne les put joindre de sorte qu'il s'en retourna au camp ou toutes choses estoient en si bon estat que cyrus pouvoit regarder cumes comme devant infailliblement bientost estre prise mais l'inquietude qu'il avoit estoit la crainte que le roy de pont ne trouvast les voyes d'enlever encore mandane c'est pourquoy advisant avec mazare sur ce qu'ils avoient a faire il creut que selon les aparences le prince de cumes se repentoit d'avoir donne asile a un roy qui l'envelopoit dans son malheur et que ce seroit donner des gardes a mandane que de le gagner en l'assurant de luy rendre son estat s'il vouloit luy rendre cette princesse et se contenter qu'il donnait la liberte au roy de pont afin de ne l'obliger pas a trahir un prince a qui il avoit donne retraite cyrus esperant mesme que si ce prince n'acceptoit pas ce qu'il luy vouloit offrir cela feroit soulever le peuple contre luy et l'armeroit pour empescher que le roy de pont n'enlevast mandane de sorte qu'ayant 
 envoye un heraut au prince de cumes pour luy dire qu'ayant quelques propositions a luy faire qui luy estoient fort avantageuses il eust bien voulu luy pouvoir envoyer une personne de confiance pour luy dire ses intentions ce prince respondir apres avoir consulte avec le roy de pont que n'ayant point d'interest separe de celuy de ce prince il ne pouvoit recevoir de parole sans sa participation mais qu'ils envoyeroient conjoinctement le lendemain aprendre qu'elles estoient ses volontez que cependant ils demandoient qu'il y eust sur seance d'armes or quoy que ce que respondoit le prince de cumes ne fust pas precisement ce que souhaitoit cyrus il ne laissa pas de le prendre au mot et pour arriver tousjours a ses fins il se resolut d'agir avec une esgale generosite pour son rival de sorte que le lendemain apres qu'on eut publie la treve et que celuy que le roy de pont et le prince de cumes envoyerent vers luy fut arrive au camp cyrus voulut afin que la negociation reussist mieux luy faire voir l'estat ou estoient tous ses travaux et en effet apres avoir fait mettre toute son armee sous les armes il le mena de ligne et ligne et de port en port et luy fit si bien connoistre que du coste de la terre cumes n'avoit nul secours a esperer que cet envoye fut en effet plus capable de se charger volontiers des paroles que cyrus luy donnoit a porter que s'il n'eust este qu'a la tente de ce prince joint que ce que luy dit cyrus 
 fut si plein de generosite qu'il n'eust pas este aise de trouver qu'on luy pust refuser ce qu'il offroit car il ne demandoit au prince de cumes que mandane seulement et offroit encore au roy de pont ce que la princesse araminte luy avoit autresfois offert de sa part c'est a dire une armee pour reconquerir son estat ce n'est pas disoit il a celuy a qui il parloit que je ne scache de certitude que j'auray bien tost pris cumes mais c'est qu'ayant eu de l'obligation au roy de pont du temps que je portois le nom d'artamene et qu'estimant fort le courage du prince de cumes je serois bien aise de donner lieu a deux princes qui ont de si bonnes qualitez de ne me forcer pas a les perdre joint qu'a dire encore la verite je souhaiterois aveque passion d'accourcir de quelques jours la captivite de mandane par une heureuse negociation apres cela cyrus interessant adroitement celuy a qui il parloit et sans luy faire pourtant nulle lasche proposition il le renvoya extremement satisfait de sa generosite mais plus les propositions qu'il fit furent raisonnables plus le roy de pont en fut afflige et il le fut d'autant plus qu'il connut bien quoy que le prince de cumes luy protestast qu'il vouloit demeurer inseparablement attache a ses interests qu'il trouvoit qu'il auroit tort s'il vouloit porter les choses a la derniere extremite car bien qu'il fust esperduement amoureux il ne laissoit pas de connoistre que ne pouvant conserver mandane 
 il y avoit de l'injustice a vouloir perdre inutilement un prince qui luy avoit donne asile mais quoy qu'il connust que cela estoit injuste sa passion ne pouvoit pourtant consentir qu'il escoutast nulle proposition d'accommodement lors qu'il s'agissoit de rendre mandane neantmoins n'osant pas dire positivement au prince de cumes que plustost que de se resoudre a remettre cette princesse entre les mains de cyrus il se resolvoit a le voir perir et a perir luy mesme il luy dit que dans les choses desesperees qui pouvoit gagner temps recouvroit quelquesfois l'esperance qu'ainsi il trouvoit qu'il estoit a propos de faire dire a cyrus qu'on ne pouvoit luy respondre sans avoir donne participation des propositions qu'il faisoit aux xanthiens et aux cauniens voulant mesme scavoir de pactias et de lycambe en quel estat estoient leurs troupes et que cependant la treve continueroit comme le prince de cumes trouvoit quelque apparence de raison a ce que luy disoit le roy de pont il y consentit de sorte qu'on renvoya cette responce a cyrus qui accepta la chose avec cette condition toutesfois qu'il y auroit un terme limite pour cette negociation et que ce terme ne seroit pas long ainsi la chose ayant este reglee la treve continua le roy de pont et le prince de cumes faisant sortir un des leurs pour envoyer vers les generaux de leur armee et un autre vers les xanthiens et les cauniens cyrus leur donnant des 
 herauts pour les mener et ramener cependant le roy de pont qui n'avoit consenty a cette negociation que pour avoir plus de temps a imaginer par quelle voye il pourroit se sauver ou pour reculer du moins sa perte de quelques jours ne faisoit autre chose que chercher dans son imagination quelque expedient qui pust faire sortir mandane de cumes mais pendant qu'il cherchoit inutilement une chose si difficile a trouver cyrus et mazare s'estonnant tousjours d'avantage de n'entendre point parler du roy d'assirie ne pouvoient comprendre ou il pouvoit estre ny comment il estoit possible qu'il fust vivant et qu'il ne fust pas devant cumes aussi y avoit il quelques momens ou cyrus le croyoit mort mais il y en avoit d'autres ou sa jalousie se ressuscitant dans son imagination luy faisoit craindre encore une fois qu'il ne fust dans cumes et qu'il n'y fustpour luy nuire quoy qu'il n'imaginast pourtant pas bien par quelle voye il le pourroit faire cependant la treve ayant este publiee dans l'armee navale comme dans le camp et dans la ville il y avoit une egalle oysivete parmi les soldats de tous les deux partis et quelque legere image de paix au milieu de trois armees et d'une ville assiegee les choses estant en cet estat et cyrus estant un matin au haut du fort qu'il avoit fait faire sur cette coline qui s'estoit trouvee au quartier de mazare il vit paroistre une flotte qui venoit a toutes voiles vers la sienne il n'eut pas plustost 
 veu cela que sa passion luy faisant craindre quelque supercherie il changea de couleur et voulut aussi tost envoyer a cumes pour s'esclaircir de ses soubcons mais comme il estoit prest de le faire on luy amena un envoye du roy de pont et du prince de cumes qui venoit luy demander de leur part si cette flotte venoit fortifier son armee et s'il ne vouloit pas demeurer dans les termes de la treve de sorte que scachant par la que cette flotte n'estoit pas pour ses ennemis il jugea qu'assurement elle estoit pour luy n'ignorant pas qu'il avoit demande des vaisseaux en divers lieux et en effet il ne se trompoit point apres cela il congedia cet envoye avec ordre d'assurer le roy de pont et le prince de cumes qu'il ne vouloit rien entreprendre jusques a ce que leur traite fust rompu et que pour la flotte qui paroissoit elle n'avoit garde d'avoir ordre de luy de s'aprocher puis qu'il ne scavoit pas seulement d'ou elle venoit que cependant il leur engageoit sa parole de ne s'en servir que lors qu'ils auroient refuse les propositions qu'il leur avoit faites mais apres que cet envoye fut party cyrus et mazare virent que thrasibule avoit fait detacher deux petits vaisseaux pour aller reconnoistre ceux qui venoient et que ces vaisseaux ayant joint les autres revenoient conjointement avec eux vers la flotte de thrasibule comme estant amis de sorte que se rejouissant devoir un nouveau secours qu'il jugeoit fort propre a faire que 
 le peuple de cumes se revoltast si ces princes n'acceptoient ce qu'il leur offroit il conceut encore de nouvelles esperances de revoir bientost sa chere princesse il avoit pourtant beaucoup d'impatience de scavoir d'ou venoit cette flotte qu'il voyoit aussi ne fut il pas long temps sans en estre informe car ces deux flottes ne furent pas plustost jointes et ceux qui les commandoient n'eurent pas plustost confere ensemble que thrasibule suivant la liberte de la treve envoya leontidas dans une barque avec philocles qui estoit le lieutenant de celuy qui commandoit la flotte qui venoit de joindre la sienne afin d'instruire cyrus de ce qui sepassoit de sorte que leontidas arriva au camp justement comme ce prince venoit de rentrer dans sa tente suivi de mazare de myrsile et de beaucoup d'autres mais afin qu'il sceust comment il devoit recevoir philocles il le devanca et fut luy aprendre qu'il estoit envoye par la princesse cleobuline qui estoit alors reine de corinthe par la mort du sage et vaillant periandre son pere et qu'il venoit luy offrir de la part de cette reine la flotte qu'il pouvoit avoir veue arriver cyrus ne sceut pas plustost ce que leontidas luy disoit qu'il se disposa a recevoir philocles avec une extreme civilite non seulement parce qu'il l'estimoit beaucoup parce qu'il luy amenoit un puissant secours mais encore parce qu'il venoit de la part d'une des plus illustres princesses du monde qu'il avoit y veue fort 
 jeune lors qu'il avoit passe a corinthe ayant donc ordonne a chrysante d'aller recevoir celuy qu'elle luy envoyoit et a leontidas de l'aller querir ils luy obeirent a l'heure mesme et luy amenerent philocles qui luy presenta une lettre de la reine de corinthe qui estoit conceue en ces termes
 
 
 la reine de corinthe a l'invicible cyrus 
 
 
 pour vous tesmoigner que le souvenir de l'illustre artamene m'est cher et que se m'interesse a la gloire qu'il a aquise et qu'il acquiert tous les tours sous un nom que la renommee a celebre par toute la terre je luy envoye les meilleurs vaisseux qui soient dans nos mers me pleignant de ce qu'il ne m'ait pas fait scavoir qu'il en eust besoin et de ce qu'il a demande ce secours a des princes qui ne le luy peuvent pas donner de si bon coeur que moy les soldats que un choses pour luy envoyer sont quelquesfois revenus couverts de lauriers sous le feu roy mon pere mais de peur qu'ils n'ayent oublie l'art de vaincre je seray bien aise qu'ils combatent sous un tel conquerant que vous me semblant que s'ils peuvent avoir l'advantage de vous avoir aide a delivrer la princesse mandane et d'avoir combatu sous vos enseignes j'en seray plus redoutable a mes voisins quand vous me les renvoyerez philocles qui scait mes 
 sentimens pour ce qui vous regarde vous les expliquera plus precisement et ne manquera pas de vous dire s'il suit mes intentions exactement que je n'ay eu nulle difficulte a croire toutes les merveilles qu'il m'a racontees de vostre vie et qu'il n'y a personne au monde qui au plus d'estime pour vostre vertu que moy ny qui souhaite vostre bonheur aveque plus de passion 
 
 
 cleobuline 
 
 
comme cette lettre estoit fort obligeante elle obligea aussi sensiblement cyrus qui tesmoigna a philocles tant de reconnoissance de la bonte que cette grande reine avoit pour luy qu'il estoit aise devoir qu'en effet son coeur estoit touche d'un procede si genereux en suite dequoy philocles aprit a cyrus que la reine qui l'envoyoit ayant sceu que le prince de cumes avoit envoye secrettement a corinthe pour y faire faire des vaisseaux de guerre elle avoit pris soin de s'informer par une correspondance qu'elle avoit dans sa ville pour quelle raison il vouloit armer et que parce moyen elle avoit sceu que c'estoit parce qu'il avoit donne retraite au roy de pont qui avoit enleve la princesse mandane et qui s'estoit sauve de sardis luy disant encore que cette grande reine presuposant qu'il ne pouvoit pas manquer de scavoir ou estoit cette princesse et ne doutant pas qu'il n'allast bientost assieger cumes avoit fait a l'heure mesme preparer la flotte qu'elle luy envoyoit qui n'avoit pu estre plus tost a 
 cumes a cause des vents contraites qui avoient souffle philocles exagerant apres cela l'estime que cleobuline faisoit de cyrus avec tant d'eloquence qu'il estoit aise de voir qu'il venoit de la cour d'une princesse ou l'ignorance ne passoit pas pour une vertu comme en quelques autres cours du monde quoy que cleobuline fust extremement jeune lors que cyrus avoit passe a corinthe il se souvenoit pourtant bien qu'elle estoit desja admirable et par son esprit et par sa beaute mais ce qu'il en avoit ouy dire depuis en diverses occasions l'ayant oblige d'avoir une curiosite particuliere pour ce qui regardoit cette princesse il fit cent questions a philocles touchant sa forme de vie et son gouvernement mais plus philocles luy respondoit plus sa curiosite augmentoit car il luy disoit des choses si merveilleuses de cette reine soit en luy parlant de son grand coeur de son grand esprit de son equite de sa liberalite ou seulement de sa bonte que ce prince ne pouvoit les ouir sans admiration et sans une nouvelle envie d'en scavoir tousjours d'avantage cependant pour tesmoigner a cette reine combien il estimoit ce qui venoit d'elle il envoya chrysante vers celuy qui commandoit la flotte mais il le luy envoya avec diverses barques chargees de toutes les choses dont on a accoustume de faire des presens a la mer et de tous les refraichissemens necessaires a une flotte comme estoit la sienne retenant philocles aupres de 
 luy aussi bien que leontidas jusques a ce que le traite fust conclu ou que la treve fust finie le lendemain celuy qui commandoit la flotte nomme thimochare vint aussi visiter cyrus qui le traita avec une magnificence digne de luy et digne de la reine qu'il vouloir honnorer en honnorant celuy qui commandoit ses armes comme la treve luy donnoit assez de loisir et que l'esperance de voir bientost sa princesse en liberte avoit mis quelque tranquilite dans son ame sa civilite estoit encore plus exacte et plus reguliere c'est pourquoy toutes les fois que philocles et timochare estoient aupres de luy il leur parloit continuellement de leur reine de qui il aprenoit tousjours quelque chose d'admirable et il en aprit en effet tant de merveilles qu'il eust pu croire que la flaterie avoit quelque part aux louanges que timochare et philocles luy donnoient s'il n'eust pas connu ce dernier pour estre extremement sincere cependant ce prince qui croyoit tousjours qu'il faisoit un crime lors qu'il ne songeoit pas a mandane ne se seroit peutestre pas advise de vouloir scavoir tout le detail de la vie de cette reine si timochare suivant l'ordre qu'il en avoit receu d'elle ne luy eust demande de sa part s'il n'aprouvoit pas le dessein qu'elle avoit pris de ne se marier jamais je consultant encore en suitte sur diverses choses qui regardoient la conduite de son estat de sorte que cyrus ne pouvant assez s'estonner de la resolution 
 que cette jeune et belle reine avoit prise apres en avoir parle avec timochare en parla encore avec philocles qui souhaitant pour diverses raisons que cette reine ne demeurast pas dans la volonte qu'elle avoit se resolut de dire a cyrus ce que presques nul autre que luy ne luy pouvoit dire afin qu'entrant dans les sentimens qu'il souhaitoit qu'il eust il pust apres cela conseiller a timochare qui avoit quelque credit aupres de cleobuline de persuader a cette princesse de ne s'opiniastrer pas dans son dessein de sorte qu'apres avoir augmente la curiosite de cyrus par mille choses qu'il luy dit de cette reine et apres luy avoir mesme fait connoistre qu'il luy importoit qu'il luy racontait la vie de cette princesse cyrus qui avoit en effet envie de la scavoir et qui estimoit extremement philocles qui de son coste desiroit qu'il la sceust luy donna audiance un soir lors que tout le monde fut retire mais auparavant que de l'obliger a commencer le recit qu'il luy devoit faire il luy demanda des nouvelles de philiste et de son amour ha seigneur respondit il avec un souris qui luy fit connoistre qu'il estoit guery de sa passion ou qu'il estoit heureux l'estat de ma fortune est bien change depuis que je vous laissay en armenie comme je m'imagine reprit cyrus que ce changement est de mal en bien je seray fort aise de le scavoir seigneur repliqua philocles je vous suis trop oblige de me parler comme vous faites 
 mais pour reconnoistre cet honneur il n'est pas juste de m'amuser a vous faire un long recit de la suitte de mes avantures en ayant d'autres plus illustres a vous dire et il suffit que je vous die que ceux qui assurent que l'esperance est un bien qu'un amant ne doit jamais perdre ont raison puis qu'il est vray qu'on ne peut pas avoir moins de sujet d'en avoir que j'en avois lors que je fus a jalisse apres avoir sceu que le mary de philiste estoit mort cependant seigneur cette aversion que je croyois invincible se laissa surmonter par ma perseverance et ce coeur que tant de services tant de soupris et tant de larmes n'avoient pu flechir se laissa enfin toucher a mon opiniastrete de sorte que lors que je retournay a corinthe j'y retournay mary de philiste et l'y remenay a mon arrivee j'y trouvay une lettre de thimocrate qui m'aprit qu'il avoit espouse telesile ainsi seigneur deux de ces amans que vous vistes si malheureux a sinope qu'ils ne pouvoient souffrir que les autres comparassent leurs infortunes aux leurs ont enfin este heureux quoy qu'il n'y eust aucune aparence qu'ils le deussent estre je vous assure repliqua cyrus que j'en ay toute la joye que je suis capable d'avoir je vous suis bien oblige de ce sentiment la repliqua philocles mais pour en revenir a la reine de corinthe preparez vous seigneur a ne me soubconner point de flaterie lors que vous entendrez les choses que je vous diray d'elle car il est vray 
 que je suis assure que je luy deroberay beaucoup et que son merite est au dessus de toute louange elle estoit desja si aimable et si accomplie reprit cyrus lors que je passay a corinthe que je n'auray point de peine a croire qu'elle merite les louanges que vous luy donnerez c'est pourquoy ne vous amusez pas a me preparer l'esprit sur ce sujet apres cela philiocles commenca de parler de cette sorte
 
 
 
 
histoire de cleobuline reine de corinthe
 
 
encore que ce soit la coustume de quelqu'un de reprendre les choses d'assez loin et de ne parler gueres moins des peres de ceux de qui ils ont a narrer l'histoire que de ceux mesmes qui ont le plus d'interest a l'advanture qu'ils ont a dire je n'en useray pourtant pas ainsi c'est pourquoy seigneur je vous seray seulement souvenir en peu de mots que periandre pere de la reine de corinthe estoit de l'illustre race des heraclides que sa valeur l'avoit rendu conquerant de son estat quoy que la justice voulust qu'il y regnast paisiblement qu'il avoit eu plusieurs guerres glorieuses principalement contre ceux d'epidaure et que son grand esprit luy avoit fait meriter le nom de 
 sage aussi bien que son courage celuy de vaillant apres cela je vous diray encore qu'ayant perdu la reine sa femme et deux fils qu'il avoit il est mort et a laisse la princesse sa fille reine de corinthe dans un age ou il ne sembloit pas qu'elle pust avoir la force de soustenir l'authorite royale comme elle fait je scay bien encore seigneur que c'est l'usage afin qu'on ne soit pas surpris du merite extraordinaire d'une personne de dire comment elle a este eslevee comment elle a apris toutes choses qu'elle scait et de commencer l'histoire de sa vie des le berceau mais comme c'est de la reine de corinthe que je parle je ne veux vous la montrer que sur le throne et ne vous parler point de la princesse cleobuline tant qu'elle n'a pas porte la couronne neantmoins pour sa personne seigneur comme cette reine est fort embellie depuis que vous ne l'avez veue il faut que je vous en die quelque chose il est toutesfois vray qu'elle n'est guere plus grande qu'elle estoit quand vous passastes a corinthe et qu'ainsi sa taille ne peut estre mise qu'au rang des mediocres mais il est pourtant certain qu'il y a un caractere de grandeur et de majeste sur son visage qui ne laisse pas d'imprimer de la crainte et du respect quoy que ce soit un privilege qui semble estre reserve a celles a qui la nature a donne une taille fort haute et fort avantageuse mais si cleobuline n'est pas aussi grande qu'elle a le coeur esleve elle a en eschange 
 les plus beaux yeux bleus qu'on puisse voir les cheveux du plus beau blond du monde quoy qu'il n'y en ait guere en grece et la meilleure mine qu'il est possible d'avoir car comme elle a le nez un peu grand et l'air du visage fort noble il y a quelque chose d'heroique en sa phisionomie qui plaist infiniment et qui comme je l'ay desja dit inspire le respect dans le coeur de de ceux qui la voyent mais seigneur ce n'est pas toutesfois par les graces de sa personne que je pretens vous la rendre recommandable c'est par la grandeur de son ame par la noblesse de ses inclinations par la generosite de son coeur et par l'estendue de son esprit car enfin il est certain qu'on ne peut pas avoir de plus grandes qualitez que cette princesse en a elle parle a tous les ambassadeurs qui viennent a sa cour en la langue de leur nation mais avec tant d'eloquence tant de facilite et tant de grace qu'ils en sont surpris au reste son scavoir n'est pas borne par la connoissance des langues estrangeres qu'elle parle et qu'elle escrit comme la sienne car il n'est point de science dont elle ne soit capable mais ce que j'estime encore plus c'est qu'elle a une telle veneration pour toutes les personnes qui ont du scavoir ou de la vertu ou qui excellent seulement en quelque art qu'elle a presentement des intelligences par tous les lieux du monde afin de connoistre tous ceux qui ont quelque merite extraordinaire et que par ce moyen il 
 n'y en ait aucun qui ne recoive quelque marque de la liberalite car seigneur il faut que vous scachiez que cette grande reine donne comme si les dieux l'avoient establie pour enrichir tout ce qu'il y a de gens scavans en toutes les parties du monde et certes elle a quelque raison de les regarder comme s'ils estoient ses sujets puis que je suis assure qu'il n'y en a aucun qui ne la respecte comme si elle estoit sa reine legitime elle ne donne pas seulement a ceux qui luy demandent elle donne mesme a ceux qui ne pretendent rien elle donne tost elle donne beaucoup elle donne de bonne grace elle donne aveque joye et la liberalite est une vertu qu'elle pratique d'une maniere si noble et si heroique et qu'elle porte si loin qu'on peur dire qu'elle ne pourroit la faire aller plus avant sans cesser d'estre vertu mais ce qu'il y a d'admirable c'est que cette vertu n'est pas une vertu aveugle qui la face agir sans choix et sans discernement puis qu'au contraite elle ne donne qu'a ceux qu'elle croit dignes de recevoir ses presens les mesurant pourtant tousjours plustost a sa propre generosite qu'a la vertu de ceux qui les recoivent aimant beaucoup mieux donner plus que ne meritent ceux a qui elle donne que de ne donner pas autant que sa condition et son inclination magnifique et liberale le demandent au reste cette vertu qui est proprement la vertu des rois n'est pas la seule qu'elle possede avec esclat 
 elle est bonne elle est prudente et elle est juste mais juste jusqu'a violenter toutes ses inclinations plustost que de faire la moindre injustice au moindre de ses sujets et si cette vertu qui est le fondement de toutes les autres vertus trouve quelquesfois quelque resistance a porter son esprit ou elle veut ce n'est que lors que la clemence la fait pancher a pardonner a quelque illustre criminel enfin elle a si bien sceu joindre dans son coeur la severite de la justice et la douceur de la clemence qu'il resulte de ces deux vertus mille bons effets qui la font craindre et aimer de tous ses peuples au reste cette princesse assiste a tous ses conseils connoist de toutes ses affaires et les entend si admirablement qu'il ne seroit pas aise de luy imposer quelque chose cependant quoy qu'elle suporte elle mesme tout le faix de son estat elle n'en paroist pas plus embarrassee et elle ne laisse pas d'avoir l'esprit aussi libre que si elle n'avoit rien a faire on ne voit que festes magnifiques dans sa cour et que divertissemens superbes mais apres tout la passion dominante de son ame est l'amour des sciences et on la peut aussi bien nommer la reine des muses que la reine de corinthe en effet on voit que de par tout elles luy rendent hommage ce ne sont qu'eloges et panegiriques ou en vers ou en prose le nom de cleobuline est celebre par tout ce qu'il y a de celebre au monde et sa gloire est si esclatante qu'elle ne le 
 peut estre davantage voila donc seigneur quelle est presentement cette princesse que vous vistes en passant a corinthe dont on ne connoissoit encore alors que l'esprit et la beaute n'estant pas en un age qui luy permist de faire paroistre cette multitude de vertus qui la rendent si aimable mais seigneur sans m'arrester a vous dire comment elle gouverne son estat puis que ce n'est pas de politique dont il s'agit il faut que je vous die qu'il y a un homme en cette cour la apelle myrinthe qui n'est pas originaire de corinthe puis que son ayeul estoit de lacedemone qui est sans doute extremement bien fait car non seulement il est grand beau blond et de bonne mine mais il a du coeur autant qu'on en peut avoir et a aussi beaucoup d'esprit il a mesme cet advantage que son ayeul et son pere ayant eu la fortune favorable ont eu les emplois les plus honorables de l'estat de sorte que par ce moyen il a eu des sa plus tendre jeunesse autant de familiarite avec la reine que les gens de la plus haute condition de corinthe en ont pu avoir il est vray que myrinthe est d'une race assez considerable en son pais toutesfois a dire les choses comme il les sont la fortune l'a porte plus loin que sa naissance mais en eschange on peut assurer qu'elle ne l'a pas porte plus loin que sa vertu il ne faut pourtant pas seigneur la regarder toute seule comme le fondement de l'honneur que je m'en vay vous aprendre qu'il a 
 receu estant certain que je suis persuade que la reine de corinthe a raison de dire qu'on n'aime jamais que parce qu'on ne scauroit s'empescher d'aimer et que parce qu'il y a quelque chose qui nous force malgre nous a aimer ou a hair sans le secours de nostre raison mais enfin seigneur puis que pour le dessein que j'ay je dois vous descouvrir un secret que peu de personnes scavent et un secret encore que la reine de corinthe ne voudroit sans doute pas que vous sceussiez il faut que je vous aprenne qu'il y a aussi en nostre cour un prince nomme basilide qui est sans doute assez aimable foit pour les qualitez de sa personne pour celles de son esprit ou pour celles de son ame de plus basilide regarde la couronne de si pres que selon les loix il doit succeder a cleobuline si elle ne se marie point or seigneur celuy dont je parle a tousjours eu une passion si respectueuse et violente pour cette princesse qu'on n'en peut pas avoir une plus forte mais comme elle se fait autant craindre qu'aimer le rang qu'elle tient luy a impose silence je scay pourtant bien que la reine a connu sa passion sans qu'il la luy ait dite et que si elle ne l'a pas aime ce n'a pas este parce qu'elle a ignore son amour mais parce que son ame avoit un engagement secret qu'elle mesme ne scavoit pas car enfin seigneur il faut que je vous die que cleobuline est nee avec une si forte inclination pour myrinthe qu'on n'en peut pas 
 avoir une plus violente mais afin que vous ne vous estonniez pas de ce que je scay tant de particularitez de choses si cachees et si secretes il faut que vous scachiez que stesilee qui demeure a corinthe dont vous entendistes assez parler a sinope et qui a espouse le frere de philiste a eu la confidence de la reine durant tres longtemps et que philiste mesme depuis son retour a corinthe l'a eue si particuliere que j'ay pu scavoir par elle tout ce que je m'en vay vous aprendre j'ay donc sceu seigneur comme je vous l'ay desja dit qu'on ne peut pas avoir une inclination plus puissante a aimer quelqu'un que cleobuline en a toujours eu a aimer myrinthe en effet cette affection est tellement nee avec elle qu'elle ne s'est aperceue de sa grandeur que lors qu'elle a este reine elle sentoit bien auparavant que la veue de myrinthe luy plaisoit plus que celle des autres qui l'aprochoient que sa conversation la divertissoit davantage qu'il luy sembloit estre de meilleure mine que tout le reste de la cour qu'elle trouvoit qu'il s'habilloit mieux qu'il avoit meilleure grace que les autres que son esprit estoit plus agreable et qu'elle l'estimoit plus que tous ceux qu'elle connoissoit mais elle croyoit que c'estoit un pur effet de sa raison de sa connoissance et du merite de myrinthe sans croire que son inclination y eust aucune part ainsi elle l'aimoit sans penser l'aimer et elle fut si longtemps dans cette erreur que cette affection ne fut plus en estat d'estre surmontee 
 lors qu'elle s'en aperceut pour myrinthe le grand intervale qu'il y avoit de luy a cette princesse fit que toute la veneration qu'il avoit pour sa vertu ne produisit point ce qu'elle eust peutestre produit si cleobuline eust este d'une condition esgalle a la sienne car enfin il scavoit si bien que la raison qu'il ne la regardast qu'aveque respect qu'il ne la regarda point avec amour il connoissoit bien qu'elle estoit une des plus accomplies personnes du monde mais cette connoissance ne luy donnoit que de l'admiration et s'il avoit de la passion c'estoit pour sa gloire et pour son service et non pas pour sa personne il rendoit pourtant des soins tres exacts et tres respectueux a cette princesse parce qu'ayant l'ame fort ambitieuse et scachant qu'elle devoit estre reine il jugeoit bien que sa fortune dependoit d'elle en peu de temps et en effet il ne se trompa pas car periandre estant mort cleobuline se vit en pouvoir de luy donner une des grandes charges de son estat elle creut pourtant encore en la luy donnant qu'elle ne la luy donnoit que parce qu'elle jugeoit qu'il la feroit mieux qu'un autre et qu'il importoit a son service que ce fust luy qui la fist mais elle ne fut pas longtemps dans l'ignorance de ce qui se passoit dans son coeur et elle s'aperceut bientost qu'elle n'en estoit plus maistresse comme myrinthe avoit beaucoup de veneration pour la reyne qu'il luy estoit oblige et qu'il attendoit toutes choses d'elle il 
 ne manquoit sans doute a rien de ce qu'il luy devoit comme reine de corinthe cependant elle a advoue depuis a stesilee et a philiste qu'il y avoit des jours ou sans qu'elle en sceust la raison elle n'estoit pas satisfaite de ses soins de ses respects et de ses services et ou elle avoit un chagrin estrange contre luy qu'elle cachoit parce que n'en pouvant scavoir la cause elle n'eust sceu dequoy se pleindre ainsi sans scavoir ce que son coeur demandoit de myrinthe elle scavoit seulement qu'il n'en estoit pas content mais quoy que ces chagrins luy prissent assez souvent sans qu'elle en tesmoignast rien elle ne creut pas encore qu'elle eust de l'amour pour myrinthe et elle aima mieux s'accuser d'estre bizarre que de s'accuser d'avoir une passion dans l'ame comme celle-la elle a pourtant advoue qu'elle en eut un jour quelques soubcons qu'elle rejetta avec une force estrange adjoustant qu'elle est persuadee que ce fut parce qu'elle ne vouloit pas tomber d'accord d'avoir dans l'ame des sentiments qu'elle seroit obligee de combatre et qu'elle sentoit peutestre desja qu'elle ne vaincroit pas aisement de sorte que se trompant elle mesme elle continua d'aimer myrinthe sans le vouloir scavoir elle ne demanda mesme plus conte a son coeur de ses plus secrets sentimens comme elle faisoit autrefois si bien que sa raison abandonnant en quelque facon sa conduite et ne se meslant plus de ce qui se passoit en luy cet illustre coeur s'engagea 
 d'une telle sorte a aimer myrinthe que lors que cette imperieuse raison voulut l'en desgager il ne fut plus en sa puissance cependant myrinthe estoit aussi heureux qu'un homme sans amour le pouvoit estre car enfin la reine le considerant comme elle faisoit il estoit considere de toute la cour et il jouissoit de toute la douceur de la liberte et de toute celle que l'ambition donne a ceux a qui tous les desseins eslevez reussissent myrinthe ne demandoit rien a la reine qu'il n'obtinst elle luy donnoit mesme souvent ce qu'il ne demandoit pas elle consideroit extremement ses prieres tous les amis de myrinthe estoient assurez de trouver protection aupres d'elle et l'on peut dire que sans qu'il sceust son plus grand bonheur il estoit infiniment heureux basilide de son coste quoy qu'il n'osast parler de sa passion a la reine et qu'il connust bien qu'il n'est estoit pas aime de la maniere dont il l'eust voulu estre n'estoit pourtant pas fort malheureux car outre qu'il esperoit que le temps et ses services toucheroient son coeur il avoit encore cette consolation de scavoir que si elle se marioit la raison et la politique vouloient qu'elle l'espousast ainsi se contentant de la civilite que cette princesse avoit pour luy il vivoit sans une violente inquietude adoucissant par l'esperance d'estre aime la douleur qu'il avoit de ne l'estre pas encore pour la reine l'on peut dire qu'elle n'avoit alors ny de roses ny les espines de l'amour s'il est permis de 
 parler ainsi car elle n'avoit pas la douceur d'estre aimee ny presques celle de scavoir qu'elle aimoit mais aussi n'avoit elle pas toute l'inquietude que donne souvent cette passion puis qu'elle n'avoit ny colere ny impatience ny jalousie il est vray qu'elle ne fut pas longtemps dans ce calme qui luy faisoit ignorer une partie de l'engagement de son ame et elle s'aperceut bientost que l'amour est une dangereuse passion mais pour vous faire scavoir seigneur ce qui fit parfartement connoistre a la reine de corinthe ce qui se passoit dans son coeur il faut que vous scachiez que basilide a une soeur nommee philimene qui estoit alors un des plus grands ornemens de nostre cour ce n'est pas que sa beaute soit si parfaite mais c'est qu'elle a un agreement qui vaut mieux qu'une grande beaute philimene est brune et mesme extremement brune philimene est plustost petite que grande et philimene n'a pas tous les traits du visage regulierement beaux mais apres tout philimene est belle et infinement charmante elle a les yeux brillans doux et animez la bouche infiniment belle les dents admirables et un embonpoint qui luy donne un air de jeunesse qui luy sied bien mais outre tout ce que je dis il y a je ne scay quoy de si galant en toute sa personne qu'elle plaist a tous ceux qui la voyent de plus elle a un esprit capable de tout attirer et de conserver les conquestes de sa beaute car elle l'a enjoue plein de seu et d'agreement 
 et ce qui est le plus considerable c'est que philimene est une des plus douces et des meilleures personnes du monde et de qui l'ame n'a rien que de noble et de grand vous pouvez juger seigneur qu'ayant l'honneur d'estre parente de la reine et qu'ayant autant de merite qu'elle en a elle estoit souvent aupres d'elle et qu'il ne se faisoit nulle feste dans la cour dont elle ne fust de sorte que parce moyen myrinthe voyoit tous les jours philimene ou chez la reine ou chez elle ou en quelque autre lieu mais enfin seigneur il la vit tant qu'il la vit trop car il en devint si amoureux qu'il ne pouvoit pas l'estre davantage comme je vous ay dit que naturellement il a l'ame ambitieuse il ne s'opposa pas a une passion dont la cause estoit si noble et il ne songea pas mesmerencela cacher n'estant pas trop marry qu'on dist qu'il estoit amoureux de la soeur d'un homme qui selon toutes les aparences devoit espouser la reine de sorte que trouvant en une mesme personne dequoy contenter son amour et dequoy satisfaire son ambition il s'engagea hautement a servir philimene mais ce qu'il y eut de rare en cette rencontre fut qu'il fonda tout l'heureux succes de son dessein sur la faveur de la reine ne scachant pas quels estoient ses sentimens pour luy il n'agit pourtant pas d'abord comme pretendant espouser philimene mais comme un homme qui la preferoit a toute la cour et qui ne pouvoit s'empescher de 
 l'aimer comme il cruyoit qu'il luy importoit que la reine le creust fort amoureux de philimene esperant que l'amitie qu'elle avoit pour luy l'obligeroit a ne vouloir pas le rendre malheureux en s'opposant a sa passion il ne songeoit guere plus a faire connoistre a philimene qu'il estoit amoureux d'elle qu'a faire connoistre a la reine qu'il mouroit d'amour pour philimene scachant bien que basilide dans les desseins qu'il aboit n'estoit pas en termes de resister a cleobuline et qu'ainsi la possesion de philimene dependoit autant de cette princesse que de philimene mesme myrintlie estant donc dans ces sentimens la aportoit un soin tout extraordinaire a faire que la reine le creust aussi amoureux qu'il estoit et ne perdoit nulle occasion de luy persuader qu'il ne pouvoit vivre sans philimene je scay mesme qu'il a dit depuis a stesilee qu'il y avoit certaines heures ou de dessein premedite philimene estant aupres de la reine il perdoit une partie du respect qu'il devoit a cleobuline afin de luy mieux faire connoistre la grandeur de la passion qu'il avoit pour philimene je vous laisse a juger seigneur quel trouble la connoissance de cette passion excita dans l'ame de la reine il fut si grand qu'elle luy fit connoistre celle qu'elle avoit pour myrinthe qu'elle avoit ignoree ou feint d'ignorer jusques alors car elle n'a jamais pu bien dire ce qui c'estoit passe dans son coeur devant que myrinthe aimast philimene mais des qu'il 
 fit paroistre son amour il n'y eut plus moyen que cleobuline se pust cacher a elle mesme la forte passion qu'elle avoit dans l'ame et elle se trouva assez embarrassee a la cacher aux autres elle ne voulut pourtant pas au commencement tomber d'accord de ses propres sentimens et elle voulut encore faire ce qu'elle pourroit pour croire que la raison pourquoy l'amour de myrinthe pour philimene la faschoit c'estoit parce que le dessein de cet amant estoit temeraire et mesme peu respectueux pour elle mais a peine avoit elle accuse myrinthe de temerite qu'elle sentoit que son coeur eust presques voulu qu'il en eust eu d'avantage tous ses sentimens estoient pourtant si brouillez qu'elle fut contrainte de les examiner l'un apres l'autre pour les connoistre d'ou vient disoit elle en elle mesme en se faisant rendre conte de ses propre pensees que je sens un si grand trouble dans mon coeur depuis que philimene a conquis celuy de myrinthe quel interest ay-je a cette conqueste pour m'y vouloir opposer et que veux-je d'un homme que la fortune a fait naistre tant au dessous de moy je ne scay reprenoit elle ce que je veux mais je scay bien que je ne veux pas qu'il aime philimene mais seroit il possible adjoustoit cette princesse un moment apres comme elle l'a raconte depuis que j'aimasse myrinthe plus que je ne le croyois aimer myrinthe qui est mille degrez au dessous de moy et myrinthe enfin qui ne m'aime point et qui graces 
 aux dieux ne scait pas seulement que je l'aime ha non non cleobuline ne scauroit estre capable de cette foiblesse elle aime trop la gloire pour aimer myrinthe quand mesme il l'aimeroit ardemment et a plus forte raison ne l'aimant point du tout et en aimant une autre a ces mots cleobuline s'arrestant fut quelque temps a s'examiner elle mesme comme voulant estre son juge et comme ne scachant pas ce qu'elle pensoit et ce qu'elle sentoit puis reprenant tout d'un coup la parole cependant dit-elle en rougissant cette cleobuline qui aime la gloire et qui croit n'aimer point myrinthe ne peut souffrir qu'il aime philimene et sent je ne scay quoy dans son coeur qui luy dit qu'elle ne seroit pas marrie qu'il l'aime mais que dis-je reprenoit elle suis-je bien d'accord avec moy mesme et puis-je advouer tous les sentimens de mon coeur non non desavouons les hardiment s'ils ne sont pas dignes de nous combatons nous nous mesme pour nostre propre gloire et ne souffrons pas que durant que toute la terre nous loue nous ayons sujet de nous blasmer surmontons donc dans nostre coeur cette foiblesse que nous y avons descouverte et ne consentons jamais que la fille du sage periandre soit capable d'une folie ny que celle d'un grand et vaillant roy le soit d'une laschete mais l'amour reprenoit cette princesse en elle mesme est donc une chose volontaire et n'est pas une passion puis que je parle comme s'il ne falloit 
 que n'en vouloir point avoir pour n'en avoir plus en effet on diroit veu la maniere dont je raisonne que je puis aimer et hair qui bon me semble ha justes dieux s'escrioit elle qu'il s'en faut bien que ce que je dis ne soit vray et qu'il s'en faut bien aussi que je ne puisse hair myrinthe cependant il vaudroit mieux que j'eusse de la haine pour luy que de l'amour et que je fusse injuste que foible paisons donc un grand effort sur nous mesmes adjoustoit elle imaginons nous pour nous vaincre plus aisement qu'il nous a fait une injure de nous respecter comme il a fait qu'il nous outrage d'estre amoureux de philimene qu'il estoit oblige de deviner les sentimens que nous avons pour luy et d'y respondre et faisons mesme passer pour un infidelle et pour un ingrat un homme qui ne nous a jamais aimee et qui ne scait point que nous l'aimons mais le moyen reprenoit elle de pouvoir accuser myrinthe il ne m'aime pas il est vray mais a t'il deu croire qu'il luy fust permis de m'aimer et n'est-il pas vray encore que s'il auoit soubconne que je l'aimasse il m'auroit fait un outrage dont j'aurois deu m'offencer et dont je me serois effectivement offencee quoy qu'il ne soit que trop vray pour ma gloire et pour mon repos que je l'aime plus que je ne dois dequoy donc puis-je accuser myrinthe l'accuseray je de temerite en aimant philimene moy qui l'estime assez pour abaisser les yeux jusques a luy si faut-il disoit-elle avec une 
 une confusion pleine de despit que je trouve en luy ou en moy dequoy je hair ou du moins dequoy ne l'aimer plus ne suffit-il pas poursuivoit cette princesse qu'il soit cause de la foiblesse dont je m'accuse pour avoir sujet de luy vouloir mal et n'est ce pas assez qu'il trouble le repos de ma vie pour avoir une juste cause de le chasser de mon coeur chassons le donc courageusement d'un lieu ou il ne pense pas estre et regnons du moins sur nous mesmes aussi absolument que nous regnons sur nos sujets apres une agitation si violente cette princesse croyant s'estre vaincue et s'imaginant que puis qu'elle ne vouloir plus aimer myrinthe elle ne l'aimoit plus en effet fit ce qu'elle put pour demeurer dans la resolution qu'elle croyoit avoir prise et pour gagner tout d'un coup la victoire et mettre son ame a la derniere espreuve elle fit durant plusieurs jours diverses parties de chasse et de divertissement ou philimene et myrinthe estoient tousjours elle donna mesme le bal plus d'une fois esperant qu'elle s'acconstumeroit a voir myrinthe aupres de philimene sans nulle douleur et sans nul interest ainsi cherchant detruire dans son coeur la passion qu'elle avoit pour myrinthe elle augmenta encore celle que myrinthe avoit pour philimene en luy donnant tant d'occasions de la voir et de la voir paree et elle fit mesme sans y penser que philimene respondit un peu plustost qu'elle n'eust fait a la passion de myrinthe car enfin comme cleobuline 
 avoit dessein de se surmonter durant ces jours de feste et de divertissment elle affectoit de tesmoigner autant d'amitie a myrinthe qu'il tesmoignoit d'amour a philimene de sorte que par ce moyen cette belle et jeune personne voyant son amant si bien avec la reine l'en considera d'avantage basilide de son coste qui ne craignoit rien tant que d'irriter cleobuline u'osoit tesmoigner qu'il n'estoit pas trop aise que myrinthe fist l'amant de sa soeur ainsi la reine sans se surmonter elle mesme servit a myrinthe a vaincre le coeur de philimene qui eut assurement pour luy toute l'estime et toute l'affection qu'une personne de sa vertu estoit capable d'avoir mais durant que cleobuline contribuoit plus qu'elle ne pensoit a la felicite de myrinthe elle achevoit de detruire la sienne car comme il est extremement adroit a toutes choses plus elle le voyoit moins elle se sentoit capable de cesser de l'aimer et de souffrir qu'il aimast philimene si elle le voyoit parler bas a cette belle personne elle en changeoit de couleur le coeur luy en batoit et s'imaginant qu'il luy disoit quelque chose de sa passion elle sentoit dans son ame ce qu'elle n'a jamais pu bien exprimer s'il arrivoit qu'en parlant a elle il louast philimene elle sentoit malgre qu'elle en eust un despit estrange et s'il arrivoit que philimene louast myrinthe cleobuline par un sentiment qu'elle ne pouvoit retenir avoit une envie extreme de la contredire quoy qu'elle estimast 
 plus myrinthe que tout le reste du monde cependant bien que la reine sentist une rebellion estrange dans son coeur et qu'il y eust une contrariete continuelle entre sa raison et luy elle s'obstina durant plusieurs jours a vouloir vaincre sa passion mais enfin elle connut que tous ses efforts estoient inutiles et que tout ce qu'elle pouvoit entreprendre estoit de la cacher encore creut elle qu'il ne luy seroit pas aise si ce n'estoit en se cachant elle mesme en effet cleobuline ne pouvant plus se contraindre feignit de se trouver mal afin de ne voir ny myrinthe ny philimene esperant mesme que durant cette petite absence sans esloignement elle se surmonteroit enfin et recouvreroit la liberte cette retraite ne fit pourtant pas ce qu'elle pensoit car des qu'elle ne vit plus myrinthe elle se l'imagina tousjours aux pieds de philimene de sorte qu'au lieu d'en detacher son esprit elle l'engagea d'avantage il advint mesme plus d'une fois que voulant scavoir ou estoit myrinthe elle luy envoya faire divers commandemens pour des choses qui regardoient sa charge mais on luy raporta presques tousjours qu'on l'avoit trouve chez philimene de sorte que la jalousie augmentant sa passion au lieu de la diminuer elle souffroit des maux incroyables et elle souffroit d'autant plus qu'elle s'accusoit elle mesme et de foiblesse et de folie comme stesilee avoit aquis beaucoup de part a son amitie et qu'il n'y avoit personne a la cour qui 
 en eust tant a sa confidence elle vouloit qu'elle fust tousjours aupres d'elle mesme dans les heures ou ses chagrins l'accabloient le plus
 
 
 
 
cependant comme cette princesse est naturellement guaye stesilee estoit fort surprise de la voir si melancolique ne pouuant pas conceuoir qu'elle en eust de cause legitime car enfin elle estoit adoree de tous ses peuples l'abondance et la paix estoient par tout dans son royaume tous les estats voisins la consideroient extremement sa reputation s'estendoit par toute la terre et rien apparamment ne pouvoit troubler son bonheur de sorte que stesilee voyant la reine si changee de ce qu'elle avoit accoustume d'estre se resolut de prendre la liberte de luy en demander la cause a la premiere occasion qu'elle en trouveroit mais elle ne fut pas en la peine de la chercher car la reine la luy donna d'elle mesme un soir qu'elle estoit seule aupres d'elle advouez la verite stesilee luy dit cette princesse vous estes bien en peine de scavoir ce qui me fait si melancolique si je scavois aussi bien l'art de deviner les sentimens de vostre majeste reprit elle qu'elle scait celuy de connoistre les miens je serois bien tost hors de la peine ou je suis de scavoir ce qui l'inquiete afin d'y prendre toute la part que je dois ouy madame il est certain que l'estat ou je vous voy me donne la plus douloureuse curiosite que personne ait jamais eue car enfin vous connoissant aussi sage et aussi prudente que vous elles je suis assuree que vous 
 n'estes pas triste sans sujet ainsi sans scavoir precisement ce qui vous inquiete je scay tousjours bien que je dois m'affliger pour l'amour de vous cleobuline entendant parler stesilee avec tant de tendresseet scachant bien que cette personne avoit une extreme affection pour elle se resolut de luy descharger son coeur ne luy estant pas possible de renfermer dans son ame tous les sentimens que luy donnoit l'amour qu'elle avoit pour la gloire celle qu'elle auoit pour myrinthe et la jalousie que luy donnoit philimene mais comme elle avoit une honte estrange de sa foiblesse elle abaissa un grand pavillon de drap d'or sous lequel estoit le lit sur quoy elle estoit a demy couchee afin que la lumiere ne luy donnant point au visage l'obscurite favorisast le dessein qu'elle avoit de dire a stesilee une partie des maux qu'elle souffroit apres avoir donc pris toutes les precautions que sa modestie voulut qu'elle exigeast de stesilee apres qu'elle l'eut preparee par cent paroles inutiles qu'elle luy eut dit plus de vingt fois la mesme chose et que stesilee luy eut promis une inviolable fidelite elle commenca de luy parler comme si elle eust commis un crime effroyable vous avez raison stesilee luy dit-elle de dire que je ne suis plus ce que j'estois car il est vray que je ne suis plus ce que j'ay este et que je ne suis plus ce que toute la terre me croit car enfin je scay que j'ay le bonheur d'avoir une reputation assez grande et assez belle et qu'il est peu de princesses 
 qui ne me regardent avec envie ou avec estime cependant je suis contrainte de dire que si on scavoit ce qui se passe dans mon coeur on me regarderoit ou avec pitie ou avec mespris ha madame reprit stesilee cette derniere chose ne peut jamais arriver elle pourroit plustost atriver que la premiere repliqua la reine s'il estoit possible qu'on sceust ce qui m'est arrive mais stesilee ce qui me console dans mon infortune c'est que j'espere que personne ne la devinera jamais et que la disant qu'a vous elle demeurera ensevelie dans un oubly eternel vous devez sans doute croire madame respondit stesilee que je n'ay garde d'estre capable de reveler un secret que vous m'aurez fait l'honneur de me confier c'est pourquoy j'ose suplier vostre majeste de me dire ce qui l'inquiete afin de voir s'il n'y a nulle voye de la soulager comme je scay que je ne puis recevoir autre soulagement repliqua cleobuline que celuy que je trouveray a me pleindre aveque vous je voudrais desja vous avoir dit la cause de ma douleur mais stesilee des que je veux ouvrir la bouche pour vous la descouvrir le despit et la honte me la ferment je ne trouve point de paroles qui puissent exprimer mes sentimens et je sens qu'il y a une telle confusion en toutes mes pensees que je n'y scaurois donner nul ordre tantost je vous veux dire tout ce qui pourroit excuser ma foiblesse devant que de vous l'aprendre tantost je veux attendre a m'excuser que je vous l'aye aprise 
 un moment apres je change d'advis et je me resous a vous dire precisement les choses comme elles sont et un instant en suitte je suis presques resolue de ne vous dire plus rien c'est pourquoy ma chere stesilee devinez si vous pouvez une partie de ma douleur mais non reprenoit cette princesse gardez vous bien de la deviner et quand vous en auriez quelques soubcons ne m'en dites rien je vous en conjure car si par hazard vous la deviniez je croirois que toute la terre la devineroit et je serois la plus malheureuse princesse du monde comme stesilee a naturellement l'ame passionnee elle connut bien en oyant parler la reine comme elle faisoit que l'amour estoit la cause de sa douleur mais elle n'imagina pourtant pas qui pouvoit luy en avoir donne c'est pourquoy prenant un biais adroit et complaisant comme je ne veux scavoir que ce qu'il vous plaist que je scache reprit elle je veux bien deffendre a mon esprit de raisonner sur tout ce que vous me dites et l'empescher de penetrer plus avant que vostre majeste ne le veut ce n'est pas que je sois persuadee qu'on peut dire toutes choses a une personne fidelle et puis madame adjousta stesilee pour luy donner lieu de luy confier son secret que pouvez vous avoir de si difficile a descouvrir toute la terre scait que toutes vos actions sont innocentes et illustres et si vous elles coupable vous estes sans doute seule qui pouvez deposer contre vous puis que ce ne peut estre tout au plus que d'avoir quelques 
 sentimens trop eslevez ha stesilee repliqua la reine l'ambition n'a point de part a mon crime et si les autres passions y en avoient aussi peu mon ame seroit bien tranquile mais puis qu'il faut que je vous die ce que je ne scaurois plus cacher et ce que j'euste tousjours cache si je l'eusse pu scachez stesilee que malgre moy et sans que je l'aye pu empescher il y a quelqu'un au monde qui a assez de part a mon coeur pour ne le pouvoir hair quand je le veux quoy que j'en aye une enuie estrange le pensois repliqua stesilee pour donner lieu a la reine de luy parler avec toute sorte de confiance que vostre majeste eust dessein d'enfraindre toutes les loix de son estat de commencer quelque injuste guerre de confondre les innocens et les criminels et d'establir quelque gouvernement tirannique veu la maniere dont elle s'accusoit mais a ce que je voy vous n'estes coupable que d'avoir souffert qu'on vous adorast et de n'avoir pas hai quelque illustre sujet qui vous aime sans doute tres respectueusement ha stesilee interrompit cleobuline mon sort est bien plus estrange que vous ne pensez car enfin puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur j'aime sans estre aimee j'aime sans qu'on le scache et j'aime une personne qui aime ailleurs et cependant je l'aime de telle sorte que je ne puis cesser de l'aimer ny souffrir qu'il en aime une autru quoy que je ne voulusse pas qu'il sceust que je l'aime ny qu'il me dist 
 jamais qu'il m'aimast quand mesme il pourroit arriver qu'il m'aimeroit jugez apres cela poursuivit elle si l'estat ou je me trouve n'est pas un estat deplorable et si je n'ay pas raison d'avoir une honte estrange de ma foiblesse comme je ne pourrois condamner vostre majeste reprit stesilee sans me condamner moy mesme elle trouvera bon s'il luy plaist que je ne l'accuse pas car enfin comme je scay qu'elle n'ignore point la cruelle avanture que j'eus a la lisse lors que je commencay d'aimer un homme qui me faisoit confidence de la passion qu'il avoit pour une autre je la crois trop bonne pour vouloir que je m'accuse et que je me condamne comme elle fait mais encore madame qui est ce bien heureux qui a fait une si illustre conqueste ce conquerant reprit cleobuline est l'esclave de philimene jugez donc stesilee si la confusion que j'ay est sans fondement car bien que je scache que vous avez este coupable de mesme crime que moy je ne scaurois m'excuser joint qu'a dire la verite il y a encore de la difference entre nous en effet celuy que vous aimiez estoit esgal a vous et vous ne deviez rendre conte de vos actions qu'a vous mesme mais stesilee je dois respondre des miennes a toute la terre j'ay une grande gloire a conserver que j'aime plus que ma vie et cependant j'aime un sujet infinement au dessous de moy je l'aime sans estre aimee et je l'aime en le voyant esperduement amoureux d'une autre encore si j'avois 
 le bonheur d'estre tout a fait preoccupee par la passion qui me possede et de croire que ce que je fais ne fust pas si criminel l'en serois moins malheureuse et mesme plus excusable mais il semble que pour me tourmenter d'avantage les dieux m'ayent laisse autant de raison qu'il m'en faut pour connoistre ma foiblesse sans m'en laisser assez pour la surmonter mais madame reprit stesilee afin de vous justifier par vos propres paroles ne suffit il pas que vous ayez fait tout ce que vous avez pu pour vaincre la passion que vous avez dans l'ame pour faire qu'on ne puisse vous en accuser car enfin madame je ne voy pas que la vertu consiste a n'avoir point de passions la nature les donne a tous les hommes on ne s'en scauroit deffaire qu'aveque la vie et je suis fortement persuadee que pourveu que ces passions ne nous facent rien faire contre la veritable gloire nous ne sommes point coupables de ne les pouvoir surmonter dans nostre coeur ainsi madame je trouve qu'au lieu de vous accuser comme vous faites il faudroit vous louer de ce que vous resistez si courageusement a la plus puissante de toutes les passions et il faudroit regarder avec un peu plus de tranquilite par quels moyens vous la pouvez vaincre ou par quelle innocente voye vous pouvez la rendre moins insuportable pour la vaincre reprit la reine je ne l'espere plus quoy que je sois pourtant resolue de la combatre toute ma vie et pour la rendre plus 
 il n'est pas aise d'en trouver les moyens de plus stesilee j'ay encore une chose dans l'esprit qui me tourmente d'une estrange sorte poursuivit-elle car enfin je suis persuadee que si myrinthe scavoit les sentimens que j'ay pour luy s'esbranlerois sa fidelite pour philimene il y a mesme des heures ou je croy que la couronne que je porte l'a empesche de m'aimer de sorte que par ce moyen j'en suis bien plus malheureuse car enfin je pense avoir une voye infaillible de le faire rompre avec philimene mais c'est une voye que je ne veux jamais prendre estant certain que je ne crains rien tant au monde que myrinthe scache que je l'aime mais madame respondit stesilee que faudroit-il donc pour vous contenter il faudroit que je n'eusse jamais aime myrinthe reprit elle car de dire qu'il faudroit que je cassasse de l'aimer c'est dire une chose que je crois aussi impossible que l'autre et que mon coeur et ma raison ne desirent pas esgallement mais madame repliqua stesilee il n'est pas aise de penser que vous puissiez estre en un estat si malheureux que vous ne puissiez mesme imaginer par quelle voye vous pourrez estre heureuse il est pourtant vray repartit cleobuline que ma fortune est en termes de ne scavoir que souhaiter car puis que myrinthe n'est pas ce qu'il faudroit qu'il fust pour estre roy je ne puis estre qu'infortunee il est toutesfois vray reprit-elle que je concoy quelque chose qui me l'endroit bien moins malheureuse 
 que je ne suis mais encore madame luy dit stesilee que voudriez vous pour souffrir moins je voudrois dit elle que myrinthe n'aimast plus philimene et qu'il m'aimast mais je voudrois qu'il m'aimast sans me le dire et sans qu'il sceust jamais que je l'aimasse et sans que personne sceust aussi la passion que nous aurions dans l'ame jugez apres cela stesilee si mon bonheur est possible aussi ne pretenday-je pas seulement de l'esperer et tout ce que je voudrois presentement seroit que myrinthe n'aimast plus philimene cependant adjoustoit elle je ne vous ay pas plustost dit ce que je veux que la honte me fait changer de sentimens je sens que l'amour que j'ay pour myrinthe devient haine contre moy mesme et que la jalousie que j'ay pour philimene devient fureur contre ma propre raison c'est pourquoy stesilee n'obeissez pas aux premiers commandemens que je vous feray et attendez tousjours qu'une seconde pensee examine la premiere et que je sois bien d'accord avec moy mesme de ce que j'auray resolu de faire ce qu'il y a pourtant de certain et d'infaillible est que je ne feray jamais rien de directement oppose a la veritable gloire et que myrinthe ne scaura jamais que je l'aime apres cela stesilee eut encore une longue conversation avec cleobuline a la fin de laquelle il n'y eut rien de resolu cette princesse ne laissa pourtant pas de se trouver l'esprit en quelque facon soulage d'avoir descharge 
 son coeur a stesilee de qui l'ame tendre et passionnee la rendoit toute propre a estre confidente d'une amour extraordinaire que celle-la aussi depuis cela devint-elle inseparable de la reine qui ne pouvoit vivre sans elle de sorte que comme c'est la coustume dans toutes les cours que l'on n'a pas plustost receu une caresse des rois ou des reines qu'on en recoit cent mille de tous ceux que l'on connoist stesilee se vit bientost accablee de civilitez pour sa nouvelle faveur basilide mesme aporta soin a estre bien avec elle mais entre les autres myrinthe tout puissant qu'il estoit aupres de la reine creut qu'il devoit aquerir l'amitie particuliere de stesilee afin qu'elle luy rendist office pour faire agreer a cette princesse le dessein qu'il avoit d'espouser philimene de sorte que par ce moyen elle estoit admirablement bien avec myrinthe qui ne scachant pas la cause de cette nouvelle faveur l'attribuoit aussi bien que toute la cour au merite de stesilee et la recomandation de la princesse eumetis aupres de qui elle avoit passe le commencement de sa vie ainsi myrinthe sans scavoir qu'il estoit la veritable cause de ce redoublement de faveur dont la reine honnoroit stesilee ne songeoit qu'a se la rendre favorable afin qu'elle favorisast son dessein de plus dans la pensee qu'il aboit il devint encore plus soigneux plus exact plus respectueux et plus attache aupres de la reine mais plus il s'aquitoit regulierement 
 de son devoir plus elle en avoit d'amour et de jalousie tout ensemble en effet plus il faisoit ce qu'il devoit plus le trouvoit elle aimable mais venant aussi a songer qu'il ne devenoit plus soigneux pour elle que parce qu'il devenoit tous les jours plus amoureux de philimene un despit jaloux s'emparoit de son coeur qui luy faisoit imaginer autant de plaisir a empescher myrinthe d'espouser philimene que cet amant en imaginoit a la posseder de sorte que consultant encore une fois avec stesilee elle la pria et la conjura de tascher de rompre la chose je scay bien luy dit elle que je le puis faire d'authorite mais il y a deux puissantes raisons qui m'en empeschent la premiere est que j'ay une si grande frayeur que myrinthe n'en devine la cause que je ne puis ni exposer a ce danger et la seconde est si je puis vous la dire sans rougir que je ne veux du moins pas que myrinthe me haisse comme il me hairoit sans doute s'il scavoit que ce fust moy qui rompist son mariage c'est bien assez poursuivit elle qu'il ne m'aime pas sans l'obliger encore a me hair c'est pourquoy stesilee employez toute vostre adresse a luy faire changer de sentimens pour philimene ou du moins a l'empescher de l'espouser ce n'est pas dit elle que quand vous serez venue a bout de ce que je veux je pretende que myrinthe scache que je l'aime mais c'est que c'est un si grand plaisir a une personne qui a de la passion dans l'ame de destruire 
 celle qui s'oppose a la sienne qu'il est peu de choses que je ne fisse pour avoir celuy de voir myrinthe sans amour pour philimene je vous proteste stesilee adjousta-t'elle que si vous pouviez la chasser du coeur de myrinthe vous auriez presques autant de part au mien qu'il y en a car il me semble qu'apres cela je pourrois sans peine cacher la passion que j'ay dans l'ame je m'imagine mesme que je la vaincrois plus aisement et que s'il n'aimoit plus philimene il me seroit plus aise ou de cesser de l'aimer ou de l'aimer moins stesilee oyantparler cleobuline avec tant d'empressement luy promit de faire tous ses efforts pour la satisfaire et en effet elle n'y oublia rien comme elle scavoit que myrinthe estoit extremement ambitieux elle entreprit un jour de luy persuader que c'estoit borner son ambition que de songer a se marier si tost puis qu'il estoit vray qu'il sembloit que la fortune aimast plus a favoriser ceux qui ne l'estoient pas que ceux qui l'estoient en suitte luy faisant une fausse confidence elle luy dit qu'il faisoit mal de songer a prendre l'alliance d'un prince que la reine n'aimoit pas et que s'il suivoit son conseil il s'attacheroit inseparablement a la reine sans s'engager a nuls autres interests mais comme myrinthe estoit fort amoureux la politique de stesilee ne s'accorda pas a la sienne et quoy qu'il fust tres ambitieux il ne put craindre ce qu'elle vouloit qu'il craignist il luy dit donc qu'il ne se separe 
 separaroit pas des interests de la reine en espousant philimene et qu'au contraire il s'y uniroit davantage puis qu'elle estoit soeur d'un homme qu'il faloit presques de necessite que la reine espousast si elle songeoit a se marier de sorte que stesilee voyant qu'elle ne gagnoit rien sur l'esprit de myrinthe fit semblant de ceder a ses sentimens afin qu'il la creust tousjours de ses amies et elle prit un autre dessein de troubler son amour qui fut de faire representer a philimene par une amie qu'elle avoit qui estoit fort bien avec elle qu'elle se faisoit tort d'espouser myrinthe qui quoy que tres honneste homme n'estoit pas d'une assez grande naissance pour elle mais comme philimene avoit l'ame plus sensible au merite de myrinthe qu'a l'ambition ce conseil luy fut inutilement donne de sorte que stesilee ne scachant plus que faire pour destruire cette affection songea du moins a rompre le mariage croyant en avoir trouve une bonne voye je vous ay desja dit seigneur que basilide cherchoit autant qu'il pouvoit l'amitie de stesilee afin qu'elle luy rendist office aupres de la reine de qui il estoit tousjours tres amoureux et je vous ay dit aussi que la raison pourquoy il ne s'opposoit pas a la passion de myrinthe pour philimene estoit qu'il craignoit d'irriter la reine en chose quant un homme qui estoit si bien aupres d'elle mais apres cela il faut que je vous die encore que stesilee creut ne pouvoir trouver 
 une meilleure voye de troubler les desseins de myrinthe que par basilide si bien que parlant un jour aveque luy elle tourna la conversation si adroitement qu'il commenca de luy parler le premier de l'amour de myrinthe pour philimene en suitte dequoy stefilee menagea si bien son esprit qu'elle l'engagea insensiblement ou elle vouloit et l'engagea jusques a la prier de luy dire quels estoient les sentimens de la reine sur ce sujet stesilee voyant basilide au point ou elle le souhaitoit acheva la chose avec autant d'adresse qu'elle l'avoit commencee d'abord elle luy dit qu'elle ne scavoit pas assez bien les sentimens de la reine en suitte que quand elles les scauroit elle ne devroit pas les dire apres quoy cedant peu a peu aux prieres que luy fit basilide elle luy fit faire mille sermens de luy estre fidelle et luy dit apres qu'elle scavoit de certitude que ce mariage ne luy plaisoit pas et que la reine eust bien souhaite qu'il se fust rompu sans qu'elle s'en fust meslee helas stesilee luy dit basilide la chose ne seroit pas ou elle en est si je n'avois eu peur de desplaire a la reine en m'opposant au dessein de myrinthe mais puis que vous m'assurez qu'elle n'aprouve pas ce mariage et que je ne l'irriteray point en le rompant il sera bien tost rompu stesilee entendant parler basilide avec tant de violence craignit qu'il n'arrivast quelque querelle entre myrinthe et luy pourquoy pour empescher ce malheur elle adjousta 
 qu'il ne falloit pas qu'il entreprist de traverser ses desseins avec esclat parce que la reine ne trouveroit pas bon qu'il choquast ouvertement myrinthe mais qu'il falloit qu'il se servist de la princesse sa mere pour faire commander a philimene de ne songer plus a myrinthe et de le traiter comme un homme qu'elle n'espouseroit jamais et en effet basilide suivit le conseil de stesilee a qui il rendit mille graces sans scavoir qu'en rompant le mariage de myrinthe il agissoit contre luy mesme puis qu'il flattoit la passion que la reine avoit pour luy qui estoit sans doute le plus grand obstacle qu'il y eust a la porter a satisfaire la sienne cependant l'artifice de stesilee ne fut pas long temps sans reussir car basilide ayant fait agir la princesse sa mere philimene se trouva en une estrange extremite puis qu'aimant tendrement myrinthe elle ne pouvoit le resoudre a le mal traiter et qu'aimant aussi fort la gloire elle avoit bien de la peine a desobeir au commandement qu'elle avoit receu de sorte que prenant un milieu elle se resolut pour ne perdre pas myrinthe et pour ne desobeir pas ouvertement de luy faire scavoir le commandement qu'on luy avoit fait d'abord elle eut quelque peine a s'y resoudre scachant bien qu'elle ne pouvoit luy dire cela sans le luy dire obligeamment mais enfin l'amour estant la plus forte elle le luy dit et le pria de ne la voir plus avec des paroles si engageants qu'elle ne l'eust 
 pas tant oblige a continuer de la voir si elle le luy eust commande absolument aussi luy protesta-t'il mille et mille sois qu'il la verroit malgre toute la terre et qu'il ne la quitteroit jamais philimene voulut pourtant qu'il ne la vist plus chez elle mais en eschange ils resolurent qu'ils se verroient tous les jours chez la reine ainsi stesilee en rendant un bon office d'un coste a cette princesse luy en rendit un mauvais de l'autre car elle fit qu'elle vit plus souvent durant plusieurs jours la chose du monde qui luy donnoit le plus de peine a voir c'est a dire myrinthe aupres de philimene mais a la fin basilide qui estoit tousjours assure par stesilee que la reine souhaitoit que ce mariage ne se fist pas obligea la princesse sa mere de mener philimene a la campagne de sorte que durant cette absence myrinthe souffrit des maux incroyables il est vray qu'il ne souffrit pas seul et c'est peut-estre la premiere fois que l'absence d'une rivale a cause de la douleur cependant il est certain que cleobuline ne pouvoit voir myrinthe aussi triste qu'il estoit pour l'absence de philimene sans en avoir une colere et une douleur extreme il y eut mesme une chose qui redoubla encore son chagrin car seigneur il faut que vous scachiez qu'ayant este obligee de faire une grande feste pour quelques ambassadeurs qui estoient arrivez a la cour myrinthe y parut avec une telle negligence qu'on eust dit qu'il n'y devoit estre veu de personne luy semblant 
 semblant que puis que philimene n'y estoit point il ne devoit pas se parer joint aussi que scachant qu'elle avoit une amie qui luy mandoit toutes choses il espera d'estre recompense de sa negligence et ne craignit point du tout que la reine y prist nul interest cependant cette petite chose irrita tellement la douleur qu'elle avoit de ne pouvoir cesser d'aimer myrinthe qu'elle fut quelques instans ou elle espera de ne l'aimer plus mais ces instans passerent si viste qu'elle n'eut pas le loisir de jouir du calme que l'indifference donne qui vit jamais dit elle le soir a stesilee une plus bizarre avanture que la mienne tout ce que je fais pour me guerir ou pour me soulager augmente mon mal j'absence de philimene que je croyois me devoir estre fort douce m'est tout a fait rigoureuse et dans les sentimens ou je suis j'aime encore mieux voir philimene que de voir sur le visage de myrinthe la tristesse qu'il a de ne la voir point mais que dis-je reprenoit elle est-il bien possible que je me trouve capable de si bizarres sentimens je m'assure adjoustoit cette princesse que ceux qui me voyent si souvent entrer seule dans mon cabinet croyent que je medite de grandes choses qu'il s'agit de faire quel que alliance considerable et que le bien de l'estat est ce qui occupe toutes mes pensees cependant foible que je suis je m'amuse a observer si myrinthe est triste ou s'il est guay et si myrinthe est pare ou neglige ha cleobuline a quoy pense tu rapelle 
 dans ta memoire ce que tu estois autrefois lis tous les eloges qu'on te donne afin de te mettre en estat de les meriter et sois enfin pour toy mesme ce que tu parois dire aux autres on parle de toy par toute la terre comme si tu n'aimois que la vertu et la gloire et cependant tu aime myrinthe qui ne t'aime pas quoy que tu scaches bien que tu ne le peux faire sans faire une chose indigne de ta condition tu aimes dis-je myrinthe qui n'aime que philimene et qui ne devroit pas encore posseder son affection quand mesme il t'aimeroit autant qu'il l'aime et qu'il n'aimeroit que toy juge donc cleobuline juge quelle est la bassesse de ton ame de faire ce que tu fais et pense une fois en ta vie bien serieusement qu'il y a de la follie de se laisser vaincre par ses propres passions souviens toy que le sage periandre ton pere t'a dit mille et mille fois que la tranquilite de l'esprit estoit le plus grand de tous les biens et que cette tranquilite estoit a l'ame ce que la sante est au corps c'est a dire que sans elle on ne peut jouir de nulle sorte de plaisir rapelle encore en ton souvenir qu'il t'a dit que l'amour de la gloire estoit seule innocente et chasse de ton ame l'amour de myrinthe qui est la plus criminelle que tu puisse avoir quoy que tu n'ayes que de l'innocence dans le coeur enfin songe pour te surmonter toy mesme qu'il y va de tout son repos et de toute ta gloire car encore que son crimesoit cache il te donnera presques autant 
 de confusion que s'il estoit public en effet le moyen de recevoir sans rougir les louanges qu'on te donne dans la pensee que tu ne les memes pas et le moyen encore de se rejouir de l'estime qu'on a pour toy lors que tu ne t'estimes pas toy mesme mais pour achever de te guerir songe cleobuline songe que si myrinthe que tu estime tant et que tu aime si tendrement malgre toy scavoit quelle est ta foiblesse pour luy il t'en estimeroit moins et t'en mespriseroit peutestre cesse donc de croire comme tu l'as creu que s'il scavoit son affection il quitteroit philimens et pense au contraite pour te guerir qu'il t'osteroit tout a fait la sienne il paroist bien madame interrompit stesilee que l'amour est une passion que vous ne connoissez guere puis que vous croyez la vaincre par la raison et par la violence ha ma chere stesilee luy dit elle de quelles armes voulez vous donc que je me serve pour la surmonter voulez vous adjousta-t'elle que je me laisse vaincre sans combatre et que je me puisse accuser de m'estre laschement rendue sans faire aucune resistance non madame reprit stesilee mais je ne veux pas aussi qu'en voulant detruire vostre passion vous vous detruisiez vous mesme mais encore stesilee reprit elle que voulez vous que face une personne qui sent dans son coeur autant de honte que d'amour autant de jalousie que de honte et autant de colere que de jalousie que voulez vous dis-je que 
 devienne une princesse qui a mille sentimens opposez dans l'ame qui tantost voudroit tousjours voir myrinthe et tantost voudroit ne le voir jamais qui desireroit qu'il sceust qu'elle l'aime et qui croit un moment apres qu'elle mourroit de confusion si elle scavoit qu'il le sceust qui hait philimene avec autant de violence qu'elle aime myrinthe et qui bien souvent se hait elle mesme jusques a se desirer la mort il y a mesme des jours adjousta-t'elle en rougissant ou je surprens mon coeur dans des sentimens qui me font voir que je dois tout craindre de moy car enfin ma chere stesilee tout ce que l'histoire nous aprend d'evenemens extraordinaires causez par l'amour me repasse en la memoire je voy des rois d'egipte qui ont fait des esclaves reines et je m'imagine mesme avoir leu en quelque part qu'il y a eu des reines qui ont fait des esclaves rois de la ma raison s'esgarant entierement je songe que myrinthe est d'une condition plus noble et d'un merite extraordinaire je pense qu'il a la main assez forte pour soustenir la pesanteur du sceptre et que qui regne dans mon coeur pourroit bien regner dans mon royaume mais a peine ces basses et folles imaginations ont elle remply mon esprit que tout d'un coup ma raison faisant un grand effort pour se desveloper des nuages qui l'obscurcissent me donne une telle hourreur de mes propres pensees que je suis un instant a hair et celle qui les a et celuy 
 qui les luy fait avoir jugez donc stesilee quelle est la vie que je mene mais ce qu'il y a de plus inhumain est qu'a la fin de tous mes transports je voy tousjours myrinthe innocent et myrinthe digne de mon estime car enfin myrinthe a du coeur de l'esprit et de la fidelite et si je pouvois ne le regarder que comme mon sujet j'aurois tous les sujets du monde d'estre contente de luy cependant je m'en pleins sans scavoir pourquoy et je l'excuse et le justifie en une mesme temps comme je m'excuse et me condamne en un mesme moment il y a pourtant tousjours dans mon coeur je ne scay quel desir de gloire qui fait bien souvent que malgre la violence de ma passion je rends graces aux dieux de ce que myrinthe ne m'aime point quoy que ce soit la chose du monde qui m'afflige le plus mais a peine leur ay-je rendu grace d'une si cruelle faveur qu'il s'en faut peu que je ne leur demande celle de mettre dans le coeur de myrinthe ce qu'ils ont mis dans le mien ainsi passant tousjours d'un sentiment a un autre sans en avoir jamais que je ne veuille point combatre je ne trouve repos en nulle part apres une agitation si violente la reine se teut et apres avoir este quelque temps sans parler elle dit a stesilee qu'elle trouvoit quelque chose de si indigne d'elle a prendre tant de soins inutiles pour rompre le mariage de myrinthe qu'elle ne s'en vouloir pas mesler estant resolue de laisser la chose au hazard durant quelques 
 aussi bien dit-elle suis-je persuadee que l'augmente l'amour de myrinthe pour philimene par les obstacles que j'aporte a son dessein qui est la chose du monde que je crains le plus et qui me cause le plus de douleur cette resolution estant prise stesilee cessa d'agir cependant myrinthe a qui sa passion ne donnoit point de repos chercha tant de voyes de gagner basilide qu'enfin il luy fit comprendre par un de ses amis qu'il luy importoit extremement dans les desseins qu'il avoit pour la reine de n'irriter pas myrinthe qui paroissoit tousjours estre si bien avec elle il estoit pourtant assez embarrasse car il scavoit par stesilee qu'elle n'aprouvoit pas le dessein que myrinthe avoit pour philimene cependant il connoissoit par luy mesme qu'on ne pouvoit pas estre mieux avec elle qu'il y estoit et qu'ainsi il luy importoit de tout qu'il fust dans les interests de sorte que cherchant par quel moyen il pourroit ne paroistre pas faire un mariage que la reine n'aprouvoit point et ne choquer pas aussi myrinthe il se resolut a se confier a luy et a luy aprendre par quel motif il resistoit a son dessein ne se souciant pas de sacrifier sa soeur a son amour ainsi apres estre convenu du lieu ou ils se devoient voir en secret basilide aprit a myrinthe que la raison pour laquelle il s'estoit oppose a sa passion estoit parce que stesilee luy avoit assure que la reine ne l'aprouvoit pas en suitte dequoy se liant d'interests ensemble myrinthe 
 promit a basilide de le servir autant qu'il pourroit et basilide promit a myrinthe de ne luy nuire plus pourveu qu'il fist consentir la reine a ce qu'il vouloir cependant pour commencer de le favoriser basilide fit revenir philimene a corinthe sur le pretexte de quelque legere incommodite mais si la tristesse que la reine avoit veue sur le visage de myrinthe durant l'absence de philimene luy avoit donne de la douleur la joye qu'elle y vit pour son retour la pensa faire desesperer la satisfaction de myrinthe n'estoit pourtant pas tranquile car scachant que la reine n'ignoroit point son dessein il le trouvoit bien plus difficile a faire reussir que lors qu'il croyoit qu'il n'y avoit que basilide qui s'y opposast c'estoit pourtant en vain qu'il en cherchoit la cause dans son esprit car il se voyoit aussi bien avec elle qu'il y avoit jamais este et il ne soubconnoit point du tout qu'elle ne s'opposoit a sa felicite que parce qu'il estoit trop bien dans son coeur il creut neantmoins que le mieux qu'il pouvoit faire estoit de faire semblant de ne scavoir point qu'elle desaprouvast son amour et il pensa mesme que s'il pouvoit avoir la hardiesse de luy aller demander sa protection pour faire reussir le dessein qu'il avoit qu'elle n'auroit peutestre pas la force de le refuser ainsi apres avoir bien consulte la chose avec basilide et avec philimene il fut resolu qu'il en useroit de cette sorte et l'occasion s'en presentoit mesme d'autant 
 plus favorable que myrinthe venoit de rendre un service considerable a la reine ayant negocie avec tant d'adresse et tant d'esprit avec des ambassadeurs de lacedemone qui estoient alors a corinthe qu'on pouvoit dire qu'il avoit empesche une grande et dangereuse guerre myrinthe ne dit rien du dessein qu'il avoit a stesilee car comme elle ne s'estoit pas tant ouverte a luy qu'a basilide il ne creut pas a propos de luy en parler de peur qu'elle ne l'en dissuadast ou qu'en advertissant cleobuline elle ne luy donnait plus de moyen de le refuser en luy donnant le temps de se preparer a luy dire les raisons dont elle se voudroit servir pour ne luy accorder pas ce qu'il luy devoit demander enfin apres avoir bien songe a ce qu'il avoit a dire il fut un matin chez la reine qui estoit l'heure ou il scavoit qu'il pouvoit luy parler plus commodement mais il y fut avec beaucoup d'esperance car quand il se souvenoit des graces qu'il avoit receues de cette princesse des grandes charges qu'elle luy avoit donnees et de toutes les choses qu'elle avoit faites pour luy il ne pouvoit croire qu'elle voulust le rendre malheureux en luy refusant la seule chose qui pouvoit faire sa facilite c'est pourquoy il se resolut s'il trouvoit quelque difficulte a obtenir ce qu'il souhaitoit de luy exagerer la passion qu'il avoit pour philimene d'une telle sorte qu'elle ne pust douter qu'il ne pouvoit vivre sans elle ce n'est pas qu'il ne sceust bien qu'il n'estoit pas trop respectueux 
 d'entretenir la reine de l'on amour mais ne fondant l'esperance de la flechir que sur la connoissance qu'il luy donneroit de sa passion il se resolut de ne s'arrester pas a une simple bienseance en une chose d'ou dependoit tout le repos de sa vie myrinthe ayant donc forme ce dessein et estant arrive chez la reine agit avec elle comme il avoit accoustume de faire lors qu'il avoit a l'entretenir de quelque affaire importante de sorte que cleobuline luy donna lieu de luy parler en particulier sans soubconner rien de la verite s'imaginant qu'il vouloit luy dire quelque chose qui regardoit son service mais elle fut bien estonnee lors qu'elle connut par les premieres paroles de myrinthe qu'elle s'estoit abusee si je ne scavois madame luy dit-il que j'ay l'honneur d'estre connu de vostre majeste j'aurois sujet de craindre qu'au lieu de m'accorde la tres-humble priere que j'ay dessein de luy faire aujourd'huy elle ne me refusast en m'accusant de temerite et d'une ambition demesuree il me semble reprit la reine toute surprise qu'apres les choses que j'ay faites pour vous il en est peu qui me permissent de vous accuser d'estre temeraire et je vous advoue mesme que j'ay quelque peine a comprendre ce que vous pouvez desirer qui me puisse donner sujet de vous accuser d'estre trop ambitieux il est pourtant vray madame reprit myrinthe qu'ayant dessein de suplier vostre majeste de me permettre de servir philimene et de me 
 vouloir proteger aupres de basilide je crains estrangement qu'elle ne prenne une passion pour une autre et qu'elle ne croye que n'estant pas content de ses bienfaits je veuille en attirer d'autres par une si illustre alliance mais madame poursuivit-il je vous proteste que l'ambition n'est point ce qui fait ma temerite et que si je n'avois que cette passion dans l'ame je serois sans doute fort heureux car enfin madame vous m'avez honnore de tant de charges et de tant de glorieux emplois que de ce coste la je ne trouve pas dequoy former un desir mais madame s'il m'est permis de vous ouvrir mon coeur afin de vous faire excuser la hardiesse que je prens il faut que vous scachiez que l'amour est la passion qui me possede et la passion qui me fait vous suplier mais vous suplier avec ardeur de m'accorder ce que je vous demande si vous n'aviez que de l'ambition reprit cleobuline en rougissant il vous seroit plus aise d'obtenir de moy ce que vous souhaitez car comme je suis en possession de satisfaire une partie des desirs que cette passion vous peut donner je continuerois peut-estre encore mais de vouloir m'obliger a me mesler d'une amour et d'une amour telle que la vostre c'est myrinthe ce que je ne scaurois faire diverses raisons que je ne vous puis dire sont que ce mariage ne me plaist pas ce n'est pas toutesfois que je ne vous trouve digne de philimene et pour vous tesmoigner adjousta-t'elle emportee par un transport d'amour que je ne 
 vous refuse pas mon consentement par un sentiment qui vous soit desavantageux je vous donne la plus considerable charge de mon estat que vous scavez qui vaque depuis quelques jours ha madame reprit myrinthe ordonnez moy plustost de vous rendre toutes celles que vous m'avez desja donnees et ne me refusez pas philimene comme l'amour n'est bien souvent qu'une passion passagere reprit elle vous oublierez peut estre avec le temps la rigueur que je vous tiens et comme l'ambition au contraire est une passion qui suit jusques a la mort ceux qui en sont possedez quand vostre amour sera passee vous serez bien aise que j'aye contente vostre ambition de grace madame repliqua myrinthe ne jugez pas de moy selon les regles ordinaires des autres et croyez je vous en conjure que j'ay plus d'amour que d'ambition et que je seray tousjours ainsi comme cette croyance ne vous seroit pas avantageuse respondit la reine je ne la veux pas avoir et je demereray dans les sentimens ou je suis je scay bien madame repliqua myrinthe que vous estes en droit de me tout refuser sans que je puisse jamais estre en droit de me pleindre mais comme la passion qui me possede n'est pas accoustumee a reconnoistre l'empire de la raison je ne scaurois m'empescher de dire a vostre majeste qu'apres m'avoir tant fait de graces que je ne luy ay pas demandees il en est quelque facon estrange qu'elle me refuse la seule que je luy demande et 
 sans laquelle toutes les autres me sont inutiles ouy madame poursuivit myrinthe emporte par la violence de son amour philimene est si absolument necessaire a la felicite de ma vie que je ne puis vivre si vous m'ostez l'esperance de la posseder pour l'esperance reprit cleobuline avec une douleur et un despit extreme je ne vous la puis pas oster car il est des gens qui la conservent bien souvent contre toute sorte d'aparence mais pour philimene je ne vous la donneray pas et si vous l'espousez vous l'espouterez sans mon consentement je scay bien dit elle qu'apres avoir eu la bonte d'agir aveque vous comme j'ay fait par le passe il vous doit sembler en quelque facon estrange que je vous refuse une chose que vous souhaitez si ardemment et que je vous la refuse sans vous en dire la raison mais myrinthe cette raison est de telle nature que je ne vous la scaurois dire cependant elle est si forte qu'elle est invincible et si vous la scaviez vous advoueriez que si vous estiez a ma place vous seriez ce que je fais en effet poursuivit elle je suis assuree que vous n'aurez pas plus de peine a vous resoudre de ne plus songer a philimene que j'en aurois a consentir que vous continuassiez d'y penser c'est pourquoy myrinthe ne me demandez plus ce que je ne vous puis accorder car vous le demande riez inutilement qu'il vous suffise que des deux passions de vostre ame je contente celle qui accoustume d'estre la plus difficile a contenter 
 et si vous voulez estre heureux surmontez l'autre courageusement ha madame s'escria t'il eu soupirant il paroit bien que vostre majeste n'aime que la gloire et ne connoist que l'amour de la vertu seulement puis qu'elle croit qu'on chasse si aisement de son coeur l'ardente passion qui me possede non non philimene n'en sortira pas si facilement je puis sans doute ne l'espouser pas et mourir mais je ne puis ny cesserde l'aimer ny vivre sans la posseder c'est donc a vous madame a choisir si vous aimez mieux me donner la mort ou philimene le respect que je dois a vostre majeste ne scauroit aller plus loin si vous me donnez la premiere je seray ce que je pourray pour la recevoir sans murmurer mais si vous m'accordiez la seconde que ne serois-je pas pour vous tesmoigner ma reconnoissance songez donc madame que des dernieres paroles que vous allez prononcer depend la vie ou la mort d'un homme que vous avez assez estime pour l'accabler de bien-faits et que vous estimez encore assez pour le vouloir combler de nouvelles faveurs pensez dis-je que si vous me dites je vous permets de servir philimene je vous serviray toute ma vie avec une ardeur incroyable et pensez en mesme temps que si vous me dites encore une fois je vous deffends de penser a philimene ces cruelles paroles seront des paroles empoisonnees qui passant de vostre bouche dans mon oreille et de mon oreille dans mon coeur y porteront infailliblement 
 la mort mais une mort la plus rigoureuse et la plus insuportable du monde puis qu'elle me sera donnee par la plus grande reine de la terre et par une reine pour qui j'ay tous les sentimens de respect que je dois avoir car enfin madame je puis vous protester aveque verite que j'ay autant de passion pour voistre gloire que pour philimene et que je vous suis aussi fidelle sujet que je luy suis fidelle amant obeissez donc reprit cleobuline aux ordres que je vous donne et obeissez de bonne grace plust aux dieux madame que je le pusse repliqua-t'il mais puis que je ne le puis sans mourir ne m'en demandez pas d'avantage contentez vous s'il vous plaist du souhait que je viens de faire d'aimer moins philimene que je ne l'aime et croyez je vous en conjure que si je pouvois m'arracher de l'ame la passion que vous n'approuvez pas je le serois sans doute aveque joye scachant bien qu'une princesse qui n'a le coeur sensible qu'a la gloire m'estimeroit d'avantage si le mien ne l'estoit pas a l'amour mais madame puis que je ne me puis changer c'est a vous a me dire encore une fois si je dois vivre ou mourir vivez luy dit cleobuline sans scavoir presques ce qu'elle luy disoit mais vivez sans philimene si vous voulez vivre sans me desplaire je vivray madame reprit-il si je le puis puis que vous le commandez mais comme je suis persuade que je ne le pourray pas je mourray avec le desepoir de ne scavoir pas mesme pourquoy je 
 meurs mais je mourray aussi avec la satisfaction d'estre le plus fidelle de vos sujets comme le plus malheureux apres cela myrinthe fit une profonde et respectueuse reverence a la reine mais avec tant de tristesse sur le visage qu'il en eust fait pitie a toute autre qu'a une amante et qu'a une amante que la passion qu'elle avoit dans l'ame irritoit et contre luy et contre elle mesme a peine myrinthe fut il sorty du cabinet de la reine que stesilee y entra et a peine y fut elle entree que cleobuline deffendit qu'on ne laissast entrer personne et se mit a luy raconter ce qui venoit de se passer entre myrinthe et elle mais avec tant d'agitation d'esprit qu'il estoit aise de voir qu'elle estoit la passion qu'elle avoit dans l'ame si vous scaviez luy disoit elle avec quelle ardeur myrinthe m'a demanda philimene vous seriez estonnee comment j'ay pu la luy refuser ou comment j'ay pu ne le hair pas ou comment j'ay pu cacher la jalousie que j'avois dans l'ame cependant pour mon malheur plus il m'a paru aujourd'huy amoureux de philimene plus ma passion a augmente pour luy helas disois-je en moy mesme durant qu'il parloit que je serois heureuse si myrinthe avoit pour moy la passion qu'il a pour une autre et lors qu'il m'a proteste qu'il en avoit autant pour ma gloire que pour philimene peu s'en est falu que je n'aye desire de luy pouvoir dire qu'il n'avoit pour estre heureux qu'a en avoir autant pour ma personne que pour mon service 
 mais graces aux dieux ma raison estant venue a mon secours j'ay en horreur d'une pensee si lasche et si foible et j'ay este quelques instans ou j'avois presques resolu d'accorder philimene a myrinthe afin de chasser tour a fait myrinthe du coeur de cleobuline mais quelques efforts que j'aye pu faire ma bouche n'a point voulu obeir a un commandement que mon coeur ne luy faisoit point et que ma raison mesme ne luy faisoit pas absolument ainsi ma chere stesilee j'ay refuse philimene a myrinthe et j'ay conserve myrinthe dans mon coeur malgre toute l'amour qu'il a pour philimene il y a pourtant eu des instans ou cette violente ardeur que je voyois dans son ame a mis tant de colere dans la mienne que je n'en aurois pas eu d'avantage si myrinthe eust este ingrat et infidelle mais un moment apres ma colere ayant cesse je me suis accusee moy mesme de la plus horrible injustice du monde en effet il faut que j'advoue a ma confusion qu'on ne peut pas estre plus injuste que je le suis en cette rencontre car enfin quelque sorte que soit la passion que j'ay pour myrinthe il est constamment vray que je ne veux pas qu'il en scache jamais rien et que quand il viendroit a en avoir pour moy je ne voudrois pas qu'il eust la hardiesse de m'en parler ainsi il faut advouer qu'il y a de la folie et de l'injustice de vouloir rendre myrinthe malheureux mais apres tout j'imagine une si grande consolation a le voir sans amour pour philimene et je trouverois un si grand 
 plaisir a pouvoir croire qu'il en auroit pour moy sans qu'il sceust que j'en eusse pour luy que je ne scaurois consentir qu'il continue d'aimer philimene ny qu'il l'espouse cependant dans la violence de son amour je suis persuadee qu'il l'espousera malgre ma deffence et que je me veray forcee apres cela de le bannir de ma cour de luy oster mes bien-faits et de le punir pour avoir mesprise mon authorite mais que dis-je poursuivit elle je parle de bannir myrinthe de ma cour moy qui ne le puis bannir de mon coeur quoy qu'il fust bien plus juste de le faire que de le chasser de mon estat pour moy madame reprit stesilee je ne suis pas de vostre sentiment et je suis persuadee que myrinthe n'espousera point philimene si vous n'y contentez quand il ne l'espousera pas sans mon consentement reprit elle il est tousjours vray qu'il m'en haira et qu'il continuera de l'aimer ainsi soit qu'il l'espouse on qu'il ne l'espouse point je seray tousjours malheureuse mais encore madame repliqua stesilee faudroit il que vostre majeste formast un dessein quel qu'il pust estre afin de voir si je pourrois contribuer quelque chose a le faire reussir je fais plus que vous ne pensez dit elle car au lieu de former un dessein j'en ay continuellement deux dans l'esprit il est vray poursuivit elle qu'ils sont un peu opposez et c'est a mon advis ce qui sera cause qu'ils ne reussiront jamais ny l'un ny l'autre car enfin j'ay continuellement dans le coeur celuy d'estre aimee de 
 myrinthe et celuy de cesser de l'aimer jugez stesilee si ayant deux choses a faire qui sont presques esgallement impossibles je dois avoir l'ame bien tranquile apres cela cleobuline dit encore cent choses a stesilee qui faisoient voir avec une esgalle force la grandeur de sa passion et la grandeur de sa vertu cependant elle devint si triste si inquieteet si chagrine depuis le jour que myrinthe luy eut demande la permission de servir philimene que stesilee aprehenda extremement qu'elle n'en tombast malade d'autre part myrinthe estoit dans un desespoir si grand qu'on n'a jamais veu un homme plus afflige car il scavoit bien que quelque liaison qu'il y eut alors entre basilide et luy il ne luy donneroit pas philimene sans le consentement de cleobuline joint aussi que devant autant a la reine qu'il luy devoit il connoissoient bien que ce seroit faire une laschete que de luy desobeir de plus ayant l'ame fort ambitieuse il n'estoit pas trop aise de se voir dans la necessite de perdre sa fortune pour contenter son amour de sorte qu'il souffroit des maux incroyables mais ce qui l'accabloit estrangement estoit de ne pouvoir deviner par quel motisla reine resistoit a son dessein et pour faire qu'il fust encore plus malheureux philimene ayant sceu par basilide a qui myrinthe en avoit dit quelque chose que la reine ne vouloir pas consentir a ce mariage dit a myrinthe pour esprouver sa fidelite qu'elle ne vouloir point qu'il perdist sa 
 fortune pour l'amour d'elle et qu'elle le conjuroit de n'y songer plus philimene dit cela a myrinthe d'une maniere qui fit qu'il ne devina point son dessein au contraite il creut qu'elle ne luy parloit ainsi que parce qu'elle craignoit de quitter la cour en suitte prenant la chose de plus loin il pensa que peut estre un rival qu'il avoit estoit il mieux avec philimene qu'il ne l'avoit creu de sorte qu'il fut presques aussi mal satisfait d'elle que de la reine il luy fit pourtant mille protestations d'amour les plus tendres et les plus passionnees du monde il se pleignit du soin qu'elle avoit de sa fortune il luy jura qu'il ne la considereroit point du tout si ce n'estoit qu'elle ne pust se resoudre d'attacher la sienne a celle d'un malheureux et il luy parla enfin si obligeamment que philimene pour avoir le plaisir de luy entendre dire des choses qui luy donnoient de si genereuses preuves de son amour s'obstina a luy resister quoy que ce fust pourtant avec le dessein de luy dire quand elle le reverroit que pourveu qu'il obtinst le contentement de ses parens elle ne se soucieroit pas de celuy de la reine cependant myrinthe qui ne scavoit pas son dessein la quitta peu satisfait et emporta dans son coeur beaucoup de douleur et un peu de jalousie
 
 
 
 
au sortir de chez elle il fut chez stesilee resolu de tascher de l'obliger a luy dire ce qui portoit la reine a luy estre si contraite apres luy avoir este si favorable en toutes choses le premier compliment fait myrinthe 
 qui ne pouvoit parler que de ce qu'il avoit dans le coeur se mit a la conjurer de luy vouloir rendre un office il y a tant de plaisir luy dit elle d'en rendre a un aussi honneste homme que vous que vous estes presques assure d'obtenir ce que vous me voulez demander si c'est une chose que je puisse ouy stesilee luy dit-il vous pouvez m'aprendre qui m'a detruit dans l'esprit de la reine je vous assure luy repliqua t'elle que je ne vous aprendray pas cela car je suis certaine que vous n'y estes point mal ha stesilee reprit il je ne croy pas possible que j'y sois bien car enfin elle me refuse la seule chose que je luy ay demandee et qui est de telle nature que je ne puis comprendre pourquoy elle ne me l'accorde pas je scay bien que philimene est au dessus de moy mais je suis tant au dessous des bien-faits que j'ay receus de la reine que je ne pensois pas que n'ayant garde nulle mesure aux honneurs que j'ay receus d'elle elle en voulut garder en une oceasion ou bien souvent on n'en garde point au nom des dieux poursuivit il aprenez moy ce qui cause mon malheur ay-je fait ou dit quelque chose qui puisse avoir desplu a la reine ay-je quelque ennemy cache qui me rende mauvais office aupres d'elle basilide m'auroit il trahi et l'auroit il priee en secret de me refuser une chose qu'il me tesmoigne souhaitter seroit ce que la reine creust que je ne fais l'amoureux de philimene que pour cacher mon ambition craint-elle qu'apres l'avoir espousee je la presse 
 trop elle mesme d'espouser basilide enfin me regarde-t'elle comme un factieux qui veut s'apuyer dans son estat pour y soulever les peuples et pour luy faire la guerre parlez donc stesilee parlez vous dis-je qui scavez tout ce que je veux scavoir en me croyant assez bien aveque la reine pour scavoir ses plus secretes pensees dit-elle vous avez sans doute bonne opinion de de moy mais tout ce que je puis vous dire est que je ne voy nuls sentimens pour vous dans son coeur qui ne vous soient avantageux quand je repasse en ma memoire reprit-il toutes les graces que j'ay receues de la reine je croy facilement ce que vous dites mais quand je songe a ce qu'elle me refuse je trouve avoir lieu de croire qu'elle a change de sentimens et qu'elle ne m'estime plus la nouvelle charge qu'elle vous a donnee repliqua-t'elle ne vous permet pas de parler comme vous faites aprenez moy donc luy dit il quel est le motif qui oblige la reine a ne vouloir pas que j'aime philimene vous scavez luy dit stesileeque la politique veut quelquesfois certaines choses dont on ne dit jamais la cause je scay reprit-il que la reine doit avoir assez bonne opinion de moy pour me faire l'honneur de me confier les raisons qui l'obligent a me refuser si la seule politique la faisoit agir ainsi de sorte que je conclus qu'il faut de necessite que ce soit qu'elle haisse philimene ou qu'elle me haisse c'est pourquoy je vous conjure de me dire ce que vous en scavez au reste poursuivit il ne 
 craignez pas que je manque de discretion ny que je revele jamais ce que vous m'aurez confie un homme amoureux reprit elle n'est guere propre a garder un secret ha stesilee repliqua-t'il quelque amoureux que je sois on peut me confier toutes choses car enfin je suis persuade que l'amour ne doit rien faire faire contre l'honneur ny contre la probite ainsi soyez asseure que si je vous promets de ne dire point a philimene ce que vous me direz je ne le luy diray jamais de grace ayez donc pitie d'un malheureux qui a cette conformite aveque vous d'aimer autant la reine que vous l'aimez j'ay mesme le malheur reprit il de croire que si basilide traversoit mon dessein je serois moins infortune que je ne le suis mais de voir qu'une princesse pour qui je mourrois aveque joye et pour la gloire de qui j'ay une passion demesuree veuille me rendre le plus miserable de tes sujets c'est ce que je ne scaurois endurer sans m'en plaindre comme cleobuline poursuivit ilest d'une condition qui ne permet pas qu'on luy puisse dire les sentimens qu'on a pour elle je suis assure qu'elle ne scait les miens que tres imparfaitement elle croit bien sans doute que je suis attache a son service et que je suis un fidelle sujet mais elle croit peut estre que je n'y suis attachee que par honner par interest et par reconnoissance cependant il faut que je vous die pour vous obliger a me dire ce que je veux scavoir que je le suis cent fois plus par inclination ouy stesilee 
 j'aime la reine avec un attachechement si puissant que je n'ay pas plus d'amour pour philimene que j'ay de tendresse pour cleobuline je dis mesme plus adjousta-t'il car veu les sentimens que j'ay tousjours eus dans l'ame pour cette princesse je suis persuade que si elle fust nee un peu plus bas que lethrone ou elle est j'aurois peut estre eu la hardieste de lever les yeux jusques a elle jugez donc combien il me doit estre dur et sensible de voir que la mort me soit donnee par une main qui m'est si chere aprenez moy donc je vous en conjure la veritable cause de mon malheur afin que je face ce que je pourray ou pour le vaincre ou pour y soumettre mon esprit car je vous advoue que si vous ne m'aprenez ce que je veux scavoir je suis capable de m'emporter a quelque violence estrange pendant que myrinthe parloit ainsi stesilee estoit fort irresolue sur ce qu'elle devoit faire elle voyoit bien que la raison vouloit qu'elle ne descouvrist pas le secret de la reine mais d'autre coste elle la voyoit si affligee et si chagrine qu'elle craignoit qu'elle ne mourust d'affliction de plus quoy que cleobuline luy eust dit mille et mille fois qu'elle ne voudroit pas que myrinthe sceust sa passion elle croyoit pourtant que pourvcu que la connoissance qu'il en auroit pust l'empescher de continuer d'aimer philimeneet l'obliger a avoir de l'affection pour elle la reine se consoleroit de cette avanture de sorte que scachant que myrinthe avoit beaucoup 
 d'ambition et aprenant de sa propre bouche qu'il estoit nay avec beaucoup de disposition a aimer la reine elle ne douta quasi point que si elle luy aprenoit la raison pour laquelle elle s'opposoit a son dessein elle ne l'empeschast du moins de songer a espouser philimene si bien que stesilee regardant le repos de la reine et peut-estre aussi la grandeur de sa fortune qu'elle croyoit eslever par cette confidence quoy qu'elle ne l'aye pas voulu advouer elle delibera en elle mesme si elle tenteroit la chose ou non comme elle scavoit que myrinthe estoit fort discret elle en estoit un peu plus hardie et elle le fut d'autant plus qu'apres avoir bien considere la chose elle trouva qu'elle ne hazardoit rien car enfin disoit elle en elle mesme sans presques escouter ce que luy disoit myrinthe si ce que je luy diray n'esbranle point sa constance il n'aura garde pour son interest de faire jamais connoistre a la reine qu'il a sceu qu'elle a de la passion pour luy puisque ce seroit luy faire un outrage qui retomberoit sur luy mesme et si ce que je luy diray luy fait quitter philimene et le porte a aimer cleobuline je n'ay rien a craindre de sa colere quoy qu'elle dise tousjours qu'elle ne voudrait pas que myrinthe sceust qu'elle l'aime et qu'elle ne voudroit pas non plus que myrinthe luy dist qu'il l'aimast quand mesme il seroit vray qu'il l'aimeroit stesilee ayant donc conclu en elle mesme que veu le pitoyable estat ou elle voyoit 
 la reine elle devoit tout hazarder pour son repos et reveler mesme son secret pour son service qu'elle ne pouvoit la servir autrement chercha dans son esprit avec quelles paroles elle expliqueroit une chose si delicate et si difficile a dire cependant myrinthe ayant cesse de parler et voyant que stesilee songeoit plus a ce qu'elle pensoit qu'a ce qu'il luy disoit creut encore plus qu'auparavant qu'il y avoit quelque cause bien misterieuse au refus que la reine luy avoit fait et que le silence de stesilee n'en avoit point d'autre que l'incertitude ou elle estoit si elle la luy diroit ou si elle ne la luy diroit pas de sorte que redoublant ses prieres pour ne luy donner pas loisir de prendre une resolution contraite a ce qu'il souhaitoit de grace aimable stesilee luy dit-il ne deliberez plus si vous me devez accorder ce que je vous demande et dites moy precisement si la reine m'a refuse par haine par mespris ou par preocupation ce que vous me demandez reprit stesilee est de plus d'importance que vous ne pessez et ce secret poursuivit elle est de telle nature que je ne puis vous le confier si vous ne me jurez solemnellement de ne le reveler jamais a personne sans en excepter philimene voulant mesme que vous m'en faciez un serment particulier pour elle seule qui le doit moins scavoir que tout le reste de la terre myrinrhe entendant parler stesilee de cette sorte redoubla encore sa curiosite si bien qu'il luy fit plus de promesses et de plus fermens qu'elle 
 n'en vouloit qu'il ne diroit jamais rien de tout ce qu'elle luy alloit dire ny a philimene ny a aucune autre ce ne fut toutesfois pas encore assez pour assurer stesilee car elle voulut qu'il luy jurast qu'il ne seroit jamais connoistre a la reine ny par ses paroles ny par aucune de ses actions qu'il eust sceu ce qu'elle luy alloit dire myrinthe estant tousjours plus surpris et plus curieux promit encore a stesilee qu'elle vouloit apres quoy prenant un visage fort serieux et abaissant la voix quoy qu'il fust seul qui la pust entendre je ne doute pas luy dit elle que vous n'ayez quelque estonnement de voir que j'aporte tant de precautions a vous dire une chose ou vous pensez avoir seul interest mais vous serez encore bien plus estonne lors que vous scaurez que ce que je veux que vous cachiez avec tant de soin est la chose du monde qui vous est la plus glorieuse ouy myrinthe poursuivit elle ce qui vous donne tant de douleur ce qui vous oblige a vous pleindre de la reine ce qui fait que vous murmurez si aigrement et ce qui vous porte a croire qu'elle a change de sentimens pour vous est la plus glorieuse avanture de vostre vie et lors que cleobuline vous a donne tant de charges et tant de gouvernemens elle n'a rien fait pour vous de si obligeant que ce qu'elle a fait en vous refusant philimene ha stesilee luy dit il quelque esprit que vous ayez vous aurez bien de la peine a me persuader ce que vous dites pourueu que j'aye la force de vous dire ce que 
 je scay reprit elle vous en tomberez d'accord mais myrinthe poursuivit stesilee en rougissant ne scauriez vous m'espargner la peine que j'ay a vous dire ce que j'ay tant promis de ne dire jamais et ne scauriez vous deviner ce que vous voulez scavoir qu'il vous sur et se poursuivit elle que je vous die pour vous ouvir l'esprit que la politique ny la haine n'ont point de part a la resolution que la reine a prise de vous refuser philimene apres cela myrinthe dites vous a vous mesme ce que je n'ay pas la force de vous dire principalement quand je me souviens quelles sont les promesses que j'ay faites a la reine de ne le dire jamais myrinthe entendant parler stesilee de cette sorte commenca d'entendre ce qu'elle vouloit qu'il entendist mais il l'entendit avec tant d'estonnement et tant de trouble dans l'esprit qu'il creut qu'il n'avoit pas bien entendu il n'a pourtant jamais sceu dire precisement quels avoient este ses premiers sentimens en cette rencontre tant ils furent tumultueux cependant pour ne hazarder rien il respondit a stesilee en biaisant un peu ce qu'il semble que vous vouliez que l'entende luy dit il est si surprenant que je doute si je ne sais pas un crime de vous tesmoigner que je l'ay entendu non myrinthe reprit stesilee vous n'estes point criminel de m'entendre mais vous le serez estrangement si apres m'avoir entendue vous ne faites ce que je suis persuadee que vous estes oblige de faire 
 ha stesilee s'escria myrinthe je ne puis comprendre que je puisse vous croire sans manquer de respect pour la reine non non adjousta-t'il le refus qu'elle m'a sait n'a point este cause par la raison que vous luy voulez donner et je pense qu'il vaut mieux que je croye avoir mal entendu et que je vous accuse mesme d'une imposture que d'accuser la plus grande reine du monde d'un si mauvais choix stesilee voyant que myrinthe ne la croyoit point ou vouloit faire semblant de ne la croire pas se mit a luy parler avec tant de force et a luy circonstancier tellement les choses qu'elle luy racontoit qu'en fin elle ne le persuada que trop pour son repos que ce qu'elle luy disoit estoit vray joint aussi que r'apellant dans sa memoire cent choses passees et particulierement la maniere dont la reine luy avoit refuse philimene il ne douta plus du tout que ce qu'il aprenoit de stesilee ne fust veritable comme il n'estoit pas tout a fait content de la derniere conversation qu'il avoit eue avec philimene il ne put aprendre qu'il estoit aime de la plus illustre reine du monde sans en avoir quelques sentimens qui en luy eslevant le coeur luy donnerent quelques instans deplaisir et il y eut des momens ou l'ambition se resveillant dans son ne remplit son imagination que de thrones de sceptres et de couronnes la beaute l'esprit et la vertu de cleobuline y repasserent aussi avec esclat de sorte que durant quelques 
 instans il y eut une espece d'interregne dans son coeur pendant lequel il crut qu'il pourroit le donner a qui il voudroit et pendant lequel encore il s'imagina qu'il le donneroit tout entier a cleobuline et qu'il pourroit quitter philimene mais a peine ce tumulte interieur que l'amour de la gloire et l'ambition avoient excite dant son ame fut il un peu apaise que l'amour de philimene reprenant sa place luy fit considerer l'honneur que la reine luy faisoit comme la chose du monde qui le rendoit le plus malheureux le calme ne fut pourtant pas si tost restably dans son coeur et il dit tant de choses qui se contredisoient les unes les autres en parlant a stesilee qu'il estoit aise devoir quel estoit le trouble de son esprit de grace luy dit il auparavant que je vous die ce que je pense promettez moy a vostre tour je vous en conjure que la reine ne scaura jaimais que vous m'ayez apris l'honneur qu'elle me fait car stesilee si elle doit scavoir que je l'ay sceu je n'ay rien a faire qu'a mourir a vos pieds ne m'estant pas possible de pouvoir jamais me resoudre a paroistre devant elle apres luy avoir paru le plus ingrat et le plus injuste de tous les hommes je vous ay desja dit repliqua-t'elle que je ne veux pas que la reine scache que je vous ay descouvert son secret il est vray dit-il mais la honte que j'ay de ne sentir pas dans mon coeur la joye que je devrois avoir fait que je ne m'assure a rien car enfin je vous advoue poursuivit-il que la fidelite que j'ay pour 
 philimene me donne une confusion qui ne me rend guere moins criminel envers elle que je le suis envers la reine ouy stesilee de la facon dont je sens mon coeur presentement je suis assure que si cleobuline et philimene voyoient ce qui et s'y passe elles en seroient toutes deux presques esgallement irritees car enfin adjousta-t'il je suis contraint d'advouer que je puis aprendre l'obligation que j'ay a la reine sans une agitation d'esprit que je ne puis exprimer je voudrois mourir mille et mille fois pour son service je voudrois n'aimer plus philimene et n'adorer qu'elle seule je voudrois dis je luy sacrifier ma propre vie et luy rendre un eternel hommage mais un moment apres lors que je viens a penser a philimene oseray-je le dire stesilee je voudrois que la reine n'eust que de l'indifference pour moy et mesme qu'elle me haist pourveu que philimene m'aimast jugez donc je vous en conjure en quel estat est un coeur qui est remply de tant de divers sentimens qyoy qu'il en soit dit-elle je vous trouve oblige d'avoir ce respect pour la reine de ne songer plus a philimene plust aux dieux repliqua t'il qui je fusse en estat de suivre vostre conseil je ne vous demande pourtant rien d'injuste dit elle car comme la reine ne veut pas que vous scachiez jamais qu'elle vous aime et que quand vous l'aimeriez elle ne voudroit pas que vous le luy assiez je ne vous oblige pas de necessite a l'aimer mais seulement 
 a luy oster la douleur qu'elle a de vous voir amoureux d'une autre et c'est a mon advis le moins que vous devrez faire pour la plus accomplie princesse du monde ha stesilee s'escria-t'il il ne s'agit pas de scavoir ce que je dois car je scay bien que je dois toutes choses mais il s'agit de scavoir ce que je puis contre rnoy mesme et contre philimene et puis adjousta-t'il tout ce que vous medites n'est guere propre a esbranler ma constance et pour tascher de me rendre infidelle il ne faudroit pas me parler comme vous faites car enfin vous voulez m'obliger a quitter philimene pour la plus grande reine du monde il est vray mais pour une reine qui veut dites vous m'aimer sans que je le scache et qui voudroit que je l'aimaste sans que je le luy diste non non stesilee ce n'est pas avec une semblable passion qu'on peut faire un infidelle d'un homme accoustume a parler de la sienne a la personne qu'il aime d'un homme dis je a qui on a permis desoupirer qui a la liberte de faire voir son amour dans ses yeux et de chercher dans ceux de sa maistresse quelques sentimens avantageux que sa bouche n'oseroit exprimer mais quoy reprenoit il tout d'un coup il semble a m'entendre parler que je veux entrer en capitulation et que si la reine souffroit que je sceusse ses sentimens et que je luy disse les miens je quitterois philimene et l'on diroit enfin que je suis maistre de mon coeur et que je suis en droit 
 d'en disposer mais helas poursuivoit il en soupirant que je suis esloigne de le pouvoir faire et que je suis malheureux du moins si je pouvois estre innocent envers la reine ou enueis philimene j'aurois quelques instans de repos mais a parler veritablement comme je ne suis fidelle a philimene qu'apres avoir essaye de ne l'estre pas ma constance est presque criminelle et pour la reine quoy que je sois coupable envers elle avec tant de repugnance tant de honte et tant de repentir que j'en suis presques innocent je suis pourtant tousjours criminel ainsi sans scavoir moy mesme precisement ce que je suis je n'ose me justifier ny m'accuser et je demeure au plus pitoyable estat du monde puis qu'il est impossible reprit stesilee que vous puissiez estre heureux soyez du moins malheureux d'une maniere qui empesche la reine d'avoir toute la douleur que vous luy causez vous le pouvez aisement puis que vous n'avez qu'a ne songer plus a philimene je le puis aisement reprit myrinthe en regardant stesilee ha si je le pouvois je serois desja infidelle ouy stesilee poursuivit il depuis que vous m'avez apris la raison qui oblige la reine a me refuser ce que je luy ay demande il n'est rien que je n'aye fait dans mon coeur contre philimene je luy ay oppose toute la beaute de la reine tout son esprit toute sa vertu toute sa grandeur et toutes les obligations que je luy ay et pour la vaincre plustost j'ay porte mon imagination 
 jusqu'a la follie j'ay suppose des chosesqui ne fcavroient la mais arriver j'ay donne a mon ambition toute l'estendue que la vanite mesme luy pourroit donner et je me suis mis si pres du throne qu'une seconde pensee corrigeant la premiere m'a fait rougir de mon avdace et de ma temerite mais apres tout cela stesilee cette grande reine qui regne si absolument dans le coeur de tous ceux qui la connoissent et qui en effet a droit d'y regner n'a pu chasser philimene du mien c'est pourquoy si vous avez quel que generosite ayez pitie de ma foiblesse et de mon mal heur dites a la reine poursuivit-il comme de vous mesme que je suis indigne de son affection qu'elle s'abaisse trop en s'abaissant jusques a moy et que puis que je n'ay pas eu la hardiesse de lever les yeux jusques a elle je ne suis pas digne de ses regards mais de grace adjousta-t'il ne portez pas la chose trop loin et ne la faites pas passer de l'amour a la haine car enfin stesilee je vous declare que je serois presques aussi afflige d'estre hai de cleobuline que je le serois de n'estre pas aime de philimene c'est pourquoy laissez la agir par ses propres sentimens car puis qu'il ne me reste rien a faire qu'a mourir je veux du moins que ce soit avec la gloire d'estre regrette de cette princesse j'ay pourtant encore adjousta t'il une priere a vous faire qui est de l'empescher de hair philimene persuadez luy donc pour cela qu'elle ne peut 
 pas s'imaginer qu'en conquestant mon coeur elle luy ait pu desplaire et persuadez luy mesme encore si vous pouvez que je ne suis pas criminel de n'avoir eu que du respect pour elle et qu'au contraite je merite quelque louange d'avoir pu resider a ses charmes vous medites tant de choses opposees les unes aux autres reprit elle que je pense que pour ne point faillir il faut que je n'en face aucune de toutes celles que vous me dites le vous dis pourtant constamment reprit'il que l'aime toufjours philimene mais il est vray que je vous le dis en soupirant et en rougissant tout ensemble et que je ne puis songer au bien que je possede sans songer a celuy que je perds eh grands dieux s'escria t'il pourquoy n'est-il pas possible d'accorder la reine et philimene dans mon coeur pour moy adjousta t'il encore je trouve que la chose se pourroit car enfin de la facon dont vous me parlez de l'affection de la reine il me semble qu'elle pourroit estre satisfaite que j'eusse une extreme veneration pour elle que je la respectasse comme on respecte les dieux que tout mon esprit et toute ma raison reconnussent sa puissance que je luy vouasse tous mes services que mon courage fust tousjours employe pour sa gloire et qu'elle ne laissast a philimene que mon coeur seulement mais que dis-je reprenoit-il il paroist bien que ma raison s'egare de vouloir donner de nouvelles loix a l'amour et de vouloir 
 partager ce qui ne le scauroit estre advouons donc que la reine meriteroit que nous luy donnassions mille coeurs si nous les avions mais advouons en mesme temps que n'en ayant qu'un que nous avons desja donne il n'est plus en nostre puissance et qu'il ne peut estre qu'a philimene comme stesilee alloit respondre basilide entra qui fut assez surpris detrouver tant de marques d'agitation d'esprit sur le visage de myrinthe cette pensee l'inquieta mesme si fort que lors que myrinthe se leva pour s'en aller il se leva aussi quoy qu'il y eust peu qu'il fust entre afin de luy demander ce qu'il avoit myrinthe ne luy aprit pourtant pas mais pour luy dire quelque chose devray-semblable il luy dit qu'ayant prie stesilee de luy rendre office aupres de la reine elle luy avoit apris que cette princesse persistoit a ne vouloir point son mariage avec philimene de sorte que basilide ayant sujet de croire que l'inquietude qu'il remarquoir en l'esprit de myrinthe venoit seulement de l'obstacle qu'il trouvoit a son dessein luy fit encore de nouvelles protestations et l'assura de n'oublier rien de tout ce qui seroit en sa puissance pour le faire reussir apres quoy ils se separerent myrinthe emportant dans son coeur la plus violente inquietude que personne ait jamais eue comme il a l'ame fort ambitiense et que naturellement il avoit beaucoup d'affection pour la reine l'amour de cette princesse le flattoit et il se trouvoit si couvert de gloire lors qu'il se 
 consideroit comme estant aime d'une reine aussi belle aussi illustre et aussi charmante que celle-la qu'il ne luy estoit pas possible de n'en avoir point quelque joye et de ne desirer mesme pas de pouvoir estre infidelle a philimene toutesfois des qu'il venoit a penser qu'il faudroit pour conserver l'une perdre l'autre l'ambition et l'amitie cedant a l'amour il ne songeoit plus qu'a chercher les voyes de posseder philimene mais comme elles estoient difficiles a trouver la reine n'y consentant pas il avoit une douleur estrange de plus il avoit sujet de croire que s'il espousoit philimene malgre cleobuline elle l'abaisseroit autant qu'elle l'avoit esleve de sorte que craignant que philimene qui l'avoit aime lors qu'il avoit elle en faveur ne l'aimast plus quand il seroit disgracie il souffroit une douleur infinie et ce qui augmentoit encore son malestoit qu'il n'osoit faire scavoir a philimene pour luy enseigner a luy estre fidelle et a s'attacher a sa fortune quand mesme elle devrendroit mauvaise quelle estoit l'espreuve ou sa fidelite estoit mise de sorte que craignant tout et n'esperant presques rien il passa le reste du jour avec une inquietude extreme et toute la nuit suivante sans dormir mais afin qu'il ne fust pas seul malheureux il arriva une chose qui fit que basilide eut aussi beaucoup de chagrin car seigneur il faut que vous scachiez que dans le dessein qu'il avoit pour la reine il avoit aporte un fort grand soin a se faire des 
 creatures dans sa maison soit parmy ses officiers ou parmy ses femmes et il y en avoit une entre les autres qui luy estoit entierement aquise cette personne ne cherchant donc qu'a avoir tousjours quelque chose a luy dire observoit la reine soigneusement principalement depuis qu'elle paroissoit plus chagrine qu'a l'ordinaire mais enfin elle l'observa si bien que le jour dont stesilee avoit veu myrinthe l'apresdisnee elle entendit tout ce qu'elle dit a la reine et tout ce que la reine luy dit ce n'est pas que stesilee luy aprist ce qu'elle avoit apris a myrinthe mais c'est que ne parlant jamais en particulier que de ce qui faisoit leur confidence cette femme en ouit assez pour comprendre que la reine ne refusoit philimene a myrinthe que parce qu'elle ne le haissoit pas d'abord elle pensa predre la resolutio de ne le faire point scavoir a basilide scachant bien que cela ne luy plairoit pas mais apres venant a considerer qu'il importoit bien souvent plus de scavoir les choses facheuses que les choses agreables elle changea d'avis et luy dit des le lendemain tout ce qu'elle avoit entendu parole pour parole la surprise de basilide fut si grande que s'il n'eust eu que le simple tesmoignage de cette femme il n'auroit pas adjouste foy a ce qu'elle luy disoit mais venant a se souvenir de cent actions de la reine des chagrins qu'elle avoit depuis que myrinthe estoit amoureux de philimene et venant principalement a considerer qu'encore 
 qu'elle refusast a myrinthe ce qu'il souhaitoit si ardemment il estoit toujours tres bien avec elle il ne douta point de ce qu'on luy disoit et par consequent il en eut une douleur excessive quoy disoit-il en luy mesme comme il me l'a dit depuis il est donc bien vray que cleobuline aime myrinthe qui ne l'aime point etqu'elle n'aime pas basilide qui l'aime plus que sa vie c'est donc myrinthe poursuivoit-il qui me combat dans le coeur de la reine et qui m'empesche de le conquerir ha si ce la est il faut donc que je sois son ennemy au lieu d'estre son protecteur car encore qu'il ne puisse estre mon rival puis que c'est luy qui me fait le mal que j'endure je dois le considerer comme tel detruire toutes ses pretentions et m'opposer a tous ses desseins mais que dis-je reprenoit il la douleur m'oste la raison et il paroist bien que l'entens mal mes interests puis que je ne comprens pas d'abord que la bizarrerie de mon destin veut que j'aporte tous mes soins a rendre heureux un homme que la reine me prefere dans son coeur cependant il m'importe presentement plus qu'a myrinthe qu'il espouse philimene ainsi il faut que je travaille pour le repos de celuy qui cause toutes mes inquietudes et que je face sa felicite de peur qu'il ne destruise la mienne basilide ayant encore bien examine la chose se resolut pour descouvrir mieux les sentimens de la reine de luy parler luy mesme du mariage de myrinthe avec 
 sa soeur faisant toutesfois dessein apres qu'elle l'auroit refuse de faire en sorte que philiste obligeast myrinthe a l'espouser sans le consentement de cette princesse esperant que cela l'irriteroit assez pour la porter a le bannir de sa cour n'ignorant pas qu'elle estoit foit jalouze de son authorite basilide estant donc dans cette resolution fut le jour suivant chez la reine mais en y allant il sceut que myrinthe apres avoir passe toute la nuit sans dormir s'estoit trouve assez mal le matin ne sorte que se servant de cette nouvelle pour parler de luy a la reine il ne fut pas plus tost aupres d'elle que prenant la parole en la regardant attentivement il luy aprit ce qu'il venoit d'apprendre comme la reine ne croyoit pas qu'il fust possible qu'il sceust les sentimens qu'elle avoit dans l'ame elle ne songea pas a se contraindre de sorte que ne pouvant retenir les premiers mouvements de son coeur elle ne put scavoir que myrinthe estoit malade sans quelque esmotion qui parut sur son visage s'informant mesme soigneusement par quelle voye il avoit sceu qu'il l'estoit et de quelle nature estoit son mal pour son mal madame luy dit-il je ne puis pas vous le dire precisement mais si vostre majeste me le commande je luy enseigneray pourtant l'art de l'en guerir en luy en aprenant la cause il me semble respondit la reine qui comprit bien ce que basilide luy vouloir 
 qu'il est assez difficile de concevoir qu'on scache la cause d'un mal qu'on ne connoist pas il est pourtant vray reprit il que je puis faire ce que je dis car enfin madame je suis assure que si vostre majeste permettoit a myrinthe d'espouser philimene il seroit bientost en sante estant certain qu'en cette rencontre les maux de l'esprit causent ceux du corps et que si vous gueriffiez les premiers les autres le seroient aussi comme ceux qui gouvernent des royaumes repliqua la reine avec uue raillerie un peu aigre n'ont pas accoustume de consulter les medecins de leurs sujets auparavant que de leur commander quelque chose ny d'accommoder leur politique a leur temperamment ce que vous me dites ne me sera pas changer la resolution que j'ay prise de ne donner pas mon consentement a un mariage que diverses raisons veulent que je n'aprouve pas et que je croyois aussi que vous n'aprouveriez point du tout vous avez pourtant deu croire madame repliqua basilide que je n'avois garde de trouver myrinthe indigne de philimene puis que vostre majeste le trouvoit digne de son estime la reine entendant parler basilide de cette sorte en rougit ce n'est pas qu'elle ne creust qu'il parloit ainsi sans scavoir ce qu'elle avoit dans l'ame mais c'est qu'une personne qui a une pensee cachee a l'imagination si vive et le coeur si sensible que la moindre chose trouble la premiere et esmeut 
 le second joint qu'elle ne se trouvoit guere moins embarrassee que basilide car pour authoriser le refus qu'elle faisoit a myrinthe il faloit en quelque facon qu'elle ne parlast pas avantageusement de l'homme du monde qu'elle estimoit le plus et il faloit aussi que basilide pour luy persuader de souffrir que ce mariage se fist luy donnast mille marques d'estime pour myrinthe qu'il eust souhaite ardemment qu'elle n'eust pas estime ainsi se voyant tous deux dans la necessite de trahir leurs sentimens ils estoient bien embarrassez ils resolurent pourtant chacun dans le sond de leur coeur de les trahir le moins qu'ils pourroient ne pouvant pas faire autrement la reine respondit donc a basilide qu'il estoit vray que myrinthe avoit mille bonnes qualitez qui luy avoient aquis beaucoup de part a son estime et beaucoup de credit aupres d'elle mais que n'estant pas originaire de corinthe elle n'avoit pas creu que cette raison ionte a quelques autres qu'elle ne luy pouvoit dire luy deust permettre de consentir que myrinthe espousast philimene je veux croire madame repliqua basilide que les raisons cachees que vostre majeste a de faire ce qu'elle fait sont extremement puissantes car pour celle qu'elle me fait l'honneur de me dire elle n'est pas ce me semble invincible en effet les peres de myrinthe ont este si fidelles qu'il peut pretendre de passer pour sujet naturel de vostre majeste je scay bien adjousta 
 malicieusement qu'il y a beaucoup d'inegalite entre ma soeur et myrinthe et que si vous ne l'aviez pas esleve par vostre faveur au dessus de sa condition il y auroit de la temerite dans son dessein mais madame cadjousta t'il en la regardant attentivement quoy que cette inesgalite deust estre en obstacle tres puissant a m'empescher de souhaiter ce mariage je vous advoue que l'estime que vostre majeste fait de luy et la violente passion que myrinthe a pour philimene fait que je ne le desire guere moins qu'il le souhaite car enfin madame cette passion est si ardente et il extraordinaire que je suis persuade que si myrinthe estoit roy et que ma soeur ne fust qu'une esclave il ne laisseroit pas de la faire reine c'est pourquoy je vous conjure de vouloir satisfaire son amour et de me scavoir quelque gre de ce que je veux bien sacrisier ma soeur pour conserver la vie a un homme que vous avez honnore de vostre estime pour reconnoistre un sentiment si genereux reprit la reine avec une douleur dans l'ame qu'elle avoit bien de la peine a cacher je dois sacrifier myrinthe pour vous et non pas souffrir que vous sacrifiyez philimene pour luy c'est pourquoy plus vous vous obstinerez a me prier pour myrinthe plus je m'opiniastreray a vous refuser pour l'amour de vous apres cela cleobuline changeant de discours tout d'un coup congedia basilide qui fut tente cent et cent fois de perdre le respect qu'il luy 
 devoit et de luy faire connoistre qu'il scavoit les sentimens qu'elle avoit dans l'ame mais la mesme passion qui luy donnoit de la hardresse luy ayant fait voir en suitte que s'il outrageoit la reine il la perdroit pour tousjours le retint et il se retira d'aupres elle sans luy rien dire qui pust luy faire croire positivement qu'il sceust l'amour qu'elle avoit pour myrinthe ce n'est pas qu'il ne se souvinst qu'il luy avoit parle de l'estime qu'elle avoit pour luy mais il jugeoit qu'elle ne l'expliqueroit pas ainsi et en effet cette princesse n'en eut pas alors la moindre pensee et le despit qu'elle eut de la conversation de basilide eut une autre chose car ensin elle n'avoit pu ouir sans une douleur extreme l'exageration qu'il luy avoit faite de la violente amour de myrinthe pour philimene ny entendre sans une confusion estrange ce qu'il luy avoit die de l'inesgalite de sa condition avec sa soeur mais ce qui la fachoit encore d'avantage estoit de voir que basilide souhaittant ce mariageelle demeuroit seule a ne le vouloir pas et qu'ainsi elle se verroit chargee de la haine de myrinthe qu'elle aimoit avec une tendresse si grande malgre elle que la seule pensee d'en estre haie luy causoit une douleur excessive elle en eut pourtant encore une plus sensible deux jours apres car myrinthe s'estant mieux porte et ayant este oblige d'aller parler a la reine pour une affaire importante qui regardoit l'estat elle le vit si change depuis qu'elle ne j'avoit veu que croyant 
 que ce changement estoit plustost un effet de la douleur qu'il avoit dans l'ame que du mal qu'il avoit eu elle en eut un displaisir extreme ce sentiment la n'estoit pourtant pas le seul qui avoit mis myriothe en l'estat ou elle le voyoit estant certain que l'ambition l'avoit aussi estrangement persecute car seigneur que de vous dire comment cette conversation se fit il faut que je vous die que myrinthe se voyant force d'aller chez la reine ou il n'avoit point este depuis que stesilee luy avoit apris la passion que cette princesse avoit pour luy sentoit dans son coeur ce qu'on ne scauroit exprimer qu'en disant qu'il ne l'a jamais sceu faire comprendre quoy qu'il l'ait raconte a philiste qui me l'a dit ce qui l'inquietoit le plus estoit qu'il craignoit que la reine ne sceust que stesilee luy avoit dit quelque chose des sentimens qu'elle avoit pour luy et que toutes les precautions qu'elle avoit prises n'eussent este qu'une bien seance qu'elle eust voulu garder helas disoit il en luy mesme si cela est comment oseray-je regarder cette princesse et comment me regardera t'elle puis tout d'un coup la grande vertu de la reine le r'assurant il croyoit qu'en effet la chose estoit comme stesilee la luy avoit diteet il avoit l'ame un peu plus tranquile mais lors qu'il fut a la porte du palais de cette princesse qu'il vit les gardes qui y estoient cette multitude de monde qui entre et sort ordinairement de ce lieu la et qui marque si bien la grandeur des rois qu'il vit dis- je cette quantite de 
 gens de haute qualite qui estoient dans les sales dans les antichambres et dans les chambres de ce palais en attendant qu'on vist la reine et qu'il vit enfin tous ces magnifiques meubles dont tous ces apartemens sont ornez il fit comme s'il n'eust jamais vu toutes ces choses et son imagination estant remplie de mille idees de grandeur et de magnificence il trouva en suite quelque douceur a penser qu'il estoit aime de celle a qui estoient ces gardesce palais ces superbes meubles et a qui tant de gens venoient rendre hommage de sorte que l'ambition se reveillant dans son coeur il se refit un nouveau combat entre cette orgueilleuse passion et l'amour de philimene qui n'estoit pas encore fini lors qu'on luy dit que cleobuline le demandoit myrinthe n'eut pas plustost receu cet ordre qu'il se mit en estat d'entrer dans le cabinet de la reine ou elle estoit alors mais en y allant que ne sentit il point que ne pensa t'il pas il voulut chasser philimene de son coeur un moment apresil rapella son image afin de le deffendre mieux contre la reine et sans scavoir enfin s'il vouloit estre fidelle ou infidelle il entra au lieu ou estoit cleobuline mais il y entra avec tant de melancolie sur le visage et tant de trouble dans les yeux que la reine croyant comme je l'ay desja dit que le changement qu'elle voyoit en luy venoit plus de la douleur qu'il avoit de ce qu'elle luy refusoit philimene que du mal qu'il avoit eu ne put s'empescher d'en avoir 
 un secret despit qui l'obligea malgre qu'elle en eust a donner a myrinthe les ordres qu'il avoit a recevoir d'elle avec moins de douceur qu'elle n'avoit accoustume si bien que myrinthe recommencant de craindre que stesilee n'eust apris quelque chose a la reine de ce qu'il luy avoit dit se deconcerta d'une telle sorte qu'il ne luy respondoit point a propos la reine surprise du dereglement de l'esprit de myrinthe luy demanda d'ou venoit cette confusion de pensees et de paroles qu'elle n'avoit pas accoustume de remarquer en luy est-ce luy dit elle avec quelque esmotion que je ne m'explique pas clairement ou que vous ne m'escoutez point ce n'est madame ny l'un ny l'autre reprit il car vostre maieste ne parle jamais que bien et je l'escoute tousjours tres attentivement dans l'esperance qu'elle me commandera quelque chose pour son service mais c'est mais c'est reprit cleobuline en l'interrompant que vous avez laisse vostre esprit ou vous avez donne vostre coeur si j'avois este en pouvoir de le donner repliqua myrinthe tout interdit philimene ne l'auroit pas et je serois demeure en termes d'en disposer autrement mais madame dit-il encore philimene me l'arracha malgre moy comme le droit des gens reprit elle souffre qu'on repousse la force par la force et qu'on reprenne son bien ou on le trouve arrachez a philimene le coeur qu'elle vous arracha mais si vous m'en croyez adjousta t'elle ne prenez pas le sien 
 pour le vostre car vous perdriez beaucoup au change plust aux dieux madame luy dit-il que je puisse faire ce que je dois en faisant ce que vous voulez car dans les sentimens de respect que j'ay pour toutes vos volontez j'aimerois mieux estre obeissant sujet que d'estre si delle amant myrinthe prononca ces parolles d'un air qui surprit la reine y ayant eu certains sons dans le son de sa voix a l'exclamation qu'il avoit faite qui tesmoignoient qu'il y avoit quelque sens cache a ce qu'il luy disoit elle n'eut pas plustost cette pensee qu'elle en changea de couleur si bien que myrinthe la voyant rougir comme estant en colere passit de crainte et rougit un moment apres de confusion mais comme le changement du visage de la reine avoit cause celuy de myrinthe le nouveau desordre qui parut en l'esprit de myrinthe augmenta celuy de la reine ainsi la confusion de l'un redoublant la confusion de l'autre ils en vinrent au point de ne pouvoir plus souffrir leurs regards et de desirer ardemment d'entre separez aussi ne furent ils plus guere ensemble car la reine achevant en deux mots de dire a myrinthe les choses qu'il devoit faire le congedia par un signe de main sans le regarder et demeura dans une inquietude inconcevable myrinthe voulut pourtant faire un grand effort sur luy mesme et luy dire encore quelque chose sentant dans son coeur un chagrin estrange d'estre si mal sorty de cette conversation mais elle redoubla le signe 
 qu'elle luy avoit fait de s'en aller et il falut en effet qu'il s'en allast emportant dans son coeur deux violetes passions qui le tirannisoient estrangement et une inquietude extreme de l'esmotion qu'il avoit remarque sur le visage de la reine mais si myrinthe n'avoit pas l'ame tranquile cleobuline l'avoit cruellement tourmentee car comme on ne peut pas avoir l'esprit plus penetrant qu'elle l'a elle avoit connu parsaitement et par les regards et par les paroles et par le son de la voix de myrinthe qu'il scavoit ou qu'il deuinoit quelque chose des sentimens qu'elle avoit pour luy de sorte qu'elle en avoit une confusion estrange et une douleur pleine de colere contre elle mesme qui la faisoit souffrir infiniment est il possible disoit-elle que mes paroles ou mes yeux m'ayent trahie apres m'avoir este si long temps fidelles car enfin je scay bien que le jour que myrinche me vint demander philimene il n'avoit nul soupcon de ma passion mais que dis-je reprenoit elle mes yeux ny mes paroles n'ont garde d'avoir descouvert le secret de mon coeur a myrinthe puis que je ne l'ay point veu depuis cela cependant il n'y a que stesilee au monde qui scache mes sentimens stesilee qui m'a promis une fidelite inviolable stesilee dis-je qui n'ignore pas que je ne crains rien d'avantage sinon que myrinthe scache que je l'aime comme la reine estoit en cette inquietude philiste qui estoit arrivee a corinthe il y avoit desja quelques jours et pour 
 qui la reine avoit conserve toute l'amitie qu'elle avoit eue peur elle des le premier sejour qu'elle y avoit sait entra dans sa chambre de sorte que cette princesse qui l'aimoit cherement voulant se contraindre pour elle fit quelque treue avec sa douleur et se mit a luy parler de diverses choses ainsi passant d'un discours a un autre philiste qui ne scavoit rien ny de l'amour de la reine pour myrinthe ny de l'estroite considence que cette princesse faisoit a stesilee de ses plus secrettes pensees voulant luy marquer precisement quel jour estoit arrive un accident qu'elle luy racontoit luy dit que c'estoit un jour que stesilee n'avoit point este aupres d'elle que le soir d'abord cleobuline ne se souvenant pas que stesilee avoit este un jour sans la voir se mit a la contredire mais philiste qui s'en souvenoit fort bien luy dit pour luy circonstancier la chose que c'estoit un jour que myrinthe avoit passe l'apresdinee toute entiere avec stesilee chez qui nous logions alors adjoustant pour preuver encore ce qu'elle disoit que basilide y estoit venu vers la fin de cette conversarion de sorte que la reine entendant ce que disoit philiste entra en soubcon de la fidelitee de stesilee voyant qu'elle ne luy avoit point parle de la visite de myrinthe ses soubcons augmenterent encore bien d'avantage un moment apres car stesilee estant arrivee philiste qui vouloit faire voir a la reine qu'elle ne mentoit pas luy demanda s'il n'estoit pas vray que myrinthe l'eust este voir un 
 jour et si basilide n'y avoit pas este aussi cette demande ayant fort surpris stesilee principalement parce qu'elle avoit fait un secret de la visite de myrinthe a la reine elle en rougit d'une telle sorte en l'advouant qu'elle n'en derougit point de tout le jour si bien que la reine ne outant point du tout qu'elle ne fust coupable en eut une douleur excessive toutesfois comme il luy importoit extremement de scavoir precisement ce que scavoit myrinthe elle se resolut de cacher une partie de sa colere et de faire advouer la verite par adresse a stesilee mais ce qui l'embarrassoit extremement estoit que r'apellant en sa memoire ce que luy avoit dit basilide elle trouvoit avoir lieu de croire puis que myrinthe scavoit quelque chose de ses sentimens que basilide les scavoit aussi son dant cette croyance sur l'estroite liaison qui s'estoit faite entre myrinthe et luy depuis quelques jours de sorte que suivant l'usage des personnes passionnees elle croyoit tout ce qu'elle imaginoit qui pouvoit estre et ne doutoit presques point que si stesilee avoit dit son secret a myrinthe myrinthe ne l'eust dit a basilide vous pouvez juger seigneur si une princesse qui aime autant la gloire que cleobuline put avoir cette pensee sans une douleur extreme aussi celle qu'elle eut fut elle si grande que ne pouvant demeurer plus long temps dans l'incertitude ou elle estoit elle se desit de tout ce qui l'empeschoit d'entretenir stesilee en particulier apres quoy la faisant 
 tomber insensiblement sur le discours de myrinthe elle luy demanda sans luy tesmoigner d'estre en colere d'ou venoit qu'elle ne luy avoit rien dit de la visite qu'il luy avoit rendue stesilee n'ayant pas une bonne raison a luy dire luy dit qu'ayant remarque qu'elle ne pouvoit jamais pailer de myrinthe sans douleur elle esvitoit de le nommer autant qu'elle pouvoit si ce n'estoit qu'elle luy en parlait la premiere mais luy dit la reine en la regardant attentivement je vous en parlay tout le soir dont vous l'aviez veu l'apresdinee toute entiere stesilee se voyant pressee par la reine creut que pour l'empescher de luy vouloir mal de ce petit mensonge qui luy avoit desplu il luy estoit permis d'en dire un autre qui luy pust plaire de sorte que prenant la parole comme je scay madame luy dit elle que vostre majeste n'a point de plus violent desir que de vaincre la passion qu'elle a dans l'ame je ne voulois point luy dire la conversation que j'avois eue avec myrinthe de peur de l'accroistre au lieu de la diminuer car enfin madame myrinthe ne me vint voir que pour me protester qu'il estoit au desespoir de vous avoir desplu en pensant a philimene ne vous demanda t'il point luy dit la reine qui vouloit scavoir la verite pour quelle raison je m'opposois a son dessein ouy madame reprit stesilee en rougissant mais le luy assuray que je n'en scavois rien ha stesilee s'escria la reine emportee de colere et de douleur ou vous m'avez trahie ou vos paroles 
 vous ont trahie vous mesme car enfin myrinthe scait assurement plus qu'il ne devroit scavoir cependant adjousta t'elle en se reprenant de peur que stesilee ne luy advouast pas la verite il vous me dites sincerement tout ce que vous avez dit a myrinthe et tout ce qu'il vous a respondu je vous pardonneray la faute que vous avez faite mais stesilee je veux tout scavoir quand mesme vous auriez tout dit stesilee se trouvant alors bien embarrassee fut encore quelque temps a se deffendre mais enfin la reine luy parla avec tant d'authorite et luy promit tant de sois de luy pardonner si elle disoit la chose comme elle s'estoit passee qu'en fin elle se resolut de luy en advouer une partie elle luy dit donc seulement que myrinthe luy avoit dit comme il estoit vray mille choses avantageuses pour elle qu'en suitte il l'avoit fort pressee de luy aprendre par quelle raison elle s'opposoit a son mariage et que luy ayant seulement dit sans y penser que cette raison luy estoit glorieuse elle avoit bien connu qu'il avoit donne a ces paroles toute l'explication avantageuse qu'il leur pouvoit donner adjoustant qu'apres cela myrinthe luy avoit encore dit mille choses tendres pour elle car comme elle croyoit apaiser la reine en luy parlant ainsi elle ne luy cacha rien de tout ce que myrinthe luy avoit die d'obligeant et ne luy dit presque rien de ce qu'il avoit dit a l'advantage de philimene elle n'osa pourtant pas luy dire que myrinthe eust offert de la quitter 
 scachant bien que les actions de cet amant desmentiroient ses paroles mais elle en dit seulement assez a la reine pour luy persuader que si elle vouloit il ne seroit pas impossible de l'y obliger cet artisice ne luy reussit pourtant pas car apres que la reine eut fait dire a stesilee tout ce qu'elle en vouloit scavoir la colere la transporta d'une telle sorte quoy qu'elle eust resolu de n'esclater point contre elle parce qu'elle scavoit sa foiblesse qu'elle luy dit tout ce que cette violente passion peut faire dire quoy luy dit elle avec une douleur qui fit jetter un torrent de larmes a stesilee je vous ay confie une chose d'ou despend toute ma gloire et tout mon repos et vous l'allez reveler ou du moins vous donnez lieu de la deviner a l'homme du monde que je craignois le plus qui la sceust car enfin dans les plus violens transports de ma douleur je disois quelquesfois pour me consoler du moins si myrinthe ne m'aime pas je suis assuree qu'il m'estime mais helas vostre imprudence me prive de cette consolation et me met en estat de scavoir que myrinthe me mesprise il croit mesme sans doute adjousta t'elle que c'est par mes ordres que vous avez parle comme vous avez fait car quelle apparence y auroit il qu'il le creust autrement et qu'il pust s'imaginer qu'ayant autant d'esprit que vous en avez vous eussiez autant de foiblesse ou autant d'imprudence ha stesilee a quelle cruelle avanture m'exposez vous quoy s'escroit elle 
 myrinthe scait que je l'aime sans scavoir mesme que je ne veux pas qu'il le scache et myrinthe le scait par stesilee pour moy adjousta telle je croy que vous avez creu que je ne vous disois que j'aimois myrinthe que pour faire qu'il le sceust et que je ne vous deffendois de le luy faire scavoirqu'afin de vous obliger a le luy dire plustost mais si cela est vous vous estes estrangement abusee et vous m'avez fait un grand outrage aussi bien qu'une grande infidelite stesilee voulut alors dire quelques mauvaises excuses a la reine mais cette princesse l'en empescha taisez vous stesilee luy dit elle taisez vous ce n'est point par de meschantes raisons qu'il faut vous justifier et comme vostre crime est d'avoir trop parle c'est plustost par le silence que par de foibles excuses que vous devez esperer d'apaiser une partie de ma colere cependant donnez ordre que myrinthe ny par ses regards ny par ses actions ny par ses paroles ne me donne pas lieu de croire qu'il se souvienne de ce que vous luy avez dit de moy car s'il ne le sait je ne le banniray pas seulement de ma cour mais de mon royaume quand mesme je ne le pourrois bannir de mon coeur conduisez pourtant la chose avec tant d'adresse luy dit elle que myrinthe ne scache pas que je scay qu'il n'ignore point les sentimens que j'ay dans l'ame car si je m'apercoy que vous le luy ayez fait scavoir je ne vous verray jamais non plus que luy mais que fais-je adjousta t'elle je donne des ordres de silence 
 et de secret a une personne qui a revele tout ce qu'elle devoit cacher et qui n'est assurement pas maistresse de son esprit stesilee se jettant alors a genoux aux pieds de la reine le visage couvert de larmes luy dit des choses si touchantes que cette princesse dont l'ame est infiniment glorieuse croyant qu'il luy seroit honteux de pardonner si tost un semblable crime a stesilee et craignant que le desespoir de cette personne ne l'attendrist luy commanda de se retirer et de ne la voir plus qu'elle ne le luy ordonnait luy commandant encore une fois de faire que myrinthe vescust comme elle le vouloit et qu'il ne sceust jamais qu'elle scavoit ce qu'elle luy avoit dit
 
 
 
 
mais apres qu'elle fut partie cette princesse demeura en une inquietude qu'on ne peut concevoir et ce qui la rendait plus grande et plus forte estoit que comme on croit aisement ce qu'on desire elle avoit creu apres ce que stesilee luy avoit dit de myrinthe qu'en effet il ne luy seroit pas impossible si elle le vouloit de detacher myrinthe de philimene si elle joignoit l'ambition a l'amour et elle avoit mesme si bien connu par le desordre de l'esprit de myrinthe qu'il n'estoit pas d'accord avec luy mesme qu'elle ne doutoit point que si elle pouvoit luy offrir sa couronne il ne luy offrist son coeur et ne quittast philimene de sorte que voyant de la possibilite a empescher myrinthe de posseder philimene en le faisant roy cela redoubloit ses chagrins puis qu'il est permis aux 
 peuples disoit elle dans les momens ou l'amour estoit la plus forte dans son coeur de se faire un roy lors qu'ils n'en ont pas pourquoy ne peut il pas estre permis a une reine d en choisir un principalement le choisissant bien est il justeque parce que je suis nee sur le throne je suis privee de la liberte qu'ont tous mes sujets et que je sois plus esclave que mes esclaves en une chose d'ou depend toute la felicite de ma vie mais que dis-je reprenoit elle il semble a m'entendre parler que je pourrois estre heureuse sans gloire non non cleobuline ne t'egares pas tant du droit chemin de la raison ce n'est point a toy a examiner l'usage mais c'est a toy a le suivre myrinthe est digne du throfne par son merite mais qu'il ne l'est pas par sa naissance il faut que tu sois tousjours sa souveraine et qu'il soit tousjours ton sujet mais helas poursuivoit elle ce sujet que tu peux et que tu ne veux pas faire roy quoy que tous tes desirs t'y portent scait presencement que tu l'aimes plus que tu ne le dois aimer il est peut-estre a l'heure que je parle aux pieds de philimene a luy raconter ta foiblesse et a luy protester que quand tu luy offrirois ton coeur et sa couronne il les resuseroit sans peine pour la moindre de ses faveurs d'autre part si basilide scait comme je le croy quels sont les sentimens de son ame pour myrinthe il ne veut sans doute plus de son affection que parce qu'il veut estre roy et pour philimene je suis assuree qu'elle te regarde avec 
 mespris qu'elle croit te mener en triomphe et qu'elle a extreme joye de regner sur le coeur d'un homme qui regne dans le tien stesilee mesme adjoustoit elle ne pense rien de toy qui n'en soit indigne car puis qu'elle a revele son secret a myrinthe elle a sans doute creu que tu voulois lier une affection particuliere aveque luy et peut-estre mesme qu'elle a pense que cette affection seroit une affection criminelle vois cleobuline vois a quelles dangereuses suittes la folle passion que tu as dans l'ame te peut porter examine bien son coeur et demande toy a toy mesme si tu aurois la force de t'empescher route ta vie de faire myrinthe roy s'il demeuroir tousjours en estat de le pouvoir estre suppose encore pour prendre toutes tes seuretez contre toy mesme que myrinthe cesse d'aimer philimene et qu'il vienne a t'aimer et songe apres cela si la gloire seroit assez ruinante pour vaincre l'amour dans son coeur et pour faire que tu ne fisse pas pour myrinthe tout ce que tu pourrois faire innocemment apres cela cleobuline se taisoitet s'examinant elle mesme elle trouvoit si peu de fermete dans son ame que n'osant s'y asseurer c'en est fait dit elle c'en est fait il ne faut point se fier a ta propre vertu car avec toute la gloire il y auroit de la folie a te confier a tes propres forces mets toy donc cleobuline en estat de ne pouvoir faire une faute quand mesme tu la voudrois faire et cherches quelque expedient qui te justifie dans 
 l'esprit demyrinthe aussi bien que dans celuy de basilide et philimene et de stesilee rapelle toute ta vertu et toute ta force pour cela souviens toy de la gloire que tu as acquise et faits tout ce qu'il faut faire pour la conserver mais songe encore pour t'y resoudre plustost et plus facilement qu'il s'agit de recouvrer l'estime de myrinthe que tu as peut estre perdue mais helas poursuivit elle apres avoir bien cherche je ne trouve qu'une seule chose a faire par laquelle je puisse faire ce que je veux mais justes dieux s'escrioit cleobuline qu'elle est difficile et que j'auray de peine a m'y resoudre comme elle en estoit la philisle qui avoit a rendre conte a la reine de quelque chose qu'elle luy avoit commande lors qu'elle s'estoit deffaite d'elle pour entretenir stesilee en particulier vint luy dire ce qu'elle avoit fait et comme elle la trouva fort resveuse et fort triste des qu'elle luy eut dit ce qu'elle avoit a luy dire elle voulut se retirer mais la reine qui avoit tant de douleur qu'elle ne la pouvoit renfermer dans son coeur la retint et comme elle s'imagina que puis que stesilee avoit revele son secret a myrinthe elle l'auroit encore revele a philiste avec qui elle vivoit alors admirablement bien elle creut qu'il valoir mieux qu'elle luy en parlast et qu'elle luy donnait la commission d'empescher stesilee a l'advenir de faire de semblables fautes de sorte que consultant plus sa colere que sa raison elle se mit a se pleindre de stesilee en parlant a 
 mais comme elle ne pouvoit accuser stesilee sans s'accuser elle mesme elle fit scavoir a philiste le malheureux estat ou elle se trouvoit apres quoy continuant de parler ne pensez pas luy dit elle que quelque estime que j'aye pour vous je me fust resolue a faire une nouvelle considente de ma foiblesse si je n'avois pris une forte resolution de la surmonter quand mesme j'en devrois mourir ouy philist luy dit elle je pense avoir trouve un moyen qui me justifiera dans l'esprit de myrinthe dans celuy de philimene dans celuy de basilide dans celuy de stesilee et dans le vostre et je pense mesme dit elle l'avoir imagine si heureusement qu'il pourra estre que par luy j'arriveray au point ou j'ay tousjours souhaite d'estre pour avoir quelque repos qui est de voir myrinthe sans amourpour philimene je voy bien dit elle encore que vous avez peine a concevoir quelle peut estre cette invention mais pour vous la descouvrir scachez philiste que pour me mettre en estat de ne pouvoir jamais faire une faute je veux faire achever le mariage que j'ay si opiniastrement empesche quoy madame reprit philiste vous voulez que myrinthe espouse philimene ouy repliqua-t'elle je le veux et je le veux principalement afin de ne pouvoir jamais songer a espouser myrinthe ny a luy donner aucune marque d'amour mais je le veux encore afin de luy faire croire que celle que stesilee luy a dit que j'avois pour luy n'est 
 pas plus forte que ma vertu et pour persuader aussi a basilide que ce qu'on luy a peut-estre dit n'est pas vray jusques la madame reprit philiste je tombe d'accord de ce que vous avez dit et je ne puis que je ne loue infiniment un si genereux dessein mais j'advoue que je ne voy pas comment vous esperez de voir myrinthe sans amour pour philimene je l'espere luy dit elle par son mariage mesme car puis qu'il n'est point d'amour eternelle et que celle de myrinthe pour philimene s'est accreue par tous les obstacles que j'y ay aportez je suis fortement petsuadee qu'elle finira quand on ne luy resistera plus et que la possession de philimene detruira plus l'amour de myrinthe que toute mon authorite ne l'a pu faire de grace adjoutta cette princesse emportee par sa passion ne m'allez pas dire que philocles tout vostre mary qu'il est aujourd'huy est encore amoureux de vous car si je n'esperois trouver cette legere satisfaction de voir cesser l'amour de myrinthe pour philimene en la luy faisant espouser je n'aurois peut-estre pas la force d'achever un dessein d'ou despend toute la seurete de ma gloire tombez donc d'accord je vous en conjure que je puis esperer ce que je dis afin qu'apres cela j' execute courageusement ce que j'ay resolu ne pensez pourtant pas poursuivit elle que je desire que myrinthe soit sans amour apres avoir espouse philimene dans la pensee qu'il responde a celle que j'ay 
 pour luy mon philiste ce n'est pas la mon intention je n'ay sans doute pas la force de dire que je souhaite que myrinthe ne m'aime jamais mais j'ay bien celle de vous assurer que nulle de mes actions ne luy sera jamais connoistre que je l'aime quoy que je sois persuadee que je l'aimeray jusques a la mort cependant je ne laisse pas de trouver beaucoup de douceur a esperer de voir myrinthe sans amour lors que j'auray execute mon dessein mais dieux adjousta t'ells sans donner loisir a philiste de luy respondre pourray-je bien faire ce que je veux et suis-je mesme bien asseuree de le vouloir lors que je consulte ma raison je sens que je le veux absolument quand mesme il m'en devroit couster la vie mais lorsque je consulte mon coeur il s'en faut peu que je ne change de sentimens le lasche qu'il est me resiste et si la gloire ne venoit a mon secours je restomberois dans ma premiere foiblesse mais aussi des que je considere qu'il s'agit de m'oster la possibilite de faire une faute que ma passion me conseille mille sois le jour et que toute la terre me reprocheroit qu'il s'agit dis-je de forcer myrinthe a m'estimer et de faire peut-estre cesser la violente affection qu'il a pour philimene l'honneur et l'amour se joignant en semble me fortisient d'une telle sorte que je commence d'esperer une entiere victoire sur moy mesme quoy que je n'espere pas de n'aimer plus myrinthe et que je ne songe qu'a l'aimer sans craindre 
 que cette passion me face faire une laschete qu'a l'aimer sans qu'il le scache et sans qu'il aime philimene apres cela philiste qui eust bien souhaite que la reine eust espouse basilide luy dit que pour s'assurer encore plus contre la passion qu'elle avoit dans l'ame il luy sembloit qu'elle eust pu se resoudre a l'espouser luy disant en suitte toutes les raisonsd'estat qui l'y devoient obliger mais a peine eut elle acheve de parler que cleobuline prenant la parole ha philiste luy dit elle vous m'en demandez trop et vous m'en demandez plus que je n'en puis faire c'est bien assez poursuivit elle que je me resolue a rendre philimene heureuse en luy faisant espouser un homme que j'aime plus qu'elle ne l'aime sans vouloir m'obliger a en espouser un que je n'aime pas et que je n'aimeray jamais car enfin philiste quand il feroit possible que je cessasse d'aimer myrinthe ce que je ne croy point du tour je n'aimerois jamais rien ainsi contentez vous que je fasse ce que je croy devoir faire pour mon honneur et pour ma justification sans vouloir que je m'accable d'un nouveau supplice apres cela la reine congedia philiste ne voulant voir personne le reste du jour mais si cette journee luy fut insuportable la nuit luy fut encore plus fascheuse jamais coeur amoureux n'a plus souffert que fit le sien cent fois elle changea le dessein qu'elle avoit pris et cent fois elle se resolut de l'executer il y eut mesme des instans ou sa passion estoit 
 si forte qu'elle luy persuadoit que puis qu'elle pouvoit faire myrinthe roy elle feroit une aussi grande injustice de ne luy mettre pas la couronne sur la teste que s'il eust este roy legitime et qu'elle luy eust arrache le sceptre de la main enfin il se sit un si grand et si opiniastre combat dans son ame entre l'honneur et l'amour que le soleil ramena le jour dans sa chambre devant qu'il fust fini elle se leva mesme sans scavoir encore precisement ce qu'elle vouloit faire mais des qu'elle eut jette les yeux sans y penser sur un grand miroir devant lequel elle passa pour entrer dans son cabinet et qu'elle vit sur son visage le changement que l'inquietude et la mauvaise nuit qu'elle avoit eue y avoient aporte elle rougit de honte de sa foiblesse et sans considerer l'interest de sa beaute qu'elle destruisoit la seule gloire sit qu'elle eut une confusion estrange de se sentir si peu maistresse d'elle mesme ne diroit on pas avoir la douleur qui paroist dans mes yeux disoit elle en secret dans son coeur comme elle l'a raconte a philiste que je viens d'aprendre la perte d'une bataille d'ou despend celle de mon estat et le repos de tous mes peuples et cependant au lieu de veiller pour le bien de mes sujets je veille pour ma propre perte et toute cette douleur qui paroist sur mon visage a une cause si foible et si indigne de ma vertu que je ne scay pas comment je me puis en durer moy mesme sur mon sons nous donc courageusement et puis 
 que nous avons tant fait que de nous pouvoir combatre faisons tout ce qu'il faut pour remporter la victoire la reine sentant alors dans son coeur plus de force qu'elle n'y en avoit senty ne voulut pas perdre un si bon intervale et de peur de se repentir encore une fois elle se hasta de commander qu'on allast dire a basilide et a myrinthe qu'elle leur vouloit parler adjoustant qu'elle vouloit qu'ils vinssent ensemble mais a peine eut elle donne cet ordre qu'il s'esleva un nouueau tumulte dans son esprit qui mit un nouveau desordre dans son ame ce desordre s'apaisa pourtant bien tost car elle sut si satisfaite d'avoir pu gagner cela sur elle mesme de forcer sa bouche a dire des paroles si opposees a ce que son coeur devroit que la joye de s'estre vaincue la rendit capable d'executer son dessein avec quelque espece de tranquilite si bien que le desir de la gloire et l'envie de se justifier dans l'esprit de myrinthe et dans ce luy de basilide ayant affermi son ame elle se prepara a faire de bonne grace ce qu'elle vouloit absolument faire de sorte que faisant un grand effort sur elle mesme elle renferma sa douleur dans son coeur et composa si bien son visage qu'elle ne paroissoit qu'un peu malade et serieuse sans paroistre ni inquiette ni affligee cependant basilide et myrinthe estoient bien embarrassez a deviner ce que la reine leur vouloit ils ne se disoient pourtant pas l'un a l'autre tout ce qu'ils 
 pensoient car myrinthe par un sentiment de respect et de discretion n'avoit garde de dire a basilide ce qu'il scavoit de l'amour de la reine et basilide de son coste par un sentiment de jalousie n'avoit garde aussi de dire a myrin the ce qu'il ne pensoit pas qu'il sceust et ce qu'il ne vouloit pas qu'il peust jamais scavoir ils croyoient pourtant tous deux que la reine ne les voulust voir que pour leur deffendre absolument d'achever le mariage de philimene de sorte qu'encore que l'ambition eust fort agite le coeur de myrinthe comme l'amour de philimene estoit demeuree la plus forte dans son ame il alloit chez la reine avec autant de chagrin que de confusion d'autre part basilide croyant que la reine ne s'opposoit au mariage de myrinthe que parce qu'elle l'aimoit et craignant mesme qu'elle ne le voulust rompre que pour prendre le dessein de le faire peut estre roy avoit une douleur si forte que bien loin de regarder myrinthe comme devant estre mary de sa soeur il s'en faloit peu qu'il ne le regardait et ne le haist comme son riual quoy qu'il sceust bien qu'il n'estoit pas amoureux de cleobuline et qu'il l'estoit de phihmene ces deux amans estant donc en cette inquietude arriverent ensemble au palais car myrinthe ayant sceu l'ordre de la reine avoit este trouver basilide au sien ils n'y surent pas plustost que la reine scachant qu'ils y estoyent les fit entrer dans son cabinet ou elle estoit entree 
 des qu'on avoit eu acheve l'habillir mais depuis qu'elle eut donne cet ordre jusques a ce que basilide et myrinthe fussent aupres d'elle il se fit encore quelque mouvement dans son coeur et elle a advoue depuis qu'elle fut tentee de leur parler d'une autre affaire et de remettre a une autrefois l'execution de son dessein mais des qu'elle vit myruithe et qu'elle le regarda comme un homme qui scavoit sa foiblesse et qui peut-estre la blasmoit l'envie de se restablir dans son estime aussi bien que de se justifier aupres de basilide en cas qu'on luy eust dit quelque chose de sa passion fit qu'elle eut plus de force qu'elle n'en pensoit avoir et philiste que la reine enuoya querit pour estre presente a cette action m'a dit qu'elle n'eust jamais pense qu'une personne aussi passionnee eust pu se vaincre au point que cleobuline se vainquit elle ne vit donc pas plus tost basilide et myrinthe entrer dans son cabinet que les raisant aprocher elle commenca de leur parler d'une maniere qui les surprit sort comme je scay leur dit elle que l'affaire dont j'ay a vous entretenir vous touche tous deux et que vous la desirez avecque beaucoup de passion j'ay este bien aise de vous voir ensemble scachez donc poursuivit elle adressant alors la parole a basilide qu'apres avoir empesche jusques icy le mariage de philimene et de myrinthe par de puissantes raisons quoy je ne vous les aye pas dites il est arrive que ces raisons ayant change j'ay 
 aussi change de sentimens de sorte que voulant aujourd'huy ce que je ne voulois pas alors je ne consens pas seulement que ce mariage s'acheve mais je vous prie mesme qu'il s'acheve le plus promptement que les preparatifs d'une aussi grande feste que sera celle la le pourront permettre basilide et myrinthe furent si surpris du discours de la reine qu'ils ne penserent jamais y respondre et ce qu'il y eut de merveilleux fut que le frere de l'amante remercia la reine plustost que l'amant ce n'est pas que comme myrinthe estoit fort amoureux de philimene il n'eust bien de la joye d'aprendre qu'il la possederoit bien-tost mais comme il scavoit les sentimens de la reine pour luy il n'osoit la remercier avec exageration de la grace qu'elle luy faisoit de peur de l'irriter joint aussi que l'ambition agitant un peu son coeur il ne pouvoit gagner philimene en perdant la reine qu'il n'en eust l'ame un peu esmeue de sorte que ne scachant presques ce qu'il devoit faire il laissa parler basilide le premier qui ne trouvant rien que d'avantageux pour luy au dessein qu'avoit la reine en avoit une joye qui luy permettoit d'avoir la liberte de son esprit toute entiere aussi la remercia t'il avec des paroles malicieuses je vous assure madame luy dit-il que vostre maieste ne fait pas seulement une action de justice en accordant a myrinthe ce qu'il souhaitte si ardemment et qu'elle en fait une clemence en luy conservant la vie que l'exces 
 de sa passion luy auroit peut estre fait perdre myrinrhe oyant parler basilide de cette sorte n'osa le contredire quoy qu'il eust bien voulu par le respect qu'il avoit pour la reine qu'il n'eust pas tant exagere une passion qui luy desplaisoit c'est pourquoy prenant la parole et debiaisant ses sentimens adroitement comme je ne pourrois faire voir toute ma reconnoissance a la reine luy dit-il sans luy donner lieu de croire que j'aurois peut-estre murmure contre elle lors qu'elle me refusoit ce qu'elle m'accorde aujourd'huy j'aime mieux publier sa bonte a toute la terre que de l'en remercier elle mes me c'est pourquoy madame adjousta t'il je suplie vostre maieste de me dispenser des remercimens que je luy dois et de souffrir que je les change en mille et mille louanges que je luy donneray en parlant des graces que je recoy d'elle et en publiant que quand je mourrois mille fois pour son service je mourrois encore ingrat en disant que vous ne me dites rien reprit la reine en rougissant vous m'en dites trop cependant je ne vous dispense pas seulement des remercimens dont vous parlez mais mesme des louanges que vous me voulez donner et je vous tiens quitte de tout ce que vous me demandez pourueu que vous soyez fortement persuade que soit en vous resusant ou en vous donnant philimene j'ay tousjours fait pour vous tout ce que j'ay pu et que mesme je n'ay fait que ce que j'ay deu faire quoy 
 que les raisons que j'ay d'avoir eu deux sentimens si opposez vous soient si inconnues car comme je mets la justice au premier rang de toutes les vertus des rois je n'aime pas que mes sujets m'accusent d'estre injuste si on vous pouvoir accuser de l'estre reprit respectueusement myrinthe ce seroit de m'avoir fait plus de grace que je n'en merite mais comme la bonte est une vertu aussi bien que la justice j'espere que sans blasmer vostre majeste des graces qu'elle me fait on donnera a sa bonte ce qu'on ne pourroit donner a sa justice quoy qu'il en soit dit elle pour finir une conversation qui luy estoit insuportable comme les grandes joyes se redoublent lors qu'elles deviennent publiques il ne faut pas vous empescher plus longtemps d'aller publier celle que vous avez allez donc poursuivit elle l'aprendre a cetteprincesse vouloit dire a philimene mais elle pensa laisser ce discours imparfait et le trouble de son esprit fut si grand qu'au lieu de dire a philimene suivant son premier dessein elle dit a toute la cour et le dit mesme en rougissant de sorte que craignant que sa constance ne l'abandonnast elle congedia basilide et myrinthe qui se retirerent bien satisfaits le dernier eut pourtant quelque secret trouble dans le coeur car en sortant du cabinet de la reine apres l'avoir saluee comme il se retourna sans y penser il vit que croyant qu'il fust desja fort loin elle avoit leve les yeux au ciel en sou 
 pirant si bien que ne doutant pas qu'il ne fust la cause de la douleur de la plus illustre reinedu monde sa joye en fut de telle sorte moderee jusques a ce que les yeux de phillimene l'eussent ranimee qu'a peine pouvoit il parler a basilide il ne fut pourtant pas plustost aupres de cette belle personne que l'amour reprenant toute sa force dans son coeur y mit une joye extreme mais durant qu'il la goustoit avec toute la douceur que peut donner l'esperance d'un grand bien et d'un bien qu'il avoit ardemment et long temps souhaite la reine faisoit ce qu'elle pouvoit pour jouir avec quelque tranquilite de la victoire qu'elle avoit remportee sur elle mesme et elle fut en effet quelques momensou elle eut beaucoup de joye de s'estre surmontee et bien imperieuse passion disoit elle devant philiste qui elles accoustumee a vaincre presques tousjours la raison de ceux que vous possedez vous avez este vaincue par la mienne vous dis je qui avez fait faire mille fautes et mille crimes a des personnes fort illustres et qui mettez bien souvent le desordre dans tout l'vnivers cependant toute superbe que vous estes de vos triomphes un simple desir de gloire vous a surmontee dans mon coeur et vous n'en estes plus la maistresse sans mentir madame luy dit philiste cette victoire que vous venez de remporter sur vous mesme m'espouvante et je n'eusse jamais creu qu'ayant une violente passion dans l'ame on eust pu l'en chasser en si peu de temps 
 ha ma chare stesililee reprit la reine soupirant j'ay vaincu cette cruelle passion je l'advoue mais au lieu de chasser de mon coeur comme vous le dittes une si fiere ennemie ma raison n'a fait que l'enchaisner de sorte que je suis en une continuelle inquietude qu'elle ne brise les chaisnes qui la tiennent captive il me sem ble desja qu'elle fait ce qu'elle peut pour les rompre je sens pourtant bien adjoustoit elle qu'elle ne les rompra pas si tost si ma raison ne me trahit mais de grace philiste soustenez la par vos louanges dites moy que je fais la plus belle chose du monde et persuadez moy si vous pouvez qu'il y a plus de grandeur de courage a faire ce que je fais qu'il n'y a eu de foiblesse a me laisser vaincre il m'est aise madame reprit philiste de louer une action si heroique et dont si peu de personnes se trouvent capables il est vray interrompit la reine que le sacrifice que je fais a la gloire est grand il est si grand repliqua philiste que je tiens si par toutes vos autres actions vous meritez des statues par celle-cy vous meritez des temples et des autels puis que vous faites des choses que les dieux mesme ne font pas tousjours ha philiste reprit la reine ne me louez pas aveque tant d'exces car si par hazard je retombois dans mes premieres foiblesses et que je me repentisse de ce que j'ay fait j'aurois une grande confusion et vous aussi ddes louanges que vous m'auriez donnees c'est pourquoy encore que je vous 
 priee de me louer gardez pourtant quelque mesure a vos louanges car enfin philiste ce qu'il y a de constamment vray est que je n'ay jamais tant aime myrinthe que je l'aime ny tanthai philimene cependant je vay rendre philimene heureuse et je vay souffrir que myrinthe l'espouse et tout cela parce que l'honneur le veut ainsi et que de la condition dont je suis il ne suffit pas de ne faire point de crimes puis qu'il faut encore ne faire rien qui ne soit grand qui ne soit noble et qui ne soit souverainement juste au reste philiste ajousta cette princesse si vous scaviez la joye que j'ay de ce que myrinthe ne m'a point tesmoigne en avoir une excessivement grande de la permission que je luy donnois d'espouser philimene vous en seriez estonnee mais lasche que je suis reprit elle en rougissant apres avoir este un moment sans parler je me rejouis de ce qui devroit sans doute m'affliger et me couvrir de confusion car enfin il est a croire que myrinthe ne m'a cache ses sentimens que parce qu'il scait les miens cessons donc d'avoir une joye si mal fon dee et ne nous rejouissons plus que de la victoire que nous venons de remporter mais pour nous en rejouir justement il faut conserver l'avantage qu'elle nous a donne et ne nous mettre pas en estat d'estre vaincue par celle que nous venons de vaincre enfin seigneur la reine s'encouragea de telle sorte et se confirma si puissammet dans le dessein qu'elle avoit prisqu'en effet 
 elle l'executa aussi genereusement qu'elle l'avoit resolu ce ne fut pourtant pas sans avoir mille chagrins differens car comme toute la cour croyoit luy faire plaisir de s'interresser a la joye de myrinthe et de louer un mariage qu'elle faisoit on ne luy parloit d'autre chose les uns luy disoient mille biens de myrinthe et les autres mille louanges de philimene cependant comme elle ne se vouloir point fier a elle mes me elle pressa ce mariage comme si de son accomplissement eust despendu toute sa felicite et pour cacher mieux a myrinthe la passion qu'elle avoit pour luy elle fit mille caresses a philimene et des presens magnifiques quoyqu'elle ne luy dist pas une parole douce qui ne mist une amertume est range dans son coeur elle voulut mesme que la ceremonie de ces nopces fust a ses despens et extremement superbe elle s'y para comme si c'eust este le jour de son couronnement et elle acheva enfin son dessein avec tant de sermete et tant de courage qu'elle fut maistresse de tous les mouvemens de son visage et de toutes ses actions tant que cette feste dura quoy qu'elle ne le fust pas de ses propres sentimens et qu'elle eust une douleur inconcevable au milieu de cette rejouissance publique enfin elle agit de telle sorte que myrinthe creut qu'elle avoit change de sentimes pour luy que basilide pensa qu'on ne luy avoit pas dit la verite et que philiste mesme s'imagina que cleobuline estoit plus desgagee qu'elle 
 ne le croyoit estre et qu'elle aimoit moins myrinthe qu'elle n'avoit fait elle ne fut pourtant pas longtemps dans ce sentiment la car le lendemain des nopces de myrinthe estant passe la reine fit assembler toutes les personnes considerables de son estat comme elle eust voulu aporter quelque changement notable au gouvernement de ses affaires et sans communiquer son dessein a qui que ce soit elle parut a cette celebre assemblee avec une majeste qui inspira le respect dans le coeur de tous ceux qui la compoisoient basilide y tenoit le rang que sa condition vouloir qu'il y tinst et mirinthe celuy que ses charges luy donnoient cette assemblee se fit dans une grande sale voutee soustenue par des colomnes de marbre dont les bases et les chapiteaux estoient de cuivre de corinthe si celebre par tout le monde on voyoit tout a l'entour entre les colomnes et les philastres diverses enseignes gagnees a la guerre par le feu roy de corinthe et justement au milieu de cette sale paroissoit un superbe throne esloue de trois marches sur lequel estoit la reine sur la seconde marche estoit basilide et sur la derniere myrinthe le reste de l'assemblee faisoit un rond a double rang a l'entour de cette princesse qui apres avoir impose silence par ses regards a toute cette compagnie luy fit un discours si admirable et si eloquent qu'elle charma tous ceux qui l'entendirent mais en donnant de l'admiration la resolution qu'elle 
 dit avoir prise donna de l'estonnement car enfin apres avoir prepare les esprits de ceux qui l'escoutoient a bien recevoit ce qu'elle avoit a leur dire elle declara qu'elle estoit fortement resolue a ne se marier jamais adjoustant en suitte qu'elle vouloit que basilide fust reconnu comme celuy qui luy devoit succeder afin que son authorite en fust plus ferme et qu'il ne se formast nulle faction dans son estat adjoustant apres cela mille belles choses pour authoriser sa resolution vous pouvez juger seigneur combien ce discours surprit l'assembree et principalement basilide et myrinthe comme c'est la coustume que lors que la reine a cesse de parler il est permis a chacun de luy dire son advis a son tour soit pour aprouver ce qu'elle a dit ou pour la suplier d'y faire quelque reflection basilide parla le premier et quoy que la declaration de la reine luy fust avantageuse et qu'elle le confirmast dans les droits que sa naissance luy donnoit son amour le fit agir avec tant de force pour contredire les sentimens de cette princesse qu'on ne peut pas parler plus eloquemment ny plus respectueusement qu'il parla pour luy persuader de changer d'avis car encore que le lieu ne luy permist pas de mettre la passion qu'il avoit pour elle au nombre des raisons qui devoient l'obliger a se marier il ne laissa pas de toucher quelque chose de cela fort delicatement luy declarant qu'il ne vouloit jamais avoir de droit a la couronne qu'elle portoit 
 par une si funeste voye que celle qu'elle luy proposoit et il dit enfin tout ce qu'il eust pu dire quand mesme il eust elle prepare mais lors que ce fut a myrinthe a parler et qu'il commenca de le faire dans les sentimens de basilide la reine rougit et elle dit le soir a philiste que sa constance avoit pense l'abandonneren voyant celuy pour qui elle prenoit la resolution de ne se marier jamais la prier de se marier il est vray que le discours de myrinthe ne fut pas long car scachant ce qu'il scavoit de la reine il avoit l'esprit assez distrait il parla pourtant fort bien et mesla tant de louanges aux choses qu'il dit pour contredire cette princesse qu'on peut dire qu'en la louant il destruisoit toutes ses raisons et la confirmoit dans son dessein en suitte tous ceux qui parlerent la suplierent aussi de changer d'avis mais apres qu'ils eurent acheve de dire ce qu'ils voulurent elle reprit toutes leurs raisons en peu de mots et ferma l'assemblee par un discours plus fort encore que le premier qui luy fit voir que la resolution qu'elle avoit prise estoit inesbranlable de sorte que suivant l'usage on publia cette declaration au peuple et on fit tout ce qu'il faloit faire pour la rendre authentique de vous dire seigneur quelle fut la douleur de basilide et quel fut l'estonnement de myrinthe il ne seroit pas aise le premier ne scavoit que penser de ce dessein et taschoit de deviner si la reine l'avoit pris par amour pour myrinthe ou par aversion pour luy 
 mais pour le second il n'osoit croire estre la cause de cette resolution et ne scavoit a quoy l'attribuer cependant jamais rien n'a tant fait de bruit a corinche que cette declaration en fit jamais grand evenement n'a eu une cause si cachee l'opinion la plus generale fut pourtant que la reine estant fort jalouse de son authorite n'avoit point voulu la partager en se mariant il y en eut aussi qui dirent que l'amour des sciences luy avoit inspire de l'aversion pour le mariage mais personne ne dit que ce fust l'amour de myrinche philiste mesme ne se l'imaginant pas prit la liberte d'en demander la cause a la reine le soir qui suivit cette declaration lors que suivant sa coustume elle fut demeuree seule aupres de cette princesse de grace madame luy dit elle que dois-je penser du dessein de vostre majeste est-ce la politique qui vous l'asuggere non philiste repliqua-t'elle en soupirant et cette resolution qui paroist n'estre fondee que sur des raisons d'estat ne l'est que sur des raisons d'amour car enfin ma chere philiste en donnant philimene a myrinthe je n'ay pu chasser myrinthe de mon coeur ny par consequent le rendre capable d'y recevoir jamais nulle autre affection ny de souffrir celle de basilide ainsi pour jouir du moins en aparence d'une liberte dont je ne jouis pas en effet j'ay resolu de ne me marier jamais et pour empescher basilide d'en murmurer je luy ay assure ma couronne mais madame reprit 
 philiste si basilhie n'avoit que de l'ambition il pourroit estre qu'il ne seroit pas tout a fait mescontent mais ayant autant d'amour qu'il en a le pense qu'il doit estre bien afflige comme je suis sans doute reservee reprit la reine a n'avoir que des sentimens bizarres et extraordinaires j'en ay un pour ce qui regarde basilide qui est infiniment injuste pour luy car enfin philiste quoy que je scache bien que je ne l'aimeray jamais et que son affection m'importune il y a des instans ou je souhaite qu'il m'aime tousjours et qu'il m'aime mesme assez pour ne se marier de sa vie afin que la couronne que je porte punie tomber dans la maison de myrinthe ainsi croyant avoir trouve une innocente voye de le faire roy je ne desespere pas tousjours autant basilide que je ferois si cette bizarre raison ne me passoit pas dans l'esprit ce n'est pas que mon imagination ne soit estrangement blesse lors qu'elle me fait voir la couronne que je porte sur la teste de philimene mais apres tout la douceur que je trouve a penser que peute-estre le sceptre que je tiens passera aux mains de myrinthe l'emporte sur tout autre consideration et fait que je ne puis m'empescher de souhaiter que basilide m'aime tousjours afin d'assurer la couronne a myrinthe cependant pour vous tesmoigner que cette passion qui regne dans mon coeur est aussi pure qu'elle est bizarre remarquez je vous en conjure de quelle facon je vay vivre avec celuy qui la cause car apres avoir fait ce que je 
 biens de faire pour la gloire il faut porter la chose encore plus loin et persuader si fortement a myrinthe que je suis maistresse de mes sentimens qu'il soit contraint de m'estimer autant que je l'aime et en effet seigneur quoy que la reine ait tousjours fait depuis cela pour la fortune de myrinthe tout ce qui a elle en sa puissance elle ne luy a plus donne la familiarite qu'il avoit avec elle auparavant que stesilee luy eust apris les sentimens qu'elle a pour luy et ne luy a mesme jamais parle en particulier or seigneur ce qui a este le plus estrange de cette advanture c'est que myrinthe dont l'ame comme je vous l'ay dit est naturellement ambitieuse se delivra fort promptement de la passion qu'il avoit pour philimene car peu de temps apres son mariage on le vit si melancolique et si sombre qu'il estoit aise de voir qu'elle ne le rendoit plus heureux mais quoy qu'il soit naturel de prendre part a toutes les douleurs de la personne aimee celle qui parut sur le visage de myrinthe n'affligea pas cleobuline car comme elle a infiniment de l'esprit et que la passion qu'elle a est de sa nature fort clair-voyante cette princesse connut bien tost que myrinthe n'avoit plus d'amour pour philimene et qu'il en estoit mary et n'en estoit plus amant sa satisfaction n'en demeura pas encore la car seigneur il faut que vous scachiez qu'apres que l'ambition eut destruit dans le coeur de myrinthe l'amour qu'il avoit pour philimene cette mesme ambition le 
 devenir amoureux de cleobuline mais amoureux juqu'a perdre la raison il fait toutesfois tout ce qu'il peut pour cacher sa passion et a basilide et a philimene n'osant pas seulement la faire deviner a la reine ayant sceu par stesilee combien elle est delicate en pareilles choses la reine de son coste desguise ses sentimens autant qu'elle peut et fait tout ce qui est en sa puissance pour faire que myrinthe ne s'apercoive point qu'elle l'aime tousjours et ne scache pas qu'elle s'apercoit qu'il est amoureux d'eux cependant la joye fait qu'il luy est plus aise de se desguiser qu'il ne luy estoit autrefois mais ce qu'il y a d'admirable est que plus elle connoist que myrinthe est amoureux d'elle plus elle s'en esloigne d'autre part basilide s'estant aperceu de la passion de myrinthe commence de le hair et philimene en ayant aussi quelques soubcons en veut un si grand mal a cleobuline qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour obliger basilide a former un party dans l'estat il est pourtant certain que jamais myrinthe n'aura nulle autre satisfaction de son amour que celle de s'imaginer que la reine l'aime par ce qu'il scait qu'elle l'a l'aime et que la reine de son coste n'en pretend point d'autre que de connoistre qu'elle est aimee de myrinthe sans luy donner jamais aucune marque d'amour et sans vouloir jamais qu'il luy en donne car encore qu'elle soit fort aise de scavoir qu'il l'aime elle veut toutesfois ne le scavoir qu'en le devinant 
 cependant seigneur comme il est a craindre que la passion de basilide ne s'irrite et qu'il ne face a la fin une guerre civile je vous suplie de vouloir tesmoigner a timochare qui a assez de credit aupres de la reine que vous estes persuade que le dessein qu'elle a pris de ne se marier jamais peut avoir de dangereuses suites comme j'ay d'infinies obligations a basilide je seray sans doute bien aise de luy rendre office mais je vous proteste toutesfois seigneur que l'interest de la reine me porte plus a vous faire cette priere que celuy de basilide estant certain qu'il n'est pas possible de la connoistre et de ne s'arracher pas a son service plus qu'a celuy d'aucun autre car enfin seigneur pour finir l'histoire de cette princesse par ou je j'ay commence je puis vous assurer qu'il n'y en a point au monde qui puisse la surpadessen vertu philocles ayant cesse de parler cyrus fit un eloge de la reine de corinthe le plus beau qu'il estoit possible repassant toutes ses vertus les unes apres les autres et s'arrestant principalement a la force qu'elle avoit de cacher une violente passion et de luy refuser toutes choses car enfin dit-il je connois par la qu'il faut qu'elle ait l'ame beaucoup plus grande que moy estant certain que lors que j'estois a sinope et que j'y devins amoureux de mandane je ne pus jamais vaincre cette passion ny m'empescher de faire tout ce qu'elle voulut que je fisse quoy que j'eusse alors de plus sortes raisons de ne m'engager 
 pas a aimer cette princesse que cleobuline n'en a eu de ne tesmoigner pas a myrinthe l'affection qu'elle a pour luy ainsi philocles je conclus que la reine de corinthe est digne de toutes les louanges que vous luy avez donnees mais en mesme temps je vous assure que si je dis a thimochare ce que vous souhaitez que je luy die je le luy diray seulement pour l'amour de vous estant certain qu'a suivre les purs sentimens de mon coeur je ne corseillerois pas a une princesse qui aime d'espouser un prince qu'elle n'aime pas cependant comme je vous croy bien intentionne que vous connoissez mieux ses peuples que moy et en quels termes sont les esprits dans sa cour je vous promets de faire ce que vous desirez apres cela comme il estoit fort tard philocles se retira a la tente qu'on luy avoit donnee et laissa cyrus avec des sentimens d'envie pour myrinthe souhaitant avec une passion demesuree d'estre aussi tendrement aime de mandane qu'il l'estoit de la reine de corinthe 
 
 
 
 
 
 
 le lendemain au matin timochare estant alle au leuer de cyrus ce prince s'aquita de la promesse qu'il avoit faite a philocles mais en luy parlant il connut bien qu'il donnoit un conseil que la reine de corinthe ne suivroit pas cependant pour tesmoigner combien il estimoit cette princesse il redoubla encore ses civilitez pour timochare a qu'il fit voir tous ses travaux en suitte dequoy apres un magnifique repas thimochare s'en retourva a sa plotte ne voulant pas demeurer d'avantage au camp de peur de quelque accident impreveu quoy que la treue deust l'assurer a peine estoit il party qu'un de ceux que cyrus avoit donnez a spitridate arriva il ne le vit pas plustoit qu'ayant une extreme impatience de scavoir ce qui luy estoit 
 advenu il le pria de le luy aprendre mais auparauant que de luy dire ce qu'il en scauoit il luydonna une lettre de tygrane ou il trouira ces paroles
 
 
 tygrane a l'illustre cyrus 
 
 
 le prince spitridate estant biesse a la main droite il faut que ce soit de la mienne que vous scachsez qu'il est si malheureux qu'il n'est pas mesme en estat d'accenter les offres genereuses que vous luy auez faites car enfin apres auoir rencontre le rauisseur de la princesse araminte que je ne puis apeller mon frere apres s'estre batu contre luy durant que j'estois d'vn autre coste a chercher des nouvelles de cette princesse il a eschape a sa vangeance apres l'auoir legerement blesse a la main et s'est alle embarquer a un port de galatie ou nous l'auons suiuy a' ou nous nom embarquons aussi sans scauoir pourtant precisement la route qu'il a prise apres cela seigneur je n'ay plus qu'a vous dire que la reconnaissance que le prince spitridate a pour vous est aussi grande que sa douleur et que la colere ou te suis contre phraarte esgalle toutes les deux quoy quelle ne sur passe pas la passion que j'ay pour vostre gloire 
 
 
 tigrane 
 
 
apres la lecture de cette lettre cyrus s'insonna plus particulierement de celuy qui l'auoit 
 aportee comment spitridate auoit rencontre phraarte de sorte qu'il sceut par cet homme que c'auoit este dans un bois que d'abord phraarte l'ayant pris pour luy il auoit voulu l'esuiter mais qu'vn de ceux qui estoient avec spitridate luy ayant fait connoistre phraarte il l'auoit attaque le premier que leurs gens s'estoiet batus aussi bien qu'eux mais qu'a la fin phraarte voyant venir de loin tigrance avec sa brigade avoit lasche le pied et estoit alle par un chemin destourne qui le conduisoit dans l'espaisseur du boisou ils l'auoiet perdu de veue qu'en suitte ils auoient sceu qu' araminte estoit pendant ce combat dans une cabane de pastres a deux cens pas du lieu ou ils s'estoient batus et qu'elle y estoit avec ceux qui la gardoient ou phraarte l'estoit alle prendre et l'auoit menee a un port de mer qui n'estoit qu'a trente stades de la eu on luy auoit prepare un vaissean durant qu'il auoit este a cette cabane ayant sceu encore qu'il n'auoit pas este plustost arriue a ce port qu'il s'estoit embarque quelques vns ayat raporte qu'il estoit assez blesse cet homme adiousta encore que spitridate et tigrane ayant este a celieu la y estoient arriuez trop tard et qu'ils auoient pris la resolution de s'embarquer et de mener avec eux ceux qu'il leur auoit donnez apres quoy ils l'auoient enuoye luy dire ce qui c'estoit passe comme cyrus acheuoit d'escouter ce qu'on luy disoit de spitridate il sceut par feraulas qu'arianite ne doutant point qu'il 
 ne deust bien tost prendre cumes estoit partie de sardis et estoit venue a thybarra avec doralise dont la tance y avoit du bien et des affaires et qu'ainsi elle estoit en lieu ou elle pourrait facilement se rendre aupres de sa maistresse lors qu'elle seroit delivree feraulas luy disant encore que pherenice ne l'ayant point voulu quitter estoit aussi avec elle le prince myrsile qui estoit present lors que feraulas dit cette nouvelle a cyrus eut beaucoup de joye de pouvoir esperer de voir doralise a la fin du siege mais a peine cyrus eut il acheve d'entendre ce que feraulas luy disoit qu'on luy amena un envoye du prince philoxipe et un du prince de cilicie qui venoient l'assurer qu'ils luy envoyoient des vaisseaux de sorte que cyrus ne voyant alors que de nouvelles esperances de vaincre et de delivrer mandane avoit l'ame dans une assiete assez tranquile il est vray que ce calme ne fut pas long car mazare s'estant souvenu que le roy de pont pouvoit encore avoir les mesmes pierres d'heliotrope avec lesquelles il avoit fait sauver mandane de sardis en eut une douleur si sorte que ne pouvant souffrir de l'avoir sans que son rival l'eust aussi il fut a l'heure mesme la communiquer a cyrus qui demeura si surpris de ce que la pensee ne luy en estoit pas venue qu'il n'avoit guere moins d'estonnement que d'affliction ha mazare s'escria-t'il nous n'aimons point assez mandane de n'avoir pas songe plus 
 tost a craindre ce que nous craignons car enfin a quoy nous sert de former un siege d'eslever des travaux d'avoir une puissante armee navale d'emporter tous les dehors de cumes d'avoir fait une breche raisonnable d'avoir commence une negociation qui sera heureuse ou qui du moins en manquant causera un soulevement dans la ville qui la sera prendre plus tost si nostre rival est tousjours en pouvoir de se derober a nos yeux et de nous enlever nostre princesse ha mazare je le dis encore une sois je ne scay a quoy nous avons pense d'avoir une esperance si ferme sans songer a l'accident que nous craignons presentement et que nous craignons sans y pouvoir donner ordre justes dieux s'escrioit-il comment le peut il faire que j'aye este capable d'un tel oubly et d'un tel aveuglement moy qui ay accoustume de prevoir des malheurs qui ne m'arriveront peutestre jamais les dieux l'ont sans doute permis reprit mazare afin que vous fumez plus capable de faire le siege de cumes aussi glorieusement que vous l'avez fait mais helas repliqua cyrus que nous sert de l'avoir si heureusement avance malgre tous les obstacles que la nature et les hommes y ont aporte puis que la seule vertu d'une pierre va rendre tous nos travaux inutiles peutestre qu'a l'heure que je parle mandane n'est desja plus dans cumes et que nostre rival l'enleve une troisiesme fois mais a quoy bon entendre a une negociation reprit 
 mazare les choses estant aussi desesperees qu'elles sont s'il avoit cette voye de sortir de cumes c'est peutestre repliqua cyrus pour se servir du temps de la treue pour cela et pour abuser le prince qui luy a donne retraite enfin mazare je ne scay que dire ny que penser mais je scay bien que je ne me pardonneray jamais un si criminel oubly ce n'est pas que je ne juge que quand je me serois souvenu de ce qui me donne aujourd'huy de si mortelles aprehensions cela n'eust de rien servy a nostre princesse mais c'est que je ne puisse souffrir que j'aye este capable d'un tel endormissement d'esprit pour une chose qui occupe toutes mes pensees et d'ou depend toute l'infortune ou tout le bonheur de ma vie helas disoit il je commence de m'apercevoir que l'esperance est un bien dont je jouissois fort injustement lors que vous estes arrive car enfin poursuivit ce prince il faut que j'advoue que voyant toutes choses en si bon estat je commencois non seulement d'esperer mais de croire que j'avois mal explique les menaces que les dieux me faisoient par leurs oracles et que j'avois mal entendu la responce de la sibile aussi bien que celle de iupiter belus au roy d'assuie mais je voy bien que je me trompois en croyant que je m'estois trompe et que je ne suis pas encore a la fin de mes malheurs comme cyrus achevoit de prononcer ces paroles on luy amena un soldat qui dit qu'il avoit une lettre a luy rendre cyrus luy demanda alors 
 de qui elle estoit mais il luy respondit qu'il ne pouvoit le luy dire et que tout ce qu'il en scavoit estoit qu'elle luy estoit escrite par un prisonnier qui estoit fort soigneusement garde dans un chasteau de bithinie du coste qui touche la galatie et qu'elle luy auoit este donnee par un de ses gardes qu'il avoit suborneavec ordre de la luy aporter cyrus prenant donc cette lettre sans scavoir de qui elle venoit l'ouvrit et y trouva ces paroles
 
 
 le roy d'assirie a cyrus 
 
 
 la fortune qui veut m'accabler de toute sortes de malheurs n est pas encore satisfaite de ce que je vous dois la vie puis quelle vous que je vous doive encore la liberte mais souvenez vous pour n'avior pas autant de peine a l'accorder a vostre ennemy que j'en ay a la demander a mon rival que vous ne pouvez posseder mandane tant que je seray captif d'arsamone puis que vous ne me pouvez vaincre sans me delivrer ny sonder a la possession de cette princesse sans m'avoir vaincu puis que vous me le promistes a smope seuvenez vous donc que c'est a cyrus a tenir les promesses d'artamene et ne resusez pas a un malheureux amant la satisfaction d'esperer de se vanger ou de mourir et de n'estre jamais le spectateur du triomphe de son rival 
 
 
 le roy d'assirie 
 
 
 
 voyez genereux prince dit cyrus en donnant cette lettre a mazare apres avoir fait retirer celuy qui l'avoit aportee que nostre riual n'est pas mort et considerez en mesme temps je vous en conjure a quelles bizarres avantures la fortune m'expose mazare prenant alors cette lettre la leut et tomba d'accord apres l'avoir leue que le destin de cyrus estoit tout a fait extraordinaire mais quoy qu'il eust resolu d'aimer sans esperance et de ne pretendre plus rien a mandane il ne laissa pas d'avoir dans le fonds de son coeur quelque legere consolation de voir un nouvel obstacle au bonheur de cyrus il eut pourtant la generosite de cacher ce sentiment la a un rival qui vivoit si bien aveque luy et de se pleindre en aparence d'une chose dont il ne pouvoit s'empescher de se rejouir cependant quoy que ce fust une cruelle avanture a cyrus que d'estre oblige a delivrer un rival et uu rival encore qui ne vouloir avoir la liberte que pour luy disputer la possession de mandane ou il ne pouvoit avoir aucun droit il n'hesita pas un moment a prendre une resolution digne de son grand coeur car comme il avoit un autre rival pour tesmoin de sa force ou de sa foiblesse en cette rencontre il fit un grand effort pour surmonter la repugnance qu'il avoit a rendre un service a son ennemy quoy que je n'aye promis au roy d'assirie dit-il a mazare que de combatre contre luy et non pas de combatre pour luy je ne veux 
 pas laisser de luy accorder ce qu'il demande et de le luy accorder mesme le plustost que je pourray afin que si par un bonheur que je n'ose esperer se roy de pont ne pouvoit se servir de cette fatale pierre dont la prodigieuse vertu m'a donne tant de peine et que nous delivrassions mandane je fusse plustost ou vainqueur ou vaincu mazare entendant parler cyrus de cette sorte ne put s'empescher par un premier sentiment pour differer la liberte d'un de ses rivaux et le bonheur de l'autre de luy dire qu'il portoit la generosite trop loin mais cyrus trouvant que l'honneur et l'amour vouloient qu'il fist ce qu'il avoit resolu de faire ne changea point de sentimens non non dit il a mazare il ne faut pas mettre le roy d'assirie en estat de croire que sa valeur me soit redoutable ny donner lieu a mandane de penser que je veuille m'espargner un combat pour m'assurer sa conqueste apres cela ces deux princes tascherent de deviner comment le roy d'assirie pouvoit estre en bithinie et pourquoy arsamone l'y retenoit mais apres y avoir bien pense ils jugerent que ce prince en partant de sardis auroit eu quelques faux advis de mandane qui l'auroient conduit de ce coste la et qu'ayant este reconnu arsamone l'auroit fait arrester ils n'en comprenoient pourtant pas bien la raison car encore qu'ils sceussent que la princesse istrine que le roy d'assirie avoit tant mesprisee a babilone du temps de la reine nitocris estoit 
 niece d'arsamone et estoit aupres de luy aussi bien que le prince intapherne que le roy d'assirie avoit tant outrage ils ne comprenoient pas que cela fust une raison d'arrester ce prince et ils concevoient aussi peu pourquoy l'ayant arreste arsamone en faisoit un si grand secret mais enfin ne pouvant imaginer autre chose cyrus chercha par quelle voye il devoit donc songer a delivrer le roy d'assirie de sorte qu'apres y avoir bien pense il resolut de faire deux choses l'une d'envoyer ordre qu'on tirast de toutes les garnisons de galatie et de capadoce dequoy former un camp vollant qui s'avanceroit le plus pres de la frontiere de bithinie qu'il pourroit et l'autre d'envoyer demander le roy d'assirie a arsamone avec ordre de luy offrir une rancon proportionnee a la qualite du prisonnier et a la magnificence de celuy qui l'offroit en suitte dequoy si arsamone refusoit de le rendre celuy qui commanderoit les troupes sur la frontiere de bithinieavanceroit vers le chasteau ou on le gardoit et tascheroit de le surprendre cyrus ne trouvant pas juste d'affoiblir l'armee qui devoit delivrer mandane pour aller delivrer son rival ce dessein estant donc forme il jetta les yeux sur hidaspe pour l'aller executer luy commandant de mener aveque luy celuy qui avoit apporte la lettre du roy d'assirie mais afin que la chose se fist plus viste il envoya des le mesme jour ses ordres en galatie et en capadoce par 
 les courriers qu'il avoit establis par tout l'empire de ciaxare afin que quand hidaspe arriveroit il trouvast toutes choses prestes pour executer son dessein mais dieux s'escria cyrus en achevant de donner les derniers ordres pour cette entreprise faut il qu'estant oblige d'employer tous mes soins pour la liberte de ma princesse je metrouve dans la necessite de les partager pour mon rival encore si j'estois assure dit-il en luy mesme que je fusse bien toslen estat de le voir l'espee a la main je me consolerois de tant de disgraces mais connoissant la malignite de ma fortune je ne doute presques point que je n'aye le malheur de delivrer mon ennemy sans pouvoir delivrer mandane cependant mazare qui scavoit qu'il avoit enleve cette princesse au roy d'assirie lors qu'elle estoit a sinope se repentant de sa premiere pensee eust bien voulu pour reparer l'infidelite qu'il luy avoit faite contribuer quelque chose a sa liberte mais comme il avoit encore plus outrage mandane que le roy d'assirie et qu'il luyt importoit plus de reparer cette faute que l'autre il demeura au camp afin d'estre present a la prise de cumes ou a sa reddition ce n'est pas qu'il n'aprehendast presques esgallement que mandane s'y trouvast on ne s'y trouvast point et que la seule imagination de l'entreveue de cyrus et d'elle ne luy donnait une sensible douleur cependant comme une si la fortune eust voulu mettre la generosite de 
 cyrus a toutes sortes d'espreuves il arriva le lendemain un envoye d'arsamone qui luy ayant fait demander audiance en particulier l'obtint de ce prince qui receut de sa main une lettre d'arsamone mais comme elle n'estoit que de creance ce fut par celuy qui la luy rendit que cyrus sceut la proposition que le roy son maistre luy faisoit comme cet envoye estoit un homme entendu il prepara resprit de cyrus par un assez long discours luy exagerant quelle avoit este l'injuste usurpation des rois de pont sur ceux de bithinie et quelle avoit este la violence du roy d'assirie a autrager un prince et une princesse qui touchoient de si pres a arsamone en suitte dequoy voulant interesser cyrus a luy accorder ce qu'il desrroit le roy mon maistre luy dit-il apres avoir assez exagere les sujets de pleinte qu'il avoit contre ces deux princes s'est tenu heureux dans son malheur d'avoir du moins des ennemis qui sont les vostres et de n'avoir pas a aprehender que vous les protegiez contre luy aussi est ce dans ce sentiment la que scachant que le roy de pont sera bientost en vostre puissance il m'a ordonne de vous dire que le roy d'assirie est en la sienne et que si vous luy voulez remettre ce prince usurpateur entre les mains il remettra le roy d'assirie entre les vostres si ce n'est que vous aimiez mieux qu'il le garde prisonnier pour vous delivrer d'un ennemy je n'ay pas accoustume reprit cyrus de me servir de pareilles voyes pour me deffaire de mes rivaux et je m'estonne 
 qu'un prince qui a reconquis son royaume si glorieusement veuille se deffaire de son ennemy d'une maniere si peu glorieuse mais puis qu'arsamone a bien eu l'injustice de tenir spitridate dans une rigoureuse prison luy qui est un des plus illustres princes du monde je ne dois pas trouver si estrange qu'il y voulust tenir son ennemy cependant quoy le roy de pont soit le mien et que le roy d'assirie le soit aussi je ne veux ny livrer le premier au roy de bythinie ny m'assurer de l'autre comme il me conseille au contraite j'ay fait offrir diverses fois au roy de pont de luy reconquerir son estat s'il vouloit me rendre la princesse mandane et j'envoye demain pour des raisons que je ne suis pas oblige de dire offrir au roy vostre maistre de luy payer la rancon du roy d'assirie afin de le remettre en liberte jugez apres cela si je suis en pouvoir d'escouter la proposition que vous me faites mais seigneur reprit cet envoye ces deux princes sont vos rivaux vos ennemis et les ravisseurs de la princesse mandane il est vray repliqua cyrus qu'ils sont ce que vous dites mais suis d'autant plus oblige de me vanger d'eux par la belle voye et de ne leur donner pas sujet de noircir ma reputation qui graces aux dieux n'a receu aucune tache qu'on me puisse reprocher dites donc au roy vostre maistre que je ne puis ny ne dois faire ce qu'il veut et que s'il est bien conseille il rapellera le prince son fils aupres de luy et consentira 
 sentira qu'il espouse la princesse araminre dont la vertu est extreme afin d'avoir un droit legitime au royaume de pont si le sort des armes fait perir celuy a qui il appartient durant la suitte de cette guerre et pour le roy d'assirie je ne laisseray pas de suivre mon premier dessein et d'envoyer vers arsamone pour scavoir s'il n'en changera point cet envoye voulut encore dire quelques raisons a cyrus mais ce prince demeurant serme dans sa resolution luy imposa silence cependant il donna ordre qu'on eust soin de luy le retenant mesme deux ou trois jours au camp afin que les troupes eussent le temps de s'assembler durant qu'il y fut gadate ayant sceu qu'il estoit de bithinie et envoye par arsamone fut fort surpris de ne recevoir point par luy de nouvelles ny d'intapherne son fils ny de la princesse istrine sa fille mais cet envoye luy ayant dit qu'ils n'avoient pas sceu son voyage son estonnement cessa et il leur escrivit par luy lors qu'il partit avec hidaspe apres quoy cyrus demeura avec une inquietude dont il ne pouuoit estre le maistre car toutes les sois qu'il pensoit que peut estre mandane n'estoit plus dans cumes il avoit une douleur qu'on ne scauroit exprimer la cruelle avanture qu'il avoit eue a sinope et celle qu'il avoit eue a sardis luy faisoient si bien concevoir quel seroit son desespoir s'il arrivoit qu'il prist cumes sans delivrer mandane que la seule crainte qu'il en avoit ne l'affligeoir guere moins 
 que si ce malheur luy fust desja arrive cependant cette crainte qui luy paroissoit si bien sondee ne l'estoit pourtant pas et le roy de pont estoit aussi afflige d'avoir perdu les pierres d'heliotrope que cyrus l'estoit dans la croyance qu'il les avoit encore en effet toutes les fois qu'il se souvenoit qu'en s'embarquant au port d'atarme avec tant de precipitation lors qu'il avoit pris spitridate pour cyrus il avoit donne toutes ces pierres a porter a un des siens et qu'il se souvenoit encore que dans ce tumulte celuy a qui il les avoit baillees les avoit laisse tomber dans la mer il estoit en un desespoir sans esgal s'accusant d'une imprudence extreme d'avoir si mal choisi celuy a qui il les avoit confiees car plus la fin de la treve aprochoit moins il imaginoit d'aparence de trouvre les voyes de sauver mandane le prince de cumes qui voyoit son estat perdu si cette princesse en sortoit observoit mesme alors assez exactement le roy de pont de sorte que de quelque coste qu'il se tournait il ne trouvoit que des choses facheuses s'il regardoit mandane il la voyoit tousjours irritee contre luy s'il regardoit le prince de cumes il voyoit que son protecteur estoit presque devenu son espion s'il tourvoit les yeux vers la mer il y voyoit une puissante armee navale s'il les tournoit vers la terre il y voyoit des lignes des forts et des soldats resolus a vaincre ou a mourir s'il regardoit les murailles de cumes il y voyoit une breche en estat 
 estat de la faire prendre au premier assaut que cyrus seroit donner s'il observoit les habitans de cette ville il n'endoit que murmures contre luy et s'il se consideroit luy mesme il se voyoit le plus malheureux homme du monde soitnt qu'il se considerast comme amant ou seuleme comme un prince sans royaume et sans appuy ou mesme encore comme ennemy de cyrus car comme il luy avoit de l'obligation et qu'il luy en auroit encore pu avoir s'il eust voulu accepter les offres genereuses qu'il luy faisoit il en avoit un despit extreme de sorte que ce malheureux prince ne voyant comme je luy dit que des choses facheuses n'imaginant nulle voye de se sauver et ne pouvant se resoudre a perdre mandane enduroit des maux incroyables cependant ce fidelle agent que cyrus avoit dans la ville continuoit ses brigues et ses cabales parmy le peuple pour le disposer a la revolte en cas que le prince de cumes et le roy de pont n'acceptassent pas les offres de cyrus au retour de ceux qu'on avoir envoyez vers lycambe vers pactias vers les cauniens et les xanthiens cet homme apelle tiserne estoit si adroit et si propre a un pareil employ qu'en effet il avoit luy seul inspire un esprit de revolte dans toute cette ville il n'y avoit pas une place publique dans cumes ou il n'allast deux ou trois fois tous les jours s'il voyoit seulement deux hommes arrestez a parler ensemble il se mesloit a leur conversation et entrant d'abord 
 dans leurs sentimens quels qu'ils pussent estre ils les amenoit apres dans les gens avec tant d'adreste qu'ils croyoient plustost l'avoir persuade qu'ils ne pensoient qu'il les eust persuadez il n'y avoit point de jour qu'il ne debitast quelque nouvelle estonnante pour intimider le peuple et qu'il circonstancioit d'une telle sorte qu'elle ne manquoit jamais d'estre creue et de faire l'effet qu'il en attendoit d'autre part anaxaris n'estoit pas sans inquietude ce n'est pas qu'il ne fust traite avec toute la civilite qu'on a accoustume d'avoir pour des prisonniers de guerre aussi n'estoit ce pas de cette espece de prison dont il se pleignoit et si son ame n'eust pas este plus captive que son corps il n'auroit pas eu besoin de toute sa confiance pour suporter son infortune mais comme il n'y a rien de plus dangereux a voir qu'une belle affligee et que la princesse mandane estoit la plus belle insortunee qui sera jamais anaxaris donc l'ame estoit tendre et et passionnee ne la put voir sans l'aimer il attribua pourtant d'abord a la compassion qu'il avoit de ses malheurs tous les sentimens tendres qu'il avoit pour cette princesse il creut mesme durant quelques jours que c'estoit autant pour l'interest de cyrus que pour celuy de mandane qu'il s'interessoit si sensiblement a tout ce qui la touchoit mais a la fin sa passion augmentant non seulement de jour en jour et d'heure en heure mais de moment en moment il 
 en connut toute la grandeur et la connut sans avoir la force de luy resister comme il ne se passoit point de jour qu'il ne vist mandane les beaux yeux de cette princesse allumerent sans qu'elle y prist garde un feu si violent dans le coeur de ce veillant inconnu que toute sa raison ne le put esteindre ce n'est pas qu'il ne vist bien que jamais amour ne pouvoit naistre avec si peu d'esperance que la sienne mais c'est que n'estant plus maistre de son coeur il n'estoit plus en termes d'en regler les mouvemens et tout ce qu'il pouvoit faire estoit de connoistre que s'il eust pu il eust deu n'aimer point mandane il faut pourtant dire pour excuser sa passion qu'il voyoit mandane d'une maniere qu'il eust este fort difficile de ne l'aimer pas car enfin il la voyoit tous les jours il la voyoit en secret et avec quelque difficulte et comme c'estoit par luy qu'elle scavoit des nouvelles de l'estat du siege qu'elle le trouvoit admirablement honneste homme et qu'elle le consideroit comme un amy de cyrus et comme estant prisonnier pour ses interests elle avoit pour luy toute la civilite qu'elle estoit capable d'avoir de plus comme ils estoient tous deux captifs cette conformite faisoit je ne scay quelle esgalite entre eux qui rendoit la civilite qu'elle avoit pour luy plus douc et plus obligeante il faut mesme encore dire pour son excuse que jamais mandane n'avoit este plus belle qu'elle estoit alors en effet on eut dit que la prison n'avoit 
 fait que l'empescher d'estre halee et que conserver la fraischeur de son taint tant sa beaute estoit admirable il la voyoit donc belle douce civile et affligee et il la voyoit tous les jours comme je l'ay desja dit de sorte qu'ayant le coeur attendri par les larmes de mandane l'amour le blessa plus facilement et le blessa d'une fleche tellement envenimee que sa blessure fut incurable helas disoit-il en luy mesme lors qu'il consideroit le malheur ou il estoit tombe que pretenday-je dans ma passion et ne faut-il pas tomber d'accord qu'il y a de la folie dans mon esprit d'avoir tant d'amour dans le coeur pour une personne qui ne peut et qui ne doit jamais m'aimer quand mesme elle scauroit la violente passion que j'ay pour elle car enfin son coeur est a cyrus par tant de droits differens que ce seroit une extravagance effroyable que d'y pretendre quelque chose ses services le luy ont acquis l'inclination de mandane le luy a donne ciaxare luy a promis cette princesse et son incomparable valeur la luy a fait conquerir il fait plusieurs combats pour cela il a donne et gagne des batailles pour elle il a assujetti des provinces et des royaumes et il prendra bien tost cumes et luy redonnera la liberte iuge anaxaris apres cela ce que tu dois pretendre a mandane toy qu'elle ne connoist point qui n'oses te faire connoistre et qu'elle n'aimeroit mesme pas quand elle te connoistroit ne songe donc plus a conquerir un coeur que le 
 vainqueur de l'asie a desja conquis pense que tu ne ferois pas ce que le roy d'assirie le roy de pont et le prince mazare n'ont pu faire et resous toy de chasser de son coeur une princesse qui ne peut jamais te donner le sien mais helas reprenoit-il que me sert d'opposer la raison a une passion desreglee qui fait gloire de la mespriser plus je voy de rivaux malheureux plus je voy d'excuse a mon erreur et puis que le roy d'assirie le roy de pont et mazare ne se sont pu deffendre des charmes de mandane n'ayons point de honte de ne luy pouvoir resister le premier l'aima qu'il estoit inconnu comme nous le second en venant de perdre ses royaumes ne put sauver la vie a mandane en la retirant des flots sans redevenir son amant jusqu'a estre son ravisseur et le troisiesme quoy qu'il sceust qu'elle aimoit cyrus qu'il fust parent et amy du roy d'assirie ne laissa pas de l'aimer et de faire une double trahison pour l'enlever croyons donc pour nostre justification que les charmes de cette princesse sont inevitables et que faillir apres trois aussi grands princes que ceux que je viens de nommer n'est pas une laschete cedons donc a mandane puis que nous ne luy pouvons resister ainsi sans scavoir pourquoy nous aimons et sans considerer la suitte d'une si folle passion songeons seulement a luy plaire qui scait disoit-il encore si tous mes rivaux ne se destruiront point l'un l'autre et si je ne profiteray 
 point de leur perte aussi bien puis que je ne puis cesser d'aimer mandane ne me reste-t'il rien a faire qu'a me tromper le plus long-temps que je pourray joint que de la facon dont je sens mon ame je scay bien que quand je serois assure que cyrus devroit demain posseder cette princesse je ne pourrois cesser de l'aimer cependant quelque violente que fust l'amour d'anaxaris il luy demeura pourtant assez de raison pour comprendre qu'il ne faloit pas qu'il fist connoistre sa passion a la princesse qui la causoit de sorte que vivant avec elle avec un profond respect et une complaisance sans esgalle elle vint a avoir de l'amitie pour luy mais afin de se rendre plus necessaire et pour faire qu'il la pust voir tous les jours lors qu'il ne scavoit point de nouvelles il en inventoit mais comme il n'en pouvoit inventer ou cyrus ne fust mesle et que pour estre bien receu de mandane il faloit mesme qu'il y fust mesle avantageusement il avoit une peine estrange a s'y resoudre il avoit mesme encore une inquietude extreme que sa passion luy donnoit car comme il scavoit que le roy de pont ne songeoit a autre chosequ'a tascher de faire sortir mandane de cumes il ne scavoit lequel il devoit souhaiter ou que cyrus la delivrast ou que le roy de pont l'enlevast si le premier arrivoit il jugeoit bien que cyrus ne seroit pas longtemps sans estre heureux et qu'il verroit bien tost mandane en sa puissance mais de l'autre coste il voyoit 
 que si le roy de pont enlevoit mandane il ne la verroit peutestre jamais de sorte qu'aimant encore mieux la voir posseder par cyrus que de ne la voir de sa vie il apliqua tous ses soins a faire que ce prince ne pust executer son dessein joint qu'ayant sceu par persode que cyrus et le roy d'assirie se devoient battre devant que le premier espousast mandane son amour luy fit imaginer plus d'avantage pour luy que cyrus la delivrast que de la voir enlevee par le roy de pont si bien que se servant de l'intelligence qu'il avoit avec ses gardes que martesie avoit subornez il fit en sorte qu'il gagna pres de la moitie de la garnison mais comme il n'avoit rien a leur donner ce ne pouvoit estre qu'en leur parlant de la magnificence de cyrus et qu'en leur faisant esperer d'en estre liberalement recompensez s'ils luy conservoient la princesse mandane ainsi faisant servir une des vertus de son rival a son dessein il y reussit si heureusement qu'il estoit presques aussi puissant dans le chasteau ou estoit mandane que le roy de pont et le prince de cumes et s'il n'y eust eu qu'a s'en rendre maistre pour la delivrer il l'auroit sans doute tente mais comme ce chasteau ne commandoit qu'une petite partie de la ville cela ne suffisoit pas joint que cette entreprise n'estant pas infaillible il craignoit de rendre mandane plus malheureuse en pensant la delivrer de sorte que pour ne rien hazarder il differa son dessein jusques a ce qu'il 
 eust encore gagne davantage de soldats les choses estant en ces termes ceux qu'on avoit envoyez vers les xanthiens vers les cauniens vers lycambe et vers pactias revinrent et porterent au roy de pont et au prince de cumes apres avoir passe au camp de cyrus que les uns et les autres trouvoient qu'il n'y avoit rien a faire qu'a accepter les propositions que cyrus avoit faites pactias et lycambe mandoient que l'espouvante estoit dans leur armee et qu'ils estoient persuadez que si cumes estoit prise sans composition leurs troupes se dissiperoient des le lendemain par l'aprehension qu'elles auroient de voir celles de cyrus les aller attaquer et les combatre qu'ainsi ils ne pouvoient demeurer garands de l'evenement si on ne concluoit pas le traite pour les xanthiens et les cauniens ils ne demandoient autre chose sinon qu'on leur accordast promptement ce qu'on leur offroit ces envoyez estant donc chargez de paroles de paix si favorables et estant arrivez aux portes de cumes le peuple excite par tiferne s'amassa en un instant a l'entour d'eux et se mit a leur demander avec des cris tumultueux et violens quelles nouvelles ils aportoient de sorte que ces envoyez pour les apaiser leur dirent qu'ils aportoient la paix mais ce mot de paix ne fut pas plustost prononce que passant de bouche en bouche il fit faire des acclamations si grandes a tous ceux qui l'entendirent que de par tout le peuple 
 accourut au lieu ou ces cris de rejouissance faisoient retentir l'air de sons esclatans et agreables a des gens lassez des fatigues d'un siege si bien que ces envoyez se virent environnez de tant de gens qu'a peine pouvoient ils marcher a chaque pas qu'ils faisoient la foule augmentoit ils ne passoient pas un coing de rue que diverses troupes ne se joignissent aux autres et par ce moyen plus de la moitie du peuple de cumes se trouva rassemble en un instant en deux ou trois rues cependant tiferne qui ne perdoit pas une occasion si favorable alloit et venoit au milieu de cette presse pour amener les choses au point qu'il les souhaitoit aux uns il se contentoit d'augmenter dans leur coeur le desir de la paix aux autres il disoit avoir ouy dire que le roy de pont et le prince de cumes ne la voudroient point accepter adjoustant qu'il la faloit faire sans eux ou les y forcer les armes a la main qu'il ne faloit qu'ouvrir les portes a cyrus qui de leur ennemy qu'il estoit deviendroit leur protecteur s'ils luy faisoient delivrer la princesse mandane a peine tiferne avoit il pit cela que ceux a qui il parloit le redisoient a leurs compagnons qui le redisoient a d'autres et y adjoustant plus ou moins d'aigreur selon leur temperamment il s'excita enfin une telle esmotion parmy cette multitude qu'il estoit aise de comprendre par les cris qu'on entendoit de toutes parts que si on refusoit la paix le peuple se porteroit a la derniere violence 
 et entreprendroit de se la faire accorder de force des que quelqu'un de ceux qui estoient au roy de pont vouloit s'opposer a des sentimens si tumultueux on le menacoit de le tuer et il se voyoit contraint de se taire d'autre part le prince anaxaris estant adverti de ce qui se passoit dans la ville commenca d'agir parmi les soldats comme tiferne agissoit parmi le peuple continuant d'employer le nom de cyrus pour les porter a ce qu'il vouloit tantost il leur parloit de la recompense qu'il leur donneroit tantost de la gloire qu'ils auroient de combatre a l'advenir sous un si illustre conquerant leur persuadant qu'il ne borneroit par ses conquestes a cumes et qu'ils s'enrichiroient sous luy a d'autres pour leur oster le scrupule de la trahison il adjoustoit que par cette action ils feroient rendre l'estat au prince leur maistre et qu'il leur engageoit sa parole de le servir autant qu'il le pourroit de sorte qu'ostant la honte de leur action leur parlant de gloire de recompense et de richesses il les porta a luy promettre de faire absolument ce qu'il voudroit cependant ces envoyez ayant rendu leur responce au roy de pont et au prince de cumes le premier se trouva bien embarrasse car il connut clairement que l'autre souhaitoit la paix si bien que n'osant pas s'opposer directement aux sentimens de son protecteur il luy dit seulement qu'il le conjuroit pour derniere grace de tirer encore la chose en longueur durant quelques 
 jours sur le pretexte de la seurete du traite esperant que comme on alloit entrer en une lune ou d'ordinaire les vents sont fort grands et la mer fort esmeue et fort orageuse une tempeste pourroit desboucher le port en dissipant les deux flottes qui le fermoient et sauver peut-estre cumes ou du moins luy permettre d'enlever mandane comme le roy de pont parla avec beaucoup de chaleur il persuada le prince de cumes ce ne fut pourtant pas si tost et leur contestation fut si longue que le peuple eut lieu de croire que ces princes n'accepteroient pas la paix qu'on leur offroit d'autre part cyrus ayant veu ces envoyez en passant et ayant sceu par les herauts qu'il leur avoit donnez pour les conduire que selon ce qu'ils en pouvoient juger par les choses qu'ils avoient ouy dire aux lieux ou ils avoient este ces envoyez raportoient des paroles de paix il ne douta point que la chose ne fust ainsi de sorte que ce prince se voyant sur le point d'estre bientost heureux ou malheureux de delivrer mandane ou de la perdre de faire la paix ou de recommencer la guerre redoubla tous ses soins et commenca d'agir comme si la treve eust deu finir a l'heure mesme et de disposer toutes choses a un assaut general philocles et leontidas s'en retournerent diligemment a leurs flottes le prince mazare a son quartier le prince artamas au sien persode se tint au lieu ou estoient les machines et le genereux megabate aussi bien que 
 tous les volontaires aupres de cyrus qui attendoit avec une impatience extreme qu'on luy vinst rendre la responce des assiegez mais la plus cruelle inquietude qu'il eust estoit celle de penser que peutestre le roy de pont luy enleveroit il encore mandane en se servant de ces pierres d'heliotrope il esperoit pourtant quelquesfois que cette princesse se souvenant de son avanture de sardis seroit plus difficile a tromper mais apres tout il craignoit mille fois plus qu'il n'esperoit de sorte que les momens luy semblant des siecles et la contestation du roy de pont et du prince de cumes durant tres long temps comme il vit qu'on ne luy rendoit point de responce il l'envoya demander par un heraut croyant mesme que cela pourroit plus facilement porter le peuple a se revolter mais pour faire encore mieux reussir son dessein il commanda a ce heraut de dire a ces princes assiegez que s'ils ne luy rendoient a l'heure mesme une responce decisive il alloit faire donner l'assaut ordonnant aussi a ce heraut de semer ce bruit parmi le peuple en traversant la ville et en effet cet homme executant les volontez de cyrus s'aquita si adroitement de sa commission qu'en allant au chasteau il mit l'espouvante dans le coeur du peuple de sorte que tiferne se servant a propos de la matiere qu'on luy donna changea cette espouvante en fureur et fit que toute cette multitude se resolut si ce heraut apres avoir parle aux princes qui devoient 
 luy rendre responce ne la raportoit favorable de prendre les armes de s'assurer de leurs personnes de se saisir des portes de laisser entrer cyrus et d'aller aupres au lieu ou estoit mandane cependant anaxaris qui mouroit d'envie de se signaler et de faire que mandane luy eust quelque obligation de sa liberte aprenant que ce heraut estoit avec ces princes et craignant qu'ils ne conclussent la paix ou il n'auroit point de part il commenca de disposer a agir ces soldats qu'il avoit gaignez et a se rendre maistre de ce chasteau que le peuple apelloit pourtant le palais du prince de cumes afin que se saisissant et du roy de pont et de mandane il pust avoir la gloire qu'il pretendoit cependant ce heraut que cyrus avoit envoye n'ayant pas receu une responce aussi decisive qu'il la souhaitoit se mit en estat de s'en retourner mais a peine parut il a la porte du chasteau que le peuple qui attendoit sa sortie avec impatience se mit a luy demander si la paix estoit conclue de sorte que cet homme voyant combien ils la desiroient leur respondit hardiment pour les soulever que leurs princes ne la vouloient pas et que des qu'il seroit retourne au camp cyrus alloit faire donner un assaut general ces paroles ne furent pas plustost ouies qu'on entendit un tumulte de voix effroyable et en un moment la fureur passant d'esprit en esprit se communiqua a toute la ville si bien que tous les habitans prenant les armes ils commencerent de 
 perdre tout a fait le respect et de vouloir enfoncer les premieres portes du chasteau anaxaris oyant ce tumulte fit de son coste soulever la plus grande partie de la garnison de sorte que le roy de pont et le prince de cumes se trouverent en un estrange estat estant environnez d'ennemis de par tout s'ils vouloient sortir du chasteau ils trouvoient un peuple en fureur les armes a la main s'ils vouloient y demeurer ils voyoient qu'ils n'en estoient plus les maistres qu'une partie de leurs soldats combatoit contre l'autre et qu'ainsi ils ne trouvoient sevrete en nulle part le roy de pont voulut alors aller a l'apartement de mandane mais les gardes qui y estoient au lieu de luy obeir voulurent se saisir de sa personne joint qu'anaxaris estant survenu en cet endroit s'y opposa courageusement le roy de pont de son coste ayant ramasse quelques soldats voulut le sorcer a luy donner passage de sorte qu'il se fit un assez grand combat entre ces deux princes que la princesse mandane voyoit de ses fenestres il est vray qu'elle ne le regarda guere et que martesie le vit mieux qu'elle mais enfin elle en vit assez pour remarquer qu'anaxaris combatoit pour elle avec une ardeur heroique d'ailleurs le prince de cumes s'estant voulu montrer au peuple pour l'apaiser avoit este contraint de se retirer si bien qu'estant arrive ou le roy de pont et anaxaris combatoient la meslee devint encore plus sanglante mais a la fin le party d'anaxaris 
 estant le plus fort et le roy de pont estant blesse au bras droit il falut que l'autre cedast ce prince ne se rendit pourtant pas au contraire se souvenant alors d'un escalier derobe qui estoit a l'apartement de mandane et qui respondoit dans la cour de derriere il se mit en devoir d'y aller laissant le prince de cumes fort embarrasse avec ceux qui l'attaquoient mais anaxaris qui avoit eu toute la prudence imaginable en cette occasion y avoit pose des gardes de sorte que ce malheureux roy ne pouvant seulement avoir l'avantage de mourir aux pieds de mandane et aprehendant de tomber sous la puissance d'un rival dont il craignoit autant la generosite qu'il en eust deu craindre la rigueur si cyrus en eust este capable chercha du moins par quelle voye il pourroit se derober a la victoire de ce prince de sorte que sentant qu'il ne pouvoit plus combatre et trouvant un soldat a l'escart qui n'estoit pas de ceux qu'anaxaris avoit gagnez il se servit de luy pour luy aider a ouvrir une fausse porte qui estoit a ce chasteau qu'anaxaris n'avoit pas sceu qui y fust si bien que l'ayant ouverte il sortit resolu d'aller voir s'il ny auroit point moyen d'exciter le peuple a quelque resistance mais a peine fut il dehors qu'il entendit un bruit effroyable et qu'il aprit par celuy chez qui il avoit loge en arrivant a cumes que le hazard luy fit rencontrer en ce lieu destourne que le peuple s'estoit desja saisi des portes de la ville qu'il parloit 
 de faire entrer les troupes de cyrus que la plus parts des soldats se rangeoient de son coste et qu'il n'y avoit plus rien a faire pour luy qu'a ne se monstrer pas s'il ne vouloit estre pris ou tue le roy de pont desespere et voulant du moins cacher sa honte et sa mort accepta l'offre que luy fit cet homme de le faire entrer dans un jardin qu'il avoit qui estoit aupres des fossez de ce chasteau sur le bord desquels ils estoient et qui respondant vers la mer luy donneroit moyen de se sauver la nuit dans quelque barque de pescheur quand les choses seroient plus tranquilles et que la flotte de cyrus ne boucheroit plus le port si bien que cet infortune prince se laissant conduire ou son malheureux destin vouloit qu'il allast suivit cet homme mais avec tant de rage et de desespoir qu'il en eust fait pitie a ses plus fiers ennemis s'ils l'eussent veu en ce pitoyable estat l'abondance du sang qu'il perdoit avoit rougi tous ses habillemens il portoit son espee toute sanglante de ceux qu'il avoit tuez mais il la portoit de la main gauche ne pouvant plus la soustenir de la droite a cause de la blessure qu'il avoit receue de ce coste la et qui l'avoit mis hors de combat en marchant de cette sorte il pensoit des choses si tristes et si violentes que s'il eust eu la force de se tuer il se seroit delivre de tous ses malheurs par un seul coup mais estant trop affoibli par la perte du sang il fut contraint de vivre parce qu'il n'avoit pas la force de 
 mourir et il fut contraint de marcher en s'apuyant sur le soldat qui l'avoit suivi et d'entrer dans ce jardin qui luy servit d'asile cependant anaxaris n'ayant plus que le prince de cumes en teste ramassa toute sa valeur pour vaincre plustost mais quoy que ce vaillant ennemi eust este force de lascher le pied lors que le roy de pont s'estoit separe de luy il resista pourtant avec une valeur extreme seconde de celuy qui avoit pris anaxaris qui se nommoit thrasile ainsi on voyoit ce vaincu redevenir vainqueur et le captif en estat de faire son maistre prisonnier vaillant prince cria anaxaris au prince de cumes voyant qu'il s'opiniastroit a luy resister ne me forcez pas a vous perdre je ne veux que delivrer la princesse mandane et je ne veux pas vous detruire mais a la fin voyant qu'il ne rendoit pas il l'attaqua si vivement qu'apres l'avoir blesse en plusieurs endroits il tomba mort a ses pieds cette mort ne finit pourtant pas encore le combat car le vaillant thrasyle au lieu de ceder a la force voyant le prince de cumes mort r'anima son courage pour s'empescher d'estre captif de celuy qui estoit son prisonnier et pour vanger la mort de son prince mais ce fut inutilement qu'il voulut vaincre ou mourir car le premier estoit impossible et la generosite d'anaxaris empescha ce vaillant homme de se perdre en effet voulant reconnoistre la civilite qu'il avoit eue pour luy durant sa prison il deffendit a ceux de son party de le tuer 
 apres quoy l'ayant fait enveloper par dix ou douze il fut contraint de se rendre aussi bien que le peu de gens qui luy restoient il n'eut pas plustost pose les armes qu'anaxaris l'ayant laisse sous la garde de quatre soldats fut faire le tour du chasteau pour voir s'il en estoit absolument le maistre et pour chercher le roy de pont mais il vit qu'il faloit que ce prince se fust sauve par la fausse porte qu'il trouva ouverte et qu'il n'y avoit plus d'autre tumulte que celuy que faisoit le peuple a celle du chasteau qu'il vouloit enfoncer anaxaris s'estant alors presente a ces furieux et leur ayant impose silence il leur fit entendre que le roy de pont n'estoit plus dans le chasteau qu'il en estoit maistre que leur prince estoit mort et que la princesse mandane estoit en sa puissance que s'ils vouloient luy permettre d'envoyer advertir cyrus de ce qui s'estoit passe il leur promettoit de leur faire obtenir des conditions avantageuses que celles que prince leur avoit desja accordees a peine eut il dit cela que ces habitans sans affliger de la mort de leur prince qui eust pu les punir s'il eust vescu crierent tous d'une voix qu'ils feroient tout ce qu'il voudroit et qu'ils avoient desja eu dessein d'envoyer vers cyrus pour luy offrir de luy livrer les portes de la ville dont ils s'estoient rendus maistres anaxaris voulant alors depescher quelqu'un vers ce prince vit parmy la presse le heraut que cyrus avoit envoye a cumes et qui n'en ayant pu 
 sortir a cause de ce tumulte s'estoit tenu la a regarder a quoy ce desordre aboutiroit de sorte que voulant se servir de luy pour envoyer vers cyrus il commanda qu'on le fist aprocher anaxaris ne se resolut pourtant pas sans peine a faire faire ce message car dans la violente passion qu'il avoit dans l'ame s'il eust suivi ses sentimens il auroit entrepris de deffendre ce chasteau et contre les habitans et contre cyrus mais comme ce dessein estoit entierement esloigne de toute raison et absolument hors d'aparence de reussir il en rejetta la pensee et se determina d'achever ce qu'il avoit resolu mais des qu'il voulut parler a ce heraut le peuple apres s'estre atroupe par diverses bandes et avoir tenu un conseil tumultueux recommenca de crier et de dire qu'il vouloit voir la princesse mandane auparavant que d'envoyer vers cyrus ces habitans de cumes ne voulant pas ouvrir leurs portes a ce prince qu'ils ne fussent bien assurez de luy pouvoir rendre la princesse qu'il vouloit delivrer et que cette princesse ne leur promist qu'elle conserveroit leur ville anaxaris voulant donc les satisfaire leur dit qu'il alloit la querir et en effet il fut a la chambre de cette princesse qui attendoit avec beaucoup d'inquietude quel seroit le succes d'un si grand tumulte mais des qu'elle vit anaxaris elle conmenca d'esperer que ce succes seroit heureux principalement lors que s'aprochant tres respectueusement d'elle il prit la parole pour luy dire ce que le peuple souhaitoit 
 madame luy dit-il l'estat de vostre fortune est change car au lieu d'estre sous la puissance du roy de pont le peuple de cumes veut estre sous vostre protection et vous demande par moy qu'il puisse avoir l'honneur de vous voir genereux inconnu luy repliqua mandane que ne vous dois-je point que ne vous devra pas le roy mon pere et qu'elle reconnoissance ne devez vous pas attendre de l'illustre cyrus pour qui vous avez sans doute entrepris ce que vous venez d'executer avec tant de bonheur et tant de courage tant que j'ay este dans l'armee de cyrus reprit anaxaris en rougissant j'ay sans doute combatu pour vous pour l'amour de luy seulement mais madame ne luy donnez s'il vous plaist aucune part a ce que j'ay fait dans cumes estant certain que je l'ay fait pour la princesse mandane sans considerer qu'elle seule cependant adjousta-t'il pour ne luy donner pas loisir de faire quelque reflection sur ses paroles comme se peuple est impatient qu'il a les armes a la main et qu'il ne faut qu'un moment pour le faire changer de resolution venez s'il vous plaist madame venez travailler a vostre liberte afin que vous ne la deviez qu'a vous mesme ha genereux anaxaris repliqua-t'elle cela n'est pas possible et quoy que je puisse plustost dire que je la dois a cent mille hommes que de dire que je ne la dois qu'a moy je veux me renfermer dans des bornes plus estroites et vous assurer qu'il y en a deux dont vous en 
 estes un a qui j'en suis particulierement obligee apres cela mandane se laissant conduire par anaxaris fut a un balcon qui estoit sur la porte du chasteau suivie de martesie ou elle ne parut pas plustost que le peuple jetta des cris de joye estranges il ne se contenta pourtant pas de la voir mais deputant six d'entre eux anaxaris les fit entrer dans le chasteau et les presenta a la princesse mandane qui les receut comme des gens qui avoient dessein de la delivrer aussi furent-ils si charmez de sa douceur et si esblouis de sa beaute qu'ils ne scavoient presques ce qu'ils luy disoient les uns demandoient qu'on ne pillast point leur ville les autres que cyrus leur pardonnast et parlant tout ensemble confusement il n'estoit pas aise de leur respondre mais enfin mandane leur ayant non seulement promis que leur ville seroit conservee mais qu'elle auroit encore de nouveaux privileges les fit consentir qu'elle envoyast a cyrus ce mesme heraut qu'anaxaris y avoit voulu envoyer ce fut toutesfois a condition qu'elle escriroit a ce prince disant grossierement que peut-estre ne croiroit il pas a celuy qu'on luy envoyeroit adjoustant encore que pour plus grande seurete pour eux ils suplioient cette princesse de vouloir recevoir cyrus a la porte de leur ville et les presenter a luy pour luy en offrir les clefs
 
 
 
 
comme mandane ne jugea pas qu'il fust a propos de contredire des gens que la crainte pouvoit 
 rendre furieux elle leur accorda aisement ce qu'ils demandoient et sans differer d'avantage mertesie luy donnant des tablettes elle y escrivit ces paroles
 
 
 mandanea cyrus 
 
 
 la valeur d'anaxaris m'ayant mise en estat de pouvoir proteger les habitans de cumes je vous prie de n'escouter aujourd'huy que la clemence de pardonner a un peuple qui n'a fait qu'obeir a son prince de conserver leur ville d'oublier qu'elle a este ma prison et de marquer le jour de ma liberte par une grace generale vous estes si acconstume d'estre doux apres la victoire que je suis assuree que vous ne me refuserez pas et que vous tiendrez la parole que j'ay donnee aussi exactement que je vous tiendray celle que je vous donne d'estre toute ma vie tres reconnoissant des obligations infinies que je vous ay 
 
 
 mandane 
 
 
ce billet ne fut pas plustost escrit que mandane le donna au heraut qui le devoit porter qui eut aussi ordre de dire a cyrus qu'il s'avancast avec des troupes vers la principale porte de la ville ou cette princesse le recevroit suivant la volonte des habitans de cumes et en effet ce heraut marchant avec toute la diligence 
 d'un homme qui porte une bonne nouvelle arriva aupres de luy comme ce prince s'impatientant de ce qu'il ne revenoit pas alloit en renvoyer un autre pour scavoir quel estoit le tumulte que ceux de ses soldats qui estoient le plus pres de la ville entendoient des que cyrus le vit il luy demanda d'ou venoit qu'il avoit tant tarde craignant estrangement qu'il ne luy dist que le roy de pont eust fait disparoistre mandane avec les pierres qu'il croyoit qu'il eust encore seigneur luy dit ce heraut quand vous aurez leu la lettre que je vous presente je vous en diray la raison mais a peine cyrus eut il ouvert les tablettes que ce heraut luy donna que reconnoissant l'escriture de mandane il en eut une surprise si agreable que la joye dissipant toute sa crainte et chassant toute la melancholie de son coeur parut dans ses yeux et sur son visage avec tant d'esclat que ceux qui le regardoient connurent aisement qu'il recevoit une agreable nouvelle mais lors qu'il vint a lire la lettre de sa princesse et qu'il connut qu'il avoit lieu d'esperer de la voir bien tost et de la voir en liberte il sentit que l'eloquence mesme toute puissante qu'elle est ne scauroit exprimer il luy passa pourtant dans l'esprit quelque leger chagrin qu'un autre eust quelque part a la liberte de mandane car dans les sentimens d'amour qu'il avoit pour elle il eust voulu s'il eust este possible l'avoir pu delivrer sans armee sans machines et sans que nul autre que luy 
 y eust rien contribue ce petit chagrin ne dura pourtant qu'un moment et apres qu'il fut passe il fut ravy que la gloire de servir cette princesse en une occasion si importante eust este reservee a anaxaris pour qui il avoit une estime infinie cependant des qu'il eut acheve de lire la lettre de mandane la joye qui avoit paru sur son visage passa presques en un moment dans le coeur de tous ses soldats lors qu'il eut publie cette grande nouvelle mais sans perdre temps il se fit dire par ce heraut comment tout s'estoit passe s'informant particulierement du roy de pont apres quoy il donna tous les ordres necessaires et commandant qu'on demeurast sous les armes il fut a la teste des volontaires et des homotimes jusques a une portee de trait de la porte ou il devoit voir mandane estant aussi suivi d'autant de troupes qu'il avoit juge necessaire d'en faire entrer dans cumes pour s'en assurer mais comme ce prince ne pouvoit aller vers cette porte sans passer dans le quartier de mazare il ne put refuser a ce genereux rival la grace qu'il luy demanda apres luy avoir apris l'estat des choses seigneur luy dit-il en soupirant quoy que la joye de la liberte de mandane parust dans ses yeux souffrez s'il vous plaist que pour me punir d'avoir enleve la princesse je sois aujourd'huy le tesmoin de vostre gloire et de vostre felicite et ne me refusez pas la grace d'assurer a l'incomparable mandane que mon repentir est veritable vous scavez seigneur poursuivit-il 
 qu'elle me sit l'honneur de me promettre son estime et son amitie si je ne venois combatre pour vous sommez la donc s'il vous plaist de sa parole mais pour vous y obliger et pour me forcer a vous tenir celle que je vous ay donnee de n'en pretendre jamais autre chose je veux seigneur poursuivit ce genereux et cet amoureux prince tout ensemble vous en faire un nouveau serment devant que la voue de cette princesse ait mis ma vertu a une nouvelle espreuve afin que je n'y puisse jamais manquer ha genereux rival interrompit cyrus que la princesse mandane seroit injuste de me preferer a vous si elle vous connoissoit aussi bien que moy cependant quoy que par un sentiment d'amour je deusse souhaiter que vous me fissiez mille sermens au lieu d'un de ne me pretendre jamais qu'a l'amitie de cette princesse je veux pour n'estre pas tousjours vaincu par vostre generosite m'y confier absolument et me contenter de vos premieres promesses sans en vouloir de secondes venez donc luy dit-il venez et soyez assure que si vous demeurez dans les bornes que vostre vertu vous a prescrites vous trouverez un veritable amy en la personne d'un rival et une gloire infinie en l'amitie de nostre princesse apres cela ces deux genereux rivaux marcherent ensemble et furent vers le lieu ou ils devoient voir mandane mais ils y furent avec des sentimens bien differens car la joye de cyrus n'eestoit troublee que par la seule impatience qu'il 
 avoit de voir cette princesse et celle de mazare l'estoit malgre luy et par celle de son rival et par celle qu'il prevoyoit bien que mandane auroit de revoir cyrus il resista pourtant si courageusement a la violence de son amour que sa vertu demeura enfin la plus forte cependant cyrus estant arrive comme je l'ay desja dit a une portee de trait des portes de cumes envoya sommer les habitans de cette ville de luy tenir leur parole si bien qu'a l'instant mesme ces gens qui ne pouvoient se resoudre de laisser entrer ce prince dans leur ville s'il n'avoit auparavant promis a la princesse mandane de les conserver furent la suplier de se laisser conduire a la porte par ou ils avoient dessein de faire entrer cyrus de sorte que n'estant pas en termes de leur rien refuser elle leur accorda ce qu'ils vouloient et monta dans un chariot suivie de martesie pour aller jusques a la porte de la ville anaxaris laissant pour commander dans ce chasteau l'adroit et courageux tiferne qui s'estoit fait connoistre a luy durant qu'on avoit envoye vers cyrus ce n'est pas que dans la passion qu'il avoit dans l'ame il n'eust en quelque facon souhaite de n'estre pas present a cette entre veue mais ne pouvant se resoudre de laisser aller mandane sous la conduite d'un peuple en fureur il la suivit a cheval mais il la suivit avec des sentimens si inquiets qu'il eut beaucoup de peine a les retenir et a les cacher cependant comme un peuple craintif et mutine 
 et ne fait les choses que par caprice et sans aucune raison les habitans de cumes qui avoient envoye dire a cyrus qu'il s'aprochast se mirent dans la fantaisie de ne vouloir point que mandane le receust dans la ville au contraire ils voulurent qu'elle descendist de son chariot entre deux portes et qu'elle allast jusques au dela du pont pour presenter a ce prince ceux d'entre eux qui luy devoient offrir les clefs de leur ville d'autre part cyrus qui ne croyoit pas que mandane deust sortir de cumes pour le recevoir et qui croyoit au contraire l'aller trouver au chasteau et que le heraut avoit mal ententendu attendoit a cheval avec une impatience extreme qu'on luy ouvrist les portes il estoit ce jour la arme si avantageusement et d'une mine si haute si noble et si agreable qu'il attira sur luy les yeux de tout le monde estant donc avec toute l'impatience que peut donner l'esperance d'un grand bien et d'un grand bien fort proche il avoit les yeux attachez fixement sur la porte de cumes mazare la regardant aussi bien que luy quoy que ce ne fust pas avec une esperance si douce ny avec une impatience de pareille nature ces deux genereux rivaux ayant donc comme je l'ay desja dit les yeux fixement attachez sur cette porte la virent ouvrir tout d'un coup et paroistre aussi tost la princesse mandane conduite par anaxaris mais si belle et si charmante qu'elle ne l'avoit jamais tant este la joye de la liberte brilloit dans ses yeux 
 et celle de revoir cyrus remplissoit tellement son coeur que sa beaute en augmenta encore cependant cyrus et mazare ne la virent pas plustost qu'ils descendirent diligemment de cheval et furent vers elle mazare ayant cette force sur luy mesme de laisser marcher son rival trois ou quatre pas devant luy comme estant le victorieux et celuy pour qui la ceremonie se faisoit des que cyrus aprocha anaxaris autant pour cacher l'agitation de son esprit que par respect quitta la main de la princesse pour luy laisser la liberte de recevoir cyrus et de luy presenter douze habitans de cumes qui la suivoient un desquels portoit les clefs de leur ville dans un bassin magnifique de sorte que cyrus marchoit seul a la teste de tous les volontaires de son armee et mandane a celle de ces deputez de cumes derriere lesquels on voyoit aussi loin que la veue se pouvoit estrendre une foule de peuple qui remplissoit toute une grande rue qui aboutissoit a la porte de la ville apres que cyrus eut salue mandane avec tout le respect d'un veritable amant je viens madame luy dit-il pour tenir tout ce que vous avez promis pour vostre liberte quand mesme ce seroit ma mort vostre vie est trop glorieuse et m'est trop agreable reprit-elle pour estre capable de vouloir racheter ma librte si cher aussi seigneur ne me suis-je engagee qu'a vous obliger dit-elle en presentant ces habitans de cumes qui se mirent a genoux des 
 qu'elle parla d'eux a bien traiter ceux qui vous offrent leurs coeurs en vous offrant les clefs de leur ville et en vous assurant qu'ils seront plus obeissans a un prince juste qu'ils ne l'ont este a un qui ne l'estoit pas puis qu'il avoit protege le roy de pont madame reprit cyrus leur destin est plus en vos mains qu'aux miennes puis que je suis resolu de ne faire jamais que ce qu'il vous plaira et de faire toujours sans reserve tout ce que vous ordonnerez je vous conjure donc luy dit-elle de traiter les habitans de cumes comme vous traiteriez les plus fidelles sujets du roy mon pere je vous ay desja dit madame repliqua-t'il que je n'ay qu'a vous obeir c'est pourquoy si vous l'ordonnez ils garderont les clefs de leur ville qu'ils n'auront perdue que pour la rendre plus heureuse puis qu'elle est protegee par vous cyrus n'eut pas plustost dit cela que ces habitans jetterent des cris de joye qui allerent de rue en rue jusques a l'autre bout de la ville cependant mandane apres avoir confirme ce que le prince avoit dit presenta obligeamment anaxaris a cyrus pour s'aquiter de ce qu'elle luy devoit quoy que ce vaillant inconnu luy dit-elle veuille que je ne reconnoisse que vous pour mon liberateur il faut pourtant que je vous die qu'il a fait des choses incroyables pour ma liberte et que je luy dois plus que je ne scaurois vous le dire anaxaris se baissant alors modestement pour cacher l'esmotion de son 
 visage receut les louanges de mandane avec plaisir et les remerciemens que cyrus luy fit avec une douleur estrange apres quoy ce prince pour tenir sa promesse a mazare le presenta a la princesse mandane et le luy presenta avec une generosite ou mazare respondit admirablement madame dit cyrus a cette princesse vous auriez eu grand tort de dire que vous ne devez vostre liberte qu'a moy seul car la valeur du prince mazare a sans doute beaucoup contribue aux victoires que j'ay remportees cependant comme il m'a donne mille et mille marques d'un genereux repentir redonnez luy l'amitie que vous aviez pour luy a babilone je vous la demande madame reprit mazare aux conditions que je vous la demanday a sardis lors que vous ne voulustes pas que l'eusse la gloire de vous delivrer et je vous l'accorde repliqua-t'elle avec beaucoup de joye d'avoir recouvre un illustre amy que je croyois avoir perdu pour tousjours ainsi on vit cette fois la ce qui n'a peutestre jamais este veu car mandane presenta a cyrus un de ses rivaux et cyrus en presenta un autre a mandane cependant comme le lieu n'estoit pas commode pour faire une longue conversation cyrus suplia cette princesse de rentrer dans son chariot qu'il voyoit au dela de la porte mais comme il ne vouloit pas estre surpris ny qu'elle rentrast dans la ville que ses troupes n'y fussent il commanda que le chariot sortist la supliant adroitement 
 pour n'effrayer pas les habitans de cumes de vouloir voir passer les troupes qui avoient eu l'honneur de combatre pour elle et qui alloient avoir celuy de la garder mandane comprenant bien le dessein de cyrus remonta dans son chariot et martesie avec elle et ce chariot se rangeant pour laisser le passage des gens de guerre libre cyrus mazare et anaxaris remonterent a cheval et se rangerent aupres de cette princesse avec des sentimens bien differens en suitte dequoy les troupes commencant a filer vinrent passer aupres du chariot de mandane tous les chefs et tous les soldats la soluant en passant ou en baissant leurs javelots ou en croisant leurs fleches et leurs dards cependant cyrus estant le plus pres du chariot et estant le seul qui parloit a mandane sentoit un plaisir qui remplissoit tout son coeur tout son esprit et tout son ame mandane de son coste se voyant libre et voyant cyrus aupres d'elle avoit une satisfaction extreme mais comme il estoit infiniment modeste elle en cachoit une partie elle voulut mesme esvitur que cyrus luy parlast de sa passion en ce lieu-la c'est pourquoy prenant la parole la premiere des qu'il aprocha du chariot ou elle estoit pendant que ces troupes filoient seigneur luy dit-elle je veux esperer que vous ne me ferez pas passer pour ingrate si devant que de commencer a vous rendre graces de toutes les obligations que je vous ay je vous suplie de me dire 
 quelles nouvelles vous avez du roy mon pere vous ne devez pas craindre madame repliqua-t'il qu'un homme qui ne croit point que vous puissiez jamais luy estre obligee quelques services qu'il vous rende vous puisse accuser d'ingratitude mais j'ay bien sujet d'aprehender que vous m'accusiez d'incivilite de vous dire seulement en deux mots que le roy vostre pere est a ecbatane qui se prepare a se deffendre contre thomiris qu'on dit qui a dessein de l'attaquer que sa sante est fore bonne qu'il aura une joye infinie de vostre liberte et qu'il me fait tousjours l'honneur de m'aimer cependant quelque respect que j'aye pour vous et quelque envie que vous ayez d'en scavoir davantage il faut s'il vous plaist madame poursuivit il en abaissant la voix que durant plus de huit jours je ne vous parle que de moy car madame j'ay plus de mille choses a vous en dire qu'il m'importe estrangement que vous scachiez si vous me racontez toutes vos conquestes toutes vos victoires et toutes les belles choses que vous avez faites reprit elle obligeamment en souriant le terme que vous prenez ne sera pas assez long non madame repliqua-t'il je ne vous parleray ny de guerre ny de conquestes ny de victoires car si je vous en parlois adjousta t'il modestement ce seroit vous parler du roy vostre pere puis que ce sont ses armes qui ont vaincu mais je vous parleray madame de toutes les douleurs que j'ay eues 
 depuis le jour que je vous laissay a themisoire et de l'extreme joye que j'ay de vous retrouver a cumes apres ne l'avoir pu faire ny a sinope ny a artaxate ny a babilone ny a sardis mais madame pour faire que cette joye soit tout a fait tranquile faites moy l'honneur de de m'advouer que la plus illustre princesse qui soit au monde a este injuste une fois en sa vie en soubconnant d'infidelite le plus fidelle de tous les hommes ha seigneur reprit mandane en rougissant j'aime mieux vous advouer promptement que j'ay eu tort que d'entreprendre de me justifier d'une chose que je vous prie d'oublier pour l'amour de moy et dont je vous conjure de ne me parler jamais cependant poursuivit-elle comme il ne semble pas civil de regarder si peu ceux qui vous ont aide a cueillir les lauriers dont la victoire vous a couronne vous voulez bien que nous remetions a un lieu plus commode le recit de vos malheurs et des miens et que je tesmoigne du moins par mes regards a tant de braves gens que j'ay beaucoup de reconnoissance de toutes les fatigues que vous leur avez fait endurer pour l'amour de moy me semblant mesme que c'est le moins que je puisse faire pour ceux qui vous ont aide a vaincre vos ennemis et les miens comme je ne puis jamais vouloir que ce qu'il vous plaist madame repliqua t'il il faut bien que je vous obeisse quoy que je pusse peutestre me pleindre de ce que la joye laisse un si grand calme 
 dans vostre esprit qu'elle luy permet de garder une civilite si exacte mais comme ce seroit un crime de me pleindre en un jour ou j'ay tant de sujet de me louer de la fortune je veux m'imposer silence et puis vous voulez honnorer de vos regards les troupes qui ont eu la gloire de combatre pour vous je les tiens mieux recompensees que si je leur avois donne tous les thresors de cresus apres cela mandane sans respondre a la civilite de cyrus que par un souris obligeant se mit a luy demander les noms de chefs qui passoient que ce prince luy disoit et pour rendre justice a tant de braves gens qui l'avoient si courageusement suivi dans tous les perils ou il les avoit menez il ne disoit pas seulement a mandane les noms de ceux dont elle luy parloit mais il luy marquoit encore les occasions ou ils s'estoient signalez louant ainsi les uns apres les autres tous les chefs qui passoient et mesmes quelques uns des plus vaillans soldats mandane luy demanda aussi les noms des volontaires qui estoient les plus pres de son chariot et entre les autres de megabate dont cyrus luy dit mille biens la priant de le recevoir comme un homme extraordinaire lors qu'il le luy presenteroit cependant mazare et anaxaris estoient si occupez de la passion qu'ils avoient dans l'ame que de tant d'objets qui leur passoient devant les yeux ils ne voyoient que mandane et cyrus qu'ils regardoient avec des sentimens 
 bien differens anaxaris qui devant que d'estre prisonnier dans cumes et d'estre amoureux de mandane ne sentoit dans son coeur que de l'admiration pour cyrus y sentoit alors malgre luy de l'envie et presques de la haine et sentoit mesme accroistre son amour a mesure qu'il avoit moins de sujet d'esperer d'autre part mazare voyant mandane avec la mesme beaute et les mesmes charmes qui l'avoient force a l'aimer et qui l'avoient contraint de trahir le roy d'assirie avoit une peine extreme a ne se trahir pas luy mesme et a demeurer dans les bornes que sa propre vertu luy avoit prescrites il sentoit son esprit esmeu son coeur agite et tous ses desirs renaissant malgre qu'il en eust luy donnoient une inquietude estrange mais comme l'esperance ne ressuscita pas avec eux ils perdirent bien tost une partie de leur violence principalement quand mazare se ressouvint du pitoyable estat ou il avoit laisse cette princesse la derniere fois qu'il l'avoit veue lors qu'apres avoir fait naufrage avec elle l'escharpe avec laquelle il la soustenoit sur les flots s'estoit detachee quoy mazare disoit-il en luy mesme en regardant mandane pendant que cyrus luy parloit tu peux avoir pense estre cause de la mort de cette princesse quoy mazare adjoustoit-il ce fut toy qui apres l'avoir trompee qui apres l'avoir enlevee la vis engloutir dans ces ondes impitoyables ou elle auroit pery si les dieux ne l'eussent secourue 
 et tu serois encore assez hardy pour esperer autre chose d'elle que le pardon de son crime non non il n'en faut pas pretendre davantage il faut l'aimer comme nous l'avons aimee puis que nous ne scaurions nous en empescher mais il faut n'appeller cette amour qu'amitie de peur qu'on ne nous refusast celle qu'on nous a promise cependant les troupes estant toutes entrees dans cumes et cyrus ayant sceu qu'elles s'estoient emparees de toutes les portes des places publiques et du chasteau commanda que le chariot de mandane entrast ce prince le suivant accompagne de mazare d'anaxaris de tous les volontaires et de tous les homotimes mais comme ce chariot commenca de marcher et que cyrus eut salue mandane avec un profond respect cette princesse ayant destourne la teste il salua martesie et luy fit certains signes obligeans pour luy tesmoigner qu'il mouroit d'envie de l'entretenir apres quoy ce petit triomphe qui n'estoit orne que de la beaute de mandane et de la bonne mine de cyrus fut veu avec des acclamations du peuple de cumes qui n'eurent jamais de semblables car non seulement toutes les rues toutes les portes et toutes les fenestres estoient pleines de monde mais mesme tous les toits en estoient couverts l'air retentissoit de cris d'allegresse de louanges qu'on donnoit a mandane et a cyrus et de souhaits pour leur felicite cependant tiferne qui avoit bien preveu que 
 mandane retourneroit loger au chasteau en avoit fait oster le corps du prince de cumes qu'il avoit fait porter dans un temple et avoit aussi fait emporter tous ceux des soldats que la valeur d'anaxaris avoit sacrifiez en ce lieu la a la liberte de cette princesse ayant encore fait enfermer le vaillant thrasyle dans une de ses tours de sorte que lors que cette princesse y arriva n'y avoit plus d'objets funestes cyrus qui avoit sceu parle heraut qu'on luy avoit envoye quel estoit le service que tiferne luy avoit rendu le carressa extremement en entrant dans le chasteau ou il ne fut pas plustost que donnant la main a mandane pour luy aider a descendre de son chariot il se tourna apres obligeamment vers anaxaris et luy adressant la parole c'est a vous vaillant inconnu luy dit il a commander dans une place que vostre valeur a conquise et c'est a vous encore a m'aprendre ou je dois conduire la princesse seigneur reprit anaxaris avec beaucoup de confusion il n'apartient pas a un inconnu de commander en nulle part mais il apartient sans doute a un homme qui a eu l'honneur de porter les mesmes chaines que la princesse mandane a portees de vous enseigner le chemin de sa prison c'est pourquoy il faut s'il vous plaist luy dit-il entrer par ce perron que vous voyez a la main droite pour moy dit mandane a cyrus afin d'obliger anaxaris je ne m'estonne pas que cet illustre inconnu connoisse si bien le chemin 
 d'une prison dont il a sceu si courageusement ouvrir les portes mais il semble estrange adjousta-t'elle en regardant cyrus en souriant que mon liberateur cherche a m'y remettre et que le vainqueur de l'asie ait besoin d'un guide luy qui a sceu trouver la victoire par tout ou il l'a voulu chercher quoy que ce soit la chose du monde qu'on trouve avec le plus de peine vous me faites tort madame reprit-il si vous croyez que la victoire ait este le terme que je me suis propose dans mes entreprises puis que je ne l'ay regardee que comme un moyen qui me pouvoit conduire jusques a vous comme l'apartement de mandane estoit de plein pied lors qu'on estoit au haut du perron elle n'eut pas le temps de respondre a cyrus car des qu'elle fut dans sa chambre il luy presenta tous ces illustres volontaires qui l'avoient suivy et entre les autres megabate que cette princesse receut avec autant de civilite qu'il en meritoit cependant comme il estoit desja tard et que la prudence vouloit que cyrus songeast a la seurete de la ville pour s'assurer de mandane principalement scachant que le roy de pont ne se trouvoit pas il ne put avoir alors une longue conversation avec sa princesse il ne luy fut pourtant pas possible de se resoudre de la quitter sans luy avoir parle un quart d'heure en perticulier et sans luy avoir donne de nouvelles assurances de sa fidelle et respectueuse passion vous voyez madame luy dit-il ce mesme 
 artamene qui vous protesta la premiere fois dans les jardins de sinope qu'il vous aimeroit jusques a la mort et vous le voyez aux termes de vous assurer a cumes par de nouveaux sermens qu'il n'y manquera jamais vous m'avez rendu de si illustres marques de vostre affection reprit mandane qu'il n'est pas necessaire que vos paroles confirment ce que mille actions esclatantes et mille services importans m'ont persuade mais c'est a moy qui n'ay que des paroles a vous donner a choisir bien celles dont je me serviray pour vous assurer que j'ay toute la reconnoissance dont un coeur sensible et genereux peut estre capable ha madame reprit cyrus quoy que toutes vos paroles soient precieuses et que vous m'en puissiez dire les plus favorables du monde ce n'est point ce que je veux de vous et j'aime beaucoup mieux un sentiment de ce coeur que vous dites qui est sensible et genereux que mille paroles de remerciment de civilite et de reconnoissance ne vous amusez donc pas s'il vous plaist a les chosir comme il semble que vous en ayez le dessein et souffrez seulement que je puisse voir dans vos yeux que vous n'estes pas marrie de regner tousjours dans mon coeur souffrez dis-je que je croye pour ma felicite que la liberte dont vous jouissez ne fait pas toute la joye que je voy sur vostre visage et que si la fortune eust fait prendre cumes a un autre qu'a moy vous en seriez moins satisfaite quoy que vous ne 
 veuilliez pas de mes paroles reprit mandane en souriant je ne laisseray pas de vous dire que vous avez raison de croire que la liberte m'est plus douce de vostre main qu'elle ne me le seroit d'aucune autre et j'adjousteray mesme encore que comme j'ay este la cause de toutes vos douleurs je serois injuste si je ne vous permettois pas d'attribuer une partie de la joye que vous voyez dans mes yeux a la satisfaction que j'ay de vous revoir ha madame adjousta cyrus quand je vous ay dit que je ne voulois pas de vos paroles je ne scavois ce que je disois car vous venez de m'en faire entendre de si douces et de si glorieuses pour moy que je suis trop recompense de toutes les peines que j'ay souffertes pourveu que vous ne me les ayez pas dites par une civilite que vous avez peut estre creu devoir a un prince dont la fortune s'est voulu servir pour vous delivrer scaches donc madame adjousta-t'il que pour achever de me rendre heureux il faut s'il vous plaist que vous me faciez l'honneur de m'advouer que ce que vous m'avez dit d'obligeant s'adresse a moy comme a vostre esclave et non pas comme a un prince que les dieux ont voulu qui fust le vainqueur des autres si je pouvois reprit mandane en riant separer cyrus du vainqueur de l'asie je leur ferois des civilitez a part pour vous contenter mais puis qu'il n'y a pas moyen de le faire souffrez que sans les distinguer je leur parle 
 esgallement et que trouvant en une mesme personne un grand prince un grand conquerant et mon liberateur je luy rende tout ce que je croiray luy devoir de grace madame interrompit cyrus ostez moy ces deux premieres qualitez et donnez m'en une autre qui me convient mieux il y a si long temps repliqua mandane en raillant obligeamment que je suis avec des gens a qui j'ay este obligee de refuser tout ce qu'ils m'ont demande que vous ne devez pas estre surpris si ne pouvant perdre si promptement l'habitude que j'ay a tout refuser je ne vous accorde pas tout ce que vous me demandez car je vous assure adjousta t'elle que je ne suis pas encore si bien persuadee que je suis libre qu'il n'y ait quelques instans ou je m'imagine que je dois voir paroistre le roy de pont pour empescher que ce que vous dites ne puisse estre reprit cyrus il faut madame que je vous quitte afin d'aller donner ordre aux choses necessaires pour cela et en effet cyrus apres avoir tres respectueusement salue mandane sortit de sa chambre suivy de mazare d'anaxaris et de tous ceux qui l'y avoient accompagne ces deux premiers avoient trouve la conversation de cyrus et de mandane si longue quoy qu'elle eust fort peu dure que la vertu de mazare en avoit este mise a une difficile espreuve et que l'impatience d'anaxaris avoit pense esclater ils suivirent mesme cyrus avec assez de melancolie a tous les 
 lieux ou il fut pour donner ses ordres cependant quoy que la perte d'un rival soit une chose qu'il est assez difficile de s'empescher de causer quand on en a la puissance cyrus qui avoit obligation au roy de pont du temps qu'il portoit le nom d'artamene et qui malgre son amour le consideroit comme frere de la princesse araminte qu'il honnoroit extremement ne fut pas aussi fache qu'il eust este sans ces deux considerations de voir qu'il eschapoit a sa vangeance et qu'on ne le trouvoit point ce n'est pas qu'il n'eust resolu quand mesme il l'auroit trouve de ne changer pas la genereuse facon d'agir dont il avoit tousjours use aveque luy depuis qu'il fut son prisonnier et qu'il luy fit donner la liberte a sinope mais il ne fut pourtant pas marry que la fortune ne le mist pas dans la necessite qu'il s'estoit imposee de bien traiter ce rival s'il tomboit en sa puissance aussi fut-ce pour cela qu'il envoya des le soir une barque au prince thrasibule et a thimochare afin que des le lendemain au matin ils fissent entrer leurs flottes dans le port de cumes et que par ce moyen le roy de pont pust se sauver plus facilement s'il estoit cache dans cette ville comme il y avoit beaucoup d'aparence de plus cyrus pour empescher quelque remuement dans le peuple que les objets funestes touchent extremement commanda qu'on fist des la prochaine nuit les funerailles du prince de cumes et qu'on les fist sans bruit et avec peu de ceremonie 
 voulant pourtant qu'on mist ses cendres dans le tombeau de ses peres et qu'on luy rendist autant d'honneur que la conjuncture presente le pouvoit permettre mais apres avoir donne tous les ordres necessaires peur la seurete de mandane et pour la seurete de la ville il retourna au chasteau ou estoit cette princesse il ne put pourtant la voir qu'apres souper car il fut accable de tant de monde qu'il ne put y aller plustost tous les divers corps de la ville vinrent le saluer et furent apres chez la princesse mandane ou cyrus les envoya mais enfin apres s'estre desbarrassee de tout ce qu'il l'empeschoit de satisfaire l'extreme envie qu'il avoit d'entretenir sa chere princesse il fut a son apartement et il y fut sans estre accompagne que de chrysante et de feraulas car pour mazare il n'avoit pas senty son esprit en une assiette assez ferme pour revoir encore une fois la princesse mandane ce jour la et pour anaxaris l'amour la jalousie et le despit qui suit tousjours cette derniere passion l'avoient force de se retirer en un lieu ou il pust faire esclater son chagrin cyrus estant donc delivre et de ses rivaux et de ses amis qui en de pareilles occasions n'incommodent guere moins que des ennemis fut comme je l'ay desja dit a l'apartement de mandane mais ayant rencontre martesie dans l'anti-chambre de cette princesse il ne put qu'il ne s'arrestast un moment avec une personne a qui il scavoit qu'il avoit mille obligations 
 et principalement celle d'avoir soustenu sa fidelite lors que mandane l'accusoit avec tant d'injustice si vous ne scaviez pas luy dit-il avec une civilite extreme combien je dois a nostre princesse et quel est le pouvoir qu'elle a sur mon coeur j'aurois quelque sujet de craindre que vous ne vous pleignissiez de moy car enfin aimable martesie je ne vous ay presques pas encore regardee je ne vous ay rien dit et ce qu'il y a de plus estrange c'est que de la facon dont je me sens je pense que de plus de huit jours je n'auray assez entretenu ny assez veu mandane pour pouvoir ny parler ny voir nulle autre personne je vous proteste toutesfois adjousta-t'il que je scay bien que je vous estime autant qu'il est possible et que j'ay une reconnoissance extreme de ce que vous avez pris mon party et que j'ay mesme la plus grande envie qu'on puisse avoir de vous entretenir quoy que comme je vous l'ay desja dit je ne pense pas le pouvoir faire de plus de huit jours pour ne vous faire pas perdre le temps par une longue responce reprit martesie je croy seigneur tout ce que vous me faites l'honneur de me dire quoy que si je ne considerois que moy je deusse ne le croire pas cependant adjousta t'elle vous trouverez bon qu'en attendant que j'aye la satisfaction de vous entretenir je demande a feraulas tout ce que je voudray scavoir de vous feraulas reprit cyrus en riant aura tant de choses a vous dire de luy que je doute s'il vous parlera de moy 
 comme je luy en parleray la premiere repliquat'elle en rougissant il faudra bien qu'il me responde non non reprit cyrus je ne veux pas rendre un mauvais office a un homme qui m'a si bien servy c'est pourquoy martesie je vous dispense aujourd'huy de parler de moy a feraulas pourveu que vous en parliez a ma princesse et que vous luy persuadiez tousjours fortement que la violence passion que j'ay pour elle merite qu'elle la prefere a celle de tous mes rivaux apres cela cyrus quitta martesie et entra dans la chambre de mandane qu'il trouva sans avoir personne aupres d'elle que deux des femmes que le prince de cumes luy avoit donnees pour la servir elle ne le vit pas plustost que se levant pour le saluer elle le receut avec toute la civilite que meritoit le vainqueur de l'asie et avec toute la joye que luy devoit donner la veue d'un amant aussi respectueux et aussi fidelle que celuy-la et d'un amant encore qui estoit son liberateur comme il n'y avoit alors personne qui pust observer ses actions elle permit a ses yeux de faire voir a cyrus toute la satisfaction de son ame ce fut toutesfois avec tant de modestie que ce prince sentit quelque crainte en l'abordant qui se mesla au plaisir qu'il avoit d'estre aupres d'elle apres en avoir este si long temps et si cruellement separe car comme il n'avoit jamais eu la permission absolue de luy parler ouvertement de son amour et que lors qu'il estoit party de themiscire pour s'en 
 aller vers thomiris il n'avoit pu obtenir autre chose de mandane sinon que s'il ne trouvoit les moyens de se faire connoistre a ciaxare et de s'en faire agreer il faudroit qu'il s'esloignast pour tousjours il aprehendoit encore c'est pourquoy pour luy faire voir comment cet obstacle estoit leve apres la premiere civilite passee il eut dessein de faire venir a propos de parler de ciaxare afin de luy faire scavoir qu'il estoit fort bien avec ce prince mais il n'en fut pas a la peine car cette princesse qui vouloit regler ses sentimens selon ceux du roy son pere et qui avoit une envie extreme d'aprendre comment cyrus estoit aveque luy afin de scavoir si elle pouvoit sans crainte de luy desplaire suivre l'inclination qu'elle avoit pour ce prince luy en parla la premiere de grace luy dit-elle avant que de me raconter tout ce qui vous est arrive dites moy si vous estes content du roy mon pere et s'il a bien receu de vostre main tous les lauriers dont vous l'avez couronne j'en suis si satisfait madame repliqua cyrus et il m'a dit des choses si obligeantes et m'a fait des promesses si glorieuses pour moy que pourveu que vous les veuilliez tenir et que vous me les confirmiez je fuis le plus heureux de tous les hommes vous pouvez juger dit elle en rougissant si m'estant tousjours resolue a luy obeir mesme dans les choses les plus contraires a mon inclination et qui vous estoient les moins favorables je ne le feray pas a celles qui vous 
 seront avantageuses et qui me seront agreables mais quoy que je ne doute point de vos paroles adjousta-t'elle vous voudrez pourtant bien que je ne vous promette rien que je ne scache de sa bouche ce qu'il vous a promis et que je me contente de vous assurer que s'il est aussi reconnoissant que moy vous aurez sujet d'estre satisfait quoy que ce que vous me dires paroisse fort obligeant repliqua cyrus je pourrois sans doute y trouver quelque sujet de pleinte mais comme vous m'avez tousjours accoustume a une severite extreme je veux me contenter de ce qu'il vous plaist pourveu que vous enduriez madame que je vous raconte toutes mes souffrances comme je serois injuste reprit-elle de ne vouloir pas entendre les maux que je vous ay causez pendant une si longue guerre je seray ravie pour ne l'estre pas que vous m'apreniez toutes les peines que vous eustes en armenie toutes les fatigues que vous souffristes au siege de babilone toutes celles que vous avez endurees a celuy de sardis et a celuy de cumes sans en oublier une seule ha madame s'escria cyrus ce n'est pas de celles la dont je vous veux entretenir c'est de l'effroyable douleur que l'eus a vous quitter lors que je vous laissay a themiscire c'est de l'horrible affliction dont je me trouvay accable a mon retour quand j'apris que philidaspe vous avoit enleuee et que je luy avois sauve la vie c'est de l'excessive douleur que j'eus d'avoir pris babilone fans vous delivrer 
 c'est du desespoir ou je fus a sinope de croire en y arrivant que les flames vous avoient mise en cendre c'est de celuy que j'eus encore en ne trouvant que le roy d'assirie sur le haut de la tour de cette ville et en voyant la galere dans laquelle mazare vous enlevoit c'est dis-je de l'effroyable douleur que je sentis en aprenant de mazare que vous aviez fait naufrage et en croyant que vous aviez pery c'est de celle que t'eus lors qu'apres avoir sceu que vous estiez vivante j'apris que vous estiez en la puissance d'un autre rival c'est du chagrin qui s'empara de mon coeur a artaxate lors que je vy que je ne delivrois qu'araminte au lieu de delivrer l'incomparable mandane c'est de la douleur que j'eus encore de vous voir de l'autre coste d'une riviere fans vous pouvoir suivre lors que le roy de pont eut quitte le roy de la susiane c'est de celle que j'eus d'aprendre que vous vous estiez embarquee a un port de cilicie c'est du desespoir ou je fus de scavoir que vous soubconniez ma fidelite c'est encore de celuy que j'eus de prendre sardis et de ne vous y trouver plus c'est aussi de la fureur dont je me trouvay capable lors que j'apris que mon rival avoit trouve l'art de vous rendre invisible et c'est enfin du malheur que j'ay eu de m'estre tousjours veu environne de mes rivaux et tousjours esloigne de vous voila madame de quelle nature sont les douleurs dont j'ay a vous entretenir et dont je vous demande la permission 
 de vous parler dans l'esperance que j'ay que jugeant de la grandeur de mon amour par la grandeur de mes souffrances vous viendrez a la connoistre mieux que vous ne la connoissez il paroist bien reprit la princesse mandane en souriant modestement qu'il y a long temps que nous sommes separez puis qu'il ne vous souvient pas qu'encore que je souffrisse que vous m'aimassiez je ne pouvois endurer qu'aueque peine que vous me parlassiez de vostre amour mais madame reprit cyrus mon amour estoit alors un mistere fort cache a peine la scaurez vous a peine mesme m'osois je dire que je vous aimois et je ne croyois pas alors l'oser jamais avouer a personne mais aujourd'huy que toute la terre scait que je vous adore et que ciaxare l'aprouve il n'est pas juste que vous soyez seule qui ne scachiez pas combien je vous aime car enfin divine princesse il n'y a pas un soldat dans l'armee du roy vostre pere qui ne scache qu'il n'a combatu que pour vous on m'a console de toutes les victoires que j'ay gagnees parce que je ne vous avois pas delivree en les gagnant le parle mesme de la passion que j'ay pour vous a mes rivaux mazare m'en pleint quelquesfois et vous voudriez estre seule en tout l'univers a qui on n'en parlast point ha madame cela ne seroit pas juste parlez en donc luy dit-elle puis que je ne vous en puis empescher mais souffrez aussi apres cela que je vous raconte toutes mes douleurs je crains bien madame reprit il qu'elles 
 qu'elles ne soient extremement differentes des miennes car enfin il me semble desja que je vous entens exagerer vostre desespoir de vous voir enleuee et exposee a tant de peines a tant de voyages et a tant de facheuses advantures sans me donner nulle part a vos douleurs cependant je vous advoue que pour me combler de gloire et de plaisir il faudroit que j'eusse este la cause de vostre plus grande douleur mais helas je m'apercoy bien que vous n'aurez garde de me dire une chose si obligeante ny de me permettre de la penser je vous assureray pourtant repliqua-t'elle que la crainte que j'avois que vous ne succombassiez a quelqu'un des perils ou vous vous exposiez pour l'amour de moy et que ma liberte ne vous coustast la vie a este une de mes plus grandes douleurs ce que vous me dites madame repliqua-t'il est bien obligeant mais comme c'est un sentiment que la seule generosite peut vous avoir donne ce n'est pas encore de cette espece de douleur dont je voudrois avoir este la cause car enfin madame si vous scaviez aimer vous connoistriez que la seule absence de ce qu'on aime est un suplice effroyable mais puis que les dieux ne vous ont faite que pour estre aimee et qu'ils ont mis assez d'amour dans mon coeur pour me rendre capable d'endurer cette modeste froideur qui s'oppose tousjours dans vostre esprit a ma felicite je veux bien ne murmurer point de ne vous voir pas plus sensible a mon ardente passion 
 je veux mesme croire pour me consoler que vostre modestie me cache quelques uns de vos sentimens et que je ne voy pas dans vostre coeur tout ce qui m'est avantageux ayant autant de vertu que vous en avez reprit madame en rougissant et me connoissant comme vous me connoissez je ne fais nulle difficulte de vous permettre de croire que j'ay pour vous tous les sentimens d'estime de reconnoissance et de tendresse que raisonnablement je dois avoir pour un prince a qui le roy mon pere doit la vie et plusieurs victoires et a qui je dois la liberte et quelque chose de plus mais apres cela contentez vous et ne me demandez rien d'avantage car quelque accoustume que vous soyez a remporter des victoires vous ne me vaincriez pas a ces mots cyrus rendit mille graces a mandane de la permission qu'elle luy donnoit en suitte dequoy ils se raconterent en peu de paroles tout ce qui leur estoit arrive mais il se le raconterent d'une maniere differente car cyrus sentoit tant d'amour dans son coeur qu'il craignoit tousjours de n'en dire pas assez pour bien despeindre sa passion et mandane sentoit aussi dans son ame tant de tendresse pour cyrus qu'elle aprehendoit d'en dire trop ainsi cyrus cherchoit pour exprimer ses sentimens les termes les plus forts et les plus passionnez et mandane au contraire essayoit de trouver sans sa langue certaines paroles qui ne fussent ny trop ny trop peu obligeantes et qui sans trahir 
 la tendresse de ses sentimens conservassent entierement cette exacte et severe modestie dont elle faisoit profession cette conversation ne laissa pourtant pas d'estre fort douce et fort agreable a cyrus car comme mandane n'estoit pas aussi absolument maistresse de ses regards que de ses paroles ce prince qui connoissoit tous ses mouvemens de ses yeux y reconnut malgre qu'elle en eust quelque chose de si obligeant pour luy et qui luy marquoit si bien qu'elle n'avoit pas le coeur tout a fait insensible qu'il y eut des instans ou l'exces de sa joye luy imposant silence il la regarda fans pouvoir parler et il y en eut d'autres aussi ou il fit des exclamations si pleines de transport qu'il estoit aise de connoistre que l'amour estoit plus forte que sa raison de grace madame luy dit-il s'apercevant bien luy mesme du dereglement de son esprit pardonnez moy si je ne suis pas maistre de la joye qui me possede elle est si grande que plus je la considere plus je trouve que j'ay raison de luy abandonner mon coeur car enfin estre aupres de la divine mandane apres en avoir este si long temps esloigne apres l'avoir creue perdue et apres l'avoir pleuree comme morte est une joye si excessive que je suis presques criminel de n'en mourir pas quand je me souviens adjoustoit-t'il du malheureux estat ou j'estois lors que je vous aimois a sinope et que je le compare a celuy ou je me trouve presentement o dieux que j'y voy une difference avantageuse 
 car enfin le vous estois alors inconnu j'estois ce que je n'osois dire de peur d'estre hai quoy que je sceusse bien que je ne pourrois estre aime sans estre connu l'avois un rival maistre d'un grand royaume j'en avois un autre a la teste d'une puissante armee et je ne voyois rien qui ne me fust contraire mais aujourd'huy madame je voy le roy vostre pere pour moy je voy le roy de pont sans royaume fans armee et sans asile je voy le prince mazare mon amy au lieu d'estre mon rival et je voy le roy d'assirie prisonnier d'arsamone jugez apres cela madame si je ne suis pas excusable d'avoir une joye un peu desreglee comme je suis encore loin d'ecbatane reprit-elle j'advoue que j'ay la foiblesse de ne m'assurer pas tant que vous au bonheur dont je jouis et de craindre qu'il ne soit trouble par quelque chose que je ne prevois pas cependant comme il est juste de ne se faire pas des malheurs imaginaires je veux esperer que nostre bonheur fera durable et que la fortune sera aussi constante a nous favoriser qu'elle a este opiniastre a nous nuire apres cela mandane faisant apercevoir cyrus qu'il estoit fort tard ce prince se retira et il sortit de sa chambre l'esprit si occupe de sa passion qu'il ne vie ny martesie ny chrysante ny feraulas qui n'avoient bouge de l'antichambre s'en allant a l'apartement ou on le conduisit sans pouvoir detacher son esprit de l'admirable princesse qu'il aimoit il se laissa 
 mesme deshabiller sans que sa resverie changeast d'objet et le sommeil quelque puissant qu'il soit ne put effacer de sa fantaisie l'image de mandane il est vray qu'il ne s'abandonna pas si tost a luy car il fut assez long temps a gouster son bonheur present ce fut la qu'il s'accusa d'avoir mal interprete la responce de la sibile aussi bien que l'oracle que le roy d'assirie avoir receu et qu'il commenca d'esperer que celuy qu'on avoit rendu a la princesse de salamis s'accompliroit aussi heureusement pour luy que pour elle son ame se trouva donc alors avec une telle disposition a la joye qu'il ne regarda pas mesme le combat qu'il s'estoit engage de faire avec le roy d'assirie comme un combat dont l'evenement pouvoit estre douteux ny ne s'amusa point a considerer quelle seroit la douleur de mandane quand elle scauroit la chose au contraire ne s'entretenant que de la beaute et des charmes de sa princesse il s'endormit enfin l'imagination si remplie de mandane qu'il la vit en songe jusques a ce qu'il s'esveillast luy semblant qu'il la presentoit a ciaxare et que ciaxare la luy donnoit suivant sa parole pour recompence de ses travaux mandane d'autre coste s'entretenant avec sa chere martesie luy advoua ingenuement qu'elle n'avoit jamais veu cyrus si aimable qu'elle le trouvoit et qu'elle ne pouvoit s'empescher de s'estimer tres heureuse de regner dans le coeur du plus grand prince du monde mais durant que ces deux 
 illustres personnes abandonnoient leur ame a l'innocent plaisir qu'elles avoient de se revoir mazare anaxaris et le roy de pont avoient des sentimens bien differens le premier avoit dans son coeur une guerre dont la victoire sembloit tousjours estre douteuse car tantost sa vertu estoit plus foible que son amour et tantost son amour estoit surmontee par sa vertu mais pour le second la passion qu'il avoit pour mandane estoit si violente qu'il n'avoit pas seulement la moindre pensee de s'y vouloir opposer quoy qu'il ne pust imaginer aucune voye de la satisfaire jamais de sorte que s'abandonnant esgallement a son amour et a son desespoir il souffroit des maux incroyables mais pour le troisiesme ses malheurs surpassoient encore ceux de ces deux princes en effet le roy de pont estoit en un si deplorable estat qu'il eust pu faire pitie a mandane et a tous ses rivaux s'ils l'eussent pu voir comme celuy qui le cachoit ne connoissoit pas la vertu de cyrus il s'imaginoit que si ce prince eust sceu qu'il deroboit le ravisseur de mandane a sa vangeance il l'auroit fait punir severement de sorte qu'il avoit fait mettre ce malheureux roy pour plus grande seurete dans une petite cabane qui estoit a un coin de son jardin qui ne servoit qu'a loger un jardinier ce mauvais logement n'estoit pourtant pas une incommodite sensible a ce malheureux prince quoy qu'il fust blesse assez considerablement et qu'a peine pust il estre pense 
 mais lors qu'il songeoit que mandane recevoit cyrus comme son liberateur qu'il l'avoit perdue pour tousjours qu'elle le hairoit toute sa vie quoy qu'il la luy eust conservee qu'il estoit dans la mesme ville ou son rival estoit heureux qu'il ne scavoit comment en sortir et qu'il tomberoit peut-estre en sa puissance il sentoit ce qu'on ne scauroit dire et presques ce qu'on ne scauroit penser il eut mesme le lendemain au matin un redoublement de douleur estrange car comme mandane voulut aller rendre graces aux dieux aussi bien que cyrus ce prince voulut qu'elle allast au temple avec quelque ceremonie afin que le peuple la vist mieux mais comme on ne pouvoit aller du chasteau au temple de neptune qui estoit le plus celebre de cumes sans passer le long des murailles de ce jardin et sous les fenestres de cette cabane dans laquelle estoit le roy de pont cette magnifique pompe y passa de sorte que ce malheureux prince ayant entendu le bruit que faisoient les troupes qui marchoient et qui precedoient la princesse il demanda a ce soldat qui l'avoit suivy et qui le servoit ce que c'estoit qu'il oyoit si bien que luy ayant dit qu'il avoit sceu par le maistre de ce jardin que c'estoit que la princesse mandane alloit remercier les dieux au temple de neptune ce malheureux prince transporte d'amour la voulant voir encore une fois devant que de mourir s'assit sur le lit ou on l'avoit couche pour regarder par 
 une petite fenestre qui n'estoit fermee que par une espece de grille faite de jonc marins ou il se mit en effet a regarder a travers ceux qui passoient mais lors qu'apres avoir attendu quelque temps avec une impatience accompagnee de crainte de colere et de desespoir il vit paroistre mandane dans un chariot avec une joye sur le visage qui augmentoit merveilleusement sa beaute il eut une douleur qu'il n'avoit jamais sentie musques alors quoy qu'il crust auparavant avoir espouve toutes les douleurs ce qui la luy rendit encore plus sensible fut de voir cyrus a cheval aupres du chariot de mandane et de le voir avec une mine si haute et un port si majestueux que toute sa jalousie ne put l'empescher de trouver qu'il estoit digne de cette princesse mais ce qui acheva de l'accabler fut qu'il vie sur le visage de cyrus encore plus de joye que sur celuy de mandane de sorte que conjecturant de la qu'il en avoit este admirablement bien receu il supposa presques en un instant plus de mille choses favorables qu'il s'imagina qu'elle avoit dites a cyrus cette pensee mit un si grand trouble dans son esprit que l'amour la jalousie la rage et le desespoir luy faisant perdre la raison il arracha avec violence cette espece de grille qui le cachoit fans scavoir ce qu'il vouloit faire mais par bonheur pour luy puis qu'il ne vouloir pas tomber sous la puissance de cyrus en arrachant cette grille comme il estoit foible il tomba en arriere sur son lit 
 si bien que sa playe se r'ouvrant et commencant de seigner aveque violence safoiblesse l'empescha d'estre veu en l'empschant de se relever il voulut pourtant l'essayer quoy que ce soldat qui le servoit s'y opposast respectueusement jugeant bien que s'il regardoit a cette fenestre ou il n'y avoit plus de grille il pourroit estre connu cependant la douleur sit une si grande agitation dans son coeur qu'il tomba en une pasmoison de plus d'une heure au retour de laquelle il se retrouva avec un desespoir qui aprochoit fort de la fureur ainsi j'illustre cyrus avoit alors quatre rivaux qui n'estoient pas si heureux que luy mais quoy que l'estat de leur fortune fust different ils ne laissoient pourtant pas d'avoir de la conformite en leurs douleurs le roy d  assirie prisonnier et contraint de demander secours a son rival se croyoit estre le plus malheureux prince du monde le roy de pont vaincu blesse et cache dans une panure cabane ne pensoit pas que personne eust jamais eu tant d'infortunes que luy le prince mazare qui vouloit que sa vertu fust plus forte que son amour et qui se voyoit pourtant toujours en estat de pouvoir estre vaincu par sa passion estoit persuade qu'on ne pouvoit pas souffrir plus qu'il souffroit et anaxaris amoureux sans esperance et resolu pourtant d'aimer mandane jusques a la mort quoy qu'il luy en pust arriver ne pouvoit comprendre veu tout ce qu'il scavoit de l'estat de son ame et de celuy de 
 sa fortune qu'il y eust quelqu'un qui fust plus miserable qu'il se le trouvoit
 
 
 
 
ainsi pendant que cyrus et mandane remercioient les dieux de l'heureux estat ou ils se voyoient le roy de pont mazare et anaxaris avoient bien de la peine a ne murmurer pas de leur conduite qui les exposoit a tant d'evenemens facheux le malheur de ces trois rivaux n'empeschoit pourtant pas que la joye ne fust presque generale et dans la ville et dans le camp mais pour ne point perdre de temps au retour du temple cyrus apres en avoir pris l'ordre de mandane a qui il defferoit l'honneur de tous les commandemens qu'il faloit faire envoya vers pactias et vers lycambe pour leur aprendre l'estat des choses et pour les obliger a poser les armes envoyant aussi vers les xanthiens et les cauniens pour leur confirmer ce qu'il leur avoit fait offrir il depescha encore a ciaxare et a cambise la princesse escrivant au roy son pere pour luy rendre grace des soins qu'il avoit eus de procurer sa liberte et a la reine de perse pour luy tesmoigner la reconnoissance qu'elle avoit pour le prince son fils apres cela on vit suivant les ordres que cyrus avoit envoyez des le soir la flotte de thrasibule et celle de thimochare entrer dans le port de cumes et comme elle passerent a la veue de l'appartement de mandane ou cyrus estoit alors ses vaisseaux des deux flottes qui avoient le pavillon haut l'abaisserent pour faire honneur 
 a cette princesse des que thrasibule thimochare philocles et leontidas furent desbarquez ils allerent saluer mandane a qui cyrus les presenta vous voyez madame luy dit il en parlant de thrasibule un prince qui a este mon vainqueur et de qui la valeur me servit extremement a finir bien tost la guerre d'armenie en me disant reprit mandane que le prince thrasibule a vaincu le vainqueur des autres c'est m'en dire sans doute autant qu'il en faut pour m'obliger a l'estimer infiniment la victoirie que je remportay madame repliqua thrasibule me cousta si cher et la deffaite de l'illustre artamene luy fut si glorieuse que j'eusse este en estat de choisir j'eusse mieux aime estre le vaincu que le vainqueur comme cyrus alloit interrompre thrasibule et combatre sa modestie par la sienne le roy d'hircanie le prince artamas gadate gobrias persode et plusieurs autres personnes de haute qyalite entrerent dans la chambre de mandane qui les receut avec autant de douceur que de majeste cresus et myrsile vinrent un peu apres le premier luy demandant pardon d'avoir protege le roy de pont la conjurant de ne vouloir pas estre moins genereuse que ciaxare et cyrus avoient este genereux pour vous temoigner luy dit elle que je ne veux pas leur ceder tout l'advantage de cette vertu je vous assureray que j'ay beaucoup de joye de celle que vous douez avoir dit elle en monstrant artamas d'avoir acquis l'alliance 
 d'un prince aussi illustre que celuy la artamas entendant ce que mandane disoit de luy y respondit avec autant d'esprit que de civilite mais comme ces sortes de visites ne font jamais longues cette foule de personnes illustres qui estoient chez cette princesse se dissipa bien tost cyrus se vit mesme oblige d'en sortir pour aller a son apartement recevoir deux deputez de la susiane qu'orsane luy amenoit si bien que mandane se servant de cet intervale pour entretenir chrysante et feraulas a qui elle n'avoit encore rien dit entra dans son cabinet ou elle les fit apeller et ou martesie les conduisit ce fut la ou la gloire de cyrus luy fut exageree avec chaleur par ces deux hommes si zelez et si fidelles a leur maistre et ce fut par eux qu'elle aprit mieux toutes les obligations qu'elle avoit a ce prince qu'elle ne l'auroit pu faire par luy mesme cependant cyrus estant arrive a son apartement ou mazare se rendit aussi bien qu'hermogene pour aprendre des nouvelles de belesis y receut ces deputez qu'orsane y avoit conduits il aprit par eux que tous les grands du royaume de la susiane n'avoient pas plustost veu le testament d'abradate qui luy donnoit sa couronne qu'ils s'estoient disposez aveque joye a estre ses sujets et a le reconnoistre pour leur roy que le peuple s'y estoit soumis avec une satisfaction extreme que belesis l'avoit fort bien servy en cette occasion qu'adusius suivant ses ordres estoit demeure a suze 
 pour commander dans tout le royaume jusques a ce qu'il fust en pouvoir d'honnorer cet estat de sa presence que toutes choses y estoient tranquiles que les grands et les peuples luy avoient fait serment de fidelite entre les mains d'adusius et qu'enfin il estoit veritablement roy de la susiane ces deputez ayant cesse de parler cyrus les traita comme des gens qui luy aportoient une couronne et commenca d'agir avec eux comme avec de bons et fidelles sujets apres quoy ordonnant qu'on les logeast dans la ville il les congedia retenant orsane afin de luy demander des nouvelles de belesis qu'il estimoit infiniment scachant bien qu'il avoit tousjours confirme mazare dans les sentimens de vertu qu'il avoit dans l'ame voyant donc qu'il n'y avoit plus que mazare et hermogene aupres de luy et bien orsane luy dit-il le voyage de belesis a-t'il este aussi heureux pour luy que pour moy et cleodore l'a t'elle voulu reconnoistre pour son esclave d'aussi bonne grace que ceux de suze m'ont reconnu pour leur roy seigneur reprit orsane la chose n'a pas este ainsi quoy interrompit mazare cleodore avoit fait les derniers voeux que font les filles consacrees a ceres lors que belesis arriva a suze non seigneur repliqua orsane et nous y arrivasmes quelques jours auparavant celuy ou elle les devoit faire eh de grace dit cyrus racontez nous ce qui c'est passe en cette rencontre hermogene comprenant 
 par le discours d'orsane que belesis n'estoit pas heureux sentit augmenter sa curiosite et diminuer la douleur qu'il avoit eue dans la croyance ou il avoit este d'aller aprendre que belesis possedoit cleodore de sorte qu'il pressa attentivement l'oreille a ce que disoit orsane puis que vous me commandez de vous aprendre ce qui est arrive a belesis dit-il a cyrus je vous diray seigneur qu'estant arrivez a suze il s'informa a l'heure mesme si cleodore estoit encore en estat de pouvoir sortir du temple ou elle s'estoit retiree et si on croyoit qu'elle y demeurait il sceut que la derniere ceremonie qui la devoit attacher pour tousjours ne se devoit faire que dans un mois que l'opinion generale estoit qu'elle y demeureroit parce qu'elle y vivoit dans une retraite fort grande tout le monde luy disant qu'elle n'estoit pas de celles qui au lieu de chercher la solitude parmy les vierges voilees et d'y conserver leur innocence troublent la premiere perdent la seconde si se deshonnorent au lieu de se couvrir de gloire belesis ne s'affligea pourtant pas avec exces de ce qu'on croyoit que cleodore demeureroit a ce temple parce qu'il espera de la pouvoir faire changer d'avis de sorte que pour ne manquer a rien de ce qu'il vous deuoit et pour n'oublier rien encore de ce que son amour demandoit il escrivit a cleodore et donna sa lettre a alcenor pour la luy porter employant aussi plusieurs de ses amies 
 pour luy obtenir la permission de la voir et de luy parler mais durant qu'alcenor et ces dames faisoient ce qu'ils pouvoient pour luy il mit ordre en quatre jours a toutes les choses qui regardoient vostre service cependant il sceut que cleodore avoit refuse sa lettre qu'elle ne le vouloit point voir qu'elle avoit obtenu qu'on avanceroit la ceremonie qu'on deuoit faire pour elle et qu'elle se feroit le lendemain vous pouvez juger seigneur quelle fut la douleur de belesis il ne sceut pas plustost cette facheuse nouvelle qu'allant a ce temple de ceres il fit et dit tarit choses qu'enfin celle qui avoit droit de commander a cleodore luy ordonna de voir et de parler a belesis une heure avant que de s'engager pour le reste de sa vie belesis la vit donc et luy parla mais il la vit plus belle qu'il ne l'avoit jamais veue et plus inexorable a ses prieres qu'elle ne l'avoit jamais elle et pour le rendre plus malheureux elle luy advoua qu'elle ne s'estoit portee a la resolution qu'elle alloit executer que parce qu'elle avoit eu la foiblesse de ne le pouvoir hair quand elle l'avoit voulu et elle luy dit cela d'une maniere qu'il estoit aise de voir qu'elle ne le haissoit pas encore et qu'elle agissoit plus comme elle faisoit par un sentiment de gloire qu'elle mettoit a ne pardonner jamais a belesis que parla haine qu'elle eust pour luy je ne vous diray point seigneur tout ce que dit ce malheureux amant a cleodore car connoissant le 
 naturel de beleses ardant et passionne comme il est et scachant quel est son esprit et son amour vous pouvez vous imaginer aisement qu'il luy dit les choses du monde les plus touchantes il ne la toucha pourtant point et cette belle personne malgre toute la douceur qui paroist sur son visage eut une opiniastrete invincible et on eust dit mesme que la douleur de belesis luy donnoit de la joye et que plus il s'obstinoit a la priere plus elle avoit de facilite a le refuser enfin seigneur cette belle personne se retira et malgre toutes les plaintes de belesis la ceremonie s'acheva et il perdit cleodore pour toujours car en effet depuis cela elle n'a voulu voir personne non pas mesme ses plus cheres amies de sorte que cleodore qui aimoit tant les nouvelles ne scait pas seulement aujourd'huy si l'asie est en paix ou en guerre et cette excellente fille a bien fait voir qu'elle estoit maistresse d'elle mesme quand elle le vouloit estre cependant le desespoir de belesis paroist tellement sur son visage et en toutes ses actions qu'il n'y a personne qui ne craigne des qu'il pourra se desrober d'alcenor qui l'observe tres soigneusement il ne s'en retourne habiter son desert et ne prive suze du plus honneste homme qui y soit pendant qu'orsane parloit ainsi cyrus et mazare s'interessoient a la douleur de belesis mais pour hermogene toute l'amitie qu'il avoit pour son amy ne put empescher qu'il n'eust quelque joye d'aprendre 
 qu'il ne possederoit point cleodore il fit pourtant tout ce qu'il put pour cacher un sentiment ou il y avoit plus d'amour que de generosite et il luy fut d'autant plus aise de la cacher que cyrus qui ne pouvoit plus vivre sans mandane se hasta de donner ordre qu'on comblast les lignes qu'on desmolist les forts et que l'armee se tinst pourtant tousjours comme si elle deuoit encore avoir des ennemis a combatre n'osant pas songer a faire partir mandane de cumes qu'il ne sceust que l'armee ennemie fust dissipee afin de ne hasarder pas une personne qui luy estoit si chere apres avoir donc fait ce que la prudence vouloit qu'il fist il retourna chez la princesse mandane ou toutes les dames de qualite de la ville estoient allees faire leur premiere visite comme la princesse parloit admirablement la langue greque et que celle de cumes n'estoit presques differente de l'autre que par la prononciation il luy fut aise de charmer l'esprit de tant de belles personnes par la douceur de sa conversation comme elle charmoit leurs yeux par sa beaute et comme elle scavoit que les louanges sont bien receues de tout le monde principalement quand elles sont donnees par une personne qui en merite beaucoup elle mesme mandane loua extremement toutes les dames a qui elle put trouver quelque fondement legitime de louange elle redoubla mesme celles qu'elle leur avoit desja donnees lors que cyrus fut arrive car 
 prenant la parole des qu'il eut pris sa place quoy que je scache bien luy dit-elle qu'artaxate babilone et sardis sont de plus grandes villes que cumes je ne laisse pas d'assurer que vous n'avez point fait une plus belle conqueste que celle la puis que je ne croy pas que vous ayez pris aucune ville ou il y ait tant de belles personnes qu'en celle cy il y a tant de raisons madame reprit cyrus qui veulent que vous vous connoissiez mieux en beaute que qui ce soit que quand mes yeux ne me diroient pas que vous avez raison de dire ce que vous dites je ne laisserois pas de vous croire cependant adjousta-t'il en se tournant vers ces dames que mandane louoit vous devez conter pour beaucoup les louanges que vous donne une princesse qui est accoustume de voir tous les jours la plus belle personne du monde mandane rougit du discours de cyrus mais elle n'eut pas le temps d'y respondre car une de ces dames nommee atalie prenant la parole si les louanges de la princesse dit-elle se pouvoient adresser a moy et que j'eusse le moindre sujet de m'en faire l'aplication je me tiendrois sans doute la plus glorieuse fille du monde d'estre louee par une personne qui voit tous les jours dans son miroir comme vous le dites dequoy luy faire meprises les plus grandes beautez de la terre ha aimable atalie reprit mandane vous scavez bien quelle part vous devez prendre aux louanges que j'ay donnees aux dames 
 de cumes en general et je scay bien aussi celle que raisonnablement je puis avoir a celles que vous me donnez cependant sans vous faire rougir par une louange particuliere tombez seulement d'accord aveque moy qu'il y a peu de lieux au monde ou il y ait tant de belles personnes qu'en celuy cy et certes ce n'estoit pas sans raison que mandane parloit de cette sorte estant certain qu'il y avoit en ce temps la une quantite prodigieuse de belles femmes a cumes mais entre toutes celles qui estoient alors chez la princesse mandane il y en avoit quatre et de la premiere condition de la ville et de la derniere beaute atalie estoit grande et de bonne mine elle avoit les cheveux bruns les yeux bleus et doux le taint blanc et vif et d'un fort grand esclat paroissant estre assez serieuse la seconde nommee cleocrite estoit blonde blanche et vive elle avoit pourtant les yeux noirs et brillans mais d'un feu extremement vif ses regards quoy que doux n'avoient pourtant rien de fort passionne au contraire il y paroissoit si peu d'aplication qu'il estoit aise de voir qu'elle aimoit mieux se regarder dans son miroir que toute autre chose et qu'elle s'aimoit plus que tout le reste du monde cleocrite estoit de belle taille avoit de belle dents et une belle couleur aux levres elle avoit aussi le nez bien fait et tous les traits du visage agreables mais outre cela elle avoit un fonds de joye et de tranquilite dans la phisionomie 
 qui servoit encore a la rendre plus belle de sorte qu'on pouvoit assurer sans la flatter que cleocrite estoit une fort belle personne et qui eust este infiniment aimable si elle eust sceu aimer quelque chose la troisiesme qui se nommoit lysidice estoit de mediocre taille mais d'une grande beaute car non seulement elle avoit tous les traits du visage admirables mais toute sa personne estoit belle et charmante elle avoit une belle gorge de beaux bras et de belles mains aussi bien que de beaux yeux un beau teint et une belle bouche elle avoit mesme je ne scay quel petit air chagrin fier et superbe au coin des yeux et aux coins de la bouche quoy qu'elle eust pourtant de la douceur qui contribuoit encore a sa beaute et qui marquoit aussi quelque chose de l'inesgalite de son humeur bien que d'ailleurs elle fust tres aimable la quatriesme qui s'apelloit philoxene et qui estoit veusve estoit d'une taille au dessus de la mediocre mais fort bien faite ses cheveux estoient chastains elle avoit le tour du visage un peu en ovalle le taint blanc et uny le nez aquilin et bien fait les yeux grands noirs beaux doux et sourians la phisionomie noble et agreable et qui faisoit si bien voir la douceur et l'esgalite de son humeur aussi bien que la tendresse et la generosite de son ame qu'on ne pouvoit la voir sans l'estimer beaucoup et sans avoir une forte disposition a l'aimer ces quatre personnes 
 estant donc telles que je viens de les depeindre et estant meslees a quantite d'autres qui avoient aussi beaucoup de beaute ce n'estoit pas sans raison que mandane les louoit elle eut mesme bien tost autant de sujet de les louer de l'agreement de leur esprit que des charmes de leur visage car elles en sirent toutes tant paroistre en cette conversation que si cyrus eust este capable de pouvoir souffrir que quelqu'un partageast aveque luy celle de sa princesse il n'eust pas eu le chagrin qu'il avoit de ne l'entretenir pas seule ii le cacha toutesfois si bien que ces dames ne s'en aperceurent pas et la seule mandane put connoistre que routes aimables qu'elles estoient il eust ardamment souhaite qu'elles n'eussent pas este aupres d'elle il ne fut pourtant pas si tost en pouvoir de luy parler en particulier car outre toutes ces dames qui estoient desja chez mandane il y en vint une autre conduite par anaxaris qui quoy que fort avancee en age avoit extremement bonne mine et sentoit sa personne de qualite anaxaris en la presentant a mandane luy aprit qu'elle se nommoit nyside et luy dit aussi sa condition qui estoit des plus considerables de cumes apres quoy cette personne prenant la parole comme je scay madame dit-elle a la princesse mandane que vous pouvez tout sur l'esprit de l'illustre cyrus j'ay creu que je devois m'adresser a vous pour obtenir de luy la liberte d'un fils que j'ay qui est presentement son 
 prisonnier et que le sort des armes voulut qui prist le genereux anaxaris qui me presente a vous je n'aurois pas eu la hardiesse de vous demander la liberte d'un homme qui avoit fait prisonnier celuy qui a si courageusement combatu pour la vostre si ce mesme anaxaris ne m'eust promis genereusement de joindre ses prieres aux miennes pour obtenir de vous que le mesme homme de qui il fut captif et qui est presentement le sien puisse jouir de la grace generale que l'invincible cyrus a accordee a vos prieres aux moindres habitans de cumes en mon particulier adjousta anaxaris je puis vous aussurer madame dit il a la princesse mandane que vous m'obligerez extremement si vous souffrez que mon vainqueur jouisse de la liberte et je luis d'autant plus oblige a le servir poursuivit-il que si je ne fusse pas tombe en sa puissance je n'aurois pas eu la gloire de vous rendre le petit service que je vous ay rendu ainsi madame pour m'en recompenser pleinement faites s'il vous plaist que thrasyle soit bien tost libre et soyez persuadee que c'est un homme d'un si grand merite que si vous le connoissiez il seroit desja delivre il n'estoit sans doute pas necessaire repliqua mandane en parlant a nyside et a anaxaris de s'adresses a moy pour obtenir une grace de l'illustre cyrus qui est si accoustume d'en faire et il l'estoit encore moins madame interrompit ce prince de mesler mon nom en une chose qui despend 
 de vous absolument je ne laisseray pourtant pas reprit cette princesse de vous conjurer d'accorder la liberte de thrasyle a mes prieres thrasyle reprit cyrus est plus le prisonnier d'anaxaris que le mien mais je pense qu'il m'advouera bien de vous dire que vous avez droit de mettre en liberte qui bon vous semble ainsi madame vous n'avez qu'a commander pour estre obeie quoy que vous en puissiez dire reprit mandane je pretens que nyside vous doive plus la liberte de thrasyle qu'a moy pour finir une si genereuse contestation repliqua cette dame mon fils et moy vous la devrons esgallement a tous deux et nous la reconnoistrons et envers l'un et envers l'autre comme si nous ne la devions qu'a une seule personne vous ordonnez donc madame dit alors anaxaris a mandane que thrasyle soit delivre puis que l'illustre cyrus veut bien qu'il soit libre reprit-elle et que vous qui y avez un droit particulier y contentez vous me ferez plaisir de luy aller ouvrir les portes de sa prison et de faire que le premier usage qu'il aura de sa liberte soit employe a me faire connoistre un homme qui a este assez vaillant pour vous faire son prisonnier il est vray reprit cyrus sans soubconner qu'anaxaris fust son rival qu'il n'est pas possible d'avoir este vainqueur d'anaxaris sans estre fort brave et fort illustre anaxaris qui sentit dans son coeur un trouble dont il ne put estre le maistre 
 en s'entendant louer par son riual et par mandane tout a la fois fit semblant de ne les ouir pas et de dire quelque chose a nyside qui estant bien aise d'aller elle mesme ouvrir la prison de son fils prit la pretexte de sortir pour luy aller aprendre ce qu'il deuoit a cette princesse car madame luyt dit nyside je scay que thrasyle a une si forte disposition a reconnoistre un bien-fait qu'il se pleindroit de moy toute sa vie si je ne luy aprenois pas l'obligation qu'il vous a devant qu'il ait l'honneur de vous voir apres cela nyside se retira et fut conduite par anaxaris a la tour ou l'on avoit mis thrasyle des qu'elle fut partie il y eut quelques unes de ces dames qui eurent envie de s'en aller ne voulant pas estre en ce lieu la quand thrasyle y entreroit mais la princesse mandane sans penser qu'elles prissent interest a ce prisonnier leur ayant adresse la parole et recommence la conversation elles n'oserent l'interrompre de sorte qu'insensiblement elles se trouverent engagees a demeurer comme la valeur dit mandane a lysidice n'est pas tousjours accompagnee de toutes les qualitez qui sont necessaires a un fort honneste homme je voudrois bien scavoir si thrasyle a autant d'esprit que de courage comme il faut en avoir beaucoup repliqua lysidice pour connoistre si les autres en ont je ne suis sans doute pas capable de porter un jugement equitable en une pareille matiere et la belle 
 cleocrite qui en a infiniment et qui outre cela a toute l'indifference qu'on peut souhaiter en un equitable juge vous le dira mieux que moy cette indifference repliqua cleocrite en souriant que vous me reprochez et que vous croyez estre si propre a me faire juger equitablement l'est peut estre bien plus a me faire faire une injustice car selon vous je songe bien souvent aux choses qu'on me dit avec si peu d'aplication qu'il n'est pas aise que je les connoisse assez bien pour en juger justement c'est pourquoy si la princesse veut scavoir precisement ce qu'est thrasyle il faut qu'elle le scache par atalie ou par philoxene car l'une a este sa plus ancienne amie et l'autre est sa plus nouvelle connoissance selon vos propres paroles reprit atalie il y a si long temps que j'ay connu thrasyle que je ne le dois plus connoistre et en mon particulier adjousta philoxene il y a si peu que je le connois en comparaison de vous que je puis dire que je ne le connois pas encore pour moy dit alors cyrus en souriant et en adressant la parole a mandane en voyant tant de belles personnes se deffendre agreablement de juger de l'esprit de thrasyle je suis persuade qu'il en a beaucoup et je croirois mesme volontiers que ces dames en pensent plus de bien qu'elles n'en disent le discours de cyrus fit rougir atalie lysidice et philoxene mais pour l'indifferente cleocrite elle n'en changea pas de couleur la rougeur de ces trois belles personnes augmenta 
 pourtant encore car a peine cyrus eut il acheve de dire ce qui les avoit fait rougir qu'anaxaris revint suivy de thrasyle qui entra de si bonne grace et parut de si bonne mine et d'un air si noble et si galant que des que cyrus et mandant le virent ils eurent beaucoup de disposition a croire que ces dames qui ne l'avoient point voulu louer l'estimoient plus qu'elles ne l'avoient dit cependant thrasyle parla si bien si respectueusement et si a propos et a mandane et a cyrus qu'ils l'estimerent alors autant pour son esprit que pour son courage c'est estre bien genereuse madame dit a la princesse mandane de donner la liberte a un homme qui a fait tout ce qu'il a pu pour empescher la vostre quoy que ce ne fust pas le motif qui le fist combatre et que le service du prince de cumes et l'interest de sa patrie le fissent agir comme vous n'avez rien fait que l'honneur ne vous obligeait de faire reprit mandane je n'ay pas creu que tour ce que vous avez fait contre moy deust m'empescher de faire pour vous tout ce que la generosite vouloit que je fisse et c'est sans doute par la mesme raison que l'illustre cyrus m'a accorde vostre liberte si facilement et de si bonne grace comme j'ay sceu madame repliqua thrasyle que ce grand prince veut que je vous en aye toute l'obligation je n'ose en vostre presence luy tesmoigner quelle est la reconnoissance que j'ay pour luy quoy qu'elle soit infinie non non reprit cyrus il ne 
 faut point me donner de part a une chose ou je n'en ay pas en tous les lieux ou est en la princesse elle y fait tout ce qu'on y fait de bien c'est elle qui a la disposition de toutes les graces et c'est a elle enfin a qui il en faut rendre quand on en a receu quelqu'une pendant que mandane cyrus et thrasyle parloient atalie lysidice cleocrite et philoxene s'intreregardoient et regardoient aussi quelquesfois thrasyle qui de son coste n'estoit pas si attentif a ce qu'il disoit ou a ce qu'il escoutoit qu'il ne regardast philoxene et qu'il n'a portast aussi quelque soin a observer si atalie cleocrite et lysidice l'observoient mais quoy qu'il fust extremement aise de remarquer que toutes ces personnes avoient quelque chose a demesler ensemble anaxaris ne s'en apercevoit pas car la veue de mandane et celle de cyrus l'occupoient si fort qu'il ne songeoit qu'a sa propre passion sans passer a celle des autres mais ce qu'il y eut de particulier ce jour la a la conversation qui se fit chez mandane fut qu'elle fut fort longue quoy qu'elle fust presques toute composee de personnes qui auroient voulu n'y estre pas car enfin philoxene eust souhaite ne s'y estre pas trouvee lysidice avoit aussi un chagrin estrange d'y estre atalie en avoit beaucoup de despit et cleocrite mesme malgre son humeur indifferente eust mieux aime estre ailleurs que d'estre ou elle estoit pour thrasyle il estoit fort imbarrasse de se trouver au milieu de quatre personnes avec 
 qui il avoit eu tant de choses a demesler et pour anaxaris quoy que la veue de mandane fust le seul bien de sa vie il ne laissoit pas de desirer de n'estre point alors aupres d'elle puis qu'il n'y pouvoit estre sans son riual de sorte qu'excepte cyrus presques tout ce qui estoit dans la chambre de mandane eust voulu n'y estre pas il est vray que l'inquietude de ce prince n'estoit pas moindre que celle des autres car si cyrus n'eust pas voulu estre hors d'aupres de mandane il eust du moins voulu que tous ceux qui estoient aupres d'elle n'y eussent pas este ils y surent pourtant assez long temps mais enfin atalie cleocrite philoxene et lysicide s'en estant allees mandane demanda a thrasyle si ces dames estoient de ses amies et s'il ne les estimoit pas beaucoup mais quoy qu'elle pust faire il parut presques aussi reserve a en parler qu'elles avoient este reservees a parler de luy il les loua pourtant plus qu'elles ne l'avoient loue ce sut toutesfois d'une facon qui fit aisement connoistre qu'il ne louoit que philoxene avec chaleur apres quelques autres discours indifferens le reste de la compagnie se separa mais justement comme cyrus alloit estre en estat d'entretenir mandane anaxaris amena un habitant de cumes qui aportoit une lettre a la princesse que le roy de pont luy avoit donnee pour luy rendre mandane ne la vit pas plustost qu'elle reconnut en effet l'escriture de ce prince de sorte que la donnant a cyrus sans la 
 lire voulez vous bien luy dit elle m'empescher d'avoir de la colere en m'erspargnant la peine de lire une lettre qui selon les aparences m'en donnera je veux toujours tout ce qu'il vous plaist madame repliqua-t'il et quoy que ce ne soit pas une agreable chose que de lire la lettre d'un rival j'ayme pourtant encore mieux la lire que si vous la lisiez de peur qu'au lieu de vous donner de la colere elle ne vous donnast de la pitie apres cela cyrus ouvrit cette lettre et y leut ces paroles
 
 
 le plus malheureux de tous les hommesa la princesse mandane 
 
 
 comme la vengeance est la plus douce chose du monde j'ay creu madame que ne pouvant jamais vous donner nulle autre satisfaction en ma vie je devois du moins vous donner celle de vous prendre que jamais personne n'a este si pleinement vangee que vous l'estes car enfin madame je souffre plus que nul autre n'a jamais souffert je souffre sans esperance et je souffre sans estre pleint de vous qui est la plus grande de mes infortunes aussi est-ce pour tascher de me delivrer de celle la que j'ay pris la resolution de vous faire scavoir une partie de mes douleurs afin de vous forcer de pleindre 
 un ennemy qui ne peut plus vous nuire imaginez vous donc madame qu'apres avoir deux royaumes qu'apres avoir eu le desplaisir de voir renverser celuy de cresus pour l'amour de moy et d'avoir fait perir le prince ce de cumes imaginez vous dis-je qu'apres vous avoir aimee si long temps sans autre esperance que celle d empescher mon rival d'estre heureux je me voy dans la cruelle necessite de le laisser le plus satisfait et le plus glorieux de tous les hommes et de perdre mesme l'esperance de vous voir jamais je perts donc madame le plus infortune de tous les princes qui sont au monde le plus desespere amant qui sera jamais et le plus malheureux de tous les hommes comme je m'en vay seul chercher la mort sur le mesme element ou j'eus le bonheur de vous sauver la vie et que selon toutes les apparences ma fin aura peu de tesmoins j'ay voulu madame vous faire scavoir que malgre vostre insensibilite pour moy et tous les malheurs ou la passion que t'ay pour vous m'a precipite je mourray en vous adorant et sans me pouvoir jamais repentir de vous avoir adoree quoy que l'amour que j'ay pour vous soit cause de la plus grande partie de mes disgraces voila madame quelle est la passion que vous avez mesprisee qu'els seront mes sentimens pour vous lors que l'exces de ma douleur achevera de me faire mourir croyez donc je vous en conjure que vous serez l'unique objet lie ma derriere pensee et que mesme en expirant j'auray assez de passion pour faire que mon dernier soupir soit un soupir d'amour trop heureux si apres ma mort vous dites seulement que j'estois digne d'un destin plus favorable 
 
 
 apres que cyrus eut leu cette lettre il regarda mandane et prenant la parole j'avois sans doute raison luy dit-il madame de craindre que ce que le roy de pont vous escrit n'excitast plustost la pitie que la colere dans vostre coeur car tout son rival que je suis je n'ay pu de lire sans avoir de la compassion comme c'est un sentiment assez naturel aux personnes qui ont une generosite heroique reprit la princesse je ne m'estonne pas que vostre ame en soit capable mais comme je ne veux pas estre sensible a la pitie pour un prince qui n'en a point eu pour moy je veux m'oster les occasions d'en avoir pour luy c'est pourquoy dit elle en prenant la lettre du roy de pont et en la rompant je ne veux point lire ce qui m'en pourroit donner puis qu'il vous en a donne je ne scay madame dit alors cyrus en souriant si la crainte que vous avez d'avoir de la pitie ne seroit point un sujet de jalousie a un amant de temperamment jaloux et je ne scay dit-elle en souriant aussi a son tour si la compassion que vous avez eue n'en seroit point un a toute autre qu'a moy de vous accuser de peu d'affection ha madame reprit cyrus cette accusation seroit bien mal fondee elle ne seroit pas plus que l'autre repliqua-t'elle j'aime donc bien mieux vous advouer qu'elles le seroient toutes deux reprit cyrus que de disputer jamais rien contre vous apres cela ces deux illustres personnes tomberent pourtant d'accord que ce malheureux 
 prince estoit digne de pitie ils sceurent mesme ce jour la en quel heu il avoit este cache et ils aprirent que des que l'entree du port avoit este libre il avoit voulu sortir de cumes et s'estoit fait porter la nuit tout foible et tout blesse qu'il estoit dans une barque de pescheur sans avoir personne aveque luy que celuy qui conduisoit la barque et ce mesme soldat qui estoit sorty du chasteau avec cet infortune prince de sorte que cette nouvelle redoubla encore la compassion que mandane et cyrus avoient pour un roy qui leur avoit sauve la vie a tous deux car c'estoit luy qui avoit adverty artamene de la conjuration de ces quarante cavaliers qui le devoient faire perir et c'estoit luy aussi qui avoit empesche mandane de se noyer apres qu'elle eut fait naufrage ainsi ne pouvant moins faire pour celuy a qui ils devoient la vie ils le plaignirent dans son malheur quoy qu'il en fust seul la cause le lendemain au matin on sceut que pactias et lycambe avoient pose les armes mais que le premier ne voulant pas revenir dans une armee ou estoit cresus qu'il avoit trahi estoit alle s'embarquer pour passer a mytilene et qu'ayant fortuitement rencontre harpage qui n'osoit voir cyrus apres avoir este cause de la perte de l'armee qu'il commandoit ils s'estoient liez d'amitie et avoient choisi un mesme lieu pour leur exil de sorte que cyrus voyant qu'il n'avoit plus d'ennemis a combatre et que la campagne 
 estoit libre ne songea plus qu'a faire sortir mandane de cumes pour s'avancer tousjours vers la medie car encore qu'il eust promis au roy d'assirie de n'espouser point cette princesse qu'il ne se fust batu contre luy que ciaxare eust en quelque facon depuis consenty a la chose et quil fust absolument resolu de luy tenir sa parole il ne scavoit comment dire cette facheuse nouvelle a mandane il jugeoit pourtant qu'il seroit en quelque facon dangereux pour son honneur qu'il allast a ecbatane devant que de s'estre batu contre le roy d'assirie scachant bien que ce prince n'iroit pas mais comme le chemin estoit fort long de cumes a cette autre ville et que la princesse ne pourroit pas aller fort viste il espera que devant que d'estre en medie le roy d'assirie seroit delivre ou par la rancon qu'il faisoit offrir pour luy ou par la force ainsi estant encore dans les premiers transports de sa joye il rejetta toutes les facheuses pensees qui luy vinrent et se contenta d'ordonner a chrysante et a feraulas de ne rien dire a mandane du combat qu'il deuoit faire contre le roy d'assirie de sorte que ne pensant qu'a se mettre en estat de faire arriver cette princesse en triomphe a ecbatane il donna tous les ordres necessaires pour former sa maison et pour faire qu'elle eust un equipage magnifique ce fut alors que les soldats qu'anaxaris avoit subornez et qui s'estoient rendus maistres du chasteau demanderent pour recompense du service 
 qu'ils avoient rendu d'avoir la gloire d'estre gardes de cette princesse ce qui leur fut accorde mais ce qui surprit fort cyrus fut de voir qu'anaxaris qui avoit refuse dans son armee des emplois extremement considerable demanda d'estre capitaine des gardes de la princesse jusques la cyrus avoit creu qu'anaxaris estoit d'une qualite extraordinairement relevee mais voyant alors ou il bornoit son ambition il pensa qu'il avoit refuse les autres emplois par modestie et qu'il souhaitoit celuy cy comme plus proportionne a sa naissance si bien que le luy accordant aveque joye anaxaris se vit capitaine des gardes de la princesse qu'il aimoit et il s'y vit avec l'agreement de son riual et de ta maistresse qui sans scavoir quelle estoit la passion qu'il avoit dans l'ame luy donnoient mille marques d'amitie mais pendant qu'on preparoit toutes choses pour le depart de mandane cette princesse avoit tous les jours chez elle toutes les dames de cumes qui faisoient ce qu'elles pouvoient pour la divertir et entre les autres cleocrite atalie philoxene et lysidice s'y attacherent extremement thrasyle alloit aussi fort souvent chez elle ou tout ce qu'il y avoit de gens de qualite et de gens d'esprit aupres de cyrus se rendoient pour ce prince il y avoit des heures ou cette presse l'importunoit tellement que quelque agreable que luy fust la veue de sa princesse il y avoit des instans ou pour cacher le chagrin qu'il avoit de ne pouvoir l'entretenir il estoit 
 contraint de sortir de sa chambre il est vray que pour s'en consoler il alloit quelquesfois a celle de martesie quand il se pouvoit derober de cette foule de monde qui l'accabloit afin d'avoir la satisfaction de parler de mandane avec une personne qui avoit tant de part a son amitie mais comme il droit un jour avec elle et qu'il luy faisoit redire une partie de ce qu'il avoit desja sceu on le vint querir de la part de la princesse aupres de qui il n'y avoit alors que cleocrite lysidice atalie et une autre dame nommee lyriane et thrasyle des qu'il parut dans la chambre de cette princesse ne pensez pas seigneur luy dit elle n'estre jamais employe qu'a estre l'arbitre de l'asie a ne connoistre que des interests des rois et des princes et a ne faire autre chose que d'oster et de rendre des couronnes c'est pourquoy preparez vous a estre juge d'un different ou l'ambition n'a point de part et sur lequel je vous advoue que je n'ay pas la hardiesse de porter un jugement decisif je pense madame repliqua cyrus que je ne connoistray pas ce que vous ne connoissez point et que vous ne me croyez pas assez presomptueux pour m'imaginer que j'ay plus de lumiere que vous puis qu'il faut que j'accommode mes paroles a vostre modestie repliqua-t'elle je vous diray qu'il y a beaucoup de choses que la bien-seance veut que vous scachiez mieux que moy car par exemple si je disois en certaines occasions tous les termes propres 
 et particulieres a la guerre et que j'en parlasse enfin aussi bien que vous n'est-il pas vray qu'il me seroit presques aussi honteux de parler trop bien de ces sortes de choses qu'il vous le seroit si vous en parliez aussi mal que moy en effet il est certaines rencontres ou il ne faut pas mesme qu'une personne de mon sexe tesmoigne scavoir ce qu'elle scait et il y a enfin une espece d'ignorance volontaire qui sied bien en quelques occasions c'est pourquoy vous pouvez sans rien entreprendre sur moy parler de la chose dont il s'agit puis qu'elle est d'une nature que je puis lignorer sans honte vous scaurez donc poursuivit elle sans donner loisir a cyrus de l'interrompre que cleocrite atalie et lysidice que vous scavez qui ne voulurent point parler de thrasyle le jour qu'anaxaris demanda sa liberte m'en ont parle aujourd'huy et me l'ont depeint comme le plus inconstant de tous les hommes apres m'en avoir pourtant dit mille biens mais comme elles m'en parloient ainsi thrasyle est arrive et la conversation s'est tournee de facon qu'elles luy ont dit en riant tout ce qu'elles m'avoient dit devant qu'il entrast cependant thrasyle soustient ardemment qu'il est le plus fidelle de tous les hommes mais ce qui m'embarrasse le plus est qu'il advoue qu'il a aime successivement atalie cleocrite lysidice et quelques autres et qu'il aime presentement philoxene ha thrasyle s'escria cyrus voila bien des amours differentes 
 pour pouvoir porter la qualite de fidelle amant et pour se pouvoir deffendre de meriter celle d'inconstant seigneur reprit thrasyle pour scavoir veritablement ce que je suis je pense qu'il faudroit scavoir toute ma vie connoistre parfaitement celles que j'ay aimees et se donner la peine d'examiner bien precisement ce que c'est que la constance et l'inconstance car je suis persuade qu'on peut avoir plusieurs amours sans estre infidelle et sans qu'on puisse dire qu'un homme soit inconstant en effet seigneur poursuivit-il je suis dis-je persuade que quand le roy d'assirie et le roy de pont se delivreroient de la passion qui les tourmente on ne les accuseroit pas d'inconstance au contraire on les loueroit de s'estre surmontez eux mesmes lors que la raison vouloir qu'ils le fissent ainsi il faut conclure qu'en certaines occasions on peut cesser d'aimer sans estre infidelle et recommencer d'aimer sans estre inconstant ainsi je pense pourrir dire qu'en quelques rencontres il y a plus d'opiniastrete que de constance a ceux qui s'obstinent d'aimer avec la certitude de ne pourrir estre aime de sorte que selon moy ces gens la au lieu d'avoir une vertu ont un vice qu'ils ne pensent pas avoir si c'est un vice reprit cleocrite en riant je vous assure qu'on ne vous en soubconnera jamais et qu'on ne vous accusera pas d'estre opiniastre en amour non adjousta lysidice mais en eschange on l'accusera de l'estre en inconstance 
 le mot d'opiniastre convient si peu a un inconstant dit atalie que je ne puis consentir qu'on l'aplique a thrasyle qui a considerer le nombre de ses amours est le plus inconstant des hommes pour moy dit lyriane qui n'avoit point encore parle j'advoue que je ne le puis absolument condamner et je pense que sans faire une injustice manifeste on ne peut raisonnablement le faire passer pour inconstant quoy qu'il ait aime plusieurs personnes vous estes bien genereuse luy repliqua cyrus d'entreprendre la deffence de thrasyle qui est attaque par trois ennemies si redoutables lyriane connoist si parfaitement reprit thrasyle quelles sont les raisons qui m'ont oblige de cesser d'aimer qu'elle ne peut pas m'accuser comme sont celles qui ne m'accusent que parce qu'elles ne se connoissent pas elles mesmes de plus seigneur il me semble que puis qu'il est des raisons qui peuvent permettre de cesser d'aimer sans estre inconstant la generosite veut qu'on presupose que j'en ay eu qui m'y ont oblige et qu'ainsi je ne dois pas estre regarde comme un infidelle car enfin seigneur je suis persuade que ce qu'on peut veritablement nommer inconstance est un certain desgoust et une espece de lassitude d'esprit s'il est permis de parler ainsi qui fait que les mesmes choses qui ont plu ne plaisent plus quoy qu'elles soient les mesmes qu'elles estoient auparavant et qui fait aussi que la nouveaute eu un charme inevitable si bien que 
 par ce moyen l'amour d'un inconstant s'allentit et vient mesme a se destruire sans autre cause que celle qui est en luy de sorte qu'il ne peut aimer long temps une mesme personne quelque accomplie qu'elle soit et quelque bien traite qu'il en puisse estre parce qu'il a dans le coeur une legerete naturelle qui l'en empesche mais pour moy je puis assurer sans mensonge que si la premiere personne que j'aimay se fust trouvee estre telle que je me l'estois figuree je n'aurois jamais aime celles qui me reprochent d'estre inconstant ne diroit on pas dit alors cleocrite que thrasyle doit avoir trouve des deffauts espouventables en toutes les personnes qu'il a aimees pour moy adjousta lysidice je trouve qu'il y va de nostre honneur que thrasyle parle comme il fait devant la princesse s'il ne dit par quelle raison il nous a quittees je pense dit alors atalie que ce recit ne nous seroit pas fort advantageux en sa bouche si vous voulez reprit lyriane et que la princesse ait la curiosite de le scavoir je m'offre a faire un recit fort exact et fort fidelle de tout ce qui est arrive a thrasyle vous me ferez beaucoup de plaisir repliqua mandane et vous ferez ce me semble une chose fort difficile a faire adjousta cyrus en riant si vous pouvez me persuader que thrasyle ait pu aimer et quitter trois aussi belles personnes que celles que je voy sans pouvoir estre accuse d'inconstance lyriane m'a tousjours paru si fort amie de thrasyle 
 dit lysidice que j'ay quelque peine a consentir que ce soit elle qui me face connoistre a la princesse pour moy adjousta cleocrite je suis si persuadee que lyriane ne peut rien dire a mon desavantage qu'il ne m'importe pas qu'elle soit plus des amies de thrasyle que des miennes l'indifference dont on vous accuse repliqua atalie paroist si fort a ce que vous dites que cela donnera lieu a la princesse de croire facilement tout ce qu'on luy en dira pour vous tesmoigner dit lyriane que je ne veux rien dire contre la verite je consens que vous soyez presentes a ce que je diray et que vous m'interrompiez si vous m'oyez dire un mensonge en mon particulier dit lysidice j'aime mieux reconnoistre thrasyle pour le plus constant de tous les hommes quoy qu'il soit un des plus inconstans que d'aller escouter moy mesme toutes les folies qu'il faut raconter pour faire scavoir ce qui c'est passe entre nous pour faire que la chose soit esgalle reprit thrasyle il faut que les personnes interessees n'y soient pas et que lyriane seule demeure aupres de la princesse lysidice qui jusques alors tuoit eu peine a se resoudre de consentir que lyriane racontast une histoire ou elle avoit quelque interest fut la premiere suivant l'inesgalite de son humeur qui trouva bon que lyriane fust seule aupres de mandane et en effet la chose ayant este resolue ainsi thrasyle passa avec cleocrite lysidice et atalie dans une autre 
 chambre ou martesie estoit et lyriane se disposa a faire le recit des amours de thrasyle apres lequel il deuoit estre declare inconstant ou estre restably dans le droit qu'il pretendoit avoir de se dire tres fidelle amant mais quoy que lyriane creust ne devoir parler que devant mandane et devant cyrus elle eut pourtant davantage d'auditeurs car le prince artamas estant arrive suivy d'aglatidas cyrus dit qu'ils estoient trop propres a estre juges d'une pareille chose pour les priver du plaisir d'aprendre le different qui estoit entre de si aimables personnes eux qui estoient les plus fidelles amans du monde de sorte qu'apres les avoir instruits de ce dont il s'agissoit et que chacun eut pris sa place lyriane commenca son discours en ces termes en adressant la parole a mandane
 
 
 
 
histoire de thrasyle
 
 
comme la verite doit estre inseperable de toutes les paroles de ceux qui entreprennent de raconter quelque chose je seray sans doute obligee madame dans la suitte de mon discours de ne louer pas esgallement toutes les personnes dont j'ay a vous parler quoy que d'ailleurs elles soient infiniment louables c'est pourquoy je vous suplie de ne croire pas que 
 pour justifier thrasyle je veuille accuser injustement cleocrite lysidice ny atalie estant certain que je ne vous diray rien que je ne leur face advouer et rien qui ne soit connu de tout ce qu'il y a de gens de qualite dans cumes apres cela madame je ne m'arresteray point a vous dire que thrasyle est d'une naissance fort illustre qu'il s'est signale a la guerre en plusieurs occasions et qu'il a infiniment de l'esprit car vous avez sans doute sceu ces deux premieres choses et vous ne pouvez pas manquer de vous estre aperceue de la derniere mais je vous diray madame ce qu'aparamment vous ne pouvez pas scavoir qui est que jamais homme n'a eu l'ame si passionnee que l'a thrasyle car enfin l'amour est tellement sa passion dominante qu'il ne peut vivre sans aimer mais pour vous tesmoigner qu'il n'a pas mesme le temperamment qu'ont ordinairement les inconstans y je vous diray encore que les amours qu'il a ne sont pas des amours simplement galantes et enjouees mais que ce sont des amours ardentes et violentes aussi bien que tendres et passionnees et selon mon sentiment si thrasyle avoir eu le bonheur d'aimer des la premiere fois une personne qui eust en quelque facon respondu a son affection je suis persuadee qu'il n'auroit jamais aime qu'elle seule et qu'il l'auroit aimee jusques a la mort et pour faire voir qu'il est capable d'estre constant il ne faut que juger de ses amours par son amitie estant 
 certain qu'il a un amy nomme egesipe qu'il aime des le berceau cependant la bizarrie de son destin a voulu qu'il ait aime en plusieurs lieux comme je m'en vay vous le dire vous scaurez donc madame que des que thrasyle fut hors de la conduite de ses maistres et qu'il commenca de faire des visites de son chef il devint aussi amoureux que l'age ou il estoit le luy pouvoit permettre mais comme vous scavez que les jeunes gens qui commencent d'entrer dans le monde n'y sont pas tout a fait traitez comme ceux qu'il y a desja long temps qui en sont si ce n'est par certaines femmes qui ne rebutent jamais lien et qui veulent des esclaves de toutes manieres thrasyle quoy que fort bien fait et de beaucoup d'esprit ne trouva pas d'abord une esgalle civilite parmy toutes les dames qui avoient alors la grande reputation de beaute et il remarqua aisement qu'on faisoit quelque difference des gens de sa volee et de son age a ceux qui estoient moins jeunes que luy de sorte que comme il estoit glorieux il ne devint point amoureux de celles qui ne les traitoient pas comme un homme a pouvoir devenir leur amant mais il le devint esperduement d'une daine de nostre ville qui estant de l'humeur de celles dont j'ay desja parle luy faisoit mille civilitez n'oubliant rien de tout ce que la coquetterie enseigne aux femmes qui en font profession pour enchaisner le pauvre thrasyle le peu d'experience qu'il avoit 
 du monde sit qu'il eut une joye extreme de se voir traite si favorablement et de voir que cette personne agissoit aveque luy comme avec les plus honnestes gens de la cour quand il faisoit quelque autre visite il n'y pouvoit durer car suivant l'usage qui veut qu'on traite les jeunes gens de cette sorte durant quelque temps ou on ne luy disoit rien ou on ne luy disoit que des choses qui le fachoient si bien qu'il se trouvoit fort embarrasse et il m'a proteste qu'il souffroit plus qu'on ne se le peut imaginer en effet il alloit souvent en des lieux ou des qu'il arrivoit on parloit bas sans luy parler ou si on luy parloit c'estoit de ses exercices ou de ses parens apres quoy on le laissoit la je vous laisse donc a juger quelle douceur il trouvoit lors qu'il alloit de ces lieu la chez cette dame qui les traitoit d'une maniere si differente qui luy adressoit la parole comme aux autres qui luy contoit des nouvelles qui luy parloit mesme bas et qui luy faisoit cent secrets de bagatelles aussi l'aima t'il si esperduement qu'on ne peut presques pas aimer davantage et il l'aima mesme si fort qu'il fut pres de six mois a se croire le plus heureux de tous les hommes d'estre regarde favorablement d'une dame qui avoit effectivement de la beaute et de l'esprit mais qui estoit la plus fourbe et la plus coquette personne qui sera jamais car enfin il faut vous l'imaginer capable d'escrire des lettres de galanterie a mille galans de souffrir d'estre aimee de tout ce 
 qu'elle connoissoit d'hommes a cumes de desirer de l'estre de toute la terre de faire esperer d'aimer tous ceux qui l'aimoient et de se moquer pourtant de tous sans exception je pense qu'apres cela madame vous ne vous estonnerez pas de ce que thrasyle estant fort jeune s'y laissa surprendre et l'aima et que vous vous estonnerez encore moins de ce qu'il ne l'aima plus apres en avoir descouvert toutes les fourbes et toutes les foiblesses et avoir sceu qu'elle ne l'aimoit pas plus que mille rivaux qu'il avoit si je croyois pourtant que pour justifier thrasile de ce changement il falust vous faire scavoir en detail tout ce qu'il descouvrit de cette personne je vous dirois qu'il surprit diverses lettres d'elle qu'il sceut qu elle montroit les siennes a plusieurs de ses rivaux qu'elle railloit de ta passion avec eux comme elle railloit de la leur aveque luy et que fort souvent elle luy faisoit dire qu'on ne la pouvoit voir durant qu'elle en entretenoit d'autres en particulier et qu'en fin c'estoit la plus foible et la plus folle personne de son sexe je vous laisse a juger madame si l'amour de thrasyle pouvoit subsister et si son changement en cette rencontre se peut nommer inconstance aussi ne m'arresteray je pas davantage a vous exagerer une chose qu'il suffit de dire simplement pour justifier thrasyle qui selon mon sens auroit este infiniment blasmable de continuer d'aimer une personne si mesprisable apres l'avoir 
 connue cependant comme cette disposition aimante qui est dans son coeur ne pouvoit luy permettre de vivre long temps sans aimer quelque chose au retour d'une campagne qu'il fit apres avoir rompu avec sa premier maistresse il en fit une seconde mais comme thrasyle s'estoit mis en fort peu de temps en estat de passer pour le plus honneste homme de nostre cour il s'y vit en une consideration differente de celle ou avoit este a son entree dans le monde n'y ayant pas une femme de qualite qui ne tinst a gloire d'avoir quelque part a son estime aussi ne choisit il pas mal en choisissant atalie pour l'objet de sa seconde passion car outre que vous voyez qu'elle a beaucoup de beaute et beaucoup d'esprit elle a encore de la generosite de la bonte et de la franchise thrasyle la trouvant donc infiniment aimable l'aima aussi infiniment et il l'aima d'autant plus qu'il la trouvoit d'une humeur fort differente de celle qui avoit aquis son aversion car enfin atalie n'aimoit ny la galanterie ny les galans elle fuyoit plustost le tumulte du monde qu'elle ne le cherchoit elle estoit propre sans affectation et d'une conversation douce facile et agreable quoy que d'humeur un peu serieuse ainsi trouvant mille bonnes qualitez en cette personne toutes opposee aux mauvaises qu'il mesprisoit en celle qu'il avoit quittee il s'attacha a la servir et s'y attacha fortement faisant durant tres long 
 temps tout ce que l'amour a accoustume de faire faire aux plus honnestes gens et aux plus magnifiques car enfin il fit plusieurs festes a sa consideration et l'amour qu'il eut pour elle ne fut pas seulement une amour violente ce fut une amour d'esclat il connoissoit bien que malgre tous ses soins atalie ne respondoit pas a sa passion et qu'au contraire elle le fuyoit autant que la civilite le pouvoit permettre mais il voyoit pourtant qu'elle ne le fuyoit pas avec aversion et avec mespris et que s'il n'avoit point de part a son affection il en avoit a son estime de sorte que sans se rebuter il s'opiniastra a la servir avec toute l'exactitude imaginable et il s'y opiniastra tellement qu'en fin cette personne qui l'estimoit effectivement et qui craignoit que ses parens ne la voulussent forcer a espouser un homme qu'ils estimoient fort se resolut de luy dire ce qui l'empeschoit de respondre a son affection un jour qu'il estoit donc seul aupres d'elle et qu'il voulut luy parler de son amour et la conjurer de ne la mespriser pas elle luy imposa silence et luy dit avec autant de sincerite que de bonte la veritable cause de sa froideur pour luy quoy que j'aye dessein luy dit-elle de vous donner une grande marque d'estime aujourd'huy je ne laisse pas de vous conjurer de vous preparer a m'entendre dire la chose du monde qui vous sera la plus facheuse si tout ce que vous m'avez dit est vray et si vous m'aimez autant que vous 
 voulez que je le croye mais apres tout thrasyle je serois indigne de l'honneur que vous me faites si je vous laissois engager dauantage en une affection dont vous ne pouvez jamais avoir satisfaction aucune quoy madame interrompit thrasyle je ne puis jamais esperer d'estre ny aime ny souffert non luy dit-elle vous ne le pouvez et si je puis obtenir de moy assez de force pour vous en aprendre la cause vous tomberez d'accord que sans vous faire ny outrage ny injustice je puis vous refuser mon affection car enfin thrasyle je ne puis vous donner ce qui n'est plus en ma puissance quoy madame s'ecria-t'il une seconde fois vous ne pouvez m'aimer parce que vous aimez quoy adjousta-t'il encore il y a quelqu'un au monde assez heureux pour estre aime d'atalie et quelqu'un au monde qui est si peu transporte de joye de la possession d'un si grand bonheur qu'il la peut cacher ha atalie cela n'est pas possible et s'il y avoit un homme dans la cour qui possedast cet honneur j'aurois veu dans ses yeux une partie de la joye de son ame en effet s'il y avoit de la verite en vos paroles je l'aurois veu aupres de vous et si je l'y avois veu j'aurois assurement connu son bonheur et sa passion vous pouvez pourtant aisement juger luy dit-elle que ce que je vous dis n'est pas une chose a inventer mais encore luy dit-il madame qui est ce bien-heureux qui m'empesche de l'estre et qui a la gloire d'estre aime de vous je ne vous ay 
 pas dit reprit atalie que j'aimois mais j'ay voulu vous faire entendre qu'il y avoit quelqu'un dont je souffrois d'estre aimee si la chose n'en est encore que la reprit thrasyle ce n'est pas assez pour m'empescher de vous aimer car enfin madame souffrez que je vous aime aussi bien que mon rival quel qu'il puisse estre et s'il arrive que vous l'aimiez a mon prejudice alors il pourra estre que le respect que j'auray pour vous m'empeschera d'esclater et me fera souffrir mon malheur en patience atalie se trouva alors bien embarrassee voyant qu'elle en avoit trop ou trop peu dit pour son repos de sorte qu'ayant resolu de tascher de s'y mettre tout a fait elle advoua a thrasyle qu'elle aimoit quoy qu'elle ne l'eust jamais absolument advoue a celuy pour qui elle avoit de l'inclination mais encore madame luy dit-il quel est ce rival invisible dont le bruit des soupirs n'est point venu jusques a moy quoy que je sois presques tousjours aupres de vous et qu'a-t'il fait qui puisse avoir gagne vostre coeur a mon prejudice il m'a aimee dit-elle devant que vous m'aimassiez et durant que vous en aimiez une autre et il m'aime avec une fidellite si grande et une obeissance si aveugle qu'il ne vous a jamais revele le secret qui est entre nous quoy madame reprit thrasyle fort estonne j'ay un rival que vous aimez et qui est mon amy ha madame cela n'est pas possible car enfin je n'ay qu'un veritable amy qui est 
 egesipe et je scay bien qu'egesipe me dit tout ce qu'il a dans l'ame et que s'il y a un de nous deux criminel c'est moy qui le suis de ne luy avoir jamais advoue que je vous aimois joint aussi qu'il y a trois mois qu'egesipe est absent il est vray dit-elle en rougissant qu'il y a trois mois qu'il est hors de cumes mais il est vray aussi qu'il y a plus d'un an qu'il est dans mon coeur c'est pourquoy thrasyle ne voulant pas vous exposer a perdre un amy inutilement je vous descouvre ce qu'il ne scait pas encore en vous aprenant que je n'aimeray jamais qu'egesipe qui scait seulement que je ne le hais pas mais qui ne scait point du tout que mon coeur soit aussi engage qu'il est ha madame s'ecria t'il je pense que j'aimerois mieux qu'il le sceust et que je ne le sceusse point mais helas adjousta-t'il sans attendre qu'atalie luy respondist peut il estre vray qu'egesipe soit mon rival sans que j'aye sujet de le hair n'en doutez pas dit atalie car enfin il ne scait non plus que vous estes le sien que vous scaviez il n'y a qu'un quart d'heure qu'il estoit le vostre cependant thrasyle poursuivit-elle en prenant un visage fort serieux j'ay a vous dire que si vous ne me gardez fidellite et si vous n'usez bien du secret que je vous ay confie je vous hairay horriblement mais encore madame reprit-il en soupirant que faut-il faire pour en bien user il faut dit-elle ne le dire jamais non pas mesme a egesipe et il faut ne cesser pas d'estre 
 son amy et cesser d'estre mon amant ha madame repliqua thrasyle que ce que vous voulez est difficile et qu'il est mal-aise d'aimer son riual et de cesser d'aimer sa maistresse quand on ne peut hair le premier sans injustice repliqua-t'elle ny continuer d'aimer l'autre avec esperance il faut pourtant se resoudre de prendre le party le plus raisonnable le plus genereux et le plus commode et ne s'opiniastrer pas inutilement a un dessein qui ne peut jamais reussir atalie eut pourtant beau parler elle ne persuada pas thrasyle ce jour la et il continua de l'aimer comme auparavant il pensa mesme se brouiller avec egesipe lors qu'il revint a cumes mais apres tout il connut si parfaitement que l'affection d'egesipe et d'atalie estoit indissoluble et qu'il s'obstineroit inutilement et injustement a vouloir detruire son amy dans le coeur de cette belle personne qu'en fin cessant de vouloir vaincre la rigueur qu'elle avoit pour luy il commenca genereusement de se combatre luy mesme il s'esloigna de cumes pour quelque temps et ne vit plus du tout atalie chez elle quand il y revint de sorte que l'absence il raison la generosite et l'amitie qu'il avoit pour egesipe ayant surmonte sa passion il cessa enfin d'aimer atalie dont il voyoit qu'il ne pouvoit jamais estre aime ainsi je pense pouvoir dire que quoy qu'il y eust une notable difference d'elle a la premiere personne qu'il avoit aimee il ne laissa pas de la pouvoir quitter sans 
 inconstance aussi bien que l'autre et que par consequent c'est avec beaucoup d'injustice que la complaisance qu'atalie a pour ses amies luy fait apeller thrasyle inconstant
 
 
 
 
cependant comme en changeant de sentimens pour elle il n'avoit pas change de temperamment et que cette inclination amoureuse qui est dans son ame ne pouvoit long temps demeurer oisive insensiblement il redevint amoureux de cleocrite qui en effet est bien capable de donner d'abord beaucoup d'amour mais qui est absolument incapable de faire un heureux amant tant il y a de choses dans son humeur et dans son esprit qui sont opposees a toute sorte d'attachement de quelque nature qu'il puisse estre comme l'amour que thrasyde a eue pour cette belle personne a este une de ses plus violentes passions je m'arresteray un peu plus a vous dire ce qui c'est passe entre eux que je n'ay fait aux deux premieres mais comme il importe extremement a thrasyle que vous connoissiez parfaitement cleocrite afin de ne l'accuser pas de l'avoir quittee il faut que je vous la despeigne telle qu'elle est pour sa personne je n'ay que faire de vous la representer puis que vous la connoissez mais je puis pourtant vous assurer que comme elle a este un peu malade ces jours passez vous ne la voyez pas en sa plus grande beaute estant certain que lors qu'elle est en sante parfaite elle est encore plus belle qu'elle ne l'est aujourd'huy quoy qu'elle soit beaucoup 
 car enfin madame cleocrite a un si grand esclat dans le taint et dans les yeux lors qu'elle est en un de ses jours de conqueste qu'elle attire sans doute l'admiration de ceux qui la voyent de plus cleocrite a beaucoup d'esprit et de l'esprit galant et mesme de l'esprit fort esclaire en effet elle parle agreablement et de bonne grace et anime fort la conversation ayant un enjouement plein de douceur qui plaist sans doute beaucoup et qui luy fait dire mille agreables choses d'une agreable maniere mais malgre tous les charmes de sa beaute et de son esprit et malgre toutes les bonnes qualitez qu'elle a cleocrite en a une qui fait desesperer non seulement tous ses amans mais tous ses amis et toutes ses amies et qui fait qu'il n'est presques pas possible de l'aimer longtemps ardamment on l'estime sans doute tousjours beaucoup et on l'aime mesme souvent malgre soy mais on l'aime en murmurant contre elle et en advouant qu'on a tort de l'aimer car enfin cleocrite a une indifference si universelle et si grande qu'elle fait desesperer ceux qui la connoissent et qui d'ailleurs l'estiment infiniment ne pensez pourtant pas madame que lors que je parle de son indifference je la borne a dire qu'elle n'est point capable de violente passion ny de violente amitie car j'entens qu'elle est incapable de nul attachement quel qu'il puisse estre et si elle aime quelque chose fortement c'est le plaisir en general n'y en ayant 
 pas mesme de particulier ou elle s'attache plus qu'a un autre en effet elle change de lieux sans peine les nouvelles connoissances ne l'importunent point elle se console aisement de l'absence de ses plus anciennes amies quoy qu'elle soit pourtant fort aise de les voir et l'on peur dire sans mensonge qu'elle s'accoustume a tout et desacoustume de tout comme elle a infiniment de l'esprit et qu'elle discerne fort bien les honnestes gens d'avec ceux qui ne le sont pas et les divers degrez de merite elle est sans doute plus satisfaite de voir sa chambre pleine de gens d'esprit que de stupides mais quand le hazard sait qu'il n'y a point des premiers pourveu qu'il se trouve quelque nombre de gens mediocres qui parlent et qui remplissent les sieges elle ne s'en trouve pas importunee comme une autre se la trouveroit je croy mesme que cleocrite toute spirituelle qu'elle est aime tant la multitude qu'elle aimeroit mieux la conversation de cinq ou six personnes d'un mediocre esprit que celle du plus honneste homme de la terre s'il estoit longtemps seul avec elle enfin madame on peut assurer que cleocrite pour estre contente ne demande autre chose que de voir beaucoup de monde ou chez elle ou ailleurs et que de passer continuellement de plaisir en plaisir et de feste en feste car pour la solitude elle luy est insuportable et elle ne la peut endurer il faut pourtant dire a la gloire de cleocrite 
 qu'elle sert ses amies de bonne grace quand il s'en presente occasion et qu'elle les recoit bien souvent comme si elle les aimoit tendrement mais a vous dire la verite c'est parce qu'elle scait que la bien-seance le veut ainsi et que lors qu'elle les voit elles la divertissent et de cette sorte aimant le plaisir comme je l'ay desja dit elle aime ce qui luy en donne autant que ce plaisir la dure cleocrite est mesme si indifferente que quoy qu'elle soit bien aise qu'on l'aime elle ne se soucie pourtant pas qu'on l'aime si tendrement ny si fortement et pourveu qu'on l'estime fort et qu'on l'aime assez pour la voir souvent pour beaucoup de complaisance pour elle et pour luy donner quelque divertissement elle n'en veut pas davantage cependant cette prodigieuse indifference qui donne de si mauvaises heures a ses amans et de si sensibles despits a ses amies n'empesche pas que cleocrite ne soit admirable et ne soit une des plus accomplies personne du monde estant donc telle que je viens de vous la representer thrasyle l'aima et il l'aima avec d'autant plus d'esperance qu'il creut du moins qu'il ne seroit pas expose au malheur qu'il avoit eu en aimant une personne qui en aimoit cent ny a celuy qu'il avoit esprouve en aimant atalie estant bien assure qu'elle ne luy aprendroit pas qu'elle avoit une affection particuliere qui l'empeschoit de recevoir la sienne puis qu'elle estoit accusee de ne rien 
 aimer il espera mesme que cette indifference luy pourroit estre avantageuse un jour s'il pouvoit la faire cesser pour ce qui le regardoit et qu'il seroit plus heureux d'aimer une personne qui n'avoit pas le coeur si sensible pourveu qu'elle l'eust pour luy enfin madame il aima cleocrite et il ne desespera pas mesme d'abord d'en pouvoir estre aime car comme elle a l'esprit naturellement assez ouvert et que quand elle recoit quelqu'un qui la divertit elle le recoit admirablement bien thrasyle s'y laissa abuser au commencement et il creut qu'elle faisoit pour l'amour de luy ce qu'elle ne faisoit que pour l'amour d'elle mesme si bien que s'engageant de plus en plus il vint a l'aimer plus qu'il n'avoit aime jusques alors comme thrasyle a l'inclination liberale il fit cent choses qui furent fort agreables a cleocrite car tantost il donnoit le bal une autre fois il la surprenoit par une musique si elle s'alloit promener et qu'il y fust il faisoit qu'elle trouvoit une colation magnifique et durant un este tout entier il n'est point de sorte de divertissement que thrasyle ne luy donnast vous pouvez juger madame que cleocrite n'ayant l'ame fortement sensible qu'a ce qui la divertit traitoit fort civilement un homme qui luy donnoit mille plaisirs un homme encore aussi accomply que thrasyle cependant quelque bien qu'il fust avec elle il n'avoit jamais pu luy parler de sa passion car comme 
 l'indifferente de cleocrite fait qu'encore qu'elle ait un discernement fort delicat et fort juste elle ne se resoud pourtant point a choisir ses connoissances et ne rebute jamais personne il y avoit tousjours tant de gens chez elle et bien souvent tant de gens incommodes qu'il ne luy avoit pas este possible de l'entretenir un moment en particulier mais a la fin il fit h bien un jour qu'il estoit dans un jardin avec elle et avec quatre ou cinq personnes peu divertissantes pour luy qu'il la separa de quelques pas de cette importune compagnie mais comme cleocrite aime naturellement mieux la conversation particuliere elle se tourna diverses fois pour regarder si ceux de sa troupe ne la suivoient pas et comme elle vit qu'ils marchoient lentement elle voulut les appeller comme si elle se fust envoyee avec thrasyle mais cet amant qui mouroit d'envie de descouvrir sa passion a celle qui la causoit l'en empescha et ne perdit pas une occasion qu'il y avoit si long temps qu'il attendoit quoy madame luy dit il ma conversation ne suffit pas a vous entretenir en un lieu ou la seule veue des arbres des fleurs et des fontaines occupe les yeux et divertit l'esprit pardonnez moy luy dit-elle obligeamment en souriant mais j'ay eu peur que la mienne ne suffist pas pour vous contenter c'est pourquoy j'avois voulu demander du secours de grace madame adjousta thrasyle ne me soubconnez pas de vouloir jamais d'autre 
 compagnie que la vostre en aucun lieu ou vous soyez et principalement aujourd'huy que j'ay une chose a vous dire qu'il y a tres long temps que je meurs d'envie que vous scachiez sans mentir thrasyle luy dit-elle avec ce peu d'aplication qu'elle a quelquefois aux choses qu'on luy dit vous avez grand tort d'avoir tant tarde a me dire ce que vous voulez que je scache thrasyle surpris du discours de cleocrite connut bien qu'elle ne songeoit pas trop a ce qu'elle disoit et en effet cleocrite sans attendre la responce de thrasyle se mit a luy demander s'il n'y auroit pas bal le lendemain chez le prince de cumes je ne scay madame dit-il s'il y aura bal demain mais je scay bien qu'il y aura aujourd'huy un grand chagrin dans mon coeur si vous n'escoutez ce que je vous veux dire et si vous ne l'escoutez favorablement car enfin madame il faut que vous scachiez que je suis au desespoir d'avoir descouvert dans mon ame un sentiment tout a fait oppose a celuy qu'on vous reproche dans la crainte que j'ay que vous ne m'en haissiez non non luy dit cleocrite je ne suis pas si injuste que vous pensez c'est pourquoy quand vous ne serez pas de mon opinion en quelque chose je ne vous en hairay point car la mesme indifference qu'on me reproche fait qu'il ne m'importe pas de quels sentimens sont les autres pourveu que je demeure dans les miens et que je face tousjours ma volonte ha madame s'escria t'il que vous 
 me donnez de joye et que j'aimeray pour aujourd'huy seulement cette humeur indifferente dont on vous fait tant la guerre si elle peut vous obliger a aprendre sans colere que je meurs d'amour pour vous cleocrite lut il surprise du discours de thrasyle que croyant que c'estoit peut-estre une simple galanterie qu'il luy disoit elle se mit a luy respondre en riant quand il seroit vray luy dit-elle quevous m'aimeriez et que je le pourrois aprendre sans colere je pense que vous n'en seriez guere plus heureux car je n'ay pas ouy dire que l'indifference fust une grande faneur il est vray reprit thrasyle que ce n'en est pas une mais je ne laisseray pas de me louer de ma bonne fortune si vous pouvez sans me hair aprendre que je vous aime il est vray encore adjousta-t'il que de la nature dont est ma passion vous seriez fort injuste de vous en offencer car enfin je ne veux que vous adorer et vous voir et s'il est possible vous parler quelquesfois avec moins de presse et plus de silence quoy thrasyle luy dit-elle vous estes assez hardy pour parler d'amour a une personne qui passe pour l'indifference mesme et vous croiriez qu'estant accusee de n'aimer pas tout ce que je dois aimer je commencerois d'avoir une affection galante et criminelle non non poursuivit-elle en riant et voulant esviter de se facher ce procede n'est pas judicieux et quand il seroit vray que vous m'aimeriez et que vous pretenderiez que je 
 vous aimasse il faudroit attendre pour m'y vouloir engager que vous vissiez que je fusse devenue ce qu'on dit que je ne suis point je veux dire sensible a l'amitie c'est pourquoy thrasyle je vous conseille comme vostre amie que je suis de continuer de vivre aveque moy comme vous y avez vescu jusques a ce que vous voyez que mon coeur soit attendry pour tout ce que je connois de gens car de penser me faire passer d'une extremite a l'autre en un moment en me faisant aller de l'indifference a l'amour c'est ce qui n'est pas possible je scay bien madame luy dit-il qu'il n'est pas aise de vous engager a aimer quelqu'un mais pour vous monstrer que je ne veux de vous que des choses possibles je ne demande pas aujourd'huy que vous m'aimiez je demande seulement que vous enduriez que je vous aime je suis si accoustumee reprit-elle a ne me soucier pas trop des sentimens qu'on a pour moy qu'il ne me semble pas que ce que vous me demandez soit fort difficile a obtenir cependant il est vray que comme vostre conversation me plaist infiniment je souhaite de tout mon coeur que vous ne me mettiez pas dans la necessite de m'en priver comme il faudrait que je fisse si vous m'alliez persecuter par une de ces opiniastres affections qui font desesperer et ceux qui les ont et celles pour qui on les a car enfin thrasyle pourquoy pensez vous que je fais tout ce que je puis pour conserver cette indifference dont on parle 
 tant c'est que je voy tous les gens qui ne l'ont pas estre malheureux en effet cette belle tendresse qu'on loue avec tant d'exces fait que ceux qui en sont capables sentent tous les malheurs de ceux qu'ils connoissent comme les leurs du moins le disent-ils ainsi de sorte que connoissant autant de monde que j'en connois si j'estois de cette humeur je serois toute ma vie en affliction en effet il n'y a point de jour en l'annee ou il n'y ait quelqu'une de mes amies ou absente ou malade ou affligee je vous laisse donc a penser si je ne passerois pas bien mon temps et si je ne suis pas plus raisonnable de ne m'affliger avec exces que de ce qui me touche directement ainsi madame reprit trasyle vous estes la plus heureuse personne du monde point du tout dit-elle et je ne laisse pas d'avoir des chagrins comme les autres car par exemple adjousta-t'elle quand j'ay fait dessein de me promener s'il arrive qu'il pleuve et que le tourne soit pas beau j'en ay un despit estrange si au contraire il fait trop sec et trop chaud et que la poudre rompe une partie de plaisir j'en ay un desespoir que je ne puis dire si quelque avare ne veut pas donner le bal j'en murmure et j'en gronde comme s'il m'avoit fait un grand outrage si je me trouve mal en un jour de divirtissement j'en suis aussi affligee que si j'estois malade a mourir ainsi quoy que je n'aye que mes propres douleurs poursuivit-elle en riant j'en ay encore autant qu'il m'en faut pour occuper 
 toute ma patience c'est pourquoy thrasyle ne me venez point accabler par la chose du monde qui m'embarresseroit le plus car si vous vous obstiniez a me parler comme vous venez de faire vous esprouveriez qu'encore que le ne sois pas capable d'amitie tendre je suis pourtant capable de colere toute indifferente que je suis thrasyle ne creut pourtant pas le conseil de cleocrite au contraire il se mit a luy protester tres serieusement et tres fortement qu'il avoit une passion demesuree pour elle et qu'il estoit resolu de surmonter son indifference par mille soins par mille soumissions et par mille services de sorte que cleocrite prevoyant qu'il faudroit qu'elle se privast de thrasyle qui luy donnoit cent plaisirs qu'elle ne souffiroit plus si souvent qu'auparavant qu'il fist des festes pour l'amour d'elle apres luy avoir descouvert sa passion et considerant encore qu'il seroit ce qu'il pourroit pour luy parler souvent seul et que cela l'empescheroit de parler a d autres elle en eut tant de chagrin que la colere s'emparant de son esprit elle luy dit beaucoup de choses facheuses qu'elle ne put retenir thrasyle ne put mesme pas y respondre pour tascher de l'apaiser car les amies de cleocrite l'ayant jointe il ne put plus luy parler de tout le jour comme la colere de cette belle personne est fore vive et qu'il ne l'avoit jamais esprouvee il creut qu'elle dureroit long temps ainsi n'osant presques la revoir il fut trois jours dans une solitude extreme 
 n'osant aller chez cleocrite et ne voulant pas aller ailleurs puis qu'il ne la voyoit pas toutesfois a la fin ne pouvant plus vivre sans la voir il se resolut d'aller chez elle mais il y fut en tremblant et avec une douleur peinte sur le visage qui tesmoignoient assez qu'il avoit mal passe son temps depuis qu'il ne l'avoit veue pour cleocrite il n'en estoit pas de mesme car elle avoit este tous les jours en promenade depuis celuy que thrasyle luy avoit parle de son amour et quoy que ce n'eust pas este avec d'aussi honnestes gens que luy cleocrite n'en estoit pas plus melancolique et n'avoit pas laisse de se divertir et d'en estre aussi guaye que thrasyle estoit triste ce malheureux amant allant donc chez elle avec l'air du visage aussi sombre que cleocrite l'avoit enjoue entra dans sa chambre dans la croyance qu'elle le recevroit fort mal mais ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre fut que cleocrite qui avoit este trois jours en feste et en plaisir et a qui cent personnes differentes avoient parle et avoient passe devant les yeux depuis qu'elle n'avoit veu thrasyle avoit tellement oublie qu'il luy eust parle d'amour qu'elle avoit eu de la colere et qu'elle luy avoit respondu aigrement qu'elle le receut avec un visage ouvert comme elle avoit accoustume de faire luy demandant ou il avoit este ce qu'il avoit fait et pourquoy il n'auroit point paru aux festes ou elle s'estoit trouvee l'assurant en suitte qu'elle s'estoit fort bien divertie et qu'elle 
 et qu'elle ne croyoit pas avoir jamais passe de plus heureux jours que ceux qu'elle venoit de passer thrasyle surpris du procede de cleocrite ne scavoit s'il deuoit s'en affliger ou s'en rejouir toutesfois ne pouvant comprendre qu'il fust possible qu'elle pust avoir oublie ce qui s'estoit pane entre eux il espera qu'elle se seroit repentie de l'avoir si mal traite de sorte que voulant profiter d'un temps qu'il croyoit estre si favorable pour luy si j'eusse pense madame luy dit-il que ma veue n'eust pas trouble vostre divertissement je n'aurois pas manque de me trouver a tous les lieux ou vous avez este mais apres les cruelles paroles que vous m'aviez dites j'advoue que je n'osois vous voir si tost et que je ne suis venu icy qu'avec une crainte qui vous seroit bien connoistre quelle est la passion que j'ay pour vous si vous pouviez scavoir quelle elle a este cleocrite entendant parler thrasyle de cette sorte se ressouvint tout d'un coup de ce qu'elle avoit oublie d'abord elle en rougit de confusion puis un moment apres elle se mit a rire d'elle mesme avec tant de force qu'elle n'en pouvoit parler thrasyle estant alors aussi surplis du grand enjouement de cleocrite qu'il l'avoit este de sa civilite demeura assez interdit mais a la fin cleocrite prenant la parole je vous demande pardon luy dit elle thrasyle de l'outrage que je vous ay fait d'avoir absolument oublie tout ce que vous me distes l'autre jour aussi bien que tout ce que je vous respondis et de ne 
 m'estre point souvenue que l'estois fort en colere contre vous car je connois enfin que la civilite que j'ay eue presentement est la plus injurieuse du monde mais je proteste adjousta-t'elle qu'il ne m'en souvenoit point du tout cependant pour reparer cette faute et pour vous tesmoigner que vous ne m'estes pas aussi indifferent que vous pensez je m'en vay rappeller toute ma colere et bannir toute ma civilite pendant que cleocrite parloit ainsi thrasyle estoit si surpris et si estonne qu'il ne scavoit ny que penser ny que dire mais a la fin ne pouvant plus se taire quoy madame luy dit-il vous pourriez avoir oublie que je vous dis que je vous aimois ouy dit-elle et de telle sorte que vous avez le plus grand tort du monde de m'en avoit fait souvenir car enfin j'aurois vescu aveque vous comme auparavant mais madame reprit-il est-il bien vray que cela soit pour vous en assurer dit-elle soyez seulement cinq ou six jours sans me voir et quand vous me reverrez ne me dites lien qui me puisse remettre vostre crime et ma colere en la memoire pour voir s'il m'en souviendra car si je ne me trompe il ne m'en souviendra point et il ne tiendra qu'a vous que nous ne soyons bien ensemble comme auparavant non non madame reprit thrasyle fort irrite je n'en useray pas ainsi car puis qu'il ne vous souvient point d'une chose qu'on a este trois jours sans vous dire je veux vous dire tous les jours que je vous aime et que 
 je vous aimeray malgre vous et malgre toute cette indifference dont vous faites gloire quoy que ce soit le seul deffaut que vous ayez comme thrasyle prononcoit ces dernieres paroles que l'entendis fort distinctement j'entray dans la chambre de cleocrite de sorte que les reprenant pour commencer la conversation je ne demande pas dis-je a cette belle personne quel est ce deffaut que thrasyle vous reproche car puis que vous n'en avez qu'un il est aise de le deviner principalement estant aussi grand qu'il est et aussi generalement connu de tout le monde sans mentir lyriane me dit elle en riant vous avez une sincerite excessive et je ne pense qu'il y ait personne en toute la terre a qui on reproche tes deffauts si franchement qu'a moy comme vous faites vanite du seul que vous avez repris-je on vous en parle sans craindre de vous facher mais aussi sans esperance de vous en corriger il faudroit donc ne m'en parler point repliqua t'elle vous prenez tant de plaisir qu'on vous en parle reprit thrasyle que c'est la moindre complaisance qu'on puisse avoir pour vous que de vous en parler ce qui fait que je ne m'en fasche point dit cleocrite c'est par la mesme raison que les tres belles personnes ne se mettent pas en colere lors qu'on les nomme laides car enfin a parler avec la mesme sincerite de lyriane si je n'ay que le deffaut qu'on me reproche je suis la plus accomplie personne du monde en verite luy 
 dis-je alors vous portez la hardiesse trop loin de vouloir nous persuader que c'est une bonne qualite que l'indifference peut-estre reprit cleocrite appellez vous indifference quelque chose que je ne connois point et qui n'est pas dans mon coeur mais je soutiens que tous mes sentimens sont justes et que la sorte d'amitie dont je suis capable est la plus commode et la plus raisonnable de toutes pour la plus commode pour vous reprit thrasyle l'en tombe d'accord mais pour la plus raisonnable je pense qu'on pourroit vous le disputer l'amitie la plus tendre repliqua-t'elle ne produit pointant rien de bon qu'on ne puisse attendre de la mienne car enfin y a t'il quelqu'un qui aime plus a servir ses amies ny qui soit plus aise de les voir que moy vous deviez adjouster repris je ny qui se console plus aisement de ne les voir point il est vray dit-elle que je m'en desespere pas et qu'en les perdant de veue je ne perds pas la raison mais de grace poursuivit-elle quel grand plaisir auroient mes amies quand j'aurois la plus grande douleur du monde de leur absence l'en suis sans doute faschee mais c'est sans me desesperer et sans ennuyer les amies qui me restent par un chagrin insuportable qui ne serviroit de rien a celles que je ne voy point qui incommoderoit celles que je voy et qui m'accableroit moy mesme sans en avoir autre advantage que d'avoir la reputation d'avoir le coeur tendre mais selon moy ce seroit avoir 
 l'ame foible veritablement si je n'estimois pas mes amies autant qu'elles meritent de l'estre que je ne les servisse pas quand elles ont besoin de mon assistance et que je leur fisse mauvais visage quand elles me viennent voir je souffrirois qu'on me condamnast comme on fait mais que parce que je ne donne pas mon coeur tout entier que je ne l'ay pas sensible de la derniere sensibilite et que je ne mesle pas dans tous mes discours les mots de tendresse d'ardente amitie et autres semblables je passe pour indifferente quoy qu'a parler veritablement je ne sois que comme il faut estre pour estre raisonnable c'est ce que je ne puis endurer en effet poursuivit-elle en riant n'est il pas vray que ces sages dont on parle tant par le monde sont consister la prudence en un detachement de toutes choses et que selon leurs preceptes je suis par temperamment ce qu'ils veulent qu'on devienne par leurs enseignemens ceux que vous dites repliqua thrasyle n ont jamais condamne l'amitie je ne la condamne pas aussi reprit-elle mais je la regle et luy donne des bonnes car de penser que l'amitie doive destruire et accabler ceux qui en ont c'est une chose trop injuste et j'aimerois mieux avoir de l'ambition de la haine et de la colere que d'avoir de l'amitie comme certaines personnes en ont estant assure que je croy que je souffrirois moins d'avoir ces trois violentes passions que si j'avois de cette espece d'amitie que 
 je pense qu'on apelle amitie tendre ou amitie heroique vous deviez encore souhaiter d'avoir de la jalousie reprit thrasyle pour porter l'exageration plus loin si on pouvoit avoir de la jalousie sans avoir de l'amour repliqua t'elle je l'aurois mise avec les autres mais si vous voulez j'y joindray l'envie qui ne tourmente guere moins que la jalousie afin de vous faire comprendre combien je croy que cette amitie tendre est incommode il est vray adjousta-t'elle que je suis persuadee qu'il y en a beaucoup moins qu'on ne pense et que si on voyoit le coeur de tous les gens qui en font profession comme je monstre le mien on ne le trouveroit guere plus tendre ny plus sensible et toute la difference qu'il y a de moy aux autres c'est que je ne dis que ce que je pense et que je ne veux pas passer pour ce que je ne suis point et pour ce que je ne veux pas estre eh de grace m'escriay-je contentez vous d'excuser vostre indifference et et n'entreprenez pas de condamner l'amitie qui est la chose du monde la plus innocente la plus juste la plus douce et comme vous l'avez dit la plus heroique car enfin cette amitie que vous mesprisez tant est de telle nature que sans elle il n'y a point de veritable satisfaction au monde tous les autres plaisirs sont des plaisirs imparfaits qui ne touchent tout au plus que les sens et l'esprit mais celuy d'aimer et d'estre aimee remplit et charme le coeur d'une douceur infinie c'est sans doute l'amitie qui adoucit 
 toutes les douleurs qui redouble tous les plaisirs qui fait que dans les plus grandes infortunes on trouve de la consolation et du secours et c'est elle enfin qui a fait faire mille actions heroiques par toute la terre en effet poursuivit thrasyle elle est en veneration parmy toutes les nations et excepte cleocrite il n'y a personne au monde qui ne s'offencast si on l'accusoit de n'avoir point d'amitie ne faites pas cette exception la pour moy repliqua-t'elle car je ne trouve pas bon qu'on die que je n'aime pas mes amies mais il est vray que je ne me soucie pas trop qu'on croye que l'amitie que j'ay pour elles n'est pas de celle a qui vous donnez tant d'eloges si vous scaviez ce que c'est que la veritable amitie repris-je vous rougiriez de honte d'apeller d'un nom si glorieux cette espece d'affection dont vostre coeur est capable quoy qu'il en soit dit-elle je m'en trouve bien et je ne voudrois pas changer de sentimens apres cela thrasyle et moy disputasmes encore longtemps inutilement contre cleocrite car nous ne pusmes ny l'obliger a se repentir ny a advouer seulement qu elle avoit tort cependant comme je n'avois nul autre dessein que de faire une visite a cleocrite quand la mienne eut elle de longueur raisonnable je sortis et laissay thrasile seul aupres d'elle qui ne pouvant se resoudre de la quitter sans luy avoir encore plus fortement dit qu'il l'aimoit qu'il n'avoit fait jusques alors ne me vit pas plustost hors de la 
 chambre que reprenant la parole pour ne vous demander pas une grace madame luy dit-il qui soit opposee a vostre humeur je n'en veux point aujourd'huy d'autre de vous sinon qu'il vous soit indifferent que je vous aime et que vous ne vous en irritez pas je vous ny desja dit repliqua-t'elle tort ce que je vous pourrois dire la dessus mais pour ne vous refuser par toutes choses je vous diray pourtant encore que pourveu que vous viviez comme vous faisiez il y a huit jours que vous ne me disiez rien de cette pretendue passion que vous dites qui est dans vostre coeur et que pas une de vos actions ne m'en face rien connoistre je feray ce que je pourray pour oublier ce que vous me distes l'autre jour et ce que vous m'avez dit aujourd'huy et apres cela je vous proteste que je n'examineray jamais par quels sentimens vous me verrez et pour vous tesmoigner adjousta-t'elle combien vostre veue m'est agreable je vous promets de n'attribuer jamais rien de ce que vous ferez pour moy a un sentiment d'amour ha madame s'escria thrasyle je ne veux point de cette derniere grace au contraire je vous conjure de croire que je ne feray ny ne diray jamais rien que ce ne soit l'amour que j'ay pour vous qui me l'inspire en effet quand vous me verrez chagrin croyez que je ne le feray que parce que je ne suis pas aime de ce que l'aime si vous me voyez de la joye ne doutez pas que ce ne soit seulement parce que je seray aupres de vous si je resue profondement imaginez vous 
 que vous seule occupez mon esprit si je vous regarde croyez que c'est avec intention d'estre regarde favorablement et si je ne vous regarde pas pensez encore que c'est parce que je crains de trouver vos yeux irritez enfin madame bien loin d'expliquer toutes mes actions comme des actions indifferentes croyez que je n'en feray aucune qu'avec un dessein forme d'estre aime de vous pour vous tesmoigner repliqua cleocrite que je suis aujourd'huy d'humeur accommodante je croiray si vous voulez ce que vous desirez que je croye quoy madame s'escria thrasyle serois-je bien assez heureux pour cela pour heureux dit-elle je ne scay pas si vous le serez et tout ce que je scay est que je vous dis encore une sois que si vous le voulez je croiray que vous m'aimez et que vous voulez estre aime de moy mais en mesme temps je vous declare que j'agiray aveque vous comme le croyant et c'est a dire que je ne vous verray plus que je vous fuiray avec tout le soin imaginable que vous serez cause que je me priveray de mille plaisirs et que par consequent je vous hairay horriblement ha madame s'escria thrasyle si vous ne pouvez faire autrement croyez donc que je ne vous aime point je le veux bien dit elle et je le feray avec un plaisir extreme mais madame reprit thrasyle pouvez vous croire ou ne croire pas ce que bon vous semble comme je croy tousjours facilement ce qui me plaist repliqua-t'elle je croiray sans 
 peine que vous n'avez point d'amour pour moy parce que je le souhaite extremement c'est pourquoy prenez vos mesures la dessus et croyez fortement que la chose du monde la plus propre a vous faire hair seroit que je me sentisse avec quelque disposition a perdre quelque chose de cette indifference qui fait tout le repos et toute la douceur de ma vie conteniez vous donc luy dit-elle de ma civilite accoustumee et n'entreprenez rien contre mon indifference que je suis resolue de deffendre opiniastrement et de ne perdre jamais thrasyle dit encore beaucoup de choses a cleocrite pour tascher de luy faire changer d'advis mais il n'y eut pas moyen et il falut qu'il luy promist de vivre avec elle comme auparavant pour obtenir la permission de la voir comme a l'ordinaire encore s'estima t'il bien heureux d'avoir pu luy faire scavoir qu'il l'aimoit sans estre banny car comme il ne pouvoit pas s'imaginer qu'elle pust croire qu'il ne l'aimoit point bien qu'il ne le luy dist plus puis qu'il le luy avoit dit il trouvoit quelque douceur a esperer qu'elle se le diroit a elle mesme quand il ne le luy diroit pas de sorte que reprenant une nouvelle esperance et une nouvelle joye il continua de rendre mille services a cleocrite et de luy donner mille plaisirs cette tranquilite ne sur pourtant pas long temps dans son coeur car plus il s'attacha a cleocrite plus il connut son indifference et il la connut d'autant mieux qu'ayant deux rivaux 
 qui n'estoient pas fort honnestes gens et qui donnoient aussi quelques divertissemens a cleocrite il remarqua qu'elle n'estoit pas plus indifferente pour eux que pour luy et que pourveu que la musique fust aussi bonne que le bal fust aussi beau et que la colation fust aussi magnifique elle ne se soucioit pas trop qui les luy donnoit et aimoit presques autant recevoir tous ces divertissemens d'un autre que de luy de sorte que cet amant souffroit tous les jours mille desplaisirs secrets de voir la maniere dont cleocrite vivoit cependant il ne pouvoit pas l'accuser d'estre coquette car enfin elle n'avoit intelligence avec personne et ne traitoit personne mieux que luy mais aussi ne le traitoit elle pas mieux qu'un autre quoy qu'elle eust mille raisons qui devoient l'obliger a faire une notable difference de thrasyle a tous ceux qui la voyoient il eut mesme le bonheur de rendre des services utiles a sa maison car comme il avoit beaucoup de credit il se presenta diverses occasions ou il signala hautement la passion qu'il avoit pour cleocrite mais quoy qu'il pust faire il ne toucha pas son coeur et il ne put jamais faire changer de sentimens a cette indifferente il l'accoustuma pourtant malgre qu'elle en eust a souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit mais cela faisoit aussi peu d'effet dans son ame que s'il ne luy eust rien dit de sorte qu'il vint a estre si irrite contre l'indifference de cleocrite qu'il n'estoit pas 
 seulement desespere de ce qu'elle ne l'aimoit pas il estoit encore fache de ce qu'elle n'aimoit pas ses amis et ses amies et il m'a jure qu'il y avoit mesme des instans ou il luy sembloit qu'il eust este moins malheureux si cleocrite eust aime quelqu'un de les rivaux que de la voir aussi insensible et aussi indifferente qu'elle estoit du moins madame luy disoit-il un jour qu'il avoit eu quelque nouvelle marque de son indifference donnez moy un exemple qui me puisse persuader qu il n'est pas absolument impossible que vous aimiez quelque chose choisissez en tout l'univers qui bon vous semblera car pourveu que je sois assure que vous puissiez aimer je le seray sans doute de l'estre quelque jour n'estant pas possible qu'une personne qui auroit le coeur sensible peust connoistre ma passion sans y respondre mais de voir que rien ne vous touche que vostre ame ne s'attache a quoy que ce soit et qu'en discernant si parfaitement toutes choses vous ne choisissez pourtant rien c'est ce qui n'est pas suportable et ce que je ne puis endurer c'est pourtant repliqua-t'elle ce qu'il faut que vous enduriez car je ne me changeray pas et ne croiray pas mesme que je me doive changer et en effet cleocrite avoit raison de parler ainsi estant certain qu'elle ne changea pas et qu'elle ne changera jamais thrasyle ne laissa pourtant pas de continuer de l'aimer tout inconstant qu'on le dit estre et de s'opiniastrer 
 d'une telle sorte a la servir que pour moy je l'en pleignois et l'en blasmois tout ensemble je fus mesme obligee de redoubler ma compassion car l'indifference de cleocrite le toucha si sensiblement que le chagrin s'emparant de son esprit il en tomba malade et malade a l'extremite d'abord cleocrite qui sceut son mal et qui n'ignora pas qu'elle en estoit cause envoya scavoir de ses nouvelles et dit qu'elle en estoit bien marrie mais quoy que les medecins creussent durant quelques jours qu'il en mourroit elle ne perdit jamais un seul divertissement qui s'offrist ny n'en fut ny plus melancolique ny moins paree et certes cette nouvelle indifference pensa faire mourir thrasyle car comme il avoit sa raison toute libre et que l'ardeur de sa fievre n'avoit pas diminue celle de son amour il se faisoit informer soigneusement par un de ses gens de ce que faisoit cleocrite de sorte que tantost il aprenoit qu'elle estoit en promenade une autre fois qu'elle alloit a quelque festin manifique et presques toujours qu'elle estoit en joye et en divertissement mais un jour entre les autres qu'il estoit fort mal cleocrite ayant envoye scavoir de ses nouvelles il luy manda comme il le croyoit qu'elle alloit perdre le plus fidelle de ses serviteurs et qu'il ne croyoit pas avoir jamais l'honneur de la revoir cependant il sceut qu'un message si touchant ne l'avoit pas empeschee de faire des visites tout le jour et de ces visites encore qui ne sont que de plaisir et 
 de nulle necessite je vous laisse a penser madame combien cela toucha thrasyle cependant il guerit enfin malgre ses chagrins mais il ne guerit pas des maux de l'ame comme de ceux du corps et il se retrouva aussi amoureux de cleocrite qu'il l'avoit jamais este quoy qu'il eust l'esprit fort irrite du peu de sentiment qu'elle avoit eu de sa maladie elle l'apaisa pourtant facilement car comme elle revoyoit thrasyle en pouvoir de luy donner de nouveaux divertissemens elle le receut avec une joye sur le visage qui eust pu faire croire a quiconque ne l'auroit pas connue qu'elle avoit eu une douleur estrange de son mal aussi thrasyle s'y laissa t'il en quelque facon tromper de sorte qu'augmentant encore ses soins il fit des choses pour cleocrite capables de toucher la cruaute mesme cependant thrasyle ayant elle oblige d'aller a la guerre et le jour de son despart estant terme il luy demanda pour grace qu'il pust prendre conge d'elle mais parce qu'elle s'estoit engagee avec lysidice d'aller en je ne scay quel lieu pour quelque chose qu'il y avoit a voir qui ne valoit pas la peine de le regarder et ou mesme quelques rivaux de thrasyle devoient estre elle aima mieux ne se priver pas d'un fort mediocre plaisir que de donner la satisfaction a thrasyle de luy dire adieu vous pouvez juger madame dans quels sentimens il partit et vous pouvez penser aussi que cleocrite ne fut pas fort melancolique de son absence elle se 
 souvint pourtant quelquesfois de luy mais ce fut seulement pour regreter les divertissemens qu'il luy auroit donnez et non pas par un sentiment tendre et obligeant en effet madame ce que je m'en vay vous dire vous le sera bien connoistre et si je ne me trompe il achevera de justifier le changement de thrasyle vous scaurez donc que vers la fin de la campagne pendant laquelle il avoit donne cent fois de ses nouvelles a cleocrite il arriva qu'estant allee un matin chez elle pour luy demander si elle vouloit que nous fissions des visites ensemble ce jour la je la trouvay qui s'habilloit d'abord elle me dit qu'elle estoit engagee d'aller avec philoxene en un lieu ou il faloit de necessite estre paree mais apres se mettant a examiner si elle auroit plus de plaisir ou avec philoxene ou aveque moy elle pensa s'envoyer excuser pour venir ou je la voulois mener mais a la fin luy ayant dit que je ne voulois pas qu'elle rompist pour l'amour de moy une partie qu'elle avoit faite et que pour accommoder la chose et luy faire rien perdre nous heuerions la nostre le lendemain elle y consentit et se mit a s'habiller et a me demander conseil sur sa parure comme nous estions donc en contestation sur ce qu'elle devoit mettre ou ne mettre pas et qu'elle estoit a moitie coiffee une de ses femmes entra dans sa chambre avec un visage si melancolique qu'il estoit aise de voir qu'elle avoit quelque chose de facheux a dire elle n'y fut 
 pas plustost que prenant la parole ha madame luy dit elle vous allez estre bien surprise et bien fachee de ce que j'ay a vous aprendre cleocrite qui n'avoit alors dans l'esprit que le soin de se parer et qui ne songeoit guere a thrasyle creut qu'un habillement qu'on luy devoit aporter ce matin la n'estoit point fait ou qu'une guirlande de diamans qu'elle avoit pressee a une de ses amies et qu'elle avoit envoye luy redemander pour la mettre ce jour la estoit rompue de sorte que l'interrompant avec precipitation elle luy demanda si c'estoit l'une ou l'autre de ces choses qu'elle avoit a luy dire non madame repliqua cette fille mais c'est que thrasyle a este rue et que la nouvelle en vient d'arriver chez nyside thrasyle m'escriay-je avec une douleur extreme a este tue ouy me dit cette fille et je viens d'aprendre que tout le monde le pleine et je regrette infiniment de vous dire madame que cleocrite eust eu plus de douleur de scavoir que ce que cette fille avoit a luy dire estoit que sa guirlande de diamans estoit rompue que d'aprendre la mort de thrasyle je dirois peut-estre un mensonge mais peut-estre aussi une verite car enfin madame tout ce que fit cleocrite en cette rencontre fut d'envoyer chez nyside pour scavoir s'il estoit vray que cette funeste nouvelle fust arrivee pendant quoy elle se mit veritablement a regreter thrasyle mais ce fut a cause des divertissemens qu'il luy auroit donnez 
 s'il eust vescu et ce fut d'un esprit tranquile et sans en jetter seulement une larme ny un soupir helas me dit elle j'avois tant espere que le pauvre thrasyle nous donneroit mille plaisirs cet hiver que j'estois persuadee n'en avoir jamais passe de plus agreable que celuy que j'esperois passer pour moy luy dis je je regrete thrasyle pour l'amour de luy mesme et quand il n'auroit jamais deu me donner nul divertissement je le pleindrois autant que je le pleins pendant que nous parlions ainsi on vint nous confirmer la nouvelle de la mort de thrasyle en suitte dequoy je vy qu'un moment apres cleocrite jetta les yeux sur son miroir si bien que voyant qu'elle n'estoit qu'a moitie coiffee elle commanda a ses femmes d'achever de la coiffer et de l'habiller comme elle avoit eu dessein de l'estre devant que d'avoir receu cette funeste nouvelle pour moy j'advoue que je fus si surprise de l'indifference de cleocrite que j'en perdis la parole de sorte que la regardant faire avec autant d'estonnement que de douleur et autant de colere que d'estonnement je vy que de temps en temps elle rangeoit ses cheveux quand celle qui la coiffoit ne le faisoit pas a son gre qu'elle mit l'habillement neuf qu'on luy aporta aussi bien que la guirlande de diamans qu'on luy rendit et qu'elle se para enfin comme si elle eust voulu conquester ce jour la un autre amant a la place de celuy qu'elle avoit perdu apres avoir donc eu la patience de 
 la voir habiller sans luy rien dire comme ses femmes s'en furent allees la colere me faisant rompre le silence que j'avois garde quoy cleocrite luy dis-je mille plaisirs que thrasyle vous a donnez ne meritent pas que vous vous priviez d'un mediocre divertissement le jour que vous aprenez sa mort si cela le pouvoit ressusciter repliqua t'elle je le ferois aveque joye mais comme je me suis engagee a philoxene je ne veux pas luy manquer de parole vous avez bien pense luy en manquer luy dis je pour faire des visites aveque moy que ne luy en manquez vous donc pour pleindre seulement un jour le pauvre thrasyle je le pleindray bien mieux en compagnie qu'en solitude repliqua cette indifferente personne car j'en parleray a plus de gens joint adjousta t'elle pour m'apaiser qu'on pourroit peutestre m'accuser de regreter trop thrasyle si je me cachots aujourd'huy ha cleocrite luy repliquay-je vous n'estes pas en reputation d'estre n sensible pour craindre une semblable chose et certes on auroit grand tort de vous en croire capable quoy dit-elle vous croyez que je ne regrete point thrasyle je vous proteste en effet luy dis-je que vous ne le regretez guere et je vous proteste repliqua t'elle que je le regrete autant que je le puis et que je n'ay jamais tant regrete personne je le croy luy dis je en me levant mais c'est que vous n'aimez rien au monde que vous et que tant que vous 
 vous verrez dans vostre miroir aussi belle que vous estes vous n'aimerez jamais autre chose encore voudrois-je bien scavoir si vous sentiriez la perte de vostre propre beaute cleocrite voulut me dire alors quelques mauvaises raisons mais je la quittay ne pouvant plus souffrir une si effroyable indifference cependant elle fut avec philoxene au lieu ou elles devoient aller ensemble et ou elle trouva plus de divertissement qu'elle n'avoit creu car on y danca jusqu'a my-nuit mais madame ce fut heureusement pour thrasyle car il faut que vous scachiez que ce qui avoit cause la nouvelle de sa mort estoit qu'on s'estoit abuse au nom estant certain qu'il y avoit eu un thrasyle tue mais c'estoit un thrasyle qui estoit de xanthe et non pas de cumes car pour celuy qui aimoit cleocrite et que je regretois comme mort ayant este choisi parle prince de cumes pour aporter la nouvelle de la victoire qu'il avoit remportee il arriva a nostre ville le soir dont la pretendue nouvelle de sa mort y estoit arrivee le matin si bien que son premier soin ayant este de s'informer comment se portoit cleocrite il sceut qu'elle estoit au bal mais en mesme temps il aprit qu'on l'avoit creu mort et il sceut chez sa mere que cleocrite ayant envoye demander le matin si cette nouvelle estoit vraye on la luy avoit confirmee de sorte que par la il ne pouvoit pas douter que cleocrite n'eust pour luy toute l'indifference 
 imaginable cela le surprit si fort que s'imaginant que peut estre cleocrite n'estoit-elle pas ou on luy avoit dit et que peut-estre encore avoit elle sceu par quelque autre voye que la nouvelle de sa mort n'estoit pas vraye il se resolut d'aller ou on disoit qu'elle estoit de sorte que changeant d'habillement en diligence il se mit en estat de paroistre au bal mais en y allant par bonheur pour luy il luy prit envie en passant devant ma porte d'entrer chez moy pour me demander ce que je scavois de cleocrite de sorte qu'apres luy avoir tesmoigne la joye que j'avois de le voir ressuscite voulant le guerir de la passion qu'il avoit je luy dis que cleocrite avoit une indifference indigne de son affection et je luy mis enfin l'esprit en estat de souhaiter de ne l'aimer plus en suite dequoy il fut ou elle estoit avec une inquietude estrange comme il entra dans la sale elle dancoit et dancoit si bien et si juste qu'il estoit aise de voir que son esprit estoit tout entier a ce qu'elle faisoit et que la pensee de sa mort ne l'empeschoit pas de dancer en cadance je vous laisse a penser madame combien thrasyle fut touche de connoistre a quel point il estoit indifferent a cleocrite mais il le fut encore davantage lors qu'apres qu'elle eut acheve de dancer il la vit parler a deux de ses rivaux avec autant de joye sur le visage qu'il luy en avoit veu aux jours ou elle luy avoit paru la plus guaye comme il y avoit beaucoup de presse 
 en ce lieu la thrasyle ne fut pas aperceu d'abord mais tour d'un coup le despit s'emparant de son coeur et voulant reprocher a cleocrite son effroyable insensibilite il fendit cette presse qui estoit a l'entree de la sale et fut a l'endroit ou elle estoit en conversation vous pouvez juger madame quelle fut la surprise de cleocrite de voir thrasyle aupres d'elle qu'elle ne croyoit jamais voir elle rit un grand cry comme si c'eust este une apparition de sorte que tout le monde s'assembla a l'entour de thrasyle et se rejouit de le revoir pour cleocrite elle en parut aussi aise que si elle eust este fort affligee de sa mort et durant un quart d'heure cette conversation fut si tumultueuse qu'il ne fut pas possible que thrasyle pust rien dire en particulier a cleocrite mais enfin apres que tous ceux de sa connoissance luy eurent fait un compliment il trouva lieu de luy parler je veux croire madame pour ma satisfaction luy dit-il avec une raillerie piquante que vous estes de l'opinion de certains peuples qui sont au monde qui pensent qu'il faut se rejouir et se parer aux funerailles de leurs parens et de leurs amis et qui se moquent de ceux qui les pleurent et qui en portent le deuil car si je n'estois persuade de ce que je dis j'aurois lieu de m'estimer le plus malheureux de tous les hommes de n'avoir pu en toute ma vie vous obliger a jetter seulement un soupir en recevant la nouvelle de ma mort ny vous 
 empescher de vous donner toute entiere a la joye en un jour ou vous avez creu que je n'aurois jamais celle de vous voir cleocrite entendant parler thrasyle de cette sorte rougit toute indifferente qu'elle est il est vray que ce fut plus de despit que d'une confusion obligeante et l'on peut dire que si elle eut de la honte en cette rencontre ce fut de la mauvaise en effet au lieu d'advouer sa faute de s'en repentir et de chercher du moins quelques legeres excuses a ce qu'elle avoit fait elle luy respondit aigrement si vous n'estes ressuscite luy dit elle que pour me venir faire des plaintes eternelles de ce que je ne vous ay pas pleure vous me mettez dans la necessite de m'affliger plus de vostre vie que je n'ay fait de vostre mort c'est pourquoy si vous m'en croyez adjousta-t'elle avec un souris un peu force contentez vous que je vous tesmoigne que je suis bien aise de vous revoir sans vous informer si j'estois bien fachee de croire que je ne vous verrois plus ha madame s'escria thrasyle vous portez l'indifference trop loin et je serois sans doute le moins genereux de tous les hommes si je pouvois souffrir un semblable traitement je scay bien madame poursuivit-il que la perte de mon affection ne vous touchera guere puis que la perte de ma vie ne vous touchoit point aussi n'est-ce pas pour me vanger de vous que je prens la resolution de vous l'oster mais seulement pour me mettre en repos car 
 de continuer d'aimer plus longtemps une personne aussi indifference et aussi insensible que vous c'est ce qui n'est pas possible comme thrasyle s'estoit teu pour escouter ce que cleocrite alloit luy respondre on la vint prendre a dancer et elle y fut avec autant d'enjouement sur le visage que s'il n'eust pas este mal satis-fait d'elle n'aportant mesme aucun soin le reste du soir a luy donner occasion de luy parler et ne luy faisant enfin nulle excuse de son insensibilite je croy madame qu'apres ce que je viens de dire vous ne condamnerez pas thrasyle de ce qu'il prit la resolution de faire tout ce qu'il pourroit pour n'aimer plus une personne qu'il connoissoit estre absolument incapable de rien aimer il ne luy fut pourtant pas aise d'en venir a bout et il fut encore assez longtemps a tascher par toutes les voyes imaginables de trouver quelque endroit par ou le coeur de cleocrite pust estre touche toutesfois a la fin perdant patience le depit fit en peu de tours ce que la raison n'avoit pu faire et il guerit enfin d'un mal qu'il avoit creu incurable mais ce qui le confirma dans la sante fut que cleocrite se soucia d'abord aussi peu de l'avoir perdu que si elle ne l'eust pas estime je pense pourtant que depuis cela un sentiment de gloire a fait qu'elle a este faschee que cet esclave luy toit eschape mais tousjours scay-je bien que si elle en a senty la perte ce n'a pas este par tendresse il me 
 semble madame qu'apres ce que je viens de dire thrasyle ne doit pas encore estre accuse d'inconstance puis qu'il ne paroist aucune legerete en toute sa conduite et que s'il a cesse d'aimer ce n'a este que parce qu'en effet il ne devoit plus aimer
 
 
 
 
comme l'amour de thrasyle pour cleocrite avoit fait un fort grand esclat on s'aperceut bien tost qu'ils estoient brouillez et comme il n'y avoit eu nul mistere entre eux tout le monde sceut ce qui les avoit mis mal ensemble et si je l'ose dire tout le monde en blasma cleocrite mais entre les autres lysidice ne pouvoit s'empescher de la condamner de sorte que comme il est assez naturel d'aimer a estre pleint et d'aimer ceux qui prennent nostre party thrasyle ayant sceu tout ce que disoit lysidice a son avantage et contre cleocrite me pria de le mener chez elle scachant que je la voyois souvent de sorte qu'estant bien aise de contribuer quelque chose a la consolation qu'il avoit de trouver quelqu'un qui condamnast l'indifference de cleocrite je luy recorday facilement ce qu'il souhaitoit n'ignorant pas que lysidice m'auroit de l'obligation de luy mener thrasyle qu'elle connoissoit assez pour l'estimer beaucoup quoy qu'il ne l'eust jamais veue chez elle mais comme je vous ay despeint les autres dames que thrasyle a aimees il faut que je vous represente encore celle-cy dont la personne comme vous le scavez est toute belle toute 
 aimable et toute charmante et dont l'esprit a mille beautez et mille graces admirables mais pour l'humeur c'est ce qu'on ne scauroit vous representer car enfin madame il n'en fut jamais une plus douce plus complaisante ny plus agreable en certains temps en certains jours en certaines heures et en certains momens mais il n'en fut aussi jamais une plus fiere plus imperieuse plus chagrine et plus insuportable en d'autres de sorte qu il y a une inesgalite si prodigieuse en l'humeur de lysidice qu'on peut a mon advis la comparer a un de ces premiers jours du printemps ou l'on voit le soleil dorer toute la campagne donner un nouveau verd aux prairies et aux arbres et faire esclorre mille fleurs et ou l'on voit un moment apres tomber une gresle effroyabe meslee de pluye et de neige ou le tonnerre se meslant quelques fois aussi bien que le vent fait que l'on voit presques en un seul jour toutes les beautez et toutes les rigueurs de toutes les saisons de l'annee en effet madame l'inesgalite de l'humeur de lysidice est si grande que le l'ay veue souvent fort guaye le matin fort chagrine l'apresdisnee et fort enjouee le soir sans avoir nul sujet d'estre ny plus guaye ny plus triste a un temps qu'a l'autre vous me demanderez peut-estre madame comment thrasyle put devenir amoureux d'une personne si inesgale mais j'ay a vous respondre que les bonnes heures de lysidice sont si agreables 
 et si charmantes qu'il ne faut pas s'estonner si elle assujettit le coeur de thrasyle qui est si susceptible d'amour joint ainsi qu'il faut encore dire que lysidice prefere la conversation des hommes a celle des femmes et qu'elle est un peu moins inesgale pour les nouvelles connoissances qu'elle fait que pour les autres et qu'ainsi thrasyle ne la connut pas d'abord pour ce qu'elle est au contraire il ne fut jamais si satisfait de personne qu'il le fut de lysidice les premieres fois qu'il la vit car enfin elle entra dans tous ses sentimens pour ce qui regardoit cleocrite et elle blasma tellement son humeur qu'il eut lieu de croire qu'elle avoit le coeur aussi sensible que l'autre avoit l'esprit indifferent de sorte que s'accoustumant peu a peu a la voir il vint enfin a l'aimer comme il avoit desja aime trois personnes dans nostre cour il cacha quelque temps sa passion craignant qu'on ne luy fist l'injustice qu'on luy a faite depuis et qu'on ne le fist passer pour inconstant durant qu'il aimoit donc lysidice sans en rien dire il commenca de s'apercevoir de l'inesgalite de son humeur et je ne scay mesme si lors qu'il luy dit la premiere fois qu'il l'aimoit il n'eust pas desja souhaite ne l'aimer plus si la chose eust este en sa puissance toutesfois comme il croyoit qu'elle n'estoit pas insensible il contoit presques pour rien tous les autres deffauts qu'elle eust pu avoir puis qu'elle n'avoit pas celuy d'estre indifferente joint qu'a parler veritablement lysidice 
 n'a que celuy-la aussi ne fut-il pas assez puissant alors pour empescher thrasyle de s'engager a la servir mais ce qu'il y eut de particulier a la declaration d'amour qu'il luy fit fut que ce deffaut la que toutes les amies de lysidice luy reprochent continuellement aussi bien que l'indifference a cleocrite fut en partie cause qu'il luy descourit sa passion plustost qu'il n'eust fait car egesipe thrasyle et moy estans une apresdisnee chez elle il arriva que je me mis a luy faire la guerre de cette inesgalite d'humeur qui l'empeschoit d'estre sans aucun deffaut ce qui m'en donna sujet fut que lors que thrasyle et moy entrasmes dans sa chambre elle nous receut avec une gravite froide comme si elle n'eust pas este trop aise de nous voir ou qu'elle eust eu quelque chagrin cependant a un quart d'heure de la egesipe estant arrive elle passa tout d'un coup de la froideur a un procede tout contraire et elle devint carressante douce civile et enjouee cependant je scavois bien que ce n'estoit pas la veue d'egesipe qui luy avoit fait changer d'humeur n'ignorant pas qu'elle avoit plus d'amitie pour moy que pour luy et qu'elle estimoit plus thrasyle qu'egesipe de sorte que prenant le pretexte qu'elle me donnoit pour luy faire la guerre sans mentir luy dis-je lysidice je suis bien aise de n'estre pas venue vous voir seule aujourd'huy et je pense mesme adjoustay-je que thrasyle n'est pas marry que nous y soyons venus ensemble 
 car puis que vous nous deviez recevoir comme vous avez fait il nous eust este bien fascheux d'avoir a nous faire l'aplication de cette excessive froideur que nous avons veue sur vostre visage quand nous sommes arrivez principalement voyant avec quelle joye vous avez receu egesipe mais comme nous estions deux je me persuade que chacun de nous se flatte et croit que cette froideur ne le regardoit pas en mon particulier reprit thrasyle je respecte trop lysidice pour la soubconner d'avoir eu de la froideur pour vous et j'aime mieux la prendre toute pour moy quoy qu'il n'y ait personne au monde qui la souffre avec plus de douleur que je fais non non thrasyle reprit lysidice no prenez point de part a une chose ou vous n'en avez point et ne vous mettez pas mesme en peine de satisfaire lyriane car je vous assure qu'elle m'accuse sans se pleindre de moy et que c'est plus pour me corriger que pour recevoir des satisfactions qu'elle se pleine il est vray luy dis-je que je serois rouie que vous fussiez tousjours comme vous estes presentement et que vous ne fussiez jamais comme vous estiez quand thrasyle et moy sommes arrivez car enfin si vous scaviez combien vous elles plus belle et plus aimable quand vous n'avez pas vostre humeur chagrine vous la banniriez pour tousjours estant certain que je ne scache rien de si charmant que l'esgalite en mon particulier reprit lysidice se ne suis pas de vostre opinion et je suis persuadee 
 qu'il est plus agreable de trouver plusieurs personnes en une seule que de la voir tousjours dans une esgalite ennuyeuse qui ne vous montre jamais qu'une mesme chose croyez moy adjousta-t'elle en riant il est de l'humeur esgalle ou inesgalle comme des eaux en general ou celles qui sont tousjours tranquiles ne sont pas les plus divertissantes en effet je pense que personne ne me disputera que la mer avec ses tempestes et ses bourrasques ne soit pas plus agreable qu'un estang malgre sa tranquilite l'inesgalite et la fureur de la mer repliqua thrasyle sont sans doute divertissantes a voir du rivage mais elles sont bien facheuses a ceux qui y sont exposez il est vray repliquat'elle mais si la mer fait perir quelque malheureux elle en divertit cent mille qui la regardent en seurete de plus dit-elle encore cette esgalite qu'on vante tant n'est tres souvent qu'un bon effet d'une mauvaise cause car enfin si on observe bien a parler en general tous ceux qui sont dans cette grande esgalite d'humeur dont vous parlez on trouvera qu'il y a beaucoup de stupidite en quelques uns que les autres sont d'un temperamment si grave et si froid que c'est plus par paresse que par vertu qu'ils ne changent point d'humeur que quelques uns ont une gayete si esgalle et il continue qu ils en paroissent fous et que les autres encore ont une tiedeur insuportable dans l'esprit qui fait que cette belle esgalite ne sert qu'a les rendre esgallement 
 ennuyeux de plus je soustiens encore que bien souvent ces personnes si esgalles ont les sentimens de l'ame bas et rampans et qu'a parler encore en general ceux qui sont d'une humeur un peu egalle et mesme un peu capricieuse ont le coeur plus esleve et plus heroique je scay bien adjousta t'elle qu'il y a des gens qui ont toutes les vertus ensemble et en qui on trouve de l'esprit de la generosite de l'agreement et de l'esgalite mais cela est fort rare et je suis mesme persuadee que pour l'ordinaire si les gens d'un fort grand esprit ont de l'esgalite dans l'humeur elle leur vient par raison plus que par temperamment vous deffendez une mauvaise cause avec tant d'eloquence luy dis-je que si le mesme temperamment qui vous fait inesgalle est celuy qui vous la donne ce feroit grand dommage que vous fussiez d'un autre serieusement dit elle je pense ce que je dis et je ne pense pas me tromper en effet adjousta-t'elle d'ou croyez vous que vienne la bizarrerie et l'inesgalite dont on accuse ordinairement les poetes les musiciens les peintres et tous ceux qui sont profession des arts liberaux est ce a vostre advis que les regles de la poesie les instrumens de musique les couleurs et les pinceaux portent l'inesgalite avec eux nullement mais c'est que le mesme temperamment qui fait bien souvent les grands poetes les grands musiciens et les grands peintres fait aussi bien souvent les humeurs un peu 
 inesgalles et un peu bizarres au reste adjoustat'elle on s'abuse estrangement lors qu'on croit qu'on change tousjours d'humeur sans sujet et sans raison car il est tres vray que la pluspart du temps l'on en a des sujets qui ne paroissent point aux autres en effet quand on a l'imagination vive et l'esprit sensible il ne faut qu'une tres petite chose pour donner un grand chagrin en mon particulier mes propres pensees me mettent en mauvaise humeur et quand je ne suis pas satisfaite de moy je ne la suis de personne et je ne puis aussi satisfaire les autres mais luy dis-je comment est-il possible qu'ayant autant d'esprit qu'il en faut avoir pour parler comme vous faites vous ne l'employez pas a retenir ces mouvements de chagrin qui vous changent l'air du visage et qui sont quelquesfois que de la plus douceet de la plus aimable fille de la terre vous devenez la plus imperieuse et la plus chagrine c'est dit-elle que j'aime tellement la liberte que je ne puis me resoudre d'estre l'esclave de ma raison en une chose presques indifferente et qui ne m'expose point a faire un crime joint que ma raison mesme ne me dit pas que je sois obligee de changer de temperamment car comme je ne connois presques personne qui n'ait quelque chose qui seroit a desirer qu'elle n'eust point il faut que mes amis souffrent mes deffauts comme je souffre les leurs ce mot de deffaut est bien rude repliqua thrasyle pour exprimer une qualite qui se trouve 
 en lysidice si vous consultez lyriane reprit-elle je m'assure qu'elle le trouvera trop doux comme vous n'estes pas en vostre humeur chagrine luy repliquay-je et qu'on vous peut dire aujourd'huy toutes choses je vous assureray sans doute que je ne le trouve pas encore assez fort tant je trouve estrange que vous soyez capable d'une si grande inegalite vous dis-je qui voyez si clair a luger d'autruy qui choisissez si bien vos connoissances et qui avez tant de peine a souffrir ceux qui ne sont que mediocrement honnestes gens ha lyriane s'escria-t'elle que vous me voyez souvent des chagrins qui viennent de ce que je voy des gens qui ne me plaisent pas ou de ce que l'en ay veu ou de ce que je scay que j'en verray ou de ce que je crains seulement d'en voir de grace madame reprit thrasyle faites moy l'honneur de me dire laquelle de ces quatre choses causoit la froideur qui estoit sur vostre visage quand lyriane et moy tommes arrivez ha pour celle la dit elle en riant je suis contrainte d'advouer ingenument que je n'en scay point la raison apres un adveu si sincere nous continuasmes de faire la guerre a lysidice qui entendit si bien raillerie ce jour la qu'elle ne se facha point du tout un moment apres une de mes amies m'estant venu prendre chez lysidice j'y laissa y thrasyle qui y demeura seul car egesipe qui en vouloit sortir me mena au chariot qui m'attendoit j'ay scay depuis par thrasyle mesme que trouvant 
 une si favorable occasion il ne l'avoit pas voulu perdre ne scachant pas quand il pourroit trouver tout a la fois lysidice seule et lysidice en bonne humeur joint aussi que la derniere chose que je dis a cette aimable fille luy en donna encore sujet car vous scaurez qu'apres en avoir dit cent dont il ne me tournent point comme j'estois desja a la porte de la chambre de lysidice ou elle m'estoit venue conduire je me tournay vers thrasyle que je ne scavois pas qui eust de la passion pour elle de sorte que luy adressant la parole si pour vostre malheur luy dis-je en riant vous estes devenu amoureux de lysidice je vous conseillerois de le luy dire aujourd'huy car en l'humeur ou je la laisse je pense qu'on luy peut dire toutes choses sans craindre de la facher le conseil que vous me donnez repliqua thrasyle est peut estre plus dangereux a suivre que vous ne pensez point du tout repliquay-je en continuant de railler car comme lysidice se fache de tout quand elle est en chagrin je suis persuadee qu'elle ne se fache de rien quand elle n'y est pas je ne conseillerois pourtant pas a thrasyle respondit-elle de se fier a l'assurance que vous luy en donnez apres cela je sortis avec egesipe et thrasyle demeura j'ay sceu depuis par luy mesme comme je le disois il n'y a qu'un instant que des que lysidice et luy eurent repris leurs places il se resolut de se descouvrir de sorte que se servant du pretexte que je luy en avois donne 
 sans y penser quelque dangereux que soit le conseil que lyriane vient de me donner luy dit-il je pense pourtant madame que je feray bien de le suivre et'qu'apres vous avoir adoree long temps dans le silence il est juste que vous scachiez enfin quels sont les sentimens que vostre beaute m'a donnez de grace thrasyle repliqua-t'elle n'allez pas vous imaginer que les paroles de lyriane vous engagent e me dire des douceurs car je vous proteste que de l'heure que je parle elle ne scait pas ce qu'elle vous a dit ny ce que vous luy avez respondu je ne scay madame reprit-il si vous avez raison de parler de lyriane comme vous faites mais pour moy je vous proteste reprit il que je scay fort bien ce que je dis et qu'en toute ma vie je n'ay parle plus sincerement que je parle lors que je vous assure qu'il n'y a personne au monde qui ait tant de passion pour vous que j'en ay et que je n'en ay aussi jamais tant eu pour personne ha thrasyle luy dit elle vous m'en dites trop pour estre creu car je suis assuree que vous en avez aime trois plus que vous n'aimerez jamais qui que ce soit en effet poursuivit elle les premieres passions font tousjours les plus fortes et je pense qu'on peut dire que souvent plus on aime moins on scait aimer je ne scay pat madame reprit thrasyle si ce que vous dites arrive souvent mais je scay bien que cela ne m'est pas arrive car enfin j'aimay plus atalie que je n'aimois celle qui avoit cause 
 ma premiere passion j'aimay cleocrite beaucoup plus qu'atalie et j'aimay lysidice plus que je n'ay aime les trois autres apres m'avoir dit repliqua-t'elle en riant les divers degrez de passion que vous avez eus pour trois filles si aimables dites moy encore je vous en prie jusques a quel point vous avez este aime de ces trois belles personnes l'ay creu l'estre de la premiere reprit-il j'ay espere de l'estre des deux autres et je ne l'ay este de pas une cela n'empesche pourtant pas adjousta t'il que je ne me resolve a m'exposer a aimer encore sans esperance d'estre aime de la belle lysidice il faut donc poursuivit elle en souriant que n'estre point aime de ce qu'on aime ne soit pas un aussi grand mal qu'on dit puis que vous vous resolvez de le souffrir si souvent de grace madame reprit thrasyle escoutez un peu plus serieusement ce que je vous dis et faites moy l'honneur de m'aprendre comment vous voulez que je vive pour regler vostre vie respondit elle je n'ay garde de l'entreprendre mais pour regler vos paroles j'en seray bien aise car enfin thrasyle a telle heure me pourriez vous parler comme vous venez de faire que je vous mettrois en estat de desirer de n'avoir jamais parle c'est pourquoy contentez vous d'estre de mes amis sans entreprendre de me persuader que vous estes mon amant de plus j'ay encore a vous dire que vous ne seriez pas aussi heureux que vous pensez si je me resolvois de souffrir d'estre aimee 
 de vous car premierement vous devez estre assure qu'encore que je voulusse que vous m'aimassiez plus que tout le reste de la terre je ferois pourtant tout ce que je pourrois pour ne vous aimer point ou pour ne vous aimer guere mais madame luy dit il vous avez tant blasme l'indifference de cleocrite il est vray dit elle et je la blasme encore car enfin je voudrois qu'elle ne vous eust point aime mais je voudrois que ce fust par vertu et non pas par insensibilite cette distinction est bien delicate repliquat'il mais quoy que ce soit tousjours un estat tres malheureux que de n'estre point aime de la personne qu'on aime je voudrois pourtant madame poursuivit-il estre assure que la belle lysidice se trouvast un jour dans la necessite de faire quelque effort peur ne m'aimer pas vous voyez dit-elle en riant que je commence des aujourd'huy puis que je fais tout ce que je puis pour croire que vous ne m'aimez point et que vous ne me parlez comme vous faites que parce que lyriane vous y a engage ha madame reprit thrasyle ne me faites pas une si grande injustice car si vous me la faisiez je serois oblige de dire a toute la terre que je vous aime afin que vous ne pussiez l'ignorer gardez vous bien repliqua t'elle d'aller faire ce que vous dites car quand il seroit vray que vous m'aimeriez j'aimerois encore mieux estre seule a le scavoir que tant de gens le sceussent ce n'est pas adjousta t'elle que je voulusse faire un secret de 
 vostre passion qui vous fut avantageux mais c'est que la chose du monde que je hairois le plus seroit qu'il y eust quelqu'un qui fust connu de route la cour pour estre mon amant car si je le voulois mal traiter il seroit bon pour luy qu'on ne le sceust pas et si se le voulois souffrir il seroit aussi bon pour moy qu'on ne sceust pas qu'il m'aimast de peur qu'on ne me soubconnast de l'aimer ainsi thrasyle si vous ne m'aimez point il ne faut dire a personne que vous m'aimez puis que ce seroit dire un mensonge inutilement et si vous m'aimez il faut encore ne le dire pas car soit que je vous doive estre douce ou rigoureuse il est esgalement a propos que cette pretendue passion ne soit pas sceue mais madame dit thrasyle je ne la veux dire qu'a vous et pourveu que vous enduriez que je vous en parle je n'en parleray jamais a qui que ce soit de grace dit alors lysidice taisez vous thrasyle ou changez de discours car je sens que mon humeur chagrine me va prendre pour peu que vous continuyez il vaut donc mieux madame luy dit il que je vous quitte devant qu'elle vous prenne et en effet thrasyle voyant arriver compagnie comme il disoit cela se retira sans scavoir ce qu'il devoit craindre ou esperer il s'estima pourtant assez heureux d'avoir descouvert son amour a lysidice il est vray que son bonheur ne dura pas long temps car cette inesgale personne fut si mal satisfaite d'elle mesme apres que thrasyle fut 
 hors d'aupres d'elle et elle s'imagina si bien qu'elle luy avoit parle trop doucement que pour reparer ce manquement la elle se prepara a le traiter tres seurement la premiere fois qu'elle le verroit et en effet elle n'y manqua pas car a peine le regarda t'elle et a peine voulut-elle luy respondre lors qu'il luy parla thrasyle ne put pourtant ce jour la discerner parfaitement si le mauvais traitement qu'il recevoit de lysidice estoit un simple effet de l'inesgalite de son humeur ou de ce qu'il luy avoit dit la derniere fois qu'il l'avoit veue mais a quelques jours de la je luy donnay lieu d'en estre esclaircy par moy comme je m'en vay vous le dire vous scaurez donc madame qu'estant allee chez lysidice je la trouvay dans la chambre de sa mere ou il y avoit une si grande quantite de femmes qu'a peine y pus-je trouver place mais il n'y avoit pas un homme je ne scaurois vous dire de quelle maniere toutes ces dames avoient l'esprit tourne ce jour la quoy qu'il y en eust de fort spirituelles mais je suis contrainte d'advouer que la conversation ne fut pas fort divertissante car enfin on ne par la presques que d'habillemens et de bagatelles et je puis dire que de ma vie je n'ay tant entendu parler pour dire si peu de chose comme je me rencontray aupres de lysidice je pus aisement remarquer le chagrin ou elle en estoit il est vray que je le remarquay avec plaisir parce qu'il luy fit dire cent choses 
 plaisantes comme elle estoit fort ennuyee de cette conversation tumultueuse qui choquoit si fort son inclination il arriva un de ses parens mais ce qu'il y eut de remarquable fut qu'encore que cet homme n'ait pas un de ces esprits eslevez qu'on trouve si rarement et qu'il ne soit que du rang des honnestes gens ordinaires la conversation changea tout d'un coup et devint plus reglee plus spirituelle et plus agreable quoy qu'il n'y eust nul changement a la compagnie sinon qu'il y estoit arrive un homme qui ne parla pas mesme extremement mais enfin sans que je vous en puisse dire la veritable raison on parla d'autre chose on en parla mieux et les mesmes personnes qui m'ennuyoient aussi bien que lysidice me divertirent extremement cependant toute cette compagnie s'en estant allee je demeuray seule avec lysidice qui ne se vit pas plustost en liberte que panant de son humeur chagrine a son humeur enjouee et bien lyriane me dit elle me condamnerez vous encore de preferer la conversation des hommes a celle des femmes et n'estes vous pas contrainte d'advouer que qui escriroit tout ce que disent quinze ou vingt femmes ensemble seroit le plus mauvais livre du monde j'advoue luy dis je en riant que si l'on avoit escrit de suitte tout ce que j'ay entendu dire aujourd'huy ce seroit un bizarre discours pour moy dit-elle il y a des tours ou je suis si irritee contre mon sexe que je suis au desespoir d'en estre principalement 
 quand je me suis trouvee en quelqu'une de ces conversations toutes composees d'habillemens de meubles de pierreries et d'autres semblables choses ce n'est pas adjousta-t'elle que je veuille qu'on ne puisse jamais parler de cela car enfin je suis quelquelfois assez bien coiffee pour estre bien aise qu'on me le die et mes habillemens sont quelquesfois aussi assez beaux et assez bien faits pour trouver bon qu'on me les loue mais je veux qu'on parle peu de ces sortes de choses qu'on en parle galamment et comme en passant sans empressement et sans aplication et non pas comme font certaines femmes que je connois qui passent toute leur vie a ne parler que de cela et a ne penser a autre chose et qui y pensent mesme avec tant d'irresolution que je croy qu'a la fin de leurs jours elles n'auront pas encore determine dans leur esprit si l'incarnat leur sied mieux que le bleu ou si le jaune leur est plus avantageux que le verd j'advoue madame que le discours de lysidice me fit rire et je le trouvay d'autant plus plaisant qu'il est vray qu'il y a une dame a cumes qui n'employe tout son esprit qu'en de pareilles choses qui ne parle jamais que de cela et qui fait conuster sa plus grande gloire en tout ce qui l'environne seulement c'est a dire en la dorure de son palais en la magnificence de ces meubles en la beaute de ses habillemens et en la richesse de ses pierreries apres avoir donc ry de ce que disoit lysidice je voulus prendre 
 l'interest des femmes en general et luy dire que j'estois persuadee qu'il y avoit autant d'hommes que de dames dont la conversation estoit peu agreable il y en a sans doute reprit elle dont l'entretien est insuportable mais il y a cela d'avantageux qu'on s'en deffait plus facilement et qu'on n'est pas oblige d'avoir une civilite si exacte pour eux mais lyriane ce n'est pas de cela dont il s'agit car ce que se vous dis est que les plus aimables femmes du monde quand elles sont un grand nombre ensemble et qu'il n'y a point d'hommes ne disent presques jamais rien qui vaille et s'ennuyent plus que si elles estoient seules mais pour les hommes qui sont fort honnestes gens il n'en est pas de mesme leur conversation est sans doute moins enjouee quand il n'y a point de dames que quand il y en a mais pour l'ordinaire quoy qu'elle soit plus serieuse elle ne laisse pas d'estre raisonnable et ils se panent enfin de nous plus facilement que nous ne nous passons d'eux cependant cela me fait un despit que je ne vous scaurois dire pour moy repliquay-je il me semble que je pourrois vivre sans m'ennuyer quand je ne verrois jamais que de mes amies pourveu qu'elles fussent toutes faites comme lysidice je vous diray si vous le voulez repliqua-t'elle pour respondre a vostre civilite que je ne m'ennuyerois non plus que vous si toutes les miennes estoient comme lyriane mais il faut du moins encore y adjouster pourveu que je ne 
 les visse qu'une a une deux a deux on trois a trois tout au plus car de les voir douze a douze j'aimerois mieux ne voir personne ouy lyriane poursuivit-elle avec le chagrin le plus plaisant du monde quand il y auroit douze lyrianes au monde je ne les voudrois pas voir tous les jours toutes ensemble s'il n'y avoit deux ou trois hommes car quoy que vous ne disiez jamais une chose mal a propos je suis assuree que si vous estiez douze vous en diriez eu que du moins diriez vous comme les autres de ces sortes de choses qui ne veulent rien dire et qui font la conversation si languissante et si ennuyeuse enfin lyriane que voulez vous que je vous die sinon que si vous n'estes fort dissimulee vous serez contrainte d'advouer qu'il y a je ne scay quoy que je ne scay comment exprimer qui fait qu'un honneste homme rejouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable femme de la terre ne le scauroit faire je dis mesme encore plus adjousta-t'elle car je soustiens que quand il n'y a que deux femmes ensemble si elles ne sont en amitie l'une aveque l'autre elles se divertiront moins qu'elles ne seroient si elles parloient chacune avec un homme d'esprit qu'elles n'eussent jamais veu jugez apres cela si je n'ay pas raison de murmurer contre mon sexe en general mais je m'estonne luy dis-je alors en souriant puis que la conversation des honnestes gens vous est si necessaire que vous ne mesnagez un peu 
 mieux celle de thrasyle cependant adjoustay je je m'apercoy que vous le traitez avec autant de froideur que si vous le vouliez bannir thrasyle reprit lysidice en rougissant est sans doute un fort honneste homme et fort agreable mais il m'a donne un sujet de pleinte que je ne luy puis pardonner et que je luy pardonnerois plus facilement si je n'estois pas de l'humeur dont je suis comme j'avois fort envie de scavoir ce qui estoit entre thrasyle et lysidice et que ce qu'elle me disoit augmentoit encore ma curiosite je la pressay fort de me dire ce qu'il luy avoit fait de sorte que voulant se deffaire de moy sans me dire precisement ce qu'elle pensoit thrasyle reprit-elle a fait ou veut faire la chose du monde qui me fait le plus de despit mais luy dis je voila la plus plaisante accusation de la terre car vous ne scavez pas si thrasyle a fait une faute ou s'il ne veut seulement qu'en faire une quoy qu'il en soit dit elle il est criminel car enfin il faut que vous scachiez que selon toutes les aparences il me va faire perdre le plus cher de mes amis et l'homme du monde qui me divertit le plus et il me va brouiller de telle sorte aveque luy que je seray contrainte de ne le voir plus du tout jugez si une personne qui a tant de peine a s'accommoder de la conversation des femmes en general ne doit pas vouloir un mal estrange a thrasyle de luy oster celle d'un si honneste homme que celuy avec 
 qui je rompray bien tost parce qu'il luy plaist je vous advoue madame que lysidice me dit cela d'un air qu'elle augmenta ma curiosite sans me donner pourtant lieu de deviner ce qu'elle vouloit dire de sorte que me mettant a chercher qui pouvoit estre cet homme avec qui thrasyle la mettoit mal je luy nommay tous ceux que je scavois estre de ses amis lysidice me disant tousjours que je ne scauois pas deviner et pour m'embarrasser davantage elle faisoit semblant de s'estonner pourquoy je ne le devinois pas mais luy disois-je quel que soit cet amy avec qui vous devez rompre comment peut-il estre vray que thrasyle vous ait mite mal aveque luy ce n'est pas qu'il m'ait mise mal avec cet amy dont je regrette la perte repliqua-t'elle mais c'est qu'il le met mal aveque moy j'advoue luy dis-je que je ne comprens pas trop bien ce que vous dites car si thrasyle vous a apris des choses de cet amy qui vous donnent sujet de pleinte pourquoy vous pleignez vous du premier et pourquoy regretez vous l'autre c'est me respondit lysidice que j'aurois mieux aime ne scavoir jamais le crime que thrasyle m'a revele que de l'aprendre a condition de me priver de celuy qui l'a commis mais ne scauriez vous luy dis-je innocemment agir avec celuy que thrasyle a accuse comme si vous ne scaviez pas son crime car pourveu qu'il ne scache point que vous le scavez vous ne serez pas obligee 
 en honneur de l'en punir comme thrasyle scauroit repliqua t'elle que je serois capable de pardonner une semblable chose j'en aurois une confusion estrange mais repliquay-je encore si je ne puis scavoir le criminel ne scaurois-je scavoir le crime non me respondit elle en souriant vous ne le scaurez d'aujourd'huy je voudrois pourtant luy dis-je que thrasyle dont je vous ay donne la connoissance ne fust pas mal aveque vous joint que j'advoue que je ne voy pas encore bien clairement par vos propres paroles pourquoy vous le traitez comme vous faites si je parlois pour estre entendue reprit-elle en riant vous m'entendriez sans doute mais comme je parle afin que vous ne m'entendiez pas vous n'avez garde de m'entendre sans mentir luy dis-je lysidice vous estes admirable et l'on peut dire en cette rencontre que vous estes tout a la fois une des plus dissimulees et une des plus sinceres personnes de la terre comme vous me louez et me blasmez en mesme temps je pense reprit elle que je ne dois ny vous remercier ny me pleindre cependant adjousta t'elle ne pensez pas que si je ne vous dis point ce que vous avez la curiosite de scavoir ce soit que je ne vous estime pas assez pour cela mais c'est que suivant l'inesgalite que vous me reprochez si souvent il y a des jours ou je fais un secret de toutes choses et qu'il y en a d'autres ou je n'en fais presques de rien enfin madame je ne pus persuader 
 a lysidice de me parler plus clairement de sorte que n'estant pas obligee a garder fidelite a une personne qui ne se confioit pas en moy j'advoue que j'eus impatience de voir thrasyle afin de tascher de scavoir par luy ce que je n'avois pu aprendre par elle croyant mesme leur rendre office a tous deux de les remettre bien ensemble de sorte que des le lendemain le hazard ayant fait que thrasyle me vint voir je me mis a luy demander pour voir ce qu'il me diroit ce qu'il avoit fait a lysidice qu'elle se pleignoit tant de luy quoy reprit thrasyle lysidice vous a parle de moy en s'en pleignant ouy repliquay-je faisant semblant d'en scavoir plus que je n'en scavois mais aussi poursuivis-je pourquoy luy avez vous dit ce que vous luy distes l'autre jour ce que je luy dis repliqua thrasyle devoit plus l'obliger que la mettre en colere mais encore lyriane adjousta-t'il que vous a-t'elle dit de moy de grace ne me cachez pas la cause de sa froideur si vous la scavez precisement car j'advoue que ce que je luy ay dit ait deu la porter a me traiter comme elle fait je confesse madame qu'entendant parler thrasyle comme il faisoit je creus qu'en effet il avoit adverty lysidice que quelqu'un de ses amis avoit fait ou dit quelque chose qui la devoit facher et que c'estoit par cette raison qu'il disoit que ce qu'il luy avoit dit ne devoit pas l'obliger a le traiter comme elle faisoit de sorte que sans m'amuser a 
 tascher de luy faire dire ce que je pensois scavoir je luy dis que lysidice se pleignoit de ce qu'il estoit cause qu'elle alloit perdre un de ses plus chers amis d'abord cette accusation surprit thrasyle mais un moment apres il creut que lysidice ne m'ayant pas voulu dire qu'il luy avoit parle d'amour avoit invente ce petit mensonge si bien que n'adjoustant nulle foy a mes paroles il me dit qu'il n'estoit pas possible que lysidice pust croire ce qu'elle m'avoit dit car enfin adjousta-t'il bien loin de luy faire perdre un amy je luy en aquiers tous les jours et de la maniere dont je l'aime je voudrois que toute la terre l'adorast elle ne dit pas repliquay-je toute en colere de n'estre point creue que vous la mettez mal avec cet amy mais elle dit que vous avez frit ou dit certaines choses qui mettent cet amy mal avec elle je vous entens encore moins que je ne faisois reprit thrasyle car je scay bien que naturellement je ne suis pas malfaisant et je scay encore mieux que je n'ay dit mal de personne en parlant a lysidice il faut donc repris-je que quelqu'un vous ait rendu un mauvais office aupres d'elle mais lyriane interrompit-il avez vous bien entendu ouy thrasyle repliquay-je et je vous dis que si vous ne vous justifiez aupres de lysidice vous n'y elles pas trop bien et comment me puis-je justifier respondit il d'une accusation que je n'entens pas pour vous donner lieu de le faire repris-je je vous permets de luy dire que je vous ay apris 
 qu'elle se pleint de vous et qu'elle dit que vous elles cause qu'elle rompra bientost avec un de ses plus chers amis car comme elle ne m'a pas fait un secret de la pleinte qu'elle m'a fait de vous et qu'au contraire elle a fait un mistere d'une chose ou je ne m'imagine pas qu'il y en ait je veux bien que vous luy disiez ce que je vous ay dit afin de vous justifier ou de ce que vous luy avez dit ou de ce que quelqu'un vous a fait dire je dis cela si fortement a thrasyle qu'il n'osa ne me croire pas joint que trouvant plus de douceur a penser que lysidice s'estoit offencee de quelque autre chose que de la declaration d'amour qu'il luy avoit faite il ne s'amusa pas davantage a examiner si ce que je luy disois pouvoit estre ou n'estre pas et il se resolut d'aller lendemain chez lysidice comme en effet il y fut il fut mesme si heureux qu'il la trouva en estat de la pouvoir entretenir seule il ne fut donc pas plustost aupres d'elle que prenant la parole ayant sceu par lyriane luy dit-il que vous vous pleignez de moy et que vous m'accusez de vous faire perdre le plus cher de vos amis je viens madame vous suplier de me dire si ce qu'elle m'a dit est vray ouy repliqua-t'elle brusquement j'ay die tout ce que lyriane vous a dit mais je n'ay pas encore dit tour ce que j'ay pense la dessus quoy madame reprit thrasyle vous avez dit que je vous fais perdre un amy moy qui pane toute ma vie a dire mille choses de vous capables de vous faire aimer par 
 ceux mesmes qui ne vous connoissent point mais encore que vous ay-je dit de cet amy pour le mettre mal aveque vous vous m'avez dit la chose du monde repliqua-t'elle la plus propre a me faire rompre aveque luy du moins madame reprit-il voudrois-je bien scavoir quel est cet amy a qui j'ay rendu mauvais office sans en avoir le dessein vous le scaurez bien tost dit-elle car tout le monde scaura que je ne le verray plus mais madame respondit thrasyle si cet amy est criminel vous avez tort de le regreter et de me punir de sa faute lyriane m'a desja dit inutilement la raison que vous me dites reprit-elle car j'en ay une plus forte qui la destruit eh de grace madame reprit thrasyle dites moy qui est cet amy que je vous oste et avec qui vous voulez rompre a ma consideration c'est vous mesme repliqua t'elle en rougissant de colere qui polluiez jouir de mon amitie toute vostre vie et qui me forcez malgre que l'en aye a vous bannir et a me priver pour tousjours de vostre conversation qui m'estoit fort agreable et que je ne puis plus endurer quoy madame reprit thrasyle fort surpris je suis cet amy avec qui vous voulez rompre ouy respondit-elle vous l'estes mais de grace madame repliqua-t'il que vous ay-je dit contre moy mesme qui vous oblige a me hair vous m'avez dit que vous m'aimez respondit elle et cela suffit du moins voudrois-je bien scavoir reprit-il si vostre colere vient 
 de ce que je vous aime ou de ce que j'ay eu la hardiesse de vous le dire elle vient sans doute de ce que vous me l'avez dit respondit-elle car a parler avec sincerite on ne se fache guere d'estre aimee mais si la passion que j'ay pour vous repartit thrasyle n'est pas ce qui vous irrite et que ce ne soit que les paroles dont je me sers pour vous l'exprimer qui vous fachent je n'ay madame qu'a ne vous en parler plus et qu'a me contenter de vous la faire connoistre par mes regards par mes soins par mes services et par toutes mes actions si vous aviez fait ce que vous dites que vous voulez faire reprit elle nous serions encore bien ensemble mais le passe ne se pouvant rapeller il n'y a pas moyen que je me resolve a faire ce que vous voulez et en effet thrasyle ne put rien obtenir de lysidice ce jour la et il se separa d'avec elle dans la croyance qu'elle voit rompre aveque luy lysidice de son coste croyant aussi qu'elle ne le vouloit plus voir au sortir de chez elle thrasyle vint me trouver mais a peine le vis-je que mourant d'impatience de scavoir qui estoit cet amy avec qui lysidice vouloit rompre et bien luy dis-je scavez vous le nom de celuy a qui on dit que vous avez rendu de si mauvais offices ouy lyriane me die il je le scay et je viens icy pour vous le dire afin que vous le pleigniez vous voyez donc bien luy repliquay-je que je ne mentois pas du moins reprit-il froidement croiyez vous dire une verite 
 de grace luy dis-je expliquez moy donc cet enigme et ne l'embrouillez pas davantage thrasyle se voyant alors presse par moy et esperant quelque soulagement a estre pleint se mit a me dire quelle estoit la passion qu'il avoit pour lysidice et a me demesler en suitte tout ce qui c'estoit passe entre eux me faisant comprendre que cet amy que lysidice vouloit bannir et luy n'estoient qu'une mesme chose mais a peine thrasyle eut il acheve de parler que je m'escriay en le pleignant ha thrasyle luy dis-je que je vous pleins d'estre amoureux de lysidice pleignez moy dit-il y de ce que je n'en suis point aime et ne me pleignez pas de ce que je l'aime je vous assure luy respondis-je que de quelque facon que se considere la chose je vous trouve a pleindre et je ne scay mesme si vous ne seriez point moins malheureux si lysidice rompoit presentement aveque vous que si elle se resoud a souffrir que vous continuyez de l'aimer car enfin thrasyle veu l'inesgalite de son humeur je prevois que vous aurez d'estranges choses a souffrir pourveu qu'elle souffre que je l'aime repliqua-t'il je me resous a tout endurer apres cela j'advoue que je fis ce que je pus pour obliger thrasyle a se detacher de lysidice mais ce fut inutilement cependant il me demanda la grace de se pouvoir pleindre aveque moy des maux qu'il prevoyoit qu'il faudroit qu'il souffrist ce que je luy accorday et en effet depuis cela il y a tousjours eu beaucoup 
 d'amitie entre luy et moy et jusques au point que je me puis vanter d'avoir sceu ses plus secrettes pensees mais pour en revenir a lysidice vous scaurez qu'encore qu'elle creust avoir resolu de bannir thrasyle il y eut autant d'irresolution dans son esprit sur ce sujet qu'il y avoit d'inesgalite dans son humeur mais enfin madame pour ne m'amuser pas a dire tant de choses inutiles thrasyle ne fut point banny et lysidice se trouva un jour en humeur si douce pour luy qu'elle luy permit de l'aimer il est vray que je pense pouvoir dire qu'elle ne luy accorda cette grace que pour avoir droit de luy faire sentir avec plus de douleur toutes ses inegalitez en effet je ne pense pas que depuis cela thrasyle ait passe un jour entier sans s'apercevoir que je luy avois dit vray en luy predisant que la passion qu'il avoit pour lysidice luy donneroit bien de la peine je suis toutesfois obligee d'advouer que toutes ses heures n'ont pas este esgalement mauvaises mais je pense pourtant pouvoir dire qu'il a plus souffert en aimant lysidice qu'il n'avoit fait en aimant les trois autres personnes qui avoient desja regne dans son coeur et que la coquetterie de la premiere l'engagement de la seconde et l'indifference de la derniere ne luy ont pas donne tant de peine que l'inesgalite de lysidice car enfin il ne scavoit jamais quand il ne la voyoit point en quel estat il estoit avec elle et il ne pouvoit respondre en quelle disposition il trouveroit son esprit 
 quand il la reverroit il y avoit des jours ou il croyoit avoir beaucoup de part a son coeur elle luy disoit cent choses particulieres et les luy disoit obligeamment de sorte qu'il luy sembloit qu'il estoit prest d'estre assure d'en estre aime mais quelque bien qu'il se fust separe d'avec elle il luy est arrive plus d'une fois de la trouver la plus chagrine la plus fiere et la plus froide personne du monde quand il la revoyoit je dis mesme encore plus car il est arrive tres souvent que lysidice estant entree dans son cabinet en fort belle humeur en est ressortie en chagrin et pour porter son inesgalite encore plus loin elle a eu plusieurs conversations avec thrasyle qu'elle n'a pas finies en la mesme assiette d'esprit qu'elle les avoit commencees sans que les choses qu'il luy disoit deussent l'avoir fait changer d'humeur quand elle estoit douce elle louoit tout ce que faisoit thrasyle et ne se faschoit de rien et quand elle estoit en chagrin elle blasmoit tout ce qu'il disoit et se faschoit de toutes choses tantost elle se pleignoit que sa passion pour elle faisoit trop d'esclat dans le monde une autre fois elle vouloit qu'il fist cent choses capables de la faire connoistre a toute la terre et il est arrive tres souquent qu'il a este fort brouille avec elle pour avoir obei a quelque commandement qu'elle luy avoit fait parce qu'ayant change d'humeur depuis qu'il l'avoit receu elle avoit aussi change de sentimens je me souviens d'un jour entre les autres que lysidice 
 estoit la plus charmante personne de la terre et la plus complaisante et que venant a parler de festes de plaisirs et de promenades devant cinq ou six personnes qu'elle aimoit fort chacun proposa une espece de divertissement selon son goust de sorte que lysidice venant a parler a son tour apres avoir escoute tout ce que les autres avoient dit trouva a redire a tous les plaisirs qu'ils avoient proposez n'y en ayant aucun qu'elle ne trouvast accompagne de quelque incommodite pour le bal elle disoit que bien souvent la peine de se parer la presse qu'on y trouvoit le veiller extremement tard le depit qu'une autre dance davantage et recoive plus de louanges surpassoit le plaisir qu'on y avoit que pour la musique elle portoit la melancolie avec elle ou du moins attachoit si fort l'esprit que tant qu'elle duroit on ne pouvoit faire autre chose que l'escouter joint aussi que la peine de louer les musiciens suivoit tousjours le plaisir de la musique que pour les grands festins ils luy estoient insuportables par cette abondance rassasiante qui en est inseparable et par cette diversite prodigieuse qu'on y voit qui oste la liberte du choix en donnant trop a choisir avouant toutesfois que la promenade touchoit fort son inclination pourveu que ce fust en un beau lieu avec des personnes choisies et commodes que neantmoins pour conter tout le monde elle eust voulu imaginer une feste ou tous les plaisirs 
 qu'on avoit proposez se trouvassent sans estre accompagnez des incommoditez qui les suivent mais encore luy dis-je comment imagineriez vous la chose je voudrois premierement dit-elle choisir un de ces jardins admirables ou il y a des fontaines jalissantes des cascades des ruisseaux des allees sombres des allees discouvertes de grands parterres des cabinets solitaires et tout ce qu'on voit aux beaux jardins je voudrois encore qu'en ce lieu la il y eust une belle maison mais apres cela il faudroit que j'eusse la liberte de nommer toutes les personnes qui seroient de cette partie que je choisirois si bien que non seulement elles ne m'ennuyeroient pas mais que je ne les ennuyerois point et qu'elles ne s'ennuyeroient pas les unes avec les autres et suitte je voudrois pour n'estre point embarrassees a se parer que les dames fussent en deshabille qu'on eust autant de chariots qu'il en faudroit pour n'estre pas trop pressees que le partage de la compagnie se fist a propos que chaque chariot fust remply de ceux qui aimeroient le mieux a estre ensemble qu'on n'eust point la peine de se lever trop matin et qu'on arrivast au lieu ou on iroit justement pour avoit le loisir de voir la maison avant que de se mettre a table de plus je voudrois que ce repas la fust de choses exquises sans y avoir rien de superflu qu'il y eust de l'ordre et de la proprete et que l'odeur des fleurs purifiast 
 celle qui suit les festins je voudrois encore que durant le disner on entendist une de ces musiques rejouissantes que sont propres a esveiller l'esprit plustost qu'a attendrir le coeur et que cette musique fust dans une tribune afin d'estre delivree comme je l'ay desja dit de l'embarras des musiciens et des louanges qu'on est oblige de leur donner quand on les voit de plus pres en suitte se voudrois qu'on passast dans un apartement frais et propre ou la conversation se feroit jusques a ce que le soleil permist de se promener apres quoy chacun suivroit son inclination toute la compagnie choisissant les lieux qu'elle aimeroit le plus puis quand le soir seroit venu on souperoit comme on auroit disne mais en lieu ou l'on pourroit ouir le bruit des fontaines au sortir de table on retourneroit se promener pour contenter celles qui aimeroient fort a dance on feroit pendre deux ou trois cens lampes de cristal a tous les arbres d'une grande alice afin de la bien esclairer apres quoy celles qui auroient envie de dancer danceroient la musique estant dans quelque petit bois proche pour n'embarrasser point l'allee fans que cela peust empescher ceux qui voudroient s'aller asseoir deux a deux ou trois a trois au bord de quelque fontaine de suivre leur inclination en suitte dequoy sans partir de la ny de trop bonne heure ny trop tard je voudrois revenir a cumes apres avoir jouy de tous les plaisirs innocens sans 
 avoir eu la peine qui les suit d'ordinaire lysidice ayant acheve de parler tout le monde tomba d'accord qu'une journee passee de la maniere qu'elle venoit de dire seroit fort agreablement passee mais reprit thrasyle ce n'est pas assez que d'imaginer qu'on la peust passer ainsi car pour bien faire il la faut passer effectivement de cette sorte en mon particulier adjousta-t'il je m'offre a fournir le jardin la musique et les deux repas dont la superfluite doit estre bannie lysidice oyant l'offre que faisoit thrasyle fut la premiere a l'accepter et la chose alla de facon qu'elle fut resolue thrasyle se chargeant de tout le soin de feste et lysidice du choix des personnes qu'elle choisit en effet telles qu'il luy plut enfin madame elles furent toutes adverties le jour fut pris thrasyle disposa toutes les choses necessaires selon l'intention de lysidice excepte qu'il ne demeura pas dans les bornes qu'elle avoit prescrites pour ce qui regardoit la table car il fit preparer deux magnifiques repas ce jour de plaisir estant donc arrive toutes les dames estant prestes et tous les chariots attelez tout d'un coup la bizarrerie prend a lysidice et luy prend de telle sorte qu'apres s'estre fait faire un habillement neuf pour ce jour la qui estoit le plus galant et le plus joly du monde apres dis-je estre habillee et avoir mis son voile pour sortir elle change d'advis se deshabille se met au lit et m'envoye prier de faire ses excuses a la compagnie disant 
 qu'elle se trouvoit mal mais au lieu de faire ce qu'elle disoit je fus chez elle ou je la trouvay la plus despite et la plus chagrine que je l'eusse jamais veue comme je la connoissois bien et que j'avoit trouvee dans son anti-chambre qu'elle n'estoit point malade je me mis en aprochant de son lit a en retrousser les rideaux et a ouvrir toutes les fenestres voyons luy dis-je voyons dans vos yeux si le mal dont vous vous pleignez est feint on veritable car c'est d'eux et non pas de vostre bouche que je le veux scavoir mais madame au lieu de voir une personne abatue je vy un teint qu'on avoit eu soin qui eust toute sa fraischeur et tout son esclat et je vy encore aux boucles de ses cheveux qu'elle avoit pris la peine de se bien coiffer de sorte que sans attendre sa responce non non luy dis-je lysidice vous n'estes point malade c'est pourquoy vous n'avez qu a vous resoudre de venir car je ne vous laisseray point en repos si vous ne vous relevez promptement d'abord elle voulut me respondre avec une voix pleintive mais voyant que je ne croirois pas facilement qu'elle fust malade tout d'un coup elle m'advoua qu'elle ne l'estoit pas mais que c'estoit qu'elle ne vouloit pas aller ou nous allions quoy lysidice m'escriay-je apres avoir propose une partie apres l'avoir faite apres avoir choisi les personnes que vous avez voulu qui en fussent apres avoir engage thrasyle a une chose de cette nature apres qu'il en a fait la despense et qu'il 
 l'a faite seulement pour l'amour de vous vous luy feriez un tour comme celuy-la ha lysidice je ne le scaurois endurer et il faut absolument que vous veniez si cette feste estoit pour une autre reprit-elle j'irois mais comme je ne puis pas ignorer qu'elle est pour moy je n'y veux point aller et je n'iray pas car enfin je ne scay rien de plus de descontenancant que d'estre la dame pour qui la feste se fait mais luy dis-je quand elle fut resolue ne scaviez vous pas qu'elle se feroit pour vous ouy dit elle et je m'y engageay sans y penser et ce matin luy repliquay-je quand vous vous estes si bien coiffee vous n'y pensiez donc pas encore il est vray respondit-elle mais une de mes femmes en m'habillant m'ayant dit qu'une fille qui est a une des dames qui doivent estre de cette partie luy avoit dit que sa maistresse n'auroit point de part a l'obligation qu'on devoit avoir a thrasyle et que c'estoit moy qui la luy devois avoir toute entiere le despit m'a pris et j'ay veu qu'en effet j'avois este fort inconsideree d'aller souffrir que thrasyle fist cette feste et qu'il n'y a rien de plus impertinent que de s'aller mettre en estat de devoir a un homme tout le plaisir qu'il donne a une grande compagnie et de luy devoir tenir conte de tout ce qui s'y passe d'agreable et de toute la satisfaction qu'y recoivent des gens a qui on ne se soucie pas trop d'en donner en effet adjousta-t'elle il faudroit que je deusse a thrasyle toute la bonne 
 chere que seroient ceux qui sont de cette feste si j'y allois que je luy sceusse gre de tout le plaisir qu'ils auroient a la musique de celuy qu'ils prendroient a dancer que je contasse jusques aux lampes qui esclaireroient l'allee ou le bal se feroit et je ne scay mesme s'il ne faudroit pas encore luy avoir obligation de la fraischeur du soir et du bruit des fontaines ha lyriane je ne scaurois me resoudre a devoir tant de choses et j'aimerois mieux les payer que de les reconnoistre comme il faudroit que je fisse c'est pourquoy lyriane quelque amitie que j'aye pour vous je ne veux point devoir a thrasyle tout le plaisir qu'il vous donnera aujourd'huy mais est-il possible luy dis-je que ce soit lysidice qui parle ouy reprit-elle et je vous respons de plus que c'est lysidice plus opiniastre qu'elle ne le fut de sa vie vous voulez donc repliquay-je faire desesperer thrasyle il fera en si bonne compagnie respondit-elle qu'il se consolera aisement de ce que la mienne luy manquera vous seriez bien attrapee luy dis-je si cela estoit car je suis assuree que vous voulez bien qu'il sente l'affront que vous luy faites je ne scay ce que je veux dit elle si ce n'est que vous vous en alliez et que vous me laissiez en repos mais repris-je si vous ne considerez point thrasyle considerez vous vous mesme et pensez ce qu'on dira de vostre procede on en dira ce qu'on voudra repliqua-t'elle pourveu que je face ce que je veux en achevant de prononcer ces paroles 
 thrasyle qui croyoit la venir prendre entra dans sa chambre bien surpris de la trouver au lit comme il la connoissoit desja aussi bien que moy il s'imagina aisement que son humeur bizarre la tenoit neantmoins il n'en tesmoigna rien d'abord et se contenta de luy demander d'ou venoit qu'elle estoit si paresseuse adjoustant en souriant qu'il estoit pourtant en quelque facon juste se fist attendre afin de faire voir que c'estoit pour elle que la feste estoit faite il paroistra bien dit-elle que je n'y prens par toute la part que vous m'y voulez donner puis que je ne m'y trouveray point mais madame luy dit-il quel changement est-il arrive depuis hier au soir n'accusez point lysidice de changement repris-je toute en colere car je vous assure que la raison pourquoy elle ne veut point aller ou elle vous a promis n'est autre chose sinon qu'elle est tousjours elle mesme elle voulut alors soustenir a thrasyle qu'elle estoit malade mais il ne la creut pas et il n'est rien de tendre de fort et de persuasif qu'il ne luy dist pour l'obliger a ne luy donner pas la douleur qu'elle sembloit estre resolue de luy faire recevoir toutesfois ce fut inutilement qu'il parla thrasyle voyant donc qu'il me gagnoit rien luy proposa de remettre la partie a un autre jour mais elle s'y opposa avec une force estrange en suitte dequoy la colere prenant a thrasyle il luy dit qu'il n'iroit donc non plus qu'elle et je fus plus d'un quart d'heure a croire ny que celle pour 
 qui la feste estoit faite ny que celuy qui la faisoit n'iroient pas au lieu ou elle se devoit faire mais a la fin lysidice dit si fortement a thrasyle qu'elle vouloit qu'il y allast et qu'elle n'y vouloit point aller qu'il falut qu'il obeist ainsi nous laissasmes lysidice et nous fusmes ou elle voulut que nous allassions le vous laisse a penser madame en quelle humeur fut thrasyle tout le jour il suporta pourtant cette cruelle avanture avec une patience admirable et tout inconstant qu'on le dit estre il ne rompit pourtant pas encore avec lysidice quoy que selon moy il en eust des lors assez de sujet au contraire il me pria instamment de dire a la compagnie que lysidice se trouvoit effectivement mal de peur qu'on ne dist quelque chose d'elle qui ne luy fust pas avantageux mais ce qu'il y eut de rare fut que le lendemain cette injuste fille luy voulut persuader qu'il s'estoit fort bien diverti quoy qu'il eust paru fort melancolique et luy reprocha comme un crime d'avoir obei au commandement qu'elle luy avoit fait de ne rompre pas la partie et d'aller recevoir les dames qu'elle avoit choisies cependant son humeur chagrine estant dissipee elle apaisa thrasyle facilement il oublia ce qui s'estoit passe et continua de l'aimer mais comme il n'avoit pas este possible que la bizarrerie de lysidice n'eust esclate elle fit esclater l'amour de thrasyle pour elle et une ennemie de lysidice dit un jour malicieusement qu'une personne qui 
 croyoit avoir droit de faire un tour a thrasyle comme celuy-la vouloit sans doute bien regner dans son coeur de sorte qu'elle ne dit pas seulement que thrasyle aimoit lysidice elle dit encore que lysidice n'estoit pas marrie que thrasyle l'aimast cette personne dit cela devant tant de monde que quelques amies de lysidice l'en advertirent si bien que sans considerer que c'estoit son ennemie qui parloit ainsi elle agit comme si toute la cour en eust parle et ordonna a thrasyle de ne la voir plus du tout elle adoucit pourtant cet arrest et elle se contenta de obliger a ne la voir plus tant chez elle si bien que thrasyle ne pouvant faire autre chose que luy obeir chercha du moins pour se consoler toutes les occasions de la voir ailleurs soit au temple soit en promenade ou aux visites qu'elle faisoit ainsi quoy qu'il ne la vist pas chez elle il la voyoit pourtant fort souvent il ne jouit toutesfois pas long temps de cette douceur avec tranquillite car lysidice passant de sa bonne humeur a la mauvaise qui la tenoit si souvent commenca d'agir avec thrasyle comme si elle eust oublie qu'elle luy avoit commande de n'aller plus chez elle que rarement et qu'elle creust qu'il la negligeast et qu'il eust change de sentimens quoy qu'il fust vray qu'il ne l'eust jamais tant aimee cependant thrasyle se voyant si mal-traite ne scavoit a quoy en attribuer la cause et ne scavoit par ou la scavoir car elle ne la luy vouloit point dire et je pense 
 mesme qu'il eust este long temps sans la deviner si le hazard n'eust fait que m'estant venu voir durant que lysidice estoit aveque moy je vins fortuitement a dire parlant d'un homme de nostre cour qu'il estoit allez de mes amis de vos amis reprit brusquement lysidice et comment cela peut-il estre puis que je ne l'ay jamais veu chez vous je ne vous dis pas repliquay-je que ce soit le plus cher de mes amis mais cela n'empesche pas que le voyant presques tous les jours en cent lieux differens je ne puisse parler de luy comme je viens de faire ha lyriane s'escria-t'elle vous vous abusez estrangement car enfin selon mes sentimens quand je vous verrois tous les jours chez philoxene si je ne vous voyois dans ma chambre je vous regarderois tousjours comme l'amie de mon amie et non pas comme la mienne mais si lyriane ne cherchoit que lysidice chez philoxene reprit thrasyle qu'en diriez vous je dirois qu'elle perdroit sa peine repliqua t'elle parce que je ne luy en aurois nulle obligation car enfin poursuivit-elle il y a une si notable difference des gens qu'on voit chez soy a ceux qu'on voit chez les autres que je ne les puis mettre en comparaison ny les regarder jamais comme mes veritables amis mais seulement comme je l'ay desja dit comme les amis de mes amis et non pas comme les miens en effet adjousta t'elle tant qu'on est chez une autre on n'est pas maistresse de la conversation et il faut la laisser 
 aller comme il plaist a celle chez qui on est de plus tant que vous n'estes pas chez vous vous estes oblige a voir mille gens qui ne se soucient point de vous rencontrer et qui quelquesfois voudroient ne vous trouver pas ou ils vous trouvent de sorte que le chagrin me prenant bien souvent fait que je passe les apresdisnees entieres sans parler et il y a une si notable difference de lysidice chez autruy ou de lysidice dans sa chambre qu'on peut dire que ce sont deux lysidices il n'est pas tousjours besoin repris-je en riant que vous sortiez de chez vous pour estre differente de vous mesme quoy qu'il en soit dit-elle je suis assuree que vous ne me scauriez nier qu'il ne soit incomparablement plus doux d'avoir bonne compagnie chez soy que de la trouver ailleurs et qu'on n'ait mesme plus d'esprit dans sa chambre que dans celle d'un autre de sorte madame reprit thrasyle que suivant ce que vous venez de dire je ne suis plus que l'amy de vos amie n'en doutez nullement repliqua-t'elle et de l'heure que je parle je vous regarde comme un amy de lyriane chez qui je suis et point du tout comme estant le mien car enfin je vous declare que tous les gens que je trouve par tous les lieux ou je vay ne font jamais nulle impression particuliere dans mon coeur et que je les verrois un siecle sans les regarder comme ayant nul droit a leur amitie aussi quand je parle de ces sortes de gens je les mets au nombre de mes 
 connoissances et non pas au nombre de mes amis mais madame reprit thrasyle si une personne avoit deffendu a un de ses amis de la voir chez elle perdroit-il cette glorieuse qualite en suivant ses volontez ouy repliqua-t'elle s'il luy avoit obei sans peine en une chose ou l'on peut desobeir sans desobliger celle qui a fait le commandement je connois un de vos amis repliqua-t'il a qui je donneray ce conseil ne vous hastez pas tant dit-elle car peutestre le conseil que je donne en general n'est-il pas bon pour celuy dont vous parlez en particulier et en effet madame thrasyle s'en aperceut bien car ayant voulu aller le lendemain chez lysidice elle le mal traita horriblement et entreprit de luy vouloir persuader que puis qu'il avoit pu se resoudre a ne la voir presques plus chez elle il ne la devoit plus voir en nulle part de sorte qu'ils eurent un effroyable demesle qui finit pourtant aparamment a l'advantage de thrasyle car depuis cela il eut la permission de la revoir chez elle comme auparavant mais madame ce fut pour le faire plus souffrir que jamais estant certain que je ne pense pas qu'il ait passe un jour sans que l'inesgalite de cette capricieuse fille luy ait fait endurer quelque nouveau suplice ce qu'il y avoit de plus cruel pour luy estoit qu'elle avoit de si bonnes et de si agreables heures qu'il ne pouvoit venir a bout de desgager son esprit car enfin me disoit-il un jour que je luy voulois persuader de 
 ne s'y attacher pas d'avantage si elle n'en avoit que de mauvaises il me seroit aise de rompre les liens qui m'attachent a son service mais lyriane si vous scaviez combien elle est aimable quand elle le veut estre vous ne vous estonneriez pas de ce que je l'aime malgre toute sa bizarrerie en effet disoit il encore on diroit qu'elle prend plaisir a me donner durant ces heureux instans autant d'amour qu'il en faut pour ne la hair pas quand son humeur chagrine la prend et pour la pouvoir souffrir avec patience cependant je m'apercoy bien que cette douceur ne sert qu'a me rendre plus miserable et qu'a me faire souffrir plus long temps voila donc madame de qu'elle facon lysidice vivoit avec thrasyle qui s'obstina si long temps a souffrir ses inegalitez que j'ose dire que tout autre que luy l'auroit abandonnee plustost je suis pourtant persuadee que sans la derniere chose qu'elle luy fit il l'aimeroit encore malgre ses caprices mais pour celle-la il ne la put endurer et certes je pense qu'il eut raison car enfin madame il faut que vous scachiez que thrasyle l'ayant trouve un jour en une de ces heures favorables ou il n'y avoit que de la douceur dans son esprit et que de la civilite en toutes ses paroles il fit tant qu'il l'obligea a luy permettre de faire parler a ses parens de son mariage avec elle il n'eut pas plustost obtenu ce qu'il demandoit que transporte de joye il fut trouver nyside car il y a long temps qu'il n'a 
 plus de pere et la pressa et la conjura d'agir pour luy si bien que nyside qui aime tendrement son fils ne songeant qu'a le satisfaire fit parler aux parens de lysidice qui trouverent que cette alliance luy estoit fort avantageuse de sorte que s'imaginant bien que thrasyle ne leur auroit pas fait parler sans scavoir ses sentimens auparavant veu comme il vivoit avec elle depuis long temps ils recevrent la proposition qu'on leur sit avec joye ne doutant nullement que lysidice ne la receust aussi bien qu'eux la chose n'alla pourtant pas ainsi car enfin madame cette inesgale fille ayant change d'humeur depuis que thrasyle l'avoit quittee ne vouloit desja plus ce qu'elle avoit voulu il est vray qu'elle luy escrivit un billet pour revoquer la permission qu'elle luy avoit donnee mais il ne le receut qu'un quart d'heure apres avoir receu la favorable responce que les parens de lysidice avoient rendue a nyside je vous laisse a penser madame quelle surprise deust estre celle de thrasyle mais il fut encore bien plus estonne lors qu'il sceut que lysidice avoit declare qu'elle ne vouloit point se marier et qu'il aprit par nyside que les parens de cette fille luy estoient venus faire des excuses de s'estre tant engagez sans scavoir la volonte de celle qui avoit le principal interest a la chose dont il s'agissoit vous pouvez juger madame combien thrasyle sentit l'affront que lysidice luy faisoit recevoir et si l'aimant autant qu'il l'aimoit 
 il ne devoit pas avoir assez de colere pour cesser affectivement de l'aimer aussi le despit qu'il eut de cette cruelle avanture fut-il si grand qu'il fit un serment solemnel de n'aller plus jamais chez lysidice et de rompre absolument avec elle je pense pourtant qu'il auroit viole son serment si je ne l'en eusse empesche mais comme je connoissois quelle estoit l'humeur de cette inesgale personne je le confirmay si puissamment dans le dessein de ne renouer point avec elle qu'il se resolut de l'executer comme il avoit desja esprouve que l'absence estoit un assez grand remede pour guerir de semblables maux il partit de cumes et en partant il me laissa un billet pour lysidice qui estoit a peu pres en ces termes
 
 
 thrasyle a lysidice 
 
 
 puis que je n'ay pu estre aime de vous en vous aimant avec une esgalle violence depuis que j'ay commence de vous servir il pourra estre qu'en changeant de sentimens vous en changerez aussi et que vous regreterez malgre vous ce que vous avez voulu perdre quoy qu'il en soit je parts avec la resolution de ne r'entrer jamais dans cumes que se ne vous aye bannie de mon coeur soyez donc assuree que si vous m'y revoyez quelque jour vous m'y reverrez sans vous aimer et que si vous 
 ne m'y revoyez pas ce sera parce que je n'auray pu me delivrer de la plus ardente passion dont personne ait jamais este capable 
 
 
 thrasyle 
 
 
lors que thrasyle me donna ce billet pour lysidice je connus qu'il eust bien voulu en avoir responce mais j'advoue que je creus que pour son repos je ne devois pas la presser de luy respondre de peur que si elle luy eust escrit a une de ses bonnes heures elle ne l'eust r'engage a l'aimer cependant comme il avoit souhaite qu'elle eust ce qu'il luy avoit escrit je le luy rendis et je le luy fis lire en ma presence apres quoy me mettant a luy faire mille reproches je le pressay estrangement de me dire pourquoy elle avoit accorde a thrasyle la permission qu'elle luy avoit donnee puis qu'elle estoit dans les sentimens ou elle disoit estre lors que je la luy donnay dit-elle je croyois en effet que je voulois ce que je luy disois mais apres venant a penser a cet engagement qui doit durer toute la vie j'ay connu qu'il y avoit de la folie a une personne qui ne pouvoit respondre le matin de quelle humeur elle sera le soir de croire que ce qui luy plaist aujourd'huy luy plaira a la fin de sa vie et qu'ainsi ce seroit me rendre peut estre malheureuse sans rien contribuer a la felicite de thrasyle car enfin lyriane me disoit-elle quand je songe a l'effroyable inquietude qui me prend quelquesfois lors que je suis en 
 conversation en des lieux d'ou je ne puis sortir quand la fantasie m'en prend et que je songe en suitte quel seroit mon desespoir si apres avoir espouse thrasyle je venois a changer de sentimens je vous proteste que quelque estime que j'aye pour luy je suis bien aise qu'il soit hors de cumes et qu'il s'en faut peu que je ne desire qu'il y revienne des demain par la raison qu'il me dit a la fin de son billet lysidice rougit pourtant en prononcant ces dernieres paroles et rougit d'une maniere qui me fit connoistre que son coeur ne les advouoit pas cependant comme elle est glorieuse elle ne m'en dit pas d'avantage et j'escrivis a thrasyle comme il luy faloit escrire pour achever de le guerir il ne fut toutesfois pas si tost delivre de la passion qui le tourmentoit mais pendant son absence je connus que lysidice se souvenoit de ce qu'il luy avoit escrit et qu'elle croyoit bien que ce qui l'empeschoit de revenir estoit qu'il estoit tousjours amoureux d'elle ce qui me le sit juger tut que philoxene s'en allant aux champs vers le lieu ou droit alors thrasyle vint ma dire adieu comme lysidice estoit dans ma chambre de sorte que venant a parler de la solitude ou elle alloit je luy dis que je la trouvois bien heureuse d'avoir un aussi honneste homme que thrasyle dans son voisinage il y a desja si long temps qu'il est hors de cumes reprit philoxene qu'il y a aparence qu'il ne sera plus guere a la campagne puis que vous y serez reprit lysidice en souriant 
 il y a lieu de croire qu'il n'en partira pas si tost pour moy repliquay-je malicieusement voulant faire connoistre a lysidice que je l'entendois bien je fuis d'opinion opposee a la vostre car je trouve que philoxene est bien propre a faire que thrasyle revienne plustost a cumes que vous ne pensez j'advoue dit alors philoxene que je n'entens pas trop ce que vous dites car il semble que vous me veuilliez louer toutes deux cependant vous me dites des choses toutes contraires c'est un enigme luy dis je que je vous expliqueray a vostre retour si elle ne revient que quand thrasyle reviendra repliqua lysidice en riant elle ne scaura de long temps ce que vous luy voulez dire apres cela nous dismes encore plusieurs choses dont il ne me souvient pas et philoxene s'en alla
 
 
 
 
mais un mois apres qu'elle fut partie comme nous estions encore ensemble lysidice et moy et que nous sortions de chez atalie nous vismes arriver thrasyle qui nous salua en passant fort civilement mais il ne s'arresta pas je ne le vy pas plustost que je regarday lysidice qui a peine l'eut aperceu qu'elle changea de couleur de sorte que me tournant vers elle et luy parlant bas afin que nos femmes ne m'entendissent point et bien lysidice luy dis-je vous croyez que thrasyle ne reviendroit jamais pourveu que ce ne soit point philoxene qui me le renvoye reprit-elle je ne me soucieray pas qu'il soit revenu pour moy repliquay-je il ne m'importe par quelle raison il revienne 
 pourveu qu'il se soit souvenu de la fin du billet qu il vous escrivit quoy qu'il en soit dit-elle vous me ferez un fort grand plaisir de dire a thrasyle que j'ay beaucoup de joye de son retour je vous le promets luy dis je quoy qu'a mon advis vous n'en soyez pas si aise que vous dites comme nous en estions la nous arrivasmes a la porte d'une dame chez qui nous allions ensemble mais apres que cette visite fut faite je ramenay lysidice chez elle et je m'en retournay chez moy ou thrasyle m'attendoit je ne le vy pas plustost que je luy tesmoigna avoir beaucoup de joye de son retour mais luy dis je je veux pourtant auparavant que de me rejouir tout de bon scavoir si vous revenez sans amour car si cela n'est pas au lieu de me rejouir je m'affligeray affligez vous donc me dit-il car il n'est que trop vray que je suis plus amoureux que je ne le fus de ma vie et que selon toutes les aparences je le seray jusques a la mort ha thrasyle luy dis je vous n'estes point assez genereux et je pense que je ne veux plus estre amie d'un homme qui oubliant si facilement les outrages peut aussi facilement oublier les bons offices mais thrasyle repris-je en je regardant il ne vous souvient donc plus que vous escrivistes a lysidice que vous ne reviendriez point a cumes tant que vous auriez de l'amour pour elle pardonnez moy me dit-il et je luy ay tenu ma parole vous n'estes donc pas amoureux connue vous le dites 
 repliquay-je je suis plus amoureux que je ne le dis respondit-il et mesme plus amoureux que je ne le puis dire mais lyriane c'est de philoxene et ce n'est plus de lysidice que le despit et la raison avoient desja bannie de mon coeur devant que philoxene vinst a la campagne quoy que ce ne soit pas ma coustume repris je d'estre bien aise de voir mes amis amoureux je vous proteste que je ne puis m'empescher d'avoir de la joye d'aprendre que vous l'estes de philoxene puis que c'est une preuve infaillible que vous ne l'estes plus de lysidice apres cela je me vantay a luy d'avoir predit sa passion et je luy racontay ce que lysidice et moy avions dit lors que cette belle personne m'estoit venu dire adieu en suite dequoy il m'aprit qu'ayant veu philoxene tous les jours depuis qu'elle estoit aux champs et l'ayant veue avec route la liberte que la campagne donne il l'avoit plus veue durant un mois que s'il l'eust veue une annee entiere a cumes et qu'enfin il avoit trouve en elle seule ce qu'il avoit cherche inutilement aux quatre personne qu'il avoit aimees auparavant quoy luy dis-je vous n'estes pas seulement amoureux vous estes desja aime nullement repliqua-t'il et vous n'expliquez pas bien mes paroles car ce que je veux dire est que philoxene a plus de bonnes qualitez que toutes les autres ensemble et certes madame ce n'estoit pas sans raison que thrasyle louoit cette aimable veusve estant certain 
 tain qu'un ne peut pas trouver une personne plus accomplie que celle-la on en trouve sans doute qui ont autant de beaute qu'elle en a et autant d'esprit maison n'en trouve guere qui n'aye aucun deffaut cependant il est tres vray que philoxene n'en a point car outre que sa beaute plaist infiniment qu'elle a lamine haute noble et modeste que sa phisionomie marque de la bonte et de la sincerite et qu'elle a sur le visage un certain enjouement mesle de serieux qui luy sied admirablement il est encore vray qu'elle a mille charmes dans l'humeur mille graces dans l'esprit et mille bonnes qualitez dans l'ame car enfin elle se propose tousjours la vertu en tout ce qu'elle fait elle aime la gloire elle est tendre pour ses amis elle les sert aveque joye et ne desoblige jamais personne elle est sans doute un peu sensible mais on peut dire que la colere ne fait que l'embellir en la faisant quelquesfois rougir agreablement car elle passe si viste qu'elle n'a pas loisir de luy faire faire une injustice de plus il ne faut que voir la conduite de philoxene pour juger favorablement d'elle car enfin elle est belle elle est jeune elle est riche et elle est veusve cependant elle a si bien sceu regler sa vie que sa reputation est la plus belle et la plus entiere qu'il est possible d'avoir quoy que u vertu ne soit ny sauvage ny austere et qu'au contraire elle soit douee et sociable voila donc madame quelle estoit philoxene lors que thrasyle commenca 
 de l'aimer et quelle elle est encore aujourd'huy cependant je sceu par luy qu'il n'avoit ose luy descouvrir sa passion mais il m'assura pourtant qu'il estoit persuade qu'elle la connoissoit ou que du moins elle en soubconnoit quelque chose comme il n'estoit venu a cumes que pour une affaire et pour faire connoistre par la a lysidice qu'il ne l'aimoit plus il n'y tarda que trois jours et s'en retourna aupres de philoxene de vous dire quel fut le despit de lysidice il ne seroit pas aise principalement apres que philoxene fut revenue a cumes ou thrasyle revint aussi le mesme jour estant certain que quand elle s'aperceut qu'il estoit amoureux de cette belle personne elle en eut un despit estrange ce fut alors que liane amitie avec cleocrite de la maniere qu'on la peut lier avec une fille aussi indifferente que celle la elles se mirent toutes deux a vouloir faire passer thrasyle dans le monde pour le plus inconstant homme de la terre esperant luy nuire dans l'esprit de philoxene et en effet je croy que ce bruit qu'elles ont fait courir ne luy a pas servy le grand obstacle que thrasyle a trouve et qu'il trouve encore dans l'esprit de philoxene n'est pourtant pas celuy-la car enfin depuis un an qu'il la sert avec une assiduite et une fidelite extreme elle a bien deu connoistre qu'il n'estoit pas inconstant mais madame l'amour qu'elle a pour la liberte fait qu'elle ne peut se resoudre a reconnoistre celle que thrasyle a pour elle 
 je scay bien qu'elle l'estime plus que tous les hommes qui la voyent se que si de necessite il falloit qu'elle se mariait elle le choisiroit sans doute mais quoy qu'elle soit dans une disposition si favorable en aparence pour luy elle ne le choisit pourtant pas et ne luy donne aucune esperance cependant thrasyle qu'on dit estre si inconstant ne se rebute point et ne se lasse point de souffrir parce qu'il ne trouve pas en philoxene de ces sortes de choses avec lesquelles l'amour ne scauroit subsister comme la coqueterie de sa premiere maistresse l'engagement de la seconde l'indifference de la troisiesme et l'inesgalite et la bizarrerie de la quatriesme de sorte qu'aymant constamment philoxene il semble estre resolu de l'aimer jusques a la mort quand mesme elle ne se pourroit resoudre a le rendre heureux et en effet madame je suis assuree que cela arrivera ainsi car enfin depuis que thrasyle aime philoxene sa constance a este mite a toutes sortes d'espreuves premierement il est certain que cleocrite et lysidice toit par vanite par malice ou par quelque autre raison ont tout fait ce qu'elles ont pu pour l'engager thrasyle a les servir nyside a aussi voulu opiniastrement durant quelque temps que son fils espousast une fille qui est une des plus belles personnes du monde et beaucoup plus riche encore que philoxene sa passion a mesme resiste a l'absence car il fut trois mois a millet ou sont les plus belles 
 femmes de la terre cependant il demeura fidelle et revint a cumes aussi amoureux qu'il en estoit party au reste on ne peut pas dire que philoxene le retient par des faveurs car on ne peut jamais vivre avec plus de retenue ny plus de severite qu'elle vit aveque luy quoy que ce soit sans rudesse et sans incivilite ainsi il faut conclure ce me semble que thrasyle ne doit pas passer pour un inconstant quoy qu'il ait aime plusieurs personnes toutesfois madame comme l'amitie pourroit m'aveugler et que c'est vous qui devez juger de luy je veux suspendre mon jugement jusques a ce que vous ayez prononce son arrest apres que lyriane eut acheve de parler mandane la loua extremement et la remercia de luy avoir fait un si agreable recit des avantures de thrasyle la louant principalement d'avoir si bien demesle cinq amours differentes en aussi peu de temps qu'il en eust falu a un autre a en raconter une seule apres quoy demandant a cyrus au prince artamas et a aglatidas quel rang elle devoit donner a thrasyle ils ne voulurent point la conseiller et il fallut qu'elle agist selon ses propres sentimens de sorte qu'ayant ordonne qu'on fist rentrer cleocrite lysidice atalie et thrasyle il se trouva que lysidice ayant change d'humeur depuis qu'elle estoit sortie de la chambre de mandane s'en estoit allee et avoit force atalie de s'en aller avec elle et qu'ainsi il n'estoit demeure que 
 thrasyle et cleocrite dont l'humeur indifferente faisoit qu'elle ne se soucioit pas trop si thrasyle passoit pour constant ou pour inconstant aussi r'entra-t'elle dans la chambre de mandane conduite par thrasyle avec tout l'enjouement d'une personne qui faisoit vanite de l'indifference dont elle jugeoit bien que lyriane l'auroit accusee vous voyez madame dit elle a la princesse mandane que route indifferente qu'on me dit je suis plus vindicative que lysidice ny qu'atalie puis que je reviens moy mesme vous amener celuy qui doit estre condamne que scavez vous reprit thrasyle si je ne seray point justifie nous le scaurois bien tost reprit elle puis que c'est la princesse qui doit m'aprendre ce que je dois penser de vous je vous allure repliqua mandane que vous n'en penserez rien qui ne luy soit avantageux si vous reglez vos sentimens parles miens car enfin adjousta cette princesse apres avoir considere les divers changemens de thrasyle j'advoue que je ne l'ay pas trouve tel que le me l'estois imagine c'est pourquoy je declare que sans luy faire ny grace ny injustice on peut le nommer l'inconstant sans incontance ce jugement est si equitable reprit cyrus que je ne pense pas que la belle cleocrite en murmure ny que thrasyle s'en pleigne puis 
 que le nom d'inconstant luy demeure repliqua cleocrite agreablement j'aurois grand tort d'en murmurer en mon particulier reprit thrasyle je trouve que puis que la plus judicieuse princesse du monde declare que je suis sans inconstance j'ay sujet d'estre satisfait et de me louer de la justice qu'elle m'a rendue puis que je vous ay contentez tous deux repliqua mandane j'ay plus fait que je ne pensois et j'ay sans doute fait tout ce que je souhaitois de faire comme elle disoit cela philoxene entra et cleocrite sortit mais comme mandane avoit remarque qu'anaxaris se tenoit oblige des graces qu'elle faisoit a thrasyle elle fit si bien qu'elle trouva lieu de parler a philoxene en sa faveur l'occasion s'en presenta mesme d'autant plus favorable que cette belle personne scachant que l'armee marcheroit bien tost venoit suplier la princesse mandane de vouloir luy faire donner des gardes par cyrus pour conserver une tres belle maison qu'elle avoit qui se trouvoit sur la route que les troupes devoient tenir cyrus en son particulier qui aimoit a rendre office a tous les amans malheureux dit beaucoup de choses a philoxene a l'avantage de thrasyle lors qu'elle le remercia de ce que la princesse avoit obtenu pour elle de sorte que philoxene qui jusques alors avoit opiniastrement deffendu sa liberte et contre thrasyle et contre sa propre inclination commenca de ceder au vainqueur de l'asie et 
 en effet thrasyle profita si bien de la protection de cyrus et de celle de mandane qu'en trois jours les parens de philoxene acheverent de la faire resoudre a le rendre heureux si bien que par ce moyen leurs nopces furent honnorees de la presence de mandane et de celle de cyrus mais quoy que toutes les dames de cumes en general en fussent conviees il n'y eut que cleocrite et lysidice de toutes les maistresses de thrasyle qui s'y trouverent la premiere parce que coures choses luy estant indifferentes excepte le plaisir elle ne put se resoudre a perdre une feste de rejouissance et lysidice parce qu'estant fortuitement ce jour la en sa plus belle humeur elle creut qu'il luy seroit glorieux de ne tesmoigner pas de douleur d'avoir perdu thrasyle
 
 
 
 
cependant ceux qu'on avoit envoyez vers les xanthiens et les cauniens estant revenus et ayant raporte qu'ils recevoient la paix aveque joye il n'y eut plus nul obstacle au depart de mandane car la diligence qu'on avoit aportee a preparer toutes choses pour son voyage avoit este telle qu'il ne et'en falloit plus qu'un jour que tout ne fust acheve pour ne perdre point de temps cyrus donna tous les ordres necessaires soit pour la marche des troupes ou pour faire partir les deux flotes qui estoient au port ou pour congedier les envoyez du prince philoxipe et du prince de cilicie afin qu'ils fissent ce qu'ils pourroient pour rencontrer leurs vaisseaux et les remener 
 a leurs maistres mais durant que l'esperance donnoit tant de joye a cyrus que l'inquietude de l'engagement ou il estoit avec le roy d'assirie ne la troubloit presques point mazare et anaxaris voyant aprocher le jour du depart de mandane en avoient une douleur extreme car quand ils venoient a considerer que la fin du voyage qu'ils alloient commencer seroit le commencement de la felicite de cyrus et la fin de tous ses malheurs ils souffroient ce qu'on ne scauroit exprimer il y avoit pourtant bien de la difference dans les sentimens de ces deux rivaux et une mesme beaute et une mesme passion produisoit en eux des effets qui ne se ressembloient guere anaxaris sans rien esperer estoit tellement possede de l'amour qu'il avoit pour mandane qu'il ne pouvoit seulement former le dessein de la combatre mais pour mazare il combatoit continuellement contre luy mesme et contre sa passion anaxaris pour devenir encore plus amoureux s'il eust este possible voyoit la princesse autant qu'il le pouvoit et mazare au contraire craignoit tant la veue d'une beaute qui avoit este plus sorte que sa vertu qu'il fuyoit tres souvent les occasions de la voir en effet depuis que cette princesse estoit delivree il ne l'avoit point entretenue en particulier mais la veille de son depart cyrus estant occupe a escrire a la reine de corinthe au prince philoxipe a celuy de cilicie et a donner ses ordres pour la seurete de cumes et 
 aux deputez de la susiane qu'il renvoyoit il se rencontra que mazare estant alors aupres de mandane se trouva insensiblement engage a y demeurer seul d'abord il y eut un allez grand silence entre ces deux personnes car cette princesse se souvenant que ce prince en qui elle s'estoit confiee l'avoit trahie et qu'elle ne s'estoit point veue seule aveque luy depuis le jour qu'il l'enleva en rougit et mazare de son coste se voyant aupres d'une personne qu'il aimoit si ardemment et de qui il avoit cause les plus grandes infortunes sentit dans son coeur tant d'amour et tant de confusion tout ensemble qu'il fut quelque temps sans parler et sans pouvoir determiner ce qu'il luy vouloit dire mais a la fin sans prevoir quelle seroit la suitte de son discours il commenca de parler a cette princesse quoy que je ne doute pas madame luy dit-il puis que vous m'avez fait l'honneur de me promettre vostre amitie et de me la donner telle que je la possedois a babilone que vous ne soyez resolue de tenir vostre parole puis que je vous ay tenu la mienne je ne laine pas dis-je de vous conjurer de m'en donner de nouvelles assurances car enfin madame quand je me souviens combien je m'en suis rendu indigne je n'ose me fier ny a vos promesses ny a vostre generosite et j'ay ce me semble sujet de craindre que ne pouvant me redonner vostre estime vous ne puissiez me redonner vostre amitie puis que je vous retrouve a cumes reprit 
 mandane ce que vous estiez a babilone le veux absolument oublier ce qui s'est passe a sinope et vous considerer comme le plus cher de mes amis le crime que je commis contre vous fut si grand repliqua mazare que je n'oserois esperer que vous le puissiez oublier si vous ne scavez ce qui l'excuse car enfin madame il vous a deu paroistre encore plus effroyable qu'il n'estoit quoy qu'il le fust estrangement en effet poursuivit-il vous n'avez jamais sceu deux choses que je vous suplie tres humblement de vouloir aprendre aujourd'huy et qui serviront sans doute a vous obliger de me redonner plus volontiers cette estime et cette amitie que vous m'avez promise il suffit pour cela repliqua mandane que vous vous soyez repenti et que vous demeuriez dans les sentimens ou vous elles non madame reprit mazare mon repentir ne suffit pas puis qu'il ne fait que reparer mon crime et que les deux choses que j'ay a vous dire l'amoindrissent dites les donc reprit la princesse car je vous assure que j'auray tousjours beaucoup de joye que vous me donniez de nouveaux sujets de vous estimer puis que vous me le permettez madame repliqua mazare il faut donc que je vous die quelle fut la passion qui me rendit criminel et quelle fut la resistance que j'aportay pour m'oposer et a vous et a moy mesme ii me semble reprit mandane en rougissant que c'est un mauvais moyen de m'obliger a vous redonner 
 mon estime et mon amitie que de me faire souvenir d'une chose qui vous les avoit fait perdre de grace madame reprit mazare voyant l'esmotion qui paroissoit sur le visage de cette princesse ne craignez pas que je me repense de m'estre repenti et ne vous imaginez pas que je pretende que la passion dont je veux vous faire connoistre la grandeur me serve a autre chose qu'a diminuer le crime que je fis en vous enlevant non madame je vous proteste que je ne vous parleray jamais des sentimens qui seront dans mon coeur jusques a la more et que je ne demanderay jamais rien de vous que cette estime et cette amitie que vous m'avez promises mais au nom des dieux souffrez que je vous die une fois seulement avec quelle violence vous vous emparastes de mon coeur lors que vous en chassastes la vertu c'est une grace que cyrus mesme ne me refuseroit pas de vous demander pour moy si je l'en priois car enfin madame je ne veux pas vous parler de l'amour qui me rendit criminel pour en attendre recompence mais seulement pour m'empescher d'en recevoir punition et pour me justifier je ne vous lemande pas mesme la permission de vous dire que je vous aime et je ne veux que celle de vous faire scavoir que je vous aimois jusques a perdre la raison lors que je vous enlevay a sinope afin que ne me regardant pas comme un meschant qui se porte au mal sans y estre force et sans repugnance vous 
 puissiez me tenir vostre parole plus facilement s'il ne faut que croire que vous m'aimiez reprit la princesse j'aime mieux vous avouer que je n'en doute point afin de m'epagner la peine d'escouter un discours qui ne me scauroit plaire et qui ne vous peut estre avantageux du moins madame adjousta-t'il faites que la grandeur de mon crime serve a vous faire comprendre la grandeur de l'amour qui me fit commettre et a vous faire concevoir qu'il faloit qu'elle le surpassast de beaucoup de grace mazare interrompit mandane ne me mettez nul scrupule dans l'esprit pour l'amitie que je veux avoir pour vous et croyez que plus vous me persuaderiez que vous m'avez aimee plus je craindrois que vous ne m'aimassiez encore et moins vous auriez de part a mon amitie c'est pourquoy ne vous exposez pas a une chose qui vous la seroit peut-estre perdre eh de grace madame reprit mazare ne me menacez pas d'une si cruelle avanture et souffrez que je vous die quels sont mes veritables sentimens afin que vous n'en ayez jamais d'injustes pour moy croyez donc madame je vous en conjure que je ne vous diray jamais rien qui vous doive desplaire que je n'agiray aveque vous que comme si je n'avois eu et que je n'eusse encore que de l'amitie que je me combatray eternellement moy mesme a vostre consideration que je tascheray de regler mes pensees comme mes paroles que je deffendray a mes yeux 
 de vous monstrer les sentimens de mon coeur et que pour derniere preuve de mon respect je serviray cyrus comme si je n'avois pas este son rival jugez apres cela si vous n'avez pas quelque severite de me refuser la grace que je vous demande car enfin madame je vous proteste que voicy la derniere fois de ma vie que je vous parleray de moy je m'engage mesme a ne prononcer jamais le mot d'amour en vostre presence s'il vous est suspect en ma bouche mais souffrez du moins que je vous assure que depuis que l'amour fait faire des crimes il n'en a jamais fait commettre qui ait cite cause par une passion si violente nue celle que me forca d'oublier le respect que je vous devois mais apres cela madame j'ay encore a vous dire que jamais repentir n'a este plus veritable que le mien ny plus propre a reparer un grand crime car enfin il n'est rien que je ne fisse plustost que de vous donner jamais lieu de me soubconner d'estre capable d'avoir un sentiment qui me peust rendre indigne de cette glorieuse amitie que vous m'avez fait l'honneur de me promettre et que je vous demande avec toute l'ardeur imaginable et tout le respect possible mazare prononca ces paroles d'une maniere si touchante que mandane ne voulant pas insulter sur un prince que la seule passion qu'il avoit pour elle rendoit malheureux luy respondit avec autant de civilite que de vertu et luy parla d'une maniere si genereuse que si 
 l'amour de mazare eust este capable de devenir amitie il auroit fait ce changement la a sa consideration mais ne pouvant regler les sentimens de son coeur il regla du moins ses paroles et protesta si solemnellement a mandane de ne luy parler mesme jamais de la passion qu'il avoit eue pour elle a babilone qu'enfin elle luy donna de nouvelles assurances de son estime et de son amitie que mazare receut aveque joye quoy qu'il ne les pust recevoir qu'en soupirant car enfin si ce prince n'eust este que l'amy de mandane elle luy disoit assez de choses obligeantes pour le contenter mais conme il estoit tousjours son amant il n'estoit pas possible que l'amitie de cette princesse le put rendre heureux quoy que par raison et par vertu il regardait alors cette amitie comme le terme de tes desirs et la borne de ses esperances cependant le lendemain estant arrive et l'heure du despart estant venue mandane apres avoir receu les civilitez de toutes les dames de cumes monta dans un superbe chariot n'ayant que martesie avec elle toutes les autres femmes qu'on luy avoit donnees estant dans d'autres chariots qui alloient en suitte anaxaris commandant les gardes de cette princesse marcha immediatement apres le sien et pour cyrus mazare artamas et la plus part des volontaires ils allerent en gros quinze ou vingt pas devant mandane le prince thrasybule thimochare et philocles ne vouloient point s'embarquer qu'ils n'eussent este 
 conduire cyrus et mandane jusques a une journee de cumes mais ils ne le voulurent point endurer de sorte qu'ils furent contraints d'obeir la separation de cyrus et de thrasybule fut fort touchante et pour thimochare il le chargea de tant de choses obligeantes pour dire a la reine de corinthe qu'il estoit aise de connoistre quelle estoit l'estime qu'il faisoit de cette princesse il ne se contenta pas mesme de cela car il en dit encore plus a philocles qu'a thimochare cyrus voulut aussi que ligdamis thrasybule menecrate parmenide et philistion le quittassent et s'en allassent retrouver celles qu'ils avoient quittees pour luy aussi tost apres les avoir espousees n'y en ayant aucun d'eux a qui il ne fist mille carresses et des presens magnifiques aussi bien qu'au jaloux leontidas qui s'en retourna en chypre pour le genereux megabate quoy que la route que l'armee devoit tenir fust en quelque facon la sienne durant quelque temps cyrus ne voulut pas qu'il se contraignist a aller si lentement car se souvenant qu'il avoit sceu par l'illustre aristee qu'il estoit amoureux de l'admirable philonide il l'obligea de se separer de luy mais en s'en separant il luy fit tous les honneurs que sa condition et son rare merite vouloient qu'il luy rendist la princesse mandane luy faisant aussi toutes les civilitez possibles cependant cyrus qui aimoit son honneur plus que sa vie craignit que si le roy d'assirie 
 estoit delivre et qu'il le vinst chercher a cumes apres son despart il ne s'imaginast qu'il ne luy vouloit pas tenir sa parole puis qu'il prenoit le chemin d'ecbatane c'est pourquoy il laissa un des siens a cette ville avec ordre d'y attendre un temps qu'il luy prescrivit pour voir si le roy d'assirie y viendroit afin de luy rendre un billet qu'il luy donna par lequel il l'assuroit qu'il ne manqueroit pas a ce qu'il luy avoit promis de sorte que n'oubliant rien de ce qu'il devoit a sa gloire et de ce qu'il devoit a mandane il satisfaisoit esgallement a tous ces devoirs differens pour cet effet ce prince avoit dispose la marche des troupes de facon que mandane se trouvoit tousjours au milieu de son armee quoy qu'il creust n'avoir plus d'ennemis a craindre lors que cette princesse sortit de cumes tout le peuple estoit dans les rues qui apres avoir esprouve la clemence de cyrus les comblerent tous deux de louanges et d'acclamations de sorte que soit par la quantite de troupes par le grand nombre de chameaux qui portoient le bagage par la richesse de leurs couvertures par la beaute du chariot de mandane et par cette multitude de gens de qualite qui l'environnoient cette magnificence estoit digne d'estre veue et digne de celle pour qui elle estoit faite comme thybarra se rencontroit sur la route que cyrus avoit juge a propos de tenir il fut resolu que la princesse pour ne se fatiguer pas trop s'y reposeroit un jour dont le prince 
 myrsile eut beaucoup de joye dans l'esperance qu'il eut d'y trouver doralise avec qui estoit arianite que mandane fut aussi bien aise de revoir quoy qu'elle ne luy eust pas tousjours elle aussi fidelle que marcelle cette princesse eut encore beaucoup de satisfaction de scavoir qu'elle verroit deux personnes que panthee avoit fort aimees en voyant doralise et pherenice qui estoit avec elle jamais voyage n'a este fait avec plus de joye que celuy-la on voyoit sur le visage des soldats je ne scay quelle fierte gaye que le plaisir luy inspiroit ils marchoient d'un air qui faisoit connoistre qu'ils estoient bien aises d'estre a la fin de leurs travaux et l'on voyoit enfin quoy qu'ils ne fussent pas effectivement couronnez de laurier qu'ils venoient de vaincre et que rien ne leur avoit resiste mandane de son coste s'imaginant que chaque pas qu'elle faisoit la raprochoit du roy son pere sans l'esloigner de cyrus avoit une satisfaction estrange et trouvoit une notable difference de ce voyage la a ceux qu'elle avoit faits avec le roy d'assirie et le roy de pont cyrus en son particulier pensant que ciaxare ne luy pourroit refuser mandane qu'il luy rendroit n'avoit plus d'autre inquietude que celle de se voir bien tost vainqueur du roy d'assirie et a la reserve de mazare et d'anaxaris il n'y avoit personne dans toute l'annee qui ne fust bien aise de remener mandane en medie cependant ceux de thybarra firent une magnifique entree a cette princesse 
 a qui cyrus presenta doralise et pherenice qu'elle receut comme des personnes a qui elle avoit de l'obligation du temps qu'elle avoit este a suze carressant aussi fort arianite et ne se souvenant plus de son infidelite passee comme mandane estoit genereuse elle ne put voir doralise et pherenice sans donner quelques soupirs a la memoire de la reine de la susiane disant a toutes deux qu'elle les conjuroit de vouloir tenir aupres d'elle la place qu'elles tenoient aupres de panthee et en effet la chose alla ainsi car mandane obligea la tante de doralise de la luy donner et pherenice suivit volontiers une aussi grande princesse que celle-la qu'elle scavoit avoir este si cherement aimee de la reine de la susiane sa maistresse de sorte qu'au partir de thybarra le prince myrsile eut la joye devoir que doralise estoit du voyage et qu'il pourroit quelquesfois avoir le plaisir de luy parler mais pour andramite au lieu de s'en rejouir il pensa s'en affliger car ayant descouvert que le prince myrsile aimoit doralise il eust mieux aime ne la voir pas pourveu que son rival ne l'eust pas veue cependant comme la route que cyrus avoit fait tenir se rencontra estre assez pres du tombeau qu'il avoit fait bastir a abradate et a panthee et qu'un chasteau ou mandane logea n'en estoit qu'a trente stades il y fut de fort grand matin devant que cette princesse fust esveillee pour voir si l'on avoit bien execute ses ordres voulant rendre ce dernier 
 honneur a un roy qui en mourant pour ses interests luy avoit laisse son royaume et a une reine pour qui il avoit eu une particuliere estime comme il voulut aller fort viste afin d'estre revenu devant que la princesse mandane fust habillee et en estat de vouloir partir il ne mena qu'aglatidas chrysante feraulas et cinq ou six autres aveque luy estant donc arrive au lieu ou estoit le tombeau d'abradate il vit apres estre descendu de cheval qu'il avoit este bien obei que l'ordre en estoit beau l'architecture superbe les inscriptions telles qu'il les avoit ordonnees et qu'on n'y avoit rien oublie pour le rendre digne des illustres personnes dont il enfermoit les cendres et de la reconnoissance de celuy qui le leur avoit fait bastir la veue de ce tombeau ayant mis de la melancolie dans l'ame de cyrus une resverie assez forte le surprit et l'obligea de se promener quelque temps sans rien dire le long de ce tombeau apres l'avoir regarde de sorte que ceux qui l'accompagnoient n'osant l'interrompre se tinrent a dix ou douze pas de luy sans luy rien dire
 
 
 
 
comme cyrus resvoit donc profondement au desplorable destin d'abradate et de panthee et qu'il se souvenoit aussi du malheureux estat ou il estoit lors qu'il les avoit perdus tout d'un coup oyant un assez grand bruit de chenaux fort proche de luy il tourna la teste et vit dans un chemin qui estoit assez pres de l'endroit ou le tombeau d'abradate estoit basty cinq ou six hommes a 
 cheval a la teste desquels estoit le roy d'assirie qui n'estant guere moins surpris de trouver cyrus en ce lieu la que cyrus le fut de l'y voir descendit de chenal et s'avanca vers luy avec toute la civilite que devoit avoir un homme qui venoit d'estre delivre par ce prince mais pourtant avec tout le chagrin et toute la fierte d'un rival et d'un rival malheureux et irrite comme il sieroit mal a un prince dit-il a cyrus apres l'avoir salue qui pretend que vous luy devez tenir ce que vous luy avez promis de manquer a ce qu'il vous doit il faut que je commence ma conversation aveque vous par un remerciment et que tout vostre ennemy que je suis je vous rende grace de m'avoir redonne la liberte dont je jouis presentement je pense reprit cyrus que n'ayant fait que ce que j'ay creu estre oblige de faire vous ne me devez point de remercimens si ce n'est d'avoir fort recommande a hidaspe de vous redonner la liberte le plustost qu'il pourroit et de vous rendre tout l'honneur qu'il vous doit hidaspe repliqua le roy d'assirie a fort bien execute vos ordres car arsamone ayant refuse de me delivrer il m'a delivre en surprenant le chasteau ou l'on me gardoit comme il vous le dira quand vous le verrez de sorte que je suis contraint d'advouer que vous avez fait une action heroique et que si je pouvois cesser d'estre vostre ennemy ce devroit estre en cette occasion mais je m'assure que la passion que vous avez pour mandane 
 vous a aisement fait comprendre que je n'ay pas change de sentimens ny pour elle ny pour vous et que vous n'avez pretendu autre advantage de ma liberte que celuy de vous voir plus promptement en estat de me combatre je vous suis bien oblige reprit cyrus d'expliquer mes actions comme j'expliquerois les vostres en une pareille rencontre estant certain que lors que j'ay forme le dessein de vous delivrer c'a elle avec l'intention de vous laisser jouir de la liberte toute entiere et de ne vous demander nulle reconnoissance d'une chose que je n'ay faite que parce que l'honneur vouloit que je la fisse et pour vous tesmoigner poursuivit-il que je n'avois pas dessein de m'espargner un combat en vous delivrant vous scaurez qu'en partant de cumes j'y ay laine un billet pour vous afin de vous assurer si vous y alliez que j'estois toujours prest a vous tenir ma parole cela estant ainsi reprit le roy d'assirie c'est a vous a me dire quand vous me la voulez tenir car puis qu'il n'a pas plu a la fortune que je fusse delivre assez tost pour vous aider a delivrer mandane et que par ce moyen vous y avez un nouveau droit que je ne vous puis disputer il faut encore que pour en estre plus paisible possesseur le vainqueur de l'asie en general soit le mien en particulier c'est pourquoy si vous le voulez demain au matin nous acheverons aupres de ce tombeau d'abradate le combat que nous commencasmes a sinope aupres du temple 
 de mars les gens qui vous environnent et ceux qui me suivent ne souffrant pas que ce puisse estre a l'heure mesme je scay bien poursuivit-il que je vous dois la vie et la liberte mais je scay bien aussi qu'en l'estat ou vous m'avez reduit soit en m'arrachant le sceptre de la main ou en regnant dans le coeur de mandane vous m'avez fait deux biens inutiles puis que je ne puis jamais estre que malheureux je n'ignore pas aussi que je vous parle au milieu de vostre armee et que le peu de troupes que j'y ay ne me mettent pas en seurete mais comme je vous connois quand je serois capable de vouloir penser a ma conservation ce qui n'est point je ne craindrois encore rien c'est pourquoy sans chercher quelle sera la suite de nostre combat faites s'il vous plaist que ce soit le plustost que vous le pourrez que je vous voye l'espee a la main si je suivois mon inclination reprit fierement cyrus je contenterois vostre impatience en satisfaisant la mienne et je ne partirois point du lieu ou je suis que vainqueur ou j'y demeurerois vaincu mais quelque sorte que soit l'envie que j'ay de terminer un different qui commenca des que nous nous vismes a sinope il y a une puissante raison qui veut que malgre moy je vous demande quelque temps pour vous satisfaire et je le fais d'autant plustost que je ne manque pas a ma parole en vous le demandant car enfin je vous ay promis de me batre contre vous douant que d'espouser mandane 
 et je vous promets encore que je n'y manqueray pas mais je ne vous ay pas promis de me batre devant que de l'avoir mise en lieu de seurete vous scavez poursuivit-il combien il a falu donner de batailles pour la delivrer et vous voudriez que je la laissasse au milieu d'une armee composee de tant de nations differentes dans un pais qui vient d'estre conquis et au milieu de tant de princes nouvellement assujettis qui ne recherchent que l'occasion de se revolter ha non non l'amour ny l'honneur ne me permettent point d'en user ainsi c'est pourquoy il faut que vous enduriez que je remette la princesse en lieu de seurete mais si au mesme instant que je l'auray conduite en medie je n'en parts aveque vous pour m'aller battre ou il vous plaira tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes joint qu'a parler raisonnablement vostre interest se trouve a ce que je propose aussi bien que celuy de mandane en effet si le sort des armes vouloit que vous fussiez vainqueur quelle seurete trouveriez vous au milieu d'une armee dont vous auriez tue le general non non interrompit brusquement le roy d'assirie ne meslez point mon interest avec celuy de mandane car enfin en perdant tout le repos de ma vie je n'ay pas perdu toute ma raison c'est pourquoy je scay bien que vainqueur ou vaincu je n'ay rien a esperer a mandane elle m'a hai dans babilone devant que vous m'eussiez arrache la couronne elle ne m'aimeroit pas 
 si je vous avois tue ainsi je ne veux point vous combatre pour la posseder mais je vous veux vaincre si je le puis pour faire que vous ne la possediez pas de sorte que quant a moy le lieu de nostre combat m'est indifferent puis que vainqueur ou vaincu je ne pretends plus rien a la vie ne pouvant rien pretendre a la princesse les dieux poursuivit ce prince violent m'ont abuse par leurs oracles ne me trompez pas par vos paroles et deffaites vous promptement d'un ennemy qui a une ingratitude effroyable pour les obligations qu'il vous a qui vous envie tout le bien dont vous jouissez qui ne peut souffrir vostre gloire et qui voudroit s'arracher le coeur pourveu qu'il vous pust oster celuy de mandane ne vous amusez donc pas a satisfaire si ponctuellement la raison en cette rencontre car enfin je connois bien qu'il y en a sans doute a ce que vous dites mais apres tout si vous estes vainqueur vous ne bazarderez rien pour elle et si vous estes vaincu il pourra estre qu'elle ne demeurera pas sans protecteur si vous scaviez interrompit cyrus avec quelle peine je m'opose a ce que vous desirez vous verriez bien que je le desire pour le moins autant que vous mais j'advoue que s'agissant de la seurete de la princesse je ne croy pas que je la doive exposer comme je scay quel est vostre coeur prit le roy d'assirie je n'en pense rien qui vous soit desavantageux mais je ne scay 
 adjousta t'il brusquement si quand on scaura par toute la terre que vous avez voulu differer nostre combat on en pensera ce que j'en pense et si on ne trouvera point estrange que vous veuilliez que nous allions a ecbatane ou pour m'y faire arrester ou pour faire qu'on vous y arreste je ne vous ay pas dit reprit cyrus en rougissant de colere que je voulois conduire la princesse jusques a ecbatane mais seulement en medie bien que vous ayez este en seurete dans l'armee de ciaxare lors qu'il y estoit en personne quoy qu'il sceust ce que je vous avois promis cessez donc injuste prince que vous estes de me dire des choses que je ne scaurois escouter sans fureur et sans me voir expose a preferer mon honneur a mon amour quoy qu'en cette rencontre je doive preferer mon amour a mon honneur cessez vous mesme repliqua le roy d'assirie de faire languir un malheureux prince qui n'a plus rien a esperer que vostre mort ou la sienne et ne le forcez pas a faire une laschete en le contraignant de dire dans son desespoir quel que mensonge qui vous seroit desavantageux ha c'est trop escria cyrus je ne scaurois plus resister ny contre moy mesme ny contre vous et je cede enfin malgre ma raison et malgre mon amour croyez donc que devant qu'il soit quatre jours vous serez mon vainqueur ou que je seray le vostre et c'est a dire poursuivit le roy d'assirie 
 que je seray mort ou que vous le serez nostre combat sera des demain poursuivit cyrus si je le puis mais comme je ne puis pas absolument en respondre j'ay pris un terme un peu plus long cependant afin que ceux qui nous voyent ne soubconnent rien de nostre dessein reprochons nous d'eux et allons ensemble a un chasteau ou est la princesse qui m'attend sans doute pour partir je le veux dit le roy d'assirie en soupirant quoy que ce soit une cruelle chose pour moy que d'aller voir mandane delivree par cyrus mais de grace souvenez vous pour justifier ma violence qu'un rival peut estre ingrat sans cesser d'estre genereux afin que si je suis vaincu par vous vous ne noircissiez pas ma reputation en parlant de moy a nostre princesse je ne scay repliqua cyrus s'il est permis en quelques rencontres d'estre ingrat mais je scay bien qu'il faut tousjours estre raisonnable et que ny vous ny moy ne le sommes guere aujourd'huy mais puis que vous l'avez voulu je vous le dis encore une fois devant qu'il soit quatre jours le sort des armes decidera de vostre fortune et de la mienne et en decidera pour tousjours apres cela ces deux fiers rivaux remonterent a cheval et reprenant un visage plus tranquile afin de cacher leur dessein a ceux qui les accompagnoient ils prirent le chemin du lieu ou estoit mandane qui sans prevoir le malheur 
 qui la menacoit achevoit de s'habiller et s'entretenoit agreablement avec doralise pherenice mazare et anaxaris 
 
 
 
 
 
 
 
 
 la princesse mandane ne fut pas plustost achevee d'habiller que suivant sa coustume elle voulut aller au temple devant que de partir de sorte que mazare luy donnant la main pour luy aider a marcher elle sortit de sa chambre mais a peine fut elle sur le haut du perron du chasteau ou elle estoit logee qu'elle vit le roy d'assirie qui descendoit de cheval a l'autre bout de la court et qui sans attendre cyrus se hastoit 
 de s'aprocher d'elle avant qu'elle eust le temps d'entrer dans son chariot la surprise de mandane fut si grande qu'elle s'arresta tout court au lieu d'avancer et donna loisir a ce malheureux prince de s'aprocher d'elle et de luy parler avec ce mesme respect qu'il luy avoit tousjours rendu malgre l'impetuosite de son humeur et la violence de sa passion je ne doute nullement madame luy dit-il apres l'avoir saluee que ma veue ne vous surprenne et ne vous desplaise et que je ne sois tousjours l'objet de vostre colere et de vostre haine mais puis que le roy vostre pere m'a bien souffert dans son armee tout criminel que j'estois et envers luy et envers vous et que cyrus m'endure bien dans celle qu'il commande tout son rival que je suis je dois ce me semble esperer que vous me permettrez de vous suivre jusques a ce que vous soyez ou vous voulez aller et qu'apres avoir perdu toutes choses pour l'amour de vous vous ne me refuserez pas la grace de souffrir que je vous serve d'escorte principalement ne la refusant pas au prince mazare bien qu'il soit plus criminel que moy le prince mazare reprit mandane ayant efface son crime par un genereux repentir est presentement au nombre de mes amis et n'est plus au rang de mes persecuteurs mais quoy qu'il en soit seigneur dit-elle je puis vous assurer que j'ay moins de chagrin de vous voir dans l'armee du roy mon pere que je n'en avois de vous voir 
 dans babilone en effet adjousta-t'elle la joye d'en estre sortie occupe encore si agreablement mon esprit que lors que vous estes arrive j'allois pour continuer de remercier les dieux de m'avoir ostee de vostre puissance et de m'avoir enfin redonne la liberte que vous seul m'aviez fait perdre si vous m'en croyez poursuivit-elle vous serez aussi reconnoissant que moy et vous les remercierez de vous avoir donne un ennemy assez genereux pour vous faire jouir d'un bien que vous m'aviez oste et que vous aviez perdu comme les dieux sont justes reprit fierement le roy d'assirie ils auront soin de recompenser mon rival de sa generosite c'est pourquoy vous me permettrez madame de ne leur demander autre chose que de me vanger de vostre excessive inhumanite les prieres injustes repliqua cyrus qui s'estoit aproche ne sont ordinairement escoutees par les dieux que pour punir ceux qui les font c'est pourquoy si vous m'en croyez ne leur demandez rien contre la princesse et si vous avez quelque vangeance a souhaiter ne souhaitez de vous vanger que de moy pendant que cyrus parloir ainsi la princesse monta dans son chariot ou elle fit mettre doralise pherenice et martesie apres quoy elle fut au temple suivie de cyrus du roy d'assirie de mazare de myrsile d'anaxaris d'andramite de chrysante de feraulas et de beaucoup d'autres tant que le sacrifice dura la princesse pria les 
 dieux avec une si grande attention qu'elle ne tourna ny la teste ny les yeux vers ceux qui l'accompagnoient qui n'estans pas tous si attentifs qu'elle a leurs prieres avoient des sentimens aussi differens que leurs interests l'estoient cyrus n'avoit alors dans le coeur que la perte de ce fier rival qui venoit troubler toute sa joye par sa presence le roy d'assirie quoy que fort impatient de se voir l'espee a la main contre ce prince avoit pourtant quelque espece de plaisir de voir mandane mais c'estoit un plaisir qui n'estoit pas tranquile et s'il songea aux dieux durant quelques instans pendant qu'il fut dans le temple ce fut pour leur demander tout a la fois la mort de cyrus la possession de mandane la couronne qu'il avoit perdue et d'estre vange de mazare et l'on peut mesme dire qu'il murmura plus contre eux qu'il ne les pria pour anaxaris dont la passion estoit d'autant plus violente qu'elle estoit plus cachee il souhaitoit que ces deux rivaux se pussent destruire l'un l'autre ou qu'il les pust perdre tous deux et sans pouvoir seulement imaginer par quelle voye il pourroit pretendre quelque chose a mandane il ne laissoit pas de l'aimer esperduement de desirer ardemment d'en estre aime et de le demander aux dieux pour mazare sa vertu s'estoit tellement confirmee que quelque amour qu'il eust tousjours pour la princesse de medie il ne leur demandoit plus rien que de pouvoir conserver son amitie car il 
 s'estoit si fort accoustume a combatre tous ses desirs qu'il n'osoit mesme plus faire de souhaits inutiles dans le plus profond de son coeur mais si mazare n'osoit presques rien souhaiter il n'en estoit pas de mesme du prince myrsile qui desiroit avec tant d'ardeur de pouvoir changer le coeur de la fiere et insensible doralise qu'il ne songeoit a autre chose et ne demandoit que cela pour andramite qui n'estoit pas moins amoureux que luy de cette belle personne il portoit ses desirs plus loin car il souhaitoit alors esgalement la perte d'un aussi redoutable rival que le prince myrsile et la possession de doralise pour chrysante et pour feraulas qui scavoient quel estoit l'engagement de cyrus avec le roy d'assirie ils consultoient entr'eux s'ils devoient en advertir la princesse mandane et demandoient aux dieux que cet invincible heros pust se tirer de cette dangereuse occasion aussi glorieusement qu'il avoit fait de toutes les autres ou il s'estoit trouvee pour doralise pherenice et martesie tous leurs voeux estoient pour la princesse qu'elles accompagnoient leur semblant que si elles la pouvoient voir heureuse elles le seroient aussi enfin toutes ces diverses personnes firent des prieres si differentes que les dieux qu'ils invoquoient n'eussent pu les leur accorder quand mesme ils eussent este ce qu'ils les croyoient et l'on peut dire en cette occasion que comme ceux qui sont sur la mer et qui ont dessein 
 d'aller en orient ou en occident demandent des vents tous contraires selon qu'ils en ont besoin de mesme mandane le roy d'assirie cyrus mazare et anaxaris demandoient aux dieux des choses toutes opposees les unes aux autres et par consequent impossibles le sacrifice estant acheve la princesse retourna au chasteau mais elle n'y tarda pas afin d'esviter la conversation du roy d'assirie elle voulut pourtant avant que de partir scavoir de cyrus ou il avoit trouve son rival et luy reprocher obligeamment la generosite qu'il avoit eue de delivrer son ennemy mortel s'il n'estoit pourtant que vostre ennemy luy disoit elle je n'aurois aucun droit de vous accuser mais comme il est mon persecuteur il me semble que j'ay sujet de me pleindre de ce que vous estes trop genereux le roy vostre pere m'en a donne un si grand exemple reprit cyrus que j'aurois este indigne de vostre estime si je ne l'avois pas imite et puis madame adjousta-t'il pour destourner la conversation si vous scaviez combien il y a de douceur pour moy a voir quelle difference vous mettez entre le roy d'assirie et cyrus vous ne trouveriez pas si estrange que j'eusse voulu me donner une si grande satisfaction mais de grace madame n'allez pas changer de sentimens et n'allez pas avoir trop de pitie du malheureux estat ou les armes du roy vostre pere l'ont mis car encore que la compassion soit un sentiment qui doive 
 estre dans un coeur aussi heroique que le vostre et qu'il m'importe mesme extremement que vous n'ayez pas l'ame dure je ne laisse pas de souhaiter que vous n'ayez aucune pitie de luy je vous assure reliqua mandane qu'il ne seroit pas aise que j'en pusse avoir pour un prince qui a cause tous les malheurs de ma vie mais pour vous poursuivit-elle je m'imagine qu'il y a quelques instans ou le regardant comme la cause de toutes vos conquestes et de cette grande gloire dont vous estes couvert vous le haissez un peu moins car enfin s'il ne m'eust point enlevee vous n'auriez point pris babilone vous n'auriez point soumis toute l'assirie vous n'auriez point conquis l'armenie vous n'auriez point dis-je vaincu cresus pris sardis assujetti toute la lydie non plus que les xanthiens les cauniens les joniens et les gnidiens et vous n'auriez point enfin pris cumes ny este le vainqueur de l'asie non madame repliqua cyrus mais j'aurois tousjours este a vos pieds pour vous adorer et il auroit pu estre que mes soins mes soupirs et mes services auroient un peu plus engage vostre coeur qu'il ne l'est de sorte que je puis dire qu'en faisant toutes les conquestes dont vous venez de parler j'ay manque a en faire une beaucoup plus glorieuse que toutes celles que les armes de ciaxare m'ont fait faire je pourrois si je voulois respondit la princesse mandane vous respondre assez obligeamment et vous 
 dire qu'en prenant babilone artaxate sardis et cumes vous avez peur estre plus gagne de part en mon coeur que vous n'eussiez fait par vos plaintes et par vos soupirs mais je suis trop mal satisfaite de vous pour en user ainsi ce n'est pas adjousta-t'elle que je veuille que vous changiez aujourd'huy vostre facon d'agir avec le roy d'assirie puis qu'il est en liberte mais je vous advoue que je n'eusse pas este marrie que vous ne l'eussiez point delivre et que j'aurois mieux aime avoir a vous reprocher de n'estre pas assez genereux que de l'estre trop cependant je vous conjure poursuivit-elle de ne vous esloigner plus de moy car si vous alliez visiter quelque autre tombeau je croirois que vous me rameneriez encore le roy de pont c'est pourquoy je vous prie que cela n'arrive plus ce n'est pas que je ne juge bien que le roy d'assirie n'est pas en estat de rien entreprendre contre moy si ce n'est en entreprenant quelque chose contre vous mais apres tout sa presence m'inquiette d'une si estrange maniere et m'importune si fort que j'ay besoin que la vostre me console de l'ennuy que la sienne me donne cyrus entendant parler mandane de cette sorte craignit qu'elle ne soubconnast quelque chose de la verite c'est pourquoy afin de la rassurer il luy respondit comme un homme qui n'avoit rien de facheux dans l'esprit quoy madame luy dit-il vous voudriez que je ne me consolasse pas de la veue d'un ennemy 
 qui est cause que j'entens de vostre bouche des choses plus avantageuses pour moy que toutes celles que vous m'avez jamais dites quoy qu'il en soit repliqua cette princesse faites que je vous voye tousjours tant qu'il sera en lieu ou je le pourray voir et en lieu ou je ne le pourray faire bannir par le roy mon pere comme j'en ay le dessein car pour vous je ne veux nullement quelque importunite que sa presence me donne que vous entrepreniez de m'en delivrer puis qu'il est cause que je suis si bien traite de vous repliqua cyrus en souriant je vous obeiray sans peine apres cela la princesse se laissant conduire par ce prince entra dans son chariot ou elle ne fit mettre que doralise et martesie pherenice arianite et les autres femmes de la princesse estant dans d'autres chariots qui suivoient le sien cependant cyrus qui songeoit a tout ce qui regardoit la seurete de mandane et l'execution de son dessein changea l'ordre de la marche des troupes et fit que celles qui estoient assiriennes furent mises sur les ailes et le plus loin de la princesse qu'il fust possible il donna aussi un ordre particulier a anaxaris de veiller soigneusement a la garde de mandane ne scachant pas qu'en voulant se precautionner contre un rival il la confioit a un autre d'autre part chrysante et feraulas n'ayant pu parler a martesie tant l'heure du depart avoit este precipitee resolurent de luy dire le soir qu'il estoit 
 a propos qu'elle fist scavoir a la princesse quel estoit l'engagement de cyrus avec le roy d'assirie afin que par son authorite elle obligeast tous les princes qui estoient dans l'armee a devenir les gardes de ces deux redoutables rivaux cependant quoy qu'ils ne luy eussent pu parler comme cette fille avoit beaucoup d'esprit l'arrivee du roy d'assirie l'avoit rendue assez melancolique car elle connoissoit encore bien mieux la violence de son temperamment que ne faisoit mandane devant qui il avoit tousjours aporte soin de la cacher elle fit pourtant quelque effort sur elle mesme afin que son chagrin ne parust pas a cette princesse il est vray que l'agreable humeur de doralise servit a le luy faire cacher plus aisement car durant que mandane revoit et s'entretenoit elle mesme elle se mit a chercher dans l'air du visage de tous ces princes qui marchoient assez pres du chariot de mandane quelles pouvoient estre leurs pensees et elle leur en attribua de si plaisantes et qui convenoient si bien a leurs advantures et a la mine qu'ils faisoient alors que martesie ne pouvant s'empescher d'en rire retira mandane de sa resverie qui voulant scavoir ce qui la divertissoit tant se le fit redire par cette agreable fille qui luy redit en effet tout ce que doralise avoit fait penser a cyrus au roy d'assirie a mazare au prince artamas et a tous les autres dont elle avoit parle mais luy dit mandane qui vit alors le prince myrsile 
 et andramite assez pres de son chariot dites moy de grace ce que present ces deux esclaves que vostre beaute a faits et que l'amour a esgallez en les faisans rivaux quoy que l'un soit sujet et l'autre souverain ha madame repliqua doralise je ne puis dire ce qu'ils pensent et bien loin de songer a le scavoir je fais ce que je puis pour ne le deviner pas et pour n'entendre pas mesme ce qu'ils me disent lors qu'ils me parlent le plus intelligiblement mais madame adjousta-t'elle au lieu de vous dire ce qu'ils pensent je vous diray si vous le voulez ce que je pense d'eux je vous croy si peu sincere en pareille chose reprit mandane que je ne veux pas vous obliger a me dire un mensonge et j'aimerois mieux que vous me dissiez ce que vous croyez qu'ils pensent presentement de vous que ce que vous pensez d'eux puis que vous le voulez ainsi reprit doralise en riant je vous diray qu'avoir avec quel sombre chagrin andramite regarde le prince myrsile je croy qu'il est au desespoir de ce qu'il n'est plus muet et qu'a voir aussi je ne scay quel empressement qu'a ce prince aujourd'huy a parler a ceux qui sont aupres de luy je jurerois que s'il a parle d'amour ce n'a este que pour le seul plaisir qu'il a pris a dire une chose qu'il n'avoit jamais dite apres cela mandane se mit a luy faire la guerre et a la menacer de faire scavoir ce qu'elle disoit a myrsile si elle ne parloir un peu plus serieusement et plus obligeamment qu'elle 
 ne faisoit d'un prince aussi accomply que ce luy dont elle avoit assujetty le coeur mais pendant que doralise divertissoit mandane par son agreable humeur et qu'elle trouvoit lieu de dire mille agreables choses sur tous les objets qui luy passoient devant les yeux cyrus ne songeoit qu'a tenir sa parole au roy d'assirie le plus promptement qu'il luy seroit possible et qu'a imaginer comment il se pourroit desrober a tant de gens qui l'environnoient continuellement mais son plus grand soin estoit de songer a faire en sorte qu'en cas qu'il fust vaincu le roy d'assirie ne fust pas en estat de pouvoir disposer de la princesse cependant il s'y trouvoit bien embarrasse car de descouvrir un dessein de cette nature a beaucoup de gens l'honneur ne le permettoit pas c'est pourquoy pour prendre un milieu il fit seulement dire a tous les chefs de ses troupes que la presence du roy d'assirie luy donnant lieu de redoubler ses soins pour la seurete de mandane il les conjuroit de se souvenir de la fidellite qu'ils devoient a ciaxare et de n'en manquer jamais quoy qui peust arriver il ne creut pourtant pas encore que ce fust assez et dans la haute estime qu'il avoit pour anaxaris il fit dessein de luy confier son secret car comme il estoit capitaine des gardes de la princesse il creut que c'estoit principalement de luy dont il se faloit assurer et que c'estoit aussi par luy qu'il pourroit trouver lieu de s'aller battre contre le roy d'assirie c'est 
 pourquoy mandane ne fut pas plustost arrivee ou elle devoit coucher qu'apres qu'anaxaris suivant sa coustume eut pose les gardes aux lieux ou ils devoient estre cyrus l'envoya querir et se mit a luy parler en particulier d'abord anaxaris qui connut par l'action de ce prince qu'il avoit quelque chose d'important a luy dire et mesme quelque chose de fascheux s'imagina que ses yeux l'avoient peut-estre trahy que cyrus avoit penetre jusques dans le fonds de son coeur et qu'il y avoit descouvert son secret en descouvrant l'ardente passion dont il estoit possede il ne fut toutesfois pas longtemps dans cette erreur car a peine cyrus se vit il seul aveque luy que luy adressant la parole il faut sans doute luy dit-il que tout inconnu que vous m'estes je vous connoisse pour un homme d'une vertu extraordinaire et d'une fidelite non commune puis que je me resous a me confier a vous d'une chose qui m'importe mille fois plus que la vie puis qu'il y va de mon honneur mais comme je vous connois brave et genereux je ne puis mettre en doute que vous n'agissiez comme vous devez en une occasion aussi importante que celle qui se presente cependant quelque haute estime que j'aye pour vous et quelque grande opinion que j'aye de vostre probite je ne puis me resoudre a vous confier ce que j'ay a vous dire que vous ne m'ayez fait un serment particulier de ne le reveler point et de ne faire ny dire rien qui puisse 
 donner lieu a qui que ce soit de deviner la chose dont il s'agit mais principalement a la princesse qui la doit moins scavoir que tout le reste du monde seigneur reprit anaxaris assez surpris et fort impatient d'aprendre ce que cyrus avoit a luy dire comme l'honneur ne permet jamais de reveler les secrets d'autruy et qu'on ne doit estre maistre que de son propre secret il me semble que je pourrois me pleindre avec quelque justice de ce que vous voulez exiger de moy un serment particulier de ne dire pas ce que vous me voulez faire l'honneur de me confier neantmoins pour vous tesmoigner que je n'ay pas de peine a m'engager a faire tousjours ce que je dois je vous promets de ne dire que ce qu'il vous plaira et je vous le promets avec toute la sincerite d'un homme qui n'a jamais manque a sa parole apres cela cyrus embrassant anaxaris luy demanda pardon du leger outrage qu'il avoit fait a sa vertu en ne s'y confiant pas d'abord mais mon cher anaxaris luy dit-il si vous scaviez ce que l'amour de mandane et l'amour de la gloire font dans mon coeur et quelle est l'agitation que ces deux violentes passions y causent presentement vous m'excuseriez sans doute principalement si vous avez aime quelque chose mais afin que vous ne m'accusiez pas plus long temps il faut donc vous ouvrir mon ame et apprendre quelle est la cause de l'injure que j'ay faite a vostre fidelite en suitte de cela cyrus ayant repris 
 les choses d'assez loin apprit pourtant en peu de mots a anaxaris quelle estoit la promesse qu'il avoit faite au roy d'assirie sur le haut de la tour de sinope et quelle estoit aussi celle qu'il luy avoit faite aupres du tombeau d'abradate vous jugez bien adjousta cyrus que le secret que je vous confie est de nature a ne devoir pas estre revele non seigneur reprit anaxaris mais celuy qui le descouvre peut faire partager sa gloire a celuy a qui il le confie en luy donnant lieu de partager le peril ou celuy qui dit un si grand secret doit s'exposer ce n'est pourtant pas la mon dessein reprit cyrus et ce que je veux de vous genereux anaxaris est que vous me faciez un serment solemnel que si je suis vaincu par le roy d'assirie vous vous opposerez a luy de toute vostre puissance pour empescher que la princesse mandane ne tombe en la sienne car enfin comme je ne puis estre vaincu par luy sans mourir je ne doute nullement que s'il est mon vainqueur il ne fasse ce qu'il pourra pour exciter quelque soulevement parmy les soldats afin d'estre maistre de la princesse c'est pourquoy aprehendant qu'une armee composee de tant de nations differentes et de tant de peuples nouvellement conquis et ou il y a mesme des troupes assiriennes ne fust capable de se mutiner j'ay creu qu'il estoit necessaire que vous qui avez aquis beaucoup de credit parmy les soldats et qui avez un soin particulier de la garde de la princesse 
 fussiez adverty de l'estat des choses afin de redoubler vos soins de vous assurer de tous vos compagnons et de vous charger d'un ordre que je vous laisseray pour montrer a tous les chefs de l'armee que je commande si je succombe au combat que je dois faire et que je feray sans doute bien tost puis que n'ayant pris que quatre jours dont il y en a desja un de passe je ne veux pas attendre le dernier a tenir ma parole au roy d'assirie anaxaris entendant parler cyrus de cette sorte eut beaucoup de joye de voir qu'il ne desiroit rien de luy qu'il ne luy peust promettre sans peine et qu'il ne luy peust tenir quoy qu'il eust pourtant quelque confusion de sentir qu'il ne pouvoit s'empescher d'estre rival d'un prince qui le traitoit si obligeamment mais enfin faisant effort sur luy mesme pour cacher l'agitation de son esprit il promit a cyrus avec toute l'ardeur d'un homme qui vouloit tenir sa parole de mourir mille fois plustost que de souffrir que le roy d'assirie eust mandane en sa puissance s'il arrivoit qu'il fust vaincu par luy ha mon cher anaxaris luy dit alors cyrus l'assurance que vous me donnez m'esleve si fort le coeur que je suis presque asseure de vaincre le roy d'assirie puis que je ne crains plus qu'il triomphe de mandane si le sort des armes vouloit qu'il triomphast de moy ouy mon cher anaxaris adjousta-t'il je vous devray toute la gloire que je remporteray d'avoir vaincu mon rival si je le surmonte car enfin 
 si je combatois avec la crainte que ma mort ne mist mandane en sa puissance je serois a demy vaincu devant que de combattre mais puis que vous me promettez d'employer pour cette princesse cette mesme valeur qui vous a fait faire tant de miracles dont j'ay este le tesmoin et l'admirateur je ne crains plus que mon rival puisse jouir du fruit de sa victoire et je ne crains plus mesme qu'il me surmonte mais encore une fois genereux anaxaris souvenez vous que mandane vous doit desja sa liberte et que ce que je veux de vous n'est pas plus difficile a faire que ce que vous avez desja fait dans le chasteau de cumes seigneur reprit anaxaris si vous pouviez voir mon coeur vous ne m'obligeriez pas a de nouvelles promesses et vous ne douteriez pas que je ne sois resolu de mourir pour le service de la princesse mandane croyez donc s'il vous plaist que tant que je seray vivant elle ne sera point sous le pouvoir du roy d'assirie mais seigneur reprit-il je ne pense pas que je me trouve en estat de la deffendre contre luy car si je ne me trompe sa valeur ne sera pas plus heureuse contre vous cette seconde fois que la premiere et vous le vaincrez comme vous l'avez desja vaincu si je le surmonte reprit cyrus je viendray vous rendre grace de ma victoire de sorte que soit que je sois vainqueur ou vaincu je vous seray tousjours oblige et la princesse vous devra toujours infiniment si c'est le premier adjousta-t'il 
 je vous promets de luy faire scavoir l'obligation qu'elle vous a et si c'est le dernier comme elle sera elle mesme le tesmoin et le juge de vostre valeur elle la reconnoistra sans doute comme elle merite de l'estre ainsi mon cher anaxaris vostre vertu ne peut manquer d'avoir un prix digne d'elle puis qu'elle ne peut manquer d'avoir l'estime de la plus illustre princesse du monde cependant souvenez vous sur tout poursuivit ce prince de me garder fidelite vous scavez combien l'honneur est une chose delicate et precieuse faites donc pour le mien ce que vous voudriez que je fesse pour le vostre mais adjousta cyrus ce n'est pas encore tout ce que je veux de vous car il faut que ce soit par vostre moyen que je me derobe de tant de gens qui m'accablent afin de m'aller battre contre le roy d'assirie ce qui vous sera fort aise par une voye que j'ay imaginee et que je vous diray quand il en sera temps ha seigneur reprit anaxaris si la princesse scavoit que j'eusse facilite vostre combat elle me hairoit estrangement comme elle ne le scaura pas reprit cyrus vous ne serez pas expose a ce danger mais quand elle le scauroit je m'engage a faire vostre paix si je ne suis pas vaincu apres cela cyrus et anaxaris se separerent le premier demeurant avec beaucoup de satisfaction de s'estre assure d'anaxaris et le second sentant dans son coeur tant de mouvemens differens qu'il ne pouvoit en estre le maistre la 
 confiance que cyrus avoit en luy faisoit qu'il avoit honte de n'y respondre pas sincerement mais la passion qu'il avoit pour mandane luy faisoit imaginer des choses si opposees a ce sentiment-la qu'il y avoit des instans ou il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye de scavoir que deux de ses rivaux alloient estre en estat de se destruire l'un l'autre neantmoins comme il estoit brave et genereux il la retenoit autant qu'il pouvoit et condamnant ses propres sentimens quoy lasche anaxaris disoit-il en luy mesme tu te rejouis dans ton coeur de voir les deux plus vaillans princes du monde en termes de s'entre-tuer et de te deffaire de deux rivaux a la fois sans que tu sois en danger repens toy adjoustoit-il de cette honteuse foiblesse et si ces deux princes font obstacle a tes desseins desire qu'ils ne se detruisent point afin que tu ayes la gloire de les destruire mais helas poursuivoit-il en souspirant que tu fais de laschetez inutilement malheureux anaxaris car enfin quand cyrus et le roy d'assirie ne seroient plus mandane ne seroit pas pour toy et tu as lieu de croire qu'elle ne seroit jamais pour personne et que la mort de cyrus causeroit la sienne mais que dis-je reprenoit-il je m'accuse avec justice en effet poursuivoit cet amant passionne je ne pense pas que l'honneur deffende de se rejouir de la perte d'un rival quand on ne la cause point par un lasche voye attendons donc avec 
 esperance le succes de cet effroyable combat ou les deux plus grands princes du monde vont disputer la possession de la plus belle princesse de la terre mais helas adjoustoit-il encore que la fin de ce combat doit te causer de douleur infortune anaxaris car si cyrus est vaincu tu verras toutes les larmes que mandane respandra pour luy tu entendras toutes les pleintes et tous ses souspirs et tu verras toute sa douleur et si cyrus est vainqueur tu entendras aussi toutes les louanges qu'elle luy donnera tu seras tesmoin de toutes les marques d'estime qu'il en recevra et tu verras peut estre dans ses yeux autant d'amour pour luy qu'il y en a dans ton coeur pour elle pense donc anaxaris pense serieusement a te vaincre songe combien de grandes choses devroient occuper ton esprit et que l'amour n'est pas la passion qui devroit presentement regner dans ton ame ne te trompe pas toy mesme comme tu trompes les autres et ne crois pas estre anaxaris souviens toy que tu portes un nom plus illustre dont il faut soustenir la gloire et que celuy d'anaxaris que tu as emprunte ne te doit pas tousjours demeurer ne le signale donc point par une folie comme seroit celle de s'opiniastrer a aimer mandane qui ne t'aimera jamais mais qui scait reprenoit-il ce que les dieux ont resolu de toy peutestre t'ont ils reserve le fruit de toutes les victoires de cyrus la princesse que tu aimes ne te hait pas elle croit t'avoir de 
 l'obligation et elle t'en a en effet et le seul homme de toute la terre qui a quelque part a son coeur est prest d'estre expose a un grand peril laisse donc la conduite de ta vie a ces mesmes dieux qui t'ont inspire l'amour qui regne dans ton ame et sans rien faire de lasche ne fais rien contre toy ny contre la passion qui te possede mais durant qu'anaxaris s'entretenoit de cette sorte chrysante et feraulas cherchoient l'occasion de pouvoir parler a martesie afin de la disposer a dire a la princesse quelle estoit la promesse que cyrus avoit faite au roy d'assirie sur le haut de la tour de sinope mais quelque soin qu'ils y pussent aporter il leur fut impossible de la pouvoir voir parce que mandane pour esviter la veue du roy d'assirie ne vit personne ce soir la et voulut que martesie ne la quitast point d'autre part cyrus qui n'avoir alors rien de plus pressant dans l'esprit que de se batre contre son rival resolut que ce seroit le lendemain pendant que la princesse disneroit de sorte qu'il employa le reste du soir a s'assurer de ceux qu'il creut estre les plus propres a s'opposer a la violence du roy d'assirie si le sort des armes vouloit qu'il fust vaincu par luy ce fust pourtant avec tant d'adresse qu'il ne donna aucun lieu de soubconner qu'il eust aucun dessein cache pretextant seulement la chose de la presence du roy d'assirie mais afin que son rival sceust qu'il ne luy feroit pas attendre long temps la satisfaction qu'il luy avoit 
 promise il trouva lieu de luy dire que le jour suivant a la mesme heure ou il luy parloit il seroit vainqueur ou vaincu luy marquant mesme l'endroit ou il avoit dessein de le contenter de sorte que ce prince violent se voyant si pres de ce moment fatal qui devoit decider ce grand differend qu'il avoit avec cyrus depuis qu'ils se connoissoient sentit une agitation extraordinaire dans son coeur il aporta mesme quelque soin a reveiller toute sa haine toute sa jalousie et toute sa fureur afin d'estre mieux prepare a combatre il rapella dans sa memoire toutes les rigueurs de mandane et il fit tout ce qu'il put pour oublier qu'il devoir la vie et la liberte a son rival si bien que ramassant toute l'amertume de sa douleur et animant sa colere la fierte de son coeur parut encore plus dans ses yeux qu'elle n'avoit accoustume et il sentit en effet qu'il estoit si peu maistre de luy que craignant qu'on ne descouvrist son secret et qu'il ne fist luy mesme obstacle au dessein qu'il avoit s'il se laissoit voir il ne voulut pas qu'on le vist le lendemain au matin mais comme son humeur inquiette ne luy permettoit pas de pouvoir demeurer en une place des qu'il fut jour il monta a cheval pour s'aller promener jusques a l'heure ou il scavoit que mandane devoit partir de sorte que sans estre suivi que d'un escuyer il fut entretenir ses pensees au bord d'une petite riviere qui n'estoit pas loin de la cependant chrysante et feraulas 
 ne sceurent pas plustost qu'on pouvoit entrer a la chambre de martesie qu'ils y furent et luy aprirent ce qu'ils jugeoient necessaire qu'elle sceust la conjurant d'aprendre la chose a la princesse avec cette adresse qui luy estoit si naturelle helas leur dit-elle qu'il me seroit difficile de luy dire une si facheuse nouvelle sans l'affliger extraordinairement mais comme ce seroit la servir mal que de luy espargner cette douleur puis que ce seroit l'exposer a une beaucoup plus grande il faut que je vous quitte pour luy aller donner une affliction bien sensible comme martesie disoit cela et qu'elle se disposoit a quitter chrysante et feraulas afin d'aller a la chambre de mandane elle sceut par arianite que cyrus ayant eu des nouvelles de ciaxare venoit luy en dire et ne faisoit que d'entrer dans sa chambre de sorte qu'il n'y eust pas moyen que martesie peust alors parler a elle la conversation de cette princesse et de cyrus fut si longue qu'elle ne finit que lors qu'il falut aller au temple ou il la conduisit et d'ou il la ramena pendant qu'ils y furent cyrus fut un peu surpris de n'y voir point le roy d'assirie qui n'estoit pas accoustume de le laisser jamais seul aupres de mandane lors qu'il y pouvoit estre mais il fut bien plus estonne lors qu'au retour du temple estant sur le haut du perron du chasteau ou la princesse avoit couche et d'ou elle devoit partir dans une heure il vit cinq ou six soldats qui raportoient ce 
 prince extremement blesse son estonnement fut si grand qu'il ne put s'empescher de le tesmoigner de sorte que la princesse tournant la teste et voyant ce qu'il voyoit deumeura aussi surprise qu'il estoit surpris martesie qui estoit derriere mandane eut aussi sa part de l'estonnement mais ce fut un estonnement mesle de quelque joye voyant que cet accident mettoit cyrus en seurete anaxaris au contraire s'affligea du malheur arrive au roy d'assirie parce que cela reculoit du moins son combat avec cyrus ce n'est pas qu'il ne voulust s'opposer a un sentiment qu'il ne trouvoit pas genereux mais il ne put le retenir principalement parce que mandane et cyrus estoient alors ensemble et devant ses yeux cependant comme ceux qui portoient le roy d'assirie ne pouvoient aller a un pavillon ou ce prince avoit loge sans passer aupres du perron sur lequel estoit mandane et cyrus ce malheureux amant les aperceut de sorte que sentant une confusion et un depit extreme d'estre veu en cet estat par sa maistresse et par son rival il en rougit de colere quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang il voulut mesme faire un effort pour paroistre moins blesse qu'il ne l'estoit c'est pourquoy tournant la teste du coste de la princesse il la salua le plus respectueusement qu'il put en l'estat ou il estoit affectant mesme d'eviter de rencontrer les yeux de cyrus afin qu'il ne prist point de part a sa civilite mais quoy qu'il eust dessein d'estre civil 
 il ne laissa pas de paroistre fier et furieux cependant comme la princesse ne vouloit pas insulter sur un malheureux elle rentra dans sa chambre ou elle ne fut pas plustost que cyrus luy demanda la permission d'aller scavoir qui avoit blesse le roy d'assirie car enfin madame luy dit-il cet ennemy est d'un rang qui demande que je luy rende cette civilite joint qu'ayant l'honneur de commander l'armee du roy vostre pere je dois scavoir tout ce qui s'y pane et empescher qu'il ne s'y passe rien que de juste je n'ay garde reprit mandane de m'opposer a une civilite raisonnable pourveu qu'elle ne soit pas trop longue et qu'elle ne m'empesche pas de partir dans une heure apres cela cyrus la quitta et fut ou l'on avoit porte le roy d'assirie mais comme on luy dit qu'on le pensoit il voulut attendre a le voir que les chirurgiens ne fussent plus aupres de luy comme ils sortirent de sa chambre cyrus leur demanda en quel estat il estoit et ils luy respondirent que de trois blessures qu'il avoit la plus dangereuse estoit au bras droit mais qu'elle l'estoit extremement et qu'ainsi ils n'en pouvoient respondre luy disant en suitte que ce prince les avoit fait prier de dire qu'il n'estoit pas en danger apres cela cyrus entra dans la chambre du roy d'assirie qui venoit d'apeller un des siens pour envoyer vers luy de sorte qu'il ne le vie pas plustost que faisant un grand effort pour ne paroistre ny foible ny dangereusement 
 blesse je suis bien aise luy dit-il que vous vous soyez donne la peine de me venir voir et je suis bien marry reprit cyrus que vous soyez en estat de m'obliger a vous faire la visite que je vous rends ne vous affligez pas tant de mon mal repliqua fierement ce prince en abaissant la voix de peur d'estre entendu de quelqu'autre que de cyrus car si je ne me trompe je seray guery devant que vous puissiez arriver a ecbatane quand j'y arriverois auparavant repliqua cyrus cela ne changeroit rien a ce que je vous ay promis je vous en conjure respondit le roy d'assirie et pour vous y obliger scachez que quand la blessure que j'ay au bras droit seroit plus grande qu'elle n'est et que j'en demeurerois estropie j'aprendrois a me battre de la main gauche plustost que de vous ceder volontairement la princesse car enfin il faut que vous soyez mon vainqueur ou que je sois le vostre pour vous tesmoigner repliqua cyrus que je ne souhaite pas m'espargner un combat par vostre perte ny me prevaloir de la foiblesse que vos blessures vous causeront prenez autant de temps qu'il vous plaira pour guerir et choisissez qui vous voudrez pour vous traitter mais apres cela dites moy quel heros ou quels assassins vous ont mis en l'estat ou je vous voy vous l'aprendrez sans doute bien tost de la bouche de mon vainqueur reprit brusquement le roy d'assirie car je ne doute pas qu'intapherne ne vienne bientost 
 vous demander recompense d'avoir pense vous deffaire d'un ennemy quoy qu'il n'ait combatu que pour ses interests il doit pourtant poursuivit-il vous rendre grace de sa victoire car si l'extreme envie que j'ay eue de le vaincre promptement afin de me pouvoir batre aujourd'huy contre vous ne m'eust fait precipiter dans ses armes il ne m'auroit pas vaincu si facilement tout brave qu'il est apres l'experience que j'ay faite de vostre valeur repliqua cyrus je croy aisement ce que vous dites cependant je puis vous assurer que si le prince intapherne n'estoit pas fils de gadate a qui j'ay de l'obligation j'aurois peine a le bien recevoir quelque accomply qu'il puisse estre voyant qu'il est cause que nostre combat est differe mais pour ne le differer pas moy mesme en augmentant vostre mal par une trop longue visite vous souffrirez que je me retire apres vous avoir promis encore une fois de ne manquer pas a ma parole et vous avoir assure que j'ordonneray ceux des miens qui demeureront aupres de vous de vous servir avec autant de respect que moy mesme et d'avoir autant de soin de vostre vie que si elle estoit aussi necessaire a ma felicite qu'elle y a este contraire ha trop heureux rival s'escria le roy d'assirie en levant les yeux au ciel ne m'accablez pas davantage de generosite et contentez vous d'avoir celle de me tenir exactement vostre parole apres cela ce prince violent n'estant plus maistre de luy 
 mesme se tourna brusquement de l'autre coste et se mit a accuser la fortune de l'opiniastrete qu'elle avoit a s'oposer a tout ce qu'il souhaitoit de sorte que cyrus n'ayant plus rien a luy dire sortit de sa chambre et commanda effectivement a ceux qui demeurerent aupres de luy d'en avoir beaucoup de soin ainsi ce genereux prince par un sentiment tout a fait heroique songeoit a conserver la vie d'un ennemy qui ne souhaitoit vivre que pour luy donner la mort mais a peine cyrus fut-il hors du pavillon ou son rival estoit loge que ce malheureux roy apella un des siens et l'envoya vers la princesse mandane pour luy dire qu'il estoit au desespoir de ne pouvoir l'accompagner comme il en avoit eu le dessein mais qu'il esperoit pourtant la rejoindre devant qu'elle arrivast a ecbatane la conjurant toutesfois s'il se trompoit en ses conjectures et qu'il mourust des blessures qu'il avoit de luy accorder la grace de ne se resjouir point de sa mort celuy qui fut charge d'un message si extraordinaire s'aquita de sa commission fort diligemment il trouva pourtant que la princesse estoit preste d'entrer dans son chariot pour partir cyrus estant alors aupres d'elle ou il luy rendoit compte de l'estat ou estoit le roy d'assirie mais a peine eut elle ouy ce que ce prince luy mandoit que prenant la parole pour respondre a celuy qui luy avoit parle vous direz au roy vostre maistre luy dit-elle que je ne me suis 
 jamais rejouie de la mort de mes plus grands ennemis parce que je ne l'eusse pu faire sans quelque espece d'inhumanite mais assurez-le en mesme temps que je me resjouirois extremement si j'aprenois qu'en guerissant de ses blessures il eust retrouve la sante de l'esprit aussi bien que celle du corps apres cela mandane suivie de doralise de pherenice et de martesie entra dans son chariot qui commenca de marcher a l'heure mesme en suite de quoy cyrus monta a cheval suivi de tous les princes qui l'accompagnoient a la reserve de mazare qui demeura un quart d'heure derriere les autres pour aller faire une visite au roy d'assirie mais il le trouva si chagrin et si inquiet qu'il fut contraint de le quitter bien tost de sorte qu'il luy fut aise de rejoindre la princesse mandane cependant cyrus avoit laisse ordre en partant a un des siens de luy mander exactement l'estat ou seroit le roy d'assirie et de le luy mander secretement pour une raison qu'il avoit dans l'esprit il avoit aussi envoye querir gadate pour luy aprendre que c'estoit le prince son fils qui avoit blesse le roy d'assirie et pour luy demander s'il avoit sceu qu'il deust venir seigneur luy dit-il en marchant toujours je luy escrivis par l'envoye d'arsamone et je luy commanday de venir m'aquiter envers vous par quelques services considerables des obligations que je vous ay scachant bien que le roy de bithinie n'avoit plus de guerre dans ses 
 estats et qu'il ne pouvoir pas l'empescher de venir mais depuis cela je n'en ay point eu de nouvelles il est croyable repliqua cyrus que nous le verrons bien tost car de la facon dont le roy d'assirie m'a parle je suis assure que le prince intapherne n'est pas blesse quoy que le roy d'assirie reprit gadate en soupirant ait autresfois donne mille sujets de pleintes a mon fils du temps que la reine nitocris vivoit et qu'il y ait aparence qu'il luy en ait encore donne d'autres en bithinie je ne laisse pas d'estre fort afflige de son combat et de sa victoire car enfin comme il est nay son vasal s'il n'a pas este force a se battre il sera batu legerement et mal a propos vous parlez avec tant de sagesse repliqua cyrus qu'il est croyable que le fils d'un homme aussi prudent que gadate ne se sera pas batu imprudemment du moins vous puis-je assurer adjousta-t'il qu'il n'a pas vaincu le roy d'assirie sans gloire pendant que cyrus et gadate s'entretenoient ainsi en marchant cresus et le roy d'hircanie parloient ensemble de la vertu de cyrus le prince myrsile et le prince artamas s'entretenoient aussi assez agreablement de la passion qu'ils avoient dans l'ame le premier soutenant qu'on pouvoit cesser d'esperer sans cesser d'aimer et le second qu'on ne cessoit point d'estre amant pour estre mary quand on aimoit veritablement pour mazare quand il eut rejoint la troupe il s'y mena sans parler a personne trouvant assez de quoy occuper son esprit dans 
 ses propres pensees sans avoir besoin de la conversation d'autruy d'autre part anaxaris dont l'ame estoit agitee de mille choses differentes cherchant alors a faire amitie particuliere avec quelqu'un pour luy pouvoir confier son secret parloit avec andramite de qui l'esprit luy plaisoit et qu'il connoissoit avoir une estime particuliere pour luy et en effet on peut dire qu'andramite n'avoit guerre moins d'envie d'aquerir l'amitie d'anaxaris qu'anaxaris en avoit de posseder celle d'andramite d'ailleurs chrysante et feraulas voyant le roy d'assirie blesse et scachant qu'il l'estoit assez dangereusement et qu'ils s'esloignoient de luy avoient dit a martesie devant qu'elle entrast dans le chariot de mandane qu'ils ne luy conseilloient pas de dire ce qu'elle scavoit a la princesse puis que ce seroit l'affliger inutilement veu l'estat ou estoit le roy d'assirie de sorte que martesie ayant repris son humeur ordinaire et doralise n'ayant pas perdu l'enjouement de la sienne le voyage se fit agreablement ce jour la on eust dit mesme que la campagne s'estoit paree pour plaire a tant d'honnestes gens que la fortune avoit assemblez car le pais qu'ils traversoient estoit si agreable et si beau qu'on peut dire qu'ils ne passoient presques en pas un lieu qui n'eust pu estre judicieusement choisi par un grand peintre pour en faire un admirable tableau s'ils trouvoient une riviere elle serpentoit agreablement dans 
 des prairies bordees de saules et d'alisiers s'ils traversoient une plaine elle n'estoit ny trop bornee ny d'une si vaste estendue qu'elle en parust trop solitaire s'ils trouvoient des valons c'estoit de ceux ou l'on voit des chuttes d'eaux des fontaines des ruisseaux et de l'ombrage et s'ils montoient des montagnes c'estoit encore de celles qui sont hautes sans estre rudes et qui en s'eslevant donnent lieu a ceux qui arrivent au sommet de voir tout a la fois des villes des villages des hameaux des rivieres plusieurs grands chemins qui se croisent des gens qui voyagent divers troupeaux qui paissent plusieurs bastimens magnifiques de grands rochers en loingtain et la mer en esloignement de sorte que quand la princesse mandane n'eust pas eu de quoy s'entretenir elle mesme et qu'elle n'eust pas eu avec elle trois personnes extremement aimables et fort divertissantes elle eust trouve en la seule diversite du pais qu'elle traversoit de quoy occuper ses yeux agreablement et de quoy resver sans chagrin aussi passa t'elle ce jour-la avec plus de plaisir qu'elle n'en avoit eu depuis long temps et il passa en effet si viste pour elle que lors qu'elle arriva ou elle devoit coucher elle ne pensoit pas avoir fait la moitie du chemin qu'elle devoit faire mais enfin que cette journee finist encore plus agreablement le hazard fit qu'en descendant de son chariot pour entrer dans la maison d'un sacrificateur 
 qui estoit la plus belle du bourg ou elle estoit elle vit sortir de cette maison ou elle alloit entrer un homme d'admirablement bonne mine et qui tesmoignoit assez par son habilement et par l'air de son visage qu'il estoit de grande condition mais ce qui la surprit fut de voir qu'il en sortoit par une porte desgagee et qu'au lieu de venir a elle il alloit prendre un assez grand tour sans qu'elle peust deviner pour quel dessein il est vray qu'elle ne fut pas long temps en cette peine car des qu'elle fut dans sa chambre cyrus luy amena cet estranger que gadate luy avoit presente je pense madame luy dit ce prince en luy presentant cet illustre inconnu qu'il suffit que je vous die que celuy que je vous amene est fils du sage et genereux gadate pour vous obliger a le recevoir comme un des princes du monde qui a le plus de merite il suffit en effet repliqua-t'elle de me faire scavoir que c'est le prince intapherne pour faire que j'aye une grande estime pour luy mais je ne scay adjousta-t'elle obligeamment en regardant cyrus si je dois adjouster foy a vos paroles car le moyen de croire qu'un homme qui a fait un grand combat et vaincu un ennemy aussi redoutable que le roy d'assirie puisse estre en l'estat ou je le voy comme c'est la fortune qui preside aux combats respondit modestement intapherne elle fait quelquesfois vaincre sans peine ceux qui devroient estre vaincus joint qu'a parler encore plus veritablement 
 je puis dire que je vous dois ma victoire aussi bien qu'a l'illustre cyrus puis que si le roy d'assirie n'a pas elle mon vainqueur c'est sans doute que les dieux n'ont pu souffrir qu'un prince qui est l'ennemy de l'un et le persecuteur de l'autre pust estre heureux en quelque chose ainsi madame ayant vaincu par vous j'ay presque vaincu sans gloire et si je n'esperois meriter vostre estime par quelque service considerable plustost que par cette action que vostre vertu et non pas ma valeur a rendue heureuse je serois inconsolable la modestie sied si bien avec la veritable valeur reprit mandane que je ne puis que je ne vous loue extremement de parler avec tant de moderation d'une chose qui pourroit rendre excusable un sentiment de vanite presques en tout autre coeur qu'en celuy du prince intapherne apres cela mandane pour faire changer d'objet a la conversation et pour faire que le roy d'assirie n'y eust plus de part se mit a luy parler de la princesse istrine sa soeur et de la princesse de bithinie et a luy demander si arsamone sembloit tousjours estre resolu de ne consentir jamais au mariage du prince spitridate et de la princesse araminte il en est si esloigne repliqua intapherne qu'il n'est rien que je ne le croye capable de faire plustost que de consentir a cette alliance et si vous scaviez tout ce qu'il a fait et pendant la prison du prince spitridate et pendant celle du roy d'assirie vous ne douteriez pas de ce 
 que je dis cyrus entendant parler intapherne de cette sorte eust bien voulu dire qu'arsamone avoit tort de ne vouloir pas que spitridate espousast une des plus vertueuses princesses de la terre mais se souvenant que mandane en avoit eu quelques sentimens de jalousie il n'osa la louer en cette rencontre et il se contenta de dire qu'arsamone estoit indigne de la grace que les dieux luy avoient faite de reconquerir son estat puis qu'il traittoit le prince son fils comme il faisoit luy qui estoit un des plus illustres princes du monde mandane voulut alors engager intapherne a luy dire comment arsamone avoit fait arrester spitridate pour la seconde fois comment il estoit sorty de sa prison et pourquoy le roy de bithinie avoit aussi fait arrester le roy d'assirie mais il luy respondit que ce n'estoit pas une chose qu'il peust faire en peu de paroles car enfin mandane luy dit-il pour vous dire tous les sentimens d'arsamone il faudroit presques vous dire tous les divers interests de quatre ou cinq personnes qui n'ont pas l'honneur d'estre assez connues de vous pour vous donner la curiosite de les scavoir en suite cyrus tascha de l'engager a dire du moins la cause de son combat avec le roy d'assirie mais il ne l'y put encore obliger ce prince luy disant que leur demesle ayant commence a babilone durant la vie de la reine nitocris il y auroit trop de choses a dire en un temps ou la princesse mandane avoit plus 
 besoin de se reposer que de se donner la peine d'escouter un si long recit intapherne en parlant ainsi augmenta la curiosite de mandane et celle de cyrus plustost que de la diminuer ils ne voulurent pourtant pas le presser davantage jugeant bien qu'il avoit peutestre beaucoup de choses a dire qu'il ne leur voudroit pas aprendre devant tant de monde de sorte que changeant de discours le reste de la conversation fut de choses indifferentes mais intapherne parut avoir tant d'esprit qu'il commenca des lors d'avoir beaucoup de part a l'estime de mandane et de cyrus et en suitte a celle de tous les princes qui estoient de ce voyage et qui se trouverent a cette premiere entre veue il eut aussi beaucoup de part a celle de doralise qui n'estoit pas une chose qu'elle donnast legerement mais pour martesie elle ne se contenta pas de l'estimer car elle eut encore de l'amitie pour luy ne luy estant pas possible de n'en avoir point pour un homme qui en vainquant le roy d'assirie l'avoit mise hors de la necessite de dire une chose a la princesse mandane qui l'eust extraordinairement affligee si bien que sans luy en dire la cause elle vescut aveque luy comme s'il eust este de sa connoissance il y avoit desja longtemps elle luy rendit mesme office aupres de la princesse mandane luy parlant avantageusement de luy mais a dire la verite il n'estoit pas difficile car intapherne estoit fort aimable et n'avoit pas moins d'esprit 
 que de coeur de sorte qu'il contribua encore beaucoup par sa presence a rendre la suite du voyage plus agreable cependant comme mandane remarqua aisement qu'il se lioit quelque sorte d'amitie entre intapherne et martesie et qu'elle avoit quelque curiosite d'aprendre la suitte de la vie de ce prince dont elle avoit sceu les commancemens a babilone elle luy commanda de tascher de scavoir ce qui luy estoit arrive d'autre part comme il importoit a cyrus de n'ignorer rien de toutes les choses ou son rival avoit interest il pria intapherne de luy dire precisement ce qui s'estoit passe en bithinie a la prison et a la liberte du roy d'assirie s'estonnant qu'hidaspe ne fust pas revenu aveque luy et ne luy eust rien mande seigneur luy dit-il ce que vous avez envie de scavoir est de telle nature que je suis assure que vous ne le scauriez aprendre sans quelques sentimens douloureux car enfin il est certain que je ne puis vous dire tout ce qui s'est passe en bithinie pendant la prison du roy d'assirie sans vous aprendre que jamais personne n'a donne de plus grandes marques d'amour que ce prince en a rendu a la princesse mandane jugez donc seigneur poursuivit-il si je n'avois pas raison de refuser a cette princesse de luy faire un recit que je n'eusse pu luy faire sans rendre office a vostre rival et a mon ennemy ha genereux intapherne s'escria cyrus que je vous suis oblige de m'avoir refuse ce que je vous demandois 
 puis que vous ne pouviez me l'accorder sans favoriser le roy d'assirie mais de grace demeurez s'il vous plaist dans les sentimens ou vous estes et pour l'amour de moy ne satisfaites jamais la curiosite de la princesse ce n'est pas poursuivit-il que je sois capable d'une jalousie qui luy soit injurieuse mais c'est que la plus dure chose du monde a souffrir est que la personne qu'on aime scache qu'un rival luy a donne quelque marque d'amour et je ne scay s'il n'y a point quelques instans ou j'aimerois mieux que mandane m'accusast de quelque faute que de scavoir que mon rival luy eust donne quelque grande preuve de sa passion il faut donc qu'elle ne scache jamais ce qui s'est passe en bithinie respondit intapherne je vous en conjure repliqua cyrus mais poursuivit cet amoureux prince je ne scay si je dois desiter moy mesme de le scavoir et si la douleur que j'auray d'aprendre qu'il aura este assez heureux pour trouver une occasion de signaler son amour ne sera pas plus grande que le plaisir que je recevray de contenter ma curiosite comme intapherne alloit respondre il arriva un second courier de ciaxare mais au lieu que le premier n'estoit venu que pour remercier cyrus de l'obligation qu'il luy avoit d'avoir delivre mandane celuy cy aprenoit a ce prince qu'enfin thomiris estant guerie de cette maladie languissante qui l'avoit pense faire mourir sembloit reprendre les premiers desseins qu'elle avoit eus 
 contre la medie et que le rendez-vous general de ses troupes estoit a trois journees de l'araxe cette nouvelle qui eust fort afflige cyrus si elle fust venue pendant le siege de cumes ne luy donna pas grande inquietude puis que mandane estoit delivree il pensa mesme que le bruit de la liberte de cette princesse feroit changer de dessein a cette reine irritee de sorte que sans s'en inquietter il ne songea qu'a cacher ce qu'il venoit d'aprendre a la princesse mandane de peur qu'elle ne s'en affligeast cependant le soin qu'il aporta a empescher intapherne de faire scavoir a cette princesse tout ce qu'il luy aprit a luy le lendemain devant qu'elle fust en estat de partir fut ce qui le luy fit plus tost scavoir car comme martesie en pressa diverses fois intapherne il s'en diffendit si opiniastrement que cela fit qu'elle s'opiniastra aussi davantage a vouloir qu'il le luy dist mais luy disoit-elle pourquoy ne voulez vous pas me faire l'honneur de me dire ce que je meurs d'envie d'aprendre pensez vous que je n'aye pas sceu les commencemens de vostre vie croyez seigneur croyez que j'ay trop este a babilone pour ne scavoir point de vos nouvelles et pour vous le tesmoigner je vous rediray si vous le voulez parole pour parole toute cette longue et aigre conversation que vous eustes avec le roy d'assirie du temps de la reine nitocris lors que vous sousteniez les beautez brunes au prejudice des blondes et qu'il vous dit certaines 
 choses qui vous obligerent a luy respondre d'une maniere qui faisoit voir que vous aviez le coeur un peu trop haut pour un sujet ou du moins pour un vassal mais puis que vous scavez toute ma vie reprit-il en la voulant refuser civilement que vous pourrois-je dire davantage vous pourriez m'aprendre ce qui vous est arrive en bithinie reprit elle ha pour cela aimable martesie luy dit-il ne me le demandez pas car je ne puis vous l'accorder intapherne dit ces paroles d'un air qui fit connoistre a martesie qu'en effet il faloit qu'il y eust quelques raisons qui l'obligeoient d'en user ainsi de sorte que sa curiosite redoubla de beaucoup mais ce qui l'augmenta encore fut que la princesse mandane l'ayant sommee de la promesse qu'elle luy avoit faite de scavoir ce qu'elle vouloit apprendre se mit a l'accuser malicieusement de peu d'adresse afin de l'obliger a employer toute la sienne en cette occasion et comme ce fut dans son chariot et en presence de doralise qu'elle luy fit cette guerre cette redoutable personne se joignant a mandane pour la tourmenter elle pensa desesperer ce jour la pour moy luy disoit doralise voyant qu'elle faisoit plaisir a cette princesse si je pouvois estre capable de prendre autant de soin a aquerir l'amitie de quelqu'un que je vous en ay veu avoir pour obliger intapherne a vous donner la sienne j'aurois une honte estrange d'y avoir si mal reussi cependant il faut que toute charmante 
 que vous estes vous n'ayez aucun pouvoir sur luy puis qu'il refuse de vous dire une chose que sans doute toute la bithinie scait ne diroit-on pas madame repliqua martesie en regardant mandane que j'ay eu dessein de donner de l'amour au prince intapherne veu comme doralise parle pour de l'amour reprit cette princesse je ne pense pas qu'on vous accuse d'en vouloir a ce prince mais enfin il faut tomber d'accord ou que vous ne m'obeissez pas exactement ou que le prince intapherne vous obeit mal mais madame repliqua martesie comme je n'ay aucun droit de luy commander il faut que je me contente d'avoir recours aux prieres ha martesie interrompit doralise intapherne vous traite encore plus mal que je ne pensois puisque selon moy on offence plus en refusant une priere qu'en desobeissant a un commandement en effet a parler avec sincerite je sens naturellement dans mon coeur tant de disposition a ne pouvoir souffrir qu'on me commande quelque chose que je pardonne plus volontiers a ceux qui resistent aux commandemens qu'a ceux qui refusent les prieres qu'on leur fait c'est pourquoy je trouve que puis que vous avez prie et prie inutilement il y va estrangement de vostre gloire d'avoir este refusee par le prince intapherne mais reprit mandane en parlant a martesie si vous n'avez employe que des prieres pour scavoir ce que je veux que vous scachiez vous n'avez pas agy comme il falloit agir 
 car enfin il est certaines choses qu'il faut ne tesmoigner pas avoir trop envie d'aprendre pour les scavoir si vous scaviez madame repliqua martesie tout ce que j'ay fait vous seriez satisfaite de mes soins plus vous dites en avoir pris reprit doralise plus vous vous couvrez de confusion puis qu'ils ont si mal reussi mais de grace dit alors martesie essayez a vostre tour de faire dire au prince intapherne ce que la princesse veut scavoir si la princesse me l'avoit commande comme a vous reprit elle je luy aurois desja obei mais comme elle ne m'a pas fait cette grace je n'ay garde de vouloir vous oster la gloire de luy rendre ce petit service c'est pourquoy puis que vous n'avez encore fait que prier le prince intapherne employez quelque autre moyen faites luy dire en diverses fois ce qu'il ne vous veut pas dire en une seule faites luy cent questions detachees les unes des autres afin de luy faire advouer plus qu'il ne voudra tesmoignez tantost de scavoir ce que vous luy demandez et tantost de ne vous en soucier plus faites tantost la douce et tantost la fiere et quand vous aurez tout essaye inutilement je scay encore une autre voye infaillible pour luy faire dire ce que la princesse veut scavoir vous n'avez donc qu'a me l'aprendre reprit martesie car j'ay fait tout ce que vous venez de me conseiller et mesme plus que vous n'avez dit c'est pourquoy dites moy promptement quelle est cette invention dont vous croyez l'evenement 
 si certain je m'assure repliqua doralise en souriant que la princesse tombera d'accord qu'un des plus seurs moyens qu'il y ait de scavoir les secrets de quelqu'un est de luy confier les siens je ne scay pas si ce que vous dites est vray interrompit martesie mais je scay bien que vous n'avez jamais sceu les secrets de personne en disant les vostres quoy qu'il en soit poursuivit doralise essayes ce que je dis et commencez des ce soir a dire au prince intapherne tout ce qu'il y a eu de particulier en vostre vie principalement depuis le jour que l'illustre cyrus arriva a sinope sous le nom d'artamene sans oublier mesme cette longue conversation que vous eustes hier avec feraulas et si apres cela intapherne ne vous dit tous ses secrets je m'engage a vous dire tous les miens qui est la chose du monde que je hais le plus et que je fais le moins mandane entendant parler doralise de cette sorte ne put s'empescher d'en rire principalement voyant qu'il s'en falloit peu que martesie ne fust en colere car encore qu'elle eust infiniment de l'esprit qu'elle entendist admirablement raillerie et qu'elle connust bien que la guerre qu'on luy faisoit estoit une guerre innocente le nom de feraulas l'ayant fait rougir elle en eut un depit estrange dont elle eust bien eu envie de se vanger sur doralise mais il n'y avoit pas moyen car de l'humeur dont elle estoit les noms de myrsile d'andramite et de tous ceux qui l'avoient aimee ne 
 luy eussent pas fait batre le coeur de sorte que martesie fut contrainte de souffrir ce jour sa tout ce qu'il plut a doralise cependant apres avoir assez raille la princesse mandane parlant plus serieusement dit a martesie que la resistance que luy faisoit intapherne augmentoit estrangement sa curiosite s'imaginant qu'il falloit que cyrus ou elle eussent quelque interest aux choses qu'il ne vouloir pas dire si bien que martesie pour satisfaire mandane et pour faire cesser les reproches que doralise luy avoir faits s'avisa qu'il y avoit un homme de condition nomme orcame aupres du prince intapherne qui estoit fort bien aveque luy par qui elle pourroit scavoir ce qu'elle avoit envie d'apprendre car a la derniere conversation qu'il avoit eue avec elle il luy avoit fait connoistre qu'il estoit attache aux interests de ce prince des le temps qu'il estoit a babilone et ce qui le luy fit esperer fut qu'orcame luy avoit plus d'une fois voulu dire ses propres secrets quoy qu'il n'y eust guerre qu'il la connust car comme c'estoit un des hommes du monde qui faisoit le mieux un recit il ne laissoit pas son talent inutile c'est pourquoy lors qu'il n'avoit plus rien a dire des avantures des autres il disoit volontiers les siennes martesie ayant donc espere de luy persuader de luy apprendre ce qu'il scavoit de son maistre et tout ce qui s'estoit passe en bithinie promit tout de nouveau a mandane de contenter sa curiosite et en effet 
 elle ne manqua pas a sa parole cependant comme elle ne pouvoit guerre parler que le soir a orcame il luy falut trois jous devant que d'avoir pu l'amener au point de luy persuader de luy dire les avantures d'intapherne quoy qu'il aimast assez a faire des recits de cette nature elle agit pourtant avec tant d'adresse qu'elle luy persuada qu'il estoit mesme important a intapherne que la princesse mandane sceust tous ses interests afin de le servir quand l'occasion s'en presenteroit de sorte qu'orcame qui ne scavoit pas que cyrus avoit prie son maistre de n'aprendre point a la princesse mandane ce qui s'estoit passe en bithinie et qui scavoit bien qu'il avoit raconte toute cette avanture a ce prince ne fit pas grande difficulte de faire scavoir a mandane ce que cyrus scavoit desja et il s'y resolut d'autant plustost qu'il n'avoit rien a dire qui ne fust glorieux au prince son maistre si bien que martesie luy ayant persuade ce qu'elle vouloit fut l'heure mesme trouver mandane aupres de qui doralise estoit elle ne fut pas plustost aupres de cette princesse que prenant la parole enfin madame luy dit-elle vous scaurez les secrets d'intapherne sans qu'il m'en couste les miens car orcame m'a promis de vous les dire quand il vous plaira de le luy ordonner ce sera des demain au soir dit la princesse car j'ay sceu que la journee que nous devons faire ne sera pas grande et que nous arriverons de bonne heure 
 ainsi je n'auray qu'a me retirer un peu plustost qu'a l'ordinaire pour luy en donner la commodite la chose ayant este ainsi resolue martesie advertit orcame et le jour suivant mandane feignant de se trouver un peu lasse du voyage ne se laissa pas voir tout le soir comme elle avoit accoustume elle eut pourtant quelque envie de dire a cyrus la veritable cause de cette lassitude dont elle se pleignoit et de faire qu'il fust present au recit qu'elle devoir escouter mais comme intapherne estoit alors aveque luy elle ne le put joint aussi que comme sa vertu estoit fort scrupuleuse et fort delicate quelque estime et quelque tendresse qu'elle eust pour cyrus elle ne voulut pas qu'il la vist lors qu'elle disoit qu'elle ne vouloit voir personne car pour orcame cela ne tiroit pas a consequence martesie voyant donc qu'il n'y avoit plus que doralise et pherenice aupres de mandane fit entrer orcame que la princesse receut comme un homme de qui elle alloit recevoir le plaisir de satisfaire sa curiosite vous ne devez pas trouver estrange luy dit elle que j'aye plustost voulu scavoir la vie du prince intapherne par vous que par luy car comme je la veux principalement scavoir afin de l'estimer encore davantage quoy que je l'estime desja beaucoup j'ay creu qu'il me cacheroit une partie de ses vertus et qu'il osteroit quelque chose a tous les plus beaux endroits de sa vie c'est pourquoy j'ay voulu que ce fust par 
 vous que j'apprisse tout ce qui luy est arrive mais de grace adjousta-t'elle faites que vostre recit ne soit pas borne par les seules avantures du prince intapherne et faites que celles de la princesse istrine y trouvent aussi leur place aussi bien ay-je sceu qu'il y a une si estroite liaison entre cet illustre frere et cette admirable soeur qu'il ne seroit pas juste de separer leurs histoires puis que leurs interests sont joints quand je le voudrois faire reprit orcame je ne le pourrois pas car madame la princesse istrine a tant de part a tour ce que j'ay a vous dire et a tout ce qui est arrive en asie et mesme a ce qui vous est arrive en vostre particulier qu'on peut presques la regarder comme la cause innocente de tant de guerres qui ont suivi ses premieres advantures en effet si la reine nitocris n'eust pas voulu absolument que le prince son fils l'eust espousee il l'auroit peutestre aimee ou du moins ne l'auroit-il pas haie et ne seroit-il pas sorty de son royaume et par consequent il n'auroit este ny ennemy ny rival de l'illustre cyrus il ne vous auroit point enlevee il seroit possible dans ses estats vous n'auriez point este sous la puissance ny du prince mazare ny du roy de pont cresus auroit encore tous ses thresors l'armenie ne seroit point tributaire le prince de cumes vivroit et tous ces grands changemens que l'on a veus en asie ne seroient point du tout arrivez sans la princesse istrine mais madame il ne faut pas seulement 
 que je vous parle du prince intapherne de la princesse sa soeur et de la princesse de bithinie mais encore du prince atergatis et du roy d'assirie et a parler raisonnablement j'ay tant de choses differentes a vous dire que je doute si je pourray donner assez d'ordre a mon recit pour faire qu'il ne vous ennuie pas la seule grace que je vous demande reprit la princesse est que vous ne fassiez pas comme ceux qui en faisant une narration n'ont autre dessein que de dire beaucoup de choses en peu de paroles car enfin il y a certains evenemens ou l'exageration est si agreable et mesme si necessaire pour les bien dire que je ne puis souffrir ces autres de paroles qui croyent avoir gagne beaucoup quand ils ont espargne quelques silabes c'est pourquoy ne renfermez point vostre esprit dans des bornes si estroites et ne songez a rien tant qu'a me dire tout ce que vous scavez orcame estant bien aise que la princesse mandane luy fist un commandement qui ne choquoit pas son inclination l'assura qu'il luy obeiroit exactement de sorte qu'apres que mandane l'eust fait placer vis a vis d'elle qu'elle eut fait donner des quarreaux a doralise a pherenice et a martesie aupres du lit sur lequel elle estoit assisse orcame commenca de parler en ces termes 
 
 
 
 
 histoire du roy d'assirie d'intapherne d'atergatis d'istrine de la princesse de bithinie
 
 
pour vous donner plus de facilite a croire que le prince intapherne et la princesse istrine ont toutes les vertus que des personnes de leur condition doivent avoir je devrois commencer mon recit par l'eloge de la reine nitocris aupres de qui ils ont este eslevez et de qui ils ont este cherement aimez l'un et l'autre mais madame cette princesse avoir tant de grandes et de rares qualitez que si j'entreprenois de vous en depeindre une partie il ne me resteroit pas assez de temps pour vous aprendre ce que vous desires scavoir joint qu'a parler raisonnablement je ne dois pas mettre en doute qu'une reine dont le nom a remply toute l'asie n'ait pu trouver quelque place dans la memoire d'une princesse dont la gloire remplit toute la terre je ne m'arresteray donc pas madame a donner des louanges inutiles a une grande reine dont je croy que vous avez estime la vert malgre les violences du roy son fils je ne m'amuseray pas non plus a reprendre les choses d'aussi loin qu'il l'eust falu faire si je n'avois pas sceu par martesie que vous n'ignores pas quelle fut 
 la passion de gadate pour nitocris et quelle fut la vertu de nitocris pour surmonter l'inclination qu'elle avoit pour gadate de sorte que je me contenteray de vous faire souvenir que n'ayant pas voulu mettre la courone sur la teste du prince qu'elle aimoit de peur de causer une guerre civile dans ses estats elle en espousa un autre qu'elle n'aimoit point et de vous dire encore qu'elle bannit celuy qui touchoit son coeur qu'elle luy commanda de se marier qu'il luy obeit et que dans la suite du temps voulant reconnoistre l'obeissance du prince gadate elle fit dessein de mettre la princesse istrine sur le throne d'assirie en luy faisant espouser le prince son fils apres cela madame je pense que vous n'aures pas de peine a croire que le prince intapherne et la princesse istrine ont este eslevez avec tous les soins imaginables estant aise de concevoir que la plus sage reine qui ait regne en assirie depuis semiramis ne destinoit pas au throne une princesse dont elle negligeast l'education et qu'elle ne manquoit pas de soins pour un jeune prince dont le pere avoit eu tant de part a son coeur et qu'elle croyoit devoir estre beau-frere du prince d'assirie et certes ses soins ne furent pas inutiles car je puis vous assurer que ces deux jeunes personnes devancerent leur age par leur beaute et par leur esprit et qu'ils furent l'admiration non seulement de toute la cour mais de tout ce qu'il y avoit de gens 
 raisonnables a babilone qui comme vous le scavez est la plus grande ville du monde je ne m'amuseray point madame a vous decrire particuliement la beaute d'istrine car comme le prince intapherne en a un portrait vos yeux en pourront juger je vous diray seulement qu'on ne peut pas voir une beaute brune plus accomplie que la sienne ny qui ait plus de charmes pour l'on esprit il est tel que sa phisionomie le promet c'est a dire grand et beau et ce qui est le plus agreable c'est qu'elle a une douceur dans l'humeur qui luy gagne autant de coeurs que sa beaute cependant cette personne si douce a pourtant de l'ambition dans le coeur et elle l'a si sensible a la gloire qu'elle est tousjours en estat de luy sacrifier toutes choses jusques a ses propres plaisirs estant donc telle que je vous la depeins on luy fit esperer qu'elle seroit reine et on luy remplit tellement l'esprit de cette grandeur que des sa plus tendre jeunesse elle n'eut autre soin que d'obeir a la reine nitocris et de tascher de plaire au prince d'assirie qu'elle croyoit devoir espouser comme vous scaves madame toute la repugnance qu'il y eut sans en pouvoir dire d'autre raison sinon qu'il ne vouloit jamais ce que les autres vouloient je ne m'amuseray pas a vous l'exagerer et il suffira que je vous die que parce que la princesse istrine n'estoit pas blonde il vint a hair toutes les brunes quelques belles qu'elles pussent estre et a hair mesme 
 intapherne parce qu'il estoit son frere et en effet vous avez sceu comment il le traita un jour au retour d'une chasse ou le prince intapherne plus a droit ou plus heureux que luy avoit tue un lyon mais madame ce que vous ne scavez point du tout ou du moins ce que vous ne pouvez scavoir que fort confusement est que durant que toute la cour s'etonnoit de voir que le prince d'assirie avoit tant d'aversion a espouser la princesse istrine que tout le monde admiroit elle donna de l'amour a plusieurs mais entre les autres il y eut un jeune prince de cette cour nomme atergatis qui en devint esperduement amoureux et qui n'estoit pas moins propre a estre aime qu'a aimer le prince mazare qui le connoist vous pourroit dire s'il estoit icy que le prince atergatis est effectivement un des hommes du monde le plus aimable et le plus propre a faire un amant fidelle respectueux et discret pour sa personne elle plaist extremement et il est assez difficile de le voir longtemps sans l'aimer comme sa condition faisoit qu'il estoit de tous les plaisirs du prince d'assirie il estoit souvent le tesmoin de l'aversion qu'il avoit pour istrine et je luy ay ouy dire depuis que cette aversion avoit este en partie cause de son amour parce que ne pouvant concevoir qu'un prince d'autant d'esprit que celuy-la peut hair une aussi belle personne que la princesse istrine sans y avoir remarque quelques defauts particuliers 
 il s'estoit attache a luy parler afin de voir si c'estoit par son humeur ou par son esprit que sa beaute ne captivoit pas le coeur du prince d'assirie de sorte que la voyant tres souvent il la vit trop pour son repos car il l'aima avec tant de violence qu'on ne pouvoit pas aimer d'avantage cependant comme il scavoit que la reine nitocris vouloit absolument que le prince son fils l'espousast et qu'il remarquoit bien que la princesse istrine avoit de l'ambition il n'osoit se declarer et souffroit des maux incroyables mais ce qu'il y avoit de particulier dans son amour estoit qu'il y avoit des jours ou il entroit si fort dans les interests de la princesse istrine qu'il ne pouvoit s'empescher de hair le prince d'assirie parce qu'il vivoit mal avec elle quoy qu'il n'eust rien tant aprehende que de l'en voir amoureux comme istrine n'avoit alors que de l'ambition dans le coeur et qu'elle voyoit qu'elle estoit consideree dans toute la cour comme devant estre reine d'assirie elle ne s'imaginoit pas que personne osast lever les yeux jusques a elle de sorte que quoy qu'elle vist tous les jours le prince atergatis qu'il luy parlast autant qu'il pouvoit et qu'il luy rendist mille petits services elle ne s'apercevoit point qu'il fust amoureux d'elle quoy que beaucoup de gens le remarquassant et quoy qu'elle eust beaucoup d'inclination a l'estimer le prince d'assirie le sceut mesme des premiers et en fut bien aise car dans les sentimens ou il estoit il eust ardemment 
 souhaite que la princesse istrine eust eu quelque amant qu'elle eust aime afin d'avoir un pretexte de ne l'aimer pas comme nitocris le vouloit et en effet ce prince violent voyant que les loix de l'estat vouloient qu'il espousast istrine parce qu'elle estoit seule de sa condition qu'il put raisonnablement espouser dans le royaume et que la reine nitocris s'y obstinoit et vouloit absolument qu'il luy obeist des que la paix de phrigie qu'on negocioit alors seroit faite il eust recours aux remedes les plus extremes il fit donc cent propositions bizarres au prince mazare qui ne les voulut pas escouter de sorte que scachant que le prince atergatis estoit fort amoureux d'istrine il l'envoya querir un jour pour luy dire qu'il le vouloir rendre heureux atergatis surpris du discours du prince d'assirie luy dit qu'il luy estoit en effet aise de le rendre heureux puis qu'il n'avoit pour le rendre tel qu'a luy donner l'occasion de luy rendre quelque service considerable non non reprit ce prince violent ce n'est pas en me servant que je vous veux rendre heureux mais c'est en vous servant moy mesme j'ay sceu luy dit-il sans plus grande preparation que vous estes amoureux de la princesse istrine ha seigneur interrompit atergatis je scay trop bien le respect que je vous dois pour avoir d'autres sentimens pour cette admirable princesse que ceux que je dois avoir pour une personne de qui je dois estre un jour sujet non non atergatis 
 luy dit-il ne me deguisez point la verite et advouez moy franchement que vous estes esclave de la princesse istrine sans craindre d'estre un jour son sujet car je vous assure que je ne luy mettray jamais la couronne sur la teste c'est pourquoy pour vous contenter et pour me delivrer de la persecution continuelle que la reine me fait d'espouser istrine puis que vous en estes amoureux souffres que je l'enleve pour vous et que je la mette en vostre puissance sans que je paroisse pourtant estre mesle en cet enlevement je vous donneray un azile inviolable pour retraite en attendant que la colere de la reine soit passee et que vous vous soyez fait aimer de la princesse istrine seigneur reprit atergatis fort interdit et fort embarrasse a respondre au prince d'assirie je vous ay desja dit que je n'ay pour la princesse istrine que les sentimens que je dois avoir quoy que je vous advoue que j'ay pour elle toute l'admiration dont je puis estre capable mais quand il seroit vray que j'aurois de l'amour pour cette admirable princesse je n'accepterois pas l'offre que vous me faites parce que n'aimant jamais que pour estre aime ce ne seroit pas le chemin de l'estre de cette illustre personne que de luy faire une violence comme celle-la et de luy faire perdre une couronne ainsi seigneur soit que je sois son amant ou que je ne le sois pas je ne dois point consentir a ce que vous me proposez ce que vous me dites reprit le prince d'assirie 
 me surprend si fort qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'en effet je me suis trompe en croyant que vous estiez amoureux d'istrine car enfin je ne concoy pas qu'on puisse refuser de posseder ce qu'on aime quand mesme il faudroit faire les choses du monde les plus difficiles et mesme les plus injustes mais peutestre adjousta-t'il est ce que vous ne me croyez pas et que vous n'estes pas persuade que j'aye une aussi grande aversion pour la princesse istrine que celle que j'ay mais pour vous en assurer je vous proteste atergatis que je hais intapherne parce qu'il est son frere et que je vous hairois comme son amant si je n'esperois vous persuader d'estre son ravisseur ce n'est pas poursuivit-il que quand je force mes yeux a examiner sa beaute je ne m'estonne pourquoy je ne la trouve point belle et que ma raison ne me die aussi quelquesfois malgre moy qu'elle a de l'esprit mais apres tout elle m'ennuye et elle choque tellement mon inclination que je suis quelquesfois au desespoir de ce que je ne puis que la hair et de ce que dans le fonds de mon coeur je ne la scaurois m'espriser quoy seigneur repliqua atergatis qui avoit une peine estrange a souffrir qu'on parlast si peu avantageusement de ce qu'il adoroit il peut estre vray que la princesse istrine vous desplaise vous ennuye et choque vostre inclination quoy atergatis reprit le prince d'assirie il peut estre vray que la princesse istrine vous plaise vous charme et 
 touche sensiblement vostre coeur sans la vouloir posseder par la voye que je vous propose cependant adjousta-t'il vous l'aimez et j'ay si bien veu dans vos yeux la peine que vous aviez a souffrir que je ne parlasse pas d'elle avec admiration que je n'en doute plus du tout c'est pourquoy je vous declare qu'il faut que vous faciez de trois choses l'une ou que vous l'enleviez ou que vous vous en faciez aimer ou que vous m en facilez hair car autrement si le viens a ne vous regarder que comme un adorateur d'istrine je vous hairay peutestre avec plus de violence que si vous estiez mon rival comme atergatis cherchoit ce qu'il devoit respondre par bonheur pour luy le prince mazare et quelques autres entrerent qui rompirent cet entretien et qui luy donnerent moyen de sortir d'un lieu ou son ame avoit este a la gehenne mais pour achever de le tourmenter en sortant de l'apartement de ce prince il rencontra quelqu'un qui l'arresta assez longtemps a luy parler d'une affaire de sorte que pendant qu'il en parloit un des officiers du prince d'assirie passant aupres de luy et ayant demande a un autre ou il alloit il luy respondit tout haut que son maistre l'envoyoit querir un prince nomme armatrite si bien qu'atergatis qui scavoit que ce prince estoit amoureux d'istrine aussi bien que luy s'imaginant que le prince d'assirie n'envoyoit querir son rival que pour luy faire la mesme proposition qu'il luy avoit 
 faite en eut une inquietude si grande qu'il fut contraint de quitter celuy a qui il parloit et de s'en aller chez luy afin de resoudre en luy mesme quelle resolution il devoit prendre j'ay sceu depuis de sa propre bouche qu'il eut toutes les agitations dont un coeur amoureux peut estre capable tantost il estoit bien aise de voir que le prince d'assirie avoit de l'aversion pour istrine et tantost il en estoit en colere et il y eut mesme des instans ou il se repentit de n'avoir pas accepte l'offre qu'il luy avoit faite principalement craignant que son rival ne l'acceptast quel bizarre destin est le mien disoit-il en luy mesme en examinant cette estrange advanture j'aime une princesse qui ne scait pas que je l'adore parce que le respect que j'ay eu pour le prince a qui on la destine m'a empesche de le luy faire scavoir et ce mesme prince qui croit que ce qui seroit ma felicite feroit mon malheur m'offre de l'enlever pour moy et de la mettre en ma puissance pense atergatis disoit-il pense si tu ne dois point retourner dire au prince que tu te repens de l'avoir refuse car enfin puis qu'il ne la veut pas faire reine y a-t'il quelqu'un dans le royaume qui soit plus digne d'elle que ta violente et respectueuse passion te l'a rendu mais reprenoit-il un moment apres aurois tu bien l'insolence de faire une declaration d'amour en faisant un enlevement songe atergatis de quels yeux te regarderoit une princesse a qui tu ferois un 
 grand outrage et qui croyroit que tu luy osterois une couronne imagine toy istrine irritee pour empescher ta vertu de succomber sous ton amour pense que tu as creu toute ta vie aveque raison que qui bannit le respect de cette passion la destruit et qu'enlever une personne dont on ne possede pas le coeur est la plus injuste chose du monde et la plus grande folie qu'on puisse faire escoute donc cette raison malgre ton amour et suy ses conseils plustost que ceux du roy d'assirie mais helas s'escriroit-il si ton rival n'est pas aussi genereux que toy et qu'il accepte ce que cet injuste prince luy offrira en quel deplorable estat te trouveras tu et a quoy te servira ce respect que tu auras rendu a la princesse que tu adores qui ne scaura jamais que tu l'aimes et qui ne scauroit t'estre obligee d'une chose qu'elle ignorera toute sa vie examine donc bien atergatis quelle resolution tu dois prendre si tu ne fais point ce que veut le prince d'assirie ton rival le fera paroistre si tu enleves istrine elle te haira si tu ne l'enleve pas selon toutes les aparences un autre s'y resoudra que feras tu donc malheureux que tu es en un si estrange avanture laisseras-tu enlever ta princesse sans l'advertir du malheur qui la menace et luy auras tu rendu une si grande marque de respect et d'amour comme est celle que tu viens de luy rendre sans faire qu'elle la scache mais helas poursuivoit-il en soupirant le moyen de pouvoir aprendre en 
 un mesme moment a la princesse istrine que tu l'aimes que le prince d'assirie la hait que tu as refuse l'offre qu'on t'a faite de l'enlever pour toy et que tu es persuade que ton rival ne le refusera pas la moindre de toutes ces choses devroit te faire trembler en la luy disant puis qu'il n'y en a pas une qui ne doive luy donner de la douleur ou de la colere pense donc quel mauvais dessein est celuy de les luy dire toutes ensemble cependant il n'y a point a balancer car quand nulle autre raison ne te porteroit a luy descouvrir ce que tu scais son seul interest t'y devroit obliger quand mesme tu ne serois que son amy et que tu ne serois pas son amant mais de quels termes te pourras-tu servir adjoustoit-il pour dire des choses si difficiles a dire et qui la surprendront si fort elle ne t'a jamais regarde que comme devant estre un jour son sujet et tu vas luy aprendre qu'elle te doit regarder comme son amant et comme un homme qui souhaite de tout son coeur qu'elle ne soit jamais reine elle pense que le prince d'assirie luy mettra la couronne sur la teste et tu luy feras scavoir qu'il la veut enlever pour un autre et qu'il s'en trouvera peutestre quelqu'un qui acceptera une offre si injustice et qui choque si fort la generosite et mesme l'amour neantmoins le service que tu dois a la princesse istrine le veut et ta passion te l'ordonne mais encore une fois atergatis de quelles paroles te services tu je n'en scay 
 rien adjoustoit-il en soupirant cependant sans nous en mettre en peine laissons a nostre amour le loin de nous les suggerer telles qu'il les faudra pour persuader a la princesse que nous adorons que puis que le prince d'assirie ne l'adore pas il est indigne de son estime et que puis que nous l'aimons plus que personne n'a jamais aime nous meritons quelque part en son coeur apres cela atergatis s'estant fortement determine d'avertir istrine de ce qui se passoit et de luy donner du moins lieu de deviner son amour il attendit l'apresdisnee avec beaucoup d'impatience mais pendant ce temps-la sa raison luy representa que peutestre il s'exposoit a estre fort mal avec le prince d'assirie s'il arrivoit que la princesse istrine luy descouvrist ce qu'il luy auroit descouvert quoy qu'il luy eust dit qu'il voulust qu'il l'en fist hair cela ne l'empescha pourtant pas de suivre son premier dessein et d'aller chez la reine aussi tost que l'heure ou tout le monde y alloit fut arrivee comme la princesse istrine l'estimoit fort qu'elle le tenoit au nombre de ses amis les plus particuliers et que le prince intapherne l'aimoit cherement il espera qu'il luy seroit aise de trouver l'occasion de l'entretenir ou chez la reine ou chez elle car la maison de cette jeune princesse estoit desja faite il trouva pourtant encore cette occasion plus favorable qu'il ne l'avoit esperee car comme il faisoit alors fort chaud des que le soleil commenca de s'abaisser 
 cette princesse fut se promener dans ces admirables jardins que la fameuse semiramis fit faire autrefois et qui comme vous le scavez n'estant soustenus que sur des voutes et sur de hautes et magnifiques colomnes qui les portent ont la reputation par toute l'asie d'estre presques miraculeusement suspendus en l'air veu leur prodigieuse grandeur la princesse istrine ayant donc choisi ce jour la cette promenade y fut peu accompagnee parce que la reine n'y allant pas la foule du monde demeura chez elle comme estant celle de qui toutes les graces dependoient pour atergatis comme ce n'estoit pas la qu'il avoit affaire il se mit en estat de suivre la princesse istrine et il fut mesme si heureux que passant aupres de luy elle luy demanda s'il vouloit estre de sa promenade de sorte qu'acceptant aveque joye une si favorable occasion il luy aida a marcher comme il y a assez haut a monter pour estre dans ces merveilleux jardins qu'elle avoit choisis pour se divertir elle se trouva un peu lasse lors qu'elle y fut si bien que cherchant a se reposer quelque temps afin de se promener apres plus agreablement elle fut s'asseoir dans un cabinet qui est forme par quatre palmiers qui estant de ces deux especes qui se courbent pour s'aprocher les uns des autres lorsqu'ils en sont un peu esloignez se panchent en effet si a propos que leurs branches s'entre-croisant et se meslant les unes dans les autres font un ombrage 
 admirable en ce lieu-la dont on jouit fort agreablement et fort commodement tout ensemble y ayant des sieges de bois de cedre qui parfument ce cabinet pour peu que la chaleur soit grande la princesse istrine s'estant donc allee asseoir sous un bel ombrage le prince atergatis se vit avec toute la commodite qu'il eust pu desirer de l'entretenir car comme n'y avoit pas alors aupres d'elle d'autres personnes de sa condition que luy des qu'il commenca de parler a la princesse comme ayant a l'entretenir de quelque affaire tous ceux qui la suivoient se retirerent par respect de quelques pas seulement de sorte qu'atergatis se faisant un grand effort pour ne perdre pas des momens qui luy devoient estre si precieux madame luy dit-il avec une agitation de coeur extreme j'ay quelque chose a vous aprendre que je voudrois desja vous avoir dit parce qu'il vous importe extremement que vous le scachiez et que je n'ose pourtant vous dire si vous ne me le commandez istrine surprise du discours d'atergatis le regarda afin de tascher de diviner ce qu'il avoit a luy aprendre mais encore que ses beaux yeux rencontrassent ceux d'atergatis et qu'ils les vissent mesme tous pleins d'amour ils ne connurent point la passion qu'ils avoient fait naistre dans son coeur de sorte que ne scachant que penser j'advoue dit-elle a atergatis que j'ay quelque peine a comprendre que vous en ayez a vous resoudre 
 de me dire une chose qui m'importe car comme le vous ay tousjours creu fort de mes amis il me semble qu'au lieu de vouloir que je vous commande de parler vous devriez desja avoir parle puis que vous me l'ordonnez madame luy dit-il il faut donc que je vous obeisse et que je vous aprenne la chose du monde qui vous surprendra le plus eh de grace dit alors istrine ne m'obeissez pas encore et dites moy auparavant si ce que vous avez a me dire me doit donner de la colere de la douleur ou de la joye car comme vous le scavez on peut estre surpris par des choses agreables comme par des choses facheuses comme je suis sincer madame reprit-il je vous avoue que je n'ose croire que j'aye rien a vous dire qui vous puisse plaire et je suis mesme assure que je vous diray quelque chose qui vous desplaira mais si cela est adjousta-t'elle ne me dites donc rien du tout si ce n'est que ce que vous avez a me dire me puisse donner lieu d'esviter quelque grand malheur si ce n'avoit este par ce sentiment la reprit atergatis je me serois bien garde de former la resolution de vous dire ce que j'ay a vous aprendre mais madame il vous importe tellement de le scavoir que je puis vous assurer qu'il y va de tout le repos de vostre vie parlez donc luy dit elle et parlez mesme promptement car ce que vous venez de me dire met mon ame dans une inquietude sans objet determine qui me tourmente pourtant 
 desja estrangement je vous obeiray madame repliqua atergatis mais ce sera s'il vous plaist a condition que les premieres paroles que vous m'entendrez prononcer ne vous obligeront point a m'imposer silence et que vous souffrirez que je parle sans m'interrompre jusques a ce que j'aye acheve de vous aprendre ce qu'il importe que vous scachiez comme vous ne me scauriez ce me semble dire rien qui me fasche plus que l'incertitude ou vous me laissez repliqua-t'elle je vous escouteray comme vous voulez estre escoute car vous croyant aussi sage que je vous croy je n'ay pas lieu de craindre que vous me disiez ce que je ne dois pas entendre je vous diray donc madame luy dit-il qu'encore que toute l'assirie ait sceu que la reine vous destinoit a porter la couronne qu'elle porte en vous faisant espouser le prince son fils et qu'ainsi tous les sujets de cette grande prince n'ayant deu vous regarder que comme devant estre un jour leur reine il s'en est pourtant trouve un qui ne se croyant pas encore estre assez a vous par la qualite de sujet qui luy eust este commune avec beaucoup d'autres a voulu estre vostre esclave d'une facon plus particuliere quand je vous ay promis de ne vous interrompre pas interrompit istrine en rougissant j'ay creu qu'en effet vous aviez quelque chose d'important a me dire mais atergatis si je vous veux faire grace il faut que je croye que ce vous que me dites n'est qu'une 
 raillerie pour me divertir et qui par consequent ne merite pas que je vous tienne ma parole puis qu'elle ne me divertit point je le vous suplie madame repliqua atergatis de vous souvenir que je vous ay priee de ne m'imposer pas silence et de ne vous estonner pas des premieres choses que je vous diray mais afin de vous obliger a m'escouter paisiblement je me soumets a tous les suplices imaginables si vous ne tombez d'accord a la fin de mon discours que ce que je vous auray dit devoit estre sceu de vous et que je serois indigne de vivre si je ne vous aprenois pas ce qu'il importe tant que vous scachiez la princesse istrine connoissant alors en effet qu'atergatis avoit quelque advis important a luy donner se resolut de l'escouter sans l'interrompre ne s'imaginant mesme pas qu'atergatis et cet esclave dont il venoit de luy parler n'estoient qu'une mesme chose de sorte qu'ayant donne une nouvelle permission de parler a ce prince il reprit la parole avec autant de crainte que d'amour vous scaurez donc madame luy dit-il puis que vous me permettez de vous l'aprendre qu'il y a un homme a babilone qui a commence de vous admirer des qu'il a commence de vous voir et qui sans aucune esperance non seulement d'estre aime mais mesme de vous faire scavoir son amour n'a pas laisse de vous aimer mais de vous aimer d'une amour si pure et si detachee de tout interest que je suis assure que 
 hier a l'heure que je parle il ne croyoit pas que vous deussiez jamais scavoir sa passion cependant il vous aime plus que personne n'a jamais aime et s'il eust creu pouvoir pretendre a vous posseder sans vous faire perdre une couronne il y auroit long temps qu'il se seroit declare et qu'il vous auroit vangee de l'injustice du prince d'assirie s'il avoit mesme pense que la gloire d'estre reine n'eust pas este l'objet de vos plus ardens souhaits il vous eust sans doute fait scavoir que vous regniez plus absolument dans son coeur que vous ne pouviez jamais regner en assirie quand mesme il eust falu s'oposer directement a la reine et quand mesme le prince son fils eust eu autant d'amour pour vous qu'il en devroit avoir de sorte madame que si cet amant cache ne vous a pas descouvert sa passion c'est parce qu'il a eu autant de respect que d'amour c'est parce qu'il a creu qu'il ne devoit pas songer a vous faire perdre un royaume et qu'il n'a jamais ose esperer que vous puissiez preferer l'empire de son coeur a une couronne cependant comme sa passion est la plus violente donc jamais coeur amoureux ait este possede il a souffert et il souffre plus que personne n'a jamais souffert il auroit pourtant tousjours endure les maux dans le silence et sans se pleindre si le prince d'assirie ne luy avoit aujourd'huy dit une chose qui est cause que je vous descouvre les sentimens qu'il a pour vous car enfin madame si je puis le dire sans 
 vous offencer cet injuste prince ne vous connoist pas et ne veut point vous donner la couronne qu'il doit porter quoy que vous la meritiez mieux que luy il ne le contente pas mesme de ne vous adorer point et d'avoir des sentimens pour vous les plus injustes du monde car il veut aussi que cet amant qui vous adore en ait de tres criminels mais madame puis qu'il vous faut aprendre toute l'injustice du prince d'assirie il faut que je vous die qu'il a envoye querir celuy dont je parle qu'il luy a dit qu'il s'apercevoit bien de l'amour qu'il avoit pour vous qu'il luy a poteste qu'il ne vous pouvoit jamais aimer et qu'il luy a offert de vous enlever pour luy mais avec des paroles si fortes que c'estoit plustost un commandement qu'il luy faisoit qu'une simple proposition quoy interrompit la princesse istrine le prince d'assirie a pu estre capable de me vouloir enlever pour me mettre en la puissance de celuy que vous dites ha si cela est quand il seroit roy de toute la terre je desobeirois a la reine si elle me commandoit de l'espouser et si le respect que je porte a cette princesse ne retenoit je ferois connoistre des aujourd'huy a celuy qui me mesprise que je ne merite pas de l'estre et que j'ay le coeur aussi grand qu'il l'a fier injuste et superbe mais encore une fois atergatis dois-je croire que ce que vous dites est vray il l'est tellement madame repliqua-t'il que rien ne le peut estre d'avantage mais si cela est 
 adjousta-t'elle je suis donc la plus malheureuse personne de la terre car enfin si le prince d'assirie n'a fait cette proposition au plus genereus de tous les hommes il l'aura peut-estre acceptee je ne scay pas madame reprit modestement atergatis si celuy dont vous parlez si avantageusement sans scavoir qui il est merite d'estre mis au rang ou vous le mettez mais je scay bien que quoy qu'il vous aime avec une passion demesuree il a refuse de vous posseder par l'injuste voye que le prince d'assirie luy proposoit il a eu mesme ce respect pour vous poursuivit-il de ne luy vouloir pas advouer qu'il en fust amoureux mais il luy a dit si fortement que quand il le seroit il ne vous enleveroit jamais que ce prince violent s'en estant mis en colere luy a dit a la fin de leur conversation qu'il faloit qu'il fist de trois choses l'une ou qu'il vous enlevast ou qu'il se fist aimer de vous ou qu'il l'en fist hair cette derniere chose interrompit brusquement istrine est sans doute la plus aisee a faire de toutes les trois et mesme la plus juste cependant adjousta-t'elle en rougissant parce qu'elle connut par l'agitation qui paroissoit au visage d'atergatis que c'estoit luy qui l'aimoit le genereux procede de celuy qui a refuse l'injuste proposition du prince d'assirie m'oblige si sensiblement que je vous conjure de ne me le mom mer point de peur qu'estant obligee de le regarder comme un homme qui auroit de l'amour 
 pour moy la bienseance ne m'obligeast en suitte a esviter sa conversation c'est pourquoy comme ce ne peut estre qu'un fort honeste homme l'aissez moy la liberte de le traitter avec la civilite que j'ay pour tous ceux qui le sont et ne me le nommez jamais ha madame s'escrira atergatis voila une espece de reconnoissance que vous avez inventee et dont tout autre que vous n'auroit jamais pu s'aviser car enfin puis qu'il est vray que le procede de celuy que vous ne voulez jamais connoistre vous plaist et vous oblige pourquoy ne voulez vous pas scavoir qui il est c'est parce que je ne le puis reprit elle sans prendre en mesme temps la resolution de n'avoit nulle amitie particuliere aveque luy de sorte que pour m'oster une matiere d'ingratitude il faut que je m'en oste une de reconnoissance promettez moy donc madame luy dit atergatis en la regardant d'une maniere tres passionnee que vous chercherez du moins a deviner qui est celuy que vous ne voulez pas que je vous nomme car si vous ne me promettez ce qui je vous demande je pense madame que je ne vous diray point ce qui me reste a vous dire quoy que ce soit ce qui vous importe le plus de scavoir car enfin des l'heure que je parle je suis persuade que le prince d'assirie propose de vous enlever a un autre que je connois et qui n'estant peutestre pas si respectueux ny si equitable que celuy que vous ne voulez pas connoistre accepte ce qu'on 
 luy offre et se prepare desja a executer un si injuste dessein ha atergatis repliqua istrine je vous promets tout ce qu'il vous plaira pourveu que vous me mettiez en estat de pouvoir m'empescher d'estre enlevee en me nommant celuy que vous croyez qui peut estre capable d'entreprendre une semblable violence quoy madame s'escria atergatis en se reculant d'un pas et en la regardant fixement vous voules scavoir le nom de celuy qui vous outrage et vous ne voulez pas scavoir comment s'apelle un homme qui vous rend la plus grande marque d'amour et de respect que personne ait jamais rendue cependant puis que vous le voulez poursuivit-il en se raprochant et que vous me faites esperer que vous chercherez du moins a deviner qui il est je vous diray qu'armatrite est celuy que le prince d'assirie a envoye querir apres avoir este refuse par ce respectueux amant que vous ne voulez pas qu'on vous nomme ha atergatis repliqua istrine armatrite aura accepte ce qu'on luy aura offert car il n'est guere moins violent que le prince d'assirie ainsi je ne voy pas que je puisse trouver de seurete pour moy si ce n'est en quitant la cour et en advertissant la reine de ce qui se passe et c'est a dire en l'affligeant extraordinairement en divisant toute l'assirie et en causant peutestre la guerre entre la reine et le prince son fils non non madame luy dit atergatis il ne faut pas encore avoir recours a des remedes 
 si violens je scay que celuy qui a refuse l'injuste proposition que le roy d'assirie a luy faite a dessein d'observer soigneusement armatrite et j'ose mesme vous assurer que veu comme il a l'intention d'agir vous n'aves rien a aprehender de ce coste la c'est pourquoy vous n'avez seulement durant quelques jours qu'a ne sortir point du palais sans la reine et pourveu que cela soit vous n'avez rien a craindre car encore une fois je puis vous assurer que celuy que vous ne voulez pas connoistre mourra plustost que de souffrir qu'on vous face aucune violence l'amour qu'il a pour vous poursuivit il estant assez forte pour luy inspirer quelque adresse je ne pense pas que son rival le puisse tromper ainsi madame ne vous affligez pas avec exces car je serois bien malheureux si ayant eu dessein de vous faire esviter un grand mal je vous en avois cause un autre je scay bien adjousta-t'il que la perte d'une couronne est sensible principalement a une personne qui n'aime rien que la gloire et je scay mesme encore que celuy qui porte une si mauvaise nouvelle ne scauroit estre agreable je ne laisse pourtant pas de vous estre fort obligee interrompit istrine quoy que vous ne m'ayez apris que des choses facheuses vous mettez donc aussi au rang des choses fascheuses reprit atergaris en soupirant la violente et respectueuse passion qu'a pour vous cet amant inconnu qui a refuse de vous posseder par l'injuste voye qu'on luy a proposee 
 quoy que vostre possession soit la seule chose qui le peut rendre heureux et sans laquelle il sera tousjours infortune il me semble repliqua istrine que j'ay quelque sujet d'estre affligee d'avoir une obligation de telle nature que je ne puisse la reconnoistre comme celuy a qui je j'ay le desireroit je ne laisse pourtant pas de luy rendre justice dans mon coeur adjousta-t'elle et de souhaiter qu'il soit heureux pour le recompenser de la generosite qu'il a eue mais madame repliqua atergaris vous vous engagez a beaucoup de choses sans y penser puis que celuy dont vous parlez ne peut estre sans vous ce que vous desirez qu'il soit la princesse istrine connoissant alors de plus en plus qu'elle avoit sujet de croire que c'estoit atergatis qui estoit amoureux d'elle et qui avoit refuse le prince d'assirie se leva de peur qu'il ne luy dist plus qu'elle ne vouloit entendre et pour luy oster la hardiesse d'achever de se descouvrir comme je voy bien luy dit elle que cet homme genereux que je ne veux point connoistre est fort de vos amis je vous conjure de l'obliger a continuer d'avoir la generosite de m'advertir par vous s'il descouvre quelque injuste dessein du prince d'assirie ou d'armatrite ce sera sans doute tousjours par moy reprit atergaris que vous scaurez tout ce qu'aura a vous apprendre l'homme du monde qui vous adore avec le plus de respect et qui vous aime avec le plus de passion apres cela la princesse 
 istrine commencant de marcher appella quelques dames qui l'avoient accompagnee et fit le tour du jardin afin qu'on ne remarquast pas qu'atergatis luy eust dit quelque chose qui luy eust fait changer le dessein qu'elle avoit eu de se promener mais elle avoit l'ame si inquiette qu'elle ne put en faire un second de sorte que se retirant a son apartement sans retourner chez la reine elle feignit de le trouver mal afin d'avoir un pretexte d'estre quelques jours sans sortir atergatis en la quittant luy dit encore beaucoup de choses qui la confirmerent en l'opinion ou elle estoit mais il ne luy en dit pourtant aucune qui peust obliger istrine a changer sa facon d'agir aveque luy de sorte que se separant fort bien d'avec elle il s'en alla avec quelque consolation car encore que cette princesse luy eust dit qu'elle ne vouloit point scavoir le nom de celuy dont il luy parloit il ne s'en affligea pas au contraire comme il a infiniment de l'esprit il comprit aisement que la princesse istrine ne luy avoit deffendu de le luy faire connoistre que parce qu'elle le connoissoit si bien que se flattant dans sa passion il se creut plus heureux qu'il n'avoit espere de l'estre mais ce qui le tourmentoit pourtant estrangement estoit la crainte qu'armatrite n'acceptast ce qu'il avoit refuse et que le prince d'assirie n'enlevast istrine pour la luy donner et en effet quoy qu'on ne l'ait pas sceu a babilone et qu'au contraire on ait 
 dit qu'il avoit rejette cette proposition aussi bien qu'atergatis il est pourtant vray que le prince d'assirie la luy ayant faite apres avoit este refuse par ce genereux amant il l'accepta aveque joye et auroit mesme execute son dessein si son illustre rival n'y eust mis l'obstacle que je vous diray bien tost
 
 
 
 
d'autre part istrine avoit une telle douleur dans l'ame qu'elle n'en pouvoit estre maistresse elle voyoit bien apres ce qu'atergatis luy avoit dit qu'elle ne seroit jamais reine et que l'esperance qu'elle en avoit eue devoit estre destruite dans son coeur ce n'estoit pourtant pas encore la ce qui l'affligeoit le plus estant certain qu'elle sentoit plus aigrement le mespris que le prince d'assirie faisoit d'elle que la perte d'une couronne ce n'est pas qu'elle eust jamais eu pour luy aucune inclination mais elle sentoit si bien qu'elle ne meritoit pas d'estre traitee comme cet injuste prince la traittoit qu'il n'estoit pas possible qu'elle n'eust une extreme haine pour luy principalement voyant comment il vivoit avec le prince intapherne cependant elle ne scavoit quel remede trouver a son mal elle n'ignoroit pas que la reine ne souffriroit point qu'elle quitast la cour parce qu'elle s'estoit mis dans l'esprit que le prince son fils changeroit a la fin de sentimens pour elle d'ailleurs de dire a intapherne ce qu'atergaris luy avoit dit elle aprehendoit que ce prince qui avoit desja l'esprit fort 
 irrite contre le roy d'assirie ne se portast a quelque dessein violent et qu'il ne s'y portast d'autant plustost qu'il avoit perdu l'esperance de luy voir la couronne sur la teste qui estoit la seule chose qui l'avoir oblige a demeurer a la cour apres tant de mauvais traitemens qu'il avoit receus du prince d'assirie istrine ne scachant donc que resoudre se resolut du moins d'attendre quelques jours a determiner absolument ce qu'elle vouloir faire et afin d'attendre ce temps la en seurete elle feignit comme je l'ay desja dit de se trouver mal pour n'estre pas obligee a sortir du palais mais apres avoir bien examine ce qui regardoit le prince d'assirie la generosite d'atergatis eut quelque place en sa memoire et quoy qu'elle n'eust alors que de l'estime et de l'amitie pour luy il ne luy passa pourtant rien dans l'esprit qui luy fin desirer qu'il ne fust point amoureux d'elle car comme elle a raconte depuis ses plus secrets sentimens au prince son frere je les scay comme si j'avois este dans son coeur elle ne desiroit pas aussi qu'il l'aimast et sans raisonner sur sa passion elle ne considera alors que l'action genereuse qu'il avoit faite sans examiner la chose de plus pres et sans en prevoir la suite cependant atergatis employant tous ses soins et toute son adresse pour descouvrir ce qu'il' vouloir scavoir sceut que le prince d'assirie avoit entretenu long temps armatrite qu'apres cela ils avoient paru tous 
 deux fort guays et il remarqua au contraire que le prince d'assirie ne le regardoit presques plus de sorte que raisonnant juste sur des conjectures si convainquantes il ne douta point du tout qu'armatrite n'eust accepte ce qu'il avoit refuse il sceut mesme divers ordres que ces deux princes avoient donnez qui le confirmereut en son opinion car le prince d'assirie avoit envoye secretement vers le gouverneur d'opis ou il vous mena madame lors qu'il vous eut enlevee et qu'armatrite faisoit sortir de babilone une partie de son train sur un pretexte qui n'estoit pas trop vraysemblable apres avoir donc bien cherche par quels moyens il pourroit rompre le dessein de son rival il n'en trouva point d'autre que de se battre contre luy et de chercher a le quereller sur quelque chose ou la princesse istrine n'eust point d'interest car comme le prince d'assirie estoit mesle au crime d'armatrite il n'y avoit pas moyen de le publier atergaris voyoit bien que n'ayant pas plus de certitude de ce qu'il craignoit l'exacte prudence eust voulu qu'il eust encore attendu quelque temps pour tascher de s'esclaircir mais comme il estoit fort amoureux il voyoit bien plus de danger a se vouloir batre trop tard contre armatrite qu'a se batre trop tost car enfin disoit il en luy mesme armatritre est tousjours mon rival de sorte que quand je ne le regarderois que comme tel sans 
 le regarder comme ravisseur de la princesse que j'adore je devrois tousjours estre son ennemy puis qu'il n'y a rien en tout l'univers ou il y ait naturellement plus d'antipathie qu'entre deux rivaux apres cela atergatis craignoit s'il estoit vainqueur qu'il ne fut contraint de s'esloigner d'istrine toutesfois comme il scavoit que nitocris n'aimoit pas armatrite il espera qu'il ne seroit point banny de la cour pour cela ou que du moins il ne le seroit pas pour longtemps joint que considerant l'enlevement de la princesse istrine il trouvoit encore qu'il vaudroit mieux qu'il en fust eslogne que de l'exposer a un si grand malheur de sorte qu'achevant de se determiner il prit la resolution de detruire armatrite pour detruire son injuste dessein mais afin que la princesse istrine ne pust douter que ce qu'il luy avoit dit ne fust veritable il fit adroitement que le prince intapherne luy conta en sa presence comme une nouveaute la nouvelle faveur d'armatrite aupres du prince d'assirie et la disgrace d'atergatis si bien que cette princesse faisant l'aplication de ce qu'on luy disoit de la facon qu'atergatis vouloit qu'elle la fist elle en rougit si fort que quoy qu'elle fust sur son lit ou il ne faisoit pas fort clair atergatis ne laissa pas de s'en apercevoir et d'estre bien aise de remarquer qu'il estoit entendu cependant sans differer davantage il chercha des le lendemain a rencontrer armatrite sans qu'il parust en avoir 
 eu le dessein comme c'estoit alors la saison de s'aller promener le long de l'euphrate il creut bien qu'il l'y trouveroit et que comme il estoit d'un naturel tres violent il luy seroit aise de trouver lieu de le quereller principalement estant naturellement aussi contredisant qu'il estoit car enfin madame armatrite l'estoit tellement que si deux personnes eussent dit deux choses toutes opposees il eust plustost entrepris de former un tiers party pour les contredire toutes deux que de se ranger jamais a l'opinion de quelqu'un atergatis le connoissant donc de cette humeur s'imagina qu'il luy seroit avantageux d'interesser la reine en la cause de sa querelle afin d'en estre protege contre le prince son fils s'il en estoit besoin de n'estre point exile s'il estoit vainqueur d'armatrite et par consequent de ne s'esloigner point d'istrine cherchant donc comment il pourroit faire pour faire reussir son dessein il s'advisa lors qu'il fut au bord de l'euphrate ou il ne manqua pas de trouver armatrite de louer ce grand et admirable ouvrage que cette illustre reine faisoit faire pour empescher la rapidite du fleuve en le faisant serpenter en aprochant de babilone s'imaginant bien qu'il ne manqueroit pas de le contredire et en effet atergatis ne se trompa point car des qu'il l'eut joint et qu'il eut commence de louer ce merveilleux travail armatrite se mit a le blasmer et a dire que la reine eust bien mieux fait 
 d'employer ce qu'elle despensoit pour changer le cours d'un fleuve a reculer les bornes de son estat en suite de quoy se mettant a blasmer en general tous les princes qui s'amusoient a faire des ouvrages publics il dit que celuy la mesme que nitocris faisoit faire et qui sembloit n'estre entrepris que pour la seurete de la ville et pour la rendre plus imprenable ne l'estoit que par la vanite de cette reine atergatis ne perdant pas une si favorable occasion luy dit d'un ton de voix un peu fier qu'il parloir avec si peu de respect d'une grande et illustre princesse qu'il ne pouvoit assez s'en estonner en suitte de quoy armatrite luy ayant respondu aigrement atergatis respondit de mesme engageant tousjours la reine dans son discours de sorte que s'aigrissant a peu il le pressa si vivement qu'il le forca mesme a luy demander de le voir l'espee a la main si bien qu'atergatis le prenant au mot aveque joye luy dit qu'ils n'avoient qu'a s'esloigner insensiblement quand ils auroient fait encore un tour de promenade de peur qu'on ne s'aperceust de leur dessein car au commencement de leur contestation diverses personnes avoient entendu qu'ils n'estoient pas d'un mesme advis comme armatrite estoit brave il fit ce qu'atergatis vouloit et ils parurent estre en effet si bien ensemble qu'on ne soubconna point qu'ils y fussent mal cependant comme ils se connoissoient tous deux pour amans de la princesse istrine quoy qu'ils ne se 
 le fussent jamais tesmoigne ils avoient une impatience estrange de se voir l'espee a la main si bien que pour la satisfaire apres qu'ils eurent remarque qu'on ne prenoit point garde a eux au lieu de retourner vers la multitude du monde qui se promenoit ils continuerent de remonter le long du fleuve comme des gens qui estoient d'humeur a s'entretenir et a vouloir choisir une promenade solitaire comme c'est la coustume en ce lieu-la que les escuyers attendant leurs maistres a la porte de la ville afin de n'embarrasser pas la promenade des dames par des gens inutiles a leur divertissement ceux de ces deux princes estoient avec les autres et par consequent ils ne virent point que leurs maistres s'esloignoient du monde cependant comme ces deux rivaux avoient chacun une espee il ne leur falut pas de plus grande preparation pour se batre de sorte qu'aussi tost qu'ils furent arrivez au dela d'un de ces tournoyemens du fleuve qui les deroboit a la veue de ceux qui se promenoient parce qu'en cet endroit la le terrain s'abaissoit extremement ils commencerent leur combat je ne m'amuseray point madame a vous en dire les particularitez car j'ay tant d'autres choses a vous aprendre que je ne dois pas m'arrester aux inutiles ny aux peu agreables il suffira donc que je vous aprenne qu'atergatis fut vainqueur d'armatrite sa victoire fut mesme sanglante et funeste pour son ennemy car comme il ne voulait pas estre empesche 
 de vaincre il se batit sans se mesnager si bien qu'estant aussi heureux que brave et adroit le grand courage d'armatrite ne put l'empescher de luy donner quatre coups d'espee dont il y en avoir deux qui luy entroient dans le corps de sorte que perdant une grande quantite de sang il s'affoiblit tout d'un coup et tomba aux pieds d'atergatis en voulant passer sur luy il voulut pourtant encore faire un effort pour se relever mais son genereux rival qui n'estoit point blesse l'en empescha et luy arracha son espee apres quoy ne voulant pas tuer un ennemy qui n'estoit plus en estat de se deffendre il voulut du moins s'assurer de luy s'il arrivoit qu'il eschapast c'est pourquoy il luy dit qu'il luy donnoit la vie pourveu qu'il fist trois choses qu'il luy diroit la premiere de publier qu'il s'estoient querellez en parlant de ce grand travail que la reine nitocris faisoit faire la seconde de luy advouer qu'il avoit eu dessein d'enlever la princesse istrine et la troisiesme de luy engager sa parole de ne penser de sa vie a executer un si injuste dessein je pourrois sans doute adjousta-t'il en l'estat ou je me trouve vous obliger a ne penser jamais a cette princesse mais comme je scay bien que l'amour n'est pas une chose volontaire je ne vous demande que ce qui est juste et possible comme armatrite qui se sentoit fort blesse entendit parler atergatis comme il faisoit il en fut fort surpris car le prince d'assirie ne luy avoit pas 
 dit qu'il luy eust offert la mesme chose qu'a luy de sorte que s'imaginant que son rival scavoit son injuste dessein ou par revelation des dieux ou par enchantement il ne s'amusa point a le luy nier mais en luy advouant qu'il estoit vray qu'il avoit eu le dessein d'enlever istrine il luy dit qu'il avoit bien fait de ne le vouloir pas forcer a luy promettre de ne penser plus a cette princesse luy soustenant avec une violence estrange que jamais homme amoureux ne devoit faire une promette qui prejudiciast a son amour comme ils en estoient la le prince intapherne qui estoit alle le matin a la chasse sans autre compagnie que ceux de sa maison arriva aupres d'eux de sorte qu'estant fort surpris de les trouver en cet estat il descendit de cheval et s'en aprocha mais s'il fut surpris de les rencontrer ils furent aussi fort surpris de le voir car ils ne l'avoient point entendu venir et ils le furent d'autant plus qu'ayant ouy le nom de la princesse istrine il prit la parole le premier et regardant le vaincu et le vainqueur seroit il bien possible leur dit-il que ma soeur fust cause que deux si braves gens se fussent battus atergatis qui avoit l'esprit irrite contre armatrite de ce qu'il venoit de luy dire et qui croyoit mesme que le prince intapherne en avoit plus ouy qu'il n'en avoit entendu forca son ennemy a avouer devant luy comme leur combat s'estoit fait et le dessein qu'il avoit eu d'enlever 
 la princesse istrine par les ordres du prince d'assirie mais en l'allouant il se fit une si grande violence et la colere fit couler son sang si abondamment qu'il en perdit la parole quelque criminel qu'il fust intapherne eut pourtant la generosite de commander a quelques uns des siens de le secourir et de le porter a la premiere habitation parce que babilone estoit trop loin mais comme ils voulurent obeir a leur maistre il expira entre leurs bras de sorte que changeant ce dessein la en celuy d'aller advertir ses gens qui estoient a la porte de babilone intapherne et atergatis qui avoient beaucoup d'amitie l'un pour l'autre quitterent le grand chemin et furent en prendre un fort destourne afin de se pouvoir mieux entretenir ils furent pourtant quelque temps sans parler car ils avoient tous deux l'esprit fort occupe en effet intapherne ne pouvant concevoir cette bizarre avanture cherchoit par ou atergatis pouvoit avoir sceu le dessein du prince d'assirie et par quel sentiment il s'estoit battu contre armatrite plustost que de l'advertir de la chose d'autre part atergatis ne comprenant pas qu'il pust dire ce qui luy estoit arrive pour faire connoistre a intapherne la passion qu'il avoit pour istrine se trouvoit bien embarrasse mais a la fin scachant quelle estoit la haine qu'il avoit pour le prince d'assirie et connoissant sa generosite et l'amitie qu'il avoit pour luy il se resolut de luy advouer la verite et il s'y resolut d'autant 
 plustost que la princesse istrine ne luy avoit rien dit qu'il fust oblige de cacher de sorte que prenant la parole le premier je ne doute point luy dit-il en s'arrestant sous des arbres qui se trouverent a leur chemin que vous ne soyez fort estonne de ce qui vient d'arriver et de ce que vous venez d'entendre mais avant que de vous particulariser toute l'injustice du prince d'assirie et toute celle d'armatrite il faut que je vous descouvre le fonds de mon coeur afin que vous ne soyez pas surpris de voir combien je m'y suis interesse je vous diray donc comme il est vray que vous avez tousjours este celuy de tous les hommes que je connois que j'ay le plus estime et le plus aime et que la princesse votre soeur a aussi tousjours este la personne de son sexe pour qui j'ay eu le plus d'admiration et le plus d'inclination tout ensemble ainsi sans pouvoir dire si j'ay eu de l'amitie pour vous parce que j'ay eu de l'amour pour elle ou si j'ay eu de l'amour pour elle parce que j'ay eu de l'amitie pour vous je scay seulement que vous avez occupe l'un et l'autre les premieres places dans mon coeur je pense toutesfois adjousta obligeamment ce prince que si j'examinois bien la chose je trouverois que quand je n'aurois pas eu l'honneur de la connoistre je n'aurois pas laisse d'estre vostre amy et que quand je n'aurois encore jamais eu le bonheur de vous voir je n'aurois pas laisse d'estre son amant ainsi ne 
 devant qu'a vostre propre merite l'estime extraordinaire que je fais de vostre vertu a tous deux si mon amitie estoit un bien vous ne vous la devriez point l'un a l'autre vostre amitie interrompit intapherne m'est si considerable que quand je la devrois plustost au merite de ma soeur qu'au mien je ne laisserois pas d'estre bien aise de la posseder et si j'ay a me plaindre de quelque chose c'est qu'elle ne m'ait pas appris l'illustre conqueste qu'elle avoit faite ha genereux intapherne s'escrira a atergatis la princesse istrine ne scait pas encore ce que vous scavez et je ne scay pas mesme si je dois souhaiter qu'elle le scache apres cela atergatis raconta a intapherne le dessein qu'il avoit fait de ne descouvrir jamais sa passion si ce n'estoit que le prince d'assirie se mariast a une autre qu'a la princesse istrine luy disant en suite comment cet injuste prince l'avoit envoye querir quelle estoit la proposition qu'il luy avoit faite comment il l'avoit refusee le dessein qu'il avoit pris d'en advertir istrine et il luy dit enfin la chose avec une ingenuite si obligeante qu'en effet intapherne s'en tint oblige de sorte qu'embrassant atergatis il y a quelque chose de si franc de si genereux et de si heroique a vostre procede luy dit il que je tiens qu'il est beaucoup plus glorieux a ma soeur de regner dans vostre ame que de regner en assirie puis qu'elle ne le pouroit sans estre femme du plus injuste prince du monde et si elle m'en croit 
 il ne tiendra pas a moy que vous ne soyez heureux s'il est vray qu'elle puisse faire vostre felicite atergatis entendant parler intapherne de cette sorte luy dit tant de choses et luy fit de si tendres protestations d'amitie et de reconnoissance qu'il luy estoit aise de s'imaginer quelle devoit estre la passion qu'il avoit pour la princesse istrine mais enfin allant a ce qui pressoit le plus ils adviserent ce qu'il estoit a propos de faire en l'estat ou estoient les choses car disoit intapherne il est a croire que le prince d'assirie s'interessera secretement a la mort d'armatrite et il est a craindre qu'il ne se vange de ce que vous l'avez refuse en ayant une occasion si favorable mais apres avoir bien examine la chose ils resolurent qu'atergatis ne r'entreroit a babilone que de nuit qu'il iroit loger chez intapherne ou le prince d'assirie n'oseroit faire nulle violence a cause de la reine qu'on feroit sonner fort haut que le combat d'atergatis et d'armatrite avoit este cause parce que le premier soutenoit la gloire de nitocris contre l'autre et qu'on ne parleroit point du tout de ce pretendu enlevement d'istrine afin de n'irriter pas le prince d'assirie que cependant le prince intapherne iroit au palais prevenir la reine et dire a tout le monde l'estat ou il avoit trouve atergatis et armatrite et comment il avoit appris de la bouche du vaincu la cause de son combat et la generosite du vainqueur publiant aussi aveque soin qu'armatrite 
 estoit celuy qui avoit voulu se battre mais apres cela dit intapherne il faut que j'aille a l'apartement de ma soeur mais genereux prince luy dit atergatis que luy direz vous de cet homme qu'elle ne veut pas connoistre je luy diray reprit-il qu'elle le doit preferer a tout le reste de la terre et que luy devant autant qu'elle luy doit elle seroit digne des mepris que le prince d'assirie a pour elle si elle n'estoit pas aussi reconnoissante qu'atergatis est genereux apres cela voyant qu'il estoit assez tard et qu'il seroit nuit quand ils arriveroient aux portes de babilone ils recommencerent de marcher et arriverent si heureusement qu'ils ne furent connus de personne qui peust apprendre au prince d'assirie qu'atergatis s'estoit retire chez intapherne cependant des que ce prince l'eut mene dans sa chambre il le quitta atergatis le priant bien plus de songer a ce qu'il diroit de luy a la princesse istrine qu'a ce qu'il en diroit a la reine mais comme il estoit prest de sortir il vint un escuyer de cette princesse qui ayant ouy parler confusement du combat d'armatrite envoyoit scavoir si le prince son frere estoit revenu de la chasse et s'il scavoit contre qui armatrite s'estoit battu vous luy direz luy respondit intapherne que je la verray bientost et qu'en attendant que je luy die les particulairez de ce combat je luy mande que celuy dont elle ne veut point scavoir le nom est le vainqueur d'armatrite cet escuyer 
 retenant parole pour parole ce que le prince intapherne luy avoit dit fut retrouver la princesse istrine a qui il raporta exactement ce que le prince son frere luy mandoit mais elle en fut si surprise qu'elle ne pouvoit pas l'estre davantage la cause de son estonnement ne fut pas seulement de scavoir que c'estoit atergatis qui s'estoit battu contre armatrite et qui l'avoit vaincu et de connoistre par la avec certitude que c'estoit atergatis qui estoit amoureux d'elle car elle en eut beaucoup davantage de voir que le prince intapherne scavoit la conversation qu'elle avoit eue avec ce prince ne pouant s'imaginer qu'un homme qui ne luy avoit jamais dit ouvertement qu'il l'aimoit eust parle de sa passion au prince son frere mais pendant qu'elle raisonnoit sur la nouveaute de cette avanture intapherne alla chez la reine a qui il raconta ce qu'il estoit a propos qu'il luy dist du combat d'atergatis luy faisant valoir le zele qu'il avoit eu a soustenir sa gloire contre celuy qu'il avoit vaincu l'assurant comme il estoit vray qu'armatrite en estoit tombe d'accord devant que de mourir joint que comme le commencement de la contestation de ces deux princes avoit eu quelques tesmoin le bruit s'en estoit desja espandu dans la cour et estoit alle jusques a la reine de sorte que le discours d'intapherne luy confirmant ce qu'on luy avoit desja dit il fut aise a ce prince de la disposer a proteger atergatis en effet quoy qu'elle ne voulust 
 pas authoriser de semblables actions elle ne laissa pas d'envoyer dire a ce genereux amant qu'elle eust souhaite qu'il n'eust pas entrepris de soustenir sa gloire avec tant d'ardeur que cependant quoy qu'elle fust marrie de l'accident qui estoit arrive elle ne laissoit pas de luy estre obligee de s'estre si fort interesse pour elle qu'il eust voulu hazarder sa vie pour cela adjoustant qu'elle le protegeroit autant que la justice et la bien-seance le luy permettroient mais si nitocris eut des sentimens avantageux pour atergatis qui en tuant armatrite avoit oste au prince son fils un homme qu'elle n'estoit pas trop aise qu'il aimast le prince d'assirie en eut de tous contraires et entreprit si hautement de proteger les parens du mort qu'il estoit aise de voir qu'il estoit au desespoir d'avoir perdu ce pretendu ravisseur d'istrine joint que comme il a infiniment de l'esprit et de l'esprit penetrant il craignit qu'atergatis n'eust fait advouer a son ennemy vaincu quelle estoit l'intention qu'il avoit eue et que le scachant il ne le fist scavoir a nitocris cependant intapherne l'ayant rencontre au sortir de chez la reine comme il s'en alloit chez istrine ce prince violent qui scavoit desja qu'intapherne parloit fort avantageusement d'atergaris l'arresta et sans luy demander les particularitez d'une chose dont luy seul pouvoit estre bien informe j'ay sceu luy dit-il d'un ton de voix un peu fier que vous prenez 
 hautement le party atergatis mais j'ai a vous apprendre pour vous en empescher que j'entreprens de vanger la mort d'armatrite comme atergatis reprit froidement intapherne n'a combatu armatrite que pour les interests de la reine je croyois seigneur que vous deviez estre son protecteur et je suis mesme persuade que vous le serez des que vous aurez parle a cette grande princesse c'est pourquoy vous me permettres s'il vous plaist de demeurer dans ses sentimens qui seront bientost les vostres non non reprit brusquement le prince d'assirie ne vous imaginez pas que je change jamais de sentimens ce que je n'aime point aujourd'huy je ne l'aimeray de ma vie et ce que je hais presentement je le hairay tousjours c'est pourquoy n'esperez pas que la reine me fasse changer de volonte ny pour ce qui regarde atergatis ny pour nulle autre chose et par consequent c'est a vous a vous conformer a la mienne je me conformeray tousjours a la raison reprit intapherne et ne manqueray jamais au respect que je vous dois non plus qu'a celuy que je dois a la reine jamais apres cela seigneur je n'ay rien a promettre car de cesser d'estre amy d'atergatis l'honneur ne me le permet pas soyez-le donc luy respondit brusquement le prince d'assirie mais preparez vous a me voir son ennemy et a ne vous voir plus au rang de mes amis apres cela ce prince violent quitta intapherne qui eut une 
 peine estrange a demeurer dans le respect qu'il luy devoit mais enfin s'estant fait une grande violence pour ne luy respondre pas aussi aigrement qu'il en avoit envie il donna a ses paroles toute la force dont la generosite respectueuse peut estre capable sans aller pourtant au dela en suitte de quoy il fut chez la princesse istrine qui l'attendoit avec une impatience qui estoit accompagnee de quelque espece de crainte et de confusion des qu'il fut dans la chambre de cette princesse il la pria d'entrer dans son cabinet ou il ne fut pas plustost qu'il voulut s'esclaircir et scavoit si en effet atergatis luy avoit dit la verite et si elle n'en scavoit pas plus que ce qu'il luy avoit advoue si bien que prenant la parole en la regardant attentivement il me semble luy dit-il qu'apres avoir vescu aveque vous comme j'ay fait toute ma vie qu'apres avoit sceu mes plus secrettes pensees et n'avoir pas ignore l'horrible haine que j'ay pour le prince d'assirie vous eussiez pu m'aprendre que vous regniez dans le coeur d'atergatis sans craindre que l'eusse voulu borner vos conquestes de ce coste la atergatis reprit la princesse istrine en rougissant m'a fait un si grand secret de sa passion s'il est vray qu'il en ait pour moy que je n'avois garde de vous dire ce que je ne scavois pas et ce que je n'ay fait que deviner depuis peu de jours encore ne scay je si je ne me suis point trompee en mes conjectures non non reprit intapherne 
 vous ne vous estes point abusee si vous avez creu qu'atergatis vous adore et il vient de vous donner une si grande marque d'amour que vous n'en pouvez plus douter mais de grace repliqua cette princesse apprenez moy qui vous a appris ce que vous scavez et comment il peut estre qu'atergatis vous ait pu dire a propos ce qu'il me dit dans les jardins de semiramis quand vous m'aurez raconte vostre conversation avec atergatis respondit intapherne je vous diray la mienne aveque luy istrine entendant parler le prince son frere de cette sorte commenca de luy dire ingenument tout ce qu'atergatis luy avoit dit si bien que ce prince le trouvant conforme a ce que son amy luy en avoit raconte dit en suite a istrine tout ce qu'il scavoit de son combat et de son amour et luy exagera tellement la generosite de ce prince et l'injustice du prince d'assirie qu'on peur dire qu'il fit tout ce qu'il pu pour luy faire aimer le premier et hair le second et certes il ne luy fut pas trop difficile de reussir dans son dessein car la princesse istrine se tenoit si obligee a atergatis d'avoir hazarde sa vie pour l'empescher d'estre enlevee par armatrite et elle se tenoit si mortellement offencee par le prince d'assirie qu'on ne pouvoit pas avoir de plus grandes dispositions a aimer et a hair qu'il y en avoit alors dans son coeur de sorte que ne resistans pas aux prieres qu'intapherne luy fit de ne songer plus a regner en 
 assirie et de se contenter de regner sur le coeur d'atergatis ils se mirent ensemble a adviser comment ils agiroient aupres de nitocris pour qui ils avoient beaucoup de respect et de reconnoissance mais comme ils scavoient bien qu'ils ne pouvoient luy aprendre la derniere injustice du prince son fils sans l'affliger extraordinairement et sans exposer atergatis a la violence de ce prince s'il venoit a scavoir la chose ils ne s'y pouvoient resoudre si bien que sans avoir rien arreste intapherne se disposa a s'en retourner trouver atergatis comme il estoit donc prest de quitter la princesse istrine elle le retint encore quelque temps mais mon frere luy dit-elle en rougissant advouerez vous a atergatis que vous m'avez dit qu'il m'aime il faut bien respondit-il que je le luy advoue si je veux estre bien receu de luy du moins reprit-elle ne luy dites pas que vous me l'avez persuade je ne scay pas repliqua-t'il en souriant si je pourray faire ce que vous voulez car il me semble qu'il ne me sera gueres avantageux de faire scavoir a atergatis que vous n'adjoustez point de foy a mes paroles pour mettre vostre gloire a couvert repliqua-t'elle vous luy direz que je ne doute des vostres que parce que je doute des siennes car enfin poursuivit-elle si vous m'alliez mettre dans la necessite de recevoir atergatis comme un amant et comme un amant declare vous m'exposeriez au plus grand embarras du monde mais 
 encore luy dit-il que souhaittez vous precisement que je luy die voulez vous que je le desespere tellement qu'il n'ose jamais vous dire qu'il vous aime et que mesme il en perde entierement le dessein ou si vous ne voulez seulement que m'obliger a ne vous priver pas du plaisir d'apprendre de sa bouche ce que vous ne scauriez pas si agreablement de la mienne vous scavez si bien ce que je dois vouloir et ce que je veux que vous disiez repliqua-t'elle qu'il n'est pas necessaire que je vous prescrive les paroles dont vous vous devez servir et tout ce que je veux de vous est que vous ne m'engagiez pas a une conversation de galanterie ouverte si vous ne voulez que je ne recoive pas trop bien un homme a qui je suis infiniment obligee apres cela intapherne ayant encore respondu quelque chose sortit de la chambre d'istrine et s'en retourna trouver atergatis a qui il dit ce qui s'estoit passe entre la reine et luy aussi bien que ce que le prince d'assirie luy avoit dit et ce que la princesse istrine luy avoit respondu afin qu'il se preparast quand les choses seroient en estat qu'il la pust voir a luy parler comme elle vouloit qu'il luy parlast cependant le prince d'assirie qui estoit alle chez la reine fit tout ce qu'il put pour luy persuader que le combat d'atergatis la devoit plus tost irriter qu'obliger mais il ne put venir a bout de son dessein au contraire la reine se servant de cette occasion pour luy dire qu'il 
 affectoit tousjours de hair tout ce qu'elle aimoit et tout ceux qui l'aimoient luy parla si aigrement qu'il en sortit tres mal satisfait aussi en fut il dans un si grand chagrin qu'il dit encore ce jour-la tant de choses facheuses a intapherne que ce prince tout sage et tout respectueux qu'il est luy en respondit aussi de fort aigres et jusques au point que le prince d'assirie luy deffendit de le voir
 
 
 
 
cependant la reine qui vouloit calmer cet orage fit dire a atergatis que connoissant la violence du prince son fils elle seroit bien aise qu'il s'esloignast de la coeur pour quelques jours jusques a ce qu'elle eust apaise les parens d'armatrite et que le temps eust adoucy l'esprit du prince d'assirie de sorte qu'atergatis ne pouvant refuser de rendre ce respect a la reine et de luy obeir il falut qu'il se disposast a sortir de babilone mais comme il ne pouvoit se resoudre de s'en esloigner sans dire adieu a la princesse istrine il pria le prince intapherne de luy en faire obtenir la permission non non luy respondit ce prince il ne faut pas faire ce que vous dites et il paroist bien que vous ne connoissez pas encore perfaitement la personne que vous aimez puis que vous croyez qu'il ne soit pas necessaire de la tromper pour l'obliger a vous accorder une pareille chose mais afin de vous faire recevoir la satisfaction que vous desirez il faut que je luy face une innocente tromperie atergatis remerciant alors intapherne luy 
 dit obligeamment qu'il craignoit qu'il ne vinst a avoir plus d'amitie pour luy que d'amour pour la princesse sa soeur du moins adjousta-t'il scay je bien que je vous suis plus oblige qu'elle ne m'obligera jamais cependant intapherne pour tenir sa parole a atergatis persuada le lendemain la princesse sa soeur d'aller se promener a un jardin qui est au bord de l'euphrate luy disant qu'elle ne devoit plus craindre de sortir du palais puis que le prince d'assirie n'avoit plus de gens pour qui il la voulust faire enlever istrine y resista pourtant assez longtemps mais intapherne s'y opiniastra si fort qu'il luy fit comprendre qu'il avoit quelque dessein cache si bien que la curiosite s'emparant de son esprit elle se resolut a se laisser tromper et a ceder peu a peu et en effet le jour suivant intapherne vint prendre la princesse sa soeur et la mena au jardin qu'il luy avoit propose ou atergatis s'estoit rendu des la pointe du jour et l'avoit attendue jusques au soir car comme le maistre de ce lieu-la estoit amy particulier d'intapherne il s'en estoit assure de sorte que cet homme ayant fait entrer atergatis dans un grand et magnifique cabinet il y avoit attendu la princesse istrine fort commodement cependant elle ne fut pas plustost arrivee dans ce jardin qu'intapherne luy proposa d'aller voir la maison mais luy dit elle vous m'avez propose de me venir promener et vous voulez que je 
 ne me promene pas pour moy adjousta t'elle il me semble que si je ne dois point prendre l'air j'eusse mieux fait de ne sortir point du palais qui est assurement plus beau que la maison ou vous voulez que l'entre ne le peut estre vous y verrez pourtant reprit intapherne ce que vous n'auriez pu voir chez la reine en disant cela ce prince fit entrer istrine dans une grande sale voutee et de la dans une chambre qui donnoit sur un canal au dela duquel estoit une grande prairie de sorte que trouvant cet aspect fort agreable elle fut s'apuyer sur une fenestre qu'elle vit ouverte afin de jouir mieux d'une si belle veue mais pendant qu'elle y estoit sans estre accompagnee que de deux de ses femmes le prince intapherne fut ouvrir la porte d'un cabinet pour faire entrer atergatis si bien que lors que la princesse istrine vint a se retourner elle fut estrangement surprise de le voir quoy qu'elle se fust attendue que le prince son frere ne la menoit pas la sans dessein je ne scay madame luy dit respectueusement atergatis si vous pardonnerez au prince intapherne la tromperie qu'il vous a faite en ma faveur mais le scay bien que je n'eusse pu obeir au commandement que la reine m'a fait de sortir de babilone si je n'eusse eu l'honneur de vous dire adieu il ne faut pas douter reprit-elle que je ne me pleigne estrangement de luy car enfin je ne puis jamais trouver bon qu'on 
 me trompe non pas mesme en me trompant a mon avantage cependant je luy pardonne volontiers la tromperie qu'il m'a faite parce qu'elle me donne lieu de vous remercier de m'avoir empeschee d'estre la plus malheureuse personne du monde en m'empeschant d'estre enlevee par armatrite il est vray interrompit intapherne que vous devez tant a atergatis que si vous estiez reine d'assirie je croirois que vous ne pourriez vous acquiter envers luy qu'en luy donnant la couronne que vous porteriez ha seigneur interrompit ce prince vous me couvrez d'une telle confusion que je n'oserois regarder la princesse apres ce que vous venez de dire c'est plustost a ceux qui sont obligez aux autres a en avoir reprit istrine qu'a ceux qui ont oblige ainsi je confesse que c'est moy qui dois rougir de ce que la fortune a voulu que je vous aye plus d'obligation que je ne puis avoir de reconnoissance les personnes de vostre merite reprit atergatis s'aquitent des services qu'on leur rend quels qu'ils puissent estre en les recevant agreablement ainsi madame si ce que j'ay fait pour vous ne vous desplaist pas je suis paye de ce leger service et de ce que je feray toute ma vie comme la princesse istrine alloit respondre le maistre de cette maison vint dire fort bas au prince intapherne qu'un officier de chez la reine le demandoit et sembloit avoir quelque 
 que chose de presse a luy dire si bien que ce prince estant sorty de cette chambre pour aller dans la sale ou on luy dit qu'estoit celuy qui luy vouloit parler atergatis demeura avec plus de liberte de dire ce qu'il pensoit a la princesse istrine quoy qu'il ne pensast rien qu'il ne pust dire a intapherne et qu'il ne luy dist en effect mais comme l'amour aime le secret et que les paroles d'un amant ne doivent estre ouies que de la personne qu'il aime lors qu'il luy veut parler de sa passion atergatis fut bien aise de cette rencontre de sorte que voulant en profiter quoy qu'il eust eu dessein de ne parler pas ouvertement de sa passion je rens graces aux dieux madame dit-il a la princesse istrine de ce qu'ils ne m'ont pas mis dans la necessite de vous dire le premier une chose que je n'eusse pu vous cacher longtemps et de ce que cet homme dont vous ne vouliez pas scavoir le nom ne vous est plus inconnu quoy qu'il n'ait pas desobei au commandement que vous luy fistes de ne se faire jamais connoistre a vous bien que je sois contrainte d'advouer repliqua istrine en rougissant que vous ne m'avez pas desobei et qu'a parler raisonnablement je n'ay pas un juste sujet de me pleindre je ne laisse pas de vous accuser quoy que je ne puisse toutes fois donner de nom au crime dont je vous accuse car enfin vous estant aussi obligee que je vous le suis et vous estimant autant que je fais je n'ose 
 vous dire que vous n'ayez pas parle sincerement au prince mon frere mais j'entreprens hardiment de vous soustenir que vous ne connoissez pas bien quels sont vos veritables sentimens que vous vous estes creu trop legerement que vous avez pris quelques mots l'un pour l'autre en parlant d'istrine a intapherne et que vous avez donne a quelque estime et a quelque legere amitie que vous avez pour elle des noms qui ne leur conviennent point quoy madame reprit atergatis vous pouvez croire qu'on vous peut estimer et aimer mediocrement puis qu'il y a un prince repliqua-t'elle qui trouve lieu d'avoir de l'aversion et du mespris pour moy il me semble que c'est bien assez de vanite de penser que vous ayez de l'estime ha madame reprit atergatis il ne faut pas mettre celuy dont vous voulez parles au rang des hommes bien loin de le mettre au rang des princes cependant comme un malheureux qui est prest de s'esloigner de vous a besoin de chercher quelque consolation s'il ne veut pas mourir en vous quittant je veux croire madame que vous n'avez parle comme vous avez fait qu'afin de me donner la satisfaction de vous dire moy mesme combien je vous adore non atergatis repliqua-t'elle ce n'est pas la mon dessein au contraire j'ay creu qu'en vous disant ce que je vous ay dit je vous obligerois a remettre au temps a me donner quelques marques 
 de vostre affection puis que c'est luy seul qui le peut bien faire je n'ignore pas adjousta cette princesse que vous avez desja fait beaucoup pour moy mais comme la seule generosite pourroit vous avoir oblige d'agir ainsi laissez moy s'il vous plaist la liberte de douter de ce que vous me dites puis qu'il ne vous en peut arriver de plus grand malheur que d'estre creu fort genereux ha madame s'escria atergatis ne donnez point a ma generosite ce qui apartient a mon amour ostez moy cette vertu si vous voulez mais ne m'ostez pas la passion qui possede mon coeur et puis que vous me l'avez donnee ne me la disputez pas je ne vous demande point que vous y respondiez coeur pour coeur ny soupirs pour soupirs mais je vous conjure seulement de recevoir l'un et d'escouter les autres car enfin madame puis que le prince intapherne a la bonte de s'interesser a mes maux je croy qu'il me doit estre permis de vous conjurer au nom de l'amitie que vous avez pour luy de souffrir sans me hair l'amour que j'ay pour vous si je n'eusse pas deu m'esloigner si tost poursuivit il j'aurois attendu que mes yeux mes soupirs mes larmes et mes services vous eussent donne mille preuves de ma passion devant que d'employer mes paroles a vous la persuader mais estant prest de partir il me semble madame qu'un homme qui vous a aimee si longtemps sans vous le dire doit 
 avoir la liberte de vous parler de son amour sans vous facher principalement ne vous en ayant parle qu'apres le prince intapherne vous vous servez d'un nom si puissant repliqua istrine que je me trouve assez embarrassee a vous respondre je vous diray toutesfois que comme je suis un peu plus difficile a persuader que le prince mon frere je ne m'engage pas a croire tout ce qu'il croit c'est pourquoy ne vous offences pas si je doute de vos paroles joint qu'a parler raisonnablement il y a lieu de penser qu'une amour qui commence par une absence ne durera pas longtemps ha madame interrompit intapherne vous me faites un tort estrange de dire que mon amour commence par une absence puis qu'il est vray que si vous l'aviez sceue des qu'elle a commence je serois en droit de vous accuser d'injustice si vous ne me regardiez comme le premier de vos adorateurs je ne vous demande pourtant aucune reconnoissance de tant de suplices secrets que j'ay endurez pour vous pourveu que vous me teniez conte de ceux que je souffriray a l'advenir je scay bien adjousta-t'il qu'apres que vous avez este regardee de toute la cour comme devant estre reine d'assirie c'est vous faire une offrande indigne de vous que de vous offrir le coeur d'un homme qui n'est pas roy mais du moins vous puis-je assurer qu'il est dans le dessein de vous obeir toute sa vie et que s'il avoit autant de couronnes que vous en meritez 
 il vous les donneroit avec plus je joye qu'il n'en auroit eu a les posseder ce n'est pas que si l'ambition est la passion dominante de vostre ame il n'aye lieu de croire qu'il ne peut jamais estre heureux puis qu'il aura lieu de craindre que vous n'aimiez encore mieux un roy qui est assez injuste pour ne vous aimer pas qu'un prince qui fait gloire d'estre vostre esclave et qu'ainsi l'authorite de la reine forcant le prince son fils a luy obeir vostre propre inclination ne vous empesche de luy resister de grace madame adjousta-t'il ne vous offencez pas si j'ay la hardiesse de vous parler comme je fais si l'ambition estoit une passion basse et criminelle je ne vous en soubconnerois point mais puis que le desir de regner est universel dans le coeur de cous les hommes que pour monter au throne on fait de longues et sanglantes guerres et qu'on renverse des royaumes et des empires il doit ce me semble m'estre permis de craindre que vous ne fassiez aucun scrupule de me perdre pour regner car enfin vous le pouvez mesme faire sans estre injuste envers moy puis qu'il est vray que je n'ay aucun droit de vous en empescher aussi vous puis-je assurer que je n'ay pas l'insolence de pretendre contraindre vostre inclination mais madame j'ay seulement a vous conjurer de souffrir que je vous die que quoy que je sois resolu d'estre vostre esclave jusques a la fin de mes jours je ne sens pas que je puisse vivre vostre sujet c'est 
 pourquoy je vous demande pour grace singuliere s'il arrive durant mon absence que le prince d'assirie se resolve d'obeir a nitocris de vous souvenir que vous ne pouvez monter au throne sans qu'il en couste la vie au malheureux atergatis comme je suis extremement sincere repliqua la princesse istrine je ne veux point que vous m'ayez nulle obligation de la resolution que j'ay prise de resister encore plus opiniastrement a la reine que le prince d'assirie ne luy resiste puis qu'il est vray que je la prens pour l'amour de moy seulement estant certain que je trouve bien plus de gloire a mespriser un prince qui me mesprise qu'a estre reine par une lache voye ainsi genereux atergatis vous pouvez estre assure que vous ne serez jamais mon sujet et que je n'auray autre pouvoir sur vous que celuy que vous m'y donnerez volontairement comme atergatis alloit respondre le prince intapherne r'entra mais avec tant de marques d'inquietude sur le visage qu'il estoit aise de voir qu'il avoit apris quelque facheuse nouvelle depuis qu'ils les avoit quittez de sorte que la princesse sa soeur voulant s'en esclaircir luy demanda s'il avoit sceu quelque chose qui luy desplust j'ay sceu dit-il que la paix de phrigie est faire que la nouvelle en vient d'arriver que la reine a dit tout haut qu'il falloir se preparer a plus d'une rejouissance et que le mariage du prince d'assirie suivroit de bien pres la grande feste qu'elle vouloit qu'on 
 celebrast pour la paix qui vient d'estre conclue celuy qui me l'a dit le luy a entendu dire si bien que croyant me faire un plaisir signale de m'en advertir il m'a cherche en tant de lieux qu'en fin il m'a trouve en celuy-cy le discours d'intapherne surprit estrangement istrine et plus encore atergatis qui chergant dans les yeux de cette princesse a descouvrir les sentimens de son coeur la regarda avec une attention extreme d'abord elle rougit et parut un peu esmeue mais se remettant un moment apres je suis si assuree dit elle a intapherne de l'aversion du prince d'assirie pour moy et de celle que j'ay pour luy que si la cour n'est jamais en joye que pour son mariage et pour le mien elle sera tousjours en deuil ha ma chere soeur s'escria le prince intapherne que vous me donnez de consolation de parler comme vous faites car enfin quelque ambition qui soit dans mon coeur je ne puis me resoudre de vous voir reine a condition d'estre femme d'un prince qui m'a outrage et qui m'a outrage impunement parce que je dois estre son sujet et a qui je voudrois pouvoir aprendre que si la fortune a mis de la difference entre nous le sort des armes nous pourroit peut-estre esgaler atergatis oyant ce que disoit le prince intapherne en eut beaucoup de satisfaction et se rassura d'une partie de la crainte qu'il avoit eue mais non pas entierement car il scavoit bien que nitocris estoit absolument resolue 
 de presser le prince son fils jusqu'a la derniere extremite il n'ignoroit pas non plus que la couronne luy apartenoit qu'elle estoit tres absolue dans ses estats et que l'ancienne amitie qu'elle avoit eue pour gadate faisoit qu'elle vouloit qu'il regnast en la personne de sa fille de sorte que ne pouvant tout a fait se fier aux paroles d'intapherne et a celles de la princesse istrine il souffroit une peine estrange aussi leur fit-il cent propositions les unes apres les autres pour se mettre en seurete de ce qu'il craignoit intapherne de son coste vouloit que la princesse sa soeur sortist de la cour sans en parler a la reine mais elle ne le voulut pas disant qu'elle devoit trop de respect a cette princesse et a gadate pour faire une pareille chose joint aussi leur dit-elle qu'il pourra estre que sans me mettre dans la necessite d'irriter la reine le prince d'assirie tout seul luy resistera assez sans que je m'en mesle ha madame s'escria atergatis souffrez s'il vous plaist que je vous die que ceux qui ne veulent point combatre ne veulent pas vaincre et qu'ainsi puis que vous ne voulez pas vous opposer a la reine c'est que vous voulez luy obeir je vous assure reprit elle que je ne luy obeiray pas et si je suis jamais vostre reine je consens que vous soyez sujet rebelle aussi bien que le prince mon frere mais de grace qu'on me laisse la liberte de mesnager l'esprit de la reine j'avoue ma soeur dit alors intapherne 
 que vous luy devez toutes choses et c'est ce qui fait que j'ay raison de craindre que si elle persuade le prince son fils elle ne vous persuade aussi comme je connois mieux mon coeur que vous ne le connoissez repliqua t'elle j'ay plus de sujet de me fier a ma generosite que vous n'en avez mais pour vous tesmoigner que je ne veux pas que vous me soubconniez d'avoir la laschete de songer a espouser un prince qui vous a outrage et qui me mesprise je consens de changer le dessein que j'avois et de suplier la reine pourveu que vous y soyez present de ne me commander jamais d'espouser le prince son fils et de me permettre de me retirer apres cela intapherne et atergatis la remercierent presques egalement en suite de quoy ils luy donnerent mille louanges de la genereuse resolution qu'elle prenoit mais elle qui n'estoit pas bien aise que le prince son frere l'eust soubconnee de foiblesse luy en fit un reproche sans aigreur qui le confirma encore davantage dans la creance qu'il avoit de sa generosite cependant apres avoir resolu que le soir mesme il se trouveroit chez la reine y il falut se separer mais comme intapherne aimoit tendrement atergatis et qu'il croyoit que plus il engageroit istrine aveque luy plus il l'esloigneroit du prince d'assirie il la conjure de recevoir son affection de luy donner son amitie et de le regarder comme seul homme de la 
 terre qui fust digne d'elle atergatis de son coste luy dit cent choses tendres et passionnees quoy qu'ils pussent dire l'un et l'autre elle ne s'engagea qu'a avoir de l'amitie et de la reconnoissance pour atergatis mais a dire la verite je pense que son coeur promit plus que sa bouche et que des ce jour la elle commenca de mettre de la difference entre l'amitie qu'elle avoit pour ses amis et l'affection qu'elle avoit pour ce prince quoy qu'il en soit des qu'elle fut retournee au palais elle s'aperceut que ce que nitocris avoit dit estoit sceu de tour le monde et qu'on la regardoit desja comme devant estre reine car elle vit tant d'empressement a ceux qui l'aprocherent qu'il luy fut aise de connoistre ce qu'ils pensoient et que leur propre interest les faisoit agir ainsi d'autre part le prince d'assirie ayant sceu encore plus precisement d'intapherne combien la reine s'estoit expliquee nettement sur son mariage prit comme vous scaves madame une resolution qui vous a cause bien des malheurs puis que s'il n'eust point quitte la cour d'assirie il n'auroit pas este en celle de capadoce cependant sans deliberer davantage il ne dessein de se retirer de la cour de sortir du royaume et d'aller voyager inconnu jusques a ce que la reine sa mere eust change de sentimens et que la princesse istrine fust mariee mais comme le prince intapherne ny la princesse sa soeur ne scavoient pas son intention ils parlerent conjointement 
 a la reine et la suplierent de leur permettre de se retirer de la cour et de ne leur commander jamais d'y venir mais plus ils se plaignirent du prince d'assirie plus intapherne en son particulier tesmoigna de douleur d'en avoir este outrage et plus istrine suplia la reine de ne luy commander jamais de l'espouser plus la reine s'opiniastra a vouloir qu'ils demeurassent a la cour et plus elle se resolut a faire le mariage qu'elle avoir desire de faire depuis si long temps istrine joignit mesme les larmes aux prieres et intapherne sans perdre le respect qu'il devoit a la reine luy par la pourtant avec beaucoup de fermete mais il par la toutesfois inutilement ainsi sans ceder depart ny d'autre ils se parleront sans avoir change de sentimens d'ailleurs le malheureux atergatis aprenant par le prince intapherne comment cette conversation s'estoit passee ne put songer a s'esloigner si tost d'un lieu ou il avoit une affaire si importante de sorte qu'il prit la resolution de demeurer quelques jours cache a babilone jusques a ce qu'il sceust un peu mieux le biais que prendroient les choses mais il y demeura avec une inquietude si grande que si intapherne ne l'eust console elle auroit este plus forte que sa raison ce qui l'augmenta encore fut que le prince d'assirie ayant comme je l'ay desja dit fait le dessein de se desrober de la cour voulut pour tromper la reine paroistre le lendemain a la feste qu'on fit pour la paix de phrigie avec 
 une magnificence estrange il parut mesme moins chagrin qu'a l'ordinaire et moins incivil pour la princesse istrine si bien que toute la cour ne doutant point que ce prince n'obeist a la fin a la reine le bruit en fut jusques a atergatis et jusques a intapherne qui n'avoit pas voulu estre des divertissemens de cette journee de sorte que ces deux princes en eurent une douleur esgalle quoy que par des causes differentes intapherne escrivit le soir a la princesse sa soeur pour scavoir s'il estoit vray que le prince d'assirie eust eu moins d'incivilite pour elle qu'a l'ordinaire mais comme il alloit luy envoyer son biller il en receut un d'elle qui estoit a peu pres en ces termes
 
 
 istrine a intapherne 
 
 
 je ne puis me resoudre d'attendre a demain a vous dire qu'encore que le prince d'assirie ait change aujourd'huy sa facon d'agir aveque moy je ne changeray pas de sentimens et que si j'ay eu de la joye de le voir moins incivil c'a este par l'esperance de luy faire mieux connoistre l'aversion que je yeux tousjours avoir pour luy adieu ne me soubconnez plus de foiblesse et pensez tousjours de ma generosite ce que vous voudriez que se pensasse de la vostre en une pareille occasion 
 
 
 istrine 
 
 
 intapherne n'eut pas plustost leu ce billet qu'il fut le monstrer a atergatis qui en eut de la joye et de la douleur car il fut bien aise de voir que la princesse istrine persistoit dans sa premiere resolution mais il fut aussi bien marry d'aprendre la confirmation d'une chose qui l'avoit desja tant afflige de sorte que se faisant un meslange de ces deux sentimens dans son ame il ne trouvoit point de paroles qui pussent precisement exprimer ce qu'il sentoit pour le prince intapherne il ne scavoit que penser car il ne pouvoit comprendre qu'un prince qui l'avoit traitte si outrageusement eust change d'humeur en si peu de temps cependant il respondit a la princesse istrine pour l'exciter a continuer d'estre genereuse l'assurant qu'il la verroit le jour suivant mais madame cette princesse a advoue depuis au prince son frere qu'elle passa cette nuit avec beaucoup d'inquietude car enfin atergatis l'avoit sensiblement obligee atergatis estoit tres aimable atergatis l'aimoit infiniment et elle sentoit bien qu'elle ne le haissoit pas de plus le mespris du prince d'assirie avoit estrangement irrite son esprit contre luy et les mauvais traitemens que le prince intapherne en avoit receus luy estoient aussi tres sensibles mais d'autre part considerant quelle gloire elle auroit d'estre reine d'assirie de succeder a une des plus illustre princesse du monde de commander dans la plus grande ville de la terre de ne voir que les dieux au dessus d'elle et de n'avoir 
 qu'un tres petit nombre d'esgales en tout l'univers elle trouvoit quelque difficulte a demeurer dans la resolution qu'elle avoit prise elle n'avoit pourtant pas plustost escoute l'ambition que l'honneur et l'amour se joignant ensemble pour soustenir sa generosite elle revenoit dans ses premiers sentimens et y revenoit mesme avec opiniastrete mais durant qu'atergatis intapherne et istrine raisonnoient chacun en particulier sur leur avanture et que la reine se preparoit a parler le lendemain au prince son fils pour l'obliger a luy obeir ce prince sans estre accompagne que de trois des siens partit de babilone deux heures devant le jour
 
 
 
 
de vous dire madame quel effet fit son esloignement dans la cour il ne me seroit pas aise et ce sera bien assez que je vous die quels sentimens en eurent istrine intapherne et atergatis si ce n'est que le vous parle aussi de la douleur et de la colere qu'eut la reine de voir que le prince son fils l'eust si peu respectee elle dissimula pourtant une partie de son ressentiment mais pour istrine elle cacha si peu la joye qu'elle eut du depart de ce prince quoy que par un sentiment de gloire elle en eust aussi de la colere que tout le monde s'en aperceut car comme elle estoit encore alors fort jeune elle ne pouvoit pas renfermer tout a fait dans son coeur des sentimens si tumultueux pour intapherne quoy qu'il fust un peu plus maistre des siens et qu'il allast comme les autres chez la reine il estoit toutesfois 
 aise de remarquer que l'esloignement de ce prince ne l'affligeoit guere mais pour atergatis il en eut des transports de joye les plus grands du monde et si grands madame qu'encore qu'il n'eust jamais escrit a la princesse istrine il luy escrivit pour luy faire scavoir ses sentimens luy demandant pardon de ce qu'il se rejouissoit de ce qu'elle avoit perdu une couronne et luy disant enfin tant de choses spirituelles galantes et passionnees tout ensemble qu'il estoit aise de connoistre que le coeur qui avoit guide la main qui avoit escrit cette lettre estoit infiniment amoureux ce qui augmentoit encore la joye d'atergatis estoit qu'il esperoit que le prince d'assirie estant esloigne la reine revoqueroit peutestre le commandement qu'elle luy avoit fait ou accourciroit son exil cependant il se trouva trompe en ses esperances car il faut que vous scachiez madame que comme les parens d'armatrite ne cherchoient qu'a nuire a atergatis ayant sceu qu'il avoit veu la princesse istrine dans ce jardin ou intapherne l'avoit menee et ayant apris aussi qu'il estoit encore a babilone en advertirent la reine de sorte que cette princesse qui avoit l'esprit merveilleusement penetrant ayant remarque que la princesse istrine avoit eu de la joye du depart du prince d'assirie bien loin d'avoir eu de la douleur de perdre une couronne commenca de soubconner quelque chose de cette entre veue dont elle ne luy avoit rien dit et elle le soubconna d'autant 
 plus tost qu'elle scavoit avec quelle ardeur le prince intapherne luy avoit parle pour atergatis apres son combat avec armatrite si bien que faisant reflection sur toutes ces choses elle voulut s'en esclaircir et elle s'en esclaircit en effet sans beaucoup de peine car comme istrine la craignoit et la respectoit infiniment elle n'eut pas la force de luy nier cette entre-veue ne considerant pas dans le trouble ou elle estoit qu'apres l'avoir advouee il faudroit la pretexter aussi fut elle fort surprise lors que nitocris luy demanda pourquoy intapherne avoit voulu qu'elle vist atergatis madame repliqua istrine en rougissant comme ce prince est infiniment de ses amis et qu'il est aussi fort des miens il souhaita que je luy disse adieu et je ne le refusay pas ha istrine respondit la reine pour la faire parler on ne fait point un si grand mistere pour une chose ou il y en a si peu et cette entre-veue a une autre cause que je scay mais que je veux pourtant aprendre de vostre bouche plus particulierement la princesse istrine se voyant alors pressee par la reine respondit en biaisant de sorte que nitocris la pressant encore davantage et ne donnant nul loisir a l'esprit de cette jeune princesse de raisonner juste sur une chose si delicate elle la forca enfin de se resoudre tumultuairement a luy dire l'obligation qu'elle avoit a atergatis luy semblant qu'en aprenant a la reine l'injustice que le prince son fils avoit eue de la vouloir faire enlever et 
 quelle estoit la generosite atergatis elle voudroit encore plus de mal au premier et estimeroit plus le second mais la chose ne reussit pas comme istrine l'avoit espere car encore que cette jeune princesse n'eust pas dit a la reine qu'atergatis fust amoureux d'elle et qu'elle eust attribue l'action qu'il avoit faite a la seule generosite de son ame nitocris ne laissa pas de comprendre la verite car comme il s'estoit espandu quelque bruit de la passion d'atergatis elle avoit trop d'esprit pour n'entendre pas la chose comme elle devoit estre entendue mais le mal fut que s'imaginant qu'il y avoit longtemps qu'istrine scavoit l'amour d'atergatis elle creut que peutestre cette galanterie secrete avoit-elle este cause de l'opiniastre resistance du prince son fils ce n'est pas qu'elle ne connust la vertu d'istrine aussi bien que celle de toutes les femmes qu'elle luy avoit donnees mais enfin en imaginant plus qu'il n'y en avoit et regardant alors atergatis comme un obstacle a la chose du monde qu'elle desiroit avec le plus d'ardeur elle luy fit commander tout de nouveau de s'esloigner de la cour et de n'y revenir plus qu'elle ne l'a repellast intapherne a qui istrine n'avoit ose dire ce qu'elle avoit advoue a la reine voulut la suplier de ne traiter pas si rigoureusement un homme qui s'estoit battu pour soustenir sa gloire mais elle le refusa absolument luy disant en suite tout ce qu'elle scavoit et tout ce qu'elle s'imaginoit de l'amour 
 d'atergatis pour istrine de sorte qu'intapherne dont l'ame est toute sincere et toute genereuse advoua encore plus que la princesse sa soeur n'avoit fait car il dit positivement la chose comme elle s'estoit passee et la luy dit avec une ingenuite si grande que la reine connut qu'en effet elle s'estoit abusee lors qu'elle avoit creu que la princesse istrine scavoit l'amour d'atergatis il y avoit longtemps de sorte qu'estant bien aise qu'une princesse qu'elle aimoit si tendrement fust justifiee dans son esprit elle en souffrit avec plus de moderation la fermete qu'eut intapherne a luy exagerer l'injustice du prince d'assirie d'avoir voulu faire en lever sa soeur et pour atergatis et pour armatrite je scay bien luy dit alors la reine que le prince mon fils est tres injuste mais apres tout intapherne tant qu'il sera vivant je ne perdray pas l'esperance de voir istrine reine d'assirie c'est pourquoy je ne veux pas qu'atergatis y pense de sorte que quand les parens d'armatrite ne me presseroient pas comme ils font de l'esloigner d'icy il faudroit tousjours qu'ils s'en esloignast parce qu'il aime istrine et qu'il est assez honneste homme pour n'en estre pas hai cependant assurez-le que s'il veut changer de passion et faire succeder dans son coeur l'ambition a l'amour je songeray bien tost a la satisfaire en luy donnant un gouvernement si considerable que tout esloigne qu'il sera de babilone son exil passera plus tost pour une recompense que pour un chastiment 
 intapherne voulut alors s'opposer a la volonte de la reine mais elle luy imposa silence de sorte qu'il falut que la chose allast comme elle le voulut c'est a dire qu'atergatis s'esloignast mesme sans revoir la princesse qu'il aimoit car la reine la fit observer si soigneusement qu'intapherne ne put imaginer les voyes de donner cette satisfaction a son amy qui partit avec une douleur qui auroit este sans consolation si intapherne ne luy eust promis de faire recevoir de ses lettres a la princesse istrine et s'il ne luy eust fait esperer de l'obliger a luy respondre apres cela madame je ne m'amuseray point a vous dire precisement ce que fit le prince atergatis durant les premiers mois de son exil ny a vous exagerer avec quel soin il donnoit de ses nouvelles a istrine et a intapherne ny avec quelle exactitude intapherne luy respondit non plus que l'empressement avec lequel ce prince parloit d'atergatis a istrine afin qu'elle ne l'oubliast pas et qu'elle en haist encore un peu plus le prince d'assirie car je serois trop long temps a vous dire des choses si peu necessaires mais je vous diray qu'un parent d'armatrite ayant sceu qu'atergatis escrivoit souvent a intapherne en advertit la reine il est vray qu'il ne le fit pas si adroitement qu'intapherne ne le sceust c'est pourquoy il eut une conversation si aigre aveque luy qu'ils en vinrent aux mains et intapherne se batit avec tant de coeur qu'apres avoir mis son ennemy hors 
 de combat il se deffendit courageusement contre trois des siens qui voyant leur maistre mort voulurent du moins vanger sa perte mais quoy qu'ils fussent vaillans il en tua un blessa l'autre et mit le troisiesme en fuitte sans avoir personne de son coste parce qu'il avoit rencontre celuy contre qui il s'estoit batu dans une grande allee qui est au bord de l'euphrate au bout de laquelle il avoit voulu que ses gens l'attendissent si bien qu'ils ne purent estre si tost a luy qu'il n'eust desja vaincu ii est vray que sa victoire luy cousta assez cher car il fut blesse considerablement en deux endroits mais comme les chirurgiens assurerent d'abord qu'il n'y avoit nul danger a ses blessures on peut dire que la gloire qu'il acquit a ce combat valoit plus que le sang qu'il perdit cependant la reine voyant avec quelle ardeur le prince intapherne prenoit toutes les choses ou atergatis avoit interest se resolut de faire durer son exil non seulement aussi long temps que dureroit celuy du prince son fils mais aussi long temps que cet injuste prince ne voudroit point espouser istrine elle ne laissoit pourtant pas de favoriser atergatis en cent choses d'autre nature soit en sa personne soit en celle de ses proches ainsi ce malheureux amant sans voir d'autres bornes a son bannissement que le mariage de la personne qu'il aimoit avec un prince qui ne l'aimoit pas menoit la plus malheureuse vie du monde il avoit pourtant la consolation de recevoir 
 par intapherne quelques lettres d'istrine mais il avoit aussi la douleur de scavoir que cette sage princesse ne pouvoit se resoudre de dire rien a la reine qui luy put faire connoistre que l'affection d'atergatis ne luy estoit pas indifferente elle luy disoit bien qu'elle la suplioit de la renvoyer chez le prince son pere afin qu'elle ne fist point d'obstacle au retour du prince son fils mais elle n'osoit en dire davantage elle s'expliqua pourtant un peu plus clairement quelques jours apres le combat d'intapherne car le prince d'assirie envoya secretement un des siens a babilone comme il estoit prest d'aller a sinope afin de semer divers billets dans la ville par lesquels il declaroit qu'il ne r'entreroit point en assirie que la princesse istrine ne fust mariee adjoustant toutesfois qu'il suplioit la reine de ne la marier point a atergatis pour des raisons qu'il luy diroit un jour quand elle l'auroit mis en estat de se raprocher d'elle de sorte que ce prince par ce moyen la se vangeoit d'atergatis qui n'avoit pas voulu qu'il enlevast istrine pour luy car la reine scachant la chose se confirma encore d'avantage dans le dessein de laisser ce prince dans son exil cependant la princesse istrine qui jusques la n'avoit n'en dit qui peust faire connoistre qu'elle ne haissoit pas atergatis commenca d'esclater contre l'injustice du prince d'assirie qui ne se contentoit pas de refuser outrageusement de l'espouser et qui vouloit encore luy prescrire tiranniquement des 
 choses qui ne dependoient pas de luy et d'ou dependoit tout le repos de sa vie mais plus elle se pleignit plus elle recula le retour d'atergatis qui scachant ce qui se passoit a babilone en avoit une douleur inconcevable il se passoit pourtant quelque chose dans le coeur d'istrine qui luy eust donne bien de la joye s'il eust pu le scavoir estant certain que les billets du prin- d'assirie et le procede de la reine acheverent de la faire resoudre de regarder atergatis comme le seul homme du monde qui pouvoit meriter son affection mais madame pour n'abuser pas de vostre patience il faut que je passe en peu de mots toutes ces petites choses qui se passerent a babilone durant que le prince d'assirie sous le nom de philiadaspe estoit amoureux de vous a sinope et ennemy de l'illustre artamene car il faudroit trop de temps a vous exagerer quelle estoit la douleur de la reine de ne scavoir ou estoit le prince son fils quel estoit le desespoir d'atergatis d'estre tousjours esloigne de ce qu'il aimoit quel estoit le chagrin d'istrine de voir que le prince d'assirie tout absent qu'il estoit faisoit obstacle a son bonheur quelle estoit la colere d'intapherne d'avoir un ennemy de qui il n'osoit ny ne pouvoit se vanger et quelle estoit la peine qu'avoit le prince mazare a estre le mediateur universel qui apaisoit la reine lors qu'elle estoit irritee ou contre le prince son fils ou contre intapherne ou contre istrine ou contre atergatis 
 c'est pourquoy madame sans vous dire ce qui arriva a babilone durant que ce pretendu philidasphe suivit le roy vostre pere a la guerre qu'il avoit alors contre les rois de pont et de phrigie ny pendant le voyage de l'illustre artamene vers thomiris je reprendray seulement les choses au temps ou la reine sceut que le prince son fils vous avoit enlevee car enfin madame je dois ce tesmoignage a la vertu de cette grande princesse de vous assurer que cette nouvelle l'affligea si fort que sans le prince mazare elle eust oste la couronne au prince son fils ce fut alors que se repentant d'avoir voulu violenter les inclinations d'istrine elle luy dit mille choses obligeantes et tendres non seulement pour elle mais pour le prince intapherne qui estoit party quelque temps auparavant pour aller en bithinie ou arsamone faisoit la guerre qui l'a fait remonter au throsne de ses peres cependant atergatis qui s'interessoit a tout ce qui le touchoit suivit intapherne a cette guerre estant bien aise puis qu'il devoit estre exile de passer du moins le temps de son exil a servir un roy a qui la princesse istrine avoit l'honneur d'apartenir je suis mesme encore oblige de vous aprendre que si cette grande reine ne fust point morte elle auroit este assieger opis ou le prince son fils vous avoit conduite vous assurant qu'elle ne l'auroit assiegee qu'afin de vous pouvoir renvoyer au roy vostre pere mais madame la mort l'empescha 
 d'executer un si genereux dessein et qui vous eust espargne beaucoup de peines cependant comme cette grande princesse regarda la fin de sa vie sans effroy et qu'elle conserva l'usage de la raison tout entier jusques a son dernier soupir elle ne voulut pas exposer la princesse istrine a la violence du nouveau roy de sorte que scachant avec quelle affection j'avois tousjours este attache au prince intapherne elle me ne l'honneur de me choisir pour me confier la princesse istrine m'ordonnant de la conduite en bithinie des qu'elle seroit morte ne voulant pas qu'elle allast aupres de gadate son pere de peur qu'estant dans l'estat du prince son fils elle ne souffrist quelque violence c'est pourquoy luy choisissant un azile plus assure elle voulut que je la menasse vers arsamone aupres de qui comme je l'ay desja dit estoient le prince intapherne et le prince atergatis qui s'estoient tous deux hautement signalez a la guerre de sorte madame qu'acceptant la commission que la reine me donnoit et luy promettant de m'en aquiter tres fidellement cette grande princesse ne fut pas plustost expiree que je me mis en estat de luy obeir le prince mazare qui aimoit extremement intapherne qui estimoit tres fort atergatis et qui honnoroit infiniment istrine me donna escorte pour conduire cette princesse plus seurement l'accompagnant luy mesme jusques a trente stades de babilone je ne vous diray point madame quelle 
 fut la douleur d'istrine a la mort de nitocris car je n'ay point de paroles qui puissent vous l'exprimer mais je vous diray que regardant le prince d'assirie comme ayant cause sa perte par les chagrins que vostre enlevement luy avoit donnez elle fit autant d'imprecations contre luy que vous en pouviez faire vous mesme cependant comme le temps foulage toutes les douleurs et que les maux sans remede sont pour l'ordinaire plus capables de faire recevoir consolation a ceux qui les souffrent que ceux ou il y en peut avoir et ou pourtant on n'en trouve point lors que nous arrivasmes en bithinie ses larmes commencoient de couler plus lentement et sa douleur estoit plus tranquile des que nous fusmes sur la frontiere de ce royaume la et tout a fait hors de la puissance du roy d'assirie y ayant desja un autre estat entre luy et nous la princesse istrine s'arresta pour se reposer et pour me donner le temps d'advertir le prince intapherne et le prince atergatis de son arrivee vous pouvez juger madame que la mauvaise nouvelle que je leur donnay de la mort de nitocris qu'ils scavoient pourtant desja ne fut pas sans consolation principalement pour atergatis puis que je luy aprenois qu'il verroit bien tost la princesse istrine plus commodement qu'il ne l'avoit espere car madame il faut que vous scachiez que celuy que j'envoyay vers ces deux princes qui estoient alors a calcedoine ou la cour estoit les trouva prests a partir pour venir 
 deguisez a babilone afin de mettre la princesse istrine en seurete ne scachant pas que la reine y avoit pourveu par sa prudence de sorte qu'aprenant que celle pour qui ils craignoient tant la violence du nouveau roy d'assirie n'estoit plus en lieu de la devoir craindre et qu'ils la verroient beaucoup plustost qu'ils ne l'avoient espere la douleur d'intapherne en diminua et celle d'atergatis qui n'estoit pas si attachee a la reine depuis qu'elle l'avoit exile diminua encore davantage cependant pour ne perdre point de temps au lieu de respondre aux lettres de cette princesse et aux miennes ils surent en diligence trouver arsamone afin de l'advertir de l'arrivee d'istrine et de luy demander azile pour elle comme arsamone leur estoit oblige il embrassa avec plaisir une occasion de leur tesmoigner la reconnoissance qu'il avoit des services qu'ils luy avoient rendus a la guerre de sorte que leur accordant de bonne grace ce qu'ils desiroient de luy il fit a l'heure mesme scavoir la chose a la reine de bithinie qui pour honnorer davantage la princesse istrine luy envoya son chariot jusques a une journee de calcedoine la princesse de bithinie envoyant aussi vers istrine en son particulier pour luy faire un compliment d'autre part intapherne et atergatis qui avoient une envie estrange de la voir vinrent ou elle estoit avec une diligence incroyable l'amitie et l'amour donnant presques en cette occasion une esgale impatience a ces deux 
 princes qui nous surprirent bien agreablement estant certain que lors qu'ils arriverent ou nous estions nous ne croiyons pas qu'ils eussent pu seulement avoir le temps d'agir aupres d'arsamone ce n'est pas que comme la princesse istrine avoit une extreme envie d'avoir des nouvelles du prince son frere et peut-estre aussi d'atergatis le temps ne deust luy sembler plus long qu'il n'estoit mais c'est qu'en effet ils vinrent si viste qu'on ne pouvoit pas vray semblablement les attendre de vous dire madame quelles furent les diverses joyes de ces trois personnes en se revoyant il ne seroit pas aise intapherne et atergatis montrerent toute la leur mais pour istrine elle cacha une partie de la sienne ce n'est pas que leur conversation ne commencast par des plaintes mais enfin le plaisir de se revoir dissipant bien tost leur douleur ils se rendirent conte de ce qui leur estoit arrive depuis qu'ils ne s'estoient veus et ils se donnerent mesme la consolation de se plaindre du roy d'assirie avec cette espece d'exageration qui foulage quelquesfois si doucement ceux qui se pleignent en liberte de quelque injustice qu'on leur a faite ils ne se dirent toutesfois pas alors toutes leurs pensees car la passion d'atergatis luy en donnoit mille qu'il ne disoit pas il eut pourtant la satisfaction d'en dire une partie car apres s'estre entretenus assez long temps intapherne qui fut bien aise d'aprendre de moy beaucoup de choses que je devois mieux scavoir que la princesse 
 istrine me tira a part et laissa atergatis dans la liberte d'entretenir de sa passion celle qui la causoit je ne scay madame luy dit il si vous vous souvenez des cruelles paroles que vous me dites a babilone lors que vous assurant de l'amour que j'avois pour vous vous entrepristes de me persuader qu'il y avoit lieu de croire qu'une passion qui commencoit par une absence ne dureroit pas long temps il m'est arrive tant de choses facheuses depuis ce temps-la repliqua-t'elle qu'il ne me souvient pas de ce que vous dites mais il me semble adjousta cette princesse en souriant que quand je l'aurois dit je n'aurois pas parle deraisonnablement car puis que l'absence detruit quelquesfois les affections les plus solidement establies elle pourroit bien plus facilement detruire une affection naissante il paroist donc bien madame reprit atergatis que celle que j'ay pour vous n'est pas de la nature de ces sortes d'affections que le temps et l'absence ruinent puis qu'il est certain que j'ay plus de passion pour vous que je n'en avois quand je vous quittay ouy madame poursuivit-il sans luy donner loisir de l'interrompre je vous aime plus que je ne faisois et je puis dire qu'il ne s'est point passe de jour que mon amour n'ait pris de nouvelles forces pour me rendre plus malheureux car enfin plus j'ay veu de monde plus j'ay connu ce que vous valez et la cour de bithinie quoy que pleine de dames extremement accomplies m'a fait connoistre que vous n'estes pas 
 seulement la plus parfaite personne d'assirie mais encore la plus parfaite personne de la terre estant certain que je n'ay este en aucun lieu ou j'aye rien trouve qui vous puisse estre compare quoy que les louanges soient la plus douce chose du monde repliqua istrine principalement quand elles sont donnees par un homme qu'on estime je ne laisse pas de vous prier de ne m'en donner pas tant de peur que vous soubconnant de flatterie je ne vinsse a douter de tout ce que vous me diriez en suitte pourveu que vous ne doutiez point de mon affection reprit atergatis je ne crains pas que vous doutiez de la verite de mes paroles lors mesme qu'elles vous loueront plus qu'on n'a jamais loue qui que ce soit car enfin madame quand je vous diray que vous estes la plus belle personne du monde vous en croirez vostre miroir si vous ne m'en croyez pas si je vous dis que vous avez plus d'esprit que ceux qui en ont le plus ce mesme esprit qui connoist si parfaitement les autres vous fera connoistre a vous mesme et ne vous permettra pas de douter de ce que je vous auray dit il fera mesme encore que vous ne m'accuserez point de mensonge quand je loueray toutes vos vertus les unes apres les autres et si j'estois assure que vous creussiez aussi fortement que je vous aime que vous croyez que je vous estime infiniment je serois plus heureux que je ne suis en effet madame a moins que de ne m'estimer point du tout vous ne scauriez penser 
 que je ne vous admire pas je vous assure repliqua istrine que je me connois si peu moy mesme que je ne scaurois dire si on me fait grace ou injustice lors qu'on m'estime beaucoup ou lors qu'on ne m'estime guere ce pendant je vous prie encore une fois de ne me louer point trop et je vous conjure mesme de ne me parler plus de vostre affection car aussi bien adjousta-t'elle en souriant ne devrois-je pas en croire vos paroles quand mesme je voudrois croire que vous m'aimes c'est pourquoy vivez s'il vous plaist aveque moy comme le prince mon frere y vit car je puis vous asseurer qu'encore qu'il ne m'ait jamais dit qu'il m'aime je ne laisse pas d'estre fort assuree de son affection ha madame s'escria atergatis l'amitie et l'amour sont des choses bien differentes la premiere peut estre muette et la doit presques tousjours estre car enfin ce seroit une bizarre chose si tous les amis et les amies employoient toute leur vie a se dire qu'ils s'aiment mais pour l'amour madame il n'en est pas ainsi en effet bien loin de devoir estre muette comme vous voulez qu'elle le soit elle doit estre eloquente et l'exageration luy est si naturelle qu'on peut mesme dire qu'elle est au dessus de l'exageration estant certain qu'on ne peut jamais trop dire qu'on aime c'est un crime en amour poursuivit il de parler d'autre chose que de sa passion des qu'on est assez heureux pour se trouver seul avec la personne qu'on adore jugez donc madame si je 
 n'ay pas sujet de me pleindre du rigoureux commandement que vous me faites de ne vous parler point de ma passion et si vous ne me reduisez pas aux termes de m'en pleindre au prince intapherne j'aime encore mieux reprit elle que vous vous en pleigniez au prince mon frere qu'a moy j'espere pourtant repliqua t'il qu'il vous obligera a me rendre justice cependant souffrez que je vous demande si apres avoir deu raisonnablement regner en assirie vous pourrez vous contenter de regner dans mon coeur et si apres avoir pense avoir une multitude infinie de sujets vous pourrez estre satisfaite de n'avoir que le malheureux atergatis pour esclave comme istrine alloit respondre le prince intapherne se raprocha d'eux et commenca d'aprendre a la princesse sa soeur quelle estoit la cour ou elle alloit afin qu'elle sceust comment elle s'y devoit conduire il luy depeignit en peu de mots l'humeur violente et imperieuse d'arsamone et la vertu et la sagesse de la reine arbiane mais lors qu'il vint a luy parler de la princesse de bithinie il luy donna tant de louanges et la loua mesme d'une maniere qui faisoit si bien voir qu'il craignoit de ne la louer pas assez qu'istrine s'imagina qu'il l'aimoit autant qu'il l'estimoit de sorte que prenant la parole si je ne scavois dit elle au prince son frere que vous avez presques toujours este a l'armee depuis que vous estes en bithinie je croirois que la belle princesse dont vous me parlez 
 si avantageusement auroit un peu trop engage vostre coeur mais comme je scay toutes vos victoires je ne puis croire que vous vous soyez laisse vaincre nous avons sans doute este vainqueurs a la guerre repliqua intapherne mais j'ay este vaincu par l'amour et cette liberte que j'avois conservee au milieu de toutes les belles de babilone s'est perdue a chalcedoine en voyant la princesse de bithinie c'est pourquoy preparez vous ma chere soeur adjousta-t'il a me voir proteger atergatis aupres de vous avec plus d'ardeur que jamais car aujourd'huy que je scay par ma propre experience quelle est cette cruelle passion qui fait les plus grandes douceurs et les plus sensibles infortunes de la vie je m'interesse encore plus que je ne faisois a celle qu'il a pour vous je pensois repliqua istrine en souriant que ceux qui estoient amoureux estoient si occupez pour eux mesmes qu'ils n'avoient pas loisir de s'employer pour les autres mais a ce que je voy je me suis trompee en mon opinion cependant adjousta-t'elle je voy bien qu'il faut que je me prepare a avoir autant d'amitie pour la princesse de bithinie que vous avez d'amour si je veux estre bien aveque vous il est certain reprit-il que si vous ne l'aimiez pas vous me feriez un despit estrange mais cela n'a garde d'arriver n'estant pas possible de la connoistre sans l'aimer principalement ayant l'ame aussi sensible au merite extraordinaire que vous l'avez cette princesse a 
 mesme cette conformite aveque vous ajousta-t'il d'avoir pense estre reine de pont comme vous l'avez pense estre d'assirie quoy que la chose aye manque pas les causes differentes elle a aussi un frere qu'elle aime comme vous en avez un et qui l'aime aussi cherement il est absent d'elle comme j'ay este esloigne de vous et je trouve tant de rapport entre vostre fortune et la sienne que quand vous ne l'aimeriez pas par connoissance vous la devriez aimer par simpathie lors que nous serons a chalcedoine reprit-elle nous verrons ce qui en arrivera cependant dites moy s'il vous plaist en quel estat est la guerre car je vous advoue que je souhaiterois ardamment qu'elle fust finie quoy qu'arsamone ait tousjours vaincu reprit intapherne il a encore beaucoup a vaincre car le roy de pont apres avoit perdu deux batailles est presentement a la teste d'une armee ayant encore pour retraite la capitale de son estat qui n'est pas aisee a prendre car comme vous le scavez sans doute heraclee est forte a cause de la mer au bord de laquelle elle est scituee d'autre part araminte sa soeur est dans cabira entre les mains d'un de ses amans nomme artane qui l'enleva lors que le roy de pont revint a heraclee apres avoir obtenu sa liberte par la generosite de cet illustre estranger nomme artamene qui a rendu les armes de ciaxare si victorieuse et dont la reputation est si grande de sorte que quand on aura acheve de vaincre le 
 roy de pont que l'on aura deffait son armee et pris heraclee il faudra apres cela combatre artane et prendre cabira ha mon frere s'escria istrine que de perils a esviter et que d'inquietudes a souffrir devant que de voir la paix en bithinie et le repos dans mon coeur apres cela comme l'amour d'intapherne estoit nouvelle et violente il ne put estre longtemps sans en parler de sorte que la princesse istrine voulant avoir cette complaisance pour luy fit ce qu'il souhaittoit mais de grace luy dit-elle aprenez moy comment l'amour s'est empare de vostre coeur avez vous aime la princesse de bithinie des que vous l'avez veue est-ce par sa beaute toute seule ou par les charmes de son esprit que vous avez este vaincu et vostre passion a-t'elle este aussi violente qu'elle est des qu'elle a commence d'estre quand nous arrivasmes en bithinie atergatis et moy reprit intapherne nous allasmes droit a l'armee de sorte que n'ayant veu la princesse istrine qu'au retour de la campagne il n'y a pas encore long temps que mon coeur est engage il est vray qu'il faut conter sa captivite du premier moment que je vy la princesse de bithinie estant certain que mes yeux n'eurent pas plustost rencontre les siens que je sentis ce que je ne scaurois exprimer il me sembla que j'avois trouve ce que j'avois cherche longtemps sa beaute me donna de l'admiration mais je m'imaginay pourtant que je m'en estois forme une idee auparavant je creus d'abord 
 qu'elle avoit autant d'esprit que de beaute et autant de vertu que d'esprit si bien que me l'imaginant toute accomplie il me semble que je desiray de l'aimer et que je dis en moy mesme qu'un homme qui en seroit aime seroit bien heureux ne vous estonnez pas adjousta-t'il si vous m'entendez parler avec incertitude de ce qui se passa dans mon coeur car enfin ma chers soeur il s'y passa tant de choses differentes que je n'en puis presques parler aveque verite ce que je scay de plus certain est que j'eus pour elle toute l'admiration dont je suis capable mais ce qui acheva de me perdre fut que les premieres paroles que j'entendis de la bouche de cette admirable personne ne furent pas seulement pleines d'esprit et de civilite mais encore de louanges qu'elle me donna parce que la renommee m'avoit flatte durant la campagne de sorte que j'auray toute ma vie a me reprocher qu'elle m'a loue injustement avant que je l'aye pu louer avec justice depuis cela ne me demandez point ce que j'ay fait car je n'ay fait autre chose qu'aporter autant de soin a refferrer les chaines qui me captivent que les autres en aportent quelquesfois a rompre les leurs cependant je souffre mon mal sans me pleindre et si atergatis n'avoit donne lieu a cette princesse de deviner ma passion par une conversation qu'il eut avec elle elle ignoreroit encore que je suis l'homme du monde qui l'adore avec le plus de respect apres cela comme 
 il estoit desja assez tard il fut resolu qu'on ne partiroit que le lendemain ainsi ils eurent tout le reste du jour a s'entretenir mais enfin madame nous partismes du lieu ou nous estions qui estoit esloigne de trois journees de chalcedoine et nous trouvasmes en chemin le chariot d'arbiane qui nous attendoit avec un des principaux officiers de cette reine qui estoit charge de dire mille choses obligeantes a la princesse istrine en effet elle fut receue admirablement bien et d'arsamone et d'arbiane et de la princesse leur fille on la logea dans un des plus beaux apartemens du palais et on luy rendit tout l'honneur qui estoit deu a son merite aussi bien qu'a sa condition il arriva mesme que la princesse de bithinie eut autant d'inclination pour istrine qu'istrine en eut pour elle de sorte que cherchaut toutes deux a se faire aimer l'une de l'autre elles s'aimerent bien tost tendrement et l'amitie s'empara presques aussi promptement de leur coeur que l'amour s'estoit empare de celuy d'intapherne comme leurs apartemens estoient fort proches elles se voyoient a toutes les heures ou elles se pouvoient voir et elles furent bientost assez bien ensemble pour se confier toutes leurs avantures de sorte que la princesse de bithinie reprenant les siennes des sa plus tendre jeunesse aprit a istrine l'amour de sinnesis pour elle la mort de ce prince et tout ce qui luy estoit arrive jusques a l'heure qu'elle parloit istrine de son coste luy 
 racontant aussi ses malheurs et luy confiant mesme l'amour qu'atergatis avoit pour elle il se fit un eschange mutuel de secrets entre ces deux belles princesses cependant quoy que la princesse istrine fust encore assez triste de la mort de nitocris comme elle arriva en une cour ou la victoire avoit mis la joye il falut qu'elle se resolust a prendre sa part des divertissemens qu'on luy donna ce n'est pas que l'absence du prince spitridate n'affligeast extremement et la reine de bithinie et la princesse sa fille et tous les honnestes gens de la cour mais apres tout comme arsamone est un prince qui se fait craindre et qu'il vouloit jouir de tous les fruits de la victoire tous les plaisirs estoient alors a chalcedoine ce prince disant qu'il estoit bien juste que ceux qui avoient eu tant de peine a luy aider a vaincre eussent quelque divertissement a la fin de la campagne il ne faut pourtant pas madame s'imaginer cette cour comme celle d'un grand roy en paix ou tous ces hommes de fer et de sang ne se trouvent point mais il faut s'imaginer un meslange prodigieux de toutes sortes de gens d'officiers d'armee de volontaires de gens de la cour de soldats de fortune de magistrats de sacrificateurs et pour le dire en un mot de toutes sortes de conditions pour concevoir ce qu'estoit alors la cour de bithinie car comme la guerre met le desordre a tout et qu'il n'y a personne qui dans ces facheux temps ne veuille s'eslever au dessus 
 de ce qu'il est on voyoit alors dans la chambre du roy de bithinie des gens qui n'en eussent ose regarder la porte s'il eust este paisible dans son estat mais comme il avoit besoin de tout pour achever de vaincre il souffroit que les gens de la ville et de la plus mediocre condition se missent au rang des gens de la cour pour quelque temps afin que ne desobligeant personne tous ses sujets se trouvassent heureux qu'il fust remonte au throne cependant cette cour ou les veritables honnestes gens estoient meslez avec tant d'autres qui ne l'estoient point estoit pourtant magnifique et son tumulte mesme avoit quelque chose de si divertissant qu'il m'est arrive plus d'une fois de passer tout un jour dans le palais du roy en mauvaise compagnie sans m'ennuyer sans en avoir d'autre raison sinon que cette compagnie estoit grande et que la diversite occupoit mes yeux et mon esprit tout ensemble cette cour estant donc telle que je viens de vous la depeindre tous les plaisirs y estoient en foule on y faisoit des courses de chevaux des combats de barriere des jeux de prix des bals des musiques et des festins mais a toutes ces choses intapherne et atergatis paroissoient avec tant d'esclat qu'ils attiroient l'admiration de tout le monde ce qui estoit pourtant le plus avantageux pour eux c'est qu'ils aqueroient l'estime des princesses qu'ils adoroient n'estant pas possible qu'elles les pussent voir agir si esgallement bien en des 
 choses si differentes sans advouer qu'ils meritoient toutes les louanges qu'on leur donnoit je me souviens d'un jour entre les autres qu'il y avoit eu assemblee chez la reine de bithinie ou intapherne avoit dance de si bonne grace que tout la compagnie n'avoit parle d autre chose ce soir la en effet madame ce prince qui se bat comme un lyon quand il est a la guerre dance comme s'il n'avoit jamais fait autre chose qu'aller au bal ce n'est pourtant pas de cette espece de dance qui fait quelquesfois dire que des gens de qualite s'aquitent trop bien de cet agreable exercice car il le fait d'une maniere si noble et d'un air si libre si galant si aise et si naturel que c'est moins par les pas qu'il a pris que par sa bonne grace qu'il charme les yeux de ceux qui le voyent mais pour en revenir ou j'en estois un soir qu'il y avoit eu bal chez la reine arbiane la princesse istrine estant entree dans la chambre de la princesse de bithinie qui l'en pria afin de parler encore quelque temps ensemble quoy qu'il fust desja assez tard elles se mirent a s'entretenir de toutes ces sortes de choses qui font les nouvelles du bal et qui fournissent tant a la conversation de celles qui y vont et qui sont d'humeur a les remarquer apres avoir donc parle de celles qui estoient belles de celles qui ne l'estoient guere ou qui ne l'estoient point de celles qui avoient peu ou beaucoup dance et en avoir cherche la cause la princesse de bithinie se 
 mit a louer intapherne et atergatis en suitte de quoy voyant qu'istrine n'osoit presques ny la contredire ny tomber d'accord de ce qu'elle disoit elle se mit a luy en faire la guerre luy soustenant que puis qu'elle n'osoit louer atergatis il falloit qu'elle ne l'aimast guere moins que le prince son frere cependant adjousta-t'elle en sousriant si cela est vous faites grand tort a nostre amitie car je vous ay dit tout ce qui s'est jamais passe dans mon coeur et toutesfois vous me cachez ce qu'il y a dans le vostre puis que vous m'avez dit qu'atergatis vous aime sans m'advouer que vous l'aimez je suis mesme bien plus coupable que vous ne pensez reprit malicieusement istrine pour se vanger de la guerre qu'elle luy faisoit car j'ay plus d'un secret que je ne vous ay pas confie ha si cela est repliqua la princesse de bithinie vous n'avez qu'a vous preparer a ne dormir d'aujourd'huy si vous ne me les dittes ou si vous ne me promettez de me les dire si j'ay a vous les aprendre reprit istrine il faut que ce soit tout a l'heure car je pense que si je me donnois le loisir d'y songer je ne vous les dirois jamais vous avez donc d'estrange secrets reprit la princesse de bithinie en riant puis qu'ils sont si difficiles a dire j'en a y un entre les autres repliqua istrine que je ne vous dirois point si je ne scavois que vous le scauriez tousjours bien tost quand mesme je ne vous en dirois rien si cela est dit la princesse de bithinie je ne vous en auray pas grande obligation puis que vous 
 ne m'aprendrez que ce que vous ne m'aprendriez point si ce n'estoit que je le dois scavoir par un autre mais quoy qu'il en soit aprenez moy ce secret quel qu'il puisse estre puis que vous le voulez scavoir madame reprit-elle en riant je vous aprendray que vous estes la plus cruelle personne du monde de faire des esclaves de ceux qui viennent sacrifier leur vie pour faire remonter le roy vostre pere au throne car enfin intapherne est presentement si peu a luy et est si absolument a vous qu'on peut dire que vous elles seule capable de faire son bon ou son mauvais destin et de regler sa vie comme il vous plaira ha madame repliqua la princesse de bithinie vous estes trop vindicative et je ne vous ay pas mesme assez offencee pour vous obliger a me vouloir punir par une raillerie si forte et dont le fondement est si faux plust aux dieux repliqua istrine pour le repos d'intapherne que je ne fusse pas si veritable cependant madame adjousta cette princesse en prenant un visage plus serieux ce que je viens de vous dire en riant ne vous doit pas irriter ny contre le prince mon frere ny contre moy car je ne vous l'ay pas dit par ses ordres et je ne vous le dis pas pour luy faire scavoir que je vous l'ay dit mais seulement pour aprendre de vous de quelle facon vous voulez que je le conseille je pensois repliqua la princesse de bithinie que ce que vous me disiez ne m'estoit simplement dit que pour dire quelque chose 
 mais puis que vous me parlez plus serieusement et que l'amitie que j'ay pour vous ne veut pas que j'aye rien de cache dans le coeur je vous diray qu'estimant infiniment le prince intapherne je serois au desespoir qu'il s'engageast a m'aimer et plus encore qu'il s'y opiniastrast car enfin apres avoir esprouve quelle peine il y a a se combatre soy mesme je ne m'y veux plus exposer le roy mon pere est si attache a ses sentimens et veut si absolument tout ce qu'il veut poursuivit-elle que je me suis resolue a ne vouloir jamais rien de peur de vouloir quelque chose qu'il ne voudroit pas c'est pourquoy comme il seroit assez a craindre que je ne trouvasse quelque gloire a estre aimee d'un prince aussi accomply qu'intapherne et que je ne m'accoustumasse mesme a le souffrir agreablement il faut pour son repos et pour le mien que vous l'obligiez a n'avoir que de l'estime et de l'amitie pour moy en m'ordonnant madame repliqua istrine ce que vous voulez que je face il faut s'il vous plaist que vous m'enseigniez ce qu'il faut faire pour vous obeir afin que scachant comment je puis guerir le prince mon frere de l'amour qu'il a pour vous je puisse en suitte guerir atergatis de celle qu'il dit avoir pour moy comme atergatis aime une personne infiniment aimable repliqua la princesse de bithinie je ne pense pas qu'il soit si aise de le guerir qu'intapherne et comme intapherne reprit-elle adore une princesse incomparablement 
 plus accomplie qu'istrine il est a croire qu'il sera bien plus longtemps malade qu'atergatis serieusement repliqua la princesse de bithinie vous me feriez un plaisir signale si vous ostiez du coeur d'intapherne cette legere passion que je veux croire qu'il a pour moy agissez pourtant avec tant d'adresse adjousta-t'elle en rougissant que vous ne me faciez pas perdre son estime en verite madame repliqua istrine je pense que si j'entreprenois d'oster du coeur d'intapherne la passion que vous y avez fait naistre j'entreprendrois une chose impossible entreprenez du moins si vous le pouvez repliqua-t'elle de l'empescher de me parler de son affection car s'il ne m'en parle pas je vous promets de vivre aussi civilement aveque luy que je fais presentement et d'avoir pour luy a vostre consideration la mesme franchise que j'ay eue jusques icy sans mentir madame repliqua istrine vous estes admirable de parler comme vous faites car ne diroit-on pas que le prince mon frere vous a sensiblement outragee de vous adorer et qu'il est le plus criminel de tous les hommes de vous aimer plus que personne n'a jamais aime cependant adjousta-t'elle en souriant j'ay a vous dire pour vous empescher de traitter intapherne plus froidement qu'a l'ordinaire que si vous le faites je luy feray scavoir la conversation que nous venons de faire car encore qu'elle ne luy soit pas avantageuse je suis tousjours assuree qu'il seroit bien aise d'aprendre 
 que vous scavez son amour de grace repliqua la princesse de bithinie gardez vous bien de faire ce que vous dites si vous ne voulez que je m'en vange en aprenant a atergatis certains sentimens que j'ay descouverts malgre vous dans vostre coeur promettez moy donc de vivre en aparence avec le prince mon frere reprit istrine comme si vous ne scaviez point son affection et de ne laisser pourtant pas de luy en estre en quelque sorte obligee et de l'en hair un peu moins je ne scay repliqua la princesse de bithinie en souriant a son tour et en rougissant tout ensemble si la promesse que vous voulez que je vous face est fort necessaire car enfin a parler avec cette sincerite ingenue avec laquelle nous nous sommes dit toutes choses je ne pense pas qu'il soit fort aise de s'irriter d'estre aimee d'un fort honneste homme je comprens bien qu'on peut ne l'aimer pas et former mesme le dessein de ne l'aimer jamais mais j'advoue que je ne comprens point qu'on le puisse hair sans autre raison sinon qu'il aime et je suis persuadee au contraire que quand mesme on hairoit l'amant il pouvroit estre qu'on ne hairoit pas sa passion si ce n'estoit qu'elle le portast a perdre le respect car en ce cas la comme on ne peut selon mon sens apeller amour une passion qui n'est point respectueuse je croy que je hairois aisement ceux qui ne vivroient pas aveque moy comme ils devroient comme le prince mon frere respondit istrine ne peut jamais 
 manquer a rien de ce qu'il vous doit vous me faites le plus grand plaisir du monde de parler comme vous venez de parler car puis que vous dites qu'on peut n'aimer pas l'amant et ne hair point sa passion je suis assuree du moins que vous souffrirez celle d'intapherne et si vous voulez poursuivit-elle que je die tout ce que je pense je vous diray encore que je ne desespere pas tant que je faisois il n'y a qu'un moment du bonheur du prince mon frere car enfin madame adjousta-t'elle en riant il faut estre merveilleusement adroite pour separer comme cela l'amant et l'amour et pour moy je vous advoue franchement que je ne le scaurois faire en effet je ne comprens pas comment on peut aimer a estre aimee d'un homme qu'on ne veut jamais aimer et comment on peut souffrir agreablement une affection en haissant celuy qui aime en mon particulier je confesse que je n'ay pas cette sorte d'esprit qu'il faut avoir pour distinguer l'amant de la passion car quand la passion me plaist c'est parce que l'amant ne me desplaist pas ce n'est pas que je ne croye quelquesfois que l'amour sert a faire aimer l'amant aussi bien que l'amant sert a faire souffrir l'amour mais ce que je soustiens est qu'on ne peut pas long temps prendre plaisir a estre aimee de quelqu'un sans que la personne plaise aussi bien que sa passion car enfin on ne me persuadera pas aisement qu'on separe avec tant de facilite que vous dites l'amant et l'amour ny 
 qu'on puisse aimer l'un et hair l'autre si je ne scavois reprit la princesse de bithinie que vous ne parlez comme vous faites que pour en tirer une consequence avantageuse a intapherne et desavantageuse pour moy je m'estonnerois estrangement de vous voir soustenir une si mauvaise cause car enfin vous scavez aussi bien que moy qu'on n'est pas mesme marry d'estre estime par ses plus grands ennemis et il est si naturel d'aimer a estre aimee que je pense qu'on pourroit soustenir que jamais amour n'a irrite personne mais c'est sans doute que l'on confond les effets de cette passion avec elle aussi bien que les deffauts de ceux qui aiment avec leur amour estant certain qu'a la separer de tout ce qui la peut rendre nuisible ou incommode elle ne desplaira jamais quoy que ceux qui l'ont puissent quelquesfois desplaire extremement quoy qu'il en soit dit istrine je me contenteray pour le bonheur du prince mon frere que presentement sa passion ne vous irrite point car pour moy je suis persuadee que si vous le haissiez elle vous irriteroit je serois sans doute fort injuste reprit la princesse de bithinie si je haissois le prince intapherne qui a si glorieusement servy le roy mon pere mais madame il y a bien loin de la haine a l'amour ce pendant adjousta-t'elle pour faire finir cette conversation comme il est fort tard il est temps que vous alliez dormir de peur que vostre beau taint n'eust pas demain cette fraischeur qui vous 
 sied si bien et qui vous rend si belle et que le prince atergatis n'en fust en peine et ne creust vous avoir fait malade en vous faisant trop dancer je ne scay reprit istrine en riant si le conseil que vous me donnez n'est point un peu interesse et si vous ne songez point autant a avoir demain le taint repose et les yeux brillans et tranquiles qu'a conserver ma sante mais quoy qu'il en soie je le veux suivre et vous obeir en disant cela ces deux belles princesses se quitterent et furent jouir du repos qu'elles ne laissoient pas prendre aux autres car enfin intapherne et atergatis n'estoient jamais sans inquietude ce n'est pas que du coste des personnes qu'ils aimoient ils eussent lieu de se pleindre en effet intapherne trouvoit la princesse de bithinie la plus douce et la plus civile du monde et atergatis connoissoit bien malgre toute la retenue d'istrine qu'il n'en estoit pas hai mais comme ils ont tous deux infiniment de l'esprit ils connoissoient bien aussi que quand mesme ils n'auroient point trouve d'obstacle qui les eust empeschez d'estre aimez des princesses qu'ils aimoient ils ne seroient pourtant pas heureux sans peine car ils n'ignoroient pas qu'elles estoient trop sages pour vouloir jamais rien qui pust desplaire aux personnes de qui elles despendoient puis que la princesse de bithinie avoit autrefois refuse d'estre reine de pont plustost que de desobeir a arsamone et qu'istrine n'avoit pas aussi voulu sortir de babilone par la seule crainte 
 que le prince gadate son pere ne le trouvast mauvais de sorte que ne doutant point du tout que le roy de bithinie et gadate n'eussent des desseins opposez aux leurs ils ne pouvoient pas manquer d'avoir beaucoup d'inquietude car enfin intapherne scavoit bien que tant que la guerre dureroit arsamone feroit esperer a plusieurs princes de leur donner sa fille afin de les tenir dans ses interests et que tant que spitridate ne paroistroit point il ne songeroit pas a la marier car comme on ne scavoit alors ou estoit cet illustre prince que nous sceusmes depuis avoir este mene en perse comme estant cyrus on ne scavoit pas aussi si cette princesse seroit reine ou si elle ne le seroit pas et par consequent arsamone n'avoit garde de se determiner a disposer d'elle d'autre part atergatis estoit bien adverty que le prince gadate malgre toute l'aversion du roy d'assirie pour istrine et malgre toute l'amour qu'il avoit pour vous ne perdoit pourtant pas l'esperance de la voir reine car comme elle estoit la seule personne que selon les loix de l'estat ce prince pouvoit espouser il esperoit tousjours que les mauvais traitemens qu'on disoit qu'il recevoit de vous a babilone le guerissant de son amour le rendroient capable de revenir a la raison et de se marier apres cela par maxime d'estat s'il ne se marioit pas par affection
 
 
 
 
ainsi intapherne et atergatis prevoyant de grands obstacles a leurs desseins souffroient des maux qu'eux seuls 
 pourroient bien vous representer intapherne estoit pourtant le plus malheureux car comme il n'avoit pas la liberte de parler de sa passion a la princesse qui la causoit il estoit encore plus a pleindre qu'atergatis ce n'est pas qu'il n'eust pris la resolution de chercher les voyes de luy en parler mais il luy estoit tres difficile de la trouver seule en effet quand elle estoit chez la reine elle y estoit environnee de tant de gens et elle y estoit en veue a tant de monde qu'il n'y avoit pas moyen de songer a l'entretenir en ce lieu la et quand elle estoit chez elle il y avoit encore un autre obstacle qui durant quelque temps luy parut invincible mais pour vous le faire comprendre madame il faut que vous scachiez qu'il y a a chalcedoine une dame nommee berise qui quoy qu'elle fist tous les jours cent choses differentes ne l'abandonnoit presques point aux heures ou on la pouvoit voir ce n'est pas que la princesse de bithinie l'aimast fort au contraire elle l'importunoit tres souvent mais c'est que cette personne s'empresse tellement aupres d'elle afin que les autres dames de la ville croyent qu'elle y est fort bien et qu'elle est fort aise de la voir qu'elle est devenue une des plus accablantes creatures du monde s'il est permis de parler ainsi car enfin madame elle ne songe point si elle importune pourveu qu'elle soit ou elle veut estre elle arrive presques tousjours devant les autres chez la princesse de bithinie et quoy qu'elle aille 
 apres en d'autres lieux elle y revient pourtant tousjours pour en sortir la derniere on a beau ne luy adresser point la parole elle ne laisse pas d'estre de la conversation et de le mesler a tout ce qu'on dit si la princesse se trouve mal elle envoye scavoir de ses nouvelles trois fois en un jour elle ne parle jamais que de ce qui s'est fait ou de ce qui s'est dit chez elle elle est de toutes ses promenades malgre qu'elle en ait mesme tousjours dans son chariot quand elle se promene quoy qu'il y ait d'autres femmes de plus grande qualite qu'elle qui n'y soient pas enfin madame elle agit avec tant de hardiesse et mesme avec tant d'adresse que comme la princesse de bithinie est douce et civile elle vient a bout de la voir plus que personne lors qu'elle est a chalcedoine quoy que ce soit une des femmes du monde qui l'importune le plus mais ce qu'il y a de plus particulier au procede de berise et mesme si vous le voulez de plus merveilleux est qu'elle n'est pas seulement de chez la princesse de bithinie elle est encore de chez la reine et n'est mesme guere moins de la ville que de la cour quoy qu'elle ne veuille pas passer pour en estre en effet je pense pouvoir dire sans mensonge qu'elle est de toutes les funerailles de toutes les nopces de toutes les festes qu'on fait pour la naissance des enfans et de tous les divertissemens publics et particuliers enfin madame il n'y a personne d'afflige qu'elle n'aille consoler ny 
 personne en joye avec qui elle n'aille se rejouir mais quoy qu'elle face cent choses differentes elle les fait toutesfois avec tant d'empressement et tant de diligence qu'on diroit qu'elle ne bouge de chez la princesse de bithinie puis qu'il est vray que de par tout elle retourne tousjours la d'ailleurs il est encore a remarquer que jamais berise n'a advoue qu'elle ne sceust pas une nouvelle qu'on ait dit en sa presence luy semblant qu'il iroit de son honneur si un autre scavoit quelque chose qu'elle ne sceust pas cependant quoy qu'elle die qu'elle scait ce qu'on luy veut dire bien qu'elle ne le scache point du tour elle ne laisse pas de trouver certains biais adroits afin qu'on luy raconte tout du long ce dont il s'agit mais pour faire croire qu'elle en est bien informee elle dit a ceux qui luy parlent qu'il y a encore quelques particularitez qu'elle scait et qu'ils ne scavent pas et qu'elle leur dira une autre fois apres quoy elle raconte a d'autres ce qu'elle s'est fait raconter assurant hardiment qu'elle l'a sceu la premiere de plus elle a encore la fantaisie d'avoir un secret ou pour mieux dire l'aparance d'un secret avec tous les gens qu'elle voit pourveu que ce soient des gens de la cour et il ne se passe point de jour qu'elle ne parle bas les uns apres les autres a tous ceux qu'elle rencontre soit de guerre soit d'affaires d'estat soit de nouvelles de cabinet soit de nouvelles de galanterie soit de medisance 
 ou de bagatelles enfin madame je puis vous assurer que jamais qui que ce soit n a eu un pareil empressement ny n'eut tant d'occupation sans avoir aucune affaire en effet madame je me souviens d'un jour entre les autres que le prince intapherne qui ne l'aimoit pas observa ce qu'elle fit qui vous fera connoistre combien elle estoit occupee en vous aprenant ce qu'elle fit ce jour la vous scaurez donc madame qu'il y a un temple a chalcedoine ou la devotion de toutes les belles les attire plustost qu'a aucun autre excepte les deux princesses qui vont a un petit temple qui est plus proche du palais de sorte que berise pour ne rien perdre fut d'assez bonne heure a celuy ou toutes les belles vont quand il fut un peu plus tard elle fut au lever de la reine de la a celuy des deux princesses qui estoient un peu plus paresseuses qu'elle en suite elle les suivit au temple ou elle les laissa pour s'en aller consoler un homme qu'elle ne connoissoit guere qui avoit perdu sa femme apres quoy elle fut disner chez une dame qu'elle n'aimoit pourtant pas trop au sortir de table elle fut se rejouir du mariage d'une fille de la connoissance et de la elle fut voir une de ses parentes en suitte elle retourna faire un tour chez la princesse de bithinie ou apres avoir ranconte tout ce qu'elle avoit apris ailleurs elle en ressortit pour aller voir mettre en mer pour la premiere fois une superbe gallere qu'un de ses amis avoit armee par les ordres du roy 
 apres cela elle fut faire deux ou trois de ces visites qui ne durent guere plus que le compliment qu'on fait en entrant ou en sortant et qui ne servent qu'a faire scavoir a ceux qui les font qui sont ceux qui sont dans les maisons ou ils entrent et sortent si promptement encore quand il s'y trouve beaucoup de monde ne scavent-ils pas trop bien qui ils y ont trouve et qui ils y ont laisse au sortir de ces visites berise fut faire un tour au bord de la mer ou l'on se promenoit en cette saison et de la elle retourna chez la princesse de bithinie a qui elle scavoit qu'on donnoit le soir une magnifique colation dans un jardin de sorte que l'y accompagnant elle eut sa part du plaisir ce ne fut pourtant pas encore assez car cette princesse estant retournee au palais d'assez bonne heure berise fut faire ses excuses elle mesme en un lieu ou elle s'estoit priee elle mesme de souper de la elle fut au bal chez une dame qui marioit sa fille et devant que de s'aller retirer elle fut encore au coucher de la princesse de bithinie vous pouvez juger madame que ce jour la fut bien employe et que toute autre que berise auroit eu de quoy s'en occuper deux il faut pourtant dire parce qu'il est vray que cette dame ne seroit pas trop desagreable ny de conversation trop ennuyeuse si elle ne s'empressoit pas tant d'aller par tout de parler de tout et d'estre de toutes choses mais en mesme temps il faut dire encore une fois qu'il y a peu 
 de personnes qu'elle n'inconmode pour le moins une fois le jour quoy qu'elle voye tout ce qu'il y a de gens de qualite a la cour puis qu'elle voit presques tousjours la princesse de bithinie qui en est le plus grand ornement et qui attire le plus de monde chez elle apres cela madame il vous est aise de juger qu'une personne qui incommode tant de monde importunoit estrangement intapherne en luy ostant les moyens de parler de son amour a la personne qu'il adoroit aussi vint-il a la hair de telle sorte qu'il n'aimoit guere plus la princesse de bithinie qu'il haissoit berise si bien qu'encore qu'il soit le plus civil de tous les hommes particulierement pour les dames il avoit une telle disposition a contredire celle-la qu'il le faisoit continuellement excepte quand elle louoit la princesse qu'il aimoit encore trouvoit-il quelquesfois lieu de contester ce qu'elle disoit en soustenant ou qu'elle ne la louoit pas assez ou qu'elle ne la louoit pas de la maniere dont elle le devoit estre et il avoit mesme bien de la peine quoy qu'il n'ait nulle inclination a medire a ne blasmer pas ouvertement la facon d'agir de berise de plus il avoit encore ce malheur la qu'elle l'accabloit plus qu'un autre car comme elle avoit remarque qu'il estoit fort bien et avec arsamone et avec arbiane et avec la princesse leur fille elle s'empressoit encore plus aupres de luy qu'elle ne faisoit aupres des autres de sorte qu'elle se tenoit bien plus assidument 
 chez la princesse lors qu'il y estoit que lors qu'il n'y estoit pas cependant la crainte de passer pour incivil et l'exemple de la princesse de bithinie faisoit qu'il la souffroit malgre qu'il en eust se contentant pour se vanger de la contredire continuellement parce qu'il ne s'en pouvoit empescher mais lors qu'il estoit avec istrine que ne luy disoit-il point de berise mais ma chere soeur luy disoit il un jour en ma presence que ne persuadez vous a la princesse de bithinie qu'il y va de sa gloire de ne se laisser pas eternellement obseder par cette personne empressee qui est par tout ou l'on peut estre et qui est pourtant toujours chez elle comme si elle n'en partoit point car enfin c'est aux personnes de sa condition a apeller celles qu'elles veulent voir tous les jours au contraire repliqua istrine il semble que c'est cette condition qui oste a la princesse de bithinie la liberte de choisir celles qu'elle veut qui la voyent souvent car enfin on s'est imagine que les portes des palais des rois doivent estre comme celles de temples ou tout le monde est receu et que parce qu'on est esleve au dessus des autres on doit tousjours estre en veue a toute la terre en effet que pensez vous que diroit berise si la princesse de bithinie luy faisoit dire qu'elle ne la vist plus tant et que pensez vous mesme qu'en diroient ceux que berise importune le plus ha pour moy interrompit intapherne je dirois que la princesse auroit admirablement 
 bien fait et qu'elle m'auroit fait un grand plaisir joint aussi que je ne comprens point du tout que parce qu'elle est princesse elle soit obligee de se laisser persecuter par une personne incommode je scay bien reprit istrine que cela est tres facheux mais il est pourtant vray que celles qui veulent trop choisir leurs connoissances se font cent ennemies qui les deschirent quand l'occasion s'en presente et qu'elles viennent mesme a passer ou pour estre trop partiticulieres ou pour estre trop difficiles ou pour estre inciviles de sorte que comme l'estat des affaires d'arsamone fait qu'il a besoin de tout la princesse sa fille n'auroit garde d'aller desobliger une personne comme berise qui allant en mille lieux feroit un vacarme estrange si on pensoit regler ses visites vous m'en direz ce qu'il vous plaira dit intapherne mais je ne puis trouver bon que berise soit tousjours ou je voudrois ne la trouver jamais pour moy dis-je alors a la princesse istrine je trouve que ce seroit mesme rendre un bon office a berise que de la renfermer dans son quartier car enfin si elle estoit ou elle doit estre ce seroit une personne assez aimable et qui n'auroit du moins rien de plus incommode qu'une autre mais parce qu'elle est tousjours ou on ne la demande point et quelle est ou elle ne devroit pas estre si souvent elle en paroist sans doute ce qu'elle n'est pas c'est pourquoy je voudrois qu'on luy fist comprendre qu'a moins que d'estre d'un 
 merite extraordinaire et d'estre mesme apellee avec empressement par les personnes de vostre condition celles de la sienne ne doivent jamais s'empresser d'aller opiniastrement chez celles de la vostre comme elle va chez la princesse de bithinie car enfin entre les personnes fort inesgalles en qualite il n'y a que le merite extraordinaire qui en puisse faire la liaison mais qui vous a dit repliqua istrine que berise ne croye pas en avoir beaucoup quand cela seroit repris je il faudroit encore qu'elle attendist que la princesse de bithinie luy donnast la familiarite qu'elle prend avec elle car si effectivement elle avoit du merite elle ne seroit pas assez peu genereuse pour avoir la laschete de s'empresser tant a l'aller faire paroistre mais apres tout adjoustay je encore faut-il excuser berise car puis qu'on excuse bien quelquesfois les plus funestes effets des passions les plus violentes et que l'amour l'ambition et la jalousie trouvent des gens qui s'en servent pour justifier leurs injustices je pense qu'on doit avoir quelque indulgence pour berise qui a assurement dans le coeur une passion qui n'est guere moins forte que celles dont je viens de parler et que beaucoup d'autres ont aussi bien qu'elle quoy qu'elles ne la facent pas tant paroistre ha orcame s'escria istrine n'allez pas insulter sur la pauvre berise ou l'accuser de quelque crime ou elle ne pensa jamais pour moy reprit intapherne je consens qu'on luy en suppose 
 mille au lieu d'un c'est pourquoy orcame dites nous promptement quelle est la passion de berise c'est seigneur repris-je celle de passer pour estre de la cour car enfin croyez s'il vous plaist que je ne m'esloigne point de la verite lors que je vous assure que cette sorte d'envie est une passion et mesme une passion violente en mon particulier je connois des femmes de la ville bien plus spirituelles et bien plus aimables que berise qui ont cette passion dans l'ame qui les tirannise d'une telle sorte qu'elle fait autant de changement en leur coeur que l'amour la jalousie ou l'ambition y en pourroient faire puis qu'elles en viennent au point de ne pouvoir souffrir tout ce qui n'est pas de la cour en effet les hommes qui ne sont point de profession d'aller a la guerre leur sont insuportables les femmes de leur condition leur font honte a voir souvent leur famille quand elles y sont quelquesfois les fait mourir d'ennuy elles ne scavent plus de quoy parler et la passion qui les possede est si forte qu'elles ne croyent vivre qu'ou elles ne devroient presques jamais estre si ce n'est comme je l'ay desja dit lors qu'on les y appelle de bonne grace car en ce cas la j'advoue que la cour est une douce et agreable chose et que de quelque condition qu'on soit on y peut tenir sa place avec bien-seance et avec honneur cependant ce que je viens de dire n'empesche pas que je n'excuse la pauvre berise estant certain que la passion de la 
 cour est une passion plus violente que vous ne la pouvez concevoir quoy qu'il en soit dit intapherne a istrine vous me ferez un plaisir signale si vous pouvez la bannir de chez la princesse de bithinie ne m'estant plus possible de me resoudre de voir eternellement une personne qui ne fait jamais rien de ce qu'elle devroit faire qui n'est jamais ou elle devroit estre qui parle de tout ce qu'elle ne devroit point parler et qui m'importune plus tout seul qu'elle n'importune tous les autres quoy qu'elle incommode toute la cour que si toutesfois vous ne la pouvez pas bannir faites moy donc du moins la grace de l'entretenir tant que je seray ou elle sera et ou vous serez car je vous advoue que je ne puis souffrir qu'elle me parle et moins encore qu'elle parle tousjours a la princesse que j'adore istrine entendant parler intapherne de cette sorte comprit aisement la raison pourquoy il haissoit tant berise si bien que ne pouvant s'empescher d'en rire elle luy dit en raillant que l'envie estoit une passion trop basse pour se trouver dans son coeur c'est pourquoy adjousta-t'elle laissez jouir la pauvre berise en repos d'un bien qu'elle prend tant de peine a aquerir comme intapherne alloit respondre a istrine la princesse de bithinie entra suivie de berise seulement ses femmes estant demeurees dans l'antichambre comme la princesse istrine avoit alors assez de disposition a rire la veue de berise l'augmenta de telle 
 sorte que tout le respect qu'elle vouloit rendre a la princesse de bithinie en la recevant ne la put empescher d'esclater si bien qu'estant obligee de luy en faire un compliment je vous demande pardon madame luy dit elle de ce que la joye que j'ay d'avoir l'honneur de vous voir m'a trouvee avec une disposition si enjouee pour ne dire rien davantage que je ne puis vous la tesmoigner plus serieusement je vous pardonne volontiers repliqua cette princesse a condition toutesfois que vous me direz la cause de cet enjouement que je voy bien dans vos yeux que vous voudriez renfermer dans vostre coeur car si je ne me trompe ce doit estre une agreable chose a scavoir n'estant pas trop accoustumee de rire mal a propos je vous assure madame reprit istrine en riant toujours que je voudrois que vous le sceussiez desja si ce n'estoit que je crains que le prince mon frere ne s'y oppose pour l'en empescher interrompit berise qui vouloit tousjours se mesler de toutes choses je vous promets de l'entretenir aussi long temps que vous voudrez il n'est nullement necessaire reprit-il que vous preniez cette peine car ne pouvant jamais m'opposer aux volontez de la princesse je consens qu'on luy die tout ce qu'elle voudra scavoir tousjours faut-il bi luy repliqua malicieusement istrine que vous entreteniez berise durant que j'obeiray a la princesse car vous n'ignorez pas que quand elle seroit seule je ne 
 pourrois pas mesme luy dire tout haut ce qu'elle veut scavoir de moy intapherne voulut encore dire quelque chose mais la princesse de bithinie luy ayant impose silence et luy avant ordonne d'entretenir berise il falut qu'il obeist ainsi la pauvre berise sans scavoir qu'elle estoit elle mesme la cause du secret qu'istrine avoit a dire a la princesse de bithinie se mit a parler a intapherne et a employer tout son esprit et toute son adresse a tascher de scavoir par luy ce qu'elle mouroit d'envie d'aprendre et ce qu'il ne luy aprit point du tout comme vous pouvez penser mais pendant qu'il s'ennuyoit avec berise la princesse de bithinie se divertissoit fort avec istrine car elle dit depuis qu'elle luy avoit si plaisamment raconte la conversation que le prince intapherne et moy avions eue avec elle qu'elle n'avoit jamais guere passe d'heure plus agreablement istrine fit pourtant ce recit d'une maniere qui luy fit comprendre la principale cause de la haine d'intapherne pour berise croyant qu'il estoit tousjours avantageux au prince son frere qu'elle sceust que l'amour qu'il avoit pour elle faisoit une partie de l'aversion qu'il avoit pour cette personne cela ne luy fut pourtant pas aussi avantageux qu'elle le pensoit car la princesse de bithinie qui ne cherchoit qu'a esviter les occasions d'estre seule avec intapherne prit la resolution de faire plus de carresses a berise qu'elle n'avoit accoustume quoy qu'elle n'en dist pourtant rien alors a istrine 
 cependant pour commencer de le tourmenter par berise elle parla si long temps a istrine qu'enfin ayant pitie de l'ennuy qu'elle voyoit qu'il avoit elle le remit de la conversation et bien madame luy dit-il trouvez vous que j'aye eu tort de parler comme j'ay fait je trouve dit-elle que vous avez raison et que vous avez tort tout ensemble je vous assure madame interrompit berise qui vouloit flatter intapherne que j'ay assez de peine a croire que le prince intapherne n'ait pas raison en toutes choses et si je devine bien adjousta-t'elle pour faire la personne fort esclairee il n'a pas tant de tort que vous pensez ha berise s'escria la princesse de bithinie en riant si vous deviniez ce que c'est vous le condamneriez plus que moy car encore poursuivit-elle je tombe d'accord qu'il a raison en quelque chose mais vous soustiendriez sans doute qu'il a tort en tout il faut pourtant repliqua t'elle que son crime ne vous fache guere puis que vous en riez de si bon coeur ne pensez pas dit alors istrine qu'encore que la princesse condamne le prince mon frere qu'il soit fort criminel puis qu'il est vray qu'elle le condamne injustement sans qu'elle ait pourtant interest en l'affaire dont il s'agit berise paroissant alors fort embarrassee a vouloir deviner ce que ce pouvoit estre rapella dans sa memoire tout ce qui s'estoit passe a la cour depuis quelques jours afin d'en tirer quelque consequence mais comme elle ne cherchoit pas en elle mesme 
 la cause de l'enjouement d'istrine et du secret qu'elle en avoit fait a la princesse de bithinie elle n'avoit garde de la trouver de sorte que plus elle resvoit plus elle divertissoit celles qui se divertissoient a ses despens cependant intapherne fut bien estonne de remarquer quelques jours apres cette conversation que la princesse de bithinie avoit plus de civilite pour berise qu'elle n'avoit accoustume car non seulement elle la souffroit mais elle luy parloit davantage et la retenoit avec empressement lors qu'elle s'en vouloit aller principalement quand intapherne y estoit vous pouvez juger madame qu'une personne qui alloit en cent lieux ou on ne la demandoit pas eut une assiduite estrange a demeurer a un lieu ou elle croyoit estre fort agreable et fort necessaire aussi s'attacha-t'elle si opiniastrement a cette princesse s'il est permis de parler ainsi qu'elle en devint presque inseparable elle ne laissoit pourtant pas de faire encore cent autres choses et d'aller en cent autres lieux mais elle mesnageoit si bien son temps qu'elle y alloit a des heures ou on ne voyoit point la princesse de bithinie ainsi il sembloit qu'elle ne l'abandonnast jamais intapherne voyant cette nouvelle faveur en fut estrangement surpris car il scavoit bien que cette princesse n'aimoit pas berise de sorte que s'en plaignant a istrine et la conjurant de luy dire si elle comprenoit la raison 
 pourquoy berise estoit plus en faveur qu'a l'ordinaire il trouva qu'elle en estoit aussi en peine que luy atergatis mesme tour plein d'esprit qu'il est ne penetroit point ce secret de sorte que ce prince en estoit en une inquietude extreme s'il eust pourtant sceu ce qui se passoit dans le coeur de la princesse de bithinie il n'eust pas este si inquiet car elle a advoue depuis a la princesse istrine que la principale raison qui faisoit qu'elle se servoit de berise pour oster toutes sortes d'occasions a intapherne de luy parler de sa passion estoit que l'estimant d'une facon toute particuliere et sentant dans son coeur je ne scay quelle disposition avantageuse pour luy elle ne vouloit pas se trouver dans la necessite de luy dire rien ny de trop facheux ny de trop favorable mais comme il ne pouvoit pas deviner ce qui se passoit dans l'ame de cette princesse il estoit tres inquiet et tres afflige istrine qui scavoit toutes les raisons qui vouloient que le prince son frere ne s'engageast pas trop a un dessein qui avoit beaucoup de difficultez fit ce qu'elle put pour l'obliger a ne songer pas encore a se declarer et a attendre a parler de son amour que la guerre fust terminee mais quoy qu'il fist semblant de ceder a son advis il demeura pourtant dans le sien et se resolut de descouvrir sa passion a la princesse de bithinie lors qu'il en pourroit trouver l'occasion favorable mais madame la difficulte fut de trouver cette occasion a cause de l'assiduite de 
 berise et de son empressement apres avoir donc cherche plusieurs jours inutilement par quelle voye il pourroit venir a bout de son dessein il s'advisa d'une invention qui luy reussit qui fut de faire que berise fust si occupee un jour tout entier qu'elle ne pust aller chez la princesse de bithinie si bien que me faisant l'honneur de me confier son secret je luy servis a tromper berise je fis donc en sorte comme j'ay beaucoup d'amis et beaucoup d'amies a chalcedoine que je liay une partie de divertissement a condition que berise en seroit ainsi quoy que peu de gens l'aimassent fort on ne me resista pourtant point principalement a cause que le bruit de sa nouvelle faneur s'estoit desja espandu dans le monde je fis donc tant que je l'engageay avec d'autres dames a me promettre d'aller disner a une assez belle maison qui est scituee au bord de la mer et qui n'est qu'a trente stades de la ville elle ne me fit pourtant cette promesse qu'a condition qu'on luy permettroit de revenir a chalcedoine aussi tost apres disner ou suivant son empressement ordinaire elle disoit avoir cent choses importantes a faire comme j'avois mon dessein cache je luy promis ce qu'elle voulut et je l'assuray qu'elle auroit un chariot tout prest pour la ramener quand elle voudroit je l'assuray mesme encore afin qu'elle ne me manquast point qu'il n'y auroit a cette partie pas un homme ny pas une femme de la ville et qu'ainsi j'osois me promettre qu'elle ne se repentiroit pas de 
 la promenade qu'elle auroit faite et en effet je luy nommay ceux qui en devoient estre dont elle fut fort contente parce qu'il n'y avoit que des gens de la cour mais apres tout la principale raison qui fit qu'elle en fut bien aise est qu'elle avoit remarque que le prince intapherne et le prince atergatis me faisoient l'honneur de m'aimer cette partie estant donc faite elle fut executee deux jours apres berise ne partit pourtant pas de chalcedoine sans aller faire un tour chez la reine et chez la princesse de bithinie a qui elle dit qu'elle seroit de retour d'aussi bonne heure que si elle eust disne a la ville mais ce qu'il y eut d'admirable fut qu'elle luy dit cela en ma presence car je j'avois accompagnee chez cette princesse afin de m'assurer d'elle et de ne la quitter point cependant je scavois bien qu'elle ne revindroit pas si tost qu'elle pensoit en effet madame il faut que vous scachiez qu'apres que tous ceux qui estoient de cette partie furent assemblez nous fusmes au lieu destine a la fourbe que je voulois faire qui est un lieu extremement agreable car enfin sans m'amuser a vous despeindre les jardins qui y sont qui sont tres grands et tres beaux je vous diray seulement qu'au bout d'une grande allee qui aboutit a la mer il y a une pointe de rocher qui se jette en dehors sur laquelle on a basty une sale ouverte des quatre costez et dont le toit est un dome magnifique mais madame ce qu'il y a de merveilleux en ce 
 lieu-la est que de trois faces en s'apuyant sur les fenestres on voit la mer dont les vagues viennent se briser au pied du rocher sur lequel cette sale est batie et qui s'eslevans quelquesfois selon l'agitation des vents qui soufflent viennent en bondissant jusques au bord de la fenestre sur laquelle on est apuye sans aller pourtant jamais plus avant retombant apres en escume blanchissante comme des flocons de neige qui en roulant les uns sur les autres sur les pointes du rocher font un murmure fort agreable pour la veue elle est si belle de ce lieu la qu'on ne s'y scauroit ennuyer mais enfin madame ce fut la que je menay berise et toute la belle troupe que j'avois assemblee seulement pour la tromper cependant pour faire que mon dessein reussist je fis qu'on disna fort tard et au hazard d'avoir la honte d'avoir employe de mauvais officiers les divers services vinrent si lentement qu'on eust eu loisir d'avoir disne des le premier en effet je voyois bien que berise trouvoit cela si long que du moins faisoit elle dessein pour s'en consoler de se moquer de moy quand elle seroit retournee chez la princesse de bithinie mais afin que cette longueur fust moins ennuyeuse j'avois voulu que ce qu'on servoit fust le meilleur qu'il pouvoit estre car a dire la verite s'il eust seulement este mediocrement bon c'eust este un grand ennuy des que le dernier service fut sur la table berise faisant l'empressee commenca de parler de s'en aller et de 
 me prier de commander qu'il y eust un chariot tout prest de sorte que sans la contredire je commanday qu'on en preparast un mais ce fut a des gens a qui j'avois ordonne en secret de ne m'obeir pas fort promptement si bien qu'apres qu'on fut hors de table et que je l'eus amusee a parler encore un quart d'heure malgre qu'elle en eust elle demanda ou estoit ce chariot qu'on luy avoit prepare et je le demanday aussi bien qu'elle mais avec beaucoup plus d'empressement afin de la mieux tromper et comme on me dit qu'il n'estoit pas prest je sis semblant de m'en mettre si en colere qu'elle mesme fit ce qu'elle put pour m'apaiser cependant comme j'avois fait preparer une barque couverte sur le pretexte de vouloir donner a cette belle troupe le plaisir de s'aller promener sur la mer je proposay a la compagnie de vouloir avancer ce divertissement que j'avois eu dessein de luy donner et d'aller remener berise par eau jusques a la moitie du chemin de chalcedoine ainsi luy dis je en me tournant vers elle vous n'aurez point de temps a perdre car durant qu'on attellera le chariot qui vous doit conduire nous irons tousjours vers le lieu ou vous voulez aller et quand ce chariot sera prest il viendra a moitie chemin pour vous prendre et il y viendra mesme bien plus viste que si vous estiez dedans comme je fis signe a un de mes amis d'apuyer cette proposition il me seconda si bien qu'enfin berise se laissa persuader luy semblant en effet 
 qu'elle seroit plustost a chalcedoine en faisant ce que je disois nous nous embarquasmes donc tout a l'heure et pour continuer la fourbe je commanday a mes gens que des que le chariot qui devoit remener berise seroit prest il partist pour la venir prendre a un endroit que je leur marquay ou je disois que nous la devions desbarquer comme il ne faisoit alors ny chaud ny froid on se pouvoit promener commodement au milieu du jour aussi estoit-ce sur cela que j'avois en partie fonde mon dessein des que nous fusmes dans la barque berise commenca de se pleindre qu'elle alloit trop doucement de sorte que joignant la rame a la voile nous commencasmes d'aller plus viste mais comme j'avois adverty celuy qui nous conduisoit au lieu d'aller le long du rivage il s'en esloigne et tourna la proue vers la pleine mer sans que berise y prist garde parce que je l'occupois a parler mais afin que mon intention reussist mieux devant que d'entrer dans la barque je dis a toutes les dames de la troupe qui n'aimoient pas trop l'humeur empressee de berise que ce seroit une plaisante chose si nous pouvions faire qu'elle manquast a cette assignation qu'elle disoit avoir donnee a chalcedoine si bien qu'aprouvant toutes mon dessein et les malices de cette nature ne passant jamais pour de grands crimes elles me servirent admirablement a faire que berise ne s'aperceust pas que nous nous esloignions tousjours du lieu ou elle 
 vouloit aller car il y en avoit deux ou trois qui se mettoient devant elle afin qu'elle ne vist pas le rivage dont nous nous esloignions les autres l'occupant a parler aussi bien que moy en luy faisant cent questions les unes apres les autres et pour faire qu'elle y prist plaisir et qu'elle ne prist pas si tost garde a la route que nous tenions nous luy faisions la guerre de sa nouvelle faveur si bien que la traittant tousjours de favorite de la princesse de bithinie et de personne qui estoit bien avant dans la cour nous luy donnions tant de joye qu'elle ne s'ennuyoit pas et ne s'apercevoit point que nous aprochions pas du lieu ou j'avois dit que le chariot l'attendoit mais afin que quand elle s'apercevroit qu'elle n'alloit pas ou elle vouloit aller elle ne s'en prit point a moy j'estois a genoux devant elle et je luy parlois avec une attention estrange des qu'elle tournoit la teste du coste par ou elle eust pu voir qu'on la trompoit un autre du coste oppose l'apelloit et luy disoit quelque chose ainsi madame les uns luy parlant les autres luy ostant la veue de la mer et du rivage dont nous estions desja fort loing et tous ensemble la voulant tromper nous la trompasmes et il y avoit plus d'une heure que nous nous esloignions du lieu ou elle pensoit aller lors que se levant tout d'un coup comme croyant devoir bientost aborder a l'endroit ou le chariot l'attendoit elle se mit a regarder ou elle estoit de sorte que voyant qu'il n'y avoit plus moyen de luy cacher la verite je 
 fus le premier a faire un grand cry pour tesmoigner l'estonnement que je disois avoir de nous voir si avant vers la pleine mer pour berise elle en fut si surprise que si je n'eusse gronde le premier je pense quelle m'auroit estrangement querelle mais je fis tant de bruit qu'elle n'osa croire d'abord que je l'eusse voulu tromper le pilote dit qu'il avoit mal entendu et qu'il croyoit qu'on ne devoit aller que le soir au lieu ou on luy avoit dit qu'il y avoit un chariot cependant tous ceux qui estoient dans cette barque avoient une celle envie de rire qu'ils ne s'en purent jamais empescher ils esclaterent mesme d'une maniere qui fit soubconner quelque chose de la verite a berise qui pensa s'en facher tout de bon mais comme je vy que la colere commencoit de s'emparer de son esprit je m'aprochay d'elle et prenant un biais assez destourne pour l'apaiser si l'aimable berise luy dis-je pour la flatter de la maniere dont elle aimoit a estre flattee estoit une de ces personnes de la ville qui ne scavent point le monde et qui ne scachant jamais si elles se doivent facher ou ne se facher pas se fachent presques tousjours mal a propos j'aurois lieu de craindre qu'elle ne se mist en colere mais estant autant de la cour qu'elle en est je suis assure que quand quelqu'une de ces dames pour jouir plus longtemps de sa conversation auroit suborne le pilote pour luy faire changer sa route elle entend assez bien raillerie pour ne s'en offencer pas et pour estre mesme obligee a celle qui l'auroit 
 trompee si agreablement en mon particulier adjoustay-je j'aurois bien de la peine a ne prendre pas son party contre vous estant certain que j'ay tant de joye de vous voir icy que je ne pourrois m'empescher de deffendre celle qui seroit cause que j'ay la satisfaction de vous pouvoir entretenir car enfin luy dis-je en abaissant la voix il faut que l'aimable berise scache que cette partie n'estant faite que pour elle il y a quelque justice quelle donne le jour tout entier a celuy qui ne se souciera plus guere du reste de la compagnie des qu'elle n'y sera plus berise m'entendant parler de cette sorte s'appaisa un peu disant qu'elle pardonneroit volontiers a ceux qui l'avoient trompee pourveu qu'on aportast autant de diligence a la raprocher de la terre qu'on en avoit aporte a l en esloigner mais le pilote entendant ce qu'elle disoit et scachant bi que ce n'estoit pas mon intention dit qu'il ne luy estoit pas possible d'aller en ligne droite gagner le rivage parce qu'y ayant en ce lieu la des rochers cachez sous les vagues qui les repoussoient impetueusement vers la pleine mer il ne pourroit entreprendre d'y aborder sans s'exposer a faire naufrage il n'eut pas plustost dit cela que toute la troupe dit qu'il n'y faloit pas songer et berise elle mesme toute empressee qu'elle estoit ne s'y opiniastra pas et se contenta de prier qu'on la remenast seulement le plus viste qu'on pourroit par la route la plus seure mais a peine eut elle acheve de me faire cette priere 
 que faisant signe a quelques-unes des dames de la compagnie de me seconder fortement nous la pressasmes si long temps de nous accorder le reste de la journee qu'elle ne se trouva plus en pouvoir de nous refuser tant cette contestation dura et en effet nous la remenasmes ou nous avions disne en luy persuadant tousjours qu'elle nous devoit avoir beaucoup d'obligation de la violance que nous luy faisions si bien que comme apres y estre retournez il falut renvoyer querir le chariot qui l'attendoit a moitie chemin de chalcedoine que j'ordonnay a ceux qui y furent de n'y aller pas viste et de le ramener lentement il fut presques nuit quand il arriva de sorte que toute la troupe se disposant a s'en aller aussi bien qu'elle il falut qu'elle eust encore la patience de faire colation avant que de partir n'ayant pas mesme la liberte de pouvoir s'en retourner aussi viste qu'elle eust voulu ainsi madame je fis si bien pour favoriser le prince intapherne que berise ne r'entra que de nuit a chalcedoine cependant ce prince pour profiter mieux de son absence avoit oblige atergatis d'aller de fort bonne heure chez istrine afin de l'empescher adroitement d'aller chez la princesse de bithinie ce n'est pas que cette princesse ne sceust sa passion et ne l'aprouvast mais comme il scavoit qu'elle ne jugeoit pas a propos qu'il se descouvrist encore il luy fit un secret de son dessein qui luy reussit heureusement en effet madame 
 il fut si diligent que lors qu'il entra chez la princesse de bithinie elle ne faisoit que de sortir de table de sorte que comme cette heure la est celle ou il y a tousjours le moins de monde chez cette princesse et ou les personnes de la cour font le moins de visites il eut autant de temps qu'il luy en falut pour l'entretenir lors qu'il entra dans sa chambre elle fut surprise de le voir je pensois luy dit elle en souriant qu'il n'y eust que berise au monde qui me visitast a l'heure qu'il est mais a ce que je voy elle vous a laisse commission de venir occuper sa place du moins scais-je bien que vous estes aujourd'huy aussi diligent qu'elle a accoustume d'estre diligente je suis pourtant persuadee adjousta cette princesse que vous ne l'occuperez pas long temps sans elle car elle m'a promis d'estre aussi tost icy que si elle y avoit disne berise est de si bonne compagnie reprit intapherne en souriant aussi bien que cette princesse que j'ay peine a croire que les dames avec qui elle est la laissent revenir si tost mais madame poursuivit-il apres qu'elle fut assise et luy aussi comme je suis persuade que berise ne vous parle point de moy lors qu'elle est seule aupres de vous souffrez aussi que je ne vous parle pas tousjours d'elle aujourd'huy que j'ay le bonheur d'y estre sans qu'elle y soit je vous assure reprit cette princesse qui vouloit destourner la conversation que vous faites injustice a la pauvre berise d'avoir autant d'aversion pour elle que j'ay remarque que vous en avez 
 car enfin quoy qu'elle ait un peu trop d'empressement il y a de la preoccupation a la haine que vous avez pour cette personne ha madame s'escria intapherne si vous scaviez le mal qu'elle m'a fait vous advoueriez que j'ay raison de ne l'aimer pas le mal qu'elle vous a fait repliqua-t'elle n'est autre sinon que vous vous estes mis dans la fantaisie qu'elle ne vous peut jamais divertir et qu'a cause quelle veut estre de toutes choses vous voulez qu'elle ne soit jamais de rien cependant adjousta cette princesse je n'aime point qu'on ait l'esprit si delicat parce qu'il est bi difficile qu'on ne l'ait pas fort souvent injuste puis que vous ne voulez point que je me pleigne de berise reprit intapherne je veux avoir ce respect la pour vous et pour m'accommoder encore plus a vos sentimens et vous donner pourtant lieu de m'appeller le plus injuste de tous les hommes il faut que je vous aprenne que j'ay cette obligation a berise de m'avoir empesche plus de cent fois en sa vie d'estre expose a vostre colere car enfin madame puis que je suis resolu de vous confesser tous mes crimes il faut que vous scachiez que si ce n'avoit este l'opiniastre assiduite de berise aupres de vous je vous aurois desja dit plus de cent fois que je suis l'homme du monde qui vous admire le plus et qui vous aime avec le plus de passion et le plus de respect ha pour cent fois reprit brusquement cette princesse en rougissant il n'est pas possible que cela ait jamais pu estre car si vous me l'eussiez dit la premiere vous 
 ne me l'eussiez pas dit la seconde cependant adjousta-t'elle puis que vous avez plus d'obligation a berise que je ne pensois faites qu'elle ne vous aye rendu cet office inutilement et parlez moy encore que berise n'y soit pas comme si elle y estoit car si vous ne le faites vous vous trouverez peut-estre dans la necessite de regretter que berise n'ait pas este icy aujourd'huy quoy que sa presence ne vous divertisse guere quand j'ay pris la resolution de vous dire que je vous adore repliqua intapherne j'ay bien creu madame que je ne serois pas assez heureux pour estre escoute favorablement mais je vous advoue que n'ayant pas perdu l'esperance d'obtenir le pardon d'un crime que je ne puis me repentir d'avoir commis et dont je ne serois pas coupable si vous n'estiez pas la plus belle personne du monde je n'ay pas laisse de prendre la resolution de vous dire que je vous aime mais je vous le dis madame sans autre pretension que celle d'obtenir de vous la grace de n'estre point banny pour vous l'avoir dit vous me parlez d'un ton si serieux reprit la princesse de bithinie que je ne voy pas que je puisse avoir lieu de vous respondre comme si vous ne me disiez qu'une simple galanterie joint aussi que selon moy celles qui se servent de cet artifice pour ne respondre pas precisement a une pareille chose veulent sans doute qu'on la leur die plus d'une fois c'est pourquoy pour m'espagner beaucoup de colere et pour faire tout ce que je pourray pour vous conserver mon amitie je 
 vous diray ingenument que j'ay pour vous toute l'estime dont je puis estre capable et que vous estes l'homme du monde de qui je souhaite le plus d'estre estimee mais je vous dis en mesme temps que pour faire qu'il soit possible que nous continuyons de nous estimer tous deux il faut que vous ne me disiez plus ce que vous venez de me dire et que je n'escoute aussi jamais ce que je viens d'escouter si vous en usez ainsi adjousta-t'elle vous m'obligerez sensiblement et pour l'amour de vous et pour l'amour de moy mesme j'oubliray ce que vous m'avez dit aujourd'huy ha madame repliqua intapherne ce n'est pas le moyen de m'imposer silence que de parler comme vous faites car enfin madame si vous voulez que je ne vous die plus ce que je viens de vous dire il faut que vous me fassiez l'honneur de me promettre que vous ne l'oublirez jamais vous protestant que si vous me faites la grace de m'assurer qu'il vous en souviendra tousjours je ne vous le diray plus vous scavez si bien reprit cette princesse que ce que vous demandez n'est pas une chose que je vous doive ny que je vous puisse accorder que je n'ay pas ce me semble besoin d'y respondre mais ce que j'ay a vous dire est que si vous ne faites ce que je veux je feray sans doute ce que vous ne voudrez pas car je vous osteray si absolument les occasions de me parler que vous ne trouverez jamais celle de me dire rien qui me plaise ny rien qui me fasche comme intapherne alloit respondre 
 il arriva beaucoup de monde chez cette princesse qui l'en empescha et il y eut tant de presse chez elle le reste du jour que cette conversation ne se put renouer mais ce qu'il y eut d'admirable fut que lu princesse de bithinie se trouva le soir chez istrine lors que berise a son retour a chalcedoine voulut que je l'y menasse de sorte qu'intapherne s'y trouvant aussi avec beaucoup d'autres ce fut une plaisante chose de voir qu'elle fut l'exageration avec laquelle berise parla de la tromperie que je luy avois faite ha madame luy dit elle en l'abordant si vous n'obligez le prince intapherne a me vanger d'orcame je ne scay si je ne me plaindray point de vous aussi bien que de luy car enfin il est cause que je n'ay pu revenir comme j'en avois le dessein et que j'ay passe tout le jour sans avoir l'honneur d'estre aupres de vous je vous assure repliqua la princesse de bithinie scachant bien qu'intapherne entendroit le sens cache de ses paroles que je vous ay estrangement regrettee aujourd'huy et que de vostre vie vous ne m'avez este si necessaire il me semble madame reprit intapherne que quelque merite qu'ait berise vous faites injustice a grand nombre d'honnestes gens qui ont este tout le jour chez vous de parler comme s'ils vous avoient fort ennuyee quoy qu'il en soit dit cette princesse je voudrois que berise y eust tousjours este principalement depuis disner je vous assure madame reprit berise pour se justifier qu'il n'a pas tenu a moy et qu'il 
 n'est rien que je n'aye fait pour me rendre icy de fort bonne heure en suitte de cela berise racontant la chose avec toutes les circonstances que je vous ay dittes sans en oublier aucune fit aisement comprendre a la princesse de bithinie qu'elle avoit este trompee elle comprit mesme que cette tromperie n'avoit pas une cause aussi obligeante que berise la croyoit car elle scavoit bien que je ne l'aimois pas assez tendrement pour avoir pris tant de peine a l'empescher de revenir a chalcedoine de sorte que raisonnant que celuy qui avoit trompe berise avoit beaucoup de part aux secrets d'intapherne elle ne douta point que ce prince ne l'eust oblige a la tromper principalement se souvenant des choses qu'il luy avoit dittes d'elle l'apresdisnee d'abord a ce qu'elle dit depuis a istrine elle eut quelque leger despit de la tromperie qu'on avoit faite a berise mais un moment apres ce despit s'estant dissipe elle ne put s'empescher de trouver quelque chose de plaisant a s'imaginer l'empressement de berise et l'impossibilite ou elle s'estoit trouvee de faire ce qu'elle vouloit en suitte de quoy trouvant qu'il y avoit lieu de croire qu'il faloit que l'amour d'intapherne fust bien sorte puis qu'elle l'avoit force d'avoir recours a cet artifice pour luy pouvoir parler de sa passion elle le creut sans s'en irriter ne laissant pourtant pas de dire a berise qu'il n'y avoit jamais de tromperie innocente pour celle a qui on la faisoit du moins madame reprit intapherne m'advouerez 
 vous qu'il y en a qui ne sont pas fort criminelles pour ceux qui les font je vous advoueray repliqua t'elle qu'il peut y en avoir de plaisantes mais je ne vous advoueray qu'aveque peine qu'il puisse y avoir des trompeurs sans estre coupables envers quelqu'un il est certains crimes reprit istrine qui sont si aisez a pardonner que je ne scay si ce n'est point estre injuste que d'apeller criminels ceux qui les commettent et s'il ne seroit point a propos d'inventer un mot qui signifiast precisement je ne scay quelle sorte de gens qui ne sont ny tout a fait innocens ny tout a fait coupables pour moy repliqua la princesse de bithinie qui ne connois point de cette espece de personnes dont vous parlez et qui ne mets point d'intervale entre l'innocence et le crime je ne me mettray point en peine d'enrichir la langue que je parle d'un nouveau mot dont je n'auray jamais besoin car enfin je vous declare que tous ceux que j'ay veus en ma vie tous ceux que je voy et tous ceux que je verray passent ou passeront tous dans mon esprit ou pour innocens ou pour criminels envers moy ne pouvant jamais m'imaginer qu'il puisse y avoir de milieu entre ces deux choses de sorte madame interrompit intapherne en la regardant attentivement que selon ce que vous dittes je suis presentement innocent ou criminel dans vostre esprit n'en doutez nullement reprit-elle avec precipitation puis que vous n'en pouvez douter sans me faire injure du moins 
 madame repliqua intapherne voudrois-je bien scavoir si vous aportez tous les soins necessaires a connoistre l'innocence ou le crime de ceux que vous condamnez ou que vous justifiez sans les entendre car enfin madame il ne faut qu'une petite circonstance pour changer la face des choses en effet interrompit berise si orcame m'avoit trompee pour se moquer de moy il meriteroit sans doute ma haine mais comme je suis persuadee que la tromperie qu'il m'a faite a une cause qui m'est plus avantageuse il ne s'en faut guere que je ne luy pardonne de bon coeur le mal qu'il m'a fait en m'empeschant de revenir a l'heure que je l'ay voulu je vous advoue madame que je ne pus entendre ce que disoit berise sans avoir envie de rire et sans regarder le prince intapherne si bien que la princesse de bithinie le remarquant se confirma dans l'opinion qu'elle avoit desja et ne douta point du tout qu'elle ne fust la cause de la tromperie que j'avois faite a berise cependant comme elle n'estoit pas bien d'accord avec elle mesme de ce qu'elle pensoit d'intapherne elle se retira mais la difficulte fut de se deffaire de berise car comme cette princesse luy avoit dit qu'elle l'avoit bien regrettee ce jour la elle ne pensa jamais s'en aller et il falut qu'elle luy dist qu'elle vouloit dormir pour l'obliger a sortir de sa chambre elle ne dormit pourtant pas si tost car malgre qu'elle en eust elle passa une partie de la nuit a chercher les voyes de faire en sorte qu'intapherne 
 continuast de l'aimer sans le luy dire et sans l'obliger a changer sa facon d'agir aveque luy mais apres tout madame sans m'amuser a vous particulariser si exactement la naissance et le progres de l'affection d'intapherne je vous diray que ses soins et ses services estant secondez de l'adresse d'istrine et soustenus par le propre merite de ce prince obligerent enfin la princesse de bithinie a souffrir qu'il l'aimast ce fut pourtant a condition qu'il soumettroit tousjours son amour a sa fortune et que s'il arrivoit qu'arsamone disposast d'elle contre sa volonte il ne l'accuseroit ny d'injustice ny d'infidelite et qu'il souffriroit ce malheur avec toute la patience dont il pourroit estre capable mais madame luy disoit-il un jour ne dois-je pas vous apeller injuste de vouloir que je vous promette des choses impossibles et croyez-vous qu'un amant qui promet de renoncer a la possession de la personne qu'il aime soit tenu de garder sa parole je le croy si fortement luy dit-elle et il vous importe si fort que je le croye que je ne doute point du tout que vous ne me teniez exactement la vostre quoy qui puisse arriver
 
 
 
 
voila donc madame l'estat ou estoient ces quatre illustres personnes qui forment l'histoire que je vous raconte qui comme vous pouvez penser n'estoit pas trop heureux car enfin intapherne et atergatis ne peurent jamais obliger les deux princesses qu'ils aimoient a leur promettre rien contre l'obeissance qu'elles devoient 
 a ceux qui devoient disposer d'elles ils ne laissoient pourtant pas de trouver de douces heures au jour lors qu'ils pouvoient parler avec liberte aux princesses qu'ils adoroient il est vray qu'ils ne le pouvoient pas aussi souvent qu'ils l'eussent souhaite et berise leur en faisoit perdre tant d'occasions qu'ils vinrent a la hair plus que jamais la princesse de bithinie en son particulier s'en trouva aussi a la fin importunee quelque complaisante qu'elle fust elle ne put pourtant se resoudre a la bannir de chez elle et je fus choisi pour chercher les voyes de faire que du moins elle n'y allast pas si souvent comme berise a assurement plus d'esprit qu'on ne luy en donne un sentiment de pitie s'estant joint dans mon coeur au dessein de servir deux princesses si illustres en les delivrant d'une personne qui les incommodoit je fis si bien qu'un jour que berise avoit l'esprit irrite de ce que ces deux princesses ne l'avoient pas menee a une promenade qu'elles estoient alle faire je l'engageay a m'en faire ses plaintes et a me confier tout le secret de son coeur d'abord je creus qu'on luy avoit fait le plus grand outrage qu'on pust faire a une personne de sa condition veu comme elle se pleignoit aigrement car elle repassa tout ce qu'elle avoit jamais fait d'obligeant pour la princesse de bithinie exagerant son assiduite aupres d'elle comme une chose qui devoit luy tenir lieu de mille services mais apres avoir bien parle et s'estre bien pleinte il se trouva 
 que l'injure qu'on luy avoit faite n'estoit que ce que je vous ay dit il est vray que cette partie de promenade s'estoit faite en sa presence et que veu comme on l'avoit traittee autrefois il y avoit eu quelque durete a ne la mener pas cependant pour ne perdre point une occasion si favorable apres qu'elle se fut pleinte autant qu'elle le voulut je me mis afin de la persuader mieux a murmurer encore plus fort qu'elle et contre les grands en particulier et contre la cour en general luy protestant que si je pouvois jamais retourner en ma patrie j'estois resolu de me confiner dans la province plustost que de souffrir tout ce qu'il faloit endurer a la cour en suitte de quoy luy faisant de grandes protestations d'amitie je me mis a luy conseiller de se renfermer dans sa famille ou dans son quartier ou du moins dans chalcedoine et de se retirer d'une vie si tumulteuse car enfin ma chere berise luy dis-je quand on a le malheur de n'estre point d'une condition a estre de la cour il ne s'y faut point mettre si avant ha orcame s'escria-t'elle je ne scay que trop ce que vous dittes mais apres tout je ne puis me resoudre apres avoir veu tant d'honnestes gens d'en aller voir qui le sont si peu et j'aime encore mieux estre mal traittee par des gens de la cour que de l'estre bien par des gens de la ville car de grace adjoustoit elle pour m'amener dans son sens remarquez un peu la difference qu'il y a entre les uns et les autres ne diroit-on pas quoy 
 qu'ils soient en mesme lieu qu'ils sont de deux pais fort esloignez en effet adjoustoit-elle bien qu'ils parlent une mesme langue et qu'ils pensent mesme quelquesfois les mesmes choses ils les disent si diversement que bien souvent ce qui est une galanterie aux gens de la cour est une sottise aux gens de la ville mais luy dis-je cette regle n'est pas generale et j'en connois qui sont fort honnestes gens du moins scay-je bien repliqua-t'elle que s'il y a exception il faut que ceux qu'on doit excepter ayent aquis dans le monde le merite qui fait qu'on les excepte car je ne croy point du tout qu'on puisse en aquerir ailleurs quand je vous concederay ce que vous dittes luy repliquay-je ce ne sera pas encore assez pour me persuader qu'une personne qui n'est point de la cour par sa naissance doive s'y attacher opiniastrement si ce n'est que la fortune l'y attire par quelque voye extraordinaire car enfin soit raison soit injustice la mesme difference que vous mettez entre les gens de la cour et les gens de la ville ceux qui sont effectivement de la cour l'y mettent aussi bien que vous de plus adjoustay-je pour arriver a la fin que je m'estois proposee c'est une raillerie d'esperer que les personnes d'une tres grande condition soient capables de reconnoissance car on leur dit tellement des le berceau qu'on leur doit toutes choses qu'elles ne s'obligent de rien elles vous aiment seulement parce qu'elles s'aiment et 
 mesurant l'affection qu'elles ont pour vous au divertissement que vous leur donnez il arrive infailliblement que des que vous ne les divertissez plus leur amitie cesse en effet adjoustay-je ne voyez vous pas que les deux princesses de toute la terre qui ont le plus de bonte en ont pourtant aujourd'huy use ainsi aveque vous car parce qu'elles ont eu assez de monde pour les divertir elles ne se sont pas souciees de vous mener et de grace ma chere berise poursuivis-je desabusez vous de la cour apres tout luy dis-je encore on s'en desaccoustume quand on veut et les yeux et l'esprit s'accoustument a tout quand on aporte quelque foin a leur en fermer l'habitude en effet adjoustay-je pensez vous que les provinces les plus esloignees n'ayent point de gens d'esprit et croyez-vous que ces gens d'esprit s'y ennuyent non non berise poursuivis-je sans luy donner loisir de parler il ne faut pas se l'imaginer et il faut que vous croiyez au contraire qu'ils sont plus heureux que vous car enfin ils trouvent de l'amitie parmy les personnes de leur condition on a autant de complaisance pour eux qu'ils en ont pour les autres et sans estre ny maistre ny esclave on passe sa vie plus doucement que vous ne pensez jugez donc ce que vous pourriez faire dans chalcedoine si vous le vouliez ha orcame me dit-elle je voy bien que vous ne faites guere de visites dans nostre ville puis que vous ne scavez pas mieux comment on y vit et 
 comment on s'y ennuye scachez donc orcame pour me justifier aupres de vous que la pluspart des gens qu'on trouve dans les compagnies de chalcedoine ou ne parlent point ou parlent trop ou parlent mal ils ont non seulement une prononciation differente de celle de la cour mais mesme presques toutes leurs facons de parler le sont aussi leur galanterie est il grossiere qu'ils ne comprennent point qu'il puisse y avoir d'autre amour que celle dont ils sont capables qui n'est ny galante ny spirituelle ou que celle qui inspire une certaine espece de coquetterie impertinente qu'on ne scauroit endurer enfin orcame s'ils parlent d'amour ils se font hair s'ils parlent de guerre ils font pitie tant ils en parlent mal et s'ils parlent des nouvelles generales du monde ils les scavent si peu et disent mesme quelquesfois des choses si esloignees de vray-semblance qu'on ne peut se resoudre a les escouter cependant vous me conseillez de ne voir plus que ma famille et de me renfermer dans mon quartier je vous le conseille en effet luy dis-je parce que les chagrins qui suivent les plaisirs qu'on trouve a la cour me semblent plus considerables que ceux que vous me representez que vous trouveriez dans la ville quand mesme il seroit vray ce qui n'est pas qu'il ne s'y trouvast point d'honnestes gens car enfin comme je vous l'ay desja dit il n'y a pour l'ordinaire point de reconnoissance a attendre des personnes de fort 
 grande qualite principalement quand on leur est fort inferieure l'amitie dont ils sont capables est toute renfermee en eux mesmes ils vous font mille carresses un jour et ne vous regardent point l'autre ils promettent bien souvent beaucoup plus qu'ils ne tiennent et leur delicatesse est quelquefois si grande que si vous ne les flattez pas assez vous leur faites un outrage croyez donc berise que quand il n'y auroit autre consideration a faire pour se guerir de la fantaisie de la cour lors qu'on n'en est pas par sa naissance et qu'on n'y est point attire fortement que celle de songer qu'il faut passer toute sa vie avec des gens qui sont beaucoup au dessus de vous et avec qui il faut avoir une complaisance continuelle et une obeissance aveugle je trouve qu'il y auroit lieu de former la resolution que je vous conseille de prendre il y va mesme adjoustay-je encore d'un interest de gloire qui n'est pas a mespriser car enfin berise vous scavez aussi bien que moy que lors qu'une femme de la ville donne de l'amour a un homme de la cour elle est bien plus exposee a la medisance qu'une autre estant certain que c'est une injustice qui est presques dans l'esprit de tous les hommes de cette condition et qui se trouve esgallement dans toutes les cours du monde de penser qu'une dame de la ville leur doit estre plus obligee de leurs soins et de leurs visites que si elle estoit de la cour de plus ce n'est point encore en ce lieu-la 
 qu'il faut que les dames de la ville cherchent des maris ny pour leurs filles ny pour leurs soeurs ny pour leurs parentes ny pour elles mesmes joint qu'a parler raisonnablement il n'y a rien qui face plus hair une femme de la ville de toutes celles qui en sont que d'estre trop de la cour c'est pourquoy berise si vous m'en croyez au lieu de faire la cour aux autres vous en formerez une dans vostre chambre de tout ce qu'il y a de gens raisonnables dans chalcedoine qui ne sont pas en si petit nombre que vous le pensez je ne vous conseille pas luy dis-je de vous laisser accabler par ces sortes de gens que le nom de la cour effraye et qui ont autant de peur de ceux qui en sont que les gens de la cour ont d'aversion pour eux mais comme il y a certains animaux adjoustay-je en riant qu'on dit qui vivent tantost a terre et tantost dans l'eau choisissez pour vos amis de ces honnestes gens meslez qui sont un peu de toutes choses et qui se tirent agreablement de par tout non non orcame reprit-elle vous ne me le persuaderez pas car encore que je connoisse bien qu'une partie des choses que vous me dires soient vrayes je ne laisse pas de vous assurer que je ne changeray point de sentimens en effet poursuivit-elle en souriant bien loin de me renfermer dans ma famille je vous proteste que si je pouvois m'en separer pour tousjours je le ferois de tout mon coeur pourveu que je sceusse seulement que tous-ceux qui 
 la composent fussent enfante puis que vous en estes la luy repartis-je faites du moins une chose que j'magine pourveu que ce ne soit pas de quitter la cour reprit berise je suivray volontiers vostre conseil essayez donc luy dis-je pour obliger la princesse de bithinie a ne vous oublier plus d'estre seulement trois ou quatre jours sans aller chez elle afin de la forcer par la a vous renvoyer querir mais si elle n'y envoyoit point repliqua-t'elle je serois bien embarrassee comment je ferois pour y retourner c'est pourquoy orcame j'aime mieux suivre mon inclination que vostre advis suivez-la donc adjoustay-je puis que je ne vous puis guerir de la passion de la cour mais si on vous oublie encore quelque autre fois lors qu'il y aura quelque divertissement a prendre ne vous en prenez pas a moy apres cela madame je quittay berise bien marry de ne pouvoir m'aquiter de la commission que j'avois receue de luy persuader de n'aller pas si souvent chez la princesse de bithinie mais il n'y eut pas moyen et tout ce que je luy dis contre la cour fit si peu d'impression dans son esprit que des le soir mesme malgre son despit elle vit cette princesse qui la receut avec assez de civilite car outre que naturellement elle est douce il y avoit encore une autre raison qui l'obligeoit d'en souffrir qui estoit que le pere de berise qui est fort considere du peuple de chalcedoine avoit beaucoup servy a arsamone lors qu'il s'en 
 estoit empare de sorte que ne scachant comment s'en delivrer apres m'avoir desja employe a la tromper et en suite a luy persuader de renoncer a la cour je fus encore choisi par intapherne et par atergatis pour faire semblant d'en estre amoureux et en effet madame quoy que je n'aime pas a desguiser mes sentimens et que je sois fort sincere je commencay de faire experimenter a berise que je ne luy avois pas menty lors que je luy avois dit que la cour n'estoit pas propre a toutes sortes de gens ainsi parlant eternellement a elle je donnay lieu a intapherne et a atergatis de parler plus souvent a la princesse de bithinie et a la princesse istrine voila donc madame comment la fin de l'atoumne et l'hiver se passerent mais le printemps ayant ramene la guerre il falut se resoudre a partir je ne mentiray pas madame quand je vous diray que l'adieu du prince intapherne et de la princesse de bithinie aussi bien que celuy d'atergatis et d'istrine fut plus touchant que celuy que je dis a berise la princesse de bithinie eut pourtant un pouvoir si absolu sur elle mesme qu'elle cacha la douleur que luy causoit le depart d'intapherne mais en eschange elle luy montra toute sa civilite et luy dit tant de choses obligeantes qu'il n'eut pas la force de se pleindre de ce qu'elle ne le pleignoit pas assez joint qu'a dire les choies comme elles sont je pense qu'il ne laissa pas de voir 
 dans les yeux de cette princesse malgre qu'elle en eust qu'encore qu'il ne parust point de douleur sur son visage il ne laissoit pas d'y en avoir dans son coeur pour atergatis il fut un peu plus heureux qu'intapherne car encore que je n'aye pu demesler parfaitement si les larmes de cette princesse furent toutes pour le prince son frere ou si atergatis y avoit part je puis vous assurer que de la maniere dont cet adieu se fit ce prince eut lieu de croire que s'il n'en avoit point a ses larmes il en avoit du moins a quelques-uns des soupirs qu'elle jetta en voyant partir deux personnes qui luy estoient si cheres pour aller s'exposer a tant de perils mais enfin madame nous partismes et nous laissasmes berise avec deux princesses qu'elle ne consola guere de l'absence d'intapherne et d'atergatis je ne m'arresteray point madame a vous particulariser tout ce qui se passa pendant cette guerre scachant bien que vous ne l'ignorez pas c'est pourquoy je me contenteray pour ne confondre pas les choses d'en marquer seulement les principaux evenemens je vous diray donc madame qu'arsamone fut tousjours heureux quoy qu'il eust en teste un des plus vaillans princes du monde mais a dire la verite il ne faut pas s'estonner s'il conserva ses avantages car outre qu'il avoit dans son party deux princes dont la valeur le fortifioit considerablement il est encore vray qu'arsamone a toutes les qualitez 
 necessaires pour venir a bout d'un grand dessein car non seulement il a de l'esprit de la capacite de l'experience du coeur et de l'ambition mais il a encore une espece de prudence temeraire s'il est permis de parler ainsi qui le rend capable d'entreprendre les choses les plus difficiles et qui les luy fait quelquesfois executer avec autant de bonheur que de hardiesse de plus la politique d'arsamone ne s'enferme pas dans les bornes ordinaires de la justice car je luy ay entendu dire quelquesfois que pour faire reussir une chose juste il n'y avoit point de moyens qui fussent injustes quels qu'ils pussent estre c'est pourquoy s'agissant de remonter au throne de ses peres je puis vous assurer qu'il se servoit de tout et qu'il employoit tout pour y parvenir au reste il ne faut pas s'imaginer qu'il pense jamais a autre chose qu'au dessein qu'il a ny qu'il perde aucune occasion de l'avancer aussi l'avanca-t'il tellement que le roy de pont apres plusieurs combats ou il eut tousjours du desavantage fut contraint de se retirer dans heraclee qui est la capitale de son estat et la seule ville qui luy restoit de ses deux royaumes pendant ces victoires intapherne et atergads dont la reputation estoit grande escrivoient tres souvent aux princesses qu'ils adoroient car ils en avoient obtenu la permission a condition toutesfois que leurs lettres ne seroient que des lettres de nouvelles et de civilite sans galanterie 
 aucune car madame il faut que vous scachiez que la princesse de bithinie et la princesse istrine se disant toutes choses se mirent dans la fantaisie chacune en leur particulier de ne faire pas plus l'une que l'autre pour ceux qui les aimoient et de se piquer esgallement de retenue et de severite de sorte qu'encore qu'atergatis eust le prince intapherne pour protecteur aupres d'istrine elle ne voulut faire pour luy que ce que la princesse de bithinie fit pour intapherne vous pouvez juger madame que cette contrainte estoit un peu facheuse et qu'il estoit bien difficile d'avoir tant d'amour et de n'en oser parler ce commandement qu'ils avoient receu ne leur fut pourtant pas desavantageux car comme ils escrivoient tous deux fort bien et que leurs lettres n'estoient pas de nature a estre cachees ceux a qui les princesses les monstrerent leur donnerent tant de louanges qu'on peut dire qu'elles ne laissoient pas de leur parler d'amour en ne leur en parlant point cependant comme leur passion n'estoit pas satisfaite ils trouverent invention de faire scavoir leurs sentimens sans desobeir au commandement qu'ils avoient receu car enfin comme istrine n'avoit pas prescrit au prince son frere ce qu'il luy devoit escrire que ce n'estoit qu'a atergatis qu'elle avoit deffendu de luy parler de son amour et que la princesse de bithinie de son coste ne s'estoit pas advisee de commander a intapherne de ne parler point de sa passion 
 dans les lettres qu'il escriroit a la princesse sa soeur ces deux amants resolurent qu'intapherne a qui istrine n'avoit rien prescrit ny rien deffendu luy escriroit tous les sentimens qu'il avoit pour la princesse de bithinie et tous ceux qu'atergatis avoit pour elle de sorte que par cette invention il arriva que ces deux princesses pouvoient montrer les lettres de leurs amants et qu'istrine n'osoit montrer celles du prince son frere comme elle a infiniment de l'esprit apres avoir receu cette premiere lettre et l'avoir montree a la princesse de bithinie elle y fit une response la plus adroite et la plus ingenieuse du monde ha orcame interrompit madane je n'aime point qu'on me loue tant une lettre qu'on ne me montre pas c'est pourquoy taschez du moins de vous souvenir du sens de ces deux lettre si vous n'en pouvez retrouver toutes les paroles je puis encore faire davantage pour vostre satisfaction reprit orcame car je pense en avoir des coppies sur moy que je derobay au prince intapherne qui ayant eu le malheur de perdre l'original de celle de la princesse en venant icy s'en est pleint avec tant d'empressement que pour le consoler j'ay resolu de luy advouer mon larcin afin de luy pouvoir redonner une partie de ce qu'il a perdu c'est pourquoy madame je puis vous monstrer ce que vous souhaitez devoir mandane estant fort aise d'aprendre que sa curiosite alloit estre satisfaite conjura orcame 
 came de ne differer pas davantage a la contenter de sorte que cherchant a s'esclaircir et a voir s'il ne se trompoit pas il trouva en effet qu'il avoit sur luy les coppies de ces deux lettres dont la premiere estoit telle
 
 
 intapherne a la princesse istrine 
 
 
 comme je scay que vous avez oblige le prince atergatis a vous mander toutes les nouvelles de l'armee et que je n'ignore pas qu'il vous obeit aussi exactement que j'obeis a l'admirable princesse qui m'a fait un pareil commandement vous m devez pas trouver estrange si je ne vous dis point les mesmes choses qu'il vous dit nous sommes donc convenus ensemble de partager nos nouvelles c'est pourquoy je luy laisse le soin de vous aprendre la deffaite des ennemis et les victoires d'arsamone et je me reserve seulement celuy de vous faire scavoir ce qui se passe dans mon coeur scachez donc ma chere soeur que l'admirable princesse que j'adore occupe si fort ma memoire que je ne scay si je n'aurois pas l'injustice de vous oublier si ce n'estoit que j'ay besoin de vous pour empescher qu'lle ne m'oublie car 
 comme elle ne vous a pas deffendu de luy parler de ma passion comme elle m'a deffendu de luy en escrire vous pouvez sans l'offencer luy protester que je ne pense qu'a elle que je l'adore continuellement que son absence m'est insuportable et que la rigueur quelle a eue de ne vouloir point que j'eusse la satisfaction de luy parler de mon amour dans mes lettres met ma vie en plus grand danger que toute la valeur du roy de pont de grace ne me refusez pas ce que je vous demande car si vous me le refusez il ne partira point de courrier que je n'accorde au prince atergatis la satisfaction de vous faire scavoir qu'il vous aime tousjours passionnement et qu'il n'y a point de jour que nous ne soyons prests a nous quereller tantost parce qu'il me soustient qu'il vous aime autant que j'aime la princesse de bithinie et tantost parce que je veux tousjours parler d'elle et qu'il veut toujours parler de vous enfin ma chere soeur je vous diray qu'il est aussi chagrin d'estre esloigne de ce qu'il aime que je le suis de l'estre de ce que j'adore parlez donc de moy a ma princesse si vous ne voulez que je vous parle d'atergatis et persuadez luy s'il est possible qu'il seroit beaucoup mieux qu'atergatis luy escrivist les nouvelles de l'armee et que je vous les escrivisse aussi afin que nous pussions tous deux vous en dire de ce qui se passe dans nostre coeur mais sur toutes choses faites que cette lettre ne passe pas pour une desobeissance et qu'atergatis et moy ne soyons pas declarez criminels ny envers elle ny envers vous adieux croyez 
 s'il vous plaist qu'intapherne a tousjours pour sa chere soeur toute l'amitie dont un coeur amoureux peut estre capable 
 
 
 intapherne 
 
 
j'advoue dit la princesse mandane que je n'eusse pas creu qu'un frere eust pu parler a une soeur de l'amour qu'on a pour elle sant choquer un peu la bien-seance mais intapherne l'a fait si adroitement et a sceu desobeir si respectueusement au commandement qu'on luy avoit fait que j'ay grande envie de voir comment la princesse istrine luy aura respondu orcame luy presentant alors la lettre de cette princesse et reprenant celle d'intapherne elle y leut ces paroles
 
 
 istrine au prince intapherne 
 
 
 je ne vous dis point que vostre lettre ma surprise car je suis persuadee que vous n'en doutez pas et que vous avez eu dessein de me surprendre en effet je l'attendois toute pleine d'amitie et je l'ay trouvee toute remplie d'amour mais pour vous tesmoigner que je ne veux pas que vous me parliez du prince atergatis je vous assureray que 
 j'ay parle de vous a la princesse de bithinie vous n'en estes pourtant pas plus heureux car elle vous traite de criminel comme je traite atergatis de desobeissant il est vray que je ne vous ay pas deffendu de me parler de vostre passion ny de la sienne mais c'a este parce que n'ay pas droit de vous deffendre rien aussi veux-je demeurer dans les bornes que je me suis prescrites et ne vous faire jamais que des prieres mais comme s'ay parle de vous a la princesse de bithinie je vous conjure de parler de moy au prince atergatis pour luy dire que si j'ay sur luy tout le pouvoir que vous dites que j'y ay je luy deffends aussi absolument de vous obliger a me parler de sa passion que la princesse de bithinie vous deffend par moy de me parler de celle que vous avez pour elle car enfin vous avez bien deu penser que puis qu'elle n'en vouloit rien scavoir par vous et que je n'en voulois aussi rien aprendre par atergatis c'estoit que nous n'avions pas autant de curiosite de scavoir ce qui se passe dans vostre coeur que d'aprendre ce qui se passe a la guerre obeissez donc a cette princesse et faites qu'atergatis m'obeisse et s'il est possible ne signalez pas tous deux vostre passion par une desobeissance inutile adieu croyez s'il vous plaist que j'ay tousjours pour vous toute l'amitie dont un coeur sans amour peut estre capable et que par consequent istrine en a pins pour le prince intapherne que le prince intapherne n'en a pour 
 
 
 istrine 
 
 
 
 sans mentir orcame dit la princesse mandane en luy rendant la letre de la princesse istrine si on escrivoit tousjours d'amour aussi spirituellement que les admirables personnes dont vous me racontez la vie il seroit presques a souhaiter qu'on n'escrivist d'autre chose mais pour ne vous empescher pas de me donner de nouveaux sujets de les louer en les louant trop longtemps continuez s'il vous plaist l'agreable recit de leurs avantures puis que vous me l'ordonnez madame reprit orcame je vous diray que le prince intapherne ayant receu la lettre d'istrine luy manda encore fort galamment qu'il douteroit toujours du commandement qu'elle disoit que la princesse de bithinie luy faisoit jusques a ce qu'elle le luy eust escrit de sa main et que pour ce qui regardoit atergatis il ne croyoit pas encore qu'il fust oblige de croire positivement ce que le frere de la personne qu'il aimoit luy disoit si elle ne le luy confirmoit elle mesme enfin madame il mena la chose si adroitement que ces deux princesses qui n'aimoient pas a hazarder de semblables lettres se resolurent d'escrire chacune un billet de deux lignes pour faire qu'on ne leur escrivist plus rien qui ne pust estre veu celuy de la princesse de bithinie ne contenoit que ces paroles si ma memoire ne me trompe 
 
 
 
 je deffends au prince intapherne d'escrire jamais rien a la princesse istrine que ce que je luy ay permis de m'escrire a moy mesme a peine d'estre aussi de m'escrire a moy mesme a peine d'estre aussi mal avec la personne dont il luy a parle qu'il y sera bien s'il s'impose silence et s'il obeit 
 
 
voila madame quel fut le billet de la princesse de bithinie pour intapherne poursuivit orcame et voicy si je ne m'abuse comment estoit celuy de la princesse istrine pour atergatis
 
 
 si vous voulez que je croye que je puis vous commander quelque chose faites que le prince intapherne ne me parle point de vous dans ses lettres puis qu'il est vray que je n'en veux scavoir que ce que je vous ay permis de m'en escrire et que si vous n'obeissez a ce second commandement comme au premier vous n'aurez pas mesme la permission de me parler des victoires d'arsamone 
 
 
vous pouvez juger madame que ces deux billets n'estoient pas excessivement obligeans et vous voyez mesme que comme ils estoient fort coures et qu'il ne s'agissoit que de faire un simple commandement ils ne pouvoient pas passer pour le dernier effort de l'esprit de ces deux princesses cependant quoy qu'intapherne et atergatis eussent un fort grand nombre de tres belles lettres delles comme ces deux billets n'estoient point signez qu'ils n'avoient point de suscription 
 et que c'estoit des billets qu'il faloit cacher ils en eurent plus de joye et ils leur furent plus chers que les plus belles lettres qu'ils eussent des mesmes personnes qui les leur avoient escrits en effet madame je voudrois pouvoir vous representer avec quel foin intapherne conserva le sien il ne le mit pas seulement au mesme lieu ou estoient toutes les autres lettres de la princesse de bithinie car il fut encore plus precieusement place pour moy qui n'avois pas l'esprit si delicat que luy et qui ne raisonnois pas si finement sur les sentimens d'amour j'adovoue que je ne pus m'empescher d'avoir quelque estonnement de remarquer que ce billet qui luy faisoit un conmandement fascheux fust prefere a tant de belles et agreables lettres qu'il avoit de la mesme main et qui estoient mesme pleines de louanges de sa valeur et de civilitez pour luy mais a peine voulus je luy en faire la guerre et prendre la librte de luy en demander la raison que se scriant comme si j'eusse dit la chose du monde la plus desraisonnable ha orcame me dit il que vous estes ignorant en amour puis que vous ne scavez pas la difference qu'il y a de la plus belle lettre du monde qu'on peut montrer a toute la terre a un simple billet qu'on est oblige de ne montrer a personne cependant il y en a une si notable qu'il n'y a nulle comparaison a faire entre ces deux choses quoy seigneur luy dis-je vous pouvez preferer ces deux ou trois lignes 
 que la princesse de bithinie vous a escrites a tant de belles et longues lettres que vous avez d'elle et ces deux ou trois lignes qui vous deffendent de parler de l'amour que vous avez pour elle a la princesse istrine vous sont plus cheres que tant d'agreables lettres ou elle vous ordonne de luy escrire tres souvent et de luy mander toutes les nouvelles de l'armee ouy orcame reprit-il ce billet qui ne contient que peu de paroles qui paroist negligeamment escrit dont le carractere n'est pas trop lisible et qui me deffend de parler de ma passion m'est mille et mille fois plus cher et plus agreable que ces belles lettres de ma princesse ou il paroist qu'elle a choisi toutes les paroles qu'elle a employees dont le carractere est si bien forme et qui m'ordonnent de luy escrire souvent et si vous scaviez aimer vous connoistriez si bien la distinction qu'il faut faire d'une lettre indifferente a une lettre misterieuse que je n'aurois pas besoin de chercher des raisons a vous le faire comprendre mais seigneur luy dis-je ces belles lettres que vous mettez tant au dessous de ce billet qui vous est si cher ne sont elles pas escrites de la mesme main qui vous rend l'autre si precieux ouy orcame reprit-il mais elles ne sont pas dictees d'un mesme esprit car quand ma princesse me prie obligeamment de luy mander les nouvelles de l'armee elle ne fait rien pour moy qu'elle ne 
 pust faire pour tout ce qu'il y a de gens de qualite aupres d'arsamone mais lors qu'elle me deffend de parler de la passion que j'ay pour elle cette princesse advoue tacitement qu'elle a droit de me commander elle me reconnoist pour estre son esclave elle tesmoigne scavoir que je l'aime et elle me donne enfin quelque marque de confiance puis que sans me deffendre de l'aimer elle me fait l'honneur de m'assurer que je seray bien avec elle si je puis m'imposer silence enfin orcame ce rigoureux billet qui vous paroist moins obligeant que tant de belles lettres qui me louent avec tant d'eloquence a pourtant je ne scay quoy qui est bien plus propre a satisfaire le coeur d'un amant que ne le sont toutes ces belles choses dont ces autres lettres qui vous plaisent tant sont remplies le nom mesme de ma princesse qui m'est si cher que je ne puis l'entendre prononcer sans une esmotion de coeur que je ne puis retenir oste pourtant selon moy quelque chose du prix de ces admirables lettres ou elle le met tousjours et ce billet ou elle n'a ose le mettre non plus que le mien a quelque chose que je ne puis exprimer qui me le rend plus considerable car enfin je suis persuade qu'une dame qui escrit une lettre avec le foin de cacher qui l'escrit et a qui elle est escrite a du moins dans le coeur quelque leger sentiment de tendresse qu'elle ne veut pas 
 qu'on scache et puis orcame lamour aime de sa nature tellement le secret et le mistere qu'on peut dire que tout ce qui n'est ny secret ny misterieux n'est point amour et si vous voulez scavoir precisement la difference que je mets entre les lettres de civilite que j'ay de ma princesse et le billet que je viens de recevoir je vous diray que l'y en mets presques autant qu'entre les lettres d'une amie et le billet d'une maistresse apres cela madame je cessay de disputer contre le prince intapherne connoissant bien qu'il estoit plus scavant que moy en amour et que je ne le persuaderois pas cependant comme il connoissoit quelle estoit la retenue et la severite de la princesse de bithinie il falut qu'il luy obeist et qu'il imposat silence a son amour aussi bien qu'atergatis je suis pourtant assure qu'encore que le mot d'amour ne fust jamais dans leurs lettres ils trouverent pourtant l'art d'y en mettre d'autres qui signifioient la mesme chose sans desobeir toutesfois au commandement qu'on leur avoit fait mais ce qui les affligea extremement fut que des que le roy de pont se fust retire dans heraclee arsamone songea a l'assieger et commenca de l'investir de sorte qu'il leur fut aise de prevoir qu'ils ne verroient de longtemps les princesses qu'ils aimoient ce qui obligea arsamone de precipiter le siege d'heraclee malgre sa facheuse saison fut que scachant avec quelle ardeur l'invincible 
 cyrus sous le nom d'artamene pressoit babilone il craignit que s'il la prenoit devant qu'il eust pris heraclee il ne protegeast un prince qu'il avoit desja protege en le delivrant a sinope c'est pourquoy il s'occupa tout entier a ce grand dessein et il s'y occupa si utilement qu'en fort peu de jours le siege d'heraclee fut forme comme il importoit a arsamone de scavoir ce qui se passoit a babilone et qu'intapherne atergatis et istrine haissoient assez le roy d'assirie pour avoir la curiosite de scavoir tous les malheurs qui luy arivoient on scavoit a chalcedoine et au camp toutes les victoires de ciaxare et on y scavoit mesme madame qu'elle estoit cette heroique resistance que vous aportiez a la violente passion du roy d'assirie si intapherne et atergatis n'eussent pas este amoureux en bithinie ils eussent este aveque joye se vanger de cet injuste prince en se rangeant aupres de gadate qui avoit desja pris le party de l'illustre artamene mais comme intapherne n'eust pu abandonner arsamone en l'estat ou estoient les choses sans abandonner le dessein de pretendre a la princesse sa fille il se resolut de demeurer aupres de luy puis qu'il le pouvoit avec honneur veu la guerre ou il estoit engage et pour atergatis comme en changeant d'armee il se fust esloigne d'istrine il aima mieux satisfaire son amour que sa haine puis qu'il estoit en lieu ou il trouvoit la gloire aussi bien qu'il l'eust pu trouver en assirie pour la princesse istrine je luy ay ouy 
 dire que toutes les fois qu'on luy aprenoit avec quelle noble fierte vous traittiez le roy d'assirie elle avoit une joye inconcevable de se voir si pleinement vange de ce prince et par vostre beaute et par vostre rigueur et par la valeur d'artamene il est vray qu'elle estoit un peu modere par la crainte ou elle estoit que le siege d'heraclee ne fust funeste ou a intapherne ou a atergatis qu'elle scavoit qui s'exposoient avec tant de coeur a toutes les occasions dangereuses cette crainte que la princesse de bithinie partageoit avec elle n'estoit pas encore la seule douleur qu'elle avoit car l'absence du prince son frere et le malheureux estat ou estoit la princesse araminte qu'elle aimoit beaucoup luy donnoient de fascheuses heures mais apres tout ces deux princesses en avoient aussi d'assez douces par la satisfaction qu'elles avoient de la gloire qu'intapherne et artegatis aqueroient a la guerre mais principalement de celle qu'ils aquirent au siege d'heraclee comme la prise de cette ville estoit une chose decisive et qui devoit achever d'affermir le throne d'arsamone ce prince n'y oublia rien et si je n'avois encore beaucoup d'autres choses a vous dire qui sont plus essentiellement necessaires a scavoir pour entendre l'histoire que je vous raconte je vous ferois sans doute advouer en vous particularisant le siege d'heracle qu'a la reserve des fameux sieges de bablione de sardis et de cumes il ne s'en est jamais fait de plus beau que celuy de cette importante 
 ville ny ou il se soit fait des actions plus esclatantes comme il ne s'en falloit plus que cette ville qu'arsamone ne fust roy de deux royaumes il l'attaqua avec une vigeur extreme et comme il ne s'en falloit plus aussi que cette mesme ville que le roy de pont ne fust un roy sans royaume ce grand prince la deffendit avec un courage si heroique que s'il eust eu un ennemy d'une valeur moins opiniastre qu'arsamone il n'auroit pas este vaincu et il fit des choses si prodigieuses pour se deffendre que s'il n'avoit pas terny la gloire de tant de belles actions par la violence qu'il vous a faite il pourroit estre mis au rang des heros mais ce qui acheva de le perdre fut que le bruit estant au camq que l'illustre artamene avoit pris babilone et que le roy d'assirie vous en avoit fait sortir et vous avoit menee a sinope arsamone voulut se haster de vaincre devant qu'artamene eust tout a fait vaincu si bien que pressant la ville plus vivement qu'il n'avoit encore fait et la valeur d'intapherne et d'atergatis secondant puissamment la sienne il avanca plus ses travaux en huit jours qu'il n'avoit fait de puis que le siege estoit commence enfin madame sans abuser davantage de vostre patience a vous parler de ce qui se passa devant heraclee je vous diray que les dieux qui avoient resolu que le roy de pont fust contraint d'en sortir afin de vous aller sauver la vie en vous empeschant d'estre noyee se servirent de la valeur d'intapherne et de celle d'atergatis 
 pour vaincre ce vaillant et malheureux roy qui fut contraint de s'enfuir dans un vaisseau ne scachant pas alors que la perte de ses deux royaumes seroit cause qu'il vous empescheroit de mourir apres avoir fait naufrage avec le prince mazare vous pouvez juger madame que la prise d'heraclee fit un grand bruit dans toute la bithinie aussi bien que dans le pont mais elle rejouit particulierement les deux belles princesses qui estoient a chalcedoine principalement parce qu'elles scavoient bien qu'intapherne et atergatis avoient beaucoup de part a l'heureux succes de ce siege mais ce qui les empescha de se rejouir pleinement fut quelles sceurent que la guerre n'estoit pas encore tout a fait finie parce qu'artane estant dans cabira ou il tenoit la princesse araminte arsamone ne vouloit point d'accommodement aveque luy s'il ne luy remettoit la ville et araminte en sa puissance et qu'ainsi il avoit dessein de le vaincre et d'assieger encore cabira cependant des que ce prince eut restably le calme dans heraclee il voulut que la reine arbiane et les deux princesses y allassent afin de tesmoigner a tous ses nouveaux sujets qu'il ne vouloit pas moins estre roy de pont dont heraclee estoit la capitale que roy de bithinie dont chalcedoine estoit la principale ville
 
 
 
 
il est aise de s'imaginer madame que cette resolution fut aussi agreable a intapherne et a atergatis qu'elle fut facheuse pour la pauvre berise qui voyant que la cour 
 partoit de chalcedoine pour aller a heraclee en eut une douleur si forte qu'elle en pensa mourir ne pouvant pas comprendre comment elle pourroit vivre sans la cour et en effet nous sceusmes qu'on l'estoit alle consoler comme ayant perdu tout ce qu'elle aimoit elle fit mesme tout ce qu'elle put pour avoir un pretexte d'aller a heraclee mais sa famille l'en empescha ainsi elle se vit contrainte de demeurer a chalcedoine ou elle se mit si bien dans la fantaisie que pour faire la personne de la cour il falloit qu'elle s'ennuyast qu'elle ne parloit que de son ennuy et si elle fit des visites pour satisfaire son humeur empressee ce fut pour aller dire de maison en maison qu'elle s'ennuyoit estrangement de sorte qu'elle s'en fit tellement hair a chalcedoine qu'il n'y avoit pas une dame qui n'eust voulu qu'elle eust este a heraclee mais enfin madame apres vous avoir dit que le dessein qu'arsamone prit de faire aller la reine arbiane a cette superbe ville fut aussi agreable a intapherne et a atergatis qu'il fut facheux a berise je vous diray encore qu'il ne desplut pas mesme a la princesse de bithinie ny a la princesse istrine je suis pourtant oblige de dire a la gloire de la premiere qu'elle fut assez genereuse malgre toutes les victoires d'arsamone pour soupirer en entrant dans le palais d'heraclee ne pouvant pas se souvenir de l'estat ou elle y avoit veu le prince sinnesis la princesse araminte et spitridate sans avoir de la douleur de la mort du premier aussi bien que de la captivite de la princesse 
 araminte et de l'absence du prince son frere cette admirable personne porta mesme encore sa generosite plus loin car elle ne voulut point loger a l'apartement de la princesse de pont comme je scay bien disoit-elle a la reine arbiane qui le luy avoit propose que la princesse araminte m'a tousjours consideree comme princesse de bithinie dans le temps mesme ou il n'y avoit nulle esperance que le roy mon pere pust jamais se voir sur le throne je veux aussi la traitter encore en princesse de pont quoy que le roy son frere n'en possede plus le royaume vous pouvez juger madame qu'une princesse qui rendoit justice a la vertu malheureuse ne fut pas injuste a la vertu victorieuse et triomphante et qu'elle receut intapherne avec toute la civilite possible atergatis ne fut pas moins favorablement traitte d'istrine et comme on ne leur avoit pas deffendu de parler comme on leur avoit deffendu d'escrire ces deux princes trouverent enfin l'occasion de dire tout ce qu'ils n'avoient pas escrit et de faire scavoir a leurs princesses tous les suplices qu'ils avoient endurez pendant leur absence ils ne furent pourtant pas longtemps en semble car arsamone voulant achever de vaincre en prenant cabira les obligea de se rendre a l'armee il est vray que comme elle n'estoit pas alors fort loin d'heraclee ils en avoient si souvent des nouvelles que cette seconde absence leur estoit moins regoureuse que la premiere arsamone ne 
 put pas toutesfois marcher aussi viste qu'il le vouloit contre artane parce qu'il tomba malade mais madame je pense qu'il est a propos que je retranche de mon recit l'arrivee du prince spitridate a heraclee et tout ce qui se passa a la deffaite d'artane n'estant pas possible que la princesse araminte ait este si long temps captive de cyrus et que le prince spitridate ait este aussi quelques jours a sardis sans que vous ayez ouy dire depuis que vous estes libre une partie des avantures d'un prince qui a l'advantage de ressembler assez a vostre illustre liberateur pour vous avoir donne la curiosite de les scavoir j'ay sceu en effet par martesie qui l'a sceu de feraulas reprit mandane tout ce qui est arrive de plus remarquable a cet illustre prince ainsi je scay qu'il arriva a heraclee le jour qui preceda celuy ou la reine arbiane et les deux princesses devoient aller au camp parce qu'arsamone estoit malade je scay de plus que la reine ne de bithinie prit d'abord spitridate pour cyrus comme elle avoit autrefois pris cyrus pour spitridate et je n'ignore point enfin tout ce que ce prince fit pour flechir arsamone afin qu'il luy permist de continuer d'aimer araminte et je n'ignore pas non plus ce que firent intapherne et la princesse de bithinie pour le mesme dessein enfin orcame je scay l'opiniastrere d'arsamone a les refuser la deffaite d'artane l'entre-veue de spitridate et d'araminte sur le pont de cabira la genereuse resolution de ces deux personnes 
 et par quelle maniere spitridate fit sortir araminte de cette ville assiegee la desrobant a la victoire d'arsamone qui la vouloit tenir captive quand il l'auroit prise je scay aussi que spitridate s'en alla avec cette princesse jusques en armenie ou ils se separerent et qu'en partant du camp il escrivit au roy son pere et a la princesse sa soeur mais ce qui m'estonne est qu'on ne m'ait rien dit d'atergatis en me disant toutes ces choses ce qui a sans doute cause le silence de ceux qui vous ont raconte l'histoire d'araminte pour ce qui regarde le prince atergatis repliqua orcame est qu'en effet il n'eut aucune part a la deffaite d'artane ny a tout ce qui se passa a cabira parce que le jour mesme que les princesses arriverent au camp il falut l'emporter malade a heraclee ou il fut tousjours jusques apres la fuitte de spitridate et d'araminte ainsi il ne put lier amitie avec ce prince comme fit intapherne ny par consequent donner sujet de parler de luy a ceux qui ne vouloient vous raconter que l'histoire d'araminte et de spitridate mais enfin madame puis que vous scavez tout ce qui se passa jusques a la prise de cabira je ne vous en diray rien et reprenant les choses au point ou elles en estoient alors je vous diray qu'arsamone fut si irrite de l'action de spitridate qu'il dit tout haut qu'il ne vouloit point que ce prince luy succedast et qu'il vouloit qu'on regardast la princesse sa fille comme devant estre 
 un jour reine de pont et de bithinie en effet madame il s'emporta avec tant de violence qu'on eut lieu de croire que c'estoit la son dessein mais si ce fut celuy d'arsamone ce ne fut pas celuy de la princesse sa fille qui tesmoigna si hautement et si genereusement qu'elle ne vouloit pas profiter du malheur du prince son frere qu'arsamone ne fut guere moins irrite contre elle que contre luy de sorte qu'intapherne se vit contraint de s'affliger avec cette princesse de ce qu'on luy vouloit donner deux royaumes il est vray que son amour eut sa part a cette douleur car ce prince jugeoit bien que tant qu'arsamone demeureroit dans ces sentimens la il n'auroit rien a pretendre a la princesse qu'il aimoit luy estant aise de prevoir qu'il ne la luy donneroit pas quand il n'y auroit point eu d'autre raison sinon qu'il aimoit tendrement spitridate mais si intapherne avoit cette augmentation d'inquietude atergatis qui avoit recouvre la sante avoit aussi celle de scavoir que gadate qui n'ignoroit pas son amour pour istrine avoit envoye ordre a une dame qui estoit aupres d'elle d'observer toutes ses actions et de luy en rendre conte ce prince ayant toujours dans l'esprit qu'a la fin de la guerre que faisoit l'illustre cyrus il pourroit peutestre y avoir quelque traite de paix par le quel on obligeroit ce prince a espouser istrine en luy rendant une partie de son royaume car madame quoy que ce dessein ne fust pas trop bien fonde il est pourtant vray que le prince gadate 
 l'avoit et qu'il la encore en effet parce que la reine nitocris dont il avoit este si amoureux a tesmoigne souhaiter ardamment tant qu'elle a vescu que ce mariage se fist il croit qu'il doit ce respect a cette grande princesse de ne souffrir point qu'istrine soit mariee tant que le roy d'assirie sera en estat de la pouvoit espouser apres cela madame vous pouvez juger que la vie d'intapherne et d'atergatis ne fut pas trop agreable puis qu'aimer sans esperance est la plus difficile chose du monde je suis pourtant assure que s'ils n'esperent point ils ne desesperent pas aussi tout a fait mais du moins craignirent ils beaucoup et toute la consolation qu'ils avoient estoit de scavoir qu'ils n'estoient pas mal avec les princesses qu'ils adoroient pour intapherne il avoit encore le bonheur que le roy n'avoit nul soubcon de son amour et qu'ainsi il pouvoit voir et entretenir sa princesse autant qu'il vouloit mais comme tous les grands changemens qui arrivent dans les royaumes et qui remueut toutes les parties des estats ou ils arrivent font que ces estats sont sujets a estre mal affermis durant quelque temps il y eut plusieurs soulevemens qui furent cause qu'il falut diviser l'armee en deux corps qu'intapherne et atergatis commanderent arsamone demeurant tantost a heraclee et tantost a chalcedoine pour donner les ordres aux lieux qui en avoient besoin voila donc madame comment ces deux princes et ces deux princesses vescurent pendant 
 que l'illustre cyrus apres avoir sceu que vous n'estiez pas morte comme il l'avoit creu faisoit la guerre en armenie croyant que vous y estiez et voila comment ils vescurent jusques a ce que ce genereux prince estant sur les frontieres de lydie il arriva une chose que vous n'avez pas ignoree mais dont vous ne pouvez avoir sceu ny la cause ny la suitte je vous diray donc madame que lors que le vaillant anaxaris qui est aujourd'huy capitaine de vos gardes arriva au camp de cyrus j'ay sceu qu'il luy aprit qu'il avoit sauve la vie au prince spitridate et qu'il fut mesme trompe d'abord a la ressemblance qui est entre ces deux grands princes mais madame vous ne scavez pas sans doute ny qui avoit mene spitridate dans les bois de paphlagonie ou anaxaris le trouva ny qui l'y retenoit ny qui le fit partir du lieu ou le mesme anaxaris le conduisit apres l'avoir si vaillamment deffendu c'est pourquoy reprenant en peu de mots les choses d'un peu plus loin puis que vous scavez toute l'histoire d'araminte je vous diray que lors que cette princesse voulut que spitridate la quittast en armenie et qu'elle luy commanda d'errer de province en province jusques a ce que les dieux eussent change l'estat de leur fortune spitridate ne put toutesfois se resoudre de sortir d'armenie puis que sa princesse y estoit quoy qu'elle luy eust deffendu d'y demeurer parce qu'elle croyoit que le roy son frere le pourroit faire arrester et qu'elle ne vouloit pas qu'un prince qui l'avoir 
 empeschee de tomber sous la puissance du roy son pere tombast sous celle du roy de pont qui ne l'aimoit pas de sorte que spitridate cherchant un lieu ou il pust facilement aprendre des nouvelles de ce qui se passeroit a artaxate quand la princesse araminte y seroit creut qu'il ne pouvoit mieux faire que d'aller en quelque habitation sur le bord de l'araxe qui passe a artaxate car comme les grands fleuves font le grand commerce des grandes villes il pensa qu'il y seroit plus commodement pour son intention qu'en nul autre lieu qu'il pust choisir et en effet le village ou il s'arresta est d'un si grand passage qu'il eust aisement este instruit d'une partie des choses qu'il vouloit scavoir s'il y fust demeure mais madame comme la prudence humaine est extremement bornee il arriva que ce que spitridate faisoit pour scavoir des nouvelles de sa princesse et pour ne s'en esloigner pas fut ce qui l'en esloigna car enfin madame comme il estoit un soir a se promener seul le long de l'araxe estant assez loin de la maison ou il logeoit un estranger l'aborda et luy parlant un langage assez corrompu il luy parla comme le croyant estre artamene et comme l'ayant veu a la cour de thomiris spitridate s'apercevant de son erreur voulut le desabuser mais il n'y eut pas moyen car cet estranger estoit si persuade que ce prince se vouloit cacher qu'il n'aporta mesme aucun foin a examiner si ses yeux ne le trompoient pas et en effet sans adjouster foy a ses paroles il acheva 
 le dessein qu'il avoit eu de s'assurer de la personne de ce prince et il l'acheva mesme facilement car comme spitridate estoit seul et sans armes et que cet estranger fut seconde de dix hommes qui estoient cachez derriere des buissons il leur fut aise de le forcer d'entrer dans une barque qui n'estoit qu'a quatre pas de la et il leur fut d'autant plus facile que celuy qui luy parloit luy ayant dit qu'il le vouloit conduire vers une grande reine ou il ne recevroit aucun outrage pourveu qu'il se repentist de sa fuitte spitridate creut qu'il luy seroit plus facile de le desabuser en raisonnant aveque luy qu'en se deffendant inutilement puis qu'il estoit seul et sans armes contre dix hommes armez croyant que ce seroit en effet luy persuader qu'il estoit celuy qu'il croyoit qu'il fust s'il se deffendoit si opiniastrement de sorte qu'entrant dans cette barque sans pouvoir empescher que six hommes qui ramoient avec violence ne l'esloignassent du lieu ou il avoit eu dessein de demeurer quelque temps il se mit a protester mille fois a cet estranger qu'il n'estoit pas celuy qu'il croyoit mais ce fut inutilement de grace luy dit spitridate demandez a tous ceux que vous trouverez ce que la renommee dit de cet artamene dont le nom est si celebre et je suis asseure qu'elle vous aprendra qu'il ne peut estre en paphlagonie je n'ay que faire reprenoit cet homme de m'informer d'une chose dont mes yeux m'assurent assez c'est pour quoy seigneur sans murmurer de la violence que je 
 vous fais souffrez que je vous conduise vers une princesse de qui j'ay l'honneur d'estre sujet et croyez qu'il ne tiendra qu'a vous d'en estre receu favorablement j'allois par ses ordres poursuivit-il m'informer des causes de vostre prison dont la nouvelle a este portee a la reine thomiris afin de tascher de vous faire scavoir que si vous vouliez changer de sentimens pour elle elle viendroit avec une armee de cent mille hommes pour vous tirer des fers de ciaxare et pour vous faire passer de la prison sur le throne pour cet effet cette princesse m'avoit donne de quoy suborner vos gardes et de quoy entreprendre toutes choses pour vostre liberte mais a ce que je voy seigneur vous l'avez desja recouvree spitridate voulut alors luy protester tout de nouveau qu'il n'estoit point artamene et qu'il croyoit que cet homme illustre fust tousjours prisonnier de ciaxare mais il ne le creut point du tout et s'opiniastra tellement a se vouloir tromper et a ne chercher pas mesme a s'esclaircir si ce qu'on luy disoit estoit vray ou faux qu'il fallut que spitridate cestast ce qui empeschoit cet estranger de se desabuser estoit qu'encore qu'il eust veu cent fois l'illustre artamene aupres de thomiris il ne luy avoit jamais parle a ce qu'il disoit luy mesme ainsi le son de la voix de spitridate ne le desabusoit pas quoy qu'il y ait quelque difference entre celle de ce prince et celle de cyrus cependant l'estonnement de spitridate n'estoit pas petit de voir qu'on le prenoit tousjours pour un 
 autre car comme il ne scavoit pas alors que cyrus et artamene n'estoient qu'une mesme personne quoy qu'il en eust quelques soubcons il ne pouvoit trouver assez estrange qu'apres qu'on l'avoit autrefois voulu mener a cambise comme estant cyrus on voulust encore le mener vers thomiris comme estant artamene il falut toutesfois qu'il se laissast conduire car on le gardoit si exactement qu'il n'y pouvoit faire autre chose mais disoit-il un jour a cet homme qui luy faisoit une si grande violence il ne me paroist pas par ce que vous m'avez dit que thomiris vous ait ordonne de faire ce que vous faites comme elle ne pouvoit pas prevoir repliqua-t'il que je vous trouverois en l'estat que je vous ay trouve elle ne pouvoit pas me commander de m'assurer de vostre personne avec dix hommes seulement mais puis qu'elle m'a fait l'honneur de me dire qu'elle en vouloit armer cent mille pour vous avoir en sa puissance c'est m'avoir commande indirectement de vous y mettre si je le pouvois par toutes les voyes que la fortune m'en pourroit offrir aussi ay-je este huit jours apres vous avoit veu fortuitement dans un temple a vous suivre et a attendre l'occasion de vous trouver seul comme je vous ay trouve au bord de l'araxe voila donc madame comment parloit celuy qui conduisoit cet illustre captif qu'il ne connoissoit pas et afin de le conduire plus seurement il le fit tousjours coucher dans la barque sans le laisser mettre pied a terre jusques a ce qu'il fust arrive a 
 l'endroit ou l'araxe borne le pais des massagettes mais a peine y fut-il que ce luy qui le menoit le logeant chez un homme de sa connoissance qui avoit une tente assez magnifique sur le bord de ce fleuve il envoya un de ceux qui l'accompagnoient pour advertir thomiris qu'il luy amenoit artamene et pour scavoir d'elle ce qu'il luy plaisoit qu'il fist n'osant pas le conduire ou elle estoit sans en avoir un ordre particulier mais pendant que celuy qu'il envoya faisoit son voyage spitridate remarquant que le maistre de la tente ou il logeoit avoit de l'esprit et qu'il entendoit mesme passablement ce grec corrompu qui est si generalement entendu de toute l'asie parce que contre la coustume des massagettes il avoit assez voyage il se mit a luy demander des nouvelles de la reine et a s'informer de ce qu'on disoit seigneur luy dit il la reine est une princesse admirable et si ses passions estoient un peu moins violentes elle seroit toute accomplie et toute vertueuse mais il est vray qu'elle les a si for tes que sa raison n'en est pas souvent la maistresse car soit que l'ambition la colere ou l'envie la possedent elle s'y abandonne sans resistance en effet poursuivit-il ce qu'elle a fait contre le prince ariante son frere pour regner a son prejudice ce qu'elle a fait contre le prince aripithe qui est amoureux d'elle depuis si long temps et ce qu'elle a fait pour cet ambassadeur de ciaxare qui se deroba de la cour et qu'on appelle artamene fait voir assez clairement 
 qu'elle n'est pas maistresse de ses passions et que l'ambition la colere et l'amour s'emparent facilement de son coeur et y regnent avec tyrannie car enfin poursuivit cet homme il court bruit que cette princesse veut faire une armee formidable ou pour se vanger d'artamene ou pour s'en faire aimer comme si le coeur de cet ambassadeur se pouvoit conquerir comme un royaume je scay bien adjousta t'il que cet artamene a ce que disent ceux qui l'ont veu est un homme admirable et que si les massagettes avoient un tel roy ils pourroient pretendre de se rendre maistres des deux scithies mais apres tout puis que la reine a un fils et qu'artamene s'est derobe de sa cour je croy que c'est entreprendre une injuste guerre dont l'evenement ne scauroit estre heureux spitridate entendant parler cet homme avec tant de sagesse se resolut de se confier a luy afin de tascher de se sauver de sorte que pendant que ceux qui le gardoient estoient a l'entree de la tente qui estoit extremement spacieuse il luy dit la chose comme elle estoit mais madame spitridate estoit tellement destine a estre pris pour cyrus qu'encore que cet homme ne l'eust jamais veu il ne laissa pas de croire que celuy qui luy parloit estoit artamene car enfin seigneur luy disoit-il si vous ne l'estiez pas vous ne seriez pas dans la crainte d'estre arreste par thomiris puis que vous seriez bien assure que des qu'elle vous verroit elle vous laisseroit aller ainsi je ne songerois pas a 
 vous donner la liberte mais luy respondit spitridate ce qui fait que je vous la demande est que je crains que cette reine ne soit trompee comme celuy qui m'a arreste est trompe quoy qu'il en soit seigneur repliqua-t'il le mieux que vous puissiez faire pour m'obliger a chercher les voyes de faciliter vostre fuitte c'est de m'advouer que vous estes effectivement artamene car si vous l'estes je vous confesse que j'aime assez la gloire de la reine pour luy oster les moyens de faire une chose qui la deshonnoreroit par toute la terre s'il arrivoit qu'elle allast vous retenir prisonnier enfin madame le prince spitridate n'y pouvant faire autre chose trompa ce vertueux massagette puis qu'il vouloit estre trompe et luy dit qu'il estoit artamene afin qu'il luy trouvast les moyens d'eschaper des mains de ceux qui le gardoient et en effet cet homme agit si bien qu'en une nuit il fit que spitridate sortit de sa tente par un petit degagement qui y estoit que ceux qui le gardoient ne scavoient pas mais pour le faire fuir plus seurement il ne voulut pas qu'il entreprist alors de traverser le fleuve qui est extremement large en cet endroit parce qu'il n'avoit pas de pescheurs a qui il se pust fier c'est pourquoy il le fit conduire dans une pauvre tente de bergers qui despendoient de luy ou il fut plus de huit jours cache pendant lesquels il aprit quel avoit este le desespoir de celuy qui l'avoit pris quelle avoit este la joye de thomiris lors qu'elle avoit creu avoir 
 artamene en sa puissance et quel avoit aussi este son desespoir quand elle avoit apris que celuy qu'elle croyoit estre artamene s'estoit desrobe ce desespoir fut si grand madame que perdant toute sorte de consideration elle fut elle mesme sur le bord de l'araxe pour faire chercher artamene dans toutes les tentes qui y estoient si bien que spitridate scachant que cette reine et ceux qui la suivoient devoient venir vers le lieu ou il estoit et craignant qu'elle ne s'abusast aussi fortement a la ressemblance qu'il avoit avec artamene que tant d'autres s'y estoient abusez et qu'il ne pust de long temps scavoir des nouvelles d'araminte se resolut enfin aide par son liberateur d'entre prendre de suborner un pescheur ce qu'ils firent avec beaucoup de precipitation mais quoy qu'ils eussent resolu que cette fuitte ne se feroit que de nuit il falut la faire de jour parce qu'ils furent advertis que thomiris estoit fort proche de sorte que precipitant encore leur dessein le pescheur s'apresta diligemment et spitridate entra dans sa barque avec un cheval que son hoste luy avoit baille et y entra justement comme thomiris qui estoit ce jour la a cheval parut suivie de beaucoup de monde a deux cens pas du lieu ou spitridate s'estoit embarque d'abord le pescheur qui estoit occupe a sa barque n'y prit pas garde et rama le plus deligemment qu'il put mais lors qu'il fut assez avant vers le milieu du fleuve il vit cette foule de monde qui suivoit cette reine et jugea que c'estoit cette 
 princesse qu'on avoit dit qui devoit venir si bien que la frayeur le saisissant au lieu de continuer de traverser le fleuve il voulut remener spitridate ou il l'avoit pris mais ce prince qui s'estoit fait donner un cimeterre avant que de s'embarquer le mit fierement a la main et le menacant fortement de le tuer s'il ne ramoit diligemment pour le conduire a l'autre bord du fleuve la crainte la plus forte l'emportant sur la plus foible il rama avec une violence extreme et s'esloigna fort promptement du rivage ou estoit thomiris en s'aprochant de celuy qui luy estoit oppose mais madame pour achever de faire que cette avanture fust toute extraordinaire il arriva que cette reine avoit les yeux attachez sur la barque du pescheur dans la quelle estoit spitridate lors que ce prince mit le cimeterre a la main de sorte que comme ce qu'elle voyoit estoit assez surprenant et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que d'artamene elle s'imagina en effet que s'estoit luy luy semblant mesme comme il estoit vray qu'il en avoit la taille et l'action et qu'elle reconnoissoit aussi les traits de son visage quoy que d'assez loin si bien que la colere et la fureur s'emparant de son esprit lors qu'elle vit que ce pretendu artamene menacoit ce pescheur de le tuer afin de s'esloigner d'elle elle fit et dit des choses indignes de son grand coeur et de sa vertu comme spitridate le sceut depuis par la voye que je vous diray bien tost quoy disoit-elle tout haut cet ingrat peut scavoir que j'ay eu 
 dessein d'armer cent mille hommes pour le delivrer et il peut se resoudre a menacer un innocent de le tuer plustost que de te revoir et tu l'endures thomiris et tu le souffres ha non non il ne le faut pas endurer puis qu'il y auroit trop de laschete a le souffrir apres cela seigneur cette princesse fit vingt commandemens differens car tantost elle commandoit qu'on allast chercher une barque pour aller apres celle qu'elle monstroit de la main avec une action menacante et tantost emportee par la violence de sa passion elle y vouloit aller elle mesme une autrefois craignant que ceux qui estoient alle prendre une barque a cent pas du lieu ou elle estoit ne pussent joindre celle ou elle croyoit qu'estoit artamene elle commandoit a ses gardes qu'ils fissent pleuvoir une gresle de fleches sur ce pescheur qui conduisoit spitridate afin d'arrester la barque sans considerer qu'elle estoit desja trop loin pour le pouvoir faire puis un instant apres craignant qu'on ne tuast artamene au lieu du pescheur elle deffendoit ce qu'elle avoit commande un moment auparavant aimant encore mieux qu'artamene vescust que de se vanger par sa mort mais ses sentimens estoient pourtant si tumultueux que je suis persuade qu'elle n'eust pu dire quels ils estoient cependant ceux qu'elle envoya apres ce pretendu artamene ne le pouvant joindre elle eut la douleur de le voir aborder de ses propres yeux de le voir descendre de la barque de le voir monter sur le cheval que 
 ce vertueux massagette luy avoit baille et de le perdre bientost de veue cette avanture l'irrita de telle sorte que celuy qui avoit aide a spitridate a se sauver fut contraint de se sauver luy mesme parce qu'on eut quelque subcon de la verite si bien qu'ayant depuis rencontre ce prince dans la colchide il luy aprit ce que je viens de vous aprendre et luy dit aussi que thomiris l'avoit fait suivre par diverses personnes adjoustant que cette princesse avoit eu une douleur si violente de cette avanture qu'elle en estoit tombee dans une maladie que les medecins disoient devoir estre fort longue spitridate ayant eu le bonheur de retrouver fortuitement son escuyer eut lieu de recompenser son liberateur s'il eust este d'humeur a s'enrichir mais ce vertueux massagette ennemy declare des richesses se contentant d'avoir sacrifie sa fortune pour la gloire de sa reine refusa ce que spitridate luy offrit qui n'estoit pas peu considerable car il avoit retrouve grand nombre de pierreries entre les mains de ce fidelle domestique qui l'avoit cherche avec tant d'envie de le recontrer toutesfois ce genereux massagette comme je l'ay desja dit ne voulut recevoir aucun present disant au prince spitridate qu'il se contentoit d'adorer le soleil qui produisoit de si belles choses sans s'enrichir de ses plus precieux ouvrages cependant comme spitridate n'avoit qu'araminte dans le coeur il s'informa d'elle autant qu'il put mais n'en aprenant que des choses tres incertaines il s'embarqua 
 fur le pont euxin avec dessein d'aller en paphlagonie d'ou il jugeoit qu'il en pourroit aprendre des nouvelles plus certaines car pour son escuyer il n'en scavoit autre chose sinon qu'on ne disoit pas qu'elle fust a artaxate non plus que le roy de pont et qu'au contraire on assuroit que vous y estiez et que ciaxare y alloit porter la guerre seconde de l'illustre artamene qui avoit este reconnu pour estre cyrus spitridate s'estant donc embarque dans un vaisseau marchand il fut si malheureux dans sa navigation et eut le vent si contraire que la tempeste apres l'avoir balote de cap en cap et de rivage en rivage sans pouvoir aborder en nulle part le poussa enfin vers le palus meotide ou il fit naufrage mais un naufrage si funeste que le vaisseau la marchandise et tous les hommes de l'equipage a la reserve de cinq ou six perirent pitoyablement spitridate se seroit pourtant console de cet accident si la tempeste eust fait briser le vaisseau ou il estoit le long des costes de capadoce ou de quelque autre pais ou il eust pu scavoir des nouvelles d'araminte mais se voyant en un lieu si esloigne de celuy ou il avoit affaire il en eut un desespoir estrange ce n'est pas que comme le pont euxin n'est pas extremement large on ne pust le traverser en peu de jours avec un vent favorable mais il ne luy estoit pas aise estant sans vaisseaux sans connoissance mesme sans ses pierrieries puis que son escuyer avoit este noye et que tout ce qu'il 
 avoit a luy avoit pery avec ce malheureux de plus comme la guerre estoit par toute l'asie le commerce estoit rompu et les peuples qui habitent le long du palus meotide n'y envoyoient ny barques ny vaisseaux de sorte que l'infortune spitridate fut contraint de se resoudre d'aller par terre jusques ou il vouloit aller s'estant seulement trouve encore assez de pierreries sur luy pour avoir un cheval et pour faire ce voyage sans aucun train mais madame ce chemin fut si long et il y trouva mesme tant de divers obstacles que je ne croy pas necessaire de vous dire que lors qu'il arriva en paphlagonie la guerre d'armenie estoit achevee il est vray madame comme vous le scavez qu'elle ne fut pas longue aussi l'illustre cyrus estoit-il desja sur les frontieres de lydie lors que spitridate apres avoir tant erre par le monde arriva en paphlagonie mais pour son malheur comme il y fut il sceut qu'il couroit bruit parmy le peuple qui ne scait et qui ne dit presques jamais que des mensonges en matiere d'affaires d'estat il sceut dis-je qu'on disoit que pour moyenner la paix le roy de pont vous espouseroit et que l'illustre cyrus espouseroit araminte d'abord spitridate n'adjousta point de foy a une semblable chose mais ayant rencontre un soldat qui s'en retournoit a son pais riche du butin qu'il avoit fait a la guerre d'armenie il sceut par luy quelle estoit la civilite de l'illustre cyrus pour cette princesse de sorte qu'encore que ce soldat ne luy dist 
 pas qu'il eust ouy dire a l'armee que vous deviez espouser le roy de pont ny que cyrus devoit espouser araminte il ne laissa pas de croire esgallement ce que ce soldat luy disoit et ce que le peuple de paphlagonie luy avoit dit ne voulant pas mesme douter de la chose du monde qui l'affligeoit le plus si bien que la douleur s'empara si fortement de son esprit qu'on ne pouvoit pas estre plus malheureux qu'il estoit l'avanture qu'il venoit d'avoir sur les bords de l'araxe contribuoit encore a le rendre plus infortune car enfin disoit il puis que la plus grande reine du monde n'a pu resister aux charmes de cyrus quoy qu'elle ne sceust pas alors qu'il fust fils de roy et puis qu'elle l'aime sans en estre aimee le moyen qu'araminte ne se laisse pas gagner s'il est vray que le vainqueur de l'asie soit tous les jours a ses pieds apres cela madame comme presques tous les amants croyent tousjours qu'il est tres difficile de voir ce qu'ils aiment sans l'aymer aussi bien qu'eux spitridate fit cette injustice a l'illustre cyrus de ne douter point qu'il ne fust infidelle de sorte que son ame souffrant des maux incroyables il n'est point de resolution violente qu'il ne luy passast dans l'esprit tantost il vouloit aller dans l'armee de cyrus pour luy aller demander a luy mesme au milieu de toutes les troupes s'il estoit vray qu'il fust son rival et tantost prenant une voye moins violente il vouloit seulement aller ou estoit araminte et scavor de sa propre bouche si elle estoit coupable 
 ou innocente ce qui le faisoit desesperer estoit qu'il n'estoit pas en pouvoir d'aller inconnu dans l'armee de cyrus pour s'esclaircir pleinement car comme il scavoit la prodigieuse ressemblance qu'il avoit avec ce prince il jugeoit bien qu'il ne pouvoit aller dans cette armee sans estre remarque et sans estre bientost connu comme il estoit en cette inquiettude il rencontra fortuitement un homme de qualite nomme democlide qu'il avoit laisse avec la princesse araminte lors qu'il se separa d'elle en armenie et que cette princesse avoit envoye chercher des nouvelles du roy son frere lors qu'elle avoit este arrestee prisonniere a artaxate cette rencontre luy fut d'une grande consolation mais ce qu'il y eut pourtant de cruel pour luy fut que democlide ayant pitie de voir un aussi grand prince que celuy-la en un aussi malheureux estat voulut luy persuader de s'en retourner aupres du roy son pere et pour l'y obliger plustost il tesmoigna croire aussi bien que luy qu'il y avoit de la verite au bruit qui couroit en bithinie quoy qu'en effet il ne le creust pas et pour faire encore quelque chose de plus democlide creut qu'il devoit advertir la princesse de bithinie du lieu ou estoit le prince son frere afin qu'elle advisast ce qu'elle jugeroit a propos de faire pour le rendre moins malheureux il est vray qu'il eut une occasion de l'en advertir plus favorable qu'il ne pensoit car comme spitridate ne pouvoit rien entreprendre en l'estat ou il estoit 
 il se resolut d'envoyer secretement vers la princesse sa soeur pour luy demander de quoy se mettre en equipage soit qu'il prist la resolution d'aller a l'armee de cyrus ou de s'aller jetter dans le party du roy de lydie s'il aprenoit effectivement avec une certitude infaillible que cyrus fust son rival mais il voulut pourtant ne faire point scavoir a la princesse de bithinie le lieu ou il estoit c'est pourquoy il deffendit expressement a un esclave de democlide qu'il envoya vers elle de luy dire ou il l'avoit laisse mais democlide escrivant en son particulier a cette princesse luy dit la verite des choses par sa lettre cependant spitridate et democlide demeurerent logez a un village qui n'estoit pas loin d'une forest ou ils s'alloient promener presques tous les jours en attendant que celuy qu'ils avoient envoye fust de retour car comme il n'y a qu'un coin de la galatie entre la paphlagonie et la bithinie ou arsamone estoit alors son voyage ne devoit pas estre long mais enfin madame pour ne vous dire pas tout ce que vous scavez desja un jour qu'ils estoient dans cette forest ils furent attaquez par des voleurs et secourus par le vaillant anaxaris qui laissa le prince spitridate fort blesse et le laissa sans le connoistre car democlide qu'anaxaris creut estre escuyer de spitridate ne le luy voulut pas dire d'autre part l'esclave de democlide estant arrive aux portes de chalcedoine y fut arreste pour scavoir qui il estoit d'ou il venoit et ou il alloit 
 car madame il faut que vous scachiez que quoy qu'arsamone fust assez paisible dans ses estats il agissoit pourtant comme s'il eust deu craindre toutes choses ayant pour maxime que tout prince conquerant doit se defier toute sa vie de la fidellite de ses nouveaux sujets et que ce n'est qu'a son successeur a qui la confiance peut n'estre pas imprudente ainsi on faisoit encore garde a chalcedoine et on la faisoit presques aussi exactement que pendant la guerre de sorte que cet esclave de democlide ayant respondu en biaisant et s'estant contredit en quel que chose il fut arreste afin de luy faire dire la verite qu'on vouloit scavoir mais ce qui acheva de perdre tout fut qu'un officier d'arsamone l'avant reconnu pour estre un esclave de democlide qu'on scavoit qui estoit party de cabira avec le prince spitridate creut qu'il pourroit peut-estre scavoir ou estoit ce prince et pensa mesme que quelque imite qu'arsamone pust estre contre luy il s'apaiseroit s'il le revoyoit et qu'ainsi il devoit l'advertir de ce qu'il scavoit et en effet madame cet officier advertit arsamone qui fit venir devant luy l'esclave de democlide qu'il intimida de telle sorte que ce malheureux plus foible que meschant luy remit entre les mains la lettre de spitridate pour la princesse sa soeur et celle de democlide pour cette mesme princesse si bien que scachant par cette derniere lettre et par la bouche mesme de cet esclave l'endroit ou estoit spitridate il le fit garder tres 
 exactement et sans dire rien de la verite de la chose qu'a ceux dont il eut besoin pour executer la violente resolution qu'il prit il ne s'en espandit aucun bruit dans la cour arsamone ne laissant pas mesme de partir de calcedoine pour aller a heraclee comme il en avoit eu le dessein cependant il choisit un homme qui luy estoit extremement fidelle et luy donnant vingt de ses gardes en qui il s'assuroit extremement il luy dit qu'il allait au lieu ou estoit spitridate qu'il luy designa luy donnant aussi l'esclave de democlide pour l'y conduire plus seurement avec ordre toutesfois de le garder soigneusement de peur qu'il ne s'enfuist et qu'il n'allast advertir son maistre mais afin que le commandement qu'il fit de s'assurer de spitridate a celuy qu'il employoit a un si grand dessein fust plus ponctuellement execute il luy dit qu'il ne vouloit avoir spitridate en sa puissance que pour le forcer d'estre heureux ainsi cet homme ne croyant pas moins agir pour le prince spitridate que pour arsamone luy protesta qu'il n'escouteroit ny prieres ny menaces du prince son fils et qu'il le luy ameneroit infailliblement
 
 
 
 
apres cela arsamone luy commanda encore s'il luy amenoit ce prince de ne le faire entrer en aucune ville de s'arrester a une journee d'heraclee et de l'envoyer advertir de l'estat des choses mais enfin madame sans m'amuser a vous particulariser tous ce que dit arsamone il suffit que vous scachiez que celuy qu'il envoya arriva au lieu ou 
 estoit spitridate dont il luy fut fort aise de s'assurer car il le trouva au lit n'estant pas encore entierement guery de ses blessures quoy qu'il fust tout a fait hors de danger de plus le lieu ou il fut arreste estoit loin des villes et puis le prince de paphlagonie estant alors dans l'armee de cyrus spitridate n'eust sceu a qui demander protection mais ce qui facilita encore la chose fut que democlide estant persuade que ce prince ne seroit pas si malheureux dans son propre pais qu'il l'estoit et qu'il l'avoit este pendant son voyage luy conseilla de ceder a la force sans murmurer contre le roy son pere puis qu'il n'estoit pas en pouvoir de luy desobeir spitridate ne cela pourtant pas sans avoir employe toute son eloquence pour obliger celuy qu'arsamone avoit envoye pour l'arrester a le laisser en liberte mais enfin ne le pouvant flechir ny par l'esperance des recompenses ny par les menaces il falut qu'il se resolust de se laisser conduire ou on le vouloit mener n'estant pas en estat de resister a vingt hommes qui ne luy laisserent aucunes armes ny a luy ny a democlide qui ne pouvant pardonner a son esclave la foiblesse qu'il avoit eue quoy qu'il ne fust pas marry qu'on forcast spitridate a retourner a heraclee le chassa avec une violence estrange n'ayant pas toutesfois la liberte de le mal traitter davantage parce que ceux qu'il avoit conduits l'en empescherent comme spitridate estoit fort foible l'on fut contraint de le mettre dans un chariot de sorte 
 qu'encore que ce prince soit un des plus vaillans princes du monde il fut bien aise de le conduire aussi arriva-t'il a une journee d'heraclee sans aucun obstacle il n'y fut pas plustost que celuy qui commandoit les gardes d'arsamone envoya l'advertir de ce qu'il avoit fait de sorte que ce prince violent voulant executer sa violence seurement commanda qu'on n'amenast spitridate a heraclee que de nuit de peur que le peuple ne s'en esmeust envoyant encore des gens de guerre a cinquante stades d'heraclee du coste que spitridate viendroit afin que sa garde fust plus forte cependant cela fut fait avec tant de secret qu'il ne s'espandit aucun bruit de la verite mais comme la politique d'arsamone n'est pas de ces politiques foibles et chancelantes qui faute de punir quelquesfois severement ceux qui faillent sont cause que tout le monde devient criminel on estoit si accoustume d'ouir parler de prisonniers qu'on ne s'estonna pas d'ouir dire qu'on en avoit amene de nuit a heraclee de sorte qu'encore que le prince intapherne et atergatis y fussent alors ils ne sceurent rien de la prison de spitridate non plus que la princesse de bithinie et la princesse istrine mais enfin madame le prince spitridate fut mis dans une tour qui donne sur la mer et y fut mis avec seure garde democlide estant aussi le compagnon de sa prison quoy qu'il luy eust fort persuade de se laisser conduire a heraclee cependant arsamone ordonna qu'on servist ce prince fort soigneusement 
 mais un si petit nombre de gens le voyoient et ces gens estoient si fidelles au roy de bithinie que durant quelques jours on n'en sceut pas plus de nouvelles que le premier neantmoins ce qui commenca de faire soubconner quelque chose d'extraordinaire de ces prisonniers fut que ce prince fut un matin a cette tour ou estoit spitridate d'ou il ne sortit que deux heures apres y estre entre mais il en sortit avec tant de marques de fureur sur le visage que ceux qui l'avoient accompagne jusques a la porte de la tour et qui l'avoient entendu le remarquerent et le publierent ainsi on conjectura qu'il faloit que ces prisonniers fussent des prisonniers d'importance mais on n'en sceut pas encore davantage de sorte qu'atergatis et istrine ne scavoient pas la part qu'ils avoient eu a la conversation d'arsamone et de spitridate car madame il faut que vous scachiez qu'arsamone n'avoit pas este seulement parler a spitridate pour luy proposer de ne songer plus a la princesse araminte mais encore pour luy proposer d'espouser istrine ne doutant nullement que cette princesse ne se resolust sans peine a estre reine de deux royaumes et a ne penser plus a atergatis qu'il scavoit bien que gadate ne vouloit pas qu'elle espousast mais comme spitridate avoit une passion pour araminte que rien ne pouvoit esbranler il rejetta la proposition que luy fit arsamone avec une force estrange bien que ce fust aveque respect quoy spitridate disoit arsamone vous avez la laschete 
 de renoncer aux royaumes de pont et de bithinie que je viens de conquerir plustost que de renoncer a la possession de la fille d'un usurpateur et de la soeur d'un prince qui vous a tousjours hai et qui vouloit autrefois qu'araminte vous preferast pharnace songez spitridate songez de quel prix sont les deux royaumes que vous pouvez gagner ou perdre en faisant ce que je veux ou en me desobeissant il y a vingt ans que je travaille pour vous faire remonter au thro- il m'en a pense couster la vie plus de cent fois pendant cette guerre et il en couste celle du prince vostre frere et celle de plus de vingt mille hommes qui ont pery pour rompre les chaisnes dont vous estiez accable et pour vous couronner cependant vous aimez mieux aimer une esclave et estre esclave vous mesme que de jouir du fruit de mes victoires car de penser adjousta-t'il sans donner loisir a spitridate de l'interrompre que je souffre jamais qu'araminte soit reine de pont et de bithinie c'est me faire un outrage que je ne scaurois endurer puis qu'il est vray que quand un sentiment de haine de vangeance et mesme de gloire ne m'empescheroit pas d'y consentir la politique toute seule ne voudroit pas que j'allasse par cette alliance donner un nouveau droit a la posterite de mes ennemis je scay bien qu'araminte est belle et qu'elle a de l'esprit et de la vertu mais puis qu'il n'est pas possible qu'elle ne soit fille et soeur de mes ennemis et des destructeurs de ma maison il faut ou que vous deveniez 
 mon ennemy vous mesme ou que vous ne songiez plus a cette princesse celle que je vous propose poursuivit arsamone est aussi belle et aussi vertueuse qu'araminte et elle est de plus fille d'un prince qui aime ma gloire et soeur d'un autre qui a affermy le throne ou je pretens vous faire monter un discours si pressant n'esbranla pourtant point la constance de spitridate et comme je l'ay desja dit il refusa la proposition que luy fit arsamone avec une fermete incroyable quoy qu'il eust alors l'esprit fort irrite contre araminte cependant arsamone ne desesperant pas encore tout a fait de le faire changer de sentimens prit la resolution de faire trois choses la premiere de faire scavoir a ce prince l'entreveue d'araminte et du roy de pont avec la permission de cyrus la seconde de luy faire dire le bruit qui couroit alors parmy le peuple d'heraclee aussi bien que parmy celuy de bithinie de l'amour de cyrus pour araminte quoy qu'il sceust bien que c'estoit un faux bruit et la troisiesme que quand il auroit excite la jalousie dans son coeur de faire scavoir a la reine arbiane la prison de spitridate afin qu'elle l'allast voir et qu'elle y menast istrine esperant que la beaute de cette princesse seroit plus propre a le faire changer de sentimens pour araminte que toutes ses persuasions et toute sa politique et en effet madame arsamone fit dire tant de choses a spitridate que la jalousie qui estoit desja dans son coeur s'augmenta de telle sorte que ce prince 
 n'avoit pas un moment de repos il avoit mesme l'esprit si occupe de la douleur qui le possedoit qu'ayant pu trouver les moyens d'escrire a la princesse araminte il ne se servit pas de cette mesme voye pour faire scavoir sa prison a la princesse sa soeur mais si le premier dessein d'arsamone reussit bien le second reussit mal comme je vous le diray bien tost cependant depuis le jour qu'arsamone avoit este a la tour ou estoit spitridate et qu'il en estoit sorty si irrite tout le monde cherchoit la verite sans la pouvoir trouver mais a la fin ce prince aprenant que spitridate estoit fort inquiet et scachant mesme par quelques-uns de ses gardes qu'il se pleignoit continuellement d'araminte lors qu'il parloit a democlide creut qu'il estoit temps de luy faire voir la princesse istrine de sorte qu'aprenant a arbiane la passion du prince son fils il luy permit de l'aller visiter et de mener avec elle la princesse sa fille et istrine a condition qu'elles feroient tout ce qu'elles pourroient pour luy persuader de ne s'opiniastrer pas davantage a vouloir espouser araminte mais il ne leur dit pas la proposition qu'il avoit faite a spitridate pour ce qui regardoit istrine comme arsamone est redoutable a tous ceux qui le connoissent arbiane et ces deux belles princesses qui la devoient accompagner a la prison de spitridate promirent tout ce qu'il voulut afin de pouvoir voir cet illustre prisonnier de sorte que des le mesme jour elles y surent conduites vous pouvez aisement juger 
 qu'arbiane et la princesse sa fille ne peurent voir spitridate en prison sans une douleur extreme et qu'au contraire ce prince ne put voir ces deux princesses sans en recevoir quelque consolation quoy qu'il eust des maux qui ne laissoient dans son coeur aucune place a la joye pour istrine elle eut aussi beaucoup de compassion de voir ce prince en l'estat ou il estoit mais pour luy quelque estime qu'il eust conceue pour cette princesse dans le peu de temps qu'il l'avoit veue lois qu'il avoit passe a heraclee devant que d'aller a cabira il eut beaucoup de douleur de la voir parce que croyant qu'elle scavoit la proposition qu'arsamone luy avoit faite il expliquoit les choses obligeantes qu'elle luy disoit a un dessein premedite de je rendre infidelle et de chasser araminte de son coeur de sorte que la considerant presques comme une ennemie qui venoit l'attaquer a force ouverte il eut beaucoup de peine a cacher l'agitation de son esprit de plus comme arbiane avoit promis a arsamone de le porter autant qu'elle pourroit a ne songer plus a araminte et qu'en effet elle eust souhaite puis qu'arsamone ne pouvoit changer de sentimens que spitridate en eust change elle voulut avec le plus de douceur et le plus d'adresse qu'il luy fust possible luy dire quelque chose afin de luy persuader que la constance estoit une vertu qui devoit avoir ses bornes comme les autres et que lors qu'on s'aheurtoit a vouloir une chose impossible c'estoit plustost opiniastrete que constance 
 qu'ainsi elle le conjuroit de considerer exactement si cette fermete qu'il avoit a refuser arsamone estoit de la nature qu'il faloit qu'elle fust pour meriter le nom de vertu spitridate entendant parler arbiane de cette sorte en fut fort esmeu et la suplia treshumblement de ne l'accabler pas de nouveaux suplices en la forcant de resister a ses volontez aussi bien qu'a celle du roy son pere car enfin madame luy dit-il je suis si absolument determine a n'abandonner jamais le dessein de posseder araminte que non seulement je seray tousjours rebelle a la volonte du roy et a la vostre mais je vous declare encore que si je pouvois sortir de cette prison je n'employerois la liberte qu'on me donneroit qu'a aller trouver cette princesse quand mesme le vainqueur de l'asie en seroit aime comme on me le veut persuader car enfin je ne puis vivre sans elle au reste c'est bien assez que le roy ait chasse le roy son frere de son propre royaume sans vouloir encore que je la chasse de mon coeur c'est pourquoy madame je suplie vostre majeste de croire que quand le roy voudroit se demettre de l'authorite royale et me faire monter au throne des demain je ne le ferois pas si ce n'estoit a condition que la premiere action de mon regne seroit de couronner araminte ainsi madame tout ce que je puis faire est de vous suplier de persuader au roy et de vous persuader a vous mesme que je suis au desespoir de ce que la fortune et l'amour m'ont mis dans la necessite de luy desobeir 
 et de vous resister spitridate prononca ces paroles d'une maniere si touchante qu'arbiane et les deux princesses qui l'accompagnoient en eurent le coeur attendry mais comme elles scavoient bien qu'arsamone ne leur permettoit de le voir que parce qu'il esperoit qu'elles le pourroient persuader la princesse de bithinie dit a spitridate qu'il faloit du moins qu'il endurast qu'elles dissent a arsamone qu'elles luy parloient comme il le vouloit j'y consens repliqua-t'il pourveu que vous luy disiez tousjours que je ne change point de sentimens et que je n'en changeray jamais apres cela la conversation changeant d'objet spitridate demanda des nouvelles du prince intapherne et souhaita ardemment de le pouvoir voir adjoustant qu'il avoit quelque chose dans l'ame qu'il voudroit luy avoir dit istrine l'entendant parler ainsi luy dit qu'elle pouvoit l'assurer qu'il y avoit une si parfaite intelligence entre le prince son frere et elle qu'il pouvoit luy confier tout ce qu'il souhaitoit qu'il sceust et qu'ainsi dans l'incertitude qu'il y avoit de scavoir si arsamone voudroit qu'intapherne le vist elle seroit bien aise de luy rendre cet office ce que j'ay a dire au prince intapherne reprit-il en changeant un peu de visage est de nature a ne vous pouvoir estre dit tout a fait clairement et tout ce que je puis est de vous suplier avec la permission de la reine que s'il arrive qu'il y ait une des personnes du monde la plus accomplie qui se pleigne de moy en sa presence de 
 l'asseurer que je ne suis point coupable et que je mets au rang de mes plus grandes infortunes le malheur que j'ay d'agir avec elle comme si je ne l'estimois pas quoy qu'il soit vray que je l'estime infiniment comme istrine ne scavoit pas la proposition qu'arsamone avoit faite a spitridate elle ne comprit rien a ce qu'il luy disoit mais pour ce prince qui estoit persuade qu'elle la scavoit il comprit qu'elle l'entendoit bien et que c'estoit le moins qu'il pust faire que de la refuser de bonne grace mais si istrine ne l'entendoit pas arbiane et la princesse de bithinie ne l'entendoient pas mieux istrine ne laissa pourtant pas de luy promettre de dire au prince intapherne ce qu'il souhaitoit d'autre part spitridate qui vouloit et qui nosoit demander a la reine sa mere ce qu'il devoit croire d'araminte fut assez longtemps irresolu mais a la fin un sentiment jaloux l'emportant sur tous les autres il trouva les biais de luy en demander des nouvelles indirectement mais comme cette princesse s'imaginoit que plus il croiroit araminte fidelle plus il s'opiniastreroit a l'estre elle luy dit simplement les bruits qui en couroient et ne luy dit pas qu'elle ne les croyoit point et qu'il n'y avoit nulle aparence de les croire apres quoy arbiane se retira et les princesses aussi en retournant au palais elles resolurent que pour gagner temps il ne faloit pas faire ce que vouloit spitridate et qu'au contraire il faloit entretenir arsamone d'esperance autant qu'on pourroit cependant ce prince qui agissoit 
 tousjours violemment en toutes choses avoit envoye querir intapherne durant qu'elles estoient avec spitridate afin de luy descouvrir le dessein qu'il avoit de faire espouser la princesse sa soeur au prince son fils vous pouvez juger madame qu'une semblable resolution surprit et embarrassa fort intapherne car en fin l'amour qu'il avoit pour la princesse de bithinie vouloit une chose et l'amitie qu'il avoit promise a atergatis en vouloit une autre joint aussi que scachant jusques a quel point le coeur d'istrine estoit engage et engage par son consentement il ne croyoit pas possible quand mesme il eust voulu abandonner la protection d'atergatis aupres d'elle de luy persuader de preferer l'ambition a l'amour de plus il pensoit bien encore que le prince spitridate n'obeiroit pas a arsamone et ne se resoudroit jamais a quitter ses pretentions pour la princesse araminte cependant il scavoit bien que s'il resistoit directement a arsamone c'estoit s'exposer a l'irriter estrangement et a estre banny de sa cour de sorte que prenant un milieu entre luy accorder et luy refuser ce qu'il souhaitoit il luy dit que la proposition qu'il luy faisoit estoit extremement glorieuse a la princesse sa soeur mais que dependant absolument de gadate et point du tout de luy il croyoit estre oblige de luy dire qu'il ne pensoit pas qu'il consentist au mariage d'istrine tant que le roy d'assirie ne seroit pas marie joint aussi qu'il ny avoit aucune aparence qu'estant dans le party de cyrus il allast donner 
 sa fille a un prince qui ne la pouvoit espouser sans abandonner la princesse araminte que cyrus protegeoit hautement mais apres cela intapherne luy dit mille choses obligeantes pour adoucir les premieres qui bien que justes et raisonnables ne laisserent pas de mettre dans son esprit quelque disposition a la colere si la princesse istrine repliqua-t'il estoit dans le camp de cyrus il pourroit arriver que le prince vostre pere me la refuseroit mais comme elle est a heraclee il sera peut estre plus prudent que vous ne pensez et ne preferera pas l'esperance incertaine de luy faire espouser un roy sans royaume a la certitude de la voir femme d'un prince qui en doit posseder deux c'est pourquoy tout ce que je veux de vous est que vous disposiez la princesse istrine a m'aider a chasser araminte du coeur de spitridate puis qu'elle le peut plus facilement que personne que je connoisse ayant sans doute tout ce qu'il faut pour l'obliger a m'obeir et a l'aimer apres cela arsamone sans donner loisir a intapherne de luy respondre le quitta et le laissa dans un embarras estrange cependant apres avoir bien agite la chose dans son esprit comme l'amour se trouva plus forte que tout autre sentiment il se resolut de parler a la princesse de bithinie avant que de dire a istrine et a atergatis la nouvelle persecution qui se preparoit pour eux et en effet sans differer davantage il fut chez elle et trouva facilement l'occasion de l'entretenir n'y ayant pas a heraclee de dames 
 aussi empressees que berise pour l'en empescher il n'eut donc pas plustost la liberte de luy dire ce qu'il vouloit qu'elle sceust qu'il luy aprit la proposition que le roy son pere luy avoit faite luy demandant en suitte comment elle vouloit qu'il agist la conjurant comme elle estoit infiniment bonne et infiniment sage de bien considerer les divers interests du prince intapherne d'atergatis d'istrine et de luy adjoustant encore qu'il la prioit d'examiner bien soigneusement si elle mesme n'avoit nul interest a cette proposition j'y en ay tant repliqua cette princesse que personne n'y en a ce me semble plus que moy car enfin aimant aussi tendrement le prince mon frere que je l'aime et ayant promis une fidelite inviolable a la princesse araminte je dois sans doutes faire toutes choses possibles pour faire que ri ne les puisse separer ainsi quand il n'y auroit que ce seul motif je m'opposerois tousjours autant que je le pourrois a la volonte du roy jugez donc adjousta-t'elle ce que je dois faire scachant que le dessein qu'il a detruiroit la felicite de la princesse istrine et celle d'atergatis mais madame reprit intapherne vous ne dittes rien de l'interest que j'ay a cette facheuse resolution comme je ne vous parle point de celuy que j'y puis avoir repliqua cette princesse en rougissant vous ne vous en devez pas offencer je pense pourtant reprit il qu'il seroit a propos que vous eussiez la bonte de considerer que si je resiste fortement au roy il me bannira peutestre de sa cour et m'exposera 
 peutestre encore a estre banny de vostre memoire n'ayant pas l'audace de dire de vostre coeur comme la princesse de bithinie alloit respondre la princesse istrine entra dans sa chambre conduit par atergatis si bien que n'ayant eu le temps que de dire a intapherne qu'elle jugeoit a propos de les advertir de l'estat des choses cette conversation commenca avec plus de tranquilite qu'elle ne finit car atergatis et la princesse istrine furent si surpris de scavoir le dessein d'arsamone qu'a peine pouvoient-ils parler d'abord atergatis regarda istrine pour tascher de connoistre ce qu'elle pensoit un moment apres il regarda intapherne semblant luy demander protection par ses regards et un instant en suite il chercha aussi dans les yeux de la princesse de bithinie si elle agreoit le dessein d'arsamone et il chercha encore en luy mesme quels remedes il pourroit trouver a tous les maux qu'il craignoit d'autre part istrine aprehendant que l'amour d'intapherne ne l'emportast sur l'amitie ne regarda que luy seulement et le regarda si fixement et avec tant d'aplication qu'elle penetra en effet jusques dans le fonds de son coeur et connut la peine ou il estoit la princesse de bithinie de son coste qui aimoit assez intapherne pour ne vouloir pas qu'il fust banny cherchoit quelque expedient qui sans choquer les interests de tant de personnes qui luy estoient si cheres pust empescher spitridate d'irriter arsamone contre luy mais enfin apres qu'ils eurent fait 
 chacun en leur particulier quelque reflection sur leur avanture presente ils commencerent d'examiner la chose dont il s'agissoit et de s'en pleindre selon les divers interests qu'ils y avoient mais apres avoir parle assez long temps en general insensiblement sans en avoir eu dessein forme la conversation se partageant intapherne parla bas a la princesse de bithinie et atergatis a istrine vous voyez madame dit ce dernier a la princesse qu'il aimoit que la fortune vous offre des couronnes par tout et que je suis destine a faire tousjours des voeux contre vostre propre grandeur mais de grace ne soyez pas plus injuste a heraclee que vous l'estiez a babilone et permettez moy de faire des voeux contre vous en souhaitant ardamment que le dessein d'arsamone ne reussisse pas mieux que celuy de nitocris bien loin de m'opposer aux voeux que vous voulez faire reprit istrine je vous assure que je joindray les miens aux vostres ce n'est pas adjousta-t'elle que je n'estime autant le prince spitridate que je mesprise cet injuste roy qui m'a tant mesprisee mais c'est enfin eh de grace interrompit atergatis ne me dittes pas une raison ou je n'aye point d'interest et ne me refusez pas la consolation de me donner lieu de croire que si la possession de deux royaumes vous est indifferente c'est parce que le malheureux atergatis ne vous est pas tout a fait indifferent comme le prince spitridate repliqua-t'elle ne voudra non plus de moy que le roy d'assirie 
 quoy que ce ne soit pas d'une maniere outrageante il n'est pas ce me semble necessaire que je m'explique aussi clairement que vous le voulez car enfin je suis persuadee qu'il ne faut jamais descouvrir tout le secret de son coeur en certaines occasions et qu'il y a une espece de sentimens qu'on ne doit jamais scavoir qu'en les devinant permettez moy donc luy dit-il de deviner les vostres comme un homme qui se persuade aisement ce qu'il desire je vous permets dit-elle en rougissant de penser tout ce qui peut estre a vostre avantage pourveu qu'il ne me soit pas desavantageux cependant adjousta cette princesse pour destourner la conversation considerez un peu je vous prie quel bizarre destin est le mien ne diroit-on pas que la fortune prend plaisir a vouloir me persecuter par les mesmes choses qui ont accoustume de faire la felicite des autres il est vray que c'a este aussi le destin du prince mon pere qui apres s'estre veu tout prest d'estre roy se vit exile de la cour pour tousjours par la mesme princesse qui l'avoit voulu faire regner depuis cela on m'a regardee comme devant estre reine quoy que le prince d'assirie me regardast comme une esclave cependant apres m'estre guerie d'ambition on vient encore me parler de royaumes et de couronnes seulement pour me tourmenter et pour m'empescher de regner paisiblement sur moy mesme mais comme je ne dois pas autant de respect a arsamone que j'en devois a nitocris si 
 ce prince violent fait changer de nature a la grace qu'il me veut faire en s'opiniastrant a vouloir que je veuille ce qu'il veut je luy resisteray avec plus de force qu'il ne pense pourveu que le prince mon pere ne se range pas de son party ha madame s'escria atergatis quelles cruelles paroles venez vous de prononcer apres m'en avoir dit de si favorables atergatis dit cela si haut sans en avoir le dessein que la princesse de bithinie qui estoit bien aise que le prince intapherne ne luy dist pas tant de choses obligeantes de peur d'y respondre trop obligeamment demanda a atergatis quelle injustice luy faisoit istrine de sorte que la conversation devenant generale ils adviserent tous ensemble ce qu'il estoit a propos de resoudre ils ne tomberent pourtant pas d'accord facilement car lors qu'intapherne pour l'interest de son amour disoit qu'il trouvoit qu'il ne faloit pas qu'il s'opposast directement a arsamone parce qu'il scavoit bien que gadate y resisteroit assez atergatis ne pouvoit trouver que son advis fust bon au contraire il disoit pour attirer la princesse de bithinie dans sons sens qu'il importoit mesme extremement au prince spitridate qu'intapherne fist voir d'abord a arsamone que son dessein estoit impossible afin qu'il laissast du moins ce prince en repos dans sa prison s'il ne le vouloit pas delivrer mais a peine avoit-il dit cela qu'intapherne s'opposant civilement a l'opinion de son amy luy disoit que s'il en usoit ainsi arsamone qui avoit infiniment 
 de l'esprit croiroit qu'il ne luy resisteroit que pour favoriser la passion qu'il avoit pour la princesse sa soeur et qu'ainsi cela l'obligeroit peut estre a les bannir tous deux de sa cour et a y retenir istrine c'est pourquoy dit alors la princesse de bithinie je trouve qu'il faut pour tascher de moyenner la liberte du prince mon frere et le repos d'atergatis que ce soit la princesse istrine qui s'oppose fortement au roy mon pere et que je tasche aussi d'obliger spitridate a ne s'y opposer pas tant afin d'apaiser le roy contre luy ha madame reprit atergatis il me semble que cette feinte seroit bien suspecte au roy c'est pourquoy je trouve qu'il vaudroit mieux que la princesse istrine et le prince spitridate resistassent a arsamone avec une esgalle fermete pour moy dit alors istrine je suis toute preste a m'opposer toute seule au dessein du roy mais je suis pourtant persuadee que si tout le monde s'y opposoit esgallement nostre party en seroit plus fort je ne scay ma soeur reprit intapherne s'il n'en seroit point plus foible car si arsamone est irrite contre la princesse contre spitridate contre atergatis contre vous et contre moy qui sera le mediateur pour apaiser un si grand different la raison d'intapherne ayant fait revenir les autres a son opinion ils resolurent donc premierement de tirer la chose en longueur autant qu'ils pourroient et que s'il arrivoit qu'arsamone ne changeast point de sentimens intapherne luy diroit que la princesse sa soeur 
 protestoit qu'elle mourroit plus tost que d'espouser un prince qui ne pouvoit estre son mary sans manquer de foy a une des plus vertueuses princesses du monde cette resolution estant prise intapherne ne songea qu'a mesnager avec beaucoup d'adresse l'esprit d'arsamone afin de gagner temps et de donner loisir a la tendresse paternelle a la raison de ce prince de surmonter cette opiniastre politique et ce desir de vangeance qui faisoit qu'il s'opposoit a l'amour de spitridate pour araminte et en effet durant quelque temps il vint a bout de son dessein car comme arsamone esperoit plustost le changement de spitridate de la beaute d'istrine que de toute autre chose il voulut estre quelques jours sans presser le prince son fils afin que les beaux yeux de cette princesse eussent le temps d'en faire un infidelle cependant comme la princesse de bithinie songeoit autant a donner quelque consolation au prince son frere qu'a sa propre satisfaction elle l'alloit voir tous les jours mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut qu'il falut que la princesse istrine y allast aussi parce qu'arsamone ne donna la permission de voir spitridate a la princesse sa fille qu'a condition qu'istrine seroit avec elle quand elle iroit le visiter si bien que par ce moyen intapherne et atergatis n'en furent pas plus heureux et cet ordre d'arsamone brouilla mesme si fort les choses en peu de jours que ces cinq personnes si sages si raisonnables et qui s'estimoient tant en furent 
 en quelque sorte de division en effet madame spitridate se pleignoit en secret de la princesse de bithinie de ce qu'elle sembloit avoir dessein de chasser araminte de son coeur en luy menant tousjours la princesse istrine car comme ces deux princesses ne luy parloient jamais sans tesmoins elles ne purent pas le desabuser de sorte que murmurant dans son coeur il accusoit intapherne d'estre peu genereux istrine d'estre peu glorieuse atergatis d'estre mauvais amant et la princesse sa soeur de n'estre pas assez dans ses sentimens et de n'aimer plus araminte pour atergatis il souffroit des maux incroyables puis qu'il est vray qu'il craignoit esgallement que spitridate ne devinst infidelle a araminte en voyant istrine et qu'istrine par le desir d'estre reine ne la devinst pour luy il n'estoit mesme pas trop satisfait d'intapherne croyant qu'il devoit obliger istrine a n'accompagner pas la princesse de bithinie lors qu'elle alloit a la prison de spitridate murmurant aussi fort contre luy de ce qu'il recevoit les visites d'une personne qu'on luy vouloit faire espouser et se pleignant encore estrangement de la princesse de bithinie qui sans considerer ny ses interests ny ceux de la princesse araminte a qui elle avoit promis tant d'amitie ne se resolvoit pas a estre du moins un jour sans voir spitridate mais toutes ces pleintes n'estoient rien en comparaison de celles qu'il faisoit en luy mesme contre istrine de ce qu'elle n'aprehendoit pas seulement de l'affliger en allant tous les 
 jours voir un prince qu'elle scavoit qu'arsamone pretendoit qu'elle espousast d'autre part la princesse de bithinie se pleignoit de ce qu'intapherne l'avoit pressee plus d'une fois de retrancher quelqu'une des visites qu'elle faisoit a spitridate en faveur d'atergaris et de ce qu'istrine elle mesme ne l'y accompagnoit qu'aveque peine elle murmuroit aussi de remarquer qu'atergatis se pleignoit d'elle mais elle sentoit bien plus aigrement je ne scay quelle froideur chagrine qu'elle remarquoit dans l'esprit de spitridate pour istrine elle n'estoit pas plus satisfaite que les autres car aimant autant le repos d'atergatis qu'elle faisoit elle eust ardamment souhaite que le prince son frere l'eust empeschee d'authorite absolue d'accompagner la princesse de bithinie a la prison de spitridate de sorte que ne le faisant pas elle en murmuroit contre luy et ne se pleignoit guere moins de ce que la princesse de bithinie exigeoit cette complaisance d'elle cependant quoy que cela fust ainsi elle ne laissoit pas d'estre en colere de remarquer qu'atergatis avoit l'esprit irrite de ce qu'elle voyoit trop spitridate et elle porta mesme son chagrin si avant qu'elle eut aussi quelque espece de colere de ce que cet illustre prisonnier conservoit quelque civilite pour elle d'ailleurs intapherne trouvoit qu'atergatis avoit tort scachant la passion qu'il avoit pour la princesse de bithinie de pretendre qu'il devoit opiniastrement luy resister il ne trouvoit pas aussi trop bon qu'istrine accompagnast 
 cette princesse avec tant de marques de repugnance quoy qu'il n'eust pas voulu qu'elle eust rompu avec atergatis mais il trouvoit bien plus mauvais que la princesse qu'il aimoit ne luy donnast nulle esperance d'estre heureux en une conjoncture ou il luy sembloit qu'elle luy eust pu permettre d'essayer de l'estre en descouvrant son dessein a arsamone ainsi ces cinq illustres personnes estant quelques jours a s'accuser en secret sans se pleindre ouvertement ils en vinrent insensiblement au point de ne scavoir que se dire quand elles estoient ensemble cependant arsamone apres avoir donne autant de temps qu'il croyoit en faloir a la beaute d'istrine pour chasser araminte du coeur du prince son fils recommenca de parler en prince qui vouloit estre obei et de declarer et a arbiane et a la princesse sa fille et a spitridate et a tous ceux a qui il en parloit qu'il n'estoit pas moins fortement resolu a faire tout ce qu'il pourroit pour obliger istrine a espouser spitridate qu'a empescher spitridate d'espouser araminte vous pouvez juger madame combien cette resolution d'arsamone affligea toutes les personnes interessees en la chose ce fut alors que la princesse de bithinie istrine intapherne et atergatis estans tous ensemble commencerent de se justifier en s'accusant chacun a leur tour et en rejettant leur malheur les uns sur les autres mais a peine ce venin cache qui s'estoit renferme dans leur coeur et qui leur avoit fait passer de si facheuses heures eut-il commence 
 de s'exhaller par des pleintes qu'ils en sentirent quelque soulagement d'abord ils se pleignirent en tumulte et en confusion mais peu a peu donnant quelque ordre a leurs sentimens ils se justifierent facilement et leur propre passion leur enseignant a excuser celle des autres ils firent la paix et n'accuserent plus qu'eux mesmes de cette division secrette qui avoit pense les mettre si mal ensemble de sorte que l'estime l'amour et l'amitie se retrouvant dans leur coeur sans estre accompagnees de colere de despit et de plusieurs autres sentimens meslez et tumultueux ils eurent la consolation de se plaindre de leurs malheurs sans se pleindre les uns des autres mais quoy que cette paix parust solidement establie atergatis dont l'amour estoit tres violente ne trouva point lieu d'esperer nul repos jusques a ce qu'il eust imagine les voyes de faire qu'il y eust de l'impossibilite au dessein d'arsamone cependant bien que toutes ces personnes eussent infiniment de l'esprit elles se trouverent fort embarrassees car disoit la princesse de bithinie quand il seroit possible qu'on pust trouver les voyes de faire finir la passion du prince mon frere je pense que je ne devrois pas y consentir en effet poursuivoit-elle quand je songe qu'il ne se serviroit de la liberte que pour estre exile qu'il luy en cousteroit peut estre la vie et que du moins je le perdrois pour long temps j'advoue que je n'ose tourner la teste de ce coste la c'est pourtant le seul remede reprit atergatis 
 qu'on peut trouver pour soulager cet illustre prince et pour forcer peutestre arsamone a se lasser de le persecuter car enfin madame quelle consolation avez vous de voir le prince spitridate charge de chaines et de le voir eternellement tourmente par le roy vostre pere quand il seroit vray repliqua-t'elle qu'il seroit plus avantageux au prince mon frere d'estre errant et fugitif que d'estre prisonnier il y a une puissante raison qui fait que je ne devrois pas encore songer a procurer sa liberte quand je le pourrois car puis que le roy pendant l'exil du prince mon frere avoit declare qu'il vouloit que je fusse reine je ne dois pas m'exposer a pouvoir estre soubconnee d'une injuste ambition ha madame s'escria istrine vostre generosite est trop scrupuleuse en effet adjousta-t'elle le moyen de penser que le prince spitridate pust vous soubconner de vouloir regner a son prejudice vous dis-je qui avez l'ame si grande si noble et si desinteressee et qui ne connoissez point d'autre ambition que celle de vous rendre digne d'estre plus estimee que personne ne l'a jamais este pendant qu'istrine parloit ainsi intapherne sans escouter presque ce qu'elle disoit examinoit en luy mesme si la liberte de spitridate luy seroit avantageuse ou non mais apres y avoir bien pense il trouva que tant qu'arsamone seroit en estat de vouloir desheriter spitridate il n'auroit rien a pretendre a istrine de sorte que jugeant alors des interests de ce prince par les siens il trouvoit 
 effectivement qu'il valoit mesme mieux pour luy qu'il fust tousjours prisonnier que de s'en retourner encore errer par le monde comme il avoit fait pendant son exil si bien qu'entrant dans les sentimens de la princesse de bithinie et istrine n'osant plus les contredire atergatis se trouva seul de son party ainsi il falut qu'il cedast en aparence cependant comme il estoit persuade que la violence d'arsamone iroit plus loin qu'ils ne pensoient et qu'il n'y avoit point d'autre remede ny pour spitridate ny pour luy que celuy qu'il avoit propose il fie dessein de ne laisser pas de chercher toutes les voyes possibles de delivrer ce prince afin de s'en pouvoir servir quand il le jugeroit a propos mais pendant que ces quatre personnes raisonnoient chacun a leur maniere spitridate n'ayant point de response d'araminte a qui il avoit escrit en eut une douleur extreme dans la pensee que son silence estoit cause par son infidellite car madame il ne scavoit pas que celuy qui avoit porte sa lettre a cette princesse et qui luy en devoit raporter la response avoit este arreste par les troupes de cresus et mene dans sardis comme nous le sceusmes apres la liberte de spitridate de sorte que ce malheureux prince sevoyant tous les jours force par sa passion a donner mille preuves de fidellite a une princesse qu'il croyoit infidelle il estoit quelquesfois dans un desespoir si grand qu'il souhaitoit de pouvoir hair araminte mais quoy qu'il pust faire il l'aima tousjours avec une constance 
 inesbranlable et certes il le tesmoigna bien quelques jours apres que la paix fut restablie entre intapherne atergatis istrine et la princesse de bithinie car arsamone estant en une colere estrange de la fermete avec laquelle il luy resistoit retourna le voir et luy dit des choses si dures et si menacantes que tout autre coeur que celuy de spitridate en auroit du moins este esmeu il demeura pourtant dans les termes qu'il s'estoit prescrits et sans se relascher ny peu ny point de la fidelite qu'il vouloit avoir pour araminte et du respect qu'il devoit au roy son pere il luy resista sans aigreur et sans se pleindre mais plus il fut patient et sage dans sa douleur plus arsamone fut violent et injuste dans sa colere de sorte que comme il fut prest de le quitter apres avoir tant parle inutilement scachez luy dit-il lasche que vous estes que puis que vous ne voulez pas paroistre fils de roy que je veux en effet que vous ne le soyez pas je vous declare donc que pour vous pouvoir priver du droit le succeder aux deux royaumes que je possede je veux renoncer a celuy que j'ay au royaume de bithinie et n'y en pretendre point d'autre que celuy des conquerans regarde moy donc poursuivit ce prince irrite comme un usurpateur et non pas comme un roy legitime mais comme un usurpateur qui peut disposer souverainement de ce qu'il a usurpe et qui ne le donnera pas a un homme qui s'en rend indigne par une foiblesse qui le couvrira 
 d'une honte eternelle s'il ne s'en repent dans un mois qui est le dernier terme que je luy donne pour choisir s'il veut estre roy ou esclave apres cela ce prince violent l'ayant quitte il demeura avec la liberte de se pleindre de son injustice mais madame pourquoy m'arrester plus longtemps a vous dire toutes les inquietudes d'un prince a qui les dieux en ont tant fait souffrir d'autres depuis cela il vaut donc mieux que je vous aprenne qu'atergatis aprehendant tousjours que spitridate se lassant de souffrir ne se resolust d'obeir a arsamone et qu'istrine ne se laissast enfin toucher a l'ambition d'estre reine de deux royaumes se resolut comme je l'ay desja dit a tenter toutes choses pour le delivrer comme il est fort liberal et plein d'esprit il avoit sans doute toutes les qualitez necessaires pour une semblable entreprise mais madame ce qui la fit reussir heureusement fut que durant qu'il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour suborner ceux des gardes de spitridate qui estoient a la porte de la tour afin qu'ils subornassent ceux qui estoient plus proches de sa personne ce genereux prisonnier faisoit aussi de son coste tout ce qu'il pouvoit pour gagner ceux qui estoient dans sa chambre afin qu'ils gagnassent les autres qu'on avoit mis a la porte de cette tour ainsi madame encore qu'atergatis et spitridate n'eussent aucune intelligence ensemble ils firent pourtant comme s'ils y en eussent eu de sorte que le hazard ayant fait qu'ils eussent persuade 
 en un mesme temps ceux qu'ils avoient entrepris de persuader il arriva que lors que les gardes du dedans de la tour proposerent a ceux de dehors de delivrer spitridate ceux de dehors avoient dessein de faire la mesme proposition a ceux de dedans si bien que trouvant une esgalle facilite a s'entre persuader la chose fut bien tost conclue et mesme bien tost executee car comme cette tour est au bord de la mer atergatis ayant donne ordre qu'il y eust une barque preste la nuit qu'il choisit pour delivrer cet illustre prisonnier il fut aise aux gardes subornez qui estoient beaucoup plus forts en nombre que ceux qui ne l'estoient pas de faire main basse sur eux de delivrer ce prince de le conduire a la barque qui l'attendoit et de s'embarquer aveque luy mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut que spitridate fut delivre sans qu'il sceust qui le delivroit jusques a ce qu'il fust sur le bord de la mer car alors le prince atergatis qui avoit voulu assurer l'execution de la chose par sa presence se fit connoistre a luy et pour achever la generosite toute entiere il luy donna un escuyer et l'assura comme il estoit vray qu'il trouveroit dans cette barque toutes les choses dont il pouvoit avoir besoin pour un long voyage apres quoy spitridate remerciant son liberateur avec toute la precipitation d'un homme qui craignoit de perdre le bien qu'il venoit d'aquerir et de ne pouvoir aller s'esclaircir si araminte estoit fidelle ou infidelle il se separa de luy et faisant ramer 
 avec diligence il fut ou je ne scaurois vous dire car nous n'avons point encore sceu ou il alla d'abord au partir d'heraclee nous avons bien sceu qu'il avoit este a atarme ou vous le pristes pour cyrus et qu'en suitte il vous avoit veu embarquer avec le roy de pont mais nous n'avons pu aprendre encore comment il avoit este d'heraclee a atarme cependant quoy qu'il aimast fort democlide qui estoit en mesme prison que luy il ne fut pourtant pas delivre car la chose fut faite avec tant de precipitation que les gardes de spitridate ne songerent point a aller a la chambre de democlide et spitridate luy mesme avoit sans doute l'esprit si remply d'araminte qu'il ne pensa qu'a ce qui le pouvoit aprocher d'elle mais madame ce qu'il y eut encore de remarquable a la liberte de spitridate fut que le prince atergatis n'en fut point du tout soubconne et s'il ne l'eust advoue de luy mesme a la princesse istrine et a intapherne nous ne le scaurions point de vous dire madame quel fut l'estonnement et la colere d'arsamone lors qu'il sceut la fuitte de spitridate ce seroit entreprendre une chose impossible pour arbiane elle en fut bien aise car elle commencoit de craindre la violence du roy pour la princesse de bithinie elle en eut de la joye et de la douleur prevoyant bien que cet exil seroit encore plus facheux que l'autre pour intapherne s'il s'en rejouit pour spitridate il s'en affligea pour luy mesme parce qu'il creut que la liberte de ce prince feroit obstacle 
 a son dessein et pour atergatis il en eut toute la joye qu'il en pouvoit esperer mais ce qui la luy rendit plus sensible fut qu'il connut avec certitude qu'istrine estoit bien aise de la fuitte de spitridate cependant comme la fierte d'arsamone ne luy permet jamais de se pleindre longtemps il affecta de tesmoigner qu'il se consoloit facilement de l'esloignement du prince son fils qu'il disoit hautement ne vouloir jamais reconnoistre pour son successeur ainsi il y eut en peu de jours un aussi grand calme a la cour que si cet accident ne fust point arrive car comme on craignoit fort arsamone on n'osoit ny se rejouir ny s'affliger ouvertement de la liberte ny de la fuitte de spitridate et tout ce que la reine put faire fut d'obtenir que democlide seroit delivre a condition qu'il s'esloigneroit d'heraclee mais apres avoir este quelques jours de cette sorte on sceut que le gouverneur d'un chasteau qui est scitue sur les frontieres de bithinie qui touchent la galatie avoit envoye un courier a arsamone pour luy donner quelque advis important et qu'arsamone avoit renvoye deux fois vers luy mais ce qui surprit un peu toute la cour fut qu'arsamone voulut que la reine les deux princesses intapherne et atergatis le suivissent sur la frontiere de bithinie de sorte que sans aller ny a chalcedoine ny a chrysopolys qui en sont les deux principales villes nous fusmes a un bourg qui n'est qu'a cinquante stades du chasteau dont le gouverneur avoit donne 
 cet advis que nous ne scavions pas alors et que nous sceusmes bien tost apres en effet madame il faut que vous scachiez que le roy d'assirie apres estre party de sardis pendant que l'illustre cyrus estoit alle pour mener spitridate a la princesse araminte et en estre party avec intention d'aller tascher de scavoir en quel lieu de la terre le roy de pont vous menoit eut un faux advis qui fut cause de sa prison car vous scaurez qu'on l'assura que le roy de pont dont le pere avoit regne assez souverainement en bithinie pour y avoir des creatures y avoit des amis qui avoient trame une grande conjuration contre arsamone qui devoit bien tost esclatter et qu'ainsi ce prince ayant este adverty de la chose apres vous avoir enlevee de sardis vous avoit conduite en bithinie chez le chef des conjurez dont la maison estoit tres forte et qu'il vous y avoit conduite avec intention d'y estre cache et de vous y cacher vous mesmes jusques a ce que les choses fussent disposees a le faire remonter au throne bien que cet advis qu'eut le roy d'assirie ne fust pas trop vray-semblable toutesfois comme il avoit quelque aparence de possibilite ce prince ne creut pas qu'il deust le negliger de sorte qu'il se resolut d'aller en bithinie pour tascher de s'en esclaircir mais comme je vous ay dit qu'arsamone faisoit faire une garde aussi exacte dans tous ses estats que si le roy qu'il avoit vaincu et chasse eust encore este a la teste d'une armee le roy d'assirie voulant passer un pont a la riviere 
 de sangar fut arreste par ceux qui le gardoient pour scavoir ou il alloit et d'ou il venoit mais comme il est d'un naturel imperieux au lieu de respondre a ce qu'on luy demandoit il se mit en colere si bien que comme ceux qui luy parloient luy respondirent insolemment il mit l'espee a la main et en blessa deux ou trois et comme il n'avoit qu'un escuyer qu'il se trouva qu'il y avoit vingt soldats en ce lieu-la et que le peuple d'un grand bourg qui est au bout de ce pont s'esmeut et l'environna il fut arreste apres en avoir encore blesse plusieurs en suitte de quoy il fut mene a ce chasteau dont je vous ay parle mais a peine celuy qui y commandoit l'eut-il regarde qu'il le reconnut pour l'avoir veu a l'armee sous le nom de philidaspe du temps que cyrus sous celuy d'artamene remportoit victoire sur victoire a la guerre qu'il faisoit alors contre les rois de pont et de phrigie de sorte que cet homme jugeant de l'importance de ce prisonnier le regardoit tres soigneusement et en advertit arsamone qui ne sceut pas plustost la chose qu'il partit d'heraclee pour aller ou je vous ay desja dit afin de penetrer mieux dans les desseins que le roy d'assirie pouvoit avoir eus en entrant en bithinie mais comme c'est un prince qui ne dit jamais ce qu'il pense s'il n'est necessaire qu'il le die il fit un grand secret de l'advis qu'il avoit receu si bien qu'encore que le bourg ou la cour estoit ne fust qu'a cinquante stades de ce chasteau nous ne scavions pourtant point 
 qui y estoit ny pourquoy nous estions la cependant comme arsamone devoit prendre interest a tous les mauvais traittemens que le roy d'assirie avoit faits autrefois a intapherne et a istrine il ne devoit pas avoir grande disposition a bi traitter ce prince mais comme il regle toutes ses actions par son interest seulement il n'a jamais d'amis avec qui il ne puisse rompre s'il croit qu'il luy fort avantageux de le faire ny point d'ennemis aussi avec qui il ne puisse se reconcilier par la mesme raison de sorte que voyant ce prince en sa puissance il chercha a quoy il pourroit luy estre propre il aprehenda donc que lors que cyrus vous auroit delivree le desir d'assujettir toute l'asie ne j'obligeast a luy faire la guerre et que la princesse araminte ne l'y portast car il ne scavoit pas encore alors que le prince phraarte leust enlevee arsamone considerant donc toutes ces choses jugea a propos de donner quelque autre employ a la valeur de l'invincible cyrus et de s'aquerir un allie brave et courageux comme estoit le roy d'assirie il fit donc dessein de luy proposer de se resoudre a espouser istrine et de luy faire offrir pour cela de faire faire un soulevement dans babilone par une intelligence qu'il y avoit et de se joindre a luy contre tous ses ennemis car comme il scavoit que gadate souhaitoit ardemment ce mariage et qu'il ne pensoit plus a celuy d'istrine avec spitridate depuis que ce prince estoit hors de prison il creut qu'il luy seroit aise de faire obeir cette princesse 
 de plus comme il avoit enfin descouvert qu'intapherne estoit amoureux de la princesse sa fille il fit aussi dessein de la luy donner a condition qu'il obligeroit istrine a espouser le roy d'assirie et a condition aussi qu'il declareroit solemnellement qu'il ne rendroit jamais a spitridate ny le royaume de pont ny le royaume de bithinie mais afin que la chose se fist mieux il envoya atergatis a chalcedoine sur le pretexte de quelque esmotion populaire qui y avoit este et qui estoit pourtant desja apaisee afin que sa presence ne fist point d'obstacle a son dessein atergatis ne fut donc pas plustost party qu'arsamone fut voir le roy d'assirie qu'il traitta avec la mesme civilite que s'il n'eust pas este renverse du throne mais madame je ne scay si je dois continuer mon recit et si vous trouverez bon que je vous parle si particulierement de l'amour d'un prince qui a cause tous les malheurs de vostre vie cependant les sentimens du roy d'assirie sont si meslez a la fin de l'histoire d'intapherne d'atergatis d'istrine et de la princesse de bithinie que je ne puis vous la dire sans vous parler autant de luy que de tous les autres puis que cela est inseparable repliqua mandane j'aime encore mieux ouir parler d'un prince que je n'aime pas que de ne scavoir point la suitte des avantures de quatre personnes que j'estime infiniment joint que comme vous le scavez adjousta-t'elle on peut mesme quelquesfois avoir la curiosite d'aprendre ce que font ses 
 ennemis aussi bien que ce que font ses amis c'est pourquoy orcame dites moy tout ce qui s'est passe en bithinie comme si je n'y avois aucun interest et que je n'eusse aucun sujet de hair le roy d'assirie la princesse mandane ayant parle de cette sorte orcame reprit son discours en ces termes arsamone estant donc avec le roy d'assirie et le traittant comme je l'ay desja dit avec toute la civilite possible le pleignit d'abord de son malheur et apres plusieurs choses obligeantes il luy dit qu'il ne tiendroit qu'a luy d'estre moins malheureux qu'il n'estoit en suitte de quoy il luy proposa de faire revolter babilone de luy donner une armee considerable et de s'attacher inseparablement a luy pour s'opposer aux conquestes de cyrus et pour luy aider a s'en vanger pourveu qu'il espousast istrine comme la reine nitocris l'avoit souhaite mais a peine arsamone eut-il acheve de parler que le roy d'assirie luy respondit fierement que des quatre choses qu'il luy proposoit il en acceptoit volontiers trois mais que pour la derniere il estoit bien esloigne d'en avoir la pensee car enfin luy dit il puis que je n'ay pu aimer istrine en un temps ou je n'aimois rien je ne l'aimeray pas aujourd'huy que j'aime la plus belle et la plus admirable personne de la terre c'est pourquoy adjousta ce prince violent ne vous obstinez pas a me proposer une chose que je n'accepteray point et laissez moy aller chercher le roy de pont qui a enleve 
 la princesse que j'adore afin qu'en la delivrant je puisse pour reconnoistre la liberte que vous m'aurez donnee vous deffaire d'un ennemy qui pourroit tousjours vous troubler dans les conquestes que vous avez faites sur luy comme cyrus le cherche avec cent mille hommes reprit arsamone il y a aparence qu'il le trouvera plustost que vous c'est pourquoy cela ne vous doit pas empescher d'escouter une proposition qui vous est avantageuse le roy d'assirie entendant parler arsamone en ces termes creut qu'il luy reprochoit sa deffaite et commenca de se mettre en colere de sorte que comme arsamone est aussi violent que luy il arriva que cette conversation qui avoit commence par des civilitez pensa finir par des injures le roy de bithinie creut pourtant qu'il viendroit a bout de son dessein et que le desir de la liberte porteroit a la fin le roy d'assirie a faire ce qu'il vouloit si bien que voulant porter intapherne a ce qu'il souhaitoit il le tira a part le soir mesme et apres luy avoir apris que le roy d'assirie estoit en sa puissance il commenca de luy proposer le mariage d'istrine aveque luy mais a peine arsamone eut-il acheve de prononcer ces paroles qu'intapherne s'emportant aveque violence quoy seigneur luy dit-il je consentirois que ma soeur espousast un prince qui m'a sensiblement outrage et qu'elle en abandonnast un autre qui est mon amy particulier ha non non cela n'est pas possible et je ne pense pas qu'istrine ait le coeur assez bas pour se 
 resoudre a une pareille chose quand mesme le roy d'assirie seroit encore en possession de son royaume n'allez pas si viste reprit froidement arsamone et pour vous faire voir que je scay un moyen de vous faire executer plus favorablement la proposition que le vous fais scachez que si vous portez istrine a ce que je veux et a ce que vous scavez bien que le prince vostre pere souhaite je consentiray que vous espousiez ma fille que je scay que vous ne haissez pas a condition toutesfois que vous me promettiez de ne rendre jamais ny le royaume de pont ny celuy de bithinie au lasche spitridate cette proposition surprit tellement intapherne qu'il fut quelque temps sans y pouvoir respondre mais comme il le voulut faire arsamone le quitta et luy dit qu'il voyoit tant d'agitation dans son esprit qu'il ne vouloit pas qu'il luy respondist en tumulte et qu'il luy conseilloit de ne le faire point qu'il n'eust bien consulte son amour et son ambition apres quoy il le quitta ou pour mieux dire il l'abandonna aux plus violentes inquietudes qu'il eust encore jamais senties car d'un coste il trouvoit une douceur infinie a penser qu'il n'y avoit pas d'impossibilite pour luy a posseder la princesse qu'il adoroit mais lors qu'il venoit a considerer que pour jouir d'un si grand bonheur il faudroit donner sa soeur a son ennemy trahir son amy et usurper les estats du frere de sa princesse en les acceptant son ame estoit a la gehenne de plus il jugeoit bien encore que la 
 princesse de bithinie ne le voudroit pas espouser a cette condition quand mesme il luy promettroit de ne vouloir point se prevaloir de la declaration qu'il faisoit car il luy avoit entendu dire des choses qui luy donnoient lieu de le penser ainsi de sorte que soit qu'il considerast la haine qu'il avoit pour le roy d'assirie l'amitie qu'il avoit pour atergatis l'aversion d'istrine pour le premier son inclination pour le second ou qu'il considerast encore ce qu'il devoit a spitridate et la haute generosite de la princesse de bithinie il voyoit qu'arsamone luy avoit offert un bien dont il ne pourroit jouir aux conditions qu'il le luy offroit quand mesme il les eust voulu accepter et par consequent sa douleur ne fut pas mediocre cependant il ne scavoit s'il ne devoit dire la chose qu'a la princesse de bithinie ou s'il la devoit dire aussi a istrine mais enfin estant alle a l'apartement de la premiere et les ayant trouvees toutes deux ensemble il ne put renfermer davantage dans son coeur un secret aussi facheux que celuy qu'il y avoit il vous est aise de comprendre madame quelle fut la surprise de ces princesses lors qu'elles aprirent que le roy d'assirie estoit prisonnier d'arsamone et de scavoir aussi la proposition que le roy de bithinie avoit faite a intapherne elle fut si grande qu'elles en rougirent toutes deux avec exces quoy que par des causes differentes mais comme istrine avoit des sentimens de haine dans le coeur extremement vifs pour le roy d'assirie et qu'elle y en 
 avoit aussi de fort tendres pour atergatis elle fut la premiere a parler bien que ce n'eust pas este a elle que le prince intapherne eust adresse la parole quoy s'escria-t'elle avec precipitation arsamone penseroit me pouvoir forcer a espouser le roy d'assirie ha madame adjousta istrine en regardant la princesse de bithinie pardonnez moy si je vous dis que je ne luy obeiray pas il est bien juste reprit cette genereuse princesse que je vous pardonne une faute que je suis resolue de commettre aussi bien que vous car enfin quelque estime que l'aye pour le prince intapherne et quoy que j'aye este capable de luy donner une place en mon coeur que personne n'y a jamais occupee je vous assure que je ne consentiray point qu'il oste deux royaumes au prince mon frere ny qu'il soit heureux en vous rendant malheureuse du moins madame reprit intapherne en soupirant faites moy l'honneur de me dire quelque chose pour me consoler de ce qu'on m'offre un bien que vous ne voulez pas que j'accepte que l'honneur mesme me defend d'accepter et que ma soeur ne souffriroit pas non plus que j'acceptasse puis qu'elle ne pourroit souffrir ny d'estre femme du roy d'assirie ny de ne l'estre point d'atergatis advouez moy du moins poursuivit-il que la seule generosite de vostre ame m'est contraire et que si elle estoit un peu moins grande vous consentiriez que je fusse heureux j'advoue dit elle en rougissant que je voudrois que vous le fussiez 
 mais si vous estiez capable de le vouloir estre par l'injuste voye qu'on vous propose au lieu de souhaiter vostre bonheur je pense que je desirerois que vous fussiez aussi infortune que selon mes sentimens vous meriteriez de l'estre mais enfin madame sans m'arrester a vous redire tout au long la conversation de ces trois illustres personnes il fut resolu qu'on escriroit a atergatis pour l'obliger de revenir et que cependant istrine se chargeroit de toute la resistance qu'il faloit faire a arsamone intapherne n'ayant pas la force d'aller irriter un prince qui luy avoit fait une proposition qui l'eust pu rendre heureux s'il n'y eust point mis de conditions injustes et mesme impossibles mais ce qui les inquiettoit le plus estoit qu'ils ne scavoient pas que le roy d'assirie avoit refuse arsamone au contraire ils avoient lieu de penser que cela n'estoit point et que le desir de la liberte l'avoit fait changer d'avis cependant le roy de bithinie qui n'estoit pas accoustume de ne faire point faire ce qu'il vouloit demanda le lendemain a intapherne s'il avoit songe a la proposition qu'il luy avoit faite de sorte que ce prince suivant ce qu'il avoit resolu de dire l'assura qu'elle avoit quelque chose de si glorieux pour luy qu'il croyoit qu'il pourroit estre mesme capable de faire des crimes plustost que de ne l'accepter pas mais qu'en mesme temps il estoit oblige de luy dire qu'il ne croyoit point du tout que la princesse istrine luy obeist s'il luy commandoit d'espouser son ennemy a 
 cela arsamone respondit qu'un prince qui avoit sceu soumettre deux royaumes scauroit bien se faire obeir par istrine de sorte que se croyant assure de ce coste la il employa tous ses soins a persuader le roy d'assirie il est vray qu'il les employa inutilement ce prince disant tousjours que vous regniez et regneriez toute sa vie seule dans son coeur qu'il n'avoit que faire de royaume qu'il n'avoit point besoin d'armee et qu'il ne voulait que la liberte adjoustant pourtant tousjours quelques paroles qui marquoient une aversion terrible et pour istrine et pour intapherne dont il parloit avec un mespris insuportable comme nous l'avons sceu depuis par un des gardes qui estoient dans sa chambre de plus arsamone ayant un jour fort presse intapherne pour ce qui regardoit la declaration qu'il vouloit qu'il fist de ne rendre jamais a spitridate les royaumes de pont et de bithinie il connut si clairement malgre toutes les responces adroites de ce prince que ce n'estoit pas son intention que la colere s'emparant de son esprit et trouvant le dessein qu'il avoit pris impossible il en forma un autre qu'il creut plus aise et par lequel il pensa se vanger mieux de la resistance de spitridate et empescher qu'araminte ny personne de sa maison eust aucune part a ses estats et voicy quelle fut sa resolution il fit donc dessein de ne parler plus d'istrine au roy d'assirie croyant que l'aversion qu'il avoit pour elle estoit principalement ce qui l'empeschoit d'accepter ce 
 qu'il luy offroit ne pouvant pas comprendre qu'estant aussi mal traitte de vous qu'il l'estoit il pust s'opiniastrer long temps a ne vouloir point jouir de la liberte aux conditions qu'il luy fit offrir par un homme de mes amis qui me le raconta apres cependant il faut que je vous die qu'arsamone voulut que la reine allast faire une visite a ce roy prisonnier qu'elle y menast la princesse sa fille et qu'elle n'y menast point istrine et en effet arbiane y fut et la princesse de bithinie aussi qui ne devinant pas le dessein d'arsamone fut bien aise de voir un prince dont on parloit tant par toute l'asie et dont les avantures estoient si extraordinaires comme vous estes fort equitable madame je m'assure que vous souffrirez sans colere que je vous dise qu'il receut ces princesses de bonne grace et qu'il leur dit d'abord beaucoup de choses ou il paroissoit beaucoup d'esprit beaucoup de generosite et beaucoup d'amour pour vous car il les pria instamment d'obliger le roy a luy donner la liberte afin d'aller tascher de vous faire recouvrer la vostre et pour les y obliger plus fortement il se mit a leur parler de vous avec des eloges admirables mais apres cela comme l'impetuosite de son humeur ne se peut cacher long-temps la reine ayant nomme intapherne sans y penser ce prince violent en parla avec colere aussi bien que de la princesse istrine et en dit des choses aussi injustes qu'outrageantes de sorte que ces deux princesses ne pouvant les endurer et ne voulant pas aussi quereller 
 un prince dont la prison leur sembloit assez injuste elles se retirerent en luy promettant de faire ce qu'elles pourroient aupres d'arsamone pour luy faire recouvrer la liberte 
 
 
 
 
mais des qu'elles furent hors de sa chambre le roy de bithinie luy envoya dire qu'il ne luy parleroit plus d'istrine mais qu'il envoyoit luy offrir la princesse sa fille et ses deux royaumes se soumettant encore a luy faire recouvrer babilone par une intelligence qu'il y avoit adjoustant qu'il l'assuroit que dans quinze jours il luy donneroit une puissante armee pour resister a cyrus s'il luy vouloit faire la guerre vous direz au roy vostre maistre repliqua ce prince a celuy qu'arsamone avoit envoye luy porter cette parole que si je pouvois cesser d'estre rival de cyrus je commencerois sans doute d'estre son amy car outre qu'il a toutes les qualitez necessaires pour estre digne de mon amitie je suis encore contraint d'advouer que je luy dois la vie plus d'une fois de sorte que si je n'estois plus son rival je n'aurois que faire d'armee pour m'opposer a luy ny pour l'attaquer mais assurez arsamone en mesme temps que quoy que la princesse sa fille soit extremement accomplie et que j'aye pour elle autant de disposition a l'estimer que j'ay tousjours eu d'aversion pour istrine je n'escoute pas plus favorablement cette seconde proposition que la premiere car enfin comme je ne puis jamais cesser d'estre amant de la princesse mandane je ne puis jamais estre mary de la princesse de bithinie mais 
 seigneur repliqua celuy qui luy parloit si vous pouviez raisonnablement esperer d'estre aime de la princesse que vous aimez je ne trouverois pas si estrange de vous voir refuser ce que vous refusez mais j'avoue que lors que je considere que vous avez perdu vostre estat que la princesse mandane ne vous aime point et que cependant vous refusez deux royaumes et une des belles princesses du monde pour une personne qui vous hait je suis dans un estonnement si grand que je ne puis l'exprimer quoy qu'il en sort reprit brusquement le roy d'assirie ce sont mes veritables sentimens et si l'on m'offroit l'empire de toute l'asie a condition de ne pretendre plus rien a la princesse mandane je le refuserois comme je refuse les royaumes de pont et de bithinie mais dieux s'escria-t'il qui vit jamais un destin esgal au mien arsamone veut me donner deux royaumes et une princesse qui vaut encore plus que ses estats et il ne veut pas me rendre la liberte qu'il m'a ostee en violant le droit des gens est il possible adjousta-t'il que je sois seul en tout l'univers a qui il puisse donner ses royaumes et la princesse sa fille je voy bien poursuivit ce prince violent qu'il me choisit plustost qu'un autre parce qu'il scait bien que si je les acceptois je ne les rendrois pas au roy de pont ny a personne de sa maison et qu'ainsi la haine qu'il a pour ses ennemis est la cause du choix qu'il fait de moy mais puis que son seul interest le porte a m'offrir ce qu'il m'offre il ne 
 trouvera pas mauvais que le mien me porte aussi a le refuser vous luy direz donc encore adjousta-t'il que si j'avois pu n'aimer plus la princesse mandane et me vaincre moy mesme je l'aurois chassee de mon coeur avant qu'on m'eust chasse de babilone et que je me serois surmonte devant que cyrus m'eust vaincu ou pour mieux dire encore que si j'avois eu a n'aimer plus cette princesse c'auroit este lors qu'elle m'en a prie cent fois les yeux couverts de larmes et non pas pour suivre les mouvemens de vangeance et de haine qui portent arsamone a me faire des propositions bizarres que je ne suis pas en termes d'accepter quoy qu'elles paroissent m'estre avantageuses dites luy donc que je puis estre son amy mais que je ne puis estre mary de la princesse sa fille et qu'ainsi il ne doit point s'obstiner inutilement a me persecuter pour une chose que je ne puis faire car enfin j'aime sans estre aime et je suis resolu d'aimer tousjours ainsi jusques a ce que la mort ou la fortune changent mon destin mais si apres cela arsamone s'opiniastre a me vouloir retenir prisonnier et a m'empescher d'aller delivrer la princesse mandane dittes luy encore que ce roy sans royaume qu'il tient en ses mains et qu'il croit si foible et si abandonne de toute sorte de protection est peut-estre assez puissant pour causer le renversement de sa nouvelle domination et pour luy faire perdre les deux royaumes qu'il luy offre puis qu'il a un rival assez genereux pour le delivrer quoy qu'il soit son plus 
 mortel ennemy apres cela le roy d'assirie fit signe de la main a celuy a qui il parloit qu'il n'avoit plus rien a dire et qu'il allast retrouver le roy son maistre mais il le fit avec la mesme fierte que s'il eust encore este sur le throne aussi celuy qui fut tesmoin de sa violence et de sa colere en fut-il si surpris qu'apres avoir raporte a arsamone comment le roy d'assirie avoit receu ce qu'il luy avoit dit il ne put renfermer dans son coeur un secret qui luy donnoit tant d'estonnement si bien que me l'ayant confie je fus estrangement estonne d'aprendre qu'arsamone avoit change de resolution cependant je creus qu'il falloit advertir les personnes interessees a ce bizarre dessein car je vous avoue madame que quelque ferme que fust la responce du roy d'assirie je creus pourtant qu'il pourroit changer d'avis c'est pourquoy je me resolus de faire scavoir l'estat des choses a ceux qui pouvoient y chercher quelque remede estant donc alle chez intapherne je trouvay qu'atergatis qui estoit revenu plustost qu'on ne pensoit estoit aveque luy mais si afflige de ce qu'on luy avoit dit qu'arsamone vouloit qu'istrine espousast le roy d'assirie qu'intapherne n'estoit pas peu empesche a le consoler aussi m'apella-t'il des qu'il me vit pour luy aider a remettre quelque tranquilite dans l'esprit d'atergatis helas seigneur luy respondis-je je ne suis que trop propre pour vostre repos a le consoler puis que je suis assure que des que je vous auray dit ce que je viens d'aprendre 
 le prince atergatis n'aura plus d'autre douleur que celle qu'il aura de la vostre car enfin seigneur ce n'est plus istrine qu'arsamone veut que le roy d'assirie espouse c'est la princesse de bithinie a peine eus-je dit ces paroles que ces deux princes firent chacun un grand cry pour marquer leur surprise mais dieux que le ton de leur voix fut different et qu'il y eut un son douloureux dans celle du prince intapherne enfin madame apres leur avoir dit ce que je scavois je vy sur le visage de ces deux amans ce que je ne vous scaurois representer en effet je vy en un instant le desespoir passer du coeur d'atergatis dans celuy d'intapherne je vy la fureur s'apaiser dans l'ame du premier et s'esmouvoir dans celle du second je vy la douleur s'effacer des yeux de l'un et paroistre dans les yeux de l'autre et je vy en ce mesme instant le consolateur devenir l'afflige et l'afflige devenir le consolateur je ne vous diray pourtant pas toutes les pleintes qu'ils firent ny comment atergatis employa toutes les paroles que son illustre amy avoit employees a consoler sa douleur afin de soulager la sienne car j'abuserois de vostre patience je ne vous diray pas non plus tout ce que dirent istrine et la princesse de bithinie lors qu'elles sceurent la chose puis que vous ayant fait connoistre aussi particulierement que j'ay fait leur vertu et l'innocente passion qu'elles avoient dans l'ame il vous est aise de penser qu'elles dirent tout ce qui ne pouvoit blesser ny l'une ny l'autre et tout ce qui 
 pouvoit exprimer leur douleur cependant ces facheuses advantures produisirent pourtant un bien a ces deux amans estant certain que cela obligea les princesses qu'ils aimoient a leur dire des choses plus tendres que si leur ame eust este plus tranquile n'y ayant sans doute rien de plus propre a porter une personne qui aime a ne cacher pas son affection que l'infortune et la douleur comme les choses estoient en cet estat on sceut que le roy de pont vous avoit menee a cumes et que cyrus l'alloit assieger de sorte que cette nouvelle ayant mis d'autres sentimens dans l'esprit d'arsamone qui estoit fort irrite contre le roy d'assirie de ce qu'il l'avoit refuse on fut estrangement surpris de scavoir qu'il vouloit qu'on s'en retournast a heraclee on le fut pourtant encore davantage de voir que sans en dire la raison il ordonna seulement a tous ceux a qui il avoit dit que le roy d'assirie estoit en sa puissance de se garder bien d'en parler apres quoy on partit ce prince ayant laisse autant de gens qu'il jugea a propos d'en laisser pour la garde de ce chasteau ou estoit ce roy prisonnier n'osant pas toutesfois y en laisser autant qu'il l'eust souhaite de peur de faire subconner ce qu'il ne vouloit pas qu'on sceust comme ce prince a l'esprit extremement cache nous ne penetrasmes point alors ce que nous avons sceu depuis car enfin madame ce fut en ce temp-la qu'arsamone pour se vanger du roy d'assirie et pour avoir le roy de pont en son pouvoir s'advisa 
 fa d'envoyer dire a l'illustre cyrus que s'il vouloit luy promettre de remettre ce malheureux prince en ses mains lors qu'il auroit pris cumes il remettroit le roy d'assirie en sa puissance mais comme vous le scavez madame l'illustre cyrus ayant receu une lettre de ce roy captif qui avoit trouve moyen de la luy faire tenir prit une resolution plus heroique et refusa arsamone cependant intapherne et atergaris n'estoient pas heureux car arsamone laissant arbiane et les princesses a heraclee les mena a cabira ou il fut si chagrin lors que par le retour de son envoye et par l'arrivee d'hidaspe il aprit la generosite de l'invincible cyrus qu'il y tomba malade il ne voulut pourtant pas que la reine y menast les princesses lors qu'elle l'y fut trouver au contraire il luy commanda qu'elle les laissast a heraclee car dans la fureur qu'il avoit dans l'ame il n'eust pu souffrir qu'intapherne ny atergaris eussent eu la consolation de voir les princesses qu'ils aimoient cependant sa maladie fut si longue qu'elle facilita la liberte du roy d'assirie car encore qu'on luy dist qu'hidaspe apres estre party de cabira estoit alle en galatie et en capadoce qu'il tiroit toutes les garnisons des places frontieres et qu'il en formoit un corps il ne creut point que cyrus luy eust commande d'entreprendre de delivrer son ennemy par la force et il pensa plustost que c'estoit une recreue pour son armee que de s'imaginer que ce prince eust tant d'envie de la liberte de 
 son rival de sorte que la politique participant a la foiblesse que son mal luy causoit s'endormit cette fois la s'il est permis de parler ainsi et donna le temps a hidaspe de surprendre le chasteau ou estoit le roy d'assirie et de delivrer ce prince il est vray que comme intapherne et atergaris craignoient toujours que la fantaisie ne reprist a arsamone de luy faire espouser ou istrine ou la princesse de bithinie ils n'aporterent pas grand foin a luy donner les advis necessaires pour sa seurete et ils en vinrent aux termes qu'encore qu'ils haissent horriblement le roy d'assirie ils souhaitoient pourtant sa liberte aussi en eurent-ils autant de joye qu'arsamone en eut de fureur lors que la nouvelle en vint a cabira de sorte que comme istrine ne put cacher la sienne ce prince violent la soubconna d'avoir donne des advis a hidaspe pour luy faire surprendre le chasteau ou il estoit et il le soubconna d'autant plustost qu'il sceut que le prince gadate luy avoit escrit une lettre qu'il n'avoit pas voulu monstrer parce que luy ordonnant de venir icy et intapherne ne pouvant se resoudre de s'esloigner si tost de la princesse de bithinie ne vouloit pas qu'arsamone la vist de peur qu'il ne l'obligeast d'obeir a gadate plustost qu'il ne le vouloit cependant quoy que ce prince fust innocent de ce dont le roy de bithinie l'accusoit il ne laissa pas de le traitter comme coupable sur de simples conjectures et de le bannir non seulement de sa cour mais de ses royaumes arbiane fit 
 pourtant ce qu'elle put pour l'apaiser mais ce fut inutilement ce prince ne donnant mesme autre terme a intapherne pour rentrer dans ses estats que lors qu'il luy ameneroit ou le roy de pont ou araminte ou spitridate vous pouvez juger madame quelle douleur fut celle de ce prince qui apres avoir rendu mille services a arsamone se voyoit traite avec tant d'ingratitude et tant d'injustice intapherne par un sentiment de gloire eust bien eu envie de demander qu'on luy permist d'emmener istrine mais luy semblant qu'il luy seroit avantageux qu'elle demeurast aupres de la princesse qu'il aimoit il rejetta cette pensee cependant il falut qu'il obeist non seulement parce qu'il n'estoit pas en pouvoir de n'obeir point mais encore parce que la princesse de bithinie le luy commanda il eut pourtant la satisfaction malgre arsamone de luy dire adieu car comme elle estoit a heraclee il y fut desguise au sortir de cabira et la vit en presence d'istrine d'atergatis qui l'y suivit et de moy je ne vous diray pourtant pas madame tout ce que se dirent des personnes qui avoient des sentimens si tendres dans le coeur mais je vous assureray que jamais l'amour et l'amitie n'ont fait trouver a qui que ce soit des expressions si touchantes ny si passionnees que celles dont ils se servirent pour se tesmoigner l'un a l'autre la douleur qu'ils avoient de se quitter et de se quitter encore sans scavoir quand ils se reverroient ce fut alors que la princesse de bithinie promit au 
 prince intapherne de n'estre jamais a personne si elle ne pouvoit estre a luy et ce fut alors aussi que le prince atergatis estant sur le point de perdre son protecteur aupres d'istrine l'obligea de contraindre cette belle princesse a l'assurer en sa presence qu'elle ne le chasseroit jamais de son coeur istrine et intapherne se firent a leur tour de nouvelles protestations d'amitie aussi bien qu'intapherne et atergatis de sorte qu'achevant de serrer tous les noeuds qui les attachoient les uns aux autres je pense pouvoir assurer qu'ils les rendirent indissolubles mais enfin madame il falut partir et je partis en effet avec le prince intapherne pour venir ou il y avoit si longtemps que gadate le desiroit mais ayant sceu que cumes estoit pris et que vous marchiez nous changeasmes nostre toute afin de vous couper chemin cependant comme les dieux disposent malgre nous de tous les evenemens le prince intapherne s'estant accoustume pendant ce voyage a vouloir souvent marcher assez loin de ceux qui l'accompagnoient afin de s'entretenir mieux de sa passion s'egara dans une forest sans estre suivy que d'un escuyer seulement car bien que j'eusse accoustume de luy tenir souvent compagnie dans cette espece de solitude qu'il s'estoit establie en voyageant je n'estois point alors aupres de luy m'estant arreste avec un des siens pour luy dire que j'aprehendois estrangement que nous ne trouvassions le roy d'assirie aupres de vous mais pendant que je 
 craignois qu'intapherne ne rencontrast ce prince les dieux qui sont accoustumez a n'accommoder pas leur volonte a celle des hommes et a se moquer bien souvent de la prudence humaine le conduisirent justement au bord de cette petite riviere ou le roy d'assirie s'estoit alle promener pendant que vous estiez au temple attendant aparamment en cet agreable lieu que l'heure ou vous deviez partir fust venue j'ay sceu depuis par l'escuyer qui avoit suivy intapherne et par intapherne luy mesme comment cette rencontre se fit c'est pourquoy comme j'ay sceu par martesie que vous ne le scavez pas et que vous avez envie de l'aprendre je vous en diray toutes les particularitez joint que ce ne seroit pas vous avoir dit exactement la vie d'intapherne si je vous en cachois une action si esclattante vous scaurez donc madame que ce prince marchant le long de cette petite riviere dont je vous ay parle alloit assez lentement esperant toujours que nous pourrions le rejoindre et qu'il ne seroit pas contraint d'arriver sans train et sans equipage au lieu ou on luy avoit dit en chemin que vous estiez mais comme l'amour qu'il avoit dans l'ame l'occupoit tousjours tant qu'il estoit seul il marchoit en resvant sans scavoir presques ce qu'il voyoit d'autre part le roy d'assirie qui ne paroissoit pas moins resveur que le prince intapherne quoy que suivant son impetuosite naturelle il allast d'un pas aussi precipite que s'il eust eu un grand voyage a faire estoit aussi le long de cette riviere 
 suivy d'un escuyer seulement si bien que le hazard ayant fait que le roy d'assirie vint vers intapherne comme intapherne alloit vers luy il arriva malheureusement que resvant tres profondement tous deux ils passerent si pres l'un de l'autre que leurs chevaux bondissant en mesme temps firent qu'ils penserent se choquer si bien que revenant tous deux de leur resverie et voulant retenir la bride a leurs chevaux ils s'entre-regarderent fierement cherchant chacun en son particulier a connoistre qui estoit celuy qui l'avoit pense pousser de sorte que se reconnoissant tous deux le roy d'assirie creut sans doute de son coste qu'intapherne avoit eu dessein de le choquer comme intapherne creut du sien que ce prince avoit eu intention de luy faire un nouvel outrage si bien que la colere s'emparant de leur esprit ils se regarderent d'abord comme des gens qui avoient grande disposition a se quereller intapherne ne laissa pourtant pas de le saluer mais ce fut avec tant de marques d'indignation sur le visage que ce respect qu'il rendit au roy d'assirie ne diminua rien de la fureur de ce prince au contraire il sembla qu'elle en prit encore de nouvelles forces car a peine intapherne l'eut-il salue que s'estant recule de deux pas seulement il prit la parole avec ce ton de voix fier et superbe que la colere luy donne et qui marque si bien la violence de son humeur a ce que je voy luy dit-il brusquement et en le regardant d'une maniere mesprisante vous estes aussi insolent icy 
 que vous estiez ambitieux a babilone et que vous avez este injuste en bithinie lors que vous avez eu l'audace de m'y faire arrester prisonnier par arsamone afin de me faire espouser une personne que je ne croy pas digne d'estre esclave de la princesse que j'adore ha seigneur s'escria intapherne ne m'outragez pas si cruellement et ne me forcez point a oublier malgre moy que je vous ay veu sur le throne de peur que si j'en perdois la memoire je ne fisse a la fin ce que j'aurois desja fait si un autre que vous m'avoit parle comme vous venez de me parler car enfin seigneur je n'ay point manque icy au respect que je vous dois je n'ay point eu a babilone d'ambition que je ne deusse avoir et bien loin de vouloir vous forcer en bithine a espouser ma soeur j'ay a vous aprendre qu'elle a plus resiste a arsamone que vous ne luy avez resiste n'estant pas assez lasche pour songer jamais a estre femme d'un prince qui l'a tant mesprisee et qui m'a si cruellement outrage c'est pourquoy je vous suplie encore une fois avec tout le respect que je dois au fils de la reine nitocris de ne me forcer point a le perdre de peur que m'imaginant que la fortune en vous renversant du throne m'auroit aproche de vous je ne creusse estre oblige a des choses que je me reprocherois apres toute ma vie si je les avois faites je ne scay pas repliqua fierement le roy d'assirie si tu te repentiras toute ta vie de ce que tu viens de me dire mais je scay bien que je ne me reprocheray jamais a moy mesme 
 d'avoir endure l'insolence d'un sujet qui me doit autant de respect dans les fers que si j'estois encore sur le throne a ces mots le roy d'assirie mettant l'espee a la main forca intapherne a l'y mettre aussi mais ce fut pourtant d'abord avec intention de se contenter de parer les coups du roy d'assirie et en effet ce genereux prince faisant un grand effort sur luy mesme pour vaincre son ressentiment se recula de quelques pas en parant tousjours et prenant encore une fois la parole au nom des dieux seigneur luy dit-il ne me pressez pas davantage car je sens que la patience m'abandonne souhaite seulement que ta valeur ne t'abandonne pas repliqua le roy d'assirie en le pressant encore plus vivement si tu veux te garantir de la mienne apres cela madame intapherne n'estant plus maistre de luy mesme ne combatit pas seulement pour deffendre sa vie mais encore pour se vanger et son escuyer m'a dit qu'il fit des choses si prodigieuses qu'on ne scauroit les concevoir a moins que de les avoir veues car enfin madame quand le roy d'assirie se seroit battu contre l'illustre cyrus et que vous eussiez deu estre le prix du combat ce prince violent n'eust pu se battre avec plus d'ardeur mais comme intapherne a toute la sincerite d'un homme veritablement brave il a dit a tous ceux a qui il a raconte son action que si le roy d'assirie se fust mesnage il auroit encore eu beaucoup plus de peine a le vaincre et sa modestie luy a mesme fait dire que si ce vaillant prince 
 ne se fust de luy mesme precipite dans ses armes en voulant finir son combat plus promptement il ne l'auroit pas vaincu en effet madame le roy d'assirie s'estant enferre luy mesme en voulant luy gagner la croupe son espee s'estant rompue et se trouvant fort blesse au bras droit sans que son ennemy le fust en nulle part son grand coeur fut contraint de ceder intapherne ne voulut pourtant pas abuser de sa victoire en insultant sur un malheureux tout injuste qu'il estoit au contraire il luy dit plusieurs choses genereuses et luy demanda ou il luy plaisoit qu'il le conduisist se mettant mesme en posture d'aider a le vouloir soustenir voyant qu'il ne pouvoit plus se tenir a cheval mais ce fier ennemy ne voulant que son escuyer pour luy aider a descendre deffendit a intapherne de s'aprocher de luy et luy ordonna de se retirer comme tu es tousjours mon sujet quoy que tu sois mon vainqueur luy dit ce prince violent je te commande de t'oster de ma presence ne m'estant pas possible de souffrir davantage celle d'un homme qui vient de detruire toutes mes esperances de renverser tous mes desseins et de reculer ma mort ou mon bonheur ces paroles ambigues ou intapherne ne comprit rien luy faisant croire que la douleur d'estre vaincu ostoit la liberte de l'esprit au roy d'assirie firent qu'il en eut plus de compassion et qu'il voulut s'obstiner a le secourir mais il s'en mit en une si grande colere qu'intapherne voyant de loin venir quelques soldats 
 qui pourroient aider a l'escuyer de ce prince a le porter fut contraint de se retirer cependant au lieu de continuer d'avancer vers le chasteau ou vous estiez il retourna quelque temps sur ses pas estant resolu de ne se presenter point a vous ny a cyrus ny au prince son pere que vous n'eussiez marche jugeant bien qu'en l'estat ou il avoit mis le roy d'assirie il ne pourroit vous suivre et en effet madame ce prince nous ayans rencontrez heureusement a quatre stades de l'endroit ou il s'estoit battu nous prismes la route que nous scavions que vous deviez tenir et nous fusmes vous attendre a la mesme maison ou vous estiez attendue et ou le prince intapherne eut l'honneur de vous estre presente le soir par l'illustre cyrus orcame ayant cesse de parler mandane le remercia de la peine qu'il avoit prise de luy aprendre ce qu'elle avoit eu envie de scavoir et pour luy tesmoigner qu'elle l'avoit escoute avec attention elle repassa les principaux evenemens qu'il luy avoit racontez mais comme les dernieres choses qu'orcame avoit fait dire au roy d'assirie avoient fait quelque impression dans l'esprit de mandane elle se mit a demander a doralise ce qu'elle croyoit qu'il eust voulu dire lors qu'apres avoir este vaincu par intapherne il avoit dit qu'il venoit de destruire toutes ses esperances de renverser tous ses desseins et de reculer sa mort ou son bonheur car enfin adjoustoit-elle il n'est pas aise de concevoir qu'en l'estat ou sont 
 les choses il pust raisonnablement rien esperer ny former aucun dessein qui luy pust estre avantageux ny craindre de mourir de la main d'un rival qui vient de le delivrer ny s'imaginer qu'il peust estre heureux par moy cependant il est a croire qu'il n'a pas dit toutes ces choses sans sujet je vous assure madame repliqua doralise que je suis persuadee que quand on est aussi brave aussi glorieux aussi violent et aussi amoureux qu'est le roy d'assirie et qu'on a este battu a deux stades de son rival et de sa maistresse on ne scait pas trop bien ce qu'on dit et qu'ainsi vous ne seriez pas aussi raisonnable que vous estes si vous faisiez quelque fondement sur les paroles de ce prince pendant que doralise parloit ainsi et que pherenice et orcame disoient qu'elle avoit raison martesie ne disoit rien car comme elle scavoit l'engagement de ce prince avec le roy d'assirie elle entendoit mieux ces paroles que les autres ne les entendoient toutesfois comme ce prince estoit demeure derriere et qu'il n'estoit pas en estat qu'il y eust rien a craindre elle ne tesmoigna pas les entendre et la princesse mesme tonbant dans le sens de doralise n'y fit plus aucune reflection et continua de repasser les avantures d'atergatis d'istrine et d'intapherne apres quoy le reste de la conversation ne fut plus que de choses agreable et divertissantes dont la pauvre berise fut le sujet car apres en avoir parle et avoir bien examine tout ce qu'orcame en avoit dit la princesse mandane conclut qu'il n'y avoit 
 point de cour au monde qui n'eust quelque berise et mesme quelquesfois plusieurs berises assurant qu'elle scavoit qu'il y en avoit a themiscire et a sinope doralise dit qu'en son particulier elle en connoissoit aussi a sardis pherenice la fit souvenir qu'il y en avoit plusieurs a suse et orcame protesta qu'il en connoissoit plus de douze a babilone en suitte de quoy la princesse se souvenant qu'elle avoit resolu de partir matin le lendemain congedia orcame et se retira gardant mesme cette fidellite a cyrus de ne vouloir pas r'apeller dans sa memoire ce qu'elle avoit apris du roy d'assirie si bien que destachant son esprit de toutes sortes d'objets elle s'endormit avec toute la quietude d'une personne qui ne croyoit plus avoir rien a craindre 
 
 
 
 
 
 
 pendant que la princesse mandane jouissoit d'un repos qui n'estoit pas mesme trouble par de facheux songes et que cette multitude de troupes qui la conduisoient se delassoit du travail du jour durant les tenebres de la nuit pendant dis-je que le sommeil qui est accoustume aussi bien que la mort d'esgaller les rois aux bergers et les heureux aux malheureux regnoit souverainement sur une partie de l'univers et qu'il soulageoit presques tous les miserables cyrus mazare et anaxaris sans se pouvoir laisser assujetir par une si douce tirannie employoient tous les momens de la nuit a penser a mandane ce n'est pas qu'en l'estat ou 
 estoient les choses cyrus n'y pust penser agreablement et qu'il n'y pensast en effet avec autant de plaisir que d'esperance mais outre que les plaisirs que la seule esperance donne sont tousjours accompagnez d'inquietude il y avoit encore je ne scay quoy dans son ame qui temperoit une partie de sa joye ce n'estoit pourtant pas que son grand coeur luy fist aprehender pour l'amour de luy le combat qu'il devoit faire avec le roy d'assirie avant que de posseder mandane au contraire la haine qu'il avoit pour ce prince luy faisoit trouver beaucoup de satisfaction a penser qu'il se verroit l'espee a la main contre luy et en estat de s'en pouvoir vanger pleinement mais c'estoit enfin qu'il estoit si peu accoustume d'estre heureux qu'il ne pouvoit croire qu'il fust a la fin de ses malheurs ainsi sans scavoir precisement ce qui faisoit obstacle a sa satisfaction il sentoit pourtant dans son coeur une resistance a la joye que raisonnablement il devoit avoir mais si l'illustre cyrus avoit une espece de chagrin dont il ne scavoit pas la cause il n'en estoit pas ainsi du prince mazare qui ayant tousjours a se combatre luy mesme se voyoit a tous les instans dans la crainte que sa vertu ne fust vaincue par son amour anaxaris estoit toutesfois plus malheureux que luy car il avoit une passion si violente qu'elle avoit absolument soumis la raison a son empire et l'on peut dire aveque verite que mandane ne regnoit pas plus souverainement sur le coeur d'anaxaris que la passion d'anaxaris regnoit 
 tiranniquement sur sa propre raison et sur sa propre vertu elle ne l'aveugloit pourtant pas jusques au point qu'il ne connust bien que mille raisons eussent voulu qu'il eust este amy de cyrus et qu'il n'eust pas este son rival mais apres tout quand il s'estoit dit a luy mesme qu'il ne luy estoit pas possible de cesser d'aimer mandane il se croyoit justifie et pensoit apres cela que tout ce que son amour luy inspiroit n'estoit plus un crime puis qu'il ne la pouvoit vaincre cependant quoy qu'il n'eust pas la peine de se combatre luy mesme il n'en estoit pas plus heureux car en abandonnant son ame a la passion qui le possedoit il connoissoit bien qu'il l'abandonnoit a tous les suplices imaginables veu l'estat ou estoient les choses mais il ne laissoit toutesfois pas d'aimer mandane et de la vouloir aimer ce qu'il y avoit encore de plus estrange c'est qu'il ne laissoit pas mesme d'esperer quoy que raisonnablement il ne le deust pas et quoy qu'il connust bien luy mesme que cette esperance estoit mal fondee il est vray que pour trouver quelque consolation a son mal il cherchoit soigneusement a faire un amy particulier ce n'est pas qu'apres y avoir bien pense il eust dessein de luy confier alors les secrets de son coeur car il en avoit de plus d'une espece qu'il ne jugeoit pas encore a propos de reveler a qui que ce soit mais il vouloit du moins avoir une personne a qui il les pust dire s'il en estoit besoin aussi fust-ce pour cela qu'il mesnagea aveque soin l'esprit d'andramite et comme 
 il n'y a rien de plus seur que de tenir les secrets des autres devant que de confier les siens il engagea insensiblement andramite a luy dire tout ce qu'il pensoit et lier une amitie si particuliere aveque luy que quand ils se fussent connus toute leur vie elle ne l'eust pas este davantage anaxaris agit mesme si adroitement qu'en remettant tousjours de jour en jour a aprendre a andramite quelle estoit sa vie et sa fortune il estoit maistre de ses secrets sans avoir hazarde les siens et sans qu'andramite soubconnast qu'il ne luy deust pas confier mais pendant que cyrus mazare et anaxaris avoient des sentimens si differens quoy qu'une mesme passion regnast dans leur coeur il y avoit une curiosite estrange dans l'esprit de mandane de martesie de chrysante et de feraulas de scavoir l'estat ou estoit le roy d'assirie la princesse mandane par un sentiment genereux n'osoit pourtant s'en informer mais pour martesie elle en demandoit des nouvelles a tout le monde d'autre part maza- et anaxaris s'en informoient aussi soigneusement principalement ce dernier de sorte que quand ce prince eust este l'amy particulier de ses rivaux le liberateur de mandane et le protecteur de martesie de chrysante et de feraulas ils n'eussent pu avoir plus d'envie de scavoir l'estat de ses blessures qu'ils en avoient mais quelque forte que fust leur curiosite ils n'en scavoient que ce qu'il plaisoit a cyrus qu'ils en sceussent parce que ce n'estoit directement qu'a luy 
 que ceux qu'il avoit laissez aupres du roy d'assirie en rendoient conte de sorte que cyrus disant tousjours qu'il estoit fort mal ils n'en sceurent alors autre chose cependant comme ce voyage estoit un voyage de victoire et de joye cyrus ne donna pas seulement ordre que mandane n'eust nulle incommodite mais il fit encore tout ce qu'il put pour faire qu'elle eust tous les plaisirs qu'on peut avoir en voyageant pour cet effet elle n'alloit en pas une ville qu'on ne luy fist entree si elle s'y reposoit un jour ce jour estoit employe a voir ce qu'il y avoit de plus remarquable en ce lieu-la on y assembloit les dames on y dancoit on y entendoit des musiques on y faisoit des festins on y adjugeoit des prix et l'on eust dit enfin que cyrus ne menoit mandane par tous les lieux de ses conquestes que pour les luy offrir et que pour la faire jouir de tous les fruits de ses victoires ainsi il sembloit que depuis cumes jusques a ecbatane ce deust estre un triomphe continuel en effet les peuples estoient si persuadez de la vertu de cyrus que ce n'estoit que des acclamations universelles par tous les lieux ou il passoit aussi aportoit-il un foin estrange a empescher que la marche de tant de troupes ne ruinast les pais qu'elles traversoient et l'on peut dire aveque verite que comme il ne passoit presques en auc lieu qu'il n'eust signale par sa valeur durant la guerre il ne passa presques aussi en aucun endroit pendant ce voyage ou il ne signalast quelqu'une de ces vertus qui le rendoient le 
 plus accomply prince du monde car en une ville il donnoit des marques d'humanite en soulageant les peuples en une autre il faisoit voir sa justice en punissant les soldats insolens en cent autres lieux il donnoit des marques esclatantes de sa liberalite selon les occasions qui s'en presentoient et en quelque endroit qu'il fust comme il estoit tousjours luy mesme il estoit tousjours incomparable mandane de son coste pendant cette marche donna diverses preuves de sa piete en restablissant des temples destruits ou en fondant de nouveaux selon les prieres que luy en faisoient les peuples et l'on peut assurer sans mensonge que cyrus et mandane n'eurent point a se reprocher durant ce voyage d'avoir passe un jour sans faire du bien a quel qu'un aussi le prince intapherne estoit il si charme de leur vertu que ne se contentant pas d'en estre le tesmoin il se faisoit raconter par tous ceux a qui il parloit tout ce qu'il n'en scavoit pas ainsi soit qu'il parlast au prince artamas au prince myrsile a mazare a anaxaris ou a tant d'autres avec qui il fit connoissance il parloit toujours de cyrus et de mandane ne pouvant se lasser d'aprendre les merveilles de leur vie il arriva pourtant une chose qui luy donna assez de sujet de parler de ce qui se passoit sans parler de ce qui s'estoit passe car cyrus ayant voulu que mandane fist une assez petite journee ce jour-la parce qu'elle ne l'eust pu faire 
 plus grande sans estre incommodement logee elle fut a un lieu ou il luy arriva une avanture qui luy donna de la compassion et qui fournit a intapherne une nouvelle matiere de s'entretenir de sa vertu cyrus ayant donc resolu que cette princesse iroit coucher a une petite ville qui se rencontroit sur sa route et qui n'estoit pas fort esloignee du lieu d'ou elle partoit cela fut cause qu'elle partit tard et qu'elle n'arriva guere de meilleure heure que si la journee qu'elle avoit faite eust este plus longue elle arriva pourtant assez tost pour remarquer comme une chose extraordinaire l'agreable et bizarre scituation de cette petite ville ou elle alloit coucher elle vit donc en s'en aprochant qu'elle estoit haute et basse entre des montagnes des vallees et des rochers de plus elle vit encore qu'il y avoit un antique et superbe chasteau qui s'eslevoit sur la pointe d'un de ces rochers qui regardoit vers une forest au coste opposite elle vit trois grandes et profondes vallees environnees de rochers dans lesquelles on descendoit par un sentier tournoyant pratique dans la roche et pour achever de rendre ce paisage plus beau et plus extraordinaire on voyoit au pied d'une montagne et au bord d'un torrent deux superbes tombeaux dont il y en avoit un basty a l'egiptienne et l'autre a la greque de sorte que le soleil se couchant ce soir la sans aucun nuage on peut presques dire qu'il donna a tout ce paisage une partie de l'or de ses rayons en donnant 
 effectivement un lustre dore a toute la campagne qui la faisoit paroistre plus belle aussi ce magnifique objet fit-il une si grande impression dans l'esprit de mandane que lors qu'elle fut a ce superbe chasteau ou elle fut loger elle ne parla d'autre chose s'informant mesme fort curieusement de qui estoient les tombeaux qu'elle avoit veus en passant et pourquoy il y en avoit un basty a l'egiptienne et l'autre d'architecture greque ce que vous demandez madame repliqua de maistre de ce chasteau nomme eucrate qui estoit un homme d'esprit fort avance en age et qui avoit fort voyage est sans doute digne de curiosite car enfin l'amour n'est pas moins la cause de ces tombeaux que la mort estant certain que si celuy qui les a fait bastir n'eust pas este amoureux ils n'orneroient pas le paisage qui environne ce chasteau la princesse mandane entendant parler ce vieillard de cette sorte eut encore plus de curiosite qu'auparavant si bien que le pressant de dire ce qu'il scavoit il aprit en peu de mots a cette princesse qu'un homme de qualite et de grand merite nomme menestee qui estoit de la race de ces premiers phocenses qui quitterent la phocide pour aller bastir phocee que le prince thrasibule avoit pris s'estant resolu de voyager apres avoir perdu sa femme qui luy avoit laisse un fils et une fille estoit alle en egypte ou il estoit devenu esperdument amoureux d'une fille d'aeliopolis qu'il avoit enlevee de son consentement qu'apres cela estant 
 repasse en asie il avoit en suitte passe a ce chasteau ou cette belle egiptienne estant morte quatre jours apres y estre arrivee il n'en avoit point voulu partir et luy avoit fait bastir ce magnifique tombeau qui estoit a l'usage de son pais de sorte poursuivit eucrate que comme menestee n'a jamais voulu abandonner celle qui avoit suivy sa fortune et quitte sa patrie pour l'amour de luy il a fait bastir son propre tombeau aupres du sien qui est devenu son habitation et son palais en attendant la mort qui doit finir ses peines et l'y enfermer pour tousjours quoy interrompit mandane celuy qui a fait bastir ces deux tombeaux vit encore et demeure dans celuy qui est basty a la grecque ouy madame repliqua-t'il mais il y vit d'une maniere si digne de compassion qu'on peut plustost dire qu'il acheve de mourir que de dire qu'il soit vivant car enfin il passe les journees entieres dans le tombeau de la personne qu'il a perdue et ne se retire dans le sien qu'aux heures ou le sommeil le force de faire treve avec sa douleur si bien que je pense pouvoir assurer que jamais la mort et l'amour estant mesme joints ensemble n'ont cause un si long desespoir que celuy de menestee cependant on diroit que les dieux prennent plaisir a ses souffrances et qu'ils veulent le laisser vivre pour rendre un tribut eternel de larmes et de soupirs a la personne qu'il a perdue y ayant desja plus de dix huit ans qu'il mene cette triste vie sans pouvoir achever de mourir je m'estonne dit alors 
 mandane qu'estant de la condition dont il est ceux qui luy sont proches ne l'ont force de changer cette funeste demeure je vous assure madame reprit eucrate que l'illustre peranius son fils qui seroit aujourd'huy prince de phocee apres la mort violente de celuy qui l'estoit si les armes de l'invincible cyrus n'avoient pas conquis son estat a fait tout ce qu'il a pu pour obliger menestee a changer de vie mais il ne l'a jamais pu persuader et tout ce qu'il a pu obtenir de luy a este de souffrir qu'il commandast a deux de ses esclaves de demeurer a l'habitation la plus proche de son tombeau afin de luy porter une fois le jour seulement les choses qui luy sont d'une absolue necessite au nom de peranius cyrus qui estoit present a ce que disoit eucrate chercha un moment dans sa memoire puis prenant la parole quoy luy dit-il celuy dont vous parlez seroit effectivement un neveu du prince de phocee que j'ay sceu par thrasybule estre un des hommes du monde le plus brave et le plus accomply ouy seigneur repliqua-t'il et c'est ce mesme peranius fils d'une soeur du prince de phocee qui plustost que de se resoudre a se soumettre voyant que le prince son oncle et alexidesme l'avoient abandonne persuada a tous les habitans de sa ville de quitter leur patrie de s'embarquer de le reconnoistre pour leur chef et d'aller tascher d'estre les vainqueurs des autres en portant la guerre en quelque part plustost que d'estre les esclaves de thrasybule 
 ou pour mieux dire les vostres puis que c'estoit avec vos armes que ce prince faisoit la guerre pour luy tesmoigner qu'il a eu tort de craindre que je fisse porter des fers trop pesans a un homme aussi brave que luy reprit cyrus je veux demain visiter le prince son pere afin qu'il puisse scavoir un jour en quelque lieu qu'il soit que celuy qui honnore mesme les tombeaux des hommes vertueux ne pourroit pas manquer de les honnorer eux mesmes quand la fortune les auroit fait ses esclaves comme cyrus eut dit cela et que ce vieillard entendit que mandane disoit aussi qu'elle vouloit aller voir le malheureux menestee il leur dit avec adresse qu'ils augmenteroient sa douleur par leur presence adjoustant mesme pour les empescher d'y aller que le chemin de ces tombeaux estoit tres-difficile a cause des rochers et du torrent aupres de qui ils estoient bastis mais voyant qu'il ne se rebutoient pas pour cette difficulte il se teut et se retira cependant comme la chambre ou coucha mandane donnoit justement du coste ou estoient ces deux tombeaux elle ne fut pas plustost levee que ce magnifique objet la faisant souvenir du dessein qu'elle avoit eu renouvella sa curiosite si bien qu'envoyant demander a cyrus s'il n'avoit point oublie ce qu'il avoit resolu le soir ce prince vint luy dire que bien loin d'en avoir perdu la memoire il avoit desja envoye voir si l'abord de ces tombeaux estoit si difficile et qu'on luy avoit raporte an contraire que le 
 chemin en estoit si aise qu'elle pouvoit y aller mesme en chariot de sorte que sans differer davantage elle se mit en chemin mais comme cyrus respectoit l'amour par tout ou il la trouvoit excepte dans le coeur de ses rivaux il eut cette consideration pour menestee de ne vouloir pas l'accabler par une multitude de monde qui eust augmente son chagrin il ne permit donc qu'a mazare qui se trouva alors aupres de luy au prince intapherne et a aglatidas de l'accompagner et pour mandane elle ne mena que doralise martesie anaxaris et une partie de ses gardes cette petite troupe estant conduite par eucrate quoy qu'il n'eust pas eu envie de la conduire en ce lieu la le soir auparavant arriva aupres de ces tombeaux dont il y en avoit un beaucoup plus superbe que l'autre celuy qui estoit basty a la greque estoit d'une simeterie admirable mais il avoit bien moins d'ornemens que celuy qui estoit basty a l'egiptienne dont l'architecture estoit aussi fort reguliere en effet quoy que la pyramide qui formoit ce tombeau ne fust que d'une mediocre grandeur elle estoit presques comparable par sa beaute a celles qui estoient aupres de memphis sa forme estoit triangulaire et elle estoit si admirablement faite que les yeux les plus clairs-voyans ne pouvoient apercevoir la jointure des pierres dont elle estoit bastie mille feuillages entrelassez formoient des ovales en basse taille ou l'on voyoit des inscriptions en carracteres hieroglifiques qui ornoient les trois 
 de la pyramide et qui faisoient connoistre a ceux qui la regardoient et qui pouvoient les entendre quelle avoit este la beaute de la personne pour qui elle estoit eslevee et quelle estoit l'amour de celuy qui l'avoit fait eslever sur le haut de cette pyramide estoit une figure de cet admirable cuivre de corinthe qui n'estoit desja guere moins celebre en ce temps-la qu'il le fut depuis apres l'embrasement de cette superbe ville de sorte que comme cette statue representoit la renommee et qu'elle tournoit sur un pivot selon que les vents tournoient on eust dit qu'elle n'estoit posee sur cette pyramide avec sa trompette a la bouche que pour annoncer a tout l'univers la mort de cette belle personne qui estoit dans ce tombeau cette trompette estant mesme faite avec un tel artifice que lors que le vent estoit un peu fort il en sortoit un son gemissant et pleintif qui avoit quelque chose de lugubre cette renommee avoit les aisles desployees comme si elle eust voulu commencer de voler et le bas de sa robe sembloit estre agite par le vent si bien qu'ayant une partie des jambes descouvertes cela donnoit bonne grace a cette figure et la destachoit davantage de la pointe de la pyramide dont la base magnifique servoit de tombeau a la belle personne que cet illustre solitaire regrettoit tant pour celuy de menestee il estoit en dome la voute en estoit soustenue par douze colomnes entre lesquelles on voyoit sur la frise au dessous de la corniche ces paroles gravees en caracteres grecs
 
 
 
 l'amour et la mort m'ont basty 
 
 
comme cyrus et mandane arriverent aupres de ces tombeaux ils virent menestee qu'eucrate avoit adverty des le soir qui venoit au devant d'eux mais avec un air si triste et si languissant qu'il estoit aise de voir que le temps ne l'avoit point console de la perte qu'il avoit faite il ne laissoit pourtant pas d'avoir la mine haute et noble ses habillemens estoient simples mais propres et ce triste solitaire sembloit plus tost alors un philosophe melancolique qu'un amant desespere des qu'il fut asses pres de cyrus qui aidoit a marcher a mandane pour en pouvoir estre entendu je rends graces aux dieux luy dit il de ce que la beaute de l'admirable princesse que je voy a apris au vainqueur de l'asie a respecter les tombeaux de ceux que l'amour avoit mis sous son empire et de ce qu'au lieu de craindre les ravages d'une armee victorieuse je me trouve dans la necessite de remercier le victorieux de l'honneur qu'il me veut faire en honnorant de sa presence les cendres d'une illustre morte ce n'est pas seulement repliqua cyrus pour honnorer une illustre morte que la princesse a voulu venir icy mais pour honnorer aussi un illustre vivant que je voudrois bien pouvoir retirer du tombeau qu'il habite en mon particulier adjousta mandane j'aurois une extreme joye de pouvoir aporter quelque moderation 
 a une aussi violente et aussi longue douleur que la vostre comme vous n'en pouvez jamais connoistre la cause repliqua menestee je ne m'estonne pas madame que vous ne croiyez point mon mal incurable cependant je ne laisse pas d'estre sensiblement oblige a cette generosite bienfaisante qui vous fait souhaiter que je fusse capable de consolation apres cela menestee qui craignoit que le soleil n'incommodast la princesse mandane luy ouvrit un superbe portique qui estoit pratique dans la base de la pyramide qui de chaque face en avoit un esgallement magnifique quoy qu'il n'y en eust qu'un qui s'ouvrist mais a peine mandane et cyrus furent-ils entrez dans ce tombeau qu'ils furent contraints de dire qu'il faloit que l'amour de celuy qui l'avoit basty fust bien forte pour l'avoir oblige a faire une telle sepulture en effet ce tombeau estoit si magnifiquement orne que les lieux destinez aux plus belles festes ne le sont pas davantage on voyoit au milieu un cercueil de bois incorruptible couvert de lames d'or d'un travail inestimable et pour marquer que celle dont le corps y reposoit avoit este l'astre de la beaute dans heliopolis on voyoit au dessus de ce cercueil un soleil couchant represente avec des pierreries dont les couleurs vives et rougeastres le faisoient presques voir tel qu'il est lors qu'il est prest de se plonger dans les flots et de derober sa lumiere a la moitie du monde pour en aller illuminer l'autre a l'entour de ce mesme 
 cercueil on voyoit douze jeunes amours merveilleusement representez qui d'une main sembloient essuyer leurs larmes et qui de l'autre tenoient sur leurs testes de magnifiques cassolettes dont s'exhalloient des parfums qui ressembloient plus a cette douce exhalaison qui sort d'un jardin plein de jasmin et d'orangers qu'a ceux que l'art compose si imparfaitement en comparaison de ceux que la nature fait toute seule de plus cent lampes de cristal estant pendues au haut de la voute avec ordre et proportion faisoient voir agreablement entre les pilastres qui soustenoient cette voute douze superbes niches dans lesquelles on voyoit douze figures de femmes qui sembloient pleindre et pleurer la perte de celle pour qui ce tombeau estoit esleve et qui par les differens airs de leurs visages et par les diverses choses qu'elles tenoient representoient une partie des vertus de celle qu'elles sembloient regretter le sculpteur ayant donne a chacune de ces figures une marque si connoissable de la vertu qu'elle representoit que les moins esclairez les pouvoient connoistre mandane ne pouvant donc assez admirer un si beau travail advouoit qu'il faloit qu'il y eust quelque chose de grand dans le coeur d'un amant aussi fidelle et aussi magnifique que menestee mais pour cyrus apres avoir admire tout ce qui estoit digne d'admiration en ce lieu-la il s'attacha fortement a considerer cet amant afflige qui des qu'il fut dans 
 ce tombeau fut si absolument possede de sa douleur que sans regarder presques ny cyrus ny mandane ny ceux qui les accompagnoient il se mit a regarder fixement ce cercueil soupirant de temps en temps avec une amertume de coeur inconcevable il arriva mesme que la beaute de mandane renouvellant dans son esprit l'image de celle qu'il avoit perdue renouvella aussi sa melancolie de sorte que cyrus admirant encore plus la douleur de menestee que le tombeau qu'il avoit fait bastir le regardoit attentivement joint que dans la violente passion qu'il avoit pour mandane il comprenoit si parfaitement quelle doit estre l'affliction de perdre ce que l'on aime qu'il s'en faloit peu qu'il ne louast le desespoir de menestee au lieu de le blasmer comme eussent fait ceux qui n'auroient pas eu l'ame possedee d'une ardente passion mais pendant que menestee soupiroit et que cyrus le regardoit soupirer mandane s'estant aprochee de ce cercueil pour lire quelques inscriptions qui estoient sur les lames d'or qui le couvroient voyant qu'elles estoient en carrecteres egyptiens apella cyrus pour les luy expliquer de sorte que ce prince s'en estant aproche se mit en effet a luy dire ce que l'amour de menestee luy avoit fait graver sur ces lames d'or mais comme il voulut aller d'un bout de ce cerveil a l'autre il vit de magnifiques tablettes au dessus desquelles il vit escrit en gros carrecteres et en langue capadocienne 
 a la princesse mandane cyrus n'eut pas plustost veu ces tablettes qu'il en changea de couleur car a peine eut-il jette les yeux sur ce carractere qu'il luy sembla qu'il le connoissoit pour estre du roy de pont si bien que dans le tumulte qui s'esleva dans son esprit il auroit assurement pris ces tablettes pour les cacher a mandane si cette princesse voyant dans ses yeux l'agitation de son ame n'eust veu presques en mesme temps ce qui la causoit de sorte que ce prince s'apercevant par un incarnat qui parut sur le visage de mandane qu'elle voyoit ce qu'il avoit veu il prit respectueusement ces tablettes et les luy presentant comme c'est a vous madame luy dit-il a qui ces tablettes s'adressent c'est aussi a vous a voir ce qu'on veut que vous scachiez mais pendant que vous le verrez vous me permettrez s'il vous plaist de demander a menestee en quel lieu est presentement celuy qui a escrit ce que je vous presente la princesse mandane n'estant pas moins estonnee que cyrus le pria de vouloir lire aussi bien qu'elle ce qu'il y avoit dans ces tablettes si bien que les ouvrant ils se mirent a lire sans que menestee y prist garde il est vray que ce ne fut pas seulement son chagrin qui l'empescha de le remarquer car come doralise ne pouvoit croire qu'il pust y avoir une si longue douleur et une si longue solitude sans quelque esgarement 
 d'esprit elle s'estoit mise a luy parler et avoit engage dans cette conversation et le prince intapherne et aglatidas et eucrate et martesie car pour mazare ce tombeau rapellant en sa memoire la triste vie qu'il avoit menee dans sa grote lors qu'il croyoit que mandane fust morte il estoit assez occupe a s'entretenir luy mesme sans entretenir les autres et pour anaxaris il ne l'estoit guere moins que mazare de sorte que mandane et cyrus lisant ce que le roy de pont avoit escrit dans ces tablettes ils y trouverent ces paroles
 
 
 c'est trop madame c'est trop que de me poursuivre jusques dans le tombeau d'une illustre morte et de me chasser d'un azile que toutes les loix divines et humaines veulent qui soit inviolable mais puis que vous le voulez ainsi il le faut vouloir si j'avois pu esperer de vous y voir sans cet heureux rival qui vous accompagne je vous y aurois attendue afin d'avoir la gloire d'expirer de douleur et d'amour en vous voyant partir mais comme c'est bien assez que vous triomphiez de mon coeur sans qu'il triomphe de moy je m'esloigne de vous pour m'esloigner de luy ne m'estant pas possible de faire autrement quoy que je luy doive la vie et la liberte je le conjure toutesfois s'il est permis de faire une priere a son rival et si je le puis faire sans perdre le respect que je vous dois de ne s'opposer point a quelque leger sentiment de pitie si vous en estes capable en considerant qu'apres avoir perdu deux royaumes pour l'amour de vous seulement vous 
 
 me chassez encore d'un tombeau que j'avois dessein de partager avec le plus fidelle amant du monde de grace madame obligez mon rival a ne me faire ny suivre ny chercher et pour l'y porter plus facilement faites le souvenir que si je n'avois pas eu le bon-heur de vous sauver des flots irritez qui estoient prests de faire perir la plus belle princesse du monde je n'aurois pas aujourd'huy la gloire d'en estre regarde favorablement mais helas je m'egare dans ma douleur car apres les traittemens rigoureux que vous m'avez faits je pense que je ferois mieux d'escrire a mon rival pour obtenir une grace de vous que de vous escrire pour obtenir quelque chose de luy quoy qu'il en soit madame si vous me faites chercher pour m'attacher au char de mon ennemy vous le ferez inutilement puis que qui est encore maistre de son espee est encore maistre de sa vie et de sa liberte je ne demande donc plus rien madame si ce n'est de croire que si je vy encore ce n'est pas avec intention ny de me consoler ny de cesser de vous aimer car je proteste que tant que je vivray je seray en droit de soustenir avec justice a tous mes rivaux qu'il n'y en a point qui vous aime si ardemment ny si respectueusement que moy toute rigoureuse et toute inexorable que vous m'estes 
 
 
 le roy de pont 
 
 
apres la lecture de cette lettre qui estoit assez touchante pour meriter d'estre leue sans colere cyrus n'osant presques regarder mandane de peur de voir de la compassion dans ses yeux pour les malheurs de son rival prit la parole le 
 premier pour m'espargner la douleur madame luy dit-il de voir que vous me demandiez une grace pour un tel rival que le roy de pont je veux prevenir vos prieres et vous dire qu'en l'estat ou sont les choses je consens volontiers qu'un roy qui a eu le malheur de perdre deux royaumes et de vous perdre vous mesme n'ait pas encore celuy de tomber sous la puissance de son ennemy et d'un ennemy encore a qui il croit avoir quelque obligation mais apres cela madame je vous demande du moins la permission de demander a menestee combien ce prince a este icy quand je ne vous le permettois pas pour l'amour de vous reprit mandane je vous en prierois pour l'amour de moy estant certain que cette advanture me donne de la curiosite et mesme de l'inquiettude car enfin quand je songe que ce fut aupres du tombeau d'abradate que vous rencontrastes le roy d'assirie et que je considere qu'il s'en est peu falu que nous n'ayons trouve le roy de pont dans celuy de cette belle egiptienne il s'en faut peu aussi que je ne croye que je trouveray des persecuteurs dans ecbatane quand vous m'y aurez conduite pourveu qu'ils ne soient pas plus en pouvoir de vous nuire que le roy de pont repliqua cyrus il sera aise de vous garantir de leur violence apres cela mandane s'aprocha de menestee qui soustenoit avec autant d'ardeur a doralise qu'il y avoit de la foiblesse a se consoler qu'elle luy soustenoit qu'il y en avoit a ne se consoler pas mais la presence 
 de mandane ayant fait cesser leur dispute elle se mit a luy monstrer les tablettes que cyrus avoit trouvees sur ce cercueil et a luy demander ou estoit celuy qui avoit escrit ce qui estoit dedans et s'il le connoissoit bien menestee surpris de voir ces tablettes qu'il n'avoit point sceu qui fussent sur ce cercueil fut un instant a revenir de l'estonnement qu'il en avoit mais apres s'estre determine a respondre je vous assure madame repliqua-t'il que je ne connois celuy qui a laisse ces tablettes dans ce tombeau que pour un des hommes du monde qui a le plus de douleur et le plus d'esprit et qui paroist mesme avoir le plus de vertu mais apres cela madame ne m'en demandez pas davantage car je ne scay ny sa condition ny la cause de sa melancolie ny ou il est presentement joint que quand je le scaurois je pense qu'apres vous avoir dit qu'il m'auroit fait promettre de ne le descouvrir pas vous auriez bien la generosite de ne m'en presser pas davantage cyrus connoissant alors par ce que disoit menestee qu'il aprehendoit qu'on eust dessein de faire quelque violence a celuy a qui il avoit donne-retraite se mit a luy dire d'une maniere a devoir estre creu qu'il luy engageoit sa parole que quand mesme celuy qu'il disoit ne connoistre point seroit dans le tombeau qu'il n'avoit pas encore veu il ne luy seroit fait aucun outrage de sorte qu'eucrate entendant ce que cyrus disoit s'aprocha et sans attendre que menestee respondist seigneur luy dit-il comme c'est moy qui 
 ay fait connoistre cet illustre inconnu a menestee il me semble que c'est aussi a moy a vous dire ce que j'en scay qui ne vous esclaircira pourtant guere davantage que ce qu'il vous en a desja dit car enfin seigneur tout ce que je vous puis dire de celuy dont je ne scay point le nom est qu'il y a huit jours que suivant le droit d'hospitalite qui est fort soigneusement garde en ce pais il vint au chasteau qui a l'honneur de vous loger presentement pour me demander retraite parce qu'ayant este fort malade et l'estant mesme encore il ne se sentoit pas en estat de continuer son voyage il n'avoit aveque luy qu'un seul homme qui sembloit plus tost un simple soldat qu'un escuyer et il me parut si triste que je luy accorday aveque joye ce qu'il me demandoit rendant graces aux dieux de m'avoir mis en pouvoir d'assister un homme aussi bien fait que celuy-la et qui me paroissoit aussi afflige de sorte que le logeant le plus commodement que je pus et ayant veu des fenestres de ce chasteau ces deux tombeaux qui paroissent de si loin quoy qu'ils ne soient pas en un lieu fort esleve il me demanda de qui ils estoient et je pense que c'est la seule chose pour qui je luy aye veu avoir quelque curiosite aussi crois-je que c'estoit seulement parce qu'un obier si funeste avoit quelque raport a la melancolie qu'il paroissoit avoir dans l'ame si bien que luy ayant apris la retraite de menestee et la vie solitaire qu'il menoit il en fut si touche que quoy qu'il ne pust presques se soustenir tant il estoit 
 foible il voulut que je l'amenasse icy et je le l'y amenay en effet mais depuis cela il y est venu tous les jours car bien que menestee eust accoustume de fuir toutes sortes de conversations la melancolie de cet estranger le luy rendit plus suportable qu'un autre joint qu'il entra si fort dans ses sentimens que menestee souhaita mesme qu'il le visitast tous les jours tant qu'il fut chez moy et en effet la chose s'est faite ainsi mais lors que la nouvelle vint hier que j'aurois l'honneur de vous recevoir dans ma maison il en parut fort esmeu et se prepara a partir a l'heure mesme quoy qu'il ne fust pas trop en estat de cela cependant je croy que l'agitation qu'il eut d'aprendre que vous deviez venir icy fut la veritable cause qui fit que deux blessures qu'il disoit avoir receues a la guerre et qu'il croyoit estre entierement consolidees se r'ouvrirent si bien que ne luy estant pas possible alors de s'engager a faire un long chemin a cause du sang qu'il perdoit et ne voulant pas aussi demeurer en un lieu ou vous deviez bien tost arriver je m'advisay de luy proposer de se venir cacher dans ces tombeaux ne prevoyant pas que vous auriez la curiosite de les voir et en effet il y vint des qu'on l'eut pense et il y a este jusques a ce qu'ayant sceu hier au soir que vous aviez resolu d'y venir j'en envoyay advertir menestee qui vous pourra dire mieux que moy comment il receut cette nouvelle c'est donc a vous dit alors cyrus a menestee a nous aprendre ce qui nous reste a scavoir 
 et a nous dire encore quelle cause donnoit celuy dont nous parlons a la crainte qu'il tesmoignoit avoir que je ne le trouvasse icy seigneur reprit menestee il dit a eucrate aussi bien qu'a moy que s'estant trouve engage dans le parti qui vous estoit oppose il ne vouloit pas s'exposer a devenir vostre esclave mais il nous le dit avec tant de desespoir sur le visage que je suis assure qu'estant aussi genereux que vous estes vous ne l'auriez pas enchaisne si vous l'aviez veu en l'estat ou je le vy quand mesme il auroit este vostre plus mortel ennemy des qu'il sceut que la princesse mandane viendroit icy et que vous y viendriez avec elle il me dit qu'il faloit donc qu'il partist aussi tost que la lune qui esclairoit alors seroit couchee afin de pouvoir s'esloigner sans estre veu de sorte que feignant a mon advis de vouloir se reposer deux heures afin d'avoir le temps d'escrire ce qui est dans ces tablettes il me demanda pour grace de pouvoir passer ce temps-la dans ce tombeau luy semblant me disoit-il qu'il estoit plus seur que l'autre et en effet luy ayant fait porter quelques quarreaux par celuy qui le servoit pour se pouvoir reposer plus commodement je l'y laissay jusques a l'heure qu'il m'avoit dit qu'il vouloit partir si bien que luy ayant apris que la lune estoit couchee il se disposa a partir au mesme instant sans me dire rien des tablettes qu'il laissoit mais enfin seigneur il est parti en un estat si deplorable que j'ay bien connu alors que sa fuite avoit quelque 
 cause plus pressante que ce qu'il m'avoit dit car bien que ses blessures qui s'estoient r'ouvertes le matin ayent recommence de seigner il a voulu partir malgre toutes les prieres que je luy ay faites de ne partir pas l'assurant que je trouverois moyen de le cacher dans le tombeau que j'habite mais lors que le voyant resolu de s'en aller en un estat si peu propre a faire voyage et a fuir diligemment je l'ay presse de me dire la cause de sa precipitation il m'a dit en m'embrassant et en soupirant tout ensemble que la mesme passion qui m'enfermoit dans ce tombeau l'en faisoit sortir et qu'il me prioit de croire que si j'eusse sceu ses malheurs je n'eusse pas creu estre le plus malheureux home du monde apres cela seigneur il est monte a cheval avec une peine extreme et sans estre suivy que de cet homme qui le sert il a pris un chemin qui est le long du torrent malgre l'obscurite de la nuit et malgre la foiblesse ou il estoit de sorte que selon toutes les aparences il se sera precipite dans le torrent ou esgare dans la forest ou tombe mort de foiblesse et de desespoir pendant que menestee parloit ainsi mandane tenoit le yeux baissez ne pouvant s'empescher d'avoir quelques sentimens de pitie d'estre la cause innocente des malheurs d'un prince qui eust este un des hommes du monde le plus vertueux s'il ne l'eust point trop aimee ou que sa passion n'eust pas este plus forte que sa raison cyrus mesme tout son rival qu'il estoit en fut touche de quelque pitie et il en eust sans doute 
 encore eu davantage s'il n'eust pas remarque que mandane en avoit quelque compassion il demeura pourtant dans les bornes qu'il s'estoit prescrites malgre l'agitation de son coeur de sorte qu'encore qu'il jugeast bien que s'il eust donne ordre de suivre et de chercher le roy de pont il l'eust pu avoir en sa puissance il ne le voulut pas faire et par sa propre generosite et parce qu'il creut que mandane l'en blasmeroit et parce qu'il avoit promis a araminte de retenir une partie de sa vangeance a sa consideration si bien que prenant la parole et l'adressant a menestee quoy que le roy de pont que vous avez assiste luy dit-il soit un des persecuteurs de la princesse mandane et un de mes plus grands ennemis puis qu'il est un de mes rivaux je ne laisse pas de vous dire que je vous loue de l'assistance que vous luy avez rendue et de vous assurer que pour faire que l'azile que vous luy avez donne ne luy soit pas inutile je ne le feray point suivre en effet adjousta mandane avec autant de douceur que de generosite je trouve que des qu'un ennemy ne nous peut plus nuire il faut laisser la vangeance de les crimes aux dieux seulement et ne s'en mesler plus du tout cependant si l'estonnement de meneste et d'eucrate fut grand d'aprendre que c'estoit le roy de pont qu'ils avoient assiste celuy de mazare et d'anaxaris le fut encore davantage et celuy d'intapherne d'aglatidas de doralise et de martesie ne fut guere moindre cet estonnement produisit pourtant 
 des effets differens dans l'esprit de mazare et d'anaxaris car le premier considerant que s'il n'eust point enleve mandane lors qu'elle estoit a sinope le roy de pont ne seroit pas reduit au pitoyable estat ou il estoit il en devint plus melancolique luy semblant mesme que la princesse mandane ne pouvoit rapeller le souvenir de son avanture avec le roy de pont sans repasser aussi en sa memoire la tromperie que l'exces de sa passion luy avoit fait faire et sans l'en accuser encore dans son coeur mais pour anaxaris il luy passa dans l'esprit un des plus bizarres sentimens que l'amour ait jamais inspire car enfin dans l'esperance qu'il avoit eue que le roy de pont seroit peut estre mort de ses blessures apres s'estre sauve de cumes dans une barque de pescheur il eut quelque espece de joye de voir que cyrus avoit encore plus d'un rival qu'il n'avoit pense si bien que sans considerer que le roy de pont ne pouvoit estre rival de cyrus sans estre aussi le sien il pensoit seulement que peutestre tout malheureux qu'il estoit trouveroit-il encore moyen de faire quelque obstacle a la felicite de cyrus de sorte que s'il eut de la douleur de cette avanture ce fut seulement celle de s'imaginer que peutestre ce malheureux roy se feroit mourir par une fuitte si precipitee et ne pourroit plus faire ce qu'il souhaitoit qu'il fist pour intapherne quoy qu'il eust fort aide a arsamone a renverser le roy de pont du throne par les belles choses qu'il avoit faites a la guerre et qu'ainsi il 
 n'eust nulle liaison avec ce prince il ne laissa pas de louer infiniment cyrus et mandane de la generosite qu'ils avoient de ne faire point suivre ce malheureux roy cependant comme cette avanture estoit fort surprenante elle fit que la conversation fut si longue qu'avant que mandane et cyrus eussent veu le second tombeau que menestee habitoit qu'ils eussent un peu fait parler cet illustre solitaire sur sa passion et sur sa douleur qu'ils fussent retournez au chasteau et qu'ils eussent disne il estoit si tard qu'il fut resolu qu'on passeroit le reste de la journee en ce lieu la et qu'on ne partiroit que le lendemain mais pendant que cyrus fut quelque temps occupe a donner divers ordres sur la marche des troupes et sur la route qu'il vouloit qu'on tinst en aprochant de capadoce mandane ayant apelle martesie dans un cabinet qui estoit a la chambre ou on l'avoit logee se mit a luy parler de l'avanture qui luy venoit d'arriver sans mentir martesie luy dit-elle je suis reservee a d'estranges choses car enfin ne diroit-on pas que les dieux ont entrepris de m'oster la consolation de pouvoir hair tous ceux qui m'ont outragee et de me priver du plaisir de m'en voir vanger en effet poursuivit cette princesse si l'examine les choses passees vous verrez que j'ay raison de parler comme je fais si je regarde le roy d'assirie mazare et le roy de pont comme des princes qui m'ont enlevee et qui ont cause tous les malheurs de ma vie ne dois-je pas penser que les 
 dieux ne scauroient trouver mauvais que je les haisse et que je m'en vange cependant ces mesmes dieux font que j'aprens des choses d'eux capables d'amoindrir ma haine et qui ne semblent pas me permettre de pouvoir innocemment souhaiter leur perte car que n'ay je point apris du desespoir et du repentir de mazare lors qu'il me croyoit morte que n'ay je point sceu par orcame de la puissante et violente passion que le roy d'assirie a pour moy et que ne viens-je point d'aprendre par menestee de celle qu'a tousjours dans le coeur un prince a qui je dois la vie aussi bien que celle de cyrus et a qui je couste deux royaumes en verite martesie adjousta t'elle je ne pense pas qu'il soit jamais arrive que trois aussi grands princes que ceux que je nomme se soient trouvez capables d'une aussi grande injustice que celle qu'ils ont eue en m'enlevant et se soient trouvez en mesme temps aussi dignes de pitie ce que je trouve de plus admirable reprit martesie et mesme de plus glorieux pour vous c'est madame qu'il n'y a pas un de ces princes qui n'eust pu estre digne de vous posseder s'il ne s'en fust pas rendu indigne par un injuste enlevement et si les dieux n'eussent pas fait naistre en leur siecle un prince qui a plus de grandes qualitez tout seul qu'ils n'en ont tous trois ensemble et de qui la respectueuse passion ne vous a jamais donne aucun sujet de pleinte il est vray reprit mandane que je serois fort ingrate et par consequent fort injuste si je n'avois pas pour cyrus 
 toute l'estime toute la reconnoissance et toute l'amitie dont je suis capable et si je ne m'estimois pas heureuse de regner sur le coeur d'un homme que les dieux ont juge digne de regner sur toute l'asie comme cette princesse achevoit de prononcer ces paroles cyrus qui avoit acheve de donner ses ordres entra au lieu ou elle estoit mais a peine le vit elle qu'elle rougit comme si elle eust eu peur qu'il eust entendu ce qu'elle venoit de dire de sorte que cyrus s'en estant aperceu chercha a donner une cause a cet agreable incarnat qui faisoit un si bel effet sur l'esclatante blancheur du beau teint de mandane car comme il n'est point d'actions indiffererentes en la personne aimee il eut quelque esmotion de celle qui paroissoit sur le visage de la princesse qu'il adoroit si bien que ne pouvant s'empescher de luy en dire quelque chose quoy que cette agreable rougeur qui vient de m'aparoistre luy dit-il semble donner un nouvel esclat a vostre beaute je ne laisse pas madame d'en avoir quelque inquietude par la crainte que j'ay de l'avoir causee en vous interrompant mal a propos je pourrois peutestre si je le voulois reprit mandane en souriant et en rougissant encore davantage tomber d'accord de la moitie de ce que vous venez de dire et vous l'advouer mesme sans vous desobliger mais comme l'injuste soubcon que vous avez eu de m'avoir interrompue mal a propos merite quelque punition vous n'en scaurez pas davantage si vous scaviez madame repliqua 
 cyrus quel suplice est celuy de ne scavoir point ce qui se passe dans le coeur d'une personne qu'on adore quand on s'est mis dans la fantaisie de le scavoir vous trouveriez sans doute que la punition que vous me donnez est plus grande que le crime dont vous m'accusez car enfin il faut que je vous advoue ma foiblesse en vous assurant qu'il est peu de chose que je ne fisse pour scavoir bien precisement ce qui vous a fait rougir je scay bien adjousta-t'il que cette bizarre curiosite est une de ces folies qu'on reproche a la passion qui me possede mais apres tout je la trouve bien fondee en effet poursuivit-il en souriant puis qu'il est permis a la guerre d'avoir des espions dans une place qu'on veut prendre il doit ce me semble bien aussi estre permis de tascher d'en avoir dans un coeur qu'on veut conquester et d'essayer de faire en sorte qu'il ne s'y passe rien dont on n'ait quelque connoissance comme on n'employe des espions reprit mandane que pour scavoir ce qui se passe chez ses ennemis vous n'en avez point de besoin pour scavoir ce qui se passe dans mon coeur puis que la guerre n'est pas declaree entre nous quoy qu'il en soit madame reprit cyrus je puis vous assurer qu'on a quelquesfois bien plus de curiosite de scavoir ce que pense une personne qu'on aime que d'aprendre les desseins des ennemis qu'on doit combatre quelques redoutables qu'ils soient et en mon particulier j'aimerois mieux avoir un espion bien fidelle dans 
 vostre coeur que d'en avoir plusieurs aupres du roy d'assirie ny aupres du roy de pont quand mesme ils seroient maistres de babilone ou de sardis et qu'ils auroient des troupes pour s'y deffendre ne pensez pourtant pas madame poursuivit-il que cette curiosite ait nul panchant a la jalousie ny que je sois de ces amans qui cherchent avec un foin estrange ce qu'il ne veulent pas trouver mais c'est madame puis qu'il vous le faut advouer qu'il y a une notable difference entre un sentiment d'estime qu'on exprime par des paroles quelques obligeantes qu'elles soient et un de ces sentimens cachez dont on se fait presques un secret a soy mesme et que les autres ne scavent jamais qu'en les devinant ne trouvez donc pas estrange madame si encore que je n'aye pas l'audace de penser que vous pensiez rien a mon avantage que vous ne me faciez l'honneur de me dire je ne laisse pas de desirer de pouvoir penetrer jusques dans le fonds de vostre coeur joint que dans la haute estime que j'ay pour vous je suis persuade qu'il s'y passe de si belles choses que c'est desirer de voir toutes les vertus ensemble que de souhaiter comme je fais de voir vostre coeur a descouvert et d'y connoistre tous vos sentimens toutes vos pensees et mesme tous vos desirs pour satisfaire une partie de vostre curiosite repliqua mandane afin de destourner cette conversation je vous diray que je souhaiterois estrangement de scavoir tout ce qu'a pense menestee depuis dix-huit ans qu'il regarde le 
 tomberu de cette belle personne qu'il aimoit et qu'il a perdue ha madame s'escria cyrus en feignant de vouloir satisfaire ma curiosite vous ne me dites rien de ce que je voudrois scavoir cependant adjousta-t'il ce n'est pas a moy a vous prescrire des loix c'est pourquoy puis que vous ne voulez pas que je penetre plus avant dans vostre ame et que vous aimez mieux que je vous parle de menestee que de vous ny de moy je vous diray que je n'ay pas beaucoup de peine a concevoir ce qu'il pense depuis dix-huit ans puis qu'il est vray que l'amour et la douleur jointes ensemble sont deux sources inespuisables de pensees s'il est permis de parler ainsi pour exprimer cette multitude de sentimens qui naissent en foule dans un esprit amoureux et afflige et qui l'occupent obsolument tant que sa passion et sa douleur subsistent mais ce qui m'estonne est qu'il ait pu vivre fi long temps apres avoir veu mourir la personne qu'il aimoit car enfin madame sans exagerer la douleur que j'eus a sinope lors que j'eus lieu de craindre que vous n'eussiez este noyee je puis vous protester sans mensonge que lors que je sceus que vous estiez vivante je n'avois pas encore un jour a vivre je vous suis bien redevable repliqua mandane d'avoir eu une douleur si obligeante quoy que je ne veuille pas croire qu'elle ait este si violente que vous la representez de peur d'avoir a me reprocher d'estre ingrate cependant poursuivit elle sans luy donner loisir de 
 l'interrompre je tombe d'accord aveque vous que la plus sensible douleur de toutes les douleurs est celle de voir mourir ce qu'on aime et je suis il fortement persuadee de cette verite que toutes les fois que je m'imagine qu'il faut d'une necessite absolue que j'aprenne un jour la mort des personnes que j'aime ou qu'ils aprennent la mienne j'en deviens si melancolique que je ne me connois plus ha madame s'escria cyrus quelle funeste image faites vous passer de vostre esprit dans le mien je vous en demande pardon luy repliqua-t'elle et je pense mesme que vous estes oblige de me l'accorder car puis que je ne puis songer sans douleur qu'il faut que vous apreniez un jour ma mort ou que j'aprenne la vostre c'est ce me semble une marque d'amitie qui merite que vous me pardonniez le mal que je vous ay fait de vous entretenir d'une chose si funeste ce que vous me dites est si obligeant reprit cyrus que je devrois vous en rendre mille graces mais apres tout madame je pense que je ne vous pardonneray d'aujourd'huy le mal que vous m'avez fait en supposant que je puis aprendre vostre mort a peine cyrus eut il acheve de prononcer ces paroles qu'eucrate vint l'advertir qu'il y avoit un homme de qualite de phocee nomme thryteme que le fils de menestee avoit envoye vers son pere qui demandoit a luy parler et qui estoit arrive un moment apres qu'il estoit sorty du tombeau de la belle egiptienne adjoustant qu'il estoit accompagne de deux etrangers 
 dont on ne connoissoit ny l'habillement ny le langage comme mandane jugea bien que cet homme ne pouvoit avoir rien a dire a cyrus que sa presence pust empescher de luy aprendre elle pria ce prince d'escouter thryteme devant elle de sorte que cyrus ayant ordonne a eucrate de le faire entrer et eucrate luy ayant obei thryteme suivy de ces estrangers qui l'accompagnoient entra dans la chambre de mandane qu'il salua avec un profond respect aussi bien que cyrus apres quoy luy ayant presente une lettre de celuy qui l'envoyoit qui n'estoit que de creance il prit la parole en ces termes seigneur luy dit-il en grec je suis envoye vers vous de la part d'un prince dont vous pouvez faire la bonne ou la mauvaise fortune mais comme il a eu le malheur d'estre engage dans un party qui vous estoit oppose et d'estre contraint de conserver sa liberte en abandonnant sa partie a vos armes victorieuses et en ayant recours a la fuite je ne scay seigneur si l'esperance qu'il a conceue de n'estre pas refuse est bien fondee mais tousjours scay-je de certitude que le prince menestee son pere a qui je viens de parler est si charme de vostre generosite qu'il ne doute point du tout que je n'obtienue ce que j'ay a vous demander pour vous tesmoigner repliqua cyrus que j'ay toutes les dispositions necessaires a ne refuser rien a un prince du merite de celuy qui vous envoye je ne veux pas me servir du droit des vainqueurs qui ne donnent plus a leurs ennemis 
 vaincus les noms des pais qu'ils ont conquestez sur eux au contraire quoy que peranius n'ait jamais este apelle prince de phocee parce que celuy qui luy en a laisse le droit n'a peri que depuis son esloignement je veux l'appeller ainsi le premier et vous prier aussi de ne le nommer pas autrement car enfin apres les choses que le prince thrasybule m'a dites de sa vertu et de sa valeur je ne puis me resoudre a le traiter moins favorablement que tant d'autres qui ne le meritoient pas mieux que luy ha seigneur repliqua thryteme je n'ay plus rien a vous demander car puis que vous reconnoissez en presence de ces estrangers peranius pour prince et pour prince de phocee vous faites tout ce que j'avois ordre de vous suplier de faire et vous le rendez le plus heureux prince du monde si toutesfois il est permis d'apeller ainsi un homme qui n'a pas la gloire d'estre particulierement connu du plus grand prince de la terre comme ce que thryteme disoit surprenoit esgallement mandane et cyrus et qu'ils voyoient de la joye sur le visage d'un de ces estrangers qui accompagnoient thryteme et de la douleur dans les yeux de l'autre ils eurent une fort grande curiosite de scavoir la cause de cette avanture de sorte que mandane prenant la parole et parlant aussi agreablement grec que si c'eust este sa langue naturelle elle demanda obligeamment a thryteme l'explication de ce qu'elle n'entendoit pas et la veritable cause de son voyage cyrus adjousta a cette curiosite 
 celle de scavoir ou estoit le prince de phocee le priant de luy dire encore tout ce qu'il avoit fait despuis qu'il avoit este esleu chef de cette trouppe fugitive qui estoient ces estrangers dont il ne connoissoit point l'habillement quel interest ils pouvoient avoir a la condition du prince de phocee et comment il estoit possible que trois ou quatre paroles avantageuses qu'il venoit de dire en sa faveur peussent le rendre heureux ce que vous me demandez seigneur reprit thryteme n'est pas une chose que je puisse vous aprendre en peu de mots no plus que ce que la princesse mandane veut scavoir mais quand mesme vous auriez la bonte et le loisir d'escouter le recit d'une advanture aussi extraordinaire qu'est celle du prince de phocee puis qu'il vous plaist que je luy donne son veritable nom il faudroit encore seigneur que je vous demandasse auparavant une grace en mon particulier qui est celle de vouloir employer vos persuasions et vostre authorite a obliger le prince menestee de quitter le tombeau qu'il habite et de se laisser conduire a un lieu ou par les paroles que vous venez de dire vous establissez une nouvelle domination au prince son fils plus vous me parlez repliqua cyrus moins je vous entends et plus vous me donnez de curiosite c'est pourquoy connoissant que la princesse en a pour le moins autant que j'en ay je vous declare que je ne vous accorderay rien si vous ne m'accordez la grace de luy dire toute la vie du prince qui vous envoye mais comme il ne seroit 
 pas juste de vous obliger a faire peutestre une longue narration sans vous estre repose je prie eucrate d'avoir foin de vous et de ceux qui vous accompagnent et de vous ramener icy vers le soir que la princesse passera sans doute fort agreablement si vous ne la refusez pas il importe tant au prince qui m'envoye repliqua thryteme que vous ne le refusiez point que je le servirois mal si je vous refusois de vous aprendre une advanture qui luy est infiniment glorieuse c'est pourquoy seigneur je vous obeiray quand il vous plaira apres cela cyrus et mandane luy ayant dit encore plusieurs choses obligeantes il se retira suivy des estrangers qui l'accompagnoient qu'on voyoit bien qui entendoient parfaitement ce qu'on disoit mais qu'on connoissoit bien aussi qui ne scavoient pas assez le grec pour l'oser parler devant un prince et une princesse qui le parloient si admirablement comme thryteme fut sorty de la chambre de mandane mazare myrsile artamas andramite et plusieurs autres y entrerent qui ne pouvant assez s'estonner de la nouveaute de l'habillement de ces estrangers qu'ils avoient rencontrez demanderent a cyrus d'ou ils estoient pour moy dit artamas apres que cyrus eut respondu qu'il ne le scavoit pas encore je pensois qu'il faudroit que vostre valeur mist bien tost des bornes a vos conquestes parce qu'elle ne trouveroit plus rien a conquerir mais a ce que je voy il y a encore des peuples que le vainqueur de l'asie ne connoist 
 pas comme nous n'avons combatu reprit modestement cyrus que pour la liberte de la princesse nous avons mis des bornes a nos conquestes en la delivrant si ce n'estoit adjousta-t'il galamment qu'il luy prist fantaisie d'obliger tant de braves gens qui l'ont delivree a faire rendre justice a son merite en la faisant reine de toute la terre ou qu'elle voulust seulement se faire de nouveaux sujets de ces estrangers que nous ne connoissons pas et que vous venez de voir je vous assure repliqua mandane que quoy que je vous croye digne d'estre maistre de tout le monde et que je vous croye mesme capable de le conquerir vostre vie et celle de tant de grands princes qui vous ont aide a vaincre m'est si chere que si vous ne faites jamais la guerre que pour satisfaire mon ambition vous serez tousjours en paix pendant que mandane parloit ainsi doralise et pherenice qui avoient joint martesie et qui parloient a andramite en un coin de la chambre qui n'estoit pas grande entendoient ce que disoient cyrus et mandane de sorte que doralise qui trouvoit je ne scay quoy de barbare a l'air de ces estrangers dont on parloit se mit a dire a andramite qui s'estoit aproche d'elle que la princesse avoit raison de ne vouloir pas de pareils sujets en suitte de quoy elle se mit a despeindre si plaisamment l'air la mine la reverence et l'habillement de ces deux hommes que quoy qu'il y eust quelque injustice a l'agreable raillerie qu'elle en faisoit ceux qui l'entendoient 
 ne laissoient pas d'y prendre un fort grand plaisir si bien que martesie pherenice et andramite en rioient de fort bon coeur mais ce qu'il y eut de rare en cette rencontre fut que mandane qui avoit l'esprit merveilleusement penetrant devina la verite et s'imagina en effet que doralise avoit trouve matiere de se divertir en voyant ces estrangers quoy qu'ils fussent magnifiques et mesme bien faits c'est pourquoy voulant donner une marque de sa bonte et trouver un sujet de conversation qui la desgageast des louanges qu'on avoit commence de luy donner elle dit ce qu'elle pensoit a cyrus et a myrsile qui estant toujours bien aise d'avoir occasion d'ouir parler doralise suplia la princesse en souriant de la vouloir corriger d'une partie de ses injustices de sorte que mandane voulant accorder a myrsile ce qu'il luy demandoit fit aprocher doralise et luy adressant la parole n'est-il pas vray luy dit elle que ce qui faisoit rire pherenice martesie et andramite lors que vous leur parliez estoit que vous leur faisiez une peinture plaisante de ces estrangers qui viennent de sortir d'icy je vous assure madame reprit elle que je ne merite pas grande louange d'avoir si facilement excite la joye dans leur esprit puis que ces estrangers sont si plaisans a voir qu'il ne faut que s'en souvenir pour avoir envie de rire sans mentir repliqua mandane vous estes une malicieuse personne car enfin comme me ils n'ont point parle qu'ils sont magnifiques 
 qu'ils sont mesme assez bienfaits vous ne leur pouvez reprocher que la forme de leur habillement et je ne scay quel air qui est different de celuy des gens que vous voyez tous les jours de sorte que comme ils vous trouvent sans doute aussi differente des dames qu'ils ont accoustme de voir que vous les trouvez differens des hommes que vous voyez il peut estre que toute aimable que nous estes ils pensent de vous ce que vous pensez d'eux je vous assure madame repliqua-t'elle en riant que si je les divertis autant qu'ils me divertissent nous nous avons beaucoup d'obligation l'un a l'autre de nous faire passer le temps si agreablement ha doralise s'escria cyrus en souriant vous me faites la plus grande frayeur du monde de parler comme vous parlez en effet poursuivit-il comme je suis nay en perse et que vous estes nee a sardis je puis dire que ces estrangers ne vous ont pas deu paroistre plus estrangers que moy la premiere fois que vous m'avez veu c'est pourquoy je vous conjure de me dire serieusement combien il y a que vos yeux sont acoustumez a me voir ha seigneur reprit elle avec cette vivacite d'esprit qui luy estoit si naturelle les conquerans comme vous ne sont estrangers en nulle part et je pense pouvoir dire qu'apres avoir assujetty tant de royaumes vous n'estes pas plus de persepolis que de babilone de sardis d'ecbatane d'artaxate de suse de themiscire et de cumes et qu'ainsi je croy pouvoir assurer que vous estes du pais de tout le monde 
 mais que tout le monde n'est pas du vostre quoy que vous vous soyez tiree avec beaucoup d'esprit d'un pas assez difficile reprit mandane en souriant je ne laisse pas d'entreprendre de vous persuader que c'est n'avoir pas assez de bonte que de manquer d'indulgence pour les estrangers car quoy que je voulusse si je suivois mon inclination qu'on excusast toutes sortes de personnes neantmoins pour ne rendre pas inutile cette agreable critique qui vous fait remarquer si judicieusement et si finement les plus petits deffauts d'autruy je vous abandonne tous les gens de vostre patrie et de vostre connoissance mais pour ces estrangers qui vous ont tant fait rire je les prends en ma protection et je vous declare de plus que s'il vient des ethiopiens des indiens ou des scithes a ecbatane quand nous y serons je les deffendray contre vous avec une fermete estrange car je vous advoue que je ne puis souffrir cette espece d'injustice quoy qu'elle soit presque universelle mais madame reprit doralise souffrez s'il vous plaist avec tout le respect que je vous dois que je tasche de me justifier en examinant un peu la chose en elle mesme je le veux bien dit mandane estant bien assuree que quelque esprit que vous ayez vous aurez peine a prouver qu'il n'y ait pas quelque inhumanite a railler d'un etranger seulement parce qu'il est estranger pour moy dit cyrus je suis de l'opinion de la princesse cette opinion est si equitable adjousta mazare 
 qu'il ne semble pas qu'on en puisse avoir d'autre si je parlois fins interest dit alors le prince myrsile en regardant mazare je dirois sans doute comme vous que la princesse a raison mais comme je ne suis pas estranger a doralise je craindrois si fort que si on l'obligeoit a faire la paix avec les estrangers elle ne me declarast la guerre que je n'ose me declarer contre elle en cette occasion pour moy adjousta artamas qui ay une raison contraire a la vostre puis que je ne suis pas du pais de doralise il faudroit tousjours que je me rangeasse par interest du party de la princesse quand mesme la raison n'en seroit pas jugez donc ce que je dois faire puis que son party est celuy de la justice et de la bonte a ce que je voy reprit doralise sans s'estonner vous m'avez mise en estat de ne pouvoir manquer de sortir de cette dispute avec honneur car il y a tant de gens illustres contre moy que si je suis vaincue je le seray sans honte et si je ne le suis pas j'auray plus de gloire que personne n'en a jamais eu puis que personne n'a jamais vaincu quelques-uns de ceux que j'auray surmontez mais encore dit mandane que pouvez vous dire pour excuser l'injustice dont je vous accuse car enfin n'est-il pas vray que celuy qui est ne a athenes ne peut pas estre ne a babilone et n'est-il pas vray encore que non seulement chaque nation et chaque royaume a ses coustumes particulieres mais que mesme chaque province et chaque ville a ses bien-seances 
 differentes soit pour les habillemens pour les ceremoniez pour les civilitez pour la grace du corps et pour toutes ce petites choses exterieures qui frapent les yeux et qui ne tiennent point du tout ny a l'ame ny a l'esprit je l'advoue madame repliqua doraise mais j'advoue en mesme temps que c'est cette difference qui par sa nouveaute et par sa bizarrerie me surprend et me divertit sans que pour cela je face injustice a cet estranger qui sert a mon divertissement puis que je luy donne la mesme liberte que je prends et que sans me soucier de ce qu'il pense de moy je pensez de luy ce que je veux mais vous n'en pensez pas equitablement reprit mandane si vous le blasmez de ce qu'il est aussi bien habille a la mode de son pais que vous l'estes a celle du vostre quoy qu'elle ne vous plaise pas je ne l'en blasme pas aussi en son particulier repliqua doralise mais je blasme toute sa nation en general vous estes encore plus injuste que je ne pensois reprit cyrus en riant de railler de trois ou quatre cens mille hommes a la fois parce qu'il y en a un ou deux qui ne vous plaisent point de plus adjousta mandane n'est-ce pas estre deraisonnable de vouloir qu'un egiptien soit persan lors qu'il sera a persepolis qu'un persan soit egiptien quand il sera a memphis et que se changeant de ville en ville il face ce qu'on dit que fait cet animal qui prend toutes les couleurs sur quoy il passe car doralise il faut sans doute que vous veueilliez que 
 cela soit ainsi ce que je veux madame reprit-elle est qu'un estranger se conforme en effet autant qu'il peut aux coustumes des pais ou il est et qu'il ne surprenne pas les yeux par ces habillemens bizarres ou l'on n'est point accoustume si ce n'est en quelque magnifique entree ou il soit mesle dans une grande troupe je veux encore qu'il parle peu s'il n'est assure de parler bien je veux de plus qu'il se contente de paroistre liberal et magnifique sans pretendre de passer pour poly ny pour galant puis qu'il est vray que la politesse et la galanterie sont des choses de mode et d'usage et qui ont leur bien-seance particuliere en chaque nation dont un estranger n'est guere souvent capable hors de son pais mais outre ce que je viens de dire je veux plus que toutes choses qu'il me laisse la liberte de rire innocemment de tout ce qu'il pourra faire ou dire qui choquera mes yeux mon imagination ou mon esprit car enfin madame je puis vous assurer que quand il ne me la laisseroit point je ne laisserois pas de la prendre et je le ferois d'autant plustost que je le ferois sans l'offencer estant certain qu'il y a une notable difference entre la raillerie qu'on fait d'un homme de son pais et celle qu'on fait d'un estranger pourveu qu'on ne raille de luy que de ces sortes de choses qui sont particulieres a sa nation puis qu'il est vray que la premiere a presques tousjours de la malice et qu'il n'arrive presques jamais qu'on estime beaucoup ceux qui nous donnent souvent sujet de nous 
 divertir a leur despens mais pour l'autre madame je vous proteste que cela ne destruit point du tout dans mon esprit les estrangers qui me donnent sujet de rire car encore que ces deux hommes que j'ay veus aujourd'huy m'ayent fort divertie je ne laisse pas de croire qu'ils peuvent estre fort honnestes gens et mesme fort galans en leur pais ainsi n'attaquant ny leur esprit n'y leur probite ny leur courage il ne me semble pas que je sois aussi criminelle que vous me le faites en effet madame poursuivit-elle si on examine bien de quelle nature est le rire qui me surprend en ces occasions on trouvera qu'il n'est pas si malicieux que celuy dont presque tout le monde se trouve capable lors qu'a quelque course de chevaux on voit quelquesfois le cheval du meilleur de ses amis broncher lourdement et le renverser par terre car enfin il y a bien plus de malignite a rire de ces sortes de choses qui font tres souvent un grand mal et un grand despit a ceux a qui elles arrivent que de se divertir comme je fais d'un habillement bizarre d'une reverence contrainte ou d'un mot mal prononce cependant vous scavez madame avec quelle inhumanite on rit de semblables accidens et je ne scay si toute sage et toute pitoyable que vous estes vous n'en avez jamais eu d'envie en pareille rencontre doralise dit cela d'une maniere si plaisante que mandane et tous ceux qui estoient aupres d'elle ne purent s'empescher d'en rire et d'advouer en mesme temps qu'elle 
 meritoit qu'on luy abandonnast non seulement tous les estrangers mais tous ceux qu'elle connoissoit et pour vous tesmoigner luy dit cyrus que je pense ce que je dis je vous donne droit de me reprendre de tout ce qu'il vous plaira et de vous divertir a mes despens quand vous en trouverez l'occasion si je ne me devois jamais divertir reprit elle que lors que vous m'en donneriez sujet je n'aurois qu'a me preparer a m'ennuyer toute ma vie mais seigneur adjousta-t'elle en riant puis que vous avez la bonte de m'abandonner ces deux estrangers je n'en veux pas davantage pour ne m'ennuyer de huit jours apres cela toute la compagnie tomba pourtant d'accord qu'il y avoit beaucoup d'injustice a n'avoir pas beaucoup d'indulgence pour les estrangers et a faire passer quelquesfois les bien-seances de leurs pais pour des incivilitez ou pour des marques de deffaut d'esprit concluant tout d'une voix que puis qu'on pouvoit estre fort peu honneste homme quoy qu'on fust admirablement habille qu'on fist bien la reverence a la mode de son pais et qu'on eust l'accent de la cour extremement pur il pourroit estre aussi qu'un estranger qui n'auroit rien de toutes ces petites choses qui ne changent ny le coeur ny l'esprit ne laisseroit pas de pouvoir meriter beaucoup d'estime et beaucoup de louange quoy que son habillement parust bizarre que se reverence fust contrainte et que son accent fust mauvais et qu'ainsi il faloit tousjours faire grace aux 
 estrangers de tout ce qu'ils ne pouvoient pas aquerir facilement et se donner la peine de chercher dans leur esprit et dans leur ame leurs bonnes qualitez ou leurs deffauts pour en pouvoir juger avec equite en suitte de quoy la conversation ayant change d'objet et estant encore arrive beaucoup de monde elle dura jusques a l'heure du souper que toute cette foule de princes et d'honnestes gens suivirent cyrus qui laissa la princesse mandane dans la liberte de manger en particulier mais a peine ce prince sceut-il qu'elle estoit hors de table que prenant thryteme qu'il avoit fait souper aveque luy aussi bien que les estrangers qui l'avoient accompagne il le somma de sa promesse et le mena a l'apartement de mandane laissant ceux qui estoient venus aveque luy en la compagnie d'eucrate parce que thryteme fit connoistre a cyrus qu'il avoit beaucoup de choses a dire qu'il seroit bien aise qu'un de ces deux estrangers n'entendist pas apres quoy allant a l'apartement de mandane ils la trouverent qui les attendoit avec toute la curiosite necessaire pour donner de l'attention au recit que thryteme luy devoit faire et avec beaucoup de disposition a croire qu'il la satisferoit agreablement comme cyrus scavoit bien qu'on n'aime pas trop a faire une longue narration devant beaucoup de monde il n'avoit mene personne chez mandane de sorte qu'a la reserve de doralise de martesie et d'anaxaris qui furent soufferts dans la chambre de cette 
 princesse il n'y eut que mandane et cyrus qui entendissent le recit que leur fit thryteme qu'il commenca en ces termes aussi tost que les premiers complimens furent faits et que chacun eut pris sa place
 
 
 
 
histoire de peranius prince de phocee et de la princesse cleonibe
 
 
comme il importe extremement au prince dont j'ay a vous entretenir que vous connoissiez aussi parfaitement ses bonnes qualitez que sa vie je vous demande la permission madame aussi bien qu'a l'invincible prince qui m'escoute de vous faire connoistre celuy dont vous voulez scavoir les avantures car puis que pour son interest et pour sa gloire je me suis resolu a vous raconter une partie de ses glorieuses actions il faut que je trahisse une de ses vertus pour vous faire paroistre toutes les autres et que sans me souvenir de sa modestie je vous parle de son grand coeur de son esprit de sa generosite de sa probite et de toutes les autres qualitez esclatantes de son ame et de sa personne je vous diray donc madame puis que vostre silence semble m'accorder ce que je vous demande que le prince de phocee est veritablement digne d'estre descendu de cet illustre grec qui formant une colonie des plus braves gens de la 
 phocide passa en asie et y fonda la ville de phocee dont tous ses descendans ont joui paisiblement et aveque gloire jusques a ce que les armes victorieuses de cyrus l'ayant assujettie et en ayant chasse un prince oncle de celuy dont je parle dont l'injuste violence l'avoit rendu indigne d'avoir un tel neveu mais madame sans chercher parmy le phocences de quoy louer l'illustre prince dont j'ay a vous raconter la vie il faut que je vous aprenne qu'il est nay avec toutes les inclinations grandes et nobles et que je ne croy pas que la grece qui a donne tant de grands hommes au monde en ait eu un dont le coeur ait este plus heroique comme il est ne d'un pere qui a d'excellentes qualitez il eut un soin extreme de l'education de son fils de sorte que ne se contentant pas de celle qu'il eust pu luy faire donner a phocee il voulut qu'il allast a athenes pour y aprendre toutes les choses necessaires a un homme de sa condition et a un homme encore dont l'inclination guerriere sembloit des sa plus tendre enfance le devoir porter a de grandes choses et il le voulut d'autant plustost que ne voulant pas quitter son tombeau qu'il a choisi pour sa demeure il aima mieux qu'il fust a athenes qu'a phocee ce fut donc la madame qu'il receut tous les enseignemens dont son age le rendoit capable il ne voulut pas toutesfois aprendre l'art militaire devant que de le mettre en usage car il soustint tousjours que la guerre estoit une chose dont il faloit aprendre les regles 
 en les pratiquant et non pas par de simples preceptes et en effet il fut a la guerre a quinze ans et il s'y signa la si hautement que sa reputation donna de la jalousie aux plus braves en un temps ou il sembloit ne devoir estre connu que de ses maistres je ne m'amuseray point madame a vous dire exactement tout ce qu'il fit aux diverses guerres ou il se trouva de puis l'age de quinze ans jusques a vingt-quatre car outre que cela n'est pas necessaire il pourroit encore arriver que je vous obligerois a douter de mes paroles par la multitude des actions heroiques que ce prince a faites mais aussi ne puis-je me resoudre de faire comme ceux qui louant en general donnent lieu de soubconner que c'est qu'ils n'ont rien de particulier a dire de sorte que pour prendre un milieu entre ces deux extremitez et vous faire connoistre l'inclination guerriere du prince de phocee des sa plus grande jeunesse il faut que je vous die comment il fit sa premiere campagne afin que vous puissiez juger de la quel est son courage je vous diray donc madame qu'estant a athenes et estant en sa quinziesme annee les atheniens en general estant las de cette longue et facheuse guerre qu'ils avoient contre les megariens pour la possession de salamine firent un edit par le quel il deffendirent a tous ceux qui avoient voix au conseil des affaires publiques de proposer seulement de continuer cette guerre si bien que solon dont je scay madame que le nom et le merite ne vous 
 sont pas inconnus ayant une colere estrange de voir qu'on abandonnoit une guerre si importante d'une maniere si honteuse chercha avec un foin extreme les moyens d'enfreindre l'edit qu'on avoit fait sans s'exposer a faire perdre a sa patrie l'assistance qu'elle pouvoit attendre de luy mais il l'auroit cherchee inutilement si le grand coeur du jeune prince de phocee ne luy en eust fourny les moyens vous scaurez donc madame que comme il luy estoit fort recommande par menestee qui le connoissoit et qui luy escrivoit souvent le prince de phocee le voyoit presques tous les jours et estoit aussi amy particulier de pisistrate de sorte que s'estant un jour trouve chez selon comme on parloit de cet edit qui deffendoit de proposer de continuer la guerre ce jeune prince en parut si afflige que solon prenant garde a cette heroique tristesse l'en estima davantage principalement quand apres luy en avoir demande la cause il entendit la responce qu'il luy fit car comme solon luy demanda precisement pourquoy il estoit fache de cette deffence quoy seigneur repliqua-t'il vous ne comprenez pas la raison qui fait que je ne puis aprendre sans colere qu'on abandonne une entreprise de cette nature d'une maniere si lasche qu'il semble que ce mesme edit qui deffend de proposer de continuer la guerre deffende aussi d'estre vaillant en effet poursuivit-il si les atheniens abandonnent une guerre juste parce qu'on ne la peut faire sans peril a quoy leur servira la valeur 
 pour moy adjousta-t'il si cet edit est observe j'aime mieux m'en retourner a phocee de peur qu'on ne m'envelope avec cette multitude d'hommes de peu de coeur que je voy qui se resolvent a l'endurer ce n'est pas poursuivit-il que je ne connoisse pourtant beaucoup de jeunes gens qui en murmurent en secret aussi bien de sorte seprit solon que si quelqu'un estoit assez hardy pour proposer la continuation de cette guerre au peuple d'athenes vous le suivriez volontiers n'en doutez nullement repliqua-t'il et je suis mesme bi asseure que pisistrate le suivroit aussi que nous le ferions bien tost suivre par la plus grande partie de tous les braves de la ville solon entendant parler le jeune peranius de cette sorte loua hautement son courage et sans luy dire precisement son dessein a cause qu'il le croyoit trop jeune pour le luy confier il se contenta de donner de grands eloges a sa generosite luy disant en suitte beaucoup de raisons qui faisoient voir que cet edit estoit honteux et desavantageux aux atheniens ne doutant nullement qu'il ne les redist apres a tous ceux a qui il parleroit de la chose et en effet ce prince seconda si bien l'intention de solon qu'en trois jours pisistrate et luy mirent une disposition a la revolte dans toute la jeunesse de la ville si on ne revoquoit cet edit qui alloit rendre leur valeur oisive si bien que selon aprenant que les choses estoient en l'estat qu'il les souhaitoit se resolut de se servir de cette invention qui a tant donne d'estonnement a toute 
 la grece en voyant que cet homme qui est repute souverainement sage eut recours a la folie pour faire reussir ce qu'il projettoit mais apres tout ce dessein qui eust passe pour une extravageance s'il eust mal reussi passa pour une invention admirable parce qu'il reussit bien mais comme je ne doute pas madame que vous n'ayez sceu cette action de solon je ne vous la particulariseray point et je vous diray seulement en deux mots qu'ayant conpose des vers propres a exciter toute la jeunesse a demander qu'il continuast la guerre contre les megariens il feignit d'avoir perdu la raison et fut dans la grande place d'athenes ou il scavoit que pisistrate et le prince de phocee se promenoient avec grand nombre de leurs amis des qu'il y fut il monta sur un quarre de pierre releve de trois marches ou les crieurs publics avoient accoustume de se mettre pour annoncer au peuple les ordres qu'il devoit garder mais a peine eut-il commence de reciter ces vers qu'il avoit composez pour inspirer le desir de la guerre que pisistrate et le prince de phocee battant des mains aprouvant tout ce qu'il disoit et le faisant aprouver aux autres furent apres dans toutes les rues et dans toutes les places criant qu'il faloit faire revoquer cet edit si honteux a la gloire des atheniens et si contraire au bien public et en effet ils parlerent avec tant d'efficace qu'en moins de deux heures tout ce qu'il y avoit de jeunes gens dans athenes soit qu'ils fussent braves ou qu'ils ne le fussent pas se joignirent 
 a eux n'y en ayant aucun qui pust avoir la hardiesse de ne les suivre point tant ils parloient avec vehemence et avec authorite tous jeunes qu'ils estoient de sorte madame qu'il falut de necessite revoquer l'edit pour apaiser ce tumulte et recommencer la guerre ainsi je pense pouvoir dire que solon pisistrate et peranius la firent cependant le dessein de solon ayant si bien reussi il redevint sage des le lendemain et fut si bien reconnu pour tel qu'on luy donna la conduite de cette guerre ou le jeune prince de phocee le suivit et fit des choses prodigieuses mais comme solon sceut que les riches d'athenes murmuroient encore de la despence qu'il faloit faire pour continuer cette guerre il chercha un moyen de l'accourcir par une ruse ou le prince de phocee se signala hautement aussi bien que pisistrate il s'en alla donc par mer a un celebre temple de venus ou il scavoit qu'il avoit accoustume d'aller beaucoup de femmes de qualite d'athenes de sorte que choisissant un homme adroit et fidelle il l'envoya vers les megariens qui n'estoient pas loin de la avec ordre de faire semblant d'estre traistre et de leur offrir de leur faire prendre toutes les femmes de qualite d'athenes en les assurant qu'elles estoient a ce temple de venus ou ils les surprendroient facilement et en effet la chose s'executa ainsi car les megariens creurent cet homme et vinrent avec un vaisseau plein de gens de guerre au lieu qu'on leur avoit marque cependant solon pour tronper 
 ceux qui devoient venir fit diligemment retirer les dames qui estoient en ce lieu la et faisant habiller en femmes tout ce qu'il y avoit de jeunes gens parmy les braves qu'il avoit amenez le prince de phocee fut de ce nombre car estant aussi jeune qu'il estoit et aussi vaillant qu'on pouvoit l'estre il estoit tel qu'il le faloit pour une semblable expedition de sorte que se mettant a la teste de toutes ces pretendues dames qui avoient toutes des espees cachees sous de grands manteaux volans qu'elles portoient par dessus leurs robes il fut suivant les ordres de solon le long du rivage faisant semblant de se promener en attendant que l'heure du sacrifice fust venue comme c'estoit la coustume de celles qui arrivoient trop tost ainsi lors que les megariens les virent ils vinrent a voiles et a rames aborder au lieu ou ils croyoient voir tant de dames de qualite en suitte de quoy sautant diligemment a terre ils se mirent en devoir d'aller enlever celles qu'ils voyoient ou qu'ils croyoient voir pensant bien apres cela qu'il faudroit que les atheniens traittassent avec eux et fissent la paix pour empescher leurs femmes d'estre leurs esclaves mais ils furent bien estonnez lors que le prince de phocee qui fut le premier attaque voyant qu'on alloit a luy jetta ce grand manteau qui cachoit son espee et que se desgageant du voille qu'il avoit sur la teste de peur qu'il ne l'embarassast il se mit en posture de se deffendre cette estrange metamorphose qui se fit en un instant 
 les surprit terriblement car comme il estoit tres beau en ce temps la on peut dire qu'en un moment venus se changea en mars cependant ce changement ne fut pas particulier au prince de phocee car en un instant tous ceux qui le suivoient ayant a son exemple fait la mesme chose les megariens furent estrangement espouvantez de se voir de si redoutables ennemis a combatre apres avoir creu n'avoir rien a faire qu'a enlever des dames aussi voulurent-ils tascher de regagner leur vaisseau mais le prince de phocee seconde de pisistrate s'estant mis entre la mer et eux ils les passererent presques tous au fil de l'espee en suitte de quoy s'emparant de leur vaisseau ils s'en servirent a faire une seconde tromperie qui leur reussit aussi bien que la premiere ayant donc fait embarquer tous leurs soldats et attache le peu qui restoit des ennemis ils furent vers salamine comme s'ils eussent este megariens et qu'ils y eussent conduit ces pretendues dames atheniennes qu'ils avoient eu dessein d'enlever si bien que les habitans de l'isle ne faisant nulle difficulte de les laisser aborder et se preparant au contraire a recevoir ceux qui estoient dans ce vaisseau comme des gens qui venoient de leur rendre un grand service ils furent bien surpris de voir qu'ils avoient laisse aborder leurs ennemis et plus surpris encode remarquer avec quelle prodigieuse valeur le jeune prince de phocee les attaqua aussi l'espouvante fut-elle si grande dans cette isle que 
 solon estant arrive dans un vaisseau peu de temps apres acheva de porter la frayeur parmy ce peuple qui croyant que ce vaisseau seroit suivy d'une grande flotte s'espouvanta a un tel point que pisistrate et le prince de phocee s'emparerent de l'isle avec beaucoup de facilite et retournerent a athenes avec beaucoup d'honneur aussi bien que solon de qui la sage folie fut heureusement couronnee par leur valeur et par sa conduite voila donc madame quelle fut la premiere campagne de peranius depuis cela il a fait cent mille autres belles choses n'y ayant pas eu une occasion en toute la grece ou il ne se soit trouve mais ce qu'il y a d'admirable est qu'il est aussi experimente sur la mer que sur la terre et qu'il ne scait mesme pas moins estre pilote que capitaine des vaisseaux qu'il commande enfin madame il n'est rien dont la valeur de ce prince n'ait este capable on l'a veu aller attaquer des galeres qui estoient a couvert sous les ramparts d'une place dont tous les creneaux estoient bordez d'archers et malgre une gresle de fleches et de dards y aller porter le feu et embraser toute la flotte ennemie on l'a veu avec un seul vaisseau donner la chasse a trois autres et en prendre deux et on l'a veu au contraire estre poursuivy par cinq quoy qu'il n'en eust qu'un et ne se laisser point prendre de plus que n'a-t'il point fait en des combats particuliers et en des combats generaux et sur la terre et sur la mer cependant cet homme qui a toute la fureur de la 
 guerre dans le coeur et dans les yeux quand il est dans l'occasion a toute la douceur imaginable dans l'air du visage et dans l'esprit quand il n'y est pas et je puis assurer sans mensonge qu'il n'aime gueres moins la conversation des dames que la gloire et c'est assurement en sa personne qu'on peut voir que la guerre et l'amour ne sont pas incompatibles en effet il aime toutes ces jolies choses qui sont les divertissemens de la paix je veux dire les beaux vers la musique la peinture et en general tout ce qui est de l'apartenance des muses il escrit mesme fort juste et fort eloquemment soit qu'il s'agisse d'affaires ou de galanterie et je suis assure qu'il descriroit esgallement bien une bataille ou il seroit trouve et un combat d'amour qui se seroit passe dans son coeur s'il vouloit declarer sa passion pour sa personne elle plaist infiniment quoy que les voyages qu'il a faits sur la mer ayent diminue cette grande beaute qu'il avoit dans sa premiere jeunesse il est grand et de belle taille il a la mine haute et noble l'air du visage souriant et serieux tout ensemble mais il a de plus une si grande douceur et une si grande civilite qu'on n'en peut pas avoir davantage la premiere fois qu'on le voit il parle d'ordinaire peu mais il paroist tant de jugement a ce peu qu'il dit qu'il est aise de concevoir que s'il vouloit il en diroit davantage et le diroit bien au reste on ne l'entend jamais parler de guerre parmy des femmes s'il n'y est force et bien moins des belles choses 
 qu'il a faites car il ne peut pas mesme souffrir qu'on l'en loue mais en eschange il loue avec chaleur et avec plaisir la valeur des autres quand l'occasion s'en presente sans faire mesme injustice a ses plus grands ennemis de plus il est le plus ardent amy du monde et le plus violent amant qui sera jamais estant certain que je ne pense pas qu'on puisse aimer avec plus d'emportement que le prince de phocee outre ce que je viens de dire il a encore une autre qualite excellente c'est qu'il est aussi liberal que brave mais en eschange il est aussi capable d'ambition que d'amour et n'est pas moins jaloux de sa gloire que de sa maistresse apres cela madame je n'ay plus qu'a vous dire que le prince de phocee paroist sage en tout ce qu'il entreprend et que toute l'impetuosite de son humeur ne se fait jamais voir qu'en amour et a la guerre car hors de la il est tellement concerte qu'on ne diroit pas qu'il y eust jamais nulle agitation dans son coeur ny nul trouble dans son esprit voila donc madame quel est le prince de phocee et voila quel il estoit lors qu'aprenant que sa patrie alloit estre en guerre il y revint pour la deffendre ce n'est pas qu'il ne connust bien que le prince son oncle s'estoit engage dans un mauvais party et qu'il ne trouvast les pretentions du prince thrasybule justes mais apres tout comme il y a quelquesfois de la justice a deffendre ceux qui sont injustes il se rendit a phocee et y fit ce que l'illustre cyrus a sceu par le prince thrasibule 
 c'est pourquoy je ne m'y arresteray pas a son retour a sa patrie il trouva qu'une soeur qu'il a nommee onesicrite estoit devenue une des plus belles personnes qu'on pust voir et une des plus aimables mais il la revit pourtant sans en avoir de la joye parce qu'il la trouva toute en larmes par la crainte qu'elle avoit de voir sa patrie destruite elle eust bien voulu si elle eust pu sortir de la ville ou elle estoit quand mesme elle eust deu venir s'enfermer avec menestee dans le tombeau qu'il habite mais la campagne n'estoit plus libre et il y auroit encore eu alors plus de danger a sortir de phocee qu'a y demeurer ainsi elle fut contrainte d'avoir patience joint aussi qu'y ayant un homme de haute qualite et d'un grand merite qui est fils d'un nomme sfurius et qui s'apelle menodore qui estoit amoureux d'elle et qu'elle ne haissoit pas je pense qu'elle eust plus d'une raison de demeurer a phocee cependant cette ville se vit en un deplorable estat lors que le feu prince de phocee accompagne d'alexidesme et suivy de toutes ces personnes criminelles qui avoient attire la punition des dieux sur nostre ville l'abandonnerent en une nuit sans en advertir personne et sans laisser un soldat pour la deffendre vous pouvez juger madame quel estonnement fut celuy des habitans apres une telle avanture d'abord ils tournerent les yeux vers le prince peranius qui voulut les exhorter a se deffendre mais la peur de la servitude s'estant emparee de leur esprit il n'y 
 eut pas moyen de les r'assurer de sorte que prenant tumultuairement la resolution de quitter leur patrie pour conserver leur liberte ils prierent ce prince de vouloir estre leur chef luy disant que comme ses predecesseurs avoient conduit en asie la colonie qui avoit basty phocee il falloit qu'il les conduisist en quel que autre pais luy promettant de luy obeir exactement il voulut encore une fois leur persuader de deffendre leurs murailles mais il n'y eut pas moyen de les obliger a se resoudre a une mort certaine de sorte que ce prince estant contraint de ceder et aimant encore mieux fuir que de se rendre sans combattre comme il eust falu a ce qu'ils vouloient il amusa le prince thrasibule par une fausse negociation durant deux jours pendant quoy il fit equiper tout ce qu'il y avoit de vaisseaux au port qui n'estoient pas en petit nombre et en une nuit les ayant fait charger de tout ce qu'il y avoit de plus precieux dans phocee jusques aux statues des temples tout le peuple de cette magnifique ville s'embarqua mais madame il s'embarqua avec tant de desordre et tant de confusion que jamais on n'a rien veu de plus pitoyable que de voir ces malheureux habitans chargez de leurs meubles et de leurs enfans suivis de leurs femmes et de leurs esclaves abandonner leur ville en pleurant et en faisant des cris les plus lamentables du monde il y en eut mesme plusieurs qui voulant entrer avec precipitation dans ces vaisseaux s'entrepousserent et se firent 
 tomber dans la mer ou la mort leur fit esviter la servitude qu'ils craignoient pour moy j'advoue que je ne croy pas qu'on puisse jamais voir une chose plus extraordinaire que de voir un semblable embarquement car au lieu de ces invocations que font les pilotes en quittant le port afin que les dieux leur donnent le vent favorable on entendoit un bruit confus d'enfans qui pleuroient de femmes qui se pleignoient d'hommes qui maudissoient leur mauvaise fortune et de matelots qui crioient d'autre part on voyoit les familles entieres tascher de se mettre en mesme vaisseau aussi bien que les amis et les amies les amans et les amantes afin d'avoir du moins la consolation de perir ensemble s'ils faisoient naufrage cependant ce genereux prince qui estoit chef de cette flotte ayant r'assemble la plus grande partie des femmes de qualite les fit mettre dans le vaisseau qui devoit estre le sien avec la princesse sa soeur choisissant trois cens hommes des mieux faits d'entre ce grand nombre d'habitans pour luy servir de soldats pour menedore il quitta sfurius son pere et se rangea aussi aupres du prince de phocee afin d'avoir la satisfaction dans cette infortune generale d'estre aupres de la personne qu'il aimoit et de pouvoir mesler ses soupirs aux siens mais enfin madame ce funeste embarquement estant fait les anchres estant levees et le jour estant prest de paroistre le prince de phocee commanda qu'on prist la route de 
 l'isle de chio n'y ayant pas moyen en l'estat qu'estoit alors toute l'asie de songer a aborder en terre ferme de ce coste la joint aussi qu'esperant que ceux de cette isle voudroient bien luy vendre des isles inhabitees qui estoient deux il jugea a propos de prendre cette route mais pour vous faire voir combien fortement la peur de la servitude s'estoit emparee de l'esprit des habitans de phocee vous scaurez qu'ils sirent un voeu public pour tous leurs concitoyens par lequel ils s'engagerent a ne revenir jamais a leur ville et pour s'y engager plus estroitement ils jetterent dans la mer une grosse masse de fer avec serment de ne rentrer jamais dans leur ville que ce fer ne fust revenu sur l'eau faisant mille imprecations contre ceux qui en feroient la premiere proposition ce terrible voeu estant fait la flotte desanchra comme je l'ay desja dit mais a peine le jour commenca-t'il de permettre de discerner les objets que toute cette flotte ou il y avoit tant de vaisseaux ou trop chargez ou mal equipez commenca de s'apercevoir que le vent contraire se levoit avec le soleil pour moy qui estois dans le vaisseau du prince de phocee j'admiray son experience a connoistre les presages de la tempeste car a peine eut-il jette les yeux vers la pleine mer qu'il jugea par sa couleur seulement que l'orage estoit proche et en effet la mer grossissant tout d'un coup il y eut lieu de croire que cette malheureuse flotte alloit estre dispersee cependant comme on ne s'est jamais 
 servy en nostre ville que de vaisseaux a rame on ne laissa pas d'aller malgre le vent qui n'estoit pas favorable je ne vous diray point madame quelle fut la frayeur de ce grand nombre de femmes qui n'avoient jamais este sur la mer que pour se promener pendant un temps fort tranquile car ce ne fut pas encore la derniere tempeste que nous esprouvasmes mais enfin madame nous fusmes en l'isle de chio mais au lieu d'y estre receus avec humanite l'on nous refusa l'entree des ports et bien loin de vouloir entendre a vendre au prince de phocee les isles inhabitees qui sont aux habitans de chio et qui s'appellent les isles enusses ils nous regarderent presques comme ennemis et nous dirent qu'ils ne vouloient point se faire des voisins qui pourroient devenir plus puissans qu'eux et qui pourroient ruiner leur commerce de sorte que tout ce que nous pusmes faire fut de les obliger a nous bailler quelques rafraichissemens dont nous avions besoin ainsi nous nous trouvasmes en un deplorable estat le grand coeur du prince de phocee le portoit sans doute a vouloir rendre pitoyables par la force ceux qui avoient la cruaute de luy refuser un azile qu'ils pouvoient nous accorder si facilement mais tous les vaisseaux de sa flotte estans pleins de femmes d'enfans et d'esclaves et n'ayant aucuns soldats il n'y avoit pas moyen de rien entreprendre car encore qu'il eust este facile de s'aller emparer des isles enusses il n'y falloit pas songer parce qu'il eust este impossible 
 de les pouvoir conserver ainsi il falut donc se remettre en mer sans avoir pu determiner precisement quelle route on devoit prendre mais comme on estoit prest de lever les anchres au lever de la lune parce que c'est l'heure ou la mer est pour l'ordinaire la plus tranquile les pilotes des vaisseaux dirent qu'ils avoient entendu une voix qui leur avoit dit qu'il falloit aller a ephese et qu'en ce lieu-la la deesse qu'on y adoroit leur enseigneroit ou ils trouveroient un azile a peine ces pilotes eurent-ils dit ce qu'ils avoient entendu que dans chaque vaisseau on ouit un bruit confus de voix qui disoient qu'il falloit aller obeir a cette voix du ciel qu'on avoit entendue de sorte qu'encore que le prince de phocee ne creust pas d'abord ce que ces pilotes disoient avoir ouy il fut contraint de ceder au nombre si bien qu'il fallut aller a ephese mais comme ce n'estoit pas un lieu ou toute cette flotte pust aborder seurement ny ou on la deust recevoir je fus choisi pour aller conduire la princesse onesicrite qui voulut aller elle mesme offrir un sacrifice a diane et en effet nous fusmes a ephese dans une barque et en suitte a ce fameux temple ou cette deesse est adoree afin de luy demander ce que nous devions faire mais a peine le sacrifice fut il acheve que celle qui commandoit alors les vierges voilees et qui se nomme aristonice vint trouver onesicrite pour luy dire que la deesse luy avoit apparu pendant le sacrifice et luy avoit fait entendre qu'elle nous 
 prenoit sous la protection qu'elle vouloit que nous prissions la route de l'isle de cyrne et que de la nous nous laissassions conduire au gre des vents et des flots adjoustant que quand nous serions arrivez a l'azile ou elle nous conduiroit elle vouloit y estre adoree sous la figure d'une statue qu'elle nous monstra et qui estoit presques semblable a celle qui estoit au milieu du temple excepte qu'elle n'estoit pas si grande et pour vous tesmoigner nous dit aristonice que vous ne devez pas douter des paroles de la deesse que je sers et que je suis fortement persuadee de ce que je vous veux persuader j'ay encore a vous dire que m'ayant commande absolument d'aller moy mesme fonder un temple a son honneur au lieu ou elle doit mener vostre flotte je suis preste de vous suivre et de vous aprendre par mon exemple a vous confier a ses promesses j'advoue madame que le discours d'aristonice me surprit aussi bien qu'onesicrite et me donna une confiance que je n'avois pas auparavant car enfin je voyois une personne que je scavois estre d'une grande vertu et qui avoit un grand esprit qui se resolvoit a quiter son pais pour suivre des estrangers qu'elle ne connoissoit pas de plus il faut encore que vous scachiez qu'aristonice a une phisionomie si noble et si sage et qu'elle a tant de majeste sur le visage qu'elle attire le respect de tous ceux qui la voyent aussi trouva-t'elle en la princesse onesicrite une disposition extreme a la reverer et a 
 la croire de sorte que la prenant au mot aristonice ayant assemble toutes les vierges voilees elle leur dit que la deesse luy avoit commande de luy aller bastir un autre temple en une terre qu'elle mesme ne connoissoit pas en suitte de quoy elle se desmit de son authorite entre les mains d'une autre et apres avoir examine la vision qu'elle avoit eue et que toutes ces vierges eurent entendu qu'elle estoit de la nature a y adjouster foy elles le laisserent venir aveque nous suivie de deux de ses compagnes ainsi nous en retournasmes vers la flotte qui nous receut avec une joye que je ne vous puis representer la statue de diane fut regardee de tout le peuple avec des transports qu'on ne scauroit exprimer et aristonice fut reveree de toute la flotte comme la deesse qu'elle servoit l'eust pu estre si elle leur eust apparu il falut mesme pour la satisfaction de la multitude mettre cette figure de diane sur la poupe du vaisseau du prince de phocee afin qu'elle fust en veue a toute la flotte leur semblant qu'elle empescheroit les vagues de se souslever pour le prince de phocee comme tout guerrier qu'il est il craint et respecte les dieux il honnora aristonice comme une fille qui leur estoit consacree et l'admira bien tost apres comme une personne extraordinaire lors qu'il connut la grandeur de son esprit et de sa vertu cependant quand il eust pu douter de l'apparition qu'elle disoit avoir eue il n'eust pas este en pouvoir de ne suivre point les ordres qu'elle avoit 
 donnez tant la multitude avoit de confiance a tout ce qu'elle disoit nous singlasmes donc vers l'isle de cyrne sans aucun obstacle car comme nostre flotte sembloit une armee et mesme une assez grande armee nous n'estions pas en estat de craindre les pirates et le vent nous fut si favorable depuis l'isle de chio que nous arrivasmes a celle de cyrne sans avoir seulement veu la mer irritee jusques la le prince de phocee s'estoit laisse conduire par aristonice sans aucune resistance mais lors qu'apres avoir pris a cette lue les choses dont nous avions besoin elle voulut luy persuader qu'il faloit que les pilotes se laissassent conduire aux vents et aux flots sans chercher d'autre route que celle que le vent qui souffloit alors leur monstroit sa foy devint chancelante et il ne s'y fust jamais resolu si la multitude plus forte que luy ne l'y eust contraint sfurius qui estoit le plus considerable de la flotte apres le prince de phocee avoit aussi bien de la peine a y consentir menedore en murmuroit aussi estrangement et j'advoue que je fis tout ce que je pus pour m'y opposer mais le peuple estant pour aristonice et estant le plus fort dans tous les vaisseaux il falut ceder et abandonner la conduite de la flotte a celle de la fortune cependant au milieu de ces contestations aristonice estoit tranquile et avoit une si ferme confiance en la deesse qu'elle adoroit qu'elle ne doutoit point du tout de l'effet de ses promesses nous voila donc madame en un estrange 
 estat puis que nous allions sans scavoir ou et sans avoir autre dessein que d'aller ou le vent nous menoit nous fusmes pourtant encore en un bien plus deplorable car les dieux voulant sans doute nous punir de nostre peu de confiance firent que la tempeste devint si furieuse que je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu d'esgalle depuis que les hommes ont eu la hardiesse de s'exposer sur la mer car enfin madame le vent estoit si fort qu'il sembloit venir de tous les costez et les vagues estoient si hautes qu'elles passoient par dessus tous les vaisseaux de plus l'obscurite le tonnerre et la pluye se meslant aux vagues et aux vent foisoient un bruit si terrible qu'on ne pouvoit destinguer le mugissement de la mer d'avec tant de bruits espouventables ce fut alors que chacun creut qu'il faloit perir et que presques tout le peuple de phocee se repentit de s'estre abandonne a la conduite du hazard mais pour aristonice au plus fort de la tempeste et lors qu'il y avoit aparence que toute la flotte alloit estre dispersee et qu'elle estoit preste a faire naufrage elle parut tousjours et la mesme tranquilite et la mesme confiance pour le prince de phocee il paroissoit ferme et constant mais c'estoit par grandeur d'ame seulement et parce qu'il ne craignoit pas la mort et point du tout par esperance d'eschapper pour menedore quoy qu'il n'aprehendast pas le peril pour l'amour de luy il n'avoit 
 pas la mesme fermete du prince de phocee car la frayeur de la princesse onesicrite luy faisoit une si grande compassion et il estoit si afflige de la voir en danger que sil eust creu pouvoir calmer la tempeste en se jettant dans la mer il eust volontiers este la victime qui eust apaise neptune irrite mais au milieu de tant de murmures aristonice avec sa tranquilite ordinaire parloit avec la mesme liberte d'esprit que si la mer n'eust point este agitee pauvres gens que vous estes disoit-elle aux matelots qui murmuroient ne scauriez vous vous fier a mes paroles et croire fortement que les mesmes dieux qui ont excite la tempeste l'apaiseront et s'en serviront peutestre a vous conduire au port laissez vous guider a leur providence et sans abandonner le gouvernail laissez vous pourtant gouverner par eux puis qu'ils sont plus sages que vous mais enfin madame apres avoir este battus de l'orage trois jours entiers nostre mast estant rompu et l'antenne brisee tout d'un coup le vent cessa les vagues s'abaisserent la pluye deminua le ciel s'esclaircit et le soleil parut si bien que passant presques en un instant d'une grande agitation a une profonde bonace l'esperance commenca de reprendre place en nostre coeur il est vray qu'elle estoit encore bien foible car nostre vaisseau estoit en mauvais estat et toute nostre flotte estoit estrangement dispersee en effet madame elle couvroit une si grande estendue de mer qu'il n'y avoit pas deux vaisseaux 
 ensemble aussi fut-ce sans doute ce qui les conserva car si les vents ne les eussent pas esloignez les uns des autres ils se fussent infailliblement brisez en s'entrechoquant des que le calme fut revenu aristonice montant sur le tillac se mit a genoux devant l'image de diane et remercia cette deesse pour toute la flotte de l'avoir conservee en suitte de quoy se relevant elle fut la premiere qui descouvrit terre mais a peine l'eut elle descouverte que prenant la parole avec authorite comme si elle eust este inspiree des dieux courage dit-elle au prince de phocee qui estoit aupres d'elle je voy je lieu ou diane veut avoir un nouveau temple et ou elle nous fera trouver un azile inviolable des qu'elle eut dit cela le prince de phocee et tous ceux qui estoient a l'entour de luy virent en effet quelques rochers qui paroissoient devant eux et qui sembloient borner la mer de ce coste la en voyant aussi d'autres a la main gauche de sorte que sans scavoir plus precisement si cette terre leur seroit amie ou ennemie ils ne penserent a autre chose qu'a faire tout ce qu'ils pourroient pour y arriver ainsi toute la flotte songeant a se r'assembler et a tascher de racommoder dans chaque vaisseau ce que la tempeste y avoit rompu on fut assez longtemps sans pouvoir guere avancer car l'orage les avoit tellement farcassez qu'ils ne pouvoient qu'a peine esperer de pouvoir gagner le rivage dont ils estoient encore assez esloignez mais enfin comme 
 l'industrie des matelots est admirable et que le desir de sauver sa vie donne de l'adresse et de l'invention a ceux qui sont le moins capables nous commencasmes d'aprocher et de discerner parfaitement que nous estions proche d'un tres beau pais ce fut alors que nous vismes assez pres de nous trois petites isles scituees presques en esgale distance les unes des autres qui forment une espece de triangle irregulier et qui font que la plus grande mettant la plus petite a l'abry du mauvais vent il y a un port capable de tenir qu'inze ou vingt galeres seulement de sorte que le prince de phocee songea a tascher de gagner ces isles qui sont esloignees de la terre ferme environ de trente stades afin d'y pouvoir r'assembler toute la flotte et d'envoyer scavoir de la quel pais estoit celuy qu'il voyoit et qui luy sembloit si beau quoy qu'il ne le vist encore que de loin ainsi comme son pilote n'avoit pas perdu son gouvernail quoy qu'il n'eust plus ny antenne ny mast il fit ramer avec force et laissant tous les autres vaisseaux assez loin derriere il s'aprocha de ces isles la mer estant alors aussi calme qu'un estang mais comme il en estoit desja assez proche et qu'il pouvoit discerner qu'elles n'avoient aucun arbre il vit sortir d'entre ces trois isles une grande barque peinte et doree dont les voiles estoient de la couleur du ciel aussi bien que tous les cordages et qui avoit sur la poupe une tente magnifique sous la quelle on voyoit plusieurs dames y ayant aussi quelques 
 hommes qui leur parloient mais si la veue de cette barque resjouit tous ceux qui estoient dans le vaisseau du prince de phocee celle de ce vaisseau fracasse donna de la compassion a ceux qui estoient dans la barque il est vray que cette compassion fut accompagnee de quelque estonnement car ayant aperceu presques en mesme temps cette grande flotte qui venoit derriere nostre vaisseau nous vismes qu'au lieu de continuer d'avancer vers nous ils envoyerent trois hommes dans un esquif pour nous reconnoistre comme cette rencontre estoit assez surprenante et assez agreable pour nous veu l'estat ou nous estions et le besoin que nous avions d'assistance la princesse onesicrite et tout ce qu'il y avoit de gens de qualite dans ce vaisseau monterent sur le tillac et se mirent a regarder cette barque avec autant de curiosite que ceux de la barque nous regardoient mais lors que cet esquif qui venoit vers nous fut arrive a nostre bord apres que nous luy eusmes fait les signes de paix dont on a accoustume de se servir en nos mers quoy que nous ne sceussions pas s'ils les entendoient nous vismes que l'habillement de ces trois hommes qu'on nous envoyoit nous estoit absolument inconnu aristonice mesme qui croyoit avoir veu des gens de toutes les nations du monde au temple d'ephese advoua qu'elle ne connoissoit pas d'ou pouvoient estre ceux qu'elle voyoit cependant quoy que leur habillement fust un peu barbare il ne laissoit pas d'avoir quelque 
 chose de beau comme vous l'avez pu juger par ceux de cette nation qui m'ont accompagne mais madame ce qu'il y eut d'abord de plus facheux fut que lors qu'ils comencerent de parler nous ne les entendismes pas de sorte que ne croyant point que des gens que nous n'entendions pas nous pussent entendre nous commencasmes de leur vouloir faire comprendre par signes quel estoit nostre malheur mais comme un de ces trois hommes qui estoit dans l'esquif nous entendit parler les uns aux autres nous fusmes agreablement surpris d'ouir que quittant le langage dont il s'estoit servy d'abord il nous demanda en grec qui nous estions ou nous allions et quelle flotte estoit celle qu'il voyoit paroistre de vous representer madame la joye que nous eusmes il ne seroit pas aise et il me suffira de vous dire qu'elle fut si grande qu'elle nous fit en quelque facon perdre la raison car encore que ce ne fust qu'au prince de phocee a respondre il n'y eut presques personne sur ce tillac qui ne respondist quelque chose aristonice luy dit donc que diane les conduisoit a leur pais onesicrite que la guerre les avoit bannis de leur patrie le prince de phocee que la peur de la servitude les en avoit chassez menodore que la tempeste les avoit uoussez vers leur terre et je pense que je leur dis aussi que jamais les dieux ne leur avoient donne une si belle matiere d'exercer toutes les vertus ensemble disant encore quelque chose pour faire connoistre la condition du prince 
 de phocee d'onesicrite de menedore et d'atistonice
 
 
 
 
mais enfin madame ces responces tumultueuses estant faites le prince de phocee s'enquit de celuy qui luy parloit quel estoit le pais qu'il voyoit et qui estoit dans cette magnifique barque qui estoit arrestee aupres de ces isles comme celuy a qui il faisoit cette demande est un homme de beaucoup d'esprit il luy aprit en peu de mots que les peuples qui habitoient le lieu ou il alloit aborder s'apelloient les segoregiens que leur pais estoit borne d'un coste par d'autres peuples qu'on apelle les gaulois saliens d'un autre par les tectosages qui habitent le long d'une riviere tres rapide qui s'apelle le rhosne d'un autre par un pais qu'ils nomment la gaule celtique et d'un autre encore par la mer qui regarde l'afrique qu'ils ont au midy il luy aprit en suitte que le roy des segoregiens s'apelloit senan qu'il estoit veuf qu'il s'estoit venu divertir pour quelques jours a un chasteau qui estoit assez pres du rivage qu'il voyoit et que la princesse sa fille qui se nommoit cleonisbe ayant voulu se promener sur la mer estoit dans cette barque et l'avoit envoye pour scavoir toutes les choses qu'il luy avoit demandees le prince de phocee ayant ouy ce que cet homme luy disoit le pria de vouloir luy obtenir de la princesse dont il venoit de luy parler la grace de la pouvoir voir afin de la conjurer de luy faire obtenir du roy son pere un azile pour tant de malheureux adjoustant qu'il le conjuroit de vouloir 
 estre son truchement non non seigneur repliqua cet homme je n'auray point besoin d'expliquer vos paroles a la princesse cleonisbe car encore qu'elle vive en un climat assez esloigne de celuy ou les sciences et la politesse regnent je puis vous assurer qu'elle scait assez bien le grec pour le pouvoir parler dans athenes cependant adjousta-t'il comme je n'oserois vous conduire vers elle sans ses ordres vous me permettrez de luy aller rendre conte de ce qu'elle veut scavoir le prince de phocee ayant consenty a ce qu'il vouloit l'esquif qui l'avoit amene vers nous le remena vers la princesse cleonisbe d'autre part tous nos vaisseaux voyans le nostre arreste firent force pour nous joindre et nous joignirent en effet avant que l'esquif fust revenu vers nous mais madame il faut que vous scachiez que celuy qui nous avoit parle n'estoit pas ne parmy les segoregiens et que c'estoit au contraire un illustre grec qui ayant autresfois suby les loix de l'ostracisme avoit este pousse par la fortune en cette bien-heureuse terre ou il s'estoit arreste de sorte qu'allant rendre conte a la princesse cleonisbe de tout ce qu'il avoit apris du prince de phocee il luy dit comme nous l'avons sceu depuis que s'il estoit ce qu'il disoit estre comme il n'en doutoit point du tout il estoit sans doute un des plus vaillans princes du monde adjoustant mille choses a la louange de sa personne de sorte que cet officieux grec qui s'apelle hipomene prevenant avantageusement 
 cleonisbe pour le prince de phocee comme il avoit prevenu le prince de phocee pour cleonisbe on peut assurer qu'ils commencerent de s'estimer sans se connoistre cependant la princesse onesicrite scachant qu'elle alloit paroistre devant une personne de cette qualite cammanda a ses femmes de redonner quelque ordre a ses beaux cheveux negligez dont l'impetuosite du vent avoit esparpille toutes les boucles durant la tempeste mais enfin madame hipomene ayant receu les ordres de cleonisbe nous le vismes non seulement revenir vers nous mais nous vismes encore que la barque s'aprochoit aussi le prince de phocee n'osa pourtant avancer jusques a ce qu'il eust receu la responce d'hipomene mais des qu'il eut apris par luy que la princesse cleonisbe venoit elle mesme pour le prendre dans sa barque avec la princesse onesicrite aristonice et tout ce qu'il y avoit de gens de qualite dans son vaisseau il commanda de ramer avec diligence et d'avancer vers la barque qui s'aprochoit commandant a toute la flotte de mettre le pavillon bas et d'attendre ses ordres jusques a ce qu'il eust receu ceux de la princesse vers qui il alloit et pour luy rendre encore un plus grand respect il se jetta dans l'esquif d'hipomene afin d'estre plustost aupres d'elle et de tesmoigner plus de confiance ainsi l'esquif se separa de nostre vaisseau et alla vers la barque qui s'avancoit comme nous nous avancions mais de grace madame figurez vous un peu je vous prie quel objet devoit 
 estre celuy de voir cette barque peinte et doree avec sa tente magnifique ses flames ondoyantes et ses banderoles volantes en comparaison de ce vaisseau desmate battu de la tempeste et fracasse de toutes parts a la reserve de la poupe sur laquelle estoit la figure de diane il est vray que son tillac estoit orne de trois personnes admirables et qui par leur beaute ou par leur bonne mine estoient bien capables de donner beaucoup de plaisir a les voir en effet aristonice par la majeste de son visage onesicrite par sa rare beaute et menodore par l'agreement de sa personne estoient bien capables de se faire admirer mais madame sans m'amuser davantage a vous parler d'eux il faut que je me haste de vous parler de cleonisbe et que je vous die quelle fut nostre admiration pour elle lors que nous fusmes assez pres de la barque ou elle estoit pour pouvoir seulement juger de sa belle taille et de sa bonne mine comme elle avoit la curiosite de voir comment estoient faits ceux qu'elle venoit sauver elle s'estoit avancee un pas hors de sa tente pour nous voir de plus pres de sorte qu'estant un peu separee de toutes les dames qui estoient aupres d'elle nous la discernasmes facilement devant qu'on nous l'eust nommee imaginez vous donc madame une grande personne dont la taille haute et noble a quelque chose de si aise et de si majestueux qu'on ne peut s'empescher de croire qu'il falloit que pentasilee l'eust ainsi mais imaginez vous en mesme temps 
 qu'encore qu'elle ait la taille de cette belle et jeune amazone qui mourut de la main d'achille elle n'en a pourtant pas la fierte au contraire elle a tant de douceur et tant de charmes dans l'air du visage quoy qu'elle ait la mine tres haute qu'on peut dire que si on ne la peut aimer sans la craindre on ne la peut aussi craindre sans l'aimer puis qu'il est vray que personne n'a jamais eu tant de charmes ny tant de modestie ny plus de beaute ne vous imaginez pourtant pas madame que le taint de cleonisbe ait cette blancheur esblouissante qui cache bien souvent tant de deffauts ou du moins qui les amoindrit au contraire cleonisbe a le taint un peu brun mais il est vray que tout brun qu'il est il est si uny et si lustre que c'est un des plus beaux taints du monde pour ses cheveux ils sont de cette admirable couleur qui sied bien a toutes sortes de taints et qui sans avoir cette asprete de ceux qui sont du dernier noir ny le jaunastre de ceux qui sont veritablement chatains ont un esclat brun et cendre tout ensemble qui les rend beaux en eux mesmes et qui sert a faire paroistre la beaute de celle qui les a de cette sorte de plus cleonisbe a le visage de la plus agreable forme du monde car encore qu'on ne puisse pas dire qu'il soit en ovale on ne peut pas dire aussi qu'il soit tout a fait rond ainsi on peut assurer qu'il a toutes les graces que ces deux sortes de tours de visages sont capables de donner a la beaute mais madame ce n'est pas encore tout 
 car outre ce que je vous ay desja dit cleonisbe a une des plus belles bouches que je vy jamais car enfin elle ne l'a pas seulement bien faite et ses levres ne sont pas seulement de ce bel incarnat qui anime la beante mais elle y a encore un charme inexplicable qui vous persuade mesme quoy que vous ne regardiez que cette seule partie de son visage qu'il faut qu'elle soit eloquente et qu'elle ait infiniment de l'esprit estant certain qu'il y a je ne scay quelles petites enfonceures au coin de sa bouche et je ne scay quel sourire spirituel et melancolique tout ensemble qui y paroist presque tousjours qui forcent ceux qui la voyent a croire ce que je viens de vous dire mais madame apres vous avoir represente imparfaitement la bonne mine le taint les cheveux le tour du visage et la bouche de cleonisbe comment feray-je pour vous representer ses beaux yeux il faut pourtant puis que je me suis engage a vous la despeindre que je vous die qu'ils sont noirs grands brillans et doux en effet ils ont un feu si vif une modestie si grande et une douceur si passionnee qu'ils inspirent l'amour jusques dans le fonds du coeur de ceux qui les voyent au reste ce ne sont pas de ces yeux qui ont une certaine agitation tumultueuse qui ne permet pas qu'on puisse juger d'eux equitablement parce qu'ils ne souffrent presques point qu'on les voye bien tant ils sont petillans et sujets a changer d'objet au contraire quoy que cleonisbe ait les yeux tres vifs et qu'elle ait les 
 regards tres penetrans elle a pourtant les yeux tranquiles elle regarde avec aplication ce qu'elle veut regarder et sans abandonner cette profonde modestie qui est inseparable de toutes ses actions elle n'esvite pas les yeux de ceux qui luy parlent et souffre par consequent qu'on admire dans les siens mille charmes que je ne vous scaurois descrire car enfin il y paroist tout ensemble de l'esprit de l'amour de la langueur de la modestie de la passion de la vivacite de la vertu de la bonte de l'enjouement de la melancolie de la beaute et des charmes de sorte madame que si vous joignez des yeux tels que je vous les despeins a toutes les autres belles choses que je vous ay descrites et a un embonpoint ou la jeunesse est peinte vous n'aures pas de peine a croire que des gens qui venoient de voir durant une tempeste de trois jours l'image de la mort errer a l'entour d'eux furent bien agreablement surpris de voir l'admirable cleonisbe sur le bout de la barque ou elle estoit aussi vous puis je assurer que je ne pense pas que ceux de l'isle de chypre qui virent aborder venus dans cette magnifique coquille qui fut son berceau et son navire tout ensemble eussent plus d'admiration pour elle que nous en eusmes pour cleonisbe elle estoit ce jour la coiffee a l'africaine c'est a dire les cheveux a demy espars dont une partie estant r'atachez avec des cordons d'une couleur fort vive s'entortilloient en diverses tresses au derriere de sa teste d'ou pendoit un grand voile 
 de gaze rayee de diverses couleurs qu'elle avoit releve pour nous voir mieux son habillement qui estoit incarnat et blanc estoit d'une forme agreable et galante qui sans cacher la beaute de sa taille avoit pourtant de la majeste la ceinture de cette robe estoit marquee par des escailles couvertes de diamans aussi bien que le tour de la gorge le devant de la robe le tour des espaules et tout ce qui marquoit la taille de cet habillement dont les manches a demy retroussees faisoient voir que cleonisbe avoit d'aussi belles mains qu'elle avoit une belle gorge qu'on entre-voyoit a travers une legere gaze qui la couvroit mais pour adjouster encore quelque chose de galant a ce petit triomphe maritime tout le dessous de la tente sous laquelle estoit cleonisbe estoit couvert d'une agreable ramee dont l'odeur vint jusques a nous devant que nous eussions joint la barque car enfin madame on voyoit mille branches d'orangers chargees de fleurs entrelassees avec des branches de myrthe et de jasmin qui faisant une espece de berceau sur la teste de cleonisbe pour parfumer l'air et la rafraischir tout a la fois adjoustoit encore quelque chose a la beaute d'un objet si merveilleux par cet agreable meslange de feuillages de fleurs d'estoffes magnifiques et de diamants cependant quoy que nous fussions fort occupez a regarder cleonisbe nous remarquasmes pourtant qu'il y avoit plusieurs dames bien faites aupres d'elle et qu'entre les hommes 
 qui y estoient il y en avoit un qui paroissoit estre de grande qualite soit par sa mine par son habillement ou par la maniere dont la princesse cleonisbe agissoit aveque luy je vous demande pardon madame de m'estre tant arreste a vous dire ce que me parut cleonisbe des la premiere fois que j'eus l'honneur de la voir mais je l'ay fait parce que je ne puis vous dire precisement ce qu'en pensa le prince de phocee n'ayant pu trouver de termes en toutes les langues qu'il scait parler pour exprimer parfaitement ce qui se passa dans son coeur en cette premiere entre veue mais pour vous aprendre du moins ce qui se passa dans la barque de cleonisbe je vous diray que l'esquif nous ayant devancez des qu'il fut assez pres de cette princesse pour faire que le prince de phocee la pust voir distinctement et en estre veu il la salua avec autant de grace que de respect apres quoy hipomene le faisant entrer dans la barque par l'endroit le plus esloigne de cleonisbe et y entrant aussi bien que luy il le mena vers cette princesse qui le receut avec beaucoup de civilite vous voyez madame luy dit-il en grec ayant sceu par hipomene qu'elle le parloit un malheureux prince qui vient vous rendre grace d'avoir empesche de perir tout le peuple d'une grande ville qui compose la flotte qu'il commande car je ne doute pas poursuivit il galamment que ce ne soit vous qui par vostre presence avez calme les flots irritez et fait cesser la tempeste qui nous a pense faire faire 
 naufrage mais madame apres vous avoir remerciee d'avoir sauve la vie a tant de personnes malheureuses et innocentes je vous suplie encore de la leur vouloir conserver en obtenant du roy vostre pere l'entree de ses ports pour tant de vaisseaux battus de l'orage et de l'obliger aussi a vouloir escouter la cause de nostre exil et le recit de tous nos malheurs afin de luy inspirer apres le desir de les soulager et de faire en sorte une les promesses qu'une grande deesse nous a faites ne demeurent pas inutiles il y a une si grande satisfaction repliqua cleonisbe de trouver accasion d'assister des malheureux et des malheureux encore aussi illustres que vous que j'ay quelque peine a m'affliger de vostre infortune puis qu'elle me donne lieu d'estre en pouvoir de vous rendre quelque office et de vous faire connoistre que nostre nation n'est pas aussi barbare qu'on le croit cependant adjousta t'elle comme j'ay sceu par hipomene qu'il y a des dames dans vostre vaisseau il faut s'il vous plaist que nous les allions prendre afin de les oster d'un lieu qui ne leur peut estre agreable puis qu'elles y ont pense perir et quand elles seront dans cette barque poursuivit-elle vous envoyerez ordre a vostre flotte de se mettre a l'abry de ces isles jusques a ce que je vous aye presente au roy mon pere et que j'aye obtenu de luy ce que vous en desirez car encore une fois je tiens qu'il est si glorieux de faire tout le bien qu'on peut que je suis asseuree 
 que l'auray plus de joye a vous proteger que ma protection ne vous scauroit estre utile ha madame s'escria le prince de phocee en la regardant avec admiration est-il possible qu'a l'extremite de la terre on trouve une personne comme vous et est-il possible encore que la renommee ne vous ait pas fait connoistre a toute la grece et ne vous y ait pas fait adorer malgre cette grande estendue de mer qui vous en separe ceux qui m'ont enseigne le grec repliqua-t'elle en souriant m'ont aussi enseigne en mesme temps qu'il faloit quelquesfois se defier des flatteries de ceux de vostre nation c'est pourquoy sans adjouster foy aux louanges que vous me donnez je me prive equitablement du plaisir qu'il y a d'en recevoir d'un homme qui connoist sans doute admirablement toutes choses puis qu'il est orginaire d'un pais d'ou l'ignorance qui regne au nostre est bannie apres cela cleonisbe voyant que le vaisseau du prince de phocee estoit fort proche commanda que sa barque le joignist et pria cet homme de qualite qui estoit aupres d'elle et qui s'appelle bomilcar d'aller recevoir la princesse onesicrite et aristonice et de les luy amener de sorte que bomicar luy obeissant tousjours aveque joye luy obeit cette fois la avec diligence et fut pour donner la main a onesicrite mais comme cette princesse voulut qu'aristonice marchast la premiere pour rendre plus de respect a la deesse qu'elle servoit ce fut elle que bomilcar conduisit si bien que menodore 
 en estant plus heureux aida a descendre du vaisseau a la princesse qu'il adoroit qui estant suivie des deux compagnes d'aristonice de plusieurs femmes de qualite de ses filles et de moy fut vers la princesse cleonisbe qui continuoit de parler au prince de phocee j'oubliois de vous dire qu'aristonice ne sortit pourtant pas du vaisseau sans avoir fait mettre la statue de diane en lieu seur et sous la garde de gens capables d'en avoir soin et de la conserver et que le prince de phocee envoya aussi ses ordres a toute la flotte que le pere de menodore commanda en son absence de vous dire apres cela madame combi fut grande l'admiration reciproque de cleonisbe d'onesicrite et d'aristonice il ne seroit pas aisee non plus que de vous raconter parole pour parole tout ce que ces admirables personnes se dirent c'est pourquoy madame vous m'en dispenserez s'il vous plaist et vous vous imaginerez sans doute facilement ce que je ne vous dirois pas si bien que vous vous le direz a vous mesme pour moy j'estois si surpris de voir cleonisbe et si estonne de l'entendre parler que je ne pouvois concevoir qu'elle ne fust pas nee ou a athenes ou a corinthe ou a delphes ou a thebes je voyois mesme que sa politesse se communiquoit presques a tout ce qui l'environnoit et que la plus grande partie des dames qui estoient avec elle n'avoient rien de barbare bomilcar me sembloit aussi avoir tout l'air d'un homme d'esprit et d'un homme de grand coeur de sorte que 
 ne pouvant me lasser d'admirer ce que je voyois j'admirois et regardois sans rien dire durant que la barque reprenant la route du port nous aprochoit du rivage pendant ce petit trajet je remarquay qu'il y avoit entre ces dames une fille nommee glacidie que cleonisbe preferoit a toutes les autres car elle luy adressoit souvent la parole soit en louant la beaute d'onesicrite soit en parlant d'aristonice et je m'aperceus aussi que cette personne n'estoit pas une personne d'un mediocre merite je ne l'observay pourtant pas si long temps que je n'eusse le loisir de remarquer l'agitation qui estoit dans le coeur du prince de phocee et de voir en suitte que bomilcar la remarquoit aussi bien que moy l'entendis mesme que s'estant aproche de glacidie il luy dit a demy bas et en souriant que veu comme cet estranger regardoit cleonisbe il avoit lieu de craindre qu'apres estre eschape de la tempeste il ne fist naufrage au port si ce malheur luy arrive reprit glacidie en souriant aussi bien que bomilcar je m'imagine que la conformite de vostre fortune vous obligera a lier amitie aveque luy ha glacidie repliqua-t'il vous scavez bien que ce n'est pas la conformite de ces especes de malheurs qui fait que les malheureux s'aiment ainsi madame j'apris sans y penser que bomilcar estoit amant de cleonisbe mais je n'apris pas alors s'il en estoit bien ou mal traitte parce que glacidie ayant pris garde que je pouvois les entendre a cause qu'ils parloient 
 grec se tourna vers moy et commenca de me parler et de m'obliger a luy dire en peu de mots l'estat de nostre fortune cependant plus nous aprochions du rivage plus le pais ou nous allions nous sembloit agreable car parmy mille arbres differens dont le paisage est seme on voit a la droite de greffes roches steriles qui sont paroistre davantage la fertilite des autres endroits on voit aussi de ce mesme coste une montage dont le bas est couvert de grands pins et sur le sommet qui est fort droit est une tour d'une structure irreguliere qui toute antique qu'elle est donne beaucoup d'ornement a cet endroit du paisage de l'autre coste est un pais plus uny mais qui ne laisse pas d'estre entremesle de colines de valons de rochers de prairies de fontaines et de ruisseaux et de faire cent agreables inesgalitez de scituations differentes qui rendent les maisons qu'on y a basties tout a fait charmantes de plus on y voit une si grande quantite d'oliviers de grenadiers de mirthes et de lauriers et tous les jardins y sont si pleins d'orangers de jasmins et de mille autres belles et agreables choses que je ne croy pas qu'il y ait un pais plus aimable que celuy-la ny ou le soleil donne de plus agreables printemps de plus longs estez de plus riches automnes ny de plus courts hyvers le ciel y est tousjours si clair l'air y est si pur les fruits y sont si admirables la mer y est si poissonneuse et les chasseurs y trouvent une si abondante matiere a l'innocente guerre 
 qu'ils font que de quelque condition ou de quelque humeur qu'on soit on trouve de quoy s'y satisfaire mais pour en revenir ou j'en estois il faut que je rentre dans la barque d'ou je suis sorty malgre moy pour faire cette petite description je vous diray donc madame que la barque estant dans le port nous vismes plusieurs cabanes de pescheurs le long du rivage et plusieurs habitations esparses dans tout cet agreable terroir dont la veue est bornee par des montagnes assez esloignees sur le sommet desquelles on voit de la neige quoy qu'on n'en voye presques jamais tomber au lieu ou nous abordasmes comme la princesse cleonisbe avoit plusieurs chariots qui l'attendoient sur le bord du rivage elle avoit dessein d'obliger les dames qui estoient avec elle de se presser afin que nous y pussions tous avoir place pour aller jusques a trente stades de la ou estoit le chasteau ou elle avoit laisse le roy mais a peine les princesses furent-elles a terre qu'entendant tout d'un coup un grand bruit que faisoient des hommes qui sonnoient d'une espece de cor qui nous estoit inconnu nous vismes arriver un grand equipage de chasse qui quoy qu'un peu barbare ne laissoit pas de plaire et d'avoir quelque chose de magnifique tous les chiens avoient de grands coliers d'argent a gros cloux dorez ceux qui les suivoient a pied tenoient une espece de grandes et belles coquilles qu'on apelle des trompes dont ils sonnoient au lieu de cor et dont ils faisoient 
 un bruit si retentissant que les tritons n'en scauroient faire davantage a l'entour du char de neptune les chasseurs a cheval avoient des arcs des fleches et des javelines et pour leurs habillemens ils estoient bigarrez de tant de belles et vives couleurs que cela ne pouvoit manquer de rejouir la veue tout le monde tournant donc la teste du coste que venoient ces chasseurs nous vismes qu'il y en avoit un qui paroissoit le maistre des autres et qui se separant de cette grande troupe qui le suivoit vint droit a la princesse cleonisbe qui aprit au prince de phocee que celuy que nous voiyons estoit le prince carimante son frere a peine eut-elle dit cela que ce prince qui estoit descendu de cheval pour la venir joindre s'aprocha d'elle et nous fit voir qu'il avoit admirablement bonne mine n'ayant pas alors plus de vingt-quatre ans mais comme il fut assez pres pour discerner ceux qui estoient avec cleonisbe il en fut surpris et plus surpris encore de voir vers les isles cette grande flotte qui y paroissoit il ne fut pourtant pas long-temps en cette inquiettude car la princesse cleonisbe luy presentant cette belle et malheureuse troupe qui s'estoit mise sous sa protection quelque heureuse qu'ait este vostre chasse luy dit elle en souriant je suis assuree que ma promenade sur la mer l'a este beaucoup davantage et que vous n'avez pas tant eu de plaisir tout le jour que vous en aurez sans doute a m'aider a servir aupres du roy les admirables personnes 
 que vous voyez et que je vous conjure de proteger comme onesicrite est une des plus belles princesses qu'on puisse voir elle attacha si fort les yeux du prince carimante qu'a peine entendit-il ce que cleonisbe luy dit il est vray qu'il ne laissa pas de faire comme s'il l'eust bien entendu car il fit tant de civilite et a onesicrite et au prince de phocee et a aristonice et a menodore qu'ils eurent sujet d'en estre tres satisfaits cependant comme le lieu n'estoit pas propre a une longue conversation carimante mit onesicrite dans le chariot de cleonisbe disant au prince de phocee et a menodore et a moy que nous irions a cheval aveque luy car comme on luy menoit tousjours plusieurs chevaux en main a toutes les chasses qu'il faisoit il y en eut autant qu'il nous en faloit de sorte qu'apres que le prince de phocee eut mis cleonisbe dans le mesme chariot ou onesicrite estoit desja et que bomilcar eut aussi aide a aristonice a y monter ils saluerent ces dames et des que leur chariot eut commence de marcher ils monterent tous a cheval et le suivirent et pour celles qui avoient este de la promenade de cleonisbe aussi bien que les compagnes d'aristonice et toutes les autres dames elles furent dans d'autres chariots tant que ce chemin dura le prince de phocee entretint carimante et luy aprit la desolation de sa patrie le bonheur de vos armes la grandeur de vos conquestes la resolution des habitans de phocee le commandement de la 
 deesse qu'on adore a ephese la tempeste que nous avions eue et la rencontre de la princesse cleonisbe qui de son coste aprenoit aussi ces mesmes choses par onesicrite et les aprenoit plus particulierement qu'elles ne les avoit sceues par hipomene pour moy je parlois tantost a cet officieux grec et tantost a bomilcar car pour tous les autres ils ne m'entendoient point et je ne les entendois pas quoy que le chemin ne fust pas long j'eus loisir de remarquer que bomilcar avoit beaucoup d'esprit mais un esprit si plein d'activite qu'on voyoit mesme par sa phisionomie qu'il faloit qu'il y eust dans son coeur plus d'une passion violente il s'informa aveque soin du prince de phocee et m'en demanda cent choses differentes je trouvay pourtant moyen de demander aussi a mon tour a hipomene tout ce qui me donnoit de la curiosite me semblant que puis qu'il estoit grec j'avois quelque droit d'attendre toutes sortes d'offices de luy mais entre les choses que je luy demanday je le priay de me dire ce qu'estoit bomilcar il est si considerable dans cette cour me dit-il qu'on le regarde comme un homme qui seul a termine la guerre entre les carthaginois et les segoregiens car comme il est tres puissant au pais d'ou il est originaire c'est assurement par luy que ces deux peuples guerriers et ennemis sont presentement en paix quoy luy dis-je bomilcar n'est pas originaire de ce pais cy non repliqua-t'il et la superbe carthage est le lieu d'ou son pere estoit 
 apres cela passant d'un discours a un autre je sceus que le roy des segoregiens n'avoit point d'autres enfans que carimante et cleonisbe et je sceus mesme encore que je ne m'estois pas trompe lors que j'avois creu que glacidie estoit fort bien aupres de cette princesse car il m'aprit qu'elle estoit la personne du monde pour qui elle avoit le plus d'estime et le plus d'amitie adjoustant que c'estoit un bien dont elle jouissoit avec justice et dont elle jouissoit mesme sans qu'on le luy enviast parce qu'elle ne se servoit du credit qu'elle avoit aupres de cleonisbe que pour rendre office a tous les honnestes gens mais enfin madame nous arrivasmes au chasteau ou estoit le roy qui est en une des plus belles scituations que je vy jamais car encore qu'il soit en un lieu ou il y a cent sources admirables et des prairies merveilleuses il y a une veue d'une si vaste estendue du coste de la mer que les yeux n'y trouvent point d'autres limites que leur propre foiblesse qui ne leur permet pas de discerner ce qu'ils voyent au dela des bornes que la nature leur a prescrites en y arrivant nous vismes une grande allee de lauriers de plus de huit cens pas de long et en passant le long d'une balustrade rustique nous vismes aussi un grand verger ou il y avoit mille orangers plantez par ordre entremeslez de grenadiers et de citronniers qui contentant plus d'un sens a la fois parfumoient agreablement l'air que nous respirions nous vismes encore qu'il y avoit une source admirable 
 au milieu de ce jardin qui parmy mille bouillons d'eau que la seule nature faisoit eslever en murmurant formoient un grand rondeau a l'entour d'eux qui se deschargeoit par un ruisseau dans une prairie qui estoit au dela de ce jardin nous remarquasmes encore en aprochant du chasteau que toutes les murailles de la cour estoient couvertes de mirthe et qu'il y avoit encore un grand parterre forme d'herbes odoriferantes derriere le chasteau et qu'on y voyoit des cabinets de lauriers des fontaines et des ruisseaux mais ce qui nous surprit davantage fut de voir la magnificence du dedans de cette superbe maison et particulierement de la chambre du roy en effet madame quoy qu'il n'y eust ny peintures ny tentures de tapis de sidon ny de pourpre ce que nous y vismes estoit beaucoup plus riche et beaucoup plus beau que tout ce que j'ay veu ailleurs car enfin il faut vous imaginer que cette chambre dont le haut est en dome est l'objet le plus ravissant qui puisse tomber sous les yeux et pour vous le faire comprendre je n'ay qu'a vous dire que toutes les murailles et toute la voute en sont couvertes d'une espece d'arabesque irreguliere de piece de raport toutes de nacre et de coral mais de nacre qui fait de si belles reflections que l'arc en ciel n'a pas des couleurs si esclatantes ny si bien nuees que celles qu'on y voit de sorte qu'estant entremeslee a du coral de toutes les couleurs dont la nature en produit en cette mer ou 
 en la mer lygustique qui n'en est pas loin cela fait le plus bel effet du monde car comme il y en a de blanc de noir de couleur de feu d'incarnat de couleur de rose et de tout a fait pasle cela fait un meslange avec de la nacre que je ne vous scaurois representer c'est pourquoy il vaut mieux que je ne m'y arreste pas et que je vous die comment le roy des segoregiens nous receut comme cleonisbe n'a pas moins de jugement que d'esprit j'avois oublie de vous dire qu'elle avoit envoye advertir ce prince de l'advanture qu'elle avoit eue des qu'elle estoit descendue de la barque afin qu'il ne fust pas si surpris aussi nous receut-il admirablement lors que nous fusmes a l'entree du chasteau carimante donna la main a onesicrite qui ne put faire cette fois la passer aristonice devant elle de sorte que bomilcar fut celuy qui la conduisit car pour le prince de phocee il aida a marcher a cleonisbe qui luy dit obligeamment que comme c'estoit au prince son frere a presenter onesicrite au roy c'estoit aussi a elle a luy rendre cet office pour menodore il donna la main a glacidie et tout te reste des hommes conduisirent celles qu'ils voulurent de ce grand nombre de dames qui estoient en ce lieu-la soit des nostres soit de celles du pais comme le roy scavoit la langue greque aussi bien que carimante et cleonisbe il fut sensiblement touche de ce que luy dit le prince de phocee apres que la princesse sa fille le luy eut presente car quoy 
 qu'il ne s'estendist pas extremement en son discours il luy dit pourtant toute nostre fortune et r'enferma si adroitement tous nos malheurs en peu de mots que le roy qui les escoutoit les put facilement retenir il choisit mesme si bien les paroles dont il se servit que l'exageration la plus estendue et la plus eloquente n'auroit pas tant attendry le coeur que ce que dit le prince de phocee attendrit celuy de ceux qui l'escouterent enfin seigneur luy dit-il a la fin de son discours vous voyez des malheureux que la crainte de la servitude a force d'abandonner leur patrie qui n'ont plus de terre qu'ils puissent habiter sans qu'on la leur donne ou sans qu'ils l'usurpent que la tempeste a battus que la douleur a accablez et qui n'ont plus que la liberte et l'esperance en partage encore ne jouissons nous de ce dernier bien que depuis que la princesse cleonisbe nous a fait la grace de nous promettre de nous proteger aupres de vous et qu'elle a obtenu pour nous la mesme faveur du prince carimante ainsi seigneur c'est de vous de qui depend nostre destin puis que si vous ne nous accordez pas l'entree de vos ports pour nostre flotte nous n'aurons plus rien a faire qu'a nous resoudre de mourir constamment comme le roy alloit respondre aristonice s'avancant et prenant la parole seigneur luy dit-elle souffrez qu'avec tout le respect que je vous dois je vous die que la tempeste qui nous a poussez sur vos costes ne nous y a jettez que pour faire que vous nous y receussiez 
 comme des gens qui donnent une ample matiere a vostre vertu car afin que vous n'en doutiez pas c'est une grande deesse qui nous y a conduits et qui voulant avoir un temple sur vos terres et estre reconnue parmy vos peuples m'a commande de faire ce que j'ay fait prenez donc garde de l'irriter en ne recevant pas favorablement des malheureux qui tous malheureux qu'ils sont ont dans leurs vaisseaux des thresors inestimables puis qu'ils y ont un grand nombre d'hommes vertueux de gens habiles et scavans d'excellens artisans en toutes sortes de choses et qui par ce moyen peuvent se vanter d'avoir tous les arts et toutes les sciences enfermees dans leurs navires qu'ils peuvent communiquer a vos peuples si vous leur donnez seulement un coin de terre pour bastir un temple et pour pouvoir jouir de la liberte qui leur couste leur patrie mais encore une fois seigneur poursuivit-elle songez bien a ne refuser pas les graces que les dieux vous font et scachez que la deesse que je sers vous promet par moy de rendre vostre pais si celebre et si fameux par toute la terre si vous nous recevez favorablement qu'il n'y en a point au monde qui le soit davantage aristonice prononca ces paroles avec tant de grace et tant d'authorite que toute la compagnie s'en sentit esmeue et remarqua mesme que le roy en estoit touche aussi respondit-il avec toute la douceur imaginable et au prince de phocee et a aristonice leur accordant d'abord l'entree 
 ses ports pour toute la flotte a condition qu'il n'y auroit qu'un certain nombre de gens armes dans chaque vaisseau et pour ce qui estoit de leur donner un lieu propre pour leur habitation il leur dit qu'il assembleroit les sarronides pour en conferer avec eux et qu'en attendant il leur permettoit d'esperer que sa responce seroit favorable comme je ne doute pas madame que ce mot de sarronides ne vous surprenne je pen- qu'il est a propos que je vous die que les sarronides sont a peu pres entre les gaulois en general ce que sont les mages en perse il y a pourtant cette difference que les mages ne se meslent que des choses de la reugion et que les sarronides connoissent aussi des affaires publiques et des differens des particuliers cette espece de philosophes de sacrificateurs et de magistrats tout ensemble furent instituez par le troisiesme roy des gaules nomme sarron qui voulut que de son nom ils s'apellassent sarronides il y a pourtant quelques parties des gaules ou ils les nomment druides a cause que sous le regne d'un de leur rois nomme druys il voulut qu'on les appellast ainsi ils sont mesme divisez en divers ordres et sous divers noms car ceux qui ne s'occupent qu'aux sacrifices s'apellent vacies ceux qui ne s'adonnent qu'a la connoissance des choses naturelles se nomment eubages et ceux qui sont destinez a chanter les actions heroiques des hommes vertueux sont apelles bardes car pour ceux qui portent le nom de sarronides ou 
 celuy de druydes comme ils sont les plus scavans de tous ils se meslent comme je l'ay desja dit de conseiller les rois de rendre la justice d'enseigner les peuples et d'instruire particulierement la jeunesse il est vray que parmy les segoregiens on ne se sert pas de tous ces noms differens dont on se sert dans la gaule celtique dans la gaule belgique et parmy les allobroges qui sont encore d'autres gaulois mais seulement du nom de sarronides qui parmy ces peuples les comprend tous le roy ayant donc remis la deliberation de la chose dont il s'agissoit a son conseil qui estoit compose de ces sarronides la princesse cleonisbe tesmoigna en avoir beaucoup de satisfaction assurant onesicrite qu'elle ne doutoit pas que des gens qui enseignoient l'humanite aux autres ne conseillassent le roy son pere comme elle le souhaitoit luy promettant mesme de les soliciter en nostre faveur carimante de son coste luy promit la mesme chose en suitte de quoy le roy parlant les uns apres les autres au prince de phocee a aristonice a onesicrite et a menodore en fut si satisfait qu'il ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner et de leur donner beaucoup de louanges au reste madame nous eusmes encore le bonheur de plaire si fort a tous ceux de sa cour que je pense pouvoir dire que jamais estrangers n'ont este si peu estrangers que nous le fusmes en ce lieu-la car il y avoit un tel empressement a nous rendre office qu'il y a sujet de croire que les 
 dieux avoient dispose les coeurs de tous ceux qui nous virent a nous bien traitter cependant le roy jugeant que des gens battus de l'orage avoient besoin de repos commanda qu'on menast la princesse onesicrite a un bel apartement qui touchoit celuy de cleonisbe et qu'on logeast toutes les dames qui estoient avec elle le plus commodement qu'on pourroit aussi bien que le prince de phocee et menodore commandant en suitte qu'on allast aux isles pour faire venir toute la flotte au port qui estoit beaucoup plus grand qu'il ne faloit pour la contenir apres cela madame je ne vous diray point quels furent les soins de cleonisbe et de carimante a faire bien obeir le roy car il ne seroit pas croyable que des personnes de cette qualite en eussent eu de si officieux pour des estrangers qu'ils ne connoissoient pas en effet ils commanderent si expressement a tous les officiers du roy de servir respectueusement et magnifiquement ceux aupres de qui ils les mirent qu'il estoit aise de voir que leur merite et leur malheur les avoit touchez glacidie en son particulier fit tant de choses obligeantes et pour onesicrite et pour aristonice et pour toutes les autres dames qui les accompagnoient qu'il me fut aise de connoistre des le premier jour que je la vy qu'hipomene avoit eu raison de me dire qu'elle meritoit l'amitie que cleonisbe avoit pour elle car elle agit avec tant de bonte et avec tant d'esprit tout ensemble qu'elle commenca des lors d'avoir beaucoup de 
 part a l'estime du prince de phocee il arriva mesme une chose des le soir qui a bien fait voir depuis que les dieux avoient resolu qu'il y eust en peu temps beaucoup d'amour beaucoup d'estime et beaucoup d'amitie entre toutes ces personnes qui se connoissoient si peu et qui s'aimerent tant peu de jours apres car madame il saut que vous scachiez que des que le prince de phocee sceut que cleonisbe que nous avions laissee chez le roy estoit a son apartement il y fut pour luy rendre la premiere visite et y fut accompagne de menodore pendant que carimante estoit aussi alle voir onesicrite pour la premiere fois accompagee de bomilcar pour moy qui avois suivy le prince de phocee je fus tesmoin de sa conversation avec cleonisbe qui fut assez longue mais comme en y allant j'avois apris a ce prince que glacidie estoit la favorite de cleonisbe et que des ce premier jour la il chercha aveque soin a ne luy dire que des choses qui luy pussent plaire apres plusieurs autres discours ou il la loua avec beaucoup d'adresse il se mit aussi a luy dire du bien de glacidie comme ayant desja remarque que c'estoit une personne qui avoit de l'esprit et de la bonte eh de grace luy dit elle ne jugez pas encore de glacidie car je suis assuree que vous n'en pouvez juger en si peu de temps sans luy faire beaucoup d'injustice n'estant pas possible quelque esprit que vous ayez que vous puissiez encore connoistre toutes les bonnes qualitez qu'elle a je vous assure reprit 
 le prince de phocee que je suis persuadee qu'elle a toutes celles qu'on peut avoir puis que vous l'aimez autant que vous faites cette raison ne seroit pas fort convainquante repliqua modestement cleonisbe mais pour vous faire voir adjousta-t'elle qu'encore que je vive parmy des gens que les grecs apellent barbares je ne laisse pas de connoistre ceux qui ont du merite il faut que je vous despeigne qu'elle est glacidie je ne vous diray rien de sa personne puis que vous la connoissez desja et que ce n'est pas par sa beaute que je la trouve la plus louable quoy que conme vous le voyez elle soit blonde blanche agreable et de belle taille je ne vous parleray pas mesme des graces de son esprit ny de l'estendue qu'il a me contentant de vous obliger a l'entretenir seulement deux heures en particulier afin que j'aye le plaisir d'en entendre l'eloge de vostre bouche je ne vous diray pas non plus qu'elle scait cent choses dont elle ne se vante pas et qu'elle cache par modestie mais je vous diray que sa naissance est tres noble et qu'il n'y eut jamais une personne plus solidement genereuse qu'elle ny qui eust une plus veritable bonte ce que j'aime toutesfois le plus en glacidie c'est qu'elle est capable d'une amitie tendre et constante et qu'il ne fut jamais une fille qui eust l'ame si desinteressee qu'elle l'a comme sa fortune a este assez traversee elle a donne mille marques de fermete qui meriteroient des louanges de tous vos sages si elle en estoit connue ce pendant ses propres chagrins nous jamais cause 
 les chagrins des autres car elle les scait si bi renfermer dans son coeur qu'ils ne paroissent ny en ses yeux ny en ses actions ny en ses paroles au contraire elle est toujours d'une humeur si esgalle qu'il n'est point de divertissement qu'elle ne semble prendre avec plaisir lors mesme qu'elle a le plus de douleur dans l'ame au reste la vertu de glacidie n'est ny severe ny sauvage et cette personne qui paroist si serieuse est pourtant une des personnes du monde qui connoist le mieux toutes les choses galantes mais ce que je loue encore le plus en elle c'est l'equite qu'elle garde mesme pour ses plus grands ennemis car elle les loue avec autant de sincerite lors qu'il y a lieu de les louer de quelque chose que s'ils ne l'avoient pas desobligee de plus j'ay encore a vous aprendre que si vous devenez de ses amis vous estes assure qu'on n'osera pas mesme ne vous louer que mediocrement en sa presence en effet elle est si sensible et si zelee pour ceux qu'elle aime qu'elle trouve qu'on ne les loue jamais assez ainsi elle n'est pas de ceux qui souffrent qu'on en die des choses facheuses et qui croyent que ce n'est pas manquer a l'amitie que d'endurer qu'on die une petite raillerie de leurs amis car je puis vous assurer que c'est ce qu'elle ne scauroit faire aussi n'y a t'il pas une personne au monde qui en ait plus eu qu'elle en tous les lieux ou elle a este car comme sa fortune l'a portee a la cour du roy des celtes ou elle a este longtemps et que de puis elle a encore demeure en beaucoup de lieux differens je puis vous assurer qu'en tous ces divers 
 endroits elle a tousjours eu pour amis tout ce qu'il y a eu de gens illustres je suis pourtant assure repliqua le prince de phocee que son me rite ne luy a aquis l'amitie de personne qu'elle estime tant que vous il est vray respondit cleonisbe qu'elle m'aime assez pour estre capable d'avoir une erreur dans l'esprit a mon avantage et je suis mesme persuadee que quand elle seroit au dessus de moy ce que je suis au dessus d'elle elle m'aimeroit autant qu'elle m'aime parce que la grandeur ne la scauroit esblouir et qu'ainsi elle me rendroit justice comme je la luy rends elle s'empresse mesme si peu adjousta-t'elle qu'il a falu que je luy aye fait quelque violence pour l'obliger a faire ce petit voyage de divertissement aimant beaucoup mieux estre chez elle que d'estre dans le tumulte de la cour qu'elle ne souffre que pour l'amour de moy seulement vous me representez glacidie si avantageusement reprit le prince de phocee que je suis force de croire qu'elle est aimee de tout le monde elle l'est sans doute de tous ceux qui la connoissent bien repliqua-t'elle mais elle n'est pourtant pas prodigue de son amitie quoy qu'elle ne soit ingrate pour personne car je ne pense pas qu'on puisse avoir plus de reconnoissance qu'elle en a haissant sans doute autant l'ingratitude que le mariage quoy qu'elle y ait une aversion estrange puis qu'elle vous doit l'amitie que vous avez pour elle reprit le prince de phocee elle a besoin d'avoir l'ame bien reconnoissante si elle veut s'aquiter 
 d'une obligation si sensible mais madame adjousta-t'il souffrez que je vous demande pardon au nom de tous les grecs de l'outrage que vous dites qu'ils font a vostre nation de l'apeller barbare car enfin apres ce que je voy en vous voyant ils sont barbares eux mesmes d'en parler ainsi non non reprit cleonisbe ne les accusez pas injustement car j'advoue que nous le sommes et j'ay mesme interest de l'advouer pour ma propre gloire puis qu'enfin si je merite quelque louange c'est seulement de ce qu'estant nee en un pais d'ou toutes les belles connoissances sont bannies je ne laisse pas d'avoir quelque lumiere et quelque inclination pour les belles choses mais pour vous qui estes d'un pais ou tous les esprits sont cultivez aveque soin ou l'ignorance est un crime ou la politesse est generale et ou la conversation n'est ny grossiere ny stupide ny sauvage comment pourrez vous vous accoustumer dans une cour ou il y a si peu de personnes sociables vous voyez adjousta-t'elle en souriant qu'en fort peu de temps vous avez fait un grand progres dans mon esprit puis que tantost je vous disois que vous ne nous trouveriez pas si barbares qu'on nous le croit et que presentement je vous advoue que nous le sommes encore plus qu'on ne le pense ha madame s'escria le prince de phocee il ne faut pas estre barbare pour se le dire comme vous faites et je suis assure que toute la grece ensemble advoueroit si elle avoit l'honneur de vous voir que vous 
 la surpassez en toutes choses comme le prince de phocee disoit cela carimante entra qui conduisoit onesicrite qui n'avoit pas voulu attendre au lendemain a visiter cette princesse a son apartement de sorte que glacidie estant entree avec elle et le hazard ayant fait qu'elle se trouva assise aupres du prince de phocee insensiblement il se mit a luy parler bas durant que cleonisbe entretenoit onesicrite et a luy dire que cette princesse luy avoit fait un portrait d'elle si admirable qu'il ne croyoit pas que son miroir representast plus parfaitement son visage qu'elle luy avoit represente la beaute de son ame et celle de son esprit je ne doute nullement reprit glacidie que la princesse n'aye fait une fort belle peinture mais je doute avec beaucoup de raison que cette peinture me ressemble car comme les plus grands peintres ne sont pas ceux qui s'amusent le plus a faire des portraits je pense que sans offencer la princesse je puis croire qu'elle a tellement songe a faire que l'art corrigeast la nature qu'elle aura mal reussi au mien mais pour moy seigneur qui ne suis pas si scavante qu'elle en cet art admirable et qui ne songe qu'a imiter ce que je voy je ferois bien mieux sa peinture qu'elle n'a fait la mienne pour scavoir si vous avez raison reprit le prince de phocee il faudroit que vous me l'eussiez fait voir car il me semble adjousta t'il que je connois desja assez l'admirable cleonisbe pour en estre juge equitable vous connoissez sans doute sa beaute repliqua 
 glacidie et mesme une petite partie de celle de son esprit mais seigneur il s'en faut bien que vous ne puissiez connoistre jusques ou va le merite de cette merveilleuse princesse c'est pour quoy comme il n'arrive pas souvent qu'elle puisse estre estimee icy par un aussi honneste homme que vous je veux bien pour luy avancer cette gloire vous aprendre ce que vous ne pourriez scavoir qu'avec le temps ce n'est pas encore assez repliqua le prince de phocee de me dire ce qu'elle est car il faut s'il vous plaist encore me faire scavoir comment il peut estre qu'elle soit ce que je la voy ha pour cela seigneur reprit glacidie il faut le demander aux dieux car on peut assurer que cleonisbe s'est faite toute seule le hazard a sans doute fait passer quelquesfois a cette cour d'assez honnestes gens de tous les lieux du monde et depuis la paix que bomilcar nous a fait faire avec les carthaginois il y a tousjours eu grand nombre de gens de cette magnifique ville qui ont este parmy nous mais apres tout comme l'inclination dominante de ceux de nostre nation est la guerre et la chasse je puis vous assurer que cleonisbe merite toute la gloire du peu de politesse qu'on y voit estant certain que les seules lumieres de son esprit ont esclaire toute la cour en effet seigneur je suis assuree que vous n'y verrez personne qu'elle ait pu imiter et que vous connoistrez au contraire que tous ceux qui ont quelque chose de bon ne l'ont que parce qu'ils ont eu dessein de luy ressembler 
 ou de luy plaire en fin seigneur il faut s'imaginer qu'elle n'a l'obligation de ce qu'elle est qu'a elle mesme que par un prodige elle a devine tout ce qu'on ne luy a point apris et que toutes les vertus sont nees avec elle quand je vous dis toutes les vertus poursuivit glacidie je le dis sans exageration aucune car il est vray que je suis persuadee qu'elle les a toutes sans exception vous me faites un si grand plaisir de parler comme vous parlez reprit le prince de phocee que je ne vous le scaurois exprimer car je vous proteste aimable glacidie que je suis desja tellement affectionne a la gloire de cette princesse que je serois au desespoir si j'y descouvrois un deffaut je vous assure reprit elle que vous n'aurez jamais cette espece de douleur puis qu'il est vray que je suis bien assuree que vous n'y en trouverez pas en effet cleonisbe est genereuse de la derniere generosite elle aime la gloire plus qu'elle mesme elle est pitoyable jusques a troubler son repos pour causer celuy des autres elle est bonne de la bonte la plus tendre et ne laisse pas d'avoir le coeur grand ferme et tout a fait heroique de plus elle parle de toutes choses avec autant de jugement que d'esprit et autant d'eloquence que de jugement le son de sa voix exprime mesme une partie de sa bonte car elle y a je ne scay quoy d'affectueux et de passionne qui fait voir que son coeur n'est ny fier ny superbe au reste quoy que l'amitie ne trouve guere souvent de place dans l'ame des personnes de sa naissance 
 il n'en est pas ainsi de cleonisbe puis qu'elle aime d'une maniere si attachante ceux qu'elle juge digne de cet honneur que c'est une des choses du monde dont je la loue le plus en effet elle n'est pas de celles qui croyent que leur condition les dispence des veritables loix de l'amitie et de cette espece d'esgalite qui doit estre dans les sentimens de ceux qui aiment parfaitement au contraire cleonisbe croit qu'elle est obligee d'aimer autant qu'on l'aime elle permet mesme qu'on croye avoir droit de luy faire des reproches si elle manquoit a quelques-uns des devoirs de la veritable amitie et elle scait enfin si bien faire la difference qu'il y a entre la fille du roy des segoregiens et cleonisbe qu'on ne la scauroit assez admirer au reste quoy que le temperamment de cette princesse ait quelque leger panchant a la melancolie c'est pourtant une des personnes du monde qui a le plus agreable enjouement dans l'esprit et qui donne le plus de plaisir a ceux a qui elle fait la grace de se communiquer avec liberte en effet elle est si propre a scavoir tourner spirituellement et plaisamment les choses qu'elle voit ou qu'elle entend que je ne pense pas que les personnes du monde les plus enjouees le scachent si bien faire au reste elle est liberale d'une maniere si noble et elle scait donner avec tant de grace et tant de choix que ses presens n'ont jamais fait murmurer que les injustes et les envieux comme glacidie disoit cela bomilcar qui estoit aupres d'elle et qui entendoit 
 une partie de ce qu'elle disoit parce que parlant aveque zele elle avoit insensiblement parle plus haut qu'elle ne le vouloit s'aprocha de son oreille et prenant la parole eh de grace glacidie luy dit-il laissez au temps a faire connoistre cleonisbe a un homme que je crains qui ne la connoisse desja que trop ce discours de bomilcar ayant fait rire glacidie l'obligea de le gronder de la crainte qu'il avoit mais comme elle voulut se retourner vers le prince de phocee cleonisbe luy ayant adresse la parole leur conversation fut interrompue pour tout le reste du soir et quelque temps apres cette belle compagnie s'estant separee chacun se retira a son apartement il est vray qu'hipomene et moy ne nous separasmes pas si tost car comme en parlant de grece nous estions venus a faire connoissance et a connoistre que son pere et le mien avoient este amis nous eusmes encore beaucoup de choses a dire
 
 
 
 
mais comme je scavoir qu'il nous importoit extremment de scavoir quel estoit l'estat de la cour ou nous estions puis que c'estoit la que nous pretendions trouver un azile je le menay a l'apartement du prince de phocee qui le pressant avec plus de liberte qu'auparavant de luy aprendre ce qu'il vouloit scavoir fit qu'hipomene contenta sa curiosite vous venez icy luy dit-il en un temps fort propre pour voir cette cour au plus grand esclat qu'elle puisse estre mais pour la voir aussi le plus en trouble si les dieux n'y donnent ordre car seigneur 
 il faut que vous scachiez que les segoregiens ont une coustume qui leur est tres particuliere qui est que ce ne sont pas les hommes qui choisissent celles qu'ils veulent espouser car ce sont les filles qui choisissent ceux qui doivent estre leurs maris et selon les loix du pais un pere ne peut jamais violenter sa fille ces mesmes loix veulent aussi que les filles des rois ayent la mesme liberte que les autres et que lors qu'elles ont dix-huit ans accomplis elles choisissent celuy qu'elles veulent espouser pourveu qu'il soit de condition proportionnee a la leur de sorte que comme il ne s'en faut presques plus que deux mois que cleonisbe n'ait l'age necessaire pour faire ce choix tout ce qu'il y a de gens de qualite dans le royaume et dans les estats voisins qui y pretendent sont presentement icy attendant cette journee ou par le choix de cleonisbe il doit y en avoir tant de malheureux et un seul heureux car enfin pour ne vous rien cacher bomilcar qui a l'ame fort ambitieuse en est fort amoureux un prince du pais nomme britomarte l'est aussi et un autre prince de la gaule celtique nomme galathe ne l'est pas moins que luy de sorte que selon toutes les aparences ces trois rivaux vont diviser toute la cour cependant ce ne sont que plaisirs et divertissemens en attendant cette grande feste qui doit estre si triste pour plusieurs pendant qu'hipomene parloit ainsi le prince de phocee l'escoutoit avec une attention estrange comme s'il se fust desja interesse 
 au choix que clonisbe devoit faire mais de grade luy dit-il aprenez moy si on devine point qui la princesse doit choisir nullement seigneur reprit hipomene parce qu'elle a vescu jusques icy d'une manier a ne donner pas lieu de croire qu'elle en puisse choisir aucun avec plaisir au contraire elle paroiste estre assez melancolique depuis qu'elle a veu que le temps ou elle devoit faire ce choix aprochoit il est pourtant certain que comme elle a beaucoup d'obligation a bomilcar il semble que ce doit estre luy qui doive estre choisi car enfin il a fait mille belles choses a la guerre soit sur la terre soit sur la mer pour la service du roy son pere c'est par luy que la paix est restablie comme je le disois tantost a trytheme entre les carthaginois et nous son pere fut mesme cause d'une autre paix qui donna le nom a la princesse cleonisbe car l'ayant fait conclurre par son adresse il arriva que la reine des segoregiens estant accouchee ce jour la de cette princesse le roy voulut pour rendre l'alliance de ces deux peuples plus solemnelle et plus estroite qu'on luy donnast deux noms tout a la fois c'est a dire un du pais qui fut giptis et l'autre de carthage qui fut cleonisbe mais comme ce dernier luy a este plus agreable que le premier elle a souhaite qu'on l'apellast tousjours ainsi de sorte que les carthaginois s'en son encore tenus plus obligez bomilcar mesme a eu beaucoup de joye de voir que la princesse ait porte un nom de son pais mais 
 pour elle seigneur je croy qu'elle n'aime que la gloire et qu'encore qu'elle ait la liberte de choisir elle ne choisira que ce qu'il plaira au roy qu'elle choisisse aussi voit-on que bomilcar britomarte et galathe songent autant a negocier aupres du roy et aupres de carimante qu'a se faire aimer de cleonisbe ils sont aussi fort soigneux de plaire a glacidie mais a dire les choses comme elles sont leurs soins sont fort inutiles de ce coste la car ce n'est pas une personne a donner un conseil qu'elle ne croiroit pas bon comme il y avoit beaucoup de monde avec le roy reprit le prince de phocee je ne scay si vous pourriez me faire connoistre lesquels estoient britomarte et galathe de tous ceux qui l'environnoient ce premier reprit hipomene estoit ce grand homme brun et bien fait qui a la mine fiere et superbe qui estoit derriere le roy lors que vous parliez a luy et galathe qui le touchoit est celuy qui avoit une espee pendue a des chaines d'or ratachees avec des mufles de lion de mesme metal qui est de taille deschargee de mediocre grandeur qui a les cheveux blonds l'air du visage assez doux et la mine assez noble si ces deux rivaux de bomilcar reprit le prince de phocee ont l'esprit aussi bien fait que le corps et le coeur aussi grand que leur mine est haute je trouve qu'ils ont tous trois sujet d'esperer et de craindre ils ont assurement tous trois de l'esprit et du coeur reprit hipomene quoy qu'ils ne se ressemblent pourtant pas britomarte 
 a du courage de la probite et de l'esprit mais parmy cela il y a quelque sorte de ferocite gauloise qui ne plaist pas pour galathe il a sans doute du coeur mais il a en mesme temps de la finesse et je ne scay si ce gaulois ne seroit point capable de tromper un grec il est doux flateur et civil et quoy qu'il ait sur le visage toute la sincerite que ceux de sa nation s'attribuent c'est pourtant un des hommes du monde qui descouvre le moins ses sentimens mais pour bomilcar seigneur on peut dire que qui luy osteroit une partie de son ambition ne luy laisseroit aucun deffaut car il est vaillant autant qu'on le peut estre il est genereux et ardent amy il est liberal et civil il est exact a tenir tout ce qu'il promet cherchant mesme a faire plus qu'il n'a promis et aimant a faire son devoir en toutes choses il a aussi beaucoup d'esprit car encore qu'il ne se soit pas donne la peine de joindre les lettres et les armes le grand usage du monde ses voyages et la disposition naturelle de ses inclinations font qu'il parle bien de tout ce qu'il parle mais apres tout l'activite de son temperamment s'estant jointe dans son coeur aux deux plus violentes passions de toutes les passions fait qu'il a une inquietude continuelle qui fait qu'il ne peut presques durer long temps en nulle part si ce n'est aupres de cleonisbe ou chez glacidie pour qui il a beaucoup d'estime tout ce que vous me dites de bomilcar repliqua le prince de phocee me semble bien propre a le faire preferer aux autre 
 je suis pourtant assure reprit hipomene qu'il ne laisse pas de craindre de n'estre point choisi apres cela comme il estoit desja tard nous laissasmes le prince de phocee qui ne se coucha pourtant pas sans avoir sceu que nostre flotte ne partiroit des isles pour venir au port que le lendemain au matin ou en effet elle aborda heureusement un peu apres que le soleil fut leve cependant comme carimante avoit este sensiblement touche de la beaute d'onesicrite et qu'a sa consideration il s'affectionnoit a proteger toute cette grande colonie de phocenses qui avoient abandonne leur patrie il ne sceut pas plustost que cleonisbe estoit esveillee qu'il fut la trouver a sa chambre pour luy dire que scachant combien elle avoit de credit aupres du premier des sarronides il la prioit de vouloir le prevenir avant que le roy l'eust consulte pour scavoir s'il devoit recevoir ces estrangers dans son pais ou ne les recevoir pas la conjurant de l'obliger a luy persuader de souffrir qu'ils s'habituassent sur ses terres comme cleonisbe avoit bien remarque que la beaute d'onesicrite avoit extraordinairement plu a carimante elle le regarda en souriant et prenant agreablement la parole comme je l'ay sceu depuis il me semble luy dit elle qu'au lieu de me prier d'obliger le premier des sarronides a persuader au roy de donner retraite a ces estrangers vous eussiez mieux fait de me prier de faire en sorte qu'il l'obligeast a retenir parmy nous cette belle 
 estrangere que vous regardastes hier avec tant d'admiration il est vray repliqua-t'il que j'eusse parle plus sincerement que je n'ay fait si je vous euffe parle ainsi puis qu'il est certain que je sens bien qu'une partie de la compassion que j'ay de tant d'illustres malheureux vient de l'admiration que j'ay pour onesicrite dont j'advoue que la beaute m'a surpris et charme vous pouvez pourtant bien penser adjousta-t'il que je n'en suis pas devenu esperduement amoureux en si peu de temps du moins ne le crois-je point mais je vous advoue que je le suis desja assez pour ne pouvoir endurer qu'une personne de cette condition et de cette beaute fust reduite a se voir encore une fois exposee a la tempeste et a se retrouver sur la mer sans scavoir quelle terre habiter c'est pourquoy comme l'admiration que j'ay pour elle a fait naistre une pitie dans mon coeur qui trouble mon repos et qui m'inquiete plus que vous ne scauriez penser je vous conjure de vouloir faire ce que je vous demande car je vous proteste que j'ay une telle envie que ce dessein reussisse que je voudrois que vous eussiez autant de compassion des malheurs du prince de phocee que j'en ay de ceux d'onesicrite pour de la compassion reprit cleonisbe en souriant encore une fois je vous assure que j'en ay autant qu'on en peut avoir mais je ne voudrois pas qu'elle fust de la nature de la vostre qui est plustost causee par la grandeur de la beaute d'onesicrite que par la grandeur de ses infortunes 
 cependant adjousta-t'elle croyez s'il vous plaist que j'ay autant de pitie qu'il en faut avoir pour vous accorder facilement ce que vous desirez joint que selon moy il seroit mesme avantageux au roy que des gens aussi civilisez que sont ceux que la tempeste nous a donnez adoucissent une partie de la ferocite de ce peuple maritime qui habite le long de cette coste comme carimante est d'un naturel ardant et plein d'impatience il dit a la princesse sa soeur qu'il n'y avoit point de temps a perdre et qu'ainsi il faloit agir tout a l'heure adjoustant que ce qui l'embarrassoit estoit qu'il ne faloit pas que le roy sceust qu'elle auroit veu celuy qu'ils vouloient employer de sorte qu'apres avoir examine la chose ils resolurent que cleonisbe envoyeroit querir glacidie et la prieroit d'aller trouver le premier des sarronides qui demeuroient une partie de l'annee a cette tour qui est bastie sur cette montagne que je vous ay dit que nous avions veue a la main droite en venant des isles au port mais comme carimante vouloit qu'onesicrite et le prince de phocee sceussent ce qu'il faisoit pour eux il fit en sorte par le moyen d'hipomene que je fus avec glacidie afin d'estre present a ce qu'elle diroit et que je pusse le faire scavoir a ceux en faveur de qui elle auroit parle si bien qu'apres qu'elle eut sceu de la bouche de la princesse ce qu'elle avoit a dire je fus avec elle ou elle avoit ordre d'aller et me mettant dans son chariot sans estre accompagnez que d'une 
 fille seulement et de deux esclaves qui suivoient a pied nous fusmes jusques au bas de cette montagne qui comme je vous l'ay dit est toute couverte de pins d'une grandeur demesuree des que nous y fusmes il falut mettre pied a terre car comme cette montagne est toute de roches et de roches inegales il n'y avoit pas moyen d'y aller en chariot mais pour esviter une partie de l'incommodite d'un chemin si difficile nous trouvasmes des chevaux qui nous porterent par un petit sentier tournoyant jusques hors du bois et jusques a bien plus de la moitie de la montagne dont le sommet est si droit que les chevaux mesmes n'y peuvent aller qu'avec peine de sorte que glacidie voulant descendre nous fismes le reste du chemin a pied qui n'est pas si incommode qu'on pourroit se l'imaginer parce qu'on a taille un grand escalier dans la roche qui en rend la montee plus facile y ayant mesme de distance en distance de petits domes soustenus sur des colomnes pour faire que ceux qui montent cette montagne puissent se reposer a l'ombre allant donc par ce chemin qui est si particulier j'aiday a monter a glacidie qui m'entretint si agreablement que je montay la montagne toute entiere sans tourner la teste du coste que je venois quoy que ce soit une action assez naturelle que de regarder en montant le lieu d'ou l'on vient ainsi comme nous ne nous reposasmes qu'au dernier de ces petits domes qui n'est plus qu'a vingt pas du pied de la tour ce ne fut que 
 la que je jouis de la plus belle veue du monde en effet madame je ne pense pas qu'on puisse jamais voir un plus bel objet que celuy que je vy du haut de cette montagne car enfin il faut vous imaginer que j'eus en aspect un port admirable plein d'une quantite prodigieuse de vaisseaux et ce qui rend encore cet aspect plus beau c'est que ce port est borde de tant de maisons de pescheurs que ce grand amas de cabanes semble une grande et longue ville au de la de la quelle est je plus beau paisage de la terre d'un autre coste c'est la pleine mer ou ces trois isles dont je vous ay parle font le plus agreable effet du monde un peu plus a gauche on voit des rochers si steriles un endroit si solitaire et un pais si scabreux et si sauvage qu'on diroit qu'on est dans un desert esloigne de cent mille stades de toute sorte d'habitation mais lors que de ce coste la on se tourne vers celuy qui luy est oppose on voit qu'en effet il luy est oppose en toutes choses car on descouvre un pais aussi fertile que l'autre est sterile et aussi agreable que l'autre est affreux on y voit des jardins pleins d'orangers des prairies des colines des valons et tout ce qui peut rendre un paisage agreable au de la du quel on voit des montagnes en esloignement qui semblant estre entassees les unes sur les autres font des figures bizarres qui ne laissent pas de plaire a la veue et de la borner agreablement de ce coste la mais ce qui rend encore le coste de la mer tres divertissant a regarder c'est qu'on la voit presques 
 tousjours toute couverte de barques de pescheurs je vous demande pardon madame de ce que je vous arreste aussi longtemps sur cette belle montagne que je m'y arrestay avec glacidie c'est pourquoy pour reparer cette faute il faut que je ne vous die rien de ce que je vy dans cette tour qui servoit de demeure a celuy que nous allions chercher et que nous trouvasmes prest d'aller trouver le roy qui luy avoit desja fait donner ordre de se rendre aupres de luy ce sage sarronide dont la mine grave et serieuse avoit quelque chose de grand et d'agreable tout ensemble receut glacidie avec toute la civilite possible tesmoignant assez par les choses qu'il luy dit qu'il avoit beaucoup d'estime pour elle mais apres que les premiers complimens furent faits que glacidie m'eut presente a ce sarronide qu'elle luy eut narre nostre infortune en peu de mots et qu'elle luy eut dit la raison pourquoy cleonisbe l'ennoyoit vers luy elle joignit ses persuasions aux prieres et dit de si belles choses a celuy qu'elle vouloit persuader que quand il eust eu l'ame la plus dure du monde elle l'auroit oblige d'avoir pitie de tant de malheureux ne pensez pas luy dit-il apres qu'elle eut cesse de dire tout ce qu'elle vouloit que toutes vos paroles ayent este necessaires pour me porter a ce que la princesse souhaite de moy car je vous declare que des que vous avez commence de parler j'ay este resolu de faire ce que vous voulez que je face mais je vous advoue qu'il y a tant de plaisir 
 a vous entendre que je n'ay pu me resoudre a vous imposer silence joint aussi adjousta-t'il flateusement que je n'ay pas este marry de m'instruire en vous escoutant afin de scavoir les choses que je dois dire au roy pour luy persuader ce que vous m'avez persuade ha mon pere reprit glacidie car par respect elle le nommoit ainsi ne craignez vous point de me donner de la vanite en me parlant comme vous faites vous dis-je dont toutes les paroles passent pour sinceres non reprit-il je ne le crains pas et je connois si bien la solidite de vostre vertu que je ne dois pas aprehender que vous soyez capable d'aucune foiblesse cependant assurez s'il vous plaist la princesse que j'ay beaucoup de joye de voir qu'elle me fait un commandement ou je puis obeir avec plaisir dites luy encore que j'ay une satisfaction extreme de connoistre qu'elle est sensible aux miseres des malheureux parce que l'humanite est une des qualitez la plus difficile a trouver parmy les personnes de sa condition c'est pour quoy ma fille adjousta-t'il je vous exhorte autant que je le puis de contribuer tous vos soins a entretenir dans son coeur une disposition si louable ne perdez donc nulle occasion de la louer lors qu'elle donnera des marques de sa bonte et de sa compassion et ne manquez aussi jamais de blasmer avec hardiesse toutes les actions de durete de coeur et d'inhumanite que vous entendrez raconter en sa presence car enfin on ne scauroit avoir trop de soin d'entretenir 
 la pitie dans l'ame des grands qui s'en peuvent servir si utilement puis qu'ils sont en pouvoir de soulager la plus grande partie des maux dont ils ont compassion je scay bien poursuivit-il que cleonisbe n'a pas besoin de mes preceptes pour cela mais apres tout je suis tellement ennemy de tous ceux qui ne sont point sensibles ny aux malheurs publics ny aux infortunes particulieres que je me dis tous les jours a moy mesme ce que je vous prie de dire a cleonisbe de peur qu'insensiblement je ne vinsse a n'estre pas assez pitoyable c'est pour quoy adjousta t'il en se tournant vers moy ne croyez pas que l'exhorte glacidie a louer la princesse cleonisbe de bonte parce qu'elle n'en a pas assez mais croyez seulement que je ne le fais que parce que je suis persuade que les princes et les princesses n'en peuvent jamais trop avoir car pour rendre justice a cleonisbe j'ay a vous assurer qu'elle possede toutes les vertus en un souverain degre et que sa compassion s'estend si loin qu'elle ne connoist jamais de malheureux qu'elle ne pleigne et mesme qu'elle ne soulage si elle le peut apres cela glacidie ayant confirme ce qu'il disoit je luy dis aussi tost toutes les choses qui pouvoient estre avantageuses au prince de phocee a la princesse onesicrite a aristonice a sfurius a menodore et a toute la flotte en general ainsi madame nostre negociation ayant bien reussi nous nous en retournasmes au chasteau rendre conte de nostre voyage a la princesse cleonisbe qui 
 envoya a l'heure mesme assurer carimante que le premier des sarronides feroit ce qu'il souhaitoit m'ordonnant en suitte de faire scavoir au prince de phocee et a la princesse onesicrite ce qu'elle avoit fait pour eux cependant la chose ne fut pas si tost resolue car le roy voulant assembler plusieurs sarronides pour deliberer sur une chose si importante il falut huit jours pour cela ce n'est pas qu'il n'en conferast des le premier avec ce sage vieillard a qui glacidie avoit parle mais il ne voulut pourtant rien determiner qu'il n'eust assemble le conseil ou il avoit accoustume de resoudre les choses de grande consequence en attendant que cela fust il nous traitta pourtant admirablement et receut fort bien toutes les personnes de qualite qui estoient dans tous nos vaisseaux lors que le prince de phocee les luy presenta et principalement sfurius de sorte madame que comme il y avoit un nombre infiny de personnes dans nostre flotte on vit toutes les cabanes de pescheurs pleines de grecs et de grecques qui souhaitant estrangement d'estre receus en un pais si agreable flattoient si doucement leurs hostes et les recompensoient si liberalement des services qu'ils leur rendoient que le peuple commenca de devancer par ses suffrages la resolution du roy et de dire qu'il faloit nous permettre d'habiter en leur pais que nous rendrions beaucoup meilleur qu'il n'estoit car comme nos vaisseaux estoient mieux faits que les leurs nos armes plus belles et mieux 
 travaillees que nous leur enseignions des facons de pescher plus commodes que celles dont ils se servoient et que nous leur aprenions mesme a se servir utilement de cette abondance d'oliviers dont leur pais est remply et dont ils ne se servoient jusques alors que pour ornement il se trouva qu'en huit jours tout le peuple se vit si dispose a vouloir que nous demeurassions a leur pais qu'ils disoient desja tout haut que si le roy ne le vouloit pas ils mettroient plustost le feu a nos vaisseaux afin de nous empescher de partir mais ce qui les portoit encore dans cette resolution estoit qu'il couroit bruit qu'il y avoit une grande deesse qui avoit assure que si on nous recevoit ils seroient heureux et qu'au contraire si on ne nous recevoit point ils seroient accablez de toutes sortes d'infortunes cependant nous estions a ce superbe chasteau du roy qui ayant un assez grand bourg fort proche fit que toutes les personnes de qualite qui estoient des nostres et qui suivoient ce prince y furent assez commodement logees de sorte madame que lors que tout cela fut joint on vit a ce chasteau une des plus belles choses du monde mais au lieu que c'est la coustume que les estrangers s'habillent a la mode du pais ou ils vont il n'en fut pas de mesme de nous au contraire nos habillemens plurent tellement qu'en trois jours toute cette cour fut habillee a la greque car comme il y avoit dans nos vaisseaux des gens de toutes sortes de professions il ne falut pas davantage de 
 temps pour satisfaire l'envie que le prince carimante et la princesse cleonisbe eurent de quitter l'habillement de leur pais pour prendre le nostre qui en effet leur sieyoit beaucoup mieux que le leur cependant ce ne furent que plaisirs et divertissemens durant les huit jours que le roy prit pour rendre une responce decisive aristonice n'en eut pourtant pas sa part car elle employa tout ce temps la avec ses deux compagnes a prier les dieux de toucher le coeur du roy de sorte qu'ayant fait mettre dans son apartement la statue de diane qu'elle avoit aportee d'ephese elle fut tousjours en retraite durant que nous nous divertissions admirablement il est vray que le prince de phocee et menodore ne jouirent pas avec tranquilite de tous les plaisirs qu'on tascha de leur donner car le premier sentit naistre l'amour dans son coeur et le second commenca d'avoir de la jalousie de voir avec quel empressement carimante songeoit a plaire a la princesse onesicrite bomilcar de son coste s'apercevant aussi que le prince de phocee regardoit cleonisbe comme un homme qui commencoit d'en estre amoureux en eut quel que legere inquietude qui le porta a souhaiter que le roy ne voulust pas nous permettre de demeurer sur ses terres il eut pourtant la generosite de ne vouloir pas nous nuire joint qu'a mon advis il aprehenda de desplaire a carimante et a cleonisbe s'il le faisoit d'autre part carimante ayant descouvert que menodore estoit amoureux 
 d'onesicrite et ayant mesme remarque qu'il n'en estoit pas hai avoit un despit extreme de ne pouvoir imaginer les voyes de retenir la personne qui luy plaisoit sans retenir en mesme temps celuy qui ne luy plaisoit pas mais a la fin voyant qu'il ne pouvoit perdre l'un sans perdre l'autre il aima mieux souffrir la veue de menodore que de perdre celle d'onesicrite pour cleonisbe elle jouissoit avec un plaisir tranquile de la conversation du prince de phocee qui luy plaisoit fort et de celle de tant de personnes agreables qui estoient avec onesicrite se trouvant extremement heureuse de voir dans la cour du roy son pere tant de gens qu'elle trouvoit estre faits de la maniere qu'elle avoit imagine qu'il faloit que les honnestes gens fussent pour britomarte et pour galathe ils ne songeoient qu'a continuer leurs brigues pour pouvoir estre choisis par cleonisbe quand le temps en seroit venu car encore que ce dernier s'aperceust aussi bien que bomilcar que le prince de phocee avoit le coeur touche de la beaute de cleonisbe il ne craignit pourtant pas qu'un prince que la tempeste avoit jette dans cette cour pust jamais luy nuire ainsi il connut qu'il avoit un rival sans en avoir grande inquietude de sorte madame que je puis vous assurer que bomilcar et galathe ne surent pas si affligez de descouvrir que le prince de phocee devenoit amant de cleonisbe que le prince de phocee le fut de sentir qu'il estoit amoureux de cette princesse ce qui le luy fit le 
 plus connoistre fut l'inquietude qu'il eut lors qu'il sceut que tous les sarronides estoient arrivez et que ce devoit estre le lendemain au matin que le roy resoudroit s'il leur permettroit de demeurer dans son pais ou s'il leur refuseroit la permission qu'ils luy en demandoient lors qu'il aprit cette nouvelle il estoit aupres de cleonisbe qu'il avoit entretenue avec beaucoup d'assiduite durant les huit jours que nous avions passez et il y estoit mesme sans autre compagnie que glacidie qui fut celle qui dit la chose a la princesse j'ay sceu par cette sage fille que le prince de phocee aprenant que ce seroit le lendemain que son arrest seroit prononce il en changea de couleur et j'ay sceu par luy qu'il sentit dans son coeur une agitation qu'il n'avoit jamais esprouvee lors qu'il vint a penser que peutestre le jour suivant a la mesme heure qu'il parloit il seroit banny pour toute sa vie du lieu ou il estoit et qu'il se verroit en estat de ne voir jamais l'admirable personne qu'il voyoit et qu'il prenoit tant de plaisir a regarder cette pensee ne donna pas seulement de l'agitation a son coeur car elle le forca encore de descouvrir une partie de ses sentimens enfin madame dit il a cleonisbe ce sera demain que je seray heureux ou malheureux que j'auray recouvre une patrie qui me sera plus chere que la mienne puis qu'elle est la vostre ou que je seray errant et fugitif mais ce qui est encore plus ce sera demain que je pourray vous regarder avec la joye de pouvoir esperer de 
 vous voir toute ma vie ou avec la douleur d'estre en estat de ne vous voir jamais en verite madame adjousta t'il si cette derniere chose arrive je me pleindray de la pitie que vous avez eue de tant de malheureux et je regretteray que le port ou vous nous avez fait aborder n'ait pas este un escueil pour toute nostre flotte afin que ceux qui fussent eschapez du naufrage n'eussent pu partir d'un pais ou l'on voit ce qu'on ne scauroit sans doute voir en nul autre lieu du monde ne pensez pourtant pas madame luy dit-il que ce soit la purete de vostre air vostre soleil vos orangers vos grenadiers vos lauriers et vos mirthes que je regretteray si je suis banny non madame ce ne sera point tout cela mais ce sera l'admirable cleonisbe que je suis assure qu'on ne scauroit trouver en nul autre endroit de la terre je vous suis sensiblement obligee reprit cleonisbe de me preferer a tant de belles choses qui rendent nostre pais agreable et de ce que l'obligation que vous croyez m'avoir de vous avoir donne quelque assistance vous porte a avoir quelque amitie pour moy mais aussi vous puis-je assurer que cette reconnoissance que vous portez beaucoup au dela de ce qu'elle devroit aller fait que l'en ay autant que je dois des marques d'estime que vous me donnez et que je souhaite avec passion que le roy mon pere face ce que je ferois si j'estois en sa place et ce que je veux croire qu'il fera en verite madame reprit glacidie je ne mets guere la chose en doute car 
 apres les soin que vous avez pris et ceux que le prince carimante a eus pour le mesme sujet je suis persuadee qu'il ne se trouvera point d'obstacle a la satisfaction du prince de phocee je le souhaite de tout mon coeur repliqua-t'il mais je ne laisse pas de craindre que cela ne soit pas du moins scay-je bien que j'auray demain autant d'inquietude que d'impatience de scavoir quelle aura este la resolution du roy vous assurant madame dit-il a cleonisbe que je n'ay jamais rien desire avec tant d'ardeur que je desire d'estre assure de n'estre point banny d'un pais qui m'est si cher ha seigneur reprit cleonisbe vous en dittes trop pour estre creu car enfin je suis assuree que de l'heure que je parle s'il arrivoit un vaisseau de vostre pais qui vous aportast nouvelles que vos vainqueurs auroient este vaincus que vostre patrie seroit hors de servitude et que vous n'auriez qu'a retourner a phocee vous y retourneriez avec plaisir et vous nous quitteriez aveque joye ha madame s'escria t'il il s'en faut bien que je ne sois aussi genereux que vous le pensez et que l'amour de la patrie ne regne aussi absolument dans mon coeur que vous le croyez c'est pourtant un sentiment fort naturel reprit glacidie et mesme fort juste joint qu'a parler sincerement il me semble qu'il y a lieu de penser qu'un prince qui cherche la liberte par un chemin aussi dangereux que celuy que vous avez pris pour la trouver peut estre soubconne de preferer celle de sa patrie a toutes choses il est vray 
 dit-il que lors que je partis de phocee j'estois dans les sentimens ou vous dites que je devrois estre et ou vous semblez croire que je suis mais il est encore plus vray s'il est possible d'imaginer quelque difference a la verite que je ne suis plus ny phocence ny grec asiatique et que je ne sens plus dans mon coeur que ce que je devrois sentir si j'estois nay parmy vos orangers et vos mirthes si quelqu'un de nos gaulois reprit cleonisbe en souriant est quelque jour pousse par la fortune ou en asie ou en grece je vous assure que sa civilite et sa complaisance ne luy feront pas faire ce que vous faites et qu'il aura la sincerite de regretter son pais devant tout le monde cependant adjousta t'elle je m'apercois qu'on a une telle disposition a aimer d'estre flatte qu'encore qu'on scache bien que ce que l'on entend d'obligeant ne soit pas positivement vray on ne laisse pas d'estre bien aise de l'entendre et il y a sans doute plusieurs veritez qui ne me donnent pas tant de plaisir que cet obligeant mensonge que vous venez de dire m'en donne mais madame reprit le prince de phocee si ce que j'ay dit n'est pas veritable il n'y a point de verite au monde comme on ne s'est jamais dedit des louanges qu'on a donnees en parlant a la personne qu'on a louee reprit-elle je ne veux pas vous presser davantage en vous obligeant de confirmer cet agreable mensonge par un autre ou a vous en dedire c'est pourquoy j'aime mieux croire que comme vous 
 n'avez laisse personne dans phocee et que tous nos amis et toutes vos amies ont suivy vostre fortune vous regardez comme vostre patrie le lieu ou vous le voyez quel qu'il puisse estre je vous advoue madame repliqua-t'il que si ces mesmes personnes estoient a l'isle cyrne et mesme si vous le voulez a celle de chypre qui est une des plus belles du monde je ne parlerois pas comme je fais et que je regretterois estrangement phocee glacidie connoissant bien que cleonisbe seroit fort aise qu'elle destournast cette conversation parce qu'elle n'aimoit pas qu'on la louast en sa presence commenca de le faire avec beaucoup d'adresse il me semble dit-elle que ce que la princesse vient de dire merite qu'on y face beaucoup de consideration et que la distinction qu'elle a faite est digne de curiosite car enfin je voudrois bien scavoir si cette violente passion qu'on a pour sa patrie est causee par ceux qui l'habitent ou si c'est la terre le soleil la mer les rivieres les villes et les villages a qui on s'attache et si c'est la patrie vivante s'il est permis de parler ainsi ou la patrie inanimee qui cause cette grande tendresse je scay bien adjousta-t'elle en adressant la parole a cleonisbe qu'a parler en general ce sont ces deux choses jointes ensemble mais pais qu'il paroist par l'exemple du prince de phocee que la fortune peut les separer puis qu'il a icy tous les habitans de phocee et que phocee n'y est pas je voudrois dis-je bien scavoir presuppose 
 qu'il trouvast une habitation aussi belle et aussi commode que celle qu'il a quittee si le desir de revoir son pais natal demeureroit encore dans son coeur car si cela est madame il faut conclurre que ce ne sont pas seulement les parens et les amis qui donnent l'amour de la patrie mais encore le lieu ou l'on est ne pour moy repliqua cleonisbe je suis persuadee qu'il y a un instinct naturel qui nous attache au lieu ou nous naissons aussi bien qu'aux personnes qui l'habitent et que nostre ciel nostre soleil nostre mer et nostre terre sont encore plus effectivement nostre patrie que nos parens nos amis et nos concitoyens en effet adjousta t'elle nos parens meurent nos amis cessent bien souvent de l'estre nos concitoyens sont quelquesfois mechans et quelquesfois nos persecuteurs mais pour ces autres choses que j'ay nommees elles ne changent point pour nous et nous ne devons aussi point changer pour elles ainsi je conclus qu'encore qu'a parler de la patrie en general ce qui en fait une grande partie soit cet assemblage de peuples qui vivent sur mesme terre et sous mes loix je ne laisse pas de soustenir que l'attache la plus indissoluble de la patrie est celle des lieux plustost que celle des personnes parce que l'une peut se rompre par des causes estrangeres et que l'autre ne peut jamais recevoir de changement puis qu'il est vray que le mesme soleil qui donne des rubis a nos grenades et de l'or a nos orangers leur en a 
 donne des qu'il a commence de luire et leur en donnera eternellement ce que vous dites madame repliqua le prince de phocee est plein de beaucoup d'esprit et je suis mesme persuade que cela doit estre ainsi cependant mon experience m'enseigne que cela n'arrive pas tousjours car je vous proteste que si l'obtiens la liberte de demeurer icy je ne regretteray de ma vie ny la beaute de mon pais ny la magnificence de cette belle ville que j'ay quittee ny rien de toutes ces choses que font cette partie de la patrie qui ne recoit point de changement en mon particulier dit glacidie je n'en suis pas de mesme car je sens dans mon coeur qu'il y a une liaison si estroite entre mon pais et moy que j'en deffends jusques aux moindres choses me semblant que si je vivois ailleurs j'y vivrois tousjours avec quelque sorte d'inquietude ce n'est pourtant pas adjousta-t'elle que je ne me passasse encore plus facilement de nos orangers que de mes amis mais ce que je soustiens est qu'assurement la princesse a raison de dire que nous sommes attachez aux lieux aussi bien qu'aux personnes et que le pais natal est preferable a tous les autres quand mesme ils seroient plus agreables je devrois avoir grande confusion reprit le prince de phocee de sentir dans mon coeur des sentimens opposez a ceux d'une princesse si esclairee en toutes choses et a ceux d'une personne aussi judicieuse que glacidie cependant bien loin d'avoir honte de n'estre pas d'un advis qui doit sans doute estre le 
 bon il me semble que je merite quelque gloire de m'estre fait un chemin un peu plus particulier et de n'estre pas capable de cette amour de la patrie qui s'attache aux rochers et aux forests et de m'en estre fait une qui me tient lieu de toutes choses comme le prince de phocee disoit cela bomilcar entra a qui la princesse fit la proposition qu'elle avoit desja faite sans luy dire quel estoit son advis ou quel estoit celuy de glacidie non plus que celuy du prince de phocee de sorte que ne songeant qu'a respondre a propos et selon les sentimens qu'il avoit pour la princesse cleonisbe pour moy madame luy dit-il je suis persuade qu'on aime naturellement la terre ou l'on est ne et que la patrie comprend aussi bien l'air qu'on y respire que les personnes avec qui l'on y vit et je croy mesme adjousta t'il que cette liaison est si forte qu'elle ne se peut jamais rompre que par quelque violente passion comme l'ambition ou l'amour de sorte reprit froidement le prince de phocee que selon vos sentimens on ne peut se trouver heureux en un pais estranger si une raison d'ambition ou d'amour ne rompt les liens qui attachent a la patrie j'en suis si fortement persuade reprit bomilcar que des que je voy qu'un estranger oublie entierement son pais et qu'il ne le regrette plus je conclus qu'il a quel qu'une de ces deux passions dans l'ame a peine bomilcar eut il dit cela que cleonisbe en rougit malgre qu'elle en eust et que le prince de phocee la regarda si bien que voyant 
 le changement de son visage il en eut quelque joye s'imaginant qu'elle luy faisoit l'aplication de ce que bomilcar venoit de dire ainsi au lieu de le contrarier il aprouva fortement ce qu'il disoit mais ce fut pourtant d'une maniere si adroite qu'on eust dit qu'il n'avoit nul dessein cache en tombant si facilement d'accord d'une chose ou il estoit si aise de trouver des raisons pour s'y opposer de sorte madame que bomilcar sans y penser fut le premier qui fut cause que cleonisbe soubconna quelque chose de l'amour qu'elle avoit fait naistre dans le coeur du prince de phocee et le premier aussi qui donna moyen a ce nouveau rival de faire deviner sa passion a celle qui la causoit cependant apres qu'il fut retire a son apartement il commenca de sentir que bomilcar avoit eu raison de dire que rien n'estoit si propre a faire oublier sa patrie que de devenir amoureux en un pais estranger car il se trouva avec une aprehension si grande d'estre banny de celuy ou il estoit qu'il n'en put dormir sa raison voulut pourtant s'opposer a cette passion naissante mais elle se trouva desja trop forte pour estre vaincue que fais-je disoit-il en luy mesme comme il me le dit apres de souhaiter si ardemment de demeurer en un lieu ou se trouve une personne aussi dangereuse que cleonisbe ne dois-je pas plus tost en partir avec precipitation et me resoudre d'aller esteindre par un naufrage la flame qui commence de me brusler que de m'exposer a esprouver tous les suplices d'une amour 
 sans esperance ne scay-je pas que dans deux mois ou un peu plus les loix du pais veulent que cleonisbe choisisse celuy qu'elle voudra qui soit heureux et puis-je avoir perdu la raison jusques au point que de penser que je pusse estre choisi moy dis-je qui suis un malheureux exile qui n'ay ny patrie ny terre ou je puisse habiter qui ne luy ay rendu aucun service et qui ne suis qu'a peine connu d'elle que veux je donc faire en un pais ou il faudra que j'aye la douleur de voir posseder ce que j'aime ou par bomilcar ou par britomarte ou par galathe et de le voir mesme sans en oser murmurer car avec quel droit pourrois-je m'opposer a leurs pretentions non non poursuivit-il nous n'en avons aucun c'est pourquoy si nous sommes sages nous nous esloignerons d'un lieu ou nous ne pourrions estre heureux et sans donner la peine au roy des segoregiens de consulter les sarronides nous irons prendre conge de luy et nous partirons le plus promptement qu'il nous sera possible nous partirons reprit-il le plus promprement qu'il nous sera possible ha malheureux que tu es adjousta ce prince tu parle de partir et ton coeur parle de demeurer inseparablement attache a l'admirable cleonisbe et pendant que ta raison garde encore quelque aparence de souverainete sur ton ame tes desirs se revoltent ta volonte se mutine et ton coeur porte tous tes sentimens a la rebellion c'estoit ainsi madame que le prince de phocee taschoit de resister a la puissance 
 inevitable des charmes de cleonisbe mais comme je l'ay desja dit sa passion estoit devenue trop sorte pour estre surmontee aussi ne le fut-elle pas au contraire elle s'accrut encore par la resistance que sa raison y fit et il attendit le lendemain avec une inquietude qui ne luy permit pas d'avoir un moment de repos carimante de son coste n'estant guere moins impatient que luy ne souhaitoit pas avec moins d'ardeur qu'onesicrite demeurast ou elle estoit que le prince de phocee souhaitoit d'y demeurer d'autre part menodore eust voulu qu'on les eust bannis bomilcar n'en eust pas este marry et galathe en eust este bien aise pour cleonisbe elle en eust este fachee aussi bien que glacidie et le seul britomarte estoit indifferent en cette rencontre d'ailleurs quoy que galathe ne craignist pas fortement que le prince de phocee luy pust nuire quand il deviendroit son rival il ne laissa pas de soliciter un des sarronides qui devoit estre du conseil du roy et qui estoit fort de ses amis afin de l'obliger a s'opposer au dessein du prince de phocee luy suggerant toutes les raisons qui pouvoient porter le roy a ne recevoir pas tant d'estrangers dans son pais de sorte que les uns solicitant pour faire que nous demeurassions et les autres brigant afin de tascher de faire qu'on nous refusast on peut assurer que jamais sentimens n'ont este plus divisez qu'estoient ceux de toutes ces illustres personnes
 
 
 
 
cependant l'heure du conseil estant arrivee aristonice suivie de 
 ses compagnes fut parler a tous les sarronides les uns apres les autres mais au lieu de les soliciter comme des gens qui pouvoient beaucoup contribuer a faire qu'on accordast ou qu'on refusast a toute cette flotte la grace qu'elle demandoit elle leur dit au contraire qu'il ne seroit pas en leur puissance d'empescher le roy de recevoir tant d'illustres malheureux que la deesse qu'elle servoit leur avoit envoyez pour la gloire et pour la felicite de leur pais et qu'ainsi elle venoit seulement pour les advertir que la premiere grace qu'elle demanderoit des que le roy nous auroit receus estoit qu'on luy donnast une place pour commencer de bastir un temple a l'honneur de diane aristonice parla a tous ces sarronides avec tant de marques de confiance sur le visage et avec tant de majeste qu'ils la regarderent avec plus de respect qu'auparavant ce n'est pas que comme leur coustume estoit de ne faire leurs grands sacrifices que sous des chesnes la proposition d'aristonice ne les embarrassast par la crainte qu'ils avoient de desplaire aux dieux qu'ils adoroient en establissant une nouvelle religion dans leur pais mais enfin sans scavoir eux mesmes quel seroit leur advis ils entrerent au lieu ou le roy les attendoit et ou il avoit resolu de tenir ce conseil d'ou dependoit le destin de tant de gens aussi voyoit on une si grande multitude de toutes sortes de personnes dans ce chasteau qu'il n'y avoit aucun lieu ou il n'y eust des phocences mais ce qui rendoit nostre party plus 
 fort c'est que tous les pescheurs qui habitent le long de la coste ou nous avions aborde ayant sceu que c'estoit ce matin la qu'on devoit nous recevoir au nous bannir vinrent par grandes troupes dans la basse cour du chasteau demander a parler au roy disant tout haut qu'il faloit nous retenir et qu'ils ne souffriroient jamais que des gens qui pouvoient leur aprendre tant de choses qui leur seroient utiles sortissent de leur pais mais enfin les officiers qui estoient de garde les ayant obligez d'attendre la fin du conseil cette foule de grecs sceu depuis par un des sarronides que le roy apres avoir expose la chose dont il s'agissoit tesmoigna a l'assemblee qu'il seroit fort aise si le bien de l'estat le permettoit de pouvoir assister tant de malheureux et de donner un azile a tant de personnes illustres comme il y en avoit parmy nous adjoustant toutesfois qu'il ne vouloit pas preferer son inclination au bien de ses peuples et que s'ils jugeoient qu'il y eust du danger a nous recevoir il tascheroit de se vaincre et ne nous recevroit pas d'abord les advis furent partagez mais comme le premier des sarronides nous estoit favorable et que c'est un des hommes du monde qui a l'esprit le plus adroit il ramena tous ceux qui nous estoient contraires a la reserve de celuy que galathe avoit solicite mais 
 pour celuy-la comme il avoir le pretexte du bien public pour favoriser les desseins de son amy il s'en servit avec une ardeur estrange contre nous et si le premier des sarronides n'eust este encore plus ferme que l'autre ne sut opiniastre nous aurions este bannis pour moy seigneur disoit-il au roy je scay bien qu'a ne considerer que le malheur de ceux qui vous demandent un azile il semble qu'il y ait de la cruaute a leur refuser ce qu'ils veulent mais je scay encore mieux qu'a considerer les facheuses suittes que la grace qu'ils demandent peut avoir si on la leur accorde il y a lieu de ne la leur pas accorder legerement en effet ce n'est pas un particulier qui vous demande retraite c'est un grand peuple qui non seulement par sa multitude vous doit estre redoutable mais encore par toutes les bonnes qualitez qu'on luy attribue car enfin plus ces grecs ont d'esprit plus ils sont a craindre n'estant pas mesme a propos que vos sujets qui sont tres fidelles dans leur simplicite deviennent plus esclairez par la conversation de ces estrangers de peur qu'ils n'en deviennent plus mutins vous voyez desja seigneur adjousta-t'il que tous les pescheurs de cette coste qui n'avoient accoustume de se mesler que de leurs lignes et de leurs hamecons se meslent d'affaires publiques et reulent qu'on recoive ces estrangers qui commencent desja de partager vostre authorite de plus ces estrangers sont riches ils sont d'un pais aguerry l'abondance a sans doute estably 
 le luxe et la volupte parmy eux et il est bien a craindre que ceux qu'on dit qui peuvent aprendre tous les arts a vos sujets ne leur communiquent aussi tous les vices de leur pais l'ignorance et et la pauvrete seigneur adjousta-t'il ne sont pas mal propres a faire des sujets obeissans c'est pourquoy je trouve qu'il ne faut pas recevoir sans y bien penser des gens qui peuvent oster aux vostres ces deux qualitez qui rendent le souverain si absolu de plus la nouvelle religion de ces estrangers ou renversera la nostre ou mettra du moins des scrupules ou des erreurs dans l'ame de tous vos peuples et je ne scay seigneur si vostre throne n'en sera point esbranle de sorte que selon mon sens pour satisfaire au droit d'hospitalite sans exposer vostre royaume il faudroit permettre a ces grecs de remettre leur flotte en estat de voguer leur donner toutes les choses necessaires pour se deffendre de la tempeste et pour aller chercher un autre azile que celuy qu'ils demandent et ne leur permettre point du tout de s'habituer icy comme cet amy de galathe parla avec vehemence il y eut une partie de ceux que le premier des sarronides avoit ramenez dans son sens qui commencerent d'hesiter et de retourner a leur premier sentiment mais ce sage et vertueux vieillard voyant que leur esprit estoit mal affermi reprit la parole pour s'opposer a toutes les raisons que cet amy de galathe avoit avancees je n'ignore pas dit-il au roy qu'a considerer la chose 
 dont il s'agit d'un certain biais il n'y ait lieu de faire une partie des reflections que je viens d'entendre mais je scay aussi qu'a la considerer a fonds et a ne se laisser pas tromper par les aparences il y a sujet d'estre de l'advis dont je suis car enfin seigneur dit-il le plus ancien de tous les droits et celuy qui doit estre le plus inviolable est sans doute celuy de l'hospitalite et je ne craindray pas de dire qu'en certaines occasions un roy est plus criminel de mal-traitter des estrangers que ses propres sujets au reste cette multitude dont on se sert pour empescher vostre majeste d'estre pitoyable est ce qui doit l'obliger a l'estre davantage puis qu'il est bien plus glorieux de soulager beaucoup de miserables que de n'en assister qu'un petit nombre mais pour respondre positivement au sujet de crainte que cette multitude de personnes vous peut donner je n'ay qu'a dire qu'eu esgard au nombre de vos sujets ces estrangers sont si foibles qu'il n'y a rien a craindre joint qu'estant d'un pais aussi esloigne du nostre et d'un pais encore ou ils n'ont plus de pouvoir on n'a pas lieu d'aprenhender qu'ils osent entreprendre rien contre vous puis qu'ils ne peuvent estre secourus de nulle part et qu'il vous seroit aise de les accabler des qu'ils vous auroient irrite au reste comme tous ces grecs ont leurs familles entieres sur vos terres on peut dire que vous avez des ostages tres seurs de leur fidellite et qu'ainsi c'est en quelque facon cette multitude nombreuse qui fait que vous les pouvez 
 recevoir avec moins de danger que vous ne feriez s'ils n'avoient pas avec eux tant de personnes qui leur sont cheres et qui sont incapables de porter les armes de plus c'est encore une estrange chose a entendre que d'ouir dire que plus ces grecs ont d'esprit plus ils sont a craindre et que la pauvrete et l'ignorance sont deux qualites necessaires pour faire de fidelles sujets car enfin seigneur je suis d'un sentiment si oppose a celuy la que j'ose entreprendre de soustenir a vostre majeste qu'un prince ne devroit employer tous ses soins qu'a mettre l'abondance dans son estat et qu'a aprendre a tous ses sujets quel est leur devoir envers leur roy en effet si la stupidite est quelquefois capable de se laisser conduire sans resistance elle l'est beaucoup plus souvent de se mutiner sans sujet de faire que les peuples s'opiniastrent sans raison qu'ils facent des tumultes et des seditions qu'ils entendent mal leurs interests qu'ils se ruinent en ruinant l'estat et que faute de scavoir ce qui leur est avantageux ils renversent des royaumes perdent le respect qu'ils doivent a leur souverain et mesme celuy qu'ils doivent aux dieux de sorte que le lien de la societe estant une fois rompu entre tant de personnes que la raison ne peut jamais reunir il s'enfuit de necessite une confusion universelle qui est esgallement nuisible et aux princes et aux sujets croyez donc seigneur que plus ces grecs ont d'esprit et de lumiere plus vous devez vous porter a les recevoir 
 puis que quand ils ne produiroient autre bien a vos peuples que leur communiquer une partie de cet esprit et de cette lumiere ils vous en feroient sans doute un tres grand puis qu'ils leur aprendroient a connoistre ce qu'ils vous doivent joint aussi qu'en aprenant a vos sujets tant d'arts admirables dont ils ont la connoissance ils banniront encore l'oisivete de ce pais qui est la cause la plus abondante des revoltes et quant a ce qu'on dit que les pescheurs qui habitent le long de cette coste commencent desja de se mesler des affaires publiques j'adjousteray a ce que j'ay desja dit que ce commencement d'esmotion est encore une raison qui fait qu'il est a propos de ne donner pas sujet a un peuple brutal de connoistre ses forces c'est pourquoy quand il n'y auroit que cette seule consideration je conclurois qu'il faudroit recevoir ces phocences de peur qu'en irritant les segoregiens ils ne vinssent a connoistre ce qu'ils peuvent sans connoistre ce qu'ils doivent qui est la plus dangereuse division qui se puisse trouver parmy les peuples au reste pour les vices qu'on craint que l'abondance ne face naistre parmy nous il me semble que c'est porter la crainte trop loin que de la porter jusques a aprehender que le plus grand de tous les biens ne produise quelque mal dans un siecle ou deux et qu'il y auroit beaucoup d'injustice de refuser des gens en qui l'on voit esclatter mille vertus parce qu'on craindroit que les richesses qu'ils nous auroient aportees ne fissent 
 naistre quelques-uns des vices qui les suivent quelquesfois mais qui ne les accompagnent pas tousjours joint aussi que je puis dire que si l'abondance a ses vices la pauvrete a les siens puis que si l'une fait des voluptueux l'autre est bien souvent cause qu'il y a des gens qui trompent leurs voisins qui desrobent et qui assassinent ceux qui sont moins pauvres qu'eux maintenant seigneur pour ce qui regarde la religion adjousta ce sage sarronide j'ay a dire a vostre majeste que quoy que j'aye autant de zele a deffendre la mienne que personne en scauroit avoir je ne laisse pas de croire que l'humanite se devant trouver en toutes les religions du monde il y auroit de la cruaute a rendre tant de gens malheureux seulement parce que leur religion est differente de la nostre au contraire si nous sommes zelez au service de nos dieux nous souhaiterons avec ardeur de les faire adorer par des peuples qui ne les reconnoissent pas de la maniere dont nous les reconnoissons et de leur pouvoir persuader que nos sacrifices sont plus parfaits que les leurs ainsi ce mesme zele de religion qu'on veut employer pour faire refuser un azile a tant d'illustres miserables fait encore qu'il le leur faut accorder joint aussi que selon le sentiment le plus universel de tous les sarronides ce n'est point aux hommes a juger souverainement de ce qui passe leur connoissance et c'est a eux a croire que puis que les dieux souffrent qu'en un lieu on leur offre des victimes innocentes 
 qu'en un autre on leur sacrifie des hommes qu'en d'autres lieux encore on ne mette sur leurs autels que des fleurs des fruits et de l'encens qu'en quelques endroits on leur bastisse des temples et qu'en quelques autres il soit deffendu d'en bastir et commande de sacrifier dans les bois c'est qu'ils se plaisent a estre adorez de cent manieres differentes car enfin apres avoir bien examine la chose et estre convenus que tous les peuples croyent que les dieux qu'ils adorent sont maistres du ciel et de la terre il faut conclurre de necessite que tous les peuples adorent une mesme divinite sous des noms differens et par des manieres differentes et que comme il n'y a qu'un soleil au monde il n'y a aussi qu'une mesme puissance qui soit adoree par toute la terre ainsi seigneur il y auroit sujet de craindre d'irriter les dieux si vostre majeste refusoit un azile a des gens qui ont desja donne mille marques de piete depuis qu'ils sont parmy nous de sorte que soit que je considere leur malheur leur vertu le bien de vos peuples ou la gloire de vostre majeste je trouves qu'il faut recevoir ces illustres malheureux et les recevoir mesme comme un bien que les dieux vous envoyent a peine ce sage sarronide eut-il acheve de parler que le roy aprouvant ce qu'il avoit dit et l'aprouvant fortement la chose ne fut plus mise en contestation si bien que le conseil estant finy le roy fit entrer le prince de phocee sfurius menodore et huit ou dix autres des plus considerables 
 de la flotte pour leur dire qu'il leur accordoit la permission demeurer sur ses terres et qu'il leur permettoit de s'habituer au mesme lieu ou ils avoient aborde ce prince ayant creu qu'il estoit plus seur pour luy de nous laisser tous ensemble que de nous permettre de nous disperser dans tout son estat parce que plus facilement nous eussions pu aporter quelque changement a la religion de son pais de vous dire madame quelle fut la joye du prince de phocee et celle de tous les phocences a la reserve de menodore il ne seroit pas aise non plus que de vous depeindre celle de carimante de cleonisbe de glacidie et de tous les honnestes gens de cette cour excepte bomilcar et galathe mais si leur satisfaction fut grande celle des pescheurs de cette coste fut extreme aussi en jetterent ils des cris d'allegresse qui sirent connoistre an roy que le premier des sarronides l'avoit prudemment conseille mais entre tant de personnes qui avoient de la joye de la resolution que le roy avoit prise aristonice fut celle qui en eut le plus luy semblant qu'elle avoit quelque part a la gloire de la deesse qui nous avoit si heureusement conduits mais enfin madame sans m'amuser a vous particulariser tant de choses inutiles je vous diray que des le lendemain le roy marqua luy mesme au prince de phocee quelle estoit l'estendue de terre ou il nous permettoit de bastir et que des ce jour la pour commencer par une action de piete a fonder cette ville 
 aristonice traca de sa main assez pres du bord de la mer non seulement le lieu ou elle pretendoit eslever un temple a diane mais encore l'endroit ou elle vouloit que la statue qu'elle avoit de cette deesse fust posee pour le prince de phocee comme il avoit tousjours eu une veneration particuliere pour minerve parce qu'il avoit este long temps a athenes il marqua aussi un autre endroit pour en bastir un a cette deesse apres quoy toute cette multitude d'artisans qui estoient parmy nous commencant de travailler sous les ordres du prince de phocee on vit en peu de jours ce qu'on ne pouvoit croire qu'on pust voir en plusieurs mois en effet madame les grecs travaillerent avec tant d'ardeur les segoregiens leur aiderent avec tant d'empressement et tous ensemble avancerent si diligemment leur ouvrage qu'en un mois et demy nous eusmes basty deux temples et une grande ville ce qui facilita la chose fut que ce pais quoy que tres fertile est pourtant si pierreux que nous n'eusmes qu'a amasser les pierres dont nous eusmes besoin de plus comme il y a un certain vent qui bat quelquesfois effroyablement cette montagne ou je vous ay dit que demeure une partie de l'annee le premier des sarronides il estoit arrive que quelque temps avant que nous fussions a ce pais-la l'impetuosite de ce vent avoit abatu une si prodigieuse quantite de grands arbres dans les bois qui sont au pied de cette montagne que nous n'eusmes presques que faire d'en abatre davantage 
 pour nostre travail joint qu'enfermant dans l'enclos de nos murailles cette longue file de cabanes de pescheurs que je vous ay dit estre le long du rivage a l'endroit ou nous avions aborde cela servit a commencer de former cette nouvelle ville vous pouvez aisement vous imaginer madame qu'elle n'est pas superbement bastie comme babilone ou comme on dit qu'est ecbatane mais enfin il n'y a pas un grec qui ne soit loge assez commodement il y a mesme trois places publiques dans cette ville qui est beaucoup plus longue que large parce qu'y ayant enferme comme je viens de le dire toutes ces cabanes de pescheurs qui estoient desja basties il a falu la bastir ainsi elle a aussi des fontaines et un port admirable et quoy que sa scituation soit en penchant et par consequent un peu incommode parce que les rues de traverse vont en montant elle est pourtant tres agreable bien que l'architecture greque n'ait pas eu lieu d'y employer tous ses ornemens car comme on n'a d'abord songe qu'a se loger on peut dire que ce sont plustost des cabanes regulierement basties que des maisons elles sont toutesfois assez commodes et mesme assez belles pour sembler des palais a des exilez mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut de voir avec quel soin les grecs tascherent d'aprendre la langue des segoregiens et avec quel empressement les segoregiens aprirent aussi celle des grecs et certes ils ne perdirent pas leur peine car ils vinrent a s'entendre si 
 parfaitement les uns les autres que je ne pense pas qu'il y ait presentement un sujet du roy qui n'entende le grec ny pas un grec aussi en ce pais la qui n'entende la langue du lieu qu'il habite presentement pour aristonice elle s'enferma avec ses compagnes dans l'enceinte du temple qu'elle avoit fait bastir des qu'il fut acheve et sans se mesler plus d'autre chose que de prier les dieux elle vescut dans une retraite admirable cependant comme le prince de phocee scavoit bien que ce n'est pas assez de bastir une ville si on n'en regle la police il commenca d'y songer de sorte que pour esviter l'envie parmy ceux qui l'avoient reconnu pour leur chef il voulut en apeller un grand nombre a la connoissance des affaires publiques si bien qu'il en nomma six cens qui avoient voix deliberative au conseil il est vray que pour adviser aux affaires pressees il voulut qu'il y en eust quinze qui fussent destinez pour cela sans qu'il fust necessaire d'assembler le conseil general et que de ces quinze encore il y en eust trois avec qui il pust prendre les resolutions secrettes selon les occurrences ainsi madame ce conseil des six cens qui de six cens a quinze et de quinze a trois et de trois a un ne forme qu'une seule authorite est ce qui gouverne cette nouvelle ville dont j'ay este bien aise de vous tracer le plan avant que de m'engager a continuer de vous parler de l'amour du prince de phocee il me semble interrompit mandane que 
 vous avez oublie une chose qui merite quelque curiosite qui est de nous aprendre si cette ville s'apelle la nouvelle phocee ou si on luy adonne un nom du pais ce que vous demandez madame reprit thryteme est encore plus digne de curiosite que vous ne pensez puis qu'il est vray qu'il est peutestre arrive la plus bizarre chose du monde en cette rencontre car enfin madame il n'a jamais este au pouvoir du prince de phocee de faire apeller cette ville de diane comme il en avoit le dessein et il a falu ceder a la multitude qui s'est accoustumee a la nommer marseille sans qu'on en puisse trouver autre raison si ce n'est qu'ils ont forme ce nom de deux mots grecs qu'ils ont joints ensemble en les corrompant car la moitie de ce nom qu'ils ont forme veut dire pescheur en langue eolienne et l'autre moitie veut dire lier en langue purement greque mais madame pour vous expliquer encore mieux cette bizarre chose il faut que vous scachiez que lors que toute nostre flotte arriva au port il se trouva qu'il y avoit une grande quantite de pescheurs sur le rivage qui s'y estoient assemblez pour la voir aborder de sorte que les mariniers de chaque vaisseau leur jettant leurs cables et connoissant qu'ils estoient pescheurs parce que quelques-uns tenoient des lignes et d'autres des filets ils prierent ces pescheurs de lier les cables qu'ils leur jettoient a des pieux qui estoient sur le rivage afin que cela leur servist 
 d'anchre si bien que les deux premiers mots qu'ils prononcerent en arrivant a cette terre qui leur a este si favorable ayant este celuy de pescheur et celuy de lier qui en nostre langue forment le nom de marseille en les corrompant un peu ils ont voulu en former le nom de cette ville quoy qu'il en soit madame l'usage a este plus fort que la raison et le peuple plus puissant que le prince puis qu'encore qu'il soit le fondateur de la ville il n'a pu luy donner le nom qu'il vouloit et qu'il a falu qu'il ait endure que deux mots grecs corrompus qui n'ont aucune signification raisonnable formassent le nom d'une ville dont l'ordre est entierement conduit par la raison et par la prudence cependant il faut madame que je retourne d'ou je suis party et que je reprenne l'amour du prince de phocee celle de carimante de bomilcar de menedore de britomarte et de galathe au point qu'elle estoit le jour que le roy nous permit de demeurer dans son pais je vous diray donc madame que des ce jour la l'amour du prince de phocee pour cleonisbe et celle de carimante pour onesicrite devinrent beaucoup plus fortes qu'elles n'estoient car regardant alors les personnes qu'ils aimoient comme les devant voir toute leur vie leur passion en augmenta mais en mesme temps que l'amour faisoit ce progres dans leur coeur la jalousie se fortifioit dans celuy de bomilcar de galathe et de menodore d'ailleurs l'estime que cleonisbe avoit desja 
 pour le prince de phocee s'accreut de beaucoup en le connoissant davantage et l'amitie de ce prince avec glacidie devint si forte en peu de jours qu'elle n'en avoit pas plus pour bomilcar qui estoit un de ses plus chers amis qu'elle en avoit pour luy cependant le roy des segoregiens estant retourne a la capitale de son estat qui n'estoit qu'a une demie journee du lieu ou nous avions aborde il voulut que le prince de phocee apres avoir donne tous les premiers ordres pour la structure de nostre nouvelle ville l'y accompagnast aussi bien que menodore quelques autres et moy sfurius demeurant pour la conduite de l'ouvrage il est vray que comme c'estoit fort proche le prince de phocee y alloit tres souvent mais il faisoit ces petits voyages avec tant de diligence et choisissoit si bien ses heures qu'il ne passa jamais un jour sans voir cleonisbe aupres de qui estoit onesicrite qui en fut bientost cherement aimee une patrie des dames de qualite de phocee l'y suivirent aussi de sorte que cette cour devint une des plus belles du monde pour le prince de phocee il estoit si agreable au roy et universellement a tous ceux qui le voyoient qu'on ne parloit d'autre chose que de son merite il aquit mesme si promptement la familiarite de la princesse cleonisbe que bomilcar qui l'avoit veue toute sa vie ne l'avoit pas davantage il est vray que glacidie contribua beaucoup a la luy faire obtenir en effet comme elle estimoit infiniment le prince de phocee et que c'est une des 
 personnes du monde qui aime le plus a louer ses amis elle parloit continuellement de luy a cleonisbe ce n'estoit toutesfois pas seulement a elle qu'elle en parloit car comme elle seroit bien aise si elle le pouvoit d'unir tous ses amis et de faire qu'ils s'aimassent autant qu'elle les aime elle en parloit continuellement a bomilcar parlant aussi tres souvent de bomilcar au prince de phocee afin que faisant naistre l'estime dans leur coeur elle y pust en suitte faire naistre l'amitie mais madame elle n'a pu reussir qu'a la moitie de son dessein car vous scaurez qu'encore qu'ils ayent l'un pour l'autre toute l'estime imaginable ils ont pourtant dans le coeur une antipatie invincible et je ne pense pas que de puis que l'amour et l'ambition ont fait des rivaux il y en ait eu deux qui ayent eu plus de haine l'un pour l'autre ny qui ayent pourtant si bien vescu ensemble que le prince de phocee et bomilcar il est certain que la vertu de cleonisbe et la prudence de glacidie ont beaucoup contribue a conserver la civilite entre ces deux ennemis mais enfin il est constamment vray que s'ils n'estoient pas tres honnestes gens ils n'en auroient pas use comme ils ont fait cependant des que nous fusmes arrivez au lieu ou le roy fait ordinairement son sejour ce ne furent que festes et que plaisirs et comme les estrangers ont ce privilege par tout que c'est principalement a eux qu'on fait voir les divertissemens des pais ou ils se trouvent c'estoit a onesicrite et au prince de phocee que le roy 
 carimante et cleonisbe affectoient de faire voir tous les divertissemens de leur cour il ne faut pourtant pas madame vous imaginer que les festes en soient aussi magnifiques que celles qu'on fait aux superbes cours d'asie ny aux principales villes de grece mais apres tout quoy qu'elles conservent quelque chose de rustique de leur premiere institution elles sont pourtant belles et divertissantes joint que l'admirable esprit de la princesse cleonisbe y a mesme adjouste beaucoup de choses qui servent a les rendre magnifiques quoy que de leur nature elles ne semblent pas le devoir estre car enfin leurs plus grandes festes sont celles des taureaux des bergers et des pescheurs et une autre qui est la plus galante de toutes qu'ils apellent la feste des fleurs ou le triomphe du soleil la plus grande beaute de la premiere de ces festes consiste a voir passer quatre ou cinq cens taureaux d'une grandeur prodigieuse dont les cornes sont peintes et dorees qui ont sur le dos des housses de mille couleurs differentes et a l'entour du col et sur les hanches des festons de fleurs qui les environnent de par tout de sorte que ces fiers animaux marchant deux a deux et leur fierte naturelle estant encore augmentee par une espece d'harmonie champestre que font ceux qui les conduisent ils vont d'un pas si superbe qu'ils donnent quelque plaisir a voir lors qu'ils passent devant le palais du roy ou toute la cour se rend ce jour la apres quoy par une superstition du 
 pais on les mene tout a l'entour de la ville ou le peuple s'empresse a leur offrir de petits faisseaux d'herbes fraichement cueuillies s'imaginant que s'ils les mangent la recolte sera abondante et que s'ils les refusent elle ne sera pas heureuse la feste ne finit pourtant pas encore la car des que ces taureaux ont acheve le tour de la ville on en choisit douze des plus beaux et des plus forts et on les remene dans une place qui est devant le palais du roy ou on les fait combatre pour la feste des pescheurs elle est sans doute fort divertissante aussi bien que celle des bergers car comme ce sont des personnes de qualite qui contrefont les uns et les autres il y a mille agreables choses a voir a ces deux sortes de festes je ne m'arresteray pourtant pas madame a vous les decrire mais pour le triomphe du soleil il faut s'il vous plaist que je m'y estende un peu davantage parce que ce fut cette feste qui donna lieu a tous ceux dont je vous raconte l'histoire de connoistre les sentimens qu'ils avoient dans l'ame comme nous estions alors a la saison ou l'on avoit accoustume de la celebrer toutes les dames du pais ne nous parloient d'autre chose souhaitant toutes que ce pust estre a la princesse cleonisbe a en recevoir les honneurs car madame il faut que vous scachiez que comme en ce pais la on voit le soleil plus clair qu'ailleurs parce qu'il n'est presques jamais obscurcy par des nuages et qu'il y a plus de fleurs qu'en nul autre endroit du monde ceux qui l'habitent 
 ont creu qu'ils devoient rendre un hommage particulier a l'astre qui les esclaire si favorablement de sorte que tous les ans on grave sur de petites coquilles le nom de toutes les belles de la cour et les jettant toutes dans un grand vase de nacre on les y mesle confusement apres quoy le roy portant la main dans le vase en presence de toute la cour il en tire une de sorte que la dame dont le nom se trouve grave sur cette coquille que le roy a tiree est celle qui est destinee a representer le soleil et a recevoir tous les honneurs qu'on fait a l'astre qu'elle represente le jour de cette premiere ceremonie estant donc arrive le hazard secondant les voeus de toute l'assemblee ce fut le nom de cleonisbe qui se trouva grave sur la coquille que le roy tira si bien que ce fut a cette princesse a recevoir les honneurs de cette belle feste qui se celebra huit jours apres de la maniere que je vay vous le dire imaginez vous donc madame de voir toutes les grandes rues d'une grande ville et une grande place entierement ornees de festons de fleurs depuis le toit des maisons jusques en bas et imaginez vous encore de voir toute la terre semee de ces mesmes fleurs et vous concevres sans doute que cela doit faire un assez bel objet je suis pourtant assure que vous ne scauriez le concevoir aussi beau qu'il est cependant la chose estant telle que je la dis toutes les dames qui ne servent pas a la ceremonie se mettent aux fenestres qui sont a l'entour de la place 
 ou elle se doit faire au milieu de la quelle on voit un throne de fleurs esleve de trois marches et au dessus est un grand dais soutenu par quatre colomnes revestues de fleurs et entortillees de mirthe qui fait que ce sont des colomnes torces mais ce qu'il y a encore d'agreable est que le dais tout entier n'est qu'un tissu de fleurs par compartimens au milieu desquels on voit a chaque face un soleil represente pour moy madame j'advoue que tout ce que je vy ce jour la me fut si nouveau et me divertit si fort que je n'ay guere passe de journee plus agreable en ma vie mais enfin l'heure de commencer la ceremonie estant venue je vy ouvrir la grande porte du palais qui donne sur cette place et paroistre un petit char dans lequel estoit onesicrite qui representant l'aurore qui devance toujours le soleil avoit un habillement proportionne a ce qu'elle representoit son char et ses chevaux estoient aussi peints de cet incarnat mesle de ces rayons d'or et d'argent que le soleil espanche sur les nues un peu avant que de paroistre sur l'orison de sorte que comme onesicrite est blonde jeune et belle elle parut effectivement plus brillante que l'aurore qu'elle representoit principalement aux yeux de carimante et de menodore qui en eurent tous deux et plus d'amour et plus de jalousie mais apres que le char eut fait le tour de la place et qu'il commenca de disparoistre celuy de cleonisbe qui representoit le soleil parut et parut 
 avec tant d'esclat qu'on peut assurer sans mensonge que cette princesse esblouit les yeux de toute l'assemblee car encore qu'il ne semble pas qu'une beaute brune soit fort propre a representer le soleil il est pourtant vray que les cheveux bruns de cleonisbe faisoient ce jour la a sa beaute le mesme effet que fait au soleil cet azur bruny qui l'environne lors que le ciel est fort serain et fort clair que cet astre est le plus brillant estant certain qu'ils donnerent un nouvel esclat a sa beaute et qu'ils redoublerent le beau feu qui brilloit dans ses yeux le char ou estoit cleonisbe estoit tout marquete de nacre avec des filets d'or mais fait avec tant d'adresse par quelques artisans grecs qui furent employez cette annee la que ce char par les diverses reflections des nacres differentes et de quelques topases qu'on y avoit enchassees en divers endroits n'estoit guere moins lumineux que le soleil mesme pour cleonisbe elle avoit tant de pierreries a son habillement qu'a peine en pouvoit on souffrir l'esclat et pour marquer l'astre qu'elle representoit elle avoit un soleil de diamans sur la teste au dessous duquel pendoit un grand voile de gaze rayee d'or qui estoit r'atache sur l'espaule avec un noeud de pierreries d'une main elle tenoit un vase de nacre plein de fleurs comme estant le chef-d'oeuvre de ce bel astre et de l'autre elle tenoit les renes de ses chevaux dont la beaute estoit effectivement digne de conduire le char du soleil cleonisbe 
 estant donc en l'estat que je viens de vous la depeindre et mesme estant ce jour la en un de ses plus beaux jours fit le tour de cette place comme si elle eust fait le tour du monde mais elle le fit avec tant d'acclamations que l'air en retentissoit de cent mille cris a la fois pour le prince de phocee il fut si charme de la voir que quand il n'en eust pas desja este amoureux il le seroit devenu mais enfin apres que le tour de la place fut fait cleonisbe alla descendre de son char au pied du throne qui luy estoit prepare sur lequel elle monta aidee par quatre hommes de qualite qui estoient aux quatre coins des plus basses marches les habillemens de ces hommes qui representoient les quatre saisons estoient magnifiques le premier estoit bomilcar le second britomarte le troisiesme galathe et le quatriesme le prince de phocee ainsi lors que cleonisbe fut sur ce throne elle vit a ses pieds quatre esclaves que le hazard avoit assemblez et que l'amour avoit blessez d'un mesme trait vous me demanderez peut-estre madame pourquoy on choisit des hommes a representer ces quatre saisons mais je vous respondray que pas une belle ne voulant se resoudre de representer l'hiver cette coustume s'est introduite de faire qu'il y ait quatre hommes qui soient de cette belle feste cependant cleonisbe ne fut pas plustost sur ce throne des fleurs que le grand portique du palais s'estant ouvert on vit trente belles personnes qui estoient chacune dans un petit 
 char qui marchant lentement furent les unes apres les autres rendre hommage a cleonisbe mais madame pour vous faire comprendre de quelle nature est cet hommage il faut que vous scachiez que ces belles personnes representent chacune une fleur qu'elles choisissent entre elles selon leur inclination de sorte que ces dames pour marquer la fleur qu'elles representent en ont une couronne sur la teste et une autre a la main leur chariot en ayant aussi des festons tout a l'entour et pour achever la galanterie de cette invention leurs habillemens sont de la couleur des fleurs qu'elles representent et les couronnes qu'elles portent a la main sont ratachees d'un noeud d'ou partent des banderolles ou l'on voit a chacune une espece de devise qui convient ou a la personne qui la porte ou a celle qui represente le soleil ainsi chaque banderole a une fleur peinte et quelques paroles escrites au dessous de sorte madame que comme en la saison ou l'on celebre cette feste on voit presques en ce pais-la de toutes sortes de fleurs a la fois je ne pense pas qu'on puisse rien voir de plus agreable que ce que je vy car enfin madame ces trente petits chars peints et dorez et ornez de festons de fleurs font un objet admirable et ces trente belles personnes dont les habillemens sont galans et magnifiques et qui sont toutes couronnees de fleurs differentes sont encore une chose merveilleuse elles gardent mesme cet ordre d'entremesler les couleurs des 
 fleurs qu'elles portent en reglant leurs rangs en effet la premiere qui sortit du palais pour venir rendre hommage a cleonisbe estoit couronnee de fleur d'orange la seconde de roses la troisiesme de jasmin la quatriesme d'oeillets la cinquiesme de jonquilles la sixiesme de fleurs de grenade la septiesme de lis la huictiesme d'amaranthe la neufiesme d'iris et ainsi des autres de sorte que ce meslange de couronnes de fleurs portees par de belles dames fait un objet le plus galant qu'on se puisse imaginer des que ces petits chars arriverent vis a vis du throne du soleil ces dames qui representoient la fleur dont elles estoient couronnees s'inclinerent pour luy rendre hommage et presentant la couronne qu'elles tenoient a la main a un de ces hommes qui estoient aupres du throne et qui representoient les quatre saisons il la receut civilement et la porta respectueusement au pied du throne gardant mesme cet ordre que chacun de ces hommes n'offrit au soleil que les fleurs dont on voyoit particulierement durant la saison qu'il representoit ainsi comme il y a de la fleur d'orange en hiver ce fut britomarte qui offrit la couronne qui en estoit faite parce qu'il representoit cette saison ce fut le prince de phocee qui offrit celle des roses a cause que c'estoit luy qui representoit le printempts ce fut galathe qui offrit la couronne d'oeillets parce qu'il representoit l'estee et ce fut bomilcar qui offrit l'amaranthe parce qu'il representoit l'automne 
 car comme je vous l'ay desja dit madame il y a une saison en ce pais la ou il s'en faut peu que l'on ne voye des fleurs de toutes les saisons ensemble cependant a mesme que ces dames avoient passe devant le throne de cleonisbe qu'elles l'avoient saluee et qu'elles avoient offert leurs couronnes on les entassoit les unes sur les autres avec tant d'art que lors que la derniere de ces dames eut offert la sienne il se trouva qu'il y avoit un trophee de couronnes esleve a la gloire de cleonisbe dont toutes les banderoles estant adroitement mises en dehors laissoient voir par ce moyen les divises qui estoient dessus a ceux qui en estoient assez pres pour les pouvoir lire mais pendant que tous ces petits chars passoient devant la princesse cleonisbe et que celles qui estoient dedans luy rendoient hommage une musique composee de plusieurs instrumens imposoit silence au peuple qui ne pouvoit pas faire de confusion a cette feste parce qu'il y avoit des barrieres a l'entour de la place qui l'en empeschoient le soleil mesme n'incommoda point l'assemblee car outre qu'on ne commence cette ceremonie que lors qu'il commence de s'abaisser et que de plus le palais et les maisons qui environnent la place ou elle se fait sont d'une hauteur si excessive qu'elle en est presques toute ombragee il arriva encore contre la coustume du pais qu'il y eut quelques legers nuages qui le couvrirent de sorte qu'on eust dit que ce bel astre pour favoriser sa feste vouloit laisser 
 luire cleonisbe en sa place cependant a mesure que ces petits chars passoient ils s'alloient ranger aupres de celuy de cleonisbe ou elle remonta des qu'elle eut receu le dernier hommage des fleurs les quatre saisons faisant porter devant elle ce trophee de couronnes qu'elles avoient forme de toutes celles qu'on luy avoit offertes apres quoy ces saisons la suivirent aussi chacune dans un chariot magnifique r'entrant avec elle dans la court du palais d'ou elles ressortirent en ordre par une porte opposee pour aller faire le tour de la ville de sorte qu'onesicrite reparoissant la premiere comme representant l'aurore les quatre saisons suivirent le soleil et les fleurs les quatre saisons en suitte de quoy cleonisbe estant allee offrir ce trophee de couronnes a un temple qui estoit a l'extremite de la ville s'en retourna au palais ou il y eut une colation proportionnee a la feste car elle ne fut que de fruits la coustume ne voulant pas qu'elle soit composee de nulle autre chose elle ne laissa pourtant pas d'estre admirablement belle par la rarete des fruits par leur beaute par leur abondance par leur diversite et par l'ordre avec lequel ils furent servis la colation estant faite on passa dans un autre lieu ou je vy la plus belle chose qu'on se puisse imaginer car enfin madame toute cette belle troupe suivie de toute la cour entra dans une grande sale dont la beaute me surprit plus que je ne scaurois vous le dire imaginez vous donc madame toutes les murailles de cette sale 
 dont le haut est en dome couvertes d'une arabesque de fleurs et de voir ce dome soutenu par cent pilastres que les fleurs dont ils estoient faits faisoient sembler estre de marbre et vous imaginerez sans doute que cet objet devoit estre tres agreable mais ce qui le rendoit encore plus beau c'est que de ce dome pendoient mille festons et mille couronnes de fleurs tontes les lampes qui devoient esclairer cette admirable sale en estoient ornees en divers endroits et le plancher estoit si couvert de fleurs d'orange et de jasmin qu'a peine l'entrevoyoit on voila donc madame quel fut le lieu ou le bal qui suivit cette belle ceremonie se fit aussi l'assemblee s'y trouva-t'elle si bien qu'elle ne se separa que tard parce que ce fut moitie bal et moitie conversation car comme toutes ces devises qui estoient attachees a ces couronnes de fleurs fournissoient assez de sujet de parler tous les hommes chercherent selon leur inclination a louer celles qui les avoient si bien imaginees comme en effet il y en avoit de fort jolies mais entre les autres celle de glacidie qui avoit voulu representer l'amaranthe ayant extremement plu au prince de phocee il se mit a la louer en parlant a cleonisbe et a luy dire que glacidie avoit eu raison de choisir cette admirable fleur qu'elle avoit voulu representer puis qu'elle luy avoit donne lieu de marquer la fermete de son affection pour elle mais est-il possible interrompit mandane que 
 de ces trente dames qui representoient trente fleurs et qui portoient trente devises il n'y en ait pas eu une que vous ayez assez estimee pour vous obliger a retenir celle qu'elle portoit pardonnez moy madame reprit thryteme et si j'eusse eu l'honneur de vous voir peu de jours apres cette belle feste j'eusse pu vous les dire toutes mais presentement tout ce que je pourray faire sera de vous en dire une ou deux il me semble donc poursuivit-il que celle de glacidie qui representoit l'amaranthe estoit conceue en ces termes je ne change jamais car comme cette fleur a ce privilege de ne perdre point sa beaute et de ne se flestrir pas glacidie s'en servit a exprimer la duree de son affection pour cleonisbe et la fermete de son coeur apres cela madame je vous diray encore qu'une fille de qualite nommee amathilde qui portoit une couronne de roses ce jour la et qui estoit alors jeune belle et brillante avoit tellement la fantaisie de la beaute qu'elle disoit souvent qu'elle ne se soucieroit pas de ne vivre que jusques a vingt ans pourveu qu'elle fust assuree d'estre la plus belle personne du monde soustenant mesme hautement qu'elle eust beaucoup mieux aime mourir jeune que de vivre longtemps puis qu'elle ne le pourroit sans perdre sa beaute de sorte que proportionnant sa devise a son humeur et au peu de duree de la fleur qu'elle representoit elle estoit telle 
 mon regne est court mais il est beau apres cela madame vous me dispenserez de vous en dire davantage car je suis contraint d'advouer a ma confusion que ma memoire ne m'en fournit plus quoy que je scache bi que celles que j'ay oubliees estoient encore plus jolies que celles que je vous ay dittes
 
 
 
 
cependant pour en revenir ou j'en estois je vous diray que le prince de phocee s'estant mis a louer glacidie en parlant a cleonisbe en verite madame luy dit'il apres plusieurs autres choses je trouve glacidie bienheureuse d'estre aimee d'une personne qui connoist si parfaitement ceux qu'elle aime et qui proportionne si equitablement son estime au merite de ceux qui l'aprochent mais en mesme temps madame je trouve que ceux qui scavent qu'ils ne la meritent pas sont bien malheureux et que d'estre contraint de vivre sans esperance d'estre estime de vous est un suplice effroyable ceux qui ne sont pas dignes de mon estime reprit cleonisbe en souriant s'en soucient si peu qu'il n'y a pas aparence que la privation les en afflige c'est pourquoy vous employeriez mal vostre compassion si vous aviez pitie des gens qui ne souffrent point et que vous ne connoissez mesme peutestre pas je vous assure madame reprit-il que j'en connois qui ont une aprehension estrange de ne pouvoir a querir cette glorieuse estime dont je parle il faut donc qu'ils ayent bien mauvaise opinion ou de moy ou d'eux mesmes repliqua 
 cleonisbe je ne scay pas reprit le prince de phocee s'ils ont mauvaise opinion d'eux mais je scay qu'ils l'ont tres bonne de vous comme cleonisbe alloit respondre bomilcar suivant la liberte du bal la vint prendre a danser ce qui fascha sensiblement le prince de phocee quoy qu'il n'eust aucun droit de s'en irriter il ne fut pourtant pas longtemps sans s'en vanger de la mesme facon car apres que cleonisbe eut dance comme il vit que bomilcar l'entretenoit il pria glacidie de le prendre sans luy en dire la raison mais des qu'il eut remis glacidie a sa place il fut prendre cleonisbe et l'oster a bomilcar comme bomilcar la luy avoit ostee cependant galathe et britomarte qui avoient aussi leurs pretentions remarquerent aisement de quel air bomilcar et le prince de phocee avoient agy en cette rencontre de sorte que pour leur nuire esgallement a tous deux et pour s'obliger eux mesmes ils s'aprocherent de la princesse et ne la quitterent plus si bien que de tout le reste du soir pas un des quatre ne luy put parler en particulier quoy que le prince de phocee soit tout a fait maistre de luy mesme quand il le veut estre si ce n'est quand il est amoureux il parla peu de peur de parler trop et d'en dire plus qu'il ne vouloir que sa maistresse et ses rivaux n'en sceussent mais pour bomilcar il parla davantage et dit mesme plusieurs choses qui firent comprendre a cleonisbe qu'il croyoit que le prince de phocee fust amoureux d'elle quoy qu'il n'en dit pourtant aucune 
 dont elle se pust facher ny luy aussi pour britomarte qui avoit l'esprit plus sincere et plus incapable de chercher un sens cache a ce qu'on disoit il n'y prenoit pas garde de si pres mais pour galathe le prince de phocee remarqua aisement qu'il entendoit bomilcar aussi bien que luy et que sa passion ne luy estoit pas inconnue d'autre part menodore n'estoit pas sans inquietude car le prince carimante qui avoit assurement trouve ce jour la l'aurore plus belle que le soleil estoit aupres d'onasicrite et l'entretenoit avec beaucoup d'attention et de plaisir sans que menodore l'osast interrompre onesicrite qui remarquoit l'inquietude de menodore eust bien voulu pouvoir rompre cet entretien mais il n'y avoit pas d'aparence qu'elle pust avoir de l'incivilite pour le fils d'un roy qui leur avoit donne un azile de sorte que ne souffrant guere moins que menodore carimante s'aperceut qu'elle avoit l'esprit distrait en luy parlant et en devina mesme le sujet il ne voulut pourtant pas faire connoistre a onesicrite qu'il connoissoit la cause de cette legere inquietude qui paroissoit malgre elle dans ses yeux et dans son esprit au contraire voulant luy en attribuer une autre je voy bien madame luy dit-il que nos divertissemens ne vous plaisent pas tant que ceux de vostre pais et que leur simplicite est trop peu spirituelle et trop peu galante pour vous joint adjousta-t'il que vous avez encore un juste sujet de vous pleindre du sort qui preside a la feste que nous celebrons aujourd'huy 
 car enfin c'estoit a vous a estre a la place de cleonisbe ha seigneur reprit onesicrite vous me faites le plus grand tort du monde de penser que je ne sois pas infiniment satisfaite de tout ce que je voy icy et vous estes mesme fort injuste de dire que je devois occuper la place de la princesse estant certain que vous seriez bien plus equitable si vous disiez que je ne merite pas celle que je tiens en effet adjousta-t'elle l'aurore est une si belle chose qu'on peut dire que j'ay eu beaucoup de vanite d'oser entreprendre de la representer pour moy repliqua carimante je soustiens hardiment que si l'aurore estoit aussi belle que vous elle auroit plus de sacrifices que le soleil aussi veux-je croire adjousta-t'il en souriant que vous ne parlez comme vous faites que parce que vous ne la voyez pas souvent il est vray repliqua onesicrite que je voy plus souvent le soleil que l'aurore et que je pourrois mesme juger plus equitablement de la beaute de la nuit que de la sienne cessez donc reprit carimante de vous faire une injustice et croye de vous ce que j'en croy si vous voulez estre equitable mais de grace poursuivit-il en croyant que vous estes la plus belle et la plus aimable personne du monde croyez en mesme temps que je suis l'homme de toute la terre qui vous admire le plus je voudrois bien seigneur poursuivit elle pouvoir me laisser persuader ce que vous dittes mais des que je tourne les yeux sur tant de belles personnes qui sont icy et que je me souviens du peu 
 de beaute que mon miroir me fait voir tous les jours sur mon visage il n'y a pas moyen que je me donne la joye de me laisser tromper agreablement par vos flatteries de sorte seigneur que me trouvant contrainte de ne vous croire point j'ay la douleur de voir que je ne puis jamais estre ce que vous dittes que je suis madame interrompit carimante si vous n'avez jamais d'autre douleur que celle de ne vous trouver pas assez aimable vous serez toujours la plus heureuse personne du monde eh veuillent les dieux adjousta-t'il que vous puissiez aussi bien connoistre ceux qui vous aiment que vous connoissez les charmes qui les forcent de vous aimer carimante prononca ces paroles avec tant de vehemence qu'il fut aise a onesicrite de prevoir que la passion de ce prince luy donneroit de la peine mais comme elle n'y vouloit pas respondre et que le hazard fit qu'amathilde apres avoir dance vint se mettre aupres d'elle sit si bien qu'elle la mit de la conversation ou menodore se mesla aussi mais avec tant de chagrin dans l'esprit qu'il estoit aise de connoistre que cette feste ne luy donnoit pas grande joye cependant cleonisbe ayant a l'entour d'elle le prince de phocee bomilcar galathe et britomarte connut si clairement les sentimens les plus cachez de leur coeur qu'elle en eut de l'inquietude elle remarqua mesme qu'encore que ces quatre rivaux cuffent de l'aversion l'un pour l'autre il y en avoit une beaucoup plus puissante entre bomilcar 
 et le prince de phocee qu'ils n'en avoient pour leur autres rivaux ny que les autres n'en avoient pour eux quoy qu'elle remarquast pourtant qu'ils s'estimoient infiniment de plus glacidie qu'elle avoit apellee aupres d'elle le connut aussi comme elle le connoissoit ainsi cette feste des fleurs servit a faire accroistre de beaucoup l'amour et la jalousie entre tous ces rivaux et a faire connoistre leurs sentimens a cleonisbe mais enfin l'heure de se retirer estant venue cette belle compagnie se separa chacun emportant dans son coeur des sentimens bien differens au reste madame comme c'est l'ordinaire des choses du monde que la joye et la douleur se succedent on eut nouvelle le lendemain que les gaulois saliens qui touchent les segoregiens et qui armoient sur le pretexte de vouloir faire la guerre aux tectosages avoient fait une irruption sur la frontiere et s'estoient emparez d'un chasteau assez considerable de sorte que le roy qui n'avoit point de troupes que celles qui estoient dans ses places se trouva un peu surpris neantmoins comme tous les gaulois naissent soldats on peut dire qu'il ne faut que les assembler pour pouvoir se vanter d'avoir une armee aguerrie d'ailleurs le prince de phocee qui ne voulut pas perdre une si favorable occasion de signaler son zele et son courage fut offrir au roy tous les grecs qui habitoient sa nouvelle ville luy disant qu'il estoit bien juste que des gens qu'il avoit sauvez du naufrage exposasseut leur vie pour 
 son service et en effet le roy esperant beaucoup de secours de nous parce que nous estions mieux armez que ses sujets et mieux aussi que ses ennemis ne le pouvoient estre il accepta l'offre du prince de phocee dont bomilcar ne fut pas trop aise non plus que galathe et britomarte neantmoins comme le temps ou la princesse cleonisbe devoit choisir celuy qu'elle devoit espouser estoit fort proche ils ne creurent pas que le prince de phocee en pust avoir assez pour se mettre en estat de pouvoir estre choisi ny que la princesse mesme l'osast faire quand elle en eust eu la volonte car enfin madame quoy que la loy en donne le pouvoir a celle qui choisit pour l'ordinaire elle ne choisit que celuy qu'on luy ordonne mais pour ne m'arrester pas long temps en cet endroit je vous diray que le prince de phocee eut une telle envie de servir le roy des segoregiens qu'il ne laissa a marseille que les femmes les vieillards et les enfans contraignant tous les autres de quel que profession et de quelque qualite qu'ils fussent a prendre les armes et a le suivre quoy que nostre nouvelle ville ne fust pas encore achevee d'ailleurs le roy carimante bomilcar galathe et britomarte assemblant diligement le plus de gens qu'ils purent firent une armee assez considerable mais comme nous scavions un peu mieux l'art militaire qu'eux a la reserve de bomilcar le prince de phocee aquit beaucoup de reputation au premier conseil de guerre ou il se trouva sfurius 
 et menodore servirent aussi dignement en cette occasion mais enfin madame sans m'amuser a vous particulariser une guerre qui ne dura que quinze jours je vous diray que l'armee marcha contre les ennemis que le roy reprit le chasteau qu'ils avoient pris qu'il les deffit et qu'entrant dans leur pais il les forca a demander la pais qu'ils avoient rompue car suivant le naturel de cette nation ils s'apaisent et s'irritent facilement et ceux qui feroient un grand fondement sur leurs divisions s'y trouveroient fort souvent trompez cependant madame j'ay a vous dire que le prince de phocee fit des choses si admirables qu'il en aquit la reputation d'estre un des plus vaillans princes du monde bomilcar en fit aussi de si merveilleuses que le prince de phocee l'estima autant que bomilcar l'estimoit mais au lieu que cette estime devoit diminuer l'aversion qu'ils avoient l'un pour l'autre leur haine en augmenta encore britomarte se signala aussi en cette occasion aussi bien que galathe caramante et menodore combatirent comme des gens qui vouloient chacun en leur particulier que la renommee parlast avantageusement d'eux a onesicrite et je puis vous assurer madame que tous ces princes retournerent chargez de gloire aupres de cleonisbe aussi leur dit-elle galamment lors qu'elle les vit qu'encore que les lauriers fussent fort abondans en son pais elle ne croyoit pas qu'il y en eust assez pour leur faire autant de couronnes qu'ils en meritoient cependant 
 malgre l'aversion du prince de phocee et de bomilcar ils parlerent dignement l'un de l'autre et rendirent une esgale justice a leur valeur mais pour galathe dont les sentimens estoient differens et qui croyoit qu'on ne devoit jamais louer un rival il n'en parloit point et donnoit toutes ses louanges au prince carimante pour britomarte comme il est sincere il dit les choses comme il les connoissoit joint que croyant que ce seroit luy qui seroit choisi parce qu'il estoit du pais comme il avoit plus d'esperance il avoit moins de jalousie mais ce qui fut le plus avantageux au prince de phocee fut que le roy creut effectivement luy devoir le bon succes de cette guerre non seulement par sa propre valeur mais encore par celle de ses troupes en effet tous ceux de qui elles se trouvent composees eurent une telle envie de tesmoigner leur reconnoissance au roy qui leur avoit donne un azile si agreable qu'ils sirent ce qu'on ne scauroit s'imaginer aussi en parla t'il si avantageusement a cleonisbe qu'elle creut estre obligee d'en parler au prince de phocee mais comme il n'y a jamais eu d'homme qui ait eu plus souverainement que luy cette modestie qui est une marque infaillible de la valeur heroique il rejetta si respectueusement les louanges qu'elle luy donna et il luy en donna d'autres d'une maniere si passionnee qu'elle se repentit de l'avoir loue quoy qu'elle ne se repentist pas de l'avoir estime et qu'au contraire elle l'en estimast davantage 
 mais madame il faut que je vous die avant toutes choses que depuis nostre retour il se lia une amitie si forte entre le prince de phocee et glacidie et bomilcar qu'on peut dire que cleonisbe ne l'aimoit pas plus que ce deux rivaux l'aimoient et qu'elle n'aimoit aussi guere plus cleonisbe qu'elle les aimoit on eust dit mesme que la fortune vouloit que la chose fust ainsi car elle fit naistre vingt occasions differentes ou ils l'obligerent de facon qu'elle n'eust pu refuser son amitie a pas un des deux sans ingratitude apres cela madame vous jugez bien qu'a moins que d'avoir une prudence extreme il n'estoit pas aise d'estre longtemps amie de deux hommes qui estoient rivaux ennemis et ambitieux qui souhaitoient tous deux les mesmes choses et qui sembloient ne pouvoir estre heureux qu'en s'entre-destruisant cependant glacidie en a use si admirablement qu'elle n'a jamais este brouillee avec pas un d'eux en effet elle a garde une fidellite si exacte et a l'un et l'autre et a tousjours este si fidelle a cleonisbe qu'encore qu'elle ait sceu ce que cette princesse pensoit du prince de phocee et de bomilcar qu'elle n'ait pas ignore ce que ces deux rivaux pensoient l'un de l'autre et qu'elle ait encore sceu quelle estoit la passion qu'ils avoient dans l'ame elle n'a jamais rien dit que ce qui pouvoit contribuer a leur repos et a leur gloire agissant mesme avec tant d'exactitude qu'elle ne leur a jamais donne lieu de deviner les sentimens qu'elle vouloit cacher 
 et je puis assurer que sans elle il seroit arrive quelque estrange malheur entre deux hommes dont l'amour et la haine estoient presques egalement fortes mais ils la respectoient tellement que lors qu'ils se rencontroient chez elle ils y vivoient aussi civilement que s'ils eussent este amis ils avoient pourtant bien de la peine a estre d'un mesme sentiment mais comme le prince de phocee est assez froid quand il le veut estre il disputoit doucement afin d'avoir du moins la satisfaction de n'estre pas de l'advis de son rival puis qu'il ne pouvoit avoir celle de le quereller ouvertement il me souvient d'un jour entre les autres ou j'eus lieu de remarquer admirablement cette antipatie qui est entre deux rivaux car madame il faut que vous scachiez que glacidie s'estant trouvee un matin assez mal pour ne s'habiller pas et pour garder la chambre eut fort bonne compagnie chez elle mais entre les autres amathilde dont je vous ay desja parle y fut une grande partie de l'apresdisnee je pense madame que vous n'avez pas oublie que je vous l'ay despeinte belle jeune et brillante que je vous ay dit que c'estoit elle qui estoit couronnee de roses le jour de la feste des fleurs et que la fantaisie de la beaute estoit alors si fort dans sou esprit qu'elle ne pouvoit concevoir qu'on deust vivre apres l'avoir perdue ny qu'on deust par consequent souhaiter de vivre longtemps si ce n'estoit que par un privilege particulier on pust estre vieille et belle mais avant que de vous dire 
 cette conversation que je vous veux raconter parce qu'elle servit a me faire connoistre quelle est l'aversion que la jalousie et l'amour mettent dans le coeur des rivaux les plus raisonnables il faut que je vous despeigne amathilde un peu plus particulierement et que je vous die que non seulement elle ne pouvoit concevoir qu'on pust vivre apres qu'on n'estoit plus belle mais qu'elle estoit encore de l'humeur de celles qui parce qu'elles n'ont que seize ou dix-sept ans mettent la vieillesse dans leur imagination des que l'on en a vingt-quatre ou vingt-cinq et qui sont tellement aveuglees de la jeunesse qu'elles possedent qu'elles parlent de celles qui ont cinq on six ans plus qu'elles comme si elles estoient d'un autre siecle qu'elles n'eussent plus de part a la beaute et qu'elles ne deussent pretendre tout au plus qu'a la gloire d'avoir este belles cependant amathilde ne laissoit pas d'estre infiniment aimable avant l'accident qui luy est arrive car enfin il est peu de plus grandes beautez qu'estoit celle de cette jeune personne apres cela madame je vous diray qu'amathilde estant venue chez glacidie comme j'y entrois je suis tesmoin de la conversation que je m'en vay vous raconter a peine y fut elle entree que bomilcar y entra qui s'interessant extremement a la sante de glacidie s'en informa soigneusement mais amathilde sans donner loisir a glacidie de respondre prit la parole et dit a bomilcar que puis que le mal de glacidie ne l'avoit point changee elle n'estoit 
 assurement guere malade et n'estoit par consequent guere a pleindre car pour moy dit elle suivant son humeur- et son enjouement je ne mesure jamais ma compassion qu'au changement du visage de mes amies quand elles sont malades c'est pourquoy puis que glacidie n'a ny le teint jaune ny les yeux batus ny l'air du visage melancolique et qu'elle n'a de toutes les marques de maladie que je ne scay quelle petite langueur qui sied bien songeons plustost a la divertir qu'a la pleindre puis que selon mon sentiment quand on a un mal qui n'oste ny la beaute ny l'embonpoint on n'est pas trop malheureuse il est pourtant certains maux repliquay-je qui sont courts et violens et qui n'ont poit de peril qui meritent quelque compassion parce qu'ils sont fort douloureux quoy qu'il en soit dit elle ce que je dis est mon sentiment quand on a beaucoup a perdre comme vous reprit bomilcar je concois bien qu'on craint les maux qui en une nuit flestrissent plus de lis et plus de roses sur un beau teint que le printemps n'en peut faire esclorre pour moy interrompit glacidie il s'en faut peu que pour guerir amathilde de la passion qu'elle a pour sa propre beaute je ne luy desire pour huit jours seulement une de ces maladies qui n'ont point de nom ou sans fievre et sans douleur on amaigrit de moment en moment ou l'on devient jaune et verte ou les yeux s'enfoncent dans la teste ou les levres deviennent pasles et ou il se fait enfin un changement ai subit 
 que de belle on devient laide ha glacidie s'escria-t'elle avec le plus agreable chagrin de la terre vous me faites la plus grande frayeur du monde car il me semble que vous me donnez cette terrible maladie en me la souhaitant et que je sens desja je ne scay quoy que je ne scaurois dire qui doit pour le moins m'avoir fait changer de couleur amathilde en disant cela se leva et fut se regarder a un miroir comme si c'eust este pour s'esclaircir si ce qu'elle disoit estoit vray quoy que ce ne fust que pour racommoder quelque chose a sa coiffure apres quoy s'estant remise a sa place graces aux dieux dit-elle a glacidie vostre sauhait n'est pas encore accomply et je veux mesme esperer qu'il ne s'accomplira pas mais pour vous empescher d'en faire souvent de semblables scachez s'il vous plaist cruelle glacidie que si ce malheur que vous me souhaitez m'arrive je ne m en prendray qu'a vous car tomme je n'ay jamais este malade qu'une fois il me semble que j'ay un assez grand fond de sante pour croire qu'a moins que de m'empoisonner je ne puis jamais avoir aucun mal mais celuy que vous eustes repris-je fut-il de ceux qui changent terriblement au contraire repliqua amathilde en riant il me fie le plus grand bien du monde car comme l'estois alors un peu trop rouge il me fit justement devenir aussi pasle qu'il faloit pour n'estre pas mal et ne me changea qu'a mon avantage c'est estre bien heureuse reprit bomilcar 
 que d'estre malade pour en devenir plus belle elle a pourtant beau faire repliqua glacidie car cette mesme sante qui la fait si belle a dix-sept ans sera cause qu'on la verra laide quelque jour puis qu'elle la fera pour le moins vivre un siecle ha glacidie reprit amathilde que vous estes une cruelle personne de me presager un si grand malheur quoy m'escriay-je fort supris vous apellez malheur de vivre un siecle comme elle alloit respondre le prince de phocee entra et un instant apres britomarte et galathe mais comme la guerre que glacidie faisoit a amathilde estoit trop agreable pour la finir si tost et que d'ailleurs elle fut bien aise que cette conversation fust de choses enjouees afin d'empescher ces quatre rivaux d'en lier une plus serieuse qui les auroit peutestre embarrassez elle la recommenca et prenant la parole en regardant ceux qui venoient d'arriver elle leur dit le sujet de la contestation et la pleinte qu'amathilde faisoit d'elle de ce qu'elle luy avoit predit qu'elle vivroit un siecle si on vivoit un siecle sans changer reprit-elle et qu'on demeurast tousjours comme on est a dix huit ans j'aurois patience mais de m'imaginer sans douleur qu'il est possible que je devienne ce qu'il faudroit que je devinsse si je vieillissois c'est ce qui n'est pas en mon pouvoir cependant repliqua glacidie je vous declare que vous ne serez jamais plus belle que vous estes et que dans quelques annees il n'y aura pas un instant de vostre vie qui ne vous 
 desrobe quelque chose pour moy dit le prince de phocee je croy que c'est une grande prudence de se preparer a ce malheur et de s'y resoudre a peine eut-il dit cela que quoy que ce fust le sentiment de bomilcar il s'y opposa comme si c'eust este seulement pour se ranger de ce luy d'amathilde quoy que ce ne fust que pour n'estre pas de celuy du prince de phocee et ce qu'il y eut de rare fut que galathe et britomarte par un mesme sentiment de jalousie et d'amour ne songerent pas tant a chercher la raison de ce qu'ils vouloient dire qu'a n'estre pas de l'advis des deux autres ainsi le prince de phocee pensoit aveque soin a n'estre pas de celuy de bomilcar de britomarte et de galathe bomilcar songeoit aussi a contrarier le prince de phocee galathe et britomarte galathe de son coste employoit tout son esprit a contredire britomarte bomilcar et le prince de phocee et britomarte s'occupoit tout entier a ne paroistre pas de l'opinion de galathe du prince de phocee et de bomilcar ainsi quoy qu'il semble qu'on ne puisse guere avoir que deux sentimens opposez sur une mesme chose ils trouverent pourtant moyen d'en imaginer quatre qui estoient si differens qu'on pouvoit dire qu'ils estoient esgallement opposez les uns aux autres si bien que cela fit durant quelque temps une conversation la plus bizarre du monde car a peine un de ces rivaux avoit il dit une raison pour soustenir l'opinion dont il estoit que les trois autres s'empressoient a le contredire 
 mais comme ils se contredisoient par des raisons differentes parce que leurs advis estoient differens la dispute s'embrouilla d'une si plaisante facon qu'a peine s'entendoient ils de sorte que glacidie amathilde et moy ne pusmes nous empescher d'en rire et eux mesmes s'en estant aperceus en rirent aussi bien que nous cependant pour redonner quelque ordre a la dispute glacidie leur imposa silence et leur dit que dans le dessein qu'elle avoit de corriger amathilde il ne faloit pas que tant de gens luy parlassent a la fois et qu'il suffiroit qu'apres qu'elle l'auroit accusee de toutes les foiblesses dont elle la trouvoit coupable et qu'elle se seroit deffendue ils dissent ce qu'il leur en sembleroit mais encore interrompit amathilde que me pouvez vous reprocher je vous reproche repliqua glacidie l'erreur ou vous estes de croire qu'il ne faille vivre que cinq ou six ans car enfin selon vous on ne commence a vivre qu'a quinze et on meurt des qu'on commence d'estre moins belle il est vray respondit-elle que cet age ou la beaute n'est point formee et ou l'on ne s'occupe qu'a des bagatelles ne doit pas estre repute heureux non plus que celuy ou la jeunesse et la beaute commencant d'abandonner celles qui en ont commence de les priver des seules choses qui rendent la vie agreable mais de grace reprit glacidie examinons exactement vos maximes et considerons je vous en conjure combien peu vous avez vescu heureuse jusques icy et 
 combien peu vous avez a vivre car enfin selon vos sentimens vostre vie n'a commence qu'a quinze ans encore scay-je bien que vous n'avez pas vescu avec une entiere satisfaction car je me souviens que vous ne vous trouviez pas assez grasse en ce temps-la et que vous craigniez mesme de n'estre pas assez grande mais aujourd'huy que vostre taille est admirable et que vostre embonpoint est merveilleux n'est-il pas vray que pour peu qu'il augmente vous aurez autant de peur d'estre trop grasse que vous en aviez d'estre trop maigre mais quand cela ne seroit pas il est tousjours certain que puis que vous mettez la vieillesse a vingt-cinq ans vostre jeunesse passera bien tost de sorte que si vous ostez du temps que vous avez vescu et de celuy que vous vivrez jusques a ce que vostre beaute diminue les jours ou vous aurez mal dormy ceux ou vous aurez porte quelque habillement qui n'aura pas este tout a fait bien ceux ou vous n'aurez pas este coiffee avantageusement ceux ou vous n'aurez veu personne ou ceux ou vous aurez veu des gens a qui vous ne vous serez pas souciee de plaire il se trouvera que vostre vie aura este si courte qu'a peine aura t'elle dure une annee entiere quand je vous concederois ce que vous dites repliqua amathilde je ne changerois pas d'advis car enfin puis que le plus bel age de la vie ne peut estre tout a fait agreable comment voulez vous que je vous accorde que la vieillesse soit une chose a desirer pour moy je vous le dis ingenument je 
 suis si persuadee du contraire qu'encore que je n'aye guere de beaute je ne souhaite de vivre que jusques a certain temps ou l'on ne me puisse pas mettre au rang de celles qui n'en ont plus du tout car quand je m'imagine seulement que le mesme miroir qui me fait voir quelques marques de jeunesse sur mon visage m'y feroit voir toutes celles que la vieillesse aporte si je vivois long temps la mort avancee me paroist un bien tout a fait souhaitable et pour moy je vous declare que quand je songe a la difference qu'il y a d'une fille de quinze ans a une femme de soixante j'ay bien moins de peine a me resoudre a mourir a vingt qu'a aller seulement jusques a cinquante je vous ay desja dit repliqua glacidie que la mesme sante qui vous fait aujourd'huy si belle vous fera vivre pres d'un siecle et qu'ainsi vous n'avez qu'a vous preparer a n'estre plus ny belle ny jeune ha si ce malheur m'arrive repliqua-t'elle je casseray tous mes miroirs je fuiray autant le monde qu'il me fuira et je pense mesme que je ne vous regarderay plus de peur de me voir dans vos yeux car enfin mon imagination ne peut souffrir cette estrange metamorphose j'ay mesme assez de peine adjousta-t'elle a endurer dans le monde ces meres et ces tantes qui menent leurs filles et leurs nieces en compagnie et comment voudriez vous donc que je me pusse endurer moy mesme si ce changement arrivoit tout d'un coup repliqua glacidie en riant aussi bien que nous de ce qu'amathilde venoit de dire 
 j'advoue que cela seroit surprenant en effet adjousta-t'elle si apres vous estre couchee le soir jeune et belle comme vous estes vous alliez vous lever le lendemain au matin vieille et laide je serois contrainte de vous permettre de casser quelques miroirs mais amathilde cela n'arrivera pas ainsi et des que vous serez venue au point ou la beaute commence de diminuer chaque instant comme je le disois tantost vous en derobera quelque chose de sorte que comme ce changement arrivera imperceptiblement et que vous croirez vous voir chaque jour ce que vous vous serez veue celuy qui aura precede vous vous trouverez insensiblement changee et vous vous trouverez mesme accoustumee a l'estre ha glacidie reprit elle cela ne peut jamais arriver et j'aime mesme beaucoup mieux mourir jeune que cela m'arrive en effet quel plaisir pourrois-je trouver en un age ou tout ce que je fais aujourd'huy seroit ridicule a faire ou il faut changer de forme de vie ou le monde vous fuit ou l'on change d'habillemens et de coiffure et ou le choix des couleurs n'est mesme plus permis non non glacidie je ne scaurois m'y resoudre car enfin quoy que vous me reprochiez que je veuille que celles qui ont vingt-cinq ans commencent desja d'agir comme si elles n'estoient plus jeunes je suis contrainte d'advouer que je ne concois point comment on peut se resoudre a changer de forme de vie et a renoncer a tous les plaisirs et si vous voulez que je vous ouvre mon 
 coeur je vous diray ingenument que si je vivois longtemps je ne serois pas seulement exposee a estre laide je le serois encore a estre ridicule puis qu'il est vray que je suis persuadee que je dancerois a soixante ans quand mesme devrois dancer toute seule que je porterois des pierreries et de l'incarnat je jusques a la mort et que je ferois enfin tout ce que je fais aujourd'huy car a parler sincerement je ne scache nulle autre chose a faire qui me pust divertir sans mentir dit glacidie en riant vous estes admirable de parler comme vous faites cependant j'ay a vous dire pour vous oster de l'aprehension ou vous estes de dancer a soixante ans que comme vous ne vous divertissez plus des mesmes choses qui vous divertissoient dans vostre enfance vous ne vous divertirez plus aussi un jour de ce qui vous divertit aujourd'huy ainsi changeant de plaisirs en changeant de visage vous trouverez malgre vous quelque douceur a vivre apres avoir perdu vostre beaute car en mon particulier je concoy bien que si je vay jusques a la derniere vieillesse je souhaiteray encore de vivre quand mesme il n'y auroit plus d'autres plaisirs pour moy que de voir esclorre des roses et de sentir de la fleur d'orange et du jasmin au reste adjousta-t'elle puis que la vieillesse vous fait tant de peur ne la donnez pas si promptement aux autres et songez qu'il y a des femmes qui sont bien souvent plus belles a vingt-cinq ans qu'a quinze cessez donc je vous en conjure pour vostre interest 
 d'en parler comme vous faites bien souvent car pour l'ordinaire quand vous estes quatre ou cinq jeunes personnes ensemble vous parlez comme si vous deviez tousjours n'avoir que dix-sept ans cependant le temps que vous employez a dire celle-cy n'est plus belle et celle-la n'est plus jeune vous aproche de celuy ou vous ne le serez plus vous mesme mais de grace reprit amathilde enseignez moy donc comment il faut vivre il faut reprit glacidie jouir de la jeunesse et de la beaute comme de deux choses qu'on doit perdre infailliblement et il faut mesme se mettre en estat de pouvoir encore estre aimable quand on les aura perdues je veux pourtant bien qu'on en jouisse avec plaisir mais je veux que ce soit sans orgueil et qu'on les puisse perdre sans se desesperer je consens encore poursuivit-elle qu'on gouste tous les avantages de la jeunesse mais je veux que ce soit sans blasmer celes qui ne l'ont plus puis que c'est selon mon sens la plus folle et la plus injuste chose du monde car enfin s'il est permis d'establir quelque loy a ceux qui veulent se moquer impunement des autres il faut que ce soit celle de ne railler que des choses qu'on ne leur pourra jamais reprocher en effet adjousta-t'elle si vous vous divertissez aux despens d'un stupide vous qui avez tant d'esprit vous le faites sans craindre qu'on vous le puisse rendre et ainsi de cent autres choses mais de vous moquer de ce qu'une femme est moins belle qu'elle n'estoit et de ce qu'elle n'est plus jeune 
 et de vous en moquer avec la certitude que vous serez un jour ce qu'elle est c'est ce que je ne scaurois endurer si ce n'est que celles qui ne sont plus jeunes agissent comme si elles l'estoient car enfin quand on arrive a cet age qui est entre la jeunesse et la vieillesse et ou il semble qu'on ait encore le choix de passer pour jeune ou pour vieille selon l'humeur dont on est je veux qu'on panche plus vers la retenue que vers l'enjouement mais je ne veux pas toutesfois qu'on se desespere ny qu'on passe l'extreme de joye a de l'extreme chagrin je veux donc qu'on renonce a toutes ces choses qui sont de si mauvaise grace quand on est plus jeune je veux qu'on soit propre sans estre paree qu'on ait le plaisir de la conversation raisonnable qu'on ne songe plus a aquerir des amans mais qu'on pense a conserver ses amis qu'on ait la liberte de se promener qu'on ait encore des yeux pour les beaux objets et des oreilles pour la musique quand une occasion de bienseance s'en presente ainsi amathilde ne vous ostant presques que quelques rubans et que quelques amans dont la pluspart ne sont pas trop fidelles il me semble que vous ne devez pas tant vous desesperer quand je vous predis que vous vivrez longtemps quand je vous escoute reprit amathilde il s'en faut peu que je ne croye que vous avez raison mais quand je m'escoute moy mesme je trouve aussi que je n'ay pas tant de tort qu'on se l'imagine et je sens si bien que des que je ne vous verray plus je penseray ce que je pensois devant 
 que vous eussiez parle que j'ay la plus grande frayeur du monde que vous ne trouviez fort mauvais que j'use si mal de vostre conseil amathilde dit cela si agreablement que glacidie et toute la compagnie en rirent mais comme le prince de phocee bomilcar galathe et britomarte alloient dire ce qu'il leur sembloit de cette agreable contestation une tante de glacidie entra qui estoit fort avancee en age et qui avoit sans doute sur le visage tout ce que la vieillesse y peut imprimer de plus horrible de sorte qu'encore qu'elle fust suivie de deux filles qui estoient fort belles amathilde ne pouvant souffrir cet objet se prepara a s'en aller mais auparavant elle s'aprocha de glacidie et luy parlant bas quoy luy dit elle vous soustiendrez encore qu'on doit desirer de vieillir en voyant cette dame ouy repliqua glacidie comme elle nous le redit apres je le soustiendray et je soustiens mesme que vous se desirerez des que vous serez un peu moins jeune ha si cela m'arrive repliqua-t'elle tout haut je veux devenir des demain ce que vous dittes que je seray un jour apres cela amathilde galathe et britomarte s'en allerent et la princesse cleonisbe estant arrivee quelque temps apres cette dame qui avoit tant sait de peur a amathilde sortit si bien qu'il ne demeura que le prince de phocee bomilcar et moy a peine cleonisbe fut-elle assise que glacidie luy raconta la dispute qu'elle avoit eue avec amathilde et a peine la luy eut-elle racontee qu'elle demanda au 
 prince de phocee de quel advis il estoit mais apres qu'il luy eut respondu qu'il estoit de celuy de glacidie elle se tourna vers bomilcar et luy demanda s'il n'en estoit pas aussi non madame reprit-il car j'ay veu tant de gens contre amathilde que j'ay voulu estre de son party sans examiner s'il estoit raisonnable ou non un motif si genereux repliqua-t'elle merite qu'on vous pardonne d'avoir soustenu une mauvaise cause j'advoue toutesfois aujousta cette princesse que je n'aime pas trop cette espece de generosite qui consiste seulement a proteger les foibles quoy qu'ils ayent tort je veux sans doute qu'on ne les accable pas mais j'aime si fort la raison que je ne puis souffrir qu'on soit contre elle et je veux qu'en ces sortes de disputes on parle centre ses plus chers amis s'ils sont d'un advis qui luy soit contraire et qu'on suive celuy de ses plus grands ennemis lors qu'il est juste cette derniere chose reprit bomilcar est un peu difficile a faire et je pense madame qu'il me seroit plus aise d'estre de l'advis de mes amis quoy qu'ils eussent tort que de ne contrarier pas mes ennemis quand mesme ils auroient raison pour moy repliqua le prince de phocee je suis persuade que j'aurois quelque peine a m'opposer directement a la raison mais j'advoue que j'ay beaucoup de joye en pareilles occasions quand ceux que je n'aime pas ne sont point du bon party quoy qu'il y ait encore quelque espece d'injustice a ce que vous dittes reprit cleonisbe vous estes pourtant plus 
 raisonnable que bomilcar du moins madame reprit il scay-je bien qu'il est plus heureux puis que vous le trouvez plus raisonnable que moy je le suis sans doute infiniment repliqua le prince de phocee d'avoir un sentiment dans l'ame que la princesse aprouve elle dis-je qui scait faire un discernement si delicat et si juste de toutes les choses qu'elle voit ce que l'admire le plus interrompit glacidie c'est que je scay que bomilcar est un des hommes du monde qui blasme le plus dans son coeur tout ce qu'il a deffendu aujourd'huy aussi suis-je assuree qu'il ne s'est range du party d'amathilde que parce qu'il est quelquesfois de l'opinion de ceux qui croyent que rien ne fait la conversation plus languissante que lors qu'on est tous d'un advis je vous assure reprit il que je ne puis dire ce qui m'a oblige a parler comme j'ay fait bomilcar dit cela d'un air qui fit aisement connoistre a glacidie la raison qui faisoit qu'il ne pouvoit dire pourquoy il avoit este d'un mauvais party mais comme elle jugea a propos de destourner la conversation elle demanda a cleonisbe si elle avoit veu onesicrite ce jour la de sorte que passant apres cela d'une chose a une autre je vins a dire sans pouvoir prevoir quelle suite auroit ce discours que j'avois veu le matin des branches de coral d'une grandeur prodigieuse et d'une beaute admirable cleonisbe me demandant alors ou je les avois veues je luy apris que c'avoit este entre les mains d'une personne qui les luy devoit offrir le jour 
 qui estoit destine au choix important qu'elle devoit faire car c'est la coustume que des que ce choix est fait toutes les personnes de qualite offrent des presens magnifiques a la princesse qui a choisi a peine eus-je dit cela qu'il parut un incarnat sur le visage de cleonisbe aussi beau et suffi vif que celuy du coral que j'avois veu de sorte que le prince de phocee et bomilcar l'ayant remarque imaginerent aisement que ce qui la faisoit rougir estoit qu'elle n'avoit pu se souvenir qu'elle estoit si pres d'un jour d'ou dependoit son bonheur ou son malheur sans en avoir quelque esmotion mais comme bomilcar esperoit autant qu'il craignoit il ne sut pas si inquiet que le prince de phocee qui ne voyant nulle apparence d'esperer ne pouvoit songer a ce jour de rejouissance sans une douleur extreme cependant comme bomilcar est d'un naturel ardent et que son imagination persuade quelquesfois facilement sa raison il se resolut de parler de cette feste a cleonisbe car comme il croyoit qu'elle ne pouvoit rien dire a l'avantage du prince de phocee il imagina quelque sorte de plaisir a parler devant son rival d'une ceremonie qu'il croyoit luy devoir oster toute sorte d'esperance c'est pourquoy prenant hardiment la parole en verite madame dit il a cleonisbe je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une feste si cruelle que celle qu'on doit bientost faire car enfin on assemble un grand nombre de gens illustres avec la certitude qu'il n'y en peut avoir qu'un heureux et que tous les 
 autres seront miserables il est vray reprit froidement le prince de phocee que cette feste est sans doute bien melancolique pour ceux qui ont pretendu d'estre choisis et mesme bien funeste pour ceux qui sans pretendre a cet honneur ont seulement la hardiesse de le souhaiter quoy qu'il en soit dit cleonisbe je trouve cette feste plus triste et plus embarrassante pour celle qui choisit que pour ceux qui ne sont pas choisis ha madame s'escria bomilcar il faut donc conclurre que celle qui se trouve si embarrassee d'une pareille chose ne l'est que parce qu'elle ne trouve rien digne de son choix car si cela n'estoit pas son esprit se determineroit aisement je vous assure reprit-elle que tout choix est difficile a faire il est vray repliqua glacide que la princesse a raison de parler comme elle fait car pour moy adjousta-t'elle en riant qui n'ay jamais eu que des fleurs a choisir je ne scay quelquesfois ce que je veux et ma main hesite comme mon esprit sans scavoir si elle doit cueillir des roses ou des oeillets jugez donc si ayant un choix aussi important a faire la princesse n'a pas raison de dire que celle qui choisit doit estre aussi embarrassee que ceux qu'elle ne choisit pas cela est tellement vray repliqua cleonisbe que si les loix de l'estat le permettoient je renoncerois solemnellement a cette coustume et dans les sentimens ou je suis aujourd'huy j'aimerois mieux obeir aveuglement au roy que d'avoir la liberte de choisir encore un fois madame reprit bomilcar 
 avec une douleur extreme vous ne trouvez rien digne de vostre choix cependant adjousta-t'il la loy veut que vous choisissiez et il y a mesme aparence que vostre jugement a desja choisi celuy que vostre bouche doit nommer le jour de la ceremonie quoy que je ne sois pas obligee repliqua-t'elle de vous reveler un si grand secret je vous assureray toutesfois que ce choix n'est point fait et que si j'ay a choisir quelqu'un ce sera celuy que les dieux m'inspireront lors que je seray au temple la princesse dit ces paroles d'une maniere qui persuada esgallement au prince de phocee et a bomilcar qu'elle disoit vray de sorte que le premier en eut quelque joye et le second en eut beaucoup de douleur car comme le prince de phocee n'osoit pretendre d'estre choisi il trouvoit quel que douceur a penser qu'un autre ne l'estoit pas encore mais pour bomilcar comme il croyoit avoir droit de l'estre et que mesme il l'esperoit il eut un desespoir estrange de voir qu'il avoit sujet de croire que la princesse n'avoit pas encore resolu qui elle choisiroit le chagrin qu'il en eut augmenta mesme la haine qu'il avoit pour le prince de phocee parce qu'il s'imagina que puis qu'il n'estoit pas encore choisi il le pourroit estre aussi bien que luy comme des sentimens aussi tumultueux que ceux-la ne pouvoient pas luy laisser la liberte de son esprit il ne parla presques plus le reste du jour mais en recompense le prince de phocee parla davantage et dit mesme beaucoup de choses 
 qui firent connoistre une partie des sentimens qu'il avoit dans le coeur quoy qu'il ne dist rien qui ne pust recevoir une autre explication mais enfin cleonisbe s'en estant allee ces deux rivaux la mirent dans son chariot apres quoy le prince de phocee s'en alla chez le roy et bomilcar r'entra chez glacidie d'ou je sortis un moment apres mais comme j'ay este assez heureux pour aquerir une place assez particuliere en l'amitie de cette aimable fille et qu'il a mesme este en quelque facon necessaire que j'aye sceu tout ce qui s'estoit passe entre toutes ces personnes j'ay sceu depuis par elle que bomilcar ne se vit pas plustost avec la liberte de l'entretenir que prenant la parole de grace aimable glacidie luy dit-il si vous avez dessein de m'obliger faites de deux choses l'une j'ay sans doute toute la disposition imaginable a vous rendre office repliqua t'elle c'est pourquoy dittes moy promptement quelles sont les deux choses dont vous me donnez le choix c'est respondit-il de faire en sorte que le prince de phocee ou ne soit plus mon rival ou ne soit plus vostre amy car enfin je ne puis plus souffrir ny qu'il aime cleonisbe ny que vous l'aimiez mais si le prince de phocee repliqua glacidie en souriant me prioit de faire en sorte que bomilcar n'aimast plus la princesse et que je n'eusse plus nulle amitie pour luy que voudriez vous que je luy respondisse je voudrois que vous luy respondissiez repliqua-t'il ce que je ne veux pas que vous me respondiez ha bomilcar 
 reprit-elle vous n'estes pas equitable mais comme je ne veux pas estre injuste a vostre exemple je vous respondray ce que je respondrois au prince de phocee s'il me disoit ce que vous me dittes scachez donc poursuivit-elle que comme je ne puis jamais cesser d'estre vostre amie quoy que vous soyez ennemy du prince de phocee je ne cesseray pas aussi d'estre la sienne quoy qu'il ne soit pas vostre amy et pour ce qui regarde la passion que vous avez pour la princesse comme je ne veux ny vous y nuire ny vous y servir je ne feray autre chose que vous exhorter tous deux a combatre vostre amour s'il est vray que vous en ayez pour elle car pour cleonisbe je ne luy conseilleray jamais rien que de suivre ce que sa raison luy dira qui est beaucoup plus esclairee que la mienne ainsi bomilcar je puis estre vostre amie sans nuire au prince de phocee et je puis estre la sienne sans vous porter aussi prejudice quand l'amitie que vous avez pour luy reprit-il ne me feroit autre mal que celuy de me forcer a le voir souvent aupres de vous et a l'y voir avec civilite j'aurois un grand sujet de m'en pleindre mais reprit glacidie si vous le voyez il vous voit aussi et s'il aime la princesse comme vous le croyez vostre veue l'importune autant que la sienne vous irrite cependant il vit bien aveque vous ne soyez donc pas adjousta-t'elle moins raisonnable que luy car si vous me donniez sujet de croire qu'il eust plus de complaisance pour moy que vous il pourroit 
 estre que rendant amitie pour amitie j'en aurois plus pour le prince de phocee que pour bomilcar ha cruelle glacidie luy dit-il j'aime encore mieux souffrir la veue de mon ennemy que de me voir expose a vous voir estre plus de ses amies que de miennes tant que vous vivrez comme vous devez repliqua t'elle je demeureray comme je suis mais si vous pensiez m'obliger a estre injuste vous vous tromperiez car comme je vous l'ay desja dit si le prince de phocee vous attaquoit je vous deffendrois et si vous l'attaquez je le deffendray je scay qu'il vous estime comme vous l'estimez je scay de plus qu'il m'aime comme vous m'aimez et je scay encore que le premier de vous deux qui s'emportera contre l'autre perdra toute l'amitie que je luy ay promise et que je la donneray a son rival ha glacidie reprit bomilcar quand vous seriez ma maistresse vous ne pourriez me faire un commandement plus tirannique dittes plustost repliqua-t'elle en souriant que quand je serois le plus sage des sarronides je ne pourrois vous parler plus equitablement que je fais car enfin vous n'avez aucun sujet legitime de hair le prince de phocee il ne fait ny brigue ny cabale dans la cour il a veu la princesse et il l'a trouvee aimable qu'y a t'il d'estrange a cela joint que soit qu'il l'aime ou qu'il ne l'aime pas c'est a elle a choisir et elle choisira sans doute sans considerer ny si vous l'aimez ny s'il l'aime en effet comme elle ne se conduit jamais 
 par la raison toute seule je puis vous assurer que quoy que la loy luy permette de choisir si son inclination ne s'accordoit pas avec la raison elle la combatroit et la vaincroit sans doute ainsi vostre bonheur et vostre infortune dependant absolument de la princesse et point du tout du prince de phocee vivez civilement avecque luy comme il vit civilement avecque vous ne me forcez pas a prendre party entre deux personnes que j'estime infiniment et a qui j'ay beaucoup d'obligation et soyez fortement persuade que je ne vous dis rien d'obligeant pour luy que je ne sois capable de luy dire pour vous si l'occasion s'en presente ha glacidie s'escria-t'il encore une fois vous estes trop sage pour estre amie d'un amant et d'un amant encore qui est en termes de perdre l'a raison car enfin adjousta-t'il apres ce que j'ay tantost entendu dire a cleonisbe je suis fortement persuade qu'elle ne scait point encore qui elle choisira cependant il me semble que cela ne devroit pas estre ainsi et qu'apres luy avoir rendu mille services et l'avoir adoree si respectueusement je devrois estre prefere et a britomarte et a galathe et au prince de phocee qui n'est qu'un malheureux exile si le prince de phocee reprit-elle me disoit en parlant de vous que vous n'estes qu'un miserable carthaginois je le blasmerois de parler de vous en ces termes comme je vous blasme de reprocher l'exil a un grand prince et un exil encore dont la cause luy est glorieuse puis que c'est pour conserver 
 sa liberte qu'il est esloigne de sa patrie au reste j'ay encore a vous dire que je ne scay point si la princesse scait qui elle doit choisir ou si elle ne le scait pas mais quand je le scaurois je vous declare que vous ne le scauriez point car enfin je suis fidelle non seulement a la princesse a qui je dois toutes choses non seulement a vous et au prince de phocee qui estes mes plus chers amis mais je le suis encore a mes ennemis ainsi bomilcar croyez que comme je ne dirois pas a cleonisbe ny au prince de phocee une chose que vous m'auriez confiee je ne vous diray pas aussi tout ce qu'ils me pourront confier qu'il vous suffise adjousta-t'elle que je vous promette de ne vous nuire jamais et de vous rendre tous les offices que les loix d'une amitie prudente et genereuse peuvent m'obliger de vous rendre mais afin que vous ne vous y trompiez pas ce que je vous promets je le promettray au prince de phocee si l'occasion s'en offre et pour vous tesmoigner que je suis sincere de la derniere sincerite je vous advertis encore qu'entre la princesse et vous je ne balancerois jamais a prendre party s'il le faloit prendre non plus qu'entre cleonisbe et le prince de phocee mais comme j'espere qu'elle ne me mettra pas dans cette necessite et que vous ne m'y mettrez pas vous mesme vous pouvez attendre de moy tous les offices que je vous pourray rendre pourveu que je le puisse sans offencer l'amitie que j'ay pour la princesse et pour le prince de phocee encore une fois glacidie luy dit 
 bomilcar vous estes si sage que vous m'en faites desesperer car enfin en m'offrant tout vous ne m'ostrez rien estant certain que puis que vous ne pouvez nuire a mon plus redoutable rival vous ne me pouvez servir il me semble pourtant reprit-elle que vous en avez encore deux qui sont assez a craindre et que si vous considerez que britomarte est du pais et que galathe est un assez grand intrigueur vous trouverez qu'il y a lieu de les aprehender il est vray dit-il mais comme vous ne pouvez leur estre contraire sans rendre office au prince de phocee aussi bien qu'a moy je ne scay si je le dois souhaiter je n'aurois jamais fait madame si je voulois vous dire tout ce que dit bomilcar a glacidie mais a la fin il s'en separa avec tant d'estime pour sa vertu qu'il n'avoit pas moins d'amitie pour elle que d'amour pour cleonisbe cependant conme le prince de phocee mouroit d'envie de scavoir un peu mieux s'il estoit bien vray que cette princesse n'eust pas encore resolu qui elle devoit choisir il fut le lendemain de si bonne heure chez glacidie qu'il la trouva seule et comme il n'estoit pas moins fach de trouver bomilcar chez elle que bomilcar l'estoit de l'y rencontrer il se mit a luy dire que c'estoit une cruelle chose pour luy de ne pouvoir presques jamais voir une des personnes du monde qu'il aimoit le plus sans voir en mesme temps un des hommes du monde qu'il aimoit le moins mais madame n'ayant pas comme glacidie l'art de dire deux fois une mesme chose en termes si differens qu'elle luy donne la grace de 
 la nouveaute je ne vous rediray pas la plus grande partie de ce qu'elle dit au prince de phocee parce que ce fut a peu pres ce qu'elle avoit dit a bomilcar mais je vous diray madame que ce prince ne pouvant plus renfermer dans son coeur toute l'ardeur de sa passion la descouvrit ce jour la toute entiere a glacidie vous voyez bien luy dit-il apres plusieurs autres choses que je suis persuade que vous estes aussi sincere que genereuse puis qu'apres m'avoir dit que vous avez autant d'amitie pour mon rival que pour moy je vous descouvre tout le secret de mon coeur je vous suis infiniment obligee de cette confiance reprit elle parce que je la regarde comme une grande marque d'estime aussi vous puis-je assurer que je voudrois vous pouvoir guerir de la passion qui vous tourmente puis que je ne vous y dois servir ha glacidie repliqua le prince de phocee ne souhaitez pas ma guerison car j'aime mieux le mal qui m'accable que la sante que vous me desirez au reste poursuivit-il pour imiter en quelque sorte vostre generosite je ne veux pas vous obliger a nuire a bomilcar quoy que ce soit la chose du monde que je souhaite le plus apres la possession de cleonisbe mais comme entre deux amis qu'on aime esgallement on est oblige d'avoir plus de soin de celuy qui est malheureux que de celuy qui ne l'est pas faites s'il vous plaist que la compassion que vous devez avoir de mon malheur vous oblige a mettre quelque difference entre bomilcar et son ennemy 
 ainsi glacidie ne me servez pas puis que vous ne le servez point mais pleignez moy puis que je suis plus a pleindre que luy car enfin il luy est permis de paroistre parmy ceux qui pretendent estre choisis il a rendu mille services au roy et a cleonisbe vous avez dit mille fois en vostre vie mille biens de luy a la princesse il a eu plusieurs annees a la voir et a s'en faire connoistre le roy l'aime et mille raisons font qu'il a lieu d'esperer qu'il sera choisi et qu'il sera heureux mais pour moy glacidie je suis un miserable qui ne puis rien esperer j'aime peut estre sans qu'on le scache ou du moins ne le scait-on qu'imparfaitement j'aime sans oser pretendre d'estre ny aime ny choisi et j'aime mesme avec le malheur de connoistre qu'en effet la prudence ordinaire ne veut pas qu'on me choisisse cependant je sens pourtant quelque chose dans mon coeur qui n'est ny vanite ny orgueil qui me dit souvent que je ne dois pas me resoudre de cedera cleonisbe ny a bomilcar ny a britomarte ny a galathe de sorte que changeant de sentimens je fais ce que je puis pour esperer et si je n'espere pas tout a fait d'estre heureux du moins y a-t'il quelques instans ou je ne croy pas aussi qu'il soit absolument impossible que je le sois il est vray dis-je quelques fois que je suis exile mais je le suis avec un grand peuple qui m'obeit et je puis me vanter d'avoir un estat qui tout petit qu'il est peut estendre ses limites plus loin que la puissance de bomilcar 
 puis que j'ay des vaisseaux des hommes pour les remplir et assez de richesses pour soustenir une longue guerre et pour faire quelque conqueste importante enfin glacidie je pense que j'ay pour le moins autant de naissance que bomilcar que mon coeur n'est pas moins noble que le sien et que la passion que j'ay dans l'ame est assurement plus forte que la sienne mais apres tout cette foible esperance dure si peu que je suis bien plus souvent en estat de desesperer de tout que d'esperer quelque chose c'est pourquoy je vous conjure pour soulager ma douleur de me dire si vous ne croyez pas que lors que la princesse dit hier qu'elle ne scavoit encore qui elle choisiroit elle parloit sincerement car si cela est j'en auray une consolation que je ne vous puis exprimer quoy que je ne comprenne pas trop bien moy-mesme que cette consolation ait un fondement raisonnable comme je suis fort sincere reprit glacidie et qu'en cetaines occasions flatter ses amis est une espece de tromperie qui leur peut estre nuisible je vous diray ingenument que je souhaiterois avec ardeur que vous n'eussiez pas dans l'ame la passion que je voy qui vous tourmente car encore que je vous trouve digne de la princesse j'ay pourtant sujet de croire que quand cleonisbe mesme vous le trouveroit comme je vous le trouve et vous prefereroit dans son coeur et a bomilcar et a britomarte et a galathe elle n'oseroit vous choisir de peur d'exciter quelque trouble dans l'estat mais apres 
 cela ne m'en demandez pas davantage car comme je ne dois pas reveler les secrets de cleonisbe et que si bomilcar me les demandoit je ne les luy dirois point je ne dois pas non plus vous les dire puis que j'ay le malheur de me trouver en une conjoncture si facheuse que je ne puis vous servir sans luy estre contraire ny le servir aussi sans vous nuire joint qu'a parler sincerement je ne suis pas mesme en estat de vous pouvoir rien aprendre de fort particulier quand la consideration de bomilcar ne m'en empescheroit pas parce que je n'ay pas creu que je deusse penetrer jusques au fonds du coeur de cleonisbe ainsi vous n'avez qu'a consulter vostre propre raison sans me consulter puis que je ne pourrois vous conseiller fidellement sans faire infidellite ou a la princesse ou a bomilcar ha glacidie reprit le prince de phocee si je me conseille moy mesme je feray d'estranges choses vous estes si sage repliqua t'elle que je ne puis rien craindre de vous je suis si amoureux reprit-il que vous en devez tout aprehender ainsi je ne vous respons pas que je ne sois capable de parler fortement de mon amour a celle qui l'a fait naistre donner quelques marques de haine a bomilcar de cabaler contre galathe et de m'opposer a britomarte avec autant de fierte qu'il en a enfin glacidie je suis capable de tout plustost que de renoncer a la possession de cleonisbe comme je n'ay pas la liberte toute entiere reprit-elle de vous dire 
 tout ce que je pense je me trouve fort embarrassee mais apres tout je croy que sans vous estre suspecte de vouloir favoriser bomilcar a vostre prejudice je puis vous conseiller de vous consulter plus d'une fois devant que de prendre des resolutions si tumultueuses et dont les suites vous pourroient nuire plus que vous ne pensez cependant souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours de facon avec bomilcar que je puisse conserver entre vous deux cette neutralite que je me suis imposee de peur que si vous me mettiez de son party le vostre n'en devinst plus foible mais madame ce ne fut pas encore assez que glacidie sceust les sentimens les plus cachez du prince de phocee et de bomilcar et il falut encore qu'elle aprist ceux de cleonisbe s'estant donc trouvee assez bien pour pouvoir sortir le soir elle fut le passer chez cette princesse qui n'ayant voulu voir personne ce jour-la la fit entrer dans son cabinet afin de l'entretenir en particulier mais comme elle paroissoit assez melancolique glacidie prit la liberte de luy en demander la cause je vous assure luy repliqua-t'elle que je ne puis vous respondre precisement car j'ay tant de choses diferentes dans l'esprit qui ne me plaisent pas que je ne scay a la quelle je dois attribuer mon chagrin je pense pourtant adjousta cleonisbe que le plus grand sujet que j'en aye est de ce que je me verray bientost dans la necessite de faire un choix qui n'est pas si facile a faire qu'on le pense mais madame reprit glacidie il me semble que 
 je vous ay veu autrefois l'esprit assez prepare a ne vous en inquieter point et a ne choisir que ce que le roy vous ordonneroit de choisir je suis encore dans cette resolution reprit-elle mais je n'y suis pas avec la mesme tranquilite parce que je crains qu'il ne me conseille pas comme je voudrois l'estre mais madame respondit glacidie puis que la loy vous donne la liberte du choix choisissez celuy que vostre raison vous conseille sans consulter celle du roy ha glacidie repliqua-t'elle la question est de scavoir si c'est ma raison qui me conseille d'avoir une aversion estrange pour bomilcar glacidie surprise du discours de cleonisbe fut quelque temps sans parler afin de mettre son esprit en termes de ne nuire ny a bomilcar ny au prince de phocee de sorte que pour le pouvoir faire elle se resolut de tascher de scavoir precisement d'ou pouvoit venir cette aversion qu'elle avoit pour bomilcar faisant dessein si c'estoit qu'elle voulust luy preferer galathe ou britomarte de leur nuire autant qu'elle pourroit parce qu'en effet elle croyoit que ce n'estoit pas l'advantage de cleonisbe d'en choisir pas un des deux et qu'elle le pouvoit faire sans offencer ses deux amis de sorte que prenant la parole j'advoue madame luy dit elle que j'ay tousjours remarque que vous n'aviez pas grande inclination pour bomilcar quoy qu'il ne me semblast toutesfois pas que vostre aversion fust si forte mais madame adjousta-t'elle n'est ce point que galathe ou britomarte 
 en vous plaisant plus que luy font qu'il vous desplaist davantage nullement repliqua cleonisbe en rougissant et je puis vous assurer qu'ils ne sont aucun prejudice a bomilcar cependant glacidie poursuivit-elle vous devez m'avoir quelque obligation de la violence que je me suis faite a cacher cette aversion naturelle que j'ay pour luy car il est vray que s'il n'avoit pas este de vos amis je vous aurois dit il y a longtemps tout ce que j'en pense je connois bien toutesfois poursuivit-elle que j'ay tort et je ne suis pas assez preoccupee pour ne connoistre point que c'est un fort honneste homme ny assez aveugle aussi pour ne m'apercevoir pas qu'il m'aime mais apres tout il y a quelque chose dans mon coeur qui resiste a son merite qui luy en deffend l'entree et qui me porte a avoir pour luy je ne scay quel sentiment qu'on peut presques aussi tost apeller haine qu'aversion cependant je connois bien encore que la raison veut que je le choisisse et que selon toutes les aparences le roy m'ordonnera de le preferer aux autres jugez donc glacidie si je dois avoir l'ame en repos de me voir si proche d'un jour si facheux pour moy car enfin poursuivit cleonisbe bomilcar m'est devenu si insuportable principalement depuis quelque temps que je ne le puis presques plus souffrir et puis adjousta-t'elle en rougissant ne diroit-on pas aussi qu'il contribue quelque chose a faire durer mon aversion car considerez un peu je vous prie avec quelle injustice il s'oppose tousjours 
 au prince de phocee avec qui il voit que le roy le prince mon frere et moy vivons avec tant de civilite je n'ay garde madame repliqua glacidie d'aprouver ce que sait bomilcar contre le prince de phocee et tout ce que je puis faire pour luy est de dire qu'assurement il ne merite pas le malheur qu'il a d'estre hai de vous mais encore dit cleonisbe ne scavez vous point ce qui fait que bomilcar agit ainsi et ce qui fait encore que le prince de phocee n'aporte pas de soin a faire que bomilcar vive mieux aveque luy car comme ils sont tous deux vos amis il me semble que vous devez scavoir tous leurs sentimens je vous assure madame repliqua-t'elle que j'ay fait toutes choses possibles pour les mettre bien ensemble mais il n'y a pas moyen et la haine qu'ils ont l'un pour l'autre si je ne me trompe a une cause trop forte pour faire que cela puisse jamais estre et elle est de telle nature que je ne pense pas madame que vous ne la deviniez point ouy glacidie je la devine reprit elle en changeant encore une sois de couleur et c'est ce qui fait que je suis estrangement irritee contre bomilcar car enfin je ne puis souffrir qu'il ait l'audace d'avoir de la jalousie du prince de phocee ce n'est pas adjousta-t'elle que ce prince n'ait assurement toutes les qualitez necessaires pour en donner mais c'est qu'on n'en doit jamais avoir pour une personne faite comme moy aussi bomilcar doit il estre assure que si le roy mon pere ne me commande pas absolument de 
 le choisir je ne le choisiray point cependant poursuivit elle en se reprenant et en soupirant s'il arrive que j'aye le malheur que ce soit luy que le roy choisisse de grace ma chere glacidie soustenez ma raison en cette rencontre et dites moy tant de choses qu'enfin je puisse luy obeir comme vous pourriez croire reprit glacidie que je ne vous parlerois a l'avantage de bomilcar que parce qu'il est de mes amis je vous declare madame que je ne vous en parleray jamais ha glacidie reprit brusquement cleonisbe ne m'abandonnez pas je vous en conjure en l'occasion de ma vie la plus importante car encore une fois ma raison a besoin d'estre soustenue parla vostre mais encore madame reprit glacidie voudrois je bien scavoir pourquoy vous parlez comme vous faites en effet poursuivit-elle pour descouvrir ses veritables sentimens si vous avez trop d'aversion pour bomilcar que ne priez vous le roy de vous permettre de choisir ou galathe ou britomarte ha glacidie repliqua-t'elle avec precipitation je ne les estime pas assez pour me porter a desobeir au roy et si t'en estois capable ce ne seroit pas pour eux et ce seroit sans doute pour a ces mots cleonisbe rougit et se teut ne pouvant achever de dire ce qu'elle avoit pense mais comme elle en avoit pourtant assez dit pour estre entendue de glacidie elle en eut une confusion estrange quoy qu'elle ne luy eust jamais cache aucun de ses sentimens mais a la fin se determinant a luy ouvrir son coeur elle 
 luy advoua que si elle eust suivy son inclination elle auroit prefere le prince de phocee et a bomilcar et a britomarte et a galathe et luy advoua mesme qu'elle avoit autant de disposition a l'aimer qu'elle en avoit a hair bomilcar jugez donc apres cela luy dit elle ma chere glacidie si j'ay tort lors que je dis que j'ay besoin de vostre raison pour soustenir la mienne c'est pourquoy je vous conjure de faire continuellement deux choses jusques au jour ou cette funeste ceremonie se fera l'une de faire tout ce que vous pourrez pour amoindrir l'aversion que j'ay pour bomilcar et l'autre de faire tout ce qui sera en vostre pouvoir pour diminuer le commencement d'affection que j'ay pour le prince de phocee quoy qu'il semble que je ne puisse jamais estre en droit de vous desobeir repliqua glacidie il faut pourtant que je vous conjure de me dispenser de le faire en cette rencontre car enfin madame je me suis si fortement determinee a demeurer neutre entre deux hommes que j'honnore esgallement que je ne puis me refondre ny a leur nuire ny a les servir en une occasion ou je n'en puis obliger un sans desobliger l'autre ainsi ne trouvez pas mauvais si je ne vous obeis point et je m'y resous d'autant plustost que quelque choix que vous puissiez faire vous ne pouvez mal choisir entre le prince de phocee et bomilcar veritablement si vous leur vouliez preferer ou britomarte ou galathe je m'opposerois a vous de toute ma force mais cela n'estant 
 pas je n'ay rien a dire si vous surmontez l'aversion que vous avez pour bomilcar vous rendrez justice a son merite et a son amour et si vous suivez l'inclination que vous avez pour le prince de phocee vous la rendrez aussi a sa vertu et a sa passion ainsi madame quoy que vous fassiez vous le ferez bien et quoy que vous puissiez faire j'auray lieu de me resjouir et de m'affliger puis que n'en pouvant faire un heureux sans en faire un miserable il faudra que j'aye de la joye du bonheur de celuy qui sera choisi et de la douleur de l'infortune de celuy qui ne le sera pas cependant faites moy l'honneur de ne m'obliger point a contribuer quelque chose au malheur de celuy que les dieux ont destine a souffrir un suplice si effroyable mais glacidie reprit cleonisbe en pensant n'y contribuer pas vous y contribuez estrangement car si vous ne me representez fortement que si je desobeis au roy et que si je prefere ce prince exile a tant d'autres je me des-honoreray et je mettray peutestre la guerre dans le royaume bomilcar ne sera pas choisi il sera ce qu'il vous plaira qu'il soit repliqua glacidie sans que je m'en mesle car enfin madame ny je ne le puis ny je ne le dois et si j'ose le dire vous ne voulez pas mesme que je vous obeisse j'en tombe d'accord glacidie reprit cleonisbe en soupirant car il est certain qu'en vous priant de diminuer l'aversion que j'ay pour bomilcar je l'ay sentie augmenter cependant j'advoue que je ne scay ce que je veux quoy 
 que je scache bien que je ne veux rien faire contre ma propre gloire mais de grace ma chere glacidie adjousta-t'elle apres vous avoir confie l'aversion que j'ay pour bomilcar et la favorable disposition que je sens dans mon coeur pour le prince de phocee gardez vous bien de donner lieu ny a l'un ny a l'autre de deviner mes veritables sentimens car il y a tant d'injustice a la haine que j'ay pour bomilcar et tant de foiblesse a la tendresse que je sens pour le prince de phocee que ce seroit me couvrir d'une confusion estrange
 
 
 
 
vous pouvez juger madame que glacidie promit a cleonisbe ce qu'elle voulut et vous pouvez croire qu'elle ne manqua pas a sa promesse cependant comme carimante estoit d'un naturel ardent et qu'il avoit une passion violente dans le coeur il prit une resolution qui embarrassa fort menodore et qui affligea aussi onesicrite car enfin comme il remarqua qu'il y avoit quelques sentimens favorables pour menodore dans le coeur de cette princesse il fit dire secretement a sfurius qu'il le prioit d'obliger son fils a ne penser plus a onesicrite luy faisant entendre qu'apres luy avoir donne une seconde patrie c'estoit la moindre difference qu'il pouvoit avoir pour luy adjoustant qu'il la reconnoistroit par tant de bons offices qu'il auroit lieu d'estre satisfait de sa reconnoissance comme sfurius est d'humeur a preferer tousjours le bien public au particulier quoy qu'il eust aprouve la passion que menodore avoit pour onesicrite il n'hesita point a promettre 
 a celuy qui luy parla de commander a son fils de ne pretendre plus rien a cette princesse l'assurant mesme que quand menodore voudroit luy desobeir il l'en empescheroit bien et en effet celuy qui estoit charge de cette negociation ne fut pas plustost party qu'il envoya querir son fils d'abord il entreprit de luy persuader par raison qu'ayant un rival a qui ils avoient tant d'obligation et un rival qui seroit bien tost en pouvoir de le detruire si on l'irritoit puis qu'il seroit bien tost roy il faloit qu'il luy cedast n'estant pas juste que pour satisfaire son amour il exposast a la violence de ce prince tant de personnes innocentes adjoustant encore que puis qu'il s'agissoit de l'interest general de leur ville il faloit qu'il sacrifiast ses plaisirs pour sa seurete et qu'il le fist d'autant plustost qu'il n'estoit pas en pouvoir de refuser d'obeir quelques fortes que fussent les raisons dont sfurius se servit elles ne persuaderent point menodore si bien que joignant alors l'authorite a la persuasion il luy deffendit absolument de continuer de penser a onesicrite luy disant que quand il luy voudroit desobeir il luy en osteroit bien la puissance vous pouvez juger madame que menodore se trouva sensiblement afflige son amour ne ceda pourtant pas et il parut si ferme a sfurius qu'il s'emporta de colere et luy dit beaucoup de choses facheuses de sorte qu'il eust peut estre este contraint de ceder s'il n'eust pas este soustenu par galathe car madame il faut 
 que vous scachiez que ce prince suivant son humeur intrigueuse avoit cabale avec plusieurs grecs et avoit une intelligence particuliere avec un amy de menodore si bien que comme il craignoit extremement que carimante ne fust favorablement traitte d'onesicrite parce qu'il s'imaginoit que cela le porteroit a favoriser le prince de phocee il fit dire a menodore qu'il n'avoit qu'a tenir ferme et qu'il l'assuroit qu'il scavoit avec certitude que le roy n'approuvoit pas la passion de carimante et que par consequent il n'avoit rien a craindre puis qu'il seroit soustenu par luy ainsi madame menodore malgre toutes les raisons et toutes les menaces de son pere ne changea point de sentimens cependant sfurius ne laissa pas d'assurer le prince carimante qu'il empescheroit bien menodore de troubler ses desseins le conjurant seulement d'avoir un peu de patience et de luy donner quelques jours pour le guerir d'un aussi grand mal que le sien et en effet sfurius y chercha un remede bien douloureux pour menodore car il faut que vous scachiez madame qu'il fut trouver le prince de phocee a qui il aprit ce que carimante luy avoit fait dire le conjurant d'employer l'authorite qu'il avoit sur onesicrite pour l'obliger a rompre avec menodore car enfin seigneur luy dit-il quelque glorieuse que soit vostre alliance c'est un bien ou je ne veux plus songer puis que je ne le pourrois sans vous nuire et sans exposer tous les grecs qui sont icy a la violence d'un 
 prince amoureux c'est pourquoy puis que les dieux ont voulu que nostre protecteur le devinst encore davantage par l'amour qu'il a pour la princesse vostre soeur je vous conjure d'estre aussi ferme a resister a la princesse onesicrite que je le seray a m'opposer a menodore le prince de phocee entendant parler sfurius de cette sorte eut beaucoup de joye de voir qu'il pouvoit avec honneur favoriser les desseins de carimante et traverser ceux de menodore luy semblant que puis que ce prince trouvoit onesicrite digne de luy cleonisbe pourroit aussi ne le trouver pas indigne d'elle il respondit donc tres civilement a sfurius luy protestant qu'il eust volontiers prefere son alliance a celle de carimante mais que puis qu'il estoit assez genereux pour preferer le bien public a la satisfaction du prince son fils il ne seroit pas digne de son amitie s'il estoit moins genereux que luy et s'il ne se privoit d'un bien qu'il avoit tant souhaite afin de n'exposer pas leur nouvelle patrie a estre detruite de sorte qu'apres cela ils consulterent ensemble des moyens qu'ils devoient tenir et resolurent qu'il faloit d'abord tascher de persuader onesicrite par la douceur afin de n'irriter pas menodore que pour cet effet il faloit employer aristonice qui avoit grand credit sur son esprit et pour qui elle avoit beaucoup de respect ainsi il fut resolu qu'on chercheroit les voyes d'obliger onesicrite a faire un petit voyage a marseille sans qu'elle pust prevoir pourquoy elle iroit et en effet le 
 prince de phocee agit si adroitement qu'elle se porta d'elle mesme a ce qu'il souhaitoit ou du moins elle le creut ainsi mais afin que la chose reussist mieux le prince de phocee m'ayant fait l'honneur de me confier tout le secret de sa vie et de me dire l'estat des choses m'envoya le soir auparavant vers aristonice afin de la prevenir de sorte que lors qu'onesicrite la fut voir elle agit d'une maniere si adroite que cette princesse ne creut point du tout que le prince de phocee eust nulle part aux conseils qu'elle luy donna d'abord qu'elle fut avec elle ce ne furent que marques de joye et tesmoignages d'amitie reciproques en suitte de quoy aristonice dont la conversation tendoit tousjours a rendre ceux qui la pratiquoient plus parfaits se mit a luy dire obligeamment qu'ayant receu une aussi grande beaute du ciel et tant de charmes en toute sa personne elle craignoit qu'en l'age ou elle estoit elle ne vinst a abuser des graces que les dieux luy avoient faites en effet ma fille luy dit elle car elle la nommoit ainsi ce n'est pas assez pour paroistre toute vertueuse que de ne commettre point de ces crimes effroyables dont les personnes bien nees ne se peuvent jamais trouver capables mais il faut encore faire tout le bien qu'on peut et sur toutes choses ne prophaner pas les dons qu'on a receus du ciel si l'on n'en veut estre puny ainsi ma fille celles qui comme vous ont receu des dieux une beaute extraordinaire doivent bien prendre garde de n'abuser pas d'une 
 si grande faveur car enfin la beaute d'helene fut fatale a toute l'asie et tous les siecles a venir reprocheront l'embrasement de troye au feu de ses yeux c'est pour quoy je vous conjure de vous souvenir toujours que les dieux ne vous ont donne la beaute que pour en causer du bien et non pas pour en faire du mal souvenez vous donc lors qu'elle vous acquerra pouvoir sur quelqu'un de vous informer s'il n'y a point quelque malheureux qui ait besoin du credit de celuy sur qui vous en aurez afin que tirant un bien de la foiblesse d'autruy vous meritiez que les dieux vous empeschent d'en avoir par exemple adjousta-t'elle comme j'ay ouy dire dans ma solitude que le prince carimante a beaucoup d'estime pour vous il faut que vous songiez a la mesnager seulement pour l'obliger a continuer de proteger tous les grecs qu'il a desja si genereusement protegez onesicrite entendant parler aristonice de cette sorte rougit et rougit avec tant de marques d'esmotion dans les yeux qu'on peut dire qu'elle luy montra son coeur a descouvert en un instant comme onesicrite est douce et un peu timide quoy qu'elle ait beaucoup d'esprit le discours d'aristonice l'ayant fort touchee elle se resolut de se confier a elle et de luy demander comment elle se devoit conduire pour se deffaire de l'amour de carimante sans s'exposer a l'irriter et a le porter a entreprendre quelque chose contre menodore de sorte qu'apres luy avoir dit tout ce qu'elle creut propre a luy faire 
 excuser sa foiblesse elle luy raconta la passion que menodore avoit pour elle elle luy advoua l'inclination qu'elle avoit pour luy et luy dit en suitte l'amour que le prince carimante luy tesmoignoit et ce que sfurius avoit dit a son fils adjoustant toutesfois encore tout ce qu'elle pensa qui pouvoit porter aristonice a luy conseiller de ne se desgager pas de l'affection de menodore et a tascher de se deffaire de celle de carimante mais elle fut bien surprise lors qu'aristonice apres l'avoir escoutee paisiblement luy respondit comme elle fit je loue les dieux luy dit-elle qui vous ont conduite icy car comme il paroist qu'ils vous aiment cherement je serois au desespoir si vous abusiez des graces qu'ils vous font je ne veux point adjousta-t'elle vous blasmer de la complaisance que vous avez eue pour l'affection de menodore car comme elle a este toute vertueuse je ne la veux pas condamner quoy qu'a parler raisonnablement il eust este mieux de recevoir son coeur sans donner le vostre mais enfin puis que vos parens et les siens approuvoient esgallement l'affection que vous aviez l'un pour l'autre je n'ay rien a dire mais ma fille les choses ont bien change de face car puis que sfurius ne veut plus que menodore vous espouse et que le prince carimante vous veut espouser il n'y a pas lieu d'hesiter un moment a prendre la resolution de n'escouter plus le premier et d'escouter le second quoy ma mere s'escria onesicrite vous croyez que les dieux me pardonneroient 
 si j'avois change de sentimens pour menodore quoy ma fille reprit aristonice vous croyez que les dieux vous pardonneroient si vous aviez cause la perte de cette multitude de peuple qu'ils ont conduite icy et que si carimante avoit detruit cette ville qu'on nous a permis de bastir vous n'en respondriez pas non non onesicrite poursuivit elle il ne faut pas vous tromper et quoy qu'en cette occasion je ne puisse vous dire de verite qui vous soit agreable j'aime mieux vous desplaire que vous trahir scachez donc ma fille que le premier devoir emporte tous le autres et que comme il n'y en a pas de plus puissant que celuy qui nous attache a la patrie nul autre ne nous en peut jamais dispenser car enfin nous sommes a elle devant que nous puissions estre a qui que ce soit vous estes greque devant que menodore fust vostre amant ainsi vous ne pouvez luy avoir promis rien qui puisse prejudicier a vostre patrie et quand vous le luy auriez promis vous ne devriez pas le luy tenir cependant puis qu'il faut que je vous die tout ce que je pense le destin de marseille est en vos mains vous pouvez la conserver ou la perdre si vous conservez l'affection de menodore elle est detruite si vous recevez celle de carimante elle est sauvee ainsi le salut de tant de personnes innocentes despendant de vous vous serez tres criminelle si vous ne vous surmontez pas vous mesme et menodore sera indigne de vous s'il est assez peu genereux pour preferer 
 sa satisfaction particuliere au bien public et puis ma chere fille adjousta-t'elle estes vous en pouvoir de faire ce qu'il vous plaira vous estes en un pais ou vous n'avez aucun droit que celuy que vous y donne le prince que vous voulez mal traitter car vous n'ignorez pas que sans luy le roy ne nous eust pas receus de plus il ne peur sortir aucun vaisseau du port de nostre ville sans la permission du prince de phocee ou de sfurius croyez vous qu'ils vous la donnent et qu'ils aillent irriter un prince qui sera roy dans peu de jours seulement parce qu'il vous veut faire reine et quand mesme ils vous permettroient de partir d'icy ou que vous trouveriez les voyes de vous desrober en quel lieu de la terre pourriez vous aller phocee est aujourd'huy pleine de persans et nous n'avons plus d'autre terre ny d'autre patrie que marseille que vous voulez detruire une personne de vostre sexe de vostre vertu et de vostre qualite ira-t'elle errer de rivage en rivage et de mer en mer sans autre raison sinon qu'elle aime ne vous souvient-il plus de la frayeur que vous aviez pendant la tempeste dont la deesse que j'adore se servit pour vous conduire au port voulez vous encore nous y exposer et voulez vous enfin qu'on vous reproche d'avoir eu la foiblesse de ne pouvoir vous opposer a une passion dont on n'est jamais obsolument vaincu quand on luy veut resister fortement et qui a parler avec sincerite n'a point d'autre force que celle qu'on luy donne 
 mais pour vous prendre par les interests de la personne aimee songez ma fille songez a quel peril vous exposez menodore si vous souffrez qu'il continue d'estre rival de carimante premierement il passera dans le monde pour imprudent et aupres de ce prince pour ingrat mais quand il seroit vray que la qualite de fidelle amant pourroit le faire passer par dessus toute autre consideration ce n'est pas a vous a exposer sa vie comme vous l'exposerez sans doute si vous ne rompez aveque luy et si vous ne l'obligez de cesser d'agir aveque vous comme vostre amant car enfin carimate est jeune et d'un naturel ardent de plus il est fils de roy et fils d'un roy a qui vous avez de l'obligation et menodore aussi craignez donc onesicrite craignez pour vostre amant si vous ne voulez pas craindre pour tous les grecs il vaut mieux adjousta-t'elle qu'il luy en couste quelques larmes que s'il luy en coustoit la vie et qu'il vous en coustast vostre reputation ainsi ma fille puis qu'il y va de l'interest de vostre nouvelle patrie qu'il y va de vostre gloire et de la vie de vostre amant faites un grand effort sur vous mesme et prenant une genereuse resolution detachez vous absolument de l'affection de menodore mais de grace ma fille ne vous amusez pas a vouloir desnouer peu a peu les noeuds qui vous attachent puis qu'ils sont d'une telle nature qu'il les faut rompre tout d'un coup aveque violence afin qu'ils ne se puissent renouer car autrement en pensant les desnouer 
 doucement on les embrouille on les serre et on les rend indissolubles prenez donc ma fille une resolution digne de vous je vous en conjure par vostre patrie par vostre gloire et mesme par menodore et pour y joindre une conjuration plus puissante je vous en conjure par la deesse que je sers qui n'ayant jamais aime vous puniroit sans doute tres severement si vous alliez perdre tout ce grand peuple qu'elle a sauve parce que vous aimez menodore tant qu'aristonice parla onesicrite tint les yeux baissez et soupirant de temps en temps elle luy fit assez connoistre qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son coeur mais enfin lors qu'elle se vit contrainte de respondre ses larmes devancerent ses paroles et quelque violence qu'elle se pust faire il luy fut impossible de les retenir mais madame ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre fut que cette marque de foiblesse qu'elle ne put s'empescher de faire voir a aristonice fut la cause de la force qu'elle eut pour se surmonter car elle en eut une si grande confusion que voulant reparer cette foiblesse par une action de courage apres qu'elle eut essuye ses larmes et qu'elle eut este quelque temps sans parler elle dit a aristonice qu'elle luy promettoit de faire tout ce qu'elle pourroit pour se rendre capable de suivre son conseil je ne vous promets pourtant pas encore de me vaincre adjousta t'elle mais je vous promets de me combatre qui est ce que je n'eusse jamais creu pouvoir faire mais ma mere adjousta-t'elle n'y a-t'il 
 point de milieu entre ces deux extremitez et ne puis-je pas renoncer a l'affection de menore sans recevoir celle de carimante recevez moy au nombre de vos compagnes poursuivit elle et faites par ce moyen que le malheureux menodore n'ait pas sujet de me soubconner d'ambition ou d'inconstance ha ma fille s'escria aristonice en souriant les vierges consacrees a diane ne doivent point craindre de donner de la jalousie a leurs amans et ses nimphes mesmes n'ont point de chasseurs pour galans et puis pour parler plus serieusement si vous vouliez detruire le temple que je viens de bastir il ne faudroit que vous y enfermer c'est pour quoy sans vous amuser a chercer des remedes a un mal qui n'en a point d'autre que celuy que je vous propose sacrifiez vostre passion a vostre patrie vous estes d'un pais ou il y a mille exemples de gens illustres qui ont sacrifie leur propre vie pour sauver la leur cependant je ne vous oblige pas a une chose si dure au contraire je vous conseille de vivre et de vivre heureuse ha ma mere repliqua-t'elle je ne croy pas que cela puisse estre cependant quoy que vous me conseilliez de rompre aveque violence les noeuds qui m'attachent a menodore je vous demande pour grace de me permettre d'essayer de les desnouer plus doucement et de me donner quelques jours pour cela aristonice voyant qu'elle avoit plus obtenu qu'elle n'avoit espere consentit a ce qu'elle voulut luy disant encore beaucoup de choses 
 pour la confirmer dans la resolution qu'elle prenoit mais madame comme onesicrite fut retournee a la cour menodore fut fort surpris de la voir si melancolique et plus supris encore lors qu'a la premiere occasion qu'il eut de s'entretenir en particulier elle le conjura d'obeir au commandement que son pere luy avoit fait ce fut alors qu'il luy dit tout ce qu'une passion violente peut faire dire il l'assura qu'il scavoit que le roy ne voudroit jamais qu'elle espousast carimante et qu'ainsi elle luy faisoit une infidellite inutilement en suitte il employa tantost les prieres et tantost les pleintes pour l'obliger a ne changer pas de sentimens pour luy de sorte qu'onesicrite se sentant le coeur attendry et sa resolution un peu esbranslee se separa d'aveque luy sans avoir la force ny de rompre ny de renouer et durant quelques jours la chose fut en ces termes cependant comme le temps de la ceremonie du choix que cleonisbe devoit faire estoit fort proche cette cour devint la plus tumultueuse du monde en effet ces quatre pretendans avoient un tel empressement pour tascher de faire reussir le dessein qu'ils avoient d'estre choisis qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle chose car enfin ils alloient continuellement ou chez le roy ou chez carimante ou chez cleonisbe ou chez glacidie pour britomarte il estoit le moins empresse parce que comme il est fier et qu'il estoit du pais il croyoit assurement qu'il seroit prefere aux autres quant a galathe ne se fiant ny a son 
 merite ny a sa condition ny a quoy que ce soit il agissoit aupres du roy ou y faisoit agir afin d'y detruire tous ses rivaux pour cet effet il luy faisoit representer que bomilcar estant originaire de carthage ne seroit pas agreable a ses peuples que britomarte estant desja assez puissant dans son pais le deviendroit trop par cette alliance et que pour le prince de phocee il n'y avoit pas d'aparence qu'il deust souffrir que la princesse espousast un homme qui n'avoit point d'azile que celuy qu'il luy avoit donne d'autre part il faisoit ce qu'il pouvoit pour gagner le prince carimante par des soumissions pour plaire a cleonisbe par un profond respect et pour s'aquerir glacidie par mille sortes de soins et de complaisance cependant il continuoit d'entretenir intelligence avec menodore et il suborna mesme quelques segoregiens pour les faire murmurer contre les grecs afin que cela fust un obstacle et au roy et a carimante et a cleonisbe de jetter les yeux sur le prince de phocee pour bomilcar sans songer presques a se precautionner contre galathe et contre britomarte il ne songeoit qu'a observer le prince de phocee qui de son coste n'occupoit tout son esprit qu'a tascher de nuire a bomilcar ainsi ils avoient tous deux une assiduite estrange aupres de cleonisbe et aupres de glacidie et pendant les deux derniers jours qui precederent cette ceremonie sans la prudence de cette fille ils se fussent mis vingt fois en termes d'en venir aux dernieres extremitez 
 ils ne cherchoient pas seulement dans leurs yeux a pouvoir deviner les sentimens de leur coeur ils cherchoient encore dans ceux de la princesse quel devoit estre leur destin bomilcar n'y cherchoit pourtant pas seulement comment il estoit avec elle il y cherchoit encore a connoistre comment y estoit son plus redoutable rival mais lors qu'ils estoient avec glacidie que ne luy disoient-ils point de grace luy disoit un jour le prince de phocee se trouvant seul aupres d'elle s'il est vray que je sois assez malheureux pour faire que la princesse ait des sentimens assez avantageux pour bomilcar pour qu'il doive estre choisi faites en sorte qu'il n'en scache rien qu'a l'extremite et taschez de luy differer du moins cette satisfaction jusques au dernier moment de la ceremonie afin qu'estant surpris par un si grand bonheur j'aye la consolation en mourant de douleur de le voir expirer de joye car enfin glacidie si bomilcar est choisi sans qu'il scache devoir l'estre et qu'il ne meure pas de plaisir il n'aime point assez cleonisbe d'autre part bomilcar par un mesme sentiment faisoit une autre priere a glacidie car il la conjuroit ardemment si elle scavoit que le prince de phocee n'eust rien a pretendre a cleonisbe de vouloir luy annoncer son malheur des qu'elle le verroit imaginant le plus grand plaisir du monde a luy pouvoir faire sentir son infortune de quelques momens plustost mais comme glacidie estoit inebranlable elle refusa constamment 
 ses deux amis toutes les fois qu'ils luy firent des prieres l'un contre l'autre demeurant exactement dans les bornes qu'elle s'estoit prescrites soit en leur parlant soit en parlant a cleonisbe cependant le prince de phocee ayans este assez heureux pour se trouver un soir dans les jardins du palais comme la princesse s'y fut promener sans autre compagnie que celle de ses femmes il la joignit respectueusement et luy aidant a marcher il la conduisit le long d'une grande allee d'orangers au bout de laquelle il y avoit des sieges de gason de sorte que comme c'estoit a la saison que les orangers ont le plus de fleurs ce gason en estoit si couvert et la terre en estoit tellement semee qu'il n'y avoit pas moyen de n'avoir point envie de s'arrester en un lieu ou l'on sentoit si bon et ou l'on pouvoit se reposer si commodement et en effet la princesse cleonisbe s'y estant assise et y ayant fait asseoir le prince de phocee leur conversation commenca d'abord par des choses fort esloignees de celles par ou elle finit car madame ce fut par le choix des odeurs des fleurs cleonisbe examinant quel rang on devoit donner a l'odeur des violettes a celle des roses a celle des oeillets a celle du jasmin et a celle de la fleur d'orange dont ils estoient environnez mais apres que cette agreable contestation dont la matiere estoit si delicate et si subtile eut dure quelque temps la princesse dit que le seul deffaut des parfums soit qu'il fussent composez ou naturels 
 estoit qu'on s'y accoustumoit trop tost car enfin dit elle en les possedant on ne les possede plus et si on veut en avoir du plaisir il faut s'en priver pour quelque temps puis qu'autrement si on les porte tousjours on les porte pour les autres et on ne les porte plus pour soy il est vray dit-elle encore que cette regle est presques universelle car puis qu'on vient mesme a s'accoustumer a porter des fers et qu'on voit des esclaves qui ne sentent pas la pesanteur de leurs chaines je ne dois pas trouver estrange que le plaisir cesse d'estre sensible par l'habitude puis que la douleur mesme cesse presques d'estre douleur quand elle a dure longtemps cette regle que croyez si generale repliqua le prince de phocee ne l'est toutesfois pas tant qu'il n'y ait de l'exception car enfin madame je connois un malheureux qui souffre un mal de telle nature qu'encore qu'il ne soit plus en estat de s'accroistre il luy devient pourtant tousjours plus sensible et l'habitude toute puissante qu'elle est ne diminue point sa douleur au contraire plus il souffre moins il s'accoustume a souffrir et au lieu qu'il enduroit son mal sans s'en pleindre durant les premiers jours qu'il en fut atteint il s'impatiente aujourd'huy d'une telle sorte que non seulement il s'en pleint mais il en murmure la patience reprit froidement cleonisbe est pourtant une espece de remede aux grandes douleurs qui s'irritent plus par l'inquietude quelles ne se soulagent par les pleintes je suis 
 pourtant persuade madame repliqua-t'il qu'il y a beaucop de douceur a se pleindre et que les soupirs qui partent d'un coeur afflige emportent avec eux une petite partie de la douleur dont il est remply mais lors qu'il faut estouffer tous ses soupirs et renfermer en soy mesme toute sa douleur croyez madame qu'on est en un estat bien deplorable il est vray adjousta-t'il qu'on n'y peut pas estre longtemps et qu'il faut de necessite ou se pleindre ou mourir il me semble que le choix de ces deux choses reprit cleonisbe en souriant est assez aise a faire puis que vous le trouvez ainsi madame repliqua le prince de phocee avec precipitation vous ne trouverez donc pas mauvais si me voyant aujourd'huy dans la necessite de mourir ou de me pleindre je choisis le dernier et je vous conjure de me permettre non seulement de me pleindre a vous mais encore de vous et de me pleindre de moy mesme car enfin madame vous m'avez reduit au plus pitoyable estat du monde je ne pensois pas repliqua cleonisbe en rougissant avoir jamais donne aucun sujet de pleinte a qui que ce soit et moins a vous qu'a nul autre mais puis que je me suis trompee il faut que je vous die en general que je n'ay eu de ma vie aucune intention de vous nuire mais de grace apres cela n'attendez pas d'autre satisfaction de moy car de l'humeur dont je suis je ne crains rien davantage que les esclaircissemens me preservent les dieux madame repliqua le prince de phocee d'avoir la hardiesse 
 de traitter de cette sorte aveque vous non madame ce n'est pas comme cela que je pretens me pleindre et tout ce que je veux est que vous m'escoutiez sulement et que vous m'escoutiez sans colere si vous me devez dire des choses capables de m'en donner reprit-elle il vaut mieux et pour vous et pour moy que je ne vous escoute pas ha madame s'escria-t'il aux termes ou est mon esprit il ne peut rien arriver de plus facheux que de ne vous dire pas quel sera le malheureux estat ou je me trouveray le jour de cette ceremonie ou vostre choix couvrira de gloire celuy que vous en jugerez digne car enfin madame je suis assure que je ne suis pas mesme dans vostre esprit au nombre de ceux qui peuvent raisonnablement pretendre de l'estre cependant je vous proteste aveque verite que j'ay plus d'amour pour vous que n'en ont tous ceux qui vous adorent ce que vous dittes me surprend si fort repliqua cleonisbe que je ne scay comment y respondre car enfin je pensois que vous me deussiez mieux connoistre que vous ne me connoissez je vous connois madame reprit-il pour la plus belle et pour la plus accomplie princesse de la terre mais comme il m'importe estrangement que vous me connoissiez pour le plus malheureux homme du monde il faut que je vous die ce que j'ay souffert depuis le premier moment que je vous vis car puis qu'il me fut bien permis adjousta-t'il de solliciter tous les sarronides les uns apres les autres lors 
 qu'il s'agit de deliberer si on nous recevroit ou si on ne nous recevroit pas vous ne me devez pas deffendre de vous dire mes raisons puis que dans peu de jours vous devez juger souverainement d'une chose qui selon toutes les apparences causera ma mort car enfin je suis persuade que vous ne connoissez point assez la grandeur de ma passion pour me rendre la justice que vous me devez et que me regardant comme un malheureux exile vous croiriez peutestre faire une chose indigne de vous de mettre seulement en doute si je puis estre choisi pour vous tesmoigner respondit cleonisbe que j'ay beaucoup d'estime pour vous je ne veux pas m'arrester scrupuleusement a cette exacte bienseance qui veut qu'on rejette absolument tout ce qui se peut nommer amour ainsi je veux bien raisonner aveque vous sur une chose qui m'importe de tout mon bonheur et que je ne pensois pas qui vous importast et je le fais d'autant plustost que les loix de l'estat m'imposant celle de choisir me permettent en mesme temps de pouvoir parler du choix que je dois faire sans choquer la bien-seance je vous diray donc ingenument que vous avez autant de merite qu'il en faut pour pouvoir pretendre a toutes choses mais seigneur quoy que la loy me permette de choisir je ne m'estime pas assez moy mesme pour me croire en une occasion de cette nature ainsi je choisiray en aparence mais le roy choisira en effet puis que je ne feray que ce qu'il luy 
 plaira de sorte que quand il seroit vray que vous m'aimeriez et que je ne serois pas marrie que vous m'aimassiez vos plaintes ne vous serviroient de rien puis que je ne despens pas seulement de moy mesme et pour vous tesmoigner adjousta-t'elle que j'ay beaucoup de confiance en vostre vertu je veux bien vous advouer que parmy ceux qui doivent estre a cette ceremonie comme pretendans estre choisis il y en a de trois ordres dans mon esprit en effet poursuivit-elle en rougissant il y en a qui me sont indifferens il y en a que je hais et il y en a peutestre quelqu'un que je ne hairois pas s'il m'estoit permis de l'aimer cependant quoy que je sois persuadee que le roy m'ordonnera d'en choisir peutestre un de ceux que je hay et que je scache de certitude qu'il ne m'ordonnera pas de choisir celuy que je choisirois si je suivois mon inclination je ne laisse pas d'estre resolue de luy obeir aveuglement ainsi seigneur c'est de luy de qui mon bon ou mon mauvais destin despend c'est pourquoy ne nous opinastrez pas a me faire des pleintes inutiles car puis que je ne considere pas mon propre repos au chois que je dois faire il n'y a pas apparence que je doive considerer le vostre pendant que cleonisbe parloit ainsi le prince de phocee cherchoit a deviner dans ses yeux de quel ordre il estoit et son esprit fut si cruellement agite que presques en un moment il creut qu'il estoit au rang des indifferens a celuy de ceux qui estoient hais et a celuy de ceux qui pourroient 
 estre aimez mais encore madame luy dit-il ne scaurois-je scavoir de quel ordre je suis vous ne scaurez pas seulement si vous estes de quelqu'un des trois repliqua-t'elle en se levant du moins adjousta-t'il accordez moy la grace de m'assurer que je ne suis pas de ceux que vous haissez vous n'en estes pas sans doute reprit-elle mais vous en serez peut-estre si vous me mettiez encore une fois dans la necessite d'escouter ce que je viens d'entendre et de parler d'une chose ou je ne puis songer sans douleur le prince de phocee eust bien voulu la retenir encore quelque temps mais il n'y eut pas moyen au contraire ayant apelle une de ses femmes pour racommoder quelque chose au voile qu'elle avoit sur la teste elle ne voulut plus luy donner occasion de luy parler de sa passion de sorte que comme il ne pouvoit se resoudre a luy parler d'autre chose et qu'il n'osoit pourtant luy desobeir il se teut et la remena a son apartement ou il vint tant de monde un moment apres qu'il n'y eut pas moyen qu'il pust se retrouver seul avec elle cependant on faisoit les preparatifs de cette feste et quoy qu'il ne deust y avoir qu'un de ces princes choisi ils ne laissoient pas de se faire des habillemens aussi magnifiques que s'ils eussent este tous assurez de l'estre toutes les dames ne songeoient aussi qu'a inventer quelque nouvelle parure et amathilde entre les autres estoit aussi occupee a choisir la couleur qui luy sieroit le mieux que cleonisbe l'estoit a se resoudre a se soumettre 
 a la volonte du roy ou a prendre la resolution de suivre la sienne puis que la loy le luy permettoit c'estoit en vain qu'elle pressoit glacidie de la conseiller car elle demeuroit si ferme dans son premier dessein que rien ne la pouvoit faire changer de sorte que sa raison agissant toute seule contre la haine qu'elle avoit pour bomilcar et contre l'inclination qu'elle avoit pour le prince de phocee elle n'estoit pas sans inquietude mais enfin la veille de cette grande feste estant arrivee l'aprehension de ces quatre rivaux redoubla d'une telle maniere qu'on eust dit qu'ils avoient perdu la raison ils n'estoient pas plus tost en un lieu qu'ils alloient a un autre ils se rencontrerent vingt fois en divers endroits et la haine que bomilcar et le prince de phocee avoient l'un pour l'autre redoubla de la moitie et fut sur le point d'esclater pour cleonisbe elle estoit si triste qu'elle en faisoit pitie il falut pourtant qu'elle se contraignist et qu'elle endurast tour le soir que toute la cour fust chez elle cette multitude luy causa pourtant un bi durant quelque temps car cela fut cause que pas un de ces quatre amans qui l'environnoient ne purent luy parler en particulier mais ce ne fut pas pour tousjours parce que le prince carimante estant arrive apres un quart d'heure de conversation il s'en alla et emmena le prince de phocee de sorte que la compagnie ayant change de place bomilcar fit si bien qu'il se trouva aupres de cleonisbe et il s'y trouva mesme sans britomarte et sans galathe car 
 le dernier estoit alle chez menodore afin de tramer quelque grand dessein aveque luy et le premier estoit alle chez le roy estant sortis tous deux avec carimante ainsi bomilcar profitant de l'occasion agit si adroitement qu'il engagea cleonisbe malgre qu'elle en eust a souffrir qu'il luy parlast bas de grace madame luy dit-il comme elle la raconte a glacidie ne me refusez pas la faveur que je vous demande et faites moy l'honneur de me dire si je dois esperer que vous soyez demain capable de faire un mauvais choix quant au merite de la personne mais un choix tres equitable si vous considerez la grandeur de la passion de celuy qui a l'audace de vous demander la permission d'esperer d'estre choisi le vous ay desja dit une fois reprit-elle que je ne choisirois que celuy qu'il plairoit aux dieux de m'inspirer et je vous le redis encore ainsi je puis vous assurer que c'est plus a eux qu'a moy qu'il faut demander ce que vous semblez desirer puis qu'il est vray que je ne scay point encore quel sera ny vostre destin ny le mien quoy madame reprit-il vous ne scavez point qui vous voulez rendre heureux ha si cela est poursuivit-il je scay bien qui vous voulez rendre miserable car enfin apres tant de services que je vous ay rendus et tant de marques d'amour que je vous ay donnees si vous deviez me rendre justice vous ne me parleriez pas comme vous faites cependant madame il me semble que si vous avez resolu ma perte vous deuriez du moins me faire 
 la grace de me le dire afin que prevenant vostre choix par ma mort je m'espargnasse la douleur de voir un de mes rivaux heureux et que je vous empeschasse aussi de pouvoir estre accusee d'inhumanite pour moy en effet madame ny britomarte ny galathe n'ont point autant de droit de pretendre a vostre affection que j'en ay je vous ay adoree devant qu'ils songeassent seulement a vous admirer et pour le prince de phocee adjousta-t'il il y a si peu qu'il a l'honneur d'estre connu de vous et il vous doit estre si oblige de ce que vous avez fait pour luy qu'il seroit fort injuste s'il osoit pretendre a mon prejudice que vous fissiez plus pour luy que pour moy quoy qu'il en soit interrompit cleonisbe vous scaurez demain a l'heure ou je parle si je suis equitable ou injuste et je le scauray moy mesme comme bomilcar alloit respondre le roy arriva qui l'en empescha il eut pourtant beaucoup de joye d'estre interrompu parce qu'il espera que ce prince ne venoit voir cleonisbe que pour luy parler en sa faveur de sorte que se retirant par respect le roy se mit a parler bas a la princesse sa fille pendant quoy bomilcar se mit a entretenir glacidie et a la conjurer de ne s'opiniastrer pas jusques a la fin a demeurer dans les sentimens ou elle avoit tousjours este entre le prince de phocee et luy comme je ne change jamais d'opinion par caprice repliqua-t'elle je ne puis faire ce que vous voulez que je face puis que la mesme raison que j'ay eue de n'estre ny pour luy ny contre 
 luy ny contre vous subsiste encore et n'est pas moins forte aujourd'huy qu'elle estoit hier c'est pour quoy ne trouvez pas mauvais que je ne change point puis que c'est une chose que je ne fais presques jamais n'y ayant rien de plus difficile a faire pour moy que de cesser de vouloir ce que j'ay voulu si ce n'est que la raison me convainque fortement que ce que je voulois n'estoit pas juste quand le prince de phocee reprit bomilcar ne m'auroit fait autre mal que celuy de vous empescher de me proteger aupres de cleonisbe je ne scaurois jamais assez le hair car enfin n'est-il pas vray que s'il ne fust pas venu icy vous auriez favorise mon dessein autant que vous l'eussiez pu je l'advoue repliqua t'elle mais je vous declare en mesme temps que si vous n'estiez point rival du prince de phocee il n'est point d'offices que je ne luy eusse rendus aupres de cleonisbe ha glacidie reprit-il vous luy en rendez assez en ne m'en rendant pas je vous assure repliqua-t'elle que je ne luy en rends pas plus que je vous en rends en ne le servant point quoy qu'il en soit dit-il je suis contraint de vous dire que quelque defference que j'aye pour vous si je ne suis pas choisi je ne pense pas que je puisse demeurer dans les bornes que vous m'avez prescrites ainsi il me semble que vous devriez souhaiter que je fusse heureux de peur que si je ne le suis point je ne me porte a quelque estrange violence pour vous en empescher repliqua glacidie preparez des aujourd'huy vostre 
 esprit a estre malheureux demain afin que vostre ame n'estant pas surprise par le malheur n'en soit pas esbranlee ha glacidie s'escria t'il je crains estrangement que vous ne scachiez que je le dois estre nullement dit-elle mais je vous conseille comme je voudrois l'estre si j'estois en vostre place et comme je conseillerois le prince de phocee s'il me parloit comme vous faites comme elle disoit cela celuy qu'elle nommoit entra qui voyant que le roy parloit bas a cleonisbe et bomilcar a glacidie fut ou estoit son rival afin d'avoir la satisfaction de l'interrompre et de luy oster les moyens d'essayer de persuader leur amie a son prejudice pour bomilcar il en fut si en colere que craignant de s'emporter et d'irriter glacidie il aima mieux se retirer et laisser son rival seul avec elle que d'y demeurer aveque luy mais a peine se fut-il esloigne que le prince de phocee se mit a conjurer glacidie de ne changer pas de sentimens et de ne luy estre pas infidelle du moins luy disoit-il puis que vous ne voulez pas m'estre favorable ne me soyez pas contraire et si je puis obtenir quelque chose de plus faites s'il est possible que la princesse choisisse plustost britomarte ou galathe que bomilcar afin que si j'ay a n'estre pas heureux il ne le soit non plus que moy comme ce que vous me demandez n'est pas juste repliqua-t'elle je ne vous l'accorderay point au contraire je vous declare que je fais ce que je puis pour persuader a la princesse qu'il n'y a que vous et bomilcar 
 qui soyez digne d'elle afin que si elle ne vous choisit pas elle le choisisse et que si elle ne le prefere pas vous soyez prefere ainsi vous rendant office a tous deux je nuis a vos autres rivaux et je fais sans doute ce que je dois puis que je dis en effet a cleonisbe ce que je croy luy estre avantageux et que je ne luy dis pourtant rien qui soit plus avantageux a bomilcar qu'a vous ny qui vous le soit aussi plus qu'a luy comme glacidie achevoit de prononcer ces peroles le roy quitta cleonisbe mais en la quittant il me parut qu'il devoit luy avoir dit quelque chose qui ne luy plaisoit pas car il me sembla qu'elle avoit encore plus de melancolie dans les yeux qu'elle n'en avoit avant qu'il arrivast et certes je ne me trompay pas car apres que ce prince fut party glacidie aprit que la cause de la visite qu'il avoit faite a cleonisbe ne luy estoit pas agreable cependant le prince de phocee qui estoit revenu chez cette princesse avec esperance de pouvoir trouver occasion de luy pouvoir parler un moment en particulier fut contraint de se retirer sans luy pouvoir dire une seule parole parce que de l'air dont cleonisbe agit il se trouva engage a suivre le roy mais des que tout le monde fut hors de sa chambre elle fit entrer glacidie dans son cabinet pour luy aprendre que le roy apres luy avoir exagere toutes les raisons qu'elle avoit de preferer bomilcar a tous ceux qui pretendoient estre choisis luy avoit si absolument commande de le choisir qu'il ne luy avoit jamais rien 
 dit si fortement a peine cleonisbe eut elle dit cela a glacidie qu'on luy dit que le prince carimante la vouloit voir et en effet glacidie estant repassee dans la chambre carimante entra dans le cabinet ou il ne fut pas plustost que prenant la parole vous aviez tantost tant de monde dit-il a cette princesse que je n'ay pas creu qu'il fust a propos de vous entretenir d'une chose d'ou despend tout vostre bonheur aussi bi que le mien mais presentement que je vous trouve seule je vous conjure de me dire qui vous avez dessein de choisir comme le roy reprit-elle ne m'a pas laisse la liberte ny de vous en demander advis ny de suivre mon inclination je pense que je choisiray malgre moy celuy qu'il veut que je choisisse et qu'ainsi bomilcar sera prefere ha ma soeur s'escria le prince carimante comme le roy n'a point de droit legitime de vous commander absolument en cette occasion et que sans enfreindre la loy il ne peut employer aupres de vous que des prieres je vous conjure mais je vous en conjure de tout mon coeur de vouloit choisir le prince de phocee et de ne choisir pas bomilcar cleonisbe entendant parler carimante de cette sorte en fut si surprise qu'elle en rougit cependant comme elle n'estoit pas marrie que le prince son frere luy parlast comme il faisoit et qu'elle eust mesme este bien aise qu'il l'eust persuadee et qu'il luy eust dit tant de raisons qu'elle en eust este convaincue elle luy resista afin qu'il luy resistast elle luy dit donc 
 que le prince de phocee avoit assurement beaucoup de merite mais que puis que le roy ne le choisissoit pas elle ne croyoit point le devoir choisir principalement estant venu en leur pais comme il y estoit arrive a peine eut-elle dit cela que carimante qui parle fortement quand il le veut luy dit que c'estoit contrevenir aux loix que de faire un semblable choix par obeissance que pour ce qui estoit du prince de phocee qu'il croyoit qu'il luy estoit plus avantageux d'estre grec que d'estre carthaginois que de plus la cause de son exil estoit glorieuse qu'il avoit plus de sujets que bomilcar n'avoit de vassaux et de plus encore il estoit d'un merite a pouvoir faire passer par dessus toute consideration et puis ma chere soeur adjousta-t'il outre tout ce que je viens de dire le prince de phocee est frere de la princesse onesicrite aupres de qui il m'a promis ce soir de me rendre m'ayant fait esperer de chasser menodore de son coeur ha seigneur s'escria t'elle je crains bien que ce que vous dites que je dois faire et qui vous paroist si raisonnable ne vous le paroisse que parce que vous y estes interesse car enfin quelle raison dirois-je au roy si je ne faisois pas ce qu'il veut vous luy direz reprit brusquement carimante que je vous l'ay conseille plustost que de consentir que vous ne choisissiez pas le prince de phocee je connois trop les dangereuses suittes que pourroit avoir un semblable discours reprit-elle pour estre capable de le faire et j'aimerois encore 
 mieux adjousta t'elle en rougissant luy donner lieu de croire que j'aimerois un peu trop le prince de phocee que de luy donner sujet de penser qu'il eust lieu de vous accuser d'avoir manque de respect pour luy mais apres tout poursuivit-elle en soupirant ce que le roy m'a dit ne me donne pas la liberte d'escouter ce que vous me dittes car de la facon dont il m'a exagere les choses si je ne choisissois pas bomilcar je serois cause qu'il romproit la paix qu'il nous a fait faire avec les carthaginois et que nous recommencerions d'avoir la guerre contre de si redoutables ennemis et il m'a dit enfin que je ruinerois ma patrie si je ne le faisois pas et qu'il vouloit absolument que je le fisse ha ma soeur reprit ce prince violent j'ay a vous aprendre qu'il y a encore moins de danger a avoir une guerre estrangere qu'une guerre civile cependant puis que le roy vous dit que si vous ne choisissez pas bomilcar vous serez cause que nous aurons la guerre avec les carthaginois j'ay a vous dire que si vous ne choisissez pas le prince de phocee vous verrez la guerre dans vostre propre pais car enfin des demain je quitte la cour je me jette dans marseille et me mettant a la teste de tous les grecs et a celle des segoregiens qui me suivront qui ne seront pas en petit nombre j'en ressortiray pour venir faire rendre justice au prince de phocee et pour vous faire faire un choix legitime et volontaire et non pas un choix force car enfin adjousta ce prince en la regardant je 
 ne suis pas si peu esclaire que je ne me sois aperceu que vous estimez assez le prince de phocee pour le choisir si le roy ne vous en empeschoit pas et que vous haissez assez bomilcar pour ne le choisir jamais si vous suiviez vostre inclination c'est pourquoy songez s'il vous plaist a vous satisfaire et a me contenter puis que vous le pouvez sans choquer les loix de l'estat je scay bien seigneur reprit-elle que je le puis mais je ne scay pas si bien si je le dois c'est pourquoy je vous conjure de ne vous porter pas a des choses aussi violentes que celles que je voy qui vous passent dans l'esprit mais pour vous faire voir que si je ne vous promets pas de faire ce que vous voulez c'est parce que je croy que l'honneur ne me le permet point je veux bien vous advouer ingenument que si je suivois les purs mouvemens de mon coeur je prefererois la vertu du prince de phocee a toutes choses et je vous l'advoue seigneur afin que vous connoissiez que puis que je ne considere pas mon propre interest vous ne devez pas trouver estrange si je ne sacrifie pas ma gloire pour le vostre et je le puis faire d'autant plustost que je suis persuadee qu'encore que le prince de phocee ne soit pas choisi il ne laissera pas de vous rendre office aupres de la princesse onesicrite puis qu'il le doit pour l'amour de luy et pour l'amour d'elle aussi bien que pour l'amour de vous mais reprit carimante quand vous aimeriez bomilcar que pourriez vous faire davantage que ce que vous faites je vous assure 
 pourtant reprit elle que les sentimens que j'ay pour luy sont bien esloignez de pouvoir dire que je l'aime mais seigneur comme j'aime la gloire plus que toutes choses vous me permettres d'examiner toute la nuit toutes les raisons que le roy m'a dittes et toutes celles que vous venez de me dire dittes moy du moins luy dit-il si vous luy avez promis positivement de faire ce qu'il vouloit je n'en ay pas eu la force reprit-elle mais en ne luy respondant que par un silence fort respectueux je pense que je luy ay donne lieu de croire que je luy obeirois si vous luy obeissez repliqua carimante vous me forcerez a luy estre rebelle et a faire tout ce que la passion du prince de phocee desirera afin qu'il favorise la mienne c'est pourquoy puis qu'en obeissant a la loy vous empescherez une dangereuse guerre vous rendrez justice a un prince qui vous adore vous contribuerez a me rendre heureux et vous vous empescherez vous mesme d'estre malheureuse obeissez luy plustost qu'au roy apres cela carimante estant sorty cleonisbe fit r'entrer glacidie a qui elle fit scavoir ce que le prince son frere luy avoit dit comme elle luy avoit desja apris le commandement que le roy luy avoit fait et pour faire qu'elle n'ignorast rien de tout ce qui causoit ses inquietudes elle luy dit encore que deux hommes de la plus grande qualite de ce pais la luy avoient dit que si elle ne choisissoit pas britomarte qui estoit seul du pais de tous ceux qui pretendoient ouvertement a l'honneur 
 d'estre choisis d'elle toute la noblesse du royaume prendroit son party adjoustant encore qu'hipomene l'avoit advertie que galathe tramoit quelque grand dessein avec menodore en cas qu'il ne fust pas choisi de forte dit elle a glacidie que de quelque coste que je regarde la chose je me trouve au plus pitoyable estat du monde car enfin si j'obeis au roy je choisis bomilcar que je n'aime pas je ne choisis point le prince de phocee que je ne hais point j'irrite le prince mon frere je desoblige toute la noblesse de l'estat en desobligeant britomarte et je m'expose a la violence et aux artifices de galathe qui est le plus fin de tous les hommes mais aussi de penser seulement a choisir ny britomarte ny galathe il n'y a point d'apparence car encore que j'aye naturellement plus d'aversion pour bomilcar que pour eux comme je n'ay pas perdu la raison je connois bien que si je dois faire une injustice a bomilcar il faut que ce soit en faveur du prince de phocee joint qu'en choisissant un de ces deux j'irriterois esgalement et le roy et le prince mon frere cependant ils sont tous deux redoutables l'un peut former un party dans l'estat et l'autre qui est tres puissant dans la cou du roy des celtes peut nous causer une facheuse guerre d'autre part si je fais ce que le prince mon frere veut et ce que je veux peut estre autant que luy adjousta-t'elle en soupirant j'irrite encore plus britomarte et galathe que si je choisissois bomilcar mais ce qui est je plus considerable 
 c'est que j'irrite le roy et que je fais ce que je ne croy point que je puisse faire sans me des honnorer apres cela glacidie adjousta cleonisbe aurez vous encore l'inhumanite de refuser de me donner conseil en une conjoncture si facheuse non madame repliqua-t'elle et puis que vous me l'ordonnez je prendray la liberte de vous dire que pour vous delivrer de la moitie de la peine que vous avez a examiner la chose dont il s'agit ne songez s'il vous plaist point du tout ny a galathe ny a britomarte et sans craindre ny les celtes ny les segoregiens n'occupez vostre esprit qu'a bien connoistre lequel vous devez choisir de bomilcar ou du prince de phocee ha glacidie s'escria cleonisbe en me laissant a faire un pareil choix vous ne me soulagez guere je fais pourtant tout ce que je puis et tout ce que je dois repliqua t'elle car estant fortement persuadee que vous ne pouvez bien choisir qu'en choisissant un des deux que je vous nomme j'ay deu vous parler comme j'ay fait mais je ne dois pas vous en dire davantage puis que je ne le pourrois sans nuire ou a bomilcar ou au prince de phocee ainsi madame c'est a vous a examiner ce que le roy et le prince carimante vous ont dit et a faire ce que vous trouverez je plus a propos si j'escoute ma raison reprit-elle je choisiray bomilcar et si je suy les purs mouvemens de mon coeur je choisiray la prince de phocee mais apres tout adjousta-t'elle en soupriant comme je ne pense 
 pas que ma raison soit assez forte pour surmonter cette puissante inclination qui me porte a choisir le prince de phocee et que je ne croy pas non plus que cette inclination toute puissante qu'elle est puisse vaincre ma raison et me donner la hardiesse de la satisfaire je pense que si la loy veut que je choisisse que je desobeiray au roy et au prince mon frere et que sans choisir ny bomilcar ny le prince de phocee ny britomarte ny galathe je choisiray en ne choisissant point et je nommeray le premier homme de qualite que je verray au temple afin qu'irritant tout a la fois et le roy et carimante et le prince de phocee et bomilcar et galathe et britomarte ils m'accablent de reproches et me facent mourir de douleur et de confusion devant que de sortir du temple cleonisbe prononca ces paroles avec une agitation d'esprit qui donna une veritable douleur a glacidie elle demeura pourtant dans les termes ou elle s'estoit resolue de demeurer ainsi elle fit ce qu'elle pu pour calmer cet orage qui s'eslevoit dans le coeur de cleonisbe sans pancher plus du coste de bomilcar que de celuy du prince de phocee ny sans favoriser aussi le prince de phocee contre bomilcar elle se trouva pourtant bien embarassee car apres que cleonisbe eut encore bien agite la chose dans son esprit et qu'elle eut este quelque temps sans parler tout d'un coup se tournant vers glacidie s'en est fait dit elle je suis resolue de vaincre tout a la fois les deux plus violentes 
 passions de toutes les passions je veux dire adjousta-t'elle en rougissant la haine et la passion qui luy est opposee mais pour le pouvoir faire il faut du moins que vous sousteniez ma foiblesse par quelques louanges et que vous me disiez que je fais bien de choisir bomilcar et que je ferois mal de choisir le prince de phocee avec vostre permission madame reprit glacidie je ne vous donneray ny louange ny blasme en cette rencontre et je vous diray ce que je vous ay desja dit une autre fois que vous ne pouvez mal choisir entre le prince de phocee et bomilcar mais j'y adjousteray encore que comme vous ne pouvez faire justice a l'un sans faire injustice a l'autre vous ne scauriez trop examiner une chose aussi importante que celle puis que vous m'abandonnez a mon propre sens reprit cleonisbe pour ne me tromper point je veux prendre le party le plus difficile et par consequent le plus glorieux de plus je connois bien que je ne dois pas faire de fondement sur les conseils du prince mon frere car puis que c'est sa passion qui le fait parler tout ce qu'il me dit me doit estre suspect et je dois plustost croire le roy que luy joint que puis que mon coeur a eu la foiblesse de se laisser engager plus que je ne voulois il faut pour le punir de l'injustice qu'il a de hair bomilcar que je luy oste tout ce qu'il aime et que je le soumette a tout ce qu'il hait voila glacidie luy dit-elle les sentimens ou vous me laissez je ne scay si ce seront ceux ou vous me trouverez demain au matin 
 cependant apres m'avoir refuse vos conseils ne me refusez du moins pas de prier les dieux qu'ils me donnent la force d'executer ce que je croy que j'ay resolu
 
 
 
 
apres cela glacidie dit cent choses tendres a cleonisbe en suite de quoy elle la laissa s'en retourna chez elle mais elle s'y en retourna avec beaucoup d'inquietude de voir qu'elle se trouvoit dans la necessite de devoir infailliblement se voir obligee le jour suivant de s'affliger avec le prince de phocee de la mesme chose dont elle se devroit resjouir avec bomilcar car elle connut bien que cleonisbe avoit effectivement resolu de le choisir elle ne creut pourtant pas qu'il fust a propos d'en parler et en effet elle n'en dit rien le lendemain au matin ny a bomilcar ny au prince de phocee qui furent tous deux chez elle et qui s'y rencontrerent au contraire elle se tint si ferme et elle composa son visage de telle sorte que le dessein qu'ils avoient eu de tascher d'avoir quelque connoissance de leur destin en la voyant ne leur reussit point car comme ils avoient sceu qu'elle avoit este fort tard avec cleonisbe ils avoient espere pouvoir tirer quelque lumiere de ce qu'ils vouloient scavoir mais estant trompez en leurs esperances ils furent chacun de leur coste faire tout ce qu'ils creurent leur devoir servir bomilcar fut chez le roy et le prince de phocee chez carimante pour britomarte il avoit aveque luy un nombre fort grand de gens de qualite afin de le suivre au temple galathe de son coste ne songeoit pas moins a 
 chercher les moyens de nuire a celuy qui seroi- choisi s'il ne l'estoit pas qu'a estre choisi luy mesme de sorte que carimante et menodore agissant aussi chacun selon leurs interests on peut dire qu'ils estoient tous fort occupez cleonisbe estoit pourtant la plus a pleindre et l'estat ou elle se trouvoit estoit si pitoyable qu'on ne peut se l'imaginer car enfin madame depuis qu'il fut permis d'entrer dans sa chambre jusques a l'heure qu'elle fut au temple on luy dit cent choses differentes ou de la part du roy ou de celle de carimante ou de celle du prince de phocee ou de celle de ses trois rivaux cependant au milieu de tout cela il falut qu'elle se laissast habiller et il falut mesme pour ne faire rien contre la bien seance qu'elle souffrist qu'on la parast suivant la coustume elle avoit pourtant un air si triste qu'il estoit aise de connoistre que son coeur souffroit estrangement aussi le prince de phocee et bomilcar le sceurent-ils bien remarquer car ayant accompagne le prince carimante qui fut la voir un moment devant que d'aller au temple ou le roy la devoit conduire ils s'aprocherent de glacidie chacun a leur tour et expliquerent cette tristesse selon leurs sentimens helas glacidie luy dit-le prince de phocee que vois je dans les yeux de la princesse en voyant tant de melancolie et ne dois-je pas craindre si je l'aime veritablement d'estre le malheureux qu'elle a resolu de choisir puis qu'elle y a tant de repugnance plustost que de souhaiter un bien qui luy cause 
 de chagrin d'autre part bomilcar raisonnant a sa mode et tirant un bon presage de cette foiblesse dit a glacidie que n'ignorant pas que le prince de phocee estoit mieux avec cleonisbe que luy il luy advouoit qu'il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye de voir quelque melancolie sur le visage de cette princesse parce que c'estoit une preuve que le choix qu'elle alloit faire ne la satisfaisoit pas pleinement et qu'ainsi il avoit lieu d'esperer que puis que le prince de phocee ne seroit pas choisi il le seroit mais madame il arriva encore une chose un moment apres qui fit bien voir qu'on raisonne presques tousjours plus selon ce que l'on craint ou selon ce qu'on desire que selon la droite raison car comme le prince carimante vint a sortir et qu'il fut suivy de tous ceux qui estoient venus aveque luy entre lesquels estoient le prince de phocee et bomilcar ce dernier remarqua que cleonisbe avoit rougi en regardant son rival et un instant apres le prince de phocee vit aussi qu'elle avoit change de couleur en rencontrant les yeux de bomilcar de sorte que l'un en concevant de la crainte et l'autre de l'esperance une mesme chose fit deux effets bien differens dans leur coeur en effet bomilcar creut qu'elle rougissoit en regardant le prince de phocee parce qu'elle ne le chosiroit pas et le prince de phocee creut qu'elle avoit rougi en regardant bomilcar parce que le devant choisir un sentiment de modestie avoit cause cette rougeur ainsi sans scavoir ny l'un ny 
 l'autre la veritable cause de ce changement de couleur ils en tiroient des conjectures mal fondees car la princesse a advoue depuis a glacidie que lors qu'elle rougit en regardant bomilcar ce fut par un sentiment de haine mesle de colere de se voir contrainte de le choisir et que lors qu'elle changea de couleur en voyant le prince de phocee ce fut de la confusion qu'elle eut de l'injustice qu'elle alloit faire a son amour et de la violence qu'elle faisoit a son inclination cependant suivant la coustume carimante suivy de ces quatre rivaux et de tout ce qu'il y avoit d'hommes de qualite a la cour fut au temple ou tous les sarronides du royaume estoient ce jour-la je ne m'amuseray point madame a vous despeindre ny cette foule de monde qui se trouva dans les rues et dans le temple ny a vous parler de la magnificence de ces quatre rivaux ny de la parure de cleonisbe ny de celle de toutes les dames qui la suivoient car j'abuserois de vostre patience mais je vous diray seulement que le prince de phocee et bomilcar furent les deux dont les habillemens furent les mieux entendus et qu'entre ces deux le prince de phocee eut l'advantage pour cleonisbe toute melancolique qu'elle estoit elle parut pourtant admirablement belle mais apres cette princesse amathilde fut la plus paree et elle l'emporta sur toutes les belles et sur toutes les jeunes aussi le connoissoit elle si bien elle mesme qu'elle dit en raillant a glacidie se souvenant de leur dispute 
 que pourveu qu'elle fust assuree d'estre seulement six ans comme elle estoit ce jour-la elle quitteroit volontiers sa part de la vie et n'en demanderoit pas davantage mais enfin madame la princesse estant achevee d'habiller le roy la vint prendre et la faisant monter dans une espece de char de triomphe ou elle entra seule aveque luy ils furent au temple ou toutes les dames les suivirent dans d'autres chariots comme il y a beaucoup d'ordre en ce pais la en ces sortes de festes des que le roy et la princesse cleonisbe furent placez au milieu du temple sur un throne assez esleve toutes les dames se rangerent sur des eschaffauts afin de voir mieux la ceremonie et a droit et a gauche du throne un peu en avant estoient tous les hommes de qualite entre lesquels estoient les quatre rivaux car pour le prince carimante il s'alla mettre sur un eschaffaut aupres d'onesicrite se placant en facon que cleonisbe le pust voir et qu'il pust luy faire signe en luy monstrant la princesse qu'il aimoit que son bonheur despendoit du choix qu'elle alloit faire aussi bien que le sien mais madame j'oubliois de vous dire qu'a l'entree du temple un noeud de pierreries qui r'attachoit une escharpe de gaze que cleonisbe avoit a l'entour de la gorge s'estant detache glacidie qui se trouva la plus proche d'elle s'avanca pour le luy remettre pendant que le roy escoutoit ce que luy disoit le premier des sarronides qui l'estoit 
 venu recevoir a la porte du temple de sorte que pendant qu'elle luy rendit ce petit service cleonisbe luy parlant bas il est encore temps de me conseiller ma chere glacidie luy dit elle mais il ne le sera plus dans un quart d'heure et si je ne me repens point de la resolution que j'ay prise j'auray prefere ce que je hais le plus a tout ce que j'aime le mieux vous n'avez donc pas change de dessein depuis hier repliqua glacidie en parlant bas aussi bien qu'elle non respondit cleonisbe en soupirant mais j'ay tant eu de peine a y demeurer que je n'ose encore me vanter de m'estre vaincue puis que de l'heure que je parle je me combats moy mesme avec une force que je ne vous puis exprimer comme la princesse disoit cela ce noeud de diamans estant r'attache et le roy commencant de marcher glacidie ne luy respondit pas et fut se mettre sur l'eschaffaut de la princesse onesicrite d'ou elle pouvoit voir cleonisbe le prince de phocee et bomilcar car ces deux rivaux estoient du coste oppose au lieu ou estoit glacidie elle voyoit aussi britomarte et galathe mais comme ils estoient vis a vis des deux autres elle ne leur voyoit pas le visage joint que ne s'interessant que pour bomilcar et pour le prince de phocee elle ne songeoit qu'a les observer et ne se soucioit pas de ce que les autres pensoient mais enfin madame des que le roy et la princesse sa fille furent sur ce throne qui estoit au milieu du temple le premier des sarronides commenca de lire la loy 
 qui vouloit que ce choix se fist et qu'il se fist avec la liberte toute entiere de la personne qui choisissoit pourveu qu'il n'y eust nulle disproportion de qualite en son choix en suitte de quoy une musique moitie greque et moitie gauloise fit retentir les voutes du temple pendant que tous les sarronides prioient les dieux d'inspirer la princesse et de faire que son choix fust heureux pour elle et heureux pour l'estat mais madame durant que ces prieres se faisoient que d'agitations differentes dans le coeur de cleonisbe aussi bien que dans celuy de ces quatre pretendans et dans l'esprit de carimante de menodore et mesme de glacidie mais entre les autres que ne sentirent point le prince de phocee et bomilcar pour moy qui devinois une partie de leurs sentimens en les voyant seulement ils me faisoient pitie car tantost ils regardoient la princesse d'une maniere a luy demander grace tantost ils se regardoient malgre qu'ils en eussent avec quelques marques de fureur dans les yeux et tantost ils regardoient glacidie avec une melancolie extreme cependant cleonisbe souffroit encore plus qu'eux car se voyant sur le point de prononcer son arrest et de se condamner elle mesme a passer toute sa vie avec un homme qu'elle ne pouvoit s'empescher de hair et a se separer pour tousjours d'un prince qu'elle ne pouvoit t'empescher d'aimer elle sentit ce qu'elle n'a jamais pu representer a glacidie quoy qu'elle ait employe pour cela les paroles les plus significatives 
 les expressions les plus fortes d'abord sa raison voulut agir avec son coeur comme avec un rebelle qu'elle avoit dompte mais ce rebelle ayant rompu les chaisnes que sa raison luy avoit donnees cette guerre qu'elle croyoit finie recommenca et recommenca avec plus de violence qu'auparavant de sorte que pendant qu'on prioit les dieux qu'ils l'inspirassent elle se vit dans une agitation si grande qu'elle ne scavoit que leur demander elle n'avoit pas plustost forme la pensee de les prier qu'ils l'affermissent dans la resolution de choisir bomilcar qu'elle sentoit qu'elle ne scavoit plus si elle le devoit choisir cependant elle n'avoit pas la force de les prier qu'ils luy donnassent la hardiesse de luy preferer le prince de phocee et par une foiblesse qu'elle a racontee elle mesme a glacidie elle fut quelque temps sans pouvoir se resoudre a les prier qu'ils l'inspirassent selon leur volonte luy semblant que c'estoit renoncer a sa propre liberte que de les prier ainsi mais a la fin sa piete estant la plus forte elle contraignit son coeur a vouloir s'abandonner a leur conduite et les pria ardamment de vouloir la faire choisir comme il estoit a propos qu'elle le fist pour sa gloire plustost que pour sa satisfaction mais plus elle pria moins elle sentit de quietude en son ame et moins elle fut resolue qui elle devoit choisir au contraire l'aversion naturelle qu'elle avoit pour bomilcar et la tendresse qu'elle avoit pour le prince de phocee reprenant de nouvelles forces pour la tourmenter 
 il se fit un nouveau combat dans son esprit de plus toutes les menaces de guerre civile et de guerre estrangere que le roy et carimante luy avoient faites en luy parlant ne remplissant son imagination que d'evenemens funestes faisoient encore un bouleversement terrible dans son coeur d'ailleurs la crainte d'irriter le roy et celle de porter carimante a prendre quelque resolution violente la troubloient encore mais la veue du prince de phocee estoit ce qui la touchoit le plus en effet madame il y eut des instans ou il parut une douleur si sensible sur le visage de ce prince qu'estant aise a cleonisbe de conclurre qu'il y avoit autant d'amour dans son coeur que de melancolie dans ses yeux elle sentit redoubler son irresolution et son desespoir de sorte que lors que la musique eut cesse et que le premier des sarronides eut fait un beau discours sur l'importance du choix que cleonisbe alloit faire elle ne scavoit encore ce qu'elle vouloit ou ce qu'elle ne vouloit pas cependant suivant la coustume le roy donna une bague d'un prix tres considerable a la princesse sa fille qui apres l'avoir receue de sa main descendit du throne et fut la mettre entre les mains du premier des sarronides qui apres l'avoir receue d'elle prit la parole avec autant d'authorite que si elle n'eust pas este fille du roy dont il estoit sujet apres avoir receu la bague que je tiens luy dit-il c'est a vous madame a me nommer celuy que vous jugez digne de vostre choix afin que 
 je la luy donne mais auparavant souvenez vous encore une fois que ce choix doit estre libre doit estre raisonnable et doit estre digne de vous pour cet effet ne consultez que vostre propre raison et faites en forte que la crainte n'y ait point de part et que nul respect humain ne vous face enfraindre la loy qui veut que vous choisissiez equitablement dittes moy donc s'il vous plaist madame qui vous jugez digne de vostre choix a ces mots suivant la coustume la princesse voulut prononcer le nom de celuy qu'elle croyoit vouloir choisir et elle voulut effectivement dire bomilcar mais sa langue n'ayant seulement pu prononcer la premiere silable de ce nom quelque violence qu'elle se fist au lieu de respondre elle se teut et palissant tout d'un coup et rougissant un moment apres elle sentit un trouble si grand dans son ame que l'agitation de l'esprit agissant sur le corps elle ne scavoit presques plus ce qu'elle voyoit ny ou elle estoit de sorte que ne pouvant plus estre maistresse d'elle mesme ny calmer un si grand orage en si peu de temps elle porta la main sur ses yeux et feignant de se trouver mal elle agit comme une personne qui se sentoit foible et qui n'estoit pas en estat d'achever la ceremonie si bien que le premier des sarronides qui a infiniment de l'esprit ayant connu qu'assurement cet accident estoit cause par l'irresolution de son ame fut le premier a dire qu'il faloit remettre la chose a une autre fois ainsi cleonisbe acceptant 
 cet expedient l'en conjura instamment vous pouvez aisement madame vous imaginer quelle rumeur cela fit dans le temple et quel estonnement cela causa dans l'esprit de ces quatre rivaux comme le prince carimante vit l'estat ou en estoit le chose il descendit de l'eschaffaut ou il estoit et allant droit a cleonisbe il s'aprocha d'elle et luy parlant bas eh de grace luy dit il ne differez pas vostre bonheur et le mien et songez qu'un mot est bien tost prononce il le seroit peut estre trop tost pour vous aujourd'huy repliqua-t'elle en soupirant c'est pourquoy il vaut mieux remettre la chose a une autre fois cependant ces quatre rivaux ne scavoient ce qu'ils devoient penser bomilcar concluoit pourtant en luy mesme qu'il devoit estre afflige de ce que la princesse n'avoit pu choisir et le prince de phocee eut quelque consolation de penser que puis que cleonisbe n'avoit pas prononce le nom de bomilcar c'estoit un signe presque certain qu'elle ne l'aimoit pas car il n'ignoroit point que le roy vouloit qu'elle le choisist pour britomarte et pour galathe comme ils esperoient plus par les brigues qu'ils faisoient que par nulle autre raison ils ne furent pas si fachez que bomilcar de ce que le choix de cleonisbe estoit differe mais durant qu'ils raisonnoient chacun en leur particulier cette princesse continuant d'agir comme une personne qui se trouvoit mal fut remenee au palais ou elle eut une telle confusion de ne s'estre pu vaincre elle mesme qu'apres avoir 
 feint d'estre malade elle le devint effectivement de vous dire madame tout ce que die cette princesse lors qu'elle se vit seule avec glacidie il na seroit pas aise et bien cruelle personne que vous estes luy dit cette prince affligee ne vous avois-je pas bien dit que j'avois besoin que vostre raison soutinst la mienne vous voyez poursuivit-elle de quelle confusion je me voy couverte j'ay veulu nommer bomilcar mais mon coeur se rebellant contre moy a empesche ma bouche de prononcer ce nom et je me suis veue en estat que si je ne me fusse impose silence j'eusse nomme son rival au lieu de le nommer mais de grace glacidie faites moy tant de honte de ma foiblesse que je m'en puisse repentir car je vous advoue qu'elle est si grande que malgre la confusion que j'en ay j'ay quelque espece de joye de ce que je suis encore libre et de ce que je n'ay pas nomme bomilcar puis qu'il est vray que si je m'estois vaincue moy mesme cette victoire m'auroit desja plus couste de larmes que ma deffaite ne me couste de soupirs cependant je ne laisse pas de vous prier de me blasmer d'estre si peu maistresse de mon coeur si j'avois a prendre la liberte de vous blasmer de quelque chose reprit-elle ce seroit madame du commandement que vous me faites de condamner quelqu'une de vos actions car enfin je trouve juste que vous choisissiez le prince de phocee je trouve juste que vous choisissiez bomilcar et je trouve juste encore que vous ne puissiez presques vous resoudre a choisir 
 ny l'un ny l'autre ainsi trouvant de la raison a tout ce que vous faites je ne puis vous condamner et tout ce que je puis est de pleindre celle qui ne peut choisir aussi bien que ceux qui ne sont pas choisis cependant comme je l'ay desja dit cette princesse ne fut pas si tost en estat de recommencer la ceremonie car il luy prit une fievre lente qui luy dura plus de douze jours pendant lesquels elle ne voulut voir ny le prince de phocee ny bomilcar ny britomarte ny galathe mais comme elle ne pouvoit pas empescher que carimante ne la vist le prince de phocee eut cet avantage d'avoir un puissant protecteur aupres d'elle bomilcar se nuisit pourtant plus a luy mesme que carimante ne servit au prince de phocee car comme en effet il avoit lieu de croire qu'on luy feroit injustice s'il n'estoit pas choisi il se pleignit non seulement de la princesse mais encore du roy s'imaginant que ce prince ne l'avoit pas protege assez hautement aupres de cleonisbe de sorte que comme galathe craignoit encore plus bomilcar que le prince de phocee il fit si bien que la princesse sceut les pleintes que bomilcar faisoit d'elle et que le roy sceut aussi celles qu'il faisoit de luy pour britomarte il agissoit d'une autre maniere car il disoit tout haut que si on ne luy rendoit justice il s'uniroit avec tous ses amis a ceux de ses rivaux qui ne seroient pas plus heureux que luy pour troubler la felicite de celuy qui le seroit si bi qu'il n'y avoit que le prince de phocee qui ne se pleignoit pas 
 ouvertement quoy qu'il fust pour le moins aussi afflige que les autres mais quand il estoit seul avec glacidie que ne luy disoit il point pour tascher de scavoir precisement quels avoient este les sentimens de cleonisbe le jour de cette ceremonie qui avoit eu au commencement toutes les apparences d'une feste de resjouissance et dont la fin avoit este si melancolique il sembla mesme qu'elle devoit estre universellement triste car il arriva cent accidens extraordinaires et entre les autres choses facheuses dont on parla alors ce fut que la belle et jeune amathilde tomba malade ce jour-la mais d'une maladie si terrible et si estrange que les medecins qui la virent assurerent que quand elle en eschaperoit sa beaute n'en eschaperoit pas on se garda pourtant bien de luy dire d'abord le danger ou elle estoit exposee au contraire connoissant son humeur on l'assura qu'elle recouvreroit sa beaute en recouvrant la sante dont elle disoit hardiment qu'elle n'avoit que faire si elle devoit demeurer laide come elle estoit cependant la violence de bomilcar ayant desplu au roy le prince carimante profita de cette occasion de sorte que l'allant trouver un matin sans en rien dire a cleonisbe il le suplia de luy donner audiance et en effet ce prince l'escoutant paisiblement il se mit a luy representer avec tant de hardiesse et tant d'eloquence tout ensemble qu'il ne devoit pas songer a souffrir que cleonisbe espousast un homme qui avoit l'audace de pretendre a cet honneur comme a un 
 bien qu'on luy devoit qu'en effet le roy tomba d'accord que bomilcar avoit tort en suitte de quoy poussant la chose plus loin il luy fit voir qu'il y avoit beaucoup d'inconveniens a craindre si cleonisbe choisissoit ou britomarte ou galathe et qu'il y en avoit beaucoup moins si elle preferoit le prince de phocee a touts les autres d'abord carimante trouva assez de resistance dans l'esprit du roy ce n'est pas qu'il n'estimast et qu'il n'aimast extremement le prince de phocee mais comme il estoit arrive en son pais comme un prince exile cela avoit quelque chose qui choquoit son imagination toutesfois comme carimante ne se rebuta pas il en vint au point d'obliger le roy a luy dire qu'il y penseroit de sorte qu'allant porter cette agreable nouvelle au prince de phocee il luy donna une joye extreme et obtint de luy une confirmation de la promesse qu'il luy avoit faite d'obliger onesicrite a recevoir favorablement l'honneur qu'il luy vouloit faire enfin madame le prince carimante et le prince de phocee estant joints rien ne leur put resiter et ils se trouverent plus forts que bomilcar britomarte et galathe ensemble je ne m'amuseray point a vous dire comment cette importante negociation se fit mais je vous diray seulement que durant que cette fievre lente qu'avoit la princesse estoit le pretexte qui faisoit qu'elle ne vouloit voir personne carimante luy mena le prince de phocee et la forca de luy advouer qu'elle ne seroit pas marrie que le roy luy permist 
 mist de rendre justice a son merite de vous dire madame quelle fut sa joye il ne seroit pas aise elle fut pourtant encore plus grande lors qu'il sceut que carimante avoit si bien agi aupres du roy qu'il consentoit qu'il fust heureux et qu'il vouloit bien aussi que le prince son fils espousast onesicrite cependant ces choses se passerent si secrettement qu'il ne s'en espandit aucun bruit dans la cour car comme les entre-veues du roy du prince de phocee de cleonisbe et de carimante se firent toujours avec beaucoup de precaution on n'en sceut rien alors de plus aristonice escrivant presques tous les jours a onesicrite pour l'exhorter a preferer le bien public a sa satisfaction particuliere elle se resolut en effet de sacrifier sa passion a sa patrie et elle le promit si affirmativement a cete illustre vierge de diane qu'il n'y eut plus lieu de douter qu'elle ne se fust surmontee de sorte que le prince de phocee qui estoit adverty par aristonice de ce qu'elle avancoit sur son esprit luy proposa de rompre avec menodore puis que sfurius ne vouloit plus qu'il l'espousast et qu'il la pria en suitte de recevoir favorablement l'affection du prince carimante elle luy dit qu'elle luy obeiroit il est vray qu'elle le luy dit en soupirant mais ce fut pourtant d'une maniere a faire voir qu'elle vouloit tenir ce qu'elle promettoit et en effet des ce jour la elle pria menodore de se detacher de l'affection qu'il avoit pour elle luy disant toutes le raisons qui la portoient a luy faire cette priere 
 mais quoy qu'elle luy parlast avec toute la douceur imaginable il eut tant de chagrin et tant de colere qu'il ne put dissimuler son ressentiment il l'accusa d'inconstance et d'ambition et menaca si hautement et le prince carimante et le prince de phocee qu'onesicrite toute douce qu'elle est se mit en colere de voir qu'il perdoit le respect qu'il luy devoit de sorte que renfermant dans son coeur toute la tendresse qu'elle avoit pour menodore elle luy deffendit absolument de luy parler jamais si bien que cet amant irrite commencant de luy obeir en la quittant il fut trouver galathe pour luy dire toute sa douleur comme galathe luy disoit toute la sienne cependant comme la princesse cleonisbe commenca de se mieux porter le roy et le prince carimante resolurent que pour empescher autant qu'ils pourroient qu'il n'arrivast quelque mouvement facheux dans l'estat il faloit que cleonisbe se resolust de mesnager l'esprit de ces trois malheureux amans qui ne devoient point estre choisis et de leur dire nettement ses intentions devant le jour de la ceremonie afin qu'ils n'en fussent pas surpris et que mesme ils ne s'y trouvassent point cette princesse eut quelque peine a s'y resoudre mais le roy le luy ayant commande absolument elle se determina a luy obeir et luy obeir en effet car comme la fievre l'eust quittee et qu'il fut permis de la voir ces trois amans infortunez ne manquerent pas d'aller luy tesmoigner la joye qu'ils avoient de sa sante 
 de sorte que se servant de cette occasion elle leur annonca leur malheur les uns apres les autres mais quoy qu'elle employast tout son esprit a faire qu'ils ne receussent pas aigrement ce qu'el- leur disoit elle n'en put venir a bout pour britomarte comme il est fier et superbe il luy parla hautement apres qu'elle l'eust prie de ne pretendre poinst d'estre choisi parce que diverses raisons faisoient qu'elle ne pouvoit rendre justice a sa condition et a sa vertu car comme elle luy disoit pour adoucir la chose que ce n'estoit pas qu'elle ne l'estimast beaucoup il l'arresta en l'interrompant et prenant la parole puis que cela est madame luy dit-il c'en est assez pour authoriser tout ce que je veux entreprendre car enfin puis que vous ne me jugez pas indigne de vous j'ay a vous dire que je ne croiray rien faire contre le respect que je vous dois lors que je feray tout ce que je pourray pour posseder un honneur dont vous advouez que je pourrois jouir sans injustice ainsi madame je chercheray les voyes d'empescher s'il est possible que vous ne puissiez mal choisir voila donc madame comment britomarte receut son arrest pour galathe comme il est plus dissimule il feignit de recevoir avec un profond respect ce que cleonisbe luy dit et se contentant de luy donner mille marques d'amour sans luy en donner une de colere il luy dit seulement qu'il feroit tout ce qu'il pourroit pour luy obeir mais qu'il craignoit bien de ne le pouvoir pas cependant 
 bomilcar estant revenu chez cleonisbe qui avoit l'esprit fort irrite contre luy des pleintes qu'il avoit faites d'elle et de la maniere dont il avoit parle du roy ne put se resoudre de luy annoncer son malheur avec des paroles qui eussent quelque chose capable de l'amoindrir au contraire elle luy parla si fierement toute douce qu'elle est qu'il pensa perdre patience quoy madame luy dit-il apres qu'elle luy eut deffendu absolument de pretendre d'estre choisi vous pouvez vous souvenir de la violente et constante passion que j'ay pour vous et me traitter comme vous faites il est vray poursuivit-il que je me suis pleint et de vous et du roy mais madame le moyen de ne se pleindre pas en voyant l'injustice qu'on me fait et ne faut-il pas advouer que ma passion n'auroit pas este digne de vous si mon ressentiment avoit este moins violent et que ma colere eust este plus sage car enfin que n'ay-je point fait pour vous meriter et que ne m'a point dit le roy pour me donner une esperance raisonnable d'estre prefere a tous mes rivaux de plus madame adjousta-t'il pensez vous qu'il soit aise de souffrir qu'un prince exile m'oste un bien que je pensois avoir aquis par mille services et que parce qu'il a este batu de la tempeste et qu'il la trouve un asile aupres de vous il faille que ce soit moy qui face naufrage pensez y madame pensez-y et ne me reduisez pas au desespoir cleonisbe connoissant alors qu'elle avoit tort d'irriter un homme qui en effet avoit sujet de 
 se pleindre quoy qu'il eust eu tort luy mesme de s'estre emporte a se pleindre avec tant de violence apres la ceremonie ou il n'avoit pas este choisi elle se resolut pour esviter le malheur qui pourroit arriver de tascher de luy persuader de se resoudre a estre malheureux pour vous tesmoigner luy dit-elle que vous ne douez point accuser le prince de phocee de ce que vous n'estes pas dans mon esprit comme vous y voudriez estre je veux bien vous ouvrir mon coeur et vous advouer toute ma foiblesse et toute mon injustice je vous diray donc que comme je ne suis pas tout a fait stupide je connois admirablement tout ce que vous valez je scay que vostre naissance est tres grande et que si vos predecesseurs ont donne d'illustres citoyens a carthage ils ont aussi donne des rois a la numidie je scay de plus que vous avez beaucoup d'esprit beaucoup de coeur et beaucoup de generosite et je scay mesme que je vous ay de l'obligation puis que vous m'avez rendu mille services mais je scay aussi en mesme temps qu'il y a tousjours eu dans mon coeur je ne scay quoy que je ne scaurois exprimer qui a fait que je n'ay jamais pu me resoudre a souffrir agreablement que vous m'aimassiez cependant malgre cette antipathie naturelle que j'ay combatue inutilement depuis j'avois resolu de vous choisir et je vous eusse nomme le jour de la ceremonie si mon coeur eust voulu obeir a ma raison et si ma bouche eust voulu prononcer bomilcar quelque douleur qu'il y ait repliqua-t'il 
 en soupirant a aprendre qu'on est hai de vous je ne laisse pas de vous estre en quelque facon oblige de me dire plustost que vous ne m'avez pas choisi parce que vous m'avez hai que de m'advouer que vous ne l'avez pas fait parce que vous aimez mieux le prince de phocee que moy et plust aux deux madame s'escria t'il en levant les yeux au ciel que vous me haissiez la moitie plus que vous ne faites pourveu que vous l'aimassiez la moitie moins car enfin madame je scay bien que s'il n'estoit pas plus heureux que moy je ne serois pas aussi malheureux que je le suis cependant adjousta-t'il pais que tout hai que j'estois vous me vouliez bien choisir pourquoy ne le voulez vous plus je ne le veux plus dit-elle parce que je trouve que j'avois tort de le vouloir et que j'aurois mal reconnu l'affection que vous avez pour moy de vous attacher inseparablement a la fortune d'une personne qui ne vous eust jamais aime ainsi sans accuser ny le roy ny le prince de phocee de mon injustice ny sans m'en accuser moy mesme attribuez la a une puissance souveraine a la quelle rien ne scauroit resister et qui fait que je ne suis pas maistresse de mon propre destin vous avez une amie adjousta-t'elle qui vous peut tesmoigner que je ne ments pas et qui vous peut assurer que j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous contre moy mesme quoy madame reprit bomilcar glacidie scait que vous m'avez tousjours hai je le luy ay cache long temps reprit-elle mais j'advoue que je luy ay 
 enfin advoue que je ne vous pouvois aimer et que je luy en ay demande pardon afin qu'elle ne m'en haist pas apres cela madame luy dit-il je n'ay plus rien a dire si ce n'est que comme vous n'avez pu cesser de me hair il me pourra aussi estre permis de ne pouvoir cesser de vous aimer bomilcar ayant parle ainsi se leva et s'en alla si afflige et si en colere qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage un moment apres qu'il fut party le prince de phocee arriva si bien que la trouvant seule il se mit a l'entretenir de sa passion avec un plaisir extreme car comme elle estoit alors approuvee parle roy et par carimante elle estoit agreablement soufferte par cleonisbe de sorte que passant insensiblement d'une chose a une autre cette princesse luy fit connoistre sans y penser que glacidie avoit sceu les sentimens avantageux qu'elle avoit pour luy en luy racontant quelque conversation qu'elle avoit eue avec elle touchant bomilcar ainsi il se trouva que ce jour-la les deux amis de glacidie furent luy faire des pleintes bien differentes car bomilcar se pleignit estrangement a elle de ce qu'elle ne luy avoit pas dit que la princesse le haissoit et le prince de phocee murmura fort de ce qu'elle luy avoit cache que cleonisbe ne le haissoit pas mais cette sage fille leur fit si bien connoistre qu'elle ne l'avoit pas deu faire qu'ils continuerent de l'admirer et qu'ils cesserent de s'en pleindre car enfin desoit-elle a bomilcar tout hai que vous estiez il s'en falut peu que vous ne fussiez 
 heureux et tout aime que vous estes disoit-elle au prince de phocee il s'en est peu falu que vous n'ayez este malheureux ainsi ne voulant ny vous nuire ny vous servir je n'ay pas deu vous dire des choses que vous n'eussiez pu scavoir sans en tirer de l'advantage l'un sur l'autre qui est ce que je ne voulois et ce que je ne devois pas faire mais enfin madame pour ne m'arrester pas davantage sur des choses de peu de consequence il fut resolu que le premier jour que la princesse seroit en estat de sortir la ceremonie s'acheveroit ce qu'il y avoit de facheux est qu'elle ne se pouvoit faire en particulier parce que la loy vouloit que le temple fust ouvert ce jour la a tout ce qui se trouveroit de gens de qualite dans le royaume soit qu'ils fussent estrangers ou non ainsi on craignoit estrangement qu'il n'arrivast quelque tumulte on y donna pourtant tout l'ordre qu'on y put donner car outre qu'on aprehendoit ceux qui pretendoient a cleonisbe on craignoit encore le desespoir de menodore toutefois comme on scavoit bien que la coustume estoit que les nopces de celle qui choisissoit ne se faisoient que quinze jours apres cette premiere ceremonie on espera qu'elle se pourroit passer sans desordre et que s'il y avoit quel qu'un de ces amans qui eust dessein d'entreprendre quelque chose ce seroit durant cet intervale mais on pensa se tromper car l'humeur imperieuse de britomarte le portant a prevenir la honte qu'il avoit de n'estre pas choisi fit qu'il se resolut de tascher de descouvrir 
 couvrir qui estoit celuy que la princesse cleonisbe avoir dessein de choisir afin de le voir l'espee a la main main comme il ne fut pas bien informe et que parce que selon la prudence ordinaire elle devoit plustost choisir bomilcar que ses deux autres rivaux il creut que c'estoit luy qui l'empeschoit d'estre heureux si bien que sans differer davantage il fut chercher occasion de le rencontrer et il le rencontra en effet mais madame ce qu'il y eut d'estrange fut que dans le mesme temps qu'il aborda bomilcar pour luy dire qu'il se vouloit battre contre luy bomilcar premeditoit de se battre contre le prince de phocee il est vray que comme il vouloit pouvoir estre a la ceremonie parce qu'il luy demeuroit encore une raison d'esperer il cachoit son dessein et glacidie toute clair voyante qu'elle est n'en soubconna rien britomarte de son coste voulut aussi mesnager encore un reste d'espoir qu'il avoit dans le coeur et ne precipiter pas son combat de sorte qu'apres qu'il eut trouve bomilcar en lieu ou il luy pouvoit parler sans estre entendu que de luy comme vous n'ignorez pas sans doute luy dit-il quelles sont les justes pretentions que j'ay pour la princesse je n'ignore pas aussi celles que vous y avez mais comme a mon advis nous ne scavons pas si bien ny vous ny moy lequel de nous deux sera choisi je viens vous proposer une chose que l'honneur ne vous permet pas de me refuser si la chose est comme vous me le dites respondit bomilcar vous estes 
 assure que je ne vous refuseray pas promettez moy donc repliqua britomarte que si la princesse vous choisit vous vous battrez contre moy des le lendemain et je vous promettray que si je le suis je me battray contre vous des le mesme jour si vous le voulez je vous le promets reprit bomilcar mais britomarte adjousta-t'il en vous le promettant je ne vous promets rien car ny vous ny moy ne serois pas choisis eh plust aux dieux que vous fussiez dans la necessite de me voir l' espee a la main bomilcar dit cela d'un air qui persuada effectivement a britomarte qu'il croyoit ce qu'il disoit de sorte que ce fier gaulois apres luy avoir fait promettre de se battre contre luy en cas qu'il deust estre heureux se resolut pour ne manquer point a se pouvoir vanger de celuy qui le seroit d'aller dire la mesme chose et a galathe et au prince de phocee ainsi il apella trois de ses rivaux en un jour quoy qu'il ne se deust battre que contre un seul
 
 
 
 
mais enfin madame le jour de la ceremonie estant venu cleonisbe n'eut plus l'irresolution qu'elle avoit eue l'autre fois et son inclination estant authorisee de la volonte du roy et de celle de carimante elle prononca hautement le nom du prince de phocee lors que le premier des sarronides luy demanda qui elle jugeoit digne de son choix de sorte que ce sage sarronide l'ayant fait aprocher et luy ayant donne la bague qu'il avoit receue de cleonisbe ce prince la luy rendit respectueusement suivant l'usage et luy fit un compliment 
 digne de son esprit et de son amour en suitte de quoy le roy ayant aprouve le choix de cleonisbe on entendit mille cris d'allegresse qui firent retentir les voutes du temple mais enfin la musique ayant fait cesser tous ces cris de joye tumultueux on remercia les dieux d'un si heureux choix cependant bomilcar galathe et britomarte se retirerent sans prendre part a l'allegresse publique emportant chacun dans son coeur le dessein qu'il avoit pour le prince de phocee il eut une si grande joye de son bonheur qu'il contoit pour rien le combat qu'il scavoit qu'il estoit oblige de faire contre britomarte et il parut si gay tout ce jour la qu'on ne pouvoit pas l'estre plus cependant glacidie pour demeurer dans les bornes qu'elle s'estoit prescrites s'affligea avec bomilcar et se resjouit avec le prince de phocee mais ce ne fut pas comme ceux qui desguisent leurs sentimens selon ceux a qui ils parlent car elle eut effectivement de la joye et de la douleur et pour porter la sincerite et la generosite aussi loin qu'elle peut aller elle advoua a bomilcar que quoy qu'elle fust tres marrie de le voir afflige elle ne pouvoit pourtant s'empescher d'estre bien aise que le prince de phocee fust heureux et elle dit aussi au prince de phocee qu'encore qu'elle fust tres satisfaite de son bonheur elle ne laissoit pas d'estre fort touchee de voir bomilcar miserable ainsi elle sceut si bien partager son coeur entre ces deux amis qu'elle ne leur fit aucune injustice comme l'honneur et l'amour 
 ne sont pas incompatibles dans un coeur le prince de phocee ne voulut pas attendre que britomarte l'envoyast sommer de sa promesse car il luy envoya un billet des le soir pour luy dire qu'il estoit prest de luy tenir sa parole et en effet des le lendemain au matin ils se battirent et le prince de phocee desarma britomarte quoy que ce soit un des plus forts et un des plus vaillans hommes du monde mais comme il revenoit de se battre il rencontra bomilcar dans une grande place solitaire qui ayant sceu la chose s'aprocha de luy et prenant la parole comme je ne veux pas luy dit-il vous contraindre de me satisfaire comme vous avez satisfait britomarte que vous ne vous soyez deslasse de la peine que vous devez avoir eue a vaincre un si redoutable ennemy je ne veux point vous obliger presentement a mettre l'espee a la main mais comme vous estes brave je m'imagine que vous vous serez assez repose pour me donner cette satisfaction demain a l'heure ou je vous parle le prince de phocee voyant alors un jour de faire esclater cette haine secrette qu'il avoit pour bomilcar sans offencer ny cleonisbe ny glacidie puis que c'estoit luy qui l'attaquoit le premier luy respondit avec une fierte qui faisoit assez voir qu'il ne l'aimoit pas pour vous tesmoigner luy dit-il que ma victoire ne m'a pas mis en estat d'avoir besoin de me reposer pour vous vaincre nous ne differerons pas davantage a vuider tous les differens que nous avons ensemble en disant cela le prince de phocee 
 mit l'espee a la main et bomilcar aussi car comme ils n'avoient chacun qu'un escuyer et qu'ils estoient en un lieu ou il n'y avoit personne il leur fut aise de satisfaire et leur haine et leur amour et certes madame ils commencerent de se battre avec tant de fureur que si les dieux n'eussent permis qu'hipomene et moy fussions arrivez pour les separer je pense que ce combat eust este funeste a tous les deux car enfin depuis le lieu ou nous commencasmes de les voir jusques a ce que nous fussions a eux qui ne prenoient pas garde a nous je vy qu'ils ne se mesnageoient point et qu'ils combatoient comme des gens qui avoient plus d'une passion dans l'ame et qui vouloient vaincre ou mourir en effet quoy que nous pussions faire ils estoient desja blessez lors que nous fusmes ou ils estoient il est vray que le prince de phocee l'estoit moins que bomilcar car il n'avoit qu'une legere blessure a la main gauche et bomilcar l'estoit assez considerablement au coste droit cependant la surprise d'hipomene et de moy fut la plus grande du monde car lors que nous les rencontrasmes nous cherchions le prince de phocee parce qu'on nous avoit dit que britomarte l'avoit fait apeller ainsi vous pouvez penser que nous fusmes bien estonnez de le voir aux mains avec bomilcar vous pouvez encore juger madame que ces deux combats firent un grand bruit dans la cour et qu'ils couvrirent le prince de phocee de beaucoup de gloire il est vray qu'il arriva divers accidens ce jour-la qui 
 firent que toutes les conversations ne furent que de choses funestes car enfin madame il faut que vous scachiez que britomarte qui a l'ame fiere eut une telle douleur de perdre sa maistresse et d'avoir este vaincu par son rival qu'il se voulut tuer de la mesme espee que son ennemy luy avoit rendue et si ses amis ne l'eussent garde soigneusement dans les premiers transports de sa fureur il n'auroit pas survescu deux heures a sa deffaite d'autre part on sceut qu'il y avoit eu a marseille un vieillard qui ayant passe pour sage toute sa vie avoit voulu se precipiter afin de se delivrer du chagrin qu'il avoit de ce qu'il ne luy estoit pas permis d'esperer de mourir aux lieux ou il avoit pris naissance et on sceut encore qu'amathilde se portant beaucoup mieux s'estoit fait donner un miroir de sorte que se trouvant en estat de connoistre sans qu'on le luy dist qu'elle ne redeviendroit jamais belle elle en avoit eu un desespoir si grand que feignant qu'on luy avoit enseigne un remede pour son visage ou il faloit une espece de mineral qui estoit un dangereux poison elle s'en estoit fait aporter par une de ses femmes qu'elle avoit trompee et qu'au lieu de l'employer a l'usage qu'elle avoit dit elle s'en estoit empoisonnee il est vray que comme elle ne scavoit que la vertu de ce mineral sans scavoir la quantite qu'il en faloit prendre pour mourir on ne luy en avoit pas aporte assez pour executer son dessein et qu'ainsi la chose estant descouverte on avoit pris garde a elle et qu'on luy 
 avoit donne malgre qu'elle en eust des remedes pour la guerir du mal qu'elle s'estoit fait vous pouvez juger madame combien ces trois accidens arrivez en un mesme jour semblerent estranges mais ce qui acheva d'espouventer tout le monde et de faire voir qu'il y avoit une constellation funeste qui n'inspiroit alors que des pensees violentes il y eut encore un homme de qualite qui estoit de lygurie qui ayant eu dessein de demeurer parmy les segoregiens avoit donne ordre de faire venir par mer tout ce qu'il avoit de bien mais il fut si malheureux que le vaisseau qui le luy aportoit perit nous sceusmes pourtant qu'il avoit suporte cette perte fort constamment durant une annee mais que depuis un jour il s'estoit voulu jetter dans h mer ainsi madame ces quatre accidens arrivez par des causes si differentes et arrivez en un mesme jour furent cause que tous les sarronides s'assemblerent et que le conseil des six cens s'assembla aussi car comme l'esprit du peuple se trouva dispose a louer hautement le courage de ceux qui avoient recours a la mort pour se delivrer de quelque infortune on eut peur que cela ne tirast a consequence et que si on ne donnoit quelque ordre a une semblable chose ces exemples ne fussent suivis par d'autres malheurs pour les sarronides leur advis fut qu'il faloit pour empescher ce desordre oster toute la gloire de cette action et y attribuer plustost quelque marque ignominieuse de foiblesse soustenant qu'en effet ceux qui 
 se tuoient parce qu'ils estoient malheureux tesmoignoient qu'ils n'avoient pas l'ame assez ferme puis qu'ils ne pouvoient supporter leur malheur mais pour le conseil des six cens qui s'assembla avec la permission du prince de phocee il raisonna d'une autre sorte et dit que comme cette action pouvoit estre lasche ou genereuse selon les divers sujets qui la causoient il ne faloit pas la condamner generalement joint que pour empescher qu'elle ne devinst trop frequente il estoit a propos de ne la deffendre pas absolument qu'ainsi pour ne priver pas les hommes de la liberte de mourir que les dieux leur avoient laissee et pour empescher aussi qu'ils ne se portassent trop legerement a perdre la vie il falloit establir une loy par la quelle toute personne qui viendroit proposer a l'assemblee les causes qui l'obligeoient de vouloir mourir seroit receue a les dire et pourroit hardiment demander le poison aux juges qui le luy accorderoient ou le luy refuseroient selon qu'ils le trouveroient a propos concluant que comme il n'estoit pas juste qu'un homme fust juge et partie en sa propre cause il ne l'estoit pas aussi qu'un afflige jugeast luy mesme s'il devoit disposer de sa vie enfin madame cette loy s'establit on choisit deux hommes de l'assemblee pour garder le poison dans un vase d'or afin de l'accorder s'ils le jugeoient a propos ou de le refuser a ceux qu'ils ne trouveroient pas en estat de devoir avoir recours a cet extreme remede vous comprenez 
 aisement madame combien ces accidens arrivez si pres l'un de l'autre et cette nouvelle loy fournirent a la conversation cependant je puis vous assurer que le prince de phocee estoit plus en estat de mourir de joye que de poison il eut mesme le plaisir de scavoir que glacidie estoit irritee contre bomilcar de cc qu'il l'avoit oblige a se battre car elle luy dit que s'il eust este un peu moins malheureux elle luy auroit oste son amitie adjoustant toutesfois avec beaucoup de generosite qu'elle le prioit puis qu'il n'avoit plus rien a desirer de souffrir qu'elle pardonnast a bomilcar l'injure qu'il luy avoit faite en l'attaquant mais pour rendre encore la satisfaction de ce prince plus grande il sceut que cleonisbe vouloit aller a marselle voir aristonice avec intention d'y estre quelques jours le roy trouvat mesme a propos qu'elle y demeurast jusques a la veille de ses nopces afin que bomilcar et le prince de phocee ne fussent pas en mesme lieu joint aussi que le prince carimante qui estoit de ce voyage fut bien aise qu'onesicrite qui en estoit aussi fust aupres d'aristonice afin qu'elle la confirmast dans la resolution qu'elle avoit prise mais pour faire que la presence de menodore ne nuisist pas a son dessein sfurius luy commanda de demeurer aupres du roy de sorte que ce voyage eut tout ce qu'il faloit pour estre agreable onesicrite avoit pourtant dans le coeur des sentimens bien douloureux car ce n'estoit pas sans peine qu'elle se resolvoit a recevoir l'affection de carimante et a oublier celle de menodore 
 et je puis dire que peu de personnes ont fait des choses plus difficiles pour leur patrie que ce que faisoit onesicrite pour la sienne elle se contraignit pourtant autant qu'elle put afin que le prince carimante ne s'aperceust pas du trouble de son esprit et en effet elle fut a marseille avec quelque apparence de joye sur le visage vous pouvez juger madame que le prince de phocee y fit recevoir cleonisbe avec tous les honneurs imaginables et qu'aristonice tesmoigna aussi a cette princesse avoir beaucoup de reconnoissance de l'honneur qu'elle luy faisoit comme glacidie fut de ce voyage elle contribua encore a le rendre plus agreable et durant trois jours je puis assurer qu'a la reserve d'onesicrite il n'y eut pas un de toutes ces illustres personnes qui n'en trouvast tous les momens agreablement passez ce n'est pas qu'il ne nous vinst divers advis que bomilcar et galathe tramoient quelque grand dessein et que le premir seroit bientost guery de sa blessure mais le prince de phocee devant espouser cleonisbe aussi tost que les choses necessaires pour cette feste seroient achevees nous ne craignions pas que rien pust troubler sa felicite comme nous estions donc sans autre soin que celuy de chercher tous les jours quelque nouveau plaisir on dit a la princesse cleonisbe qu'il y avoit une dame qui avoit envoye demander audience au conseil des six cens afin de leur demander le poison suivant la nouvelle loy qu'ils avoient establie de sorte que comme cette 
 avanture estoit assez extraordinaire pour donner de la curiosite puis que jusques alors on n'avoit jamais entendu parler qu'il y eust des luges qui fussent arbitres de la vie et de la mort de ceux qui ne vouloient plus vivre cleonisbe eut une extreme envie d'estre presente a cette funeste ceremonie il est vray que ce fut avec une intention digne de sa generosite car ce fut avec le dessein de voir si celle qui disoit vouloir mourir n'avoit point quelque espece de malheur qu'elle pust faire cesser afin de luy redonner l'envie de vivre onesicrite eut aussi une esgalle curiosite et pour glacidie elle en eut une si forte de scavoir de quelles raisons on pouvoit se servir pour prouver qu'il faloit renoncer a la vie qu'elle contribua encore beaucoup a porter ces deux princesses a vouloir estre presentes lors que cette dame demanderoit le poison au conseil des six cens si bien que cleonisbe ayant fait scavoir au prince de phocee l'envie qu'elle en avoit il trouva facilement un expedient pour cela car comme on a basti un lieu expres pour tenir ce conseil il y a une petite tribune par ou le prince de phocee va de cette sale du conseil a son apartement de sorte qu'ayant choisi ce lieu la pour mettre les princesses le prince carimante et ceux qui devoient estre de leur troupe il fut resolu que le lendemain le conseil des six cens s'assembleroit pour escouter les raisons de cette dame affligee et pour mettre en pratique pour la premiere fois cette loy qu'ils avoient faite 
 mais nous fusmes bien surpris le soir d'ouir dire qu'il y avoit encore deux autres personnes qui avoient demande audiance pour une pareille chose ainsi la curiosite redoublant encore dans l'esprit de ceux qui en avoient desja on attendit l'heure de cette triste ceremonie avec beaucoup d'impatience je ne m'amuseray point madame a vous descrire avec quel ordre cette celebre assemblee se faisoit car ce seroit perdre du temps inutilement je vous diray donc seulement qu'apres que tous ces juges dont les habillemens sont a peu pres tels qu'on les donne a la justice lors qu'on la peint en grece eurent pris leurs places que le prince de phocee comme estant chef du conseil eut pris la sienne et que le prince carimante cleonisbe onesicrite glacidie quelques autres dames et moy fusmes a cette tribune d'ou nous devions voir et entendre tout ce qui se passeroit a ce conseil nous vismes entrer un esclave de bonne mine et qui par la grace dont il parut dans cette assemblee tesmoignoit estre quelque chose au dessus de sa condition ce qui nous surprit extremement fut de voir qu'il avoit a la main le portrait d'une dame mais quoy que ce portrait fust assez grand comme il n'estoit pas tourne droit vers nous nous ne faisions que l'entrevoir cependant nous ne laissions pas de connoistre qu'il faloit qu'il fust fort beau car comme les plus jeunes gens de ce conseil estoient les plus proches de l'esclave qui le tenoit nous voiyons par leurs actions qu'ils 
 admiroient la beaute de cette peinture mais enfin apres que cet agreable esclave eut obtenu la liberte de parler il fit scavoir au conseil des six cens que la belle personne dont ils voyoient le portrait ayant eu le malheur de perdre cette admirable beaute qu'ils admiroient en sa peinture et qui avoit encore este beaucoup plus grande en sa personne qu'on ne l'avoit pu representer les envoyoit suplier par luy de vouloir luy accorder le poison conme le seul remede qu'elle pouvoir trouver pour la consoler de cette perte et pour vous tesmoigner seigneurs leur dit-il que si on doit accorder ce secours a quelques malheureux ce doit estre a la personne qui m'envoye je n'ay qu'a vous dire que quoy qu'elle desire la mort plus que qui que ce soit n'a jamais desire la vie elle n'a pu se resoudre de vous la venir demander elle mesme parce qu'elle ne l'auroit pu faire sans estre obligee de se monstrer en l'estat qu'elle est ce qui luy auroit este un suplice plus grand que vous ne vous le scauriez imaginer enfin seigneurs elle m'a commande de vous dire que comme elle a perdu tout ce qu'elle aimoit et tout ce qu'elle croit qui la rendoit aimable vous ne luy peuvez refuser sans injustice le seul remede des grandes infortunes elle m'a encore ordonne de vous assurer qu'il y a de l'humanite et de la douceur a l'empescher de vivre parce que ne voulant plus voir ny estre veue et ne pouvant ny quitter la solitude ny demeurer sans se desesperer c'est l'exposer a des tourmens incroyables 
 que de la contraindre de vivre cependant on l'observe de si pres que si vostre authorite ne la delivre elle souffrira plus que personne n'a jamais souffert car enfin seigneurs des qu'elle regarde ses portraits elle fong en larmes et des qu'elle jette les yeux sur son miroir la fureur la prend et elle n'est plus maistresse d'elle mesme c'est donc a vous seigneurs poursuivit-il a juger equitablement de la vie ou de la mort de la personne qui vous demande le poison mais auparavant que de prononcer cet arrest souffrez s'il vous plaist qu'apres avoir obei a celle de qui je suis esclave je vous dise hardiment que je ne l'aurois pu faire si elle ne m'avoit promis la liberte pour recompense du service que je luy rends mais afin que ce service ne luy soit pas funeste j'ose prendre la hardiesse de vous dire que n'estant pas ce que je parois estre et ayant este esleve dans une autre condition que celle ou la guerre m'a mis en me faisant esclave du pere de la personne qui m'envoye je puis vous assurer que celle qui veut mourir parce qu'elle n'est plus belle a tant de beautez dans l'esprit qu'elle merite que vous luy refusiez ce qu'elle vous demande et ce que je ne vous ay demande pour elle qu'afin de jouir du plus grand de tous les biens qui est la liberte et de luy pouvoir tesmoigner un jour qu'elle peut estre aimee sans estre belle comme ce genereux esclave parloit ainsi il destourna la peinture qu'il tenoit de sorte que nous connusmes que c'estoit le portrait d'amathilde 
 fi bien que nous interessant encore plus au jugement qu'on alloit donner nous attendismes avec beaucoup d'impatience que tous les juges eussent opine mais a la fin apres avoir examine la chose ils dirent a cet esclave que lors que les dieux ostoient aux hommes des biens qu'ils estoient assurez de perdre ce n'estoit pas une cause legitime de vouloir mourir parce qu'on devoit s'estre resolu des le commencement de sa vie a ne les posseder plus que neantmoins pour avoir quelque esgard au grand attachement qu'amathilde avoit eu a sa beaute et pour ne la desesperer pas en pensant l'empescher de le faire ils ordonnoient que si dans six ans elle venoit declarer au conseil des six cens que le temps ne luy auroit donne nulle consolation de la perte de sa beaute on luy accorderoit alors ce qu'on luy refusoit aujourd'huy cet arrest fut trouve si judicieux et par celuy qui le receut et par tous ceux qui l'entendirent qu'on en loua autant le conseil des six cens qu'on blasma le desespoir d'amathilde apres cela madame nous vismes entrer ce viellard que je vous ay dit qui avoit voulu mourir parce qu'il ne pouvoit vivre hors de son pais mais il entra avec tant de gravite que jamais homme n'a eu moins l'air d'un desespere que luy aussi parla-t'il avec tant d'eloquence et tant de force contre l'exil et il dit de si belles choses en faveur de l'amour de la patrie qu'il attendrit le coeur de tous ceux qui l'escoutoient mais enfin comme il estoit fort vieux la foiblesse 
 de sa voix le forca a s'imposer silence cependant les juges sans se laisser esblouir par son eloquence luy dirent que la plus forte raison de toutes les raisons pour obliger a accorder le poison estoit lors qu'on voyoit un malheureux dont les maux devoient durer longtemps mais qu'en l'age ou il estoit il devoit croire que le remede qu'il leur demandoit estoit si proche qu'il n'estoit pas a propos de changer le decret des dieux ainsi l'ayant renvoye doucement apres l'avoir exhorte a se vaincre luy mesme nous vismes paroistre cet homme de qualite de lygurie que je vous ay dit qui avoit perdu tout son bien il y avoit un an et qui n'avoit pourtant voulu se faire mourir que depuis peu de jours mais madame je ne vy de ma vie un homme plus chagrin que me parut celuy-la il avoit pourtant bonne mine et sa phisionomie toute melancolique qu'elle estoit avoit toutesfois quelque chose de fort spirituel des qu'il fut arrive au lien ou il devoit parler et qu'il eut salue les juges seigneurs leur dit-il quoy que je par le a des hommes dont l'esprit est fort esclaire je ne laisse pas de croire que j'ay besoin de leur dire toutes les raisons qui me font desirer la mort car seigneurs comme il faut estre devenu pauvre pour connoistre que la pauvrete est le plus grand des maux et que je scay que ce malheur ne vous est pas arrive il faut que je vous conjure de souffrir que je vous despeigne mon infortune ne pensez pourtant pas seigneurs poursuivit-il que je mette au nombre des raisons qui 
 me doivent porter a mourir celles que vous pourroit dire un avare ou un voluptueux qui seroit devenu pauvre car enfin ce n'est ny l'abondance des richesses que je regrette ny tous les plaisirs qui les suivent je scay habiter une cabane comme un palais je scay me persuader que moins j'ay de domestiques moins j'ay d'ennemis je scay vivre sans faire des festins je scay trouver des divertissemens qui ne coustent rien et le bruit d'un ruisseau et le chant des oiseaux m'en donnent que je prefere a ceux de ces spectacles qui sont d'une si grande despence mais seigneurs si je puis vivre sans toutes ces choses je ne puis vivre sans amis cependant je les ay tous perdus depuis que j'ay este en estat qu'ils ont pu croire que je pouvois leur demander quelques services utiles je pensois en avoir plus que personne n'en a jamais eu et je trouve au contraire que personne n'en a jamais eu moins que moy je suis devenu un autre pour eux des que la fortune m'a eu abandonne d'agreable que je leur estois je leur ay semble importun et j'ay si bien connu qu'ils n'avoient aime en moy que ce qui les divertissoit que je ne puis m'empescher de hair en eux un sentiment aussi lasche qu'est celuy de cesser d'aimer la vertu parce qu'elle est malheureuse et pour vous tesmoigner seigneurs que ce n'est que la perte de mes amis qui me desespere ou pour mieux dire que ce n'est que leur laschete qui me met en fureur contre moy mesme il ne faut que considerer que j'ay vescu 
 un an apres la perte que j'ay faite cependant j'estois aussi pauvre le premier jour du naufrage qui me fit perdre mon bien que je le suis presentement neantmoins parce que je croyois encore estre riche de la seule richesse qui touchoit mon coeur je supportois constamment mon infortune mais aujourd'huy que j'ay connu par une experience d'une annee entiere que les malheureux n'ont jamais d'amis et que je ne puis vivre sans en avoir je viens seigneurs vous conjurer de me permettre de mourir et je vous en conjure d'autant plus tost qu'il importe mesme pour la societe civile et pour ma propre gloire que je ne vive plus car enfin j'ay conceu une telle horreur contre ceux qui m'ont abandonne parce que je ne suis plus heureux que je viendrois a en hair tous les hommes et a estre aussi injuste envers les autres que les autres l'ont este envers moy a peine ce genereux afflige eut-il acheve de parler que cleonisbe qui avoit este touchee de son discours envoya prier l'assemblee de ne prononcer point son arrest qu'elle ne luy eust fait scavoir quelque chose qu'elle pensoit de sorte que le conseil ayant depute six de leur corps pour aller aprendre de la bouche de cleonisbe ce qu'elle vouloit qu'ils sceussent cette princesse leur dit qu'elle trouvoit celuy qui venoit de parler si honneste homme que pour le rendre heureux et pour l'obliger a vivre elle luy offroit de luy faire donner par le roy plus de bien qu'il n'en avoit 
 perdu et que pour le consoler de la perte de ces lasches amis qui l'avoient abandonne elle luy offroit aussi son amitie qui seroit plus genereuse que la leur vous pouvez aisement juger madame quel bruit fit dans l'assemblee cette grande action de cleonisbe et combien le prince de phocee qui en estoit le chef la fit valoir ainsi au lieu de donner un arrest ils firent un eloge de la vertu de cette princesse ils ne laisserent pourtant pas d'en prononcer un et de dire a ce genereux lygurien que si la princesse cleonisbe n'eust pas trouve un remede a son mal plus grand que le mal mesme ils luy auroient accorde le poison qu'il avoit demande puis qu'ils estoient contraints d'advouer que la pauvrete suivie de la perte de ses amis estoit la plus dure chose du monde mais que puis que l'amitie de la princesse luy donnoit mille fois plus qu'il n'avoit perdu ils luy ordonnoient de vivre pour la servir puis qu'il ne pouvoit plus vouloir mourir sans ingratitude d'abord cet homme qui s'estoit dispose a quitter la vie eut quelque peine a se resoudre de ne songer plus a la mort mais comme il a l'ame genereuse il fut sensiblement touche de la generosite de cleonisbe et il advoua que puis qu'il y avoit une personne au monde comme celle-la il n'estoit pas juste de la quitter de sorte que se laissant conduire ou elle estoit il luy rendit grace de l'honneur qu'elle luy faisoit mais madame adjousta-t'il il faut pour justifier le dessein que j'ay eu de mourir que je n'accepte que la moitie de 
 ce que vous me faites l'honneur de m'offrir et que recevant a genoux la grace d'avoir quelque part a vostre bien-veillance je refuse cette abondance de richesses que vous m'offrez qui ne me serviroient peut-estre qu'a m'aquerir de nouveaux amis aussi peu genereux que les premiers ainsi madame m'estimant assez riche de vostre amitie laissez moy en estat de faire voir que je la merite en faisant voir que la vertu peut surmonter la pauvrete et la suporter constamment pourveu qu'elle ne soit pas suivie du mespris qui l'accompagne presques tousjours je ne vous diray point madame ce que cleonisbe luy respondit car je ferois tort a cette admirable princesse en changeant quelqu'une de ses paroles mais je vous diray seulement qu'elle voulut qu'il acceptast esgallement les deux choses qu'elle luy avoit offertes et qu' effet elle luy tint sa parole et luy fit donner plus de bi qu'il n'en avoit perdu soit par le roy par le prince son frere ou par le prince de phocee luy en donnant aussi elle mesme quoy qu'elle eust beaucoup de peine a le luy faire accepter mais madame pour en revenir ou j'en estois et pour achever de vous dire tout ce qui se passa au conseil des six cens vous scaurez qu'apres que ce lygurien eut fait son compliment a cleonisbe nous vismes paroistre dans l'assemblee un homme que personne ne connoissoit qui presentant des tablettes au chef de ce conseil luy dit qu'il le suplioit d'ordonner que ce qui estoit escrit dedans fust leu tout haut parce que c'estoient 
 les raisons d'un malheureux amant qui demandoit le poison et en effet madame un de l'assemblee ayant ouvert ces tablettes commenca de lire ce qu'on y avoit escrit et si je pouvois vous redire ce que j'entendis vous trouveriez sans doute que celuy qui parloit meritoit qu'on luy accordast la mort qu'il demandoit estant certain que je ne pense pas que jamais il y ait eu douleur despeinte avec une exageration plus touchante que celle la aussi cleonisbe onesicrite et carimante apporterent-ils une attention extreme a cette lecture je vous diray donc seulement madame pour vous en faire comprendre quelque chose que cet amant commencoit le recit de son malheur par un grand eloge de la beaute et du merite de la personne qu'il aimoit qu'en fuite il disoit l'avoir aimee des le berceau adjoustant qu'il avoit eu le bonheur de n'en estre pas hai apres cela il exageroit toutes les preuves d'amour qu'il luy avoit rendues et faisoit voir si adroitement qu'il avoit eu lieu d'esperer d'estre aime et d'estre aime constamment que l'esprit des auditeurs estoit tout dispose a blasmer cette amante si elle estoit devenue infidelle si bien madame qu'ayant prepare de cette sorte le coeur de ses luges il exposoit en suitte que sans luy avoir jamais donne sujet de pleinte un sentiment d'inconstance ou d'ambition avoit oblige cette personne a rompre aveque luy et que pour comble de malheur il avoit une obligation infinie au rival qu'elle favorisoit a son prejudice de 
 sorte que l'honneur ne luy permettant pas de s'en vanger et l'amour ne souffrant pas aussi qu'il pust le laisser vivre ny qu'il pust vivre luy mesme il demandoit la permission de mourir et il la demandoit d'autant plustost disoit-il qu'il sentoit dans son coeur des sentimens si tumultueux qu'il estoit persuade que plus tost que de souffrir que son rival possedast sa maistresse il se resoudroit a faire une chose qui causeroit peut-estre la mort a un nombre infiny de personnes innocentes qu'il engageroit dans ses interests enfin il faisoit voir si fortement qu'il estoit capable de faire tout ce que l'amour l'ambition et la jalousie peuvent inspirer de plus violent et il faisoit encore si bien comprendre par certaines paroles ambigues que sa mort empescheroit de tres-grands malheurs et le delivreroit de fort grands tourmens que quelque pitie qu'on eust de luy on sentoit dans son coeur qu'il avoit raison de disirer la mort et qu'il y avoit sujet de la luy accorder et en effet la plus grande partie des juges dirent que puis qu'il paroissoit que la mort de malheureux amant seroit avantageuse et a luy et aux autres il sembloit qu'on ne pouvoit plus a propos donner un exemple qu'ils n'avoient pas fait une loy inutile en faisant celle qu'ils avoient faite et qu'ainsi il faloit ne refuser pas la mort a un homme qui en mourant conserveroit la vie de plusieurs autres sfurius en son particulier fut un de ceux qui insista le plus a accorder le poison a celuy qui le demandoit et qui fit que la chose 
 passa ainsi mais ce fut a condition que cet amant desespere se presenteroit a l'heure mesme a l'assemblee car la loy portoit qu'il falloit voir celuy qui devoit mourir afin de connoistre si sa raison estoit tout a fait libre et s'il scavoit bien ce qu'il demandait de sorte que celuy qui avoit parle ayant dit aux juges qu'il viendroit rendre la responce de celuy qui l'envoyoit dans un moment il sortit pour aller dire l'estat de la chose a cet amant qui vouloir mourir pendant quoy on aporta un grand vase d'or dans quoy on gardoit le poison mais a peine ceux qui en avoient la charge l'eurent-ils place sur une table destinee a ce funeste usage qu'on vit entrer menodore qui se presentant hardiment aux juges leur dit que c'estoit luy a qui ils avoient fait la grace d'accorder le poison les remerciant avec une constance admirable de la justice qu'ils luy avoient rendue je vous laisse a penser madame quelle surprise fut celle de carimante de voir son rival quel fut l'estonnement de sfurius de connoistre qu'il avoit accorde le poison a son fils et quel fut celuy d'onesicrite de voir que c'estoit son amant qui vouloit mourir et qui vouloit mourir pour elle je laisse a vostre imagination madame a vous representer le tumulte qui s'esleva dans l'assemblee qui n'ignoroit pas l'amour de menodore pour onesicrite car il ne me seroit pas passible de le faire mais je vous diray seulement une chose fort remarquable qui fut que sfurius a qui l'amour de la patrie tenoit 
 lieu de tout apres avoir apaise dans son coeur la premiere esmotion que la nature y avoit excitee eut une telle colere de voir que menodore ne s'estoit pas surmonte luy mesme qu'il surmonta la tendresse paternelle et dit a l'assemblee que son fils ne meritoit pas seulement le poison comme malheureux mais comme criminel puis qu'il n'avoit pu sacrifier sa satisfaction particuliere a l'interest du bien public et qu'ainsi il falloit executer promptement un arrest qui ne pouvoit estre revoque pendant que sfurius parloit menodore qui avoit tourne la teste vers onesicrite rencontra ses yeux dans les siens mais il les vit tout pleins de larmes et un moment apres cette belle personne ne pouvant plus suporter l'exces de la douleur qui l'accabloit se pancha vers glacidie qui estoit derriere elle et demeura esvanouie entre ses bras de sorte que durant qu'on faisoit ce qu'on pouvoit pour la faire revenir carimante la voyant en cet estat ne scavoit ce qu'il devoit penser ny ce qu'il devoit faire la douleur d'onesicrite luy faisoit si bien voir qu'elle aimoit menodore et qu'elle ne l'aimoit pas que sa raison luy disoit qu'il ne la devoit plus aimer et le desespoir de son rival luy faisoit aussi connoistre si parfaitement quelle estoit la grandeur de sa passion qu'il voyoit bien qu'il y avoit de l'injustice a s'y opposer mais d'autre part son amour s'opposant a sa propre raison ne luy donnoit pas la liberte de la suivre d'ailleurs le prince de phocee quoy que fort fache de la resolution violente de menodore 
 n'osoit tesmoigner toute la compassion qu'il avoit du luy de peur d'irriter carimante cependant menodore voyant le vase ou estoit ce qui devoit faire cesser son tourment s'avanca vers la table sur laquelle il estoit pour achever son destin mais un des juges prenant la parole luy dit qu'il n'estoit pas encore temps et qu'en son particulier il ne trouvoit pas qu'il fust en estat qu'on deust luy accorder le poison et qu'ainsi l'arrest qu'on avoit prononce estoit nul car enfin dit-il puis qu'il paroist par la douleur de la princesse onesicrite que vous ne luy estes pas indifferent vous n'estes pas assez malheureux pour avoir recours a la mort et vous l'estes d'autant moins qu'ayant avance a la conpagnie que vous n'estiez plus aime il paroist que vous ne scaviez pas vous mesme le veritable estat de vostre fortune et qu'ainsi ayant donne un arrest sur un fondement qui ne subsiste plus l'arrest ne doit aussi plus subsister cet advis ayant donne beaucoup de joye a l'assemblee tout le monde s'y rangea a la reserve de sfurius qui ne se desmentit point de cette fiere generosite qu'il avoit dans l'ame pour menodore il s'opposa fortement a la pitie des juges et il s'y seroit encore davantage oppose si le prince carimante ne luy eust envoye dire qu'il avoit trouve une voye plus noble de finir ses peines de sorte que toute la compagnie croyant que ce prince s'estoit vaincu luy mesme on mit menodore entre les mains de quelques uns de ses amis on porta onesicrite a son apartement ou 
 carimante la suivit et toute l'assemblee se separa cependant des qu'onesicrite commenca d'entr'ouvrir les yeux et qu'elle commenca de pouvoir parler elle pria carimante sans scavoir encore a qui elle parloit qu'on luy donnait autant de poison qu'a menodore de sorte que ce prince ne pouvant plus souffrir cet objet sortit de cette chambre et sans communiquer le violent dessein qu'il prit il envoya dire secrettement a menodore que pour luy tesmoigner qu'il connoissoit bien qu'en effet il avoit droit de luy disputer la possession d'onesicrite il luy engageoit sa parole de se battre contre luy s'il ne se pouvoit surmonter luy mesme et en effet madame sans differer davantage des le lendemain au matin ils resolurent que leur combat se feroit au bord de la mer mais conme carimante est genereux et qu'il scavoit bien que si menodore le tuoit il ne seroit pas en seurete il fit tenir une barque assez pres de l'endroit ou ils se devoient battre afin que si cela arrivoit ainsi il pust se sauver ainsi madame sans m'amuser plus longtemps a vous dire ce qui se passa entre carimante et menodore avant leur combat je vous diray que ce dernier s'estant desrobe de ceux qui le gardoient fut au lieu ou carimante l'attendoit qu'ils se batirent que carimante fut legerement blesse a la main gauche et que menodore fut desarme si bien que ce malheureux amant prenant la barque qui estoit preparee pour sa seurete en cas qu'il fust vainqueur s'en servit a s'esloigner de marseille 
 apres avoir este vaincu mais comme la mer s'estoit esmeue durant qu'ils se battoient et qu'il s'embarqua avec un desespoir qui ne luy permit pas de s'amuser a consulter les vents ny a escouter les conseils du pilote qui le vouloit dissuader de partir les flots devinrent si agitez et le vent devint si furieux qu'il poussa cette barque contre une pointe de rocher qui s'avance dans la mer a la main gauche de marseille de sorte que se brisant avec impetuosite le malheureux menodore se noya presques dans le port ou les vagues vinrent jetter son corps et comme si les dieux eussent voulu forcer onesicrite a l'arroser de ses larmes ils permirent que le corps de ce malheureux amant fut jette par la mer vis a vis des fenestres de cette princesse qui le vit en effet de ses propres yeux et qui sentit cette mort avec une douler inconcevable cependant onesicrite qui comme je vous l'ay desja dit a l'ame douce et facile ne put resister a aristonice qui luy sceut si bien persuader qu'il y alloit de sa gloire de ne changer pas la resolution qu'elle avoit prise qu'elle se resolut en effet de cacher une partie de sa melancolie et de se laisser conduire par ceux qui avoient droit de la conseiller pourveu qu'on ne la forcast pas a espouser si tost carimante d'autre part ce prince faisant faire mille excuses a sfurius de ce qu'il estoit cause de la mort de son fils il luy respondit selon cette generosite qu'il avoit commencee d'avoir apres quoy on s'en retourna aupres du roy dans la pensee que 
 le mariage du prince de phocee et de cleonisbe se feroit bientost mais madame a nostre retour nous aprismes que les choses n'en estoient pas encore la car vous scaurez que galathe a qui menodore avoit donne la connoissance de plusieurs grecs en suborna quelques-uns qui dirent a quelques segoregiens que le prince de phocee n'estoit pas ce qu'il disoit estre de sorte que cette faussete passant de bouche en bouche le bruit en fut si grand parmy le peuple qu'on ne parloit d'autre chose car comme galathe n'avoit pas moins suborne de segoregiens que de phocences on dit bientost cent choses differentes de la condition du prince de phocee si bien que comme la loy qui permettoit a cleonisbe de choisir celuy qu'elle devoit espouser ne le luy permettoit qu'a condition qu'elle choisiroit un homme de qualite proportionne a la sienne il se trouvoit que si le prince de phocee n'estoit pas ce qu'il disoit estre le choix de la princesse estoit nul aussi estoit-ce pour le rendre tel que galathe avoit fait semer ce mensonge parmy le peuple mais madame il l'avoit fait avec tant d'art que ceux qu'il employa pour cela ne furent pas seulement soubconnez d'avoir nulle part a cette fourbe cependant afin qu'on ne creust pas qu'il en fust l'autheur il ne voulut pas former obstacle au mariage de cleonisbe le premier ne doutant pas que bolmicar et britomarte ne se servissent de l'occasion qu'il leur donnoit pour le faire du moins differer esperant durant ce temps 
 la trouver les voyes d'enlever cleonisbe comme nous le sceusmes apres et en effet madame britomarte et bomilcar aprenant ce grand bruit dirent que pour eux ils vouloient croire que le prince de phocee estoit ce qu'il disoit estre mais que quis que la chose estoit mise en doute par un grand peuple ils n'endureroient pas que la princesse l'espousast c'estoit en vain que les amis du prince de phocee disoient qu'il avoit pour tesmoins de sa condition tout ce qu'il y avoit de gens dans marseille car comme le peuple de ce pais-la est mutin et qu'on avoit suborne grand nombre de ces gens a qui on persuade bien plus facilement de faire une sedition que de l'apaiser ils prirent les armes et se rangerent du coste de britomarte de bomilcar et de galathe qui se rangea aussi ouvertement de leur party le roy ny le prince carimante qui ne doutoient point de la condition du prince de phocee ne furent pas en pouvoir d'agir selon leur inclination et ils y furent d'autant moins que dans ce mesme temps les amis de menodore firent un soulevement a marseille reprochant a sfurius qu'il avoit eu trop de cruaute pour son fils et accusant aussi le prince de phocee de ce qu'il consentoit au mariage de carimante et d'onesicrite durant cela glacidie fit ce qu'elle put pour obliger bomilcar a ne s'opiniastrer point a faire obstacle a celuy de cleonisbe puis qu'il estoit assure qu'il ne pouvoit jamais estre aime de cette princesse mais il luy respondit que 
 puis qu'il ne luy restoit plus autre consolation que celle de nuire a son rival il falloit qu'elle souffrist qu'il le fist luy soustenant qu'il le pouvoit faire sans luy donner sujet de pleinte puis qu'il ne faisoit que ce que faisoient britomarte et galathe cependant quelque soin qu'on prist d'observer tous ces rivaux aussi bien que le prince de phocee bomilcar et luy se batirent une seconde fois et furent tous deux blessez mais avec cette difference que lors qu'on les separa le prince de phocee qui estoit aux prises avec son ennemy se trouva estre dessus mais enfin madame ce combat ayant encore irrite le peuple les choses en vinrent a une grande extremite car comme galathe est fin et adroit il avoit encore fait insinuer dans l'esprit d'une partie des segoregiens que nostre ville leur devoit estre redou- rable que nous rendrions leur pais meilleur mais que ce seroit pour nous seulement et qu'apres nous avoir receus comme leurs amis nous deviendrions leurs tirans et qu'ils deviendroient nos esclaves en fin madame le desordre et la confusion estant par tout on s'advisa pour apaiser la fureur du peuple de parler de negociation scachant bien que c'est tousjours beaucoup faire que d'arrester sa premiere impetuosite ainsi on demanda a ce peuple irrite et a ces trois rivaux qui estoient leurs chefs quelle preuve ils vouloient de la condition du prince de phocee mais ils se trouverent assez embarrassez a respondre car comme il n'estoit demeure personne dans 
 phocee il eust este inutile d'y envoyer de sorte qu'apres y avoir bien pense ils convinrent qu'il falloit que le vainqueur de phocee decidast la chose et que si l'illustre cyrus dont ils nous avoient tant entendu parler disoit a ceux qu'ils envoiroient vers luy qu'il avoit sceu que peranius estoit de la maison des princes de phocee et que c'estoit luy qui commandoit la flotte en partant de la ville que ses armes avoient conquise ils cederoient leurs pretentions et tomberoient d'accord que le choix de cleonisbe seroit legitime quoy que cette proposition deust sembler estrange au prince de phocee voyant qu'on faisoit despendre son destin du tesmoignage d'un prince dont il n'a pas l'honneur d'estre connu et qui le devoit mesme tenir pour son ennemy il ne s'y opposa pourtant pas car comme il scavoit bien que le prince thrasybule le connoissoit et que l'action qu'il avoit faite estoit assez extraordinaire pour avoir este jugee digne d'estre racontee a son invincible vainqueur il creut bien que l'illustre cyrus scauroit la chose et qu'il seroit assez genereux pour rendre un tesmoignage sincere en sa faveur ainsi madame il accorda ce qu'on luy demandoit et il fut resolu que je viendrois vers luy que le roy envoyeroit aveque moy une personne de qualite et que ces trois rivaux envoyeroient aussi un homme de creance afin d'ouir ce que le vainqueur de l'asie diroit sur ce que j'avois a luy demander mais avant que de nous faire partir on fit jurer solemnellement 
 toutes les personnes interessees qu'elles se raporteroient absolument a ce que nous raporterions qu'apres cela ils ne troubleroient plus la tranquilite publique et que durant nostre voyage ils n'entreprendroient rien les uns contre les autres de sorte qu'apres avoir promis ce qu'on vouloit on nous prepara un vaisseau et le roy et les trois rivaux du prince de phocee ayant choisi ceux qu'ils vouloient envoyer vers j'illustre cyrus nous nous disposasmes a partir nous ne partismes pourtant pas sans avoir sceu que cet esclave qui avoit este demander le poison pour amathilde et qui avoit este pris a la guerre par le pere de cette belle fille s'estoit fait connoistre pour estre de tres grande qualite parmy les tectosages que de plus il avoit declare a amathilde qu'il estoit amoureux d'elle depuis qu'il la connoissoit et qu'encore qu'elle eust perdu sa beaute il n'avoit pas perdu son amour adjoustant que si elle vouloit le recevoir favorablement elle estoit encore assez aimable pour le rendre heureux de sorte madame que comme amathilde n'avoit voulu mourir apres avoir perdu sa beaute que parce qu'elle croyoit qu'il estoit impossible qu'on la pust aimer en l'estat qu'elle estoit elle changea de sentimens voyant qu'elle s'estoit trompee et elle se resolut a vivre et a aimer celuy qui l'aimoit lors qu'elle ne pensoit pas se pouvoir seulement aimer elle mesme apres cela madame nous partismes et nous partismes avec ordre du 
 prince de phocee de tascher de mener le prince son pere a marseille si bien madame que l'illustre cyrus ayant fait de luy mesme tout ce que l'eusse pu desirer qu'il fist je me voy en estat de confondre les rivaux du prince de phocee et de le rendre heureux et de contribuer mesme au bonheur de carimante car le peuple qui s'estoit mutine ne vouloit pas non plus souffrir qu'il espousast onesicrite si elle n'estoit point de sa condition ainsi madame si le prince menestee pouvoit se resoudre a vostre persuasion de venir ou j'ay ordre de le conduire je n'aurois plus rien a souhaiter 
 
 
 
 
thryteme ayant acheve sa narration laissa cyrus et mandane esgallement satisfaits aussi luy promirent ils de n'oublier rien de tout ce qui pouvoit servir a la felicite du prince de phocee et en effet cyrus parla le lendemain a ces deux segoregiens qui estoient venus avec thryteme d'une maniere tres avantageuse pour ce prince a qui il respondit avec une civilite extreme il donna mesme une declaration authentique de sa condition ou il mesla tant de louanges de sa valeur et de sa vertu qu'on ne luy pouvoit pas faire un eloge plus avantageux mais comme il estoit prest d'envoyer chrysante vers menestee afin de l'obliger a quitter le tombeau qu'il habitoit ce triste solitaire vint le remercier et mandane aussi de l'honneur qu'ils luy avoient fait et rendre grace au premier de la justice qu'il rendoit au prince son fils de sorte qu'il leur fut 
 plus aise de faire ce que thryteme souhaitoit mais quoy qu'ils pussent luy dire pour luy persuader d'aller a marseille il ne le voulut jamais et ils furent contraints de le laisser retourner dans son tombeau si bien que thryteme et ces deux segoregiens qui l'accompagnoient prirent la resolution de s'en retourner des que cyrus seroit party et d'aller retrouver le vaisseau qui les avoit amenez au port ou ils l'avoient laisse cependant la princesse mandane apres avoir remercie eucrate continua son chemin avec la plus favorable disposition du monde a se divertir aussi le fit elle tres agreablement durant plusieurs jours il sembloit mesme que chaque jour luy donnoit une nouvelle joye en effet quand elle pensoit qu'elle s'esloignoit du roy d'assirie et qu'elle s'approchoit du roy son pere qui recevroit cyrus comme l'ayant delivree elle ne pouvoit assez abandonner son coeur au plaisir qu'elle sentoit apres avoir tant souffert de maux aussi arriva t'elle vers les frontieres de capadoce du coste qui regarde la cilicie sans avoir nulle incommodite de son voyage et elle eut mesme la satisfaction de voir encore faire a cyrus une action digne de son grand coeur il vint donc un soir un courrier de babilone qui l'advertit qu'il y avoit eu un soulevement dans cette grande ville le plus grand qu'on se le pust imaginer et que dans ce tumulte le peuple avoit fait un si grand effort pour aller piller les vases du temple de jerusalem qu'on y avoit autresfois transportez apres que les 
 assiriens l'eurent prise que si le peuple hebreu qui estoit captif dans babilone depuis soixante et dix ans ne s'y fust oppose ils s'en fussent rendus les maistres ce courrier aprit en suitte a cyrus que le gouverneur de babilone ayant eu peur qu'il n'arrivast encore une pareille chose et qu'il ne pust conserver la ville s'estoit resolu de luy envoyer tous ces vases precieux qui avoient este possedez par salomon et que ce peuple captif ne pouvant souffrir qu'on prophanast des choses qui avoient este employees a leurs sacrifices suivoit ceux qui conduisoient les chameaux qui portoient toutes ces richesses ce courrier adjoustant que comme il estoit tombe malade en chemin il n'avoit pu venir promptement et qu'il croyoit que ceux dont il parloit arriveroient le lendemain et en effet a peine le soleil commenca-t'il de paroistre que cyrus qui se levoit tousjours matin pour donner les ordres necessaires a toutes choses et particulierement pour la marche des troupes sceut que ceux qu'il attendoit arrivoient ainsi on voyoit ce grand peuple captif qui avoit este vaincu par l'ayeul du roy d'assirie avoir recours au vainqueur de celuy dont ils avoient este esclaves mais comme en arrivant aupres de cyrus deux de ces chameaux qui portoient ces vases s'estant entrepoussez renverserent leurs charges et firent voir combien elles estoient precieuses cyrus commanda qu'on luy monstrast tout le reste car comme il n'avoit pas trouvue mandane a babilone 
 lors qu'il la prit il ne s'estoit pas amuse a se faire monstrer tout ce riche butin de sorte que ses officiers luy obeissant on luy fit bientost voir le plus magnifique objet du monde car enfin apres que tout fut en veue il vit soixante vases d'or d'un prix inestimable mille vases d'argent d'une merveilleuse beaute et d'une grandeur extraordinaire un fort grand nombre de cousteaux qui servoient aux sacrifices et dont la garniture estoit aussi riche que rare quatre cens autres vases d'argent d'une grandeur mediocre et mille autres vaisseaux de mesme metal de grandeurs differentes si bien que voyant ensemble plus de cinq mille vaisseaux de matiere tres precieuse et de forme tres agrable cela faisoit le plus bel objet du monde cyrus ne fut pourtant pas esbloui par la veue de tant de richesses au contraire il sembla qu'il voyoit encore mieux les choses conme il les faloit voir en effet le plus considerable d'entre ce peuple hebreu qui avoit suivy ceux qui portoient ce qui avoit este l'ornement du plus celebre temple du monde s'estant presente a cyrus il l'escouta avec une attention tres obligeante de sorte que ce genereux captif voyant que cyrus luy prestoit une si favorable audience luy parla avec autant de hardiesse que de zele il luy exagera autant qu'il put quelle estoit la grandeur de dieu de ses peres quelle avoit este la sagesse d'un de leurs rois et la vertu de quelques autres il luy despeignit la magnificence du temple de jerusalem 
 devant qu'il fust destruit il luy representa l'enormite du sacrilege de ceux qui l'avoient abattu il luy descrivit les malheurs de leur captivite il luy demanda comme au plus genereux prince du monde la liberte de sa nation la permission de rebastir leur temple et la grace de faire en sorte que des vases qui avoient este consacrez au seul dieu de l'univers ne fussent pas prophanez par d'autres usages enfin ce prince des hebreux parla avec tant de force que cyrus estant sensiblement touche de tout ce qu'il luy dit luy accorda tout ce qu'il luy demandoit et plus mesme qu'il n'avoit demande car il assigna encore un fonds considerable pour faire rebastir le temple de jerusalem de sorte que ce prince hebreu faisant passer de bouche en bouche parmy la multitude qui le suivoit qu'elle estoit la grace qu'on luy accordoit on entendit tout d'un coup cent mille cris de joye qui esveillerent mandane qui dormoit encore mais cyrus pour jouir pleinement de la grande action qu'il faisoit pria cette princesse de vouloir tarder un jour au lieu ou elle estoit afin de voir passer le lendemain cette multitude de peuple captif qu'il venoit de delivrer et en effet le jour suivant mandane estant sur un balcon et cyrus aupres d'elle accompagne de tous les princes qui estoient alors aupres de luy vit passer plus de quarante mille personnes de toutes conditions qui de rang en rang luy rendoient mille graces par leurs actions de la liberte qu'il leur donnoit de 
 sorte que joignant a ce grand nombre de monde les chevaux les chameaux et toutes les autres bestes de charge qui portoient le bagage et les enfans de ce peuple delivre cela tenoit une si grande estendue de pais qu'il faloit de necessite conclurre qu'un prince qui estoit assez grand pour pouvoir donner tant de richesses et pour pouvoir accorder la liberte a tant de captifs devoit estre en effet le plus grand prince du monde et il l'estoit d'autant plus que le bien qu'il faisoit il le faisoit tousjours aveque joye aussi en eut il une si sensible d'avoir eu une occasion de rompre tant de chaines en un seul coup et de soulager tant de miserables que trouvant une matiere d'en faire un compliment a mandane il luy demanda pardon de la satisfaction que cette avanture luy avoit donnee luy semblant disoit-il que comme elle avoit este la seule cause de toutes ses douleurs elle devoit aussi estre la seule cause de tous ses plaisirs et que c'estoit manquer a son devoir et offencer son amour de se trouver capable de nulle autre sorte de joye que de celle de la voir et de la voir en liberte 
 
 
 
 
 
 
 l'heroique joye qu'avoit l'illustre cyrus d'avoir redonne la liberte a tant de captifs ne fut pas la seule dont il se trouva capable car estant arrive un envoye du prince sesostris et de la princesse timarete il eut aussi beaucoup de satisfaction de scavoir par luy qu'amasis les avoit admirablement bien receus et qu'il avoit consenti a leur mariage qui avoit este celebre avec une magnificence digne d'un roy d'egypte dans la superbe ville de memphis la seule cause du voyage de cet egiptien estoit pour venir remercier cyrus de la felicite dont jouissoient sesostris et timarete et pour venir luy offrir au nom d'amasis toutes 
 les forces de son royaume s'il en avoit besoin mais comme cyrus ne pensoit plus estre en estat de devoir donner de batailles il n'accepta pas ce qu'on luy offroit et il se contenta d'assurer cet envoye qu'il prenoit beaucoup de part a la joye de la princesse timarete et du prince sesostris et pour luy tesmoigner que la nouvelle qu'il luy avoit aportee de leur mariage luy avoit este tres-agreable il luy fit un present tres-magnifique en le renvoyant il est vray que cyrus ne fut pas seul qui eut de la yoye du bonheur de sesostris car tous ceux qui l'avoient connu dans cette armee en eurent beaucoup particulierement les egyptiens qu'il y avoit laissez mais si la nouvelle du bonheur de ce prince fut agreable a tous ceux qui l'avoient veu ou qui avoient seulement entendu parler de luy celle qu'on publia de l'augmentation du mal du roy d'assirie ne produisit pas un effet esgal dans l'esprit de tous ceux qui la sceurent car beaucoup de gens deplorant le malheur d'un si grand prince en eurent de la pitie quelques autres en eurent de la joye et anaxaris en eut de la douleur quoy qu'il le haist et quoy qu'il condamnast luy mesme un sentiment qu'il avoit eu plus d'une fois mais apres tout la passion dominante de son coeur l'emportant sur tout autre sentiment il ne pouvoit s'empescher de craindre la mort d'un rival hai parce qu'il pouvoit troubler la felicite d'un rival aime cependant le bruit de l'augmentation du mal du roy d'assirie estoit si grand que personne ne doutoit que la 
 chose ne fust ainsi et on en doutoit d'autant moins que cyrus a qui ceux qu'il avoit laissez aupres de ce prince en rendoient conte disoit luy mesme quand on le forcoit d'en parler qu'il estoit tres mal et donnoit lieu de penser que la premiere nouvelle qu'on en auroit seroit qu'il ne vivroit plus il en parloit pourtant avec tant de retenue qu'on ne pouvoit assez s'estonner de la moderation qu'il avoit de ne se resjouir point de la perte d'un ennemy tel que celuy-la pour mandane comme elle avoit l'ame toute grande et toute genereuse elle ne pouvoit pas estre capable de se resjouir de la mort d'un prince qui ne luy pouvoit plus nuire et elle sentit bien plus de disposition a la pitie qu'a la joye en cette rencontre ce fut pourtant une compassion qui ne troubla pas le divertissement d'un voyage qui avoit presques tous les plaisirs d'une cour tranquile car de la maniere dont les journees estoient disposees on n'estoit guere plus las le soir que si on eust este a une simple promenade joint aussi que ce grand nombre d'honnestes gens que la familiarite du voyage unissoit encore davantage faisoit un si agreable meslange de gens de toutes sortes de conditions d'humeurs et de nations differentes qu'il eust falu estre fort stupide ou fort chagrin pour s'ennuyer en un lieu ou il y avoit tant de personnes divertissantes et qui pour la plus part n'avoient alors autre dessein que de se divertir il en faut pourtant excepter ceux a qui l'amour donnoit de facheuses heures car enfin intapherne 
 avoit tousjours dans l'esprit la princesse de bithinie artamas estoit fache d'estre si longtemps esloigne de la princesse palmis mazare avoit bien de la peine a s'accoustumer a n'estre que l'amy de mandane et a n'estre plus son amant myrsile n'estoit pas peu afflige de voir qu'il ne faisoit nul progres dans l'esprit de doralise et andramite estoit au desespoir de connoistre qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il pust jamais flechir son coeur pour aglatidas il estoit encore trop amoureux d'amestris pour n'avoir pas une impatience inquiette de la revoir et pour ne s'ennuyer pas quelquesfois de la longueur de ce voyage quoy qu'il s'aprochast tousjours d'elle ainsi tout ce qu'il y avoit d'amans dans cette armee avoient chacun leur chagrin mais comme ils aportoient quelque foin a le cacher ils ne laissoient pas de contribuer beaucoup au plaisir de la conversation principalement les soirs que toute la compagnie se r'assembloit chez mandane anaxaris mesme tout inquiet qu'il estoit ne laissoit pas aussi de faire un grand effort sur son esprit afin de ne monstrer pas son inquiettude car dans le dessein qu'il avoit de plaire a mandane il ne jugeoit pas que le chagrin qu'il avoit dans l'ame deust paroistre sur son visage de sorte qu'il le cachoit si bien et il arriva si parfaitement a la fin qu'il s'estoit proposee qu'il y avoit peu d'hommes au monde pour qui mandane eust plus d'estime que pour anaxaris aussi luy en donnoit elle mille marques obligeantes soit en disant mille biens de 
 luy a cyrus soit en l'assurant qu'elle obligeroit le roy son pere a reconnoistre les services qu'il luy rendoit soit en sa facon de vivre aveque luy car enfin elle luy commandoit avec une authorite si douce et si civile qu'on peut assurer que ces commandemens estoient plus obligeans que les prieres de beaucoup d'autres mais si anaxaris aportoit foin a se faire aimer de mandane il en aportoit aussi a se faire aimer et craindre de ceux a qui il commandoit et il en estoit en effet tellement aime et tellement craint qu'il estoit peu de choses qu'il n'eust pu leur faire faire cependant cette illustre troupe s'avancant tousjours cyrus et mandane arriverent un soir a une petite ville scituee au bord de ce grand et fameux fleuve halis qui a sa source parmy les montagnes d'armenie et qui apres avoir serpente dans tant de pais differens separe en cet endroit la capadoce de la paphlagonie n'estant esloigne du pont euxin que de trois cens stades seulement comme la journee avoit este assez grande et que mandane trouvoit quelque douceur a penser qu'elle estoit en capadoce ou tous les peuples la recevoient avec une joye incomparable et des acclamatios continuelles elle fit dessein de s'y reposer un jour dont martesie eut beaucoup de joye parce qu'elle se souvint qu'elle avoit une tante qui demeuroit d'ordinaire a themiscire qui avoit une fort belle maison a quarante stades de la se souvenant de plus qu'elle avoit toujours accoustume d'y estre a la saison 
 qu'il estoit de sorte qu'elle s'en envoya informer a l'heure mesme afin que si elle s'y trouvoit elle demandast permission a mandane de luy aller faire une visite le lendemain puis qu'elle ne marcheroit pas si bien que dans cette esperance elle passa le soir avec beaucoup de disposition a se divertir comme feraulas estoit celuy qui s'estoit charge de scavoir si sa tante seroit chez elle il s'en aquita avec tant de diligence que lors que martesie s'eveilla le lendemain elle sceut que celle qu'elle vouloit voir estoit ou elle pensoit qu'elle fust et qu'elle y estoit mesme avec une belle et grande compagnie martesie ne sceut pas plustost cette agreable nouvelle que se levant en diligence elle fut trouver mandane pour la suplier de luy permettre d'aller faire cette visite d'abord cette princesse ne se ressouvint pas bien qui estoit cette parente de martesie mais un moment apres s'estant remis en la memoire qu'elle estoit soeur de celle qu'avoit espouse artucas qui avoit livre une porte de sinope a cyrus lors qu'il avoit este pour la delivrer et qu'il n'avoit delivre que le roy d'assirie elle luy dit obligeamment que pour ne se priver pas du plaisir qu'elle avoit de la voir aupres d'elle et pour ne la priver pas aussi de celuy qu'elle esperoit recevoir en voyant une personne qui luy estoit si proche elle vouloit envoyer faire un compliment a sa tante et luy envoyer mesme un chariot quoy qu'elle sceust bien qu'elle en avoit un afin de l'obliger a 
 la venir voir martesie n'osant pas resister a une proposition si obligeante remercia mandane de la bonte qu'elle avoit pour elle et se voulut charger du foin d'envoyer vers sa parente qui se nommoit amaldee mais cette princesse voulut que ce fust un des siens qui y allast et en effet la chose s'executa ainsi il est vray que martesie chargea celuy qui y fut d'un billet pour amaldee apres quoy elle retourna dans la chambre de mandane que ses femmes habilloient et ou doralise et pherenice estoient de sorte que cette princesse prenant la parole des qu'elle la vit entrer mais martesie luy dit-elle je ne scay si ma memoire me trompe mais il me semble que du temps que nous estions a themiscire vostre tante qui est une des plus honneste personne du monde avoit une amie qui a mon gre estoit la plus insuportable femme de la terre quoy que ce fust une des plus vertueuses du coste de la galanterie il est vray madame reprit martesie que je n'en connus de ma vie une qui eust plus de part a mon aversion que celle que vous dittes mais comment en pouvoit elle donc avoir a l'amitie d'amaldee reprit doralise car pour moy je trouve qu'il n'est pas ordinaire qu'une personne qui a du merite ait des amies qui n'en ont point on ne peut pas dire reprit mandane que celle dont je parle n'ait point de bonnes qualitez puis qu'il est vray qu'elle a este admirablement belle et qu'elle l'estoit encore extremement quand je partis de themiscire de plus elle a de la vertu 
 autant qu'on en peut avoir et elle a mesme assez d'esprit mais avec tout cela si martesie vouloit vous la representer je suis assuree que vous tomberiez d'accord qu'elle n'est point du tout aimable ha madame s'escria martesie vous parlez encore trop favorablement d'une personne qui ne merite pas d'estre aussi vertueuse qu'elle est puis qu'elle se sert si mal de sa vertu car enfin dit-elle en se tournant vers doralise puis que la princesse veut que je vous despeigne cette amie d'amaldee qui se nomme isalonide il faut vous l'imaginer comme elle vous l'a despeinte c'est a dire belle et vertueuse et mesme assez pleine d'esprit mais d'un esprit si remply d'un sot orgueil que je ne scay comment vous le representer en effet parce qu'elle scait qu'elle a de la modestie elle croit qu'il n'est pas necessaire qu'elle ait de l'humilite et que parce qu'elle n'est ny coquette ny galante et que de ce coste la on ne luy peut rien reprocher elle a un privilege particulier d'estre chagrine bizarre grondeuse colere medisante et imperieuse et elle croit enfin que parce qu'elle a une vertu toute seule il luy doit estre permis d'avoir tous les vices et pour moy de la facon dont elle en use si j'estois son mary je pense que j'aimerois mieux qu'elle fust un peu galante et qu'elle eust un peu de toutes les autres vertus qui luy manquent que de n'en avoir qu'une et avoir un peu de toutes les mauvaises habitudes qu'on peut avoir en mon particulier reprit doralise je ne trouve rien de 
 plus desraisonnable que de voir une femme qui conte pour quelque chose de ce qu'elle est ce qu'elle doit estre isalonide le conte tellement repliqua martesie que je suis persuadee que comme il y a certains braves insolens grossiers et stupides qui croyent que la valeur toute seule suffit a faire un honneste homme isalonide croit aussi qu'il ne faut que n'estre point galante pour estre la plus vertueuse femme de son siecle cependant il resulte de cette belle opinion qu'elle fait enrager son mary par ses caprices qu'elle met le desordre dans toute sa famille par sa severite et par son orgueil qu'elle reprend avec aigreur tout ce qu'elle a de parentes qui sont jeunes qu'elle censure toutes les femmes de la ville ou elle est quelle mesprise tout ce qui l'aproche qu'elle fait cent jugemens injustes qu'elle ne met point de difference entre estre un peu galante ou estre tres criminelle et qu'elle condamne enfin tout ce qu'elle voit et tout ce qu'elle ne voit pas luy semblant qu'il n'apartient qu'a elle seule de se vanter d'estre vertueuse aussi paroist-il une telle presomption dans son esprit qu'on ne la scauroit endurer il est vray reprit mandane que cette vanite est tres mal fondee puis que s'il est excusable d'en avoir de quelque chose il faut que ce soit lors qu'on possede quelque bonne qualite qu'on n'est pas absolument oblige d'avoir et il ne faut pas trouver qu'il y ait sujet d'avoir de l'orgueil de ce qu'on possede une vertu sans laquelle on seroit infame car par exemple si une femme qui aura 
 de la beaute de l'esprit et de la vertu se donne la peine de cultiver les lumieres que la nature luy a donnees et que soit dans les sciences ou dans les arts elle aquiere quelques connoissances extraordinaires dont elle scache user avec toute la retenue qui est necessaire a nostre sexe elle a sans doute quelque sujet de pretendre qu'on la doit plus louer qu'une autre je dis mesme plus adjousta t'elle puis que je tombe encore d'accord qu'une grande partie des vertus qu'isalonide n'a pas peuvent en quelque facon estre un juste sujet de vanite a celles qui les possedent parce qu'on peut manquer d'en avoir quelqu'une et ne laisser pas de meriter d'estre louee mais de tirer vanite d'une vertu dont on ne peut manquer sans estre indigne de vivre c'est une chose si honteuse a tout le sexe en general que je n'y puis penser sans quelque sentiment de confusion car enfin il faut croire que cette sorte de vertu dont isalonide tire tant de vanite est si essentiellement necessaire a une femme qu'il ne faut pas mesme presuposer qu'il s'en puisse trouver qui ne l'ayent pas et il vaut beaucoup mieux estre en hazard de mettre quelques criminelles au rang des innocentes que de croire qu'il puisse y en avoir beaucoup de coupables ainsi selon mon sentiment isalonide a un orgueil tres mal fonde et je suis persuadee qu'un homme qui pretendroit de grands eloges sans autre raison sinon qu'il n'auroit ny empoisonne ny assassine personne seroit aussi bien fonde qu'elle qui ne fait consister sa 
 gloire qu'en ce qu'elle n'a point eu de galanterie il faut sans doute reprit doralise qu'elle ne scache pas que n'avoir point un vice n'est pas avoir une vertu et qu'entre l'avarice et la liberte il y a un grand intervale ce que vous dittes de l'avarice et de la liberalite repliqua mandane se peut presques dire de toutes les autres vertus et de tous les autres vices n'y en ayant guere ou l'on ne trouve cet intervale dont vous parlez qui fait que tant qu'on y demeure on ne merite ny blasme ny louange pour moy reprit doralise en souriant je croirois volontiers qu'isalonide ne merite peutestre pas mesme qu'on luy attribue la vertu dont elle se vante tant car si elle est aussi grondeuse aussi chagrine aussi medisante et aussi orgueilleuse que vous la representez je ne pense pas qu'elle ait eu beaucoup d'adorateurs en mon particulier adjousta martesie je trouve que vous avez raison du moins scay-je bien que je ne trouve rien de plus insuportable que ces sortes de femmes qui ont l'ame si basse qu'elles se contentent d'une seule vertu et qui ont toutesfois tant d'orgueil qu'elles mesprisent celles qui outre cette vertu qu'elles ont aussi bien qu'elles possedent encore toutes les autres et ce qui est le plus facheux c'est que l'exemple de cette fiere et sauvage vertu ne sert de rien pour porter les jeunes personnes au bien au contraire toutes les reprimandes de ces sortes de femmes severes et arrogantes irritent leur esprit et font qu'elles ont tant de peur de 
 leur ressembler qu'il arrive quelquesfois qu'elles ne leur veulent pas mesme ressembler en ce qu'elles ont de bon quoy qu'il en soit reprit mandane nous scaurons du moins par amaldee si isalonide est tousjours de mesme humeur et si une jeune soeur qu'elle avoit sera devenue de la sienne si cela est repliqua martesie j'advoueray que je ne me connois point en phisionomie car je vous assure madame que cette jeune soeur qui se nomme clorelise avoit je ne scay quoy dans les yeux qui me faisoit croire qu'elle avoit l'inclination fort galante il est vray qu'isalonide l'observoit de si pres quoy qu'elle ne demeurast pas avec elle qu'elle n'estoit pas en pouvoir de suivre ses propres sentimens si cette personne reprit doralise est aussi jolie que son nom est joly elle est plus aimable que sa soeur comme je ne l'ay guere pratiquee repliqua martesie je scay seulement qu'elle a l'air galant qu'elle est belle et qu'elle a beaucoup d'esprit sans que je puisse pourtant vous dire si elle est fort aimable mais en eschange adjousta mandane vous pouvez l'assurer qu'elle a un frere nomme belermis qui est aussi persuade de sa valeur que son autre soeur l'est de sa vertu du moins poursuivit-elle en regardant martesie me semble-t'il qu'on l'accusoit de faire un peu trop le brave quoy qu'il le fust en effet il est vray madame reprit martesie que belermis qui a cela pres est un assez honneste homme a tousjours un peu trop affecte de paroistre ce qu'il 
 est et qu'on l'a accuse aveque raison d'avoir toutes les grimaces de la bravure car enfin il est certain qu'il a une desmarche trop guerriere que son action a quelque chose de trop fier et que lors qu'il entre dans une compagnie il a plus l'air d'un homme qui seroit prest a donner une bataille qu'a faire une conversation de galanterie ses habillemens mesme ont tousjours quelque chose qui ne sent point la paix et le son de sa voix est si retentissant qu'on a peine a s'imaginer que les prieres qu'il fait ne soient pas des commandemens et mesme des commandemens militaires tant il est vray que tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit persuade qu'il affecte de faire le brave en toutes choses cependant il est certain qu'il est ainsi naturellement si cela est reprit doralise il a grand sujet de se plaindre de la nature car je vous assure que ces hommes qui sont tousjours guerriers en temps de paix ne sont guere moins ridicules que ces femmes qui sont de l'humeur d'isalonide comme doralise parloit ainsi la princesse mandane estant acheve d'habiller se disposa d'aller au temple ou elle fut en effet accompagnee de cyrus et de tous ceux qui formoient cette belle cour errante s'il est permis de parler ainsi mais comme le sacrifice fut un peu long lors que mandane retourna au lieu ou elle avoit couche elle y trouva la tante de martesie qui venoit d'y arriver mais elle l'y trouva avec une des plus belles et des plus agreables compagnies du monde car enfin elle 
 avoit avec elle dix ou douze femmes bien faites et autant d'hommes fort honnestes gens de sorte que mandane estant agreablement surprise par une si belle troupe elle la receut avec toute la civilite possible et elle receut d'autant mieux toutes ces personnes qu'il y en avoit peu qui luy fussent inconnues car elles estoient presques toutes de themiscire cyrus en son particulier eut aussi beaucoup de satisfaction de voir que cette belle compagnie venoit tout a propos pour faire passer le jour agreablement a mandane et tous ceux qui estoient aveque luy furent aussi bien aises de voir tant de dames en un lieu ou il n'y avoit pas aparence d'en devoir trouver de si aimables pour martesie elle estoit si satisfaite de voir tant de personnes de sa connoissance que la joye en paroissoit dans ses yeux mais ce qui luy en donna le plus fut de voir avec sa tante cette fille d'artucas nommee erinice avec qui elle avoit fait une amitie si particuliere a sinope durant qu'elle avoit este logee chez son oncle pendant la prison d'artamene aussi ne se vit elle pas plustost en liberte de l'entretenir durant qu'amaldee parloit a mandane que se souvenant qu'elle avoit este presente lors que ces quatre amans qui pretendoient chacun estre le plus malheureux amant du monde furent jugez par elle en presence de cyrus que prenant la parole helas ma chere erenice luy dit-elle que de choses me sont arrivees depuis ce jour ou j'estoit si occupee a examiner qui de l'indifference de la 
 mort de l'absence ou de la jalousie estoit la plus rigoureuse et que je serois encore si je voulois vous dire qui m'a donne le plus d'inquietude ou la peine de ne vous plus voir ou la crainte d'estre oubliee de vous mais pendant que martesie parloit ainsi et qu'erenice luy respondoit avec beaucoup d'esprit et beaucoup de tendresse mandane regardoit avec admiration une personne qu'elle voyoit parmy ces autres dames car encore qu'elles fussent presques toutes bien faites il n'y avoit pas de comparaison de celle-la a toutes les autres en effet cette fille qui se nommoit telamire avoit tous les charmes de la beaute et sa beaute estoit mesme si particuliere qu'on ne pouvoit luy assigner de rang car comme elle n'estoit ny grande ny petite ny blonde ny paffe ny rouge ny brune et qu'elle tenoit je juste milieu entre toutes ces choses on eust dit que la nature l'avoit voulu separer de toutes les autres afin qu'on ne la pust jamais confondre dans ces divers ordres de beautez qui font quelquesfois de si grands partis lors qu'il s'agit de soustenir les beautez blondes ou les beautez brunes de plus telamire outre qu'elle estoit belle estoit encore de bonne grace et avoit un certain air de qualite en toute sa personne qui sans avoir rien de superbe avoit pourtant de la majeste au reste comme telamire n'estoit ny brune ny blonde il sembloit encore par l'air de son visage qu'elle n'estoit ny melancolique ny enjouee et qu'ayant fait un juste meslange de ces deux choses il 
 en avoit resulte une humeur agreable et douce qui sans tenir rien de la trop grande gayete ny du chagrin devoit estre fort divertissante mais si telamire charma les yeux de la compagnie un homme qui estoit aupres d'elle merita d'arrester aussi les regards de tout le monde estant certain qu'il avoit aussi bonne mine que telamire estoit belle on voyoit mesme en sa phisionomie qu'il avoit beaucoup d'esprit et il escoutoit ce qu'on disoit d'un certain air qu'il estoit aise de connoistre par les mouvemens de son visage qu'il entendoit les choses comme il les faloit entendre mais ce qui le rendit encore plus considerable a mandane fut d'aprendre qu'il estoit fils d'amaldee et parent de martesie car comme il n'estoit pas a themiscire lors qu'elle y estoit elle ne le connoissoit point elle se souvenoit bien qu'amaldee avoit un fils qui se nommoit artaxandre mais elle ne scavoit pas que ce fust celuy qu'elle voyoit aussi ne le sceut elle pas plustost qu'elle luy fit un compliment sort obligeant ou il respondit comme un des hommes du monde qui parloit le mieux et qui disoit tousjours le plus precisement tout ce qu'il devoit dire de sorte que la conversation se liant peu a peu entre tant d'agreables personnes le temps passa si viste qu'il sembloit qu'il n'y eust qu'un moment que mandane fust revenue du temple lors qu'on l'advertit qu'on avoit servy si bien que toute cette belle troupe se separant cyrus emmena tous les hommes aveque luy et mandane retint toutes les dames a 
 disner avec elle il est vray qu'elle ne les retint pas seulement pour cela car elle leur declara qu'elles ne retourneroient point chez elles que le lendemain mais pour respondre a la civilite de cette princesse amaldee luy dit qu'elles feroient encore plus parce qu'elles estoient resolues de l'aller conduire jusques a deux journees du lieu ou elle estoit de sorte que toute cette belle troupe se joignant a tant d'honnestes gens qui suivoient mandane fit qu'on passa ce jour-la avec beaucoup de plaisir il arriva mesme une chose qui fit qu'elle ne put pas se separer si tost et que la princesse mandane ne put partir comme elle en avoit le dessein parce que pendant la nuit ce grand fleuve au bord duquel estoit scituee la petite ville ou elle estoit alors s'enfla d'une telle sorte et commenca de se desborder avec tant d'impetuosite que la campagne prochaine en estoit toute inondee car enfin les torrens ne grossissent pas avec plus de precipitation que cette grande riviere se desborda il est vray que durant douze heures il tomba une pluye si abondante que cela ne servit pas peu a la grossir quoy que selon les aparences ce desbordement fut principalement cause par la chutte de plusieurs torrens qui descendant tout d'un coup dans cette riviere qui a sa source parmy les montagnes d'armenie la forcerent de sortir de son canal ordinaire et de s'espancher par la plaine cependant comme il faloit que mandane la traversast pour continuer son chemin il falut de 
 necessite attendre qu'elle se fust retiree et il falut mesme que toute cette belle troupe qui l'estoit venue visiter s'arrestast aussi long temps aupres d'elle qu'elle demeura en ce lieu-la parce que la maison d'amaldee estoit de l'autre coste de l'eau car encore qu'il y eust un pont et que le pont ne fust pas rompu on ne pouvoit s'en servir a passer le fleuve parce qu'on ne pouvoit y aller a cause que le debordement alloit plus de douze stades au de la des deux bouts de ce pont de sorte que toute cette agreable compagnie demeurant jointe il sembla qu'elle n'eust autre dessein que de faire passer ce temps-la sans ennuy a la princesse mandane qui de son coste faisoit aussi ce qu'elle pouvoit pour contribuer au divertissement de tant de personnes agreables mais martesie disoit-elle un matin a cette aimable fille qui peut avoir assemble toutes ces dames qui sont avec vostre tante je vous assure madame luy repliqua-t'elle que je ne le scay encore que fort confusement car depuis qu'elles sont icy je n'ay fait autre chose que de parler de vous et de satisfaire la curiosite qu'elles ont eue de scavoir toutes vos avantures ce n'est pas que la renommee ne leur en eust apris une partie mais c'est qu'elles les scavoient si mal que j'ay este bien aise de leur aprendre la verite et de la separer de tous les mensonges qu'on leur avoit fait passer pour des veritez constantes mais aujourd'huy que je leur ay dit tout ce qu'elles vouloient scavoir il faudra que je les oblige a leur tour a 
 me dire tout ce que je voudray qu'elles m'aprennent car enfin tout ce que je scay est qu'il y a une grande avanture entre cette belle fille qui s'apelle telamire et artaxandre et que l'amour fait des heureux et des malheureux par tout telamire reprit mandane est bien propre a produire deux effets si differens puis qu'il est vray que je n'ay guere veu de personnes en ma vie qui me plaisent davantage c'est pourquoy martesie informez vous un peu plus particulierement de sa fortune afin de me la faire scavoir il me sera bien aise de vous obeir madame repliqua-t'elle puis qu'en mon particulier j'ay beaucoup de curiosite de l'aprendre et en effet des le soir mesme erenice s'estant trouvee avec martesie sans autre compagnie que celle de doralise durant que toutes les autres dames estoient avec mandane elle s'aquita de sa commission mais ma chere parente luy dit-elle apres vous avoir raconte les plus belles avantures du monde en vous racontant celles de nostre princesse et de l'illustre cyrus ne pensez vous pas ne me dire ri des vostres quand je vous auray dit reprit erenice qu'apres vostre depart de sinope mon pere m'envoya a themiscire aupres d'amaldee et que j'y ay tousjours este avec beaucoup de chagrin de ne scavoir bien souvent ou vous estiez ou de scavoir que vous estiez prisonniere je vous auray sans doute dit les plus importantes choses de ma vie dites moy du moins repliqua martesie ce qui est cause que tant d'aimables personnes 
 qui n'avoient autrefois nulle societe entr'elles ont fait un voyage ensemble pour vous aprendre ce que vous voulez scavoir reprit-elle il faudroit que je vous disse toute la vie d'artaxandre et toute celle de telamire quoy qu'artaxandre soit mon parent comme le vostre reprit martesie la fortune nous a si souvent separez que nous ne nous connoissons presques point mais comme il me semble un fort honneste homme je seray bien aise de le connoistre par vous c'est pourquoy ma chere erenice il faut que vous vous disposiez a m'aprendre toute sa vie puis que vous la scavez et que doralise ait sa part du divertissement que vostre recit me donnera les avantures des personnes ou l'on ne s'interesse point repliqua erenice divertissent si peu qu'il faut ce me semble attendre que nous soyons seule a nous entretenir d'une pareille chose ce n'est pas adjousta-t'elle que ce que j'ay a vous dire ne soit assez extraordinaire mais c'est comme je l'ay desja dit que si on ne s'interesse un peu a la fortune de ceux de qui on entend raconter l'histoire on n'y scauroit prendre plaisir s'il ne faut que s'interesser au bonheur d'artaxandre et a celuy de telamire reprit doralise pour avoir quelque satisfaction en oyant le recit de leurs avantures j'ay assurement tout ce qu'il faut pour en estre agreablement divertie car enfin il n'est pas possible de les voir sans desirer qu'ils soient heureux et pour vous tesmoigner poursuivit elle qu'ils ne me sont pas indifferens 
 je vous assure que je souhaite de tout mon coeur que si artaxandre a des rivaux qu'ils soient mal traitez et que si telamire doit aimer quelque chose que ce soit artaxandre mais peutestre adjousta-t'elle est-ce que vous avez quelque secret a dire a martesie que vous ne voulez pas que je scache c'est pourquoy poursuivit doralise en se levant comme ayant dessein de s'en aller il vaut mieux vous laisser en liberte ha doralise s'escria erenice en la retenant gardez vous bien de faire une pareille chose car je suis persuadee que si j'avois prive martesie de vostre veue la mienne ne luy donneroit pas grande satisfaction de plus je puis vous assurer que toute douce que vous la voyez c'est une des plus vindicatives personnes du monde lors qu'il s'agit d'une pareille chose et pour vous le prouver je me souviens qu'ayant eu un jour le malheur de luy oster une compagnie agreable sans y penser elle n'eut point de repos qu'elle ne s'en fust vangee en m'accablant une apresdisnee toute entiere de la conversation de la plus incommode personne qui sera jamais c'est pourquoy ne songez donc pas s'il vous plaist a vous en aller songez donc a me satisfaire reprit martesie en riant puis que je suis si vindicative car je vous declare que si vous ne me dittes toute la vie d'artaxandre et de telamire je diray tout ce que je scay de la vostre a doralise quoy que comme vous scavez je n'ignore pas que vous avez fait plus d'un malheureux depuis que nous nous connoissons 
 comme ce recit repliqua erenice en rougissant seroit moins divertissant que celuy que je dois faire quoy que vous parliez plus agreablement que moy j'aime mieux vous obeir que vous resister obeissez donc reprit martesie mais pour faire que ce mot soit place a propos obeissez a doralise et adressez luy la parole car comme elle est estrangere a themiscire il faut que ce soit a elle que vous expliquiez beaucoup de choses que vous ne me diriez pas si vous ne parliez qu'a moy apres cela doralise respondit encore quelque chose et erenice luy repliqua mais a la fin martesie leur ayant impose silence a toutes deux et ayant donne ordre qu'on ne les vinst point interrompre erenice commenca de parler en ces termes
 
 
 
 
histoire d'artaxandre et de telamire
 
 
comme ceux dont j'ay a vous raconter la vie n'ont qu'a peine le bien d'estre connus de vous je devrois sans doute commencer mon recit par leur eloge afin que nous engageant dans leurs interests par un sentiment d'estime vous eussiez plus d'attention a ce que j'ay a vous dire mais outre que le merite de ces deux personnes est assez esclatant pour l'avoir desja acquise je craindrois encore de ne les louer pas assez bien il faut pourtant que je vous die que telamire est une des plus charmantes personnes du monde a ceux qui la connoissent particulierement estant 
 certain qu'encore qu'elle soit tousjours tres aimable pour tous ceux qui l'aprochent en general elle l'est beaucoup plus pour ceux qui ont sa confiance toute entiere et l'on peut dire qu'elle est autant au dessus d'elle mesme lors qu'elle est avec ses amies particulieres qu'elle est au dessus de beaucoup d'autres lors qu'elle est en une conversation generale aussi luy dit-on en luy faisant la guerre qu'elle a deux esprits au lieu d'un et quand on voit a themiscire une personne stupide on dit qu'il faut l'envoyer a telamire afin qu'elle luy donne ce dont elle a trop tant il est vray que son merite est universellement connu au reste telamire est douce et genereuse et sa beaute est assurement la moins bonne qualite qu'elle ait pour artaxandre il suffit pour le louer en ne le louant pas que je vous die que martesie le peut hardiment advouer pour son parent puis qu'il a toutes les qualitez qui peuvent faire un honneste homme apres cela je vous diray que telamire est une fille de condition dont le pere se nommoit algaste et dont la mere estoit une personne tres vertueuse qui aimoit tendrement amaldee mere d'artaxandre sous la conduite de qui il a toujours este parce que son pere mourut qu'il estoit encore au berceau et pour vous faire entendre ce que j'ay a vous dire dans la fuite de mon discours il faut que vous scachiez qu'algaste n'avoit jamais eu qu'une fille qui est telamire et que des sa plus tendre enfance sa femme qui se nommoit cleossonte 
 dit tousjours a amaldee qu'elle vouloit que sa fille espousast un jour le jeune artaxandre son fils qui pouvoit avoir alors cinq ou six ans plus que telamire qui n'en avoit pas encore douze en ce temps-la mais quoy que ce dessein ne fust sceu que de peu de personnes et qu'algaste luy mesme ne le sceust point il ne fut pas si secret que la jeune telamire n'en sceust quelque chose par les femmes qui avoient foin d'elle de sorte que des lors elle disposa son coeur a obeir un jour a cleossonte et je ne scay si on ne doit point attribuer une partie du merite de telamire a l'innocent dessein qu'elle eut dans son enfance d'estre bientost en estat de meriter l'estime d'artaxandre en effet je ne pense pas qu'on puisse estre plus aimable estant enfant que telamire l'estoit car non seulement sa personne estoit tres jolie mais c'est qu'outre qu'elle avoit desja le plus beau teint du monde et qu'elle estoit desja tres belle elle donnoit de l'admiration a ses maistres soit a celuy qui luy montroit a dancer ou a celuy qui luy enseignoit la langue assirienne qu'elle parloit desja tres agreablement estant certain qu'on ne pouvoit pas dancer mieux qu'elle dancoit des ce temps la ny parler plus joliment une langue estrangere qu'elle parloit celle qu'elle avoit aprise de plus elle avoit desja la taille si bien formee et la phisionomie si fine que tous les gens d'esprit qui alloient chez cleossonte ne la traittoient plus d'enfant quoy qu'elle le fust encore au contraire on la 
 louoit comme une grande fille et on luy parloit presques de toutes choses comme si elle eust eu dix-huit ans aussi y respondoit-elle si a propos et avec tant de marques d'esprit sur le visage qu'on avoit lieu de croire que si elle ne s'empressoit pas fort a parler c'estoit parce qu'elle scavoit qu'elle n'avoit pas douze ans et que la bien-seance ne vouloit pas qu'elle monstrast encore tout son esprit quoy qu'elle en monstrast assez pour se faire admirer de sorte qu'ayant toutes les graces de l'enfance sans en avoir toutes les foiblesses on peut assurer qu'elle estoit desja infiniment aimable et infiniment charmante je vous dis cecy aimable doralise pour vous faire scavoir le premier fondement de l'affection de telamire et d'artaxandre il est vray que cela ne se pouvoit pas nommer affection en ce temps-la car comme amaldee envoya artaxandre voyager des qu'il eut dix-sept ans et que son voyage fut long il ne se souvenoit presques plus qu'il avoit ouy dire a sa mere qu'elle eust souhaite qu'il eust espouse telamire et telamire elle mesme quoy qu'elle se souvinst du dessein qu'avoit eu cleossonte ne pensoit pas qu'il deust jamais reussir car il faut que vous scachiez que cette vertueuse personne mourut que telamire n'avoit que quatorze ans de sorte que demeurant sous la conduite de son pere qui mit une femme d'esprit et de vertu aupres d'elle elle ne songea qu'a devenir tousjours plus accomplie sans penser a artaxandre n'ignorant pas que le dessein qu'avoit 
 cleossonte n'estant fonde que sur l'amitie qu'elle avoit pour amaldee ne pouvoit plus avoir nulle suitte puis qu'elle estoit morte et qu'algaste son pere bien loin de songer a la marier ne pensoit qu'a trouver une autre femme car comme il estoit fort riche il ne desespera pas d'en trouver une quoy qu'il fust vieux et quoy qu'il la voulust jeune belle et de bonne condition amaldee de son coste ne pensoit plus aussi a ce mariage car outre qu'elle scavoit bien qu'algaste ne songeoit pas encore a marier sa fille comme elle le voyoit en estat d'avoir d'autres enfans en se remariant elle ne trouvoit plus que ce parti la fust aussi avantageux qu'il avoit este du vivant de cleossonte ainsi cette affaire estoit comme si jamais on n'y eust pense cependant les jours s'avancant les uns apres les autres et artaxandre devenant aussi honneste homme durant ses voyages que telamire devint belle durant son absence il se raprocha de themiscire mais comme il n'avoit jamais este en un lieu ou l'on dit que demeuroit autrefois la seconde reine des amasones nommee orithie du temps qu'elle regnoit en capadoce il eut la curiosite de l'aller voir et en effet c'est un des plus beaux lieux du monde aussi est-il tellement celebre qu'il est presques honteux a un homme d'esprit de n'y avoir point este et de ne scavoir pas tout ce qu'on y monstre et tout ce qu'on en dit cependant comme le hazard se mesle de toutes choses il faut que vous scachiez qu'artaxandre trouva en ce 
 lieu-la une troupe de dames de themiscire qui y estoient pour le mesme sujet que luy c'est a dire par curiosite seulement mais entre ces dames il y avoit une fille nommee clorelise qui estoit tres jolie et qui l'est encore quoy qu'elle ait bien eu des chagrins depuis ce temps-la mais aimable doralise il faut que je vous die pour l'intelligence de ce que j'ay a vous aprendre que clorelise qui n'avoit plus de pere ny de mere demeuroit avec un frere qu'elle avoit nomme belermis n'ayant pas voulu demeurer avec une soeur qu'elle a qui s'apelle isalonide parce que c'est la plus imperieuse personne du monde pour vous espargner la peine de faire son portrait interrompit martesie il faut que je vous die que je l'ay representee a doralise telle qu'elle est c'est a dire avec ce sot orgueil qu'elle tire de ce qu'elle n'est pas accusee d'estre trop galante il n'est pas aussi necessaire poursuivit-elle que vous disiez comment est belermis car je ne scay s'il est vivant ou mort puis que je luy ay dit tout ce que j'en scay et qu'elle l'a dans l'imagination tel qu'on represente le dieu mars mais pour clorelise vous me ferez plaisir de me dire de quelle humeur elle est presentement clorelise reprit erenice est opposee a isalonide en beaucoup de choses et luy ressemble en quelques-unes car enfin elle a l'inclination galante et elle est aussi tres capable d'un attachement particulier et d'un attachement fort puissant mais quoy qu'elle paroisse tres civile et 
 que mesme quand elle le veut elle soit assez complaisante pourveu que cette complaisance puisse servir a ses interests il est pourtant vray qu'elle est aussi imperieuse en galanterie que sa soeur l'est en sa maniere de plus elle est vindicative autant qu'on le peut estre puis qu'il n'est rien qu'elle ne soit capable de faire pour se vanger n'estant pas de ceux qui disent qu'il ne faut jamais se vanger sur soy mesme car de l'humeur dont elle est elle aime bien mieux se faire du mal pourveu qu'elle en face a ceux qu'elle hait que de n'en souffrir point et de ne se vanger pas cependant comme clorelise est belle qu'elle a de l'esprit et que ce qu'elle a d'imperieux dans l'humeur ne paroist pas a ceux qui n'ont rien a demesler avec elle il est difficile de la voir sans l'aimer de sorte qu'artaxandre la rencontrant a ce bourg ou sont les ruines de ce chasteau d'orithie il eut pour elle toute la civilite qu'un aussi honneste homme que luy devoit avoit pour une belle personne et pour une personne qui n'estant qu'un enfant quand il estoit parti de themiscire avoit pour luy toute la grace de la nouveaute aussi s'attacha-t'il plus a luy parler qu'a toutes celles avec qui elle estoit mais comme ces sortes de parties en font bien souvent naistre d'autres apres avoir veu ensemble tout ce qu'il y avoit a voir au chasteau de cette grande reine des amazones ils firent dessein d'aller a un autre lieu ou l'on dit qu'hercule et thesee aborderent lors qu'ils 
 deffirent ces vaillantes guerrieres et ou l'on voit l'endroit ou les deux soeurs de cette reine dont l'une se nommoit hipolite et l'autre menalipe furent faites prisonnieres par ces deux heros de sorte qu'artaxandre et clorelise estant plusieurs jours ensemble et des jours encore ou ils avoient toute la familiarite du voyage et ou l'on ne parloit que de choses divertissantes et galantes il se trouva qu'en parlant de l'amour d'hercule et de celle de thesee il se fit entre ces deux personnes une espece de liaison que je ne scay comment apeller car enfin j'ay sceu depuis par artaxandre que son coeur ne fut point effectivement touche d'amour et que l'affection qu'il eut pour clorelise fut toute dans son esprit en effet me disoit-il un jour que je le pressois de me dire ce qu'il avoit senty pour elle pour vous tesmoigner que mon coeur estoit libre c'est que j'aimay clorelise parce que je la voulus aimer et que je l'aimay sans nulle inquiettude mais apres tout aimable doralise artaxandre durant ce voyage luy dit toutes les galanteries que son esprit luy suggera s'il luy parla d'hipolite dont thesee devint amoureux apres l'avoir prise ce fut pour luy faire entendre qu'il auroit eu le mesme destin que luy si hipolite luy eust ressemble et s'il luy parla d'hercule lors qu'on luy monstra ou il avoit vaincu les amazones ce fut pour luy dire encore qu'elle estoit plus vaillante qu'elles ne l'avoient este puis que sans armes elle ne laissoit pas de r'emporter des victoires et de faire 
 des prisonniers enfin pour ne m'amuser pas en choses inutiles quoy qu'artaxandre n'eust que de l'estime pour clorelise il fit presques comme s'il en eust este amoureux de sorte que clorelise qui a assez bonne opinion d'elle pour croire facilement d'estre aimee creut qu'il en pensoit plus qu'il n'en disoit et le regarda en effet comme son esclave si bien que s'en retournant a themiscire toute glorieuse de sa conqueste il n'y eut personne qui a son retour ne trouvast qu'elle estoit embellie tant il est vray que la joye sied bien a la beaute mais aimable doralise avant que de m'engager a vous dire combien artaxandre fut estime a themiscire il faut que je vous die que comme nostre ville est assez divisee il y avoit une maison ennemie de celle d'artaxandre dont le fils aisne nomme tysimene estoit de mesme age que luy de sorte que le hazard ayant fait que ses parens l'avoient envoye aux mesmes lieux ou estoit artaxandre il estoit arrive que comme ils estoient tous deux fort jeunes tous deux fort bien nez et qu'ils n'avoient jamais rien eu a demesler ensemble se trouvant en un pais estranger et engagez dans les mesmes occupations et dans les mesmes plaisirs et fort esloignez de ceux qui eussent pu entretenir la haine dans leur esprit ils vinrent enfin a s'aimer la fortune faisant naistre mesme plusieurs occasions ou ils eurent besoin l'un de l'autre et ou ils se servirent avec une esgalle generosite si bien que ces deux ennemis reconciliez se promirent 
 une affection inviolable et furent a la guerre ensemble contre polycrate lors qu'il avoit de si grands interests a demesler contre les mylesiens et ceux de prienne je ne m'amuseray point a vous dire qu'ils se signalerent tous deux mais je vous diray que depuis cette guerre comme artaxandre fut r'apelle par amaldee et que tysimene ne le fut pas par ses parens ils se separerent et qu'artaxandre revint a themiscire comme je l'ay desja dit mais en quittant son amy ils convinrent qu'il ne publieroit point leur reconciliation qu'il ne revinst a themiscire car comme le pere de tysimene estoit bizarre et violent il craignit qu'il ne s'en irritast et qu'il ne luy envoyast plus ce qu'il avoit accoustume de luy donner pour sa subsistance ainsi cette amitie ayant quelque chose d'aussi misterieux que l'amour elle en fut plus forte et plus tendre cependant cette reconciliation ne fit aucun bruit a themiscire et au retour d'artaxandre on dit bien qu'il estoit devenu amant de clorelise au chasteau d'orithie mais on ne dit pas qu'il fust devenu amy de tysimene durant son voyage or pour en revenir a la joye qu'avoit clorelise de croire qu'elle avoit assujetty le coeur d'artaxandre je vous diray qu'elle ne parloit d'autre chose il est vray que cette joye fut un peu moderee par une reprimende tres aigre que luy fit isalonide du voyage qu'elle venoit de faire car quoy qu'elle l'eust fait avec la permission de son frere et qu'elle fust avec de fort honnestes personnes 
 elle ne laissa pas de faire un vacarme estrange luy reprochant qu'il y avoit cent temples celebres en capadoce ou elle n'avoit jamais eu la curiosite d'aller et que cependant elle alloit faire des parties de galanterie pour voir un lieu ou il n'y avoit rien de plus remarquable sinon qu'on y avoit enleve des amazones toutesfois comme clorelise estoit accoustumee a sa severite elle se consola bientost de tout ce que sa soeur luy dit de facheux car comme telamire se trouvoit un peu mal et qu'elle gardoit la chambre elle ne laissa pas de l'aller visiter ce n'est pas qu'il y eust une grande amitie entre elles mais comme elles estoient de mesme condition et a peu pres de mesme age elles se voyoient assez souvent joint que clorelise dans les sentimens ou elle estoit eust volontiers cherche a faire de nouvelles connoissances afin d'avoir plus d'occasion de raconter le voyage qu'elle venoit de faire et de parler d'artaxandre il y avoit mesme encore une autre raison qui obligeoit clorelise a voir souvent telamire car vous scaurez que belermis son frere en estoit fort amoureux et qu'il la pressoit tous les jours de lier amitie avec cette aimable fille afin de se pouvoir mettre en estat de luy pouvoir rendre office aupres d'elle apres avoir donc quitte isalonide elle fut chez telamire ne scachant pas que la mere de cette belle personne avoit eu dessein qu'elle espousast artaxandre car il ne s'en estoit espandu aucun bruit hors de la famille de sorte 
 qu'apres que les premiers complimens furent faits que clorelise eut dit a telamire que son mal ne l'avoit presques point changee et que telamire luy eut dit aussi que le soleil ne l'avoit point hallee clorelise s'informa des nouvelles de la ville et telamire luy en demanda de son voyage si bien qu'ayant une voye si facile de suivre son inclination elle se mit a le luy raconter exactement exagerant avec un plaisir estrange la rencontre que leur troupe avoit faite d'artaxandre comme il y a quelques jours que je n'ay point sorty dit alors telamire et que je ne voulus hier voir personne je n'avois pas sceu qu'artaxandre fust revenu mais encore adjousta-t'elle l'avez vous trouve propre a rendre vostre voyage plus agreable le vous assure repliqua clorelise que je l'ay trouve si honneste homme que je ne pense pas qu'il y en ait un a themiscire qui le soit davantage ny peut-estre autant quand on est en humeur de se divertir reprit telamire on se divertit de tout et ceux qui sont mediocrement honnestes gens plaisent quelquesfois plus que ceux qui le sont beaucoup davantage ne scauroient faire quand on n'y est pas non non telamire reprit clorelise ce n'est point sur ma belle humeur qu'il faut fonder l'estime que je fais d'artaxandre c'est sur son propre merite qui est tel que pour justifier le jugement que j'en fais si vous estes encore un jour malade je vous le veux amener aussi bien sommes nous tombez d'accord que ce sera moy qui 
 luy choisiray ses connoissances et qui luy donneray des amies car comme vous le scavez il est parti si jeune de themiscire qu'il est presques estranger en son propre pais il faut sans doute reprit telamire en souriant qu'artaxandre vous ait trouvee aussi belle que vous le trouvez accompli puis qu'en si peu de temps il vous estime assez pour luy choisir ses amies et ses connoissances quoy qu'il en soit repliqua-t'elle n'ayez pas mauvaise opinion d'artaxandre de ce que je vous advoue qu'il l'a fort bonne de moy car enfin les plus honnestes gens sont capables d'une erreur une fois en leur vie et il peut estre que je suis celle d'artaxandre ha clorelise reprit telamire je croirois plustost qu'artaxandre seroit la vostre que de penser que vous fussiez la sienne puis que je connois trop vostre merite et que je connois trop peu le sien pour dire une semblable chose pour faire que vous en jugiez equitablement repliqua clorelise je vous l'ameneray demain car adjousta-t'elle en souriant puis que je vous le dois amener il faut que je n'attende pas que vous soyez tout a fait guerie de peur que je n'exposasss cet amy qui m'est si cher a un fort grand danger s'il vous voyoit tout a fait en sante puis qu'il vous a veue reprit telamire il n'a plus rien a craindre a themiscire estant certain qu'il n'y a rien de si redoutable que vous vous avez beau me vouloir flatter repliqua clorelise car je vous assure que toutes les douceurs que vous me direz aujourd'huy n'effaceront pas 
 l'outrage que vous m'avez fait en me disant que je ne me connois paint en honnestes gens puis que vous avez presupose que je m'y pourrois tromper mais pour vous en punir adjousta t'elle si la fantaisie m'en prend je diray a artaxandre que vous n'avez pas voulu croire qu'il fust ce que je vous ay dit qu'il est ha clorelise s'escria telamire gardez vous bien de me faire ce tour la car je ne vous le pardonnerois de ma vie comme clorelise alloit respondre il arriva des dames qui firent changer la conversation et qui l'obligerent a s'en aller parce que ce n'estoient pas des femmes qui luy plussent cependant comme artaxandre n'avoit nulle habitude particuliere qu'avec elle et avec les dames avec qui elle avoit fait le voyage qui avoit cause leur connoissance il la voyoit tous les jours et il s'estoit mesme fait presenter a belermis de sorte qu'il la voyoit chez elle aussi bien que chez ses amies ainsi il fut aise a clorelise de tenir sa parole a telamire mais comme elle avoit sans doute dessein de conserver soigneusement la conqueste qu'elle croyoit avoir faite elle dit a artaxandre en le menant le jour suivant chez telamire qu'elle l'alloit mener chez une maistresse de son frere mais elle le luy dit a mon advis afin que la regardant comme une personne ou un autre estoit desja engage il ne fust pas capable d'y songer quand mesme les charmes de telamire pourroient plus toucher son coeur que les siens mais pour faire qu'il ne fust pas surpris de 
 la beaute de telamire elle la luy loua avec exces scachant bien que c'est une fort bonne voye pour deminuer quelque chose de l'admiration qu'une grande beaute donne la premiere fois qu'on la voit que de faire qu'on s'attende a la trouver telle du moins m'imaginay-je que ce fut son intention et ce qui me le fait croire est que quand elle parloit de la beaute de telamire a d'autres gens elle ne la louoit pas avec empressement quoy qu'il en soit ils furent chez cette belle malade qui meritoit sans doute le nom que je luy donne car comme je la vy ce jour-la je puis vous assurer qu'artaxandre la vit avec tous ses charmes estant certain que je ne l'ay pas veue mieux dans sa plus grande sante il est vray que le mal qu'elle avoit estoit peu de chose joint qu'elle estoit si bien en deshabille et il y avoit je ne scay quoy de neglige et de propre a sa coiffure qui luy estoit si avantageux qu'il n'estoit pas possible de la voir sans la louer ou du moins sans en avoir envie cependant clorelise qui depuis le retour d'artaxandre avoit beauconp plus de foin d'elle qu'a l'ordinaire estoit assez paree ce jour la mais malgre toute sa parure la negligence de telamire l'emporta et elle parut mille fois plus belle que clorelise quoy que clorelise le soit extremement comme j'avois desja beaucoup de part a l'amitie de telamire elle m'avoit envoyee prier ce matin la de vouloir passer l'apresdisnee aupres d'elle et en effet j'y fus de si bonne heure que clorelise n'y estoit pas encore mais a peine fus je assise 
 qu'elle me demanda comment j'estois avec artaxandre car dit elle comme nous pouvons quelquesfois avoir des amis qui ne sont pas nos parens nous pouvons aussi tres souvent avoir des parens qui ne sont pas nos amis tout ce que je vous puis dire luy repliquay-je c'est qu'artaxandre est assurement assez honneste homme pour estre mon parent et mon amy tout ensemble mais comme il y a fort peu qu'il est arrive et que depuis qu'il est icy il a tousjours este avec clorelise ou avec les dames avec qui elle a este au chasteau d'orithie je ne scay encore s'il me tient pour son amie ou s'il ne me regarde que comme sa parente comme je disois cela artaxandre qui aidoit a marcher a clorelise entra de sorte que clorelise l'ayant presente a telamire cette belle fille le receut avec beaucoup de civilite et il la salua avec beaucoup de respect d'abord je remarquay qu'il fut surpris de voir telamire et que malgre toutes les louanges que clorelise luy avoit donnees il ne se l'estoit pas imaginee si belle mais comme clorelise le remarqua sans doute aussi bien que moy elle en rougit de despit et elle en eut d'autant plus qu'ayant jette les yeux sur grand miroir qui estoit vis a vis de nous elle y vit telamire et s'y vit aussi et connut a mon advis elle mesme et malgre la bonne opinion qu'elle avoit de sa beaute qu'artaxandre auroit raison quand il trouveroit telamire plus belle qu'elle du moins me parut-il je ne scay quel petit chagrin sur son visage que 
 j'expliquay de cette sorte joint aussi que je remarquay qu'apres s'estre veue dans ce miroir aupres de telamire elle voulut changer de place et en changea effectivement disant que le jour luy faisoit mal aux yeux mais ce fut sans doute pour en faire changer a artaxandre et pour se placer de facon qu'il ne les pust voir toutes deux a la fois comme il faisoit auparavant et qu'ainsi il ne remarquast pas si aisement la difference qu'il y avoit entre telamire et elle et en effet des qu'elle fut ou elle pensoit estre mieux ce petit chagrin qui m'avoit paru se dissipa de sorte que voulant assurement reparer par son bel esprit le desavantage qu'elle connoissoit que sa beaute avoit aupres de celle de telamire elle se mit a dire cent choses agreables et divertissantes mais quoy que telamire n'y respondit pas avec le mesme empressement que clorelise avoit a les dire elle y respondit pourtant si a propos et d'une maniere si spirituelle qu'il estoit aise de connoistre qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage d'abord la conversation fut du voyage de clorelise de la rencontre inopinee qu'elle avoit faite d'artaxandre et de l'amitie qu'elle avoit aveque luy pour moy disois-je je suis persuadee que c'est ainsi qu'il se faut connoistre pour s'estimer et pour s'aimer plus en six jours que les autres gens qui se connoissent d'une autre maniere ne s'aiment en six mois car enfin quand on se connoist par une tierce personne qui prepare l'esprit de ceux qui se doivent connoistre par de grands 
 eloges on a l'imagination si remplie d'une grande idee qu'on se forme soy mesme qu'il est bien difficile que quand on vient a se voir on ne trouve ce qu'on a pense beaucoup plus beau que ce qu'on voit ce que vous dittes reprit artaxandre arrive sans doute tres souvent mais il n'arrive pas tousjours et pour vous le tesmoigner adjousta-t'il je n'ay qu'a vous dire qu'encore que clorelise m'eust dit que telamire estoit une des plus belles personnes du monde et que je m'en fusse forme une image que je trouvois admirable je ne laisse pas d'advouer que si je vous la pouvois faire voir vous verriez que ce seroit un mauvais portrait comme ce qu'on apelle un mauvais portrait reprit telamire est une peinture qui ne ressemble point a la personne pour qui elle est faite un portrait qui flatte est aussi mauvais qu'un portrait qui enlaidit ainsi je puis croire ce que vous dittes sans en tirer vanite parce qu'il peut estre que vous trouvez l'idee que vous aviez de moy beaucoup plus belle que je ne suis ha telamire s'escria clorelise je ne suis point de vostre opinion en une chose et je ne tonberay jamais d'accord qu'un portrait qui flatte soit un mauvais portrait comme telamire repliqua artaxandre n'en a sans doute jamais eu d'elle qui l'ait flattee parce qu'on ne la peut jamais peindre aussi belle qu'elle est je ne m'estonne pas qu'elle ne scache point cette difference mais je m'estonne dit-il en se reprenant voyant qu'il louoit trop telamire et trop peu clorelise que vous la scachiez 
 puis qu'assurement vous ne pouvez pas non plus avoir de portraits de vous qui ne vous derobent beaucoup de grace artaxandre luy dit-elle en riant et en rougissant tout ensemble n'entreprenez point tant de choses a la fois louez telamire toute seule et ne me louez point ou louez moy et ne la louez pas car enfin cet encens partage n'oblige personne mais pour ne vous embarresser pas adjousta-t'elle a faire un choix qui ne me seroit peutestre pas avantageux il vaut mieux que puis que vous venez de dire ce que vous pensez de telamire que telamire die aussi ce qu'elle pense de vous et si l'idee qu'elle s'en estoit formee est plus grande que ce qu'elle en trouve car pour vous dire les choses comme elles sont je luy dis hier autant de bien de vous que je vous ay dit de bien d'elle mais a mon advis la chose n'aura pas este ainsi et je croy qu'elle vous doit encore plus admirer que vous ne l'admirez parce que n'ayant pas aussi bonne opinion de moy que vous l'avez elle n'adjousta pas au tant de creance a mes paroles lors que je vous louois que vous y en avez adjouste lors que je l'ay louee ha clorelise s'escria telamire vous estes la plus cruelle personne du monde de parler comme vous faites comme je ne dis rien repliqua-t'elle que je ne vous eusse menacee de dire vous n'en devez pas estre surprise telamire craignant alors qu'artaxandre ne creust qu'elle avoit dit quelque estrange chose en parlant de luy se mit a luy raconter sa conversation du jour precedent avec 
 clorelise luy advouant ingenument que sans en pouvoir dire la raison elle n'avoit pas creu qu'il fust aussi honneste homme que clorelise le luy avoit represente cependant adjousta-t'elle j'espere que nous serez assez raisonnable pour ne vous offencer pas de ce que j'ay pense de vous autant que de vous connoistre et que vous vous contenterez de la justice que je vous rends aujourd'huy que je vous connois mieux je ne m'offenceray pas sans doute reprit artaxandre de ce que vous avez pense de moy en ne me connoissant pas mais je crains bien d'avoir sujet d'estre afflige de ce que vous en pensez apres m'avoir connu plust aux dieux dit clorelise sans donner loisir a telamire de respondre qu'elle pust estre capable de se tromper puisqu'il est vray que j'aurois le plus grand plaisir du monde de pouvoir luy reprocher qu'elle ne se connoist point en honnestes gens mais je crains bien adjousta-t'elle en souriant que je n'aye pas cette satisfaction et qu'au contraire vous ne deveniez tant de ses amis que j'en devienne un peu moins de vos amis car enfin comme je nous ay fait connoistre a telamire je ne trouverois nullement bon qu'elle fust plus des vostres que moy pourveu qu'artaxandre ne soit pas plus mon amy que le vostre reprit telamire en souriant a son tour que nous importe si je suis plus son amie que nous ne l'estes que m'importe reprit clorelise ha telamire il m'importe estrangement car je suis assuree que nous ne serez jamais 
 plus des amies d'artaxandre que moy s'il n'est plus de vos amis que des miens mais aimable clorelise luy dit artaxandre en souriant aussi bien qu'elles quand vous m'avez fait la grace d'accepter la commission que je vous ay donnee de me choisir des amies et que vous m'avez fait l'honneur de m'amener icy avez vous eu dessein que je fusse ennemy de telamire non repliqua-t'elle mais je n'ay pas eu aussi intention que vous fussiez si bien ensemble que nous en fussions mal cependant je suis la plus trompee du monde si cela n'arrive quelque jour quoy que clorelise dist cela en riant je suis pourtant assuree qu'elle craignoit en effet que cela n'arrivast ainsi mais enfin apres que sa visite eut este assez longue elle s'en alla mais elle s'en alla sans scavoir que ce qu'elle aprehendoit estoit desja arrive estant certain qu'artaxandre fut si touche de la beaute de telamire qu'il eut besoin de toute la force de sa memoire pour se souvenir tousjours qu'il ne faloit pas qu'il la louast trop en parlant a clorelise mais comme il avoit beaucoup de peine a parler d'autre chose parce que son imagination n'estoit remplie que de cela il parla moins qu'a son ordinaire le reste du jour ce que clorelise remarqua avec assez de chagrin comme elle l'a redit depuis mais ce qui luy en donna bien davantage le lendemain fut qu'elle sceut par une des dames qu'artaxandre avoit veues avec elle la premiere fois qu'il la vit qu'il avoit loue la beaute de telamire avec tant d'exces qu'elle n'avoit 
 jamais tant entendu louer qui que ce soit de sorte que considerant qu'il ne luy en avoit presques rien dit elle conjectura que c'est qu'il en pensoit plus encore qu'il n'en avoit die a son amie neantmoins comme elle a bonne opinion d'elle et qu'en ce temps-la elle n'avoit point eu d'esclave qui eust rompu ses chaines elle ne creut pas tout a fait qu'artaxandre pust rompre les fers qu'elle pensoit luy avoir donnez si bi que sans luy tesmoigner rien de son inquietude elle vescut aveque luy comme elle avoit commence c'est a dire avec beaucoup d'amitie mais quelque temps apres ayant sceu qu'artaxandre avoit este plusieurs fois chez telamire sans qu'il luy en eust rien dit elle en eut un despit estrange car enfin je pense pouvoir dire sans mensonge que clorelise dans l'opinion qu'elle avoit d'estre aimee d'artaxandre l'aimoit desja plus qu'il ne l'aimoit il est vray pourtant qu'il faut dire pour excuser la creance ou elle estoit que comme artaxandre s'estoit insensiblement engage a agir avec elle comme s'il en eust este amoureux il ne scavoit comment s'en desdire si bien qu'encore qu'il sentist dans son coeur une passion naissante pour telamire qui luy donnoit desja beaucoup d'inquietude il ne laissoit pas de continuer de parler a clorelise comme a l'ordinaire et il le faisoit d'autant plustost qu'en effet il avoit dessein de s'opposer a l'affection qu'il avoit pour telamire et de deffendre son coeur et contre elle et contre 
 toute autre s'imaginant que la simple galanterie sans amour estoit une chose bien plus agreable qu'une passion violente ne le pouvoit estre ainsi il continuoit encore de dire a clorelise toutes ces sortes de choses que disent ceux qui sans parler ouvertement d'amour ne laissent pas de faire entendre qu'ils en ont il est vray qu'il ne continua pas long temps sans beaucoup de peine cependant clorelise dont le coeur estoit veritablement engage raisonnant sur l'estat ou elle se trouvoit songea quelle voye elle pourroit prendre pour empescher artaxandre de voir telamire ou du moins de lier amitie avec elle d'abord elle creut qu'il faloit qu'elle rompist avec telamire et qu'elle obligeast artaxandre a le faire aussi et a prendre son parti mais tout d'un coup venant a croire que peutestre ne pourroit elle pas l'obliger a faire une chose comme celle-la elle craignit que si elle ne la voyoit plus qu'il ne continuast de la voir et qu'elle ne fust plus en estat de troubler leur conversation par sa presence de sorte qu'un sentiment de jalousie luy faisant prendre un dessein tout oppose elle se resolut de faire semblant d'avoir une amitie tres tendre pour telamire et de la voir si souvent qu'artaxandre ne pust jamais la voir sans elle et pour l'embarrasser encore davantage a quelque temps de la elle obligea belermis son frere a descouvrir a artaxandre l'amour qu'il avoit pour telamire et a le prier de l'y servir luy disant qu'elle scavoit que telamire l'estimoit infiniment et qu'il 
 n'y avoit pas un homme qui fust plus propre que luy pour en faire son confident en effet belermis fit tout ce qu'il put pour aquerir l'amitie d'artaxandre et suivant les conseils de clorelise il luy confia tout le secret de son coeur et luy descouvrit la passion qu'il avoit dans l'ame le conjurant quand il en trouveroit occasion de luy vouloir estre favorable vous pouvez juger qu'artaxandre se trouva fort embarrasse car de dire sincerement a belermis qu'il estoit son rival il n'y avoit pas d'aparence veu les termes ou il en estoit avec sa soeur et de luy promettre de faire ce qu'il vouloit qu'il fist il ne luy estoit pas possible cependant belermis luy demandant cette grace avec toute cette fierte guerriere qui luy estoit si naturelle il ne scavoit presques que luy dire neantmoins comme artaxandre a l'esprit adroit il s'en deffendit le mieux qu'il put je vous suis bien oblige luy dit-il de la confiance que vous avez en mon amitie mais belermis si vous voulez que je vous die tout ce que je pense il faut que je vous advoue qu'il n'y a pas au monde un plus mauvais agent que moy en pareille occasion et la raison qui fait que je ne scay point servir mes amis en amour c'est que je suis fortement persuade que je leur nuis plus que je ne les sers et qu'en ces sortes de choses il ne faut employer que soy car enfin un amy en ces occasions fait quelquesfois plus de mal qu'un rival en effet poursuivit-il pensez vous que si telamire scavoit que vous me dissiez tout ce que vous 
 luy dites et tout ce qu'elle vous dit qu'elle pust jamais se resoudre de vous parler moins rigoureusement qu'elle ne fait non non belermis ne vous trompez pas et croyez que le moyen d'avoir une maistresse severe c'est qu'elle scache que son amant a un confident puis qu'il est vray que telle personne seroit capable de se confier a un homme qu'elle aimeroit qu'elle ne se confieroit pas a son amy ainsi tout ce que je puis vous promettre poursuivit-il est de parler de vous a clorelise selon les sentimens que j'en ay quand l'occasion s'en presentera car encore une fois si j'en usois autrement je vous nuirois plus que vous ne pensez comme belermis n'avoit nul soubcon qu'artaxandre fust son rival et qu'au contraire il le croyoit amoureux de clorelise il se laissa persuader et le pria seulement de vouloir bien que du moins il luy rendist conte de tout ce qu'il luy arriveroit et qu'il luy en demandait conseil comme artaxandre ne pouvoit avoir un pretexte de le refuser il luy accorda ce qu'il vouloit et il le luy accorda d'autant plustost qu'il trouvoit quel que douceur a entendre toutes les pleintes qu'il faisoit de la rigueur de telamire ce fut mesme un plaisir qu'il eut souvent car comme il n'y avoit presques point de jour que belermis ne receust quelque nouvelle marque de la cruaute de cette belle fille il cherchoit continuellement artaxandre pour la luy conter d'autre part clorelise executant son dessein eut des complaisances inouies pour telamire et luy 
 rendit tant de soins qu'en effet telamire creut d'abord qu'elle l'aimoit tendrement clorelise avoit mesme encore un avantage en la voyant tous les jours car comme elle avoit une reputation de vertu admirable la severe isalonide ne trouvoit pas si mauvais qu'elle la vist que beaucoup d'autres aussi la voyoit elle si souvent qu'elle ne voyoit autre chose vous pouvez juger que dans la passion qu'avoit artaxandre ce luy fut un grand suplice de se voir tousjours oblige de parler d'amour a une personne pour qui il n'en avoit pas et de n'en parler point a une autre pour qui il en avoit beaucoup cependant il se trouvoit aussi embarrasse a cesser de dire a clorelise qu'il l'aimoit qu'a commencer de dire a telamire qu'il avoit de l'amour pour elle de plus la confidence de belermis vint encore a l'importuner et il devint a la fin si amoureux et si chagrin que tout luy estoit insuportable en effet sa passion devint si forte en peu de jours qu'il ne se soucia plus trop de ce que penseroit clorelise ny de ce que penseroit belermis quand ils viendroient a scavoir qu'il aimoit telamire mais toute l'inquietude de son esprit estoit de faire scavoir a cette belle personne les sentimens qu'il avoit pour elle comme clorelise et belermis estoient tousjours avec telamire il ne luy estoit pas aise de la trouver seule et je pense qu'il en eust cherche long temps l'occasion si clorelise ne se fust trouvee assez mal pour garder la chambre durant quelques jours encore n'eust il pas peu de peine 
 a trouver telamire chez elle car dans les sentimens de jalousie que clorelise avoit dans l'ame elle n'avoit pas plus tost les yeux ouverts qu'elle envoyoit prier telamire d'avoir pitie d'elle durant son mal et de la venir voir des qu'elle auroit disne luy mandant que quand elle ne la voyoit pas elle en avoit une inquietude estrange de sorte que telamire qui pensoit que clorelise l'aimoit cherement alloit en effet chez elle de fort bonne heure et violentant son inclination qui ne la portoit pas a aimer clorelise elle respondoit a cette amitie aparente par mille sortes d'offices et de petits soins et particulierement par la diligence qu'elle avoit a se tenir assiduement aupres de clorelise quand elle estoit malade si bien que durant les premiers jours de son mal il fut impossible a artaxandre de la trouver ailleurs que chez clorelise car a cause d'algaste pere de telamire il n'osoit pas aller chez elle devant l'heure ou la bien-seance souffre qu'on face des visites mais enfin ayant bien pris son temps il entra un jour dans la chambre de telamire comme elle estoit devant son miroir et qu'elle mettoit son voile pour aller chez clorelise de sorte que comme elle avoit desja beaucoup de familiarite aveque luy elle ne laissa pas de continuer de le mettre apres l'avoir salue presuposant qu'il voudroit bien aller chez clorelise et en effet voulant luy en faire la proposition civilement si je ne scavois luy dit-elle que clorelise est vostre amie devant que je fusse la vostre 
 que vous ne pouvez jamais trouver mauvais qu'on luy rende une partie de ce qu'on doit a son merite au lieu de continuer a mettre mon voile je l'osterois et je recevrois regulierement vostre visite mais comme je m'imagine que vous voudres bien que nous allions ensemble pour soulager le chagrin de cette aimable malade vous voyez que j'en use avec toute la liberte dont clorelise elle mesme pourroit user aveque vous je serois bien malheureux respondit-il si j'estois assez mal dans vostre esprit pour vous obliger a rompre un dessein que vous auriez fait mais madame luy dit-il malicieusement pour l'empescher d'aller si tost chez son amie si vous aimez le repos de clorelise vous n'irez pas encore la voir car comme je viens tout a l'heure d'envoyer scavoir de sa sante j'ay sceu qu'elle ne fait que de s'endormir mais si vous le souhaitez poursuivit-il j'envoyeray un de mes gens attendre qu'elle s'esveille afin de vous en venir advertir puis que selon mon opinion vous attendrez plus commodement chez vous que dans son anti-chambre telamire qui creut ce qu'il luy disoit commanda a une de ses femmes d'aller dire a un des gens d'artaxandre qu'il allast chez clorelise mais artaxandre faisant semblant que c'estoit par civilite et que de plus il avoit quelque autre ordre a donner s'avanca diligemment a la porte de la chambre de telamire et ordonna a celuy qu'il envoya chez clorelise d'estre deux heures sans revenir et que s'il alloit quelqu'un 
 des gens de telamire pour scavoir si clorelise seroit esveillee il ne le laissast pas parler a ceux du logis et qu'il luy dist qu'il venoit de scavoir qu'elle ne l'estoit pas encore artaxandre prevoyant bien que l'impatience prendroit a telamire cet ordre donne artaxandre retourna aupres de cette belle personne qui luy faisant donner un siege se mit a luy parler de clorelise croyant qu'elle ne pouvoit l'entretenir de rien qui luy pust estre plus agreable car encore qu'en cent occasions differentes elle eust remarque qu'artaxandre avoit agi comme un homme qui auroit eu quel que inclination pour elle il ne luy estoit pourtant pas possible de comprendre que clorelise l'eust aime s'il ne l'eust aimee de sorte que comme elle ne doutoit point que clorelise n'aimast artaxandre elle croyoit qu'artaxandre aimoit clorelise et elle le croyoit si bien que dans cette opinion elle se mit comme je vous l'ay dit a luy parler d'elle cependant quoy qu'il se fust determine a descouvrir sa passion a telamire il eut tant de peur d'estre mal receu qu'il fut assez long temps sans oser dire ce qu'il pensoit mais comme il ne put si bien cacher son inquietude que telamire ne la remarquast elle s'alla imaginer que c'estoit qu'il estoit peutestre empire tout d'un coup a clorelise et qu'il en estoit peine de sorte que prenant la parole mais artaxandre luy dit-elle vous me semblez bien melancolique ne seroit ce point que clorelise seroit plus mal qu'elle n'estoit ce matin non madame 
 luy dit-il emporte par sa passion mais c'est qu'artaxandre est encore beaucoup plus mal aujourd'huy qu'il n'estoit hier et je croy mesme qu'il luy empirera tous les jours si artaxandre est malade reprit-elle en souriant les apparences sont bien trompeuses elles le sont en effet repliqua-t'il et pour vous en donner un exemple n'est-il pas vray madame que tout le monde croit a themiscire que je suis amoureux de clorelise cependant il est constamment vray que je ne le fus jamais d'elle et si je ne l'estois pas plus d'une admirable personne que je n'oserois vous nommer je serois plus heureux que je ne suis telamire entendant parler artaxandre comme il faisoit soubconna alors quelque chose de la verite c'est pourquoy pour l'empescher de luy en dire davantage elle destourna agreablement la chose non non artaxandre luy dit elle ne prenez pas tant de soin a me vouloir tromper car je suis bien plus complaisante pour mes amis que vous ne le pensez en effet des que je voy qu'ils ont dessein que je croye une chose j'agis comme s'ils me l'avoient persuadee ainsi je vous diray si vous le voulez que je croy que vous n'aimez point clorelise et que vous en aimez une autre je serois pourtant bien marrie pour vostre repos que cela fust adjousta-t'elle estant persuadee que vous auriez bien de la peine a persuader a cette autre que vous n'aimassiez pas clorelise cependant poursuivit telamire vous trouverez bon que j'envoye 
 a mon tour quelqu'un qui soit a moy pour scavoir si elle ne s'esveille point car je croy que celuy que vous y avez envoye doit estre encore plus endormy qu'elle et en effet telamire ayant apelle une de ses femmes afin qu'elle y envoyast cette femme apella un esclave qui fut s'aquiter de sa commission mais comme la prudence d'artaxandre avoit preveu l'impatience de telamire celuy qu'il avoit envoye a la porte de clorelise voyant cet esclave qu'il connoissoit fort s'avanca vers luy et luy demanda ou il alloit si bien que cet esclave le luy ayant fait scavoir l'autre luy dit qu'il luy espargneroit la peine d'entrer chez clorelise en l'assurant qu'il venoit tout a l'heure de parler a une de ses femmes qui luy avoit assure que sa maistresse n'estoit point esveillee si bien que cet esclave sans s'informer davantage retourna dire a telamire que clorelise dormoit encore sans dire pourtant qu'il ne le scavoit que par un des gens d'artaxandre de peur d'estre gronde de sorte qu'apres qu'il eut fait son message il se retira et telamire prenant la parole voila un assoupissement bien long dit-elle en regardant artaxandre et ce qui m'en fache c'est que clorelise n'est pas d'un de ces temperamens endormis dont on voit quelques personnes dans les yeux de qui il semble qu'on voye tousjours errer le sommeil au contraire on diroit que de la facon dont est clorelise elle ne doive jamais dormir tout a fait et je suis si persuadee de ce que 
 je dis que je croy que du moins ne dort elle jamais sans songer et que de l'heure que je parle elle est aveque moy quoy que je ne sois pas avec elle si cela est madame repliqua artaxandre elle est avec une personne qui pourroit si elle le vouloit s'esclaircir pleinement si j'aime clorelise ou si je ne l'aime pas je vous ay desja dit repliqua telamire que je suis assez complaisante pour croire ou pour faire semblant de croire ce que mes amis veulent croyez donc seulement aujourd'huy pour suivit-il que je n'ay jamais aime clorelise et demain si je suis assez hardi pour vous le dire je vous conjureray de croire que je suis le plus amoureux de tous les hommes de la plus belle personne du monde et d'une personne encore sur qui vous avez plus de pouvoir que je ne voudrois que vous en eussiez comme telamire alloit respondre un esclave de clorelise entra qui luy dit que sa maistresse s'ennuyant estrangement de ce qu'elle ne l'alloit pas voir envoyoit scavoir ce qu'elle faisoit et quelle raison l'empeschoit de luy donner la satisfaction de l'entretenir telamire surprise de ce qu'on luy disoit regarda artaxandre qui sans s'estonner dit a cet esclave que c'estoit luy qui avoit empesche telamire d'aller chez clorelise parce qu'un de ses gens luy avoit dit qu'elle n'estoit pas esveillee ce qui embarrassoit telamire estoit qu'elle y avoit envoye un esclave qui estoit a elle de sorte que cet esclave ne s'estant pas trouve au logis pour scavoir de luy a qui il avoit parle elle creut que c'estoit 
 un mal entendu entre les gens de clorelise et ceux qu'on avoit envoyez chez elle si bien que se disposant d'y aller a l'heure mesme elle donna la main a artaxandre presuposant qu'il n'auroit pas change de dessein et pour luy tesmoigner qu'elle ne se faisoit pas l'aplication de ce qu'il luy avoit dit quand je croirois luy dit-elle que vous n'estes pas amoureux de clorelise je ne laisserois pas de croire que vous luy voudriez bien faire une visite puis que vous ne pouvez luy denier l'advantage d'estre la premiere amie que vous ayez a themiscire et je soustiens d'autant plus son droit poursuivit-elle que je pretens conserver celuy que j'ay d'estre la seconde ha madame s'escria-t'il soit que je sois amoureux ou que je ne le sois pas clorelise n'est pas en mesme rang que vous dans mon esprit quoy que ce soit une personne pour qui j'ay beaucoup d'estime et beaucoup d'amitie comme la maison de telamire estoit assez pres de celle de clorelise ils n'eurent pas loisir d'en dire davantage joint que comme une fille qui estoit a telamire les pouvoit entendre artaxandre fut contraint de parler d'autre chose cependant des qu'ils entrerent dans la chambre de clorelise elle fit mille reproches a telamire et les y fit avec une esmotion de coeur estrange car comme elle voyoit artaxandre avec elle elle jugeoit bien qu'il avoit este la cause de son retardement mais elle en eut bien davantage lors que telamire pour se justifier luy dit la chose comme elle s'estoit passee artaxandre 
 luy soustint pourtant hardiment qu'on luy avoit assure qu'elle dormoit mais comme clorelise avoit l'esprit trop engage pour estre capable de se laisser tromper elle poussa la chose jusques au bout et faisant venir toutes ses femmes les unes apres les autres elles dirent toutes qu'elles n'avoient veu personne ny de la part d'artaxandre ny de celle de clorelise artaxandre luy dit alors que c'estoit assurement quelqu'un des gens de belermis qui pour s'espargner la peine de r'entrer chez elle avoit fait ce mensonge mais enfin quoy qu'il pust dire clorelise ne s'en satisfit pas et elle creut bien plus fortement qu'artaxandre avoit fait cette fourbe que telamire ne le creut mais en mesme temps elle creut aussi que telamire y avoit quelque part car comme elle luy assuroit fortement avoir envoye chez elle et que ses femmes assuroient au contraire qu'on n'y estoit point venu de sa part elle ne pensa pas seulement qu'artaxandre estoit amoureux de telamire mais elle pensa encore que telamire avoit plus d'intelligence avec artaxandre qu'elle ne l'avoit pense de sorte que la jalousie s'emparant de son esprit elle souffrit ce qu'on ne scauroit exprimer et cette personne qui avoit envoye querir telamire avec tant d'empressement ne scavoit plus que luy dire pour l'entretenir comme j'arrivay quelque temps apres que cet esclaircissement si mal esclairci fut fait je pus voir toutes les agitations d'esprit de clorelise et je ne pus remarquer aussi 
 la confusion d'artaxandre et la prudence de telamire car enfin cette sage fille sans faire semblant de s'apercevoir ny de l'amour d'artaxandre ny de la jalousie de clorelise parla de toutes choses avec une tranquilite merveilleuse et certes j'arrivay fort a propos pour contribuer a la conversation cependant j'ay fait advouer depuis a telamire qu'elle n'avoit pu s'empescher de trouver quelque douceur a penser qu'encore que clorelise aimast artaxandre il ne laissoit pas de l'aimer et que la gloire d'estre preferee a une si aimable personne luy avoit donne quelque plaisir pour moy j'en eus ce jour-la beaucoup car outre qu'il y en avoit sans doute a voir l'embarras ou clorelise et artaxandre avoient l'esprit j'en eus encore extremement a voir belermis avec sa mine fiere qui scachant que telamire estoit dans la chambre de sa soeur y vint pour la voir mais aimable doralise il y vint comme s'il eust este son vainqueur au lieu d'estre son esclave ce n'est pas que ce qu'il luy disoit ne fust civil et respectueux mais c'est que l'air dont il agissoit changeoit le sens de ses paroles et qu'il sembloit qu'il vouloir donner des fers a celle dont il disoit porter les chaines de plus comme il ne pouvoit s'empescher de parler aussi souvent de guerre que d'amour il nous dit tant de choses que j'apris ce jour-la assez de termes miliaires pour pouvoir raconter toutes sortes de conbats car il les engagea tous dans cette conversation si bien que le soir je trouvay que je scavois 
 ce que c'estoit que campement que j'entendois ce que vouloit dire se poster avec avantage que je n'ignorois pas ce que c'estoit que la premiere et la seconde ligne que je comprenois ce que vouloit dire faire demy tour a droit et demy tour a gauche et que j'en scavois du moins assez pour faire perdre une bataille si j'eusse commande une armee car a vous parler sincerement il nous dit tant de ces mots qui sont particuliers a la guerre que tout ce que je pus faire fut de les retenir sans scavoir pourtant bien precisement ce qu'ils signifioient tous mais pour faire que mon divertissement fust entier la severe isalonide entra qui trouvant d'ordinaire a redire a tout ne trouva pas bon que clorelise fust si propre puis qu'elle estoit malade disant tout haut que ces maladies qui ne servoient qu'a attirer la compagnie chez soy et qu'a estre encore plus propre que quand on se porte bien estoit une affectation tres dangereuse car enfin disoit-elle si on est malade il faut ne voir que ceux qui peuvent guerir le mal qu'on a ou ses amies particulieres et il les faut mesme voir sans tous ces grands ajustemens qui ne servent de rien a guerir du plus petit mal du monde et non pas faire ce que font la plus part des femmes aujourd'huy qui quand elles sont malades consultent bien plus soigneusement leur miroir devant que l'heure de la compagnie arrive que leur medecin et qui envoyent bien plus soigneusement advertir toutes leurs connoissances qu'elles 
 garderont la chambre que ceux qui les pensent soulager aussi a dire la verite suis-je persuadee qu'elles ont bien plus d'envie qu'on leur vienne conter cent bagatelles que de conter leur mal a ceux qui le peuvent guerir mais luy dis-je pour faire plaisir a clorelise si vous scaviez combien le chagrin augmente tous les maux de quelque nature qu'ils soient vous ne diriez pas qu'une compagnie divertissante ne puisse pas estre mise au rang des remedes les plus infaillibles si vous demandiez l'advis de ma soeur me respondit-elle d'un ton imperieux je suis assuree qu'elle seroit de vostre opinion et qu'elle soustiendroit que tout ce qu'il y a de simples employez dans medecine ne valent pas la conversation de cinq ou six de ces discours de choses innutiles qui sont bien aises de trouver tousjours quelqu'une de ces malades galantes qui ne le sont qu'afin qu'on les aille voir je vous advoueray interrompit clorelise en rougissant de despit que j'ay este quelquesfois comme vous dittes mais pour aujourd'huy je me trouve si mal que s'il me venoit une grande compagnie cela m'embarrasseroit fort comme telamire entendit ce que disoit clorelise elle se leva pour s'en aller mais clorelise la retenant par un sentiment de jalousie plustost que d'amitie luy dit que ce n'estoit pas pour elle qu'elle parloit ainsi ny pour moy non plus il faut donc que ce soit pour moy reprit artaxandre mais si cela est adjousta-t'il vous n'avez s'il vous plaist madame qu'a obliger telamire 
 de me commander de m'en aller car comme j'ay eu l'honneur de l'amener icy c'est a elle a me faire ce commandement il vous est ce me semble aise de juger combien clorelise sentit le discours d'artaxandre elle ne put toutesfois y respondre car sa soeur estant tres aise de voir qu'une fois en sa vie elle eust souhaite de n'avoir pas compagnie se mit a prier telamire d'obliger artaxandre de s'en aller et belermis luy mesme croyant en effet que clorelise se trouvoit mal s'en alla et artaxandre aussi ce ne fut toutesfois qu'apres que telamire luy eust dit qu'elle le dispensoit de la civilite qu'il luy avoit voulu rendre de sorte que le despit de clorelise augmentant encore elle eut l'esprit si peu libre le reste du jour que telamire et moy ne jugeasmes pas qu'il fust a propos d'y tarder davantage ainsi nous la laissasmes avec isalonide qui a mon advis l'importuna fort cependant comme je m'en allay chez telamire et que je ne pouvois parler que de clorelise je luy dis que je croyois qu'elle craignoit qu'artaxandre ne devinst amoureux d'elle de sorte que dans la confiance qu'elle avoit en mon amitie quoy que je fusse parente d'artaxandre elle ne laissa pas de me dire ce qui s'estoit passe entre elle et luy adjoustant qu'elle seroit au desespoir que clorelise allast se mettre la jalousie dans la teste et qu'artaxandre eust de l'amour pour elle pour cette derniere chose repliquay-je il ne la faut pas mettre en doute et pour la premiere si je ne me trompe vous n'avez 
 qu'a vous y resoudre et en effet l'evenement fit voir que je ne me trompois pas car clorelise eut autant de jalousie qu'artaxandre eut d'amour pour telamire il arriva mesme cent autres petites choses qui seroient trop longues a vous dire qui firent que cette dangereuse passion augmenta dans le coeur de clorelise de sorte que ne pouvant plus vivre dans l'incertitude ou elle estoit elle mit artaxandre dans la necessite de ne voir plus telamire ou de ne la voir plus elle mesme si bien que choisissant le dernier clorelise joignit a la jalousie et a l'amour qu'elle avoit desja dans l'ame un effroyable desir de vangeance aussi fut-ce pour cela qu'elle ne voulut pas cesser de voir telamire quoy qu'elle la haist autant qu'elle haissoit artaxandre car c'est la coustume de celles qui ont de la jalousie de hair presques esgallement les amans qui les abandonnent et celles pour qui elles sont abandonnees cependant afin de faire despit a artaxandre elle continua de voir telamire il est vray que telamire ne se tint guere obligee de ses visites car elle sceut qu'en parlant d'elle a diverses personnes elle en avoit parle desavantageusement neantmoins comme elle est sage elle n'en voulut pas faire d'esclat et elle se contenta de dissimuler comme l'autre dissimuloit il est vray que je suis persuadee que le despit qu'elle eut contre clorelise contribua quelque chose a faire qu'elle ne s'obstina pas tant a rejetter la passion d'artaxandre pour qui elle avoit 
 beaucoup d'estime si bien que r'apellant dans son coeur le souvenir du dessein que feue sa mere avoit eu de la luy faire espouser elle creut qu'elle pouvoit innocemment souffrir qu'il l'aimast puis qu'elle n'avoit aporte aucun soin a faire naistre la passion qu'il avoit pour elle de sorte que s'accoustumant peu a peu a souffrir qu'il luy parlast plus clairement de son amour qu'il n'avoit fait jusques alors ils vinrent enfin a estre assez bien ensemble pour faire que telamire luy permist de croire qu'elle ne le haissoit pas et que pourveu que ses parens et les siens y consentissent il pouvoit esperer d'estre heureux ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle se resolut a luy faire une declaration si favorable car il faut que vous scachiez qu'artaxandre ne trouva pas tant de difficulte a luy persuader qu'il estoit amoureux d'elle qu'a luy faire croire qu'il ne l'avoit point este de clorelise elle luy disoit pourtant toujours que s'il avoit este inconstant elle ne vouloit point de son affection ainsi durant un assez longtemps artaxandre ne faisoit autre chose que luy protester qu'il n'avoit jamais aime clorelise que comme son amie et qu'il n'estoit coupable que de ne luy avoir pas dit sincerement qu'elle expliquoit ses sentimens autrement qu'ils ne le devoient estre mais comme artaxandre a infiniment de l'esprit et qu'il avoit une passion violente il luy dit tant de choses touchantes et persuasives qu'enfin comme je l'ay desja dit il la persuada cependant artaxandre se detacha peu 
 a peu de belermis et cessa d'estre son confident il n'avoit pourtant alors nulle inquietude de ce coste la mais c'est qu'estant resolu d'aimer telamire jusques a la mort il ne trouvoit pas qu'il fust a propos qu'il continuast de le tromper ainsi estant tout a fait detache et du frere et de la soeur il s'attacha de telle sorte a aimer telamire qu'il ne croyoit vivre que lors qu'il la voyoit il y avoit pourtant une chose qui l'affligeoit sensiblement qui estoit qu'amaldee qui scavoit qu'algaste pere de telamire cherchoit a se remarier n'aprouvoit plus un mariage qu'elle avoit autresfois tant souhaite neantmoins comme il esperoit ou de la vaincre ou de persuader a telamire de ne se foncier pas de son consentement il avoit d'assez douces heures malgre toute la jalousie de clorelise y ayant peu de jours qu'il ne trouvast moyen de luy parler sans estre entendu que d'elle
 
 
 
 
les choses estant donc en ces termes et clorelise prevoyant bien que si elle ne faisoit obstacle au dessein d'artaxandre il espouseroit bientost telamire prit la plus bizarre resolution du monde car enfin dans le dessein qu'elle eut de se vanger elle ne fit difficulte aucune de sacrifier toute sa vie a sa vangeance et voicy quelle fut l'invention qu'elle imagina je vous ay desja dit qu'algaste quoy qu'assez vieux s'estoit mis dans la fantaisie de se remarier et d'espouser mesme une jeune et belle personne ne se souciant pas qu'elle fust riche pourveu qu'elle fust de qualite mais comme il estoit fort avance en age il ne s'en estoit 
 point trouve jusques alors qui l'eust voulu espouser cependant il ne laissoit pas d'employer tousjours a luy chercher une femme ces sortes de gens dont il y a par tout le monde qui passent toute leur vie a faire des miserables puis qu'ils l'employent tout ensemble a tascher de marier ceux qu'ils connoissent et ceux qu'ils ne connoissent pas de sorte que clorelise scachant cela prit la resolution de faire ce qu'elle pourroit pour espouser algaste afin qu'estant belle mere de sa rivale elle bannist artaxandre de chez elle et employast le credit qu'elle avoit aupres de son mary pour l'empescher de consentir qu'artaxandre l'espousast si bien que trouvant de quoy satisfaire sa vangeance et son ambition parce qu'algaste estoit tres-riche elle se resolut sans peine a passer toute sa vie avec un homme pour qui elle ne pouvoit avoir que de l'aversion car lors qu'elle venoit a penser quelle seroit sa joye d'empescher artaxandre non seulement d'espouser telamire mais de la voir chez elle la vieillesse d'algaste n'estoit plus un obstacle assez puissant pour l'obliger a hesiter un moment a executer ce bizarre dessein et en effet clorelise voyant son frere au desespoir de ne pouvoir flechir le coeur de telamire fit semblant de songer seulement a trouver les moyens de le rendre heureux de sorte que luy proposant le dessein qu'elle avoit pris pour se vanger comme si elle ne l'eust eu que pour le servir il luy en rendit mille graces et il fit mesme quelque difficulte tout fier 
 qu'il estoit de la rendre malheureuse pour sa satisfaction neantmoins comme il voyoit qu'il y avoit grande apparence que si elle espousoit algaste elle aquerroit assez de pouvoir sur luy pour luy faire espouser telamire ou pour empescher du moins que son rival ne fust heureux a son prejudice il songea tout de bon a tascher de faire reussir son dessein de plus comme isalonide reprenoit eternellement clorelise de ce qu'elle aimoit trop la galanterie elle luy dit que pour luy tesmoigner qu'elle estoit capable d'y renoncer tout a fait quand il le faudroit elle l'assuroit que si elle pensoit a luy faire espouser algaste elle changeroit entierement sa forme de vie mais afin qu'elle creust de la possibilite a ce dessein elle luy dit qu'une personne de sa connoissance luy avoit propose la chose et l'avoit assuree que si on mesnageoit bien l'esprit d'algaste et qu'on gardast un grand secret a cette negociation elle reussiroit heureusement comme isalonide fut fort satisfaite de la promesse que luy fit clorelise elle employa tout son esprit a faire que le dessein qu'elle avoit ne fust pas destruit de sorte que comme elle connoissoit particulierement toutes les femmes de themiscire qui estoient de son humeur et qui croyoient comme elle que quand on avoit de la vertu il faloit avoir de l'austerite en toutes ses actions elle en choisit une dont l'age la mine et l'habillement n'avoient rien qui ne convinst a une prudence severe dont le son de la voix estoit grave dont toutes les paroles 
 estoient concertees et dont la facon de marcher estoit mesme si composee qu'on pouvoit croire qu'elle contoit tous ses pas de sorte qu'apres avoir choisi cette personne pour proposer clorelise a algaste elle fut la trouver et raisonnant avec elle sur ce dessein elles conclurent que c'estoit faire une action de grande vertu que de faire ce mariage puis que par ce moyen on gueriroit clorelise de la passion qu'elle avoit pour la galanterie si bien que ces deux femmes agissant conjointement et faisant en suitte agir toute la cabale vertueuse de themiscire on proposa clorelise a algaste qui estant accoustume de ne parler jamais de ses desseins de mariage a sa fille luy fit un grand secret de celuy-la comme il luy en avoit fait de tous les autres d'abord il ne respondit pas trop favorablement a la proposition qu'on luy fit parce qu'il eut peur que clorelise ne fust trop galante pour luy mais a la fin toutes ces dames a mine severe qui se mesloient de ce mariage l'assurerent tellement que clorelise estoit lasse du monde et qu'elle vivroit bien aveque luy qu'enfin il se resolut a la voir chez une de celles qui estoient employees a cette negociation ce n'est pas qu'il ne l'eust veue cent fois mais c'est qu'il vouloit luy parler avant que de rien conclurre et en effet cette entre-veue se fit des le lendemain vous pouvez juger que clorelise ne devoit pas avoir l'esprit tranquile mais apres tout ne se souciant pas de se vanger sur elle mesme pourveu qu'elle se vangeast d'artaxandre 
 elle vit algaste et sceut si bien se contraindre en luy parlant qu'il creut qu'il estoit amoureux d'elle je dis qu'il le creut aimable doralise parce que je vous advoue que je fais quelque scrupule d'apeller amour cette bizarre fantaisie qui se met dans l'esprit d'un vieillard lors qu'il se resout d'espouser une jeune et belle personne me semblant que cette passion et la vieillesse ont si peu de raport qu'on peut l'apeller follie sans luy faire injustice et douter mesme aveque raison s'il est possible qu'elle soit dans le coeur de ceux qui la pensent avoir mais enfin pour en revenir a algaste soit qu'il creust aimer clorelise ou qu'il l'aimast en effet ce fut une affaire conclue en peu de jours et elle fut menee si secrettement par toutes les personnes qui s'en meslerent que telamire ny artaxandre n'en sceurent rien que la veille des nopces d'algaste encore le sceurent-ils d'une maniere si surprenante qu'elle augmenta la douleur qu'ils en eurent car conme clorelise ne se marioit que pour se vanger elle voulut se charger de faire scavoir la chose a telamire assurant algaste qu'elle se tenoit si assuree de son amitie qu'elle ne doutoit nullement qu'elle n'en fust bien aise et en effet clorelise parla a telamire comme si elle l'eust creu ainsi mais afin de gouster toute la douceur de la vangeance elle manda un matin a cette aimable fille qu'elle luy demandoit une audience particuliere pour l'apres-disnee parce qu'elle avoit une nouvelle a luy dire qui luy donneroit beaucoup de 
 joye quoy que tout ce qui venoit de la part de clorelise fust tousjours suspect a telamire elle creut pourtant qu'elle avoit quelque chose a luy dire qui ne luy desplairoit pas de sorte qu'elle l'attendit chez elle donnat ordre qu'on ne laissast entrer nulle autre personne n'exceptant pas mesme artaxandre si bien que clorelise estant arrivee avec autant d'enjouement dans les yeux que si elle eust effectivement eu dans l'ame la plus grande et la plus tranquile joye qu'on puisse avoir elle se mit a dire cent flatteries a telamire apres quoy affectant d'avoir une certaine confusion modeste qui l'empeschoit de parler en verite telamire luy dit-elle je me trouve plus embarrassee que je ne pensois a vous dire ce qu'il faut que vous scachiez ce n'est donc pas une si agreable nouvelle comme vous me l'avez mande reprit telamire pardonnez moy repliqua clorelise car enfin je suis assuree que m'aimant autant que vous faites vous aurez beaucoup de joye de ce que j'ay a vous aprendre aussi vous puis-je assurer qu'il est juste que vous me scachiez quelque gre de la resolution que j'ay prise puis qu'il est vray que sans vous je ne l'aurois jamais pu prendre pour faire que j'aye de la reconnoissance repliqua telamire il faut m'aprendre quelle est la nouvelle obligation que je vous ay je le veux bien repliqua clorelise pourveu que j'aye la force de vous le faire scavoir en suitte de cela elle se mit a luy dire quoy qu'il ne fust pas vray qu'il y avoit tres longtemps qu'algaste avoit 
 songe a l'espouser mais que l'ayant refuse il avoit fait parler d'un autre mariage avec une personne qu'elle luy nomma qui estoit la plus bizarre et la plus capricieuse du monde adjoustant hardiment que la chose avoit este tres avancee de sorte luy dit-elle qu'algaste qui m'a tousjours fait la grace de me preferer a toutes celles qu'on luy a proposees s'estant advise d'envoyer demander a ma soeur si je n'avois pas change d'advis afin que si cela estoit il rompist le mariage qu'il alloit faire j'ay creu que puis qu'algaste estoit absolument resolu de se remarier vous ne pourriez avoir une plus grande douleur que de scavoir qu'il espouseroit une personne capricieuse ny une plus grande joye que de scavoir au contraire que ce seroit moy qu'il espouseroit aussi vous puis-je assurer que je ne m'y suis pas tant resolue pour obeir a tous mes parens qui l'ont voulu et pour mon establissement que pour vous empescher d'avoir une belle mere qui ne vivroit pas aveque vous comme je pretens y vivre c'est pourquoy comme je vous ay tousjours veu l'esprit prepare a en avoir une j'ay creu que vous seriez bien aise que je le fusse aussi ay-je voulu vous dire moy mesme que c'est demain que la ceremonie de mes nopces se fait mais encore une fois ma chere telamire adjousta-t'elle c'est vous seule qui faites mon mariage et ce n'est que par vous que je pretens adoucir toutes les choses facheuses qui sont inseparables de cette condition tant que clorelise parla telamire 
 la regarda avec beaucoup d'attention afin de voir dans ses yeux si elle parloit serieusement de sorte que comme elle n'y vit rien qui ne luy persuadast qu'elle luy disoit la verite elle en eut une douleur estrange ce n'est pas que comme clorelise n'a pas l'ame interessee qu'elle se souciast que son pere se remariast mais de penser qu'elle auroit le lendemain a obeir a clorelise c'estoit une chose qu'elle ne pouvoit concevoir neantmoins comme elle est infiniment sage elle fit ce qu'elle put pour cacher sa douleur et pour faire paroistre quelque joye dans ses yeux mais tout ce qu'elle put fut d'obtenir d'elle d'obliger sa bouche a trahir les sentimens de son coeur en disant a clorelise qu'elle estoit bien aise du choix qu'algaste avoit fait car pour ses regards ils furent si melancoliques et ils firent si bien connoistre a clorelise qu'elle avoit trouve un excellent moyen de se vanger que sa joye en devint de la moitie plus grande mais comme elle avoit impatience qu'artaxandre partageast le desplaisir de telamire elle la quitta se doutant bien qu'elle luy feroit scavoir la chose des qu'elle seroit en liberte elle ne fut pourtant pas dans la peine de chercher les voyes de luy aprendre la douleur qu'elle avoit parce qu'a peine clorelise fut elle sortie qu'il entra dans la chambre de telamire qui le receut avec une tristesse qui passant de ses yeux dans son coeur y excita une inquiettude extreme mais cette inquietu de fut bien encore plus forte lors qu'apres avoir force 
 telamire de luy dire pourquoy elle estoit si triste elle luy aprit qu'algaste alloit espouser clorelise quoy s'escria-t'il clorelise doit espouser algaste ouy repliqua telamire et demain a l'heure que je parle elle sera en pouvoir de me commander et je ne pourray luy desobeir sans faire une chose contre la bienseance quoy que clorelise soit ma plus mortelle ennemie et que je prevoye avec certitude qu'elle me va rendre la plus malheureuse personne du monde helas s'escria artaxandre je crains bien qu'elle ne me rende plus malheureux qu'elle ne vous rendra malheureuse et qu'estant si souvent avec une personne qui me hait elle ne vous inspire ses sentimens et ne porte mesme algaste a me hair si elle vous haissoit repliqua telamire je ne la craindrois pas comme je la crains mais artaxandre clorelise ne vous hait point et je suis si persuadee qu'elle ne se resout a espouser mon pere que pour se vanger de moy et que parce qu'elle vous aime encore malgre elle que si vous le voulez vous me delivrerez de la persecution que je vay avoir plut aux dieux madame luy dit-il que je pusse imaginer les voyes de vous empescher d'estre sous la puissance de mon ennemie et de la soeur de mon rival mais j'advoue que je ne le comprens pas il vous est pourtant bien aise de le faire reprit telamire car je suis assuree que si vous vouliez espouser clorelise et que vous le luy envoyassiez offrir qu'elle n'espouseroit point algaste quand mesme 
 elle seroit desja dans le temple et qu'elle auroit commence de prononcer ce terrible mot qui engage pour toute la vie ha madame s'escria artaxandre quelle proposition me faites vous et est-il possible que je sois assez malheureux pour que vous me la puissiez faire car enfin me dire que j'espouse clorelise c'est me dire que vous ne voulez jamais espouser artaxandre c'est m'assurer que vous ne l'aimez pas qu'il est mal dans vostre esprit et que vous luy souhaitez tous les maux imaginables puis que vous desirez qu'il espouse une personne qui vous hait et que vous haissez ha telamire poursuivit-il est-il bien vray que j'aye bien entendu et est-il possible que vostre coeur ne desavoue pas vostre bouche ouy artaxandre reprit-elle il la desavoue mais en mesme temps je vous assure que je me trouve en un pitoyable estat car enfin je prevoy de si facheuses suittes de ce mariage que je puis dire que je sens en un seul moment tous les suplices de plusieurs annees je ne voy pas seulement clorelise me commander je voy encore isalonide me reprendre de toutes choses et belermis me persecuter et me regarder comme le prix de sa valeur plustost que comme celuy de son amour cependant c'est un mal sans remede et c'est un mal dont je n'auray pas mesme la consolation de me pleindre au contrarie il faudra que je tesmoigne avoir de la joye de la chose du monde qui me causera le plus de douleur et il faudra enfin que j'obeisse a une personne 
 qui me hait et que je n'aime pas il ne le faudroit pas madame si vous le vouliez repliqua artaxandre mais pour le vouloir il faudroit que vous voulussiez que je fusse heureux car enfin conme je suis persuade qu'un pere qui se marie perd quelque chose de l'authorite legitime qu'il a sur ses enfans je le suis aussi que comme algaste ne songe qu'a sa satisfaction sans penser a la vostre vous pourriez chercher les voyes d'esviter la tirannie de clorelise non non artaxandre interrompit telamire je ne suis point capable de faire ce que je concoy bien que vous me voulez proposer puis qu'il n'est pas juste de desobeir a la raison plustost que d'obeir a clorelise apres cela artaxandre luy dit tout ce que sa passion luy suggera de plus tendre et de plus touchant pour luy persuader de se resoudre a l'espouser sans le consentement d'algaste comme il estoit prest de le faire sans celuy d'amaldee mais telamire luy respondit tousjours qu'elle ne feroit jamais rien qu'on luy pust reprocher et qu'elle seroit encore moins malheureuse en faisant son devoir qu'en ne le faisant pas cependant plus elle luy fit voir de vertu dans son coeur plus il luy monstra de douleur et d'amour dans ses yeux car lors qu'il venoit a penser qu'il estoit cause de l'affliction que telamire avoit dans l'ame la sienne en redoubloit de la moitie d'autre part algaste estant revenu chez luy apres avoir sceu de clorelise qu'elle avoit apris son mariage a telamire artaxandre fut contraint de s'en aller parce qu'il envoya querir 
 fa fille ainsi ces deux personnes se separerent avec une douleur extreme il falut pourtant que telamire aportast quelque foin a cacher la sienne de peur que son pere ne creust qu'un sentiment d'interest faisoit qu'elle s'affligeoit de son mariage aussi se contraignit-elle si bien qu'il ne s'aperceut pas du chagrin qu'elle avoit dans l'esprit au contraire il creut qu'elle estoit bien aise puis qu'il avoit a se remarier qu'il eust choisi clorelise et il en fut si persuade qu'il l'obligea a partager aveque luy une partie des soins qu'il avoit pour faire que la feste de son mariage fust magnifique et en effet telamire donna ses ordres pour toutes choses comme si elle eust deu recevoir une grande satisfaction de cette nopce ou il n'y eut personne que la famille d'algaste et celle de clorelise car outre que l'age d'algaste ne souffroit pas que cette assemblee fust plus grande c'est qu'isalonide ne le voulut point de sorte que cette compagnie estoit composee de facon que quand telamire n'auroit pas eu de raisons particulieres d'avoir de la douleur elle auroit tousjours deu s'ennuyer estrangement de passer tout un jour en une feste ou il y avoit deux familles assemblees depuis les bisayeuls jusques aux arrieres nepueux pour artaxandre il passa tout ce jour-la aveque moy a se pleindre de son malheur qu'il trouvoit d'autant plus grand qu'il scavoit que belermis alloit demeurer chez algaste de sorte qu'encore que jusques alors il n'eust eu nulle jalousie de luy il commenca d'en avoir 
 et de craindre que clorelise ne portast algaste a commander a telamire d'espouser belermis mais luy disois-je je consens bien que vous vous pleigniez de ce que telamire va estre sous la puissance de clorelise qui est sa rivale et son ennemie mais je ne puis souffrir que vous soyez jaloux de belermis vous scavez bien adjoustay-je qu'il est plus propre a se faire craindre qu'a se faire aimer et que telamire a une aversion estrange pour ces hommes qui ont la mine d'estre tousjours tous prests a donner bataille ha erenice me dit-il je ne crains pas encore que telamire aime belermis et jusques a cette heure je n'aprehende pas son inconstance mais je vous advoue que je crains estrangement sa vertu car je suis assure que si elle se met dans la fantaisie qu'il ne luy est pas permis de desobeir a algaste qu'elle espousera belermis malgre sa mine guerriere quand mesme elle seroit assuree d'en mourir de douleur et puis erenice qui scait si elle ne s'accoustumera point a voir belermis et si elle ne se desaccoustumera point de me voir mais pendant qu'artaxandre se pleignoit aveque moy des malheurs de telamire et des siens et qu'il s'en faisoit luy mesme par la crainte qu'il avoit de l'advenir telamire estoit en une contrainte estrange elle ne pensoit pourtant pas moins a artaxandre qu'artaxandre pensoit a elle car elle me dit le jour suivant qu'elle n'avoit pu penser a autre chose soit qu'elle eust regarde belermis ou clorelise d'autre part cette nouvelle 
 mariee avoit de facheux momens et la joye de se voir en estat de se vanger d'artaxandre n'estoit pas si tranquile qu'elle en pust jouir avec une douceur sans aucun meslange de mal et une de ses amies m'a dit depuis qu'elle luy advoua qu'elle ne pouvoit regarder algaste qu'elle avoit espouse sans se souvenir d'artaxandre ny se souvenir d'artaxandre sans un chagrin inconcevable elle eut mesme un autre redoublement de douleur car isalonide la tirant a part luy fit une lecon de la vie qu'elle devoit mener la plus severe du monde elle luy regla toutes ses actions les unes apres les autres elle borna ses visites ordinaires a voir ses parentes malades ou tout au plus a les visiter en cas de resjouissance ou d'affliction et a n'en faire enfin presques point d'autres que de funerailles ou de nopces elle luy dit qu'il faloit oster de ses habillemens toute la magnificence et la superfluite elle luy deffendit la promenade le bal et la musique elle luy choisit jusques aux temples ou elle jugeoit a propos qu'elle allast et elle luy marqua mesme comment elle devoit composer son visage et conduire ses yeux elle auroit pourtant eu beau luy faire cette severe lecon avant qu'elle l'eust suivie si un sentiment de vangeance ne luy eust persuade qu'il estoit en effet a propos de faire une partie de ce qu'isalonide luy disoit afin d'aquerir credit sur l'esprit d'algaste et de le pouvoir porter a tout ce qu'elle voudroit et contre artaxandre et contre telamire de sorte que se 
 resolvant de se contraindre non seulement elle promit a isalonide de faire ce qu'elle luy conseilloit mais elle en fit une partie puis qu'il est vray qu'elle affecta une retenue estrange et une retraitte si grande qu'algaste l'aima avec une tendresse extreme d'ailleurs durant les premiers jours elle vescut assez civilement avec telamire quoy qu'elle agist pourtant avec authorite des qu'elle fut sa belle mere car ne faisant pas semblant de scavoir qu'elle avoit quelque attachement particulier avec artaxandre elle se mit a luy faire une fausse confidence de luy supposant cent raisons au lieu d'une qui vouloient qu'elle ne le vist pas et qu'elle ne souffrist pas qu'il vinst dans une maison ou elle estoit ce n'est pas luy disoit cette vindicative femme que je pretende regler vos connoissances mais vous scavez que quand une personne de mon age a espouse un homme de celuy d'algaste on est oblige a vivre avec beaucoup plus de retenue c'est pourquoy ne trouvez pas estrange si je vous oste quelques divertissemens afin de me les oster comme ce que clorelise disoit estoit pretexte de vertu telamire ne s'y osoit opposer quoy que dans son coeur elle connust bien que ce que faisoit clorelise avoit une cause cachee ou la vertu n'avoit aucune part d'ailleurs clorelise pour mieux executer son dessein dit a algaste de la maniere la plus artificieuse du monde qu'artaxandre ayant autrefois eu quelque pensee pour elle elle le suplioit de vouloir commander a telamire de n'avoir 
 plus nul commerce aveque luy car luy disoit-elle il faut si peu de chose pour blesser la reputation d'une femme de mon age que je seray bien aise de n'en laisser aucun pretexte vous pouvez juger qu'algaste ne refusa pas a clorelise une chose qu'elle sembloit ne luy demander que par un principe de vertu de sorte qu'un matin telamire estant mandee par son pere receut un commandement absolu de ne voir plus du tout artaxandre vous pouvez juger veu comme je vous ay despeint telamire qu'elle ne resista pas a algaste mais dans le fond de son coeur elle en eut une douleur estrange cependant comme elle creut a propos qu'artaxandre sceust la chose comme elle estoit elle me choisit pour la luy faire scavoir et pour luy annoncer qu'elle le conjuroit de n'aller plus du tout chez elle et d'attendre a la voir que le hazard la luy fist rencontrer ce qui n'estoit pas fort aise veu la retraitte ou vivoit clorelise qu'elle n'osoit quitter et elle dit cela avec tant de douleur dans les yeux que si artaxandre eust pu la voir il auroit eu quelque consolation mais comme il aprit son malheur par une personne qui ne pouvoit l'en consoler il le sentit avec une violence que je ne vous puis exprimer quoy me dit il apres que je luy eus dit ce que telamire vouloit qu'il fist clorelise porte sa vengeance jusques au point que de n'avoir espouse algaste que pour se vanger de moy et pour persecuter telamire quoy telamire adjousta-t'il se peut resoudre a obeir a son ennemie 
 et elle se resoudra a ne me voir point durant qu'elle verra eternellement belermis car enfin poursuivit cet amant afflige on ne le trouve plus en nulle part depuis qu'il demeure chez algaste et cet homme qui alloit eternellement de rue en rue de temple en temple et de maison en maison comme s'il eust voulu tous les jours monstrer sa mine guerriere a toute la ville ne bouge plus de la chambre de clorelise ou de celle de telamire et cependant telamire se resout d'obeir a mon ennemie quoy qu'elle ne le puisse faire sans m'exposer a mourir du moins me dit-il ne me refusez pas la grace de donner un billet a telamire car si on me refuse tout je feray peutestre des choses dont telamire s'offencera et dont je me repentiray apres inutilement comme je vy l'esprit d'artaxandre fort aigry je n'osay l'irriter encore davantage en le refusant de sorte que je fus assez complaisante pour luy dire que pourveu que son billet fust ouvert je le ferois voir a telamire ainsi sans differer davantage il me pria de luy donner de quoy escrire et sans partir de ma chambre il luy escrivit non pas un billet comme il en avoit eu le dessein mais une tres longue lettre pour l'obliger a luy permettre de chercher du moins les moyens de la voir ailleurs puis qu'il ne la pouvoit plus voir chez elle en suitte il luy dit cent choses contre belermis et contre clorelise et il luy en dit tant que j'advoue que ma memoire ne me les peut redonner pour vous les dire et tout ce que 
 je scay est qu'encore que cette lettre fust escrite avec beaucoup de precipitation elle estoit pourtant fort belle aussi toucha t'elle sensiblement telamire a qui je la monstray mais quoy qu'elle en eust le coeur attendry et l'esprit afflige elle ne respondit que par ces paroles a la grace qu'il luy demandoit de la pouvoir entretenir l'amitie que j'ay pour vous est assez forte pour ne vous deffendre pas de chercher les occasions de me rencontrer et pour m'obliger a estre bien aise que vous les trouviez mais ne vous offencez pas si je vous dis qu'elle ne l'est point assez pour faire que j'y contribue quelque chose puis que je ne le pourrois sans faire plus que je ne dois quoy que cette responce ne fust pas aussi favorable qu'artaxandre l'auroit pu souhaiter il ne laissa pas d'en recevoir quelque consolation durant quelques momens mais comme sa passion estoit tres violente il r'entra bientost dans son premier desespoir cependant comme il ne pouvoit plus vivre sans voir telamire il chercha tant d'inventions qu'en fin il sceut qu'il y avoit un jardin solitaire ou clorelise alloit assez souvent prendre l'air sans estre jamais accompagnee que de belermis d'isalonide et de telamire de sorte que s'informant eternellement de la seule chose qui occupoit son esprit il sceut encore que belermis estoit aux champs pour quelques jours si bien que se resolvant 
 d'aller au lieu ou il scavoit qu'alloient clorelise et telamire il mena un de ses amis aveque luy et le pria s'ils trouvoient telamire et clorelise en ce lieu la d'aller droit a la derniere et de l'occuper a parler durant qu'il entretiendroit l'autre car enfin disoit-il clorelise n'oseroit pas faire un insulte a telamire devant celuy que je meneray et telamire elle mesme n'oseroit pas me refuser de luy parler et en effet sans examiner davantage si ce dessein estoit bien ou mal fonde il advertit son amy il sceut avec adresse l'heure ou ces dames se devoient promener et il fut au lieu ou elles estoient il est vray qu'il n'y fut qu'un demy quart d'heure apres qu'elles y furent arrivees parce qu'il n'avoit pas voulu estre le premier dans ce jardin de peur que clorelise n'y fust pas entree si elle eust sceu qu'il y estoit mais aimable doralise cette entre veue se passa d'une plaisante maniere car imaginez vous que lors qu'artaxandre et son amy entrerent dans ce jardin clorelise et telamire estoient au bout d'une allee qui estoit vis a vis de la porte et venoient vers eux comme ils alloient vers elles de sorte qu'ayant eu les uns et les autres quelque temps a penser comment ils agiroient en s'abordant ils furent un peu moins desconcertez lors qu'ils s'aprocherent d'abord clorelise eut dessein de retourner sur ses pas mais comme il n'y avoit point d'autre porte a ce jardin que celle par ou artaxandre venoit d'entrer elle jugea que cela seroit inutile 
 c'est pourquoy ne songeant plus a esviter sa rencontre elle ne pensa qu'a faire qu'il ne parlast point a telamire d'autre part artaxandre prioit celuy avec qui il estoit d'aller droit a clorelise comme il avoit dessein d'aller droit a telamire mais comme il y a une notable difference entre une personne qui agit pour satisfaire son amy et une qui songe a se satisfaire elle mesme cet amy d'artaxandre ne fut pas si diligent a aborder clorelise que clorelise le fut a aborder artaxandre qui tout adroit et tout amoureux qu'il estoit ne put joindre telamire devant que clorelise l'eust joint parce qu'elle s'estoit arrestee deux pas derriere a dire quelque chose a une femme de clorelise de sorte qu'encore que clorelise eust une haine estrange pour artaxandre et qu'il y eust long temps qu'elle ne luy eust parle elle l'aborda la premiere comme je l'ay dit n'estant pas mesme alors trop marrie d'avoir une occasion de luy dire une partie de ce qu'elle pensoit si bien que prenant la parole des qu'elle fut assez pres de luy pour pouvoir en estre entendue comme nous n'avons plus nulle societe ensemble luy dit-elle je ne pensois pas estre assez heureuse pour trouver une occasion de vous dire quelque chose qu'il importe que vous scachiez mais puis qu'elle s'est presentee sans que j'aye eu la peine de la chercher il ne faut pas qu'elle m'eschape et en disant cela clorelise se mettant entre telamire et artaxandre fit si bien qu'il ne put en effet ny esviter de luy parler ny parler a telamire 
 joint que luy passant dans l'esprit que peut-estre clorelise se repentoit-elle de ce qu'elle avoit fait il espera qu'il pourroit en agissant civilement avec elle obtenir la liberte de revoir telamire ainsi artaxandre apres avoir salue telamire d'une maniere tres passionnee et tres respectueuse se mit en estat d'escouter ce que clorelise disoit avoir a luy dire pendant que celuy qu'il avoit amene entretenoit telamire mais artaxandre fut bien surpris lors que clorelise l'eut adroitement esloigne de trois ou quatre pas de telamire d'ouir de quel ton elle luy parla je m'imagine luy dit elle qu'il n'est pas necessaire que je vous die pour quelle raison je vous ay aborde car vous avez trop d'esprit pour ne comprendre pas que je ne l'ay fait que pour vous empescher de parler a telamire mais afin poursuivit-elle que vous ne vous donniez plus la peine d'en chercher une autre fois l'occasion il faut que je vous aprenne que vous la chercheriez inutilement car enfin artaxandre je n'ay pas espouse algaste pour vous faire espouser telamire au contraire je vous declare que je ne m'y suis resolue qu'afin de vous rendre malheureux ha madame s'escria-t'il vous avez porte la vangeance trop loin puis que vous l'avez portee jusques a telamire qui ne vous a jamais outragee puis que je l'ay bien portee jusques a moy mesme reprit-elle je la puis bien porter jusqu'a elle c'est pourquoy si vous aimez son repos ne songez plus ny a la chercher ny 
 a la voir car je vous declare que tous les soins que vous aporterez pour cela redoubleront ceux que j'ay de vous nuire et comme je ne le puis jamais mieux faire qu'en la personne de telamire je vous assure que je n'y oubliray rien si ce n'est que vous preniez la resolution de l'oublier entierement ou d'agir du moins comme si vous l'aviez oubliee ne pensez pourtant pas adjousta-t'elle que je vous parle ainsi par nul autre interest que celuy de me vanger car je vous proteste que je n'en ay point d'autre que celuy de vous empescher d'estre heureux je ne veux point madame luy dit-il chercher d'excuses aupres de vous mais je veux seulement vous demander pourquoy vous confondez telamire avec artaxandre c'est parce reprit-elle qu'artaxandre vit plus en telamire qu'en luy mesme et que je ne puis luy nuire que par cette voye neantmoins adjousta-t'elle avec un sourire plein d'aigreur pour vous tesmoigner que je garde quelque mesure en ma vangeance je vous promets que des que telamire sera mariee ou que vous le ferez a quelque autre de luy donner plus de liberte que je ne luy en donne mais jusques alors je vous le dis encore une fois vous ne scauriez trouver une voye plus infaillible de rendre telamire malheureuse que de chercher les occasions de luy parler et pour vous tesmoigner que je dis vray je vous declare encore que ce que vous venez de faire aujourd'huy coustera huit jours de solitude a telamire car afin que vous ne vous y trompiez pas 
 j'ay tout le credit qu'on peut avoir sur l'esprit d'algaste ainsi algaste veut que telamire m'obeisse et telamire n'ose me desobeir de sorte que par la je voy que le dessein que j'ay eu de me vanger de vous en me mariant a heureusement reussi mais madame luy dit-il est il possible que vous ayez pris un si bizarre dessein je scay bien que je merite en quelque facon vostre haine quoy que je ne sois pas aussi criminel que vous l'avez creu mais apres tout je ne comprendray jamais qu'il vous soit permis de vous vanger d'artaxandre sur telamire je ne scay pas s'il m'est permis reprit-elle mais je scay bien que c'est une fort douce chose que de se voir en pouvoir de commander a une personne qu'on n'aime pas et dans les sentimens ou je suis je vous proteste que j'aime beaucoup mieux commander a telamire qu'a un grand royaume mais madame luy dit-il alors emporte de colere puis que vous trouvez juste de vous vanger d'artaxandre sur telamire vous ne trouverez pas injuste que je me vange de clorelise sur belermis j'ay un ostage si considerable en ma puissance en la personne de telamire repliqua-t'elle que je ne crains rien pour belermis et pour vous oster la volonte de penser a rien entreprendre contre luy je n'ay qu'a vous obliger de considerer de quoy peut estre capable une personne qui s'est resolue d'espouser algaste pour vous empescher d'espouser telamire car je suis assuree que si vous faites une serieuse reflection sur ce 
 que je dis vous n'exposerez pas telamire a la vangeance d'une femme qui a recours a des voyes si extraordinaires pour se vanger et qui ne fait nulle difficulte de se vanger sur elle mesme pour se pouvoir vanger des autres lors qu'elle ne le peut faire autrement 
 
 
 
 
apres cela clorelise quitta artaxandre et apella telamire avec toute l'authorite qu'une belle mere imperieuse peut avoir et avec toute la fierte d'une rivale irritee ce n'est pas qu'elle eust accoustume d'en user ainsi avec elle quand artaxandre n'y estoit point parce qu'elle la vouloit gagner pour luy faire espouser belermis mais c'est qu'elle trouva tant de douceur a donner ce chagrin la a artaxandre qu'elle ne put se refuser cette satisfaction cependant telamire sans faire semblant de trouver mauvais qu'on luy fist un commandement si rude suivit clorelise apres avoir quitte celuy qui luy parloit et avoir salue artaxandre elle eut mesme cette sagesse de luy deffendre par un signe de main et par ses regards de songer a l'aborder malgre clorelise comme il sembloit par son action en avoir le dessein mais pour le consoler de cette facheuse avanture elle luy fit voir quelque chose de si doux et de si tendre dans ses beaux yeux lors qu'elle se separa de luy qu'il en devint encore et plus amoureux et plus afflige cependant depuis ce jour la clorelise redoubla encore les soins qu'elle avoit de se vanger et non seulement elle songea a empescher qu'artaxandre ne vist telamire mais elle rompit avec tous ceux 
 qui avoient quelque amitie particuliere aveque luy et obligea mesme telamire a ne me voir plus sur un pretexte si mal fonde que ce seroit perdre du temps inutilement que de m'amuser a vous le redire et ce qu'il y avoit de rare en cette avanture c'est que tout ce que clorelise faisoit par jalousie luy aqueroit un nouveau credit sur l'esprit d'algaste et passoit dans le monde pour estre fait par vertu car isalonide et toute la cabale de ces dames severes qui estoient ses amies faisoient sonner si haut la retraite de clorelise qu'on la proposoit pour exemple a toutes les jeunes personnes qui aimoient un peu trop les divertissemens cependant artaxandre n'avoit autre consolation que de me raconter les maux qu'il souffroit et d'escrire a cet ennemy reconcilie nomme tysimene qu'il avoit fait devenir son amy durant ses voyages car de voir telamire il n'y avoit pas moyen si ce n'estoit quelquefois au temple mais c'estoit sans luy parler et par consequent avec peu de satisfaction il n'avoit pas mesme le plaisir de voir des gens qui la vissent chez elle parce que comme je vous l'ay desja dit clorelise en avoit banny tous ses amis et toutes ses amies de sorte qu'il menoit la plus malheureuse vie du monde mais ce qui acheva de le rendre plus miserable fut que ne pouvant s'empescher de quereller belermis ils en vinrent jusques a mettre l'espee a la main l'un contre l'autre et ils se battirent avec un si funeste succes qu'ils se blesserent tous deux considerablement 
 en effet si on ne les eust separez il y a aparence qu'il en auroit couste la vie a l'un et a l'autre apres cela vous pouvez ce me semble aisement comprendre quelle fut la douleur de telamire d'aprendre le pitoyable estat ou estoit artaxandre cependant il falut aller avec clorelise a la chambre de celuy qui l'avoit blesse et agir comme si elle n'eust este affligee que des blessures de belermis quoy qu'elle ne le fust que de celles d'artaxandre cette contrainte ne fut pas seulement pour un jour car tant qu'il fut malade algaste voulut qu'elle fust toujours aupres de clorelise qui ne sortit point de la chambre de son frere elle eut mesme encore la persecution d'entendre cent reproches facheux que clorelise luy fit l'accusant d'estre cause des blessures de belermis mais ce ne fut rien en comparaison du desespoir ou elle se trouva quelques jours apres car il faut que vous scachiez que comme artaxandre avoit gagne un esclave de telamire qui l'advertissoit de tout ce qu'elle faisoit sans qu'elle en sceust rien il fut luy dire quelle estoit l'assiduite de telamire apres de belermis de sorte qu'il s'en affligea avec tant d'exces que ses blessures empirerent extremement et durant quelques jours les medecins desesperent de sa vie cependant comme belermis se porta mieux telamire eut la douleur de voir guerir celuy qu'elle croyoit avoir donne le coup mortel a artaxandre si bien que ne pouvant plus se contraindre ny cacher ses larmes elle feignit de se trouver 
 mal afin de ne sortir point de sa chambre et de n'aller plus a celle de belermis cette invention ne la delivra pourtant pas de cette importunite car comme belermis commencoit de se lever clorelise le mena aupres de telamire qui n'ayant pas la liberte de se plaindre de jour employoit toute la nuit a pleurer ses larmes redoublerent pourtant encore car cet esclave qu'artaxandre avoit suborne luy aporta un billet ou elle ne trouva que ces paroles
 
 
 je ne puis me refuser la satisfaction de vous dire que les foins que vous avez de ressusciter belermis me font mourir et que c'est moins par sa main que par vous que vous allez perdre le plus passionne et le plus fidelle amant qui sera jamais 
 
 
 artaxandre 
 
 
ce billet toucha si sensiblement le coeur de telamire que quoy qu'elle n'aimast pas a hazarder des lettres elle y respondit par ces paroles si ma memoire ne me trompe
 
 
 vous m'accusez avec beaucoup d'injustice et si vous scaviez ce qui se passe dans mon coeur vous connoistriez que si j'avois le pouvoir de ressusciter quelqu'un ce seroit artaxandre et non pas belermis ne jugez donc pas de moy sur des aparences et s'il est possible mettez vous en estat que je vous puisse reprocher de n'avoir pas bien connu 
 
 
 telamire 
 
 
 quoy que ce billet n'eust pas toute la tendresse que telamire avoit dans le coeur parce qu'elle n'avoit ose j'y confier il fit pourtant un si grand effet dans l'esprit d'artaxandre qu'apres avoir calme l'agitation de son ame l'ardeur de sa fievre diminua et en peu de jours il guerit aussi bien que son rival mais il se trouva encore plus embarrasse qu'avant son combat parce que clorelise avoit plus de pretexte d'observer telamire ce qui le fachoit encore extremement estoit que ceux qui s'estoient meslez d'empescher qu'il n'arrivast un second malheur entre belermis et luy les avoient si solemnellement engagez a ne se battre plus qu'il contoit entre ses plus grands malheurs celuy de n'avoir pas la liberte toute entiere de quereller son rival les choses estant en ces termes artaxandre receut un nouveau desplaisir car clorelise chassa cet esclave par qui il pouvoit scavoir des nouvelles de telamire mais en mesme temps il receut beaucoup de consolation en recevant une lettre de tysimene qui luy aprenoit qu'il alloit revenir a themiscire et qui le prioit d'aller secrettement une journee au devant de luy afin de concerter ensemble comment ils pourroient faire pour faire scavoir leur reconciliation a leurs parens sans qu'ils s'en irritassent des qu'artaxandre eut receu cette lettre il se disposa a partir et partit en effet pour aller au devant de son amy qu'il trouva encore plus honneste homme qu'il ne l'estoit lors qu'ils s'estoient separez aussi reconfirma-t'il puissamment 
 l'amitie qu'il avoit liee aveque luy neantmoins au lieu de chercher les voyes de la publier comme tysimene en avoit le dessein artaxandre le conjura de ne la publier pas et de la cacher soigneusement mais afin que cette priere ne l'offencast point il luy aprit la passion qu'il avoit pour telamire et le malheur qu'il avoit aussi de ne pouvoir ny la voir ny voir mesme personne qui la vist parce que clorelise l'avoit non seulement banny de chez elle mais encore tous ses amis et toutes ses amies de sorte mon cher tysimene luy dit-il apres luy avoir raconte toute son avanture que je suis persuade que si vous passez encore pour estre mon ennemy vous pourrez facilement devenir amy de clorelise et avoir la liberte de voir telamire qu'elle refuse a tous ceux qu'elle croit qui ont quelque commerce aveque moy si bien que par ce moyen je pourray du moins scavoir ce que fait telamire et vous pourrez mesme si vous voulez achever de m'obliger luy parler de moy lors que vous vous trouverez seul avec elle comme la plus forte raison qui me faisoit souhaiter qu'on sceust nostre reconciliation reprit tysimene estoit afin de trouver plus facilement les voyes de vous donner des marques sensibles de mon amitie je ne dois plus le souhaiter puis que vous me faites connoistre que je vous en donneray plus en la cachant que je ne ferois en la publiant en effet artaxandre et luy resolurent de faire un grand secret de l'affection qu'ils avoient l'un pour l'autre afin de 
 voir si clorelise qui bannissoit de chez elle tous les amis d'artaxandre n'y souffriroit point un homme qu'elle croiroit estre son ennemy ils convinrent mesme d'un lieu ou ils pourroient se voir secrettement et ils choisirent pour cela la maison d'un amy de tysimene qui avoit deux portes qui donnoient dans deux rues opposees tombant d'accord chacun en particulier de celle par ou ils entreroient afin que les mesmes personnes ne les pussent voir entrer en un mesme lieu joint que pour plus grande seurete ils convinrent aussi qu'ils n'iroient que les soirs chez cet amy de tysimene de la fidelite duquel il respondit a artaxandre ainsi apres estre convenus de toutes choses ces deux amis se separerent et arriverent par des chemins differens a themiscire ou l'on ne sceut en effet rien de leur reconciliation car artaxandre n'avoit mene qu'un des siens a ce petit voyage de qui il estoit assure et tysimene n'avoit que des domestiques estrangers aveque luy parce que ceux qu'il avoit menez de capadoce estoient morts si bien que ceux qu'il avoit alors n'estoient pas en estat de reveler le secret de leur maistre quand ils l'auroient voulu puis qu'ils ne scavoient pas la langue du pais ou ils alloient comme tysimene estoit de la premiere condition de la ville et qu'il estoit tres aimable son retour ne fit guere moins de bruit qu'avoit fait celuy d'artaxandre et toute la ville craignit mesme qu'il n'arrivast bientost quelque demesle facheux entre ces deux hommes que 
 tout le monde croyoit estre ennemis car comme ils estoient de mesme age qu'ils pouvoient pretendre aux mesmes choses et qu'ils avoient droit de pouvoir disputer de merite il y avoit en effet lieu de craindre qu'ils ne se brouillassent ils agissoient mesme ensemble lors qu'ils se rencontroient en quelque part avec une froideur qui sembloit si propre a faire naistre une querelle entre eux qu'un ne doutoit point qu'ils n'en vinssent bien tost la ainsi leur innocente fourbe reussit si bien que tout se monde y fut trompe mais si elle reussit bien en general elle reussit encore mieux a artaxandre en particulier car il faut que vous scachiez que comme clorelise aimoit naturellement la conversation et haissoit la solitude elle ne fut pas trop marrie de trouver quelqu'un a voir qui ne fust pas amy d'artaxandre et elle imagina mesme quelque plasir a lier amitie avec un homme qui passoit pour estre son ennemy croyant aussi que cela luy feroit despit de sorte que lors que tysimene fut luy faire sa premiere visite elle ne le receut pas avec cette severite qu'elle affectoit d'avoir depuis son mariage au contrarie elle l'engagea de civilite avec son frere qui se trouva dans sa chambre lors qu'il y fut et l'obligea mesme adroitement a aller voir tysimene et a le presenter en suitte algaste mais s'il fut bien receu de clorelise parce qu'elle le croyoit ennemy d'artaxandre il le fut mal de telamire par cette mesme raison car comme elle estoit en chagrin 
 de voir tousjours ce qu'elle haissoit et de ne voir jamais ce qu'elle aimoit elle ne put s'empescher d'avoir quelque despit de voir traitter si civilement un homme pour qui elle pensoit qu'artaxandre eust de la haine elle luy a pourtant advoue depuis qu'elle n'avoit pas laisse de connoistre des cette premiere fois qu'il avoit beaucoup d'esprit mais elle luy dit qu'elle en avoit eu quelque leger despit il est vray qu'elle ne fut pas long temps dans cette erreur et voicy comment elle en fut detrompee comme tysimene n'avoit alors rien dans l'esprit de plus pressant que de satisfaire son amy il mesnagea si bien l'esprit de belermis et celuy d'algaste qu'ils prierent tous deux clorelise de vouloir bien qu'il la vist souvent car comme presques tous les vieillards aiment qu'on leur raconte des voyages afin d'avoir pretexte de dire les leurs tysimene l'entretint selon son gre et l'escouta aussi attentivement qu'il le faloit pour luy plaire et pour belermis tysimene luy parla tant de combats et luy loua si souvent sa valeur qu'il vint a l'aimer tendrement de sorte qu'en trois ou quarte visites il aquit la liberte toute entiere dans cette maison comme clorelise a infiniment de l'esprit elle remarqua aisement que telamire avoit despit d'estre obligee de voir si souvent un ennemy d'artaxandre si bien que pour luy en faire encore davantage elle affectoit de le placer tousjours aupres d'elle mais comme il ne la voyoit pourtant point sans que clorelise y fust parce que 
 telamire l'esvitoit aveque soin il se trouva au commencement un peu embarrasse a luy faire scavoir qu'il n'estoit plus ennemy d'artaxandre et qu'au contrarie il estoit le confident de sa passion mais a la fin scachant la langue assirienne que clorelise ne scavoit pas et qu'artaxandre et luy scavoient fort bien il fit que son amy escrivit une lettre en cette langue qui s'adressoit a telamire si bien que la portant sur luy il fut chez clorelise qui suivant sa coustume le placa aupres de telamire avec intention de luy faire despit et en effet elle ne se trompoit pas cependant comme ceux qui sont adroits tournent aisement la conversation du coste qu'ils veulent sans qu'on s'en apercoive tysimene fit qu'insensiblement celle qu'il eut ce jour la avec ces dames fut une de ces conversations de bel esprit ou l'on ne parle ny de nouvelles ny d'habillemens et dont la belle prose et les beaux vers sont le plus ordinaire sujet de sorte qu'apres qu'il leur en eut recite quelques-uns en leur langue et qu'il leur en eut promis d'autres il dit a clorelise qu'il estoit au desespoir de ce qu'elle ne scavoit point la langue assirienne parce qu'il en avoit la plus jolie lettre d'amour du monde qu'il commenca de faire semblant de luy expliquer apres qu'il l'eut tiree de sa poche puis tout d'un coup feignant de se souvenir que telamire entendoit cette langue il luy bailla cette lettre qu'il tenoit et la forca de la voir pendant qu'il faisoit semblant d'achever d'en dire le sens a clorelise si bien 
 qu'encore que telamire n'eust pas grande curiosite de voir rien de tout ce qui venoit d'un ennemy d'artaxandre elle ne laissa pas de prendre cette lettre n'osant pas faire une incivilite ouverte a tysimene mais elle fut bien surprise de voir qu'elle estoit escrire de la main d artaxandre et plus surprise encore lors qu'elle y leut ces paroles
 
 
 souffrez s'il vous plaist que je vous die que celuy qui vous rend cette lettre n'est plus ce qu'il paroist estre puis que bien loin d'estre mon ennemy il est l'unique confident de la passion que j'ay pour vous agissez donc s'il vous plaist aveque luy comme avec le plus cher de mes amis dittes luy tout ce que vous voudrez que je scache comme je luy diray tout ce que je voudray que vous scachiez car ce n'est que pour favoriser mon amour qu'il tesmoigne avoir de la haine pour moy scachant bien qu'au lieu ou vous estes on n'y peut estre souffert sans me hair recevez donc tous les soins qu'il vous rendra comme si je vous les rendois croyez tout ce qu'il vous dira comme si je vous le disois et s'il est possible dittes luy quelque chose d'assez favorable pour moy pour m'empescher de mourir de la douleur que j'ay de ne vous voir pas je vous demanderois pardon de luy avoir confie mon amour sans vous en avoir demande la permission si j'avois este en pouvoir de vous la demander mais comme cela n'est pas j'advoue que j'ay mieux aime qu'il sceust que je vous aime que de me voir expose au malheur de ne pouvoir scavoir si vous me haissez et que vous ne sceussiez pas que je vous aime 
 
 encore beaucoup plus que je ne faisois lors que je vous jurois aveque verite que je vous aimois plus que personne n'avoit jamais aime 
 
 
 artaxandre 
 
 
pendant que telamire lisoit cette lettre avec une agitation de coeur estrange tysimene songeoit a occuper si fort clorelise qu'elle ne la put observer si bien que cherchant a inventer une lettre sur le champ qu'il disoit estre celle que telamire lisoit il attachoit autant qu'il pouvoit l'esprit de clorelise mais comme il n'estoit pas possible qu'il l'inventast il belle d'improviste qu'elle meritast toutes les louanges qu'il luy donnoit clorelise luy dit qu'il faloit sans doute que la beaute de cette lettre consistast en la grace de la lange ou elle estoit escrite ne luy semblant pas que les pensees en fussent tant au dessus de l'ordinaire ha madame luy dit- il vous avez raison de dire ce que vous dittes car je vous assure que je connois bien moy mesme qu'il n'y a nul raport entre ce que je dis et la lettre que tient telamire et en effet dit-il en la reprenant voyant que telamire avoit acheve de la lire il y a des endroits dans cette lettre qui vous surprendroient si je pouvois vous les dire comme ils sont et je m'assure adjousta-t'il que telamire qui connoist sans doute admirablement toute la delicatesse de la langue ou elle est escrite tombera d'accord de ce que je dis il est vray reprit telamire que cette lettre est tout a fait surprenante 
 que l'explication que vous aviez commence d'en faire ne m'a pas empesche d'en estre surprise vous la louez si fort reprit clorelise que vous me faites envie pour m'occuper dans ma solitude d'aprendre la langue ou elle est escrite aussi bien y a-t'il desja quelque temps qu'algaste qui la scait fort bien me l'a propose comme elle disoit cela algaste entra dans sa chambre de sorte que tysimene craignant que clorelise n'allast parler de cette lettre a son mary et ne voulust l'obliger a la luy monstrer feignit d'avoir une affaire dont il venoit de se souvenir et sortit avec beaucoup de precipitation je pense pourtant qu'il n'avoit pas grand sujet de l'aprehender car comme cette lettre estoit une lettre d'amour clorelise n'eust pas voulu dans la severite qu'elle affectoit la faire voir a son mary mais le hazard ayant fait qu'un parent qu'elle avoit et qui scavoit fort bien l'assirien la vint voir ce jour la elle luy parla de cette lettre et envoya chercher tysimene afin qu'il la luy prestast car pour moy disoit-elle je ne puis croire qu'elle soit aussi belle que telamire et tysimene le disent veu comme on me l'a expliquee vous pouvez juger que tysimene ne l'envoya mais pour se tirer de cet embarras il fit semblant de la chercher et dit qu'elle estoit perdue soustenant mesme a celuy que clorelise avoit envoye la luy demander qu'il faloit qu'elle fust demeuree dans sa chambre cependant telamire estoit si surprise de cette lettre qu'elle ne scavoit encore 
 si elle devoit croire ses yeux mais le jour suivant ayant veu artaxandre au temple elle connut dans les siens que cette lettre estoit veritablement de luy parce qu'il luy fit certains ignes en regardant tysimene qui estoit aupres d'elle qui acheverent de la disposer a croire qu'elle ne s'estoit pas trompee de sorte que ne fuyant plus l'occasion de parler a tysimene il trouva bien tost celle de luy faire scavoir comment artaxandre et luy s'estoient reconciliez pendant sieur voyage en effet quoy qu'artaxandre eust veu cent fois telamire en particulier devant que d'avoir rompu avec clorelise il ne luy avoit pas revele ce secret car outre qu'un amant qui est seul avec sa maistresse ne luy parle jamais guere que de sa passion il est encore vray que comme il ne faisoit alors un secret de l'amitie qu'il avoit avec tysimene que pour l'amour de tysimene il n'en auroit pas parle a telamire quand mesme il en auroit eu l'occasion cependant de puis cela la vie d'artaxandre et de telamire fut beaucoup plus douce et ce qu'il y avoit d'admirable est que celle de clorelise en estoit aussi plus agreable car elle trouvoit tant de plaisir a imaginer qu'elle faisoit despit a artaxandre de voir tysimene qu'elle ne faisoit autre chose que chercher de nouvelles occasions de le voir encore davantage de plus quoy qu'elle remarquast que telamire n'avoit plus tant d'aversion a parler a tysimene elle n'en soubconna rien au contraire comme elle creut qu'artaxandre seroit encore 
 plus fache qu'elle espousast tysimene que belermis et que d'ailleurs elle n'eust pas este trop marrie qu'elle n'eust pas este sa belle soeur elle souhaitoit qu'il en devinst amoureux et elle luy dit mesme un jour parlant de la haine qu'elle croyoit qu'il eust pour artaxandre que si elle eust este a sa place elle auroit songe a prendre celle que son ennmy disoit qu'il avoit occupee dans le coeur de telamire et comme il luy respondit qu'il l'honnoroit trop pour devenir rival de belermis elle luy dit en riant que belermis aimoit si fort la guerre que selon son opinion on luy feroit plaisir de le guerir par force de son amour adjoustant apres parlant d'un ton de voix plus serieux qu'effectivement elle ne pensoit pas que telamire et belermis pussent jamais estre heureux ensemble et que c'estoit pour cela qu'elle eust bien desire qu'il eust aime telamire et que belermis ne l'eust plus aimee d'autre part artaxandre aprenant par tysimene tout ce que faisoit et presques tout ce que pensoit telamire aprenoit qu'elle haissoit tousjours belermis et qu'elle ne le haisoit pas telamire de son coste avoit aussi la consolation de scavoir qu'artaxandre estoit constant et qu'encore qu'il ne la vist presque pas et qu'il ne luy parlast point du tout il ne laissoit pas de penser continuellement a elle en effet il ne voyoit que ceux qu'elle vouloit qu'il vist il n'entreprenoit rien que tysimene n'eust consulte avec elle s'il le devoit entreprendre et ce fidelle amy durant 
 tres long temps unit si parfaitement les deux coeurs de ces deux personnes que leur propre merite ne les unissoit pas davantage que les soins de tysimene car enfin lors qu'il raportoit a artaxandre les paroles de telamire il songeoit a ne leur oster rien de ce qu'elles avoient d'obligeant et lors qu'il disoit a telamire ce qu'artaxandre luy avoir dit il pensoit aussi a n'oster pas a toutes ses paroles cette impression amoureuse que sa passion y avoit mise ainsi tysimene trouvant d'abord sa satisfaction en celle de ces deux personnes avoit en suitte assez de plaisir a tromper clorelise algaste et belermis isalonide voulut alors se mesler de retrancher les visites de tysimene a clorelise et de luy dire qu'il estoit encore plus dangereux de ne voir qu'un homme galant et de le voir tousjours que d'en voir mille et ne les voir pas si souvent mais clorelise luy ayant dit que tysimene estoit plus des amis de son mary que des siens il falut que sa severite s'imposast silence car en effet elle avoit agi avec tant d'adresse qu'algaste croyoit qu'elle ne souffroit tysimene que par la complaisance qu'elle avoit pour luy cependant cette petite societe solitaire devint assez agreable parce qu'artaxandre sous le nom de tysimene donna tous les divertissemens imaginables a telamire car comme algaste avoit fort aime tous les plaisirs durant sa jeunesse c'estoit a luy a qui tysimene proposoit tantost une promenade tantost une musique et tantost une colation si bien que 
 toutes ces parties qui devant le monde passoient pour des parties de famille l'estoient d'une galanterie fort delicate puis qu'en fin c'estoit tousjours artaxandre qui donnoit la musique et les colations quoy que ce fust sous le nom de tysimene ainsi sans que belermis et clorelise en eussent de la jalousie artaxandre rendoit tous les jours mille soins et milles preuves d'amour a telamire de sorte que comme j'ay ouy dire que la tromperie est un des plaisirs de cette passion ils avoient tout celuy dont elle peut estre capable puis qu'ils avoient celuy de scavoir qu'ils s'aimoient et celuy de tromper clorelise et belermis il est vray qu'ils ne se parloient pas mais comme ils s'escrivoient et qu'ils se voyoient quelquesfois cela adoucistoit la douleur qu'ils en avoient ainsi clorelise en pensant se vanger d'artaxandre le servoit agreablement et luy donnoit lieu de se vanger d'elle mesme elle ne laissoit pourtant pas alors de gouster tout le plaisir de la vangeance car enfin elle commandoit a sa rivale elle l'empeschoit de parler a son amant elle estoit en pouvoir d'empescher qu'il ne l'espousast elle croyoit l'observer si soigneusement qu'elle n'en avoit nulle nouvelle et elle croyoit mesme qu'elle commencoit d'aimer l'ennemy d'artaxandre et qu'il en mourroit de douleur et de despit cependant comme telamire est tres modeste quoy qu'elle eust pour artaxandre toute la tendresse imaginable qu'elle receust de ses lettres et qu'elle y respondist il est 
 pourtant vray qu'elle ne disoit ny n'escrivoit jamais rien qui pust raisonnablement persuader a tysimene qu'elle eust une violente passion pour artaxandre et veu comme elle conduisit la chose elle pouvoit nommer reconnoissance et amitie ce qu'on pouvoit pourtant apeller amour car pour le secret de cette amitie elle l'attribuoit a la necessite de contenter l'humeur bizarre de clorelise plustost qu'a la nature de cette affection d'ailleurs comme il estoit vray que clorelise eust ardemment souhaite que tysimene eust espouse telamire pour faire plus de despit a artaxandre elle fit si bien pour amuser belermis qu'elle luy persuada que tysimene agissoit pour luy lors qu'il parloit a telamire ainsi tysimene avoit autant de temps qu'il en vouloit pour l'entretenir clorelise disposa mesme algaste a luy donner sa fille si elle pouvoit l'engager a y penser de sorte que pour en venir a bout plus aisement elle se servit de toute l'authorite qu'elle avoit sur telamire pour faire qu'elle fust plus paree qu'elle ne le vouloit estre quoy qu'elle ne vist presques que tysimene car enfin disoit-elle comme nous l'avons sceu depuis tysimene ne voit que telamire telamire est belle tysimene est jeune et d'un esprit passionne et par consequent il faut conclurre qu'il aimera telamire et certes aimable doralise le raisonnement de cette jalouse et vindicative personne ne se trouva pas mal fonde car insensiblement sans que tysimene s'en aperceust l'amour s'empara 
 de son coeur et comme il avoit passe pour artaxandre de la haine a l'amitie il passa pour telamire de l'indifference a l'estime et de l'estime a l'amour et la premiere marque qu'il en eut fut qu'il s'aperceut d'un changement considerable qui estoit arrive en luy car au commencement qu'il avoit en cette negociation d'amour a faire il avoit une joye estrange quand il avoit une parole favorable de telamire a raporter a artaxandre ou qu'il avoit quelque sensible marque de la passion d'artaxandre a donner a telamire mais quand son coeur fut un peu engage il sentit au contraire une secrette melancolie de la joye qu'il donnoit a son amy en luy disant quelque chose qui luy pouvoit donner de la satisfaction il connoissoit bien encore que malgre luy il affoiblissoit autant qu'il pouvoit le sens obligeant de toutes les paroles de ces deux personnes lors qu'il leur raportoit ce qu'ils disoient l'un de l'autre et si artaxandre le prioit de dire a telamire qu'elle se souvinst tousjours qu'il estoit le plus fidelle et le plus passionne amant du monde il cherchoit quelques paroles moins tendres et quelques termes moins significatifs sans qu'il eust pourtant un dessein forme de les chercher d'autre part il trouvoit tant de plaisir a voir telamire qu'il ne put douter long temps de la passion qu'il avoit dans l'ame il s'y opposa pourtant avec une generosite incroyable et il s'y opposa presques autant parce qu'il avoit este ennemy d'artaxandre que parce qu'il estoit son amy 
 car enfin disoit-il en luy mesme conme nous l'avons sceu depuis artaxandre comme ton amy est aussi oblige d'avoir pitie du mal que tu souffres que tu l'es d'en avoir de celuy qu'il endure mais s'il te regarde conme ayant este son ennemy il semble qu'il ait lieu de te soubconner de laschete de trahison et de perfidie car si tu es son amy tu ne dois pas estre son rival et si tu es son ennemy tu ne dois pas estre son agent aupres de sa maistresse choisis donc tysimene disoit il choisis ce que tu veux estre si tu veux estre ennemy d'artaxandre ne luy en fais pas un secret et si tu veux estre son amy cache luy ta passion et cache la a telamire mesme s'il est possible mais helas adjoustoit-il je sens que tu ne veux estre ny l'un ny l'autre et que tu ne peux estre ny amy ny ennemy d'artaxandre cependant il faut estre l'un des deux et l'indifference n'est plus en ton choix estre son amy et son rival sont deux choses impossibles estre son ennemy et le confident de sa passion sont encore deux qualitez incompatibles et estre amant de telamire et amy ou ennemy d'artaxandre est encore un estat bien deplorable pour toy car si elle te regarde comme son amy c'est comme un amy perfide c'est comme un homme indigne de son estime puis qu'il trahit l'amitie qui est la chose du monde qui doit estre la plus inviolable et si elle te regarde comme l'ennemy d'artaxandre ce sera seulement pour te hair et pour entrer dans tous ses interests contre toy tu te flattes disoit-il 
 encore de l'esperance que telamire n'a peutestre pas une violente passion pour artaxandre mais si elle ne l'a pas pour luy comment l'aura-t'elle pour toy qui ne peux luy descouvrir ta passion pour elle sans luy descouvrir ta trahison pour artaxandre o le pitoyable destin qu'est le tien disoit-il d'estre assure de deux choses l'une ou que la personne que tu adores ne scaura jamais que tu l'aimes ou que si elle le scait elle aprendra en mesme temps que tu es un fourbe et un infidelle amy comment voudrois tu donc qu'elle creust a tes paroles toy qu'elle convaincroit de perfidie par les mesmes mots dont tu te servirois a luy descouvrir ton amour car enfin que ne luy as tu point dit d'artaxandre de la violence de sa passion de sa fidellite pour elle et de l'obligation qu'elle luy a iras tu luy dire que tu luy disois des mensonges te dementiras tu toy mesme et quand tu aurois la laschete de le faire pense tu que telamire te creust joint que quand elle croiroit que tu luy aurois desguise la verite en luy parlant favorablement d'artaxandre tu n'en serois pas plus heureux puis qu'elle auroit en effet lieu de croire que qui luy auroit menti pour un autre pourroit bien mentir pour soy mesme et puis adjoustoit-il encore pense tysimene pense quelle est la haine qui a este entre la maison d'artaxandre et la tienne souviens toy que tes peres et les siens ont tousjours songe a se surpasser en gloire et en vertu et ne vas pas donner l'advantage a ceux de sa maison qui 
 te haissent encore de te reprocher qu'artaxandre est plus vertueux que toy considere encore tysimene que si tu trahis ton amy il fera scavoir a toute la terre que tu t'estois reconcilie aveque luy mais il adjoustera en suitte que ce n'estoit que pour faire une laschete pense donc que la gloire ne souffre pas que tu donnes cet avantage sur toy a tes ennemis et que l'amitie ne peut endurer que tu sois le rival de ton amy et d'un amy encore qui a eu la force de surmonter dans son coeur la haine qu'il avoit pour toy songe encore une fois que l'amour n'est pas une passion plus violente que la haine et que puis que tu as pu cesser de hair artaxandre tu peux bien cesser d'aimer telamire tu peux cesser d'aimer telamire dit-il en se reprenant ha si tu le pouvois tu serois un lasche de ne le faire pas mais aussi si cela n'est point en ta puissance tu ne dois pas estre repute coupable que ferons nous donc disoit-il encore aimerons nous ou n'aimerons nous pas nous aimerons sans doute poursuivoit cet amant afflige mais pour aimer raisonnablement nous aimerons et artaxandre et telamire cependant il n'est pas aise de les aimer tous deux il le faut toutesfois reprenoit-il ou du moins il faut agir en secret dans ton coeur comme amant de telamire et en public comme amy d'artaxandre ainsi ne trahissant que toy tu seras seul a te reprocher toutes tes foiblesses et tu n'auras pas le malheur de perdre tout a la fois l'estime de ton amie de ta maistresse 
 de ton rival et de ton ennemy car tu trouves toutes ces cinq personnes en telamire et en artaxandre voila a peu pres aimable dorolise ce que pensa tysimene lors qu'il s'aperceut qu'il estoit amoureux de telamire car nous avons sceu par luy mesme jusques a ses plus secrettes pensees cependant apres avoir bien agite dans son esprit quelle resolution il prendoit il fut assez genereux pour se determiner a mourir plustost que de faire une infidellite a artaxandre de sorte que je pense pouvoir assurer que jamais vertu n'a este mite a une si difficile espreuve que la sienne car enfin il scavoit que clorelise souhaitoit qu'il espousast telamire et il sceut par elle qu'algaste y consentiroit aveque joye d'ailleurs en l'estat ou estoient alors les choses il n'y avoit nulle apparence qu'artaxandre la peust jamais espouser si bi que sans voir que son amy pust estre heureux il se resolut a estre le plus malheureux de tous hommes il est vray qu'il ne s'y resolut pas sans peine et qu'il souffrit plus de maux que personne n'en a jamais endure il eut cent fois envie de s'esloigner ou de prier artaxandre de le dispenser de continuer d'estre son agent aupres de telamire afin de n'avoir du moins pas la douleur de dire si souvent des choses facheuses pour luy en leur en disant d'agreables pour eux mais lors qu'il vint a faire comparaison entre ce qu'il souffroit en servant a leur affection et ce qu'il souffriroit en ne voyant plus cette belle personne il trouva qu'il valoit encore 
 mieux qu'il parlast d'artaxandre a telamire et de telamire a artaxandre que de se priver de la veue de la personne qu'il aimoit ainsi sans cesser d'estre amant de telamire il continua d'estre confident d'artaxandre mais a dire la verite il ne le fut pas sans douleur et ce qui luy en donna encore davantage fut que telamire ayant conceu beaucoup d'estime pour luy s'accoustuma a luy cacher un peu moins ses veritables sentimens de sorte qu'a mesure qu'il devenoit plus amoureux d'elle il aprenoit qu'elle aimoit tousjours davantage son rival ils eurent mesme un jour une conversation qui l'embarrassa estrangement car pendant qu'isalonide estoit venue prendre clorelise pour aller faire je ne scay quelle visite d'obligation et que belermis estoit alle visiter un homme qui avoit eu querelle quoy qu'il ne le connust presques point tysimene demeura seul aupres de telamire qui venant insensiblement a luy parler de l'erreur ou tout le monde estoit a themiscire touchant artaxandre et luy se mit a exagerer autant qu'elle put le danger qu'il y avoit de juger des choses sur des apparences car enfin dit-elle toute la ville croit que vous estes ennemy d'artaxandre clorelise mesme le pense ainsi aussi bien qu'algaste et belermis de plus on commence de s'imaginer qu'artaxandre m'a oubliee et que j'ay oublie artaxandre on croit aussi que c'est par vertu seulement que clorelise ne voit personne et isalonide mesme n'en doute pas cependant il 
 n'y a rien de plus mal fonde que l'opinion qu'on a de toutes ces choses quoy qu'elles paroissent toutes vray-semblables a ceux qui les croyent c'est pourquoy selon mon sentiment il ne faut jamais parler affirmativement que de ce que l'on scait d'une certitude infaillible il est vray reprit tysimene que les apparences sont bien trompeuses et je suis si fortement persuade de cette vente adjousta-t'il en changeant de couleur que je pourrois peut-estre dire que ce que vous pensez vous mesme le mieux scavoir n'est pas encore positivement comme vous l'imaginez ha pour cela reprit telamire je suis bien assuree que je ne me trompe pas comme les autres se trompent et que lors que je croy qu'artaxandre est vostre amy et que vous estes le sien je ne croy que la verite je suis mesme assuree poursuivit-elle qu'en pensant que clorelise a de l'amour de la haine et de la jalousie je pense ce que je dois penser et qu'en me persuadant que vous avez de l'estime pour moy je ne nie persuade que ce que vous m'avez persuade vous mesme par mille paroles flateuses et par mille agreables offices que j'ay receus de vous ainsi tysimene quoy que j'aye avance que les apparences sont fort trompeuses je ne laisse pas d'assurer que je ne me trompe point en croyant tout ce que je viens de vous dire vous ne vous trompez pas sans doute reprit-il en croyant que j'ay beaucoup d'estime pour vous mais vous vous trompez peut-estre en n'imaginant pas que cette 
 estime soit aussi grande qu'elle est au contraire repliqua t'elle j'ay plustost sujet d'aprehender que je ne croye que vous ayez trop bonne opinion de moy et que vostre civilite ne veuille pas me desabuser d'une erreur qui m'est si agreable car enfin dit-elle en souriant quand j'y pense avec aplication j'ay lieu de craindre qu'un homme qui scait si bien cacher ses veritables sentimens ne soit pas trop sincere en effet poursuivit-elle ne diroit-on pas a vous voir agir et a vous entendre parler devant le monde que vous n'avez nulle affection pour artaxandre et que vous estes effectivement tousjours tout prest a le quereller pour moy adjousta-t'elle en souriant encore je conclus que si vous scaviez aussi bien cacher l'amour que l'amitie vous feriez bien propre a avoir une de ces intelligences misterieuses qu'on ne scait que lors qu'elles ne sont plus si j'avois une passion que je voulusse cacher repliqua-t'il je la cacherois encore bien mieux que je ne cache l'amitie que j'ay pour artaxandre j'ay pourtant ouy dire respondit-elle que l'amour ne se peut cacher long temps je l'ay ouy dire comme vous reprit-il mais je suis bien desabuse de cette erreur car je connois un amant qu'on ne soubconne pas de l'estre et qu'on ne pense pas mesme qui le puisse devenir puis que vous le connoissez reprit-elle sa passion n'est pas si cachee que vous le dittes je le connois dit-il parce qu'il n'est pas possible que je ne le connoisse point mais il est constamment vray que je suis 
 seul au monde qui scache l'amour qu'il a dans l'ame et celle qui luy en a donne repliqua telamire ne scait pas quelle est la passion qu'elle a fait naistre elle ne le scait non plus que vous reprit-il et ce qui est le plus estrange c'est que cet amant a des rivaux qui ne pensent pas qu'il soit le leur ce que vous me dittes me surprend si fort repliqua telamire et j'aurois une telle envie de scavoir qui est cet amant qui scait si bien cacher sa passion a sa maistresse et a ses rivaux que si je voyois artaxandre je le prierois de vous le faire nommer afin de me le faire connoistre dans le choix des deux repliqua tysimene j'aimerois encore mieux vous le dire qu'a artaxandre mais hors d'y estre force je ne le diray s'il vous plaist non plus a vous qu'a luy et je ne reveleray point un secret qui est le secret le plus cache qui sera jamais comme je suis persuadee reprit-elle qu'il n'y eut jamais de secret qui n'ait cesse de l'estre je le suis encore que quelque jour ce que vous ne voulez pas que je scache sera sceu de toute la ville je vous assure reprit-il que si j'ay a le reveler un jour ce sera a vous plus tost qu'a personne que je connoisse mais a vous dire la verite je ne pense pas que cela arrive il ne faut pas parler si affirmativement reprit-elle puis que je pose pour fondement qu'il faut en certaines occasions regarder toutes les choses possibles comme pouvant arriver facilement car enfin quand vous partistes de themiscire et artaxandre aussi il n'y avoit apparence aucune 
 que vous pussiez jamais estre bien ensemble et cependant vous estes devenu son amy et il est devenu le vostre il est vray dit-il que ce changement a este grand et subit et qu'on ne peut gueres passer plus promptement de l'indifference a l'amour que je passay pour artaxandre de la haine a l'amitie pour l'amitie dit telamire je concoy bien qu'elle peut naistre longtemps apres avoir connu une personne mais pour l'amour je ne pense pas que cela puisse estre ainsi et je croy que quand on doit devenir amoureux on commence du moins de le devenir des la premiere fois qu'on voit la personne qu'on doit aimer je suis bien marry madame luy dit-il de vous contredire tousjours aujourd'huy mais il faut pourtant que je ne tombe pas d'accord de ce que vous dittes et que je vous je que je connois encore un amant qui n'estoit qu'amy de la personne dont il est amoureux durant les premiers temps de sa connoissance et qui cependant l'est devenu si esperduement qu'il ne peut presentement concevoir comment il estoit possible qu'il n'eust que de l'amitie pour la personne qu'il adore si cet amant repliqua-t'elle en riant n'a point de nom no plus que le premier dont vous m'avez parle je ne veux de ma vie disputer contre vous car enfin j'a me mieux des raisons que des exemples quand on ne me nomme point les gens dont on m'allegue les avantures mais a dire la verite je pense qu'il seroit un peu difficile de me faire coprendre comment il peut estre qu'un homme qui aura vu une 
 femme tres longtemps sans l'aimer s'advise tout d'un coup d'en devenir amoureux et en mon particulier je croirois plus facilement qu'un homme qui ne m'auroit veue qu'un quart d'heure seroit amoureux de moy que de croire qu'un autre qui m'auroit veue une annee avec indifference se trouveroit capable d'amour il est pourtant si vray reprit-il que cela est possible et que cela est arrive qu'il n'est pas plus veritable que je suis tysimene qu'il est veritable que je connois un amant qui apres n'avoir eu que de l'estime de l'admiration et de l'amitie pour une personne que vous connoissez est venu a avoir de l'amour mais de l'amour si tendre que qui que ce soit n'en a jamais eu davantage si je parlois a celuy que vous dittes repliqua-t'elle je luy ferois assurement advouer ou que ce qu'il a dans le coeur n'est qu'une amitie qui est devenue un peu plus ardente qu'elle n'estoit ou que ce qu'il avoit dans l'ame des le commencement qu'il vit la personne qu'il aime estoit desja amour mais une amour un peu tiede et qu'il ne connoissoit pas alors pour ce qu'elle estoit car encore une fois je ne tiens pas possible qu'on aille devenir amoureux d'une femme deux ans apres qu'on la connoist et qu'on la pratique de sorte madame luy dit-il que si vous aviez jamais quelque amy qui s'advisast de devenir vostre amant il ne luy seroit pas aise de vous persuader qu'il seroit amoureux de vous s'il ne vous disoit qu'il l'auroit este des le premier moment qu'il 
 vous auroit veue il est vray dit-elle qu'il ne me le persuaderoit pas facilement mais graces aux dieux et a clorelise adjousta-t'elle en riant je ne suis pas exposee a ce danger la veu la solitude ou je vy mais madame reprit tysimene en souriant quoy qu'il fust fort interdit on diroit a vous entendre parler que je n'ay point de coeur capable d'estre touche et que je n'ay point d'yeux par ou l'amour puisse entrer dans mon ame cependant poursuivit-il comme il est arrive cent et cent fois que des amis sont devenus rivaux de leurs amis que scavez vous si je ne le deviendray point d'artaxandre ou si je ne le suis point desja devenu tout de bon dit-il pour fonder ses sentimens je pense que je vous surprendrois estrangement si au lieu de vous dire suivant ma coustume qu'artaxandre meurt d'amour j'allois vous protester que j'aurois plus de passion pour vous que luy il est vray repliqua-t'elle que vous m'espouventeriez terriblement mais encore luy dit-il que me respondriez vous et que feriez vous si vous me voiyez a vos pieds vous protester avec mille sermens que j'aurois fait tout ce que j'aurois pu pour n'estre pas rival d'artaxandre et si j'adjoustois encore que je vous aimerois infiniment plus qu'il ne vous aime premierement dit-elle je ne vous croirois point et secondement j'agirois pourtant comme si je vous croyois puis que je vous traitterois d'amy infidelle de fourbe de perfide et d'homme sans jugement car enfin apres vous 
 avoir ouvert mon coeur comme j'ay fait pour ce qui regarde artaxandre il faudroit que vous eussiez perdu la raison pour me venir faire un pareil discours quand il seroit vray que vous auriez beaucoup d'amour pour moy mais adjousta-t'elle en se reprenant je ne suis pas trop sage moy-mesme de m'amuser a dire ce que je ferois en une occasion qui graces aux dieux ne se presentera jamais vous estes pourtant reprit il froidement aussi belle qu'il faut l'estre pour faire un amant fidelle d'un infidelle amy et j'ay peut-estre le coeur aussi sensible et l'ame aussi tendre qu'il la faut avoir pour ne pouvoir ny vous resister ny me vaincre apres cela tysimene craignant d'en avoir trop dit fit un grand effort sur luy mesme pour remettre quelque enjouement dans ses yeux afin d'affoiblir le sens de ses paroles et en effet son dessein reussit si bien que telamire ne soubconna pas seulement qu'il pust y avoir nulle verite a la chose qu'il avoit supposee et elle pensa que c'avoit este un simple jeu d'esprit de sorte que de la venant a parler plus serieusement a tysimene elle se mit a luy parler d'artaxandre le chargeant de luy dire quelque chose d'obligeant qu'elle vouloit qu'il sceust ce jour la si bien que tysimene tout amant qu'il estoit agit pourtant comme agent de son rival et promit a telamire de luy dire tout ce qu'elle luy avoit dit et effet au sortir de chez elle il se mit en devoir d'aller chez cet amy ou il voyoit tous les soirs artaxandre mais pour ce soir la il y fut par 
 le chemin le plus long luy semblant que c'estoit tousjours gagner quelque chose que de differer de quelques momens la joye qu'auroit artaxandre de pouvoir parler de telamire et d'aprendre ce qu'elle luy mandoit de sorte que tysimene faisant un fort grand tour eut loisir de se vaincre plus d'une fois car a vous dire la verite il eut une si forte agitation dans l'ame qu'il fut tantost amy et tantost ennemy d'artaxandre mais il fut tousjours amant de telamire toutesfois la vertu estant la plus forte dans son coeur il acheva de se determiner a demeurer fidelle a son amy et a cacher son amour a sa maistresse aussi bien qu'a son rival apres quoy il fut s'aquiter de sa commission il est vray qu'il s'en aquita avec beaucoup de peine il ne prononca pas une fois le nom de telamire sans avoir un batement de coeur estrange il ne put l'entendre prononcer a son rival sans esmotion et il ne put mesme penser a elle sans estre desconcerte cependant comme artaxandre ne pouvoit parler que de telamire et que de plus il avoit ce soir la je ne scay quel empressement extraordinaire a s'en vouloir entretenir avec tysimene il le retint autant qu'il put car comme il estoit seul a qui il eust descouvert son coeur ce ne pouvoit estre qu'aveque luy qu'il pouvoit trouver cette consolation de grace luy disoit-il mon cher tysimene flattez moy dans ma passion afin d'en soulager les souffrances et dittes moy que telamire est digne qu'on souffre pour elle toutes 
 les peines que j'endure car enfin quoy que vous n'en soyez point amoureux poursuivit-il je ne tiens pas qu'il soit possible que vous ne connoissiez point que j'ay raison de l'aimer autant que je l'aime puis qu'il ne faut qu'avoir des yeux et de l'esprit pour connoistre qu'elle est admirable en toutes choses il est vray reprit tysimene que telamire est fort accomplie et si je voulois m'opposer a la passion que vous avez pour elle ce ne seroit nullement par le deffaut de son merite puis qu'il est vray qu'on n'en peut pas avoir davantage qu'elle en a ha tysimene reprit artaxandre on voit bien la difference qu'il y a de l'amour a l'amitie car parce que vous n'estes que l'amy de telamire vous vous contentez de dire qu'il n'est pas possible de trouver une personne qui ait plus de merite qu'elle mais parce que je suis son amant je dis qu'il n'est pas possible d'en trouver une qui en ait autant si nous ne disputons jamais que pour cela repliqua tysimene nous serons tousjours d'accord puis que j'advoue aussi bien que vous que telamire est incomparable et que je ne connus jamais une personne si aimable qu'elle si je scavois que vous fussiez amoureux reprit artaxandre je me serois bien garde de vous obliger a une declaration si avantageuse peur telamire et j'aurois eu ce respect pour nostre amitie et pour vostre amour de ne vouloir pas vous obliger a mettre la personne que j'aime au dessus de celle que vous auriez aimee mais comme je scay que cela n'est 
 pas et que vous n'aimez encore que la gloire et vos amis j'ay creu que je devois vous obliger a rendre justice au merite de telamire en advouant que vous n'avez jamais connu personne qui l'esgalle mais en mesme temps luy dit-il encore il faut advouer que je suis aussi malheureux qu'elle est belle principalement depuis quelques jours car enfin dit il vous ne me parlez plus de sa part comme vous aviez accoustume et je voy je ne scay quoy dans vostre esprit qui me fait craindre que vous ne voiyez quelques sentimens dans le sien qui ne me soient pas avantageux tysimene entendant parler artaxandre de cette sorte eut peur qu'il ne descouvrist ou qu'il ne soubconnast quelque chose de sa foiblesse de sorte que rapellant toute sa vertu il forca sa bouche a dire a son rival qu'il s'abusoit et qu'il n'avoit jamais este mieux avec telamire qu'il y estoit mais a peine eut-il prononce ces paroles qu'il sentit qu'il estoit mal avec luy mesme et qu'il y avoit un si grand desordre dans son coeur qu'il seroit fort difficile qu'il n'en parust quelque chose dans ses yeux s'il ne quitoit bien tost artaxandre aussi le quita-t'il le plus promptement qu'il put cependant belermis commencant de s'apercevoir que clorelise ne souhaitoit plus tant qu'il espousast telamire observa telamire de plus pres de sorte que venant a avoir de la jalousie des longues conversations de tysimene il le querella et si leurs amis communs ne les eussent empeschez d'en venir aux mains il seroit peut-estre 
 arrive quelque malheur si bien que clorelise voyant les termes ou en estoient les choses et ne remarquant pas que tysimene eust en effet dessein de songer a telamire elle se resolut de se priver du plaisir de la faire espouser a un ennemy d'artaxandre et elle se contenta de la luy oster en la faisant espouser a son frere ce fut donc alors qu'employant tout le credit qu'elle avoit sur l'esprit d'algaste pour le porter a favoriser le dessein de belermis elle le porta en effet a commander absolument a telamire de se preparer a estre femme de belermis dans huit jours d'autre part clorelise apres avoir fait l'accommodement de belermis et de tysimene le pria puis qu'il ne pretendoit rien a telamire de luy vouloir persuader d'obeir de bonne grace a son pere si bien que telamire apres avoir veu algaste et tysimene se trouva tres affligee et elle se le trouva d'autant plus que quelque envie qu'elle eust de desobeir a algaste elle n'en avoit pas la force d'ailleurs elle disoit a tysimene qu'elle ne vouloir pas qu'artaxandre se batist contre belermis et elle luy declaroit au contraire que s'il faisoit une action d'esclat pour l'amour d'elle elle ne le verroit jamais de sorte qu'apres qu'artaxandre sceut la chose il en eut un desespoir incroyable tysimene avoit aussi beaucoup de douleur il en avoit toutesfois moins qu'artaxandre quoy qu'il n'eust pas moins d'amour que luy il fut pourtant agent fidelle en cette occasion car comme il n'avoit que des choses facheuses a dire 
 a artaxandre il les luy dit sans peine quoy qu'il fust pourtant son amy mais c'est que l'amour est une passion qui ne se soumet a rien et a qui au contraire toutes choses se soumettent il est vray que lors qu'artaxandre luy donna commission de persuader a telamire de desobeir a algaste il n'employa pas toute son eloquence et il parla sans doute beaucoup plus fortement et beaucoup plus juste lors qu'il s'agit de consoler artaxandre de la perte de telamire que lors qu'il entreprit de persuader a telamire de se donner a artaxandre il est vray qu'il l'auroit entrepris inutilement car comme telamire est une des plus glorieuses personnes du monde elle n'auroit pas voulu faire une chose qui eust pu estre condamnee d'autre part ce luy estoit une cruelle avanture de penser qu'elle ne verroit jamais artaxandre et qu'elle seroit femme de belermis et de belermis encore qui estoit frere de clorelise aussi ne put elle un jour cacher ses larmes en parlant a tysimene mais helas que ces larmes le toucherent sensiblement aussi en fit il un secret a artaxandre a qui il se contenta de dire que telamire estoit triste sans luy dire qu'elle avoit pleure luy semblant qu'il gagnoit beaucoup en luy cachant quelques larmes de telamire cependant comme artaxandre avoit une passion violente il dit a tysimene qu'il faloit de deux choses l'une ou qu'il se batist contre belermis malgre la deffence qu'on luy en faisoit ou qu'il enlevast telamire le conjurant de vouloir se servir 
 soit a l'une soit a l'autre de ces deux choses de sorte que tysimene se trouvant dans une si facheuse necessite dit a artaxandre qu'il ne luy conseilloit pas de songer a enlever telamire luy disant tant de raisons pour l'en empescher que si artaxandre avoit eu l'esprit tranquile il eust aisement pu remarquer que tysimene prenoit plus d'interest a telamire qu'il ne devoit car tysimene luy mesme s'aperceut qu'il parloit avec trop d'ardeur mais apres l'avoir dissuade d'enlever telamire et qu'artaxandre luy mesme s'en fut repenty il luy offrit par un sentiment d'honneur de se battre aveque luy contre belermis qui n'alloit jamais guere sans estre accompagne de quelqu'un de ses amis mais comme ils estoient prests de prendre cette resolution un esclave de tysimene entra qui donna a son maistre un billet qu'il dit qu'une femme de telamire luy avoit donne en pleurant et ne scais tu point dit alors tysimene quelle douleur elle avoit tout ce que j'en scay dit il est qu'algaste clorelise isalonide telamire et belermis sont partis de themiscire un peu apres que le soleil a este couche et que j'ay veu monter telamire dans le chariot de clorelise mais elle avoit tant de tristesse sur le visage que je crois que ce voyage ne luy plaist pas ha tysimene s'escria artaxandre en luy montrant le billet qu'il tenoit je crains bien que ce voyage qu'on commence de nuit ne soit bien funeste pour moy apres cela continuant diligemment de lire le billet qu'il avoit pris a tysimene il y trouva ces paroles 
 
 
 
 telamire a tysimene 
 
 
 il n'y a qu'un moment que je ne croyais pas devoir sortir de themiscire cependant l'en parts sans scavoir quand j'y retourneray et tout ce que je scay du voyage que je vay faire est que mon pere m'a dit qu'il me menoit a la campagne afin que mon mariage avec belermis se fist avec moins de bruit je vous prie de dire cette facheuse nouvelle a artaxandre de la maniere que vous croirez qui luy doive estre la moins douloureuse assurez le que je resisteray autant que la bien seance me le permettra et disposez le a se resoudre d'estre malheureux en cas que je ne puisse l'empescher de l'estre adieu j'ay une douleur dans l'ame que je ne voudrois pas qu'il sceust mais quelque grande qu'elle soit je consens pourtant qu'il se pleigne de ma foiblesse si mon affection cede a la bien-seance pourveu qu'il s'en pleigne en secret encore une fois j'ay une melancolie que rien ne scauroit esgaller si ce n'est la joye de clorelise qui paroist aussi visible dans ses yeux que le desespoir paroist dans les miens 
 
 
 telamire 
 
 
vous pouvez juger aimable doralise que la douleur d'artaxandre ne fut pas petite apres la lecture de ce billet elle fut pourtant encore plus grande lors qu'apres s'estre informe diligemment du lieu ou estoit alle algaste il sceut que c'estoit a un chasteau qui estoit a isalonide ou il ne seroit pas aise de rien entreprendre ny pour 
 delivrer telamire ny contre belermis car il est extremement fort joint que pour belermis il scavoit bien que quand il trouveroit les voyes de luy faire scavoir qu'il vouloit le voir l'espee a la main il respondroit qu'il se battroit quand il auroit espouse telamire artaxandre ne laissa pourtant pas de prendre la resolution de faire ce qu'il pourroit pour le piquer d'honneur quoy qu'il n'esperast pas le faire changer d'avis de sorte qu'estant sorty de themiscire avec un escuyer seulement parce qu'il ne voulut pas engager tysimene en une chose ou il n'en avoit pas affaire il prit le chemin de ce chateau mais ce fut avec une melancolie estrange car lors qu'il pensoit que peut-estre devant qu'il fust ou il alloit belermis possederoit telamire il sentoit ce qu'on ne scauroit s'imaginer et il m'a dit depuis qu'il n'estoit pas maistre de son esprit et que sans son escuyer il se seroit esgare cent fois tant son ame estoit agitee comme il estoit donc dans une affliction incroyable il vit paroistre de loin deux chariots qui venoient vers luy et qui venoient tres doucement et il luy sembla mesme qu'il reconnoissoit un escuyer de belermis qui marchoit a cheval trente pas devant si bien qu'ayant commande au sien qui estoit amy de celuy de belermis de luy demander qui estoit dans ces deux chariots qui le suivoient il sceut par ce moyen que comme algaste estoit party un peu devant la nuit tant pour esviter la grande chaleur qu'il faisoit alors que pour faire qu'on ne sceust pas son 
 voyage le chariot ou il estoit avoit verse si lourdement qu'il en estoit considerablement blesse a la teste luy aprenant encore qu'algaste n'ayant pas voulu continuer son voyage s'en retournoit a themiscire apres s'estre fait mettre le premier appareil a un bourg qui s'estoit trouve pres du lieu ou cet accident estoit arrive de sorte qu'artaxandre aprenant la chose comme elle estoit prit un chemin qu'il trouva a sa droite afin de ne passer pas si pres de ces deux chariots il n'en passa pourtant pas si loin qu'il ne pust voir telamire et qu'il n'en fust veu mais comme elle estoit alors aussi triste de l'estat ou elle voyoit son pere qu'elle l'avoit este en partant de themiscire elle ne luy fit qu'un petit signe de teste oui ne fut pas mesme aperceu de clorelise parce qu'elle estoit tournee de l'autre coste pour parler a belermis mais enfin pour ne m'amuser pas a des choses peu necessaires algaste fut remene chez luy ou on le mit au lit les chirurgiens furent appeliez et des ce premier jour la ils jugerent sa blessure tres dangereuse si bien que lors qu'artaxandre rentra a themiscire il aprit qu'on croyoit qu'algaste mourroit artaxandre ne jugeant pas alors veu l'estat des choses qu'il deust se mettre en hazard d'irriter telamire en se battant contre belermis se contenta de prier tysimene de voir telamire et ce qu'il y eut de rare en cette rencontre fut que tysimene fut sensiblement touche du mal d'algaste pour clorelise elle en paroissoit inconsolable mais 
 je suis persuadee que c'estoit bien plus parce que la more d'algaste osteroit telamire de sa puissance et l'empescheroit de la faire espouser a belermis que par nulle tendresse qu'elle eust pour luy cependant isalonide faisoit valoir toutes ses larmes aupres d'algaste et jamais mary n'a creu estre plus cherement aime de sa femme qu'algaste creut l'estre de la sienne quoy qu'elle pleurast plus de jalousie et de despit que d'une veritable douleur de sa perte pour telamire il n'en fut pas de mesme car elle eut toute l'affliction qu'une fille bien nee doit avoir de son pere lors qu'elle le voit en cet estat de sorte qu'il falut que tysimene la consolast cependant ce mal fut si violent qu'en quatre jours algaste fut a l'extremite et ce qu'il y eut de remarquable fut que clorelise qui pouvoit se faire donner tout le bien de son mary si elle eust voulu y songer n'eut point du tout cette pensee mais elle le conjura les larmes aux yeux feignant que ce fust par tendresse de vouloir commander absolument a telamire d'espouser belermis afin que leurs deux maisons demeurassent unies mais soit que la veue des larmes de clorelise esmeust trop algaste ou que cette priere luy attendrist le coeur il parut fort interdit puis tout d'un coup voulant faire effort pour parler il ne le put et un moment apres il perdit tout a fait la connoissance et mourut sans qu'on pust scavoir s'il auroit accorde ou refuse a clorelise ce qu'elle luy demandoit si bien que par ce moyen clorelise se vit sans authorite fur 
 telamire telamire se vit libre belermis se trouva en mauvais estat artaxandre eut lieu d'esperer toutes choses et tysimene ne sceut ce qu'il devoit penser tant ses sentimens se trouverent confus dans son esprit il continua pourtant d'estre genereux mais comme il ne luy estoit plus possible de continuer d'estre agent d'artaxandre et amant de telamire il fut trouver son amy pour luy dire qu'aujourd'huy qu'il ne s'agissoit plus de tromper clorelise il le prioit de ne l'obliger plus aussi a continuer de voir telamire pretextant la chose de l'adversion qu'il disoit avoir pour belermis et pour clorelise il falut pourtant encore qu'il se chargeast du compliment d'artaxandre pour telamire sur la mort de son pere et qu'il luy demandast si elle trouveroit bon qu'il la visitast mais comme telamire estoit trop sage pour faire si promptement un changement si considerable en sa forme de vie elle ne le voulut pas il est vray que cette contrainte ne dura pas long temps car ayant este advertie que clorelise la devoit faire enlever par fou frere elle assembla secrettement tous ses parens qui a l'heure mesme furent conjoinctement la demander a clorelise qui eut encore bien plus de douleur de voir sortir telamire de sa puissance que d'avoir veu encrer algaste au tombeau aussi cette grande reputation de vertu qu'elle avoit aquise par sa solitude et par sa retraite que la jalousie avoit causee commenca t'elle de diminuer car elle agit d'une facon qui 
 fit bien voir qu'elle ne pleuroit pas la mort d'algaste en effet le desespoir qu'elle eut de ne se pouvoir plus vanger d'artaxandre apres avoir este en estat de le rendre malheureux mit un tel desordre dans son esprit qu'il fut aise de remarquer a tous ceux qui la virent qu'il y avoit quelque violente passion dans son ame elle ne pouvoit jamais nommer telamire sans changer de couleur elle s'en pleignoit sans pouvoir dire pourquoy le nom d'artaxandre la mettoit en fureur des qu'elle l'oyoit prononcer et on disoit cent fois celuy d'algaste en sa presence sans qu'elle en eust aucune esmotion de sorte que toute la ville commenca de se desabuser de la grande vertu de clorelise isalonide disoit pourtant que c'estoit que l'exces de la douleur que clorelise avoit de la mort d'algaste troubloit sa raison mais elle ne trompoit que les simples d'autre part amaldee souhaitant alors autant le mariage d'artaxandre avec telamire apres la mort d'algaste qu'elle l'avoit desire du vivant de cleossonte agit si bien aupres des parens de cette aimable fille qu'elle conclut la chose en peu de jours mais comme on craignoit que belermis n'y fist obstacle ils en firent un grand secret
 
 
 
 
cependant comme la reconciliation de tysimene et d'artaxandre fut sceue amaldee pria cet amy de son fils de ne l'abandonner point qu'il n'eust espouse telamire afin d'empescher que belermis ne l'obligeait a se battre une seconde fois luy aprenant l'estat ou elle avoit mis la 
 chose et luy faisant scavoir que dans peu de jours ce mariage se feroit et en effet amaldee ayant apris a artaxandre ce qu'elle avoit fait pour luy et les parens de telamire luy ayant dit ce qu'ils avoient resolu ils se trouverent tous deux aussi heureux qu'ils avoient este miserables mais en eschange tysimene se trouva si afflige qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage ce n'est pas qu'il ne se combatist luy mesme avec une generosite admirable mais la passion qu'il avoit dans l'ame estoit si forte qu'il ne la pouvoit surmonter des qu'artaxandre sceut son bon-heur il fut trouver tysimene pour le luy dire mais il fut fort surpris de le trouver si melancolique et plus surpris encore de voir qu'il ne luy disoit pas la cause de sa tristesse comme il luy disoit celle de sa joye tysimene pretexta pourtant son chagrin de quelques affaires domestiques qu'il disoit n'aller pas comme il le souhaitoit de sorte que comme artaxandre n'avoit l'ame remplie que de la joye qui le possedoit il ne s'amusa pas a examiner de si pres la tristesse de tysimene cependant elle estoit si excessive qu'apres que son amy fut party il en pensa expirer et il en fut si presse qu'il a advoue depuis qu'il pensa prendre vingt resolutions violentes en un quart d'heure il est donc bien vray disoit-il en luy mesme comme il le redit apres que telamire va espouser artaxandre et qu'artaxandre va estre aussi heureux que tu vas estre infortune cependant c'est toy qui as contribue a son bon-heur et c'est pourtant toy qui 
 ne le peux voir sans douleur mais graces aux dieux adjoustoit-il en soupirant je ne voy rien a esperer a telamire car je sens bien malgre toute ma vertu que si je pouvois y pretendre quel que chose j'aurois bien encore plus de peine a me vaincre je n'ay pas mesme la consolation de me pouvoir pleindre ny de ma maistresse ny de mon rival et je ne dois accuser que moy mesme de ma foiblesse toutesfois quoy qu'artaxandre soit mon amy poursuivoit-il et que je sois resolu d'agir comme si je n'estois point son rival je ne puis me resoudre d'estre spectateur de sa felicite et je sens tant d'esmotion dans mon coeur quand je pense seulement que dans quatre jours il possedera telamire que je pensois qu'il ne deust jamais posseder que si je m'exposois a le voir tout a fait heureux je m'exposerois a faire des choses qui seroient esgallement esloignees de la raison et de la vertu laissons donc artaxandre en paix puis que nous n'y pouvons jamais estre mais pour l'y laisser il faut ne voir jamais telamire il faut t'esloigner de ta patrie adjoustoit-il il faut te bannir pour tousjours du lieu ou tu laisseras artaxandre heureux et il faut aller chercher la mort en quelque lieu si desert que tu n'aprenne jamais la felicite de la vie de deux personnes qui font tout le malheur de la tienne et en effet tysimene s'afermit tellement dans la resolution de partir de themiscire et de ne voir jamais ny telamire ny artaxandre que rien ne la put esbranler il feignit donc d'avoir une affaire 
 pressee qui l'apelloit ailleurs et sans bien expliquer la cause de son voyage il dit a artaxandre qu'il falloir qu'il partist le jour qui devoit preceder celuy de ses nopces dont belermis et clorelise ne scavoient encore rien d'abord artaxandre fit tout ce qu'il put pour obliger tysimene a attendre a partir qu'il fust heureux et il luy fit cette priere avec des paroles si touchantes et si pleines de tendresse que tysimene en eut une confusion si grande qu'il se resolut encore plus fortement a s'en aller puis qu'il ne pouvoit se resoudre a voir artaxandre posseder telamire sans envier son bonheur et sans en estre afflige cependant comme il ne pouvoit songer a partir sans avoir eu encore une fois la satisfaction de voir telamire il luy fit une visite mais on peut veritablement dire qu'il la fut voir puis qu'il la vit presques sans luy pouvoir parler et s'il n'y eust eu du monde chez elle qui fournit a la conversation il se seroit trouve fort embarrasse mais a la fin il la quita et luy dit adieu sans luy dire ny ou il alloit ny pourquoy il partoit au sortir de chez elle il fut chez artaxandre avec qui il ne put estre qu'un demy quart d'heure seulement tant sa passion luy donna de violens transports de douleur artaxandre fit encore alors ce qu'il put pour l'obliger a differer son voyage de deux jours seulement car comme il ne scavoit pas qu'il en estoit la cause il ne pouvoit se lasser de le presser de vouloir estre tesmoin de sa felicite mais a la fin croyant que tysimene ne le pouvoit pas et que 
 l'affaire qu'il disoit avoir estoit quelque secret de famille qu'il ne luy pouvoit confier il ne le pressa plus et luy dit adieu avec mille marques d'amitie luy disant qu'il luy devoit la possession de telamire et qu'il en auroit une reconnoissance eternelle mais aimable doralise apres que tysimene eut quitte artaxandre et qu'il fut retourne chez luy il se trouva plus malheureux encore qu'auparavant car il avoit trouve telamire si belle et artaxandre luy avoit dit des choses si tendres que l'amour et l'amitie recommencant un nouveau combat dans son ame il souffrit encore plus qu'il n'avoit souffert il demeura pourtant dans sa resolution mais comme l'amour est une passion qui de sa nature ne cherche qu'a se faire connoistre il ne put se resoudre d'aller chercher a mourir sans que celle qui causoit son mal sceust du moins ce qu'il faisoit contre luy mesme pour ne faire rien contre artaxandre de sorte que s'estant resolu de luy escrire il luy escrivit en effet et comme il fut prest de partir il donna sa lettre a un homme en qui il se fioit de toutes choses avec ordre de l'aller porter a telamire une heure apres son depart et de choisir le temps qu'artaxandre ne fust point avec elle apres quoy montant a cheval il partit sans estre suivy que d'un escuyer seulement et fut a la maison d'un de ses amis a trente stades de la afin d'adviser quelle route il devoit tenir et quelle terre il choisiroit pour son exil cependant celuy a qui il avoit laisse la lettre qu'il escrivoit a telamire 
 n'ayant pas manque de luy obeir et de la luy rendre elle fut fort estonnee de la trouver telle que je m'en vay vous la lire car comme elle m'en a depuis donne une copie et que je la monstray hier a une de ces dames qui sont avec amaldee je pense que je l'ay encore sur moy en disant cela erenice ayant effectivement trouve qu'elle avoit la copie de la lettre de tysimene se disposa a la monstrer a doralise et a martesie mais avant que de la lire elle leur aprit que telamire apres l'avoir leue avec beaucoup d'estonnement et n'avoir pu resoudre si elle la devoit monstrer a artaxandre ou ne la luy monstrer pas l'avoit mise dans sa poche parce qu'elle l'avoit veu entrer et qu'a quelque temps de la ayant oublie qu'elle y avoit une lettre qu'elle ne vouloit pas qu'il vist elle l'avoit laisse tomber sans s'en appercevoir et qu'il l'avoit trouvee durant qu'elle estoit allee dans l'anti-chambre parler a quelqu'un qui la demandoit si bien qu'ayant d'abord reconnu l'escriture de tysimene et n'ayant pu s'empescher de l'ouvrir il y avoit leu ces paroles qu'erenice leut a doralise et a martesie en leur lisant la copie de cette lettre
 
 
 tysimene a telamire 
 
 
 je ne doute pas madame que vous ne soyez estrangement surprise d'aprendre qu'un homme qui vous a si long temps parle de l'amour d'artaxandre et qui 
 
 a este si fidelle confident de sa passion ose vous dire qu'il est son rival et que dans le mesme temps qu'il vous protestoit qu'artaxandre mouroit d'amour pour vous il en avoit autant dans le coeur qu'il y en pouvoit avoir cependant il est certain que je commencay de vous aimer peu de jours apres que je commencay de vous dire qu'artaxandre vous aimoit et que je vous ay aimee avec tant de violence qu'on ne peut pas aimer davantage vous scavez toutesfois madame que j'ay tousjours fait pour artaxandre tout ce que te luy avois promis et que je n'ay trahy que moy en tant de conversations que j'ay eues aveque vous ne pensez pourtant pas que je me sois vaincu sans peine au contraire je vous conjure de m'accorder pour recompence de ma respectueuse passion la grace de croire que je ne vous ay jamais dit une parole avantageuse a l'amour d'artaxandre sans sentir dans mon coeur une douleur que je ne scaurois exprimer mais quoy que j'aye fait pour luy contre moy mesme je seray bien aise qu'il ne scache pas toute l'obligation qu'il m'a et qu'il n'y ait que vous seule au monde qui connoissiez mon malheur et ma foiblesse si je devois vous revoir vous pourriez peut-estre vous offencer de ce que je vous dis mais ne vous declarant que je vous aime qu'a la veille que vous devez espouser artaxandre et que lors que je suis party de themiscire pour n'y r'entrer jamais vous feriez impitoyable si vous vous offenciez de ce que je n'ay pu me refuser la consolation de pouvoir penser en mourant que vous scaurez la cause de ma mort et que vous advouerez peut-estre qu'excepte artaxandre il n'y avoit point d'homme au monde qui eust plus de droit 
 
 a vostre affection que la mienne m'y en eust pu donner si la fortune eust voulu ou qu'il n'eust pas este vostre amant ou que j'eusse encore este son ennemy au reste madame comme je ne vous demande point de responce scachant bien que je n'en puis ny n'en dois avoir de favorable souffrez encore que je vous conjure de vous souvenir de tout ce que je vous ay dit pour artaxandre et de croire que si j'eusse ose vous dire tout ce que je sentois je vous en aurois beaucoup plus dit pour moy mesme que je ne vous en disois pour luy au reste je suis contraint de vous advouer parce qu'il est vray que l'amitie la vertu et la gloire ne sont pas les seules choses qui m'ont fait estre fidelle a artaxandre et que si je n'eusse pas descouvert que je ne pouvois traverser son bonheur sans traverser le vostre j'aurois eu beaucoup de peine a demeurer dans les justes bornes de la generosite ainsi madame m'estant combatu moy mesme pour l'amour de vous je merite ce me semble que vous ayez quelque compassion d'un malheureux amant qui va chercher la fin de ses malheurs par la fin de sa vie et qui sans vouloir troubler la felicite de son rival se contente de faire scavoir lu cause de sa mort a celle qui la luy donne 
 
 
 tysimene 
 
 
vous pouvez juger aimable doralise qu'artaxandre fut extremement surpris de la lettre de tysimene neantmoins comme il l'aimoit veritablement il aprit avec beaucoup de douleur qu'il estoit amoureux de telamire mais il l'aprit sans jalousie sans haine et sans colere il est vray 
 qu'il estoit si estonne de ce qu'il venoit de voir que ne pouvant presques se croire luy mesme il se mit a recommencer de lire cette lettre comme voulant s'esclaircir s'il avoit bien leu de sorte que telamire r'entrant devant qu'il eust acheve elle fut presques aussi surprise de le trouver lisant cette lettre qu'elle reconnut d'abord qu'artaxandre estoit surpris de ce qu'il y lisoit aussi en changea-t'elle de couleur car comme elle en avoit fait un secret a artaxandre elle ne scavoit comment il prendroit la chose mais a la fin prenant la parole j'avois eu dessein luy dit-elle de vous cacher cette lettre de peur que vous ne m'accusassiez de vous avoir fait perdre un amy qui a sans doute mille bonnes qualitez mais a ce que je voy mon dessein a mal reussi puis que vous l'avez trouvee le dessein que vous aviez reprit artaxandre eust este fort juste si vous l'eussiez eu seulement pour m'espargner la douleur que j'ay de ce que je suis cause que mon amy est malheureux mais il ne l'estoit pas de penser que je pusse jamais me pleindre de vous car enfin je serois fort injuste de vouloir que vous fussiez moins aimable que vous n'estes ainsi madame je ne vous accuse point et je n'accuse pas mesme tysimene puis que veu la maniere dont il en use je luy suis plus oblige de ce qu'il est mon rival que s'il n'avoit este que mon amy mais il est vray que je m'accuse moy mesme estrangement d'avoir oblige tysimene a vous voir tousjours et d'avoir fait cet outrage a vostre merite de croire 
 qu'on vous pust voir souvent sans vous aimer cependant j'advoue a ma confusion que tysimene est plus genereux que je ne l'eusse este car je sens bien que la passion que j'ay pour vous est si forte que si je fusse devenu son rival de la maniere dont il est devenu le mien je serois en mesme temps redevenu son ennemy et que je vous aurois dit pour moy tout ce qu'il ne vous a pas dit pour luy c'est pourquoy madame pour reconnoistre sa vertu je vous demande la permission de le pleindre et de tascher de le persuader de vivre je vous demande de plus poursuivit-il le pardon de la hardiesse qu'il a eue de vous descouvrir sa passion et je vous demande encore vostre amitie pour luy avec autant d'ardeur qu'il vous a autresfois demande vostre affection pour moy mais de grace madame faites que ma negociation soit aussi heureuse que la sienne et comme je vous demande moins pour tysimene qu'il ne vous demandoit pour artaxandre ne me refusez pas je vous en conjure et souffrez qu'a la veille d'estre le plus heureux de tous les hommes je songe a empescher mon amy tout mon rival qu'il est d'estre le plus malheureux de tous les amans ce que vous me demandez est si juste et si facile a vous accorder repliqua-t'elle que vous avez bi deu croire des que vous avez commence de parler que je ne vous le refuserois pas je vous l'accorde pourtant a condition que vous ne m'obligerez point a voir tysimene qu'il ne soit entierement guery de sa folie si je juge de fa 
 passion par la mienne reprit artaxandre vous ne le verrez donc jamais car a vous dire la verite je ne puis concevoir qu'on puisse cesser de vous aimer joint que de la maniere dont je connois tysimene je suis persuade que j'auray mesme bien de la peine a luy persuader de vivre car enfin il a une ame passionnee qui s'attache fortement aux choses et qui ne scait ny aimer ny hair avec mediocrite comme artaxandre disoit cela une tante de telamire chez qui elle demeuroit alors entra dans sa chambre qui luy vint dire que clorelife et belermis ayant enfin descouvert quelque chose de son mariage en faisoient un si grand bruit qu'elle trouvoit a propos de le differer de quelques jours afin d'avoir le loisir de faire voir a tout le monde que clorelife avancoit un mensonge lors qu'elle disoit qu'algaste avoit deffendu a telamire d'espouser artaxandre puis qu'il estoit vray qu'il ne luy avoit deffendu de le voir que parce que clorelife l'en avoit prie apres luy avoit dit que c'estoit a cause qu'il avoit este amoureux d'elle d'abord artaxandre s'opposa fortement a ce qu'on luy proposoit mais la tante de telamire luy ayant dit que la famille toute entiere concluoit que la chose fust ainsi et telamire elle mesme estant de cette opinion il falut qu'il consentist que son bonheur fust differe de huit jours seulement cependant des qu'il fut retourne chez luy il envoyas informer avec beaucoup de soin du lieu ou pouvoit estre alle tysimene et il s'en informa fi 
 soigneusement luy mesme qu'il sceut qu'il n'estoit encore qu'a trente stades de themiscire mais qu'il en devoit partir a la pointe du jour de sorte que sans perdre temps quoy qu'il fust presques nuit il monta a cheval et fut ou estoit tysimene qu'il trouva seul dans une chambre a s'entretenir de son malheur il estoit si occupe par sa douleur qu'artaxandre estoit a un pas de luy sans qu'il l'eust ny veu ny entendu entrer mais lors que se retournant en levant les yeux au ciel comme pour l'accuser de son infortune il entrevit artaxandre il en fut si surpris qu'il s'en recula d'un pas pour le regarder mieux et pour voir s'il ne se trompoit point mais artaxandre s'avancant encore plus qu'il ne s'estoit recule l'aborda en l'embrassant et soupirant alors comme l'autre soupiroit il commenca de luy parler le premier je viens mon cher tysimene luy dit-il je viens vous demander pardon d'estre cause de vostre exil et je viens pour vous empescher de vous bannir vous assurer que telamire apres avoir leu vostre lettre donne plus de louanges a vostre generosite qu'a ma constance et que si elle m'aime plus que vous elle vous estime plus que moy si telamire m'estimoit veritablement repliqua tysimene fort surpris elle ne m'auroit pas refuse la grace que je luy demandois de ne vous descouvrir point ma foiblesse mais a ce que je voy elle aura voulu pour se vanger de mon audace me faire perdre un amy et me priver encore de la consolation que j'avois de pouvoir penser 
 que vous ne scauriez jamais mon infidellite car enfin artaxandre dans mon infortune j'avois imagine quelque douceur a faire en sorte que telamire sceust mon amour et que vous ne la sceussiez jamais de peur qu'en la scachant vous ne m'ostassiez vostre amitie mais puis qu'elle en a dispose autrement il faut se resoudre a estre hai et de ma maistresse et de mon amy ha tysimene reprit artaxandre si je vous haissois je ne vous aurois pas dit que telamire vous estime si vous ne me haissez pas reprit tysimene il faut donc que ce soit parce que vous scavez bien que telamire ne m'aimera jamais et qu'encore que je sois vostre rival vous agissez aveque moy comme si je ne l'estois pas puis que je ne vous puis en effet non plus nuire que si je ne l'estois point mais quoy qu'il en soit vous en faites plus que vous ne devez et je ne ferois pas tout ce que je dois si je ne m'esloignois promptement d'un lieu ou je ne pourrois demeurer sans envier vostre bonheur que scay-je mesme poursuivit-il emporte par sa passion si je pourrois conserver tousjours dans mon coeur et l'amour que j'ay pour telamire et l'amitie que j'ay pour artaxandre car pour ne vous mentir pas adjousta-t'il je suis oblige de vous dire que je n'ay jamais pu effectivement vouloir en chasser l'amour que j'ay pour telamire et que j'ay voulu mille et mille fois en bannir l'amitie que j'ay pour artaxandre jugez apres cela si vous auriez raison de vouloir que je demeurasse a themiscire presupose que 
 je fusse en estat de pouvoir vivre et pour ne vous rien cacher scachez artaxandre que je sens des mouvemens si estranges et si tumultueux dans mon coeur que je n'oserois respondre de ne redevenir pas vostre ennemy si je vous voyois possesseur de telamire cependant comme je suis encore ce que je dois estre pour vous je vous conjure d'avoir quelque indulgence pour moy et de souffrir que dans le dessein que j'ay de ne retourner jamais a themiscire vous me permettiez de ne combatre point la passion que j'ay pour l'admirable personne qui vous va rendre heureux car enfin mon cher artaxandre s'il m'est encore permis de vous nommer ainsi un rival absent et qui n'est point aime n'est guere a craindre et en m'accordant ce que je veux vous ne m'accorderez que la satisfaction de pouvoir aimer telamire sans vous faire outrage je vous accorde plus que vous ne voulez reprit artaxandre puis que je consens que vous l'aimiez et que vous la voiyez car la vertu de telamire m'est si connue que je sens bien que le puis continuer d'estre vostre amy quand mesme vous continuerez d'estre son amant non non reprit tysimene je n'accepteray pas ce que vous m'offrez parce que je n'ose me fier a moy mesme et que je ne sens pas que je pusse vous voir tout a fait heureux ou sans mourir ou sans cesser d'estre vostre amy c'est pour quoy pour conserver et l'amour que j'ay pour telamire et l'amitie que j'ay pour vous il faut que j'execute le dessein que j'ay de me bannir 
 pour tousjours je n'aurois jamais fait si je voulois vous redire tout ce que ces rivaux amis se dirent car ils se dirent tant de choses qu'ils passerent la nuit toute entiere a parler mais comme ils s'estoient aussi peu persuadez l'un que l'autre de ce qu'ils avoient entrepris de se persuader on vint dire tout haut a tysimene qu'un homme qui n'avoit pas voulu dire son nom demandoit a parler a artaxandre de sorte que s'imaginant que peut-estre estoit-ce de la part de belermis il ne voulut pas par un exces de generosite qu'artaxandre allast parler a luy et il commanda qu'on le fist entrer sans luy dire ce qu'il pensoit mais a peine cet homme fut-il dans la chambre qu'il le reconnut pour estre un amy de belermis si bien qu'artaxandre jugeant alors ce que ce pouvoit estre s'avanca diligemment vers luy pour luy donner commodite de luy parler sans que tysimene le pust entendre mais tysimene s'estant avance en mesme temps l'amy de belermis qui estoit un de ces braves de profession qui passent toute leur vie en esclaircissemens en querelles et en combats particuliers voyant qu'il ne luy seroit pas possible qu'il pust parler a artaxandre sans que tysimene y fust se resolut plustost que de manquer a satisfaire son amy a enganger celuy d'artaxandre dans la chose dont il s'agissoit c'est pourquoy sans differer dautange il dit a artaxandre qu'il scavoit trop bien choisir ses amis pour faire difficulte de luy dire en presence de tysimene que belermis 
 ayant sceu qu'il estoit sorti de la ville en estoit sorti aussi et l'attendoit a cent pas de la maison ou il luy parloit pour le voir l'espee a la main et pour luy disputer la possession de clorelife adjoustant que si tysimene ne pouvoit pas se resoudre a estre le spectateur de ce combat il luy offroit de se battre contre luy vous pouvez juger qu'artaxandre se trouva tout prest de satisfaite belermis et que tysimene qui ne cherchoit que la mort ne songea pas a esviter un peril mais pour artaxandre il s'opposa autant qu'il put au combat de tysimene toutesfois comme il vit qu'il luy disoit qu'il ne se battroit donc pas contre belermis s'il ne luy permettoit de suivre sa fortune il falut par un sentiment d'honneur qu'il y consentist ainsi ils furent ou estoit belermis je ne m'amuseray point a vous dire ce qu'ils penserent car il est aise de se l'imaginer je ne m'amuseray pas non plus a vous descrire ce combat dont le succes fut tres funeste car enfin tysimene tua l'amy de belermis mais il est vray que ce fut apres en avoir este blesse mortellement tysimene eut pourtant encore la force apres avoir vaincu d'aller vers son amy qui apres avoir blesse belermis avoit eu le malheur que son espee s'estoit rompue de sorte que belermis sans s'en estre aperceu ayant passe sur luy estoit prest de le tuer lors que tysimene aprochant tout blesse qu'il estoit luy cria qu'il n'estoit guere genereux de vouloir tuer un homme sans espee 
 belermis tournant alors la teste et le voyant venir a luy l'espee a la main se releva et artaxandre se desgagea de dessous luy si bien que belermis s'apercevant alors que l'espee d'artaxandre estoit rompue eut honte de l'action qu'il avoit voulu faire et promit d'avouer la chose comme elle s'estoit passee ainsi tysimene sauva la vie a son amy et a son rival tout ensemble car encore qu'artaxandre ne fust pas blesse et que belermis le fust comme il avoit eu le malheur de broncher et que son espee s'estoit rompue belermis l'auroit aisement tue sans tysimene mais ce qu'il y eut de deplorable fut qu'apres qu'il fut arrive du monde que belermis se fut retire et qu'on eut emporte le corps de celuy que tysimene avoit tue tysimene luy mesme tomba de foiblesse et on fut contraint de le reporter a themiscire au plus pitoyable estat du monde n'y ayant point de lieu plus proche ou on le pust penser vous me dispenserez s'il vous plaist aimable doralise de vous dire tout ce que dit tysimene a artaxandre et tout ce que dit artaxandre a tysimene en cette occasion car je ne le pourrois faire sans pleurer et pour vous espargner la douleur que vous auriez si je vous disois tout ce qu'ils se dirent je vous diray en deux mots que tysimene ne vescut que cinq jours que tant qu'il vescut il ne parla que de telamire et qu'artaxandre fut tousjours aupres de luy avec une douleur inconcevable que telamire elle mesme fut sensiblement touchee 
 de cet accident et qu'enfin le jour destine aux nopces d'artaxandre fut celuy des funerailles de tysimene aussi cette feste fut elle differee et durant quelques jours toutes les conversations d'artaxandre et de telamire ne furent que de tysimene cependant comme artaxandre ne se consoloit pas de n'avoir point vaincu belermis et qu'il croyoit de plus devoir vanger la mort de son amy et se battre encore une fois contre luy autant par un sentiment d'amitie pour tysimene que d'amour pour telamire il se battit pour la troisiesme fois contre belermis des qu'il fut guery de la blessure qu'il avoit mais a ce second combat qui se fit seul a seul il eut l'avantage tout entier car il blessa belermis en deux endroits et le desarma de sorte que clorelife pensa desesperer de voir que rien ne pouvoit plus troubler son bon heur elle trouva pourtant encore une invention de le differer car elle fit tant de bruit par le monde de ce que telamire avoit consenty a ce que ses parens avoient voulu qu'on n'a jamais entendu parler d'un tel vacarme que celuy qu'elle fit non seulement de ce qu'elle espousoit artaxandre mais de ce qu'elle estoit encore en deuil de son pere lors qu'elle pensoit a se marier de sorte que telamire qui craint estrangement ces bruits de ville quelques mal fondez qu'ils puissent estre se mit dans la fantaisie de ne se vouloir plus marier qu'elle n'eust quite le deuil si bien que pour laisser passer ce temps la seurement qui n'estoit pas fort long les 
 deux familles se sont jointes et comme la tante de telamire a une maison fort proche de celle d'amaldee il fut resolu que toute cette troupe y viendroit de sorte que depuis un mois nous avons tousjours este toutes ensemble tantost a une maison et tantost a l'autre mais comme le deuil de telamire finit avant hier on la mariera sans doute a artaxandre des qu'il plaira au desbordement du fleuve qui nous arreste icy de nous permettre de nous en retourner et ce qui fera haster la chose c'est que nous avons eu nouvelle que belermis est guery de ses blessures et que clorelife est plus enragee que jamais et contre artaxandre et contre telamire 
 
 
 
 
comme erenice eut acheve son recit et que doralise se preparoit a la remercier du plaisir qu'elle avoit eu a l'escouter amaldee entra qui aprit a erenice que le corps de belermis venoit d'estre trouve au bord du fleuve et qu'un escuyer qu'il avoit que son cheval avoit sauve a la nage luy avoit apris que son maistre estant party de themiscire avec intention de venir encore troubler le mariage d'artaxandre avoit este droit a la maison d'amaldee ou ayant sceu qu'elle estoit de l'autre coste du fleuve et qu'artaxandre y estoit aussi il l'avoit voulu traverser malgre son desbordement et tascher de gagner a cheval le bout du pont de peur qu'il avoit que telamire ne fust mariee devant qu'il arrivast aupres d'elle elle luy aprit encore que son cheval s'estant abatu sous luy il estoit tombe 
 dans l'eau sans s'en pouvoir degager et qu'il avoit este noye quoy que belermis ne fust pas amy d'aucune de ces dames qui estoient avec amaldee et qu'au contraire il fust l'ennemy d'artaxandre qui estoit parent et amy de toutes ces aimables personnes cet accident ne laissa pas de mettre quelque tristesse dans une si belle troupe pour artaxandre tout son ennemy qu'il estoit il prit soin de ses funerailles qui furent aussi belles que s'il fust mort du temps qu'il estoit amy de clorelife cependant comme cet accident fut cause que cyrus et mandane sceurent toute l'avanture d'artaxandre et de telamire voyant que le fleuve n'estoit pas encore en estat de leur permettre de partir de quatre ou cinq jours ils obligerent la tante de telamire et la mere d'artaxandre a consentir que les nopces de ces deux aimables personnes se fissent en leur presence de sorte que ne pouvant pas refuser un si grand avantage cyrus et mandane firent les honneurs de cette feste qui bien que ce fust avec precipitation fut pourtant belle et magnifique et digne des personnes qui la faisoient et de celles pour qui elle estoit faite il est vray qu'il y eut plus d'hommes au bal que de dames mais le peu qu'il y en avoit estoient si aimables qu'il ne laissa pas d'estre tres divertissant joint que quand il n'y auroit eu autre ornement que celuy de voir mandane et cyrus il auroit tousjours este tres beau principalement quand on les voyoit dancer ensemble n'estant pas possible de 
 voir deux personnes mieux faites ny dancer de meilleure grace ny d'un air plus noble aussi charmerent-ils tellement tous ceux qui les virent qu'a la reserve de telamire dont la dance parut admirable mesme a mandane on n'admiroit qu'eux seulement il paroissoit mesme une gayete extraordinaire sur le visage de cyrus et on eust creu a le voir qu'il avoit receu quelque nouvelle qui luy donnoit beaucoup de satisfaction mais ce qui surprit fort tout le monde fut que le lendemain au matin il s'espandit un grand bruit que le roy d'assirie estoit mort de ses blessures et cyrus dit luy mesme qu'il venoit d'en estre assure si bien que tous ceux a qui cette mort pouvoit donner de la melancolie ou de la satisfaction verserent des larmes de douleur ou des larmes de joye selon l'interest qu'ils y avoient ainsi anaxaris s'en affligea mazare en eut de la compassion mandane en eut quelque pitie chrysante martesie et feraulas en furent bien aises et chacun regarda alors cyrus comme estant a la fin de tous ses malheurs puis qu'il n'avoit plus un rival qui tout vaincu qu'il estoit ne laissoit pas d'estre encore redoutable de sorte qu'anaxaris dans la violente passion qu'il avoit dans l'ame sentit ce qu'on ne scauroit exprimer de ce qu'il ne prevoyoit plus que le bonheur de cyrus pust estre traverse car veu l'estat ou l'on disoit que le roy de pont estoit party du tombeau de menestee il n'esperoit pas qu'il pust faire nul obstacle a la felicite de son rival cependant 
 il n'en pouvoit souffrir la pensee et quoy qu'il connust toute l'injustice de ses sentimens il ne les pouvoit toutesfois regler et il desiroit tousjours tout ce qu'il ne pouvoit pas desirer mais apres avoir conclu qu'il ne pouvoit non seulement esperer d'estre heureux mais qu'il ne pouvoit mesme penser que cyrus pust estre infortune du moins disoit-il en luy mesme me sera-t'il permis d'esperer que les dieux qui destruisent tous les rivaux de cyrus ou qui leur changent le coeur me destruiront ou me changeront comme ils ont destruit et comme ils ont change les autres ouy justes dieux poursuivoit-il vous me donnerez le destin du roy d'assirie ou celuy de mazare et je seray sans doute bien tost dans le tombeau comme le premier ou aussi vertueux que le second mais dans le choix des deux adjoustoit il je desire plustost le destin du roy d'assirie que celuy du prince mazare et j'aime beaucoup mieux mourir en aimant mandane que de vivre avec la certitude de n'en estre jamais aime de la maniere dont je le voudrois estre mais pendant qu'anaxaris raisonnoit de cette sorte sur la mort du roy d'assirie et sur sa passion on luy vint dire que cyrus le demandoit si bien que sentant dans son coeur une emotion extraordinaire il eut une peine estrange a luy obeir mais a la fin se faisant une extreme violence il fut le trouver a son apartement ou il ne fut pas plustost que cyrus le faisant entrer dans un grand cabinet qui estoit dans sa chambre il luy parla 
 avec autant de confiance que de tendresse vous scavez mon cher anaxaris luy dit-il que je vous ay desja confie mon honneur et tout ce qui me peut faire vivre avec felicite ou mourir avec consolation de sorte que pour vous tesmoigner que je n'ay pas change de sentimens pour vous il faut que je vous revele un secret que je ne diray qu'a vous seulement et que feraulas mesme ce cher confident de ma passion ne scaura pas car comme il est amoureux de martesie je ne veux pas qu'il scache que le roy d'assirie n'est pas mort le roy d'assirie n'est pas mort reprit anaxaris tout surpris non repliqua cyrus et lors que vous avez entendu dire qu'il estoit fort mal de ses blessures et que vous avez creu qu'il n'estoit plus vivant c'estoit lors qu'il se portoit le mieux ou qu'il estoit entierement guery car dans le dessein que j'ay eu de luy tenir ma parole et de me battre contre luy devant que d'arriver a ecbatane j'ay creu qu'il faloit dire ce mensonge en effet j'ay bien remarque que tant que ce prince a este en sante tous mes amis m'ont observe si soigneusement qu'il m'eust este impossible de satisfaire mon ennemy de sorte que pour m'empescher d'estre prive moy mesme du plaisir de me voir en estat de me vanger de tous les suplices qu'il a fait souffrir a la princesse et de tous ceux que j'ay endurez j'ay creu qu'il faloit tromper tout le monde et publier la mort du roy d'assirie afin que je fusse en pouvoir de faire peut-estre changer cette fable en histoire en me battant 
 contre luy sans craindre d'en estre empesche le roy d'assirie luy mesme l'a voulu ainsi poursuivit-il si bien que lors qu'il m'a mande que dans trois jours il seroit a cinquante stades d'icy aupres d'un vieux chasteau ruine qu'il m'a marque precisement j'ay fait publier qu'il estoit mort et je voy que tout le monde en est si pleinement persuade que des deux raisons qui m'obligeoient a vous descouvrir mon dessein il n'y en a plus qu'une qui subsiste car enfin je pensois avoir besoin de vous pour me desgager de tant de gens qui m'accablent par une voye que j'avois imaginee mais vous ne m'estes plus necessaire que pour empescher mon rival d'avoir mandane en sa puissance si je succombe au combat que je dois faire puis que comme je vous l'ay dit une autre fois je ne me suis engage qu'a me battre contre luy devant que de la posseder et que je ne luy ay pas promis de l'en rendre possesseur ainsi mon cher anaxaris je vous conjure si je suis vaincu de faire voir cet ordre que je vous laisse escrit de ma main et que je remets entre les vostres a tous les chefs et a tous les princes qui sont dans cette armee afin qu'ils voyent que je remets entre les mains de mandane toute l'authorite que ciaxare m'avoit donnee et qu'ainsi ils luy obeissent et qu'ils s'opposent au roy d'assirie car enfin il y auroit lieu de craindre que tant de princes nouvellement assujettis ne se joignissent avec le roy d'assirie pour sortir de servitude s'ils n'en estoient empeschez par vostre fidelite je 
 scay combien vostre rare valeur vous a aquis de credit sur l'esprit des soldats je scay que la princesse vous aime assez pour estre bien aise que vous soyez une seconde fois son liberateur et je scay que vostre fidellite ne me peut estre suspecte et que vous m'avez promis de mourir plustost que de laisser mandane en la puissance du roy d'assirie je vous l'ay promis seigneur luy respondit anaxaris et je vous le promets encore vous assurant qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour m'opposer a son dessein cyrus estant tres satisfait de voir avec quel zele anaxaris luy promettoit ce qu'il vouloit luy dit cent choses obligeantes en suitte de quoy il luy donna encore divers ordres soit de ce qu'il diroit a la princesse mandane soit de ce qu'il faudroit qu'il fist pour la mettre en seurete en cas qu'il fust vaincu ce n'est pas adjousta-t'il mon cher anaxaris que je n'espere fortement que je vous donne des ordres inutiles et que le roy d'assirie ne sera pas mon vainqueur mais c'est que la passion que j'ay pour mandane est si violente et que la haine que j'ay pour mon rival est si forte que je voudrois pouvoir combattre ce fier ennemy jusques dans le tombeau et qu'ainsi je ne dois rien oublier pour la seurete de ma princesse c'est pourquoy je vous conjure encore une fois de vous assurer de tous vos compagnons de mesnager l'esprit de tous vos amis et de flatter les soldats autant que vous le pourrez cyrus adjousta encore a toutes ces 
 choses une autre prevoyance considerable car il fit mettre entre les mains d'anaxaris plus de richesses qu'il n'en faloit pour s'assurer des plus mutins de sorte que n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit luy donner la satisfaction de penser que la victoire ne pourroit mesme mettre mandane en la puissance du roy d'assirie il passa les trois jours qu'il y avoit jusques a son combat dans des soins continuels c'estoit pourtant des soins qui ne paroissoient qu'a anaxaris seulement et cyrus estoit tellement maistre de son esprit que soit qu'il parlast a mandane a doralise a martesie ou a toutes ces dames que le debordement du fleuve arrestoit en ce lieu la il n'y avoit nulle marque ny dans ses yeux ny dans sa conversation qu'il eust rien dans l'ame qui l'inquietast au contraire comme la riviere s'abaissoit et qu'il y avoit apparence que dans peu de jours on pourroit passer sur le pont qui estoit en ce lieu la il sembloit qu'il s'en resjouist et qu'il n'y eust point d'autre obstacle a la continuation de son voyage que l'inondation du fleuve d'autre part anaxaris paroissoit assez empresse mais comme cyrus croyoit en scavoir la cause bien loin de s'en inquietter il estoit bien aise d'avoir trouve un protecteur de mandane si diligent si zele et si fidelle cependant comme ce prince avoit tous les jours des nouvelles du roy d'assirie il sceut qu'il estoit arrive pres du lieu ou il se devoit battre et que ce seroit le lendemain au matin de sorte que renouvellant tous 
 ses ordres et toutes ses prieres a anaxaris et anaxaris reconfirmant aussi toutes ses promesses cyrus ne songea plus qu'a se desrober le jour suivant un peu devant le jour afin que son combat fust finy avant qu'on eust eu loisir de s'apercevoir qu'il ne paroissoit pas il fut pourtant le soit fort tard chez mandane ou la conversation fut extremement enjouee il y eut toutesfois quelques instans ou quand cyrus pensa que peut-estre le lendemain a la mesme heure le roy d'assirie verroit cette princesse et qu'il ne la verroit plus il eut une douleur excessive quoy qu'elle ne parust pas mais il y en eut d'autres aussi ou pensant que peut-estre le jour suivant il auroit vaincu son rival et se reverroit vainqueur aupres de sa princesse il sentit un plaisir extreme de sorte que la quittant avec cette agreable esperance il se retira chez luy et ne se confiant qu'a ortalque seulement il fit si bien qu'il eut un cheval et une espee telle qu'il la faloit pour son combat mais afin que ceux qui le servoient a la chambre ne fussent pas surpris de le voir sortir devant le jour et si peu accompagne il dit le soir tout haut en se couchant qu'il vouloit aller de grand matin au quartie du prince artamas ou on luy avoit assure qu'on pourroit trouver un gue pour passer la riviere tesmoignant avoir beaucoup d'impatience de recommencer a marcher de sorte que ceux qui le servoient qui estoient aussi accoustumez de voir cyrus agir en soldat qu'en general d'armee et en particulier 
 qu'en fils de roy ne s'estonnerent pas trop de ce qu'il partoit si matin de ce qu'il ne vouloit qu'ortalque aveque luy et de ce qu'il leur commandoit de dire qu'il dormoit encore a tous ceux qui demanderoient a luy parler ainsi cet illustre prince apres avoir gagne tant de batailles assujety tant de provinces et soumis tant de royaumes vit encore toute sa felicite despendre de la fortune et de sa seule valeur de sorte qu'un roy qu'il avoit vaincu et qu'un roy sans royaume estoit encore en estat de le vaincre de le mettre au tombeau et de posseder la princesse pour qui cyrus avoit fait de si grandes choses aussi tant que le chemin dura ce prince eut l'ame remplie de tant de pensees differentes qu'il eust eu bien de la peine a les redire avec quelque ordre ce fut alors qu'il fit ce qu'il avoit desja fait une autre fois c'est a dire qu'il r'apella dans son souvenir les sujets de haine qu'il avoit eus contre le roy d'assirie du temps qu'il portoit le nom de philidaspe et tous les demeslez qu'il avoit eus aveque luy sous celuy d'artamene il se ressouvint de ce sanglant combat qu'ils avoient fait aupres du temple de mars proche de sinope et son imagination luy representa le lieu ou il luy avoit sauve la vie a son retour des massagettes de sorte que n'oubliant rien des obligations que ce prince luy avoit quoy qu'il fust accoustume a oublier ses propres bien-faits il s'en servit a irriter sa haine aussi bien que par le souvenir de tant de maux que mandane avoit endurez parce qu'il 
 l'avoit enlevee mais enfin estant arrive au soleil levant au lieu ou le roy d'assirie l'attendoit avec un escuyer seulement ces deux rivaux s'aborderent avec une civilite qui avoit quelque chose de si fier qu'il estoit aise de connoistre qu'ils ne se cherchoient que pour s'entre-destruire cependant comme ils avoient resolu de se battre a pied afin que leur combat fust plus court et qu'ils fussent plus maistres d'eux mesmes ils laisserent ceux qui estoient avec eux avec leurs chevaux sous des arbres et ils furent assez pres d'un vieux chasteau ruine ou le terrain paroissoit fort uny pour terminer ce grand different qui avoit mis toute l'asie en armes mais en y allant ils parlerent peu le roy d'assirie dit pourtant a cyrus qu'il avoit tousjours bien creu qu'il aimoit trop la gloire pour manquer a sa parole mais qu'il ne laissoit pas de luy en avoir toute l'obligation qu'un ennemy peut avoir le desir de la vangeance reprit brusquement cyrus est si doux que je ne scay si ce n'est point autant a luy qu'a l'amour de la gloire que vous devez la satisfaction que vous allez avoir et que je vay me donner a moy mesme quoy qu'il en soit dit le roy d'assirie je ne laisse pas de vous louer de faire ce que j'eusse fait si j'avois este a vostre place et de vouloir bien oublier que je vous dois la vie et la liberte pour demeurer dans les termes de nos conditions car enfin je suis contraint d'advouer qu'apres m'estre veu si malheureux dans vostre armee j'ay quelque consolation de ne vous voir plus a la teste 
 de deux cens mille hommes sur qui je n'avois aucun pouvoir et de nous voir armes esgalles a ces mots comme ces deux redoutables ennemis arriverent au lieu qu'ils avoient destine pour se battre ils se separerent et se mettant en presence sans s'amuser a mesurer leurs espees ils commencerent leur combat mais ils le commencerent avec la mesme fierte qui a accoustume de finir celuy des autres en effet on eust dit qu'ils avoient desja dans l'ame toute la fureur de ceux qui dans un combat voyent couler leur sang sans voir celuy de leur ennemy car ils s'attaquerent avec la mesme impetuosite que s'ils eussent voulu terminer tous leurs differens par un seul coup c'est enfin aujourd'huy s'escria cyrus en s'eslancant sur le roy d'assirie qu'il faut vaincre ou mourir pour mandane c'est par ce coup repliqua fierement ce vaillant prince en luy portant de toute sa force que tu scauras lequel des deux doit arriver la chose n'alla pourtant pas si viste car cyrus ayant pare le coup que le roy d'assirie luy porta comme le roy d'assirie para celuy que cyrus luy avoit porte ils ne se toucherent pas de sorte que ces fiers ennemis employant alors toute leur valeur et toute leur adresse l'un contre l'autre ils s'attaquerent et se deffendirent si vaillamment que leur propre valeur fut un obstacle a leur victoire car il se la disputerent durant tres long temps avec tant d'esgallite qu'ils ne pouvoient avoir aucun avantage l'un sur l'autre comme cyrus conservoit plus de jugement 
 dans le combat que le roy d'assirie qui estoit d'un temperamment plus impetueux il choisissoit sans doute mieux les endroits ou il portoit mais d'autre part le roy d'assirie frapoit de si grands coups qu'il n'y avoit que cyrus au monde qui les eust pu parer comme il faisoit tantost cyrus s'abandonnoit et donnoit tout au hazard afin de pouvoir vaincre plustost un moment apres il mesnageoit un peu mieux ses avantages et taschoit de profiter du desespoir du roy d'assirie qui quelquesfois se moquant des preceptes de ce mestier n'employoit que sa force toute seule mais ce qu'il y avoit d'estrange estoit que ces deux vaillans princes qui avoient une agilite merveilleuse s'ils eussent voulu s'en servir firent pourtant ce combat dans un tres petit espace parce que pas un des deux ne voulant lascher le pied devant son ennemy ils se serroient tousjours de si pres qu'ils n'estoient jamais hors de portee et qu'ils estoient a tous les instans en estat de tuer tous deux mais a la fin cyrus eut non seulement l'avantage de voir couler le sang de son ennemy par une legere blessure qu'il luy fit au bras gauche mais il arriva encore que le roy d'assirie ayant pare de l'espee pour porter au mesme instant tomba sur un genouil de sorte que cyrus levant la sienne pour pouvoir passer sur le roy d'assirie celle de ce malheureux prince luy tomba des mains il se releva pourtant si promptement que cyrus ne put passer sur luy comme il en avoit eu le dessein mais il ne put 
 toutesfois reprendre son espee parce que cyrus s'en saisit de sorte que se voyant a la mercy de son rival et de son vainqueur il sentit un desespoir qui n'eut jamais d'esgal il est vray qu'il ne dura pas long temps car comme cyrus n'estoit pas capable de vouloir tuer va homme desarme et que leur combat ne devoit finir que par la mort d'un des deux il prit l'espee de son rival par la pointe et la luy presentant par la garde comme je ne veux pas luy dit il devoir la victoire a vostre malheur que je ne la veux devoir qu'a moy mesme et que je ne puis combattre que ceux qui sont en estat de me resister reprenez vostre espee et vous en servez plus heureusement que vous n'avez fait s'il est en vostre puissance ha c'est trop s'escria ce prince violent en la reprenant et quand vous ne m'auriez point fait d'autre mal que celuy de m'accabler de generosite je ne pourrois souffrir vostre veue je suis pourtant honteux adjousta-t'il en reprenant haleine d'employer l'espee que vous me rendez contre vous mais l'amour de mandane le veut et puis qu'elle ne peut estre qu'a un seul il faut qu'il n'y en ait qu'un qui vive apres cela ces deux redoutables ennemis recommencerent un nouveau combat plus violent que le premier mais comme ils estoient prests de se vaincre l'un ou l'autre et peutestre de perir tous deux quoy qu'il parust pourtant que cyrus eust assez d'avantage parce que la fureur avoit trouble la raison du roy d'assirie feraulas parut qui venant a toute bride droit a eux s'escria des qu'il fut assez pres de son maistre pour en pouvoir estre entendu ha seigneur que faites vous icy pendant qu'on enleve la princesse mandane a ces mots ces deux vaillans princes suspendant leur fureur se retirerent de quelques pas seulement pour s'esclaircir s'ils avoient bien entendu de sorte que feraulas s'estant aproche il leur dit encore une fois que mandane estoit enlevee et enlevee par anaxaris et que s'ils n'alloient diligemment apres ils ne la delivreroient pas quoy s'escrierent ces deux rivaux anaxaris a enleve mandane ouy seigneur reprit feraulas en adressant la parole a cyrus et il y a une telle esmotion dans les troupes a cause de cet accident et du bruit qui a couru que le roy d'assirie n'estoit pas mort 
 et qu'il vous avoit tue que si vostre presence ne le calme et ne donne ordre a faire suivre la princesse vous ne la retrouverez pas ces deux rivaux entendant ce que disoit feraulas se regarderent fierement et comme s'ils eussent este poussez d'un mesme esprit ils se dirent qu'il falloit donc remettre leur combat jusques a ce qu'ils eussent delivre mandane de sorte que renouvellant leurs conditions en deux mots ils furent diligemment vers leurs chevaux qu'ils monterent a l'heure mesme car comme la blessure du roy d'assirie estoit fort legere il se fit seulement bander le bras avec une escharpe et fut avec cyrus vers le lieu d'ou mandane avoit este enlevee parce qu'il falloit y repasser pour la suivre pour se montrer aux siens et pour prendre des troupes mais en y allant il fut rencontre par un nombre infiny de gens de qualite qui le cherchoient entre lesquels il fut fort surpris de voir le prince indathirse cet illustre scythe avec qui il estoit sorty des estats de thomiris quelque afflige qu'il fust il ne laissa pas de le recevoir civilement et de luy parler en la langue qu'il entendoit pour luy dire son malheur et pour luy demander pardon s'il ne le recevoit pas avec toute la joye que sa presence luy eust donnee en un autre temps mais luy dit-il quand vous considrerez que la princesse mandane vient de m'estre enlevee et enlevee par un inconnu dont je ne scay pas seulement la patrie vous excuserez mon incivilite et vous ne trouverez pas mauvais si n'ayant l'esprit remply que de l'infidelite du traistre anaxaris je ne rends pas ce que je dois au genereux indathirse ha seigneur reprit cet illustre scythe vous ferez bien plus surpris quand vous scaurez qu'anaxaris n'est pas anaxaris et plus surpris encore quand le vous auray dit qui il est quoy s'escria cyrus vous le connoissez ouy seigneur reprit-il et je vous le diray s'il vous plaist en particulier alors cyrus se separant de quelques pas du reste de la troupe et marchant toujours pour ne perdre point de temps escouta ce que luy dit indathirse avec tant de marques d'estonnement sur le visage qu'il estoit aise de connoistre qu'il en estoit et fort surpris et fort afflige 
 
 
 
 
 
 
 
 
 quoy s'ecria cyrus apres avoir entendu le veritable nom d'anaxaris qu'indathirse luy aprit il peut estre vray qu'anaxaris soit le prince aryante frere de thomiris qui estoit alle au royaume des issedons avec le jeune spargapise lors que ciaxare m'envoya vers cette princesse ouy seigneur reprit indathirse anaxaris est veritablement aryante frere de la reine des massagettes 
 et le voyage qu'il estoit alle faire lors que vous estiez aupres de cette princesse est cause qu'il a pu demeurer inconnu dans vostre armee car comme vous ne l'aviez jamais veu il luy a este aise de passer pour ce qu'il a voulu mais encore dit cyrus quel dessein peut-il avoir eu en se cachant si long temps et en me rendant de si grands services pour me rendre apres le plus malheureux de tous les hommes est-ce qu'il attendoit une occasion de vanger thomiris en m'enlevant la princesse que j'adore et dois-je regarder la violence qu'il vient de faire comme un effet de la vangeance de cette reine irritee ou de l'amour qu'il a pour mandane seigneur reprit indathyrse je ne puis vous dire quelle a este l'intention du prince aryanthe mais je scay avec certitude qu'il y a tres long temps qu'il n'est pas assez bien avec thomiris pour estre le ministre de sa vangeance mais comment scavez vous dit cyrus qu'anaxaris est aryante car je vous advoue que ce que vous me dites me surprend si fort que je ne puis m'empescher de vous demander toutes les circonstances d'une chose qui me paroistroit tout a fait incroyable si tout autre que vous me la disoit seigneur reprit indathirse je scay si bien qu'anaxaris est aryante qu'on ne peut pas le scavoir mieux car un escuyer que j'ay icy en qui je me fie de toutes choses et qui l'a veu des annees entieres l'a veu de ses propres yeux aupres de mandane en effet comme je voulois estre 
 asseure du lieu ou vous estiez pour vous joindre je l'avois envoye s'en informer avec ordre de me le revenir dire en une ville ou je me suis arreste un jour pour me mettre en estat de pouvoir paroistre devant la princesse mandane que je scavois que vous conduisiez de sorte que cet escuyer qui a de l'esprit estant arrive hier au lieu ou vous estiez et ou nous allons il y vit anaxaris faire la fonction de capitaine des gardes de la princesse mandane mais comme il le vit sans en estre veu parce qu'il estoit mesle dans la presse du peuple qui regardoit cette princesse en allant au temple il ne dit rien de l'estonnement qu'il avoit de le voir joint que ne connoissant personne de ceux qui l'environnoient il n'avoit pas lieu de pouvoir tesmoigner la surprise ou il estoit il trouva pourtant moyen de se faire entendre pour demander comment se nommoit celuy qu'il regardoit avec tant d'attention si bien que luy ayant este respondu qu'il s'appelloit anaxaris mais qu'on ne pouvoit luy dire ny qui il estoit ny d'ou il estoit il comprit aisement comme il a de l'esprit que le prince ariante ne vouloit point estre connu de sorte que se taisant il revint diligemment vers moy non seulement pour m'asseurer que je vous trouverois encore au bord du fleuve halis mais pour me dire qu'il avoit veu le prince aryante qui se faisoit nommer anaxaris et qu'il estoit capitaine des gardes de la princesse mandane d'abord je luy dis qu'il s'abusoit a quelque ressemblance 
 imparfaite toutesfois il me soustint si fortement qu'il ne se trompoit pas que je fus contraint de ne resister plus et de me contenter de mettre la chose en doute dans mon esprit sans luy en parler davantage mais seigneur lors qu'en arrivant au lieu ou je croyois vous trouver j'ay sceu que cet anaxaris avoit enleve mandane je n'ay plus doute qu'il ne fust le prince aryante et j'en suis presentement aussi persuade que si je l'avois veu moy-mesme ha mon cher indathirse s'escria cyrus je le suis pour le moins autant que vous car en fin si anaxaris n'estoit pas de la condition que vous le croyez il n'auroit asseurement jamais eu l'audace d'enlever ma princesse il me semble mesme luy dit-il encore aujourd'huy que vous m'avez dessille les yeux que je me remets qu'il y a quelque ressemblance imparfaite entre thomiris et luy et qu'il y a mesme je ne scay quoy dans le son de sa voix et dans son accent qui me devoit du moins faire connoistre qu'il estoit scythe mais c'est asseurement que les dieux qui ont resolu que je perisse m'aveuglent et m'ostent la raison afin que je contribue moymesme a la perte de mandane et a ma propre perte apres cela cyrus se taisant continua durant quelque temps de marcher en soupirant puis tout d'un coup appellant feraulas a qui le roy d'assirie parloit il luy demanda comment on s'estoit apperceu que mandane estoit enlevee seigneur luy dit-il anaxaris a conduit la chose si finement qu'on ne l'a 
 sceu que plus de quatre heures apres son depart car en fin seigneur il est party avec la princesse plus d'une heure devant le jour cependant ce n'a este qu'une heure devant que je sois party pour venir icy qu'on a sceu qu'elle n'estoit plus a son apartement et ce qui est le plus surprenant est qu'aryanite qu'elle a laissee avoit ordre de cacher son depart aussi bien que pherenice de toutes ses autres femmes car pour doralise et martesie elles sont avec elle ha feraulas s'ecria cyrus ce que vous dites ne peut estre et je ne croiray jamais que mandane se soit fait enlever et enlever par anaxaris seigneur reprit feraulas je ne le croy pas non plus que vous mais ce qu'il y a de vray est que la princesse ny les deux filles qui sont avec elle n'ont appelle personne a leur secours que tous les gardes de mandane l'ont suivie et qu'andramite et ses amis l'accompagnent et ce qui est encore le plus estonnant c'est qu'arianite dit qu'anaxaris est venu faire esveiller martesie afin qu'elle esveillast mandane et qu'apres qu'elle a eu fait ce qu'il vouloit qu'il a eu parle a la princesse qu'il luy a eu leu quelque chose qui estoit escrit dans des tablettes qu'il tenoit et qu'il luy a eu monstre une escharpe qu'elle n'a fait qu'entre-voir elle a jette des cris de desespoir estranges et verse des torrens de larmes avec une amertume de coeur extreme arianite dit encore qu'apres cela mandane ayant fait approcher martesie et envoye esveiller doralise elles ont pleure 
 quelque temps avec elle et qu'en suitte cette princesse se levant avec diligence pendant qu'anaxaris estoit alle donner ordre au depart elle s'est laisse habiller sans faire autre chose qu'essuyer ses larmes elle dit aussi que comme elle a este preste a partir et a monter dans un chariot qu'on avoit fait venir au pied d'un escalier derobe qui donne a une cour de derriere martesie luy a commande de la part de la princesse de faire que ses femmes n'ouvrissent point la porte de sa chambre qu'il ne fust fort tard de sorte qu'arianite pressant alors martesie de luy dire ou alloit la princesse quelle estoit sa douleur et pourquoy elle ne menoit pas toutes celles qui estoient a elle vous aurez bien-tost ordre de venir ou elle sera luy a replique martesie mais cependant ma chere arianite luy a-t'elle dit repentez vous encore une fois d'avoir tant servy le roy d'assirie puis que vous estes peut-estre cause qu'il a tue l'illustre cyrus et que nostre princesse mourra de la douleur que sa perte luy donne vous pouvez juger seigneur qu'une fille qui croyoit le roy d'assirie mort a este bien surprise d'entendre qu'il vivoit et qu'il vous avoit tue elle n'a pourtant pu tesmoigner sa surprise a celle qui la causoit car martesie et doralise ont suivy mandane avec autant de diligence que de douleur cependant comme cette nouvelle a fort touche arianite elle l'a dite aux autres femmes de la princesse et a este esveiller pherenice pour la luy dire si bien qu'ayant passe le 
 reste de la nuit et une partie du matin a raisonner sur une si estrange avanture arianite a envoye chercher chrysante par un esclave il n'a toutesfois pu sortir d'assez long temps parce que quatre gardes qu'anaxaris avoit laissez a la porte du chasteau ne vouloient laisser sortir personne a cause qu'il le leur avoit deffendu mais a la fin s'estans laissez gagner cet esclave a trouve chrysante qui venoit de scavoir que vous n'estiez pas chez vous si bien qu'aprenant en mesme temps par arianite qu'il a este trouver que la princesse estoit sortie il a eu un estonnement qu'il n'a pas cru devoir cacher de sorte qu'ayant a l'heure mesme adverty le prince artamas mazare intapherne myrsile et quelques autres il s'est en un moment esleve un si grand bruit de vostre mort et du depart de la princesse que je ne scaurois vous representer le desordre que cette funeste nouvelle a cause et parmy tous vos amis et parmy les soldats et ce qu'il y avoit d'estrange c'est qu'on ne scavoit quelle resolution prendre ny de qui recevoir les ordres les uns disoient qu'il faloit aller au roy d'hyrcanie les autres a cresus et tous ensemble parlant de vanger vostre mort et d'aller apres mandane on ne faisoit pourtant ny l'un ny l'autre tant on avoit l'esprit trouble quelques uns disoient mesme que peut-estre anaxaris n'enlevoit-il pas cette princesse veu la maniere dont on scavoit qu'elle estoit partie mais le prince myrsile ayant sceu alors par un des siens qu'il y avoit plus de 
 quatre jours qu'andramite s'estoit assure de quelques uns de ses amis pour un grand dessein qu'il disoit avoir il n'a plus doute que ce n'eust este comme scachant qu'anaxaris en enlevant mandane enleveroit aussi doralise qu'il aime de sorte que presuposant qu'il les a enlevees en les trompant ce prince sans faire nul fondement sur le bruit qui couroit que le roy d'assirie estoit vivant et qu'il vous avoit tue a assemble quelques uns de ses amis et est alle diligemment pour tascher de descouvrir quelle route a tenue anaxaris le prince mazare a aussi pris le mesme dessein mais il a pris un autre chemin et pour le prince artamas intapherne chrysante aglatidas et moy nous nous sommes partagez avec intention de vous chercher en tant de lieux que nous peussions vous trouver en quelqu'un de sorte qu'ayant sans doute este conduit par les dieux a l'endroit ou vous estiez j'ay lieu de croire qu'ils vous conduiront aussi bien tost ou est mandane non non reprit ce prince afflige il ne faut plus rien esperer et il faut au contraire craindre toutes choses apres cela la responce que la sibille luy avoit rendue par ortalque luy revenant dans la memoire il ne douta plus qu'il ne fust destine a de funestes avantures et que thomiris ne fust celle qui le devoit perdre il crut mesme alors que l'oracle du roy d'assirie auroit son effet a l'avantage de son rival et il n'osa esperer que celuy que la princesse de salamis avoit receu et qui luy estoit si avantageux 
 deust plus estre interprete a son avantage de sorte que la douleur s'emparant de son esprit il ne parla plus du tout qu'il ne fust arrive au lieu ou estoit arianite de la bouche de qui il voulut aprendre plus precisement tout ce que feraulas luy avoit desja dit il trouva avec elle pherenice amaldee telamire et toutes ces autres dames qui l'accompagnoient mais il les trouva toutes en larmes sa veue les consola pourtant extremement leur semblant que puis qu'il estoit vivant il n'y avoit plus a craindre pour mandane cedant leur estonnement n'estoit pas petit non plus que celuy de tous ceux qui apres avoir cru le roy d'assirie mort et avoir ouy dire en fuite qu'il avoit tue cyrus les voyoient tous deux vivans et les voyoient mesme agir comme ils faisoient autrefois car apres qu'ils eurent sceu d'arianite tout ce qu'ils en pouvoient scavoir qu'ils eurent interroge les quatre gardes qu'anaxaris avoit laissez et qui ne scavoient rien autre chose sinon qu'il leur avoit commande de ne laisser sortir personne du chasteau qu'il ne fust extremement tard et que le roy d'assirie eust este pense de la legere blessure qu'il avoit au bras gauche ils aviserent ensemble ce qu'il estoit expedient de faire en une si fascheuse rencontre il est vray que ce conseil fut souvent interrompu car de tous les quarties de cette grande armee ce n'estoient que gens qui venoient pour s'esclaircir si ce grand bruit qui s'estoit si promptement espandu et de la vie du roy d'assirie et de la 
 mort de cyrus et de l'enlevement de mandane avoit quelque verite mais a la fin comme la chose pressoit extremement cyrus avec le conseil de tous ses amis et de son rival apres avoir sceu qu'anaxaris n'avoit pas plus de cent hommes aveque luy resolut que le roy d'assirie le prince artamas le prince intapherne et luy prendroient deux cens chevaux chacun et se partageroient pour tascher de trouver la route qu'avoit tenue anaxaris dont il ne put alors avoir nulle lumiere mais comme il estoit bien aise que quelques uns de ses amis fussent avec le roy d'assirie de peur que s'il trouvoit mandane et qu'il la tirast des mains d'anaxaris il n'eust quelque tentation de manquer a sa parole et de l'enlever pour luy il agit avec tant d'adresse malgre toute sa douleur qu'il fit que plusieurs de ses amis suivirent son rival comme araspe aglatidas et quelques autres ainsi ces quatre princes prenant les gens dont ils avoient besoin se separerent apres estre convenus des diverses routes qu'ils devoient tenir et du lieu ou ils se donneroient des nouvelles les uns des autres en cas qu'ils en eussent de mandane mais lors que ces quatre troupes eurent pris chacune le chemin incertain qu'elles devoient prendre et que cyrus continuant de marcher en se faisant informer continuellement de ce qu'il cherchoit et en s'en informant luy mesme vint a considerer qu'apres avoir pris sinope artaxate babilone sardis et cumes qu'apres avoir assujety 
 tant de royaumes et qu'apres avoir delivre mandane qui avoit este enlevee par le roy d'assirie par le prince mazare et par le roy de pont il la voyoit encore enlevee par le prince aryante il estoit dans un desespoir aussi grand que legitime car enfin il se voyoit aussi malheureux qu'il s'estoit veu sous le nom d'artamene lors qu'a son retour des massagettes il aprit en aprochant de themiscire que le roy d'assirie qui portoit alors le nom de philidaspe avoit enleve mandane il y avoit pourtant des instans ou il vouloir s'imaginer que peut-estre aryante ne l'enlevoit-il pas mais il n'y avoit pas moyen de le croire fortement car comme il luy avoit confie tout son secret il luy avoit dit l'heure ou il se devoit batre contre le roy d'assirie de sorte que voyant qu'il avoit enleve mandane devant qu'il eust pu seulement s'estre batu contre son ennemy il n'y avoit pas moyen de pouvoir conserver cette esperance ainsi sans scavoir precisement ce qu'il devoit croire de cette fascheuse avanture il voyoit tousjours bien qu'elle estoit tout a fait cruelle pour luy cependant quelque foin qu'il prist de trouver quelque lumiere de ce qu'il vouloit scavoir il n'en avoit aucune le prince artamas de son coste n'estoit pas plus heureux qu'il l'estoit et intapherne ne l'estoit pas aussi davantage mais si ces trois princes chercherent aryante inutilement et le prince myrsile comme eux il n'en fut pas de mesme du roy d'assirie au contraire il sembloit que la 
 fortune le conduisoit sur les pas de mandane car il trouva la route qu'elle avoit tenue des qu'il fut a cinquante stades du lieu ou il s'estoit separe de cyrus si bien que la suivant diligemment et aprenant toujours des nouvelles du passage de ceux qu'il cherchoit il sceut que le chariot ou estoit cette princesse s'estant rompu on avoit este long temps a le racommoder de sorte qu'esperant alors de la joindre il marcha si viste qu'il arriva enfin sur une petite eminence qui n'estoit qu'a trente stades du pont euxin d'ou il vit a l'entree d'un petit bois des gens a cheval un chariot arreste une dame couchee sous des arbres la teste appuyee sur les genoux d'une autre et qui par son action sembloit essuyer ses larmes y ayant encore une autre femme a genoux devant elle qui agissoit aussi comme si elle eust pleure de sorte que scachant que mandane n'avoit avec elle que doralise et martesie il ne douta plus que ce ne fust elle qu'il oyoit si bien que sans hesiter un moment j'couragea les siens a bien faire il leur commanda de songer principalement a prendre garde de ne combatre pas si pres de mandane de peur qu'ils ne la peussent blesser sans y penser apres quoy il leur ordonna de marcher et de couper d'abord les resnes des chevaux qui estoient au chariot de cette princesse afin qu'aryante ne s'en peust servir ne doutant nullement qu'il n'y fust neantmoins comme il n'estoit pas assez pres pour connoistre les visages de ceux qu'il voyoit il ne le pouvoit 
 scavoir que par conjecture cependant les aparences le trompoient car ce prince ayant laisse mandane sous cet ombrage estoit alle luy mesme reconnoistre si son chariot pouvoit passer a un lieu qui luy accourciroit deux heures de chemin pour aller a un port ou il avoit envoye s'assurer d'un vaisseau des qu'il avoit sceu que cyrus se devoit battre contre le roy d'assirie de sorte qu'andramite estant demeure a commander l'escorte de mandane ne vit pas plus-tost paroistre ce gros de cavalerie a la teste duquel estoit le roy d'assirie qu'il ne douta pas qu'il n'allast estre attaque mais afin de pouvoir du moins scavoir qui l'attaquoit il commanda a quelques uns des siens d'aller reconnoistre qui commandoit ceux qu'il voyoit et commandant aux autres de se preparer a une vigoureuse deffence il en mit une partie aupres de mandane et posta les autres a la teste de ce petit bois qui estoit assez aise a deffendre parce qu'il n'y pouvoit pas estre facilement envelope comme cela ne se put faire sans que mandane s'en aperceust et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que du roy d'assire qu'elle croyoit avoir tue cyrus elle se releva avec precipitation conjurant andramite si c'estoit luy qui paroissoit de la deffendre contre ce prince obligeant mesme doralise d'employer le pouvoir qu'elle avoit sur andramite pour le porter a mourir plustost que de soufrir qu'elle tombast sous la puissance d'un homme 
 qu'elle croyoit avoir tue cyrus ce jour la mais a peine eut-elle dit cela que ceux qu'andramite avoit envoyez reconnoistre le roy d'assirie revenant au galop l'assurerent que ce prince estoit effectivement a la teste de ceux qui venoient a luy de sorte que mandane redoublant ses prieres a andramite et ses commandemens a ses gardes elle mettoit elle mesme obstacle a ceux qui venoient pour la delivrer ne croyant pas alors estre plus dangereusement enlevee par anaxaris qu'elle ne scavoit pas estre aryante qu'elle ne l'avoit este par le roy d'assirie par mazare ou par le roy de pont 
 
 
 
 
cependant andramite apres l'avoir assuree de mourir pour son service et apres avoir envoye vers aryante pour l'advertir de ce qui se passoit s'avanca vers le roy d'assirie comme le roy d'assirie s'avancoit vers luy si bien qu'il se fit alors un combat terriblement funeste entre ceux qui attaquoient et ceux qui estoient attaquez comme le roy d'assirie avoit en marchant destache plusieurs des siens en diverses petites parties de peur d'estre trompe et que les avis qu'il avoit receus de la marche de mandane ne fussent pas vrais il n'estoit guere plus fort en nombre que ceux qu'il avoit en teste ainsi ce combat n'estant pas fort inegal fut aspre et sanglant mais pendant qu'ils estoient aux mains et qu'andramite faisoit tous ses efforts pour empescher le roy d'assirie de percer son escadron et de pouvoir arriver jusques ou estoit mandane cette princesse voulut aller gagner 
 son chariot afin d'y monter durant qu'andramite feroit ferme mais comme le roy d'assirie avoit este bi obei elle vit que quelques uns des siens avoient coupe les resnes de ses chevaux de sorte que revenant au pied d'un arbre environnee de ceux qu'andramite avoit laisse pour la garder elle sentit ce qu'on ne scauroit exprimer principalement lors qu'elle reconnut le roy d'assirie et qu'elle le vit combatre avec une ardeur incroyable car comme elle pensoit le voir avec la mesme espee dont elle croyoit qu'il avoit tue cyrus elle eut une douleur qu'on ne scauroit representer quoy dit elle en levant les yeux au ciel et en soupirant il peut estre vray que je sois destinee a me voir sous la puissance de celuy qui a fait perdre la vie au plus grand prince du monde et a l'homme de toute la terre a qui j'avois le plus d'obligation ha justes dieux s'escria-t'elle les yeux baignez de larmes puis que la mort de cyrus doit infailliblement causer la mienne ne la differez pas davantage et faites que j'expire de douleur presentement et si vous voulez achever de m'estre favorables faites encore que ceux qui me deffendent vangent la mort de cyrus par celle du roy d'assirie ou que du moins cet injuste prince ne soit pas seulement maistre de mon tombeau bien loin de l'estre de ma personne mais pendant que mandane poussoit ces voeux au ciel on oyoit un bruit estrange de voix d'armes et de chevaux ce gros si ferre s'eclaircissoit pourtant 
 de moment en moment parce qu'il en mouroit plusieurs a la fois il n'en estoit neantmoins pas plustost tombe un de quelqu'un des deux partis qu'un autre prenoit sa place et se resserrant tous comme auparavant ils refaisoient un nouvel effort soit pour attaquer soit pour se deffendre le roy d'assirie en son particulier y fit des choses au dessus de l'homme et il en tua presques autant de sa main que tous ceux qui le suivoient en tuerent ensemble d'autre part andramite combatant autant par amour que par honneur fit aussi tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire mais comme le roy d'assirie estoit puissamment seconde par aglatidas et par araspe il pressa si vivement ceux qu'il attaquoit qu'ils commencerent d'estre contraints de reculer de sorte que mandane doralise et martesie croyant alors qu'elles alloient tomber sous la puissance du roy d'assirie pousserent des cris de douleur qui furent entendus par andramite mais a peine cet amant eut-il discerne la voix de la personne qu'il aymoit que prenant de nouvelles forces et animant tous les siens et par son exemple et par ses paroles il poussa ceux qui l'avoient pousse et cherchant alors le roy d'assirie malgre la confusion du combat il l'attaqua vigoureusement et l'attaqua dans le mesme temps que quatre des siens qui le suivoient ayant resolu ensemble de l'environner l'avoient aussi attaque de sorte que ce prince qui estoit las du combat qu'il avoit fait le matin contre cyrus 
 qui l'avoit legerement blesse au bras gauche n'ayant pas toute sa force accoustumee ne put soustenir tant d'ennemis a la fois joint que dans le dessein qu'il avoit eu de rompre d'abord ceux qui l'attaquoient il avoit espuise une partie de ses forces dans le commencement de ce combat si bien que ne pouvant se demesler de ceux qui l'environnoient il fut blesse en divers endroits il est vray qu'il ne le fut pas sans en blesser d'autres et si son cheval n'eust pas este tue sous luy on n'auroit pas acheve de le vaincre si facilement il ne se rendit pourtant pas apres estre desmonte au contraire redoublant alors toutes ses forces il fit ce qu'on ne scauroit s'imaginer car enfin malgre toute la valeur de ceux qui l'attaquoient de toutes parts il se fit faire jour en depit qu'ils en eussent et se sentant peut-estre affoiblir il fit un dernier effort pour percer ceux qui s'opposoient a son passage et il le fit avec tant de vigueur qu'en effet il les perca et fut droit a ceux qui gardoient mandane mais au lieu de se trouver en estat de les pouvoir attaquer comme il sembloit en avoir eu le dessein par son action il tomba apres avoir receu un coup a la cuisse qui l'empeschoit de se pouvoir soustenir de sorte que ces gardes s'avancant l'eussent acheve si andramite qui l'avoit veu tonber ne le leur eust deffendu et ne le leur eust donne en garde apres s'estre saisi de son espee qui luy estoit eschapee de la main en tombant cependant aglatidas et araspe qui combatoient pour cyrus et non pas 
 pour le roy d'assirie ne laissoient pas de continuer le combat et de le continuer avec la plus opiniastre valeur du monde mais durant qu'andramite leur resistoit le roy d'assirie ayant fait quelque effort pour se relever a demy vit que mandane detournoit la teste pour ne le pas voir et qu'elle vouloit s'esloigner de quelques pas de sorte que l'amour luy faisant faire un dernier effort il acheva de se relever et traversant ceux qui gardoient la princesse qui avoient aussi ordre de le garder il fit trois pas seulement et retomba a ses pieds et de peur qu'elle ne s'esloignast il la prit par sa robe mais a peine l'eut-il prise que cette princesse s'imaginant qu'il la tenoit de la mesme main dont il avoit tue cyrus fit un grand effort pour la luy faire quitter et prenant la parole avec autant de colere que de douleur ha c'est trop luy dit-elle que d'oser approcher de moy apres avoir mis cyrus au tombeau cyrus dis-je a qui vous deviez la vie et la liberte et pour qui seul je voulois vivre cependant vous avez eu s'audace de paroistre devant mes yeux avec une espee teinte de son sang et vous avez la hardiesse de me retenir de la mesme main qui luy a donne le coup de la mort le roy d'assirie surpris de ce que mandane luy disoit et voulant du moins mourir sans en estre hai eh de grace madame luy dit-il n'inventez point de nouveau sujets de haine pour moy je n'ay point tue cyrus et bien loin d'estre son vainqueur il auroit assurement este mien si la nouvelle de vostre enlevement 
 n'eust finy notre combat et pour vous tesmoigner adjousta-t'il que j'ay autant de sincerite que d'amour je vous advoue qu'il m'a encore une fis donne la vie sans que l'aye pu me resoudre de vous ceder a luy quoy s'escria mandane cyrus n'est pas mort non mandane repliqua-t'il mais ce mal-heureux prince que vous voyez a vos pieds va mourir et va mourir desespere si vous ne luy pardonnez tous ses crimes et si vous ne luy promettez de luy donner quelques soupirs pour tout le sang qu'il vient de respandre pour tascher de vous remettre en liberte mandane jugeant bien alors veu la maniere dont le roy d'assirie luy parloit qu'en effet cyrus n'estoit point mort et croyant qu'anaxaris qu'elle ne scavoit pas estre aryante auroit este abuse commanda a ses gardes de crier a andramite que cyrus estoit vivant afin qu'il fist cesser le combat mais le roy d'assirie l'interrompant non non madame luy dit-il ne vous trompez pas et croyez que si ceux qui combatent pour moy sont vaincus cyrus vous perdra peut-estre pour tousjours car enfin anaxaris est frere de la reine des massagettes et il vous enleve ou par vangeance pour elle ou par amour pour luy cependant vous avez excite andramite a combattre vos liberateurs et c'est par vos ordres madame que je suis au deplorable estat ou je me trouve je n'en murmure pourtant pas et je connois trop tard que puis que cyrus vous aimoit je ne vous devois plus aimer et 
 que je me devois resoudre a la mort puis qu'il est vray que je suis force de dire tout mon rival qu'il est qu'il vous merite mieux que personne ne vous scauroit meriter comme le roy d'assirie disoit cela et que mandane estoit dans un estonnement estrange et dans une douleur inconcevable quoy qu'elle eust pourtant beaucoup de joye de scavoir que cyrus n'estoit point mort le prince aryante qu'andramite avoit envoye advertir arriva et fut droit ou estoit mandane durant qu'andramite avec ceux qui luy restoient soustenoient l'effort d'aglatidas d'araspe et des leurs mais il y fut avec intention de faire mettre par force mandane doralise et martesie sur les chevaux de deux qui le suivoient afin de les mener au port ou un vaisseau l'attendoit durant qu'andramite seroit forme pour empescher qu'il ne fust suivy mais a peine parut-il que le roy d'assirie tout blesse qu'il estoit et quoy qu'il ne peust plus se soustenir que sur un genouil fit un dernier effort de courage qui sur passe toute croyance car s'estant jette sur l'espee d'un garde qui le touchoit il la luy arracha et se tenant sur un genouil comme je l'ay desja dit il prit la robe de mandane de la main gauche et cette espee de la main droitte en fuite de quoy regardant aryante qui s'aprochoit avec une action menacante quoy que je n'aye plus guere de part a la vie luy dit-il d'un ton de voix qui avoit tout ensemble de la foiblesse et de la fierte j'y en ay encore assez 
 pour deffendre la liberte de cette princesse et pour la conserver a mon rival mais si tues sage poursuivit-il aprens par mon pitoyable destin a ne t'opiniastrer pas a estre le persecuteur de cette princesse car si tu ne le fais je te declare qu'il faut achever de me tuer devant que de m'obliger a la laisser aller le roy d'assirie prononca ces paroles avec une fierte si genereuse qu'elle imprima quelque respect pour luy dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent et mesme dans celle d'aryante joint que le roy d'assirie tenant la robe de mandane il se trouvoit bien embarasse a l'en separer par la crainte ou il estoit qu'il ne blessast cette princesse en voulant forcer le roy d'assirie a la quitter cependant mandane voulant s'eclaircir de sa propre bouche s'il estoit vray qu'il ne fust pas son protecteur et qu'il n'eust pas creu que cyrus estoit mort elle se mit a luy commander qu'il fist cesser le combat puis qu'elle avoit sceu que cyrus estoit vivant mais elle connut bien par si responce que le roy d'assirie luy avoit dit la verite et mieux encore par son action car enfin craignant qu'il ne vinst encore du monde et qu'andramite ne fust vaincu il commanda qu'on separast mandane du roy d'assirie mais ce malheureux prince ne vit pas plus tost qu'on s'avancoit vers luy pour cela que sans quitter la robe de mandane il porta un si furieux coup a ce luy qui s'avanca le premier qu'il le fit tomber a demy mort aux pieds de cette princesse de sorte 
 qu'aryante irrite de sa resistance alloit luy mesme tascher de luy faire quitter mandane lors qu'il vit aglatidas qui ayant laisse araspe a commander ceux qui combatoient encore venoit avec cinq ou six des siens pour l'attaquer si bien qu'ayant este contraint de se mettre en deffence il se recula de quelques pas du roy d'assirie a qui deux des gardes qu'il laissa aupres de luy dont l'un estoit frere de celuy que ce malheureux prince avoit blesse le dernier luy donnerent chacun un coup par derriere et luy arracherent son espee malgre tout ce que mandane leur put dire car cette princesse voyant les termes ou estoient les choses fit ce qu'elle put pour deffendre celuy qui la deffendoit alors sans interest veu le pitoyable estat ou il estoit et elle prit autant de foin de conserver sa vie qu'elle en avoit pris a causer sa mort lors qu'elle pensoit qu'il avoit tue cyrus il est vray que ses foins furent inutiles parce que les derniers coups que cet infortune prince avoit receus l'affoiblirent tellement en un instant que ne se pouvant plus soustenir sur un genouil il se laissa tomber sur le bras dont il tenoit la robe de mandane et s'apuya foiblement dessus de sorte que cette princesse voyant qu'il alloit mourir et estant touchee d'une extreme compassion s'assit sur l'herbe pendant que le combat continuoit a quinze ou vingt pas de la si bien que ce malheureux prince a qui la force defailloit d'instant en instant penchant negligemment la teste s'apuya sur les 
 genoux de mandane de sorte que cette genereuse et pitoyable princesse voyant qu'il alloit bien tost expirer ne se retira pas de luy comme elle avoit fait un quart d'heure auparavant et ne voulut pas luy refuser la consolation de recevoir son dernier soupir comme la grande perte du sang luy avoit assurement oste une partie de sa fierte en luy ostant toute sa force et que d'ailleurs il avoit sa prison toute libre parce qu'il ne craignoit point la mort il ne dit rien que de tendre et de touchant a mandane il est vray qu'il parla peu mais ce peu qu'il dit fit beaucoup d'effet dans le coeur de cette princesse et pour faire voir la liberte de son esprit il ne faut que scavoir qu'il se souvint de cet oracle qui luy avoit este rendu a babilone dans le temple de jupiter belus et qui luy disoit
 
 
 il t'est permis d'esperer 
 
 
 de la faire soupirer 
 
 
 malgre sa haine 
 
 
 car un jour entre ses bras 
 
 
 tu rencontreras 
 
 
 la fin de ta peine 
 
 
de sorte que ce prince se souvenant selon toutes les apparences de cet oracle leva languissamment les yeux pour rencontrer ceux de cette princesse aupres de qui doralise et martesie estoient a genoux si bien qu'y voyant quelque tristesse et l'entendant soupirer de grace madame 
 luy dit-il d'une voix mourante faites que j'aye quelque part au soupir que je viens d'entendre afin que mourant entre vos bras j'y puisse trouver le repos que les dieux m'avoient promis par leurs oracles je vous assure luy dit elle en soupirant de nouveau que ce que vous venez de faire pour moy me cause une veritable douleur de l'estat ou je vous voy et que si je pouvois conserver vostre vie comme vous avez voulu conserver ma liberte je le ferois de tout mon coeur c'en est assez madame reprit-il d'une voix fort basse et je meurs plus heureux que je n'ay vescu puis que je meurs sans estre hai de l'admirable mandane en disant cela ce malheureux prince fit un effort pour prendre respectueusement la main de cette princesse mais en la prenant il perdit la parole et luy fit seulement entendre en la luy ferrant doucement ce que sa langue ne pouvoit plus prononcer de sorte que ce deplorable roy expirant un moment apres eut en effet la gloire d'avoir fait soupirer mandane et de luy avoir donne une veritable compassion de sa mort quoy qu'il eust trouble tout le repos de sa vie 
 
 
 
 
cependant le combat continuoit tousjours mais comme la presence d'aryante avoit redonne un nouveau coeur aux siens les choses avoient change de face et aglatidas et araspe qui s'estoient rejoints avec toute leur valeur ne purent empescher que les leurs ne fussent presques entierement deffaits si bien que ne pouvant plus payer que de leur personne et le 
 cheval d'aglatidas ayant este tue et luy blesse au bras et araspe ayant aussi este blesse a la main droite aryante et andramite laisserent une partie des leurs pour s'oposer au peu de gens qui resistoient encore et furent en personne avec le reste au lieu ou estoit mandane de sorte que quoy qu'elle put dire il fallut qu'elle cedast a la force et qu'elle se laissast conduire malgre qu'elle en eust ce n'est pas qu'aryante ne parust estre au desespoir d'estre contraint par sa passion a perdre le respect qu'il luy devoit mais quoy qu'il luy demandast pardon de la violence qu'il luy faisoit en la contraignant d'aller ou il vouloit qu'elle allast il ne laissoit pas d'agir comme un homme qui vouloit executer son dessein et en effet il conduisit mandane doralise et martesie au port ou un vaisseau l'attendoit et comme il se souvint qu'il avoit ouy dire que mazare en enlevant mandane a sinope avoit fait mettre le feu a tous les vaisseaux qui estoient dans le port il se resolut a faire la mesme chose de peur d'estre suivy ce qui luy fut assez aise parce qu'il n'y en avoit que trois ou quatre en ce lieu la que le port estoit separe du bourg qui estoit proche et qu'il avoit la force a la main n'y ayant alors dans ces trois ou quatre vaisseaux que deux ou trois hommes a chacun ainsi mandane doralise et martesie ayant este mises dans le vaisseau qui les attendoit et aryante andramite et ceux qui estoient avec eux y estans entrez ils commencerent de voguer sans 
 attendre ceux qu'ils avoient laissez aux mains avec les gens du roy d'assirie car encore qu'aryante eust laisse un de ses plus chers amis parmy ceux qui combatoient il ne voulut pas hazarder de perdre mandane pour le conserver tant sa passion estoit forte si bien que s'eloignant de ce port un peu apres que le soleil fut couche mandane se trouva plus malheureuse qu'elle ne l'avoit jamais este mais pendant que cette princesse s'affligeoit avec tant de raison cyrus estoit dans un desespoir aussi grand que sa douleur estoit juste car apres avoir cherche mandane inutilement le hazard le conduisit au lieu d'ou elle venoit d'estre enlevee et l'y conduisit justement comme le reste des gens d'aryante apres avoit este presque defaits en achevant de deffaire les autres n'estoient plus en estat de rendre combat de sorte que cyrus trouvant en cet endroit toute la campagne couverte de morts et de mourans il y vit le chariot de mandane dont les chevaux erroient par la plaine il y trouva aglatidas blesse aussi bien qu'araspe et il y vit le roy d'assirie mort si bien que ne doutant pas que mandane n'eust este en ce lieu la et que ceux qui avoient combatu pour sa liberte n'eussent succombe il eut une douleur extreme des le premier instant qu'il vit tant de choses surprenantes mais elle augmenta encore lors qu'il sceut par aglatidas et par araspe comment la chose s'estoit passee et qu'il aprit en peu de mots par un des gardes de mandane qui estoit 
 demeure blesse aupres du lieu ou le roy d'assirie estoit mort une partie des choses que ce prince luy avoit dites en mourant et tout ce qu'il avoit fait pour sa liberte de sorte que ce genereux rival imitant la compassion qu'on luy disoit que mandane avoit tesmoigne avoir de la perte d'un si vaillant prince eut en effet quelque pitie du pitoyable destin d'un si grand roy quoy que ce fust son plus mortel ennemy mais sans s'amuser toutesfois a des pleintes inutiles il commanda a quelques-uns de ceux qui le suivoient de mettre le corps de cet illustre rival dans le chariot de mandane de tascher d'en reprendre les chevaux et de le conduire au lieu d'ou il estoit party jusques a ce qu'il eust resolu l'honneur qu'il luy vouloit faire rendre apres quoy visitant les blessez pour voir s'il ne s'en trouveroit point quelqu'un qui peust luy aprendre quelle route aryante tenoit le prince indathirse qui estoit avec cyrus reconnut parmy ces blessez un homme de qualite qui estoit de son pais et qui s'appelloit adonacris de sorte que s'avancant vers luy et s'en faisant connoistre il le surprit autant par sa veue qu'indathirse estoit surpris de le voir mais enfin apres la premiere civilite ce prince luy ayant demande ce que cyrus vouloit scavoir il luy aprit qu'il croyoit qu'il luy seroit inutile de suivre aryante parce qu'assurement il seroit embarque avant qu'il peut estre au port ou il s'estoit assure d'un vaisseau quoy qu'il ne fust pas loin du lieu ou ils 
 estoient neantmoins cyrus ne laissa pas de se mettre en estat d'y aller diligemment apres qu'a la priere d'indathirse il eut commande qu'on eust un foin particulier d'adonacris qui tout blesse qu'il estoit avoit tout a fait l'air d'un honneste homme et d'un homme de qualite mais quelque diligence que put aporter cyrus il estoit nuit lors qu'il arriva au port d'ou aryante estoit party un peu apres que le soleil avoit este couche de sorte qu'il n'y trouva que ces vaisseaux ou son rival avoit fait mettre le feu et il n'eut pas mesme la consolation de pouvoir aprendre quelle route tenoit le navire qui enlevoit sa princesse parce que comme la nuit estoit fort obscure on ne pouvoit rien descouvrir vers la pleine mer il ne put mesme le scavoir par ces hommes qui avoient veu mettre le feu a leurs vaisseaux a cause que la douleur de cet accident les avoit tellement occupez qu'ils n'avoient songe qu'a tascher d'esteindre le feu sans penser quelle route tenoit celuy qui leur avoit cause un si grand mal ainsi l'illustre cyrus ne put pas seulement scavoir ce jour la si aryante avoit pris le chemin de son pais ou s'il avoit tourne la proue vers la thrace vers le palus meotide ou vers la colchide de sorte qu'il se trouva au plus pitoyable estat du monde car comme il n'y avoit point de port qui ne fust a une journee du lieu ou il estoit il jugeoit bien qu'il y envoyeroit inutilement pour faire suivre aryante 
 principalement ne scachant pas la route qu'il tenoit il ne laissa pourtant pas d'y envoyer feraulas avec cinquante hommes et de luy ordonner de prendre autant de vaisseaux qu'il y en trouveroit de separer ses gens dans tous ces vaisseaux ou il mettroit diligemment le plus de monde qu'il pourroit des habitans du lieu afin d'aller apres cela croiser le pont-euxin en toute son estendue pour tascher d'avoir des nouvelles d'aryante et de scavoir en quel lieu de la terre il devoit aller chercher mandane il voulut mesme y aller en personne mais ses amis l'en empescherent en luy faisant considerer que ne pouvant alors faire autre chose que s'informer du lieu ou alloit aryante puis qu'il n'estoit pas en estat de l'attaquer il seroit beaucoup mieux qu'il en attendist des nouvelles que d'aller errer sur la mer avec tant d'incertitude de la route qu'il devoit tenir mais ce qui acheva de l'y faire resoudre fut qu'indathirse luy dit que peut-estre adonacris scavoit il plus de nouvelles d'aryante qu'il ne luy en avoit dit en sa presence et qu'ainsi il pourroit arriver que sans attendre davantage il scauroit bien tost ou il devroit trouver mandane de sorte que cyrus se laissant enfin persuader s'en retourna au lieu d'ou cette princesse estoit partie ou l'on avoit porte le corps du roy d'assirie et ou l'on avoit aussi porte adonacris apres l'avoir pense jugeant qu'il y seroit mieux qu'ailleurs mais en s'y en retournant il trouva 
 a un vilage ou on le contraignit de se reposer deux ou trois heures un escuyer d'andramite qui s'y estoit arreste parce qu'il avoit este blesse qui scavoit tout le secret de son maistre si bien que chrysante qui le connoissoit fort ayant adverty cyrus qu'il pourroit aisement scavoir beaucoup de choses de cet homme s'il vouloit le contraindre a dire ce qu'il scavoit ce prince employa pour celaet les prieres et les menaces et les promesses de recompense pour l'obliger a luy dire tout ce qu'il scavoit et d'aryante et d'andramite seigneur luy dit-il si ce que je scay pouvoit mettre la personne de mon maistre en vostre puissance quoy que je connois bien que le dessein du prince aryante est fort injuste je ne vous en dirois rien quelques menaces que vous me pussiez faire et quelques recompenses que vous me pussiez faire esperer mais seigneur comme cela n'est pas si vous me voulez faire la grace de me promettre de pardonner un jour a mon maistre si la passion qu'il a pour doralise l'a engage dans un dessein aussi injuste qu'est celuy du prince aryante je vous diray tout ce qui s'est passe entre eux comme il y avoit de la generosite au discours de cet escuyer et qu'il ne demandoit rien pour aryante cyrus luy promit ce qu'il vouloit a condition qu'il luy dist tout ce qu'il scavoit du dessein d'aryante et qu'il luy aprist comment il avoit pu tromper mandane et venir a bout de l'enlever seigneur luy dit-il alors apres l'avoir remercie de la promesse qu'il luy 
 avoit faite comme j'ay este assez heureux pour estre aime de mon maistre et qu'en cette derniere occasion je luy ay este necessaire je scay tout ce que vous voulez scavoir c'est pourquoy je vous diray que le prince aryante ayant lie une amitie tres particuliere avec andramite luy descouvrit enfin qui il estoit et quelle estoit la passion qu'il avoit pour la princesse mandane et il le luy descouvrit le jour mesme que vous luy apristes que le roy d'assirie n'estoit pas mort qu'il viendroit dans trois jours vous trouver aupres des ruines d'un vieux chasteau et que vous deviez vous battre contre luy et le jour mesme aussi que vous luy donnastes un ordre pour montrer a tous les chefs de vos troupes en cas que vous succombassiez a ce combat afin qu'ils obeissent a la princesse mandane mais seigneur apres que le prince aryante eut dit toutes ces choses a mon maistre et qu'il luy eut fait scavoir que vous luy aviez mesme baille de quoy s'assurer de tous ses compagnons il luy dit les choses du monde les plus passionnees et si je puis l'excuser sans vous irriter je puis vous assurer qu'il ne vous a pas trahi sans peine et que sa generosite a combatu sa passion plus d'une fois mais a la fin cette passion estant la plus forte il pria andramite de l'assister dans le dessein qu'il imaginoit d'enlever mandane la nuit mesme qu'il scavoit que vous deviez partir pour aller vous battre contre le roy d'assirie et pour l'y engager par interest il luy dit qu'en enlevant 
 mandane il luy enleveroit doralise de sorte que mon maistre qui jusques alors avoit resiste au dessein d'aryante ne put plus resister luy mesme a sa propre passion car venant a considerer quel estoit le rival qu'il avoit en la personne du prince myrsile il jugeoit bien qu'il n'avoit rien a pretendre a doralise et que si elle avoit jamais a aimer quelqu'un ce seroit bien plus tost ce prince que luy si bien que le dessein d'aryante qu'il avoit trouve si injuste lors que son amour n'y avoit nul interest ne le luy sembla plus assez pour ne s'y engager pas de sorte que ne le combattant plus ils ne songerent tous deux qu'a l'executer pour cet effet je fus appelle par ces deux amans afin de leur trouver des gens fidelles pour un grand dessein et en effet je m'assuray de vingt soldats determinez pour joindre aux gardes de la princesse dont aryante estoit asseure et aux amis d'andramite dont il s'assura ainsi seigneur ayant conduit la chose avec un grand secret il y eut plus de cent hommes disposez a faire aveuglement tout ce qu'aryante voudroit mais enfin le jour estant venu et aryante scachant que vous deviez partir une heure apres que la lune seroit levee ils resolurent pour faire cet enlevement sans bruit de tromper mandane pour cet effet aryante fut faire eveiller martesie afin qu'elle esveillast cette princesse luy disant que c'estoit pour une affaire de telle importance que la chose ne souffroit pas un moment de retardement et en 
 effet martesie s'estant levee et estant allee esveiller mandane cette princesse fit entrer aryante qui luy parla avec une melancolie sur le visage proportionnee a la funeste nouvelle qu'il vouloit luy dire et qu'il vouloit qu'elle creust mains enfin seigneur sans m'amuser a vous dire precisement ce qu'il dit a cette princesse pour la tromper je vous diray seulement que suivant ce qu'il avoit resolu avec mon maistre il luy aprit que le roy d'assirie n'estoit pas mort il luy dit ce que vous luy aviez promis a sinope et il luy montra l'ordre que vous luy aviez laisse pour s'en servir en cas qu'il sceust que vous fussiez vaincu au combat que vous deviez faire contre ce prince de sorte que la princesse lisant un ordre escrit de vostre main qu'elle voyoit qui ne luy devoit estre montre qu'apres vostre mort elle en tira une consequence aussi funeste que le prince aryante le vouloit et elle ne douta point du tout que le roy d'assirie ne vous eust tue elle en douta mesme d'autant moins que le prince aryante trouva moyen par un escuyer qu'il a qui est le plus adroit du monde de luy faire prendre le soir a vostre apartement l'escharpe que vous aviez portee le jour auparavant qui est la mesme a ce que j'ay ouy dire que cette princesse vous avoit refusee en capadoce et que vous eustes du prince mazare lors qu'il pensa mourir apres avoir fait naufrage avec cette princesse si bien que comme elle demanda au prince aryante comment il scavoit que vous estiez mort il luy 
 dit qu'ortalque qui vous avoit suivy luy en estoit venu aporter la nouvelle et luy avoit mesme aporte l'escharpe qui avoit este a elle adjoustant qu'il luy auroit amene ortalque n'eust este que ce fidelle serviteur n'ayant pu souffrir vostre perte l'avoit voulu vanger sur l'escuyer du roy d'assirie si bien que s'estant battu contre luy il avoit este si blesse que tout ce qu'il avoit pu faire avoit este de le venir advertir de ce funeste accident suivant l'ordre qu'il en avoit receu de son maistre devant son combat aryante adjousta encore que tout blesse qu'il estoit il le luy auroit amene n'eust este qu'il avoit eu peur que si les gardez du chastean l'eussent veu il ne se fust espandu quelque bruit de la chose avant qu'elle eust eu le temps de songer a sa seurete apres cela mandane luy demanda en soupirant ce qu'ortalque avoit lait du corps de son maistre et aryante luy respondit que le roy d'assirie qui avoit sans doute dessein de s'assurer d'une partie des gens de guerre devant qu'on sceust la chose n'avoit pas voulu qu'ortalque l'eust fait raporter et qu'il avoit mesme falu qu'il se fust derobe de luy pour revenir de sorte madame luy dit il que c'est a vous a penser ce qu'il est expedient de faire pour vostre seurete car je vous avoue que je crains un peu que les commandemens d'un roy vivant et victorieux ne soient plus puissans que les ordres d'un prince vaincu et mort quoy que ce prince fust le plus grand prince du monde vous pouvez 
 juger seigneur combien cette nouvelle affligea la princesse mandane aussi dit elle en un demy quart d'heure tout ce que la plus violente douleur peut faire dire car je l'ay entendu raconter ce matin en marchant au prince aryante qui le disoit a mon maistre mais enfin apres que cette princesse eut fait des plaintes fort touchantes elle dit au prince aryante qu'elle luy demandoit conseil le conjurant de tenir la parole qu'il vous avoit donnee et de mourir plustost que de la laisser sous la puissance du roy d'assirie madame luy dit-il vous n'avez que faire de m'exhorter a vous deffendre contre ce prince car j'y suis assez resolu mais la difficulte est d'imaginer de le faire utilement et de ne mourir pas sans vous mettre en liberte cependant je vous le dis encore une fois je ne croy point que l'ordre que j'ay de l'illustre cyrus suffise pour tenir tous les chefs et tous les soldats dans leur devoir car enfin cresus et le prince myrsile voyant leur vainqueur mort seront peutestre bien aises d'aider au roy d'assirie a remonter au throne afin d'y remonter eux mesmes le prince artamas tout genereux qu'il est ne sera peut-estre aussi pas marry de cesser d'estre tributaire de ciaxare a qu'il n'a pas autant d'obligation qu'a cyrus le roy d'hircanie sera sans doute dans les mesmes sentimens et je ne scay si gobrias et gadate ne seront point ce qu'ils pourront en cette occasion pour faire oublier au roy d'assirie tout ce qu'ils ont 
 fait contre luy en fin madame tant de peuples nouvellement conquis sont fort propres a se rebeller et je pense que j'ay lieu de craindre que les ordres de l'illustre cyrus ne soient mal suivis si on ne trouve du moins lieu de mettre vostre personne en seurete avant que la mort de ce prince soit divulguee mandane entendant parler aryante de cette sorte et trouvant que ce qu'il disoit avoit beaucoup d'aparence elle luy dit que la douleur troubloit si fort sa raison qu'elle n'estoit pas capable de resoudre ce qu'elle devoit faire pour ne tomber pas en la puissance du roy d'assirie qu'ainsi elle le prioit de luy dire ce qu'il croyoit a propos qu'elle fist puis que vous me l'ordonnez madame luy respondit il je vous diray que selon mon sentiment il faudroit que vous partissiez diligemment pour aller a un port du pont euxin que je scay qui n'est qu'a une journee d'icy que des que vous y seriez on s'assurast d'un vaisseau en cas de besoin qu'apres cela estant en lieu ou le roy d'assirie ne pourroit estre maistre de vostre personne vous envoyassiez commander a tous ceux qui commandent les troupes de venir recevoir vos ordres suivant celuy qu'on leur feroit voir de leur general mort que s'ils obeissoient et que le roy d'assirie ne les en empeschast pas vous continuassiez vostre voyage et que s'ils n'obeissoient pas vous vous embarquassiez a l'heure mesme pour vous mettre en lieu d'assurance afin que le roy d'assirie ne 
 peust tout au plus que reprendre une partie de ses estats sans estre en pouvoir de vous faire une seconde violence mandane trouvant ce qu'aryante luy disoit fort raisonnable se resolut de le croire elle voulut pourtant qu'il envoyast querir chrysante et aglatidas mais aryante luy ayant dit qu'ils logeoient loin du chasteau et que l'importance de ce dessein estoit le secret et la diligence elle ne s'y opiniastra pas joint aussi qu'elle avoit une affliction si sensible et qu'elle avoit tant de peur de tomber sous la puissance du roy d'assirie qu'elle n'avoit l'esprit remply que de douleur et de crainte si bien que ne pouvant pas ne se confier point a un homme a qui vous aviez confie vostre honneur et a qui vous l'aviez confiee elle voulut pourtant luy faire de grands reproches avec le roy d'assirie mais pour les faire cesser qu'il luy avoit donne l'ordre qu'il luy avoit montre de sorte que cette princesse se resolvant a suivre ses advis elle l'a envoye donner ordre a son depart elle s'est levee en diligence et elle est partie avec deux filles seulement croyant qu'aryante n'avoit autre dessein que de la mettre en seurete mais seigneur j'oubliois de portee d'elle mesme a suivre les advis d'ariante il l'eust enlevee de force et qu'il luy eust dit qu'il 
 avoit eu ordre de vous d'en user ainsi et de la remener au roy son pere mais seigneur il n'en a pas este a la peine car comme je l'ay desja dit cette princesse se confiant a celuy a qui vous vous estiez confie et ne soupconnant pas qu'on fust amoureux d'elle elle a elle mesme aide a son enlevement en effet lors que le roy d'assirie est arrive elle croyoit encore que vous estiez mort qu'aryante se nommoit anaxaris et qu'il estoit son protecteur mais encore interrompit cyrus quel est le dessein d'aryante et en quel lieu va-t'il mener mandane seigneur repliqua cet escuyer d'andramite s'il ne change point d'avis il va aborder a un port de la colchide et demeurer cache dans cette province jusques a ce qu'il ait fait de deux choses l'une ou qu'il ait negocie avec la reine sa soeur ou qu'il luy ait declare la guerre car j'ay sceu que depuis peu de jours il estoit venu un homme de qualite desguise luy dire qu'en fin ses amis avoient forme un grand parti contre thomiris et que les choses estoient en estat que pourveu que vous voulussiez luy donner de secours il pourroit forcer thomiris a luy rendre le royaume des issedons qu'il pretend que cette princesse possede injustement a son prejudice ce scythe qui est venu advertir aryante reprit indathirse en adressant la parole a cyrus est assurement celuy pour qui je vous ay demande protection si cela est repliqua cyrus il pourroit peut-estre encore nous donner quelque lumiere de ce que nous voulons scavoir 
 s'il en scait quelque chose reprit indathirse j'espere qu'il me le dira car il est fort de mes amis et m'a mesme quelque obligation de sorte que comme c'est un tres honneste homme j'ay lieu d'esperer qu'il ne me cachera pas ce que je voudray scavoir de luy s'il me le peut dire sans trahir son amy eh de grace dit cyrus a indathirse faites que je scache d'aryante tout ce que vous en pourrez scavoir je n'y manqueray pas seigneur respondit ce genereux scythe car je vous assure que j'aurois autant de joye de vous aider a delivrer mandane que j'en eus lors que je fus assez heureux pour vous faciliter les voyes de sortir du pais des massagettes apres cela cyrus l'ayant remercie et ayant reconfirme la promesse qu'il avoit faite a cet escuyer d'andramite il s'en retourna au lieu d'ou mandane estoit partie mais en y allant il rencontra le prince myrsile qui avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable luy dit en l'abordat seigneur puis qu'il s'est trouve un sujet du roy mon pere capable de favoriser l'enlevement de la princesse mandane il me semble que je n'en suis pas innocent mais si vous me faites la grace de considerer ce qu'il fait contre moy mesme vous connoistrez sans doute que je n'en suis pas coupable comme il disoit cela mazare les joignit mais avec tant de tristesse sur le visage qu'il estoit aise de voir qu'encore qu'il ne pretendist plus rien a mandane il ne laissoit pas de s'interesser tres fort a tous ses malheurs aussi a peine cyrus 
 eut-il respondu civilement a ce que le prince myrsile luy avoit dit que mazare le conjura de luy dire s'il avoit apris quelque chose de mandane de sorte que cyrus qui l'estimoit fort et qui l'eust aime tendrement s'il n'eust pas este son rival luy rendit conte de ce qui s'estoit passe avec beaucoup d'exactitude mais des qu'il eut acheve de parler ha seigneur luy dit-il vous estes bien genereux de satisfaire ma curiosite car enfin quoy que je n'aye enleve mandane qu'une fois on peut pourtant dire que j'ay beaucoup de part et a la violence que le roy de pont luy a faite et a l'enlevement du prince aryante puis qu'il est vray que si je ne l'eusse pas enlevee ces deux princes ne seroient pas ses ravisseurs aussi vous puis-je assurer que j'employeray mon sang et ma vie aveque joye pour luy faire recouvrer la liberte que je luy ay fait perdre helas s'ecria cyrus apres ce qui s'est passe que devons nous attendre de l'advenir et s'il faut encore donner autant de batailles prendre autant de villes et qu'il en couste la vie a plus de cent mille hommes nous ne vivrons pas assez long temps pour la delivrer en suitte de cela cyrus recommencant de marcher s'entretint luy mesme jusques a ce qu'ayant aussi rencontre artamas il luy redit tout ce qu'il avoit desja raconte a mazare apres quoy il fut droit au chasteau ou les femmes de mandane estoient demeurees avec toutes les dames de themiscire qui s'en retournerent le lendemain 
 au matin car la riviere qui s'estoit debordee se retira assez pour les laisser passer mais comme arianite estoit de leur connoissance elle s'en alla avec elles aussi bien que pherenice et toutes les autres femmes de mandane cyrus priant amaldee d'en avoir foin jusques a ce que cette princesse fust en liberte et de les mener a themiscire ou il donneroit ordre qu'elles eussent toutes les choses dont elles auroient besoin cependant indathirse pour ne perdre point de temps fut visiter adonacris afin de scavoir de luy tout ce qu'il en pourroit apprendre devant que cyrus resolust ce qu'il avoit a faire mais pendant qu'il y fut cyrus donna ordre non seulement qu'on rendist au corps du roy d'assirie tous les honneurs qu'on luy eust pu rendre si ce prince fust mort sur le throsne mais encore qu'on le portast au superbe tonbeau que la reine nitocris sa mere avoit fait bastir sur une des portes de babilone et en effet trois jours apres son corps fut mis dans un chariot couvert d'un grand drap noir brode dor dont les chevaux qui le tiroient avoient des housses magnifiques de plus ce chariot estoit suivi de deux cens hommes en deuil et a cheval dont la moitie alloit devant et l'autre moitie derriere cependant comme cyrus aimoit tousjours beaucoup mieux faire cent choses inutiles pour le service de mandane que de manquer a en faire une necessaire il fit partir des espions pour la colchide ou l'escuyer d'andramite luy avoit dit qu'aryante alloit aborder et il envoya 
 secrettement ortalque desguise vers gelonide qui luy avoit este si favorable du temps qu'il estoit aupres de thomiris mais comme c'avoit este chrysante qui avoit eu le plus de commerce avec elle cyrus voulut qu'il luy escrivist aussi et qu'aglatidas qui estoit neveu de cette sage personne fist la mesme chose faisant dessein de marcher lentement vers ce pais-la jusques a ce qu'il sceust precisement ou estoit mandane mais durant que cyrus pensoit a tant de choses indathirse ayant este voir adonacris et l'ayant trouve en estat de pouvoir l'entretenir sans l'incommoder il le conjura de luy dire ce qu'il scavoit du dessein du prince aryante ce que j'en scay reprit adonacris est que je me suis oppose autant que j'ay pu depuis trois jours que je suis icy a l'injuste dessein qu'il vient d'executer et peu s'en est falu genereux indathirse que je n'aye trahi le prince aryante afin de le servir et de l'empescher de destruire un grand dessein que j'ay trame pour luy depuis qu'il est aupres de cyrus mais comme j'ay eu peur de le perdre en le voulant sauver je n'ay ose me confier a un prince de qui je n'ay pas l'honneur d'estre connu et si les dieux eussent voulu que vous eussiez este icy le jour que j'y arrivay les choses ne seroient pas aux pitoyables termes ou nous les voyons pour le prince aryante car enfin seigneur il perd un royaume pour enlever mandane et il a mieux aime en estre le ravisseur que d'estre roy des issedons j'entens si 
 peu tout ce que vous me dittes reprit indathirse que je n'y scaurois respondre car comme depuis que j'ay quitte thomiris j'ay tousjours este en grece ou j'allois chercher anacharsis qui comme vous scavez est mon oncle je ne scay que fort confusement ce qui s'est passe dans toutes les deux scythies parce que voulant tascher d'oublier l'ingrate thomiris je ne voulois pas seulement me souvenir du pais qu'elle habite ni en demander des nouvelles il est vray que depuis que je suis passe en asie j'ay sceu qu'aussi tost apres mon depart des massagettes il y avoit eu guerre entre aryante et thomiris pour une pretention que ce prince avoit a la couronne mais j'ay sceu cela si confusement que vous me ferez plaisir de me dire non seulement tout ce que vous scavez d'aryante et de thomiris mais encore tout ce qui vous est arrive et si vous voulez achever de m'obliger vous souffrirez que l'illustre cyrus scache tout ce que vous me ferez scavoir mais pour vous le persuader je vous assure qu'il importe au prince aryante que vous aimez que vous obligiez un prince qui asseurement sera un jour son vainqueur car puis qu'il est son ennemy il ne peut manquer d'en estre vaincu comme je n'ay rien a dire du prince aryante qui luy puisse nuire repliqua adonacris et qu'au contraire tout ce que j'en scay peut servir a l'excuser je serois volontiers ce que vous desirez si je le pouvois mais il faudroit faire un si long discours pour dire a l'invincible cyrus 
 tout ce qui regarde aryante et tout ce qui me touche que je ne croy pas que je le peusse faire en l'estat ou je me trouve il est vray que j'ay un amy qui est arrive icy ce matin qui scait toutes ces choses comme je les scay moy mesme et qui parle si agreablement grec qu'il fera ce recit beaucoup mieux que je ne ferois indathirse voyant en effet qu'il seroit difficile qu'il peust paler long temps sans se faire mal quoy qu'il se portast assez bien de ses blessures accepta l'offre qu'il luy faisoit de sorte qu'adonacris ayant envoye appeller son ami qui se nommoit anabaris il luy fit saluer indathirse et luy ayant dit l'office qu'il luy pouvoit rendre il se disposa a obeir de sorte qu'indathirse luy ayant dit qu'il prendroit l'heure de cyrus et puis qu'il la luy envoyeroit dire il quitta ces deux illustres scythes et fut retrouver ce prince qui sans vouloir differer davantage a aprendre tout ce qui regardoit aryante obligea indathirse a luy amener anabaris des ce soir mais comme indathirse estoit bien aise d'obliger adonacris il luy en fit une peinture qui donna beaucoup d'estime pour luy a cyrus et qui le disposa a croire tout ce qu'on luy diroit de sa part et a estre bien aise de scavoir la vie d'un si honneste homme puis qu'il ne pouvoit aprendre bien precisement tout ce qu'il vouloit scavoir d'aryante sans scavoir en mesme temps la fortune d'adonacris si bien que pressant indathirse de luy tenir sa parole il envoya querir anabaris qu'il presenta a cyrus 
 qui apres l'avoir receu avec beaucoup de civilite le pria de faire ce que son ami desiroit de luy de sorte que cyrus indathirse et luy ayant chacun pris la place qu'ils devoient occuper il prit la parole en ces termes
 
 
 
 
histoire du prince aryante d'elybesis d'adonacris et de noromate
 
 
lors que je considere seigneur par quelles voyes les dieux font arriver les evenemens les plus surprenans etquel est cet indissoluble enchainement des petites choses aux grandes et des grandes aux petites je ne puis que je n'admire leur conduite et que je n'avoue que ce n'est point aux hommes a la vouloir penetrer en effet seigneur qui pourroit penser que la violence que le prince aryante vient de faire a la princesse mandane eust sa premiere cause dans les avantures que je m'en vay vous raconter et que devant mesme qu'aryante la connust il eust fait cent choses qui eussent mis dans son esprit la disposition pour commettre le crime qui vous afflige aujourd'huy cependant il est certain que durant que vous estiez aupres de thomiris et que le prince aryante estoit au royaume des 
 issedons avec le prince spargapise il s'y passoit des choses qui auroient empesche celle qui vient d'arriver si elles ne fussent pas arrivees apres cela seigneur je pense qu'il est a propos que je vous die pour l'intelligence de ce que j'ay a vous raconter que le pere de thomiris n'estoit pas ne roy et que lors qu'il le devint il estoit desja marie en effet thomiris qui estoit alors sa fille unique avoit quatre ans lors que le prince lypacaris son pere par ses brigues et par sa valeur s'empara du royaume des issedons apres la mort du dernier des anciens rois de sorte que par ce moyen le prince aryante n'estant venu au monde que deux ans apres que lypacaris fat monte au throne thomiris a six ans plus que le prince aryante je vous dis cela seigneur pour vous faire comprendre par quel droit thomiris regna au prejudice de ce prince car il faut que vous scachiez que les issedons sont tellement persuadez que la prudence ne se peut trouver avec la jeunesse que sans faire nulle consideration sur la difference des sexes ils ont une loy qui porte que lors que leur roy vient a mourir il faut que ce soit l'aisne de ses enfans qui regne ainsi s'il a une fille plus agee que ses fils c'est a elle a qui apartient la couronne la chose estant donc de cette sorte et le pere de thomiris venant a mourir cette jeune princesse qui avoit quatorze ans fut proclamee reine parce que le prince aryante n'en avoit que huit et elle le fut d'autant plus facilement que 
 le fils du feu roy des massagettes qui estoit alors a issedon et qui estoit fort amoureux de cette jeune princesse appuya la chose par sa presence et pour son interest afin d'unir en sa personne deux royaumes sous une mesme authorite et en effet la chose alla comme il le souhaitoit car thomiris fat declaree reine et il l'espousa peu de temps apres il est vray qu'ils ne tarderent guere a issedon qui est la capitale de nostre royaume parce que le roy des massagettes estant mort le prince son fils mena la reine sa femme en son pais et l'y mena doublement en deuil a cause que la reine sa belle mere mourut aussi de sorte que ce prince menant le jeune aryante aveque luy il l'osta par ce moyen de la veue de ces peuples de peur que venant a murmurer de n'avoir plus de roy qui demeurast dans leur royaume il n'y eust quelque remuement sous son nom cependant cette jeune princesse ayant donne des la premiere annee un successeur au roy son mary ce prince qui avoit eu tant de foin d'unir deux royaumes sous une seule puissance mourut subitement et laissa thomiris regente du royaume des massagettes pendant la jeunesse de spargapise et maistresse de deux estats quoy que cette reine fust fort jeune elle regna pourtant absolument et avec beaucoup de gloire et elle se rendit mesme si redoutable et aux grands et aux peuples qu'il n'y eut alors nul souslevement dans 
 les deux royaumes dont elle avoit la conduite cependant quoy qu'elle fust nee a issedon que ce royaume la soit plus civilise que celuy des massagettes que nous y ayons de belles villes et que toutes les habitations de l'autre ne soient que des tentes elle prefera pourtant ce peuple guerrier a celuy qui est plus poly et de moeurs plus douces de sorte que se contentant d'envoyer des lieutenans a issedon elle demeura tousjours aux tentes royales et elle avoit mesme tousjours voulu que le prince aryante y demeurast jusques a ce que ces peuples ayant enfin un peu murmure contre l'injuste violence de ceux qu'elle envoyoit pour les gouverner elle se resolut d'y envoyer le jeune spargapise son fils quoy qu'il ne fust qu'un enfant afin que sa presence appaisast ce tumulte mais comme ce jeune prince aimoit fort aryante il falut que thomiris souffrist qu'il fist ce voyage aveque luy qui fut plus long qu'elle ne pensoit or seigneur ce voyage dont je parle estoit celuy qu'estoient alle faire ces deux princes lors que vous arrivastes aupres de thomiris pendant lequel il n'est sorte de divertissement qu'on ne leur donnast pour tascher d'obliger spargapise a se plaire parmy nous afin que nous ne fussions pas tousjours privez de la veue de celuy qui devoit estre nostre roy comme issedon est une des plus agreables villes qu'on puisse voir ce fut celle ou spargapise et aryante tarderent le plus apres avoir fait le tour du royaume ce n'est pas que 
 spargapise fust encore en age de gouster tous les plaisirs mais comme aryante avoit huit ans plus que luy c'estoit veritablement pour ce prince que les divertissemens ou il y avoit le plus d'esprit estoient ainsi la dance les festins le bal et les exercices du corps estoient pour spargapise mais les promenades galantes la conversation des dames et la societe raisonnable estoient pour le prince aryante qui estoit sans doute desja un des princes du monde le plus agreable aussi se forma-t'il une cour tres magnifique et tres belle pendant qu'il fut a issedon n'y ayant pas un homme de qualite ny un homme d'esprit dans le royaume qui ne s'y rendist en ce temps-la ny mesme pas une femme de condition qui ne s'y trouvast aussi de sorte que par ce moyen issedon devint un des plus agreables sejours du monde du moins scay-je bien que dans toutes les deux scythies il n'y avoit point de cour comme celle la en effet nous faisons une si grande difference des autres scythes a nous que nous les appellons barbares aussi bien que les autres mations et ce qui fait que nous sommes plus polis qu'eux est que comme nous ne sommes pas extremement esloignez du pont euxin et que nous sommes fort pres de la mer caspie nous avons plus de commerce avec les estrangers que les scythes qui sont au dela de ces terribles montagnes qui separent les deux scythies si bien que le meslange de tant de peuples differens qui le 
 sont habituez parmy nous a adoucy la ferocite des anciens scythes et nous a plus civilisez que les autres ne le sont joint que la plus part tiennent aussi parmy nous que nous sommes descendus des grecs aussi bien que les callipides qui sont d'autres peuples qui sont pourtant reputez veritablement scythes aussi bien que nous de sorte que soit par les premieres raisons que j'ay apportees ou par celle de nostre origine nous sommes sans doute plus polis que nos voisins comme je l'ay desja dit mais pour en revenir ou l'en estois je vous diray qu'adonacris a la priere de qui je parle et qui est un aussi honneste homme qu'il y en ait en aucun lieu de la terre fut un de ceux qui eut le plus de part a l'amitie des deux princes mais particulierement a celle d'aryante et certes seigneur ce n'estoit pas sans raison qu'il en estoit aime puis qu'il est vray qu'il seroit difficile de trouver un homme plus aimable que luy car non seulement il est bien fait et a du coeur et de l'esprit mais il a de plus une tendresse pour ses amis la plus engageante qu'il est possible et il a tellement l'air du monde qu'il plaist infiniment des la premiere fois qu'on le voit ainsi il ne se faut pas estonner s'il plut au prince aryante mais seigneur si adonacris plut a ce prince une soeur qu'il a qui s'apelle elybesis luy plut encore davantage et il fut si fort touche de la beaute de cette personne que je ne scay comment il est possible qu'une si violente passion ait pu cesser 
 et faire place a une autre dans son coeur quelque legitime sujet qu'il en ait eu mais seigneur avant que de m'engager a vous descrire la naissance la fuite et la fin de cette amour il faut que je vous aprenne qu'avant que le prince aryante vinst a issedon il y avoit un homme de qualite de cette ville-la nomme agathyrse qui estoit devenu fort amoureux d'elybesis et qui avoit mesme este assez heureux pour n'estre pas mal dans son esprit de sorte qu'on peut dire qu'aryante attaquoit une place qui estoit desja rendue lors qu'il entreprenoit de toucher le coeur elybesis mais comme cette passion estoit assez cachee ce prince ne sceut pas d'abord l'engagement de la personne qu'il aimoit cependant agathyrse a pourtant tout ce qu'il faut pour faire qu'on scache bien tost s'il aime ou s'il n'aime pas car il est d'un temperamment ardent et passionne il veut tout ce qu'il veut fortement il est magnifique en toutes choses plus qu'on ne le scauroit penser et infiniment propre en ses habillemens il a la taille bien faite les cheveux bruns les yeux vifs et petillans et son visage montre tellement ses sentimens de son ame qu'il est aise de connoistre en le voyant seulement qu'il a le coeur grand et fier et qu'il l'a mesme beaucoup au dessus de sa condition mais pour achever de vous faire connoistre ce rival d'aryante je vous diray encore qu'il a infiniment de l'esprit et de l'esprit esclaire et qu'il a une imagination vive qui luy donne 
 cent visions agreables qui fournissent sort a la conversation il est vray qu'il a quelque chose d'inegal dans l'humeur pour ne dire rien de plus car il est quelquefois si dissemblable a luy mesme qu'il y a des jours ou il ne parle point et d'autres ou il parle presques tousjours il faut pourtant avouer que cette inegalite vient tres souvent de ce qu'il n'est pas avec des gens qui luy plaisent egalement et tres souvent aussi par un pur effet de son temperament mais apres tout si on peut dire de luy qu'il est tantost gay tantost triste tantost complaisant et tantost un peu contredisant on est aussi oblige de dire en mesme temps qu'il est egallement genereux n'y ayant pas un homme au monde plus officieux que luy car en fin quoy qu'il aime les plaisirs aveque passion il les quitte tous aveque joye pour rendre office non seulement a ses amis particuliers mais a quiconque a de la vertu au reste comme la musique est naturelle a tous les hommes puis qu'il n'y en a point qui ne chantent ou qui ne puissent chanter je pense pouvoir dire que la poesie l'est aussi et qu'il n'y a point de peuples au monde ou l'on ne trouve l'usage de ces paroles mesurees qui sont un il agreable effet a l'oreille et qui donnent tant de grace aux pensees de ceux qui escrivent en vers de sorte que les scythes et particulierement les issedons ont une espece de poesie qui ne deplaist pas a ceux qui entendent la naivete de nostre langue ainsi je puis vous assurer que si 
 vous l'entendiez et que vous vissiez des vers d'agathyrse vous seriez espouvante qu'un scythe en sceust faire de si eslevez et de si passionnez de plus quand il se trouve en belle humeur son enjouement a je ne scay quelle impetuosite surprenante qui divertit extremement et qui le rend tres agreable il est vray que toutes les dames luy font un peu la guerre de n'estre pas assez respectueux envers nos dieux car enfin si l'occasion s'en presente il raillera de vesta que nous appellons tabiti de jupiter et de son aigle de vulcan et de son enclume de neptune et de son trident d'hercule et de sa massue de mars et de ses amours et ainsi des autres divinitez que nous adorons ou que les autres peuples adorent ce n'est pas que je ne pense qu'il croit tout ce qu'on nous oblige de croire mais comme presques toutes les religions sont establies sur des choses qui ne sont pas de la vrai-semblance ordinaire agathyrse s'est fait une habitude d'en railler dont nos dames auront bien de la peine a le corriger de plus quoy qu'il ait de l'ambition il je soucie pourtant aussi peu de ceux que la fortune a mis sur sa teste que s'il estoit ne sur la leur et fait une profession si ouverte d'independance absolue qu'il est aise de connoistre qu'il ne peut jamais s'assujetir qu'a sa propre volonte si ce n'est qu'il soit amoureux mais enfin pour le definir en peu de paroles agathyrse est un tres honneste homme et un honneste homme encore d'un 
 carractere fort particulier voila donc seigneur quel est celuy qui se trouva estre aime elybesis avant qu'aryante en fust amoureux pour cette belle personne il me seroit assez difficile de vous depeindre precisement son humeur et son esprit c'est pourquoy apres vous avoir dit qu'elle est grande de belle taille qu'elle est fort blanche qu'elle a les cheveux bruns qu'elle a de beaux yeux et l'air du visage noble languissant et agreable je vous diray seulement qu'elle est nee avec autant d'esprit que d'ambition quoy qu'elle en ait une demesuree ainsi bien qu'on die qu'on ne peut avoir deux violentes passions a la fois elle ne laissoit pas d'avoir de l'amour pour agathyrse quoy qu'elle eust l'ame tres ambitieuse apres cela seigneur il vous est aise de juger qu'aryante ne fut ny bien ny mal receu elybesis lors qu'il commenca de luy faire connoistre la passion qu'il avoit pour elle car l'engagement qu'elle avoit avec agathyrse estoit cause qu'elle ne pouvoit pas le recevoir tout a fait agreablement et l'inclination ambitieuse de son ame faisoit aussi qu'elle avoit quelque peine a se resoudre de mal-traiter un homme de la condition d'aryante ainsi prenant d'abord un milieu assez difficile a tenir on peut dire qu'elle n'eut ny complaisance ny rudesse pour ce prince mais seigneur avant que de m'engager davantage dans la suitte de cette histoire il faut que je vous die que durant que toute la cour n'avoit les yeux attachez que sur le 
 prince aryante et sur elybesis adonacris a la faveur de cette galanterie esclatante qui occupoit tout le monde en commenca une avec une fille de haute qualite nommee noromate qui estoit venue a issedon avec son pere pour une affaire importante mais il la commenca sans que personne s'en aperceust et il la conduisit avec tant d'adresse et il se trouva une si grande conformite d'humeur entre ces deux personnes qu'ils n'eurent presques pas besoin de se dire qu'ils s'aimoient pour se le persuader noromate est pourtant une des femmes du monde qui a le plus de retenue en toutes choses et pour vous interesser en sa fortune il faut seigneur que je prenne la liberte de vous la representer telle qu'elle estoit alors et telle qu'elle est encore aujourd'huy imaginez vous donc une grande fille de belle taille mais j'entens de la plus belle et de la plus noble qui a l'air grand et modeste le teint blanc vif et uny les yeux noirs brillans et doux le visage rond la bouche bien faite le nez un peu grand et la mine haute sans avoit rien de rude ny d'altier de plus noromate a l'esprit proportionne a sa beaute elle parle de bonne grace et persuade avec une eloquence si douce qu'on ne luy scauroit resister elle paroist bonne flatteuse civile et sincere et quoy que ses ennemies luy disputent cette derniere qualite en matiere d'amitie elles tombent pourtant d'accord que quand elle ne seroit pas aussi sincere qu'elle le paroist 
 il seroit plus agreable d'estre trompe par elle que d'estre fidellement aime par beaucoup d'autres joint qu'a parler veritablement je suis persuade que noromate ne se sert jamais de cette prudence accommodante qui est necessaire a ceux qui n'ont pas une veritable sincerite que pour s'empescher d'estre trompee car en effet je la tiens une des meilleures et des plus sinceres personnes du monde pour ceux qu'elle aime effectivement de plus elle a tellement tout ce qu'il faut avoir pour imprimer du respect a ceux qui l'aprochent que je ne scay comment adonacris put se resoudre de luy dire qu'il estoit amoureux d'elle aussi le hazard eut-il sa part a la hardiesse qu'il eut de luy descouvrir sa passion et je pense que si aryante n'eust point este amoureux elybesis adonacris n'eust ose dire a noromate qu'il l'aimoit en effet il y avoit desja quelque temps qu'adonacris aimoit esperdument noromate sans luy en avoir rien dit lors que cette belle fille luy parlant un jour qu'il l'estoit alle voir se mit a luy raconter le plus agreablement du monde quelle estoit l'envie que toutes les autres belles d'issedon portoient a elybesis sa soeur de ce qu'elle avoit assujetti le coeur d'aryante car il estoit effectivement vray qu'elles en avoient un depit estrange pour moy disoit-elle apres avoir exagere avec beaucoup d'eloquence toutes les marques d'envie qu'elle avoit remarquees dans l'esprit de toutes nos dames je ne trouve pas qu'il y ait une plus grande 
 blesse que celle de se mettre en chagrin pour une pareille chose car si la personne qu'on prefere a toutes les autres a plus de merite qu'elles il y a de l'injustice d'en murmurer et si celuy qui luy donne la preference fait un mauvais choix c'est n'estre guere glorieuse ny guere raisonnable que de s'affliger de n'avoir pas acquis l'estime d'un homme qui ne scait point bien choisir joint aussi poursuivit-elle que selon moy l'amour ne doit pas toujours estre une preuve convainquante du merite extraordinaire de celles qui en donnent puis qu'il est vray que c'est plus un effet de l'inclination que de la raison il est certain reprit adonacris que je suis persuade que la raison toute seule ne fit jamais naistre l'amour mais je le suis en mesme temps que l'amour que la raison authorise est mille fois plus forte que celle que la raison combat et que pour aimer fortement il faut que celuy qui aime se puisse dire a luy mesme qu'il auroit deu choisir ce qu'il a aime sans choix et qu'il n'y ait aucune guerre civile entre son coeur et sa raison je comprens bien sans doute respondit noromate que s'il estoit possible que la chose fust ainsi que l'amour en seroit plus forte mais je croy que cela n'arrive pas souvent je ne scay pas s'il arrive souvent repliqua adonacris mais je scay bien qu'il arrive quelquesfois et que cela est arrive a un homme que vous connoissez il faut donc que ce soit au prince aryante reprit elle qui trouve en effet en la personne qu'il aime 
 de quoy empescher sa raison de s'opposer a son amour nullement respondit adonacris et quand il n'y auroit en ma soeur que l'inegalite de naissance avec le prince qui l'aime ce seroit assez pour faire que la raison d'aryante s'opposast a sa passion mais enfin luy dit-il aimable noromate je veux bien vous confier mon secret et vous dire que c'est de moy dont je parle de moy dis-je qui devant que de rien aimer ay tousjours eu dans la fantaisie de me former une idee d'une personne telle que je l'eusse voulu trouver pour me donner de l'amour et en effet adjousta-t'il cette bizarre imagination s'estoit tellement mise dans mon esprit que je n'allois en aucun lieu sans chercher si je trouverois celle dont ma raison m'avoit fait une image ha adonacris interrompit malicieusement noromate qui soupconnoit deja quelque chose de sa passion que je m'imagine que cette image devoit estre belle pour moy adjousta-t'elle je me figure qu'on verroit la plus admirable chose qu'on vit jamais si vous la pouviez faire voir car enfin je suis assuree qu'en formant la beaute de cette personne que vous vouliez aimer vous luy aviez donne des cheveux du plus beau blond du monde des yeux bleux l'air fort enjoue et je m'imagine en suitte que vous avez eu beau chercher et que vous ne l'avez trouvee en nulle part pardonnez moy aimable noromate luy dit-il si je vous contredis en tout car premierement je n'ay jamais cru qu'il fust possible 
 que je deusse avoir de l'amour pour une beaute blonde et je n'ay pas este si malheureux que vous pensez car enfin poursuivit-il en souriant apres m'estre forme une idee de la plus grande beaute du monde et d'une beaute brune et apres l'avoir cherchee inutilement en plus d'un royaume je la trouvay justement le jour que vous arrivastes a issedon et precisement lors que l'eus l'honneur de vous voir la premiere fois il faut assurement que vostre memoire vous trompe reprit noromate en rougissant car je me souviens bien que le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir j'estois seule dans ma chambre lors qu'agathirse vous y amena je m'en souviens bien aussi reprit adonacris en souriant encore une fois mais cela n'est pas incompatible avec ce que je vous ay dit car enfin puis qu'il faut vous parler plus clairement ce fut dans vos yeux que je trouvay ce beau feu que je cherchois pour me brusler et ce fut en vostre personne que je trouvay cette beaute parfaite que je desesperois de pouvoir jamais rencontrer en nulle part j'avoue reprit noromate que ce que vous me dittes me surprend et m'embarrasse car ou je ne scay point le monde ou si je croy ce que vous dittes il faut que je vous responde comme a un homme qui m'a parle avec trop de hardiesse c'est pourquoy le mieux que je puisse faire et pour vous et pour moy est de ne vous croire pas et de m'imaginer 
 pour vous excuser que vous estes de l'opinion de ceux qui pensent qu'on ne peut jamais estre seul aupres d'une dame qui n'est pas encore fort proche de la vieillesse sans luy dire quelqu'une de ces sortes de galanteries qui conviennent esgalement aux blondes et aux brunes aux grandes et aux petites et que les levres de ceux qui les disent prononcent bien souvent sans que leur coeur les avoue et sans que leur esprit y pense ha madame interrompit adonacris ce que je viens de vous dire n'est point de cette nature et ne peut jamais convenir qu'a vous seule de plus je vous declare que mon coeur avoue tout ce que ma bouche vous a dit et que s'il l'accuse de quelque chose c'est de n'avoir ose vous descouvrir entierement la grandeur de l'amour qu'il a pour vous vous m'en dittes tant repliqua-t'elle que je puis assurer que vous m'en dittes trop car enfin quelque estime que j'aye pour vous il faut que je resiste a l'inclination que j'avois a vous traiter comme un de mes plus chers amis il faut dis-je que j'esvite vostre rencontre que j'observe toutes mes paroles et mesme tous mes regards et il faut enfin que je me contraigne d'une telle sorte que je commence deja de craindre que je ne vienne a vous hair comme noromate disoit cela le prince aryante qui menoit elybesis entra qui rompit cette conversation dont ils furent tous deux bien aises car adonacris craignoit que noromate ne le mal-traitast et noromate n'estoit 
 assurement pas faschee de n'avoir pas le temps de le maltraiter mais a peine aryante et elybesis furent ils entrez qu'agathyrse arriva qui commencant de remarquer qu'elybesis ne fuyoit pas la conversation d'aryante n'estoit pas trop satisfait d'elle aussi fut-il ce jour la fort chagrin c'estoit pourtant un chagrin fier et superbe qui ressembloit plus a la colere qu'a la simple douleur car ou il ne parloit point ou s'il disoit quelque chose il le disoit seulement en deux mots et toujours en contredisant de plus on voyoit dans les mouvemens de son visage que le depit qu'il avoit dans le coeur n'estoit pas d'une nature a luy permettre de dire tout ce qu'il pensoit pour moy qui estois arrive avec le prince aryante je ne vy de ma vie personne dans les yeux de qui il fust plus aise de connoistre les sentimens de l'ame aussi elybesis les connut elle bien pour aryante il estoit si occupe a regarder la personne qu'il aimoit qu'il ne regarda point agathyrse et pour achever de le desesperer le jeune spargapise arriva qui ne scachant pas encore trop bien ce qu'il falloit dire a des dames se mit a luy parler en particulier un moment apres qu'il fut entre mais comme agathyrse est adroit et hardi il ne souffrit pas long temps cette contrainte c'est pourquoy inventant sur le champ je ne scay quelle plaisante nouvelle dont il fit un grand secret a ce jeune prince et qu'il jugea luy devoir donner beaucoup 
 de curiosite il luy dit qu'elybesis en scavoit tout le detail et que s'il vouloir le luy demander tout bas sans que le prince aryante l'entendist elle le luy diroit sans doute mais seigneur adjousta-t'il il faut la presser estrangement et longtemps car de l'humeur dout je la connois elle ne dit jamais ce qu'elle voit qu'on veut scavoir que la centiesme fois qu'on l'en prie ha s'il ne tient qu'a cela respondit innocement le jeune spargapise je la prieray plus de mille et je ne la quitteray d'aujourd'huy qu'elle ne m'ait dit ce que je veux scavoir et en effet il changea de place a l'heure mesme et fut se mettre aupres d'elybesis comme aryante devoit beaucoup de respect a spargapise il se retira pour le laisser parler en liberte ainsi agathyrse le separa d'elybesis sans qu'il sceust qui l'en separoit mais ce qu'il y eut d'admirable fut qu'elybesis qui n'avoit garde de scavoir une chose qu'agathyrse avoit inventee sur le champ en la disant a spargapise ne scavoit ce que ce jeune prince luy demandoit et luy protestoit qu'elle ne l'entendoit pas d'ailleurs comme agathyrse luy avoit dit qu'elle ne disoit jamais ce qu'on vouloit scavoir d'elle qu'on ne le luy eust demande cent fois plus elle disoit ne scavoir rien de ce qu'il vouloit scavoir plus il s'opiniastroit a luy soustenir qu'elle le scavoit mais a la fin elle le luy nia si fortement qu'il pensa la croire et ne la tourmenter plus neantmoins comme agathyrse luy avoit assure affirmativement qu'elle scavoit 
 ce qu'il luy avoit dit il se mit a luy dire tout haut qu'elybesis luy assuroit tellement qu'elle ignoroit absolument ce qu'il luy demandoit qu'il croyoit qu'il faloit que ce fust luy qui se trompast je vous proteste seigneur repliqua hardiment agathyrse qu'il n'y a personne au monde qui scache ce que vous voulez scavoir si elybesis ne le scait et en effet il ne mentoit pas car comme c'estoit une chose qu'il avoit inventee personne n'avoit garde de la scavoir cependant il joua si bien que le dessein qu'il avoit eu de separer aryante d'elybesis reussit admirablement car il engagea si adroitement le jeune spargapise a s'opiniastrer de presser elybesis de luy dire ce qu'elle ne scavoit pas que cela dura tout le jour qu'il avoit interrompu son rival mais ce qui luy donna encore le plus de satisfaction fut que sur la fin de cette opiniastre curiosite de spargapise il remarqua qu'elybesis commencoit de soupconner quelque chose de la malice qu'il luy avoit faite de sorte qu'il se retira moins chagrin qu'il n'avoit este au commencement de la conversation il ne se crut pourtant pas encore entierement satisfait s'il n'avoit une audience particuliere d'elybesis pour luy parler de sa nouvelle conqueste c'est pourquoy des le lendemain il fut chez elle de si bonne heure qu'estant accoustumee de n'achever de se coiffere s'habiller qu'apres disner elle ne l'estoit pas tout a fait lors qu'il entra dans sa chambre de sorte que la trouvant encore fort occupee 
 a consulter son miroir il luy demanda pardon de l'interrompre mais il le luy demanda d'une maniere qui n'estoit pas trop soumise et qui fit bien connoistre a elybesis qu'il avoit quelque chagrin dans l'esprit c'est pourquoy achevant de ranger un peu plus negligemment les boucles de ses cheveux du coste qu'elle n'estoit pas achevee de coiffer qu'elles ne l'estoient de l'autre afin que ses femmes se retirassent elle se hasta de se mettre en estat d'apaiser agathyrse si elle le pouvoit car elle se doutoit bien de ce qui causoit son depit mais a peine celles qui l'habilloient furent elles a l'autre coste de la chambre qu'agathyrse prenant la parole avec une raillerie piquante et un sourire malicieux le prince aryante est bien heureux luy dit-il de ce que je suis venu aujourd'huy vous voir car madame si nous eussiez continue de vous habiller avec le mesme foin que vous aviez commence d'avoir quand je suis entre il vous auroit trouvee si belle qu'il seroit assurement mort d'amour avant que vous eussiez pu avoir loisir d'avoir compassion de luy en me disant repliqua-t'elle en rougissant de depit que le prince aryante m'eust trouvee belle s'il m'eust veue comme j'eusse este si vous ne fussiez pas venu c'est me dire tacitement que vous ne me la trouvez guere comme je suis presentement mais soit que je ne sois pas fort jalouse de ma beaute poursuivit elle ou qu'en effet je ne croye pas qu'elle despende de deux ou trois boucles negliges si vous avez 
 pense me fascher vous vous estes extremement trompe si vous dites vray respondit brusquement agathyrse j'en suis bien marry car madame vous vous souciez si peu de faire depit aux autres que je croy qu'il est permis de souhaiter de vous en faire quelquefois mais en fin luy dit alors elybesis sans nous amuser a faire voir que nous avons de l'esprit en disant des choses piquantes comme nous en avons quand il nous plaist a en dire d'agreables de quoy vous pleignez vous le me pleins madame reprit il puis que vous voulez bien que je vous le die de ce que la grande qualite vous esblouit et de ce que vous croyez que je doive plustost souffrir que le prince aryante vous aime que si un homme de ma condition vous aimoit cependant j'ay a vous dire qu'en cas de rivaux la qualite n'y fait rien et que depuis esclave jusques a roy je n'en puis jamais avoir que je puisse souffrir patiemment je respecte les princes autant que je le dois en toute autre chose quoy que je les voye le moins que je puis mais en amour je vous proteste madame que je ne considere point du tout leur condition et que si vous continuez de faire une si grande distinction d'aryante aux autres je n'y en feray point du tout et j'agiray aveque luy comme avec mon rival sans considerer s'il est oncle de spargapise ny frere de thomiris et afin que vous n'en doutiez pas poursuivit il avec une violence estrange je vous le jure par vesta par hercule par 
 mars par venus par neptune et par tous les dieux que nous adorons comme il est permis de se dedire de ses premiers sentimens en certaines occasions reprit elybesis j'espere que quand vostre colere sera passee vous changerez ceux ou vous estes ha pour cela madame reprit-il je n'en changeray jamais c'est pourquoy prenez vos mesures la dessus car en fin je ne puis endurer que vous soyez capable de cette foiblesse je vous proteste luy dit-elle alors que vous avez le plus grand tort du monde de vous pleindre et si vous voulez que je vous descouvre mon coeur je vous avoueray ingenument qu'il est vray que l'ambition en est la passion dominante et que la seule cause de la legere complaisance que j'ay pour le prince aryante est que je scay que je fais un depit estrange a toutes les belles d'issedon d'occuper si fort ce prince qu'il ne leur parle jamais je comprens bien madame repliqua-t'il que vous leur faites depit en faisant que le prince aryante ne leur parle jamais mais vous devriez comprendre aussi que vous m'en faites un espouventable de ce que vous luy parlez tousjours comme il ne doit pas tarder icy reprit elle il me semble que vous ne devriez pas agir comme vous faites car enfin comment concevez vous que je puisse faire une incivilite a un homme de cette condition ha madame s'ecria t'il vous me desesperez de parler de la condition d'un amant lors qu'il s'agit de vous justifier a son rival car je vous l'ay desja dit et 
 je vous je dis encore je ne pretens point que la qualite soit une cause raisonnable d'inconstance et quant a l'ambition croyez madame croyez qu'il y auroit bien plus de gloire a mal-traiter un prince qu'a l'escouter favorablement et puis le moyen que je pusse m'assurer de vostre esprit et le moyen que le prince aryante luy mesme s'en assurast quand mesme vous me quiteriez pour luy car enfin c'est un prince sans principaute et il y en a mille au monde que vous luy pourriez preferer si la fortune vous les faisoit connoistre ainsi si le hazard vouloit que spargapise aprist a aimer par vous vous quitteriez aryante qui ne peut estre roy pour spargapise qui montera bien-tost au throsne et si apres cela poursuivit-il avec une raillerie piquante cette mesme fortune vous faisoit voir ou le roy de phrigie ou le roy des medes ou le roy d'hircanie vous quiteriez celuy des issedons et allant ainsi de roy en roy s'il prenoit encore fantaisie a jupiter d'envoyer quelqu'un des dieux a vos pieds ou de venir luy mesme sur son aigle pour vous rendre hommage vous feriez infidellite aux plus grands rois de la terre pour recevoir mesme le plus petit de tous les dieux eh de grace agathyrse luy dit-elle n'employez point des noms si dignes de respect a exagerer la folie que vous avez dans l'esprit si vous voulez que je vous appaise il ne s'agit pas de m'apaiser luy dit-il mais il s'agit de vous justifier ou de vous repentir de l'injustice 
 que vous me faites si j'avois failly je me repentirois luy dit elle mais cela n'estant pas je ne puis que vous protester que vous avez tort de vous pleindre que le prince aryante ne vous oste point la place que je vous ay donnee dans mon coeur et qu'a moins qu'il me pust faire reine je ne seray jamais pour luy que ce que je suis jugez donc si un prince sans principaute comme vous le dites se verra en pouvoir de me donner une couronne comme selon toutes les apparences reprit il en souriant la fortune ne rendra pas justice a vostre merite jusqu'au point que de trouver un roy qui vous fasse monter au throsne il me semble que vous pouviez sans rien hazarder me parler plus obligeamment que vous n'avez fait et me dire que quand mesme on vous auroit voulu faire reine et la plus grande reine du monde vous n'auriez pas voulu me rendre le plus malheureux homme de la terre mais apres tout poursuivit il pourveu que vous m'assuriez fortement que quiconque ne sera point roy ne me destruira point dans vostre esprit j'auray l'ame en quelque repos je vous promets tout ce que vous voulez repliqua-t'elle pourveu que vous ne m'obligiez pas a changer ma forme de vie avec aryante durant le peu de temps qu'il sera encore icy car enfin je vous declare que je ne puis me resoudre a m'exposer a la medisance de toutes celles qui me portent envie qui diroient sans doute que je ne changerois ma forme de vivre avec le prince aryante 
 que pour l'amour de vous et qui en tireroient des consequences tres fascheuses pour moy joint adjousta-t'elle qu'il y va aussi de vostre interest et de vostre fortune ha pour ma fortune madame repliqua-t'il ce n'est pas une raison a m'alleguer puis que de l'humeur dont je suis je ne la fais guere despendre d'autruy et que tant que je le pourray elle ne despendra que de moy mesme vous scavez madame poursuivit-il que dans les choses ou ma passion n'est point interessee je n'ay jamais pu m'assujettir a toutes ces laschetez que ceux qui cherchent a se mettre en faveur appellent foins et soumissions et qui les obligent a renoncer a tous leurs sentimens pour s'attacher a suivre ceux des autres jugez donc si en une occasion ou il s'agit de vous perdre ou de vous conserver je dois penser a mesnager quelqu'autre chose que vous non non madame ne vous y abusez pas ce n'est point par ce coste-la que vous m'amenerez dans vos sentimens c'est pourquoy soyez s'il vous plaist persuadee que tant qu'il ne s'agira que de ma fortune je la sacrifieray toute entiere aveque joye pour avoir la satisfaction de vous voir mal - traiter le prince aryante mais en mesme temps je vous avoue que s'il y va de vostre gloire je dois y songer autant que vous mesme ainsi je consens que vous continuyez d'avoir quelque civilite pour ce prince pourveu madame que vous apportiez 
 quelque foin a me consoler du desespoir que j'en auray et que vous redoubliez la bonte que vous avez eue pour moy car si vous ne le faites je suis capable de perdre patience et de faire des choses qui vous deplairont et qui me deplairont a moy-mesme quand je les auray faites pensez donc madame pensez a mesnager un peu l'esprit d'un amant qui a le coeur haut et sensible et qui dans le fonds de son ame ne met rien au dessus de luy que ceux qui ont plus de vertu et plus de merite qu'il n'en a en effet madame poursuivit-il avec impetuosite si vous voulez bien y songer vous trouverez que la qualite ne fait pas dire les choses avec plus d'esprit quelle ne change ny le sens ny les paroles de celuy qui parle et qu'elle ne contribue rien a la conversation c'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si je trouverois aussi mauvais que vous me fissiez infidelite pour aryante tout prince qu'il est que s'il n'estoit que mon egal apres cela agathyrse revenant peu a peu de la violence qu'il avoit eue dans l'esprit parla a elybesis avec une soumission estrange et luy dit des choses si passionnees qu'il l'obligea enfin a luy en dire de si tendres qu'il se resolut effectivement alors de souffrir qu'elle continuast de vivre avec aryante comme elle avoit commence durant le peu de temps qu'il croyoit qu'il seroit a issedon de sorte qu'ils se separerent fort bien ils ne demeurerent pourtant pas long temps en cet estat et je pense pouvoir dire qu'il ne se passa point de jour 
 qu'ils ne se brouillassent et ne se racommodassent plus d'une fois cependant aryante estant tousjours plus amoureux et n'estant pas satisfait de la seule civilite qu'elybesis avoit pour luy se resolut de luy dire tout ce qu'il pensoit mais comme elle ne cherchoit qu'a ne le perdre pas et qu'elle ne vouloit pas effectivement alors s'engager a rien elle esvitoit de se trouver seule avec que luy de sorte que par ce moyen elle satisfaisoit agathyrse et arrivoit a la fin qu'elle s'estoit proposee qui estoit d'estre aimee de ce prince tant qu'il seroit a issedon sans avoir rien hazarde que quelque complaisance et quelques civilitez ainsi quelque envie qu'eust aryante de luy dire tout ce qu'il avoit dans l'ame il ne luy fut pas si facile et il le luy fut d'autant moins qu'elibesis s'estant confiee a une fille de ses amies nommee argyrispe elle la pria qu'elles ne se quittassent que le moins qu'elles pourroient tant que le prince aryante seroit a issedon si bien que comme ces deux filles estoient presques tousjours ensemble il n'estoit pas aise que cet amant peust trouver l'occasion qu'il attendoit d'ailleurs comme rien ne peut estre longtemps cache il vint a scavoir qu'agathyrse n'estoit pas hai d'elybesis mais au lieu que cela devoit diminuer sa passion elle en augmenta encore et elle devint si forte qu'il n'est rien qu'il n'eust este capable de faire pour la contenter aussi chercha-t'il si soigneusement l'occasion d'entretenir elybesis en particulier qu'il la trouva 
 enfin malgre qu'elle en eust peu de jours apres qu'il eut commence de la chercher j'ay depuis sceu par elle mesme que ce prince luy dit des choses si passionnees qu'on n'en a jamais dit de semblables car apres luy avoir exagere la grandeur de son amour et tout ce qu'elle estoit capable de luy faire faire pour la posseder il luy fit connoistre qu'il n'ignoroit pas qu'agathyrse n'estoit pas mal dans son esprit en fuite de quoy il prit un biais tout particulier pour l'obliger a le preferer a cet amant au reste madame luy dit-il apres beaucoup d'autres choses ne pensez pas que je vous blasme de l'estime que vous avez pour agathyrse et de ce que vous l'avez prefere a tous ceux qui vous ont approchee car enfin c'est un choix que vous avez fait devant que j'eusse eu le bonheur d'estre connu de vous et agathyrse est un fort honneste homme ainsi je ne condamne point tout ce que vous avez fait pour luy devant que je vous connusse et devant que je vous aimasse et pour vous montrer que je suis equitable je ne blasme pas mesme agathyrse de continuer de vous aimer quoy qu'il scache que je vous aime parce que je scay bien que vous ne le luy avez pas deffendu mais madame apres vous avoir rendu justice et l'avoir rendue a agathyrse je pretens que vous me la rendiez aussi et que vous vous donniez la peine d'examiner quelle est ma passion et quelle est la sienne afin que sans considerer l'inegalite de nos conditions 
 vous vous donniez seulement au plus amoureux des deux mais de grace examinez la chose aveque foin demandez luy des preuves d'amour difficiles a rendre et m'en demandez aussi et si vous ne trouvez qu'il y a encore plus de difference de la passion d'agathyrse a la mienne que de ma naissance a la sienne je consens que vous ne croiyez pas que je vous aime et que vous me haissiez seigneur reprit elybesis je ne m'amuse point a vous dire qu'agathyrse n'a nulle affection particuliere pour moy et que je n'en ay point du tout pour luy car l'honneur que vous me faites merite que j'aye plus de sincerite pour vous mais je vous diray que quand je serois capable de vouloir faire ce que vous dites et que j'aurois trouve que vous m'aimeriez mieux qu'agathyrse ne m'aime je ne devrois pas rompre aveque luy car enfin seigneur nous sonmes de mesme qualite et il a plu a la fortune que je ne fusse pas de la vostre ainsi ne pouvant imaginer qu'il puisse y avoir d'affection innocente encre deux personnes de condition fort inegalle je dois sans doute pour future la raison faire injustice a vostre merite et faire tout ce que je pourray et contre vous et contre moy pour ne faire rien contre agathyrse et pour ne me laisser pas esblouir par la gloire qu'il y a d'avoir assujetti un coeur comme le vostre vous ne pouviez sans doute reprit aryante me dire plus civilement que vous ne voulez pas rompre avec agathyrse mais trop charmante elybesis 
 poursuivit il scachez qu'il n'est point de paroles qui puissent me faire recevoir sans douleur et sans colere une si cruelle response l'eloquence peut sans doute adoucir les nouvelles les plus fascheuses on l'employe mesme quelquesfois utilement a annoncer la mort des personnes les plus cheres mais lors qu'il s'agit d'oster l'esperance a un amant elle ne se trouve point assez forte pour la luy oster sans qu'il en ait une affliction estrange mais afin que vous ne vous amusiez pas a me la vouloir faire perdre je vous declare que vous ne le scauriez jamais faire car enfin je sens une telle impossibilite a pouvoir vivre sans esperer d'estre aime de vous que je force ma raison malgre qu'elle en ait a conserver l'esperance dans mon coeur puis que cela est seigneur reprit elybesis en souriant il ne me serviroit de rien de vouloir vous desesperer c'est pourquoy il vaut mieux que je vous laisse la liberte de croire ce qu'il vous plaira pourveu que je conserve celle de faire ce que je dois et ce que je veux si vous faites ce que vous devez reprit aryante vous ne ferez rien contre moy car enfin quand il seroit vray que vous auriez donne lieu a agathyrse d'esperer d'estre heureux c'auroit este en un temps ou son bonheur ne m'eust pas rendu miserable mais aujourd'huy que vous ne pouvez faire sa felicite sans me faire mourir ny vous ne le devez vouloir ny je n'y dois consentir c'est pourquoy songez serieusement madame a ce que vous devez resoudre de plus 
 adjousta-t'il je ne connois pas si peu vos inclinations que je ne scache que l'ambition est la passion dominante de vostre ame de sorte que si le peu de merite de ma personne ne vous touche pas faites que ma condition me serve a quelque chose et faites qu'agathyrse soit un jour oblige de rendre encore plus de respect a la princesse elybesis par le rang qu'elle tiendra si elle veut qu'il n'en rend a elybesis comme son amant seigneur repliqua-t'elle fort embarrassee tout ce que vous me dittes est le plus obligeant du monde et touche sensiblement mon coeur et mon esprit mais en fin puis qu'il faut ne vous deguiser rien j'ay dit assez de choses obligeantes a agathyrse pour luy donner lieu de croire qu'a moins que de pouvoir estre reine je ne dois jamais rompre aveque luy c'est pourquoy seigneur comme je ne suis pas vostre sujette que vous ne me pouvez commander absolument et que je me suis engagee a luy promettre une affection eternelle ayez s'il vous plaist la bonte de me laisser en repos si vous m'y laissiez repliqua-t'il apres avoir resve un moment le vous y laisserois sans doute mais puis que vous ne m'y laissez pas ne trouvez pas mauvais que je ne vous y laisse point aussi et que je vous conjure du moins de me promettre deux choses la premiere que vous ne songerez point a espouser agathyrse que dans un an et h seconde que si dans ce temps la il vient un roy apporter sa couronne a vos pieds et vous conjurer de l'accepter 
 vous l'accepterez et vous vous resoudrez de monter au throsne et de rompre avec agathyrse eh de grace seigneur reprit elybesis en riant que voulez vous que je responde a une supposition impossible car enfin je n'iray jamais a la cour d'aucun roy estranger thomiris qui est nostre reine vivra long temps et spargapise est si jeune que je seray vieille devant qu'il puisse avoir de l'amour ainsi je vous avoue que je ne puis que vous respondre mais puis que la chose est si esloignee de possibilite reprit aryante vous ne vous exposez a rien d'y respondre comme si elle pouvoit arriver en effet repliqua-t'elle je pense que vous avez raison c'est pourquoy seigneur je vous diray quant a la premiere chose dont vous m'avez parle que sans vouloir avoir ce respect la pour vous agathyrse ne peut songer a m'espouser devant le temps que vous m'avez prescrit parce que ses affaires ny les miennes ne nous le permettent pas et pour l'autre je vous diray encore puis que vous le voulez que s'il venoit un roy m'offrir une couronne et qu'agathyrse ne me conseillast pas de l'accepter je pense que je l'accepterois parce que je croirois qu'il ne m'aimeroit pas s'il ne me le conseilloit point et que je pourrois par consequent rompre aveque luy et moy je trouve interrompit aryante que s'il vous conseilloit de l'accepter vous pourriez encore l'accuser de peu d'amour de vous donner un semblable conseil et qu'ainsi soit qu'il vous 
 conseillast de le preferer au throsne ou de luy preferer une couronne vous devriez tousjours preferer le roy au sujet et cesser d'estre maistresse d'agathyrse pour estre sa reine serieusement dit alors elybesis vous me donnez beaucoup de joye de parler comme vous faites car enfin je ne puis avoir de plus grande satisfaction que de connoistre que tout ce que vous m'avez dit n'est qu'un enjouement d'esprit le temps vous l'aprendra mandame reprit aryante cependant souvenez vous que vous m'avez promis que vous ne songerez d'un an tout entier a espouser agathyrse et que si dans ce temps-la il vient un roy vous demander a genoux que vous veuilliez estre reine vous luy ferez la grace d'accepter la couronne qu'il vous offrira ces deux choses reprit elybesis en riant sont assez faciles a vous promettre car seigneur je ne puis jamais avoir envie d'espouser qui que ce soit que le plus tard que je pourray et je suis et seray toute ma vie en disposition de souhaiter ardemment de pouvoir estre reine si c'estoit une chose que je pusse desirer sans folie apres cela estant arrive du monde la conversation changea et elybesis se trouva extremement embarrassee car le prince aryante luy avoit dit des choses si tendres au commencement de leur conversation et il luy en avoit dit d'autres en fuite ou il y avoit si peu d'aparence qu'il y eut des instans ou elle craignit qu'il ne se moquast d'elle mais d'ailleurs elle avoit si bonne opinion de 
 son merite qu'elle a dit depuis que ces instans passerent viste et qu'elle trouva plus d'aparence de croire que la violence de l'amour qu'aryante avoit pour elle luy faisoit dire des choses peu raisonnables que de penser qu'il pust ne luy parler pas serieusement lors qu'il luy disoit qu'il l'aimoit quoy qu'il en soit elle ne dit rien a agathyrse de tout ce que le prince aryante luy avoit dit car encore qu'elle ne crust pas qu'il y eust nulle possibilite a la proposition qu'il luy avoit faite comme elle ne vouloit pas perdre ce prince bien qu'elle voulust conserver agathyrse elle ne voulut pas connoissant la sensibilite de ce dernier luy aprendre quelle estoit la conversation qu'elle avoir eue avec l'autre 
 
 
 
 
mais seigneur afin que vous ne soyez pas aussi en peine qu'elybesis de ce qui avoit oblige aryante a luy parler comme il avoit fait il faut que vous scachiez qu'un homme d'issedon de fort haute qualite avoit este le matin trouver aryante pour luy persuader de songer a se faire roy et pour luy en offrir les moyens d'abord cette proposition surprit ce prince non seulement comme injuste mais comme impossible neantmoins comme il ne voulut pourtant pas rejetter la chose sans l'aprofondir il pressa celuy qui luy parloit qui s'apelle octomasade de luy dire sur quoy il fondoit un si grand dessein seigneur reprit-il comme je l'ay sceu par luy mesme je le fonde premierement sur la justice et secondement sur vostre courage et sur l'extreme envie que le peuple de 
 ce royaume a de se voir un roy qui demeure dans issedon car enfin seigneur la loy par laquelle thomiris regne a vostre prejudice porte que le fils aisne ou la fille aisnee du roy des issedons doit monter au throsne preferablemenr aux autres enfans qui en sont exclus cela estant interrompit aryante thomiris regne avec justice car elle a six ans plus que moy nullement reprit octomasade et voicy seigneur sur quoy je me fonde la loy du royaume dit donc que l'aisne des enfans du roy des issedons regnera or est-il que lors que thomiris nasquit le prince lipacaris vostre pere et le sien n'estoit pas encore roy et selon toutes ses apparences il ne le devoit jamais estre de sorte qu'elle ne peut veritablement se dire la fille aisnee du roy des issedons puis que quand elle vint au monde son pere ne l'estoit pas si bien seigneur que comme vous n'avez veu le jour que deux ans apres que lypacaris a porte la couronne c'est vous veritablement qui estes le premier ne du roy quoy qu'il eust desja une fille et a parler equitablement thomiris est fille du prince lypacaris et vous estes fils du roy des issedons apres cela seigneur je pense que vous ne douterez pas que vostre droit ne soit bien fonde ou que du moins le pretexte ne soit extremement plausible de plus tous les peuples murmurent de l'esloignement de cette princesse qui prefere ses tentes a nos plus belles villes si bien que je suis assure que si vous voulez 
 penser a monter au throsne il vous sera facile de le faire et je m'offre de hazarder ma vie pour vostre service et de vous donner tous mes amis qui ne sont pas en petit nombre aryante entendant parler octomasade de cette sorte fut quelque temps sans respondre mais comme il a l'ame naturellement genereuse quand l'amour ne change pas ses inclinations il escouta ce que luy disoit octomasade comme une subtilite pour le porter a se revolter contre thomiris plustost que comme une raison effective de pretendre au trone qu'elle occupoit ainsi n'acceptant pas l'offre qu'il luy faisoit il se contenta de le remercier du zele qu'il tesmoignoit avoir pour luy mais admirez seigneur la puissance de l'amour par ce que je m'en vay vous dire aryante qui avoit escoute octomasade de la maniere que je l'ay dit changea de sentimens pendant la conversation qu'il eut avec elybesis car ayant descouvert dan son ame qu'elle avoit une ambition demesuree il se resolut a entreprendre par amour ce qu'il n'avoit pas voulu entreprendre par cette mesme ambition si bien qu'on peut dire que le seul desir de regner dans le coeur d'elybesis le porta a vouloir regner sur des issedons en effet ce fut dans ce sentiment la qu'il parla a elybesis comme il fit lors qu'il l'engagea a luy promettre de ne songer d'un an a espouser agathyrse et a accepter une couronne si on la luy presentoit s'imaginant que ce temps la suffiroit pour executer ou pour destruire 
 son entreprise mais seigneur ce ne fut pas seulement une pensee que son amour luy donna ce fut un dessein fortement resolu et un dessein qu'il songea a commencer d'executer a l'heure mesme pour cet effet il renvoya querir octomasade et cette raison qu'il avoit escoutee comme une subtilite luy parut alors un droit le plus equitable du monde de sorte que conferant aveque luy ils conclurent la chose et resolut qu'aryante sur quelque pretexte laisseroit retourner spargapise quand thomiris le rapelleroit que cependant aryante s'aquerroit le plus d'amis qu'il pourroit qu'octomasade s'assureroit des siens qu'il faudroit divertir le peuple par des festes publiques et avoir des gens qui sceussent luy insinuer adroitement les sentimens qu'il estoit a propos qu'il eust pour l'execution d'un si grand dessein de plus ils songerent qui ils choisiroient pour faire un manifeste afin de faire voir que la guerre qu'aryante vouloir entreprendre estoit juste et ils penserent principalement a se rendre maistres d'issedon mais durant qu'aryante estoit occupe a satisfaire son amour par son ambition adonacris qui n'avoit que de l'amour dans l'ame aqueroit de jour en jour sans qu'on y prist garde une nouvelle estime dans le coeur de la belle et charmante noromate de sorte que comme ceux qui n'ont qu'un dessein l'executent bien mieux que ceux qui sont obligez de partager leurs foins pour plusieurs choses 
 differens adonacris n'ayant autre envie que celle d'estre aime de noromate il n'est pas estrange s'il en vint a bout en peu de temps car enfin il n'est sorte de soins qu'il n'eust pour elle et il aporta une assiduite si grande a la voir qu'il la voyoit a toutes les heures ou la bien-seance le permettoit noromate de son coste ayant une violente inclination pour adonacris n'y resista que foiblement et laissa insensiblement engager son coeur a une affection qu'elle ne vouloit effectivement apeller qu'amitie de peur d'estre obligee de la combattre et de la vaincre il est vray que cette amour en avoit toute la purete et que je ne croy pas qu'on puisse trouver une passion plus pure ny plus vertueuse que la leur noromate ne voulut pas mesme accoustumer adonacris a luy parler de son affection quoy qu'elle voulust bien qu'il aimast et qu'il luy rendist mille innocentes preuves d'amour mais enfin sa modestie fut si scrupuleuse qu'elle ne voulut pas qu'il soulageast sa douleur par des pleintes cependant comme elle scavoit que son pere n'aimoit pas le sejour d'issedon elle n'osoit esperer que quand adonacris la luy feroit demander qu'il la luy accordast et adonacris qui avoit un pere d'humeur bizarre et imperieuse se trouvoit aussi bien embarrasse a luy proposer son mariage avec noromate qui bien que d'une tres grande et tres illustre race n'estoit pas assez riche pour luy cependant quoy qu'ils n'esperassent guere tous deux de pouvoir vivre ensemble ils ne laissoient 
 pas de s'aimer et de s'aimer sans se le dire adonacris n'estoit pourtant pas tousjours si obeissant qu'il ne fist connoistre adroitement qu'il se pleignoit du moins de ce qu'on luy deffendoit de se pleindre et la belle noromate malgre toute sa retenue souffroit aussi quelquesfois qu'adonacris devinast dans ses beaux yeux les sentimens de son ame de sorte que pendant qu'aryante avoit le coeur dechire par l'amour et par l'ambition qu'il y avoit jointe qu'agathyrse l'avoit rempli de jalousie et qu'elybesis ne scavoit precisement ni ce qu'elle vouloit perdre ni ce qu'elle vouloit conserver adonacris et noromate menoient une vie infiniment douce car ils s'aimoient presques egallement ils s'aimoient sans qu'on le sceust et ils se voyoient tous les jours neantmoins comme l'amour est une passion inquiette et qui ne peut jamais laisser h tranquilite dans un coeur qu'elle possede adonacris avoit des heures ou il avoit de la douleur et mesme du chagrin en effet quand il venoit a songer que pour estre tout aime qu'il estoit de sa chere noromate il ne pourroit estre heureux il se trouvoit desja tres miserable par la seule apprehension de le devenir mais apres tout si la crainte d'un mal incertain l'affligeoit quelques fois la possession de l'estime de noromate le consoloit et le rendoit capable de jouir avec plaisir d'un bien qui luy estoit si cher de sorte que ces deux personnes n'ayant rien de cache dans l'ame l'un pour l'autre faisoient un fi 
 doux et si innocent eschange de secrets et une si agreable et si sincere communication de pensee que leurs coeurs s'en unissoient encore plus estroitement en effet ils ne scavoient pas seulement combien ils s'estimoient ils scavoient encore jusques a quel point ils estimoient les autres leur semblant qu'ils eussent commis un crime s'ils ne se fussent fait un secret d'une seule de leurs pensees si bien qu'ayant presques tousjours la satisfaction de connoistre qu'ils estimoient les mesmes choses ils s'en estimoient apres davantage eux mesmes n'y ayant sans doute rien qui lie plus fortement une affection que l'egalite de sentimens entre ceux qui s'aiment adonacris obtint mesme la permission d'escrire quelquefois a noromate ce n'est pas qu'il ne la vist tous les jours mais comme il arrivoit souvent qu'il ne la voyoit qu'en compagnie il avoit voulu avoir la liberte de luy pouvoir dire par des billets ce qu'il ne luy osoit dire devant le monde de sorte que comme il est encore plus aise a une personne modeste de lire une lettre pleine de tendresses que de les escouter adonacris escrivoit des choses passionnees a noromate qu'elle n'eust pas voulu entendre et elle luy en respondoit aussi quelquesfois qu'elle n'eust oze luy dire mais si adonacris et noromate jouissoient d'une si agreable tranquillite il n'en estoit pas de mesme d'agathyrse et d'elybesis car encore que cet amant luy eust promis de souffrir qu'elle continuast d'avoir de la civilite pour aryante 
 durant qu'il seroit a issedon il ne s'y pouvoit accoustumer et il y avoit des jours ou il s'en faloit peu qu'il n'oubliast egallement ce qu'il avoit promis a elybesis et le respect qu'il devoit a aryante cependant spargapise sans avoir ny amour ny ambition s'occupoit a toutes les choses que les princes de son age ont accoustume d'aimer et durant qu'aryante songeoit a luy oster une couronne afin d'oster a agathyrse le coeur d'elybesis il se divertissoit autant qu'il pouvoit les choses estant donc en ces termes on sceut a issedon non seulement que vous estiez aupres de thomiris mais aussi tout ce qui vous y arriva de sorte seigneur qu'octomasade voulant profiter d'une chose qui estoit si favorable a son dessein fit adroitement publier parmy le peuple la passion que la reine avoit pour vous luy aprenant aussi qu'elle avoit voulu vous faire arrester et que vous estiez sorty de sa puissance par le moyen du prince indathyrse adjoustant encore beaucoup de choses a la verite afin de destruire l'estime que le peuple avoit pour elle scachant bien qu'il n'y avoit pas de plus seur moyen pour le porter a la revolte que de luy oster le respect qu'il devoit a cette princesse en effet le dessein d'octomasade reuissit car apres que le peuple d'issedon sceut ce qui se passoit aux tentes royales il en murmura du murmure il vint a en parler insolemment et de l'insolence il passa bien tost a avoir une fort grande disposition a la sedition ainsi on peut 
 asseurer que des qu'il pensa ce qu'il ne devoit jamais dire il executa ce qu'il ne devoit jamais penser et se porta a la derniere extremite au reste seigneur il ne faut pas s'imaginer qu'octomasade agist en cette occasion par affection pour aryante ny par haine pour thomiris car ce fut seulement par son ambition particuliere mais certes il agit si bien qu'en fort peu de temps il remua toutes les parties de nostre estat changea ou divisa tous les coeurs et sceut si adroitement le servir des amis et des ennemis qu'il amena enfin le dessein qu'il avoit jusques au point d'estre tout prest d'eclatter et d'esclatter apparamment sans peril car thomiris estoit si occupee de la douleur qu'elle avoit de vostre depart et de ce qui se passoit dans son coeur qu'elle ne songeoit guere a ce qui se passoit dans ses estats cependant avant que d'executer la chose octomasade crut qu'il estoit a propos d'attendre que thomiris rappellast spargapise et en effet le sage terez que vous vistes aupres de cette princesse l'ayant obligee d'envoyer ses ordres afin de faire revenir aupres d'elle le prince son fils et le prince aryante spargapise obeit et aryante demeura a issedon feignant de se trouver mal et assurant le jeune prince son neveu qu'il le suivroit bien-tost mais seigneur a peine fut-il party qu'aryante songea a faire reussir son dessein et comme octomasade avoit cabale dans la ville que tous ses amis estoient persuadez que si aryante estoit roy ce seroit 
 qui regneroit sous son nom et que le peuple estoit irrite de tant de choses desavantageuses qu'on luy avoit dites de la reine il luy fut aise d'exciter une sedition contre celuy a qui cette princesse avoit confie son authorite de le chasser de la ville et de faire que le prince aryante en fust maistre en effet comme il n'y avoit point d'armee qui peust venir promptement apaiser ce desordre ny soustenir ceux qui eussent voulu soustenir les interests de thomiris octomasade executa heureusement le dessein qu'il avoit de s'emparer d'issedon et de commencer la guerre par le milieu de l'estat je ne m'amuseray point seigneur a vous particulariser le detail de cette action car j'ay tant d'autres choses moins ennuyeuses a vous dire qu'il vaut mieux me contenter de vous raconter en deux mots que le peuple s'emeut par l'artifice d'octomasade que quelques uns dirent suivant ce qu'on leur avoit inspire que c'estoit aryante qui estoit leur roy legitime et que thomiris avoit usurpe la couronne des issedons sur luy que les autres les suivirent qu'ils furent querir aryante a son palais qui se mit a la teste de ses amis et a celle de ce peuple qui le proclama roy et qu'il fut les armes a la main faire sortir celuy qui commandoit dans ce royaume la pour la reine et s'asseurer de tous les lieux forts de la ville ce qu'il fit en peu de temps et ce qu'il eust fait sans resistance aucune si agathyrse n'eust fait quelque obstacle a son dessein mais seigneur comme ce qui arriva 
 alors est assez extraordinaire il faut que je m'y arreste un peu davantage vous scaurez donc qu'agathyrse qui n'avoit que l'amour et la jalousie dans l'esprit voyoit elybesis autant qu'il pouvoit non seulement parce qu'il avoit tousjours un grand plaisir a la voir mais encore pour empescher qu'aryante ne l'entretinst seule de sorte que lors que ce grand tumulte se fit a issedon agathyrse estoit avec elybesis qui logeoit a un quartier de la ville qui estoit fort esloigne de celuy ou la sedition commenca si bien qu'aryante estoit desja maistre d'une partie d'issedon qu'on n'en scavoit encore rien chez cette ambitieuse personne le desordre fut pourtant a la fin si grand et si universel que le bruit en fut jusques la et qu'il interrompit agathyrse qui entretenoit elybesis de son amour et de sa jalousie tout ensemble mais a peine eurent ils loisir d'estre surpris par un si grand bruit et d'avoir la curiosite de scavoir ce qui le causoit qu'une des femmes d'elybesis entra toute effrayee et vint dire a sa maistresse que tout estoit en armes dans la ville qu'aryante se vouloit faire roy et qu'il l'alloit bien tost estre puis que personne n'osoit luy resister vous pouvez juger seigneur quel fut l'estonnement d'agathyrse et celuy d'elybesis agathyrse crut pourtant qu'elybesis faisoit plus l'estonnee qu'elle ne l'estoit et qu'elle avoit sceu quelque chose de ce dessein car j'oubliois de vous dire que le soir auparavant ce prince l'avoit entretenue deux heures 
 de sa passion et qu'agathyrse l'avoit sceu de sorte que cet amant venant a considerer que son rival alloit estre roy et qu'il seroit peut estre son sujet devant que le jour fust passe il en eut une douleur incroyable et il en eut d'autant plus qu'il crut ou qu'il craignit du moins qu'elybesis n'eust sceu le dessein d'aryante et ne l'eust approuve si bien que ne scachant ce qu'il devoit croire ou ne croire pas il regarda elybesis fixement et la regarda avec des yeux capables de penetrer par leurs regards jusques dans le fonds de son coeur tant ils avoient d'activite a ce que je voy madame luy dit il vous scaviez desja quelque chose des injustes desseins du prince aryante lors que vous me dittes un jour que hors de pouvoir estre reine je n'estois pas expose a vous perdre mais scachez madame adjousta-t'il que comme je suis aussi fidelle sujet que fidelle amant et aussi redoutable ennemy que redoutable rival le prince aryante n'est pas encore en estat de vous offrir une cocronne en l'ostant a thomiris et que du moins s'il doit vous faire monter au throsne ce ne sera qu'apres m'avoir fait descendre au tombeau souffrez donc madame pour suivit-il que je vous quitte pour aller chercher la mort ou pour la donner a celuy qui m'a chasse de vostre coeur car je vous declare que je ne puis jamais me resoudre de vivre sujet ny de mon rival ny de ma maistresse et je vous jure non seulement par tous les dieux que les issedons adorent mais encore pas 
 tous les dieux qu'on adore par toute la terre que je ne seray jamais vostre sujet ny celuy d'aryante apres cela agathyrse se disposa a s'en aller et s'en alla en effet quoy qu'elybesis voulust le retenir car enfin bien qu'elle eust de l'ambition et qu'elle eust voulu conserver aryante elle aimoit pourtant agathyrse mais elle eut beau le rappeller parce que comme le bruit augmentoit tousjours agathyrse transporte de rage et de fureur voulut aller voir s'il ne trouveroit point moyen de s'opposer au dessein de son rival si bien qu'il sortit par une porte de derriere afin de ne se trouver pas envelope dans la foule des seditieux sans scavoir ce qu'il pourroit faire mais a peine fut il sorty qu'il rencontra un de ses amis qui vouloir s'aller jetter avec cent hommes seulement dans une tour dont aryante n'estoit pas encore maistre de sorte qu'agathyrse sans hesiter davantage prit des armes en passant devant son logis qui estoit proche de la et fut avec ceux qui tenoient encore le party de thomiris pour s'oposer au prince aryante mais avant qu'ils peussent se jetter dans cette tour qu'ils vouloient deffendre ils rencontrerent ce prince qu'il falut combatre et qu'ils combatirent d'abord avec une ardeur incroyable pour agathyrse on peut dire qu'il fit tout ce qu'un homme vaillant et jaloux qui combatoit son rival pouvoit faire en effet il fit si bien qu'il fendit la presse et se fit faire jour pour arriver jusques au prince aryante qui le 
 voyant venir a luy avec tant de fierte le receut avec la mesme vigueur que l'autre l'attaqua luy demandant mesme malgre le tumulte s'il combatoit comme sujet de thomiris ou comme amant d'elybesis je combats repliqua-t'il fierement pour vous empescher d'estre roy pour empescher elybesis d'estre reine et pour m'empescher d'estre son sujet et le vostre apres cela agathyrse porta un coup au prince aryante qui le blessa legerement au bras gauche et aryante en porta un a agathyrse qui luy effleura le coste droit et qui l'auroit tue s'il ne l'eust pare avec autant de force que d'adresse mais a la fin aryante estant douze fois plus fort en nombre que ceux qu'il combatoit agathyrse ne put seulement avoir la consolation de retarder les desseins de ce prince car comme tous ceux a la teste de qui il estoit n'estoient pas des gens de guerre ny des gens de qualite ils se disperserent des qu'ils en virent dix ou douze des leurs de tuez de sorte qu'agathyrse ne voulant pas tomber sous la puissance de son rival et ne craignant pas moins d'estre son prisonnier que son sujet fut contraint de se retirer par une rue destournee mais il le fit avec tant de douleur et tant de rage que jamais homme amoureux n'a este plus desespere cependant tout ce qu'il put faire fut de se retirer dans la maison d'un de ses amis car comme il avoit attaque aryante il n'osoit pas aller chez luy d'ailleurs il eut la douleur d'aprendre que rien ne luy resistoit plus et de 
 scavoir que le lendemain au matin on avoit fait dans la ville une assemblee tumultueuse ou l'on avoit declare que thomiris n'estoit que fille du prince lypacaris et qu'aryante estoit fils unique du feu roy des issedons et par consequent roy luy mesme selon les loix du royaume mais ce qui l'affligea le plus sur d'aprendre qu'au sortir de cette assemblee aryante dont la blessure estoit si legere qu'il portoit le bras en escharpe plus par bien-seance que par necessite avoit passe chez elybesis et avoit este une demie heure avec elle en effet seigneur comme l'ambition de ce prince avoit este causee par son amour il ne vit pas plustost son dessein execute qu'il voulut malgre toutes les affaires qui l'occupoient voir la personne qu'il aimoit et il le put d'autant plus facilement qu'octomasade le deschargeoit de la plus grande partie des foins d'une si hardie entreprise j'ay sceu depuis que lors qu'il entra dans la chambre d'elybesis elle estoit assez triste et que neantmoins elle ne laissa pas de le recevoir tres civilement enfin madame luy dit-il ce roy qui vous doit offrir une couronne sera bien tost en estat de vous la mettre sur la teste et de rendre justice a vostre merite mais c'est pourtant vous madame poursuivit il que je dois remercier de celle que je me suis fait rendre par mes sujets puis que si je n'avois point este vostre esclave j'aurois tousjours este sujet de thomiris cependant comme je ne voudrois pour faire monter sur un throne 
 mal affermi je ne viens aujourd'huy que pour vous suplier de vous preparer a y monter bien tost et a ne faire pas de voeux contre moy qui pourroient obliger les dieux a m'abandonner et a proteger thomiris a mon prejudice et a l'avantage d'agathyrse je vous avoue seigneur repliqua-t'elle que ma raison est si peu a moy presentement que je ne suis pas capable de vous respondre et si vous me forcez de le faire ce sera a condition de me pouvoir dedire si je le veux de tout ce que je vous diray c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux que vous me donniez quelque temps non seulement pour me souvenir de ce que vous dites que je vous ay dit mais encore pour resoudre ce que je vous dois dire car encore une fois seigneur je scay si peu ce que je veux ou ce que je ne veux pas que je ne scay pas mesme bien encore si je parle au prince aryante ou au roy des issedons vous le scaurez bien tost madame luy dit il et si vous ne vous opposez vous mesme a vostre bonheur et au mi vous connoistrez que je suis veritablement roy en cessant d'estre sujette et en conmencant d'estre reine apres cela aryante se retira et laissa elybesis dans une fort grande incertitude car enfin quoy qu'elle aimast agathyrse il ne luy estoit pas possible d'imaginer qu'elle pouvoit estre reine sans que sa constance en fust esbranlee mais conme le trosne du nouveau roy luy sembloit encore un peu chancelat elle ne delibera rien et elle se laissa la liberte de pouvoir deliberer ce qu'elle voudroit selon l'evenement des choses ainsi 
 scavoir si elle avoit plus d'ambition que d'amour ou plus d'amour que d'ambition elle ne voulut pas faire cesser l'incertitude qu'elle sentoit dans son esprit sur ce qu'elle devoit faire cependant agathyrse qui estoit cache chez un de ses amis estoit dans un desespoir incroyable quoy disoit il je pourrois souffrir que mon rival devinst roy je pourrois estre son sujet et je pourrois l'estre aussi d'elybesis ha non non reprenoit il je ne suis pas assez lasche pour cela et il faut absolument que je trouve les moyens d'empescher que mon rival ne soit roy que ma maistresse ne soit reine ou que je meure desespere en suitte se mettant a resver profondement sur ce qu'il pouvoit faire il se souvint qu'il y avoit quelques endroits des murailles d'issedon ou elles estoient rompues et qu'il y avoit des bresches assez grandes pour en pouvoir sortir facilement et y faire mesme passer des chevaux de sorte que jugeant bien que dans le grand nombre de choses qu'aryante et octomasade avoient a faire ils ne songeoient pas encore a faire reparer ces bresches ny mesme a les faire garder il ne jugea pas son dessein impossible car comme il n'y avoit point d'armee a craindre ils avoient plus de besoin de penser a faire des levees et a s'assurer du dedans du la ville qu'a aprehender rien du dehors si bien qu'agathyrse crut que si elybesis vouloit il pourroit la faire sortir d'issedon par quelque une de ces breches avec l'aide de ses amis et par ce moyen se mettre en repos et n'estre pas sujet 
 de son rival et de sa maistresse mais afin de ne luy faire pas une proposition inutile il s'assura sans perdre temps d'autant de gens qu'il luy en eust falu pour escorter elybesis il envoya reconnoistre l'endroit par ou il jugeoit qu'il pourroit la faire sortir plus commodement et il fit si bien que selon les apparences il ne manquoit plus que le consentement d'elybesis pour luy donner un moyen infaillible de lavoir hors de la puissance d'aryante et de se voir luy mesme hors de son pouvoir de sorte qu'ayant mis la chose en cet estat il escrivit le soir a elybesis pour luy demander une audience particuliere qu'elle n'oza luy refuser veu la conjoncture ou elle se trouvoit car comme elle le connoissoit tres violent elle craignit qu'il n'entreprist quelque chose ou il perist ou qu'il ne fist perir aryante et bien que croyant qu'elle pourroit du moins l'obliger a avoir patience jusques a ce qu'elle eust veu ce qu'elle devoit resoudre elle se resolut d'aller le lendemain au matin faire une visite a la femme de celuy chez qui agathyrse estoit cache afin de le voir plus seurement que s'il eust este chez elle mais seigneur avant que de vous dire ce que ces deux personnes se dirent il faut que je vous fasse scavoir la cruelle separation d'adonacris et de noromate et que je vous apprenne que des que le tumulte commenca le pere de cette belle fille qui estoit tres fidelle serviteur de thomiris voyant quels estoient les desseins d'aryante ne voulut pas se trouver enferme 
 dans une ville rebelle si bien que des qu'il vit que le dessein de ce prince luy reussissoit et qu'il ne s'y pouvoit opposer il se servit du desordre qui estoit dans issedon pour en sortir et pour en faire sortir sa fille de sorte qu'avant qu'il y eust garde a toutes les portes et durant le plus fort du tumulte il fat monter noromate dans son chariot et il la fit sortir d'issedon sans qu'elle pust donner ordre a qui que ce fust de rien dire a adonacris vous pouvez donc juger seigneur quelle surprise fut la sienne lors qu'apres avoir suivi tout le jour le prince aryante et avoir essuye tout le peril de cette journee il aprit que noromate n'estoit plus a issedon neantmoins comme il jugea bien que son pere la meneroit chez luy il se consola d'une partie de sa douleur dans l'esperance d'en avoir des nouvelles en y envoyant expres et en effet il luy escrivit a l'heure mesme et fit partir un des siens pour aller vers sa chere noromate car veu l'estat ou il voyoit les choses l'honneur ne luy permettoit pas d'y aller luy mesme puis qu'il s'estoit trouve engage dans le party d'aryante mais pour en revenir a elybesis et a agathyrse il faut que vous scachiez seigneur que suivant ce que je vous ay dit elybesis fut chez cette dame dans la maison de qui elle devoit voir agathyrse et ou elle le vit en effet mais afin que cette entre-veue fust secrette elybesis ne mena qu'une fille avec elle et comme si le hazard eust voulu que cette conversation eust este plus libre 
 celle chez qui elle se faisoit s'estant trouve mal la nuit ne put voir elybesis qu'un moment et la laissa avec agathyrse sans autre compagnie que la fille qui la suivoit mais des que cet amant se vit en liberte de dire ce qu'il pensoit je ne scay madame dit il a elybesis si vous pourrez m'escouter sans me hair mais je scay bien que vous ne pourrez me refuser ce que je vous demanderay sans meriter que je cesse de vous aimer car enfin pour ne m'amuser pas a vous preparer l'esprit par un grand discours si vous refusez de sortir d'issedon et de vous oster de la puissance de mon rival j'auray lieu de croire que vous le preferez a moy et que vous luy voulez obeir sans resistance mais afin que vous ne vous arrestiez pas a faire difficulte sur difficulte je vous diray en deux mots que je scay une voye infallible de vous faire sortir d'issedon la nuit prochaine que j'ay des gens pour vous escorter qu'une dame de vos amies qui ne veut pas demeurer enfermee dans une ville rebelle en sortira aveque vous et que je vous conduiray toutes deux aupres de la reine sans demander autre chose de vous que la grace de ne vous exposer pas a la tyrannie d'un usurpateur qui succombera sans doute bien tost et qui vous accableroit sous le throsne ou il vous auroit fait monter si vous aviez l'injustice de m'abandonner pour luy je vous asseure reprit elybesis toute surprise que je voudrois de tout mon coeur estre hors d'issedon mais comme je ne le puis avec honneur il faut se 
 resoudre d'y demeurer car enfin avec quelle bien-seance en pourrois-je sortir ayant un pere et un frere dans le parti du prince aryante le ne scay pourtant adjousta t'elle finement pour l'appaiser si j'aurois assez de force pour vous refuser ce que vous souhaittez si j'estois assuree que ce dessein peust reussir mais imaginez vous s'il y a apparence qu'aryante ne sceust pas mon depart que le scachant il ne me fist point suivre et qu'envoyant des gens apres moy je ne fusse pas reprise et je ne scay mesme si je n'aurois point la douleur ou de vous voir tuer de mes propres yeux ou de vous voir du moins prisonnier c'est pourquoy il vaut beaucoup mieux ne bazarder pas une chose dont la fuite pourroit estre si funeste non non madame reprit brusquement agathyrse vous ne me tromperez pas et vous ne me persuaderez jamais que la bien seance veuille qu'une personne qui a autant de beaute que vous en avez demeure sous la puissance d'un usurpateur qui est amoureux d'elle lors qu'elle s'en peut tirer et pour porter la chose plus loin je dis madame que quand je ne serois point vostre amant que vous ne m'auriez pas promis comme vous avez fait une affection eternelle et que vous n'auriez nul autre engagement a sortir d'issedon que celuy de vostre propre gloire vous devriez desja en estre sortie si vous l'aviez pu et vous estre desrobee de tous vos parens s'ils avoient voulu s'oposer a vostre dessein si ce n'est que vous eussiez pris 
 la resolution d'obeir aveuglement au prince aryante mais je dis obeir en toutes choses et sans exception aucune car enfin madame vous scavez bien qu'il vous aime autant qu'il peut aimer et vous voulez apres cela demeurer sous sa puissance eh de grace madame adjousta-t'il dites moy un peu quelle seurete vous avez pour vostre personne estant sous je pouvoir d'un prince qui pour arracher la couronne a la reine sa soeur viole toutes sortes de droits estouffe dans son coeur tous les sentimens de la nature et de la justice et qui ne se soucie pas de mettre le feu dans deux royaumes et de faire des ruisseaux de sang et des montagnes de morts pour satisfaire son ambition jugez donc madame ce qu'il fera pour satisfaire son amour qui est une passion plus vive et plus piquante que l'autre cependant vous vous croyez en seurete sous la puissance d'un tel amant et vous n'aprehendez pas qu'il se porte a la derniere violence si vous luy resistez ha madame si vous ne l'aprehendez point c'est que vous ne luy voulez point resister car si la chose estoit autrement vous m'auriez desja pris au mot et vous fortinez d'issedon la nuit prochaine cependant j'ay a vous dire avant que vous preniez une resolution decisive qu'estre femme d'un usurpateur malheureux qui sera sans doute bien tost escrase sous les ruines du mesme throsne ou la fortune l'aura fait monter est une pitoyable chose et que selon toutes les apparences aryante sera 
 bien tost en cet estat mais il est vray adjousta t'il en levant les yeux au ciel avec fureur que s'il ne doit estre miserable qu'apres que vous l'aurez rendu heureux il mourra tousjours aveque gloire et que je mourray avec un desespoir qui n'eut jamais d'egal c'est pourquoy songez bien je vous en conjure a ce que vous me devez respondre et pensez bien serieusement a tout ce que peut vouloir un tyran amoureux qui est maistre de ce qu'il aime afin que vous ne veuilliez rien que de juste et rien qui me desespere au reste madame je vous jure par toutes les divinitez de la terre que si vous ne voulez ce que raisonnablement vous devez vouloir je voudray tout ce que l'amour la rage la jalousie la haine et la vangeance voudront que fasse un amant desespere ou pour perdre son rival ou pour se vanger de sa maistresse car je vous le dis encore une fois il ne sera jamais dit que je sois sujet d'aryante ny celuy d'elybesis vous me parlez avec tant de violence luy dit elle que je ne scay que vous respondre vous me respondez si froidement repliqua t'il que je devrois desja vous avoir entendue mais comme j'ay plus d'amour que de raison je veux bien ne croire pas ce que vos yeuz me disent ce que l'air de vostre visage me fait connoistre et ce que vos paroles me font entendre c'est pourquoy pour vous donner un moment de temps a vous repentir songez madame songez quelle est la passion que j'ay pour vous je suis violent il est vray mais 
 ce mesme feu qui fait ma colere quand on m'outrage est ce qui fait mon amour si ardente ainsi ne me reprochez pas mon impetuosite je vous en conjure si vous ne voulez l'augmenter et s'il est possible guerissez vostre esprit de la foiblesse dont il est capable lors qu'il se laisse esblouir par un esclat trompeur comme est celuy de la grandeur quand mesme c'est une grandeur legitime et non pas une grandeur usurpee comme celle d'aryante qui ne sera plus rien dans peu de jours pensez donc trop ambitieuse elybesis a ne rien faire contre vous en ne pensant agir que contre moy et ne desesperez pas un homme qui n'est plus maistre de ses sentimens des qu'on outrage son amour parlez donc madame puis qu'il faut que vous parliez poursuivit-il mais s'il est possible parlez comme vous devez parler je parleray sans doute comme je dois repliqua t'elle mais je ne pense pas que je parle comme vous le voulez car enfin je ne puis me resoudre de me laisser enlever ha madame interrompit agathyrse ce mot d'enlever ne convient point a ce que je vous propose puis que bien loin de vous faire une violence je veux que vous en esvitiez une mais c'est assurement que vous ne craignez pas que le prince aryante soit maistre d'issedon apres l'avoir rendu maistre de vostre coeur mais madame puis qu'il m'en a chasse vous ne trouerez pas mauvais que je fasse du moins tout ce que je pourray 
 pour le faire sortir du throsne qu'il occupe si je ne le puis faire sortir de vostre coeur c'est pourquoy vous me permettrez de m'en aller faire le devoir d'un fidelle sujet et d'un fidelle amant en me rangeant aupres de la reine cependant j'ay a vous advertir que des que vous entendrez dire qu'il y aura des troupes qui marcheront contre issedon je seray infailliblement a leur teste que des qu'on combatra je combatray et que lors que vous apprendrez qu'aryante aura este blesse ou qu'il aura este en danger de l'estre vous devrez estre assuree que j'auray fait ce que j'auray pu pour le tuer enfin madame croyez que si la guerre dure vous aprendrez infailliblement ou la mort de mon rival ou la mienne et que de plus je feray tout ce qui sera en ma puissance pour cesser de vous aimer et pour n'agir plus que par haine et par vangeance voila madame quels sont les sentimens que vous inspirez a un homme qui n'en auroit point d'autre que de vous adorer si vous n'eussiez point change pour luy vous estes si violent repliqua-t'elle que je ne scay que vous dire vous estes si deraisonnable respondit-il que le plus patient de tous les hommes s'emporteroit plus que je ne m'emporte car enfin madame que me dittes vous d'obligeant je vous dis respondit elle que je vous estime autant que je vous ay jamais estime mais cela n'empesche pas que je ne croye qu'il faut soumettre son esprit a sa fortune et agir tousjours 
 avec prudence quoy qu'on n'agisse pas tousjours selon son inclination c'est pour cela qu'encore que je fusse bien aise de sortir d'issedon il faut que j'y demeure puis que je ne le pourrois sans faire une faute et sans exposer peut-estre et mon pere et mon frere a estre mal traitez par le prince aryante qui les pourroit soupconner d'avoir sceu ma fuite vous estes bonne fille et bonne soeur madame reprit froidement agathyrse mais vous estes mauvaise amante eh de grace luy dit elle ne vous pleignez point avec injustice et resolvez vous d'attendre l'evenement des choses vous dittes poursuivit elybesis que le prince aryante sera bien tost escrase sous le throsne ou il vient de monter attendez donc sa chutte avec patience afin qu'apres cela vous me puissiez laisser vivre en repos et que vous y viviez aussi je vous entens bien madame reprit il avec precipitation vous voulez que je vous laisse en estat de choisir selon la conjoncture des choses ainsi c'est a dire que si le dessein d'aryante luy succede bien vous vous refondrez sans peine a estre la premiere de ses sujettes et a me regarder comme vostre sujet et que s'il luy succede mal vous me ferez peutestre l'honneur de souffrir que je sois encore vostre esclave mais madame le coeur d'agathyrse n'est pas assez lasche pour s'accommoder au temps d'une maniere si basse je vous ay aimee et vous ne m'avez pas hai demeurons dans ces sentimens la s'il vous plaist ou si vous 
 n'y pouvez demeurer souffrez que de mon coste je fasse aussi tout ce que je pourray pour n'y demeurer pas car enfin madame poursuivit il avec impetuosite je veux qu'hercule m'atterre avec sa massue que neptune m'enfonce dans les abismes de la mer avec son trident et que jupiter m'ecrase avec sa foudre si je suis jamais capable de souffrir que mon destin depende du bon ou du mauvais succes de la guerre ainsi madame choisissez des aujourd'huy ce que vous voulez choisir mais considerez je vous prie qu'aryante n'est qu'un usurpateur de vingt-quatre heures dont le throne n'est encore appuye que sur du fable mouvant et que je fais un fidelle sujet de la reine et le plus fidelle amant du monde de plus aryante ne vous aime que depuis peu de jours et je vous aime depuis plusieurs annees aryante ne vous aimera que jusques a ce qu'il vous possede et je vous aimeray si vous le voulez jusques a la mort mais pour m'y obliger madame il faut sortir d'issedon si les dieux dont vous defiez la puissance reprit elybesis n'avoient une extreme bonte et s'il ne connoissoient dans vostre ame que vous les croyez plus que vous ne le tesmoignez ils vous puniroient sans doute de toutes profanations et de toutes vos injustices mais apres tout pour respondre precisement a ce que vous voulez scavoir je vous diray positivement que je ne puis me resoudre a sortir d'issedon et puis que vostre violence authorise tout ce que je 
 pourrois vous dire de plus violent je vous diray encore que tout autre que vous qui auroit aime sans interest m'auroit dit qu'il ne m'auroit pas voulu empescher d'estre reine et auroit mieux aime estre mon sujet que mon mary car enfin ce n'est pas un grand exces d'amour que de vouloir posseder ce que l'on aime et de ne pouvoir souffrir qu'un rival le possede ce n'est pas estre fort amoureux reprit agathyrse avec estonnement que de vouloir posseder ce que l'on aime et de ne pouvoir souffrir qu'un rival le possede et ce seroit l'estredavantage que de vous conseiller d'estre reine ha madame je ne scay point aimer ainsi et je ne connois point l'amour ou quiconque peut se resoudre de perdre ce qu'il aime n'aime que tres imparfaitement mais enfin madame comme vous ne voulez pas faire ce que je veux je voy bien qu'il faudra que je fasse ce que vous ne voudrez pas apres cela elybesis sentent dans son coeur un reste d'amour qui combatoit son ambition dit alors a agathyrse tout ce qu'elle crut capable de l'apaiser de l'adoucir et de le tromper sans luy dire pourtant jamais qu'elle sottiroit d'issedon ni sans luy promettre precisement qu'elle n'espouseroit point aryante s'il devenoit roy de sorte que comme agathyrse a infiniment de l'esprit il connut les sentimens de son coeur comme si elle les luy eust dits ingenument et il vit si bien qu'elle ne vouloit en effet ni le perdre ni le conserver qu'il 
 s'emporta encore plus qu'il n'avoit fait de sorte qu'elybesis se mettant en colere a son tour le quitta brusquement ainsi ils se separerent tous deux tres mal satisfaits l'un de l'autre agathyrse m'a dit depuis qu'il fut tente de prier celuy chez qui il estoit loge de vouloir retenir elybesis chez luy afin de l'enlever la nuit suivante malgre qu'elle en eust mais outre que ce dessein eust este tout a fait imprudent parce que devant qu'il eust este nuit aryante eust pu descouvrir ou elle eust este retenue il scavoit de plus que son amy ni sa femme n'y eussent jamais consenty de sorte qu'il falut qu'il rejettast cette pensee comme une chose dont l'execution estoit impossible cependant apres avoir tente inutilement de persuader a elybesis de sortir d'issedon il songea a en sortir du moins luy mesme et il y songea d'autant plustost qu'il fut adverty que le prince aryante le faisoit chercher pour s'assurer de sa personne c'est pourquoy sans differer davantage il le deguisa et la nuit qui suivit le jour qu'il avoit parle a elybesis il sortit d'issedon par me des breches des murailles et en sortit si heureusement que s'il eust differe seulement d'un jour il n'eust pu sortir parce qu'octomasade les fit reparer des le lendemain mais en partant il escrivit a elybesis et luy escrivit d'une maniere si particuliere que je ne pense pas que depuis qu'on escrit des lettres d'amour il y en ait jamais eu une qui ait este du carractere de celle la aussi y en a-t'il eu mille copies apres la fin de la 
 guerre en mon particulier je pense en avoir donne cent et je l'ay escrite tant de fois que je puis vous la reciter sans y changer que fort peu de paroles voicy donc a peu pres ce que cet amant desespere escrivit a cette ambitieuse amante
 
 
 agathyrse a elybesis 
 
 
 je ne scaurois m'empescher de vous dire en partant que depuis que la fortune et l'amour se sont meslez de faire des malheureux il n'y en a jamais eu qu'ils ayent laissez dans une si cruelle incertitude que celle ou nous sommes vous et moy car enfin madame vous demeurez a issedon sans scavoir si vous ferez reine quoy que vous ayez une envie demesuree de l'estre et j'en parts sans pouvoir precisement prevoir si je pourra empescher mon rival d'estre roy et si je vous pourray bannir de mon coeur comme vous m'avez banny du vostre ce qu'il y a de constamment assure est que si je continue de vous aimer je vous aimeray malgre que j'en aye mais tousjours est il bien vray que quand je vous aimerois le reste de mes jours avec la mesme violence que je vous aimais lors qu'aryante arriva a issedon je ni vous le tesmoigneray de ma vie ainsi madame voicy la derniere marque d'amour que vous recevrez 
 de moy mais ce que je m'en vay faire pour le service de thomiris en levant des gens de guerre ne sera pas la derniere marque de haine que mon rival en recevra adieu madame je ne scay si la fortune vous donnera des sujets mais je scay bien que l'amour vous avoit donne un esclave assez fidelle pour meriter d'estre conserve et que les chaines qu'il portoit vous estoient peut estre plus glorieuses que la couronne que vous pretendez porter ne vous le fera 
 
 
 agathyrse 
 
 
quoy que cette lettre fust un peu fiere elybesis ne laissa pas d'en estre touchee neantmoins comme l'ambition estoit alors la plus forte dans son coeur elle n'y voulut pas respondre si bien qu'agathyrse scachant qu'elle avoit dit a celuy qui la luy avoit rendue qu'elle n'avoit rien a luy mander entra dans un nouveau desespoir qui servit a le faire passer pour un des plus fidelles sujets du monde car seigneur il fut aux tentes royales offrir a thomiris de faire des levees a ses despens et d'employer et son bien et sa vie pour son service de sorte que comme cette princesse eust eu peine a trouver un homme de plus de coeur et de plus d'esprit que luy elle resolut de le faire un des lieutenans generaux de l'armee qu'elle pretendoit mener contre issedon et quelle n'y mena pas parce qu'elle tomba malade du regret qu'elle avoit de vostre depart mais durant que thomiris songeoit a 
 empescher aryante de se faire roy aryante de son coste pensoit a conserver la couronne dont il s'estoit empire et a faire qu'elybesis pust bien tost estre reine durant dis-je qu'adonacris attendoit avec impatience le retour de celuy qu'il avoit envoye vers sa chere noromate cette belle et admirable personne se trouvoit en une conjoncture estrange car seigneur il faut que vous scachiez que son pere qui s'appelle targitas et qui est un homme imperieux et violent apres estre arrive dans sa maison ne songea qu'a signaler sa fidellite pour thomiris si bien que comme cette maison est tres forte il y mit des gens de guerre pour la garder et se disposa a aller a l'arme des que la reine en auroit une sur pied mais seigneur comme au commencement de ces grands remuemens tout est ennemy et que chacun prend garde a soy celuy qu'adonacris avoit envoye vers noromate ne put agir si adroitement que le pere de cette belle fille ne descouvrist qu'il avoit quelque dessein cache de sorte que le faisant arrester on luy trouva la lettre qu'adonacris escrivoit a noromate qui a ce qu'il m'a dit depuis estoit fort longue fort tendre et fort touchante car comme il prevoyoit qu'il seroit long temps esloigne d'elle et qu'il ne scavoit pas s'il luy pouvroit escrire souvent il avoit voulu qu'elle eust entre les mains une lettre qui luy pust renouveller le souvenir de la grandeur de sa passion lors qu'elle la reliroit cependant cette lettre dont il attendoit un si favorable 
 succes luy en produisit un bien facheux en effet seigneur le pere de noromate ne l'eut pas plustost veue qu'il en eut une colere estrange car il connut bien par elle que sa fille ne haissoit pas celuy qui la luy escrivoit si bien que s'imaginant cette affection d'une autre nature qu'elle n'estoit il chercha a y apporter les remedes les plus violens pour la rompre car encore qu'il estimast fort adonacris il n'eust pas voulu qu'il eust espouse noromate quand il n'y auroit eu autre raison que celle qu'il estoit engage dans le parti d'aryante dont targitas ne pouvoit jamais estre de sorte que cet homme violent sans deliberer davantage prit la resolution de marier sa fille a un homme de qualite nomme sitalce qui en estoit amoureux il y avoit long temps et qui la luy avoit fait demander avant qu'il allast a issedon mais il l'avoit prie d'attendre sa response jusqu'a son retour ainsi se resolvant de faire que la premiere nouvelle qu'adonacris auroit de noromate seroit celle de son mariage il retint celuy qui avoit aporte la lettre qu'il avoit veue comme un homme qui alloit dans sa province pour negocier quelque chose contre le service de la reine et il rendit a sitalce la plus favorable responce qu'il eust pu attendre apres quoy il fut trouver noromate a sa chambre pour luy commander de se preparer a recevoir sitalce comme un homme qu'elle devoit espouser dans huit jours sans aucune ceremonie n'estant pas a propos luy disoit-il de faire des festes au commencement 
 d'une guerre civile vous pouvez juger seigneur que noromate fut bien surprise et bien affligee de ce commandement car comme elle est naturellement douce et modeste elle ne scavoit comment resister a targitas neantmoins comme sitalce qu'on luy proposoit d'espouser estoit un de ces braves de profession qui se trouvent tousjours des premiers a toutes les occasions dangereuses elle supplia son pere de vouloir considerer que la marier a sitalce au commencement d'une guerre aussi sanglante que le devoit estre elle qu'on alloit faire c'estoit l'exposer a porter peut-estre bien tost le deuil qu'ainsi elle le conjuroit de vouloir attendre qu'on vist s'il ne se seroit point d'accommodement entre thomiris et aryante mais comme targitas scavoit bien la veritable raison qui faisoit parler ainsi noromate il se fascha de ce qu'elle luy disoit et luy dit qu'il n'y avoit point a hesiter et qu'il failloit obeir et obeir tost et de bonne grace mais afin que vous vous y resolviez plus promptement luy dit-il emporte de colere j'ay a vous dire que quand vous n'espouseriez pas sitalce vous n'espouseriez jamais adonacris vous pouvez penser seigneur quel fut l'estonnement de noromate de voir que son pere scavoit quelque chose de ce qui s'estoit passe a issedon mais il redoubla encore lors qu'elle voulut se justifier ou s'excuser car il luy deffendit de parler luy disant qu'elle ne pouvoit se justifier d'avoir aime adonacris sans sa permission qu'en 
 aimant sitalce par son commandement noromate ne se rendit toutesfois pas encore mais il falut pourtant a la fin qu'elle se rendist et qu'elle souffrist que sitalce la visitast comme un homme qui la devoit espouser en effet il l'espousa huit jours apres malgre qu'elle en eust car enfin seigneur il faut que vous scachiez que targitas est un homme si absolu et qui porte sur le visage je ne scay quoy de si propre a se faire craindre que noromate fut excusable de n'avoir pu luy resister et elle le fut d'autant plus qu'elle ne luy obeit qu'avec une douleur extreme et une repugnance estrange ce qui la rendoit encore plus a plaindre estoit qu'elle avoit autant d'aversion naturelle pour sitalce qu'elle avoit d'inclination pour adonacris cependant un sentiment de vertu et de crainte fit qu'elle obeit a targitas mais pour achever de la desesperer le lendemain de ses nopces son pere fut la trouver en particulier dans sa chambre pour luy montrer la lettre qu'adonacris luy avoit escrite apres quoy prenant la parole je n'ay pas voulu luy dit il vous faire voir ce qu'adonacris vous escrivoit que je ne vous eusse mise en estat d'y respondre comme je l'entens mais aujourd'huy que vous estes femme de sitalce je ne pense pas que vous veuilliez estre maistresse d'adonacris c'est pourquoy afin que cette galanterie finisse tout d'un coup et n'ait aucune suitte fascheuse escrivez luy en ma presence mais escrivez luy comme je le veux et comme la vertu veut que vous 
 luy escriviez c'est a dire que vous estes femme de sitalce que vous ne voulez plus qu'il vous escrive et que vous luy deffendez de vous voir jamais en quelque lieu de la terre que vous soyez de vous dire seigneur quelle fut la douleur de noromate de voir la lettre d'adonacris et de comprendre quel seroit ton estonnement et son desespoir lors qu'il scauroit son mariage il ne seroit pas aise cependant comme son pere n'estoit pas un homme avec qui on peust deliberer long temps il falut resoudre si elle escriroit ou si elle n'escriroit pas si elle eust suivy son inclination elle ne luy eust pas escrit puis qu'elle ne luy pouvoit plus escrire que des choses fascheuses mais venant a considerer que puis qu'elle avoit espouse sitalce il faloit n'avoir plus nul commerce avec adonacris elle creut qu'il faloit achever de se vaincre et n'irriter pas son pere qui estant aussi violent qu'il estoit eust pu donner quelque connoissance de la chose dont il s'agissoit a celuy qu'elle avoit espouse ainsi seigneur quoy que la belle noromate eust l'ame toute remplie d'amour pour adonacris qu'elle eust les yeux pleins de larme le coeur palpitant et la main tremblante elle escrivit ce que targitas voulut il est vray que malgre l'agitation de son esprit elle ne laissa pas de choisir si bien les paroles dont elle se servit pour exprimer ce que son pere vouloit qu'elle dist qu'il estoit aise de connoistre qu'elle avoit beaucoup de douleur dans l'ame cependant des que 
 cette lettre fut escrite targitas delivra celuy qu'adonacris avoit envoye et la luy donnant sans qu'il peust voir noromate il le fit conduire par deux des siens jusques a une journee du lieu ou il estoit or durant que noromate souffroit des maux incroyables adonacris estoit dans une inquietude extreme de ce que celuy qu'il avoit envoye ne revenoit pas mais helas son retour l'affligea bien encore davantage lors qu'il sceut par luy comment il avoit este arreste et comment targitas avoit eu la lettre mais il le fut bien plus encore lors qu'il aprit que noromate avoit espouse sitalce et qu'il vint a lire la lettre qu'elle luy escrivoit comme je fus le confident de sa douleur je puis vous asseurer qu'il n'en a jamais este une plus grande que la sienne cependant comme il scavoit bien que noromate avoit aversion pour sitalce il ne pouvoit pas l'accuser d'inconstance et il ne pouvoit tout au plus l'accuser que de foiblesse encore estoit-ce d'une foiblesse que la vertu excusoit puis qu'elle ne l'avoit eue que pour obeir a son pere mais comme c'estoit un mal sans remede il s'en pleignoit quelquefois avec des paroles si touchantes qu'il m'en faisoit beaucoup de pitie helas me disoit il le jour mesme qu'il receut la lettre de noromate a quel estrange destin suis-je reserve si j'avois douze rivaux et douze rivaux qu'on me preferast je serois moins malheureux que je ne le suis quoy que noromate ne me haisse pas et qu'elle ait un mary qu'elle n'aime point car enfin 
 ce mal quoy que grand ne seroit pas sans remede mais de scavoir que noromate est femme d'un homme qu'elle hait et qu'elle a une vertu que rien ne scauroit esbranler est une chose qui ne me laisse rien a faire qu'a me pleindre et qu'a la pleindre elle mesme il faut pourtant bien reprenoit-il que l'affection qu'elle avoit pour moy ne fust pas bien forte puis qu'elle a obei si promptement et pleust aux dieux adjoustoit il que celle que j'ay dans l'ame ne fust pas plus violente cependant seigneur adonacris voulut que noromate sceust sa douleur c'est pourquoy il renvoya un des siens au lieu ou elle estoit des qu'il sceut que targitas et sitalce estoient allez vers thomiris trois jours apres son mariage et qu'ils l'avoient envoyee a une ville qui s'appelle typanis pour y estre tant que la guerre dureroit mais seigneur quoy que celuy qu'il envoya vers noromate luy parlast il n'en fut pas plus console car elle ne voulut point lire sa lettre et la luy renvoya toute fermee avec ce billet sans nom et sans subscription
 
 
 comme je ne suis plus ce que j'estois lors que je vous permettois de m'escrire n'escrivez plus a une personne a qui la bienseance ne permet pas seulement de voir vos lettres bien loin d'y respondre je n'ay point ouvert celle que je vous renvoye parce que je n'aime point a aprendre des maux que je ne suis ni ni ne dois soulager ainsi je vous conjure de tout mon coeur de ne m'escrire de vostre vie et de croire fortement 
 que je ne puis jamais rien faire de plus avantageux pour vous que de ne m'excuser point et de vous permettre de m'hair si vous ne pouvez cesser de m'aimer sans passer de l'amour a la haine apres cela ne m'en demandez pas davantage car je vous declare que je vous escris pour la derniere fois et que je ne vous aurois pas mesme escrit si ce n'avoit este pour vous prier de ne m'escrire jamais 
 
 
apres la lecture de cette lettre seigneur le malheureux adonacris n'eut plus rien a faire qu'a combatre sa douleur et a la souffrir sans y chercher de remede il fut pourtant encore accable d'une nouvelle inquietude car il faut que vous scachiez qu'apres que thomiris eut mis des troupes sur pied et qu'aryante en eut aussi a la premiere occasion qui se presenta agathyrse tua le frere d'une fille de tres grande qualite nommee argyrispe que je vous ay dit estre amie d'elybesis de sorte que cette personne estant par ce moyen devenue la plus riche fille d'issedon le pere d'adonacris et d'elybesis nomme tyssagette se mit dans la fantaisie que son fils l'espousast et l'en persecuta si terriblement qu'il ne luy laissa aucun repos il employa mesme le prince aryante et octomasade pour le faire resoudre d'y songer et pour la luy faire espouser car comme en ces temps tumultueux l'on n'observe nulle bienseance en toutes choses le deuil d'argyrispe n'estoit pas un obstacle a son mariage et pour argyrispe 
 elle n'avoit garde de refuser d'espouser un fort honneste homme qui estoit frere d'une fille qu'on croyoit qui devoit bien tost estre reine de sorte que la famille d'adonacris estant jointe pour le persecuter et pour luy dire qu'il n'aimoit pas la grandeur de sa maison il fut si accable de reproches qu'enfin il leur dit qu'ils fissent ce qu'ils voudroient ainsi ce mariage fut fait en quatre jours par l'authorite d'aryante mais a dire la verite il se fit principalement parce que je persuaday a adonacris qu'il falloit a quelque prix que ce fust qu'il taschast de guerir d'une passion sans esperance et parce qu'il espera que la beaute d'argyrispe pourroit peut-estre effacer peu a peu de son coeur celle de noromate ainsi quoy qu'adonacris aimast toujours noromate et qu'il n'aimast point argyrispe il ne laissoit pas de vivre civilement avec elle il est vray que par bonheur pour luy le prince aryante qui avoit fait la reveue de ses troupes partit d'issedon avec intention d'aller droit vers l'armee de thomiris qui s'avancoit avec le dessein de decider la chose par une bataille et par ce moyen adonacris se vit delivre de la contrainte qu'il auroit eue avec argyrispe de sorte que sitalce et adonacris se trouverent dans deux partis opposez car sitalce avoit suivy son beau pere qui estoit alle trouver thomiris trois jours apres le mariage de noromate et adonacris s'estoit trouve engage avec aryante si 
 bien qu'ils estoient de parti contraire aussi bien qu'aryante et agathyrse qui comme je l'ay desja dit fut lieutenant general dans l'armee de thomiris que le jeune spargapise commanda conseille par le sage terez a cause de l'indisposition de la reine mais a dire la verite comme spargapyse n'estoit qu'un enfant et qu'on n'employoit son nom que pour empescher les pretensions de plusieurs et que d'ailleurs agathyrse agissoit plus fortement que les autres parce que l'amour la haine et la vangeance le faisoient agir ce fut luy qui fut veritablement general de l'armee et qui fit le plus de choses durant cette guerre cependant le prince aryante avant que de partir d'issedon donna des gardes a elybesis de peur que durant son absence les amis d'agathyrse n'entreprissent quelque chose contre elle mais seigneur j'oubliois de vous dire qu'avant que de partir il fit ce qu'il put pour l'obliger a l'espouser car bien qu'il luy eust dit que son throsne estoit encore trop mal affermy pour l'y vouloir faire monter neantmoins son amour estant augmentee il l'en pressa autant qu'il put mais il l'en pressa inutilement car enfin elybesis ne le vouloit espouser que roy et que roy paisible dans ses estats estant certain que sujet pour sujet elle eust mieux aime agathyrse qu'aryante tout prince qu'il estoit ainsi trouvant divers pretextes qui n'irriterent point ce prince elle luy refusa ce qu'il souhaittoit et il fut contraint de partir sans 
 l'avoir espousee de sorte que par ce moyen agathyrse n'estoit pas si malheureux qu'adonacris car du moins il avoit un rival a combattre dont la mort luy pouvoit estre avantageuse mais pour adonacris quand sitalce eust este tue il ne s'en fust pas trouve plus heureux puis qu'argyrispe estoit sa femme de sorte que je ne pense pas qu'on puisse estre plus triste qu'il fut durant toute cette campagne je ne m'amuseray point seigneur a vous particulariser cette guerre bien exactement de peur d'abuser de vostre patience je vous diray toutesfois que lors que les deux armees furent en presence et qu'on vit tant de sujets d'une mesme princesse estre prests de s'entre-tuer les plus sages et les plus desinteressez des deux partis s'entremirent de parler de quelque accommodement et d'examiner la chose dont il s'agissoit par la douceur avant que de la decider par la force des armes
 
 
 
 
ainsi le sage terez et targitas firent si bien malgre octomasade et agathyrse qui vouloient tous deux la guerre le premier par ambition et l'autre par amour qu'ils mirent l'affaire en quelque sorte de negociation si bien que quelques jours apres il fut resolu qu'on conviendroit d'un lieu pour conferer et pour dire de part et d'autre les raisons qui pouvoient soustenir le droit de thomiris et celuy d'aryante afin d'aviser aux expediens qu'on pourroit trouver pour accommoder la chose et en effet le lieu de la conference estant resolu aryante nomma octomasade pour 
 y aller accompagne de six autres et agathyrse fit si bien qu'il se fit nommer chef de la deputation par thomiris afin d'avoir du moins la consolation d'agir contre aryante aussi bien durant la conference que durant la guerre et certes on peut dire qu'il s'en aquita dignement cas je ne pense pas qu'on puisse parler avec plus de force qu'agathyrse parla pour soustenir qu'encore que thomiris fust nee avant que son pere fust monte au throne elle devoit pourtant estre consideree comme fille aisnee du roy des issedons et non pas seulement comme fille de lypacaris et que par consequent puis que les loix du royaume portoient que l'aisne des enfans du roy devoit regner sans considerer la difference du sexe thomiris estoit reine legitime et aryante devoit estre declare usurpateur octomasade de son coste soustenoit aveque force que si les loix de l'estat disoient que c'estoit a l'aisne des enfans du roy a regner ce devoit estre au prince aryante puis qu'il estoit seul fils du roy des issedons et que thomiris n'estoit que fille d'un sujet quoy qu'elle fust sa soeur aisnee et par consequent incapable de regner puis que c'estoit a l'aine des enfans d'un roy a monter au throsne des issedons en effet disoit il pour soustenir le droit du prince aryante ce n'est nullement comme fils du prince lypacaris qu'aryante pretend a la couronne c'est comme fils de roy seulement car enfin il ne faut pas donner 
 une explication forcee a la loy qui luy donne le sceptre il faut l'entendre au pied de la lettre et croire que ceux qui l'ont faite ont eu des raisons pour authoriser certainement je trouve qu'il est equitable que les peuples qui ne scauroient jamais avoir trop de respect pour ceux a qui ils doivent obeir ne se souviennent point d'avoir veu que la personne qui leur doit commander ait este de mesme condition qu'eux c'est a dire incapable de regner et assujettie a la mesme obeissance qui les assujettit de sorte que pour esviter cet inconvenient il ne faut pas que ce soit thomiris qui regne puis que tous les peuples l'ont veue naistre dans une condition privee lors que son pere n'estoit pas roy et il faut au contraire que ce soit le prince aryante que ces mesmes peuples ont veu naistre sur le throsne mais me dira-t'on le prince lypacaris son pere avoit este sujet et n'avoit pas laisse de se faire roy il est vray adjousta-t'il que la chose est ainsi mais ce n'est pas de la mesme maniere car le prince lypacaris se fit roy par le droit des conquerans en s'assujettissant toutesfois aux loix de l'estat mais pour ses successeurs ils ne le peuvent estre que selon ces mesmes loix ainsi il faut estre fils ou fille de roy pour succeder legitimement et non pas fils ou fille d'un sujet de plus il y a encore une raison qui donne lieu d'expliquer la loy de cette sorte car enfin je ne doute point 
 que les grandes charges n'eslevent le coeur de ceux qui les possedent je ne doute point dis-je que le throsne ne donne un nouveau carractere de grandeur a ceux qui y sont montez et que ceux qui naissent d'un roy n'ayent les inclinations plus royales et plus dignes du sceptre que ceux qui sont nez dans une autre condition joint qu'a parler raisonnablement le premier jour de la vie d'un homme qui se fait roy est le premier qu'il monte au throsne de sorte que tout ce qui a precede semble n'estre plus a luy et ce n'est assurement que depuis qu'il est pere de ses sujets qu'il peut estre dit pere de ses enfans ainsi je conclus que la loy qui dit que c'est au premier ne du roy des issedons a regner devroit estre expliquee comme je l'explique quand mesme lypacaris auroit eu un fils aisne d'aryante au lieu de thomiris a plus forte raison donc le doit elle estre ainsi puis qu'il semble plus avantageux aux peuples d'avoir un roy que d'avoir une reine d'autre part toutes choses sont favorables pour le parti que je soustiens car enfin thomiris en cedant la couronne des issedons au prince aryante demeure encore reine des massagettes ou au contraire il se trouve que le fils du roy des issedons qui seul doit regner sur eux n'a point de royaume il se trouve mesme que les issedons n'ont ny roy ny reine puis qu'il est vray que depuis le mariage de thomiris elle n'a point retourne a issedon et qu'elle a assez fait connoistre que la 
 nature ne luy avoit pas mis dans le coeur cette amour tendre que les rois doivent avoir pour leurs peuples puis qu'elle ne les a pas honnorez de sa presence et l'on peut plustost dire qu'elle les a traitez en peuples qu'elle auroit assujettis par usurpation que comme des sujets qu'un droit legitime et successif luy auroit acquis puis qu'elle s'est contentee de leur envoyer des lieutenans pour les gouverner sans y venir elle mesme mais sans employer des raisons ou la seule authorite de la loy suffit je soustiens que puis que c'est a l'aisne des enfans du roy des issedons a regner ce doit estre au prince aryante et je soutiens encore qu'il seroit plus glorieux a thomiris d'estre femme mere et soeur de roy que d'avoir une couronne de plus et d'avoir un frere sujet du prince son fils de sorte que je conclus que si elle veut faire cesser la guerre il faut qu'elle restitue la couronne des issedons a celuy a qui elle appartient legitiment et qu'elle se contente qu'il soit son frere par la nature et son allie par l'interest de sa couronne sans qu'il soit son sujet apres cela seigneur l'eloquence d'octomasade poussa encore la chose beaucoup plus loin car il s'estendit sur les louanges du prince aryante et dit enfin qu'il falloit s'attacher indispensablement a la loy qui vouloit que ce fust l'aisne des enfans du roy des issedons qui regnast je consens volontiers luy repliqua agathyrse apres qu'il eut cesse de parler qu'on 
 s'atache ponctuellement a la loy qui veut que ce soit l'aisne des enfans du roy des issedons qui regne puis ce n'est que par elle que je pretens que thomiris regne legitimement et qu'aryante ne peut estre regarde que comme un usurpateur en effet pour prouver que thomiris est veritablement la fille aisnee du roy des issedons quoy qu'elle soit nee du temps qu'il n'estoit que le prince lypacaris je n'ay qu'a dire que lypacaris et le roy des issedons n'estant qu'une mesme personne thomiris ne peut pas estre fille de l'un sans estre fille de l'autre et si vous me dittes qu'elle n'est pas fille du roy des issedons je vous diray qu'aryante est fils de lypacaris sans que vous me le puissiez contester car enfin lypacaris en montant au throsne ne cessa pas d'estre le mesme qu'il estoit pour toutes les choses qui regardoient directement sa personne il fut encore brave et genereux il fut mary de sa femme pere de sa fille parent de ses parens et le mesme enfin qu'il estoit avant que d'estre roy car apres tout l'elevation de la fortune ne renverse point l'ordre de la nature ni ne la destruit pas elle ne rompt point les liens de la proximite et toute sa puissance ne scauroit faire que ce qui est n'ait jamais este ainsi puis que lypacaris avoit une fille avant que d'estre roy elle a encore este sa fille apres qu'il a este sur le throsne pour moy j'avoue que je voudrois bien scavoir si elle n'est pas fille du roy des issedons de qui elle le peut estre 
 car enfin des que le roy son pere monta au throsne il n'y eut plus de prince lypacaris et il fut tellement confondu avec le roy des issedons que personne ne s'est jamais avise de les separer de sorte que puis que lypacaris est le roy des issedons que le roy des issedons est lypacaris et qu'ils n'ont este qu'une mesme chose il s'enfuit de necessite absolue que thomiris est la fille aisnee du roy et que c'est a elle a qui la loy donne la couronne que le prince aryante est son sujet et qu'il prend les armes avec beaucoup d'injustice pour donner une explication aux loix de l'estat qu'elles ne sont pas capables de recevoir car de dire que les peuples devant avoir beaucoup de respect pour ceux qui doivent estre leurs maistres il faut que ce soit aryante qui regne au prejudice de thomiris parce qu'ils l'ont veue sujette comme eux a l'age de deux ans c'est selon moy la plus estrange de deux ans c'est selon moy la plus estrange chose du monde en effet puis que ces mesmes peuples apres avoir veu durant trente ans lypacaris sujet comme eux n'ont pas laisse de croire qu'ils estoient obligez de luy obeir puis que les dieux l'avoient fait monter au throne a plus forte raison doivent ils penser qu'ils doivent obeir a la fille de leur roy a qui la loy donne plus de droit a la couronne des issedons que la force n'en donnoit alors a lypacaris de plus il n'est pas encore plus raisonnable d'aporter pour raison que thomiris possede 
 plus d'une couronne puis que quand elle en auroit cent cela n'empescheroit pas que celle des issedons ne luy appartinst et qu'elle ne la deust conserver les particuliers peuvent sans doute quelquesfois ceder quelque chose de la succession de leurs peres quand ils le veulent mais les rois ne doivent jamais ceder des royaumes et quoy qu'on die il est plus glorieux a thomiris d'estre fille de roy que de n'estre que soeur de roy ainsi elle doit disputer opiniastrement le droit qu'elle a la couronne des issedons qu'elle a portee avec tant de gloire que sa presence n'a pas mesme este necessaire pour faire obeir ses peuples tant elle les a gouvernez sagement mais sans considerer s'il est plus advantageux aux peuples d'avoir un roy qu'une reine je dis ce que j'ay desja dit une fois que puis que lypacaris et le roy des issedons n'ont este qu'une mesme personne et que thomiris est soeur aisnee d'aryante elle est veritablement fille de roy et doit continuer de regner comme elle a commence puis que les loix de l'estat le veulent et que du consentement de tous les peuples elle est montee au throsne qu'elle occupe en effet a parler raisonnablement quelle division chimerique peut on faire entre lypacaris et le roy des issedons car n'est-il pas vray que ce sont les vertus de lypacaris qui l'ont fait roy et qu'il a plus fait de grandes choses pour monter au throsne qu'il n'en a fait apres y estre monte ainsi on peut 
 dire ce me semble qu'il y auroit beaucoup d'injustice a vouloir mettre une si grande difference entre ce qu'il estoit lors qu'il meritoit d'estre roy et ce qu'il a este apres l'estre devenu joint que selon moy quiconque est assez heureux pour se pouvoir faire roy peut estre regarde comme tel lors qu'il n'est plus depuis son berceau jusques a sa mort car enfin comme on dit que ce sont les dieux qui donnent les couronnes a qui bon leur semble on peut dire aussi que des qu'un homme qui doit estre roy a commence de naistre ils l'ont tousjours considere comme roy parce qu'ils scavoient qu'ils avoient resolu qu'il le fust ainsi encore que les hommes n'ayent pas sceu que lypacaris devoit l'estre jusques a ce qu'il l'eust este cela n'empesche pas qu'on ne puisse assurer qu'il l'a tousjours este puis qu'outre que des sa naissance il a eu toutes les grandes qualitez qui le devoient faire regner il estoit mis au nombre des rois par cette fatalite qui ne se trompe jamais par cette puissance dis-je qui dispose souverainement des monarchies et des empires et qui de l'heure que je parie scait avec certitude qui de thomiris ou d'aryante regnera lypacaris ayant donc este mis par les dieux au rang des rois des qu'ils l'eurent mis au rang des hommes quand on concederoit que thomiris ne seroit fille que de lypacaris il s'ensuivroit de necessite qu'elle seroit tousjours fille du roy des issedons puis qu'il a este marque comme tel par ceux qui ont droit de donner 
 a tous les hommes tel carractere qu'il leur plaist mais sans chercher des subtilitez pour soustenir l'equite d'une cause que rien ne scauroit affoiblir je diray seulement en deux mots que la loy dit que le royaume appartient a l'aisne des enfans du roy sans considerer la difference du sexe que thomiris a cinq ans plus que le prince aryante que des que lypacaris a cesse d'estre sujet et commence d'estre roy thomiris a aussi cesse d'estre fille d'un sujet et a commence d'estre fille de roy et qu'a moins que de dire que son pere ne fut jamais roy des issedons on ne peut pas luy oster la qualite de fille de roy puis qu'elle n'a pu changer de pere lors qu'il a change de fortune de sorte que s'stant eslevee aveque luy elle a este ce qu'il est devenu et est par cette raison reine legitime selon les loix de l'estat et par consequent je ne voy pas que le prince aryante puisse pretendre autre chose que l'oubly de son crime et que d'estre le premier des sujets de cette grande reine il vous est ce me semble aise de juger seigneur qu'une conference qui se faisoit par des gens qui ne vouloient pas la paix ne servit pas a la faire et qu'au contraire elle aigrit encore davantage les esprits car comme agathyrse haissoit aryante il dit beaucoup de choses qui l'offencerent et comme octomasade ne craignoit rien davantage que de se revoir sous l'authorite d'une reine qu'il avoit outragee il s'emporta aussi a dire beaucoup de choses fascheuses 
 fur la passion qu'elle tesmoignoit avoit dans l'ame afin d'empescher que la guerre ne finist aussi apres avoir este trois jours de part et d'autre a dire tout ce qui pouvoit faire obstacle a la paix plus tost que ce qui la pouvoit avancer la conference cessa et la guerre commenca tout de bon mais seigneur ce qu'il y eut de remarquable pendant qu'octomasade et agathyrse conferoient ensemble fut qu'adonacris ayant accompagne octomasade et sitalce suivy agathyrse le malheureux adonacris eut la douleur de voir le possesseur de sa chere noromate qu'il ne connoissoit point encore car sitalce estoit un de ces grands seigneurs de province qui sont contents de leur condition qui vont a la guerre quand il y en a et qui ne vont a la cour qu'en passant de sorte que le hazard n'avoit pas fait qu'adonacris l'eust veu et ce qui l'embarrassa davantage fut que comme sitalce ne scavoit pas qu'il eust eu nulle intelligence avec sa femme qu'il en eust este amoureux ni qu'il le fust encore il s'adressoit tousjours a luy pour luy proposer quelque expedient qu'il imaginoit si bien que comme il n'estoit pas possible qu'il peust voir le possesseur de sa chere noromate sans en avoir une douleur extreme il souffrit un mal incroyable et ce mal fut d'autant plus fascheux que son amour en augmenta car comme sitalce n'estoit pas de ceux qui croyent qu'on ne peut jamais parler a propos de sa femme et qu'il y avoit si peu qu'il estoit marie 
 qu'il pouvoit encore aussi tost passer pour estre l'amant de la sienne que le mary il arriva un jour pendant que les deputez conferoient que ceux des deux partis qui les accompagnoient parlant ensemble un amy de sitalce luy dit en presence d'adonacris qu'il avoit plus d'interest qu'un autre a persuader a agathyrse d'accommoder les choses et de faire finir la guerre car enfin luy dit il c'est une assez cruelle avanture a un homme qui a este des annees entieres amoureux d'une des plus belles personnes du monde de s'en separer trois jours apres l'avoir espousee il est vray reprit sitalce que cette avanture est fascheuse et que je suis contraint d'avouer que je souhaitte autant la fin de la guerre pour revoir noromate que pour voir la tranquillite dans l'estat pendant que sitalce parloit ainsi adonacris ne disoit mot et soupiroit en secret mais comme cet amy de sitalce estoit un de ces hommes qui sont eternellement des questions a ceux a qui ils parlent et que sitalce quoy qu'il eust de l'esprit ne l'avoit pourtant pas assez delicat pour scavoir qu'il y a beaucoup de choses ou il ne faut pas respondre precisement a ceux qui les demandent il se fit une conversation entre eux qui pensa faire desesperer adonacris car enfin ce curieux amy de sitalce l'obligea non seulement a luy raconter sa passion pour noromate et tout ce qui luy estoit arrive avant que de l'avoir espousee mais encore toute la joye de son mariage que sitalce exagera avec 
 des paroles qui mirent une si sensible douleur dans l'ame d'adonacris qu'il pensa perdre patience et dire des choses qui l'eussent fait connoistre pour amant de noromate s'il ne s'en fust empesche cependant il ne pouvoit se retirer du lieu ou il estoit parce que par un sentiment d'amour il vouloit entendre tout ce qu'on diroit de noromate il est vray qu'il trouva a la fin quelque consolation a ce que dit sitalce car comme son amy luy demanda apres cent choses qui ne sont pas dignes de vous estre racontees si noromate n'avoit pas eu autant de douleur de le voir partir qu'il avoit eu de joye a la posseder et si elle n'avoit pas bien fait des cris et bien repandu des larmes sitalce luy respondit qu'il paroissoit bien qu'il ne connoissoit guere noromate puis qu'il croyoit qu'elle put estre capable de n'estre pas maistresse d'elle mesme en toutes choses car enfin dit il elle l'est tellement que je puis vous assurer que je l'ay espousee sans voir nulle marque de joye dans ses yeux et que je m'en suis separe sans voir aussi une excessive douleur sur son visage et je suis si fort persuade que noromate ne montre de ses sentimens que ce qu'elle veut qu'on en scache que je croy qu'elle pourroit aimer et hair avec exces si elle le vouloit sans qu'on s'en aperceust ainsi comme sa modestie luy a fait croire qu'il ne falloir point qu'il parust de joye dans ses yeux en l'espousant je n'y en ay point veu et comme cette mesme vertu luy a fait penser qu'il ne faloit 
 pas aussi s'affliger avec exces de l'eloignement d'un homme avec qui elle n'avoit encore vescu que trois jours elle m'a si bien cache ses sentimens que je puis dire que je ne l'ay veue ny guaye ny triste et que je ne l'ay veue que modeste et serieuse a peine sitalce eut il dit cela que la conversation changeant d'objet adonacris se retira pour jouir de la consolation qu'il trouvoit a penser que sitalce n'avoit veu aucune joye dans les yeux de noromate depuis qu'il l'avoit espousee et il trouvoit cette pensee d'autant plus douce que se souvenant de tant d'heureux jours qu'il avoit passez aupres d'elle il se souvenoit parfaitement qu'il avoit veu cent et cent fois la joye peinte dans les yeux de cette belle personne lors qu'il luy donnoit quelques marques d'amour et qu'il l'y avoit veue telle qu'on la voit lors qu'elle part d'un coeur amoureux pour paroistre dans les yeux de la personne qui aime et pour passer apres dans le coeur de la personne aimee par une simple communication de regards sans que les paroles s'en meslent de sorte que ne doutant nullement que neromate ne fust capable de joye et scachant mesme par fou experience que quand elle en avoit elle n'en estoit pas tousjours la maistresse puis qu'elle avoit plus d'une fois inutilement voulu luy cacher celle qu'elle sentoit en le voyant il creut pour sa satisfaction qu'elle n'en avoit point eu en espousant sitalce et qu'elle l'aimoit peut-estre encore on du moins qu'elle 
 le regrettoit si bien que son amour en augmentant il vint a avoir un tel despit d'estre marie qu'il avoit presques autant de peine a s'empescher de hair argyrispe qu'a s'empescher d'aimer trop noromate car enfin disoit il en luy mesme comme la passion que j'ay eue pour noromate n'a pas este une passion brutale qui n'ait eu son fondement que dans les sens si j'estois assure que noromate m'aimast comme je l'aime toute femme de sitalce qu'elle est et tout absent que j'en suis j'aurois encore de doux momens et d'agreables pensees mais helas le moyen que noromate croye que je l'aime encore adjoustoit il apres avoir espouse argyrispe elle qui ne scait pas de quelle maniere on m'y a contraint et qui ne scait pas non plus que la passion que j'ay pour elle est cause que je m'y suis resolu afin de tascher de m'en guerir ainsi il peut estre qu'elle est bien aise que le dessein que j'avois de l'espouser n'ait pas reussi puis que je devois estre capable de changer si tost de sentimens pour elle mais helas noromate vous estes bien abusee si vous croyez que la chose soit ainsi car enfin je n'aime point argyrispe et je vous aime tousjours mais que fais-je disoit il et que veux-je de noromate sitalce la possede elle est vertueuse et je ne la verray peutestre jamais gueris toy donc adonacris adjoustoit il d'une passion qui ne peut que te tourmenter et n'ayes pas la folie de desirer eternellement des choses impossibles et d'aimer sans 
 esperance adonacris eut pourtant beau consulter sa raison pour affoiblir son amour car je vous assure seigneur qu'il l'augmenta en luy resistant et qu'il ne la combatit que pour en estre vaincu cependant la conference ayant cesse comme je l'ay desja dit octomasade et agathyrse se separerent bien aises de n'avoir rien fait mais comme adonacris passa aupres d'agathyrse ce dernier s'aprocha de l'autre et prenant la parole avec ce ton de voix audacieux qu'il a quand il veut railler d'une maniere piquante de grace adonacris luy dit il faites moy la faveur de dire a la belle elybesis qu'il n'a pas moins tenu a octomasade qu'a moy que la paix n'ait este conclue et que si j'ay empesche aryante d'estre roy c'a este par une passion moins interessee que celle qui fait qu'octomasade veut empescher thomiris d'estre reine puis qu'il le fait par ambition et que je l'ay fait par vangeance comme il pourra estre que vous serez sujet du prince aryante malgre vous reprit adonacris je vous rendray office de ne dire pas a ma soeur une chose qui la pourroit offencer et je m'en rendray a moy mesme ha pour sujet d'aryante repliqua brusquement agathyrse en s'en allant si je le suis jamais soyez assure que je seray sujet rebelle apres cela adonacris respondit quelque chose d'assez fier mais agathyrse ne l'entendit pas joint qu'a dire la verite il condamnoit tellement le procede d'elybesis avec agathyrse qu'il retenoit la moitie de son ressentiment 
 par la pensee qu'en effet elle avoit tort cependant comme en l'estat ou estoient alors les choses une bataille eust decide l'affaire et eust entierement detruit le party de celuy qui l'auroit perdue ils songerent de chaque coste a le mesnager et a ne la donner pas qu'ils n'eussent lieu d'esperer de la gagner mais comme ces deux armees avoient des officiers qui scavoient admirablement la guerre qu'aryante d'un coste et agathyrse de l'autre songeoient a tout et negligeoient rien il ne leur estoit pas aise de s'entre surprendre de plus comme thomiris esperoit tousjours guerir de ce mal languissant que la douleur de vostre depart inopine luy avoit cause elle ne vouloit pas qu'on hazardast son armee joint qu'a dire les choses comme je les pense je suis persuade qu'elle songeoit plus a conserver ses troupes pour un autre dessein que pour punir aryante quelle croyoit tousjours pouvoir ranger dans son devoir quand elle en auroit envie de sorte que spargapise et agathyrse ayant divers ordres de thomiris qui leur deffendoient de rien entreprendre legerement ils estoient contraints de hazarder moins qu'ils n'eussent fait ainsi toute cette campagne se passa en diverses rencontres et en plusieurs combats sans donner de bataille decisive d'ailleurs comme l'armee n'estoit pas fort loin d'issedon aryante se deroboit quelquesfois un jour pour aller voir elybesis dont l'ame n'estoit pas tranquille car enfin elle aimoit agathyrse malgre 
 qu'elle en eust mais comme l'ambition estoit encore plus forte dans son ame que l'amour elle ne pouvoit se resoudre a mal-traitter aryante dans l'esperance qu'elle avoit qu'il la pourroit faire reine aussi le recevoit elle avec toute la douceur possible quand il l'alloit voir elle ne laissoit pourtant pas de s'informer adroitement d'agathyrse et de dire mesme quelquesfois a un de ses amis particuliers qui estoit demeure a issedon beaucoup de choses obligeantes pour luy dans la pensee de le ramener un jour a elle s'il arrivoit qu'aryante ne fust pas roy d'autre part argyrispe qui aimoit plus adonacris qu'elle n'en estoit aimee et qui estoit d'un temperamment a se faire des malheurs de toutes choses estoit en une inquietude continuelle qu'il ne mourust ou que du moins il ne fust blesse car comme elle n'avoit point sceu qu'il eust aime noromate avant son mariage et qu'il vivoit fort civilement avec elle elle n'avoit point de jalousie quoy qu'elle fust d'un temperamment fort jaloux aussi bien que sitalce pour noromate elle menoit une vie fort melancolique elle trouvoit pourtant quelque consolation de n'avoir point son mary aupres d'elle et de pouvoir estre triste sans se contraindre a ne la paroistre car enfin il y avoit dans son ame une tendresse pour adonacris que toute sa vertu ne pouvoit surmonter elle avoit pourtant eu un despit bien sensible de scavoir qu'il s'estoit marie ce n'est pas qu'elle ne 
 comprist bien que ce despit estoit mal fonde que dans le dessein qu'elle avoit forme de ne voir jamais adonacris il ne luy importoit nullement s'il estoit marie ou s'il ne l'estoit pas mais apres tout comme l'amour est une passion qui n'est pas assujettie a la raison noromate toute raisonnable qu'elle estoit murmuroit en secret de ce qu'adonacris s'estoit marie aussi bien qu'elle mais elle en murmuroit sans le hair et en s'accusant d'injustice de ce qu'elle l'accusoit pour sitalce il n'avoit point d'autre douleur que celle d'estre esloigne de ce qu'il aimoit il est vray qu'il avoit cette douleur non seulement par un sentiment d'amour mais encore par un sentiment jaloux qui faisoit qu'il ne pouvoit jamais estre absent d'une personne dont il estoit amoureux sans avoir une inquietude qu'on pouvoit nommer jalousie quoy qu'elle n'eust pas d'objet determine mais pour agathyrse il estoit plus malheureux que tous les autres car il avoit de l'amour de la haine de la jalousie et un si effroyable desir de vangeance qu'il n'avoit pas un moment de repos et ce qu'il y avoit de plus estrange estoit qu'agathyrse faisoit tout ce qu'il pouvoit pour cacher l'amour qu'il avoit tousjours dans le coeur pour elybesis et pour persuader a ceux a qui il en parloit qu'il n'avoit plus que de la haine pour son rival et du mespris pour sa maistresse mais a la fin je luy fis pourtant advouer qu'il l'aimoit encore et je le luy fis advouer d'une maniere assez particuliere 
 imaginez vous donc seigneur que luy ayant dit un jour que je le croyois tousjours amoureux d'elybesis il m'interrompit fierement comme si je luy eusse dit la chose du monde la plus outrageante quoy anabaris me dit-il vous pouvez croire que je suis encore amoureux d'elybesis apres qu'elle m'a prefere aryante comme vous scavez bien luy dis-je que ce n'est pas la personne d'aryante qu'elle vous prefere et que ce n'est que l'esclat de la couronne qu'il luy promet qui l'esblouit vous n'en estes pas si irrite et vous la regardez plustost comme foible que comme inconstante je la regarde repliqua-t'il brusquement comme inconstante comme foible et comme infidelle tout ensemble et je la regarder enfin comme une personne que je suis au desespoir d'avoir aimee que je ne veux plus aimer ou pour mieux dire que je n'aime plus du tout si vous haissiez un peu moins vostre rival repliquay je je croirois que vous aimeriez moins vostre maistresse mais tant que je vous verray avec des sentimens de haine si vifs et des desirs de vangeance si opiniastres je croiray tousjours ou que vous desguisez vos sentimens lors que vous dittes que vous n'aimez plus elybesis ou que vous ne les connoissez pas vous mesme car enfin des que l'amour cesse la jalousie cesse aussi et la haine qu'elle a fait naistre diminue du moins si elle ne meurt pas tout a fait tant qu'on dispute contre moy reprit agathyrse il ne faut point m'alleguer de regles generales 
 car le vous declare que je suis presques l'exception de toutes estant certain que je ne me regle sur rien que sur moy mesme principalement en amour ainsi sans m'informer si la jalousie cesse dans le coeur des autres lors que l'amour cesse et si la haine diminue je scay seulement qu'encore que je n'aime plus elybesis je ne laisse pas de hair horriblement aryante de souhaiter ardemment sa perte et de me pouvoir voir en estat d'aller demander a elybesis s'il luy aura este plus avantageux d'estre accablee sous les ruines d'un throsne abatu que d'estre demeure au pied de ce throsne en repos et en joye et pour comble de bonheur je voudrois que malgre toute son ambition il fust demeure dans le fonds de son coeur quelque petite estincelle de ce feu que ma bonne fortune y avoit mis autrefois et qu'il se r'allumast plus vif que jamais afin d'avoir le plaisir de me vanger de sa foiblesse et de son inconstance en luy advouant ingenument que je ne l'aimerois plus le temps vous aprendra luy dis-je qui de nous deux a raison et si je vous connois mieux que vous ne vous connoissez apres cela je ne dis plus rien a agathyrse parce que je pris la resolution de le detromper et de luy faire voir qu'il aimoit encore elybesis quoy qu'il ne la pensast plus aimer et en effet quatre jours apres cette dispute comme j'estois un soir a sa tente je me fis aporter une lettre par un de mes gens que je m'estois escrite moy mesme en contrefaisant mon escriture 
 que je receus en sa presence et que je fus lire en un coin de sa tente apres luy en avoir demande la permission de sorte que comme il scavoit que j'avois trouve moyen d'avoir des nouvelles d'issedon il me demanda si c'en estoit si bien que comme j'estois alors seul aveque luy je luy dis que cette lettre venoit effectivement d'issedon et j'adjoustay avec un visage assez serieux que je souhaitois pour son repos que ce qu'il m'avoit dit il y avoit quatre jours fust vray a peine eus-je dit cela qu'agathyrse s'aprocha de moy avec empressement et me demanda ce qui me faisoit parler ainsi avant que de vous respondre luy dis-je il faut que vous me disiez si vous estes bien assure de n'aimer plus elybesis car si vous ne l'aimez plus vous pouvez lire la lettre que je tiens mais si vous l'aimez encore ne la lisez pas si vous ne voulez vous exposer a mourir d'affliction s'il ne faut que vous donner cette assurance reprit-il fort brusquement en changeant de couleur donnez moy promptement cette lettre et en effet en disant cela agathyrse me l'arracha des mains et se mit a y lire a peu pres ces paroles si ma memoire ne me trompe
 
 
 nous ne scavons pas encore icy si la fortune voudra qu'aryante soit roy mais tousjours y a-t'il grande apparence que les dieux ne veulent pas qu'elybesis soit reine car elle est malade a l'extremite et te ne scay mesme si a l'heure que je parle la mort n'a point casse l'ambition de fin coeur quelques uns disent 
 que la douleur de voir tant d'incertitude a la fortune du prince qu'elle a prefere a agathyrse est la cause de sa maladie et de sa mort mais pour moy je croy que son esprit n'a point de part aux maux de son corps et je puis enfin vous assurer que peu de gens scavent si elle regrete le throsne ou agathyrse quoy qu'il en soit vous en aurez des nouvelles a la premiere occasion 
 
 
tant qu'agathyrse leut cette lettre ou il y avoit encore beaucoup d'autres choses afin de le mieux tromper je l'observay soigneusement de sorte que je remarquay qu'il changea vingt fois de couleur en la lisant neantmoins comme il a une ame fiere et superbe quoy qu'il sentist une douleur estrange dans son coeur il me rendit cette lettre sans me la tesmoigner et me dit seulement qu'il commencoit d'estre vange apres quoy il se teut et se mit a se promener mais a peine eut-il fait un tour dans sa tente qu'oubliant que j'estois la il se mit a lever les yeux au ciel avec fureur a battre la terre du pied a marcher tantost viste et tantost lentement et a donner toutes les marques qu'un homme d'un temperament ardent et violent peut donner lors qu'il a quelque chose dans l'ame qui l'inquiete mais comme je voulois jouir de tout le plaisir que j'avois attendu de ma fourbe et que je voulois qu'il sceust que je m'apercevois de son desespoir je luy dis que j'estois bien marry qu'il se fust trompe se de luy avoir monstre une lettre qui luy donnoit tant de douleur a peine eusie 
 je dit cela qu'agathyrse de qui l'esprit fier et opiniastre ne se vouloit pas encore rendre s'arresta et me dit que je connoissois mal ses sentimens si je croyois que sa douleur vinst de la tendresse qu'il avoit pour elybesis et puis qu'il vous la faut expliquer dit-il scachez que la rage que j'ay vient de ce que ce n'est pas plustost aryante qu'elybesis qui soit prest d'entrer au tombeau je le croy repliquay - je froidement mais comme aryante pourra mourir durant cette guerre je ne voy pas comment vous vous affligez si fort aujourd'huy de ce qu'il n'est point mort car il ne l'estoit pas hier et vous n'estiez pas si afflige que vous estes ainsi je conclus que c'est le mal d'elybesis qui vous afflige et je le conclus ce me semble aveque raison ouy cruel amy me dit-il alors avec autant de colere que de tristesse c'est le mal d'elybesis qui m'afflige puis que vous voulez opiniastrement penetrer jusques dans le fonds de mon coeur et que je ne le scaurois plus cacher ouy encore une fois c'est le mal d'elybesis qui me desespere et sa mort me fera mourir si elle arrive car enfin puis qu'il le faut advouer toute foible toute inconstance et toute infidelle qu'elle est elybesis est encore assez puissante dans mon coeur pour ne la pouvoir voir entrer au tombeau sans y entrer aussi bien qu'elle des que j'y auray fait descendre mon rival i'eusse pu la voir vivre sans l'aimer poursuivit il mais je ne puis la voir mourir sans sentir renouveller 
 ma flame apres cela impitoyable amy triomphez de ma foiblesse et reprochez moy aveque raison que je suis le plus foible de tous les hommes je ne vous reprocheray pas vostre foiblesse luy dis-je mais je vous reprocheray le secret que vous m'en avez fait cependant adjoustai-je en souriant je vous avoueray que je me trompois aussi bien que vous puis que je ne pensois pas que vous aimassiez encore autant elybesis que vous l'aimez car si je l'eusse creu je me serois bien garde de vous faire la fourbe que je viens de vous faire en supposant la lettre que je vous ay montree quoy s'escria t'il il n'est pas vray qu'elybesis soit malade a l'extremite non repliquay-je mais il n'est que trop vray que vous n'estes pas guery du mal qui vous tourmente depuis si long temps ha cruel amy que vous estes me dit il dites moy sincerement ce que je dois croire m'avez vous effectivement trompe ou me trompez vous presentement parlez donc je vous en conjure puis qu'il m'importe de scavoir l'estat ou est elybesis afin de regler mes sentimens car si elybesis meurt je sens bien qu'il faut que ma passion revive dans mon coeur et que je meure moy mesme mais si elybesis est vivante et en sante il faut que je la haisse si je le puis ou que j'agisse du moins comme si je la haissois j'avoue que je ne pus m'empescher de rire d'ouir parler agathyrse comme il faisoit et que je ne pus aussi m'empescher de luy 
 tesmoigner l'estonnement que j'avois de l'entendre parler comme il parloit en effet luy dis-je si vous aimez elybesis vous l'aimerez vivante aussi bien que morte et si vous la haissez vous hairez sa memoire comme sa personne nullement reprit il et vous n'estes guere scavant en amour si vous ne scavez pas faire la distinction de ces deux choses car enfin elybesis dans le tombeau ne peut plus estre possedee par mon rival de sorte que la compassion attendrissant mon coeur je la regarderois comme une personne qui auroit cesse d'estre infidelle en cessant de vivre et comme une personne qui m'auroit aime qui n'aimeroit plus aryante et qui ne le pourroit plus aimer mais elybesis vivante est une inconstante qui m'a abandonne et que je dois abandonner comme une personne qui peut rendre mon rival heureux par sa possession et qui ne se soucie pas de me rendre miserable pour satisfaire son ambition et sa vanite ainsi je conclus que je puis aimer elybesis au tombeau et que je la dois hair si elle est vivante vous conclurrez ce qu'il vous plaira luy dis-je mais a parler veritablement vous aimez elybesis toute vivante qu'elle est et vous le scavez presentement aussi bien que je le scay ouy repliqua-t'il brusquement je l'aime plus que je ne pensois l'aimer et je suis tellement irrite contre moy et contre elle mesme du pouvoir qu'elle a encore sur mon ame malgre que j'en aye que j'espere que la honte que j'en ay achevera de 
 me guerir et la chassera plus absolument de mon coeur qu'elle ne m'a chasse du sien et puis quand il n'y auroit nulle autre raison poursuivit-il pour m'obliger a me combattre moy mesme que ce que vous scavez ma foiblesse je dois pour mon honneur m'en guerir afin de vous faire connoistre que j'ay encore plus de generosite que d'amour ouy adjousta-t'il vous ferez cause que je gueriray de ma folie et je veux estre tenu pour le plus foible et le plus lasche de tous les hommes si devant la fin de la guerre vous ne me voyez hair elybesis si la guerre ne finit qu'avec vostre amour repris-je en riant nous ne verrons de long-temps la paix apres cela je luy demanday pardon serieusement de la douleur que je luy avois causee et il me pria avec un empressement estrange de ne dire a qui que ce fust qu'il aimoit encore elybesis car enfin adjousta-t'il la passion que j'ay encore pour elle est de telle nature que quand j'aurois renverse aryante de ce throsne qu'il s'est esleve que je l'aurois tue que j'aurois pris issedon et qu'elybesis seroit en ma puissance j'aimerois mieux estre mort que de luy avoir donne nulle marque d'amour quand il seroit vray que je l'aimerois plus que je ne l'ay jamais aimee je pense que vous le croyez comme vous le dittes repliquay-je mais en mon particulier je ne le croy pas car enfin quiconque aime veut estre aime et fait assurement toutes choses possibles pour se faire aimer ainsi je puis ce me semble assurer 
 aveque beaucoup de raison que si la fortune veut que vous soyez vainqueur d'aryante vous vous trouverez encore esclave d'elybesis apres cela seigneur nostre conversation cessa et je fus depuis ce jour la le confident de ses plus secrettes pensees quoy qu'il sceust que l'estois amy d'adonacris il est vray qu'il n'estoit pas directement mal aveque luy car il scavoit bien qu'elybesis ne suivoit pas les conseils de son frere en toutes choses et qu'elle ne croyoit qu'elle mesme mais enfin sans m'amuser a vous particulariser cette guerre je vous diray que la fin de la campagne aprochant les deux partis songerent chacun a prendre leurs quartiers d'hiver en terre ennemie de sorte que cela fut cause qu'il y eut plus de sang respandu qu'il n'y en avoit eu pendant toute la campagne en effet seigneur il y eut un combat si aspre au passage d'une petite riviere dont spargapyse vouloit s'emparer que ses eaux en furent toutes ensanglantees mais a la fin pourtant il falut qu'aryante abandonnast ce passage a ses ennemis et qu'il retirast ses troupes vers issedon neantmoins comme la victoire avoit couste cher a spargapyse et qu'il y avoit eu plus de gens tuez de nostre coste que de celuy d'aryante il disoit qu'il estoit vray qu'il avoit perdu son bagage et une riviere mais que nous avions tant perdu de sang pour la gagner que s'il en perdoit seulement encore une de la mesme sorte nous serions perdus nous mesmes il est pourtant vray malgre cette raillerie que 
 ce passage que nous gagnasmes fut cause de la perte de ce prince parce que cela l'obligea a se poster si pres d'issedon que tous les lieux d'alentour en furent ruinez que les habitans en murmurerent et que cela nous donna moyen d'avoir un pais tres fertile pour loger toute nostre armee cependant seigneur il arriva un cas fortuit estrange qui fut qu'a ce combat la adonacris fut fait prisonnier par agathyrse et que sitalce le fut par aryante de sorte que comme on ne garde pas les prisonniers au camp aryante envoya sitalce a issedon et spargapise envoya adonacris a une ville nommee typanis qui estoit du party de la reine et ou ce prince devoit passer l'hiver a cause qu'il ne vouloit pas retourner aux tentes royales parce qu'il eust este trop loin de son armee 
 
 
 
 
ainsi seigneur la fortune r'assembla adonacris et noromate qui comme je l'ay desja dit avoit eu ordre de son mary de demeurer dans cette ville la jusques a la fin de la guerre comme j'estois amy d'adonacris je luy rendis tout l'office que je pus il est vray que je n'en eus pas grand besoin car agathyrse le fit si bien traiter par le prince spargapyse qu'il fut remis sur sa foy des qu'il fut a typanis vous pouvez juger seigneur qu'adonacris ne trouvoit pas sa prison fort rigoureuse puis qu'elle le raprochoit de sa chere noromate et vous pouvez penser au contraire que sitalce qui aimoit fort sa femme et qui 
 estoit d'humeur jalouse sentit la sienne avec une extreme douleur adonacris avoit pourtant beaucoup de chagrin de la perte de son bagage parce que toutes les lettres qu'il avoit eues de noromate devant qu'elle eust espouse sitalce y estoient neantmoins comme il l'avoit retrouvee elle mesme il s'en consola et n'apprehenda point que les soldats qui l'avoient volle pussent luy en rendre de mauvais office ou s'il le craignit ce fut comme une chose qui n'avoit aucune vray-semblance et qu'il n'apprehendoit que par exces d'amour argyrispe fut aussi fort touchee de la prison d'adonacris mais pour noromate seigneur il faut que je vous die un peu plus particulierement comment elle sceut que son mary estoit prisonnier d'aryante et que son amant l'estoit d'agathyrse car enfin ce merveilleux cas fortuit produisit une si belle avanture qu'il est ce me semble a propos que je n'en oublie aucune circonstance vous scaurez donc seigneur que la nouvelle du grand combat qui s'estoit fait ayant este portee a typanis on l'y publia d'abord comme on a accoustume de publier toutes les premieres nouvelles des grandes actions c'est a dire avec mille circonstances fausses car comme vous le scavez seigneur on tue quelquesfois des gens qui se portent bien on en blesse mortellement qui ne sont que prisonniers on en fait de prisonniers qui sont en liberte et il y en a d'autres aussi dont on ne parle point qui sont ou prisonniers ou blessez 
 ou morts de sorte que suivant cet ordre de nouvelles confuses et incertaines ou la verite et le mensonge sont si bien meslez qu'on ne les scauroit demesler des qu'on dit a typanis qu'il y avoit eu combat entre l'armee d'aryante et l'armee de spargapyse on y dit que sitalce estoit blesse et prisonnier qu'adonacris estoit mort vous pouvez juger seigneur veu la maniere dont je vous ay represente noromate que cette nouvelle la surprit et l'affligea sensiblement et qu'y ne personne aussi vertueuse qu'elle d'une ame aussi tendre que la sienne et possedee d'une passion aussi forte ne put scavoir son mary blesse et prisonnier sans quelque espece de douleur quoy qu'elle ne l'aimast pas ny aprendre qu'adonacris estoit mort sans un desespoir extreme encore fust-ce quelque chose d'avantageux pour elle qu'elle eust un pretexte raisonnable d'estre triste et une cause apparente de s'informer curieusement des nouvelles et de s'esclaircir aveque soin si ce qu'on disoit estoit de la maniere qu'on le publioit aussi le faisoit-elle avec un empressement extreme de sorte que comme il n'y avoit point de lieu ou on sceust si tost ny si assurement les nouvelles de l'armee que chez la femme du gouverneur de typanis qui s'apelle eliorante et qui est une des femmes du monde la plus accomplie et la plus genereuse elle y fut a l'heure mesme mais comme elle ne fut pas encore esclaircie de ce qu'elle vouloir scavoir elle resolut d'y retourner 
 tous les jours jusques a ce qu'il fust venu des nouvelles assurees de ce qui s'estoit passe a l'armee elle n'osoit pourtant pas demander des nouvelles d'adonacris car encore qu'elle sceust que leur affection avoit este tres cachee elle n'avoit toutesfois pas la hardiesse de s'en informer mais elle esperoit qu'en demandant des nouvelles des morts des prisonniers et des blessez en general et de son mary en particulier elle en aprendroit quelque chose de plus assure que ce qu'elle en scavoit de sorte que dans cette pensee elle fut comme je l'ay desja dit chez eliorante non seulement le jour mesme que ce funeste bruit fut espandu mais encore le lendemain et le jour d'apres comme elle estoit donc avec cette dame il arriva un courrier qui confirma la nouvelle du combat et de la victoire de spargapyse et qui assura a noromate que sitalce estoit prisonnier sans estre blesse si bien qu'eliorante s'en rejouissant avec elle luy dit qu'elle devoit avoir beaucoup de joye de voir que de deux choses fascheuses qu'on luy avoit dittes de son mary il n'y en eust qu'une vraye et que ce fust encore la moins funeste car enfin luy dit elle il y a ce me semble lieu de se consoler d'un malheur qui met la personne qui le souffre en seurete de sa vie tant que ce malheur la dure comme noromate est fort raisonnable elle seroit tombee d'accord de ce que luy disoit eliorante si elle n'eust point eu d'autre inquietude dans l'esprit mais comme elle en 
 avoit une tres sensible qu'elle n'osoit faire paroistre elle fut bien aise de garder un pretexte a la melancolie qu'elle ne pouvoit chasser de ses yeux quelque effort qu'elle y fist c'est pourquoy elle dit a eliorante qu'encore qu'elle eust beaucoup de consolation d'aprendre que sitalce n'estoit pas blesse il luy restoit pourtant beaucoup de douleur de ce qu'il estoit prisonnier cependant elle ne songeoit pas tant a ce qu'elle disoit a eliorante qu'elle ne prestast attentivement l'oreille a ce que disoit ce courrier au gouverneur de typanis qui s'appelle aritaspe et qui estoit alors dans la chambre de sa femme de sorte qu'elle entendit confusement qu'il alloit arriver des prisonniers et qu'il y en avoit un que spargapyse vouloit qui fust laisse sur sa foy et qu'il le traitast fort bien mais a peine eut elle entendu cela qu'on entendit un grand bruit de gens qui parloient dans une grande place qui est devant la maison de ce gouverneur un moment apres ce bruit passant de la place dans la cour de la cour dans l'escalier et de l'escalier dans l'anti-chambre on vint dire a aritaspe que les prisonniers que spargapyse luy envoyoit estoient arrivez et que ce qu'il y avoit de gens de qualite parmy eux estoient dans son anti-chambre mais a peine celuy qui parloit eut-il dit cela que toutes les dames qui estoient aupres d'eliorante a la reserve de noromate se mirent a la presser d'obliger 
 aritaspe de faire entrer ces prisonniers dans sa chambre mais pour noromate comme elle s'imaginoit tousjours qu'elle alloit ouir la confirmation de la mort d'adonacris elle ne l'en pressa pas au contraire ne se fiant pas assez a sa constance elle voulut s'en aller disant qu'elle n'avoit plus d'interest aux nouvelles puis qu'elle scavoit de sitalce tout ce qu'elle en pouvoit scavoir mais eliorante la retint et luy dit fort galamment que c'estoit plus a elle qu'a une autre a luy aider a bien recevoir ces prisonniers puis qu'elle avoit un mary prisonnier car enfin dit-elle il est croyable que le mesme traittement que nous ferons a ceux qu'on nous envoye le prince aryante le fera a ceux qui sont sous sa puissance de sorte que noromate n'osant resister davantage demeura si bien qu'eliorante ayant prie aritaspe de satisfaire la curiosite de toutes ces dames qui avoient envie de voir ces prisonniers il leur dit en souriant que quoy que ce fust les exposer a estre plus leurs prisonniers que ceux de spargapyse il vouloit bien les contenter et en effet ayant ordonne qu'on les fist entrer le lieutenant des gardes de spargapyse qui les conduisoit parut le premier apres quoy adonacris entra a la teste de dix ou douze officiers et entra de si bonne grace et avec un air si noble qu'il estoit aise de voir qu'il avoit la satisfaction de scavoir qu'il avoit vendu sa liberte bien cher et que sa captivite ne luy estoit pas honteuse imaginez vous donc seigneur quelle 
 surprise fut celle de noromate de voir adonacris qu'elle avoit creu mort et de voir adonacris qu'elle n'avoint point veu depuis qu'ils estoient si bien ensemble depuis qu'ils s'estoient tous deux mariez et depuis qu'ils s'estoient escrit dans la pensee de ne s'escrire jamais et de ne se voir de leur vie adonacris de son coste eut aussi une surprise fort grande car encore qu'il sceust que noromate estoit a typanis il ne scavoit pas qu'il la trouveroit au lieu ou il la trouva de plus il arriva mesme que le hazard fit que la premiere personne que vit adonacris dans cette chambre fut noromate et qu'il la vit assez triste mais encore qu'il ne sceust pas qu'il estoit cause de la tristesse qui paroissoit sur son visage il ne laissa pas d'avoir quelque satisfaction de ce qu'elle ne paroissoit pas estre fort satisfaite de sa fortune car il ne songea pas alors qu'elle pouvoit estre melancolique de la prison de sitalce au contraire cherchant a rendre ce moment tout a fait heureux pour luy il expliqua encore a son avantage la rougeur qui parut sur le visage de noromate des qu'elle l'eut aperceu et en effet j'ay sceu par une dame de mes amies qui se trouva a cette entre-veue et qui a sceu tout le secret de cette affection que noromate rougit d'une maniere qu'il estoit aise de connoistre que ce qui la faisoit rougir ne luy desplaisoit pas car ses yeux en devinrent plus vifs et malgre qu'elle en eust il y eut je ne scay quelle impression de joye qui s'espandit sur son visage 
 et qui passa en un instant de ses yeux dans le coeur d'adonacris enfin seigneur il y eut je ne scay quoy de si passionne et de si significatif dans les regards de ces deux personnes en cette entre-veue inopinee ou leur raison ne les put contraindre qu'ils se dirent sans en avoir le dessein qu'ils s'aimoient encore qu'ils s'aimeroient tousjours et qu'ils estoient tres-miserables cependant ce premier sentiment involontaire qui ne dura qu'un instant estant passe la vertueuse noromate rougit de honte de sa foiblesse apres avoir rougi d'amour et se fit un si grand effort qu'elle esvita les yeux d'adonacris et remit a peu pres dans les siens la mesme tristesse qui y paroissoit devant qu'il arrivast et elle le fit d'autant plus facilement que la joye qu'elle avoit de voir adonacris vivant apres l'avoir creu mort estoit temperee par la douleur qu'elle avoit de ce qu'il n'estoit plus possible qu'elle pust innocemment ny l'aimer ny souffrir d'en estre aimee aussi fit-elle une reflection la dessus pendant qu'adonacris parloit a sitalce qui cousta bien des soupirs a ce malheureux amant pense noromate dit-elle alors en elle mesme pense bien a ce que tu veux et a ce que tu dois adonacris est aimable il est vray et tu l'aimes plus que tu ne le devrais faire mais apres tout puis que tu l'aimes tans pouvoir cesser de l'aimer tu l'aimeras sans estre criminelle pourveu qu'il ne le scache pas que tu ne le luy tesmoignes jamais et qu'au contraire tu le fuyes comme 
 si tu le haissois songe noromate qu'il y va de ta gloire et songe encore pour soustenir ta vertu que ton pere scait qu'adonacris t'a aimee a issedon et que si tu souffrois qu'il te vist chez toy il n'en pourroit penser que des choses a ton desavantage mais pense principalement qu'adonacris t'estimeroit moins si tu luy donnois des marques de ton affection que si tu luy en donnes d'indifference et pour agir encore par un sentiment plus noble pense que tu t'estimerois moins toy mesme et que qui ne s'estime point ne peut jamais estre heureux ny meriter l'estime des autres pendant que noromate raisonnoit ainsi on eust dit qu'elle resvoit si profondement que sa resverie n'avoit plus d'objet tant ses yeux tesmoignoient que son esprit estoit esloigne de tout ce qui l'environnoit de sorte qu'apres qu'aritaspe eut parle a tous ces prisonniers et qu'il eut dit a adonacris qu'il avoit ordre de le loger chez luy de luy donner toute la ville de typanis pour prison et de l'y laisser sur sa foy il se tourna vers noromate qui comme je l'ay desja dit sembloit resver fort profondement et prenant la parole a ce que je voy madame luy dit-il vous ne songez guere aux prisonniers du prince spargapyse et je m'assure que vous songez plus a ceux du prince aryante et que de l'heure que je parle vous pensez plus a sitalce que vous ne voyez pas qu'adonacris que vous voyez quoy qu'il me semble 
 que vous l'ayez connu a issedon il est vray seigneur reprit noromate avec une esmotion de coeur estrange quoy qu'elle ne parust point que je pensois a sitalce mais je pensois aussi a adonacris adjousta-t'elle avec une fermete incroyable mais c'estoit pour chercher par quelle voye je pourrois trouver les moyens de le faire eschanger contre sitalce le discours de noromate surprit si fort adonacris qu'il n'y put respondre il est vray que son silence ne fut pas remarque car eliorante ayant pris la parole luy donna le temps de se remettre le dessein que vous avez de delivrer deux fort honnestes gens a la fois dit elle a noromate est si louable et si digne de vous que je croy qu'il n'y a personne qui ne vous y serve aupres de thomiris et aupres de spargapyse de sorte que comme en cette rencontre les amis d'adonacris solliciteront esgallement avec les vostres il est a croire que nous pourrons bientost avoir la joye de revoir sitalce et la douleur de ne voir plus adonacris quand la prison n'est pas plus rigoureuse que la mienne dit alors adonacris avec beaucoup d'adresse on ne souhaite pas la liberte au desavantage de son parti de sorte madame que comme sitalce est plus considerable dans celuy de thomiris que je ne le suis dans celuy d'aryante je ne murmureray point quand on ne me voudra pas eschanger contre un homme qui pourroit plus nuire a mon parti par sa valeur que je n'y pourrois servir par la mienne c'est pourquoy je 
 ne solliciteray point ma liberte et j'en laisseray la disposition au prince que je sers cette responce est si modeste si genereuse et si galante reprit aritaspe en souriant qu'elle ne pourroit estre plus adroite quand mesme il y auroit quelqu'une de ces belles dames dit-il en les montrant de la main a qui vous voudriez faire entendre que vostre prison vous seroit agreable cependant adjousta-t'il sans attendre sa responce quoy que les fers que vous portez ne soient pas si pesans que ceux qu'elles pourroient vous faire porter je pense qu'il est a propos que je vous mene en lieu ou vous puissiez vous reposer et en effet aritaspe se disposant a sortir fit passer adonacris devant luy tout prisonnier qu'il estoit et le conduisit a un fort bel apartement apres quoy il fut donner les ordres necessaires pour les autres prisonniers qui n'estoient pas laissez sur leur foy comme adonacris mais seigneur j'oubliois de vous dire que noromate se tint si ferme lors qu'adonacris la salua en sortant de la chambre d'eliorante qu'il ne vit plus rien dans ses yeux de ce qu'il y avoit veu en entrant car enfin il n'y put voir autre chose qu'une civilite froide et serieuse qui l'eust fait desesperer s'il ne se fust souvenu de la tendresse passionnee qu'il y avoit veue un quart d'heure auparavant il pensa mesme que peut-estre la presence de tant de personnes l'avoit elle obligee a se contraindre mais il fut bientost prive de cette consolation parce que 
 comme on l'avoit loge a un apartement qui donne sur la cour ou il y a un balcon avance qui n'est pas extremement esleve il s'y estoit apuye esperant voir encore noromate quand elle sortiroit et en effet son esperance ne fut pas trompee car comme elle avoit une inquietude dans l'ame dont elle n'estoit pas tout a fait maistresse elle sortit bientost apres qu'adonacris fut sur ce balcon mais quoy qu'il commencast de la saluer des qu'elle fut sur le perron de cette maison qu'il la saluast avec tout le respect imaginable et qu'il la suivist des yeux non seulement jusques a ce qu'elle fust dans son chariot mais jusques a ce que ce chariot fust hors de la cour il n'en put avoir autre chose qu'une reverence civile sans pouvoir rencontrer ses yeux ny sans aucun signe de teste ny de main qu'il pust expliquer a son avantage de sorte qu'il se retira de ce balcon tres afflige cependant les premiers regards de noromate l'avoient si sensiblement touche et luy avoient si bien persuade qu'elle ne le haissoit pas encore qu'il ne pouvoit comment entendre cette derniere froideur quoy qu'il en soit disoit-il en luy mesme comme il me le dit depuis le mieux que je puisse penser est que noromate ne veut pas que je scache qu'elle ne me hait point mais helas ma chere noromate adjoustoit il si je suis assez heureux pour n'estre pas hai de vous c'est en vain que vous me voulez mal-traiter puis que malgre vous je scauray bien discerner si les marques 
 de haine que vous me donnerez seront causees par une veritable aversion ou par prudence seulement apres cela adonacris se mit a penser comment il feroit pour la voir et pour la voir en particulier car enfin il l'avoit retrouvee si belle que sa passion en estoit encore augmentee cette passion estoit pourtant toute pure toute violente qu'elle estoit et adonacris connoissoit si parfaitement la vertu de noromate que l'impossibilite eust tousjours mis des bornes a ses desirs quand mesme son amour n'eust pas este detachee de tous sentimens criminels de sorte qu'estant persuade de l'innocence de son affection il l'estoit en mesme temps que noromate y pouvoit et y devoit respondre si bien qu'imaginant encore une joye inconcevable s'il pouvoit seulement ouir une fois en sa vie de la bouche de noromate qu'il n'estoit pas hai qu'il ne pensa a autre chose qu'a trouver les voyes de luy parler sans estre entendu que d'elle mais durant qu'il ne pensoit qu'a la pouvoir entretenir et qu'a luy escrire pour en obtenir la liberte noromate ne songeoit qu'a esviter sa conversation car pour sa veue elle voyoit bien qu'elle ne le pourroit pas en effet elle ne pouvoit sortir de typanis durant la guerre elle ne pouvoit pas non plus cesser de voir eliorante et toutes ses autres amies sans donner sujet d'en demander la cause et tout ce qu'elle pouvoit estoit de ne voir point adonacris chez elle et d'esviter quand elle le trouveroit ailleurs qu'il 
 luy peust parler en particulier elle sentoit pourtant dans son ame une si grande repugnance a prendre cette resolution que toute autre vertu que la sienne auroit succombe sous une passion si tendre et si forte cependant noromate se surmonta elle mesme sans surmonter son inclination quoy qu'elle fist tout ce qu'elle put pour la vaincre jusques alors elle s'estoit contentee d'essayer de n'aimer plus adonacris mais pour faire encore davantage en voyant le danger plus grand elle fit tout ce qu'elle put pour forcer son coeur a aimer sitalce mais il n'y eut pas moyen ainsi sa vertu trouvant une ample matiere de se faire esclater elle resolut de faire pour sitalce tout ce qu'elle eust pu faire si elle l'eust aime plus qu'elle mesme de ne faire rien pour adonacris et de n'oublier chose aucune pour tascher effectivement de le faire echanger contre son mary quoy que sa presence deust luy estre tres facheuse et que celle d'adonacris luy fust tres agreable noromate ne prit pourtant pas cette resolution tumultuairement puis qu'elle employa toute la nuit a l'examiner sans pouvoir dormir qu'une heure seulement encore fut-ce que la propre lassitude de son esprit l'assoupit mais a peine fut elle eveillee qu'elle receut en une quart d'heure trois lettres d'un stile bien different et qui venoient aussi de trois personnes bien differentes car enfin un courrier d'agathyrse qui venoit advertir aritaspe que le prince spargapise et luy arriveroient 
 bien tost a typanis luy en aporta une que sitalce luy avoit donnee a issedon ou agathyrse l'avoit envoye demander des nouvelles d'un de ses amis qu'on n'avoit point trouve ny parmy les blessez ny parmy les morts ny parmy les vivans de son party la seconde estoit d'argyrispe qui la conjuroit de solliciter aussi ardemment a typanis pour la liberte d'adonacris qu'elle sollicitoit a issedon pour celle de sitalce et la troisiesme estoit d'adonacris qu'un esclave de cet amant prisonnier avoit donnee a une de ses femmes sous un autre nom que celuy de son maistre et sans en vouloir attendre la responce car adonacris avoit eu peur que noromate ne la luy renvoyast toute fermee des qu'elle auroit connu le carractere de la subscription de sorte que la vertueuse noromate se trouvant en mesme temps une lettre de son amant une de son mary et une d'argyrispe se trouva en un embarras estrange car enfin si elle eust suivi son inclination elle eust ouvert celle d'adonacris et n'auroit du moins veu celle de sitalce que la derniere cependant cette vertueuse personne se surmontant elle mesme resolut d'abord de n'ouvrir point la lettre d'adonacris et de voir celle de sitalce et en suitte celle d'argyrispe si bien que jettant sur sa table cette lettre qui venoit d'une main qui luy estoit si chere elle se mit a ouvrir celle de son mary mais elle l'ouvrit en soupirant malgre 
 qu'elle en eust et fut quelque temps sans la pouvoir lire tant la douleur la pressoit toutesfois a la fin l'ayant leue elle y trouva d'abord quelques marques d'affection et quelque civilite mais comme sitalce avoit plus de coeur que de politesse a escrire quoy qu'il eust de l'esprit cette civilite n'avoit ny tendresse ny galanterie et elle estoit enfin telle qu'un mary qui n'estoit pas naturellement fort galant la pouvoit avoir et telle qu'un homme qui songeoit plus a sa liberte qu'a toute autre chose en pouvoit estre capable il y avoit pourtant quelques marques d'amour dans cette lettre mais c'estoit d'une maniere peu obligeante car il luy faisoit entendre sans aucune adresse qu'il avoit quelque inquietude de ce qu'il avoit sceu que spargapyse et toute sa cour iroit passer l'hiver a typanis et de ce qu'elle auroit trop bonne compagnie adjoustant apres cela divers ordres pour sa liberte et pour ses affaires avec la mesme familiarite que s'ils eussent este mariez dix ans quoy qu'ils n'eussent este que trois jours ensemble de sorte qu'apres que noromate l'eut leue en soupirant et qu'elle vint a jetter les yeux sur la lettre d'adonacris qu'elle avoit mise sur sa table helas dit-elle en elle mesme malgre qu'elle en eust que cette lettre est sans doute differente de celle que je tiens cependant adjousta telle en se reprenant il faut ne la point voir et il faut faire tout ce que celle que je viens de lire m'ordonne apres cela elle se trouva assez embarrassee 
 comment elle feroit pour la faire rendre a adonacris sans l'avoir leue mais apres y avoir bien pense elle trouva qu'il y auroit trop de danger a se confier a quelqu'un pour la luy reporter et que le mieux qu'elle pouvoit faire estoit de la luy rendre adroitement elle mesme la premiere fois qu'elle le trouveroit chez eliorante ou elle s'imaginoit bien qu'elle le rencontreroit souvent de sorte que prenant cette lettre elle la mit dans sa poche et se mit a lire celle d'argyrispe mais a ce qu'elle a advoue depuis elle la leut avec une esmotion de coeur estrange car toutes les fois qu'elle y trouvoit le nom d'adonacris elle en changeoit de couleur et ne pouvoit s'empescher d'avoir des sentimens qui tenoient quelque chose de la haine et de la jalousie ou de souhaiter du moins dans ses premiers mouvemens qu'adonacris n'aimast pas plus argyrispe qu'elle aimoit sitalce elle se condamna pourtant elle mesme un moment apres et sans rien relascher de sa vertu et de la resolution qu'elle avoit prise elle fut a un sacrifice public qu'on faisoit ce jour la sur une petite coline couverte d'arbres qui est enfermee dans la ville car comme vous le scavez seigneur nous ne sacrifions jamais qu'a ciel ouvert nos peres ayant creu que les hommes ne pouvoient bastir de temples qui fussent dignes d'y honnorer les dieux mais aussi ne sacrifions nous pas si souvent que les autres peuples et ce n'est qu'une fois tous les mois que ces actes publics de piete 
 se sont si bien que noromate ne voulant pas manquer ce jour la au sacrifice qu'on faisoit et y voulant aller principalement pour demander aux dieux qu'ils luy donnassent la force de resister a la passion qu'elle avoit dans l'ame elle fut comme je l'ay desja dit au pied de cette coline a l'entour de laquelle on a basty de grandes et magnifiques galeries couvertes ou les dames se mettent pour esviter le soleil nostre religion n'obligeant que les sacrificateurs et ceux qui les assistent a estre a ciel ouvert neantmoins celles de nos dames qui ont une piete un peu scrupuleuse ne s'y mettent que quand il fait excessivement chaud ou excessivement froid de sorte que noromate qui est de celles qui s'attachent le plus indispensablement a tout ce qu'elle croit estre de son devoir ne s'y mit point ce jour la et se mesla dans la multitude avec beaucoup d'autres dames de qualite sa devotion ne fut pas mesme interrompue par la presence d'adonacris car comme aritaspe n'assista point au sacrifice public et qu'il en fit un particulier il avoit retenu adonacris aveque luy aussi pria-t'elle les dieux avec tant de tranquilite d'esprit qu'il luy sembla qu'elle en avoit acquis une nouvelle force et elle s'en retourna chez elle dans la pensee d'aller chez eliorante aussi tost qu'elle auroit disne afin de chercher occasion de rendre a adonacris la lettre qu'il luy avoit escrite et en effet elle ne fut pas plustost 
 hors de table qu'elle dit a ses gens qu'elle vouloit sortir de bonne heure et qu'on tinst son chariot tout prest mais afin qu'adonacris ne creust pas qu'elle eust dessein de renouveller sa passion dans son coeur elle voulut estre plus negligee qu'a l'ordinaire pretextant la chose a ses femmes de la prison de son mary mais quoy que son habillement fust un habillement tout simple et que ses cheveux n'eussent que cinq ou six boucles negligees de chaque coste comme elle ne pouvoit pas cesser d'estre propre elle ne laissoit pas d'estre aussi belle sans parure que si elle eust este paree cependant comme elle fut a son miroir pour voir si elle estoit aussi negligee qu'elle le vouloit estre elle cacha encore sous son voile quelques boucles de ses cheveux qu'elle r'atacha avec un cordon noir luy semblant qu'elle estoit encore trop galemment coiffee pour une personne qui vouloit qu'on creust quelle ne vouloit pas plaire quoy que dans le fonds de son coeur elle n'eust pas voulu qu'adonacris l'eust haie mais durant qu'elle consultoit son miroir afin de voir si elle n'estoit point encore trop ajustee elle en soupira se souvenant du temps ou elle l'avoit quelquesfois si soigneusement consulte lors qu'elle estoit a issedon et qu'elle n'estoit pas marrie de plaire a adonacris mais a la fin apres avoir este un demy quart d'heure a croire tantost quelle estoit trop mal et tantost qu'elle 
 estoit encore trop bien et avoir range et derange les boucles de ses cheveux plus d'une fois elle s'osta avec chagrin de devant son miroir et entrant dans son cabinet pour pouvoir regarder sans estre veue de ses femmes si elle n'avoit pas tousjours dans sa poche la lettre qu'elle y avoit mise le matin elle trouva que les tablettes dans quoy elle estoit escrite s'estoient ouvertes dans la presse ou elle avoit este durant le sacrifice et qu'ainsi elle ne pouvoit plus les rendre fermees a adonacris d'abord elle en eut un depit estrange contre elle mesme et elle fut encore assez longtemps a les tenir ouvertes sans vouloir voir ce qu'il y avoit d'escrit mais enfin considerant que quand elle rendroit cette lettre a adonacris sans la voir il ne le croiroit pas elle se resolut de la lire elle ne s'y resolut pourtant pas tout d'un coup et elle se demanda plus d'une fois a elle mesme pourquoy elle la vouloit voir car enfin disoit elle tu peux bien penser noromate qu'adonacris ne t'escrit pas pour te dire des injures et pour te donner sujet de le hair et tu n'as que trop veu dans ses yeux que la mesme passion qui est tousjours dans ton coeur malgre toy est encore dans le sien que veux tu donc faire en lisant cette lettre veux tu toy mesme attaquer ta vertu et la mettre a la derniere espreuve tu scais bien que tu as resolu de mourir mille fois plustost que de rien faire indigne de ce que tu es et cependant tu vas lire une lettre d'un homme que tu scais qui est amoureux 
 de toy et ce qui est encore le plus estrange d'un homme que tu scais bien que tu ne hais pas apres cela noromate fut quelque temps a resver comme elle l'a redit depuis en suitte de quoy se determinant a demeurer ferme dans sa resolution quelque tendresse qu'elle peust trouver dans cette lettre elle la leut et y trouva a peu pres ces paroles
 
 
 adonacris a noromate 
 
 
 si je ne scavois que je n'ay pas un sentiment dans l'ame qui soit indigne de vostre vertu je n'aurois pas la hardiesse de vous demander une audience particuliere pour vous dire tout ce qui s'est passe dans mon coeur depuis l'injustice que vous m'avez faite mais comme je suis assure que je n'ay pas une pensee qui vous puisse offencer je vous conjure madame de m'accorder la grace de me permettre de vous dire une fois en ma vie tout ce que j'ay souffert et tout ce que je souffre pour vous et pour vous obliger a ne me refuser pas je vous proteste madame que je vous aime sans desirs et sans esperance et que si vous le voulez je ne vous parleray jamais de la passion que j'ay dans l'ame et que j'y auray jusques a la mort pourveu que vous me permettiez seulement de vous faire souvenir de ce 
 qu'elle estoit dans un temps ou vous la trouviez innocente ainsi ne vous demandant rien ny pour le present ny pour l'avenir et ne voulant autre grace que de vous parler d'une chose passee vous seriez sans doute trop injuste si vous me refusiez mais apres tout madame quand mesme vous me voudriez refuser il faudroit du moins ne me refuser pas la faveur de me defendre vous mesme de vous dire que je vous aime tousjours plus que personne n'a jamais aime car madame si vous vous contentez de me faire entendre par vostre silence que vous ne voulez pas que le vous le die je ne vous obeiray point non pas mesme quand vos beaux yeux tous puissans qu'ils sont me diroient mille et mille fois avec ce muet et rigoureux langage qu'ils scavent trop bien que vous ne voulez pas que le me pleigne en effet madame c'est une chose si difficile de ne dire point le mal qu'on endure a la personne pour qui on le souffre que j'ay besoin de recevoir ce commandement d'une maniere que le fou force d'y obeir vous scavez madame quel pouvoir vous avez tousjours eu sur moy je vous proteste qu'il n'est point diminue et que quoy que ce soit que vous me commandiez je vous obeiray pourveu que je recoive ce commandement de vostre bouche et que vous ne me deffendiez pas de vous aimer jusques a la mort 
 
 
 adonacris 
 
 
comme cette lettre estoit tendre respectueuse et touchante noromate ne la put lire sans soupirer et elle a dit depuis que de sa vie elle ne s'estoit trouvee en une inquietude plus 
 embarrassante mais apres tout il se trouva qu'elle leut trois fois cette lettre qu'elle ne vouloir point lire et qu'elle la leut avec des sentimens qu'elle n'a jamais pu bien exprimer car enfin elle avoit de la douleur en la lisant mais c'estoit pourtant une espece de douleur ou il y avoit je ne scay quelle secrette satisfaction qui faisoit que la mesme chose qui l'affligeoit ne luy desplaisoit pas cependant apres avoir donne un quart d'heure a l'amour d'adonacris elle revint de sa foiblesse comme d'une lethargie d'esprit et rompant cette lettre avec violence plust aux dieux dit-elle qu'il me fust aussi aise d'oster de mon coeur la tendresse que j'ay malgre moy pour adonacris que d'oster de ma veue ce tesmoignage de sa passion apres cela changeant le dessein qu'elle avoit eu d'aller chez eliorante elle dit qu'elle ne vouloit plus sortir et qu'elle ne vouloit mesme voir personne ne se trouvant pas en estat de s'exposer a voir si tost adonacris mais pour achever de l'accabler on luy vint dire de la part d'eliorante que si elle vouloit escrire a sitalce elle luy en donneroit une voye pourveu que ce fust a l'heure mesme de sorte que noromate qui n'avoit l'imagination remplis que de la lettre d'un amant qu'elle aimoit se vit contrainte de respondre a celle d'un mary qu'elle n'aimoit pas aussi le fit elle avec une peine estrange elle recommenca cinq on six fois sa lettre avant que de 
 la pouvoir achever car encore qu'elle eust devant elle celle de sitalce afin d'y respondre article pour article celle d'adonacris estoit si fort dans sa pensee qu'il ne luy venoit dans l'esprit que de quoy respondre a adonacris et il ne luy venoit rien pour respondre a sitalce mais a la fin se mettant en colere contre elle mesme elle se surmonta et escrivit a son mary avec beaucoup de respect et respondit aussi a argyrispe avec beaucoup de civilite apres quoy ne pouvant mesme plus souffrir la lumiere elle se deshabilla et se mit au lit afin d'avoir un pretexte de ne voir personne et de ne voir pas mesme ses femmes pour cet effet elle leur dit qu'il venoit de luy prendre un mal de teste le plus incommode du monde qu'elle vouloit tascher de guerir par le silence par l'obscurite et par le dormir si bien que ses femmes tirerent tous les rideaux de ses fenestres et abaissant un magnifique pavillon qui couvroit son lit elles la laisserent dans la liberte de sentir le mal qui la tourmentoit de vous dire seigneur tout ce que noromate fit et contre fit et contre elle mesme et contre adonacris il ne seroit pas aise car enfin tout ce qu'une personne de grand esprit de grand coeur et de grande vertu peut penser pour surmonter une violente passion noromate le pensa et le pensa avec intention d'executer sa pensee et d'agir de facon avec adonacris qu'il ne peust seulement deviner qu'elle souhaitoit qu'il l'aimast tousjours quoy qu'elle le luy deffendist cependant 
 comme elle jugea qu'il estoit a propos qu'elle luy fist connoistre d'abord par son procede qu'elle fuyoit sa veue elle continua le lendemain de dire qu'elle se trouvoit mal et qu'elle ne vouloit voir personne de sorte que parce moyen adonacris fut plusieurs jours sans la voir et sans pouvoir scavoir seulement si elle avoit receu sa lettre il ne laissa pourtant pas de se l'imaginer lors qu'il aprit chez eliorante qu'on disoit qu'elle se trouvoit mal et il craignit alors estrangement de s'estre trompe lors qu'il avoit creu que noromate ne le haissoit pas d'autre part aritaspe estant adverty que le jeune spargapyse arriveroit le lendemain fut au devant de luy avec tout ce qu'il y avoit de gens de qualite a typanis mais encore que ce fust a luy qu'on rendist tous les honneurs de la victoire agathyrse estoit pourtant celuy qui les meritoit car spargapyse estoit si jeune qu'on ne pouvoit raisonnablement le louer que d'avoir de belles inclinations et d'estre desja assez raisonnable pour croire conseil et pour faire tout ce que le sage terez et agathyrse luy conseilloient de sorte que des qu'il fut arrive a typanis agathyrse qui estoit bien aise d'obliger adonacris dans la pensee de couvrir elybesis de plus de confusion le presenta a spargapyse qui le receut aussi bien qu'on le luy avoit conseille ainsi le vainqueur et le vaincu vescurent apres ensemble avec une extreme civilite adonacris eut mesme plus d'obligation a ce jeune prince que s'il luy eust 
 donne la liberte car il faut que vous scachiez qu'agathyrse luy ayant dit qu'il estoit a propos qu'il rendist une visite a noromate dont le mary estoit prisonnier pour ses interests il y fut a l'heure mesme pour luy tesmoigner la part qu'il prenoit a son affliction et pour luy offrir tout ce qui pourroit servir a faire recouvrer la liberte a sitalce si bien que comme adonacris avoit eu le soir une grande conversation avec agathyrse qui luy avoit fait connoistre qu'il n'avoit rien contribue a l'ambition d'elybesis ils estoient si bien ensemble qu'agathyrse luy proposa de suivre spargapyse chez noromate ainsi adonacris acceptant aveque joye une proposition qui luy estoit si agreable accompagna ce jeune prince chez cette belle personne qui feignant tousjours de se trouver mal se mit sur son lit pour recevoir cette visite ne devinant pas qu'adonacris en deust estre mais lors qu'elle le vit avec ceux qui accompagnoient ce prince et qu'elle rencontra ses yeux elle en eut une esmotion si grande qu'elle en changea de couleur s'imaginant qu'il devineroit en la regardant tout ce qu'elle avoit pense a son avantage cependant comme elle a l'esprit ferme et l'ame tout a fait grande elle se remit un instant apres et sans faire semblant d'avoir pris garde a adonacris elle respondit a la civilite que spargapyse luy faisoit sur la prison de son mary mais pour le faire d'une maniere qui fist connoistre a adonacris qu'elle voyoit qui l'escoutoit attentivement qu'elle 
 avoit tous les sentimens qu'une honneste femme est obligee d'avoir en une pareille occasion elle remercia spargapyse des offres qu'il luy faisoit avec une civilite tres respectueuse le conjurant en suitte avec une ardeur extreme de faire tout ce qu'il pourroit pour le remettre en liberte mais seigneur adjousta-t'elle ce n'est pas icy ou je dois vous faire cette priere et le premier jour que je sortiray j'iray vous suplier de me vouloir donner un des prisonniers que vous avez faits afin d'offrir au prince aryante de delivrer sitalce pour luy il n'est point necessaire reprit agathyrse voyant que spargapyse ne scavoit pas precisement s'il se devoit engager a faire ce que noromate vouloit que vous attendiez que vous soyez en sante car je m'imagine que le prince a qui vous parlez vous accorde desja ce que vous luy avez demande spargapyse jugeant alors par ce qu'agathyrse disoit qu'en effet il devoit ne refuser pas noromate luy confirma ce qu'agathyrse luy avoit dit et luy demanda le nom du prisonnier qu'elle jugeoit qu'aryante voudroit bien eschanger contre sitalce seigneur luy dit elle alors en rougissant je pense que vous tomberez d'accord que j'auray lieu d'esperer la liberte de mon mary si vous m'accordez celle d'adonacris n'estant pas croyable qu'aryante ne veuille pas le delivrer pour faire que le frere de la belle elybesis ne soit plus prisonnier comme noromate 
 ne put nommer adonacris sans rougir adonacris ne put aussi s'entendre nommer sans changer de couleur et s'entendre nommer encore en une conjoncture aussi facheuse pour luy cependant il ne scavoit comment s'opposer directement a sa liberte et la galanterie qu'il avoit ditte dans la chambre d'eliorante lors que noromate avoit parle de l'eschanger contre sitalce n'estoit pas propre a dire serieusement neantmoins comme ce n'estoit pas une chose dont il peust tomber d'accord et qu'il ne pouvoit aussi rejetter qu'en raillant a demy il prit la parole apres que spargapyse eut accorde a noromate ce qu'elle luy avoit demande et qu'il luy eut promis d'envoyer offrir cet eschange au prince aryante mais en la prenant il eut des sentimens si tumultueux dans l'ame qu'il eut une peine extreme a les retenir toutefois s'estant a la fin fait un grand effort en verite madame dit-il a noromate en souriant je croy que vous ferez desavouee par sitalce et qu'il aimera mieux demeurer prisonnier l'y que d'estre eschange aveque moy cette modestie est si excessive reprit noromate sans le regarder que j'aurois peut-estre lieu de croire que vous parlez comme vous faites par un sentiment qui luy est tout oppose mais quoy qu'il en soit puis que le prince a qui j'ay demande cet eschange me l'a accorde ce sera au prince aryante a decider la chose qui a mon advis la decidera comme je le souhaite n'estant pas croyable qu'il puisse refuser 
 a la belle elybesis de rompre vos chaisnes qui l'en conjurera sans doute avec ardeur ainsi laissez moy s'il vous plaist la liberte d'esperer que vous serez bien tost libre et que je reverray bien tost sitalce apres cela comme spargapyse en l'age ou il estoit ne faisoit guere de longues visites principalement quand elles estoient de ceremonie et de consolation il se leva sans donner loisir a adonacris de respondre a noromate et s'en alla en suitte visiter quelques endroits de la ville qu'agathyrse trouvoit a propos de fortifier de sorte qu'adonacris ne jugeant pas qu'il le deust suivre en ce lieu la demeura avec quelques autres a la porte de la maison de noromate mais comme c'est la coustume des hommes de se quitter sans ceremonie en semblables occasions il se trouva que ceux qui s'estoient arrestez quelque temps a parler avec adonacris ayant quelque visite a faire le quitterent et le laisserent seul avec ses gens a la porte ou il estoit si bien que la voyant encore ouverte et jugeant que noromate n'auroit pu prevoir qu'il devoit prendre la resolution de r'entrer chez elle tout a l'heure et qu'elle ne pourroit luy refuser l'entree de sa chambre il r'entra hardiment et remontant l'escalier il trouva en effet la porte de la chambre de noromate ouverte ainsi sans perdre temps il se raprocha du lict sur quoy elle estoit mais pour tromper deux de ses femmes qui estoient aupres d'elle et pour la tromper elle mesme afin qu'elle souffrist qu'il luy 
 parlast madame luy dit-il en l'abordant respectueusement le prince spargapyse me renvoye vers vous pour vous communiquer chose qu'il importe que vous scachiez avant qu'il envoye proposer au prince aryante l'eschange que vous voulez qu'il face pour delivrer sitalce c'est pourquoy je vous suplie de me donner un quart d'heure d'audience noromate fut si surprise de revoir adonacris que ne trouvant pas dans le trouble ou elle estoit un pretexte vraysemblable de refuser de l'escouter et craignant au contraire que ses femmes ne creussent qu'elle ne faisoit pas tout ce qu'elle pouvroit pour la liberte de son mary si elle ne l'escoutoit point elle fut contrainte de luy respondre comme si elle eust effectivement creu ce qu'il luy disoit quoy qu'elle ne le creust nullement joint que je suis persuade que malgre toute la vertu de noromate elle ne fut pas marrie d'avoir une occasion de parler une fois en sa vie en particulier a adonacris sans y avoir rien contribue de sorte que feignant comme je l'ay desja dit de croire qu'il estoit envoye par spargapyse elle le fit asseoir et se mit en estat de l'escouter mais ce qui fit que cette conversation fut plus libre fut seigneur que ces deux femmes de noromate qui mouroient d'envie de conter diligemment aux autres que spargapyse avoit promis de faire delivrer leur maistre passerent tout doucement dans la garde-robe de leur maistresse pour en parler 
 avec d'autres femmes qui y estoient si bien qu'en laissant la porte ouverte afin de pouvoir entendre si noromate les appelleroit elles estoient assez pres d'elle pour l'ouir si elle eust eu besoin d'elles mais elles en estoient aussi assez loin pour faire qu'adonacris qui les avoit veu sortir de la chambre et entrer dans la garde-robe eust toute la liberte qu'il desiroit d'entretenir sa chere noromate qui sans prendre garde a ses femmes avoit une si cruelle agitation dans le coeur qu'elle ne scavoit presques ny ce qu'elle voyoit ny ce qu'elle pensoit elle mesme mais a la fin apres qu'adonacris eut este quelque temps sans parler en la regardant avec autant de douleur que d'amour quoy madame luy dit-il en soupirant il peut estre vray que la fortune m'ait r'aproche de vous et que vous m'en veuilliez bannir eh de grace madame songez bien a l'injustice que vous avez de me traitter comme vous faites si j'estois encore ce que j'estois a issedon reprit modestement noromate je serois sans doute fort injuste mais puis que je ne suis plus ce que j'estois et que vous n'estes plus aussi ce que vous estiez je ne fais assurement rien que je ne doive faire cependant s'il vray que j'aye encore quelque pouvoir sur vous je vous conjure de tout mon coeur de vous en aller de ne me voir plus chez moy de me fuir ailleurs autant que vous le pourrez et de travailler a vostre liberte avec la mesme ardeur que je vay la soliciter vous pouvez tellement toutes choses 
 fur moy reprit-il que si vous voulez positivement tout ce que vous venez de me dire je me mettray du moins en estat de faire ce que je pourray pour vous obeir mais madame il faut s'il vous plaist auparavant que vous escoutiez toutes mes raisons que vous connoissiez l'estat present de mon ame que vous examiniez un peu celuy de la vostre et que vous vous souveniez du passe pour pouvoir regler l'advenir equitablement au reste madame ne pensez pas me refuser ce que je vous demande car je vous declare que quand je le voudrois je ne scaurois vous obeir vous m'avez donc escrit un mensonge repliqua-t'elle lors que vous m'avez mande que pourveu que je vous deffendisse moy mesme de me voir vous ne me verriez plus je vous le dis encore madame adjousta-t'il mais avant que de me rien deffendre il me faut escouter pourveu que ce soit pour la derniere fois reprit elle je consens que vous disiez ce qu'il vous plaira je diray donc madame reprit-il que vous m'avez fait la plus horrible injustice du monde lors que vous m'avez abandonne pour sitalce car enfin madame je suis persuade que quand j'avois l'honneur de vous voir a issedon vous ne desguisiez pas vos sentimens lors que vous aviez la bonte de me tesmoigner que ceux que j'avois pour vous ne vous desplaisoient pas il me souvient mesme adjousta-t'il que le dernier jour que j'eus l'honneur de vous voir vos yeux me dirent plus de choses obligeantes qu'ils ne m'en 
 avoient jamais dit et si l'entendis bien leur langage ils me permirent d'esperer que je pourrois estre heureux cependant des que la fortune m'eut separe de vous vous me rendistes le plus malheureux de tous les hommes et sitalce qui ne connoist sans doute pas le prix du thresor qu'il possede me fut prefere si je vous avois prefere volontairement sitalce reprit-elle je serois assurement tres coupable quand mesme vous seriez mille fois moins honneste homme que luy car enfin apres vous avoir donne cent marques innocentes de mon affection et avoir receu la vostre je pourrois passer pour inconstante et pour infidelle mais helas adonacris poursuivit-elle en soupirant la chose n'est pas allee ainsi puis que je serois sans doute plus heureuse que je ne suis si j'estois plus criminelle et je ne scay mesme adjousta-t'elle emportee par sa passion si je ne puis point assurer que si j'estois plus coupable envers vous je serois plus innocente en effet poursuivit-elle j'ay mille choses a me reprocher qui font que vous n'estes pas en droit de me faire des reproches car enfin j'ay obei a mon pere avec tant de peine et j'ay espouse sitalce avec tant de repugnance que j'ay connu sans en pouvoir douter que vous aviez un peu trop engage mon coeur et j'ay d'autant plus de sujet de blasmer ma foiblesse que j'ay eu lieu de connoistre que vous avez este bien tost console de ma perte par les charmes de la belle argyrispe quoy madame s'ecria-t'il vous pouvez 
 m'accuser d'avoir espouse argyrispe apres que vous avez eu espouse sitalce je ne vous en accuse pas comme d'un crime repliqua-t'elle mais je m'accuse moy mesme de peur que vous ne m'accusiez non non madame reprit-il je ne veux pas m'excuser j'advoue donc qu'encore que je n'aye point aime argyrispe en l'espousant et que je ne l'aye espousee qu'apres que vous avez eu espouse sitalce et que vous m'avez eu cruellement abandonne j'advoue dis-je que je ne la devois point espouser et que je devois desobeir au prince aryante et a mon pere et me moquer du conseil de tous mes amis j'advoue mesme que je vous fis un outrage lors que j'esperay que peut-estre la possession d'argyrispe pourroit me consoler de vostre perte et que je ne devois point esperer d'en estre jamais console mais apres tout madame si j'ay failly j'ay failly en desespere et j'ay failly sans estre ny inconstant ny infidelle quoy qu'il en soit interrompit noromate puis que vous estes mary d'argyrispe et que je suis femme de sitalce je ne dois plus souffrir vostre affection ny vous donner aucune marque de la mienne et je dois s'il est possible me mettre en estat de ne vous voir jamais ha madame s'escria adonacris ou vous ne m'avez jamais aime ou vous ne m'aimez plus si vous pouvez ce que vous dittes pour tesmoigner repliqua noromate que je ne veux rien de si difficile de vous que je ne sois capable de faire je vous 
 advoueray en rougissant que je vous ay plus aime que je ne vous l'ay dit et que vous ne m'estes pas encore aussi indifferent que vous le pensez et que vous me le devriez estre mais apres tout quand je vous aimerois plus que personne n'a jamais aime et que je hairois sitalce plus que personne n'a jamais hai je serois par un pur sentiment d'honneur ce que je suis resolue de faire aujourd'huy et je le devrois mesme faire par une autre raison quand je ne le serois pas par gloire car enfin adonacris luy dit elle quelle douceur trouveriez vous a me voir tousjours miserable et quel plaisir aurois-je de vous voir tousjours malheureux c'est pourquoy il vaut bien mieux faire ce que je dois quelque fascheux qu'il soit que de ne le faire pas car puis qu'il a plu a la fortune que je ne puisse estre heureuse il faut du moins que je sois innocente et que j'aye la satisfaction de scavoir que je n'ay pas merite la cruelle avanture qui m'est arrivee mais madame luy dit-il on diroit a vous entendre parler que je suis capable d'avoir une affection criminelle pour vous mais scachez s'il vous plaist que celle que j'ay dans l'ame n'est pas de cette nature que je suis effectivement capable de vous aimer sans autre pretention que celle de n'estre point hai je consens encore si vous le voulez que l'affection que vous aurez pour moy ne soit qu'une amitie un peu tendre pourveu que vous enduriez que 
 j'aye pour vous la plus ardente passion que personne ait jamais eue vivez bien aveque sitalce puis que les dieux ont voulu que vous fussiez a luy et je vivray bien avec argyrispe si je le puis puis que mon mauvais destin a voulu que j'y fusse oblige mais madame souffrez que ne luy pouvant jamais donner mon coeur je vous le conserve souffrez dis-je ce que vous ne scauriez empescher et ne me mettez pas dans la necessite de vous desobeir ce que je veux de vous madame est ce me semble peu de chose puis que je me contente que vous ne soyez que mon amie pourveu que vous me permettiez d'estre tousjours vostre amant vous donnerez mesme a mon amour adjousta-t'il tel nom qu'il vous plaira vous l'appellerez estime amitie ou tendresse si bon vous semble pourveu que vous enduriez que je vous voye que je vous aime et que je mette mon souverain bien a estre aupres de vous de tant de beautez que sitalce possede en vous possedant je ne veux que quelques-uns de ces favorables regards qui m'ont autrefois donne de si agreables momens eh de grace madame adjousta-t'il en soupirant songez bien a ce que je vous demande vos yeux pour m'avoir regarde favorablement n'en seront pas moins beaux pour sitalce et il n'y verra mesme plus mon image quand il les regardera si je voulois madame poursuivit il ce que je pourrois peut-estre vouloir sans estre fort criminel vous auriez quelque pretexte de me refuser car enfin si 
 je vous conjurois de me donner tres souvent des occasions de vous entretenir en particulier et de me donner de ces assignations qui paroissent si suspectes quoy qu'elles puissent estre tres innocentes vous pourriez dire que je voudrois hazarder vostre reputation mais je ne veux autre chose de vous sinon que vous n'essayez point de me hair que vous ne me desguisiez point vos sentimens que vous enduriez que je vous aime et que vous ne destourniez point vos beaux yeux quand le hazard fera qu'ils rencontreront les miens enfin madame ne me cherchez point ne me fuyez point et souffrez seulement que je vous cherche et je ne me plaindray pas souffrez dis-je que je vous voye sans affectation comme mille autres vous voyent et que je vous parle quand le hazard le voudra si vous le voulez mesme je ne vous diray de ma vie que je vous aime et je me contenteray de vous dire que je vous ay aimee au reste madame si vous me desesperez je suis capable de faire des choses qui vous desplairont c'est pourquoy ne solicitez pas avec tant d'ardeur la liberte de sitalce car il y a de l'inhumanite de vouloir rompre les chaisnes qui m'attachent presentement aupres de vous comme prisonnier de guerre puis que vous ne pouvez rompre celles qui m'y attachent comme prisonnier d'amour laissez faire la fortune sans vous opposer a la consolation que j'ay de vous revoir vous en avez assez fait comme femme de sitalce et si vous faites ce que vous devez 
 vous ne ferez plus rien pour luy puis que vous ne le pourriez sans agir contre moy avec une inhumanite estrange encore une fois madame je mourray si vous me delivrez et j'aime beaucoup mieux la mort que la liberte puis que je n'en pourrois jouir sans vous perdre durant qu'adonacris parloit ainsi noromate avoit les yeux baissez et souffroit plus qu'on ne scauroit s'imaginer cependant comme la gloire s'opposoit puissamment a la tendresse qu'elle avoit dans l'ame elle ne se laissa pas persuader et elle dit si fortement a adonacris qu'elle n'oublieroit aucune chose pour delivrer sitalce qu'il connut bien qu'il ne gagneroit rien sur son esprit mais madame luy dit-il encore puis que vous voulez que sitalce soit delivre travaillez a sa liberte sans demander la mienne il y a tant d'autres prisonniers dans vostre party dont vous pouvez demander l'eschange qu'a moins que de me vouloir opiniastrement refuser toutes choses vous m'accorderez ce que je vous demande ha adonacris reprit-elle je voy bien que vous ne connoissez pas le fonds de mon coeur car enfin si je le puis dire sans rougir je vous advoueray que si la bienseance le vouloir je chercherois les voyes de vous renvoyer a issedon sans faire revenir sitalce a typanis et que je me passerois aisement de sa veue pourveu que je ne vous visse jamais cependant bien loin de murmurer de ce que je vous dis vous m'en devez avoir beaucoup d'obligation mais adonacris 
 apres vous avoir advoue que vostre presence m'est redoutable et qu'il ne me seroit pas aise de vous voir et de vous hair il faut me mettre en estat de ne vous voir de ma vie que lors que je ne le pourray empescher c'est pourquoy pour commencer des aujourd'huy allez vous en je vous en conjure je ne m'en iray pas du moins luy dit-il sans que vous m'ayez promis que vous ne vous opposerez pas si fortement a quelque legere inclination que vous dittes avoir pour moy et que vous ne vous offencerez point si je ne sollicite pas ma liberte avec autant d'ardeur que vous mais si vous ne la solicitez point reprit noromate on auroit raison de s'en estonner et de chercher la cause d'une chose si extraordinaire c'est pourquoy adonacris il faut que vous la solicitiez ha pour cela madame s'escria-t'il vous ne m'y obligerez pas et puis qu'en me refusant tout vous me mettez en droit de vous refuser quelque chose je vous assure que je ne seray point ce que vous voulez et que si je suis delivre ou pour mieux dire si je suis banny je ne le seray que par vous apres cela adonacris dit encore tant de choses touchantes a noromate que cette belle et vertueuse personne ne les pouvant plus escouter sans en avoir le coeur attendry s'en irrita contre elle mesme et commanda si absolument a adonacris de se retirer qu'il fut contraint de luy obeir mais encore madame luy dit-il en se levant quand me permettrez vous de vous parler je vous per 
 mettray de me dire adieu luy dit-elle le jour que vous devrez partir de typanis pour retourner a issedon lors que sitalce sera delivre ha madame luy dit-il vous portez la vertu au dela des bornes ou elle doit aller et il y a de la cruaute a me parler comme vous faites je ne scay s'il y a de la cruaute dit-elle mais je scay que pensant ce que je pense il faut que je parle comme je fais du moins madame luy dit-il dittes moy comment je dois expliquer vos paroles expliquez les comme il vous plaira reprit elle pourveu que vous vous en alliez tout a l'heure que vous ne reveniez plus icy et que vous ne me cherchiez point ailleurs je vous promets madame repliqua-t'il de faire tout ce que je pourray pour vous obeir mais en vous promettant tout je ne vous promets pourtant rien car je sens bien que je ne pourray pas ne chercher point les occasions de vous voir apres cela noromate ayant redouble le commandement qu'elle luy avoit fait de sortir de sa chambre il falut qu'il obeist mais il n'obeit pourtant qu'apres avoir regarde noromate quelques momens sans parler et qu'apres avoir veu dans ses beaux yeux que son coeur n'estoit pas d'accord avec sa bouche et qu'elle le bannissoit a regret cependant il s'en alla le plus amoureux et le plus afflige de tous les hommes et laissa aussi noromate avec une tristesse extreme car enfin elle n'avoit jamais plus cherement aime adonacris qu'elle l'aimoit mais apres tout comme elle a 
 l'ame grande et vertueuse elle surmonta la tendresse de son affection et des le lendemain elle fut sommer spargapyse de sa parole et soliciter agathyrse afin qu'il envoyast diligemment offrir au prince aryante d'eschanger sitalce pour adonacris si bien que cet amant ayant sceu avec quel empressement noromate solicitoit sa douleur devint encore plus forte mais comme l'amour est une passion qui fait trouver des expediens a toutes choses adonacris en trouva pour empescher sa liberte et celle de sitalce car dans la passion qu'il avoit dans l'ame il trouvoit quelque consolation qu'il fust esloigne de noromate et il trouvoit tousjours beaucoup de douceur a en estre proche quand mesme il n'eust deu la voir qu'irritee de sorte que pour empescher sitalce d'estre heureux et pour estre luy mesme un peu moins miserable en empeschant sa liberte il trouva moyen d'envoyer secrettement a issedon et d'escrire au prince aryante pour luy dire qu'il scavoit que spargapyse devoit luy envoyer offrir de l'eschanger contre sitalce mais que dans la passion qu'il avoit pour son service il se croyoit oblige de le conjurer de ne le delivrer qu'au commencement de la campagne lors qu'il faudroit combattre pour ses interests parce que veu la conjoncture des choses il jugeoit que pendant l'hiver s'il demeuroit prisonnier il descouvriroit beaucoup de particularitez des desseins des ennemis qui luy pourroient estre tres utiles il disoit encore a ce prince qu'il esperoit 
 mesme luy aquerir quelques creatures dans typanis adjoustant en suitte qu'il luy importoit aussi de ne delivrer sitalce qu'a la fin de l'hiver parce que s'il estoit delivre plustost il scavoit que comme il estoit extremement riche il avoit dessein de faire de nouvelles levees qui fortifieroient l'armee de spargapyse de plus il luy disoit encore qu'il luy rendroit ce service sans beaucoup de peine parce que sa prison estoit assez douce mais afin que la chose reussist tout a fait bien il luy disoit aussi qu'il ne falloit pas qu'argyrispe et tyssagete eussent nulle connoissance de ce secret et qu'il falloit seulement tirer la chose en longueur sans l'accorder ny la refuser de sorte que comme l'hiver est assez long en ce pais la adonacris espera une assez longue consolation par la longueur de sa prison et en effet cette invention luy reussit admirablement comme je vous le diray bien tost de plus il escrivit a argyrispe comme s'il n'eust pas doute d'estre bien tost delivre quoy qu'il creust bien qu'il ne le seroit pas si promptement car il ne doutoit point que la lettre qu'il escrivoit au prince aryante ne produisist l'effet qu'il en attendoit mais pendant que celuy que spargapyse envoya a issedon pour la liberte de sitalce et d'adonacris se preparoit a partir que noromate en demandant que son mary revinst et qu'adonacris s'en allast en avoit une douleur extreme parce qu'elle demandoit deux choses toutes opposees a ses inclinations pendant 
 dis-je qu'adonacris faisoit tout ce qu'il pouvoit pour s'empescher d'estre delivre et pour empescher qu'on ne delivrast sitalce agathyrse dont la passion estoit tousjours tres violente ne s'ocupoit qu'a faire que tout le monde creust qu'il n'estoit plus amoureux d'elybesis afin que le bruit s'en espandist jusques a issedon et qu'elybesis mesme peust croire qu'il ne l'aimoit plus luy semblant que c'estoit faire une chose indigne de luy que de continuer d'aimer une personne qui avoit prefere l'ambition d'estre reine a son affection de sorte qu'il eut un soin estrange d'instruire celuy qui fut a issedon afin qu'il ne dist rien de contraire a ses sentimens et pour cet effet il choisit un homme qui despendoit absolument de luy mais dans le mesme temps qu'il luy ordonnoit de ne dire que des choses qui pouvoient faire croire qu'il n'aimoit plus elybesis et qu'il n'agissoit contre aryante que comme ridelle sujet de thomiris il luy donnoit pourtant ordre de s'informer tres soigneusement de quelle maniere vivoit elybesis avec aryante
 
 
 
 
cependant conme il ne croyoit pas que ce fust encore assez pour se vanger d'elle que de luy persuader qu'il ne l'aimoit plus s'il ne faisoit encore qu'elle crust qu'il estoit amoureux d'un autre il prit la resolution pour satisfaire toute sa vangeance et toute sa fierte de faire semblant d'estre amoureux de quelqu'une des dames de typanis si bien que comme il n'y en avoit point de plus grand esclat de beaute 
 que noromate ny qui fust plus propre a faire croire qu'il en estoit effectivement amoureux il fit dessein de feindre de l'estre d'elle de sorte qu'il resolut de faire pendant tout l'hiver des festes continuelles pour cette belle personne et de renfermer si bien tout son chagrin dans son coeur qu'il ne parust que de la joye sur son visage et en effet il commenca de visiter noromate tres souvent et de faire diverses parties avec la femme du gouverneur de typanis chez qui toutes les dames se trouvoient cependant comme noromate croyoit qu'une femme qui avoit son mary prisonnier ne pouvoit avec bienseance prendre part a tant de divertissemens elle s'en voulut d'abord excuser mais comme spargapyse solicite par agathyrse s'opiniastra a vouloir qu'elle en fust il falut qu'elle fust moins solitaire qu'elle ne le vouloit estre car tous les amis de sitalce luy dirent que ce ne seroit pas estre assez prudente d'irriter un prince qui pouvoit ne delivrer pas son mary de sorte que noromate toute melancolique qu'elle estoit se vit obligee d'estre continuellement en plaisirs et en conversations divertissantes ainsi quoy qu'adonacris ne la pust voir chez elle si ce n'estoit lors qu'il y alloit avec le jeune spargapyse il la voyoit si souvent ailleurs malgre qu'elle en eust qu'il en avoit quelque consolation il agissoit mesme si adroitement que sans qu'elle y contribuast rien il trouvoit moyen de luy parler quelque demy quart d'heure sans estre entendu que 
 d'elle si bien qu'encore qu'elle luy dist tousjours des choses dignes de sa vertu il ne laissoit pas de luy en dire tousjours quelqu'unes qui exprimoient sa passion mais ce qui embarrassa estrangement adonacris fut la feinte passion d'agathyrse car enfin depuis qu'il se fut mis cela dans la fantaisie il ne quittoit presques plus noromate et par consequent il estoit bien plus difficile a adonacris de luy pouvoir parler en particulier d'ailleurs quelque belle et quelque charmante que fust noromate agathyrse ne trouvoit pourtant autre plaisir a la voir et a l'entretenir que celuy qu'il avoit a penser qu'il seroit despit a elybesis car il la connoissoit assez pour ne douter pas qu'elle ne fust en colere qu'il fust capable d'aimer quelque autre personne qu'elle apres l'avoir aimee ainsi il troubloit le repos de deux personnes sans en avoir une fort grande satisfaction du moins n'estoit-ce pas une satisfaction tranquile mais luy disois-je un jour voyant la contrainte ou il vivoit je ne voy pas bien pourquoy vous vous contraignez tant car que vous importe ce qu'elybesis croye de vous que m'importe reprit-il brusquement il m'importe tellement qu'elle ne croye pas que je l'aime encore que je serois au desespoir qu'elle ne creust pas que je suis amoureux de noromate car enfin je ne puis souffrir qu'elle puisse jamais me soubconner de la foiblesse et de la laschete dont je suis capable et je veux au contraire qu'elle s'imagine que je suis mille sois 
 plus amoureux de noromate que je ne le fus jamais d'elle mais luy dis-je en contentant vostre fantaisie vous rendrez un mauvais office a vostre party car croyez vous que sitalce quand il sera delivre trouve fort bon que vous fassiez l'amoureux de sa femme pourveu qu'elybesis le trouve mauvais reprit-il brusquement je ne me soucie guere de ce que sitalce en trouvera je n'aurois pourtant pas choisi noromate adjousta-t'il s'il y en avoit eu quelque autre a typanis dont la beaute eust este assez esclattante pour persuader fortement a elybesis que je l'aurois quittee pour elle mais puis qu'il n'y en a pas de si belle ny de si charmante que noromate il faut que ce soit elle qui soit l'objet de cette pretendue amour qui doit servir a ma vangeance et je veux mesme faire encore davantage poursuivit-il car je veux affectivement faire tout ce que je pourray pour me persuader que j'aime noromate et l'aimer mesme si je le puis comme noromate est tres-vertueuse luy dis-je je pense que vous ne seriez pas plus heureux que vous estes si vous en deveniez amoureux ha mon cher anabaris me dit-il la rigueur qui est causee par la vertu de la personne qu'on aime ne cause pas une douleur aussi sensible que l'inconstance d'une ambitieuse qui n'aime qu'une chimere de grandeur qu'elle s'est mis dans la fantasie ainsi quand noromate me mal-traitteroit je serois bien moins miserable que je ne le suis et j'aurois tousjours 
 la satisfaction de scavoir que ce que j'aimerois meriteroit d'estre aime au lieu qu'en continuant d'aimer elybesis j'ay le desespoir de continuer d'aimer une personne que je n'estime plus si vous ne l'estimiez plus luy dis-je vous ne l'aimeriez plus aussi car je ne croy point que l'amour puisse subsister sans l'estime je l'estimois quand je commencay de l'aimer poursuivit-il et je l'ay estimee long temps depuis mais je vous dis encore une fois que je ne l'estime plus et que je ne l'estimeray jamais quoy que je craigne estrangement de l'aimer tousjours je voy bien encore adjousta-t'il qu'elle est belle autant qu'on le peut estre qu'elle a autant d'esprit qu'on en attribue au plus fin des dieux et qu'elle a de plus je ne scay quoy d'engageant quand bon luy semble dont il est bien difficile de se deffendre mais apres tout on peut dire que j'estime en elle ce qu'il y a d'estimable sans qu'on puisse dire veritablement que je l'estime car enfin des que je la regarde comme une personne que la grandeur esblouit et qui prefereroit un homme qui auroit tous les deffauts du corps et de l'esprit pourveu qu'il fust sur le throne a l'homme de toute la terre le plus accomply je ne la scaurois estimer mais luy dis-je le prince aryante n'est pas de ceux que vous dites il est vray reprit-il mais ce n'est pas a son merite qu'elle se donne et elle luy fait injustice aussi bien qu'a moy mais si elle est si ambitieuse repliquay-je pensez vous quelle se soucie fort que 
 vous ne l'aimiez plus et qu'elle ait une fort grande douleur quand vous en aimerez une autre du moins repliqua-t'il n'aura-t'elle pas la joye de penser que je l'aime encore de sorte que quand je ne pourray l'affliger j'auray tousjours l'avantage de l'empescher d'avoir le plaisir de penser que je ne puis cesser de l'aimer c'est pourquoy quand sitalce devroit changer de party je ne changeray pas de sentimens et en effet seigneur je puis vous assurer qu'agathyrse commenca cette galanterie d'une maniere si esclatante qu'il n'estoit pas possible qu'elle ne fist un grand bruit car comme il est tres magnifique ce ne furent que festes et divertissemens mais au milieu de tout cela il luy prenoit des chagrins effroyables dont il ne pouvoit estre le maistre et qui paroissoient malgre qu'il en eust en mon particulier je l'ay veu une fois qu'il avoit assemble toutes les dames pour dancer passer ce soir la tout entier a un coin de la sale sans regarder ce qu'on y faisoit et sans regarder mesme noromate cependant cela ne desabusoit pas ceux qui l'en croyoient amoureux car on pensoit que c'estoit qu'il estoit chagrin de ce que noromate ne respondoit pas a son affection elle mesme le croyoit ainsi et durant qu'il avoit le coeur tout remply d'elybesis on le croyoit desespere de la rigueur de noromate d'autre part adonacris eut d'abord une douleur si excessive de cette galanterie que si je ne l'en eusse console je pense qu'il en seroit mort mais comme j'estois son 
 amy particulier et que je pouvois reveler le secret d'agathyrse sans luy nuire je luy fis scavoir qu'en effet il n'aimoit pas noromate mais qu'il vouloit seulement faire ce qu'il pourroit pour l'aimer ha mon cher amy me dit adonacris si agathyrse veut aimer noromate il l'aimera infailliblement car elle est trop belle et trop aimable pour ne l'aimer pas des qu'il le voudra comme vous ne pourriez pas aimer elybesis quand vous le voudriez luy dis-je quelque belle qu'elle soit quand mesme elle ne seroit pas vostre soeur agathyrse n'aimera pas aussi noromate encore qu'il la veuille je le souhaite de tout mon coeur reprit-il mais je crains bien que mon souhait n'arrive pas mais luy dis-je j'advoue que je ne comprens pas ce sentiment jaloux qui vous passe dans l'esprit presentement car enfin il me semble que quand on est amoureux d'une personne qui a un mary on ne doit point avoir de jalousie d'un amant qui n'est point aime helas anabaris s'escria adonacris que vous estes ignorant en amour si vous ne scavez point la difference qu'il y a de la jalousie d'un rival a celle d'un mary je ne scay si je suis ignorant en amour repliquay-je mais il ne me semble pas que j'aye tort lors que je dis qu'il est plus facheux de voir posseder la personne qu'on aime par un mary que de la voir seulement aimee par un rival si ce mary estoit son amant quand il l'espousa reprit-il j'advoue qu'il n'y a rien de si difficile a souffrir niais des que cet amant 
 est devenu mary la chose change de face et un rival qui ne le sera point me donnera plus d'inquietude si je le voy seulement parler a noromate que ne fait sitalce en la possedant car enfin un mary qui n'est point aime ne le sera jamais et un amant hai peut cesser de l'estre et estre aime quelque jour ainsi vous voyez bien qu'il est vray qu'il y a beaucoup de difference entre un mary et un rival c'est pourquoy je vous ay une obligation infinie de m'avoir apris qu'agathyrse n'est pas encore le mien voila donc seigneur en quels sentimens estoient ces trois personnes agathyrse aimoit tousjours elybesis et vouloit faire semblant de ne l'aimer plus et d'aimer noromate adonacris aimoit tousjours ce qu'il avoit commence d'aimer sans oser le tesmoigner et sans qu'on luy permist de le dire et noromate de pouvant cesser d'aimer adonacris agissoit pourtant comme si elle ne l'eust point aime et qu'elle eust fort aime sitalce cependant celuy qu'agathyrse avoit envoye au nom de spargapise vers le prince aryante n'estant arrive a issedon qu'apres que celuy qu'adonacris envoyoit vers ce prince luy avoit rendu la lettre qu'il luy escrivoit par laquelle il luy disoit plusieurs choses pour l'obliger a ne le delivrer qu'au commencement de la campagne prochaine il ne fit pas tout ce qu'il avoit espere car le prince aryante croyant effectivement tout ce qu'adonacris luy mandoit tira la chose en longueur et renvoya cet 
 envoye de spargapyse sans luy refuser ny luy accorder ce qu'il luy avoit demande de sorte qu'argyrispe scachant qu'aryante n'accordoit pas aussi promptement l'eschange de sitalce et d'adonacris comme elle l'avoit espere elle fut trouver sa belle soeur pour la prier d'employer son credit aupres du nouveau roy pour obtenir la liberte de son mary mais elybesis luy dit qu'elle en avoit desja parle a aryante qui luy avoit seulement demande un peu de temps pour delivrer adonacris adjoustant qu'elle auroit tout le soin imaginable de l'en soliciter mais seigneur il faut que vous scachiez qu'en effet elybesis avoit parle au prince aryante de la liberte d'adonacris de sorte que comme il avoit eu peur de l'irriter s'il luy refusoit de delivrer son frere sans luy en dire la raison il luy avoit monstre ce que ce prisonnier luy escrivoit a condition qu'elle n'en parleroit a argyrispe ny a nulle autre si bien que scachant que son frere consentoit de n'estre delivre qu'a la fin de la campagne et qu'il pretendoit que son sejour a typanis peust avancer les affaires du nouveau roy et nuire a celles de la reine elle fut la premiere a luy dire qu'il ne falloit pas le delivrer et elle le pria de la refuser opiniastrement toutes les fois qu'a la priere de sa belle soeur elle se verroit obligee de le soliciter pour la liberte d'adonacris de sorte que par ce moyen le dessein de cet amant prisonnier reussit admirablement 
 d'autre part sitalce aprenant que le prince aryante faisoit quelque difficulte de l'eschanger contre adonacris eut une telle inquietude d'estre esloigne de sa femme dans un temps ou il y avoit tant d'honnestes gens a typanis que la jalousie l'obligea de luy escrire en respondant a la lettre qu'elle luy avoit escrite qu'il luy ordonnoit d'offrir toutes choses a agathyrse pour contribuer a la continuation de la guerre pourveu qu'il le fist delivrer d'ailleurs argyrispe ne se contentant pas de la responce qu'elybesis luy avoit faite escrivit a son mary qu'elle estoit resolue d'offrir plustost la moitie de son bien pour le mettre en liberte que de luy laisser passer l'hiver tout entier en prison car comme elle estoit naturellement d'humeur inquiete et jalouse et qu'elle aimoit son mary son absence luy estoit insuportable de sorte que sans que sitalce sceust qu'adonacris estoit amoureux de sa femme et que noromate ne le haissoit pas et sans qu'argyrispe le sceust aussi ils estoient tous deux fort inquiets ils se tesmoignerent mesme une partie de leur inquietude car comme sitalce estoit sur sa foy aussi bien qu'adonacris il la visitoit quelquefois afin de conferer avec elle des moyens de faire recouvrer la liberte a son mary en recouvrant la sienne ainsi ils vinrent a avoir quelque confiance l'un pour l'autre par l'egalite de leurs interests mais durant que ces deux personnes cherchoient des expediens pour faire reussir leur dessein elybesis se trouvoit un 
 peu embarrassee a resister au prince aryante et a refuser de l'espouser sans l'irriter cependant comme elle ne le vouloit espouser que roy et qu'elle ne voyoit pas encore son throsne assez solidement apuye pour y vouloir monter il n'est forte d'artifice dont elle ne se servist pour mesnager son esprit car enfin elle avoit tousjours dans la pensee si aryante n'estoit point roy de renouer avec agathyrse ne doutant nullement qu'il ne l'aimast assez pour revenir a elle des qu'elle voudroit retourner a luy et en effet elle agit avec tant d'adresse avec aryante qu'il creut mesme que c'estoit pour son interest qu'elle ne vouloit pas l'espouser pendant la guerre car comme elle a infiniment de l'esprit elle luy disoit que comme il ne pouvoit l'espouser qu'en s'abaissant ce seroit un grand pretexte au party contraire de dire plusieurs choses qui luy pourroient nuire ainsi agissant avec beaucoup de finesse aryante luy estoit oblige de ce qu'elle le refusoit d'autre part celuy que spargapyse avoit envoye vers ce prince estant retourne a typanis avec une responce qui n'avoit rien de decisif noromate n'en fut pas peu estonnee car elle ne pouvoit comprendre qu'aryante ne voulust pas delivrer le frere de la personne qu'il aimoit en delivrant sitalce il luy vint bien alors quelque soupcon qu'adonacris mettoit peutestre luy mesme obstacle a sa liberte mais comme elle n'imaginoit pas bien par quelle voye il le pouvoit faire elle le pensa sans le croire fortement 
 cependant quoy qu'elle esvitast la rencontre d'adonacris autant qu'elle pouvoit et qu'elle eust resolu de n'oublier rien pour l'esloigner d'elle en le delivrant elle ne fut pourtant pas trop marrie dans le fonds de son coeur que sans qu'elle y eust rien contribue sitalce fust encore a issedon et qu'adonacris fust aussi encore a typanis neantmoins des qu'elle eut receu la lettre de son mary qui luy ordonnoit si pressamment d'offrir toutes choses a agathyrse afin de l'obliger d'offrir plustost trois prisonniers au lieu d'un pour faire qu'on le delivrast elle se mit en devoir de luy obeir d'ailleurs adonacris voyant que son dessein avoit si heureusement reussi en eut une joye extreme mais afin qu'aryante ne descouvrist pas sa fourbe et qu'il le laissast prisonnier pendant tout l'hiver il s'informa en effet si soigneusement des desseins d'agathyrse et de tout ce qui se passoit a typanis et mesme aux tentes royales qu'il donna effectivement divers advis importans a ce prince de sorte qu'il ne fut plus dans la necessite de luy dire de nouvelles raisons pour l'obliger a ne le delivrer pas parce que son propre interest l'en solicita assez d'autre part agathyrse en continuant de faire semblant d'estre amoureux de noromate n'y employoit pas tellement tous ses foins qu'il ne songeast a faire descendre aryante du throsne mais ce qui le faisoit desesperer estoit que durant le mal languissant dont thomiris 
 estoit attaquee ses ordres avoient tousjours tant d'ambiguite qu'il estoit aise de connoistre qu'elle avoit quelque autre chose dans l'ame qui l'occupoit plus que cette guerre et qu'elle avoit quelque autre dessein qui faisoit qu'elle ne vouloit pas hazarder ses troupes en effet le pere de noromate qui estoit aupres d'elle escrivit un jour qu'elle avoit dit qu'elle aimeroit mieux avoir perdu le royaume des issedons que son armee cependant quoy qu'elle pust mander agathyrse ne laissa pas de resoudre de faire tout ce qu'il pourroit pour donner une bataille des que l'hiver seroit passe ou de forcer aryante a se renfermer dans issedon mais comme l'hiver est assez long en ce pais la il falut qu'il esprouvast un long supplice il avoit pourtant eu quelque consolation d'aprendre par le retour de cet envoye de spargapyse qu'on disoit a issedon qu'elybesis ne vouloit point espouser aryante qu'a la fin de la guerre neantmoins comme la passion qu'il avoit dans l'ame est accoustumee d'inspirer quelques fois des sentimens tous opposez il y avoit des jours ou il souhaitoit qu'aryante eust espouse elybesis ouy me disoit-il un soir je vous jure par tous les dieux que si j'estois asseure de vaincre aryante le lendemain de ses nopces je voudrois qu'il espousast elybesis des aujourd'huy car je vous advoue que j'aurois le plus grand plaisir du monde de voir tomber le sceptre de la main a cette infidelle car je ne seray point assez vange si la 
 chutte du throsne d'aryante n'accable que luy et si je ne voy elybesis reine sans royaume ou pour mieux dire encore veusve d'un usurpateur vaincu et par consequent sans bien sans honneur sans rang sans appuy et dans la necessite d'avoir recours a moy pour luy faire obtenir un asile en quelque coin de ce royaume qu'elle pretend posseder si vous la voyez jamais en ce deplorable estat luy dis-je je suis bien assure que la joye que vous en aurez fera accompagnee de beaucoup de pitie ha anabaris me dit-il je n'ay point de pitie de ceux qui n'en ont point de moy et puis que mes malheurs n'ont point touche elybesis les siens ne me toucheront jamais du moins scay-je bien que je ne veux point avoir de compassion de ses infortunes et que si je ne l'accablois pas tout a fait ce seroit par pure generosite et pour avoir la satisfaction de luy faire connoistre qu'un sujet comme moy meritoit mieux son affection qu'un souverain comme aryante cependant noromate pour ne manquer pas aux ordres de son mary parla a agathyrse comme il le souhaitoit mais comme il faisoit semblant d'estre amoureux d'elle il creut qu'il faloit luy respondre en termes un peu ambigus quoy qu'il eust pourtant dessein de faire ce qu'il pourroit pour delivrer sitalce et comme il vouloit qu'elle peust penser qu'il estoit effectivement son aman tafin qu'estant trompee la premiere les autres le fussent aussi il luy dit avec beaucoup d'adresse que l'envie de voir sitalce 
 delivre l'aveugloit en voulant qu'on fist des propositions pour luy qui luy seroient honteuses car enfin dit-il si on scavoit que vous offrez tant de choses pour faire qu'on donne plus d'un prisonnier pour sa liberte on pourroit croire qu'on ne l'estimeroit pas assez dans son parti c'est pourquoy il faut un peu mieux mesnager sa gloire et donner temps a aryante de s'aviser la response qu'il a donnee n'estant pas si claire qu'il n'y ait lieu de renvoyer une seconde fois vers luy sans faire de propositions nouvelles ainsi madame donnez vous quelque patience et laissez au temps a faire reussir un dessein qui se ruineroit peut-estre en le precipitant voila donc seigneur quelle fut la responce d agathyrse qui en effet estant bien aise d'avoir un pretexte de renvoyer a issedon pour scavoir tousjours des nouvelles d'elybesis et pour y faire publier qu'il estoit amoureux de noromate obligea spargapyse d'y renvoyer une seconde fois de sorte que noromate escrivit a sitalce tout ce qu'agathyrse luy avoit dit adonacris de son coste respondit aussi a argyrispe et luy manda qu'elle se gardast bien d'offrir pour luy tout ce qu'elle luy mandoit parce qu'en cas qu'on ne l'eschangeast point il avoit une voye assuree de recouvrer sa liberte qu'il ne pouvoit luy escrire cependant durant que cette negociation qui avoit tant d'obstacles secrets se faisoit adonacris cherchoit avec un foin extreme les occasions de voir et de parler a noromate qui de son coste le 
 fuyoit autant qu'elle pouvoit quoy qu'elle l'aimast tendrement mais lors que le hazard tout seul faisoit qu'il se trouvoit aupres d'elle et qu'elle pouvoit croire qu'adonacris ne la pouvoit soubconner de luy avoir voulu donner occasion de l'entretenir elle ne pouvoit s'empescher d'en avoir de la joye et de trouver baucoup de douceur a l'entendre parler cette douceur n'estoit pourtant pas tout a fait sans amertume car elle aportoit un si grand foin a ne luy dire rien de trop obligeant que la contrainte qu'elle se faisoit de condamner tous les premiers sentimens de son coeur qui luy estoient tousjours favorables ne luy donnoit pas peu de peine en effet elle craignoit si fort qu'on ne vinst a scavoir qu'il l'avoit aimee et qu'il l'aimoit encore que de peur que cela n'arrivast elle le contredisoit bien souvent aux choses les plus justes et s'il disputoit quelquefois contre quelqu'un elle se rangeoit du party de celuy qui luy estoit oppose tant cette vertueuse personne s'observoit soigneusement et prenoit toutes les precautions qu'il faloit prendre pour conserver sa reputation adonacris connoissoit pourtant bien toutes les fois qu'elle paroissoit luy estre contraire qu'elle ne le faisoit pas par haine neantmoins comme la trop grande prudence de noromate le privoit de cent plaisirs innocens en le privant de sa conversation particuliere il se mit un jour a disputer contre eliorante en presence de noromate sur un sujet qui avoit indirectement quelque rapport a l'avanture 
 qui l'affligeoit il faut donc que vous scachiez qu'il y avoit alors deux dames a typanis dont la vertu et la reputation estoient tres differentes car il y en avoit une qui se nommoit menopee qui avoit une passion tres violente dans le coeur et une galanterie secrette avec un fort honneste homme mais elle vivoit pourtant avec tant de prudence tant de retenue et tant de modestie qu'a la reserve d'un tres petit nombre de personnes qui scavoient la verite tout le monde croyoit que menopee estoit la plus vertueuse femme de la terre et la moins capable d'avoir une intelligence galante avec quelqu'un et il y en avoit une autre nommee orique dont la vertu estoit la plus solide que personne aura jamais qui estoit pourtant fort exposee a la medisance parce qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie qu'il suffisoit d'estre vertueuse sans se mettre en peine de se contraindre pour faire paroistre sa vertu de sorte que ne prenant garde qu'a faire que nulle de ses actions ne fust essentiellement criminelle et ne se souciant pas de sauver toutes les aparences quoy que ce ne soit que sur cela que le general du monde juge et de ce qu'il voit et de ce qu'il ne voit pas elle en estoit venue au point de donner tant de prise sur sa reputation a la medisance et a l'envie qu'a la reserve de ceux qui connoissoient le fond de son ame comme ils se connoissoient eux mesmes toute la ville croyoit que des gens qui n'estoient effectivement que ses amis estoient ses amants et mesmes 
 ses amants favorisez ainsi celle qui faisoit galanterie passoit pour severe et pour vertueuse et celle qui estoit vertueuse passoit pour estre capable de faire beaucoup de choses contraires a la vertu estant donc venu a propos de parler de ces deux personnes que si peu de gens connoissoient bien un jour qu'eliorante noromate et adonacris estoient ensemble et qu'agathyrse y vint aussi noromate se mit a blasmer cette dame vertueuse qui se fioit trop a sa vertu et qui ne songeoit pas assez a observer toutes ses actions je n'eusse jamais creu dit alors adonacris en souriant que la belle noromate ayant a prendre parti entre deux personnes dont l'une se contente de paroistre vertueuse sans l'estre et une autre qui l'est effectivement elle eust este de celuy de celle qui ne l'est pas je ne suis pas du parti de celle qui n'a point de vertu repliqua noromate mais je suis contre celle qui en a et qui ne se soucie pas de le faire paroistre car enfin si une femme n'aime sa reputation je ne suis pas satisfaite de sa vertu et je ne scay mesme si on luy peut veritablemens donner le nom de vertueuse joint que selon mon opinion il est assez dangereux de mettre son esprit au dessus de tout ce qu'on peut penser et dire a son desavantage car encore qu'on ne doive pas estre vertueuse seulement parce qu'on en fera louee et qu'il le faudroit tousjours estre quand mesme on ne le devroit pas croire je ne laisse pas de soustenir que si on ne l'est point il faut du moins tascher 
 de le paroistre jugez donc si l'estant effectivement on n'est pas oblige de faire voir qu'on l'est quand on a l'avantage de l'estre pour moy reprit adonacris je suis persuade qu'il doit suffire de scavoir qu'on ne fait rien qui choque la vertu sans se mettre si scrupuleusement en peine d'oster toutes fortes de pretextes a la medisance car puis qu'on accuse bien souvent d'hipocrisie ceux qu'on voit assister a nos sacrifices avec une assiduite extraordinaire il faut conclurre qu'il est impossible d'empescher les medisans de medire quand ils en ont envie et qu'ainsi ne pouvant jamais leur oster toute forte de sujets de parler selon leur malice il est fort injuste d'aller contraindre toute sa vie de peur qu'ils ne parlent et il est beaucoup plus a propos de se mettre l'esprit au dessus de ce qu'ils peuvent dire que d'aller estre continuellement en garde pour les empescher de trouver a dire a nos actions en mon particulier dit alors agathyrse je trouve qu'adonacris a raison car de penser pouvoir venir a bout d'agir de facon qu'on ne puisse jamais trouver a reprendre a ce que l'on fait c'est vouloir faire une chose impossible en effet nous voyons tous les jours une mesme action estre louee ou blasmee selon les gens qui en parlent et pour justifier ce qu'a dit adonacris j'appelle effectivement bien souvent hipocrisie ce que d'autres appellent piete vous n'en faites pas mieux interrompit noromate et cela n'empesche pas qu'on ne doive songer a sauver les apparences autant qu'on 
 peut et a tascher de faire que tout le monde scache ce que l'on est quand on n'a point de mauvaises habitudes a cacher vostre opinion me semble si raisonnable luy repliqua eliorante que je ne croy pas qu'on la puisse contredire je la contredis pourtant reprit agathyrse car a dire la verite je ne scache rien de plus indigne d'une ame heroique que d'estre capable d'avoir foin de faire que tout le monde scache le bien qu'on fait cependant selon vos sentimens il faut qu'un homme ne face jamais nulle grande action sans tesmoins qu'il ne soit jamais liberal qu'en public et qu'il face tout le bien dont il est capable seulement afin qu'on le scache et qu'on en parle nullement reprit noromate et vous expliquez mal mes paroles comment les faut il donc expliquer repliqua-t'il il faut respondit elle pour m'entendre parfaitement comprendre que je ne veux pas qu'on ait generalement le dessein de faire qu'on scache tout le bien qu'on fait mais ce que je veux est que dans les choses d'ou depend la reputation on ne face jamais rien qui puisse donner lieu de la noircir par exemple je veux qu'un homme regle sa vie de facon qu'on ne puisse pas penser qu'il n'a point de coeur je veux aussi qu'une femme vive avec tant de prudence qu'on ne puisse pas soupconner qu'elle ne soit pas vertueuse et je veux enfin que ne se contentant pas simplement de l'estre elle songe a esviter toutes les choses qui pourroient faire croire qu'elle ne le seroit pas quelques divertissantes 
 et quelques innocentes qu'elles puissent estre ha madame s'escria adonacris vous establissez la une regle bien severe car enfin toute la douceur de la vie ne consiste presques qu'en ces fortes de choses indifferentes qu'on peut bien ou mal expliquer selon l'humeur dont on est je l'advoue dit elle mais puis qu'on ne les peut faire sans exposer sa reputation je soutiens que la douleur de l'avoir perdue est infiniment plus grande que le plaisir de faire toutes ces choses indifferentes ne peut estre grand mais si vous faisiez ce que vous dittes reprit plaisamment agathyrse vous ne feriez rien en toute vostre vie qu'estre seule dans vostre chambre encore ne scay-je si une si grande retraite ne donneroit pas encore lieu a la medisance car on pourroit dire que vous ne vivriez ainsi que parce que sitalce seroit jaloux il est vray dit-elle en souriant mais on ne diroit du moins pas que je luy donnerois sujet de jalousie de sorte adjousta agathyrse que selon vous il faut qu'une dame esvite soigneusement d'avoir nulle conversation particuliere avec des hommes qu'on peut penser qui l'aiment il faut qu'elle ne se promene jamais qu'avec cent femmes a la fois il faut encore quand elle est dans un jardin qu'elle soit tousjours dans les grandes allees avec le gros de la compagnie et qu'elle ne tourne ny a droit ny a gauche pour aller entretenir un quart d'heure quelqu'un de ses amis il faut mesme sans doute qu'elle parle tousjours tout haut et qu'elle ne 
 parle encore que de la beaute du temps et de la fraischeur de l'ombre de peur qu'on ne s'imagine qu'elle parle d'amour il faut aussi assurement qu'elle parle plus aux gens qu'elle hait qu'aux gens qu'elle aime de peur qu'on n'en medise et je ne doute nullement que vous ne veuilliez aussi que cette dame si soigneuse de sa reputation vive sans amies aussi bien que sans amis de crainte qu'on ne die que ce sont ses confidentes et ses amans je ne veux rien de tout ce que vous dittes repliqua-t'elle car je veux qu'on ait des amis et des amies mais je veux qu'une femme vive de facon qu'on ne puisse raisonnablement l'accuser d'avoir des amans favorisez et c'est pour cela que je veux que des qu'une dame scait qu'on dit par le monde qu'un homme est amoureux d'elle qu'elle occupe tout son esprit non seulement a ne faire et a ne dire rien dont il puisse tirer avantage mais encore a vivre avec tant de retenue qu'on ne puisse pas soubconner qu'elle luy soit favorable car enfin je pose pour fondement que des qu'on dit qu'un homme est amoureux d'une femme on a disposition a dire qu'il en est aime pour peu qu'on voye d'aparence de le penser et pour moy qui suis la moins medisante personne de la terre j'advoue que je ne puis scavoir qu'un amant ait eu une longue audience de sa maistresse sans croire qu'il ne luy parloit ny de guerre ny d'affaires d'estat de sorte que je conclus qu'estant fort aise de se faire un grand tort pour un fort petit plaisir il ne s'y 
 faut jamais exposer car pour me servir de l'exemple de la belle orique qui est cause de nostre dispute tout le monde scait qu'on a horriblement medit d'une conversation particuliere qu'elle eut avec un fort honneste homme dans un jardin ou ils s'estoient donne assignation cependant je scay d'une certitude infaillible que cet homme n'employa tout le temps qu'il fut avec elle qu'a luy raconter une passion qu'il avoit dans l'ame pour une fille qui est aupres de thomiris jugez donc si quelque agreable que fust ce recit le plaisir qu'elle en eut meritoit qu'elle exposast sa reputation en passant une apresdisnee toute entiere avec un homme qu'on s'estoit mis dans la fantaisie qui avoit quelques sentimens tendres pour elle j'advoue dit alors adonacris que puis que cet homme n'estoit point aime d'orique et qu'il n'avoit a luy dire que des choses dont elle n'avoit que faire elle eust mieux fait de ne luy donner pas une assignation qui a ce que j'ay ouy dire avoit toutes les marques d'une assignation criminelle mais je dis en mesme temps que lors qu'une femme estime un honme d'une maniere un peu particuliere qu'il y a de la foiblesse a se priver du plaisir de luy parler en secret parce que peut-estre on en parlera et qu'il luy doit suffire de scavoir qu'elle ne fait rien contre la vertu puis qu'il est vray que si elle aime fortement le plaisir d'entretenir en liberte la personne pour qui elle a de l'affection surpassera de beaucoup le depit qu'elle aura lors qu'elle scaura 
 qu'on en aura dit quelque chose on diroit a vous entendre parler repliqua noromate que vous n'avez jamais aime la gloire et que vous ne comprenez pas quelle doit estre la douleur de ceux qui scavent qu'on les deshonnore dans le monde et qu'on les deshonnore avec injustice cependant il est certain qu'il n'y a rien de si dur a souffrir que la medisance qui s'attaque directement a l'honneur car pour celle qui n'en veut qu'a l'esprit et a la beaute je suis la personne de toute la terre qui en suis la moins touchee en effet on peut dire que je suis stupide et que je suis laide sans que je m'en fasche mais on ne pourroit m'accuser de faire galanterie et d'estre coquette sans m'affliger sensiblement c'est pour quoy je trouve qu'il vaut bien mieux me contraindre en mille petites choses indifferentes que de m'exposer a estre le sujet d'une raillerie outrageante de sorte agathyrse que pour vivre a vostre mode quand on fait une chose il faut penser qu'en pensera-t'on qu'en peut-on dire quelle consequence en peut on tirer mes amis et mes ennemis en feront-ils esgalement satisfaits ceux qui l'entendront dire et qui le diront apres a d'autres ne le diront-ils point de quelque maniere qu'on puisse mal expliquer et ce que je seray enfin ne peut-il point servir de matiere a quelque imposture vous exagerez cela d'une si plaisante facon reprit noromate en riant qu'il est aise de comprendre que vous ne vous contraignez guere 
 et que quand vous faites quelque chose vous ne songez qu'a vous satisfaire sans penser a satisfaire les autres comme les autres ne songent guere a me contenter repliqua-t'il il est vray que je n'embarasse guere mon esprit de ce qui les contente car enfin excepte l'interest de la personne que j'aime ou celuy de mes amis qui m'est tousjours plus cher que le mien ny ceux qui sont au dessous de moy ny ceux qui sont au dessus ne m'empeschent pas de faire tout ce que je veux quand il me paroist honneste aussi bien est-ce une folie d'entreprendre de pouvoir agir selon la fantaisie de tous ceux qui nous connoissent en effet les gens de la cour et les gens de la ville voyent pour l'ordinaire les choses d'une maniere differente les jeunes en sont autant les melancoliques et les enjouez ne sont pas d'une mesme opinion ceux qu'on appelle libertins et les gens de piete pensent des choses toutes contraires les femmes qui sont belles et les femmes qui sont laides ont aussi tres souvent des sentiment fort esloignez les uns des autres de sorte que qui voudroit contenter tant de personnes a la fois s'exposeroit sans doute a passer fort mal son temps en mon particulier reprit noromate je le passerois encore bien plus mal si toutes ces personnes dont vous parlez s'unissoient pour dechirer ma reputation comme elle seroient sans doute si je leur en fournissois le sujet estant certain qu'il y a je ne scay quelle malignite qui regne dans l'esprit de tout le monde en general qui fait qu'on est 
 tousjours tout prest a expliquer en mal toutes les choses qui sont capables de recevoir une explication de cette nature mais quand il seroit vray repliqua adonacris qu'une entre-veue particuliere pourroit estre mal expliquee par quelqu'un quel mal vous fait ce qui se dit hors de vostre presence et ce qu'on ne vous dit jamais a vous mesme quand je n'aurois autre desplaisir repliqua-t'elle que celuy de croire qu'on dit tousjours tout le mal qu'on peut dire et que celuy de penser qu'on pourroit dire de moy ce que j'ay ouy dire de tant d'autres j'en aurois tousjours assez pour troubler le plaisir que me donneroit la presence de la personne du monde que j'aimerois le mieux et puis adjousta eliorante je suis persuadee qu'il n'y a point de medisance qu'on puisse faire de nous que nous ne scachions ou par nos ennemis ou par nos veritables amis ou par certaines amies qui ne nous disent pas tant le mal qu'on dit de nous pour nous en advertir que pour avoir la satisfaction de nous l'aprendre mais apres tout dit agathyrse vivons nous pour les autres et ne vivons nous pas pour nous mesme et si cela est pourquoy ne nous contentons nous pas du tesmognage secret de nostre propre conscience sans nous tourmenter de ce que mille gens que nous n'aimons point que nous n'estimons point et que nous ne connoissons point en pensent ou en peuvent penser c'est parce que nous vivons pour nous mesme repliqua noromate qu'il faut vivre comme je l'entens car enfin je 
 ne trouve rien de plus estrange que de vouloir perdre sa reputation sans sujet et de l'humeur dont je pardonnerois plus volontiers le manquement de conduite a une personne dont les moeurs seroient effectivement desreglees que je ne le pardonne a une personne qui a de la vertu en effet je ne concoy point pourquoy on veut si mal menager sa reputation lors qu'on scait qu'on merite de l'avoir bonne et pourquoy on ne veut pas se donner la peine de sauver toutes les apparences puis qu'il est si aise de le faire et qu'il est si dangereux de ne le faire pas quand vous les aurez toutes sauvees repliqua agathyrse vous ne ferez pas encore a couvert de la medisance car puis que nous scavons par experience que menopee qui paroist si vertueuse ne l'est pas je diray si je le veux que tout ce que vous faites n'est que deguisement et que je scay des choses qui dementent toutes vos actions quand j'auray fait tout ce que j'auray pu reprit-elle je n'auray rien a me reprocher du moins auray-je tousjours l'advantage de ne m'estre pas exposee a mille perils ou celle qui se sont mis l'esprit au dessus de tout ce qu'on peut dire et penser s'exposent car enfin quand on a perdu cette honneste et scrupuleuse honte qui fait trouver de la difficulte aux choses les plus innocentes lors qu'on ne les peut sans mistere et sans secret il est sans doute bien plus aise de passer d'une assignation d'amitie a une assignation d'amour que lors qu'on a peur seulement de la 
 moindre aparence du crime en effet on peut dire qu'on est desja accoustume a une des plus difficiles choses du monde qui est de ne garder plus nulle bien-seance et de se mettre au dessus des loix ordinaires de la societe de sorte que passant insensiblement d'une mauvaise habitude a une autre on vient a ne se soucier plus de rien que de ce qui plaist si bien que comme il n'arrive pas tousjours que ce qui plaist soit permis il arrive quelques fois qu'apres s'estre mis au dessus de ce que pensent les autres on se met en suitte au dessus de ce qu'on pense soy mesme et que sans considerer si ce qu'on fait est innocent ou criminel on fait seulement ce qu'on veut faire sans en aprehender les suittes du moins ay-je tousjours a vous dire reprit agathyrse que vous aurez mal mesnage tous les momens de vostre vie puis que vous l'aurez passee en contrainte l'exemple de menopee et celuy d'orique adjousta-t'il vous le montrent clairement puis qu'encore que menopee aime et soit aimee et que par consequent elle ait tout ce qu'il faut pour estre la plus heureuse personne de la terre et de quoy jouir de tous les plaisirs imaginables cette belle retenue dont elle s'est servie pour cacher l'intelligence qu'elle a avec son amant luy fait tout les jours mille maux en effet elle n'ose ny regarder ny parler a celuy qu'elle aime qu'avec des precautions insuportables et je suis asseure que de la maniere dont elle vit de mille heures elle n'en passe pas une tout a fait 
 agreablement au contraire menopee quoy que sans amour et sans attachement particulier mene la plus douce vie du monde seulement parce qu'elle fait ce qu'elle veut faire sans se contraindre si vous aimez plus la liberte que la gloire reprit noromate vous avez raison de dire ce que vous dittes mais pour moy qui aime plus la gloire que la liberte je n'ay pas tort de parler comme je fais et de soustenir fortement qu'une femme qui ne se soucie point de sa reputation et qui se contente de sa propre estime sans se soucier de celle des autres est bien plus exposee a pouvoir faire des choses contre la vertu qu'une autre qui aimera la gloire de la maniere que je l'entens car apres tout comme il n'y a point d'homme qui de son bon gre se mette en estat de pouvoir estre soubconne d'avoir fait un vol ou un assassinat je veux aussi qu'une femme ne se mette pas en estat qu'on puisse croire qu'elle favorise un amant lors qu'elle est en condition de ne le pouvoir faire sans se des honnorer enfin dit agathyrse vous voulez que nos dames soient plus severes que quelques-unes de nos deesses car je veux principalement interrompit noromate sans luy donner loisir de continuer de parler que vous ne me disiez jamais rien contre le respect que l'on doit aux dieux et que vous perdiez s'il est possible cette mauvaise coustume d'employer tousjours le nom de quelqu'une de nos divinitez lors qu'il s'agit seulement d'assurer quelque nouvelle de bagatelle car si vous 
 croyez que nos dieux soient ce que nous les croyons vous faites une prophanation terrible et si vous ne le croyez point je ne voy pas que ce soit assurer fort affirmativement une chose que de jurer par leur nom qu'elle est veritable et j'aimerois mieux jurer par agathyrse et par eliorante poursuivit elle en souriant que par mars et par hercule si j'estois de l'opinion de la plus grande partie de la jeunesse de la cour qui croit a peine qu'ils ayent este des hommes bien loin de croire qu'ils soient des dieux a ce que je voy reprit agathyrse se souriant a son tour vous me croyez un libertin determine nullement repliqua-t'elle car si je vous le croyois vous ne feriez pas de mes amis mais je vous accuse aveque raison de vous laisser aller a la mauvaise coustume de ceux qui ne parlent pas tousjours serieusement ny respectueusement des choses de nostre religion et qui parce qu'elle choque leur raison ne peuvent s'assujetir a l'opinion generale et veulent se faire un chemin particulier c'est pourtant selon moy un mauvais raisonnement que de dire qu'il ne faut croire que ce qu'on peut comprendre puis qu'il est vray qu'il y a mille choses en la nature qui sont effectivement et que nous ne comprenons pas en effet j'ay ouy dire que cresus a parmy ses tresors une pierre qui rend ceux qui la portent invisibles y a-t'il donc plus de difficulte a croire ce qu'on nous dit de la puissance de nos dieux que ce qu'on nous raconte de la vertu de cette merveilleuse 
 heliotrope cependant quoy que pour l'ordinaire ceux qui raillent des choses les plus dignes de respect ne scachent qu'imparfaitement ce qui durcit la gresle et ce qui blanchit la neige dont nos montagnes sont couvertes et qu'ils ne scachent point du tout ce qu'est ce terrible vent qui desracine si souvent les plus grands et les plus vieux arbres de nostre pais quoy qu'il les touche et les renverse eux mesmes quelquefois ils pretendent insolemment penetrer dans les abismes de l'eternite reformer les religions les mieux establies et renverser par leurs caprices tous les temples et tout les autels du monde et tout cela parce que des qu'on ne croit point qu'il y ait des dieux on croit que tout ce qui plaist est permis mais pour vous agathyrse adjousta noromate dont les moeurs sont innocentes et vertueuses et qui n'avez que faire de vous persuader que les dieux ne punissent ny ne recompensent afin de vivre aveque plus de liberte je vous conseille comme vostre amie de ne vous laisser pas emporter au mauvais usage du monde vostre zele est si eloquent reprit agathyrse que je ne luy scaurois resister et je vous promets charmante noromate que je m'en vay faire tout ce que je pourray pour croire que mars est jaloux que vulcan est boiteux et que venus les trompe tous deux esgallement ou que si je ne le puis je n'en parleray point du tout comme agathyrse disoit cela le jeune spargapyse entra qui rompit cette conversation 
 et qui empescha noromate de respondre a agathyrse mais comme il ne fut pas long temps chez eliorante il emmena agathyrse aveque luy lors qu'il sortit et la fortune fut si favorable a adonacris que quelqu'un ayant eu a parler d'affaires a eliorante elle entra dans son cabinet et pria noromate comme son amie particuliere d'entretenir adonacris jusques a ce qu'elle revinst d'abord noromate luy dit qu'elle la suplioit de l'en dispenser parce qu'il faloit qu'elle s'en allast mais elle dit cela d'une maniere si peu affirmative qu'eliorante ne concevant pas qu'elle eust de raison effective de s'en aller si tost luy dit obligeamment avec toute la liberte de leur amitie qu'elle ne luy vouloit point dire adieu et que si elle ne la trouvoit encore avec adonacris lors qu'elle sortiroit de son cabinet elle auroit une querelle de sorte que noromate qui ne se fust pas separee d'adonacris sans douleur n'eut pas la force de resister a eliorante qui sans attendre sa responce entra dans son cabinet et la laissa seule avec son amant mais a peine eliorante les eut elle laissez qu'adonacris prenant la parole je m'estonne madame luy dit-elle en souriant que vous ne vous exposez plustost a avoir une querelle avec eliorante qu'a demeurer avec un homme qui vous adore je le serois sans doute luy respondit-elle en rougissant et en souriant tout ensemble si je ne craignois qu'eliorante ne devinast ce qui m'obligeroit a vous quitter et qu'elle n'en pensast plus que je ne 
 veux qu'elle en pense ha madame s'escria adonacris tant que le soin que vous avez de vostre gloire ne vous obligera qu'a faire des choses de cette nature je n'en murmureray pas mais madame adjousta-t'il en prenant un visage plus serieux pour ne perdre pas des momens qui me font si chers et pour parler plus serieusement pourquoy vous obstinez vous a vouloir me bannir en me delivrant sitalce vous verra toute sa vie et je ne vous verray peut-estre jamais des que vous m'aurez delivre souffrez donc une chose que la fortune a faite sans vostre consentement car aussi bien madame ne me delivrerez vous pas si facilement que vous le pensez faites donc je vous en conjure que le temps que je feray aupres de vous ne soit plus employe a me pleindre de vostre rigueur je ne veux que vous voir et vous parler sans estre entendu que de vous ne me respondez pas mesme si vous le voulez et pour me contraindre autant que je le puis souffrez comme je vous l'ay ce me semble desja dit une fois que je vous die que je vous ay aimee sans vous dire que je vous aime puis que je vous puis entretenir aujourd'huy luy dit-elle sans me pouvoir reprocher de vous en avoir donne l'occasion je veux bi vous l'accorder mais adonacris ce sera pour vous dire tousjours la mesme chose et pour vous assurer que puis que je ne puis vous bannir de mon coeur je feray ce que je pourray pour vous bannir de typanis conme j'espere que la fortune me sera plus favorable que 
 reprit adonacris et qu'elle ne m'en bannira pas si tost je veux bien que vous continuyez de soliciter pour la liberte de sitalce et par consequent pour la mienne mais ce que je vous demande madame et ce que je vous demande avec ardeur est que vous enduriez que durant que je seray icy je vous voye et je vous parle le plus souvent que je pourray je ne l'endure que trop luy dit-elle et si vous scaviez les reproches que je me fais l'indulgence que j'ay pour vous ha madame interronpit adonacris qu'appelleriez vous rigueur si vous appellez indulgence vostre facon d'agir aveque moy puis que je souffre que vous vous pleigniez repliqua-t'elle je fais sans doute plus que je ne dois car enfin adonacris cette affection qui pouvoit estre innocente a issedon est devenue criminelle a typanis et sans que mon coeur ait change de sentimens je suis plus coupable que je n'estois et je puis dire que je suis plus criminelle en souffrant que vous m'aimiez que je ne l'estois alors en vous aimant aussi ay-je le dessein adjousta-t'elle en soupirant de vous conjurer de ne le faire plus mais je ne scay adonacris si j'auray la force de l'excuter comme il alloit respondre eliorante revint qui rendit autant de graces a noromate de ce qu'elle ne s'en estoit pas allee qu'adonacris luy en eust deu rendre de ce qu'elle l'avoit retenue s'il eust ose le faire il est vray que le chagrin qu'il avoit de ce qu'elle estoit revenue trop tost diminua quelque chose de l'office qu'elle luy avoit rendu sans y 
 penser et que s'il eut envie de la remercier il eut aussi envie de se pleindre
 
 
 
 
mais seigneur durant que ces choses se passoient a typanis il en arriva d'autres a issedon qui changerent bien la face des affaires car enfin il faut que vous scachiez que lors qu'adonacris fut fait prisonnier il creut conme je vous l'ay desja dit que tout son bagage avoit este pille par les soldats de sorte qu'encore qu'il fust tres afflige d'avoir perdu les lettres qu'il avoit de sa chere noromate qui estoient parmy les choses qui luy estoient les plus precieuses il espera du moins qu'elles seroient perdues pour le reste du monde comme pour luy et que ceux qui auroient pille son bagage ne s'estant pas amusez a conserver une chose qui ne les pouvoit enrichir les auroient ou rompues ou bruslees et qu'ainsi si elles ne luy pouvoient plus servir a consoler elles ne luy pourroient du moins jamais nuire mais la fortune qui n'estoit pas lasse de le presecuter en disposa autrement et fit que malheureusement pour luy un escuyer qu'il avoit qui estoit tres affectionne a son service voyant la deroute de l'armee et la perte du bagage assuree se resolut de tascher de mettre ce qu'il scavoit que son maistre avoit de plus precieux en seurete de sorte qu'executant son dessein il sauva un des chariots de son bagage en faisant semblant d'estre de l'autre party cependant des que la nuit fut venue il se tira d'avec les ennemis mais estant tombe malade a extremite au lieu ou il fut coucher les habitans 
 du village volerent durant sa maladie tout ce qu'il y avoit de considerable parmy ce qu'il avoit sauve et ne luy laiserent qu'une petite cassette de peau de serpent qui estoit belle sans estre riche dans quoy estoient les lettres de noromate si bien que cet escuyer apres avoir este tres malade et estre guery creut comme il estoit beaucoup plus pres d'issedon que de typanis qu'il estoit a propos qu'il allast demander a argyrispe ce qu'elle vouloir qu'il fist afin qu'il sceust s'il devoit aller retrouver son maistre qu'il avoit sceu qui estoit prisonnier et si elle n'avoit rien d'important a luy faire scavoir de sorte qu'executant un dessein qui en effet estoit raisonnable il retourna a issedon mais pour faire voir sa fidellite a argyrispe il luy reporta cette cassette qu'on luy avoit laissee sans scavoir ce qui estoit dedans car il est a croire que ceux qui avoient desrobe tout ce que cet escuyer avoit sauve du bagage de son maistre l'ayant trouvee trop petite et trop legere pour croire qu'il y eust rien de fort riche ne l'avoient pas ouverte et l'avoient laissee ou oubliee comme une chose qui ne leur pouvoit estre utile mais enfin seigneur comme il est fort nature a toutes les personnes qui sont d'un temperamment jaloux d'avoir une curiosite universelle quoy qu'elles n'ayent aucun sujet particulier de jalouse argyrispe avoit une inclination naturelle a ouvrir toutes les lettres qui luy passoient par les mains et a chercher 
 tousjours sans scavoir quoy en effet j'ay ouy dire a une de ses amies qu'elle ne pouvoit se trouver seule dans une chambre lors qu'elle alloit pour faire quelque visite qu'elle ne regardast les lettres qu'elle voyoit sur la table ou qu'elle n'eust du moins envie de les voir sa curiosite alloit mesme si loin qu'elle n'y pouvoit seulement voir une boiste sans l'ouvrir ny voir un cabinet ouvert sans y regarder curieusement il vous est donc aise de juger qu'argyrispe estant de l'humeur que je vous la depeins ne put voir cette cassette sans l'ouvrir mais seigneur le mal fut que lors que cet escuyer la luy reporta sitalce que je vous ay dit qui la voyoit souvent estoit alors avec elle si bien que comme de son naturel elle estoit fort impatiente elle fit ouvrir cette cassette en sa presence mais celuy qu'elle employa pour l'ouvrir ne le pouvant faire sans violence il arriva qu'elle s'ouvrit tout d'un coup lors qu'il n'y pensoit pas et qu'elle s'ouvrit si brusquement que toutes les lettres de noromate s'eparpillerent en tombant de sorte qu'en estant tombe malheureusement une sur sitalce il la prit pour la rendre a argyrispe sans penser d'abord quelle fust de sa femme mais lors que pour la luy rendre plus respectueusement il fit comme s'il eust voulu baiser cette lettre et qu'il vint a jetter les yeux sur la suscription qui estoit encore malheureusement tournee vers luy il fut estrangement surpris de reconnoistre 1 'escriture de noromate 
 et il le fut de telle forte que changeant le dessein qu'il avoit eu de la rendre a argyrispe lors qu'il pensoit n'y avoir nul interest il prit celuy de la voir quoy qu'il ne sceust pas trop bien sur quel pretexte il le pourroit faire il est vray qu'il ne fut pas en la peine de le chercher car comme argyrispe avoit ramasse toutes les autres lettres elle en avoit reconnu l'escriture et elle l'avoit d'autant plus facilement reconnue qu'il n'y avoit pas long temps qu'elle avoit receu la responce que noromate avoit faite a la lettre qu'elle luy avoit escrite si bien qu'estant fort surprise de ce qu'elle voyoit et la jalousie s'emparant de son coeur un moment apres que la curiosite s'en fut emparee je n'avois jamais sceu dit elle a sitalce qu'il y eust eu un commerce assez estroit entre noromate et adonacris pour s'escrire tant de lettres mais je m'imagine adjousta-t'elle en le regardant que vous en estes mieux instruit que moy sitalce entendant ce que luy disoit argyrispe se trouva fort embarrasse car il ne scavoit que luy respondre neantmoins comme il ne pouvoit pas luy cacher que ces lettres estoient de sa femme et qu'il n'osoit aussi dire qu'il eust sceu ce qu'il n'avoit pas sceu parce qu'il ne scavoit pas en effet ce qu'elles contenoient il se resolut de luy advouer ingenument qu'il ne scavoit non plus qu'elle que noromate eust escrit a adonacris mais il le luy advoua avec une agitation de coeur estrange et sans scavoir presques ce qu'il pensoit toutesfois a la fin ces deux 
 personnes qu'une esgale passion agitoit convinrent qu'elles liroient chacune une de ces lettres pour voir de quelle nature elles estoient car enfin dit argyrispe a sitalce il est juste puis que ces lettres sont escrites par vostre femme que vous les voiyez et il est equitable aussi puis qu'elles sont escrites a mon mary que je les voye mais seigneur admirez un peu je vous en conjure la bizarrerie du destin en cette rencontre et pour le pouvoir faire il faut que vous scachiez qu'encore que toutes les lettres de noromate ne fussent que civilles elles l'estoient pourtant d'une maniere qui leur donnoit le carractere de lettres d'amour de plus elles n'estoient point dattees de sorte que sitalce et argyrispe ne pouvoient scavoir precisement si elles estoient escrites devant ou apres leur mariage outre ce que je viens de dire il estoit encore arrive malheureusement qu'adonacris qui ne vouloit conserver que ce qui pouvoit entretenir l'amour de noromate dans son coeur avoit brusle les deux lettres qu'il en avoit receues depuis qu'elle avoit espouse sitalce par lesquelles elles luy deffendoit de luy escrire et luy ordonnoit de ne la voir jamais ne voulant pas disoit-il avoir rien en sa puissance qui pust combattre sa passion ny luy faire voir que noromate ne luy avoit pas tousjours este favorable si bien seigneur que par ce moyen sitalce et argyrispe avoient entre leurs mains tout ce qui pouvoit accuser noromate et n'avoient 
 point ce qui l'eust pu justifier mais pour en revenir ou j'en estois argyrispe et sitalce se mettant donc a lire bas avec les sentimens que vous pouvez vous imaginer la premiere lettre qu'il leut estoit a peu pres conceue en ces termes
 
 
 noromate a adonacris 
 
 
 il paroist bien que je ne suis pas si sincere que vous car je ne voudrois pas que vous pussiez deviner tous mes sentimens comme vous semblez desirer que je devine tous les vostres ne pensez pourtant pas que j'en aye qui vous soient desavantageux ny qui soient aussi trop a vostre avantage mais c'est que de l'humeur dont je suis je n'aime pas qu'on ait autant de pouvoir sur moy que moy mesme contentez vous donc de celuy que je vous donne et sans vouloir penetrer dans mes pensees qu'il vous suffise que je consens que vous expliquiez toutes mes paroles de la maniere la plus obligeante que vous les pourrez expliquer 
 
 
 noromate 
 
 
quoy que cette lettre ne fust a parler veritablement que civile et galante elle excita pourtant 
 un si grand trouble dans l'ame de sitalce qu'elle y mit tout a la fois de la jalousie de la haine et de la fureur mais si elle fit un si fascheux effet dans le coeur de sitalce celle que leut argyrispe ne luy causa pas moins de desordre dans l'esprit et voicy si ma memoire ne me trompe ce qu'elle contenoit
 
 
 noromate a adonacris 
 
 
 si je pouvois vous escrire que je consens que vous m'aimiez sans vous dire tacitement en mesme temps je vous aime je le serois sans doute mais comme cette permission pourrait estre expliquee de cette forte je ne vous la donneray point et toute la grace que vous recevrez de moy fera que je vous laisserai la liberte de m'aimer ou de ne m'aimer pas sans vous le permettre ny sans vous le deffendre 
 
 
 noromate 
 
 
apres la lecture de cette lettre argyrispe regarda sitalce et vit si bien dans ses yeex que celle qu'il avoit leue estoit de la naturel de celle qu'elle venoit de lire qu'elle ne crut pas necessaire de le luy demander j'ay sceu depuis par une fille 
 qui estoit a elle et qui estoit en un coin de sa chambre pendant la conversation qu'elle eut avec sitalce qu'ils avoient tous deux le visage si change les yeux si pleins de fureur et l'ame si troublee qu'il estoit aise de voir qu'ils avoient plus d'une passion dans le coeur je ne m'amuseray point seigneur a vous raporter exactement ce qu'ils se dirent quoy que cette fille me l'ait raconte car ce fut une conversation si peu liee et si pleine de colere et de fureur que je ne vous donnerois pas grand plaisir cependant ils acheverent de lire toutes les lettres de noromate mais quoy qu'ils n'en trouvassent point de plus engageantes que les deux que je vous ay recitees ils ne laisserent pas d'en tirer toutes les consequences les plus facheuses pour sitalce dans la violence de son transport il disoit a argyrispe que connoissant noromate comme il la connoissoit il faloit conter toutes ses civilitez pour de grandes marques d'amour et argyrispe disoit aussi a sitalce que scachant quelle estoit la discretion de son mary elle estoit bien assuree qu'il avoit brusle les lettres les plus obligeantes de noromate et qu'il n'avoit garde que les plus indifferentes enfin il y eut des temps ou ils penserent les mesmes choses il y en eut d'autres aussi ou ils se contredirent et l'exces du depit qu'ils avoient et contre adonacris et contre noromate fit qu'ils en eurent aussi l'un contre l'autre en effet argyrispe disoit presques clairement a sitalce que sa femme luy desroboit le 
 coeur de son mary parce qu'il n'avoit pas assez de merite pour avoir acquis le sien et il s'en faloit peu aussi que sitalce ne fist entendre a argyrispe qu'adonacris n'aimoit noromate que parce qu'il ne la trouvoit pas assez aimable neantmoins comme leurs interests estoient esgaux et qu'ils pouvoient s'entre-servir pour se vanger apres que leur premiere fureur fut un peu allentie ils s'unirent pour rendre malheureuses les deux personnes qui causoient leur douleur et ils se trouverent enfin en estat de considerer la difficulte que faisoit aryante de faire l'eschange qu'on luy proposoit le peu de soin qu'elybesis aportoit a soliciter la liberte de son frere et le peu de douleur qu'adonacris luy mesme tesmoignoit par ses lettres de n'estre pas delivre de sorte que concluant que c'estoit qu'adonacris avoit escrit a sa soeur qu'il vouloit qu'on ne le delivrast pas ils conclurent en suitte que noromate scavoit la chose et y consentoit et qu'adonacris et elle passoient les journees entieres ensemble a se divertir a leurs despens et a se moquer de toutes leurs inquietudes et de tous les foins qu'ils prenoient pour faire que l'eschange se fist sitalce en son particulier ne doutoit nullement que la raison pourquoy agathyrse n'obligeoit pas spargapyse a offrir deux prisonniers au lieu d'un au prince aryante estoit que sa femme l'en empeschoit et n'agissoit pas comme il luy avoit mande qu'elle agist et argyrispe croyoit aussi que lors que son mary luy 
 avoit mande qu'elle n'offrist rien pour le delivrer parce qu'il avoit une voye seure de recouvrer sa liberte c'estoit parce qu'en effet il ne vouloit pas qu'on le delivrast de sorte qu'estant tous deux dans ces sentimens il n'est point de resolution violente qu'ils ne prissent mais enfin apres avoir bien examine ce qu'ils avoient a faire ils conclurent qu'il faloit qu'ils fissent scavoir a adonacris et a noromate qu'ils scavoient leur affection et qu'ils le leur fissent scavoir en des termes si forts que cela les pust obliger a faire cesser les obstacles qu'ils presuposoient qu'ils mettoient a l'eschange qu'on negocioit se resolvant apres cela de pouffer la chose plus loin quand ils auroient veu l'effet de leurs lettres si bien que comme ce second envoye de spargapyse estoit prest de repartir d'issedon sans avoir rien fait non plus que la premiere fois ils escrivirent par luy mais seigneur j'avois oublie de vous dire que comme cet envoye d'agathyrse avoit eu un ordre secret de luy de publier adroitement a issedon qu'on disoit a typanis qu'il estoit amoureux de noromate afin qu'elybesis le pust scavoir il arriva que le pauvre sitalce le sceut aussi si bien que croyant alors que sa femme avoit deux amans au lieu d'un il en fut encore plus malheureux mais si cette nouvelle l'affligea il n'en fut pas autant du prince aryante lors qu'il la sceut au contraire il en eut de la joye et pensant qu'il luy seroit avantageux qu'elybesis ne l'ignorast 
 point il fut luy faire une visite expres pour le luy aprendre mais seigneur son dessein ne reussit pas aussi heureusement qu'il l'avoit espere car enfin elybesis ne put entendre sans douleur qu'agathyrse ne l'aimoit plus et en aimoit une autre aryante luy dit mesme la chose d'une maniere si suprenante que ne pouvant luy cacher ses premiers sentimens il remarqua aisement que la nouvelle passion d'agathyrse l'affligeoit de sorte que ne pouvant s'empescher de luy en tesmoigner quelque chose si j'en croy vos yeux madame luy dit-il la perte du coeur d'agathyrse vous afflige autant que si j'avois perdu une bataille et que vous eussiez perdu une couronne si mes yeux vous ont monstre de la douleur reprit adroitement elybesis en rougissant ils ont mal explique les sentimens de mon esprit puis qu'il est vray qu'il n'y a que du depit dans mon ame ou agathyrse mesme n'a nulle part mais je vous advoue que comme je n'aime pas noromate je ne suis pas bi aise qu'un homme que j'ay tant veu l'aille entretenir de nos conversations passees il ne me semble pourtant pas reprit aryante que vous ayez jamais rien eu a demesler avec noromante du temps qu'elle estoit icy il est vray repliqua elybesis un peu embarrassee que nous n'avons pas eu de querelle qui ait esclate mais seigneur adjousta-t'elle avec une vivacite d'esprit merveilleuse quand on est a peu pres de mesme age de mesme condition qu'on pretend a la mesme estime 
 et aux mesmes louanges et qu'on n'est ny vieille ny laide il ne faut guere demander s'il y a quelque chose a demesler entre deux filles de cette sorte lors qu'on ne voit pas qu'elles soient amies particulieres car encore qu'elles vivent avec civilite ensemble croyez moy seigneur que si on cherchoit bien avant dans leur coeur on y trouveroit peu d'amitie ha madame s'ecria aryante en la regardant fixement que le soin que vous prenez de me persuader que vous estes capable d'envie m'est suspect et que je crains bien que ne veuilliez cacher une passion par une autre cependant adjousta-t'il ce me seroit une cruelle avanture si je descouvrois que toute vostre amour fust pour agathyrse et que je ne fusse souffert de vous que par ambition seulement car enfin madame il n'est pas juste qu'apres estre devenu rebelle a thomiris pour l'amour de vous qu'apres avoir entrepris la guerre seulement pour vous couronner je me voye en estat de pouvoir penser que la perte d'une bataille me feroit perdre vostre estime et que si je perdois la couronne je perdrois l'esperance de vous posseder de grace madame puis qu'agathyrse ne vous aime plus et en aime une autre faites que j'occupe toute la place qu'il possedoit et n'ayez pas l'injustice d'aimer qui ne vous aime point et de n'aimer pas un prince qui vous aime plus que luy mesme je vous ay desja dit seigneur repliqua-t'elle qu'agathyrse n'a nulle part au depit que mes yeux vous ont monstre 
 malgre moy mais je vous dis encore une fois pour vous empescher de vous pleindre que si vous m'eussiez apris qu'agathyrse eust este amoureux d'une autre que de noromate vous eussiez veu moins d'emotion sur mon visage le voudrois vous pouvoir croire madame reprit-il mais si je ne me trompe j'ay bien entendu vos yeux et vous ne me dittes rien de plus obligeant que ce que je viens d'entrendre et que vous me persuadiez que je ne suis point aime je suis capable d'abandonner le soin de la guerre et de ne songer plus a couronner une personne qui s'amuse a regretter un esclave qui a rompu ses chaisnes lors que je hazarde ma vie pour la faire monter au throsne en verite seigneur repliqua artificieusement elybesis dont l'ambition la fit revenir a elle vous estes estrangement pressant mais puis qu'il faut vous satisfaire je veux bien vous dire la veritable cause de la douleur et de l'agitation que vous avez veue dans mes yeux quoy que je ne le puisse faire sans rougir car enfin puis qu'il vous le faut advouer je n'ay pu aprendre qu'agathyrse avoit pu cesser de m'aimer sans penser en mesme temps que le prince aryante pourroit peut-estre un jour faire la mesme chose et sans penser aussi encore au desespoir que l'en aurois jugez apres cela si vous avez sujet de vous pleindre et si vous avez bien entendu mes yeux ce que vostre bouche me dit m'est si favorable reprit aryante que j'aime mieux accuser voy yeux de mensonge 
 que de penser qu'elle ne soit pas veritable ainsi madame quand je devrois estre trompe je veux croire ce qui me plaist et ne croire point ce qui m'afflige cependant il est certain que quoy qu'elybesis pust dire a aryante elle avoit un sensible despit de scavoir qu'agathyrse ne l'aimoit plus et que l'esperance qu'elle avoit qu'il feroit un jour son sujet ne la consoloit pas entierement de ce qu'il n'estoit plus son esclave bien qu'elle n'eust pourtant alors aucune intention de le rendre heureux mais durant qu'elybesis avoit des sentimens dont elle ne pouvoit estre maistresse et que l'amour et l'ambition deschiroient son coeur presque avec une esgalle violence elle ne scavoit pas qu'agathyrse en feignant de ne l'aimer plus l'aimoit encore avec ardeur estrange malgre qu'il en eust et qu'il souffrit plus en l'aimant qu'elle ne pouvoit souffrir en croyant qu'il ne l'aimoit plus mais quelque grande que fust sa souffrance elle estoit petite en comparaison de ce que souffrit noromate lors qu'elle receut la lettre de son mary en effet seigneur cette lettre estoit escrite d'une si cruelle maniere qu'il n'y en a jamais eu une ou il y eust plus de marques d'une violente jalousie et d'une extreme colere car non seulement il luy faisoit connoistre qu'il scavoit l'intelligence qu'elle avoit eue avec adonacris mais il luy disoit avec des paroles tres rudes qu'il croyoit fortement qu'afin de ne le voir point et de voir adonacris avec plus de liberte elle 
 empeschoit qu'il ne fust delivre adjoustant qu'il ne doutoit point aussi qu'elle ne le vist a toutes les heures et qu'elle ne l'aimast autant qu'il l'aimoit en fuite il luy disoit encore quelque chose de la pretendue amour d'agathyrse meslant toutesfois parmy tous ces reproches injurieux quelques sentimens d'amour et finissant enfin sa lettre par une declaration qu'il luy faisoit que si elle ne trouvoit les voyes de faire qu'on renvoyast dans peu de jours adonacris a issedon et qu'on le fist retourner a typanis il ne la verroit jamais et feroit scavoir a tout le royaume que c'estoit parce qu'elle aimoit adonacris vous pouvez juger seigneur combien cette lettre toucha la vertuese noromate et qu'une personne qui aimoit la gloire avec passion ne put voir la sienne en si grand hazard sans une douleur extreme ce fut veritablement alors qu'elle connut qu'il ne suffit pas d'estre innocente pour avoir l'esprit tranquile puis qu'encore qu'elle n'eust rien fait qui peust choquer la vertu elle ne laissoit pas d'estre tres affligee de ce que son mary soubconnoit la sienne et de ce qu'elle estoit en estat de craindre qu'il ne publiast ses soubcons et qu'il ne ruinast sa reputation mais ce qui rendoit son suplice plus grand estoit que malgre cette injuste persecution elle aimoit tendrement adonacris qui de son coste avoit autant de colere que noromate avoit de douleur car enfin argyrispe en luy escrivant luy faisoit connoistre 
 qu'elle scavoit sa passion pour noromate qu'elle avoit les lettres de cette belle personne entre ses mains qu'elle croyoit qu'il en estoit cherement aime qu'elle ne doutoit point qu'il ne mist obstacle aux foins qu'elle prenoit pour le delivrer et qu'il n'aimast mieux estre prisonnier aupres de noromate que d'estre en liberte et estre aupres d'elle adjoustant en suitte mille prieres de se repentir de son infidellite et autant de menaces de se vanger sur noromate en la faisant mal-traiter par sitalce s'il ne changeoit de sentimens mais ce qui l'affligeoit le plus estoit qu'argyrispe luy faisoit connoistre que sitalce scavoit l'amour qu'il avoit pour sa femme et qu'il avoit mesme veu ses lettres car comme il aimoit de la maniere la plus noble qu'on puisse aimer et qu'il n'estoit pas de ces amans qui ne se soucient point de mesnager la gloire des personnes qu'ils aiment il eut une douleur inconcevable de voir que celle de noromate estoit exposee a sa consideration mais ce qui mit sa patience a la derniere espreuve fut de penser que cette vertueuse personne qui luy avoit este si severe et qui avoit agy avec tant de retenue lors qu'elle n'avoit qu'elle mesme a satisfaire ne le voudroit plus seulement voir des qu'elle aprendroit que son mary scauroit quelque chose de la passion qu'il avoit pour elle de plus il aprehendoit encore qu'elle ne le haist horriblement de ce que ses lettres estoient tombees en de si dangereuses 
 mains car il ne doutoit nullement que sitalce qu'il scavoit luy avoir escrit par le mesme homme qui luy avoit aporte la lettre d'argyrispe ne luy en eust dit quelque chose de sorte que quelque agreable que luy fust la veue de noromate il l'aprehenda alors estrange ment par la crainte qu'il eut de la voir d'autre part agathyrse recevant une lettre d'un de ses amis d'issedon qui luy aprenoit qu'on disoit qu'elybesis estoit en colere de ce qu'on asseuroit qu'il ne l'aimoit plus en eut une joye presques aussi grande que celle qu'il avoit eue autrefois lors qu'elle luy avoir donne des marques d'estre persuadee de son affection en effet comme je fus le voir le lendemain qu'il eut eu cette nouvelle il ne me vit pas plustost que venant vers moy avec une gayete extraordinaire enfin mon cher anabaris me dit-il je suis arrive au point que je voulois et je viens de recevoir la plus agreable nouvelle du monde est-ce que nous aurons bien tost la paix ou la victoire luy dis-je non non me repliqua-t'il et je puis vous assurer que la paix ny la guerre n'ont point de part a ce que je vous veux dire et que l'amour seulement a sa part a ce que je veux vous apprendre c'est donc repliquay-je que vous avez sceu que le prince aryante est brouille avec sa maistresse et qu'elybesis s'est enfin persuadee que la couronne qu'on luy veut donner ne vaut pas l'affection que vous avez pour elle nullement dit-il mais 
 c'est qu'elybesis croit que je ne l'aime plus et qu'elle en a un despit estrange mais luy dis-je si du despit elle passe a la haine ferez vous aussi satisfait que je vous le voy je ne scay ce que je seray dit il si cela arrive mais je scay que j'ay la plus grande joye du monde de l'avoir pu facher et que je n'eus jamais plus de plaisir a luy persuader que je l'aimois que j'en ay a luy avoir fait croire que je ne l'aime plus et si apres cela je puis renverser le throsne ou elle pretend monter et avoir la satisfaction de la voir sans roy sans royaume sans sujets et sans esclave je vivray le plus heureux de tous les hommes ouy repliquay-je si vous pouvez venir a bout de la hair ou du moins de ne l'aimer plus car si vous vous vangez d'elle en l'aimant tousjours croyez moy luy dis-je encore en le regardant fixement que vous vous vangerez sur vous mesme quand cela seroit me dit-il je ne laisserois pas de faire comme si j'estois heureux car je vous declare que je mourrois mille et mille fois plustost que de souffrir qu'elybesis sceust jamais que je ne la pourrois hair de sorte que si je sentois en ce temps bien heureux que je souhaite que je ne pusse cacher mon amour je me cacherois plustost moy mesme joint qu'a vous parler sincerement il y a desja long-temps que j'ay resolu des que je me seray vange de mon rival de recommencer ma premiere forme de vie de me r'enfermer parmy mes amis et de laisser la tous ces 
 gens qu'il a plu a la fortune de mettre sur ma teste aussi bien suis-je si las de me voir au dessous d'eux que je ne les puis endurer qu'aveque peine car enfin de l'humeur dont je suis je ne suis point propre ny a les flatter ny a me soumettre de plus j'ay une fantaisie dans l'esprit qui me tourmente cent fois le jour malgre que j'en aye et puis qu'il faut que je vous descouvre toutes mes foiblesses scachez qu'il n'y a pas un de ces gens la qui face une chose mal a propos que je n'enrage contre la fortune de ce qu'elle les a placez ou ils sont en effet je suis assure que vous m'avez veu mille fois sombre et chagrin et que vous avez cru que j'avois quelque grand sujet d'affliction que je n'en avois point d'autre sinon que ceux que je dis avoient fait ou dit quelque chose indigne d'eux ce n'est pourtant pas par tendresse adjousta-t'il que je m'interesse a leurs deffauts au contraire c'est plustost par un sentiment d'aversions naturelles que j'ay pour tout ce qui est au dessus de moy qui fait que je ne puis voir de princes ou faibles ou timides ou avares ou stupides que je n'en veuille mal a la fortune et que je ne voulusse les pouvoir mettre dans une condition proportionnee a leur peu de merite en effet je suis si peu capable poursuivit-il de souffrir des hommes mal faits au dessus de moy que j'ay mesme bi de la peine a endurer qu'on mette vulcan au nombre des dieux jugez donc si je puis mettre au rang de princes 
 ceux qui ont le coeur d'un esclave la rusticite d'un pescheur le langage d'un bas artisan et le procede tout a fait oppose a celuy du monde raisonnable si elybesis vous avoit entendu parler comme vous venez de faire luy dis-je en souriant elle vous auroit accuse de profanation suivant sa coustume et je pense qu'elle auroit eu raison je ne scay si elle auroit eu raison me dit-il mais je scay bien que je n'ay pas tort de trouver fort mauvais qu'elle m'ait trahy et d'estre bien aise de luy avoir fait despit mais seigneur pour en revenir a noromate je vous diray que cette vertueuse personne apres avoir passe toute la nuit a s'affliger et a chercher quel remede elle pourroit trouver a un mal si pressant eut encore un nouveau sujet de douleur car elle receut une lettre de son pere qui estoit aupres de thomiris qui scachant qu'adonacris estoit a issedon et n'ignorant pas l'intelligence qu'il avoit eue avec noromate avant son mariage luy mandoit que s'il aprenoit qu'elle le vist chez elle il la rendroit la plus malheureuse personne de son sexe de sorte que se trouvant accablee de tous les costez elle prit la plus genereuse resolution du monde malgre toute la tendresse qu'elle avoit pour adonacris et toute l'aversion qu'elle avoit pour sitalce car enfin seigneur comme elle jugeoit bien qu'elle ne viendroit pas a bout de faire eschanger son amant contre son mary elle se resolut pour se justifier pleinement dans son esprit et pour luy faire voir qu'elle ne 
 mettoit pas d'obstacle a sa liberte pour ne le voir point et pour voir adonacris elle se resolut dis-je de se derober de typanis et de s'en aller a issedon trouver sitalce mais seigneur elle ne prit pas cette resolution sans larmes et elle ne l'executa pas sans peine neantmoins comme elle n'en pouvoit prendre d'autre qui mist sa gloire a couvert elle s'y opiniastra malgre toute la repugnance qu'elle avoit a quitter ce qu'elle aimoit pour aller trouver ce qu'elle n'aimoit pas la tendresse qu'elle avoit dans le coeur pour adonacris luy eust bien fait souhaiter de luy pouvoir parler encore une fois en sa vie joint qu'elle eust bien mesme voulu scavoir avant que de voir son mary par quelle cruelle avanture ses lettres estoient en sa puissance mais comme elle n'eust pu en chercher l'occasion sans luy faire une faveur qu'elle ne vouloit pas se pouvoir reprocher a elle mesme elle ne le fit point il est vray que la fortune qui ne vouloit pas qu'ils se separassent sans se parler fit la chose sans qu'elle s'en meslast comme je vous le diray bien tost cependant comme noromate chercha a imaginer les voyes de pouvoir sortir de typanis et de traverser seurement les troupes de spargapyse qui estoient en leurs quartiers d'hyver elle en imagina effectivement une qui luy reussit elle fut donc chez eliorante a qui elle dit comme il estoit vray qua son mary avoit un escuyer qu'il aimoit sort qui avoit este fait prisonnier aveque luy et qui s'estoit marie peu de temps avant sa 
 prison mais pour faire reussir son intention elle adjousta un mensonge a cette verite et luy dit que la femme de cet escuyer ayant sceu que son mary estoit tombe malade a issedon et qu'il souhaitoit ardemment de la voir elle eust bien desire d'y pouvoir aller en suitte de quoy noromate exagerant la douleur de cette femme pria eliorante de vouloir luy faire obtenir un passeport pour elle la conjurant de vouloir obliger son mary a le luy faire donner sans qu'on sceust qu'elle s'en meslast car luy dit-elle avec beaucoup de finesse j'ay tant de choses a demander a spargapyse et a agathyrse pour la liberte de sitalce que je seray bien aise de ne les accabler pas pour les interests d'autruy et pour une chose qui leur paroistra de fort petite importance eliorante qui estoit bien aise de trouver occasion d'obliger noromate ne s'amusa point a examiner de si pres les raisons qu'elle luy disoit et luy dit que si elle vouloit l'attendre une demie heure dans sa chambre elle luy rendroit l'office qu'elle desiroit mais a peine eut elle dit cela qu'adonacris qui sembloit estre destine a ne pouvoir parler a noromate que chez eliorante arriva de sorte que cette dame luy adressant la parole comme je priay noromate il y a quelque temps de vouloir vous entretenir durant que je serois dans mon cabinet luy dit-elle il faut que je vous prie aujourd'huy de l'empescher de s ennuyer pendant que j'yray faire une chose qu'elle desire de moy je ne scay madame repliqua 
 adonacris si je pouray faire ce que vous dittes mais je scay bien que si je ne la divertis pas j'auray du moins dessein de ne luy rien dire qui luy desplaise et de ne l'ennuyer point apres cela eliorante sortit pour aller prier son mary qui s'en alloit trouver spargapyse de luy faire obtenir ce que noromate souhaitoit sans qu'il sceust qu'elle s'en meslast si bien que ces deux personnes qui avoient une si violente inclination a s'aimer et qui avoient pourtant alors des pensees bien differentes demeurerent dans la liberte de s'entretenir elles ne se dirent toutesfois pas ce qu'elles pensoient car noromate n'eut garde de dire a adonacris le dessein qu'elle avoit d'aller trouver sitalce de peur qu'il ne l'en empeschast et adonacris ne dit rien aussi a noromate de la lettre qu'argyrispe luy avoit escrite de crainte de l'affliger noromate de son coste ne voulut pas luy parler de ces lettres qui avoient este veues de sitalce quoy qu'elle en eust bien envie car comme elle scavoit que le bagage d'adonacris avoit este perdu elle jugeoit bien que ce desordre avoit cause l'autre et qu'il n'en estoit pas coupable joint que ne luy en pouvant parler sans luy faire une confidence de la jalousie de son mary elle ne s'y put resoudre luy semblant qu'elle ne pouvoit le faire sans choquer sa gloire et sans faire mesme quelque chose de trop obligeat pour adonacris mais conme dans la pensee qu'elle avoit elle croyoit qu'elle ne se retrouveroit jamais aveque luy dans la liberte de luy 
 pouvoir parler comme elle l'avoit alors elle ne put s'empescher d'en soupirer de sorte qu'adonacris qui y prit garde le regarda avec des yeux ou la curiosite estoit peinte et prenant la parole je scavois bien madame luy dit-il que je m'aquiterois mal de la commission qu'eliorante me donnoit de vous divertir et je ne connois que trop par le soupir que je viens d'entendre que ma conversation n'est pas assez agreable pour vous empescher de penser des choses facheuses j'en pense sans doute repliqua-t'elle qui ne me plaisent pas mais comme je suis fort equitable je ne vous en accuse point cependant adjousta-t'elle je vous demande pardon de ce que je ne me contraints pas pour vous et de ce qu'un reste d'habitude a ne vous deguiser point mes sentimens fait que je n'aporte pas autant de soin a vous les cacher que j'en aporte a ne les monstrer pas aux autres ha madame s'escria adonacris que ce pardon que vous me demandez est injurieux en effet madame je trouve que j'ay bien plus de sujet de me pleindre de ce que vous ne me dittes par ce qui vous fait soupirer que de ce que vous soupirez devant moy car enfin il me semble que la moindre part que je puisse pretendre a vostre confidence est celle de vos douleurs mais madame pour vous tesmoigner que je suis aise a contenter dans ma passion je vous demande moins que jamais amant n'a demande je vous declare toutesfois que si vous me l'accordez je ne me pleindray point de vous quoy que vous 
 me puissiez demander comme mon amant reprit-elle vous ne l'obtiendrez jamais je vous le demande donc comme vostre amy repliqua-t'il puis que le nom d'amant vous offence mais c'est du moins comme un amy qui n'aime que vous et qui n'aimera jamais autre chose ainsi madame sans m'amuser a disputer sur un no qui ne change pas mon coeur je vous demande seulement pour toute grace que je scache toutes vos douleurs cachez moy toutes vos joyes si vous en avez mais pour vos deplaisirs madame faites que je les partage aveque vous et ne me cachez pas s'il vous plaist ce qui vous a fait soupirer apres cela je m'assure que vous ne direz pas que je demande trop et que mon affection soit difficile a satisfaire puis que je ne veux que partager un soupir et qu'en scavoir la cause en demandant ce que vous demandez repliqua noromate vous demandez peut-estre plus que vous ne pensez et plus que je ne dois vous accorder en effet poursuivit-elle il est certaines douleurs qu'on ne peut dire sans s'enganger trop et de l'humeur dont je suis la chose la plus obligeante que je puisse faire pour ceux que j'aime est de leur confier toutes les miennes et de vouloir bien qu'ils les partagent dittes moy donc je vous en conjure ce qui vous a fait soupirer repliqua adonacris car je vous advoue que je ne puis comprendre que vous ne le deviez pas sans examiner si je le dois ou si je le puis reprit-elle je vous assure que je ne le seray point car enfin adonacris la 
 raison ne veut pas que j'aye nulle confidence avec un homme que je ne dois plus voir et a qui je ne devrois mesme pas parler comme je fais si je demeurois dans les bornes que l'exacte vertu demande aussi suis-le resolue adjousta-t'elle que ce soit aujourd'huy la derniere conversation particuliere que j'auray aveque vous et de vivre de facon que vous n'y en puissiez plus avoir ne voulant plus me pouvoir reprocher a moy mesme que je fais plus que je ne devrois faire ha madame s'escria adonacris si vous faites plus que vous ne devez on peut dire que vous ne devez rien puis qu'il est vray que vous ne pouvez pas faire moins que vous faites mais madame si vous estes resolue que je ne vous parle plus en particulier qu'aujourd'huy il faut donc que ce soit aujourd'huy que vous regliez toute ma vie que vous me disiez ce que vous voulez que je face et que vous m'ordonniez ce que vous voulez que je pense car je vous declare que je ne veux faire dire ny penser rien qui vous desplaise puis que cela est ainsi reprit noromate je veux bien encore une fois en ma vie me servir du pouvoir que vous m'aviez donne sur vous et que je pensois autrefois pouvoir garder innocemment le reste de mes jours mais adonacris je m'en serviray a vous ordonner de vivre aussi bien avec argyrispe que je suis resolue de vivre bien avec sitalce a vous conjurer de ne vous dire pas seulement a vous mesme que vous m'ayez aimee et de ne penser plus a tout ce qui pourroit renouveller 
 dans vostre coeur le souvenir de la tendresse de nostre amitie ha madame reprit adonacris quand on veut estre obeie il faut commander des choses qu'on puisse faire cependant il est certain que des trois que vous m'ordonnez il y en a une tres difficile et deux impossibles en effet madame le moyen de ne m'entrenir pas continuellement du passe pour me consoler du present qui m'est si rigoureux et pour me donner la force de pouvoir suporter l'advenir que vous me representez si terrible lors que vous me dittes que vous avez resolu que je ne vous parle plus il faut donc bien madame malgre vostre deffence que je me die du moins a moy mesme que je vous aime puis que vous ne voulez plus que je vous le die et il faut bien encore que je m'entretienne de vous puis que vous ne voulez pas que je vous entretienne vous mesme ouy madame il faut que je pense a vous et que je parle de vous puis qu'il m'est impossible de penser a autre chose ce n'est pas que je n'aye fait tout ce que j'ay pu pour vous oublier mais je l'ay fait inutilement car en quelque lieu que j'aille et quoy que je face mon imagination n'est remplie que de vous je me suis veu a la guerre et dans les occasions les plus dangereuses sans pouvoir detacher mon esprit de son objet ordinaire si je suis en conversation en lieu ou vous n'estes pas je regrette la vostre et je ne songe guere a celle des autres si je me promene je pense agreablement a mille choses que je vous ay veu faire 
 ou que je vous ay entendu dire et si je dors mes songes ne me monstrent que vous mais madame si je le puis dire sans vous faire souvenir de mon crime je n'espousay pas mesme argirispe sans penser a noromate toute infidelle qu'elle m'avoit este et si je pouvois vous bien representer l'estat de mon ame lors qu'a vostre exemple je m'engageay pour tousjours vous verriez bien que mon coeur desavoua toutes les paroles d'engagement que je prononcay et que je pensois plus a ce que j'avois perdu qu'a ce que je gagnois cependant vous avez l'injustice de m'ordonner de ne penser plus a vous mais madame adjousta-t'il si les deux sont justes ils vous forceront de penser a moy et ils m'accorderont la grace d'estre assez bien dans vostre esprit pour vous causer quelques facheux instans en souhaitant comme je fais reprit-elle qu'ils vous donnent tout le repos que je desire pour moy mesme je suis plus equitable que vous ne l'estes et par consequent j'ay lieu de croire que les dieux m'exauceront plustost que vous mais enfin madame luy dit-il quel mal vous peut faire une passion toute pure renfermee dans mon coeur et que vous importe quand je ne vous voy point que je pense a vous ou que je n'y pense pas pourveu que je puisse penser que vous ny pensiez pas repliqua-t'elle il ne m'importe sans doute pas pour mon interest mais il m'importe tousjours pour le vostre afin que vous soyez plus en repos de sorte madame 
 luy dit-il en la regardant avec beaucoup d'amour que je puis esperer quand je ne vous voy point que vous pensez du moins a tascher de deviner si je pense a vous ou si je n'y pense pas ainsi je ne suis pas tout a fait si malheureux que je le croyois car encore est-ce quelque legere consolation de scavoir que vous ne m'ayez pas banny de vostre memoire comme de vostre coeur eh de grace madame adjousta-t'il avec une passion infiniment tendre ne refusez pas toutes choses a un amant qui n'est pas de l'humeur de ceux qui ne se font des fellicitez que des choses les plus essentiellement favorables et qui au contraire scait l'art de multiplier les plaisirs par le prix qu'il donne aux plus petites faveurs permettez moy donc seulement madame de penser a vous et souffrez que je croye que vous me faites quelquesfois l'honneur de penser a moy et je ne murmureray point de vostre rigueur il me semble madame que je ne vous demande rien qui vous puisse offencer et que je pourrois mesme sans vous donner sujet de pleinte vous prier de prononcer quelquesfois le nom du malheureux adonacris en mon particulier je vous proteste que celuy de noromate est tres souvent en ma bouche et qu'il a un son si agreable pour moy que je ne puis jamais l'entendre sans esmotion et sans plaisir mais je m'assure madame qu'il n'en est pas ainsi du mien et que vous l'entendez dire mille et mille fois sans en changer de couleur comme adonacris 
 disoit cela noromate qui se reprochois en secret en elle mesme qu'elle n'estoit pas aussi insensible qu'il le disoit ne put s'empescher de rougir de sorte qu'adonacris le remarquant reprit la parole et eut autant de curiosite de scavoir la cause de la rougeur qu'il en avoit eu de scavoir celle de ce soupir qui luy estoit eschape mais la modestie de noromate ne luy permettant pas de le faire elle luy donna seulement lieu de deviner qu'il ne se passoit rien dans son coeur a son desavantage car comme il la pressa de luy dire un peu plus precisement ses sentimens et qu'elle vint a considerer que si elle executoit le dessein qu'elle avoit d'aller trouver sitalce et de s'esloigner d'adonacris puis qu'elle ne pouvoit le delivrer la tendresse de son ame parut dans ses yeux plus qu'elle ne le vouloit et ses paroles mesmes eurent quelque chose qu'elle n'eust pas advoue si ses secondes pensees eussent pu empescher que les premieres n'eussent desja passe de son esprit dans celuy d'adonacris car enfin comme il la pressoit de luy dire un peu plus clairement ce qu'elle pensoit et ce qu'elle vouloit de luy elle luy respondit plus favorablement qu'elle n'eust pense luy respondre un quart d'heure auparavant vous me pressez d'une telle sorte luy dit-elle que pour vous obliger a me laisser en paix je veux bien vous advouer que je ne suis pas aussi absolument maistresse de mon coeur que de mes actions que toutes mes pensees ne respondent pas a mes paroles et que 
 lors que je vous commande de m'oublier je ne serois pas bien aise que vous m'obeissiez quoy que je veuille pourtant estre obeie enfin adonacris tout ce que je vous puis dire est que quelque resolution que j'aye prise de faire tousjours tout ce que je dois je sens bien que je vous pardonneray plus aisement si vous ne m'oubliez pas que je ne me pardonneray a moy mesme si je ne puis vous oublier cependant soit que je vous chasse de mon coeur ou que je ne vous en chasse pas j'agiray aveque vous comme si vous n'y aviez jamais eu aucune part apres cela adonacris ne m'en demandez pas davantage je viens de vous dire plus de choses obligeantes que je ne voulois et les paroles que je viens de prononcer me feront sans doute rougir toutes les fois que je m'en souviendray mais apres tout l'infidelite que le respect que je dois a mon pere m'a obligee de vous faire merite sans doute que je m'en punisse et que je vous en console c'est pourquoy bien que je vous aye dit plus que je ne devois je ne m'en repens pas encore quoy que je fente bien que je m'en repentiray des que je ne vous verray plus vous aurez raison madame reprit adonacris quand vous vous repentirez de ce que vous venez de dire car il est si peu obligeant pour moy que vous aurez en effet sujet de vous en repentir comme adonacris prononcoit ces paroles eliorante revint de sorte que noromate craignant qu'elle ne dist tout haut devant luy quel estoit l'office 
 qu'elle venoit de luy rendre et que son amour ne luy fist deviner le dessein cache qu'elle avoit elle s'avanca vers elle et sceut que devant que le jour fust passe elle auroit ce qu'elle souhaitoit eliorante l'assurant qu'il ne tiendroit pas a cela que la femme de cet escuyer de sitalce qu'elle luy disoit vouloir aller trouver son mary malade ne partist des le lendemain noromate ayant donc obtenu ce qu'elle avoit souhaite remercia eliorante de l'office qu'elle luy avoit rendu et la quitta un moment apres mais lors qu'elle se tourna vers adonacris pour le saluer et qu'elle vint a penser que peut-estre ne le reverroit elle jamais une si profonde melancolie s'empara tout d'un coup de son esprit que les larmes luy en vinrent aux yeux cependant a peine eut elle senty quelle estoit sa foiblesse qu'elle se hasta de sortir de peur qu'on ne la remarquast de sorte qu'abaissant diligemment son voile comme si elle eust eu peur de se hasser elle cacha plus facilement cette impression de douleur qui avoit passe de son coeur sur son visage mais si elle eut assez d'adresse pour la cacher elle n'eut pas assez de force pour la vaincre et elle passa le reste du jour et la nuit suivante avec des transports d'affliction si violents qu'elle a advoue depuis qu'elle ne s'estoit jamais trouvee si malheureuse qu'elle se le trouvoit alors
 
 
 
 
toutesfois sa vertu estant encore plus forte que sa tristesse elle demeura dans la resolution qu'elle avoit prise d'aller trouver son mary pour luy 
 faire connoistre qu'elle ne s'opposoit pas a sa liberte afin de pouvoir voir adonacris puis qu'elle s'en esloignoit pour cet effet elle prit deux anciens domestiques de la maison de sitalce pour la conduire et une femme avec elle donnant ordre qu'il y eust un chariot prest a la pointe du jour et un chariot qui ne fust pas a elle pour mieux cacher son dessein mais afin qu'on ne pust scavoir son depart que lors qu'elle seroit assez loin de typanis pour faire qu'on ne la pust joindre quand agathyrse envoyeroit apres elle cette vertueuse personne ordonna aux femmes qu'elle laissa a typanis de ne laisser entrer personne dans sa chambre durant trois jours et de dire mesme a ses propres domestiques qu'elle se trouvoit mal ayant pour cet effet confie son dessein a un vieux medecin qui estoit fort son amy et qui luy promit d'aller chez elle comme si elle eust effectivement este malade et pour faire qu'il ne pust estre mal traitte de spargapyse et d'agathyrse quand la chose seroit descouverte il fut resolu qu'il diroit alors qu'il auroit este trompe le premier et qu'une fille qui estoit a elle auroit contrefait sa voix se seroit mise dans son lit et auroit fait semblant d'estre malade de plus elle escrivit une lettre pour eliorante laissant ordre de la luy porter trois jours apres son depart et la chose fut enfin si bien conduite que noromate sortit mesme de chez elle sans que ses gens le sceussent a la reserve de ceux qui estoient de 
 l'intelligence de sorte que faisant mettre cette femme qui la devoit suivre a la place la plus considerable du chariot ce fut elle qui par a la porte de la ville et qui monstra le passeport qu'elle avoit afin qu'on la laissast sortir avec une fille et deux hommes pour l'escorter si bien que comme il estoit si matin qu'a peine commencoit on de voir elle sortit sans difficulte et sans qu'on la reconnust mais a dire vray elle ne sortit pas sans douleur car apres qu'elle fut hors de la ville et qu'elle vint a penser encore une fois qu'elle ne verroit peut-estre jamais adonacris qu'elle aimoit cherement et qu'elle alloit voir sitalce qu'elle n'aimoit pas et en recevoir mille reproches elle sentit ce qu'elle n'a jamais sceu bien exprimer et fit ce voyage avec une melancolie qui n'a jamais eu d'esgale il y avoit pourtant quelques instans ou la joye de s'estre vaincue elle mesme et de faire une action de vertu si heroique luy donnoit quelque satisfaction mais il y en avoit aussi plusieurs autres ou elle trouvoit que cette victoire luy coustoit trop cher cependant elle fit son voyage sans aucun obstacle car tout ce qu'elle rencontra des troupes de spargapyse obeirent a l'ordre qu'elle avoit et des qu'elle arriva aux premiers quartiers des troupes d'aryante elle se fit connoistre aux chefs pour ce qu'elle estoit et se fit donner escorte pour aller a issedon ou elle arriva plustost qu'elle ne le vouloit quoy qu'elle y voulust pourtant arriver 
 mais seigneur avant que de vous dire comment sitalce la receut il faut que je vous die ce qui se passa a typanis vous scaurez donc que les ordres de noromate furent si bien suivis qu'on creut qu'elle estoit chez elle durant les trois jours qu'elle avoit ordonne qu'on celast son depart et qu'adonacris luy mesme le creut non seulement comme les autres mais plus fort que les autres car comme il scavoit la conversation qu'il avoit eue avec elle il s'imagina qu'elle faisoit dire qu'elle se trouvoit mal afin de ne sortir point de ne voir personne et d'esviter de le rencontrer de sorte qu'il passa ces trois jours sans autre inquietude que celle que luy donnoit la privation de sa veue et celle que luy donnoit aussi la connoissance qu'il avoit de cette austere vertu qui l'obligeoit a faire scrupule de luy parler seulement cependant ces trois jours estans passez eliorante receut la lettre de noromate qui luy demandoit pardon de l'avoir trompee en luy cachant le dessein qu'elle avoit eu et qui luy apprenoit qu'elle alloit trouver son mary afin de soliciter elle mesme aryante pour sa liberte puis que l'obstacle ne venoit que de luy mais ce qu'il y eut de considerable fut que lors qu'eliorante receut cette lettre adonacris estoit avec elle de sorte que ne pouvant cacher la surprise qu'elle en eut elle dit a l'heure mesme ce qui la causoit vous pouvez juger seigneur que l'estonnement d'adonacris fut plus grand encore que celuy d eliorante 
 aussi fit il un cry si haut lors qu'elle luy aprit qu'il y avoit trois jours que noromate n'estoit plus a typanis qu'eliorante qui a infiniment de l'esprit commenca de soubconner qu'il prenoit plus d'interest a cette personne qu'elle n'avoit pense quoy madame luy dit-il noromate n'est plus icy vous le verrez par la lettre qu'elle m'ecrit luy dit-elle en la luy donnant et vous direz sans doute comme moy apres l'avoir leue que noromate est la meilleure femme du monde adonacris prenant alors cette lettre la leut avec autant de douleur que d'estonnement et avec autant d'admiration pour la vertu de noromate que d'amour pour sa beaute comme il achevoit de la lire agathyrse arriva qui aprenant la chose comme elle s'estoit passee crut qu'il importoit pour continuer de faire croire a elybesis qu'il estoit amoureux de noromate de faire semblant qu'il estoit au desespoir de son depart de sorte qu'affectant de tesmoigner qu'il en avoit un extreme douleur il fit bien plus l'empresse qu'adonacris qui n'osoit tesmoigner la sienne cependant la chose n'avoit point de remede car il estoit aise de juger que devant qu'on pust avoir joint noromate elle seroit dans les quartiers de l'armee d'aryante ou il n'y auroit pas moyen de l'arrester si bien qu'adonacris voyant qu'il n'y avoit rien a faire qu'a se pleindre se retira a son apartement mais ce fut avec tant de douleur que te pense pouvoir dire qu'il n'est 
 jamais arrive un changement si subit que celuy que je vy sur son visage en effet adonacris ne fut plus le mesme qu'il estoit une heure auparavant et le desespoir estoit si visible dans ses yeux et il y avoit une pasleur si mortelle sur son visage qu'on eust dit qu'il estoit non seulement tres afflige mais qu'il estoit prest a mourir il se trouva pourtant encore bien plus malheureux une heure apres qu'il fut sorty de chez eliorante mais seigneur pour scavoir ce qui augmenta son chagrin il faut que vous scachiez que par une bizarrerie de la fortune qui n'a jamais eu d'exemple il estoit arrive que dans le mesme temps que noromate formoit le dessein d'aller trouver son mary par un sentiment de vertu argyrispe par un sentiment de jalousie avoit forme celuy de venir trouver le sien car encore qu'elle n'eust pas eu responce de la lettre qu'elle luy avoit escrite elle n'avoit pas laisse de prendre cette resolution qu'elle avoit communiquee a sitalce et elle n'avoit pas laisse de l'executer ainsi lors que noromate estoit preste d'arriver a issedon argyrispe arriva a typanis et y arriva justement dans les premiers transports de la douleur qu'adonacris avoit du depart de noromate si bien que comme elle estoit conduite par un officier de l'armee de spargapyse qui l'avoit amenee a typanis et qui fit scavoir a ce prince et a agathyrse qui elle estoit ils la receurent avec beaucoup de civilite de sorte que croyant qu'adonacris seroit 
 agreablement surpris de la voir ils la firent conduire a son apartement sans l'en advertir comme j'estois alors avec l'afflige adonacris je puis vous dire cette entre-veue comme en ayant este le tesmoin mais seigneur je ne vous puis pourtant representer quel fut l'estonnement de ce malheureux amant lors qu'entendant assez de bruit dans son anti-chambre il tourna la teste pour voir qui alloit entrer s'imaginant tant sa passion le possedoit que c'estoit peutestre quelqu'un qui luy venoit dire que noromate estoit arrestee ou qu'elle estoit mesme revenue en effet seigneur l'estonnement qu'eut adonacris de voir entrer argyrispe dans la chambre fut si grand et son ame en fut tellement surprise qu'il ne fut pas maistre de ses premiers sentimens de sorte qu'au lieu d'essayer de cacher la douleur qui paroissoit sur son visage la colere s'y joignit a la melancolie et il y eut un instant ou il estoit aise de voir qu'il auroit eu plus d'envie de la quereller que de l'embrasser neantmoins se souvenant alors que pour l'interest de noromate il faloit qu'il se contraignist l'amour luy fit faire ce que la raison toute seule n'eust pu luy persuader si bien que se faisant une violence estrange il fit ce qu'il put pour faire que sa douleur ne parust qu'estonnement et pour persuader a argyrispe que sa tristesse estoit un effet de sa prison il la salua donc fort civilement et luy dit tout ce que la bienseance vouloit qu'il luy dist en une pareille 
 rencontre mais comme argyrispe avoit de l'esprit et que de plus elle avoit de la jalousie elle penetra dans son coeur quelle estoit la cause de son affliction des qu'elle jetta les yeux sur son visage car comme agathyrse luy avoit dit d'abord comme une chose surprenante le merveilleux cas fortuit de l'egalite du dessein de noromate avec le sien elle comprit facilement que son mary n'estoit afflige que de l'absence de cette belle personne de sorte qu'encore que le depart de noromate la mist en quelque doute de ce qu'elle devoit penser la tristesse d'adonacris ne laissa pas de la confirmer dans sa jalousie aussi puis-je vous assurer que l'entre-veue de ces deux personnes n'eut rien de doux ny rien d'agreable cependant comme eliorante estoit venue offrir a argyrispe tout ce qui dependoit d'elle adonacris prit ce temps la pour aller en quelque lieu ou il peust se pleindre si bien que me tirant a part nous passasmes un moment apres dans un cabinet ou nous ne fusmes pas plustost qu'il dit tout ce qu'une violente douleur peut faire dire pour exagerer le pitoyable estat ou il se trouvoit ce qui faisoit son plus grand embarras estoit que comme c est un fort honneste homme il ne pouvoit pas se refondre d'agir imperieusement avec argyrispe et de se delivrer par cette voye de la persecution ou il jugeoit bien qu'il alloit estre expose et certes il ne se trompas pa car des qu'eliorante fut retiree 
 et qu'il fut seul avec argyrispe cette jalouse personne luy fit tous les reproches imaginables car enfin luy dit-elle si apres m'avoir espousee vous estiez devenu amoureux de noromate vous auriez cet avantage qu'on ne pourroit vous accuser que de foiblesse et d'inconstance mais ayant eu de la passion pour elle avant nostre mariage on peut aveque raison vous accuser de perfidie de trahison et mesme d'imprudence en effet comment avez vous pu concevoir de pouvoir vivre heureux avec une personne que vous n'aimiez pas et de pouvoir rendre heureuse une femme que vous n'aimiez point ne vous amusez pas luy dit-elle a me nier l'amour que vous avez pour la femme de sitalce car j'ay entre mes mains toutes les lettres qu'elle vous a escrites et je scay que vous n'estes prisonnier de spargapyse que parce que vous estes esclave de noromate encore ne scay-je adjousta-t'elle si vous ne vous fistes point prendre de dessein premedite afin de vous esloigner de ce que vous n'aimiez pas et de vous raprocher de ce que vous aimiez pour vous tesmoigner luy respondit il que je suis sincere je vous advoueray que j'ay aime noromate et que j'ay encore pour sa vertu la mesme admiration que j'ay tousjours eue mais apres cela madame je vous protesteray que je n'ay nulle intelligence avec elle que les lettres que vous avez de cette personne ont toutes este escrites devant qu'elle fust mariee et par consequent devant que vous le fussiez 
 que depuis cela a peine ay-je receu de noromate une simple civilite et que selon toutes les apparences je ne la verray de long temps et que peutestre mesme je ne la verray jamais de plus quand il seroit vray que j'aurois dans l'ame une passion dont je ne pourrois estre le maistre je n'en serois pas plus coupable puis que je ne la pourrois vaincre et que je n'en vivrois pas moins bien aveque vous ainsi madame pouvant vous assurer que je ne recevray jamais la moindre faveur de noromate et que vous ne recevrez aussi de vostre vie nulle rudesse n'y nulle incivilite de moy je pense avoir droit de vous suplier de vivre en repos et de m'y laisser argyrispe ne fit pourtant pas ce qu'adonacris luy demandoit au contraire elle s'irrita de ce qu'il ne luy avoit pas nie positivement qu'il eust de l'amour pour noromate luy disant fierement que puis qu'il ne l'estimoit pas seulement assez pour se vouloir donner la peine de la vouloir tromper qu'elle agiroit aussi de son coste comme une personne qui n'estoit pas trompee et qui connoissoit toutes ses foiblesses et toutes ses infidellitez mais ce qui la mit le plus en colere fut de voir que tout ce qu'elle disoit a adonacris ne l'y mettoit pas et qu'il avoit l'esprit si occupe de la douleur qu'il avoit du depart de noromate qu'a peine entendoit-il ce qu'elle luy disoit de sorte que s'emportant de plus en plus elle dit a la fin des choses si facheuses a adonacris qu'il fut contraint de s'en aller dans 
 une autre chambre cependant comme il n'avoit voulu demeurer prisonner que parce que noromate estoit a typanis il n'eut plus dessein de l'estre puis qu'elle n'y estoit plus si bien que des le lendemain il envoya secrettement vers le prince aryante a qui il escrivit pour le suplier de ne faire plus d'obstacle a sa liberte parce qu'il croyoit scavoir si precisement tous les desseins de ses ennemis qu'il luy seroit inutile a typanis mais seigneur apres vous avoir dit comment adonacris receut argyrispe il faut que je vous die en deux mots comment sitalce receut noromate je m'assure seigneur que vous jugez que l'action qu'elle faisoit estoit assez genereuse pour obliger son mary a estre satisfait d'elle et a estre capable de recevoir ses justifications il n'en usa pourtant pas ainsi au contraire il la receut fort mal et sans vouloir expliquer en bien la resolution qu'elle avoit prise il luy reprocha les lettres qu'elle avoit escrites a adonacris il luy dit qu'elle avoit abandonne le soin de sa liberte et qu'elle n'estoit sans doute esloignee de typanis que parce qu'elle scavoit qu'adonacris n'y seroit plus guere et qu'il seroit delivre par quelque autre voye que par l'eschange qu'on avoit propose cependant quelque injuste que fut cette accusation noromate la souffrit sans s'emporter contre sitalce se contentant de luy dire sans aigreur tout ce qui la pouvoit justifier quoy qu'elle eust dans l'ame autant de despit que de douleur de voir 
 son innocence traitee avec tant d'injustice mais enfin seigneur pour abreger le plus que je le pourray un si long recit le prince aryante ayant receu la lettre d'adonacris ne fit plus d'obstacles a sa liberte et agathyrse de son coste qui vouloit tousjours persuader a elybesis qu'il estoit amoureux de noromate pressa plus qu'il n'avoit fait l'eschange de sitalce et d'adonacris afin de luy faire croire que c'estoit pour revoir noromate qu'il le faisoit et en effet elybesis creut non seulement qu'il ne pressoit la chose que pour noromate mais elle creut encore que cette personne de qui elle connoissoit la vertu n'estoit sortie de typanis que pour esviter la persecution qu'elle recevoit de l'amour d'agathyrse de sorte qu'en ayant une douleur estrange elle se fust volontiers opposee a la liberte de son frere pour empescher sitalce d'estre delivre et de remener sa femme a typanis mais comme la bien-seance ne luy permettoit pas de le faire il falut qu'elle dissimulast son chagrin de peur qu'aryante n'en devinast la cause et il falut aussi qu'elle vist conclurre cet eschange qu'elle croyoit qui alloit redonner a agathyrse l'objet de sa nouvelle passion en effet toutes choses estant conclues de part et d'autre on resolut que le mesme jour que sitalce et sa femme partiroient d'issedon pour aller a typanis adonacris et argyrispe partiroient aussi de typanis pour retourner a issedon et que pour trouver une esgale 
 seurete a cet eschange ces quatre personnes se rencontreroient a un lieu qui estoit justement entre les quartiers des deux armees afin que l'escorte qui auroit amene de typanis adonacris et argyrispe y remenast sitalce et noromate et que celle qui auroit aussi amene d'issedon noromate et sitalce y remenast argyrispe et adonacris si bien seigneur que par ce moyen ces quatre personnes le virent et furent contraintes de se parler car il y avoit trop de gens tesmoins de leur entreveue pour oser faire esclatter les sentimens cachez qu'ils avoient dans l'ame cependant sitalce et argyrispe avoient un desespoir estrange de cette avanture il falut pour tant qu'ils se resolussent a disner ensemble car comme celuy qui faisoit executer ce traitte de la part du prince aryante estoit un homme tres magnifique il fit un festin superbe a ces prisonniers et a ces dames de sorte que la contrainte de sitalce et d'agarispe fut assez longue elle fut mesme d'autant plus grande que ces deux personnes que la jalousie avoit unies n'oserent s'entretenir en particulier de peur de donner le temps a adonacris de parler a noromate ils n'avoient neantmoins que faire de l'aprehender car noromate dont la haute vertu ce se dementit point en cette occasion quelque mal traittee qu'elle fust de sitalce esvita avec beaucoup de soin non seulement de se trouver aupres d'adonacris mais mesme de rencontrer ses yeux elle ne le put toutes fois faire si soigneusement 
 qu'il ne trouvast moyen de voir dans les siens qu'elle avoit beaucoup de douleur dans l'ame et il agit mesme si adroitement que durant que celuy qui les traittoit parloit a sitalce et a argyrispe il trouva moyen de dire tout bas a noromate qu'il la conjuroit de luy vouloir advouer que la fortune estoit bien injuste de ne faire pas que sitalce emmenast argyrispe a typanis et qu'il la remenast a issedon mais comme noromate ne vouloit luy dire ny douceurs ny rudesses elle ne luy respondit pas et sans faire semblant de l'avoir entendu elle changea de place sans vouloir mesme luy respondre seulement par tes regards adonacris ne douta pourtant qu'elle n'eust ouy ce qu'il luy avoit dit et qu'elle n'en fust tombee d'accord car elle ne put s'empescher de rougir et de soupirer en s'ostant d'aupres de luy cependant l'heure de leur separation estant venue cet injuste partage se fit ainsi adonacris qui n'aimoit point argyrispe et qui aimoit noromate prit le chemin d'issedon et noromate qui n'aimoit point sitalce et qui aimoit adonacris prit celuy de typanis et suivit son persecuteur en s'esloignant du plus respectueux amant du monde elle s'en esloigna mesme avec tant de fermete qu'elle ne tourna pas seulement la teste du coste qu'il estoit apres s'en estre separee mais il n'en fut pas de mesme d'adonacris car encore qu'il eust eu dessein de se contraindre de peur d'irriter argyrispe il regarda noromate aussi long temps qu'il le put et 
 il tourna encore vingt fois la telle lors mesme qu'il ne la pouvoit plus voir je ne m'amuseray point seigneur a vous exagerer les divers sentimens de toutes ces personnes puis qu'il suffit de scavoir l'estat de leur fortune pour comprendre facilement celuy de leur ame mais je vous diray que la fin de l'hiver estant venue chacun pensa de son coste a commencer la campagne avec avantage agathyrse avoit pourtant le desplaisir de scavoir que thomiris vouloit tousjours qu'on mesnageast ses troupes et qu'on ne donnast pas la bataille si on n'y estoit force parce qu'elle avoit quelque grand dessein qu'on ne disoit pas car dans les sentimens de haine qu'il avoit pour aryante il eust voulu le pouvoir renverser du throsne en un moment et ne pas faire durer cette guerre aussi persuada-t'il si fortement au sage terez qui avoit credit sur l'esprit de thomiris qu'on ne pouvoit destruire le party d'aryante que par le gain d'une bataille que cette princesse permist enfin qu'on en hazadast une si l'occasion s'en presentoit favorable de sorte qu'agathyrse ne voulant pas perdre un moment fit que spargapyse tira le premier ses troupes hors de leurs quartiers d'hiver et qu'il s'aprocha d'issedon qui commencoit de souffrir beaucoup parce que l'armee d'aryante avoit este presque a ses portes pendant toute la rigoureuse saison aryante de son coste aprenant la diligence de ses ennemis se mit aussi en campagne et fut prendre conge d'elybesis avec 
 une melancolie extraordinaire qui ne luy stoit pas de bon presage ce qui causoit pourtant alors son chagrin estoit qu'il connoissoit presques avec certitude qu'elybesis ne souffroit son amour que par un sentiment d'ambition si bien qu'ayant le coeur tout remply de cette cruelle pensee il ne put s'empescher de luy en temoigner quelque chose en luy disant adieu comme je ne scay madame luy dit il si la fortune me sera favorable ou contraire je pense pouvoir dire aussi que je ne scay ce que vous ferez pour moy quand j'auray l'honneur de vous revoir et je ne scay madame adjousta-t'il en soupirant si vous le scavez vous mesme et si mon bon ou mon mauvais destin ne despend point plus du sort des armes que de toute autre chose cependant puis que vous n'avez pas voulu que je fusse heureux avant la fin de la guerre je voudrois bien du moins que vous me fissiez la grace de m'assurer que je puis perdre une bataille sans vous perdre car si vous le faites je vous assure que je ne seray pas vaincu facilement mais si vous ne le faites pas je le seray mesme devant que d'avoir combatu du moins seray-je tellement accable de douleur que je ne seray pas difficile a vaincre il me semble seigneur respondit elybesis avec beaucoup d'adresse et sans s'engager a rien que je puis vous respondre en ne vous respondant pas et en vous supliant seulement de vous respondre a vous mesme tout ce que je vous respondrois si je voulois 
 m'arrester a vous demesler exactement tout les sentimens de mon ame c'est pourquoy seigneur puis qu'il suffit que vous pensiez a ce que je vous dois dire pour scavoir ce que je vous dirois si je voulois avoir un esclaircissement aveque vous il vaut mieux que l'employe le peu de temps que j'ay encore a vous voir a vous assurer que je passeray celuy de vostre absence a faire des voeux pour vostre retour et a souhaiter ardemment que je vous voye bientost revenir tout couvert de gloire quand vous aurez vaincu vos ennemis apres cela seigneur ne m'en demandez pas davantage si vous ne voulez que je croye que vous cherchez un pretexte pour me quereller je n'en cherche point de vous quereller madame luy dit-il mais vous en cherchez un pour ne me respondre pas precisement cependant puis qu'il vous plaist que je fois aussi incertain de ce qui se passera dans vostre coeur que de ce qui se passera durant cette campagne il faut s'y resoudre et vous obeir quoy que je ne vous obeisse pas sans peine en fuite de cela aryante quitta elybesis qui pour le tenir aux termes ou elle vouloit qu'il fast permit a ses yeux de luy en dire plus que sa bouche afin que s'il estoit vainqueur il fust tousjours son captif et qu'elle pust estre reine en effet elle mesnagea il adroitement l'esprit d'aryante et par ses regards et par la maniere dont elle luy dit le dernier adieu qu'il se repentit presque du soubcon qu'il avoit eu et se separa 
 d'avec elle sans en estre mal satisfait quoy qu'elle ne luy eust rien dit qui l'engageast a suivre sa fortune s'il estoit malheureux mais enfin seigneur le prince aryante partit d'issedon pour se rendre a son armee qui en estoit assez proche et adonacris eut du moins la consolation en le suivant de s'esloigner d'argyrispe qui l'accabloit de reproches continuels quoy qu'il vescust tres civilement avec elle malgre sa jalousie d'autre part noromate eut aussi la douceur de voir partir sitalce pour aller a l'armee et d'estre delivree par son absence de la plus terrible persecution que l'on se puisse imaginer estant certain que depuis qu'elle l'eut este trouver a issedon jusques a ce qu'il la laissa a typanis pour aller a la guerre il ne passa pas un jour sans luy donner quelque nouveau sujet de pleinte mais seigneur sans m'amuser a vous descrire les sentimens jaloux de sitalce et d'argyrispe ny les sentimens tendres et vertueux de noromate non plus que ceux que l'amour inspiroit a adonacris je vous diray qu'agathyrse ayant tousjours dans le coeur le dessein de destruire son rival n'y oublia chose aucune car non seulement il pensa a mesnager tous les avantages que le sort des armes luy presenta mais il entretint avec beaucoup d'adresse diverses intelligences dans issedon afin d'obliger les habitans de cette ville a se soulever contre aryante durant son absence la fortune luy fut mesme si favorable que des le 
 commencement de la campagne il mit l'avant-garde d'aryante en deroute de sorte qu'encore que cette occasion ne fust pas fort sanglante ce premier avantage ne laissa pas d'abatre le coeur de ceux du party de ce prince et d'eslever celuy du party oppose ce n'est pas que spargapyse n'y eust presques perdu autant de gens de qualite qu'aryante mais enfin le champ de bataille luy estant demeure la renommee le declara victorieux cependant seigneur ce qu'il y eut de remarquable en cette rencontre fut que sitalce y fut tue et que noromate ne laissa pas d'agir comme si elle n'eust pas eu sujet de se rejouir de sa mort elle ne fit pas aussi comme si elle en eust este extraordinairement affligee et elle garda un si juste temperamment en toutes ses actions qu'on ne put y trouver rien a redire elle eut mesme la consolation de scavoir qu'elle ne pouvoit pas soubconner adonacris d'avoir tue sitalce parce qu'il n'estois pas au lieu ou il avoit combatu en effet comme le sage terez commandoit l'avant-garde ce jour la et qu'agathyrse commandoit le gros de reserve ce fut terez qui tua sitalce de sa main il est vray qu'il vangea sa mort par le dernier coup qu'il luy porta car il le blessa si dangereusement que ce sage et experimente capitaine en est demeure estropie et ne peut presques plus monter a cheval mais seigneur cette mort de sitalce qui donna d'abord quelque satisfaction a adonacris par la pensee que noromate seroit en repos et en liberte 
 ne laissa pas de redoubler son suplice car quand il venoit a penser que s'il n'eust point espouse argyrispe il eust pu espouser noromate il sentoit des maux incroyables de sorte que pour les adoucir il voulut du moins que noromate les sceust si bien qu'envoyant un des siens secrettement a typanis il luy escrivit avec autant de respect que d'amour esperant que noromate qui n'avoit plus de mary a craindre ne seroit pas une si grande difficulte de recevoir une lettre de luy en un temps ou la bien-seance l'obligeoit a en recevoir de tous ses amis absens mais certes son esperance se trouva tres mal fondee car noromate bien loin de recevoir sa lettre et d'y respondre la refusa et s'en irrita quoy qu'elle eust tousjours dans l'ame une tendresse infinie pour adonacris d'autre part argyrispe fut sensiblement touchee de la mort de sitalce luy semblant qu'elle avoit fait une perte considerable puis que la personne qu'adonacris aimoit avoit perdu un des plus jaloux maris du monde mais ce qu'il y eut d'estrange fut qu'argyrispe se trouvant un peu mal quand elle sceut la mort de sitalce eut alors une telle crainte de mourir de peur qu'adonacris n'espousast noromate qu'elle s'en donna la fievre dont elle mourut effectivement du moins une de ses amies particulieres m'a-t'elle dit depuis qu'elle avoit remarque ces sentimens la dans l'esprit d'argyrispe durant sa maladie je ne vous dis point comment adonacris receut cette mort 
 car vous ayant dit que c'est un fort honneste homme vous jugez bien qu'il n'en tesmoigna pas de joye mais vous l'ayant aussi represente tres amoureux vous pouvez encore penser qu'il n'en fut pas extraordinairement afflige cependant agathyrse poussant plus loin sa victoire fit si bien par ses conseils que spargapyse suivoit en toutes choses qu'il le fit resoudre a donner une bataille decisive de sorte qu'encore que les interests d'aryante ne fussent pas de la hazarder legerement il falut pourtant qu'il la donnast parce qu'il sceut par octomasade que s'il ne vainquoit promptement il arriveroit quelque sedition a issedon dont le peuple commencoit de se lasser de la guerre mais seigneur quoy que ce prince fist tout ce qu'un grand capitaine et un vaillant soldat pouvoit faire il perdit la bataille et fut contraint non seulement de se sauver luy quatriesme mais de se cacher dans une miserable cabane de berger qui estoit au milieu d'un bois si espais qu'on ne la voyoit point qu'on n'en fust tout contre de sorte que le hazard luy ayant fait trouver cet asile dans sa fuite il s'y arresta pour desrober du moins sa personne a la victoire de son rival et pour tascher quand la nuit seroit venue de s'aller jetter dans issedon cependant pour le pouvoir faire plus seurement il envoya un des siens reconnoistre les routes du bois afin qu'apres cela il luy pust servir de guide mais seigneur le retour de cet homme luy donna un estrange surcroist de douleur 
 leur car il luy amena un officier que ce prince avoit laisse dans issedon et que cet homme avoit fortuitement rencontre qui luy aprit que dans le mesme temps qu'il combatoit il s y estoit fait une sedition que les amis d'agathyrse avoient fomentee et que la chose avoit pris un si mauvais biais pour luy que ceux qui luy estoient contraires s'estoient rendus maistres des portes de la ville apres un assez grand combat en fuite de quoy ils avoient envoye vers spargapise pour luy dire que si thomiris leur vouloit pardonner leur rebellion ils estoient prests de rentrer dans l'obeissance de sorte seigneur adjousta cet officier que je suis persuade que de l'heure que je parle spargapyse est maistre d'issedon car j'ay veu de loin des troupes qui en prenoient le chemin aryante aprenant une si mauvaise nouvelle en eut toute la douleur qu'il estoit capable d'avoir mais comme l'amour estoit tousjours plus forte dans son coeur que l'ambition il ne s'amusa point a se faire dire les particularitez de ce desordre et il demanda diligemment des nouvelles d'elybesis seigneur respondit celuy a qui ce prince parloit le pere d'elybesis n'a pas plustost sceu le biais que prenoient les choses qu'il est party de la ville avec toute sa maison et a par consequent emmene sa fille aprehendant sans doute de tomber sous la puissance de spargapyse avant que les choses soient plus tranquiles en suitte aryante luy demanda s'il ne scavoit point quel chemin elybesis 
 avoit pris si bien que luy ayant dit qu'il pensoit que c'estoit celuy d'un chasteau que tyssagette avoit a trois cens stades d'issedon ce prince qui n'avoit plus ny armee ny lieu de retraite se resolut du moins d'aller ou son amour l'appelloit croyant bien aussi que le pere d'elybesis ne luy refuseroit pas de le recevoir dans sa maison qui estoit tres sorte afin de tascher de r'assembler le debris de son armee et d'en former un corps qui peust l'empescher d'estre accable mais seigneur ce prince fut bien trompe dans ses esperances car le pere d'elybesis ne le receut chez luy qu'a condition qu'il en partiroit le lendemain luy disant que sa maison n'estant pas assez forte pour resister a une armee victorieuse il ne jugeoit pas a propos de s'exposer a l'y voir perir et a y perir luy mesme inutilement avec sa famille mais seigneur ce qui acheva de le desesperer fut que lors qu'il fut voir elybesis il la trouva bien differente de ce qu'il l'avoit veue a issedon et bien esloignee de vouloir s'attacher a sa fortune dans un temps ou elle la voyoit si malheureuse ce prince l'aborda pourtant d'une maniere si touchante a ce que j'ay sceu par une de ses femme que toute autre qu'elle en eust eu le coeur attendry et bien madame luy dit-il apres l'avoir saluee avec une melancholie extreme sur le visage je viens scavoir de vous si j'ay perdu vostre effection en perdant la bataille et si vous m'avez chasse de vostre coeur 
 comme on m'a chasse d'issedon en verite seigneur reprit-elle j'ay encore l'ame si troublee de la frayeur que j'ay eue que je ne vous puis dire ce que je sens joint aussi adjousta-t'elle qu'en l'estat qu'est vostre fortune je ne juge pas que mon affection vous importe beaucoup car enfin quand vous m'auriez accablee sous le ruines du throsne ou vous pretendiez me faire monter vous n'en feriez pas plus heureux c'est pourquoy seigneur songez s'il vous plaist a vostre seurete et ne songez plus a moy quoy madame s'escria-t'il en la regardant avec estonnement vous avez l'inhumanite de me descouvrir toute l'indifference de vostre ame en une occasion comme celle cy quoy madame luy dit-il encore apres n'avoir commence cette guerre que pour vous faire reine vous m'abandonnez des que la fortune m'abandonne et vous ne voulez pas seulement me faire la grace de me desguiser une partie de vos sentimens ha madame ce que vous faites est si estrange que je ne puis encore croire que j'aye bien entendu ce que vous avez dit c'est pourquoy je vous conjure de m'expliquer vos paroles et de me dire ce que je dois effectivement penser de vous vous devez penser seigneur repliqua-t'elle que si je pouvois vous faire remonter au throsne je n'y oublierois aucune chose mais vous devez croire aussi que ne pouvant changer vostre fortune je ne dois pas m'opinastrer inutilement a la suivre et je ne scay seigneur 
 adjousta-t'elle s'il est fort obligeant pour moy que vous me le proposiez je ne scay si ce que je pense est obligeant repliqua-t'il avec beaucoup de colere mais je scay bien que ce que vous me dittes n'est guere genereux et que si je ne suis le plus lasche de tous les hommes je vous hairay autant que je vous ay aimee vous en userez comme il vous plaira respondit-elle car de l'humeur dont je suis je scay m'accommoder au temps et changer avec ceux qui changent du moins scavez vous changer avec la fortune repliqua-t'il fierement je ne scay si vous me pensez blasmer reprit-elle mais pour moy je prens ce que vous me dittes pour une grande louange puis que selon mon opinion la sagesse ne consiste qu'a faire ce que vous dittes que je fais mais encore une fois madame luy dit-il est-il bien possible que vous ne compreniez pas que ce que vous faites est si peu digne de vous et si estrange que si agathyrse le pouvoit scavoir il vous en estimeroit moins et je suis mesme assure que tout fier qu'on le voit il me traitteroit mieux que vous ne me traitez si je tombois sous sa puissance tout mon ennemy qu'il est et tout mon rival qu'il a este mais madame adjousta-t'il pour luy faire despit puis que son exemple m'aprend qu'on peut cesser de vous aimer je ne desespere pas de ne vous aimer plus au contraire je veux esperer que si j'ay le malheur de ne pouvoir estre roy j'auray du moins l'avantage de n'estre plus vostre esclave et je ne scay madame 
 veu comme je vous connois si je ne gagneray point plus en sortant de vostre puissance que je ne perdray en perdant une couronne apres cela elybesis qui mouroit d'envie que ce prince fust hors de la maison de son pere de peur qu'agathyrse scachant qu'il y estoit ne l'y vinst chercher et qu'elle ne tombast sous le pouvoir d'un homme qu'elle croyoit qui ne l'aimoit plus continua de luy parler avec tant de durete que ce prince ne pouvant plus l'endurer la quitta brusquement et des qu'il fut nuit il sortit de ce chasteau et fut chercher un autre asile chez un parent d'octomasade ou il demeura quelque temps cache pour voir si son malheur n'auroit point de remede et s'il ne pourroit pas du moins se mettre en estat de pouvoir taire son accommodement cependant l'ambitieuse elybesis qui avoit un desespoir estrange de voir qu'elle avoit perdu agathyrse inutilement et que son ambition avoit si mal reussi n'esvita pas le malheur qu'elle avoit aprehende lors qu'elle avoit craint qu'agathyrse ne sceust que le prince aryante estoit chez son pere et qu'il ne l'y allast chercher car pour la punir mieux de son inconstance de son ambition et de sa durete de coeur pour aryante agathyrse ayant sceu que ce prince s'estoit retire chez le pere d'elybesis n'eut pas plustost mene spargapyse a issedon dont les habitans luy ouvrirent les portes qu'il y fut avec des troupes imaginant qu'il auroit un plaisir extreme s'il pouvoit avoir en sa puissance et 
 son rival et sa maistresse de sorte que comme aryante estoit sorty de nuit de ce chasteau agathyrse ne sceut point qu'il n'y fust plus si bien qu'il y fut avec des troupes comme je l'ay deja dit et il y fut dans l'esperance de se vanger pleinement de tous les maux qu'il avoit endurez mais il fut bien surpris lors qu'estant arrive devant ce chasteau et qu'il fit dire par un heraut a tyssagette pere d'elybesis qu'il luy demandoit le prince aryante de la part du prince spargapyse il fut dis-je bien estonne lors qu'on luy respondit qu'il n'y estoit plus d'abord il ne le creut pourtant pas mais il fut bien tost contraint de le croire car comme tyssagette s'estoit retire en tumulte dans ce chasteau et qu'il y estoit tombe malade il n'estoit pas en estat de s'y pouvoir deffendre si on l'eust attaque si bien que jugeant que le plustost qu'il pourroit ceder seroit le mieux pour luy il se resolut de le faire et de tascher d obtenir seulement sa liberte et celle de sa fille car pour adonacris il ne scavoit alors ou il estoit pour cet effet croyant qu'il n'estoit pas possible qu'un homme qui avoit este si amoureux d'elybesis n'eust encore quelque defference pour elle il luy commanda de se resoudre de parler a agathyrse puis qu'estant au lit il ne le pouvoit pas faire et d'employer toute son adresse a l'obliger de ne les remettre pas sous la puissance de thomiris apres quoy ayant fait scavoir a agathyrse qu'il vouloit parlementer et agathyrse 
 le luy ayant accorde les troupes se retirerent pour laisser un espace vuide devant la porte du chasteau au devant de laquelle estoit une espece de portique qui servoit de corps de garde en temps de guerre de sorte que ce lieu estant choisi pour conferer agathyrse suivy d'un tres petit nombre des siens s'y avanca mais il fut bien surpris lors qu'au lieu de voir paroistre tyssagette il vit seulement sa fille accompagnee de quelques hommes et de ses femmes car comme il l'aimoit encore malgre qu'il en eust il ne la put voir sans esmotion neantmoins il s'estoit tellement resolu de ne luy donner jamais nulle marque d'amour que pour cacher mieux sa foiblesse il affecta de paroistre un peu fier joint qu'il sentoit dans son coeur une si grande joye de voir qu'elybesis au lieu d'estre reine estoit en estat d'avoir besoin de sa protection que surmontant alors facilement la tendresse de son amour il agit comme un homme qui vouloit gouster la vangeance avec plaisir en effet il n'eut pas plustost apaise le premier trouble de son coeur qu'apres avoir salue elybesis il parut sur son visage je ne scay quelle fiere joye qui pensa la faire desesperer lors qu'elle la remarqua et ce qui l'affligea encore davantage fut que sans luy donner le loisir de parler il parla le premier enfin madame luy dit-il en la regardant fixement vous voyez que je ne me trompois pas lors que je vous disois autrefois que la fortune ne rendroit pas justice 
 a vostre merite et ne vous seroit jamais reine mais le mal est que je ne puis guerir celuy que vous vous estes fait a vous mesme et qu'il faut qu'apres avoir creu estre reine vous redeveniez sujette et sujette encore d'une princesse que vous avez irritee comme c'est a vostre valeur reprit elybesis que thomiris doit la victoire que le prince son fils a remportee je veux croire qu'elle ne vous peut rien refuser et je veux penser en suitte que vous ne me refuserez pas de luy demander la grace de mon pere et d'obtenir d'elle que toute sa famille soit libre comme ce seroit une trop cruelle chose reprit agathyrse pour la faire desesperer que de faire une esclave d'une reine je vous promets madame d'obliger thomiris a trouver bon que je vous donne la liberte et a vous permettre mesme de suivre la fortune du prince aryante et de vous faire conduire au lieu ou il s'est retire c'est pourquoy si vous le scavez madame comme je n'en doute point vous n'avez qu'a me l'aprendre afin que je me dispose a vous faire escorter jusques la ha agathyrse s'escria elybesis vous portez la vangeance trop loin de me parler comme vous faites quoy madame reprit il avec un feint estonnement vous trouvez mauvais que je vous propose de vous faire conduire aupres d'un prince pour qui vous m'avez abandonne il est vray reprit-il qu'il n'est plus roy qu'il ne le sera jamais et que selon toutes les apparences il faudra qu'il passe toute sa vie a errer de 
 royaume en royaume chez les princes estrangers mais apres tout il est croyable que lors que vous liastes amitie aveque luy et que vous mesprisastes mon amour pour recevoir favorablement la sienne vous considerastes quelle pourroit estre la fuite de sa fortune et que vous vous resolustes a la suivre car enfin je vous le dis avec ingenuite je ne trouverois guere plus beau que vous abandonnassiez un prince parce que la fortune l'a abandonne que ce que vous fistes lors que vous m'abandonnastes parce ce que vous le voiyez plus heureux que moy si vous n'aimiez pas noromate et que vous ne haissiez pas elybesis reprit-elle vous ne parleriez pas comme vous faites et vous vous resoudriez a oublier une foiblesse que l'ambition avoit causee et a vouloir tascher de regagner ce que vous auriez perdu comme cette entre-veue luy dit-il est une entreveue de guerre ou l'amour ne doit point avoir de part je ne m'amuseray point madame a vous expliquer exactement mes sentimens et il me suffira de vous dire ce que je vous ay escrit autrefois qui est que quand je vous aimerois malgre que j'en eusse autant que je vous ay jamais aimee vous ne recevriez jamais nulle marque d'amour de moy joint madame adjousta-t'il que quand vous feriez d humeur a vous repentir de ce que vous avez fait je ne vous en aurois nulle obligation puis que vous ne changeriez que parce que la fortune auroit change or est il madame que je ne veux pas 
 qu'on me souffre comme le plus heureux mais comme le plus aime et le plus aime encore pour des choses qui soient purement a moy et non pas par des raisons estrangeres ou le merite effectif de la personne n'a aucune part c'est pourquoy madame adjousta-t'il brusquement sans vous informer si je vous aime ou si je ne vous aime plus et sans que je m'informe aussi si vous aimez encore aryante ou si vous avez cesse de l'aimer je vous demande seulement ce que tyssagette veut de moy si vous eussiez este un peu plus curieux repliqua-t'elle vous ne vous en feriez peut-estre pas repenty mais puis que cela n'est pas je vous dis de la part de mon pere qu'il vous prie de faire que thomiris luy pardonne et le prince spargapyse aussi et qu'il luy soit permis de vivre en repos dans sa maison avec sa famille comme sa maison est trop forte reprit-il pour la laisser entre les mains d'un rebelle il faut madame que la chose aille autrement et qu'en attendant que le calme soit entierement restably dans l'estat tyssagette et vous alliez a issedon si ce n'est comme je vous l'ay desja dit que vous aimiez mieux suivre la fortune d'aryante comme nous ne sommes pas en estat de vous resister reprit-elle il faut vouloir ce qui vous plaist ha madame s'escria-t'il si vous eussiez voulu sortir d'issedon lors que je vous le proposay vous y feriez rentree plus agreablement que vous n'y rentrerez mais enfin adjousta-t'il le passe ne se pouvant rapeller il faut 
 que l'advenir aille comme je l'entens et que vous n'ayez non plus de pouvoir sur mon coeur qu'aryante en aura dans le royaume des issedons il paroist bien en effet que je n'y en ay plus du tout respondit elle puis que me voyant aussi malheureuse que je le suis vous me parlez avec tant de fierte et que vous ne vous informez pas seulement si je serois capable de me repentir je ne m'en informe point madame repliqua-t'il parce que quand vous vous repentiriez je ne me repentirois pas de la resolution que j'ay prise de ne vous donner jamais nulle marque d'amour puis que cela est dit-elle brusquement en le voulant quitter donnez m'en donc de vostre haine et de la mesme main dont vous avez renverse le throsne d'aryante abbatez encore si vous le pouvez ce chasteau ou je vay rentrer afin que m'accablant sous ses ruines je trouve la fin des malheurs qui me persecutent non non madame luy dit-il en la retenant je ne seray pas ce que vous dittes et tout violent que je suis je n'abatray pas l'autel ou l'on m'a veu sacrifier madame quoy que je sois fortement resolu de ne vous donner de ma vie aucune marque d'amour je ne laisseray pas de vous en donner de ma generosite car pour me vanger d'une maniere plus noble je vous protegeray si hautement que je vous forceray peutestre a vous repentir toute vostre vie de la facon dont vous avez vescu aveque moy et pour commencer madame luy dit-il faites s'il vous plaist scavoir a 
 tyssagette que pourveu qu'il veuille se laisser conduire a issedon et que vous l'y accompagniez il rentrera bientost aux bonnes graces de thomiris et de spargapyse et qu'il ne perdra aucune chose de tout le bien qu'il possede de sorte madame qu'excepte le coeur que vous m'avez rendu et que je ne vous rendray jamais vous vous retrouverez au mesme estat que vous estiez avant que vous connussiez aryante puis que ce coeur a pu s'eschaper de mes mains reprit elybesis il pourra bien sortir de celles de noromate je ne vous diray point repliqua-t'il si noromate le tient ou ne le tient pas mais je vous diray que quand il seroit en ma disposition il ne seroit jamais en la vostre car enfin madame adjousta-t'il si je vous l'avois rendu il viendroit peutestre quelque autre usurpateur qui vous promettant une couronne vous obligeroit une seconde fois a me le rendre je n'eusse jamais creu dit-elle que vous eussiez pu estre capable de me dire des choses si dures mais comme je suis contrainte a ma confusion d'advouer que j'en merite une partie je les souffre plus patiemment que je ne serois si j'estois plus innocente elles m'ont pourtant assez irrite l'esprit pour souhaiter que mon pere aime mieux perir dans sa maison que d'avoir de l'obligation a un homme qui ne l'oblige que pour se vanger mieux de moy apres cela elybesis se retira quoy qu'agathyrse voulust encore la retenir cependant comme tyssagette n'avoit 
 pas l'esprit aussi aigri que sa fille il accepta ce que luy proposoit agathyrse et en effet des le lendemain il se mit dans un chariot a cause de son incommodite et prit le chemin d'issedon elybesis le suivant dans un autre avec ses femmes mais seigneur j'oubliois de vous dire que devant que de partir agathyrse qui leur donna escorte et qui s'empara du chasteau eut une conversation particuliere avec elybesis mais ce qu'il y eut d'estrange fut qu'il la trouva encore changee depuis le jour auparavant car il faut que vous scachiez qu'aryante qui avoit receu une lettre d'octomasade qui luy avoit donne de nouvelles esperances et qui avoit en effet ramasse quelques troupes du debris de son armee luy envoya un esclave d'adonacris qui l'avoit rejoint et luy escrivit que comme il n'avoit pas encore perdu toute esperance il la conjuroit puis qu'elle ne pouvoit estre sensible qu'a l'ambition de ne le regarder pas encore comme ne pouvant jamais la faire reine de sorte seigneur que cette personne reprenant d'autres sentimens parla plus fierement a agathyrse qu'elle n'avoit fait quoy qu'elle luy dist pourtant tousjours quelque chose qui luy faisoit voir qu'elle avoit un despit estrange de ce qu'elle croyoit qu'il ne l'aimoit plus mais pas bonheur pour agathyrse comme elle montoit dans son chariot cette lettre d'aryante tomba de sa poche si bien qu'agathyrse qui luy tenoit la main l'ayant veue la releva sans qu'on s'en 
 aperceust et la leut aussi tost que le chariot ou estoit elybesis fut party de sorte que comprenant que cette nouvelle esperance qu'aryante luy avoit donnee estoit ce qui avoit cause ce redoublement de fierte qu'il avoit trouve dans son esprit il en fut si terriblement irrite que s'il eust suivy les premiers mouvemens de sa colere il eust renvoye apres tyssagette et apres elybesis et les eust envoyez prisonniers aux tentes royales mais comme je me trouvay alors aupres de luy et qu'il me dit la cause de sa fureur je l'empeschay de la suivre et je luy dis que s'il m'en croyoit il seroit seulement ce qu'il pourroit pour n'aimer plus elybesis je n'ay plus que faire de me combatre pour cela reprit-il brusquement car je vous declare que cette derniere foiblesse vient d'arracher de mon coeur toute l'amour que j'avois pour elle et d'y faire entrer une espece de haine accompagnee de mespris qui si je ne me trompe ne sera guere moins violente que la passion qui l'a precedee il me semble desja adjousta-t'il que je voy elybesis autrement que je ne l'ay veue toute ma vie et que je commence de connoistre qu'elle n'a effectivement ny autant de beaute ny autant d'esprit que je croyois qu'elle en eust mais anabaris quand elle seroit plus belle qu'on ne peint venus et qu'elle auroit plus de charmes que personne n'en a jamais eu je la hairois encore vous estes si en colere luy dis-je que vous ne scaves vous mesme si vous aimez ou si vous haissez 
 elybesis ha anabaris me dit-il ce n'est pas comme l'autre fois que vous me fistes advouer que je l'aimois quoy que je creusse ne l'aimer plus et pour vous le tesmoigner je vous proteste que de l'heure que je parle je voudrois si c'estoit une chose possible qu'elle fust aussi laide que si elle avoit cent ans et qu'elle n'eust jamais este belle et je pense que je souhaiterois qu'elle fust morte si ce n'estoit que je suis persuade que la mort est le remede de toutes sortes de malheurs et qu'ainsi elle ne seroit point exposee a tous ceux que je luy desire je n'aurois jamais fait seigneur si je voulois vous redire tout ce que dit agathyrse dans sa colere c'est pourquoy il vaut mieux pour me haster de finir que je vous die que pour ne donner pas le temps a aryante de r'assembler davantage de troupes il fut droit ou il aprit qu'il estoit et qu'il acheva si pleinement de le vaincre qu'il fut contraint tout brave qu'il est de se sauver avec octomasade adonacris et quelques esclaves dans une forest fort espaisse ou ils trouverent quelque habitation
 
 
 
 
cependant apres avoir songe a ce qu'ils feroient ils resolurent de demeurer quelque temps cachez en ce lieu la et qu'ils envoyeroient s'informer de l'estat des choses mais seigneur ils sceurent bien tost que tout obeissoit a spargapyse et qu'aux termes ou estoient les affaires il n'y avoit plus rien a esperer ils scavoient pourtant bien que la plus grande partie du monde murmuroit toujours fort contre 
 thomiris a cause de la passion qu'on disoit quelle avoit dans l'ame et qu'ainsi il y avoit tousjours dans les esprits une disposition a la revolte mais comme la conjoncture n'estoit pas propre alors pour en profiter et que selon les apparences elle ne le devoit estre de long temps ils resolurent scachant que tyssagette avoit fait sa paix qu'adonacris se rendroit secrettement aupres de son pere afin qu'il menageast la sienne et qu'il peust en fuite selon l'occasion entretenir tous les amis qu'il avoit a issedon dans les dispositions necessaires a un nouveau remuement ils resolurent encore qu'octomasade s'en iroit chez le prince des callipides pour tascher d'en obtenir quelques troupes quand il en seroit temps et qu'aryante qui scavoit que nous aviez este mal traite par la reine sa soeur viendroit servir dans vostre armee et vous aider a delivrer la princesse mandane qu'on nous disoit alors estre en armenie afin qu'aquerant vostre estime et vostre amitie il pust apres cela obtenir un puissant secours de vous si adonacris pouvant mettre les choses en estat de faire un nouveau soulevement mais comme il importoit extremement au prince aryante que thomiris ne sceust pas ou il estoit de peur que si elle descouvroit ses desseins elle ne les destruisist et ne vous empeschast de l'assister il resolut de changer son nom et de prendre celuy d'anaxaris et il s'y resolut d'autant plustost qu'il scavoit que vous ne le pouviez pas connoistre ny 
 personne de vostre cour car comme ou ne voit guere de scythes dans les cours des autres nations on ne voit aussi guere de gens des autres nations dans les cours de scythie de sorte seigneur que la chose ayant este executee ainsi aryante devint anaxaris et vous joignit en lydie ou il sceut que vous estiez alle lors qu'il arriva en armenie octomasade de son coste s'en alla aupres du prince des callipides et adonacris s'en alla chez un de ses amis jusques a ce qu'il eust fait sa paix qui fut en effet bien aisee a faire car pour pacifier les choses plus promptement on accorda un pardon general a tous les rebelles excepte au prince aryante et a octomasade qu'on scavoit avoir este le premier motif de la revolte mais seigneur j'oubliois de vous dire que durant qu'aryante fut cache dans cette forest il escrivit encore une fois a elybesis qui ayant sceu sa derniere infortune luy respondit si durement que ce prince commenca des qu'il eut leu sa responce de guerir de la passion qu'il avoit pour elle et il a dit a adonacris dont je le scay que lors qu'il vit la princesse mandane aupres d'un chasteau qui s'appelle le chasteau d'hermes fi ma memoire ne me trompe et ou il dit que cette princesse vous delivra il commenca d'esperer qu'il cesseroit absolument d'aimer elybesis parce que jusques alors il n'avoit jamais veu de femme qui luy eust semble si belle que celle qu'il aimoit et que cependant il fut 
 si charme de la beaute de mandane qu'il s'advoua a luy mesme qu'elle estoit mille fois plus belle qu'elybesis quoy interrompit cyrus aryante qui s'apelloit alors anaxaris et qui estoit prisonnier aussi bien que moy lors que mandane me delivra aupres du chasteau d'hermes commenca des ce jour la d'aimer mandane il ne dit pas seigneur qu'il commenca de l'aimer des ce moment la repliqua anabaris mais il dit qu'il acheva de cesser d'aimer elybesis cependant pour en revenir ou j'en estois et pour vous aprendre l'estat present des affaires d'aryante je vous diray qu'agathyrse ayant l'ame toute remplie de la haine qu'il avoit pour elybesis voulut quoy que je luy pusse dire des qu'il fut a issedon luy aller reporter la lettre d'aryante qu'elle avoit laisse tomber en montant dans son chariot afin de luy pouvoir parler pour la derniere fois et en effet comme il scait hair avec autant de violence qu'il scait aimer il fut chez elle de fort bonne heure de sorte qu'elybesis qui l'aimoit tousjours malgre toute son ambition s'imagina que peutestre revenoit il a elle car encore qu'elle se fust bien aperceue qu'elle avoit perdu la lettre d'aryante elle ne pensoit pas qu'il l'eust trouvee mais elle ne fut pas longtemps dans cette erreur puis que des qu'il fut aupres d'elle il luy rendit cette lettre apres quoy prenant la parole je vous demande pardon madame luy dit-il 
 de ne vous l'avoir pas rendue plustost mais comme ce fut en la lisant que je sentis que mon ame se disposoit a vous hair autant que je vous ay aimee je l'ay voulu lire tant de fois qu'enfin je ne vous aimasse plus car apres tout foible et ambitieuse que vous estes je vous aimois encore lors que je vous disois que je ne vous aimois plus mais graces a mon propre depit j'en suis venu au point non seulement de ne vous aimer plus mais de vous hair et de vous hair de la haine la plus tranquile dont jamais personne se soit trouve capable j'ay bien ouy dire repliqua-t'elle fierement qu'on parle de son amour aux personnes pour qui l'on en a mais je ne pensois pas qu'on entretinst de sa haine celles que l'on n'aime pas puis qu'on parle bien de sa jalousie reprit - il avec un sourire outrageant je croy qu'on peut parler de sa haine puis que c'est une passion comme l'autre du moins scay-je bien que je n'eus jamais tant de plaisir a vous dire autrefois que je vous aimois que j'en ay aujourd'huy a vous dire que je ne vous aime plus et que je ne vous aimeray de ma vie au reste ne vous imaginez pas que ce soit parce que j'aime noromate car je vous proteste que je ne l'ay point aimee et que vous serez cause que je n'aimeray jamais rien en effet poursuivit-il on me verra toute ma vie regarder toutes les belles femmes en general comme de beaux objets sans nul attachement mais je vous regarderay en particulier comme 
 la plus foible la plus ambitieuse et la plus infidelle personne du monde apres cela madame poursuivit-il je n'ay plus rien a vous dire pleust aux dieux dit-elle que vous m'en eussiez moins dit mais puis que vous avez porte la hardiesse jusques au point que de me dire que vous me haissez je n'ay plus qu'a vous hair j'y consens madame reprit-il en se levant mais je vous assure que si vous ne scavez pas mieux hair que vous scavez aimer vostre haine ne me sera pas grand mal a ces mots agathyrse la quitta et sortit de chez elle si satisfais de ce qu'il luy avoit dit qu'il me fut aise de connoistre qu'en effet il ne l'aimoit plus de sorte que cette personne qui avoit tout a la fois de l'amour et de l'ambition ne satisfit ni l'une ni l'autre de ces deux passions et l'on peut dire que pour avoir voulu regner sur les issedons elle ne regna plus dans le coeur d'agathyrse ainsi apres avoir perdu deux amans les mesmes passions qu'elle avoit eues luy demeurant dans le coeur elle en devint si chagrine et si mal faine qu'elle en devint laide de plus adonacris luy fit encore mille reproches de sa facon d'agir et avec agathyrse et avec aryante si bien qu'elle se trouva accablee de toutes sortes de malheurs par sa propre faute cependant adonacris n'eut pas plustost la liberte de faire ce qu'il vouloit et le calme ne fut pas plustost restably qu'il se disposa d'aller a typanis mais il n'en fut pas a la peine car noromate ayant une affaire tres importante a issedon y 
 vint comme il estoit prest d'en partir vous pouvez juger seigneur que l'entre veue de ces deux personnes fut plus agreable que lors que la fortune les avoit fait rencontrer a typanis puis qu'alors adonacris estoit mary d'argyrispe comme sitalce l'estoit de noromate et qu'en l'estat qu'estoient les choses ils estoient tous deux libres noromate fit pourtant quelque scrupule de se remarier si tost mais son pere ayant change d'avis pour adonacris parce qu'il le croyoit alors entierement destache des interests d'aryante ce mariage ce fit a son retour des tentes royales et se fit avec une magnificence extreme ainsi les avantures d'agathyrse et celles d'adonacris finirent bien diversement car celle d'agathyrse finit par le recouvrement de sa liberte et celle d'adonacris par la possession de sa maistresse cependant ce premier ne laisse pas de soustenir qu'il est plus heureux de se posseder luy mesme que s'il eust possede elybesis or seigneur depuis cela quand toutes choses furent paisibles spargapyse s'en retourna aupres de thomiris et agathyrse apres avoir fait un voyage aupres d'elle pour recevoir les louanges de la victoire qu'il avoit obtenue retourna a issedon ou il vescut comme avant la guerre c'est a dire sans se soucier de tout ce qui estoit au dessus de luy et sans avoir autre chose a faire qu'a voir ses amis et se divertir d'autre part adonacris n'oublia pas dans la grandeur de sa joye ce qu'il avoit promis au 
 prince aryante au contraire il agit avec tant d'adresse apres que spargapyse fut retourne aupres de thomiris et que terez s'y fut fait reporter en chariot qu'il trama un dessein qui a este si judicieusement conduit qu'on n'en a descouvert aucune chose il est vray que ce qui le rendit plus facile fut que les issedons et les massagettes murmuroient presque esgallement de voir avec quelle negligence thomiris pensoit aux affaires de ses deux royaumes depuis qu'elle s'estoit mis une passion dans l'ame qui estoit plus forte que sa raison et ce qui servoit encore a irriter ces peuples estoit qu'on faisoit continuellement des preparatifs de guerre sans qu'il parust que cette princesse eust d'ennemis a combatre de sorte seigneur qu'adonacris profitant d'une disposition si favorable n'est party d'issedon pour venir querir aryante qu'apres avoir laisse les choses en estat de se pouvoir emparer en un mesme jour de la capitale du royaume et de typanis et de faire entrer en mesme temps une armee du prince des callipides qu'octomasade a engage dans ses interests et qui a leve des troupes sur un autre pretexte si bien que par ce moyen aryante hazarde de ruiner ce dessein la en enlevant mandane car il a dit a indathyrse que lors qu'il sera sur la frontiere des massagettes s'il n'aprend que le dessein de remonter au throsne soit presque infallible il essayera avant que de le tenter de negocier avec thomiris scachant bien que dans la passion 
 qu'elle a pour vous c'est presque une voye plus assuree de faire sa paix avec elle que de luy remettre la princesse mandane en sa puissance et que de luy demander sa protection pour l'espouser et pour la deffendre contre vous et certes seigneur je ne doute pas que cette negociation ne luy reussisse car cette princesse a l'esprit tellement remply du dessein qu'elle a de vous faire changer de sentimens ou de se vanger de vous en vous declarant la guerre qu'ayant sceu que l'avois blasme une si injuste entreprise elle en a este si irritee qu'il a fallu pour mettre ma personne en seurete que je sois sorty de ses estats bien que conme le bruit de la gloire de vos armes remplit toute la terre j'ay pris le dessein d'employer le temps de mon exil a estre le tesmoin de tant de belles actions dont la renommee porte le bruit par tout le monde mais comme le hazard assemble ou desunit les amis et les ennemis comme bon luy semble en arrivant icy j'ay rencontre l'escuyer d'adonacris qui m'a mene ou estoit son maistre de qui j'ay sceu les dernieres choses que je vous ay dittes apres avoir renoue nostre ancienne amitie anabaris s'estant teu cyrus luy tesmoigna qu'il luy estoit oblige de luy avoir apris beaucoup de choses qui pourroient luy servir utilement pour prevenir les desseins d'aryante il le pria aussi d'assurer adonacris qu'il le serviroit aveque joye et il dit encore a indathyrse qu'il le conjuroit de luy aider a s'aquiter envers 
 ces deux illustres scythes en suitte de quoy voulant commencer de profiter de ce qu'il venoit d'aprendre il depescha un autre courrier vers gelonide pour l'instruire de tout ce qui luy pouvoit servir a empescher thomiris d'avoir mandane en sa puissance 
 
 
 
 
 
 
 apres que cyrus eut bien examine tout ce qu'il avoit sceu d'aryante par l'amy d'adonacris il conclut qu'il falloit en effet executer la resolution qu'il avoit prise et commencer de marcher vers le pais des massagettes des qu'il seroit pleinement esclaircy de l'estat des choses afin qu'il peust tourner teste ou vers thomiris si elle recevoit mandane pour la retenir ou vers aryante 
 s'il la conduisoit a issedon de sorte que donnant des le lendemain au matin tous les ordres necessaires et reglant luy mesme la route que ses troupes devoient tenir il partit deux jours apres mais avant que de partir il visita adonacris suivy d'indathyrse avec qui il eut une conversation qui luy fit bien connoistre qu'anabaris avoit eu raison de luy donner toutes les louanges qu'il luy avoit donnees en racontant ses avantures cette visite ne fut pas seulement une visite de civilite car cyrus dit a adonacris que connoissant sa vertu par indathyrse il le conjuroit des qu'il seroit guery de vouloit aller trouver le prince aryante pour tascher de le ramener a la raison et de luy persuader de se repentir de l'injuste resolution qu'il avoit prise seigneur repliqua adonacris quand vous ne m'auriez pas propose de faire ce que vous dittes je vous aurois suplie de me donner la liberte afin d'aller faire ce que vous voulez que je face mais seigneur puis que la haute estime que je scay que le prince aryante a pour vous et les obligations qu'il vous avoit comme anaxaris ne l'ont pu empescher de suivre aveuglement sa passion je crains bien que je ne sois pas plus puissant que je l'ay este lors que je l'ay voulu empescher de faire ce qu'il a fait je ne laisseray pas toutesfois de faire ce que je dois et pour vous et pour luy des que mes blessures me le permetront apres cela cyrus embrassa aussi anabaris qui s'offrit a le servir en toutes les choses qui despendroient 
 de luy pour luy faire delivrer mandane scachant bien que c'estoit empescher la desolation de sa patrie que de travailler a la liberte de cette princesse de sorte que luy offrant tous les amis qu'il avoit aupres de thomiris il partit avec ce prince afin de pouvoir agir pour luy et pour son pais quand il seroit en lieu de le pouvoir faire pour indathyrse quoy qu'il fust guery de la passion qu'il avoit eue pour thomiris elle ne luy estoit pas indifferente au contraire il ne pouvoit s'empescher quelque genereux qu'il fust de souhaiter que rien ne luy succedast heureusement ainsi meslant un sentiment de vangeance aux interests de cyrus qu'il aimoit fort il le suivit aveque joye estant bien aise aussi de voir qu'il estoit notablement amende a adonacris et qu'il y avoit aparance qu'il les joindroit avant qu'ils fussent sur les frontieres des massagettes et en effet indathyrse ne se trompa pas car cyrus estoit encore a trois journees de l'araxe lors qu'adonacris le joignit comme cette marche avoit assez fatigue son armee cyrus avoit juge a propos de faire alte en ce lieu la avant que de s'aprocher davantage de thomiris qu'il scavoit en avoir une tres grande et tres nombreuse joint que ne scachant encore ou estoit alors mandane il pensa qu'il falloit tascher d'en avoir quelques nouvelles avant que d'aller plus avant il est vray qu'il n'attendit pas long temps car le troisiesme jour apres qu'il fut campe comme il parloit avec 
 mazare et le prince myrsile feraulas revint qui tesmoigna d'abord avoir tant d'empressement que cyrus ne douta point qu'il ne sceust des nouvelles de sa princesse si bien que prenant la parole afin de l'obliger plus diligemment a l'aprendre eh de grace mon cher feraulas luy dit il en s'avancant vers luy dittes moy promprement ce que vous scavez de mandane car je connois bien dans vos yeux que vous en scavez quelque chose il est vray seigneur reprit-il que je scay une grande partie de ce que vous voules scavoir mais le mal est que je ne scay rien qui vous puisse estre agreable car enfin il faut que vous scachiez qu'ayant obei a vos ordres je fus au port le plus proche de celuy ou je vous laissay mais seigneur au lieu d'y trouver plusieurs vaisseaux pour aller apres le prince aryante je n'y en trouvay qu'un en estat de faire voile a l'heure mesme de sorte que m'y embarquant avec vingt de ceux que vous m'aviez donnez je laissay les autres pour se mettre dans deux vaisseaux qu'on preparoit et je dis au pilote avec qui je traitay que je n'avois autre dessein que de croiser la mer en tirant tousjours vers la colchide afin de tascher d'avoir des nouvelles d'un vaisseau que je cherchois et en effet seigneur je fus si heureux que des le soir nous sceusmes par des pescheurs que nous trouvasmes qu'ils avoient veu un navire a peu pres tel qu'estoit celuy que je suivois qui encore qu'il n'eust pas le vent fort favorable n'avoit pas laisse 
 de faire force pour avancer tousjours si bien qu'esperant que c'estoit celuy que je voulois trouver je me sis dire la route qu'il avoit tenue et je la suivis et a dire la verite seigneur il a bien paru que les dieux vouloient que vous sceussiez ou est mandane car depuis cela je trouvay tousjours des barques ou des vaisseaux qui avoient rencontre celuy que je suivois mais ce qui acheva de me confirmer dans l'opinion que ce navire estoit celuy du prince aryante fut que j'en trouvay un dont le capitaine me dit que l'eau ayant manque a ce vaisseau qu'il avoit rencontre il luy en avoit demande si bien que s'estant aproche afin qu'il pust rendre cet office qu'on ne refuse point a la mer quand on le peut il avoit veu a la porte de la chambre de poupe deux fort belles personnes qui paroissoient estre fort affligees et qu'il avoit entreveu dans cette mesme chambre une autre dame dont il n'avoit pu voir le visage parce qu'elle essuyoit ses yeux comme ayant pleure de sorte seigneur que ne doutant plus alors que ce vaisseau que je suivois ne fust celuy que je devois suivre j'en eus une joye extreme mais ce qui acheva de me donner lieu de le joindre fut que j'apris encore que le pilote qui le conduisoit avoit confere avec celuy de ce capitaine avec qui je parlois afin de scavoir s'il y avoit seurete d'aborder aupres de l'endroit ou le phase se jette dans le pont euxin parce qu'il ne le vouloit pas faire a un port de la colchide qui n'estoit 
 pas esloigne de la si bien que ce pilote luy ayant assure qu'il le pouvoit pourveu qu'il prist au dessus de l'emboucheure du fleuve et qu'il esvitast un rocher qui est cache sous l'eau en cet endroit je me servis des mesmes enseignemens et je fus en effet au lieu ou le prince aryante avoit aborde mais comme il avoit eu beaucoup de temps d'avance quelque diligence que je pusse faire il estoit desja desbarque lors que j'y arrivay il est vray que j'apris qu'il avoit conduit mandane a un chasteau qui n'est qu'a six stades de la et qui est scitue au bord du phase mais ce qui m'embarrassoit estoit que je n'osois me monstrer de peur d'estre reconnu par ceux qui suivoient aryante et andramite ainsi il falut me contenter d'envoyer a terre pour tascher d'aprendre des nouvelles ceux que j'avois pris au port ou je m'estois embarque mais comme me ils estoient assez grossiers je n'en estois guere mieux informe et tout ce que je scavois estoit qu'il ne m'estoit pas possible de rien entreprendre pour delivrer la princesse car aryante etandramite la faisoient garder soigneusement par leurs gens et le chasteau ou elle logeoit estoit tres fort de sorte que n'ayant que vingt hommes de main je ne pouvois qu'estre espion encore ne l'eussay-je pas este trop bon si je ne me fusse advise apres plusieurs jours de patience de tascher de faire venir dans mon vaisseau un de ceux qui estoient a la suite d'aryante afin d'avoir quelque lumiere de son dessein et de ce 
 qui le retenoit la si bien qu'ayant chosi trois soldats determinez je les fis habiller en matelots apres quoy suivant l'usage de ceux qui sont abordez en mesme lieu ils turent faire conversation avec ceux de ce vaisseau qu'ils rencontrerent sur le rivage car dans l'oisivete ou estoient ceux qui n'estoient point de garde ils ne faisoient autre chose que de se promener sur le bord de la mer ou d'aller a la chasse de ces beaux oyseaux a qui le phase donne son nom et dont il y a une quantite prodigieuse sur ses rives si bien qu'apres s'estre abordez avoir chasse ensemble et avoir parle de plusieurs choses indifferente qu'ils se demanderent les uns aux autres ceux du vaisseau d'aryante prierent ceux a qui ils parloient d'y entrer a leur retour de sorte que pour leur rendre civilite pour civilite et pour arriver aussi a la fin qu'ils scavoient que je m'estois proposee ils les prierent en suitte d'aller au leur cependant comme le hazard fit que presques tous ceux a qui ils le proposerent avoient alors quelques chose a faire a leur bord il n'y en eut qu'un qui les suivit mais admirez seigneur l'ordre de la providence car enfin cet homme qui les suivit se trouva estre un des gardes de mandane et celuy de tous qui avoit le plus de connoissance de ce que je voulois scavoir de sorte seigneur que des que je le vy dans mon vaisseau je me montray a luy et je le surpris si fort par ma veue que s'imaginant que vous estiez cache dans ce navire et que vous l'alliez 
 faire jetter dans la mer pour le punir de son crime il se jetta a mes pieds et prenant la parole eh de grace feraulas me dit-il sauvez moy la vie car si nostre prince me la donne je luy diray des choses qui luy aideront peut-estre a delivrer mandane vous pouvez juger seigneur que je luy promis de vous prier pour luy pourveu qu'il me dist tout ce qu'il me promettoit et en effet je me servis si bien de la crainte et de l'esperance qu'il me dit tout ce qu'il scavoit et il scavoit tout ce qu'il y avoit a scavoir car comme andramite ne s'estoit plus trouve son escuyer apres le combat il avoit pris celuy a qui je parlois pour luy en servir en attendant qu'il retrouvast le sien ou qu'il en eust un autre de sorte que s'estant intrigue aupres de luy il avoit ouy plusieurs conversations d'aryante et d'andramite qui luy avoient apris leurs desseins dittes les moy donc promptement interrompit cyrus si vous les scavez je vous diray donc seigneur reprit feraulas que j'ay sceu par ce garde qu'encore que le prince aryante sceust qu'il y avoit de grandes dispositions a le faire roy des issedons il a mieux aime songer a conserver mandane qu'a conquerir un royaume se mettant au hazard de la perdre ne doutant nullement qu'il ne se vist attaque tout a la fois et par vous et par thomiris s'il la menoit a issedon si bien que ne songeant qu'a avoir mandane en sa puissance il ne fut pas plustost aborde qu'il escrivit a thomiris et a ceux de ses amis 
 qui estoient alors aupres d'elle afin de la suplier d'oublier le passe a condition de renoncer solemnellement a la couronne des issedons et de ne pretendre de sa vie a autre qualite qu'a celle de son sujet pourveu qu'elle voulust recevoir mandane dans sa cour et s'engager a ne vous la rendre jamais et a faire tout ce qu'elle pourroit pour la luy faire espouser ainsi seigneur il vous est aise de juger que dans les sentimens ou est thomiris pour vous elle n'a pas refuse une proposition qui luy assure un royaume et qui remet en sa puissance une personne qu'elle croit qui est seule cause que vous ne l'aimez pas aussi ce garde me dit-il que la responce estoit venue aussi favorable qu'aryante l'eust pu souhaiter que thomiris oublioit le passe et offroit telle seurete qu'il voudroit pour sa personne et pour celle de mandane et qu'elle s'engageoit solemnellement a ne vous la rendre jamais et en effet me dit encore ce mesme garde elle a envoye deux hommes de qualite a aryante luy dire que s'il veut son fils en ostage elle le luy donnera pourveu qu'il mette mandane en son pouvoir mais comme aryante scait bien que thomiris a un interest qui l'empeschera de luy manquer de parole pour ce qui regarde mandane il a creu qu'il devoit se confier absolument a elle c'est pourquoy il part demain pour aller par terre traverser la colchide et de la droit vers cette princesse mais en mesme temps il a envoye vers un homme qui s'appelle ce me 
 semble octomasade pour luy dire qu'il ne songe plus a le faire roy et il a envoye aussi a issedon vers ceux qui se devoient soulever en sa faveur pour leur dire la mesme chose du moins ay-je entendu tout ce que je viens de dire de la bouche d'aryante ou de celle d'andramite lors qu'ils ont parle ensemble sans qu'ils croyent que je les aye entendus car l'amour les occupe tellement tous deux qu'a peine scavent-ils ce qu'ils voyent ou ce qu'ils ne voyent pas apres cela seigneur je creus que ce garde ne me pouvoit plus rien aprendre et je creus mesme que le mieux que je pouvois faire estoit de gagner absolument cet homme et de le renvoyer afin qu'il vous pust donner des nouvelles de mandane et en effet je luy inspiray tant d'horreur de la perfidie de ceux qui vous avoient trahi que j'ose assurer qu'il sera fidelle espion cependant je ne le renvoyay pas sans luy demander comment aryante vivoit avec la princesse mais il me dit que c'estoit avec tant de respect qu'elle ne pouvoit avoir autre sujet de s'en pleindre que celuy de l'avoir enlevee il m'assura pourtant qu'elle estoit dans une affliction incroyable et que si elle n'eust eu martesie pour la consoler il ne scavoit ce qu'elle auroit fait parce que doralise estoit elle mesme si affligee et si irritee d'estre enlevee par andramite qu'elle n'estoit pas en estat de la soulager mais seigneur pour ne me fier pas tout a fait a ce garde je fis voile des que je l'eus remis a terre de peur 
 que s'il me trahissoit il ne me fist arrester et ne m'empeschast de vous venir advertir neantmoins comme je voulois scavoir effectivement si le prince aryante partiroit le lendemain je ne m'esloignay pas extremement et j'envoyay informer dans un esquif s'il estoit vray qu'il fust party bien marry de n'estre pas en estat de pouvoir l'empescher d'emmener mandane mais comme j'avois trop peu de gens pour en avoir seulement la pensee je creus qu'il valoit mieux venir diligemment vous advertir de ce que je scavois que de tenter une chose impossible cependant je n'ay pu y venir aussi tost que je l'eusse voulu parce que j'ay eu le vent contraire de sorte que si gelonide qui vous estoit autrefois si favorable l'a voulu elle a eu le temps de vous faire scavoir des nouvelles de mandane mais seigneur j'oubliois de vous dire que ce garde de la princesse qui m'a promis fidellite me promit aussi de luy dire a la premiere occasion qu'il en trouveroit que je luy avois parle et qu'il lassureroit que vous la retireriez aussi bien de la puissance de thomiris que vous l'aviez retiree de celle du roy d'assirie et de celle du roy de pont ha feraulas s'escria cyrus vous m'avez rendu un signale service de faire parler de moy a la princesse cependant dit-il en se tournant vers mazare et vers le prince myrsile je ne voy pas qu'il y ait plus rien a attendre comme il disoit cela ortal que parut de sorte que cyrus admirant sa diligence le receut aveque joye 
 dans l'esperance d'aprendre encore quelque chose de mandane et en effet il ne se trompa pas dans l'esperance qu'il en eut car ortalque luy dit que comme il estoit alle par terre il n'avoit pu arriver aux tentes royales que le jour qui avoit precede celuy ou mandane y estoit arrivee et y avoit este receue avec beaucoup de magnificence quoy s'escria cyrus vous avez este en mesme lieu que mandane ouy seigneur repliqua ortalque et gelonide a qui j'avois donne vostre lettre des le soir voulut que je visse arriver cette princesse myrsile ne pouvant alors s'empescher de demander des nouvelles de la personne qu'il aimoit fit si bien que sans choquer la civilite il engagea ortalque a parler de doralise et a dire qu'elle et martesie suivoient tousjours la princesse mais encore dit alors cyrus que me mande gelonide vous le scaurez seigneur reprit ortalque quand vous aurez veu ce que je vous presente en effet en disant cela ortalque donna un paquet a cyrus qui estoit assez gros pour luy donner la curiosite de l'ouvrir diligemment aussi le fit-il avec une promptitude estrange mais il fut-bien agreablement surpris lors qu'il vit que la lettre de gelonide estoit accompagnee de deux autres dont l'une estoit de mandane et l'autre de la princesse araminte cependant quelque surprise que luy donnast la veue de cette derniere il n'hesita pas a choisir laquelle il devoit ouvrir la premiere et quoy qu'il semblast que pour entendre mieux les deux autres il 
 falust lire celle de gelonide avant que de les voir puis que c'estoit elle qui les envoyoit il leut pourtant celle de mandane ou il trouva ces paroles
 
 
 mandane a cyrus 
 
 
 c'est par la bonte et par l'adresse de la vetueuse gelonide que j'ay la liberte de vous dire que si te ne me souvenois de tant de grandes choses que vous avez faites pour me delivrer j'aurois desja perdu l'esperance s'estre jamais libre mais comme je n'en puis perdre la memoire je ne puis aussi cesser d'esperer de vous voir encore rompre les chaines que te porte mesnagez pourtant vostre vie et ne m'exposez pas en l'exposant trop a la plus grande de toutes les infortunes ortalque vous dira comment j'ay este receue de la reine des massagettes mais je vous diray que j'ay eu beaucoup de consolation de trouver la princesse araminte icy car puis qu'elle ne doit pas encore estre heureuse je suis du moins bien aise que nous soyons malheureuses ensemble estant certain que dans le peu que je l'ay veue j'ay desja plus d'amitie pour elle que je ne vous accusois d en avoir voila tout ce que vous peut dire presentement une personne qui aura bien tost le bonheur d'estre delivree encore une fois par vous si la fortune rend justice a vostre valeur comme je la rends a vostre vertu et a vostre affection 
 
 
 mandane 
 
 
 la lecture de cette lettre donna de la joye et de la douleur a cyrus car il fut bien aise d'y voir quelques marques de tendresse mais il fut suffi bien afflige dans la pensee qu'il eut que l'illustre personne qui les luy donnoit n'estoit pas libre et estoit sous la puissance d'une rivale irritee et d'une rivale encore qui avoit une armee aussi nombreuse que la sienne pour s'opposer a tout ce qu'il voudroit entreprendre pour delivrer mandane cependant apres avoir fait cette reflection ou la joye et la douleur avoient leur part il ouvrit la lettre d'araminte qui estoit conceue en ces termes
 
 
 araminte a cyrus 
 
 
 je voy bien que la fortune veut que je fois tousjours delivree ou comme estant la princesse mandane ou comme estant captive avec elle cependant pour reconnoistre les obligations que je vous ay et celles que je vous auray encore je vous assure que je seray tout ce qui me sera possible pour rendre sa prison moins rude et que je ne songeray pas tant a adoucir mes propres malheurs que les siens en eschange je vous conjure seigneur de prendre quelque soin du malheureux spitridate en quelque lieu de la terre qu'il soit et d'obliger 
 le prince tygrane a blasmer l'injuste phraarte son frere de la violente resolution qu'il aprise je vous demande pardon de vous parler de quelque autre chose que de la princesse mandane en un temps ou elle doit occuper tout vostre esprit mais comme vous estes assez malheureux vous mesme pour n'ignorer pas combien les maux que je souffre sont difficiles a suporter sans s'en pleindre j'espere que vous me pardonnerez et je l'espere d'autant plustost que je vous en conjure par la princesse mandane de qui la merveilleuse beaute et le rare merite m'ont donne tant d'admiration que je suis fortement persuadee que vous ne pouvez rien refuser de tout ce qu'en vous demande en son nom 
 
 
 araminte 
 
 
quelque amitie qu'eust cyrus pour l'excellente princesse qui luy escrivoit cette lettre il l'eust sans doute leue avec precipitation en l'estat ou estoit son ame si elle n'eust pas eu l'adresse d'y parler au commencement et a la fin de la princesse mandane mais comme il y trouvoit en mesme temps des choses qui regardoient sa maistresse et son amie il la leut avec loisir et avec beaucoup de satisfaction en suitte de quoy il ouvrit celle de gelonide ou il leut ce qui fuit 
 
 
 
 gelonide a l'invincible cyrus 
 
 
 avant juge plus a propos de confier a ortalque qu'a cette lettre tout ce qu'il est necessaire que vous scachiez je ne vous l'escriray point et je vous diray seulement seigneur que vous devez estre assure que je serviray la princesse mandane en toutes choses car puis que c'est servir la reine que je fers que de s'opposer a ce qu'elle veut faire contre vous et que je vous puis rendre office sans la trahir croyez seigneur que je le feray avec toute l'adresse dont je suis capable et avec toute l'affection possible 
 
 
 gelonide 
 
 
comme cyrus achevoit de lire cette lettre chrysante et aglatidas arriverent aupres de luy de sorte que comme ce prince scavoit qu'ils avoient escrit a gelonide il demanda a ortalque si elle ne leur avoit pas respondu et l'obligea a luy bailler les lettres qu'il avoit pour eux apres qu'il luy eut dit qu'elle leur avoit fait responce car comme ce n'estoit que pour mandane qu'ils avoient escrit il avoit plus d'interest qu'eux a tout ce qu'elle leur respondoit aussi fut il fort aise de voir par ces deux lettres qu'elle avoit 
 effectivement dessein de rendre tous les offices qu'elle pourroit a cette princesse cependant des qu'il eut acheve de les lire tout haut et qu'il les eut baillees a ceux a qui elles estoient escrites il obligea ortalque de luy dire tout ce qu'il scavoit de mandane et de le luy dire en presence de mazare de myrsile d'aglatidas de chrysante et de feraulas seigneur reprit ortalque j'ay sceu par gelonide que le prince aryante apres avoir enleve mandane fut aborder a la colchide et que de la il a si bien negocie avec thomiris que cette reine pour avoir mandane en sa puissance luy a promis d'oublier le passe de ne vous rendre jamais cette princesse et de la luy faire espouser puis que je l'ay bien ostee de la puissance du roy de pont reprit cyrus avec impetuosite j'espere que je l'osteray bien de celle de thomiris et que ses tentes ne seront pas si difficiles a forcer que sinope babilone sardis et cumes mais achevez ortalque poursuivit il de me dire ce que je veux scavoir et aprenez moy principalement comment la reine des massagettes traitte mandane et si vous l'avez veue seigneur repliqua ortalque pour satisfaire vostre curiosite il faut que je vous die que j'ay sceu que des que le traite du prince aryante fut fait l'on vit une joye sur le visage de thomiris qui n'y avoit point paru depuis que vous partistes d'aupres d'elle et que la pensee de voir la princesse mandane en sa puissance luy donna une satisfaction incroyable mais afin que le 
 traite du prince son frere et d'elle fust plus solidement fait il y eut une entreveue d'aryante et de thomiris au bord de l'araxe ce prince ayant laisse mandane sous la garde d'andramite pendant qu'il fut vers la reine des massagettes j'ay sceu de plus par gelonide qui se trouva a cette entre-veue qu'il se fit une reconciliation solemnelle entre ces deux personnes aryante agit pourtant si adroitement qu'il ne parla point a thomiris de la passion qu'il scavoit qu'elle avoit pour vous et elle agit aussi avec tant de retenue malgre la violence de son temperamment qu'elle ne luy dit pas que c'estoit moins parce qu'il estoit son frere que parce qu'il estoit vostre rival qu'elle le traittoit si bien ce n'est pas qu'ils ne s'entendissent tous deux parfaitement mais aryante eut ce respect pour celle a qui il demandoit protection de ne le faire pas rougir de sa foiblesse et thomiris eut ce respect la pour elle mesme de ne la descouvrir pas ouvertement mais afin de porter plus facilement la princesse mandane a desesperer de sa liberte et a ne desesperer pas aryante ils resolurent qu'il falloit qu'elle traversast toute l'armee de thomiris et en effet seigneur lors que cette princesse fut conduite par le prince aryante vers la reine sa soeur thomiris fit ranger son armee en bataille dans une grande plaine de sorte que mandane a qui elle avoit envoye un superbe chariot et un compliment par un de ses officiers passa au milieu de toutes ces troupes 
 dont la multitude et la magnificence donnerent beaucoup de chagrin a cette princesse du moins martesie me l'a-t'elle raconte ainsi cependant aryante et andramite alloient a cheval avec leurs gens apres le chariot de mandane qui fut d'abord conduite dans une superbe tente qui touchoit celle ou l'on avoit mis la princesse araminte des que phraarte apres l'avoir enlevee fut demander asile et protection a la reine des massagettes mais seigneur elle n'y fut pas si tost qu'on y mit des gardes et elle n'y eut pas este une heure que thomiris fut la visiter car le prince aryante en traittant avec elle l'avoit obligee a luy rendre tous les honneurs imaginables joint aussi a ce qu'on en peut juger que quand elle n'auroit eu autre raison de visiter cette princesse que celle de sa propre curiosite elle l'auroit este voir de vous dire seigneur comment cette entre-veue se fit il ne me sera pas aise de le faire bien exactement car martesie me l'a racontee avec tant de precipitation que je ne scay si je n'en oublieray point quelque circonstance quoy que je face pourtant tout ce que je pourray pour n'en oublier aucune je vous diray donc seigneur que lors que thomiris arriva mandane se pleignoit avec doralise et martesie de la cruaute de sa fortune et que des qu'elle sceut que cette princesse arrivoit elle fut au devant d'elle jusques a l'entree de sa tente ou elle la receut avec autant de tristresse sur le visage que civilite en toutes 
 ses paroles mais seigneur cette tristesse n'empescha pas que thomiris ne fust surprise de la beaute de la princesse du moins ceux qui la virent remarquerent-ils que des qu'elle la vit elle rougit et qu'il parut tant d'admiration dans ses yeux par la surprise que l'esclat de la beaute de mandane luy donna que doralise ne doute pas qu'il n'y eust alors un instant ou elle trouva que vous n'aviez pas eu tort de n'estre point infidelle a une personne qui avoit une beaute si merveilleuse mandane de son coste trouva aussi thomiris si belle quoy qu'elle ne soit plus dans cette premiere jeunesse qui a je ne scay quelle fraischeur qu'on ne trouve que rarement au dela de dix-sept ans que martesie m'a charge de vous dire qu'elle ne doute nullement que la princesse ne vous eust en cet instant une nouvelle obligation d'une chose passee voyant que vous aviez pu refuser l'affection d'une aussi belle reine que celle-la en effet seigneur il est certain que thomiris ne paroist pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois ans mais pour en revenir ou j'en estois la reine des massagettes ne vit pas plustost mandane que cette princesse prenant la parole je ne scay madame luy dit elle en assirien scachant que thomiris le parloit si je me dois pleindre ou louer de l'honneur que vous me faites neantmoins comme la renommee m'a parle de vous avec beaucoup d'avantage je veux esperer pour vostre gloire et pour ma satisfaction que vous me protegerez et je veux croire 
 que les gardes que vous m'avez donnez font plus ma seurete que pour me retenir captive en fin madame je veux encore me persuader que vostre raison esclairera celle du prince aryante et qu'il se repentira de l'injuste resolution qu'il a prise comme il est mon frere repliqua thomiris il ne seroit pas juste que je fusse absolument contre luy et tout ce que je vous puis dire de plus equitable adjousta-t'elle en souriant c'est que des que vous l'aurez mis en liberte je vous y metray aussi de sorte que vous promettant que des qu'il ne sera plus vostre esclave vous ne serez plus prisonniere c'est vous promettre autant que je dois mais madame adjousta-t'elle sans luy donner loisir de respondre ce qui m'amene icy principalement est pour vous dire que vostre captivite n'aura rien de rude et que vous serez servie avec tout le respect qu'on doit a vostre condition et a vostre merite quoy que ce que vous me dittes reprit la princesse n'ait rien qui ne semble civil et obligeant je ne laisse pas de le trouver infiniment rude car enfin madame par quel droit le prince aryante m'a-t'il amenee icy et par quel droit m'y pouvez vous retenir par celuy de la force reprit thomiris qui est le mesme qui a rendu cyrus vainqueur d'une grande partie de l'asie cependant adjousta-t'elle comme il y a fort peu que vous estes icy et que je n'ay pas encore eu le temps d'examiner toutes les raisons du prince mon frere ne parlons point s'il vous plaist aujourd'huy ni de 
 liberte ni de prison joint aussi poursuivit-elle que je ne pense pas que vous vous en mettiez guere en peine car la victoire est tellement accoustumee a suivre cyrus que quand vous ne devriez estre libre qu'apres qu'il m'auroit vaincue vous espereriez sans doute de l'estre bientost en effet adjousta-t'elle encore avec un ton de voix ou il y avoit quelque fierte tout languissant qu'il estoit qu'elle aparence y a-t'il qu'une reine pust resister a un prince qui a vaincu tant de rois car enfin je n'ay ny villes ny places fortifiees qui me puissent servir d'asile et je n'ay que la valeur de mes propres sujets jugez donc madame si une princesse pour qui cyrus n'a mesme aucune estime pourra se deffendre longtemps contre luy ha madame interrompit prudemment mandane je ne tomberay pas d'accord de ce que vous dittes car je scay que cyrus vous estime infiniment je scay mieux que vous ce qu'il pense de moy repliqua thomiris en rougissant de confusion mais apres tout madame adjousta-t'elle toute foible que je suis je puis vous assurer qu'encore que les massagettes n'ayent point de villes ils ne sont pas aisez a vaincre car comme ils combatent seulement pour la gloire et qu'ils ne craignent pas que la longueur de la guerre destruise leurs villes et leurs maisons puis qu'ils n'en ont point ils combatent opiniastrement et ne se rendent jamais qu'a l'extremite mais madame poursuivit-elle ne parlons s'il vous plaist ny de victoire ny de 
 guerre laissons l'advenir dans le secret de dieux et songeons seulement a faire que le present n'ait rien de fascheux pour vous c'est pour cela madame que je souffriray que la princesse de pont qui est icy vous voye car comme elle est d'un pais ou il y a plus de politesse que vous n'en trouverez dans le nostre je croy qu'elle vous divertira et qu'elle se tiendra bien hereuse d'estre avec une personne comme vous mandane estant alors fort surprise d'ouir dire qu'araminte fust au lieu ou elle estoit ne put s'empescher de tesmoigner son estonnement et de demander comment elle y pouvoit estre de sorte que thomiris qui n'estoit sans doute pas marrie de changer ce discours luy dit en peu de mots que le prince phraarte la luy avoit amenee et luy avoit demande protection apres quoy thomiris ne pouvant demeurer plus longtemps avec une personne qu'elle trouvoit plus belle qu'elle n'eust voulu la trouver se retira apres luy avoir encore fait quelque civilite a peine fut elle sortie que la princesse araminte conduite par celuy qui commandoit ceux qui la gardoient entra dans la chambre de la princesse mais seigneur cette entreveue fut plus agreable que celle de mandane et de thomiris car encore que ces deux princesses ne se fussent jamais veues elles ne laisserent pas de s'aborder comme si elles eussent este amies et l'esgallite de leur fortune jointe a la haute estime qu'elles avoient l'une pour l'autre sur le rapport de ceux qui leur avoient parle 
 de leur merite lia en un instant une tres estroite amitie entre ces deux admirables personnes d'autre part hesionide fit la mesme chose avec martesie pour doralise son destin a este si heureux en cette occasion qu'elle est la consolation de ces deux princesses car encore qu'elle soit tres affligee et du malheur de mandane et de celuy qu'elle a de voir andramite aupres d'elle c'est une espece de douleur despite s'il est permis de parler ainsi qui luy a fait dire cent plaisantes choses au plus fort de son desespoir depuis qu'elle est en ce lieu la mais seigneur pour achever de vous dire tout ce que je scay vous scaurez que la vertueuse gelonide agit si adroitement qu'elle me fit le lendemain au soir parler a martesie qui me fit aussi voir un moment la princesse qui m'ordonna de vous dire tout ce que je scavois de sorte seigneur que gelonide trouvant qu'il estoit a propos que vous sceussiez promptement l'estat des choses me donna le paquet que je vous ay presente me fit partir des le lendemain et me donna un guide afin qu'on ne m'arrestast point en passant l'araxe mais en me congediant elle m ordonna de vous dire qu'elle alloit faire tout ce qu'elle pourroit pour tascher de remettre la raison dans l'ame de thomiris s et dans celle d'aryante adjoustant toutes fois qu'a dire les choses comme elle les pensoit elle craignoit fort de ne le pouvoir pas apres cela ortalque s'estant teu cyrus luy fit encore beaucoup de questions ou il respondit 
 dit selon ce qu'il scavoit ou ne scavoit pas et il se retira quand il eut satisfait la curiosite de son maistre mais comme le prince myrsile n'avoit ose l'interrompre il n'estoit pas assez esclaircy de tout ce qu'il vouloit scavoir de doralise c'est pourquoy a la premiere occasion qu'il en trouva il quitta cyrus afin d'aller entretenir ortalque avec plus de loisir 
 
 
 
 
cependant comme il n'y avoit plus rien a attendre cyrus resolut avec mazare qu'il faloit s'avancer jusques au bord de l'araxe et que de la pour garder quelque bien seance avec une reine qui n'estoit injuste que parce qu'elle l'aimoit trop il envoyeroit quelque personne de consideration vers elle pour luy demander la princesse mandane et la princesse araminte avant que de la combatre et qu'en attendant il donneroit ordre d'avoir des bateaux pour faire un pont sur l'araxe de sorte qu'ayant le jour suivant tenu un conseil plus pour la forme que par necessite on y resolut ce qu'il proposa et son armee commenca de marcher et marcha en effet sans aucun obstacle jusques au bord de l'araxe ou il campa mais a peine y fut-il qu'il sceut que la princesse onesile femme de tigrane estoit arrivee a une petite ville qui estoit un de ses quartiers et qu'elle s'estoit avancee jusques la pour luy venir demander des nouvelles de son mary car comme l'araxe prend sa source dans la mantiane et qu'il traverse l'armenie elle avoit suivy le fil de l'eau scachant la marche de cyrus 
 afin de scavoir de sa bouche tout ce qu'il scavoit de tigrane de sorte que comme cyrus estimoit fort cette princesse et qu'il scavoit quelle estoit l'affection que tigrane avoit pour elle et celle qu'elle avoit pour luy il ne voulut pas luy accorder la permission qu'elle luy envoya demander de le venir trouver et il voulut luy faire une visite puis qu'il le pouvoit sans prejudicier a son dessein car comme il ne devoit envoyer que le jour suivant vers thomiris il eut ce jour la tout entier a rendre cette civilite a la princesse d'armenie et certes ce n'estoit pas sans raison que cyrus avoit beaucoup d'estime pour elle car cette princesse n'estoit pas d'un merite ordinaire en effet onesile avoit tout ce qu'on peut souhaiter en une femme soit pour les graces du corps pour celles de l'esprit ou pour les qualitez de l'ame onesile estoit grande de belle taille et de bonne mine elle avoit les cheveux bruns les yeux noirs le trait blanc et uny la peau delicate la bouche incarnate et souriante et le tour du visage fort agreable quoy que d'une forme assez particuliere car on ne pouvoit veritablement dire qu'il fust tout a fait en ovalle et on ne pouvoit pas dire aussi qu'il fust rond de plus elle avoit le nez tres bien fait et sans estre ny trop grand ny trop petit il avoit tout ce qu'il falloit pour contribuer a la bonne mine d'onesile et pour ne gaster point cet assemblage de belles choses qui la faisoit une des plus belles et des plus charmantes personnes du 
 monde car non seulement elle avoit tout ce que je viens de descrire mais elle avoit de plus un si grand et un si bel esclat dans les yeux un air si fin si noble et si spirituel en sa phisionomie une beaute si particuliere a la bouche une gorge si admirablement belle et un carractere de grandeur en toutes ses actions qui plaisoit si fort que quand elle n'auroit eu de merveilleux que les seules graces de sa personne elle auroit este digne de beaucoup d'admiration cependant son esprit brilloit encore plus que ses yeux et l'on peut asseurer que qui que ce soit n'en a jamais eu un plus penetrant plus esclaire plus agreable plus solide ny d'une plus vaste estendue car encore que son imagination fust si prompte et si vive qu'elle derobast jusques dans le coeur les pensees de ceux qui luy parloient et qu'on peust quelquefois appeller divination la maniere dont elle entendoit les choses il est pourtant certain que quelque prompte que fust son imagination elle ne devancoit jamais son jugement qui agissant aussi diligemment qu'elle faisoit que cette princesse jugeoit equitablement de tout ce n'est pas qu'on ne pust quelquesfois luy reprocher qu'elle n'estoit pas tousjours ou elle paroissoit estre car il est certain qu'il y avoit peu de gens au monde qui peussent occuper assez son esprit pour l'empescher longtemps de penser a autre chose qu'a ce qu'ils luy disoient mais elle revenoit si a propos et si agreablement de ces legeres distractions 
 dont ses amies particulieres luy faisoint la guerre qu'elle respondoit aussi juste a ce que l'on ne croyoit pas qu'elle eust entendu que si son esprit n'eust point fait plusieurs petits voyages durant la conversation et qu'il ne fust pas separe de celles qui la formoient joint qu'a parler veritablement ce qui paroissoit quelquesfois distraction et resverie estoit un pur effet de l'estendue de son esprit qui ne pouvant se refermer en un seul objet se partageoit en tant d'objets differents qu'il n'estoit pas possible que durant qu'il estoit partage il n'en parust quelque chose ou au son de sa voix ou en ses yeux ou en quelqu'une de ses actions et je pense mesme qu'on en pouvoit accuser sa generosite estant certain que tres souvent en escoutant une de ses amies elle pensoit encore comment elle en serviroit quelque autre ainsi on peut dire sans flatterie que la seule petite chose dont on pouvoit quelquesfois accuser la princesse d'armenie servoit a la rendre plus aimable et plus parfaite et estoit un pur effet de la grandeur de son esprit et de celle de sa bonte joint aussi que lors qu'elle revenoit tout de bon a ceux qui estoient aupres d'elle sa conversation estoit la plus agreable du monde et la plus capable de satisfaire pleinement les plus delicats et les plus difficiles n'y ayant rien de si esleve dont elle ne parlast a propos ny rien de si bas dont elle ne pust parler noblement de plus on peut encore dire que jamais personne serieuse n'a eu un enjouement plus aimable que 
 celuy qu'elle avoit quelquesfois dans l'esprit ny n'a sceu faire un si agreable meslange de l'air modeste et de l'air galant que cette princesse ny n'a entendu les choses du monde plus finement mais si onesile parloit eloquemment elle escrivoit aussi bien qu'on pouvoit escrire et l'on peut dire enfin que peu de femmes ont aussi bien escrit qu'elle mais apres tout il falloit pourtant encore que son esprit cedast a sa generosite a sa bonte et a sa vertu en effet on peut assurer qu'on ne peut pas avoir l'ame plus solidement genereuse qu'onesile l'avoit et que qui que ce soit n'a jamais sceu obliger d'une maniere plus noble plus desinteressee ny plus heroique car non seulement elle accordoit de bonne grace a ses amis tout ce qu'ils desiroient d'elle mais elle leur rendoit mesme des offices qu'ils ne luy demandoient pas et qu'ils n'eussent ose luy demander de plus quiconque avoit de la vertu estoit assure de sa protection et elle estoit si fort touchee du merite extraordinaire qu'elle ne pouvoit voir un honneste homme malheureux sans en avoir de la douleur quoy qu'il ne fust pas de ses amis particuliers enfin onesile avoit le coeur si grand et si noble que quoy qu'elle fust destinee a occuper le throsne d'armenie on peut encore dire qu'elle estoit au dessus de sa fortune et qu'elle en avoit moins qu'elle ne meritoit d'en avoir aussi tout le monde la pleignoit avec tendresse de ce que sa sante n'estoit pas tousjours aussi bonne que tous ceux 
 qui la connoissoient l'eussent desire ce n'est pas qu'elle ne fust tout a la fois agissante et delicate et qu'elle ne fist bien souvent autant de choses que ceux qui se portoient le mieux principalement quand il s'agissoit de servir quelqu'un de plus onesile estoit aussi liberale qu'on peut l'estre et l'on peut assurer sans mensonge qu'elle avoit toutes les vertus ensemble et qu'elle estoit si respectee et si tendrement aimee de tous ceux qui avoient l'honneur de l'aprocher qu'il n'estoit pas estrange que le merite d'une personne si extraordinaire eust fait assez d'impression dans l'esprit de cyrus pour luy donner la pensee d'agir avec elle avec toute la civilite possible et pour obliger a l'aller trouver des qu'il sceut qu'elle avoit dessein de venir vers luy aussi y fut il avec empressement suivy d'indathyrse qui le quitoit le moins qu'il pouvoit et de cinq ou six autres seulement des qu'onesile sceut que cyrus estoit arrive au lieu ou elle estoit elle fut au devant de luy mais comme il avoit monte l'escallier fort viste elle ne fut que jusques a la porte de sa chambre ou des que le premier compliment fut fait et que cyrus eut aussi salue une parente d'onesile qui estoit avec elle il luy presenta indathyrse dont il luy dit la condition et le merite en peu de mots en suitte de quoy onesile luy tesmoigna la douleur qu'elle avoit de ce que le prince phraarte son beau-frere avoit fait et l'inquietude ou elle estoit de ne scavoir ou pouvoit estre tygrane qu'elle avoit 
 sceu estre alle avec spitridate pour chercher son frere et pour tascher de l'obliger a rendre la princesse araminte je m'assure seigneur luy dit elle apres beaucoup d'autres choses que vous trouverez que la peine ou je suis n'est pas mal fondee et qu'ayant sceu que phraarte estoit alle demander retraite a thomiris j'ay eu lieu d'entreprendre de faire le voyage que j'ay entrepris afin que si tigrane venoit icy je pusse tascher d'empescher que les deux freres ne se tuassent car comme phraarte a tousjours tesmoigne avoir beaucoup d'amitie pour moy il m'est reste quelque esperance de le ramener a la raison si je le pouvois voir plust aux dieux madame reprit cyrus que vous pussiez persuader a phraarte et au prince aryante de mettre les deux princesses qu'ils ont enlevees en liberte et que le bruit d'une si belle avanture ramenast tigrane aupres de vous mais madame adjousta-t'il sans m'amuser a faire des souhaits inutiles je vous diray seulement qui je ne doute point du tout que nous ne voiyons bien-tost le prince tigrane icy car comme il n'est pas possible qu'il ne scache par la renommee que la princesse araminte est aupres de thomiris et que je suis aupres de l'araxe il est a croire que je ne me tronpe pas lors que je vous assure que vous le reverrez dans peu de jours pendant que cyrus entretenoit la princesse d'armenie indathyrse et les autres gens de qualite qui avoient suivy cyrus parloient a cette parente d'onesile qui s'appelloit 
 telagene et qui estoit d'une des plus illustres maisons d'armenie car comme cette belle fille scavoit le grec et qu'indathyrse l'avoit apris parfaitement durant le voyage qu'il avoit fait en grece pour aller chercher anacharsis il eut un fort grand plaisir a l'entretenir et certes ce ne fut pas sans raison que cette belle personne luy plut pais qu'elle avoit beaucoup de choses a plaire telagene estoit de taille mediocre mais bien faite elle avoit les yeux grands et bleus et d'un esclat languissant et doux qui plaisoit infiniment elle avoit le taint uny et vif le visage en ovale et les cheveux d'un chastain si clair et si beau qu'on eust pu les dire blonds sans leur faire grace de plus telagene n'avoit pas seulement beaucoup de beaute beaucoup de douceur et beaucoup d'esprit car elle avoit encore la memoire remplie de tout ce qu'on avoit escrit d'agreable par toute la grece et depuis hesiode jusques a sapho qui vivoit alors rien n'avoit eschape a sa curiosite de tout ce que les muses avoient produit d'excellent aussi cette grande lecture avoit elle donne a telagene un facilite de bien escrire et d'escrire galamment qu'on mettoit avec raison entre les bonnes qualitez qui la rendoient aimable sa conversation estoit douce flatteuse et complaisante mais ce qui estoit encore fort estimable en telagene c'est qu'elle avoit l'ame infiniment tendre a l'amitie et toutes les inclinations si nobles et si portees a la veritable vertu qu'elle estoit incapable de faire 
 jamais rien qui l'en pust tant soit peu esloigner de sorte qu'il n'est pas fort estrange si durant que cyrus entretenoit onesile indathyrse prit tant de plaisir a entretenir telagene qu'il ne croyoit pas qu'il y eust un quart d'heure qu'il luy parlast lors que cyrus partit d'aupres de la princesse d'armenie qui se resolut d'attendre en ce lieu la l'effet de l'esperance que ce prince luy avoit donnee de revoir bien tost tigrane car comme la ville ou elle estoit alors estoit a un prince allie du roy d'armenie et du roy des medes elle y pouvoit estre seurement joint que cyrus estant maistre de la campagne au deca de l'araxe et toutes les troupes de thomiris estant de l'autre coste du fleuve elle estoit en seurete cependant conme cyrus s'en retournoit le long de la riviere avec ceux qui l'avoient suivy il vit d'assez loin douant luy un honme qui entroit dans un batteau qui estoit si perit que ne pouvant contenir son cheval il l'avoit laisse aller par la plaine et estoit debout sur le bord de ce batteau a faire signe a un homme a cheval qui venoit vers luy comme s'il eust voulu le faire haster de sorte que dans le mesme temps que cyrus observoit ce que je viens de dire ce cheval abandonne estant venu passer en bondissant aupres de ce prince il put remarquer qu'il estoit fort beau et que son maistre devoit estre un homme de qualite si bien qu'ayant beaucoup de curiosite de scavoir quelle pouvoit estre la raison qui obligeoit cet homme a perdre un si beau cheval et rien ne luy 
 pouvant estre indifferent de tout ce qui passoit en un pais ou sa princesse estoit captive il poussa son cheval a toute bride apres avoir dit a indathyrse ce qui l'y obligeoit et fut vers l'endroit ou ce petit batteau estoit a bord attendant que cet homme qui venoit au galop fust arrive mais comme il en estoit encore a plus de cinquante pas et que celuy qui estoit dans ce batteau vit l'action de cyrus et le reconnut il changea le dessein qu'il avoit d'attendre cet homme qui estoit a luy en celuy de faire ramer diligemment pour s'esloigner du rivage et en effet deux pescheurs qui avoient entrepris de le passer ramerent avec tant de force qu'ils l'esloignerent assez du bord pour ne pouvoir plus estre arreste il ne fut pas mesme reconnu par cyrus parce qu'ayant tourne la teste du coste ou il vouloit aborder il ne luy put voir le visage il ne laissa pourtant pas de scavoir qui il est car comme cet homme qui venoit si diligemment pour entrer dans ce batteau vit que son maistre ne l'attendoit pas il voulut se retirer si bien que retenant son cheval tout court il voulut prendre plus a droit pour esviter la rencontre de ceux qu'il voyoit mais comme cette avanture avoit donne beaucoup de curiosite a cyrus il fut droit a luy suivy de ceux qui l'accompagnoient et il y fut si diligemment que cet homme l'ayant reconnu fut si surpris de sa veue qu'il n'eut plus la force de fuir au contraire descendant de cheval en diligence il se mit a genoux devant cyrus qui d'abord 
 ne le reconnut pas mais un moment apres il se remit que c'estoit un de ces quarante cavaliers qui avoient autrefois conspire contre luy et a qui il avoit pardonne cependant ce malheureux se voyant sous la puissance d'un prince a qui il devoit la vie et a qui il l'avoit voulu oster prit la parole en tremblant c'est avec beaucoup de confusion seigneur luy dit-il que je parois devant vous et que j'y parois ingrat mais seigneur si vous considerez par quelle pitoyable avanture je suis a un maistre qui est vostre ennemy vous me le pardonnerez car enfin seigneur j'estois ne sujet du prince de cumes et j'estois retourne dans cette ville lors que vous l'assiegeastes si bien qu'ayant este choisi pour la garde du chasteau lors qu'anaxaris s'en rendit maistre et qu'il en chassa le roy de pont ce malheureux prince m'ayant commande de le suivre dans sa fuite je le suivis en effet et je ne l'ay point abandonne depuis cela quoy s'escria cyrus en tournant la teste vers le fleuve celuy que je voy dans ce bateau est le roy de pont ouy seigneur reprit-il et je ne craindray point de vous dire que c'est le plus malheureux prince de la terre apres cela cyrus regarda vers le haut et vers le bas de la riviere pour voir s'il n'y avoit point quelque bateau dont il se pust servir pour executer un dessein qui luy vint dans l'esprit mais n'en ayant point veu il se retourna vers cet homme qui luy avoit apris que celuy qui traversoit l'araxe estoit le roy de pont et continua d'informer 
 de ce qu'il avoit envie d'aprendre bien qu'apres vous avoir sauve la vie luy dit cyrus je deusse vous punir severement d'avoir porte les armes contre moy je ne laisse pas de vous prometre de vous pardonner encore une fois pourveu que vous me disiez veritablement ce qu'a fait le roy de pont depuis qu'il partit du tombeau de menestee et quel peut estre son dessein en passant dans le pais des massagettes seigneur reprit cet homme avec beaucoup de joye d'entendre ce que cyrus luy disoit pour vous dire ce que vous voulez scavoir il faut que vous scachiez que ce malheureux roy dont les blessures s'estoient r'ouvertes estant party de nuit et allant le long d'un torrent fut cent fois expose a perdre la vie mais a la fin le jour commencant de poindre il marcha assez viste tout foible qu'il estoit et gagna un bois assez espais ou il descendit de cheval et se coucha au pied d'un arbre parce qu'il n'en pouvoit plus mais a peine y fut il que la perte du sang l'ayant extraordinairement affoibly il s'esvanouit de sorte que je me trouvay alors en un pitoyable estat mais par hazard ayant entendu le chant de divers oyseaux domestiques je conclus qu'il falloit qu'il y eust une habitation assez proche si bien qu'allant vers le lieu ou j'entendois de temps en temps le chant des oyseaux je trouvay en effet a deux cens pas du lieu ou j'avois laisse le roy de pont une cabane de bergers ou ayant trouve un bon et charitable viellard je luy dis 
 l'estat ou estoit mon maistre sans luy en dire la condition si bien que cet officieux berger assemblant toute sa famille vint aveque moy au pied de cet arbre ou j'avois laisse ce malheureux prince esvanouy de sorte qu'estant touche de compassion en le voyant il le fit non seulement transporter dans sa cabane mais il pensa ses blessures luy mesme me disant qu'ayant este blesse en sa jeunesse avec un fer de houlette un vieux pasteur luy avoit apris a connoistre un herbe qui croissoit dans le bois ou il demeuroit qui arrestoit la perte du sang et qui consolidoit le playes en peu de temps et en effet seigneur ce sage berger ayant pense le roy de pont le fit revenir de sa foiblesse et le traita si soigneusement qu'il luy sauva la vie cependant comme la fievre le prit il n'a pu estre en estat de partir de cette cabane que lors qu'il a sceu que mandane avoit este enlevee et que vous marchiez vers les massagettes si bien que ne doutant pas que le lieu vers ou vous alliez ne fust celuy ou estoit la princesse mandane il a tousjours tenu la mesme route en marchant de nuit seulement jusques a ce qu'ayant sceu avec certitude que cette princesse estoit aupres de thomiris il a pris la resolution d'y aller mais seigneur je vous puis asseurer qu'il ne l'a pas prise sans peine car encore que je ne sois pas d'une condition a devoir estre le confident de la douleur d'un si grand prince je n'ay pas laisse de scavoir une partie de ses sentimens en effet comme il 
 s'est tenu oblige des soins que j'ay eus de luy depuis son depart de cumes et que j'ay este seul a qui il ait pu parler plustost que de ne se pleindre point il s'est accoustume a se pleindre quelquefois a moy de sorte qu'apres avoir apris ou estoit la princesse mandane et qui estoit celuy qui l'avoit enlevee j'ay sceu une partie de ses inquietudes se voyant donc dans la necessite de resoudre quel parti il devoit prendre il s'est trouve si embarrasse qu'il n'a jamais pense choisir il y avoit des instans ou il eust bien voulu combatre contre le prince qui a enleve la princesse mandane mais comme il ne le pouvoit qu'en se rangeant dans vostre armee il ne s'y est pu resoudre et il a mieux aime s'aller jetter dans le parti de thomiris avec la resolution de servir dans son armee sans estre connu et avec le dessein en cas qu'il le soit de dire au prince aryante qu'il ne pretend plus rien a mandane et qu'il ne veut autre chose que vous empescher de la posseder car comme il est persuade que cette princesse ne consentira jamais qu'aryante l'espouse il croit ne luy ceder rien en luy cedant tout ainsi il va sans autre esperance que celle de voir mandane encore un fois en sa vie et de trouver la mort pendant cette guerre voila seigneur poursuivit cet homme quel est le dessein du roy de pont a qui j'ay ouy dire mille et mille fois des choses de vous infiniment touchantes lors qu'il s'est souvenu de l'obligation qu'il vous avoit et qu'il s'est pleint de ce que la violence de sa passion le forcoit d'estre 
 injuste et ingrat apres cela cyrus voyant qu'il ne pouvoit plus rien aprendre de cet homme luy dit qu'il luy pardonnoit et pour vous le tesmoigner adjousta ce prince je consens que vous alliez passer le fleune a l'endroit le plus proche ou vous le pourrez que vous retourniez vers vostre maistre et que vous luy disiez de ma part que c'est estre mauvais amant que de se ranger du party du ravisseur de sa maistresse vous luy direz aussi que s'il est veritablement genereux il viendra employer sa valeur pour sa liberte et combatre dans mon armee dittes luy encore que je luy offre tousjours ce que la princesse araminte sa soeur luy offrit en lydie et que les dieux n'ont pas voulu que son merite peust toucher le coeur de mandane il devroit plus tost me la ceder qu'au prince aryante mais pour luy dire encore quelque chose de plus fort dittes luy que mandane le haira s'il combat pour son ravisseur et qu'elle luy redonnera son amitie s'il combat pour sa liberte cyrus ayant prononce ces paroles quitta ce cavalier des qu'il luy eut promis de luy obeir et continuant de marcher il se pleignit a indathyrse de ce que la fortune mettoit un si vaillant homme dans le parti de son ennemy il est vray qu'il n'eut pas grand loisir de se pleindre car comme il estoit descendu de cheval et qu'il estoit desja assez pres de sa tente quelques cavaliers luy presenterent quatre hommes qu'ils avoient arrestez comme ils cherchoient a passer le fleuve mais a peine jetta-t'il les yeux sur 
 le plus age de ceux qu'on luy presentoit qu'il connut que ce n'estoit pas un homme ordinaire son habiliement estoit pourtant simple et neglige et son visage mesme se pouvoit plustost dire laid que beau neantmoins malgre tout cela il y avoit tant d'esprit en sa phisionomie et il paroissoit tant de tranquilite sur son visage que des ce premier abord cyrus en conceut une haute opinion les autres estrangers qui accompagnoit celuy la estoient des hommes de fort bonne mine et qui estoient encore au plus bel age de la vie car pour luy il paroissoit avoir plus de cinquante ans cependant ces quatre prisonniers n'eurent pas loisir de parler ni cyrus non plus car indathyrse qui suivoit ce prince s'estant aproche comme on les luy presentoit vit que le plus age des quatre estoit anacharsis de sorte que ce digne neveu d'un oncle si illustre prenant la parole en regardant cyrus j'espere seigneur luy dit-il que ces prisonniers seront favorablement traitez par vous des que vous scaurez que ce fameux anacharsis que j'ay cherche inutilement en grece est presentement sous vostre puissance comme mes troupes reprit obligeamment cyrus n'ont droit de faire des prisonniers que sur mes ennemis et que je ne pretens pas que le sage anacharsis soit de ce nombre je declare qu'il est libre et que bien loin de pretendre qu'il soit mon prisonnier je tiendray a gloire qu'il veuille bien souffrir que je sois son amy vous avez raison seigneur 
 repliqua anacharsis de ne me mettre pas au nombre de vos ennemis puis que je fais une profession trop ouverte d'estre amy particulier de tous ceux qui ont une vertu extraordinaire pour ne m'estimer pas heureux d'estre le vostre mais seigneur poursuivit-il je vous demande pour grace singuliere de croire que ce n'est nullement comme au vainqueur de l'asie que je vous donne mon amitie mais comme au vainqueur de tous les vices et comme au possesseur de toutes les vertus si vous me connoissiez par vous mesme reprit cyrus et que vous me louassiez comme vous venez de faire je me tiendrois le plus glorieux de tous les hommes mais comme vous ne me connoissez que par la renommee qui s'est accoustumee depuis long temps a me flatter je ne sens qu'imparfaitement le plaisir qu'il y a d'estre loue par un des hommes du monde qui merite le plus de louanges apres cela cyrus qui n'estoit pas en lieu qui fust propre a faire une longue conversation prit anacharsis par la main pour le faire entrer dans sa tente mais comme il faisoit toujours les choses obligeamment il luy demanda des qu'il fut entre qui estoient ceux qui estoient aveque luy et qui paroissoient plustost estre grecs que scythes seigneur repliqua anacharsis celuy qui est le plus pres de vous est en effet un illustre grec qui s'apelle chersias qui est nay sujet du sage bias prince de priene dont je scay que vous connoissez la reputation et qui est un assez 
 honneste homme pour avoir este juge digne tout jeune qu'il est aussi bien que mnesiphile et diocles d'estre de ce fameux banquet des sept sages ou ma bonne fortune me fit rencontrer et dont on a tant parle par tout le monde estre nay sujet du sage bias repliqua cyrus estre amy du sage anacharsis et l'avoir este de periandre de solon de pittacus de thales de cleobule et de chilon est un si grand avantage qu'il est facile de se persuader qu'il faut que chersias merite de le posseder je vous assure seigneur repliqua chersias que si ceux que vous nommez avoient souvent aussi mal choisi leurs amis qu'ils ont fait en me choisissant ils n'auroient pas merite le nom de sage qu'on leur donne par toute la grece avec tant de justice mais a dire vray cela ne leur est sans doute arrive qu'a mon avantage du moins scay-je bien que solon en choisissant mnesiphile que vous voyez pour estre un de ses meilleurs amis dit-il a cyrus en luy montrant un de ces autres grecs qui estoient avec anacharsis ne s'est pas trompe au choix qu'il a fait non plus que le roy de corinthe en aimant diocles que vous voyez aupres de ce genereux athenien en mon particulier repliqua diocles je suis oblige pour justifier la memoire du grand prince dont j'ay eu l'honneur d'estre aime de dire que ce fut la possion que j'avois pour sa gloire qui luy fit excuser tous mes deffauts et je puis dire aussi adjousta mnesiphile que c'est l'amour que j'ay pour ma 
 patrie qui a oblige solon a me donner son amitie quoy qu'il en soit dit cyrus je veux bi estre trompe apres de si excellens hommes et vous assurer que je vous estime desja beaucoup quoy que je ne vous connoisse pas assez pour en juger par moy mesme mais encore adjousta-t'il quelle peut estre la cause qui a oblige trois illustres grecs a venir en scythie qui n'est sans doute pas un pais aussi agreable que la grece seigneur reprit anacharsis en souriant ces illustres grecs m'ont voulu persuader qu'ils y venoient plus pour l'amour de moy que par la seule curiosite de voyager mais je ne scay si je serois digne d'avoir eu l'amitie de tant de sages si je me laisois tromper si facilement pour moy repliqua diocles je n'ay point eu de plus puissant motif en faisant ce voyage que celuy de voir le pais ou est nay un homme que les plus sages hommes de la grece ont admire et pour ce qui me regarde adjousta chersias je n'ay pas tant songe a voir la patrie d'anacharsis qu'a voir anacharsis luy mesme et a tascher de profiter de sa sagesse en ne me separant pas si tost de luy comme je suis fort sincere dit alors mnesiphile j'advoueray seigneur que ce qui m'a fait traverser la mer et passer d'europe en asie a este non seulement pour suivre anacharsis mais encore pour pouvoir avoir la gloire de me vanter d'avoir este tesmoin de quelqu'une de ces grandes actions dont la renommee parle par toute la terre et de voir en vostre personne 
 l'homme du monde pour qui l'illustre solon a le plus d'estime aussi m'a-t'il charge seigneur de vous tesmoigner la joye qu'il a eue lors qu'il a sceu la genereuse action que vous fistes en faisant descendre du bucher le roy de lydie qui se souvenant de ce qu'il luy avoit dit autrefois prononca son nom comme se repentant des sentimens qu'il avoit eus vous me donnez la plus grande satisfaction que je puisse recevoir en l'estat ou je me trouve repliqua cyrus de m'aprendre que solon se souvient encore de moy et je vous asseure que je ne perdray nulle occasion de vous faire voir combien j'honore la vertu d'un homme si sage apres cela cyrus interrompant anacharsis et indathyrse qui parloient ensemble dit mille choses obligeantes a ce fameux scythe qui luy respondit avec toute la civilite dont un grec eust pu estre capable ce n'est pas qu'il n'eust quelque severite naturelle et qu'il ne fust ennemy declare de toutes ces ceremonies inutiles qui font une partie de la bien-seance du monde mais apres tout les voyages qu'il avoit faits par toute la grece et par toute l'egypte avoient un peu adoucy la severite de son naturel et avoient civilise sa philosophie de sorte qu'encore qu'il fust un peu austere il ne laissoit pas d'estre doux et de plaire infiniment aussi cyrus luy fit il tous les honneurs imaginables en effet il voulut qu'on le logeast a une de ses tentes il le fit servir par ses officiers et il traitta si bien chersias diocles 
 et mnesiphile qu'ils furent charmez de la generosite de cyrus cependant comme ce prince ne pouvoit jamais destacher son esprit des interests de mandane et que qui que ce fust qu'il vist il cherchoit aussi tost s'il ne luy pourroit ny nuire ny servir il luy vint dans la pensee de prier anacharsis de vouloir estre mediateur entre thomiris et luy car dans le dessein qu'il avoit d'envoyer vers cette princesse devant que d'entrer dans son pais il crut que ce sage scythe seroit plus propre a la persuader qu'un autre a peine cette pensee luy fut elle venue qu'il la dit a mazare qui l'aprouva si bien que sans perdre temps il rut a la tente ou il avoit fait conduire anacharsis qu'il tira a part afin de luy proposer ce qu'il souhaitoit de luy pour vous tesmoigner luy dit cyrus combien j'honnore vostre vertu et combien je suis persuade de tout ce que la renommee dit de vostre suffisance et de vostre probite je viens sage anacharsis vous conjurer de vouloir estre l'arbitre des interests que j'ay a demesler avec la reine des massagettes et vous prier de vouloir aller vers elle pour l'obliger a delivrer la princesse mandane qu'elle ne peut retenir sans violer toutes sortes de droits car apres tout je veux rendre ce respect a cette princesse de ne luy faire la guerre qu'apres qu'elle m'aura refuse ce que je luy demande avec tant de justice seigneur luy repliqua anacharsis je ne scaurois estre l'arbitre de vos differens car comme je ne puis jamais 
 estre d'un party injuste je vous declare que tout scythe que je suis je ne suis point de celuy de thomiris et que je suis du vostre mais si vous voulez m'honnorer de la qualite de vostre ambassadeur j'iray aveque joye trouver cette princesse pour tascher de remettre la raison dans son ame et d'empescher une guerre qui ne peut manquer d'estre tres sanglante car enfin seigneur adjousta modestement ce sage scythe je scay mieux la langue de thomiris que ceux qui sont aupres de vous ne la scavent et j'entens assez bien le grec pour comprendre toutes vos intentions apres cela cyrus sans perdre temps luy dit l'estat des choses et sans luy dire que thomiris avoit de l'amour pour luy il luy dit tout ce qui estoit necessaire pour l'instruire des raisons qu'il estoit a propos d'employer pour persuader cette reine cyrus luy parla aussi de la princesse araminte afin qu'il taschast de moyenner sa liberte et apres l'avoir entretenu plus de deux heures en particulier il resolut comme les affaires pressoient qu'anacharsis passeroit le fleuve le lendemain et iroit vers thomiris et en effet la chose s'executa comme elle avoit este resolue cyrus voulut donner un esquipage a anacharsis digne de sa naissance mais il luy dit que graces aux dieux il y avoit long temps qu'il s'estoit desembarrasse de tant de choses inutiles et qu'il le suplioit de le laisser aller aveque luy mesme sans luy donner autre compagnie car comme chersias diocles et 
 mnesiphile estoient grecs et que les massagettes n'aimoient pas trop ceux de cette nation il ne jugea pas a propos de les mener cyrus ne put toutesfois souffrir qu'il allast comme il vouloit aller et il falut du moins qu'il endurast qu'ortalque et deux esclaves le suivissent et ce qui fit que cyrus choisit ortalque fut que ce prince escrivit par luy a la princesse mandane a araminte et a gelonide dont il estoit desja connu mais afin que le voyage de ce sage scythe reussist plus heureusement cyrus laissa aller adonacris sur sa foy par un autre chemin pour tascher de persuader aryante a ne s'opiniastrer pas dans son injustice anabaris donna aussi plusieurs lettres a ortalque pour quelques amis qu'il avoit aupres de thomiris afin de les obliger a porter cette princesse a rendre mandane de sorte que tant de gens agissant a la fois il y avoit lieu d'esperer que le voyage d'anacharsis ne seroit pas tout a fait inutile cependant ce sage scythe ayant passe l'araxe dans un bateau fut arreste par des gens de guerre qui estoient a l'autre coste du fleuve et qui apres avoir sceu de luy ce qui l'amenoit le conduisirent vers thomiris mais durant qu'anacharsis s'en alloit vers cette reine cyrus faisoit des voeurs pour l'heureux succes de son voyage et souhaitoit ardemmer que thomiris fuit aussi touchee des raisons d'anacharsis qu'il l'estoit de sa vertu toutesfois comme il scavoit bien que durant les negociations les 
 moins douteuses il ne faut pas laisser de songer a faire la guerre il donna ses ordres pour avoir bien tost toutes les choses necessaires a faire un pont de bateaux il partageoit pourtant si bien son temps qu'il en trouvoit encore a faire civilite a ces trois amis d'anacharsis qui luy paroissoient si dignes de l'estre de sorte qu'a toutes les heures qu'il pouvoit donner a des choses non necessaires il les entretenoit avec toute la satisfaction imaginable tantost il parloit a diocles du feu roy de corinthe et de la reine sa fille tantost il parloit de solon de policrite et de pisistrate a mnesiphile et tantost il prioit chersias de l'entretenir du sage bias dont il estoit sujet mais principalement il leur parloit a tous trois d'anacharsis car comme il estoit alors le negociateur de la liberte de mandane il luy sembloit qu'il devoit prendre plus d'interest a luy qu'aux autres si bien qu'ayant un matin aupres de luy indathyrse chersias diocles et mnesiphile il les conjura de vouloir luy dire tout ce qu'ils en scavoient indathyrse luy apprit donc qu'il avoit este sage des le berceau qu'on pouvoit assurer qu'il n'avoit jamais este enfant que devant que d'avoir rien apris il avoit presques sceu toutes choses que ses moeurs avoient tousjours este innocentes et que sa facon de vivre avoit aussi tousjours este fort esloignee de tout ce qu'on apelle volupte que des sa jeunesse il s'estoit moque de la grandeur et qu'il n'avoit mis aucune distinction entre les 
 hommes que celle que la vertu y met voila seigneur adjousta indathyrse ce qu'estoit anacharsis des qu'il partit du pais des thauroscites jugez donc ce qu'il doit estre apres avoir este tant d'annees en egipte et en grece qui sont les deux lieux de la terre ou les sciences sublimes sont en plus grand esclat et apres avoir eu l'amitie de tant d'excellens hommes en mon particulier dit mnesiphile je puis vous asseurer que solon fut charme de la vertu d'anacharsis lors qu'il vint a athenes et certes leur premiere entre-veue eut quelque chose d'assez extraordinaire car comme anacharsis croyoit qu'il suffisoit d'estre ce qu'il estoit pour estre bien receu de solon il ne chercha point de gens pour le presenter a luy et il fut seul luy faire sa premiere visite de sorte que comme il avoit un habillement encore plus neglige que celuy que vous luy avez veu et que solon avoit quelque chose dans l'esprit qui l'occupoit dont il n'estoit pas trop aise d'estre destourne il luy demanda assez brusquement qui il estoit je suis luy respondit-il un pauvre estranger qui ne viens a athenes que pour vous connoistre et pour faire amitie aveque vous je ne scay repliqua solon quel avantage vous recevrez de ma connoissance mais je scay bien qu'il vaut mieux aquerir des amis en son pais qu'en celuy des autres puis que cela est respondit anacharsis en souriant faites donc amitie aveque moy vous qui estes dans vostre pais et dans vostre maison 
 cette responce si prompte surprit solon de sorte que regardant mieux anacharsis il vit dans sa phisionomie je ne scay quoy de grand qui l'obligea a se repentir de la maniere dont il l'avoit receu si bien que l'embrassant des qu'il eut cesse de parler il luy demanda pardon de ne l'avoir pas traite assez civilement et pour reparer cette faute il voulut qu'il logeast ches luy mais seigneur pendant qu'il y fut il dit mille belles choses qui faisoient bien connoistre sa capacite car comme anacharsis est tout a fait pour le gouvernement monarchique il fit voir mille inconveniens en tous les autres et dit hardiment en pleine assemblee voyant que les deliberations des affaires publiques se faisoient par la multitude qu'il s'agissoit du bien general les sages proposoient les choses et que ceux qui ne l'estoient pas les decidoient voulant parler de cette quantite de jeunes gens qui surpassant tousjours de beaucoup les vieux dans toutes les grandes assemblees et qui par leur peu d'experience sont assurement pour l'ordinaire incapables de raisonner juste sur la conduite des grandes affaires enfin seigneur anacharsis parut si admirable a solon qu'il le consulta avec defference et avec soumission sur les choses les plus importantes et le fit connoistre a tout ses amis en effet adjousta chersias ce fut solon qui escrivit a bias ce qu'estoit anacharsis lors qu'il vint a priene et ce fut luy aussi poursuivit diocles qui fut cause que periandre le convia a 
 cette celebre feste ou a la reserve de moy qui y fus souffert par grace il n'y avoit que des gens illustres aussi ce magnifique festin a-t'il este nomme par excellence le banquet des sept sages sans y comprendre les autres qui s'y trouverent parce qu'en effet il n'estoit fait que pour euu seuiement comme diocles disoit cela l'on vint advertir cyrus que la princesse d'armenie arrivoit de sorte que voulant luy rendre tout les honneurs possibles il fut au devant d'elle jusques a l'entree de sa tente ou il la receut avec beaucoup de civilite luy disant que si elle desiroit quelque chose de luy elle avoit eu tort de luy ordonner pas de l'aller trouver comme il ne m'apartient pas luy dit-elle en souriant de donner des ordres a un prince qui en donne a la plus grande partie de l'asie je pense seigneur que j'ay eu raison de ne vous rien ordonner et de vous venir dire moy mesme que j'ay eu des nouvelles de spitridate et de tigrane a peine onesile eut elle dit cela que cyrus ayant beaucoup d'impatience de scavoir ce qu'ils avoient fait depuis qu'ils estoient partis et ou ils estoient la pressa de le luy dire de sorte que cette princesse luy aprit que depuis que tigrane s'estoit embarque en galatie avec le prince spitridate pour aller apres phraarte qui enlevoit araminte ils avoient continuellement erre de mer en mer sans en pouvoir aprendre de nouvelles jusques a ce qu'estant enfin abordez a la colchide ils avoient sceu que phraarte avoit 
 mene araminte dans les estats de thomiris que mandane y estoit aussi et qu'il marchoit avec son armee vers l'endroit de l'araxe qui borne les massagettes de ce coste la si bien seigneur poursuivit-elle que tigrane qui m'escrit ce que je viens de vous dire adjouste en suitte que des que l'esquipage qu'ils font faire au lieu ou ils ont aborde sera prest ils viendront vous joindre tigrane me disant encore que je l'obligeray si je veux me resoudre de venir au lieu ou je suis venue de moy mesme cyrus tesmoigna alors a onesile avoir beaucoup de joye de ce que tigrane et spitridate seroient bien tost dans son armee car enfin madame luy dit-il je conte ces deux princes pour dix mille hommes et je ne doute point que je ne delivre bien tost mandane puis qu'ils combatront pour elle ils seront bien heureux seigneur repliqua-t'elle s'ils peuvent contribuer quelque chose a la liberte de cette illustre princesse du moins scay-je bien pour tigrane il ne desire rien aveque plus d'ardeur que d'avoir la gloire de vous servir apres cela cyrus aprit a onesile qu'il avoit envoye vers thomiris en fuite de quoy comme il scavoit qu'onesile estoit d'une illustre maison originaire d'une republique greque il luy presenta ces trois grecs avec qui il s'entretenoit quand elle estoit arrivee et les luy presenta comme des gens qui estoient estimez de tout ce qu'il y avoit de grands hommes en grece de sorte que comme cette princesse estoit 
 tres civile elle leur fit le meilleur accueil du monde la belle melagene qui estoit avec elle ne leur en fit pas moins et ils se tirerent tous trois si bien de cette conversation qu'ils aquirent des cette premiere veue l'estime de cette princesse et de son aimable parente cependant l'heure de disner estant venue cyrus dit a onesile que c'estoit a elle a choisir qui elle vouloit qui eust l'honneur de manger avec elle ne s'en exceptant pas luy mesme je vous ay desja dit seigneur repliqua t'elle que je ne dois rien prescrire au vainquer de l'asie il est vray madame luy dit-il mais j'ay a vous respondre que vous me pouvez pourtant prescire toutes choses apres cela cyrus agit si adroitement et onesile aussi qu'ils ne se surpasserent point en civilite mais pendant qu'ils parloient la plus grande partie de ceux qui estoient la s'estans retirez par respect il n'y eut qu'indathyrse et ces trois grecs qui mangerent avec cyrus onesile telagene et deux autres femmes de qualite qui avoient suivy cette princesse a ce voyage si bien que comme la derniere chose dont s'estoit entretenu cyrus avec diocles mnesiphile et chersias avoit este du banquet des sept sages des qu'on fut hors de table il se tourna vers eux et leur adressant la parole quoy qu'il n'y ait pas eu tant de sages a ce disner leur dit il qu'a celuy ou vous vous trouvastes a corinthe je ne laisse pas de dire qu'il a eu un avantage que l'autre n'avoit pas car a mon advis il n'y avoit 
 point de dames puis que celles qui sont icy reprit diocles n'y estoient pas et que vous n'y estiez point il luy manquoit sans doute le plus grand ornement du monde mais seigneur cette feste fut pourtant plus galante que vous ne l'imaginez et ce ne sut pas seulement une assemblee de philosophes c'en fut une dont les dames firent la plus agreable partie car la feue reine de corinthe y estoit celle qui regne aujourd'huy s'y trouva aussi et la princesse eumetis qu'on apelle autrement la princesse des lindes y fut avec le sage cleobule son pere de plus il s'y trouva un ambassadeur du roy d'egypte apelle niloxenus les amis particuliers de periandre y estoient encore l'agreable esope qui a son depart de lydie estoit venu a corinthe y estoit aussi et cette assemblee enfin estoit si meslee que de quelque humeur qu'on fust on pouvoit trouver de quoy s'y satisfaire en effet adjousta mnesiphile on peut assurer qu'on y parla de toutes choses il y eut des questions agitees sur tous les sujets imaginables on s'y entretint de politique de morale d'oeconomie de plaisirs d'enigmes et de musique on y railla agreablement on y fit mille questions galantes sur l'amour on y raconta mesme des histoires amoureuses et on y raconta aussi l'advanture d'arion qui ne faisoit que d'arriver enfin seigneur cette belle feste merite sans doute le bruit qu'elle a fait par toute la grece en mon particulier dit onesile j'ay tousjours eu la plus grande envie 
 du monde d'en scavoir toutes les particularitez depuis qu'un fort honneste homme grec qui passa a artaxate m'en eut parle mais comme il ne s'y estoit pas trouve et qu'il n'estoit pas mesme de corinthe il m'en dit assez pour me donner la curiosite d'en scavoir davantage mais il ne m'en dit pas assez pour me satisfaire puis que cela est madame reprit cyrus il ne tiendra qu'a mnesiphile a diodes et a chersias de vous contenter car ils estoient tous trois a cette fameuse feste aussi bien n'est il pas a propos que vous partiez de si bonne heure de sorte que je ne pense pas que vous puissiez employer plus agreablement le temps qu'a aprendre ce que dirent les plus sages hommes du monde et ce que dirent aussi deux des princesses de la terre qui ont le plus de merite car enfin madame la princesse cleobuline est une personne toute merveilleuse et la princesse des lindes m'a este representee si aimable par un fort honneste homme que le recit de tout ce que tant d'honnestes personnes dirent en un jour ou elles n'avoient sans doute pas le dessein de cacher leur esprit ne peut manquer d'estre infiniment agreable apres cela onesile ayant presse diocles mnesiphile et chersias de leur apprendre tout ce qui s'estoit fait et dit en une si celebre assemblee ces trois amis disputerent alors entre eux de civilite a qui feroit ce recit mais a la fin estant convenus que ce seroit mnesiphile qui le commenceroit et 
 que chersias le finiroit le premier commenca de parler en ces termes en adressant la parole a onesile suivant l'ordre qu'il en receut de cyrus 
 
 
 
 
le banquet des sept sages 
 
 
avant que de m'engager a commencer le recit de cette celebre feste que les grecs appellent simposiaque il faut que je vous die madame qu'encore que je l'aye racontee cent fois en ma vie je ne l'ay pourtant pas tousjours dite precisement de la mesme sorte quoy que je n'aye jamais menty mais c'est que lors que j'ay parle a des gens qui ne sont profession que d'estre scavans je ne leur ay dit que ce qui se passa entre les sages et que les choses qui leur estoient propres et je ne leur ay point parle de ce qui se passa dans le jardin entre les princesses chersias esope et moy durant que ces sept sages parloient de la philosophie la plus eslevee avec anacharsis niloxenus et quelques autres mais puis que c'est a vous a qui je dois faire ce recit je m'imagine que je ne dois pas mesme obmettre ce qui se passa d'agreable le jour qui preceda cette feste je vous diray donc madame que comme on ne parloit alors a corinthe que de ces hommes illustres qui s'y estoient rencontrez en mesme temps et de cet 
 ambassadeur d'amasis qu'on disoit estre envoye vers ces sept sages de grece on avoit assez de curiosite de scavoir ce qu'il avoit a leur demander de la part du roy son maistre on parla pourtant encore beaucoup plus d'une prevoyance extraordinaire qu'eut un de ces sages appelle chilon qui tenant quelque chose de la severite de lacedemone dont il est n'est nullement de l'humeur de solon ny de celle de la pluspart de ces autres sages qui ont accoustume leur philosophie a l'usage du monde car pour chilon il veut que le monde s'accommode a la sienne de sorte que voulant regler toutes les actions de sa vie par la droite raison il songe autant qu'il peut a ne converser qu'avec des gens qu'il estime et il ne veut jamais s'exposer a se trouver avec ceux qu'il n'estime pas si bien que pour empescher que cela ne luy arrive toutes les fois que ses amis le convient d'aller manger chez eux il s'informe avant que de promettre d'y aller qui seront ceux qui s'y trouveront disant qu'un homme qui voyage par mer peut se trouver dans un mesme vaisseau avec des gens qui ne luy plaisent pas aussi bien qu'un vaillant soldat sous une mesme tente avec un qui l'est point parce que la necessite de naviger et de camper avec ceux avec qui la fortune nous assemble fait qu'on le peut faire sans imprudence mais que lors qu'il ne s'agit que d'aller a un festin c'est manquer de sagesse que de se mesler indifferemment avec toutes sortes de gens 
 si bien que suivant sa coustume lors que periandre l'envoya convier de se trouver a ce fameux banquet chilon demanda avant que de promettre d'y aller qui y devoit estre d'abord comme on luy nomma thales solon pittacus bias cleobule anacharsis il en fut fort content et il souffrit mesme encore agreablement qu'esope en fust mais quand on luy dit qu'il y auroit des dames il pensa refuser d'y aller et il auroit refuse absolument de s'y trouver si on ne les luy eust nommees toutefois a la fin voyant qu'il n'y en auroit que trois dont la premiere estoit melisse femme de periandre la seconde la princesse sa fille la troisiesme la princesse des lindes et qu'ainsi ces trois dames estoient femmes ou filles de sages comme luy il promit qu'il s'y trouveroit car pour diodes mnesiphile et moy il nous fit la grace de ne refuser pas nostre compagnie neantmoins comme il n'avoit jamais parle a la princesse des lindes quoy qu'il eust promis a celuy qui l'avoit convie esope sceut qu'il ne laissoit pas de s'en informer curieusement de sorte que profitant de cette occasion il en railla tout le soir chez la princesse des lindes mesme luy racontant la severite de chilon de la plus agreable maniere du monde soustenant hardiment qu'il n'y avoit rien de plus dangereux que d'estre trop sage pour moy disoit - il en souriant il paroist bien que je ne suis pas de l'humeur de chilon du moins la fable que j'ay 
 composee d'un rat de village qui va souper chez un rat de ville fait elle bien voir que ma philosophie n'est pas si severe que celle de ce lacedemonien mais luy dit alors eumetis vostre rat de village se repentit si fort d'avoir quitte le gland dont il vivoit pour vous faire meilleure chere lors qu'il entendit ouvrir la porte du lieu ou le rat de ville luy faisoit festin que je ne scay si chilon n'est pas plus raisonnable que vous et s'il n'a pas en effet raison de vouloir prendre ses seuretez de peur de se trouver en mauvaise compagnie en se trouvant a la mienne cependant adjousta-t'elle je serois bien faschee d'estre cause qu'il ne fust point a la feste de demain car j'ay ouy dire que c'est un fort agreable homme tout severe qu'il est et que mesme il n'y en a point qui soit plus sensible a la joye quoy qu'il soit melancolique comme il est fort mal repliqua cleobuline il n'est pas aise qu'il vous puisse voir avant la feste j'ay pourtant ouy dire repliqua-t'elle que chilon ne juge jamais de rien par le raport de la renommee et qu'il ne se fie qu'a luy mesme il faudroit donc reprit cleobuline que la princesse eumetis escrivist quelque galanterie qu'on luy fist voir et que pour luy monstrer qu'il y a quelque chose qu'elle fait mieux que luy elle fist quelqu'une de ces agreables enigmes qu'elle invente si heureusement afin de la luy envoyer pour qu'il la devinast et que du moins il pust connoistre par luy mesme qu'elle a infiniment de l'esprit des que cleobuline 
 eut dit cela toute la compagnie suivit son advis et condamna eumetis a faire un enigme de sorte qu'esope qui portoit tousjours des tablettes en tira diligemment de sa poche et s'offrit d'estre le secretaire de ceste princesse qui entendant admirablement raillerie dit a esope qu'elle soufriroit une autre fois qu'il fust son secretaire pourveu qu'il voulust aussi qu'elle fust le sien en quelque autre occasion de sorte que faisant semblant de resver un moment elle escrivit dans les tablettes d'esope une enigme qu'elle avoit fait il y avoit desja quelque temps et que personne n'avoit encore veue mais au lieu de l'adresser a chilon elle l'adressa a la princesse cleobuline si bien qu'elle eut acheve d'escrire et qu'elle eut rendu ces tablettes a esope il y leut tout haut ces paroles
 
 
 enigme a la princesse de corinthe 
 
 
 je ne flatte non plus les rois que les bergers je fers a corriger les deffauts d'autruy sans les connoistre je ne parla point et je conseille 
 souvent quand je veritable on ne me croit point et quand je flatte on me croit tousjours une partie du monde se sert de moy a conquerir l'autre je me multiplie par ma ruine 
 
 
pour moy dit esope en pliant les espaules apres avoir acheve de lire j'alloue que j'entens bien mieux le langage de mes corbeaux que les paroles de la princesse des lindes quoy que leur voix ne soit pas si charmante que la sienne et je confesse a ma confusion que le ne scaurois deviner cette enigme car je ne suis pas resolu de dire pour moy adjousta-t'il en souriant ce que je fais dire a mon renard lors qu'il dit que le fruit qu'il ne peut atteindre est trop vert et qu'il n'en veut pas ainsi sans avoir l'audace de dire que je ne veux point deviner cette enigme j'advoue franchement que je ne le puis et que je suis persuade que tous les sept sages de grece s'y trouveront bien embarrassez sans mentir esope dit alors la princesse de corinthe en prenant les tablettes qu'il tenoit ce vous sera une grande honte si vous n'entendez point cette enigme apres avoir si bien entendu ce que nul autre n'auroit jamais entendu sans vous comme ma honte sera glorieuse a la princesse eumetis dit-il vous vous en rejouirez sans doute je l'advoue repliqua-t'elle mais je m'en rejouiray encore bien davantage si je puis avoir la gloire de deviner 
 ce que vous ne devinez pas du moins repliqua eumetis ne la devinez pas que chilon n'ait essaye de le faire puis que ce n'est que pour luy donner quelque bonne opinion de moy que je l'ay faite si vous le voulez dit esope j'iray tout a l'heure la luy faire voir car je scay qu'il est a la chambre de periandre d'abord eumetis s'y opposa mais cleobuline estant de l'advis d'esope elle la luy donna pour l'aller monstrer a chilon quoy que la princesse des lindes pust dire mais il ne partit pourtant pas pour y aller qu'apres que toute la compagnie eut advoue qu'elle ne l'entendoit point cependant esope s'aquitta de sa commission et fut trouver chilon dans la chambre de periandre a qui il demanda permission de proposer quelque chose d'important comme on estoit accoustume a l'agreable humeur d'esope et qu'on attendoit tousjours quelque chose de divertissant de son esprit il luy accorda facilement ce qu'il demandoit quoy qu'il eust alors aupres de luy solon thales chilon et pittacus de sorte qu'apres que periandre luy eut permis de parler il dit a chilon que scachant qu'il n'aimoit pas a aller a un festin s'il n'en connoissoit tous les conviez et n'ignorant pas qu'il n'avoit jamais parle a la princesse des lindes il luy en aportoit une enigme afin qu'il connust une partie de son esprit et qu'il n'eust aucune repugnance a se trouver le jour suivant avec elle apres quoy luy ayant presente l'enigme et chilon tout severe qu'il 
 est ayant entendu raillerie il se mit a la lire tout haut a la priere de periandre advouant apres l'avoir leue qu'il ne l'entendoit pas et que si elle estoit aussi juste qu'elle estoit obscure elle estoit admirablement belle en mon particulier dit periandre je dis la mesme chose que chilon et pour moy adjousta thales je pense pouvoir dire que j'ay eu moins de peine a observer le cours du soleil et a regler celuy des saisons et des annees que je n'en aurois a deviner cette enigme pour solon il n'en fut pas de mesme car il la devina des qu'il eut acheve de l'ouir mais comme il est naturellement civil pour les dames et que la galanterie n'est incompatible avec sa philosophie il ne volut pas faire connoistre qu'il la devinoit afin de donner la joye a la princesse des lindes que son enigme n'eust pas este devinee de sorte qu'esope s'en retourna avec ordre de periandre de luy revenir dire l'explication de cette enigme car enfin luy dit-il on ne peut la louer avec justice sans cela puis qu'il ne suffit pas pour estre bonne qu'elle ne soit point entendue et qu'il faut encore qu'elle soit juste en toutes ses parties et qu'on s'estonne soy mesme lors qu'on scait la chose pourquoy on ne l'entendoit pas si bien qu'esope s'en retournant tout console de ce qu'il n'avoit pas devine l'enigme dit a eumetis en la luy rendant qu'elle avoit confondu tous les sages et qu'ils ne l'endoient point du tout comme c'est quelques fois autant le hazard que 
 l'esprit dit modestement la princesse de corinthe qui fait qu'on devine ces sortes de choses la plustost qu'un autre j'auray peut estre fait ce que de plus habiles que moy n'ont pu faire et en effet adjousta-t'elle en adressant la parole a esope si vous voulez jetter les yeux sur ce miroir que vous voyez sur cette table je m'assure que vous connoistrez qu'il ne flatte non plus la princesse des lindes que cet esclave qui est derriere elle et qu'ainsi il est fort juste de dire qu'il ne flatte non plus les rois que les berges et qu'il ne l'est pas moins de dire aussi qu'il sert a corriger les deffauts d'autruy sans les connoistre du moins scay-je bien que le mien m'a rendu mille fois ce bon office sans le scavoir il est encore esgallement vray poursuivit-elle que ce miroir conseille et ne parle point puis que c'est luy qui m'a dit que l'incarnat me sied mieux que le vert et il ne l'est pas moins encore qu'on croit tousjours un miroir qui flatte et qu'on ne croit pas trop un qui ne flatte pas de plus la princesse des lindes a dit si galamment en faisant parler le miroir que la moitie du monde se sert de luy pour conquerir l'autre qu'on ne l'en scauroit trop louer car enfin comme c'est par les conseils de leurs miroirs que les belles qui veulent faire des conquestes adjoustent de nouvelles graces a leur beaute elle ne pouvoit exprimer sa pensee plus noblement et si vous voulez adjousta-t'elle en riant voir encore combien le dernier article de cette enigme est juste vous n'avez 
 qu'a laisser tomber mon miroir afin que se cassant en plusieurs pieces vous voiyez qu'en effet eumetis a raison de faire dire au sien qu'il se multiplie par sa ruine puis qu'il y aura autant de miroirs qu'il y aura de morceaux au miroir que vous aurez brise sans mentir s'ecria esope je ne scay qui merite le plus de louange ou de celle qui a fait l'enigme ou de celle qui l'a devinee pour moy dit eumetis je soustiens que c'est la princesse cleobuline et que l'explication qu'elle en a faite est plus ingenieuse que l'enigme mesme quoy qu'il en soit dit esope ce n'est pas de cela dont il s'agit et le principal est qu'il faut que j'aille promptement dire a periandre que la princesse sa fille a fait ce qu'il n'a pu faire et en effet esope sans attendre davantage fut dire au roy de corinthe l'explication de l'enigme mais il la luy dit a sa mode c'est a dire en raillant car des que periandre le vit et bien esope luy dit-il qu'est-ce qui ne flatte non plus les rois que les bergers c'est seigneur luy dit-il une chose qui fait voir tous les jours a la princesse de corinthe lors qu'elle s'habille qu'elle est la plus belle princesse du monde et qui me fait voir aussi quelques fois que je suis le plus laid homme de la terre a peine esope eut-il dit cela que periandre solon thales pittacus et chilon en rirent et advouerent que cette enigme estoit tres ingenieuse et tres galante apres quoy esope se mit a louer l'explication que la princesse de corinte en avoit faite et a demander a chilon 
 s'il ne trouvoit pas qu'eumetis fust digne de se trouver en un festin aveque luy il faut sans doute repliqua-t'il qu'elle ait l'esprit fort esclaire mais esope assurez-la pourtant s'il vous plaist que ce qu'on m'a dit de la beaute de son ame me charme beaucoup plus que ce que je voy de la beaute de son esprit en suitte de ce que dit chilon esope dit encore cent agreables choses pour le railler de la severite de sa philosophie et de l'exces de sa prudence mais apres les avoir dittes il retourna trouver les princesses qu'il entretint si agreablement qu'elles ne se retirerent que fort tard cependant le lendemain au matin periandre se rendit au lieu ou il avoit resolu de faire ce magnifique banquet car afin que cette feste fust plus agreable il avoit voulu que ce fust hors de la ville a un lieu qui s'apelle le port de lecheon assez pres d'un temple de venus et en effet ce lieu est le plus beau du monde car outre que la maison est magnifiquement bastie et qu'il y a une grande et superbe sale a pilastres fort propre pour une grande assemblee il y a de plus des jardins admirables et un si agreable bocage le long de la mer avec de si belles allees qui aboutissent toutes au rivage qu'il eust este difficile de trouver un lieu plus propre que celuy-la a faire passer un jour agreablement a une compagnie comme celle que periandre y devoit recevoir mais comme c'estoient des hommes souverainement sages qu'il devoit traitter il retint une partie de sa magnificence 
 de peur d'irriter leur moderation il est vray que s'il en bannit la superfluite il y laissa l'abondance l'ordre et la proprete il y eut mesme une musique excellente et il voulut aussi que des phrygiennes qui estoient alors a corinthe dancassent apres le repas mais pour faire toutes choses aveque splendeur il envoya un chariot a chacun des conviez a l'heure ou il estoit a propos de partir et il les receut sous le portique de la maison ou il les devoit traitter comme s'il n'eust este qu'un particulier leur declarant a tous a mesure qu'ils arrivoient qu'il ne vouloit point estre roy ce jour la et que la derniere action d'authorite qu'il vouloit faire pendant toute la journee estoit de leur ordonner de ne le considerer que comme leur amy et point du tout comme roy de corinthe si j'eusse donne un tel roy a mes grenouilles me dit alors esope a demy bas et en souriant elles ne luy auroient pas desobei et ne se seroient pas revoltees comme elles firent lors que je leur en donnay un qui ne leur plut pas ha esope reprit periandre en souriant car il l'avoit entendu quand vous m'auriez fait roy de vos grenouilles elles n'auroient pas laisse d'estre rebelle et vous avez si admirablement connu le naturel des peuples qui murmurent presques esgallement contre les princes clemens et contre les princes severes que vous meritez aveque beaucoup de raison d'estre aujourd'huy en societe avec tout ce que la grece a de plus admirable comme esope alloit 
 respondre la reine de corinthe la princesse sa fille et la princesse des lindes arriverent un moment apres solon estant venu et chilon aussi toute la troupe fut assemblee car thales pittacus bias cleobule anacharsis niloxenus un homme de corinthe apelle cleodeme ardale ce fameux musicien et moy estions desja arrivez je ne m'amuseray point seigneur a vous dire les premiers complimens que se firent tant de personnes illustres puis que ce n'est pas par de semblables choses qu'on les peut distinguer du commun des hommes je ne m'arresteray pas non plus a vous descrire le festin et il me suffira de vous dire que tout ce qu'on y servit fut exquis que la musique fut excellente que les phrygiennes dancerent miraculeusement et que la conversation pendant le repas fut infiniment agreable en effet il y eut un certain esprit de joye qui s'espandit dans toute l'assemblee qui en bannit le serieux qu'il sembloit que tant de personnes serieuses y devoient causer cet enjouement n'eut pourtant rien qui ne fust digne de ceux qui composoient la compagnie on y railla esope et il railla les autres avec son agreement ordinaire et anacharsis luy mesme entendit si bien raillerie aveque luy qu'il n'est point de grec qui l'eust pu mieux entendre qu'il l'entendit les princesses contribuerent aussi beaucoup au plaisir de cette conversation meslee qui changeoit d'objet selon ceux qui prenoient la parole et periandre voulut mesme 
 que la princesse sa fille donnast de sa main un chapeau de fleurs a chacun des conviez suivant la coustume cependant comme ce n'estoit pas une assemblee de galands mais de sages seulement cleobuline et eumetis ne s'estoient pas parees comme pour aller au bal elles estoient pourtant si propres que je ne les ay jamais veu mieux que ce jour-la mais madame des qu'on fut hors de table niloxenus ambassadeur du roy d'egipte qui n'estoit envoye que pour consulter les sept sages sur certaines propositions que le roy d'ethiopie faisoit au roy son maistre fit changer la conversation car apres avoir leu la lettre de ce roy et que bias eut si agreablement respondu a cette bizarre proposition que le roy d'ethiopie luy faisoit et que je ne vous redis point parce que toute la terre l'a sceue ils passerent a des choses plus serieuses en effet ils examinerent ce qui pouvoit rendre un prince le plus glorieux solon dit si ma memoire ne me trompe qu'un prince ne pouvoit se le rendre davantage qu'en communiquant son authorite cleobule dit a son tour qu'il trouvoit un prince sage qui ne se fioit a personne pittacus dit qu'il le trouveroit plein de gloire s'il pouvoit faire que ses sujets craignissent plus pour luy qu'ils ne le craindroient et chilon adjousta qu'il l'en trouveroit tout couvert s'il aimoit plus l'honneur que toutes choses pour les autres sages j'advoue seigneur que je ne me souviens pas precisement de ce 
 qu'ils dirent mais pour esope je me souviens bien qu'il dit qu'il trouveroit un roy bien glorieux qui auroit la valeur d'un lion la finesse d'un renard et pour ses sujets l'amour d'un pellican pour ses petits car pour moy adjousta-t'il avec une action admirable je ne puis me passer de mes bestes et de mes oyseaux non plus en comparaisons qu'en fables mais apres que chacun eut respondu quelque chose a la raillerie d'esope ils vinrent a parler des republiques et thales dit qu'il trouvoit que pour faire qu'une republique fust bien policee il falloit qu'il n'y eust point d'hommes ny trop pauvres ny trop riches anacharsis que c'estoit celle ou le vice et la vertu faisoient seulement la distinction entre les habitans pittacus que s'estoit celle ou les vertueux commandoient et ou les vicieux n'avoient nulle authorite cleobule que c'estoit celle ou les citoyens craignoient encore plus l'infamie que la loy solon que c'estoit celle ou ceux qui n'estoient point oppressez protegeoient ceux qui l'estoient et poursuivoient les oppresseurs comme leurs propres ennemis bias dit que c'estoit celle ou le peuple craignoit la loy comme un tyran chilon que c'estoit celle d'ou l'ambition estoit bannie et periandre soustint que c'estoit celle ou l'interest de la patrie l'emportoit sur l'interest particulier dans le coeur de tous ceux qui la composoient en suitte de quoy ils s'entretinrent de plusieurs autres choses en effet apres avoir parle des 
 monarchies et des republiques ils parlerent du gouvernement particulier des familles et chilon soustint que celle qui estoit la mieux gouvernee estoit celle qui ressembloit le plus a l'estat monarchique et dont l'authorite absolue estoit entre les mains d'un seul en mon particulier dit esope je prendrois grand plaisir a estre comme le roy des abeilles c'est a dire le seul maistre dans ma maison mais je vous advoue que quand j'estois autrefois esclave j'eusse bien mieux aime estre dans la maison de mon maistre comme les fourmis sont dans la leur c'est a dire avec esgallite de toutes choses apres quoy cet ambassadeur d'amasis les ayant jettez dans des matieres plus eslevees ils se mirent a definir ce que c'est que le temps la lumiere et la verite et a parler de la mort de la fortune et des dieux de sorte que ces trois princesses ne voulant pas par modestie se mesler dans cette conversation quoy que la princesse de corinthe et la princesse eumetis pussent parler de toutes choses se retirerent et furent se promener dans cet agreable bocage que je vous ay dit qui est le long de la mer ainsi elles laisserent ces sept sages avec anacharsis niloxenus cleodeme et diocles dans la liberte de s'entretenir des sciences les plus sublimes cependant comme esope aime naturellement mieux la conversation des dames que celle des hommes et que chersias et moy fusmes obligez de donner la main a ces princesses nous leur aidasmes 
 a marcher et a dire la verite comme nous n'estions ny si sages ny si scavans que ceux que nous quittions nous ne fusmes pas trop marris de suivre des personnes aussi admirables que celles avec qui nous estions cette troupe devint mesme encore plus grande car comme il y avoit eu beaucoup de curiosite a corinthe de voir ensemble les sept plus sages hommes de la grece et de voir aussi ce fameux scythe dont on parloit avec tant d'eloges ces princesses avoient donne ordre a ceux qui gardoient les portes du jardin avec la permission de periandre de laisser entrer l'apresdisnee dix ou douze dames de qualite de sorte que les princesses au sortir de la sale les ayant trouvees ces dames les suivirent dans ce bocage cleobuline leur assurant qu'elle leur feroit voir ces gens illustres qu'elles avoient envie de connoistre mais que comme ils estoient alors fort occupez il falloit attendre qu'ils sortissent de la sale ou ils estoient pour aller a la promenade apres quoy prenant le chemin de ce bocage elles arriverent en un lieu ou il s'avance vers la mer en forme de demy lune y ayant tout a l'entour des sieges de gazon de sorte que comme ces sieges sont au pied des arbres une grande compagnie y peut estre assise commodement puis quelle y peut estre a l'ombre ces princesses estant donc arrivees en cet endroit elles s'y assirent et firent asseoir celles qui estoient de condition a le devoir estre en leur presence les autres se tenant 
 debout ou se mettant par terre sur la plus belle herbe du monde pour esope il se mit derriere la princesse eumetis en s'apuyant contre l'arbre au pied duquel estoit le siege de gazon sur quoy elle estoit assise avec la princesse de corinthe car pour melisse elle en avoit un separe et entretenoit en particulier deux de ces dames qui estoient venues si bien que c'estoit une assez plaisante chose que de voir la teste d'esope entre celles de deux aussi belles princesses que sont celles la cependant il est certain que tout laid qu'est esope il donne plaisir a voir car malgre sa laideur il y a je ne scay quoy de si fin en sa phisionomie et toutes ses actions sont ou si ingenues ou si plaisantes qu'on peut assurer qu'il plaist autant par sa propre personne et par la maniere dont il dit les choses que par les choses mesmes et pour chersias et moy nous estions devant ces princesses avec quelques autres hommes qu'elles avoient aussi fait entrer avec ces dames dont je vous ay parle comme toute cette belle troupe estoit donc en cet estat une de ces dames se mit a dire qu'elle avoit bien du regret qu'un prince apelle basilide n'estoit pas alors a corinthe une autre regretta extremement un fort honneste homme nomme myrinthe qui n'y estoit pas aussi souhaitant qu'il pust voir ce qu'on ne reverroit peutestre jamais n'estant presques pas possible que la fortune fist revoir tant de grands hommes ensemble pour moy dit alors la princesse eumetis 
 ce qui m'a fachee aujourd'huy icy est cet ambassadeur d'egipte car encore qu'il soit fort honneste homme je voudrois qu'il ne s'y fust point trouve puis que s'il n'eust point eu de questions a faire la conversation n'eust pas este tout a fait si serieuse car je vous advoue qu'il y a mille belles choses que je suis bien aise de lire qui me choquent a entendre dire en conversation peut estre adjousta-t'elle est-ce une delicatesse d'esprit mal fondee mais apres tout j'eusse bien voulu qu'au lieu de parler du temps de la lumiere et de la verite on eust propose quelques questions galantes a ces hommes si sages pour solon repliquay-je je vous puis assurer qu'il vous auroit donne grand plaisir principalement si on l'eust oblige a parler d'amour ha pour l'amour repliqua cleobuline j'advoue que j'aurois quelque peine a en entendre parler a des gens aussi graves que le sont ceux dont nous parlons car bien que cette passion soit une passion comme une autre et que mesme elle ait plus besoin du secours de la sagesse que toutes les autres passions si on veut l'empescher de desregler l'esprit de ceux qu'elle possede il est pourtant vray que selon moy pour en pouvoir parler long temps avec bien-seance et en pouvoir parler agreablement il faut estre en estat d'en pouvoir prendre ou d'en pouvoir donner mais madame repliqua chersias qui vous a dit que tous ces sages ne peuvent pas devenir amoureux pour moy dit eumetis a la 
 princesse de corinthe je voudrois qu'anacharsis fust amoureux de vous afin qu'il ne retournast point en scythie et qu'il demeurast tousjours en grece s'il estoit amoureux de moy en l'age ou il est repliqua la princesse de corinthe vous ne souhaiteriez plus qu'il demeurast icy car si cela estoit il ne seroit sans doute pas aussi sage qu'il est il est vray dit la princesse des lindes qu'a parler raisonnablement l'amour est une ridicule chose a un vieil homme elle l'est encore plus a une vieille femme reprit cleobuline elle l'est sans doute encore davantage respondit eumetis mais il y a pourtant cette difference que comme l'amant est oblige de faire plus de choses que l'amante il est plus souvent dans la necessite de paroistre ridicule a peine eumetis eut-elle dit cela que toute la compagnie tombant d'accord de ce qu'elle disoit on se mit a faire une plaisante peinture d'un vieil amant que tout le monde connoissoit en mon particulier dit une de ces dames je ne luy vy jamais d'habit a la mode quoy qu'il en change souvent de plus il veut marcher comme s'il estoit jeune et il marche pourtant comme un vieil honme qu'il est il dit des galanteries qu'on n'entend plus et il parle enfin comme un homme qui ne scauroit plus guere parler et cependant il parle d'amour et ne peut parler d'autre chose je voudrois bien scavoir dit eumetis s'il se trouve quelque dame qui l'escoute il s'en trouve sans doute qui l'escoutent pour se moquer de luy 
 repliqua cleobuline mais il ne s'en trouve sans doute point qui luy respondent favorablement mais encore adjousta-t'elle en tournant la teste vers esope faut-il vous demander ce que vous dites de ce que nous disons je dis madame repliqua-t'il ce que mon loup dit a des bergers qui mangeoient un mouton dans leur cabane car il ne les vit pas plustost qu'il leur dit en son langage de loup et en s'aprochant d'eux voyez quel bruit vous meneriez si je faisois ce que vous faites je m'assure madame adjousta-t'il que vous ferez facilement l'aplication de ce que je dis car enfin si c'estoit moy qui disse tout ce que vous dites je serois un faiseur de fables mordantes et satiriques mais parce que vous estes de grandes princesses il vous est permis de dechirer un pauvre homme tout vivant avec plus de cruaute que ces bergers ne deschiroient ce pauvre mouton mais je pense dit alors eumetis en riant aussi bien que toute la compagnie que vous vous interessez pour ce vieil amant parce que vous avez dessein d'aimer toute vostre vie n'en doutez nullement madame repliqua-t'il mais vous ne considerez pas que j'ay un avantage que les autres n'ont point qui est que comme j'ay este aussi laid a quinze ans que je le feray a cent je ne seray pas aussi ridicule qu'un autre quand j'aimeray jusques au tombeau comme vous estes persuade aveque raison reprit cleobuline que c'est par l'agreement de vostre esprit plus que par celuy de vostre personne 
 que vous pouvez estre aime vous avez assurement plus de droit qu'un autre de pretendre d'avoir le privilege d'aimer long temps mais adjousta eumetis puis que nous parlons d'amour et que nous parions a esope il faut que je luy demande s'il est tousjours amoureux de cette fameuse rhodope qu'on dit estre presentement en egipte non madame luy dit-il je n'en suis plus amoureux depuis que le frere de la celebre sapho l'est devenu et je veux que toutes les bestes que j'ay fait parler me devorent si je le suis jamais d'elle s'il est effectivement vray que vous ne l'aimiez plus reprit chersias en liant il n'estoit pas besoin de faire une si grande imprecation contre vous car je suis persuade qu'on ne peut aimer deux fois une mesme personne et qu'il est plus aise d'en aimer vingt les unes apres les autres que de recommencer d'aimer une femme avec qui on aura rompu absolument cette regle n'est pas si generale repris-je qu'elle n'ait eu son exception en la personne d'un de mes amis qui a aime deux fois une mesme fille avec une esgalle ardeur mais scavez vous bien repliqua chersias que vostre amy s'est bien connu luy mesme car il peut estre qu'il n'a aime qu'une fois ce qu'il croit avoir aime deux et qu'il n'a jamais cesse d'aimer puis qu'il est vray qu'il y a certains instans ou la colere fait un si grand bouleversement dans le coeur d'un amant que l'amour y est sans qu'il le scache en effet il s'imagine bien souvent qu'il 
 hait lors qu'il aime encore et il pense mesme qu'il a oublie celle a qui il pense tousjours de sorte que lors que je dis qu'il n'arrive presques jamais qu'on aime deux fois une mesme personne j'entens qu'effectivement on ait cesse d'aimer et que bien loin d'y avoir encore quelque estincelle cachee sous la cendre il n'y ait plus mesme aucun reste de chaleur car si cela est ainsi je suis persuade que ce feu ne se rallumera jamais pour moy reprit cleobuline je ne pense pas qu'il y ait autant d'impossibilite a aimer deux fois une mesme personne que vous le pensez car enfin quoy qu'un flambeau soit esteint et que mesme il le soit depuis long temps il est certain qu'il a plus de disposition a se r'allumer que s'il n'avoit jamais este allume ainsi je conclus qu'une premiere amour est une disposition a une seconde et qu'il est plus aise de recommencer d'aimer une personne qu'on a desja aimee que d'en aymer une autre en mon particulier madame repliqua chersias je scay par l'experience qu'en a fait un neveu du sage bias qui est un des plus honnestes hommes du monde qu'il est bien plus difficile que vous ne pensez de relever un autel qu'on a batu et de sacrifier deux fois un mesme coeur a une mesme divinite cette question est si curieuse reprit la princesse eumetis en souriant qu'il me semble que pour faire voir que nous voulons imiter ceux avec qui nous avons passe le jour nous devrions l'examiner conme ils ont examine tant de choses plus eslevees plus 
 difficiles s'il ne faut qu'un exemple a soustenir mon opinion repliquay-je je vous prouveray facilement qu'on peut aimer deux fois une mesme personne et s'il n'en faut qu'un reprit chersias pour montrer qu'on ne peut recommencer d'aimer une mesme dame quand on a une fois absolument cesse de le faire je suis assure de gagner ma cause comme chersias disoit cela melisse s'estant levee pour s'aller promener et ayant fait signe de la main qu'elle ne vouloit estre suivie que de celles a qui elle parloit les princesses et toutes ces autres dames demeurerent aussi bien que chersias esope quelques autres et moy de sorte que la princesse des lindes a qui cette question plaisoit et sembloit digne de curiosite proposa a cleobuline de nous obliger chersias et moy a raporter deux des exemples dont nous leur avions parle et a soustenir apres chacun avec des raisons que nostre opinion estoit juste adjoustant qu'en suitte on conteroit les voix de la compagnie afin de juger a l'avantage de celuy qui en auroit le plus je le veux bien dit cleobuline mais il me semble adjousta eumetis qu'il faut que la voix d'esope en vaille deux si cela est reprit-il brusquement je les donne desja toutes deux a celuy qui soustiendra qu'on ne peut aimer deux fois une mesme personne ha esope repliqua eumetis en riant vous dittes vostre advis trop tost puis que vous voulez qu'on prononce l'arrest devant qu'on ait plaide la cause comme j'ay fort frequente avec certains 
 oyseaux babillars reprit-il en souriant il ne faut pas s'estonner si j'ay ce deffaut la joint aussi que je suis si fortement persuade que tout ce que dira mnesiphile ne me persuadera pas qu'on puisse aimer deux fois une mesme personne que j'ay juge qu'il n'y avoit pas grand inconvenient de dire des le commencement ce que je scay bien que j'eusse tousjours dit a la fin quelques belles choses que mnesiphile pusse dire quoy qu'il en soit dit cleobuline vous ne laisserez pas d'escouter si vous ne voulez que je vous reproche d'estre moins sage que ces oyseaux qui portent des pierres a leur bec pour s'empescher de crier apres cela ces deux princesses nous ayant ordonne a chersias et a moy de raporter chacun nostre exemple et de dire en suitte nos raisons il fut resolu que je reciterois le premier l'histoire de mon amy ce que je fis en ces termes en adressant la parole a la princesse des lindes par le commandement de cleobuline comme je vay vous l'adresser par le commandement du grand prince qui m'escoute
 
 
 
 
 histoire de phylidas et d'anaxandride
 
 
comme il n'est pas a propos presentement madame de faire un fort long recit je ne m'amuseray point a vous dire ce qu'estoient les peres de ceux dont j'ay a vous raconter l'histoire et je me contenteray de vous assurer que philidas et anaxandride dont je vous veux aprendre l'avanture en peu de mots son tous deux nais a megare et qu'ils sont des plus anciennes et des plus illustres races de cette fameuse ville la fortune n'a pas mesme seulement voulu mettre de l'esgallite en leur naissance elle en a mis aussi en leur merite et en leur personne car phylidas est aussi bien fait qu'anaxandride est belle et anaxandride a autant d'esprit que phylidas quoy qu'il en ait infiniment de plus il y a encore un merveilleux raport dans leur humeur et leur age mesme est proportionne car anaxandride peut presentement avoir dix-neuf ans et phylidas vingt-six mais outre toutes ces choses il faut encore que vous scachiez qu'ils se sont veus des le berceau que leurs maisons se touchoient et que leurs peres estoient amis apres cela madame je m'assure que quand je vous auray dit que phylidas devint fort amoureux d'anaxandride des qu'il fut en age de pouvoir avoir de l'amour et 
 que cette belle fille ne rejetta pas son affection vous le trouverez le plus heureux amant du monde en effet on peut assurer que tant que sa premiere passion dura il n'eut que des roses sans espines et qu'il jouit de toutes les douceurs que cette passion peut donner sans en sentir les amertumes car enfin il estoit aussi estime qu'il estimoit et je pense qu'il n'estoit aussi guere moins aime qu'il aimoit il voyoit et entretenoit anaxandride autant qu'il vouloit leurs parens voyoient leur inclination sans s'y opposer et si quelque chose empeschoit phylidas de presser les siens de penser a luy faire espouser sa maistresse c'estoit qu'il scavoit de certitude qu'on ne vouloit point songer a la marier tant qu'un oncle dont elle devoit heriter seroit absent de sorte que comme il estoit alle en un voyage dont il ne devoit revenir d'un an il ne pensoit qu'a donner le plus de divertissement qu'il pouvoit a sa maistresse cependant cet estat si heureux et si tranquile le fut trop et cette esperance qui n'estoit meslee d'aucune crainte vint a estre si peu sensible a phylidas qu'on peut presques dire qu'il esperoit la possession de sa maistresse sans plaisir et il s'accoustuma tellement a ne la voir jamais que douce civile et complaisante pour luy qu'insensiblement il vint a n'avoir plus guere de sensibilite pour toutes les graces qu'elle luy faisoit ce n'est pas qu'il ne l'aimast encore et qu'il ne la vist tres souvent mais comme il pensoit estre assure de son affection et qu'il 
 n'avoit plus rien a luy demander de ce coste la on peut assurer qu'il n'avoit bien souvent plus rien a luy dire en effet il m'a jure qu'il estoit contraint de luy parler de nouvelles et de choses indifferentes lors mesme qu'il estoit seul avec elle parce que son amour ne luy donnoit plus nul sujet de parler enfin madame cette esperance tranquile et cette esgalite de bonheur jointe a la certitude d'estre aime mirent peu a peu une telle tiedeur dans l'affection de phidias qui estant oblige au printemps d'aller aux champs il eut plus de joye d'aller voir le nouveau vert dont la campagne estoit paree qu'il n'eut de douleur de quitter son ancienne maistresse cependant quoy qu'il y eust beaucoup de raport d'humeur entre philidas et anaxandride il y eut pourtant une notable difference dans leur coeur en cette occasion car a mesure que l'amour de phylidas diminuoit celle d'anaxandride augmentoit malgre qu'elle en eust mais ce qu'il y eut de fascheux pour elle fut que lors qu'il luy fut dire adieu elle s'aperceut bien qu'il le luy disoit avec trop d'indifference neantmoins comme ce n'estoit pas un temps propre a faire une querelle elle ne luy donna nulle marque du mescontentement secret qu'elle avoit depuis qu'elle s'estoit aperceue du changement qui estoit arrive en son esprit de sorte qu'il la quitta sans qu'ils eussent eu rien a demesler et sans qu'il eust eu un moment d'inquietude depuis qu'il estoit amoureux d'elle cependant 
 comme il luy avoit demande la permission de luy escrire et qu'il l'avoit obtenue il luy escrivit comme il luy avoit promis mais ce qu'il y eut d'admirable fut que cette lettre ne fut qu'une belle description de la beaute de la campagne et des douceurs qu'il trouvoit a escouter a l'ombre d'un bois le chant des oyseaux il luy disoit pourtant a la fin qu'il eust souhaite qu'elle eust este au lieu ou il estoit mais cela estoit dit d'une certaine maniere qu'on voyoit clairement qu'il l'y souhaitoit autant pour luy faire avoir le plaisir d'ouir le chant des rossignols que pour l'entretenir de sa passion toutesfois anaxandride qui estoit persuadee qu'il estoit dangereux de quereller un amant absent lors qu'on le veut conserver luy escrivit comme si elle n'eust pas pris garde au changement de son coeur mais cette continuation de bonte continuant de faire son effet ordinaire dans l'ame de phylidas il attendoit sans impatience le jour qu'il avoit accoustume d'avoir des nouvelles d'anaxandride et j'ay sceu de sa propre bouche que son amour s'alentit d'une telle sorte qu'il receut un matin une lettre de cette belle personne qu'il ne leut que le soir en se couchant phylidas estant donc dans une si grande tiedeur apres avoir aime autrefois si ardamment le hazard fit que son pere luy ayant escrit qu'il s'en allast a salamine pour quelques affaires qu'il y avoit il y vit une fort belle fille qui s'appelle timoxene de sorte que comme le pere de cette personne devoit aller demeurer 
 a megare il fut bien aise de faire amitie avec un homme de qualite qui en estoit si bien qu'en peu de jours philidas eut toute la liberte possible dans cette maison mais madame comme la trop grande douceur d'anaxandride et la trop grande esgallite du bonheur de phylidas avoient attiedy son amour on peut dire que la bizarrerie de timoxene fit son inconstance pour cette belle fille car enfin madame il trouva en celle la tout le contraire de l'autre estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu personne dont l'humeur ait este plus inesgalle ny qui ait plus aime a avoir des demeslez avec ses amans et des esclaircissemens avec ses amies ou ses amis car on entend dire continuellement timoxene a dit une telle chose ou timoxene dit qu'on la luy a ditte ou timoxene pleint ou on se pleint d'elle ou thimoxene est mal avec celuy-cy ou celuy-la est mal avec timoxene et timoxene enfin par son inesgallite d'humeur embrouille si fort les choses et se brouille elle mesme tellement avec tout le monde qu'on peut dire qu'elle bannit la paix de tous les lieux ou elle se trouve puis qu'il est vray qu'elle donne de l'amour a tous ceux qui sont en estat d'en prendre ou qu'elle met de la division entre ceux qui pensent avoir une amitie la plus solidement liee ce n'est pourtant pas que timoxene soit meschante et c'est son inesgalite toute seule qui l'oblige a faire ce qu'elle fait car enfin il y a des jours ou elle dit tout ce qu'on 
 luy a dit de plus secret il y en a d'autres au contraire ou ses meilleurs amis ne peuvent luy faire dire la moindre chose et il y en a d'autres aussi ou elle songe si peu a ce qu'elle dit qu'elle parle contre ses propres interests cependant timoxene ne laisse pas d'estre aimable et d'estre aimee il est vray qu'elle a eu plus d'amans que d'amis et qu'il est plus aise d'avoir de l'amour que de l'amitie pour elle aussi a-t'elle cause de grandes passions en sa vie toute bizarre qu'elle est estant certain qu'encore qu'elle soit fort inesgalle on peut pourtant dire qu'elle ne l'est qu'autant qu'il faut pour irriter l'amour et non pas pour la destruire puis qu'il est vray que ses caprices ne sont pas longs et que lors qu'elle est en sa belle humeur elle est la plus charmante personne du monde et la plus caressante en effet il y a des instans ou l'on jureroit qu'on ne la verra jamais que douce et flatteuse si bien qu'on luy donne alors tant de pouvoir sur son coeur que l'on n'est plus apres cela en estat de l'oster de sa puissance timoxene estant donc telle que je vous la represente se trouva estre en une de ses heures agreables lors que phylidas la vit la premiere fois de sorte que comme l'amour qu'il avoit pour anaxandride s'estoit allentie par la trop grande esgallite de son bonheur l'image qu'il devoit en avoir dans le coeur ne l'empescha pas de trouver timoxene fort belle et de trouver qu'elle avoit infiniement de l'esprit de plus il apprit des ce premier jour 
 la qu'elle avoit plusieurs amans et il sceut aussi qu'il n'y avoit pas une personne au monde dont il fust plus difficile d'acquerir l'affection ny de qui il fust plus malaise de la conserver quand mesme on l'auroit aquise mais enfin madame sans m'amuser a vous exagerer la bizarrerie de cette avanture je vous diray que phylidas s'ennuyant d'estre heureux ou pour mieux dire ne sentant plus son bonheur parce qu'il y estoit trop accoustume chercha a se rendre malheureux en pensant chercher sa felicite car il vit tant timoxene qu'il en devint amoureux et qu'il cessa par consequent d'aimer anaxandride ainsi on ne peut pas dire qu'il l'aimoit encore quoy qu'il ne pensast plus l'aimer puis que la plus grande marque qu'on puisse avoir de n'aimer plus une personne est d'en aimer une autre mais a dire la verite phylidas ne fut pas plustost amant de timoxene qu'il sortit de cette lethargie amoureuse ou la douceur d'anaxandride l'avoit jette car depuis le premier jour qu'il eut de l'amour pour cette bizarre personne il ne s'en passa aucun qu'il n'eust autant de jalousie que d'amour et autant de colere que de jalousie toutesfois ce qui devoit affoiblir sa passion l'augmenta et il devint plus amoureux de timoxene qu'il ne l'avoit este d'anaxandride mais comme la renommee se charge volontiers de semblables nouvelles cette belle fille sceut bien tost a megare que son amant estoit infidelle et qu'il 
 aimoit a salamine de sorte que comme elle l'aimoit effectivement elle en eut une douleur incroyable ce fut pourtant une douleur glorieuse si bien que prenant la resolution de mespriser celuy qui la mesprisoit elle se resolut de n'oublier rien pour tascher de se mettre l'esprit en repos mais a dire la verite la haine qui succeda dans son coeur a l'amour qu'elle y avoit eue ne luy donna pas moins de peine que cette amour luy en avoit donne cependant comme je vous ay dit que le pere de timoxene avoit dessein d'aller habiter a megare il y fut avec sa famille et phylidas s'y en retourna aveque luy de sorte que comme c'est la coustume de ce lieu la que lors qu'il y arrive des dames estrangeres toutes celles de la ville les visitent il falut qu'anaxandride allast chez timoxene avec sa mere et qu'elle allast faire civilite a une personne qui luy avoit oste le coeur de son amant elle fut mesme si malheureuse que phylidas s'y trouva je luy ay pourtant ouy dire depuis qu'elle avoit eu plus de plaisir a cette visite qu'elle n'avoit eu lieu d'en esperer parce que comme elle ne vouloit pas trouver que timoxene fust belle son imagination fut si complaisante a sa passion qu'en effet elle vit timoxene toute autre qu'elle n'estoit car elle trouva que ses cheveux estoient d'un blond trop dore quoy qu'ils fussent d'un blond cendre le plus beau du monde elle luy trouva le taint brouille quoy qu'il fust fort repose les yeux rudes quoy qu'ils fussent plus tost languissans 
 sans les levres pasles bien qu'elles fassent vermeilles et la taille desagreable quoy qu'elle l'eust fort bien faite de sorte que donnant sans doute autant a sa propre beaute qu'elle ostoit a celle de sa rivale elle se l'imagina mille fois moins belle qu'elle n'estoit et elle se creut plus belle qu'elle ne l'avoit jamais creu estre du moins m'a t'elle advoue depuis que c'estoient la ses sentimens mais ce qu'il y eut de remarquable fut la joye qu'elle eut d'estre persuadee que phylidas n'avoit nulle excuse dans son inconstance et qu'il avoit perdu en la changeant pour timoxene en effet me disoit-elle un jour je pense que je serois morte de despit si j'eusse trouve que timoxene eust este beaucoup au dessus de moy en toutes choses il me sembla mesme adjousta-t'elle tant le despit avoit change mon coeur que phylidas n'estoit plus aussi honneste homme qu'il estoit du temps qu'il m'aimoit et que je ne le haissois point et j'estois si estonnee d'avoir trouve si aimable ce qui ne me le sembloit plus que j'en avois une confusion estrange car enfin phylidas me sembloit tout un autre homme je luy trouvois la mine moins haute l'esprit moins divertissant l'action plus contrainte et il me sembloit mesme encore que son accent estoit change et qu'il avoit aquis a salamine je ne scay quel accent rustique qu'on reproche a tous les insulaires enfin adjoustoi-t'elle encore je trouvay mon ancien amant si peu agreable ce jour la sa nouvelle maistresse si 
 peu aimable et je me trouvay tant au dessus d'eux que je sortis moins chagrine de cette visite que je ne l'avois pense mais apres tout poursuivit elle quoy que je n'eusse pas voulu que phylidas m'eust encore aimee j'avois pourtant tousjours un despit estrange de ce qu'il aimoit timoxene cependant madame par un sentiment de gloire anaxandride se resolut de ne faire jamais nul reproche a phylidas et de se contenter d'esviter sa rencontre et de le traitter avec beaucoup de froideur en quelque lieu qu'elle le trouvast et en effet la chose alla de cette sorte pendant quelque temps mais madame comme timoxene n'avoit pas change d'humeur en changeant de lieu elle fut a megare ce qu'elle estoit a salamine et elle y fit mesme beaucoup plus de desordre parce que comme on ne l'y connoissoit pas tous les hommes et toutes les femmes qui la virent y furent attrapez car comme elle est assurement fort aimable plus de la moitie de sa vie on fit d'abord societe avec elle comme avec une personne qu'on estimoit on voyoit bien sans doute qu'elle estoit inegalle mais on ne scavoit pas le defaut qu'elle avoit d'estre sujette a avoir des jours ou elle ne pouvoit rien taire de sorte que comme c'est la coustume de celles qui veulent faire amitie avec une nouvelle venue de l'instruire peu a peu de toutes les nouvelles de la ville afin qu'elle n'y soit plus estrangere il y eut quelques hommes et quelques femmes qui luy ayant rendu 
 cet office ne s'en trouverent pas fort bien non plus que phylidas car s'estant trouve en un de ces jours ou elle disoit tout ce qu'elle scavoit elle les brouilla tellement avec toute la ville qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle chose ny veu tant d'esclaircissemens en si peu de temps ce qui faisoit le plus grand embarras estoit que comme elle escoutoit bien souvent toutes ces sortes de choses avec peu d'aplication elle les confondoit en les redisant ainsi elle faisoit dire a phylidas ce qu'un autre luy avoit conte et a cet autre ce que phylidas luy avoit dit si bien que devant qu'on eust seulement demesle le vray d'avec le faux et qu'on fust convenu de ceux qui avoient dit ce que timoxene redisoit il se passoit un temps estrange de sorte que bien souvent en voulant s'esclaircir on se donnoit de nouvelles matieres d'esclaircissement et on entassoit quelquefois querelle sur querelle mais ce qu'il y avoit de rare estoit que timoxene ne se soucioit non plus de toutes les brouilleries qu'elle faisoit que si elle n'y eust eu aucune part et elle scavoit mesme si bien s'en demesler qu'elle se racommodoit avec tout le monde sans beaucoup de peine mais le mal estoit qu'elle ne racommodoit pas si facilement les autres comme phylidas est un fort honneste homme et dont l'esprit est tout a fait esclaire il voyoit bien quelque amoureux qu'il fust que timoxene avoit de mauvaises qualitez parmy les bonnes mais apres tout comme il estoit d'humeur a 
 aimer a surmonter les choses difficiles on peut dire que les espines servoient a luy faire trouver les roses de meilleure odeur estant certain que l'inesgalite de timoxene durant tres longtemps augmenta sa passion toutes-fois a la fin cette inesgalite produisit un effet qui luy donna bien du chagrin parce que timoxene n'estoit pas seulement tantost guaye et tantost triste car son inesgalite estoit aussi dans les sentimens de son coeur et ceux qu'elle aimoit aujourd'huy n'estoient pas tousjours asseurez de l'estre demain si bien que par son propre changement elle ne regarda plus phylidas ny comme son amant ny comme son amy et elle en regarda un autre beaucoup plus favorablement que luy de sorte qu'apres que phylidas eut essaye toutes choses pour se remettre bien avec elle il voulut voir si la jalousie ne la rameneroit point si bien que faisant dessein de faire semblant de vouloir renouer avec anaxandride il chercha occasion de la revoir et se fit remener chez elle par un parent de cette belle fille qui estoit fort son amy mais madame ce qu'il y eut de fort extraordinaire en cette avanture fut que lors que phylidas retourna chez anaxandride il estoit fort amoureux et fort jaloux de timoxene et n'avoit plus aucune tendresse pour cette premiere aussi ce qui faisoit qu'il se resolvoit a faindre d'aimer celle-la plustost qu'une autre estoit premierement que la chose estoit plus vray-semblable et que de plus il avoit tousjours 
 trouve anaxandride si douce qu'il croyoit qu'il pourroit la quitter quand il voudroit sans qu'il en arrivast rien davantage que ce qui en estoit desja arrive la chose n'alla pourtant pas comme il avoit pensee car comme anaxandride estoit glorieuse aussi bien que douce elle avoit senty si aigrement l'inconstance de phylidas que ce n'avoit este que pour l'amour d'elle mesme qu'elle n'en avoit pas fait plus d'esclat mais lors qu'il se fit remener chez elle et qu'il voulut luy parler en particulier il fut bien surpris de trouver que son esprit n'estoit pas aux termes qu'il avoit creu car il s'estoit imagine qu'anaxandride le recevroit tousjours aveque joye toutes les fois qu'il le voudroit cependant elle luy parla si fierement des cette premiere visite qu'il ne put douter qu'il ne l'eust effectivement perdue et qu'il ne luy fust encore plus difficille de regagner le coeur d'anaxandride s'il en eust eu envie que celuy de timoxene de sorte que comme son amour s'estoit allentie par la facilite qu'il avoit eue a estre heureux elle commenca des ce jour la a se reveiller par la difficulte qu'il trouva a le pouvoir jamais estre enfin madame sans que j'en puisse comprendre la raison il est certain que la rudesse d'anaxandride commenca de remettre dans le coeur de phylidas ce que sa trop grande douceur en avoit oste il ne passa pourtant pas d'une extremite a l'autre en un instant mais il est vray qu'en fort peu de jours il cessa d'aimer timoxene et recommenca 
 d'aimer anaxandride avec plus d'ardeur qu'il ne l'avoit jamais aimee et il est mesme vray que cette passion eut pour luy toutes les graces de la nouveaute ce fut alors que se souvenant de l'estat ou il avoit este avec anaxandride il en fut encore plus infortune et il se trouvoit si coupable d'avoir pu ne sentir pas son bonheur qu'il en estoit beaucoup plus malheureux d'autre part anaxandride quoy qu'elle n'aimast plus phylidas ne laissoit pas par un sentiment de gloire d'estre fort aise de le revoir dans ses chaisnes si bien que comme elle avoit esprouve que la rigueur estoit fort propre a accroistre sa passion elle en eut autant qu'il en eust falu pour faire cesser l'amour dans tout autre coeur que le sien cependant plus anaxandride le mal traitoit plus il estoit amoureux d'elle et plus il avoit de repentir de son inconstance mais luy disois-je un jour voyant le chagrin ou il estoit comment peut il estre vray que vous ayez cesse d'aimer anaxandride sans sujet et que vous ayez recommence sans raison car enfin quand vous la quittastes elle estoit aussi aimable qu'elle avoit jamais este et quand vous la reprenez elle ne l'est pas plus qu'elle estoit quand vous la quittastes ainsi je pense avoir droit de vous demander pourquoy vous cessastes de l'aimer ou pourquoy vous avez recommence je cesse de l'aimer repit-il parce que je m'estois tellement accoustume a estre heureux que je ne le croyois plus estre et j'ay recommence de l'adorer 
 parce que je suis las d'estre miserable et que je connois bien que je ne puis estre heureux sans elle mais luy disois-je elle est ce qu'elle estoit quand vous en aimiez une autre et ce qu'elle estoit quand vous l'abandonnastes ha mnesiphile me dit-il qu'il s'en faut bien qu'anaxandride ne soit ce qu'elle estoit lors que je l'abandonnay car elle estoit douce et elle est fiere elle m'aimoit et elle me hait j'advoue luy dis-je alors en riant que cette difference ne me semble guere propre a faire naistre l'amour et qu'il eust este bien plus raisonnable de continuer de l'aimer lors qu'elle estoit douce et lors qu'elle vous aimoit que de recommencer d'avoir de l'amour pour elle lors qu'elle vous mal traite et qu'elle ne vous aime plus j'en tombe d'accord dit il mais puis que je ne suis pas maistre de mon coeur que voulez vous que j'y face joint que comme anaxandride ne me peut jamais maltraiter que je ne regarde plustost sa rigueur comme un effet de sa vangeance et de sa colere que comme une marque de son mespris pour moy je trouve encore quelque douceur a penser qu'elle ne me hait que parce qu'elle m'a aime et a esperer que comme elle a pu passer de l'amour a la haine elle pourra encore passer de la haine a l'amour si vous estiez devenu amoureux d'une autre luy repliquay-je et que mesme apres avoir aime anaxandride et timoxene vous en eussiez encore aime cent je ne serois pas si surpris que de vous revoir 
 amant d'anaxandride car enfin luy dis-je je comprens bien qu'on peut avoir brouillerie avec sa maistresse et renouer avec elle je comprens bien mesme que la croyant infidelle on la peut hair et que venant en suitte a connoistre qu'elle est innocente on peut recommencer de l'aimer mais j'advoue que je ne puis concevoir qu'ayant quitte anaxandride sans avoir aucun sujet de le faire il soit possible que vous en soyez redevenu amoureux je le suis pourtant d'une telle sorte repliqua-t'il qu'on ne peut pas l'estre davantage et je le suis d'autant plus que je puis assurer que j'ay presentement autant de haine contre moy que j'ay d'amour pour elle en effet toutes les fois que je songe au bien que j'ay perdu et que je pense en suitte a l'incertitude ou je suis si je le pourray posseder une seconde fois je souffre plus que nul autre amant n'a jamais souffert car enfin les autres amans qui desirent destre favorisez desirent des faveurs dont ils n'ont pas joui et dont ils ne scavent pas toute la douceur mais pour moy je suis bien plus miserable puis que je souhaite un bien dont je connois la grandeur et un bien que j'ay possede mais luy dis-je vous vous trouviez si peu heureux en le possedant que je ne scay pourquoy vous desirez si ardemment de le posseder encore je le desire repliqua-t'il parce que je connois bien mieux le prix de ce que j'ay perdu que je ne le connoissois en le possedant enfin madame ce n'est pas encore assez pour vous prouver 
 qu'on peut aimer deux fois une mesme personne de vous dire que phylidas aima deux fois anaxandride si je ne vous dis encore qu'anaxandride ayma aussi deux fois phylidas cependant il est certain que cet amant s'opianiastra de telle sorte a reconquerir le coeur qu'il avoit perdu qu'enfin anaxandride ayant cesse de le hair recommenca de l'aimer et ils s'aiment encore de l'heure que je parle avec tant de tendresse qu'ils se doivent espouser dans peu de jours apres cela madame il ne faut pas dire qu'on ne peut aimer deux fois une mesme personne puis qu'en une seule histoire je vous en fournis deux exemples et certes a dire vray je trouve qu'il y a plus d'apparence qu'on soit capable de recommencer d'aimer ce qu'on a une fois trouve aimable que d'aimer une nouvelle maistresse quelque plaisir qu'il y ait a vous entendre parler me dit alors flateusement la princesse de corinthe il faut pourtant que je vous interrompe car il me semble qu'il seroit plus a propos avant que vous disiez vos raisons que chersias racontast l'histoire qui donne un exemple oppose a celuy que vous venez de rapporter afin que raisonnant apres esgalement sur tous les deux la chose en fust mieux esclaircie et la dispute plus agreable comme ce que la princesse de corinthe disoit estoit fort raisonnable eumetis et toute la compagnie l'ayant aprouve il falut que je m'imposasse silence et que chersias 
 racontast l'avanture qu'il avoit promise de sorte qu'apres que toute la compagnie eut renouvelle son attention et qu'eumetis luy eut dit agreablement qu'elle seroit bien aise qu'un grec asiatique exagerast un peu plus les choses que moy qui avois disoit-elle fait plustost ce recit en lacedemonien qu'en athenien chersias commenca son discours comme il s'en va le commencer et en effet mnesiphile s'estant teu chersias prit la parole en ces termes
 
 
 
 
histoire d'aglatoniceet d'iphicrate
 
 
avant que de vous rien dire madame de l'avanture que j'ay a vous raconter je pense qu'il n'est pas hors de propos que je vous die quelle est la maniere de vivre de nostre cour de peur que ne vous imaginant pas la ville de priene telle qu'elle est vous ne creussiez que j'imposerois quelque chose a la verite en introduisant de personnes galantes dans mon recit c'est pourquoy madame il faut que vous scachiez que le sage bias qui gouverne nostre estat l'a rendu si celebre tout petit qu'il est qu'il n'y a aucun des estats voisins a qu'il ne soit considerable et j'ose dire hardiment que de tant de fameuses colonnies greques qui ont 
 passe en asie et qui s'y sont rendues puissantes il n'y en a point qui ait conserve avec tant de purete la politesse de son origine que la nostre de plus comme le sage bias n'a point d'enfans il tousjours regarde un neveu qu'il a comme estant son successeur de sorte que comme cet illustre neveu qui s'apelle iphicrate est un admirablement honneste homme il a encore contribue a faire que toute nostre cour fust pleine d'honneste gens car si l'oncle y a attire beaucoup d'hommes scavans le neveu y a fait beaucoup de braves par l'exemple de sa valeur et beaucoup de gens genereux par celuy de sa generosite pour nos dames je puis assurer sans mensonge que peu de villes asiatiques en ont de plus belles ny de plus aimables mais ce qui rend encore cette cour plus galante est que bias a une niece qui est aussi accomplie qu'iphicrate est accomply elle n'est pourtant pas sa soeur car elle est fille d'une soeur de bias et il est fils d'un frere cependant comme le mary de cette personne estoit du sang des princes qui regnoient a xanthe devant que cette ville eust change la forme de son gouvernement on luy donne la qualite de princesse quoy que xante soit destruite et c'est chez elle que tout ce qu'il y a de gens de qualite et de gens d'esprit s'assemblent et que toutes les dames vont aussi au reste madame je puis vous assurer que la cour de policrate n'est pas plus galante 
 que la nostre et qu'on ne se divertit pas mieux a milet ny a lesbos qu'a priene apres cela madame il faut que je vous die qu'iphicrate n'est pas seulement un fort honneste homme parce qu'il a du coeur et de l'esprit mais encore parce que c'est le plus sincere de tous les hommes de plus sa personne plaist extremement car il est de belle taille et de bonne mine et ses plus grands ennemis ne peuvent effectivement luy reprocher aucun deffaut il est vray que sa sincerite est cause qu'il dit quelquesfois les choses d'une maniere un peu seiche mais apres tout il a tousjours este estime de tout le monde et aime de tous ceux qui l'ont connu a la reserve de la personne de toute la terre de qui il eust mieux aime l'estre apres cela madame il faut que je vous die quelle est cette belle et juste personne dont j'entens parler vous scaurez donc madame que pour le malheur d'iphicrate apres avoir este plusieurs annees absent il revint justement a priene un soir qu'il y avoit bal chez la princesse de xanthe de sorte que comme il estoit en un age ou on ne perd guere une semblable occasion il se mit diligemment en estat d'aller a cette assemblee qui estoit sans doute digne de sa curiosite estant certain que je ne vy jamais toutes nos dames plus belles qu'elles l'estoient ce soir la puis qu'il n'y en avoit pas une ny trop rouge ny mal habillee en effet celles d'entre elles qui se connoissoient le mieux en semblables choses advouerent qu'elles n'avoient 
 jamais este a nulle assemblee plus agreable que celle dont je parle car elle n'avoit pas la presse et l'incommodite des grandes festes et elle n'estoit pas aussi de ces petites assemblees ou il faut que celles qui en sont dancent tousjours ou que personne ne dance tant il y a peu de monde et ou l'on dance beaucoup sans en pouvoir tirer vanite parce que les hommes n'ont point a choisir de plus la sale estoit bien esclairee et les maistres de l'harmonie estoient mesme en si bonne humeur ce jour la qu'il n'eust pas este aise de ne dancer point en cadence iphicrate estant donc entre au lieu ou l'on dancoit avec toute la joye d'un homme qui estoit bien aise de trouver un divertissement des le premier soir de son arrivee il fut a un bout de la sale ou il vit trois ou quatre de ses anciens amis qui parloient a des dames qui ne dancoient pas alors de sorte qu'ayant autant de satisfaction de le revoir qu'il en avoit de les trouver ils se firent mille civilitez de part et d'autre la princesse de xanthe en son particulier luy tesmoigna avoir beaucoup de joye de son retour et il y eut mesme des hommes et des dames qui dancoient qui ne laisserent pas de luy faire voir ou dans leurs yeux ou par quelque signe de teste qu'ils avoient impatience que leur dance fust finie pour luy dire qu'ils estoient bien aises qu'il estoit revenu mais enfin apres ces premieres civilitez iphicrate eut la liberte de regarder les belles du bal et de voir qu'il y en avoit une fort 
 aimable qu'il ne croyoit pas avoir jamais veue a aucune assemblee avant que de partir de priene et a dire vray il ne se trompoit pas car elle estoit encore si jeune quand il estoit party qu'elle n'alloit pas au bal en ce temps-la joint que le hazard avoit mesme fait qu'il ne l'avoit jamais veue enfant de sorte qu'estant surpris de la voir il me demanda qui elle estoit comme estant un de ceux qui estoient le plus pres de luy et qu'il honoroit le plus de son amitie et certes ce n'estoit pas sans raison si cette dame se nomme aglatonice luy donnoit de la curio-qui site puis qu'il est vray que c'est une des plus charmantes personne du monde en effet elle a la taille si noble et si bien faite et l'air si galant et si aise que toute brune qu'elle est elle efface le plus grand esclat de toutes les beautez blondes de priene il s'en trouve sans doute qui ont tous les traits du visage aussi beau qu'elle et mesme plus beaux mais il ne s'en trouve pourtant point qu'on puisse veritablement dire plus belle puis qu'il ne s'en trouve pas qui plaise davantage aglatonice estant donc telle que je le dis iphicrate me demanda comme je l'ay desja dit qui elle estoit et si je la voyois chez elle je m'imagine luy dis-je apres luy avoir dit son nom que vous ne me demandez cette derniere chose que parce que vous avez dessein de la connoistre mais iphicrate adjoustay-je aglatonice est une dangereuse personne a voir en la voyant aussi belle qu'elle est repliqua-t'il 
 il est aise de comprendre qu'on ne la peut voir sans danger quoy que ce que vous dittes soit vray repris-je de la maniere dont vous l'entendez ce n'est toutesfois pas encore comme je l'entens et comment l'entendez vous donc repliqua-t'il ce que je veux dire luy dis-je est que cette personne qui semble n'estre nee que pour se faire aimer tant elle est aimable est la moins aimante creature de l'univers a ce que disent ceux qui la pensent le mieux connoistre mais pour moy je suis persuade qu'on ne la connoist pas trop bien et qu'il y a encore beaucoup d'endroits dans son coeur ou qui que ce soit n'a jamais penetre de grace me dit-il faites moy le portrait de cette personne si je le fais sans la flatter luy dis-je alors en souriant vous n'en deviendrez pas amoureux quoy que je luy donne mille louanges faites le donc promptement respondit-il en souriant aussi bien que moy car je suis le plus trompe de tous les hommes s'il n'y a desja quelque legere disposition dans mon coeur a l'aimer je vous diray donc luy dis-je qu'encore qu'aglatonice ait infiniment de l'esprit et de l'esprit du monde elle vit presques pourtant avec tous ceux qui l'aprochent comme si elle ne faisoit aucune distinction de ceux qui sont mediocrement honnestes gens a ceux qui le sont autant qu'on le peut estre et de ceux qui le sont mediocrement a ceux qui ne le sont point du tout de sorte que je puis vous assurer qu'aglatonice toute vertueuse qu'elle est n'a encore jamais 
 refuse un adorateur cependant on ne dit point par le monde qu'elle soit coquette et elle a si bien fait qu'elle a trouve l'art de pouvoir avoir mille amans et de n'en refuser aucun sans qu'on die pourtant autre chose d'elle sinon qu'elle aime les plaisirs et la galanterie en general sans qu'on l'accuse jusques a cette heure d'aimer aucun galant en particulier aussi y a-t'il tousjours une presse si grande chez elle que je ne vous la puis representer car comme aglatonice souffre qu'on la regarde et qu'on soupire et qu'elle n'a jamais deffendu a qui que ce soit de l'aimer on voit aupres d'elle un nombre infiny de rivaux qui parce qu'ils ne sont pas plus favorisez les uns que les autres vivent en repos sans se quereller et presques sans se hair d'autant que comme les yeux d'aglatonice ne mettent point de difference entre eux ils ne se portent point d'envie comme il faudroit donc reprit iphicrate en riant que je fusse bien malheureux si j'estois rebute par aglatonice vous me donnez beaucoup de joye car encore est-ce quelque satisfaction que d'estre assure de n'estre pas mal traite d'abord il est vray repliquay-je mais c'est aussi une cruelle chose de ne pouvoir presques esperer d'estre mieux avec elle apres dix ans de service qu'on y est des le premier jour et de n'y estre pas mieux que cent autres qui n'ont ny merite ny agrement mais est-il possible me dit-il qu'une personne comme celle-la puisse souffrir d'estre aimee de quelqu'un 
 qui soit absolument sans merite je vous proteste luy dis-je que j'en connois qui l'aiment qui n'en ont point du tout et je vous proteste de plus que depuis philosophe jusques a insense et depuis brave jusques a poltron elle a des amans de toutes les manieres quand ce ne seroit donc que par curiosite reprit iphicrate je vous prie menez moy des demain chez aglatonice si ce n'est grand hazard luy dis-je cette curiosite vous coustra cher car encore que je vous aye dit des choses fort capables de vous empescher de vous engager a l'aimer je suis fortement persuade quoy que je vous aye dit le contraire que si vous n'aimez point ailleurs vous l'aimerez estant bien certain veu comme je vous connois qu'elle vous plaira plus que nulle autre femme ne vous scauroit plaire de sorte que comme vous estes d'un temperamment oppose au sien vous serez si je ne me trompe le plus malheureux de tous les hommes si vous devenez son amant vous me la representez si peu rigoureuse repliqua-t'il en souriant que je ne voy pas qu'il y ait tant de malheurs a aprehender quoy luy dis-je vous croyez que ce ne soit pas la plus cruelle chose du monde d'aimer une personne qui vous confond avec mille autres et de qui il n'y a jamais rien a attendre que ce qu'elle fait pour vous des le premier jour et que ce qu'elle fait pour quiconque veut porter ses chaisnes car enfin on peut dire sans mensonge qu'elle les escoute tous et qu'elle ne respond 
 a pas un ny assez favorablement pour le rendre heureux ny assez rudement pour le desesperer quoy qu'il en soit il la faut voir me dit-il et vous me ferez plaisir de m'y mener des demain voila donc seigneur quelle fut la premiere conversation que j'eus avec iphicrate touchant aglatonice a qui il n'eust pu parler ce soir la quand il l'eust voulu car a peine avoit elle cesse de dancer qu'ils estoient dix ou douze a ses pieds et a peine ces dix ou douze estoient ils a l'entour d'elle que quelque autre la revenoit prendre mais enfin madame pour ne m'amuser pas a des choses inutiles je menay le jour suivant iphicrate chez aglatonice qui le receut avec cette civilite galante et universelle qu'elle a pour tous ceux qui la visitent de sorte que comme elle a la meilleure grace du monde a tout ce qu'elle fait et qu'elle ne peut jamais rien dire qui ne plaise il fut charme de l'avoir veue et il sortit de chez elle plus amoureux que tous ceux qu'il y laissa il ne me le dit pourtant pas alors mais je m'en aperceus malgre luy si bien que comme je craignois qu'il ne sengageast je luy dis encore mille choses pour l'en empescher quoy que je ne pusse pourtant luy dire d'autre mal d'aglatonice que celuy que je luy en avois desja dit car il est vray qu'a cela pres elle est une des plus accomplie personne du monde c'estoit pourtant en vain madame que je pretendois empescher qu'il n'aimast aglatonice car j'ay bien connu depuis que cette amour estoit 
 une amour de constellation ou la raison ne se pouvoit opposer en effet si la chose n'eust pas este ainsi iphicrate n'eust du moins pas aime aglatonice si long temps et il auroit cesse des l'horrible injustice qu'elle luy fit mais pour faire que vous la scachiez il faut vous dire ce qui la preceda vous scaurez donc qu'iphicrate apres cette premiere visite retourna tout seul chez aglatonice et y retourna si souvent qu'enfin on ne le trouvoit plus ailleurs cependant il n'est pas aise de concevoir ce qui l'y attacha car il est certain que cette personne qui n'avoit jamais en toute sa vie refuse une adoration ny un adorateur ne receut pas trop bien la declaration d'amour que luy fit iphicrate au contraire il vit je ne scay quoy de mesprisant dans ses yeux et je ne scay qu'elle negligence indifferente a la responce qu'elle luy fit qui l'auroit guery de sa passion s'il eust este en estat de l'estre mais comme il avoit desja le coeur trop engage pour se pouvoir desgager par une premiere difficulte au lieu de s'attiedir son amour en devint plus ardente et si jusques alors il avoit aime par inclination seulement il aima par opiniastrete et se resolut de vaincre tout ce qui pourroit s'oposer a son bonheur il trouva mesme d'abord quelque avantage a estre plus mal traite que mille autres qui ne le valoient pas et il pensa qu'il n'estoit plus mal receu que parce qu'on le trouvoit peut estre plus redoutable enfin il se flatta comme un homme 
 qui vouloit continuer d'aimer et qui ne s'en pouvoit empescher il y avoit pourtant des heures ou cette indulgence galante qui faisoit qu'aglatonice laissoit soupirer pour elle tous ceux qui en avoient envie luy estoit insuportable et ou la rudesse qu'elle avoit pour luy le mettoit au desespoir en effet un jour que le hazard fit qu'il se trouva seul avec elle parce qu'il s'obstina a y demeurer le dernier il ce mit a luy en faire des reproches et a se pleindre de la rigueur qu'elle luy tenoit car enfin madame luy dit-il apres plusieurs autres choses je ne scay pas comment vous pouvez avoir l'inhumanite de me deffendre de vous aimer apres l'avoir permis a mille rivaux que vostre beaute m'a faits si parmy ce grand nombre poursuivit-il vous en aviez choisi un qui fust effectivement digne de vostre choix et que vous bannissiez tous les autres je serois sans doute tres afflige de n'avoir pas este choisi mais apres tout je me retirerois dans la multitude des malheureux et si je me pleignois ce seroit en secret et ce seroit plus de mon peu de merite que de vous mais madame la chose n'est pas ainsi vous n'en choisissez point et vous en endurez mille et entre ces mille vous me choisissiez pour me mal-traiter cependant je ne voy pas qu'ils soupirent plus doucement ny plus respectueusement que moy de sorte madame que vous ne pouvez sans estre injuste souffrir qu'ils vous aiment si vous me le deffendez c'est pourquoy choisissez s'il vous plaist de deux 
 choses l'une ou de leur deffendre de vous aimer comme vous me le deffendez ou de me le permettre comme vous le leur permettez la proposition d'iphicrate ne fut pas pourtant acceptee quelque equitable qu'elle fust car aglatonice continua malgre toutes ses pleintes de souffrir d'estre aimee de tous ceux qui j'aimoient et de luy deffendre opiniastrement de l'aimer de sorte que ne pouvant plus alors r'enfermer toute sa douleur dans son ame il me choisit pour estre le confident de sa passion d'abord je voulus ne la pleindre pas et je luy reprochay d'avoir neglige mes conseils mais a la fin il me fit tant de pitie que je pris beaucoup de part a sa douleur en vente me disoit-il un jour il faut que je sois bien malheureux ou bien haissable de ne pouvoir estre souffert par aglatonice qui souffre des gens pour ses amans que jamais personne n'a voulu pour ses amis en effet adjoustoit-t'il en les repassant tous les uns apres les autres n'est-ce pas une chose estonnante de voir que je sois plus mal traite que le plus mal fait de mes rivaux cependant je ne puis trouver de remede au mal qui me tourmente car si je n'avois qu'un rival ou deux on pourroit trouver les voyes de s'en delivrer mais a moins que de vouloir faire cinquante combats ou de donner une bataille en assemblant autant d'amis qu'aglatonice a d'amans je ne voy pas qu'il soit possible de me deffaire de mes rivaux joint que quand je m'en serois deffait je 
 pense que je n'en serois pas mieux avec elle puis qu'il est a croire qu'elle s'ennuyeroit estrangement de n'avoir plus cette foule d'adorateurs qui l'environnent et qu'elle se trouveroit encore plus importunee de me voir seul aupres d'elle que lors que j'y suis en la compagnie de tant de gens que je n'aime pas mais luy disoisie puis que vous ne pouvez combatre vos rivaux combatez vous vous mesme et taschez de vous vaincre ha chersias me dit-il je n'ay pas attendu vostre conseil a le faire mais a vous dire la verite je l'ay fait inutilement et aglatonice est si puissante dans mon coeur malgre son indulgence pour les autres et sa cruaute pour moy que je ne puis jamais esperer de pouvoir cesser de l'aimer apres cela iphicrate passant tout d'un coup d'un sentiment a un autre encore adjousta-t'il est-ce tousjours quelque consolation de voir qu'aglatonice ne fait point de choix parmy ceux qu'elle endure car il est vray que bien qu'elle ne face presque rien que regarder et escouter ceux qui l'aiment si elle faisoit seulement pour un seul ce qu'elle fait pour tous je serois mille fois plus miserable que je ne le suis parce que je pourrois croire qu'elle aimeroit effectivement celuy avec qui elle vivroit d'une facon si particuliere et si obligeante mais comme elle en escoute cent a la fois il est si aise de connoistre qu'elle aime la galanterie sans aimer les galans que j'en suis a demy console si elle aime la galanterie en general repliquay-je 
 par quelle raison ne souffre-t'elle pas la vostre comme celle des autres ha cruel amy s'escria-t'il pourquoy destruisez vous une legere consolation que je me donnois en me trompant c'est luy dis-je parce que je ne veux point flatter un mal que je veux guerir non non me dit-il ne vous obstinez pas a chercher les voyes de me faire cesser d'aimer aglatonice car je vous declare que je ne la scaurois hair et que mesme je ne la voudrois pas hair faites vous en donc aimer luy dis-je car je vous advoue que d'aimer sans estre aime ou sans esperer de l'estre est une chose que je ne serois jamais et que je ne scaurois vous conseiller de faire voila donc madame en quels termes iphicrate avoit l'eprit lors qu'il luy arriva une augmentation de malheur qui comme je croy vous l'avoir dit pensa le faire desperer il faut donc que vous scachiez que comme il n'y avoit presques point de jour qu'aglatonice ne fist quelque nouvelle conqueste il y eut un homme de qualite qui ne j'avoit point encore aimee qui s'advisa a mon advis parce que c'estoit alors la mode d'aimer aglatonice de luy dire qu'il l'aimoit et d'accroistre le nombre de ceux qui luy offroient de l'encens mais madame il faut que vous scachiez en mesme temps que ce nouvel amant d'aglatonice qui s'apelle chrysipe estoit le moins honneste homme de tous ses amans quoy qu'elle en eust qui ne le fussent guere en effet 
 chrysipe a une sorte d'esprit qui n'a ny estendue ny profondeur ny vivacite ny agrement et qu'on peut veritablement appeller un esprit de bagatelle et de qui l'enjouement mesme a quelque chose de si bas et de si peu galant qu'on ne peut l'endurer a moins que d'avoir le goust fort mauvais et de ne se connoistre point du tout en honnestes gens cependant chrysipe estant tel que je vous le represente et iphicrate estant aussi tel que je vous l'ay depeint il y eut autant de difference a leur destin qu'il y en avoit a leur merite il est vray que ce ne fut pas d'une maniere equitable car enfin aglatonice toute pleine d'esprit qu'elle est fit une injustice effroyable non seulement en continuant opiniastrement de refuser l'affection d'iphicrate mais encore en recevant plus favorablement celle de chrysipe qu'elle n'avoit jamais receu celle de pas un autre ainsi par une bizarrerie qui n'eut jamais d'esgalle le plus honneste homme de tous ses amans fut le seul mesprise et le moins honneste homme de tous fut effectivement prefere a tous les autres d'abord on ne s'aperceut pas de l'injustice d'aglatonice car il y avoit si peu d'aparence que chrysipe peust jamais estre prefere qu'on ne la soubconna pas d'une si grande foiblesse mais comme un amant mal traite observe bien sa maistresse de plus pres qu'un autre iphicrate vit bien tost que chrysipe non seulement estoit souffert comme les autres mais qu'il estoit mesme regarde plus favorablement 
 car comme aglatonice se trouva avoir une aussi puissante inclination pour luy qu'elle avoit une forte aversion pour iphicrate elle donna plus de marques d'affection a celuy qu'elle aimoit effectivement qu'a ceux qu'elle ne faisoit que souffrir de sorte que le malheureux iphicrate en eut une douleur qu'on ne scauroit exprimer ce fut alors qu'il fit tout ce qu'il put pour n'aimer plus aglatonice mais comme il y avoit quelque chose d'aussi puissant dans son coeur pour le forcer a l'aimer qu'il y avoit quelque chose de puissant dans celuy d'aglatonice pour la porter a le hair il ne put se vaincre et il fut contraint de l'aimer malgre luy cependant comme il voyoit de jour en jour ce nouvel esclave se mettre en estat de regner bien tost souverainement dans le coeur d'aglatonice et qu'il s'en espandoit desja quelque bruit il se resolut de luy en parler et de luy dire enfin une fois en sa vie tout ce qu'il pensoit de sorte qu'il se determina a chercher opiniastrement l'occasion de l'entretenir en particulier il fut pourtant assez long temps sans la pouvoir trouver car chrysipe qui faisoit naturellement l'empresse des plus petites choses l'estoit estrangement aupres d'aglatonice mais enfin iphicrate m'ayant communique son dessein je luy promis de le delivrer le lendemain de la persecution de chrysipe et en effet je l'engageay le jour suivant assez adroitement a une partie de chasse qui l'occupa presques jusques au soir si bien qu'iphicrate qui estoit alle de tres 
 bonne heure chez aglatonice eut toute la commodite de l'entretenir qu'il eust pu souhaiter lors qu'il entra dans sa chambre elle lisoit de sorte que n'osant pas continuer de lire elle jetta negligemment le livre qu'elle tenoit sur sa table sans le fermer comme si elle eust eu dessein de recommencer bien tost sa lecture et elle l'y jetta mesme d'une maniere qui fit si bien connoistre a iphicrate qu'il ne l'interrompoit pas agreablement que cela le confirma encore dans la resolution qu'il avoit prise de se pleindre d'elle neantmoins comme il ne voulut pas d'abord commencer la conversation par des pleintes il la salua tres respectueusement et prenant la parole en s'asseyant quel que soit le livre que vous quitez luy dit-il madame je pense que je puis assurer que ma conversation ne vous divertira pas tant que sa lecture vous divertissoit et que j'ay sujet de craindre que vous ne haissiez encore plus qu'a l'ordinaire celuy qui vous interrompt il est a croire en effet dit-elle que je ne m'ennuyois pas en lisant car il n'est d'un mauvais livre comme d'un facheux amy puis qu'on n'a qu'a cesser de lire pour cesser d'estre importune et qu'il n'est pas si aise de se deffaire d'une conversation incommode comme je suis persuade que vous avez plus d'amans que d'amis repliqua-t'il en souriant je croy madame que vous n'avez guere esprouve cette sorte d'importunite quand je tomberois d'accord de ce que vous dittes reprit-elle cela ne concluroit pas 
 que je ne pusse estre importunee puis qu'il est des amans importuns aussi bien que des amis incommodes je scay bien madame repliqua-t'il la part que je dois prendre a ce que vous dites mais je scay en mesme temps qu'a parler des choses equitablement il y a quelquesfois aupres de vous un amant qui ne devroit pas vous importuner qui ne laisse pas de vous estre importun et qu'il y en a un aussi qui ne vous importune pas qui vous devroit importuner du moins scay-je bien qu'il importune tous ceux qui le connoissent excepte vous a peine iphicrate eut-il dit cela qu'aglatonice en rougit de colere et de confusion car il n'estoit pas possible malgre toute son aversion pour iphicrate et toute son inclination pour chrysipe qu'elle ne connust la difference qu'il y avoit entre ces deux hommes de sorte qu'iphicrate s'apercevant qu'il luy avoit fait autant de despit qu'il luy en avoit voulu faire en devint encore plus hardy quoy qu'il se resolust pourtant de ne sortir pas du respect qu'il luy vouloit rendre si bien que reprenant la parole sans donner loisir a aglatonice de luy respondre je vous demande pardon madame luy dit-il de l'exces de ma sincerite mais comme vous le scavez c'est une vertu dont je ne me scaurois ny ne me voudrois deffaire c'est pourquoy il faut s'il vous plaist que vous enduriez aujourd'huy que je vous die tout ce que je pense comme on n'a aucun droit reprit elle froidement de prendre une liberte qu'on ne 
 donne pas aux autres je veux croire qu'en vous disposant a me dire tout ce que vous pensez vous vous preparez aussi a me laisser dire tout ce que je penseray si la fantasie m'en prend vous pouvez bien juger madame reprit-il qu'un homme a qui vous refusez toutes choses n'a garde de s'imager qu'il soit en droit de vous imposer des loix ainsi madame quand je vous auray dit tout ce que je veux que vous scachiez vous me direz tout ce qu'il vous plaira que je scache vous declarant mesme par avance que vous ne pourrez me rien dire de fascheux qui me surprenne mais enfin adjousta-t'il pour ne perdre pas un temps si precieux ce que j'ay a vous dire est que quelque violente que soit la passion que j'ay pour vous j'ay si bien fait que je j'ay rendue capable de s'accommoder a ma mauvaise fortune et de subsister mesme sans esperance ouy madame poursuivit-il je puis continuer de vous aimer sans esperer d'estre aime et je puis faire par exces d'amour ce que nul autre amant que moy n'a jamais fait vous scavez madame qu'il y a quelque temps que je vous priay de vouloir m'escouter comme vous en escoutiez cent autres ou de n'escouter pas les autres puis que vous ne me vouliez pas escouter mais aujourd'huy estant devenu plus raisonnable et connoissant qu'il n'est pas juste d'imposer des loix si rudes a celle de qui j'en dois recevoir je consens madame que vous escoutiez ceux que je ne voulois pas que vous escoutassiez si vous ne 
 m'escoutiez point et je consens mesme que vous ne m'escoutiez jamais et pour porter encore ma moderation plus loin je vous declare que de tous les services que je vous ay rendus de tous ceux que je vous rendray et de tous ceux que j'ay envie de vous rendre je ne vous demanderay de ma vie autre recompence que celle que je m'en vay vous demander en vous conjurant avec tout le respect imaginable et toute la passion possible de vouloir seulement n'escouter plus chrysipe aussi bien madame ne merite-t'il pas d'estre escoute je vous laisse tous mes autres rivaux poursuivit-il sans luy donner loisir de l'interrompre pourveu que vous mal traitiez celuy-la et je vous proteste madame adjousta-t'il qu'il y va autant de vostre gloire que de mon repos et que vous ferez autant pour vous que pour moy en faisant ce que je vous conjure de faire il faut estre bien hardy luy dit-elle en rougissant de despit pour dire ce que vous dittes il faut estre bien preoccupee reprit-il pour ne m'accorder pas ce que je vous demande mais a ce que je voy adjousta-t'elle vous croyez donc que chrysipe est fort bien aveque moy je croy sans doute repliqua-t'il qu'il y est mieux qu'il n'y devroit estre puis qu'il n'y est pas mal et je suis si persuade de cette verite qu'on ne peut pas l'estre plus fortement vous devez prendre si peu d'interest respondit-elle a tout ce qui me regarde que je ne vous conseille pas de vous opiniastrer a me prescrire des loix car enfin je pense 
 avoir droit d'escouter qui bon me semble et d'imposer silence a qui il me plaist sans que qui que ce soit ait sujet de le trouver estrange joint que n'escoutant rien que je ne puisse entendre je suis satisfaite de moy et je ne me soucie nulle ment que vous n'en soyez pas satisfait mais madame luy dit-il alors est-il possible que vous ne connoissiez pas que vous estes encore plus injuste en escoutant chrysipe qu'en ne m'escoutant point mais que vous importe repliqua-t'elle que j'escoute celuy-cy ou celuy-la puis que j'ay fortement resolu de ne vous escouter jamais joint qu'a parler veritablement adjousta-t'elle toute la difference qu'il y a entre ces gens que vous dittes que j'escoute et vous que je n'escoute point c'est que je les escoute sans les aimer et que j'ay la bonte de vouloir vous espargner la peine de me dire cent choses inutiles ha madame s'escia-il ce que vous dittes seroit bon a dire a un homme qui ne vous aimeroit pas mais pour moy qui vous aime avec une ardeur demesuree et qui ne pense qu'a vous il n'est pas possible que vous me puissiez tromper et puis quand mesme il seroit vray que vous pourriez me desguiser vos sentimens je verrois le bonheur de chrysipe en toutes ses actions puis qu'il est vray madame que je puis vous dire sans vous flatter qu'il n'a pas tant d'esprit que vous c'est pourquoy je vous conjure pour vostre propre gloire de ne choisir personne ou de ne le choisir pas car je vous declare que je ne scaurois 
 endurer que vous l'enduriez quoy que je n'aime pas chrysipe plus qu'un autre repliqua-t'elle je puis vous assurer que vous luy rendez un bon office en m'aprenant que vous le haissez puis que quand je n'aurois autre intention que celle de vous faire despit je le recevrois plus civilement que je n'ay jamais fait car enfin iphicrate je pretens estre libre et je pretens que vous n'avez aucune raison de vous mesler de ma conduite et que j'ay autant de droit de choisir mes connoissances que de choisir les couleurs dont je m'habille puis qu'en effet il vous importe aussi peu que je voye chrysipe ou que je ne le voye pas qu'il vous importe que je fois habillee d'incarnat ou de vert comme l'incarnat vous sied encore mieux que le vert reprit-il en souriant le choix des couleurs que vous portez ne m'est pas aussi indifferent que vous le pensez car comme je m'interesse a la gloire de vostre beaute aussi bien qu'a celle de vostre esprit je suis plus aise que vous portiez celle qui vous sied le mieux que celle qui vous est la moins avantageuse ainsi madame il n'est pas vray de dire qu'il ne m'importe que vous voiyez chrysipe ou que vous ne le voiyez pas puis que quand je n'y aurois nul interest directement pour moy j'y aurois tousjours celuy que je prens a vostre gloire que vous diminuez d'une estrange forte en souffrant un tel amant de grace iphicrate luy dit-elle ne mettez point ma patience a la derniere espreuve et soyez fortement persuade 
 que quoy que vous puissiez dire vous ne me persuaderez pas en effet poursuivit-elle si vous estes destine a n'estre jamais aime vous ne scauriez changer vostre destin et si celuy de chrysipe est de n'estre pas hai il ne le fera pas non plus quoy que vous puissiez dire ainsi mettez vous l'esprit en repos de ce coste la et pour vous rendre toute la justice que je puis je vous advoueray ingenument que je connois bien qu'il y a quelque chose pour vous dans mon coeur qui n'est pas tout a fait equitable mais apres tout puis que je ne me rends pas justice a moy mesme vous n'avez pas sujet de vous pleindre quoy madame luy dit-il vous voulez que je ne me pleigne pas de ce que vous me preferez chrysipe ha madame cela n'est pas en ma puissance et a ne vous en mentir point j'en ay l'esprit si irrite que je pense qu'en l'humeur ou je suis vous me donneriez la plus grande joye du monde si vous m'assuriez que vous aimez fortement quelqu'un de mes autres rivaux et que vous ne l'aimez point puis qu'il ne sert de rien de vous parler serieusement repliqua-t'elle en souriant a demy je vous advoueray plus que vous ne voulez car je vous assureray qu'il n'y a pas un de ceux que vous nommez vos rivaux que je n'aime mille fois plus que vous sans en excepter chrysipe si vous l'eussiez excepte repliqua-t'il je me serois pleint en secret de mon malheur mais puis que vous ne l'exceptez pas je m'en pleindray si haut que peut-estre serez 
 vous obligee d'avouer que vous avez eu tort de me desesperer comme aglatonice alloit respondre la plus chere de ses amies entra qui luy fit le plus grand plaisir du monde de rompre cette conversation aussi ne la vit-elle pas plustost qu'elle fut au devant d'elle avec une civilite extraordinaire mais comme iphicrate n'estoit pas alors d'humeur a parler de choses indifferentes il se retira il est vray que ce fut avec tant de marques de depit sur le visage que cette dame qui venoit d'entrer qui s'appelle parthenopee s'en aperceut et en demanda la cause a aglatonice des qu'il fut sorty au nom des dieux luy respondit-elle ne me pressez point de vous dire ce que j'ay eu a demesler avec iphicrate car je n'y puis songer sans colere je n'arrache jamais par force les secrets de mes amis repliqua parthenopee comme elle me l'a dit depuis mais pour vous tesmoigner que je suis effectivement plus la vostre que toutes celles qui se le disent adjousta-t'elle et qu'ainsi je devrois avoir un privilege plus particulier aupres de vous que toutes vos autres amies il faut que je vous donne un advis au hazard de vous deplaire et que je vous die qu'il commence de s'espandre je ne scay quel petit bruit qui ne vous est pas avantageux c'est pourtant une chose qui ne se dit encore qu'a l'oreille poursuivit elle et qu'on ne dit pas mesme tout a fait affirmativement mais apres tout je voudrois qu'elle ne se dist point aussi ay-je soutenu aujourd'huy 
 hautement a ceux qui me l'ont ditte qu'ils se trompoient et que ce qu'ils disoient estoit absolument faux cependant je vous advoueray que je crains pourtant un peu qu'ils ne se trompent pas tant que je le leur ay dit comme je ne scay pas l'art de deviner reprit aglatonice en changeant de couleur je ne scay ce que vous voulez dire et je ne scay mesme si je dois souhaiter de le scavoir neantmoins adjousta-t'elle un moment apres comme j'ay l'esprit prepare a toutes ces fortes de choses qu'on invente par le monde je veux bien que vous me disiez ce qu'on dit de moy puis que vous m'en donnez la permission repliqua parthenopee je vous diray que selon mon jugement on dit la chose du monde que vous devez le plus desavouer car enfin on dit que de ce grand nombre d'amans que vostre beaute a faits vous en avez choisi deux pour estre l'objet de deux passions bien differentes puis qu'on assure qu'iphicrate qui est le plus honneste homme de ceux qui vous aiment est hai de vous et qu'il s'en faut peu que chrysipe qui est le moins agreable de tous n'en soit aime jugez apres cela aglatonice si j'ay raison de vous dire que vous ne devez pas advouer que cela soit vray je n'advoueray pas sans doute repliqua-t'elle que j'aime chrysippe mais j'advoueray sans beaucoup de peine que je n'aime pas iphicrate puis que vous estes assez injuste reprit parthenopee en la regardant fixement pour n'aimer pas le plus honneste homme de 
 tous ceux qui vous aiment je crains estrangement que vous ne le soyez encore assez pour aimer celuy de tous qui en est le moins digne car enfin qui fait injustice au merite peut bien faire grace a celuy qui n'en a point vous me parlez si fortement repliqua aglatonice que quand vous feriez amie particuliere d'iphicrate vous ne pourriez dire que ce que vous dittes je ne suis point amie particuliere d'iphicrate reprit parthenopee mais je suis la vostre et c'est en cette qualite que je vous conjure de me vouloir ouvrir vostre coeur afin que je scache s'il faut vous justifier ou vous excuser mais comme nous pourrions estre interrompues adjousta-t'elle si vous le voulez nous irons nous promener en quelque jardin solitaire de sorte qu'aglatonice la prenant au mot elles furent toutes deux dans le chariot de parthenopee se promener a un jardin qui est au bord de la mer mais quoy qu'aglatonice soit d'une humeur assez gaye elle y fut en resvant et fut mesme tout le long de la grande allee de ce jardin sans parler et lors qu'elles furent arrivees au bout elles s'assirent sur des sieges de gazon apres quoy parthenopee parlant la premiere si nous n'estions venues icy que pour voir la mer luy dit elle et pour entendre l'agreable murmure qu'elle fait contre ces rochers vous feriez comme il faudroit estre pour cela car vous la regardez bien attentivement et vous faites comme si vous l'escoutiez quoy qu'a mon 
 advis vous n'y songiez pas je vous assure repliqua aglatonice que je pense que je serois mieux d'escouter la mer que vous il n'en est pas de mesme de moy reprit parthenopee car j'aime aujourd'huy mieux vous entendre que la mer c'est pourquoy dittes moy de grace quels sont vos sentimens pour iphicrate et pour chrysipe quels qu'ils puissent estre et pour commencer par le premier que j'ay nomme dittes moy si vous le pouvez pourquoy vous le haissez ou du moins pourquoy vous ne l'aimez pas en verite respondit aglatonice je ne le scay pas moy mesme car enfin quand j'y songe bien je suis contrainte d'advouer qu'il a mille bonnes qualitez et qu'il n'en a point de mauvaises mais apres tout comme il y a je ne scay quoy qui fait aimer je suis persuadee qu'il y a aussi je ne scay quoy qui fait hair quand je tomberay d'accord de ce que vous dittes respondit parthenopee je ne vous concederay pas que la raison ne puisse surmonter ce je ne scay quoy chimerique a qui vous donnez le pouvoir de regler vostre haine ou vostre amitie car en mon particulier je scay bien que si ma raison me disoit iphicrate a mille bonnes qualitez et chrysipe en a mille mauvaises je la croirois plustost que ce je ne scay quoy qu'on ne peut dire comment il est fait qu'on cherche par tout et qu'on ne trouve en nulle part et qui est enfin d'une si bizarre nature qu'on ne le scauroit deffinir vous parlez d'une si plaisante facon de ce je ne scay quoy reprit 
 aglatonice qu'il est a croire que personne ne l'a jamais eu pour vous puis que vous n'en connoissez pas la puissance pour vous monstrer que ce que vous dittes n'est pas reprit parthenopee en souriant je vous declare que vous l'avez pour moy et qu'outre tout ce que vous avez d'aimable il y a encore je ne scay quel air en toute vostre personne et je ne scay quel tour en vostre esprit qui me plaist et qui me charme mais malgre tout cela je connois fort bien que vous avez tort et si j'estois a la place d'iphicrate je suis assuree que ce je ne scay quoy que vous avez pour luy ne m'empescheroit pas de cesser de vous aimer mais puis qu'il ne me peut hair repliqua-t'elle doit il trouver si estrange si je ne puis me forcer a avoir de l'affection pour luy car s'il est vray qu'on puisse aimer par raison on peut aussi hair par prudence pour moy reprit parthenopee je suis persuadee que cela se peut et que cela se doit mais quand mesme la raison ne seroit pas assez puissante pour regler tous les sentimens de vostre coeur il faut du moins qu'elle le soit assez pour regler toutes vos actions ainsi puis que tout le monde condamne la rigueur que vous avez pour iphicrate il faut sans doute vous contraindre et changer vostre facon d'agir aveque luy il faudroit donc changer mon coeur et mon esprit repliqua-t'elle ou changer iphicrate car a moins que cela je vous assure que je vivray aveque luy comme j'y ay vescu mais pour iphicrate repliqua parthenopee qu'y voudriez 
 vous changer et quelle est la qualite que vous luy voudriez oster je vous assure reprit aglatonice que je serois assez embarrassee si je voulois faire ce que vous dittes car lors que l'examine iphicrate et que je trouve qu'il est bien fait qu'il a du coeur et de l'esprit qu'il parle fort juste qu'il est sincere et genereux je trouve que chacune de ces choses la en particulier me plaist mais en mesme temps je trouve aussi que le tout ensemble ne me plaist point et qu'iphicrate enfin est un honneste homme qui ne l'est pas de la maniere qu'il faudroit l'estre pour estre aime de moy mais repliqua parthenopee apres m'avoir dit avec assez d'ingenuite ce que vous pensez d'iphicrate dittes moy aussi ce que vous pensez de chrysipe mais de grace dittes le moy sincerement comme vous en penseriez peut-estre plus qu'il n'y en a repliqua aglatonice si je vous en faisois un mistere je veux bien vous advouer que je ne scay pas trop bien ce qui me donne de l'aversion pour iphicrate je ne scay guere mieux ce qui me donne quelque legere inclination a ne hair pas chrysipe car enfin pour vous monstrer que je ne suis pas aveugle adjousta-t'elle en rougissant je connois bien lors que l'examine tout ce que chrysipe a de bon qu'il n'a pas une seule qualite esclatante et qu'il a mesme beaucoup de choses que je voudrois qu'il n'eust pas mais apres tout quand je le regarde sans l'examiner j'advoue qu'il ne me desplaist pas tant que beaucoup d'autres 
 qu'on estime plus dans le monde qu'il n'y est estime ha sans mentir aglatonice reprit parthenopee ce que vous dittes n'est pas suportable car enfin si vous estiez tout a fait preocupee que vous ne connussiez point du toute ce qu'iphicrate a de bon et ce que chrysipe a de mauvais je vous plaindrois au lieu de vous accuser mais de voir que par vostre propre confession vous mesprisez ce que vous scavez qui merite d'estre estime et que vous aimez ce que vous connoissez qui n'est point aimable c'est une chose si estrange que je ne puis souffrir que vous en soyez capable il faut pourtant bien que vous l'enduriez repliqua-t'elle car je vous proteste que je ne scaurois faire autrement vous serez donc la plus grande injustice que personne n'a jamais faite respondit parthenopee puis que je feray ce qu'il me plaira reprit aglatonice je ne m'en tourmenteray pas davantage mais luy respondit-elle il faut donc que je ne nie plus si fortement ce que j'ay nie aujourd'huy et que vous me prescriviez ce que vous voulez que je die a ceux qui vous accuseront de hair iphicrate et d'aimer chrysipe ha pour chrysipe reprit aglatonice brusquement je ne veux pas que vous advouyez que je l'aime car vous scavez bien qu'on n'avoue guere de semblable choses mais ce que je voudrois que vous fissiez feroit de faire en forte qu'on ne me blasmast pas tant de l'aversion que j'ay pour iphicrate pour faire qu'on ne vous en puisse blasmer 
 repliqua parthenopee il faudroit que vous traitassiez chrysipe moins favorablement que vous ne faites et que vous n'escoutassiez plus aussi tous ces amans qui vous accablent car on diroit alors que vous auriez change d'humeur et que n'aimant plus la galanterie vous auriez banni tous les galans en general mais de voir que vous en enduriez cent et qu'entre ces cent vous choisissiez le moins honneste homme et que vous ne puissiez souffrir iphicrate c'est la plus deraisonnable chose que personne ait jamais faite quoy qu'il en soit respondit aglatonice je ne suivray pas vostre conseil car je hai la solitude et j'aime le monde et puis quand ceux qui m'environnent ne feroient autre chose que faire du bruit a l'entour de moy ce seroit tousjours quelque divertissement puis qu'a vous dire la verite je n'aime le silence que dans les forests encore aimay-je mieux y entendre le chant des corbeaux tout desagreable qu'il est que de n'y entendre rien c'est pourquoy je continueray de voir ceux que je voy iphicrate me desplaira tant qu'il plaira a son mauvais destin et chrysepe me plaira aussi longtemps que sa bonne fortune le voudra car je vous assure que je ne puis me resoudre de m'opposer directement a moy mesme aussi bien suis-je persuadee que depuis qu'il est des hommes on a tousjours hai et aime plus par caprice que par raison et qu'ainsi quand j'aimerois chrysipe plus que je ne l'aime je ne serois pas si coupable que vous me le faites joint 
 que comme je suis bien assuree que je ne feray rien pour chrysipe contre ce que je me dois a moy mesme je ne trouve pas qu'il soit juste d'aller troubler toute la tranquillite de ma vie pour mettre iphicrate en repos ainsi ma chere parthenopee faites seulement que cette injustice que vous me reprochez ne me fasse pas perdre vostre estime et vostre amitie pour mon amitie reprit elle je vous la laisse mais pour mon estime comme je ne pourrois vous la laisser toute entiere sans vous faire grace il faut que je vous advoue que vous y avez un peu moins de part que lors que je suis arrivee chez vous car enfin quand je pense que vous mesprisez le plus honneste homme de tous ceux qui vous aiment et que vous luy preferez le moins estimable de tous ceux qui vous voyent je vous croy capable d'estre aussi injuste en amitie qu'en galanterie et de me preferer les plus desagreables femmes de toute la cour puis qu'il est vray qu'il n'y a pas il loin de moy a elles que d'iphicrate a chrysipe ce qui me console dans vostre colere repliqua aglatonice en souriant quoy qu'elle eust quelque depit est que je m'apercoy bien que vous ne croyez pas que j'aime si fort chrysipe puis que si vous le croiyez vous ne m'en parleriez pas si meprisamment au contraire reprit parthenopee c'est parce que je croy que vous l'aimez que j'en parle comme je fais car si je ne le croyois pas je n'en parlerois point du tout et je le laisserois comme cent mille autres dont 
 je ne parle jamais parce que je n'en scaurois bien parler mais j'advoue que vous voyant aussi aimable que vous estes j'ay une peine estrange a souffrir que vous aimiez quelque chose qui soit indigne de vous et que vous mesprisiez un amant qui en effet en est digne c'est pourquoy afin qu'on ne puisse vous reprocher ces deux choses a la fois faites quelque effort sur vous mesme ou pour cesser de mespriser iphicrate ou pour cesser d'aimer chrysipe en verite parthenopee luy dit-elle en rougissant je serois bien embarrassee si je voulois choisir une de ces deux choses pour essayer de la faire car il est vray qu'elles me paroissent a peu pres esgallement difficiles mais comme je n'aime la difficulte a rien vous me pardonnerez si je n'entreprens ny l'une ny l'autre voila donc madame quelle fut la conversation d'aglatonice et de parthenopee qui ne finit pourtant pas encore la car il faut que vous scachiez que comme le jardin ou elles estoient avoit trois portes iphicrate qui cherchoit a entretenir son chagrin y entra par une ou le chariot de parthenopee n'estoit pas si bien que ne pouvant soubconner qu'aglatonice y fust il se mit a resver a la bizarrerie de son avanture et fut justement en resvant jusques au lieu ou aglatonice et parthenopee estoient assises mais pour rendre encore ce cas fortuit plus extraordinaire il se trouva que comme chrysipe avoit voulu revenir de la chasse ou je l'avois mene de meilleure heure que je ne voulois je 
 luy proposay pour donner plus de temps a mon ami comme nous passions devant une des portes de ce jardin de descendre de cheval et d'y faire un tour car aussi bien luy dis-je ne sommes nous pas en estat apres avoir tant chasse d'aller voir des dames de sorte que chrysipe ne penetrant pas mon dessein et n'osant resister a un honme qui l'avoit diverty tout le jour descendit de cheval et entra le premier dans ce jardin mais a peine eusmes nous fait trente pas que nous vismes aglatonice parthenopee et iphicrate ensemble sans qu'ils nous vissent car il avoit este contraint de les joindre parce que parthenopee l'avoit arreste comme je ne scavois pas en quels termes iphicrate et aglatonice estoient alors je creus que je ferois encore plaisir a mon amy de le deffaire le reste du jour de son rival si bien que je voulus persuader a chrysipe que puis que ces dames ne nous voyoient pas nous devions nous retirer n'y ayant pas trop d'aparence de nous monstrer a elles aussi negligez que nous estions mais comme chrysipe estoit amoureux et que de plus il avoit un certain esprit esvapore qui faisoit que des qu'il pensoit une chose il l'executoit sans escouter ce qu'on luy disoit au lieu de me respondre il fut droit vers aglatonice ne songeant alors non plus a moy que si je n'eusse pas este aveque luy mais madame en l'abordant il luy dit tant de ces petites choses qui ne veulent rien dire et qui ne sont ny galantes ny serieuses ny enjouees que 
 parthenophee regardant alors malicieusement aglatonice la fit rougir au contraire iphicrate parla si a propos et railla si finement son rival qu'aglatonice dans l'aversion qu'elle avoit pour luy n'eut guere moins de despit de ce qu'iphicrate parloit bien que de confusion de ce que chrysipe parloit si mal de sorte que pour n'avoir plus la douleur d'estre contrainte de louer en secret iphicrate ny la honte d'estre forcee de blasmer chrysipe elle prit la parole et parla presques tousjours si bien que parthenopee qui a infiniment de l'esprit s'estant aperceue qu'aglatonice ne parloit que pour faire taire les autres s'aprocha de son oreille et prenant la parole vous avez beau faire luy dit elle car quand vous empescheriez chrysipe de dire des bagatelles et que vous empescheriez iphicrate de dire de jolies choses vous n'empescheriez pas encore qu'il n'y eust de la difference entre eux car enfin vous n'avez seulement qu'a regarder comment ils vous escoutent et comment ils vous entendent pour en faire la distinction en verite parthenopee repliqua-t'elle tout haut vous me persecutez cruellement aujourd'huy mais apres tout reprit parthenopee en parlant haut aussi bien qu'elle n'est-il pas vray que j'ay raison pour moy dit alors iphicrate qui vouloit contre dire aglatonice sans scavoir pourtant de qui ces deux personnes parloient je suis persuade que parthenopee a raison et pour moy adjousta chrysipe pour estre oppose a iphicrate je 
 croy que c'est aglatonice je vous assure repliqua parthenopee en souriant que vous avez le plus grand tort du monde de le croire et qu'il n'y eut jamais rien de si injuste que ce qu'elle pense je suis donc bien heureux luy repliqua iphicrate de m'estre range de vostre parti car puis que je ne suis pas de celuy d'aglatonice il faut du moins que je fois de celuy de la raison quand mesme le parti de parthenopee reprit aglatonice seroit le plus equitable vous ne laisseriez pas d'estre injuste puis que vous le prenez sans scavoir pourquoy du moins madame repliqua-t'il si je suis injuste chrysipe l'est aussi bien que moy puis qu'il prend aussi vostre parti sans en scavoir la cause apres cela chrysipe voulut dire quelque chose et il commenca de parler comme s'il eust deu dire la raison du monde la plus convainquante pour pouver qu'il estoit plus juste qu'iphicrate mais comme tout ce qu'il dit ne concluoit rien et que parthenopee ne put s'empescher d'en rire aglatonice qui ne pouvoit plus demeurer la dit qu'elle craignoit fort le serain et se retira mais le mal fut pour iphicrate que cette inhumaine personne malgre la difference qu'elle venoit de remarquer entre luy et chrysipe se tourna obligeamment vers ce dernier et luy tandant la main comme vous estes de mon parti luy dit-elle il faut que ce soit vous qui me meniez jusques a la porte du jardin et qu'iphicrate qui est de celuy de parthenopee luy rende cet office je vous 
 assure repliqua parthenopee en riant que comme iphicrate estoit aveque vous avant que chrysipe y fust que je ne veux pas qu'il perde un plaisir qu'il eust eu si chrysipe ne fust point arrive c'est pourquoy il vous menera aussi bien que luy et pour moy chersias me sera la grace de me conduire et en effet madame la chose se fit ainsi iphicrate et chrysipe aiderent tous deux a marcher a aglatonice et je donnay la main a parthenopee qui tant que nous fusmes dans l'allee qui aboutissoit a la porte du jardin ou estoit son chariot fit si bien que malgre toute l'adresse d'aglatonice elle fit dire cent follies a chrysipe et cent agreables choses a iphicrate car comme il avoit l'esprit aigry quoy que naturellement il soit serieux il ne laissa pas de railler son rival d'une fort agreable maniere mais a la fin nous nous separasmes parthenopee fut remener aglatonice chez elle chrysipe s'en alla chez luy et je m'en allay avec iphicrate qui des que nous fusmes dans sa chambre me rendit conte de sa conversation avec aglatonice et bien luy dis-je apres l'avoir escoute a quoy vous resolvez vous a estre le plus malheureux de tous les hommes repliqua-t'il pour moy luy dis-je il me semble que vous devriez prendre une resolution plus genereuse et qu'il vaudroit bien mieux cesser d'aimer aglatonice que de vous opiniastrer plus long temps a la servir le l'advoue dit-il mais il faudroit le pouvoir faire il est si naturel repliquay-je de n'aimer 
 pas qui ne nous aime point et de hair qui nous hait que je suis estrangement estonne que vous aimiez encore aglatonice que vous connoissiez bien qui ne vous aimera jamais eh cruel amy me dit-il alors contentez vous de me dire qu'elle ne m'aime point sans m'aller dire qu'elle ne m'aimera de sa vie comme je scay qu'il n'y a rien de plus propre a faire cesser l'amour que de faire cesser j'esperance repliquay-je je suis bien aise de ne vous en donner point de fausse et de vous guerir tout d'un coup d'un mal dont vous ne pouvez jamais estre soulage que par vous mesme tout ce que vous me dittes reprit-il est le plus raisonnable du monde mais avec tout cela il y a dans mon coeur une si puissante inclination pour aglatonice que je suis persuade que je l'aimerois encore entre les bras de mon rival car enfin je ne laisse pas de l'aimer quoy qu'elle face mille choses qui me desesperent en effet je n'aime point trop qu'aglatonice ait une passion si demesuree pour tout ce qui s'apelle plaisir et divertissement je ne suis pas trop aise qu'elle aime la presse et la multitude je le suis encore moins qu'elle recoive de l'encens de tous ceux qui luy en veulent donner je suis dans un chagrin estrange qu'elle n'ait jamais refuse de coeur que le mien et je suis au desespoir qu'elle ait receu plus favorablement celuy de chrysipe qu'elle n'en a receu mille autres qui ont passe par ses mains depuis que ses yeux ont commence de 
 donner de l'amour mais malgre tout cela je l'aime et si je ne me trompe je l'aimeray toute ma vie je suis pourtant si rebute de mon advanture d'aujourd'huy adjousta-t'il que je suis resolu d'essayer tous les remedes qu'on a accoustume de conseiller a ceux qui sont amoureux afin de n'avoir point a me reprocher a moy mesme de n'avoir pas fait tout ce que j'ay pu pour m'empescher de faire une laschete de sorte que comme j'ay ouy dire que l'absence est le remede le plus puissant de tous je veux m'esloigner d'aglatonice et je veux mesme partir sans luy dire adieu a peine iphicrate eut-il dit cela que le confirmant dans son dessein je luy dis tant de choses que je l'obligeay a se resoudre fortement de quiter priene pour quelque temps et en effet trois jours apres iphicrate partit et partit sans voir aglatonice je suis pourtant assure qu'il se repentit cent fois de la resolution qu'il avoit prise mais apres tout il l'executa malgre son amour et il s'en alla passer le temps de son exil a samos afin qu'estant en une cour fort galante il guerist plustost de sa passion de plus pendant son absence je luy escrivis tout ce que je creus propre a chasser l'amour de son coeur car aglatonice ne receut pas un nouvel amant que je ne le luy mandasse ny ne fit pas une nouvelle faveur a chrysipe que je ne luy escrivisse elle dit mesme diverses choses peu avantageuses a iphicrate que je luy fis scavoir et je n'oubliay rien enfin de tout ce qui pouvoit servir a sa 
 guerison mais apres tout madame mes remedes furent inutiles et l'absence toute puissante qu'elle est ne changea rien au coeur d'iphicrate de sorte que se trouvant tousjours aussi amoureux qu'il l'avoit este et l'absence le rendant encore plus miserable a samos qu'il ne l'estoit a priene il m'escrivit la lettre que je m'en vay vous reciter au hazard d'y changer quelques paroles quoy qu'elle ne soit pas longue
 
 
 iphicrate a chersias 
 
 
 enfin mon cher chersias je connois a ma confusion que je suis le plus lasche de tous les hommes puis que je connois avec certitude que je ne puis cesser d'aimer aglatonice cependant puis que je suis assez foible pour ne le pouvoir faire il faut du moins que je me contente d'avoir le malheur d'aimer sans estre aime sans avoir encore celuy d'estre amoureux et absent c'est pourquoy je m'embarquer ay dans trois jours pour aller du moins chercher a me consoler en rendant quelque mauvais office a chrysipe et en vous disant toutes mes douleurs 
 
 
 iphicrate 
 
 
j'advoue madame que quelque amitie que j'eusse pour iphicrate je receus sa lettre sans aucune joye et que j'apris son retour avec douleur car enfin comme j'avois fait amitie particuliere 
 avec parthenopee et qu'elle avoit l'esprit fort aigry de l'injustice d'aglatonice je scavois par elle que chrysipe devenoit tous les jours plus heureux ce n'est pas qu'il eust le credit de faire chasser les autres amans de sa maistresse mais c'est qu'il estoit sans comparaison mieux dans son esprit qu'aucun autre sans qu'elle en pust dire la raison de sorte que lors qu'iphicrate revint a priene il trouva encore les choses en plus mauvais estat qu'elle n'estoient quand il en estoit parti et certes il s'en aperceut bien luy mesme car estant alle faire sa premiere visite a aglatonice elle le receut avec une froideur qui n'eut jamais d'esgalle et elle tourna la conversation d'une certaine maniere qu'elle ne parla d'abord a ceux qui estoient la que de choses arrivees depuis le depart d'iphicrate affectant mesme d'en parler obscurement afin qu'il n'y eust que ceux qui scavoient ce qui s'estoit passe qui l'entendissent et qu'iphicrate ne l'entendant pas ne pust prendre de part a la conversation mais comme il a infiniment de l'esprit il connut bientost la malice de cette injuste personne de sorte que ne voulant pas garder un si profond silence au milieu de tant de rivaux et n'estant pas marri de l'imposer a aglatonice des qu'il put trouver l'occasion de parler il la prit et inventant sur le champ une avanture qui convenoit a ce qu'il venoit d'entendre il se mit a passer d'une chose a une autre et a parler autant de ce qui s'estoit 
 passe a samos durant qu'il avoit este a la cour de polycrate qu'aglatonice avoit parle de ce qui s'estoit passe a priene durant son absence mais la difference qu'il y eut fut qu'il le fit d'une plaisante maniere car comme il estoit bien aise de luy faire voir qu'il connoissoit le dessein qu'elle avoit eu il parla pres d'une heure le plus agreablement du monde il est vray que ce fut de choses si esloignees de la connoissance d'aglatonice qu'elle n'y pouvoit non plus prendre de part qu'il en avoit pris a ce qu'elle avoit dit auparavant et ce qui facilita son dessein fut qu'il y avoit un de ceux qui estoient chez aglatonice qui avoit este a samos si bien que comme il y estoit arrive un cas fortuit merveilleux d'un cachet que polycrate avoit laisse tomber dans la mer pendant une pesche qu'il faisoit avec des dames et qu'on avoit retrouve quelques jours apres il adressoit toujours la parole a celuy-la et meslant dans son discours les noms d'alcidamie de meneclide et d'acaste qui estoient des dames de cette cour il parla en suitte de ces superbes edifices publics qui y sont et il enchaisna toutes ces choses si adroitement qu'aglatonice ne put trouver moyen de l'interrompre a propos comme il l'avoit interrompue mais a la fin perdant patience et ne pouvant souffrir qu'iphicrate luy rendist malice pour malice elle luy coupa la parole brusquement et l'arrestant tout court j'avois tousjours bien ouy dire luy dit-elle que c'estoit une 
 dangereuse chose que les premieres visites d'un homme qui vient d'un voyage mais je ne l'avois jamais esprouve qu'aujourd'huy car enfin adjousta-t'elle avec une raillerie piquante iphicrate n'a este qu'a samos et il a autant d'envie de conter tout ce qu'il y a veu que s'il venoit de perse d'egypte de babilone d'ecbatane et de scythie et qu'il y eust veu des choses si extraordinaires qu'on n'en eust jamais entendu parler comme je suis persuade reprit-il en souriant a demy que vous scavez tontes les regles de l'exacte bienseance et que vous n'y manquez jamais j'ay creu madame que puis que vous trouviez qu'il estoit bien de parler plus d'une heure de ce que je n'entendois point il ne seroit pas mal que je parlasse aussi de ce que vous n'entendiez pas et je lay creu d'autant plustost que ceux qui viennent d'un voyage ont assurement un privilege particulier de se faire escouter pour moy reprit chrysipe je ne trouve pas qu'ils le doivent avoir car je n'aime a scavoir que ce qui arrive au lieu ou je suis c'est sans doute une grande moderation d'esprit repliqua froidement iphicrate que de renfermer toute sa curiosite au lieu qu'on habite et c'est le moyen aussi d'estre bien informe de tout ce qui s'y passe quoy qu'il paroisse respondit aglatonice que vous ne soyez pas de l'opinion de chrysipe je ne laisse pas dedire que la chose du monde que je crains le plus est de trouver de ces grands faiseurs de voyages et de ces grands 
 conteurs de prodiges qui vous font passer des journees entieres a vous dire qu'en tel lieu il y a une riviere qui se jette dans un abisme et qui ressort a cent stades de la qu'en un autre on trouve des montagnes qui sont au dessus des nues qu'en egipte le grand prestre a diverses tuniques avec des franges et des houpes tout a l'entour que le throne du roy des medes est d'or et qu'en phrygie le noeud gordien est la plus merveilleuse chose qu'on y voye car enfin poursuivit-elle avec le plus agreable emportement d'esprit que je vy jamais qu'ay-je affaire de cette riviere de cette montagne de ce grand prestre de ce throne d'or et de ce noeud qu'on ne scauroit desnouer et ne vaudroit-il pas mieux parler des choses de sa connoissance et de celles dont on peut avoir affaire que de s'instruire si particulierement de ce dont on n'aura jamais besoin cependant adjousta-t'elle il y a des gens qui ont cette fantaisie la d'ignorer tout ce qui les touche et de ne scavoir que ce qui ne les touche point en mon particulier poursuivit-elle je connois un homme qui scait faire le denombrement de tous les monstres du nil qui scait a ce qu'il dit comment sont fait le phoenix et les alcions et qui ne connoist pas la moitie des animaux domestiques de son pais quoy qu'iphicrate eust l'esprit irrite contre aglatonice il ne laissa pas de trouver ce qu'elle disoit plaisant cependant comme j'estois present 
 a cette conversation et que j'estois bien aile de la tourner en raillerie je pris la parole et je dis a aglatonice que si je faisois jamais un voyage je me garderois bien de la voir que je ne fusse las de conter a d'autres tout ce que j'aurois veu en verite dit-elle vous me serez plaisir ce que vous dittes pourtant luy dis-je n'est pas aussi raisonnable que vous le croyez car enfin je suis persuade que c'est borner sa connoissance de trop pres que de ne vouloir scavoir que les choses de son pais et qu'il y beaucoup de plaisir d'aprendre ce qu'il y a de beau dans tous les autres je l'advoue dit elle et je comprens bien que ceux qui voyagent ont beaucoup de satisfaction mais je veux qu'au retour de leurs voyages ils n'accablent pas ceux qu'ils voyent par des recits continuels et qu'ils attendent que l'occasion de parler a propos de ce qu'ils ont veu s'offre a eux naturellement sans qu'ils la cherchent avec trop de foin pour moy dit alors chrysipe je n'ay jamais compris qu'il peust y avoir une fort grande satisfaction a estre dans des pais estrangers dont on n'entend point la langue d'estre oblige de changer tous les soirs de logement et d'estre souvent incommode comme vous n'avez jamais voyage reprit froidement iphicrate vous ne connoissez sans doute guere ny les peines ny les plaisirs de ceux qui voyagent mais du moins devriez vous estre bien aise d'aprendre commodement chez aglatonice 
 ce que ceux qui ne craignent pas tant la fatigue que vous la craignez ont apris en mon particulier dit aglatonice pour empescher chrysipe de dire quelque chose de mal a propos j'advoue que je ne suis pas marrie de scavoir comment on vit dans les autres cours mais a vous dire la verite je ne scache rien ou il faille plus de jugement qu'a raconter ce que l'on y a veu comme je suis equitable madame reprit iphicrate je tombe d'accord de ce que vous dittes puis qu'il est vray qu'il faut choisir les gens a qui on parle de ces fortes de choses et qu'il ne faut pas mesme en parler long temps si ce n'est qu'on s'y trouve engage par la curiosite particuliere de ceux qu'on entretient car en ce cas la on peut descrire toute la terre sans choquer la bien-seance mais ce que je soustiens madame est que la plus agreable estude qu'on puisse faire sont le voyages et qu'une des plus divertissantes choses du monde est d'aprendre du moins par le recit d'un homme d'esprit ce qu'il y a de rare et de digne d'estre remarque en tous les lieux ou il a este pourveu qu'il le die sans affectation et sans s'estendre sur des choses peu divertissantes et peu necessaires car j'advoue que lors qu'on trouve de ces gens qui s'amusent a dire mille circonstances qui ne servent de rien a ce qu'ils racontent et qui sont fort ennuyeuses il feroit presques a souhaiter qu'ils n'eussent point parti de chez eux afin 
 que ne scachant rien ils parlassent moins de plus il est certain qu'il y a encore des gens qui ne remarquent que ce qu'il faut oublier et qui ne prennent point garde a toutes les choses qui sont dignes de consideration mais apres tout quand mesme je devrois scavoir ce qui ne seroit pas digne d'estre sceu j'aime encore mieux qu'on me die quelques choses inutiles pourveu qu'il y en ait quelqu'une de divertissante que de ne me dire rien du tout joint adjousta-t'il que tres souvent il est mesme bien plus agreable de parler de ce qui est esloigne de nous que de ce qui en est fort proche en effet il y a quelquesfois de si bizarres nouvelles par le monde qu'il vaut mieux les ignorer et s'entretenir d'autre chose que de les scavoir car enfin poursuivit-il malicieusement de l'heure que je parle j'en scay une qui est si effrange qu'elle en est incroyable comme j'aime autant a scavoir ce qui se passe a priene repliqua chrysipe que je hais a aprendre ce qui arrive ailleurs je voudrois bien que vous m'eussiez dit quelle est cette estrange nouvelle en tel jour me la pourriez vous demander respondit iphicrate que je vous la dirois mais pour aujourd'huy je ne la puis dire qu'a aglatonice si elle a la curiosite de l'aprendre chrysipe entendant ce que disoit iphicrate se mit a presser aglatonice de la vouloir scavoir dans la pensee qu'il la scauroit apres par elle mais comme elle a autant d'esprit que chrysipe en avoit peu elle connut bien qu'elle 
 avoit interest a ce qu'iphicrate vouloit dire de sorte qu'elle dit a chrysipe qu'elle n'estoit pas si curieuse que luy et qu'elle ne vouloit point qu'iphicrate luy dist ce qu'il ne disoit point aux autres mais plus elle s'opiniastra a resister a chrysipe plus il la pressa et il s'obstina d'une telle forte a vouloir qu'iphicrate luy dist cette estrange nouvelle qu'elle fut contrainte pour faire cesser la sotte importunite de chrysipe de souffrir qu'iphicrate luy parlast bas et ce qu'il y avoit de rare estoit que durant qu'il l'entretenoit son rival en avoit la plus grande joye du monde s'imaginant bien que le jour ne passeroit pas sans qu'il sceust ce qu'il avoit dit a aglatonice la chose ne fut pourtant pas ainsi car ce que dit iphicrate a cette belle et injuste personne n'estoit pas de nature a pouvoir estre dit a chrysipe en effet madame des que cet amant mal traite eut obtenu la permission de parler bas il s'aprocha de l'oreille d'aglatonice et prenant la parole la bizarre nouvelle qu'on m'a aprise en arrivant icy luy dit-il est que vous ne vous lasssez point d'estre injuste et que chrysipe tout desraisonnable qu'il est est mieux aveque vous qu'il n'y fut jamais et que j'y suis plus mal que je n'y fus de ma vie mais a peine iphicrate eut-il dit cela qu'aglatonice avec une inhumanite estrange et une hardiesse incroyable prit la parole et dit tout haut a iphicrate qu'il ne luy aprenoit rien de nouveau qu'il y avoit longtemps qu'elle scavoit ce qu'il luy disoit et 
 qu'il n'y avoit rien de plus vray que ce qu'il luy venoit de dire je vous laisse a juger madame combien cette cruelle responce irrita iphicrate il ne s'emporta pourtant point et se contenta de dire a aglatonice qu'il estoit au desespoir de ce qu'elle scavoit ce qu'il luy venoit de dire et qu'il eust eu la plus grande joye du monde si elle ne l'eust point sceu apres quoy ne pouvant plus demeurer la il en sortit et j'en sortis aussi bien que luy ainsi nous laissasmes chrysipe presser aglatonice de luy dire ce qu'iphicrate luy avoit dit mais seigneur ce malheureux amant avoit l'esprit si inquiet que de ma vie je n'ay veu plus de marques de colere sur le visage de qui que ce soit aussi dit-il tout ce que la fureur peut faire dire des qu'il fut seul dans sa chambre aveque moy mais luy dis-je alors que ne profitez vous de vostre despit et que ne vous en servez vous a hair aglatonice je vous proteste me dit-il que je sens dans mon coeur ce que je n'y avois jamais senty car jusques a cette heure je croyois que je pouvois aimer aglatonice dans les bras de mon rival mais presentement je sens bien que si elle l'espouse je la hairay si vous estes bien assure de ce que vous dittes repliquay-je il faut donc servir vostre rival au lieu de luy nuire car puis que vous ne pouvez estre aime il vaut beaucoup mieux hair que de continuer d'aimer qui ne vous aime point et guerir enfin par la haine que d'estre eternellement miserable en souffrant un mal dont on ne vous soulagera jamais 
 quoy que je ne doute point presentement repliqua-t'il que ce remede la ne me guerist je vous proteste toutesfois que je ne le chercheray pas et qu'au contraire je m'empescheray de le prendre autant que je le pourray ce n'est pas que mon esprit ne voulust que je pusse guerir mais mon coeur y resiste et je suis enfin le plus miserable amant qui ait jamais este apres cela madame je dis encore cent choses a iphicrate contre aglatonice et il me sembla enfin si bien connoistre que si chrysipe l'espousoit il ne l'aimeroit plus que je pris la resolution de faire tout ce que je pourrois pour haster le bonheur de chrysipe ainsi pour servir mon amy je servis son rival et je fis pour son ennemy tout ce que j'eusse pu faire pour luy mesme mais enfin madame pour ne m'arrester pas plus long temps aux pleintes d'iphicrate je vous diray que pour contenter sa passion par la vangeance il se batit contre chrysipe qu'il desarma et que tout vaincu qu'il fut aglatonice le prefera tousjours a iphicrate qu'elle hait encore plus qu'auparavant depuis ce combat de sorte que me resolvant de faire agir alors sans luy en rien dire un parent d'aglatonice que je connoissois fort je fis si bien que le mariage de chrysipe et d'elle se fit j'ay pourtant sceu depuis par parthenopee que quoy qu'aglatonice aimast chrysipe elle avoit toutesfois eu quelque peine a se resoudre de l'espouser mais enfin madame il l'espousa sans qu'on sceust alors qu'elle y eust eu aucune repugnance 
 joint que la repugnance qu'elle y eut n'avoit rien d'avantageux pour iphicrate car ce n'estoit pas tant parce qu'elle connoissoit bien que chrysipe n'estoit pas un fort honneste homme que parce qu'elle aprehendoit de changer sa forme de vie cependant a peine eut on dit que chrysipe alloit espouser aglatonice qu'on dit qu'il l'avoit espousee car ce mariage ne fut que quatre jours a estre resolu de sorte qu'iphicrate qui estoit alle a une journee de priene ne sceut la chose que lors qu'elle fut faite mais madame il receut cette nouvelle d'une maniere si particuliere que je ne pense pas que jamais il y ait rien eu d'esgal en effet comme je me trouvay fortuitement a sa porte lors qu'il revint chez luy des qu'il fut descendu de cheval et que nous fusmes entrez dans sa chambre il me dit qu'il venoit de passer devant le logis de chrysipe et qu'il y avoit veu tant de monde qu'il pensoit qu'il eust querelle me demandant en suitte si je scavois contre qui c'estoit je n'ay pas sceu luy dis-je que chrysipe ait querelle mais je scay bien qu'il espousa hier aglatonice et qu'estant presentement chez luy il doit y avoir grande compagnie quoy s'escria iphicrate aglatonice a espouse chrysipe ouy repliquay-je et je suis en estat de vous sommer de vostre parole et de vous demander si vous ne la voulez pas hair ouy me repliqua-t'il brusquement je le veux et je le veux si fortement que si je ne la hais je me hairay moy mesme car enfin 
 chersias me dit-il je ne dois plus aimer une personne qui s'est resolue de se donner toute entiere au dernier de tous les hommes si elle n'eust fait que me mal traiter disoit-il je vous proteste que je l'aurois aimee toute ma vie si elle n'eust mesme fait que me preferer simplement chrysippe sans l'espouser j'aurois encore souffert son injustice sans l'en hair mais de s'abandonner elle mesme pour satisfaire la passion d'un homme comme chrysipe c'est ce que je ne scaurois luy pardonner et il faut assurement que cette personne ait quelque chose de bien injuste dans l'esprit et de bien foible dans le coeur pour ne s'estre pas opposee a l'inclination qu'elle avoit pour un amant aussi indigne d'elle qu'est chrysipe pour moy adjousta-t'il je vous advoue que je trouve ce qu'a fait aglatonice si estrange qu'il n'est rien que je ne face contre moy mesme plustost que d'avoir la moindre tendresse pour elle ouy chersias poursuit-il tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes si je suis amant de la femme de chrysipe a ces mots iphicrate s'arresta et fut quelque temps sans parler comme s'il se fust demande a luy mesme s'il estoit bien vray qu'aglatonice fust ce qu'il venoit de dire qu'elle estoit puis tout d'un coup reprenant la parole c'en est fait me dit-il je n'aimeray bien tost plus aglatonice car je sens que j'ay desja une grande disposition a la mespriser vous pouvez juger madame que je le confirmay autant que je pus dans ce dessein 
 la et en effet iphicrate prit une si ferme resolution de chasser aglatonice de son coeur qu'en peu de jours il commenca de sentir que la colere l'emportoit sur l'amour mais ce qui servit encore beaucoup a sa guerison fut qu'il n'alloit en aucun lieu ou l'on ne blasmast aglatonice de sorte que se guerissant par un sentiment de despit il passa de la colere a la haine et quelque temps apres de la haine a l'indifference et il en vint enfin au point de pouvoir voir aglatonice sans esmotion cependant cette injuste personne fut bien punie de son injustice car comme chrysipe n'estoit capable que d'une amour terrestre et grossiere et que c'estoit l'esprit le plus esvapore que je connus jamais des qu'aglatonice fut sa femme il ne fut plus du tout son amant si bien que comme il n'estoit pas aise qu'elle remarquast ce changement sans douleur et qu'une personne qui avoit accoustume de recevoir de l'encens pust recevoir du mespris sans colere elle eut non seulement de la colere et de la douleur mais elle eut en fuite de la honte d'estre femme d'un tel mary neantmoins comme elle est glorieuse elle ne voulut pas le tesmoigner et elle continua de voir autant de monde qu'a l'ordinaire tous ses amans mesme a la reserve d'iphicrate continuerent de la voir et en ne se disant plus estre que ses amis ils furent pourtant tousjours ses amans mais comme chrysipe n'avoit qu'un petit esprit borne qui n'estoit capable d'aucun discernement quoy 
 qu'il menast une vie estrangement desreglee il s'advisa d'avoir de la jalousie il est vray que ce ne fut pas une jalousie d'amour qui au milieu de tous les caprices qu'elle inspire fait qu'on conserve encore quelque respect pour la personne dont on est jaloux et qui fait qu'on la peut veritablement nommer une jalousie d'amant mais ce fut d'une espece de jalousie d'honneur qui pour l'ordinaire ne fait faire que des extravagances de grand esclat a ceux qui en sont capables si bien que l'injuste aglatonice se vit exposee a toutes fortes de malheurs j'ay mesme sceu par parthenopee qu'elle estoit venue a connoistre tellement l'injustice qu'elle avoit eue en preferant chrysipe a iphicrate qu'a mesure qu'elle chassoit le premier de son coeur elle y recevoit le second et se repentoit de l'avoir traite comme elle avoit fait toutesfois comme elle a de la vertu tout cela se passoit dans son esprit sans qu'on s'en aperceust elle n'estoit pourtant pas si malheureuse qu'une autre car comme elle aimoit le divertissement elle ne laissoit pas de se divertir malgre la bizarrerie de chrysipe si bien que faisant chacun de leur coste tout ce qui leur pouvoit deplaire ils vinrent a se hair plus qu'ils ne s'estoient aimez de sorte madame qu'iphicrate eut la satisfaction de voir que son rival le vangea de sa maistresse et que sa maistresse le vangea de son rival il eut mesme l'avantage de gouster la vangeance avec tranquilite et de sentir son coeur si pleinement 
 desgage de la passion qui l'avoit possede qu'il ne pouvoit pas estre plus libre qu'il estoit mais enfin madame pour venir a ce qui vous prouvera qu'il n'est pas aise d'aimer deux fois une mesme personne quand on a effectivement cesse de l'aimer il faut que vous scachiez que chrysipe s'estant trouve engage en une facheuse affaire se batit et fut tue de sorte qu'aglatonice se trouva delivree d'un si estrange mary et en estat et en disposition de rendre justice a iphicrate si iphicrate eust este ce qu'il estoit autrefois en effet madame apres qu'elle eut quitte le deuil le hazard fit que changeant de maison elle fut loger tout contre celle de son ancien amant si bien que la civilite l'obligeant a la voir il la visita et il le fit d'autant plustost qu'il sentoit son coeur si absolument desgage qu'il n'avoit ny haine ny affection pour elle dans cette disposition tranquile iphicrate revit donc aglatonice et la revit sans que sa tranquilite en fust troublee aglatonice estoit pourtant plus belle qu'elle n'avoit jamais este et il connoissoit bien que s'il eust voulu il eust tenu alors aupres d'elle au prejudice de tous ses amans la place qu'y tenoit autrefois chrysipe cependant il ne recommenca point de l'aimer et il se trouva si esloigne de le pouvoir faire que je luy ay entendu dire qu'il auroit plutost aime une personne qui n'eust pas este aimable que de recommencer d'aimer aglatonice estant certain que son ame estoit tellement affermie dans cette insensibilite 
 qu'il luy parloit souvent des choses qui s'estoint passees entre eux et luy en parloit mesme en raillant en effet lors qu'il vouloit luy marquer le temps ou quelque chose estoit arrivee il luy disoit sans aucune esmotion que c'estoit du temps qu'il l'aimoit ou peu de temps apres qu'il avoit commence de la hair cependant je vous advoue que je n'estois point bien aise qu'il la revist et j'en estois si inquiet que je luy en dis un jour quelque chose par la crainte ou j'estois qu'il ne se r'engageast car comme il a les passions fort violentes je souhaitois pour son repos qu'il ne redevinst point amoureux de sorte que le pressant un soir de n'aller plus tant chez aglatonice de grace me dit-il ne craignez pas qu'elle me r'engage jamais elle est pourtant aussi belle luy dis-je qu'elle l'estoit la premiere fois qu'elle vous engagea et elle est mesme plus douce pour vous qu'elle ne l'estoit alors il est vray dit-il mais chersias l'amour que j'avois pour elle ayant cesse elle ne scauroit plus m'en donner si je la haissois encore adjousta-t'il il ne seroit pas impossible que je recommencasse de l'aimer car comme la haine est une passion ardante aussi bien que l'amour le feu de la premiere peut se changer en celuy de la seconde lors que l'amour l'a precedee mais quand on a passe de l'amour a la haine de la haine au mespris et du mespris a l'indifference tenez pour asseure qu'on ne se r'engage jamais et en effet madame l'evenement a bien monstre qu'iphicrate 
 ne se trompoit pas car il n'a point recommence d'aimer aglatonice quoy qu'il l'ait veue mille fois depuis la mort de chrysipe au contraire je l'ay veu confident d'un des amans de cette belle personne et je j'ay veu en espouser un autre par interest de famille quoy qu'il fust assurement en pouvoir d'espouser aglatonice s'il y eust voulu songer et quoy qu'il connust bien qu'elle n'eust plus este injuste pour luy apres cela madame je m'asseure que vous trouverez que l'exemple que je raporte est aussi fort pour prouver qu'on ne peut aimer deux fois une mesme personne que l'est celuy que mnesiphile a raporte pour faire voir qu'une mesme personne peut inspirer plus d'une fois de l'amour dans une mesme coeur 
 
 
 
 
lors que j'eus cesse de parler la princesse de corinthe et la princesse des lindes advouerent que ces deux exemples estoient fort opposez mais comme les raisons sont tousjours plus fortes que les exemples dit alors eumetis a toute la compagnie il s'agit de scavoir si celles de chersias le feront plus que celles de mnesiphile mais madame comme j'allois prendre la parole on vit paroistre tous ces sages accompagnez de niloxenus de diocles et de cleodeme qui apres avoir agite de tres belles et de tres serieuses questions estoient sortis de la sale ou ces princesses les avoient laissez et venoient prendre l'air au mesme lieu ou elles estoient cependant comme elles avoient envie d'ouir les raisons de mnesiphile 
 et de moy elles ne les virent pas plustost aupres d'elles qu'eumetis adressant la parole a periandre luy dit qu'il venoit fort a propos pour estre juge d'une question galante dont toute la compagnie devoit dire son sentiment car seigneur adjousta-t'elle quoy qu'il ne s'agisse ny de gouverner des royaumes ny de regler des republiques je ne pense pas qu'elle soit indigne de la curiosite de tant de sages puis qu'il s'agit de connoistre tous les bizarres effets d'une passion qui est si puissante et si generale periandre s'estant alors informe quelle estoit cette question solon qui le touchoit la trouva si curieuse qu'il dit qu'il estoit tout prest d'en dire son advis et se tournant vers les autres les uns par inclination et les autres par complaisance se disposerent a donner leurs voix si bien que melisse s'estant alors r'aprochee et chacun ayant pris sa place sans qu'esope quitast la sienne cleobuline m'ordonna de dire mes raisons permettant a mnesiphile de m'interrompre quand il le voudroit de sorte qu'apres avoir un peu songe a ce que j'avois a dire j'adressay la parole a mnesiphile comme a celuy contre qui je disputois il me semble luy dis-je que pour juger equitablement de la question dont il s'agit et pour scavoir veritablement si ce n'est pas une chose extremement rare pour ne pas dire impossible qu'on aime deux fois une mesme dame il faut considerer ce qui fait naistre l'amour afin de voir si cela le rencontre en une personne 
 qu'on a desja aimee puis que c'est la mesme personne repliqua mnesiphile il s'enfuit de necessite qu'on trouve en elle la seconde fois ce qu'on y avoit trouve la premiere c'est a dire la mesme beaute le mesme esprit et le mesme agreement qu'ainsi puis qu'on a pu estre touche une fois de toutes des choses on le peut estre une seconde nullement repris-je car toutes ces choses quoy qu'elles soient les mesmes manquent d'un charme particulier qui en redouble le prix qui est la nouveaute puis qu'il est certain que pour l'ordinaire il faut estre surpris du merite de la personne de qui on devient amoureux ce qui ne peut pas se trouver en elle qu'on a desja aimee puis qu'on est si accoustume a l'esclat de ses yeux qu'ils n'esblouissent plus en effet je suis persuade que tous les sens s'accoustument a ce qui les touche et qu'ils cessent d'y estre sensibles des qu'ils y sont accoustumez ainsi on se forme un habitude de la beaute comme des parfums qui luy oste une partie de sa puissance et qui fait qu'elle ne peut faire deux fois une mesme conqueste de plus comme il faut de necessite que l'esperance naisse avec l'amour je tiens bien difficile qu'elle ressuscite lors qu'on a cesse d'aimer par raison ou par desespoir ou parce que de foy mesme l'amour s'est allentie et je suis persuade que lors qu'on a cesse de desirer une chose parce qu'on ne la croit plus digne d'estre desiree il n'est pas aise qu'on recommence de la desirer cependant il est impossible 
 que l'esperance naisse sans desirs et que l'amour subsiste sans esperance le comprens bien adjoustay-je qu'on peut avoir des querelles pendant lesquelles on peut s'imaginer qu'on n'aime plus quoy qu'on aime encore mais je ne concoy point que quand on a effectivement cesse d'aimer on puisse recommencer d'aimer la mesme personne il est pourtant vray reprit mnesiphile qu'un flambeau esteint se r'allume bien plus facilement que s'il n'avoit jamais este allume et qu'encore qu'il ny reste aucune chaleur il y reste toutefois je ne scay qu'elle disposition qui le rend plus capable de se r'allumer et en effet je ne doute nullement que lors qu'on a aime fortement une personne il ne demeure tousjours quelque legere impression de chaleur dans le coeur d'un amant qui le rend plus dispose a estre touche des charmes de cette personne qu'il a desja aimee que de toute autre car enfin il demeure pour constant qu'elle a ce qu'il faut pour luy plaire puis qu'elle luy a desja plu et qu'ainsi elle est plus propre qu'une autre a l'engager une seconde fois pour moy repliquay-je j'advoue que je ne comprens point qu'une personne dont les charmes n'auront pas este assez puissans pour empescher qu'on n'ait cesse d'avoir de l'amour pour elle en ait assez pour se faire aimer une seconde fois par le mesme amant car je suis persuade que comme il est plus aise d'empescher le feu de s'esteindre que de le r'allumer il est aussi 
 plus aise de conserver l'amour que de la faire renaistre de sorte que selon mon opinion des qu'une dame voit que sa beaute ne peut retenir son amant elle ne doit plus songer a le renchainer s'il a veritablement rompu ses chaines estant certain que pour l'ordinaire tous ceux qu'on dit qui ont recommence d'aimer une mesme personne n'avoient effectivement point cesse de le faire quoy qu'ils ne le creussent pas et il faloit sans doute que ce feu fust cache sous la cendre et qu'ils se trompassent en leurs propres sentimens en effet il y a des amans jaloux qui ont la hardiesse de dire dans leurs transports qu'il n'aiment plus quoy que toute la terre scache qu'il n'est point de jalousie effective sans amour il y en a d'autres encore qui parce qu'ils sentent quelques effet de la haine dans leur esprit pensent qu'ils haissent car enfin on voit quelquesfois qu'un simple depit leur fait faire des imprecations terribles contre celles qu'ils servent cependant il arrive tres souvent qu'ils ne croyent hair que parce qu'ils aiment mais outre ces deux fortes d'amans qui aiment sans le scavoir et qui croyent quelquesfois recommencer d'aimer lors qu'ils ne font que continuer d'avoir de l'amour il y en a encore d'une trosiesme espece qui pensent comme les autres qu'ils ne sont plus amoureux parce que leur amour s'est allentie par le temps et par l'habitude se qu'elle a cesse de leur estre sensible soit par la joye soit par la douleur mais apres tout cette affection n'est 
 qu'endormie et n'est pas morte et lors que cette espece d'amour se reschauffe par quelque accident estranger on peut dire qu'elle se resveille et non pas qu'elle ressuscite ainsi je ne m'estonne point du tout s'il y a beaucoup de gens persuadez qu'on peut aimer deux fois une mesme personne puis que ceux mesmes qui ont cette espece de passion dont je parle y sont trompez les premiers et trompent apres les autres cependant il est constamment vray que sans un prodige on ne peut avoir deux fois de l'amour pour une mesme beaute j'advoue pourtant que lors que l'amour cesse par une cause tout a fait estrangere et tout a fait injuste on peut cesser et recommencer d'aimer car par exemple si un homme amoureux pensoit avoir este trahi et que dans la violence de son ressentiment il passast de l'amour a la haine et puis qu'a quelque temps de la il sceust aveque certitude qu'il se seroit trompe je croy qu'il seroit facile de faire renaistre dans son coeur la passion qu'il en auroit bannie parce qu'il retrouveroit la mesme personne qu'il auroit aimee ainsi ce seroit plus tost continuer que recommencer de l'aimer mais de toute autre maniere dont on peut rompre avec sa maistresse je tiens impossible qu'il puisse jamais arriver qu'on l'aime deux fois puis qu'il est arrive en la personne de phylidas reprit mnesiphile il peut encore arriver en celle d'un autre et puis qu'il n'est point arrive en celle d'iphicrate repris-je il n'est pas vray-semblable 
 qu'il arrive une autre fois car enfin toutes choses vouloient qu'il recommencast d'aimer aglatonice l'interest de sa fortune s'accordoit avec celuy de son amour s'il en eust pu avoir elle n'estoit plus rigoureuse iphicrate n'estoit point engage ailleurs il la voyoit tous les jours il luy parloit a toutes les heures il a l'ame naturellement tres passionnee il l'avoit plus opiniastrement et plus ardemment aimee que personne n'aimera jamais et cependant il ne la put aimer une seconde fois et il ne la put aimer sans doute parce qu'il est constamment vray qu'il est de l'amour comme de toutes les autres choses du monde qui lors qu'elles sont une fois destruites ne reviennent plus ce qu'elles ont este et puis quand on n'auroit autre raison que l'amour propre on n'aimeroit pas volontiers a dire qu'on auroit eu tort de cesser d'aimer ainsi on continueroit mesme de n'aimer plus quand il n'y auroit nulle autre cause que celle que je viens de dire par cette mesme raison reprit mnesiphile on recommenceroit infailliblement d'aimer afin qu'on ne pust pas estre accuse de s'estre trompe en son premier choix mais chersias adjousta-t'il j'ay bien des raison plus fortes a dire car enfin comme je suis persuade que la cause la plus essentielle de l'amour est cette liaison invisible qui attache si fortement les coeurs et qu'on apelle simpathie je le suis aussi que cette simpathie ne peut jamais finir puis que nous voyons que toutes les inclinations naturelles ne changent 
 jamais soit parmy les choses inanimees soit parmy les animaux soit parmy les hommes car enfin l'aimant garde la qualite d'attirer le fer tant qu'il est aimant le lion craint le chant de cet oyseau qui annonce le jour tant qu'il est lion et les hommes conservent jusques a la mort les premieres inclinations que la nature leur a donnees en effet un avare ne sera jamais liberal sans se faire violence un envieux ne louera jamais personne sans quelque chagrin et un ambitieux ne se soumetra jamais sans douleur or est il que selon mon opinion toutes ces diverses inclinations ne sont pas plus puissantes dans nostre coeur que la simpathie qui nous fait aimer une personne plustost qu'une autre de sorte que comme toutes ces inclinations subsistent tant que nous subsistons nous mesmes il s'enfuit de necessite absolue que la simpathie qui nous fait aimer subsiste aussi si bien que comme nos inclinations peuvent estre quelquesfois forcees par la raison quoy que nous les ayons tousjours de mesme l'effet de cette simpathie dont je parle peut estre suspendu par quelque cause estrangere mais apres tout comme elle ne peut cesser d'estre puis qu'elle a este je conclus qu'il y a tousjours une grande disposition a aimer ce qu'on a une fois aime puis que la cause n'en cesse jamais de sorte que comme il y a certaines choses qui empeschent l'effet de l'aimant il peut y en avoir qui empeschent l'effet de la simpathie et comme 
 en esloignant l'aimant de ce qui suspent sa vertu on la luy redonne de mesme en ostant les obstacles a la simpathie elle recommence d'agir et je suis si persuade de ce que je dis que je suis bien plus estonne de voir qu'on cesse d'aimer ce qu'on a desja aime que de voir qu'on aime deux fois une mesme personne et puis a dire la verite je trouve encore que l'habitude qui est si puissante en toutes choses fait aussi que l'eprit a une pente naturelle a recommencer d'aimer ce qu'il a aime long temps les branches des arbres qu'on a pallisadees s'accoustument tellement au ply qu'on leur a tait prendre que lors mesme qu'elles ne sont plus attachees elles demeurent a la scituation ou elles sont tant il est vray que l'habitude est une chose puissante ainsi il ne faut pas s'estonner s'il y a de la facilite d'aimer une seconde fois une personne qu'on a desja aimee puis que c'est faire ce que l'on a desja fait et a n'en mentir pas l'exemple de phylidas et d'anaxandride que j'ay raporte fait assez voir que les raisons dont je me fers sont effectives car s'il n'y eust pas eu une puissante simpathie entre eux ils n'auroient pas recommence de s'aimer phylidas avoit trop outrage anaxandride pour songer a redevenir son amant s'il n'y eust este force et anaxandride avoit este trop injustement abandonnee par luy pour se fier a son affection cependant ils s'aimerent plus cette seconde fois qu'ils ne s'estoient aimez la premiere et soit par simpathie ou par habitude ou par 
 toutes les deux ensemble ils s'aiment encore avec autant d'ardeur que de fidellite et selon toutes les aparences ils s'aimeront toute leur vie apres cela mnesiphile s'estant teu la princesse des lindes qui estoit cause que cette question avoit este agitee pria toute cette illustre assemblee d'en vouloir dire son advis mais comme il y avoit des gens trop scavans pour dire leur opinion sans en dire la raison cette question fit que tous ces sages remontant a la source firent une definition de l'amour la plus agreable du monde mais enfin apres avoir dit mille belles choses la pluralite des vois de toute l'assemblee qui se partagerent entre ces sages fut a l'avantage de mnesiphile car ils conclurent non seulement qu'on pouvoit aimer deux fois une mesme personne mais que mesme il estoit plus aise de retourner a sa premiere maistresse que d'en faire une nouvelle ils advouerent pourtant que cela n'arrivoit pas aussi souvent qu'il devroit arriver adjoustant que c'estoit sans doute que la plus part de ceux qu'on voyoit cesser d'aimer n'avoient jamais aime fortement ou n'avoient mesme jamais aime pour moy dit esope qui ne fut pas de leur advis je scay bien que j'ay aime rhodope plus que personne n'aimera jamais et je scay mieux encore que je ne l'aimeray plus et que je ne fortifieray point le parti de mnesiphile par mon exemple aussi bien adjousta-t'il ne trouve je pas trop bon que les hommes soient moins 
 raisonnables que les tourterelles qui n'aiment qu'une fois en leur vie apres cela passant d'une chose a une autre on demanda pourquoy la beaute ne produisoit pas necessairement l'amour dans l'ame de tous ceux qui la voyoient on examina pourquoy il y avoit quelquesfois des femmes qui n'estoient point du tout belles qui ne laissoient pas de faire naistre de grandes et violentes passions et on considera la jalousie en toute son estendue raportant mesme beaucoup d'exemples de ses plus bizarres effets solon dit que si l'esperance nourrissoit l'amour la jalousie l'augmentoit pourveu qu'elle ne fust pas trop forte et qu'elle fust mal fondee periandre au contraire soustint que cette passion estoit ennemie de l'amour quoy qu'elle en fust compagne inseparable bias prenant un tiers parti dit qu'il falloit qu'un amant fust capable de jalousie et qu'il ne fust pourtant jamais jaloux pittacus soustint qu'il ne faloit point estre jaloux parce que si la personne qu'on aimoit ne donnoit point sujet de jalousie il n'en faloit point avoir et que si elle en donnoit il la faloit hair cleobule et thales au contraire dirent que l'amour sans jalousie estoit trop tiede et chilon suivant son austerite naturelle dit qu'il ne faloit estre jaloux que de sa propre gloire quant a anacharsis il dit qu'il le faloit estre de tout ce qu'on aimoit soustenant qu'on ne pouvoit rien aimer sans craindre d'en perdre la possession et qu'on ne pouvoit 
 craindre de la perdre sans quelques sentimens jaloux pour esope comme il mesloit toujours ses bestes ou ses oyseaux en toute sa philosophie il dit que comme le pellican donnoit la vie a ceux qui luy devoient donner la mort de mesme la jalousie estoit une passion qui faisoit mourir l'amour qui la faisoit naistre pour les princesses elles demeurerent dans toute la modestie de leur sexe se contentant de se ranger de l'avis de quelques-uns de ces sages et de faire voir qu'elles s'y rangeoient par raison sans entreprendre d'en proposer de nouveaux comme les choses en estoient la on vint advertir periandre de l'accident arrive a arion de sorte que faisant raconter cette merveilleuse avanture a toute la compagnie par celuy qui la luy aprenoit ce recit la divertit fort estant certain que celuy qui le fit representa si admirablement comment le dauphin sauva arion et le vint mettre sur le rivage aupres du port de tenare qu'il faisoit voir la chose qu'il descrivoit mais comme cette avanture est sceue de toute la terre je ne m'arresteray pas madame a vous la raconter et je vous diray seulement que periandre s'estant souvenu qu'il avoit autrefois ouy dire a thales qu'il faloit dire les choses vray-semblables mais qu'il ne faloit jamais dire celles qui ne l'estoient pas quoy qu'elles fussent vrayes luy demanda pardon de n'avoir pas suivy sa maxime en faisant raconter une chose qui sembloit presques impossible il est vray dit alors 
 le sage bias que thales a dit ce que vous dittes mais il est vray aussi que je luy ay entendu dire qu'il ne faloit jamais croire ses ennemis des choses qui paroissoient mesme les plus croyables ny ne croire pas ses amis de celles qui paroissoient les plus incroyables c'est pourquoy vous ne douez pas craindre qu'il vous accuse en suitte on raporta divers exemples de l'amour des dauphins pour les hommes solon raconta celuy d'hesiode dont un dauphin porta le corps jusques a un cap qui est aupres de la ville de molycrie et qui fut cause que ceux qui avoient tue ce fameux poete furent punis pittacus raconta aussi un autre exemple de la bonte des dauphins en la personne d'un appelle enalus qui estoit fils d'un des fondateurs de mytilene a qui des dauphins sauverent la vie et bien interrompit alors esope en souriant vous moquerez vous encore de mes geays et de mes corbeaux qui parlent aprenant que les dauphins sont des choses si merveilleuses en mon particulier dit cleobuline je n'ay garde de m'en moquer car ils parlent si bien qu'il est difficile de parler mieux si ce n'est vous reprit-il ce sont de ces gens qui jugent sur les apparences et qui parce qu'ils voyent que ce ne sont que des bestes que j'introduis ne jugent pas que c'est un homme qui les fait parler ce n'est pas dit-il encore qu'ils ayent grand tort car on ne connoist guere la verite si ce n'est par les apparences vous avez donc oublie vostre renard reprit 
 agreablement anacharsis car lors que vous le fistes entrer en contestation avec le leopard pour scavoir lequel des deux avoit le plus de taveleures il pria son juge de ne considerer pas tant les mouchetures exterieures que le leopard avoit sur la peau que celles qu'il avoit dans la teste l'assurant que s'il consideroit bien les siennes il les trouveroit plus diverses que celles de celuy qui luy disputoit l'avantage d'estre le mieux tavele il est vray dit esope que je me suis contredit mais a vous dire la verite adjousta-t'il en riant je fais tant parler de bestes que je crains qu'en leur aprenant mon langage je ne vienne a la fin a aprendre le leur et que les faisant devenir ce que je suis je ne devienne ce qu'elles sont ha esope s'escria eumetis quelque esprit que vous ayez inspire a toutes vos bestes et a tous vos oyseaux vous en avez encore plus que vous ne leur en avez donne apres cela chacun suivant son inclination se separa par diverses troupes dans cet agreable bocage chilon fut se promener avec anacharsis periandre fut suivy de thales de niloxenus de bias de pittacus de cleobule et de cleodeme mais pour solon comme il a l'inclination naturellement galante il demeura avec les dames et rendit cette conversation si agreable que de ma vie je n'ay eu plus de plaisir que j'en eus alors en effet cet homme si sage et si scavant scait pourtant si admirablement s'accommoder au temps et aux personnes a qui il parle qu'il 
 n'est rien dont il ne scache parler il est vray qu'il n'estoit pas dans la necessite d'abaisser son esprit car estant avec la princesse de corinthe et la princesse des lindes il pouvoit parler des choses les plus eslevees sans craindre de n'estre pas entendu aussi leur raconta-t'il tout ce qui s'estoit dit entre tant d'hommes illustres depuis qu'elles estoient sorties de la sale et il le fit avec tant d'art qu'en peu de paroles il r'assembla tout ce qu'ils avoient dit d'excellent et c'est a dire tout ce que la morale et la politique peuvent enseigner de plus beau en fuite passant d'un discours si serieux a un autre solon dit a ces deux princesses qu'elles devoient s'estimer infiniment heureuses d'estre tant au dessus de toutes celles de leur sexe et d'avoir pourtant la moderation de demeurer dans les bornes que la modestie veut que les dames conservent tousjours en matiere de sciences et de n'avoir aucune des foiblesses dont on accuse les femmes car enfin leur dit-il en souriant il s'en trouve peu qui n'ayent du moins celle de souhaiter d'estre aimees de plus de gens qu'elles n'en veulent aimer pour moy dit cleobuline je comprens bien qu'on peut souhaiter d'estre estimee de tout le monde mais j'advoue que je n'ay jamais compris que l'on deust desirer de donner de l'amour a des gens pour qui l'on n'en veut point avoir c'est neantmoins un sentiment assez general a toutes les belles personnes reprit solon et c'est mesme un sentiment plus 
 dangereux qu'elles ne pensent il y en a toutesfois beaucoup repliqua eumetis qui ne l'ont que par vanite et qui ne souhaittent d'estre aimees que parce qu'elles croyent que l'estime de la beaute est l'amour il est vray reprit solon que la chose est souvent ainsi mais apres tout peu de dames aimeroient si elles n'estoient jamais aimees ainsi lors qu'elles souhaitent qu'on les aime elles cherchent a se mettre en estat d'aimer pour moy dit alors esope je ne croy point qu'il soit aussi necessaire qu'on se l'imagine d'aimer une dame autant qu'elle aime car puis qu'il se trouve un nombre infiny d'hommes qui aiment les premiers je croy qu'il se peut aussi touver un nombre infiny de femmes qui aiment les premieres et quand tous les sept sages qui sont dans ce jardin me diroient le contraire j'aurois bien de la peine a les croire car enfin on aime celles qu'on doit aimer des qu'elles plaisent et par consequent elles peuvent aimer des qu'on leur plaist ha esope s'escria eumetis quelle injustice faites vous a nostre sexe je vous assure reprit-il que je ne suis pas si injuste que vous pensez car de grace par quelle raison pouvons nous aimer sans qu'on nous aime si vous ne pouvez pas aimer sans estre aimees les dames ont-elles le coeur different de celuy des honmes l'amour n'est-elle pas une mesme passion dans leur ame que dans la nostre est-ce un acte de leur volonte d aimer ou de n'aimer pas et n'ay-je pas raison de dire que si on ne dit pas aussi souvent qu'elles aiment 
 sans estre aimees comme on dit que nous aimons sans estre aimez c'est parce seulement que la bien-seance qui est establie dans le monde veut qu'un homme puisse sans honte aimer sans estre aime et qu'elle ne souffre qu'a peine qu'une dame aime lors mesme qu'elle est aimee a plus forte raison donc ne le veut-elle pas lors qu'on ne l'aime point mais apres tout toute la difference qu'il y a entre nous est que celles qui aiment sans qu'on les aime ne le disent point et ne s'en pleignent pas et que nous le disons et nous en pleignons hautement car enfin puis qu'elles ont des yeux de l'esprit et un coeur capable d'estre touche il faut conclure qu'elles peuvent aimer sans qu'on les aime et pour le prouver fortement il ne faut que considerer que l'amour toute seule quelque ardente qu'elle soit ne les oblige point a aimer et qu'il faut de plus que l'amant leur plaise estant certain que si cela n'est pas on les aime inutilement comme esope parloit ainsi et que solon alloit luy respondre le hazard fit que toutes ces diverses troupes qui s'estoient separees s'estant rejointes en un endroit ou six allees se croisent cette grande compagnie se rassembla si bien que solon qui trouvoit la question qu'esope avoit fait naistre trop digne de curiosite pour n'en parler pas davantage la proposa a cette illustre assemblee qui se disposa a en dire son advis pour moy dit la princesse des lindes qui ne trouve rien de plus estrange que d'aimer sans estre aimee j'auray bien de la peine 
 a endurer qu'on accuse le sexe dont je suis d'une pareille foiblesse mais enfin dit esope encore faut-il qu'il y en ait un des deux qui commence d'aimer et puis que cela est pourquoy ne voulez vous pas que ce soit aussi tost l'amante que l'amant c'est parce reprit eumetis que la bienseance ne le soufre point mais repliqua esope comme la nature est plus ancienne que la bienseance ce n'est pas de cela dont il s'agit il est certain dit alors solon qu'a parler veritablement il peut estre qu'une femme aimera sans estre aimee aussi bien qu'un homme aime sans estre aime mais il est pourtant vray que cela n'arrive pas si souvent et une des plus fortes raison qu'il y en ait est que les dames ayant la beaute en partage et toutes les graces du corps et de l'esprit plus attirantes et plus engageantes que les hommes leur merite produit un effet plus pronpt que le nostre si bien que pour l'ordinaire on les aime devant qu'elles ayent eu loisir d'aimer de plus il est encore vray que les femmes sont nees avec plus de vanite et qu'ainsi elles ont moins de disposition a faire les premiers pas en amour joint que de la maniere dont on les esleve elles ne sont pas en estat de suivre les purs sentimens de la nature parce que des le berceau on leur dit tellement qu'il ne faut point qu'elles aiment sans estre aimees qu'elles sont en garde continuelle contre elles mesmes mais apres tout je suis persuade qu'il n'est nullement impossible que cela arrive je m'assure reprit esope que chilon avec sa severite croiroit s'estre 
 deshonnore s'il avoit aussi bien parle d'amour que solon il est vray repliqua-t'il que je le trouve bien scavant en galanterie pour un homme qui a fait de si belles loix du moins scay-je bien qu'il n'y a personne a lacedemone qui en scache autant que luy comme les atheniens reprit solon ne sont pas si severes que les lacedemoniens j'advoue sans confusion que je connois l'amour comme toutes les autres passions mais pour en revenir a la question dont il s'agit qu'en semble t'il a la compagnie en mon particulier dit thales je croy qu'une femme peut aimer la premiere mais je croy en mesme temps que peu de femmes peuvent aimer long temps sans estre aimees et mesme sans passer bien tost de l'amour a la haine pour moy je croy reprit periandre que cela peut arriver mais je crois en mesme temps qu'il faut qu'une dame ne soit guere aimable si elle ne se fait aimer en aimant je suis si persuade dit alors cleobule en souriant que les dames sont plus propres a estre aimees qu'a aimer que bien loin de croire qu'elles puissent aimer les premieres j'ay bien de la peine a croire qu'elles aiment lors qu'on les aime il n'en est pas ainsi de moy dit bias car je croy que quand elles aiment elles aiment plus ardemment et plus opiniastrement que les hommes mais j'avoue que j'ay quelque difficulte a concevoir qu'elles aiment les premieres parce qu'a parler equitablement de mille femmes il n'y en aura pas une qui n'aime mieux les tesmoignages 
 esclatans que l'amour a accoustume de produire que l'amant qui les donne de sorte que comme cela ne se trouve pas en aimant la premiere je suis persuade ou qu'il n'y en a point ou qu'il y en a peu qui en soient capables pour moy dit pittacus je croy que l'amour n'estant pas un acte de volonte elle naist aussi bien dans le coeur d'une femme sans estre aimee que dans celuy d'un homme qui n'est point aime en mon particulier dit anacharsis je ne scay pas quelle est la puissance de l'amour en grece mais en scythie ny les hommes ny les femmes n'aiment point sans estre aimez ou sans croire du moins qu'on a disposition a les aimer et sans esperer qu'ils le seront bien tost car enfin je ne croy point possible que l'amour puisse subsister sans toutes ces conditions ce n'est pas dit-il qu'il ne puisse y avoir de l'exception mais a parler en general la chose est comme je le dis quoy que l'egipte reprit niloxenus soit bien esloignee de la scythie en toutes choses on y croit ce que vous dittes mais enfin dit solon il demeure tousjours pour constant qu'il n'est nullement impossible qu'une dame aime sans estre aimee en verite dit la princesse des lindes s'il n'est impossible il y a du moins bien de la difficulte ouy a celles qui ont l'ame comme vous l'avez reprit solon mais ce seroit faire trop de grace a vostre sexe adjousta-t'il et le mettre trop au dessus du nostre d'attribuer a toutes les femmes les sentimens que vous avez 
 dans le coeur comme eumetis alloit respondre a la civilite de solon on entendit un agreable concert au milieu de ce bocage qui imposa silence a toute cette illustre compagnie qui apres l'avoir escoute quelque temps se separa encore une fois par diverses troupes mais comme le soleil estoit prest de se coucher et que thales estoit accoustume a observer le ciel il s'arresta a regarder ce bel astre qui ayant respandu tout l'or de ses rayons dans la mer sembloit luy avoir communique une partie de sa lumiere pour solon s'estant arreste pour escouter la musique avec les dames le hazard fit qu'il vit au pied d'un arbre qui estoit fort proche une longue file de fourmis qui par cent occupations differentes travailloient toutes avec ordre diligence et affection a l'utilite publique de sorte qu'admirant l'ordre qu'elles gardoient a leur travail il le consideroit attentivement mais comme esope estoit aupres de luy il comprit aisement ce qui attachoit ses regards et ce qu'il pensoit si bien que prenant la parole advouez la verite luy dit-il en souriant vous voudriez bien estre assure que les atheniens gardassent aussi bien vos loix que ces fourmis gardent les leurs je l'advoue esope repliqua solon en riant aussi bien que tous ceux qui l'entendirent et je l'advoue a la confusion de ma patrie puis qu'elle a un honme qui luy a donne des loix si justes reprit cleobuline elle ne peut manquer d'estre fort glorieuse elle le feroit bi davantage si elle les scavoit garder reprit-il qu'elle ne l'est 
 d'avoir donne la naissance a un homme qui ne les garde peut-estre pas luy mesme apres cela solon s'engageant en un discours du gouvernement des peuples dit des choses admirables de sorte que toute la compagnie se r'assemblant une trosiesme fois la conversation devint tout a fait serieuse chacun raportant les plus louables coustumes de sa ville thales parla de la piete des milesiens pittacus de l'humeur guerriere des habitans de mytilene bias de la politesse de ceux qui habitent priene cleobule de la probite des lindiens periandre de l'ambition du peuple de corinthe solon de l'humeur remuante et seditieuse des atheniens et chilon de l'inclination severe et vertueuse des lacedemoniens apres quoy examinant les vices et les vertus de tous ces peuples differens ils en parlerent tant qu'il fut temps de partir pour s'en retourner a corinthe en effet les discours de ces grands hommes attachoient si agreablement l'esprit de ceux qui les escoutoient que si esope qui vit une quantite innombrable d'oyseaux qui venoient choisir les branches sur lesquelles ils vouloient passer la nuit ne les eust monstrez agreablement a toute la compagnie pour l'advertir qu'il estoit temps de se retirer elle se seroit retiree trop tard aussi reprocha-t'il alors plaisamment a tous ces sages que ces oyseaux estoient plus sages qu'eux puis qu'ils scavoient mieux l'heure ou il faloit se retirer qu'ils ne la scavoient mais enfin madame tout le monde jugeant 
 qu'esope avoit raison et qu'il feroit nuit quand on arriveroit a corinthe on se disposa a s'en aller et on s'en alla en effet chacun emportant dans son coeur tant de satisfaction de s'estre trouve avec tant d'excellens hommes qu'on estoit contraint d'advouer qu'on n'avoit jamais passe un jour plus agreable que celuy-la ne jugez pourtant pas madame du plaisir de cette journee par le recit que je vous en ay fait car j'advoue avec beaucoup de confusion qu'en mon particulier je ne vous ay raconte que tres imparfaitement ce qui se passa a ce fameux banquet des sept sages
 
 
 
 
chersias ayant acheve de parler receut mille louanges de cyrus et mille civilitez d'onesile aussi bien que mnesiphile apres quoy disant qu'elle vouloit profiter de l'advis qu'esope avoit donne a ces sages elle se leva pour s'en aller de peur d'arriver de nuit a la petite ville ou elle s'en retournoit mais comme cyrus luy fit offrir une colation magnifique avant qu'elle partist on ne parla tant qu'elle dura que de ce que mnesiphile et chersias avoient raconte et je ne scay si ce que dirent cyrus et onesile pendant cette colation ne valoit point ce qu'avoient dit ces sept sages pendant leur banquet telagene dit aussi mille jolies choses a indathirse apres quoy onesile montant dans son chariot partit avec escorte et laissa cyrus avec une impatience estrange de scavoir quel seroit le succes du voyage d'anacharsis cependant quoy qu'il eust volontiers 
 donne quelques heures a s'entretenir luy mesme il se contraignoit afin d'entretenir dans le coeur des chefs et des soldats cette noble ardeur qui leur avoit fait r'emporter de si illustres victoires de sorte que parlant tantost a l'un et tantost a l'autre il inspiroit effectivement a ceux a qui il parloit une partie de cette ardeur heroique qu'il avoit dans l'ame mazare de son coste contribuoit aussi tous ses soins a disposer les soldats a bien combatre quand il en seroit temps quoy que le peu d'interest qu'il avoit a la victoire luy donnast tousjours de fascheuses heures et que sa vertu eust besoin de toute sa force pour resister a son amour myrsile en son particulier n'estoit pas moins zele que mazare quoy qu'il n'eust nulle seurete de l'affection de doralise mais du moins avoit-il cet avantage de scavoir que s'il n'estoit point aime nul autre ne l'estoit et qu'andramite estoit hai cependant apres avoir attendu le retour d'anacharsis avec beaucoup d'impatience ce fameux scythe revint sans avoir pu rien obtenir de thomiris et sans qu'ortalque eust pu voir mandane parce qu'elle estoit alors bien plus rigoureusement gardee qu'elle n'estoit au commencement toutesfois comme il avoit veu gelonide cette princesse n'avoit pas laisse d'avoir la lettre de cyrus et d'y respondre mais cette response estoit si touchante qu'elle affligea plus ce prince qu'elle ne le consola araminte luy avoit aussi respondu d'une maniere si propre a exciter la 
 tristesse que cyrus fut beaucoup plus malheureux apres le retour d'anacharsis qu'il ne l'estoit auparavant mais enfin dit ce prince afflige a cet illustre scythe apres qu'il luy eut fait comprendre qu'il n'avoit rien obtenu que peut dire thomiris pour pretexter la guerre ou elle veut s'engager en retenant la princesse mandane elle dit seigneur reprit-il tout ce que peut dire une personne qui ne veut pas dire la veritable raison qui la fait agir avec tant d'injustice et que j'ay sceue par indathyrse devant que de vous quitter en effet elle a fait publier un manifeste parmy ses peuples et dans toutes les cours des deux scythies par lequel elle dit que vous aspirez a la monarchie universelle que la princesse mandane n'est qu'un pretexte qui couvre vostre ambition que quand celuy-la vous manqueroit vous en trouveriez un autre et que c'est pour cette raison qu'elle ne veut pas vous la rendre puis que c'est tousjours quelque seurete pour elle que de l'avoir en sa puissance apres quoy elle convie tous les peuples et tous les princes qui ne reconnoissent pas encore vostre authorite de s'unir courageusement pour tascher d'arrester le cours de vos victoires ainsi seigneur comme les grandes conquestes que vous avez faites donnent quelque vray-semblance a ces raisons ce manifeste a sans doute este assez bien receu du peuple qui voyant qu'elle se resout de vous faire la guerre commence comme il est greffier a ne croire plus que ce soit la passion qu'elle 
 a dans l'ame qui la fait agir comme elle fait de sorte que les massagettes semblent tous estre resolus a se deffendre jusques a l'extremite les autres rois de scythie a qui l'aproche de vostre armee donne de l'ombrage se liguent aussi contre vous et il n'y en a aucun qui ne face des levees et qui ne se dispose a se joindre a thomiris mais seigneur le plus facheux de ce que j'ay a vous dire est que comme aryante en faisant la guerre dans vostre armee a acheve de s'y rendre tres scavant il a juge que quand vous auriez passe l'araxe vous ne pourriez aller vers les tentes royales que par un chemin ou il y a plusieurs defilez si bien que pour mettre une barriere a vostre passage il fait construire un fort qui est presque acheve afin de deffendre cet endroit scachant bien que si vous preniez le chemin de la plaine vostre armee y periroit a cause qu'il y a fort peu d'eaux de sorte que jugeant qu'il faut de necessite que vous alliez par le lieu qu'il fait fortifier il semble que vous ne soyez pas en estat de vaincre facilement et en effet thomiris se soucie si peu de faire garder les passages de l'araxe qu'elle m'a charge de vous dire qu'elle ne veut point de paix que la victoire ne la luy donne et que pour vous tesmoigner qu'elle ne veut pas faire durer cette guerre elle consentira si vous le voulez que vous entriez dans son pais et que pour cela elle retirera ses troupes a trois journees de l'araxe si ce n'est que vous veuilliez le luy laisser passer 
 et faire de vostre coste ce qu'elle vous offre de faire du sien ouy sage anacharsis reprit cyrus puis que la reine des massagettes le veut j'entreray dans sont pais et quand le fort qu'elle fait faire seroit plus difficile a prendre que babilone il n'arresteroit pas mes desseins seigneur reprit ce sage scythe quoy que thomiris m'ait paru fort fiere et fort opiniastre dans sa resolution je ne desespere pourtant pas de la voir changer d'avis si les premieres occasions de cette guerre luy succedent mal c'est pourquoy il ne faut pas que vous en perdiez l'esperance apres cela ortalque dit a cyrus qu'un des gardes de madane qui disoit avoir veu feraulas au bord du phase et luy avoit promis de l'advertir de tout ce qu'il scauroit l'avoit charge de luy dire que thomiris ne luy offroit de luy laisser passer l'araxe que pour l'engager a donner bataille en un poste desavantageux qu'elle ne luy demandoit aussi a le passer que dans la pensee qu'il ne l'accepteroit pas et que hors de faire surprendre le fort qu'aryante faisoit bastir il seroit difficile qu'il peust vaincre thomiris ny approcher seulement des tentes royales mais pour pouvoir surprendre ce fort repliqua cyrus il faudroit avoir passe l'araxe et il faudroit que je sceusse precisement sa scituation de plus gelonide m'a charge de vous dire reprit ortalque qu'aryante a fait ce qu'il a pu pour empescher thomiris de vous mander par anacharsis qu'elle vous offre de vous 
 laisser passer l'araxe parce qu'il disoit que c'estoit le pis qui luy pouvoit arriver mais comme cette princesse ne songe a rien tant qu'a vous engager dans son pais elle pretend a ce que dit gelonide quand vous y serez entre de faire tous efforts pour faire rompre ou brusler le pont de bateaux sur quoy vous aurez passe l'araxe afin de pouvoir vous avoir en sa puissance si elle gagne la victoire comme elle l'espere a cause des passages difficiles ou il faut de necessite que vous vous trouviez engage aussi est-ce pour cela qu'elle m'a dit que thomiris ne fait pas avancer son armee et qu'elle se contente d'avoir seulement quelques troupes le long du fleuve afin que quand vous l'aurez passe ce soit a vous a l'aller chercher elle m'a dit de plus qu'aripite qui est tousjours amoureux de cette princesse luy amene un puissant secours mais ce qu'il y a de plus surprenant est qu'on dit que jamais on n'a entendu parler d'une diligence esgalle a celle de ceux qui bastissent ce fort qu'aryante fait faire et qui s'apelle le fort des sauromates parce que ce sont en effet des sauromates qui le font car comme ces peuples sont accoustumez a travailler aux mines qui sont en leur pais ils remuent la terre avec tant d'adresse et tant de diligence qu'ils ont fait en un mois ce que d'autres ne seroient pas en quatre de plus gelonide m'a apris qu'elle avoit descouvert qu'il y a desja quelque temps qu'arsamone a envoye secrettement 
 vers thomiris et qu'il trame quelque chose avec elle qui doit estre de grande importance mais seigneur elle m'en eust encore bien dit davantage si on ne la fust pas venue querir diligemment de la part de thomiris et il faloit sans doute qu'il se fust fait quelque combat entre quelques personnes de consideration car celuy qui luy vint dire que la reine la demandoit luy dit qu'il y avoit bien du desordre pour une querelle mais comme il ne luy expliqua pas la chose et que je fus contraint de la quiter et de partir tout a l'heure avec anacharsis je n'ay point sceu ce que c'est il est vray que comme adonacris a voulu demeurer encore un jour ou deux pour voir s'il ne gagnera rien sur l'esprit d'aryante vous pourrez scavoir a son retour si ce grand desordre vous peut estre utile a quelque chose et anabaris scaura aussi par luy ce que ses amis luy mandent car il a confere avec eux et s'est charge de leur responce apres cela cyrus voulant en une chose aussi importante que celle-la avoir l'advis de tout ce qu'il y avoit de gens habiles aupres de luy tint conseil de guerre ou il pria anacharsis de se trouver mais ce sage scythe luy dit qu'il se contentoit d'estre tousjours tout prest d'executer ses ordres sans se mesler d'un mestier ou il y avoit long temps qu'il avoit renonce si bien que cyrus assemblant alors cresus artamas mazare myrsile intapherne gadate gobrias indathyrse et tous les autres qui avoient accoustume 
 d'estre du conseil il leur proposa l'estat des choses d'abord la pluralite des voix fut que cyrus mandast a thomiris qu'il estoit prest de se retirer a trois journees de l'araxe pourveu qu'elle vinst en personne a la teste de son armee qu'elle fist aussi passer l'araxe a la princesse mandane qu'elle promist de la rendre si elle estoit vaincue et qu'elle s'engageast a donner la bataille trois jours apres qu'elle auroit passe le fleuve mais comme cyrus n'estoit pas accoustume a reculer et qu'il ne pouvoit se resoudre de s'esloigner du lieu ou il devoit delivrer mandane on vit bien que cette proposition ne luy plaisoit pas aussi fut-il bien aise de voir que cresus et mazare n'estoient pas de cette opinion et qu'ils estoient de la sienne en effet dit-il a toute l'assemblee ce seroit decrediter nos armes que de reculer devant une reine apres avoir eu le bon-heur de vaincre tant de vaillans rois de plus qui sciat si ceux que nous aurions vaincus nous cederoient le fruit de la victoire quand mesme ils nous l'auroient promis et si repassant le fleuve dont ils feroient les maistres ils ne le deffendroient pas avec le debris de leur armee et s'ils ne nous empescheroient pas de delivrer mandane ainsi je conclus que pour agir prudemment et glorieusement tout ensemble il ne faut point s'amuser a accepter l'offre que fait thomiris de nous laisser passer l'araxe car il faut le passer quand mesme elle le deffendra mais seigneur luy dit 
 indathyrse l'advis qu'on vous a donne merite quelque reflection car enfin vostre armee ne peut avancer vers celle de thomiris par la plaine a cause qu'elle y periroit faute d'eau et le coste des bois ou elle fait bastir un fort a tant de defilez que je n'oserois respondre de l'evenement si vous entrepenez de les passer devant son armee quand nous serons au dela du fleuve reprit cyrus nous irons reconnoistre les passages car enfin il ne s'agit pas de capituler avec thomiris et de luy dire que si elle est vaincue elle rendra la princesse mandane puis qu'il s'ensuivroit de la que si elle ne l'estoit pas on ne la luy pourroit plus demander cependant la chose n'est pas en ces termes puis qu'il est vray que quand j'aurois este batu et que mon armee seroit destruite j'en referois une autre pour recommencer la guerre et que tant qu'il y auroit un homme dans toute l'estendue des pais que j'ay conquis ou dans ceux de ciaxare ou dans ceux du roy mon pere je combatrois tousjours pour delivrer mandane c'est pourquoy il faut passer l'araxe de quelque facon que ce puisse estre j'ay sceu ce matin adjousta-t'il que les bateaux et toutes les choses necessaires pour faire un pont sont prestes ainsi sans nous amuser a attendre des responces de thomiris on commencera ce pont des demain car puis que l'araxe n'en a point qui ne soient trop loin de nous il faut necessairement en faire un cependant j'envoyeray chrysante dire a thomiris que j'iray 
 bien tost luy porter ma responce a la teste de mon armee cyrus dit cela d'un ton de voix si ferme qu'il n'y eut personne qui s'osast opposer a sa volonte de sorte que tout le monde s'y conformant ce prince assura ceux a qui il parloit qu'il esperoit que la resolution qu'il leur faisoit prendre luy succederoit heureusement et a dire vray il ne manqua pas a sa parole car il agit avec tant de diligence il donna ses ordres avec tant de jugement et ils furent executez avec tant de promptitude que le pont qu'il fit faire sur l'araxe sembla estre fait par enchantement en effet les bateaux furent amenez si diligemment et furent attachez les uns aux autres en si peu de temps qu'a peine les troupes que thomiris avoit de l'autre coste du fleuve sceurent elles que ce pont estoit fait lors que l'avant-garde de l'armee de cyrus commenca de passer il est vray que ce qui les abusa fut que ce prince pour les tromper fit amener quelques bateaux vis a vis du lieu ou elles estoient et fit travailler comme si en effet c'eust este en ce lieu-la qu'il eust eu dessein de faire un pont mais pendant qu'il les amusoit par cette feinte il en faisoit faire un beaucoup au dessus de cet endroit en un lieu ou il n'y avoit de l'autre coste du fleuve que des bruyeres sans aucune habitation de sorte qu'encore que ceux qui commandoient ces troupes fussent advertis par quelques bergers qu'il y avoit beaucoup de bateaux en cet endroit et qu'il y avoit beaucoup de gens qui y 
 travailloient ils creurent que c'estoient des bateaux que cyrus faisoit descendre le long du fleuve pour joindre a ceux qu'ils voyoient qu'on attachoit les uns aux autres et que ce que ces bergers disoient de plus estoit un effet de la peur qu'ils avoient qui leur avoit fait croire ce qu'ils leur raportoient ils envoyerent pourtant quelques un des leurs pour s'en esclaircir mais comme la nuit les surprit ils retournerent sans en scavoir davantage et dirent qu'ils n'avoient rien veu sans dire qu'ils n'avoient pas este assez avant de sorte que le pont estant fait sans aucun obstacle il se trouva qu'a la pointe du jour il y avoit desja deux bataillons formez au dela de l'araxe pour faciliter le passage de l'armee si quelques troupes s'y fussent voulu opposer mais cyrus ne fut pas en cette peine car l'espouvante fut si grande parmy celles de thomiris lors qu'elles sceurent avec certitude que l'armee de cyrus passoit le fleuve qu'elles ne scavoient ce qu'elles devoient faire les chefs apres les avoir un peu r'assurees les forcerent pourtant de marcher vers le lieu ou cette armee passoit mais lors qu'elles y arriverent les choses n'estoient plus en estat de leur permettre de rien entreprendre car l'avant-garde toute entiere estoit passee et rangee en bataille les massagettes firent neantmoins quelques escarmouches mais elles leur succederent si mal qu'ils furent contraints de prendre le party de se retirer et d'envoyer diligemment 
 aux tentes royales ou ils pensoient qu'estoit thomiris afin de l'advertir du passage de cyrus cependant ce prince apres avoir employe toute la nuit et tout le jour a faire passer son armee et avoir donne ordre a son campement resolut sans donner temps a thomiris d'estre advertie de son passage et d'envoyer des troupes vers luy d'aller en personne reconnoistre les defilez dont on luy avoit parle car comme il scavoit que cette princesse dans le dessein qu'elle avoit de l'engager parmy ces passages difficiles ne faisoit pas avancer son armee il voulut voir s'il ne seroit point possible de surprendre le fort des sauromates devant qu'elle se fust emparee des avenues des bois et devant que ce fort fust acheve de sorte que prenant des guides il fut accompagne de mazare d'indathyrse d'araspe d'aglatias de ligdamis et de douze ou quinze autre pour reconnoistre ces passages si bien que comme il partit au milieu de la nuit et qu'il prit a la droite en tirant tousjours vers le fort des sauromates il arriva au commencement des bois a la pointe du jour et il y arriva sans craindre d'y trouver aucun obstacle car il jugeoit bien que si thomiris estoit encore aux tentes royales ou anacharsis l'avoit laissee elle ne pouvoit avoir la nouvelle de son passage et qu'elle n'auroit pas lait garder las defilez qu'il alloit renconnoistre puis qu'elle le croyoit encore au dela du fleuve ainsi se confiant en sa prudence et en sa bonne 
 fortune il entra dans les bois conduit par des guides qu'il avoit mais a peine y eut-il fait cent pas qu'il entendit a sa gauche un bruit de chevaux et a peine eut-il le loisir de raisonner sur ce qu'il entendoit qu'il vit au milieu de deux routes du bois qui se croisoient la reine des massagettes a cheval qui venoit droit a luy a la telle de trente cavaliers cette veue surprit d'une telle sorte cyrus qu'au lieu d'avancer vers elle son premier sentiment fut de retenir la bride de son cheval et de l'empescher d'aller si viste quoy qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour avoir thomiris en sa puissance il n'a pourtant jamais pu dire precisement quel avoit este le sentiment qui luy avoit faire faire cette action pour thomiris elle n'en usa pas de mesme car des qu'elle aperceut cyrus la fureur s'emparant de son esprit elle se retourna fierement vers ceux qui la suivoient et leur parlant avec authorite vaillans massagettes leur dit-elle en leur monstrant cyrus de la main vous pouvez aujourd'huy finir la guerre et vanger vostre reine si vous pouvez mettre dans mes fers le redoutable ennemy que je vous montre a ces mots ceux qui suivoient thomiris s'avancerent vers cyrus et cette belle reine irritee qui avoit ce jour la une espee pendue a des chaisnes d'or dont les boucles estoient ornees de diamans la tira fierement du fourreau et par une action menacante fit signe a cyrus qu'elle se croyoit estre en estat de se vanger de son 
 mespris d'autre part ce prince a qui une honte heroique donnoit quelque repugnance a tirer l'espee contre une femme et contre une femme dont il avoit este aime et dont il l'estoit encore quelque irritee qu'elle fust voyant que les siens venoient l'attaquer et songeant que s'il pouvoit avoit thomiris en sa puissance la guerre en seroit bien moins longue puis qu'aryante n'auroit pas tant d'authorite sur ses peuples et qu'ainsi mandane en seroit plustost delivree il se tourna vers ceux qui le suivoient et apres les avoir encouragez a bien faire et leur avoir deffendu de tuer thomiris et de tascher pourtant de la prendre il s'avanca vers ceux qui venaient l'attaquer et il les attaqua si rudement qu'encore qu'ils fussent plus forts en nombre ils eurent lieu de croire par ce premier choc qu'ils ne vaincroient pas sans peine aussi thomiris envoya-t'elle diligemment un des siens advertir aryante qui estoit alle reconnoistre le bois par un autre coste de la venir joindre le plus viste qu'il pourroit cependant le combat commencant asprement cyrus esclaircit bien tost le premier rang de ceux qu'il avoit en teste de sorte que poussant les autres et se faisant faire jour il n'estoit plus guere esloigne de thomiris lors qu'un sentiment de fureur et de jalousie tout ensemble obligea cette princesse de s'avancer vers luy l'espee haute mais cyrus ne se vit pas plustost devant elle que baissant la pointe de la sienne et suspendant 
 sa valeur eh de grace madame luy cria-t'il ne me forcez pas d'employer mon espee contre une reine que je voudrois servir si elle n'estoit pas injuste a peine ces paroles furent elles entendues de thomiris qu'elle commanda aux siens de cesser le combat si bien que cyrus faisant la mesme chose de son coste et tous ayant obei on vit dans ces bois un objet qui avoit quelque chose de terrible et de beau tout ensemble car enfin on voyoit huit ou dix hommes morts ou mourans quelques autres blesses et tous ceux qui ne l'estoient pas avoient quelque chose de si fier sur le visage qu'ils imprimoient de la terreur par leurs regards seulement pour cyrus quoy qu'il eust de la fierte dans les yeux de la colere et de la fureur dans l'ame et qu'il eust une espee toute sanglante a la main son action estoit pourtant si pleine de respect et il paroissoit si clairement qu'il eust voulu pouvoir delivrer mandane sans perdre thomiris qu'il n'y eut personne de ceux qui le virent quine connust qu'il avoit ce genereux sentiment dans le coeur pour thomiris elle estoit si belle ce jour la qu'il n'y avoit que mandane au monde qui eust pu disputer un coeur avec elle sans s'exposer a le perdre cette princesse estoit montee sur un beau cheval noir dont le harnois estoit d'or l'habit de thomiris estoit d'un drap d'or a compartimens vers meslez d'un peu d'incarnat et il estoit de la forme qu'on le donne a pallas lors qu'on la peint armee la robe 
 estant ratachee sur la hanche avec des agraphes de diamans laissoit voir des brodequins a mufles de lyon qui avoient raport au reste de son habit son habillement de teste estoit orne de pierreries et grand nombre de plumes incarnates blanches et vertes pendoient sur ses beaux cheveux blonds qui volant au gre du vent se mesloient confusement avec ces plumes selon qu'elle tournoit la teste et par mille boucles neglignees donnoient un merveilleux lustre a sa beaute de plus comme elle avoit ses manches retroussees et ratacees sur l'espaule et qu'elle tenoit la bride de son cheval d'une main et son espee de l'autre on luy voyoit les plus beaux bras du monde la colere luy avoit mesme mis un si bel incarnat sur le teint qu'elle en estoit encore plus belle qu'a l'ordinaire et la joye de revoir cyrus et de le voir en une action respectueuse pour elle effaca tellement de ses yeux toutes les marques de fureur qu'elle y avoit un moment auparavant qu'il n'y put rien voir que d'aimable et de charmant joint que l'esperance qu'elle avoit de le prendre si aryante pouvoit venir assez viste a son secours luy donna encore un plaisir extreme et luy fit prendre la resolution de parler moins fierement a cyrus afin de l'amuser plus long temps de sorte qu'apres qu'ils eurent fait cesser le combat de part et d'autre comme je l'ay dit et que cyrus eut baisse la pointe de son espee pour tesmoigner a cette princesse 
 qu'il ne vouloit pas la tremper dans son sang et qu'il l'eut priee de ne le forcer pas a perdre une reine qu'il voudroit servir cette belle guerriere prenant la parole luy respondit que puis que c'estoit luy qui commencoit la guerre elle la pouvoit faire sans injustice la guerre sera bientost finie madame luy dit-il si vous voulez delivrer la princesse mandane elle sera sans doute bien tost delivree repliqua-t'elle si vous le voulez car pourveu que vous vous remettiez prisonnier en sa place je m'engage a forcer aryante de consentir que je la delivre et a la delivrer mesme malgre luy quand vous l'aurez renvoyee dans mon camp reprit cyrus je m'engage a passer dans le vostre pourveu que mandane y consente car je vous proteste madame qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour sa liberte et pour n'estre plus vostre ennemy respondit-elle en abaissant la voix vous scavez bien qu'il ne faudroit plus estre son amant car tant que vous le serez adjousta-t'elle en parlant tout haut elle sera ma prisonniere et je me vangeray sur elle de l'injure que vous me fistes en sortant de mes estats sans ma permission ha madame s'escria cyrus si c'est pour vous vanger de moy que vous retenez la princesse mandane captive delivrez la et je vous promets que je me puniray moy mesme du crime dont vous m'accusez et dont je ne me puis repentir a ces mots le hazard ayant fait venir aryante en cet endroit avec sa troupe quoy qu'il n'eust pas receu 
 l'ordre de thomiris cette princesse qui le vit paroistre avant que cyrus l'aperceust ne doutant pas qu'elle ne vist-bientost ce prince dans ses fers aussi bien que mandane luy dit alors qu'il n'estoit plus temps de parler de la liberte de cette princesse mais qu'il estoit temps qu'il luy rendist son espee et qu'il devinst son esclave a peine eut elle dit ces paroles que cyrus et tous ceux qui le suivoient voyant venir aryante et andramite a la teste de quinze ou vingt chevaux ne douterent presques plus de leur perte cependant comme cyrus vit qu'il n'y avoit pas de temps a perdre et que bien loin de prendre thomiris il se voyoit en danger d'estre pris il se jetta plus a droit avec sa troupe de peur d'estre envelope mais ce qu'il y eut de plus beau en cette rencontre fut que dans l'instant qu'il se separa de thomiris il fut en son pouvoir de la tuer et il vit la chose si facile qu'il n'y eut que sa seule vertu qui retint son bras il fut mesme si absolument maistre de luy en cette occasion et il s'imagina qu'il luy seroit si honteux d'avoir tue une reine qu'il ne fit pas la moindre action qui pust faire soubconner qu'il en eust la pensee au contraire en la quittant aprenez madame luy dit-il par le respect que je vous porte a respecter la princesse mandane et a faire du moins ce que vous devez puis que je fais presques plus que je ne dois d'autre part thomiris qui vit que cyrus par son respect luy donnoit lieu de luy pouvoir porter un coup leva 
 le bras dans le premier mouvement de sa fureur mais un second sentiment ayant retenu le premier elle laissa retomber negligemment son espee et regarda si aryante ne venoit pas cependant ce rival de cyrus voyant que ce prince par sa diligence ne pouvoit plus estre envelope joignit sa troupe a celle de thomiris de sorte qu'il estoit alors plus fort de la moitie que son ennemy il est vray que la repugnance qu'il avoit a combatre un prince a qui il avoit tant d'obligation diminua quelque chose de sa valeur ordinaire et fit qu'il l'attaqua plus foiblement mais thomiris en deffendant aux siens de tuer cyrus en leur commandant de le prendre et en leur promettant de grandes recompenses s'ils le prenoient les encouragea tellement qu'on peut dire que jamais le vainqueur de l'asie ne s'estoit trouve si pres d'estre prisonnier depuis qu'il le fut aupres du chasteau d'hermes toutesfois comme son grand coeur fut puissamment seconde par mazare par indathyrse par aglatidas par ligdamis par araspe par feraulas et par les autres qui l'avoient suivy ils se serrerent tous afin d'estre plus difficiles a rompre et se tenant ferme en un endroit du bois ou ils ne pouvoient estre envelopez ils soustinrent le premier choc d'aryante si vigoureusement que ceux qui les vouloient rompre se rompirent de sorte que cyrus s'enfoncant alors dans le gros des ennemis joignit aryante car pour thomiris elle donnoit ses 
 ordres sans combatre et redoubloit continuellement aux siens le commandement de ne tuer point cyrus et de le prendre cependant des que ce prince fut assez pres d aryante pour en estre entendu ha infidelle anaxaris luy dit-il en s'eslancant sur luy rends moy la princesse que je t'ay confiee je ne scay si anaxaris te la rendra repliqua ce prince en parant le coup que cyrus luy avoit porte mais je scay bien qu'aryante ne te la rendra pas quoy qu'il n'ignore pas qu'il a tort et qu'il scache bien qu'il est ingrat apres cela ces deux fiers ennemis ne se parlant plus que de la main leur combat fut tel que deux des plus vaillans princes du monde et qui estoient rivaux le pouvoient faire et si le nombre eust este un peu moins inesgal cyrus se fust assurement deffait de ce rival tout brave qu'il estoit mais comme il ne perdit pas le jugement en cette rencontre il vit bien que s'il s'opiniastroit a vouloir vaincre aryante il seroit vaincu par les siens et qu'il tomberoit en la puissance de thomiris de sorte qu'apres avoir assez considerablement blesse ce prince sur le haut de l'espaule et avoir veu qu'il n'avoit autre parti a prendre que celuy de se retirer il se desgagea du milieu des ennemis et r'assemblant tous les siens il se retira en combatant et en combatant si heureusement qu'il fit perdre coeur a ceux qui le suivoient car comme aryante a cause de sa blessure n'entreprit pas de le suivre et que thomiris ne le suivit aussi pas long temps 
 parce qu'elle craignit que la retraite de ce prince ne l'engageast dans quelque embuscade cyrus par sa conduite et par sa rare valeur se retira sans avoir perdu que trois cavaliers il est vray qu'en s'en retournant il s'aperceut qu'il estoit legerement blesse au coste droit de sorte que hastant sa marche des qu'il ne vit plus d'ennemis afin de se faire penser il arriva heureusement a son camp ou il estoit attendu avec beaucoup d'impatience et laissa thomiris dans un desespoir incroyable 
 
 
 
 
 
 
 des que cyrus fut arrive a sa tente il changea l'ordre qu'il avoit donne a chrysante d'aller vers thomiris et il se fit rendre conte en peu de mots de l'estat des choses pendant qu'on estoit alle appeller ses chirurgiens et donna ses ordres a tous en si peu de temps qu'il n'avoit plus rien a faire lors qu'ils arriverent pour visiter sa blessure qu'ils trouverent estre tres favorable et sans aucun danger mais ils dirent pourtant a cyrus qu'il estoit absolument necessaire qu'il gardast le lit deux jours et qu'il en fust sept ou huit sans 
 monter a cheval a cause que sa blessure estant assez pres de la hanche elle ne pourroit se consolider en peu de temps s'il ne se donnoit du repos adjoustant que s'il ne le faisoit pas il s'exposeroit a estre force d'y estre malgre luy beaucoup davantage d'abord cyrus ne vouloit pas leur obeir regardant alors sept ou huit jours comme sept ou huit siecles car il n'ignoroit pas que tant qu'il ne seroit point en estat d'agir il ne pourroit rien faire entreprendre a son armee toutesfois a la fin voyant que les advis de ceux qu'il devoit croire en cette occasion estoient conformes il leur obeit mais a peine eut-il eu loisir de se reposer deux heures qu'adonacris qui estoit demeure aux tentes royales apres anacharsis arriva et fut luy rendre conte de son voyage il est vray que cyrus n'eut pas eu grande impatience de luy en demander des nouvelles veu la disposition ou il scavoit par luy mesme qu'estoient thomiris et aryante si ce n'eust este parce qu'il avoit beaucoup d'envie de scavoir qui pouvoit les avoir fait partir si tost des tentes royales apres le depart d'anacharsis et ce qui les avoit fait aller dans les bois ou il les avoit rencontrez car il scavoit bien qu'ils ne pouvoient pas alors avoir eu nouvelles du dessein qu'il avoit fait de passer l'araxe de sorte que des qu'adonacris fut aupres de luy ce prince prit la parole le premier afin de l'obliger plustost a luy aprendre ce qu'il vouloit scavoir je ne vous demande point luy dit-il genereux 
 adonacris ce que vous avez gagne sur l'esprit d'aryante car apres l'avoir veu l'espee a la main je scay la responce qu'il vous a faite mais je vous demande pourquoy thomiris est venue si promptement dans les bois qui sont au deca du fort des sauromates seigneur repliqua adonacris pour satisfaire vostre curiosite il faut vous dire beaucoup de choses importantes c'est pourquoy encore que ma negociation n'ait pas este heureuse je ne laisseray pas de vous suplier de me permettre de vous dire tout ce que j'ay fait afin de vous dire en suite tout ce que j'ay apris je vous diray donc seigneur puis que vostre silence semble m'en donner la permission qu'il est vray que je n'ay pu rien obtenir d'aryante il est pourtant certain que j'ay veu une fois son esprit esbranle et que se souvenant de toutes les obligations qu'il vous a je luy ay veu autant de confusion que d'amour ouy mon cher adonacris me dit-il lors que je le pressois le plus fortement tout ce que vous dittes est vray et j'advoue qu'anaxaris est un lasche un ingrat et un perfide que cyrus doit hair horriblement et qu'il est esgallement indigne et de l'amitie de cyrus et de l'amour de mandane mais adonacris quand aryante voudroit reparer le crime d'anaxaris il le voudroit inutilement et mandane est si peu en sa disposition adjousta-t'il qu'a peine thomiris souffre t'elle qu'il la voye bien loin d'estre en estat de la pouvoir rendre a cyrus ainsi comme je me repentirois 
 en vain puis que je ne pourrois la delivrer quand je le voudrois il vaut autant que je ne me repente pas aussi bien poursuivit-il suis-je persuade que je me repentirois bienstost de m'estre repenti c'est pourquoy faites seulement ce que vous pourrez pour faire que mon rival me haisse sans me mespriser et taschez de diminuer la grandeur de mon crime par la grandeur de mon amour apres cela seigneur je redoublay mes raisons et mes prieres et j'ose vous assurer que mon affection me fit dire tout ce qu'un beaucoup plus habille homme que moy eust pu penser en cette occasion mais comme j'estois avec ce prince on le vint querir de la part de thomiris qui venoit de recevoir advis que le prince phraarte qui estoit alle voir le travail du fort des sauromates s'estoit batu contre un estranger qu'il avoit rencontre et qu'il estoit blesse a mort aussi bien que son ennemy de sorte que comme phraarte estoit en tres grande consideration aupres de thomiris elle ne sceut pas plustost l'estat ou il estoit qu'elle partit des tentes royales pour aller le voir au fort des sauromates ou on l'avoit porte parce qu'il s'estoit batu assez pres de la si bien que partant deux heures apres qu'anacharsis fut parti et menant le prince aryante et andramite avec elle je les suivis esperant que je pourrois peutestre gagner quelque chose sur l'esprit d'aryante par mon opiniastrete ainsi je fus avec eux jusques au fort des sauromates ou 
 nous ne fusmes pas plustost arrivez que thomiris et aryante furent visiter phraarte qu'ils trouverent a l'extremite toutesfois comme il avoit sa raison toute libre il les pria qu'il leur pust parler sans tesmoins et en effet il les entretint pres de demie heure apres quoy ayant perdu la parole ils le quitterent mais ce qu'il y eut de remarquable fut que depuis qu'il eurent parle a phraarte ils consulterent assez long temps ensemble paroissant mesme qu'aryante avoit quelque chose dans l'esprit qui ne luy plaisoit pas en suitte de quoy thomiris le quittant fut voir celuy qui s'estoit battu contre phraarte qu'on avoit porte au mesme lieu de sorte qu'il est aise de juger qu'il faut que cet inconnu fust fort considerable cependant je n'ay pu en scavoir davantage et tout ce que je vous en puis dire est qu'ils sont tous morts et qu'on leur a rendu les mesmes honneurs mais seigneur pour achever men recit je vous diray encore qu'aryante et thomiris dans le dessein que j'ay sceu qu'ils ont de vous engager parmi les defilez qui sont dans les bois qui environnent le fort des sauromates furent les reconnoistre pour voir ou ils posteroient des gens de guerre si vous passiez l'araxe mais comme il auroit falu trop de temps a les voir tous en un jour s'ils les eussent veus ensemble thomiris et aryante prirent chacun une partie du bois pour en reconnoistre les passages sans scavoir que vous aviez passe l'araxe car comme ceux qui estoient au 
 bord de ce fleuve croyoient que thomiris estoit aux tentes royales il est a croire que c'est la qu'ils envoyerent pour luy porter cette nouvelle aussi vous puis-je assurer qu'on n'en a rien sceu au fort des sauromates jusques au retour de thomiris et a celuy d'ariante qui apres vous avoir rencontre dans les bois et vous avoir combatu ont este esclaircis de la verite par plusieurs advis qu'ils en ont eus cependant quoy qu'aryante soit blesse il a voulu qu'on le reportast aux tentes royales aupres de qui est le gros de l'armee mais il n'a pas voulu que je luy parlasse de sorte que je suis revenu vers vous bien-marry seigneur de n'avoir pu rien faire pour vostre service non plus que les amis d'anabaris qui m'ont promis de ne perdre aucune occasion de toutes celles que la fortune leur offrira pour tascher de moyenner la liberte de mandane comme adonacris achevoit de prononcer ces paroles on vint dire a cyrus qu'un homme a qui il avoit parle aupres de l'araxe le jour qu'il estoit revenu de voir la princesse onesile de mandoit avec empressement a luy parler de sorte que cyrus jugeant bien que c'estoit celuy qu'il avoit charge de dire au roy de pont qu'il seroit mieux de venir combatre dans son armee que d'aller combatre pour le ravisseur de mandane il commanda qu'on le fist entrer si bien qu'adonacris s'estant retire et cet homme estant entre cyrus luy demanda ce qu'il avoit a luy dire de la part du roy son maistre seigneur 
 respondit-il en soupirant je vous damande pardon de ne pouvoir vous cacher la douleur que j'ay de la mort d'un prince qui estoit vostre rival mais ce qu'il m'a charge de vous dire me rendra peut-estre excusable et vous obligera vous mesme a pleindre le malheur d'un si grand prince quoy s'escria cyrus le roy de pont est mort ouy seigneur repliqua-t'il et il est mort avec des sentimens bien opposez a ceux du prince qui luy a fait perdre la vie ce que vous me dittes reprit cyrus me surprend d'une telle sorte que pour m'obliger a vous croire il faut que vous me racontiez cet accident avec toutes ses circonstances pour le pouvoir faire seigneur respondit cet homme il faut que je vous die qu'apres que je vous eus quitte je sus passer le fleuve a l'endroit le plus proche ou je le pus passer et que je fus si heureux que le lendemain je rencontray le roy mon maistre qui s'estoit arreste a la premiere habitation afin d'avoir un cheval en donnant une bague qu'il avoit encore mais seigneur quoy que je luy disse tout ce que vous m'aviez fait l'honneur de me dire et que mesme il en fust sensiblement touche il ne laissa pas de continuer son voyage trois jours apres de sorte que comme on luy dit que le chemin des bois estoit le plus court pour aller au lieu ou estoit l'armee il le prit et fut en passant au fort des sauromates ou il aprit fortuitement en s'informant des nouvelles generales que phraarte qu'il avoit sceu a cumes avoir enleve la 
 princesse sa soeur estoit aux tentes royales avec araminte et il sceut de plus qu'il devoit arriver ce jour la au fort ou nous estions de vous dire seigneur ce que ce deplorable prince pensa en cette occasion il ne me seroit pas aise ha fortune s'escria-t'il c'est trop d'opiniastrete a me persecuter et il faut a la fin que ma constance succombe en effet poursuivit-il n'est-ce pas estre bien malheureux que d'estre accable de tant de disgraces a la fois j'aime sans estre aime j'ay perdu deux royaumes que mes ennemis possedent j'ay de l'obligation au rival qu'on me prefere je l'estime mesme autant que la princesse qui le prefere a moy le peut estimer je hais aryante et comme mon rival et comme le ravisseur de mandane et comme mon vainqueur et cependant je me resous a combatre pour luy plustost que de combatre pour cyrus et pour achever de m'accabler je trouve en cette cour le ravisseur d'araminte songe donc adjoustoit-il si l'honneur te permet de voir un prince qui a enleve ta soeur sans te vanger de cet affront et pense enfin que n'ayant jamais rien fait de lasche que l'amour ne t'ait force de faire tu n'auras pas cette excuse en cette occasion apres cela seigneur ce grand prince se teut et m'ayant fait signe qu'il vouloit estre seul je sortis du lieu ou il estoit mais comme le hazard se mesle de tout il se trouva qu'a la tente qui touchoit celle ou j'estois il y avoit des estrangers qui parloient une langue qui ne 
 m'estoit pas inconnue car j'ay trop este en pont et en bithinie pour n'en scavoir pas le langage qui est celuy dont ces estrangers se servoient l'entendis donc que deux hommes qui estoient dans cette tente parloient assez haut parce qu'ils ne croyoient pas qu'on entendist leur langue mais comme je prestay l'oreille j'entendis qu'un des deux disoit a l'autre qu'arsamone auroit une grande joye de voir araminte en sa puissance et qu'il ne doutoit pas que les princesses qu'il devoit donner en ostage a thomiris n'arrivassent bientost il est vray repliqua celuy a qui il parloit qu'arsamone en aura bien de la joye mais spitridate en aura aussi bien de la douleur quand il le scaura et je ne scay si nous sommes bien sages de servir si aveuglement arsamone dans toutes ses violences et si quand le prince son fils viendra a regner nous ne nous en repentirons point apres cela seigneur ces deux hommes ayant change de place je n'entendis plus ce qu'ils dirent cependant comme je creus qu'il importoit que mon maistre sceust ce que j'avois entendu je fus le retrouver et le luy dire si bien qu'ayant une forte curiosite d'en scavoir davantage et ne doutant pas que ceux que je venois d'entendre ne fussent nais ses sujets il se resolut de se montrer a eux et en effet sans se consulter davantage luy mesme il sortit de la tente ou il estoit loge et fut a celle ou ces gens estoient qu'il surprit d'une telle sorte par sa veue que quoy qu'ils le vissent en un estat 
 bien different de celuy ou ils l'avoient veu ils ne laisserent pas de trembler en le voyant et d'avoir du respect pour luy si bien que comme il connut leurs sentimens par leur action il profita du desordre de leur esprit et sceut leur parler avec tant d'authorite qu'il les obligea a luy dire ce qu'ils faisoient au lieu ou il les trouvoit de sorte qu'il sceut par eux qu'arsamone qui avoit sceu que phraarte en partant de la colchide avoit pris la route des massagettes avoit envoye vers thomiris luy offrir de faire une puissante diversion en attaquant ciaxare et en faisant mesme soulever une partie de l'assirie pourveu qu'elle remist araminte en son pouvoir s'engageant mesme de luy faire espouser phraarte et luy offrant pour la seurete de ce traite de remettre entre ses mains la princesse sa fille et la princesse sa niece a condition qu'elle luy promettroit aussi que si spitridate tomboit sous sa puissance pendant la guerre qu'elle alloit avoir avec cyrus elle le remettroit sous la sienne en suite de cela ces deux hommes qui estoient tous deux d'heraclee dirent que thomiris avoit accepte la chose et que phraarte y avoit consenti se tenant encore plus assure d'espouser araminte par force a la cour d'arsamone qu'a celle de thomiris adjoustant qu'ils estoient demeurez en ce pais la pour tenir les choses en l'estat qu'elles estoient et que bien tost la princesse de bithinie et la princesse istrine y arriveroient apres cela ils luy dirent encore qu'ils estoient 
 venus voir ce fort par curiosite et qu'ils venoient d'aprendre que phraarte y arriveroit ce jour-la et en effet seigneur a peine ces sujets du roy de pont eurent-ils dit a ce prince ce qu'il avoit voulu scavoir qu'on dit que phraarte alloit arriver et qu'il estoit alle voir les travaux du dehors de la place de sorte que le roy de pont deffendant a ces deux hommes de dire qui il estoit et le leur deffendant avec la mesme authorite que s'il eust encore este sur le throne il monta a cheval et j'y montay aussi sans scavoir quel estoit son dessein mais enfin seigneur sans m'amuser a des circonstances inutiles il fut ou l'on luy avoit dit que phraarte estoit il ne se monstra pourtant pas a luy d'abord au contraire apres se l'estre fait montrer il fut aut galop dans un bois qui n'en est pas loin et me donnant ses tablettes dans quoy il avoit escrit quelque chose il me chargea de les donner a phraarte qui regardoit travailler et de ne luy dire pas qui il estoit et en effet obeissant au roy mon maistre je portay ces tablettes phraarte leut ce qui estoit escrit dedans et me demanda tout bas qui estoit celuy qui les luy envoyoit et ou il estoit seigneur luy dis-je il est a deux cens pas d'icy mais pour son nom il m'a deffendu de vous le dire et je n'oserois luy desobeir apres cela comme phraarte estoit brave et que sa valeur estoit un peu inconsideree il ne s'opiniastra pas davantage a vouloir scavoir le nom de celuy qui le vouloit voir l'espee a la 
 main et il ne songea qu'a contenter cet inconnu qui luy demandoit satisfaction d'un outrage joint que s'imaginant a ce qu'il dit apres que c'estoit peut-estre spitridate il ne voulut pas differer davantage a le satisfaire si bien que comme il estoit alle peu accompagne il se defit aisement des siens sur divers pretextes et apres m'avoir renvoye assurer mon maistre qu'il seroit bien tost a luy il me suivit un quart d'heure apres et vint a l'endroit que je luy avois marque en le quitant sans autre compagnie que celle d'un esclave seulement et sans autres armes que son espee car mon maistre comme je l'ay sceu depuis luy avoit mande qu'il faloit que l'espee seule decidast leur different mais seigneur il fut bien estonne lors qu'arrivant au lieu ou estoit son ennemy il vit qu'il ne le connoissoit pas il est vray qu'il sortit bien-tost de cet estonnement pour rentrer dans un autre car des que le roy de pont le vit il mit l'espee a la main et s'avancant vers luy c'est en cet estat luy dit il que je vous dois dire que je suis frere de la princesse araminte et que je suis en pouvoir de vous empescher de la remettre entre les mains de l'usurpateur de mes royaumes si vous estes celuy que vous dittes reprit brusquement phraarte en mettant aussi l'espee a la main vous ne devez pas vous pleindre d'un prince qui veut oster araminte a spitridate que vous n'aimez pas il est vray que je ne l'aime pas reprit-il mais je l'estime et il n'en est pas autant de vous 
 pour un ravisseur de mandane repliqua brusquement phraarte vous estes bien sensible a un enlevement a ces mots le roy de pont sans respondre davantage s'avanca vers luy avec une valeur incroyable phraarte de son coste se batit comme un homme desespere d'estre force de se batre contre le frere de sa maistresse neantmoins comme il avoit une valeur un peu brutale a ce que disent ceux qui le connoissoient il ne laissa pas de se batre contre le roy de pont avec la mesme opiniastrete que s'il eust este son rival pour moy je fus contraint d'estre spectateur de ce combat car comme phraarte n'avoit qu'un esclave aveque luy je ne pouvois faire autre chose mais enfin seigneur apres s'estre batus tres long-temps et s'estre blessez mortellement en divers endroits le roy de pont pressant vivement le prince phraarte luy donna un si grand coup a travers le corps qu'il tomba de cheval et laissa tomber son espee dont le roy de pont se saisit parce qu'il se jetta a terre au mesme instant ainsi il fut vainqueur de phraarte mais a peine sceut-il qu'il avoit vaincu qu'il tomba de foiblesse a quatre pas de son ennemy de sorte qu'estant contraint de me servir de l'esclave du vaincu pour secourir le vainqueur je l'envoyay advertir ceux du fort de cet accident si bien qu'estant venu du monde on porta ces deux blessez dans les tentes du fort des sauromates et on envoya advertir thomiris et aryante de ce qui estoit arrive cependant quoy qu'un chirurgien 
 qui se trouva la dist que les blessures de mon maistre estoient mortelles aussi bien que celles de phraarte je ne dis pourtant pas qui il estoit de peur qu'on ne l'arrestast et qu'on ne hastast sa mort par cette violence mais lors que thomiris et aryante arriverent j'ay sceu que phraarte le leur dit et qu'ils les pria de luy promettre de tenir le traite qu'ils avoient fait avec arsamone afin qu'araminte estant sous la puissance de ce prince n'espousast jamais spitridate mais seigneur apres que phraarte eut fait cette injuste priere a thomiris et a aryante il perdit la parole et peu de temps apres la vie cependant thomiris ayant sceu de phraarte la qualite de mon maistre le vint voir suivie seulement d'un homme de condition de lydie apelle andramite car pour aryante il est a croire qu'il ne put se resoudre a faire une visite a son rival seigneur ce malheureux prince a qui les aproches de la mort avoient donne ses sentimens plus justes et pour vous et pour mandane dit a cette reine des choses si touchantes pour l'obliger a vous rendre cette princesse et pour la porter a persuader a aryante de se repentir de la violence qu'il luy avoit faite que si je pouvois vous les redire vous seriez charme de sa vertu je vy pourtant bien seigneur adjousta cet homme que thomiris ne se laissoit pas persuader aussi ne fut-elle pas long temps aupres de luy mais comme elle l'assuroit qu'encore qu'il eust un ennemy qui luy estoit fort considerable 
 elle ne laissoit pas de le considerer aussi extremement et de vouloir qu'on eust beaucoup de soin de luy j'ay si peu de part a la vie luy repliqua-t'il que je ne vous demande rien pour moy non pas mesme un tombeau car je n'ay pas dessein d'eterniser la memoire de mes malheurs mais madame poursuivit il en soupirant je vous demande toutes choses pour la princesse mandane apres cela thomiris estant sortie sans luy respondre precisement et ce malheureux roy sentant bien qu'il ne pouvoit plus guere vivre me commanda de faire scavoir a la princesse mandane quand je le pourrois qu'il s'estoit repenti de sa violence sans se pouvoir repentir de l'avoir aimee et de la conjurer de ne hair point sa memoire pour vous seigneur il me chargea de vous dire qu'il estoit au desespoir de mourir ingrat et de ne pouvoir s'empescher de mourir vostre rival et qu'il vous prioit d'avoir soin de la princesse araminte adjoustant en suite qu'il vouloit mourir amy de spitridate et qu'il me conmandoit de l'en assurer apres cela seigneur sa raison s'estant esgaree il passa la nuit suivante a parler continuellement de mandane mais a en parler sans suitte et sans aucune liaison puis s'estant affoibly tout d'un coup il mourut a la pointe du jour ainsi le vainqueur et le vaincu moururent presques en mesme temps et receurent apres leur mort les mesmes honneurs parles ordres de thomiris cependant conme cette princesse estoit sur les lieux elle voulut aller reconnoistre les bois qui sont a l'entour 
 de ce fort avant que de s'en retourner mais durant qu'elle y fut et que nous combatiez aryante un escuyer d'andramite que son maistre avoir laisse en ce lieu la pour quelque commission qu'il luy avoit donnee vint m'aborder par curiosite pour scavoir qui estoit le maistre dont je regrettois la perte car seigneur j'oubliois de vous dire que thomiris n'avoit point publie sa condition mesme apres sa mort et je m'imagine qu'elle en via ainsi afin que la nouvelle de la mort du roy de pont ne fust pas portee a la princesse sa soeur avant qu'elle fust retournee aux tentes royales mais enfin seigneur cet escuyer d'andramite ne m'eut pas plustost aborde que nous nous reconnusmes pour avoir porte les armes ensemble au siege d'ephese du temps que le prince artamas s'apelloit cleandre de sorte que nous embrassant aveque joye nous nous rendismes conte de nos avantures et nous renouasmes nostre ancienne amitie qui avoit este fort estroite mais pour la renouer fortement il me confia le dessein qu'il a de vous servir et je luy dis aussi qui estoit mon maistre et ce qu'il m'avoit charge en mourant de vous venir dire de sorte que nous excitant l'un l'autre dans le dessein de reparer les fautes que nous avions faites contre vous en taschant de vous rendre quelque service considerable nous fusmes nous promener ensemble a l'entour du fort mais seigneur en nous y promenant nous remarquasmes que l'endroit par ou 
 il n'est pas encore entierement acheve est si facile a surprendre qu'avec cinq cens hommes seulement on s'en peut rendre maistre si bien que souhaitant alors ardamment que vous eussiez passe l'araxe pour pouvoir former cette entreprise nous creumes faire des souhaits inutiles parce que nous ne scavions pas encore que vous l'eussiez passe mais seigneur nous sceusmes bien tost par le retour de thomiris et par aryante qui revint blesse que vous estiez plus pres de nous que nous ne pensions si bien que cet escuyer d'andramite et moy regardant alors la chose que nous avions imaginee comme une chose possible nous l'examinasmes aveque soin et pour faciliter nostre dessein thomiris partant de la et aryante aussi andramite laissa heureusement pour nous cet escuyer dans ce fort par les ordres d'aryante avec commandement d'aller les advertir quand il seroit acheve et il l'y laissa mesme avec quelque authorite sur les travailleurs car comme cet homme s'intriguoit autant qu'il pouvoit pour faire reussir le dessein que nous avions forme il persuada a son maistre qu'il avoit autre fois servy le prince de cumes aux fortifications de sa ville et qu'il s'y entendoit extremement or seigneur depuis le depart de thomiris et d'aryante cet escuyer et moy ayant considere l'assiette des lieux et l'estat present de la place nous avons resolu que je viendrois vous advertir que si vous voulez diligemment envoyer 
 cinq cens hommes par un chemin qu'un guide que j'ay pris m'a fait prendre vous surprendrez le fort et vous en serez bientost maistre mais seigneur ce dessein veut de la diligence car on dit que des que thomiris sera retournee aux tentes royales et qu'elle aura donne quelque ordre a la seurete de la princesse mandane et au despart d'araminte qu'elle doit renvoyer a arsamone des que les deux princesses qu'il baille en ostage seront arrivees elle reviendra avec toute son armee afin de s'emparer des passages qu'elle a reconnus et de vous engager a la combatre en un poste desavantageux pour vous c'est pourquoy seigneur il faut se haster et il ne faut pas mesme plus de gens que ce que je vous en demande de peur que si on separoit un plus grand corps de vostre armee ceux du fort n'en fussent advertis vous me dittes tant de choses surprenantes dit alors cyrus voyant que cet honme n'avoit plus rien a dire que je ne scay a laquelle respondre la premiere je vous diray toutesfois que je pleins le pitoyable destin du roy de pont que je loue la fidellite que vous avez eue pour luy et que je reconpenseray le zele que vous avez pour moy
 
 
 
 
apres cela cyrus luy ayant fait dire le veritable estat de la place il trouva qu'il en parloit si pertinemment qu'il y avoit apparence que le dessein qu'il luy vouloit faire prendre n'estoit pas mal fonde pourveu qu'il fust execute avec diligence neantmoins comme il estoit fort important il envoya querir mazare et indathyrse seulement pour en 
 conferer avec eux ne voulant pas proposer la chose au conseil de guerre de peur qu'elle ne fust sceue de sorte qu'ayant expose en peu de mots a ces deux princes l'affaire dont il s'agissoit et leur ayant dit qu'il trouvoit a propos de hazarder cinq cens hommes pour tenter cette entreprise ils furent de son advis si bien que sans differer davantage cyrus ayant choisi feraulas pour cette hardie action il l'envoya querir il choisit en suite les troupes qu'il devoit commander il luy donna tous les ordres necessaires et tous les conseils qu'il creut luy devoir donner et l'ayant fait conferer avec celuy qui luy avoit donne cet advis il fut resolu qu'ils partiroient a l'entree de la nuit que quand ils seroient assez pres du fort ils feroient aveque du feu un signal qui advertiroit cet escuyer d'andramite suivant qu'il en estoit demeure d'accord avec son amy afin qu'il respondist par un autre et qu'ils sceussent precisement l'endroit par ou ils devoient surprendre le fort car ces deux hommes en se separant avoient pris toutes leurs mesures comme ne doutant pas que cyrus ne hazardast la chose et ne l'entreprist et en effet les troupes que ce prince avoit choisies partirent a l'entree de la nuit comandees par feraulas et conduites par cet honme qui avoit este au roy de pont et par le guide qu'il avoit mais apres qu'ils furent partis cyrus se mit a considerer avec plus de loisir la pitoyable mort du roy le pont et a deplore le malheur d'un prince que la fortune avoit persecute toute sa vie avec une opiniastrete estrange de sorte que 
 rapellant en suite dans sa memoire la mort du roy d'assirie il se trouva estre capable de compassion pour ces deux illustres rivaux aussi bien que d'amitie pour mazare si bi que r'assemblant toute la haine qu'il avoit eue pour eux en la personne d'aryante il le hait autant tout seul qu'il les avoit hais tous ensemble c'estoit pourtant une haine accompagnee d'estime mais qui estoit d'autant plus forte qu'il avoit eu beaucoup d'amitie pour luy apres les grandes actions qu'il avoit faites et a sardis et a cumes mais ce qui affligeoit sensiblement cyrus estoit de se voir oblige de n'agir point durant quelques jours cependant il ne laissoit pas d'ordonner de tout et de voir tous ceux qui avoient quelque chose a luy dire et mesme de souffrir la veue de tous ceux qui n'avoient qu'a se donner le plaisir de le voir il est vray que l'envie qu'il avoit de scavoir le succes de cette entreprise partageoit fort son esprit et qu'il ne l'avoit pas tout a fait libre il ne laissoit pourtant pas de parler a tous ses amis comme s'il n'eust ri eu d'extraordinaire dans l'ame et de s'informer obligeamment de leurs interests en effet il demandoit quelquefois des nouvelles de palmis au prince artamas de celles d'amestris a aglatidas et de celles de cleonice a ligdamis mais pour intapherne il ne luy voulut point dire ce qu'il avoit apris du traite qu'arsamone avoit fait avec thomiris de peur de l'affliger il commanda seulement aux chefs qui avoient leurs quartiers le plus pres de l'araxe que s'ils rencontroient 
 quelque cavalerie qui conduisist des dames qu'on les respectast et qu'on les amenast au champ il est vray que ce prince n'ignora pas longtemps son malheur car comme il estoit un matin au bout du pont de bateaux que cyrus avoit fait faire sur l'araxe a regarder passer quelques troupes qui estoient nouvellement arrivees et que ciaxare envoyoit a cyrus il vit paroistre le prince atergatis mais a peine le vit il que l'impatience le prenant il fut droit a luy et sans descendre de cheval parce que le lieu ne le permettoit pas ils se donnerent la main l'un a l'autre et se la ferrant estroitement ils se confirmerent leur amitie mais comme intapherne avoit beaucoup de choses a demander a atergatis et qu'atergatis en avoit beaucoup a dire a intapherne ils s'esloignerent promptement du pont et se separant de la presse intapherne vit tant de melancolie dans les yeux de son amy que cette tristesse passa bien tost dans son coeur et y mit une certaine curiosite accompagnee de crainte qui faisoit qu'il avoit une envie extreme de demander des nouvelles de la princesse de bithinie sans qu'il osast s'en informer mais a la fin ne pouvant plus s'en empescher et bien mon cher atergatis luy dit-il estes vous banny par arsamone pour m'avoir voulu rendre office aupres de la princesse sa fille helas reprit atergatis en soupirant que vous allez estre surpris de la cause de mon voyage et que vous serez estonne et afflige tout ensemble quand vous scaurez que la princesse de bithinie 
 et la princesse istrine sont presentement en la puissance de thomiris ou y seront bien tost et que la princesse araminte sera bientost aussi en celle d'arsamone quoy s'escria intapherne il peut y avoir de la verite a ce que vous dittes eh de grace adjousta-t'il ne me tenez pas plus long temps en peine et dittes moy quelle peut estre une si bizarre avanture apres cela atergatis luy aprit ce que cyrus scavoit desja c'est a dire le traite de thomiris et d'arsamone il est vray qu'il luy dit de plus le commencement de l'execution de ce traite par le despart des princesses mais luy dit intapherne comment avez vous pu souffrir une si injuste chose sans vous y opposer comme arsamone jugea bien que je m'y opposerois si j'en avois connoissance repliqua atergatis il agit avec tant de secret que je ne sceus point du tout quelle estoit la negociation qu'il faisoit avec thomiris et pour m'empescher de faire obstacle au depart de ces princesses il m'envoya a heraclee durant qu'il les fit embarquer a chrysopolis pour les envoyer a la reine des massagettes mais comme ces princesses sceurent quel estoit leur destin elles en furent si affligees que touchant le coeur d'un de ceux qui estoient dans le vaisseau ou on les mit il leur promit de me venir advertir si ce vaisseau prenoit terre de sorte que comme le lendemain il falut de necessite aborder parce que la princesse de bithinie demanda pour grace qu'on luy permist d'envoyer faire un sacrifice a un temple qui est 
 au bord de la mer a la pointe d'un cap qu'il faloit que ce vaisseau doublast cet honme que ces deux princesses avoient gagne sortit du vaisseau et n'y r'entra pas au contraire il vint diligemment me trouver et m'advertir en peu de mots de ce que les princesses scavoient de l'estat de leur fortune de sorte que ne jugeant pas ny que je les pusse joindre ny que je deusse retourner trouver arsamone ny que je deusse m'arrester a faire ce qu'il m'avoit ordonne je suis venu diligemment vous trouver et j'ay joint a trois journees d'icy les troupes avec lesquelles je suis venu mais en venant j'ay sceu que ces princesses sont menees par un chemin assez long afin de ne passer pas l'araxe si pres du lieu ou cyrus est campe ainsi si elles sont aupres de thomiris ce ne peut estre que depuis un jour seulement intapherne aprenant une si facheuse nouvelle en eut une douleur inconcevable et ces deux illustres amis se plaignirent avec tant de violence de la rigueur de leur destin qu'il ne falloit que les voir sans les entendre pour connoistre qu'ils avoient quelque grand sujet d'affliction mais a la fin intapherne ayant dit a atergatis qu'il faloit donc mettre leur esperance en la valeur de cyrus qui en delivrant mandane delivreroit leurs princesses il se disposa a le mener a sa tente apres l'en avoir fait advertir de sorte que comme ce prince n'ignoroit ny son nom ny sa qualite ny son merite ny ses advantures ny l'amitie qui estoit tre intapherne et luy il le receut avec toute la civilite possible mais lors qu'intapherne voulut 
 luy aprendre le traite qu'arsamone avoit fait il l'arresta et sans luy donner la peine de luy dire une chose qu'il scavoit desja il luy dit qu'il ne l'ignoroit pas et qu'il luy en avoit fait un secret pour luy espargner quelques soupirs adjoustant que des qu'il avoit receu cet advis il avoit donne ordre a ceux qui commandoient les quartiers les plus esloignez s'ils rencontroient des dames de les respecter et de les amener dans son camp en suite de quoy ces deux amans estant esgallement satisfaits des soins de cyrus le remercierent avec une esgalle civilite atergatis en son particulier le fit de si bonne grace que cyrus connut bien qu'il meritoit toutes les louanges que celuy qui luy avoit apris son histoire luy avoit donnees mais pour commencer leur amitie par une confiance ils se pleignirent ensemble et cyrus repassant ses principales avantures en se pleignant fit un abrege de ses malheurs qui suspendit la douleur des deux amans a qui il parloit parce qu'ils le trouverent encore plus infortune qu'eux car enfin leur dit-il vous n'avez point de rivaux qui tiennent les personnes que vous aimez captives et thomiris n'a point d'interest de les mal traiter mais pour mandane adjousta-t'il elle est sous la puissance d'un amant et sous le pouvoir d'une reine qui croit avoir raison de la retenir cependant comme cyrus avoit apris plus precisement la route qu'on faisoit prendre a ces deux princesses qui venoient de bithinie il commanda divers 
 partis pour aller en remontant le long de l'araxe jusques a ce qu'ils eussent perdu l'esperance de les rencontrer ou de trouver du moins la princesse araminte que thomiris devoit renvoyer a arsamone quand les autres seroient arrivees aupres d'elle car il jugeoit bien qu'elle l'envoyeroit avec la mesme escorte et par le mesme chemin de sorte que comme intapherne et atergatis ne pouvoient pas s'empescher d'y aller en personne veu l'interest qu'ils y avoient il falut que cyrus leur permist d'y aller leur disant obligeamment qu'il estoit bien marry de n'estre pas en estat d'y aller luy mesme et de leur aider a delivrer leurs princesses comme il esperoit qu'ils luy aideroient a delivrer mandane cependant anacharsis qui estoit charme de la vertu de cyrus le voyoit avec beaucoup d'assiduite disant a ceux a qui il en parloit que jusques alors il avoit apris a parler de la sagesse mais qu'en voyant agir cyrus il vouloit aprendre a la pratiquer ce prince de son coste trouvoit en la conversation de ce sage scythe une sincerite qui luy plaisoit infiniment et une grandeur de sentimens qui touchoit fort son inclination aussi l'entretien d'anacharsis servit-il beaucoup a luy faire suporter le chagrin qu'il avoit d'estre contraint d'estre quelques jours sans agir et a luy faire attendre avec moins d'impatience le succes de son entreprise mais enfin il en eut une nouvelle plus heureuse qu'il n'avoit ose l'esperer et ce garde de mandane qui 
 estoit devenu escuyer d'andramite et qui avoit forme ce hardy dessein vint luy mesme pour mieux obtenir son pardon aporter a cyrus la nouvelle de son execution et luy dire qu'il estoit maistre du fort mais pour luy particulariser cette grande action il luy dit que feraulas conduit par cet homme qui avoit este au roy de pont avoit fait sa marche si diligemment et si heureusement que ceux du fort n'en avoient eu aucune connoissance que le signal avoit este fait si a propos et que l'attaque avoit tellement surpris la garnison qu'elle avoit pris l'espouvante et avoit este taillee en pieces que de plus feraulas apres s'en estre rendu maistre avoit si bien r'assure les travailleurs et leur avoit promis de si grandes recompenses s'ils achevoient ce qui restoit encore a faire que ces gens qui avoient ouy parler de la liberalite de cyrus s'y estoient resolus et avoient promis d'achever leur travail en deux jours cette grande nouvelle eust donne une joye extreme a ce prince s'il eust este en estat d'avancer avec toute son armee mais outre que sa blessure ne le luy permettoit pas il arriva un accident qui l'empescha d'y songer qui fut que l'araxe ayant este fort agite par un grand vent qui dura toute la nuit rompit le pont et que le courant du fleune emporta avec impetuosite plusieurs des batteaux destachez et fracassa presques tous les autres de sorte que comme l'armee de cyrus ne pouvoit tirer sa subsistance que du pais qui estoit 
 au de la du fleuve il n'y avoit pas moyen de s'en esloigner que le pont ne fust refait afin de faire passer les munitions pour toute l'armee car tout ce qu'on pouvoit faire le pont estant rompu estoit d'en avoir assez chaque jour en employant ce qu'il y avoit de bateaux dont on se pouvoit servir pour la faire subsister au poste ou elle estoit ainsi il falut de necessite que cyrus se resolust d'attendre a entreprendre quelque chose qu'il pust monter a cheval que le pont fust refait et que les munitions necessaires durant sa marche fussent passees cependant il fit travailler avec une diligence incroyable a racommoder ce pont et renvoya celuy qui luy avoit aporte la nouvelle de la prise du fort des sauromates pour dire a feraulas que si on l'attaquoit qu'il se deffendist avec l'esperance d'estre bientost secouru mais enfin apres avoir garde quatre jours le lit les chirurgiens luy permirent de se lever pourveu qu'il ne sortist point de sa tente de quatre ou cinq jours de sorte que comme il y estoit un matin avec mazare artamas et myrsile on luy dit que le prince intapherne et le prince atergatis arrivoient et qu'ils amenoient des dames cette nouvelle surprit extremement cyrus il creut pourtant apres y avoir pense que peut-estre auroient-ils rencontre leurs princesses et qu'il les auroient tirees des mains de ceux qui les menoient a thomiris si bien que scachant que ces deux princes luy demandoient la permission de luy amener ces dames il la leur 
 donna promptement et leur manda dans la croyance que c'estoient celles qu'il pensoit que s'il eust este en estat de leur aller aider a descendre de leur chariot il eust este au devant d'elles mais ce prince fut bien surpris lors qu'intapherne et atergatis luy amenerent la princesse araminte suivre d'hesionide au lieu de la princesse de bithinie et d'istrine qu'il avoit creu voir il est vray qu'il la vit si triste que jugeant bien qu'elle scavoit la mort du roy son frere il n'osa luy tesmoigner la joye qu'il avoit ny commencer de la traitter en reine joint que venant a penser que mandane avoit perdu une grande consolation en perdant la presence de cette princesse il ne luy fut pas difficile de retenir le premier mouvement de joye qu'il avoit eu en la voyant mais il ne laissa pourtant pas de luy faire voir dans ses yeux qu'il avoit tousjours pour elle l'amitie qu'il luy avoit promise cependant comme cette princesse qui avoit autant de jugement que d'esprit jugea que cyrus se trouveroit peut-estre embarrasse a luy parler de la mort du roy son frere elle resolut de luy en parler la premiere en l'abordant en effet elle ne fut pas plus tost dans sa tente a l'entree de laquelle il la receut que prenant la parole je pense seigneur luy dit-elle que pour justifier la tristesse qui paroist sur mon visage en un jour ou la joye de la liberte et l'honneur de vous revoir n'y devroient mettre que des marques de satisfaction il faut que je vous die que la mort du roy mon 
 frere est la cause de ma douleur et je pense aussi que pour justifier sa memoire aupres de vous il faut que je vous aprenne que j'ay sceu par thomiris qu'il s'est repenti en mourant de la violence qu'il avoit faite a la princesse mandane et que s'il n'a merite que vous le pleigniez il a du moins merite que vous me permettiez de le pleindre j'ay desja bien fait davantage madame reprit cyrus car j'ay pleint moy mesme le pitoyable destin d'un si grand prince et j'ay loue les dieux tout mon rival et tout mon ennemy qu'il estoit de ce que vous ne pouvez pas me reprocher sa mort aussi vous puis-je assurer que si je pouvois le ressusciter quand mesme je devrois ressusciter la passion qu'il avoit pour la princesse mandane je le ferois aveque joye pour faire cesser vostre douleur et pour faire tarir vos larmes mais madame adjousta-t'il force de son amour que n'ameniez vous la princesse mandane afin que j'eusse l'obligation au prince intapherne et au prince atergatis de l'avoir delivree comme je leur ay celle de vous avoir mise en liberte helas seigneur reprit-elle je n'ay que faire de respondre a ce que vous me dittes car vous y respondrez bien vous mesme mais je vous diray apres vous avoir loue de la generosite que vous avez de pleindre la mort de vostre ennemy que cette princesse est presentement gardee avec tant d'exactitude qu'on ne la scauroit delivrer qu'en destruisant thomiris elle est pourtant servie avec beaucoup de respect et elle scait si bien 
 l'art de se rendre redoutable a ses ravisseurs que le prince aryante ne l'aborde jamais qu'en tremblant et ne luy parle qu'avec autant de soumission que s'il ne la tenoit pas sous sa puissance mais seigneur poursuivit-elle en faisant violence a sa douleur pour rendre office a cyrus la nouvelle de la prise du fort des sauromates a fort estonne la reine des massagettes et si le prince aryante n'eust pas este blesse je croy qu'elle l'auroit desja assiege mais comme ce prince n'est pas en estat d'agir a cause de sa blessure je croy que ce dessein est differe de quelques jours apres cela seigneur adjousta-t'elle il faut malgre ma tristesse que je vous parle de la generosite du prince intapherne et de celle du prince atergatis qui scachant que ceux qui me conduisoient me menoient vers arsamone ennemy mortel du feu roy mon frere n'ont pas laisse de le combatre et de m'amener aupres de vous quoy que par plus d'une raison ils doivent considerer ce prince quand vous les connoistrez bien reprit cyrus vous verrez que vous leur estes encore plus obligee que vous ne pensez car si vous leur devez la liberte vous devez aussi celle de spitridate au prince atergatis quand on ne fait que ce qu'on est oblige de faire reprit ce prince on ne doit pas apeller obligation ce qui n'est simplement que satisfaire a son devoir c'est par cette raison adjousta intapherne que je declare que n'ayant fait que ce que je devois faire je n'ay point 
 droit de pretendre qu'on m'en soit oblige quoy qu'il en soit dit cyrus vous nous permettrez d'en penser ce qu'il nous plaira mais madame adjousta-t'il je ne puis tarder plus long temps a vous dire que nous attendons de jour en jour que le prince spitridate arrive vous scavez donc reprit araminte en rougissant et en soupirant ou est ce prince infortune je ne scay pas precisement ou il est madame repliqua cyrus mais je scay qu'il doit arriver bien tost et qu'il estoit a un port de la colchide lors que le prince tigrane a escrit a la princesse onesile et qu'ainsi il ne peut tarder longtemps a avoir l'honneur de vous entretenir apres cela cyrus demanda a intapherne et a atergatis en quel endroit ils avoient rencontre cette princesse et il demanda aussi a araminte apres que ces princes luy eurent dit qu'ils l'avoient trouvee comme elle alloit passer le fleuve si les deux princesses qu'arsamone devoit bailler en ostage a thomiris estoient arrivees de sorte qu'elle luy respondit ce qu'elle avoit desja respondu a intapherne et a atergatis c'est a dire qu'elles estoient arrivees un jour avant qu'elle partist et quelle avoit encore eu la douleur de ne pouvoir obtenir la permission de voir la princesse de bithinie qu'elle aimoit depuis si long temps en suite cyrus luy dit que quoy que le malheur du roy son frere fust cause qu'il ne luy avoit laisse que le titre de reine il ne laissoit pas de vouloir qu'on 
 la traitast comme s'il luy eust laisse les deux royaumes qu'il avoit perdus car enfin madame luy dit-il le prince spitridate vous les rendra et je suis assure qu'il ne pretend pas jouir de l'usurpation d'arsamone et qu'il vous traittera luy mesme en reine de pont des qu'il sera icy quoy que son pere en possede le royaume et puis madame s'il plaist a la fortune que je delivre mandane arsamone ne se trouvera pas en estat de refuser de rendre justice a ceux a qui il la doit araminte charmee de la civilite de cyrus luy respondit avec autant de generosite que d'esprit et autant de tristesse que de generosite apres quoy cyrus donna ordre qu'on la menast a une superbe tente en attendant qu'il y eust des bateaux prests pour la faire passer a la mesme ville ou estoit onesile afin qu'elle y fust plus commodement et plus seurement d'abord quoy qu'araminte estimast infiniment cette princesse elle fit beaucoup de difficulte d'estre avec elle lors qu'on le luy proposa parce qu'elle estoit belle-soeur de phraarte mais cyrus luy ayant fait representer que cette princesse l'avoit estrangement blasme de la violence qu'il luy avoit faite et que le prince tigrane son mary estoit le meilleur amy de spitridate et le plus grand ennemy de son frere depuis qu'il l'avoit enlevee elle s'y resolut joint que ne voyant rien a son choix que d'estre dans une armee ou d'estre avec la plus vertueuse princesse du monde elle ne balanca plus 
 et elle y fut conduite par chrysante des le mesme jour cyrus ayant fait scavoir a onesile et la mort du roy de pont et celle de phaarte et l'arrivee d'araminte afin qu'elle sceust comment elle la devoit recevoir l'entre-veue de ces deux princesses fut fort touchante et elles se dirent si precisement ce qu'elles se devoient dire qu'il estoit aise de voir quelles avoient toutes deux autant de jugement que d'esprit et autant de vertu que de jugement cependant le pont estant racommode et cyrus estant en estat de sortir de sa tente et de monter a cheval resolut de faire passer diligemment toutes les munitions qui luy estoient necessaires durant sa marche et de decamper aussi tost qu'elles seroient passees donnant de plus divers ordres pour faire qu'il y eust des convois continuels pour la subsistance de son armee de sorte que devant partir dans deux jours il resolut d'en employer un a aller faire une visite a la reine de pont et a aller dire adieu a la princesse d'armenie comme il s'agissoit de consoler une affligee et que de plus cyrus aimoit fort la conversation d'anacharsis il l'obligea a faire cette visite aveque luy si bien que cyrus estant parti un matin accompagne de cet illustre scythe d'indathyrse d'araspe de ligdamis d'aglatidas de mnesiphile et de chersias il fut s aquiter de ce qu'il devoit a la bien-seance et a l'amitie qu'il avoit pour les princesses qu'il alloit visiter comme araminte 
 estoit en deuil et que de plus il voulut la traiter en reine cyrus la vit la premiere et ne fut chez la princesse onesile qu'apres l'avoir veue mais il ne prit pas garde en y entrant qu'anacharsis ne l'y suivoit pas et qu'il avoit este arreste par un estranger au bas de l'escallier par ou on alloit a l'apartement d'araminte il est vray que des qu'il fut dans sa chambre il s'en aperceut et le demanda mais chersias luy ayant dit qu'il s'estoit arreste a un homme qui sembloit avoir beaucoup de choses a luy dire cyrus fit sa visite et s'engagea si fort a parler de mandane avec araminte qu'il oublia anacharsis car comme il y avoit peu de jours qu'elle avoit veu cette princesse il luy sembloit que c'estoit presques luy parler que de l'entretenir en effet sa passion luy faisoit trouver un si grand plaisir a voir une personne qu'elle avoit veue et avec qui elle avoit parle de luy qu'il ne pensa jamais s'en separer pour aller chez onesile il la quita pourtant a la fin pour aller chez la princesse d'armenie mais ce fut en luy disant qu'il la reverroit pour luy dire adieu cependant en passant d'un apartement a l'autre il vit un homme de bonne mine qu'il ne connoissoit pas et qui paroissoit estre grec qui se promenoit dans une antichambre avec anacharsis et qui ne vit pas plustost mnesiphile qu'il s'en aprocha neantmoins comme cyrus estoit tout contre l'apartement d'onesile il y entra sans s'arrester ayant encore l'esprit si 
 rempli de mandane qu'il ne voulut pas interrompre ses propres pensees pour demander a anacharsis ce qui l'avoit empesche de le suivre mais lors qu'il fut au milieu de l'anti-chambre de cette princesse anacharsis l'ayant rejoint le suplia de souffrir qu'un des amis de solon de mnesiphile et de luy qui s'apelloit silamis eust l'honneur de le saluer de sorte que cyrus s'estant arreste et ce grec s'estant aproche il le salua tres civilement et luy dit que comme il n'estoit pas possible qu'il fust amy de tant d'honnestes gens sans estre luy mesme un fort honneste homme il estoit bien aise de le connoistre apres quoy luy demandant quel estoit le sujet de son voyage silamis luy respondit qu'ayant eu diverses raisons de s'eloigner d'athenes il avoit pris la resolution de passer en asie et d'aller a artaxate pour y voir onesile de qui il avoit l'honneur d'estre allie de sorte que solon l'ayant oblige a tascher de rencontrer anacharsis qu'il scavoit estre passe en asie avec mnesiphile diocles et chersias afin de l'assurer de sa part qu'il avoit autrefois eu raison de luy dire ce qu'il luy avoit dit lors qu'il composoit ses loix il avoit eu bien de la joye en aprenant de la princesse d'armenie que ce sage scythe estoit dans son armee si je ne craignois reprit cyrus de faire trop attendre cette princesse je vous prierois de me dire a l'heure mesme ce que dit anacharsis a solon car puis qu'il s'en est souvenu si long 
 temps il faut que ce soit une chose considerable elle l'est tellement repliqua silamis que depuis qu'il l'a ditte tout le monde s'en sert lors qu'il s'agit de parler de la mesme chose dont il parloit ce que je dis fut pourtant si simplement dit reprit anacharsis qu'il ne merite pas l'honneur qu'on me fait de s'en souvenir comme la princesse d'armenie a l'esprit infiniment esclaire repliqua cyrus en commencant de marcher elle en jugera car je prieray silamis de me le dire en sa presence et en effet apres que cyrus eut salue cette princesse qu'il luy eut presente anacharsis et qu'il luy eut parle de silamis qu'elle luy dit n'estre arrive que le jour auparavant il luy dit que pour luy donner une grande marque de son estime il vouloit quelle jugeast si solon et tout ce qu'il y avoit d honnestes gens a athenes avoient raison de se souvenir de quelques paroles qu'anacharsis avoit dittes a ce sage legislateur du temps qu'il estoit a cette fameuse ville les atheniens reprit onesile ont la reputation d'avoir l'esprit si delicat qu'il est a croire que ce qu'ils ont juge digne d'estre retenu merite de l'estre de tout le monde apres cela cyrus se tournant vers anacharsis le pressa de dire ce qu'il avoit dit a solon en verite seigneur luy dit-il ce que je luy dis luy parut alors si desraisonnable qu'il faut qu'il soit arrive un grand changement dans son esprit pour avoir change d'advis il en est tant arrive a athenes reprit silamis que vous ne devez pas vous estonner 
 s'il a change de sentimens et s'il a connu que vous connoissiez mieux que luy le naturel des peuples qu'il pretendoit gouverner par la seule authorite de ses loix il est vray seigneur reprit alors anacharsis que voyant quelles estoient les moeurs des atheniens et considerant mesme tous les hommes en general je trouve estrange qu'un homme aussi sage que solon et qui connoissoit aussi parfaitement l'impetuosite de toutes les passions qui desreglent la vie des hommes et qui connoissoit aussi quelle est l'audace et la stupidite de la multitude pretendist restablir l'ordre dans un si grand peuple et y faire regner la concorde et la vertu par ses loix seulement de sorte que comme il m'alleguoit tousjours ses loix pour remedes a tous les maux de sa patrie ha solon m'escriay-je en le regardant fixement les loix sont comme les toiles de ces ingenieux animaux qui les filent et qui les font avec tant d'art car enfin elles n'arrestent que les plus foibles moucherons qui s'y prennent et sont facilement rompues par ceux qui ont plus de force ainsi je prevoy avec toute la certitude que la sciences des conjectures peut donner que les foibles observeront vos loix et que les puissans les enfreindront bien tost et les mettont mesme en estat de n'estre plus gardees par personne si ce n'est que ce soient des loix armees et que la crainte et l'authorite les facent plustost observer que la justice je ne m'estonne pas dit alors cyrus si l'on 
 a retenu ces paroles car pour moy je ne les oublieray jamais elles sont sans doute dignes d'estre retenues dit la princesse onesile et elles le sont d'autant plus repliqua silamis que l'evenement a fait voir qu'anacharsis avoit raison en effet les loix de solon en son absence ont este mal observees et depuis son retour les choses ont este si en desordre qu'enfin pisistrate qui n'estoit que citoyen d'athenes en est aujourd'huy le maistre il n'est donc plus amy de solon reprit anacharsis pardonnez moy repliqua silamis mais je ne scay si solon est tousjours le sien quoy qu'il le voye encore quelquesfois et qu'il luy donne mesme des conseils il me semble reprit onesile que c'est une chose fort nouvelle que d'entendre dire qu'athenes ne soit plus libre et il l'est encore plus repliqua cyrus de scavoir que ce soit pisistrate qui l'ait assujettie puis que veu l'humeur dont il estoit lors que je le connus a athenes je ne comprens pas qu'il ait pu s'apliquer assez aux affaires pour faire reussir un si grand dessein car enfin pisistrate quand je l'ay veu sembloit n'aimer que les plaisirs il est vray adjousta cyrus que je tarday peu a athenes et qu'ainsi je n'en puis juger equitablement seigneur reprit silamis pisistrate ne peut estre connu aussi facilement qu'un autre estant certain qu'on peut dire qu'il est trois ou quatre hommes differens a la fois cependant quoy que les plus zelez pour la liberte l'apellent le tiran d'athenes je ne 
 laisse pas de soustenir que c'est un des hommes du monde qui a le plus de merite et que si la republique avoit a perdre sa liberte il luy est avantageux qu'elle soit assujettie a pisistrate dont la vie est si meslee qu'on en pourroit faire divers recits qui seroient tous veritables et qui ne se ressembleroient pourtant point en effet adjousta-t'il qui ne conteroit que les actions de valeur qu'il a faites donneroit l'idee de la valeur mesme qui ne raporteroit que ses intrigues et toutes les factions dont il a este feroit le portrait d'un ambitieux remuant et inquiet qui ne raconteroit que ses bontez sa sincerite les generositez qu'il a eues ses liberalitez et sa magnificence feroit la peinture d'un veritable homme d'honneur et qui ne reciteroit que ses amours et ses galanteries donneroit le modelle d'un amant fort agreable et fort galand ce que vous dittes de pisistrate reprit onesile me donne la plus grande curiosite du monde de scavoir toutes ses avantures silamis les scait si bien repliqua mnesiphile qu'il ne les scait pas mieux luy mesme puis que cela est dit cyrus je le prierois de les vouloir raconter a la princesse d'armenie s'il y avoit seulement un jour entier que je fusse son amy puis qu'il y a bien plus longtemps que je suis a vous sur le raport de la renommee reprit silamis je vous assure seigneur qu'il n'est rien que vous ne me puissiez commander comme je ne fais jamais que des prieres a mes amis 
 respondit ce prince je ne vous seray point de commandement mais je vous prieray au nom de la princesse d'armenie de vouloir luy dire toute la vie de pisistrate cependant comme il y a aparence adjousta-t'il que le sage anacharsis ne croiroit pas avoir assez bien employe son temps s'il l'avoit passe a entendre une histoire amoureuse il vaut mieux qu'il aille faire une visite a la reine de pont chez qui je l'iray retrouver lors que j'iray dire adieu a cette princesse d'abord anacharsis ne vouloit pas s'en aller disant que tout ce qui estoit digne d'estre escoute par cyrus l'estoit de l'estre de tout le monde mais comme silamis luy avoit donne une lettre de solon qu'il avoit impatience de relire parce qu'il l'avoit leue avec precipitation il ne fut pas marry d'avoir un pretexte de sortir afin de pouvoir revoir ce que luy mandoit un homme pour qui il avoit tant d'estime de sorte qu'obeissant a cyrus il se retira et fut satisfaire son envie avant que d'aller chez araminte conduit par un des officiers d'onesile cependant anacharsis ne fut pas plustost sorty que cette princesse solicitant silamis de tenir sa parole et cyrus l'en pressant aussi il se disposa a satisfaire leur curiosite si bien qu'apres avoir rapelle dans sa memoire ce qu'il avoit a dire et avoir tasche d'y donner quelque ordre il commenca son recit de cette sorte en parlant a onesile parce que cyrus le voulut ainsi
 
 
 
 
 histoire de pisistrate
 
 
comme je scay madame que je parle a une personne qui ne scait pas seulement ce qui se passe au pais qu'elle habite mais qui n'ignore rien de tout ce qu'une grande princesse doit scavoir je retrancheray beaucoup de choses de mon recit que je serois oblige de dire si je parlois a une personne moins instruite qu'elle de l'estat des affaires de la grece car puis qu'elle a la gloire d'avoir donne l'origine a vostre illustre maison je veux croire qu'elle ne vous est pas si indifferente que vous ne vous informiez quelquesfois des changemens que la fortune y apporte joint aussi que comme c'est l'histoire de pisistrate que je vous raconte et non pas celle d'athenes je ne suis pas oblige de m'arrester longtemps a vous parler des affaires generales de nostre republique et je ne vous en diray que ce qu'il est necessaire que vous en scachiez pour entendre parfaitement tout ce qui regarde pisistrate mais madame comme la naissance illustre est un avantage fort grand quand on a assez de vertu pour en soustenir l'esclat je vous diray que la sienne est aussi digne de luy qu'il est digne de ceux dont il est descendu car enfin il vient en droite ligne d'un fils d'aiax appelle philaeus qui fut fait citoyen d'athenes avec 
 son frere nomme eurisace et qui donna l'isle de salamine aux atheniens je puis pourtant vous assurer que son coeur est encore plus grand que sa naissance et qu'il y a peu d'hommes en grece qui ayent de plus grandes qualitez que luy pour sa personne elle plaist infiniment car pisistrate est grand et bien fait et il a tous les trais du visage beau il est vray qu'il a le nez un peu grand et esleve vers le milieu mais cela sert tellement a sa bonne mino qu'il luy est avantageux de l'avoir ainsi estant certain qu'on ne peut pas avoir l'air plus grand et plus noble que l'a pisistrate principalement quand il n'est point neglige et qu'il n'est point en un de ces jours ou il est si different de luy mesme qu'a peine le connoit-on en effet quand il est en une de ces humeurs chagrines et paresseuses qui luy prennent quelquesfois il n'est pas seulement neglige en ses habillemens il semble mesme encore qu'il soit un autre homme les cheveux qu'il a si beaux paroissent fort bruns et ne sont plus frisez la taille qu'il a si bien faite est moins agreable et il y a un certain abandonnement en toute sa personne qui fait qu'on diroit que son esprit ne soustient plus son corps ou que ce n'est plus le mesme pisistrate mais aussi quand il est en un de ces jours ou il est avec luy mesme et ou il est propre et magnifique tout ensemble il n'est pas possible de voir un homme de plus grande mine ny d'un air plus noble et plus agreable 
 que luy de plus madame il n'est pas seulement different de luy mesme selon les jours ou on le voit mais il a encore dans le coeur des choses toutes contraires et des inclinations toutes opposees car pisistrate est enjoue et chagrin et d'un naturel ardent quoy qu'il aime l'oisivete au reste il faut encore dire a sa louange qu'il a infiniment de l'esprit et de l'esprit du monde et de l'esprit cultive mais il faut dire aussi qu'encore qu'il soit d'humeur paresseuse il ne laisse pas d'estre le plus agissant de tous les hommes quand la fantasie luy en prend car il est capable de renverser tout l'ordre de sa vie de dormir quand il faut veiller et de veiller quand il faut dormir cependant il aime pourtant naturellement le repos et quand il en jouit il en jouit avec plus de tranquillite qu'aucun autre cette amour du repos n'empesche pourtant pas qu'il ne se jette facilement dans le tumulte des affaires parce qu'il a dans l'esprit une certaine droiture delicate qui fait qu'il ne peut souffrir le gouvernement de qui que ce soit et qu'il se pleint continuellement de ceux qui ont l'administration des affaires quels qu'ils puissent estre si bien qu'encore qu'il ait le bien public pour objet et que ses intentions soient les meilleures du monde ils ne laisse pas de faire quelques fois comme ceux qui ne les ont pas et de se mesler parmy ceux qui sont les plus remuans dans la republique cela ne l'empesche pourtant pas d'aimer tous les plaisirs avec passion non 
 seulement ceux qui sont d'un grand esclat mais encore les plaisirs rustiques et champestres car il n'a pas de plus grande satisfaction que de voir dancer des bergeres au son des haut-bois et a l'ombre des saules dans une prairie il se joue mesme avec un enfant quand il est ioly et se trouve capable de se divertir des petites choses quand les grandes luy manquent et de s'amuser du moins sans ennuy quand il ne peut faire autrement au reste l'accoustumance est si puissante sur son esprit qu'elle luy tient quelquesfois lieu de raison de merite et de beaute en effet il s'accoustume aux lieux qu'il habite aux rues ou il passe aux maisons ou il va aux portiers qui luy en ouvrent les portes aux esclaves qu'il y rencontre et aux personnes qu'il y visite plus que qui que ce soit ne s'y est jamais accoustume et cette accoustumance est si forte que je suis assure que des yeux gris qu'il sera accoustume de regarder luy plairont quelquefois davantage que les plus beaux yeux bleus ou les plus beaux yeux noirs du monde qu'il ne verroit pas souvent et qu'il faudroit qu'il allast chercher en quelque autre quartier que celuy ou il va d'ordinaire cependant il ne laisse pourtant pas d'estre quelquesfois fort changeant dans ses plaisirs car il y a des temps ou la peinture est sa passion dominante et ou il ne parle que de tableaux ne faisant autre chose que d'aller de peintre en peintre de cabinet en cabinet et de parler de la diversite des manieres mais il y 
 en a d'autres aussi ou la musique a son tour et ou sans se souvenir plus de sa premiere passion il se donne tout entier a l'harmonie en un autre temps la dance l'occupe et il n'a l'imagination remplie que de bals et d'assemblees une autre fois l'amour des liures et des vers le possede entierement et il a la memoire si pleine de tout ce qu'on a escrit de beau que ceux qui ont fait ces belles choses ne scavent pas si precisement les beaux endroits de leurs ouvrages qu'il les scait de sorte que passant ainsi d'une passion a une autre solon luy disoit un jour agreablement en luy reprochant cette espece d'inconstance qu'il avoit aime toutes les muses les unes apres les autres depuis melpomene jusques a ptersichore au reste madame pisistrate n'aime pas seulement les vers il en fait aussi de fort jolis et de fort galands et j'ay entendu dire souvent a solon qu'il eust voulu avoir fait ceux qu'il luy montroit quoy qu'il en face tres bien mais ce qui rend pisistrate le plus louable c'est qu'il est bon autant qu'on le peut estre qu'il est ardent et fidelle amy qu'il est magnifique et liberal qu'il est brave et genereux et que quoy qu'il ait plus d'ambition qu'il n'en croit avoir il n'a pourtant pas l'ame interessee ainsi la seule chose qu'on peut reprocher a pisistrate c'est d'estre un peu trop attache a ses opinions et de croire un peu trop facilement que ce qu'il a pense arrivera comme il l'a imagine au reste pisistrate a encore une chose que j'oubliois de vous 
 dire qui est que quand il a este une fois accoustume avec quelqu'un l'absence ne peut jamais faire qu'il s'en de sa coustume et quand il auroit este dix ans sans voir un de ses amis ou une de ses amies si la fortune les luy fait revoir il leur parle avec la mesme familiarite que s'il les avoit veus tous les jours et il est aussi aise de leur parler des choses passees que s'il ne pouvoit vivre sans eux cela n'empesche pourtant pas qu'il ne soit apres cela encore tres longtemps sans les voir et sans s'en desesperer ainsi je pense avoir eu raison de dire au commencement de mon discours qu'il a cent choses dans l'humeur et dans l'esprit qui semblent estre incompatibles mais apres tout il n'en a aucune qui l'empesche d'estre un fort honneste homme je m'assure madame qu'apres vous avoir despeint pisistrate vous avez quelque peine a comprendre qu'il ait songe a se rendre maistre d'athenes n'y ayant pas trop d'aparence qu'un homme qui aime tant les plaisirs qui a l'ame si desinteressee et qui aime solon si tendrement ait pu penser a entreprendre d'usurper l'authorite souveraine mais madame quand je vous auray raconte ses avantures vous en serez encore bien plus surprise et vous aurez peine a concevoir comment un mesme coeur pouvoit contenir tant d'ambition et tant d'amour je ne m'amuseray point madame a vous dire tous les commencemens de la vie de pisistrate quoy qu'ils ayent este tres beaux car 
 il se signala a l'entreprise de salamine et fit plusieurs autres belles choses je vous diray aussi en peu de mots qu'a dix-sept ans son pere le forca de se marier et que trois ans apres sa femme mourut car conme ce fut un mariage sans amour et une obeissance qu'il voulut rendre a son pere il ne s'y passa rien digne de vous estre raconte mais madame apres avoir sacrifie cette premiere fois sa liberte a sa famille il la voulut sacrifier pour luy mesme comme vous le scaurez dans la suite de mon discours cependant il est a propos que vous scachiez que sa mere et celle de solon estant fort proches parentes il receut des le berceau des enseignemens de cet homme illustre cela ne l'empescha pourtant pas d'estre galant car outre que solon n'est pas ennemy de l'amour il est encore vray que par le desir de la liberte de sa patrie il aimoit beaucoup mieux que la jeunesse d'athenes penchast a la galanterie qu'a l'ambition car enfin disoit-il un jour a thales du temps qu'il estoit a nostre ville durant que pisistrate et tous les autres de sa volee sont esclaves de nos belles ils ne songent pas a faire que nous soyons les leurs de sorte madame que pisistrate estant naturellement galant et n'estant retenu par nulle consideration non pas mesme par les conseils d'un homme qu'il croit aveque raison souverainement sage il se donna tout entier a ce qu'on apelle plaisir ne trouvant nulle occasion de se divertir ou de divertir les autres qu'il 
 ne la prist il est vray qu'il y en a qui disent que des ce temps la il songeoit a se rendre maistre d'athenes et qu'il n'agissoit ainsi que pour mieux cacher son dessein mais pour pisistrate il n'en tombe pas d'accord et il dit que la fortune l'a porte ou il est par un des caprices sans une longue premeditation quoy qu'il en soit pisistrate ne fut pas plutost maistre absolu de luy mesme qu'il sembla ne songer qu'a passer le temps agreablement et certes il estoit en lieu commode pour cela car madame quoy qu'il semble que les cours des rois soient plus propres aux grands divertissemens que les republiques parce que les palais des princes reunissent plus les honnestes gens qu'ils ne le peuvent estre en un lieu ou la puissance est divisee il est pourtant vray qu'athenes estoit alors en un si grand esclat qu'il est peu de lieux au monde ou on se pust mieux divertir car outre qu'il sembloit que de par toute la grece on eust affaire a athenes et qu'ainsi il y eust un fort grand abord d'estrangers il est encore vray que par une constellation favorable il y avoit tant de femmes aimables et tant de gens d'esprit en un mesme temps qu'on eust dit que les dieux les avoient proportionnez en merite afin qu'ils honnorassent leur patrie et qu'ils s'estimassent les uns les autres joint qu'il sembloit alors que la paix et la tranquillite y fussent establies pour un siecle a peine se souvenoit on de toutes les factions qui 
 l'avoient divisee du temps que ceux qu'on accusoit d'estre descendus de ces citoyens qui avoient este de la conjuration cylonienne qui a tant fait de bruit par toute la terre y estoient encore et servoient de pretexte a toutes nos divisions les loix de solon estoient alors religieusement gardees quoy qu'il y eust eu quelque desordre depuis son absence et la paix l'abondance et les plaisirs estoient dans athenes plus qu'en aucun lieu du monde ce n'est pas qu'a cause de toutes les divisions passees il n'y eust encore quelque disposition a la nouveaute dans la plus part des esprits mais comme il y avoit fort peu que le dernier desordre estoit apaise il y avoit un calme assez grand en apparence pour faire esperer a ceux qui aimoient le repos qu'il dureroit longtemps ainsi il sembloit qu'on n'eust plus autre soin que d'empescher que l'oysivete de la paix ne devinst ennuyeuse mais entre les jeunes gens de qualite qui tenoient le premier rang pisistrate estoit le plus considerable lycurgue et theocrite qui estoient de la premiere condition et qui estoient fils d'un homme appelle aristolas avoient de fort grandes qualitez quoy que d'humeur differente et il y en avoit un autre appelle ariston qui estoit aussi infiniment agreable pour les dames entre ce grand nombre qui faisoit l'ornement de nostre ville cleorante qui est fille d'un homme fort considerable a athenes apelle megacles tenoit le premier rang aussi bien que cerinthe 
 fille d'un autre homme de qualite apelle philombrote et euridamie parente de solon mais madame il faut s'il vous plaist que je ne vous les face connoistre que selon l'ordre que pisistrate les connut je vous diray donc qu'encore que nostre ville soit sous la protection de minerue nous ne laissons pas d'avoir une veneration particuliere pour ceres en effet elle a un temple fameux a athenes et on celebre tous les ans deux festes a son honneur que nous appellons thesmophories ou les femmes principalement font le plus de ceremonies car non seulement elles font diverses austeritez mais elles vont veiller neuf soirs de suitte dans le temple de cette deesse et ce qu'il y a de particulier a cette feste c'est que pour honnorer ceres elles y vont parees comme pour aller au bal de sorte que comme ce temple est fort beau et qu'il est esclaire de mille lampes c'est une fort belle chose que d'y voir les dames durant les neuf soirs qu'elles y vont veiller jusques a my-nuit aussi a dire la verite n'y a-t'il guere d'hommes de qualite qui ne s'y trouvent car ceux qui ne sont plus jeunes y vont pour honnorer la deesse seulement et ceux qui le sont partageant leur dessein y vont autant pour voir les dames que pour prier ceres estant donc en un de ces temps ou on celebre cette feste pisistrate de qui j'estois assez amy me proposa d'aller ou tout le monde alloit si bien que comme il n'eust pas 
 este aise que j'eusse pu trouver autre chose a faire j'y fus aveque luy pisistrate n'ayant alors nul engagement particulier non plus que moy de sorte que n'ayant point de place affectee a chercher nous nous mismes ou le hazard voulut que nous fussions mais a peine fusmes nous placez que l'aimable cerinthe fille de philombrote qui suivoit sa mere vint se mettre aupres de nous et s'y mit d'une maniere si agreable que quoy qu'elle ne nous parlast point elle ne laissa pas de nous tesmoigner par l'air dont elle receut nostre falut qu'elle n'estoit pas marrie que nous fussions aupres d'elle car madame il faut que vous scachiez qu'il n'y a pas une personne au monde qui ait des actions si significatives que celle la en effet d'un clein d'oeil d'un signe de teste ou de main elle fait des satyres ou des eloges et fait entendre mille choses differentes quand elle veut au reste cerinthe quoy que brune et quoy que petite est infiniment aimable car elle a tous les traits du visage delicats et beaux le teint vif les yeux fins l'air fort spirituel et fort enjoue et la taille fort agreable pour sa grandeur mais ce qu'elle a encore d'avantageux c'est que sa phisionomie n'est pas trompeuse estant certain qu'elle a infiniment de l'esprit et qu'elle est infiniment gaye estant donc telle que je vous la depeins vous jugez bien madame que nous n'estions pas mal placez puis que nous estions aupres d'elle neantmoins comme elle 
 a une mere assez severe des que nous voulusmes luy dire quelque chose pour nous louer de nostre bonne fortune elle nous imposa silence sans nous rien dire mais ce fut d'une maniere si obligeante quoy qu'elle ne nous parlast que des yeux pour s'en excuser que nous connusmes aisement que si elle n'eust pas autant craint sa mere que la deesse elle n'eust pas este trop marrie de nous respondre de sorte que ce premier soir s'estant passe ainsi nous nous retirasmes pisistrate et moy en murmurant fort contre la mere de cerinthe car nous avons bien connu que sans elle nous eussions pu faire un peu de conversation durant certains intervales de la ceremonie ou l'on ne fait pas grand scrupule de parler cependant quoy que cerinthe eust semble plus belle ce soir la a pisistrate qu'il ne l'avoit jamais veue il n'y songea plus le lendemain et ne retourna pas mesme au temple mais le troisiesme jour y estant alle seul et de fort bonne heure le hazard fit qu'il se retrouva aupres de cerinthe quoy que ce ne fust pas au mesme lieu qu'il l'avoit veue la premiere fois et pour achever sa bonne fortune elle estoit ce soir la sans sa mere et estoit avec une de ses parentes qui n'estoit pas si severe qu'elle de sorte que pisistrate ne la vit pas plustost aupres de luy que prenant la parole en s'aprochant respectueusement de son oreille vous me deffendites l'autre jour si cruellement de vous dire que j'estois ravi d'avoir l'honneur d'estre aupres de vous luy 
 dit-il que je ne scay si vous l'endurerez aujourd'huy on est si heureux repliqua-t'elle en souriant quand on est destine a estre mesle dans la multitude de se trouver aupres d'un honneste homme que je pense que ceres me pardonnera si j'employe un moment a recevoir la civilite que vous me faites un moment est si court aupres de vous reprit-il que si vous ne m'en donnez pas davantage je ne seray pas trop satisfait si vous y aviez passe un jour tout entier reprit-elle en souriant vous trouveriez peutestre les momens bien longs il y a pourtant quelque chose dans vos yeux repliqua-t'il qui est fort propre a faire que j'y pusse passer toute ma vie avec beaucoup de plaisir ha pisistrate luy dit-elle en destournant agreablement la teste et luy imposant silence avec la main je ne vous escoute plus cerinthe ne fit pourtant pas ce qu'elle disoit car de temps en temps elle escouta ce que luy dit pisistrate il est vray que ce fut tousjours en luy deffendant de parler et en ne luy respondant point mais madame depuis ce soir la pisistrate s'accoustuma a voir cerinthe et ce que le hazard avoit fait en faisant qu'il la rencontrast au temple de ceres il le fit apres avec beaucoup de soin tant que la ceremonie des neuf jours dura de sorte qu'a la fin de cette feste ils estoient desja assez bien ensemble ce qui fachoit pisistrate estoit que tant qu'elle dure les dames ne recoivent point de visites si bien que quelque envie qu'il eust de voir cerinthe chez 
 elle il falut qu'il attendist que les neuf jours fussent passez mais aussi des qu'ils le furent pisistrate se fit mener chez la femme de philombrote qui le receut tres bien et qui voulut que sa fille le receust aussi avec beaucoup de civilite car elle scavoit que son mary songeoit a s'aquerir des amis tels que pisistrate comme cerinthe est fort guaye et qu'elle aime naturellement a railler des cette premiere visite pisistrate et elle furent en grande familiarite car comme il vint beaucoup de personnes serieuses qui occuperent la mere de cerinthe pisistrate luy parla plus librement qu'il n'eust fait si la conversation eust este plus generale comme il estoit donc aupres d'elle il l'engagea adroitement a n'entretenir que luy ce n'est pas qu'il creust en estre amoureux ny qu'il le fust en effet bien fort mais on peut dire qu'il avoit desja pour elle cette espece d'accoustumance amoureuse dont je vous ay dit qu'il est capable et qu'elle avoit aussi pour luy cette premiere disposition favorable qui est quelquefois suivie d'une violente amour et qui ne precede aussi quelquesfois qu'une grande amitie ou une grande estime de sorte que pisistrate estant ce jour la en un de ses jours d'enjouement et cerinthe ayant tousjours le sien ordinaire ils ne s'ennuyerent pas d'abord ils parlerent de tout ce qu'ils avoient veu au temple durant les neuf jours de la feste et de tout ce qu'ils y avoient remarque soit des amans qui avoient este mal placez puis 
 qu'ils estoint loin de celles qu'ils aimoient ou de quelques maris jaloux qu'ils y avoient veus et qu'ils s'imaginoient n'y avoir este que pour voir qui estoit aupres de leurs femmes si bien qu'apres avoir fait tantost quelque innocente satire et tantost quelque plaisante description tout d'un coup pisistrate interrompant cerinthe mais encore luy dit-il n'est-il pas juste que vous parliez de tout ce que vous avez veu au temple de ceres durant neuf jours et que vous ne disiez pas un mot de moy sans mentir pisistrate luy dit-elle en riant vous estes admirable de parler comme vous faites car enfin que voulez vous que je vous puisse dire de vous si ce n'est que vous m'obeistes mal quand je vous deffendis de parler et que vous estiez le moins deuot de toute l'assemblee tout ce que vous dittes la est vray repliqua-t'il mais ce n'est pas encore tout ce que vous m'en pourriez dire car je suis assure que vous ne vistes pas mieux qu'il y avoit des amans qui ne pouvoient estre aupres de leurs maistresses et des maris qui vouloient voir qui estoit aupres de leurs femmes que vous vistes que vous estiez desja assez avant dans mon coeur je vous proteste luy dit-elle en riant que je ne me vy pas seulement dans vos yeux il ne tint pas a moy repliqua pisistrate car je cherchay a rencontrer les vostres autant qu'il me fut possible et a vous faire voir dans les miens que je vous rendois justice et que je vous trouvois 
 la plus belle de toutes celles que je voyois puis que vostre bouche peut bien dire des flatteries reprit-elle vos yeux m'eussent bien pu dire un mensonge mais pour vous en punir adjousta-t'elle en riant je voudrois presques que ce que vous dittes fust vray et que mesme vous m'aimassiez plus que personne n'a jamais aime aussi bien y a-t'il long temps que j'ay la curiosite de voir un homme effectivement amoureux ha madame luy dit-il vous n'estes guere sincere car il n'est pas possible que vous n'ayez point veu d'amans puis que vous n'avez este ny aveugle ny invisible mais pour parler selon vos termes je suis le plus trompe de tous les hommes si vostre curiosite n'est bien tost satisfaite car si je ne suis amoureux de vous il s'en faut si peu que j'ose asseurer que vous ne m'aurez pas encore regarde deux fois que je le seray ne pensez pas luy dit-elle en entendant admirablement raillerie que lors que je dis que j'ay la curiosite de voir un amant je veuille dire de ces amans qui se le disent sans l'estre puis que ce n'est pas de ceux-la que j'ay envie de voir au contraire c'est de ces amans qui font ou qui sont capables de faire tout ce que la plus violente passion peut inspirer mais encore adjousta-t'il qu'entendez vous par ce que vous dittes j'entens dit-elle que si l'occasion s'en presente on se tue on se precipite et on s'empoisonne de desespoir du moins madame reprit pisistrate faut il que vous choisissiez une de ces trois marques d'amour 
 que vous voulez qu'on vous rende si vous en faites naistre l'occasion car enfin poursuivit-il en riant on ne peut pas se tuer se precipiter et s'empoisonner tout a la fois et puis a dire la verite adjousta-t'il il me semble qu'il y a trop de joye dans vos yeux pour vouloir des marques d'amour aussi tragiques que celles-la et je suis le plus trompe de tous les hommes si vous ne preniez plus de plaisir a entendre une serenade qu'un amant vous donneroit qu'a en voir precipiter un ainsi advouez moy du moins que vous voulez qu'on ne vous rende ces funestes marques d'amour qu'a l'extremite car je vous advoue qu'il y a tant de plaisir a vous voir que s'il faloit me tuer des le premier jour que je serois vostre amant j'aurois bien de la peine a vous obeir ha pisistrate s'escria-t'elle que vostre sincerite me plaist cependant il faut pourtant que vous ne soyez que mon amy puis que si je voulois avoir un amant je vous le dis encore une fois je voudrois que ce fust un de ceux que j'entens qu'il fust pasle sombre et chagrin qu'il fust tousjours inquiet et resveur et qu'il fust enfin le plus malheureux homme du monde car je n'en veux point de ceux qui se divertissent de tout et qui se font des plaisirs de toutes choses quoy qu'il en soit dit pisistrate recevez moy pour vostre amant et puis nous verrons si je seray tel que vous en voulez un mais poursuivit il ne pensez pas que je puisse estre maigre pasle sombre et chagrin en vingt-quatre 
 heures non non luy dit-elle en riant je ne suis pas si desraisonnable et je vous donne quinze jours pour devenir amoureux de moy et quinze autres pour estre ce miserable amant que je veux voir par curiosite car comme je n'ay pas une de ces grandes beautez qui agissent en un instant il vous faut bien ce temps la pour m'aimer assez pour en estre seulement un peu resveur mais si au bout d'un mois que je vous donne adjousta-t'elle vous n'estes le plus malheureux amant du monde je veux pour mon honneur que vous me permettiez de croire qu'il n'en est point et qu'il n'en fut jamais mais madame luy dit-il comme il dependra de vous que je sois heureux ou malheureux ce n'est pas a moy a vous promettre de l'estre ou de ne l'estre pas mais c'est a moy a m'engager d'estre plus amoureux de vous que personne ne l'a jamais este et a parler sincerement si mon amour croist a mesure de ce qu'elle a cru depuis un quart d'heure je n'auray pas besoin de quinze jours pour vous faire voir le plus passionne amant du monde serieusement pisistrate luy dit-elle je serois bien faschee que vous dissiez vray car a vous descouvrir le fonds de mon coeur j'aime le monde et les plaisirs mais je n'aime ny les veritables amants ny ceux qui le croyent estre et qui ne le sont point et qui font pourtant beaucoup plus de bruit que les autres car enfin je suis persuadee que c'est fonder mal sa gloire que de l'establir 
 sur cette foule d'adorateurs dont il y a tant de femmes qui font vanite il me semble pourtant reprit pisistrate qu'il y a beaucoup de gloire a regner souverainement sur le coeur de tant de gens je vous assure qu'il y en a bien moins qu'on ne pense repliqua cerinthe car a vous dire la verite je suis fortement persuadee que quand on est jeune et qu'on n'est pas tout a fait laide on est en pouvoir avec un mediocre merite pourveu qu'on ait un peu d'adresse de se faire suivre et de se faire une troupe d'amants des plus assidus estant certain que cela n'est point un effet ny de la grande beaute ny du grand esprit et que cela depend seulement de certaines petites indulgences affectees et d'un certain air de vivre qui est propre a les attirer et qui fait qu'un homme n'oseroit estre amy de ces sortes de femmes et n'oseroit mesme les voir sans leur dire des douceurs et au contraire je soustiens que la plus belle personne du monde et mesme la plus charmante n'aura point cette multitude d'amans si elle ne la veut avoir de sorte qu'estant persuadee que les amans ne sont nullement un effet du merite extraordinaire de celles qui en ont un si grand nombre mais bien plustost de leur foiblesse qui leur fait prendre soin de les attirer je serois bien marrie d'en avoir ainsi quoy que je vous aye dit que j'avois la curiosite d en voir un il est pourtant vray que j'aimerois mieux n'en voir de ma vie que de me voir importunee 
 des pleintes de ces sortes de gens qu'on ne peut jamais contenter et je crains tellement adjousta-t'elle d'en trouver quelqu'un que de peur d'avoir des amans je ne veux mesme faire gueres d'amis par la crainte que j'ay que cette affection ne s'allast adviser de changer de nature et ne devinst a la fin amour a ce que je voy madame repliqua pisistrate mon destin est change en peu de temps puis qu'il n'y a qu'un quart d'heure que vous me priyez presques de vous faire voir un amant et il s'en faut peu que vous ne me deffendiez d'estre vostre amy je vous asseure luy dit-elle en riant que je me trouve si bien de n'avoir que des connoissances que ce seroit me rendre un mauvais office que de me faire changer d'avis car enfin de la maniere dont je vy la mauvaise fortune ne me peut toucher sensiblement si elle ne me touche moy mesme joint que je ne trouve rien de plus doux que de se reserver la liberte de penser des autres tout ce que l'on veut et de pouvoir mesme en dire son advis quand l'occasion s'en presente pour moy reprit pisistrate je ne m'oppose point au dessein que vous avez de ne faire guere d'amis et de n'aimer pas a estre accablee d'un nombre infiny d'amans mais j'avoue que je ne puis souffrir que vous n'en veuilliez pas avoir un et que je ne sois pas celuy-la comme cerinthe alloit respondre ces dames qui parloient avec sa mere s'en estant allees leur conversation fut interrompue et il falut que pisistrate changeast de 
 discours cependant comme cerinthe est naturellement fort guaye et qu'elle aime a railler elle sceut si bien conduire la chose que sans dire ny ouy ny non a pisistrate il continua de la voir et de la voir avec joye parce qu'il estoit aussi amoureux de cerinthe qu'il le falloit estre pour prendre un grand plaisir a l'entretenir et pour se trouver mieux aupres d'elle qu'en nul autre lieu du monde et qu'il ne l'estoit pas assez pour avoir toutes les inquietudes de ceux qui ont de violentes passions au contraire il estoit en une joye continuelle car il voyoit tous les jours cerinthe qui le choisissant pour le confident des railleries qu'elle faisoit luy donnoit aussi tous les jours mille plaisirs par mille agreables choses qu'elle luy disoit sur tous les sujets qui s'offroient mais madame pour comprendre mieux ce qui contribua a leur divertissement durant quelque temps il faut que vous scachiez que theocrite dont je vous ay parle qui estoit le second fils d'aristolas estoit fort amoureux de cerinthe mais il l'estoit d'une maniere qui la divertissoit extremement et qui luy faisoit dire cent agreables follies a pisistrate ce n'est pourtant pas que theocrite ne fust bien fait et qu'il n'eust du coeur et de l'esprit mais c'est que comme il estoit naturellement sage grave et serieux il parloit d'amour comme s'il eust parle d'une negociation de politique et il observoit religieusement jusques aux moindres petites choses de la plus exacte civilite amoureuse en 
 effet madame c'estoit un de ces amans qui demanderoient pardon s'ils avoient soupire trop haut et qui quand ils devroient estre heureux ne le seroient qu'a la fin de leur vie tant ils prennent un long destour vous pouvez donc juger qu'une semblable matiere donnoit assez de quoy parler a cerinthe cependant toute guaye qu'elle estoit la fille de toute la ville qui la voyoit le plus souvent estoit euridamie parente de solon qui est une personne serieuse et froide qui a une langueur melancolique dans les yeux qui est un de ses plus grands charmes quoy qu'elle en ait beaucoup d'autres car euridamie est belle et a infiniment de l'esprit et de l'esprit doux et flateur de sorte qu'il sembloit que la fortune eust pris plaisir d'opposer la guayete de cerinthe au serieux d'euridamie et a la gravite de theocrite pour la faire paroistre davantage et qu'elle eust aussi mis en pisistrate diverses choses qui avoient du raport avec le serieux d'euridamie et l'enjouement de cerinthe aussi vint-il insensiblement a s'accoustumer presques esgallement avec toutes les deux et l'on peut mesme dire qu'elles luy plaisoient toutes deux plus ou moins chacune a leur tour selon l'humeur ou il estoit car lors qu'il estoit chagrin il se mettoit plus volontiers aupres d'euridamie qu'aupres de cerinthe et quand il estoit guay il cherchoit plus la conversation de cerinthe que celle d'euridamie cependant il est 
 certain qu'il fit d'abord plus de progres dans le coeur de la melancolique que dans celuy de l'enjouee quoy qu'elle estimast pourtant plus pisistrate qu'aucun autre pour moy qui me trouvois presques tous les jours mesle a leurs conversations j'avois un plaisir estrange de voir combien bizarrement l'amour avoit dispose les choses entre ces quatre personnes car enfin il sembloit que theocrite estoit fait pour aimer euridamie et qu'euridamie devoit aimer theocrite par le seul raport de leur melancolie il sembloit aussi que cerinthe deust estre fortement touchee du merite de pisistrate et que pisistrate ne le deust estre que du sien cependant il avoit plu a l'amour que le chagrin aimast la guaye que la serieuse aimast l'enjoue que pisistrate aimast presque et la serieuse et la guaye et que la guaye n'aimast presques rien en mon particulier j'estois le plus heureux de la troupe car j'estois si bien aveque toutes ces personnes qu'elles me faisoient toutes leurs pleintes selon les occasions qui s'en presentoient en effet pisistrate se pleignoit quelquesfois de ce qu'il trouvoit trop souvent theocrite chez cerinthe cerinthe se pleignoit aussi des trop frequentes visites de cet amant serieux parce qu'elle disoit qu'il ne luy donnoit pas le temps de pouvoir railler de sa facon de faire l'amour theocrite se pleignoit de son coste d'estre force d'aimer une personne d'humeur si opposee a la 
 sienne et euridamie accusoit aussi quelquesfois cerinthe de railler trop indifferemment de toutes sortes de gens sans espargner ses amis il est vray que pour cette pleinte elle la faisoit devant elle aussi bien qu'en son absence et je me souviens d'un jour que cerinthe estant en une de ses plus agreables humeurs se mit a contrefaire theocrite et a representer et sa facon de parler et son action et mesme jusques a ses regards de sorte qu'euridamie voyant le plaisir qu'elle donnoit a pisistrate ne put s'empescher de la reprendre de sa raillerie peut-estre autant par un sentiment jaloux que par un sentiment d'equite en verite cerinthe luy dit-elle vous avez une horrible injustice de traiter thocrite comme vous le traitez en verite reprit cerinthe en riant vous estes bien plus injuste que je ne le suis de vouloir rendre tout a la fois un fort mauvais office a theocrite et a moy car enfin je vous declare que s'il ne m'estoit pas permis de rire en son absence de cent choses qu'il fait je ne le souffrirois point du tout c'est pourquoy si vous croyez qu'il m'aime et que ma presence luy soit agreable il faut que vous enduriez que je me rejouisse de son chagrin car apres tout cela n'empesche pas que je ne die que theocrite est un fort homme d'honneur mais de vouloir que je le voye grave depuis le matin jusques au soir que j'escoute serieusement ses soupirs des journees entieres et qu'apres cela je ne m'en divertisse pas c'est n'estre ny amie de theocrite 
 ny la mienne puis que vous luy voulez causer un grand chagrin et que vous voulez m'oster un fort grand plaisir pour moy dit alors pisistrate je trouve que la belle cerinthe a raison en mon particulier adjoustay-je je suis de l'opinion d'euridamie et il me semble que c'est estre trop inhumaine que de railler d'un amant et je ne scay si je ne luy pardonnerois pas plus tost de railler d'un amy a parler sincerement dit alors euridamie je pense qu'il n'est guere de raillerie innocente je suis donc bien souvent coupable reprit cerinthe car j'advoue que je ne trouve point de conversation plus douce que celle ou il y a je ne scay quelle agreable malice meslee qui la rend plus divertissante et plus animee joint qu'a parler veritablement s'il y a jamais eu une raillerie innocente c'est celle qu'on fait d'un amant serieux et grave car il est vray que la galanterie sans enjouement est une si extravagante chose que je ne scay comment on peut trouver mauvais que j'en raille puis qu'il est certain qu'il ne seroit pas plus estrange lors que le conseil general de la grece est assemble de voir dancer tous les amphictions en parlant du bien public que de voir un galant a mine severe et grave comme vous n'ignorez pas que vous raillez de bonne grace repliqua euridamie avec depit voyant que pisistrate rioit de ce que disoit cerinthe vous vous persuadez facilement qu'il n'y a pas de scrupule a faire de railler comme vous faites et je suis assuree que vous croyez 
 fortement qu'il est permis de dire sans exception en matiere de raillerie tout ce qu'on peut dire agreablement ha euridamie reprit elle vous en dittes trop il est pourtant vray adjousta-t'elle en se reprenant qu'il est assez difficile de renfermer dans son esprit une chose qu'on aura pensee plaisamment et qu'on scait qu'on ne dira pas trop mal car enfin a n'en mentir pas je suis persuadee qu'il faut plus de delicatesse d'esprit a railler de la belle maniere qu'il n'en faut a faire des choses qui paroissent bien plus difficiles il faut advouer adjousta pisistrate qu'il en faut infiniment pour tourner les choses comme vous les tournez quand il vous plaist et qu'il y a quelquesfois plus de plaisir a estre raille de vous qu'a estre loue d'une autre il est certain adjoustay-je que cerinthe est admirable quand elle veut mais il est vray aussi qu'il y a mille personnes qui se meslent de railler qui ne s'en devroient pas mesler pour moy dit euridamie je vay bien plus loin que vous car je dis encore une fois qu'il n'est presques point de raillerie innocente et que quiconque s'en fait une trop grande habitude s'expose a renoncer a l'amitie a la probite et la bonte ha sans mentir s'escria cerinthe en riant vous me traitez bien cruellement je vous traite comme vous meritez de l'estre repliqua euridamie ce n'est pas adjousta-t'elle que je ne concoive bien qu'il y a une espece de raillerie galante qui a moins de malignite que l'autre 
 mais ce que je soustiens est qu'elle ne scauroit plaire s'il n'y en a que c'est marcher sur des precipices que de s'accoustumer a railler souvent et que la plus difficile chose du monde est de le faire tout a fait bien sans choquer ou l'amitie ou la bienseance ou la probite ou la bonte ou sans se faire tort a soy-mesme car enfin il n'est presques pas possible de faire profession de raillerie sans se faire hair ou du moins sans se faire craindre joint qu'a parler raisonnablement il n'y a presques personne dont il doive estre permis de railler en effet adjousta-t'elle je ne scache guere de gens qui puissent estre un juste sujet de railliere quoy s'escria cerinthe vous voudriez deffendre tout ce qu'il y a de gens au monde je vous assure repliqua euridamie qu'il n'y en a guere que je voulusse vous abandonner premierement poursuivit-elle je ne veux point qu'on raille non seulement de ses amis particuliers mais mesme de ses connoissances car enfin choisissez les bien et soyez si delicate qu'il vous plaira en les choisissant mais quand vous les aurez choisies je ne veux plus que vous en railliez et je ne scaurois nullement estre de l'opinion de ceux qui s'espargnent pas les personnes du monde qu'ils aiment le mieux puis qu'il est vray que selon mon sentiment il est bien dangereux de se divertir aux despens de ses amis mais du moins dit pisistrate abandonnez vous a cerinthe ses ennemis si elle en a en verite repliqua euridamie 
 je ne trouve guere plus beau de railler de ses ennemis que de ses amis car lors qu'on a de la haine c'est se vanger foiblement que de ne se vanger que par une raillerie qu'on vous peut rendre enfin dit cerinthe veu la maniere dont vous parlez je pense que vous ne voulez pas seulement qu'on raille de soy mesme je vous assure reprit-elle qu'encore que ce soit la plus innocente raillerie qu'on puisse faire si elle n'est faite avec beaucoup de jugement elle n'est pas trop divertissante et il est assurement encore plus difficile de parler agreablement de soy que des autres de plus adjousta-t'elle je trouve encore qu'il ne faut jamais railler des gens qui n'ont nul merite parce que la raillerie en ces occasions n'a presques jamais nulle grace et je trouve aussi qu'il ne faut point railler de ceux qui en ont parce qu'il y a beaucoup d'injustice de s'attacher a un leger deffaut au prejudice de mille bonnes qualitez du moins veux-je que si on veut railler de quelqu'un ce soit en parlant a luy mesme et qu'on ne die jamais que des choses qui ne peuvent effectivement facher et qui ne font simplement qu'animer un peu la conversation car en ce cas la j'advoue qu'il peut estre permis de faire la guerre a ses meilleurs amis mais cerinthe qu'il se trouve peu de gens qui scachent railler ny agreablement ny innocemment et certes je ne m'en estonne pas car enfin il faut que la naissance donne ce talent la estant certain que l'art ne 
 le scauroit donner et que quiconque veut forcer son naturel reussit si mal a divertir les autres qu'il donne luy mesme une ample matiere de raillerie en pensant railler il n'en est pas de mesme de toutes les autres qualitez agreables de l'esprit poursuivit-elle puis qu'il n'en est point qu'on ne puisse aquerir par estude mais pour celle-la il faut que la nature la donne et que le jugement la conduise en effet ce n'est pas assez de penser plaisamment les choses il faut encore qu'il y ait je ne scay quel tour a l'expression qui acheve de les rendre agreables et il faut mesme que l'air du visage le son de la voix et toute la personne en general contribuent a rendre plaisant ce qui de luy mesme ne l'est quelques fois pas tant je n'eusse jamais creu dit alors pisistrate qu'une personne aussi serieuse qu'euridamie eust si bien parle d'une chose qu'elle ne fait jamais au contraire repliqua-t'elle c'est parce que je ne raille point que je dois estre creue en matiere de raillerie car comme je n'y ay nul interest j'en parle sans passion et j'examine toutes les differentes railleries de ceux que je connois sans faire injustice a personne mais a vous dire la verite a la reserve d'un de mes amis qui a une delicatesse admirable dans l'esprit et une malice galante dans l'imagination qui plaist malgre qu'on en ait je ne connois que cerinthe a qui je pardonne de railler il est vray dis-je alors qu'il n'y a rien de plus insuportable que ces sortes de gens qui sans y penser medisent horriblement 
 en ne pensant que railler et qui croyent que parce qu'ils parlent des deffauts d'autruy et qu'ils en parlent grossierement ce soit une raillerie il y en a encore d'une autre espece reprit pisistrate qui me font desesperer quand je les trouve car enfin ils font consister toute leur plaisanterie en une facon de parler populaire et basse qui ne remplit l'imagination que de vilaines choses qui met dans leur bouche tout ce qui n'est que dans celle des plus vils esclaves et qui fait voir que pour avoir apris tout ce qu'ils disent il faut de necessite qu'ils ayent passe la plus grande partie de leur vie avec la plus mauvaise compagnie du monde ha pisistrate s'escria cerinthe vous me faites un plaisir extreme de hair ces sortes de gens dont vous parlez car bi que je deffende la raillerie en general j'abandonne presques toute la plaisanterie s'il est permis de parler ainsi et celle-la en particulier car enfin je veux que la raillerie soit galante et mesme un peu malicieuse mais je veux qu'elle soit modeste et delicate qu'elle ne blesse ny les oreilles ny l'imagination et qu'elle ne face jamais rougir que de despit il est encore d'une autre sorte de railleurs reprit euridamie qui m'accablent quand je les trouve en quelque part parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie qu'il faut qu'ils raillent sur tout de sorte que comme ils ont tousjours l'esprit a la gehenne pour trouver ce qu'ils cherchent ils disent mille chose ennuyeuses pour une divertissante ainsi il se trouve 
 que pour trois ou quatre railleries suportables qu'ils auront dittes en toute leur vie il en aura falu entendre cent mille mauvaises pour moy repris-je je rencontre quelquesfois un homme qui me fait desesperer par les redittes continuelles de ce qu'il croit avoir plaisamment dit car je puis vous jurer qu'il y a telle raillerie que je luy ay ouy dire plus de mille fois je crains encore estrangement adjousta pisistrate ces faiseurs de meschans contes qui en rient les premiers et qui en riroient tousjours tous seuls s'ils ne les contoient jamais a d'autres qu'a moy apres tout dit euridamie il y en a encore d'une autre sorte qui est la plus ennuyeuse de toutes puis que selon moy je ne scache rien de plus incommode qu'une certaine raillerie fade et froide qui n'est propre a rien car enfin quand on voit que ceux qui parlent ont dessein d'estre plaisans et que pourtant ils ne le sont point il n'y a rien de plus ennuyeux ces grands faiseurs de longs recits repris-je qui disent mille choses non necessaires devant que d'en dire une agreable ne sont pas encore trop divertissans quoy qu'ils pretendent l'estre beaucoup et il est si difficile de ne dire ny trop ny trop peu en matiere de recits soit qu'ils soient plaisans ou non que peu de gens au monde les font bien ces grands allegueurs de proverbes reprit euridamie sont encore fort a craindre ce n'est pas que quand ils sont placez a propos ils ne puissent estre fort agreables mais aussi quand ils 
 le sont mal ils font un mauvais effet et il vaudroit mieux dire une mauvaise chose tout a fait de soy-mesme que d'en choisir une peu judicieusement et de la placer mal pour moy adjousta cerinthe j'en connois encore qui tous sots qu'ils sont ne laissent pas de me divertir car enfin quand je trouve de ces gens qui croyent que pour railler il ne faut qu'estre fort guays parler beaucoup rire de ce qu'ils disent et de ce qu'ils pensent que faire grand bruit et que dire brusquement des choses facheuses je ne puis m'empescher d'en rire d'aussi bon coeur que s'ils estoient les plus agreables du monde mais ce qui fait que vous en riez reprit euridamie c'est que vous estes naturellement malicieuse et que vous trouvez une ample matiere de railler agreablement en ceux qui raillent de mauvaise grace cependant adjousta pisistrate il se trouve que sans y penser nous sommes de l'opinion d'euridamie car puis que la raillerie est une chose si difficile a bien faire je pense qu'elle a raison de dire qu'il est dangereux de s'en servir souvent je consens bien dit cerinthe qu'elle condamne la mauvaise raillerie et qu'elle ne puisse souffrir ny la satirique ny la grossiere ny la froide ny l'extravagante mais pour la galante et la delicate je m'y oppose autant que je le puis et il faut absolument qu'euridamie soit de mon opinion ou qu'elle me die precisement a quelle sorte de raillerie elle me permet de prendre plaisir le vous ay desja dit reprit euridamie qu'il n'y 
 en a guere que j'aprouve quoy qu'il y en ait qui me plaise dittes nous du moins celle qui vous plaist dit pisistrate car a mon advis peu de choses vous plaisent qui ne doivent plaire a tout le monde et quand ce ne seroit que pour corriger cerinthe de sa malice adjousta-t'il je vous conjure de vouloir establir des loix pour la raillerie vous protestant que je les garderay plus exactement que les loix de solon ha pour moy interrompit cerinthe en riant je n'en dis pas de mesme et je suis bien trompee si l'on ne peut dire des loix qu'elle va faire ce qu'anacharsis a dit de celles de nostre legislateur quoy qu'il en soit dit euridamie puis que pisistrate les suivra je ne laisseray pas d'en faire je vous promets aussi de ne les enfraindre jamais luy dis-je pourveu que vous nous les donniez a l'heure mesme le mot de loix m'espouvante pourtant si fort dit alors euridamie que je n'ose presques ouvrir la bouche c'est pourquoy pour parler un peu plus modestement je veux seulement vous dire mon opinion et la soumettre mesme a vostre jugement je vous diray donc adjousta-t'elle que je veux qu'on soit nay a la raillerie et qu'on ne s'y force jamais je veux mesme qu'on ne la cherche point car assurement si elle ne vient toute seule et si elle ne vient sans peine elle ne vient jamais agreablement de plus il faut qu'il y ait un si grand intervale entre la raillerie et la satire qu'on ne puisse jamais prendre l'une pour l'autre je scay bien 
 qu'on dit que si la raillerie n'est un peu piquante elle ne plaist pas mais pour moy je la considere autrement en effet je veux bien qu'elle soit surprenante et qu'elle touche mesme sensiblement ceux a qui elle s'adresse mais je ne veux pas que les piqueures en soient profondes et je ne veux tout au plus qu'elles facent au coeur de ceux qui les ressentent que ce que font les espines a ceux qui cueillent des roses en resvant enfin je veux que la raillerie parte d'une imagination vive et d'un esprit plein de feu et que tenant quelque chose de son origine elle soit brillante comme les esclairs qui esblouissent mais qui ne bruslent pourtant pas au reste je veux encore qu'on ne raille pas tousjours car outre qu'il est peu de longues railleries qui ne soient mauvaises c'est encore qu'il ne faut pas que l'esprit de ceux qui doivent en avoir le plaisir y soit trop accoustume de peur qu'il n'en soit plus surpris mais ce que je veux principalement est que chacun connoisse son talent et s'en contente c'est pourquoy je veux que ceux a qui la nature a donne une certaine naivete soit en leurs actions soit aux mouvemens de leur visage soit mesme en leurs expressions ne se meslent point de vouloit faire plus qu'elle puis qu'il est vray que l'art qui la perfectionne quelquefois gaste tout en ces occasions ainsi il faut simplement suivre son genie sans vouloir prendre celuy des autres estant certain qu'il n'est pas de la raillerie comme de la peinture car on peut quelquesfois faire une coppie 
 pie si juste d'un tableau qu'elle fait douter ceux qui s'y connoissent le plus parfaitement mais on ne peut jamais que mal imiter la raillerie d'un autre c'est pourquoy il ne le faut jamais entreprendre cependant pour repasser une partie des mauvais railleurs que nous avons blasmez selon que ma memoire m'en fera souvenir je veux que ceux qui font un conte ne l'annoncent point comme fort plaisant devant que de le faire je veux de plus qu'il soit ou fort naif ou plein d'esprit que le commencement n'en soit pas plus plaisant que la fin et sur toutes choses je veux qu'il soit nouveau et qu'il soit fort court je veux encore que ceux qui font un recit de plus longue estendue le facent avec art et avec agreement qu'ils suspendent l'esprit de ceux qui les escoutent et s'il est possible qu'ils les trompent en disant a la fin de leur discours ce qu'ils n'avoient pas preveu mais je veux principalement qu'ils ne disent rien d'inutile et que leur eloquence ne soit ny trainante ny embrouillee et qu'au contraire ils passent d'une chose a une autre sans embarras et sans confusion et qu'ils ne s'interrompent pas trop souvent eux mesmes pour dire j'avois oublie ou je n'ay pas dit ou je devois dire et mille autres choses semblables que disent ceux qui n'ont point d'ordre dans leurs pensees et de qui le jugement n'aide point a la memoire lors qu'ils font un long recit au reste je ne veux nullement que ceux qui raillent cessent de parler le langage des honnestes gens comme ceux 
 que pisistrate a si judicieusement repris si ce n'est que ce soit de ces gens qui ont le talent de contrefaire les autres et qu'on ne peut pas mettre precisement au rang de ceux qui raillent puis qu'en ce cas la celuy qui voudra contrefaire un esclave en colere qui se plaint aura tort s'il le fait parler comme son maistre car comme l'imitation est son objet plus il aprochera de celuy qu'il imite et plus il meritera d'estre loue au reste je veux encore que ceux qui raillent ne soient point avares de leurs pensees et qu'ils songent autant qu'ils pourront a ne redire point ce qu'ils ont dit pour ce qui est de ceux qui se servent de proverbes en raillant j'ay desja dit qu'il les faut bien placer et je dis encore qu'il faut qu'ils viennent si naturellement a la chose ou on les aplique que ceux qui les entendent s'estonnent pourquoy ils ne leur estoient pas venus dans l'esprit car alors plus ils sont populaires et meilleurs ils sont mais enfin pour parler de ce qu'on apelle positivement raillerie je dis que pour bien railler il faut avoir l'esprit plein de feu l'imagination fort vive le jugement fort delicat et la memoire remplie de mille choses differentes pour s'en servir selon l'occasion il faut de plus scavoir le monde et s'y plaire et il faut avoir dans l'esprit un certain tour galant et naturel et une certaine familiarite hardie qui sans rien tenir de l'audace ait quelque chose qui plaise et qui impose silence aux autres ha euridamie qu'il faut avoir d'esprit pour dire ce que 
 vous dittes reprit pisistrate pour moy dit cerinthe je croy que si elle vouloit quiter son humeur serieuse il n'y auroit personne en grece qui raillast si agreablement qu'elle le serieux reprit euridamie n'est pas un aussi grand obstacle que vous pensez a railler finement et j'ay connu un homme qui n'est plus qui avec un air languissant et melancolique et mesme avec une mine assez niaise et assez langoureuse a plus dit de jolies choses et de railleries galantes que personne n'en dira jamais cependant adjousta-t'elle quoy que je vous aye fait comprendre que je concois a peu pres comment il faut railler il faut que je redie encore ce que j'ay dit et que je soustienne qu'on doit bien prendre garde principalement comment on raille ses amis il y a pourtant une regle generale a suivre adjousta-t'elle ou l'on ne se scauroit tromper qui est de ne dire jamais rien d'eux que l'on ne veuille bien qu'ils entendent et de ne leur dire jamais rien a eux mesmes qui soit assez piquant pour les empescher de prendre plaisir a ce qu'on leur dit car il n'est nullement juste que vous disiez rien a vos amis qui divertisse plus les autres qu'eux ny qui les mette dans la necessite de vous dire a vous mesme des choses qui vous divertissent aussi moins que les autres qui les entendent car enfin l'amitie est si delicate qu'on ne peut avoir trop de crainte de la blesser et puis a parler raisonnablement ce ne sont nullement les choses piquantes qui font la belle raillerie et le plaisir 
 qu'y prennent ceux a qui elles plaisent vient assurement plus de la malignite de leur inclination que de l'art de la raillerie qui les divertit estant certain qu'une simple bagatelle tournee plaisamment est bien plus propre a faire une raillerie divertissante qu'une invective satirique de qui on change seulement le nom en l'appellant raillerie joint que quand mesme on railleroit moins bien en raillant moins malicieusement il faudroit encore le faire car apres tout ce n'est pas un deffaut de ne scavoir point railler pourveu qu'on entende raillerie mais s'en est un fort grand de n'estre pas scrupuleux dans ses amitiez et d'aimer mieux s'exposer a fascher un amy qu'a perdre une chose plaisante ce que vous dittes repliqua cerinthe est tellement d'une parente de solon que je croy qu'il vous a laisse toute sa sagesse en partant d'athenes quoy qu'il en soit dit pisistrate elle ne dit rien ou la raison se puisse opposer je ne le connois que trop pour ma satisfaction repliqua cerinthe car si je voulois regler mon esprit selon ce qu'elle vient de dire il faudroit que je ne parlasse de ma vie ce seroit pourtant grand dommage de vous imposer silence repris-je puis qu'il est peu de personnes qui parlent aussi agreablement que vous comme je disois cela theocrite entra avec une gravite majestueuse qui changea la conversation et qui separa mesme bien tost la compagnie parce qu'euridamie s'en estant allee pisistrate a qui elle avoit fort plu ce jour la 
 et que theocrite importunoit luy donna la main si bien que les suivant un moment apres nous laissasmes cerinthe avec son amant melancolique qu'elle n'endura que dans l'esperance de s'en divertir le lendemain en nous racontant combien serieusement il l'auroit entretenue
 
 
 
 
cependant pisistrate sans scavoir s'il estoit amant ou amy de cerinthe et d'euridamie s'il avoit de l'amour pour l'une et de l'amitie pour l'autre ou de l'amour pour toutes les deux se plaisoit presques esgallement avec ces deux filles il est vray comme je l'ay desja dit que c'estoit selon l'humeur ou il estoit car par exemple quand il estoit en un de ces jours ou il trouvoit mauvais tout ce qu'on faisoit dans la republique il n'alloit point chez cerinthe et il cherchoit euridamie aupres de qui il se pleignoit de la mauvaise conduite des affaires les examinant a fonds en remarquant tous les deffauts et en cherchant tous les remedes comme si ce qu'il en disoit avec euridamie eust deu estre suivi en effet il s'eschauffoit l'esprit et l'imagination conme s'il eust eu a persuader tout le peuple d'athenes et portant la chose encore plus loing il prevoyoit tous les biens et tous les maux de la republique selon sa pensee et faisoit quelquesfois un si grand renversement de toutes choses que si la fortune eust execute ses volontez personne ne seroit demeure dans athenes a la place ou il estoit cependant pisistrate ne laissoit pas d'entremesler quelques douceurs galantes a sa politique 
 de sorte qu'euridamie l'escoutoit paisiblement et il estoit aussi tres satisfait d'en avoir este escoute mais lors qu'il estoit en un de ses jours d'enjouement il se donnoit tout entier a cerinthe avec qui il faisoit des projets de plaisirs et de divertissemens qui alloient aussi loin que ses prevoyances de politique car non seulement il faisoit dessein de faire quelque partie de promenade de bal ou de musique mais ils passoient quelquesfois une apresdisnee toute entiere a regler les divertissemens qu'ils auroient l'este qui devoit suivre celuy ou nous estions et a imaginer mille plaisirs qu'ils scavoient bien eux mesmes qu'ils n'auroient jamais cependant durant ces jours d'enjouement theocrite et euridamie ne se divertissoient pas trop bien cet amant grave estoit pourtant plus malheureux que cette amante serieuse car pour elle comme elle a infiniment de l'esprit elle connoissoit bien que cerinthe n'avoit guere plus de pouvoir sur le coeur de pisistrate qu'elle y en avoit mais pour theocrite il connoissoit si parfaitement qu'il n'en avoit point du tout sur celuy de cerinthe qu'il en estoit fort afflige il voyoit pourtant bien que cette personne n'estoit pas capable d'un grand attachement neantmoins comme pisistrate luy plaisoit plus qu'un autre il en estoit fort jaloux mais madame si cerinthe avoit raison de dire qu'un amant serieux estoit une bizarre chose je pense que je n'ay pas tort d'assurer qu'un jaloux grave ne l'est guere moins 
 en effet madame il n'y avoit rien de plus estrange a voir que theocrite lors qu'il eut de la jalousie car comme c'est une passion qui porte le chagrin avec elle jugez quel devoit estre celuy d'un amant qui l'estoit naturellement mais ce qu'il y avoit de plus estrange estoit de voir cet homme si serieux et dont toutes les actions estoient ordinairement si concertees estre capable de toutes ces sortes de petits soins et de curiositez impertinentes que la jalousie inspire a la plus grande partie de ceux qu'elle possede cependant je me divertissois du chagrin des autres et de leur joye aussi car j'estois de toutes les parties de divertissement que faisoit pisistrate comme ayant alors beaucoup de part a son amitie de sorte que luy parlant un jour de cerinthe et d'euridamie je le pressay de me dire comment elles estoient dans son esprit elles y sont toutes deux si bien reprit-il que je suis persuade que si je n'en connoissois qu'une j'en serois terriblement amoureux mais parce que je les estime esgallement mon coeur ne se determine point tout a fait il bien que je pense qu'on peut dire que je les aime beaucoup plus que je n'aime mes autres amies et un peu moins qu'une maistresse pour qui on auroit un grand attachement cette responce est si extraordinaire repliquay-je en riant que je croy que vous me la faites plustost parce que vous la trouvez plaisante que selon vos veritables sentimens je vous proteste me dit-il que je vous dis ce que je sens 
 et ce qui est effectivement dans mon coeur car si euridamie ne fust point tant venue chez cerinthe au commencement que je la connus je sentois bien que j'en allois estre amoureux tout de bon et si j'eusse connu euridamie sans connoistre cerinthe je pense aussi que je l'eusse aimee tendrement enfin silamis me dit il l'enjouement de cerinthe me plaist si fort et la melancolie passionnee d'euridamie me charme tellement que je suis persuade que s'il y en avoit une des deux qui s'en allast aux champs pour un mois je serois infalliblement tout a fait amoureux de celle qui demeureroit a athenes ha sans mentir m'escriay-je vous estes admirable de parler comme vous faites quoy qu'il en soit dit-il la chose est comme je le dis mais luy dis-je le moyen que vostre esprit puisse estre suspendu entre deux personnes d'humeur si opposee comme ces deux personnes d'humeur si opposee reprit-il ne laissent pas d'estre d'un merite esgal chacune en sa maniere il n'y a pas tant de quoy s'estonner de ce que mon esprit ne se determine pas et il est d'autant moins estrange poursuivit-il que cerinthe et euridamie ne se ressemblent point car si elles estoient toutes deux guayes ou toutes deux melancoliques je choisirois sans doute celle dont la guayete ou la melancolie me plairoit le plus mais parce que ce que je trouve en l'une je ne le trouve point en l'autre je suis contraint de partager mon estime et mesme mon affection ainsi on peut presques 
 dire que je les aime toutes deux ou que du moins j'ay une esgalle disposition a les aimer et en effet madame pisistrate ne mentoit pas puis que selon toutes les apparences sans l'inclination qu'il avoit pour euridamie il eust este fort amoureux de cerinthe et que sans celle qu'il avoit pour cerinthe il l'eust este d'euridamie cependant ces deux filles s'estant a la fin aperceues qu'elles se faisoient un esgal obstacle dans le coeur de pisistrate commencerent de s'en aimer un peu moins de sorte que cerinthe qui avoit accoustume en parlant d'euridamie de dire seulement qu'elle estoit serieuse dit en diverses occasions quelle estoit trop chagrine et euridamie de son coste qui n'accusoit autrefois cerinthe que d'aimer un peu trop a railler l'accusa d'aimer a medire si bien que cette petite division produisit diverses querelles entre ces deux filles qui embarrasserent estrangement pisistrate parce qu'elles vouloient tousjours le forcer a prendre party entre elles il agit pourtant si adroitement qu'en condamnant tantost l'une et tantost l'autre il s'establit juge de leurs differens et ne se declara point mais pendant tous ces demeslez theocrite continuant d'agir gravement selon son humeur continuoit aussi de n'estre pas mieux avec cerinthe qu'a l'ordinaire et d'estre par consequent aussi malheureux qu'il avoit accoustume de l'estre les choses estant donc en ces termes et pisistrate disant tousjours que sans euridamie il eust aime cerinthe 
 et que sans cerinthe il eust aime euridamie je sceus que philombrote s'en alloit aux champs et qu'il y menoit toute sa famille de sorte que je ne le sceus pas plus tost que je fus chercher pisistrate que je scavois bien qui ne le scavoit pas mais a peine fus-je aupres de luy que luy adressant la parolle enfin luy dis-je en riant nous verrons bien tost si vous dittes vray et si vous deviendrez amoureux d'euridamie des que vous ne verrez plus cerinthe car je viens d'aprendre qu'elle s'en va a la campagne quoy dit-il cerinthe s'en va aux champs ouy luy respondis-je et je viens de scavoir que philombrote a pris cette resolution la ce matin je suis donc bien a pleindre me dit-il car je scay des hier qu'euridamie s'en va aussi demain et lors que vous estes arrive je disois en moy mesme que je n'avois qu'a me disposer a devenir tout a fait amoureux de cerinthe durant l'absence d'euridamie mais a ce que je voy je suis hors de ce peril puis qu'elles s'en vont toutes deux comme il n'est pas possible repliquay-je en riant que le mesme hazard qui fait qu'elles partent d'athenes en mesme temps les y fasse revenir en mesme jour je ne desespere pas encore de voir bien tost ma curiosite satisfaite car enfin nous verrons si vous aimerez celle qui reviendra la premiere cependant pisistrate fut effectivement fort touche de l'absence de ces deux personnes neantmoins comme il avoit plustost pour elles une simple disposition amoureuse qu'une 
 veritable amour il s'en consola joint qu'estant oblige de faire luy mesme un voyage peu de jours apres leur depart le changement de lieu acheva de dissiper son chagrin mais madame comme j'estois alors celuy de tous ses amis avec qui il avoit le plus de familiarite il m'engagea a faire le voyage ou il alloit me disant pour m'y obliger que comme il alloit assez proche de ces fameux bains qui sont au pied de la montagne des thermopyles nous irions nous y divertir quelques jours quand il auroit acheve ses affaires car madame il faut que vous scachiez que ces bains sont si celebres que trois mois durant il y a un nombre infiny de personnes de qualite de toute la grece qui y vont et ce qui fait que cette assemblee est plus agreable c'est qu'elle n'est pas composee de personnes malades et languissantes au contraire l'opinion de ceux qui pensent estre les mieux instruits de la vertu de ces bains est qu'ils sont plus propres a conserver la sante qu'a la restablir ainsi tous ceux qui s'y trouvent se portant bien sont en estat de songer a se divertir de plus comme les dames se sont mis dans la fantaisie que ces bains augmentent la beaute ou du moins qu'ils la conservent il n'y a point d'annee qu'il n'y en ait une quantite estrange qui y vont sur le pretexte de vouloir s'empescher d'estre malades quoy que ce soit effectivement ou pour estre plus long temps belles ou du moins pour se divertir car un des preceptes 
 de ceux qui ordonnent ces bains est de bannir toute sorte de melancolie durant qu'on les prend et de se rejouir autant qu'on peut ainsi madame comme je n'y avois jamais este et que j'avois ouy dire qu'on s'y divertissoit fort bien j'acceptay aveque joye l'offre que me fit pisistrate je ne m'arresteray point a vous dire quelle estoit l'affaire qui le mena aupres des thermopyles car j'advoue qu'il m'en fit un secret j'ay pourtant creu que c'estoit pour conferer avec quelques bannis d'athenes qui luy pouvoient servir au changement qu'il a fait depuis en les y faisant rapeler quoy qu'il ne me l'ait pas voulu confesser mais enfin je le suivis a ce voyage de sorte qu'apres m'avoir laisse deux jours chez un de ses amis pendant quoy il fut faire ce qu'il ne me dit pas il me revint prendre et nous fusmes aux thermopyles dont nous n'estions qu'a une demie journee mais madame il faut s'il vous plaist que je vous represente et le lieu et la maniere dont on y vit durant trois mois de l'annee que la saison des bains dure vous scaurez donc madame qu'assez pres de cette montagne des thermopyles qui partage la grece et qui ne laissant qu'un passage estroit et difficile par ou l'on peut aller d'une partie de la grece a l'autre semble la vouloir esgalement fortifier il y a un bourg qui s'apelle alpene ou il y a grand nombre de maisons assez commodes pour loger tous ceux qui sont aux bains mais pour l'endroit ou ils sont et ou l'on va se baigner il a sans 
 doute quelque chose de sauvage et d'agreable tout ensemble en effet quand on est a ce passage estroit par ou l'on peut aller d'une partie de la grece a l'autre ou voit du coste de l'occident une montagne inaccessible environnee de precipices effroyables qui s'estend jusques au mont eta et du coste de l'orient on voit la mer et une espece de marescage maritime si plein de sources et si fangeux qu'on n'y peut aller il est vray que descendant un peu plus bas du coste qui regarde artemision il y a une prairie infiniment agreable car outre qu'elle a la veue de cette affreuse montagne et que de l'autre coste elle a la mer pour objet elle a encore un nombre infini d'arbres qui la bordent de plus comme c'est la que sont les bains on a eu soin d'en ramasser les eaux qui eussent pu la rendre fangeuse comme le marescage qui la touche de sorte qu'ayant conduit en cet endroit par divers canaux ces eaux celebres qui doivent servir aux bains on a fait aux deux bouts de la prairie plus de cent cuves de marbre dans lesquelles on fait quand on le veut venir autant d'eau qu'il en faut pour se baigner si bien que comme tous ceux qui vont a ces bains ont chacun une tente magnifique pour couvrir la cuve qu'on leur donne ces diverses tentes dans cette prairie font un objet tres agreable mais madame j'oubliois de vous dire que la raison pourquoy cela est ainsi est que ces eaux qui sont tiedes naturellement perdent leur vertu estant 
 transportees ainsi il faut de necessite se baigner au lieu mesme ou elles coulent cependant cela n'empesche pas que les dames n'y soient autant en particulier que si elles estoient dans leur chambre car outre que les tentes destinees pour les hommes sont a l'autre bout de la prairie et que ce seroit passer pour extravagant que de perdre le respect qu'on doit aux dames il y a encore une grande balustrade qui la partage et ou il y a des gardes tant que l'heure des bains dure de sorte que les hommes conduisent ces dames jusques a cette balustrade seulement apres quoy elles s'en vont dans leurs tentes ou elles sont en pleine liberte joint aussi que les hommes ne se baignent jamais en mesme heure qu'elles car ils se baignent le matin et les dames le soir si bien qu'apres qu'ils les ont conduites a la balustrade ils se promenent dans la prairie en attendant qu'elles sortent du bain afin de les aller reprendre au mesme lieu ou ils les ont conduites pour les remener a leurs chariots qui sont rangez le long de la prairie a cause qu'il n'en peut aller qu'un de front par ce chemin la ou pour se promener le long de la mer si elles ne veulent pas retourner si tost a alpene car la commodite de ces bains la est qu'ils n'obligent a nul regime particulier qu'a celuy de se divertir aussi le fit on admirablement l'annee que j'y fus avec pisistrate parce que le bonheur voulut pour nous qu'il n'y avoit jamais eu tant de monde en effet il y avoit des dames de toutes 
 les parties de la grece il y en avoit d'athenes de thebes de megare d'argos de corinthe de chalcis de delphes et de cent autres lieux et je croy effectivement qu'excepte de lacedemone il y en avoit de toutes les principales villes de la grece de plus il y avoit des musiciens de tous les endroits de la terre ou la musique a quelque reputation et il n'y a enfin nul plaisir qu'on ne trouvast en ce lieu la et qu'on n'y trouvast plus pur qu'en nul autre parce qu'il n'y avoit que des gens qui vouloient se divertir et qui n'avoient ny affaires ny soins domestiques qui les occupassent
 
 
 
 
mais madame il faut que vous scachiez que comme l'heure du bain des femmes est un peu devant que le soleil se couche comme celle des hommes est un peu apres qu'il est leve nous arrivasmes aux thermopyles pisistrate et moy que les dames estoient encore dans leurs tentes de sorte que comme pisistrate y avoit este une autre annee et qu'il en scavoit l'usage nous descendismes de cheval au bord de la prairie et nous allasmes nous y promener comme beaucoup d'autres que nous y voiyons car comme nous ne venions pas de loin nous pouvions paroistre devant des dames avec bien-seance joint que pisistrate qui n'estoit pas par bonheur en une de ses humeurs de negligence avoit un habillement de campagne le plus magnifique et le plus galant qu'il estoit possible de voir mais a peine eusmes nous fait vingt pas dans cette prairie qu'un homme de 
 qualite d'athenes nomme ariston que nous ne scavions pas qui fust aux bains nous nomma a ceux avec qui il estoit et vint au devant de nous avec eux car comme c'est la coustume en ce lieu-la que les premiers venus font honneur aux autres qui arrivent ils nous receurent fort civilement pour moy qui y estois tout a fait estranger je regardois ces diverses tentes avec beaucoup de plaisir et je me faisois instruire par ariston de ce que je voulois scavoir mais enfin apres la premiere civilite pisistrate et moy nous estant separez des autres avec ariston nous luy demandasmes s'il y avoit de belles femmes cette annee la au lieu ou nous estions de sorte qu'apres qu'il nous eut dit qu'il y en avoit de fort belles d'autres qui ne l'estoient plus d'autres qui ne l'estoient gueres et d'autres qui ne l'estoient point du tout je vy entre ces tentes des dames une personne qui se promenoit seule en resvant dont la taille estoit extremement noble et dont l'habillement estoit fort galant en effet madame j'oubliois de vous dire qu'on s'habille d'une facon particuliere en ce lieu la qui plaist infiniment car enfin l'habit des dames ressemble si fort a celuy que les peintres donnent aux nimphes de diane qu'il n'y a presques point de difference et ce qui a estably cette coustume est que comme elles se deshabillent pour se baigner il a falu inventer un habillement galant et commode tout ensemble mais pour en revenir ou j'en estois je vous diray qu'ayant 
 donc veu cette personne qui se promenoit seule et dont je ne voyois pourtant pas le visage je demanday a ariston qui elle estoit quoy me dit-il vous ne connoissez pas a la voir marcher seulement que c'est une de nos belles d'athenes a ces mots pisistrate la regardant plus attentivement et cette personne ayant tourne la teste de nostre coste il la reconnut pour estre cleorante dont je vous ay parle au commencement de ce discours et qui est fille de megacles un des principaux d'athenes mais a peine l'eut-il reconnue qu'il la salua quoy qu'il ne luy eust jamais parle car comme son pere avoit este d'une faction opposee a la sienne il n'y avoit nulle familiarite entre leurs familles neantmoins comme athenes estoit alors tranquile pisistrate et megacles estoient en civilite quoy qu'ils ne se vissent pas l'un chez l'autre mais comme ce dernier n'estoit pas a ces bains et qu'il n'y avoit que sa femme qui s'apelle erophile cela facilita la connoissance de pisistrate et de cleorante cependant cette belle personne luy rendit son falut si civilement que cela obligea pisistrate de parler plus longtemps d'elle et de demander a ariston combien il y avoit qu'elle estoit aux bains il y a si peu repliqua-t'il que si vous vous estiez veus particulierement a athenes je croirois que vous auriez intelligence ensemble car erophile et elle n'y sont que depuis deux jours seulement mais d'ou vient dis-je a ariston que cleorante ne se baigne 
 point car je la trouve assez belle pour vouloir conserver sa beaute c'est qu'elle est si belle reprit-il qu'elle croiroit se faire tort de faire une chose qui a la reputation d'embellir je pense en effet dit alors pisistrate que cleorante est fort belle du moins me souviens-je bien que du temps des divisions d'athenes je la vy un jour au temple de plus pres que je ne la voy et que je dis a quelqu'un que j'estois bien marry que megacles eust une si belle fille vous parlez de cela d'une si plaisante sorte repliqua ariston qu'on diroit que vous n'avez point d'yeux je vous assure nous dit-il que je n'en ay pas tousjours pour tout ce que je regarde car si mon esprit et mes yeux ne regardent d'intelligence je ne scay pas trop bien ce que je voy comme pisistrate disoit cela nous vismes plusieurs dames sortir de leurs tentes apres s'estre baignees qui ayant joint cleorante se mirent a se promener en s'aprochant de la balustrade de sorte que comme elles en furent assez proches nous les saluasmes mais comme elles voulurent retourner sur leurs pas en attendant que les autres dames fussent hors du bain ariston prenant la parole a la priere de pisistrate eh de grace madame dit-il a cleorante dont il rencontra les yeux ne nous privez pas si tost du plaisir de vous voir et souffrez que je vous presente deux atheniens qui sont au desespoir d'avoir besoin de mon entremise pour vous les faire connoistre et de ce qu'ils n'ont pas eu plut tost le bonheur d'estre 
 connus de vous comme ariston estoit amy particulier de cleorante elle s'arresta et retint une de ses amies avec elle nommee cephise de sorte que s'aprochant alors de la balustrade avec autant de grace que de civilite si ces illustres atheniens dit-elle me connoissoient mieux qu'ils ne font ils vous desavoueroient de la civilite que vous venez de me dire il paroist bien madame reprit pisistrate que je n'ay pas l'honneur d'estre connu de vous puis que vous me pouvez soubconner de desavouer ce que vous a dit ariston en mon particulier adjoustay-je je croy qu'il suffit que la belle cleorante se connoisse pour ne douter nullement que des qu'on la voit on ne soit au desespoir de ne l'avoir pas veue plustost du moins vous puis-je assurer luy dit ariston que silamis vous trouve si belle qu'il ne comprend pas pourquoy vous ne vous baignez point puis que les bains des thermopyles ont la reputation de conserver la beaute comme je me connois admirablement reprit-elle en souriant j'ay lieu de croire que voyant le peu d'agreement que j'ay sur le visage vostre amy a creu que j'avois tort de m'exposer a le perdre dans la pensee qu'il ne me resteroit plus rien qui me peust faire endurer ha sans mentir cleorante luy dit cette dame qui estoit avec elle c'est estre bien hardie de parler comme vous venez de parler avec une aussi grande beaute que la vostre de grace reprit cleorante en souriant ne m'accablez point de louanges car 
 comme pisistrate et silamis ne me connoissent presques point ils croiront que l'aime fort qu'on me loue oyant une de mes amies me dire tant de flatteries cependant il est certain que je n'aime point du tout les louanges qu'on me donne en parlant a moy quoy que j'aime fort qu'on me loue en parlant aux autres mais madame reprit pisistrate quelle satisfaction vous peuvent donner des louanges que vous n'entendez point et que bien souvent vous ne scavez pas car par exemple adjousta-t'il je suis assure que quand je partirois des demain et que je ne vous verrois de ma vie j'en parlerois plus de cent fois sans que vous en sceussiez rien vous en parleriez peut-estre si peu a mon advantage reprit-elle en souriant qu'il me seroit avantageux de ne scavoir pas ce que vous en auriez dit je vous assure madame luy dis-je que si vous connoissiez bien pisistrate vous croiriez facilement qu'il ne parle pas tant de ce qui ne luy plaist pas et elle connoistroit aussi adjousta-t'il que je parle tousjours de ce qui me plaist comme pisistrate disoit cela erophile et presques toutes les autres dames qui se baignoient estant sorties de leurs tentes cleorante nous quita et fut rejoindre sa mere qui a sans doute este une des plus belles personnes d'athenes et qui l'est mesme encore extremement ceux qui l'ont veue jeune disent pourtant qu'elle ne fut jamais si aimable que cleorante qui a en effet une des plus charmantes beautez de toute la terre car outre 
 que sa beaute est une beaute de grand esclat elle a un air de jeunesse admirable un enjouement modeste le plus aimable du monde et je ne scay quoy de si attirant qu'il n'est pas aise de luy resister mais madame des qu'elle nous eut quittez nous fusmes comme tous les autres hommes qui se promenoient dans la prairie attendre ces dames a la porte de la balustrade pour leur donner la main car en ce lieu la on y est avec la liberte du bal ou il n'est pas necessaire de se connoistre pour se parler et pour dancer ensemble cependant comme ariston estoit le plus pres de la porte et que comme je l'ay desja dit il estoit amy particulier de cleorante lors qu'elle vint a sortir elle luy tendit la main mais des qu'il la luy eut prise il se tourna vers pisistrate et luy dit que pour luy donner une grande preuve de son amitie il luy donnoit sa place aussi bien adjousta-t'il en adressant la parole a cleorante il la merite mieux que moy et il la tiendra mieux aussi vous avez donc envie repliqua-t'elle en riant que pisistrate s'ennuye icy et qu'il s'en aille des demain au contraire madame respondit pisistrate c'est pour m'y retenir qu'ariston veut que j'aye l'honneur de vous parler quoy qu'il en soit dit ariston en les quitant vous me direz tous deux des nouvelles l'un de l'autre a la fin de la promenade apres cela ariston donna la main a une autre dame et j'aiday a marcher a cette amie de cleorante a qui j'avois desja parle lors que nous estions appuyez 
 fur le bord de la balustrade de sorte que comme il faisoit fort beau ce soir la on se promena fort long temps et pisistrate et cleorante eurent assez de loisir de s'entretenir pour connoistre qu'ils avoient tous deux infiniment de l'esprit mais enfin comme l'heure de retourner a alpene fut venue ariston les rejoignit parce que la dame qu'il avoit conduite s'en estant allee des premieres des qu'il leut mise a son chariot il fut demander a cleorante et a pisistrate que cephise et moy avions joints comme ils se trouvoient l'un de l'autre en mon particulier dit pisistrate en riant ce que je vous en puis dire est que je ne fus de ma vie si tost accoustume avec qui que ce soit qu'avec cleorante car enfin il me semble que je la connois depuis qu'elle a commence de vivre pour moy dit cette belle personne pisistrate m'est si peu estranger que je pense que si j'avois un secret je le luy confierois enfin adjousta pisistrate pour vous tesmoigner qu'en effet nous ne nous sommes point trouvez embarrassez comme le sont d'ordinaire ceux qui se voyent pour la premiere fois nous avons tousjours parle et nous ne nous sommes pourtant point entretenus ny de la beaute du temps ny de celle du lieu ny de toutes ces sortes de choses qu'on dit quand on ne scait que se dire comme pisistrate disoit cela erophile s'estant tournee pour apeller sa fille ariston s'avanca et luy dit a la priere de son amy que pisistrate avoit dessein d'aller chez elle de sorte 
 que s'estant arrestee il la salua et elle le receut fort bien parce que comme elle aimoit la paix et les plaisirs elle eust este bien aise de pouvoir faire qu'il se fust lie amitie entre megacles et pisistrate cette conversation ne fut pourtant pas longue car comme il estoit tard nous ramenasmes ces dames a leur chariot apres quoy nous nous promenasmes encore quelque temps pisistrate ariston et moy cependant a peine les eusmes nous quitees que je dis en riant a pisistrate que je trouvois qu'il estoit bien tost accoustume avec cleorante mais prenez garde adjoustay-je durant qu'ariston donnoit quelque ordre a un de ses gens pour nostre logement que vous ne soyez desja desaccoustume de cerinthe et d'euridamie nous serons si peu icy repliqua-t'il en riant que je n'auray pas loisir de m'accoustumer tout a fait avec cleorante et nous retournerons si tost a athenes que je n'auray pas non plus le loisir de me desaccoustumer de cerinthe et d'euridamie mais euridamie et cerinthe luy dis-je n'y seront pis quand nous y retournerons puis qu'elles sont toutes deux a la campagne vous avez raison me dit-il et je resvois si fort que je ne m'en souvenois pas ha sans mentir luy dis-je en riant je ne veux point d'autre preuve que ce que vous venez de dire pour me faire croire que vous n'estes point amoureux car enfin il est sans exemple bon seulement qu'un amant mais qu'un amy oublie qu'il a dit adieu a son amie et qu'il ne 
 scache pas seulement s'il en est absent ou s'il ne l'est pas comme je riois fort haut ariston qui vint nous rejoindre me demanda de quoy c'estoit mais pisistrate sans en scavoir precisement la raison me deffendit si fort de le dire que je ne le luy dis point apres quoy recommencant de parler de cleorante nous luy demandasmes si elle avoit autant de bonte que de beaute elle en a sans doute autant qu'on en peut avoir repliqua ariston mais elle a de plus une chose bien particuliere adjousta-t'il car c'est qu'elle est inesgalle sans estre bizarre et qu'elle est en mesme temps une des plus esgalles personnes de la terre en beaucoup de choses ce que vous dittes repris-je n'est pas trop aise a comprendre il ne laisse pourtant pas d'estre vray repliqua-t'il car il est certain que cleorante est tousjours une des meilleures personnes du monde et qui aime ses amis avec le plus d'esgallite mais en quoy est elle donc inesgalle reprit pisistrate elle l'est respondit-il parce qu'elle est tantost guaye et tantost serieuse sa guayete ne luy cause pourtant jamais un trop grand enjouement ny son serieux une trop grande melancolie mais apres tout elle ne laisse pas d'estre d'humeur fort differente quoy qu'elle soit tousjours egalement bonne de plus les mesmes plaisirs ne luy plaisent pas esgallement car il y a des jours ou ce luy est un suplice estrange d'aller au bal et il y en a d'autres ou elle y va avec empressement cependant soit qu'elle soit guaye ou serieuse 
 elle est esgallement aimable pour ses amis car elle n'a jamais nul caprice pour eux quelque differente qu'elle soit d'elle mesme et l'on diroit enfin qu'elle n'a de l'inesgalite qu'afin de plaire davantage et de faire voir qu'elle a tous les charmes qui se peuvent trouver en deux temperammens si opposez vous me representez cleorante d'une maniere a me donner beaucoup de curiosite de la connoistre plus particulierement reprit pisistrate et je pense que si je n'avois point d'affaires a athenes je demeurerois icy tant qu'elle y demeurera mais comme je n'ay dessein d'y estre que sept ou huit jours il faut du moins en mesnager tous les momens et la voir le plus que je pourray si vous avez ce dessein la reprit ariston il faut donc nous retirer car ce sera ce soir chez sa mere que toutes les dames se trouveront et que l'on dancera a peine ariston eut-il dit cela que pisistrate prit le chemin d'aller vers nos chevaux qui estoient avec celuy d'ariston au bord de la prairie apres quoy montant a cheval nous fusmes a alpene et nous logeasmes chez ariston qui donna sa chambre a pisistrate et qui en partagea une autre aveque moy car il y avoit cette annee la tant de monde aux bains que sans luy nous eussions este bien embarrassez cependant comme pisistrate avoit ses gens et son esquipage il se mit en habit de bal et il s'y mit sans doute sans avoir encore aucune pensee de pouvoir devenir amoureux de cleorante 
 au contraire estant entre dans sa chambre durant qu'ariston estoit dans celle qu'il avoit prise il me parla de cerinthe et d'euridamie comme a l'ordinaire et les souhaita au lieu ou nous estions me demandant laquelle je croyois qui deust revenir la premiere a athenes adjoustant qu'il avoit dessein des que nous y serions retournez de leur escrire tout ce qui nous seroit arrive aux bains et de leur en faire une ample relation apres quoy ariston estant entre pour nous dire qu'il estoit temps d'aller et nous ayant apris l'estat de la galanterie des bains afin que nous n'y parussions pas estrangers nous fusmes chez erophile qui nous receut avec beaucoup de civilite aussi bien que cleorante qui s'estant fait recoiffer au retour de la promenade et ayant adjouste des pierreries a sa parure eut encore un nouvel esclat de beaute aux yeux de pisistrate d'ailleurs comme il la connoissoit plus que les autres quoy qu'il ne la connust guere et que c'estoit la seule dame de toute cette assemblee excepte cephise a qui il eust jamais parle cela fit qu'il s'attacha assiduement aupres d'elle et qu'il la mena dancer beaucoup plus qu'aucune autre car comme le hazard fit qu'ils avoient tous deux ce soir la leur humeur d'enjouement et de bal ils dancoient si bien ensemble que toute la compagnie les admiroit et prestoit une attention toute extraordinaire des que pisistrate alloit prendre cleorante ou que cleorante alloit prendre pisistrate enfin madame on peut 
 dire qu'ils passerent le soir en particulier au milieu d'une grande compagnie tant ils furent peu separez l'un de l'autre pour moy quoy que je me fusse aussi assez attache a parler a cephise je ne laissois pas de remarquer sur le visage de pisistrate qu'il ne s'ennuyoit point et sur celuy de cleorante qui ne l'importunoit pas et je voyois enfin que les grandes festes d athenes n'avoient jamais mieux diverty pisistrate que cette assemblee le divertissoit en effet elle estoit telle qu'il faloit pour plaire car les femmes y estoient fort belles elles y estoient en un habillement plus galant que celuy que nos dames portent d'ordinaire et il y avoit je ne scay quelle liberte plus grande qu'aux bals qu'on donne dans les villes mais l'heure de se retirer estant venue et la compagnie se separant nous sortismes comme les autres il est vray qu'en nous en retournant je remarquay que pisistrate estoit extremement guay de sorte que m'aprochant de luy pendant qu'ariston parloit a d'autres hommes il faut sans doute luy dis-je que vous ayez trouve beaucoup de satisfaction aupres de cleorante pour estre d'aussi belle humeur que je vous voy en une heure ou tout le monde a envie de dormir et est las de dancer ou de veiller ha silamis me dit-il si vous scaviez mon advanture vous en seriez surpris mais encore luy dis-je quelle peut elle estre c'est dit-il en me parlant avec empressement que j'ay trouve cerinthe en cleorante ha pisistrate luy dis-je 
 elles ne se ressemblent point il est vray dit-il que cleorante est grande et blonde et que cerinthe est petite et brune et il faut mesme advouer que la blonde est beaucoup plus belle que la brune mais ce qu'il y a de vray est que tous les charmes de l'esprit et de l'enjouement de cerinthe sont dans l'enjouement et dans l'esprit de cleorante et que s'il y a de la difference c'est que cleorante raille sans malice et que je suis fort trompe si elle n'a l'ame un peu plus tendre que cerinthe mais luy dis-je en riant s'il est vray qu'il n'y avoit que la presence d'euridamie qui vous empeschast d'aimer cerinthe quand nous estions a athenes je pense donc que rien ne vous empeschera d'aimer cleorante icy puis que vous luy trouvez les mesmes charmes de cerinthe et mesme beaucoup davantage comme nous n'y tarderons que huit jours repliqua-t'il en souriant je ne seray infidellite ny a cerinthe ny a euridamie il est vray pourtant adjousta-t'il que comme cleorante me fait souvenir de cerinthe je ne scay si elle n'aura point quelque avantage sur l'autre comme j'allois luy respondre ariston nous ayant rejoints il se mit a demander a pisistrate s'il avoit bien fait son profit de ce qu'il nous avoit dit devant que d'aller au bal et s'il avoit bien remarque l'attachement qu'avoit un homme de corinthe pour une dame d'argos celuy qu'avoit un autre amant de thebes pour une fille de sa ville et ainsi de plusieurs autres dont il nous 
 avoit parle vous ne serez pas mal de demander a silamis repliqua pisistrate s'il a veu ce que vous dittes car pour moy je n'ay veu que cleorante qui me semble si belle et si aimable que je ne comprens point pourquoy je ne me suis point mis du party de megacles pour estre amy de sa fille comme il est plus aise d'estre son amant que son amy reprit ariston il vous est peutestre avantageux de ne l'avoir pas veue plustost au contraire reprit pisistrate si mon destin estoit d'estre amant de cleorante je voudrois l'avoir este des qu'elle a commence de pouvoir donner de l'amour car outre que je luy aurois rendu mille services qu'elle me devroit que scay-je si de l'heure que je parle je n'en serois point desja recompense du moins aurois-je empesche qu'elle n'eust eu des amans qui eussent rien fait a mon prejudice elle en a pourtant un bien opiniastre reprit ariston il me semble adjoustay-je que c'est un frere de theocrite apelle lycurgue ouy repliqua ariston et il y a si longtemps qu'il aime sans estre aime que je croy qu'il aimera toute sa vie pourveu que cela soit tousjours ainsi reprit pisistrate il n'incommodera pas trop ses rivaux je vous assure repris-je qu'un rival importune tousjours quand mesme il seroit hai comme je disois cela nous nous trouvasmes au logis d'ariston si bien que comme il estoit fort tard apres avoit conduit pisistrate a sa cambre nous fusmes a la nostre cependant comme pisistrate 
 est magnifique et que sa fantaisie du bal luy duroit encore il dit a ariston en le quitant qu'il le vouloit donner de sorte que comme cephise estoit parente d'ariston il se chargea de l'obliger a vouloir bien que ce fust chez elle et pisistrate se resolut de l'en aller prier luy mesme et d'employer toute l'apresdisnee du jour suivant a visiter une partie des femmes les plus considerables mais comme il voulut commencer par erophile a cause de cleorante nous ne fismes pas tant de visites qu'il avoit dessein d'en faire car je vous proteste madame que le lendemain nous n'en sortismes qu'a l'heure du bain et qu'il fallut que ce fust en ce lieu-la que pisistrate fist sa priere a cephise en attendant qu'il l'a vist chez elle ce n'est pas que nous n'eussions este de fort bonne heure chez erophile mais c'est que s'estant trouve aupres de cleorante durant qu'ariston quelques dames et moy entretenions sa mere il s'y trouva si bien que luy qui devoit regler la longueur de la visite la fit durer tout le jour cependant je ne voyois pas qu'ils parlassent avec le mesme enjouement que le soir auparavant au contraire cleorante me paroissoit assez serieuse il est vray que de ma vie je n'ay veu personne avoir une melancolie plus douce ny une modestie plus charmante que la sienne je pense mesme qu'il faudroit inventer un mot pour exprimer l'air de son visage quand elle n'est pas dans cet agreable enjouement qui luy prend quelquesfois car celuy de melancolie 
 est trop fort le mot de serieux donne aussi l'idee d'une personne trop grave et il faudroit qu'il y en eust un qui pust faire entendre que cleorante sans estre precisement ny serieuse ny melancholique a quelque chose de languissant de doux et de modeste qui plaist et qui imprime du respect mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut qu'apres que nous l'eusmes conduite dans le chariot de sa mere et que nous fusmes arrivez a la prairie ou nous nous promenasmes durant le bain des dames pisistrate me tirant a part avec un empressement que je ne vous puis exprimer si je ne craignois me dit-il que vous vous moquassiez de moy je vous dirois la plus surprenante chose qui soit jamais arrivee a personne car enfin poursuivit-il je trouvay hier cerinthe en cleorante et je vous proteste que j'y ay aujourd'huy trouve euridamie mais une euridamie sans chagrin et une euridamie mille fois plus charmante que l'autre sans mentir luy dis-je en riant c'est estre bien heureux que de retrouver deux amies ou deux maistresses absentes en une seule personne et de les retrouver mesme plus aimables que celles dont l'on est esloigne quoy qu'il en soit dit-il la chose est comme je le dis car cleorante serieuse est euridamie et cleorante enjouee est cerinthe et cela est tellement vray que si vous voulez l'observer vous mesme vous trouverez que j'ay raison la chose est si digne de curiosite repliquay-je en riant que je n'ay garde de 
 manquer de l'observer mais cependant luy dis-je je ne voy pas comment vous pourrez resister a une personne qui a les charmes de deux dont vous eussiez este vaincu si vous les eussiez veues l'une sans l'autre je vous dis des hier reprit-il que nous serons si peu icy que je n'auray pas loisir de m'attacher a cleorante ny de me detacher de cerinthe et d'euridamie comme j'allois luy respondre nous fusmes interrompus par diverses personnes et de tout le reste du jour je ne luy parlay plus car des que les dames sortirent de la balustrade qui enferme leurs tentes il aida a marcher a cleorante et ne la quita point qu'elle ne fust dans le chariot de sa mere de plus a peine fusmes nous hors de table que nous fusmes chez une dame d'argos chez qui la compagnie devoit passer le soir et ou nous ne fusmes pas si tost que pisistrate se mit aupres de cleorante au sortir de la il fit si bien qu'il assembla tout ce qu'il y avoit alors de musiciens a alpene pour donner disoit-il une serenade a toutes les dames mais a dire la verite nous commencasmes par cleorante et nous fusmes si longtemps devant ses fenestres que le soleil se levoit quand nous revinsmes de tous les lieux ou il s'estoit engage d'aller encore vous puis je assurer qu'il y eut une partie des maisons ou nous fusmes ou nous tardasmes si peu qu'on peut dire que nous y tardions seulement assez pour esveiller les dames mais non pas assez pour les divertir puis qu'a peine les musiciens avoient-ils 
 fait une certaine harmonie basse et confuse qui precede tousjours les serenades qu'ils pensoient desja a finir ce qu'ils n'avoient pas encore commence mais enfin comme pisistrate est tres magnifique le dessein qu'il avoit eu de donner le bal s'executa il fut voir cephise qui se chargea de prier les dames et il joignit a l'harmonie une colation admirable il s'engagea mesme a faire souvent de pareilles festes tant qu'il seroit a alpene et veu la maniere dont je l'entendis parler ce soir la je connus bien que nous y serions plus de huit jours quoy qu'il m'eust dit le contraire l'apresdisnee et en effet madame je ne me trompay pas car au lieu de huit jours nous y fusmes deux mois tous entiers cependant ce huictiesme jour ou nous devions partir estant arrive je vis qu'au lieu d'y songer pisistrate donnoit ordre de faire venir diverses choses pour une grande feste qu'il vouloit faire de sorte que ne pouvant m'empescher de luy en faire la guerre a ce que je voy luy dis-je en riant nous ne retournerons donc pas si tost a athenes mais du moins adjoustay-je devriez vous faire ce que vous disiez que vous feriez faites m'en donc souvenir repliqua-t'il car j'advoue qu'il ne me souvient pas de ce que vous voulez dire quoy luy dis-je il ne vous souvient plus que vous vouliez escrire a cerinthe et a euridamie et leur faire de grandes relations de tous les divertissemens des bains et de tout ce que vous y auriez veu quand j'avois ce dessein la 
 repliqua-t'il en riant je ne scavois pas que je trouverois cerinthe et euridamie a alpene et puis silamis a parler plus serieusement et plus sincerement tout ensemble je ne scay si je les divertirois fort si je leur mandois tout ce qui se passe icy et principalement ce qui se passe dans mon coeur car enfin silamis je ne l'ay ce me semble jamais veu si pres de n'estre plus a moy a dire la verite repris-je ce seroit une assez estrange nouvelle a leur mander que de leur escrire que vous estes amoureux de cleorante ou que du moins vous estes tout prest de l'estre car je suis bien assure qu'il n'y en a pas une des deux qui ne croye qu'elle a droit d'esperer de vous assujettir et je ne scay mesme s'il n'y a point quelques jours ou elles pensent vous avoir assujetty cependant apres y avoir bien songe dit-il soit que je devienne amoureux de cleorante ou que je ne le devienne pas je crois qu'il seroit a propos que vous leur escrivissiez effectivement une relation des divertissemens des bains et que vous leur mandassiez comme une nouvelle que vous croyez que je suis amoureux de cleorante puis que si je le deviens la chose ne les surprendra pas quand nous retournerons a athenes et que si je ne le deviens point nous tournerons la chose en raillerie je le veux bien luy dis-je mais quelle aparence que j'escrive a ces deux filles sans que vous leur escriviez aussi n'escrivez donc point me dit-il car je sens bien que je ne trouverois rien a leur dire presentement 
 ce n'est pas adjousta-t'il que je ne les estime tousjours beaucoup mais cleorante est tellement dans ma fantaisie que je ne puis penser a autre chose et en effet madame il s'accoustuma tellement a voir cleorante qu'il ne pouvoit plus durer ailleurs qu'aupres d'elle il ne luy disoit pourtant pas tout a fait qu'il l'aimoit mais ses actions le luy disoient pour luy et je suis assure que pisistrate craignoit encore de devenir amoureux de cleorante lors qu'il y avoit desja plus d'un mois qu'il l'estoit aussi n'y avoit-il personne aux bains qui ne s'en aperceust et qui ne le dist et certes il eust este difficile de ne s'en apercevoir pas car soit qu'il la vist ou qu'il ne la vist point on voyoit tousjours qu'il estoit son amant d'autre part cleorante estimoit fort pisistrate et il estoit aise de voir qu'elle ne voyoit point d'homme qui luy plust tant que luy il est vray qu'il prenoit un si grand soin de la divertir qu'il n'est pas estrange s'il toucha son coeur plus sensiblement qu'elle ne le vouloit et qu'elle ne le pensoit car il fit tout seul tous les divertissemens des bains depuis qu'il y fut comme il y avoit cette annee la beaucoup plus de femmes que d'hommes je sceus par cephise que lors que nous y estions arrivez les dames se preparoient a faire une partie de la despense des musiciens et de toutes les choses necessaires pour leur divertissement parce qu'il y avoit eu quelques hommes qui avoient cherche de mauvais pretextes pour s'en excuser mais depuis 
 que pisistrate s'en mesla personne n'eut plus que faire de s'en mesler cependant comme il ne se rencontroit pas tousjours que les inesgalitez de sentimens de cleorante et de pisistrate se rencontrassent ils avoient quelquesfois les plus plaisantes disputes du monde mais aussi quand ils se trouvoient tous deux de mesme opinion c'estoit une chose admirable que de les voir ensemble pour moy disois-je un jour en riant a pisistrate je trouve qu'il vous estoit plus commode d'avoir separement une amie enjouee et une amie serieuse que de ne les avoir qu'en une mesme personne car quand cleorante est en son humeur languissante et que vous n'y estes pas vous ne scavez ou prendre son enjouement ou au contraire vous pouviez trouver a point nomme la joye ou la melancolie selon l'humeur ou vous estiez au lieu que ces deux sentimens opposez se trouvant en une mesme personne vous ne la pouvez pas partager vous vous divertissez si bien a mes despens me dit il que vous devriez estre bien aise de ce que j'aime a voir cleorante car je vous rendrois un mauvais office si je ne la voyois plus pisistrate me dit cela d'un air si depit que je connus aisement que sa gayete n'estoit pas en jour et certes je m'en aperceus bien car je le vy resveur et en colere mesme chez cleorante et j'eus le plaisir de voir deux personnes qui s'estimoient infiniment estre de sentimens opposez il est vray que cela leur arrivoit souvent en effet quand pisistrate avoit 
 la peinture dans la teste et que cleorante y avoit la musique ils faisoient des eloges et des satires admirables de ces deux arts et ainsi de tous les autres quand l'occasion s'en presentoit mais pour ce jour la dont je parle la politique et les affaires de la republique firent leur contestation car comme nous avions apris le matin que depuis nostre depart d'athenes il y avoit eu quelque rumeur pisistrate qui avoit alors son humeur sombre et sa fantaisie de regler la republique se mit a dire cent plaisantes choses contre ceux qui avoient l'authorite dans nostre ville de sorte que cleorante qui avoit son humeur enjouee et qui n'eust pas este bien aise d'employer tout le jour en reflections de politique se mit a le contredire et elle le fit d'autant plus tost qu'erophile estant occupee dans son cabinet a escrire a megacles il n'y avoit que cephise pisistrate et moy avec elle si bien qu'apres qu'elle eut endure pres d'une demie heure que pisistrate se fust pleint avec exageration des desordres de la republique elle l'interrompit brusquement et prenant la parole mais est-il possible pisistrate luy dit-elle que vous ne compreniez pas que depuis que la force ou les loix ont mis de la distinction entre les hommes il y en a presques tousjours eu qui ont mal commande ou mal obei et qu'ainsi c'est perdre le temps inutilement que de s'amuser a des pleintes continuelles qui ne servent a rien quoy dit-il vous voulez que je ne me pleigne point 
 de voir tant de choses faites contre toute raison de voir dis-je que les atheniens qui croyent estre libres parce qu'ils n'ont point de roy sont pourtant esclaves de cent tirans qui ont l'authorite entre les mains et qui ne s'en servent que pour s'enrichir et pour apauvrir les autres quoy adjousta-t'il vous pouvez souffrir sans en rien dire mille injustices qu'on voit tous les jours et qu'athenes qui est la plus fameuse ville de toute la grece soit en estat de perir parce que ceux qui la gouvernent la gouvernent mal je vous assure luy dit elle que plustost que de m'en tourmenter comme vous faites il n'est rien que je ne fisse car enfin si vous la pouvez gouverner gouvernez la mieux et vous serez fort bien mais s'il ne plaist pas a la fortune de vous donner la conduite des affaires croyez moy pisistrate laissez les aller comme elles pourront et soyez fortement persuade que comme ce que les autres font ne vous plaist pas ce que vous feriez ne plairoit point aux autres si vous estiez a leur place s'il ne leur plaisoit pas il leur devroit plaire repliqua-t'il car je suis assure que je ne serois rien d'injuste quand mesme vous ne feriez rien d'injuste reprit cleorante on se plaindroit encore de vous car enfin soit royaume soit republique il faut qu'on se pleigne c'est pourquoy comme a parler generalement ces sortes de pleintes se doivent plustost faire par le peuple que par les gens de qualite je voudrois me pleindre le moins que je pourrois je vous assure 
 reprit cephise que pisistrate n'est pas seul de sa condition qui se pleint et qu'il y en a beaucoup d'autres s'il estoit seul reprit cleorante je ne me pleindrois pas tant de ses pleintes car comme il est fort de mes amis je luy imposerois silence ou je le prierois de ne me venir point voir quand son humeur politique le tiendroit mais tous les gens de sa volee ont fait depuis quelque temps une si grande habitude de parler eternellement de bien public et d'affaires d'estat qu'ils en sont devenus insuportables car enfin on en voit qui a peine sont hors de la conduite de leurs maistres et qui aprennent mesme encore a dancer qui pretendent pourtant estre les reformateurs de la republique et on voit aussi des femmes qui n'ont pas seulement assez d'adresse pour se bien coiffer qui disent aussi hardiment leurs sentimens sur les affaires d'estat les plus difficiles que si elles avoient la sagesse et l'experience de solon cependant il seroit bien moins estrange de voir tous les sept sages de grece occupez a choisir des rubans que de voir tant de jeunes personnes de l'un et de l'autre sexe se mesler de regler l'estat il est vray dit cephise en riant aussi que pisistrate et moy que la politique est une importune chose quand elle est le sujet d'une conversation d'une apresdisnee entiere pour moy adjoustez-je pour me ranger de l'advis de ces dames je n'en parle jamais guere avec des femmes si je n'y suis force et pour moy reprit brusquement pisistrate j'en 
 parle toutes les fois que l'envie m'en prend car je suis ennemy declare de toutes sortes d'injustices et tres zele pour le bien public mais a quoy servent toutes les pleinte que vous faites et que font les autres repliqua cleorante quand mesme elles seroient justes puis que quand vous auriez employe tout un jour a parler on ne seroit rien de tout ce que vous auriez dit vous auriez mesme bien souvent raisonne des journees entieres sur des fondemens faux adjousta-t'elle parce que vous auriez sceu les chose sans scavoir les motifs ainsi vous auriez preveu des inconveniens qu'il ne plairoit pas a la fortune de faire arriver vous auriez propose cent expedients qu'on ne suivroit point et que ceux qui les pourroient suivre ne scauroient mesme jamais jugez donc apres cela si ce n'est pas bien employer son temps que de passer toute sa vie a parler de maux ou ceux qui en parlent ne scauroient remedier joint poursuivit-elle que quand il seroit possible d'y trouver quelques remedes en changeant toute la forme du gouvernement j'ay ouy dire a de plus habiles gens que moy qu'il vaudroit encore mieux vivre dans un desordre estably que de s'exposer a remuer toutes les parties d'un estat pour le regler c'est pourquoy pisistrate si vous m'en croyez ne faisons autre chose que prier les dieux qu'ils mettent d'habiles gens au gouvernement des affaires mais quand il leur plaira d'y en mettre qui ne le soient point voyons leurs fautes sans en faire et ne passons 
 pas toute nostre vie a parler de politique et a nous pleindre inutilement si ce n'est adjousta-t'elle en riant que vous ayez quelque dessein cache que vous ne nous disiez pas et qu'en voulant descrier le gouvernement vous veuilliez faire soulever le peuple et vous faire tiran d'athenes comme je ne le pourrois estre sans estre le vostre repliqua-t'il brusquement j'ay presques envie de tascher de le devenir car pour avoir une telle sujette que vous je suis persuade que le nom de tiran ne doit point estre odieux aussi bien dit-il ne voy-je pas que vous ayez un zele si ardent pour la liberte de vostre patrie que vous me haissiez beaucoup si je la luy avois fait perdre en verite dit-elle en riant pourveu qu'en vingt-quatre heures vous restablissiez le calme dans athenes qu'il n'y eust ny guerre civile ny guerre estrangere et que vous fissiez un edit par lequel vous deffendissiez de parler d'affaires d'estat a tous ceux qui n'en ont que faire et particulierement a tous les galans et a toutes les dames je pense que je ne m'en soucierois pas trop parce qu'en effet je suis persuadee qu'il y a plus de repos et moins de brigues dans un estat monarchique que dans une republique mais comme cela n'arriveroit pas ainsi et que vous ne pourriez regner sans nous rejetter dans le trouble et dans la division tenez vous en repos je vous en conjure et si vous m'en croyez parlons plustost de bal de musique de vers et de peinture que de politique 
 comme vous ne voulez pas parler de ce que je veux reprit pisistrate je ne parleray pas aussi aujourd'huy de ce que vous voulez mais je vous demanderay lequel vous aimeriez mieux que je fusse ou tiran d'athenes ou le vostre comme vostre amant ou comme vostre mary cleorante est si genereuse reprit cephise que je devine desja ce qu'elle va respondre pour moy repris-je je ne le devine pas il aisement vous avez pourtant tort de ne le faire pas repliqua-t'elle car il me semble qu'il n'est pas trop difficile de s'imaginer que j'aimerois mieux que tous les atheniens fussent sujets de pisistrate que d'estre son esclave mais cleorante luy dit cephise que de deviendroit l'amour de la patrie mais cephise repliqua cleorante que deviendroit l'amour de mon propre repos non non adjousta-t'elle ne nous y trompons pas nostre interest particulier va tousjours devant l'interest general et tous ces zelez pour la patrie ne le sont bien souvent que pour leur propre bien ainsi je vous declare que j'aimerois mieux mille et mille fois que pisistrate fust tiran d'athenes que d'estre le mien je suis si esloigne de l'estre reprit-il en la regardant avec beaucoup d'amour que je suis persuade qu'il n'y a rien de plus impossible si vous n'y prenez garde dit alors cephise en souriant et en se tournant vers cleorante en deffendant a pisistrate de parler de politique vous l'obligerez a vous parler peut-estre d'amour quoy que je n'aimasse pas trop 
 qu'on m'en parlast reprit cleorante en riant je pense que si on m'en parloit galamment et qu'on ne m'en parlast guere je l'aimerois mieux que d'estre obligee d'entendre parler tout un jour d'affaires d'estat principalement a certaines gens qu'il y a dans le monde car enfin on en voit a qui il ne doit importer qui gouverne parce qu'ils n'y ont interest aucun qui s'en tourmentent comme s'ils avoient autant de droit de pretendre a tout que pisistrate mais y a-t'il quelqu'un interrompit-il qui n'aye point d'interest au gouvernement et les esclaves mesmes peuvent-ils estre heureux quand leurs maistres ne le sont pas je ne scay en verite luy dit-elle avec le plus agreable chagrin du monde s'ils le peuvent estre ou ne l'estre pas mais je scay bien qu'on n'est pas trop heureux de vous voir quand vous avez vostre humeur politique dans la teste si vous voulez luy dit-il alors je ne vous en parleray de ma vie si vous le pouvez faire sans en mourir reprit-elle en souriant vous me serez un fort grand plaisir mais adjousta-t'il je ne m'y engage qu'a condition que je vous diray de vous et de moy tout ce qu'il me plaira a peine pisistrate eut-il dit cela que cephise et moy la condamnasmes a accepter ce que pisistrate luy offroit elle s'en deffendit pourtant quelque temps fort agreablement car enfin disoit elle que me peut-il dire de luy et de moy s'il me dit mes deffauts il me sera despit et s'il me loue il ne me divertira pas trop car je n'aime pas les 
 louanges qu'on me donne en ma presence de plus s'il se loue luy mesme je l'en estimeray moins et s'il se blasme je croiray encore que c'est un orgueil desguise si bien que ne prevoyant pas quel plaisir je puis avoir a souffrir qu'il me parle souvent de luy et de moy il faut conclurre que je hais bien la politique si j'accepte la proposition qu'il me fait mais enfin madame ce plaisant traite fut acheve et pisistrate s'engagea a ne parler plus d'affaires d'estat a cleorante et cleorante promit aussi a pisistrate d'endurer qu'il luy dist d'elle et de luy tout ce qu'il luy plairoit ne luy donnant pourtant cette liberte que lors qu'il seroit en une de ses humeurs de politique mais madame depuis cela je suis assure qu'il ne s'en passa point qu'il ne jouist de son privilege qu'il ne luy dist qu'elle estoit la plus belle personne qu'il eust jamais veue et qu'il ne luy donnast lieu de deviner qu'il l'aimoit plus que personne n'avoit jamais aime de sorte que comme cleorante avoit un pretexte de souffrir qu'il luy parlast ainsi sans prendre la chose serieusement elle mesnagea si adroitement cette galanterie que lors qu'erophile parla de partir pour s'en retourner a athenes pisistrate n'avoit encore pu dire a cleorante qu'il ne railloit pas quand il luy disoit qu'il l'aimoit ou s'il le luy avoit dit c'avoit este avec peu de loisir cependant comme pisistrate n'estoit aux bains que parce que cleorante y estoit il s'offrit a erophile de luy servir d'escorte si bien 
 que nous nous en retournasmes avec elle cephise fut encore de la partie et ariston revint aussi aveque nous mais madame il faut que vous scachiez que le hazard fit une avanture qui embarrassa estrangement pisistrate car il arriva malheureusement que comme nous estions assez pres d'athenes nous nous esgarasmes et pour achever la disgrace comme la nuit estoit proche le chariot d'erophile rompit et rompit justement aupres d'une grande route qui aboutissoit a la porte d'une bassecourt qui sembloit devoir estre celle d'une maison de qualite si bien que n'y ayant point d'autre party a prendre que celuy de demander assistance au maistre de cette maison s'il y estoit nous descendisme de cheval et les dames descendirent de leur chariot et se mirent a se promener dans l'allee pendant que pisistrate comme le plus hardy et le plus soigneux d'empescher que ces dames ne receussent de l'incommodite se chargea d'aller prier ceux qui estoient dans la maison que nous voiyons de vouloir loger cette belle troupe afin que durant la nuit on peust racommoder le chariot rompu ou en envoyer querir un autre a athenes dont nous n'estions qu'a demy journee de sorte que s'avancant a pied a la porte de la basse-court pour scavoir a qui estoit cette maison que pas un de nous ne connoissoit parce qu'il y avoit peu qu'elle estoit a philombrote il y frapa et on la luy ouvrit mais a peine l'eut - on 
 ouverte qu'il vit a deux pas de luy philombrote sa femme cerinthe euridamie et lycurgue qui les estoit venus voir qui ayant dessein d'aller se promener dans les champs prenoient le chemin de la route ou ce chariot s'estoit rompu vous pouvez juger madame combien pisistrate dans les sentimens ou il estoit alors se trouva surpris de cette veue neantmoins comme il estoit si pres de philombrote qu'il ne pouvoit avoir nul loisir de raisonner sur ce qu'il avoit a faire et ne voyant pas qu'il peust mesme changer le dessein qu'il avoit eu il s'avanca hardiment vers luy en le saluant aussi bien que les dames qui le suivoient apres quoy leur disant l'accident qui estoit arrive au chariot d'erophile philombrote prevint la priere qu'il luy vouloit faire et offrit de bonne grace de loger cette belle compagnie vers qui il s'avanca avec la sienne si bien que ces deux belles troupes se joignant droit au milieu de cette grande allee il vous est aise de concevoir madame en quelle inquietude pisistrate se trouva car outre qu'aimant alors incomparablement plus cleorante qu'il n'avoit jamais aime ny cerinthe ny euridamie leur veue l'embarrassoit et celle de lycurgue ne luy plaisoit pas parce qu'il avoit sceu par ariston qu'il estoit fort amoureux de cleorante aussi observa-t'il soigneusement cette entre-veue il est vray qu'il eut la satisfaction de remarquer que cleorante receut son rival assez froidement cependant comme cerinthe et 
 euridamie n'avoient point eu de relations des bains qui leur eust apris la conqueste de cleorante elles regardoient toutes deux pisistrate comme pouvant estre la leur de sorte qu'elles luy firent chacune a leur maniere mille civilitez pisistrate de son coste leur en fit aussi beaucoup mais il connut veritablement alors que ces deux filles dont il croyoit autrefois pouvoir devenir amoureux n'estoient et ne seroient jamais que ses amies et il s'aperceut aussi par les sentimens qu'il eut pour licurgue qu'il ne faloit plus qu'il se demandast a luy mesme de quelle nature estoit l'affection qu'il avoit pour cleorante puis qu'il ne pouvoit plus douter que ce ne fust amour cependant comme cerinthe et euridamie trouverent cleorante admirablement belle ce jour la parce qu'elles ne scavoient pas qu'elle leur avoit oste pisistrate elles ne purent s'empescher de la louer durant que philombrote et sa femme parloient a erophile en verite dit cerinthe a cleorante je vous trouve encore si embellie que vous me persuaderez qu'en effet les bains des thermopyles ont la vertu qu'on leur attribue non non interrompit hardiment pisistrate ne donnez point aux bains ce qui ne leur appartient pas car cleorante en revient sans s'estre baignee et toute cette fraischeur que vous voyez sur son teint n'est qu'un pur effet de sa jeunesse et de sa propre beaute et je vous proteste de plus adjousta-t'il que d'un fort grand nombre de fort belle dames qui se baignoient 
 tous les jours il n'y en a pas eu une seule dont elle n'ait efface les charmes puis que vous n'estiez pas allee pour vous baigner reprit cerinthe en rougissant de despit des louanges que pisistrate venoit de donner a cleorante il est donc a croire que vous n'y alliez que pour embrazer tous les coeurs de ceux qui vous y verroient vous voyez du moins reprit-elle en montrant pisistrate ariston et moy que j'ay espargne ceux de ma patrie car ils sont trop guais pour avoir eu le coeur blesse il est des blessures si douces repris-je voyant l'embarras ou estoit pisistrate qu'on auroit mesme de la joye de les avoir ainsi celle qui paroist sur le visage de pisistrate d'ariston et de moy n'est pas une preuve convainquante que vous ne nous avez pas blessez au contraire reprit euridamie en regardant pisistrate je trouve qu'il seroit si glorieux d'estre blesse d'une si belle main qu'il seroit bien difficile de n'en avoir point de joye quoy qu'il en soit dit alors cephise sans scavoir l'interest que cerinthe et euridamie prenoient a pisistrate je puis vous assurer qu'il n'y a pas tant eu de gens cette annee a qui les bains ont fait du bien qu'il y en a eu a qui les yeux de cleorante ont fait du mal pour moy dit cerinthe en raillant pour descouvrir si le soubcon qu'elle avoit estoit bien fonde je ne me soucie point trop du mal qu'elle aura fait a des gens de thebes de delphes d'argos ou de megare pourveu que nos atheniens soient 
 libres mais pour ceux-la je vous advoue que je n'aimerois point trop qu'elle nous les ramenast esclaves et que tout le reste de la ville les perdist parce qu'elle les auroit gagnez pisistrate ariston et silamis paroissent estre si bien ensemble reprit euridamie qu'il n'y a pas apparence qu'ils soient rivaux en mon particulier dit ariston je declare hautement que je n'ay ose estre amoureux de cleorante et que je ne suis que son amy pour moy dit pisistrate je ne diray pas si precisement ce que je suis car je suis persuade qu'il ne faut jamais dire devant tant de monde si on a de l'amour ou si on n'en a pas cette responce que pisistrate fit assez brusquement ne fut pas interpretee d'une mesme maniere car cerinthe en se flattant changea d'avis et creut que pisistrate n'avoit parle comme il avoit fait que parce qu'il n'avoit pas trouve qu'il fust civil de dire a une belle personne qu'il ne l'aimoit pas euridamie de son coste n'ayant pas veu qu'elle peust avoir de part a ce que pisistrate avoit dit ne scavoit si le sens cache de ces paroles regardoit cleorante ou cerinthe mais pour lycurgue les regards de cleorante luy esclaircirent l'obscurite du discours de pisistrate car cette belle fille ayant tourne sans y penser les yeux vers luy lycurgue vit qu'elle les destourna d'une maniere qui luy fit juger qu'elle scavoit que pisistrate l'aimoit plus qu'il ne le luy disoit de sorte que les mesmes paroles diminuerent la jalousie 
 dans le coeur de cerinthe la mirent dans celuy de lycurgue firent douter euridamie de ce qu'elle devoit penser et assurerent cleorante de la discretion de pisistrate cependant philombrote et sa femme qui parloient a erophile ayant commence de reprendre le chemin de leur maison et commande a quelques-uns de leurs gens de faire travailler a ce chariot rompu cephise cleorante euridamie cerinthe pisistrate lycurgue ariston et moy les suivismes et le hazard disposa les choses si favorablement pour pisistrate que sans qu'il parust y avoir nulle affectation il aida a marcher a cleorante parce que comme cerinthe estoit chez elle il fallut que les dames estrangeres allassent devant ainsi lycurgue mena cephise ariston euridamie et je donnay la main a cerinthe il est vray qu'elle ne me parla guere car elle avoit tousjours quelque chose a dire a pisistrate ou a cleorante euridamie de son coste n'entretint guere mieux silamis et lycurgue ne divertit pas beaucoup cephise enfin madame de la maniere dont les choses estoient disposees si nous eussions este long temps ainsi il nous eust fort ennuye car encore que pisistrate fust ou il vouloit estre comme il n'y estoit pas avec liberte il n'y estoit pas tout a fait heureux et la presence de son rival et de ses deux amies qui pretendoient estre ses maistresses luy ostoit la plus grande partie de son plaisir mais enfin estant arrivez dans la maison de philombrote 
 on mena erophile cephise et cleorante dans un fort bel apartement ou on les laissa quelque temps dans la liberte de se reposer de sorte que par ce moyen pisistrate se trouva engage avec cerinthe et euridamie sans que cleorante y fust il se tira pourtant assez bien de cette conversation car comme en effet il avoit tousjours de l'estime et de l'amitie pour elles et qu'il ne les vit qu'ensemble il ne leur dit rien sur quoy elles pussent croire qu'il fust change et si elles ne l'eussent veu que hors de la presence de cleorante elles eussent creu avoir retrouve pisistrate tel qu'il estoit quand elles estoient parties d'athenes mais elles ne furent pas long temps dans ce sentiment la lors qu'erophile cephise et cleorante sortirent de leur apartement apres s'estre recoiffees et qu'elles vinrent dans une grande sale qui donne sur un beau jardin ou cerinthe euridamie et tout le reste de la compagnie estoient car des que cleorante parut pisistrate s'avanca vers elle et oublia si absolument que cerinthe et euridamie l'observoient qu'il luy donna autant de marques de joye de la revoir quoy qu'il n'y eust qu'un quart d'heure qu'il l'eust veue que s'il y eust eu six mois qu'il eust este separe d'elle de sorte que pour cette fois la melancolique et l'enjouee penserent la mesme chose et ne douterent plus que pisistrate ne fust amoureux de cleorante cette pensee mit pourtant des sentimens differens dans leur ame car cerinte eut du depit et 
 euridamie eut de la douleur elles eurent neantmoins toutes deux une esgalle consolation dans une si facheuse avanture car cerinthe aimoit mieux perdre pisistrate par cleorante que par euridamie et euridamie aimoit mieux aussi que cleorante luy ostast pisistrate que si cerinthe le luy eust oste cette consolation n'empescha pourtant pas qu'il ne fust aise de remarquer qu'elles avoient quelque chose dans l'esprit qui ne leur plaisoit pas car cerinthe ne dit pas une raillerie qui ne fust un peu trop piquante et euridamie fut si melancolique qu'elle se pouvoit dire chagrine si bien que comme cleorante a infiniment de l'esprit elle s'aperceut bien tost qu'il falloit que ces deux filles eussent pretendu quelque chose au coeur de pisistrate de sorte qu'ayant une assez grande curiosite de le scavoir avec certitude et n'ignorant pas que je scavois tout ce que pisistrate avoit dans le coeur elle fit si bien qu'apres le souper elle m'engagea a l'entretenir afin de tascher de me faire dire ce qu'elle vouloit scavoir d'autre part cerinthe et euridamie ayant une envie demesuree d'aprendre ce qui s'estoit passe aux thermopyles entre pisistrate et cleorante se mirent chacune de leur coste sans se communiquer leur dessein a chercher les voyes d'en estre informees si bien que voyant que cleorante me parloit cerinthe se mit a entretenir ariston pour tascher d'en aprendre quelque chose et euridamie parla a cephise avec la mesme intention de sorte que 
 comme philombrote et sa femme parloient alors bas a erophile pisistrate et lycurgue se trouverent forcez de parler ensemble quoy qu'ils n'y eussent pas grande inclination car des ce soir la lycurgue sceut aussi bien par luy mesme que pisistrate estoit son rival que pisistrate avoit sceu par ariston que lycurgue estoit le sien de sorte madame que je ne pense pas que jamais il y ait eu un soir passe moins agreablement quoy qu'il n'y eust que de fort honnestes gens dans la compagnie en effet veu comme elle estoit disposee on s'y divertit fort mal car pisistrate et lycurgue s'ennuyerent estrangement cleorante ne se divertit pas trop parce que je ne voulus point luy dire ce qu'elle vouloit scavoir et cerinthe et euridamie se divertirent encore bien moins parce que cephise et ariston leur dirent a chacune en particulier plusieurs choses qui leur firent connoistre qu'ils croyoient que pisistrate estoit amoureux de cleorante mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut qu'ariston n'eut pas plustost dit a cerinthe qu'en effet il pensoit que cleorante avoit conquis le coeur de pisistrate que cette malicieuse fille qui ne scavoit pas ce que cephise avoit dit a euridamie eut une impatience estrange de luy faire scavoir ce qu'ariston luy venoit d'aprendre afin de luy faire depit et de luy persuader mesme qu'elle ne s'en soucioit pas et en effet renfermant alors toute sa colere dans son coeur et rapellant dans ses yeux cet enjouement qui 
 leur est si naturel elle tira euridamie a part et luy dit comme une agreable nouvelle qu'elle venoit de scavoir par ariston que pisistrate estoit fort amoureux de cleorante adjoustant qu'elle le luy avoit voulu dire afin qu'elle ne dist rien ny a l'un ny a l'autre qui les peust facher mais pour pousser sa malice encore plus loin elle dit cela si haut a euridamie que lycurgue l'entendit et si pisistrate n'eust pas resve il l'eust entendu aussi bien que luy car je l'entendis de la place ou j'estois quoy que je fusse plus esloigne de cerinthe qu'il ne l'estoit cependant comme euridamie scavoit bien ce que cerinthe avoit dans le coeur elle luy rendit malice pour malice et luy exagera tellement ce que cephise luy avoit dit de l'amour de pisistrate pour cleorante qu'elle luy fit autant de mal qu'elle luy en avoit voulu faire ainsi ces deux rivales en se vangeant sur elles mesmes se vangerent aussi de celuy qu'elles avoient perdu car lycurgue sceut si bien que pisistrate estoit son rival que des lors la jalousie et la heine s'emparerent de son coeur cependant apres toutes ces conversations particulieres il s'en fit une generale qui ne fut pas non plus trop divertissante car comme chacun ne disoit pas ce qu'il pensoit et qu'une partie de ceux qui la faisoient ne pensoient rien qui leur plust elle fut peu liee et fort languissante aussi ne se retira-t'on pas extremement tard car des que philombrote proposa a erophile de se retirer de bonne heure comme 
 s'estant levee matin personne ne s'y opposa et chacun se separa volontiers a la reserve de pisistrate qui ne pouvoit jamais se separer agreablement de cleorante cependant pour achever cette avanture a peine le soleil estoit-il leve que theocrite arriva chez philombrote avec qui il venoit disner mais en y arrivant il trouva son frere que la jalousie avoit reveille qui se promenoit desja dans la grande route par ou erophile estoit arrivee le soir auparavant de sorte que mettant pied a terre il luy demanda des nouvelles de cerinthe qu'il aimoit tousjours ardemment quoy qu'elle raillast autant de son serieux et de sa gravite qu'elle avoit jamais fait si bien que lycurgue qui avoit l'esprit tout remply de son propre chagrin et qui n'ignoroit pas que son frere avoit eu quelques sentimens jaloux de pisistrate avant qu'il partist pour aller aux bains se mit a luy dire qui estoit chez philombrote quoy s'escria theocrite fort afflige de trouver en ce lieu la un homme qu'il croyoit estre son rival pisistrate est icy ouy repliqua lycurgue il y est mais il a plu a la fortune qu'il fust plus mon rival qu'il ne fut jamais le vostre vous estes donc devenu amoureux de cerinthe depuis que vous estes icy reprit theocrite avec autant d'estonnement que de chagrin nullement repliqua lycurgue mais c'est que pisistrate l'est devenu de cleorante durant qu'il a este aux bains avec elle ha mon frere reprit theocrite je vous demande pardon de ne pouvoir m'affliger 
 de vostre affliction mais je sens un si grand soulagement d'aprendre que pisistrate n'est plus mon rival que je ne puis m'affliger de ce qu'il est le vostre pour un melancolique repliqua brusquement lycurgue c'est estre bien sensible a la joye que de vous rejouir de ce qui m'afflige quand pisistrate aura este aussi long temps vostre rival qu'il a este le mien respondit theocrite vous me pardonnerez le plaisir que j'ay d'aprendre qu'il ne l'est plus il est vray adjousta-t'il que vous ne serez peut-estre pas aussi malheureux que moy et qu'il ne sera pas aussi bien avec cleorante qu'il estoit bien avec cerinthe ha mon frere s'escria lycurgue il y a une grande difference entre cerinthe et cleorante car la premiere n'est guere capable ny de haine ny d'amitie et vous ne deviez craindre tout au plus si non que pisistrate la divertist plus qu'un autre et que vous la divertissiez moins que qui que ce soit parce que vostre humeur est tout a fait opposee a la sienne mais pour cleorante quoy qu'elle ait quelquesfois quelque raport d'esprit avec cerinthe elle n'en a pas le coeur et je suis assure qu'elle scait aimer et hair et que je suis expose a estre le plus malheureux homme du monde comme lycurgue disoit cela pisistrate ariston et moy arrivasmes ou ils estoient de sorte que nous fusmes obligez de saluer theocrite que nous n'avions point encore veu mais madame ce qui nous surprit fort fut que cet homme grave et melancolique nous aborda en 
 souriant a demy aussi regarday-je ce souris comme une chose si extraordinaire que m'aprochant de pisistrate je luy dis que je croyois que theocrite avoit devine qu'il ne seroit jamais son rival cependant comme nous scavions que le chariot d'erophile estoit racommode et qu'elle vouloit partir de bonne heure apres les premiers complimens nous reprismes le chemin de la maison ou nous trouvasmes toutes les dames ensemble que theocrite salua avec je ne scay quel air un peu moins grave qu'il n'avoit accoustume de l'avoir je pense pourtant que cerinthe dans le despit secret qu'elle avoit dans l'ame n'y eust pas pris garde si je ne luy eusse dit comme une chose fort extraordinaire que j'avois presques veu rire theocrite quand nous l'avions aborde en verite me dit elle malicieusement j'aurois une grande joye en l'humeur ou je me trouve si theocrite pouvoit devenir aussi enjoue que pisistrate et que pisistrate devinst aussi melancolique que theocrite eh de grace luy dis-je en souriant que vous a fait pisistrate que vous luy souhaitiez un si grand chagrin pisistrate reprit-elle en souriant aussi n'a rien fait ou je prenne interest mais j'ay tant d'obligation a theocrite que le moins que je puisse faire pour luy est de luy souhaiter de la joye serieusement luy dis-je je suis persuade que si vous luy donnez celle d'aimer il ne sera plus melancolique mais le mal est pour luy repliqua-t'elle qu'il faudroit que mon affection precedast 
 son enjouement et que je voudrois au contraire que sa belle humeur precedast mon affection mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut qu'en effet theocrite fut presques le moins chagrin de la compagnie quoy qu'il soit le plus melancolique de tous les hommes car comme cerinthe avoit plus de depit du changement de pisistrate qu'elle n'eust jamais creu estre capable d'en avoir elle n'estoit plus ce qu'elle avoit accoustume d'estre euridamie de son coste avoit aussi quelque redoublement de melancolie cleorante en son particulier avoit quelque sentiment de colere de voir que lycurgue osoit luy donner par ses regards et mesme par ses paroles quelques marques de jalousie et pisistrate n'avoit pas aussi toute sa joye non seulement parce qu'il estoit un peu embarrasse entre cerinthe et euridamie mais encore parce que connoissant lycurgue comme il le connoissoit il ne doutoit pas qu'il ne s'opiniastrast a l'amour de cleorante et pour cephise ariston et moy nous avions tant de peur de desobliger quelqu'un en riant trop de ce que nous voiyons que pour esviter cet accident nous demeurions froids et serieux le plus qu'il nous estoit possible mais enfin madame quand il plut a erophile nous partismes il est vray que nous ne partismes pas sans lycurgue qui feignant de se souvenir qu'il avoit une affaire pressee a athenes y revint aveque nous et nous incommoda estrangement quoy que ce soit un fort honneste homme parce 
 qu'il nous empescha de nous divertir de tout ce que nous avions remarque de plus pisistrate et luy n'estant jamais de mesme advis disputerent une fois si aigrement que nous eusmes peut qu'ils ne se brouillassent mais a la fin pourtant la chose s'estant passee doucement nous arrivasmes a athenes nous remenasmes les dames chez elles et nous nous separasmes tous cependant comme l'absence d'euridamie et de cerinthe dura encore assez long temps l'amour de pisistrate pour cleorante devint si forte et il s'accoustuma tellement a la voir et a l'aimer et a ne les voir plus qu'il ne leur eust pas este aisee de l'obliger a changer sa forme de vie mais madame ce qu'il y eut de remarquable fut que cerinthe estant revenue a athenes devant euridamie et ayant apris a son retour que pisistrate ne bougeoit plus de chez cleorante qu'il avoit fait diverses festes magnifiques pour elle et que tout le monde l'en croyoit fort amoureux devint la plus soigneuse amie qui fut jamais pour euridamie car elle luy escrivit des le lendemain et continua de le faire presques tous les jours tant qu'elle fut aux champs afin de luy pouvoir mander tout ce qu'elle scavoit de pisistrate et certes elle ne manquoit pas de matiere car il ne se passoit point de jour qu'il ne donnast quelque divertissement esclatant a cleorante ou qu'il n'eust quelque demesle avec lycurgue si bien que cerinthe croyant aveque raison qu'elle ne pouvoit estre mieux instruite de ce qui se passoit 
 entre pisistrate et cleorante que par un amant jaloux elle traita un peu plus favorablement theocrite afin qu'il fust son espion et qu'il luy dist tout ce qu'il scauroit de son frere pretextant sa curiosite de l'envie qu'elle avoit de scavoir si cleorante qui faisoit disoit-elle la personne sans attachement n'en avoit point de sorte que theocrite qui estoit bien aise d'une semblable commission luy disoit non seulement tout ce qu'il aprenoit de son frere mais encore tout ce qu'il s'imaginoit estre propre a esloigner tousjours de plus en plus pisistrate de son coeur ainsi par son moyen cerinthe faisoit tous les jours de grandes relations a euridamie de tout ce qui se passoit entre pisistrate et cleorante luy mandant exactement toutes ces choses jusques aux moindres circonstances afin de se vanger sur elle puis qu'elle ne pouvoit se vanger ny sur cleorante ny sur pisistrate car s'imaginant que sans euridamie elle eust acheve d'assujettir pisistrate avant qu'il allast aux bains elle luy en vouloit un mal estrange ce n'est pas que cerinthe fust d'humeur a s'engager a aimer jamais fortement ny s'affliger avec exces d'une semblable perte mais si elle n'en avoit de la douleur elle en avoit du despit et de la confusion et on pouvoit presques dire que sans avoir ny amour ny jalousie cerinthe ne laissoit pas d'agir comme si elle eust eu ces deux passions la dans l'ame cependant depuis le retour de cleorante 
 pisistrate trouva plus d'une occasion de luy parler de son amour de sorte que comme il luy plaisoit infiniment plus que lycurgue ny que tous ceux qui la voyoient elle ne le mal-traita pas et si elle ne receut pas son affection aussi favorablement qu'il l'eust souhaite ce ne fut pas par aversion mais seulement par modestie et par prudence estant certain qu'elle l'estimoit desja infiniment au reste madame il ne faut pas s'imaginer que pisistrate soit un de ces soupireurs eternels qui ne font que se pleindre et se tourmenter ny que ce soit un de ces amans qui ne font jamais que parler de leur amour sans pouvoir parler d'autre chose au contraire il n'en parle jamais long temps et n'en parle que de deux facons ou en simple galanterie enjouee ou en faisant des protestations d'amour si fortes et qui sont exprimees en des termes si affirmatifs et si passionnez qu'on n'oseroit presques douter de ce qu'il dit tant il paroist de sincerite et de vehemence en ses discours cependant des qu'euridamie fut revenue de la campagne cerinthe luy fit une visite afin de voir sur son teint et dans ses yeux si tout ce qu'elle luy avoit mande avoit fait l'effet qu'elle en avoit attendu elle n'eut pourtant pas tout le plaisir qu'elle en avoit espere car cleorante y estant allee luy sembla si belle ce jour-laque je suis assure que ces deux rivales advouerent en elles mesmes qu'elles luy devoient ceder et que pisistrate avoit une belle 
 excuse quand mesmes elles eussent eu quelque droit de l'accuser d'inconstance cependant quoy qu'elles connussent sans doute que cleorante estoit digne de l'amour de pisistrate elles ne laissoient pas de le croire coupable bien qu'a parler veritablement il ne le fust point puis qu'il n'avoit eu qu'une grande disposition a les aimer et qu'il n'avoit lie affection particuliere avec pas une d'autre part cleorante descouvrant a la fin la verite des sentimens de ces deux filles en eut plus d'obligation a pisistrate dont elle souffrit alors l'amour et par gloire et par reconnoissance elle ne tomboit pourtant pas d'accord en parlant a luy ny qu'il fust fort amoureux d'elle ny qu'elle l'aimast et je ne pense pas que depuis qu'il est des amans il y ait jamais eu une conversation esgalle a celle qu'ils eurent un jour et que pisistrate me raconta le lendemain car imaginez vous madame que se trouvant une apresdisnee seul avec cleorante comme il voulut luy protester qu'il l'aimoit plus que personne n'avoit jamais aime en verite luy dit elle en l'interrompant je ne pense pas que vous scachiez bien si vous m'aimez aussi fortement que vous le dittes car a n'en mentir pas il y a des jours ou je croy que vous m'aimez beaucoup et il y en a d'autres aussi ou il me semble que vous ne m'aimez point ou que vous ne m'aimez guere je voy bien luy dit-il alors que vous ne parlez comme vous faittes que parce que vous trouvez quelque sorte de plaisir a me dire une chose facheuse 
 mais madame j'ay vous aprendre que ce que vous me dittes de moy en raillant je le puis dire de vous serieusement car enfin je vous advoue si je le puis advouer sans presomption qu'il y a certains momens ou je croy que vous avez quelque estime pour moy et ou je voy dans vos yeux je ne scay quel esclat amoureux qui ne me deffend pas d'esperer d'estre aime mais il y en a d'autres aussi ou je ne scay ou j'en suis et ou il s'en faut peu que je ne croye que je vous suis tout a fait indifferent c'est pourquoy madame adjousta-t'il vous me feriez le plus grand plaisir du monde si vous vouliez me faire la grace de me descouvrir sincerement le secret de vostre coeur afin que je visse comment j'y suis si je scavois precisement repliqua-t'elle en souriant comment je suis dans le vostre il me seroit plus aise de vous aprendre comment vous estes dans le mien car a dire les choses comme elles sont je ne scay guere mieux comment vous estes aveque moy que je scay comment je suis aveque vous en effet adjousta-t'elle mes sentimens despendent tellement des vostres en cette occasion que je ne scay effectivement si j'ay beaucoup d'amitie pour vous ou si je n'en ay que mediocrement c'est pourquoy il faudroit que je fusse convenue de l'affection que vous avez pour moy avant que de vous dire precisement si j'en ay pour vous mais pour en convenir reprit-il avec precipitation il faudroit donc que vous vous donnassiez la peine d'examiner toutes mes actions 
 toutes mes paroles et mesme tous mes regards afin de voir si toutes ces choses ne vous disent pas que je vous aime car je vous proteste madame adjousta-t'il que je ne sortiray point de vostre chambre que vous ne m'ayez dit positivement que vous croyez que je vous aime plus que qui que ce soit n'a jamais aime et que vous ne m'ayez dit aussi comment je suis dans vostre esprit pour vous tesmoigner que je veux vous rendre justice luy dit-elle en riant je veux bien examiner tout ce que vous faites et que vous examiniez aussi tout ce que je fais afin que nous scachions tous deux ce que nous devons penser l'un de l'autre et en effet madame ils se mirent a parler d'eux mesme comme s'ils eussent parle de gens ou ils n'eussent point eu d'interest et a examiner effectivement leurs propres sentimens comme s'ils ne les eussent pas connus mais enfin apres que pisistrate eut force cleorante d'advouer qu'elle pensoit avoir sujet de croire qu'il l'aimoit elle se deffendit encore de luy dire s'il estoit aime d'elle en luy disant que quand elle tomberoit d'accord qu'il l'aimast elle auroit encore a luy reprocher qu'il ne l'aimoit que pour l'amour de luy et que son affection n'estoit pas assez desinteressee ha madame s'escria-t'il je suis moins difficile que vous a contenter car je vous proteste que bien loin de trouver mauvais que vous m'aimassiez pour l'amour de vous je me tiendrois bien plus glorieux 
 que vous m'aimassiez ainsi que si vous m'aimiez pour l'amour de moy seulement vous estes si peu sage luy dit elle que je ne scay que vous respondre vous estes si peu pitoyable repliqua-t'il que je ne scay plus que vous dire si ce n'est que si vous ne me dittes comment je suis dans vostre esprit je feray tout ce que je pourray pour me tromper et pour croire que je n'y suis pas si mal que je me l'estois imagine mais enfin madame sans m'arrester a vous redire toute cette conversation je vous diray qu'a la fin ils convinrent qu'ils ne se haissoient pas et que cleorante sans dire precisement qu'elle aimoit choisit si bien toutes les paroles dont elle se servit en cette occasion qu'elle fit entendre du moins qu'elle estoit bien aise d'estre aimee ils eurent pourtant diverses petites querelles pendant quoy il faisoit comme s'il eust voulu retourner a cerinthe ou a euridamie mais il revenoit aussi tost a cleorante et s'il donnoit un moment de jalousie a theocrite il en donnoit des mois entiers a lycurgue d'autre part comme cerinthe a de l'esprit et de l'esprit malicieux elle fit si bien qu'elle donna un jour quelques sentimens jaloux a pisistrate car elle fit que cleorante fut d'une partie de divertissement sans qu'elle luy en dist rien parce que la dame qui l'avoit priee d'en estre luy en avoit fait un grand secret cependant il se trouva que lycurgue estoit celuy qui faisoit la feste quoy que cleorante ne l'eust pas 
 sceu lors qu'elle s'estoit engagee d'y aller et d'y aller encore sans en parler a personne cerinthe n'eut pourtant pas toute la satisfaction qu'elle s'estoit imaginee car madame quoy que pisistrate eust durant quelques jours quelque espece de jalousie il ne voulut point par un sentiment d'orgue la faire paroistre parce qu'il estoit alors persuade qu'il faut de necessite avoir mauvaise opinion de soy ou de la personne qu'on aime pour estre longtemps jaloux mais madame ce qu'il y avoit encore de particulier en pisistrate est que je luy ay fait confesser que sa jalousie mesme estoit journaliere et que sans qu'il arrivast rien de nouveau il y avoit non seulement des jours mais mesme des heures ou il estoit plus ou moins jaloux selon la disposition de son esprit sans que son rival ny sa maistresse y contribuassent rien au reste les querelles que pisistrate avoit quelquesfois avec cleorante estoient si courtes qu'il ne luy avoit pas plustost dit qu'il luy declaroit la guerre qu'il songeoit desja a faire sa paix et il estoit si accoustume a aimer cleorante et a la voir qu'il luy est arrive tres souvent d'aller chez elle sans en avoir eu le dessein quoy qu'il eust mesme affaire ailleurs mais madame pour porter l'exageration de l'accoustumance aussi loin que l'imagination la peut faire aller il ne faut que vous dire qu'il est certain que ce qui fit en quelque facon passer la jalousie de pisistrate plustost fut qu'il s'accoustuma tellement a voir son rival qu'il n'en fut 
 presques plus jaloux ainsi ce qui auroit augmente la jalousie d'un autre diminua la sienne durant quelque temps du moins luy en faisois-je la guerre et ne s'en deffendoit-il pas trop cependant si une seule passion n'avoit pu obliger pisistrate a hair fortement lycurgue avec qui cleorante l'avoit oblige de vivre civilement deux passions unies ensemble le firent car il sceut que lycurgue cabaloit de nouveau pour renouveller les anciens mouvemens d'athenes qui avoient mis tout le pais d'attique en division de sorte que l'ambition se joignant a l'amour lycurgue luy devint insuportable si bien que pour s'opposer autant a luy en l'un qu'en l'autre il cabala de son coste parmy ceux avec qui il avoit credit qui n'estoient pas en petit nombre car madame il faut que vous scachiez qu'il y avoit tousjours trois partis parmy le peuple d'attique qui ne manquoient jamais d'estre tous prests de remuer des qu'il se trouvoit des chefs qui vouloient les soustenir en effet ceux de la marine ont tousjours fait un corps separe ceux de la plaine en ont fait autant et ceux des montagnes et les bas artisans ont tousjours este unis des qu'il y a eu quelque division a athenes mais madame ce qui embarrassa fort pisistrate fut qu'en taschant de descouvrir ce que lycurgue tramoit parmy ceux de la plaine il sceut que ceux de la marine remuoient aussi sans qu'il pust penetrer qui les faisoit agir quelque soin qu'il y aportast outre cela il y avoit encore une 
 autre chose qui l'inquietoit fort car enfin quelque soin qu'il eust peu avoir de se reconcilier tout a fait avec megacles pere de cleorante il n'avoit pu l'obliger a renouer sincerement aveque luy quoy qu'il y vescust avec civilite de sorte qu'il ne scavoit comment faire ny pour posseder sa maistresse ny pour destruire son rival mais ce qu'il craignoit le plus estoit que megacles ne s'unist avec lycurgue parce que si cela eust este il eust este egalement malheureux en amour et en ambition puis que son party eust este le plus foible et qu'il eust perdu sa maistresse vous pouvez donc juger madame que pisistrate n'estoit pas alors sans occupation d'autre part lycurgue s'estant resolu de faire exiler pisistrate afin de l'esloigner de cleorante insinuoit secretement dans l'esprit de cette partie du peuple sur laquelle il avoit credit que pisistrate aspiroit a la tirannie et theocrite pousse par cerinthe luy nuisoit aussi autant qu'il pouvoit mais pour euridamie comme elle estoit plus prudente que cerinthe elle dissimula ses sentimens et se guerit mesme de sa foiblesse par celle de son amie
 
 
 
 
cependant je voyois alors que pisistrate avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit qu'il ne me vouloit pas dire il me disoit pourtant encore ce qui regardoit cleorante mais je ne voyois pas qu'il eust lieu d'estre inquiet de ce coste la au contraire il estoit alors si bien avec elle qu'il n'y avoit jamais este mieux mais apres tout il ne voulut point me descouvrir 
 le fonds de son coeur et si je fus le confident de son amour je ne fus pas celuy de son ambition car comme il connoissoit que j'aimois fort le repos de ma patrie il ne pensa pas que j'aprouvasse ses sentimens et ne voulut pas sans doute que je les contredisse inutilement d'ailleurs comme il scavoit ce que l'ignorois il prevoyoit bien que si une fois les choses alloient a l'extremite et qu'on en vinst aux armes ce ne seroit pas un temps propre pour songer a espouser cleorante de sorte que voulant faire tout ce qu'il pouvoit pour cela avant que les choses se brouillassent davantage il fut la trouver pour luy demander la permission d'employer tout ce qu'il avoit d'amis a athenes pour persuader megacles de la luy donner car pour erophile il estoit asseure qu'elle consentiroit volontiers a ce mariage si bien que pour preparer l'esprit de cleorante a ce qu'il vouloit luy demander il luy dit tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre et il le luy dit si fortement qu'en effet cleorante en eut le coeur esmeu et luy advoua que son affection l'obligeoit sensiblement et qu'elle y respondoit autant que la bien-seance le luy permettoit mais lors qu'il vint a la presser de consentir qu'il fist ce qu'il pourroit pour l'espouser bientost elle changea de couleur et l'arrestant tout court ha pisistrate luy dit-elle que me demandez vouslie vous demande madame a estre heureux reprit-il dittes plustost repliqua-t'elle que vous 
 demandez a ne m'aimer plus et a perdre volontairement toute la douceur que ma conversation vous donne car enfin pisistrate l'amour peut au dela du tombeau mais elle ne va guere au dela du mariage c'est pourquoy je suis persuadee que quiconque veut tousjours aimer doit n'espouser jamais la personne aimee et qu'il n'y a point d'obstacle plus raisonnable pour s'empescher de songer a s'espouser que de scavoir qu'on s'aime il faut sans doute s'estimer en s'espousant adjousta-t'elle mais il ne faut point qu'il y ait de violente passion entre ceux qui se marient s'il ne veulent s'exposer a ne s'aimer plus et a estre malheureux l'amour peut naistre entre des gens qui s'espousent et durer mesme apres leur mariage mais elle ne peut subsister long temps lors qu'elle est nee avant leurs nopces du moins l'experience l'a-t'elle monstre mille et mille fois c'est pourquoy pisistrate puis que vous m'aimez et que je seray bien aise que vous m'aimiez tousjours ne parlons point de mariage et attendons du moins que mon pere veuille me forcer a espouser quelqu'un car en ce cas la malheur pour malheur je pense que j'aimeray mieux m'exposer a voir mourir vostre amour qu'a vivre avec tout autre que vous ce que vous dittes madame repliqua pisistrate a quelque chose de si doux et de si rude tout ensemble que je ne scay si je dois me louer de vostre bonte ou me pleindre de vostre rigueur en verite dit-elle vous n'avez aucun sujet de pleinte puis que 
 je n'ay aucun sentiment dans l'esprit qui vous soit desavantageux mais je vous advoue que je craindrois tellement de voir en vous le changement que je voy en tous les amans qui deviennent maris que je ne puis rien craindre davantage car enfin tous ceux que j'ay veus en ma vie n'ont pas plustost commence d'estre maris qu'ils ont cesse d'estre amans et j'en scay mesme qui ont quelquesfois cesse d'estre civils pour celles qu'ils avoient adorees et qui ne se sont pas contentez de n'avoir plus d'amour pour leurs maistresses parce qu'elles estoient leurs femmes car ils en ont eu pour d'autres et pour d'autres qui ne les valoient pas je scay bien madame luy dit-il que ce que vous dittes est arrive quelquesfois mais je scay bien mieux encore que cela ne m'arrivera jamais tous ceux a qui il est arrive reprit-elle ne pensoient pas pouvoir estre capables de cesser d'aimer celles qu'ils espousoient c'est pourquoy vous ne pouvez me donner nulle seurete de vostre affection je vous advoue luy dit-elle que je suis persuadee que vous m'aimerez tant que nous serons l'un et l'autre en l'estat ou nous sommes mais je le suis en mesme temps que vous ne m'aimeriez plus ou que vous m'aimeriez moins si vous m'espousiez cependant je ne vous dis pas que je ne vous espouseray jamais car je vous ay desja dit que plustost que d'en espouser un autre et d'estre obligee de rompre aveque vous je m'exposeray a perdre vostre affection de plus adjousta-t'elle quand 
 mesme je ne serois pas dans les sentimens ou je suis je ne vous conseillerois pas presentement de faire une semblable proposition a mon pere car depuis quelques jours il est si inquiet que je pense qu'il seroit difficile qu'on luy pust proposer rien qui luy fust agreable comme cette derniere raison reprit pisistrate est une raison solide je ne m'y scaurois opposer mais pour l'autre madame je m'y oppose de toute ma force et je vous proteste avec autant de verite que d amour que quand je seray assez heureux pour devenir vostre mary je seray toute ma vie vostre amant il falut pourtant que pisistrate obeist a cleorante et qu'il ne fist point parler a megacles dans un temps ou il paroissoit si chagrin de peur de n'en avoir pas de responce favorable mais enfin madame les choses estant en cet estat solon revint a athenes ou il ne fut pas marry de trouver que pisistrate avoit de l'amour parce qu'il espera que cette passion l'empescheroit d'estre trop ambitieux il eut neantmoins un assez grand sentiment de douleur lors qu'estant alle voir euridamie qui comme je l'ay dit est sa parente fort proche il y vit cleorante car madame il faut que vous scachiez que solon trouva qu'elle ressembloit il prodigieusement a une fille qu'il a qui s'apelle policrite et qui a espouse un prince de l'isle de chypre qui se nomme phyloxipe qu'a peine son miroir la representoit-il mieux or madame ce qui faisoit son chagrin estoit que 
 du temps que ce fameux epimenides que tout le monde connoist de reputation estoit a athenes il luy dit pousse par un esprit de divination que sa femme qui estoit grosse alors acoucheroit d'une fille et qu'il faloit qu'il ne l'eslevast point a athenes parce que si elle y demeuroit il seroit expose a avoir la douleur de voir qu'elle donneroit de l'amour au tyran de sa patrie de sorte que solon voyant cleorante chez euridamie et la voyant si ressemblante a policrite fut alors extremement surpris de l'amour que pisistrate avoit pour elle car il conjectura aveque raison que puis qu'il aimoit cleorante il eust bien pu aimer policrite qui luy ressembloit si parfaitement de sorte que commencant de craindre que pisistrate ne se rendist maistre d'athenes il l'observa avec assez de soin il ne dit pourtant rien alors de sa crainte ny de ce qui la causoit mais il l'a dit depuis a plusieurs de ses amis particuliers cela n'empescha pourtant pas cet homme illustre de louer la beaute de cleorante et de la louer mesme galamment car comme quelqu'un luy dit que ses loix avoient reuny tous les coeurs des atheniens durant long temps il se tourna vers elle et luy adressant la parole on vous fait tort madame luy dit-il car je suis persuade que ce qui fait presentement la tranquilite d'athenes est que tout ce qu'il y a de braves et d'ambitieux ne songent qu'a conquerir vostre coeur et ne pensent plus a faire de sedition c'est pourquoy adjousta-t'il 
 en se disposant a s'en aller je vous les donne tous en garde avec esperance que de plus de douze printemps il n'y en aura pas un qui ait plus d'ambition que d'amour ny qui songe a faire d'autre desordre dans la ville que celuy de nuire a ses rivaux aussi vous protestay-je poursuivit-il en souriant que si vous ne leur inspirez l'amour de la patrie je me prendray a vous de tous les maux qu'ils feront et que je m'en plaindray peut-estre plus qu'ils ne se pleignent de vos rigueurs solon dit cela d'un air si noble et si convenable a un homme comme luy que personne ne comprit qu'il y eust de sens cache en ses paroles aussi cleorante y respondit-elle comme a une simple civilite luy protestant qu'elle n'avoit pas la vanite de croire qu'elle pust faire ce que ses loix n'avoient pas fait cependant madame solon s'en alla chez luy et s'y en alla assez resveur car il avoit tousjours trouve epimenides si veritable en toutes les choses qu'il luy avoit predittes qu'il craignoit estrangement qu'il ne se trompast pas en celle-la de plus comme il fut bien tost informe de tout ce que faisoient lycurgue theocrite et pisistrate et qu'il sceut aussi que ceux de la marine remuoient aussi bien que ceux de la plaine et des montagnes il connut que la prudence humaine est estrangement bornee car enfin il aprit que l'amour de pisistrate de lycurgue et de theocrite estoit alors la veritable cause des divisions d'athenes quoy que cela ne parust pas aux yeux 
 du peuple et qu'ainsi il avoit eu tort de se rejouir d'aprendre que pisistrate estoit amoureux et d'avoir dit que durant que les braves de nostre ville seroient esclaves de nos belles ils ne songeroient pas a estre nos maistres ce qui l'affligeoit encore estoit que ses voyages l'avoient affoibly et que l'aage ou il estoit ne luy permettoit plus d'agir avec la mesme vigueur pour le bien commun qu'il avoit eu autrefois car il n'avoit plus la force de haranguer en public neantmoins il ne laissa pas de faire tout ce qu'il put pour calmer cet orage qui ne faisoit encore que menacer la republique pour cet effet il parla a tous les chefs de party et il s'adressa le premier a pisistrate pour luy persuader de se tenir en repos et de n'aspirer point a d'autre gloire qu'a celle d'estre le protecteur de la liberte d'athenes pisistrate receut apparamment si bien ce que luy dit solon que tout autre que luy auroit creu qu'il n'avoit nulle ambition cachee dans le coeur et qu'il n'avoit autre dessein que de s'opposer a lycurgue solon n'y fut pourtant pas abuse et il ne douta presques plus que soit par haine pour son rival par amour pour cleorante ou par ambition pour luy mesme il n'aspirast a estre maistre d'athenes de sorte que tout ce que l'eloquence et la raison jointes ensemble peuvent avoir de fort et de persuasif solon l'employa a persuader pisistrate qui sans s'opposer directement a ce qu'il luy disoit l'assuroit seulement en general sans rien particulariser qu'il ne 
 seroit jamais rien qui pust nuire aux atheniens luy protestant qu'il ne songeoit qu'a nuire a lycurgue d'autre part solon qui scavoit le fonds de la chose parla au rival de pisistrate pour tascher de le porter a ne songer plus a cleorante et a sacrifier cette passion au repos de sa patrie luy exagerant fortement la grandeur du crime de ceux qui commencent les seditions dans les estats car enfin luy disoit-il ce feu que vous allez allumer ne s'esteindra pas quand vous le voudrez et cette haine que vous avez pour pisistrate et que pisistrate a pour vous passant dans le coeur de tous ceux qui suivront vos differens partis va diviser les freres d'avec les freres les peres d'avec les enfans et mettre un si grand desordre dans athenes que vous aurez vous mesme horreur de ce que vous aurez fait quand vous en verrez les funestes suites de plus ne considerez vous point que vous ne pouvez estre que de deux choses l'une ou l'esclave de vostre rival si son party est plus fort que le vostre ou le tiran d'athenes si le vostre est plus fort que le sien jugez donc apres cela si n'ayant a choisir que d'estre tiran ou esclave il ne vaut pas mieux que vous soyez bon citoyen cleorante adjousta-t'il n'est pas seule belle a athenes et si vous considerez bien tous les malheurs qui viennent en foule dans un estat divise vous trouverez que la possession de cleorante qui aime mieux vostre rival que vous ne merite pas que vous vous chargiez de tous les 
 crimes qui se commettront pendant les desordres que vous aurez causez enfin madame solon parla si fortement que lycurgue luy dit que pourveu que pisistrate renoncast a la possession de cleorante aussi bien que luy il cesseroit d'estre son ennemy mais comme solon scavoit bien que pisistrate ne le feroit pas il s'avisa d'un autre expedient qui fut d'aller trouver megacles pour luy persuader de faire une declaration publique de ne donner jamais sa fille ny a pisistrate ny a lycurgue mais megacles qui avoit ses desseins cachez receut si mal ce que luy dit solon qu'il luy fut aise de connoistre qu'il avoit part aux divisions d'athenes et en effet il descouvrit que c'estoit luy qui pour la seconde fois estoit chef de ceux de la marine mais la connoissance qu'il en eut n'empescha pas que les choses ne s'aigrissent de plus en plus cependant pisistrate estoit fort embarrasse a trouver qui estoit celuy qui faisoit ce tiers party dans athenes car encore que solon le sceust il ne le luy disoit pas aimant beaucoup mieux qu'il y eust trois partis de revoltez que s'il n'y en eust eu qu'un et il employoit alors toute son adresse a empescher qu'il n'y en eust deux qui se joignissent et qu'ainsi il n'y en eust un si fort qu'il accablast l'autre il n'aprehendoit point scachant ce qu'il scavoit que pisistrate et lycurgue se pussent joindre parce qu'il n'ignoroit pas que deux rivaux ne peuvent guere estre de mesme party mais il craignoit que megacles ne se joignist 
 a un des deux neantmoins apres s'estre bien informe des choses il ne l'aprehenda plus guere parce qu'il sceut que quand megacles l'eust voulu ceux de la marine dont il estoit le chef n'y eussent pas consenty et l'eussent abandonne en effet il y a une haine si forte entre ce peuple maritime et celuy qui ne l'est pas qu'ils ne peuvent jamais estre unis car outre qu'il est plus grossier que l'autre et plus mutin il est encore vray que tous ces gens de mer se sont mis dans la fantaisie que ce sont eux qui ont fait la gloire d'athenes et qui en font la force si bien que mesprisant les autres il ne peut jamais y avoir de veritable reunion entre eux de sorte que solon ne pouvant reunir toute la ville eut du moins quelque consolation de pouvoir esperer que nul de ces trois partis ne se pourroit joindre a pas un des autres d'autre part cerinthe faisoit tousjours agir theocrite aupres de lycurgue afin qu'il la vangeast de pisistrate si bien que comme sa gravite n'estoit pas si incompatible avec l'employ qu'elle luy donnoit qu'avec la galanterie il luy plaisoit plus en negociant avec lycurgue que l'entretenant de son amour d'ailleurs philombrote qui ne scavoit pas les desseins cachez de pisistrate et qui pensoit qu'il ne remuast que pour s'opposer a ceux qui vouloient troubler le repos public fut le trouver pour s'offrir a luy avec tous ses amis et pour luy aprendre qu'il avoit sceu que megacles estoit le chef de ceux de la marine adjoustant qu'il 
 scavoit qu'ils luy estoient encore plus opposez qu'a lycurgue vous pouvez juger madame quelle surprise fut celle de pisistrate lors qu'il aprit par le pere d'une fille qu'il n'aimoit plus que celuy de celle qu'il aimoit estoit chef d'un party oppose au sien et quel estrange combat il se fit dans son coeur entre son amour et son ambition d'abord il ne voulut pas croire ce que luy disoit philombrote mais il luy particularisa tellement les choses qu'il avoit sceues qu'il n'en put douter il a dit depuis que son premier sentiment fut de sacrifier son ambition a son amour et de ne songer plus a nulle faction mais que venant a considerer combien celle de son rival estoit puissante et a penser a l'impossibilite qu'il y avoit de joindre la sienne a celle de megacles il trouva que son ambition servoit a son amour et qu'ainsi il ne la faloit plus combatre neantmoins comme il luy vint quelque scrupule de generosite de se servir du pere de cerinthe et de ses amis veu les termes ou il en estoit avec cette fille il n'accepta pas ce que philombrote luy offrit mais il ne le refusa pas aussi tout a fait de peur qu'il n'allast se jetter dans un des deux autres partis si bien que sans s'ouvrir a luy de son dessein il le pria seulement de l'advertir de ce qu'il scauroit mais apres l'avoir quite il se trouva estrangement embarrasse par la crainte qu'il eut que cleorante ne luy voulust mal quand elle scauroit la verite cependant il n'y avoit pas apparence de luy confier 
 son dessein et de luy aller dire qu'il estoit d'un party oppose a celuy de megacles aussi bien qu'a celuy de lycurgue de sorte que pour prendre un milieu afin que quand cleorante scauroit ce qui se seroit passe elle en fust moins irritee il employa quelques-uns de ceux qui estoient alors dans sa confidence pour proposer a megacles l'union de son party et du sien quoy qu'il sceust bien que c'estoit une chose presques impossible aussi le fit-il seulement afin d'avoir quelque excuse a dire a cleorante pour sa deffence quand elle seroit en estat de le pouvoir accuser et en effet cette proposition qu'il fit faire a megacles ne servit de rien qu'a le confirmer dans le dessein de regarder son ambition comme le seul moyen de satisfaire son amour car megacles dit a celuy qui luy parla qu'il n'avoit point party et qu'il n'avoit pas creu que pisistrate en eust mais que puis qu'il en avoit il le prioit de n'aller plus chez luy parce qu'il ne vouloit pas qu'on dist qu'il fust amy d'un homme qui vouloit brouiller la republique vous pouvez donc juger madame quelle douleur fut celle de pisistrate de se voir prive de la veue de cleorante et vous pouvez juger aussi en quel embarras il se trouva lors que l'ayant este chercher le lendemain de cette responce chez une de ses amies elle luy dit que son pere luy avoit deffendu de le voir et qu'elle luy en demanda la cause neantmoins comme il estoit vray qu'il avoit fait proposer a megacles d'estre de son 
 party il luy dit la proposition qu'il luy en avoit fait faire et la cruelle responce qu'il avoit faite mais du moins madame luy dit-il ne soyez pas aussi injuste que megacles et ne me haissez pas je ne vous hairay pas sans doute si vous ne m'en donnez sujet reprit-elle mais je me pleindray de vous si vous elles ennemy de mon pere plust aux dieux luy dit-elle qu'il ne formast aucune factions dans athenes mais puis que je ne suis pas en pouvoir de l'en empescher je vous conjure du moins de ne vous opposer pas a la sienne je ne vous demande point adjousta-t'elle que vous vous y joigniez malgre luy mais je vous demande de ne faire rien que ce qui peut conserver la paix mais madame luy dit-il lycurgue faisant tout ce qu'il fait pour la troubler et pour me perdre je ne suis pas en estat de ne rien faire ainsi tout ce que je puis vous promettre est de ne songer qu'a m'opposer a mon rival sans penser a nuire a megacles ny a faire la guerre mais apres tout madame poursuivit-il j'ay a vous dire que si la fortune embrouille si fort les choses que je ne puisse vous posseder sans estre tiran d'athenes je suis capable de songer a le devenir plustost que de souffrir que lycurgue le soit et qu'il vous possede ha pisistrate luy dit-elle vous me dittes d'estranges choses je me trouve en un si facheux estat reprit-il que le souhait le plus innocent que je puisse faire est que je sois assez puissant pour ne trouver rien qui me puisse resister ny m'empescher de me vanger de 
 lycurgue et de forcer megacles a vouloit estre heureux et a me le rendre en se resolvant de vouloir bien que je vous aime mais madame je vous le dis encore une fois ne craignez rien pour luy je vous en conjure pourveu que vous abandonniez lycurgue a ma vangeance ne vous obstinez pas a vouloir que je vous l'abandonne reprit-elle et contentez vous que je ne le deffende pas et que je vous demande instamment d'agir tousjours de la facon avec mon pere que vous ne me mettiez pas dans la necessite de ne vous voir jamais et de faire comme si je vous haissois quand mesme je ne vous pourrois hair car enfin pisistrate ne vous y trompez pas et croyez fortement que je ne puis jamais estre a vous que du consentement de celuy qui peut disposer de moy je vous ay peut-estre un peu trop engage mon coeur sans sa permission poursuivit-elle mais ne croyez pas s'il vous plaist que cette premiere foiblesse soit suivie d'une seconde car si je n'ay pu m'empescher d'aimer un peu plus que je ne l'ay deu je scauray bien m'empescher de faire plus que je ne dois voila donc madame comment cette entreveue de pisistrate et de cleorante se passa ils eussent bien eu beaucoup d'autres choses a se dire mais comme cleorante estoit allee sans sa mere chez la dame ou pisistrate l'avoit este chercher et qu'erophile la renvoya querir de fort bonne heure ils se separerent plustost qu'ils n'eussent voulu et se quiterent avec beaucoup 
 de douleur d'autre part cerinthe ayant sceu que philombrote vouloit s'attacher au party de pisistrate en eut une affliction estrange car comme elle avoit beaucoup contribue par le moyen de theocrite a rendre celuy de lycurgue puissant et a l'animer contre pisistrate elle voyoit qu'elle avoit agy contre son pere et qu'elle avoit par consequent travaille a sa propre ruine mais quoy que cette pensee fust tres facheuse celle de voir son pere servir pisistrate luy estoit pour le moins aussi douloureuse ainsi elle ne scavoit plus ce qu'elle devoit deffendre ou commander a theocrite car de luy dire qu'il continuast d'agir comme il avoit fait c'estoit chercher a perdre son pere et a se perdre elle mesme de luy dire qu'il fist le contraire c'estoit fortifier le party de pisistrate ou du moins affoiblir celuy de son ennemy de sorte qu'elle estoit encore plus embarrassee que cleorante qui du moins avoit la satisfaction de scavoir qu'elle n'avoit aucune part au desordre qui estoit prest d'esclater d'ailleurs theocrite quoy que bien aise de nuire a pisistrate puis que cela le mettoit bien avec cerinthe et qu'il servoit a son frere ne laissoit pas d'aprehender que lycurgue ne se vist en estat d'espouser cleorante de peur que pisistrate ne revinst a cerinthe et qu'en cessant d'estre rival de son frere il ne redevinst le sien et pour lycurgue ses desseins n'estoient point douteux car ils alloient tous a la perte de son rival mais pendant que toutes ces personnes 
 avoient des sentimens dans l'ame si tumultueux je voyois quelquesfois euridamie qui s'estant guerie de la foiblesse qu'elle avoit eue me parloit avec assez de sincerite des choses passees et assez de confiance des choses presentes au commencement elle croyoit que j'avois quelque connoissance de ce qu'on disoit que tramoit pisistrate mais je luy dis si fortement que je n'avois este confident que de son amour qu'elle me creut et me parla apres comme une personne qui scavoit que j'aimois fort le repos de la patrie ainsi nous deplorions quelquesfois ensemble le malheur ou nous nous imaginions qu'elle alloit estre exposee car enfin tout le monde se disoit a l'oreille qu'on tramoit quelque chose de funeste qui esclatteroit bientost et il y avoit alors une certaine consternation dans tous les esprits de ceux qui n'estoient d'aucun des trois partis qui les empeschoit de chercher quelque remede a tous les maux qu'ils prevoyoient ils employoient les journes entieres a se dire les uns aux autres que tout estoit perdu et que la republique alloit perir mais ils en demeuroient la et durant que tous les factieux cabaloient chacun de leur coste tous ceux qui ne l'estoient pas demeuroient enfermez dans leurs maisons si ce n'estoit pour s'aller pleindre chez quelques-uns de leurs amis qui estoient dans leurs sentimens pour moy comme je voyois bien que pisistrate ne me vouloit pas ouvrir son coeur et que je connoissois qu'ariston estoit le confident de 
 son ambition comme je l'avois este de son amour je ne luy demandois rien et il ne me disoit aussi ne me parlant mesme plus de cleorante a cause qu'en l'estat ou estoient alors les affaires il n'eust pu me dire ce qui se passoit entre eux sans me dire en mesme temps beaucoup d'autres choses qu'il ne vouloit pas que je sceusse parce qu'il scavoit bien que j'estois ennemy de toute nouveaute et qu'il m'avoit entendu dire plus d'une fois que j'aimerois mieux obeir a un tiran qui regneroit en paix que de faire la guerre pour le destruire cependant comme pisistrate est tres habile c'estoit celuy de tous ceux qui remuoient dans la republique qui paroissoit le moins empresse il ne laissoit pourtant pas d'agir autant que les autres il est vray que les assemblee des principaux de chaque party se faisoient plus de nuit que de jour ainsi je puis assurer que pisistrate lycurgue et megacles ne dormoient presques point durant ce temps-la les choses estant donc en ces termes pisistrate ayant resolu une conference secrette avec quelques nouveaux seditieux qui se devoit faire hors la ville resolut apres avoir passe une partie de la nuit a aller de maison en maison pour s'assurer de ceux de son party de sortit d'athenes dans un chariot afin d'estre moins suspect et d'en sortir a la pointe du jour et en effet il en sortit sans avoir qu'un esclave aveque luy mais madame a peine fut-il a quinze stades de la porte 
 qu'il fut attaque par quatre hommes contre qui il se deffendit si courageusement qu'ils ne purent le tuer il est vray que ce qui les en empescha fut qu'ils virent de loin venir assez de monde vers eux joint que voyant couler le sang de pisistrate qu'ils avoient blesse en divers endroits ils creurent sans doute qu'il l'estoit mortellement quoy qu'en effet ses blessures fussent legeres cependant comme cette action n'eut de tesmoins que celuy qui menoit le chariot de pisistrate et l'esclave qui le suivoit ses ennemis ont dit que c'estoit une feinte et ils l'ont dit d'autant plustost que ceux qui en effet empescherent ces assassins de tuer pisistrate ne les virent point parce que s'estant jettez dans un petit bois qui estoit tout contre eux ils n'eurent pas le loisir de les voir mais il est pourtant vray que ce ne fut pas une feinte car un homme qui est a moy et qui venoit des champs vit la chose de cent pas loin et me dit que pisistrate avoit fait des miracles en se deffendant toutesfois parce que j'estois son amy ses ennemis ne me creurent pas quand je le dis mais pour en revenir ou j'en estois pisistrate se voyant tout couvert de sang et sentant pourtant bien qu'il n'estoit pas blesse dangereusement voulut tirer quelque avantage de sa disgrace de sorte que se remettant dans son chariot il fut reprendre le chemin de la ville ou il r'entra en un estat fort propre a esmouvoir le peuple car il estoit ensanglante de toutes parts il arriva mesme heureusement pour luy qu'il y 
 avoit une fort grande quantite de monde amasse dans la grande place d'athenes lors qu'il la traversa et qu'il y en avoit mesme beaucoup de sa faction si bien que pisistrate ayant dit au peuple que c'estoient ses ennemis et les ennemis de la republique qui l'avoient mis en cet estat il s'esleva alors un estrange murmure et contre lycurgue et contre megacles il y eut mesme plusieurs de ceux du party de ces deux derniers qui se mirent de celuy de pisistrate il y eut encore beaucoup de ceux qui n'estoient d'aucun party qui le suivirent et cet objet qui avoit quelque chose de pitoyable toucha tellement la plus grande partie du peuple qu'en un quart d'heure pisistrate se vit environne de gens de tous les partis qui estoient prests a prendre les armes pour sa deffence cependant lors qu'il vit que ce peuple estoit assez esmeu il se retira chez luy pour se faire penser mais il s'y retira suivy d'une foule qui augmentoit de rue en rue chacun racontant cet accident selon sa fantaisie ou sa passion car les uns disoient que c'estoit megacles qui l'avoit blesse de sa propre main les autres que c'estoit lycurgue et les autres encore que c'estoit theocrite il y en eut pourtant quelques-uns des deux autres partis qui voulurent dire que pisistrate s'estoit luy mesme ensanglante pour esmouvoir le peuple mais bien loin d'estre creus par ceux qui estoient alors du sien on n'adjousta pas mesme nulle foy au reproche ingenieux que luy fit solon qui le rencontra en 
 cet estat lors qu'il luy dit fierement qu'il jouoit mal le personnage d'ulisse dans homere car enfin luy dit-il tu t'es blesse pour tromper les citoyens et il se blessa pour abuser les ennemis mais madame ny solon ny aucun autre ne fut escoute et ce fut en vain que ce sage legislateur voulut remettre le calme dans la ville il fit pourtant si bien qu'on s'assembla au prytanee qui est le lieu ou l'on delibere des affaires publiques afin de voir quel remede on aporteroit a un si grand tumulte pour lycurgue et pour megacles ils songerent a s'empescher d'estre surpris et a se purger d'une action comme celle qu'on leur imputoit de sorte que megacles estoit au port de pyree a la teste d'un grand nombre de ceux de son party et lycurgue estoit aupres du temple de minerue avec beaucoup de ses amis cependant comme le conseil general fut assemble ariston qui s'y trouva parlant avec vehemence contre ceux qui avoient voulu assassiner pisistrate et representant alors toutes les belles choses qu'il avoit faites pour le service de la republique et particulierement a la prise de megare et a celle de nysee dit en suite qu'il falloit luy donner des gardes pour la seurete de sa personne a quoy le plus grand nombre aplaudissant aussi tost solon s'y opposa fortement et fut haranguer le peuple avec une vigueur incroyable quoy qu'il aimast tendrement pisistrate afin qu'il s'opposast a ce que vouloit ariston il parla pourtant inutilement 
 et le conseil n'ayant pas la hardiesse de solon n'osa s'opposer au peuple qui dit qu'il vouloit que pisistrate eust des gardes sans luy en regler mesme le nombre il est vray qu'ils croyoient alors qu'il n'y avoit pas grand danger d'accorder des gardes a pisistrate et que le plus necessaire estoit d'appaiser le desordre present ainsi il fut dit que pisistrate avoit des gardes et en effet on luy en donna a l'heure mesme et ariston les choisit mais madame vous pouvez juger en quel estat estoient cleorante et cerinthe durant un si grand tumulte pour la premiere on peut dire qu'elle sentit toute l'inquietude dont une personne sensible peut estre capable car une de ses femmes qui n'avoit sceu la chose que par un esclave luy fut dire que pisistrate avoit este assassine par son pere et que son pere estoit en estat de l'estre par les amis de pisistrate apres cela madame il vous est aise de concevoir quelle estoit la douleur d'une personne qui croyoit son amant mort qui pensoit que son pere l'avoit tue et qui le croyoit luy mesme en danger de l'estre elle fut pourtant bientost esclaircie pour ce qui regardoit la vie de pisistrate mais comme elle ne sceut pas qui l'avoit blesse et qu'elle ne scavoit ce qui arriveroit de megacles elle demeura encore avec beaucoup d'inquietude elle ne pouvoit pourtant croire que son pere eust pu estre capable d'un assassinat et elle n'en soubconnoit pas mesme bien fort lycurgue aussi suis-je 
 persuade que cette meschante action fut faite par de ces gens determinez a qui le zele de la liberte devient fureur et pisistrate luy mesme le croit ainsi pour cerinthe vous pouvez aussi juger qu'elle eut des sentimens bien meslez car elle sceut que philombrote estoit alle chez pisistrate ainsi dans l'aparence qu'il y avoit que les choses se porteroient a la derniere extremite elle le voyoit dans un party que par un autre interest elle eust voulu qui se ruinast quoy qu'elle n'eust pourtant pas voulu que pisistrate y eust pery cependant comme ses blessures estoient fort legeres quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang il parut bien-tost en public mais il y parut avec des gardes dont il augmenta le nombre de jour en jour jusques a ce qu'ayant sceu que lycurgue et megacles traitoient ensemble et que peut-estre ils pourroient se joindre et luy faire perdre tout a la fois et la souveraine puissance ou il aspiroit et cleorante il les prevint en s'emparant du chasteau qui commande tonte la ville mais madame comme il ne pensoit pas moins a estre maistre de cleorante que d'athenes il donna ordre que des qu'il seroit dans le chasteau il y eust des gens qui allassent a la maison de megacles pour arrester sa maistresse avec sa mere mais ayant agy plus promptement que ceux a qui il avoit donne cet employ erophile et cleorante ne s'y trouverent plus car megacles n'eut pas plustost sceu que pisistrate estoit dans le chasteau et que tous ses amis 
 avoient les armes a la main qu'il ne songea plus qu'a s'enfuir de sorte qu'il manda diligemment a sa femme de l'aller trouver avec sa fille au port de pyree ou il estoit alors elle ne put pourtant pas luy obeir car le tumulte estoit si grand dans la ville que son chariot ne pouvant passer elle se resolut de se retirer dans le temple de minerue qui est un asile inviolable et d'y demeurer elle et cleorante avec les vierges voilees et en effet erophile y fut receue avec sa fille et elle envoya dire a megacles la resolution qu'elle avoit prise si bien que n'y pouvant faire autre chose il se retira diligemment lycurgue de son coste aprenant que son rival estoit maistre d'athenes fut a la maison de megacles pour luy oster du moins cleorante mais ne l'y trouvant plus il eut encore la douleur de s'imaginer que sa maistresse estoit en la puissance de son rival et theocrite eut celle d'estre force de s'esloigner de cerinthe en sortant d'athenes et d'avoir luy mesme fort avance les choses qui l'en esloignoient pour satisfaire son frere et sa maistresse cependant lycurgue et luy n'avoient point d'autre party a prendre que celuy de se retirer car la consternation estoit si grande par toute la ville qu'on n'a jamais veu une telle chose en effet on voyoit tous les gens des deux partis opposez fuir avec une esgale precipitation ceux du party victorieux maistres de toutes les places publiques et tous les citoyens qui aimoient la paix s'enfermerent 
 dans leurs maisons sans oser s'opposer a la perte de leur liberte solon ne laissa pourtant pas au milieu d'un si grand tumulte d'aller encore dans les rues exhorter le peuple a prendre les armes pour s'empescher d'estre esclave et de tascher de l'encourager a ne recevoir point le joug qu'on luy vouloir imposer il luy fit mesme des reproches de sa laschete et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut le devoir porter a s'opposer a pisistrate mais il n'y eut pas moyen et il aima mieux en cette occasion recevoir des fers que prendre les armes pour sa liberte de sorte qu'apres cela solon se retira chez luy disant a tous ceux qu'il rencontra qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu et qu'il avoit du moins la satisfaction d'avoir soustenu le dernier a la liberte d'athenes quelques-uns de ses amis luy conseillerent de s'enfuir mais il ne le voulut pas leur disant qu'il ne serviroit de rien a sa patrie s'il fuyoit et qu'il pourroit luy servir encore s'il y demeuroit cependant quoy que pisistrate deust avoir beaucoup de satisfaction de voir son rival en fuite et tous ses ennemis hors d'athenes il se creut tres malheureux durant deux jours parce qu'il creut que megacles ou lycurgue avoient emmene cleorante mais a la fin ayant descouvert qu'elle estoit au temple de minerue il l'y fut visiter des qu'il eut donne tous les ordres necessaires pour la seurete d'athenes et pour faire voir que quoy qu'il eust usurpe la souveraine puissance il ne pretendoit pas que 
 son gouvernement eust rien de tirannique il envoya demander la permission de voir erophile et cleorante comme s'il n'eust este qu'un simple citoyen et il envoya en mesme temps dire a solon qu'il l'assuroit que le changement de gouvernement ne changeroit rien aux loix qu'il avoit faites et qu'il les garderoit le premier mais solon respondit si genereusement et si fierement a ce que luy mandoit pisistrate qu'un de ses amis qui ne l'avoit point voulu abandonner luy dit qu'il avoit tort de parler comme il faisoit car enfin luy dit-il a quoy vous fiez vous en parlant aussi hardiment que vous faites en ma vieillesse respondit-il car j'ay si peu de temps a vivre que je ne hazarde pas beaucoup en m'exposant a perdre la vie et je perdrois bien davantage si je perdois mon honneur en flattant mon ancien amy aujourd'huy qu'il est devenu tiran cependant comme pisistrate n'estoit pas alors en un estat ou on luy pust rien refuser celle qui gouvernoit les vierges voilees du temple de minerue luy accorda ce qu'il luy avoit envoye demander il est vray qu'il ne put voir que cleorante parce qu'erophile se trouvoit mal de la peur qu'elle avoit eue lors qu'elle avoit eu dessein d'obeir au commandement que megacles luy avoit fait de l'aller trouver d'abord cleorante fit mesme quelque difficulte de voir pisistrate mais sa mere le luy ayant commande afin qu'elle luy parlast pour son pere elle luy obeit sans repugnance de vous 
 dire precisement madame tout ce que ces deux personnes se dirent en cette entreveue il ne seroit pas aise car ils se dirent tant de choses qu'eux mesmes ne s'en souviennent pas j'ay pourtant sceu que cleorante receut pisistrate assez froidement qu'elle commenca de luy parler en l'accusant d'ambition et qu'elle luy reprocha que s'il eust eu beaucoup d'amour il n'auroit pas este si ambitieux ha madame luy dit-il que vous entendez mal les choses si vous croyez ce que vous dittes car enfin quoy que je fusse las d'obeir a tant de gens qui scavoient si mal commander je vous proteste que si lycurgue n'eust rien entrepis je serois demeure en repos mais madame comme je me voyois en estat de vous perdre et d'estre esclave de mon rival si je n'eusse porte les choses a la derniere extremite il a falu s'y resoudre au reste madame il n'a pas tenu a moy que megacles ne soit demeure a athenes car j'ay fait toutes choses possibles pour estre de son parcy et si je n'eusse sceu qu'il traitoit avec lycurgue et que vous estiez l'ostage qu'il devoit mettre entre les mains de mon ennemy pour l'assurance de leur traite athenes seroit encores dans cet estat malheureux ou se trouvent toutes les villes qui sont gouvernees par la multitude quoy qu'il en soit luy dit cleorante mon pere est exile d'athenes il parle de vous comme de son ennemy et il vous regarde comme un homme qui a fait perdre la liberte a sa patrie c'est pourquoy n'ayant 
 pas mesme celle d'examiner si on vous peut excuser je n'ay que trois choses a vous demander la premiere de n'attribuer point ce que vous avez fait a l'affection que vous avez pour moy la seconde de me permettre aussi bien qu'a ma mere de sortir d'athenes pour aller trouver mon pere et la troisiesme de vous contenter d'avoir chasse vos ennemis et de n'oster pas la liberte aux atheniens c'est estre bien malheureux madame luy respondit-il d'estre oblige de vous resuser tout ce que vous me demandez cependant je ne puis vous rien accorder car enfin je ne puis dire sans mensonge que mon amour ne m'ait pas plustost rendu maistre d'athenes que mon ambition je ne puis non plus vous permettre d'en sortir puis que vous n'en sortiriez que pour tomber sous la puissance de mon rival avec qui megacles achevera sans doute le traite qu'il avoit commence et je ne puis encore me demettre de l'authorite que les dieux ont mise en mes mains puis que ce n'est que par la que j'espere obliger megacles a consentir que je sois heureux en souffrant que je vous la face partager ainsi madame quand je n'aurois nulle ambition et que je ne serois pas persuade comme je le suis qu'il est avantageux aux atheniens que la forme du gouvernement de leur ville soit change mon amour toute seule voudroit que les choses demeurassent comme elles sont car a n'en mentir pas j'aime mieux estre tiran d'athenes que de perdre l'esperance 
 de vous posseder et que de vous voir possedee par mon rival mais pour vous tesmoigner adjousta-t'il que j'ay plus d'amour que d'ambition si vous aimez tant cette pretendue liberte d'athenes je suis prest d'en sortir pourveu que ce soit aveque vous ouy madame poursuivit-il apres m'estre rendu maistre de la plus fameuse ville de la grece apres en avoir chasse tous mes ennemis et m'estre mis en estat de rendre tous les atheniens heureux en les gouvernant mieux qu'ils ne l'ont este je ne laisse pas de vous offrir d'abandonner tout pourveu que vous suiviez ma fortune et que vous veuilliez bien que nous allions vivre ensemble en quelque royaume d'asie car je vous advoue madame que j'ay une telle aversion pour l'authorite divisee que j'aimerois mieux estre l'esclave d'un grand roy que d'estre citoyen d'une republique ainsi madame c'est a vous a resoudre ce que vous voulez que je face le remede que vous me proposez repliqua-t'elle estant beaucoup pire que le mal que je voudrois pouvoir guerir je n'ay garde de l'accepter car apres tout graces aux dieux je n'ay aucune part ny au malheur de mon pere ny a ce que vous avez fait mais j'en aurois beaucoup a la chose que vous me proposez si sans le consentement des personnes qui peuvent disposer de moy je m'attachois a vostre fortune cependant adjousta-t'elle il me semble que j'ay beaucoup de sujet de me pleindre de vous de ce que vont me refusez toutes choses demandez 
 m'en quelqu'une reprit-il qui ne m'expose point a vous perdre et si je vous la refuse quelque difficile qu'elle soit tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes mais madame des qu'il s'agit de vous conserver je ne suis plus en pouvoir de rien escouter au reste adjousta-t'il je vous conjure que ce nom de tiran que mes ennemis me donnent ne m'empesche pas d'estre juge digne d'estre encore vostre esclave vous promettant de n'oublier rien pour obliger megacles a vouloir revenir a athenes et vous assurant de plus que je ne luy demanderay autre condition pour son retour que celle de consentir a mon bonheur apres cela madame cleorante dit a pisistrate tout ce qu'elle se creut obligee comme de luy dire non seulement comme fille de megacles mais encore comme citoyenne d'athenes neantmoins comme en cette occasion l'amour et l'ambition de pisistrate se trouvoient inseparablement jointes clorante ne put rien obtenir que la liberte de demeurer au lieu ou elle estoit jusques a ce que megacles eust change de sentimens mais lors qu'en suite pisistrate voulut luy demander la permission de la voir tous les jours elle la luy refusa luy disant qu'elle ne vouloit point se mettre en estat de pouvoir estre soubconnee d'avoir sceu son dessein et en effet elle luy dit cela si fortement que tout maistre d'athenes qu'il estoit il falut qu'il luy obeist il est vray qu'il ne luy obeit pas sans peine neantmoins comme il ne craignoit rien tant que de luy desplaire 
 il se contenta de scavoit de ses nouvelles tous les jours et en effet et pisistrate et cleorante se sont conduits si prudemment dans leur affection que le bruit general de toute ta grece ne mesle aucune amour dans l'usurpation de pisistrate et dans la haine de lycurgue et de luy cependant ce nouveau souverain d'athenes agit avec tant de moderation qu'on eust dit qu'il n'avoit voulu avoir la souveraine puissance que pour faire mieux observer les loix de solon et que pour rendre justice a tous les gens d'honneur et a tous ceux qui avoient du merite il fut mesme diverses fois visiter ce grand homme et il vescut aveque luy d'une maniere si obligeante qu'il le forca d'advouer qu'il ne luy manquoit que d'estre nay fils de roy pour estre un des plus grands princes du monde et de dire en suite que si le peuple d'athenes eust pu oublier qu'il avoit este sans maistre c'eust este le plus heureux peuple de toute la terre pisistrate sceut mesme agir si adroitement que solon l'assista souvent de ses conseils et il se presenta une occasion ou pisistrate voulut volontairement se soumettre a estre puny pour une de ses loix qu'il avoit enfreinte cependant il se souvint de l'estime qu'il avoit tousjours eue pour cerinthe et pour euridamie car il protegea hautement tous ceux de leur maison d'autre part megacles et lycurgue desesperez de leur malheur s'unirent et firent tant de leurs menees et par leurs brigues qu'en une nuit quelques-uns de 
 leur intelligence leur livrerent une des portes de la ville en suite de quoy ils surprirent le chasteau et forcerent pisistrate a sortir d'athenes quoy qu'il fist tout ce qu'un homme tres habile et tres vaillant pouvoit faire ainsi les vaincus furent les vainqueurs et le vainqueur fut le plus malheureux homme du monde il est vray que son rival ne fut pas aussi heureux qu'il le croyoit estre car comme megacles pretendit tirer sa femme et sa fille du temple de minerue afin de faire des le lendemain espouser cette derniere a lycurgue cleorante avec la permission de sa mere qui haissoit lycurgue et qui aimoit pisistrate se servit du privilege du temple qui est un lieu inviolable a quiconque s'y retire de sorte que cleorante fit dire a son pere par erophile qu'elle avoit resolu d'y demeurer beaucoup de gens ont creu que megacles y avoit consenty et qu'il n'avoit promis sa fille a lycurgue que parce qu'il avoit alors besoin de luy mais quoy qu'il en soit lycurgue eut beau se pleindre et beau presser megacles de luy tenir sa parole cleorante demeura dans le temple cependant theocrite estant revenu aupres de cerinthe luy demanda recompense d'avoir si bien fait reussir son dessein mais comme tous les desordres d'athenes ne la divertissoient guere elle le receut presques aussi froidement que s'il n'eust pas fait tout ce qu'elle avoit voulu d'autre part megacles et lycurgue s'accommodoient si mal ensemble et leur gouvernement estoit si 
 tirannique qu'ils se haissoient horriblement et estoient estrangement hais de tout le monde de sorte que megacles scachant que tous les honnestes gens d'athenes disoient tout haut que s'il faloit obeir a quelqu'un il faloit que ce fust a pisistrate et que le peuple estoit dans ces mesmes sentimens commenca de se repentir de ce qu'il avoit fait et il s'en repentit d'autant plustost qu'il fut adverty que lycurgue avoit dessein de faire enlever cleorante du temple ou elle estoit puis qu'il ne la luy vouloit pas donner et de faire mesme tout ce qu'il pourroit pour rendre sa faction plus forte que la sienne il sceut de plus qu'il s'estoit resolu pour venir plus facilement a bout du dessein qu'il avoit d'exiler pisistrate pour tousjours de renoncer effectivement a son ambition et de rendre la liberte a athenes afin qu'ayant fait cette grande action la republique luy pardonnast la violence qu'il auroit faite a cleorante et qu'elle ne rapellast jamais pisistrate de sorte que megacles scachant cela ne se trouvoit pas en une petite peine d'autre part pisistrate qui s'estoit retire avec grand nombre de ses amis aux environs d'athenes estoit en un desespoir incroyable il eut pourtant beaucoup de consolation d'aprendre la resolution que cleorante avoit prise neantmoins il ne laissa pas de souffrir tout ce qu'un homme amoureux et ambitieux peut souffrir lors que tout luy succede mal pour moy comme je fus tousjours malade durant 
 tous ces grands desordres je ne fus d'aucun party et j'attendis en repos ce que la fortune decideroit d'un si grand different cependant il n'y avoit point de jour qu'il n'arrivast ou quelque querelle ou quelque esmotion en quelque quartier d'athenes car outre que le peuple estant aussi divise qu'il estoit y avoit assez de disposition il est encore certain que les amis de pisistrate y contribuoient beaucoup en mon particulier je scay qu'ariston vint desguise dans athenes et qu'il y fit plusieurs soulevemens a un desquels theocrite fut tue mais ce qu'il y eut de remarquable fut que cerinthe en fut si peu affligee que lors qu'euridamie la fut voir pour la consoler elle luy dit cruellement qu'elle se donnoit trop de peine et qu'elle se la donnoit mesme inutilement parce qu'il estoit vray qu'elle gagnoit plus a la mort de theocrite en perdant ses visites qu'elle n'y perdoit en perdant son affection mais enfin les desordres augmentant tous les jours et megacles et lycurgue se brouillant tousjours davantage les choses en vinrent un si pitoyable estat qu'il y avoit tousjours lieu de croire de moment en moment que la ville alloit estre cantonnee et que tout le monde s'alloit entre-tuer durant ce temps-la erophile qui souhaitoit avec une passion estrange que sa fille espousast pisistrate ne perdoit point de temps et faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour persuader a son mary de se racommoder aveque luy 
 il est vray que comme megacles n'avoit point d'autre party a prendre veu l'estat ou il se trouvoit avec lycurgue il ne luy fut pas si difficile qu'elle avoit pense de l'amener dans ses sentimens car megacles scavoit bien alors que quand il eust pu forcer sa fille a consentir d'espouser lycurgue il n'auroit pu souffrir qu'il eust regne a son prejudice et il n'ignoroit pas mesme qu'estant de la race d'alcmeon qui n'est pas aimee a athenes il seroit difficile qu'il y pust regner veu le point ou estoient alors les affaires cependant comme il ne scavoit comment se dedire de cette opiniastre aversion qu'il avoit tesmoignee avoir pour pisistrate il y en a qui disent qu'il fit une feinte pour avoir sujet de le rapeller et qu'il voulut qu'il parust que c'estoit un dessein que minerue luy avoit inspire l'on assure donc que pour cet effet il obligea une femme de la tribu peanee qui estoit d'une excessive grandeur et qui estoit admirablement belle de s'habiller comme on peint minerue et qu'il la fit mettre dans un char peint et dore a quelques stades d'athenes qu'en suite elle s'aprocha de nos murailles au soleil levant qui est l'heure ou il y a le plus de peuple qui entre et qui sort de la ville et que son char estant precede de quatre trompettes elle dit a tous ceux qui la purent entendre qu'elle estoit minerue et qu'elle commandoit aux atheniens de recevoir pisistrate et de luy obeir quoy qu'il en soit madame il est certain qu'en un matin il s'espandit 
 un grand bruit que minerue s'estoit apparue a plusieurs atheniens et qu'elle avoit commande qu'on receust pisistrate et qu'on luy obeist megacles mesme dit que cette deesse s'estoit apparue a luy comme aux autres de sorte que le scrupule s'emparant facilement de l'esprit des peuples il fit ce que la raison n'avoit pu faire car il reunit et ceux de la plaine et ceux de la montagne et ceux de la marine si bien que tout le monde demandoit alors pisistrate et ce mesme homme qu'une partie du peuple avoit apelle tiran quelques jours auparavant et qu'il avoit chasse comme tel fut regarde par luy comme un prince legitime que minerue luy donnoit cependant megacles qui aparemment avoit desja envoye traiter avec pisistrate l'envoya querir quoy que lycurgue s'y voulust opposer de sorte que le mesme jour que pisistrate rentra triomphant dans athenes son rival en sortit par une porte opposee a celle par ou il entra et ce premier y fut receu avec tant d'acclamations et tant de joye que pour moy je ne pouvois assez m'estonner de la legerete des peuples mais pour achever son bonheur il se vit tout a la fois maistre d'athenes et possesseur de cleorante qu'il espousa le lendemain avec beaucoup de satisfaction et en huit jours il restablit une si grande tranquilite dans la ville que les estrangers qui y venoient ne pouvoient croire qu'elle eust este au pitoyable estat ou elle avoit este reduite en effet on ne parla plus que de festes 
 et de rejouissances et les nouvelles ordinaires de la ville estoient toutes de la generosite de la liberalite et de la bonte de pisistrate estant certain qu'il ne scavoit pas plustost qu'il y avoit un honneste homme malheureux qu'il ne l'estoit plus il honoroit aussi tous les arts et tous ceux qui les pratiquoient il commenca le premier une grande bibliotheque a athenes il fit mettre par ordre les livres d'homere ou le temps avoit aporte quelque confusion et il maria mesme cerinthe avec ariston qui en devint amoureux et euridamie avec un parent de cerinthe si bien que tous les desordres que l'amour et l'ambition avoient faits estant appaisez athenes se revit plus tranquile qu'elle ne l'avoit jamais este et pisistrate se trouva le plus heureux de tous les hommes principalement parce que ses plus grands ennemis advouoient qu'il meritoit son bonheur
 
 
 
 
silamis ayant fini son recit fut extremement loue de ceux qui l'avoient entendu en suitte de quoy ils parlerent quelque temps de l'inconstance des choses et de la legerete des peuples qui ne peuvent jamais respondre de leur propre volonte qui despend bien plus de celle d'autruy ou de leur propre caprice que de leur raison mais comme il estoit desja assez tard et que cyrus vouloit dire audieu a araminte devant que de s'en retourner au camp il se separa d'onesile et retourna chez la reine de pont ou il trouva anacharsis charme de la solidite de l'esprit de 
 cette princesse que ce prince quitta pourtant bien tost parce que son amour vouloit qu'il allast diligemment donner tous les ordres necessaires a la marche de son armee mais il ne la quita pas sans luy parler encore une fois de spitridate et de mandane qui occupoit si fort son esprit qu'il trouvoit tousjours invention d'en parler a propos cependant comme silamis estoit brave il ne put scavoir qu'il se presenteroit bientost une grande occasion sans s'y trouver c'est pourquoy il quita onesile et suivit cyrus qui luy tesmoigna obligeamment estre bien aise d'avoir fortifie son armee d'un aussi honneste homme que luy mais a peine ce prince fut-il arrive a sa tente qu'hidaspe dont il y avoit si longtemps qu'il estoit en peine y entra comme gobrias estoit aveque luy des que cyrus le vit il luy tesmoigna l'estonnement ou il avoit este de la longueur de son absence car enfin luy dit-il je fus estrangement surpris de voir le roy d'assirie sans vous voir lors qu'apres que vous l'eustes delivre il me trouva aupres du tombeau d'abradate et je le fus d'autant plus qu'il ne me sceut dire ce que vous estiez devenu c'est pourquoy c'est a vous a me l'apprendre seigneur reprit hidaspe je ne vous diray point ce que je fis aupres d'arsamone ny ce qui se passa a la surprise du chasteau ou le roy d'assirie estoit garde car je juge bien que vous ne l'ignorez pas mais je vous diray que lors que ce prince fut delivre et que nous eusmes pris le 
 chemin de cumes ou nous croiyons vous trouver comme nous fusmes sur la frontiere de galatie nous traversasmes un bois qu'il n'estoit pas encore jour car l'impatience du roy d'assirie nous avoit fait partir plus de trois heures devant que l'aurore parust de sorte que m'estant esgare dans ce bois qui est extremement espais je m'y trouvay seul quand le soleil se leva il est vray que je n'eus pas fait mille pas que j'entendis quelque petit bruit a ma droite puis un moment apres je vis paroistre deux femmes dont il y en avoit une qui sembloit estre la maistresse de l'autre et sur le visage de qui on voyoit beaucoup de crainte et beaucoup de douleur si bien que marchant lentement je la saluay avec le plus de civilite que je pus me preparant mesme a luy demander si elle avoit besoin de mon assistance mais seigneur cette belle affligee ne m'en donna pas le temps car m'ayant reconnu en s'aprochant elle me parla la premiere pour me demander secours et elle n'eut pas plus tost parle que sa voix me la fit mieux connoistre que mes yeux qui d'abord l'avoient meconnue de sorte que connoissant alors que celle que je voyois estoit la belle arpasie fille du sage gobrias devant qui je parle je descendis de cheval avec precipitation et je fus a elle avec tout le respect que je luy devois quoy s'escria gobrias qui ne put s'en empescher cette personne que vous trouvastes dans ce bois estoit ma fille que je laissay dans un chasteau sous la conduite d'une 
 tante qu'elle a avec ordre d'y demeurer tousjours pendant mon absence qui m'a encore escrit depuis peu de jours comme si arpasie estoit tousjours aupres d'elle quoy dit cyrus a son tour en parlant a hidaspe sans luy donner loisir de respondre cette arpasie que vous avez trouvee est la mesme que je vy chez gobrias au commencement de la guerre d'assirie qui fit si bien les honneurs de chez luy et qui estoit desja une des plus belles personnes du monde ouy seigneur repliqua hidaspe celle dont je parle est la mesme que celle dont vous parlez qui ne me vit pas plustost descendu de cheval qu'apres la premiere civilite elle m'aprit en peu de mots qu'elle avoit este enlevee par un homme apelle astidamas qui ayant este suivy par un rival qui l'avoit attaque avoit este contraint de la laisser au pied d'un arbre avec la fille qui la suivoit elle adjousta encore que pendant qu'ils se battoient avec une animosite estrange elle s'estoit enfoncee dans l'espaisseur du bois sans qu'ils s'en apperceussent et qu'elle avoit este si heureuse qu'elle y avoit trouve une caverne ou elle estoit entree et ou elle avoit passe le reste du jour et la nuit entiere pendant laquelle elle avoit tousjours entendu du bruit mais que n'en ayant plus ouy depuis que le soleil estoit leve la peur des bestes sauvages et de la faim l'en ayant fait sortir elle s'estoit cachee entre les feuilles assez pres de la route du bois ou j'estois attendant qu'il passast 
 quelqu'un a qui elle jugeast qu'elle pust demander assistance louant les dieux de ce qu'ils m'avoient envoye pour la secourir mais est-il possible dit alors gobrias qu'astidamas ait enleve ma fille luy qui est fils d'une belle-soeur que j'ay luy qui m'a mille obligations et qui ne peut avoir este capable de cette violence sans estre le plus ingrat et le plus lasche de tous les hommes ouy seigneur respondit hidaspe mais il a este puny de son crime par un autre qui n'est guere plus innocent que luy car comme vous le scaurez bientost il a este tue par un homme de qualite apelle licandre contre qui il se battoit lors que la belle arpasie s'enfonca dans le bois elle ne scavoit pourtant pas sa mort lors qu'elle me parloit mais elle la sceut bien tost apres car comme j'estois dans un embarras estrange d'imaginer comment je ferois pour mettre cette personne en seurete principalement estant seul et n'ayant qu'un cheval il arriva par bon-heur comme je luy parlois qu'il passa un chariot vuide de sorte que parlant a celuy qui le conduisoit je sceus qu'il estoit a une femme de qualite qui l'avoit preste a une de ses amies qui le luy renvoyoit et que la maison de cette dame qui estoit veusve n'estoit qu'a quinze stades de la si bien que sans hesiter davantage je proposay a arpasie de se mettre dans ce chariot avec la fille qui la suivoit et d'aller demander retraite a la dame a qui il estoit jusques a ce qu'elle eust resolu de ce qu'elle devoit faire 
 comme il n'eust pas este aise d'imaginer rien de mieux que ce que je luy proposois elle y consentit aveque joye et je promis une si grande recompense a celuy qui conduisoit ce chariot qu'il fut mesme bien aise de faire ce que je souhaitois qu'il fist c'est pourquoy sans perdre temps la belle arpasie y entra diligemment et je l'assuray que je mourrois avant que de souffrir qu'on luy fist aucun outrage mais seigneur nous n'eusmes pas plustost fait trois ou quatre stades que nous vismes a nostre droite cinq ou six hommes morts entre lesquels estoit astidamas cette veue fit paslir d'horreur et de crainte la belle et affligee arpasie qui destournant la teste pour ne voir pas davantage ce funeste objet me dit que son ravisseur estoit parmy ces morts puis que cela est madame luy dis-je vous n'avez donc plus rien a craindre ha hidaspe s'escria-t'elle quoy qu'astidamas soit mort tous mes ennemis ne le sont pas et en effet seigneur a peine eut-elle dit cela qu'un homme de fort bonne mine suivy de quatre autres et qui venoit du milieu du bois sans suivre de route ne la vit pas plus tost que s'aprochant du chariot ou elle estoit quoy madame luy dit-il vous fuyez vostre liberateur si vous voulez meriter ce nom-la luy dit-elle laissez moy aller sous la conduite d'hidaspe dont vous connoissez le nom si vous n'en connoissez pas le visage et ne me suivez plus car en fin licandre je ne veux point estre sous vostre puissance comme il y a long temps que 
 je suis sous la vostre reprit-il vous ne devez rien craindre de moy et vous devez souffrir que je vous serve d'escorte aussi bien madame adjousta-t'il sans la regarder et en me regardant assez fierement ne suis-je pas resolu qu'un persan ait cette gloire a mon prejudice et qu'une creature du vainqueur d'assirie obtienne un honneur que vous me refusez puis que j'ay presentement plus d'un droit de pretendre de n'estre pas maltraite de vous comme tous les sujets du roy d'assirie luy dis-je ne sont plus que les esclaves du prince que je sers vous n'avez aucun droit sur la fille du vaillant gobrias qui est presentement sous sa protection c'est pourquoy je vous declare que je ne la quiteray point que je ne l'aye conduite ou elle veut aller comme vous estes seul me dit-il et que je suis accompagne je ne scay que vous respondre mais je scay bien que vous ne me suivrez pas longtemps si la belle arpasie ne me le deffend point repliquay-je je vous suivray tant que vous la suivrez a ces mots arpasie ayant la bonte de craindre qu'il ne se servist de l'avantage qu'il avoit sur moy et aprehendant aussi de tomber sous sa puissance luy dit tout ce qu'elle creut capable de luy persuader ce qu'elle vouloit mais il n'y eut pas moyen de sorte que venant a un endroit du bois ou il y avoit divers chemins qui se croisoient licandre voulut forcer celuy qui conduisoit le chariot a prendre le chemin qu'il vouloit quoy que ce ne fust pas celuy qui le pouvoit conduire ou nous 
 voulions aller si bien que ne pouvant pas souffrir la violence que cet injuste amant faisoit a la belle arpasie quoy que je visse presques ma perte assuree je mis l'espee a la main le premier et je fus droit a licandre que je blessay legerement au bras gauche des le premier coup que je luy portay comme je suis sincere j'advoue que licandre en se mettant en posture de se deffendre et en se deffendant courageusement deffendit aux siens de m'attaquer voulant disoit-il estre tout seul a me vaincre mais seigneur il fut si mal obei qu'ils fondirent tous a la fois sur moy quelque deffence qu'il leur en fist je fus pourtant si heureux que je me demeslay d'eux assez viste et j'en blessay un si dangereusement qu'il tomba entre les jambes de nos chevaux mais comme j'en avois encore trois sur les bras et que licandre voyant un des siens hors de combat ne deffendit plus aux autres de m'attaquer quelque effort que je fisse je ne pus faire autre chose qu'en blesser encore un car dans le mesme temps que je me defaisois d'un autre ennemy licandre me donna un si grand coup a travers le corps que je tombay comme mort apres quoy j'entendis seulement les cris de la belle arpasie sans voir rien de ce qui se passa j'ay pourtant sceu depuis que licandre avoit force celuy qui menoit le chariot ou elle estoit d'aller ou il vouloit qu'il allast et qu'ainsi il avoit pris une route contraire a celle que nous devions tenir cependant comme la perte du sang et la douleur de ne 
 pouvoir secourir arpasie me firent perdre toute sorte de sentiment je ne revins a moy que lors que quelques bergers qui me trouverent en ce pitoyable estat m'eurent porte chez cette dame a qui estoit le chariot dans quoy estoit arpasie comme c'est une personne de beaucoup de vertu elle eut beaucoup de soin de moy mais comme ma premiere pensee fut pour arpasie apres luy avoir rendu grace de l'assistance que l'en avois receu en me faisant penser je luy dis en deux mots l'accident qui estoit arrive je luy apris la qualite et le merite d'arpasie et je la priay d'envoyer quelqu'un apres pour tascher de la secourir ou si elle ne pouvoit pas trouver assez promptement des gens propres a cela de faire du moins qu'on la suivist afin que je pusse scavoir quel lieu de retraite choisiroit ce ravisseur vous advouant ingenument que je ne songe point alors au roy d'assirie mais enfin seigneur cette dame n'ayant pu faire la premiere chose que je luy demandois fit la seconde avec beaucoup de diligence et elle choisit un homme adroit et hardy a qui ayant dit la route que je croyois que ce chariot avoit tenue parce que je scavois celle que licandre vouloit qu'il tinst lors que je m'y estois oppose il partit avec ordre de suivre tousjours arpasie jusques a ce qu'elle fust arrestee en quelque lieu ou aparemment licandre deust tarder longtemps or seigneur depuis cela j'ay souffert des maux incroyables car comme les blessures que j'avois receues estoient fort 
 grandes et que je n'estois pas en lieu ou il y eust de fort habiles gens pour me penser j'ay este vingt fois en danger de mourir je n'ay pourtant pas laisse d'envoyer vers vous mais il faut qu'il soit arrive quelque accident a ceux que je vous envoyois puis que vous n'avez pas receu les excuses que je vous faisois de n'avoir pas suivy le roy d'assirie mais encore interrompit cyrus n'avez vous rien sceu davantage d'arpasie et n'avez vous point apris adjousta gobrias en quel lieu le traistre licandre l'a menee ouy seigneur repliqua hidaspe et celuy que cette dame chez qui j'estois loge avoit envoye pour la suivre s'aquita si admirablement de sa commission et agit avec tant d'adresse qu'il fut mesme quelques jours au service de licandre mais sans m'amuser a vous dire comment cela arriva je vous diray seulement qu'il est revenu que j'ay sceu que d'abord licandre qui avoit autrefois connu le prince atergatis en assirie eut dessein de choisir la cour d'arsamone pour sa retraite parce qu'il y estoit mais qu'aprenant qu'elle estoit en desordre a cause de la liberte du roy d'assirie il avoit change d'avis et s'estoit embarque sur le pont euxin ou la tempeste l'avoit accueilly et l'avoit jette en la colchide ou il s'estoit arreste et ou il m'assura qu'il avoit dessein de demeurer assez long temps joint que la belle arpasie estant tombee malade d'une maladie languissante sans aucun danger il ne sembloit pas qu'il en pust partir si tost quand il le voudroit 
 de sorte seigneur qu'aprenant cela comme je commencois d'esperer de pouvoir estre bientost en estat de monter a cheval et aprenant quelque temps apres et l'enlevement de la princesse mandane et la mort du roy d'assirie et peu de jours en suite vostre marche vers les massagettes j'advoue que le dessein de servir arpasie me fit aller droit ou je croyois qu'elle estoit afin de tascher de ne revenir aupres de vous qu'apres l'avoir tiree des mains de licandre n'ignorant pas seigneur que c'est vous servir que de rendre service a ceux que vous aimez mais j'ay sceu a mon grand regret que licandre a pris la resolution de se jetter dans le parti de thomiris et d'aller passer l'araxe et en effet je l'ay suivy jusques a ce que j'ay sceu que je le suivois inutilement et qu'a moins que de me vouloir faire prendre par les ennemis il n'y avoit plus d'esperance de delivrer arpasie qu'en delivrant mandane car enfin selon ce que j'ay sceu licandre et arpasie arriveront aujourd'huy aupres de thomiris ce ne m'est pas une legere consolation repliqua gobrias de scavoir que ma fille peut esperer que le vainqueur de l'asie luy redonnera la liberte je vous assure respondit cyrus que je regarderay cet avantage comme un des plus doux fruits de la victoire si je la puis remporter et qu'apres la liberte de mandane rien ne me peut estre plus agreable que celle de la belle arpasie en disant cela cyrus observa hidaspe et se souvenant qu'il l'avoit autrefois 
 soupconne d'estre amoureux de cette belle fille il creut qu'il ne s'estoit pas trompe et il pensa que la generosite toute seule ne luy eust pas donne tant de zele il n'eut pourtant pas grand loisir de faire cette reflection car comme il avoit envoye plusieurs espions parmi les ennemis il en revint un qui luy aprit que l'armee de thomiris grossissoit tous les jours que terez qui estoit fort experimente a la guerre y estoit quoy qu'il fust fort incommode de ses anciennes blessures qu'octomasade estoit arrive avec les troupes que le prince des callipides luy avoit permis de lever dans son pais lors qu'il songeoit a faire aryante roy des issedons et qu'il n'avoit amenees au service de cette reine qu'apres qu'ariante avoit eu fait sa paix il luy dit de plus qu'agathyrse estoit aussi arrive avec un puissant secours d'issedon que les scythes royaux avoient aussi envoye de fort belles troupes et qu'aripithe arriveroit dans peu de temps avec un corps d'armee d'autant plus considerable que les sauromates estoient des gens fort aguerris mais ce qui le fascha le plus fut d'aprendre que le prince aryante avoit este plustost guery qu'il ne pensoit et que selon toutes les apparences le fort des sauromates estoit investy ou le seroit si tost qu'il n'y pourroit estre a temps pour l'empescher
 
 
 
 
et en effet il sceut le lendemain au matin avec certitude que les ennemis en commencoient le siege mais il receut en mesme temps un advis qui venoit des frontieres 
 de medie par ou l'on assuroit que ciaxare estoit mort quoy que cette nouvelle l'affligeast sensiblement il creut de telle importance de ne la publier pas de peur d'abatre le coeur des soldats par un si funeste commencement de campagne qu'il renferma toute sa douleur dans son coeur cependant pour ne perdre point de temps il donna ordre a toutes choses et pria anacharsis de vouloir demeurer aupres de la reine de pont et de la princesse d'armenie afin que s'il avoit besoin de luy il pust l'y envoyer querir mais comme cyrus scavoit bien que les resolutions hardies se doivent prendre aveque peu de gens il confera aveque mazare seulement et luy ouvrant son coeur il luy descouvrit que quoy qu'on luy pust dire quand il tiendroit conseil de guerre il avoit resolu de donner la bataille de sorte que mazare estant dans son sentiment et ne s'agissant plus que de scavoit aveque certitude quels estoient les defilez que cyrus n'avoit pu reconnoistre parce qu'il n'avoit pas este assez avant dans les bois a cause que la rencontre de thomiris l'en avoit empesche ce prince resolut qu'il feroit sa marche comme s'il n'eust eu autre dessein que de secourir le fort des sauromates et que cependant mazare avanceroit avec des troupes non seulement pour reconnoistre les passages mais pour tascher de jetter quelque secours dans la place qui donnast moyen a feraulas d'arrester quelques jours les ennemis et en effet le jour suivant toute l'amee de cyrus 
 commanca de marcher comme si ce n'eust este que pour aller secourir le fort des sauromates c'estoit toutesfois une chose tres difficile parce que ce fort quoy que scitue proche d'une forest estoit pourtant au milieu d'une espece de plaine environnee de bois et de bois si touffus et si marescageux qu'il estoit impossible d'esviter des defilez tres longs de quelque coste qu'on y vinst il est vray que du coste de l'araxe le bois n'avoit pas plus de douze ou quinze stades de profondeur mais apres avoir trouve un chemin estroit et difficile il s'eslargissoit insensiblement et l'on descouvroit la plaine peu a peu a mesure qu'on avancoit ce chemin n'en devenoit pourtant pas plus aise car comme tout cet endroit n'estoit qu'une bruyere fangeuse a cause de la grande quantite d'eaux qui s'y amassoient en divers lieux il n'estoit pas possible d'y marcher en bataille rangee et ce n'estoit pas mesme sans difficulte qu'on y pouvoit faire passer des escadrons il est vray qu'en s'aprochant du fort des sauromates toutes ces difficultez cesserent car conme le terrain estoit plus esleve il estoit aussi plus sec et il y avoit enfin assez d'espace pour y pouvoir ranger deux grandes armees en bataille cependant mazare suivant la resolution que cyrus et luy avoient prise marcha si diligemment avec la partie qu'il commandoit qu'a peine le prince aryante s'estoit-il poste devant le fort des sauromates quand il arriva au conmencement des bois ce fut 
 alors que ce prince rappellant dans son coeur l'amour de la gloire et l'amour de mandane se resolut quelque obstacle qu'il pust trouver de faire toutes choses possibles pour faire entrer quelque secours dans la place afin que feraulas qui la deffendoit pust donner le temps a cyrus de forcer les ennemis ou a combatre ou a se retirer il y avoit pourtant quelques instans ou quand il pensoit que l'heureux succes de son entreprise seroit plus pour son rival que pour luy et que la victoire enfin luy feroit posseder mandane il retenoit la bride de son cheval et m'archoit un peu plus lentement sans en avoir le dessein mais lors qu'il s'en apercevoit sa vertu combatant son amour et la surmontant il prenoit de nouvelles forces et regagnant par une diligence extraordinaire le temps qu'un sentiment jaloux luy avoit fait perdre il fit ce que presques nul autre que luy n'eust pu faire en effet il ne fut pas plustost arrive a l'entree des bois qu'il detacha cent cinquante chevaux du petit corps qu'il commandoit et leur ordonna d'aller se jetter dans la place mais pour le pouvoir faire il leur commanda d'aller par le derriere des bois afin d'en estre couverts et pour faire reussir plus seurement son dessein il leur deffendit expressement d'entreprendre de se jetter dans ce fort jusques a ce qu'ils entendissent qu'il donnast une forte allarme au camp ennemy avec toutes les troupes qu'il avoit leur ordonnant de plus de prendre ce temps la pour se jetter 
 dans la place et en effet mazare passa heureusement le defile que les ennemis n'avoient pas encore eu le temps d'occuper ainsi au milieu de la nuit il attaqua la grande garde des massagettes et il la poussa avec tant de vigueur qu'il la renversa jusques dans leur camp ou l'allarme fut si forte et si generale que les cent cinquante chevaux que mazare avoit commandez pour se jetter dans h place et qui estoient en embuscade en attendant cette occasion le firent facilement car ils n'ouirent pas plustost le grand bruit des trompettes ennemies qui sonnoient l'allarme de toutes parts qu'ils avancerent diligemment vers le fort il est vray qu'ils trouverent un petit corps de garde de massagettes qui voulut les arrester mais ils le forcerent si facilement que cela ne les empescha pas de se jetter dans la place ou ils entrerent sans avoir perdu un seul homme cependant des que mazare eut apris par un signal qu'on luy fit du fort des sauromates suivant l'ordre qu'il en avoit donne que le secours y estoit entre il songea a se retirer et il y songea d'autant plustost qu'il connut que toute la cavalerie du camp de thomiris se mettoit sous les armes cette retraite sembloit sans doute estre difficile a faire et elle eust asseurement este tres perilleuse si par une diligence extraordinaire mazare n'en eust oste tout le danger mais en se retirant comme le jour commencoit de poindre il remarqua l'importance du defile qu'il avoit passe et jugea tres prudemment 
 que de ce passage difficile dependoit le bon ou le mauvais succes de cette guerre ainsi le dessein de mazare ayant este aussi heureusement execute que hardiment entrepris il en fut rendre conte a cyrus qui le receut avec toutes les carresses imaginables luy donnant tant de louanges de ce qu'il avoit fait qu'on n'eust pu s'imaginer qu'il louoit son rival si on n'eust pas sceu que ce prince l'avoit este et l'estoit encore malgre luy mais apres que mazare luy eut rendu conte de son action cyrus luy aprit qu'il avoit sceu depuis son depart que thomiris avoit laisse mandane aux tentes royales avec une garde tres forte que la princesse de bithinie et la princesse istrine avoient la liberte de la voir qu'en suitte thomiris estoit venue dans son armee qu'aryante commandoit sous ses ordres que le vaillant et sage terez tout estropie qu'il estoit des blessures qu'il avoit receues a la bataille qu'agathirse avoit autrefois gagnee contre aryante estoit lieutenant general dans cette armee que tout ce qu'il y avoit de braves gens parmy les massagettes et d'officiers experimentez y estoient et qu'elle estoit fort nombreuse il luy dit de plus qu'il avoit encore sceu qu'aryante avoit partage ses troupes en six quartiers tout a l'entour du fort des sauromates qu'il avoit mis ses principales forces a ceux qui estoient du coste de l'araxe et qu'il n'avoit point voulu s'amuser a faire une circonvalation par des tours ny par des lignes esperant qu'il emporteroit le 
 fort en peu de temps il luy dit encore qu'aryante avoit place ses corps de garde fort judicieusement comme il le pouvoit juger par celuy qu'il avoit trouve a l'advenue du defile qui estoit du coste de l'araxe adjoustant encore que ce prince avoit si bien dispose ses sentinelles et donne un si bon ordre a ses bateurs d'estrade que de tous les autres costez il ne pouvoit rien entrer dans cette plaine enuronnee de bois qu'il n'en fust adverty mais apres que cyrus eut dit a mazare tout ce qu'il scavoit il adjousta qu'il ne faloit point hesiter et qu'il faloit absolument donner la bataille et en effet ayant tenu conseil de guerre a l'heure mesme ou tous les hauts officiers de son armee se trouverent il leur dit ce que mazare avoit fait et ce qu'il avoit sceu d'ailleurs leur disant fortement en suite qu'il estoit absolument resolu de secourir le fort des sauromates que pour cet effet il pensoit qu'il estoit d'une absolue necessite de s'avancer diligemment au defile qu'il faloit passer pour aller aux ennemis car enfin leur dit-il si les massagettes entreprennent de le vouloir deffendre il seront forcez de desgarnir leurs postes et de nous laisser par consequent un passage libre pour secourir le fort et s'ils nous le laissent passer sans nous combatre nous entrerons dans la plaine sans difficulte et nous serons alors en estat de leur presenter la bataille avec avantage esgal joint adjousta-t'il pour les amener plus facilement dans ses sentimens que quand mesme on ne trouveroit pas alors a 
 propos de la donner il ne faudroit pas laisser de faire ce que je dis puis qu'on pourroit tousjours gagner divers postes et les fortifier et forcer par la les ennemis a changer les leurs et a nous laisser quelque passage pour secourir le fort apres cela cyrus pour les porter encore plus fortement a ce qu'il vouloit leur parla de l'advis qu'il avoit receu de la mort de cyaxare adjoustant que cette funeste nouvelle estoit encore une raison qui devoit les obliger de se haster de vaincre car enfin dit-il avec une grace admirable il faut s'il est possible n'aprendre cette mort a nos soldats que sur le champ de bataille apres avoir remporte la victoire du moins suis-je bien asseure que je ne laisseray pas prendre le fort des sauromates a la veue de mon armee sans m'exposer plus tost a perir qu'a recevoir cet affront et qu'a retarder la liberte de la princesse mandane par un exces de prudence cyrus ayant cesse de parler tous ceux qui l'avoient escoute se rangerent de son opinion et cresus luy mesme fut de cet advis ce n'est pas qu'encore qu'il eust este de celuy de passer l'araxe il ne trouvast alors qu'il y avoit beaucoup de danger a hazarder la bataille mais comme il pensa que les massagettes se seroient emparez du defile depuis l'action de mazare et qu'ils le disputeroient il ne s'opposa point au sentiment de cyrus parce qu'il creut que la chose n'iroit pas a un combat decisis et qu'il n'y auroit tout an plus qu'une grande escarmouche a l'entree 
 des bois pendant laquelle on pourroit peut-estre faire entrer un secours considerable dans le fort et qu'ainsi toute l'armee n'estant point engagee au dela de ces passages difficiles cyrus seroit luy mesme force par sa propre prudence de se retirer et de n'engager pas son armee a estre contrainte de combatre en des postes desavantageux ainsi n'y ayant aucune contestation cyrus resolut que son armee avanceroit des le mesme jour jusques a un lieu que les habitans du pais appellent la plaine des gelons parce que des peuples de ce nom la y furent autrefois batus et que le jour suivant il marcheroit droit aux ennemis mais avant que de partir cyrus commenca de donner tous les ordres de regler le rang de toutes ses troupes de distribuer les divers postes a ses officiers de resoudre l'ordre general de la bataille et d'exhorter tous les siens a combatre si courageusement qu'il pust sortir avecque gloire d'une occasion ou il paroissoit y avoir tant de peril que tous ceux qu'ils avoient surmontez jusques alors n'estoient rien en comparaison a cause des passages difficiles ou il faloit s'engager pour aller aux ennemis il est vray que la joye que cyrus vit dans toutes ses troupes lors qu'il partit de la plaine des gelons sembla luy presager la victoire estant certain que quand tous les soldats eussent este assurez de vaincre ils n'eussent pas marche avec plus d'allegresse que celle qu'ils tesmoignoient avoir en allant partager les perils ou le plus grand 
 prince du monde alloit s'exposer cependant cyrus resolut que son armee combatroit sur deux lignes que ces deux lignes seroient appuyees d'un corps de reserve qu'hidaspe commanderoit qu'aglatidas seroit a la teste de l'infanterie que cresus et le roy d'hircanie commanderoient l'aisle gauche et que mazare commanderoit sous luy a l'aisle droite ou le prince artamas intapherne atergatis gobrias gadate myrsile indathirse persode et tous les autres braves qui n'avoient point d'employ combatroient aupres de sa personne mais comme cyrus estoit aussi grand capitaine que vaillant soldat il creut que parce qu'aparamment il faudroit combatre les massagettes dans des passages difficiles il faloit mesler quelque infanterie a de la cavalerie pour cet effet il mit entre chaque intervale de ses escadrons un peloton de cent archers commandez par un capitaine ordonnant en suite que les archers a cheval les gardes de cresus ceux du roy d'hircanie les siens et ce qui restoit de cavalerie assirienne se tinssent a droit et a gauche sur les aisles mais afin que rien ne l'embarrassast il envoya son bagage au bord de l'araxe et marcha apres cela a la teste de son armee qui semblant n'estre qu'un grand corps dont toutes les parties avoient raport au vaillant chef qui la conduisoit arriva au commencement des bois sans qu'il parust qu'aucun soldat eust quite son rang tant les ordres avoient este sagement 
 donnez par cyrus et exactement executez par ses officiers aussi commenca-t'il alors d'esperer un heureux succes et l'image de mandane remplit de telle sorte son esprit que celle de la crainte du grand peril dont il estoit fort proche n'y trouva point de place
 
 
 
 
mais pendant que ce grand prince avancoit avec une ardeur si heroique et qu'il employoit tous ses soins a secourir le fort des sauromates afin de pouvoir apres plus facilement delivrer mandane aryante sous les ordres de thomiris agissoit aussi avec beaucoup de vigueur pour prendre ce fort avant que son rival pust estre arrive en effet il le pressoit si vivement et ses attaques ses suivoient de si pres qu'on peut raisonnablement penser que sans le secours que mazare y avoit jette il n'eust pu tenir assez long-temps pour donner loisir a l'invincible cyrus d'executer le dessein qu'il avoit d'empescher qu'il ne fust pris ce fort estoit si mal muny de toutes les choses necessaires a soustenir un siege que quelque valeur qu'eust feraulas qui le deffendoit il ne pouvoit empescher que presques tout ne reussist aux massagettes aussi aryante n'avoit-il pas creu qu'il falust s'amuser a faire de circonvalation quoy qu'il eust apris sous cyrus comment il faloit assieger des places de plus comme les massagettes n'ont ny villes ny villages et que toutes leurs habitations sont des tentes portatives thomiris ny aryante n'estoient pas trop bien informez 
 ny de la marche de l'armee de cyrus ny de la grandeur car comme tous ceux qui estoient le long de l'araxe avoient fuy des que ce prince avoit eu passe ce fleuve ils n'en pouvoient avoir que des nouvelles fort incertaines aussi ne la croyoient-ils pas si nombreuse qu'elle estoit et ils ne sceurent veritablement sa force que lors qu'ils aprirent qu'elle estoit a l'entree des bois et que cyrus sembloit estre resolu de passer le defile de sorte qu'ils se virent contraints de resoudre en tumulte s'ils entreprendroient de le deffendre ou s'ils attendroient ce redoutable ennemy dans la plaine afin de terminer un si grand different par une bataille decisive l'advis d'aryante fut qu'il estoit a propos de s'opposer au passage de cyrus que pour cet effet il faloit jetter une partie de leur infanterie dans le bois et la faire soutenir d'un grand corps de cavalerie parce qu'apres cela il seroit presques impossible que cyrus pust executer son dessein qu'ainsi durant qu'on occuperoit son armee on prendroit aisement le fort avec peu de troupes car il estoit bien adverty qu'il ne pouvoit plus tenir que deux jours cet advis d'aryante fut celuy du sage et vaillant terez qui par tant d'experience qu'il avoit de la guerre devoit estre creu et ce fut en suite celuy d'agathyrse d'octomasade et de tous ceux qui se trouverent a cette deliberation mais comme thomiris songeoit plus a engager cyrus dans son pais qu'a le deffendre elle ne fut pas de cette opinion 
 au contraire elle dit que ce dessein seroit honteux et que si son armee ne faisoit autre chose que prendre un petit fort qui estoit a elle ce seroit n'avoir rien fait puis qu'apres cela ils auroient tousjours une puissante armee en teste concluant en suite qu'il valoit bien mieux donner promptement la bataille puis que de necessite il la faudroit tousjours donner que d'attendre que les massagettes fussent plus pleinement instruits de la force et de la valeur des ennemis qu'ils avoient a vaincre joint adjousta-t'elle qu'il nous sera bien plus avantageux de les combatre loin de l'araxe et dans cette plaine qui est au milieu de ces bois dont nous scavons tous les passages et tous les defilez que si nous les combations plus pres du pont qu'ils ont sur ce fleuve aryante s'opposa pourtant encore a ce que disoit thomiris mais sans luy dire de nouvelles raisons elle luy dit seulement qu'elle vouloit que la chose se fist ainsi et en effet il fut resolu qu'ils laisseroient entrer toute l'armee de cyrus dans la plaine sans s'y opposer il est vray que quand la resolution que thomiris prit volontairement n'eust pas este suivie ils eussent este forcez de la prendre parce que durant que l'interest de thomiris et celuy d'aryante leur donnoient des sentimens differens et les amusoient a deliberer sur ce qu'ils feroient ou ne feroient pas les premiers escadrons de cyrus commencerent de paroistre assez pres du camp des massagettes de sorte qu'aryante jugeant 
 bien alors que tout ce qu'il pourroit faire seroit d'avoir le loisir de rassembler tous ses quartiers il ne s'opiniastra plus a disputer sur une chose qui n'estoit plus en estat d'estre mise en contestation puis qu'il ne s'agissoit plus de scavoir si on combatroit mais seulement de se preparer a combatre cependant pour ne perdre point de temps thomiris et aryante envoyerent diligemment vers aripithe qui leur amenoit un puissant secours de sauromates afin qu'il hastast sa marche et qu'il les vinst joindre diligemment mais pour n'oublier rien de tout ce que fit un aussi grand prince que cyrus en une occasion si importante il faut scavoir que lors qu'il partit de la plaine des gelons pour avancer vers les bois il marcha en bataille sur deux colomnes jusques a l'entree du defile et que pour ne rien hazarder legerement il envoya mazare pour le reconnoistre et il le choisit pour cela parce qu'il connoissoit desja ces bois a cause que c'avoit este luy qui avoit jette le secours dans le fort mais ce genereux rival de cyrus n'ayant trouve ce defile deffendu que d'une garde de cinquante chevaux seulement il les poussa sans peine et fut retrouver ce prince pour luy dire qu'il estoit aise de s'emparer du passage et d'empescher mesme les ennemis de le disputer pourveu qu'il avancast diligemment de sorte que cyrus prenant cette resolution on connut alors qu'infailliblement il y auroit bataille puis que les ennemis ne gardoient pas le defile et que 
 cyrus voulut s'engager au dela des bois cresus qui n'estoit pas d'advis qu'il la falust donner alors voulut s'opposer a ce dessein et dire tout ce qu'il pensoit estre propre a le faire changer mais cyrus luy ayant dit en peu de mots les principales raisons qui le faisoient resoudre a la bataille luy commanda d'aller diligemment se mettre a la teste des troupes qu'il devoit conduire fit avancer son aisle droite passa le defile et y logea de l'infanterie pour s'en assurer l'ardeur que ce prince avoit de combatre et de pouvoir bien tost delivrer mandane estoit si forte que craignant que quelque chose ne fist obstacle au dessein qu'il avoit de donner la bataille il ne voulut pas suivre ce que sa prudence luy conseilloit au contraire il voulut par un exces d'amour et de desir de gloire s'avancer si pres des ennemis qu'il fust impossible de le desanganger que par un combat general il est vray que comme myrsile intapherne et atergatis avoient leurs maistresses aupres de mandane ils ne le le contrarierent pas dans uns dessein qui pouvoit haster leur liberte et qu'artamas et indathyrse non plus ne l'en destournerent point l'illustre cyrus ayant donc pris une si hardie et si genereuse resolution il fut avec toute sa cavalerie de l'aisle droite jusques sur une petite eminence qui estoit fort proche des ennemis ou il s'arresta il est vray que des qu'il y fut il envoya ordre sur ordre a tout le reste de ses troupes d'avancer avec toute la diligence possible et de le venir joindre 
 cependant comme cyrus scavoit admirablement la guerre il scavoit bien que l'amour de mandane et l'amour de la gloire luy ayant suggere le hardy dessein de s'avancer si pres des ennemis sans avoir toute son armee jointe l'avoient estrangement expose car il est certain que si dans ce temps la les massagettes l'eussent attaque avec toute leur cavalerie il eust este impossible qu'il eust pu estre soustenu par le reste de ses troupes ny qu'il eust pu soustenir l'effort de celles de thomiris mais pour faire reussir par sa conduite ce que son grand coeur luy avoit fait entreprendre et pour sortir glorieusement du peril ou il s'estoit jette il se tint en une posture si ferme et il disposa si adroitement le peu de troupes qu'il avoit qu'il en couvrit entierement le haut de la petite eminence sur laquelle il estoit de sorte que par ce moyen il osta aux massagettes la connoissance de ce qui se passoit derriere les troupes qu'il avoit si bien que ne pouvant concevoir qu'un aussi considerable corps de cavalerie que celuy qui leur paroissoit se fust avance tout seul si pres d'eux ils s'imaginerent qu'il estoit soutenu de toute l'armee et ne songerent point a l'attaquer ils eurent pourtant dessein de tascher de penetrer ce corps la pour voir ce qui se passoit derriere c'est pourquoy ils firent diverses escarmouches mais comme elles leur succederent mal ils ne s'y opiniastrerent point et ne penserent qu'a r'assembler tous leurs quartiers et qu'a se mettre en bataille il est 
 vray que comme chrysante qui estoit aupres de cyrus ne scavoit pas leur dessein il fut en une crainte continuelle jusques a ce que toutes les troupes de ce prince l'eussent joint car lors qu'il voyoit de dessus cette petite eminence ou ce grand prince estoit avec ce corps de cavalerie que si aryante eust sceu le veritable estat ou il estoit il eust este perdu il ne pouvoit estre maistre de son esprit en effet quand il regardoit du coste de l'armee ennemie il la voyoit si nombreuse en comparaison de ce petit corps qu'on pouvoit dire qu'aryante n'avoit qu'a vouloir vaincre pour estre vainqueur et quand il tournoit la teste vers les troupes de cyrus qui avancoient a peine les voyoit-il paroistre tant elles estoient encore loin mais en fin comme la fortune avoit resolu que ce grand prince ne perist pas pour avoir fait une action de courage ou il y avoit pourtant de la prudence toute hardie qu'elle estoit il ne luy en arriva que ce qu'il avoit espere de sorte que comme si ces deux armees fussent convenues de combatre elles s'occuperent esgalement a se ranger en bataille celle de cyrus a passer le defile avec ordre celle de thomiris a joindre diligemment ses quartiers et l'une et l'autre a prendre leurs postes avec avantage celuy dont cyrus s'estoit empare pour en faire son champ de bataille estoit d'une assez vaste estendue pour y ranger toute son armee dans l'ordre qu'il avoit resolu qu'elle combatist en effet il avoit choisi une hauteur 
 qui regnoit dans toute la largeur de la plaine principalement depuis un marais qui estoit a la gauche jusques a l'entree des bois qui n'estans point espais en cet endroit n'empeschoient pas que les escadrons ne s'y formassent sans peine d'autre part il y avoit a l'opposite du lieu ou cyrus s'estoit poste une hauteur esgale a celle dont il s'estoit empare ou les massagettes se posterent ainsi on voyoit entre les deux armees que le terrain ayant une pente esgallement insensible formoit une espece de petite plaine basse et enfoncee qui faisoit penser a ceux qui scavoient bien la guerre que le premier qui attaqueroit son ennemy se mettroit en danger d'estre vaincu de plus on voyoit encore au devant de l'aisle droitte des massagettes et sur le penchant du rideau un bois taillis fort espais qui s'estendoit jusques au fond de la vallee de sorte qu'il y avoit lieu de croire qu'aryante se servant de cette scituation avantageuse y logeroit des archers qui incommoderoient estrangement cyrus quand il iroit le combatre mais enfin voila quels estoient les postes que cyrus et aryante choisirent pour servir de champ de bataille aux plus belliqueuses troupes du monde et pour decider de la possession de la plus accomplie princesse de la terre cependant s'ils avoient bien choisi leurs postes ils ne rangerent pas moins bien leurs troupes et ils les rangerent mesme avec beaucoup de loisir et beaucoup de tranquilite car comme les uns 
 et les autres avoient resolu de donner la bataille ils ne s'escarmoucherent point pendant qu'ils se mettoient en estat de la donner ainsi de part et d'autre on voyoit les deux capitaines ranger diligemment leurs troupes a mesure qu'elles arrivoient comme s'ils en fussent demeurez d'accord il est pourtant vray que les machines de l'armee de thomiris firent plus de mal a l'armee de cyrus que celles de cyrus n'en firent a l'armee de thomiris parce qu'elle en avoit beaucoup davantage en effet l'invincible cyrus ne pouvoit desployer les aisles de son armee ny estendre ses bataillons sans les exposer a la batterie des machines des ennemis cependant sa fermete en donna une si extraordinaire a toutes ses troupes que malgre l'horrible fracas que firent ces machines elles demeurerent fermes a leur poste quoy qu'elles vissent beaucoup des leurs tuez ou blessez entre lesquels le vaillant araspe receut un coup a la cuisse mais enfin apres un travail incroyable et une vigilance inouie cyrus eut la satisfaction de voir que toute son armee avoit passe le defilee que son gros de reserve apres estre sorty du bois alloit prendre la place qu'il luy avoit assignee et qu'il luy restoit assez de temps pour combattre puis qu'il y avoit encore pres de deux heures de soleil de sorte qu'encore que ce vaillant prince connust bien qu'a cause de cet enfoncement qui estoit entre les deux armees il y avoit plus de difficulte a aller 
 attaquer qu'a attendre d'estre attaque ne laissa pas de s'imaginer dans l'impatiente ardeur qu'il avoit de combatre pour la liberte de mandane et pour sa propre gloire qu'il luy seroit avantageux de ne donner pas plus de temps a ses ennemis d'assurer leurs postes et qu'il luy estoit mesme plus glorieux d'estre l'attaquant que d'attendre d'estre attaque si bien qu'estant tousjours accoustume de suivre tous les mouvemens de son grand coeur quand ils n'estoient pas directement opposez a la prudence il donna l'ordre de marcher et se disposa a vaincre en se disposant a combatre il falut pourtant malgre luy qu'il changeast de dessein par une avanture si estrange qu'elle pensa estre funeste a toute son armee et qui la jetta dans un si effroyable peril que toute la hardiesse et toute la prudence de cyrus n'eurent pas peu de peine a l'en garantir en effet un sentiment d'envie et une valeur precipitee du roy d'hircanie pensa causer ce malheur qu'il n'estoit pas possible de prevoir car comme l'aisle gauche de l'armee de cyrus estoit le long d'un marais ce prince avoit lieu de croire qu'elle estoit en seurete de ce coste la et que ses ennemis n'y pouvoient rien entrependre de sorte qu'il avoit tousjours este a la droite comme a la plus dangereuse de plus comme il scavoit bien qu'il estoit l'ame de son armee et qu'il ne vouloit se fier qu'en luy mesme des choses essentiellement importantes il s'estoit fort occupe a observer tous les mouvemens de 
 l'armee des massagettes afin de regler ses desseins sur les leurs cresus de son coste qui scavoit qu'il n'y avoit rien a aprehender pour l'aisle gauche qu'il devoit conduire estoit alors aupres de cyrus et se reposoit sur le roy d'hircanie qui y estoit demeure mais comme ce roy avoit un depit estrange que cresus luy fust prefere parce qu'il disoit qu'il avoit este vaincu et que ce n'estoit plus qu'un roy enchaisne il eust este bien aise de faire quelque chose de grand en son absence joint qu'il vouloir aussi assez de mal a mazare qu'il pensoit avoir porte cyrus a traiter si bien cresus a son prejudice de sorte que portant beaucoup d'envie a la belle action qu'il avoit faite en jettant du secours dans le fort des sauromates il se resolut de faire tout ce qu'il pourroit pour aquerir une gloire que personne ne luy peust disputer et qui fust entierement a luy dans cette pensee il s'imagina que si l'aisle donc il avoit alors la conduite parce que cresus n'y estoit pas pouvoit traverser le marais qui la bornoit il luy seroit aise de jetter un secours considerable dans la place en gagnant le derriere des bois estant persuade que l'armee des massagettes qui avoit celle de cyrus en presence ne pourroit pas s'opposer a son dessein si bien que comme il estoit preoccupe par les passions qui tirannisoient son coeur il ne considera point les dangereuses suittes de cette marche et fit passer le marais a toute sa cavalerie et a une grande partie de son infanterie et il le fit mesme sans 
 en envoyer rien dire a cyrus ainsi par cette hardiesse excessive qui renversoit tous les ordres militaires il hazarda la gloire du plus grand prince du monde et exposa mandane a n'estre jamais delivree d'autre part cyrus qui ne scavoit rien de ce que faisoit le roy d'hircanie avoit donne l'ordre general de marcher droit aux ennemis si bien que comme il estoit accoustume d'estre obei proprement tous les differens corps qui composoient son armee estoient desja esbranlez lors qu'il fut adverty de ce que le roy d'hircanie faisoit cependant il ne le fut pas plustost que ce prince sans s'amuser a des pleintes inutiles qui n'eussent pas remedie a un mal si pressant fit faire alte a son armee et fut en personne avec une diligence incroyable pour remettre les choses en l'estat ou elles devoient estre mais en y allant que ne pensa point ce prince qui n'ayant eu un moment auparavant l'esprit remply que de l'esperance de vaincre se voyoit en estat de pouvoir estre vaincu et de le pouvoir mesme estre assez facilement en effet pendant cette fascheuse conjoncture cyrus eut lieu de croire que les massagettes vouloient tirer avantage d'un si grand desordre car on vit tout d'un coup tout le grand corps de leur annee s'esbranler on entendit un bruit esclattant de tous ces instrumens militaires qui ont accoustume d'exciter les soldats a combatre et l'on vit enfin marcher cette armee en bataille comme si elle eust eu dessein 
 d'attaquer celle de cyrus ce fut alors que ce grand prince creut que la funeste responce qu'il avoit receue de la sibille auroit son effet qu'il tomberoit infalliblement sous la puissance de thomiris que mandane demeureroit sous celle de cette reine et que son rival possederoit sa princesse neantmoins comme son grand coeur ne succonba pas en cette occasion il s'occupa diligemment a remedier au mal qu'il voyoit pour cet effet il fit avancer quelques troupes de la seconde ligne afin de remplir la place que celles que le roy d'hircanie avoit emmenees avoient laisse vuide mais quoy que cyrus agist en cette occasion avec autant de prudence que de promptitude il est pourtant certain que si aryante eust alors effectivement attaque l'armee de son rival ce prince qui n'avoit jamais este vaincu n'eust plus eu de part a la victoire ny peut-estre mesme a la vie mais il estoit trop favorise du ciel pour perdre une gloire si esclatante par la faute d'autruy et la fortune qui est accoustumee de faire despendre les evenemens les plus grands et les plus heroiques de certaines conjonctures favorables qui ne durent qu'un moment et qu'il faut prendre avec une diligence estrange ne permit pas que les massagettes profitassent de celle qu'elle leur avoit offerte car ils ne s'aperceurent point de ce que le roy d'hircanie avoit fait et l'incomparable cyrus remplit si diligemment tous les espaces vuides que les troupes qui avoient traverse le marais avoient 
 quittez que pas un de ceux qui avoient commandement dans l'armee de thomiris ne s'en aperceut aussi sceut-on avec certitude que l'esbranlement qu'on avoit veu dans leur armee n'avoit este cause que parce qu'ils avoient voulu eslargir leur champ de bataille et donner lieu a leur seconde ligne de se ranger plus commodement de sorte qu'apres avoir fait ce qu'ils vouloient faire ils firent connoistre en s'arrestant tout court a quatre cens pas de l'armee de cyrus qu'ils n'avoient pas eu dessein de l'attaquer d autre part ce grand capitaine qui vouloit a quelque prix que ce fust remettre les choses en l'estat ou elles devoient estre envoya au roy d'hircanie des ordres si precis et si absolus de revenir diligemment sur ses pas avec ses troupes et il luy fit dire si fortement en presence des siens quel estoit le peril ou il avoit expose toute l'armee que quand il n'eust pas voulu obeir il eust falu qu'il eust obei car les troupes qu'il conduisoit obeirent d'elles mesmes avec tant de diligence et elles tranverserent le marais si promptement qu'elles se retrouverent bien tost a leur premier poste ainsi par la sage conduite de cyrus toute l'armee se trouva dans l'ordre ou il vouloit qu'elle fust avant que la nuit fust venue ce prince eut mesme assez de pouvoir sur luy pour recevoir doucement les excuses que luy fit le roy d'hircanie de peur que s'il ne l'eust pas fait il n'eust pas aussi bien servy le lendemain qu'il le souhaitoit il avoit pourtant 
 un despit estrange de voir que cette sacheuse avanture avoit retarde la bataille neantmoins comme la chose estoit sans remede il songea diligemment a la seurete de son camp comme aryante pensa a la seurete du sien de sorte que s'estans assurez les uns contre les autres par divers corps de garde le silence ne laissa pas de regner dans toute l'estendue de cette campagne quoy que l'ombre de la nuit y couvrist deux grandes et nombreuses armees il est vray que son obscurite ordinaire fut diminuee par le grand nombre de feux que sirent les soldats dans les deux camps qui estoient si proches que ceux qui les voyoient de dessus les hauteurs un peu esloignees n'apercevoient nul intervalle qui les separast mais ce qu'il y eut d'extraordinaire sut que cette nuit ne fut troublee par nulle fausse ny veritable allarme et que le calme fut si grand et si universel qu'il n'y en a guere davantage dans les deserts les plus solitaires ceux qui estoient au camp de cyrus voyoient pourtant par dessus l'armee ennemie quelques feux d artifice que ceux qui deffendoient le fort des sauromates jettoient de temps en temps ce qui faisoit connoistre qu'on les attaquoit et que le silence qui regnoit alors n'estoit pas un silence de paix qui ne deuil estre trouble au lever du soleil que par le chant des oyseaux en effet il n'y avoit pas un simple soldat dans toutes les deux armees qui ne sceust avec certitude que le jour suivant il y auroit un combat general parce 
 que la scituation des deux camps estoit telle qu'il leur estoit esgallement impossible de se retirer a moins que de vouloir s'exposer a estre deffaits en s'exposant a estre forcez de combatre en desordre et en confusion car comme ils estoient enfermez dans une plaine environnee de bois on eust dit que la nature et la fortune estoient convenues ensemble de la necessite de cette grande bataille mais comme cyrus estoit incomparable en toutes choses il voulut aprendre a tous les siens par son exemple que pour estre veritablement brave il faut attendre les grands perils en repos et sans inquietude c'est pourquoy des qu'il eut visite tous les corps de garde qu'il avoit posez pour la seurete de son camp il fut passer le reste de la nuit sous une tente qu'on luy dressa a la teste de son infanterie il ordonna mesme que l'on l'eveillast une heure devant le jour comme s'il eust aprehende que le desir de la gloire ne l'eust pas assez tost esveille les siens ne purent pourtant luy obeir car quelques diligens qu'ils pussent estre il le fut beaucoup plus qu'eux et mazare myrsile intapherne atergatis et artamas ne furent gueres plus paresseux que le vaillant prince qu'ils suivoient mais si la nuit avoit este tranquile l'aurore fut plus tumultueuse les feux des deux camps s'esteignirent a mesure que les estoiles disparurent et il y eut alors dans les deux armees un certain bruit compose de tant de bruits et un certain murmure si retentissant que toute la campagne 
 en estoit remplie les oyseaux mesmes a la reserve de ceux qui ne vivent que de ce que la mort leur donne et qui suivent tousjours les armees en abandonnerent tous les bois d'alentour et si la nuit avoit donne quelque image de paix la naissance du jour en fit voir une de guerre qui toute fiere qu'elle estoit avoit toutesfois quelque chose de beau cependant quelque viste que soit le cours du soleil cyrus avoit pourtant desja donne ses derniers ordres pour le combat lors qu'il parut sur l'horizon et il les avoit donnez avec tant de jugement et les avoit si bien fait comprendre a ceux qui les avoient receus qu'on pouvoit dire qu'il leur avoit inspire l'esprit et le coeur necessaire pour les executer aussi vit-on en un instant toutes les parties de son armee s'ebranler tout d'un coup et s'esbranler avec tant de justesse qu'elle fut droit aux ennemis sans aucune confusion quoy qu'elle y allast avec cette espece d'impetuosite que la presence de cyrus inspiroit a ses troupes et qui sans tenir rien de la precipitation faisoit seulement voir de la vigueur et de l'impatience de combatre cependant on rencontroit du coste de l'aisle droite un bois taillis ou le vaillant et experimente terez avoit mis mille achers qui commencerent le combat il n'en tira pourtant pas tout l'avantage qu'il en avoit attendu car comme cyrus avoit bien preveu que les massagettes ne laisseroient pas ce poste desgarny il fit attaquer ces mille archers 
 par son corps de cavalerie et par cette infanterie qu'il avoit si judicieusement placee entre les intervales des escadrons de sorte que comme ils furent chargez vigoureusement ils furent contraints de ceder ils ne cederent pourtant pas en fuyant car ils furent tous tuez au mesme lieu ou on les avoit mis en embuscade mais comme la prudence de cyrus luy fit juger que si ses troupes passoient dans ce petit bois ses escadrons se romproient il commanda a mazare de tourner tout court a la droite du bois avec sa premiere ligne et d'en aller faire le tour pour esviter ce desordre si bien que ce genereux rival luy ayant obei cyrus se mit a la teste de la seconde ligne et prenant a la gauche du bois il fut droit aux ennemis suivy de tous les braves de l'armee et il y fut avec la mesmn valeur qui luy en avoit tant fait vaincre d'autres cependant mazare qui estoit aussi vaillant qu'amoureux et qui scavoit aussi admirablement la guerre fit le tour du bois sans confusion et pour ne perdre point de temps il fit que le corps qu'il commandoit s'estendit en marchant tout a fait sur la droite afin de pouvoir retomber sur les massagettes comme en effet il y retomba de sorte que par ce moyen il les attaquoit en flanc durant que cyrus les attaquoit de front l'ambitieux octomasade qui commandoit l'aisle gauche des massagettes se trouva estrangement surpris lors que contre son attente il se vit attaque par deux endroits car il s'estoit fort assure 
 sur les mille archers que terez avoit postez dans ce bois par lequel il scavoit qu'il faloit de necessite passer pour le venir combatre de ce coste la neantmoins la surprise ne l'empescha pas d'agir en homme de coeur et si on luy pouvoit reprocher de n'avoir pas eu assez de prevoyance on ne pouvoit l'accuser de n'avoir pas eu assez de courage en effet il opposa diligemment quelques escadrons a ceux qui le venoient attaquer il est vray qu'il le fit pourtant sans aucun succes car comme il n'y a rien de si dangereux que de changer l'ordre de ses troupes quand on a un redoutable ennemy en presence des le premier choc il y eut plusieurs escadrons de thomiris rompus par mazare de sorte que les troupes d'octomasade se renverserent les unes sur les autres des que cyrus les chargea en personne et fuyrent avec tant de precipitation qu'on n'a jamais entendu parler d'un tel desordre mais comme ce vaillant prince scavoit bien que des ennemis qui fuyent sont desja vaincus il ne s'amusa point a les suivre et voulant donner une plus noble matiere a sa valeur il se contenta d'ordonner a mazare d'achever de vaincre la cavalerie qu'il avoit desja rompue de peur qu'elle ne se r'alliast et fut droit a l'infanterie ennemie contre qui il fit des miracles de sa personne comme je le diray en suite mais pour faire mieux voir que la victoire suivoit cyrus et qu'elle n'estoit pas ou il n'estoit point il arriva que durant qu'il faisoit fuir tous les ennemis qu'il avoit 
 en teste l'aisle gauche de son armee ne combatit pas si heureusement car comme cresus avoit mene ses troupes a la charge avec un peu trop de precipitation elles furent rompues d'abord ce n'est pas qu'il ne se signalast en cette occasion et qu'il ne tesmoignast avoir beaucoup de coeur mais enfin apres avoir eu le bras droit considerablement blesse et avoir este mis hors de combat il eut la douleur de voir l'aisle qu'il commandoit entierement mise en fuite plusieurs bataillons de son infanterie taillez en pieces presques toutes les machines de son parti gagnees par les massagettes et de voir enfin qu'ils eussent fait perir tous les siens si le corps de reserve ne se fust avance pour servir de barriere a ceux qui poursuivoient les vaincus ainsi on pouvoit dire alors que la victoire estoit dans les deux partis et voloit sur les deux armees car l'aisle droite de cyrus ou il estoit en personne avoit mis en deroute l'aisle gauche de thomiris et l'aisle droite de thomiris ou aryante combatoit avoit rompu la gauche de cyrus mais pendant que cette double victoire se remportoit dans chaque parti et a l'aisle gauche et a l'aisle droite l'infanterie n'estoit pas oisive et celle de cyrus avoit avance contre celle des massagettes il y avoit mesme eu quelques bataillons qui avoient commence le combat mais comme aglatidas vit le desordre de l'aisle gauche et qu'il remarqua que l'infanterie de massagettes paroissoit plus ferme 
 que la sienne et attendoit le choc d'une contenance plus fiere il creut fort sagement qu'il estoit a propos de voir ce que la fortune decideroit du destin des deux cavaleries avant que de rien entreprendre c'est pourquoy il se contenta de faire de continuelles escarmouches jusques a ce que l'occasion luy parust plus favorable mais enfin cyrus apres avoir entierement deffait l'aisle gauche des ennemis comme je l'ay desja dit attaqua l'infanterie des massagettes et l'attaqua avec tant d'ordre et tant de vigueur que sans qu'aucun de ses corps fust rompu il renversa l'infanterie des callipides celle des issedons et mit entierement en deroute celle des scythes royaux mais lors qu'il estoit en ce glorieux estat ou il luy estoit permis de croire qu'il seroit bien tost vainqueur il vit tout d'un coup les pitoyables termes ou estoit son aisle gauche ainsi il connut avec certitude que le gain de la bataille dependoit absolument des troupes qu'il avoit aupres de luy de sorte que sans perdre temps et sans s'opiniastrer a achever de vaincre ceux qu'il avoit desja rompus il songea a vaincre les vainqueurs des siens et il espera mesme que leur victoire seroit la cause de la sienne car comme les massagettes n'avoient pu vaincre sans se mettre en quelque desordre et que ce qu'il avoit de trouppes estoient aussi serrees dans leurs rangs que si elles n'eussent point combatu il attendit un heureux succes du dessein qu'il prenoit d'aller combatre 
 cette aisle victorieuse si bien qu'apres avoir par ses regards seulement fait reprendre un nouveau coeur aux siens il abandonna sa nouvelle victoire et fut sans precipitation pour conserver l'ordre dans ses trouppes par le derriere de l'armee de thomiris afin d'attaquer cette cavalerie qui venoit de rompre la sienne de sorte que la trouvant encore tonte esbranlee et dans cette negligence que la victoire donne a ceux qui ne scavent pas tout a fait bien l'art de vaincre il la deffit entierement sans beaucoup de peine il delivra mesme par cette victoire le roy d'hircanie qui avoit este fait prisonnier lors que l'aisle ou il estoit avoit este rompue et il fut trouve blesse en plusieurs endroits il arriva encore que ceux qui eschaperent a la victoire de cyrus en s'enfuyant rencontrerent mazare qui acheva de les vaincre de sorte que l'illustre cyrus eut la gloire d'avoir vaincu les vainqueurs des siens d'avoir entierement deffait les deux aisles de l'armee ennemie et d'avoir mesme vaincu une grande partie des gens de pied de thomiris il ne restoit donc plus a combatre qu'un grand corps d'infanterie qui n'estant compose que de massagettes s'estoit poste aupres des machines de leur armee et qui paroissoit en une posture si fiere qu'il estoit aise de voir que ces massagettes vouloient deffendre leur vie et leur liberte jusques a la derniere goute de leur sang le vaillant terez commandoit ce corps mais parce qu'il estoit fort incommode a cause 
 des blessures qu'il avoit eues autrefois il ne pouvoit monter a cheval et il alloit tousjours a la guerre dans un petit char cet experimente capitaine estant donc a la teste de ces vaillans massagettes cyrus n'hesita point a les attaquer et il se resolut d'autant plustost a se haster de les vaincre qu'il avoit sceu par des prisonniers qu'il avoit faits que le prince aripithe avancoit avec un puissant secours de sauromates et qu'il estoit desja dans les bois joint qu'aprehendant que mazare qui suivoit ceux qu'il avoit mis en deroute ne rencontrast aripithe et n'en fust vaincu il croyoit qu'il faloit promptement achever de se deffaire de ce reste d'ennemis il avoit pourtant alors peu de cavalerie aupres de luy parce qu'apres cette derniere victoire elle s'estoit amusee a piller neantmoins sans attendre son gros de reserve il fut courageusement a la charge a la teste de son infanterie qu'il eust peu de cavalerie pour la soustenir mais il y fut avec le chagrin de n'avoir pu trouver aryante bien qu'il eust combatu tous les divers corps de l'armee de thomiris les uns apres les autres cependant terez voyant venir cyrus a luy avec toute la fierte d'un homme qui n'avoit jamais este vaincu ne s'esbranla point et commanda aux siens de ne tirer point leurs fleches que leurs ennemis ne fussent a la juste portee d'un trait et en effet cyrus avanca tousjours avec les siens sans que les massagettes tirassent mais lors qu'il fut a la distance que terez leur avoir marquee 
 ce vaillant capitaine fit ouvrir ses bataillons et fit faire une si furieuse descharge de toutes les machines de l'armee de thomiris et de toutes les fleches de son infanterie que l'air en fut obscurcy et que toutes les troupes de cyrus en furent non seulement couvertes mais espouvantees et si l'extreme valeur de ce grand prince n'eust rassure ses soldats ceux qui avoient vaincu par tout ailleurs eussent este vaincus en cet endroit mais comme par bonheur terez n'avoit point de cavalerie pour pouvoir les pouffer et profiter de leur desordre ils ne se reculerent pas fort loin et cyrus sceut si bien les assurer qu'il les remena au combat il est vray que comme terez avoit eu loisir de faire preparer de nouveau ses machines cette seconde attaque eut le mesme succes de la premiere et jusques a trois fois le vanqueur de l'asie attaqua ces fiers ennemis sans les pouvoir rompre quoy qu'il y fist des choses prodigieuses et que les princes qui le suivoient s'y signalassent par mille actions de courage cette opiniastre valeur de ces vaillans massagettes leur fut pourtant inutile car cyrus ayant fait avancer son gros de reserve et quelques autres troupes que ce prince avoit envoyees apres ceux qu'il avoit rompus estant arrivees il fit enveloper cette vaillante infanterie de tous les costez de sorte que ne restant plus rien a faire a ces courageux massagettes qu'a se rendre puis qu'ils le pouvoient faire aveque gloire ils firent les signes 
 qu'on a accoustume de faire lots qu'on veut demander quartier si bien que l'illustre cyrus qui ne cherchoit qu'a pouvoir sauver la vie a de si braves gens s'avanca pour leur donner sa parole et pour recevoir la leur mais comme il s'avanca sans leur faire aucun signe qui leur peust faire connoistre qu'il leur faisoit grace ils creurent qu'au contraire il alloit encore les attaquer de sorte que faisant une nouvelle descharge de leurs machines et tirant toutes leurs fleches tous ceux qui suivoient cyrus virent ce grand prince en un si grand danger que pouffez par l'amour qu'ils avoient pour luy ils allerent attaquer ces vaillans massagettes quoy qu'ils n'en eussent point receu d'ordre et ils les attaquerent par tant d'endroits a la fois qu'ils les rompirent de par tout et penetrerent leurs bataillons de part en part cependant cyrus qui fut veritablement touche d'une genereuse compassion de voir de si vaillans soldats en estat de perir fit une action aussi glorieuse en leur voulant sauver la vie que celle qu'il avoit faite le mesme jour en donnant la mort a tant d'autres car il se jetta malgre le tumulte et la confusion au milieu des vaincus et des vainqueurs criant aux siens avec une voix esclatante qui imprimoit du respect a ceux qui l'oyoient qu'il vouloit absolument qu'on donnast quartier aux massagettes menacant mesmes avec une fierte heroique ceux qui luy venoient d'aider a remporter la victoire s'ils ne 
 pardonnoient aux vaincus et s'ils ne luy obeissoient mais a peine ce commandement eut-il este entendu qu'en un mesme temps les soldats de cyrus cesserent de tuer et les massagettes charmez de la clemence de leur vainqueur poserent les armes et s'amasserent en foule et avec precipitation a l'entour de luy regardant alors comme leur protecteur celuy qu'un moment auparavant ils avoient combatu comme leur ennemy en effet il n'y eut pas un officier qui ne voulust avoir l'honneur de s'estre rendu a ce prince et il n'y eut pas un simple soldat qui ne fist du moins ce qu'il put pour s'en approcher il y eut mesme deux prisonniers considerables qui eurent la gloire d'estre pris de la plus illustre main du monde puis qu'ils le furent de celle de cyrus pour qui tous ces vaillans massagettes tesmoignoient avoir tant d'admiration qu'on eust dit qu'ils n'estoient pas marris d'avoir perdu la bataille puis qu'un si grand prince l'avoit gagnee estant certain qu'on leur voyoit un tel empressement a le regarder et qu'ils faisoient des actions si significatives pour exprimer les hauts sentimens qu'ils avoient de la valeur et de la clemence de ce heros qu'il n'estoit pas necessaire d'entendre leur langage pour entendre leurs pensees car enfin malgre le tumulte qui ne pouvoit pas estre entierement appaise en un instant on ne laissoit pas de connoistre que la joye de voir leur illustre vainqueur les consoloit en quelque facon d'avoir elle vaincus cependant 
 comme cyrus scavoit qu'il ne faut jamais que les vainqueurs s'endorment entre les bras de la victoire des qu'il eut sauve la vie a ces vaillans massagettes qu'il eut donne ordre a la seurete des prisonniers et qu'il eut commande qu'on prist soin du corps du vaillant terez qui fut tue en cette occasion il pensa diligemment a r'allier ses troupes victorieuses afin qu'elles fussent en estat de soustenir mazare s'il estoit pouffe par aripithe et d'aller mesme attaquer ce prince des sauromates s'il osoit sortir du bois et s'avancer dans la plaine mais comme il estoit occupe a ce r'alliement mazare qui venoit de donner la chasse aux ennemis arriva qui aprit a cyrus qu'aripithe n'ayant ose s'engager dans la plaine avoit tousjours este dans le bois ou il avoit receu dans le defile les troupes qu'il avoit rompues adjoustant que cela n'avoit pas empesche qu'on ne les eust poursuivies ardemment et qu'il avoit sceu par des prisonniers qu'il avoit faits assez avant dans le bois que les troupes d'aripithe qui n'avoient point combatu se retiroient avec tant deconfusion qu'on ne les pouvoit presques discerner d'avec celles qui avoient este deffaites mais encore luy dit cyrus apres l'avoir loue en peu de mots de tout ce qu'il avoit fait de grand en cette journee n'avez vous point sceu par ces prisonniers ce qui peut avoir fait que je n'ay pu rencontrer aryante de tout le jour quoy que je l'aye cherche soigneusement et n'avez vous point apris ou estoit thomiris pendant 
 le combat et en quel lieu le prince son fils a combatu pour aryante reprit mazare vous n'aviez garde de le rencontrer car durant que vous deffaisiez l'aisle gauche de son armee il combatoit a la droite et mettoit en deroute celle qui luy estoit opposee si bien que dans le mesme temps que vous estes alle attaquer son infanterie il a quite l'aisle qu'il commandoit pour venir soustenir ceux que je poursuivois mais comme il a veu qu'il ne le pouvoit et qu'il a sceu par ceux que vous aviez mis en deroute que vous aviez vaincu son aisle victorieuse il est alle joindre thomiris qui estoit demeuree assez pres de l'endroit des bois par ou aripithe devoit arriver de sorte qu'aprenant en ce lieu-la qu'ils n'avoient plus de part a la victoire ils ont envoye ordre aux troupes qui estoient encore aupres du fort de se retirer et ils se sont eux mesmes retirez aripithe les ayant couverts avec ses troupes qui se sont arrestees assez avant dans le bois si bien que ne jugeant pas a propos de m'engager dans le defile je suis venu vous dire qu'il n'y a plus rien qui vous puisse disputer la victoire mais pour spargapyse je ne vous en puis rien aprendre mazare n'eut pas plustost cesse de parler que cyrus voulant enseigner par son exemple a tous les siens que toutes les graces ne viennent que du ciel se mit a genoux et se tournant vers le soleil qui estoit le dieu des persans il le remercia d'avoir esclaire sa victoire ainsi on vit le victorieux au milieu 
 d'un champ de bataille tout couvert de morts et de mourans rendre hommage de sa valeur au dieu qu'il adoroit toutes ses troupes a son exemple firent la mesme chose et chacun a l'usage de son pais rendit graces aux dieux d'une victoire si signalee en effet il n'en fut jamais une plus complette toute l'armee ennemie avoit este vaincue partie a partie et presques escadron a escadron tant la deroute fut grande il s'en falut peu que tous les officiers de cette armee ne fussent tuez ou prisonniers le vaillant terez mourut a la teste de cette courageuse infanterie qui combatit la derniere et son corps fut trouve aupres du char dont il servoit a la guerre de puis qu'il avoit este estropie toutes les machines des ennemis furent prises toutes leurs enseignes servirent a eslever un trophee a leur vainqueur tout leur bagage enrichit tous les soldats de l'armee de cyrus et pour mieux marquer la victoire de ce grand conquerant il campa dans le camp de ses ennemis mais ce qui la luy rendoit plus glorieuse estoit que myrsile artamas intapherne atergatis gobrias gadate indathirse et tous ceux qui s'estoient trouvez a cette grande journee publioient tout haut que cyrus tout seul avoit gagne la bataille en effet en peut asseurer sans flatterie que la prudence avec laquelle il conduisit sa valeur la luy fit effectivement gagner estant certain que s'il n'eust retenu l'impetuosite de son courage et 
 celle de ses troupes lors qu'il eut rompu l'aisle gauche des massagettes il n'eust peut-estre pas vaincu mais comme il ne s'emporta point a les poursuivre et qu'il tourna tout court ses escadrons contre leur infanterie sans que pas un des siens sortist de son rang il se trouva en pouvoir d'aller par le derriere de l'armee de thomiris attaquer avantageusement cette aisle victorieuse qui avoit mis cresus en deroute ce qui fut en effet le point decisif de la bataille ainsi on peut dire que sa prudence et sa valeur la gagnerent presques egallement et forcerent la fortune a rendre justice a l'equite de sa cause cependant l'illustre cyrus ne jouissoit pas avec tranquilite de cette grande gloire qu'il avoit acquise et qu'il avoit si bien meritee car comme son rival estoit encore vivant et que mandane n'estoit pas delivree il ne se trouvoit pas tout a fait heureux il eut pourtant une grande consolation le jour mesme de cette victoire parce qu'il sceut que ce qu'on luy avoit mande de cyaxare n'estoit point vray ce bruit n'avoit toutesfois pas este sans quelque fondement estant certain que le roy des medes avoit eu une si grande douleur du dernier enlevement de mandane qu'il en avoit este malade a une telle extremite qu'on avoit creu dans ecbatane qu'il en mourroit et presques dans tout le reste de son estat qu'il estoit mort cyrus ne sentit pas seulement la joye de cette nouvelle parce qu'il aimoit cyaxare quoy qu'il l'eust tenu prisonnier mais encore 
 parce que sa princesse n'auroit pas la douleur d'aprendre la mort du roy son pere dans un temps ou elle estoit privee de toute consolation et accablee de toutes sortes de malheurs mais apres tout la pensee la plus douce qu'il eut en cette occasion fut celle qui luy fit imaginer que le bruit de sa victoire iroit jusques a mandane et qu'elle luy scauroit quelque gre de tout ce qu'il faisoit pour la delivrer
 
 
 
 
comme il jouissoit donc du plus doux fruit de sa victoire en s'entretenant de la joye qu'en auroit sa princesse chrysante vint luy dire avec empressement qu'il ve- uoit d'aprendre qu'un des prisonniers qui avoient eu l'honneur d'estre pris de sa main estoit le prince spargapyse quoy s'escria cyrus le fils de thomiris est mon prisonnier ouy seigneur repliqua chrysante mais ceux a qui vous avez donne tous les prisonniers en garde ayant remarque que ce jeune prince qu'ils ne connoissoient pas pour ce qu'il estoit avoit plus d'empressement que les autres a se vouloir eschaper et voyant qu'ils en avoient un trop grand nombre a garder ils l'ont lie afin d'avoir moins de peine a s'en asseurer mais un massagette qui m'avoit veu autrefois aveque vous aux tentes royales ne pouvant souffrir de voir le fils de sa reine en cet estat et scachant bien que je ne le pouvois pas connoistre parce qu'il estoit a issedon lors que vous estiez aupres de thomiris m'a apris qui il estoit dans l'esperance de le faire mieux traiter mais comme spargapyse l'a 
 entendu et qu'il a remarque que j'entendois et langue il m'a appelle et prenant la parole puis que je ne puis plus me cacher m'a-t'il dit je vous conjure de faire scavoir a cyrus que ses gens me traitent en esclave et que je luy demande pour grace d'estre traite en prisonnier de guerre se de n'estre point lie comme je le suis ce prince n'a pas plustost eu dit cela que m'aprochant de luy j'ay tasche le luy faire entendre que vous seriez au desespoir du traitement qu'il avoit receu et que j'ay voulu a l'heure mesme le faire delier mais comme le principal officier de ceux qui le gardent n'y estoit pas les soldats qui n'entendoient point ce que ce prince me disoit ne l'ont pas voulu de sorte que je suis venu diligemment vous advertir de l'estat de la chose afin que vous y donniez ordre cyrus n'eut pas plustost ouy ce que chrysante luy disoit qu'il s'imagina que mandane seroit chargee des mesmes chaisnes dont spargapyse estoit charge et que thomiris se vangeroit sur elle du mauvais traitement que son fils avoit receu si bien qu'ayant autant de douleur que de depit de ce que les siens avoient fait quoy qu'il eust pourtant beaucoup de joye d'avoir fait un tel prisonnier il envoya hidaspe avec chrysante pour le faire deslier et pour l'amener dans sa tente leur ordonnant de dire a spargapyse qu'il auroit este luy mesme le detacher s'il se fust senty capable de pouvoir voir un aussi grand prince que luy en un si facheux 
 estat et en effet hidaspe et chrysante executant les ordres de cyrus furent ou estoit spargapyse et le deslierent de leur propre main apres luy avoir dit ce que cyrus luy mandoit par eux tant qu'ils parlerent ce jeune prince qui estoit beau quoy qu'il eust la mine fort fiere les escouta sans les interrompre mais il les escouta avec une froideur chagrine qui leur fit connoistre qu'il suportoit son malheur avec beaucoup d'impatience de sorte que voulant le consoler ils adjousterent a ce que cyrus leur avoit ditqu'il ne devoit pas s'affliger avec exces de sa prison puis qu'aparamment elle ne seroit pas longue car enfin luy dit hidaspe si la reine des massagettes le veut elle a entre ses mains de quoy faire un eschange qui vous mettra bien tost en liberte si je ne devois estre libre repliqua-t'il fierement que quand mandane sera delivree je ne le serois pas si promptement mais j'espere adjousta-t'il que je le seray plustost et que cyrus connoistra qu'il n'est pas aise de garder long temps un prisonnier qui n'a pas le coeur d'un esclave et que je ne suis pas indigne de la grace qu'il me fait comme il disoit cela ses liens estant entierement deffaits il tira diligemment un poignard qu'on ne pensoit pas qu'il eust et se l'enfonca dans le coeur avec autant de fureur et d'impetuosite que de justesse car il se le perca de part en part si bien que tombant mort en un instant entre hidaspe et chrysante ils demeurerent si 
 estonnez de cette action et ils en furent si affligez qu'ils ne scavoient comment ils pourroient aprendre ce facheux accident a cyrus cependant il falut s'y resoudre de sorte qu'apres avoir laisse le corps de ce prince en garde a ceux qui l'avoient garde vivant ils retournerent vers cyrus qui racontoit a mazare la joye qu'il avoit d'avoir spargapyse en sa puissance s'imaginant que cela pourroit avancer la liberte de mandane on descrier du moins thomiris parmy ses peuples car enfin disoit-il a son genereux rival j'envoyeray des demain vers cette princesse pour luy offrir de luy rendre son fils si elle me veut rendre mandane ainsi adjoustoit-il si elle ne me la rend pas il est a croire que ses peuples en murmureront et qu'elle ne refera pas si facilement une autre armee pour s'opposer a nous et si elle la rend la guerre est finie comme cyrus achevoit de prononcer ces paroles hidaspe et chrysante estant arrivez il leur demanda aussi tost si on ne luy amenoit pas spargapyse plust aux dieux seigneur repliqua hidaspe qu'il fust encore en estat de vous pouvoir estre amene quoy s'ecria cyrus en l'interrompant on a laisse eschaper spargapyse non seigneur reprit chrysante mais il s'est delivre luy mesme en s'enfoncant un poignard dans le coeur aussi tost que nous avons eu detache les liens qui le retenoient et il a fait cette action de courage et de fureur tout ensemble avec tant de precipitation qu'on peut assurer que nous 
 n'avons veu le poignard dont il s'est tue qu'en le retirant de son corps ha chrysante s'ecria cyrus quel accident m'aprenez vous ha hidaspe s'escria mazare a son tour comment n'avez vous point empesche ce malheur qui est sans doute un des plus grands qui nous pouvoit arriver apres cela ces deux princes se firent dire precisement comment la chose s'estoit passee pour moy dit alors cyrus apres l'avoir sceu j'advoue que j'ay este trompe et que je pensois jouir de ma victoire avec quelque avantage puis que spargapyse estoit sous ma puissance mais je voy bien que la fortune a resolu que je sois eternellement malheureux et qu'elle ne m'a donne quelque esperance que pour me desesperer car enfin adjousta-t'il en regardant mazare imaginez vous un peu toutes les funestes suites que cette mort peut avoir et vous concevrez sans doute que je suis expose a estre le plus infortune prince du monde mais du moins poursuivit-il en parlant a chrysante ce malheureux prince s'est-il tue a la veue de tous les autres prisonniers non seigneur repliqua-t'il car durant que j'estois venu vous advertir qu'il estoit vostre prisonnier ceux qui le gardoient voyant que je l'avois traite en personne de qualite l'avoient separe des autres pour le mieux garder et l'avoient mene dans une tente particuliere acheve fortune acheve s'escria alors cyrus et pour m'accabler de la derniere douleur fais encore que thomiris m'accuse d'avoir fait mourir son fils 
 cette accusation seroit si peu vray-semblable reprit mazare que je ne pense pas que vous y soyez expose tout ce qui m'arrive repliqua cyrus est si extraordinaire qu'il n'y a rien de si estrange ou je ne doive tousjours estre prepare en effet y a-t'il rien de plus surprenant que de voir par quel bizarre moyen la fortune empoisonne le bien qu'elle vient de me faire et par quelle voye elle rend ma victoire inutile car enfin poursuivit-il emporte par sa douleur je luy voy une telle opiniastrete a me persecuter que je croy que je ne pourray demain entrer au fort des sauromates que tous les arbres de ces bois qui nous environnent se metamorphoseront en soldats que je me reverray en teste une armee plus nombreuse que celle que j'ay deffaite que je ne verray jamais mandane delivree et que je me verray battu et prisonnier de thomiris apres cela cyrus s'estant teu quelque temps son esprit se remit peu a peu en son assiette ordinaire en suitte de quoy il ordonna qu'on preparast toutes les choses necessaires pour renvoyer le corps de spargapyse a thomiris avec tous les honneurs imaginables il eut mesme soin des funerailles de terez et de celles de tous les morts de son parti et il envoya diligemment ortalque vers anacharsis pour le prier de vouloir aller le justifier aupres de thomiris en accompagnant le corps de son fils esperant que la sagesse de cet excellent honme luy feroit recevoir cet accident avec plus de moderation mais en envoyant 
 ortalque cyrus escrivit aussi a la reine de pont et a la princesse d'armenie pour leur faire part de sa joye et de sa douleur d'ailleurs feraulas qui se vit delivre envoya vers cyrus dans le mesme temps que ce prince avoit envoye vers luy pour luy dire qu'il iroit le jour suivant coucher au fort des sauromates et en effet ce prince apres avoir congedie celuy qui estoit venu de la part de feraulas et avoir passe le reste de la nuit avec des inquietudes estranges et donne des marques de son estime a tous les blessez de son armee qui estoient de quelque consideration il fut au fort des sauromates ou il fut receu par feraulas et par ceux qui avoient este cause que cette place estoit au pouvoir de cyrus avec tous les honneurs qu'ils devoient a leur liberateur mais a peine y fut-il qu'on luy vint dire qu'il y avoit un envoye de thomiris conduit par un trompette qui demandoit a luy parler de sorte que ne doutant pas que cette princesse ne luy envoyast demander des nouvelles du prince son fils il en eut une douleur inconcevable neantmoins comme il faloit de necessite l'escouter il commanda qu'on le luy amenast si bien qu'ayant este obei a l'heure mesme cyrus vit entrer dans sa tente un homme de qualite qu'il avoit veu aupres de thomiris qui luy parla en sa langue qu'il entendoit fort bien pour luy dire ce que cette princesse luy avoit ordonne je viens seigneur luy dit-il pour vous demander de la part de la reine si le prince son 
 fils n'est pas vostre prisonnier et pour vous dire s'il est en vos mains comme elle le croit que le mesme traitement que vous luy ferez elle le fera non seulement a tous ceux de vostre parti qui tomberont sous sa puissance mais encore a la princesse mandane et pour vous obliger seigneur adjousta-t'il a faire quelque consideration sur ce qu'elle vous mande elle m'a encore commande de vous dire qu'elle n'est pas en aussi mauvais termes que vous avez sujet de le croire apres avoir gagne la bataille car en s'en retournant aux tentes royales elle a sceu que les boristhenites luy envoyent un puissant secours qui est fort proche que les gelons font la mesme chose que les androphages en font autant et qu'ainsi toutes ces diverses troupes estant jointes a celles du prince des sauromates qui n'ont point combatu et a toutes les autres qu'elle a raliees elle se trouvera dans peu de jours en estat de se vanger de vous si le prince son fils n'en est pas bien traite comme cyrus scavoit que les massagettes tenoient a grand affront qu'on interrompist ceux qui parloient de la part de leurs princes il laissa parler cet envoye quoy que des le commencement de son discours il eust eu envie de luy dire ce qu'il scavoit du pitoyable destin de spargapyse joint que comme il ne vouloit pas donner un pretexte de plainte a une ennemie qui ne se plaignoit que trop il escouta paisiblement son envoye mais apres l'avoir escoute et avoir connu qu'il n'avoit plus rien a dire 
 pleust aux dieux luy dit-il que je fusse en estat de pouvoir bien traiter le prince spargapyse et de pouvoir enseigner par cet exemple a la reine des massagettes a bien traiter la princesse mandane mais enfin luy dit-il apres luy avoir raconte en peu de mots le funeste accident qui estoit arrive puis qu'il n'a pas plu aux dieux que je pusse tesmoigner a cette princesse en la personne du prince son fils que je la respecte encore toute mon ennemie qu'elle est je veux du moins sans m'arrester a respondre a ses menaces luy renvoyer le corps de spargapyse avec tout l'honneur qui luy est deu c'est pourquoy je ne vous donneray vostre responce que dans un jour ou deux afin que celuy que je veux qui luy porte cette funeste nouvelle puisse estre icy et que vous puissiez vous en aller ensemble et en effet la chose se fit de cette sorte cyrus eust bien voulu pouvoir avancer vers les tentes royales afin de ne donner pas le temps a thomiris de r'assembler ses troupes et de les joindre a d'autres mais comme il n'est pas possible de gagner une grande bataille sans que l'armee qui la gagne ait besoin de quelques jours pour se remettre en estat d'agir avec succes il n'y avoit pas moyen de l'entreprendre et il y en avoit d'autant moins qu'il faloit passer encore plus de bois et plus de defilez pour aller aux tentes royales qu'il n'en avoit passe pour secourir le fort des sauromates de sorte qu'il falut de necessite qu'il se resolust d'estre quelques jours sans 
 rien entreprendre cependant comme ortalque avoit fait une grande diligence et qu'anacharsis estoit aussi venu fort promptement il arriva lors que cyrus ne l'attendoit pas encore mais il ne le vit pas plustost qu'il luy dit l'office qu'il souhaitoit qu'il luy rendist et en effet des le lendemain cyrus congedia l'envoye de thomiris avec ordre seulement de dire a cette princesse qu'anacharsis scavoit tous ses sentimens et qu'il la conjuroit de croire tout ce qu'il luy diroit apres quoy on mit le corps de spargapyse dans un superbe cercueil qu'on avoit fait faire a la ville ou ortalque avoit este querir anacharsis et on mit ce cercueil dans un chariot qui avoit toutes les marques funebres dont on a accoustume d'honnorer ceux qui meurent a la guerre cyrus fit mesme suivre ce chariot par grand nombre de gens en deuil et il n'oublia rien de tout ce qui pouvoit persuader a thomiris qu'il auroit bien traite son fils vivant puis qu'il aportoit tant de soin a l'honnorer mort mais comme mandane occupoit tousjours son esprit il donna une lettre a ortalque pour elle et une pour gelonide afin qu'elle continuast de luy rendre office atergatis escrivit aussi a la princesse istrine et a la princesse de bithinie et intapherne fit la mesme chose gadate escrivit aussi a sa fille et luy escrivit mesme favorablement pour atergatis pour qui il avoit change de sentimens depuis qu'il estoit a l'armee de cyrus car comme il ne s'estoit autrefois oppose 
 a son affection que parce qu'il avoit espere qu'a la fin de la guerre istrine espouseroit le roy d'assirie ce prince ne vivant plus il avoit change d'avis favorablement pour cet amant d'istrine a qui comme je l'ay desja dit il escrivit par ortalque myrsile le chargea aussi d'une lettre pour doralise feraulas luy en donna mesme une pour martesie et hidaspe et gobrias le prierent de s'informer soigneusement s'il n'estoit point arrive une dame aupres de thomiris qui se nommoit arpasie et qui estoit conduite par un homme appelle licandre adonacris escrivit aussi par luy a agathyrse qu'il scavoit estre aupres de thomiris afin qu'il portast les choses a l'acommodement autant qu'il pourroit et anabaris escrivit encore pour le mesme dessein aux amis qu'il avoit a cette cour de sorte qu'ortalque estoit si charge de commissions differentes qu'il eut besoin de toute son adresse pour s'en bien aquiter mazare luy eust aussi volontiers donne une lettre pour mandane mais il se surmonta luy mesme et se contenta de penser a elle sans l'obliger a penser a luy cependant cyrus entretint long temps anacharsis en particulier en suite de quoy ce sage scythe s'en alla avec l'envoye de thomiris qui marcha immediatement apres le chariot qui porta le corps de son prince mais des qu'ils furent partis cyrus se donna tout entier a remettre bien tost son armee en estat d'avancer vers les tentes royales si thomiris ne changeoit point d'avis comme 
 il n'y avoit pas grande apparence car il scavoit qu'en effet il luy devoit venir des troupes de tous les lieux dont cet envoye luy avoit parle cependant durant que cyrus estoit en un estat si malheureux qu'on pouvoit dire qu'il avoit vaincu sans avoir la joye des vainqueurs thomiris et aryante souffroient des maux incroyables et mandane toute captive qu'elle estoit avoit alors de plus doux momens qu'ils n'en avoient car comme le bruit de la victoire de cyrus fut jusques a elle malgre les soins qu'aryante aporta pour l'empescher elle en eut une satisfaction extreme et s'en entretint agreablement avec doralise et martesie la princesse de bithinie et la princesse istrine en eurent aussi une joye que rien ne pouvoit esgaller car elles jugeoient bien qu'il leur seroit avantageux que cyrus fust vainqueur et la belle arpasie que licandre avoit conduite aux tentes royales estoit dans les mesmes sentimens cependant aryante employoit tous ses soins a r'assembler le debris de l'armee que cyrus avoit mise en deroute et donnoit tous les ordres necessaires pour faire garder les defilez des bois afin que son rival ne pust avancer vers les tentes royales que toutes les troupes que thomiris et luy attendoient ne fussent jointes aripithe de son coste qui avoit une haine effroyable pour cyrus parce qu'il estoit persuade que si thomiris ne l'eust pas aime il eust pu estre heureux ne songeoit qu'a borner les victoires de ce prince 
 ii eust pourtant ardemment desire que mandane n'eust plus este sous la puissance de thomiris et il avoit l'esprit si inquiet qu'il ne scavoit pas tousjours luy mesme ce qu'il souhaitoit comme ses troupes n'avoient point combatu ce furent elles qui demeurenent a l'entree des bois pour s'opposer a cyrus s'il s'avancoit de sorte qu'estant arrive que lors que spargapyse s'estoit tue il y avoit eu quelques soldats prisonniers qui s'estoient eschapez parce que cet accident avoit fait un si grand bruit que ceux qui les gardoient n'y avoient pas pris garde de si pres il y eut un de ces prisonniers qui apres avoir este deux nuits cache dans les bois rencontra aripithe qui donnoit quelques ordres et qui estoit prest de s'en aller recevoir ceux de thomiris aux tentes royales de sorte que ce prince l'arrestant et scachant par luy qu'il avoit este prisonnier de cyrus et qu'il s'estoit eschape luy demanda des nouvelles de cette armee si bien que ce soldat qui n'avoit sceu la mort de spargapyse que fort confusement luy dit que ce jeune prince avoit este pris que les gens de cyrus l'avoient lie et mene dans une tente separee qu'on l'estoit alle dire a ce prince qu'il avoit envoye deux des siens vers luy et que peu de temps apres qu'ils avoient este entrez dans la tente ou il estoit on avoit dit qu'il estoit mort adjoustant pourtant en suite que les soldats de cyrus disoient qu'il s'estoit tue luy mesme mais que comme il n'entendoit pas trop bien leur langue il n'osoit assurer 
 bien fortement cette derniere chose qu'il raportoit comme aripithe ne cherchoit qu'a chasser cyrus du coeur de thomiris il fit dessein de se servir du raport de ce soldat ce n'est pas qu'il pust soubconner ce prince d'avoir fait tuer spargapyse mais comme il scavoit que l'esprit de thomiris estoit violent et qu'il trouvoit le discours de ce massagette assez embrouille pour donner lieu a cette reine de croire du moins que cyrus avoit fort mal traite le prince son fils il obligea ce soldat par de grandes promesses de recompense de dire a thomiris ce qu'il venoit de luy raconter et de choisir le temps qu'il seroit aupres de cette princesse d'abord il eut quelque difficulte a s'y refondre car la valeur et la clemence de cyrus luy ayant gagne le coeur il ne pouvoit qu'aveque peine prendre la resolution d'aller donner lieu de le soubconner d'une action de cruaute mais a la fin aripithe luy ayant dit qu'il importoit que thomiris sceust precisement ce qu'il luy avoit raconte et joignant les menaces aux promesses il fit ce qu'il vouloit de sorte que des que ce prince fut arrive aux tentes royales et qu'il fut aupres de thomiris ce soldat se presenta et dit a cette reine ce qu'il avoit desja dit a aripithe c'est a dire que le prince son fils avoit este pris prisonnier qu'on l'avoit lie qu'on l'avoit mis en une tente separee et qu'aussi tost que deux hommes que cyrus y avoit envoyez y estoient entrez on avoit publie sa mort qui avoit fait un tel bruit etun 
 tel vacarme que pendant cela il avoit trouve l'occasion de se sauver thomiris n'eut pas plustost entendu ce que ce soldat disoit qu'aripithe adjousta qu'il l'avoit sceu par deux autres mais qu'il n'avoit ose le luy dire quoy s'escria thomiris mon fils seroit mort et mort par les ordres de cyrus quoy ce prince auroit este capable d'une action sanguinaire contre toutes les loix de l'honneur et de la guerre et la haine qu'il a pour moy seroit si forte qu'elle l'auroit oblige a violer toutes sortes de droits ha si cela est poursuivit-elle il n'est rien que je ne sois capable d'immoler a ma vangeance comme elle achevoit de prononcer ces paroles on luy vint dire qu'anacharsis arrivoit avec celuy qu'elle avoit envoye vers cyrus et qu'ils luy raportoient le corps du prince son fils a peine eut-elle entendu ce qu'on luy disoit que la fureur s'emparant de son esprit elle sortit du lieu ou elle estoit et passa de tente en tente jusques a une qui donnoit sur une grande place comme si elle eust voulu aller voir de ses propres yeux si ce qu'on luy disoit estoit vray mais des qu'elle fut a l'entree de cette tente magnifique elle vit le cercueil dans quoy estoit le corps du prince son fils car comme anacharsis et celuy qu'elle avoit envoye vers cyrus ne prevoyoient pas qu'elle deust venir en ce lieu la ils l'avoient fait oster du chariot dans quoy on l'avoit apporte pour le mettre dans une des tentes de cette princesse jusques a ce qu'ils eussent sceu d'elle 
 en quel lieu elle vouloit qu'il fust porte mais comme ce funeste objet estoit fort touchant et fort surprenant tout ensemble et que de plus thomiris avoit l'esprit irrite elle sentit en cet instant une espece d'affliction qui tenoit plus de la fureur que de la douleur ordinaire car dans la pensee qu'elle avoit que peut-estre l'homme du monde qu'elle aimoit le plus avoit fait mourir son fils elle n'estoit plus maistresse de sa raison aussi ne vit-elle pas plus tost ce cercueil qu'apres avoir jette un cry si douloureux qu'il auroit attendry l'ame la plus dure elle adressa la parole a anacharsis sans attendre qu'il luy parlast quoy luy dit-elle avec beaucoup de fureur dans les yeux vous osez me venir dire quelque chose de la part du bourreau de mon fils qui ne me renvoye sans doute son corps que parce qu'il veut que je ne puisse douter de sa mort ce nom que vous donnez au grand prince qui m'envoye vers vous luy convient si peu dit alors anacharsis que je suis contraint d'interrompre vostre majeste afin de l'empescher de faire injustice au plus genereux et au plus illustre prince de la terre ha anacharsis s'escria-t'elle il faut que je vous interrompe vous mesme car je ne puis souffrir les louanges d'un prince qui a mal traite mon fils qui l'a fait lier comme un esclave et qui l'a fait poignarder avec une inhumanite estrange eh de grace madame reprit anacharsis escoutez la verite qui vous parle par ma bouche et n'escoutez plus le mensonge qui vous a 
 parle par celle des ennemis de cyrus car enfin ce prince n'a point mal-traite spargapise au contraire il l'a envoye-delier aveque empressement et il a este au desespoir lors qu'il a sceu que ce jeune et genereux prince s'estoit poignarde aussi tost apres qu'on l'avoit eu destache comme je n'estois pas dans la tente ou cet infortune prince est mort repliqua-t'elle je ne puis scavoir precisement ce qui s'y est passe mais je scay pourtant avec certitude que selon toutes les apparences cyrus a fait tuer mon fils car enfin on l'a lie sans lier les autres prisonniers on l'a mis dans une tente separee et aussi tost apres que deux hommes de la part de cyrus y ont este on a publie sa mort joint que quand la chose seroit comme vous le dittes cyrus ne seroit pas innocent car si mon fils n'est pas mort par ses ordres il est du moins mort par la rigueur avec laquelle il l'a traite ainsi je vous deffends de me rien dire de sa part et je vous commande de luy dire de la mienne que je luy declare une guerre immortelle que pour vanger la mort de spargapyse je feray porter a mandane plus de fers qu'il n'en a fait porter a cet infortune prince et que dans peu de jours je luy renvoyeray le corps de la princesse qu'il adore dans le mesme cercueil ou il me renvoye celuy de mon fils comme elle disoit cela le prince aryante estant arrive aupres d'elle et ayant ouy ces dernieres paroles en paslit de crainte et d'estonnement de sorte que pouffe par un sentiment d'amour 
 pour mandane il se vit dans la necessite de tascher de justifier son rival aupres de thomiris de peur que cette violente princesse ne se portast a quelque estrange extremite aussi n'eut-elle pas plus tost acheve de prononcer ces terribles paroles qu'aryante s'aprochant d'elle luy parla avec autant de respect que de douleur vous scavez madame luy dit-il que la fortune m'a mis en estat de ne pouvoir jamais estre amy de cyrus et que par plus d'une raison il m'importe mesme que vous le haissez mais apres tout l'honneur veut que je die a vostre majeste que je ne croiray jamais que cyrus ait fait ny mal traiter ny tuer le prince spargapyse car outre qu'il aime trop la gloire pour avoir voulu faire une si lasche action j'ay encore a vous dire que mandane estant entre vos mains il n'est pas croyable qu'il se soit porte a une chose comme celle-la je scay bien luy dit-elle que la raison ne se trouve pas a ce que cet injuste prince a fait mais je scay encore mieux que de quelque facon que ce soit il est cause de la mort de mon fils et que je la dois du moins vanger sur mandane si je ne la puis pas vanger sur luy c'est pourquoy adjousta-t'elle emportee par sa fureur je trouve fort mauvais qu'a la veue du corps d'un prince dont vous deviez estre sujet vous veniez justifier son meurtrier et mettre des bornes a ma vangeance au nom des dieux madame dit alors anacharsis ne vous croyez d'aujourd'huy 
 je vous en conjure et donnez quelque temps a vostre raison pour pouvoir surmonter vostre douleur car je suis assure que vous vous repentirez demain de tout ce que vous pensez presentement je vous ay desja dit luy repliqua-t'elle brusquement que je ne voulois plus vous escouter mais je vous dis encore pour ne desesperer pas tout a fait le prince mon frere que je veux que vous disiez a cyrus que si dans trois jours il se vient mettre dans mes fers je donneray la vie a mandane mais que s'il ne s'y met pas je feray ce que je vous ay desja dit que je ferois et qu'ainsi bien loin de la voir bientost dans un char de triomphe comme il l'a sans doute espere apres m'avoir vaincue il ne la verra que dans le cercueil ou il a fait mettre spargapyse anacharsis et aryante la voyant si irritee voulurent encore luy parler pour apaiser sa fureur mais elle les quita brusquement apres avoir commande trois choses la premiere qu'on mist le corps de spargapyse dans une de ses tentes entre les mains de ceux qui estoient destinez a avoir soin de toutes les choses de sa religion la seconde qu'on redoublast les gardes de mandane et la troisiesme qu'on fist partir anacharsis a l'heure mesme sans souffrir qu'il parlast a personne et en effet ce sage et vertueux scythe se vit force d'obeir a cette injuste princesse et de s'en retourner porter a cyrus la plus triste et la plus facheuse nouvelle que ce 
 grand prince eust receue depuis que mazare luy dit aupres de sinope que mandane avoit fait naufrage 
 
 
 
 
 
 
 
 
a madame
 la duchesse
 de longueville
 madame
 cyrus veut finir par ou il a commence et vous rendre ses derniers devoirs comme il vous a rendu ses premiers hommages vostre altesse scait que dans la plus grande chaleur de la guerre et durant la plus aigre animosite des partis l'on a toujours veu vos chiffres vos armes vostre nom vos livrees et des inscriptions a vostre gloire sur ses drapeaux qu'il n'a point craint la rupture entre les couronnes et qu'il vous a este trouver en des lieux ou il ne 
 luy estoit pas possible d'aller sans estre oblige de faire voir de quelle couleur estoit son escharpe et sans qu'on luy demandast qui vive si bien madame qu'apres avoir passe a travers des armees royalles pour s'aquiter de ce qu'il vous devoit il n'a garde d'estre moins exact en un temps ou les choses ont aucunement change de face et ou l'on ne peut plus l'arrester sans violler le droit des gens aussi bien que l'amnistie il s'en va donc vous donner de nouveaux tesmoignages de la haute estime qu'il a pour vostre merite et au lieu de porter ses trophees a persepolis ou a ecbatane il les va porter a monstreuil-bellay afin qu'ils y soient tout a la fois des marques de sa servitude et de ses victoires comme je l'ay engage dans vos interests je n'ay garde de condamner ce que je ferois moy mesme et si vous honnorer et estre libre estoient des choses 
 incompatibles ce seroit de la bastille que je vous dirois que je suis et veux toujours estre
 madame
 de v a
 le tres humble tres-obeissant et tres-passionne serviteur
 de scudery
 
 
 
 
 au lecteur
 enfin me voicy au bout d'un fort long labeur et vous au bout d'une fort longue lecture j'espere que la dixiesme et derniere partie du grand cyrus ne sera pas moins heureuse que les neuf autres l'ont este et comme je ne m'y suis pas neglige cette esperance ne me semble pas mal fondee les ouvrages de la nature de celuy cy sont composez de tant de choses il faut tant d'art pour les bien faire et tant de travail pour les achever qu'apres en avoir donne deux au public j'avois resolu de n'en faire plus et de jouir en repos du plus noble fruit de ma peine je veux dire de quelque aprobation que j'ay obtenue mais que sert-il de le celer la gloire est une belle dame dont 
 la possession ne lasse point de qui les faveurs en font desirer de nouvelles et qui n'en donne jamais tant a ses amants qu'il ne luy en reste encore beaucoup a donner comme elle est adroite elle scait menager les graces et en donnant une couronne elle en montre une autre encore plus esclatante que ceux qui l'aiment taschent d'obtenir cela veut dire metaphore a part que le favorable accueil que vous avez fait a l'illustre bassa et au grand gyrus vous fera voir un troisiesme roman de moy que je tascheray de mettre au dessus des deux autres ou de faire du moins qu'il ne demeure pas au dessous le siecle que j'ay choisi est grand et illustre le lieu fameux les personnes celebres et les evenemens veritables si beaux que pour peu que l'invention ny adjouste ce livre 
 ne vous desplaira pas mais vous n'en scaurez pas d'avantage pour cette fois devinez le reste ou attendez que le temple vous explique cette enigme l'on commence d'imprimer un poeme heroique d'onze mille vers que j'ay fait pour cette grande reine de suede qui est aujourd'huy l'objet de l'admiration de toute la terre de sorte que pendant que j'en verry les espreuves je disposeray mes matieres et bien tost apres je m'aquiteray religieusement de la promesse que je vous fais
 
 
 
 
 comme ortalque n'avoit pas este avec anacharsis lors qu'il avoit parle a thomiris parce qu'il avoit d'abord songe a s'aquiter de toutes les commissions qu'on luy avoit donnees ceux qui obligerent ce sage scythe a partir a l'heure mesme des tentes royales et a s'en retourner vers cyrus ne songerent point a luy si bien qu'anacharsis s'en alla sans ortalque avec les mesmes gens qui avoient accompagne le corps de spargapise mais lors qu'il fut arrive 
 a la derniere garde des massagettes qui estoit au defile du bois et qu'il vint a penser a la douleur qu'alloit avoir cyrus quelles reflections ne fit-il point sur les malheurs de la vie et sur toutes les facheuses suittes qu'ont pour l'ordinaire toutes les grandes passions combien de fois s'estima-t'il heureux d'avoir entierement assujetty toutes les siennes a sa raison et de s'estre derobe a la puissance de la fortune en mesprisant tout ce qu'elle peut donner et en ne s'attachant qu'a l'amour de la vertu et a l'estude de la philosophie il eut pourtant besoin de toute sa sagesse pour s'empescher de murmurer contre les dieux qu'il adoroit en voyant un aussi grand prince que cyrus estre expose a tant de facheuses advantures mais il s'attacha principalement a chercher de quelles paroles il se pourroit servir pour adoucir une partie de l'aigreur de celles de thomiris qu'il estoit oblige de luy raporter il est vray qu'il n'en fut pas a la peine car comme cette vindicative princesses s'imagina qu'anacharsis ne diroit pas assez fortement a cyrus ce qu'elle l'avoit charge de luy dire de sa part elle envoya un des siens vers luy afin d'estre non seulement assuree qu'il scauroit ce qu'elle luy mandoit mais encore pour scavoir precisement sa responce si bien que quoy que cet envoye de thomiris fust party deux heures apres anacharsis comme il avoit fait plus de diligence que luy il le joignit avant qu'il fust arrive 
 au fort de sauromates ou cyrus l'attendoit ainsi ce sage scythe ne se vit pas dans la liberte de pouvoir diminuer sa douleur en luy cachant une partie de la fureur de thomiris car il ne douta point que celuy qu'elle envoyoit vers cyrus n'eust ordre de luy dire les mesmes choses qu'elle luy avoit dittes cependant ce grand et malheureux prince ne sceut pas plustost qu'anacharsis estoit revenu avec un envoye de thomiris qu'il sentit une agitation de coeur et desprit qu'il n'avoit jamais sentie il chercha diligemment a prevoir ce qu'il luy devoit dire et l'esperance et la crainte luy donnerent successivement de doux et de facheux momens il avoit alors aupres de luy mazare artamas atergatis intapherne hidaspe araspe et aglatidas mais quoy qu'il parust de l'inquietude et de l'impatience sur le visage de tous il estoit pourtant aise de discerner que cyrus et mazare avoient une curiosite de scavoir le sujet du voyage de cet envoye de thomiris qui ne pouvoit venir que d'une mesme passion en effet ils avoient tous deux une telle envie d'aprendre comment cette reine avoit receu la nouvelle de la mort du prince son fils et une telle aprehension qu'elle n'eust pris la resolution de s'en vanger sur mandane qu'ils exprimoient leur douleur et leur crainte par tous les mouvemens de leur visage ils se communiquoient mesme leur tristesse et leur impatience par leurs regards quoy que mazare fist pourtant toujours 
 tout ce qu'il pouvoit pour cacher une partie de ses sentimens afin de cacher une partie de son amour a ce genereux rival a qui il ne pouvoit ny ne vouloit plus disputer mandane mais a la fin cyrus ayant commande avec empressement qu'on fist entrer anacharsis et qu'on fist attendre l'envoye de thomiris dans une tente prochaine il se vit en estat d'estre instruit de ce qu'il vouloit scavoir et bien sage anacharsis luy dit ce prince des qu'il le vit paroistre comment thomiris vous a-t'elle receu helas seigneur repliqua-t'il en soupirant je voudrois bien que la fidellite que je vous dois me pust permettre de vous deguiser une partie de la fureur de cette princesse mais puis qu'il importe que vous la scachiez et que de plus il y a aparence que celuy qu'elle vous envoye ne vous la deguisera pas il faut que je vous die que cette injuste reine m'a receu d'une maniere si indigne de vous et si idigne d'elle que pour agir equitablement on en doit presques tout craindre et on n'en doit presques rien esperer ha anacharsis s'escria cyrus pourveu que je ne doive rien craindre pour mandane j'abandonne tout le reste au caprice de la fortune et je m'abandonne moy mesme a la fureur de thomiris mais encore adjousta-t'il de quoy se pleint elle et quelle injuste vangeance veut elle tirer de la mort de spargapise seigneur luy dit alors anacharsis comme il ne seroit pas impossible qu'elle eust change de sentimens 
 apres m'avoir congedie je pense qu'il est a propos que vous entendiez ce que son envoye vous dira autant que je vous die ce qu'elle m'avoit charge de vous dire de sa part car apres y avoir bien songe je ne puis croire qu'elle ait pu demeurer dans des sentimens si injustes et qu'elle n'ait pas eu horreur de sa propre injustice en ne me disant pas ce que vous a dit thomiris repliqua cyrus vous me donnez lieu de croire qu'elle veut la plus effroyable chose du monde et qu'elle a dessein d'accabler la princesse mandane sous la pesanteur de ses fers anacharsis estant bien aise que cyrus se portast de luy mesme a craindre tout ce qu'il pouvoit y avoir de plus funeste a aprehender luy fit encore deux ou trois responces peu precises afin que craignant tout il vinst a trouver moins a craindre a ce qu'il avoit a luy dire de sorte que cyrus venant enfin a s'imaginer que peutestre thomiris avoit elle fait tuer mandane il dit des choses si touchantes qu'anacharsis jugeant alors qu'il estoit temps de luy aprendre la verite luy die en peu de mots que thomiris l'accusoit d'avoir fait tuer son fils et qu'elle luy avoit ordonne de luy dire que s'il ne se remettoit en sa puissance dans trois jours elle luy renvoyeroit le corps de mandane dans le mesme cercueil ou il luy avoit renvoye le corps de son fils j'ay pourtant a vous dire pour vous consoler dans un si grand malheur poursuivit alors anacharsis que le prince aryante 
 a fait ce qu'il a pu pour vous justifier aupres de thomiris et que dans la disposition ou je l'ay veu vous devez estre assure qu'il s'opposera autant qu'il pourra a la fureur de cette reine ha anacharsis s'escria cyrus avec un desespoir estrange rien ne peut s'opposer a la vangeance d'une princesse de l'humeur de thomiris et je me voy en estat d'estre le plus malheureux homme du monde en mon particulier dit mazare avec beaucoup de douleur je suis persuade que thomiris pour son propre interest ne perdra pas mandane et je le suis fortement repliqua cyrus qu'elle la perdra pour se vanger de moy si je ne me perds moy mesme aussi suis-je bien resolu de le faire plustost que de hazarder la vie de cette admirable princesse cependant adjousta-t'il il faut escouter l'envoye de cette cruelle reine apres cela ayant commande qu'on le fist entrer ce massagette dit a cyrus que thomiris aprehendant qu'anacharsis ne luy dist pus positivement ce qu'elle l'avoit charge de luy dire il venoit l'assurer que si dans trois jours il ne se rendoit aupres d'elle elle feroit mourir mandane et luy en renvoyeroit le corps vous direz a vostre injuste reine repliqua brusquement cyrus que dans trois jours elle aura ma responce mais en attendant je luy declare que si elle fait souffrir quelque violence a la princesse mandane je ne pardonneray a aucun des prisonniers qui sont entre mes mains et que perdant le respect que je luy ay toujours 
 porte toute mon ennemie qu'elle est je la poursuivray opiniastrement jusques a ce que j'aye vange la princesse qu'elle aura outragee je veux pourtant esperer adjousta-t'il en retenant sa fureur par un sentiment d'amour pour mandane que vous trouverez que la reine des massagettes aura change de sentimens quand vous arriverez aupres d'elle et qu'elle se sera repentie d'avoir fait dire une si injuste et si cruelle chose a un prince qui ne l'a jamais offensee mais encore une fois dittes luy qu'elle songe a faire en sorte que la princesse mandane ne souffre aucune injure et assurez la qu'il y va de la vie de tous les prisonniers qui sont en ma puissance et de celle de tous ceux que je feray a l'avenir apres cela cyrus ayant congedie cet envoye il fut quelque temps sans parler examinant en luy mesme quelle resolution il devoit prendre d'abord il creut qu'il faloit marcher droit aux tentes royales forcer le defile et aller a la teste de son armee deffendre la vie de sa princesse mais tout d'un coup venant a penser que plus il presseroit thomiris plus il y auroit a craindre pour mandane et que plus la reine des massagettes se verroit pres de sa perte plus elle seroit capable d'avancer celle de cette princesse il ne scavoit que resoudre mais si son grand coeur luy conseilloit de combatre son amour luy persuadoit plus tost que d'exposer sa princesse de se mettre effectivement entre les mains de thomiris pourveu qu'elle voulust 
 delivrer mandane il est vray que comme il n'y avoit nulle aparence qu'elle pust se resoudre a la delivrer de bonne foy puis qu'elle n'avoit pas dit qu'elle la delivreroit quand mesme il se remettoit en son pouvoir il ne trouvoit pas son conte a cette pensee non plus qu'a l'autre cependant veu l'estat ou en estoient les choses il faloit ou se remettre prisonnier ou exposer la vie de mandane si bien que ne scachant que resoudre en luy mesme il avoit l'esprit si agite que ne pouvant plus renfermer toute sa douleur dans son coeur eh de grace dit-il a tous ceux qui l'environnoient dittes moy tous les uns apres les autres ce que vous croyez que je doive ou que je puisse faire pour n'exposer pas la vie de ma princesse mais au nom des dieux ne considerez qu'elle seulement et ne me considerez point conseillez moy donc precisement ce que vous pensez qui la puisse sauver sans considerer ny la conservation de mon armee ny celle de mes conquestes ny celle de ma vie car bien loin de considerer toutes ces choses je vous dis que je ne considere pas mesme la gloire en cette occasion et qu'encore qu'il soit honteux au vainqueur de thomiris de se remettre dans ses fers je suis prest de le faire si vous n'imaginez nulle autre voye d'empescher que la princesse ne perisse je scay bien poursuit-il qu'il n'y a aucun d'entre vous qui ose me dire qu'il faut que je recoive des fers des mains d'une reine que j'ay vaincue 
 mais je me le diray moy mesme si vous ne me dittes rien de meilleur en mon particulier dit anacharsis je suis persuade que le plus expedient est de tirer les choses en longueur en faisant une responce qui n'ait rien de precis afin de donner le temps au prince aryante de remettre la raison dans l'ame de thomiris ou de se mettre en estat de pouvoir s'opposer a sa violence ha sage anacharsis s'escria cyrus qu'il paroist bien que vous ignorez quelle est celle de la passion qui me possede puis que vous croyez qu'il soit possible que je puisse vivre quelques jours dans la cruelle incertitude ou je suis il est vray adjousta tristement mazare que les momens ou l'on peut douter de la vie de la princesse mandane semblent bien longs a ceux qui s'y interessent comme je connois la puissance de l'amour reprit intapherne je comprends aisement ce que vous dittes mais a dire les choses comme je les pense je ne croiray jamais qu'une reine qui ne fait la guerre que pour se faire aimer veuille donner un aussi grand sujet de haine a celuy dont elle veut estre aimee que seroit celuy de faire mourir une princesse qu'il adore comme on dit que thomiris est tres violente reprit atergatis je ne mets pas la plus grande seurete de la vie de la princesse mandane en ce que vous dites mais je la mets en l'amour d'aryante car enfin puis que sa passion a bien este assez forte pour luy faire oublier ce qu'il devoit a l'illustre cyrus et qu'elle a este 
 assez violente pour luy faire entreprendre le hardi dessein de l'enlever presques a ses yeux elle sera sans doute et assez forte et assez ingenieuse pour luy faire conserver la vie de mandane et pour luy faire trouver les moyens de s'opposer a la violence de thomiris quand il ne feroit pas ce que vous dittes reprit hidaspe je ne laisserois pas de croire que la reine des massagettes n'attenteroit pas a la vie de la princesse mandane en effet apres avoir este vaincue il y auroit beaucoup d'imprudence d'irriter son vainqueur par une si cruelle action et je ne croiray jamais qu'elle s'y puisse resoudre comme il luy vient de nouvelles troupes de divers endroits reprit araspe la consideration de la bataille qu'elle a perdue ne l'empescheroit pas de se vanger mais comme l'a fort judicieusement dit le prince atergatis aryante s'y opposera et s'y opposera mesme avec succes et sans beaucoup de peine car son parti paroistra si equitable que je croy que thomiris trouvera tous ses sujets rebelles si elle leur commande de perdre la princesse mandane pour moy adjousta aglatidas en adressant la parole a cyrus qui connois tous les sentimens que l'amour et la fureur peuvent inspirer je ne croy point que la reine des massagettes ait effectivement eu dessein de faire perir la princesse mandane mais elle a seulement pretendu par une si funeste menace empescher que vous n'avancassiez vers elle avant que les nouvelles 
 troupes qu'elle attend fussent jointes au debris de son armee et en effet poursuivit-il je suis persuade que si on la pressoit trop le desespoir pourroit la porter a toutes choses je croy mesme que si vous estiez sous sa puissance la vie de mandane seroit plus exposee qu'elle n'est mais je ne croy point qu'en l'estat ou sont les choses elle ose se vanger inutilement sur une princesse dont la mort luy feroit des ennemis de tout ce qu'il y a d'hommes raisonnables au monde l'entens bien repliqua cyrus que vous me dittes tous ce que vous croyez que je dois craindre ou esperer mais je n'entens pas que vous me disiez ce que je dois faire cependant il faut faire quelque chose je me suis engage a respondre a cette injuste princesse poursuivit-il et il le faut faire d'une maniere qui n'expose pas mandane ce que le sage anacharsis a propose repliqua artamas me semble si a propos que je ne pense pas qu'on puisse rien dire de mieux car enfin en ne donnant pas une responce decisive vous donnez loisir a la raison de cette reine de combatre sa fureur et vous donnez le temps au prince aryante de faire des brigues pour la seurete de mandane eh dieux s'escria alors cyrus en quel pitoyable estat suis-je reduit d'estre contraint d'attendre le falut de ma princesse d'un rival que je voudrois avoir tue et qui faut qui perisse si je ne veux la perdre et estre par consequent perdu moy mesme non non 
 adjousta t'il emporte par son amour je ne puis me resoudre de demeurer dans un estat si facheux et il faut des remedes plus violens au mal dont je suis tourmente car enfin quand j'auray rendu une responce ambigue a l'injuste princesse a qui je l'ay promise il faudra apres cela l'esclaircir et en revenir tousjours au mesme point ou j'en suis il est vray seigneur reprit anacharsis mais j'ay a vous dire pour vous amener dans mon sentiment que lors qu'il s'agit d'empescher quelqu'un de faire une meschante action et principalement une action de creaute il ne faut bien souvent que retenir le premier mouvement de ceux qui la veulent faire car je suis fortement persuade qu'il y a peu de gens au monde qui soient assez meschans pour vouloir opiniastrement executer une action d'inhumanite de plus il faut considerer que thomiris n'est pas meschante naturellement que la fureur qu'elle a dans l'esprit luy estrangere et qu'ainsi il y a aparence que si on luy donne loisir d'examiner ce qu'elle veut faire elle ne fera pas ce que vous craignez puis qu'elle ne pourroit rien faire qui fust plus oppose a ses interests en effet adjousta de sage scythe si mandane n'estoit plus sous la puissance de thomiris quelle seroit sa seurete si elle tomboit sous vostre pouvoir au lieu que l'ayant sous le sien elle tient la paix en ses mains et elle est assuree de desarmer les vostres toutes les fois qu'elle voudra vous rendre cette princesse 
 c'est pourquoy seigneur ne vous inquietez pas avec exces faites ce que la prudence veut que vous faciez et laissez faire le reste aux dieux qui ne souffriront pas qu'une princesse aussi vertueuse que mandane meure d'une mort si tragique ha sage anacharsis repliqua cyrus puis que les dieux souffrent qu'elle soit si malheureuse ils pourront bien souffrir sa mort aussi quelque confiance que j'aye en leur justice je n'ose m'assurer de la vie de ma princesse car enfin leur conduite est presques tousjours impenetrable a tous les hommes et nous voyons si souvent les innocens miserables et les criminels heureux que toute la vertu de mandane ne m'assure point contre l'injustice de thomiris neantmoins adjousta-t'il je veux croire vostre conseil et je luy respondray comme vous l'entendez quand le temps en sera venu apres cela cyrus ayant tesmoigne qu'il vouloit estre seul tout le monde se retira et le laissa dans la liberte d'entretenir sa propre douleur mais a peine furent-ils sortis que cette terrible menace de thomiris luy repassant dans l'esprit y mit un si grand desordre qu'il ne scavoit plus ce qu'il devoit resoudre et il y eut des instans ou il ne trouvoit rien a faire que de se remettre effectivement sous la puissance de cette reine irritee car lors qu'il s'imaginoit de voir le corps de mandane dans le cercueil de spargapise sa raison n'estoit plus maistresse de son esprit et son imagination luy representant 
 ce funeste objet comme si la chose eust este veritable il en estoit si esmeu qu'il sentoit presques la mesme douleur qu'il eust sentie si mandane eut este morte de sorte que son amour ne luy suggerant alors que des pensees tumultueuses il n'avoit pas plustost pris une resolution qu'il la condamnoit car comme il n'en pouvoit prendre on il pust voir une seurete infaillible pour la vie de mandane il ne pouvoit demeurer dans un mesme sentiment et la delicatesse de sa passion luy fit mesme imaginer que sa princesse auroit un jour lieu de faire des reproches s'il ne se resolvoit pas a se mettre en prison pour la sauver mais justes dieux disoit-il la difficulte n'est pas de porter des fers pour elle mais la difficulte est de ne pouvoir imaginer sa seurete en prenant des chaisnes car thomiris ne voudra pas la delivrer que je ne sois dans ses fers et je ne dois pas m'y mettre qu'elle ne soit en liberte mais helas adjousta-t'il en se reprenant cette injuste princesse ne m'a pas fait dire qu'elle delivrera mandane si je me mets sous sa puissance mais seulement qu'elle ne la fera pas mourir quoy cruelle thomiris poursuivit-il vous avez pu faire cette cruelle menace a un prince qui pouvant vous tuer baissa la pointe de son espee par un respect si grand qu'il fit peut-estre outrage a son amour quoy injuste princesse vous avez pu voir mandane sans l'aimer et sans advouer que je n'estois pas coupable 
 de ne luy estre point infidelle quoy vous avez pu la connoistre et prendre la resolution de menacer sa vie et vous avez pu concevoir qu'il pust estre possible que quelqu'un pust avoir assez de cruaute pour vous obeir si vous luy commandiez de la tuer cependant anacharsis a entendu de vostre bouche cette terrible menace et je l'ay entendue moy mesme par celle de vostre envoye apres cela ce prince afflige estant comme accablee d'une pensee si funeste n'eut plus que des images confuses dans l'esprit qui s'entremeslant les unes dans les autres ne luy laisserent pas la liberte de faire un raisonnement distinct durant quelque temps mais a la fin les ayant dissipees et voyant alors les choses comme il les faloit voir il connut qu'il n'y avoit rien de raisonnable a faire que ce qu'anacharsis luy avoit conseille neantmoins comme ce conseil satisfaisoit plus sa raison que son amour il resolut defaire plus qu'il n'avoit dit qu'il feroit et d'envoyer secrettement feraulas vers aryante pour luy dire qu'il luy donnoit la vie de mandane en garde luy declarant qu'il luy en respondroit en sa propre personne si thomiris la luy faisoit perdre et pour porter encore l'exces de son amour plus loin il prit effectivement la resolution selon ce que thomiris diroit apres la responce incertaine qu'il luy devoit faire de se remettre sous la puissance de cette reine pourveu qu'elle voulust non 
 seulement sauver la vie de mandane mais la delivrer de sorte que trouvant alors quelque espece de repos apres avoir pris cette resolution il se trouva capable d'imaginer ce qu'il manderoit a thomiris afin de tirer les choses en longueur ainsi apres y avoir bien pense il resolut d'envoyer chrysante le troisiesme jour dire a cette injuste princesse qu'avant que de songer a se remettre entre ses mains il faloit qu'elle luy fist scavoir quelle seurete elle pouvoit donner de la vie de mandane luy declarant qu'il n'y en avoit point d'autre a chercher que celle de la remettre en liberte et de la renvoyer au roy des medes mais afin de faire plus d'une chose a la fois il fit aussi dessein d'avancer avec toute son armee le mesme jour que chrysante partiroit et de s'aller poster a l'entree des bois afin que la responce de thomiris fust moins fiere mais quoy que cette resolution fust la plus raisonnable qu'il pouvoit prendre il n'en estoit point satisfait et il luy sembloit qu'il pouvoit mieux faire qu'il ne faisoit quoy qu'il ne le pust pourtant imaginer si bien que recommencant tousjours de se pleindre il estoit en un malheureux estat mazare de son coste souffroit des maux incroyables et il les souffroit avec d'autant plus de rigueur qu'il n'osoit les faire esclatter de peur qu'en monstrant sa douleur il ne monstrast son amour intapherne et atergatis avoient aussi beaucoup de redoublement d'inquietude car ils concevoient 
 bien que si les affaires se brouilloient davantage les princesses qu'ils aimoient ne seroient pas trop seurement entre les mains de thomiris gobrias et hidaspe pensoient la mesme chose d'arpasie ou le premier prenoit interest comme son pere et l'autre comme son amant myrsile par la passion qu'il avoit pour doralise avoit aussi beaucoup de douleur car comme il scavoit que mandane l'aimoit cherement son amour luy faisoit craindre que thomiris ne l'envelopast dans sa vangeance de sorte que soit par interest ou par compassion du malheur de cyrus il y avoit de gens dans cette grande armee que ne souffrissent et qui n'eussent de la douleur mais enfin le terme que cyrus avoit pris pour rendre sa responce estant arrive et chrysante et feraulas estant prests de partir le premier pour aller trouver la reine des massagettes et l'autre pour aller secrettement vers le frere de cette princesse on dit a cyrus qu'un homme que des soldats avoient pris a l'entree des bois demandoit a luy parler de la part d'aryante a ce nom cyrus sentit une esmotion extraordinaire non seulement par la haine qu'il avoit pour son rival mais encore par la crainte qu'il ne luy mandast quelque chose de funeste de la princesse mandane de sorte qu'ayant une impatience estrange de scavoir ce que son ennemy luy mandoit il commanda qu'on fist entrer celuy qu'il luy envoyoit et il le commanda avec tant de precipitation 
 qu'il estoit aise de voir qu'il vouloir estre promptement obei aussi le fut il avec tant de diligence que sa crainte et son amour n'eurent pas le loisir de luy faire tout le mal qu'elles luy eussent fait s'il eust eu le temps de chercher a deviner quel estoit le nouveau malheur qu'il s'imaginoit qui luy alloit arriver car dans l'assiette ou estoit son ame il ne pouvoit prevoir que des maux comme il estoit donc dans cette impatience craintive qui luy faisoit souhaiter de scavoir ce qu'il craignoit pourtant d'aprendre cet envoye d'aryante s'estant aproche de luy et luy parlant bas s'aquita de sa commission avec beaucoup d'exactitude et beaucoup de respect seigneur dit-il a cyrus le prince aryante connoissant quelle est la passion que vous avez pour la princesse mandane a eu peur que vous ne vous resolussiez de faire ce que la reine des massagettes vous a mande et qu'ainsi vous n'exposassiez la vie de cette princesse c'est pourquoy pousse par un sentiment de reconnoissance pour les obligations qu'il vous a et par l'envie qu'il a de conserver la vie de la princesse qu'il adore il m'a commande de vous dire que vous vous gardiez bien de vous remettre sous la puissance de thomiris parce que tant que vous n'y serez pas il vous respond de la vie de la princesse que vous aimez ou au contraire si vous vous y mettiez il ne seroit peutestre plus en pouvoir de la auuer mais seigneur afin que mon message 
 ne vous soit pas suspect ne me renvoyez s'il vous plaist qu'apres qu'un des vostres qui s'apelle ortalque qui estoit demeure aux tentes royales sera arrive et vous ait apris l'estat des choses en vous aprenant ce que le prince aryante a fait pour la princesse mandane comme il arrivera ce soir adjousta-t'il je ne vous demande pas un grand temps et je vous assure que quand vous l'aurez veu vous ne douterez pas de la sincerite de l'advis que le prince aryante vous donne tout vostre rival et tout vostre ennemy qu'il est comme je puis aveque raison reprit cyrus douter de la probite d'un prince qui m'a si outrageusement trompe en enlevant la princesse mandane j'accepte l'of- re que vous me faites et puis qu'ortalque doit revenir ce soir je remettray a demain au matin a vous renvoyer apres cela cyrus ayant donne ce massagette en garde a ceux qui le luy avoient amene resolut d'attendre aussi jusques au jour suivant a envoyer chrysante et feraules vers thomiris y ayant encore autant de loisir qu'il en faloit pour rendre sa responce dans le temps qu'il l'avoit promise cependant au lieu que ce qu'aryante luy avoit mande deust le consoler son inquietude en redoubla car outre qu'il ne scavoit s'il le devoit fier a ce que son rival luy mandoit il avoit encore une telle impatience qu'ortalque fust arrive qu'il ne pouvoit durer en 
 nulle part et certes ce n'estoit pas sans raison s'il avoit envie de scavoir ce qu'il avoit a luy aprendre car il s'estoit passe des choses aux tentes royales depuis le depart d'anacharsis et depuis celuy de l'envoye de thomiris en effet cette injuste reine n'eut pas plustost commande qu'on fist partir anacharsis sans le laisser parler a personne et qu'un redoublast les gardes de mandane qu'aryante a qui la vie de cette princesse estoit si chere qu'il eust mieux aime la voir posseder par cyrus que de la voir mourir alla diligemment pour s'assurer adroitement de ceux qui devoient redoubler la garde de la tente ou elle estoit et il le sit avec tant d'adresse et tant de bonheur que sans que thomiris le sceust il estoit plus maistre de ceux qui gardoient mandane que cette reine n'en estoit maistresse ce qui facilita le dessein de ce prince fut que celuy qui commandoit les troupes qui estoient destinees a la garde de mandane avoit un frere prisonnier de cyrus si bien que l'interessant a la conservation de la vie de cette princesse il luy fit voir clairement que son frere seroit perdu si thomiris perdoit mandane de sorte que soit par un sentiment d'honneur de compassion d'interest pour son frere ou d'amitie pour aryante il luy promit de mourir plustost que de souffrir que thomiris fist perdre la vie a la princesse mandane apres cela aryante estant en quelque repos cabala avec ses amis et songeant a s'assurer d'une partie des capitaines 
 qui avoient eschape de la bataille il leur dit ou leur fit dire tout ce qu'il creut capable de leur donner de l'honneur de la funeste resolution que thomiris sembloit avoir prise mais afin que la chose reussist mieux il jugea qu'il faloit justifier cyrus autant qu'il pourroit de la mort de spargapise afin que le dessein de la reine sa soeur parust plus injuste d'ailleurs ortalque qui estoit demeure cache chez un homme avec qui il avoit fait amitie du temps qu'il estoit aux tentes royales solicita les amis d'anabaris et ceux d'adonacris de s'opposer a thomiris si bien que se joignant en cette occasion au prince ariante il y eut un estrange vacarme dans cette cour de plus ortalque allant voir gelonide l'excita encore a servir mandane mais elle put pourtant alors luy faire donner les lettres qu'il avoit pour cette princesse et elle luy promit seulement de dire a thomiris tout ce qu'elle croiroit capable d'adoucir son esprit ortalque dans ce grand desordre ne put aussi donner toutes les autres lettres dont il estoit charge a la reserve de celles d'adonacris et d'anabris joint que n'ayant alors que la conservation de la vie de mandane dans l'esprit il ne pensa a autre chose cependant cette malheureuse princesse estoit bien estonnee de voir le redoublement de ses gardes et doralise et martesie ne l'estoient pas moins qu'elle elles furent mesme encore plus affligees car ayant oblige un de leurs gardes a leur 
 dire la cause de cette nouvelle rigueur il la leur aprit si bien que s'imaginant de moment en moment qu'on viendroit poignarder mandane entre leurs bras ces deux genereuses filles souffroient des maux incroyables et ne se trouvoient pas en estat de la consoler d'autre part la princesse de bithinie et la princesse istrine n'ayant plus la liberte de voir mandane et aprenant l'estat des choses par ceux qui les servoient en avoient une douleur extreme arpasie en son particulier se trouvoit tres malheureuse d'estre dans la cour d'une reine capable d'une aussi grande injustice et aripite luy mesme qui estoit cause de tout ce tumulte estoit au desespoir de connoistre qu'il faloit que thomiris eust autant d'amour que de fureur et d'estre oblige de croire que la mesure de l'une estoit la mesure de l'autre mais quoy que toutes ces diverses personnes souffrissent beaucoup ce n'estoit rien en comparaison de ce que souffroit thomiris car enfin l'amour la haine la vangeance et la jalousie dechiroient son coeur avec tant de violence qu'on peut assurer que jamais qui que ce soit n'a tant souffert que cette princesse souffroit en effet apres les premiers mouvemens de sa fureur elle connut mesme qu'il n'y avoit pas d'aparence de soubconner cyrus d'avoir fait tuer spargapise mais elle se garda pourtant bien de tesmoigner qu'elle avoit cette pensee car dans le dessein qu'elle 
 avoit de vanger son amour mesprisee sur mandane elle vouloit garder ce funeste pretexte a sa vangeance afin d'esblouir les yeux du peuple de sorte que ne voyant pas cyrus teint du sang de son fils elle ne vouloit respandre celuy de mandane qu'afin d'oster a ce prince la cause de son amour il y avoit pourtant d'autres instans ou cherchant a le noircir afin d'excuser son injustice elle doutoit de son innocence et le regardant comme le meurtrier de spargapise elle eust ce luy sembloit voulu l'immoler luy mesme sur le cercueil de son fils mais apres que des mouvemens si tumultueux avoient agite son esprit il y avoit quelquesfois des momens ou croyant que cyrus seroit capable de se remettre sous sa puissance une partie de sa fureur l'abandonnant elle songeoit desja comment elle pourroit faire et pour justifier cyrus envers ses peuples et pour se justifier elle mesme envers cyrus si bien que suprenant tantost dans des sentimens de vangeance et de haine et tantost dans des sentimens d'amour elle avoit quelquesfois honte de sa propre foiblesse et avoit mesme horreur de sa propre cruaute mais elle n'estoit pas souvent dans ces bons intervales et pour l'ordinaire la fureur estoit maistresse de sa raison pense thomiris pense disoit elle a te bien servir du grand pretexte que tu as de te vanger de ce er ennemy qui t'a si cruellement outragee et quand tu scaurois d'une certitude infaillible 
 qu'il n'a pas fait mourir ton fils regarde le pourtant tousjours comme la cause de sa mort car enfin quand il seroit innocent de ce coste la il est coupable de tant d'autres qu'il merite toute ta haine en effet poursuivoit elle il est venu troubler ton repos il t'a fait perdre toute l'innocence de ta vie et il t'a fait faire cent choses contre ta propre gloire poursuy le donc opiniastrement jusques a la mort et vange toy de luy sur la princesse qui est cause du mespris qu'il a pour toy pense que la passion qu'il a fait naistre dans ton coeur a mis ton fils dans le cercueil et que le feu de ton amour a allume une guerre qui ne s'esteindra peut-estre que par le sang de tous tes sujets immole donc mandane pour premiere victime de ta vangeance en attendant que cyrus soit luy mesme en estat d'estre immole a ton ressentiment mais que fais-je disoit elle en se reprenant et que dis-je dans ma fureur je parle d'immoler un prince qui regne dans mon coeur malgre moy et qui ne seroit pas plustost sous ma puissance que je dependrois absolument de la sienne quoy disoit-elle je pourrois voir cyrus se remettre prisonnier et je pourrois le regarder aveque haine ha ouy ouy adjoustoit elle je le pourrois car puis qu'il ne se seroit mis dans mes chaines que par un sentiment d'amour pour mandane je le hairois sans doute plus que je ne l'ay jamais aime c'est pourquoy affermissons nous donc dans les sentimens de cruaute ou 
 nous sommes et puis que nous ne pouvons plus nous signaler par nostre vertu signalons nous par nostre vangeance apres cela thomiris semblant s'estre fortement determinee a n'escouter plus que sa fureur resolut pour esmouvoir le coeur des peuples de faire faire le jour suivant les funerailles de spargapise afin que la veue de ce funeste objet animast les massagettes a la vangeance de la mort de leur prince et les preparast a celle qu'elle en vouloit prendre et en effet cette triste ceremonie se fit avec beaucoup de larmes aripithe en son particulier s'y trouva avec beaucoup de marques de douleur et aryante s'y trouva aussi mais apres la ceremonie il suivit thomiris a sa tente et comme il estoit desja assure de grand nombre de ses amis et particulierement d'octomasade et d'agathyrse il luy parla avec beaucoup de hardiesse en faveur de mandane afin de l'obliger a renvoyer vers cyrus de sorte que cette princesse s'en irritant luy respondit fort aigrement aryante dans sa fermete ne s'emporta pourtant pas mais il luy dit tout ce qu'il luy devoit dire et pour sa propre gloire et pour la conservation de la vie de la princesse qu'il aimoit car enfin madame luy dit il je vous declare que comme elle n'est sous vostre puissance que parce que je l'y ay mise il n'est rien que je ne face pour l'en tirer si vous faites quelque chose contre elle comme ce que vous pourrez faire luy dit elle fierement sera peu 
 de chose je ne m'en mets pas en peine cependant je vous commande de ne me voir point que je ne vous l'ordonne je vous obeiray madame repliqua aryante mais ne trouvez pas mauvais si je m'oppose a tout ce que vous entreprendrez contre mandane si cyrus se remet sous ma puissance repliqua t'elle vous n'avez rien a craindre pour cette princesse mais s'il ne s'y remet pas je feray ce que je me conseilleray moy mesme et je ne feray point du tout ce que vous me conseillerez apres cela ayant quitte aryante elle entra dans une tente qui luy servoit de cabinet ou elle apella aripithe afin de donner divers ordres pour s'opposer a ce qu'aryante voudroit entreprendre mais il n'estoit plus temps car non seulement ce prince avoit presques tous les capitaines et tous les soldats pour luy mais il avoit mesme envoye au douant des troupes qui venoient pour s'en asseurer en cas de besoin de plus aripithe quoy que bien aise de se voir employe par thomiris se trouvoit pourtant fort embarrasse dans la crainte ou il estoit que cyrus ne se remist prisonnier s'imaginant que si thomiris le voyoit toute sa fureur l'abandonneroit joint qu'estant bien adverty que le prince aryante avoit beaucoup d'amis et que la resolution que thomiris sembloit avoir prise de perdre mandane irritoit tous les gens d'honneur il ne se voyoit maistre que du corps qu'il commandoit encore cette action de cruaute sembloit elle si estrange 
 a tout le monde qu'il ne s'y fioit pas absolument cependant la sage gelonide qui connoissoit bien qu'il ne faloit jamais s'opposer d'abord a la fureur de thomiris creut qu'il estoit temps de commencer de parler et de tascher de la ramener a la raison c'est pourquoy cherchant a s'insinuer avec adresse dans l'esprit de cette reine irritee elle ne la contredit pas avec vehemence au contraire elle excusa sa violence par quelques foibles raisons afin que sans irriter cette reine elle pust apres luy dire aveque plus de force ce qu'elle vouloir luy persuader en effet lors qu'elle se vit seule aupres de thomiris elle pleignit cette princesse du pitoyable estat ou la fortune la mettoit et de la cruelle necessite ou elle se trouvoit reduite d'avoir a se vanger d'un aussi grand prince que cyrus car encore que gelonide eust ardemment souhaite que thomiris n'eust plus eu d'amour pour ce prince elle creut pourtant qu'en l'occasion qui se presentoit rien ne pouvoit empescher cette reine de tremper ses mains dans le sang de mandane que le seul interest de son amour c'est pourquoy prenant un assez long detour pour arriver a sa fin en verite madame luy die elle apres quelques autres choses je vous trouve bien a pleindre d'avoir a vous vanger d'un prince si favorise de la fortune et il estime de toute la terre car enfin quoy qu'on die que la vangeance soit douce le suis pourtant persuadee qu'une ame veritablement 
 genereuse ne se vange pas sans repugnance principalement quand elle ne se peut vanger sans respandre du sang mais du moins madame adjousta-t'elle avec beaucoup de finesse ay je la consolation de croire que vostre ame a change de passion et que si elle souffre toutes les inquietudes qui suivent la haine elle est delivree de celles qui suivent l'amour ha gelonide luy repliqua-t'elle je suis bien plus malheureuse que vous ne pensez et cette premiere passion n'a pas chasse l'autre de mon coeur mais madame reprit gelonide quelle aparence y a t'il que vous aimiez encore cyrus car a mon advis si cela estoit vous ne songeriez pas a vous en faire hair en persecutant mandane puis qu'il est vray que je suis fortement persuadee que cyrus vous hairoit beaucoup moins si vous le persecutiez luy mesme que de persecuter la personne qu'il adore ainsi madame s'il est vray que vous ne haissiez pas ce prince songez bien serieusement a ce que vous faites et si vous m'en croyez au lieu de menacer la vie de la princesse qu'il aime protegez la et forcez ce prince par vostre generosite a advouer que vous meritez qu'il vous donne son estime s'il ne peut vous donner son affection car enfin madame je suis assuree que si vous respandez le sang de mandane sans hair cyrus vous vous rendrez la plus malheureuse personne du monde c'est pourquoy examinez bien vos sentimens et si vous le haissez je consens 
 que vous contentiez vostre vangeance par les voyes les plus funestes et les plus creulles mais si vous ne le haissez pas retenez toute vostre fureur et pensez afin d'en avoir la force que si vous faites mourir mandane cyrus ne sera jamais en estat de vous voir que pour vous perdre en effet quand il seroit possible que l'amour de cyrus pour cette princesse mourust avec elle il n'oseroit jamais cesser d'estre vostre ennemy si vous l'aviez perdue et l'honneur l'engageroit tellement a vous faire la guerre qu'il seroit impossible quand mesme il viendroit a vous aimer qu'il osast jamais faire la paix aveque vous voyez donc madame apres cela quels sont vos veritables sentimens afin de ne vous tromper pas vous mesme mais pour le pouvoir faire fondez vostre coeur jusques au fonds et prenez garde que ne pensant avoir que de la haine vous n'ayez peutestre que de l'amour en effet adjousta t'elle j'ay ouy dire que ces deux passions toutes opposees qu'elles font se desguisent quelquesfois sous des aparences si trompeuses qu'on ne les connoist pas et que telle personne a creu agir par un pur mouvement de haine qui n'agissoit toutes fois que par un mouvement d'amour ha gelonide s'escria thomiris je n'esprouve que trop a ma confusion que ce que vous dittes est veritable car enfin je l'advoue aveque honte cyrus n'est pas hors de mon coeur et si je ne l'aimois plus je 
 ne chercherois pas a m'en vanger sur mandane cependant j'agis comme si je voulois vanger la mort de mon fils quoy qu'a dire la verite mon coeur ne l'en accuse pas comme ma bouche ouy gelonide puis qu'il faut que je vous descouvre toute ma foiblesse je le regarde bien plus comme un ingrat envers moy que comme le meurtrier de spargapise ainsi dans le mesme temps que je le noircis en public d'un crime si horrible je l'en justifie dans mon coeur autant que je le puis mais puis que cela est madame repliqua gelonide il faut donc agir tout autrement que vous n'agissez et ne vous mettre pas en estat de n'oser estre heureuse si la fortune vouloit que vous le pussiez devenir car enfin madame si vous ne portez pas les choses a la derniere extremite qui scait si vous ne pourrez pas un jour voir cyrus sous vostre puissance il peut estre vostre prisonnier par la guerre et il peut mesme estre vostre esclave par l'amour si vous traitez bien mandane ce prince du moins vous en estimera davantage et se trouvera peut-estre a la fin capable de rendre justice a vostre merite et a vostre affection qui scait mesme si les troupes qui vous viennent estant jointes aux vostres ne vous mettront pas en estat d'avoir autant d'avantage sur cyrus qu'il en a sur vous et si ciaxare ne se trouvera pas reduit a vous demander la paix sans autre condition que de 
 luy rendre la princesse sa fille en vous abandonnant cyrus et qui scait mesme encore si par cette heureuse paix la passion d'aryante ne pourroit pas estre satisfaite aussi bien que la vostre tout ce que vous dittes a si peu d'aparence repliqua thomiris en soupirant qu'il est bien difficile que je m'en laisse flatter du moins madame reprit gelonide si ce que je dis n'est vray-semblable il n'est pas impossible mais il l'est absolument si vous perdez mandane que cyrus puisse ny ose jamais vous aimer ny faire de paix aveque vous ha gelonide quel obstacle venez vous mettre a ma vangeance repliqua-t'elle pourquoy voulez vous m'empescher de jouir du seul plaisir que je puis jamais esperer cependant je sens malgre moy que ce que vous dittes fait impression dans mon coeur et que la crainte que j'ay de la haine de cyrus retient celle que j'ay pour mandane plust aux dieux madame repliqua gelonide que je pusse empescher vostre majeste de souffrir tout ce qu'elle souffre mais puis que je ne le puis je voudrois du moins pouvoir luy persuader si elle aime encore cyrus de ne le forcer pas a la hair eternellement en sacrifiant mandane a sa vangeance car par ce moyen je l'empescherois de detruire sa gloire et je ferois peut-estre quelque chose pour satisfaire la passion qu'elle a dans l'ame pour ma gloire reprit thomiris j'ay peu de chose a mesnager car puis que je ne 
 m'estime plus moy mesme je ne me soucie guere que les autres m'estiment ou ne m'estiment pas comme thomiris disoit cela un ancien officier de cette reine qui estoit fort affectionne a son service quoy qu'il blasmast sa violence vint luy donner advis qu'il scavoit de certitude qu'aryante estoit maistre des troupes qu'il avoit envoye vers celles qui venoient que celuy qui gardoit mandane estoit a sa disposition et que le peuple en general commencant de craindre l'ire des dieux si elle faisoit mourir une princesse innocente murmuroit fort haut et se porteroit peut-estre a quelque rebellion si elle persistoit dans le dessein qu'elle tesmoignoit avoir comme cet advis luy fut donne par un homme qu'il scavoit qui luy estoit tres fidelle il fit quelque impression dans son esprit joint que ce que gelonide luy avoit dit en interessant son amour dans fou discours avoit prepare son ame a le bien recevoir de sorte qu'apres avoir remercie celuy qui le luy avoit donne et l'avoir congedie elle demeura quelque temps sans parler et se mit a considerer le malheureux estat ou elle se trouvoit et a examiner principalement ce que gelonide luy avoit dit si bien que venant a penser que si effectivement elle faisoit mourir mandane il seroit absolument impossible que cyrus la pust jamais aimer elle en eut le coeur si touche qu'elle s'accusa elle 
 mesme de precipitation dans sa fureur et se repentit presques de ce qu'elle luy avoit mande neantmoins comme elle ne croyoit pas impossible que ce prince se remist prisonnier pour delivrer sa princesse elle se consola de ce qu'elle luy avoit envoye dire mais en mesme temps elle se resolut s'il ne le faisoit pas de chercher un pretexte pour moderer sa fureur toutesfois comme elle ne scavoit pas trop bien comment elle se pourroit desdire apres avoir porte la chose aussi loin qu'elle estoit elle demanda a gelonide comment elle pourroit faire pour suivre son advis si cyrus ne se remettoit pas dans ses fers eh madame luy dit alors gelonide il faut des pretextes pour faire une violence mais il n'en faut point pour faire une action de vertu et de bonte ainsi si vostre majeste par l'interest de la passion qu'elle a dans l'ame et pour sa propre gloire peut se resoudre a changer d'advis elle doit diligemment desabuser le prince aryante avant qu'il ait en loisir de rien faire esclatter contre elle car enfin madame qui scait si ce prince ayant un grand pretexte de vous accuser de cruaute envers la personne qu'il aime ne se servira pas de ceux qu'il armera contre vous pour vous arracher la couronne comme il l'a desja voulu faire une autre fois desarmez vous donc afin de le desarmer et si vous m'en croyez dittes luy confidemment que vous n'avez jamais eu dessein de faire ce que vous luy avez dit que vous feriez et 
 que vous n'avez agi comme vous avez fait que pour tascher de porter effectivement cyrus a se remettre sous vostre puissance afin de finir plus promptement la guerre et de luy assurer mieux la possession de mandane vous pourriez mesme madame luy faire valoir la resolution que vous prenez de ne vous vanger pas de cyrus sur cette princesse et luy dire que ce n'est que sa seule consideration qui vous en empesche non non luy dit thomiris je ne suis pas en pouvoir de luy dire ce que vous dittes car je luy ay parle trop fortement et tout ce que je puis est de luy dire que j'ay change de sentimens pour l'amour de luy mais gelonide adjousta t'elle quand j'auray dit cela au prince mon frere que diray-je a cyrus et a tous ceux qui scavent ce que je luy ay mande vous direz madame reprit gelonide que vous avez voulu vous servir d'une menace rigoureuse pour tascher de donner la paix a vos peuples mais que n'en ayant pas tire l'effet que vous en aviez attende vous ne voulez pas noircir vostre reputation par une action de cruaute ainsi en ne faisant rien contre l'interest de la passion que vous avez dans l'ame vous aquerrez beaucoup de gloire je ne scay si j'en aquerray beaucoup repliqua thomiris en soupirant mais je scay bien que je n'en meriteray guere et que je suis la plus criminelle et la plus malheureuse personne de la terre cependant apres avoir dit que je croyois que cyrus avoit fait tuer mon fils le 
 moyen de changer d'advis comme vous l'avez dit dans les premiers mouvemens de vostre douleur reprit gelonide on n'a pas fait un fondement solide sur vos paroles et tout le monde est si persuade que cela n'est point que personne ne vous accusera quand on croira que vous ne le croyez plus apres cela thomiris ayant encore resve quelque temps et considere fortement le danger ou elle s'exposoit et principalement tout ce que luy avoit dit gelonide touchant la haine de cyrus pour elle si elle faisoit mourir mandane elle se determina tout d'un coup et sans tarder d'avantage elle envoya querir aryante d'abord ce prince fut surpris de ce commandement et quelques uns voulurent le dissuader d'obeir a cette princesse s'imaginant qu'elle le vouloit faire arrester mais comme aryante estoit fort assure de ses amis et principalement de celuy qui gardoit mandane il fut vers thomiris avec beaucoup de hardiesse comme il fut aupres d'elle il luy demanda si c'estoit pour luy dire qu'elle avoit change de sentimens qu'elle l'avoit mande et elle luy respondit avec tant d'art que tout autre que luy eust este abuse par le discours qu'elle luy fit et auroit creu qu'en retenant sa vangeance elle n'avoit autre consideration que celle qu'elle disoit avoir aryante comprit pourtant bien qu'il faloit que sa passion fust la principale cause du favorable changement qui estoit dans son esprit il n'en tesmoigna toutesfois rien a cette 
 princesse et il voulut bien se charger de toute l'obligation qu'elle vouloit qu'il luy eust de ce qu'elle n'avoit pas fait dire a cyrus qu'elle rendroit mandane s'il se remettoit prisonnier mais seulement qu'elle luy sauveroit la vie elle adjousta mesme qu'elle n'avoit jamais eu positivement dessein de la faire mourir mais seulement celuy d'obliger cyrus a se remettre sous sa puissance cependant quoy qu'elle parlast avec beaucoup d'adresse aryante connut bien qu'elle avoit une haine estrange contre mandane et que si effectivement cyrus se fust remis sous son pouvoir elle auroit este capable de sacrifier la princesse qu'il aimoit si on ne l'en eust empeschee par la force de sorte que craignant alors par un sentiment d'honneur pour thomiris et par un sentiment d'amour pour mandane que cyrus par un transport de sa passion ne se portast a faire ce que thomiris luy avoit mande il se resolut de l'en empescher par adresse cependant il se fit alors une si grande reconciliation entre thomiris et aryante qu'avant que de se quitter ils resolurent tout ce qu'il faudroit dire au peuple quand cyrus auroit respondu et tout ce qu'il faudroit faire quand les troupes qu'ils attendoient seroient jointes apres quoy aryante ayant quitte cette princesse fut diligemment a sa tente afin de depescher un des siens vers cyrus mais comme il l'instruisoit de ce qu'il devoit dire a son rival il fut adverty qu'ortalque demandoit a luy parler et en effet 
 ce fidelle serviteur conseille par gelonide fut trouver ce prince pour luy dire de quelle maniere il estoit demeure aux fentes royales et pour le prier de luy donner moyen de s'en retourner vers son maistre le conjurant par sa propre gloire de vouloir luy faire l'honneur de le charger de quelque asseurance de la vie de la princesse mandane car enfin seigneur luy dit-il apres avoir sceu ce que vous avez desja fait pour elle j'ay lieu d'esperer que quoy que vous ne le faciez pas pour l'interest du grand prince a qui je suis vous ne laisserez pas de souffrir que je luy puisse donner la joye de scavoir que vous estes son protecteur aryante estimant fort la hardiesse d'ortalque le receut fort bien et luy dit obligeamment qu'il voyoit bien que cyrus estoit heureux en tout puis qu'il l'estoit jusques a ses domestiques apres quoy il luy dit encore que pour tesmoigner a cyrus qu'il estoit son rival et son ennemy sans estre ny ingrat ny lasche il vouloit bien reconnoistre les obligations qu'il luy avoit du temps qu'il estoit anaxaris par l'assurance qu'il luy donnoit de la seurete de la vie de mandane tant qu'il ne seroit point sous la puissance de la reine sa soeur et pour luy persuader mieux la chose il luy dit tout ce que la bien-seance luy permit de luy dire de ce qui le confirmoit dans l'opinion ou il estoit luy disant en suitte tout ce qu'il avoit fait pour conserver la vie a cette princesse apres quoy aryante luy dit aussi qu'il alloit envoyer vers son maistre 
 mais que de peur d'estre suspect a la reine des massagettes il falloir que celuy qu'il alloit envoyer et luy allassent separement et en effet la chose s'executa ainsi cependant ortalque apres avoir sceu que l'envoye de thomiris estoit revenu et avoir apris par gelonide le bon estat ou estoit la chose partit sans s'amuser inutilement a rendre les lettres dont il estoit charge mais il partit avec un habillement tel que les massagettes en portoient et avec un ordre d'aryante afin qu'il ne fust pas arreste par les troupes de sorte que ce fidelle serviteur arrivant aupres de cyrus justement dans le temps que l'envoye d'aryante avoit dit a ce prince qu'il arriveroit il le combla d'une joye infinie lors qu'il luy aprit tout ce qu'il avoit sceu de gelonide et d'aryante et qu'il connut qu'il luy estoit permis d'esperer que la vie de mandane n'estoit point exposee de sorte que voulant faire part de sa joye a ses plus chers amis et mesme a mazare tout son rival qu'il estoit il l'envoya querir aussi bien qu'anacharsis artamas myrsile intapherne et atergatis ces trois derniers furent pourtant bien fachez de scavoir que leurs lettres n'avoient point este rendues mais ils eurent du moins la consolation d'aprendre que les personnes qu'ils aimoient se portoient bien cependant cyrus changea la responce qu'il vouloit faire a thomiris il ne la changea pourtant pas sans bien examiner en luy mesme s'il se devoit fier et a aryante et a gelonide 
 mais apres avoir considere qu'aryante estoit amoureux de mandane il conclut qu'il faloit de necessite adjouster foy a tout ce qu'on luy disoit de sa part pour la conservation de la vie de cette princesse si bien que s'estant affermi dans cette resolution il dit a l'envoye d'aryante en le congediant et en le chargeant de presens magnifiques que le procede de son maistre estoit si genereux qu'il luy redonnoit toute son estime et qu'il ne desesperoit pas qu'il ne le mist un jour en termes de luy redonner aussi toute son amitie en redonnant la liberte a la princesse mandane qu'en attendant il le conjuroit par sa propre gloire de vouloir continuer d'estre son protecteur et de l'advertir de tout ce qui pouvoit assurer la vie de cette princesse car enfin dit-il a l'envoye de son rival j'ay conceu une telle estime d'ayrante par ce qu'il vient de faire que je pense que s'il me mandoit que mandane seroit en danger si je ne me mettois dans les fers de thomiris j'irois les prendre sur sa parole d'autre part ce grand prince chargea chrysante de dire a la reine des massagettes qu'il estoit trop assure de sa vertu pour craindre rien pour la vie de mandane qu'il estoit persuade qu'elle estoit en seurete aupres d'elle et qu'il l'estoit aussi que s'il avoit a se remettre sous sa puissance il faloit que ce fust lors qu'elle auroit remis mandane entre les mains du roy des medes adjoustant que comme elle n'en parloit pas il n'avoit autre chose a luy dire 
 sinon qu'il luy demandoit pardon de ce que lors que son envoye luy avoit parle il avoit creu dans les premiers mouvemens de sa douleur qu'en effet elle avoit quelque mauvaise intention contre la vie de cette princesse mais que pour reparer cette faute il s'engageoit par serment de traiter si bien tous les prisonniers qui estoient dans son armee et tous ceux qui y seroient pendant la suitte de cette guerre qu'elle auroit lieu de ne se repentir pas de ne s'estre pas portee a une action de cruaute contre une princesse aussi vertueuse et aussi innocente que mandane chrysante ayant donc receu cette instruction partit pour aller vers thomiris mais quoy que cyrus eust respondu a aryante par celuy qu'il avoit renvoye il voulut pourtant que feraulas accompagnast chrysante et qu'il dist encore quelque chose de sa part a son rival et en effet ces deux fidelles serviteurs d'un illustre maistre furent s'aquiter de leur commission comme la responce de cyrus a thomiris estoit douce et civile et qu'elle ne scavoit pas que ce prince eust este adverti du veritable estat de son ame ny par aryante ny par gelonide elle luy donna beaucoup de joye principalement parce que la passion qu'elle avoit dans l'ame luy fit croire que cyrus n'estoit pas aussi amoureux de mandane qu'elle l'avoit pense puis qu'il ne se remettoit pas sous sa puissance si bien que cette imagination flattant son esprit elle receut chrysante assez favorablement et luy dit qu'elle 
 commencoit de croire que cyrus n'estoit pas coupable de la mort de son fils adjoustant qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit pour l'en justifier entierement et que si elle l'en trouvoit innocent il n'avoit rien a craindre pour mandane que cependant elle esperoit le voir bientost sous la puissance malgre luy et d'estre en peu de jours en estat de remporter sur luy l'avantage qu'il avoit remporte sur elle
 
 
 
 
mais comme elle cherchoit a pouvoir gagner quelques jours afin de donner loisir d'avancer aux troupes qui luy venoient elle proposa a chrysante une petite treve pour traiter disoit elle de la liberte de quelques prisonniers engageant mesme dans son discours beaucoup de choses qui luy donnoient lieu depenser que peut-estre cette reine demandoit elle ce temps la pour achever de se vaincre et pour redonner la liberte a mandane de sorte qu'il s'en separa avec promesse de dire a son maistre tout ce qu'elle luy avoit dit feraulas de son coste vit aryante qui respondit a ce que cyrus luy mandoit avec beaucoup de civilite mais quelque adroit que fust feraulas il luy fut impossible de voir ny mandane ny doralise ny martesie ce n'est pas qu'il ne vist gelonide et qu'elle ne le favorisast autant qu'elle put mais comme celuy qui gardoit alors mandane estoit plus au prince aryante qu'a thomiris la garde de cette princesse estoit fort exacte il sceut pourtant qu'on la servoit avec beaucoup de respect et qu'elle n'avoit 
 autre souffrance que la solitude et les visites d'aryante qui luy estoient beaucoup plus facheuses quoy qu'il ne la vist qu'avec la mesme soumission que s'il eust este son esclave mais si feraulas ne put voir mandane il eut la permission de voir la princesse de bithinie la princesse istrine et la belle arpasie a qui il dit des nouvelles de gadate d'intapherne d'atergatis de gobrias et d'hidaspe en qui elles prenoient divers interests elles n'eurent pourtant pas la liberte d'escrire mais elles chargerent feraulas de tant de choses a dire qu'il eut besoin de toute sa memoire pour les retenir la princesse de bithinie s'informa aussi fort soigneusement de la princesse araminte ayant beaucoup de joye d'aprendre qu'on attendoit spitridate de jour en jour au camp de cyrus mais enfin l'heure du despart de chrysante prenant feraulas de les quitter il s'en separa apres avoir remarque qu'il y avoit desja beaucoup d'amitie entre arpasie et ces deux princesses avec qui elle estoit alors cependant cyrus suivant sa premiere resolution avoit marche jusques a l'entree des bois des que chrysante avoit este party et s'estoit poste si pres de la premiere garde des ennemis qu'ils estoient en de continuelles escarmouches de sorte que ce fut en ce lieu la que chrysante et feraulas luy rendirent conte de leur voyage la proposition que thomiris luy faisoit l'embarrassa car il jugea bien qu'elle pouvoit ne luy estre faite que pour gagner temps 
 mais d'ailleurs chrysante qui pensoit avoir bien descouvert les sentimens de thomiris assuroit ce prince qu'infailliblement cette reine avoit quelque incertitude dans l'esprit qui pourroit luy estre avantageuse si on donnoit loisir a sa raison de surmonter sa passion cyrus ne se seroit pourtant pas resolu a la treve et il auroit continue d'avancer pour forcer le defile que les sauromates gardoient sans une chose que luy vint proposer un ingenieur qui venoit d'arriver a son armee et qui avoit la reputation d'avoir des secrets admirables en effet comme ce defile estoit long et difficile a forcer cyrus se trouvoit assez embarrasse a l'entreprendre car comme il n'avoit pu gagner une bataille sans que son armee en fust affoiblie il craignoit de perdre beaucoup de gens en cette occasion et de se trouver apres trop foible quand il seroit au dela des bois pour avancer vers les tentes royales ou estoit le rendez-vous des nouvelles troupes qui venoient de toutes parts a thomiris c'est pourquoy il escouta favorablement cet ingenieur qui luy fut proposer un expedient pour luy faire passer ce defile aveque moins de perte pourveu qu'il pust faire une treve de quelques jours pendant laquelle il disposeroit les choses necessaires pour faire reussir le dessein qu'il avoit mais comme cyrus ne vouloit jamais rien hazarder sur la prudence des autres il voulut que cet homme l'instruisist a fonds de ce qu'il pretendoit faire cet ingenieur luy dit donc qu'apres 
 avoir remarque qu'il y avoit deux defilez dans les bois qui n'estoient qu'a quinze stades l'un de l'autre et que c'estoient les seuls endroits par ou l'on les pouvoit passer il avoit encore sceu qu'il y en avoit un des deux que les ennemis gardoient plus soigneusement que l'autre et ou ils avoient beaucoup plus de troupes parce qu'ils estoient persuadez que ce seroit par celuy la qu'il les attaqueroit il luy dit de plus que sur ce fondement il avoit resolu que durant une treve ou les soldats des deux partis auroient la liberte d'aller et de venir dans les camps les uns des autres avec la permission des capitaines il feroit en sorte que les soldats de cyrus commandez pour cela faisant semblant de se promener dans les distances des bois qui separoient les deux defilez jetteroient en divers endroits contre les troncs des arbres une certaine composition faite avec un tel artifice qu'elle s'attachoit a toutes les choses qu'elle touchoit et qui avoit une telle disposition a s'embraser et a faire brusler le corps ou elle estoit attachee qu'une seule estincelle suffiroit pour mettre le feu au premier arbre dont le tronc en auroit este frote et pour embraser apres toute la forest pourveu que de distance en distance il y eust des arbres preparez par le moyen de cette composition a recevoir le feu et a le communiquer de sorte seigneur dit encore cet ingenieur a cyrus que ce que je pretens est que lors que j'auray prepare ces arbres d'une 
 maniere dont on ne se peut apercevoir parce que la composition qu'on y jette et de la couleur de leur ecorce et de celle de la mousse qui les couvre je pretens dis-je que comme en cette saison il se leve presques tous les soirs un vent avez fort qui dure jusques a ce que le soleil paroisse vous choisissiez une nuit ou il en face et que vous avanciez vers le defile ou la garde est la moins forte mais afin que vous le puissiez passer sans peine il faut qu'il ne puisse y avoir nulle communication entre les quartiers des ennemis et que l'espouvente se mette parmy eux dans le mesme temps que vous commencerez vostre attaque pour cet effet je feray mettre le feu a douze des arbres preparez a le recevoir qui embraseront si subitement toute cette partie du bois qui est encre les deux defilez que les ennemis surpris par une chose ou ils ne se seront pas attendus ne scauront qu'elle resolution prendre et n'oseront aller a travers les flammes secourir ceux des leurs que vous attaquerez ainsi quand ceux que vous aurez en teste ne s'estonneront pas pour cet accident impreveu ils ne laisseront pas d'estre assez facilement vaincus puis qu'ils ne seront point soustenus par ceux de qui ils se seront attendus de l'estre mais luy dit alors cyrus ce feu quand nous l'aurons mis a ces arbres preparez a le recevoir sera aussi dangereux pour nous que pour les ennemis nullement seigneur repiqua cet homme car outre que le 
 vent qui souffle ordinairement en cette saison le poussera contre les troupes que vous ne voulez pas qui puissent venir secourir ceux que vous attaquerez il faudra encore ne preparer pas des arabes si pres du coste que vous voudrez aller que de l'autre ainsi la chose s'executera sans danger pour vos troupes joint que faisant passer le secret de la chose de bouche en bouche sur le point de l'execution vos soldats bien loin d'estre espouventez de cet embrasement comme vos ennemis le seront en prendront un nouveau coeur par l'esperance qu'ils auront que ces flammes combatront pour eux cyrus apres cela fit encore diverses questions a cet homme et voulut voir une experience de cette composition merveilleuse dont la matiere principale estoit du limon d'un lac qui est en comagene assez pres d'une ville qui s'apelloit samosate et qui estant fort gluant s'attachoit inseparable ment a tout ce qu'il touchoit et avoit en luy une telle disposition a s'embraser et a consommer le corps ou il estoit attache qu'une simple estincelle pouvoit faire un grand embrasement cet embrasement estoit mesme d'autant plus dangereux que l'eau n'esteignoit pas cette espece de feu n'y ayant point d'autre invention pour l'esteindre que de jetter beaucoup de terre dessus aussi cet ingenieur assuroit-il a cyrus d'en avoir fait des prodiges se vantant mesme de scavoir tirer un certain extrait du limon de ce lac qui s'apelloit maltha qui 
 auoit la mesme force de cette dangereuse composition dont medee se servit autrefois pour faire mourir creuse mais comme il scavoit bien que cyrus n'estoit pas capable de songer a une vangeance lasche il n'exagera que l'invention qu'il avoit de pouvoir facilement embraser une forest et en effet ce grand prince luy dit tout ce qu'il put pour l'exhorter a ne publier pas qu'il eust un si dangereux secret de peur qu'on ne mist sa probite a une trop difficile espreuve en suitte de quoy il luy fit encore plusieurs questions sur l'invention qu'il luy proposoit cependant comme cyrus escoutoit cette proposition clans le mesme temps que chrysante luy raportoit que thomiris demandoit une treve il se resolut plus facilement a la luy accorder puis qu'au lieu de reculer ses desseins elle les pourroit avancer son grand coeur avoit pourtant de la repugnance a toutes les ruses que la guerre permet niais mazare a qui il en parla le pressa tellement de se servir d'une invention qui pouvoit accourcir la guerre que craignant que mandane ne l'accusast un jour d'avoir considere trop scrupuleusement sa gloire en une chose d'ou despendoit peut-estre sa vie il s'y resolut si bien qu'apres avoir tenu conseil de guerre sur ce sujet et avoir conclu qu'il ne faloit pas refuser la treve a une princesse aussi vindicative que thomiris et qui tenoit mandane en sa puissance cyrus renvoya chrysante vers cette reine de sorte que la treve 
 fut conclue pour huit jours et commencee dans les deux partis des qu'on l'eut publiee dans les deux camps thomiris proposa alors diverses choses pour retirer les officiers de son armee qui avoient este faits prisonniers a la bataille qu'elle avoit perdue et pour abuser le peuple et luy faire croire que ce n'estoit pas la passion qu'elle avoit dans l'ame qui estoit cause de la guerre qui le ruinoit elle fit mesme faire quelques propositions de paix qui n'eussent pas este tout a fait deraisonnables n'eust este qu'elle demandoit pour la seurete du traite que mandane demeurast trois ans en ostage dans sa cour cependant cyrus qui vouloit tascher de profiter d'une proposition si bizarre pria anacharsis d'aller dire a thomiris qu'il ne pouvoit luy respondre precisement si elle ne luy permettoit de voir mandane pour scavoir de sa bouche si elle voudroit consentir a ce qu'elle proposoit mais elle ne le voulut pas quoy qu'anacharsis luy peust dire si bien que durant ces huit jours ce ne furent que negociations inutiles on ne laissoit pourtant pas d'avoir dans tous les deux partis durant cette treve je ne scay qu'elle esperance incertaine que peut-estre produiroit elle quelque changement dans le coeur de thomiris et on l'espera d'autant plustost que cette reine emportee par sa passion demanda a traiter elle mesme avec cyrus dans la pensee que sa presence pourroit toucher le coeur de ce prince qui n'osant refuser cette entre-veue 
 quoy qu'elle l'embarrassast fort demanda aussi a son tour de parler du moins a aryante puis qu'on ne vouloit pas le faire parler a mandane cyrus eust sans doute bien voulu ne voir pas thomiris et aryante eust bien souhaite aussi de ne voir pas cyrus mais leurs interests estoient si bizarrement meslez qu'ils n'oserent refuser ce qu'on desiroit d'eux ainsi on se disposa a ces diverses entre veues qu'on resolut de faire au milieu des bois justement entre les gardes avancees des deux armees atergatis et intapherne demanderent a voir la princesse de bithinie et la princesse istrine et hidaspe aussi bien que gobrias demanda a voir la belle arpasie mais quoy que leur demande ne fust-pas moins juste que celle des deux premiers thomiris refusa a ceux cy ce qu'elle accorda aux autres il est vray que ce fut a la priere de licandre de sorte que l'admirable arpasie eut la douleur de ne pouvoir voir ny son pere ny son amant si bien qu'elle s'affligea avec exces de cette rigueur qui luy estoit particuliere la princesse de bithinie et la princesse istrine qui l'estimoient desja infiniment tascherent de la consoler de cette facheuse avanture et luy offrirent de dire aux deux princes qu'ils devoient voir dans un jour ou deux tout ce qu'elle voudroit faire scavoir a son pere et certes ce n'estoit pas sans raison si ces deux princesses s'interessoient pour arpasie qui n'estoit pas sans doute une personne ordinaire elle estoit grande et de belle 
 taille quoy qu'elle ne fust pas de cette grandeur au dela de laquelle une femme ne plairoit pas mais elle estoit justement comme il faut estre pour ne paroistre pas petite aupres des plus grandes et pour ne paroistre pas aussi excessivement grande aupres des plus petites de plus arpasie avoit les cheveux d'un chastain cendre si admirable qu'on n'eust pu les souhaiter plus beaux et ils avoient une telle disposition a se friser que le vent tout seul en les agitant y faisoit des boucles et des anneaux beaucoup mieux que l'art ne les eust pu faire le tour du visage d'arpasie estoit ovale elle avoit les yeux bleux grands et passionnez et elle avoit la bouche si belle et taillee d'un tour si particulier qu'il suffisoit de voir le bas de son visage pour la connoistre en effet il y avoit un certain sourire spirituel aux coins de sa bouche et ses levres estoient si unies et d'un incarnat si vif que leur beaute estoit incomparable elle avoit de plus les joues si agreablement arrondies et l'on voyoit en son embonpoint une fraicheur si aimable qu'encore que le teint d'arpasie n'eust pas le dernier esclat de la blancheur on pouvoit dire qu'elle avoit pourtant le teint fort beau parce qu'elle l'avoit fort uni et fort lustre arpasie n'avoit sans doute pas le nez aussi regulierement beau que le reste du visage mais il n'estoit pourtant pas de ceux qui gastent quelquesfois de beaux et de fort beaux traits et s'il avoit quelque diffaut il servoit 
 mesme a donner un air plus releve a cette personne qui ayant outre ce que je viens de dire de belles dents une belle gorge et de fort beaux bras estoit sans doute une des plus charmantes fille du monde en effet arpasie avoit la mine si haute l'air si noble et le marcher si agreable qu'on ne pouvoit la voir sans avoir beaucoup de disposition a l'aimer elle dancoit mesme d'aussi bonne grace qu'elle marchoit et il se faisoit en sa personne un certain meslange d'enjouement et de serieux qui plaisoit infiniment pour son humeur elle estoit aussi charmante que sa beaute car enfin elle estoit tousjours douce civile et complaisante elle avoit sans doute quelque penchant a railler ou a aimer du moins ceux qui railloient bien mais elle retenoit pourtant son inclination et paroissoit pour l'ordinaire plustost serieuse qu'enjouee elle aimoit toutesfois tous les plaisirs principalement la conversation et la conversation un peu galante ce n'est pas qu'elle ne fust capable de passer une apresdisnee seule avec une de ses amies particulieres sans s'ennuyer parce qu'elle avoit un certain esprit d'accommodement ennemy de toute sorte de chagrin qui la faisoit prendre plaisir a tout ce qu'elle faisoit au reste elle estoit nee magnifique liberale et bonne et avec une ame si tendre qu'on estoit presques assure de n'estre pas hai quand on luy persuadoit qu'on l'aimoit elle n'estoit neantmoins pas capable d'une violente passion et le plaisir d'estre aimee 
 faisoit quelquefois qu'elle souffroit de l'estre plustost qu'une veritable inclination arpasie n'estoit pourtant nullement coquette et le desir de plaire qui estoit dans son coeur avoit une cause plus noble au reste elle avoit l'esprit si bien tourne et elle entroit si adroitement dans les sentimens de ceux dont elle vouloit scavoir les desseins qu'on peut dire que les coeurs qu'elle ne prenoit pas elle les ouvroit du moins quand elle en avoit envie et en penetroit le secret c'estoit pourtant sans paroistre fine et en effet arpasie avoit un temperamment si oppose a la finesse qu'elle n'avoit point d'amie qui ne la pust tromper une premiere fois tant elle estoit capable de cette espece de confiance genereuse qu'ont tous ceux qui aiment mieux s'exposer a la tromperie des autres que de paroistre avec une certaine prudence trop subtile qui sert bien souvent autant a tromper qu'a s'empescher d'estre trompe enfin arpasie ayant de la beaute de l'esprit et de la bonte plut tellement a la princesse de bithinie et a la princesse istrine que pour l'obliger a leur donner commission de dire quelque chose pour elle aux deux princes qu'elles devoient voir elles la presserent de leur aprendre ses avantures car en effet luy disoit istrine apres plusieurs autres choses il n'est pas possible que nous vous puissions servir si nous ne scavons vos malheurs ils sont de telle nature reprit elle que je ne pourrois attendre autre avantage de vous de les avoir racontez 
 celuy de vous avoir donne de la pitie quand cela seroit repliqua la princesse de bithinie il ne faudroit pas laisser de nous les dire car pour moy je trouve beaucoup de soulagement a estre pleinre il y en a sans doute reprit arpasie mais je suis si incapable d'aller raconter moy mesme tous les accidens de ma vie que si vous les vouliez absolument scavoir il faudroit que vous les sceussiez de la personne que la fortune a attachee a ma disgrace car outre qu'elle les scait aussi bien que moy il est encore vray que je ne scaurois raconter avec nul ordre des choses qui ont mis tant de desordre dan mon esprit que je ne scay presques plus ce que j'ay senti je scay bien qu'on dit que je souvenir des malheurs est doux mais il faudroit que je fusse heureuse pour pouvoir me souvenir agreablement de mes infortunes passees c'est pourquoy comme je ne suis pas en cet estat la vous me dispenserez s'il vous plaist de vous dire tout ce qui m'est arrive nous vous en dispenserons facilement repliqua la princesse de bithinie pourveu que l'aimable nyside qui est aveque vous nous l'aprenne j'y consens respondit arpasie et l'y consens d'autant plus volontiers que je pourray apres cela avoir droit de vous conjurer de souffrir que je scache toutes vos avantures ce n'est pas que comme elles ont este fort esclatantes la renommee ne m'en ait apris une grande partie mais comme elle ne publie presques jamais certaines petites choses qui sont pour l'ordinaire 
 la veritable cause de tous les grands eve- mens je seray bien aise de scavoir plus precisement toutes les injustices que la fortune a faites a vostre verru en mon particulier dit la princesse bithinie je m'engage a vous dire tout ce qui est arrive a la princesse istrine car comme elle n'aime pas a se louer elle mesme vous le scaurez mieux par moy que par elle comme cette raison ne me convient pas repliqua modestement istrine il faut que je la place mieux que vous ne la placez et que je m'engage a dire toutes vos avantures a la belle arpasie de peur que vous ne luy derobassiez par un sentiment modeste les plus beaux endroits de vostre vie cependant pour ne perdre point de temps il faut que ce soit s'il vous plaist des aujourd'huy dit elle a arpasie que nyside nous aprenne la vostre car comme nous ne scavons pas precisement le jour que nous verrons les deux princes par qui nous pourrons faire dire a cyrus et a gobrias ce que vous jugerez qui vous pourra servir il est a propos que nous nous instruisions mieux que nous ne le sommes de l'estat de vostre fortune pour vous tesmoigner que je veux bien vous descouvrir tous mes malheurs respondit elle je m'en vay vous laisser nyside avec ordre de vous dire mesme toutes mes foiblesses c'est une fille dont la fortune n'a pu abaisser le coeur en abaissant sa maison et qui a une telle part au mien qu'elle en scait tous les sentimens c'est pourquoy vous pouvez adjouster 
 foy a tout ce qu'elle vous dira excepte aux louanges qu'elle me donnera sans doute parce que l'amitie qu'elle a pour moy la preocupe a mon avantage quand nous l'aurons escoutee repliqua la princesse de bithinie nous vous rendrons justice et nous croirons assurement de vous tout ce que nous en devrons croire apres cela arpasie s'estant retiree et nyside estant demeuree seule avec les deux princesses qui la devoient escouter elle leur demanda pardon par avance du peu d'art qu'elle aporteroit a faire le recit qu'elles alloient entendre et elle le leur demanda avec tant d'esprit qu'elles eurent lieu de croire qu'elle le feroit fort bien et qu'elle estoit digne de la confiance de la belle arpasie de sorte qu'apres luy avoir rendu civilite pour civilite elles la presserent de commencer sa narration ce qu'elle fit en ces termes en adressant la parole a la princesse de bithinie comme estant fille de roy
 
 
 
 
histoire d'arpasie
 
 
quoy que je sois persuadee que vous avez assez bonne opinion du jugement de l'admirable arpasie pour croire qu'elle ne m'auroit pas fait l'honneur de m'ordonnerde vous raconter ses avantures si je ne les scavois 
 assez bien pour vous dire precisement les choses comme elles se sont passees je ne laisseray pas madame de vous assurer qu'il n'y a personne au monde qui les scache si parfaitement que moy et j'oserois presques dire que je les scay mieux qu'elle mesme car enfin l'accablement de ses propres disgraces luy a quelquesfois oste le loisir d'observer beaucoup de choses que j'ay veues avec moins de trouble quoy que j'aye toujours pris beaucoup de part a toutes ses douleurs en effet la fortune ayant renverse la maison dont je suis sortie qui a autrefois tenu un rang assez considerable et ayant perdu ceux qui m'avoient donne la vie en un age fort tendre je fus mite aupres d'arpasie comme ayant l'honneur d'avoir quelque alliance avec elle du coste de ma mere si bien qu'ayant tousjours este depuis mon enfance aupres de cette admirable personne j'ay non seulement veu de mes propres yeux tout ce qui luy est arrive mais j'ay encore eu l'avantage de scavoir ses plus secrettes pensees apres cela madame je ne m'amuseray point a vous parler de la naissance d'arpasie car vous n'ignorez pas que gobrias son pere a un petit estat qui ne reloue que des dieux et de luy et que luy et gadate estoient les deux plus grands seigneurs de tous ceux qui pretendoient autrefois a espouser nitocris je m'arresteray pas non plus a vous exagerer les premiers malheurs de la belle arpasie qui commencerent par la mort d'un frere aisne 
 qu'elle avoit qui mourut d'une maniere si funeste a babilone par la violence du feu roy d'assirie qu'il n'est pas possible que vous ne l'ayez sceu joint qu'arpasie estoit si jeune en ce temps la qu'elle n'estoit pas encore capable d'une longue douleur mais madame ce qu'il faut que vous scachiez est que gobrias depuis la perte de son fils se detacha entierement des interests du prince d'assirie il cacha pourtant son ressentiment par le respect qu'il voulu rendre a la reine nitocris qui vivoit encore mais des qu'elle fut morte et que le prince son fils eut mene la princesse mandane a babilone le desir de vangeance qu'il avoit dans le coeur commenca d'esclater et il ne pensa plus a autre chose qu'a imaginer par quelle voye il pourroit nuire au roy d'assirie pour cet effet il songea a faire ligue contre luy non seulement avec les princes voisins mais il pensa encore a s'unir avec tous les mescontens de cette cour la mais madame avant que de passer outre il faut que je vous die que gobrias ayant perdu sa femme aussi bien que son fils ne faisoit plus consister sa satisfaction qu'en l'aimable arpasie qui commencoit alors sa quinziesme annee et il l'aimoit d'autant plus qu'il la regardoit comme une personne qui devoit contribuer a la vangeance qu'il vouloit prendre du roy d'assirie comme je le diray dans la suite de mon discours cependant il faut que vous scachiez qu'il y avoit alors un gouverneur 
 d'une province qui apartenoit a ce roy qui scachant bien qu'il ne l'aimoit pas et qu'assurement il luy osteroit son gouvernement ne cherchoit qu'une occasion de se revolter si bien que n'ignorant pas que gobrias avoit de grands sujets de pleinte il envoya un neveu qu'il avoit vers luy afin de sonder ses sentimens et il l'y envoya aussi tost apres la mort de nitocris mais madame comme celuy dont je parle qui se nommoit astidamas a este la principale cause de tous les malheurs d'arpasie il faut que je vous le depeigne tel qu'il estoit lors qu'il vint a la ville ou gobrias faisoit son plus ordinaire sejour et ou arpasie se plaisoit extremement et a dire vray ce n'estoit pas sans sujet car bien que ce ne soit pas l'ordinaire que les places sortes soient fort agreables celle la l'est infiniment et par sa scituation et par le beau pais qui l'environne et par la magnificence du chasteau qui fait sa principale force de plus quoy que cette petite cour n'eust pas le tumulte des grandes elle laissoit pas d'estre agreable et divertissante aussi astidamas s'y plut il d'abord extremement lors qu'il y vint mais pour vous le depeindre comme l'en ay eu le dessein il faut que je vous die qu'il estoit de taille mediocre mais bien faite qu'il avoit les cheveux et les yeux noirs et que sans qu'on pust dire qu'il fust ny beau ny laid il estoit infiniment agreable 
 principalement parce qu'il avoit tout a fait l'air du monde et qu'il y avoit en son procede un certain enjouement plein de liberte qui plaisoit fort au reste il estoit propre et magnifique en habillemens et il entendoit si bien ces sortes de choses qu'on ne luy a jamais veu de couleurs mal assorties de plus sa conversation estoit divertissante et commode et il tournoit les choses d'un certain biais qu'il n'estoit pas necessaire qu'il en dist de belles pour plaire parce que le seul air dont il disoit les plus communes faisoit cet effet la c'estoit pourtant un homme qu'il faloit plustost voir en conversation generale qu'en conversation particuliere car comme il avoit une espece d'enjouement inquiet dans l'esprit qui le faisoit eternellement passer d'objet en objet il ne pouvoit s'assujettir a parler long temps d'une mesme chose ny a une mesme personne ainsi plus la compagnie estoit grande plus la sienne estoit agreable il dancoit de fort bonne grace et il chantoit mesme passablement bien pour un homme de qualite mais madame apres vous avoir dit ce qu'astidamas avoit de bon il faut que je vous die ce qu'il avoit de mauvais et que je vous aprenne que ses moeurs n'estoient pas fort innocentes du coste de la valeur on ne luy pouvoit rien reprocher mais il avoit une ame si voluptueuse et il se faisoit des plaisirs de si bizarre maniere qu'on ne pouvoit pas l'aimer 
 des qu'on le connoissoit bien pour ses amours elles estoient toutes particulieres car il paroissoit tantost inconstant et tantost opiniastrement amoureux je pense toutefois qu'a le bien definir il aimoit plus a estre aime qu'il n'aimoit celles qui l'aimoient quoy qu'en certaines occasions il ait pourtant paru avoir effectivement de l'amour il est vray que je suis persuadee qu'on a quelquesfois attribue a cette passion des choses qu'il a faites qu'on ne luy devoit pas attribuer car je croy fortement qu'il suffisoit qu'astidamas eust voulu faire une chose pour l'engager a la pousser aussi loin qu'il estoit possible non pas tant pour la chose mesme que parce qu'il l'avoit entreprise cependant il paroissoit civil complaisant et tousjours tout prest a dire quelque galanterie a la premiere dame qu'il trouvoit astidamas estant donc tel que je viens de vous le despeindre vint comme je l'ay desja dit de la part de son oncle pour sonder les sentimens de gobrias et pour tascher de le porter a entreprendre quelque chose contre le nouveau roy d'assirie de sorte qu'il fut receu de luy avec beaucoup de joye et beaucoup de magnificence il commanda mesme a arpasie de luy faire voir toutes les dames chez elle il ne s'y fit pourtant point d'assemblee a cause de la mort de la reine nitocris mais on se promena souvent on fit quelques parties de chasse et la conversation fut le plaisir le plus 
 ordinaire d'abord astidamas plut a toutes les dames a la reserve d'arpasie car soit qu'elle connust plu s promptement que les autres tout ce qu'il y avoit a connoistre de mal en astidamas ou soit par une aversion naturelle elle se contraignit pour le louer cela ne parut pourtant pas alors parce que comme elle scavoit les intentions de son pere elle eut toute la civilite imaginable pour astidamas pour luy il parut estre si touche de la beaute de cette admirable fille de son esprit et de son merite que personne ne douta qu'il n'en fust amoureux et arpasie elle mesme le creut comme les autres neantmoins quoy qu'elle n'eust aucuns sentimens pour luy qui luy fussent avantageux elle vit cette passion naissante sans chagrin car outre qu'elle ne prevoyoit pas que cette amour pust avoir de suitte qui luy pust nuire puis qu'astidamas devoit s'en retourner dans peu de jours il est encore vray qu'elle estoit en un age ou l'on n'a guere souvent besoin de consolation pour avoir fait une nouvelle conqueste ainsi arpasie sans rebuter astidamas et sans faire semblant de s'apercevoir de sa passion vescut fort civilement aveque luy de sorte que comme il estoit d'humeur a esperer aisement il fut amant sans estre miserable quoy qu'il n'eust aucun sujet d'estre heureux cependant tout le monde parloit de la passion d'astidamas a arpasie et je 
 pense mesme pouvoir dire que les autres luy en parloient plus que luy en effet on en parla tant et il sceut si bien tout ce qu'on disoit de cette pretendue passion qu'il se servit du grand bruit qu'elle faisoit dans cette petite cour pour la descouvrir a arpasie et il le fit assurement d'une maniere assez galante et assez particuliere quoy qu'elle fust un peu brusque comme il estoit donc un jour chez elle il arriva que les choses de dispo- serent d'une certaine facon que la conversation fut tellement partagee entre toutes les personnes qui s'y trouverent alors que quoy qu'on fust place pour pouvoir parler tous ensemble on parloit pourtant deux a deux et astidamas avoit este si heureux que c'estoit luy qui parloit a la belle arpasie de sorte que voulant profiter d'une occasion si favorable il se mit a l'entretenir et a la louer scachant bien qu'il n'y a point de meilleure preparation que les louanges pour faire recevoir une declaration d'amour favorablement mais comme arpasie voulut par modestie changer de discours et destourner cette conversation de peur qu'elle n'allast plus loin qu'elle ne vouloit apres s'estre agreablement deffendue des choses flateuses qu'il luy avoit dittes elle luy fit remarquer que le hazard avoit justement amene autant de gens chez elle qu'il en faloit pour pouvoir s'entretenir deux a deux mais ce que j'admire le plus adjousta-t'elle 
 est que toutes les personnes qui sont icy se soient trouvees avoir toutes a dire chacune un secret a une de celles qui les touchent et que le hazard les ait si bien placees qu'elles avent pu s'entretenir en particulier plust aux dieux madame luy dit alors astidamas qui avoit ouy que deux dames qui le touchoient parloient de sa passion pour arpasie qu'apres avoir admire ce que le hazard a fait vous eussiez en suitte la curiosite de scavoir ce que toutes ces personnes se disent et que vous leur commandassiez absolument de vous le dire a l'heure mesme je vous assure repliqua-t'elle que si elles estoient d'humeur a satisfaire ma curiosite elles me feroient un grand plaisir elles m'en feroient peutestre plus qu'a vous reprit-il ce n'est pas que je ne croye que vous estes naturellement plus eurieuse que je ne suis curieux mais c'est que comme je devine assez aisement par les mouvemens du visage ce que des gens qui parlent bas disent je crois scavoir une partie de ce que vous voudriez qu'on vous dist ha sans mentir astidamas repliqua-t'elle vous portez la science des conjectures trop loin et si vous aviez celle de deviner tout ce que disent des gens qui parlent bas je pense que je vous prierois de me l'aprendre pour vous en donner l'envie repliqua-t'il et pour vous monstrer que je ne ments pas si vous le voulez je vous diray ce que les deux dames qui me touchent 
 viennent de dire et puis quand je vous l'auray dit vous leur demanderez si je m'esloigne de la verite je le veux bien respondit elle mais ce sera a condition que si vous avez mal devine vous ne vous meslerez jamais de deviner car je n'aimerois pas en mon particulier que vous m'allassiez faire dire des choses ou je n'aurois jamais pense je m'y engage volontiers repliqua-t'il parce que je scay bien que je ne me trompe pas dittes moy donc promptement reprit elle ce que vous pensez que ces dames ont dit elles ont dit madame respondit il en la regardant que je suis esperdument amoureux de vous c'est pourquoy vous ne devez pas trouver si estrange que je devine ce qu'elles disent puis qu'elles ont bien devine ce que je ne vous ay encore lamais dit quoy qu'il n'y ait rien de plus vray que ce qu'elles viennent de dire ha astidamas reprit arpasie en rougissant vous scavez mal deviner et ces dames devineroient aussi mal que vous si elles pensoient ce que vous dittes vous plaist il madame repliqua-t'il que je leur face advouer devant vous qu'elles ont dit ce que je viens de vous dire et que je vous face en suitte advouer a vous mesme que ce qu'elles pensent est vray ha pour cette derniere chose reprit elle il ne vous seroit pas aise de la faire et pour l'autre il n'est pas a propos de l'entreprendre pourveu que vous me veuilliez croire sur ma parole reprit-il 
 je n'auray que faire du tesmoignage de ces dames mais si vous ne les faites pas je pense que je prieray tous ceux qui parlent de mon amour de vous en parler comme ils en parlent aux autres et je vous suplieray madame de ne vous offencer non plus de ce que je vous en diray que vous vous estes offencee lors qu'on vous en a dit quelque chose car il ne seroit pas juste que vous vissiez tous les jours des gens que je scay bien qui vous ont dit que je vous aime et que vous me bannissiez parce que je vous aurois dit que je vous adore ce que vous dittes est si plaisamment pense pour une raillerie galante repliqua-t'elle que je n'ay garde de le prendre serieusement pourveu que tout en raillant vous croyez que ce que je dis est vray respondit-il vous en userez comme il vous plaira il vous seroit si peu avantageux que je le creusse reprit arpasie que vous feriez bien de ne le souhaiter pas cependant je vous declare que je n'aime pas mesme qu'on me die en raillant ce que vous venez de me dire et que si je vous pouvois soubconner d'avoir le dessein de me le dire une autre fois je ne vous parlerois de ma vie en particulier mais madame luy dit-il qu'elle injustice est la vostre de vouloir bien souffrir que tout le monde vous die que je suis amoureux de vous et de ne vouloir pas endurer que je vous le dise moy mesme quoy que je le scache bien mieux que ceux qui vous l'ont dit ne le scavent je vous assure repliqua-t'elle qu'on ne m'a 
 point dit que vous fussiez amoureux de moy et que si on me le disoit on ne me feroit pas plaisir je serois donc bien malheureux repliqua-t'il car depuis qu'il est des dames je suis assure qu'il n'y en a guere eu qui se soient offencees quand on leur a dit qu'elles avoient fait une nouvelle conqueste quoy qu'elles se soient fachees lors que ceux qui les aimoient le leur ont voulu dire c'est pourtant une injustice effroyable adjousta-t'il que celle qu'ont toutes les femmes en cette occasion comme je ne suis pas persuadee que vous ayez raison repliqua-t'elle tout haut pour rendre la conversation generale il faut que toute la compagnie juge si vous estes equitable de condamner toutes les dames comme vous faites tous ceux qui estoient aupres d'arpasie avant entendu ce qu'elle disoit interrompirent leur conversations particulieres et se mirent en estat d'escouter la proposition qu'elle leur vouloir faire en luy demandant qu'elle estoit l'injustice d'astidamas pour vous la faire connoistre dit elle je n'ay qu'a vous dire qu'astidamas avance hardiment qu'il n'y a point de femme qui ne trouve bon qu'on luy die qu'elle a fait une nouvelle conqueste et il trouve en suitte fort estrange que parce qu'on ne querelle pas tousjours outrageusement ceux qui font la guerre de ces sortes de choses on n'escoute pas aussi paisiblement ceux dont on est accuse d'avoir assujetti le coeur vous estes tousjours si equitable reprit 
 une des dames a qui elle parloit qui se nomme stenobire qu'on est assure d'estre du parti de la raison des qu'on est du vostre et vous estes si forte toute seule a soustenir mesme une mauvaise cause adjousta une autre qu'il n'est pas necessaire de se joindre a vous pour vous faire vaincre astidamas pour moy dit un homme de qualite appelle tirimene j'avoue que la plainte qu'astidamas fait des dames me paroist si raisonnable que j'ay murmure mille et mille fois contre l'injustice qu'elles ont en effet adjousta astidamas y a t'il rien de plus injuste que le procede de toutes les femmes car enfin a parler en general elles souffrent qu'on leur die qu'elles donnent de l'amour pourveu que ce ne soit pas ceux a qui elles en ont effectivement donne qui leur en parlent je suis pourtant persuade que si une dame a quelque droit de trouver mauvais qu'un homme luy die qu'il est amoureux d'elle elle en a beaucoup d'avantage de ne trouver pas bon que des gens qui ont l'aiment point l'entretiennent de ses conquestes toutesfois l'usage a presques fait une loy de cette injustice et il n'est point de femme a qui on ne puisse dire qu'elle fait bien des mal heureux que ses yeux mettent le feu par tout qu'on connoist des gens qui ont le coeur touche pour elle qu'on en scait d'autres qui en mourront et mille autres choses semblables cependant jamais femme n'a rompu avec ses amis 
 ny avec ses amies pour luy avoir parle de la puissance de sa beaute et ce qu'il y a de terrible et que si ces mesmes gens dont toutes les belles souffrent qu'on leur face la guerre pensent ouvrir la bouche pour leur dire seulement je vous aime elles les veulent bannir elles les mal-traitent elles leur imposent un silence eternel et elles les menacent de leur haine cette regle n'est pas si generale que vous le pensez repliqua stenobire en souriant car je connois des femmes qui s'offencent peut-estre plus quand leurs amies leur font la guerre d'avoir donne de l'amour a quelqu'un que lors que celuy a qui elles en ont donne leur en parle il est vray que ce que vous dittes arrive quelquefois repliqua tirimene mais cela n'arrive jamais que ce ne soit lors que la dame a une amitie liee avec celuy dont on luy parle ainsi cette colere n'est pas causee par un exces de severite en effet dit alors astidamas tirimene a raison et il n'y eut jamais que celles qui ont une galanterie qui se fachent qu'on leur parle de leurs conquestes car pour les autres quand elles ont dit negligeamment qu'on se trompe qu'on ne s'y connoist pas qu'on ne dit pas ce qu'on croit ou que du moins elles n'en croyent rien elles ne s'en tourmentent pas d'avantage mais si le pauvre amant s'en mesle la fureur les prend et elles ont autant de colere de ce qu'il leur dit que les autres dames qui escoutent paisiblement leurs amants en ont quand d'autres 
 leur en font la guerre cependant je ne pardonne ny aux unes ny aux autres car je ne trouve point bon qu'une dame qui escoute volontiers son amant trouve si mauvais que les autres s'apercoivent de l'amour qu'on a pour elle et luy en disent quelque chose mais je trouve encore bien plus mauvais que celles qui souffrent qu'on leur die des annees entieres qu'elles ont donne de l'amour a celuy cy et a celuy-la ne veuillent pas souffrir que ceux qui les adorent leur disent durant un quart d'heure seulement tous les maux qu'ils endurent pour elles s'il y avoit quelque reformation a faire a l'usage repliqua brusquement arpasie ce seroit sans doute celuy de faire qu'il n'y eust jamais de femmes qui escoutassent leurs amans et qu'il n'y en eust point suffi qui souffrissent que leurs amies leur fissent la guerre d'avoir donne de l'amour ce n'est pas adjousta-t'elle que la raison pourquoy on le souffre ne soit assez forte pour excuser celles qui en usent de cette maniere car enfin ce qui fait qu'on ne querelle pas ceux qui disent de ces choses-la c'est qu'on scait qu'ils ne les disent qu'avec l'intention de dire une flatterie s'imaginant qu'on ne peut dire fortement a une dame qu'elle est aimable si on ne luy dit qu'elle est aimee ainsi prenant en ces occasions ces sortes de choses la comme une flatterie de ceux qui parlent plustost que comme une verite on les escoute sans se facher mais lors qu'un homme perd le respect jusques 
 au point de dire a une femme ce qu'il scait bien qu'elle ne doit pas escouter cette colere est aussi juste que l'autre seroit mal sondee vous deffendez une mauvaise cause avec tant d'esprit reprit astadamas que tant que vous avez parle peu s'en est falu que je n'aye quitte mon parti pour estre du vostre mais madame vous n'avez pas plustost eu ferme la bouche que je suis revenu dans mon premier sentiment c'est pourquoy que je vous declare que si c'est un crime que de donner de l'amour il ne faut pas trouver bon que vos amies vous en accusent et que si ce n'en est pas un il ne faut pas trouver mauvais que celuy a qui vous en avez donne vous le dise aussi bien que les autres car il n'est pas juste que ceux qui ne souffrent ny peine ny inquietude de la passion dont ils vous parlent avent la liberte de vous en entretenir et que ceux qui la souffrent avec des tourmens incroyables n'osent seulement dire ce qu'ils endurent en mon particulier reprit arpasie en rougissant j'ay peu d'interest a cette dispute car je ne suis point de celles qui escoutent paisiblement leurs amans et qui se fachent contre leurs amies et je ne me souviens pas non plus qu'on m'ait jamais dit que personne ait eu de l'amour pour moy ha madame repliqua stenobire qui ne scavoit pas ce qui venoit de se passer entre astidamas et arpasie vous n'estes pas tout a fait sincere car il me semble que je vous ay dit que je connoissois 
 des gens a qui vostre beaute preparoit bien de suplices j'ay donc la memoire bien mauvaise repliqua t'elle froidement mais si vous dittes vray et que je veuille profiter de ce qu'astidamas a dit il faut que je me fache contre vous et en verite stenobire adjousta-t'elle je me facherois aisement si je vous pouvois croire apres cela arpasie proposant de s'aller promener la conversation changea mais ce qu'il y eut de rare fut que ces deux dames qui estoient aupres d'astidamas et qu'il avoit entendues lors qu'elles avoient parle de la passion qu'il avoit pour arpasie ne trouverent pas plustost une occasion d'entretenir cette belle personne durant la promenade que pensant luy faire plaisir elles luy dirent tout ce qu'elles avoient dit bas et l'assurerent tellement qu'astidamas l'aimoit et qu'elles n'avoient parle d'autre chose qu'elle comprit bien alors qu'il faloit qu'il eust entendu ce qu'elles avoient dit lors qu'il luy avoit parle comme il avoit fait cependant comme elle avoit naturellement aversion pour luy elle eut presques autant de chagrin d'estre obligee de croire qu'astidamas l'aimoit qu'elle en eust deu avoir si elle eust apris qu'une personne qu'elle eust aimee l'eust haie mais ce qui la confirma en l'aversion qu'elle avoit pour astidamas fut qu'on descouvrit que dans le mesme temps qu'il agissoit comme estant amoureux d'elle il ne laissoit pas de se derober pour 
 aller quelquesfois avec assez d'empressement chez une femme de qualite qui estoit fort belle mais qui avoit eu si peu de conduite en sa vie que celles qui estoient un peu soigneuses de leur reputation ne la voyoient point de sorte que comme arpasie avoit une aversion estrange pour ceux qui estoient capables de traiter presques esgallement toutes sortes de femmes pourveu qu'elles fussent belles elle conceut une espece d'aversion pour astidamas qui ressembloit si fort a la haine que si elle n'eust eu beaucoup de respect pour son pere elle n'eust pu la luy cacher toutesfois comme il est certain qu'astidamas estoit fort agreable quand on ne le connoissoit guere et qu'on n'avoit pas dans l'esprit une certaine purete delicate qui fait qu'on a l'imagination blessee de beaucoup de choses dont les autres ne l'ont pas la plus grande partie des femmes l'estimoit sort mais enfin astidamas apres avoir este un mois aupres de gobrias s'en retourna vers son oncle qui le consideroit comme son fils parce qu'il n'avoit point d'enfans et il s'y en retourna sans avoir aucun sujet ny de se louer ny de se pleindre d'arpasie car elle avoit vescu avec tant de prudence par la peur d'irriter son pere que l'aversion qu'elle avoit pour astidamas n'avoit para qu'a moy seulement a qui elle avoit fait la grace de la confier quelques jours apres son retour a alfene il vint un envoye de la part de protogene oncle d'astidamas et durant 
 quelque temps on entendoit tousjours dire que gobrias envoyoit vers protogene ou que protogene envoyoit vers gobrias on ne s'en estonnoit toutesfois pas car comme l'enlevement de la princesse mandane avoit mis alors toute l'asie en un esbranlement universel et que la mort de la reine nitocris avoit aussi aporte beaucoup de changement dans les esprits de ceux qui estoient attachez aux interests du roy d'assirie on jugeoit bien que chacun songeant a sa seurete et examinant quel parti on devoit prendre en une guerre qu'on prevoyoit avec certitude devoit bien tost estre il y avoit lieu de negociation entre gobrias et protogene on ne penetroit pourtant pas tout le secret de cette affaire mais nous le penetrasmes bien tost car madame il faut que vous scachiez que gobrias ayant traite avec protogene afin de se vanger du roy d'assirie ils resolurent qu'ils se rangeroient du parti de cyrus et qu'ils attendroient toutesfois a se declarer que ce prince eust une armee en campagne et qu'il avancast vers babilone comme il y avoit apparence qu'il feroit mais pour faire que leurs interests fussent plus unis et que leur traite fust plus solidement fait ils resolurent de faire le mariage d'arpasie et d'astidamas si bien qu'un matin que cette belle personne ne prevoyoit pas le malheur qui luy devoit arriver gobrias luy vint dire qu'il faloit qu'elle se disposast a partir dans huit jours pour l'aller 
 espouser a alfene qui estoit le lieu ou protugene faisoit son plus ordinaire sejour de vous dire madame qu'elle fut la douleur d'arpasie il ne me seroit pas aise cependant comme elle craignoit gobrias elle n'osa luy tesmoigner l'horrible aversion qu'elle avoit pour ce mariage n'ignorant pas qu'elle la tesmoigneroit inutilement car elle jugeoit bien que son pere ne rompoit pas un traite de la nature de celuy qu'il avoit fait quand mesme elle auroit employe toutes ses larmes pour l'y obliger si bien que se faisant une violence estrange pour cacher l'exces de sa douleur elle dit a son pere qu'elle luy obeiroit mais elle le luy dit avec une tristesse qui trahit son coeur et qui luy fit connoistre une partie de ce qu'elle ne vouloit pas monstrer neantmoins gobrias estant trop engage dans les desseins de vengeance qu'il avoit ne fit pas semblant de remarquer qu'elle obeissoit avec peine et donna tous les ordres necessaires pour faire ce voyage avec beaucoup de magnificence car comme il ne vouloir pas qu'on soubconnast rien de la ligue qu'il faisoit il publia le mariage de sa fille avec astidamas afin qu'on ne s'estonnast point de ce qu'il alloit a alfene et qu'on ne creut pas que ce fust pour conferer avec protogene qui n'estoit pas en estat de le venir trouver parce qu'il avoit quelques incommoditez qui l'en empeschoient de sorte que voulant donc pretexter son voyage du mariage de sa fille on en fit tous les preparatifs avec 
 beaucoup d'esclat et arpasie fut contrainte de recevoir toutes les visites de ceux qui venoient se rejouir avec elle de la chose du monde qui luy donnoit le plus de douleur ce qui augmentoit encore son affliction estoit qu'un de ceux que gobrias avoit envoye a alfene n'avoit dit mille choses d'astidamas qui n'estoient pas propres a luy aquerir l'estime d'arpasie si bien que ne prevoyant pas alors qu'elle le deust jamais espouser je les luy avois dittes pour la louer d'avoir sceu si bien connoistre ce que les autres n'avoient pas connu de sorte qu'ayant besoin de toute sa patience en cette rencontre elle estoit quelquesfois contrainte de chercher quelque consolation en se pleignant a moy de la rigueur de sa fortune cependant comme les affaires dont il s'agissoit vouloient de la di- gence toutes les choses necessaires pour ce voyage furent bientost prestes et nous partismes plustost que nous ne l'avions creu presques tout ce qu'il y avoit de jeunes gens de qualite aupres de gobrias luy suivirent pour luy faire honneur et cette petite cour errante s'il est permis de parler ainsi eust elle fort agreable si arpasie n'eust pas eu dans le coeur le chagrin qu'elle y avoit elle s'estoit mesme trouvee obligee par le commandement de son pere de respondre a une lettre qu'astidamas luy avoit escrite et d'y respondre avec toute la civilite d'une personne qui le regardoit comme devant estre son mary cependant 
 il est certain que la lettre qu'elle avoit receue qu'astidamas n'estoit pas trop obligeante en effet madame je ne croy pas qu'on en ait jamais escrit une telle car enfin elle estoit pleine d'esprit et bien escrite toutes les paroles en estoient civiles et respectueuses et toutesfois elles estoient disposees de telle sorte qu'elles n'obligeoient point car il y avoit je ne scay quel carractere de tiedeur en toute cette lettre qui faisoit qu'elle n'avoit rien de tendre ni de passionne et l'on eust dit enfin qu'elle estoit escrite par un homme qui n'estoit point amoureux et qui avoit pourtant voulu escrire une lettre d'amour parce qu'il estoit oblige vous pouvez donc aisement juger quels estoient les entretiens particuliers que j'avois avec arpasie durant ce voyage aussi vouloit elle bien souvent que je fusse seule dans son chariot afin de me pouvoir parler avec liberte pretextant la chose de l'incommodite du chaud qu'il faisoit si bien que pour l'ordinaire toutes les femmes qui la suivoient estoient dans d'autres chariots et j'estois seule avec elle suivant donc cet ordre je me trouvay un jour tout entier avec arpasie sans parler d'autre chose que de son malheur car a mesure que nous aprochions d'alfene sa melancolie augmentoit de sorte que comme nous n'en estions plus qu'a deux journees elle avoit un redoublement de chagrin estrange elle eut toutefois quelque consolation de scavoir que gobrias s'arresteroit quelques jours 
 a un bourg ou nous allions coucher afin d'envoyer encore vers protogene de qui il avoit eu des nouvelles en chemin qui mettoient quelque legere difficulte au traite qu'il avoit fait et qu'il vouloit terminer par negociation devant que d'avancer d'avantage nous ne sceumes pourtant par alors la veritable cause du sejour que nous devions faire a ce bourg au contraire gobrias dit a sa fille que c'estoit seulement parce que les choses necessaires pour la recevoir magnifiquement n'estoient pas encore prestes quoy qu'il en soit arpasie eut quelque legere consolation comme je l'ay dit de ce petit retardement bien qu'elle eust neantmoins tousjours beaucoup de douleur de s'aprocher d'un lieu ou elle croyoit devoir estre tres malheureuse mais madame il faut que je vous die ce qui nous arriva ce jour que nous nous entretenions d'une maniere si triste ce jour dis-je que nous estions si proche du bourg ou nous devions nous arrester qu'il n'y avoit plus qu'une petite riviere a passer sur laquelle il y avoit un petit pont de planches et de gazon soustenu sur des pilotis qui servoit a passer les gens de pied mais qui ne pouvoit servir a passer des chariots parce qu'il estoit trop foible et trop estroit vous scaurez donc que quelques gens du pais ayant adverti gobrias que depuis quelques jours la chutte d'un torrent dans cette petite riviere y avoit aporte tant de cailloux d'une montagne voisine qu'il estoit assez dangereux de la passer dans un 
 chariot jusques a ce qu'on eust remedie a ce desordre qui faisoit tant d'inesgalitez au fonds de l'eau il falut se resoudre a descendre et a passer cette riviere sur ce petit pont dont je viens de vous parler mais comme cette resolution ne fut pas si tost prise parce que gobrias vouloit voir luy mesme a travers l'eau si ces gens luy disoient la verite nous fusmes assez longtemps arrestez aupres de ce pont rustique au dela duquel nous voiyons un honme d'admirablement bonne mine qui se promenoit avec un autre au bord de cette petite riviere avant que nous fussions la comme je l'ay sceu depuis et qui s'estoit arreste a nous regarder des que nous nous estions arrestez comme arpasie n'avoit l'esprit remply que de ce qui causoit son chagrin elle ne vit pas plustost cet agreable inconnu que s'imaginant que c'estoit peut estre quelque amy d'astidamas qu'il envoyoit vers son pere elle en changea de couleur et se tournant vers moy ha niside me dit elle je seray au desespoir si cet estranger que je voy et qui a si bonne mine est envoye par astidamas car je vous advoue que dans l'aversion que j'ay pour luy je voudrois qu'il n'eust que de sots amis et que je devinsse moy mesme ce que je ne crois pas estre afin qu'il eust une femme digne de luy le souhait que vous faites est si injuste luy dis-je et l'execution en est si impossible que vous le faites inutilement mais pour cet estranger adjoustay-je il n'y a pas aparence qu'il soit la comme amy d'astidamas parce que si 
 cela estoit il se seroit desja avance et je suis assuree qu'il ne s'y arreste que pour avoir le plaisir de vous voir de plus pres quand vous passerez le pont car comme vous pouvez voir d'ou vous estes qu'il a fort bonne mine il peut aussi voir d'ou il est que vous estes digne d'arrester ses regards et peut-estre mesme luy dis je en riant pour detourner son esprit de son chagrin ordinaire que s'il vous regarde encore un quart d'heure il sera rival d'astidamas du moins a-t'il la mine assez haute pour estre de condition a le pouvoir devenir plust aux dieux repliqua brusquement arpasie que ce que vous dittes fust vray et que cet homme quel qu'il soit m'aimast assez pour troubler tous les desseins d'astidamas a condition toutesfois que je ne l'aimasse pas assez moy mesme pour troubler mon propre repos je pensois madame luy dis-je que la haine que vous avez pour astidamas fust assez forte pour vous obliger a ne faire nulle exception et que vous aimeriez mesme mieux aimer cet inconnu que d'estre femme de l'autre en verite repliqua-t'elle si c'estoit une proposition d'une chose possible on m'embarrasseroit estrangement si on me la faisoit car il est vray qu'il est peu de choses que je ne fisse pour n'espouser point astidamas pendant que nous parlions ainsi je voyois que cet estranger regardoit arpasie avec beaucoup d'attachement et que s'aprochant insensiblement du bout du pont ou il jugeoit bi qu'elle passeroit il agissoit come un honme qui la trouvoit fort belle de loin 
 et qui la vouloit voir de plus pres de sorte que nous continuasmes de parler de luy jusques a ce que nous descendissions du chariot ou nous estions pour passer le pont mais madame comme la veue est admirable de ce lieu la principalement quand on est au lieu de ce petit pont parce qu'on peut voir de droit fil le courant de l'eau arpasie a qui un de ces hommes de qualite qui acconpagnoient gobrias donnoit la main s'y arresta pou jouir un peu plus longtemps d'un si bel objet luy semblant mesme qu'elle differoit son malheur de quelques momens en ne se hastant pas de marcher et puis a dire la verite cet endroit est tout a fait agreable car d'un coste la riviere est aussi droite qu'un canal jusques a de superbes ruines d'un beau chasteau qui bornent la veue de ce coste la et de l'autre cette mesme riviere fait tant de tours et de detours dans de grandes prairies qu'elle arrose qu'on diroit qu'on voit cinq ou six rivieres au lieu d'une mais ce qui rend encore cet aspect plus agreable c'est qu'au dela de ces prairies on voit un rang de montagnes qui s'eslevant les unes sur les autres semblent aller jusques au nues et enfermer ce paisage de ce coste la et au contraire la veue est si libre de celuy qui est oppose au bourg qui est basty assez pres de cette petite riviere que les yeux se lasseroient dans une plaine d'une si vaste estendue s'ils n'estoient agreablement arrestez par diverses petites touffes de bois par de jolis hameaux par des cabanes de bergers et par un nonbre infini de 
 troupeaux dont cette plaine est couverte de sorte qu'arpasie estant au milieu de ce petit pont d'ou l'on descouvre toutes les beautez de ce paisage s'y arresta comme je l'ay desja dit et elle s'y arresta d'autant plus longtemps qu'une nue ayant cache le soleil elle y pouvoit estre sans incommodite joint qu'estant desja assez bas il n'avoit plus assez de chaleur pour incommoder considerablement si bien que par ce moyen cet inconnu qui estoit au bout du pont eut le loisir d'admirer la beaute d'arpasie qui ayant son voile leve me parut effectivement plus belle que je ne l'avois jamais veue en effet comme elle avoit un peu chaud sa beaute en estoit plus esclatante et la negligence de ses cheveux que le vent agitoit servit encore a faire voir a cet inconnu qui la regardoit qu'elle avoit de beaux bras et de belles mains parce que voulant les empescher de luy couvrir les yeux elle les remettoit de temps en temps en la scituation ou ils devoient estre mais enfin apres avoir assez regarde un si bel objet arpasie acheva de passer le pont sans que cet inconnu eust detourne ses regards de dessus son visage car je vous advoue madame que je le regarday autant qu'il regarda arpasie quoy que par une raison differente puis que je ne le regardois que parce que j'avois quelque joye de voir l'admiration qu'il avoit pour sa beaute et qu'il la regardoit sans doute parce qu'il la trouvoit la plus belle chose qu'il eust veue cependant 
 des qu'arpasie aprocha de luy il commenca de la saluer avec beaucoup de respect et il se sit de si bonne grace qu'il estoit aise de voir que c'estoit un homme de qualite et un homme qui avoit veu le monde mais apres qu'arpasie eut passe le pont elle s'assit sur une colomne renversee que le temps avoit a moitie enfoncee dans terre depuis qu'elle estoit tombee et elle s'y assit afin d'attendre plus commodement que ses chariots qui estoient alle chercher un gue plus commode eussent passe l'eau et fussent venus a l'endroit ou elle estoit de sorte que toutes les femmes qui la suivoient s'estant rangees aupres d'elle la plus grande partie des hommes ayant passe la riviere a cheval avec gobrias allerent avecque luy vers le bourg qui estoit assez proche si bien que n'en estant demeure que deux ou trois avec arpasie elle se mit a parler de diverses choses pendant quoy cet inconnu estant tousjours au mesme lieu avec son amy continua de la regarder comme un homme qui se fust volontiers aproche d'elle
 
 
 
 
et en effet la fortune favorisa son envie car comme arpasie a naturellement l'esprit curieux et qu'elle s'informe tousjours avec autant de jugement que de curiosite de tout ce qui merite la sienne elle s'estonna de voir une aussi belle colomne que celle sur quoy elle estoit assise en un lieu ou elle ne voyoit point de ruines de bastimens d'ou elle peust estre partie car ce superbe chasteau ruine qui faisoit une des beautez de ce 
 paisage estoit trop loin pour croire qu'elle en eust aussi este de sorte que ne pouvant alors parler que de choses indifferentes elle donna ordre a un des siens de demander a deux hommes qui estoient assez pres de cet agreable inconnu s'ils ne scavoient point a quoy avoit servy cette magnifique colomne mais comme ces deux hommes estoient deux marchands sans nulle curiosite ils respondirent qu'ils n'en scavoient rien et qu'ils ne l'avoient pas demande quoy qu'il y eust deux jours qu'ils fussent au bourg qui estoit proche de la pour quelque affaire qu'ils y avoient la curiosite d'arpasie ne laissa pourtant pas d'estre satisfaite car comme ils estoient fort pres de cet inconnu de bonne mine il entendit ce qu'on leur avoit demande et ce qu'ils avoient respondu si bien qu'estant alors fort aise d'avoir une occasion de parler a une personne dont la beaute luy donnoit tant d'admiration il dit a cet officier d'arpasie qu'il alloit satisfaire sa curiosite et en effet apres avoir demande le nom et la qualite de la personne a qui il alloit parler il s'aprocha d'elle fort respectueusement et prenant la parole en sa mesme langue je m'estime bien heureux madame luy dit-il de m'estre trouve assez curieux pour m'estre informe des hier de ce que vous voulez aprendre afin d'avoir aujourd'huy la gloire de contenter la curiosite de la plus belle personne du monde je merite si peu les louanges que vous me donnez repliqua-t'elle en se levant pour le saluer qu'il faut 
 assurement que vous soyez naturellement flatteur pour me parler comme vous faites du moins scay-je bien poursuivit elle en souriant qu'en me regardant dans la riviere que je viens de passer elle ne m'a rien fait voir sur mon visage qui ne me doive faire rougir des louanges que vous me donnez mais obligeant inconnu luy dit elle sans luy donner loisir de luy respondre puis que vous scavez a quoy a servy cette magnifique colomne dont le destin est si change faites moy la grace de me l'aprendre je pense pouvoir dire madame reprit il que le destin de cette colomne est encore plus grand que vous ne pensez car enfin c'est une des marques des victoires de ce grand sesostris qui fit autresfois plus de conquestes que tous les rois qui l'ont suivi n'en ont fait et qui avoit cette coustume de faire dresser des colomnes dans tous les pais qu'il avoit conquis et d'y faire graver non seulement son nom et celuy de sa patrie mais d'y faire mesme mettre des marques de la valeur ou de la laschete de ceux qu'il avoit vaincus ainsi il eternisoit la honte ou la gloire de ses ennemis avec sa propre gloire selon qu'ils avoient plus ou moins resiste a sa valeur en faisant eslever des colomnes comme celle sur quoy vous estiez assise il fit faire aussi quelques statues de luy car l'on en voit encore deux qui sont faites d'une pierre admirable dont il y en a une dans un grand chemin par ou l'on va d'ephese a phocee et l'autre est sur celuy 
 par ou l'on va de sardis a smyrne mais comme le temps detruit toutes choses successivement cette colomne a moins dure que ces statues dont je parle qui sont encore debout cependant madame adjousta-t'il galamment l'heureux destin de cette colomne ne l'a pas abandonnee dans sa chutte car puis qu'elle a eu le bonheur de servir a vous reposer elle meriteroit qu'on la revelast afin que nul autre ne la prophenast en s'y reposant apres vous et je ne scay poursuivit-il en souriant si on y faisoit graver vos conquestes si elles ne seroient pas aussi grandes que celles de sesostris si vous ne m'eussiez pas dit cette derniere flatterie repliqua-t'elle j'allois vous dire que j'estois bien marrie d'avoir trouve un aussi honneste homme que vous puis qu'il m'en faut separer si tost mais je pense que je vous dois dire que je suis bienheu- se de ne vous voir pas plus longtemps de peur de perdre l'equitable opinion que j'ay de moy cependant je ne laisseray pas de vous rendre grace de m'avoir apris ce que je voulois scavoir en suitte de cela arpasie considerant davantage cette colomne y vit encore quelque reste d'inscription que cet inconnu dechiffra et il agit enfin de telle sorte qu'il fut aise de connoistre que c'estoit un homme de beaucoup d'esprit aussi arpasie qui voulut luy tesmoigner la bonne opinion qu'elle en avoit conceue luy demanda qui il estoit d'une maniere fort oblegeante il me semble luy dit elle qu'on auroit 
 grand sujet de trouver estrange que j'eusse eu une si forte curiosite de scavoir a quoy a servy la colomne dont vous m'avez si bien instruite si ayant trouve un aussi honneste homme que vous je n'en avois pas de scavoir aussi quel pais est le sien et quel nom il porte c'est pourquoy je vous conjure de me dire quelle est vostre patrie et quel est vostre nom je fais si peu d'honneur au lieu qui m'a donne la naissance repliqua-t'il modestement que je veux attendre que je me sois rendu digne de quelque louange a vous le faire scavoir ainsi madame il me suffira de vous dire qu'on m'apelle meliante sans vous aprendre d'ou je suis s'il ne faut qu'estre digne d'estre loue pour me dire vostre pais reprit elle vous n'avez qu'a me l'aprendre car encore que je ne vous connoisse que depuis un quart d'heure seulement je sens bien que je ne pourray parler de vous sans vous louer comme arpasie disoit cela son chariot estant arrive et meliante ayant respondu comme un homme qui avoit quelque sujet de ne dire pas d'ou il estoit elle ne l'en pressa pas davantage il est vray que meliante luy ayant dit que puis qu'elle devoit tarder au bourg ou elle alloit il auroit l'honneur de l'y voir elle remit a tascher de satisfaire sa curiosite quand elle le reverroit de sorte que se separant de meliante tres civilement elle remonta dans son chariot ou j'entray avec elle mais madame tant que dura le chemin 
 que nous avions encore a farie pour arriver au bourg ou nous allions coucher nous ne parlasmes que de meliante et nous ne fismes autre chose que louer sa bonne mine son air et son esprit j'ay sceu depuis que de son coste il n'avoit parle le reste du jour que de la beaute d'arpasie a celuy qui estoit aveque luy et qu'apres s'en estre encore entretenu assez long temps en se promenant au bord de l'eau il estoit retourne au bourg avec son amy et qu'il y estoit retourne avec intention de s'informer plus particulierement de la cause du voyage de gobrias et en effet il en trouva l'occasion comme je le diray bien tost d'autre coste arpasie avoit este si satisfaite de meliante qu'elle en parla a son pere des qu'elle l'eut rejoint luy racontant ce qu'il luy avoit apris de cette colomne de sesostris elle demanda mesme a celuy chez qui elle estoit logee s'il ne scavoit point qui estoit un estranger qu'elle luy depeignit et qu'elle luy dit avoir veu au bord de la petite riviere qu'elle avoit passee mais il luy dit qu'il ne le connoissoit pas qu'il y avoit trois jours qu'il estoit dans le bourg ou elle estoit alors et qu'apparemment c'estoit un homme de qualite adjoustant qu'il n'en scavoit autre chose sinon que le lendemain qu'il y estoit arrive avec un autre il avoit envoye en quelque part un escuyer qui se disoit estre a luy et que depuis cela il n'avoit fait que se promener continuellement 
 avec son amy et que s'informer des singularitez du pais mais madame pendant qu'arpasie s'informoit de meliante meliante s'informoit encore plus soigneusement d'arpasie a un escuyer de gobrias qu'il rencontra dans une grande place qui est devant le temple de ce lieu la car comme tous les estrangers ont un droit particulier de s'aborder quand ils se rencontrent en un pais qui leur est esgallement inconnu il fut aise a meliante de s'entretenir avec cet escuyer qui aimant naturellement a parler luy en dit plus qu'il ne luy en demandoit car non seulement il luy aprit que gobrias alloit a alfene mais il luy dit qu'il y alloit marier sa fille a astidamas et il luy fit mesme entendre qu'arpasie ne l'aimoit point et qu'elle n'estoit pas contente de ce mariage adjoustant en suitte par un exces de zele pour arpasie tout ce qu'il avoit sceu du dereglement des moeurs d'astidamas afin de justifier son aversion ainsi meliante sceut presque aussi parfaitement tout ce qui regardoit la fortune d'arpasie que s'il l'eust veue des le berceau si bien qu'estant confirme par ce mesme escuyer que gobrias devoit tarder quelques jours en ce lieu la parce qu'il avoit envoye a alfene il fit dessein de le visiter de lendemain au matin et en effet il n'y manqua pas car il y fut avec son amy qui se nommoit phormion de sorte que comme arpasie avoit parle avantageusement de meliante a son pere il le receut fort civilement 
 joint que sa personne plaist si fort et a quelque chose de si noble qu'il est aise de concevoir bonne opinion de luy des qu'on le voit car enfin il est grand de belle taille et de bonne mine mais j'entens de cette taille aisee qui persuade facilement qu'il faut qu'un homme soit adroit a toutes choses quand il l'a ainsi de plus meliante a les cheveux chastains le visage un peu long les yeux bruns les dents belles la bouche agreable et la phisionomie si sine qu'elle monstre presque tout son esprit sans qu'il ait la peine de parler cependant il parle galamment et juste tout ensemble bien qu'il ait quelque accent different du nostre et quoy que meliante sceust desja tant de choses differentes qu'on ne pouvoit comprendre en quel temps il les avoit aprises veu l'age qu'il avoit sa conversation estoit pourtant naturelle et aisee et il parloit avec une telle facilite qu'on connoissoit bien qu'il ne parloit jamais que de ce qu'il scavoit quoy qu'il parlast de toutes choses du moins suis-je assuree que je ne luy ay jamais rien entendu dire que j'eusse voulu qu'il n'eust pas dit il fait mesme de fort agreables vers et il escrit de fort belles lettres de plus meliante a l'imagination vive l'esprit brillant l'humeur enjouee le coeur tout a fait noble et les inclinations si genereuses qu'on ne les peut avoir davantage en effet il cherche avec un soint estrange a connoistre toutes les personnes qui ont un merite extraordinaire et a s'en faire aimer et il scait s'insinuer 
 si adroitement dans leur esprit qu'il n'a pas plustost aquis leur connoissance qu'il aquiert leur estime et leur affection ce qui contribue encore infiniment a le rendre agreable c'est que pour peu qu'on le connoisse on connoist qu'il a le coeur tendre et l'ame passionnee et il y a effectivement je ne scay quoy de si affectueux dans ses expressions qu'on peut presques dire qu'il parle d'amour en parlant d'amitie tant il est vray qu'il s'exprime obligeamment quand il veut obliger quelqu'un meliante estant donc aussi aimable que je vous le represente plut extremement a gobrias qui le pria de le voir pendant qu'il seroient en mesme lieu il le retint mesme a disner aveque luy aussi bien que phormion qui a sans doute beaucoup d'esprit et pour achever son bonheur gobrias ayant a escrire a alfene luy dit apres le repas qu'il allast faire une visite a arpasie qui avoit mange en particulier de sorte que meliante luy obeissant volontiers fut ou son inclination l'apelloit et vint en effet dans la chambre d'arpasie qui fut fort aise de le voir comme ils avoient desja assez d'estime l'un pour l'autre pour souhaiter de s'estimer encore davantage il parut en leur conversation qu'ils n'avoient pas dessein de se cacher leur esprit ils se le montrerent pourtant sans aucune affectation et leur entretien fut si agreable et si divertissant que tous ceux qui s'y trouverent eurent leur part de la joye qu'ils se donnerent 
 en se confirmant dans l'estime qu'ils avoient desja l'un pour l'autre ce qui fut le principal sujet de leur conversation fut cet enchainement universel de toutes les choses du monde qui fait que si on changeoit quelquesfois l'ordre d'une seule il y en auroit cent mille qui changeroient ou qui ne seroient mesme point du tout en effet disoit agreablement arpasie a meliante si sesostris n'eust jamais passe d'affrique en asie je ne vous aurois peut-estre jamais parle car il n'eust point fait eslever la colomne sur laquelle j'estois assise qui a fait le commencement de nostre connoissance et si le temps ne l'eust point destruite je ne vous aurois pas non plus connu puis que si elle eust este debout son inscription eust pu estre entendue par mon pere si bien que je n'aurois pas eu besoin de vous ainsi on peut dire que je dois le plaisir que j'ay de vous entretenir a deux choses bien differentes puis que je le dois a cet illustre conquerant qui fit eslever cette colomne et que je le dois aussi au temps qui l'a ruinee et qui l'a mise en estat d'avoir besoin de vous pour satisfaire ma curiosite de grace madame luy dit meliante en souriant souvenez vous bien de ce que vous venez de dire afin que si dans la suitte du temps ma connoissance vous donne quelque importunite vous en accusiez tousjours sesostris sans m'en accuser car je seray fort aise que vous soyez persuadee qu'il y a une certaine necessite 
 inevitable a toutes les choses du monde afin que vous vous plaigniez toujours du destin si mes visites vous incommodent je ne scay pas si je me pleindray de celuy qui a fait nostre connoissance repliqua t'elle mais je scay bien que je me pleindray de vous si vous ne voulez pas que je scache un peu plus precisement qui vous estes je vous ay desja dit madame repliqua-t'il une des raisons qui m'em empeschent et je ne desespere pas de vous dire peut-estre un jour les autres si je ne vous dis pas ce que vous voulez scavoir mais vous parlez respondit elle comme si nous devions demeurer toute nostre-vie ensemble et cependant veu la maniere dont nous nous sommes recontrez il y a aparence que nous nous separerons bientost comme vous ne scavez ny qui je suis ny quels sont mes desseins reprit-il en souriant qui vous a dit madame que mes affaires ne sont pas au lieu ou vous allez ce que je souhaite a si peu accoustume d'arriver repliqua-t'elle que je n'ay garde de croire que cela soit et je suis persuadee que bien loin d'attirer un aussi honneste homme que vous au lieu ou je vay je banniray plustost tous ceux qui y sont ce que vous me dittes est obligeant reprit meliante que quand je n'aurois point eu dessein d'aller a alfene j'y devrois aller pour me rendre digne de l'honneur que vous me faites mais madame pour vous dire quelque chose de ma fortune il faut 
 que vous scachiez qu'ayant eu la fantaisie des voyages j'ay este voir toute la grece et qu'ayant fait amitie particuliere avec phormion que vous voyez et a qui j'ay l'obligation de tout le plaisir que j'ay eu en son pais je viens luy faire voir toute l'asie comme il m'a fait voir toute la grece c'est pourquoy madame n'ayant autre dessein que celuy de luy montrer ce que l'asie a de plus beau et de plus rare je pense que je ne puis mieux faire que de vous suivre puis qu'il n'y a rien de si beau que vous mais madame adjousta t'il comme je me suis desja aperceu que vous estes aussi modeste que belle et que vos propres louanges vous font rougir je vous diray si vous le voulez que nous irons a alfene pour voir ce merveilleux lac d'arethuse que le tigre traverse sans mesler ses eaux avec les siennes ce dessein la estant plus raisonnable que l'autre repliqua-t'elle je seray bien aise que vous le preniez et que je puisse esperer de ne perdre pas si tost une si agreable conversation comme phormion n'avoit pas encore la facilite de la langue qu'arpasie parloit il ne dit que peu de chose a cette premiere visite mais le peu qu'il dit ne laissa pas de faire voir qu'il estoit digne d'estre amy de meliante cependant lors que le soir aprocha arpasie fut se promener dans un assez beau jardin et meliante luy donna la main de sorte qu'il la vit et luy parla l'apresdisnee toute entiere il retourna mesme le 
 le soir chez gobrias et le lendemain chez arpasie de qui il estoit charme et a qui il estoit fort agreable aussi m'en parloit elle avec beaucoup de marques d'estime il avoit mesme cet avantage que dans l'aversion qu'elle avoit pour astidamas il luy sembloit qu'elle trouvoit quelque douceur a estimer les autres plus que luy et qu'elle luy ostoit ce qu'elle leur donnoit mais nyside me disoit elle un soir que meliante avoit passe le jour tout entier aupres d'elle que dittes vous de cet inconnu et ne suis-je pas bien malheureuse de voir que la fortune qui me fait rencontrer de si honestes gens pour mes amis et des gens qui me plaisent si fort m'ait choisi un mary pour qui j'ay tant d'aversion mais helas adjousta arpasie que n'a-t'elle renverse l'ordre des choses et que ne m'a t'elle fait rencontrer astidamas au lieu ou j'ay trouve meliante en effet je n'aurois veu de luy que ce qu'il a d'agreable et quand mesme il ne l'auroit pas este je n'en aurois este guere importunee mais de vouloir que je passe toute ma vie avec un homme dont l'ame est beaucoup au dessous de son esprit et pour qui j'ay une antipathie invincible c'est une rigueur que je ne puis suporter aussi me semble-t'il poursuivit elle que je me vange de cette injustice en donnant mon estime a meliante et dans les bizarres sentimens ou je suis je voudrois trouver de moment en moment des gens que je pusse estimer et aimer 
 afin que quand j'arriveray a alfene j'eusse tellement donne toute mon estime et toute mon amitie que je ne pusse plus estre capable ny d'aimer ny d'estimer rien de tout ce que j'y trouveray pour l'amitie madame repliquay-je je concoy bien qu'elle peut avoir des bornes et qu'au dela d'un certain nombre de personnes on ne peut plus aimer fortement mais pour l'estime je vous assure que comme vous estes fort equitable vous estimerez malgre vous tout ce que vous croirez digne d'estre estime et que vous estimerez mesme en astidamas ce qu'il a d'estimable en verite nyside me dit elle les sentimens que j'ay pour luy sont bien esloignez de pouvoir rendre justice a ce qu'il a de bon ce n'est pas que je ne me condamne moy mesme mais je n'y scaurois que faire et je suis si peu maistresse des mouvemens de mon coeur que je pense que meliante a raison de me dire qu'il faut tout attribuer au destin car je suis en effet persuadee qu'il y a beaucoup de choses que nous pensons faire par choix que nous faisons par necessite voila donc madame en quelle assiete arpasie avoit l'esprit pendant le petit sejour que nous fismes au lieu ou nous avions trouve meliante ce sejour fut mesme plus long que nous ne l'anions pense car il y eut plusieurs envoyez de protogene qui vinrent vers gobrias et plusieurs envoyez de gobrias qui surent vers protogene pour des choses que je n'ay jamais 
 tout a fait bien sceues et qui ne regardoient que la ligue qu'ils vouloient faire contre le roy d'assirie sans laquelle le mariage d'arpasie n'eust point este resolu de sorte que meliante vit plus arpasie en douze jours que nous fusmes la qu'on n'a pour l'ordinaire accoustume de se voir en trois mois dans les grandes villes principalement quand on se connoist depuis peu aussi peut on dire qu'il la connut si bien qu'il la connut trop pour son repos car il en devint si amoureux qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage il n'en dit pourtant rien alors excepte a phormion a qui il fut contraint d'advouer son amour naissante afin qu'il ne s'opposast point au dessein qu'il avoit de tarder plus long temps a alfene qu'il n'en avoit eu l'intention joint que comme nous l'avons sceu depuis il se trouvoit en un embarras estrange car enfin madame il faut que vous scachiez que meliante s'apelle effectivement clidaris qu'il est d'une maison tres illustre d'une province d'assirie et qu'estant party fort jeune de la maison de son pere il avoit tousjours voyage jusques alors mais pour achever de vous bien esclaircir l'avanture que j'ay a vous raconter il faut que je vous die encore que lors qu'il partit il avoit une soeur nommee cleonide qui des l'age de trois ans avoit este envoyee a alfene par son pere qui avoit perdu sa femme et qui l'y avoit envoyee afin qu'elle fust eslevee aupres 
 d'une soeur qu'il avoit qui y estoit mariee de sorte que meliante avoit une soeur et une tante au lieu ou nous allions mais une soeur et une tante dont il n'estoit pas connu car sa tante avoit este mariee a alfene devant qu'il fust ne et sa soeur estoit si jeune quand elle estoit partie qu'il ne pouvoit ny en estre connu ny la connoistre mais ce qui faisoit son plus grand embarras estoit qu'en faisant voir l'asie a phormion il avoit este a samosate ou son amy estoit tombe malade et le mal estoit qu'il y avoit demeure assez long temps pour avoir aquis l'affection d'une soeur d'astidamas apellee argelyse car comme la mere d'astidamas s'estoit remariee elle demeuroit en ce lieu la avec sa fille si bien que meliante ayant fait plus de progres dans son esprit qu'il ne l'avoit espere lors qu'il s'estoit attache a la voir se trouvoit dans une inquietude estrange veu la passion qu'il avoit dans l'ame aussi phormion fut il fort surpris lors qu'il s'aperceut de l'amour de son amy et qu'il luy proposa de demeurer a alfene le plus qu'ils pourroient de grace luy disoit il considerez bien l'estat des choses les suites facheuses de cette passion et le peu d'esperance que vous pouvez avoir car enfin vous aimez une personne qui va peur estre se marier dans huit jours a un homme dont la soeur croit que vous l'aimerez eternellement et en effet madame il est certain qu'argelyse estoit dans cette opinion il faut pourtant dire a la deffence de meliante qu'elle avoit plus contribue a son erreur 
 que luy car j'ay sceu depuis assez precisement que d'abord qu'il la vit a samosate il n'eut pour elle qu'une certaine civilite particuliere que beaucoup d'autres n'auroient pas appellee amour et qu'elle expliqua de cette sorte mais ce qui fait que cette fille croit si aisement qu'on l'aime est qu'elle scait si bien qu'elle est aimable et qu'elle est si persuadee que les hommes ne sont capables que d'amour et qu'ils ne le sont point d'amitie que des qu'on aporte quelque assiduite a la voir elle croit qu'on est amoureux d'elle si bien que comme elle plaisoit a meliante il la vit assez souvent a samosate pour luy persuader sans le luy dire qu'il avoit de l'amour pour elle de sorte que se trouvant avoir une puissante inclination pour luy elle le receut comme un homme dont elle croyoit estre aimee et dont elle n'estoit pas marrie d'avoir assujetty le coeur mais conme elle ne pouvoit pas agir ainsi sans que meliante connust ses sentimens il ne voulut pas luy dire qu'il n'avoit pas dans l'ame toute la passion dont il connoissoit qu'elle le croyoit capable joint qu'il pensa luy mesme que ce qu'il sentoit estoit amour car il la trouvoit belle elle luy plaisoit et il n'aimoit alors rien plus qu'elle neantmoins veu conme il a depuis examine ses sentimens la sorte d'affection qu'il avoit pour argelyse estoit plustost une amitie galante qu'une forte amour il a pourtant advoue que lors qu'il s'estoit separe d'elle il croyoit en estre amoureux et qu'il ne s'estoit desabuse de cette opinion que lors qu'il l'estoit 
 devenu d'arpasie cependant il estoit certain qu'en quitant argelyse il luy avoit dit beaucoup de choses obligeantes et je suis persuadee que s'il n'eust jamais veu arpasie il eust continue d'aimer argelyse en effet lors qu'il avoit pris la resolution d'aller a alfene pour faire voir le lac d'arethuse a phormion il avoit eu dessein de se faire aimer d'astidamas quoy qu'il n'eust pas eu l'intention de s'en faire connoistre alors ne luy semblant pas qu'il deust paroistre en ce lieu la ou sa soeur demeuroit qu'il n'eust un autre equipage aussi avoit il quite son veritable nom pour prendre celuy de meliante qu'il portoit en ce temps la afin de se desguiser a cleonide jusques a ce qu'il eust un train proportionne a sa condition car pour son visage elle ne pouvoit pas le connoistre comme je l'ay desja dit mais comme phormion avoit estropie son cheval en sautat par dessus un torrent le pretendu meliante avoit envoye son escuyer a une ville prochaine pour en avoir un autre et c'estoit le retour de cet escuyer qu'ils attendoient lors que la rencontre d'arpasie fit un si estrange renversement dans le coeur et dans les desseins de meliante que phormion ne pouvoit assez s'estonner de voir qu'il ne sembloit pas mesme penser a resister a la passion qu'il avoit dans l'ame de sorte qu'il n'est rien de fort et de persuasif qu'il ne luy dist pour luy persuader de s'opposer a cette amour naissante j'aime mieux disoit phormion a meliante ne voir jamais le lac d'arethuse que d'aller a 
 alfene pour vous voir le plus malheureux de tous les hommes et l'aime mieux reprenoit meliante estre le plus miserable amant de la terre que de me separer d'arpasie au reste adjoustoit il ne pensez pas que je me sois rendu sans combatre et que je ne voye pas les malheurs dont je suis menace car je puis vous assurer qu'il n'est rien que je n'aye fait pour n'estre point amoureux d'arpasie et pour estre fidelle a argelyse de plus je voy bien qu'il n'y a jamais rien eu de si bizarre que le dessein que je prens et que le changement qui est arrive en mon coeur pour astidamas est la plus sur prenante chose du monde car enfin j'ay bien ouy dire qu'on aime ou qu'on hait des gens qu'on connoist et qu'on peut changer de sentimens pour tous ceux qu'on voit mais je ne pense pas qu'il soit jamais arrive qu'on ait aime et hai un homme sans l'avoir veu cependant il est certain que si je n'aimois astidamas lors que je suis venu icy j'avois du moins dessein d'en estre aime et de faire tout ce que je pourrois pour cela quand il me connoistroit j'ay pourtant bien change de sentimens sans l'avoir connu car j'ay presentement une telle disposition a la hair que je suis assure que je le hairay il est vray adjousta-t'il qu'il est arrive un grand changement pour luy dans le rang ou je le considerois puis qu'un moment avant que d'avoir veu la belle et charmante arpasie je le regardois comme le frere de ma maistresse et que je le regarde aujourd'huy comme 
 mon rival mais luy disoit phormion sans m'amuser a vous parier d'argelyse pour vous guerir de vostre nouvelle passion je ne veux seulement que vous demander sur quoy vous fondez vostre esperance je la fonde repliqua-t'il sur ce qu'arpasie hait astidamas et cette pensee a quelque chose de si doux pour moy que je ne vous le puis exprimer mais quoy qu'elle le haisse reprit phormion elle consent pourtant a l'espouser il est vray repondit il mais elle y consent avec repugnance et si vous voulez que je vous die combien ma passion est ingenieuse a se former une esperance chimerique qui n'a de fondement qu'en la seule grandeur de mon amour je vous diray mon cher phormion que comme je suis assure qu'arpasie hait astidamas malgre elle et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour l'aimer sans le pouvoir faire je le suis de mesme qu'il ne seroit pas impossible qu'elle aimast malgre qu'elle en eust et qu'il pourroit aussi arriver que je serois ce bien heureux qu'elle voudroit inutilement pouvoir hair ha meliante s'escria phormion qu'il faut avoir l'esprit puissamment touche d'amour pour se faire une esperance aussi mal fondee que celle-la je l'advoue repliqua-t'il et ma folie n'est pas encore si grande que je ne la connoisse bien cependant mon mal n'a point de remede et il faut que j'aime arpasie et que je la suive a alfene mais en l'y suivant reprit phormion vous vous trouverez a ses nopces et 
 vous y verrez peut-estre argelyse qui apparamment y viendra eh cruel amy dit alors meliante ne m'accablez point de facheuses predictions et laissez moy raisonner a ma mode mais comment pouvez vous raisonner a vostre avantage reprit-il ceux qui ne scavent point aimer repliqua brusquement meliante comme phormion me le dit depuis ne sont pas capables de trouver de la raison a ce que pense un homme amoureux et je suis fortement persuade qu'il seroit plus aise a un egiptien d'entendre le langage d'un persan sans l'avoir apris qu'a un homme qui n'a point aime d'entrer dans les sentimens d'un amant quoy qu'il en soit adjousta-t'il je veux du moins aimer arpasie jusques a ce que je scache qu'elle aime astidamas mais quand elle haira toute sa vie son mary luy dit phormion vous n'en serez pas plus heureux je ne scay ce que je seray repliqua-t'il mais je scay bien que je ne puis faire que ce que je fais et que quand argdise seroit icy je ne changerois pas de sentimens ce n'est pas encore une fois pour suivit-il que je ne connoisse bien que jamais passion naissante n'a este si mal fondee que la mienne mais quand ce ne seroit que pour faire voir que l'amour peut naistre et subsister sans esperance il saut que j'aime la belle arpasie du moins auray-je la consolation de scavoir que sa grande beaute servira d'excuse a ma foiblesse si elle ne la peut justifier joint qu'a parler raisonnablement c'est estre fort injuste que 
 de vouloir obliger quelqu'un de faire plus qu'il ne peut et la sagesse cesseroit d'estre sagesse si elle exigeoit des choses impossibles c'est pourquoy mon cher phormion puis que je ne puis me vaincre moy mesme flattez ma passion au lieu de la combatre et aidez moy a me tromper pour me rendre moins miserable voila donc madame en quelle assiette estoit l'ame de meliante phormion jugeant donc qu'il s'opposeroit inutilement a l'amour de son amy et qu'il n'estoit pas temps de vouloir guerir un mal qui augmentoit de moment en moment ceda quelque chose a meliante et se resolut d'aller a alfene suivant son premier dessein cependant comme meliante avoit une complaisance extreme pour gobrias il en fut bientost aime de sorte que profitant de cette amitie et voulant se rendre autant qu'il pourroit inseparable d'arpasie il le suplia de souffrir qu'il l'accompagnast a alfene et qu'ils passassent phormion et luy pour estre du nombre de ceux qui l'avoient suivy en ce voyage ou pour l'honnorer ou pour contenter leur curiosite vous pouvez juger madame que meliante ne fut pas refuse car comme ce qu'il demandoit estoit agreable a gobrias et luy faisoit honneur il le luy accorda aveque joye meliante agit mesme si adroitement que personne ne soubconna qu'il eust nul sentiment cache dans l'ame et arpasie elle mesme pensa qu'il n'avoit demande a suivre son pere qu'afin d'estre mieux receu dans cette 
 petite cour dont elle alloit faire la plus belle partie cependant comme elle estimoit fort meliante elle se rejouit du dessein qu'il prenoit et le regardant alors comme un amy qu'elle ne devoit pas si tost perdre elle vescut encore plus obligeamment aveque luy et il vescut de son coste si respectueusement avec elle qu'il eust este difficile qu'elle n'en eust pas este tres satisfaite aussi commenca t'elle de luy parler avec plus de sincerite si bien que se contraignant moins qu'a l'ordinaire elle soupiroit quelquesfois devant luy et sans luy en dire la cause elle ne laissoit pas de luy montrer une partie de sa tristesse mais madame que cette tristesse luy donnoit de joye par la pensee que c'estoit un effet de la haine qu'arpasie avoit pour son rival il arrivoit mesme souvent que cette belle personne me disoit beaucoup de choses en sa presence touchant son aversion pour astidamas dans la pensee qu'il ne les entendoit point mais comme il estoit mieux instruit qu'elle ne le croyoit il les entendoit aussi bien que moy et il en avoit tant de joye qu'on peut dire que la haine d'arpasie pour astidamas fit une partie de l'amour de meliante pour arpasie mais a la fin toute la negociation d'entre protogene et gobrias estant terminee ce dernier dit un soir a sa fille qu'il falloir partir le lendemain et qu'astidamas viendroit au devant d'elle jusques a une demie journee d'alfene vous pouvez juger madame que cette nouvelle ne fut pas fort 
 agreable a arpasie car elle avoit espere quoy qu'il n'y eust pas grande aparance que peut-estre protogene et gobrias se brouilleroient tout a fait pendant une si longue negociation et que son mariage avec astidamas seroit rompu meliante de son coste en eut une douleur extreme mais il en cacha si bien le sujet qu'arpasie la remarquant s'imagina qu'elle estoit causee par la sienne sans qu'il eust d'autre interest que la douleur qu'il voyoit sur son visage dont elle pensa bien alors qu'il pouvoit deviner la cause neantmoins par vertu et par prudence elle fit ce qu'elle put pour se contraindre il est vray que quand j'estois seule aupres d'elle elle soulageoit ses desplaisirs par ses pleintes et meliante en son particulier en faisoit autant lors qu'il estoit seul avec phormion cependant l'escuyer de meliante estant revenu fort a propos avec un tres beau cheval qu'il avoit achepte pour l'amy de son maistre il se disposa a suivre gobrias et arpasie et a aller vers son rival d'entreprendre de vous dire madame quels furent tous les sentimens de meliante et d'arpasie en cette occasion il y auroit de la temerite car je ne pense pas qu'a moins que d'avoir souffert ce qu'ils souffrirent il fut possible de les bien exprimer en effet comme le malheur qu'arpasie aprehendoit estoit plus proche elle eut un si grand redoublement de douleur le jour que nous devions rencontre astidamas et arriver a alfene que voulant du moins avoir la consolation de se pouvoir pleindre elle voulut que le 
 fusse seule avec elle dans son chariot je l'irritay pourtant plustost que je ne la consolay parce que comme je croyois qu'il faloit de necessite qu'elle espousast astidamas je voulus luy persuader que les qualitez agreables qu'il avoit devoient luy faire excuser les mauvaises car enfin luy disois-je madame il est sans doute assez bien fait il a de l'esprit et du coeur sa conversation est enjouee et si on ne scavoit rien du dereglement de ses moeurs on ne trouveroit rien a y desirer et puis madame adjoustoy-je ce n'est guere la coustume que les personnes de vostre condition ayent la liberte de se choisir des maris et pour l'ordinaire la fortune les donne plus tost que la raison ne les choisoit ha nyside me dit elle que ce que vous me dittes est foible pour me consoler car enfin je scay bien qu'astidamas a quelques qualitez agreables et s'il n'en avoit que quelques-unes un peu incommodes les premieres me feroient excuser les secondes mais comme tout ce qu'il a d'agrement est en la personne et son esprit et que tout ce qu'il a de mauvais est dans ses inclinations et dans le fonds de son ame je ne puis me consoler des unes par les autres et il y a enfin quelque chose de si oppose entre astidamas et moy que je ne scay encore si l'interest de ma propre gloire sera assez puissant pour m'obliger a luy sacrifier tout le repos de ma vie voila donc madame de quelle maniere s'entrenoit arpasie pendant le chemin que nous avions a 
 faire pour meliante il estoit encore plus malheureux car gobrias ce jour la luy par la tousjours et pensant luy faire grand plaisir il luy dit qu'il vouloit le presenter le premier a astidamas quand ils le trouveroient mais enfin madame sans vous faire attendre trop long temps une si cruelle entreveue comme nous entrasmes dans une plaine d'une assez vaste entendue nous vismes sortir d'un bois qui la borne un gros de cavalerie qui venoit a nous si bien qu'arpasie ne pouvant douter que ce ne fust astidamas qui venoit au devant d'elle cette veue pensa luy faire perdre toute la resolution qu'elle avoit prise de se contraindre et si la plaine eust este moins longue elle n'eust sans doute pu avoir le temps de se remettre d'autre part meliante sentit dans son coeur une agitation estrange se voyant sur le point de voir celuy qu'il croyoit devoir posseder la personne qu'il aimoit il fit pourtant un dernier effort contre luy mesme pour tascher de considerer plustost astidamas conme le frere d'argelyse que conme l'amant d'arpasie mais il n'y eut pas moyen aussi n'eut il pas plustost aperceu ce gros de cavalerie qui paroissoit que conme il n'estoit pas fort esloigne du chariot d'arpasie il tourna la teste pour voir si elle le voyoit et pour tascher de remarquer quels sentimens elle en avoit de sorte que ne voyant sur son visage qu'une esmotion pleine de chagrin il en eut une satisfaction extreme cependant gobrias sans prendre garde ny a la tristesse d'arpasie ny a l'inquietude de meliante luy dit 
 qu'il falloit un peu haster le pas de leurs chevaux afin d'aller aut devant de celuy qui venoit au devant d'eux et en effet il commenca de marcher un peu plus viste si bien qu'il falut que meliante le suivist comme les autres et qu'il se hastast d'aller voir un homme qu'il eust voulu ne voir jamais l'entreveue de gobrias et d'astidamas eut toutes les civilitez et toutes les ceremonies que l'usage a establies en de pareilles rencontres astidamas s'arresta le premier pour descendre de cheval gobrias fit la mesme chose des qu'il vit que l'autre descendoit et marchant en mesme temps l'un vers l'autre ils s'embrasserent avec beaucoup de marques de satisfaction apres quoy gobrias se tourna pour presenter meliante a astidamas croyant qu'il estoit encore aupres de luy mais comme cet amant cache pensoit que c'estoit toujours quelque chose de differer d'un moment a embrasser son rival il s'estoit mesle parmy ceux qui suivoient gobrias de sorte que par ce moyen il sut contraint de les presenter tous les uns apres les autres selon qu'ils s'avancoient mais quand ce fut a meliante gobrias fit un eloge plus particulier qu'aux autres pour rendre son merite recommandable a astidamas qui le receut en effet tres civilement si bien que ce malheureux amant se vit contraint de rendre a son rival civilite pour civilite phormion fut aussi bien receu d'astidamas et cette entreveue se passa mieux que celle d'arpasie et de luy mais pour vous la dire telle qu'elle fut il faut que vous scachiez 
 que pendant que gobrias presentoit tous ceux qui le suivoient a astidamas nostre chariot et les autres qui nous suivoient avancoient tousjours si bien que nous arrivasmes aupres du lieu ou ces complimens se faisoient justement comme astidamas les achevoit de sorte que venant alors droit a arpasie il faloit sans doute qu'elle commandast a celuy qui conduisoit son chariot d'arrester mais comme elle avoit l'esprit estrangement trouble elle ne luy dit pas si bien que cet homme qui ne scavoit pas ce qu'il faloit faire attendoit ce commandement et marchoit tous jours et je pense que si gobrias ne luy eust crie qu'il s'arrestast arpasie l'eust laisse aller sans luy rien dire quoy qu'elle vist bien qu'astidamas avancoit vers elle d'autre part il parut tant de desordre sur le visage de cet amant que de ma vie je n'ay rien veu de pareil pour moy je creu alors que c'estoit un effet du despit qu'il avoit de ce qu'arpasie n'avoit pas fait arrester son chariot des qu'elle l'avoit veu et de ce qu'il voyoit une si grande froideur sur le visage de cette belle personne cependant comme je voulois descendre de ce chariot pour luy laisser la liberte de parler plus commodement a arpasie il ne le voulut pas et il dit a gobrias qui l'avoit presente a sa fille que protogene les attendoit avec tant d'impatience qu'il ne vouloit pas luy retarder un bien qu'il souhaitoit si fort pour en recevoir un qu'il ne meritoit pas mais enfin madame astidamas dit cela avec une civilite qui avoit quelque chose 
 de si contraint quoy qu'il eust naturellement l'air fort libre qu'il estoit aise de voir qu'il avoit quelque inquietude dans l'esprit plusieurs de ceux qui remarquerent l'agitation de son ame creurent que c'estoit un effet de la grandeur de sa passion mais pour moy je creus tousjours que c'en estoit un de son despit cependant meliante qui s'estoit recule autant qu'il avoit pu lors que gobrias l'avoit voulu presenter a astidamas s'aprocha le plus qu'il luy fut possible pour voir l'entreveue d'arpasie et de luy et en effet il en fut si proche qu'il pouvoit observer tous les mouvemens de leur visage principalemet de celuy d'arpasie qu'il regardoit avec bien plus de soin que celuy d'astidamas car presuposant qu'il estoit fort amoureux d'elle il n'avoit rien a chercher dans ses yeux mais esperant de voir dans ceux d'arpasie quelques marques d'aversion pour astidamas il les regardoit avec tant d'attention qu'il eust aise de voir si on l'eust observe qu'il prenoit un grand interest a ce qui se passoit du moins phormion me l'a t'il dit depuis car pour moy je ne regardois presques qu'astidamas et j'avois un tel estonnement de voir que le despit que je pensois qu'il avoit estoit si grand qu'il l'empeschoit de faire paroistre une joye excessive sur son visage se voyant si pres d'estre heureux que je ne scavois qu'en penser cependant apres quelque complimens assez courts et assez peu liez le chariot marcha et gobrias astidamas et tous les autres remontant a cheval le devancerent de sorte que demeurant 
 dans la liberte de faire scavoir ce que je pensois a arpasie je pris celle de luy dire qu'il me sembloit qu'elle avoit eu tort de ne commander pas que son chariot s'arrestast ha nyside me dit elle je n'avois garde de faire ce commandement et si j'eusse suivy mon inclination j'en aurois fait une tout contraire mais adjousta-t'elle je trouve fort estrange qu'au lieu d'insulter sur la froideur avec la quelle astidamas m'a abordee vous m'acusiez sans l'accuser comme vostre incivilite a precede sa froideur luy dis-je avec la liberte qu'elle me donnoit aupres d'elle j'ay creu qu'il en falloit parler devant que de m'estonner du procede d'astidamas et qu'il le falloit d'autant plus que je suis persuadee que le despit qu'il a eu de ce que vous luy avez fait a cause l'embarras ou je l'ay veu quoy qu'il en soit dit elle il m'a fait un plaisir extreme de ne me recevoir pas mieux bien que j'en aye pourtant de la colere il n'est toutesfois pas aise repris je qu'on puisse avoir ces deux sentimens la pour une mesme chose il est pourtant vray que je les ay tous deux repliqua-t'elle car la joye que j'ay de ce qu'astidamas a fait vient principalement de ce qu'il m'a irritee en verite madame luy dis-je vous me faites une estrange pitie de voir que vous aportiez tant de soin a hair un homme avec qui vous devez passer toute vostre vie conme je suis bien assuree respondit elle qu'il est absolument impossible que je l'aime jamais il faut bien que je cherche quelque bizarre consolation dans la haine 
 que j'ay pour luy et que je me persuade du moins qu'elle est juste afin de n'avoir pas la douleur d'estre contrainte de m'accuser moy mesme cependant estant arrivez le long du tigre astidamas par les ordres de protogene nous fit prendre un chemin plus a gauche afin que nous ne vissions pas ce soir la en arrivant le lac d'arethuse dans le dessein de le faire voir a arpasie avec plus de plaisir si bien que tournoyant la ville nous y entrasmes par une porte du coste de la plaine ou gobrias et arpasie furent complimentez de la part de protogene je ne m'amuseray point a vous dire que presques tous les habitans de cette belle ville estoient en armes que toutes les rues estoient pleines de monde que les fenestres estoient remplies de dames de qualite et que protogene qui n'estoit point marie estoit a la porte de son palais ou il nous attendoit n'ayant pu aller plus loin a cause des incommoditez qu'il avoit alors comme cette entreveue n'eut rien de remarquable je ne m'y arresteray pas je vous diray toutesfois qu'astidamas ayant eu loisir de se remettre de l'agitation d'esprit qu'il avoit eue dont nous ne scavions pas la cause aida a arpasie a descendre de son chariot et que ce fut luy qui la conduisit a son apartement apres que protogene l'eut saluee de sorte que ce fut alors que le suplice de meliante redoubla et que celuy d'arpasie augmenta aussi astidamas ne l'importuna pourtant guere ce soir la car conme elle feignit d'estre extremement lasse 
 il la laissa dans la liberte de se reposer mais il falut le lendemain qu'elle se resolust a recevoir les visites de tout ce qu'il y avoit de personnes de qualite a alfene de l'un et de l'autre sexe il est vray qu'elle eut la consolation de n'avoir pas astidamas tout le jour aupres d'elle car comme protogene ne marchoit pas alors aisement et ne pouvoit aller a cheval a cause de ses incommoditez ce fut astidamas qui fut avec gobrias pour luy faire voir toute la ville mais en eschange meliante passa la journee toute entiere chez arpasie ainsi il fut tesmoin de toutes les visites qu'elle receut si bien que comme il scavoit le nom de sa tante et celuy de sa soeur qui demeuroient a alfene quoy qu'il ne les connust pas et qu'il n'en fust pas connu il demanda soigneusement comment s'appeloient les dames qui entroient dans la chambre d'arpasie et il le demanda durant long temps inutilement mais a la fin vers le soir il vint une dame assez avancee en age qui estoit suivie d'une jeune personne admirablement belle de qui il demanda diligemment le nom et a peine l'eut il demande qu'on luy dit que la premiere se nommoit ferinte et l'autre cleonide si bien qu'il connut par la que l'une estoit sa tante et l'autre sa soeur il ne voulut pourtant pas se faire connoistre a elles ny se confier a deux personnes dont il ne connoissoit pas l'esprit et il ne voulut pas mesme dire a phormion lesquelles de toutes ces dames estoient celles qui 
 luy estoient proches car comme il n'estoit pas de son pais et que le hazard avoit fait qu'il s'estoit contente de luy dire qu'il avoit une tante et une soeur a alfene sans luy en dire les noms il ne pouvoit scavoir qui elles estoient si meliante ne les y montroit cependant comme cleonide estoit plus belle et plus aimable que tout ce qu'arpasie avoit veu a alfene elle la receut avec une civilite aussi particuliere que si elle eust sceu qu'elle estoit soeur de meliante de sorte que cet amant cherchant a flatter sa passion s'imagina en remarquant les caresses qu'arpasie faisoit a cleonide que c'estoit plustost un effet d'une grande inclination que de sa beaute si bien que faisant en suite cette aplication a son avantage il voulut esperer qu'elle en auroit peut-estre pour le frere comme pour la soeur mais a dire la verite arpasie rendoit simplement justice au merite de cleonide en effet madame on ne peut guere estre plus aimable que l'est cette personne car non seulement elle a tous les traits du visage fort beaux mais elle a encore l'air de la grande beaute et tous les charmes que la douceur peut mettre dans de beaux yeux sont sans doute dans les siens elle y a mesme je ne scay quelle langueur passionnee qui fait croire des qu'on la voit qu'on seroit fort heureux d'estre aimee d'elle de plus elle parle juste et agreablement et elle est fort ennemie de toute sorte de medisance qu'elle dit 
 mesme du bien de ses ennemies quand elles ont du merite et si l'on peut trouver un deffaut en cleonide c'est celuy d'avoir l'ame capable d'un trop grand attachement et de se confier trop tost a ceux qui luy promettent amitie car comme elle ne voudrait tromper personne elle pense aussi que personne ne la voudroit tromper cependant cette espece de deffaut sert mesme a la faire paroistre plus aimable parce qu'elle a la sincerite peinte sur le visage et la confiance qu'elle prend en ceux qui la voyent la leur rend assurement plus charmante elle estoit pourtant un peu triste le premier jour qu'arpasie la vit et la loua tant mais comme elle la louoit ainsi astidamas apres avoir remene gobrias a la chambre de protogene entra dans celle d'arpasie qui redoubla encore ses louanges quand elle le vit luy disant qu'elle trouvoit fort estrange qu'il ne luy eust point parle de la beaute de cleonide du temps que protogene l'avoit envoye vers gobrias cette civilite obligeante d'arpasie fit non seulement rougir celle a qui elle s'adressoit mais elle fit mesme quelque changement sur le visage d'astidamas qui respondit a ce que luy avoit dit arpasie d'une maniere assez embarrassee neantmoins ceux qui y prirent garde creurent qu'il avoit respondu ainsi parce qu'il est tousjours assez difficile de louer une belle devant une autre belle pour meliante il sentoit bien a ce qu'il a dit depuis que s'il eust este a la place 
 d'astidamas il eust respondu autrement qu'il ne respondit et en effet il put si peu souffrir la responce qu'il avoit faite que des qu'il eut cesse de parler il prit diligemment la parole pour moy dit-il en parlant a arpasie je suis persuade madame qu'une beaute comme la vostre occupe si fort ceux qui la regardent qu'elle ne laisse pas la liberte de se souvenir de nulle autre chose vous avez raison de parler comme vous faites reprit cleonide avec quelque esmotion dans les yeux et je puis dire que j'aurois beaucoup d'obligation a une personne qui se souviendroit de moy aupres d'arpasie comme meliante scavoit que cleonide estoit sa soeur et qu'on le scauroit quelque jour il ne se soucia pas d'apaiser le despit qu'il voyoit qu'elle avoit de ce qu'il avoit si mal mesnage l'interest de sa beaute pour donner toutes ses louanges a arpasie s'imaginant bien que des qu'elle scauroit qu'il estoit son frere elle luy pardonneroit cependant comme elle ne le scavoit pas il est certain qu'elle ne put s'empescher d'avoir en suite quelque disposition a contredire meliante durant le reste de la conversation pour astidamas il dit si peu ce qu'il faloit dire d'obligeant a arpasie en cette occasion qu'il n'y eut personne qui n'y prist garde aussi s'en aperceut elle comme les autres et encore mieux de sorte qu'apres que la compagnie fut hors de sa chambre elle m'en parla avec tant de colere qu'elle m'en fit pitie n'eust on pas dit tantost 
 en oyant parler astidamas me dit elle qu'il estoit desja mon mary et qu'estant persuade qu'il ne faut jamais louer la beaute de sa femme il n'osoit me rien dire davantageux jugez donc ce qu'il pourra faire si les dieux veulent que je l'espouse en verite adjousta-t'elle avec un chagrin estrange il a agy si bizarrement que s'il y eust eu quelqu'un dans la conversation qui n'eust point sceu les noms de ceux qui la composoient et qu'on luy eust dit que j'avois un amant dans la compagnie qui me devoit bien tost espouser il n'auroit pas devine que c'eust este astidamas et il auroit bien plus tost creu que c'auroit este meliante et a parler veritablement de cette avanture poursuivit-elle astidamas a agy comme un mary descontenance des louanges qu'on donne a sa femme et meliante comme un galant adroit et civil quoy qu'il ne soit pas le mien pour moy luy dis-je bien que je ne creusse pas je pense que c'est qu'astidamas est si amoureux de vous qu'il en a perdu la raison car je ne le trouve point tel qu'il estoit la premiere fois que je l'ay veu ha nyside me dit elle si astidamas m'aimoit jusques a perdre la raison s'il faisoit des incivilitez elle ne seroient pas de cette nature et il auroit bien plustost desoblige toutes les belles d'alfene que de me desobliger comme il a fait en me louant aussi froidement qu'il m'a louee comme arpasie parloit ainsi elle receut une agreable nouvelle par un officier de 
 gobrias qui avoit assez de part a son secret car il vint luy dire que protogene et luy avoient resolu de ne faire point le mariage d'astidamas et d'elle sans en envoyer demander la permission an nouveau roy d'assirie pour ne rompre pas ouvertement aveque luy que cyrus n'eust des troupes en corps d'armee et qu'il ne fust desja assez pres d'eux pour se pouvoir declarer sans danger adjoustant que durant cela ils donneroient ordre secretement a s'assurer de gens de guerre afin que quand ils se declareroient ils fussent plus considerables au prince de qui ils devoient prendre le parti de sorte qu'arpasie aprenant que du moins son malheur estoit differe eut une joye incroyable d'autre part comme meliante avoit une passion qui luy aprenoit a connoistre celle des autres il luy sembla qu'astidamas n'estoit point fort amoureux d'arpasie si bien que voulant tascher de descouvrir les sentimens pour pouvoir le mettre encore plus mal avec elle qu'il n'y estoit il l'observa aveques soin s'imaginant bien qu'il falloit qu'il y eust quelque chose dans son coeur qu'on ne connoissoit pas en effet il est certain que lors mesme qu'astidamas se contraignoit le plus pour dire quelque chose de doux a arpasie en voyoit que son esprit n'avoit pas sa liberte ordinaire et qu'il estoit en une contrainte continuelle de plus la presence d'arpasie ne l'empeschoit pas de donner la plus grande partie de son temps 
 a tous les divertissemens qui touchoient son inclination quoy qu'elle n'en pust pas estre car il jouoit et le jour et la nuit a tous les jeux que les lydiens ont inventez il faisoit mesme plusieurs petites visites obscures et l'on ne scavoit la moitie du temps ny ou estoit astidamas ny ce qu'il faisoit ny ce qu'il avoit fait mais si astidamas estoit peu assidu meliante l'estoit d'une telle sorte qu'excepte les heures ou il s'attachoit aveques luy malgre qu'il en eust pour descouvrir ses sentimens il estoit toujours aupres d'arpasie de qui il aquit l'amitie et la confiance toute entiere
 
 
 
 
cependant comme protogene estoit magnifique ce ne furent que festes continuelles et comme il se porta mieux il en fit une pour faire bien voir toutes les raretez du lac d'arethuse qui fut extremement galante car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien eu de plus beau que le lieu ou elle se passa mais madame pour vous la bien despeindre il faut que je vous die quelque chose de la source et du cours du fameux fleuve qui passe a alfene et qui traverse le lac d'arethuse en effet madame le tigre a cela de particulier qu'une seule fontaine qui sort du mont niphate suffit d'abord a le former en fleuve il est vray qu'il ne porte pas tousjours le mesme nom car comme il est fort lent en sa premiere course les habitans du pais l'apellent diglito qui veut dire tardif et paresseux et il ne prend le 
 nom de tigre qui veut dire fleche que lors que par le penchant des terres qu'il arrose il a en effet la rapidite d'un trait et pour vous le tesmoigner je n'ay qu'a vous dire que lors qu'il arrive aupres d'alfene ou est le grand et fameux lac d'arethuse il le traverse avec tant d'impetuosite que ses eaux ne se meslent point avec les siennes et que ses poissons mesme estans emportez par la violence de son cours ne se meslent point avec ceux du lac non plus que ceux du lac avec ceux du fleuve au contraire cette eau turbulente est si opposee au naturel des poissons que le lac nourrit qu'on n'en voit jamais bondir aupres de l'endroit ou il l'agite en le traversant ainsi on peut dire que le lac et le fleuve sont continuellement ensemble et sont pourtant tousjours separez puis qu'ils ne se meslent jamais ce fleuve a encore beaucoup d'autres singularitez dans sa course qui sont dignes de curiosite mais comme je ne vous ay parle de ce lac qu'a cause de la feste qui s'y fit je ne dois pas m'arrester a vous les dire et je dois seulement vous faire scavoir que protogene ayant voulu faire voir que tout ce qu'on disoit des merveilles de ce lac estoit veritable fit le dessein d'une feste fort galante puisque tous les divertissemens qu'on peut avoir en divers jours se trouverent en un seul il est vray que pour cette feste astidamas s'en mesla et en prit grand soin et s'il eust agy avec arpasie comme il devoit lors qu'il luy parloit 
 elle eust eu lieu d'estre satisfaite de cette magnificence il faut pourtant rendre justice a meliante en cette occasion car il est certain qu'il contribua beaucoup a donner l'invention d'une feste ou tous les plaisirs se trouverent mais madame pour vous la descrire il faut que vous scachiez que toutes les dames qui en devoient estre suivies de tous les hommes qui les devoient accompagner se rendirent aussi tost apres disner au bord du lac les dames dans des chariots et les hommes a cheval cependant avant que de vous dire ce que nous y trouvasmes et ce que nous y vismes il faut que je vous represente le grand et bel objet que ce lieu offre a la veue imaginez vous donc un lac d'une si vaste estendue qu'il semble presques une petite mer mais une mer pacifique qui n'a ny vagues ny agitation et ou le vent tout seul forme de petites ondes frisees qui ne menacent jamais de naufrage et imaginez vous en suite de voir en esloignement un grand et beau paisage arrose du tigre qui venant avec impetuosite se jetter dans ce lac le traverse comme je l'ay desja dit en conservant toute sa fierte naturelle de sorte qu'au milieu de cette eau paisible et dormante on voit bouillonner et bondir ce fleuve dont les ondes roulant les unes sur les autres avec precipitation vont ressortir du lac dans une prairie proche de l'endroit ou la ville d'alfene est bastie on voit mesme la 
 couleur de ces deux eaux si differente qu'on connoist clairement qu'elles ne se meslent point mais ce qui rend cet objet plus beau est qu'aux deux endroits par ou le fleuve entre et sort du lac on a basty deux pavillons magnifiques afin de voir plus commodement le passage merveilleux de ce fleuve et de voir plus agreablement un si bel obier mais madame pour en revenir ou j'en estois je vous diray que lors que la compagnies ut arrivee au bord du lac du coste d'alfene elle trouva trente petites barques peintes et dorees avec des tentes magnifiques pour garentir les dames du soleil et des tapis et des quarreaux pour les asseoir si bien que comme chaque barque pouvoit contenir sept ou huit personnes sans ceux qui la conduisoient il pouvoit y avoit en chacune assez bonne compagnie pour ne s'ennuyer pas car comme d'ordinaire ceux qui ne s'ennuyent point ensemble cherchent a s'y mettre il y avoit lieu de croire que tout le monde se divertiroit bien ce jour la en effet on ne craignoit personne et chacun se pouvoit martre ou il vouloit sans ceremonie et sans considerer aucun rang la chose n'alla pourtant pas ainsi car comme on se contraint bien souvent soy mesme par prudence il y en eut plusieurs qui ne furent pas ou ils vouloient estre comme cleonide plaisoit fort a ardasie elle la retint avec deux autres pour estre dans sa barque ou elle voulut aussi que je 
 fusse elle pria mesme meliante de s'y mettre et pour astidamas il s'y mit par plus d'une raison pour protogene et pour gobrias ils estoient dans une autre avec des gens proportionnez a leur age mais enfin madame apres que ces trente petites barques furent remplies et que cette belle et agreable flotte eut commence de voguer sur ce beau lac qui n'avoit presque point d'autre agitation que celle que les rames luy donnoient cela fit un objet le plus agreable du monde mais outre ces trente petites barques qui estoient destinees a estre remplies de tous ceux qui formoient la compagnie il y en avoir d'autres ou il n'y avoit que des musiciens qui par une harmonie moitie champestre et moitie maritime bannissoient le silence de dessus ce paisible lac en meslant leurs voix a l'agreable murmure qui faisoient les rames en battant l'eau et a celuy d'un petit vent frais qui temperoit la chaleur et qui agitoit les tentes dont les barques estoient couvertes outre celles la il y en avoit d'autres destinees a la pesche du fleuve et d'autres aussi destinees a la pesche du lac afin de faire voir effectivement que les poissons que l'on peschoit en l'un ne se peschoient point en l'autre quoy que le fleuve passast dans le lac et en effet madame nous observasmes cette merveille sans en pouvoit douter car nostre petite flotte voguant tantost sut le lac et tantost sur le tigre nous vismes 
 plus de vingt fois les filets pleins de poissons differens sans qu'on trouvast jamais un de ceux du lac dans les filets qu'on avoit jettez dans le fleuve ny un de ceux du fleuve dans les filets qu'on avoit jettez dans le lac quoy que cela se fist dans une distance si peu considerable qu'il n'estoit presques pas croyable que la chose fust comme nous la voiyons mais ce qu'il y avoit d'agreable estoit que nous estions quand nous voulions tantost dans le calme et tantost dans l'orage car lors que nous voguions sur je lac c'estoit si imperceptiblement que c'estoit plustost glisser que voguer mais lors que nous passions du lac dans le courant du fleuve nous sentions la mesme agitation que si nous eussions este sur la mer aussi tour le monde n'y fut il pas si long temps que sur le lac ou la promenaste estoit plus seure et plus agreable neantmoins il n'y eut personne qui n'eust la curiosite d'aller sur tous les deux et qui ne voulust esprouver le calme de l'un et l'agitation de l'autre mais enfin apres que toutes les barques eurent bien passe et repasse les unes devant les autres qu'elles se furent croisees de cent et cent facons et qu'on eut fait conversation de barque a barque on commenca de voguer vers le magnifique pavillon qui est basty a l'endroit ou le tigre se jette dans le lac d'arethuse apres y estre abordez toutes les dames furent conduites dans 
 une grande et magnifique chambre ouverte des quatre faces afin de jouir mieux de la belle veue mais pour les hommes ils monterent presques tous sur de beaux chevaux qui les attendoient au bord du fleuve apres avoir conduit les dames dans cette belle et agreable chambre en suite de quoy ils furent joindre un grand esquipage de chasse qui les attendoit a cinq cens pas de la car protogene avoit donne ordre qu'on enfermast dans des toiles diverses bestes sauvages afin de les lascher quand les dames seroient en lieu pour pouvoir avoir le plaisir de la chasse et en effet des que tous les hommes de qualite eurent joint ces chasseurs qui les attendoient et que les dames furent aux fenestres les bestes qui estoient enfermees dans les toiles furent lancees et la chasse commenca sans qu'elles peussent s'esloigner de la veue des dames car outre que le lac et le fleuve les en fermoient de divers costez protogene par des toiles et par grand nombre de gens armez avoit fait fermer les passages par ou les bestes qu'on chassoit eussent pu s'esloigner de sorte que cette chasse se faisant pour ainsi dire en champ clos elle passa vingt fois tout contre le pavillon ou estoient les dames si bien que comme tous les hommes avoient de fort beaux chevaux que leurs habillemens estoient magnifiques et qu'ils estoient fort adoits cette chasse donnoit grand plaisir 
 cependant afin qu'on en pust avoir plus d'un a la fois la pesche continuoit aussi bien que la chasse en effet lors qu'on regardoit du coste du fleuve et du lac on les voyoit tous couverts de barques de pescheurs qui par mille actions differents occupoient les yeux agreablement et lors qu'on regardoit vers la campagne la veue de la chasse et son harmonie rustique et guerriere divertissoient encore beaucoup mais apres que la chasse et la pesche furent finies et que les chasseurs et les pescheurs eurent offert et leur pesche et leur chasse a arpasie on fit monter toutes les dames a l'estage qui est au dessus de celuy ou elles estoient car comme ce pavillon est ouvert des quatre faces il ne peut pas y avoir de plein pied mais madame comme cela ne se fit qu'apres quelque conversation nous fusmes bien surprises de voir que tous les hommes avoient este insensiblement les uns apres les autres quiter leurs habillemens de chasse dans diverses chambres qui estoient en bas car il n'y a que le premier et le second estage qui n'en ont qu'une et pour achever nostre estonnement nous trouvasmes au lieu ou l'on nous mena une colation si belle et une colation si meslee qu'il y avoit de tout ce qu'on a accoustume de servir aux repas les plus magnifiques cependant ce ne fut pas encore la fin du divertissement car apres qu'on fut hors 
 de table on redescendit au mesme lieu d'ou l'on avoit veu la chasse que nous trouvasmes admirablement esclaire et ou le bal commenca je ne vous diray point precisement madame ce qui s'y passa ny combien astidamas y parut inquiet mais je vous diray seulement qu'arpasie y parut admirablement belle et que cleonide ne laissa pourtant pas de paroistre aussi ce qu'elle est car encore qu'il soit assez difficile de trouver deux grandes beautez qui ne se destruisent point il est pourtant vray que comme celles de ces deux personnes sont tres differentes elles conserverent leur esclat l'une aupres de l'autre mais pour toutes les autres dames d'alfene quoy que belles il falut qu'elles cedassent entierement et a arpasie et a cleonide parmy celles qui faisoient l'assemblee il y en avoit une dont il faut que je vous parle qui n'avoit sans doute aucun droit a la beaute mais qui s'en establissoit un sur tout ce qui tomboit sous sa connoissance car madame je ne pense pas que depuis qu'on a commence de mesdire il y ait jamais eu personne qui s'en soit si bien aquitee que celle-la et veu la haine universelle qu'elle a pour tout ce qu'elle connoist on diroit qu'elle se veut vanger sur tout ce qu'il y a de gens au monde de ce que les dieux ne l'ont pas faire plus belle qu'elle est cependant elle parle aussi hardiment des deffauts d'autruy que si elle n'en 
 auoit point il est pourtant certain quelle a a peu pres tout ce qu'il faut pour estre laide et desagreable neantmoins elle a une certaine hardiesse qui fait qu'on n'oseroit presques penser d'elle ce qu'elle merite qu'on en pense il se trouve mesme des gens et des gens qui paroissent raisonnables en toute autre chose qui la voyent et qui la cherchent bien est-il vray que je suis persuadee qu'il faut qu'ils ayent quelque secrette malignite dans l'esprit qui leur fait prendre plaisir aux medisances continuelles qu'elle fait au reste tout ce qu'il y a de gens malicieux dans alfene s'empressent tellement a luy aller conter toutes les nouvelles qui peuvent estre une matiere de medisance que personne n'est est si bien adverty qu'elle en effet comme il y a beaucoup de gens qui pour leur propre honneur ne voudroient pas parler aussi mal d'autruy qu'elle en parle et qui ne sont pourtant pas marris que l'on n'en dise point de bien parce qu'ils n'ont qu'une vertu apparente ils arrivent a leur fin en allant faire confidence a cette personne qui s'appelle alcianipe de ce qu'ils veulent publier ainsi et espargnant la peine et la honte de medire ils ne laissent pas de faire autant de mal que s'ils medisoient eux mesmes ils le font mesme plus grand estant certain que comme alcianipe ne fait autre chose que medire elle s'y est rendue merveilleusement ingenieuse et pour moy je ne scay comment 
 elle peut avoir mis dans sa memoire toutes les choses qu'elle y a car enfin madame s'il y a une maison dans alfene qui pretende passer pour ancienne elle en fait une genealogie a sa mode qui vous fait croire que ceux qui en sont ne sont pas ce qu'ils se disent de plus s'il y a eu quelqu'un dans une race il y a deux ou trois siecles qui ait fait une mauvaise action elle en noircit le sang de tous les successeurs de celuy qui l'a faite et elle va mesme chercher dans les familles des maux et des vices qu'elle assure qui sont hereditaires pour la beaute des femmes elle ne la loue jamais que lors que cela peut servir a faire croire plus facilement qu'elles font galanterie ou que leurs maris en sont jaloux si on l'en croit il n'y a personne riche a alfene il n'y a personne noble il n'y a pas un homme qui n'ait trahy son amy ou qui n'ait fait quelque laschete et il n'y a pas une femme qui n'ait eu quelque commerce criminel ou du moins quelque intelligence un peu trop particuliere au reste elle ne neglige pas mesme les petites medisances car je suis assuree qu'il n'y a pas une belle femme de vingt-cinq ans a alfene a qui elle n'en donne liberalement cinq ou six plus qu'elle n'en a cependant il est certain qu'elle a l'esprit si propre a dire toutes ces sortes de choses qu'a moins que d'estre ne avec des inclinations tout a fait opposees a la medisance on a peine a n'adjouster pas foy 
 a tout ce qu'elle assure car elle circonstancie tellement ses mensonges qu'on ne peut s'imaginer qu'elle ait pu se donner la peine d'inventer tout ce qu'elle dit aussi quoy qu'elle soit connue de tout le monde pour faire profession ouverte de ne dire jamais bien de qui ce soit sans exception il ne laisse pas d'y avoir des gens qui croyent du moins une partie de ce qu'elle conte de plus comme elle se fait craindre les femmes ne laissent pas de la voir quoy qu'elles scachent bien que des qu'elles seront hors de chez elle elle les deschirera devant celles qui y seront demeurees neantmoins comme elles s'imaginent qu'elle diroit encore pis si elle ne la voyoient pas elles la visitent sans l'estimer et sans l'aimer joint que comme il y a cent femmes qui ont presques plus de joye d'ouir dire du mal de celles qu'elles n'aiment pas qu'elles n'ont de douleur qu'os en die d'elles mesmes elles vont se donner cette satisfaction chez alcianipe au hazard de s'exposer a son humeur satirique de sorte que par ce moyen elle est aussi visitee que si elle estoit la meilleure personne de la terre pour moy j'advoue que j'en ay mille et mille fois gronde toutes les amies que j'ay faites en ce lieu la et que je ne trouve point qu'il soit beau d'aller visiter souvent une personne qu'on n'estime pas aussi n'ay-je jamais este chez elle si on ne m'y a menee par force car il est vray que je ne puis souffrir ces sortes de personnes 
 qui font du venin de toutes choses et qui ne disent jamais vray si ce n'est qu'elles scachent quelque verite facheuse mais encore une fois ce qu'il y a de cruel a alcianipe c'est qu'elle a un talent si particulier pour mesdire qu'elle conserve la vray-semblance dans toutes ses medisances et elle les dit mesme avec des circonstances si adroitement inventees qu'elle donne lieu de croire a ceux qui ne la connoissent pas bien qu'ils devinent mesme par ou elle peut avoir sceu ce qu'elle raconte de plus elle parle facilement et juste et choisit si admirablement tous les termes les plus forts lors qu'il s'agit d'insulter sur quelque malheureux qu'elle ne s'y trompe jamais alcianipe estant donc de l'humeur que je viens de vous la despeindre fut de cette belle feste que je vous ay representee mais elle en fut pour faire de faux portraits de tous ceux qui s'y trouverent a meliante que le hazard mit aupres d'elle durant qu'astidamas menoit dancer arpasie en effet madame il m'a dit depuis qu'il n'y eut personne a l'assemblee de qui il ne luy entendist dire quelque chose de facheux sans en excepter arpasie qu'elle disoit estre mal habillee ce jour la quoy qu'elle le fust admirablement bien cependant comme tous ces jeunes gens de qualite qui avoient suivy gobrias estoient bient aises de scavoir un peu plus precisement qui estoient ceux qu'ils voyoient dans cette petite cour il y en eut un 
 appelle pelinthe qui a mesure que quelque homme prenoit une dame a dancer luy en demandoit ou le nom ou la condition de sorte que comme elle respondoit tousjours selon son humeur meliante estant d'un coste et luy de l'autre ils se mirent apres s'estre fait un signe d'intelligence a luy faire questions sur questions de grace luy dit alors pelinthe voyant une femme d'assez bonne condition qui avoit la mine fort haute dittes moy qui est cette personne si vous en jugez par l'air de grandeur qu'elle a sur le visage repliqua-t'elle vous la croirez du sang des dieux et a dire vray adjousta alcianipe pour medire plus finement cette personne est admirable car il est vray qu'elle a tellement le procede d'une femme de la plus grande condition qu'elle ne fait pas une action ny ne dit pas une parole qui ne persuade qu'il y a eu des rois dans sa race cependant il est certain que son ayeul estoit un pauvre estranger sans aucu ne naissance et il y en a mesme qui disent que ceux qui la connoissent fort particulierement remarquent quelque chose dans ses inclinations qui sent la bassesse de sa premiere origine mais pour tout ce qu'on voit de cette personne il faut advouer qu'il sent plus la reine que la sujette il n'en est pas de mesme adjousta-t'elle d'une femme de la plus grande qualite d'alfene que vous voyez aupres de gobrias car imaginez vous qu'elle parle comme si elle estoit nee parmy le 
 peuple le plus bas et le plus grossier mais si elle parle mal elle agit de mesme et elle a une certaine civilite contrainte qui fait que toutes ses actions desplaisent elle ne fait pas seulement la reverence comme les autres elle s'habile autrement et elle a mesme une sorte de marcher que les personnes du monde n'ont pas mais a cela pres c'est une assez bonne femme eh de grace interrompit meliante en luy montrant un homme qui estoit en un coin de la sale et qui paroissoit assez resveur dittes moy qui est cet homme si triste et pourquoy il vient a une feste de joye puis qu'il est si melancolique en verite luy dit elle il ne faut pas s'estonner si celuy que vous me montrez est triste puis qu'a n'en mentir pas il ne se trouve guere d'hommes qui aiment que leurs femmes aiment tant le monde et tout galant que vous estes je suis assuree que si vous estiez a la place de celuy dont vous parlez vous feriez aussi embarrasse que luy car enfin cette jeune personne guaye et enjouee que vous voyez a l'autre coste de la sale et que tant de gens environnent est sa femme le croy bien qu'elle est vertueuse adjousta t'elle mais elle vit presques comme si elle ne l'estoit pas en effet elle ne se soucie point de son mary et se soucie trop des autres elle est eternellement hors de chez elle ou si elle y est c'est pour y estre accablee de tant de gens que le pauvre mary pour son propre honneur ne s'y oseroit montrer et bien souvent encore apres avoir este les 
 journees entieres sans la voir il la trouve le soir si accablee des divertissemens du jour ou si occupee des soins de sa parure du lendemain qu'elle n'a pas le loisir de luy dire un mot si bien qu'il est contraint de la laisser dormir sans pouvoir avoir un quart d'heure de conversation et sans qu'il puisse mesme esperer qu'il aura quelque part a ses songes car comme ils ne sont faits pour l'ordinaire que des pensees des choses qu'on a veues pendant le jour il auroit tort d'y pretendre cependant poursuivit alcianipe c'est luy qui faut qui donne les ameublemens magnifiques et qui paye les sieges sur quoy les galans sont assis c'est luy dis-je qui donne les habillemens qui parent sa femme pour plaire a autruy et je ne scay si ce n'est point luy encore qui paye les peintres qui font les portraits qu'elle donne a ses adorateurs c'est toutesfois fort grand donmage que cela soit ainsi adjousta cette malicieuse personne car c'est la plus jolie femme qu'il est possible de voir pour ceux qui ne sont que la visiter sans prendre interest a sa conduite et au malheur de son mary je m'assure repliqua pelinthe en luy montrant une autre dame qui paroissoit assez chagrine que celle que je voy ne donne pas tant de peine a son mary que celle que vous dittes du moins n'a t'elle pas la mine d'aimer la galanterie il est vray dit elle qu'elle ne luy donne point de jalousie mais elle le tourmente d'une autre maniere car parce qu'elle est honneste femme elle croit qu'il doit luy en avoir la plus grande obligation du 
 monde si bien qu'il n'est sorte de persecution qu'elle ne luy face souffrir car elle est jalouse jusques a hair toutes les femmes qu'il voit et a leur faire mille incivilitez cependant je ne pense pas qu'il luy doive estre si oblige de ce qu'elle ne fait pas galanterie puis qu'a mon advis on n'a pas mis sa vertu a une bien difficile espreuve j'en voy une autre aupres de celle dont vous parlez reprit meliante qui a assez la mine de mespriser son mary si elle en a un vous ne vous trompez pas dit elle car conme cette personne est de beaucoup meilleure maison que celuy qu'elle a espouse elle le traite tellement de haut en bas qu'il vaudroit mieux qu'il fust son esclave que son mary et ce qu'il y a de cruel c'est que durant qu'elle le mal traite parce qu'il n'est pas de si bonne condition qu'elle elle souffre des galans qui sont de plus mauvaise naissance que luy cette injustice est si grande repliqua pelinthe que je ne veux plus regarder celle qui en est capable et l'aime mieux vous demander qui est cet homme si magnifique que je voy derriere elle ne diroit-on pas adjousta-t'elle alors qu'il doit avoir tous les thresors de cresus il est pourtant certain qu'il n'a point de bi que celuy que le hazard luy donne sans qu'on puisse mesme dire d'ou cela vient il est vray que chacun en parle a sa fantaisie et il y en a mesme qui croyent que cette despence qu'il fait appauvrit des gens qui n'y pensent pas et je ne scay poursuivit-elle si un homme qui n'est pas trop loin d'arpasie n'a point plus de part a sa magnificence 
 qu'il n'y en croit avoir quoy qu'il en soit adjousta t'elle il y a bien du dereglement dans le monde et je ne connois quasi personne qui face ce qu'il doit en effet poursuivit alcianipe celuy que vous voyez aupres de protogene est un homme fort riche effroyablement avare cet autre qui le touche est prodigue jusqu'a la folie quoy qu'il soit pauvre cette jeune fille qui n'en est pas loin est coquette plus qu'on ne se le peut imaginer cette autre habillee de bleu est artificieuse jusques a estre meschante et cette autre qui a des rubans incarnats est la plus envieuse femme du monde car elle ne peut rien voir de beau aux autres sans despit en suite de cela alcianipe se mettant d'elle mesme a regarder tous ceux qui estoient dans la compagnie sans que meliante et pelinthe luy demandassent plus rien elle leur fit une histoire si satirique et si fausse de tout ce qu'il y avoit la de gens que s'ils eussent creu tout ce qu'elle leur en disoit ils fussent sortis de l'assemblee a l'heure mesme afin de s'oster d'un lieu ou il y avoit un si grand nombre d'estranges personnes de sorte que meliante voyant qu'elle disoit du mal de tous ceux dont elle parloir resolut de luy parler de son rival afin d'avoir quelque consolation de n'entendre pas louer un homme qu'il n'aimoit pas mais madame ce qu'il y avoit de particulier dans la haine que meliante avoit pour astidamas c'est qu'encore qu'il n'eust pas voulu qu'il eust este plus assidu qu'il estoit aupres 
 d'arpasie il ne laissoit pas de luy vouloir un mal estrange de ce qu'il n'estoit pas assez sensible a la bonne fortune qu'il avoit de se voir en estat de pouvoir esperer de posseder arpasie si bien qu'estant pousse par cette premiere adversion avoit pour luy il obligea adroitement alcianipe a parler de son pretendu rival et ce qu'il y eut de rare fut que pour parler plus mal d'astidamas elle parla peut-estre mieux d'arpasie qu'elle n'en eust parle sans cela car apres avoir seulement dit en passant que c'estoit dommage qu'elle n'estoit pas mieux habillee ce jour la elle se mit a la louer afin d'avoir plus de sujet de blasmer astidamas car enfin disoit elle a meliante on diroit qu'il ne scait pas qu'elle est belle veu comme il agit il est vray adjousta t'elle qu'il ne s'en faut trop estonner car il n'y a pas un homme au monde qui ait un plus grand desreglement dans l'esprit que celuy-la et si j'avois connu gobrias je l'aurois bien empesche de donner sa fille a un homme de cette humeur en suitte de cela alcianipe raconta a meliante tout ce qu'astidamas avoit jamais fait de mal a propos y adjoustant mesme cent choses qu'il n'avoit pas faites cependant poursuivit-elle ce qui m'espouvante dans le procede qu'il tient avec arpasie c'est que presentement il n'y a pas tant de desreglement en sa vie qu'il y en a eu autrefois il n'y a pourtant pas apparence 
 que ce soit l'amour qu'il a pour arpasie qui l'en empesche veu la tiedeur qu'il paroist avoit pour elle en cent rencontres et je suis la plus trompee du monde s'il ne faut qu'il ait quelque passion secrette car enfin je scay par deux ou trois de ces hommes d'avantures qui ne se couchent que quand le soleil se leve qu'on le voit souvent se retirer assez tard sans qu'on puisse descouvrir d'ou il vient et qu'on scait mesme qu'il va quelquefois a un temple escarte ou un esclave inconnu luy porte des lettres mais il a beau faire adjousta alcianipe car devant qu'il soit huit jours je scauray quel est cet intrigue quelque cache qu'il puisse estre et je luy ay donne tant d'espions que ce secret ne m'eschapera pas eh de grace luy dit alors meliante avec beaucoup d'empressement donnez moy quelque part a cette confidence je le veux luy dit elle a condition que de vostre coste vous observerez astidamas et que vous me direz tout ce que vous en aurez descouvert vous pouvez juger madame que meliante promit facilement a alcianipe qu'elle vouloit de sorte que leur traite estant fait justement comme la compagnie se retira ils se separerent cependant les mesmes barques qui nous avoient amenez servirent a nous remener car comme la lune estoit alors en son plain et que nous estions en une saison ou le ciel n'est pas souvent couvert protogene avoit bien preveu qu'on s'en retourneroit 
 commodement et agreablement a la seule clarte de la lune et en effet madame je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une nuit si belle que celle-la ny rien de plus divertissant que d'estre sur le lac d'arethuse en une pareille heure car madame si je pouvois vous representer cette belle nuit vous advoueriez que le jour ne peut rien faire voir de si agreable en effet le silence qui regnoit alors et qui n'estoit interrompu que par le seul bruit des rames qui retomboient dans l'eau avoit un charme inexprimable de plus on sentoit un petit vent qui sans estre ny trop frais ny trop chaud faisoit qu'on respiroit un parfum qui exhaloit des prairies prochaines joint que la lune et les estoiles qu'on voyoit differamment selon qu'on les regardoit ou dans le fleuve ou dans le lac faisoient le plus bel objet du monde car comme l'eau du fleuve estoit la plus tumultueuse chaque estoile par cette agitation sembloit briller de mille feux ou au contraire conme celle du lac estoit plus tranquile tous les astres qu'on y voyoit la penetroient par de longs filets d'argent qui n'estoient point agitez par le tumulte des ondes ainsi on les voyoit dans la profondeur de ce beau lac avec la mesme tranquillite qu'on les voit au ciellors qu'il est fort serein de plus l'ombre de ce magnifique pavillon dont nous partions et celle des arbres du rivage qui les representoit dans l'eau adjoustoit encore quelque chose a la beaute de cette nuit mais ce 
 qu'elle eut pourtant de plus agreable fut sans doute la conversation d'arpasie de cleonide de meliante et d'astidamas car comme on c'en retourna dans le mesme ordre qu'on estoit venu ces deux rivaux estoient en mesme barque et j'y estois aussi avec les autres dames qui y avoient este en allant de sorte que comme on eut un peu abandonne le rivage et que durant quelque temps on eut parle de la beaute de la nuit arpasie qui avoit desja fort entendu parler de l'humeur d'aleianipe et qui avoit pris garde que meliante l'avoit entretenue assez long temps se mit a luy en faire la guerre et a luy dire qu'elle avoit quelque peine a luy pardonner le choix qu'il avoit fait car enfin dit elle en parlant a cleonide pour me servir d'une comparaison que le lieu ou je suis me fournit j'advoue que comme les poissons du tigre que nous voyons ne se meslent point avec ceux du lac sur qui nous sommes non plus que ceux du lac ne se meslent point aussi avec ceux du fleuve qui le traverse je voudrois de mesme qu'encore que dans le monde les bons et les meschans semblent estre meslez confusement je voudrois dis-je qu'ils ne se meslassent pourtant jamais et qu'a l'exemple de ces ingenieux poissons dont je parle ils sceussent l'art de se separer les uns d'avec les autres et qu'ainsi les personnes qui auroient de vertu n'eussent jamais nul commerce avec celles qui n'en auroient pas je voudrois donc que 
 les bons fussent avec les bons les meschans avec les meschans les facheux avec les facheux les agreables avec les agreables les stupides avec les stupides et les gens d'esprit avec les gens d'esprit car de cette sorte et les uns et les autres en seroient mieux et meliante qui est le moins medisant de tous les hommes n'auroit pas si long temps entretenu la plus medisante femme de la terre je vous suis bien oblige madame repliqua meliante de la justice que vous me rendez mais peut-estre madame dit alors gleonide qui se souvenoit tousjours du premier jour que l'avoit veue n'estes vous pas si equitable que vous pensez l'estre car pour moy je ne mers guere de difference entre celuy qui escoute le medisant avec plaisir et celuy qui fait la medisance c'est pourquoy il me semble que comme meliante a choisi alcianipe pour l'entretenir tout le soir c'est luy faire grace que de dire qu'il est le moins medisant de tous les hommes puis qu'a mon advis s'il haissoit autant la medisance que vous le pensez il auroit change de place en un lieu ou il en pouvoit trouver cent plus agreables que celle qu'il occupoit peut-estre repliqua froidement meliante en souriant que la belle gleonide se repentira de l'injure qu'elle me fait quand elle me connoistra mieux mais cependant pour me justifier je diray que le hazard m'a mis a la place ou je me suis rencontre et que la curiosite de scavoir si ce qu'on disoit 
 d'alcianipe estoit vray m'y a retenu dittes nous du moins repliqua astidamas ce que vous en avez trouve quoy que ce ne fust peut-estre pas passer pour medisant reprit meliante que de dire qu'alcianipe dit un peu trop franchement ses sentimens sur toutes choses je ne veux pourtant en rien dire et j'aime beaucoup mieux louer ce que la belle arpasie a dit que de blasmer ce que j'ay entendu dire a alcianipe car enfin il est vray que le souhait qu'elle a sait est tout a fait juste et que la plus grande injustice de la fortune est pour l'ordinaire d'enchainer indissolublement les interests de tant de personnes d'humeur opposee qui faut qui vivent ensemble et qui en pourroient trouver d'autres qui seroient plus conformes a leur humeur en effet adjousta arpasie je suis assuree qu'il n'y a point de ville au monde ou l'on ne pust faire un partage si equitable que chacun se plairoit a son quartier sans aller aux autres ou au contraire de la facon dont les choses sont disposees il y a peu de gens qui ne s'ennuyent de ce qu'ils sons obligez de faire et des personnes qu'ils sont obligez de voir ainsi il vaudroit bien mieux que chacun fust ou il se plairoit il est vray reprit astidamas que ce que vous dittes seroit agreable mais s'il estoit possible que cela arrivast poursuivit-il je pense que peu de gens demeureroient a la place ou ils sont et je ne scay mesme adjousta une des dames qui estoient de cette conversation 
 s'il y auroit une des barques qui sont presentement sur le lac ou il n'arrivast quelque changement je suis si peu digne d'estre en celle ou je suis repliqua modestement meliante en regardant arpasie que je devrois craindre d'en estre chasse vous avez tant entretenu alcianipe repliqua cette belle personne en souriant que vous meriteriez presques qu'on vous en bannist mais comme je croy que vous ne luy avez parle que pour luy persuader de ne parler plus mal d'autruy je vous assure que de mon consentement vous ne changeriez point de place pour moy adjousta astidamas sans regarder arpasie je me trouve si bien en celle ou je suis que plustost que de passer en une autre je pense que je me jetterois dans le lac cette preuve d'affection que vous rendriez a la compagnie ou vous estes repliqua cleonide en souriant et en rougissant ne seroit pas si grande que la belle arpasie peut se l'imaginer car comme le fer mesme ne peut aller au fonds de ce lac vous ne seriez pas en danger d'estre noye quand vous vous y jetteriez c'est pourquoy pour rendre cette marque d'estime plus esclatante il falloit dire que vous vous jetteriez dans ce fleuve qui n'a pas cette vertu merveilleuse qui rend ce lac si celebre ce lac est si pres du fleuve reprit astidamas en riant que vous ne deviez pas me faire une querelle pour si peu de chose si ce n'est que vous me veuilliez faire 
 entendre par la qu'il ne tiendroit pas a vous que je ne sortisse de la barque si le souhait d'arpasie pouvoit arriver cependant adjousta-t'il apres y avoir bien pense je suis persuade que si tous les bons estoient avec les bons tous les meschans avec les meschans tous les stupides avec les stupides et tous les gens d'esprit avec ceux qui en ont le monde seroit moins agreable qu'il n'est estant certain que ce meslange universel de tant d'humeurs differentes fait une partie de sa beaute je vous assure repliqua arpasie que si la diversite des gens qu'on voit fait une partie de la beaute du monde elle fait aussi bien souvent le suplice des honnestes gens car enfin il n'y a rien plus insuportable que de voir eternellement des personnes qu'on n'estime point cependant de la maniere dont les choses sont ordonnees on passe la moitie de sa vie avec des gens qu'on ne voudrait jamais voir j'avoue repliqua astidamas qu'on n'est pas tousjours ou l'on voudroit estre et de l'heure que je parle s'il estoit permis de faire le changement de toutes les barques qui sont sur ce lac on verroit que ce qui a desja este dit seroit vray mais encore reprit cleonide qui croyez vous qui changeast de place apres cela astidamas luy ayant respondu que pour pouvoir satisfaire sa curiosite il faloit aller de barque en barque pour voir qui y estoit arpasie commanda a celuy qui conduisoit la sienne d'aller croiser toutes les autres 
 si bien que les visitant toutes cette petite troupe se divertissoit a partager selon sa fantaisie les personnes qui les remplissoient mais comme astidamas cleonide et les autres dames qui estoient d'alfene scavoient mieux l'histoire de leur ville qu'arpasie ny meliante ce furent eux qui dirent que celuy-cy iroit aupres de celle-la et que celle-la iroit aupres de celuy-cy de sorte que changeant tout l'ordre de la compagnie en general il n'y avoit presques plus qu'alcianipe a qui ils n'eussent point assigne de place si bien qu'arpasie faisant agreablement cette remarque se mit a prier instamment cleonide de ne la mettre pas dans leur barque car enfin luy dit elle j'ay une telle horreur pour toutes les personnes medisantes que si vous l'y mettiez je pense que comme vous m'avez assure qu'on ne peut aller au fonds de ce lac je m'y jetterois plus tost que d'estre exposee a souffrir long temps la conversation d'une femme qui dechire tous ceux qu'elle connoist il vaudroit bien mieux la jetter dans le fleuve repliqua meliante que de vous exposer a vous jetter dans le lac en verite adjousta-t'elle il n'y a point de suplice dont ceux qui medisent ne soient dignes et pour dire les choses comme je les pense je trouve encore bien plus terrible de voir une femme medisante que de voir un homme medisant et si je pouvois souffrir la medisance je l'endurerois moins impatiemment en la bouche d'un homme qu'en 
 celle d'une femme en effet adjousta-t'elle comme il y a des vertus qui semblent estre encore plus necessaires aux femmes qu'aux hommes il y aussi des vices moins horribles aux hommes qu'aux femmes car comme on ne peut medire sans mentir et qu'on ne peut bien mentir sans insolence qui est une qualite qui ne se devroit jamais trouver en une femme je trouve que les hommes a qui la hardiesse est permise sont du moins plus propres a medire que les femmes qui ne doivent pas mesme faire une action de vertu avec trop de hardiesse si elles veulent demeurer dans les justes bornes de la modestie de leur sexe ainsi je conclus qu'une femme medisante est un monstre et qu'une personne qui aime a noircir la reputation d'autruy ne se soucie guere de la sienne et qu'elle pourroit aise ment estre soubconnee de tous les crimes qu'elle suppose aux autres apres cela dit astidamas je voy bien que nous ne scaurons que faire de la pauvre alcianipe et qu'il faudra la laisser seule dans quelque barque si on faisoit bien respondit arpasie on la laisseroit du moins seule chez elle car si on ne se divertissoit point a escouter ses medisances elle s'en corrigeroit mais le mal est que presques tout le monde prend plus de plaisir a entendre medire qu'a entendre louer comme arpasie disoit cela elle vit non seulement que la barque ou estoit alcianipe estoit preste de joindre la sienne mais elle entendit 
 que cette dame la conjuroit de luy permettre de dire un mot a meliante de sorte que quelque haine qu'elle eust pour la medisance comme elle n'estoit pas incivile elle n'osa devant tant le monde luy refuser ce qu'elle luy demandoit elle le luy accorda pourtant si froidement qu'il fut aise de connoistre qu'elle luy desplaisoit fort cependant meliante se trouvoit bien embarrasse neantmoins comme il ne pouvoit se deffendre de parler a une personne de cette condition et que de plus la promesse qu'elle luy avoit faite l'engageoit a la souffrir il se pancha vers la barque ou estoit alcianipe qui se panchant aussi vers celle ou il estoit luy dit pas a l'oreille que depuis qu'il l'avoit quitee elle avoit appris des choses qui l'obligeoient a luy promettre hardiment une seconde fois de luy demesler dans huit jours tout l'intrigue dont elle luy avoit dit qu'elle avoit quelque soupcon de sorte que meliante ne pouvant s'empescher de la remercier et de la conjurer de ne manquer pas a sa parole il le fit si haut qu'arpasie luy en fit une guerre estrange apres que la barque d'alcianipe se fut separe de la sienne d'autre part astidamas qui entendoit plus clair que personne n'entendra jamais ayant ouy qu'alcianipe avoit promis a meliante de luy demesler un intrigue le dit a arpasie sans penser y avoir interest si bien qu'apres cela ils se mirent tous ensemble a le presser de 
 dire du moins ce qu'alcianipe luy avoit promis il faudroit que ce qu'alcianipe me doit dire reprit il en souriant ne fust pas un secret de grande importance si je le pouvois dire a sept ou huit personnes a la fois choisissez en du moins une de la compagnie repliqua arpasie a qui vous puissiez dire ce que vous avez a demesler avec alcianipe afin de justifier le commerce que vous avez avec une si dangereuse personne si elle me tient sa parole respondit il et que vous veuilliez encore scavoir ce qu'elle m'aura dit je pense que j'auray bien de la peine a ne vous le dire pas et peut-estre mesme adjousta t'il que j'auray plus d'envie de vous le dire que vous n'en aurez de le scavoir si la belle arpasie reprit cleonide avoir moins de merite qu'elle n'en a toute la compagnie auroit lieu de s'offencer de ce que vous n'y trouvez personne que vous estimiez assez pour luy confier un secret qui ne peut mesme estre fort secret puis qu'alcianipe le partage aveque vous si ce n'est adjousta-t'elle que quelqu'un luy ait dit beaucoup de bien d'un autre mais si cela est je ne pense pas qu'elle vous le die car elle ne dit jamais bien de personne comma la barque ou nous estions aborda justement comme cleonide parloit ainsi meliante luy respondit civilement en deux mots et luy donna la main pour luy aider a en sortir et pour la conduire a son chariot car astidamas 
 ayant este oblige de la donner a arpasie la raison voulut qu'il la luy cedast et qu'il aidast a marcher a cleonide qui ne scavoit pas qu'elle estoit sa soeur mais madame pour ne m'amuser pas a tant de petites choses qui se passerent je diray que meliante fut si bien avec arpasie qu'insensiblement elle vint a luy faire confidence de l'aversion qu'elle avoit pour astidamas et a se pleindre aveque luy de la maniere dont il vivoit avec elle elle m'a pourtant dit qu'elle ne s'y seroit pas resolue n'eust este qu'elle n'avoit bien remarque que meliante s'apercevoit des sentimens qu'elle avoit dans l'ame si bien que jugeant qu'il valloit mieux l'obliger au secret par la confiance qu'elle prendroit en luy elle ne luy cacha point ce qu'elle pensoit joint que le hazard aussi contribua encore a cette confidence car meliante s'estant trouve une apresdisnee toute entiere a l'entretenir leur conversation se tourna d'un certain biais qu'ils se dirent cent choses qu'ils n'eussent pas creu se pouvoir dire en la commencant meliante ne dit pourtant rien a arpasie qui luy pust faire soubconner qu'il fust amoureux d'elle mais il luy dit tout ce qu'il falloir pour luy donner beaucoup d'estime et beaucoup d'amitie pour luy car il entra si adroitement dans tous ses sentimens il trouva les pleintes qu'elle faisoit d'astidamas si justes et il la pleignit d'une maniere si obligeante que depuis cela 
 elle ne luy cacha plus aucune chose de tout ce qu'elle avoit dans l'esprit cependant phormion qui voyoit l'amour de meliante augmenter de moment en moment faisoit tousjours tout ce qu'il pouvoit pour tascher de remettre le souvenir d'argelyse dans son coeur afin d'affoiblir le pouvoir qu'arpasie y avoit mais il le faisoit inutilement car comme l'aversion qu'arpasie avoit pour astidamas et la confiance qu'elle prenoit en luy flattoient l'a passion l'amour de meliante estoit si forte qu'encore qu'il n'eust nulle esperance raisonnable il ne laissoit pas de croire qu'il n'avoit pas tout a fait tort de ne combatre point son amour d'autre part la promesse qu'alcianipe luy avoit faite n'estant pas hors de sa memoire il la fut voir precisement au bout des huit jours qu'elle luy avoit demandez il ne sceut pourtant pas encore tout ce qu'il avoit envie de scavoir mais il en sceut tousjours allez pour luy faire esperer d'avoir de quoy augmenter la haine qu'arpasie avoit pour astidamas car elle luy dit qu'elle scavoit d'une certitude infaillible qu'astidamas avoit une affection liee avec une fille de qualite depuis tres long temps et qu'elle scavoit de plus qu'il luy promettoit tous les jours de n'espouser point arpasie l'assurant en suite que dans quatre jours au plus tard elle luy en pourroit dire le nom vous pouvez juger madame que cette nouvelle fut infiniment 
 agreable meliante neantmoins comme il connoissoit alcianipe pour estre effroyablement medisante il craignoit estrangement que tout ce qu'elle luy disoit ne fust pas vray toutesfois comme on croit aisement ce qui flatte une violente passion il creut qu'il falloit qu'en effet astidamas fust amoureux de quel- une autre que d'arpasie et il le creut d'autant plus facilement qu'il ne voyoit pas que nulle autre raison l'eust pu faire vivre comme il vivoir avec cette admirable fille de sorte que conjurant instamment alcianipe de tascher de scavoir le nom de celle avec qui astidamas avoit un commerce si particulier elle le luy promit tout de nouveau cependant meliante estant venu au sortir de chez elle chez arpasie il sceut qu'astidamas n'y avoit point elle de tout le jour ny le soir auparavant de sorte qu'estant bien aise d'insulter sur luy il se mit a l'accuser d'une injustice effroyable d'avoir si peu d'assiduite aupres d'elle pour moy repliqua arpasie sa presence m'est si peu agreable que si je n'estois pas condamnee a passer le reste de ma vie aveque luy je serois bien aise de ne le voir guere mais il est certain que devant espouser astidamas c'est une cruelle chose que de voir la maniere dont il vit aveques moy c'est tousjours un grand malheur poursuivit elle de n'aimer pas celuy qu'on espouse mais c'en est un encore plus grand d'estre mesprisee de celuy qu'on doit espouser en effet si 
 astidamas m'aimoit sans que je l'aimasse je pourrois esperer que mon aversion passeroit aveque le temps et que ma raison la surmontant me feroit voir a la fin que j'aurois tort mais le haissant et en estant mesprisee quelle aparence y a-t'il que je puisse jamais vaincre la haine que j'ay pour luy car y a-t'il rien de si naturel que de n'aimer pas qui ne nous aime point principalement quand il ne nous paroist pas aimable meliante la voyant dans ces sentimens la voulut luy persuader de se resoudre de dire a gobrias l'aversion qu'elle avoit pour astidamas et de le conjurer de ne l'obliger point a l'espouser mais elle luy dit qu'il estoit hors d'aparence que son pere qui ne la marioit que pour affermir le traitee qu'il faisoit avec protogene afin de se vanger du roy d'assirie l'allast rompre pour une simple aversion sans avoir rien a luy dire sinon qu'astidamas ne luy tesmoignoit pas avoir assez d'affection pour elle et il faudroit adjousta-t'elle que je sceusse d'autres choses de luy que ce que j'en scay mais si vous scaviez qu'astidamas fust fort amoureux d'une autre personne luy dit il emporte par sa passion et qu'il luy promist tous les jours de ne vous espouser lamais ne prendriez vous pas la resolution de le faire scavoir a gobrias je la prendrois sans doute repliqua arpasie mais qu'elle apparence y a-t'il adjousta-t'elle qu'astidamas souffrist que son oncle envoyast vers le roy d'assirie s'il n'avoit pas dessein que nostre mariage s'achevast 
 comme on n'envoye vers ce prince repliqua meliante que pour l'amuser plustost que pour luy demander sa permission astidamas ne se soucie peut-estre pas de cela joint que s'il est assez injuste pour ne vous aimer pas et pour en aimer une autre il n'est pas estrange que sa prudence ait quelque irregularite mais encore luy dit alors arpasie quelle raison vous oblige a dire ce que vous dittes et ne seroit-ce point adjousta-t'elle cet intrigue qu'alcianipe vous avoit promis de vous descouvrir de grace meliante luy dit elle encore ne me cachez rien de ce qui peut nuire a astidamas je vous en conjure par nostre amitie cette conjuration est si forte madame reprit il que je ne vous puis rien refuser et en effet il se mit alors a luy dire ingenument ce qu'alcianipe luy avoit apris et ce qu'elle luy avoit promis de luy aprendre ha meliante luy dit elle tant qu'alcianipe ne vous particularisera pas davantage les choses et qu'elle ne vous dira pas le nom de celle a qui elle dit qu'astidamas promet tous les jours de ne m'espouser jamais je ne scaurois luy nuire aupres de mon pere joint qu'alcianipe est si suspecte de mensonge que cela ne suffiroit pas pour persuader gobrias de ce que je luy dirois ce n'est pas adjousta-t'elle que je ne croye qu'il faut en effet qu'astidamas ait une passion dans l'ame et que celle qui la luy donne soit a alfene car quand je le vy la premiere fois il ne vivoit pas aveque moy comme il y vit ainsi je conclus que la presence 
 de cette personne l'oblige d'en user comme il fait soit qu'il l'aimast des que je le connus ou qu'il soit devenu amoureux icy depuis qu'il m'eut quitee quoy qu'il en soit adjousta-t'elle il faut tascher d'en scavoir davantage c'est pourquoy encore que je haisse alcianipe ne laissez pas de la voir et de tascher de l'obliger a vous dire le nom de cette pretendue maistresse d'astidamas car peut-estre quand nous le scaurons viendrons nous a bout de descouvrir le reste de la chose sans alcianipe meliante charme d'ouir parler arpasie de cette sorte luy promit facilement ce qu'elle desiroit de luy et attendit avec une impatience incroyable le jour qu'alcianipe luy avoit assigne pour luy dire le nom de cette personne qu'astidamas aimoit comme je scavois toutes les pensees d'arpasie je n'ignorois pas la confiance qu'elle avoit en meliante et il scavoit aussi celle qu'arpasie avoit en moy si bien que lors que nous estions ensemble nous ne parlions que de ce qui regardoit cette admirable fille nous cherchasmes mesme a deviner qui pouvoit estre celle qu'astidamas luy preferoit mais toutes nos conjectures nous sembloient si mal fondees que nous n'en pouvions former un raisonnable soubcon cependant comme meliante ne s'observoit pas si soigneusement en parlant a moy que lors qu'il parloit a arpasie il me sembla un jour que le zele qu'il avoit pour elle estoit un peu trop ardent pour un amy et peu s'en falut que je ne le soubconnasse 
 d'estre son amant neantmoins veu le temps et la maniere dont arpasie l'avoit connu je me condamnay moy mesme et je ne pus comprendre qu'il n'eust pas resiste aux charmes d'une personne qu'il avoit sceu qu'on alloit marier des qu'il avoit sceu son nom
 
 
 
 
mais enfin le jour qu'alcianipe luy avoit marque estant arrive il fut chez elle pour la sommer de sa parole mais il y fut sans l'y rencontrer il est vray qu'on luy dit qu'elle avoit donne ordre en sortant de luy dire qu'elle s'en alloit chez la tante de cleonide et qu'elle luy donnoit le choix de l'y aller trouver ou de l'attendre chez elle ou elle reviendroit bien tost quoy que meliante ne pust craindre d'estre reconnu par sa tante ny par sa soeur chez qui estoit alors alcianipe il ne voulut pourtant pas y aller ce jour la quoy qu'il y eust este plusieurs autres fois et il aima mieux attendre qu'elle revinst luy semblant que s'il alloit faire cette visite il seroit plus long temps sans scavoir ce qu'il mouroit d'envie d'aprendre parce qu'il eust falu qu'alcianipe la luy eust laisse faire de longueur raisonnable si bien qu'entrant dans un jardin qui est a la maison de cette dame il se mit a s'y promener en l'attendant il est vray qu'il n'eut pas loisir de s'y ennuyer car a peine en eut il fait le tour qu'il vit entrer alcianipe mais avec un visage si guay qu'il ne douta point du tout qu'elle n'eust descouvert tout ce qui pouvoit satisfaire sa curiosite et qu'elle ne sceust enfin tout ce qu'il faloit scavoir pour nuire 
 a astidamas et bien madame luy dit il des qu'il la vit scavez vous le nom de cette belle qui fait qu'astidamas est injuste pour l'admirable arpasie je le scay si bien repliqua-t'elle qu'on ne peut le mieux scavoir mais a dire vray adjousta-t'elle en le menant dans un cabinet de verdure ou elle le fit asseoir je m'estonne que nous ne nous sommes aperceus plus tost de cet intrigue car on ne m'a pas plustost eu dit le nom de cleonide qu'il m'est souvenu de cent choses que j'avois veues qui me devoient faire connoistre qu'il y avoit une intelligence tres estroite entre astidamas et elle quoy s'escria meliante fort surpris d'ouir le nom de sa soeur c'est cleonide avec qui astidamas a un commerce de galanterie ouy repliqua-t'elle et a peine m'a-t'on eu dit que c'estoit elle qu'il aimoit que je suis sortie pour aller chez elle afin d'observer exactement son visage en luy parlant d'astidamas si bien que comme sa tante n'y estoit point j'ay eu une conversation avec elle qui ne me permet pas de douter de tout ce qu'on m'a dit car enfin je l'ay fait rougir cent fois en luy parlant d'arpasie ou d'astidamas et je suis assuree non seulement qu'elle a de l'amour mais qu'elle a mesme de la jalousie et qu'elle ne s'assure pas tant aux promesses qu'astidamas luy fait qu'elle ne craigne que la beaute d'arpasie ne le face inconstant ou que le respect qu'il a pour protogene ne l'oblige a luy obeir quand mesme il ne seroit pas infidelle mais alcianipe reprit meliante scavez vous bien que c'est avec 
 cleonide qu'astidamas a une intelligence car j'ay ouy dire qu'elle est assez solitaire et je m'apercoy bien qu'elle fuit plustost le monde qu'elle ne le cherche il est vray qu'elle le fuit repliqua-t'elle mais c'est principalement pour oster tout sujet de jalousie a astidamas et pour avoir plus de temps a luy donner au reste ce n'est pas une affection liee depuis peu car il estoit amoureux de cleonide devant que de voir arpasie neantmoins il ne laissa pas d'avoir le coeur assez fortement touche de sa beaute quand il la vit mais des qu'il ne la vit plus et qu'il revit cleonide cette amour passagere finit et l'autre devint plus forte que jamais ce n'est pas qu'elle ne soit souvent exposee a luy voir de ces sortes de passions qui l'occupent durant quelques jours mais qui ne le detachent pourtant pas de cleonide qui souffre ces frequentes inconstances avec tant de patience et tant d'adresse que je suis espouventee de tout ce qu'on m'en a raconte car dans le commencement elle fait semblant de ne s'en apercevoir pas et puis des qu'elle scait qu'il a quelque leger despit ou quelque desgoust de sa nouvelle passion elle le querelle si flatteusement s'il est permis de parler ainsi qu'elle le ramene aussi luy dit-il a ce qu'on m'a assure lors qu'il veut se justifier ou s'excuser qu'il n'y a que ses yeux qui soient infidelles et que son coeur n'est jamais inconstant car enfin luy dit-il je puis quelquesfois trouver qu'il est d'autres belles au monde que vous et quand je ne vous voy 
 pas je puis aussi prendre quelque plaisir a voir certaines beautez surprenantes que le hazard me fait rencontrer mais ce qui plaist a mes yeux ne charme jamais tellement mon coeur que vous n'en puissiez rompre l'enchantement par un regard favorable eh comment est il possible reprit meliante que vous puissiez scavoir toutes ces particularitez j'en scay bien encore d'autres adjousta-t'elle car enfin je scay que c'est chez une de ses amies qu'elle voit astidamas et qu'elle le voit a des heures ou ils ne peuvent estre interrompus parce que c'est ordinairement le soir mais cleonide repliqua brusquement meliante passe pourtant dans le monde pour une personne qui a de la vertu et de la conduite pour de la vertu reprit alcianipe je veux croire qu'elle en a et puis poursuivit-elle suivant son humeur quand elle n'en auroit pas naturellement elle en auroit par prudence car elle connoist assez astidamas pour scavoir que pour en estre aimee long temps il luy faut estre rigoureuse pour moy reprit meliante qui veux donner un plus noble motif a la vertu de cleonide je croy que quand astidamas ne seroit pas de cette humeur elle vivroit comme elle vit aveque luy quoy qu'il en soit dit alcianipe on ne peut pas accuser cleonide de ne conduire pas bien son affection avec astidamas car comme je l'ay desja dit elle le voit presques tous les tours chez une de ses amies et elle l'y voit le soir j'advoue que je ne comprends pas trop bien repliqua 
 meliante comment cela peut estre vous le comprendrez respondit alcianipe quand je vous auray dit que le jardin de la tante de cleonide et celuy de son amie se touchent qu'il y a une porte de communication de l'un a l'autre que cette amie est veusve et que la tante de cleonide qui ne soubconne rien de l'intelligence d'astidamas et de sa niece luy permet d'aller se promener le soir dans le jardin de son amie ne trouvant mesme pas mauvais qu'elle n'en revienne que long temps apres qu'elle est retiree ainsi astidamas la voit tant qu'il veut mais afin de la voir sans qu'on le scache il passe par la maison d'un de ses amis qui est dans une autre rue et qui a une porte de derriere qui donne justement vis a vis de la porte du jardin de cette amie de cleonide qui bien souvent la luy ouvre elle mesme si bien que les gens d'astidamas l'attendent a la porte de devant de son amy avec qui ils croyent qu'il est et de cette sorte il n'y a presques que le confident et la confidente de cette amour qui en scachent quelque chose mais il faut donc reprit meliante que cette confidente ou ce confident ayent trahy le secret de ceux qui se confient en leur discretion puis que vous scavez tout ce que vous me dittes nullement dit elle mais c'est que cette amie de cleonide a chasse une fille qui la servoit qui est soeur d'une femme qui est a moy qui scait toute cette avanture non seulement parce qu'elle en a veu mais encore par une fille qui est a cleonide 
 de qui luy en a conte toutes les circonstances que j'en scay cependant je puis vous assurer que cleonide a fait tout ce qu'elle a pu pour empescher son amie de se deffaire de cette fille de peur qu'elle ne dist a quelqu'un qu'astidamas la voit dans ce jardin et qu'elle n'a rien oublie pour persuader a son amie qu'il faloit qu'elle endurast autant de cette personne a sa consideration qu'elle endure de celle qui est a elle mais elle ne l'a pas voulu et certes elle n'a pas grand tort adjousta alcianipe car je ne pense pas qu'il y ait un plus grand suplice qu'est celuy des femmes qui ont une galanterie que quelques filles qui sont a elles scavent estant certain que des que ces sortes de personnes scavent un secret de cette nature leurs maistresses sont leurs esclaves et je scay en effet que cleonide endure des choses si estranges de la fille qui est a elle parce qu'elle scait son affection qu'il faut conclurre qu'elle aime bien la gloire ou astidamas puis que le service qu'elle en tire ou la crainte de l'obliger a dire ce qu'elle scait l'empeschent de s'en deffaire cependant comme son amie n'a pas este si patiente qu'elle parce qu'elle n'y a pas un si grand interest elle a congedie cette fille de la bouche de qui je scay tout ce que je viens de vous dire peut-estre reprit meliante adjouste-t'elle quelque chose a la verite au contraire repliqua alcianipe suivant son humeur medisante je connois bien qu'elle ne me dit pas tout et qu'il y en a encore plus qu'elle ne m'en a conte elle m'a pourtant 
 encore dit qu'elle est persuadee qu'astidamas quoy qu'il aime cleonide et qu'il n'aime point arpasie ne laissera pas de tromper la premiere et d'espouser la seconde parce qu'il n'ose desobeir a protogene de qui il attend toutes choses ainsi on peut dire qu'il les tronpe toutes deux et qu'il se trompe luy mesme apres cela meliante voyant qu'il n'y avoit plus rien a aprendre et qu'il en scavoit mesme plus qu'il n'en avoit voulu scavoir quita alcianipe apres l'avoir priee pour plus d'une raison de ne publier pas ce quelle scavoit pretextant la chose du dessein qu'il avoit de ne nuire pas a astidamas et de la crainte ou il estoit de ne pouvoir pas scavoir la suite de cette galanterie si on pouvoit soubconner par ou elle auroit este descouverte mais c'estoit en effet afin que la reputation de sa soeur ne fust pas exposee cependant des qu'il fut hors d'avec alcianipe il rencontra phormion qui le trouva si triste et si inquiet qu'il ne douta pas qu'il n'eust quelque chose de tres facheux dans l'esprit meliante se trouva alors dans un embarras estrange car d'un coste il avoit beaucoup de joye de voir qu'il pouvoit nuire a astidamas mais de l'autre il estoit au desespoir de scavoir l'intelligence qu'il avoit avec sa soeur et un sentiment d'amour et un sentiment d'honneur partagerent de telle sorte son ame que ne pouvant apaiser un si grand different tout seul il se resolut de confier son inquietude a son amy qui scavoit desja tout le secret de sa vie de sorte qu'apres que phormion luy eut demande ce qu'il 
 et qu'ils furent en lieu commode pour s'entretenir il luy conta ce qu'il venoit d'aprendre et luy dit en suite que ne prevoyant pas que cette fille avec qui alcianipe luy avoit dit qu'astidamas avoit une galanterie deust estre la soeur il s'estoit engage a arpasie de luy en dire le nom des qu'alcianipe le luy auroit dit voyez donc poursuivit il en quel embarras je me trouve car pour nuire a mon rival il faut que je die a arpasie qu'il promet tous les jours a cleonide qu'il ne l'espousera jamais et qu'il luy jure qu'il ne l'aime point et pour n'exposer pas la reputation de ma soeur il faut que je cache la galanterie d'astidamas avec elle toutesfois adjousta-t'il je pense qu'a bien raisonner l'honneur ne veut pas moins que l'amour que je rompe le mariage d'astidamas avec arpasie et quand je ne serois que le frere de l'une sans estre l'amant de l'autre je devrois sans doute advertir arpasie de ce qui se passe afin de l'obliger a n'espouser point astidamas et afin de forcer astidamas a espouser cleonide mais par quel droit reprit phormion pourriez vous vouloir forcer astidamas a espouser cleonide vous qui avez une intelligence aussi particuliere avec sa soeur que celle qu'il a avec la vostre ha phormion s'escria meliante il y a bien de la difference entre astidamas et moy car il a de l'amour pour cleonide et je n'ay que de l'estime et de l'amitie pour argelyse ainsi il luy est bien plus aise qu'a moy de luy tenir sa parole a moy dis-je qui ay une 
 passion si demesuree pour arpasie qu'il n'est plus en mon pouvoir de respondre a l'affection d'argelyse cependant adjousta-t'il je me trouve en de pitoyables termes car je connois bien a parler veritablement que si astidamas scavoit ce qui s'est passe a samosate il auroit presques autant de droit de se pleindre de l'intelligence que j'ay eue avec sa soeur que je pretends en avoir de celle qu'il a avec la mienne je connois bien encore qu'il est tres facheux d'aller publier moy mesme la galanterie d'une personne qui m'est si proche mais je connois encore mieux qu'aimant arpasie au point que je l'aime il faut que je ne considere que ce qui peut satisfaire mon amour et qu'ainsi sans considerer ny la justice ny la gloire ny l'interest de ma soeur ny celuy d'argelyse je me resolve seulement a faire ce que l'amour veut que je face ainsi mon cher phormion il faut que je die a arpasie l'amour d'astidamas pour cleonide et que je luy die mesme qu'elle est ma soeur afin de luy donner une plus grande marque d'affection et de l'obliger a user discretement du secret que je luy reveleray vous estes donc resolu luy dit phormion de luy aprendre vostre condition je suis bien resolu a davantage repliqua-t'il brusquement car je suis determine de luy descouvrir mon amour il est vray adjousta-t'il que je ne scay pas trop bien si je le pourray car j'ay une telle crainte de me mettre mal avec elle et de l'obliger a changer sa facon d'agir aveque moy 
 que je ne scay si j'auray la force de luy dire que je l'aime pour moy reprit phormion j'aimerois mieux attendre que son mariage fust entierement rompu avec astidamas mais si je suy vostre conseil reprit meliante elle croira que je ne traverseray les desseins d'astidamas que comme frere de cleonide et non pas pour ses interests si j'estois a vostre place repliqua phormion je ne dirois point encore a arpasie ce que vous voulez luy dire et je luy cacherois esgallement que je suis son amant et que je serois frere de cleonide ainsi ne vous croyant que son amy elle adjousteroit plus de foy a vos paroles et ne vous croyant pas frere de cleonide elle ne vous accuseroit pas d'avoir d'autre interest que le sien en cette affaire meliante trouvant de la raison a ce que luy disoit phormion se resolut de suivre ce conseil il est pourtant vray que phormion ne le luy donnoit que dans l'esperance que peut-estre gueriroit-il de sa passion s'il ne s'engageoit pas a la descouvrir de sorte que cela estant resolu ainsi meliante fut chez arpasie avec dessein de luy dire tout ce qu'il scavoit de l'affection d'astidamas pour cleonide se resoluant pourtant de luy en cacher ce qui pouvoit luy estre desavantageux et de luy parler plus fortement de l'amour d'astidamas pour cleonide que de l'affection de cleonide pour astidamas il ne put toutesfois luy parler aussi tost en particulier qu'il l'avoit espere parce qu'il trouva cet amant infidelle qui entroit chez arpasie comme luy joint aussi qu'il y trouva sa soeur mais a peine 
 furent ils assis qu'astidamas dit a demy bas a cleonide qu'il venoit de recevoir une lettre d'un de ses amis qui estoit a samosate qui luy aprenoit qu'elle connoistroit bien tost ce cher frere qu'elle avoit tant d'envie de connoistre conme arpasie entendit ce que disoit astidamas elle prit la parole et l'adressant a cleonide quoy qu'il semble qu'astidamas luy dit elle ne vous parle que pour estre entendu de vous seulement je ne laisse pas de me mesler dans vostre conversation et de vous demander comment il peut estre que vous ayez un frere que vous ne connoissiez pas comme je n'estois que dans ma troisiesme annee repliqua cleonide lors qu'on me fit partir de la province ou je suis nee pour venir demeurer a alfene avec ma tante et que je n'ay point veu mon frere depuis ce temps la je pourrois aisement le voir sans le connoistre car il doit estre arrive un grand changement en luy depuis que je ne l'ay veu et je m'en souviens mesme si confusement que quand il seroit possible que clidaris fust tel qu'il estoit je pense mesme que je ne le connoistrois point pour son escriture adsta-t'elle je la connois bien car il m'a escrit souvent et je luy ay respondu fort regulierement mais pour luy je le verrois sans doute sans le connoistre si je le rencontrois en quelque part sans l'entendre nommer s'il est tel que mon amy me le represente repliqua astidamas vous aurez bien de la joye de le voir car il me dit par sa lettre que c'est un des honmes du monde le mieux fait et qui a le plus d'esprit il m'aprend mesme 
 adjousta-t'il qu'il a fait grande amitie avec ma soeur qui demeure en ce lieu la et il me dit enfin tant de choses avantageuses de luy que je suis desja son amy sans l'avoir veu vous pouvez juger madame en quel embarras estoit alors meliante qui entendoit parler de luy en sa presence cependant comme il eut peur de se rendre suspect en ne disant mot il demanda hardiment a astidamas quand ce frere de cleonide devoit venir je ne vous le puis dire repliqua-t'il car malheureusement celuy qui m'escrit n'a point datte sa lettre de sorte que comme elle m'est venue par une voye detournee que je n'ay encore pu demesler je ne scay s'il y a long temps ou s'il n'y a guere qu'elle est escrite ainsi je ne puis connoistre quand cet aimable frere de cleonide doit venir pour moy reprit cleonide je voudrois qu'on ne vous eust pas escrit si avantageusement de mon frere car pour l'ordinaire on a bien de la peine a se rendre digne de ces grandes louanges qui precedent la connoissance des personnes a qui on les donne il est si vray semblable reprit obligeamment arpasie que la belle cleonide ait un frere fort honneste homme que je suis desja toute disposee a l'estimer quand il arrivera ce que vous dittes est bien obligeant repliqua-t'elle mais pour scavoir un peu mieux si je puis raisonnablement croire ce qu'on escrit a astidamas il faut que je luy demande si celuy qui fait ce portrait de mon frere est juge competent du veritable merite et si ce 
 n'est point un de ces grands faiseurs d'eloges qui ne mettent nulle difference entre les personnes mediocres et les personnes extraordinaires nullement reprit astidamas et je vous responds qu'il faut que clidaris soit un des hommes du monde le plus accomply puis que celuy qui m'escrit le loue comme il fait car si mon amy a un deffaut c'est celuy d'estre un peu trop difficile en gens et de donner son estime a trop peu de personnes ainsi je vous dis encore une fois qu'il faut que clidaris soit un homme admirable et qu'il ait mille bonnes et agreables qualitez puis que mon amy le loue en effet adjousta-t'il celuy qui m'escrit est si difficile a satisfaire qu'a peine trouve-t'il quatre honnestes gens en la province ou il est ne et pour vous le definir en peu de mots c'est un de ces hommes delicats qui font l'anatomie du coeur des autres et de leur esprit devant que de s'exposer a les louer qui examinent toutes les paroles et toutes les actions de ceux qu'ils voyent et qui veulent mesme deviner toutes leurs pensees devant que de se hazarder a en dire ny bien ny mal jugez donc apres cela si j'ay tort de soustenir qu'il faut que le frere de la belle cleonide soit digne de l'estre apres cela astidamas suivant sa coustume fit changer d'objet a la conversation dont meliante fut bien aise et il la diversifia tellement qu'il n'est presques rien dont on ne dist quelque chose mais quoy qu'il dist il ne dit rien d'assez obligeant pour arpasie cependant comme cleonide 
 s'en fut allee astidamas s'en alla de sorte que meliante estant demeure seul avec arpasie elle se mit a le regarder en resvant parce que faisant reflection sur ce qu'astidamas avoit dit du frere de cleonide elle s'imagina veu l'endroit ou elle l'avoit rencontre et veu le soin qu'il aportoit a cacher le lieu de sa naissance que ce pouvoit estre luy et elle se l'imagina d'autant plustost que toutes les louanges qu'on donnoit a ce frere de cleonide luy convenoient neantmoins ne voulant pas luy faire paroistre le soubcon qu'elle avoit jusques a ce qu'elle eust plus de certitude de la chose elle revint de sa resverie justement comme meliante l'alloit interrompre pour luy dire ce qu'il avoit sceu d'alcianipe et en effet prenant la parole veu l'estat ou sont les choses je suis bien marry madame luy dit-il de ne pouvoir vous dire autant de bien d'astidamas qu'on luy en escrit du frere de cleonide mais madame la fidellite que je vous ay promise et le zele que j'ay pour vostre service font qu'il faut que je vous die que je scay le nom de la personne qu'astidamas aime depuis long temps et a qui il promet de ne vous espouser jamais je souhaite de tout mon coeur repliqua-t'elle brusquement qu'il luy tienne sa parole mais encore meliante adjousta-t'elle qui est celle qui tient le coeur d'astidamas c'est cleonide madame reprit il et je scay des circonstances de son affection pour elle qui me font dire qu'il est le plus criminel de tous les hommes de s'estre engage au point 
 qu'il l'est aveque vous sans se degager du moins d'avec elle quoy s'escria arpasie en le regardant c'est cleonide avec qui astidamas a une intelligence ouy madame c'est cleonide respondit il et alcianipe m'en a dit des choses si particulieres que je n'en scaurois douter mais alcianipe est si meditante repliqua-t'elle qu'il n'y a pas grand fondement a faire sur ce qu'elle dit comme je scay assez bien discerner la verite du mensonge reprit il je vous assure madame qu'astidamas aime cleonide apres cela arpasie se teut durant quelque temps et faisant alors reflection sur le soubcon qu'elle avoit eu elle le perdit et elle ne pensa plus que meliante pust estre frere de cleonide puis qu'il luy disoit l'intelligence qu'elle avoit avec astidamas en suite le souvenant de cent choses ou elle n'avoit pas pris garde elle trouva en effet qu'il y avoit lieu de croire qu'alcidamas aimoit cleonide mais malgre l'aversion qu'elle avoit pour luy elle ne laissa pas d'avoir je ne scay quelle espece de despit d'aprendre qu'il estoit amoureux de cette belle fille ce leger sentiment passa pourtant si viste qu'un moment apres elle eut beaucoup de joye de pouvoir esperer que cette amour d'alcidamas pourroit rompre son mariage et elle en donna tant de marques a meliante qu'il en eut beaucoup de satisfaction neantmoins comme elle sembloit estre resolue d'attendre qu'astidamas rompist la chose parce qu'elle craignoit d'irriter son pere meliante se vit 
 contraint de luy dire qu'encore qu'astidamas aimast cherement cleonide et qu'il luy promist de rompre son mariage a sa consideration il scavoit que par un sentiment d'interest il estoit pourtant resolu de peur de perdre tout le bien qu'il attendoit de protogene de ne laisser pas de l'espouser et de tromper cleonide quoy dit alors arpasie astidamas pretendroit m'espouser sans m'aimer et n'espouser pas cleonide qu'il aime ha meliante je ne puis souffrir cette double perfidie et comme je serois encore plus malheureuse d'espouser un homme qui ne m'aime pas et que je n'aime point que cleonide ne le seroit de n'espouser pas un homme qui l'aime et qu'elle ne hait pas c'est a moy a faire tout ce que je pourray pour empescher que ce malheur ne m'arrive car enfin quand je n'aurois point d'aversion pour astidamas la seule infidellite dont il est capable pour cleonide m'empescheroit de l'espouser c'est pourquoy meliante il faut s'il vous plaist que vous m'aidiez a me tirer de l'embarras ou je me trouve et que vous taschiez de me faire avoir des preuves si convainquantes des promesses que ce trompeur fait a cleonide que je puisse les faire voir a mon pere et luy declarer en suite que je n'espouseray jamais astidamas meliante oyant ce qu'arpasie luy disoit se mit a resver pour tascher d'imaginer comment il la pourroit satisfaire apres quoy il luy demanda quelques jours la conjurant cependant de ne dire rien de ce qu'il luy avoit dit de 
 peur disoit il que si protogene aprenoit l'amour d'astidamas il ne precipitast son mariage avec elle ainsi meliante mettant la reputation de sa soeur a couvert avec un pretexte assez plausible dit en suite mille choses flatteuses tendres et obligeantes a arpasie qui croyant luy avoir une obligation infinie se mit alors a le presser de luy dire un peu plus precisement qui il estoit de grace disoit elle pour l'obliger a se faire connoistre dittes moy qu'elle justice il y a que vous scachiez jusques a mes plus secrettes pensees et que je ne scache pas seulement quel pais vous a donne la naissance quand je vous auray rendu quelque service considerable reprit-il je vous promets madame de vous dire qui je suis et pour donner un terme limite a ce que vous voulez aprendre je vous promets de vous dire ce que vous voulez scavoir de moy le jour que vostre mariage avec astidamas sera rompu mais en attendant madame adjousta-t'il emporte par sa passion faites moy seulement l'honneur de croire que j'ay autant de naissance qu'il en faut avoir pour n'estre pas indigne d'estre au nombre de vos amis et que si astidamas avoit dans le coeur les sentimens que j'y ay il n'auroit point d'amour pour cleonide quoy que ce que disoit meliante fust en effet une espece de declaration d'amour arpasie ne l'escouta pourtant point ainsi et elle creut qu'il n'avoit parle de cette sorte que pour luy faire comprendre qu'il l'estimoit tant que si alcidamas l'eust autant estimee 
 il n'eust pu avoir le coeur sensible pour cleonide de sorte qu'elle luy respondit fort civilement d'abord il fut fache qu'elle ne l'eust pas entendu mais un moment apres il en fut fort aise connoissant bien qu'il auroit pu luy rendre suspect tout ce qu'il luy avoit dit si elle eust sceu qu'il eust este amoureux d'elle si bien qu'apres s'estre dit encore de part et d'autre plusieurs choses obligeantes ils se separerent mais madame pendant que ces choses se passoient protogene ayant remarque qu'astidamas ne vivoit pas comme il devoit avec arpasie luy en parla fort aigrement et luy dit qu'il se preparast a y vivre mieux et a l'espouser bien tost car enfin luy dit il soit que le roy d'assirie y consente ou n'y consente pas vous l'espouserez astidamas qui avoit infiniment de l'esprit et qui en effet avoit resolu de trahir cleonide et d'espouser arpasie se demesla admirablement de cette pressante conversation disant hardiment a protogene que pour luy il n'avoit jamais creu qu'il fallust vivre avec une personne dont on devoit estre le mary avec la mesme sorte de galanterie qu'avec celles dont on est amoureux sans scavoir si on les espousera et en effet luy dit-il si vous vous informez de la maniere dont je vivois avec arpasie lors que vous m'envoyastes vers gobrias vous scaurez qu'elle estoit toute differente de celle dont je me serts et vous connoistrez que si j'ay change c'a este parce que je ne croy pas qu'il faille faire 
 en cette occasion toutes ces petites choses que la galanterie veut qu'on face en d'autres sortes d'amours cependant soyez assure que j'obeiray quand il vous plaira mais madame il faut que vous scachiez qu'un officier de protogene qui connoissoit alcianipe ayant entendu cette conversation la luy redit si bien que cette personne l'ayant fait scavoir a meliante il se trouva fort embarrasse qui vit jamais disoit-il a phormion qui me l'a redit depuis un malheur esgal au mien car enfin tous les autres amants ne sont ordinairement malheureux que parce qu'ils sont hais ou que parce qu'ils ont des rivaux et mesme des rivaux aimez cependant il est certain qu'arpasie m'estime que je n'ay point de rival que celuy qui pretend l'espouser sans amour en est hai et que malgre tout cela je suis pourtant le plus malheureux de tous les hommes puis que je me voy en estat de voir un homme que je hais posseder la personne que j'aime et de le voir trahir et abandonner ma soeur de sorte que par ce moyen il detruira en mesme temps mon amour et mon honneur si je ne destruits tous ses desseins il n'est pourtant pas aise de le faire car alcidamas obeira a protogene protogene voudra qu'il espouse arpasie et gobrias le voudra autant que luy si je ne luy fais voir la perfidie d'alcidamas pour cleonide et pour arpasie mais iray-je aussi publier moy mesme l'intelligence 
 qu'il a avec ma soeur sans estre assure de pouvoir venir a bout de l'obliger a l'espouser et puis a parler sincerement puis-je me souvenir de mon avanture avec la sienne et avoir la hardiesse de le quereller de ce qu'il n'est pas plus fidelle a cleonide que je le suis a argelyse il est vray que je suis moins inconstant que luy parce que je l'ay moins aimee mais cette excuse n'est pas assez bonne pour me justifier que feray-je donc mon cher phormion luy dit il en verite repliqua son amy je suis bien embarrasse a vous conseiller et je pense que pour vous conseiller bien il faudroit vous persuader de vaincre vostre passion comme alcidamas surmonte la sienne car enfin il est amoureux de cleonide mais il ne laisse pourtant pas de se refondre a en espouser une autre ainsi je conclurrois que vous rapellassiez le souvenir d'argelyse dans vostre coeur et que vous quitassiez le dessein de continuer d'aimer arpasie car pour l'interest de cleonide je vous advoue que hors d'estre assure de forcer astidamas a l'espouser il est bien plus a propos d'estouffer le bruit de l'intelligence qu'il a avec elle que de la publier mais vous ne songez pas repliqua meliante que la chose n'est pas en cet estat la puis que je ne scay cette intelligence que par alcianipe qui ne scait jamais rien qui puisse nuire a quelqu'un qu'elle ne le die a cent personnes en effet poursuivit il on m'a assure que quand elle scait quelque chose de facheux s'il ne vient pas de monde assez tost chez 
 elle a qui elle le puisse dire elle en sort diligement pour en aller chercher et on assure mesme que quand elle est malade rien ne la guerit si tost et ne luy fait plus promptement quiter le lit que d'avoir quelque medisance a aller faire chez quelqu'un a qui elle croit qu'elle donnera quelque plaisir ou a qui elle pense qu'elle fera despit car elle agit par divers motifs bien qu'ils soient presques esgallement mauvais et vous pretendriez apres cela qu'alcianipe ne dist pas a tout ce qu'elle connoist de gens ce qu'elle m'a dit ha non non phormion adjousta-t'il ne vous y abusez point alcianipe ne scait taire que des louanges ainsi il faut tenir pour assure que dans peu de jours toute la ville scaura qu'astidamas a trompe cleonide et comme alcianipe entasse tousjours malice sur malice peut-estre que d'une intelligence innocente elle en fera une tour a fait criminelle joint qu'a parler sincerement quand astidamas ne trahiroit point ma soeur je ne le hairois pas moins que je le hai et il suffit qu'il soit en estat de pouvoir espouser arpasie pour me porter a le perdre si je le puis mais arpasie reprit phormion ne scait pas seulement que vous l'aimez elle scait que je la voy et que je l'admire reprit il et je veux esperer qu'elle scaura bien tost que je l'aime sans que je le luy die car ma passion est trop force pour qu'elle ne la connoisse pas ainsi tout ce que j'ay a faire est de me mettre en estat de pouvoir destruire astidamas dans l'esprit du pere 
 d'arpasie en luy aprenant l'amour qu'il a pour cleonide et en la luy aprenant avec des circonstances qui facent paroistre astidamas ce qu'il est c'est a dire fourbe et perfide je voy bien par l'air de vostre visage adjousta-t'il que vous trouvez estrange que je donne des noms si terribles a astidamas dans l'opinion ou vous estes que je les merite aussi bien que luy mais phormion ne vous y trompez par car s'il y a quelque espece d'esgalite en nostre crime il n'y en a pas en nostre procede et en effet lors que j'ay creu estre amoureux d'argelyse c'a este parce que je ne connoissois pas encore l'amour mais je connois bien aujourd'huy que je n'avois que de l'estime et de l'amitie pour elle et si je la quite je la quite parce qu'une violente passion me force a la quiter et elle m'a mesme l'obligation d'avoir fait tout ce que j'ay pu pour luy conserver mon coeur mais pour astidamas il n'en est pas de mesme car il est fort amoureux de cleonide et malgre cette amour il l'abandonne par un sentiment d'interest de plus il a l'injustice non seulement de l'abandonner mais de la trahir en luy deguilant son inconstance de peur qu'elle ne nuise au dessein qu'il a d'espouser arpasie mais pour moy je n'en userois pas de cette sorte estant certain que si argelyse estoit icy je luy aprendrois moy mesme son malheur et le mien ha meliante interrompit phormion vous parlez comme vous faites parce qu'argelyse n'est pas 
 a alfene car je vous assure qu'il est plus difficile que vous ne pensez a un honneste homme d'aller dire a une femme pour qui il a tesmoigne avoir de l'amour qu'il ne l'aime plus et si vous voiyez argelyse vous vous trouveriez sans doute fort embarrasse je ne doute pas reprit il que je n'eusse une confusion estrange de la voir mais apres tout plustost que de la trahir comme astidamas trahit ma soeur je luy descouvrois ma foiblesse et je luy en demanderois pardon sans m'en pouvoir repentir cependant adjousta-t'il comme je voy bien que vous ne me conseilleriez pas comme je veux l'estre je suivray mon propre sentiment et en effet meliante apres avoir resve quelque temps sortit et sut faire une visite a cleonide a qui il en avoit desja fait plusieurs comme a toutes les autres dames de qualite d'alfene il ne put pourtant l'entretenir aussi tost qu'il eust voulu parce qu'il y avoit du monde avec sa tante et avec elle mais la compagnie estant partie a la reserve d'un homme qui avoit a parler d'affaires avec cette dame chez qui cleonide demeuroit il eut tout le loisir qu'il eust pu souhaiter et il l'eut d'autant plus grand que cette dame mena celuy qui luy parloit dans son cabinet
 
 
 
 
mais a peine fut il seul avec cleonide que tirant une des lettres qu'elle luy avoit autrefois escrites et dont je vous ay dit qu'elle avoit parle un jour chez arpasie il la pria de la voir et de luy dire si elle en connoissoit l'escriture 
 de sorte que cleonide la prenant avec impatience se mit a la lire sans penser que ce fust une lettre qu'elle eust escrite mais des qu'elle eut jette les yeux dessus elle reconnut son escriture et connut en suite un moment apres que c'estoit une lettre qu'elle avoit escrite a son frere d'abord elle le regarda attentivement mais il avoit si peu l'air de tous ceux qu'elle avoit veus de sa famille et elle luy ressembloit si peu que ne concevant pas pourquoy son frere se seroit cache a elle elle ne creut pas encore qu'elle estoit sa soeur et elle s'imagina seulement qu'il estoit amy de son frere eh de grace luy dit elle en quel lieu avez vous connu celuy a qui j'ay escrit cette lettre en quel lieu vous l'a-t'il donnee et pourquoy l'a-t'il mise entre vos mains je vous diray tout ce que vous me demandez luy repliqua meliante et mesme plus que vous ne me pouvez demander pourveu que vous me promettiez de ne dire rien de ce que je vous diray non pas mesme a astidamas adjousta-t'il en la regardant sixement a ces mots cleonide rougit et prenant la parole en racommodant quelque chose a sa coiffure pour tascher de cacher sa rougeur je ne m'estonne pas luy dit elle que vous me priyez de ne dire a qui que ce soit ce que vous me direz car comme je ne scay pas ce que vous me devez dire il peut estre que vous avez des raisons qui vous obligent a me faire cette priere mais je pense que je me dois offencer que vous me particularisiez astidamas 
 et que vous me parliez de luy comme si je ne pouvois rien scavoir sans le luy dire tout ce que je puis faire presentement pour vendre satisfaction reprit meliante est de vous assurer que des que je vous auray dit ce que je ne vous puis dire si vous ne me promettez ce que je veux vous connoistrez si clairement que je ne puis avoir dessein de vous offencer que vous vous repentirez de m'en avoir soubconne mais injuste cleonide poursuivit il pour pouvoir faire un esclaircissement de cette nature il faudroit estre assure qu'il ne vinst personne nous interrompre et pour vous obliger a me donner une audience particuliere je vous jureray par tout ce qui m'est de plus sacre que vous serez la plus malheureuse personne de vostre condition et de vostre sexe si vous ne m'escoutez et si vous ne faites positivement tout ce que je vous diray quand vous m'aurez escoute vous me dittes des choses si surprenantes repliqua-t'elle que bien qu'il semble que vous ne me deviez parler que pour m'en dire de facheuses j'advoue que je ne puis resister a la curiosite que j'ay de les scavoir c'est pourquoy si vous le voulez nous passerons dans ce jardin ou il n'y a que deux filles qui sont a moy qui se promenent et ou nous ne serons point interrompus parce que j'ordonneray que s'il vient quelqu'un on le mene a l'apartement de ma tante je le veux bien reprit meliante mais il faut me promettre de ne dire rien de ce que je vous diray a astidamas et me le promettre 
 solemnellement en vous promettant de ne le dire a personne respondit cleonide en rougissant encore c'est vous promettre tacitement de ne le dire point a astidamas c'est pourquoy ne vous amusez pas a une ceremonie inutile et qui selon moy m'est outrageuse ne vous amusez point vous mesme reprit-il a une delicatesse mal fondee et ne detruisez pas vostre repos pour une bien-seance imaginaire cleonide oyant parler meliante si fortement pensa se facher tout de bon et ne luy donner point d'audience mais comme la mesme chose qui la fachoit estoit ce qui luy donnoit la curiosite de scavoir ce qu'il avoit a luy dire elle surmonta son ressentiment et dit a meliante que pour luy tesmoigner qu'elle n'avoit pas une telle liaison avec astidamas qu'elle ne pust s'engager a ne luy dire jamais ce qu'il luy diroit quoy qu'il ne fust pas de ses amis particuliers elle vouloit bien le luy promettre encore que ce fust en quelque sorte choquer la bien-seance apres cela meliante ayant pris toutes les seuretez qu'il pouvoit prendre luy donna la main et sortant par un perron qui donne dans le jardin il la conduisit dans l'allee la plus esloignee de ces femmes de cleonide qui s'y promenoient mais ils n'y furent pas plustost que cleonide prenant la parole et bien meliante luy dit elle me direz vous qui vous a donne cette lettre que vous m'avez montree et si vous la tenez de la propre main de mon frere avant que de vous 
 respondre precisement repliqua-t'il il faut que je vous proteste que tout ce que je m'en vay vous dire est si constamment vray qu'il n'est pas plus veritable que vous estes ma soeur qu'il est vray qu'astidamas vous trahit a ces mots cleonide demeura si surprise qu'elle changea plus d'une fois de couleur d'abord elle regarda meliante puis un moment apres elle baissa les yeux avec beaucoup de confusion il y eut mesme des instans ou elle souhaita que meliante dist vray et il y en eut d'autres ou elle desira qu'il ne dist pas la verite n'imaginant rien de plus facheux que de commencer de connoistre son frere par une si cruelle avanture mais a la fin faisant quelque effort sur elle mesme pour s'esclaicir du doute ou elle estoit le nom de meliante que vous portez repliqua-t'elle ressemble si peu a celuy de clidaris que porte mon frere que je ne vous puis prendre l'un pour l'autre comme les noms repondit il ne sont pas si essentiellement attachez a ceux qui les portent qu'on ne les desguise quand on en a besoin et qu'on ne les change enfin selon l'occasion la raison que vous dittes n'est pas convainquante mais pour vous dire quelque chose de plus fort que tout ce que je vous ay dit je veux non seulement m'engager a vous montrer toutes les lettres que vous m'avez escrites mais encore a vous dire une grande partie de ce que je vous ay escrit et pour porter la chose plus loin j'escriray en vostre presence tout ce 
 qu'il vous plaira afin que confrontant mon escriture avec les lettres que vous avez de clidaris vous puissiez connoistre sans en pouvoir douter que meliante et luy ne sont qu'une mesme personne et en effet sans differer davantage il tira des tablettes de sa poche et se mit a escrire quelques lignes dedans qu'il donna a lire a cleonide mais elle ne fut guere moins surprise de voir qu'il avoit mis dans ces tablettes que si elle ne suivoit son conseil elle n'espouseroit jamais astidamas que de voir qu'en effet l'escriture qu'elle voyoit estoit si semblable a celle de toutes les lettres qu'elle avoit receues de son frere qu'elle ne pouvoit douter que la main qui les avoit escrites ne fust la mesme qui venoit d'escrire en sa presence une chose qui luy estoit si facheuse mais avant qu'elle fust revenue de l'estonnement ou elle estoit meliante prenant la parole luy dit tant de choses particulieres de sa famille et tant de choses qu'un autre n'eust pu luy dire qu'enfin ne pouvant plus douter qu'il ne fust son frere elle fit ce qu'elle put pour luy tesmoigner qu'elle avoit beaucoup de joye d'estre soeur d'un homme fait comme luy mais pour achever de s'esclaircir entierement elle luy demanda comment il pouvoit estre que cet amy d'astidamas eust escrit de luy comme l'ayant veu a samosate de sorte que meliante luy raconta alors le voyage qu'il avoit fait en ce lieu la et la rencontre qu'il avoit aussi faite de gobrias et d'arpasie mais de grace 
 dit alors cleonide aprenez moy pourquoy vous avez change de nom et pourquoy vous n'avez pas voulu que je vous connusse ce que vous me demandez ma chere soeur repliqua meliante est de telle importance que je ne devrois vous le dire qu'apres que vous m'auriez advoue qu'astidamas a de l'amour pour vous que vous ne le haissez pas qu'il vous promet de n'espouser jamais arpasie et que vous le croyez ainsi ha mon frere s'escria cleonide en rougissant je ne puis vous advouer des choses de cette nature pour vous empescher reprit meliante de vous amuser a me vouloir desguiser la verite scachez que je n'ignore presques rien de tout ce qui s'est passe entre vous et pour vous en dire une partie je scay que c'est dans le jardin d'une de vos amies qui touche celuy ou nous sommes ou vous voyez astidamas principalement depuis qu'arpasie est icy et que c'est la qu'il vous fait mille faux sermens en effet je scay d'une certitude infaillible que si vous ne croyez mon conseil il espousera arpasie au reste pour vous obliger a vous confier absolument en moy je m'en vay vous confier tout le secret de ma vie en vous aprenant que j'ay autant d'interest que vous a empescher ce mariage car enfin pour vous aprendre a me dire la verite et pour vous obliger a celer tout ce que je vous dis a astidamas il faut que je vous aprenne que je suis amoureux d'arpasie mais amoureux jusques au point que si la vie d'astidamas vous est chere il faut 
 que vous m'aidiez a faire qu'il vous soit fidelle et que vous faciez tout ce que je vous diray pour empescher qu'il n'espouse la personne que j'aime car je vous declare que si vous ne le faites vous vous exposerez a voir vostre frere tuer vostre amant ou a voir vostre amant tuer vostre frere pensez donc bien serieusement adjousta-t'il a ce que je vous dis et soyez fortement persuadee que vous avez autant d'interest que moy a suivre le conseil que je vous donneray vous me dittes tant de choses surprenantes repliqua cleonide que je ne scay qu'y respondre je vous en dis de si importantes reprit il qu'il y faut respondre precisement au reste adjousta meliante que je n'ay jamais pu m'accoustumer a nommer clidaris pour vous obliger a vous resoudre a me parler avec sincerite vous n'avez qu'a considerer que je ne me mesle pas de vous faire des reprimandes d'avoir lie affection avec astidamas car comme je suis persuade de vostre vertu et que je connois par mon experience que l'amour n'est pas une chose volontaire je serois injuste si je voulois que vous eussiez plus de force que je n'en ay mais apres avoir excuse vostre foiblesse comme je pretends que vous excusiez la mienne il faut me dire sincerement tout ce qui s'est passe entre astidamas et vous et tout ce qui s'y passe encore afin de le forcer apres a vous estre fidelle et de l'empescher de me rendre malheureux car si vous ne le faites je vous declare que devant 
 que vous puissiez revoir astidamas pour luy dire ce que je vous ay dit je le verray et luy diray des choses qui nous porteront a la derniere extremite c'est pourquoy ma chere soeur je vous conjure par vostre propre gloire et par l'affection que vous avez pour astidamas de vouloir m'empescher d'estre malheureux et de ne vous obstiner pas a me nier une chose que je scay avec autant de certitude que vous mesme vous me parlez d'une maniere si embarrassante repliqua cleonide que je n'ay pas la force ny de vous nier ny de vous advouer ce que vous me demandez il faut pourtant faire le dernier repliqua meliante si vous voulez conserver vostre gloire et vostre amant et ne detruire pas toute la fecilite d'un frere qui vous devra tout son repos si vous songez seulement a establir le vostre apres cela joignant encore mille conjurations tendres et obligeantes a tout ce qu'il luy avoit desja dit cleonide apres toutes les precautions que sa modestie luy put faire prendre afin que son frere pust croire son affection pour astidamas aussi innocente qu'elle l'estoit luy advoua d'abord qu'il y avoit long temps qu'il l'aimoit et en suite qu'il luy disoit tous les jours qu'il l'aimoit encore de sorte qu'apres avoir franchi la premiere difficulte d'advouer une semblable chose elle dit a meliante tout ce qu'il vouloit scavoir mais comme elle estoit persuadee que c'estoit se justifier que d'exagerer les soins 
 qu'astidamas avoit aportez a gagner son coeur elle n'en oublia aucun et elle aprit mesme a son frere qu'il n'y avoit point de jour qu'il ne luy escrivist si bien que meliante entrant avec beaucoup d'adresse dans ses sentimens la pressa de vouloir luy montrer les lettres d'astidamas et il l'en pressa si instamment que cette fille qui craignoit si elle luy refusoit de les luy faire voir qu'il ne creust qu'elles estoient de nature a ne pouvoir estre montrees sans luy faire tort eut impatience qu'il les eust veues car comme astidamas scavoit admirablement comment il falloit escrire des lettres passionnees toutes les siennes n'estoient que des pleintes continuelles de n'estre pas assez bien traite quoy qu'il sceust qu'il n'estoit pas hai de sorte que cleonide scachant que toutes les lettres d'astidamas la justifioient plustost que de l'accuser elle tira de sa poche les deux dernieres qu'elle avoit receues dont l'une estoit escrite du soir et l'autre du matin et les donna a meliante qui les ayant ouvertes y trouva tout ce qu'il eust pu desirer qui y eust este mais madame comme ces deux lettres ont beaucoup servy au desnouement de cette avanture et que je les ay eues si long temps entre mes mains qu'elles sont demeurees dans ma memoire il faut que je vous die que la premiere que vit meliante estoit telle 
 
 
 
 a l'incredulle cleonide 
 
 
 vous estes donc resolue de ne me croire jamais lors que je vous assure que je n'aime point arpasie et que je n'aime que vous et il semble que vous ayez dessein d'estre aussi injuste que vous avez tousjours este rigoureuse en doutant de la sincerite de mes paroles comme vous faites ne vous laissez donc plus abuser aux apparences et soyez fortement persuadee que je ne seray jamais mary d'arpasie et que je seray tousjours amant de la belle cleonide 
 
 
 astidamas 
 
 
vous pouvez juger madame que meliante fut bien aise de tenir cette lettre en son pouvoir c'est pourquoy dans l'esperance qu'il eut de trouver l'autre aussi favorable au dessein qu'il avoit il l'ouvrit diligemment et y trouva ces paroles
 
 
 a l'injuste cleonide 
 
 
 je ne scay pourquoy vous ne me croyez pas mais je scay bien que vous me devez croire lors que je vous 
 proteste que protogene avec toute l'authorite quil a sur moy ne me fera point faire d'infidellite a ma chere cleonide croyez donc que soit par le roy d'assirie ou par ma mere qui arrivera bi tost icy je rompray mon mariage avec arpasie et que si vous estes aussi constate que je suis fidelle nous aimerons eternellement 
 
 
 astidamas 
 
 
quoy que cette seconde lettre fust aussi propre que l'autre a nuire a astidamas elle ne donna pourtant pas a meliante une joye aussi tranquille que la premiere parce qu'il aprit par elle que la mere de son rival devoit venir et qu'il ne douta point qu'elle n'amenast argelyse avec elle de sorte que cette nouvelle precipitant encore le dessein qu'il avoit de nuire a astidamas fit qu'il se resolut de ne rendre point ces deux lettres a sa soeur et de s'en servir pour les faire voir a arpasie afin qu'elle les montrast a gobrias et qu'elle s'en pust servir aussi a rompre son mariage ce n'est pas que comme il scavoit que les autres choses qu'astidamas disoit par ses lettres estoient fausses il eust eu tout a fait lieu de croire celle la n'eust este qu'il y avoit en effet apparence que sa mere viendroit a ses nopces et qu'il ne parloit de son voyage a cleonide que pour la mieux tromper mais enfin apres avoir fait toutes ces reflections en tumulte au lieu de rendre ces deux lettres a sa soeur il les mit dans sa poche et luy dit que c'estoit d'elles d'ou despendoit tout son bonheur et tout le sien 
 d'abord cleonide voulut s'opposer a son dessein mais meliante prenant la parole non non ma soeur luy dit il je ne vous les rendray pas et elles sont si necessaires a vous conserver astidamas et a me faire aquerir arpasie que je vous servirois mal si je me resoluois a vous les rendre car enfin je vous l'ay desja dit astidamas vous trompe et il promit hier positivement a protogene d'espouser arpasie quand il luy plaira ainsi il ne continue d'agir aveque vous comme il fait que de peur que vous ne faciez quelque esclat qui rompe son mariage apres cela meliante luy ayant raconte encore plus exactement qu'il n'avoit fait et son amour pour arpasie et tout ce qu'il scavoit de la perfidie d'astidamas luy dit pour l'amener entierement dans ses sentimens que la chose n'avoit point de milieu et qu'il falloit absolument qu'il se batist contre astidamas ou qu'il rompist son mariage avec arpasie en se servant de ces deux lettres de sorte que cleonide aimant mieux la derniere voye que la premiere consentit qu'il les emportait apres luy avoir promis qu'il n'y auroit que gobrias et arpasie qui les verroient joint que quand elle n'y eust pas consenty elle n'eust pu l'en empescher cependant il luy fit promettre de son coste qu'elle ne descouvriroit pas a son amant qui il estoit jusques a ce que son mariage fust rompu avec arpasie et il luy fit voir si clairement qu'elle se destruiroit elle mesme si elle ne luy estoit pas fidelle et 
 qu'elle exposeroit la vie d'astidamas qu'il ne craignit pas qu'elle luy manquast de parole de sorte que s'estant separez apres s'estre promis une esgalle fidellite cleonide demeura seule dans le jardin ou elle estoit a s'entretenir sur l'avanture qui luy venoit d'arriver et meliante s'en alla chez arpasie avec intention de luy montrer les lettres d'astidamas et en effet des qu'il luy put parler en particulier elle luy donna occasion de les luy faire voir car comme elle n'avoit rien de si pressant dans l'esprit que ce qui regardoit son mariage elle luy demanda si alcianipe ne luy avoit rien apris si bien que ne voulant pas luy dire encore que cleonide estoit sa soeur de peur qu'elle ne creust qu'il nuisoit autant a astidamas par un interest d'honneur que pour le sien il la laissa dans l'opinion qu'il ne scavoit rien de l'amour d'astidamas que par cette femme et il le fit d'autant plustost que cela ne pouvoit rendre suspect de mensonge ce qu'il avoit a luy aprendre parce qu'arpasie connoissoit fort bien l'escriture d'astidamas de sorte qu'apres luy avoir prepare l'esprit a la lecture des deux lettres qu'il avoit il les luy donna a lire mais madame arpasie les leut avec des sentimens bien meslez car elle eut de la joye et de la colere et la haine qu'elle avoit desja pour astidamas augmenta d'une telle sorte en cet instant que meliante eust este bien heureux s'il eust este autant aime qu'astidamas estoit hai je vous proteste dit elle a meliante apres avoir leu ces deux 
 lettres que la perfidie d'astidamas pour cleonide me donne encore plus d'aversion pour luy que son insensibilite pour moy et je luy pardonnerois plus volontiers de ne m'aimer pas que de la trahir en mon particulier madame repliqua meliante je ne suis pas de vostre sentiment car je fais consister le plus grand crime d'astidamas a ne vous aimer point et le second a estre infidelle a cleonide sans estre amoureux de vous car enfin s'il avoit a luy dire que vostre beaute auroit efface la sienne dans son coeur il seroit fort excusable mais de la trahir sans vous aimer et de vous voir sans estre vostre amant ce sont des crimes incroyables en effet poursuivit il on ne peut comprendre qu'un amant de cleonide veuille estre mary d'arpasie et moins encore qu'un homme qui pretend estre mary d'arpasie ne soit pas son amant et je comprends si peu qu'on puisse vous voir sans vous aimer que si astidamas n'avoit signe de sa propre main son insensibilite pour vous dans les deux lettres que vous venez de voir j'aurois bien de la peine a la croire je trouve bien moins estrange qu'il soit insensible pour moy reprit elle que je ne le trouve qu'il soit infidelle a cleonide et comme vous l'avez fort bien remarque qu'il soit infidelle sans estre inconstant quoy que cela paroisse impossible mais enfin madame luy dit meliante quelle resolution prenez vous je prends celle de montrer ces deux lettres a mon pere repliqua-t'elle et de luy dire que je n'espouseray 
 jamais astidamas et pour vous descouvrir tout ce que je pense comme a l'homme du monde en qui je me confie le plus et pour qui j'ay le plus d'amitie je vous assure que quand l'interest de sa vangeance le voudroit porter a me forcer d'espouser astidamas je ne luy obeirois qu'a l'extremite j'espere pourtant poursuivit elle que comme il est fort sensible a l'honneur il aura des sentimens plus equitables et qu'il aimera mesme mieux ne se vanger pas du roy d'assirie que de s'en vanger par une lasche voye il scait bien sans doute que je n'aime pas astidamas mais il ne scait pas la raison que j'en ay et il a tousjours creu que mon aversion estoit une simple aversion naturelle que le temps et la raison surmonteroient mais je suis assuree qu'il n'aura pas plustost veu les deux lettres que vous me venez de donner qu'il changera de sentimens je pense madame reprit meliante qu'il sera a propos de ne dire pas a gobrias que vous scavez qu'encore qu'astidamas ne vous aime point et qu'il aime cleonide il ne laisse pas de vouloir vous espouser car il pourroit estre que l'interest d'estat l'emporteroit sur toute autre consideration au contraire repliqua-t'elle je pretends luy persuader par ces deux lettres qu'astidamas a dessein de ne m'espouser point et de luy faire recevoir un affront en me refusant ouvertement quand protogene l'en pressera trop et je pretens luy persuader en suite qu'il faut devancer astidamas et rompre aveque luy sans luy donner le temps 
 de ronpre aveque nous enfin meliante si je ne me trompe j'agiray de facon qu'il ne tiendra pas a moy que la belle cleonide n'espouse astidamas et que je ne parte bien tost d'alfene pour n'y r'entrer jamais il est vray adjousta-t'elle obligeamment que je n'en partiray pas sans douleur puis que je n'en pourray partir sans vous perdre mais du moins pretens-je bien ne nous separer pas sans vous connoistre un peu plus precisement que je ne fais comme je n'ay tarde a alfene que pour l'amour de vous repliqua meliante j'en partiray quand vous en partirez et si la fortune ne traverse point mon dessein je pense madame que j'iray ou vous irez car vous avez aquis un tel pouvoir sur moy que je ne croy pas que je pusse vivre esloigne de vous si j'avois autant de pouvoir sur vous repliqua-t'elle que vous voulez que je croye que j'y en ay vous me diriez qui vous estes et vous m'aprendriez tout le secret de vostre coeur conme je vous ay apris tout le secret du mien plust aux dieux madame luy dit-il en la regardant que vous pussiez le deviner sans que je vous le disse car il est vray que je n'ay rien dans l'ame que je ne voulusse que vous sceussiez mais il est vray en mesme temps que je ne vous diray pas sans peine tout ce que j'ay dans le coeur car enfin madame le moyen de vous oser descouvrir toutes mes foiblesses le moyen disie de vous oser dire que je n'ay pu me deffendre d'aimer une personne admirable et de l'aimer mesme sans esperance quelle apparence y auroit 
 il de vous exagerer toutes les peines que cette passion me fait souffrir a vous dis-je qui ne la connoissez pas et qui ne vous laissez conduire que par la raison toute seule ce n'est pas que la personne que j'adore n'ait tout ce qui peut faire excuser ma foiblesse car elle est belle de la derniere beaute elle a de l'esprit plus que nulle autre n'en scauroit avoir elle a de la vertu et de la bonte et elle a mesme quelque estime et quelque amitie pour moy mais apres tout madame je ne suis point assez hardy pour vous entretenir de ma passion ce qui m'en facheroit sans doute luy repliqua arpasie sans soubconner encore rien de son amour pour elle c'est que j'ay ouy dire qu'on ne peut estre amoureux sans estre miserable joint que si je considerois mon interest en cette rencontre je m'en devrois affliger puis qu'il n'y a pas d'apparence que nous pussions plus estre guere long temps en mesme lieu cependant adjousta-t'elle sans luy donner loisir de luy respondre puis que la personne que vous aimez a de la beaute de l'esprit de la vertu de la bonte et de l'amitie pour vous je ne voy pas que vous soyez tant a pleindre je ne serois sans doute pas trop malheureux reprit-il si elle aprenoit sans s'en facher que j'ay de l'amour pour elle mais comme je ne le luy ay jamais dit je suis dans une crainte continuelle qu'elle ne descouvre ma passion et je suis en mesme temps dans un desespoir estrange de ce qu'elle ne la devine point il faudra pourtant qu'elle la devine si elle la doit 
 scavoir adjousta-t'il car je sens bien que je n'oseray jamais luy dire ouvertement que je l'aime meliante dit ces paroles d'un certain au passionne qui fit qu'arpasie en rougit et qu'elle fut contrainte de se faire l'aplication de ce qu'elle venoit d'entendre mais comme elle ne put avoir cette pensee sans avoir une agitation qui parut dans ses yeux aussi bien que sur son visage meliante la remarqua et vit bien qu'il estoit entendu de sorte que craignant d'en dire trop et croyant en avoir assez dit pour taire soubconner sa passion a celle qui la causoit il changea de discours et reparlant d'astidamas de cleonide et de gobrias il tira arpasie d'un estrange embarras et s'en tira aussi luy mesme mais ce qu'il y eut d'admirable fut qu'arpasie luy sceut si bon gre de la peur qu'elle voyoit qu'il avoit eue de luy en avoir trop dit que cela fit qu'elle ne s'offenca pas de cette demie declaration d'amour qu'il luy avoit faite cependant elle ne fut pas plustost retiree qu'elle me fit l'honneur de m'aprendre ce qui luy estoit arrive et de me dire l'opinion qu'elle avoit mais a peine m'eut elle raconte ce qui la luy faisoit avoir qu'entrant tout a fait dans son sens je luy dis que j'avois remarque cent choses en meliante qui me faisoient croire ce qu'elle croyoit car enfin luy disois-je il hait trop astidamas pour ne le hair que pour l'amour de vous seulement et il le hait mesme d'une certaine maniere qui me persuade qu'il faut qu'il soit de condition a pouvoir estre son rival 
 pour sa condition repliqua arpasie j'en doute beaucoup moins que de son amour car il est vray qu'il a tous les sentimens de l'ame si nobles et qu'il y a quelque chose de si grand dans son procede qu'il faut assurement qu'il soit de grande qualite mais apres tout niside me dit elle je ne dois le considerer que comme un agreable amy que la fortune m'a donne et qu'elle m'ostera bien tost et je devray estre satisfaire d'elle si elle fait seulement que je n'espouse point astidamas apres cela arpasie ayant change de discours nous ne parlasmes plus que de ce qu'elle diroit le lendemain au matin a gobrias et en effet a peine fut elle esveillee que se faisant habiller en diligence elle fut en suite trouver son pere a qui elle parla avec tant d'adresse tant de respect et tant de prudence qu'apres luy avoir montre les lettres d'astidamas dont il connoissoit parfaitement l'escriture il sembla se porter de luy mesme a consentir qu'elle ne l'espousast point il luy dit pourtant que pour rompre avec une raison specieuse il falloit attendre le retour de celuy que protogene et luy avoient envoye a babilone parce qu'aparamment le roy d'assirie n'aprouveroit pas cette alliance et leur fourniroit un pretexte a protogene et a luy de n'achever pas ce qu'ils avoient commence bien qu'ils eussent resolu de ne laisser pas de conclurre ce mariage quoy que le roy d'assirie n'y consentist pas en effet ma fille luy dit il je suis assure que protogene ne verra pas plustost les deux 
 lettres que vous me monstrez qu'il advouera que vous avez raison de ne vouloir pas espouser astidamas de sorte que comme les autres interests que nous avons ensemble nous unissent assez sans que cette alliance soit d'une absolue necessite puis qu'elle ne se peut faire sans vous rendre malheureuse je n'hesiteray pas un moment a la rompre quand il en sera temps si ce n'estoit qu'astidamas rompist avec cleonide cependant il faut dissimuler comme il dissimule jusques a ce que je juge a propos de tesmoigner mon ressentiment car enfin protogene est maistre d'alfene et il pourroit peut estre faire sa paix a mes despens avec le roy d'assirie si j'agissois imprudemment comme ce que gobrias disoit a arpasie paroissoit raisonnable elle l'en remercia et luy dit mille choses tendres pour le confirmer dans les sentimens ou il tesmoignoit estre si bien que n'osant le presser de luy rendre les lettres qu'elle luy avoit baillees parce qu'il disoit les garder pour les faire voir a protogene quand il le jugeroit a propos elle les laissa entre ses mains et s'en alla a sa chambre avec beaucoup de satisfaction elle n'avoit pourtant pas grand sujet d'en avoir car vous scaurez madame que gobrias n'avoit parle comme il avoit fait a arpasie que pour l'amuser et que pour l'empescher de faire esclatter son ressentiment en mal traitant astidamas et en effet nous sceusmes bien tost la chose d'une maniere assez surprenante puis que ce fut par 
 meliante qui la sceut d'une facon encore plus extraordinaire car imaginez vous madame que dans l'opiniastre dessein que gobrias avoit alors de se vanger du roy d'assirie il ne consideroit que cela seulement et ne consideroit point du tout la satisfaction d'arpasie de sorte que ne songeant qu'a faire que ce mariage s'accomplist il envoya prier meliante qu'il luy pust parler si bien que l'estant allee trouver en diligence il le trouva seul dans son cabinet et il l'y trouva tenant a la main les deux lettres d'astidamas qu'arpasie luy avoit baillees et que meliante avoit baillees a arpasie mais a peine fut il aupres de luy que gobrias prenant la parole pour vous tesmoigner luy dit-il quelle est l'estime que je fais de vostre esprit et de vostre amitie je veux bien vous confier tout le secret de ma famille et essayer s'il est possible de vous mettre dans le party que je tasche de former contre le roy d'assirie apres cela gobrias se mit a luy exagerer tous les sujets de pleinte qu'il avoit autrefois eus de ce prince a luy dire en suite le traite qu'il avoit fait avec protogene a luy aprendre que le mariage d'arpasie n'estoit fait que pour cela et a luy dire tout ce que cette admirable fille luy avoit dit et tout ce qu'il luy avoit respondu en suitte de quoy il continua de parler comme vous avez infiniment de l'esprit luy dit-il je m'assure que vous jugez bien que je n'ay pas respondu a ma fille comme j'ay fait avec intention de faire ce que je luy ay dit que je 
 ferois mais seulement de gagner temps car enfin ce seroit une estrange chose si j'estois capable de rompre avec protogene parce qu'astidamas est amoureux de cleonide et qu'il n'est pas amoureux de ma fille car les mariages des personnes de ma condition ne se font presques jamais que par des interests solides sans s'amuser a ces sortes de choses qui ne servent de rien a l'establissement des maisons joint que quand il seroit possible qu'astidamas n'aimast point cleonide et qu'il aimast arpasie les choses ne seroient pas long temps en cet estat et il arriveroit sans doute bien tost quelque changement en l'assiette de son ame puis que selon l'ordre estably par la nature et par la coustume peu de maris sont amans de leurs femmes c'est pourquoy comme astidamas a du coeur et de l'esprit et qu'il peut servir a ma vangeance il faut qu'arpasie se resolve a l'espouser neantmoins comme je voudrois bien que la facon d'agir d'astidamas l'obligeast a s'y porter plustost que mon authorite absolue je vous ay choisi pour luy persuader d'aporter un peu plus de soin a gagner son esprit et pour faire qu'il s'y resolve plustost et qu'il m'ait quelque obligation de la discretion avec laquelle j'use de la connoissance que j'ay de son amour avec cleonide montrez luy les deux lettres que je remets entre vos mains en disant cela gobrias bailla effectivement a meliante les mesmes lettres qu'il avoit baillees a arpasie et qu'arpasie avoit mises entre 
 les mains de son pere de sorte que les prenant et faisant semblant de les lire comme s'il ne les eust pas veues il dit en suite a gobrias qu'il luy sembloit qu'astidamas promettant aussi fortement qu'il faisoit a cleonide de n'espouser jamais arpasie il n'y avoit pas lieu de croire qu'il luy pust persuader de vivre mieux avec elle non non reprit gobrias ne vous y trompez point astidamas qui promet a cleonide de n'espouser jamais arpasie promet encore plus affirmativement a protogene de l'espouser quand il luy plaira et en effet pour vous descouvrir le secret de cette affaire je vous advoueray que celuy qu'on avoit envoye vers le roy d'assirie est revenu quoy qu'on ne le publie pas encore parce qu'on veut concerter une responce supposee qu'on fera faire a ce prince comme s'il consentoit a ce mariage quoy qu'il n'y consente pas et je vous diray en suite que des que la mere et la soeur d'astidamas seront arrivees les nopces de ma fille se feront c'est pourquoy je voudrois bien que pendant cet intervale qui ne sera pas long vous dissiez a astidamas que non seulement je scay son amour pour cleonide mais aussi que ma fille ne l'ignore pas car comme je scay d'une certitude infaillible qu'encore qu'il aime cleonide il ne laissera pas d'espouser arpasie je suis persuade que pour esviter la persecution qu'elle luy pourroit faire apres son mariage il se contraindra et rompra plustost avec cleonide qu'il ne feroit 
 s'il pensoit que cette galanterie ne fust sceue ny de moy ny de ma fille dittes luy donc que je la cacheray soigneusement a protogene pourveu qu'il se contraigne autant qu'il faut pour appaiser arpasie et que je la luy descouvriray s'il ne fait ce qu'il doit faire vous pouvez juger madame si cette commission pouvoit estre agreable a meliante soit qu'il se considerast comme amant d'arpasie ou comme frere de cleonide il se contraignit pourtant autant qu'il put et il se vit mesme contraint d'accepter un si facheux employ de peur que gobrias ne le donnast a quelque autre qui s'en aquitast mieux qu'il n'eust voulu il promit donc a gobrias de faire ce qu'il vouloit mais il ne le luy promit qu'apres avoir fait tout ce qu'il put pour luy persuader qu'il exposeroit arpasie a estre tres malheureuse s'il la forcoit a espouser astidamas puis qu'il estoit vray qu'elle avoit aversion pour luy mais enfin ne pouvant rien gagner sur son esprit meliante le quita et s'en alla avec plus de douleur qu'il n'estoit capable d'en suporter en effet ayant sceu qu'il y avoit beaucoup de monde avec arpasie il ne se sentit pas en estat d'entrer chez elle et il fut chercher cleonide qu'il trouva seule pour luy demander si elle avoit veu astidamas le soir auparavant au lieu ou elle avoit accoustume de le voir helas mon frere luy dit elle je ne l'ay que trop veu car depuis que vous m'avez 
 ouvert les yeux je voy son infidellite si claire dans les siens que je n'en scaurois plus douter ce n'est pas qu'il ne me promist encore hier de n'espouser jamais arpasie mais il me le promit plus foiblement qu'a l'ordinaire et il m'exagera tellement l'humeur imperieuse de protogene que je connus bien qu'il vouloit preparer mon esprit a l'obeissance qu'il luy veut rendre enfin mon cher frere astidamas est un infidelle qui vous desrobera arpasie et qui m'ostera son coeur si vous ne trouvez les moyens d'empescher vostre malheur et le mien il me dit hier adjousta-t'elle que sa mere et sa soeur arriveroient peut-estre demain mais qu'il craignoit estrangement que protogene ne les gagnast toutes deux et que sa mere n'eust pas la force de s'oposer a son mariage comme il l'avoit espere et comme il le souhaitoit quoy s'escria meliante argelyse soeur d'astidamas sera demain a alfene ha si cela est il faut que j'aye recours aux remedes les plus extremes cleonide surprise du discours de son frere luy demanda pourquoy il parloit ainsi mais meliante ne voulant pas luy dire le sujet qu'il en avoit luy dit que sa douleur estoit si forte qu'il ne faloit pas prendre garde de si pres a ce qu'il disoit de sorte qu'apres avoir este encore un quart d'heure avec elle il retourna chez arpasie pour voir si ce grand monde qui avoit este chez elle en estoit party si bien qu'ayant sceu qu'il n'y avoit plus qu'alcianipe 
 deux autres dames et un homme de qualite d'alfene nomme merose il creut qu'ils s'en iroient bien tost et ne laissa pas d'entrer son esperance se trouva pourtant mal fondee car alcianipe estoit tellement en humeur de parler ce jour la et en humeur de medire qu'elle ne pensa jamais s'en aller ce n'est pas qu'arpasie ne luy tesmoignast civilement qu'elle ne prenoit pas plaisir a la medisance mais comme elle croyoit que c'estoit par elle seulement que meliante scavoit toute la galanterie d'astidamas avec cleonide elle l'endura un peu moins impatiemment ce jour la qu'elle n'eust fait si elle n'eust pas creu que c'estoit par son moyen que son mariage avec astidamas seroit rompu de plus comme ce que gobrias luy avoit dit luy donnoit de la joye meliante la trouva aussi guaye qu'il estoit triste en effet elle faisoit alors agreablement la guerre a merose qui parloit aussi fort legerement d'autruy afin qu'en le corrigeant elle corrigeast indirectement alcianipe mais ce qu'il y avoit de rare estoit que ces deux personnes medisantes pour suivre chacune leur heumeur s'accuserent l'une l'autre tour a tour d'aimer trop a medire pour moy disoit merose comme je ne dis jamais de mal de personne si je ne le scay bien je ne pense pas pouvoir raisonnablement passer pour medisant mais pour alcianipe elle ne dit pas seulement ce qu'elle scait ny ce qu'elle a ouy dire mais elle dit encore 
 ce qu'elle s'imagine qui doit estre ou qui peut estre j'advoue repliqua-t'elle que je dis beaucoup de choses que je n'ay point veues mais si on ne parloit que de ce qu'on a veu on parleroit peu et si on bannissoit la science des conjectures il n'y auroit plus de nouvelles par le monde cependant il est certain qu'elle ne me trompe guere plus souvent que mes yeux en effet adjousta-t'elle quand on scait qu'une femme qui est jeune et belle a un mary qu'elle n'aime point et qu'elle a un amant qu'elle ne hait pas il est aise de s'imaginer de quoy ces deux personnes parlent quand elles sont cinq ou six heures ensemble a quelque assignation particuliere et l'on ne doit pas estre nommee medisante quand on dira que ces gens la ont une intelligence de galanterie il est sans doute permis de raisonner sur des conjectures reprit arpasie pourveu qu'on les explique le plus favorablement qu'on peut mais si on ne les peut bien expliquer repliqua merose que faut il faire et que faut il dire il faut alors reprit arpasie se contenter de penser le mal sans le publier car je suis persuadee qu'il n'est mesme pas permis de dire celuy qu'on scait avec certitude si ce n'est que ce soit une chose si generalement sceue qu'on ne puisse raisonnablement presuposer qu'on puisse l'aprendre a quelqu'un en la disant quoy madame s'escria alcianipe vous voudriez que je ne disse ny ce que je pense ny ce que je croy ny ce que 
 je scay je voudrois repliqua arpasie qu'on ne dist jamais d'autruy que ce qu'on voudroit qu'on dist de soy mesme je suis donc dans les termes ou vous voulez qu'on soit repliqua alcianipe en riant car si j'estois belle que j'eusse tousjours cent galans qui me suivissent aux temples aux promenades et aux visites et que je fusse comme il y en a cent qui sont je voudrois bien qu'on dist que je serois coquette c'est pourquoy comme je ne dis jamais que ce que je souffrirois qu'on dist de moy si je faisois ce que font ceux dont je parle je ne dois pas passer pour medisante pour vous tesmoigner que vous ne feriez pas ce que vous dittes dit alors merose n'est-il pas vray qu'encore que vous parliez plus d'autruy que personne n'en parla jamais vous ne voulez pourtant pas qu'on die que vous estes medisante et je suis assure poursuivit-il que la raison pourquoy vous ne le voulez pas c'est parce que vous craignez que cela n'empesche que l'on ne croye tout le mal que vous dittes de ceux dont vous parlez il y a grande aparence repliqua-t'elle que vous jugez d'autruy par vous mesme car pour moy je ne dis jamais rien qui ne soit tellement vray et tellement vray semblable tout ensemble qu'on n'en scauroit douter ainsi ce ne peut estre par le motif que vous dittes que je ne veux pas qu'on m'apelle medisante mais seulement parce que je dis tousjours la verite 
 car enfin adjousta-t'elle en repassant presques toute la ville et en designant precisement les gens dont elle entendoit parler quoy qu'elle ne les nommast point est-ce medire que de trouver qu'un homme qui devient amy particulier du galant de sa femme est trop bon mary qu'un mary qui a une femme jeune et belle qui ne voit personne est jaloux que des gens qui ont despense tout leur bien mal a propos sont des fous qu'un homme qui n'a point de naissance et qui veut contrefaire l'homme de haute qualite est ridicule qu'il y a de la temerite aux gens de la ville de se mesler trop avec les gens de la cour qu'un vieil homme qui espouse une jeune fille s'expose a tous les malheurs du mariage qu'une vieille femme qui espouse un jeune homme merite tous les mespris qu'elle en doit attendre qu'un mary avare hazarde sa femme si elle est belle pour peu qu'elle aime a estre paree et qu'elle n'aime pas trop la gloire et qu'une femme qui passe toutes les journees aux temples et qui ne laisse pas de donner des assignations ne se sert de la piete que pour couvrir sa galanterie comme vous avez bien de l'esprit reprit arpasie vous dittes quelques fois les choses d'une facon qu'on diroit que vous n'avez pas trop de tort mais apres tout alcianipe si vous emploiyez le mesme esprit que vous avez a dire du bien de tout le monde vous auriez mille amis que vous n'avez pas et vous avez peut-estre cent ennemis que vous n'auriez 
 n'auriez point pour des amis madame repliqua-t'elle en souriant il en est si peu que bien loin d'en pouvoir avoir mille comme vous le dittes je suis persuadee que quand j'aurois toute la lasche complaisance de ces sortes de gens qui louent indifferamment toutes choses et qui bien qu'ils trouvent a redire a tout font comme s'ils ne trouvoint a redire a rien j'aurois bien de la peine a en pouvoir aquerir un fidelle c'est pourquoy je trouve bien plus seur de se rendre un peu redoutable aux autres que d'estre en estat de les craindre et puis a quoy bon d'avoir l'esprit de discernement si je ne m'en serts a faire la distinction des gens que je voy et des gens dont je parle pendant qu'alcianipe raisonnoit ainsi meliante qui estoit entre il y avoit desja quelque temps ne disoit mot et paroissoit si resveur qu'arpasie y prenant garde s'imagina que le soubcon qu'elle avoit que meliante estoit amoureux d'elle n'estoit pas mal fonde de sorte qu'apres qu'alcianipe et les autres dames qui estoient chez arpasie en furent parties et que merose fut aussi sorty elle esvita autant qu'elle put de luy parler en particulier pour cet effet elle apella ses femmes les unes apres les autres pour leur donner quelque commission mais comme meliante avoit des choses trop importantes a luy dire pour ne luy demander pas audience il la suplia de la luy donner a l'heure mesme car enfin madame luy dit-il en soupirant il vous 
 importe de tout vostre bonheur que vous m'escoutiez et que vous m'escoutiez promptement arpasie connoissant bien alors qu'il falloit que meliante eust quelque chose de facheux a luy dire changea de couleur et sans pouvoir deviner quel changement il pouvoit y avoir en sa fortune elle le pressa de luy aprendre quel nouveau malheur la menacoit si bien que se hastant de luy raconter toutes les choses que gobrias luy avoit dittes de peur qu'il ne vinst quelqu'un les interrompre il luy aprit en peu de mots toute la conversation qu'il avoit eue avec son pere mais il la luy aprit avec tant de marques de douleur sur le visage qu'il estoit aise de voir qu'il avoit un interest cache a celle d'arpasie quoy meliante s'escria cette admirable fille apres avoir entendu tout ce qu'il luy avoit dit mon pere a l'inhumanite de me vouloir sacrifier a sa vangeance en me rendant la plus malheureuse personne du monde et il peut vouloir que j'espouse un homme qui trahit une des plus aimables filles de la terre pour satisfaire son ambition quoy astidamas se resoudra de quitter cleonide qu'il aime pour obeir a protogene et j'espouseray astidamas que je n'aime point pour obeir a mon pere cependant poursuivit-elle la bien-seance que l'usage a establie veut que je ne luy desobeisse pas si mes larmes et mes prieres ne le peuvent flechir quoy madame reprit brusquement meliante vous pourriez vous resoudre d'espouser astidamas 
 je me resoudrois sans doute plus facilement a la mort repliqua-t'elle mais je pense que je m'y resoudray pourtant plustost que de me couvrir de la honte qu'il y auroit de desobeir a un pere tel que gobrias il faut pourtant adjousta-t'elle essayer toutes choses avant que de se rendre et je ne scay s'il ne seroit point a propos d'avertir cleonide de l'infidelite de son amant afin que songeant a l'empescher de la trahir elle m'empeschast d'estre malheureuse ha madame reprit meliante ce que vous dittes qu'il faut faire est desja fait inutilement quoy repliqua arpasie vous avez fait parler alcianipe a cleonide nullement madame respondit-il mais je luy ay parle moy mesme et puis qu'il vous importe aussi bien qu'a moy que vous n'ignoriez plus qui je suis scachez madame que je suis frere de cleonide vous estes frere de cleonide reprit arpasie avec beaucoup d'estonnement et vous estes celuy de qui un amy d'astidamas luy escrivoit de samosate si avantageusement ouy madame reprit-il je suis le malheureux clidaris sous le nom de meliante que cleonide mesme ne connoist que depuis deux jours je suis fort aise reprit elle de scavoir que je ne me suis point trompee lors que j'ay creu que vous estiez d'une naissance proportionnee a vostre merite et j'en ay d'autant plus de joye adjousta-t'elle qu'en aprenant que vous estes frere de cleonide j'aprens que vous avez presques autant d'interest que moy a faire que je n'espouse point astidamas quand 
 vous me connoistrez bien madame reprit-il vous verrez peut-estre que j'y en ay plus que vous et que quand cleonide ne seroit point ma soeur j'y en prendrois autant que j'y en prens car enfin madame pour ne vous desguiser plus rien je devins vostre conqueste en vous parlant des conquestes de sesostris des le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir ouy madame poursuivit-il le premier moment de vostre veue fut le premier moment de ma passion et je vous aime d'une maniere si respectueuse que vous ne devez pas vous offencer si j'ay la hardiesse de vous le dire dans un temps ou je ne pretens nullement que vous attribuyez tout ce que je feray contre astidamas a l'interest de ma soeur je suis en un estat si malheureux repliqua arpasie que vous ne devriez pas me parler comme vous me parlez et me priver de la consolation que j'avois de vous pouvoir ouvrir mon coeur quoy madame s'escria-t'il vous croyez qu'il faille me fermer vostre coeur parce que je vous ay donne le mien et que vous ne soyez plus obligee d'avoir de l'amitie pour moy parce que j'ay de l'amour pour vous ha madame si vous le croyez ainsi vous estes injuste et vous estes mesme rigoureuse au reste la passion que j'ay pour vous n'est point incompatible avec vostre vertu puis que je ne vous demande rien presentement que de souffrir que je vous aime et que je m'oppose au dessein d'astidamas j'en ay un pretexte ou vous ne paroistrez point avoir 
 de part et je suis le plus trompe de tous les hommes si je ne vous mets en estat de ne l'espouser point sans vous mettre dans la necessite de desobeir a gobrias quoy que ce que vous dittes me fust fort avantageux repliqua-t'elle je ne voudrois pas que vous prissiez une voye qui vous pourroit estre funeste bien que vous m'ayez offencee et j'aimerois encore mieux estre femme d'astidamas que d'estre cause de la mort de quelqu'un non pas mesme de celle d'astidamas voyez donc si je voudrois m'exposer a causer la vostre au reste adjousta-t'elle pour vous tesmoigner que l'amitie que j'ay pour vous est assez forte puis qu'elle peut subsister apres une declaration d'amour je veux bien vous pardonner la hardiesse que vous venez d'avoir a condition que vous ne me parlerez plus que comme estant de mes amis et comme estant tousjours meliante laissez du moins a clidaris repliqua-t'il l'esperance de n'estre pas mal traite si les choses sont jamais en estat qu'il puisse faire connoistre a gobrias le sentiment qu'il a pour vous je luy permets d'esperer respondit-elle que s'il peut obliger mon pere a luy estre aussi favorable qu'il l'est a astidamas que je ne luy seray pas aussi contraire que je le suis a cet amant infidelle mais apres cela meliante ne m'en demandez pas davantage si vous ne voulez que je rompe aveque vous quoy que vous refacicz presques rien pour moy repliqua-t'il je ne laisseray pas d'estre satisfait de vostre bonte pourveu 
 que vous me permettiez encore de vous dire que personne n'a jamais aime avec plus d'ardeur que je vous aime que nul autre amant n'a jamais souffert plus que je souffre ny n'a eu une amour plus violente ny plus solide tout ensemble que celle que j'ay pour vous car enfin madame je vous aime avec la certitude de ne pouvoir jamais cesser de vous aimer et je vous aime sans que l'esperance ait rien contribue a faire croistre mon amour et sans que vous ayez serre les chaines qui m'attachent a vous par nulle complaisance pour ma passion naissante puis que vous n'avez pas mesme soubconne que je fusse amoureux de vous l'amour que j'ay dans l'ame estant sans doute une de ces amours de constellation que la raison ne peut jamais vaincre et qui vont au dela du tombeau resolvez vous a la souffrir et a recevoir favorablement tout ce qu'elle me fera faire contre astidamas
 
 
 
 
comme meliante disoit cela astidamas avec trois autres entra dans la chambre d'arpasie si bien qu'estant force de se taire et arpasie aussi il falut un moment apres changer de conversation en effet comme astidamas estoit ce jour la en un de ses jours d'enjouement et que de plus dans le dessein qu'il avoit d'espouser arpasie il avoit pris la resolution de changer sa forme de vie avec elle et de tascher de gagner son esprit il parla avec tout l'agrement qu'il avoit pour tous ceux qui ne le connoissoient guere mais comme je pense 
 vous avoir dit qu'il passoit continuellement d'un sujet a un autre sans aprofondir jamais rien je pense aussi pouvoir dire qu'en une heure de temps seulement il parla de toutes les choses dont on pouvoit parler alors car non seulement il raconta des nouvelles de ce qui se passoit a babilone mais il en dit de tout ce qui se passoit a alfene en suite il parla de tout ce qu'il avoit fait ce jour la il raconta mesme ce qu'on avoit dit aux lieux ou il avoit este et il demanda a arpasie ce qu'elle avoit fait apres il fit la guerre a meliante de son silence en suite il parla de musique et de peinture il proposa diverses parties de promenades et il dit tant de choses differentes qu'un homme de la compagnie prenant garde a cette grande diversite y fit en suite prendre garde aux autres avec intention de louer astidamas car enfin dit-il apres l'avoir fait remarquer il n'y a rien de plus ennuyeux que de se trouver en conversation avec ces sortes de gens qui s'attachent a la premiere chose dont on parle et qui l'aprofondissent tellement qu'en toute une apresdisnee on ne change jamais de discours car comme la conversation doit estre libre et naturelle et que tous ceux qui forment la compagnie ont esgallement droit de la changer comme bon leur semble c'est une importune chose que de trouver de ces gens opiniastres qui ne laissent rien a dire sur un sujet et qui y reviennent tousjours quelque 
 soin qu'on aporte a les interrompre pour moy reprit froidement meliante je ne croy pas qu'il faille faire une regle generale de ce que vous dittes car en mon particulier je scay des personnes avec qui je me divertirois bien mieux a ne leur parler jamais que d'une mesme chose que je ne ferois a entendre raconter toutes les nouvelles du monde si vous parliez d'amour a quelque belle personne reprit astidamas je pense que vous auriez raison de ne vouloir pas changer de discours mais encore faudroit il diversifier la maniere dont vous luy diriez vostre passion si vous ne vouliez pas l'ennuyer et vous ennuyer vous mesme ceux qui scavent bien aimer repliqua meliante ne s'ennuyent pas si aisement que les autres qui ne le scavent pas et cette passion a cela de particulier qu'elle occupe si doucement l'esprit de ceux qu'elle possede que bien souvent le silence mesme divertit et deux personnes qui s'aiment pourveu qu'elles soient ensemble ne seroient pas exposees a s'ennuyer quand mesme elles ne se parleroient pas quoy qu'il en soit dit astidamas j'aime la diversite en tout je la trouve belle aux fleurs d'une prairie dit arpasie avec une voix assez languissante mais je ne l'aime pas trop en beaucoup d'autres choses et soit par paresse ou par sterilite d'esprit je parle volontiers long temps de ce qui me plaist apres cela meliante poussant la chose encore plus loin obligea astidamas a luy respondre un peu brusquement de sorte que si arpasie 
 n'eust agy avec beaucoup d'adresse ils se fussent querellez en sa presence ils se separerent pourtant assez civilement et chacun s'en alla chez soy avec des sentimens bien differens arpasie de son coste demeura avec beaucoup d'inquietude car comme elle n'avoit rien conclu avec meliante elle craignoit qu'il ne se portast a quelque resolution violente et elle le craignoit d'autant plus qu'elle connoissoit bien qu'il n'y avoit nulle autre voye de rompre son mariage et qu'elle avoit connu parfaitement que meliante estoit fort amoureux d'elle si bien que m'apellant dans son cabinet des qu'elle fut en liberte de le pouvoir faire elle me dit la cause du redoublement de sa douleur en m'aprenant tout ce que gobrias avoit dit a meliante et tout ce que meliante luy avoit apris et de sa naissance et de sa passion apres quoy continuant de parler en soupirant elle exagera son infortune avec des paroles si touchantes qu'elle m'inspira toute sa douleur mais madame luy dis-je alors pour la consoler encore est-ce un avantage pour vous que meliante soit frere de cleonide et soit vostre amant c'en est un sans doute reprit-elle pour faire qu'astidamas ne m'espouse point mais nyside c'est un avantage qui me donne de l'inquietude car enfin j'estime assez meliante pour ne vouloir pas qu'il perisse pour me sauver et je l'estime mesme assez pour n'estre pas bien aise que cette estime soit secondee d'une grande obligation meliante estant de la condition 
 dont il est repris-je il ne me semble pas que vous deviez craindre de luy estre obligee et si en rompant le mariage d'astidamas il pouvoit vous espouser je ne voy pas que vous eussiez lieu d'accuser la fortune n'allons pas si viste nyside me dit-elle et ne concevons pas des esperances mal fondees meliante est sans doute un des hommes du monde qui a le plus de charmes dans l'esprit et de qui la personne plaist davantage mais apres tout quoy que je le connusse assez pour en avoir voulu faire mon amy je ne le connois pas autant qu'il faut pour souhaiter si precisement qu'il soit mon mary quoy que je connoisse bien qu'il est mon amant et quoy que j'aye sans doute pour luy une estime tres particuliere joint que comme je me connois tres malheureuse je n'ose rien souhaiter de peur de souhaiter mesme quelque chose a mon desavantage cependant durant qu'arpasie raisonnoit ainsi meliante n'avoit pas l'ame en repos car apres avoir sceu qu'astidamas estoit resolu d'espouser arpasie que gobrias forceroit sa fille a luy obeir et qu'elle estoit elle mesme en disposition de le faire quelque repugnance qu'elle y eust il voyoit bien qu'il n'y avoit point de remedes a son mal qui ne fussent tres violens de plus scachant encore avec certitude qu'argelyse devoit arriver il voyoit embarras sur embarras sans scavoir par ou une avanture si meslee se pourroit desmesler de sorte qu'apres avoir passe la nuit sans dormir et sans dire son inquietude 
 a phormion parce qu'il le trouvoit trop sage pour luy donner un conseil aussi violent que celuy qu'il s'estoit donne luy mesme il se leva diligemment et sans estre suivy que de son escuyer il fut en un lieu ou il scavoit qu'astidamas avoit accoustume de se promener le matin car com- il logeoit d'un coste de la ville ou il y avoit une porte qui donnoit a trente pas du lac astidamas y alloit souvent jouir de la purete de l'air a une de ces heures ou les gens de son age ne trouvent rien a faire parce que ce n'est pas encore l'heure des visites ny celle ou les dames vont aux temples mais comme meliante y fut tres matin astidamas n'y estoit pas encore si bien qu'il eut loisir d'examiner plus d'une fois ce qu'il alloit faire mais plus il examina l'estat present de son ame plus il trouva qu'il ne pouvoit faire autre chose que ce qu'il avoit resolu pense disoit- il en luy mesme comme il l'a redit depuis pense meliante a ce que tu vas faire astidamas est frere d'argelyse a qui tu as de l'obligation pour qui tu as de l'estime et pour qui tu as eu une espece d'amitie que tu croyois estre amour et que cette malheureuse et aimable fille croit estre encore dans ton coeur contente toy donc de luy estre infidelle sans quereller une personne qui luy est si chere mais helas adjoustoit il en se reprenant le moyen de ne considerer astidamas que comme frere d'argelise puis que je scay avec certitude qu'il veut espouser arpasie 
 et trahir cleonide encore pour ce dernier crime je serois assez equitable pour ne l'en accuser pas puis qu'il m'en pourroit accuser luy mesme mais pour l'autre il n'y a pas moyen de souffrir qu'il en soit capable non non poursuivoit-il je n'endureray point qu'astidamas espouse arpasie et puis que je ne le puis empescher qu'en prenant une resolution violente il la faut prendre et il la faut executer avec hardiesse et avec fermete comme il estoit dans ce sentiment la astidamas parut avec un des siens seulement de sorte que s'avancant vers luy comme si le hazard tout seul les eust fait rencontrer il le salua afin que leurs gens ne prissent pas garde a eux apres quoy astidamas prenant la parole le premier d'ou vient donc meliante luy dit-il que je vous trouve a une promenade que je pensois m'estre particuliere vous m'y trouvez reprit-il voyant qu'il ne pouvoit estre entendu que de luy parce que je suis venu vous y chercher pour vous aprendre une chose qu'il importe que vous scachiez et que je veux croire qui vous sera agreable car dans les sentimens que je scay que vous avez pour cleonide je ne veux pas douter que vous n'apreniez aveque joye que je suis son frere et que vous ne vous serviez des expediens que je vous donneray pour n'espouser pas arpasie que vous n'aimez point et pour espouser cleonide que je scay que vous aimez quoy reprit astidamas fort surpris et fort estonne vous estes clidaris qu'on m'a mande avoir passe a samosate 
 ouy repliqua-t'il je suis le mesme clidaris dont on vous a escrit trop avantageusement qui viens vous sommer de tenir la parole que vous avez donnee a ma soeur ce n'est pas qu'elle ne s'y assure absolument mais comme le bruit general de la ville est que vous allez espouser arpasie j'ay este bien aise pour l'interest de mon honneur qui est engage avec le sien en cette occasion d'aprendre de vostre bouche quel est vostre veritable dessein mais afin que vous ne croiyez pas que je prens un nom qui ne m'apartient point voyez luy dit-il en luy montrant les deux lettres qu'il avoit escrites a cleonide que je ne puis avoir ce que je vous montre que de la main de ma soeur et respondez apres cela precisement a ce que je vous demande quand j'ay escrit ces deux lettres a cleonide repliqua brusquement astidamas j'avois dessein de faire ce que je luy mandois mais aujourd'huy que je voy qu'elle doute de mes promesses qu'elle m'envoye faire un esclaircissement et qu'elle m'a cache que vous estiez son frere son infidellite me dispense de luy estre fidelle aussi bien n'ay-je pas un engagement si grand avec cleonide que sa reputation y soit engagee je l'ay aimee et elle m'a souffert favorablement mais il ne s'en est espandu nul bruit dans le monde et quand on scauroit mesme que j'en aurois este amoureux et que je n'en aurois pas este hai elle n'en seroit pas deshonnoree quand on ne le devroit jamais scavoir reprit meliante puis que je le scay 
 cela suffit pour faire que je face toutes choses possibles pour vous obliger a luy tenir ce que vous luy avez promis je le luy aurois tenu reprit artificieusement astidamas si elle s'estoit fie a ma parole mais je ne croy pas que je doive irriter protogene perdre toute ma fortune et faire recevoir un affront a gobrias et a arpasie pour une personne qui m'en fait un vous ne voulez donc pas espouser cleonide reprit froidement meliante et vous pretendez espouser arpasie comme la raison le veut je le veux aussi repliqua astidamas et je ne pense pas que rien m'en puisse empescher si je suivois mon inclination repliqua meliante je mettrois tout a l'heure l'espee a la main pour vous obliger de faire par la force ce que vous ne voulez pas faire par la seule consideration de la justice mais une puissante raison que je ne vous puis dire ne voulant pas que je me porte a cette extremite que je n'y sois force j'ay encore a vous aprendre pour vous obliger a faire ce que je veux que non seulement je suis frere de cleonide mais que je suis encore amant d'arpasie si bien que quand je pourrois consentir que vous abandonnassiez ma soeur je ne souffrirois pas que vous espousassiez ma maistresse c'est pourquoy ayant un double interest en cette affaire examinez la bien et resolvez vous de bonne grace a faire ce que vous devez puis qu'a mon advis il n'est pas bien difficile car puis que vous 
 n'aimez pas arpasie et que vous aimez cleonide il vous doit estre aise de me satisfaire comme l'aime mon honneur plus que toutes choses repliqua brusquement astidamas je ne suis plus en termes de deliberer et apres ce que vous venez de me dire il ne me reste rien a faire qu'a terminer nostre different par un combat et qu'a vous faire voir que ce n'est pas l'espee a la main qu'on me fait tenir ma parole c'est pourquoy esloignons nous insensiblement de ceux qui nous suivent car enfin je n'aime point arpasie et j'aimois encore tendrement cleonide quand vous avez commence de me parler mais il n'est rien presentement qui puisse m'empescher d'espouser celle que je n'aime pas et de quitter celle que j'aime nous le verrons bien tost reprit meliante avec precipitation puis que vous ne voulez point vous laisser vaincre a la raison et en effet madame ces deux ennemis s'estant esloignez de leurs gens et s'estant mesme dit plusieurs choses facheuses mirent l'espee a la main et commencerent de se battre avec autant d'animosite que de courage mais comme ils songeoient chacun a se vaincre et qu'ils estoient prests de s'entretuer un chariot plein de dames suivy de quelques hommes a cheval parut assez pres d'eux pour faire que ceux qui accompagnoient ces dames peussent separer ces combatans et ils arriverent si heureusement que ny l'un ny l'autre n'estoit encore blesse lors 
 qu'ils les forcerent de finir leur combat mais ce qu'il y eut de surprenant en cette rencontre fut que ce chariot estoit celuy de la mere d'astidamas dans lequel estoit argelyse si bien que le premier objet qu'eut cette belle personne fut de voir son frere l'espee a la main conrte son pretendu amant dont elle ne scavoit pas l'infidellite aussi ne les vit elle pas plustost qu'elle fit un grand cry pour tesmoigner son estonnement et sa douleur de sorte que comme dans ce temps-la on acheva de separer ces deux ennemis ils reconnurent sa voix malgre le trouble ou ils estoient et tournerent tous deux la teste du coste qu'ils l'avoient entendue si bien que les yeux de meliante ayant rencontre ceux d'argelyse il eut une telle confusion de penser qu'elle scauroit bien tost sa nouvelle amour qu'a peine put il souffrir ses regards il la salua pourtant aussi bien que sa mere fort civilement et luy demandant pardon de l'estat ou elle l'avoit trouve avec son frere il luy dit en deux mots que c'estoit un effet de son malheur dont il meritoit d'estre pleint cependant astidamas et meliante voyant encore venir du monde et leurs escuyers paroissant virent bien qu'ils ne pouvoient pas empescher qu'ils ne fussent conduits a la ville dont ils n'estoient qu'a deux cens pas et ou ils ne furent pas plustost que protogene leur donna des gardes en attendant qu'on sceust le sujet de leur querelle et qu'il eust veu gobrias car comme meliante estoit venu aveque luy il 
 luy sembla que c'estoit un respect qu'il luy devoit rendre que de ne rien ordonner de cette affaire sans sa participation vous pouvez juger madame quel bruit fit ce combat dans alfene et en quel estat estoient toutes les personnes qui y prenoient interest lors qu'arpasie en eut la nouvelle et qu'elle pensa au peril ou meliante s'estoit expose et quel esclat cette querelle alloit faire elle en eut beaucoup d'inquietude elle aprehenda mesme qu'on ne la soubconnast d'avoir contribue quelque chose a ce combat et elle craignit qu'au lieu de rompre son mariage cette querelle ne le fist achever plus promptement cependant elle ne scavoit comment s'esclaircir de la verite de la chose et il falut qu'elle eust patience et qu'elle attendist que le temps satisfist sa curiosite d'autre part cleonide estoit esgallement irritee et contre son frere et contre son amant elle croyoit que le premier n'avoit pas assez d'amitie pour elle de s'estre mis en estat de tuer un homme pour qui elle luy avoit advoue avoir beaucoup de tendresse et elle pensoit en mesme temps qu'il falloit qu'astidamas n'eust plus d'amour pour elle et qu'il fust effectivement un fourbe et un perfide puis qu'il avoit pu se resoudre a se batre contre son frere si bien qu'ayant tantost de la colere contre l'un et tantost contre l'autre elle estoit dans une impatience estrange de scavoir positivement comment ce combat s'estoit fait astidamas de son coste n'estoit pas dans un petit embarras car 
 comme il craignoit fort protogene parce que son establissement despendoit de luy il aprehendoit estrangement qu'il ne fust irrite lors qu'il aprendroit son engagement avec cleonide l'amour qu'il avoit aussi pour cette personne luy donnoit de la peine et de la confusion et l'estime qu'il avoit pour arpasie faisoit encore qu'il n'estoit pas bien aise qu'elle sceust son inconstance et sa double trahison meliante en son particulier estoit en une inquietude inconcevable par la crainte ou il estoit qu'arpasie ne s'offencast de l'esclat qu'il avoit fait et de ce qu'il avoit dit a astidamas qu'il estoit amoureux d'elle la presence d'argelyse luy donnoit aussi de la douleur et de la confusion quoy qu'il sentist pourtant quelque soulagement de pouvoir esperer qu'il romproit le mariage d'astidamas avec arpasie mais pour argelyse elle ne scavoit pas elle mesme ce qu'elle devoit penser du combat de son frere et de meliante aussi chercha-t'elle diligemment a s'en esclaircir avec adresse car bien qu'astidamas eust des gardes ils ne l'empeschoient pas de luy parler parce qu'elle ne pouvoit leur estre suspecte argelise tirant donc son frere a part durant que sa mere estoit avec protogene pour le soliciter d'accommoder cette affaire elle se mit a le presser de luy dire la cause de sa querelle avec meliante si bien qu'astidamas luy accordant ce qu'elle luy demandoit se mit a luy raconter son amour pour cleonide son voyage aupres de gobrias la passion qu'il avoit eue alors pour 
 arpasie son renouement avec cleonide apres son retour l'embarras ou il s'estoit trouve par la crainte de desplaire a protogene s'il luy advouoit cette passion et le dessein qu'il avoit pris par un sentiment d'ambition d'abandonner cleonide et d'espouser arpasie de sorte luy dit alors l'impatiente argelyse en l'interrompant que c'est comme frere de cleonide que meliante s'est batu contre vous c'est sans doute comme frere de cleonide repliqua-t'il mais c'est bien plus encore comme amant d'arpasie ha pour amant d'arpasie reprit argelyse avec precipitation et en rougissant je n'y voy guere d'apparence comme je le scay de sa propre bouche repliqua astidamas il ne m'est pas permis d'en douter quoy mon frere reprit argelyse avec estonnement et sans pouvoir cacher la douleur qu'elle avoit dans l'ame il seroit possible que meliante aimast arpasie et qu'il vous eust querelle par un sentiment d'amour pour elle plustost que par un sentiment d'honneur pour cleonide j'en suis si persuade repliqua-t'il que je n'en scaurois douter mais ma soeur adjousta astidamas en la regardant fixement pourquoy trouvez vous tant de difficulte a croire que meliante soit amoureux d'arpasie qui est une des plus belles personnes du monde seroit-ce que pendant son sejour a samosate il vous auroit persuade qu'il vous aimoit et aurois-je un interest d'honneur a vanger sur luy comme il pretend en avoir un sur moy de grace pour 
 suivit-il ne me desguisez pas une verite qui me seroit avantageuse en la conjoncture ou je me trouve et qu'il vous importe que je scache si la chose est comme l'agitation de vostre esprit et le changement de vostre visage me le persuadent parlez donc ma chere soeur luy dit-il encore mais de grace parlez avec sincerite helas mon frere luy respondit elle que voulez vous que je vous die je veux que vous me disiez la verite repliqua-t'il je vous diray donc reprit argelyse en portant la main sur ses yeux que meliante est un infidelle qui m'avoit persuade qu'il m'aimoit et qui m'avoit jure que le principal dessein qui l'amenoit a alfene n'estoit que pour tascher d'estre aime de vous mais a ce que je voy il a bien change de sentimens cependant adjousta-t'elle en soupirant je ne voy pas quel avantage je puis tirer de la connoissance que je vous donne de son infidelite et de ma foiblesse car enfin mon frere tant que vous serez resolu d'abandonner cleonide pour arpasie vous n'aurez aucun droit de trouver estrange qu'il me veuille aussi abandonner pour elle il est vray reprit astidamas mais il n'en aura pas aussi de pretendre qu'il luy soit permis d'estre amant d'arpasie non plus qu'a moy d'estre son mary et quand je n'aurois autre avantage de la tromperie qu'il vous a faite que celuy que je trouveray a l'empescher de continuer de faire l'amant d'arpasie je le trouverois encore assez grand et vous devez mesme vous estimer heureuse d'estre 
 arrivee assez a temps pour vous vanger de luy ha mon frere s'escria argelyse vous vous vangerez plus sur moy que sur luy si vous publiez l'innocente affection que j'ay eue pour cet infidelle mais si je ne la publie pas repliqua-t'il je ne doute point du tout que par un accommodement on ne trouve que je dois espouser cleonide et qu'il n'ait droit apres cela d'espouser arpasie c'est pourquoy pour empescher ce mariage et pour embrouiller les choses il faut qu'il paroisse aussi coupable envers vous que je parois coupable envers cleonide aussi est-ce pour cette raison que je vous conjure de me dire toutes les marques d'affection qu'il vous a donnees helas dit-elle en soupirant encore puis que je suis en estat de n'en recevoir plus je ne m'en veux plus souvenir comme ils en estoient la ils furent interrompus par diverses personnes de qualite qui venoient faire compliment a astidamas sur son combat si bien qu'argelyse estant contrainte de se retirer pour cacher sa douleur astidamas demeura avec ceux qui le visitoient mais des qu'ils furent partis il employa tous ses soins a gagner un de ses gardes pour l'obliger a faire en sorte que meliante receust un billet qu'il trouva invention d'escrire par lequel il luy mandoit que comme il l'avoit querelle comme estant frere de cleonide et amant d'arpasie il pretendoit avoir droit de l'exhorter a son tour comme frere d'argelyse et comme devant estre mary d'arpasie de se 
 deffaire de ses gardes la nuit prochaine comme il esperoit se deffaire des siens afin d'aller apres achever leur combat a un lieu qu'il luy marquoit si ce n'estoit qu'il se resolust de luy ceder arpasie et d'espouser argelyse mais madame ce billet ne fut pas rendu a meliante car comme protogene le faisoit encore garder plus exactement qu'astidamas celuy qui le devoit faire recevoir a meliante s'estant un peu trop empresse fut arreste et visite par ceux qui le gardoient si bien que ce billet ayant este trouve sur luy il fut porte a protogene durant que gobrias la mere d'argelyse et luy estoient ensemble vous pouvez juger madame quel desordre ce billet causa car par luy protogene connut qu'astidamas faisoit une infidellite a la soeur de meliante et que meliante en faisoit aussi une a la soeur d'astidamas gobrias de son coste vit mieux qu'il n'avoit fait jusques alors que sa fille avoit raison d'avoir aversion pour un homme qui ne l'aimoit pas et la mere d'argelyse aprit que le coeur de sa fille estoit plus engage qu'elle ne le pensoit cependant il n'y avoit pas moyen de faire un secret de cette bizarre avanture car ce billet avoit este leu tout haut per ceux qui l'avoient pris a celuy qui le vouloit rendre a meliante de sorte que ne s'agissant plus que de voir par ou cette grande affaire seroit terminee ils s'y trouverent s'y embarrassez qu'il falut deux jours a l'examiner devant que de rien resoudre si bien qu'il s'en espandit un bruit si grand et si 
 general dans alfene qu'on ne parloit d'autre chose vous pouvez juger qu'alcianipe ne fut pas des moins empressees a en dire son advis et que joignant l'imposture a la verite elle fit une estrange historie de celle de toutes ces personnes mais madame pour vous aprendre quelque chose de bien particulier il faut que je vous aprenne la douleur qu'eut la belle arpasie de scavoir que meliante estoit accuse d'infidellite pour argelyse quoy qu'il ne fust infidelle que parce qu'il l'aimoit cependant elle m'a tousjours soustenu que ce n'avoit este que par un pur sentiment d'estime et d'amitie qu'elle avoit eu cette douleur mais madame luy disois-je puis que meliante n'est infidelle qu'a vostre avantage il me semble qu'il merite d'estre excuse et que vous ne devez pas en estre affligee principalement en un temps ou il vous est permis d'esperer de n'espouser point astidamas et ou il pourroit arriver que vous espouseriez meliante qui est un des hommes du monde le plus accomply meliante reprit-elle est assurement infiniment agreable mais puis qu'il est infidelle il ne peut jamais estre mon amant avec nulle esperance d'estre aime il peut sans doute estre encore mon amy et en cette qualite je le puis pleindre et l'excuser mais il faut qu'il n'en pretende pas davantage d'autre part meliante scachant qu'arpasie scavoit toute son avanture avec argelyse et qu'argelyse scavoit aussi son amour pour arpasie pria 
 phormion de deux choses bien differentes car il le conjura d'aller l'excuser aupres de celle pour qui il estoit infidelle et aupres de celle qui luy avoit fait faire l'infidellite comme ceux qui le gardoient avoient ordre de laisser parler phormion a luy parce qu'on scavoit qu'il portoit les choses a la douceur autant qu'il pouvoit il eut la liberte de luy dire tout ce que les divers sentimens qu'il avoit dans l'ame luy inspirerent si bien que luy adressant la parole de grace mon cher amy luy disoit-il dittes a argelyse tout ce que vous croirez capable d'adoucir l'aigreur de son esprit pourveu que vous ne luy disiez pourtant rien qui offence l'amour que j'ay pour arpasie mais quand vous parlerez a l'admirable personne qui regne dans mon coeur employez tout vostre esprit a faire en sorte qu'elle ne m'oste pas son estime si arpasie estoit une personne ordinaire je devrois esperer qu'elle me scauroit gre de mon infidellite mais la connoissant comme je fais j'aprehende qu'elle ne luy rende ma passion suspecte dittes luy donc vous qui connoissez mon coeur que je suis moins infidelle qu'on ne me le croit puis qu'il est vray que je ne fus jamais amoureux d'argelyse au point qu'argelyse l'a creu n'insultez pourtant pas sur cette malheureuse personne mais protestez a arpasie qu'encore qu'argelyse ait este ma premiere affection elle est pourtant ma premiere amour dittes luy donc que mon coeur m'avoit trompe lors que je croyois estre amoureux 
 d'argelyse et que le peu d'experience que j'avois de cette passion faisoit que je disois des mensonges innocemment lors que j'assurois argelyse que j'avois de l'amour pour elle puis qu'il est constamment vray que la puissance des charmes d'arpasie m'a bien apris que je n'ay effectivement eu de l'amour que depuis que j'ay commence de la voir de sorte que cela estant ainsi je ne dois point estre regarde comme un infidelle dont l'amour doit estre suspecte phormion voulut alors tascher de porter son esprit a ne s'opiniastrer pas a l'amour d'arpasie mais il n'y eut pas moyen cependant cet adroit et fidelle amy qui en fort peu de temps avoit aquis a alfene beaucoup de facilite a s'expliquer en une langue qui ne luy estoit pas naturelle s'aquita exactement de la commission que meliante luy avoit donnee mais il trouva argelyse si en colere qu'il ne put adoucir son esprit quelque soin qu'il y aportast pour arpasie il la trouva fort douce et fort civile elle luy dit mesme qu'elle se tenoit fort obligee a meliante de ce qu'il avoit hazarde sa vie pour ses interests quoy qu'elle eust souhaite qu'il n'eust pas cherche un remede si violent mais elle luy dit qu'elle le prioit de le conjurer de sa part de ne s'opiniastrer point a vouloir avoir de l'amour pour elle puis qu'il s'y opiniastreroit inutilement phormion luy dit pourtant alors toutes les raisons que son amy luy avoit dittes mais elle luy dit tousjours si fortement qu'elle ne vouloit point 
 d'amant qu'on pust soubconner d'inconstance qu'il connut bien que meliante n'avoit rien a esperer d'autre part cleonide qui voyoit alors avec une certitude infaillible qu'astidamas avoit este capable de l'abandonner par un sentiment d'interest en eut l'esprit si irrite qu'elle declara hautement que quand il voudroit revenir a elle il y reviendroit inutilement et qu'elle n'espouseroit jamais un homme qui avoit eu plus d'ambition que d'amour cet exemple de generosite toucha le coeur d'argelyse qui n'esperant pas que meliante revinst dans ses fers dit la mesme chose que cleonide si bien que les sentimens de ces trois personnes estant bien tost sceus par protogene et par gobrias ils ne trouverent plus l'accommodement si difficile a faire ils estoient pourtant bien maris de voir qu'ils ne pouvoient achever le mariage d'arpasie et d'astidamas mais comme ils ne laisserent pas de s'unir d'interests contre le roy d'assirie ils se consolerent de cette avanture si bien que voyant alors que meliante et astidamas estoient presques esgallement coupables envers eux mesmes et envers leurs soeurs et que cleonide et argelyse ne pretendoient plus rien a leurs amants non plus qu'arpasie a meliante ils jugerent qu'il n'y avoit autre chose a faire qu'a empescher qu'il n'arrivast un second combat encre ceux qui s'estoient desja battus si bien qu'ayant employe tous leurs amis pour les persuader ces deux ennemis firent semblant 
 de ceder a leurs prieres pour se deffaire de leurs gardes et ils consentirent de s'embrasser promettant mesme de ne se quereller plus sans qu'on meslast les noms des dames dans cet accommodement mais ces deux ennemis qui se haissoient comme deux hommes qui s'estoient destruits l'un autre se firent en s'embrassant un appel reciproque pour le lendemain et ils se le firent si adroitement que personne ne s'en aperceut en effet estant tous deux partis d'alfene la nuit suivante ils se battirent a la pointe du jour sans qu'on les pust separer meliante blessa dangereusement astidamas et le desarma de sorte que n'y ayant pas d'aparence qu'il r'entrast dans alfene apres ce combat veu l'estat ou il avoit mis son ennemy il se retira apres l'avoir laisse entre les mains de l'escuyer qui l'avoit suivy et il envoya le sien a phormion pour l'advertir du lieu ou il l'alloit attendre le chargeant d'un billet pour arpasie qu'il escrivit dans des tablettes qu'il avoit sur luy ainsi madame un moment apres que cette belle personne eut sceu qu'on avoit raporte astidamas fort blesse cet escuyer trouva lieu de luy donner le billet de son maistre ou il n'y avoit que ces paroles si ma memoire ne me trompe 
 
 
 
 a la belle arpasie 
 
 
 j'avois bien ouy dire qu'on pouvoit mal traiter un amant infidelle mais je ne pensois pas qu'il fust juste de mal traiter un fidelle amant et je croyois enfin madame qu'argelyse me pouvoit hair sans injustice et que vous ne me pouviez hair sans cruaute cependant quoy que vous ne le croiyez pas ainsi je laisse pas de vous conjurer de vous souvenir que sans la passion que j'ay pour vous vous eussiez este femme d'astidamas et de croire qu'en quelque lieu de la terre que je sois je seray tousjours vostre amant et que je seray plus fidelle sous le nom de meliante que je ne l'ay este sous celuy de clidaris 
 
 
comme j'estois aupres d'arpasie lors qu'elle receut ce billet je vy qu'elle ne le put lire sans quelque esmotion elle ne voulut pourtant pas y respondre et elle se contenta de prier phormion quand il luy vint dire adieu de dire a son amy que comme elle estoit fort equitable elle ne perdroit jamais le souvenir de l'obligation qu'elle luy avoit le conjurant toutesfois de ne se souvenir d'elle que comme d'une personne qui ne pouvoit jamais estre que son amie mais madame apres que phormion eut rejoint meliante comme il luy fut aise de prevoir que gobrias s'en retourneroit bien tost il ne voulut pas s'esloigner extremement d'alfene afin de scavoir ce qui s'y passeroit joint que s'estant resolu de 
 parler a arpasie il voulut quoy que phormion pust luy dire attendre arpasie sur sa route cependant nous estions a alfene ou gobrias se trouva assez embarrasse car comme meliante estoit venu aveque luy et qu'il l'avoit presente a protogene cet homme afflige de voir son neveu en danger de mourir pretendit que gobrias deust scavoir le lieu ou il s'estoit retire et qu'il devoit le luy dire gobrias de son coste estant persuade que puis que ce combat s'estoit fait sans aucune supercherie et avec un egal avantage c'estoit choquer les loix de l'honneur que de vouloir poursuivre meliante dit assez fortement a protogene qu'il ne scavoit point ou il estoit mais que quand il le scauroit il ne le luy diroit pas dans les sentimens ou il le voyoit si bien que s'aigrissant insensiblement quoy que leurs interests les deussent unir ils se separerent assez mal et avec beaucoup de deffiance de part et d'autre il est vray que je croy que la medisante alcianipe servit fort a les brouiller car elle fit courir le bruit que protogene pour s'accommoder avec le roy d'assirie avoit dessein de luy descouvrir celuy qu'avoit gobrias de se jetter dans le party de ciaxare et qu'il avoit mesme intention de l'arrester et arpasie aussi afin de les envoyer a babilone mais en mesme temps elle disoit a d'autres que gobrias de son coste songeant a trahir protogene faisoit entrer des soldats secrettement dans alfene et qu'arpasie avoit commande a meliante de se battre contre 
 astidamas et ce qu'il y avoit de rare estoit que pensant dire un mensonge elle disoit en suitte une verite car elle assuroit que meliante estoit alle attendre arpasie sur le chemin qu'elle devoit prendre elle disoit de plus qu'elle scavoit qu'il y avoit une grande affection entr'eux elle vouloit mesme que ce combat n'eust pas este tout a fait franc et elle disoit des choses si facheuses de cleonide et d'argelyse qu'enfin sa medisance lassant la patience de ceux qui s'interessoient a ces deux belles filles et celle de tous ceux qui avoient de la vertu et de la bonte elle se vit exposee a de tres facheuses avantures et elle se descria tellement que lors que nous partismes d'alfene toutes les femmes avoient dessein de ne la voir plus et de la fuir comme la plus dangereuse et la plus detestable personne du monde cependant apres que nostre depart fut resolu et que gobrias et protogene en se deffiant l'un de l'autre eurent pourtant agy entre eux comme s'ils eussent este fort unis toutes les dames vinrent dire adieu a arpasie et luy tesmoigner la douleur qu'elles avoient de la perdre il en faut pourtant excepter argelyse qui feignit d'estre malade ne pouvant se resoudre de faire une civilite a une personne qui luy avoit oste le coeur de son amant et qu'elle croyoit estre cause de l'estat ou estoit son frere mais pour cleonide elle y vint et eut une grande conversation avec arpasie ou elles se dirent beaucoup de choses obligeantes cependant 
 comme arpasie luy dit qu'elle croyoit qu'astidamas reviendroit a elle quand il seroit guery cleonide luy respondit que graces aux dieux sa guerison avoit precede la sienne car enfin madame luy dit elle si astidamas avoit rompu aveque moy par un sentiment d'amour pour vous j'aurois excuse son inconstance par vostre rare beaute et par vostre extreme merite et j'aurois este capable de luy pardonner mais de voir qu'il m'ait quittee par un sentiment d'interest est une chose qui me donne un si grand mespris pour luy que je me console de la cruaute de mon avanture par la joye que j'ay d'avoir pu chasser astidamas de mon coeur et en effet madame cette belle personne voulant s'oster d'un lieu ou elle avoit receu un desplaisir si sensible obligea sa tante de la remener a son pere aupres de qui elle fut bientost mariee tres avantageusement cependant nous sceusmes devant que de partir qu'astidamas ne mourroit point de ses blessures et nous sceusmes encore qu'il estoit en un desespoir si grand de voir qu'il ne satisfaisoit ny son ambition ny son amour qu'il en avoit conceu une haine horrible contre son vainqueur car protogene estoit fort irrite contre luy cleonide s'en alloit et il voyoit bien qu'il n'estoit pas en estat de pretendre d'espouser arpasie mais enfin madame nous partismes et sans scavoir que nous deussions trouver meliante sur nostre route nous l'y trouvasmes il est vray qu'il ne vit pas gobrias et il est vray aussi 
 qu'il n'eust pas veu arpasie sans moy car enfin il faut que vous scachiez que comme nous arrivasmes au mesme bourg ou il l'avoit veue la premiere fois au bord de cette petite riviere ou il luy aprit que la colomne qu'elle y voyoit avoit este eslevee par sesostris un homme que je ne connoissois point me donna une lettre de meliante qui me conjuroit si tendrement de luy donner occasion de dire adieu a arpasie que croyant que puis qu'elle luy avoit l'obligation d'avoir rompu son mariage elle ne luy devoit pas refuser cette grace je creus que je devois ne refuser point a meliante ce qu'il me demandoit car connoissant arpasie comme je la connoissois je pensay qu'elle ne seroit pas marrie de voir meliante mais je ne creus toutesfois pas que je deusse luy demander cette permission y ayant certaines petites choses de bien-seance qu'on veut bien faire par force et qu'on ne veut pas faire volontairement par une vertu scrupuleuse de sorte que respondant a meliante qui estoit cache dans ce bourg ou nous couchions je luy manday que je ferois ce que je pourrois pour obliger arpasie a aller se promener dans un jardin qui est a la maison ou nous logions qui estoit la mesme ou nous avions desja loge en allant a alfene et que s'il vouloit se trouver a une porte de ce jardin qui est au bord d'un petit ruisseau je la luy ouvrirois quand arpasie y seroit et en effet la chose se fit ainsi car comme il est tousjours aise de persuader a arpasie de se 
 promener quand il fait beau parce qu'elle l'aime extremement il ne me fut pas difficile de l'obliger d'aller a ce jardin des qu'elle fut hors de table et d'y aller mesme peu accompagne arpasie fut donc ou je voulois qu'elle allast et meliante la vit et luy parla dans une allee ou j'estois seule avec elle sans qu'il fust besoin qu'elle donnast d'ordre pour cela car comme elle estoit fort accoustumee a me parler en particulier des qu'elle m'apelloit toutes ses femmes se retiroient je ne m'arreste point madame a vous dire la surprise qu'elle eut de voir meliante mais je vous diray qu'il ne fut pas plustost aupres d'elle que prenant la parole souffrez du moins madame luy dit-il que j'aye la satisfaction d'entendre de vostre bouche les raisons qui font ma condamnation et de scavoir par quel motif la meilleure et la plus douce personne de la terre est devenue la plus rigoureuse car enfin madame tant que j'ay este l'inconnu meliante vous avez eu pour moy de l'estime et de l'amitie mais des que vous avez sceu qui j'estois et que vous avez connu que je vous aimois autant qu'on peut aimer vous avez commence d'estre injuste pour vous tesmoigner que je ne le suis point repliqua arpasie je vous assure que je me souviendray tousjours des obligations que je vous ay et que je ne perdray jamais le souvenir du service important que vous m'avez rendu en m'empeschant d'espouser astidamas mais pour porter ma sincerite au dela de ce que peut estre elle 
 devroit aller je vous diray encore ingenument que si vous n'aviez aime argelyse ou que du moins vous ne luy eussiez pas promis une affection eternelle je vous aurois peut-estre permis de m'aimer de la maniere dont vous le desirez puis qu'a l'infidellite pres je trouve en vous toutes les choses que je pourrois souhaiter en un homme digne d'estre choisi par mon pere en effet vous avez de la naissance de l'esprit du coeur de la bonte de la generosite et mille qualitez a plaire mais apres tout vous avez este infidelle a argelyse qui est infiniment aimable et vous le seriez peut-estre a arpasie si elle s'engageoit a souffrir d'estre aime de vous ha madame luy dit-il je n'ay jamais eu qu'une amitie tendre pour argelyse en vous excusant d'un coste repliqua-t'elle vous vous accusez de l'autre car si vous avez eu de l'amour pour argelyse vous n'estes qu'inconstant et si vous n'en avez point eu vous estes quelque chose de pis de le luy avoit dit si serieusement et d'avoir engage son coeur sans que le vostre fust engage si phormion vous a dit a alfene repliqua meliante ce que je l'avois prie de vous dire il vous aura apris que je croyois avoir de l'amour lors que je n'avois que de l'amitie et qu'ainsi conservant encore beaucoup d'amitie pour argelyse quoy que j'aye de l'amour pour vous je ne dois pas passer pour infidelle dans vostre esprit bien que je doive passer pour inconstant dans celuy d'argelyse quoy qu'il en 
 soit dit arpasie vous ne pouvez jamais estre qu'au rang de mes amis c'est pourquoy reglez vostre esprit sur ce que je vous dis et croyez qu'il m'est tellement impossible de m'assurer en vostre affection que vous seriez le plus malheureux de tous les hommes fi je souffrois que vous m'aimassiez car enfin argelyse est belle et charmante et puis qu'elle n'a pu retenir vostre coeur il me pourroit bien eschaper et puis a parler raisonnablement en l'estat ou sont les choses je ne dois pas songer a disposer de moy en effet puis que mon pere m'auoit bien voulu sacrifier a fa vangeance il m'y sacrifiera bien encore une autrefois et selon toutes les apparences je suis destinee a celuy qui traitera avec le plus d'avantage aveque luy et je me regarde comme un ostage sans que je scache sous la puissance de qui je tomberay si je voulois madame repliqua meliante vous obliger a beaucoup de choses vous auriez sujet de m'oposer une partie des raisons dont vous vous servez mais je ne veux rien sinon que vous enduriez que je vous aime et que vous remettiez la connoissance de ma fidellite au temps qui est seul juge legitime des affections fidelles ou des affections inconstantes je vous demande mesme cette permission a la veille d'une rigoureuse absence et mon amour sera exposee d'abord a la plus dangereuse espreuve de toutes de sorte que fi je suis un inconstant je ne vous importuneray guere puis que je ne vous reverray jamais et 
 si je ne le suis point vous seriez injuste de ne vouloir pas que j'eusse l'honneur de vous revoir accordez moy donc madame la permission de vous aimer et considerez je vous prie combien peu de chose est ce que je vous demande car enfin quand vous ne me le permettrez pas je ne laisseray pas de vous adorer et quand mesme vous me le deffendriez je vous desobeirois sans scrupule mais apres tout quoy que je vous puisse aimer malgre vous je ne laisse pas d'imaginer une grande douceur a en obtenir la permission ne me la refusez donc pas je vous en conjure puis que je vous la demande sans condition je consens luy dit-elle que vous ayez encore de l'amitie pour moy mais pour de l'amour n'attendez pas que je vous permette d'en avoir si vous me desesperez madame luy dit-il vous me forcerez a vous suivre et a ne me separer point de vous que vous ne m'ayez accorde ce que je vous demande ha meliante reprit arpasie je vous croy trop genereux pour vouloir exposer ma gloire cependant vous scavez bien qu'apres que la medisante alcianipe a dit que je vous avois oblige a quereller astidamas il y auroit lieu de le croire si vous faisiez ce que vous dittes c'est pourquoy je vous conjure de tout mon coeur de n'en avoir pas la pensee et de ne vous obstiner pas inutilement a vouloir des choses qui choquent mon inclination separons nous donc puis que la raison le veut et laissez vous conduire a vostre destinee sans vouloir estre nous mesme l'arbitre de vostre fortune 
 si les dieux ont resolu que vous m'aimiez et que je change de sentimens ils le feront par des voyes qui nous sont inconnues et s'ils ne le veulent pas vous vous tourmenteriez inutilement faites donc je vous en prie ce que la prudence veut que vous faciez et sans vous pleindre de ma rigueur soyez assure que vous avez eu plus de part en mon estime et en ma confiance que je n'en ay jamais donne a personne helas madame s'escria alors meliante qu'il s'en faut peu que je ne sois heureux car enfin vous n'aviez qu'a adjouster quatre ou cinq paroles a celles que vous venez de dire pour me combler de gloire et de felicite apres cela il luy dit encore mille choses touchantes qui attendrirent effectivement le coeur d'arpasie mais qui n'esbranlerent pourtant pas sa resolution de sorte qu'elle se separa de luy sans qu'elle luy eust permis ny de l'aimer ny de la suivre et la crainte de l'irriter fit qu'il se resolut a la laisser partir le lendemain sans l'accompagner ainsi il s'en retourna chez luy avec une violente passion et peu d'esperance et arpasie s'en retourna aussi avec son pere avec beaucoup d'estime et d'amitie pour meliante
 
 
 
 
cependant comme ceux qui ne sont attachez que par des interests qui peuvent changer ne sont pas fort unis des que la raison qui les unissoit cesse protogene ayant trouve qu'il feroit mieux de demeurer en repos que de s'engager dans une guerre dont l'evenement seroit douteux se detacha de gobrias de sorte qu'il se vit 
 alors seul qui eust donne de justes soubcons de defiance au roy d'assirie si bien que la prudence voulant qu'il fist ce que le seul desir de se vanger luy avoit inspire il munit sa place et en augmenta la garnison et il se disposa enfin a se jetter dans le party de cyrus des que ce prince qui portoit alors le nom d'artamene aprocheroit du lieu ou nous estions cependant nous sceusmes qu'astidamas estoit tousjours mal de ses blessures qui le tinrent tres long temps au lit et nous aprismes aussi que meliante n'estoit pas guery de la passion qu'il avoit dans l'ame car il escrivit tres souvent a arpasie quoy qu'elle ne luy respondist pas il est vray qu'elle souffroit que je luy ecrivisse quelquefois mais c'estoit tousjours en m'ordonnant de luy deffendre de continuer de luy escrire s'il ne pouvoit regler son esprit il y avoit pourtant des jours ou il me sembloit que j'avois lieu de croire que si meliante eust este aupres d'arpasie et qu'il se fust attache a la voir et a la servir elle eust pu se resoudre a oublier l'infidellite qu'il avoit faite a argelyse mais le destin voulut que tant de choses arresterent meliante en son pais qu'il luy fut impossible d'en partir car outre que son pere l'y retint il se trouva encore engage dans une longue et facheuse querelle qu'avoit un de ses parents qui le mit en estat de ne pouvoir s'esloigner avec honneur d'un lieu il ou avoit des ennemis qui eussent tire avantage de son absence cependant toute l'asie estant en armes ou pour l'illustre artamene ou pour le roy d'assirie 
 on ne parloit d'autre chose et le nom d'artamene estoit si celebre qu'il estoit en la bouche des amis et des ennemis avec une esgalle admiration conme gobrias avoit resolu de se jetter dans son party il aprenoit avec beaucoup de douleur que son armee n'estoit pas si forte que celle du roy d'assirie mais il aprit aussi bien-tost avec beaucoup de joye l'heureux presage qu'il avoit eu lors qu'en commencant de marcher il vit voller une grande aigle a sa droite qui sembloit par la route de babilone qu'elle tenoit luy montrer le chemin qu'il devoit prendre et il aprit encore avec plus de plaisir qu'il avoit pousse les premieres troupes qu'il avoit rencontrees et qu'il les avoit forcees de repasser le fleuve du ginde mais madame nous aprismes peu de jours apres avec un estonnement estrange l'invention dont l'illustre artamene comme vous le scavez s'estoit servy pour faire passer ce fleuve a son armee en le divisant en cent soixante canaux et nous aprismes en suite avec beaucoup de satisfaction le desordre ou il avoit mis les troupes assiriennes apres avoir passe ce fleuve et conbien grande estoit la frayeur qu'elles avoient porte dans le corps de leur armee si bien que gobrias ne voyant plus de riviere entre luy et artamene dont il cherchoit la protection il se disposa a la luy aller demander en personne il se mit donc a la teste de trois cens chevaux seulement et fut au devant de ce heros pour luy offrir tout ce qui estoit en sa puissance je ne vous diray point madame comment l'illustre 
 artamene receut gobrias car je suppose que comme la vie d'un si grand prince est sceue de toute la terre jusques aux moindres circonstances vous ne pouvez ignorer avec combien de bonte il receut ce prince ny avec quelle magnificence gobrias le receut dans sa place il s'y passa pourtant des choses qui sont si essentiellement de l'histoire d'arpasie que je ne puis les obmettre je vous diray donc madame que le premier jour qu'artamene vit la belle arpasie un illustre persan apelle hidaspe estoit aveque luy de sorte qu'apres les premieres civilitez artamene s'estant trouve oblige d'entretenir gobrias qui avoit a luy parler d'une negociation qu'il avoit faite avec le prince gadate pour l'engager dans les interests de ciaxare ce fut hidaspe qui parla le plus a la belle arpasie mais ce qui la surprit fort fut d'entendre qu'il luy parla en sa langue avec une justesse admirable pour moy qui regarde tout ce qui se passa en cette entreveue j'advoue que je trouvay hidaspe infiniment aimable il n'est pourtant pas d'une taille fort haute mais sans estre ny grand ny petit il l'a admirablement bien faite de plus il a tous les traits du visage agreables et l'air infiniment noble car encore qu'hidaspe soit tres brave il n'a nulle ferocite ny dans l'humeur ny dans la mine et il a au contraire une douceur infiniment charmante en sa phisionomie hidaspe a aussi l'esprit adroit et flatteur et la fortune enfin ne pouvoit pas donner un plus dangereux rival a 
 meliante que celuy-la ce n'est pas que je veuille mettre le merite de l'un au dessus de l'autre car j'advoue que je me trouverois fort embarrasse si je devois juger du merite de deux hommes qui en ont tant mais c'est qu'en effet je suis persuadee qu'il n'y avoit qu'hidaspe qui pust entrer en concurrence aveque luy dans le coeur d arpasie le hazard fit mesme que leur premiere conversation eut quelque chose de desavantageux a meliante parce qu'il fut avantageux a hidaspe car enfin comme la conference d'artamene et de gobrias fut assez longue celle d'hidaspe et d'arpasie ne fut pas courte ainsi ils eurent loisir de parler de beaucoup de choses differentes de sorte qu'apres qu'hidaspe eut adroitement loue la beaute d'arpasie et qu'elle eut rejette ses louanges avec beaucoup d'esprit et beaucoup de modestie ils vinrent a parler des changemens que la guerre aportoit en toutes choses quand elle duroit long temps en effet dit alors hidaspe il arrive bien souvent que la guerre fait d'estranges reversemens mesme dans l'empire de l'amour car enfin dit il fort galamment comme elle separe beaucoup d'amans des personnes qu'ils aiment il y en a tousjours quelqu'un ou qui se guerit de sa passion ou qui change de maistresse en changeant de lieu il est vray adjousta-t'il que pour cette derniere chose elle n'arrive guere a des persans et l'infidellite en amour est un crime qu'on ne leur peut presques jamais reprocher avec justice comme 
 il est naturel reprit arpasie d'aimer a louer sa patrie je ne trouve pas fort estrange de vous entendre louer la vostre mais apres tout je croy qu'il est des infidelles de cette nature par toute la terre en verite madame luy dit-il je n'en connois point a persepolis et toute la cour de cambise ne vous donneroit pas un exemple pour me convaincre de mensonge quand vous la connoistriez comme je la connois il s'y trouve sans doute des gens poursuivit-il qui cessent quelquesfois d'aimer par raison parce que leurs maistresses sont trop severes ou pour quelque autre sujet mais il ne s'en trouve point qui change d'affection par inconstance naturelle ou parce qu'ils trouvent d'autres dames plus belles que celles qu'ils aiment et nous sommes si fortement persuadez que le changement sans sujet est une perfidie que nous mettons une partie de nostre honneur a ne changer pas de passion par caprice et a resister mesme a nostre propre inclination si elle vouloit nous faire changer d'affection sans une cause legitime comme hidaspe disoit cela le souvenir de meliante fit rougir arpasie du moins me l'a-t'elle dit depuis si bien que pour cacher ce petit desordre dont elle scavoit la veritable raison elle prit la parole et dit a hidaspe qu'elle vit qui prenoit garde a sa rougeur que pour luy donner bonne opinion d'elle il falloit qu'elle luy aprist la cause du changement de son visage car enfin luy dit elle je n'ay pu vous entendre blasmer l'infidellite 
 lite sans avoir quelque douleur de ce que j'ay un amy que j'accuse d'en avoir eu en mon particulier dit hidaspe j'advoue que si j'estois femme je ne donnerois jamais mon affection a un homme qui auroit oste la sienne a une autre parce que quiconque est infidelle une fois le peut estre deux j'ay sans doute tousjours este de cette opinion repliqua arpasie mais apres tout poursuivit elle je pense que pour agir raisonnablement il ne se faut fier ny a ceux qui ont este infidelles ny a ceux qui ne l'ont pas encore este puis que s'ils ne le sont ils le peuvent devenir ha madame s'escria-t'il il en faut excepter les persans et entre les persans il faut mettre hidaspe au premier rang de ceux qui sont le plus incapables de nul changement en leurs affections en effet madame adjousta-t'il j'aime si opimastrement ce que j'aime que rien ne m'en scauroit detacher ce que je trouve beau une fois je le trouve beau toute ma vie et je suis si jaloux de mes propres sentimens que je ne les puis jamais changer ainsi je puis vous assurer que puis que j'ay commence de vous estimer aujourd'huy je vous estimeray jusques a la mort car je ne pense pas adjousta-t'il obligeamment que je descouvre rien dans vostre ame qui ne soit aussi beau que vostre visage et je ne doute nullement que vous n'ayez autant de generosite que d'esprit apres cela ils dirent encore plusieurs autres choses dont il ne me souvient pas mais je me souviens positivement qu'arpasie ne me parla que d'hidaspe le reste 
 du jour et j'ay sceu depuis qu'hidaspe ne parla aussi que d'arpasie a tous ceux avec qui il se trouva apres l'avoir quittee le jour suivant il la vit encore et la loua plus que le premier jour et pour achever de se mieux connoistre gobrias ayant voulu remettre sa place entre les mains d'artamene afin de ne luy estre pas suspect et d'aquerir sa confiance toute entiere artamene y laissa hidaspe qui n'y demeura toutesfois qu'a condition qu'il l'iroit rejoindre des que gobrias auroit acheve le traite de gadate et qu'il le rapelleroit enfin aupres de luy avant que de donner la bataille ce n'est pas qu'hidaspe n'eust de la joye de demeurer en un lieu ou on laissoit arpasie sous sa puissance car enfin madame il se trouva entre ces personnes une si puissante simpathie que je pense pouvoir dire que depuis qu'on a commence d'aimer il ne s'est jamais trouve d'affection dont le progres ait este plus grand en peu de temps cependant gobrias laissa sa fille aupres d'une belle soeur qu'il a qu'il fit venir de la campagne ou elle demeure d'ordinaire pour estre aupres d'elle durant son absence car il suivit cyrus deux jours apres et ne l'a point quite depuis d'abord quelque inclination qu'arpasie eust pour hidaspe elle eut quelque inquietude de le voir maistre de la place ou elle estoit mais il usa si bien du pouvoir qu'il y avoit qu'elle eut tous les sujets du monde de se louer de luy et du respect qu'il avoit pour elle en effet madame comme il est impossible d'estre 
 amant sas estre respectueux il ne faut pas s'estonner de la deference qu'avoit hidaspe pour arpasie puis qu'il avoit eu de l'amour pour elle des qu'il l'avoit veue il n'osoit pourtant le luy tesmoigner de peur qu'elle ne s'imaginast que la hardiesse qu'il auroit ne fust un effet de l'authorite qu'on luy avoit laissee ainsi il soupiroit sans oser le dire lors que le hazard luy fit naistre l'occasion de parler de son amour ce n'est pas qu'il ne vist arpasie a toutes les heures ou la bien-seance le luy permettoit car comme il avoit peu d'occupation en ce lieu la et qu'il prenoit un fort grand plaisir a la voir et a luy parler il en estoit inseparable mais c'est comme je l'ay desja dit que la crainte de l'irriter luy fermoit la bouche cependant pour vous apprendre ce qui luy facilita les voyes de descouvrir sa passion vous scaurez que comme hidaspe songeoit soigneusement a conserver cette place qui estoit d'une fort grande consequence la garde en estoit fort exacte si bien qu'un de ceux qui avoient accoustume de venir aporter des lettres de meliante estant arrive a la porte y fut arreste mais comme il ne rendit pas un conte bien exact de la cause de son voyage a ceux qui la luy demanderent on le visita et on le trouva charge d'un paquet sans subscription qu'hidaspe ouvrit des qu'on le luy eut porte mais au lieu de trouver qu'il y eust un dessein forme sur la place ou il commandoit alors il vit qu'il ne s'agissoit que de la possession du coeur de quelque belle personne 
 et que bien loin de parler de guerre les lettres qu'il y trouva ne parloient que d'amour et d'une amour encore peu satisfaite et mal recompensee comme il y en avoit une fort respectueuse hidaspe s'imagina qu'elle devoit estre escrite a arpasie si bien que la passion naissante qu'il avoit dans l'ame luy donnant beaucoup de curiosite de s'en esclaircir il voulut voir celuy qui avoit aporte ce paquet a qui il dit tant de choses qu'enfin il l'obligea a luy advouer qui avoit escrit les lettres qu'il avoit aportees car il y en avoit aussi une pour moy et a qui elles estoient escrites mais madame ce qu'il y eut de rare fut qu'hidaspe eut une telle joye de connoistre par la lettre de meliante qu'il estoit mal traite et de pouvoir esperer qu'arpasie n'aimoit encore rien qu'il en devint plus amoureux qu'il n'estoit avant que de l'avoir veue il se trouva pourtant un peu embarrasse a resoudre ce qu'il feroit de cette lettre car il jugeoit bien qu'il falloit necessairement qu'arpasie sceust un jour qu'elle estoit tonbee en ses mains de sorte que pour se servir de cette occasion a plus d'un usage il dit a celuy qui luy avoit avoue de qui estoient ces lettres et a qui elles s'adressoient qu'il se gardast bien de dire jamais qu'il eust trahy le secret de son maistre en suitte de quoy il vint voir arpasie ayant ces lettres dans sa poche mais apres avoir parle quelque temps avec elle de diverses choses elle luy demanda s'il n'avoit point de nouvelles de ciaxare ou d'artamene non madame luy dit-il mais j'ay receu aujourd'huy 
 un paquet qui ne s'adresse pourtant pas a moy dont je vous veux faire confidence en disant cela il tira de sa poche les deux lettres de meliante et luy racontant comment les gardes de la porte avoient arreste celuy qui les portoit il luy dit en suite que n'ayant pas voulu dire a qui s'adressoient ces lettres il seroit bien aise devant que de les luy rendre de pouvoir scavoir qui estoit cette belle rigoureuse pour qui elles estoient escrites car enfin madame luy dit il en les luy donnant je suis assure que ce doit estre une personne de qualite arpasie se trouva alors fort embarrassee parce qu'elle ne vit pas plustost ces lettres qu'elle connut qu'elles estoient de meliante et qu'elles estoient pour elle si bien que pour se tirer adroitement d'un embarras si facheux elle dit a hidaspe qu'elle estoit si scrupuleuse en matiere de lettres qu'elle n'en vouloit jamais voir qui ne fussent a elle et qu'elle ne trouvoit pas que l'exacte probite permist seulement de tascher de deviner les secrets d'autruy arpasie dit pourtant cela d'une maniere qui fit bien connoistre a hidaspe qu'elle connoissoit l'escriture de meliante mais il eut tant de joye de voir le peu d'empressement qu'elle avoit de voir ces lettres qu'il ne put s'empescher de la faire paroistre dans ses yeux neantmoins comme arpasie ne croyoit pas qu'il sceust quelle estoit la part qu'elle y avoit et qu'elle eust este bien aise que ces lettres ne fussent pas demeurees entre les mains d'hidaspe elle l'affligea un moment apres car elle 
 entreprit de luy persuader de les rendre a celuy a qui on les avoit prises afin qu'il en fist ce qu'il voudroit ou de les rompre comme vous donnez vostre advis sans scavoir ce que ces lettres contiennent reliqua hidaspe je pense que quelque respect que je vous porte je puis ne le suivre pas s'il ne faut que les lire pour vous obliger a les brusler dit elle en les prenant j'aime mieux les voir et en effet arpasie qui avoit effectivement envie de scavoir ce qu'il y avoit dans ces lettres les prit et se tournant vers le jour pour les lire comme si elle n'eust pas veu assez clair elle tascha de cacher la rougeur de son visage elle ne le put pourtant faire car hidaspe se tourna comme elle et la regarda tousjours attentivement tant qu'elle leut ces deux lettres que je puis vous montrer parce que le hazard ayant fait que je les avois sur moy le jour de l'enlevement d'arpasie je les ay encore aujourd'huy c'est pourquoy pour ne me fier point a ma memoire je m'en vay vous les lire toutes deux afin que vous entriez mieux dans les sentimens d'hidaspe et arpasie voicy donc celle qui s'adressoit a moy ou il n'y avoit point de suscription qui me pust faire connoistre comme vous l'allez entendre 
 
 
 
 a la cruelle confidente de ma passion 
 
 
 je ne m'estonne pas tant de la cruaute de l'admirable personne que j'adore que de vostre et je ne m'estonne pas tant encore de ce qu'elle ne me respond point que on l'inhumanite que vous avez de m'escrire pour m'assurer qu'elle ne m'escrira jamais car enfin puis que je ne puis cesser de l'adorer il faudroit me tromper pour me faire vivre moins miserable et ne me desesperer pas comme vous faites aussi suis-je resolu d'aller bien tost voir si vos paroles ne me seront point plus favorables que vos lettres cependant ayez la bonte de faire voir celle que je vous envoye a la belle personne qui regne dans mon coeur et dittes luy tousjours qu'il m'est si absolument impossible que je puisse n'avoir que de l'amitie pour elle que je luy desobeiray toute ma vie si elle s'opiniastre a me faire un si injuste commandement 
 
 
tant que la lecture de cette lettre dura hidaspe regarda tousjours arpasie qui voyant qu'il n'y avoit rien qui pust estre mal explique se remit si bien de l'esmotion qu'elle avoit eue qu'elle leut celle que je m'en vay vous lire sans aucune agitation quoy qu'elle s'adressast a elle par ces paroles
 
 
 
 a la plus belle et a la plus inhumaine personne du monde 
 
 
 vous estes si injuste madame qu'il n'est point de patience qui puisse souffrir vostre injustice sans s'en pleindre car enfin vous ne vous contentez pas de ne me respondre point et de me faire escrire que vous ne voulez plus que je vous escrive mais vous me faites tousjours dire que vous voulez que mon amour devienne amitie et que si je ne le fais vostre amitie deviendra haine je ne scay madame si vous estes capable de faire quand il vous plaist des changemens si prodigieux dans vostre ame mais pour moy je scay bien que mon amour ne scauroit devenir amitie et ces deux sentimens sont si distincts et si separez dans mon coeur qu'ils ne peuvent jamais s'y confondre croyez donc s'il vous plaist madame que quelque merite que vous ayez vous ne pouvez m inspirer aucune amitie et croyez au contraire que j'auray tousjours de l'amour pour vous quelque rigueur que vous ayez pour moy 
 
 
apres qu'arpasie eut leu cette lettre elle dit a hidaspe que comme il paroissoit qu'elle estoit escrite a une personne qui avoit de la vertu elle ne pouvoit souffrir qu'il l'exposast a recevoir le desplaisir que cette lettre fust publique et qu'ainsi pour l'en empescher elle vouloit la retenir car aussi bien luy dit elle en souriant puis que celle a qui elle est escrite ne respond pas a 
 celuy qui luy escrit je change de sentimens et je trouve qu'il ne faut pas la rendre a celuy qui l'a aportee de peur que la luy rendant ouverte il n'en usast pas bien c'est pourquoy adjousta-t'elle il vaut mieux qu'elle demeure en mes mains que de retourner dans les vostres car comme il faut assurement que la personne a qui on escrit ait de la vertu et de la retenue veu comme on luy parle j'entre si fort dans ses sentimens que je veux luy espargner la douleur de voir qu'on sceust seulement qu'elle eust donne de l'amour je m'imagine madame repliqua hidaspe qu'il faut que vous connoissiez cette belle personne veu comme vous en parlez mais si c'est celle que je m'imagine adjousta-t'il en la regardant je veux bien vous laisser ces deux lettres a condition que vous me promettrez qu'elle n'y respondra jamais ou que du moins elle n'y respondra jamais favorablement sans mentir hidaspe dit arpasie en riant vous estes admirable de parler comme vous parlez car enfin vous ne scavez qui escrit ces lettres vous ignorez mesme a qui elles sont escrites et vous vous interessez pourtant a cet innocent intrigue je m'y interesse en effet de telle sorte reprit il que je ne me suis jamais tant interesse a nulle autre chose c'est pourquoy je vous conjure de me faire l'honneur de me promettre que celle a qui cet amant cache escrit ne luy respondra point tout ce que je puis repliqua-t'elle est de vous promettre que si je 
 viens a la connoistre elle n'y respondra point de mon consentement cela suffit madame reprit-il car si cela est elle ne luy respondra jamais mais madame adjousta-t'il sans luy donner loisir de luy respondre je voudrois bien encore vous suplier de scavoir d'elle si tous ceux qui pourroient entreprendre de l'aimer seroient aussi malheureux que cet amant et si elle ne respond non plus quand on luy parle d'amour que quand on luy en escrit ce que vous me dittes est si peu raisonnable repliqua-t'elle que je ne scay qu'y respondre en effet poursuivit arpasie vous ne scavez pas si je connoistray jamais celle a qui cette lettre s'adresse et je ne le scay pas moy mesme et cependant vous voulez que je puisse descouvrir le secret de son coeur que je luy persuade vos sentimens et que je croye presques que vous avez de l'amour pour elle ha pour cette derniere chose madame repliqua-t'il avec precipitation je vous conjure de n'en douter pas et d'estre fortement persuadee que je suis bien plus amoureux de la personne a qui cette lettre est escrite que celuy qui l'escrit ne le scauroit estre car je le suis assurement plus que qui ce soit ne le fut jamais comme arpasie alloit luy respondre sa tante entra de sorte que cette conversation estant rompue les lettres demeurerent a arpasie qui me les bailla devant hidaspe pour luy tesmoigner qu'elle ne s'en soucioit guere car elle avoit bien connu par ces dernieres paroles qu'il scavoit ou qu'il 
 soubconnoit que c'estoit elle qui y devoit prendre le principal interest mais madame pour ne m'amuser pas a des choses inutiles apres un si long recit hidaspe agit si adroitement et si respectueusement aupres d'arpasie et il luy persuada si bien qu'il n'avoit jamais este infidelle et qu'il ne le pouvoit jamais estre qu'il fut plus heureux que meliante puis que la belle arpasie luy permit d'avoir de l'amour pour elle ainsi cette belle personne divisant toute la tendresse de son coeur conserva toute son amitie pour meliante et donna toute son amour a hidaspe qui luy rendit tant de soins pendant qu'il fut aupres d'elle que jamais aucun autre amant n'en a tant rendu que luy mais madame il arriva une chose fort surprenante car vous scaurez qu'hidaspe ayant renvoye celuy qui avoit aporte les lettres de meliante cet amant fut si afflige de cette avanture que precipitant son voyage il vint desguise dans la place mais comme on n'y laissoit entrer personne sans une fort exacte perquisition et qu'il avoit la mine si haute qu'il ne pouvoit se bien desguiser il fut arreste et reconnu pour ce qu'il estoit par des gens qui avoient suivy gobrias a alfene et qui le croyant dans les interests du roy d'assirie en advertirent hidaspe qui au lieu d'estre bien aise de voir son rival en sa puissance en fut bien fache des qu'il le vit car il le trouva si bien fait et si aimable qu'il craignit qu'il n'en fust moins aime cependant arpasie ayant sceu aussi tost que meliante estoit arreste 
 reste par hidaspe creut que l'obligation qu'elle luy avoit d'avoir rompu son mariage avec astidamas et l'amitie qu'elle avoit effectivement pour luy vouloient qu'elle priast hidaspe de le bien traiter mais pour le pouvoir faire sans luy donner de la jalousie elle le conjura de le vouloir mettre en liberte en le renvoyant avec escorte de peur qu'il ne tombast entre les mains d'artamene qui l'eust pu traiter d'ennemy quoy qu'il ne se fust pas encore declare d'autre part meliante qui avoit infiniment de l'esprit connut aisement par le procede d'hidaspe qu'il estoit amant d'arpasie car lors qu'il fut arreste comme ayant dessein sur la place meliante le pria de le vouloir faire conduire devant arpasie afin qu'elle pust respondre de son innocence s'assurant qu'elle ne le verroit pas plustost qu'elle luy diroit qu'il ne pouvoit jamais avoir un semblable dessein de sorte qu'hidaspe respondant a cela d'une maniere peu precise donna sujet a meliante de soubconner son amour et de croire mesme qu'il scavoit la sienne si bien qu'il fut plus malheureux qu'auparavant et il le fut d'autant plus qu'il sceut la chose avec certitude par un homme de sa connoissance qui estoit a arpasie mais il le fut encore davantage lors qu'hidaspe a la priere de cette belle personne luy dit qu'il pouvoit s'en aller ou il luy plairoit et qu'il luy donneroit escorte pour le conduire ou il voudroit mais il ne voulut pourtant pas partir sans voir arpasie et il s'y 
 opiniastra si fort qu'arpasie scachant la chose et craignant que meliante ne s'obstinast jusques a la faire trop esclatter pria hidaspe de souffrir qu'elle le vist jusques alors hidaspe avoit eu ce respect pour elle de ne luy tesmoigner rien de ce qu'il scavoit de la passion de meliante mais lors qu'elle voulut l'obliger a le luy laisser voir il ne put s'empescher de luy en parler il est vray qu'il le fit si respectueusement que bien loin de l'offencer il l'obligea a luy advouer toute son avanture avec meliante et a ne luy desguiser pas qu'elle avoit beaucoup d'estime et beaucoup d'amitie pour luy mais madame luy dit hidaspe quelle seurete puis-je avoir contre un rival aussi honneste homme que celuy la si vous luy accordez l'honneur de vous revoir vous dis-je qui ne faites rien pour moy que l'amitie ne veuille que vous faciez pour luy de grace hidaspe luy dit elle en rougissant ne m'obligez point a vous dire quelle est la distinction que je fais entre meliante et vous et contentez vous de scavoir que je vous prie de luy accorder un bien dont il ne peut jouir sans me perdre puis que vous ne pouvez luy donner la liberte que je vous demande pour luy sans l'esloigner de moy enfin madame cette conversation se passa de sorte qu'hidaspe commanda luy mesme qu'on menast meliante a l'apartement d'arpasie devant que de le conduire hors de la ville mais comme elle ne pensoit pas que meliante pust avoir nul soubcon de l'amour d'hidaspe elle 
 n'aprehenda pas trop de le voir au contraire elle le desira dans l'esperance de luy persuader de ne songer plus a elle mais lors qu'apres le premier compliment elle voulut luy dire qu'il devoit se tenir oblige a hidaspe de ce qu'il n'advertissoit pas artamene avant que de le delivrer ha madame luy dit-il quand je n'auray nulle reconnoissance pour luy de la liberte qu'il me donne je ne seray pas ingrat et je pense qu'a parler raisonnablement de mon avanture je pourrois avec plus de justice me pleindre de ce qu'il me bannit que le remercier de ce qu'il me delivre car enfin madame hidaspe vous aime et si je ne suis le plus trompe de tous les hommes hidaspe est plus heureux que meliante tout ce que je vous puis dire reprit arpasie est que je vous faits justice a tous deux et que quelle que soit la place que vous tenez dans mon coeur vous l'y tiendrez tant que je vivray cependant adjousta-t'elle flatteusement elle n'est pas si mauvaise que vous pensez car enfin j'ay de l'estime de la reconnoissance et de l'amitie quelque glorieuse que soit cette place repliqua-t'il je la donnerois a hidaspe s'il me vouloit ceder la sienne qu'il ne merite peut estre pas mieux que moy du moins scay-je bien qu'il ne vous peut pas aimer avec une esgalle ardeur quoy qu'il en soit dit arpasie comme je ne vous puis jamais regarder que comme mon amy il vous importe peu qu'hidaspe soit mon amant 
 ou ne le soit pas mais si vous voulez conserver mon amitie il vous importe extremement de ne me dire rien qui m'offence c'est pourquoy je vous conjure pour vostre propre interest de regler vostre esprit sur les sentimens du mien et d'estre esgalement persuade de deux choses la premiere que vostre amitie peut vous conserver la mienne jusques a la fin de ma vie et la seconde que vostre amour pourroit vous aquerir ma haine car enfin meliante je ne vous ay point trompe et des que j'ay sceu vostre infidellite pour argelyse je vous ay dit que je ne pouvois jamais me confier a vostre affection mais madame repliqua meliante qui vous a dit qu'hidaspe qui est persan n'a pas fait mille infidellitez a persepolis et mille infidellitez qu'il n'a pas faites pour vous comme celle que vous me reprochez aussi cruellement que si je vous avois este infidelle meliante eut toutesfois beau parler et beau se plaindre il ne changea point le coeur d'arpasie elle luy dit pourtant tout ce que l'amitie la plus tendre peut inspirer de plus doux mais elle luy dit aussi tout ce qui luy pouvoit persuader que son amour ne seroit jamais recompensee ny soufferte et il fut contraint de se separer d'avec elle sans avoir pu seulement obtenir la permission de l'aimer sans esperance quoy qu'elle luy promist de luy conserver son amitie durant toute sa vie comme hidaspe avoit quelque curiosite 
 de scavoir comment sa conversation avec arpasie se seroit passee il voulut s'en esclaircir en le voyant et tascher de deviner dans ses yeux s'il avoit este bien ou mal receu et en effet il luy fut aise de connoistre par la tristesse de meliante qu'il avoit sujet de se resjouir l'entre-veue de ces deux rivaux fut assez froide et jamais prisonnier n'a receu la liberte avec moins de marques de reconnoissance voila donc madame de quelle sorte l'aimable et malheureux meliante sortit malgre luy d'un lieu ou il laissoit sa maistresse en la puissance de son rival il est vray qu'elle n'y fut pas longtemps car nous sceusmes bientost apres que gobrias avoit acheve le traite de gadate avec artamene que le roy d'hircanie et le prince des cadusiens ayant receu quelque mescontentement du roy d'assirie avoient aussi pris le party de ciaxare que le roy de chypre avoit envoye des troupes a artamene sous la conduite de deux illustres grecs dont l'un se nommoit thimocrate et l'autre philocles et que dans peu de jours on donneroit un bataille qui sembloit devoir estre une bataille decisive de sorte qu'hidaspe estant persuade qu'artamene luy tiendroit la parole qu'il luy avoit donnee de le rapeller des qu'il verroit les choses en cet estat commenca de se disposer a partir des qu'il en auroit receu l'ordre et de connoistre que l'amour et l'honneur ne veulent pas tousjours les mesmes choses car il eust bien 
 voulu aller ou la gloire l'appelloit et il eust bien voulu aussi demeurer ou sa passion le retenoit cependant artamene ayant alors une confiance toute entiere en gobrias qui avoit mis gadate dans ses interests voulut par un exces de generosite luy redonner l'authorite toute entiere dans sa place de sorte que nous fusmes fort surprises d'aprendre un matin qu'hidaspe avoit receu commandement d'aller a l'armee que les troupes qu'artamene avoit laissees dans la ville avoient aussi ordre d'en sortir et que gobrias envoyoit un de ses parens pour y commander a la place d'hidaspe je ne m'arresteray point madame a vous depeindre quels furent les sentimens d'hidaspe et d'arpasie en cette occasion car vous pouvez vous les imaginer puis que je vous ay dit qu'hidaspe estoit infiniment amoureux d'arpasie et qu'arpasie avoit une puissante inclination pour hidaspe elle ne s'engagea pourtant qu'a souffrir d'estre aimee de cet amant et qu'a trouver bon qu'il luy donnast de ses nouvelles pendant une absence dont il ne scavoit pas la duree mais madame la renommee nous en donna bien tost de fort glorieuses pour artamene et de fort avantageuses pour hidaspe car nous sceusmes que le premier avoit gagne la bataille contre le roy d'assirie et que le second ayant eu ordre d'aller attaquer le roy de phrigie qui sembloit encore vouloir faire ferme l'avoit vaincu et pris prisonnier 
 et ce qu'il y avoit de plus beau c'est qu'hidaspe en escrivant a arpasie ne luy disoit rien de luy et ne parloit que d'artamene seulement dont il disoit des choses si admirables qu'on avoit de la peine a concevoir que la valeur d'un homme pust aller jusques ou la sienne alloit apres cela madame n'attendez pas que je suive tousjours hidaspe a la guerre comme il suivit tousjours artamene car ce seroit vous dire des choses que personne n'ignore et qui passeront de siecle en siecle tant qu'il y aura des hommes mais je vous diray que la passion d'hidaspe luy fit donner un tel ordre pour avoir des nouvelles d'arpasie et pour luy donner des siennes qu'en quelque lieu qu'il ait este elle n'a jamais este plus de dix jours sans en avoir en effet durant le siege de babilone elle en eut regulierement tous les quatre jours et pendant qu'il fut a sinope elle en eut encore plus souvent qu'a l'ordinaire parce qu'il eut de fort grandes choses a luy mander enfin madame durant la guerre d'armenie et celle de lydie il y a eu un commerce si regle entre ces deux personnes que jusques a ce que l'illustre cyrus qui avoit quite le nom d'artamene envoya hidaspe au camp de cumes pour delivrer le roy d assirie il n'y a jamais eu aucune interruption mais madame j'oubliois de vous dire que lors que cyrus partit de sinope pour aller en armenie il y eut une maladie si contagieuse dans la place ou nous estions que la tante d'arpasie aupres 
 de qui elle estoit alors fut contrainte d'en sortir et de s'en aller a un chasteau tres fort qui estoit a gobrias afin d'esviter un air si dangereux et si infecte et que c'est en ce lieu la qu'elle a tousjours demeure jusques a l'accident qui est cause qu'elle est presentement sous la puissance de thomiris mais pour vous dire ce malheur en peu de paroles il faut que vous scachiez que cette tante d'arpasie avoit un fils d'un premier mary qui estoit esloigne depuis long temps et qui revint justement aupres d'elle lors que nous fusmes demeurer a ce chasteau mais a peine fut il arrive qu'il devint amoureux d'arpasie sans qu'il osast d'abord le luy dire ce n'est pas que cet homme qui se nommoit aussi astidamas ne fust naturellement audacieux mais c'est qu'arpasie estoit alors si solitaire qu'elle ne luy donnoit guere d'occasion de luy parler en particulier car comme j'estois seule qui scavois tout le secret de son ame elle n'avoit point plus de douceur que lors qu'elle me pouvoit parler sans tesmoins en effet nous avions tousjours cent choses a dire quoy que nous n'eussions rien a faire ce qui nous estonnoit quelquefois estoit de n'entendre rien dire de meliante et ce qui nous surprit encore davantage fut que quelque temps apres nous sceusmes qu'il ne paroissoit point en son pais et qu'on ne scavoit ou il estoit pour astidamas neveu de protogene nous fusmes mieux informees de luy car nous aprismes qu'apres qu'il 
 fut guery il chercha meliante pour se battre encore contre luy et que ne l'ayant pu rencontrer il retourna a alfene ou il fit tant de choses qui irriterent protogene qu'il le menaca de ne le reconnoistre point pour son successeur et il le bannit mesme de sa presence si bien que partant d'alfene il fut passer quelque temps a voyager ainsi lors que l'autre astidamas devint amoureux d'arpasie nous ne scavions ou estoit meliante et son ancien rival cependant comme la passion de ce nouvel amant augmenta et qu'il estoit impossible qu'il ne vist pas quelquesfois arpasie seule il luy descouvrit son amour mais il la luy descouvrit d'une maniere si fiere qu'arpasie s'en irrita estrangement et luy parla avec tant d'authorite pour luy deffendre d'oser jamais luy dire de pareilles choses qu'il connut bien qu'il n'y avoit pas grande apparence qu'il deust estre aime le peu d'esperance qu'il eut n'affoiblit pourtant pas sa passion au contraire elle en devint plus forte et le desespoir luy fit prendre une resolution aussi injuste que violente car enfin madame il fit dessein de tascher de suborner ceux qui gardoient le chasteau ou elle estoit alors et ou il estoit aussi parce que c'estoit avec sa mere qu'estoit arpasie et il resolut quand il les auroit gagnez de s'assurer de ce chasteau et d'obliger apres cela arpasie a l'espouser mais madame pendant qu'il formoit ce dessein l'autre astidamas en formoit aussi un comme nous l'avons sceu 
 depuis car comme il estoit mal avec protogene et qu'il s'estoit mesme brouille avec sa mere il ne scavoit quelle resolution prendre en effet comme il avoit sceu quelque chose de l'amour d hidaspe pour arpasie il ne pouvoit se resoudre de se jetter dans le parti ou il estoit et il ne pouvoit aussi plus rien entreprendre pour le roy d'assirie qui n'estoit plus en termes d'esperer de se revoir jamais sur le throne de sorte que dans cet embarras d'esprit ayant sceu qu'arpasie estoit dans ce chasteau ou je vous ay dit qu'elle s'estoit retiree il fit dessein de s'en emparer en le surprenant de se faire un azile en s'en rendant maistre et de se vanger de meliante en quelque part qu'il fust en possedant arpasie pour qui il y avoit alors dans son coeur des sentimens qu'a mon advis l'on ne pouvoit definir tant ils estoient meslez mais madame pour vous aprendre ce que nous ne scavions pas alors il faut que je vous die que meliante qui ne paroissoit en nulle part et dont on n'avoit aucunes nouvelles avoit eu un destin bien bizarre je pense madame que vous vous souvenez bien que je vous ay dit qu'hidaspe luy avoit donne escorte pour le conduire ou il voudroit lors qu'a la priere d'arpasie il le delivra et en effet elle l'accompagna jusques ou il voulut mais comme on ne peut esviter son malheur il arriva quelque temps apres que meliante voulant aller d'un lieu a un autre fut rencontre par des 
 troupes d'artamene qui n'estoit pas encore reconnu pour estre cyrus de sorte qu'il fut fait prisonnier et le hazard voulut que cet accident luy arrivast justement comme hidaspe avoit eu ordre d'artamene de l'aller trouver mais comme il luy obeissoit il rencontra ceux qui avoient pris meliante qu'il reconnut en passant si bien que comme c'estoit un rival qui luy estoit redoutable il ne fut pas marry de ce qu'il n'estoit pas en estat de pouvoir profiter de son absence et de retourner desguise dans la place ou estoit arpasie il se trouva mesme que l'officier qui commandoit les troupes qui avoient pris meliante estoit de ses amis particuliers de sorte que l'ayant aborde il luy demanda ce qu'il alloit faire de ce prisonnier et l'autre luy ayant respondu que tous les prisonniers appartenant a ceux qui les faisoient il l'alloit laisser a un petit chasteau dont il venoit de s'emparer avec les troupes qu'il menoit jusques a ce qu'il en eust adverti artamene et qu'il eust sceu la qualite de ce prisonnier mais a peine eut il dit cela qu'un sentiment d'amour et de jalousie obligea hidaspe de dire a son amy que ce prisonnier estoit son rival et que de peur qu'il ne prist avantage de son esloignement il ne seroit pas marry qu'il ne fust en liberte qu'a la fin de la guerre l'obligeant toutesfois a le bien traiter pendant une captivite qui devoit estre apparamment assez longue et en effet madame meliante fut mis dans ce petit chasteau ou on le devoit 
 conduire et laisse sous la garde de celuy qui commandoit les soldats qu'on y laissa mais madame pour en revenir au dernier amant d'arpasie et au neveu de protogene et pour me tirer promptement d'un embarras aussi estrange que fut celuy ou nous nous trouvasmes je vous diray en deux mots que le dessein qu'astidamas d'alfene avoit de surprendre ce chasteau et celuy que fit l'autre astidamas de faire souslever la garnison contre celuy qui la commandoit afin d'estre maistre d'arpasie se trouverent si estrangement conduits par le destin que l'execution s'en fit justement a la mesme nuit et a la mesme heure de sorte madame que jamais il n'y a eu un desordre pareil a celuy ou nous nous trouvasmes car enfin imaginez vous que durant que les soldats que ce nouvel amant avoit gagnez furent a la chambre de celuy qui les commandoit avec dessein de le mettre hors de la place ou de le tuer s'il resistoit trop astidamas d'alfene a la teste de trois cens hommes qu'un gouverneur d'une place voisine qui estoit son amy et qui se nomme licandre luy avoit baillez vint poser des eschelles contre les murailles du chasteau imaginez vous donc quelle surprise fut celle de celuy qui y commandoit de se voir attaque par ses propres soldats et quel estonnement fut celuy de l'autre astidamas qui estoit dans la place de voir que ce chasteau l'estoit par des gens qu'il ne connoissoit point cependant quels qu'ils fussent il falut songer a se 
 deffendre mais comme il ne vouloit pas avoir des ennemis au dehors et au dedans il fit poignarder celuy qui commandoit dans ce chasteau pour gobrias et fit tuer aussi les soldats qui n'estoient pas de son intelligence mais comme cette cruelle execution ne se put faire sans quelque temps cela donna loisir a astidamas d'alfene de faire entrer une partie de ses gens dans ce chasteau de sorte qu'il y eut alors un si terrible vacarme que je ne m'en puis souvenir sans en avoir une esmotion estrange cependant nous n'entendismes pas plustost ce grand bruit que nous nous levasmes diligemment sans pouvoir faire autre chose que prier les dieux et sans scavoir quel estoit le malheur qui nous alloit arriver mais madame pendant qu'astidamas d'alfene faisoit ce qu'il pouvoit pour se rendre maistre de ce chasteau et que l'autre le deffendoit opiniastrement on entendit un bruit de gens armez qui aprochoient si bien que tous les deux partis en prenant l'allarme astidamas d'alfene et l'autre astidamas ne songerent plus qu'a enlever arpasie de sorte que le premier s'estant fait dire par force ou estoit sa chambre et le second la scachant ils y vinrent tous deux mais ils y vinrent par deux escaliers differens de vous dire madame en quel estat nous nous trouvasmes il ne seroit pas aise car d'un coste nous entendions la voix du second astidamas que nous scavions qui avoit fait poignarder celuy qui 
 commandoit les soldats qui gardoient le chasteau et de l'autre nous entendions des voix que nous ne connoissions pas car astidamas d'alfene ne parloit point ou s'il parloit nous ne discernions pas sa voix mais ce qui nous embarrassoit estoit que de chaque coste nous entendions nommer astidamas de sorte que de cette facon nous n'ouvrions ny aux uns ny aux autres mais a la fin astidamas d'alfene ayant fait enfoncer la porte le premier nous le vismes entrer l'espee a la main et un moment apres trois des siens contraignirent arpasie de descendre par le grand escalier si bien que la suivant et m'attachant a elle nous fusmes menees dans la cour ou l'on nous mit par force sur des chevaux ou des hommes nous tenoient ainsi ils nous enleverent malgre nos cris et malgre nos pleintes sans que l'autre astidamas s'y pust opposer car comme il estoit engage dans un escalier estroit astidamas d'alfene y mit quelques uns des siens pour l'empescher d'en sortir jusques a ce qu'il fust hors de l'enclos du chasteau cependant ces gens armez qu'on avoit entendus et qui avoient precipite l'enlevement d'arpasie n'estoient pas ce qu'astidamas d'alfene les croyoit car il sceut par licandre qu'il rencontra que les habitans de la ville d'ou il avoit tire les troupes avec lesquelles il avoit surpris ce chasteau n'avoient pas plustost eu apris que la garnison estoit affoiblie qu'ils avoient pris les armes et l'avoient force a sortir 
 de leur ville avec ce qui luy restoit de gens de guerre ainsi madame c'estoit luy qui estoit venu pour joindre astidamas d'alfene qui aprenant le malheur qu'il avoit cause a son amy et que par ce moyen il n'avoit plus de retraite proche se trouva fort embarrasse et ils se le trouverent d'autant plus licandre et luy qu'ils s'aperceurent a la pointe du jour que leurs soldats les avoient quittez ainsi ne leur estant demeure que vingt chevaux ils nous firent faire une diligence inimaginable sans scavoir ou ils nous vouloient mener mais madame ce qu'il y eut d'estrange fut qu'astidamas d'alfene en enlevant arpasie par un sentiment de vangeance et d'interest en redevint plus amoureux qu'il ne l'avoit este la premiere fois qu'il l'avoit veue et si elle eust este capable de se laisser toucher par des paroles flatteuses elle eust pardonne a cet injuste amant d'autre part licandre son amy qui n'avoit jamais veu arpasie fut si touche de sa beaute qu'il estoit aise de voir qu'il en estoit surpris cependant nous marchions tousjours sans que nous sceussions ou l'on nous menoit mais a la fin apres plusieurs jours de chemin estant arrivez dans un bois nous vismes paroistre l'autre astidamas a la teste de dix ou douze chevaux qui vint attaquer celuy qui nous enlevoit car pour licandre il s'estoit alors separe de nous avec quatre ou cinq des siens pour aller reconnoistre le bois avant que de nous y enfoncer davantage de vous dire madame 
 combien ce combat fut aspre et sanglant il ne seroit pas aise et il me suffit de vous dire que les deux astidamas se trouverent en une telle necessite de songer a eux que je pense qu'ils ne penserent plus a arpasie en effet ceux qui la tenoient et moy aussi nous descendirent tumultuairement au pied d'un arbre ou ils nous laisserent pour aller deffendre la vie de leur maistre et l'autre astidamas estoit si occupe a vaincre son ennemy qu'il ne prenoit pas garde a nous de sorte que profitant d'une occasion si favorable nous nous enfoncasmes diligemment dans l'espaisser du bois durant qu'ils se battoient cependant comme nous l'avons sceu depuis le second astidamas fut tue par l'autre astidamas et ce qu'il y eut d'estrange fut que licandre estant revenu sur ses pas au bruit qu'il avoit entendu fut accuse par son amy de luy avoir enleve arpasie durant qu'il se battoit car la passion de licandre pour cette belle personne estoit si visible qu'il la connoissoit cette accusation estoit pourtant mal fondee estant certain que puis que licandre retournoit vers luy avec ses gens il n'y avoit pas d'apparence que ce qu'il disoit pust estre vray mais apres tout ils se querellerent et en vinrent aux mains si bien que comme les gens qui estoient avec astidamas luy avoient este presques tous donnez par licandre il fut facilement vaincu par luy et tue de sa propre main cependant apres cette victoire il nous chercha inutilement tout le reste 
 du jour et toute la nuit car nous nous estions mises dans une caverne qui nous servit d'asile en cette occasion mais comme la peur des bestes sauvages et la faim nous en fit sortir le matin nous fusmes si heureuses que de rencontrer hidaspe qui apres avoir delivre le roy d'assirie qu'il accompagnoit pour s'en aller trouver cyrus a cumes s'estoit esgare dans le bois ou il nous trouva nyside estant arrivee a cet endroit de son recit raconta en suite plus particulierement qu'hidaspe n'avoit fait a cyrus la joye qu'arpasie avoit eue de le voir et celle qu'il avoit eue de la rencontrer disant apres en peu de mots comment le hazard avoit fait trouver un chariot vuide dans lequel hidaspe l'avoit fait mettre comment ils avoient veu cinq ou six hommes morts dans le bois entre lesquels arpasie avoit reconnu un de ses ravisseurs l'arrivee de licandre la contestation d'hidaspe et de luy leur combat et tout ce qu'hidaspe avoit raconte a cyrus jusques a ce qu'il tomba comme mort aupres du chariot d'arpasie en suite elle dit aux princesses a qui elle parloit que d'abord licandre qui avoit autrefois connu atergatis en assirie avoit en dessein de choisir la cour d'arsamone pour sa retraite mais qu'apres avoir sceu qu'elle estoit en trouble il avoit change de dessein et s'estoit embarque sur le pont euxin ou la tempeste l'ayant accueilly elle l'avoit jette a la colchide ou arpasie estoit tombee malade d'affliction 
 en effet madame poursuivit nyside elle eut une telle douleur de voir l'opiniastrete de sa mauvaise fortune et d'estre en estat de craindre la mort d'hidaspe que sa sante en fut considerablement alteree aussi ne faisoit elle autre chose que de s'entretenir aveque moy de toutes ses infortunes et que se souvenir de toutes ses disgraces entre lesquelles elle mettoit encore celle de ne scavoir point qu'estoit devenu le malheureux meliante cependant guerissant presques malgre qu'elle en eust nous sceusmes que licandre scachant que cyrus approchoit avoit pris la resolution de se jetter dans le parti de thomiris et en effet il nous a amenees dans sa cour apres avoir obtenu d'elle qu'elle le protegeroit mais ce qu'il y a encore d'admirable c'est que je croy avoir veu ce matin par l'ouverture d'une de nos tentes le malheureux meliante deguise en massagette de sorte madame que comme arpasie a encore trois amants vivans et qui sont tous braves je ne pense pas qu'elle soit a la fin de ses malheurs ny que vous luy puissiez donner d'autre secours que celuy de la pleindre et de faire scavoir a gobrias et a hidaspe le malheureux estat ou elle est et l'obligation qu'elle vous a de la part que vous prenez a ses disgraces
 
 
 
 
nyside ayant finy son recit les princesses qui l'avoient escoute luy tesmoignerent la satisfaction qu'elles en avoient et jugerent qu'il seroit a propos quand elles verroient intapherne et 
 atergatis de faire scavoir par eux a gobrias et a hidaspe le veritable estat de la fortune d'arpasie mais durant qu'elles se preparoient a une entre-veue qui leur devoit donner tant de consolation elles ne scavoient pas qu'il se passoit des choses dans le coeur de thomiris qui les penserent empescher de la recevoir en effet cette reine qui avoit desire la treve et qui avoir souhaite de voir cyrus se voyant sur le point de cette entre-veue sentit une agitation dans son coeur dont elle ne put estre maistre et comme toutes les personnes passionnees sont plus sujettes a changer d'avis que les autres parce qu'elles suivent tous les mouvements de la passion qui les possede thomiris se vit en estat de craindre ce qu'elle avoit desire et de ne vouloir mesme plus ce qu'elle avoit voulu en effet disoit elle que veux-je dire a cyrus et que puis-je esperer qu'il me die luy parleray-je de ma haine ou de mon amour paroistray-je devant luy comme amante ou comme ennemie et m'est il permis de croire qu'il puisse changer de sentimens pour moy puis que je n'en puis changer pour luy suis-je plus aimable que je n'estois lors qu'il se deroba de ma cour et qu'il me meprisa si cruellement au contraire adjousta-t'elle je suis si dissemblable de moy mesme que je ne me connois plus mon miroir me dit sans doute que mes yeux ne sont pas trop changez mais ma gloire est si flestrie et je me suis tellement deshonnoree qu'il est impossible que cyrus 
 m'estime encore quoy que je n'aye fait autre laschete en ma vie que celle de l'avoir trop aime ainsi puis qu'il est absolument hors d'aparence que je puisse changer son coeur par une entre-veue comme celle que j'ay souhaitee ne le voyons point ou ne le voyons du moins qu'apres qu'aryante l'aura veu car enfin s'il luy parle tousjours avec beaucoup d'amour pour mandane il faudra que je ne luy parle point du tout puis que si je l'avois veu et veu inutilement je ne pourrois apres cela recommencer de le traiter comme meurtrier de mon fils je scay bien que je pourrois dire que j'aurois apris des choses de cette mort que je ne scavois pas mais je scay bien aussi que je ne puis voir cyrus sans estre exposee a la plus cruelle avanture qui puisse arriver a une personne qui aime qui est de voir de la haine et du mespris dans les yeux de la personne aimee attendons donc a nous resoudre que cyrus ait veu son rival adjousta-t'elle et ne nous exposons pas legerement a estre mesprisee par un prince de qui la gloire est si solidement establie que toute la terre croit que ce qu'il mesprise est en effet digne d'estre meprise apres cela cette princesse s'affermissant dans cette resolution donna tous les ordres necessaires pour l'entreveue de cyrus et d'aryante et pour celle d'intapherne d'atergatis d'istrine et de la princesse de bithinie cyrus de son coste se disposa a voir son rival et a tascher de luy persuader de n'estre plus le persecuteur 
 de mandane apres avoir este son liberateur mais pour ne perdre point de temps pendant cette treve en cas que ses persuasions fussent inutiles cet ingenieur qui estoit cause que cyrus l'avoit accordee agit avec tant de diligence qu'il prepara autant d'arbres qu'il luy en faloit pour embraser tout l'endroit du bois qui estoit entre les deux defilez et il le fit avec tant d'adresse par le moyen des soldats que cyrus luy donna pour suivre ses ordres que personne de l'un ny de l'autre party ne sceut la chose excepte ceux qui estoient necessaires pour l'executer cependant le jour et l'heure ou ces entreveues se devoient faire estant pris on se disposa de part et d'autre a tout ce qu'il faloit pour cela ces deux entreveues se firent pourtant diversement car intapherne et atergatis furent conduits par les officiers de thomiris dans une tente ou l'on avoit mene les deux princesses qu'ils devoient voir et celle de cyrus et d'aryante se fit a cheval entre les deux gardes avancees des deux camps et precisement en un endroit ou le bois estant croise de trois routes differentes laissoit un assez grand espace vuide pour cette entreveue cependant intapherne et atergatis furent ou ils estoient impatiemment attendus et ils y furent chargez de tant de commissions differentes que s'ils les eussent toutes faites exactement ils n'auroient point parle de leur amour a leurs princesses en effet cyrus les pria de leur parler de mandane myrsile les conjura 
 de s'informer de doralise gobrias les obligea de luy promettre de scavoir des nouvelles d'arpasie et de la leur recommander et hidaspe les en conjura avec un empressement qu'ils connurent bien ne pouvoir estre cause que par la mesme passion qu'ils avoient dans l'ame de sorte que comme les amants servent plus volontiers leurs amis amoureux que les autres ils songerent plus a rendre office a arpasie a la consideration de son amant qu'a celle de son pere mais ils penserent principalement a la joye qu'ils alloient avoir aussi fut elle si grande que lors qu'ils entrerent dans la tente ou estoient les princesses qu'on leur permettoit d'entretenir ils n'eurent pas la force d'exprimer leurs sentimens par leurs paroles pour ces princesses elles furent plus maistresses d'elles mesmes que ces princes car encore qu'istrine eust peut-estre autant d'envie de parler a atergatis qu'a intapherne elle fut pourtant vers son frere plustost que d'aller vers son amant atergatis de son coste sans considerer le rang de la princesse de bithinie salua istrine la premiere il est vray que ce petit desordre ne parut pas et que la prudence d'istrine ne luy fit rien perdre car encore qu'elle allast vers son frere il ne fut pas vers elle parce qu'il fut ou son amour l'apelloit si bi qu'il falut de necessite qu'elle demeurait ou son inclination vouloit qu'elle fust la conversation de ces quatre personnes fut pourtant d'abord assez generale car comme ils scavoient tout le secret de leur coeur et que leurs 
 fortunes estoient si meslees qu'on ne les pouvoit separer ils repasserent tous les malheurs qui leur estoient arrivez depuis qu'ils ne s'estoient veus ils parlerent de spitridate et d'araminte de gadate et de gobrias ils s'entretinrent de cyrus et de mandane atergatis se souvint de la priere de myrsile et intapherne de celle d'hidaspe et les princesses de leur coste leur dirent tout ce qu'elles creurent devoir servir a arpasie mais apres cela partageant insensiblement leur conversation sans changer de place intapherne entretint la princesse de bithinie et atergatis la princesse istrine de sorte que durant une heure que dura cet entretien particulier ils renouvellerent leur affection et la lierent si estroitement qu'elle n'avoit jamais este si forte d'autre parc l'heure de l'entre-veue de cyrus et d'aryante estant arrivee ces deux rivaux s'avancant esgallement avec pareil nombre de gens se joignirent a cette petite esplanade que ces diverses routes dont j'ay desja parle faisoient au milieu des bois mais ils s'y joignirent a cheval suivant l'ordre qui en avoit este donne de part et d'autre ils ne laisserent pourtant pas de le pouvoir parler en particulier parce que ceux qui les accompagnoient leur laisserent autant d'espace qu'il leur en faloit pour cela cependant l'esprit de ces deux rivaux estoit en une assiette tres differente car comme aryante connoissoit bien qu'il avoit trahy cyrus il avoit beaucoup de confusion de le voir et s'il eust ose 
 desobeir a thomiris il n'eust pas consenty a cette entre-veue neantmoins comme l'amour est une passion qui accommode toutes choses a elle il pensa que n'estant criminel que par exces d'amour ce crime n'estoit pas si honteux qu'il l'avoit pense joint qu'il ne vit pas plustost cyrus que le regardant comme un rival et comme un rival aime la colere dissipa une partie de sa confusion pour cyrus il ne put voir aryante sans le regarder d'abord comme ce traiste et cet ingrat anaxaris qui avoit detruit toute sa felicite en luy enlevant mandane neantmoins considerant qu'il la tenoit en sa puissance il se contraignit par exces d'amour joint que la derniere generosite d'aryante luy donnoit encore quelque disposition a l'aborder moins fierement cyrus fut suivy en cette occasion de mazare de myrsile d'araspe d'aglatidas de silamis de mnesiphile de chersias de chrysante de ligdamis et de beaucoup d'autres et aryante le fut d'octomosade d'agathyrse d'andramite et de tout ce qu'il y avoit de plus considerable dans la cour de thomiris excepte d'aripithe qui ne put se resoudre de voir cyrus que les armes a la main car comme il estoit persuade que si thomiris n'eust pas aime ce prince il eust este heureux il avoit une haine terrible pour luy mais enfin cyrus et aryante s'estant joints et s'estant salues avec une civilite que la seule generosite leur fit avoir l'un pour l'autre cyrus parla le premier avant que de m'engager a 
 vous parler luy dit-il je voudrois bien scavoir de vostre bouche si je vous dois regarder comme ce vaillant anaxaris que j'ay si cherement aime ou comme le ravisseur de mandane que je suis oblige de hair s'il estoit possible repliqua t'il que je pusse encore estre ce mesme anaxaris que j'estois en lydie et que j'estois encore le jour que je fus fait prisonnier a cumes je croy que je le devrois souhaiter mais puis qu'il n'est pas possible que je ne sois pas amant de la princesse mandane je pense qu'il n'est pas aise que je sois amy de cyrus ce n'est pas adjousta-t'il que je ne sois au desespoir que la fortune m'ait force d'estre ingrat mais apres tout puis que vous connoissez la puissance des charmes de mandane je n'ay point d'excuse a vous faire de la passion qui me possede puis qu'elle est plus forte que ma raison quoy que je sois le plus amoureux de tous les hommes reprit cyrus l'amour ne m'a pourtant jamais rien fait faire dont je me doive repentir ny qu'on me puisse reprocher il est si aise d'estre equitable quand on est heureux repliqua aryante et si difficile de n'estre pas injuste quand on est miserable qu'il ne faut pas s'estonner de la difference qu'il y a entre vous et moy en cette rencontre puis que vous ne voulez pas que je vous considere repliqua cyrus comme un honme qui soit oblige a escouter ny la raison ny la justice ny la generosite ny la reconnoissance mais seulement comme un homme que l'amour dispense de tous les devoirs de la societe raisonnable je vous dis 
 que vous regardant simplement comme amant de la princesse mandane vous faites tout ce que vous ne devriez point faire car enfin adjousta-t'il sans parler de la passion de thomiris par une discretion admirable en la tenant sous la puissance de la reine des massagettes qui m'accuse injustement de la mort du prince son fils vous l'exposez a toutes les rigueurs que la vangeance peut faire souffrir et vous estes le plus mauvais amant du monde puis que vous preferez vostre interest a la vie de la personne que vous aimez c'est pourquoy pour agir plus equitablement faites en sorte que mandane ne soit plus entre les mains de thomiris choisissez en toute la terre un asile qui luy soit inviolable et apres cela sans exposer vos protecteurs a estre detruits par une injuste guerre terminons nos differens par un combat singulier c'est une chose ou je m'engageay avec le roy d'assirie quoy qu'il fust mon prisonnier j'en puis donc bien faire autant avec un homme qui est a la teste d'une armee car enfin poursuivit-il avec une generosite inconcevable pour vous montrer que l'amour ne me rend pas injuste comme vous j'advoue que si ma fidelle passion ne m'avoit pas mis au dessus de tous mes rivaux ou que la mort m'eust fait perdre les droits que j'ay a la possession de la princesse mandane il n'y a que mazare au monde qui vous la deust disputer pour respondre precisement a la proposition que vous me faites repliqua aryante je 
 vous diray que je ne suis pas en estat de l'accepter car je suis sans doute assez puissant pour empescher thomiris d'entreprendre sur la vie de la princesse mais je ne le suis pas assez pour la tirer des mains de la reine des massagettes de plus pour vous tesmoigner que je ne suis injuste que dans les choses qui n'interessent pas directement mon amour je vous declare que me souvenant des obligations que je vous ay comme estant anaxaris je ne me battray contre vous qu'a la guerre et que lors que la fortune nous fera rencontrer comme elle le fit dans les bois du fort des sauromates ainsi tout ce que je vous puis dire est que je deffendray la vie de mandane contre la reine ma soeur comme si elle estoit mon ennemie et que je disputeray la possession de cette princesse contre vous comme si vous ne m'aviez jamais oblige pourveu que vous la deffendiez bien contre thomiris reprit brusquement cyrus il ne m'importe guere que vous preniez la resolution de la disputer contre moy car comme la guerre que je fais est juste que les dieux sont equitables et que mes armes n'ont pas accoustume d'estre malheureuses il pourra arriver que la reine des massagettes se verra en estat de se repentir de ses injustices et que vous vous repentirez vous mesme de ce que vous faites la fortune repliqua aryante se lasse quelquesfois de favoriser tousjours un mesme homme je ne scay si la fortune se lasse reprit cyrus mais je scay bien que les 
 dieux ne se lassent jamais d'estre equitables et que je ne me lasseray pas moy mesme de poursuivre les persecuteurs de mandane jusques a l'extremite de la terre pensez donc bien a ce que je vous propose devant que nous nous separions je vous offre encore une fois de me battre contre vous et de renoncer a tous les avantages que la guerre m'a donnez pourveu que mandane soit en assurance ouy adjousta cet illustre prince je m'engage a rendre le fort des sauromates a faire retirer mes troupes au dela de l'araxe et a ne faire jamais la guerre a thomiris pourveu que vous l'obligiez a mettre la princesse mandane en lieu de seurete ou que vous l'y mettiez vous mesme je vous ay desja dit reprit aryante que je puis deffendre la vie de mandane contre thomiris mais que je ne la puis pas tirer de sa puissance il n'y a donc point de negociation a faire repliqua brusquement cyrus et la treve doit finir tout a l'heure sans que je voye thomiris car puis que je ne puis vous persuader je ne la persuaderois pas cependant soyez du moins le protecteur de mandane contre la reine des massagettes et pour vous donner encore un exemple d'equite je vous declare que si mandane vous prefere a moy et veut effectivement vous rendre heureux je vous declare dis-je que je poseray les armes et que sans penser jamais a me vanger ny de thomiris ny de vous je ne songeray qu'a me guerir par la mort mais je veux entendre cette declaration 
 de sa bouche eh dieux s'escria aryante si vous n'aviez jamais fait d'action genereuse plus difficile que celle la vous ne meriteriez pas toute la gloire dont vous estes couvert car enfin vous ne scavez que trop que mandane ne prononceroit pas en ma faveur c'est pourquoy je n'ay rien a vous dire que ce que je vous ay desja dit puis que cela est repliqua fierement cyrus je n'ay qu'a me retirer et qu'a me preparer des que la treve sera expiree a vous aller combatre a la teste de mon armee puis que vous ne le voulez pas autrement quand je vous rencontreray de cette sorte reprit aryante je me deffendray comme je me suis desja deffendu et je vous vaincray peutestre adjousta cyrus en se retirant comme je vous ay desja vaincu comme ce prince prononca ces dernieres paroles avec impetuosite aryante ne les entendit pas distinctement de sorte qu'y faisant une responce douteuse que cyrus n'entendit pas ils se retirerent tous deux en se regardant fierement sans vouloir s'expliquer davantage on voyoit pourtant une notable difference en la fierte de ces deux princes car il paroissoit sur le visage d'aryante de la confusion et du chagrin parmy sa fierte mais pour celle de cyrus elle n'avoit rien que de grand et d'heroique car encore que le feu de la colere brillast dans ses yeux il avoit pourtant de la majeste sur le visage et il y avoit je ne scay quoy de si noble et de si grand en son action et une activite si penetrante dans ses regards que ne les pouvant soustenir 
 on estoit contraint de baisser les yeux tant la colere le faisoit paroistre redoutable il tourna mesme deux ou trois fois la teste vers son rival apres qu'il s'en fut separe mais pour aryante il n'eut pas la force d'en faire autant car comme il avoit naturellement les inclinations vertueuses il sentoit une repugnance estrange toutes les fois que son amour le forcoit a s'esloigner des sentimens que la vertu inspire cependant des que cyrus eut rejoint mazare et myrsile il leur dit tout ce qu'ils s'estoient dits aryante et luy car comme ils s'estoient tenus dans les routes du bois aussi bien que ceux qui suivoient aryante ils n'avoient pas entendu ce qu'ils se disoient mais il le leur dit avec une esmotion sur le visage qui leur persuada aisement qu'il ne songeoit plus qu'a combatre d'autre part thomiris qui attendoit le retour d'aryante avec impatience pour deliberer apres cela si elle verroit cyrus ou si elle ne le verroit point ne vit pas plustost le prince son frere qu'elle l'obligea de luy rendre conte de son entre-veue avec ce prince de sorte qu'aryante ne pouvant la luy redire tout a fait fidellement de peur de la porter a prendre quelque resolution violente contre mandane ne luy parla point de ce qui la regardoit directement touchant cet article mais quoy que par un sentiment d'amour pour la princesse qu'il aimoit il n'osast irriter thomiris contre son rival comme cette reine avoit infiniment de l'esprit elle connut bien que cyrus ne luy avoit rien dit qui 
 deust luy faire croire qu'il pust jamais avoir nuls sentimens qui pussent luy permettre d'esperer de luy voir cesser d'aimer mandane si bien que se voyant sur le point de voir cyrus elle ne comprenoit pas ce qu'elle pourroit luy dire de sorte que ne voyant plus les choses comme elle les avoit veues elle se condamna elle mesme et cherchant un pretexte a ne faire pas ce qu'elle avoit demande elle employa le temps de la treve a achever le traite de quelques prisonniers en suite de quoy elle feignit d'avoir surpris des lettres qui l'advertissoient qu'elle ne se devoit point exposer a l'entre-veue qui avoit este resolue avec cyrus si bien que par ce moyen ce prince fut delivre de la peine qu'il eust eue a s'empescher de s'emporter contre une reine et contre une reine dont il estoit aime il eut encore la consolation d'aprendre par le retour d intapherne et d'atergatis qui l'avoient sceu de leurs princesses que mandane n'estoit pas mal traitee et qu'excepte la solitude ou elle vivoit depuis la mort de spargapyse elle ne souffroit aucune violence cependant des que la treve fut finie cyrus ne songea plus qu'a executer son dessein de sorte que donnant tous les ordres necessaires pour cela il se trouva le lendemain au soir en estat de faire l'experience du rare secret de cet ingenieur qui devoit embraser cette partie des bois qui separoit les deux defilez et oster par la toute communication entre les deux quartiers des ennemis cyrus 
 ayant donc choisi les troupes qu'il avoit destinees a l'attaque du defile qui estoit le plus foiblement garde se disposa a l'execution d'une entreprise qui estoit d'une tres grande importance il ne desgarnit pourtant pas le poste qu'il occupoit le plus pres de l'autre defile de peur que les ennemis ne descouvrissent son dessein cependant celuy de l'ingenieur reussit admirablement car suivant qu'il l'avoit judicieusement preveu des que la nuit aprocha il se leva un vent aussi fort qui le falloit pour favoriser son entreprise il se leva mesme du coste qu'il l'avoit predit et du coste qu'il estoit a propos qu'il se levast pour pousser les flammes vers ceux des ennemis qui voudroient venir secourir ceux que cyrus attaqueroit et pour ne les pousser pas vers les troupes de ce prince en effet des que la nuit fut venue cyrus apres avoir range les divers corps de son armee se mit a la teste des premieres troupes qui devoient avancer vers le defile que les ennemis gardoient et qu'il vouloit attaquer mais avant que de marcher tous les capitaines ayant este instruits de l'embrasement qu'ils devoient voir a leur gauche en instruisirent leurs soldats si bien que la chose passant de bouche en bouche toutes les troupes se trouverent disposees en un quart d'heure a ne s'estonner pas d'un effet si extraordinaire et si surprenant et a croire au contraire qu'elles alloient en une occasion presques sans peril et ou la victoire leur estoit indubitable les choses 
 estant donc en ces termes cyrus a la teste des siens commenca de marcher vers le defile mais afin que l'attaque ne precedast pas l'embrasement de l'endroit des bois qui separoit les deux defilez des que ce prince marcha l'ingenieur suivant son premier dessein mit le feu a douze des arbres qu'il avoit preparez a le recevoir et il le mit si judicieusement que comme ces douze arbres estoient en divers endroits et au milieu de beaucoup d'autres qui avoient este frottez de la mesme composition qui les rendoit si susceptibles d'embrasement on vit presques en un instant toute cette partie des bois qui separoit les deux defilez estre entierement embrasee car encore qu'on n'eust mis de cette composition qu'aux troncs des arbres parce qu'on n'en eust pu mettre aux branches sans qu'on s'en fust aperceu les arbres tous entiers ne laisserent pas de s'embraser facilement car il sortoit d'abord une espaisse fumee des premiers arbres allumez qui mettoit en tous les autres une disposition estrange a brusler joint que pour l'ordinaire l'endroit qui avoit este touche de cette merveilleuse composition se consumoit si promptement que la plus part des arbres tomboient les uns sur les autres a moitie embrasez cyrus attaquant donc le defile dans le mesme temps que l'embrasement commenca les ennemis se trouverent estrangement surpris neantmoins comme celuy qui commandoit a ce poste la estoit brave il resista d'abord autant qu'il put 
 dans l'esperance que le feu ne gagneroit pas tout le bois et qu'il pourroit estre secouru par aripithe qui estoit a l'autre defile son esperance fut pourtant trompee car l'embrasement fut si grand et il se fit un tel embarras dans ces bois et des arbres enflammez qui tomboient et des arbres qui estoient tombez et de ceux qui brusloient encore sans tomber qu'on n'a jamais veu un plus terrible ny un plus surprenant objet que celuy-la cependant comme le vent poussoit les flammes vers le coste d'aripithe il les esloignoit de l'endroit par ou les troupes de cyrus marchoient ainsi elles avoient a leur gauche cet embrasement effroyable sans en estre incommodees au contraire il leur servoit a esclairer le chemin qu'elles tenoient et a leur faire voir l'espouvante des ennemis qu'elles avoient a combatre ce n'est pas comme je l'ay desja dit que d'abord celuy qui commandoit a ce poste qui estoit sauromate de naissance ne fist un grand effort pour soustenir celuy de cyrus aripithe de son coste estant adverty de l'attaque de ce defile voulut revenir en personne pour le deffendre mais cet embrasement terrible luy faisant obstacle il fut contraint de ne s'y opiniatrer pas et d'aller par un chemin fort long pour tascher de s'opposer au passage de cyrus mais ce grand prince ne luy en donna pas le temps car comme il vit que ce vaillant sauromate 
 qu'il avoit en teste avoit pris le party de perir plustost que d'abandonner ce defile il l'attaqua en personne et le poussa si vivement qu'il luy fit lascher le pied et comme ceux qui combatent en se retirant ne conservent pas tousjours l'usage de leur jugement ce vaillant sauromate recula du coste que le bois estoit embrase neantmoins comme cyrus jugea qu'en le poussant encore davantage il laisseroit le passage libre a ses troupes que mazare et myrsile faisoient filer diligemment pendant qu'il combatoit il le poussa avec tant de vigueur qu'on peut dire qu'il le poussa trop loin en effet ce vaillant sauromate se trouvant alors avec les siens en une extremite terrible changea sa valeur en desespoir et fit des choses si prodigieuses que cyrus ne s'estoit jamais trouve en un plus grand peril que celuy ou il se trouva alors mais pour pouvoir comprendre le danger ou un si grand prince fust expose il faut scavoir qu'en poussant ces vaillans sauromates vers les arbres embrasez il j'avoit fait sans craindre de se trouver engage dans l'embrasement et dans la pensee de les forcer a se rendre mais comme malheureusement les soldats qui avoient agy sous les ordres de l'ingenieur avoient prepare quelques arbres a recevoir le feu en un endroit ou il ne leur avoit pas commande et ou cyrus ne pensoit pas qu'il y en eust il arriva qu'un tourbillon d'estincelles qui sortirent d'un grand arbre embrase qui tomba pourtant assez loin s'espandirent 
 jusques a ces arbres preparez de sorte qu'en un moment cyrus qui combatoit ces sauromates se vit au milieu des feux et des flammes il avoit pourtant si fortement resolu d'achever de vaincre ce vaillant chef des sauromates que s'imaginant qu'il luy seroit aise de se retirer vers les siens des qu'il l'auroit vaincu avant que ces derniers arbres embrasez pussent tomber il s'opiniastra encore avec ceux qui l'avoient suivy a remporter cette victoire de sorte qu'il ne fut jamais rien de plus terrible que cette espece de combat cette grande lumiere qui s'espandoit par tout le bois faisoit mesme paroistre une fierte extraordinaire sur le visage des combatans leurs armes en brilloient davantage et le feu et la fumee meslez ensemble changeoient tellement tous les objets qu'a peine cyrus estoit il connoissable mais s'il ne l'estoit pas par la couleur de son teint il l'estoit par sa valeur cependant l'embrasement augmentoit et les coups de ce prince redoublant afin de se haster de vaincre on voyoit des sauromates qui pour les esviter s'enfoncoient du coste que le bois estoit le plus embrase si bien que pensant esviter sa poursuite un grand arbre enflame tombant sur eux arrestoit leur fuite et leur faisoit esprouver la mort d'une maniere effroyable de plus les chevaux espouvantez de la veue de cet embrasement emportoient quelquesfois leurs maistres malgre qu'ils en eussent a l'endroit le plus dangereux du combat 
 ces malheureux animaux songeant plus a esviter les flammes que les ennemis de ceux qu'ils portoient ce qu'il y avoit encore d'estonnant c'est que le vent qui agitoit ces flammes joint au craquetement des feuilles embrasees a la chutte des arbres enflammez et aux cris des mourans des vaincus et des vainqueurs faisoient un bruit si effroyable que celuy du mugissement de la mer irritee et du tonnerre joints ensemble ne seroit pas si espouventable cyrus estant donc en cet estat vit enfin tous les ennemis morts a la reserve du vaillant sauromate qu'il vouloit vaincre et d'un autre mais il se vit aussi abandonne du peu de gens qui l'avoient suivy ce n'est pas qu'ils eussent fuy mais c'est que la cheute d'un arbre embrase les ayant separez de cyrus ils ne l'avoient pu rejoindre et ne l'avoient mesme pu revoir de sorte que ce grand prince se trouva seul au milieu des feux et des flammes contre deux ennemis redoutables cependant au lieu de s'estonner il en devint plus hardy et plus vaillant et en effet il combatit avec une valeur si extraordinaire qu'il vainquit ces deux sauromates car il en tua un d'un coup qu'il luy porta a travers le corps et il blessa l'autre au bras droit et a la cuisse gauche le heurtant mesme si fierement qu'il le renversa de son cheval qui ne se sentit pas plustost libre qu'il s'enfuit au travers des feux et des flammes laissant son maistre blesse et desarme car son espee se rompit en tombant 
 si bien que s'estant releve avec assez de peine il se vit a la mercy de son vainqueur et a la mercy des flammes mais comme cyrus avoit beaucoup d'admiration pour sa valeur il ne l'eut pas plustost vaincu qu'il songea a luy conserver la vie car comme il se fut rendu a luy et qu'il s'y fut rendu d'une maniere qui luy fit connoistre que sa valeur n'estoit pas une valeur brutale et qu'il le vit sans armes et sans cheval et sans pouvoir marcher il le fit monter en croupe derriere luy afin de tascher de le sauver en se sauvant luy mesme a travers les arbres embrasez et en se demeslant de ce labirinthe de feu s'il est permis de parler ainsi ou il se trouvoit engage de sorte que ce vaillant prisonnier acceptant l'offre de son illustre vainqueur monta comme il put derriere luy apres quoy ce grand prince allant tantost a droit et tantost a gauche pour esviter les flammes et la chutte des arbres fit si bien qu'il arriva a l'endroit ou mazare et myrsile faisoient filer les troupes sans qu'ils fussent en peine de luy parce qu'ils s'estoient imaginez qu'il estoit retourne a l'entree des bois apres avoir assure le passage mais il n'y fut pas si tost qu'ils aprirent de la bouche de celuy qu'il avoit vaincu les miracles qu'il avoit faits et la generosite qu'il avoit eue de luy avoir sauve la vie cependant afin de meriter encore mieux les louanges que son prisonnier luy donnoit il le fit mettre sur un cheval derriere ortalque 
 qui eut ordre de le mener jusques au fort des sauromates de l'y faire penser de luy donner des gardes et de faire qu'on eust grand soin de luy mais apres cela ce grand prince laissa myrsile et mazare pour continuer de faire passer les troupes pendant quoy il passa luy mesme et fut au dela des bois les faire ranger en bataille a mesure qu'elles passoient de peur qu'aripithe ou aryante ne le vinssent charger en desordre et pour agir avec autant de prudence que de courage il ne desgarnit pas le poste qui estoit aupres de l'autre defile et il fit garder celuy qu'il venoit de passer pour s'en servir selon l'occasion cependant il n'avoit que faire de craindre d'estre attaque car cet embrasement et le bruit du passage de l'armee de cyrus mit d'abord une telle consternation parmy les ennemis qu'ils n'estoient pas en estat de rien entreprendre de sorte que deux heures apres que le soleil fut leve cyrus se trouva au dela des bois a la teste de son armee rangee en bataille sans avoir perdu qu'un assez petit nombre de gens 
 
 
 
 
 
 
 comme on diroit que la fortune se plaist esgallement a enchaisner les evenemens heureux et a entasser malheur sur malheur selon son caprice cyrus n'eut pas seulement l'avantage d'avoir fait passer son armee il eut encore la joye de scavoir que ciaxare luy envoyoit un corps fort considerable de cavalerie et d'infanterie qui estoit desja fort avance et il sceut que tigrane et spitridate devoient arriver dans trois jours a la ville ou la princesse onesile et la 
 princesse araminte estoient et qu'ainsi il pouvoit esperer qu'il verroit bientost dans son armee deux des plus vaillans princes du monde mais pendant qu'il jouissoit de quelque consolation thomiris qui estoit venue en personne pour rassurer ses troupes qui n'estoient pas loin de l'avant-garde de cyrus fut en un desespoir incroyable lors qu'elle vit de ses propres yeux l'armee d'un ennemy qu'elle aimoit malgre qu'elle en eust et qu'elle la vit avoir passe un defile qu'elle avoit espere luy disputer du moins jusques a ce que toutes les troupes qu'elle attendoit fussent arrivees de sorte que ne s'agissant plus de deffendre ny de garder des passages elle rapella les troupes d'aripithe mais en les rapellant elle le mal-trait a horriblement quoy qu'il n'eust fait aucune faute elle luy parla pourtant avec la mesme fierte que s'il eust pu empescher que les bois ne se fussent embrasez et qu'il eust pu aller a travers les flammes secourir ceux que cyrus avoit attaquez cependant l'embrasement des bois continuoit tousjours et thomiris vit de ses propres yeux de dessus une petite eminence ce grand et terrible bucher dont les flammes paroissant au dela de cette grande armee sembloient borner l'orison de ce coste la par une ceinture de feu en effet cet embrasement estoit si grand que si le vent n'eust cesse tout d'un coup il ne se fust pas esteint si tost mais a la fin n'y ayant plus nulle agitation dans l'air le feu ne 
 se communiqua plus et des que les arbres qui avoient commence de brusler furent consumez le feu s'esteignit de luy mesme si bien qu'apres cela cet endroit des bois qui avoit este si beau et si agreable devint un des plus affreux objets du monde car outre qu'on ne voyoit par tout que de grands monceaux de cendres et de charbons esteints on voyoit encore quelques arbres debout mais on les voyoit sans branches et leur tronc tout noircy aussi bien que celuy de tous les arbres qui n'estoient pas fort loin de cet endroit ou le feu avoit este mis si bien que ce mesme bois qui un jour auparavant estoit si beau et si charmant faisoit horreur aux mesmes oyseaux a qui il avoit servy de retraite et a qui il avoit preste les branches de ses arbres et la fraischeur de son ombrage cyrus voyoit mesme du lieu ou il estoit campe le fort des sauromates et cet endroit estoit enfin si change par cet embrasement qu'il n'estoit plus le mesme qu'il avoit este cependant quelque envie qu'eust cyrus d'avancer vers thomiris il n'osa pourtant s'engager plus avant au dela des bois qu'il n'eust des munitions pour son armee car encore qu'il y eust quelques troupes de thomiris qui ne paroissoient pas fort loin il scavoit bien qu'il ne pourroit pas forcer si tost cette reine a combatre parce qu'il y avoit une petite riviere qui favoriseroit sa retraite et en effet aryante qui ne jugeoit pas qu'il fust a propos de combatre 
 que toutes les troupes que thomiris attendoit de jour en jour ne fussent jointes laissa quelques troupes a deffendre le gue de la riviere et se retira assez pres des tentes royales se postant si avantageusement qu'il n'eust pas este aise de l'attaquer sans s'exposer a estre vaincu apres quoy ils tinrent conseil de guerre ou il fut resolu qu'il falloit absolument hazarder la bataille des que les troupes qu'ils attendoient seroient arrivees d'autre part thomiris et aryante penserent se brouiller de nouveau car comme cette princesse scavoit que celuy qui gardoit mandane estoit plus affectionne a aryante qu'a elle elle eut dessein de le changer afin que si elle perdoit la bataille elle pust disposer de mandane et avoir cette princesse en son pouvoir pour s'en servir a sa vangeance ou a sa seurete mais comme aryante ne craignoit guere moins que mandane pust tomber sous l'entiere puissance de thomiris que sous celle de cyrus il s'opposa si fortement au dessein que cette reine tesmoignoit avoir de changer celuy qui commandoit les gardes de mandane qu'elle n'osa s'y opiniastrer en un temps ou la moindre division parmy les siens eust pu la faire vaincre facilement cependant comme elle envoya divers ordres pour faire haster les troupes qui luy venoient elles sirent une si grande diligence qu'elles arriverent au rendez-vous general avant que cyrus fust en estat d'avancer et elles y arriverent mesme sans peril parce qu'elles venoient 
 toutes du coste qui estoit au dela des tentes royales ainsi l'armee d'aryante les couvroit et faisoit que cyrus ne pouvoit empescher qu'elles ne le joignissent d'ailleurs ce grand prince qui avoit une impatience estrange de combatre n'eut pas plustost toutes les choses necessaires pour la subsistance de son armee qu'il marcha droit aux ennemis qui luy disputerent quelque temps le passage de la riviere mais a la fin ils l'abandonnerent et cyrus faisant faire a l'instant divers ponts avec des facines et des planches pour faire passer son infanterie il fit en effet passer toute son armee en un jour et demy apres quoy il la remit en bataille mais comme il estoit prest de marcher le sage et vertueux anacharsis arriva aupres de luy qui voyant les choses a la derniere extremite se mit a conjurer cyrus de luy permettre de voir encore une fois thomiris car enfin seigneur luy dit-il je trouve que mandane sera plus en peril si thomiris perd la bataille que si vous la perdez si vous m'aviez persuade ce que vous dittes reprit cyrus je pense que je me laisserois vaincre quoy qu'il en soit seigneur reprit anacharsis je trouve que pour vous rendre tout a fait les dieux propices il faut qu'on ne vous puisse accuser de tout le sang qui sera respandu a la bataille que vous allez donner c'est pourquoy je vous conjure de me donner trois jours pour faire un dernier effort j'advoue sage anacharsis reprit cyrus que je ne puis assez m'estonner 
 que vous puissiez esperer que thomiris change de sentimens neantmoins comme je fais gloire de defferer a ceux d'un homme comme vous je veux bien que vous voiyez encore thomiris quoy qu'a mon advis ce soit faire quelque chose contre ma gloire que de demander a parler de paix apres l'avantage que j'ay remporte au contraire seigneur repliqua anacharsis c'est aux vainqueurs qu'il appartient de faire des propositions de paix avec honneur et il n'y a que les vaincus qui puissent la demander avec honte joint que je n'iray pas mesme vers cette reine comme envoye de vous mais comme simple mediateur et comme un homme qui confondant toutes les deux scythies avec le pais des massagettes considere le lieu ou il est presentement comme sa patrie et s'interesse a la perte de tant de braves gens qui periront en cette funeste bataille si elle se donne ainsi ne passant tout au plus comme je l'ay dit que pour un simple mediateur entre vous et thomiris vous me refuserez tous deux si bon vous semble tout ce que je vous demanderay mais du moins n'auray-je pas a me reprocher d'avoir neglige quelque chose pour empescher la mort de tant de personnes innocentes qui meurent aux guerres les plus justes apres cela cyrus ne voulant pas s'opiniastrer a refuser une chose a anacharsis qui ne pouvoit tout au plus a ce qu'il croyoit retarder son dessein que de deux ou trois jours il luy dit qu'il fist ce qu'il voudroit ainsi 
 luy donnant un heraut pour le conduire ce sage scythe fut vers thomiris des qu'il aprocha de ses premieres troupes il fut arreste de sorte que cette princesse ayant a l'heure mesme este advertie de son arrivee elle s'imagina que ce vertueux scythe venoit plus par le mouvement de cyrus que par le sien si bien que se flattant d'une esperance mal fondee elle commanda qu'on le traitast civilement et qu'on le luy amenast cependant comme anacharsis scavoit que les choses difficiles ne se font presques jamais tout d'un coup il resolut de faire en sorte que cette reine s'imaginast qu'il ne luy disoit pas encore tout ce qu'il avoit ordre de luy dire afin que concevant quelque petit espoir elle ne le renvoyast pas brusquement suivant sa coustume et qu'elle luy donnast loisir de luy dire toutes ses raisons et qu'il peust mesme aussi parler a aryante et en effet ce sage scythe agit avec tant de prudence que thomiris l'escouta assez paisiblement et il mesnagea si bien son esprit qu'il s'en falut peu qu'il ne luy persuadast que si elle eust pu se resoudre a mettre mandane en liberte elle eust pu esperer que cyrus auroit change de sentimens il ne luy disoit pourtant rien qui pust positivement estre explique de cette sorte mais luy disant en general qu'elle ne pouvoit jamais estre heureuse tant qu'elle seroit injuste son imagination preocupee la trompa si bien qu'elle redemanda une seconde fois 
 qu'il y eust treve de sorte qu'anacharsis estant retourne vers cyrus et revenu vers thomiris on fit une treve de cinq jours sans qu'on sceust dans aucun des deux partis ny pourquoy on la faisoit ny de quoy on devoit traiter cependant elle se fit et tous les bien intentionnez qui estoient aupres de thomiris et aupres d'aryante agirent plus fortement que jamais pour leur inspirer des sentimens plus equitables que ceux que l'amour leur donnoit pour cyrus il n'y avoit rien a faire aupres de luy car il estoit tousjours dispose a faire la paix avec thomiris pourveu qu'elle voulust rendre mandane mais pendant toutes ces negociations inutiles spitridate et tigrane arriverent a la ville ou estoient onesile et la reine de pont et la fortune enfin toute rigoureuse qu'elle estoit a araminte et a spitridate permit qu'ils eussent la joye de se revoir l'entre-veue de ces quatre personnes eut pourtant quelque chose de triste parmy leur satisfaction car il n'estoit pas possible qu'elle se reuissent sans se souvenir de la mort du roy de pont et de celle de phraarte et sans s'en souvenir avec des sentimens proportionnez a la cruaute de cette avanture la princesse onesile mesnagea pourtant si adroitement les choses que la joye l'emporta sur la douleur et elle sceut mesme esviter si adroitement tout ce qui eust pu engager araminte et tigrane en un esclaircissement estendu sur les pertes qu'ils avoient faites qu'ils s'en dirent seulement assez pour se faire 
 connoistre qu'ils se rendoient justice en se pleignant sans s'accuser et pour se promettre de ne s'en parler jamais cependant apres que la conversation eut dure quelque temps de cette sorte dans la chambre d'onesile araminte s'en allant a la sienne spitridate l'y accompagna et eut une audience particuliere de cette princesse qu'il n'avoit point veue depuis qu'apres l'avoir fait sortir de cabira ou artane l'avoit menee et ou il l'avoit assiege il l'avoit conduite en armenie ou elle pensoit qu'estoit le roy de pont son frere de sorte que ne pouvant exprimer la joye qu'il avoit de revoir cette belle et charmante princesse apres tant de disgraces il s'en pleignit a elle d'une maniere tres passionnee je voy bien madame luy dit-il que le malheur est inseparable de spitridate puis que mesme en ayant l'honneur de vous voir que j'ay si longtemps et si ardemment souhaite et de vous revoir mesme plus belle que je ne vous vy jamais j'ay la douleur de ne pouvoir vous tesmoigner jusques ou va ma satisfaction car enfin je m'apercoy bien que mes yeux ne vous disent point ce que mon coeur ressent et que je ne trouve point de paroles qui puissent vous bien representer quelle est ma satisfaction je vous assure repliqua obligeamment araminte que je n'ay qu'a juger de la vostre par la mienne pour comprendre quelle doit estre grande ha madame s'escria spitridate quelque obligeant que soit ce que vous dittes je suis assure qu'il est injuste 
 car il n'est pas possible que vous soyez aussi aise de me revoir que je le suis d'estre aupres de vous et d'y estre avec la liberte de vous pouvoir dire tous les tourmens que j'ay soufferts vous en avez eu d'une espece respondit elle en souriant a demy dont je vous conseille de ne me faire pas souvenir car je ne veux pas me pleindre de vous apres avoir eu tant de raisons de m'en louer je vous entens bien madame luy dit-il et je comprens enfin que vous voulez bien scavoir les tourmens du malheureux spitridate lors qu'il a este errant fugitif prisonnier blesse et absent mais que vous ne voulez pas aprendre ses suplices lors qu'il a eu l'audace d'oser estre jaloux il a pourtant este plus malheureux par sa jalousie poursuivit-il qu'il ne l'a este pour toutes ses autres infortunes mais enfin madame puis que vous le voulez je ne m'excuseray mesme pas de cette foiblesse et je vous en demanderay non seulement pardon mais je me soumettray encore a en estre puny apres cela ces deux illustres personnes rapellant le souvenir de toutes leurs avantures depuis leur enfance jusques alors trouverent un si grand nombre de malheurs qu'ils s'estonnerent eux mesmes comment ils les avoient pu suporter et ils virent en leur vie un si grand exemple de l'inconstance et des caprices de la fortune qu'ils n'osoient presques s'assurer que le bonheur dont ils jouissoient pust estre de longue duree neantmoins par un second 
 sentiment ils creurent que puis qu'ils estoient ensemble il ne leur pouvoit plus rien arriver de funeste si bien que reconfirmant l'innocente affection qu'ils s'estoient promise on peut dire qu'ils la renouvellerent et qu'ils la rendirent mesme plus forte qu'elle n'avoit jamais este spitridate sans scavoir que cyrus avoit voulu qu'on traitast araminte en reine de pont depuis la mort du roy son frere luy parla comme la reconnoissant pour reine quoy que son pere possedast le royaume qui luy donnoit ce rang la et il agit enfin comme un prince qui estoit digne de ressembler a cyrus et qui luy ressembloit en effet presques autant par les qualitez de l'ame que par les traits du visage d'autre part la conversation particuliere de tigrane et d'onesile eut toute la tendresse qu'une affection solide et sincere pouvoit faire trouver en l'entretien de deux personnes de grand coeur de grand esprit et qui s'estimoient et s'aimoient cherement car tigrane en devenant mary de l'admirable onesile n'avoit pas renonce a toutes les civilitez et a tous les respects d'un amant la belle telagene avoit aussi sa part a la satisfaction de ces illustres personnes la sage hesionide avoit tant de joye de revoir spitridate qu'araminte n'en pouvoit guere avoir davantage cependant comme spitridate et tigrane sceurent qu'il y avoit une treve ils ne songerent pas a se haster d'aller trouver cyrus 
 mais comme onesile pensa que si l'armee de ce prince s'esloignoit encore araminte et elle auroient moins souvent des nouvelles des personnes qui leur estoient cheres elle proposa a la reine de pont d'aller au fort des sauromates dont cyrus estoit maistre et d'y attendre le succes de la guerre de sorte qu'araminte ayant aprouve ce qu'elle proposa elles le proposerent en suite a tigrane et a spitridate qui ne croyant pas qu'il y eust nul danger pour ces princesses et y voyant beaucoup de commodite pour eux si la guerre duroit les remercierent du dessein qu'elles prenoient et se disposerent a les conduire ou elles vouloient aller ainsi elles partirent des le lendemain mais afin qu'elles fussent receues au fort des sauromates sans aucune difficulte tigrane envoya advertir cyrus du dessein de la reine de pont et de la princesse onesile si bien que ce prince estant fort agreablement surpris de cette nouvelle donna tous les ordres necessaires pour les faire bien recevoir a ce fort se disposant d'aller luy mesme faire une visite a ces princesses puis que la treve le luy permettoit et qu'il n'y avoit que quatre heures de chemin de son camp au fort des sauromates et en effet il executa ce dessein si subitement que tigrane et spitridate qui avoient eu intention d'aller au camp n'estoient pas encore partis du fort quand il y arriva de sorte qu'ayant beaucoup de confusion d'avoir este prevenus il furent au devant de luy et l'assurerent 
 que s'ils n'eussent pas sceu qu'il y avoit treve ils ne se fussent pas arrestez comme ils avoient fait je ne viens pas icy respondit ce prince pour recevoir des excuses d'une chose qui n'en merite point mais seulement pour prendre part a la joye que vous sentez et a celle que vous avez donnee a deux des plus parfaites princesses de la terre apres cela cyrus leur demanda ce qui les avoit retenus si longtemps au port ou ils avoient aborde et ils luy dirent que d'abord c'avoit este pour se mettre en equipage de venir a l'armee et qu'en suitte ils y avoient encore sejourne quelque temps pour scavoir si un grand bruit qui couroit qu'il y avoit un soulevement en bithinie estoit vray mais que n'en ayant pu avoir que des nouvelles incertaines ils s'estoient enfin ennuyez d'attendre et estoient venus diligemment ou l'amour et l'honneur les appelloient en suite de quoy cyrus et spitridate repassant en peu de mots une partie de leurs malheurs cyrus dit obligeamment a ce prince qu'il estoit bien aise de ce qu'il ne luy ressembloit plus en une chose il est si glorieux de vous ressembler en tout repliqua spitridate que je ne scay si vous avez raison de parler comme vous faites vous en tomberez sans doute d'accord repliqua cyrus des que je vous auray dit que vous devez estre satisfait de n'estre pas esloigne de la princesse que vous aimez comme je le suis de celle que j'adore mais pour ne vous en esloigner pas davantage luy 
 dit-il obligeamment il faut que je vous remene aupres d'elle et en effet cyrus fut a la chambre de cette reine aupres de qui estoit onesile la veue de ce prince surprit si fort araminte qu'elle ne put s'empescher de rougir en se souvenant de l'injuste jalousie dont spitridate avoit este capable neantmoins comme elle connoissoit bien qu'il en estoit entierement guery elle se remit en un moment et la conversation fut ce jour la infiniment agreable cyrus avoit este suivy a ce petit voyage du prince indathirse d'intapherne d'atergatis de silamis de mnesiphile et de chersias de sorte qu'il n'estoit pas aise que tant de personnes d'esprit pussent estre ensemble sans que leur entretien fust infiniment divertissant spitridate et intapherne s'embrasserent par les ordres de cyrus aussi bien qu'atergatis et spitridate a qui ce prince aprit que c'estoient eux qui avoient delivre araminte si bien que cela les faisant souvenir de tous les grands evenemens de leur vie ils se parlerent comme des gens qui scavoient toutes leurs avantures mais comme cyrus avoit eu dessein de disner a ce fort apres avoir fait cette premiere visite a ces princesses il voulut en aller faire une au roy d'hircanie qui avoit este conduit en ce lieu la quelques jours apres les blessures qu'il avoit receues a la bataille et il voulut en suitte voir aussi ce vaillant sauromate a qui il avoit sauve la vie apres l'avoir vaincu en le tirant du milieu des flammes ou il auroit pery 
 s'il n'eust pas eu la generosite de le secourir mais en y allant quelques uns des gardes de la porte du fort luy amenerent deux hommes qui disoient estre envoyez vers luy et cyrus fut bien agreablement surpris de voir que l'un de ces deux estoit le jaloux leontidas aussi ne le vit il pas plustost qu'il se prepara a l'embrasser avec plaisir eh de grace mon cher leontidas luy dit il apres la premiere civilite aprenez moy si je dois la joye que j'ay de vous voir a vostre jalousie ou a ma bonne fortune en verite seigneur repliqua-t'il je ne scay precisement a qui je dois l'honneur que j'ay d'estre aupres de vous car j'y viens parce que le prince thrasibule m'y envoye parce que mon inclination m'y attire et parce que ma mauvaise fortune m'a chasse d'aupres d'alcidamie apres avoir eu peur d'esprouver une espece de jalousie qui est la plus facheuse de toutes il me semble pourtant repliqua cyrus que vous aviez eu de la jalousie de toutes les manieres dont on en pouvoit avoir car vous aviez este jaloux de policrate qui estoit au dessus de vous et d'hiparche qui estoit beaucoup au dessous en toutes choses il me semble dis-je que vous l'aviez este d'un homme qui estoit vostre amy d'un autre qui estoit vostre ennemy et que vous aviez enfin esprouve la jalousie de toutes les facons dont on la peut esprouver il n'en manquoit sans doute plus que d'une espece reprit-il mais comme elle est la plus terrible de toutes 
 je ne m'y suis pas voulu exposer quand nous serons en un lieu plus commode reprit cyrus et que j'auray plus de loisir vous m'instruirez de la fin de vostre avanture mais en attendant dittes moy des nouvelles du prince thrasibule et de la belle alcionide ils sont tousjours si heureux reprit leontidas que rien ne trouble leur felicite que la pensee de vos infortunes il est vray qu'ils en sont sensiblement touchez aussi m'ont ils charge l'un et l'autre de vous assurer de la part qu'ils y prennent et le prince thrasibule en son particulier m'a ordonne de vous offrir tout ce qui despend de luy et je l'ay laisse dans la resolution de venir mesme vous servir en personne s'il aprend par moy que cette guerre doive durer aussi est-ce principalement pour luy pouvoir mander l'estat des choses qu'il m'a envoye vers vous apres cela cyrus luy ayant respondu obligeamment pour thrasibule acheva le dessein qu'il avoit eu d'aller voir ce vaillant sauromate a qui il avoit sauve la vie de sorte que leontidas le suivant aussi bien que celuy avec qui il estoit qu'il avoit presente a cyrus comme un de ses amis qui se nommoit democede ils furent tesmoins de la conversation de ce genereux vainqueur et de ce brave prisonnier et ils en eurent d'autant plus de plaisir qu'elle se fit en grec qui estoit leur langue naturelle pour cyrus ils n'estoient pas surpris de voir qu'il parloit leur langue comme la sienne mais ils l'estoient estrangement de voir un 
 sauromate parler grec aussi ne purent ils s'empescher de se tesmoigner l'un a l'autre l'admiration qu'ils en avoient si bien que cyrus ayant a demy entendu et a demy devine ce qu'ils disoient dit a ce vaillant prisonnier qui gardoit encore le lit qu'il luy estoit bien glorieux d'estre loue par des grecs et par des grecs encore qui estoient les plus honnestes gens de toute la grece car pour leontidas adjousta-t'il je le connois pour tel et pour democede puis qu'il est son amy il faut qu'il soit digne de l'estre si democede n'avoit point de plus grand avantage reprit leontidas que d'estre mon amy ce ne seroit pas assez pour donner une aussi grande opinion de son merite qu'on la doit avoir mais seigneur quand je vous auray dit qu'il est amy particulier de sapho et qu'il est frere de la plus chere des amies de cette fameuse lesbienne je pense que vous concevrez que les louanges qu'il donne sont d'un prix plus considerable que les miennes quoy s'escria cyrus democede est amy de sapho et frere de la belle cydnon que je vy a mytilene et qui estoit alors la plus particuliere amie qu'elle eust ouy seigneur repliqua democede je suis frere de cydnon et amy de sapho a qui j'ay entendu parler mille et mille fois de l'illustre artamene car comme vous le scavez seigneur vous portiez encore ce nom la lors que vous abordastes a lesbos eh de grace reprit cyrus dittes-moy en quel estat est cette illustre personne seigneur repliqua 
 democede il ne me seroit pas aise car je viens en scythie pour la voir ou pour tascher du moins d'en avoir des nouvelles si vous ne voulez que scavoir comment elle se porte repliqua ce prisonnier aupres de qui estoit cyrus j'accourciray vostre voyage puis qu'il n'y a pas fort long temps que je l'ay veue vous me surprenez tellement tous deux reprit ce prince que je ne scay ce que je dois penser car democede dit qu'il vient en scythie pour voir sapho et un sauromate assure qu'il l'a veue depuis peu de temps si cette derniere chose se trouve vraye dit democede j'en seray bien agreablement surpris et si celle que vous dittes est veritable repliqua cyrus j'en seray bien espouvente car comment peut il estre vray que sapho ait quitte sa patrie pour venir en un pais il esloigne l'avanture de cette admirable fille reprit il est si surprenante et si extraordinaire que rien ne l'est davantage sa vie n'est toutesfois pas remplie de ces grands evenemens qui arrivent quelquefois aux personnes qui sont d'une fortune plus eslevee que la sienne mais il y a pourtant sans doute quelque chose de si particulier qu'on peut dire que ce qui est arrive a sapho n'est jamais arrive a personne quoy qu'il en soit reprit le vaillant sauromate qui se nommoit mereonte je puis vous en dire des choses que vous ne pouvez scavoir que de moy cyrus eust bien eu la curiosite d'aprendre et ce que democede scavoit et ce que mereonte avoit a luy dire 
 de sapho mais comme il craignoit de faire attendre la reine de pont et la princesse onesile il laissa democede aupres de mereonte le conjurant de se preparer a luy dire au premier loisir qu'il auroit de l'escouter et tout ce qu'il scavoit de sapho et tout ce qu'il en alloit aprendre en suite de quoy il fut retrouver ces princesses qui sans scavoir ce qui luy estoit arrive se mirent a parler de diverses choses en attendant qu'on les advertist qu'on auroit servy de sorte que conme onesile porta un jugement fort delicat sur une question qu'on agitoit la princesse araminte luy dit pour la louer qu'elle ne pensoit pas que la fameuse sapho dont on parloit tant par toute la terre eust pu mieux juger de la beaute des vers qu'elle jugeoit de toutes choses si bien que cela donnant sujet a cyrus de leur parler d'elle il leur dit ce qu'il venoit d'aprendre de cette illustre personne et il la loua avec tant de chaleur qu'elles furent alors fortement persuadees qu'elle meritoit toute la reputation qu'elle avoit de sorte qu'ayant beaucoup de curiosite de scavoir ses avantures elles prierent cyrus d'obliger democede a les leur raconter si bien qu'estant venu avec leontidas et beaucoup d'autres dans la chambre d'araminte aussi tost apres disner cyrus luy dit quelle estoit la curiosite de ces princesses et le conjura de la vouloir satisfaire cependant adjousta-t'il comme il faut que je retourne coucher au camp il faut que je vous demande si ce recit doit estre long et si en vous 
 donnant deux heures je pourray avoir ma part de la satisfaction que vous leur donnerez en leur aprenant la vie d'une des personnes du monde qui a le plus de merite seigneur reprit democede comme je suis persuade qu'il n'y a point de si grande histoire qu'on ne puisse narrer en deux heures quand on le veut je pense que je puis m'engager a vous dire celle de sapho en ce temps la quoy qu'il y ait beaucoup de longues conversations que je ne dois pas obmettre si vous voulez que ces princesses connoissent bien l'admirable personne dont elles veulent scavoir la vie puis que cela est dit araminte il ne faut point perdre un temps si precieux mais afin que ce recit soit mieux escoute il faut passer dans mon cabinet et en effet araminte onesile cyrus telagene spitridate et indathyrse entrerent dans une petite tente qui luy en servoit tous les autres demeurant avec tigrane qui parlant avec intapherne et atergatis de cet embrasement qui avoit facilite le passage de l'armee de cyrus ne songea point a les suivre cependant ces six personnes ne furent pas plustost au lieu ou elles devoient escouter democede que cyrus le pria de vouloir commencer son recit mais de grace luy dit il comme ces princesses ne connoissent sapho que par la renommee dittes leur bien precisement ce qu'elle est avant que de leur dire ses avantures car il n'y a sans doute rien qui attache davantage l'esprit de ceux qui doivent escouter une histoire que de leur faire 
 bien connoistre la personne qui y a interest et que de la leur representer si parfaitement qu'ils puissent presques s'imaginer qu'ils la connoissent par eux mesmes pour pouvoir faire ce que vous dittes repliqua democede il faudroit seigneur que je fusse ce que je ne suis point car a mon advis il n'est pas aussi aise de faire une peinture fidelle du coeur de l'esprit et de toutes les inclinations d'une personne que de son visage puis qu'il est vray qu'a moins que d'avoir un certain esprit de discernement qui scait trouver de la difference entre les choses qui paroissent semblables a ceux qui ne les examinent pas bien il n'est pas aise de faire une peinture bien ressemblante en effet il faut scavoir distinguer tous les divers degrez de melancolie et d'enjouement et ne se contenter pas de dire en general c'estoit une personne serieuse ou une personne enjouee comme il y beaucoup de gens qui font car il est certain qu'il y a mille petites observations a faire qui mettent une notable difference entre des temperammens qui ne semblent pas opposez cependant c'est cela principalement qui fait la ressemblance juste sans que ceux qui reconnoissent les personnes qu'on peint de cette maniere puissent dire precisement tout ce qui les fait ressembler car comme toutes les femmes qui ont les yeux grands bleus et doux ne se ressemblent toutes-fois pas il y a aussi mille personnes de qui on peut presques dire les mesmes choses qui ne se ressemblent pourtant 
 non plus d'esprit que de visage c'est pourquoy il faut comme je l'ay desja dit scavoir l'art de mettre de la difference entre la melancolique et la serieuse entre la divertissante et l'enjouee quand on veut faire une de ces peintures ou les pinceaux et les couleurs n'ont aucune part apres ce que vous venez de dire reprit onesile je suis assuree de connoistre mieux sapho que moy mesme des que vous en aurez fait le portrait quoy que j'aye l'avantage de connoistre cette admirable fille reprit cyrus je ne laisse pas d'estre persuade que je la connoistray encore mieux par democede que par moy mais pour ne perdre pas des momens si precieux a louer le peintre qui doit faire cette belle peinture dit alors spitridate il faut l'obliger a commencer cet admirable ouvrage araminte joignant alors ses prieres a ce que disoit ce prince democede commenca sa narration en adressant la parole a la reine de pont
 
 
 
 
histoire de sapho
 
 
comme il est assez naturel d'aimer a louer toutes les choses ou l'on prend quelque interest je ne scay madame si en vous louant l'admirable sapho je ne vous loueray pas aussi sa patrie qui est la mienne et si pour vous faire remarquer tous les avantages de sa naissance je ne vous aprendray pas qu'elle est nee en un des 
 plus aimables lieux de la terre en effet madame l'isle de lesbos est si agreable et si fertile que la mer egee n'en a presques point de plus belle car enfin cette isle est assez grande pour faire qu'on puisse se persuader aisement en divers endroits qu'on est en terre ferme mais elle n'est pas aussi de celles qui sont si montueuses qu'elles semblent n'estre qu'un grand amas de rochers au milieu de la mer et elle n'est pas non plus de ces autres isles qui n'ayant aucune eminence en toute leur estendue semblent estre tousjours exposees a estre englouties par les vagues qui les environnent au contraire l'isle de lesbos a en son terroir toutes les diversitez qu'on peut voir en de grands royaumes qui ne sont point isles car du coste de l'orient elle a des montagnes et de grands bois et du coste oppose elle a des prairies et des plaines l'air y est pur et sain la bonte de la terre y produit l'abondance le commerce y est grand et la terre ferme en est si proche du coste de la phrigie qu'en deux heures on passe quand on le veut en une cour estrangere de plus mytilene qui en est la principale ville est si bien bastie et elle a deux ports si beaux que tous les estrangers qui y viennent l'admirent et en trouvent le sejour fort agreable voila donc madame quel est le lieu de la naissance de sapho mais par ou il est encore le plus agreable c'est que le sage pittacus en est prince et que cela y a attire un nombre infiny d'honnestes gens il avoit mesme aussi un fils 
 apelle tisandre qui estoit un aussi honneste homme qu'il y en eust au monde qui contribuoit encore a rendre le sejour de mytilene fort divertissant neantmoins comme il y a desja assez long temps qu'il est mort je ne m'arresteray pas beaucoup a parler de luy quoy qu'il ait este un des amants de sapho mais madame apres vous avoir dit le lieu de la naissance de cette merveilleuse personne il faut que je vous die quelque chose de sa condition elle est donc fille d'un homme de qualite apelle scamandrogine qui estoit d'un sang si noble qu'il n'y avoit point de famille a mytilene ou l'on pust voir une plus longue suite d'ayeuls ny une genealogie plus illustre ny moins douteuse de plus sapho a encore eu l'avantage que son pere et sa mere avoient tous deux beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu mais elle eut le malheur de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que les premieres inclinations au bien car elle n'avoit que six ans lors qu'ils moururent il est vray qu'ils la laisserent sous la conduite d'une parente qu'elle avoit apellee cynegire qui avoit toutes les qualitez necessaires pour bien eslever une jeune personne et ils la laisserent avec un bien beaucoup au dessous de son merite mais pourtant assez considerable pour n'avoir non seulement besoin de personne mais pour pouvoir mesme paroistre avec assez d'esclat dans le monde sapho a pourtant un frere nomme charaxe qui estoit alors extremement riche 
 car scamandrogine en mourant avoit partage son bien fort inesgalement et en avoit beaucoup plus laisse a son fils qu'a sa fille quoy qu'a dire la verite il ne le meritast pas et qu'elle fust digne de porter une couronne en effet madame je ne pense pas que toute la grece ait jamais une personne qu'on puisse comparer a sapho je ne m'arresteray pourtant point madame a vous dire quelle fut son enfance car elle fut si peu enfant qu'a douze ans on commenca de parler d'elle comme d'une personne dont la beaute l'esprit et le jugement estoient desja formez et donnoient de l'admiration a tout le monde mais je vous diray seulement qu'on n'a jamais remarque en qui que ce soit des inclinations plus nobles ny une facilite plus grande a aprendre tout ce qu'elle a voulu scavoir cependant quoy que sapho ait este charmante des le berceau je ne veux vous faire la peinture de sa personne et de son esprit qu'en l'estat qu'elle est presentement afin que vous la connoissiez mieux je vous diray donc madame qu'encore que vous m'entendiez parler de sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante personne de toute la grece il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beaute soit une de ces grandes beautez en qui l'envie mesme ne scauroit trouver aucun deffaut mais il faut neantmoins que vous compreniez qu'encore que la sienne ne soit pas de celles que je dis elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que les plus 
 grandes beautez de la terre mais enfin madame pour vous despeindre l'admirable sapho il faut que je vous die qu'encore qu'elle se dise petite lors qu'elle veut medire d'elle mesme elle est pourtant de taille mediocre mais si noble et si bien faite qu'on ne peut y rien desirer pour le teint elle ne l'a pas de la derniere blancheur il a toutesfois un si bel esclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau mais ce que sapho a de souverainement agreable c'est qu'elle a les yeux si beaux si vifs si amoureux et si pleins d'esprit qu'on ne peut ny en soustenir l'esclat ny en detacher ses regards en effet ils brillent d'un feu si penetrant et ils ont pourtant une douceur si passionnee que la vivacite et la langueur ne sont pas des choses incompatibles dans les beaux yeux de sapho ce qui fait leur plus grand esclat c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et du noir de ses yeux cependant cette grande opposition n'y cause nulle rudesse et il y a un certain esprit amoureux qui les adoucit d'une si charmante maniere que je ne croy pas qu'il y ait jamais eu une personne dont les regards ayent este plus redoutables de plus elle a des choses qui ne se trouvent pas tousjours ensemble car elle a la phisionomie fine et modeste et elle ne laisse pas aussi d'avoir je ne scay quoy de grand et de releve dans la mine sapho a de plus le visage ovale la bouche petite et incarnate et les mains si admirables que ce sont en effet des mains a prendre 
 des coeurs on si on la veut considerer comme cette scavante fille qui est si cherement aimee des muses ce sont des mains dignes de cueillir les plus belles fleurs du parnasse mais madame ce n'est pas encore par ce que je viens de dire que sapho est la plus aimable car les charmes de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beaute en effet elle l'a d'une si vaste estendue qu'on peut dire que ce qu'elle ne comprend pas ne peut estre compris de personne et elle a une telle disposition a aprendre facilement tout ce qu'elle veut scavoir que sans que l'on ait presques jamais ouy dire que sapho ait rien apris elle scait pourtant toutes choses premierement elle est nee avec une inclination a faire des vers qu'elle a si heureusement cultivee qu'elle en fait mieux que qui que ce soit et elle a mesme invente des mesures particulieres pour en faire qu'hesiode et homere ne connoissoient pas et qui ont une telle aprobation que cette sorte de vers portent le nom de celle qui les a inventez et sont appeliez saphiques elle escrit aussi tout a fait bien en prose et il y a un carractere si amoureux dans tous les ouvrages de cette admirable fille qu'elle esmeut et qu'elle attendrit le coeur de tous ceux qui lisent ce qu'elle escrit en effet je luy ay veu faire un jour une chanson d'improviste qui estoit mille fois plus touchante que la plus plaintive elegie ne le scauroit estre et il y a un certain tour amoureux a tout ce qui part de son esprit que nulle autre qu'elle ne scauroit avoir elle 
 exprime mesme si delicatement les sentimens les plus difficiles a exprimer et elle scait si bien faire l'anatomie d'un coeur amoureux s'il est permis de parler ainsi qu'elle en scait descrire exactement toutes les jalousies toutes les inquietudes toutes les impatiences toutes les joyes tous les degousts tous les murmures tous les desespoirs toutes les esperances toutes les revoltes et tous ces sentimens tumultueux qui ne sont jamais bien connus que de ceux qui les sentent ou qui les ont sentis au reste l'admirable sapho ne connoist pas seulement tout ce qui depend de l'amour car elle ne connoist pas moins bien tout ce qui appartient a la generosite et elle scait enfin si parfaitement escrire et parler de toutes choses qu'il n'est rien qui ne tombe sous sa connoissance il ne faut pourtant pas s'imaginer que ce soit une science infuse car sapho a veu tout ce qui est digne de l'estre et elle s'est donne la peine de s'instruire de tout ce qui est digne de curiosite elle scait de plus jouer de la lire et chanter elle dance aussi de fort bonne grace et elle a mesme voulu scavoir faire tous les ouvrages ou les femmes qui n'ont pas l'esprit aussi esleve qu'elle s'occupent quelquesfois pour se divertir mais ce qu'il y a d'admirable c'est que cette personne qui scait tant de choses differentes les scait sans faire la scavante sans en avoir aucun orgueil et sans mespriser celles qui ne les scavent pas en effet sa conversation est si naturelle si aisee et si galante 
 qu'on ne luy entend jamais dire en une conversation generale que des choses qu'on peut croire qu'une personne de grand esprit pourroit dire sans avoir apris tout ce qu'elle scait ce n'est pas que les gens qui scavent les choses ne connoissent bien que la nature toute seule ne pourroit luy avoir ouvert l'esprit au point qu'elle l'a mais c'est qu'elle songe tellement a demeurer dans la bien-seance de son sexe qu'elle ne parle presques jamais que de ce que les dames doivent parler et il faut estre de ses amis tres particuliers pour qu'elle advoue seulement qu'elle ait apris quelque chose il ne faut pourtant pas s'imaginer que sapho affecte une ignorance grossiere en sa conversation au contraire elle scait si bien l'art de la rendre telle qu'elle veut qu'on ne sort jamais de chez elle sans y avoir ouy dire mille belles et agreables choses mais c'est qu'elle a une adresse dans l'esprit qui la rend maistresse de celuy des autres ainsi on peut assurer qu'elle fait presques dire tout ce qu'elle veut aux gens qui sont avec elle quoy qu'ils pensent ne dire que ce qui leur plaist au reste elle a un esprit d'accommodement admirable et elle parle si egalement bien des choses serieuses et des choses galantes et enjouees qu'on ne peut conprendre qu'une mesme personne puisse avoir des talents si opposez mais ce qu'il y a encore de plus digne de louange en sapho c'est qu'il n'y a pas au monde une meilleure personne qu'elle ny plus genereuse ny moins interessee 
 ny plus officieuse de plus elle est fidelle dans ses amitiez et elle a l'ame si tendre et le coeur si passionne qu'on peut sans doute mettre la supreme felicite a estre aime de sapho car elle a un esprit si ingenieux a trouver de nouveaux moyens d'obliger ceux qu'elle estime et de leur faire connoistre son affection que bien qu'il ne semble pas qu'elle face des choses fort extraordinaires elle ne laisse pas toutesfois de persuader a ceux qu'elle aime qu'elle les aime cherement ce qu'elle a encore d'admirable c'est qu'elle est incapable d'envie et qu'elle rend justice au merite avec tant de generosite qu'elle prend plus de plaisir a louer les autres qu'a estre louee outre tout ce que je viens de dire elle a encore une complaisance qui sans avoir rien de lasche est infiniment commode et infiniment agreable et si elle refuse quelquesfois quelque chose a ses amies elle le fait avec tant de civilite et tant de douceur qu'elle les oblige mesme en les refusant jugez apres cela ce qu'elle peut faire lors qu'elle leur accorde son amitie et sa confiance voila donc a peu pres madame quelle est la merveilleuse sapho de qui le frere a sans doute les inclinations bien differentes de celles de sa soeur ce n'est pas que charaxe n'ait quelques bonnes qualitez mais c'est qu'il en a beaucoup de mauvaises en effet il a du courage mais c'est de celuy qui rend les taureaux plus vaillans que les cerfs et non pas de cette espece de courage que 
 l'on confond quelquesfois avec la generosite et qui est si necessaire a un honneste homme mais enfin madame cette merveilleuse fille estant telle que je viens de vous la depeindre fit un bruit si grand a mytilene malgre toute sa modestie et tout le soin qu'elle aportoit a cacher ce qu'elle scavoit que la renommee porta bien tost son nom par toute la grece et l'y porta si glorieusement qu'on peut assurer que jusques alors nulle personne de son sexe n'avoit eu une si grande reputation les plus grands hommes du monde demandoient de ses vers avec empressement de toutes les parties de la grece et les conservoient avec autant de soin que d'admiration elle en faisoit pourtant un si grand mistere elle les donnoit si difficilement et elle tesmoignoit les estimer si peu que cela augmentoit encore sa gloire de plus on ne scavoit quel temps elle prenoit pour les faire car elle voyoit ses amies fort assiduement et on ne la voyoit presques jamais ny lire ny escrire cependant elle prenoit le temps de faire tout ce qui luy plaisoit et ses heures estoient si bien reglees qu'elle avoit loisir d'estre a ses amies et a elle mesme au reste elle est si absolument maistresse de son esprit que quelque chagrin qu'elle puisse avoir dans l'ame il ne paroist jamais dans ses yeux si ce n'est qu'elle veuille qu'il y paroisse mais madame ce n'est pas assez de vous avoir dit ce qu'est l'admirable sapho car 
 il faut que je vous die encore quelles sont les personnes qu'elle a honnorees de son amitie afin que vous connoissiez mieux son jugement je vous diray donc qu'entre celles qui la voyoient il y en avoit principalement quatre qui avoient le plus de part a tous ses divertissemens la premiere se nomme amithone la seconde erinne la troisiesme athys et la quatriesme cydnon qui est ma soeur cependant la bien-seance que l'usage a establie ne souffrant pas qu'on loue les personnes avec qui l'on a une alliance fort proche avec la mesme sincerite que les autres je pense que je seray oblige pour la gloire de sapho de ne laisser pas d'en parler avantageusement car comme elle a tousjours este sa premiere amie il est juste de justifier son choix je vous diray donc pour commencer de vous depeindre ces quatre personnes qu'amithone est une grande femme de belle taille et de bonne mine et qui sans estre admirablement belle ne laisse pas d'attirer les regards et de plaire infiniment son humeur est douce et commode elle parle agreablement et juste et sans avoir jamais rien apris que par la conversation de sapho et par celle de tous les honnestes gens qu'elle a veus elle entend assez finement les choses les plus difficiles a bien entendre et ce grand esprit naturel que les dieux luy ont donne et que la seule societe du monde a esclaire luy fait parler de tout avec beaucoup de jugement pour erinne il n'en est pas de mesme car elle a cultive ce qu'elle 
 le a d'esprit fort soigneusement si bien qu'encore qu'elle n'en ait pas naturellement un si grand qu'amithone l'art a si bien suplee a la nature que sa conversation est infiniment charmante son imagination ne va pas tousjours si loin que celle d'amithone mais elle marche encore plus seurement elle fait mesme de fort agreables vers et si l'on en vouloir croire la modestie de sapho on les mettroit au dessus des siens pour la belle athys on peut dire qu'elle a tout ce que les deux autres ont de bon car elle a naturellement beaucoup d'esprit et elle s'est donne la peine de l'orner par mille belles connoissances et de le polir par la conversation de tout ce qu'il y a d'honnestes gens a mytilene sapho luy a mesme si bien inspire cet air modeste qui la rend si charmante qu'athys ne peut souffrir qu'on luy die qu'elle scait quelque chose que les autres dames ne scavent point et elle ne veut rien advouer sinon qu'elle juge de tout sans autre guide que le simple sens commun et le seul usage du monde au reste sa personne est infiniment charmante car elle est de belle taille elle a les cheveux d'un chastain cendre si clair et si beau qu'ils sont presques blonds elle a le tour du visage agreable la bouche merveilleuse le nez bien fait les yeux brillans l'air fort modeste et l'humeur fort douce cependant quoy que ces trois personnes soient admirables cydnon a este plus aimee de sapho que toutes les trois bien qu'elle les ait pourtant beaucoup aimees 
 apres cela madame je ne scay comment faire le portrait de ma soeur quoy que je m'y sois engage je pense pourtant qu'apres avoir advoue que je ne luy ressemble point il peut m'estre permis de la louer comme une autre pour justifier le choix de sapho je vous diray donc que tous ceux a qui la bien-seance permet de parler de sa beaute la trouvent belle et agreable quoy qu'elle soit petite et brune mais comme ce n'est pas par l'agreement de sa personne qu'elle a aquis l'amitie de sapho il faut que je vous parle plus de son humeur et de son esprit que de sa beaute vous scaurez donc que cydnon est naturellement guaye douce flatteuse et complaisante et qu'elle a un certain esprit d'expedient qui fait qu'elle ne trouve jamais difficulte a rien entreprendre pour ses amies de plus elle connoist sans doute assez bien toutes les belles choses et elle aime avec une tendresse si proportionnee a celle du coeur de sapho qu'elles n'ont jamais pu convenir laquelle des deux scait le mieux aimer ce n'est pas que ce soit l'ordinaire des personnes enjouees d'estre capables d'un grand attachement mais c'est que l'enjouement de cydnon n'est pas excessif et qu'il n'a nul panchant a la raillerie si elle n'est tout a fait innocente ces quatre personnes estant donc toutes non seulement de mytilene mais du quartier de sapho elles s'accoustumerent si bien a estre tousjours ensemble qu'elles estoient inseparables ce n'est 
 pas qu'elles ne vissent aussi quelquesfois toutes les autres dames de qualite mais elles ne les voyoient pas avec la mesme assiduite qu'elles se voyoient et cette union estoit si grande qu'on n'osoit plus prier pas une d'elles d'aucune feste sans prier toutes les autres vous pouvez juger madame qu'il n'estoit pas aise que cette belle troupe ne fust pas cherchee et suivie de la plus grande partie des honnestes gens qui n'estoient pas en petit nombre en effet je puis vous assurer qu'il y a peu de villes en grece ou il y en eust plus qu'il y en avoit a mytilene principalement du temps que le prince tisandre fils de pittacus devint amoureux de sapho comme ce prince fut sa premiere conqueste je ne scay si je pourray demeurer dans les bornes que je m estois prescrites et si je ne seray pas oblige de vous en parler plus longtemps que je n'avois resolu je ne m'arresteray pourtant pas madame a vous depeindre exactement son merite car comme il n'est plus cela ne serviroit qu'a vous donner compassion de son mauvais destin mais je vous diray seulement qu'il estoit si honneste homme qu'il avoit merite l'estime de l'illustre cyrus qui m'escoute et qu'il merita d'estre pleint de luy apres sa mort tisandre estant donc un des hommes du monde le plus accomply et estant dans cette premiere jeunesse ou l'amour est si sensible il y eut une grande assemblee a mytilene pour les nopces d'amithone qui espousoit un homme extremement 
 riche et qui pour certaines raisons d'estat estoit fort considere de pittacus de sorte qu'ayant honnore cette feste de sa presence et le prince son fils s'y estant trouve tisandre parla a la belle sapho pour la premiere fois car comme il y avoit encore peu que cynegire qui avoit soin de sa conduite la laissoit aller aux assemblees publiques il ne l'avoit veue qu'au temple mais ce qui le surprit fort fut de voir qu'elle paroissoit assez triste quoy qu'elle fust a des nopces et que celle qui se marioit fust son amie de sorte que se servant de cette aimable melancolie qui paroissoit dans ses yeux pour commencer sa connoissance avec elle vous me trouverez peut-estre bien hardy aimable sapho luy dit-il de vouloir commencer ma conversation aveque vous par une confidence que je voudrois que vous m'eussiez faite cependant je ne puis m'empescher de vous demander pourquoy vous estes aujourd'huy plus serieuse que je n'ay accoustume de vous voir au temple ou j'ay quelquesfois le bonheur de vous rencontrer car enfin luy dit-il encore comme il y a long temps que je souhaite de pouvoir avoir la satisfaction de vous parler je seray bien aise de scavoir si je dois vous pleindre de quelque petite disgrace afin que des le premier moment de nostre connoissance je vous rende une preuve d'affection par la part que je prendray a ce qui vous touchera ce que vous me dittes est si obligeant repliqua sapho qu'il merite que je 
 vous aprenne la cause de ma tristesse que vous trouverez peut-estre si mal fondee que vous aurez bien de la peine a la partager car enfin seigneur luy dit elle en souriant il faut que je vous aprenne que je n'ay encore jamais este a nulle feste de nopces sans chagrin et que j'ay l'esprit si irregulier que je n'ay jamais pu me rejouir de la satisfaction d'amithone quoy que ce soit une de mes plus cheres amies et quoy que je sois pourtant la plus sensible personne du monde a toutes les joyes qui arrivent a celles que j'aime il faut donc sans doute repliqua tisandre que vous ne regardiez pas le mariage comme un bien il est vray repliqua sapho que je le regarde comme un long esclavage vous regardez donc tous les hommes comme des tirans reprit tisandre je les regarde du moins comme le pouvant devenir repliqua t'elle des que je les regarde comme pouvant estre maris de sorte que comme cette facheuse idee ne manque jamais de me passer dans l'esprit des que je suis a des nopces je suis assuree que la melancolie me prend pour peu que je m'interesse au bonheur de la personne qui se marie ce qui me fache de ce que vous dittes reprit tisandre est que je crains estrangement que la haine que vous avez pour le mariage en particulier ne vienne de celle que vous avez pour tous les hommes en general cependant adjousta-t'il vous seriez injuste si vous mettiez vostre sexe tant au dessus du nostre veritablement poursuivit 
 il s'il y avoit beaucoup de femmes comme vous vous auriez raison de le faire et s'il y en avoit seulement deux ou trois en toute la terre je consentirois encore que vous le fissiez mais charmante sapho adjousta-t'il puis que vous estes seule au monde qui ayez trouve l'art d'unir toutes les vertus et toutes les bonnes qualitez des deux sexes en une seule personne contentez vous d'estre estimee ou enviee de toutes les femme et d'estre adoree de tous les hommes sans vouloir les hair en general comme je croy que vous faites comme je ne suis pas injuste repliqua-t'elle je connois bien que je ne dois prendre aucune part a toute les louanges que vous me donnez et je connois bien en suite qu'il y a des hommes fort honnestes gens qui meritent toute mon estime et qui pourroient mesme aquerir une partie de mon amitie mais encore une fois des que je les regarde comme maris je les regarde comme des maistres et comme des maistres si propres a devenir tirans qu'il n'est pas possible que je ne les haisse dans cet instant la et que je ne rende graces aux dieux de m'avoir donne une inclination fort opposee au mariage mais s'il y avoit quelqu'un assez heureux et assez honneste homme pour toucher vostre coeur reprit tisandre peutestre changeriez vous de sentimens je ne scay si je changerois de sentimens repliqua-t'elle mais je scay bien qu'a moins que d'aimer jusques a perdre la raison je ne perdrois jamais la liberte 
 et que je ne me resoudrois jamais a faire de mon esclave mon tiran je concoy si peu repliqua tisandre qu'il y eust quelqu'un au monde qui osast avoir l'audace de cesser de vous obeir que je n'ay garde de pouvoir comprendre qu'il y eust quelqu'un qui osast vous commander en effet adjousta-t'il le moyen de penser que cette fille admirable qui scait toutes choses eh de grace seigneur interrompit modestement sapho ne me parlez point de cette sorte car je scay si peu toutes choses que je ne scay pas seulement si j'ay raison de parler comme je fais comme elle disoit cela le prince de mytilene ayant fait apeller tisandre pour luy dire quelque chose il falut qu'il se separast de sapho il est vray qu'il ne s'en separa pas tout entier car son coeur demeura des ce moment la en la puissance de cette belle personne cette amour ne fut pas mesme fort long temps cachee car comme tisandre estoit jeune et d'une condition a ne se pouvoir cacher aisement tout le monde s'aperceut bien tost de sa passion pour sapho en effet il fut chez elle des le lendemain des nopces d'amithone et il luy rendit tant de devoirs qu'on ne put douter qu'il ne fust amoureux de cette admirable fille ce fut alors que tous les plaisirs furent en leur plus grand esclat a mytilene car il n'y avoit point de jour qu'il n'y eust quelque divertissement nouveau cependant 
 comme tisandre n'estoit pas destine a estre aime de l'admirable sapho et qu'il n'avoit pas pour elle ce qu'elle avoit pour luy je veux dire ce je ne scay quoy qui fait plus aimer que le veritable merite elle n'eut que de l'estime pour luy et de la reconnoissance pour son affection sans pouvoir se resoudre a suivre le conseil de son frere qui vouloit qu'elle sacrifiast sa liberte a sa fortune en respondant a l'amour de ce prince mais comme sapho haissoit naturellement le mariage et qu'elle n'aimoit point tisandre quand elle auroit este assuree d'espouser ce prince du consentement de pittacus elle n'y auroit pas consenty cependant comme il esperoit tousjours de la flechir il ne laissoit pas comme je l'ay desja dit de donner mille divertissemens a toute la ville et cette petite cour estoit si galante que nulle autre ne le pouvoit estre davantage en effet l'admirable sapho avoit inspire un certain esprit de politesse a tous ceux qui la voyoient qui se communiquoit mesme a une partie de ceux qui ne la voyoient point et je suis estonne qu'il ne se respandoit non seulement dans toute la ville de mytilene mais dans toute l'isle de lesbos la chose n'estoit pourtant pas ainsi car il y avoit presques la moitie de la ville que l'envie l'ignorance et la malignite empeschoient de profiter de la conversation de sapho et de celle de ses amies mais a dire vray elle ne perdoit guere a ne voir pas ces sortes de gens a qui la grandeur de son esprit faisoit 
 peur il n'en estoit pas ainsi des estrangers qui venoient a lesbos car il n'y en abordoit aucun qui ne fust a l'heure mesme chez l'admirable sapho et qui n'en sortist charme de sa conversation et certes a dire vray ce n'estoit pas sans raison car je ne croy pas possible de l'entretenir deux heures sans l'estimer infiniment et sans avoir une grande disposition a l'aimer aussi estions nous cinq ou six hommes qui en estions inseparables qui suivions tousjours le prince tisandre quand il alloit chez elle et qui ne laissions pas d'y aller sans luy quand la rigueur de sapho le rendoit si chagrin qu'il n'y alloit pas cependant toute cette cabale ignorante ou envieuse qui estoit opposee a la nostre parloit de nous d'une si plaisante maniere que je ne m'en puis souvenir sans estonnement car ils se figuroient qu'on ne parloit jamais chez sapho que des regles de la poesie que de questions curieuses et que de philosophie et je ne scay mesme s'ils ne disoient point qu'on y enseignoit la magie il est vray que ces ennemis declarez du bon sens et de la vertu estoient d'estranges gens car apres les avoir un jour repassez les uns apres les autres je trouvay que les plus raisonnables de tous ceux qui fuyoient sapho et ses amies estoient de ces jeunes gens guays et estourdis qui se vantent de ne scavoir pas lire et qui font vanite d'une espece d'ignorance guerriere qui leur donne l'audace de juger de ce qu'ils ne connoissent pas et qui leur persuade que les gens 
 qui ont de l'esprit ne disent que des choses qu'ils n'entendent point de sorte que sans se donner seulement la peine de scavoir par eux mesmes comment parlent ces personnes qu'ils fuyent avec tant de soin ils en font des contes extravagans qui les rendent eux mesmes ridicules a ceux qui sont dans le bon sens mais outre ces sortes d'hommes qui ne sont capables que d'un enjouement evapore et inquiet qui les mene continuellement de visite en visite sans scavoir ce qu'ils y cherchent ny ce qu'ils y veulent faire il y avoit encore des femmes que je mets en mesme rang qui fuyoient sapho et ses amies et qui en faisoient des railleries a leur mode il est vray que c'estoient de ces femmes qui pensent qu'elles ne doivent jamais rien scavoir sinon qu'elles sont belles et qu'elles ne doivent jamais rien aprendre qu'a se bien coiffer de ces femmes dis-je qui ne peuvent jamais parler que d'habillemens et qui font consister toute la galanterie a bien manger les colations que leurs galans leur donnent et a les manger mesme en ne disant que des sottises et en se plaignant bien plus aigrement si on ne les traite pas assez magnifiquement que si on leur avoit manque de respect en une chose plus importante il y avoit encore aussi d'une autre espece de femmes qui pensant que la vertu scrupuleuse vouloit qu'une dame ne sceust rien faire autre chose qu'estre femme de son mary mere de ses enfans et maistresse 
 de sa famille et de ses esclaves trouvoient que sapho et ses amies donnoient trop de temps a la conversation et qu'elles s'amusoient a parler de trop de choses qui n'estoient pas d'une necessite absolue il y avoit aussi quelques uns de ces hommes qui ne regardent les femmes que comme les premieres esclaves de leurs maisons qui deffendoient a leurs filles de lire jamais d'autres livres que ceux qui leur servoient a prier les dieux et qui ne vouloient pas qu'elles chantassent mesme des chansons de sapho et il y avoit enfin encore et des hommes et des femmes qui nous fuyoient qu'on pouvoit sans injustice confondre parmy le peuple le plus grossier quoy qu'il y eust des personnes de qualite ce n'est pas qu'il n'y eust aussi quelques gens d'esprit preocupez d'une fausse imagination qui avoient quelque disposition a croire que la societe ou nous vivions estoit presques telle que tant de sottes gens la disoient et qui sans s'en esclaircir demeuroient dans cette erreur sans s'en desabuser il est vray qu'une des choses qui servoit a leur persuader qu'en effet il estoit dangereux aux femmes de vouloir mettre leur esprit au dessus des rubans des boucles et de toutes les bagatelles de la parure des dames fut une chose qui arriva qui estoit sans doute assez estrange car imaginez vous madame qu'il y a une femme a mytilene qui ayant veu sapho dans le commencement de sa vie parce qu'elle estoit 
 alors dans son voisinage se mit en fantaisie de l'imiter et elle creut en effet l'avoir si bien imitee que changeant de maison elle pretendit estre la sapho de son quartier mais a vous dire la verite elle l'imita si mal que je ne crois pas qu'il y ait jamais rien eu de si oppose que ces deux personnes je pense madame que vous vous souvenez bien que je vous ay dit qu'encore que sapho scache presques tout ce qu'on peut scavoir elle ne fait pourtant point la scavante et que sa conversation est naturelle galante et commode mais pour celle de cette dame qui s'apelle damophile il n'en est pas de mesme quoy qu'elle ait pretendu imiter sapho cependant pour vous la depeindre et pour vous faire voir l'oposition de ces deux personnes il faut que je vous die que damophile s'estant mis dans la teste d'imiter sapho n'entreprit pas de l'imiter en destail mais seulement d'estre scavante comme elle et croyant mesme avoir trouve un grand secret pour aquerir encore plus de reputation qu'elle n'en avoit elle fit tout ce que l'autre ne faisoit pas premierement elle avoit tousjours cinq ou six maistres dont le moins scavant luy enseignoit je pense l'astrologie elle escrivoit continuellement a des hommes qui faisoient profession de science elle ne pouvoit se resoudre a parler a des gens qui ne sceussent rien on voyoit tousjours sur sa table quinze ou vingt livres dont elle tenoit tousjours quelqu'un quand on arrivoit dans sa chambre et 
 qu'elle y estoit seule et je suis assure qu'on pouvoit dire sans mensonge qu'on voyoit plus de livres dans son cabinet qu'elle n'en avoit leu et qu'on en voyoit bien moins chez sapho qu'elle n'en lisoit de plus damophile ne disoit que de grands mots qu'elle prononcoit d'un ton grave et imperieux quoy qu'elle ne dist que de petites choses et sapho au contraire ne se servoit que de paroles ordinaires pour en dire d'admirables au reste damophile ne croyant pas que le scavoir pust compatir avec les affaires de sa famille ne se mesloit d'aucuns soins domestiques mais pour sapho elle se donnoit la peine de s'informer de tout ce qui estoit necessaire pour scavoir commander a propos jusques aux moindres choses de plus damophile non seulement parle en stile de livre mais elle parle mesme tousjours de livres et ne fait non plus de difficulte de citer les autheurs les plus inconnus en une conversation ordinaire que si elle enseignoit publiquement dans quelque accademie celebre mais ce qu'il y a eu de plus rare en la vie de cette personne est qu'elle a este soubconnee d'avoir promis a un homme a qui sa beaute avoit donne quelques sentimens tendres de l'escouter favorablement quoy qu'il fust tres desagreable a condition qu'il feroit des vers qu'elle diroit qu'elle auroit faits afin de ressembler mieux a sapho jugez apres cela si la passion de passer pour scavante peut faire faire de plus bizarres choses que celle la ce qui rend 
 encore damophile fort ennuyeuse est qu'elle cherche mesme avec un soin estrange a faire connoistre tout ce qu'elle scait ou tout ce qu'elle croit scavoir des la premiere fois qu'on la voit et il y a enfin tant de choses facheuses incommodes et desagreables en damophile qu'on peut assurer que comme il n'y a rien de plus aimable ny de plus charmant qu'une femme qui s'est donne la peine d'orner son esprit de mille agreables connoissances quand elle en scait bien user il n'y a rien aussi de si ridicule ny de si ennuyeux qu'une femme sottement scavante damophile estant donc telle que je vous la depeins estoit cause que ces sortes de gens qui ne voyoient ny sapho ny ses amies s'imaginoient que nostre conversation estoit telle que celle de damophile qu'ils disoient avoir imite sapho de sorte qu'ils en disoient mille bizarres choses dont nous nous divertissions quand on nous les racontoit nous estimant bien heureux de ce que l'opinion que ces sortes de gens avoient de nostre societe les empeschoit de nous importuner et de la venir troubler par leur presence pour tisandre comme il estoit amoureux il eut bien de la peine a souffrir ces sots bruits et il y eut deux ou trois de ces mauvais railleurs de beaux esprits qui ne s'en trouverent pas bien car comme ce prince estoit chagrin des rigueurs de sapho il les mal traita d'une telle sorte qu'ils furent contraints de quitter la cour mais madame pour ne m'arester pas 
 trop longtemps a l'amour de ce prince je vous diray qu'apres avoir essaye toutes choses pour gagner le coeur de sapho comme il estoit dans un desespoir extreme de cette opiniastre rigueur le prince thrasibule qui estoit son amy arriva a mytilene apres avoir perdu son estat et toute sa flotte et n'ayant plus que deux vaisseaux pour toutes choses cependant comme ce prince a le coeur grand et ferme il ne laissa pas quelque temps apres qu'il fut arrive a mytilene d'avoir la curiosite de voir l'admirable sapho pour qui il eut beaucoup d'estime mais madame comme ce n'est pas l'amour de tisandre qui est le principal sujet de l'histoire de sapho je ne m'y arresteray pas davantage et je vous diray que quoy qu'il semblast qu'elle le deust aimer elle ne l'aima point et qu'il en fut si desespere qu'il se resolut de s'embarquer avec le prince thrasibule lors qu'il partit de lesbos afin d'aller voir si l'absence ne le gueriroit point et en effet madame tisandre partit mais il ne partit du moins pas sans se plaindre et sans dire adieu a l'admirable sapho conme ma soeur scavoit tous ses secrets et qu'elle m'a raconte depuis son despart de lesbos tout ce que je ne scavois pas de sa vie j'ay sceu que cette conversation fut une des plus belles conversations du monde car enfin sapho agit avec tant d'art qu'elle fit comprendre a tisandre qu'elle n'estoit pas coupable de ce qu'elle ne respondoit point a son amour et elle luy persuada presques qu'elle avoit apporte autant de soin a tascher 
 de forcer son coeur a avoir de l'affection pour luy qu'il en avoit apporte luy mesme a se faire aimer d'elle de sorte que de cette maniere il se separa de sapho sans s'en pleindre quoy qu'il fust le plus malheureux de tous les hommes lors qu'il partit de mytilene il donna commission a un homme apelle alce qui a infiniment de l'esprit et qui fait aussi fort joliment des vers de parler de luy autant qu'il pourroit a l'admirable sapho et de tenir un conte exact de tout ce qui se passeroit durant son absence afin de le luy redire a son retour mais a dire la verite il ne pouvoit choisir un homme plus assidu que luy chez la belle sapho car comme il estoit amoureux de la charmante athys qui estoit eternellement en ce lieu la il luy estoit aise d'estre fidelle espion de tisandre et il estoit d'autant plus propre a cela qu'alce est un garcon adroit plein d'esprit et grand intrigueur
 
 
 
 
cependant comme sapho n'avoit que de l'estime pour tisandre son absence ne troubla guere ses plaisirs et nostre societe redevint en peu de jours aussi divertissante qu'elle l'avoit este et mesme davantage car les chagrins de tisandre la rendoient quelquesfois un peu melancolique nous estions donc tous les jours cinq ou six hommes ensemble qui n'avions rien a faire qu'a voir sapho ce n'est pas que nous ne fissions quelques autres visites mais a dire la verite nous les faisions courtes et nous les faisions de fort bonne heure chacun en nostre particulier afin 
 de revenir diligemment chez sapho ou amithone erinne athys et cydnon estoient tousjours quand il faisoit beau toute cette belle troupe s'alloit promener ou sur la mer ou sur le rivage et quand le mauvais temps ne le permettoit point nous demeurions chez l'admirable sapho dont le logement estoit le plus agreable du monde car enfin elle avoit une antichambre une chambre et un cabinet de plein pied qui regardoient sur la mer cependant a dire les choses comme elles sont peu d'hommes voyoient sapho sans avoir de l'amour pour elle ou sans avoir du moins une amitie si tendre qu'elle ne pouvoit estre mise au rang de celle qu'on avoit pour ses autres amies en effet quoy qu'alce fust amoureux de la belle athys je luy ay ouy advouer que l'amitie qu'il avoit pour sapho n'estoit nullement de la nature de celle qu'il avoit pour moy quoy qu'il m'aimast fort mais c'est assurement qu'il y a un certain feu subtil et penetrant dans les yeux de sapho qui donne du moins de la chaleur aux coeurs qu'elle n'embrase pas au reste il ne faut pas s'imaginer que la conversation fust pleine de ceremonie en ce lieu la car elle y estoit entierement libre et naturelle et s'il y avoit quelque contrainte c'est qu'on avoit une envie continuelle de louer sapho sans l'oser faire parce qu'elle ne le vouloit pas on estoit aussi quelquesfois fort mutine contre elle de ce qu'elle ne vouloit ny montrer ny donner de ses vers et de ce qu'on estoit 
 force d'avoir recours a mille sortes d'artifices pour en avoir en mon particulier j'estois le moins malheureux car comme elle se confioit absolument a ma soeur je voyois par elle tout ce qu'escrivoit l'admirable sapho et j'estois quelquesfois si espouvante quand je voyois les belles choses qu'elle me montroit et le peu de vanite qu'en faisoit son illustre amie que je ne croyois pas possible qu'on pust jamais assez estimer sapho en effet cydnon me monstroit des elegies des chancons des epigrammes et mille autres sortes de choses si merveilleuses qu'a peine pouvois je conprendre qu'il fust possible qu'une fille pust les faire car les vers en estoient si beaux l'expression en estoit si juste les sentimens en estoient si nobles et les passions en estoient si tendres que rien ne leur pouvoit estre compare au reste on voyoit qu'elle ne faisoit pas les choses par hazard et qu'elle n'estoit pas conme ces dames qui ayant quelque inclination a la poesie se contentent de la suivre sans se donner la peine d'y chercher la derniere perfection car elle n'escrivoit rie que de juste et d'acheve cependant cette fille qui scait tout a plus de modestie que celles qui ne scavent ri et certes le hazard fit un jour une chose qui fit bien connoistre ce que je dis a tous ceux qui le trouverent en un lieu ou sapho et damophile se rencontrerent mais madame pour vous dire ce qui se passa en cette occasion il faut que vous scachiez qu'il y eut a mytilene un concert admirable que toute la ville alla entendre un jour 
 chez une femme de qualite ou sapho et toute sa troupe furent comme les autres dames mais conme c'estoit une de ces assemblees sans choix ou la porte est ouverte a tout le monde et ou l'on voit quelquesfois cent personnes qu'on ne vit jamais et qu'on ne voudroit jamais voir et ou l'on voit aussi tout ce que l'on connoist de gens facheux et incommodes le hazard voulut que sapho fut assise aupres de damophile de sorte qu'elle fut contrainte en attendant que le concert commencast de faire conversation avec elle et avec ceux qui l'environnoient si bien que comme damophile n'alloit jamais sans qu'elle eust avec elle deux ou trois de ces demy scavans qui sont plus les habiles que ceux qui le sont effectivement sapho se trouva terriblement embarrassee car elle ne craignoit ri davantage que ces sortes de gens et certes ce n'estoit pas sans raison qu'elle les craignoit principalement ce jour la en effet a peine fut elle assise qu'un de ces amis de damophile se mit a luy faire une question sur la grammaire ou sapho respondit negligeamment en tournant la teste de l'autre coste que n'ayant apris a parler que par l'usage seulement elle ne pouvoit luy respondre mais des qu'elle eut dit cela damophile luy dit a demy bas avec une suffisance insuportable qu'elle vouloit la consulter sur un doute qu'elle avoit touchant un vers d'hesiode qu'elle n'entendoit pas je vous jure repliqua modestement sapho en souriant que vous ferez bien de consulter quelque autre car 
 pour moy qui ne consulte jamais que mon miroir pour scavoir ce qui me sied le moins mal je ne suis pas propre a estre consultee sur des questions difficiles comme elle achevoit ces paroles un de ces hommes de qualite qui pensent que des qu'une personne se mesle d'escrire il faut ne luy parler que de livres vint de l'autre bout de la sale soit empresse luy demander si elle n'avoit point fait quelqu'une des chancons qu'on alloit chanter je vous assure luy respondit elle en rougissant de despit que je n'ay rien fait d'aujourd'huy que m'ennuyer car j'ay une telle impatience que le concert commence adjousta-t'elle en se reprenant que je ne souhaitay jamais rien avec plus d'ardeur pour moy luy dit alors un de ces amis de damophile j'aimerois bien mieux que vous voulussiez nous reciter quelque belle epigramme que d'entendre la musique comme sapho estoit preste de respondre a celuy la avec assez de chagrin il en vint un autre avec des tablettes a la main qui la pria de vouloir lire une elegie qu'il luy bailla et de luy en dire son advis de sorte que comme elle aimoit encore mieux lire les vers des autres que de souffrir qu'on luy parlast des siens d'une si bizarre maniere elle se mit a lire bas ou du moins a faire semblant de lire car elle avoit tant de depit d'estre si mal placee qu'elle n'eust pas bien juge des vers qu'on luy montroit si elle l'eust entrepris mais ce qui fit encore sa plus grande distraction fut que pendant 
 qu'elle avoit les yeux attachez sur ces vers elle entendit et des hommes et des femmes derriere elle qui parloient de son esprit de ses vers et de son scavoir la montrant a d'autres et disant chacun ce qu'ils en pensoient selon leur fantaisie en effet les uns disoient qu'elle n'avoit pas la mine d'estre si scavante les autres au contraire trouvoient qu'on voyoit bien a ses yeux qu'elle en scavoit encore plus qu'on n'en disoit il y eut mesme un homme qui dit qu'il n'eust pas voulu que sa femme en eust sceu autant qu'elle et il y eut une femme qui souhaita d'en scavoir seulement la moitie si bien que chacun suivant son inclination la loua ou la blasma pendant qu'elle faisoit semblant de lire bien attentivement cependant damophile s'entretenoit avec ces deux ou trois demy scavans qui estoient aupres d'elle et leur disoit de si grandes paroles qui ne vouloient rien dire qu'a la fin voulant avoir le plaisir d'ouir parler quelque temps ensemble deux personnes aussi opposees que sapho et damophile l'oblige la premiere malgre qu'elle en eust a rendre l'elegie a celuy qui la luy avoit baillee afin de la forcer d'estre de cette conversation et en effet sapho estant bien aise de me voir aupres d'elle parce qu'elle esperoit qu'elle ne parleroit plus qu'a moy rendit cette elegie a celuy qui l'avoit faite a qui elle dit qu'elle ne s'y connoissoit pas assez bien pour oser le louer apres quoy se tournant de mon coste et bien democede me dit elle a demy bas ne 
 suis-je pas bien malheureuse de m'estre trouvee si pres de damophile et de ses amis mais du moins adjousta-t'elle ay-je une grande consolation que vous soyez venu a mon secours non non madame luy dis-je en riant ce n'est pas ce qui m'amene presentement icy car selon moy il importe a vostre gloire que vous parliez afin qu'on scache que vous ne parlez pas comme damophile et en effet apres cela je me meslay dans la conversation de damophile et de ceux a qui elle parloit adressant tousjours la parole a sapho quelque despit qu'elle en eust cependant comme parmy ces hommes qui estoient aupres de damophile il y en avoit un qui parloit effectivement assez bien des choses qu'il scavoit il se mit a parler de l'harmonie et en suite de la nature de l'amour avec beaucoup d'eloquence mais madame ce qu'il y eut d'admirable fut de voir la difference de sapho et de damophile car la derniere ne cessoit d'interrompre celuy qui parloit ou pour luy faire des objections embrouillees ou pour luy dire de nouvelles raisons qu'elle n'entendoit point et qui ne pouvoient estre entendues elle ne saissoit pourtant pas de dire toutes ces choses d'un ton suffisant et avec un air de visage qui faisoit voir la satisfaction qu'elle avoit d'elle quoy que l'on connust clairement que la moitie du temps elle n'entendoit point du tout ce qu'elle disoit pour sapho elle ne parloit que lors que la bien-seance vouloit absolument qu'elle respondist a ce que cet homme luy demandoit 
 mais quoy qu'elle dist tousjours qu'elle n'entendoit rien aux choses dont il parloit elle le disoit comme une personne qui les entendoit mieux que celuy qui se mesloit de les vouloir enseigner et toute sa modestie et tout son chagrin ne pouvoient empescher qu'on ne connust malgre la simplicite de ses paroles qu'elle scavoit tout et que damophile ne scavoit ri ainsi cette derniere en parlant beaucoup disoit peu de chose et l'autre en ne disant presques rien disoit pourtant tout ce qu'il faloit dire pour se faire admirer mais enfin quand il plut aux dieux le concert commenca et des qu'il fut finy sapho se leva diligemment et feignant d'avoir une affaire pressee elle s'osta d'aupres de damophile qui ne pouvant encore la laisser partir sans luy donner quelque nouveau desgoust luy dit que c'estoit sans doute qu'elle avoit laisse quelque chanson imparfaite dans son cabinet qu'elle vouloit aller achever sapho entendit bien ce que luy dit damophile mais elle ne s'amusa pas a y respondre au contraire me tendant la main afin que je luy aidasse a marcher elle fut de l'autre coste de la sale ou amithone athys erinne et cydnon avoient este placees a peine les eut elles jointes que les pressant de sortir avec une diligence extreme elle les forca en effet de s'en aller plustost qu'elles n'eussent fait mais encore luy dit cydnon qui la vit toute rouge et toute esmeue que vous est il arrive qui vous fait sortir si diligemment quand nous serons 
 dans ma chambre luy dit elle je vous le diray car il me faut un peu de temps a me remettre de mon avanture du moins me disoit amithone dittes nous ce qu'a sapho vous qui avez este aupres d'elle pour moy dit athys sans me donner loisir de respondre j'ay bien de la peine a le deviner peut-estre reprit erinne que democede ne le scait non plus que nous pardonnez moy repliquay-je je le scay mais je ne scay pas si la belle sapho veut que vous le scachiez je ne veux pas seulement reprit-elle qu'amithone athys erinne et cydnon le scachent mais voudrois encore s'il estoit possible que toute la terre sceust combien je hais damophile et tous ses amis et combien je suis lasse de trouver tant de sortes gens par le monde sapho dit cela avec un chagrin si agreable qu'elle m'en fit rire et comme nous en estions la alce qui comme je vous l'ay ce me semble dit estoit un homme qui passoit pour bel esprit a mytilene et qui en avoit en effet beaucoup nous joignit aussi bien qu'un homme de qualite nomme nicanor justement comme nous arrivions a la porte de sapho ou nous trouvasmes une dame apellee phylire qui entra aussi de sorte qu'entendant que toutes ces dames faisoient la guerre a cette admirable fille d'une chose qu'ils n'entendoient pas ils se mirent a me demander ce que c'estoit des que nous fusmes dans la chambre de cette belle personne et que nous y fusmes assis mais des que sapho eut entendu ce 
 qu'ils me demandoient elle se tourna vers eux et prenant la parole non non leur dit elle ce n'est point a democede a dire quel est mon chagrin car il n'y a que moy qui le scache bien dittes le nous donc afin que nous vous en pleignions dit alors nicanor qui est un fort honneste homme et qui n'a aucun des deffauts de tous les jeunes gens de sa condition ce que vous me demandez n'est pas si aise a dire que vous vous l'imaginez repliqua sapho mais encore adjousta alce qu'avez vous et que pouvez vous avoir vous dis-je pour qui toute la terre a de l'admiration puis qu'il vous le faut dire reprit elle je suis si lasse d'estre bel esprit et de passer pour scavante qu'en l'humeur ou je me trouve adjourd'huy je mets la supreme felicite a ne scavoir ny lire ny escrire ny parler et si c'estoit une chose possible que de pouvoir oublier a lire a escrire et a parler je vous proteste que je commencerois de me aire tout a l'heure pour ne parler de ma vie tant je suis rebutee de la sotise du monde et de la persecution qui est inseparablement attachee a celles qui comme moy ont le malheur d'avoir la reputation de scavoir quelque autre chose que faire des boucles et choisir des rubans sapho dit cela avec un chagrin si aimable et d'un air si spirituel que cette agreable colere augmenta l'amour ou l'amitie qu'on avoit pour elle dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent mais encore luy dit cydnon dittes nous precisement ce qui vous est arrive 
 mais comment est il possible repliqua-t'elle que vous m'ayez pu voir aupres de damophile environnee de tous ces scavans qui la suivent tousjours sans me pleindre et sans songer que je passois fort mal mon temps si vous eussiez este du coste ou j'estois repliqua phylire en souriant vous n'eussiez pas este importunee par des dames trop scavantes je vous assure repliqua-t'elle que je ne scay ou je ne l'eusse pas este aujourd'huy car vous aviez a l'entour de vous quatre ou cinq femmes qui font une profession si ouverte de hair toutes les personnes qui ont de l'esprit et qui affectent une ignorance si grossiere qu'elles m'auroient encore dit quelque chose qui m'auroit deplu ou qui m'auroit ennuyee du moins reprit nicanor si vous eussiez este ou j'estois vous y eussiez trouve plus de complaisance car comme il n'y avoit que des hommes a l'entour de moy vous n'eussiez pu manquer d'en estre louee je l'aurois sans doute este repliqua-t'elle car on s'est mis dans la fantaisie qu'il me faut tousjours louer mais ce qu'il y a de vray c'est que je ne l'aurois pas este a ma mode car enfin nicanor la plus grande partie des gens de vostre condition scavent si peu ce qu'il faut dire a une personne comme moy que la moitie du temps ils me mettent en colere lors qu'ils pensent m'obliger et a la reserve de ceux qui sont icy presentement je ne scache presques personne qui ne m'ait dit quelque chose qui 
 m'ait desplu encore ne scay-je adjousta-t'elle s'il n'y a point quelqu'un icy qui m'ait fachee quelquesfois du moins scay-je bien que j'ay sujet de me pleindre de ce que vous n'apprenez pas a tous les gens que vous voyez de quelle maniere je veux qu'on me traite pour alce adjousta-t'elle je suis assuree qu'il entre mieux dans mes sentimens que tout le reste de la compagnie il est vray dit-il en riant que le mestier de bel esprit dont on dit que je me mesle est sans doute assez incommode mais encore dit phylire quelle incommodite peut il avoir et quel mal peut faire a sapho cette grande reputation qu'elle a par tout le monde en effet ne doit elle pas avoir bien de la joye de penser que tout ce qu'il y a de gens d'esprit a athenes a corinthe a lacedemone a thebes a argos a delphe et par toute la grece ne parlent d'elle qu'avec admiration pour tous les gens qui ne me connoissent point repliqua sapho j'en suis fort contente mais pour la plus grande partie de ceux que je voy je n'en suis pas si satisfaite et si vous voulez que je vous face toutes mes plaintes je vous les feray afin que nicanor instruise les gens de la cour comment il faut qu'ils vivent avec les gens d'esprit que phylire aprenne aux dames de son quartier a vivre bien avec celles du nostre et qu'amithone erinne athys et cydnon ne m'accusent plus d'estre bizarre dans mes plaintes et dans mes 
 chagrins c'est pourquoy pour parler de la chose en general je vous diray encore une fois qu'il n'y a rien de plus incommode que d'estre bel esprit ou d'estre traite comme l'estant quand on a le coeur noble et qu'on a quelque naissance car enfin je pose pour fondement indubitable que des qu'on se tire de la multitude par les lumieres de son esprit et qu'on aquiert la reputation d'en avoir plus qu'un autre et d'escrire assez bien en vers ou en prose pour pouvoir faire des livres on pert la moitie de sa noblesse si l'on en a et on n'est point ce qu'est un autre de la mesme maison et du mesme sang qui ne se meslera point d'escrire en effet on vous traite tout autrement et l'on diroit que vous n'estes plus destine qu'a divertir les autres et qu'il y a une loy qui vous oblige a escrire tousjours des choses de plus belles en plus belles et que des que vous n'en voulez plus escrire on ne vous doit plus regarder si vous estes riche on a bien de la peine a le croire si vous ne l'estes pas c'est la derniere infortune et pauvre pour pauvre on est bien traite plus doucement quand on n'est point bel esprit que quand on l'est je voy pourtant repliqua nicanor que tous les hommes de la cour carressent fort tous ceux qui se meslent d'escrire je vous assure repliqua sapho qu'ils les carressent d'une estrange maniere car enfin presques tous les jeunes gens de la cour traitent ceux qui se meslent d'escrire comme ils traitent des artisans en effet ils 
 pensent leur avoir rendu tout ce qu'ils doivent a leur merite quand ils leur ont loue en passant et bien souvent mal a propos quelque chose qu'ils ont escrit ou qu'ils leur ont demande ce qu'ils font quel ouvrage ils ont entrepris s'il sera bien tost fait et s'il ne sera point trop court car c'est ce qu'ils y scavent de plus fin que de dire tousjours que ce qu'on leur montre n'est pas assez long cependant il y a sans doute une grande distinction a faire entre ceux qui escrivent car il y a assurement des gens dont il ne faut voir que les ouvrages mais il y en a d'autres aussi dont la personne doit encore estre preferee a leurs escrits cependant ces gens qu'on apelle les gens du monde les confondent avec les autres et ne leur parlent point comme ils parlent a ceux qui ne se meslent point d'ecrire quoy que peut-estre ils en soient plus dignes je consens donc que ces scavans qui ne sont point du tout propres a la conversation ordinaire n'y soient point admis quoy que je veuille qu'on les respecte ou qu'on les excuse s'ils ont effectivement du merite mais pour ceux qui scavent parler aussi agreablement qu'ils scavent escrire je veux qu'on leur parle d'ordinaire comme s'ils n'escrivoient pas et qu'on ne les accable point de demandes continuelles de leurs ouvrages je scay bien qu'il y a de ces gens la qui en importunent les autres et qui ne cessent de persecuter ceux avec qui ils sont des productions de leur esprit mais a dire la verite 
 je ne scay qui est le plus importune ou de celuy qui trouve un de ces autheurs qui accablent ceux qu'ils voyent de recits continuels ou de celuy qui se mesle d'escrire et qui trouve de ces gens de qualite qui ne luy parlent jamais d'autre chose que de ce qu'il escrit principalement lors qu'il a quelque naissance et qu'il a le coeur bien place pour moy j'advoue qu'on ne me scauroit faire un plus grand despit que de me venir parler hors de propos de vers que je fais quelquesfois pour me divertir mais encore faut il estre equitable dit amithone car le moyen de ne louer jamais ce que vous escrivez mais le moyen que j'endure eternellement reprit sapho que l'un me vienne demander si je fais une elegie l'autre si j'ay fait une chancon un autre encore si c'est moy qui ay fait une epigramme et le moyen enfin d'endurer qu'on ne me parle point comme on parle aux autres moy qui ne veux estre que comme les autres sont et qui ne puis souffrir qu'on m'en distingue d'une si bizarre maniere cependant on ne me dit jamais rien comme on le dit a tout le reste du monde car si on me fait excuse de ce qu'on ne m'est pas venu voir on me dit qu'on a eu peur d'interrompre mes occupations si on m'accuse de resver on me dit que c'est sans doute que je ne suis jamais mieux que lors que je suis seule avec moy mesme si je dis seulement que j'ay mal a la teste je trouve tousjours quelqu'un qui aime assez les choses communes et populaires 
 pour me dire que c'est la maladie des beaux esprits et mon medecin mesme quand je me pleins de quelque legere incommodite me dit que le mesme temperamment qui fait mon bel esprit fait mes maux enfin je suis si importunee de vers de scavoir et de bel esprit que je regarde la stupidite et l'ignorance comme le souverain bien il est vray reprit alce que la belle sapho a raison de se pleindre comme elle fait je ne scay mesme si elle en dit encore assez et a parler sincerement si ce n'estoit qu'il faut chercher sa satisfaction en soy quand on est capable d'escrire quelque chose de suportable je vous assure qu'on seroit bien malheureux car pour moy j'ay este en plusieurs cours du monde et j'ay veu presques par tout une injustice effroyable pour tous les gens qui escrivent en effet presques tous les grands veulent bien qu'on les loue mais ils recoivent l'encens qu'on leur offre comme un tribut qui leur est deu sans regarder seulement la main qui le donne et en mon particulier je fis un jour un grand poeme pour un prince qui ne demanda pas mesme a me voir quoy qu'il dist qu'il ne le trouvoit pas mauvais mais a dire la verite je me consolay bien tost de cette disgrace car veu comme il en usa j'aymay mieux estre l'autheur que le prince et j'eus l'esprit plus satisfait d'avoir le coeur mieux fait que luy que si la fortune m'eust mis autant au dessus de sa teste qu'elle l'avoit mis au dessus de la 
 mienne ha mon cher alce repliqua sapho que vous me donnez de joye de parler comme vous parlez car il est vray que rien ne me donne plus de satisfaction que lors que je me puis dire a moy mesme que j'ay l'ame plus noble que ceux que le caprice de la fortune a mis au dessus de moy mais apres tout cela n'empesche pas qu'il n'y ait tousjours quelques instans ou je sens tous les desgousts que la reputation que j'ay me donne car enfin je voy des hommes et des femmes qui me parlent quelquesfois qui sont dans un embarras estrange parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie qu'il ne me faut pas dire ce qu'on dit aux autres gens j'ay beau leur parler de la beaute de la saison des nouvelles qui courent et de toutes les choses qui font la conversation ordinaire ils en reviennent tousjours a leur point et ils sont si persuadez que je me contraints pour leur parler ainsi qu'ils se contraignent pour me parler d'autres choses qui m'accablent tellement que je voudrois n'estre plus sapho quand cette avanture m'arrive car enfin je le dis comme si vous pouviez voir mon coeur on ne scauroit me faire un plus sensible despit que de me traiter en fille scavante c'est pourquoy je conjure toute la compagnie de m'empescher de recevoir cette persecution en disant plus tost a toute la terre que je ne suis point ce qu'on me dit que c'est alce qui fait les vers qu'on m'attribue et que je n'ay rien digne d'estre estime afin qu'apres cela on me laisse en repos 
 sans me chercher ny sans me fuir car je vous advoue que je n'aime guere ny qu'on me cherche ny qu'on me fuye comme scavante des qu'elle eut dit cela il arriva beaucoup de monde qui fit changer la conversation mais pour sapho elle parla peu le reste du jour a ce que ma soeur me dit car pour moy je sortis des que cette augmentation de compagnie arriva parce qu'on m'avoit dit que deux de mes anciens amis qui estoient en voyage depuis longtemps estoient arrivez de sorte que ne voulant pas estre des derniers a les visiter je fus bien aise de me desrober pour leur aller rendre ce devoir
 
 
 
 
mais madame comme il y en a un apelle phaon qui a beaucoup de part a l'histoire que je vous raconte il faut que je vous en parle un peu plus particulierement que de l'autre qui s'apelle themistogene je vous diray pourtant qu'ils sont tous deux de lesbos que nous avions apris tous nos exercices ensemble et que durant nos premieres annees je les aimois presques esgallement cependant au retour de mes amis il arriva que je trouvay que j'en avois perdu un quoy que je les reuisse tous deux mais madame pour vous expliquer cette enigme il faut que vous scachiez que lors que phaon et themistogene partirent j'aimois un peu plus le dernier que le premier parce qu'en effet il avoit alors quelque chose de plus aimable dans l'humeur et mesme en sa personne mais a leur retour je trouvay un grand changement car l'un estoit enlaidy et 
 l'autre estoit beaucoup plus beau de plus l'esprit de themistogene n'avoit fait nul progres et celuy de phaon s'estoit tellement augmente qu'on peut assurer qu'il y en a peu au dessus du sien et pour dire les choses comme elles sont il est peu d'hommes plus aimables que luy pour sa personne on n'en voit guere qu'on luy puisse comparer car il est sans doute extremement beau mais c'est d'une beaute qui ne ressemble pourtant pas a celle des dames et il conserve toute la bonne mine de son sexe avec toute la beaute du leur il a la taille belle et noble quoy qu'il ne soit pas fort grand les cheveux fort bruns les yeux noirs et beaux le tour du visage agreable les dents belles le nez bien fait et la mine haute de plus il a les mains belles pour un homme l'air spirituel la phisionomie heureuse et il a je ne scay quoy de passionne dans les yeux quoy qu'il n'y ait nulle affectation qui sert encore a le rendre tour propre a estre un fort agreable galant enfin madame phaon est si beau et si bien fait que le peuple de lesbos a fait une fable de luy la plus bizarre du monde car comme il est fils d'un homme de condition de mytilene qui avoit commande dans plusieurs vaisseaux a diverses guerres ce peuple greffier dit que comme il estoit encore assez jeune et qu'il se jouoit dans un esquif aupres d'un des vaisseaux de son pere venus le pria de la faire passer dans cet esquif jusques a une isle ou elle vouloit aller et que pour le recompenser 
 de cet office qu'il luy rendit elle le fit devenir aussi beau qu'il est ainsi sans qu'il y ait aucun fondement a cette fable sinon que phaon contre l'ordinaire des hommes n'estoit pas aussi beau quand il estoit enfant qu'il l'a este depuis tout le peuple de lesbos ne laisse pas de croire ce mensonge comme une chose veritable mais madame si la personne de phaon est aimable son esprit et son humeur ne le sont pas moins car il est civil doux et complaisant et sans estre ny enjoue ny melancolique il a tout ce qu'il faut pour plaire outre ce que je viens de dire il a l'air aise et agreable il parle juste et fort a propos et il connoist si finement toutes les belles choses que ceux qui les sont ou qui les disent ne les connoissent pas mieux que luy au reste il a l'inclination naturellement galante et il y a enfin un tel raport entre sa personne son humeur et son esprit qu'on peut dire qu'ils sont veritablement faits l'un pour l'autre pour themistogene il ne luy ressemble point ce n'est pas qu'il soit mal fait mais c'est qu'il ne plaist pas et qu'il a l'air contraint ce n'est pas non plus qu'il soit absolument sans esprit mais c'est encore que ce qu'il en a est mal tourne et que themistogene n'est presques jamais du party de la raison quand il ne suit que la sienne et qu'il est si accoustume a mal choisir qu'on est presques assure de choisir tousjours bien en prenant seulement ce qu'il ne choisit pas 
 cependant il fait fort l'empresse a aimer les belles choses et a chercher les honnestes gens quoy qu'il ne les scache pas connoistre ces deux hommes estant donc tels que je vous les represente avoient fait un long voyage sans avoir fait beaucoup d'amitie et sans avoir eu beaucoup de societe ensemble car des qu'ils estoient arrivez en une ville leur inclination les separoit et ce qui plaisoit a l'un ne plaisoit jamais a l'autre ainsi ils estoient ensemble par les chemins et n'estoient presques jamais ensemble en nul autre lieu suivant donc cette coustume des qu'ils furent arrivez a mytilene ils se separerent quoy qu'ils n'eussent alors ny l'un ny l'autre ny pere ny mere chez qui aller loger de sorte que je les fus chercher separement mais je ne les trouvay pas car durant que je les cherchois ils me cherchoient et ce ne fut que le lendemain que je les vy mais comme je connus bientost la difference qu'il y avoit entre themistogene et phaon je rendis justice au merite et je changeay comme ils avoient change car j'aimay plus phaon que themistogene pour qui je ne pouvois plus avoir la mesme estime que j'avois eue en un age ou l'on ne scait pas tousjours trop bien la raison de ce qu'on fait cependant comme je ne fus pas le premier qu'ils virent a mytilene je les trouvay desja instruits de la grande reputation de sapho neantmoins ils ne l'estoient pas par des gens qui sceussent la louer comme elle meritoit de l'estre car on leur avoit seulement 
 dit qu'elle avoit un grand esprit qu'elle estoit scavante et qu'elle faisoit admirablement des vers mais ce qu'il y eut de rare fut que quoy qu'on eust dit la mesme chose a phaon et a themistogene elle produisit des effets bien differens car themistogene par l'envie qu'il avoit de connoistre toutes les personnes extraordinaires eut une impatience estrange d'aller chez sapho et phaon au contraire qui avoit veu le soir damophile en une maison ou elle avoit este au sortir du concert n'eut nulle curiosite de connoistre sapho en effet bien loin d'en avoir envie lors que je luy en parlay et que je luy offris de l'y mener il s'en deffendit comme d'une visite qu'il aprehendoit au lieu de la desirer de sorte que la chose alla a tel point que themistogene me tourmentoit continuellement pour m'obliger de le mener chez sapho sans que je le voulusse faire parce que je ne l'en trouvois pas digne et que je tourmentois continuellement phaon pour l'obliger d'y aller sans qu'il s'y pust resoudre par l'imagination qu'il avoit qu'il estoit presques impossible qu'une femme pust estre scavante sans estre ridicule ou du moins incommode ou peu agreable joint que comme phaon avoit encore peu d'experience de l'amour il avoit une erreur dans l'esprit dont il s'est bien guery depuis car il s'imaginoit alors qu'il estoit bien plus agreable d'aimer une belle stupide que d'avoir de l'amour pour une femme de grand esprit si bien qu'un jour que je le pressois chez 
 moy d'aller chez sapho et qu'il s'en deffendoit avec opiniastrete je me mis a le quereller estrangement de ce qu'il ne vouloit pas adjouster foy a ce que je luy disois car enfin luy dis-je quelle raison avez vous a me dire pour ne vouloir pas voir sapho premierement me dit-il j'ay trouve des gens qui m'ont dit que damophile est la coppie de sapho et je vous declare que si cela est il est impossible que l'original m'en puisse jamais plaire car je la trouve si ridicule et si incommode que je fuirois de province en province pour ne rencontrer pas celle qu'elle a imitee ha injuste amy luy dis-je si vous scaviez quel tort vous faites a l'admirable sapho vous auriez horreur de vostre injustice et vous verriez si bien que damophile ne luy ressemble point que vous vous repentiriez de l'injure que vous me faites en m'accusant de ne me connoistre point en merite je ne vous en accuse pas me dit-il mais comme vous le scavez chacun a son goust et son caprice et pour moy je vous le dis comme je ne veux voir des dames que pour me divertir je les cherche belles et galantes et de conversation agreable sans les chercher scavantes car je crains terriblement ces diseuses de grands mots et de petites choses qui sont tousjours sur le haut du parnasse et qui ne parlent aux hommes qu'avec le langage des dieux joint que si vous voulez encore que je vous descouvre tout mon secret je vous advoueray que je 
 me suis si bien trouve en sicile d'avoir aime une belle stupide que je ne veux pas m'exposer a pouvoir aimer une belle scavante qui me feroit peut-estre desesperer c'est pourquoy ne me tourmentez donc plus je vous en conjure car si sapho est comme je me l'imagine elle me desplairoit horriblement et si elle est telle que vous le dittes elle me plairoit peut-estre trop pour mon repos mais est il possible luy dis-je que vous ayez pu aimer la stupidite je n'ay pas aime la stupidite reprit-il en riant mais j'advoue que je n'ay pas hai la belle stupide je comprens bien luy dis-je alors qu'on peut aimer a voir la beaute par tout ou on la trouve et je comprens bien mesme qu'on peut avoir une espece d'amour passagere pour une tres belle femme sans esprit mais je ne comprens point qu'on puisse avoir nul attachement considerable pour une personne qui n'en a pas quelque belle qu'elle puisse estre et vous ne connoissez point du tout la delicatesse des plaisirs de cette passion si vous n'avez jamais aime qu'une belle stupide je ne scay si j'en connois tous les plaisirs repliqua phaon mais du moins n'en connois-je pas les suplices ha mon cher amy luy dis-je vous n'estes encore guere scavant en amour car on n'y scauroit estre heureux si on n'y a este miserable en effet adjoustay-je il faut avoir soupire douloureusement pour sentir la joye il faut avoir desire un bien avec inquittude pour le posseder 
 avec plaisir et il faut enfin avoir aime une femme d'esprit pour connoistre toutes les douceurs de l'amour en mon particulier adjoustay-je d'abord que je voy une tres belle femme j'en concois une si grande idee que je luy donne un esprit proportionne a sa beaute de sorte que lors qu'il arrive que je ne trouve pas que le sien soit tel j'en suis si estonne et si rebute tout ensemble que je n'en puis jamais devenir amoureux et j'aime beaucoup mieux une belle peinture qui ne peut dire de sotises qu'une belle femme qui peut faire et dire mille impertinences comme nous en estions la themistogene arriva qui estant dans des sentimens bien opposez a ceux de phaon me venoit encore prier de le mener chez sapho me disant qu'il avoit une fort grande envie de la connoistre adjoustant que selon toutes les apparences il en deviendroit amoureux si elle estoit telle que son imagination la luy representoit si cela est luy dis-je pour m'en deffaire il ne faut pas que je vous y mene car vous seriez trop malheureux si vous deveniez amant d'une personne qui en a tant d'autres ainsi sans avoir pu persuader phaon et sans que themistogene m'eust persuade nous nous separasmes mais ce qu'il y eut de rare fut que l'apresdisnee estant alle chez sapho elle me dit que nicanor et phylire qui avoient veu phaon luy en avoient dit tant de bien que quoy qu'elle n'eust pas accoustume de souhaiter de nouvelles connoissances elle ne laissoit pas de 
 desirer celle-la il est vray madame luy repliquay-je que phaon a beaucoup de merite comme il est vostre amy particulier reprit elle je veux croire qu'il ne manquera pas de voir cydnon et qu'ainsi je pourray le rencontrer chez elle il luy seroit fort honteux de ne vous voir pas chez vous repris-je devant que de vous voir ailleurs si ce n'estoit qu'il vous aprehende ha democede me dit elle je ne veux point que vostre amy me craigne et si vous voulez que je vous die tout ce que je pense je croiray que vous luy aurez donne mauvaise opinion de moy s'il ne me vient voir vous pouvez juger madame combien ce que sapho me disoit m'embarassoit scachant les sentimens ou estoit phaon cependant je ne pus jamais me resoudre a nuire a mon amy et j'aimay mieux m'engager de le mener a sapho me resolvant de faire une affaire serieuse de cette visite et de prier phaon de la donner a mon amitie s'il ne la vouloit pas donner au merite de sapho et en effet des que je fus hors de chez elle je fus le chercher pour tascher de luy persuader ce que je souhaitois de luy mais ce ne fut pas sans peine toutesfois comme il connut que je le desirois et qu'il craignit de me fascher s'il s'opiniastroit davantage il me dit qu'il falloit du moins que je luy tinsse conte de cette complaisance comme d'une grande marque de son amitie en suite de quoy il fut resolu que je le menerois le lendemain chez sapho mais ce qui m'embarrassa sut que je n'osay l'y mener sans y 
 mener aussi themistogene parce qu'il s'en seroit fache de sorte que pour mener un homme agreable il en fallut mener un facheux comme j'avois adverty sapho de cette visite elle en avoit adverty ses cheres amies si bien qu'amithone erinne athys et cydnon estoient avec elle lors que nous y arrivasmes phaon themistogene et moy comme sapho est une des personnes du monde qui a l'abord le plus agreable et le plus obligeant quand elle le veut elle nous receut admirablement et d'une maniere si galante que je vy bien que phaon en fut surpris et qu'il ne s'estoit pas attendu de trouver une fille scavante qui eust un air si libre si aimable et si naturel pour themistogene je remarquay qu'il fut aussi estonne que phaon mais qu'il l'estoit d'une maniere differente neantmoins comme ils estoient tous deux preocupez de l'opinion du scavoir de sapho et qu'ils estoient persuadez qu'il ne luy falloit parler qu'en haut stile ils commencerent la conversation d'un ton fort serieux ce n'est pas que je n'eusse dit a phaon qu'il ne le falloit pas faire mais il ne m'avoit pas creu de sorte que croyant qu'en effet il falloit du moins la louer comme une personne extraordinaire et la louer mesme avec de grandes et belles paroles il commenca de le faire avec une exageration fort eloquente mais sapho l'arrestant tout court en se tournant vers moy sans mentir democede me dit elle je me pleins estrangement de vous de moy madame repris-je avec estonnement 
 ouy repliqua-t'elle c'est de vous dont je me pleins car comme phaon ne me connoist pas je serois injuste de me pleindre de luy ainsi c'est positivement vous que j'accuse de toutes les louanges qu'il me donne puis que si vous l'aviez adverty que je n'aime point qu'on me loue de la maniere qu'il le fait je le croy trop honneste homme pour n'avoir pas eu assez de complaisance pour s'empescher de me dire des flatteries qui ne me peuvent jamais plaire je vous assure luy repliquay-je qu'il n'a pas tenu a l'advertir qu'il ne se soit accommode a la modestie de vostre humeur il faut donc qu'il ne me connoisse pas pour ce que je suis reprit sapho mais phaon adjousta-t'elle en se tournant vers luy comme je n'aime point a devoir rien a la renommee je vous demande pour grace singuliere de ne juger de moy que par vous mesme et de vouloir vous donner la peine et le temps de me connoistre car a mon advis vous me feriez injustice si vous jugiez de moy sur le raport d'autruy je ne scay madame repliqua phaon en souriant s'il y a autant de modestie que vous le pensez a ce que vous dittes car enfin advouer que vous meritez plus de louanges que la renommee ne vous en donne c'est tomber d'accord que vous en meritez plus que personne n'en a jamais merite en effet adjousta themistogene pensant qu'il alloit dire des merveilles y a-t'il rien de plus beau que d'entendre dire qu'une fille fait mieux des vers qu'homere n'en a fait et qu'elle est plus scavante que tous les 
 sept sages de grece quoy qu'il en soit dit sapho je n'aime nullement qu'on parle de moy en ces termes et le dernier outrage que je puisse recevoir de mes amis est de me soubconner d'estre bien aise qu'on me loue de cette maniere car enfin comme je ne suis point scavante je ne veux pas qu'on me die que je le suis et quand je le serois je ne le voudrois pas non plus je ne puis sans doute pas nier que je n'aye fait quelques vers mais puis que la poesie est un effet d'une inclination naturelle aussi bien que la musique il ne me faut non plus louer de ce que je fais des vers que de ce que je chante apres cela sapho destournant agreablement la conversation apporta un soin estrange a ne parler de rien qui aprochast de l'esprit scavant au contraire toute l'apresdisnee se passa a faire une agreable guerre a ses amies de mille petites choses qui s'estoient passees dans leur cabale et qu'elle faisoit pourtant si bien entendre que phaon et themistogene y prenoient aussi autant de plaisir que celles qui les avoient veu arriver et que moy qui les scavois en suite alce et nicanor estant arrivez sapho reprocha au premier une chose qu'il avoit faite chez elle il y avoit quelques jours et qu'il faisoit presques tousjours quand l'occasion s'en presentoit en effet madame alce s'estoit si bien mis dans la fantaisie qu'il faut qu'une femme soit belle qu'il ne pouvoit presques endurer celles qui ne l'estoient pas et il ne manquoit guere de changer de place quand le hazard le mettoit aupres d'une 
 femme laide de sorte qu'il estoit arrive que comme il estoit chez sapho il y estoit venu une femme qui estoit sans doute fort desagreable si bi que suivant son humeur il estoit sorti a l'heure mesme et estoit sorti si brusquement que cette femme qui a de l'esprit s'estoit aperceue qu'il la fuyoit ainsi sapho qui estoit alors bien aise de tourner la conversation d'une maniere galante se mit a luy reprocher sa delicatesse et a blasmer en sa personne la plus grande partie des jeunes gens du monde qui font presques tous la mesme chose en verite madame luy dit il voyant la guerre qu'elle luy faisoit pour ce jour que vous me reprochez je ne sortis de chez vous que parce que je voulois aller chez la belle athys et je vous proteste que ce ne fut pas pour la raison que vous dittes de grace alce reprit athys ne vous excusez point sur la visite que vous me vouliez faire car vous ne m'en fistes point ce jour la je fus donc chez amithone adjousta-t'il nullement repliqua cette belle personne et erinne cydnon et moy vous vismes promener plus de deux heures des fennestres de ma chambre avec un de vos amis qui est un des plus laids hommes du monde et qui est sans doute plus laid que la dame que vous fuyez n'est laide sans mentir reprit sapho il faut estre bien bizarre pour avoir des sentimens si irreguliers car je voudrois bien scavoir pourquoy vos yeux souffrent la laideur en un homme et pourquoy ils ne l'endurent pas en une femme cependant il est 
 certain qu'il n'y a pas un de ces galands delicats pour la beaute des femmes qui ne passe la plus grande partie de sa vie avec des hommes qui sont fort laids et qui n'ait mesme quelque amy qui ne soit pas beau toutesfois par une bizarrerie injurieuse a nostre sexe des qu'une femme n'est point belle ils ne la peuvent endurer ils la fuyent comme si elle avoit la peste et on diroit que les femmes ne sont au monde que pour avoir le destin des couleurs c'est a dire pour divertir les yeux seulement il faut pourtant advouer adjousta t'elle que cela est tout a fait injuste car si en general vous aimez ce qui est beau et haissez ce qui est laid n'ayez donc que de beaux amis aussi bien que de belles maistresses et fuyez aussi soigneusement les hommes qui sont laids que vous fuyez les laides femmes mais si au contraire vos yeux peuvent s'accoustumer a la laideur de ceux de vostre sexe parce qu'ils ont d'ailleurs des qualitez estimables accoustumez les aussi au peu de beaute de quelques femmes qui peuvent avoir mille charmes dans l'esprit et mille beautez dans l'ame veritablement si on vous obligeoit d'estre amant de toutes les dames que vous verriez vous auriez raison d'estre aussi delicat que vous l'estes mais ayant le coeur tout occupe de l'amour d'une des belles personnes du monde je ne voy pas qu'il faille avoir une si grande delicatesse que vous ne puissiez parler un quart d'heure a une femme si elle n'est pas 
 belle et que vous sortiez mesme d'une visite ou il en arrivera quelqu'une qui sera laide cependant tous les jeunes gens ont presques cette sorte d'injustice et il y en a mesme qui sont laids de la derniere laideur qui ne peuvent souffrir celle d'une femme en effet ils veulent que les plus beaux yeux du monde les regardent favorablement et ils veulent de plus quelquesfois ne regarder que de belles femmes avec les plus laids yeux de la terre j'en connois mesme un qui se regarde aussi souvent dans tous les miroirs qu'il rencontre que s'il estoit le plus beau de tous les hommes et qui regardant sa propre laideur avec agreement ne peut souffrir celle des autres avec patience ce que vous dittes est si agreablemant pense reprit phaon que je croy qu'alce avec tout son esprit aura bien de la peine a vous respondre je vous assure reprit alce que j'aime mieux advouer que j'ay tort que d'entre prendre de me justifier puis que je ne le pourrois faire sans dire beaucoup de choses contre les dames en general ce que vous dittes a tant de malignite reprit amithone que vous meriteriez pour vous punir de ce que vous fuyez les femmes des qu'elles ne sont point belles que toutes les belles evitassent soigneusement vostre rencontre pourveu qu'il y en eust quelqu'une qui ne me fuyst pas reprit il en regardant athys je me consolerois de ne voir pas les autres quand je serois belle repliqua erinne je scay bien que je ne serois pas de celles qui vous consoleroient et comme je ne le suis point 
 adjousta athys en rougissant je n'aurois rien a faire qu'a me consoler de n'estre pas du nombre de celles qui consoleroient alce a mon advis reprit nicanor en regardant cette belle fille dont alce estoit amoureux vous scavez bien la part que vous avez en cette avanture et il n'y a personne a mytilene qui ait veu qu'alce soit sorty d'une compagnie ou vous ayez este c'est assurement reprit elle qu'il n'est pas si delicat qu'il ne puisse endurer celles qui comme moy ne sont ny belles ny laides ce que vous dittes de vous est si injuste repliqua alce que je ne scay comment la belle sapho qui aime tant a rendre justice au merite l'endure c'est que je ne pensois pas repliqua-t'elle qu'il m'apartinst de louer la beaute d'athys en vostre presence car enfin comme vous avez les yeux si delicats qu'ils ne peuvent souffrir la laideur aux femmes je suis persuadee que vous les avez aussi extremement fins a connoistre la veritable beaute et que vous la scavez mieux louer qu'un autre cependant adjousta-t'elle je voudrois bien scavoir si phaon et themistogene ont la mesme delicatesse qu'alce car pour nicanor et pour democede je scay qu'ils ont des amies qui ne sont point belles pour moy reprit phaon quoy que je sois fortement touche de la beaute je croirois faire un grand outrage aux dames si je la regardois comme le seul avantage de leur sexe aussi vous puis-je assurer que bien loin d'estre dans les sentimens d'alce qui ne peut avoir d'amie si elle 
 n'est belle je suis persuade qu'il n'est mesme pas impossible d'estre fort amoureux d'une femme qui ne l'est point pourveu qu'elle ne soit pas horrible car enfin les yeux s'accoustument aisement a tout et il peut y avoir des femmes qui ont des beautez si surprenantes dans l'esprit et des graces si engageantes dans l'humeur qu'elles ne laissent pas de plaire et d'estre fort aimables et fort aimees pour moy dit alors themistogene comme je m'attache plus a l'esprit qu'a la beaute du visage j'aimerois bien mieux une femme qui scauroit mille belles et grandes choses quand mesme elle seroit laide qu'une belle qui ne scauroit rien a ce que je voy reprit sapho en riant je ne puis donc jamais estre ny amie d'alce ny amie de themistogene car je ne suis ny belle comme le premier en veut une ny scavante comme themistogene desire la sienne c'est pourquoy il faut que je cherche a faire mes amis de nicanor de phaon et de democede mais si en cherchant des amis reprit cydnon en souriant vous trouviez quelque amant vous seriez bien espouvantee je le serois sans doute comme le devroit estre une personne qui n'en a jamais trouve repliqua t'elle et qui ne souhaite pas trop d'en avoir comme nicanor phaon et moy allions luy respondre cynegire entra dans sa chambre de sorte que sa presence fit changer de conversation et nous chassa bientost nicanor phaon themistogene et moy cependant madame comme il y avoit une assez 
 belle place devant le logis de sapho nous nous mismes a nous y promener mais a peine y fusmes nous que phaon me parlant bas parce qu'il ne vouloit pas que nicanor sceust l'opinion qu'il avoit eue de sapho ha mon cher amy me dit-il que j'estois injuste et que j'estois ennemy de moy mesme quand je ne voulois pas voir l'admirable sapho et bien luy dis-je luy avez vous trouve l'air trop scavant ressemble t'elle a damophile et luy faut il dire de ces grandes choses dont vous vous estiez imagine qu'il la falloit entretenir pour moy reprit-il je suis si charme de l'avoir veue que je ne pense pas qu'il y ait au monde une personne si aimable car enfin quand je songe en voyant sapho si douce si sociable et si galante que c'est elle qui fait ces vers que toute la terre admire et que je pense que cette mesme fille qui se divertit des plus petites choses en scait tant de grandes j'ay tant d'admiration pour son merite que je commence de craindre d'en devenir amoureux si je continue de la voir cependant je ne croy pas qu'il soit possible de m'en empescher je vous avois bien dit luy dis-je alors que des que vous auriez veu sapho vous changeriez de sentimens mais encore me dit il voudrais-je bien scavoir si on la voit tousjours aussi aimable que je l'ay veue aujourd'huy et si on ne luy voit jamais nul sentiment de cette espece d'orgueil qui est presques inseparable de tout ceux qui scavent quelque chose d'extraordinaire dites moy 
 donc mon cher amy ce que je m'en vay vous demander parle t'elle tousjours avec aussi peu d'affectation et avec autant d'agrement qu'elle en a eu tantost tout ce que je vous en puis dire repris-je c'est qu'elle est encore quelquesfois autant au dessus de ce que vous l'avez veue que vous l'avez trouvee au dessus de ce que vous vous l'estiez figuree ha democede repliqua t'il ce que vous dittes n'est pas possible et je defie la belle sapho de me paroistre plus aimable qu'elle me l'a paru aujourd'huy apres cela nicanor s'estant mis a parler a phaon themistogene s'aprocha de nous avec assez de froideur en suite de quoy m'adressant la parole je vous advoue me dit il que j'ay este bien estonne apres disner et quoy luy dis-je tout surpris vous n'estes pas satisfait d'avoir veu sapho je le suis si peu reprit il que si ce n'estoit que je suis persuade que c'est qu'elle a voulu cacher son scavoir a cause qu'il y avoit trop de femmes je serois tout a fait desabuse de la haute opinion que j'avois conceue d'elle car enfin je ne luy ay rien ouy dire d'aujourd'huy qu'une autre dame qui n'auroit rien sceu n'eust pu dire du moins m'advouerez vous repris-je froidement que si elle a parle comme une dame c'est comme une dame qui parle bien j'advoue dit-il qu'elle n'a pas dit de mots barbares mais a vous dire la verite je m'estois attendu a toute autre chose qu'a ce que j'ay ouy vous pensiez donc luy dis je qu'elle enseignast la philosophie 
 qu'elle fist des argumens invincibles qu'elle resolust des questions difficiles et qu'elle expliquast des passages obscurs d'hesiode ou d'homere je pensois du moins dit-il qu'il ne devoit sortir de sa bouche que de belles et de grandes choses qui faisoient connoistre ce qu'elle scavoit et pour moy je vous dis ingenument que je suis persuade qu'il faut qu'il y ait des jours ou elle montre son scavoir car il ne seroit pas possible qu'elle eust la reputation qu'elle a par toute la grece si elle ne disoit jamais que des bagatelles comme celles que je luy ay entendu dire aujourd'huy vous pouvez juger madame combien j'estois espouvente de voir la difference qu'il y avoit entre les sentimens de phaon et ceux de themistogene cependant comme il parloit assez haut phaon entendit confusement ce qu'il me disoit de sorte que comme il estoit desja devenu un des plus zelez partisans de sapho il se mesla a nostre conversation et me demanda de quoy themistogene me parloit il me dit repris-je en souriant qu'il n'a pas trouve que sapho merite les louanges qu'on luy donne et qu'il s'estoit imagine qu'elle disoit mille belles choses qu'elle n'a pas dittes a ce que je voy repliqua froidement phaon la belle sapho ne pouvoit aquerir l'estime de themistogene et de moy car je l'estime infiniment apres luy avoir entendu dire toutes les bagatelles qu'il luy reproche mais je ne l'aurois guere estimee si elle avoit dit toutes ces grandes choses qu'il s'imagine 
 qu'elle devoit dire ainsi il s'enfuit de necessite qu'elle ne nous pouvoit satisfaire tous deux j'en tombe d'accord reprit brusquement themistogene mais la difficulte est de scavoir s'il n'eust pas este plus avantageux a sapho de me satisfaire que de vous contenter si vous voulez bien que nicanor et democede soient nos juges reprit phaon j'y consens comme je suis tout a fait de vostre party repliqua nicanor je ne puis prendre cette qualite et comme je suis directement oppose a celuy de themistogene adjoustay-je il m'est plus aise d'estre sa partie que son juge apres cela dit phaon a themistogene croirez vous encore que j'ay tort d'estimer plus sapho de parler comme elle parle scachant ce qu'elle scait que je ne l'estimerois si elle estalloit continuellement toute sa science comme vous l'entendez et qu'elle passast les journees entieres a dire mille choses que ceux qui vont chez elle n'entendroient point et que vous n'entendriez peut-estre guere mieux que moy du moins scay-je bien que quand je les entendrois je ne les escouterois pas longtemps car bien loin de pouvoir souffrir une femme qui fait la scavante je n'endure mesme qu'aveque peine les hommes scavans qui se piquent trop de leur scavoir mais a dire la verite adjousta-t'il en se tournant vers moy je ne m'estonne pas trop de ce que pense themistogene car il y a plus de deux ans que nous n'avons este de mesme advis ainsi il m'a este aise de prevoir des que 
 j'ay commence d'admirer sapho qu'il ne l'admireroit pas et qu'il luy preferoit damophile que je mets autant au dessous de toutes les autres femmes que je mets sapho au dessus de toutes celles que j'ay connues jusques icy car enfin escrire comme elle escrit et parler comme elle parle sont deux qualitez si admirables qu'elle merite l'estime de toute la terre mais encore reprit themistogene avec un chagrin qui nous fit rire qu'a t'elle dit de grand et de beau elle a parle juste et galamment repliqua phaon et elle a parle avec modestie et d'une maniere si naturelle et si judicieuse qu'elle a merite mon admiration il n'en est pas de mesme de moy reprit il car je n'admire que les choses extraordinaires j'ay connu un homme a athenes repliqua phaon qui estoit de l'humeur de themistogene car il ne scavoit point mettre de difference entre les choses qu'on admire et les choses qui donnent de l'estonnement je ne scay si je suis de ceux que vous dittes repliqua fierement themistogene mais je scay bien que je ne mets point de difference entre sapho et toutes les autres femmes de mytilene si elle ne dit jamais que des choses pareilles a celles que je luy ay entendu dire et dans les sentimens que j'ay d'elle apres l'avoir ouy parler je vous declare que si je ne luy entens rien dire de plus esleve que ce qu'elle a dit aujourd'huy je croiray que quelqu'un luy fait les vers que l'on publie 
 sous son nom phaon entendant ce que disoit themistogene se mit a en rire d'une maniere si injurieuse pour luy qu'il s'en facha tout de bon si bien que luy parlant fort aigrement et l'autre luy respondant de mesme ils se querellerent tout a fait et nicanor et moy eussions bien eu de la peine a les separer si alce et deux autres ne fussent fortuitement venus a nous cependant comme cette querelle ne put estre accommodee sur le champ et que ce ne fut que le lendemain que ces deux ennemis s'embrasserent elle fit un grand bruit a mytilene mais ce qu'il y eut d'avantageux pour phaon fut que comme je contay tout ce qui s'estoit passe a ma soeur elle le dit a sapho ainsi des le premier jour qu'elle connut phaon elle sceut qu'elle luy avoit de l'obligation l'accommodement de ces deux ennemis eut mesme une circonstance remarquable car phaon ne voulut point s'accommoder que themistogene n'avouast qu'il avoit eu tort de juger si legerement du merite de sapho et de croire plustost sa propre opinion que celle de toute la terre de sorte que cette admirable fille scachant la chose comme elle s'estoit passee s'en tint sensiblement obligee a phaon aussi le receut-elle fort obligeamment lors qu'il la retourna voir en effet a peine le vit elle entrer dans sa chambre qu'elle fut au devant de luy de la meilleure grace du monde et elle luy fit mesme un compliment si particulier et si galant qu'il 
 merite de vous estre raconte car enfin des qu'elle fut aupres de phaon elle prit la parole la premiere et le regardant avec un visage souriant vous m'avez tellement louee de ne dire point de grandes choses luy dit elle que je n'ose presque vous faire un grand remerciment de l'obligation que je vous ay de peur que contre ma coustume il ne m'echapast quelqu'une de ces grandes paroles qui pourroient m'aquerir l'estime de themistogene et qui me feroient perdre la vostre ce que vous dittes est si plein d'esprit et si galant repliqua-t'il que je me repens de m'estre accommode avec themistogene car il est vray qu'un homme qui ne vous admire point merite que tout ce qu'il y a de gens raisonnables au monde luy declarent une guerre immortelle quand vous me connoistrez bien repliqua sapho vous verrez que je ne suis pas si jalouse de ma gloire et que tant qu'on ne dira pas que je manque de vertu et de bonte je ne me mettray guere en peine de ce qu'on dira de moy apres cela sapho ayant fait assoir phaon la conversation fut tout a fait divertissante car non seulement ses amies particulieres estoient chez elle mais phylire nicanor alce et moy y estions aussi joint que la querelle de phaon et de themistogene la tourna d'un coste qui fit dire mille belles et agreables choses a sapho en effet apres avoir bien parle de l'erreur de themistogene qui croyoit qu'on ne pouvoit rien scavoir si on ne parloit continuellement de science phylire 
 dit qu'encore que l'ignorance grossiere fust un grand deffaut elle pensoit pourtant qu'il y avoit moins d'inconvenient que la plus grande partie des femmes fussent ignorantes que d'estre scavantes car imaginez vous dit elle quelle persecution ce seroit s'il y avoir deux ou trois cens damophiles a mytilene mais imaginez vous au contraire repliqua precipitamment phaon quelle felicite il y auroit s'il y avoit seulement cinq ou six sapho en toute la terre et qu'athenes delphes thebes et argos peussent se vanter d'avoir la leur aussi bien que mytilene eh de grace phaon reprit elle en rougissant n'effacez point l'obligation que je vous ay par des louanges que je n'aime pas et souvenez vous s'il vous plaist que je ne veux point passer pour scavante car enfin je suis fortement persuadee que si je scay quelque chose que toutes les femmes ne scavent pas je ne scay du moins rien que toutes les dames ne deussent scavoir en verite reprit cydnon en riant vous les engagez a bien des choses car a parler sincerement vous en scavez tant que je ne scay comment vous pouvez faire pour les cacher ny comment nous les pourrions aprendre je vous assure repliqua sapho que j'en scay si peu que si toutes les femmes vouloient bien employer tout le temps qu'elles employent a rien elles en scauroient mille fois plus que moy ce que dit la belle sapho est si bien dit quoy qu'il ne soit pas positivement vray pour ce qui la regarde reprit 
 phaon que je ne puis m'empescher de l'en louer car il est certain qu'il y a lieu de reprocher presques a toutes les dames qu'elles perdent la plus precieuse chose du monde en perdant beaucoup d'heures qu'elles pourroient plus agreablement employer qu'elles ne font en mon particulier dit phylire je ne scay comment les dames pourroient trouver le loisir d'aprendre quelque chose quand elles le voudroient car pour moy je n'ay pas bien souvent celuy d'aller au temple et j'ay une amie qui est tous les jours habillee si tard qu'elle ne peut jamais sortir que quand le soleil se couche j'avois tousjours cru reprit amithone qu'il falloit que sapho ne dormist point pour avoir le temps de faire tout ce qu'elle fait jusques a ce que j'aye eu fait un voyage a la campagne avec elle mais depuis cela je m'en suis desabusee estant certain qu'elle regle si bien toutes ses heures qu'elle a loisir de faire mille choses que je ne ferois point car enfin elle trouve le temps de dormir autant qu'il faut pour avoir le taint repose et les yeux tranquilles elle trouve celuy de s'habiller aussi galamment qu'une autre elle trouve dis-je celuy de lire d'escrire de resver de se promener de donner ordre a ses affaires et de se donner a ses amies et tout cela sans estre empressee et sans embarras je voudrois bien dit la belle athys qu'elle m'eust enseigne son secret car si je le scavois je pense que je me resoudrois 
 a tascher d'aprendre plus que je ne scay mais avant que de l'obliger a dire un si grand secret repliqua erinne je voudrois bien que toutes les personnes qui sont icy examinassent si en effet il seroit bien que les femmes en general sceussent plus qu'elles ne scavent ha pour cette question reprit sapho je pense qu'elle est aisee a resoudre car enfin il faut que j'avoue aujourd'huy que je ne suis plus en colere comme je l'estois il y a quelques jours qu'encore que je sois ennemie declaree de toute femmes qui font les scavantes je ne laisse pas de trouver l'autre extremite fort condamnable et d'estre souvent espouvantee de voir tant de femmes de qualite avec une ignorance si grossiere que selon moy elles deshonnorent nostre sexe en effet adjousta-t'elle la difficulte de scavoir quelque chose avec bien-seance ne vient pas tant a une femme de ce qu'elle scait que de ce que les autres ne scavent pas et c'est sans doute la singularite qui fait qu'il est tres difficile d'estre comme les autres ne sont point sans estre exposee a estre blasmee car a parler veritablement je ne scache rien de plus injurieux a nostre sexe que de dire qu'une femme n'est point obligee de rien aprendre mais si cela est adjousta sapho je voudrois donc en mesme temps qu'on luy deffendist de parler et qu'on ne luy aprist point a escrire car si elle doit escrire et parler il faut qu'on luy permette toutes les choses qui peuvent luy esclairer l'esprit 
 luy former le jugement et luy aprendre a bien parler et a bien escrire serieusement poursuivit elle y a-t'il rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en l'education des femmes on ne veut point qu'elles soient coquettes ny galantes et on leur permet pourtant d'aprendre soigneusement tout ce qui est propre a la galanterie sans leur permettre de scavoir rien qui puisse fortifier leur vertu ny occuper leur esprit en effet toutes ces grandes reprimandes qu'on leur fait dans leur premiere jeunesse de n'estre pas assez propres de ne s'habiller point d'assez bon air et de n'estudier pas assez les lecons que leurs maistres a dancer et a chanter leur donnent ne prouvent elles pas ce que je dis et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut dancer avec bien-seance que cinq ou six ans de sa vie en employe dix ou douze a aprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six et a cette mesme personne qui est obligee d'avoir du jugement jusques a la mort et de parler jusques a son dernier soupir on ne luy aprend rien du tout qui puisse ny la faire parler plus agreablement ny la faire agir avec plus de conduite et veu la maniere dont il y a des dames qui passent leur vie on diroit qu'on leur a deffendu d'avoir de la raison et du bon sens et qu'elles ne sont au monde que pour dormir pour estre grasses pour estre belles pour ne rien faire et pour ne dire que des sottises et je suis assuree qu'il n'y a personne dans la compagnie 
 qui n'en connoisse quelqu'une a qui ce que je dis convient en mon particulier adjousta-t'elle l'en scay une qui dort plus de douze heures tous les jours qui en employe trois ou quatre a s'habiller ou pour mieux dire a ne s'habiller point car plus de la moitie de ce temps la se passe a ne rien faire ou a deffaire ce qui avoit desja este fait en suite elle en employe bien encore deux ou trois a faire divers repas et tout le reste a recevoir des gens a qui elle ne scait que dire ou a aller chez d'autres qui ne scavent de quoy l'entretenir jugez apres cela si la vie de cette personne n'est pas bien employee il est vray repliqua alce en riant qu'il y a beaucoup de dames qui font ce que vous dittes pour moy reprit cydnon je n'ay point de part a cette reprimande indirecte car puis que je passe presques toute ma vie aupres de sapho on n'a rien a me reprocher ha cydnon reprit amithone que vous m'avez obligee de trouver une si agreable et si puissante raison pour rendre mon ignorance excusable comme j'y ay autant de droit que vous adjousta la belle athys il ne me doit pas estre deffendu de m'en servir si je scavois ce que vous scavez reprit erinne je ne croirois pas en avoir besoin comme j'en ay pour ce qui me regarde adjousta phylire je n'ay rien qui me puisse deffendre car je ne voy pas assez souvent sapho pour me pouvoir vanter d'employer bien une partie de mon temps ainsi il faut que j'avou ingenument que je passe quelques-fois des 
 jours entiers ou je nay pas un moment de loisir sans que je puisse pourtant dire que j'aye eu nulle occupation considerable pour moy dit sapho je suis persuadee que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes les femmes a en parler en general est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue oisivete joint qu'elles se font presques toutes de grandes affaires de fort petites choses et qu'une boucle de leurs cheveux mal tournee leur emporte plus de temps a la mieux tourner que ne feroit une chose fort utile et fort agreable tout ensemble il ne faut pourtant pas qu'on s'imagine adjousta-t'elle que je veuille qu'une femme ne soit point propre et qu'elle ne scache ny dancer ny chanter car au contraire je veux qu'elle scache toutes les choses divertissantes mais a dire la verite je voudrois qu'on eust autant de soin d'orner son esprit que son corps et qu'entre estre scavante ou ignorante on prist un chemin entre ces deux extremitez qui empeschast d'estre incommode par une suffisance impertinente ou par une stupidite ennuyeuse je vous assure reprit amithone que ce chemin est bien difficile a trouver si quelqu'un le peut enseigner repliqua phaon ce ne peut estre que sapho en mon particulier reprit phylire je luy serois fort obligee si elle me vouloit dire precisement ce qu'une femme doit scavoir il seroit sans doute assez difficile repliqua sapho de donner une regle generale de ce que vous demandez car il y a une si grande diversite 
 dans les esprits qu'il ne peut y avoir de loy universelle qui ne soit injuste mais ce que je pose pour fondement est qu'encore que je voulusse que les femmes sceussent plus de choses qu'elles n'en scavent pour l'ordinaire je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ny qu'elles parlent en scavantes je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe qu'elle scait cent choses dont elle ne se vante pas qu'elle a l'esprit fort esclaire qu'elle connoist finement les beaux ouvrages qu'elle parle bien qu'elle escrit juste et qu'elle scait le monde mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle c'est une femme scavante car ces deux carracteres sont si differens qu'ils ne se ressemblent point ce n'est pas que celle qu'on n'apellera point scavante ne puisse scavoir autant et plus de choses que celle a qui on donnera ce terrible nom mais c'est qu'elle se scait mieux servir de son esprit et qu'elle scait cacher adroitement ce que l'autre montre mal a propos ce que vous dittes est si bien demesle reprit nicanor qu'il est aise de comprendre cette difference mais a ce que je voy dit alors phylire il y a donc des choses ou qu'il ne faut pas scavoir ou qu'il ne faut pas montrer quand on les scait il est constamment vray repliqua sapho qu'il y a certaines sciences que les femmes ne doivent jamais aprendre et qu'il y en a d'autres qu'elles peuvent scavoir mais qu'elles ne doivent pourtant jamais avouer 
 qu'elles scachent quoy qu'elles puissent souffrir qu'on le devine mais a quoy leur sert de scavoir ce qu'elles n'oseroient montrer reprit phylire il leur sert repliqua sapho a entendre ce que de plus scavans qu'elles disent et a en parler mesme a propos sans en parler pourtant comme les livres en parlent mais seulement comme si le simple sens naturel leur faisoit comprendre les choses dont il s'agit joint qu'il y a mille agreables connoissances dont il n'est pas necessaire de faire un si grand secret en effet on peut scavoir quelques langues estrangeres on peut avouer qu'on a leu homere hesiode et les excellens ouvrages de l'illustre aristhee sans faire trop la scavante on peut mesme en dire son advis d'une maniere si modeste et si peu affirmative que sans choquer la bien-seance de son sexe on ne laisse pas de faire voir qu'on a de l'esprit de la connoissance et du jugement on peut et on doit scavoir tout ce qui peut servir a escrire juste car selon moy c'est une erreur insuportable a toutes les femmes de vouloir bien parler et de vouloir mal escrire et le privilege qu'elles pretendent en avoir est si honteux a tout le sexe en general si elles l'entendoient bien qu'elles en devroient rougir il est vray dit nicanor que la plus part des dames semblent escrire pour n'estre pas entendues tant il y a peu de liaison en leurs paroles et tant leur ortographe est bizarre cependant adjousta sapho en riant ces mesmes dames qui font si hardiment des fautes si 
 grossieres en escrivant et qui perdent tout leur esprit des qu'elles commencent d'escrire se moqueront des journees entieres d'un pauvre estranger qui aura dit un mot pour un autre il y a toutesfois bien plus de sujet de trouver estrange de voir une femme de beaucoup d'esprit faire mille fautes en escrivant en sa langue naturelle que de voir un scythe qui ne parlera pas bien grec helas dit alors phylire en riant que j'ay de part a ce que vous dittes vous parlez pourtant si juste repris-je que je ne scay comment il est possible que vous n'escriviez pas de mesme je veux croire reprit sapho que phylire escrit aussi bien qu'elle parle mais apres tout il est certain qu'il y a des femmes qui parlent bien qui escrivent mal et qui escrivent mal purement par leur faute mais encore voudrois-je bien scavoir d'ou cela vient dit la belle athys cela vient sans doute repliqua sapho de ce que la plus part des femmes n'aiment point a lire ou de ce qu'elles lisent sans aucune aplication et sans faire mesme nulle reflection sur ce qu'elles ont leu ainsi quoy qu'elles ayent leu mille et mille fois les mesmes paroles qu'elles escrivent elles les escrivent pourtant tout de travers et en mettant des lettres les unes pour les autres elles font une confusion qu'on ne scauroit desbrouiller a moins que d'y estre fort accoustume ce que vous dittes est tellement vray reprit erinne que je fis hier une visite a une de mes amies qui est revenue de la campagne a qui je reportay toutes 
 les lettres qu'elle m'a escrites pendant qu'elle y estoit afin qu'elle me les leust jugez donc poursuivit sapho si j'ay tort de souhaiter que les femmes aiment a lire et qu'elles lisent avec quelque aplication cependant il s'en trouve qui ont naturellement beaucoup d'esprit qui ne lisent presques jamais et ce qu'il y a selon moy de plus estrange c'est que ces femmes qui ont infiniment de l'esprit aiment mieux s'ennuyer quelques fois horriblement lors qu'elles sont seules que de s'accoustumer a lire et a se faire une compagnie telle qu'elles la pourroient souhaiter en choisissant une lecture enjouee ou serieuse selon leur humeur il est pourtant certain que la lecture esclaire si fort l'esprit et forme si bien le jugement que la conversation toute seule ne peut le faire aussi tost ny aussi parfaitement en effet la conversation ne vous donne que les premieres pensees de ceux qui vous parlent qui sont bien souvent des pensees tumultueuses que ceux mesmes qui les ont eues condamnent un quart d'heure apres mais la lecture vous donne le dernier effort de l'esprit de ceux qui ont fait les livres que vous lisez de sorte que quand mesme on ne lit simplement que pour son plaisir il en demeure toujours quelque chose dans l'esprit de la personne qui lit qui le pare et qui l'esclaire et qui empesche cette personne de tomber dans des ignorances grossieres qui choquent terriblement tous ceux qui n'en sont pas 
 capables pour moy dit alce je connois une de ces ignorantes hardies qui ne laissent pas de parler de tout quoy qu'elles ne scachent rien qui parlant l'autre jour a un estranger qui estoit chez elle et qui luy racontoit ses voyages fit connoistre qu'elle croyoit que la mer caspie estoit plus grande que la mer egee que le pont euxin estoit au dela de la mer caspie et que la mer egee estoit moins grande que toutes les autres mers ce que je voudrois principalement aprendre aux femmes reprit sapho seroit de ne parler point trop de ce qu'elles scauroient bien et de ne parler jamais de ce qu'elles ne scavent point du tout et a parler raisonnablement je voudrois qu'elles ne fussent ny fort scavantes ny fort ignorantes et qu'elles voulussent mesnager un peu mieux les avantages que la nature leur a donnez je vroudrois dis-je qu'elles eussent autant de soin comme je l'ay desja dit de parer leur esprit que leur personne mais encore une fois dit phylire ou trouver le temps de lire et d'aprendre quelque chose je ne demande pour cela repliqua sapho que celuy que les dames perdent a ne rien faire ou a faire des choses inutiles et il y en aura de reste pour en scavoir assez pour avoir besoin d'en cacher de plus il ne faut pas qu'on s'imagine que je veuille que cette femme que j'introduis soit une liseuse eternelle qui ne parle jamais au contraire je veux qu'elle ne lise que pour aprendre a bien parler 
 et s'il estoit impossible de joindre la lecture et la conversation je conseillerois encore plustost la derniere que l'autre a une dame mais comme cela n'est nullement incompatible et qu'il y a mille agreables connoissances qu'une femme peut avoir sans sortir de la modestie de son sexe pourveu qu'elle en use bien je souhaiterois de tout mon coeur que toutes les femmes fussent moins paresseuses qu'elles ne le sont et que j'eusse moy mesme profite des conseils que je donne aux autres ha madame s'escria phaon vous portez la modestie trop loin et vous devez vous contenter de ce qu'on n'ose vous dire ce que l'on pense de vous sans vouloir dire de vous ce que personne n'en pense et ce que vous n'en pensez pas vous mesme il est vray adjousta nicanor que la belle sapho est fort injuste pour son propre merite elle est si equitable pour celuy des autres reprit athys qu'il est fort estrange qu'elle ne le soit pas pour le sien ce qu'il y a d'avantageux pour elle repliqua cydnon c'est qu'on luy rend la justice qu'elle se refuse et qu'encore qu'elle se cache autant qu'elle peut elle ne laisse pas d'estre connue pour ce qu'elle est par toute la grece vous donnez des aisles trop foibles a la renommee reprit phaon en souriant car je suis assure que le nom de sapho est celebre par toute la terre de grace interrompit cette admirable fille en rougissant ne parlez jamais de moy en ma presence car je ne puis souffrir qu'on me puisse soubconner de prendre plaisir a des 
 louanges si extraordinaires puis qu'il est vray qu'a parler avec toute la sincerite de mon coeur je suis fortement persuadee que je ne les merite pas si ce que vous dittes estoit vray reprit athys vous seriez bien malheureuse de scavoir tant de choses et d'ignorer vostre propre merite serieusement reprit sapho avec un fort agreable chagrin si vous ne vous desacoustumez de me louer je pense que je ne vous verray plus ha madame nous escriasmes nous tous a la fois phaon nicanor aice et moy ne nous menacez pas d'un si grand malheur apres cela sapho continuant de parler avec sa modestie accoustumee nous dit mille agreables choses et sceut si bien charmer toute la compagnie qu'elle ne se separa que le soir au sortir de chez sapho nous vismes themistogene qui menoit damophile et nous sceusmes le lendemain par un de ses amis qu'il la mettoit mille degrez au dessus de sapho de sorte que ne pouvant assez nous estonner de son extravagance nous nous promismes tous deux de le fuir autant que damophile cependant je commencay de m'apercevoir des ce jour la que phaon selon toutes les apparences deviendroit amoureux de sapho s'il ne l'estoit desja d'autre part je sceus pas ma soeur que sapho l'estimoit infiniment et qu'il luy plaisoit plus que tous les hommes qui la voyoient alce qui estoit espion du prince tisandre s'aperceut aussi bientost de l'amour naissante de phaon et de l'inclination de sapho car il en dit quelque 
 chose a la belle athys dont il estoit amoureux nicanor qui estoit amant de sapho en eut aussi quelque leger soubcon et amithone et erinne s'en aperceurent comme les autres
 
 
 
 
pour sapho elle n'attendit pas a scavoir que phaon estoit amoureux d'elle qu'il le luy dist car elle a un esprit de discernement pour ces sortes de choses si fin et si delicat qu'elle connoist precisement tous les sentimens qu'on a pour elle et elle les connoist mesme quelquesfois devant que ceux qui les ont les connoissent bien eux mesmes quelque ardente que soit l'amitie qu'on a pour cette charmante personne elle ne la prend jamais pour amour et quelque foible que soit cette passion dans le coeur de certaines gens qui n'en peuvent jamais avoir de force a cause de la tiedeur de leur temperamment elle ne la prend jamais aussi pour amitie de sorte qu'on est assure qu'elle scait precisement de quelle maniere on l'aime et il y a tant d'impossibilite de se cacher a elle qu'il y auroit de la follie a l'entreprendre car enfin elle scait si bien discerner des regards d'amitie d'avec des regards d'amour qu'elle ne s'y trompe jamais au reste elle ne connoist pas seulement de quelle nature est l'affection qu'on a pour elle car elle connoist encore tous les sentimens que ceux qui vont chez elle ont les uns pour les autres si bien que cette connoissance parfaite qu'elle a du coeur de tous ceux qui la voyent fait qu'elle scait les mesnager avec tant 
 d'adresse qu'elle fait vivre les rivaux en paix et qu'elle augmente ou affoiblit l'affection qu'on a pour elle presques comme bon luy semble cette derniere chose luy est pourtant plus difficile a faire que l'autre car elle est si aimable qu'il n'est pas aise de l'aimer moins qu'on ne l'a aimee mais tousjours fait elle en sorte qu'on ne luy dit guere souvent que ce qu'elle veut bien entendre sapho estant donc telle que je vous la represente connut bien tost que phaon estoit amoureux d'elle mais elle le connut sans s'en irriter et elle sentit dans son coeur une si douce agitation qu'elle connut bien que si elle vouloit se deffendre contre phaon il falloit qu'elle commencast de bonne heure aussi prit elle la resolution de se vaincre mais elle ne put prendre celle de faire ce qu'elle pourroit pour empescher phaon de continuer de l'aimer et elle se contenta de se resoudre a ne reconnoistre jamais son affection par une semblable cependant comme elle vivoit dans une entiere confiance avec cydnon elles eurent une conversation ensemble sur ce sujet qu'il faut que je vous redie afin que vous connoissiez mieux l'assiette de l'ame de sapho comme ma soeur estoit donc un soir avec elle et qu'elles estoient toutes deux appuyees sur un balcon qui donnoit du coste de la pleine mer elle vit au clair de la lune quelques vaisseaux qui paroissoient et qui venoient a mytilene si bien que prenant la parole en souriant je ne voudrois pas 
 luy dit elle que ces vaisseaux que je voy fussent ceux du prince thrasibule qui nous ramenassent tisandre car comme ce prince a beaucoup de merite je dois souhaiter pour son repos qu'il ne revienne pas en un lieu ou il seroit encore plus malheureux qu'il n'estoit quand il partit je ne voy pas reprit alors sapho qu'il soit arrive grand changement icy depuis son depart car j'ay tousjours pour luy la mesme estime que j'avois et il y a aussi tousjours dans mon coeur la mesme impossibilite de l'aimer s'il n'y avoit que cela repliqua cydnon il ne seroit qu'aussi malheureux qu'il estoit et il ne le seroit pas davantage cependant je scay bien qu'il y a quelque chose de plus mais encore reprit sapho qu'est-il arrive qui puisse vous obliger a parler comme vous parlez puis que vous voulez que je vous le die repliqua cydnon en riant phaon est arrive a mytilene vous estes si malicieuse repliqua sapho en rougissant que je devrois n'estre jamais surprise de vos malices toutesfois je ne m'en scaurois deffendre et je m'y trouve tousjours attrapee je vous assure respondit cydnon qu'il n'y a malice aucune a ce que je viens de dire car il est si visible que phaon est amoureux de vous qu'il n'est pas possible de le voir une heure sans s'en apercevoir en effet quand il est au lieu ou vous estes il faudroit estre aveugle pour ne voir pas qu'il vous aime et quand il est en lieu ou vous n'estes pas il faudroit estre sourd pour ne connoistre point par ses paroles qu'il est amoureux 
 de vous car il en parle tousjours et en parle avec tant d'empressement qu'on ne peut douter de ses sentimens du moins reprit sapho ne voit on pas que j'y responde avec la mesme ardeur vous scavez si bien regler toutes vos actions repliqua cydnon qu'on ne connoist guere ce que vous pensez mais pour moy qui vous connois mieux que les autres je suis persuadee que vous ne haissez pas phaon et que si le destin a resolu que vous aimiez quelque chose ce sera luy que vous aimerez a ce que je voy cydnon repliqua-t'elle en souriant vous pretendez m'avoir derobe l'art de connoistre les sentimens d'autruy par de simples conjectures et de deviner l'advenir par le present mais a mon advis vous vous tromperez en vostre prediction il est vray adjousta-t'elle que je connois bien que phaon qui s'estoit imagine de voir une fille scavante en me voyant et de la voir telle qu'il se l'estoit figuree en voyant damophile a este agreablement surpris de trouver que je ne luy ressemble pas et si vous voulez que je vous die sincerement tout ce que je pense je connois bien encore que s'il ne m'aime il a du moins quelque disposition a m'aimer mais apres tout je vous declare que je n'ay nulle intention de respondre a son amour car enfin comme l'acte de bi -seance ne se contente pas de deffendre les amours criminelles et qu'elle deffend mesme les plus innocentes il faut la suivre et ne s'exposer pas legerement a la medisance quoy que je sois fortement 
 persuadee qu'il seroit possible d'aimer fort innocemment je croy en effet repliqua cydnon qu'il ne seroit pas impossible mais a dire la verite veu comme la plus part des hommes ont le coeur fait il est un peu dangereux de s'engager avec eux il est si dangereux adjousta sapho que depuis que je suis au monde je n'en ay pas connu deux que je puisse croire capables d'un attachement de la nature de celuy que l'imagine car enfin a vous parler comme a une autre moy mesme quoy que je trouve que la bien-seance qui veut que les femmes n'aiment jamais rien ait este judicieusement establie a cause des facheuses suites que l'amour peut avoir quand elle est dans des esprits mal faits et dans des coeurs qui n'ont que des sentimens greffiers brutaux et terrestres je ne laisse pas de dire qu'a parler positivement elle est injuste et de croire en suite que sans s'esloigner des veritables sentimens d'une vertu solide on peut faire quelque distinction entre les gens qu'on voit et lier une affection toute pure avec quelqu'un qu'on peut choisir en effet les dieux qui n'ont jamais rien fait en vain n'ont pas mis inutilement en nostre ame une certaine disposition aimante qui se trouve encore beaucoup plus forte dans les coeurs bien faits que dans les autres mais cydnon la difficulte est de regler cette affection de bien choisir celuy pour qui on la veut avoir et de la conduire si discretement que la medisance ne la 
 trouble pas mais a cela pres il est certain que je concoy bien qu'il n'y a rien de si doux que d'estre aimee par une personne qu'on aime je condamne sans doute tous les dereglemens de l'amour mais je ne condamne pourtant pas la passion qui les cause joint qu'a parler veritablement ils viennent plustost du temperamment de ceux qui sont amoureux que de l'amour mesme et il faut enfin avouer que qui ne connoist point ce je ne scay quoy qui redouble tous les plaisirs et qui scait mesme l'art de donner quelque douceur a l'inquietude ne connoist pas jusques ou peut aller la joye car pour ces dames qui trouvent du plaisir a estre aimees sans aimer elles n'ont point d'autre satisfaction que celle que la vanite leur donne mais je comprens bien qu'il y a mille douceurs toutes pures et toutes innocentes dans une affection mutuelle en effet cet agreable eschange de pensees et de pensees secrettes qui se font entre deux personnes qui s'aiment est un plaisir inconcevable et pour juger de l'amour par l'amitie je vous assure ma chere cydnon que j'ay presentement plus de joye a vous dire sans desguisement ce que je pense que je n'en ay lors que nous sommes ensemble aux festes les plus magnifiques mais pour avoir ce plaisir la tout entier repliqua cydnon en riant dittes moy donc je vous en conjure vos plus secrettes pensees et avouez moy sincerement que si vous croiyez trouver en phaon tout ce que vous 
 pourriez desirer pour lier une affection aveque luy de la nature que vous l'imaginez vous auriez quelque peine a vous en deffendre et pour porter la confiance aussi loin qu'elle peut aller dittes moy bien precisement la nature de cette affection et de quelle maniere vous la concevez ha cydnon luy dit elle vous m'engagez a bien des choses neantmoins comme je ne vous puis jamais rien refuser je veux bien vous dire les deux que vous me demandez mais pour commencer par la derniere je vous diray que je ne suis nullement dans le sentiment de ceux qui parlent de l'amour comme d'une chose qui ne peut estre innocente si l'on n'a le dessein de s'espouser car pour moy je vous avoue que dans la delicatesse que j'ay dans l'esprit et dans l'imagination et dans l'idee que j'ay conceue de cette passion je ne trouve pas cette sorte d'amour assez pure ny assez noble et si je surprenois dans mon coeur un simple desir d'espouser quelqu'un j'en rougirois comme d'un crime je me le reprocherois comme une chose indigne de moy et j'en aurois plus de confusion que les autres femmes n'ont accoustume d'en avoir d'une galanterie criminelle vous voulez donc repliqua cydnon qu'on vous aime sans esperance je veux bien qu'on espere d'estre aime repliqua-t'elle mais je ne veux pas qu'on espere rien davantage car enfin c'est selon moy la plus grande folie du monde de s'engager a aimer quelqu'un si ce n'est dans la pensee de l'aimer jusques a la mort 
 or est il que hors d'aimer de la maniere que je l'entens c'est s'exposer a passer bientost de l'amour a l'indifference et de l'indifference a la haine et au mespris mais encore reprit cydnon dittes moy un peu plus precisement comment vous entendez qu'on vous aime et comment vous entendez aimer l'entens dit elle qu'on m'aime ardemment qu'on n'aime que moy et qu'on m'aime aveque respect je veux mesme que cette amour soit une amour tendre et sensible qui se face de grands plaisirs de fort petites choses qui ait la solidite de l'amitie et qui soit fondee sur l'estime et sur l'inclination je veux de plus que cet amant soit fidelle et sincere je veux encore qu'il n'ait ny confident ny confidente de sa passion et qu'il renferme si bien dans son coeur tous les sentimens de son amour que je puisse me vanter d'estre seule a les scavoir je veux aussi qu'il me dise tous ses secrets qu'il partage toutes mes douleurs que ma conversation et ma veue facent toute sa felicite que mon absence l'afflige sensiblement qu'il ne me dise jamais rien qui puisse me rendre son amour suspecte de foiblesse et qu'il me dise tousjours tout ce qu'il faut pour me persuader qu'elle est ardente et qu'elle sera durable enfin ma chere cydnon je veux un amant sans vouloir un mary et je veux un amant qui se contentant de la possession de mon coeur m'aime jusques a la mort car si je n'en trouve un de cette sorte je n'en veux point mais apres m'avoir dit comment vous 
 voulez estre aimee repliqua cydnon il faut me dire encore comment vous voulez aimer en vous disant l'un repliqua sapho je vous ay dit l'autre car en matiere d'amour innocente a parler sincerement il ne doit y avoir autre difference dans les sentimens du coeur que ceux que l'usage a estably qui veut que l'amant soit plus complaisant plus soigneux et plus soumis car pour la tendresse et la confiance elles doivent sans doute estre egalles et s'il y a quelque difference a faire c'est que l'amant doit tousjours tesmoigner toute son amour et que l'amante doit se contenter de luy permettre de deviner toute la sienne si phaon est jamais assez heureux repliqua cydnon pour vous en donner et pour faire que vous luy permettiez de la deviner il sera sans doute le plus digne d'envie d'entre les hommes je craindrois fort repliqua sapho s'il estoit digne d'envie que je ne fusse digne de pitie car de la maniere dont j'ay le coeur si j'aimois j'aimerois si tendrement et si fortement qu'il seroit difficile qu'on me rendist l'amour avec usure cependant je suis persuadee que pour estre heureuse en aimant il faut croire qu'on est pour le moins autant aimee qu'on aime car autrement on a de la honte de sa propre foiblesse et du despit de la tiedeur d'autruy c'est pourquoy cydnon bien que je sois persuadee qu'on peut aimer innocemment et que je le sois aussi que phaon est aimable et qu'il a quelque disposition a m'aimer je ne laisse pas d'estre resolue de 
 faire ce que je pourray pour ne l'aimer point mais madame pendant que sapho disoit toutes ces choses a ma soeur phaon m'en disoit d'autres qui estoient aussi particulieres car enfin comme nous estions alors inseparables nous nous promenions ce soir la sur une terrasse au bout de laquelle il y avoit une balustrade qui donnoit sur la mer du coste par ou l'on pouvoit aller en sicile de sorte qu'apres nous estre promenez quelque temps il s'y appuya et se luit a resver si profondement que je connus bien qu'il ne se souvenoit plus que je fusse la comme j'avois desja remarque beaucoup de choses qui m'avoient fait connoistre qu'il estoit amoureux de sapho quoy que je ne luy en eusse rien dit je connus bien qu'il pensoit plus a elle qu'a moy mais pour luy en faire la guerre malicieusement je m'imagine luy dis-je en m'apuyant aussi bien que luy sur cette balustrade sur quoy il estoit appuye qu'en regardant la mer du coste par ou l'on peut aller en sicile vous songez a cette belle stupide que vous y avez aimee ha cruel amy me dit-il ne raillez point de mon malheur et contentez vous de l'avoir cause sans insulter sur un miserable qui a bien change de sentimens quoy luy dis-je vous ne croyez plus qu'il vaille mieux aimer une belle stupide qu'une belle qui ne l'est pas non democede me dit-il je ne le crois plus du tout et je suis si espouvente d'avoir este capable d'aimer une femme sas esprit que je suis persuade que je n'en avois point moy mesme et que ce que j'en ay ne 
 m'est venu que depuis que je suis party de sicile mais mon cher amy adjousta-t'il avant que je vous descouvre tout le secret de mon coeur dittes moy precisement de quelle nature est l'affection que vous avez pour sapho car si vous estes mon rival vous ne pouvez pas estre mon confident je suis sans doute admirateur de sapho repliquay-je mais je n'ay jamais ose estre son amant je suis donc bien plus hardy que vous reprit-il car j'ay une passion si forte pour cette admirable personne que je croy que j'en perdray la raison quand je vous y voulois mener repris-je en souriant vous ne croiyez pas pouvoir devenir amoureux d'une fille scavante ha democede me dit-il je pensois qu'elle ne sceust que ce qu'elle ne devoit point scavoir et qu'elle ne scavoit pas l'art de charmer les coeurs mais helas que j'estois abuse et que vous aviez un jour raison de me dire que pour estre heureux en amour il falloit avoir este miserable car il est vray qu'en l'estat ou je suis je sens de plus grands plaisirs lors que je rencontre seulement les yeux de sapho que je n'en avois a estre aime de ma belle stupide je ne trouvois veritablement nulle difficulte a obtenir son estime mais elle me donnoit bien souvent son admiration si mal a propos que je m'estonne aujourd'huy pourquoy je ne la mesprisois pas elle me regardoit sans doute favorablement et elle me regardoit avec de fort beaux yeux mais ils disoient si peu de chose et ils entendoient si mal les miens que je ne scay comment je les pouvois 
 trouver beaux enfin democede je suis bien esloigne d'aimer encore la belle stupide puis que j'aime la belle sapho mais helas la difficulte est de luy dire que je l'aime et que j'en veux estre aime comme vous avez tout ce qu'il faut pour meriter son estime repris-je qui vous a dit que vous ne pourrez pas aquerir son affection il y a plus de huit jours me dit-il que je consulte ses yeux pour tascher de deviner quel doit estre mon destin et si je suis assez bien avec elle pour luy descouvrir mon amour mais a dire la verite je ne scay ce que j'en dois croire il y a des instans ou il me semble que ses yeux me disent je ne scay quoy qui ne m'est pas desavantageux il y en a d'autres ou je pense au contraire qu'ils ne me disent rien de bon ainsi je suis un moment a croire qu'elle connoist mon amour et j'en suis apres vingt autres a penser qu'elle ne la veut pas connoistre ou qu'elle ne la connoist mesme point du tout mais malgre ce que je dis il n'y a pas un de ses regards qui n'augmente ma passion et je n'ay encore jamais pu rencontrer ses yeux sans sentir une esmotion extraordinaire dans mon coeur qui en le troublant ne laisse pas d'y inspirer je ne scay quoy de doux et d'agreable que je ne puis exprimer aussi ne fais-je autre chose que la regarder quand je suis aupres d'elle et que me souvenir quand je n'y suis plus que j'en ay este regarde ne vous estonnez donc pas mon cher democede de ma resverie car je resve mesme en parlant si ce n'est quand je parle a sapho et 
 j'ay l'ame si occupee de cette admirable fille que je ne pense qu'a elle en effet je ne fais autre chose que m'imaginer le plaisir qu'il y auroit d'estre aime d'une personne comme celle-la et de pouvoir se vanter d'avoir mis quelque foiblesse dans un aussi grand esprit que celuy de la merveilleuse sapho et d'avoir inspire de l'amour a un coeur aussi tendre que le sien j'imagine mesme tout ce que nous nous dirions si nous nous aimions je fais de longues conversations avec elle quoy que je sois seul aveque moy j'ay mesme l'audace de penser qu'elle feroit des vers ou ma passion seroit depeinte et je me forme enfin mille plaisirs dont je ne jouiray peut-estre jamais et qui ne laissent pas de faire naistre en foule dans mon coeur cent mille desirs differens qui l'agitent et qui l'inquiettent estrangement car enfin je trouve sans doute la belle sapho civile douce et obligeante pour moy mais apres tout elle me fait encore secret de toutes choses et je n'ay jamais pu l'obliger a me montrer rien de tout ce qu'elle a escrit cette admirable fille est si modeste repris-je que vous ne devez pas vous estonner de ce qu'elle vous refuse car il n'y a pas encore assez longtemps que vous la voyez pour avoir un privilege si particulier mais en fin luy dis-je vous avez du moins cet avantage que jusques a cette heure elle n'a point este soubconnee de rien aimer quoy qu'on connoisse bien qu'elle ait l'ame passionnee apres cela madame nous nous retirasmes sans avoir pris garde que durant 
 que nous parlions la lune s'estoit eclipsee mais en nous retirant nous trouvasmes themistogene avec cinq ou six scavans en astrologie qu'il alloit mener chez damophile afin de raisonner en sa presence sur l'eclipse qu'on voyoit et en effet nous sceusmes qu'ils avoient presques passe toute la nuit chez elle a parler de l'interposition de la terre entre la lune et le soleil et de beaucoup d'autres choses de semblable nature si bien que toute la belle et galante troupe qui avoit accoustume de se trouver chez sapho s'y trouvant suivant sa coustume on s'y divertit de cette avanture car comme cynegire chez qui demeuroit sapho connoissoit alors admirablement sa sagesse elle voyoit le monde dans sa chambre quand cynegire n'estoit pas en estat d'en voir de sorte qu'amithone erinne athys cydnon nicanor phaon alce et moy estant aupres de sapho nous dismes cent agreables follies des conversations qu'on faisoit chez damophile car encore que sapho n'aime point qu'on raille en sa presence elle n'avoit garde de s'opposer a cette espece de raillerie au contraire elle railloit de damophile la premiere afin de faire mieux connoistre combien elle estoit esloignee de sa maniere d'agir si bien que faisant une plaisante peinture d'une conversation scavante et embrouillee elle en divertit extremement la compagnie mais encore dit alors cydnon tire-t'on cet avantage de la sotte conversation de damophile qu'elle sert a rendre la nostre 
 plus divertissante par l'agreable peinture que sapho en vient de faire je voudrois bien repliqua phaon qu'elle voulust nous peindre aussi toutes les autres sortes de conversations bizarres dont on trouve par le monde il est vray adjousta athys qu'il y en a qui seroient plaisantes si elle se vouloit donner la peine d'en remarquer l'impertinence vous me donneriez trop d'employ repliqua sapho et il seroit bien plus court et bien plus agreable que chacun se pleignist de celles dont il a este ennuye pour moy dit erinne je suis toute preste d'accepter ce party la car il est vray que je fis hier une visite de famille dont je fus si accablee que j'en pensay mourir d'ennuy en effet imaginez vous que je me trouvay au milieu de dix ou douze femmes qui ne parlerent jamais d'autre chose que de tous leurs petits soins domestiques que des deffauts de leurs esclaves que des bonnes qualitez ou des vices de leurs enfans et il y eut une femme entr'autres qui employa plus d'une heure a raconter silabe pour silabe les premiers begayemens d'un fils qu'elle a qui n'a que trois ans jugez apres cela si je ne passay pas mon temps d'une pitoyable maniere je vous assure repliqua nicanor que je ne le passay guere mieux que vous car je me trouvay engage malgre moy avec une troupe de femmes que vous pouvez aisement deviner qui n'employerent le jour tout entier qu'a se dire du bien ou du mal de leurs habillemens et qu'a mentir continuellement sur le prix qu'ils leur avoient 
 couste car les unes par vanite disoient beaucoup plus qu'il ne falloit a ce que me dit la moins folle de toutes et les autres pour faire les habiles disoient beaucoup moins si bien que je passay tout le jour a n'entendre que des choses si basses et de si peu d'esprit que j'en suis encore un peu chagrin en mon particulier reprit la belle athys je me suis trouvee depuis quinze jours avec des dames qui quoy qu'elles ayent de l'esprit m'importunerent estrangement car enfin a dire les choses comme elles sont ce sont de ces femmes galantes de profession qui ont du moins chacune une affaire et une affaire qui les occupe tellement qu'elles ne pensent a autre chose qu'a s'entre-oster leurs galans par toutes sortes de voyes si bien que quand on n'est point de leurs intrigues et qu'on se trouve engage avec elles on s'y trouve fort embarrasse et on les embarrasse fort en effet tant que je fus avec celles dont je parle je les entendis tousjours parler sans entendre ce qu'elles disoient car il y en avoit une a ma droite qui disoit a une autre qui la touchoit qu'elle scavoit de bonne part qu'un tel avoit rompu avec celle-la et que celle-cy avoit renoue avec un tel et il y en avoit une autre a ma gauche qui parlant avec esmotion a une dame qui estoit aupres d'elle luy disoit les plus folles choses du monde car enfin luy disoit elle avec chagrin il ne faut pas que celle que vous scavez se vante de m'avoir oste un galant puis qu'elle n'a celuy qu'elle oroit m'avoir arrache 
 que parce que je l'ay chasse mais si la fantaisie m'en prend je le rapelleray et je feray si bien qu'elle n'en aura de sa vie en un autre endroit j'entendis qu'il y en avoit qui racontoient une collation qu'on leur avoit donnee affectant de dire avec autant d'empressement qu'elle estoit mauvaise que si elles eussent creu diminuer la beaute de la dame a qui on l'avoit donnee en disant que son amant n'estoit pas assez magnifique enfin je vous avoue que de ma vie je n'eus tant d'impatience que j'en eus ce jour la pour moy repliqua cydnon si j'avois este a vostre place j'aurois trouve l'invention de me divertir aux despens de celles qui m'auroient ennuyee mais je ne trouvay point celle de ne m'ennuyer pas il y a trois jours avec un homme et une femme qui ne font jamais leurs conversations que de deux sortes de choses c'est a dire des genealogies entieres des maisons de mytilene et de tous les biens des familles car enfin si ce n'est en certaines occasions particulieres quel divertissement y a-t'il d'ouir dire durant tout un jour xenocrate estoit fils de tryphon clideme estoit sorty de xenophane xenophane estoit issu de tyrtee et ainsi da reste et quel divertissement y a t'il encore d'ouir dire qu'une telle maison ou vous n'avez nul interest ou vous ne fustes jamais et ou vous n'irez de vostre vie fut bastie par celuy-cy achetee par celuy-la eschangee par un autre et qu'elle est presentement possedee par un homme que vous ne connoissez pas 
 cela n'est sans doute pas trop agreable repliqua alce mais cela n'est pas encore si incommode que de trouver de ces gens qui ont quelque facheuse affaire et qui ne peuvent parler d autre chose car en mon particulier je trouvay il y a quelque temps un capitaine de mer qui pretend que pittacus doive le recompenser d'un vaisseau qu'il a perdu qui me tint trois heures non seulement a me raconter les raisons qu'il pretendoit avoir d'estre recompense mais encore ce qu'on luy pouvoit respondre et ce qu'il pouvoit repliquer et pour me faire mieux comprendre la perte qu'on luy vouloit causer il se mit a me dire en detail ce que luy avoit coute son navire pour cet effet il me dit les noms de ceux qui l'avoient basty et il me nomma enfin toutes les parties de son vaisseau les unes apres les autres sans qu'il en fust besoin pour me faire entendre qu'il estoit des meilleurs et des plus chers et qu'on luy vouloit faire une grande injustice il est vray dit amithone que c'est une grande persecution que de trouver de ces sortes de gens mais a vous dire la verite ces conversations graves et serieuses ou nul enjouement n'est permis ont quelque chose de si accablant que je ne m'y trouve jamais que le mal de teste ne m'en prenne car on y parle tousjours sur un mesme ton on n'y rit jamais et on y est aussi concerte qu'aux temples ces conversations sont sans doute incommodes reprit phaon mais il en est d'une espece opposee qui m'importune 
 encore estrangement en effet je me trouvay un jour a siracuse avec cinq ou six femmes et deux ou trois hommes qui se sont mis dans la teste que pour faire que la conversation soit agreable il faut rire eternellement de sorte que tant que ces personnes sont ensemble elles ne font que rire de tout ce qu'elles se disent les unes aux autres quoy qu'il ne soit pas trop plaisant et elles menent un si grand bruit que bien souvent elles n'entendent plus ce qu'elles disent et elles rient alors seulement parce que les autres rient sans en scavoir la raison cependant elles le sont d'aussi bon coeur que si elles en scavoient le sujet mais ce qu'il y a d'estrange c'est qu'effectivement leur rire est quelquefois si contagieux qu'on ne scauroit s'empescher de prendre leur maladie et je me suis trouve un jour avec de ces rieuses eternelles qui m'inspirerent si fort leur rire que je ris presques jusques aux larmes sans que je sceusse pourquoy je riois mais a dire la verite j'en eus tant de honte un quart d'heure apres que je passay en un moment de la joye au chagrin quoy qu'il y ait bien de la folie a rire sans sujet reprit sapho encore ne serois-je pas si embarrassee de me trouver avec ces sortes de gens que de me rencontrer avec ces personnes dont toute la conversation n'est que de longs recits pitoyables et funestes qui ennuyent terriblement car enfin je connois une femme qui scait toutes les avantures tragiques qui sont jamais arrivees et qui passe les journees entieres a 
 desplorer les malheurs de la vie et a raconter des choses lamentables avec une voix triste et langoureuse comme si elle estoit payee pour pleindre tous les malheurs du monde je scay encore une maison ou la conversation est bien importune reprit erinne car on n'y raconte jamais que de petites nouvelles de quartier dont les gens de la cour que le hazard y pousse n'ont que faire et ou ils n'entendent rien en mon particulier je scay bien que j'y entendis un jour nommer vingt personnes que je ne connoissois pas que j'y entendis raconter cent petits intrigues obscurs dont je ne me souciois point du tout et dont le bruit ne s'estendoit pas plus loin que la rue ou ils estoient arrivez et qui de plus estoient si peu divertissans par eux mesmes que je m'ennuay fort c'est encore un assez grand suplice reprit nicanor de se trouver dans une grande compagnie ou chacun a un secret principalement quand on n'en a pas et que l'on n'a rien a faire qu'a escouter ce petit murmure que font ceux qui s'entretiennent en parlant tout bas encore si c'estoient de veritables secrets repliqua sapho j'aurois patience mais il arrive bien souvent que ce qu'on dit avec tant de mistere ne sont que des bagatelles je scay encore d'autres gens adjousta alce qui selon moy ont quelque chose de facheux quoy qu'ils ayent aussi quelque chose d'agreable car enfin ils ont tellement la fantaisie des grandes nouvelles dans la teste qu'ils ne parlent jamais s'il ne se donne des batailles 
 tailles s'il n'y a quelque siege de ville considerable ou s'il n'y a quelque grande revolution dans le monde et l'on diroit a les entendre que les dieux ne changent la face de l'univers que pour fournir a leur conversation car excepte de ces grandes et importantes choses ils ne parlent point et n'en peuvent souffrir de nulle autre sorte si bien qu'a moins que de scavoir raisonner a fonds de politique et de scavoir l'histoire fort exactement on ne peut parler avec eux de quoy que ce soit il est vray repris-je que ce que vous dittes n'est pas tousjours agreable mais ces autres gens qui sans se soucier des affaires generales du monde ne veulent scavoir que les nouvelles particulieres ont encore quelque chose d'incommode car vous les voyez tousjours aussi occupez que s'ils avoient mille affaires quoy qu'ils n'en ayent point d'autre nature que celle de scavoir toutes celles des autres pour les aller redire de maison en maison comme des espions publics qui ne sont pas plus a celuy-cy qu'a celuy-la car ils disent a celuy-la les nouvelles de celuy-cy selon que l'occasion s'en presente sans qu'ils en tirent aucun avantage ainsi ils ne veulent pas mesme scavoir les choses pour les scavoir mais seulement pour les redire pour moy dit cydnon je suis bien embarrassee de vous entendre tous parler comme vous faites car enfin s'il n'est pas bien de parler tousjours de science comme damophile s'il est ennuyeux de s'entretenir de tous les petits soins d'une famille 
 s'il n'est pas a propos de parler souvent d'habillemens s'il est peu judicieux de ne s'entretenir que d'intrigues de galanterie s'il est peu divertissant de ne parler que de genealogies s'il est trop bas de s'entretenir de terres vendues ou eschangees s'il est mesme deffendu de parler trop de ses propres affaires si la trop grande gravite n'est pas divertissante en conversation s'il y a de la follie a rire trop souvent a rire sans sujet si les recits des choses funestes et extraordinaires ne plaisent pas si les petites nouvelles de quartier ennuyent ceux qui n'en sont point si ces conversations de petites choses qu'on ne dit qu'a l'oreille sont importunes si ces gens qui ne s entretiennent que de grandes nouvelles ont tort et si ces chercheurs eternels de nouvelles de cabinet n'ont pas raison de quoy faut il donc parler et de quoy faut-il que la conversation soit formee pour estre belle et raisonnable il faut qu'elle le soit de tout ce que nous avons repris repliqua agreablement sapho en souriant mais il faut qu'elle soit conduite par le jugement car enfin quoy que tous les gens dont nous avons parle soient incommodes je soutiens pourtant hardiment qu'on ne peut parler que de ce qu'ils parlent et qu'on en peut parler agreablement quoy qu'ils n'en parlent pas ainsi je comprens bien que ce que la belle sapho dit est vray repliqua phaon bien qu'il ne le semble pas d'abord car je suis tellement persuade que toutes sortes de choses peuvent tomber 
 a propos en conversation que je n'en excepte aucune en effet adjousta sapho il ne faut nullement s'imaginer qu'il y ait des choses qui n'y peuvent jamais entrer car il est vray qu'il y a certaines rencontres ou il est tres a propos d'en dire qui seroient ridicules en toute autre occasion pour moy dit amithone j'avoue que je voudrois bien qu'il y eust des regles pour la conversation comme il y en a pour beaucoup d'autres choses la regle principale reprit sapho est de ne dire jamais rien qui choque le jugement mais encore adjousta nicanor voudrois-je bien scavoir comment vous concevez que doit estre la conversation je concoy reprit elle qu'a en parler en general elle doit estre plus souvent de choses ordinaires et galantes que de grandes choses mais je concoy pourtant qu'il n'est rien qui n'y puisse entrer qu'elle doit estre libre et diversifiee selon les temps les lieux et les personnes avec qui l'on est et que le grand secret est de parler tousjours noblement des choses basses assez simplement des choses eslevees et fort galamment des choses galantes sans empressement et sans affectation ainsi quoy que la conversation doive tousjours estre esgallement naturelle et raisonnable je ne laisse pas de dire qu'il y a des occasions ou les sciences mesme peuvent y entrer de bonne grace et ou les follies agreables peuvent aussi trouver leur place pourveu qu'elles soient adroites et galantes de sorte qu'a parler raisonnablement on peut assurer 
 sans mensonge qu'il n'est rien qu'on ne puisse dire en conversation pourveu qu'on ait de l'esprit et du jugement et qu'on considere bien ou l'on est a qui l'on parle et qui l'on est soy mesme cependant quoy que le jugement soit absolument necessaire pour ne dire jamais rien de mal a propos il faut pourtant que la conversation paroisse si libre qu'il semble qu'on ne rejette aucune de ses pensees et qu'on die tout ce qui vient a la fantaisie sans avoir nul dessein affecte de parler plustost d'une chose que d'une autre car il n'y a rien de plus ridicule que ces gens qui ont certains sujets ou ils disent des merveilles et qui hors de la ne disent que des sotises ainsi je veux qu'on ne scache jamais ce que l'on doit dire et qu'on scache pourtant tousjours bien ce que l'on dit car si on agit de cette sorte les femmes ne feront point les scavantes mal a propos ny les ignorantes avec exces et chacun ne dira que ce qu'il devra dire pour rendre la conversation agreable mais ce qu'il y a de plus necessaire pour la rendre douce et divertissante c'est qu'il faut qu'il y ait un certain esprit de politesse qui en bannisse absolument toutes les railleries aigres aussi bien que toutes celles qui peuvent tant soit peu offencer la pudeur et je veux enfin qu'on scache si bien l'art de destourner les choses qu'on puisse dire une galanterie a la plus severe femme du monde qu'on puisse conter agreablement une bagatelle a des gens graves et serieux qu'on puisse parler a propos de science a 
 des ignorans si l'on y est force et qu'on puisse enfin changer son esprit selon les choses dont l'on parle et selon les gens qu'on entretient mais outre tout ce que je viens de dire je veux encore qu'il y ait un certain esprit de joye qui y regne qui sans tenir rien de la follie de ces rieuses eternelles qui menent un si grand bruit pour si peu de chose inspire pourtant dans le coeur de tous ceux de la compagnie une disposition a se divertir de tout et a ne s'ennuyer de rien et je veux qu'on dise de grandes et de petites choses pourveu qu'on les dise tousjours bien et que sans y avoir nulle contrainte on ne parle pourtant jamais que de ce qu'on doit parler enfin adjousta phaon sans vous donner la peine de parler davantage de la conversation pour en donner des loix il ne faut qu'admirer la vostre et qu'agir comme vous agissez pour meriter l'admiration de toute la terre car je vous assure que je ne seray repris de personne quand je diray qu'on ne vous a jamais rien entendu dire que d'agreable de galant et de judicieux et que qui que ce soit n'a sceu si bien que vous l'art de plaire de charmer et de divertir je voudrois bien repliqua-t'elle en rougissant que tout ce que vous dittes fust vray et que je pusse vous croire plustost que moy mais pour vous montrer que je ne le pins et que je connois que j'ay souvent tort je declare ingenument que je sens bien que je viens d'en trop dire et qu'au lieu de dire tout ce que je concoy de la conversation il falloit me 
 contenter de dire de toute la compagnie ce que vous venez de dire de moy apres cela tout le monde s'opposant chacun a son tour a la modestie de sapho nous luy donnasmes tant de louanges que nous pensasmes la mettre en colere et nous fismes en suite une conversation si galante et si enjouee qu'elle dura presques jusques au soir que cette belle troupe se separa il est vray que phaon qui estoit encore devenu plus amoureux ce jour la qu'il ne l'estoit auparavant demeura le dernier chez sapho pour l'entretenir encore une demie heure et il se trouva si presse de sa passion qu'il se resolut de ne la quitter point qu'il ne luy en eust donne quelques marques de sorte qu'apres que nous fusmes tous sortis il luy demanda pardon de l'importuner si long temps mais en fin madame luy dit-il quand je ne vous voy qu'en compagnie je ne vous voy point assez j'ay sans doute ma part a toutes les belles choses que vous dittes adjousta-t'il et je les entens et les admire avec plus de plaisir que qui que ce soit mais apres tout je sens encore plus de joye lors que je suis seul a vous escouter et trois ou quatre paroles qui ne seront entendues que de moy me donneront plus de satisfaction et plus de transport si vous me les voulez dire que toutes les belles choses que vous avez dittes aujourd'huy ne m'en ont donne quoy que j'en aye este charme si vous estiez amoureux de moy repliqua t'elle en souriant ce que vous venez de 
 dire seroit obligeamment pense et fort galamment dit mais comme je n'ay que des amis et que je ne veux point avoir d'amans il faut que je vous reproche de n'avoir pas bien profite de ce que j'ay eu l'audace de dire aujourd'huy touchant la conversation puis qu'enfin vous placez mal a propos une chose qui seroit fort jolie si elle estoit ditte a quelque personne que vous aimassiez et qui ne l'est point du tout puis que vous ne la dites qu'a une amie mais madame adjousta-t'il m'assurez vous que ce que je viens de vous dire seroit effectivement joly s'il estoit dit a une personne dont je serois amoureux comme vous scavez que je suis sincere repliqua-t'elle vous devez croire ce que je vous en ay dit croyez donc madame repliqua-t'il en la regardant que ce que je viens de vous dire est la plus jolie chose que je dis jamais puis que bien loin de la dire a une amie je la dis a une personne de qui je suis esperdument amoureux mais amoureux d'une maniere si respectueuse qu'elle ne s'en doit pas offencer si la bien-seance permettoit repliqua sapho en souriant qu'on ne s'offencast point d'une declaration d'amour je pense que je pourrois effectivement ne m'offencer pas de celle que vous venez de me faire tant elle est galamment faite mais phaon cela n'est pas ainsi et il n'y a autre chose a mon choix que de me mettre en colere ou de ne vous croire point ha madame s'escria phaon je ne balance pas entre ces deux choses j'aime beaucoup 
 mieux estre mal traite que de n'estre point creu comme vous ne m'avez jamais veue en colere repliqua-t'elle galamment vous ne scavez ce que vous demandez c'est pourquoy comme je scay mieux ce qui vous est propre que vous ne le scavez vous mesme je ne me facheray pas mais je ne vous croiray point eh de grace madame luy dit-il fachez vous et me croyez s'il est vray que vous ne puissiez croire que je vous aime sans vous facher car je vous le dis encore une fois j'aime mieux vous voir en colere qu'incredule comme on n'est pas maistre de sa croyance repliqua-t'elle on ne croit pas ce que l'on veut ainsi lors que j'ay dit que j'avois en mon choix de vous croire ou de me facher je pense que j'ay parle improprement et que je feray mieux de vous dire que m'estant impossible de vous croire il m'est impossible de me mettre en colere mais madame luy dit-il pourquoy ne croirez vous pas que je vous aime est-ce que vous n'estes point assez belle et assez charmante pour m'avoir donne de l'amour est-ce que je n'ay pas assez d'esprit pour connoistre ce que vous valez est-ce que j'ay l'ame dure et le coeur incapable d'estre possede d'une tendre passion est-ce que mes yeux n'ont jamais rencontre les vostres et ne vous ont jamais dit ce que ma bouche vient de vous dire et est-ce enfin que l'admirable sapho trouve le malheureux phaon si indigne d'estre charge de ses chaines qu'elle aime mieux le croire insensible 
 que de luy permettre de les porter mais madame quoy que vous me puissiez dire je ne croiray jamais qu'une personne qui scait tant de choses ne scache point que je l'adore je vous assure repliqua galamment sapho que bien loin de le scavoir je suis persuadee que vous ne le scavez pas vous mesme c'est pourquoy pour vous faire toute la grace que je puis je vous donne trois mois a bien examiner vos sentimens sans m'en rien dire et si apres cela vous croyez encore que vous m'aimez j'aviseray si je devray vous croire et me facher cependant nous vivrons s'il vous plaist tous deux comme a l'ordinaire sapho dit cela avec tant d'adresse et d'un air si galant que phaon ne pouvant douter qu'elle ne creust qu'il l'aimoit se tint bien heureux d'en avoir tant dit sans estre plus mal traite et comme sapho ne vouloit pas qu'il la forcast a se mettre en colere elle le congedia et elle garda un si juste temperamment en toutes ses paroles que si ses beaux yeux n'eussent un peu trahy le secret de son coeur phaon n'eust pu en tirer nul avantage mais comme elle avoit sans doute pour luy une tres violente inclination il y eut quelques uns de ses regards qui assurerent a phaon que sa passion ne luy desplaisoit pas de sorte qu'il se retira tres satisfait et tres amoureux il n'en fut pas de mesme de sapho car ma soeur m'a dit qu'elle fut fort inquiette ce n'est pas qu'elle n'eust pour phaon tous les sentimens avantageux qu'elle estoit capable 
 d'avoir mais c'est que connoissant la tendresse de son coeur elle craignoit de s'engager a aimer quelque chose et elle le craignoit d'autant plus qu'elle sentoit dans son ame une disposition si favorable a cet amant qu'elle aprehendoit que sa raison ne fust plus foible que son inclination ce qui luy fit encore connoistre combien elle se devoit craindre fut qu'elle remarqua que tout ce qu'alce luy disoit a l'avantage du prince tisandre l'irritoit plus qu'il ne faisoit auparavant et elle connut aussi qu'elle se divertissoit moins avec ses amies quand phaon n'y estoit pas qu'elle ne faisoit avant sa connoissance elle ne pouvoit mesme s'empescher quand la fantaisie luy prenoit de faire des vers de penser a phaon quoy qu'elle n'en fist pas alors pour luy et il occupoit desja si fort sa memoire son coeur et son imagination qu'elle disoit bien souvent son nom pour celuy d'un autre de sorte que cydnon luy en faisant la guerre luy demandoit de temps en temps en riant quel progres elle faisoit dans le coeur de phaon et quel progres phaon faisoit dans le sien au commencement sapho luy respondoit en riant aussi bien qu'elle apres elle luy respondoit plus serieusement en suite elle ne luy respondit plus et a la fin elle luy respondit avec chagrin si bien que cydnon cessa de luy en parler durant quelque temps mais apres un silence d'un mois sur ce sujet cette mesme personne qui n'avoit plus voulu respondre a ma soeur lors qu'elle luy avoit 
 parle de phaon luy en parla la premiere il est vray que cette conversation ne fut qu'en suitte d'une avanture que je m'en vais vous dire
 
 
 
 
vous scaurez donc qu'estant arrive un excellent peintre a mytilene qui se nommoit leon toutes les amies de sapho la persecuterent tellement de souffrir qu'il la peignist afin qu'elles pussent avoir son portrait qu'elle fut contrainte de s'y resoudre elle s'y resolut mesme d'une facon particuliere car vous scaurez que non seulement il fut resolu que toutes ses amies auroient chacune un portrait d'elle mais que ses amis en auroient aussi de sorte que ses amans profitant de cette occasion s'empresserent fort a ne vouloir passer que pour amis en cette rencontre et la chose se fit d'une maniere si galante qu'elle ne la put esviter en effet comme nous estions un jour chez elle nicanor phaon alce et moy et qu'amithone erinne athys et cydnon y estoient aussi nous nous mismes a persecuter cynegire afin qu'elle obligeast sapho a nous donner sa peinture chacun disant en cette occasion les droits qu'il avoit pour y pretendre si bien que par la nicanor et phaon quoy qu'amans de sapho ne parloient pourtant que comme estant de ses amis et alce quoy que confident de tisandre pour qui il vouloir principalement avoir cette peinture ne faisoit valoir que son amitie ainsi il n'y avoit que moy qui disois effectivement ce que je pensois ce qu'il y avoit de rare estoit qu'il 
 estoit aise de remarquer que nicanor estoit bien fache de ne pouvoir avoir le portrait de sapho sans que phaon l'eust aussi bien que luy et que phaon n'estoit pas trop satisfait que nicanor eust une peinture qu'il pensoit seul meriter on voyoit bien aussi qu'alce eust souhaite qu'ils ne l'eussent eue ny l'un ny l'autre car il disoit en riant que si sapho le croyoit elle ne le donneroit qu'a luy en effet luy disoit-il comme je suis bel esprit et qu'on scait bien que mon coeur estoit engage devant que j'eusse l'honneur de vous voir vous pouvez me donner vostre portrait sans en craindre nulle dangereuse consequence car comme bel esprit que je pretens estre en cette occasion la bien-seance souffre que vous me le donniez et comme amant d'une belle personne que tout le monde connoist l'admirable sapho peut me donner sa peinture sans scrupule mais pour nicanor et pour phaon j'avoue que comme on ne scait pas leurs secrets il est un peu a craindre qu'en pensant ne donner son portrait qu'a ses amis elle ne le donne a ses amans des qu'alce eut dit cela phaon et nicanor se regarderent comme s'ils eussent cherche chacun a deviner ce qu'ils alloient respondre a alce ils n'en furent pourtant pas a la peine car prenant la parole pour mon interest comme chacun n'est icy que pour soy repris-je en parlant a alce je ne parle ny pour nicanor ny pour phaon mais je soustiens hardiment que quand je ne serois que frere de 
 cydnon je pourrois demander la peinture de la charmante sapho et je soustiens a mon tour adjousta phaon qu'alce n'est pas en estat d'estre digne de l'avoir quoy qu'il ait bien du merite car enfin puis qu'il est amoureux le portrait de sapho seroit mis au dessous d'un autre s'il est assez heureux pour en avoir un de sa maistresse comme il n'en aura peut-estre jamais reprit athys en rougissant je ne croy pas que cette raison doive obliger sapho a refuser alce qui a mon advis ne peut jamais avoir de maistresse qu'il ne mette au dessous d'elle quoy qu'il en soit dit phaon je trouve qu'il faut que la belle sapho ne donne sa peinture qu'a des amis qui ne soient point amoureux comme l'est alce mais cela estant ainsi adjousta nicanor qui assurera a la belle sapho que vous estes digne d'avoir son portrait car enfin vous ne faites presques que d'arriver a mytilene et vous avez demeure si long temps en sicile qu'il est croyable que vous y avez eu une maistresse mais pour moy il n'en est pas de mesme car comme je n'ay point sorty de lesbos depuis tres long temps on scait bien que je ne voy assidument que la belle sapho et que je n'ay point de galanterie qui me rende indigne d'avoir sa peinture puis que je suis revenu a mytelene reprit phaon sans avoir nulle raison pressante de le faire il est croyable que je ne suis pas amoureux au lieu ou vous dittes mais sans chercher de nouvelles raisons pour me justifier je consens que l'admirable 
 sapho me refuse sa peinture si elle croit que je sois amoureux en sicile pour moy dit amithone si j'en estois creue j'aurois seule le portrait de sapho et si l'on suivoit mon advis dit erinne on l'envoyeroit par toute la terre pourveu que je l'aye reprit athys elle en fera comme il luy plaira et pourveu que mon frere en ait un repliqua cydnon je consens qu'elle le refuse a alce a nicanor et a phaon en verite dit alors sapho je pense que pour agir raisonnablement je ne le dois donner a personne non non luy dit alors cynegire vous n'en serez pas la maistresse et pour ne desobliger personne vous le donnerez a toutes vos amies et a tous vos amis sans exception car si vous en exceptiez quelqu'un vous luy feriez peut-estre plus de grace qu'en le luy donnant quoy que ce que disoit cynegire deust donner de la joye a toute la troupe nicanor et phaon disputerent encore quelque temps entr'eux mais a la fin il fallut que pour avoir le portrait de sapho ils s'apaisassent puis que l'un ne pouvoit l'avoir sans l'autre conme sapho scavoit ce que phaon luy avoit dit elle jugea qu'il estoit a propos qu'elle ne se laissast pas vaincre si pronptement et qu'elle devoit mesme faire quelque difficulte particuliere pour luy si bien que se rangeant du sentiment de nicanor elle dit a phaon que peutestre avoit il vingt portraits qu'il mettroit au dessus du sien et il se fit alors entre eux une conversation tout a fait galante car encore qu'il 
 ne semblast avoir autre dessein en luy protestant qu'il n'estoit point amoureux en sicile que d'obtenir son portrait il ne laissoit pas de luy faire mille protestations d'amour qu'elle entendoit bien quoy qu'elle ne le tesmoignast pas elle l'embarrassa pourtant malicieusement et il se vit bien empesche lors qu'il voulut luy respondre car enfin luy dit-elle vous croyez avoir assez dit quand vous avez jure que vous n'estes point amoureux en sicile et cependant ce n'est pas assez et il faut me jurer aussi que vous ne l'estes point a mytilene mais madame luy dit-il pour se tirer d'un si grand embarras comme je n'y voy que vous il ne me semble pas qu'il soit necessaire de vous dire rien davantage que ce que je vous ay dit car vous devez aussi bien scavoir ma vie que moy mesme depuis que je suis icy j'ay des amies si aimables repliqua t'elle en souriant qu'encore que vous n'alliez guere ailleurs il ne seroit pas impossible que vous fussiez devenu amoureux dans ma chambre en mon particulier reprit amithone en riant je n'empescheray pas que phaon n'ait vostre portrait car je vous declare qu'il n'est point amoureux de moy l'en puis dire autant pour ce qui me regarde adjousta erinne et je dis encore davantage poursuivit athys puis que je respons qu'il ne l'est non plus de cydnon que de moy mais quand cela seroit dit alce ce n'est pas encore assez pour faire que sapho donne son portrait a phaon car il peut estre amoureux 
 d'elle de sorte que comme elle ne veut donner son portrait qu'a ses amis et qu'elle ne le veut pas donner a ses amans il faut qu'il jure qu'il ne l'aime point s'il veut avoir sa peinture ha pour cela repliqua sapho je l'en dispense car je suis persuadee qu'il n'a rien dans le coeur pour moy qui doive m'empescher de luy donner mon portrait puis que cela est dit alors cynegire sans donner loisir a phaon de respondre il ne faut plus disputer sur une chose resolue et il faut que le peintre commence des demain a travailler et en effet leon commenca d'esbaucher le portrait de sapho le jour suivant de sorte que de cette facon les amis les amans les rivaux et les amies estoient esgallement favorisez phaon trouvoit pourtant quelque chose de doux a penser que sapho scavoit son amour et qu'elle ne laissoit pas de souffrir qu'il eust sa peinture mais cette agreable pensee fut troublee par celle qui la suivit un moment apres car il ne put songer que nicanor estoit aussi favorise que luy sans en avoir de la douleur neantmoins comme il ne scavoit pas si son rival avoit descouvert sa passion a sapho il se flattoit de quelque esperance il scavoit bien aussi qu'alce estoit confident du prince tisandre mais on luy avoit tellement assure qu'il n'avoit rien a craindre de ce coste la que le portrait qu'il devoit avoir ne l'inquiettoit guere d'autre part sapho dans la violente inclination qu'elle avoit pour phaon n'estoit pas trop marrie que le hazard luy eust donne une innocente 
 voye de luy donner sa peinture car il vivoit avec elle d'une maniere si obligeante qu'il n'estoit pas possible qu'elle ne fust pas bien aise de l'obliger en effet il estoit demeure dans les termes qu'elle luy avoit prescrits puis qu'il ne luy parloit point de sa passion mais il la luy faisoit pourtant connoistre par tant de choses differentes et il scavoit si bien l'art de parler d'amour sans en parler que jamais personne ne l'a si bien sceu estant certain que quoy qu'il parust agir sans affectation il ne faisoit pas une action aux lieux ou estoit sapho qu'il n'en tirast quelque avantage car si le hazard le mettoit aupres d'elle il luy faisoit voir si clairement la joye qu'il en avoit que jugeant de son amour par sa satisfaction elle en jugeoit equitablement au contraire si son malheur faisoit qu'il en fust esloigne il luy montroit si adroitement la douleur qu'il en avoit que sapho jugeant encore de son amour par son chagrin ne la pouvoit croire que grande enfin s'il luy parloit sans estre entendu il luy parloit d'un air si adroit si galant et si passionne tout ensemble quoy qu'il ne luy parlast pas ouvertement de sa passion qu'il ne laissoit pas d'en tirer beaucoup davantage s'il la regardoit ses yeux luy descouvroient toute la tendresse de son amour et j'ay remarque cent et cent fois par une aimable rougeur qui paroissoit sur le visage de sapho qu'elle trouvoit que les regards de phaon luy en disoient trop ce n'est pas qu'en n'y voulant point respondre ses beaux yeux n'y respondissent quelques fois malgre elle sans y respondre 
 rigoureusement en effet pendant qu'on sit sa peinture et que nous regardions travailler le peintre qui la faisoit l'admirable sapho resvant assez profondement arresta ses beaux yeux sur le visage de phaon qu'elle ne voyoit pourtant pas parce que sa resverie l'occupoit mais ce qu'il y eut d'estrange fut qu'elle avoua apres a ma soeur que lors qu'elle regardoit phaon sans le voir il estoit toutesfois l'objet de la resverie qui l'en empeschoit cependant comme ce qu'elle pensoit de luy ne luy estoit pas desavantageux il y avoit un air si languissant et si amoureux dans ses yeux quoy qu'il n'y eust nulle affectation que nicanor ne pouvant souffrir que son rival fust si favorablement regarde luy dit qu'elle ne regardoit pas assez le peintre pour qu'il pust bien faire son portrait et que si elle continuoit de resver comme elle faisoit il la peindroit trop melancolique a peine nicanor eut il dit cela que sapho en rougit car elle s'aperceut bien par quel sentiment il avoit parle elle sceut pourtant luy respondre si a propos qu'elle persuada a toute la compagnie qu'il estoit impossible de se faire peindre sans estre surpris de ces sortes de resveries qui venoient disoit elle de la contrainte ou l'estoit de n'oser changer de place mais pour phaon il fut si irrite contre nicanor qu'il le contredit cent fois le reste du jour en effet s'il disoit qu'il croyoit que ce peintre rencontreroit heureusement a faire ressembler les yeux de sapho phaon disoit que ce n'estoit 
 pas son advis et qu'il luy sembloit qu'il avoit bien mieux attrape l'air de sa bouche si nicanor trouvoit que cette peinture estoit trop pasle phaon disoit au contraire qu'elle estoit plustost un peu trop vive et si le peintre eust voulu s'arrester aux divers sentimens de ces deux rivaux ils eussent eu un mauvais portrait de leur maistresse mais ce qu'il y eut de plus plaisant dans l'humeur contredisante de phaon fut qu'apres que cette esbauche fut achevee nicanor dit qu'elle faisoit tort a sapho parce qu'elle estoit mille fois plus belle que son portrait de sorte que phaon n'osant pas le contredire puis qu'il ne l'eust pu sans dire que cette peinture estoit plus belle que celle pour qui elle estoit faite il ne le contredit pas mais il fit du moins voir dans ses yeux qu'il avoit depit de ne le pouvoit contredire et il voulut mesme flatter le peintre que nicanor blasmoit afin de luy estre oppose en quelque chose c'est pourquoy il dit qu'il ne falloit nullement s'estonner si on ne pouvoit avoir un portrait tout a fait ressemblant de l'admirable sapho parce qu'elle avoit un feu dans les yeux qui estoit inimitable et qu'il estoit persuade que leon avoit fait ce que nul autre peintre n'eust pu faire comme toute la compagnie scavoit par quel motif ces deux hommes se contredisoient nous en eusmes bien du plaisir car comme leur dispute n'estoit pas fort aigre parce qu'ils respectoient tous deux trop sapho pour se quereller en sa presence nous nous en divertismes 
 admirablement et sapho elle mesme n'estoit pas trop marrie de recevoir une nouvelle marque de l'amour de phaon par l'opiniastrete qu'il avoit a contredire nicanor sur la fin de la conversation nous eusmes encore un autre divertissement car comme on voulut obliger le peintre a dire precisement le jour qu'il retoucheroit ce portrait et le temps ou il commenceroit celuy de toutes ces autres dames qui vouloient donner leur peinture a sapho comme elle leur donnoit la sienne il dit que ce ne pouvoit estre ny le lendemain ny le jour suivant parce qu'il estoit occupe a faire un grand portrait de damophile ou il y avoit beaucoup de travail mais pourquoy luy dit sapho y a-t'il plus a travailler a son portrait qu'au mien c'est madame luy dit-il qu'elle veut que je represente aupres d'elle une grande table ou il y ait quantite de livres des pinceaux une lire des instrumens de mathematique et mille autres sortes de choses qui puissent marquer son scavoir je pense mesme qu'elle veut estre habillee comme on peint les muses si bien qu'il ne sera pas aise que l'esbauche de ce portrait soit bien tost faite eh de grace leon s'escria sapho en riant habillez moy comme on habille la bergere oenone afin que mon portrait n'ait rien qui ressemble a celuy de damophile et en effet il falut que le peintre qui avoit esbauche l'habillement comme devant estre celuy d'une nimphe luy promist de l'habiller en bergere pour la contenter 
 apres quoy elle fit une si plaisante et si innocente raillerie du portrait de damophile que nous achevasmes de passer le jour fort agreablement mais enfin madame pour accourcir mon recit autant que je le pourray vous scaurez que le portrait de sapho estant acheve fut une des plus admirables choses du monde l'habit de bergere estoit mesme si avantageux a l'air du visage de sapho qu'il n'y avoit rien de plus aimable que cette peinture si bien que toutes les coppies qu'elle en devoit donner a ses amies et a ses amis estant faites et les portraits d'amithone d'athys d'erinne et de cydnon estant achevez la distribution de toutes ces peintures se fit sapho donna la sienne a ses amies et elles luy donnerent les leurs mais pour nicanor phaon alce et moy qui estions au rang des amis nous ne fismes que la remercier d'un present qui nous estoit si precieux il est vray que ce fut d'une maniere differente car nicanor qui n'osoit luy parler de sa passion ne la remercia que comme un amy qui n'osoit luy dire qu'il estoit son amant mais pour phaon il le fit avec des paroles si passionnees qu'encore qu'il ne prononcast point le mot d'amour sapho ne pouvoit escouter son compliment comme un compliment d'amitie pour alce comme il vouloit tousjours rendre office au prince tisandre il luy dit a demy bas qu'il ne seroit pas seul a la remercier d'une si precieuse liberalite et qu'elle le seroit un jour par une personne qui valoit mieux que luy de sorte 
 que je fus le seul qui luy rendis grace par un pur sentiment d'amitie et de reconnoissance ordinaire cependant comme phaon estoit tousjours le plus opiniastre en ses visites le jour qu'il la remercia de sa peinture il fut le dernier chez elle si bien que regardant l'original de ce portrait qui estoit encore sur sa table il vint a parler de l'extravagance de damophile qui avoit voulu se faire peindre avec tout ce grand attirail de scavante et en suite de ce qu'avoit dit sapho lors qu'elle avoit prie le peintre de l'habiller comme on peint la bergere oenone du moins madame luy dit-il estes vous bien assuree que vous n'aurez jamais son destin comme vous avez son habillement car il n'est pas possible que si vous aimez jamais quelqu'un celuy que vous aimerez vous abandonne quand les deesses auroient tous les jours une nouvelle contestation pour leur beaute repliqua t'elle en souriant il pourroit estre que quand je serois d'humeur a aimer un berger aussi bien qu'oenone il ne seroit pas leur juge et que sa constance ne seroit pas mite a une aussi difficile espreuve que celle de son berger ha madame s'escria-t'il pourveu que cet heureux berger que vous choisiriez eust le coeur de phaon il ne seroit guere sensible aux promesses de la plus belle de ces trois deesses quand elle luy montreroit la mesme beaute qui fit paris infidelle car enfin madame vous estes pour moy l'unique beaute de toute la terre en effet je n'y trouve rien d'aimable que vous et 
 vous possedes si absolument mon coeur que vous en deffendez l'entree a tout ce qu'il y a d'autres dames au monde je pense mesme adjousta-t'il que vous en chasserez mes amis et qu'a force d'estre sensible pour vous je deviendray insensible pour tout autre de grace luy dit alors sapho en l'interrompant pensez bien a ce que vous dittes car si vous m'estes quelque chose au dela d'un amy il faut me rendre mon portrait puis que je ne pretens pas qu'on me puisse reprocher de l'avoir donne a un amant non non madame luy dit-il la chose n'est pas en termes que je puisse vous rendre vostre peinture et il faudroit m'oster la vie pour me la pouvoir arracher d'entre les mains aussi ay-je voulu attendre que je l'eusse a vous dire que je m'ennuye tellement de ne vous dire jamais ce que je pense que je ne vous puis plus obeir de sorte que quand vous devriez vous irriter me bannir et me mal traiter horriblement il faut que je vous die que je vous aime toutes les fois que je vous le pourray dire sans tesmoins et il faut mesme que je vous conjure de ne m'en hair point car enfin je ne puis vivre sans vous aimer je ne puis vous aimer sans vous le dire et je ne puis vous le dire sans vous conjurer de rendre justice a la grandeur et a la fidellite de ma passion en la preferant a la qualite et au merite de mes rivaux je voy bien madame adjousta-t'il que vous vous preparez a me dire beaucoup de choses facheuses mais je suis resolu de les endurer 
 toutes avec un profond respect et de ne vous obeir pourtant point quand vous me deffendrez de vous dire que je vous aime c'en une chose assez nouvelle repliqua sapho que de protester qu'on desobeira devant que d'avoir receu le commandement ou l'on pretend desobeir quoy qu'il en soit madame luy dit-il la chose en est arrivee au point que je ne puis plus vivre comme j'ay vescu et il faut absolument que vous me permettiez de vous aimer ou que vous me commandiez de mourir comme je ne pretens avoir aucun droit de regler vostre amour ny vostre haine repliqua-t'elle je n'ay rien a vous deffendre ny a vous commander et comme vous estes un trop honneste homme pour en desirer la mort je ne vous feray pas de commandement qui vous oblige a la chercher mais je vous diray que quand je serois persuadee que sans offencer la bien-seance je pourrois souffrir d'estre aimee de vous je devrois par generosite vous advertir que je serois la plus difficile personne du monde a contenter en effet je voudrois tant de choses differentes en celuy dont je voudrois estre aimee qu'il seroit assez difficile de les pouvoir rencontrer en une seule personne c'est pourquoy il vaut mieux ne s'engager pas mal a propos en une affection qui ne seroit peut-estre pas durable quand mesme elle seroit presentement tres violente car enfin il y a dans le coeur de tous les hommes une pente si naturelle a l'inconstance que quand je serois mille fois plus aimable que je 
 ne le suis il y auroit de l'imprudence a croire qu'il s'en pust trouver un tout a fait fidelle cependant si je voulois un amant j'en voudrois un sur qui le temps et l'absence n'eussent aucun pouvoir et j'en voudrois un enfin comme on n'en trouve point au monde c'est pourquoy je vous conseille de vous contenter d'estre de mes amis car si j'avois souffert que vous m'aimassiez vous seriez peut-estre tres malheureux ou vous ne seriez pas longtemps mon amant ha madame luy dit-il je le seray toute ma vie quoy que vous puissiez faire et il ne s'agit d'autre chose que de scavoir si vous souffrirez que je vous die que je vous aime et si je pourray esperer d'estre aime comme il n'est pas deffendu d'estre curieuse repliqua sapho je ne seray pas marrie de scavoir de quelle maniere vous estes capable d'aimer c'est pourquoy sans m'engager a rien je consens seulement que vous me disiez quels sentimens cette passion vous peut donner car jusques a cette heure je n'ay point connu d'hommes qui n'eussent mille sentimens grossiers de cette passion que je concoy ce me semble d'une maniere plus pure et plus delicate tout ce que je vous puis dire madame luy dit-il est que vous estes si absolument maistresse de mon coeur de mon esprit et de ma volonte que vous n'avez pas un sentiment que vous ne me puissiez inspirer ouy madame vous n'avez qu'a me faire connoistre de quelle facon vous voulez qu'on vous aime et vous trouverez en moy une obeissance aveugle 
 pour toutes vos volontez car dans les sentimens ou je suis je mets la perfection de l'amour a vouloir tout ce que veut la personne aimee mais enfin madame sans m'amuser a vous redire toute cette conversation je vous diray en deux mots que sapho sans rien accorder a phaon ne le desespera pourtant point et que phaon sans avoir rien obtenu de sapho se separa toutesfois d'avec elle l'esprit remply de beaucoup d'esperance car si sa bouche ne luy avoit rien dit de bien favorable elle ne luy avoit rien dit de facheux et ses yeux luy avoient mesme parle si doucement qu'il ne pouvoit pas s'estimer malheureux en la conjoncture ou il se trouvoit il se seroit pourtant encore trouve bien plus heureux s'il eust pu scavoir une conversation que sapho eut le lendemain avec ma soeur car enfin comme je l'ay desja dit cette personne qui avoit tesmoigne a cydnon ne trouver pas bon qu'elle luy fist la guerre de phaon luy en parla la premiere et luy en parla avec une si grande confiance qu'elle luy descouvrit tout ce qui se passoit dans son coeur ha cydnon luy dit elle que je veux de mal a democede de m'avoir fait connoistre phaon car enfin selon toutes les apparences il s'opiniastrera a m'aimer et je ne pourray peut-estre m'opiniastrer a refuser son affection je sens deja que ma raison ne deffend mon coeur que foiblement et que mon coeur luy mesme est si peu a moy que si celuy de phaon n'y estoit pas davantage je serois bien 
 malheureuse au reste je ne scay quel dessein est le mien en vous avouant ma foiblesse car il y a des instans ou je croy que c'est afin que vous la condamniez et que je m'en repente et il y en a d'autres ou je croy au contraire que c'est afin que vous la flattiez cependant je ne laisse pas d'estre au desespoir de sentir tout ce que je sens dans mon ame ce n'est pas que je ne trouve quelque chose de doux dans mon inquietude mais c'est que ma raison n'estant pas encore tout a fait preoccupee je voy le peril ou je suis exposee en m'engageant a souffrir l'affection de phaon en effet il est presques impossible qu'il m'aime comme je le veux estre et il ne l'est guere moins que je ne l'aime pas plus que je ne voudrois il est vray reprit cydnon que si vous voulez qu'on vous aime sans songer jamais a vous espouser qu'il sera difficile que phaon vous obeisse il faudra pourtant qu'il le face s'il veut que je l'aime repliqua-t'elle et qu'il se contente de l'esperance de pouvoir estre aime sans pretendre rien davantage voila donc madame en quels sentimens estoit sapho neantmoins quoy qu'elle eust une tres grande inclination pour phaon elle se deffendit encore quelque temps sans souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit et sans luy permettre d'esperer d'estre aime elle vivoit pourtant aveque luy fort civilement et il en vint enfin au point qu'elle ne luy faisoit plus de secret des choses qu'elle avoit escrites ou de celles qu'elle escrivoit de sorte que nous estant un jour 
 luy et moy trouvez seuls avec elle nous la pressasmes tant d'avoir la bonte de nous vouloir montrer tous les vers qu'elle avoit faits qu'enfin elle se resolut de nous en faire voir une partie mais comme elle avoit une modestie qui ne pouvoit souffrir qu'elle nous les leust elle nous les bailla et s'en alla dans son cabinet pour escrire deux ou trois lettres pressees qu'elle avoit a faire pour quelques unes de ses parentes a qui il falloit qu'elle respondist mais madame je suis au desespoir de n'estre pas en estat de vous faire voir ce que nous vismes non seulement parce que vous auriez le plaisir de voir les plus belles choses du monde mais encore parce que vous comprendriez mieux le bizarre et surprenant effet de cette agreable lecture dans le coeur de phaon cependant puis que je n'ay pas ces admirables vers il faut que je tasche pourtant de vous faire entendre la chose autrement imaginez vous donc madame qu'apres que sapho nous eut remis entre les mains plusieurs magnifiques tablettes dans quoy les vers qu'elle vouloit que nous vissions estoient escrits et qu'elle fut entree dans son cabinet phaon se mit diligemment a en ouvrir une et a lire une elegie qu'elle avoit autrefois faite pour ma soeur pendant une absence mais madame il y trouva des choses si touchantes si tendres et si passionnees qu'il en eut le coeur esmeu en les lisant et il s'arresta cent et cent fois pour les admirer mais a la fin l'ayant force de lire d'autres vers il leut 
 une chancon qu'elle avoit faite sur le retour de ma soeur ou il y avoit en peu de paroles tous les transports de joye que l'amour la plus ardente peut causer dans un coeur amoureux lors qu'on revoit ce qu'on aime apres en avoir este esloigne en suite phaon leut un autre petit ouvrage que sapho avoit fait pour exprimer la joye qu'on a de rencontrer d'improviste une personne qu'on aime mais madame cette joye estoit depeinte avec des paroles si puissantes qu'elle faisoit voir ce qu'elle decrivoit elle depeignoit admirablement la douceur des regards le battement de coeur qu'une agreale surprise donne l'esmotion du visage l'agitation de l'esprit et tous les mouvemens d'une ame passionnee mais madame apres que phaon eut acheve de lire ces vers tout haut il les releut tout bas et apres avoir acheve de les relire il les regarda attentivement sans rien dire et sans se mettre en estat d'en lire d'autres de sorte que voulant satisfaire ma curiosite je le fis revenir de la resverie que je croyois que la seule admiration luy causoit et je le forcay de lire des vers que sapho avoit faits sur une jalousie d'amitie qui avoit este entre athys et amithone mais madame cette jalousie avoit le veritable carractere de l'amour et tout ce que cette tirannique passion peut inspirer de plus violent dans un coeur amoureux y estoit exprime si merveilleusement qu'il estoit impossible de le faire mieux pour moy je ne fis autre chose que faire des exclamations 
 continuelles a la louange de sapho tant que phaon leut cet ouvrage mais pour luy il le lisoit avec une attention pleine de chagrin qui commenca de me surprendre neantmoins pour ne perdre point de temps a luy en demander la cause je me mis a lire certains vers que sapho avoit faits a la campagne durant un petit voyage de huit jours ou elles avoient este seules elle et ma soeur a une fort agreable maison qui est a sapho de sorte que par ces vers elle representoit la felicite de deux personnes qui s'aiment et prouvoit par la qu'elles n'avoient besoin que d'elles mesmes pour vivre heureuses descrivant en suite la tendresse de leur affection leur sincerite l'une pour l'autre leurs plaisirs leurs promenades leurs entretiens sur la douceur de l'amitie et mille autres choses semblables mais madame tout ce que l'amour la plus delicate peut inventer de delicieux estoit descrit dans ces vers quoy qu'il ne s'agist que d'exagerer la douceur de l'amitie et je ne vy de ma vie rien de si beau de si galant et de si passionne cependant quelques beaux que fussent ces vers je ne pus achever de les lire car phaon qui les avoit escoutez avec une attention extraordinaire m'interrompit brusquement par ces paroles ha democede me dit-il sapho est la plus admirable personne du monde mais je suis le plus malheureux amant de la terre et vous estes le moins fin de tous les hommes pour la premiere chose que vous dittes repliquay-je j'en 
 tombe d'accord mais je n'entens point ny la seconde ny la troisiesme car pourquoy estes vous le plus malheureux amant de la terre et pourquoy suis-je le moins fin de tous les hommes je suis le plus malheureux amant de la terre repliqua-t'il parce que sapho aime infailliblement quelqu'un et vous estes le moins fin de tous les hommes puis que vous m'avez assure qu'elle n'aimoit rien mais encore luy dis-je sur quoy fondez vous l'opinion ou vous semblez estre qu'elle aime quelque chose je la fonde reprit-il sur ce que je viens de lire car enfin democede il est absolument impossible d'escrire des choses si tendres et si passionnees sans les avoir senties comme phaon disoit cela avec une agitation d'esprit estrange sapho revint ou nous estions et elle y revint dans la pensee d'aller recevoir mille louanges de phaon mais madame si je ne l'eusse louee elle ne l'eust pas este autant qu'elle le meritoit car phaon avoit l'esprit si agite de cette jalousie sans objet qui commencoit de naistre dans son coeur qu'a peine pouvoit il parler neantmoins apres que je luy eus donne le temps de se remettre pendant que je louois sapho cette mesme jalousie qui avoit cause son silence le luy fit rompre afin de tascher de descouvrir dans les yeux de cette admirable fille il les soubcons estoient bien fondez ce que je viens de voir madame luy dit-il est si surprenant que vous ne devez pas trouver estrange que je ne puisse vous tesmoigner mon admiration 
 comme il y a desja assez long temps que vous me connoissez respondit-elle pour scavoir que je n'aime pas trop qu'on me loue en ma presence vous me feriez plaisir si vous vouliez bien ne me dire rien davantage de ce que vous venez de voir ha madame luy dit-il avec precipitation il faut que je vous en dise encore quelque chose et que je vous demande hardiment ce que vous faites de toute la tendresse dont vostre coeur est remply car enfin il y a des choses si touchantes dans ce que j'ay leu qu'il faut du moins qu'il soit capable de pouvoir estre touche il l'est aussi du merite de mes amies repliqua-t'elle en rougissant et l'amitie que j'ay pour elles a quelque chose de si tendre que si j'avois autant d esprit que d'amitie j'escrirois encore plus tendrement que je ne fais phaon qui regardoit sapho attentivement ne manqua pas de remarquer sa rougeur mais il ne devina pourtant point qu'elle luy estoit avantageuse et que sapho n'avoit charne de couleur en luy respondant que parce qu'elle se reprochoit en secret a elle mesme qu'elle avoit des sentimens trop tendres pour luy au contraire expliquant cette rougeur d'une autre facon il creut qu'assurement sapho avoit une passion dans l'ame pour quelqu'un de ses rivaux et cette croyance excita un si grand trouble dans son esprit qu'au lieu de continuer de luy faire galamment la guerre comme il en avoit eu le dessein afin de tascher de descouvrir ses veritables sentimens il se teut tout d'un coup et s'il ne fust 
 arrive du monde son silence eust sans doute paru fort bizarre a la belle sapho mais comme nicanor phylire et quelques autres dames arriverent sapho se hasta de cacher les vers qu'elle nous avoit monstrez si bien que durant cela elle ne prit pas garde au silence de phaon cependant comme il sentit qu'il avoit l'esprit fort inquiet il me fit signe que nous nous en allassions et en effet durant que sapho recevoit ces dames nous sortismes sans luy dire adieu et nous fusmes nous promener au bord de la mer mais madame nous n'y fusmes pas plustost que phaon se mit a se pleindre de moy car enfin dit-il comment peut-il estre possible que vous soyez frere de la meilleure amie de sapho et que vous ne scachiez pas qui elle aime il est pourtant constamment vray adjousta-t'il qu'il faut de necessite absolue qu'elle ait de l'amour ou qu'elle en ait eu car on ne scauroit jamais toucher si delicatement la tendresse des passions qu'elle exprime sans les avoir esprouvees en effet me disoit-il encore il y a certains sentimens bizarres tendres et passionnez dans ce que sapho nous a fait voir que l'amitie toute seule ne pourroit luy avoir suggerez et il faut absolument qu'elle aime ou qu'elle ait aime pour moy luy dis-je qui connois sapho des le berceau qui connois de plus tous ceux qui l'ont veue ou qui la voyent et qui suis frere d'une fille qui scait tout le secret de son coeur je vous proteste que je suis fortement persuade que quoy 
 que sapho ait presques este aimee de tous ceux qui l'ont veue elle n'a pourtant point encore eu d'amour mais je le suis en mesme temps qu'elle est fort capable d'en avoir et que si cette passion s'emparoit de son coeur elle aimeroit avec plus de tendresse et plus de fidellite que personne n'aimera jamais ha democede me dit-il vous me trompez ou vous estes trompe et il faut que sapho aime quelqu'un pour escrire ce que j'ay veu aujourd'huy mais luy dis-je pour tascher de soulager son esprit si vous aviez veu un ouvrage que sapho fit pour une victoire que pittacus remporta vous verriez qu'elle parle aussi bien de guerre que d'amour et vous en tireriez cette consequence avantageuse pour vous et pour elle que comme elle parle admirablement de guerre sans y avoir este elle peut aussi parler admirablement d'amour sans en avoir eu ha democede me dit-il ce n'est pas la mesme chose car la seule lecture d'homere peut luy avoir apris a parler de guerre mais l'amour seulement peut luy avoir apris a parler d'amour pour moy luy repliquay-je je ne scay comment vous raisonnez mais je scay bien qu'homere parle d'amour aussi bien que de guerre et que sapho peut y avoir apris comment il en faut parler eh democede me dit-il avec un chagrin estrange ce que vous me dittes m'espouvante tellement qu'il y a des momens ou j'ay presques envie de croire que c'est vous qui avez apris a sapho a escrire tendrement comme elle fait 
 car enfin si vous n'y entendiez pas quelque finesse vous diriez ce que je dis et vous soustiendriez hardiment comme je le soustiens qu'on ne peut bien escrire d'amour sans en avoir eu en effet adjousta-t'il si vous comparez les sentimens d'amour qui sont dans homere a ceux qui sont dans les vers de sapho vous y trouverez une grande difference et le bon homere a bien mieux represente l'amitie de patrocle et d'achille que l'amour d'achille et de briseis encore si sapho n'avoit parle que des grands sentimens que l'amour donne et qu'elle n'eust dit que ce que font dire les violentes passions en certaines rencontres extraordinaires je dirois comme vous qu'elle auroit pu les comprendre et les escrire sans avoir eu d'amour mais democede ce n'est pas cela car les sentimens qui me persuadent que sapho a de l'amour ou en a eu sont certains sentimens delicats tendres et passionnez que l'on ne scauroit deviner et qu'on a mesme peine a croire qui soient dans le coeur des autres quand on ne les a point dans le sien en effet adjousta-t'il mon experience vous prouve ce que je dis car quand je suis revenu a mytilene je vous avoue ingenument que je ne connoissois l'amour que d'une maniere si grossiere que je n'eusse pas connu la beaute des vers de sapho et la belle stupide que j'avois aimee en sicile ne m'avoit inspire que des sentimens proportionnez a son esprit ainsi democede c'est l'amour que j'ay pour sapho qui m'a apris 
 a connoistre celle qu'elle a infailliblement dans le coeur et il ne s'agit plus de scavoir autre chose sinon qui est ce bienheureux qui a pu estre assez aime de cette admirable fille ou qui l'est encore pour luy avoir inspire des sentimens si tendres c'est pourquoy mon cher democede adjousta-t'il si ce n'est point vous qui ayez apris a aimer a la belle sapho aidez moy a descouvrir qui a elle aime afin que je face de deux choses l'une ou que je me guerisse ou que je perde mon rival serieusement luy dis-je encore une fois je ne croy point que sapho ait rien aime car enfin adjoustay-je il est constamment vray qu'elle n'aime pas le prince tisandre et qu'elle n'aime pas nicanor et il est vray encore que ces deux amans qui l'ont observee d'assez pres ne l'ont jamais soubconnee de rien aimer c'est pourquoy je ne voy pas que vous ayez raison de vous mettre une si bizarre jalousie dans l'esprit et si mal fondee je ne scay democede me dit-il assez brusquement comment il est possible que vous pensiez ce que vous dittes que vous pensez car pour moy quand j'aurois veu de mes propres yeux et entendu de mes propres oreilles mille choses a me faire connoistre que sapho a de l'amour ou qu'elle en a eu je ne le croirois pas plus fortement que je le croy c'est pourquoy s'il est vray que vous n'aimiez pas cette belle personne et que vous n'ayez nul interest cache a dire ce que vous dittes je vous conjure d'employer toute vostre adresse a descouvrir 
 ce que je veux scavoir cydnon vous aime si tendrement et vous avez tant d'esprit adjousta-t'il en me flattant que si vous le voulez vous m'aprendrez bien tost qui est ce bien heureux qui regne dans le coeur de sapho et qui luy inspire des sentimens si tendres eh dieux disoit-il que j'eusse trouve mon sort digne d'envie si l'admirable sapho eust pense pour moy ce que je voy qu'elle a pense pour un autre ce qui m'espouvante adjoustoit il sans me donner le temps de luy rien dire c'est qu'il y ait un homme qui ait la gloire d'avoir donne de l'amour a cette merveilleuse fille sans que la joye qu'il en a descouvre leur intelligence car le moyen de cacher une felicite si sensible apres cela il me dit encore cent choses qui faisoient voir esgallement et son amour et sa jalousie en suite de quoy je luy promis de m'informer aussi soigneusement de ce qu'il vouloit scavoir que si j'en eusse este aussi persuade que luy cependant il est certain que je scavois bien que sapho n'avoit rien aime si elle ne l'aimoit et que ce qui luy faisoit escrire des choses si tendres estoit qu'elle avoit en effet l'ame naturellement tres passionnee je ne laissay pourtant pas pour la satisfaction de mon amy de m'en informer a ma soeur comme si j'en eusse doute mais je m'en informay inutilement car elle ne me dit pas que sapho commencoit d'aimer phaon et elle ne m'eust pu dire sans mentir qu'elle eust aime avant que l'avoir connu si bien que disant a phaon que je ne 
 descouvrois rien il estoit en une inquietude estrange et il m'a avoue depuis qu'il y avoit eu des jours ou il avoit creu que sapho m'aimoit et que l'amitie qu'elle tesmoignoit avoir pour ma soeur n'estoit que pour cacher celle qu'elle avoit pour moy neantmoins comme il ne voyoit rien d'ailleurs qui pust le confirmer dans cette croyance il n'osoit m'en rien tesmoigner il ne pouvoit pourtant si bien se contraindre que je ne m'aperceusse qu'il avoit l'ame a la gehenne et en effet cette bizarre jalousie le tourmenta d'une si cruelle maniere que tout le monde s'aperceut aussi bien que moy qu'il avoit quelque inquiettude sapho mesme luy demanda la cause du changement de son humeur mais il n'osa la luy dire et il n'osoit mesme plus m'en parler a cause des soubcons qui luy passoient par la fantaisie de sorte qu'il menoit une vie fort melancolique au reste comme il n'estoit pas possible qu'il n'entendist tres souvent reciter des vers de sapho ce luy estoit tous les jours un nouveau suplice car il ne pouvoit en entendre parler sans une esmotion estrange de plus il observoit non seulement tous les hommes qui alloient souvent chez sapho mais il observoit mesme ceux qui n'y alloient guere et la jalousie n'a jamais plus tourmente personne qu'elle tourmenta phaon quoy qu'il n'en eust aucun sujet et qu'il fust le seul aime de tous les amans de sapho car enfin il ne scavoit que faire ny qu'imaginer pour s'esclaircir des soubcons 
 qu'il avoit aussi l'inutilite de ses soins luy donna-t'elle un si grand chagrin que sentant bien qu'il ne le pouvoit plus cacher il se resolut de s'en aller quelque temps a la campagne pour tascher de guerir de sa jalousie et de son amour tout ensemble et il s'y resolut mesme sans m'en parler de sorte que je fus fort surpris de son depart sapho murmura aussi extremement de ce qu'il estoit party sans luy dire adieu aussi bien que toutes ses autres amies qui ne cessoient de m'en demander la cause cependant comme le hazard fit que j'eus une affaire qui m'apella a la campagne je partis deux jours apres que phaon fut parry mais a peine fus-je hors de mytilene que le prince thrasibule y aborda pour y laisser le prince tisandre que l'invincible cyrus qui se nommoit encore alors artamene avoit blesse en deux endroits lors qu'estant tous deux tombez dans la mer ils firent un combat si admirable et si extraordinaire que le prince thrasibule qu'on apelloit alors le fameux pirate n'eut pas moins d'envie de sauver la vie a un ennemy qui luy avoit si opiniastrement resiste qu'a un amy qui luy estoit alors infiniment cher mais enfin madame pour passer cet endroit legerement le prince tisandre revint a mytilene encore plus malade des blessures que les beaux yeux de sapho avoient faites dans son coeur que de celles qu'il avoit receues de l'illustre artamene qui honnora cette admirable fille de quelques unes de 
 ses visites dont elle fut si satisfaite qu'elle ne parla que de luy durant tres longtemps
 
 
 
 
mais enfin le prince thrasibule estant party et l'ayant emmene je revins a mytilene et phaon qui sceut le retour de son rival y revint aussi mais il y revint pousse par sa jalousie s'imaginant que peut estre estoit-ce le prince tisandre que sapho aimoit quoy qu'on ne le dist pas lors qu'il fut revenu tout le monde luy fit la guerre de son depart precipite mais il entendit si peu raillerie la dessus qu'on fut contraint de ne luy en dire plus rien sapho mesme le vit si chagrin qu'elle ne luy en parla guere joint qu'estant persuadee que son chagrin estoit un effet de l'amour qu'il avoit pour elle cette admirable fille en eut pitie et ne voulut plus luy en parler cependant alce ne cessoit de luy dire tous les jours quelque chose de la part du prince tisandre mais quoy qu'il luy pust dire elle ne luy dit rien de favorable pour luy et en effet les choses n'estoient pas en termes de cela car il est vray que sapho aimoit desja tendrement phaon ou que du moins elle avoit beaucoup de disposition a l'aimer neantmoins le merite et la qualite de tisandre l'obligeant a garder quelque mesure aveque luy elle luy refusoit son coeur sans incivilite et sans luy refuser son estime elle eut pourtant un assez grand demesle avec alce parce qu'elle sceut qu'il avoit baille au prince tisandre le portrait qu'elle luy avoit donne il sceut neantmoins si bien 
 s'excuser qu'elle luy pardonna dans son coeur quoy qu'elle luy dist tousjours qu'elle ne luy pardonneroit jamais d'autre part comme sapho avoit des envieuses il y eut des dames qui dirent a tisandre des qu'elles le virent qu'elle n'avoit donne sa peinture a tant de gens que pour la donner avec plus de bien-seance a phaon et on luy parla enfin si avantageusement de ce nouvel amant de sapho que la jalousie se joignit a l'amour pour le tourmenter mais ce qui la rendit plus forte fut que tisandre trouva en effet que phaon estoit si aimable qu'il fut tout dispose a croire qu'il estoit aime de sorte qu'il n'eut alors guere moins de jalousie que luy nicanor de son coste n'en fut pas exempt puis qu'il en eut de celuy qui estoit aime et de ce luy qui ne l'estoit pas car il craignoit tousjours que la condition de tisandre ne portast enfin sapho a le rendre heureux mais il aprehendoit encore davantage que le merite extraordinaire de phaon ne le rendist miserable cependant cet amant aime qui rendoit ses rivaux si malheureux l'estoit encore plus qu'ils ne l'estoient car comme il voyoit tres souvent des vers de sapho et des vers tendres et passionnez son inquietude et sa jalousie redoubloient de moment en moment en effet il n'en pouvoit lire qu'il ne fist l'aplication de ce qu'il y avoit de plus amoureux a ce pretendu amant aime qui luy donnoit tant de jalousie qu'il n'enviast 
 son bonheur et qu'il ne s'imaginast quelle devoit estre sa joye en voyant des sentimens si tendres helas disoit-il quelquesfois quelle felicite seroit la mienne si en lisant tant de choses passionnees je pouvois esperer d'estre aime d'une personne qui scait si bien aimer et qui par la tendresse de son coeur donne assurement mille felicitez a ceux qu'elle aime que les autres ne connoissent pas et que les plus grandes beautez de la terre ne scauroient donner car enfin les yeux s'accoustument a la beaute et ce qu'on a veu long temps n'a plus la grace que la nouveaute donne mais la tendresse d'un coeur amoureux et passionne est une source inespuisable de nouveaux plaisirs qui naissent en foule de moment en moment et qui augmentent l'amour avec le temps au lieu que pour l'ordinaire le temps la diminue mais le mal est que la tendresse de sapho estant pour un autre elle me rend aussi infortune qu'elle rend quelqu'un de mes rivaux heureux et tant de belles et touchantes choses qu'elle escrit et qui me donneroient tant de joye si j'en estois aime m'affligent horriblement parce que je ne le suis point phaon estant donc en cette inquietude ne scachant que faire et ne se fiant mesme plus a moy il creut que s'il pouvoit venir a bout de pouvoir voir tout ce que sapho avoit escrit il pourroit peut-estre tirer quelque connoissance de ce qu'il vouloit scavoir et venir enfin a connoistre 
 qui estoit celuy qu'il s'imaginoit avoir inspire des sentimens si tendres a la personne qu'il aimoit de sorte que depuis cela il ne faisoit autre chose que demander a tout le monde des vers de sapho et que la presser elle mesme quand elle estoit seule de luy en montrer de plus quand il estoit chez elle il regardoit soigneusement sur sa table s'il ne trouveroit point quelques tablettes oubliees et il se resolut enfin sur le pretexte de la curiosite de voir de si beaux vers de tascher de suborner la fidellite d'une fille qui estoit a sapho afin qu'elle en derobast si elle pouvoit dans le cabinet de sa maistresse mais quoy qu'il pust faire il n'en put venir a bout cependant madame le hazard fit une chose qui luy en fit voir qu'il n'eust peut-estre jamais veus sans l'accident qui arriva et qui causerent un grand desordre et une grande inquietude dans son esprit vous scaurez donc madame que des que le prince tisandre fut guery il fut voir sapho et qu'il y fut suivy de beaucoup de monde de sorte que cette visite n'estant pas propre a luy donner moyen de faire ses pleintes ordinaires a la belle sapho elle se passa a parler de choses indifferentes si bien que comme cynegire chez qui elle demeuroit avoit fort embelly sa maison depuis le depart de ce prince on parla extremement des choses qu'elle y avoit faites et principalement du cabinet de sapho qui avoit este peint depuis le depart de tisandre ce prince demandant 
 donc a le voir et cette belle personne n'osant le luy refuser elle l'ouvrit et toute la compagnie y entra de sorte que phaon y entrant comme les autres prit garde que sapho ayant veu des tablettes sur sa table en avoit rougy et s'estoit hastee de les mettre diligemment dans un tiroir a demy ouvert qu'elle ne put mesme refermer tout a fait parce qu'elle le fit avec trop de precipitation et que de plus tisandre l'ayant tiree vers les fenestres sur le pretexte de la belle veue afin de luy pouvoir parler un moment en particulier luy en osta le moyen si bien que phaon qui avoit tousjours dans l'esprit sa bizarre jalousie eut une envie estrange de voir les tablettes que sapho avoit serrees si diligemment et qui l'avoient fait rougir ainsi sans perdre temps durant que tisandre parloit a sapho et que les autres regardoient les peintures de ce cabinet il tira le tiroir tout doucement prit les tablettes que sapho y avoit mises et le remit comme il estoit auparavant apres quoy ne pouvant plus durer en ce lieu la il repassa dans la chambre pour voir s'il devoit garder ou remettre ce qu'il avoit pris mais a peine eut il ouvert ces tablettes qu'il vit qu'il y avoit des vers escrits dedans et des vers escrits de la main de sapho de sorte que ne jugeant pas qu'il peust avoir le temps de les lire en ce lieu la sans estre interrompu et jugeant par les premieres paroles qu'il en voyoit qu'ils meritoient la curiosite qu'il avoit de les 
 voir il sortit de chez sapho et fut se pormener seul dans un jardin qui est au bord de la mer et qui est tousjours ouvert a tout le monde mais a peine y fut-il qu'ouvrant diligemment ces tablettes il y leut les vers que je m'en vay vous montrer car je les ay tels qu'il les eut c'est a dire sans que le nom de celuy pour qui ils estoient faits y soit comme vous le pourrez voir par la coppie que je vous en montre a ces mots democede donnant des tablettes a la reine de pont elle y leut tout haut les vers qui suivent
 
 
 ma peine est grande et mon plaisir extreme je ne dors point la nuit je resve tout le jour je ne scay pas encor si l'aimemais cela ressemble a l'amour un mesme objet occupe ma pensee nul des autres objets ne m'en peut divertir si c'est avoir l'ame blesseele sens tout ce qu'il faut sentir certains rayons penetrent dans mon ame et l'esclat du soleil me plaist moins que le leur l'on ne voit pas encor ma flamemais j'en sens pourtant la chaleurvoyant mon ame est satisfaiteet ne le voyant point la peine est dans mon coeur 
 j'ignore encore ma deffaitemais peut-estre est-il mon vainqueur tout ce qu'il dit me semble plein de charmes tout ce qu'il ne dit pas n'en peut avoir pour moy mon coeur as-tu mis bas les armes je n'en scay rien mais je le croy 
 
 
apres que la reine de pont eut leu ces vers elle les rendit a democede le conjurant de luy dire promptement ce que cette lecture avoit fait dans l'esprit de phaon j'ay sceu depuis par luy mesme repliqua democede en continuant son recit que ces vers exciterent un si grand trouble dans son coeur qu'il fut un quart d'heure sans les pouvoir relire bien qu'il en eust envie car enfin quoy qu'il eust creu que sapho aimoit ou avoit aime il ne l'avoit pas creu si fortement qu'il ne fust encore estrangement surpris de le voir escrit de sa propre main mais a la fin s'estant mis a relire ces vers et les trouvant encore plus amoureux la seconde fois que la premiere il en fut si transporte de fureur qu'il pensa rompre ces tablettes et les jetter dans la mer comme il estoit donc tout prest de le faire il luy vint en fantaisie de ne le faire pas et de chercher soigneusement quel nom de tous ceux qui voyoient sapho pouvoit convenir a la mesure du vers ou celuy de cet amant aime devoit estre car il jugeoit bien malgre son desespoir que si sapho eust 
 voulu luy donner un autre nom que le sien elle l'auroit escrit dans ses vers ainsi il concluoit aveque raison que le nom qui n'estoit pas remply estoit la inste place de celuy pour qui les vers estoient faits si bien que regardant encore une fois ces quatre vers ou il y a voyant mon ame est satisfaiteet ne le voyant point la peine est dans mon coeur j'ignore encore ma deffaitemais peut estre est-il mon vainqueur il se mit a regarder quel nom pouvoit remplir ce premier vers mais il s'y trouva bien embarrasse car celuy de tisandre estoit trop long d'une silabe celuy de nicanor l'estoit trop d'une aussi et le mien estoit plus long que celuy de tisandre phaon trouvoit bien que celuy d'alce estoit de la longueur qu'il falloit pour achever ce vers mais son amour pour la belle athys estoit si connue de tout le monde et on scavoit si bien qu'il estoit confident de tisandre que cela ne fit nulle impression dans son esprit en suite il chercha les noms de tout ce qu'il y avoit de gens de qualite qui voyoient sapho sans en trouver aucun qui convinst a ce vers qu'il falloit remplir parce qu'ils estoient tous trop longs et il chercha mesme les noms de ceux qui ne la voyoient point sans songer que le sien estoit tel qu'il falloit pour cela car comme il scavoit bien que sapho avoit fait les 
 vers qui luy avoient donne sa premiere jalousie avant que de l'avoir connu il n'avoit garde de penser que ceux qui luy donnoient alors tant d'inquietude luy eusseut donne beaucoup de joye s'il en eust sceu la cause et il estoit si esloigne de ce sentiment la qu'il ne s'estoit pas seulement advise de regarder si son nom y convenoit lors que j'arrivay fortuitement aupres de luy mais madame ce qu'il y eut de rare fut que phaon qui depuis sa bizarre jalousie vivoit assez froidement aveque moy et qui ne m'avoit jamais voulu croire tout a fait lors que je luy avois jure que je n'avois nulle intelligence avec sapho se tint si assure que je n'y en avois point parce que mon nom ne pouvoit convenir a ce vers qui n'estoit pas remply et il se sentit si accable de sa douleur qu'il m'aborda avec son ancienne franchise et qu'il me redonna sa confiance toute entiere comme si je n'eusse eu aucune part a sa jalousie en effet il ne me vit pas plustost que s'en venant a moy comme nous avons tous deux tort me dit-il en m'embrassant il faut mon cher democede que nous oubliyons le passe et que nostre amitie recommence car enfin je connois aujourd'huy que j'avois affectivement tort de croire que c'estoit vous qui aviez apris a sapho a connoistre toutes les delicatesses de l'amour et je vous feray connoistre a vous mesme que vous n'avez pas raison de croire qu'elle n'en a point est-il possible luy dis-je que vous en ayez des marques si 
 claires que je n'en puisse douter vous le verrez bientost me dit-il en lisant les vers que je vous baille et que je luy ay derobez sans qu'elle le scache car enfin vous connoissez son stile et son escriture et vous devinerez mesme peut-estre aisement le nom de celuy pour qui ils sont faits car comme j'ay l'esprit estrangement trouble je ne suis pas en estat de le deviner apres cela je me mis a lire les vers de sapho mais en les lisant je trouvay d'abord que le nom de phaon remplissoit si justement le vers qui n'estoit pas remply et je me souvins de tant de choses qui m'avoient fait croire que sapho ne haissoit pas phaon que je ne doutay presques plus qu'ils n'eussent este faits pour luy et je le creus d'autant plustost que je ne trouvay effectivement pas un nom d'homme de qualite qui vist sapho ou qui l'eust veue qui y convinst excepte celuy d'alce pour qui ces vers ne pouvoient estre de sorte que prenant la parole pour le consoler pour moy luy dis-je j'avoue que je ne voy pas grande difficulte a trouver le nom qui manque a ce vers car enfin je suis assure que pour suivre l'intention de la belle sapho il faut qu'il y ait voyant phaon mon ame est satisfaiteet ne le voyant point la peine est dans mon coeur j'ignore encore ma deffaitemais peut-estre est-il mon vainqueur 
 ha democede s'escria-t'il mon nom convient a ce vers mais ce vers ne me convient point et je ne scay comment vous avez pu avoir la pensee de chercher si mon nom estoit de la longueur qu'il falloit car pour moy je ne me suis pas seulement souvenu que je me nommois phaon cependant ce cas fortuit ne me console pas car enfin toutes ces belles choses tendres amoureuses et passionnees que nous avons veues de la belle sapho sont escrites devant que je la connusse ainsi il est a croire que les vers que je vous montre ont este faits pour celuy qui a eu le bonheur de luy aprendre toute la tendresse de l'amour en s'en faisant aimer pour moy repliquay-je je ne scay si je me trompe mais il me semble que les carracteres qui sont dans ces tablettes ne sont pas comme ceux qu'il y a longtemps qui sont faits et je suis enfin le plus trompe de tous les hommes si ces vers ne sont faits pour vous et si au lieu d'estre le plus malheureux amant du monde vous n'estes le plus heureux amant de la terre quoy dit-il vous croiriez que sapho pust m'aimer sans que je m'en aperceusse et qu'un homme qui la regarde a tous les momens qui observe toutes ses actions et toutes ses paroles et qui fait mesme tout ce qu'il peut pour deviner ses pensees ne connust point qu'elle l'aimeroit ha democede cela n'est pas possible et il n'est que trop vray que ces vers ne sont point faits pour moy comme il disoit cela nous entendismes 
 un assez grand bruit de plusieurs personnes qui parloient si bien que tournant la teste nous vismes tout contre nous le prince tisandre qui menoit sapho qui avoit avec elle toutes ses amies nicanor alce et plusieurs autres si bien que rendant diligemment a phaon les tablettes que je tenois il les mit dans sa poche avec assez de precipitation mais comme sapho avoit pris garde que phaon estoit sorty assez brusquement de chez elle elle luy en fit la guerre et luy reprocha si galamment d'avoir prefere la solitude a une fort agreable compagnie qu'il se trouva engage a faire la promenade que toute cette belle troupe alloit faire et en effet phaon et moy la suivismes quoy que nous n'en eussions pas grande envie car il avoit son chagrin et j'avois une affaire mais enfin nous fusmes au bout d'une allee de ce jardin qui aboutit a la mer ou nous trouvasmes une barque dans quoy nous nous mismes et ou nous estions si pressez qu'il n'estoit pas aise de changer de place de sorte que comme le hazard placa phaon fort pres de tisandre et de sapho il luy fut aise de connoistre que ce n'estoit pas pour ce prince que les vers qu'il avoit avoient este faits car sapho ne respondoit a pas un des regards de tisandre et elle vivoit aveque luy avec une civilite si concertee et si froide qu'il estoit facile de voir que l'amour n'unissoit pas leurs coeurs cependant il estoit si occupe de ce qu'il avoit alors dans l'esprit qu'il ne prit aucune part a la conversation 
 generale ce que je luy avois dit luy passant quelques fois dans l'imagination il s'en sentoit assez doucement flatte mais un moment apres venant a penser que les choses amoureuses que sapho avoit escrites l'estoient devant qu'il la connust sa jalousie recommencoit ainsi passant de l'esperance a la crainte il s'entretenoit luy mesme sans entretenir personne et il vint a resver si profondement qu'il s'apuya sur le bord de la barque et se mit a regarder attentivement ce bouillonnement d'escume qui paroist tousjours a la proue des vaisseaux et des barques qui vont avec rapidite de sorte que comme phaon estoit trop cher a sapho pour faire qu'elle ne s'aperceust pas de son chagrin elle y prit garde et y fit prendre garde aux autres mais entre les autres tisandre qui avoit sceu que phaon estoit amoureux de sapho et que sapho ne haissoit pas phaon aporta un soin extreme a l'observer voulant tascher de deviner pourquoy il estoit si melancolique et de penetrer s'il estoit possible si son chagrin venoit de ce qu'il estoit mal avec sapho ou si ce n'estoit seulement que parce qu'il estoit trop amoureux d'elle si bien que ne le regardant guere moins qu'il regardoit sapho il arriva malheureusement que phaon en tirant quelque chose de sa poche sans scavoir ce qu'il en vouloit faire et sans interrompre sa resverie tira aussi sans s'en apercevoir les tablettes ou estoient les vers de sapho qui glissant le long 
 de la barque tomberent sans faire presques aucun bruit jusques aux pieds de tisandre qui les ayant veu tomber se baissa et les prit sans qu'on s'en aperceust mais madame depuis qu'il les eut il ne fut guere moins resveur que phaon car dans la pensee qu'il estoit son rival il craignoit de trouver ce qu'il ne cherchoit que pour ne le trouver point cependant cydnon qui voyoit bien que la resverie de phaon inquiettoit sapho se mit a luy parler et a luy en demander la cause qu'il ne luy voulut pas dire comme vous pouvez penser mais comme il n'avoit alors dans l'esprit que les vers de sapho il mit la main dans sa poche pour voir s'il ne les avoit pas encore quoy qu'il n'en doutast point car c'est la coustume de ceux qui aiment de faire souvent de ces choses inutiles qu'ils ne feroient pas si leur raison estoit libre phaon ayant donc mis la main dans sa poche pour voir s'il n'avoit pas tousjours les tablettes de sapho fut estrangement estonne de voir qu'il ne les avoit plus cependant il n'osoit tesmoigner son estonnement ny dire ce qu'il avoit perdu car s'il l'eust dit il eust fait scavoir a sapho le larcin qu'il luy avoit fait et il l'eust couverte d'une confusion estrange de plus ne pouvant scavoir avec certitude s'il les avoit perdues dans le jardin ou dans la barque ou si elles ne seroient point tombees dans la mer il n'osoit faire aucun bruit de sa perte principalement pour l'interest de sapho car encore qu'il eust beaucoup de jalousie il avoit pourtant 
 encore beaucoup de respect et l'interest de la gloire de cette admirable fille luy estoit aussi considerable que son propre repos de plus ce que je luy avois dit remettant quelquesfois quelque agreable doute dans son esprit faisoit qu'il estoit encore plus retenu si bien qu'il se contenta de chercher tout doucement a l'entour de luy sans dire ce qu'il cherchoit mais comme il le faisoit fort soigneusement quoy qu'il taschast de le faire sans nulle affectation tisandre connut bien que ce que son rival avoit perdu luy tenoit au coeur et que ce qu'il avoit trouve luy donneroit peut-estre quelque facheux esclaircissement de ses doutes mais a la fin nostre promenade maritime estant faite nous remenasmes les dames chez elles et nous conduismes mesme le prince tisandre chez luy qui n'y fut pas si tost qu'entrant diligemment dans son cabinet il ouvrit les tablettes qu'il avoit trouvees et y leut les vers que vous avez leus et qui avoient donne tant d'inquietude a son rival mais madame il ne se trouva pas aussi embarrasse que luy a deviner le nom qui devoit remplit ce vers imparfait qui estoit marque par de petites estoilles car des qu'il le leut il ne douta point que le nom de phaon ne fust celuy qui y devoit estre et il creut mesme que sapho avoit donne ces vers de sa propre main a son rival et que c'estoit enfin une affection si solidement liee que rien ne la pouvoit rompre vous pouvez juger madame combien cette pensee luy en donna de facheuses 
 aussi a-t'il dit depuis qu'il n'avoit jamais tant souffert et qu'il avoit passe la nuit sans dormir d'autre part phaon n'estoit pas en repos et il me dit des choses si touchantes sur la perte qu'il avoit faite de ces vers de sapho et il me tesmoigna avoir une si forte aprehension que cette avanture ne luy nuisist que je connus qu'en effet il estoit aussi amoureux qu'on pouvoit l'estre puis que malgre sa jalousie il songeoit si fort a la reputation de sapho qui estoit encore plus en peine que luy car enfin madame imaginez vous que cette admirable fille avoit senty une si grande inquietude lors qu'elle avoit serre diligemment ces tablettes dans le tiroir ou phaon les avoit prises et qu'elle s'estoit si fort repentie de s'estre mise en estat que ces vers peussent estre veus que des qu'elle sut retournee chez elle elle entra dans son cabinet avec intention de les brusler et de n'en faire jamais de pareille nature mais madame elle fut bien surprise et bien affligee lors qu'elle ne les trouva plus au lieu ou elle les avoit mises elle ne se fia pourtant pas alors a sa memoire et elle chercha dans tous les autres lieux ou il n'eust pas este impossible qu'elles eussent elle mais a la fin ne pouvant plus douter que ces vers ne luy eussent este derobez elle en eut une douleur si sensible qu'elle n'en avoit jamais senty de pareille cependant dans cet estrange embarras d'esprit elle ne trouvoit point de souhait plus doux a faire sinon que ce fust phaon 
 qui eust pris ses vers quoy qu'elle eust pourtant une grande confusion qu'il les eust veus car comme elle ne scavoit pas sa bizarre jalousie elle s'imaginoit qu'il s'en seroit fait l'aplication mais encore qu'elle le souhaitast elle ne pouvoit pas esperer que ce fust phaon qui les eust parce qu'elle l'avoit veu si triste qu'elle ne l'en soubconna pas joint que se souvenant qu'il estoit sorty de chez elle un moment apres que tisandre avoit este dans son cabinet elle ne pensa pas qu'il eust pu avoir le loisir de faire ce larcin si bien que ne scachant qui en soubconner elle estoit en une peine estrange d'autre part tisandre qui estoit un aussi homme d honneur qu'il y en ait jamais eu voyant par ces vers que sapho aimoit phaon voyant de plus que phaon estoit digne de sapho et ne doutant nullement que son rival n'eust receu ces vers des mains de sa maistresse et que leur affection ne fust tout a fait liee se resolut de vaincre sa passion et il porta mesme le respect qu'il avoit pour sapho aussi loin qu'il pouvoit aller car encore qu'alce fust son confident il ne luy montra point les vers de cette merveilleuse fille il est vray qu'il sut trois jours entiers a prendre une resolution decisive pendant lesquels il ne vit point sapho qui de son coste esvita avec adresse de voir compagnie de peur d'ouir dire quelque chose de ces vers qui luy desplust ce n'est pas qu'elle n'eust fait la resolution de dire si on luy en parloit que c'estoient 
 des vers faits sans sujet par la seule curiosite de voir s'il estoit possible de faire parler d'amour a une femme sans choquer la bien-seance mais apres tout comme elle scavoit dans le fonds de son coeur qu'ils avoient une cause veritable elle en avoit une confusion estrange d'ailleurs phaon n'osoit chercher a la voir car il sentoit bien qu'il luy seroit impossible de ne luy donner pas de trop grandes marques de son chagrin de son inquietude et de sa jalousie ainsi durant trois jours on ne voyoit en nulle part ny le prince tisandre ny sapho ny phaon et nicanor estoit si embarrasse a tascher de deviner pourquoy deux de ses rivaux et sa maistresse estoient solitaires en mesme temps qu'il n'estoit guere moins inquiet qu'ils l'estoient mais a la fin tisandre ayant fait un grand effort sur luy mesme se surmonta et envoya demander une audience particuliere a sapho pour l'entretenir d'une affaire tres importante de sorte que sapho n'osant la luy refuser a cause de sa condition elle la luy accorda mais elle l'attendit avec une inquietude estrange par la crainte ou elle estoit que ce ne fust pour luy parler de ses vers qu'il venoit chez elle ce n'est pas qu'elle ne sceust bien qu'il estoit impossible que ce fust luy qui les eust pris dans son cabinet car elle l'avoit tousjours veu mais elle craignoit que quelque autre ne les luy eust baillez cependant l'heure de 
 cette audience estant arrivee tisandre fut chez sapho sans estre suivy de personne mais au lieu de l'aborder comme a l'ordinaire il la salua avec une civilite serieuse et froide quoy que pleine de beaucoup de respect qui luy fit connoistre qu'il avoit quelque chose de facheux a luy dire comme il n'y avoit alors dans sa chambre qu'une fille qui estoit a elle tisandre fut d'abord dans la liberte de l'entretenir de sorte que sans perdre temps je viens madame luy dit-il vous rendre la plus grande marque d'amour que personne ait jamais rendue en vous rendant des vers que phaon a perdus et que vous luy avez donnez car enfin madame tout autre que moy se vangeroit de vostre cruaute en les montrant a toute la terre le respect que je vous porte est pourtant si grand que toute rigoureuse que vous m'estes je ne laisse pas de craindre de vous deplaire et de vouloir du moins conserver vostre estime puis que je ne puis aquerir votre affection en disant cela tisandre rendit a sapho les tablettes ou estoient les vers qu'elle avoit faits pour son rival mais il les luy rendit ouvertes et luy fit voir qu'il avoit escrit le nom de phaon a l'endroit ou il devoit estre vous pouvez juger madame que sapho ne prit pas ces tablettes sans rougir neantmoins apres s'estre un peu remise elle entreprit de faire deux choses tout a la fois la premiere d'achever de degager 
 tisandre de son affection et la seconde de luy persuader que ces vers n'avoient point este faits pour phaon en particulier ny pour nul autre mais quoy qu'elle dist tout ce qu'on pouvoit dire d'adroit et de spirituel en une conjoncture si delicate elle ne fit que la moitie de ce qu'elle vouloit faire car elle acheva de desgager tisandre de son amour mais elle ne put luy faire croire que ces vers n'avoient pas este faits pour phaon elle ne put mesme luy persuader qu'elle ne les luy eust pas donnez de sa propre main quoy qu'elle dist vray lors qu'elle assuroit qu'il les avoit derobez non non madame luy dit alors tisandre vous ne me persuaderez pas car enfin quiconque a donne son coeur peut bien donner des vers on peut quelques fois donner son coeur tout entier repliqua sapho sans donner nulle autre chose et cette circonstance que vous voulez conter pour rien est si considerable pour moy que je ne mets nulle comparaison entre avoir fait ces vers pour phaon ou les luy avoir donnez de ma main en effet presupose que j'eusse pour luy une inclination tres puissante il ne seroit pas si estrange que je me disse a moy mesme ce que je sentirois malgre moy dans mon coeur et si c'estoit une foiblesse elle ne choqueroit du moins pas la modestie puis qu'elle ne seroit sceue que de moy mais seigneur en m'acusant d'avoir donne ces vers a phaon vous me faites un si grand outrage et vous pensez 
 de moy une si estrange chose que je suis estonnee que vous ne les avez montrez a toute la terre car en effet je serois indigne que vous eussiez nulle discretion si j'avois este assez indiscrette pour donner ces vers a phaon cependant je ne laisse pas de vous rendre grace de me les avoir rendus et de vous conjurer de me dire positivement de quelle facon vous les avez eus car comme je n'ay nulle intelligence particuliere avec phaon je ne le puis scavoir que de vous ha madame que ce que vous me dittes est outrageant repliqua tisandre et que ce que je sais merite peu ce que vous faites cependant comme il peut-estre que phaon n'a oze vous dire qu'il a perdu des vers qu'il devoit conserver si soigneusement je vous diray que je les vy tomber de sa poche le soir que nous fusmes nous promener sur la mer et que je les ramassay sans scavoir que j'y trouverois l'arrest de ma mort phaon estoit si triste ce soir la repliqua-t'elle que vous devez ce me semble estre persuade que je ne luy avois pas donne ces vers et qu'il ne croyoit pas mesme qu'ils fussent faits pour luy car a dire la verite le coeur de sapho n'est pas une conqueste si facile a faire qu'il ne deust tirer quelque vanite de l'avoir faite et qu'il n'en deust mesme avoir quelque joye quoy qu'il en soit dit alors tisandre je suis persuade que phaon est autant aime que je suis hai et si je n'avois pour vous des sentimens de respect que nul amant mal traite n'a 
 jamais eus estant ce que le suis a mytilene je trouverois bien moyen de renvoyer phaon en sicile mais comme je le chasserois en vain de cette isle puis que je ne le puis chasser de vostre coeur je ne veux pas estre vostre tyran apres avoir este vostre esclave vous m'avez persuade autrefois avec tant d'adresse adjousta-t'il qu'il ne tenoit mesme pas a vous que vous ne m'aimassiez que je veux vous scavoir gre de ce que vous avez fait contre vous mesme mais madame pour reconnoistre mon respect il faut avoir de la sincerite et m'advouer ingenument le veritable estat de votre ame comme je vous advoue l'estat de la mienne afin qu'apres cela je vous laisse en repos et que je tasche de m'y mettre seigneur repliqua sapho en rougissant si je pouvois vous donner toute mon affection comme je vous donne toute mon estime je le ferois sans doute pour reconnoistre vostre generosite mais a vous parler sincerement il y a tousjours eu dans mon coeur un si puissant obstacle au dessein que vous avez eu d'estre aime de moy que je ne l'ay jamais pu surmonter quelque effort que j'aye fait apres cela seigneur ne m'en demandez pas davantage car puis que je ne vous puis aimer il ne vous importe guere si j'aime phaon ou si je ne l'aime pas je ne vous le demande pas madame reprit-il pour m'eclaircir de la chose car je n'en doute point du tout mais je vous le demande afin d'avoir du moins l'avantage de 
 me pouvoir louer de vous une fois en ma vie de grace seigneur reprit sapho ne vous obstinez pas a vouloir une chose injuste et inutile et contentez vous que je vous die seulement que je ne vous puis aimer et que je ne sens pas pour phaon la mesme impossibilite d'avoir quelque affection pour luy c'en est assez madame luy dit il en se levant pour me rendre le plus mal-heureux de tous les hommes cependant comme je me suis resolu de vous respecter tousjours je m'en vay faire tout ce que je pourray pour desnouer les liens qui m'attachent a vous sans les rompre avec violence et je souhaitte seulement en vous quitant que vous connoissiez un jour que si vous avez donne vostre coeur au plus honneste homme de vos amants vous ne l'avez pas donne au plus fidelle ny au plus amoureux apres ce la madame tisandre s'en alla mais avec tant de tristesse sur le visage que sapho toute insensible qu'elle estoit pour luy en eut le coeur vil peu touche mais comme il y avoit alors des choses qui le touchoient encore plus sensiblement elle pensa plus a phaon qu'a tisandre et elle eut mesme un nouveau sujet d'y penser par une visite que luy fit ma soeur car vous scaurez madame que voyant phaon dans un si grand desespoir et ayant moy mesme une assez grande curiosite de scavoir si effectivement ces vers qui causoient 
 tant de desordre avoient este faits pour phaon comme je le croyois je fus trouver cydnon avec qui je vivois non seulement comme avec une soeur qui m'estoit tres chere mais encore comme avec une amie tres fidelle si bien qu'apres luy avoir fait un grand secret de ce que j'avois a luy dire je luy contay la jalousie de mon amy et l'avanture des vers et je la conjuray de me dire s'ils estoient faits pour phaon s'ils sont faits pour quelqu'un reprit elle ils sont assurement faits pour luy mais mon frere je n'en scay rien et sapho ne m'a point montre les vers dont vous me parlez cependant luy dis-je le pauvre phaon qui croit qu'ils sont faits pour un autre en a une jalousie si forte et une douleur si violente que je croy qu'il en mourra si vous ne m'aidez a le secourir en verite mon frere repliqua t'elle il ne me sera pas aise car enfin sapho qui ne m'a jamais fait secret d'aucune chose ne m'a rien dit de cette avanture et je ne voy pas que je luy en puisse parler si elle ne m'en parle il est vray adjousta t'elle que je ne l'ay veue qu'un moment depuis nostre promenade sur la mer ainsi tout ce que je puis est de vous promettre de voir sapho et de rendre office a phaon si elle me donne lieu de le pouvoit faire apres cela je luy exageray autant que je pus la jalousie de cet amant afin de luy faire pitie de son malheur mais plus je luy parlois plus je luy voyois d'envie de rire car comme elle scavoit les veritables sentimens de 
 sapho pour phaon elle trouvoit quelque chose de si plaisant a penser qu'il estoit luy mesme ce rival aime qui l'affligeoit si fort qu'elle ne pouvoit s'empescher d'en rire mais cruelle soeur luy dis-je alors je ne vous represente pas les maux de mon amy pour vous en divertir et ce n'est pas en riant qu'il le faut pleindre si je croyois qu'il fust fort a pleindre reprit-elle je n'en userois pas ainsi mais comme je ne voy pas que phaon ait de rivaux qu'il doive craindre je vous avoue que je ne puis m'empescher de me divertir de son chagrin car je ne trouve rien de si plaisant a observer quand on a le coeur entierement libre que tout ce que font les gens les plus sages quand ils ont un engagement de cette nature c'est pourquoy pardonnez a un enjouement naturel que j'ay dans l'esprit pour ces sortes de choses dont je ne suis pas la maitresse et croyez que je rendray tout l'office que je pourray a phaon et en effet madame des que je fus party elle fut chez sapho et elle y arriva un quart d'heure apres que le prince tisandre l'eut quittee si bien qu'ayant alors l'esprit remply de trop de choses pour en pouvoir faire un secret a cydnon elle la fit passer dans son cabinet et donnant ordre qu'on dist qu'on ne la voyoit point si on la demandoit elle la conjura de luy pardonner si elle luy avoit sait un secret durant trois jours d'une avanture qui luy estoit arrivee car enfin ma chere cydnon luy dit sapho apres la luy avoir racontee 
 elle est si cruelle qu'il ne m'est jamais rien arrive de si facheux en ma vie en effet y a-t'il rien de plus insuportable que de voir que tisandre ait veu des vers de la nature de ceux qu'il a veus et y a-t'il rien de si terrible que depenser que phaon luy mesme les a leus pour moy adjousta-t'elle je ne pense pas que je puisse me resoudre a le voir et il y a trois jours que je ne voy personne pour esviter sa rencontre ce n'est pas qu'il n'y ait eu quelques instans ou j'ay souhaite que ce fust luy qui eust trouve ces vers mais je le souhaitois quand je ne pensois pas qu'il les eust cependant il n'en est pas de mesme aujourd'huy et je ne scay si je ne voudrais point que cent autres personnes les eussent leus et que phaon ne les eust pas eus en sa puissance car comment oseray-je le voir apres une si facheuse avanture en effet ne dois-je pas craindre que se fiant a la passion qu'il scait que j'ay pour luy il n'ait l'audace de me parler avec moins de respect et ne dois-je pas aprehender encore qu'il ne me regarde comme une conqueste si facile qu'elle ne luy est pas fort glorieuse si vous avez quelque chose a craindre repryt cydnon ce n'est nullement ce que vous dites et pour vous tesmoigner que je vous suis absolument acquise adjousta-t'elle il faut que je trahisse un secret que mon frere m'a confie et que je vous aprenne que phaon est le plus malheureux et le plus jaloux de tous les hommes 
 il n'est donc pas amoureux de moy reprit brusquement sapho en rougissant il est plus amoureux de vous repliqua cydnon qu'on ne le fut jamais personne mais il est si jaloux et jaloux d'une si bizarre maniere que je ne scay comment vous l'en pourrez guerir cette enigme est si obscure pour moy respondit sapho que je n'y puis rien comprendre quand je vous l'auray expliquee repliqua t'elle vous la comprendrez mieux mais vous n'en serez pas moins estonnee car enfin le jour que vous montrastes des vers a phaon et a democede ce premier y trouva des choses si passionnees qu'il conclut qu'il falloit de necessite que vous eussiez aime ou que vous aimassiez encore et qu'il estoit impossible que vous pussiez escrire des choses si tendres sans avoir eu de l'amour si bien que s'estant mis cette bizarre fantaisie dans la teste il a depuis cela souffert des maux incroyables et il n'a fait autre chose que chercher ce pretendu rival qu'il croit vous avoir inspire toute la tendresse de vos vers mais de grace cydnon interrompit sapho dittes moy sincerement si ce que vous dittes n'est point un jeu de votre esprit nullement reprit-elle et ce que je vous dis est si positivement vray que rien ne l'est davantage en effet le malheureux phaon est si preoccupe de cette imagination qu'apres avoir pris les vers dont il s'agit presentement au lieu de se les attribuer et de jouir de sa bonne fortune 
 il n'a fait autre chose que chercher des noms qui convinssent a ce vers qui n'estoit pas remply et pour moy je vous avoue que je concoy cela d'une si plaisante maniere que si ce n'estoit que je vous en voy en chagrin j'en rirois de tout mon coeur cependant je ne laisse pas de vous prier serieusement de chercher les voyes de guerir le pauvre phaon de sa jalousie car mon frere me l'a represente si miserable qu'il merite d'estre secouru mais a ce que je voy repliqua sapho democede a veu ces terribles vers qui me donnent tant de confusion et apres avoir dit cent fois que si je voulois un amant je ne voudrois pas qu'il eust de confident je me voy exposee a avoir autant de confidents de ma foiblesse qu'il y a d'hommes a mytilene ce n'est pas que je ne scache bien adjousta-t'elle obligeamment que democede est discret mais apres tout cydnon avouez la verite il devine mieux que phaon il ne me l'a pas dit repliqua-t'elle mais je luy ay assure que ces vers n'estoient faits pour personne ou qu'ils l'estoient pour phaon car comme il est son amy particulier j'ay cru par la l'engager a plus de discretion et l'empescher de s'aller informer a d'autres d'une chose dont je luy ay promis de luy rendre conte mais cydnon quel conte luy pourrez vous rendre repliqua brusquement sapho qui ne me soit point desavantageux car de luy dire que j'aime phaon c'est une chose effroyable de luy jurer que je 
 ne l'aime pas il croira donc que j'en aime un autre de luy protester que je n'aime rien dans la follie que phaon a dans la teste c'est augmenter sa jalousie sans me justifier cependant je voudrois trouver un expedient qui l'empeschast d'estre jaloux qui me conservast son affection qui cachast la mienne a democede et qui permist seulement a phaon d'en deviner une partie pour moy reprit cydnon veu comme mon frere m'a parle je croy qu'il sera difficile de guerir phaon de sa jalousie si vous ne luy monstrez toute la tendresse que vous avez pour luy ha cydnon repliqua sapho j'aime mieux qu'il soit eternellement jaloux que de luy faire voir toute ma foiblesse vous ne vous souciez donc pas de conserver son coeur respondit cydnon car enfin vous scavez mieux que moy que les longues jalousies destruisent l'amour le fondement de celle de phaon reprit sapho a si peu de solidite que je ne croy pas qu'elle puisse durer long temps au contraire respondit ma soeur c'est parce qu'elle n'a point de fondement qu'elle est difficile a chasser car si par exemple phaon estoit positivement jaloux de nicanor vous n'auriez qu'a le maltraiter et a ne le voir plus pour faire cesser la jalousie mais n'estant jaloux que parce que vous escrivez avec des sentimens si tendres et si passionnez qu'il s'est imagine qu'il saut que vous aimiez quelqu'un il n'est pas possible de le guerir qu'un luy donnant lieu de penser que vous 
 n'aimez que luy et qu'en luy permettant de croire que les vers qu'il a veus luy apartiennent comme j'ay bien devine la passion qu'il a pour moy devant qu'il me l'ait ditte respondit elle qu'il devine s'il peut la tendresse que j'ay pour luy car s'il ne le fait il ne la scaura jamais mais encore dit alors cydnon faut il luy dire precisement quelque chose de ces vers ou il n'y a point de nom ne suffit il pas qu'il voye reprit elle que les noms de tous les hommes qui pourroient estre amoureux de moy n'y conviennent point et que le sien y convient pour luy faire comprendre ou qu'ils ne sont faits pour personne ou qu'ils sont faits pour luy s'il n'avoit pas l'imagination preoccupee repliqua cydnon ce que vous dittes suffiroit sans doute mais dans les sentimens ou il est si la conservation de phaon vous est chere il faut faire quelque chose davantage et souffrir du moins que mon frere le console dans sa douleur et luy donne quelque esperance pourveu qu'il ne puisse pas soubconner que ce soit de mon consentement reprit sapho democede peut luy dire ce qu'il voudra pour luy persuader que je n'ay jamais rien aime car apres tout malheur pour malheur je souffrirois plus volontiers que phaon creust que je l'aimasse que de croire que j'eusse seulement souffert l'amour d'un autre apres cela sapho raconta a cydnon tout ce que tisandre luy avoit dit ainsi vous voyez luy dit elle que le rival de phaon est bien mieux informe 
 de l'affection que j'ay pour luy qu'il ne l'est luy mesme en verite cydnon adjousta-t'elle mon avanture est bien bizarre car enfin tisandre scait que j'aime phaon et il le scait avec tant de certitude qu'il m'en abandonne et phaon au contraire est tout prest de me quitter parce qu'il croit que je ne l'aime point et que l'en aime un autre ainsi estant luy mesme son propre rival s'il faut ainsi dire il se fait plus de mal que tous ses rivaux ne luy en font et il me reduit dans la plus facheuse conjoncture ou une personne de mon humeur se puisse trouver car enfin les femmes ne doivent jamais dire qu'elles aiment qu'en souffrant seulement d'estre aimees c'est pourquoy cydnon il faut laisser le soin de cette avanture a la fortune mais prenez garde repliqua-t'elle que vous ne vous repentiez de ce que vous dittes si je me repens de ce que je dis reprit sapho je ne feray que ce que j'ay desja fait cent fois depuis que je connois phaon puis qu'il est vray que je me suis repentie d'avoir demande sa connoissance a democede et que je me repens encore de l'heure que je parle de l'avoir aime et d'avoir fait les vers qui causent ce dernier desordre et pour vous descouvir tout ce que je pense je sens bien que quoy que je vous puisse dire et que quoy que je puisse faire je m'en repentiray toute ma vie en effet si je conserve phaon par des soins indignes de moy j'en 
 auray un repentir eternel et si je le perds par une severite trop scrupuleuse je m'en repentiray jusques a la mort voila donc madame en quelle assiette sapho avoit l'esprit lors que ma soeur luy parla de sorte que connoissant bien qu'elle consentoit qu'elle fist pour guerir phaon de sa jalousie tout ce qui ne l'engageroit point trop elle ne voulut pas la presser davantage et elle me dit apres l'avoir veue que phaon avoit tort que je devois luy conseiller de voir sapho le plustost qu'il pourroit et qu'assurement il n'avoit point de rivaux qu'il deust craindre mais madame ce qu'il y avoit de rare en cette rencontre c'est que sapho avoit l'esprit si occupe des divers sentimens qui l'agitoient qu'elle ne s'avisa point de se mettre en colere de la hardiesse qu'avoit eu phaon de prendre ses vers dans son cabinet cependant cydnon agit si bien aveque moy et j'agis si adroitement avec phaon que quoy qu'il ne creust pas positivement tout ce que je luy disois il ne laissa pas de se resoudre d'aller chez sapho et d'y aller avec le dessein de luy dire tout ce qu'il avoit dans l'ame cependant il arriva encore du changement dans son esprit car comme les grands ne peuvent jamais se cacher il y eut un bruit si universel dans mytilene que tisandre avoit resolu de ne voir plus sapho que phaon s'imaginant que ce prince ne la quittoit que parce qu'il avoit descouvert qu'elle aimoit quelqu'un il en eut un redoublement de jalousie qui rompit son premier 
 dessein ce n'est pas qu'en effet il n'eust raison de croire de tisandre ce qu'il en croyoit mais comme il ne scavoit pas que c'estoit luy qui desgageoit ce prince de l'amour de sapho il tiroit des consequences du changement de cet amant qui le rendoient tres malheureux mais a la fin apres avoir passe deux jours dans cette incertitude il se determina tout d'un coup d'aller chez sapho pour luy descouvrir toute la grandeur de son amour et toute la violence de sa jalousie et en effet il fut le jour suivant de si bonne heure chez elle qu'il n'y trouva encore personne de vous dire madame ce qu'ils sentirent en se revoyant il ne seroit pas aise car sapho eut de la confusion de sa propre foiblesse et de la pitie de celle de phaon et cet amant eut tant de sentimens differens qu'on ne les scauroit representer car il me dit qu'il avoit senty redoubler son amour et sa jalousie et qu'il avoit pourtant aussi senti renaistre son esperance mais enfin apres s'estre saluez presques avec une esgalle agitation d'esprit phaon demanda pardon a sapho d'avoir este si long temps sans la voir mais madame adjousta-t'il je ne scay si apres vous avoir demande pardon de ne vous avoir pas veue je ne dois pas encore vous le demander de ce que je viens vous revoir car j'y vins avec la resolution de vous dire tant de choses differentes que je ne scay si je ne seray point assez malheureux pour vous en dire quelqu'une qui vous desplaise quoy que je 
 sois resolu de ne vous dire rien qui ne soit digne de l'amour et du respect que j'ay pour vous nous avons eu si peu de chose a demesler ensemble depuis que nous nous connoissons repliqua-t'elle que je ne scay ce que vous pouvez avoir tant a me dire j'ay a vous demander madame repliqua-t'il si j'ay tort d'estre le plus jaloux de tous les hommes j'ay a vous conjurer de me parler avec sincerite j'ay a vous suplier d'avoir compassion de ma foiblesse d'examiner bien la passion qui la cause de peser toutes les raisons qui peuvent excuser ma jalousie et de vouloir s'il est possible ne me desesperer pas tout ce que vous me dittes repliqua sapho marque qu'il y a un si grand dereglement dans vostre esprit que je veux faire par pitie ce que je ne devrois pas faire par raison si je n'ecoutois que l'exacte justice et l'exacte bien-seance c'est pourquoy je veux bien escouter vos pleintes et souffrir mesme que vous me parliez de vostre jalousie quoy que je n'aye guere endure que vous m'ayez parle de vostre amour parlez donc phaon luy dit-elle encore et dittes moy de qui vous estes jaloux je n'en scay rien madame luy dit-il mais je scay bien qu'il y a des instans ou je crois en avoir tous les sujets imaginables car enfin madame vous escrivez des choses si tendres qu'il faut que vous les ayez senties et vous avez fait des vers que j'ay eu l'audace de vous derober qui me coustent mille 
 soupirs et qui me cousteront peut-estre la vie si vous n'avez la bonte de me dire des choses qui me guerissent mais encore luy dit sapho que faudroit il vous dire pour voue guerir il faudroit reprit-il me pouvoir persuader qu'en effet vous n'avez jamais rien aime et que si vous avez a aimer quelque chose ce sera le malheureux phaon mais madame comme cela n'est pas possible je ne vous le demande point et je vous demande positivement le veritable estat de vostre ame quel qu'il puisse estre et je vous demande le nom de celuy pour qui vous avez fait les vers que je pris dans vostre cabinet pour respondre en general a tout ce que vous me demandez repliqua-t'elle je vous diray que j'eseris tendrement parce que naturellement j'ay l'ame tendre et je vous assureray en suite que si je dois donner de la jalousie a quelqu'un ce ne doit pas estre a vous car enfin je vous le dis pour ma propre gloire autant que pour vostre repos je n'avois rien aime le jour que vous arrivastes a mytilene et je puis encore vous asseurer que je n'ay rien fait depuis cela qui vous doive donner de la jalousie mais pour tesmoigner que je dis vray je consens que vous observiez toutes mes actions toutes mes paroles et mesme tous mes regards et si apres les avoir observez vous trouvez que vous deviez estre jaloux soyez le jusques a la fureur et soyez persuade qu'en vous permettant d'avoir de la jalousie je fais pour vous ce que je n'ay jamais fait pour personne 
 comme vous ne pouvez me permettre d'estre jaloux reprit-il sans me permettre d'estre amoureux il faut madame que je vous remercie de cette permission comme de la plus grande faveur du monde cependant adjousta-t'il le vous serois bien plus oblige de me dire precisement que vous voulez bien que j'aye de l'amour que de m'assurer que vous souffrirez que j'aye de la jalousie dittes moy donc madame je vous en conjure s'il me peut estre permis d'esperer que vous aurez un jour pour moy une partie de la tendresse que vous scavez si admirablement exprimer et n'aurois-je point trop de presomption de pretendre que vous puissiez un jour m'attribuer les vers qui m'ont donne une si cruelle jalousie mais madame pour me rendre croyable une assurance si glorieuse il faudroit avoir de la sincerite il faudroit me dire ce que vous ne me dittes pas il faudroit me montrer vostre coeur comme je vous montre le mien et ne me faire pas un secret de tout ce qui s'est passe dans vostre ame avant que je vous connusse car enfin quand vous auriez aime quelqu'un avant que j'eusse eu l'honneur d'estre connu de vous je n'aurois pas raison de m'en plaindre ce n'est pas que je ne souhaitasse avec une passion estrange d'avoir la gloire d'estre le premier qui eust un peu attendry vostre coeur mais si cela n'est pas possible je ne laisseray pas de m'estimer tres heureux d'estre le successeur d'un heureux rival parlez donc 
 divine sapho et dittes moy si je dois estre jaloux si je dois estre heureux ou miserable et pour le dire en deux mots si je dois vivre ou mourir phaon dit toutes ces choses avec une action si pleine de respect il y avoit dans le son de sa voix je ne scay quoy de si persuasif et il regardoit sapho d'une maniere si soumise et si passionnee qu'enfin cette belle personne ne pouvant se resoudre de mal traiter un amant qu'elle vouloit conserver luy parla avec tant d'adresse que sans luy dire d'abord qu'elle l'aimoit elle r'anima son esperance dissipa entierement sa jalousie augmenta sa passion et remit la joye dans son ame
 
 
 
 
enfin madame ces deux personnes qui en commencant cette conversation ne scavoient que se dire et qui avoient dans le coeur mille sentimens qu'ils croyoient qu'ils ne se diroient jamais se dirent a la fin toutes choses et firent un eschange si sincere de leurs plus secretes pensees qu'on peut dire que tout ce qui estoit dans l'esprit de sapho passa dans celuy de phaon et que tout ce qui estoit dans celuy de phaon passa dans celuy de sapho ils convinrent mesme des conditions de leur amour car phaon promit solemnellement a sapho qui le voulut ainsi de ne desirer jamais rien d'elle que la possession de son coeur et elle luy promit aussi de ne recevoir jamais que luy dans le sien ils se dirent en suite tout ce qui leur estoit arrive de plus particulier en leur vie et depuis cela madame il y eut durant tes long 
 temps une union si admirable entre ces deux personnes qu'on n'a jamais rien veu d'esgal en effet l'amour de phaon augmenta avec son bonheur et l'affection de sapho devint encore plus violente par la connoissance qu'elle eut de la grandeur de l'amour de son amant jamais l'on n'a veu deux coeurs si unis et jamais l'amour n'a joint ensemble tant de purete et tant d'ardeur ils se disoient toutes leur pensees ils les entendoient mesme sans se les dire ils voyoient dans leurs yeux tous les mouvemens de leurs coeurs et ils y voyoient des sentimens si tendres que plus ils se connoissoint plus ils s'aimoient la paix n'estoit pourtant pas si profondement establie parmy eux que leur affection en pust devenir tiede et languissante car encore qu'ils s'aimassent autant qu'on peut aimer ils se plaignoient pourtant quelquesfois tour a tour de n'estre pas assez aimez et ils avoient enfin assez de petits demeslez pour avoir tousjours quelque chose de nouveau a souhaiter mais ils n'en avoient jamais d'assez grands pour troubler essentiellement leur repos cependant depuis le jour que phaon lia cette grande affection avec sapho nicanor fut tres malheureux et tisandre s'estima aussi heureux que prudent d'avoir pu se desgager de la passion qu'il avoit eue il est vray qu'il en guerit bientost par une autre car pittacus ayant resolu de le marier a la belle alcionide il fut a gnide ou elle estoit et il en devint aussi amoureux qu'il l'avoit este de sapho 
 mais apres tout quoy qu'il n'eust plus d'amour pour cette admirable fille il conserva tousjours beaucoup d'estime pour elle cependant charaxe frere de sapho qui n'avoit pas trouve bon qu'elle eust refuse l'affection de tisandre et qui trouvoit fort mauvais qu'elle souffrist celle de phaon s'en alla voyager et partit sans luy dire adieu d'autre part quoy que nicanor aimast tousjours tendrement sapho et qu'il haist estrangement phaon il ne s'emporta pourtant a aucune violence ny contre l'un ny contre l'autre car sapho a une adresse si admirable a tenir tout le monde dans le respect qu'on luy doit et a reunir les esprits les plus divisez que si elle ne tenoit ces deux rivaux tout a fait en paix elle les empeschoit du moins d'estre tout a fait en guerre joint que ce qui contribuoit encore a cela estoit que comme phaon estoit assure d'estre prefere a tous ses rivaux il n'estoit jaloux d'aucun ou s'il avoit quelquesfois quelques sentimens de jalousie c'estoit lors que son ancienne fantaisie luy repassoit dans l'esprit et qu'il s'imaginoit qu'avant que de l'avoir connu il falloit que sapho en eust aime quelque autre pour avoir escrit des choses aussi tendres que celles qu'il avoit veues mais a dire la verite il fut bien heureux de n'estre pas capable d'estre jaloux de l'amour qu'on avoit pour sapho car elle en donna a tant de gens qu'alce luy mesme tout amoureux qu'il estoit de la belle athys sentit partager son coeur et a la reserve de themistogene qui ne 
 pouvoit aimer tout ce qui ne ressembloit pas damophile il n'y eut pas un homme d'esprit qui n'eust quelques sentimens d'amour pour sapho pour moy comme j'estois amy particulier de phaon et que de plus je songe tousjours a me deffendre je ne fus pas tout a fait amoureux mais j'eus du moins assez d'affection et assez d'attachement pour elle pour n'avoir point d'amour pour aucune autre cependant cette aprobation universelle ne manqua pas d'irriter toutes les dames qui pretendant en grande beaute n'avoient plus d'adorateurs durant que sapho qu'elles ne croyoient pas si belle qu'elles en estoit environnee mais ce qu'il y avoit de rare estoit que cette admirable fille sans rien faire contre la fidellite qu'elle devoit a phaon ne laissoit pas de maintenir son empire dans les coeurs de tous ses amans car comme elle agissoit avec tant d'adresse qu'on ne luy disoit jamais que ce qu'elle vouloit qu'on luy dist elle n'avoit aucun sujet de se pleindre d'eux et par consequent elle n'en avoit point de les bannir d'aupres d'elle ce n'est pas qu'il n'y eust quelques jours ou phaon se pleignoit respectueusement de voir tousjours tant de monde chez elle mais des qu'elle luy avoit parle un moment elle luy faisoit comprendre que la prudence vouloit qu'il fust cache dans la presse parce que si elle en eust banny quelques uns il eust fallu qu'elle l'eust banny aussi ou qu'elle eust fait paroistre leur intelligence si publiquement 
 que sa gloire en eust souffert quelque diminution de sorte qu'il fallut que phaon endurast tous les amans de sapho qui n'osoient pourtant paroistre que comme ses amis pour moy je me suis cent et cent fois estonne de la puissance que sapho avoit sur ses esclaves car enfin il n'y en avoit pas un qui ne connust que phaon en estoit aime et en estoit seul aime cependant pas un ne perdoit esperance quoy qu'elle ne leur en donnast point et quoy qu'ils haissent tous phaon ils n'osoient ny ne pouvoient luy nuire ils n'estoient pas mesme trop mal les uns avec les autres car comme ils ne pouvoient avoir de jalousie que de phaon seulement ils vinrent en quelque espece de confiance ainsi et l'amante et les amans et l'amant aime et les rivaux mal traitez estoient tousjours ensemble sans avoir de dispute qui troublast nostre societe et ce qu'il y avoit de plus admirable c'est qu'au milieu de tant de monde sapho ne laissoit pas de trouver moyen de donner mille marques d'affection a phaon et de luy sacrifier mesme tous ses rivaux sans qu'on s'en aperceust ainsi sans rien faire contre l'exacte civilite et sans estre coquete sapho avoit la gloire de se voir un nombre infiny d'adorateurs et sans avoir toute la severite de ces amans fidelles qui deviennent presques sauvages a force de l'estre phaon et elle jouissoient de toutes les douceurs d'une amour pure et innocente en effet ils n'estoient pas de ces 
 gens qui des qu'ils sont assurez de s'aimer renoncent presques autant a la galanterie que s'ils estoient mariez car phaon estoit aussi soigneux et aussi assidu que s'il eust encore eu a conquerir l'illustre coeur qu'il possedoit et sapho estoit aussi exacte et aussi regulierement civile et complaisante que si sa conqueste ne luy eust pas este tout a fait assuree de plus la joye les pestes et les plaisirs les suivoient inseparablement et quoy qu'ils fussent tres assurez de leur estime ils aportoient pourtant tous les soins imaginables a se la conserver voila donc madame quelle estoit la vie que menoient phaon et sapho durant qu'ils estoient heureux cependant comme l'empire de l'amour est plus sujet aux grandes revolutions que les autres cette tranquile et profonde paix qui estoit dans le coeur de sapho ne dura pas tousjours quoy qu'elle semblast devoir tousjours durer car enfin il est certain que jamais amant n'a sceu si parfaitement l'art de tesmoigner beaucoup d'amour que phaon de plus il ne voyoit que sapho a mytilene et l'on peut presques assurer qu'il ne voyoit pas mesme les amies de sa maistresse quoy qu'il fust tousjours avec elles car il estoit si inseparablement attache et d'yeux et d'esprit a la merveilleuse sapho qu'elle ne pouvoit douter qu'elle ne fust la seule personne qu'il consideroit en tous les lieux ou il se trouvoit avec elle de sorte que comme il n'y a rien de plus obligeant que cette distinction adroite qui se 
 fait d'une personne au milieu d'une grande compagnie il scavoit si bien obliger sapho de cette maniere que jamais en sa vie il n'y a manque quand l'occasion s'en est presentee de plus quand il estoit aupres d'elle il paroissoit si heureux si content et si sensible aux plus petites graces qu'il en recevoit que cette personne dont l'ame est tendre de la derniere tendresse croyoit ne devoir jamais rien trouver a desirer en son amant mais ce qui la charmoit encore infiniment estoit qu'elle trouvoit en phaon toute la delicatesse d'esprit qu'elle y eust pu desirer en effet il avoit quelquesfois un certain enjouement doux et melancolique s'il est permis de parler ainsi qui luy faisoit penser des choses si divertissantes qu'on ne pourroit les redire sans leur derober beaucoup de plus comme il estoit naturellement curieux ils avoient tousjours quelque agreable contestation qui rendoit leur entretien plus doux car tantost phaon vouloit scavoir pourquoy elle avoit rougy tantost pourquoy elle avoit resve et il portoit mesme cette excessive curiosite si loin qu'un jour ils eurent une tendre et amoureuse dispute ensemble parce que phaon demandoit a sapho pourquoy elle luy avoit este plus douce ce jour la qu'un autre s'affligeant autant de ce qu'elle ne luy vouloit pas dire que si elle l'eust mal traite mais luy disoit elle en voyant cette opiniastre curiosite qu'elle ne vouloit pas satisfaire vous me demandez quelquesfois de si petites choses avec un si 
 grand empressement qu'il faut que je vous demande a mon tour quelle est la cause de cette curiosite generale qui nous fait tant de petites querelles car enfin adjousta sapho si vous pouviez douter d'estre bien dans mon esprit je ne trouverois point estrange que vous voulussiez que je vous le disse et que vous eussiez de la curiosite pour des choses essentielles et importantes mais de l'humeur dont vous estes vous en avez pour toutes sortes de choses ouy madame luy dit-il j'en ay pour tout ce qui vous touche et si je le pouvois je vous obligerois a me rendre conte de toutes vos pensees et de tous vos regards car enfin madame comme vous avez donne des bornes a mes desirs infiniment estroites et que la possession de vostre coeur est la seule chose ou vous m'avez permis d'aspirer comment voulez vous que je m'en assure si je ne scay tout ce qui s'y passe ne trouvez donc pas estrange si je ne puis souffrir que vous me refusiez ce que je vous demande car apres tout en m'aprenant quelquesfois pourquoy vous avez rougy pourquoy vous avez resve pourquoy vous ne me regardiez pas ou pourquoy vous m'avez regarde vous me mettez veritablement en possession du coeur que vous m'avez promis et vous me donnez une joye que je ne vous puis exprimer en effet je fais plus d'estat d'un de ces petits sentimens cachez que vous me descouvrez obligeamment que de beaucoup d'autres choses qui paroissent 
 plus favorables a ceux qui ne sont pas capables de sentir toute la delicatesse de l'amour ne me fusez donc plus madame de satisfaire ma curiosite quand mesme elle me porteroit a vous demander de petites choses et de petites choses qui ne vous paroistroient pas raisonnables car enfin madame adjousta-t'il en souriant l'amour est un enfant qui se fait des plaisirs a sa mode et qui a d'innocens caprices qui luy tiennent lieu d'une grande felicite quand on les satisfait et d'une grande infortune quand on ne les contente pas ainsi regardant ma trop grande curiosite comme un effet de la grandeur de mon amour j'espere que vous vous accommoderez a ma foiblesse et que plustost que de m'affliger en ne me disant rien vous me direz tour ce que je vous demanderay vous pouvez ce me semble juger apres ce que je viens de vous dire madame que l'amour de phaon estoit tendre ingenieuse et galante et qu'aimant la personne du monde qui scait le mieux aimer et qui a le plus d'esprit ils se donnoient tous les jours mille et mille innocens plaisirs que ceux qui n'ont qu'une amour grossiere ne connoissent point il y avoit pourtant des jours ou quand phaon pensoit que sapho ne vouloit point se marier et que sapho estoit la plus vertueuse personne du monde il avoit quelque chagrin mais elle scavoit si bien dissiper cette melancolie dont elle descouvroit bientost la cause qu'il estoit luy mesme contraint d'avouer 
 qu'il estoit le plus heureux amant de la terre cependant comme je vous ay desja dit que nicanor estoit tousjours amoureux de sapho et qu'il s'en falloit peu qu'alce ne le fust aussi la jalousie qui se mit dans le coeur de la belle athys aussi bien que dans celuy de nicanor troubla a la fin la felicite de ces bien-heureux amans mais pour vous faire comprendre la cause de ce changement il faut que je vous raconte une petite feste que sapho fit a une maison qu'elle avoit qui n'est qu'a cent stades de mytilene et qui est sans doute un des plus agreables lieux de nostre isle en effet imaginez vous madame que tout ce que l'on peut desirer en une maison de la campagne s'y trouve car elle est assez pres de la mer et elle a pourtant les plus belles fontaines qu'on puisse voir elle a de plus des bocages des prairies des jardins et des grottes et elle est mesme fort agreablement bastie de sorte qu'il ne se passoit point d'este que sapho n'y fist deux ou trois petits voyages avec cynegire pendant lesquels toutes ses amies l'alloient visiter comme nous estions donc dans cette agreable saison qu'on peut appeller la jeunesse de l'annee et ou le premier vert des herbes et des feuilles rend la campagne si belle sapho qui estoit chez elle avec cynegire convia toutes ses cheres amies d'y aller passer un jour tout entier mais quoy qu'elle ne priast pas ses amis ny ses amans il ne laissa pas d'y en 
 avoir quelques uns en effet nicanor alce phaon et moy accompagnasmes amithone athys erinne et cydnon et le hazard fit encore que le mesme jour que nous y fusmes philire avec deux de ses amies et deux des adorateurs de sapho y vint passer l'apresdisnee sans scavoir que nous y fussions si bien que la compagnie fut tout a fait agreable ce jour la je ne m'arresteray point madame a vous dire les particularitez de cette petite feste mais je vous diray seulement que quoy que sapho et toutes ses amies ne fussent habillees que de blanc et parees que de fleurs elles estoient pourtant si galantes qu'on ne pouvoit rien voir de plus joly quand nous arrivasmes chez sapho nous trouvasmes qu'elle nous attendoit suivie de deux filles dans un petit bocage espais au milieu duquel est une fontaine admirable qui par sa propre impetuosite fait un grand rocher d'eau au milieu d'un baffin rustique borde de gazon qui est au pied d'un grand arbre dont les branches sont si estendues et si espaisses qu'elles ombragent non seulement toute la fontaine mais encore plusieurs sieges de gazon qui l'environnent sapho estant donc en ce lieu la en l'habit que je vous l'ay representee nous y receut d'un air si galant et de si bonne grace que de ma vie je ne l'avois veue si aimable car enfin elle avoit toute la fraischeur du printemps sur le visage ses yeux avoient tout l'esclat 
 du soleil levant quand il se leve sans aucun nuage et la joye qu'elle nous tesmoigna avoir de nous voir chez elle esclattoit si visiblement par ses regards que quand elle eust este effectivement environnee des jeux des amours et des ris nous n'eussions pas eu un plus heureux presage de passer le jour agreablement que celuy que nous eusmes en voyant de quel air elle nous receut car enfin il n'y eut personne dans la troupe a qui elle ne dist quelque chose d'obligeant et qui ne creust mesme qu'elle luy en avoit plus dit qu'aux autres mais pour moy qui l'observois tousjours tres soigneusement je ne m'y abusay pas comme eux car au milieu de cette joye tumultueuse qu'elle nous tesmoignoit avoir de nous voir chez elle je vy dans ses beaux yeux je ne scay quoy de si particulier pour phaon lors qu'il luy fit son compliment qu'il me fut aise de remarquer qu'il avoit une place bien avantageuse dans le coeur de cette belle personne cependant toute cette belle troupe voulant s'arrester quelque temps en un si beau lieu les chariots qui nous avoient amemez furent par le derriere du bocage a la maison de sapho et nous demeurasmes a nous entretenir a l'ombre a l'agreable murmure de la fontaine et a l'aimable bruit des feuilles qu'un petit vent frais agitoit cette premiere conversation fut une conversation interrompue ou l'on passa continuellement d'objet en objet d'abord toutes les dames qui venoient 
 de mytilene louerent la beaute de sapho et admirerent comment il pouvoit estre qu'elle ne fust point halee scachant bien que tant qu'elle estoit a la campagne elle se promenoit continuellement sapho de son coste leur dit toutes ces agreables flatteries que la coustume a introduites parmy les dames qui scavent le monde et qui ont de la jeunesse et de la beaute apres elle nous demanda des nouvelles de mytilene en suitte nous luy demandasmes a nostre tour ce qu'elle avoit fait dans sa solitude cydnon luy reprocha de ne luy avoir point escrit erinne de ne s'estre pas souvenue d'elle athys d'estre partie sans luy dire adieu et nous luy dismes tous ensemble qu'elle aimoit trop la solitude et que son absence nous affligeoit trop pour la pouvoir souffrir plus longtemps pour me prouver ce que vous dittes repliqua agreablement sapho il faudroit que vous me dissiez tout ce que vous avez fait depuis huit jours que je suis icy car si effectivement vous me faites voir que vous vous estes tous ennuyez de mon absence je pense que je m'en retourneray aveque vous mais a dire la verite je suis persuadee que vous n'avez pas laisse de vous divertir pour moy dit nicanor je n'ay este en nulle part que chez pittacus ou j'ay eu besoin d'aller deux ou trois fois pour une affaire importante d'un de mes amis et la belle athys scait bien que quoy que je sois dans son voisinage je ne l'ay pas mesme veue il est vray reprit-elle 
 que nicanor a este fort solitaire depuis vostre depart et en mon particulier adjousta-t'elle malicieusement il n'en a pas este de mesme car j'ay veu beaucoup de monde et je me suis mesme promenee assez souvent mais cela n'a pas empesche que je ne me sois ennuyee et que je ne vous aye desiree cent et cent fois en effet phaon qui a este de deux de mes promenades scait bien que je luy en ay parle en ces termes la et que je luy ay mesme reproche qu'il n'estoit pas assez triste de vostre absence j'avoue reprit phaon que vous me fistes hier ce reproche mais vous me le fistes injustement car la joye qui paroissoit dans mes yeux ne venoit que de ce que je scavois que je viendrois icy aujourd'huy vous vous estes bien adroitement tire de l'embarras ou la belle athys vous avoit mis peut-estre sans y penser repliqua alce mais je ne scay si vous vous tirerez aussi bien de celuy ou je vous mettray quand je vous diray que le lendemain que sapho fut partie nous fismes cinq ou six visites ensemble ou je m'ennuyay fort et ou vous parlastes comme si vous ne vous fussiez point ennuye sapho m'a si bien apris repliqua-t'il qu'il ne faut point estre incivil que je ne puis pas me resoudre d'aller voir des gens pour ne leur rien dire j'aimerois mieux ne les voir point du tout cependant cydnon que je vis deux jours apres peut dire qu'elle me vit assez melancolique il est vray reprit amithone mais je ne 
 scay si c'estoit de l'absence de sapho car vous aviez joue le jour auparavant et vous aviez beaucoup perdu comme la belle sapho repliqua-t'il scait bien que je n'ay pas l'ame interessee je ne crains pas d'estre soubconne d'avoir plus de douleur de perdre beaucoup au jeu que de la perdre de veue quoy qu'il en soit dit elle en rougissant et en souriant a demy vous n'avez guere eu loisir de vous ennuyer car vous avez fait des promenades vous avez fait des visites vous avez joue et vous avez sans doute fait vostre cour chez pittacus ainsi si je suis bonne amie je dois me rejouir de ce que vous avez si bien passe le temps mais je ne dois pas vous remercier de ce que vous avez pense a moy ha madame luy dit il ne me condamnez pas sans m'entendre je vous entendray une autre fois reprit elle car pour aujourd'huy il vaut mieux a vostre exemple ne songer qu'a nous divertir sapho dit cela d'un air si libre que phaon n'en fut point en peine et en effet il est certain qu'encore qu'elle eust eu d'abord quelque leger depit de ce que la guerre qu'on avoit fait a phaon luy avoit fait comprendre qu'il ne s'estoit pas trop ennuye de son absence neantmoins comme elle avoit eu de ses lettres tous les jours depuis qu'elle estoit aux champs elle pensa qu'il avoit vescu ainsi plustost par prudence que par deffaut d'amour de sorte que cela n'empescha pas qu'elle ne fust aussi guaye le reste du jour que 
 si cela n'eust pas este dit en sa presence mais a la fin apres que cette belle troupe se fut reposee quelque temps et que l'eus aussi rendu conte a sapho de ce que j'avois fait durant son absence elle nous conduisit a travers cet agreable bocage a la porte d'un grand jardin ou nous trouvasmes une grande allee qui le traverse et qui nous mena jusques au perron de la maison ou cynegire nous receut je ne vous diray point exactement la proprete des meubles la politesse du repas ny l'agreable odeur qu'on respiroit en ce lieu la car je ne veux pas m arrester a de si petites choses mais je vous diray qu'une heure apres qu'on fut hors de table et que nous fusmes dans une agreable chambre qui est aupres de la salle ou nous avions disne philire et sa troupe dont je vous ay parle arriverent de sorte que cette augmentation de bonne compagnie augmentant encore la joye de sapho elle fit si bien les honneurs de chez elle que phaon estant charme de la voir et n'estant point maistre de sa passion la tesmoigna si ouvertement que sapho luy fit plus d'une fois quelque signe d'intelligence pour luy ordonner de la renfermer un peu plus dans son coeur car enfin il la louoit avec tant d'exageration il s'aprochoit d'elle avec tant d'empressement et il la regardoit avec tant d'amour qu'en effet il y auroit eu lieu de croire veu la joye qu'il avoit en la voyant que des qu'il ne la verroit plus il seroit desespere cependant 
 un peu apres que philire fut arrivee et qu'elle eut presente a sapho tous ceux qu'elle luy amenoit cette admirable fille dit a toute la compagnie qu'elle la vouloit conduire en un lieu plus agreable que celuy ou elle estoit afin de laisser passer le milieu du jour et jusques a l'heure de la promenade et en effet cynegire et elle nous menerent par une grande allee couverte dans un bois qui paroist si sauvage et si esloigne de toute habitation qu'on croit effectivement qu'on est dans un desert mais ce qu'il y a de plus agreable c'est qu'a l'endroit le plus toufu de ce bois on trouve une grande grotte que la nature a commencee et que l'art et les soins de sapho ont achevee qui est une des plus belles choses du monde car enfin elle est grande elle est fraische elle est profonde et elle est pourtant assez claire la roche en est mesme de plusieurs couleurs et ce qu'on y a adjouste imite si bien la nature qu'on croit qu'en effet l'art n'y a aucune part de plus les sieges qui sont a l'entour de cette grotte sont d'une matiere si rustique qu'on diroit que le hazard les a faits ils sont pourtant assez commodes car par un artifice particulier on a fait croistre de la mousse en ce lieu la qui les rend moins durs et qui les fait mesme plus beaux on y voit encore une petite source tranquile qui par sa fraischeur rend la grotte beaucoup plus agreable mais madame outre ce que je viens de dire il y a diverses petites 
 ouvertures qui donnent dans une seconde grotte ou l'on ne va point par celle-la et dont l'ouverture est opposee a celle de la premiere par ou l'on peut entendre ce que l'on dit de l'une a l'autre cet agreable lieu estant donc tel que je viens de vous le representer cynegire et sapho nous y conduisirent mais a peine y fusmes nous que nous ouysmes tout d'un coup une harmonie admirable qui venoit de la seconde grotte ou nous n'estions pas dans celle ou nous estions et qui la remplissoit si agreablement qu'il n'y eut jamais une plus charmante surprise d'abord nous creusmes tous que c'estoit sapho qui nous donnoit ce divertissement mais elle en fut elle mesme si estonnee que nous connusmes bien tost que ce n'estoit pas elle cependant tout le monde se regardoit et sapho regardoit tout le monde mais a dire la verite elle n'eut pas plustost regarde phaon qu'elle connut que c'estoit une galanterie qu'il luy faisoit il ne voulut pourtant pas advouer tout haut et la chose passa pour un enchantement durant tout le reste du jour et fournit une agreable matiere a la conversation mais comme cynegire estoit la plus curieuse de la troupe elle sortit de la grotte avec une des dames que philire avoit amenees pour aller dans l'autre grotte afin de scavoir de la propre bouche des musiciens qui les avoit fait venir en suitte de quoy elle fut se promener avec celle qui l'accompagnoit dans une allee solitaire qui n'estoit 
 pas loin de la cependant cette galanterie que phaon avoit faite de si bonne grace fit que chacun le loua quoy qu'il dist tousjours qu'il ne meritoit point d'estre loue et qu'il n'estoit pas assez galant pour faire une pareille chose en verite phaon luy dit ma soeur en souriant si l'on vous croyoit vous seriez bien attrape car enfin ceux qui ont veritablement l'ame galante scavent qu'ils l'ont ainsi et ne trouveroient nullement bon qu'on creust qu'ils ne l'eussent pas et en effet adjousta-t'elle ils ont raison de ne vouloir pas qu'on leur oste une qualite qui donne un nouveau prix a toutes les autres quelques grandes qu'elles puissent estre il faut avoir l'inclination bien galante repliqua alce en souriant pour dire ce que vous dittes il faut a mon advis l'avoir aussi raisonnable que galante reprit elle car il est vray que quand on ne fait point les choses de la maniere que je l'entens on ne les fait guere agreablement pour moy repliqua amithone je voudrois bien scavoir precisement en quoy consiste cette espece de galanterie dont cydnon entend parler en mon particulier interrompit phaon j'aimerois mieux que nous nous entretinsions de celle dont elle ne parle point car je vous avoue que je voy tant de mauvais galans par le monde qui ne laissent pas de faire d'assez grands progres dans le coeur de quelques dames que si l'on n'y prend garde les veritables galans ne trouveront plus de 
 conquestes a faire c'est pourquoy je voudrois bien que nous commencassions icy de decrier la mauvaise galanterie afin qu'a nostre retour a mytilene nous fissions passer nos maximes dans l'esprit de toute la ville il faudroit donc aussi reprit philire establir des regles pour la belle car il ne serviroit de rien de blasmer l'une si l'on n'enseignoit l'autre pour moy repliqua sapho qui suis ennemie declaree de tous les mauvais galans et qui aime naturellement l'air galant en toutes choses je serois ravie que l'on fist ne semblable conversation si nous n'estions pas icy mais a vous dire la verite adjousta-t'elle en souriant je ne veux point qu'on aille dire a mytilene que nous nous sommes assemble pour faire des loix pour l'amour pour moy reprit phaon je scay bien que je ne parleray d'aujourd'huy d'autre chose et en mon particulier adjoustay-je je ne pense pas que je pusse trouver rien a dire sur un autre sujet il est en effet si agreable repliqua nicanor qu'il seroit difficile de le changer en mieux et il est mesme si necessaire dit alors alce que je ne scay de quoy nous parlerions si on n'en parloir pas en effet repliqua phaon nous avons dit devant disner toutes les nouvelles que nous scavions nous avons loue la beaute du lieu ou nous sommes et nous avons parle presques de toutes choses si bien qu'il n'y a rien a faire dit-il a sapho sinon que vous enduriez qu'on vous loue ou que vous souffriez que nous 
 parlions de galanterie tant qu'il nous plaira je vous assure reprit elle que j'aime encore mieux que vous parliez de galanterie que de me louer parlons en donc tout le reste du jour repliqua phaon car dans la disposition ou est mon ame aujourd'huy il me semble que j'auray presques autant d'esprit que vous en avez lors que vous estes en vos moins admirables jours si vous n'en aviez jamais davantage reprit elle vous seriez moins galant que vous n'estes mais encore dit la belle athys a sapho dittes nous un peu je vous en conjure ce que vous avez fait et ce que vous faites pour estre la plus galante personne du monde je n'entens pas dit elle malicieusement quand je parle ainsi vous accuser de faire galanterie mais j'entens effectivement vous louer de ce que vous ne faites pas une action ny ne dittes pas une parole qui n'ait un air galant quoy que je n'aye pas assez de vanite pour croire de moy ce que vous en dittes reprit sapho je ne laisse pas de croire que je connois assez bien en autruy ce que vous voulez scavoir et que je fais un discernement assez juste de cette espece de galanterie sans amour qui se mesle mesme quelques fois aux choses les plus serieuses et qui donne un charme inexpliquable a tout ce que l'on fait ou a tout ce que l'on dit cependant cet air galant dont j'entens parler ne consiste point precisement a avoir beaucoup d'esprit beaucoup de jugement et beaucoup de scavoir et c'est quelque 
 que chose de si particulier et de si difficile a aquerir quand on ne l'a point qu'on ne scait ou le prendre ny ou le chercher car enfin adjousta-t'elle je connois un homme que toute la compagnie connoist aussi qui est bien fait qui a de l'esprit qui est magnifique en train en meubles et en habillemens qui est propre qui parle judicieusement et juste qui de plus fait ce qu'il peut pour avoir l'air galant et qui cependant est le moins galant de tous les hommes mais qu'est-ce donc dit amithone cet air galant qui plaist si fort c'est je ne scay quoy reprit sapho qui naist de cent choses differentes car enfin je suis persuadee qu'il faut que la nature mette du moins dans l'esprit et dans la personne de ceux qui doivent avoir l'air galant une certaine disposition a le recevoir il faut de plus que le grand commerce du monde et du monde de la cour aide encore a le donner et il faut aussi que la conversation des femmes le donne aux hommes car je soustiens qu'il n'y en a jamais eu qui ait eu l'air galant qui ait fuy l'entretien des personnes de mon sexe et si j'ose dire tout ce que je pense je diray encore qu'il faut mesme qu'un homme ait eu du mois une fois en sa vie quelque legere inclination amoureuse pour aquerir parfaitement l'air galant mais prenez garde de ne vous engager pas trop reprit amithone en disant ce que vous dittes en effet adjousta alce 
 je trouve qu'amithone a raison de dire ce qu'elle dit car s'il est necessaire d'avoir aime quelque chose pour avoir l'air galant il s'enfuit qu'une dame qui a cet air souverainement doit avoir plus aime qu'une autre nullement repliqua sapho car dans le mesme temps que je soutiens que pour faire qu'un homme ait l'air tout a fait galant il faut qu'il ait eu le coeur un peu engage je soustiens aussi que pour faire qu'une dame ait ce mesme air il suffit qu'elle ait receu une disposition favorable de la nature qu'elle ait veu le monde qu'elle ait sceu connoistre les honnestes gens et qu'elle ait eu dessein de plaire en general sans aimer rien en particulier apres tout dit la belle athys il me semble qu'on abuse un peu trop du mot de galant car je trouve bon qu'on dise cela est pense galamment cela est dit avec galanterie et mille autres choses semblables ou l'esprit a sa part mais je ne scay s'il est aussi bien de dire cet habit est galant ou cet homme est galamment habille pour moy dit phaon je n'en ferois pas de difficulte car enfin c'est cet air galant que sapho a dans l'esprit et en toute sa personne qui fait que l'habillement qu'elle porte aujourd'huy luy sied si bien et cela est tellement vray qu'on voit des dames au bal qui sont admirablement parees qui sont tres mal en comparaison de la simplicite de cet habillement qui ne tire sa galanterie que de celle de 
 la personne qui le porte et qui l'a imagine aussi agreable qu'il est en mon particulier adjousta sapho je croy qu'on peut mettre l'air galant a tout et qu'on le peut mesme conserver jusques a la fin de sa vie mais a vous dire la verite et a parler de la chose en general cette espece de galanterie est assurement fille de l'autre et il faut avoir aime ou avoir souhaite de plaire pour l'aquerir ce n'est pas comme je l'ay desja dit qu'il ne faille plusieurs choses pour cela et il y a mesme des personnes qui sont nees avec de grandes qualitez qui ne le scauroient avoir cependant c'est un grand malheur de ne l'avoir pas car il est vray qu'il n'y a point d'agreement plus grand dans l'esprit que ce tour galant et naturel qui scait mettre je ne scay quoy qui plaist aux choses les moins capables de plaire et qui mesle dans les entretiens les plus communs un charme secret qui satisfait et qui divertit enfin ce je ne scay quoy galant qui est respandu en toute la personne qui le possede soit en son esprit en ses actions ou mesme en ses habillemens est ce qui acheve les honnestes gens ce qui les rend aimables et ce qui les fait aimer en effet il y a un biais de dire les choses qui leur donne un nouveau prix et il est constamment vray que ceux qui ont un tour galant dans l'esprit peuvent souvent dire ce que les autres n'oseroient seulement penser mais selon moy l'air galant de la conversation consiste principalement a 
 penser les choses d'une maniere aisee et naturelle a pancher plustost vers la douceur et vers l'enjouement que vers le serieux et le brusque et a parler enfin facilement et en termes propres sans affectation il faut mesme avoir dans l'esprit je ne scay quoy d'insinuant et de flatteur pour seduire l'esprit des autres et si je pouvois bien exprimer ce que je comprens je vous ferois avouer que l'on ne scauroit estre tout a fait aimable sans avoir l'air galant il est vray reprit alce que sans cela il est difficile de plaire mais il faut pourtant avouer que ceux a qui il est absolument necessaire sont ceux qui font profession de faire galanterie il est certain repliqua sapho qu'un amant qui n'a point l'air galant est une pitoyable chose et ce qu'il y a de plus facheux adjousta t'elle c'est qu'il y a un nombre infiny de ces jeunes gens qui ne font qu'entrer dans le monde qui croyent que toute la galanterie ne consiste qu'a se haster de prendre les plus bizarres modes que le caprice des autres invente qu'a s'empresser fort qu'a estre hardis qu'a parler beaucoup et qu'a aller continuellement dans toutes les maisons dont les portes sont ouvertes sans avoir rien a y faire qu'a y dire des bagatelles qui ne sont ny galantes ny passionnees ny spirituelles il y en a encore repliqua cydnon qui croyent estre fort galans pourveu qu'ils puissent dire seulement qu'ils voyent toutes les femmes galantes d'une ville et qui passent 
 en effet toute leur vie a estre de toutes les parties qui se font pour avoir seulement le plaisir de dire j'estois hier avec celles-cy je menay l'autre jour celles-la je donnay la musique a une telle je traittay sapho et sa troupe je fus avec d'autres dames le jour suivant et ainsi du reste ceux que vous dittes ne sont sans doute pas de trop bons galans repliqua sapho et ils ont assurement peu d'esprit et beaucoup de foiblesse mais je crains bien davantage ces grands diseurs de douceurs qui font les languissans eternels qui en veulent aux yeux bleus aux yeux noirs et aux yeux gris avec une esgalle ardeur et qui penseroient estre deshonnorez s'ils avoient este un jour avec une femme sans avoir soupire aupres d'elle car en mon particulier je ne les puis endurer et je suis si persuadee qu'ils ont dit cent mille fois tout ce qu'ils me disent que je ne puis ny les escouter ny leur respondre j'avoue que ces soupireurs universels sont d'estranges gens repliqua phaon mais nous connoissons quelques autres amans brusques et fiers qui ne sont pas trop agreables et toute la compagnie en connoist un qui aime une tres belle personne qui luy jure continuellement de toutes les manieres dont on peut jurer qu'il l'aime plus qu'aucun n'a jamais aime qu'il mourroit pour son service et qu'il feroit mourir tous ceux qui oseroient luy desplaire et il croit mesme qu'il suffit pour avoir droit de luy demander de grandes recompenses qu'il luy offre tousjours de 
 tuer quel qu'un pour son service celuy la est si brutal repliqua erinne qu'il ne merite pas qu'on en parle mais je voudrois bien scavoir ce que je dois penser de certains galans enjouez qui ne parlent jamais d'amour qu'en raillant et qui en parlent pourtant tousjours et qui sans estre ny coquets ny amans vont eternellement de ruelle en ruelle distribuer leur galanterie enjouee sans avoir nul dessein forme comme ces gens la ne tardent jamais longtemps en un lieu reprit erinne ils ne m'incommodent pas trop quand je les rencontre et il y en a mesme qui me divertissent mais ceux qui me mettent en colere sont les veritables coquets qui embarrassent dix ou douze intrigues sans avoir aucune amour et qui se font cent affaires sans en avoir une seule je vous assure repliqua philire que ces amans opiniastres qui sont tousjours en chagrin ne sont pas trop divertissans pour leurs amies ny pour leurs amis et j'en connois un qui est tousjours si sombre que toutes les fois que je le voy je m'imagine qu'il est jaloux qu'il cherche a tuer son rival ou qu'il songe a s'empoisonner il est sans doute quelques amans opiniastres qui sont aussi facheux que vous le dittes reprit phaon mais aimable philire il peut y avoir des amans fidelles qui ne sont pas si incommodes ce qu'il y a de constamment vray reprit cydnon c'est qu'il est peu d'hommes fort amoureux qui soient fort galans ny 
 qui soient aussi agreables pour les autres que pour celles qu'ils aiment et quoy que l'amour ne semble estre qu'une bagatelle c'est pourtant la chose du monde la plus rare que de trouver un amant qui le soit de bonne grace mais encore dis je en adressant la parole a sapho n'est-il pas juste de n'examiner que les calans et il vaudrait mieux parler de la galanterie en general afin qu'on parlast aussi un peu des dames en particulier je vous assure reprit sapho qu'il y en a qui font galanterie d'une si terrible maniere que c'est leur faire grace et se faire honneur que de n'en parler point cependant je suis contrainte d'avouer que c'est aux femmes a qui il se faut prendre de la mauvaise galanterie des hommes car si elles scavoient bien se servir de tous les privileges de leur sexe elles leur aprendroient a estre veritablement galans et elles n'endureroient pas qu'ils perdissent jamais devant elles le respect qu'ils leur doivent en effet elles ne leur souffriroient nullement cent familiaritez inciviles que la plus part des nouveaux galans veulent introduire dans le monde car enfin entre la ceremonie contrainte et l'incivilite il y a un fort grand intervale et si toutes les dames galantes entendoient bien le mestier dont elles se meslent leurs galans seroient plus respectueux et plus complaisans et par consequent plus agreables mais le mal est que les femmes qui se mettent la galanterie de travers 
 dans la teste s'imaginent qu'a force d'estre indulgentes a leurs galans elle les conservent et toutes celles dont j'entens parler ne songent ny a leur reputation ny mesme a l'avantage de leur propre galanterie mais seulement a oster un amant a celle-cy a attirer celuy-la a conserver cet autre et a en engager mille si elles peuvent il y en a mesme adjousta-t'elle qui font encore pis et qui par un interest avare font cent intrigues au lieu d'un il est certain reprit amithone que je connois des femmes dont la galanterie fait grande horreur a quiconque a de la vertu car enfin elles ne mesnagent chose aucune et elles agissent avec une telle imprudence qu'on diroit qu'elles font gloire de ce qui leur doit faire honte cependant je suis assuree que leurs galans mesmes les en mesprisent et qu'elles n'en peuvent jamais avoir qui les estiment veu la maniere dont elles agissent car pour moy je suis persuadee que non seulement il faut se conduire avec prudence pour ne donner pas sujet au monde de parler mal a propos mais qu'il faut mesme le faire pour conserver l'estime de l'amant qui ne scauroit estre un honneste homme s'il trouve bon que la personne qu'il aime hazarde sa gloire pour luy nous en voyons pourtant beaucoup repliqua erinne qui ne se soucient guere de la reputation des dames qu'ils aiment comme elles ne s'en soucient pas elles mesmes reprit cydnon je ne voy pas qu'ils 
 ayent si grand tort de ne s'en mettre pas en peine mais encore dit nicanor est-il possible que vous ne trouviez que du mal a dire de la galanterie et des galans en verite reprit sapho il est plus aise d'en dire du mal que du bien veu le grand nombre de gens qui se meslent d'une chose qu'ils n'entendent pas cependant il est certain que si les dames en general scavoient bien mesnager tous leurs avantages il seroit possible d'introduire dans le monde une galanterie si spirituelle si agreable et si innocente tout ensemble qu'elle ne choqueroit ny la prudence ny la vertu en effet si les dames ne vouloient devoir leurs amans qu'a leur propre merite sans les devoir a leurs soins et a leurs faveurs la conqueste de leur coeur estant plus difficile a faire les hommes seroient plus complaisans plus soigneux plus soumis et plus respectueux qu'ils ne sont et les femmes seroient aussi moins interessees moins lasches moins fourbes et moins foibles qu'on ne les voit de sorte que chacun estant a sa place c'est a dire les maistresses estant les maistresses et les esclaves les esclaves tous les plaisirs reviendroient en foule dans le monde la politesse y regneroit et la veritable galanterie se reverroit en son plus grand esclat et nous ne verrions pas tous les jours comme nous le voyons des hommes parler des femmes en general avec un si grand mespris ny se vanter si publiquement de leurs faveurs nous 
 ne verrions pas non plus tant de femmes renoncer a la scrupuleuse pudeur quoy qu'elle leur soit si necessaire et quoy qu'elle soit mesme le charme de la belle galanterie nous ne verrions pas dis-je des dames s'entrequereller a qui aura un amant s'entre-deschirer en parlant les unes des autres ny vendre leur coeur par un sentiment mercenaire comme s'il estoit de diamans car enfin si la galanterie peut estre quelquesfois permise il faut qu'on ne puisse rien reprocher a ceux qui s'en meslent que de ne pouvoir s'empescher d'aimer autruy plus que soy mesme comme sapho disoit cela cynegire et la dame qui estoit allee avec elle estans revenues la conversation fut interrompue parce qu'elles leur dirent qu'il faisoit alors si beau se promener que toute la compagnie sortit de la grotte et fut a une grande allee sombre ou ceux qui faisoient l'harmonie l'ayant suivie il y eut un bal d'une heure qui fut le plus agreable du monde cependant quoy qu'il ne semblast pas possible que phaon peust trouver moyen d'entretenir sapho en particulier en un jour ou elle estoit obligee de faire les honneurs de chez elle il ne laissa pas d'en rencontrer l'occasion car comme apres ce petit bal on se promena chacun selon son inclination il donna la main a sapho si bien que par ce moyen marchant insensiblement un peu moins viste que les autres il se separa de huit ou dix pas de toute la compagnie et luy parla 
 de sa passion mais avec des transports si grands que sapho toute difficile a contenter qu'elle est en matiere de tendresse fut satisfaite de luy ce jour la en effet il luy dit si precisement tout ce qu'elle pensoit qu'il luy devoit dire et il le luy dit d'une maniere si obligeante qu'elle le creut digne de luy montrer une partie de la joye qu'elle avoit d'estre aimee de luy elle luy reprocha pourtant de s'estre trop diverty durant son absence mais il luy respondit avec tant d'adresse qu'elle creut en effet que le hazard l'avoit engage dans tant de divertissemens differens plustost que son inclination et il paroissoit enfin si content de la voir qu'elle ne le soubconna point de n'estre pas tres afflige de ne la voir point cependant quelque plaisir qu'elle trouvast a entretenir phaon la bien-seance l'emporta sur son inclination de sorte qu'apres luy avoir permis de croire en le regardant favorablement qu'elle estoit bien marrie de ne luy pouvoir parler plus longtemps elle se raprocha de la compagnie qui se trouva si bien en ce lieu la qu'elle n'en partit que le soir apres avoir soupe sapho retint mesme cydnon avec elle et les autres luy promirent de luy escrire de sorte qu'apres que nous les eusmes quittees ces deux personnes s'entretinrent encore assez longtemps mais du coste de sapho ce fut d'une maniere plus triste car comme elle aime avec un attachement extreme elle ne pouvoit 
 pas ne sentir point l'absence de phaon c'estoit pourtant une tristesse douce qui occupoit son esprit sans l'accabler et qui ne l'empescha pas de dire mille belles choses a ma soeur sur la tendresse de l'amour en verite luy disoit elle ma chere cydnon l'amour est pourtant une bizarre passion car enfin quoy qu'on ne souhaite rien avec tant d'ardeur que la felicite de la personne qu'on aime il est pourtant certain que de l'heure que je parle je serois au desespoir si phaon n'avoit point autant de douleur de ne me voir point que j'en sens de ne le voir plus et il y a des instans ou j'ay un tel despit de ne pouvoir jamais scavoir positivement ce qu'il fait et ce qu'il pense quand il est esloigne de moy que j'en suis presques aussi chagrine que si je scavois de certitude qu'il n'y pense plus des qu'il m'a perdue de veue cependant ce seroient ces sentimens la qui me combleroient de joye si le les pouvois scavoir et si je les trouvois dans le coeur de phaon tels qu'ils sont dans le mien mais madame pendant que sapho parloit avec ma soeur tout nostre troupe s'en retournoit a mytilene et s'y en retournoit avec un esprit de joye que je ne vous puis exprimer a la reserve de nicanor qui ne pouvoit jamais estre guay parce qu'il ne pouvoit jamais esperer d'estre aime de sapho mais pour tous les autres de la troupe ils se divertirent extremement je m'imagine madame que vous croyez que je me suis 
 trompe lors que je n'ay excepte que nicanor et que je devois aussi excepter phaon mais madame il faut que j'acheve de vous le faire connoistre et que je vous aprenne qu'il a dans l'esprit ce que peut-estre nul autre amant que luy n'y a jamais eu car enfin quoy que phaon ait l'ame tendre et passionnee et qu'il aime avec une ardeur inconcevable il est pourtant certain qu'excepte quand il a de la jalousie il n'a pas l'ame fort sensible a la douleur et l'absence toute rigoureuse qu'elle est aux autres amans ne le touche que mediocrement quoy qu'il ait plus de joye d'estre aupres de ce qu'il aime qu'on ne s'en scauroit imaginer en effet je l'ay veu quelquesfois aupres de sapho avec des transports de plaisir qui aprochoient de l'extase et je l'en ay veu esloigne sans en avoir une douleur excessive ce n'est pourtant pas qu'il ne l'aime autant qu'il peut aimer et qu'il ne l'aime mesme quand il la voit plus que personne n'a jamais aime mais c'est que son ame est plus sensible a la joye qu'a la douleur et que des qu'il perd ce qui fait son plus grand plaisir il en cherche de moindres pour s'en consoler enfin son ame s'attache tellement a suivre tout ce qui luy peut plaire et a esviter tout ce qui luy donne du chagrin qu'il peut estre quelquefois absent de ce qu'il aime le plus sans estre fort malheureux cela n'empesche pourtant pas que lors qu'il revoit la personne qu'il aime il ne se trouve aussi heureux que s'il 
 avoit este fort afflige en effet on voit briller la joye dans ses yeux et il s'espand sur son visage je ne scay quoy que je ne puis exprimer qui tesmoigne si fortement la satisfaction qu'il a de revoir ce qu'il adore qu'on ne peut jamais s'imaginer qu'un homme qui retrouve un bien avec tant de plaisir le puisse perdre sans une grande douleur aussi sapho est elle excusable d'avoir este si longtemps sans connoistre que phaon ne connoissoit que les douceurs de l'amour sans en connoistre les amertumes car elle le voyoit si transporte de joye quand il estoit aupres d'elle qu'elle s'imaginoit aisement qu'il estoit accable de douleur des qu'il n'y estoit plus pour moy au commencement je croyois qu'il agissoit comme il faisoit par prudence afin de mieux cacher l'amour qu'il avoit pour sapho et le soir que nous nous en retournasmes a mytilene apres avoir quitte cette admirable fille je creus encore que l'enjouement qu'il eut pendant tout le chemin que nous fismes estoit pour tromper toute la compagnie mais ce qu'il y eut d'admirable fut que la belle humeur de phaon augmenta la mauvaise de nicanor qui creut que la guayete de son rival ne venoit que de ce que sapho luy avoit dit des choses si obligeantes qu'il ne pouvoit cacher sa joye pour athys la jalousie qu'elle commencoit d'avoir luy mettant dans 1 esprit l'envie d'inquietter sapho elle se souvint que le matin elle avoit pris garde que cette 
 belle fille avoit remarque tout ce qu'on avoit dit des divertissemens de phaon durant son absence de sorte qu'agissant avec autant d'esprit que de malice en cette occasion elle envoya deux jours apres son retour un esclave a sapho avec une lettre qu'il faut que je vous die car si je ne me trompe elle estoit a peu pres en ces termes 
 
 
 
 athys a sapho 
 
 
 comme je n'ay pas oublie la promesse que je vous fis de vous escrire des nouvelles je voudrois bien m'en pouvoir aquiter mais comme il n'y en a point a mytilene il faut que je ne vous parle encore que de nostre voyage qui ne fut pas moins divertissant a nostre retour qu'il l'avoit este en vous allant voir car phaon et alce furent de la plus belle humeur du monde et excepte nicanor qui fut tres melancolique tout le reste de la compagnie trouva le chemin fort court en effet phaon et alce dirent tant de jolies choses que je vous ferois une des plus jolies lettres du monde si je vous les escrivois mais comme je suis persuadee qu'il est bon de ne vous divertir pas trop a la campagne de peur que vous n'y soyez plus longtemps que vos amies ne le souhaitent je ne vous en diray rien aussi bien suis-je pressee finir ma lettre parce que je suis d'une promenade dont phaon et alce doivent estre et que je crains de me faire attendre je leur ay veu ce matin au temple tant de guayete sur le visage que j'ay lieu de croire qu'ils auront encore leur belle humeur mais pour moy je vous assure que je n'auray point toute la mienne que je n'aye le plaisir de vous revoir 
 
 
 athys 
 
 
 voila donc madame quelle estoit la lettre d'athys qui avoit sans doute toute la malice imaginable car elle nuisoit a alce elle inquiettoit sapho par ce qu'elle luy disoit de phaon et elle nuisoit et a phaon et a alce en rendant office a nicanor cependant cette lettre n'eust peut-estre pas eu tout le succes qu'elle en avoit attendu si le hazard n'eust fait qu'amithone erinne philire alce nicanor et phaon n'eussent chacun escrit des choses qui confirmoient ce qu'athys escrivoit quoy que toutes ces personnes escrivissent separement en effet amithone pour faire la guerre a sapho dans la liberte de leur amitie luy disoit apres plusieurs petites nouvelles de leur cabale qu'il falloit qu'elle eust dit quelque chose de bien obligeant a phaon parce qu'il avoit este si guay depuis son retour qu'elle ne l'avoit jamais veu davantage erinne en son particulier pour luy prouver la tendresse de son affection luy mandoit qu'elle se pouvoit vanter d'estre la plus melancolique de tous ceux qui l'avoient quittee excepte nicanor et philire ecrivoit que si la belle humeur de phaon ne l'eust un peu consolee de son absence depuis son retour elle se seroit fort ennuyee pour alce sans dire precisement si phaon avoit este guay ou triste il engageoit adroitement dans sa lettre plusieurs jolies choses que phaon avoit dittes et pour nicanor il fit une si melancolique quoy qu'il fist pourtant une satyre fort 
 plaisante de l'enjouement de nostre troupe qu'il confirma tout ce que les autres avoient dit mais ce qu'il y eut de plus estrange fut que mesme la lettre de phaon fut contre luy car encore qu'il pretextast sa joye d'un sentiment d'amour elle ne fit pas l'effet qu'il en avoit attendu comme je vous le diray aussi tost que je vous auray dit cette lettre de phaon qui estoit telle 
 
 
 
 phaon a la charmante sapho 
 
 
 il faut sans doute que vous ayez un estrange pouvoir sur moy et que vos paroles quand il vous plaist ayent plus de force que celles dont on se sert a faire des enchantemens car enfin ce que vous me dittes d'obligeant un moment avant que je me separasse de vous mit un si grand fonds de joye dans mon ame que toute la rigueur de vostre absence n'a pu m'empescher de men souvenir avec un plaisir extreme jugez donc quel sera celuy que j'auray lors que vous reviendrez icy au reste je pretens que vous receviez ce que je vous dis comme une plus grande marque d'amour que si je m'estois desespere car il est bien plus extraordinaire de recevoir les faveurs avec une si grande sensibilite qu'elles puissent consoler de l'absence que de souffrir l'absence avec tant d'inquietude qu'elle face oublier les faveurs et je ne scay mesme s'il n'y a point plus d'amour a estre plus sensible aux bien-faits de la personne aimee qu'au malheur qui nous en separe je souhaite pourtant de tout mon coeur que j'apprenne bientost de vostre belle bouche ce que j'en dois croire et que je vous puisse bientost protester a genoux que je suis le plus amoureux de tous les sommes 
 
 
 phaon 
 
 
 voila donc madame quelle estoit la lettre de phaon pour la mienne elle fut la seule qui ne luy fit ny bien ny mal parce que je ne parlay point de luy car comme je le trouvois trop guay pour un amant absent et que je ne voulois pas luy nuire j'aimay mieux n'en parler pas que d'en parler a son desavantage mais pendant qu'on portoit toutes ces lettres de mytilene au lieu ou estoit sapho elle et cydnon s'entretenoient avec toute la liberte de la campagne et toute celle de leur amitie mais elles s'entretenoient de choses bien esloignees des sentimens de phaon car enfin ces deux filles estant assises au bord de cette belle fontaine dont je vous ay parle parloient de la rigueur de l'absence et de la douleur qu'elle cause dans l'esprit de ceux qui sont capables de la sentir pour moy disoit cydnon j'y suis si sensible que je ne m'accoustume jamais a ne voir plus ce que j'aime et je vous proteste luy disoit elle encore que depuis vostre depart de mytilene je n'ay eu aucun plaisir tranquile car si j'ay fait des visites je vous y ay souhaitee si j'ay fait quelque promenade j'ay regrette que vous n'y estiez pas si j'ay ouy dire quelque plaisante nouvelle j'ay eu depit que nous ne l'aprenions pas ensemble pour nous en divertir et je n'ay enfin ny rien fait ny rien dit ny rien pense ou vous n'ayez eu quelque part et qui ne m'ait donne du chagrin par la seule pensee de vostre absence pour moy dit alors sapho je vous en 
 suis tout a fait obligee car il est vray que selon mon opinion la plus sensible et la plus seure marque de la tendresse d'une affection est la douleur de l'absence mais madame comme elle prononcoit ces paroles l'esclave qui portoit la lettre d'athys arriva et la donna a sapho qui se mit a la lire a demy haut afin que cydnon l'entendist mais lors qu'elle vint a y lire ce qu'athys luy mandoit de la belle humeur de phaon elle en rougit et elle sentit une esmotion estrange dans son coeur neantmoins se condamnant elle mesme elle se remit et ordonnant cet esclave d'attendre sa response elle se leva en intention d'aller effectivement escrire a athys mais a peine sut elle levee qu'un autre esclave qui estoit a phaon et qui estoit venu par un autre chemin arriva et il arriva charge de toutes ces autres lettres dont je vous ay desja parle excepte de celle de nicanor car pour luy il l'envoya par un homme qui vint aussi un quart d'heure apres mais madame ma soeur m'a dit qu'il n'y eut jamais rien d'esgal a ce qui se passa dans le coeur de sapho en cette occasion car enfin apres avoir leu la lettre d'athys avec l'esmotion que je vous ay ditte elle leut encore celle d'amithone avec plus d'agitation celle d'erinne avec plus d'estonnement celle de philire avec plus de depit celle d'alce avec plus de chagrin celle de nicanor avec plus de confusion et celle de phaon avec plus de douleur quoy qu'elle l'eust gardee 
 la derniere conme en esperant le plus grand plaisir ce cas fortuit luy parut pourtant si extraordinaire qu'il luy vint d'abord dans la pensee que tant de personnes ne luy parloient de la guayete de phaon que parce que cela estoit concerte entre elles mais se souvenant que le jour qu'il l'avoit este voir on luy avoit dit beaucoup de choses qui luy avoient fait connoistre qu'il avoit eu plusieurs divertissemens depuis son absence elle ne put demeurer dans cette opinion et elle connut mesme si bien en relisant toutes ces diverses lettres attentivement qu'elles n'estoient pas concertees qu'elle ne douta point que phaon n'eust l'esprit aussi tranquile qu'on le luy disoit imaginez vous donc madame quel effet devoit faire cette pensee dans l'ame d'une personne qui ne pouvoit souffrir l'absence de phaon sans des inquietudes estranges et qui avoit passe tout ce jour la avec ma soeur a s'entretenir de la rigueur de l'absence a exagerer le plaisir qu'il y a de scavoir que la personne que l'on aime est malheureuse lors qu'elle ne voit point ce qu'elle aime cydnon m'a dit qu'il parut un si grand estonnement sur le visage de sapho apres la lecture de toutes ces lettres qu'elle pensa croire qu'il estoit arrive quelque estrange chose a mytilene car sapho ne leut haut que la lettre d'athys il est vray qu'elle n'ignora pas longtemps la cause de l'estonnement de sapho car des que cette belle personne eut acheve de relire toutes ces diverses lettres elle les donna toutes a ma 
 soeur et prenant la parole en soupirant voyez cydnon luy dit elle que phaon ne vous ressemble pas et que l'amitie fait plus en vous que l'amour ne fait en luy apres cela cydnon s'estant mise a lire ne fut pas si estonnee que sapho de ce qu'on luy mandoit car elle avoit desja remarque que phaon se divertissoit presques de toutes choses et ne s'ennuyoit jamais guere en quelque lieu qu'il fust neantmoins comme elle scavoit que j'aimois cherement phaon elle voulut l'excuser pour cet effet elle dit a sapho qu'il ne falloit point qu'elle se fachast de ce qu'on luy escrivoit car enfin luy dit-elle tout ce qu'escrivent athys nicanor et alce vous doit estre suspect et vous devez lire ce que vous escrit phaon comme une chose qu'il n'a escrite que parce qu'elle luy sembloit nouvelle vous devez mesme considerer ce que vous mandent amithone erinne et philire sans aucune inquietude puis qu'il est croyable que phaon en s'en retournant vit qu'on l'observoit si soigneusement que par prudence il parut plus guay qu'il ne l'estoit ha cydnon reprit sapho je pense estre aussi prudente que phaon et cependant je ne pourrois pas paroistre guaye une heure apres l'avoir quitte et tout ce que je pourrois sur moy seroit de ne paroistre pas melancolique c'est pourquoy ne l'excusez point je vous en conjure puis qu'il est vray qu'on ne le scauroit excuser je scay bien que phaon est amy particulier de democede adjousta-t'elle mais 
 cydnon il faut pourtant prendre mes interests contre luy et il faut me pleindre et le condamner si je le croyois coupable repris-je je le condamnerois sans doute quoy interrompit-elle vous croyez que phaon ait pu estre assez guay pour faire que tant de personnes differentes me parlent de sa guayete et qu'il ne m'ait pas donne lieu de luy reprocher qu'il manque d'amour ha cydnon si vous le croyez vous vous abusez et je sens tellement son peu de sensibilite pour mon absence que si je pensois le pouvoir faire j'entreprendrois de le bannir de mon coeur car enfin ma chere cydnon je ne puis endurer que durant que je sens une melancolie qui m'accable pour l'absence de phaon il se divertisse et divertisse les autres avec la mesme liberte d'esprit que s'il ne m'avoit jamais veue pour moy luy dit cydnon je le voy si aise quand il est aupres de vous que je ne puis croire qu'il ne soit bien afflige quand il n'y est pas la raison et l'amour voudroient sans doute que la chose fust ainsi repliqua sapho mais cependant six personnes deposent contre luy et il se condamne luy mesme par sa lettre les apparences sont si trompeuses luy dit cydnon que vous ne seriez pas raisonnable si vous vous affligiez avec exces d'une chose que vous scavez avec tant d'incertitude pour la scavoir mieux ma chere cydnon repliqua-t'elle je vous conjure de vous en retourner a mytilene j'obligeray cynegire a vous donner un chariot et vous n'aurez qu'a dire 
 qu'on vous a escrit qu'il estoit necessaire que vous y retournassiez pour une affaire importante cependant je demeureray encore icy quinze jours afin de voir si phaon se divertira tousjours comme il a commence mais ma chere cydnon je veux que vous me faciez chaque jour un recit fidelle des divertissemens de phaon de son humeur et de son enjouemnet car enfin s'il ne m'aime que quand il me voit je ne veux plus de son amour et je veux si je le puis luy oster la mienne cydnon fit alors ce qu'elle put pour appaiser sapho mais elle trouva si estrange que phaon fust si guay ou elle n'estoit pas durant qu'elle estoit si melancolique ou il n'estoit point que toute l'adresse de ma soeur ne put luy faire changer de sentimens de sorte qu'il falut qu'elle fist ce qu'elle vouloit et qu'elle revinst a mytilene apres luy avoir promis une fidellite si exacte qu'elle n'osa en effet y manquer cependant sapho respondit a toutes les personnes qui luy avoient escrit sans tesmoigner ouvertement a phaon le mescontement qu'elle avoit de sa guayete il est vray que ne pouvant se contraindre longtemps elle fit sa lettre si courte qu'il n'y avoit que ces paroles 
 
 
 
 sapho a phaon 
 
 
 je ne doute nullement que la joye ne puisse estre quelquesfois une marque tres sensible d'une affection fort tendre mais je ne scay si c'est positivement de la maniere que vous l'entendez quand je seray a mytilene je verray si je vous trendray conte de la vostre et si je la trouveray digne d'estre mise au rang des tesmoignages d'affection que vous m'avez rendus 
 
 
 sapho 
 
 
quoy que cette lettre fust un peu seche phaon ne craignit pas que sapho fust irritee contre luy et il creut seulement qu'elle avoit tant eu de responces a faire qu'elle n'avoit pas eu loisir de luy en faire une plus longue de sorte que ne changeant pas sa facon d'agir il vescut depuis le retour de cydnon comme il avoit fait auparavant c'est a dire qu'il chercha autant qu'il put a se consoler de l'absence de sapho cependant comme il n'y avoit point de jour qu'elle n'envoyast en secret un esclave a cydnon afin de scavoir des nouvelles de phaon il n'y en avoit point aussi ou elle n'aprist des choses qui l'affligeoient car enfin de l'humeur dont est phaon il ne peut refuser un plaisir et la raison pourquoy il estoit eternellement avec sapho quand elle estoit a mytilene c'est qu'il en trouvoit plus aupres d'elle qu'en nul autre lieu du monde mais cela n'empeschoit pas que 
 quand il ne pouvoit avoir celuy de voir la personne qu'il aimoit il n'en prist de moindres si bien que comme sapho avoit engage ma soeur par serment a luy mander tout ce que feroit phaon elle sceut qu'il avoit este de tous les divertissemens qu'il y avoit eus a mytilene et qu'il en avoit este comme un homme qui n'avoit nulle repugnance a en estre de sorte qu'en ayant l'esprit estrangement irrite elle ne put se resoudre de revoir phaon sans luy avoir fait scavoir qu'elle se pleignoit de luy pour cet effet elle luy envoya le jour qui preceda son retour a mytilene un memoire exact de tous les plaisirs qu'il avoit eus durant son absence luy marquant jour pour jour les visites agreables qu'il avoit faites les promenades ou il s'estoit trouve les conversations divertissantes ou il s'estoit rencontre et en un mot tous les divertissemens qu'il avoit eus mais en luy envoyant ce memoire elle y joignit une lettre qui estoit a peu pres en ces termes
 
 
 sapho a phaon 
 
 
 comme il n'est pas croyable que ma veue vous donne autant de joye que vous en avez eu durant mon absence je pense qu'il faudra vous consoler de mon retour comme d'une chose qui troublera peutestre vos plaisirs vous verrez par le memoire que je vous envoye que j'ay voulu tenir un conte fort exact de tous vos divertissemens mais la difficulte est scavoir 
 si c'est pour vous en punir ou pour vous en recompenser car a vous dire la verite je ne pense pas que nous soyons de mesme advis et je suis persuade que si vous n'avez autant de douleur de m'avoir desplu que vous avez eu de joye de puis mon absence vous n'aurez plus guere de part a mon affection ny estime 
 
 
 sapho 
 
 
comme phaon estoit effectivement tres amoureux de sapho et qu'il scavoit qu'elle revenoit le jour suivant il ne put recevoir cette lettre sans une grande agitation d'esprit il espera pourtant de faire sa paix des qu'il l'auroit veue mais afin de la voir devant qu'elle entrast a mytilene il me vint trouver et me pria apres m'avoir montre la lettre qu'elle luy avoit escrite de vouloir que nous allassions au devant d'elle et en effet nous fusmes le lendemain l'attendre a un endroit ou le chemin est si facheux que tous ceux qui y passent en chariot descendent de sorte que jugeant bien que cynegire que nous scavions estre tres peureuse n'y manqueroit pas nous fusmes phaon et moy nous mettre sous des saules qui sont aupres de ce passage difficile que la chutte d'un torrent y a fait mais apres estre descendus de cheval afin d'attendre ces dames en cet endroit qui est mesme fort agreable quoy que le chemin y soit scabreux je me mis a faire la guerre a phaon de son humeur car enfin luy dis-je comment peut-il estre que vous soyez si esperdument amoureux 
 de sapho et que vous ayez l'ame aussi peu sensible a la douleur pendant son absence car pour moy quand je vous voy aupres d'elle je vous y voy avec des transports de joye qui me persuadent que vous ne pourrez la perdre de veue sans mourir il est vray dit-il qu'on ne peut jamais avoir une passion plus forte que celle que j'ay dans l'ame et l'esperance que j'ay de voir aujourd'huy sapho m'agite le coeur d'une si agreable maniere de l'heure que je parle que si vous pouviez connoistre ce qui s'y passe vous avoueriez que j'aime plus sapho que personne ne peut aimer mais il est vray pourtant qu'excepte la jalousie peu de choses me peuvent donner une grande douleur veritablement adjousta-il si je pouvois craindre que sapho ne m'aimast plus je croy qu'en quelque lieu que je fusse je serois desespere mais lors que je puis raisonnablement esperer d'estre aime lors que j'ay de ses nouvelles tous les jours et lors que je scay qu'elle reviendra bientost j'avoue que je ne scay point me faire des chagrins sans sujet et que j'ay une ame qui a un si grand penchant a chercher le plaisir et a fuir la douleur que je fais ce que je puis pour adoucir la rigueur de l'absence mais apres tout des que je reverray sapho vous me reverrez eternellement aupres d'elle et vous m'y verrez le plus amoureux de tous les hommes ha phaon luy die-je en aimant comme vous faites on peut dire que vous vous aimez plus que vostre maistresse mais enfin repliqua-t'il 
 ce qu'il y a de constamment vray est qu'il n'y a personne au monde qui fist plus de choses difficiles que j'en ferois pour sapho si elle me les commandoit de plus je me sens capable de luy obeir aveuglement je suis plus soigneux plus exact et plus soumis que qui que ce soit ne l'a jamais este j'ay plus de tendresse dans le coeur que nul autre n'en a jamais eu je me fais de grands plaisirs de fort petites faveurs le moins favorable de ses regards me comble de joye l'ay mille et mille tumultueux sentimens que je ne puis exprimer quand je me trouve aupres d'elle je l'estime je l'admire et je l'adore avec un respect si profond que je n'en ay pas tant pour nos dieux et j'ay une joye si parfaite quand je la puis entretenir seule que jamais nul autre amant n'en a tant eu mesme pour la possession de sa maistresse jugez apres cela si je ne scay pas aimer et si vous avez raison de m'accuser de peu d'amour il est vray que mon ame rejette naturellement la peine et qu'elle cherche le plaisir mais qu'importe a la personne que j'aime que je sois tout a fait malheureux quand je ne la voy pas pourveu que je ne manque a nul des devoirs d'un veritable amant et que quand je la voy je sois tout ce que je dois estre pour la satisfaire comme il disoit cela nous vismes paroistre d'assez loin le chariot de cynegire de sorte que phaon s'interrompant luy mesme monta diligemment a cheval aussi bien que moy et par un transport de sa passion qu'il ne 
 put retenir il fut le plus viste qu'il put a la rencontre de sapho mais madame il y fut avec un empressement si plein d'amour qu'en effet on ne pouvoit pas douter qu'il ne fust esperdument amoureux et la belle sapho toute irritee qu'elle estoit ne put le voir sans se repentir presques de ce qu'elle luy avoit escrit car il l'aborda d'une maniere qui luy fit voir tant de joye et tant d'amour dans ses yeux que si elle ne se fust pas entierement fiee a cydnon elle eust doute des choses qu'elle luy avoit mandees et elle eust creu que phaon n'avoit fait que soupirer pendant son absence mais apres tout comme il n'estoit pas possible qu'elle pust douter de ce que ma soeur luy avoit escrit elle receut phaon avec une civilite un peu froide et elle l'auroit encore plus mal receu si cynegire n'y eust pas este cependant apres les premiers complimens faits le chariot que cynegire avoit fait arrester recommenca de marcher jusques a cet endroit dangereux dont je vous ay parle ou il fallut que ces dames missent pied a terre de sorte que comme j'estois trop amy de phaon pour ne donner pas la main a cynegire afin qu'il pust entretenir sapho je n'y manquay pas si bien que par ce moyen phaon put parler quelque temps a cette belle personne car il faloit bien faire deux cens pas devant que d'estre hors de ce chemin difficille pour les chariots joint que comme il y eut quelque chose qui se rompit a celuy de cynegire qui fut assez long a racommoder 
 il falut nous asseoir sous des saules que nous trouvasmes et je fis mesme si bien que je tiray cynegire a part sur le pretexte de luy parler d'un grand dessein qu'on disoit alors qu'avoit pittacus ainsi phaon put entretenir sapho mais madame cette personne qui mouroit d'envie de luy faire mille reproches ne le vit pas plustost a ses pieds de la maniere la plus passionnee du monde qu'elle sentit que son coeur s'apaisoit malgre qu'elle en eust neantmoins faisant un grand effort pour empescher sa colere de l'abandonner tout a fait elle demanda a phaon comment il avoit pu quiter ses divertissemens ordinaires pour venir au devant d'elle mais elle le luy demanda en rougissant et en faisant si bien connoistre qu'elle ne se pleignoit que pour estre appaisee que phaon qui entendoit tous ses regards ne manqua pas de la satisfaire quoy madame luy dit-il vous pouvez me demander ce que vous me demandez et je puis vous avoir donne sujet de me dire ce que vous me dittes moy qui n'ay jamais de veritable joye que celle que vous me donnez car enfin madame luy dit-il comment voulez vous qu'un homme a qui vous avez fait la grace de permettre de croire que vous ne le haissez pas puisse jamais estre malheureux ainsi madame quand je suis absent sans estre desespere ce n'est par nulle autre raison sinon que je scay bien que vous ne m'avez pas banny de vostre coeur en effet madame cette pensee est si douce et elle met un 
 fonds de joye si inespuisable dans mon esprit que je deffie la fortune de me rendre miserable tant que je seray aime de vous ouy madame je puis perdre tous les biens qu'elle donne je puis estre exile prisonnier et accable de toutes sortes de malheurs que je ne croiray pas estre miserable pourveu que je croye posseder vostre affection accusez vous donc vous mesme madame de l'innocente joye que vous me reprochez si elle vous desplaist mais pour moy je vous le dis comme je le croy je suis persuade que je manquerois d'amour et de respect pour vous si la joye d'estre aime de la divine sapho n'estoit pas plus forte que la douleur d'en estre absent ne le peut estre au reste madame adjousta-t'il d'un air infiniment tendre et passionne pour juger de ce que je sens quand je ne vous voy point voyez ce que je sens quand je vous revoy voyez donc dans mes yeux charmante sapho ce qui est dans mon coeur et s'ils ne vous disent que je vous trouve plus belle que je ne vous vy jamais que j'ay plus de joye de vous revoir que personne n'en a jamais eu et que je suis le plus amoureux de tous les hommes regardez les comme des imposteurs qui trahissent la tendresse de ma passion et punissez moy de leur crime mais si au contraire ils vous disent que je vous aime plus que personne n'a jamais aime ne vous amusez point a vouloir scavoir si precisement ce que je fais quand je ne vous voy pas et songez seulement que vous 
 n'avez jamais veu d'amant a vos pieds dont la passion fust ny si forte ny si tendre que la mienne car enfin luy dit-il encore que vous importe de quelle maniere je vous tesmoigne mon amour quand vous n'y estes pas pourveu que je ne sois pas infidelle et pourveu que vous me retrouviez tousjours avec la mesme ardeur et la mesme passion pour moy adjousta-t'il j'ay souhaite que vous vous divertissiez a la campagne je vous ay desire de beaux jours et j'ay espere que l'agreable humeur de cydnon vous empescheroit de vous ennuyer dans vostre solitude ha phaon s'escria sapho vous ne scavez pas aimer si vous souhaitez que vostre absence ne me touche point car pour moy je vous le declare je ne seray jamais satisfaite de vous si vous ne devenez le plus malheureux de tous les hommes des que vous ne me verrez plus mais madame luy dit-il en l'interrompant il faut donc que j'oublie que je suis aime de vous car si je ne l'oublie pas je ne seray point malheureux au contraire reprit sapho c'est par ce souvenir que je pretends que vous le devez estre davantage du moins scay-je bien que la melancolie que vostre absence me donne vient de ce que je suis esloignee d'une personne dont je croy estre aimee ha madame repliqua phaon vos sentimens et les miens doivent estre bien differens en cette occasion car il n'est pas possible que vous ayez autant de joye d'estre adoree de moy que j'en ay d'avoir la gloire d'estre aime de 
 vous ainsi il n'est pas estrange que le souvenir de ma passion ne vous console point de mon absence et il ne l'est pas non plus que le souvenir de la bonte que vous avez pour moy diminue une partie de la douleur que vostre esloignement me donne car encore une fois madame je ne concoy point qu'on puisse estre chagrin et estre assure d'estre aime de vous il y a sans doute de l'esprit a ce que vous dittes reprit sapho mais il n'y a guere d'amour et si vos yeux ne dementoient vos paroles j'aurois lieu de croire que vous ne m'aimez point car enfin estre absent de ce qu'on aime sans estre miserable est la plus grande marque de tiedeur qu'on puisse jamais donner mais madame luy dit-il comment pourriez vous croire que je ne vous aimasse point ou que je ne vous aimasse guere y a-t'il quelqu'une de mes actions ou de mes paroles qui vous permette de le soubconner et y a-t'il mesme un seul de mes regards qui ne vous dise pas que je vous aime tout ce que je voy de vous respondit-elle me parle sans doute de vostre passion mais tout ce que je n'en voy pas me parle de vostre indifference en effet durant mon absence vous faites des visites de plaisir vous vous promenez vous estes de belle humeur et je vous retrouve avec aussi peu de marques de melancolie sur le visage que si vous n'aviez eu aucun sujet de chagrin mais ce qui m'espouvante adjousta-t'elle c'est que vous ne laissez pas d'avoir des sentimens tendres et delicats 
 et de me dire autant de choses douces et flatteuses que si vous deviez vous desesperer des que vous ne me verrez plus cependant je ne concoy point qu'on puisse posseder avec plaisir ce qu'on peut perdre sans douleur et il y a des momens ou je croy que ma veue ne vous donne aucune joye puis que mon absence ne vous donne aucune melancolie ha madame luy dit il en la regardant d'une maniere si passionnee qu'il l'en fit rougir je vous deffie de croire quand je suis aupres de vous que je ne suis pas le plus amoureux de tous les hommes ouy divine sapho adjousta-t'il quand on vous auroit dit que j'aurois este tous les jours au bal durant vostre absence que je l'aurois donne a toutes les belles de mytilene et qu'on vous auroit mesme assure que je serois un inconstant je suis persuade que des que vos yeux auroient rencontre les miens la joye que vous y verriez vous persuaderoit que je vous aime plus que personne n'a jamais aime et en effet poursuivit-il nul autre amant n'a jamais eu tant de sujet d'aimer que j'en ay car premierement vous estes la plus aimable personne du monde sans exception j'ay plus d'inclination pour vous qu'on n en a jamais eu pour qui que ce soit je vous estime jusques a l'admiration et je vous aime de plus et parce que mon inclination m'y force et parce que ma raison me le conseille et parce que la reconnoissance le veut ha pour cette derniere cause d'amour reprit sapho je ne veux jamais qu'on 
 m'en parle et j'ay une delicatesse d'esprit qui ne la scauroit endurer quoy madame reprit phaon vous voulez que je n'aye point de reconnoissance pour toutes vos bontez je veux bien qu'on ait de la reconnoissance reprit-elle mais je ne veux pas que ce soit l'unique cause de l'affection qu'on a pour moy et si on ne m'aimoit que parce que j'aimerois on me feroit un outrage tres sensible car enfin je veux qu'on m'aime par tant d'autres raisons que quand mesme on seroit nay ingrat on ne laissast pas de m'aimer ardemment ne mettez donc jamais vostre reconnoissance au rang des causes de vostre passion si vous me voulez persuader que vous m'aimez comme je le veux estre car cela n'est ny civil ny galant ny passionne il apartient a la reconnoissance adjousta-t'elle de faire quelquesfois naistre l'amitie mais il ne luy appartient pas de faire naistre l'amour je veux bien que vous me disiez qu'elle serre doucement les liens qui vous attachent mais je ne veux pas comme je l'ay desja dit que vous la mettiez au nombre des causes de vostre passion car il s'ensuivroit que mes bontez auroient precede vostre affection et je pretens au contraire que vostre affection ait precede mes bontez et que si je dois vostre amour a quelque chose c'est a vostre inclination et a mon propre merite car de l'humeur dont je suis je ne puis souffrir qu'on m'aime de nulle autre maniere en effet adjousta-t'elle je me souviens que j'ay autrefois 
 presques hai une assez aimable femme parce que je descouvris dans son coeur que tout l'empressement qu'elle aportoit a se faire aimer de moy n'estoit pas qu'elle m'aimast tendrement mais seulement dans l'esperance que son nom seroit dans quelques uns de mes vers et que je ferois peut-estre sa peinture jugez donc phaon si je trouverois bon que vous pussiez m'aimer par nulle autre raison que parce que vous me trouvez aimable et que parce que vous ne pouvez vous empescher d'avoir de l'affection pour moy comme sapho disoit cela le chariot de cynegire estant acheve de racommoder il falut que leur conversation finist aussi bien que celle que j'avois eue avec cynegire a qui j'avois fait de longs raisonnemens de politique pour donner loisir a phaon de parler de son amour a sapho et de faire sa paix avec elle cependant cette belle personne ne put le laisser partir sans luy donner encore quelque marque de son chagrin car comme ils vinrent a se separer elle luy demanda en quelle agreable compagnie il iroit passer le soir car pour nous adjousta-t'elle en montrant cynegire nous ne verrons personne d'aujourd'huy je le passeray seul avec democede repliqua-t'il et je le passeray a m'entretenir aveque luy de la joye que j'ay de vostre retour vous eussiez mieux fait d'estre en estat ces jours passez repliqua-t'elle de l'entretenir de la douleur que vous aviez de mon absence apres cela sapho monta dans le chariot 
 ou j'avois desja mis cynegire mais en luy aidant a y monter phaon luy serra si doucement et si respectueusement la main et il luy fit voir dans ses yeux je ne scay quoy de si amoureux qu'il s'en fallut peu que sapho ne se repentist de l'avoir accuse de ne l'aimer pas assez et en effet il est constamment vray qu'on ne peut pas aimer plus ardemment que phaon quoy qu'il ne soit pas fort sensible a la douleur que cause l'absence et qu'au contraire il se console assez aisement de la perte d'un plaisir par un autre cependant les reproches que sapho luy avoit faits furent cause qu'il passa le soir en solitude il est vray qu'il estoit si aise d'avoir fait sa paix avec elle qu'il n'avoit pas besoin d'autres plaisirs ce n'est pas qu'elle luy eust dit qu'elle luy pardonnoit mais ils estoient si accoustumez a s'entendre sans parler que pour l'ordinaire ils croyoient plus leurs regards que leurs paroles ainsi quoy que sapho eust fait beaucoup de reproches a phaon il ne laissoit pas de croire qu'il avoit veu dans ses yeux qu'il estoit encore aussi avant dans son coeur qu'il y avoit este et en effet comme il fut le lendemain de si bonne heure chez elle qu'il n'y avoit encore personne il acheva de faire sa paix et ils furent pres d'une heure ensemble avec toute la joye qui suit tousjours la reconciliation de ces petites querelles qui ne font qu'accroistre l'amour mais a la fin leur plaisir fut interrompu par alce qui n'aimant alors gueres moins sapho que la belle 
 athys fut un des plus diligens a la voir il est vray que sa maistresse arriva bientost apres mais l'on peut assurer que sa jalousie avoit autant de part a cette visite que son amitie ce n'est pas qu'elle ne connust bien que sapho n'aimoit pas alce mais cela n'empeschoit point qu'elle ne fust tres jalouse nicanor ne fut pas aussi des derniers a rendre ses devoirs a sapho et amithone erinne et cydnon estant aussi arrivees toute la belle troupe se trouva rassemblee
 
 
 
 
d'abord athys amithone et erinne parlerent de leur voyage et de leur retour ce qui ne plaisoit pas trop a phaon et elles en eussent mesme parle beaucoup davantage si philire ne fust arrivee et n'eust amene un estranger de fort bonne mine qu'elle presenta a sapho et que j'ay sceu aujourd'huy estre frere de ce vaillant prisonnier qui s'apelle mereonte que l'invincible cyrus sauva du milieu des flames apres l'avoir vaincu mais madame cet estranger le parut si peu que personne ne douta qu'il ne fust d'une des plus polies villes de la grece et on ne soubconna point du tout qu'il fust scythe il n'avoit pourtant pas le teint ny les cheveux comme les ont ordinairement les grecs car il avoit le teint assez blanc et il estoit mesme assez blond mais comme cela n'a pas de regle generale personne comme je l'ay desja dit ne douta qu'il ne fust d'une ville greque car non seulement il avoit l'air d'un grec mais il parloit aussi nostre langue avec beaucoup d'eloquence 
 sa personne mesme plaisoit infiniment sa taille n'est pourtant pas fort haute mais elle est noble et bien faite il a l'action libre et aisee tous les traits du visage beaux et agreables les yeux un peu languissans et la mine d'un homme de fort haute condition de plus il a l'esprit brillant et sage tout ensemble et il a mesme l'air galant et spirituel au reste il pense les choses finement et les dit de mesme et cet illustre scythe est enfin un des hommes du monde le plus aimable et le plus accomply comme sapho a tousjours aporte un soin particulier de faire honneur aux estrangers qui l'ont este visiter quand ils ont eu du merite elle receut celuy la avec cette civilite galante qui luy est si naturelle et pour luy tesmoigner combien elle estoit agreablement surprise de le voir elle se plaignit de toute la compagnie de ne luy avoir pas apris qu'il y eust un estranger aussi honneste homme que celuy la a mytilene il n'eust pas este aise que personne vous l'eust pu aprendre repliqua philire car ce n'est que d'hier qu'un frere que j'ay qui vient d'un tres long voyage me l'a amene de sorte que comme il ne s'est pas trouve en estat de vous le presenter parce qu'il se trouve un peu mal et qu'il a luy mesme besoin que je vous le presente quand il sera gueri scachant que je venois icy il a voulu que ce fust par mon moyen que clirante connust cette admirable personne dont il a entendu parler avec tant d'estime dans toutes 
 les villes de grece ou il a sejourne si j'aimois plus la gloire que ma propre satisfaction reprit sapho je devrois estre marrie de voir un homme qui m'estime sans doute plus sans me connoistre qu'il ne m'estimera apres m'avoir connue mais comme je n'aime pas trop une estime mal acquise j'aime mieux me voir en danger de perdre une partie de la sienne et me voir aussi en estat de pouvoir aquerir quelque part a son amitie ce seroit une assez mauvaise voye d'aquerir mon amitie repliqua cet agreable estranger en souriant que de destruire une partie de l'estime que j'ay pour vous mais madame vous estes si assuree de ne le faire pas que si la modestie ne permettoit point de faire quelquesfois d'innocents mensonges contre soy mesme vous n'auriez pas dit ce que vous venez de dire car enfin quoy que vous n'ayez encore guere parle je ne laisse pas de croire que vous parlez tousjours bien attendez du moins a me louer repliqua galamment sapho qu'il puisse y avoir quelque vray-semblance aux louanges que vous me donnerez c'est pourquoy faites moy s'il vous plaist la grace de ne me rien dire de flatteur jusques a ce que vous ayez eu loisir de connoistre si je suis digne des flatteries d'un aussi honneste homme que vous vous estes bien hardie madame reprit clirante de donner si promptement cette glorieuse qualite a un scythe je suis tellement en reputation de connoistre bientost le merite des honnestes gens 
 repliqua-t'elle que j'ay une amie qui me dit quelquesfois que je ne les connois pas mais que je les devine c'est pourquoy ne me soubconnez point de juger des choses avec trop de precipitation puis que c'est un talent particulier que j'ay que celuy de ne me tronper guere au choix que je fais de ceux que je trouve dignes d'estre louez apres cela toute la compagnie prenant part a cette conversation elle fut fort agreable mais comme sapho ne pouvoit assez s'estonner de la politesse de clirante elle luy demanda encore comment il estoit possible qu'on ne parlast pas plus de la politesse des scythes que de celle des grecs s'ils estoient tous faits comme luy le pais dont je suis madame reprit-il est veritablement si pres de la scythie que quelques-uns nous confondent avec les scythes mais si vous scaviez quel il est vous seriez aussi estonnee de ce que je ne suis pas plus poly que je ne le suis que vous le paroissez estre de ce que vous me le trouvez peut-estre un peu plus que la plus part des scythes ne le sont cependant je ne suis pas seulement scythe mais je suis sauromate d'origine qui est encore quelque chose de plus rustique car les moeurs des sauromates sont tout a fait estranges il est vray pourtant qu'encore que je sois sauromate je suis d'un pais qui ne tient rien de leurs coustumes aussi nous apellons nous les nouveaux sauromates a la distinction des autres nous n'avons toutesfois guere de commerce avec eux car comme nostre 
 politique est de n'avoir point de voisins et de ne laisser pas corrompre nos moeurs par des moeurs estrangeres nous faisons ce que nous pouvons pour nous passer de toutes les choses que nostre pais ne nous donne pas afin de n'avoir pas besoin du commerce des autres nations ce que vous me dittes reprit sapho me semble fort beau et a mesme quelque raport avec la conduite des lacedemoniens qui aportent un soin particulier a ne vouloir pas souffrir que les coustumes estrangeres s'introduisent dans leur ville mais lors que vous me dittes que vous n'avez point de voisins j'avoue que je ne le comprens pas et vous ferez sans doute plaisir a toute la compagnie si vous vous voulez donner la peine de me le faire entendre et de me dire quelque chose de l'origine d'un peuple et des coustumes d'un pais qui doit estre fort agreable s'il a beaucoup de gens qui vous ressemblent de grace madame repliqua clirante ne jugez pas de mon pais par ce que je suis et pour luy rendre la justice que je luy dois je veux bien vous dire quelque chose de ce qu'il est vous scaurez donc madame que les sauromates en general que quelque-uns confondent avec les scythes comme je l'ay desja dit et que d'autres en distinguent ont tousjours eu des coustumes si bizarres que leurs sacrifices mesmes ont quelque chose qui marque la ferocite de leur naturel car au lieu de bastir des temples au dieu mars qu'ils adorent ou 
 de luy eslever des statues ils font un grand bucher ou ils mettent le feu et puis quand il est consume ils plantent une espee au milieu de ce grand monceau de cendre devant laquelle ils sacrifient les prisonniers qu'ils ont faits a la guerre encore est-ce ce qu'ils ont de moins feroce et de moins extraordinaires ces peuples ont mesme encore este plus cruels et plus sauvages qu'ils ne sont presentement car le prince qui les gouverne aujourd'huy les a en quelque sorte civilisez mais enfin dans le temps qu'ils estoient les plus sauvages la fortune ayant mene parmy eux quelques-uns de ces grecs dont les callipides se disent estre descendus ils s'habituerent en un endroit qui est le long du fleuve tanais et aprivoiserent si bien quelques-uns des principaux de ces sauromates qu'ils leur firent horreur de leurs coustumes en leur enseignant les leurs de sorte qu'insensiblement ces grecs aquirent une telle authorite dans une assez grande estendue de pais que ces peuples reconnurent un d'entr'eux pour leur chef et la chose alla enfin si loin que lors que le prince qui regnoit alors sur les sauromates voulut s'opposer a cette faction il s'y trouva fort embarrasse car il se fit un soulevement si grand et si subit parmi ces peuples qu'il falut en venir aux armes mais comme ce grec estoit vaillant et prudent tout ensemble il ne put estre vaincu par le prince des sauromates au contraire il fut contraint de laisser former un petit estat au milieu 
 du sien sans qu'il le pust empescher car enfin madame cet illustre grec ayant ramasse tous ceux qui volontairement voulurent estre tout a la fois et ses disciples et ses sujets il planta des bornes aux lieux qu'il choisit pour leur habitation et non seulement il deffendit ce petit pais contre ceux qui l'en voulurent chasser mais il fit mesme un degast si grand a l'entour des terres qu'il avoit choisies pour sa demeure qu'il fit un grand desert de tous les lieux qui environnoient son estat de sorte que par ce moyen il n'estoit pas aise de luy faire la guerre ainsi apres l'avoir soustenue cinq ou six ans avec beaucoup de gloire le prince des sauromates fut contraint de faire la paix et de souffrir dans le coeur de son estat un autre petit estat environne d'un desert mais une des conditions de cette paix fut qu'il seroit esgallement deffendu aux sujets de l'ancien prince des sauromates et a ceux de ce nouveau souverain de cultiver les terres que ce dernier avoit fait laisser en friche ny d'y bastir seulement des cabanes et en effet madame cela a este si rigoureusement observe par nos peres que de l'heure que je parle il y a tout au moins trois grandes journees de deserts a passer de quelque coste qu'on arrive au lieu ou j'ay pris ma naissance ainsi on voit un des pais du monde le mieux cultive enferme dans un autre qui ne l'est point du tout et l'on peut dire que vostre isle n'est pas si absolument sans voisine que 
 mon pais quoy qu'il soit en terre ferme car il est bien plus aise de passer de mytilene en phrigie que de mon pais aux autres qui l'environnent ce que vous me dittes du lieu qui vous a donne la naissance repliqua sapho me semble si particulier et si beau et l'idee de ce petit estat qui n'a point de voisins me plaist tellement que si les femmes voyageoient aussi souvent que les hommes je pense que j'aurois la curiosite d'y aller vostre curiosite madame repliqua clirante seroit encore plus satisfaite que vous ne vous le scauriez imaginer car cet illustre grec qui fut nostre premier prince n'enferma son estat dans un desert que pour y renfermer toutes les vertus et toutes les sciences qu'il vouloit inspirer dans l'ame de ses sujets et que pour empescher les vices de leurs voisins de s'opposer a son dessein en effet madame comme il avoit beaucop d'habiles gens aveque luy il establit un si bel ordre parmy ceux qui luy obeissoient qu'en fort peu de temps leurs moeurs furent entierement changees de sorte que comme ce prince ne mourut qu'en la derniere vieillesse et qu'il eut loisir d'affermir ses loix et de laisser un fils assez avance en age et assez prudent pour les maintenir il eut la satisfaction de voir tous les arts et toutes les sciences fleurir dans son estat et sa memoire est encore si chere parmy nous que lors qu'on veut affirmer quelque chose on l'affirme par le premier de nos rois mais de grace luy dit 
 alors sapho dittes moy encore quelques particularitez de vos coustumes comme elles sont presques toutes greques reprit clirante je vous ennuyerois si je vous disois ce que vous scavez mieux que moy et il suffira que je vous die ce que nous avons de particulier je ne vous diray donc pas madame que nous pensons des dieux ce que vous en pensez qu'a la reserve de quelques restes de ceremonies des anciens sauromates que nostre premier roy ne voulut pas abolir par politique nos sacrifices se font comme les vostres et que nostre ville nos villages et nos maisons sont a peu pres semblables a celles qu'on voit icy mais je vous diray que nostre estat n'est pas fort grand car il n'y a qu'une grande ville cinquante bourgs et deux cens villages bien est il vray que cette ville est une des plus agreables du monde et s'il estoit permis aux estrangers d'y venir librement ou quand ils y sont d'en resortir sa reputation iroit par toute la terre mais comme c'est une de nos coustumes de ne souffrir presques jamais qu'un estranger qui vient parmy nous sorte de nostre pais nostre reputation est renfermee dans les deserts qui nous environnent et nous nous trouvons si heureux de n'envier point les autres et de n'estre enviez de personne que nous ne nous soucions pas de ce qu'on ne parle point de nous quoy reprit amithone quand on va dans vostre pais on n'en sort point on n'y est receu qu'a cette condition 
 repliqua clirante car comme il y a des gardes tout a l'entour et que de quelque coste qu'on y arrive on est tousjours arreste on ne fait pas la ce que l'on veut et l'on n'y entre mesme pas si l'on n'en est juge digne en effet quand il se trouve quelqu'un a qui l'envie prend de vouloir s'habituer dans nostre pais les gardes l'arrestent et le menent au prince qui le donne durant trois mois a examiner a des gens destinez a cela afin de connoistre ses moeurs et de voir s'il scait quelque chose qui le rende digne d'estre receu parmy nous et puis quand cela est fait on le fait jurer de ne sortir jamais du pais sans la permission du prince qui ne la donne que rarement et on luy fait promettre aussi d'observer inviolablement toutes nos coustumes en suitte de quoy on luy donne du bien a proportion de sa qualite et de son merite mais quand il arrive que quelqu'un de vostre pais veut voyager reprit sapho faut il aussi avoir la permission du prince ouy madame repliqua clirante et on a bien de la peine a l'obtenir mais enfin quand on l'a obtenue et qu'on retourne apres en son pais il faut subir le mesme examen que si on n'en estoit pas et il faut estre examine durant trois mois afin de voir si les moeurs de celuy qui revient ne se sont point corrompues durant son absence cette contrainte est sans doute un peu facheuse adjousta-t'il aussi fit elle il y a environ un siecle qu'il y eut un soulevement qui ne finit pas sans 
 une petite guerre civile mais a la fin le prince qui regnoit alors bannit tous les rebelles de son estat et cette grande colonie fut s'habituer vers un fleuve qui s'apelle le danube ou ils ont pourtant estably les mesmes coustumes qui avoient fait leur rebellion car ils ont fait un desert a l'entour de leur estat comme il y en a un a l'entour du nostre mais madame pour ne vous ennuyer pas par un trop long recit des choses qui regardent la politique et le gouvernement de mon pais il faut que je vous die seulement quelque chose de l'estat present de nostre cour car enfin madame nous sommes gouvernez par une jeune reine qui n'a qu'un fils et qui est une des plus accomplie princesse du monde comme tous les arts et toutes les sciences se trouvent parmy nous adjousta-t'il il ne faut pas s'imaginer que nostre cour soit sans politesse au contraire comme nous sommes presques tousjours en paix la galanterie y est en son plus grand lustre on y a mesme fait des loix particulieres pour l'amour et il y a des punitions pour les amans infidelles comme il y en a pour de rebelles sujets enfin la fidellite est en si grande veneration parmy nous qu'on veut mesme qu'on la garde aux morts en effet ceux qui se sont mariez par amour n'ont point la liberte de se remarier aussi leur en fait on faire une declaration publique de plus on va consoler un amant absent comme on console icy une personne en deuil et on luy feroit un si 
 grand reproche si on le voyoit en quelque lieu de divertissement durant l'absence de sa maistresse qu'il n'y en a point qui s'y expose nous en connoissons quelques-uns icy interrompit sapho en rougissant qui auroient bien de la peine a garder cette coustume elle est si generale repliqua clirante que s'ils estoient parmy nous il faudroit bien qu'ils l'observassent car enfin comme celuy qui fonda nostre estat voulut attacher ses sujets dans leur pais il les y voulut enchaisner par l'amour ainsi la galanterie qui s'est conservee parmy nous estant un effet de sa politique toutes les coustumes des amans sont aussi vieilles que nostre estat et sont presques aussi inviolables que celles de la religion ainsi on ne peut changer de maistresse sans aller dire les causes de son inconstance et la maistresse aussi ne peut abandonner son amant sans avoir declare le sujet de son changement de sorte que comme la paix l'oisivete et l'abondance sont toujours parmy nous on ne parle que d'amour dans toutes nos conversations si bien que comme ceux qui viennent en nostre pais n'y peuvent venir sans passer par celuy des anciens sauromates ils sont si espouventez apres avoir veu des peuples si sauvages et si brutaux d'en trouver un si civilise et si galant qu'ils ne peuvent se lasser de tesmoigner leur estonnement de plus comme nostre fondateur estoit grec la langue greque s'est conservee parmy nous avec assez de purete ce n'est pourtant pas le 
 langage du peuple mais il n'y a pas une personne de qualite qui ne le scache et nous avons mesme des gens dans nostre cour qui font des vers que la belle sapho pourroit ne trouver pas indignes de ses louanges vous me depeignez vostre pais d'une si agreable maniere reprit sapho et vous authorisez si bien par vostre presence tout ce que vous en dittes d'avantageux que s'il n'estoit pas aussi esloigne qu'il est je pense que je quitterois le mien pour y aller demeurer apres cela toute la compagnie se meslant a cette conversation clirante s'en demesla si admirablement qu'il aquit l'estime de tout ce qu'il y eut de gens qui le virent mais comme sapho connoissoit avec une promptitude estrange ce qui se passoit dans le coeur de ceux qu'elle vouloit observer elle predit des cette premiere visite que clirante aimeroit philire et que philire ne hairoit pas clirante s'il faisoit quelque sejour en leur isle et en effet ce qui arriva en suite fit bien voir qu'elle ne s'estoit pas trompee cependant quoy que la reconciliation de sapho et de phaon eust este sincere il demeura pourtant tousjours dans l'esprit de sapho quelque disposition a soubconner phaon de ne l'aimer pas tout a fait de la maniere dont elle le vouloit estre si bien qu'athys alce et nicanor cherchant continuellement a luy nuire ils luy faisoient souvent avoir des querelles car il n'alloit en aucun lieu qu'ils ne le fissent scavoir a sapho et s'il paroissoit guay hors de sa presence 
 ils le luy disoient ou le luy faisoient dire joint que comme il n'estoit pas possible qu'il se changeast il est certain qu'il estoit ce qu'il avoit toujours este c'est a dire qu'il se divertissoit de tout et qu'il ne s'ennuyoit de rien quand il estoit aupres de sapho il estoit sans doute le plus heureux du monde et la joye esclatoit si visiblement dans ses yeux qu'on voyoit aisement qu'elle estoit bien avant dans son coeur mais apres tout quand il ne la voyoit point il ne s'en desesperoit pas et il pouvoit enfin s'accoustumer a ne la voir plus de sorte que comme il n'estoit plus possible qu'il se desguisast principalement ayant tant d'espions interessez qui l'observoient et qui luy rendoient de mauvais offices sapho vint a n'avoir plus aucun repos car enfin des qu'elle ne voyoit plus phaon elle vouloit scavoir ce qu'il faisoit de sorte que s'en informant et aprenant pour l'ordinaire qu'il s'estoit diverty en quelque autre lieu elle en avoit une douleur que je ne scaurois vous exprimer quoy que ma soeur m'ait raconte une partie de ce qu'elle luy disoit en se pleignant de phaon qui vit jamais un destin esgal au mien dit un jour sapho a cydnon car enfin on diroit que je dois estre fort heureuse d'estre aime du plus honneste homme du monde et du plus aimable cependant je le serois beaucoup plus s'il me haissoit car comme je suis glorieuse je suis persuadee que sa haine me gueriroit de l'amour que j'ay pour luy mais en l'estat ou je suis reduite 
 je ne puis ny le hair ny l'aimer avec un plaisir tranquile et ce qu'il y a de plus cruel c'est que c'est un mal sans remede car si phaon ne m'aimoit point je pourrois penser qu'il pourroit m'aimer un jour comme je l'entens s'il estoit effectivement tout a fait inconstant je pourrois esperer qu'il reviendroit a moy et s'il me haissoit je pourrois mesme encore croire que sa haine ne seroit pas immortelle mais phaon m'aime assurement autant qu'il est capable d'aimer et s'il estoit quand il ne me voit point conme il est quand il me voit je n'aurois rien a desirer cependant avec toute cette ardente amour qui paroist en toutes ses actions en toutes ses paroles et en tous ses regards je suis si peu satisfaite de luy que je suis la plus malheureuse personne de la terre car enfin ce qui cause mon chagrin ne se pouvant jamais changer il s'ensuit de necessite que je seray tousjours malheureuse mais luy disoit cydnon puis que tant que vous voyez phaon vous estes contente de luy voyez le tousjours et espousez le mesme afin de ne vous en separer jamais ha cydnon repliqua sapho quand je n'aurois pas pris une constante resolution de ne me marier jamais l'humeur de phaon me la feroit prendre car si je ne puis en l'estat ou nous sommes le rendre malheureux quand il ne me voit point jugez s'il le seroit en un temps ou je ne le rendrois peut-estre plus heureux en me voyant mais encore repliqua cydnon quel remede cherchez vous je cherche dit-elle a rendre phaon 
 aussi malheureux que je suis malheureuse et ce sentiment la est si avant dans mon coeur que il je puis venir a bout de luy donner de la douleur j'en auray une joye que je ne vous puis exprimer je l'ay veu si sensible a la jalousie repliqua cydnon que si vous luy en voulez donner je m'assure que vous aurez tout le plaisir que vous souhaitez il y a desja plus de deux jours repliqua sapho que j'ay resolu de le faire et je veux adjousta-t'elle emportee par sa passion commencer des aujourd'huy a traiter si bien nicanor que puis qu'il ne peut estre fache quand il ne me voit point il le puisse estre quand il me verra et en effet madame la belle sapho prit cette resolution et l'executa avec tant d'adresse que phaon vint effectivement a avoir de la jalousie et a estre aussi malheureux qu'elle l'avoit desire d'abord elle en eut une joye estrange et toutes les pleintes qu'il luy faisoit luy estoient si douces et si agreables qu'elle ne voulut pas les faire cesser si tost cependant nicanor ne scavoit d'ou cette bonne fortune luy venoit et alce fut si sur pris de voir que sapho eust change sans changer a son avantage qu'il se redonna tout entier a la belle athys cependant phaon que la jalousie tourmentoit ne scavoit d'ou venoit le changement de sapho je luy disois pourtant que son humeur en estoit la cause mais il ne me pouvoit croire et il vint enfin a hair nicanor si horriblement qu'il ne le pouvoit endurer ainsi ce pauvre amant estoit 
 hai de son rival sans estre aime de sa maistresse et son malheur estoit d'autant plus grand que comme il a infiniment de l'esprit il s'aperceut qu'en effet sapho ne l'aimoit point et qu'elle aimoit tousjours phaon si bien que regardant alors les faveurs qu'elle luy faisoit comme un artifice pour augmenter l'amour de son rival il estoit encore plus irrite contre sapho que contre phaon et ce meslange de sentimens fit un si plaisant effet dans le coeur de ces trois personnes qu'il n'y a jamais rien eu de semblable mais a la fin ces deux amans en chagrin ne pouvant plus s'endurer se querellerent et se batirent sans qu'on pust dire precisement qui avoit eu l'avantage parce qu'on les avoit separez avant la fin de leur combat mais comme pittacus est un prince sage et que de plus le chagrin qu'il avoit alors de la mort du prince tisandre qui estoit arrivee il y avoit desja quelque temps fit qu'il fut fort irrite de cette querelle qui partagea toute la ville il les exila tous deux pour un an afin d'empescher les suittes de cette facheuse affaire si bien que comme phaon avoit plus d'habitude en sicile qu'en aucun autre lieu il prit la resolution d'y aller passer le temps de son exil et nicanor forma le dessein d'aller en phrigie mais phaon me pria si instamment de faire en sorte que cydnon luy pust faire voir sapho en particulier que je fis ce que je pus pour le satisfaire il ne me fut pas mesme bien difficile parce que dans la violente passion 
 que cette personne avoit dans l'ame elle se repentoit d'avoir donne de la jalousie a phaon et elle avoit une telle envie de luy pardonner qu'il n'en avoit guere davantage qu'elle luy pardonnast car comme elle connoissoit son humeur elle croyoit qu'il ne pouvoit luy arriver rien de plus dangereux que l'absence mais enfin ayant prie cydnon d'employer toute son adresse aupres de sapho et l'ayant mesme obligee a me descouvrir que son amie n'avoit favorise nicanor que pour augmenter l'amour de phaon je dis cet agreable et important secret a mon amy qui d'abord ne le voulut pas croire mais comme il n'est jamais impossible de se laisser persuader ce que l'on souhaite il pensa du moins que cela pouvoit estre et il se resolut de s'en esclaircir dans les beaux yeux de sapho mais enfin cette entre-veue s'estant faite chez cydnon il s'y fit un renouement d'amitie de la plus tendre maniere du monde et bien madame luy dit phaon en l'abordant apres m'avoir veu le plus jaloux et le plus malheureux de tous les hommes croirez vous enfin que je suis le plus amoureux de tous vos amans et ce que la joye que j'avois d'estre aime de vous ne vous a pu persuader vous sera-t'il persuade par la douleur que j'ay d'en estre abandonne si vous en aviez este abandonne repliqua-t'elle vous ne seriez pas en estat de me faire des pleintes car je ne vous verrois jamais mais phaon si vous avez souffert prenez vous en a vous mesme puis que si vous aviez 
 sceu bien aimer je ne vous l'aurois pas apris par une si facheuse voye que la jalousie en verite madame luy dit il vous vous estes servie d'une cruelle invention pour me faire souffrir mais du moins dittes moy precisement que vous n'avez jamais aime nicanor et que vous ne l'avez traite favorablement que parce que vous m'aimiez tousjours souffrez luy respondit-elle en rougissant que je ne vous die que la moitie de ce que vous me demandez et que je me contente de vous permettre de penser l'autre apres cela madame ces deux personnes irritees s'apaisant insensiblement se dirent toutes les tendresses que l'amour pure et innocente peut permettre la joye ne reprit pourtant point sa place dans le coeur de sapho car la pensee de cette cruelle et longue absence l'inquiettoit tellement qu'elle ne jouissoit pas en repos de la douceur de cette reconciliation car enfin disoit-elle a phaon que dois-je attendre de vous de l'humeur dont vous estes vous dis-je qui n'estes fortement touche que de ce que vous voyez et qui ne l'estes point de ce que vous ne voyez plus car quand mesme il seroit possible que durant ce long esloignement vous seriez fidelle il ne seroit pas que vous souffrissiez autant que je souffriray et puis si vous estes capable de joye et de plaisir deux tours apres que vous m'avez quittee que ne ferez vous pas quand il y aura des mois entiers que vous ne m'aurez veue et ne dois-je pas craindre que des que vous ne me verrez plus je seray en estat de vous pouvoir 
 perdre car enfin durant une longue absence je ne scache que la douleur qui puisse estre une garde fidelle du coeur d'un amant en effet l'amour est si accoustume de naistre parmy les plaisirs qu'on peut dire que la joye est la premiere disposition necessaire a sa naissance de sorte que comme vous retrouverez sans doute toute la vostre des que vous m'aurez perdue de veue j'ay sujet d'aprehender qu'une nouvelle amour ne s'empare de vostre coeur et ne m'en chasse comme je n'ay jamais rien aime fortement que vous madame repliqua phaon parce que je n'ay jamais rien trouve d'assez aimable pour meriter toute mon affection j'avoue qu'a parler veritablement je n'ay eu que de petits acces d'amour avant que de vous avoir veue en effet j'ay senty cent et cent fois que ma passion s'allentissoit et m'abandonnoit mesme en la presence de celles que je pensois aimer et je me trouvois en certains jours si dissemblable de moy mesme depuis l'heure ou j'estois entre dans la compagnie jusques a celle ou j'en sortois que je ne me connoissois plus enfin j'avoue que j'ay quelquesfois veu naistre et mourir mes desirs en un mesme jour sans scavoir precisement ny pourquoy j'en avois eu ny pourquoy je n'en avois plus mais pour vous madame il n'en est pas ainsi je vous aime d'une autre maniere et si je juge de ce que je dois sentir quand je ne vous verray plus par ce que je sens en vous voyant je dois me preparer a estre 
 le plus malheureux de tous les hommes car apres tout cette rigoureuse absence ne ressemble nullement a celles que vous ne trouvez pas que j'aye assez senties en effet toutes les fois que vous avez este a la campagne j'ay tousjours veu vostre retour si proche qu'il n'est pas estrange que l'esperance que j'en avois diminuast une partie de ma douleur et que la croyance d'estre aime de vous me donnast assez de plaisir pour m'empescher de me desesperer mais madame je m'en vay pour un an et je m'en vay avec l'aprehension que vous ne soyez pas assez bien persuadee de la grandeur de mon amour cependant il est certain que je ne vous aime point comme j'aimois avant que de vous avoir veue car en ce temps la j'estois si bizarre dans mes sentimens que les faveurs mesme m'eussent rebute l'esprit si elles ne m'eussent este faites de bonne grace et avec toutes les circonstances qui les peuvent rendre agreables mais aujourd'huy madame j'y bien change de sentimens car vos plus petites graces me donnent une joye excessive en quelque temps que je les recoive et vous faites mesme quelquesfois des actions indifferentes dont je me sens oblige parce que ma passion leur donne une expliquation a mon avantage c'est pourquoy madame ne jugez s'il vous plaist point de moy par les choses passees puis qu'il est vray que je n'ay jamais aime comme j'aime ouy divine sapho adjousta-t'il je vous aime plus que je ne 
 vous aimois et plus que je ne croyois jamais aimer je le croy luy dit elle en l'interrompant mais apres tout selon toutes les apparences vous m'aimerez moins que vous ne pensez des que vous aurez este quinze jours sans me voir en suite de cela phaon parlant selon ce qu'il sentoit alors fit mille et mille protestations de fidellite a la belle sapho et il les luy fit d'une maniere si passionnee qu'elle aida elle mesme a se tromper en se persuadant que le coeur de phaon estoit change et qu'il sentiroit cette longue absence avec beaucoup de douleur de sorte que toute la tendresse de leur amour se renouvellant dans leur coeur ils se dirent en cette occasion tout ce que la passion la plus delicate peut inspirer et tout ce que la douleur la plus sensible et la plus ingenieuse peut faire penser a deux personnes qui s'aiment et qui sont sur le point de se quiter ainsi sapho et phaon se separerent infiniment satisfaits l'un de l'autre phaon s'embarqua le lendemain et sapho s'en alla a la campagne ou elle mena ma soeur mais elle y fut bien moins pour jouir de la douceur de sa belle solitude que pour cacher la douleur qu'elle avoit dans l'ame et pour esviter de dire adieu a nicanor qui ne connut que trop en cette occasion qu'il avoit eu raison de croire que les graces qu'il avoit receues ne luy apartenoient pas mais madame depuis le depart de phaon sapho n'eut que du chagrin il est vray qu'a son retour a mytilene elle lia pourtant une amitie 
 assez estroite avec clirante qui devint si amoureux de philire qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage cependant la conversation chez sapho ne fut plus aussi divertissante qu'elle estoit autrefois parce qu'elle estoit si melancolique qu'elle fuyoit autant que la bien-seance le luy permettoit toutes les occasions de plaisir oint que toute cette aimable et belle troupe se trouva bientost separee car alce espousa enfin la belle athys qui depuis son mariage ne vit plus tant sapho erinne devint malade d'une maladie languissante ma soeur fut en phrygie avec ma mere qui en estoit et amithone s'en alla a la campagne ainsi j'estois presques le seul a qui sapho pust parler avec quelque confiance elle avoit pourtant une amie qui luy estoit fort chere dont je ne vous ay point parle au commencement de mon recit parce que durant toute cette longue amour elle n'avoit presques point este a mytilene mais comme elle y revint le jour que ma soeur en partit on peut dire qu'elle prit sa place et certes elle est bien digne de l'amitie que sapho a pour elle quoy qu'elle ne soit pas dans une fortune aussi eslevee que ses autres amies en effet cette fille qui s'apelle agelaste a cause de son temperamment melancolique a des qualitez excellentes pour sa personne elle plaist plus que beaucoup d'autres plus belles qu'elle ne scauroient plaire elle n'est sans doute pas grande mais elle est pourtant bien faite elle a les cheveux cendrez les yeux bleus et doux le visage un peu 
 long le nez un peu haut la bouche agreable le taint uny mais un peu pasle les dents belles la gorge admirable les mains bien faites les bras fort beaux et la phisionomie si sage et si modeste qu'on a bonne opinion d'elle des qu'on la voit agelaste joue aussi de la lire miraculeusement mais ce que j'estime encore davantage en elle c'est qu'elle a de l'esprit de la discretion de la tendresse et une si grande fidelite qu'on luy peut confier toutes choses de plus quoy qu'elle soit naturellement melancolique elle ne saisse pas d'avoir beaucoup d'agreement dans sa conversation principalement pour ses plus particulieres amies car excepte avec celles la elle parle peu et elle est si incapable de vouloir s'empresser qu'elle aime bien souvent mieux laisser dire de tres mauvaises choses a certaines gens qui n'en peuvent dire d'autres que d'en dire de judicieuses et d'agreables en les interrompant agelaste estant donc telle que je vous la represente devint inseparable de sapho depuis que toutes ses autres amies l'eurent abandonnee et philire la vit aussi beaucoup plus qu'elle ne faisoit autrefois il est vray que sapho eut besoin de consolation durant ce temps la car vous scaurez que cynegire a qui elle avoit beaucoup d'obligation mourut et qu'elle sceut quelques jours apres que son frere dont il y avoit longtemps qu'elle n'aprenoit que de facheuses nouvelles estoit devenu amoureux de cette esclave appellee rhodope dont 
 esope l'avoit este et que la passion de charaxe avoit este si forte qu'apres l'avoir affranchie il s'estoit entierement ruine pour l'amour d'elle elle sceut aussi que rhodope qui s'estoit rendue plus celebre en egipte par sa beaute et par ses artifices que par sa vertu le renvoyoit a mytilene au plus pitoyable estat du monde de plus comme la mort de tisandre avoit fort change la cour de pittacus on ne vivoit plus dans nostre ville comme on y vivoit autrefois et sapho estoit alors bienheureuse d'avoir de quoy trouver sa satisfaction en elle mesme sans la chercher en autruy cependant la plus grande inquietude qu'elle eust estant l'absence de phaon elle estoit contrainte quoy qu'elle haist fort les confidents et les confidentes de souffrir que je luy en parlasse quelquesfois car c'estoit par mon moyen qu'elle recevoit des nouvelles de phaon et qu'elle luy respondoit il n'estoit pourtant pas possible d'en avoir souvent des lettres ce qui ne luy estoit pas une petite augmentation d'inquietude mais madame cette inquietude devint encore plus forte quelque temps apres lors que recevant un paquet de phaon que je luy portay avec beaucoup de diligence elle y trouva outre la lettre de son amant un billet qui s'adressoit a luy escrit de la main d'une femme mais un billet si mal escrit qu'il estoit aise de voir que celle qui l'escrivoit n'avoit guere d'esprit cependant il paroissoit qu'il falloit que phaon luy en eust escrit 
 plusieurs qu'il n'estoit pas mal avec elle et qu'il luy avoit donne une serenade et en effet madame j'ay sceu depuis que quoy que phaon aimast tousjours cherement sapho il n'avoit pas laisse de trouver quelque consolation aupres de cette belle stupide qu'il avoit autrefois aimee en sicile ce n'est pas qu'il y eust nulle comparaison entre les sentimens qu'il avoit pour sapho et ceux qu'il avoit pour cette belle sicilienne car il avoit une passion ardente pour la premiere et l'engagement qu'il avoit aveque l'autre se pouvoit plustost appeller un amusement qu'une veritable affection cependant il ne laissoit pas de se divertir comme s'il n'eust point este absent de la plus merveilleuse personne du monde et d'une personne dont il estoit aime avec une tendresse inconcevable mais pour en revenir a sapho vous pouvez juger madame quelle surprise fut la sienne de trouver dans le paquet de phaon un billet qui s'adressoit a luy et un billet de la plus sotte galanterie du monde en effet je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu un tel le carractere en estoit pourtant fort beau mais cela servoit a le rendre plus ridicule car l'ortographe en estoit si mauvaise le sens en estoit si embrouille et si peu gallant les expressions en estoient si basses et l'ordre des paroles si confus et si oppose a toutes les regles de l'eloquence et de la raison qu'on ne pouvoit comprendre comment il estoit possible qu'il y eust une femme 
 de qualite qui peust escrire de cette sorte mais ce qu'il y avoit d'estrange c'est que la lettre que phaon escrivoit a sapho estoit si belle si galante et si passionnee qu'il n'estoit pas croyable qu'un homme qui escrivoit si bien pust avoir lie nul commerce particulier avec uns femme qui escrivoit si mal il paroissoit pourtant par ce billet que phaon la voyoit souvent qu'il luy avoit escrit plus d'une fois et qu'il luy avoit donne une serenade comme j'ay desja dit aussi vous puis je assurer que sapho eut un estonnement si douloureux de cette cruelle avanture que ne pouvant cacher sa douleur elle la montra a agelaste et a moy qui vit jamais me disoit-elle une foiblesse esgalle a celle de vostre amy car enfin je connois bien quand je le voy qu'il m'aime autant qu'il peut m'aimer et je connois bien mesme qu'il croit alors qu'il sera incapable de prendre jamais nul plaisir sensible a la conversation d'aucune autre personne cependant il paroist par ce billet qu'il a lie quelque sorte d'affection avec la plus stupide femme du monde et que dans le mesme temps qu'il recoit des lettres de moy qui du moins luy expriment mes sentimens avec quelque ordre il met sans doute en mesme lieu et conserve avec un mesme soin les lettres de cette nouvelle amie ou de cette nouvelle maistresse et celles que je luy escris comme je connoissois 
 mieux l'humeur de phaon que sapho ne la connoissoit je rendis a mon amy tout l'office que je pus et je taschay de persuader a cette admirable fille que le coeur de cet amant n'avoit nulle part a ces sortes de plaisirs qu'il prenoit durant qu'il estoit absent et que c'estoit plustost pour s'amuser que pour se divertir que phaon vivoit comme il faisoit ha democede me dit elle un amant afflige n'a que faire d'amusement et les serenades les plus agreables ne divertiroient guere phaon s'il scavoit aimer a mai mode en effet bien loin d'en donner aux autres comme il en donne il s'ennuyeroit s'il estoit oblige de se trouver en un lieu ou d'autres en donneroient aussi suis-je resolue adjousta-t'elle de n'oublier rien pour ne l'aimer plus et de me hair plustost moy mesme si je ne le puis hair ce fut en vain que je protestay a sapho que l'amour de phaon ne changeoit pas et que ce n'estoit qu'un effet de son humeur ou son coeur n'avoit presques point de part car elle ne me voulut pas croire de sorte que dans la douleur ou elle estoit elle respondit a phaon d'une maniere assez particuliere car elle luy renvoya le billet qu'il luy avoit envoye sans y penser et ne luy escrivit que ces paroles quoy qu'on ait d t qu'elle luy avoit fait de longues pleintes pour le ramener a son devoir 
 
 
 
 sapho a phaon 
 
 
 puis que vous avez lie amitie avec la dame dont je vous renvoye le billet resolvez vous a rompre la nostre car je croirois faire une chose indigne de moy si je souffrois plus longtemps dans mon coeur un homme qui m'oste le sien pour le donner a une personne si indigne de luy 
 
 
 sapho 
 
 
cette lettre estoit sans doute fort propre a mettre la douleur dans le coeur de phaon mais a dire la verite je luy en escrivis une autre qui acheva de l'affliger car je luy faisois de si grands reproches de sa legerete et je luy faisois si bien comprendre qu'il estoit expose a perdre l'affection de sapho que des qu'il eut veu et sa lettre et la mienne il changea de sentimens en effet quand il vint a penser que peut-estre sapho luy osteroit son coeur il ne trouva plus de difficulte a quiter de mediocres plaisirs pour en conserver un fort grand si bien que comme il ne pouvoit imaginer nulle autre voye de guerir l'esprit de sapho qu'en quittant la sicile et qu'en se rendant aupres d'elle il prit la resolution de venir desguise a lesbos et en effet il se mit dans un vaisseau marchand et se faisant descendre a un port qui est a la pointe de 
 nostre isle il fut se cacher chez un de ses amis qui avoit une maison assez pres de celle que sapho avoit a la campagne mais des qu'il y fut s'estant informe du lieu ou elle estoit et du lieu ou j'estois il sceut que j'estois alle faire un voyage de quinze jours et que sapho estoit chez elle sans autre compagnie que sa chere agelaste de sorte que ne perdant pas une occasion si favorable et scachant les heures ou elle avoit accoustume d'aller au bord de cette agreable fontaine dont je vous ay fait la description il fut se cacher dans ce petit boscage qui l'environne jusques a ce qu'elle y vinst laissant son cheval a cinquante pas de la sous la garde d'un esclave mais madame a peine eut il attendu un quart d'heure qu'il vit paroistre sapho avec son amie mais il la vit si triste que tout incapable qu'il estoit d'estre sensible a la douleur il en eut le coeur touche il est vray que je pense que la certitude d'estre aime si tendrement par la plus admirable personne du monde luy donna pour le moins autant de joye que la melancolie de sapho luy donna de douleur cependant il voulut luy donner le temps de s'asseoir devant que de se montrer afin de se remettre un peu de l'agitation que cette veue luy donnoit mais le hazard ayant fait que ces deux filles s'assirent sur un siege de gazon qui estoit dispose de sorte qu'elles tournoient le dos a phaon il put s'aprocher assez pres d'elles pour ouir ce 
 qu'elles disoient car le bocage est fort espais en cet endroit et il marcha si doucement qu'elles ne le purent entendre a peine furent elles assises que sapho prenant la parole mais ma chere agelaste luy dit elle je trouve si peu d'aparence a ce que vous me dittes que je ne scay si je vous dois croire c'est pourquoy je voudrois bien scavoir toutes les particularitez de cette avanture elles sont bien aisees a scavoir repliqua-t'elle car enfin c'est de la bouche de philire que j'ay sceu apres midy en partant de mytilene pour revenir icy que clirante qui est d'une si grande qualite qu'il est parent de la reine des nouveaux sauromates est assez amoureux d'elle pour la vouloir espouser pourveu qu'elle veuille suivre sa fortune et s'en aller a son pais de sorte que philire qui aime pour le moins autant qu'elle est aimee et qui n'a personne a qui elle doive rendre conte de ses actions si ce n'est a son frere qui veut bien qu'elle espouse clirante s'y resoud et est preste de suivre cet illustre sauromate mais comme elle ne veut pourtant pas que la chose esclate qu'elle ne soit partie parce qu'elle a quelques parens qui s'y voudroient opposer elle m'a confie tout son secret et m'a chargee de vous prier de luy prester vostre maison pour espouser clirante d'ou elle partira aussi tost apres pour s'en aller a cet aimable pais ou il y a des loix si severes contre les amans infidelles plust aux 
 dieux repliqua sapho que l'inconstant phaon y fust pour y estre puny de sa legerete mais agelaste adjousta-t'elle en soupirant comme je scay que vous n'avez nul attachement a mytilene et que diverses avantures de vostre vie vous ont mise en estat de n'avoir point de lieu au monde qui vous engage plus qu'un autre ne pourrions nous point suivre philire dans ce bien heureux pais de clirante car je vous avoue que je ne puis plus souffrir le sejour de mytilene tant que phaon sera dans vostre coeur repliqua agelaste je ne vous conseilleray pas d'aller en un lieu ou il ne pourroit estre receu tant que je ne seray pas dans celuy de phaon reprit sapho je dois estre bien aise d'estre en lieu ou je n'entende jamais parler de luy c'est pourquoy ma chere agelaste si vous estes capable de suivre ma fortune nous suivrons celle de philire car enfin il n'y a plus rien a mytilene qui ne me desplaise charaxe y va revenir pour me persecuter tout le monde que j'y voy m'ennuye je n'y verray jamais phaon ou si je l'y voy je le verray inconstant et je le verray aussi digne de ma haine que je l'ay creu digne de mon affection ha madame s'escria-t'il en sortant du lieu ou il estoit cache et en se mettant a genoux devant elle ne traitez pas avec tant d'injustice le plus fidelle de tous les hommes et pour vous tesmoigner que je dis vray adjousta-t'il en luy prenant la main sans qu'elle s'en pust deffendre tant elle estoit surprise 
 de le voir souffrez madame que j'aille aveque vous dans ce bien heureux pais ou les amans infidelles sont si rigoureusement punis car comme je ne seray jamais absent de vous en ce lieu la je n'y craindray pas les loix qui sont faites contre ceux qui se divertissent en l'absence da leurs maistresses quoy phaon luy dit sapho en retirant sa main d'entre les siennes vous avez l'audace de parler comme vous faites apres vostre dernier crime ouy madame luy dit-il l'amour que j'ay dans l'ame me rend si hardy que j'ose vous conjurer de faire pour moy ce que je viens d'aprendre que philire veut faire pour clirante car enfin n'est-il pas vray que tant que je suis aupres de vous je suis le plus fidelle amant de la terre menez moy donc en un lieu d'ou je ne puisse sortir et ou je ne puisse vous perdre de veue et vous trouverez en moy le plus constant amant du monde ce n'est pas adjousta-t'il que je tombe d'accord que mes foiblesses me puissent faire meriter le nom d'inconstant car il est vray madame que je n'ay jamais este un moment sans vous adorer depuis que je vous connois j'avoue que j'ay une ame qui s'attache au plaisir et qui fuit la douleur mais apres tout des que j'ay sceu que je pouvois craindre de vous perdre j'ay quitte tout ce que vous vous imaginez qui vous deroboit mon coeur et je suis revenu vous demander a genoux la grace de ne vous abandonner plus je scay bien que je n'oserois 
 paroistre a mytilene et que j'en suis exile encore pour long temps mais s'il est vray que vous m'aimiez vous vous en exilerez pour l'amour de moy car enfin madame je vous le dis comme je le sens je ne veux plus m'esloigner de vous et j'y suis si fortement resolu que quand je scaurois que pittacus me devroit faire arrester demain je ne m'en irois pas aujourd'huy en effet j'aimerois bien mieux estre son prisonnier que de n'estre plus vostre esclave et il n'y a enfin aucun suplice que je ne choisisse plustost que de m'exposer a vous perdre voyez donc madame luy dit-il si vous estes capable de prendre une resolution hardie j'ay quitte la sicile sans peine des qu'il s'est agy de me justifier aupres de vous quittez donc lesbos sans repugnance afin que vous puissiez estre assure de moy je ne vous prescris aucun lieu de la terre madame adjousta-t'il puis qu'il n'y en a aucun ou je ne puisse vivre heureux pourveu que je vous y voye et que vous soyez pour moy ce que vous estiez autresfois et ce que je veux esperer que vous estes encore malgre toutes mes foiblesses mais phaon est-il possible luy dit alors sapho que vous sentiez ce que vous dittes et puis-je croire qu'un homme qui est capable de lier quelque commerce avec une aussi stupide personne qu'est celle dont je vous ay renvoye un billet puisse encore avoir de la tendresse pour une autre qui ne luy ressemble pas parlez donc 
 phaon m'avez vous aimee avez vous cesse de m'aimer m'aimez vous encore ou avez vous recommence d'avoir de l'affection pour moy et dois-je enfin regarder l'amour que je voy dans vos yeux comme une amour fidelle comme une amour feinte ou comme une amour ressuscite regardez la madame reprit-il comme une amour immortelle qui peut quelquesfois se cacher quand vous ne me voyez pas mais qui ne peut jamais finir c'est pourquoy pour vous mettre en repos et pour me rendre heureux voyez moy tousjours et rendons s'il vous plaist nostre fortune inseparable apres cela sapho luy dit encore beaucoup de choses ou agelaste se mesla aussi et elle voulut mesme qu'il luy avouast ingenument sa derniere foiblesse en luy racontant ce qui luy estoit arrive en sicile mais il le fit avec tant de sincerite que sapho en fut satisfaite ouy madame luy dit-il j'avoue que trouvant en ce lieu la une personne que j'avois aimee avant vous et ne la trouvant pas plus insensible la seconde fois que la premiere je luy ay donne quelques heures et que je n'ay pu luy dire que j'avois change de sentimens pour elle mais apres tout madame elle ne m'a jamais donne que des joyes imparfaites et mon coeur n'a jamais este engage j'ay mesme receu quelquesfois avec chagrin des marques d'affection assez tendres et je me suis tousjours veu tout prest a la quitter sans 
 peine des que vous me rapelleriez enfin madame j'ay este foible sans estre infidelle mes yeux ont sans doute trouve que vous n estes pas seule belle au monde mais mon coeur n'a rien trouve qu'il pust aimer veritablement que l'admirable sapho revenez donc a moy madame comme je reviens a vous et redonnez moy cet illustre coeur dont vous m'aviez fait un present si precieux mais redonner le moy je vous en conjure avec toute sa tendresse et pour vous assurer contre la foiblesse du mien choisissez si vous le voulez une isle deserte ou nous allions vivre ensemble et ou je ne puisse rien aimer que le bruit des fontaines le chant des oyseaux et l'esmail des prairies car pour moy je vous declare que vous m'estes toutes choses et que pourveu que je vous voye je n'auray rien a desirer je pourrois mesme estre aveugle adjousta-t'il que je pourrois encore estre heureux en effet quand je ne ferois que vous entendre parler ma felicite seroit encore assez grande et les seuls charmes de vostre esprit sans estre secondez de ceux de vostre beaute pourroient encore me rendre heureux jugez donc madame si vous voyant et vous entendant je n'auray pas sujet d'estre le plus heureux amant du monde pourveu que vous veuilliez que je vous voye et que je vous entende tousjours toutes les autres personnes que j'ay pratiquees scavent si mal l'art d'obliger que leurs plus grandes faveurs ont moins de douceur 
 que les plus petites que vous faites en effet vous scavez si admirablement comment il faut faire sentir les graces a ceux a qui vous les voulez faire que jamais nulle autre que vous ne l'a sceu comme vous le scavez vous preparez les coeurs a la joye par de legeres inquietudes vous faites connoistre avec adresse la difficulte que vous avez a faire ce que vous faites pour en redoubler l'obligation et vous scavez mesme pour quelques momens oster l'esperance d'un bien que vous voulez accorder afin qu'on en soit plus agreablement surpris aussi est-ce dans cette pensee madame que je veux croire que vous ne m'avez pas encore dit que vous me pardonnez afin de me surprendre plus doucement par un oubly general de ma foiblesse apres cela phaon dit encore beaucoup de choses tendres et touchantes a l'admirable sapho qui y respondit durant long temps comme une personne qui ne vouloit pas luy pardonner mais a la fin sa colere l'abandonnant malgre elle il ne luy fut pas possible de le desesperer tout a fait de sorte que prenant un milieu entre ces deux extremitez elle luy permit d'esperer qu'il la pourroit apaiser et elle luy promit que le lendemain a la mesme heure il la pourroit voir au mesme lieu mais enfin madame pourquoy vous tenir plus longtemps en peine de la fin de cette avanture sapho passa la nuit a examiner avec agelaste la resolution qu'elle devoit prendre et apres l'avoir bien examinee elle conclut 
 qu'elle ne pouvoit vivre heureuse sans estre aimee de phaon et qu'elle ne pouvoit jamais estre assuree de son affection tant qu'elle seroit esloignee de luy si bien qu'apres avoir encore considere l'estat de ses affaires et celuy de mytilene elle se resolut de tirer de phaon une grande preuve d'amour en l'obligeant de la suivre dans le dessein qu'elle avoit d'aller avec philire et en l'obligeant d'y aller mesme avec la certitude de ne l'espouser jamais et de se contenter de toutes les innocentes marques d'affection qu'elle luy avoit donnees dans le temps ou ils estoient tout a fait bien ensemble de sorte que comme la chose pressoit parce que philire devoit se marier chez elle dans huit jours et partir des le lendemain de ses nopces sapho dit le jour suivant a phaon tout ce qu'elle avoit a luy dire il accepta d'abord aveque joye la proposition d'aller avec elle au pais des nouveaux sauromates mais il ne luy promit qu'avec beaucoup de repugnance de ne la presser jamais de l'espouser neantmoins comme elle luy permettoit de l'aimer tendrement et qu'elle luy promettoit de l'aimer de mesme il luy promit a la fin tout ce qu'elle voulut si bien qu'apres cela sapho s'estima la plus heureuse personne du monde et phaon se creut aussi le plus heureux amant de la terre comme agelaste n'avoit ny pere ny mere et qu'elle avoit perdu tout ce qui luy pouvoit rendre lesbos agreable elle suivit la fortune 
 de sapho qui quitta son pais avec autant de joye que phaon en eut aussi a l'abandonner car ils se donnoient tous deux une si grande marque d'amour en cette occasion par la resolution qu'ils prenoient que la joye qu'ils avoient de connoistre combien ils s'aimoient fit qu'ils quitterent leur patrie sans aucune peine du moins le vaillant mereonte me l'a-t'il assure ainsi en me racontant les dernieres choses que je viens de vous raconter et que je ne pourrois avoir sceues sans luy en effet je n'estois pas a mytilene lors que cela se passoit ma soeur estoit en phrigie et quand mesme nous eussions este aupres de sapho je pense qu'elle ne nous auroit pas dit son dessein de peur que nous ne nous y fussions opposez ce qui l'y porta le plus fortement fut que scachant qu'il n'y avoit qu'une ville dans ce petit estat des nouveaux sauromates elle comprit qu'il ne seroit pas aise que phaon fust souvent esloigne d'elle si bien qu'estant satisfaite de son amour tant qu'il la voyoit elle espera qu'elle seroit tousjours contente de luy en ce lieu la puis qu'il ne pourroit en estre longtemps absent cependant agelaste ayant dit le dessein de sapho et de phaon a philire et a clirante ils en eurent une joye extreme car comme cet illustre sauromate scavoit qu'il n'y avoit aucune de toutes ces personnes qui n'eust tout ce qu'il faloit pour estre receue en son pais et que de plus il scavoit le credit qu'il 
 avoit aupres de la reine qui gouvernoit alors cet estat il ne douta point qu'il ne fist recevoir toute cette belle troupe d'une maniere fort avantageuse de sorte que clirante allant chez sapho pour achever de lier cette grande partie phaon qui estoit toujours chez cet amy qu'il avoit dans le voisinage de cette admirable fille s'y rendit et il se fit une si belle amitie entre ces deux amans et entre sapho philire et agelaste qu'il n'y a jamais rien eu de plus tendre ce qu'il y avoit de commode au voyage qu'ils entreprenoient estoit qu'ils n'avoient que faire de songer a leur establissement car outre que clirante les assuroit qu'il avoit plus de bien qu'il n'en falloit pour les faire subsister avec esclat et qu'il ne pouvoit estre soubconne de mensonge parce que le frere de philire scavoit de certitude qu'il disoit vray c'est encore que la coustume de ce pais est comme je l'ay desja dit que le prince donne aux estrangers qu'il recoit dans son estat autant de bien qu'il leur en faut pour leur subsistance selon leur condition et leur merite cependant comme sapho partoit avec le dessein de ne revenir jamais elle disposa de son bien comme si elle eust deu mourir et laissa les tablettes dans quoy sa volonte estoit expliquee entre les mains d'un vieux parent qu'elle avoit avec ordre de ne les ouvrir que dans un mois apres quoy les nopces de clirante et de philire se firent secretement mais des le lendemain cette 
 belle troupe s'embarqua avec intention d'aller passer le bosphore de thrace et d'entrer apres dans le pont euxin pour aller prendre terre au dessus du palus meotide mais a peine se furent-ils embarquez qu'il se leva une tempeste qui changea bien leur route car apres les avoir balottez de cap en cap et de rivage en rivage elle les jetta en epire au pied d'un grand rocher qui est battu de la mer leucadienne et sur lequel est basty un temple d'apollon ce rocher a mesme encore une chose fort remarquable car on dit que ce fut de la que deucalion quand il estoit amoureux en thessalie se jetta dans la mer et qu'il y guerit de sa passion cependant apres que cette belle troupe eut rendu graces au dieu qu'on adoroit en ce lieu la et que le vaisseau qui la portoit fut radoube elle se r'embarqua et continua sa route heureusement comme me l'a dit mereonte mais madame avant que j'acheve de vous dire ce que j'ay apris de luy il faut que je vous represente l'estonnement de tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens a mytilene lors que ce parent de sapho ouvrit les tablettes dans quoy elle avoit declare ce qu'elle vouloit qu'on fist de son bien car enfin lors qu'elle estoit partie elle avoit pretexte son voyage de l'accomplissement d'un voeu qu'elle disoit avoir fait a neptune qui avoit un temple a trois journees des lesbos mais lors qu'on vit qu'elle disposoit de son bien comme une 
 personne qui n'y prenoit plus de part on ne sceut plus qu'en penser cependant pour marquer sa generosite elle le laissa presque tout entier a charaxe quoy qu'ils fussent tres mal ensemble mais pour toutes les chose qui estoient dans son cabinet elle les donna a ses amies et a ses amis sans rien dire ny du dessein qu'elle avoit ny du lieu ou elle alloit si bien que chacun en pensa et en dit ce que bon luy sembla comme il s'estoit espandu quelque petit bruit qu'elle n'estoit pas contente de phaon parce qu'il estoit devenu amoureux en sicile et qu'on ne scavoit point qu'il fust revenu aupres d'elle les uns creurent qu'elle estoit allee le trouver et les autres dirent qu'elle s'estoit precipitee et en effet cette derniere croyance a este la plus generale quoy qu'elle ne soit pas vray-semblable de la maniere qu'on la raconte a mytilene car comme on avoit sceu que sapho avoit este a sa maison de la campagne avant que de s'embarquer le peuple qui aime les choses extraordinaires et merveilleuses et qui les croit mesmes quelquesfois plus facilement que les vray-semblables dit que comme elle estoit au bord de cette agreable fontaine que je vous ay descrite et qu'elle y estoit pour se pleindre de l'infidellite de phaon une nayade luy apparut qui luy dit qu'elle s'en allast en epire qu'elle se jettast dans la mer a l'endroit mesme ou deucalion s'estoit autrefois jette et qu'elle y gueriroit de 
 sa passion comme il avoit este guery de la sienne adjoustant en suitte que sapho avoit a l'instant mesme obei a la nayade qu'elle estoit allee en epire qu'elle s'y estoit precipitee et que la mort l'avoit en effet guerie de son amour mais a dire la verite les gens un peu esclairez n'ont pas creu une histoire si esloignee de toute vray-semblance car nous connoissons sapho pour estre trop sage pour faire une pareille chose joint qu'apres que je fus retourne a mytilene je fis une perquisition si exacte qu'en fin cet amy de phaon chez qui il avoit este cache durant quelques jours me descouvrit confidemment qu'il avoit este chez luy qu'il avoit veu sapho tres souvent et qu'il estoit party avec elle mais comme il n'en scavoit davantage je n'estois guere plus scavant du dessein de mon amy j'avois pourtant tousjours la satisfaction de scavoir que sapho n'estoit pas morte et que phaon estoit heureux car je jugeois bien qu'ils ne s'en seroient pas allez ensemble sans avoir fait une grande reconciliation mais ce qu'il y avoit de rare estoit qu'encore que philire son frere et agelaste eussent disparu aussi bien que sapho on n'en parloit presques point et son avanture occupoit tellement tous les esprits qu'on ne parloit que d'elle seulement cependant le pauvre nicanor profita de cette conjoncture car lors qu'on luy dit que sapho s'estoit precipite parce qu'elle avoit sceu que phaon estoit infidelle 
 il guerit de sa passion luy semblant qu'il ne devoit plus aimer la memoire d'une personne qui avoit eu une amour si forte pour un autre damophile de son coste fut la seule qui se rejouit de la perte de sapho et elle s'en rejouit parce qu'elle se crut alors seule scavante a mytilene mais enfin madame apres que ma soeur sut revenue de phrigie nous descouvrismes encore que clirante avoit espouse philire avant que de partir si bien que comme nous nous souvenions d'avoir entendu faire une description admirable a clirante des loix de son pais nous pensasmes que c'estoit la que sapho phaon et agelaste estoient allez et nous en doutasmes si peu que je pris la resolution de m'en esclaircir moy mesme et d'entreprendre le voyage que j'ay fait avec leontidas que je rencontray cependant je puis dire que ce voyage m'a bien et mal reussi car enfin j'ay sceu par le vaillant mereonte que sapho et phaon ont este receus par la reine des sauromates avec des honneurs qu'on n'avoit jamais rendus a nuls autres estrangers que cette admirable fille est logee dans le palais de cette reine que phaon l'est dans celuy de clirante qu'ils sont tous deux les delices de cette cour et qu'agelaste y a aquis le coeur de tous les honnestes gens mais ce qui est le plus considerable c'est que phaon est presentement le plus fidelle amant du monde et que sapho est la plus heureuse personne de la terre car enfin 
 elle est adoree dans cette cour c'est elle qui distribue toutes les graces que la reine des sauromates fait aux autres et elle voit phaon avec une passion ardente et durable ils ont pourtant eu un petit demesle depuis qu'ils sont la car comme il y a des loix pour l'amour et des juges qui ne connoissent que des choses qui regardent cette passion phaon pretendit devoir les obliger a condamner sapho a luy permettre d'esperer de l'espouser un jour si bien qu'il falut selon les loix du pais que sapho plaidast sa cause et que phaon soutinst la sienne ce qu'ils firent tous deux admirablement mais a la fin sapho fit connoistre si adroitement que pour s'aimer tousjours avec une esgalle ardeur il falloit ne s'espouser jamais que les juges ordonnerent que phaon ne l'en presseroit point declarant que c'estoit une grace qu'il devoit attendre d'elle seulement et que cependant il s'estimeroit le plus heureux et le plus glorieux amant de la terre d'estre aime de la plus parfaite personne du monde et d'une personne encore qui ne luy refusoit sa possession que parce qu'elle vouloit tousjours posseder son coeur de sorte que depuis cela ils ont vescu dans la plus douce paix qu'on se puisse imaginer et ils jouissent enfin de tout ce que l'amour galante delicate et tendre peut inspirer de plus doux dans les coeurs qui en sont possedez mais ce qu'il y a de cruel pour moy est que mereonte m'a dit que sapho et phaon ont eu tant de peur 
 que quelqu'un de mytilene n'allast troubler leur repos qu'ils ont oblige la reine a faire une deffence exacte de recevoir nuls estrangers dans ce pais la durant dix ans de sorte que cela estant ainsi il me seroit inutile d'achever mon voyage et je m'en retournay sans pouvoir mesme faire croire a mytilene que sapho n'est pas morte joint que dans le dessein qu'elle a de n'estre pas troublee dans sa felicite je pense que je dois ne dire pas ce que je scay de son dessein de peur que quelques-uns de ses anciens amans n'allassent la chercher jusques au lieu ou elle est ou qu'on ne dist des choses contre elle qui seroient pires que ce qu'on en dit ainsi durant que sapho jouira de la bonne fortune qu'elle merite on la croira morte par toute la grece et on l'y croira tousjours car j'ay sceu que le vaisseau qui la porta perit en s'en revenant de sorte que durant que cette admirable lesbienne escrit sans doute tous les jours des choses galantes et passionnees tout ce qu'il y a d'hommes illustres en grece font des epitaphes a sa gloire
 
 
 
 
democede ayant cesse de parler laissa toute la compagnie avec tant d'estonnement qu'elle ne pensa jamais s'imposer silence et si l'invincible cyrus n'eust pas este presse de s'en retourner les louanges de sapho eussent encore occupe beaucoup plus longtemps toutes ces illustres personnes mais comme l'ardente et innocente amour de phaon et de sapho renouvella dans son coeur celle qu'il avoit pour mandane 
 il se hasta de se mettre en estat de pouvoir estre heureux et de s'en aller voir si anacharsis ne luy auroit rien mande de la part de thomiris c'est pourquoy apres avoir fait mille complimens a la reine de pont et a la princesse d'armenie il leur dit adieu mais ce qu'il y eut de bien facheux pour ces princesses fut que tigrane et spitridate suivirent cyrus et qu'ils n'eurent mesme presques pas le temps de leur faire voir la douleur qu'ils avoient de les quitter spitridate trouva pourtant moyen de tirer araminte a part et de luy tesmoigner tant d'amour qu'elle ne put s'empescher de luy montrer une partie de la tendresse qu'elle avoit pour luy a ce que je voy madame luy dit-il apres quelques autres choses je ne vous puis jamais retrouver sans vous perdre et je ne vous ay pas plustost dit que j'ay une extreme joye de vous revoir qu'il saut que je vous die que je suis desespere de m'esloigner de vous ce qui me console adjousta-t'il c'est que nous serons si proches que je pourray vous faire scavoir tous les jours ce que j'endureray en vous mandant les victoires de cyrus comme il n y a point de victoire qui ne puisse couster trop cher repliqua-t'elle obligeamment je n'en seray guere plus en repos car enfin spitridate nous sommes nez si malheureux que nous devons sans doute tousjours plustost craindre qu'esperer du moins madame 
 repliqua spitridate ne dois-je pas perdre l'esperance d'estre aime de vous si les dieux veulent que je vive apres la victoire de cyrus ou d'en estre regrette s'ils ont resolu que je perisse a cette guerre ainsi la mort mesme ne me deffendant pas l'esperance vous me permettrez de la conserver car je trouve quelque chose de si doux a estre assure de recevoir des marques de vostre affection ou vivant ou mort que je n'ay jamais eu de pensee plus agreable c'est pourquoy madame pour faire qu'elle ne m'abandonne point faites moy l'honneur de me dire que je ne l'ay pas sans sujet vous en devez estre si persuade respondit elle que c'est me faire une injure que de m'en demander de nouvelles assurances croyez donc spitridate luy dit elle encore en rougissant tout ce qui vous pourra donner l'esperance d'estre un jour heureux et je croiray aussi tout ce qui me pourra consoler de vostre absence et me faire esperer de vous revoir apres cela cyrus ayant acheve ses civilitez il falut que spitridate quittast araminte et que tigrane se contentast de dire en deux mots a l'admirable onesile qu'il estoit au desespoir de s'en separer si tost cyrus en s'en retournant au camp apella leontidas aupres de luy a qui il ne trouvoit pas qu'il eust assez parle de thrasibule il ne luy parla pourtant pas tousjours de ce prince car il luy parla de son amour et luy demanda l'explication 
 de ce qu'il luy avoit dit lors qu'il l'avoit assure qu'il n'avoit pas voulu s'exposer a la plus dangereuse de toutes les jalousies seigneur reprit leontidas il m'est aise de vous esclaircir en deux mots ce que je vous ay dit car enfin apres avoir este jaloux de mes amis de mes ennemis de mes egaux de gens au dessus de moy et de gens beaucoup au dessous je trouvay qu'alcidamie qui avoit perdu sa beaute l'avoit recouvree et je la trouvay mesme si favorable que je me vis en pouvoir de l'espouser mais seigneur quand je me vis en cet estat je sentis si bien que la jalousie ne m'abandonneroit point en l'espousant que je n'en pouvois douter en effet je cherchois desja par quelle raison elle avoit si promptement change de sentimens pour moy je la trouvois logee trop pres de quelques-uns de ses anciens amans et je me preparois a la mener a la campagne des que je l'aurois espousee de sorte que sentant alors dans mon coeur autant de disposition a estre un jaloux mary que j'en avois tousjours eu a estre un jaloux amant je compris que je serois si miserable le reste de mes jours si j'espousois alcidamie et que je la rendrois elle mesme si malheureuse que de peur d'en estre hai et de la hair moy mesme j'ay mieux aime ne l'espouser pas car enfin en l'estat ou je suis je puis cesser d'estre jaloux en cessant d'estre amoureux mais quand on est mary et qu'on est 
 jaloux la jalousie ne cesse point avec la passion qui la fait naistre et ce pretendu honneur qui fait tant de jaloux aussi bien que l'amour fait que la jalousie dure jusqu'a la mort et qu'elle dure sans donner un moment de repos car il n'est pas mesme des reconciliations des maris et des femmes comme de celles des amans et des maistresses en effet celles-cy ont mille douceurs et celles des autres ne sont a proprement parler qu'une tresve de querelles et de persecutions c'est pourquoy seigneur ayant conceu parfaitement toute la rigueur de cette espece de jalousie que je n'ay pas esprouvee je ne l'ay point voulu esprouver et j'ay rompu avec alcidamie pour n'y renouer jamais si vous aviez este aussi amoureux que vous l'estiez du temps que vous croiyez que policrate aimoit vostre maistresse reprit cyrus vous n'auriez pas este si prevoyant et vous n'auriez pu refuser sa possession mais c'est assurement que tant de diverses jalousies avoient affoibli vostre passion et qu'ayant alors plus de prudence que d'amour vous avez peut-estre connu qu'alcidamie vous donneroit tousjours sujet d'estre jaloux quoy qu'il en soit seigneur adjousta-t'il je suis resolu de n'aimer plus rien que la gloire c'est pourquoy comme je scay bien qu'on ne la trouve en nulle part si facilement qu'aupres de vous je viens chercher a mourir pour vostre service ou du moins a combatre pour la 
 liberte de la princesse mandane cyrus ayant respondu a la civilite de leontidas avec beaucoup de tendresse parla apres encore un peu a democede de l'admirable sapho et ainsi tour a tour a la plus part de ceux qui le suivoient mais principalement a spitridate et a tigrane qu'il fit loger dans des tentes qui touchoient les siennes des qu'il fut arrive et pour leur tesmoigner une confiance entiere il voulut le lendemain au matin leur faire voir l'assiette de son camp et conferer avec eux du dessein qu'il avoit d'attaquer les ennemis des que la treve seroit finie pour cet effet il leur fit remarquer la scituation des lieux et tous les avantages qu'il y pouvoit trouver chacun disant son opinion et la soutenant avec des raisons selon qu'il concevoit la chose mais comme celle de spitridate n'estoit pas tout a fait semblable a celle de cyrus et qu'il croyoit qu'il vaudroit mieux aller aux ennemis par un autre endroit que par celuy que cyrus luy avoit montre il fit dessein sans en rien dire d'aller en son particulier observer tous ces divers postes de plus pres et il le fit d'autant plus tost que la treve luy en donnoit la liberte d'autre part pendant qu'anacharsis negocioit inutilement avec thomiris et avec aryante aripithe estoit en une colere estrange d'estre mal traite par la reine des massagettes si bien que le desespoir s'emparant de son esprit il ne luy passa que des resolutions violentes dans l'imagination en 
 effet ce prince s'imaginant que si cyrus estoit mort il luy seroit plus aise de toucher le coeur de cette reine il se resolut de perir ou de faire perir son rival pour cet effet if se deroba la nuit du camp de thomiris et prit le chemin de celuy de cyrus mais il le prit desguise en persan afin de passer plus facilement sans estre observe par les troupes de ce prince car comme il scavoit quelle estoit sa generosite et son courage il estoit persuade que puis qu'il s'estoit battu contre le roy d'assirie et qu'il avoit offert a aryante de faire la mesme chose il ne luy refuseroit pas de mettre l'espee a la main contre luy joint que dans les sentimens tumultueux ou aripithe estoit il eust encore mieux aime entreprendre mesme de tuer cyrus au milieu de son armee que de demeurer aux pitoyables termes ou sa passion le reduisoit si bien que ce prince violent se mettant donc en chemin comme je l'ay desja dit arriva au soleil levant sur une petite eminence qui estoit entre les deux camps ou spitridate estoit desja arrive pour observer mieux de la les divers postes dont il croyoit qu'il se faloit emparer pour attaquer les ennemis avec avantage afin que les ayant observez il pust soustenir son opinion avec plus de force et tascher de la persuader a cyrus cependant comme ce prince n'avoit qu'un escuyer aveque luy non plus qu'aripithe ils se rencontrerent avec un esgal avantage d'abord comme spitridate 
 vit aripithe habille en persan il ne le regarda pas comme ennemy mais pour aripithe comme il fut abuse par la ressemblance que spitridate avoit avec cyrus il ne le vit pas plustost que croyant voir son rival la fureur s'empara tellement de son esprit que ses yeux ne furent pas capables de remarquer quelque legere difference qu'il y avoit entre ces deux princes car il est vray que cyrus avoit encore quelque chose de plus grand et de plus noble sur le visage que spitridate quoy que spitridate fust un des hommes du monde de la meilleure mine aripithe ayant donc dans l'ame toute l'animosite d'un amant malheureux mit l'espee a la main et s'avancant fierement vers celuy qu'il regardoit comme le destructeur de sa felicite quoy que je ne t'aye point veu depuis que tu portois le nom d'artamene luy dit-il en assirien que spitridate entendoit je ne laisse pas de te reconnoistre pour estre cyrus et de te regarder comme devant bien tost estre la victime de l'amour d'aripithe qui ne peut estre heureux tant que tu seras vivant si j'estois veritablement cyrus repliqua spitridate en se reculant d'un pas pour pouvoir mettre l'espee a la main l'evenement du combat ne seroit guere douteux et ta deffaite seroit infaillible mais peut-estre adjousta-t'il fierement avec une action menacante qu'encore que je ne sois pas si vaillant que luy je ne laisseray pas de te faire connoistre 
 qu'il est difficile d'estre son ennemy sans estre vaincu ny d'estre son amy sans estre vainqueur comme aripithe n'avoit que de la fureur dans l'ame il n'entendit que confusement ce que luy dit spitridate en la mesme langue qu'il luy avoit parle c'est pourquoy au lieu d'y respondre il attaqua ce prince qui le receut avec tant de vigueur qu'aripithe n'eut pas lieu de se desabuser de l'opinion ou il estoit que c'estoit cyrus contre qui il se battoit en effet spitridate regardant celuy qui l'attaquoit comme un ennemy de cyrus le combatit avec la mesme fierte que s'il eust este le sien particulier si bien qu'agissant avec toute son adresse et toute sa valeur aripithe trouva que la sienne estoit trop foible pour vaincre un si redoutable ennemy de sorte que la fureur estant tout a fait maistresse de son esprit il s'exposoit d'une si terrible maniere qu'il estoit aise de voir qu'il combatoit comme un homme qui vouloit vaincre ou mourir et qui ne souhaitoit mesme guere plus la victoire que la mort il combatit pourtant si vaillament qu'il obligea spitridate a l'estimer sans le connoistre car il voyoit bien que si ce fier ennemy eust mesnage ses avantages il luy eust donne encore beaucoup plus de peine ce n'est pas que ses coups ne portassent et qu'ils ne rougissent mesme les armes de son ennemy en divers endroits mais on eust dit que la fortune retenoit la force du bras d'aripithe pour conserver spitridate car il 
 n'eut qu'une tres legere blessure au bras gauche et au contraire spitridate ne pouvoit toucher aripithe qu'il ne fist rougir ses armes de son sang et il le blessa en tant d'endroits qu'il connut bien luy mesme qu'il n'avoit plus de part a la victoire il ne pouvoit pas non plus esperer d'estre secouru par son escuyer car celuy de spitridate avoit aussi avantage sur luy
 
 
 
 
les choses estant donc en ces termes cyrus qui avoit sceu que spitridate estoit alle reconnoistre encore les lieux qui faisoient leur contestation et qui avoit voulu les voir une seconde fois de plus pres arriva a l'endroit ou ce conbat se faisoit si bien que connoissant d'abord aripithe et ne doutant pas qu'il ne se fust trompe a la ressemblance de spitridate et de luy il s'avanca diligemment avec ceux qui l'accompagnoient pour se faire connoistre a ce prince des sauromates afin que se repentant de son erreur il n'attaquast plus un prince qui n'estoit pas son ennemy et en effet joignant la parole a sa presence aripithe le reconnut et demeura si estonne de voir que celuy qu'il avoit combatu n'estoit pas son rival qu'il se recula de quatre pas pour avoir loisir de faire quelque reflection sur une si bizarre avanture mais apres avoir veu qu'effectivement il s'estoit trompe si j'avois veu couler le sang de mon ennemy dit-il fierement a spitridate je ne pleindrois pas celuy que je respans et je ne me repentirois pas de m'estre battu comme je me 
 repens de vous avoir attaque le suis si persuade vaillant inconnu que le nom de cyrus vous a plustost vaincu que moy repliqua modestement spitridate que je ne pretens rien a la gloire de nostre combat puis que c'est plustost la fortune des armes de ce prince qui est tousjours invincible que ma propre valeur qui m'a empesche d'estre vaincu comme vous avez mieux tenu ma place que je ne l'eusse tenue reprit cyrus la valeur d'aripithe a plus trouve d'obstacle que la mienne ne luy en auroit fait mais enfin vaillant ennemy luy dit-il en se tournant vers luy puis que vous voulez que je sois le vostre je le veux bien quoy que je ne sois pas vostre rival mais en attendant que vous soyez en estat que je vous puisse faire voir la difference qu'il y a de la valeur de spitridate a la mienne souffrez que je vous face conduire en une de mes tentes afin que vous soyez pense avec le mesme soin que si vous estiez mon amy comme je suis persuade repliqua fierement aripithe que des ennemis genereux ne doivent rien recevoir l'un de l'autre que la mort et que je ne veux pas me mettre en estat de voir diminuer ma haine par un bien-fait je refuse l'offre que vous me faites et je ne veux nulle grace de vous que celle de me donner la liberte de retourner au camp de thomiris quoy que je pusse vous traiter en espion reprit cyrus puis que je vous trouve en habit desguise durant la tresve je ne le feray pourtant pas 
 et je vous donneray un chariot pour vous conduire ou il vous plaira aripithe voulut encore d'abord refuser cette derniere grace mais il sentit si bien qu'il luy seroit impossible de faire ce chemin a cheval qu'il fut contraint de l'accepter et en effet cyrus envoya diligemment querir un chariot et des chirurgiens et laissa mesme quelques-uns de ceux qui l'avoient suivy pour aider a l'escuyer d'aripithe a le soustenir car il fut contraint de s'apuyer sur luy de peur de tomber spitridate en le quittant luy fit un compliment fort genereux ou l'autre respondit avec une civilite assez fiere apres quoy ce prince suivit cyrus et acheva de luy persuader son opinion touchant le poste qu'il estoit alle reconnoistre cependant comme il avoit une legere blessure au bras gauche cyrus voulut le voir penser quoy que spitridate ne le voulust pas mais comme ce prince remarqua que ses armes estoient rompues en divers endroit il luy envoya ces magnifiques armes d'or qu'il avoit portees la premiere fois lors qu'il s'estoit voulu faire connoistre a ces quarante chevaliers qui le vouloient tuer et qu'il avoit portees depuis en tant de grandes occasions comme elles estoient tres magnifiques ce present estoit digne de celuy qui le faisoit et de celuy a qui il estoit fait mais par ou il estoit le plus precieux c'est que cyrus en donnant ses armes a spitridate le reconnoissoit pour estre digne de les porter 
 apres luy et de s'en pouvoir servir aussi glorieusement qu'il s'en estoit servy luy mesme cependant les cinq jours de la tresve estant passez sans qu'anacharsis eust rien avance ce sage scythe fut contraint d'abandonner thomiris a son mauvais destin et de se retirer aupres de cyrus mais ce qu'il y eut de remarquable fut qu'il sceut avant que de partir que cette reine ayant sceu qu'anpithe estoit revenu blesse et qu'il estoit party de son camp dans la pensee d'aller tuer cyrus en sut si irritee que s'il n'eust pas eu des troupes dans son armee dont elle avoit affaire elle luy eust envoye conmander de se retirer tout blesse qu'il estoit car encore qu'elle se pleignist estrangement de cyrus elle n'en vouloit pas alors la mort de sorte que conme elle ne put tout a fait cacher ses sentimens aripithe qui les sceut en eut une douleur qui le fit mourir en vingt-quatre heures il est vray que thomiris ne fut pas longtemps dans ce sentiment la car il arriva que le dernier jour de la tresve cyrus escrivit a mandane et envoya sa lettre par un esclave desguise afin que gelonide taschast de la faire tenir a cette princesse si bien que comme cette lettre au lieu d'aller dans les mains de gelonide fut en celles de thomiris parce que l'esclave qui la portoit s'estant arreste en chemin n'arriva au lieu ou estoit cette reine qu'une heure apres que la tresve fut finie elle excita un trouble si grand dans son coeur que la haine prit la place 
 de l'amour car comme cyrus avoit creu que ce seroit la derniere lettre qu'il pourroit escrire a mandane jusques a la fin de la guerre qui ne pouvoit finir que par sa mort ou par la liberte de cette princesse il l'avoit escrite avec une tendresse inconcevable pour elle et assez d'aigreur pour thomiris en effet tout ce que l'amour la plus ardente peut inspirer de plus passionne estoit dans cette lettre qui tomba entre les mains de cette reine qui en eut l'esprit si irrite que quand cyrus luy eust promis une amour eternelle se qu'elle eust eu des marques de son inconstance elle ne l'eust pas eu davantage si bien que ne songeant plus qu'a la guerre et a la vangeance et toutes ses troupes estant en l'estat qu'elle les pouvoit souhaiter elle se prepara a combatre aryante de son coste voyant a la fin qu'il falloit encore donner une bataille pour decider cette grande affaire d'ou despendoit le bonheur ou le malheur de tant de personnes illustres s'occupa tout entier a imaginer tout ce qui pouvoit nuire a cyrus de sorte que trouvant que ce luy seroit un merveilleux desavantage si thomiris pouvoit avoir le fort des sauromates en sa puissance parce que l'armee de cyrus estant engagee au de la des bois il ne pourroit faire sa retraite s'il estoit vaincu il songea avec beaucoup d'aplication par quelle voye il pourroit venir a bout d'un si grand dessein d'autre part cyrus qui avoit l'esprit fort irrite de ce que 
 thomiris par ses negociations inutiles avoit retarde ses desseins pensa a reparer par sa diligence le temps qu'il avoit perdu il eut pourtant la satisfaction d'estre loue par le sage anacharsis qui luy declara qu'il ne luy reprocheroit jamais toutes les suites de cette guerre apres quoy il s'en alla au fort des sauromates aupres de la reine de pont et de la princesse d'armenie cependant quelque envie de combatre qu'il y eust dans tous les deux partis ils surent pourtant encore assez longtemps sans s'attaquer parce que chacun voulant chercher son avantage et ne voulant pas hazarder legerement un combat decisif taschoit de mesnager l'occasion pour ne donner pas la bataille sans quelque apparence de la gagner mais durant ces grands preparatifs mandane vivoit dans une ignorance si generale de ce qui se passoit a son avantage qu'elle n'en scavoit chose aucune car la princesse de bithinie ny istrine ny arpasie ne la voyoient pas de sorte qu'elle n'avoit nulle autre consolation que celle qu'elle recevoit de doralise et de martesie elle avoit pourtant la satisfaction de penser que si les affaires de cyrus eussent este en mauvais estat on le luy eust dit car thomiris et aryante luy faisoient scavoir les choses facheuses et ne luy cachoient que les agreables si bien que comme il y avoit desja quelques jours qu'on ne luy avoit rien dit elle en tiroit une consequence infaillible que le party de cyrus 
 auoit de l'avantage ainsi elle avoit l'ame en quelque repos par la douceur que luy donnoit l'esperance qu'elle avoit que cyrus vaincroit bientost et qu'elle seroit delivree mais enfin apres que de part et d'autre cyrus et thomiris dont les armees estoient en presence eurent a diverses fois tasche de se surprendre ils se resolurent esgallement a donner la bataille ce n'est pas que cyrus n'eust souhaite alors de pouvoir la differer parce qu'il scavoit que ce grand et puissant secours que ciaxare luy envoyoit estoit assez proche mais comme il n'avoit jamais refuse de combatre quand l'occasion s'en estoit presentee il ne put se resoudre de reculer joint qu'en la disposition ou estoient les choses il ne l'eust pu faire sans danger ou du moins sans decrediter ses armes de sorte que chacun ne songeant qu'a combatre dans les deux armees on vit dans ces deux grands corps un mesme esprit et une mesme ardeur d'un coste thomiris et aryante n'oublierent rien pour se mettre en estat de vaincre et de l'autre cyrus et mazare aporterent tous leurs soins a faire qu'ils ne fussent pas vaincus et qu'ils pussent delivrer mandane myrsile intapherne atergatis et hidaspe poussez par un mesme interest d'amour agissoient aussi autant qu'ils pouvoient pour aider a cyrus a remporter la victoire ce dernier avoit mesme un nouveau sujet de la desirer car il avoit sceu que meliante estoit aux tentes royales et qu'il y 
 estoit sans que licandre le connust pour estre son rival de plus artamas tigrane spitridate et tous les autres braves de cette armee se preparant a conbatre songeoient a se preparer a vaincre mais quoy que cyrus eust accoustume de sentir tousjours dans son coeur quelques mouvemens de joye lors qu'il se voyoit en estat de donner une bataille il ne trouvoit pas son esprit en une assiette aussi tranquile qu'il avoit accoustume de l'avoir et il sentoit malgre luy une melancolie secrette dont il ne scavoit point la cause qui luy estoit de mauvais presage il dissimula pourtant ce sentiment la autant qu'il put et il resista par raison a ce mouvement de chagrin qu'il avoit par temperamment en effet il ne laissa pas d'agir comme s'il ne l'eust pas eu il ne voulut pourtant avoir ce jour la que des armes simples mais pour spitridate il porta celles que cyrus luy avoit donnees et il les porta de si bonne grace et d'un air si noble qu'il en ressembla encore beaucoup plus a cet illustre heros en effet il y eut plusieurs soldats qui ne scachant pas que cyrus eust donne ces magnifiques armes a spitridate le prirent pour luy et s'abuserent a cette merveilleuse ressemblance qui estoit entr'eux cependant quoy que cyrus n'eust que des armes simples il ne laissoit pas d'avoir l'air si haut et le commandement si noble qu'il estoit aise de voir que sa bonne mine toute seule le paroit et qu'il n'avoit que faire d'ornemens estrangers pour 
 attirer les regards de tous ceux qui l'environnoient et pour le faire respecter de tous ceux qui le voyoient mais enfin apres que de part et d'autre les ordres furent donnez dans les deux armees quelques espions que cyrus avoit dans celle de thomiris revinrent dans la sienne et luy aprirent qu'il y avoit eu le matin un combat entre deux estrangers qui estoient aupres de cette reine dont l'un se nommoit meliante et l'autre licandre que le premier avoit tue le second et que neantmoins comme cela avoit passe pour une rencontre ou le mort avoit eu tort le vainqueur n'en estoit pas plus mal avec thomiris et qu'il ne laisseroit pas de se trouver a la bataille raportant en fuite tout ce qu'ils scavoient de l'estat de l'armee ennemie comme hidaspe estoit alors aupres de cyrus il entendit ce que ces espions luy disoient car il leur avoit commande de parler haut devant hidaspe de sorte que cet amant ayant une douleur estrange de voir que cet aimable rival avoit tue le ravisseur d'arpasie parce qu'elle luy en seroit obligee il fit alors mille voeux de pouvoir le rencontrer a la bataille afin de s'attacher a un combat particulier aveque luy au milieu d'un combat general car il avoit tousjours remarque qu'il estoit si bien dans l'esprit d'arpasie qu'il ne pouvoit s'empescher d'en estre jaloux neantmoins comme le lieu n'estoit pas propre a tesmoigner les sentimens qu'il avoit dans l'ame il n'en dit rien a cyrus qui avoit l'esprit si occupe 
 de l'ardent desir de vaincre qu'il ne prit pas garde a l'inquietude d'hidaspe cependant le moment fatal destine au commencement de cette grande et sanglante bataille estant arrive les deux corps d'armee qui estoient presques postez avec un esgal avantage s'avancerent et des qu'ils furent a la portee d'un trait une gresle de fleches commenca l'attaque en obscurcissant l'air et en s'entrechoquant si horriblement que le bruit qu'elles faisoient se distinguoit au milieu de tout ce grand bruit d'instrumens militaires qui se fait tousjours au commencement des batailles mais apres que tous les quarquois furent vuides et que les machines eurent fait ce qu'elles devoient faire il falut que l'espee decidast cette grande et terrible journee qui ne ressembla point du tout a toutes celles ou l'illustre cyrus s'estoit trouve jusques a lors car dans toutes les autres batailles il avoit tousjours fait combatre ses troupes avec ordre mais en celle-cy il ne luy fut pas possible et de part et d'autre il y eut une telle confusion dans les deux armees qu'a peine les soldats purent-ils reconnoistre leurs enseignes cependant le combat estoit aspre et sanglant et il y avoit une telle animosite entre ceux qui combatoient qu'il paroissoit mesme de la cruaute en quelques-uns pour cyrus il fit des choses si prodigieuses ce jour la qu'on ne les croiroit pas si on les racontoit en detail car enfin au milieu de ce grand desordre ou la mort erroit de toutes parts il demesloit 
 si bien tous les siens qu'il soustenoit tous ceux qui estoient foible qu'il rallioit tous ceux qui fuyoient qu'il aidoit a vaincre a ceux qui avoient l'avantage et allant ainsi de lieu en lieu on peut dire qu'il essuya tous les perils de la bataille il ne put pourtant rencontrer aryante quelque soin qu'il y aportast mais il tua le vaillant octomasade de sa main et se fit faire jour par tout ou il fit briller son espee et en effet ce grand prince seconde de la valeur de mazare aussi bien que de celle de tant de vaillans chefs qui estoient dans son armee et de tant de braves gens qui le suivoient avoit mis les ennemis tellement en deroute que sans une facheuse nouvelle qu'il receut et qui s'espandit parmy les siens la victoire estoit entierement a luy thomiris et aryante estoient perdus et mandane estoit delivree mais comme il estoit en ce glorieux estat on luy vint donner advis qu'andramite avoit surpris le fort des sauromates qu'il avoit envoye aux tentes royales la reine de pont et la princesse d'armenie qu'anacharsis et le roy d'hircanie estoient demeurez au fort mais tres soigneusement gardez qu'andramite avoit dit a mereonte qu'il estoit libre et que mereonte luy avoit declare qu'il ne le vouloit point estre et qu'il retourneroit aupres de cyrus des qu'il pourroit monter a cheval parce qu'il ne vouloit estre delivre que de la main de celuy qui luy avoit sauve la vie adjoustant qu'andramite estoit avec des troupes 
 entre le fort et l'endroit des bois qui avoit este embrase cette nouvelle affligea sans doute fort cyrus mais comme ceux qui la luy aporterent l'avoient ditte confusement a tous ceux qu'ils avoient rencontrez elle fit un si meschant effet qu'elle changea entierement le destin de la bataille car comme les choses qui sont dittes en tumulte et escoutees de mesme ne sont jamais bien entendues en fort peu de temps la chose allant de bouche en bouche au milieu du combat et de la confusion elle se changea d'une telle sorte qu'on disoit a l'avant-garde que l'arriere garde estoit deffaite que l'armee de cyrus alloit estre envelopee de toutes parts et que thomiris estoit en personne aupres du fort des sauromates afin d'empescher que cyrus ne pust faire sa retraite si bien que ce bruit s'espandant dans les troupes de ce prince allentit la valeur des soldats et ceux qui pensoient estre les vainqueurs commencant de craindre d'estre vaincus se mirent en effet en estat de l'estre car la terreur se mit d'une telle sorte parmy eux que les ennemis qui fuyoient s'en apercevant se rallierent et changeant de destin ils firent lascher le pied a ceux qui les avoient mis en deroute spitridate qui estoit alle pour r'assurer l'aisle gauche apres avoir sceu cette facheuse nouvelle se trouvant envelope parmy ceux que l'espouvente avoit mis le plus en confusion fit tout ce qu'il put pour les rassurer tous et pour les remener au combat mais il n'y eut pas moyen il 
 rassembla pourtant un petit corps avec lequel il fit ferme il est vray qu'il estoit si foible en comparaison de celuy qu'il avoit en teste que s'il eust este un peu moins brave il eust creu pouvoir se retirer sans deshonneur mais comme ce prince creut sans doute que portant ce jour la des armes que cyrus avoit si glorieusement portees il estoit oblige pour s'en rendre digne de faire quelque chose d'extraordinaire il encouragea ceux qu'il avoit ralliez a le seconder dans le dessein qu'il avoit d'obliger par son exemple ceux qui fuyoient a ne fuir plus de sorte que payant de sa personne en cette dangereuse occasion il fit des choses dignes de la ressemblance qu'il avoit avec cyrus cependant comme aryante se trouva a la teste de ceux dont il soutenoit l'effort et qu'abuse par les armes qu'il portoit qu'il connoissoit extremement et par le visage de spitridate qu'il n'avoit pas loisir de regarder assez attentivement pour remarquer cette legere difference qu'il y avoit entre cyrus et ce prince il creut que c'estoit effectivement son rival si bien qu'animant tous les siens a le suivre il fut droit a luy et l'attaqua avec tant de vigueur qu'il estoit aise de voir qu'il estoit persuade qu'en vainquant ce redoutable ennemy il vaincroit l'armee toute entiere d'autre part spitridate se voyant attaque si vigoureusement se deffendit d'une maniere si heroique que si le corps a la teste de qui il combatoit eust este assez grand pour soustenir l'effort 
 de celuy que commandoit aryante il n'auroit pas este vaincu mais comme il estoit trop inesgal en nombre il fut entierement rompu malgre la resistance de spitridate qui estoit desja blesse en divers endroits cependant comme dans le tumulte du combat il fut separe d'aryante il crut qu'il pourroit du moins se retirer mais comme il songeoit a faire sa retraite il fut envelope par quinze ou vingt massagettes ou gelons qui le croyant estre cyrus et pensant finir la guerre par la fin de sa vie ne songerent pas mesme a le vouloir prendre prisonnier car comme la valeur de cyrus leur estoit redoutable ils creurent que s'ils vouloient espargner sa vie il seroit maistre de la leur et qu'ils ne le prendroient pas si bien qu'attaquant spitridate tous a la fois ce grand et malheureux prince se vit en un effroyable danger cependant quoy qu'il n'eust aupres de luy que peu des siens il les excita a faire ce qu'il faisoit et en effet ils seconderent si puissamment sa valeur que si un coup de javelot qui le perca de part en part ne l'eust fait tomber de cheval il estoit capable de vaincre ses vainqueurs mais des que cet illustre prince fut tombe quelques uns des siens venant aupres de luy et s'y voulant arrester non non mes compagnons leur dit il ne vous arrestez pas aupres de moy marchez plus avant car c'est icy que je dois mourir mais ce n'est pas icy que vous devez vaincre et tirer la princesse que j'adore de la puissance de la cruelle thomiris ces 
 genereuses paroles qui ne furent pas moins entendues de quelques uns des ennemis que des siens parce qu'aryante avoit plusieurs officiers dans son party qui avoient fait la guerre en bithinie leur persuaderent encore davantage que spitridate estoit cyrus car outre qu'ils les estimerent dignes de son grand coeur ils creurent encore que la princesse dont il vouloit parler estoit la princesse mandane quoy que spitridate eust sans doute entendu parler d'araminte qu'il venoit de scavoir qu'andramite avoit envoyee aux tentes royales si bien que se jettant sur luy tous a la fois ils acheverent de le tuer quoy que les siens fissent ce qu'ils purent pour s'y opposer et il y eut alors un combat si opiniastre a qui auroit son corps qu'on n'a jamais rien veu d'esgal car comme il s'espandit quelque bruit parmy les soldats qui fuyoient que cyrus estoit de ce coste la il y en eut qui se rallierent et qui combatirent avec plus de coeur pour vanger leur prince qu'ils croyoient avoir este tue et pour deffendre son corps qu'ils n'avoient fait pour obtenir la victoire mais a la fin ceux du party d'aryante estant les plus forts emporterent cet illustre mort et tuerent tous ceux qui leur resistoient mais pendant que ce combat se faisoit cyrus qui voyoit la terreur dans toutes ses troupes et qui ne pouvoit estre par tout envoyoit ses amis en divers endroits pour essayer de les rassurer durant que de son coste il taschoit de rallier ceux qui estoient a 
 l'entour de luy il envoya donc mazare d'un coste et artamas de l'autre il fit la mesme chose d'intapherne d'atergatis d'indathyrse d'hidaspe et de tous les plus braves de son armee si bien que les envoyant tous les uns apres les autres selon qu'il le jugeoit a propos il ne demeura pas un homme de commandement aupres de luy et il fut luy mesme comme je l'ay desja dit r'allier ses troupes dispersees en effet il rassembla quelque soldats espars et en faisant un petit corps il soustint non seulement l'effort d'un beaucoup plus grand mais il le rompit et tua tant de gens de sa main que la chose paroistroit incroyable si on la disoit ceux qu'il avoit envoyez en divers lieux pour faire la mesme chose luy obeirent si exactement et se rirent si bien obeir qu'ils r'allierent tous quelque petit nombre de gens avec lesquels ils tuerent tant de monde aux ennemis qu'ils n'en avoient pas tant perdu a la derniere bataille que cyrus avoit gagnee qu'ils en perdirent en cette occasion neantmoins comme tous ces petits corps ne faisoient que des combats particuliers et qu'ils ne se joignoient pas cyrus ne se voyoit pas en estat de pouvoir esperer de vaincre mais il eust du moins pu s'empescher d'estre vaincu si le bruit de sa mort que celle de spitridate avoit cause ne se fust espandu parmy les ennemis qui en prirent un nouveau coeur et qui criant a ceux qu'ils combatoient que cyrus estoit mort acheverent de mettre l'espouvante 
 par tous les lieux ou ce prince n'estoit pas si bien que la nuit tombant tout d'un coup les massagettes demeurerent avec leur avantage cyrus se voyant donc en ce pitoyable estat songea du moins a ne tomber pas au pouvoir de thomiris de sorte qu'apres avoir fait des prodiges pour se demesler de ceux qui l'environnoient il se desgagea encore luy vingtiesme du milieu de plus de deux cens massagettes mais comme il se retiroit avec ordre il trouva un autre corps a la teste de qui combatoit le jeune et vaillant meliante qui avoit cherche hidaspe pendant toute la bataille sans l'avoir pu rencontrer de sorte que voulant se consoler de son malheur par la deffaite de ceux qu'il rencontroit il les attaqua il est vray que comme le nombre estoit fort inesgal et qu'il estoit brave sans estre cruel il leur offrit de leur donner quartier s'ils vouloient poser les armes mais comme cyrus estoit accoustume de faire grace aux autres et qu'il n'en avoit jamais receu de personne les armes a la main il ne respondit qu'en se deffendant et il se deffendit d'une maniere si heroique qu'il demeura seul de tous les siens et par un prodige inouy il demeura au milieu des ennemis sans estre blesse mais comme son courage donna de l'admiration a meliante il deffendit a ceux qu'il commandoit de le tuer afin de tascher de le prendre il ne l'eust pourtant pu faire si l'espee de cyrus qui s'estoit faussee par la multitude des coups qu'il avoit 
 donnez ne se fust tout a fait rompue en voulant porter un coup a un de ceux qui le vouloient prendre mais a la fin comme il se vit seul et sans armes il ne s'opiniastra pas a une resistance inutile et conservant le jugement au milieu d'un si grand tumulte et d'un si grand peril il ne songea plus qu'a se rendre s'il pouvoit a quelque officier qui ne fust pas massagette de peur d'estre reconnu si bien qu'ayant remarque par les commandemens que meliante avoit faits qu'il avoit l'accent assirien et qu'il n'estoit point sujet de thomiris il se rendit a luy de sorte que meliante luy ayant beaucoup d'obligation du choix qu'il faisoit de sa personne en cette rencontre luy promit qu'il seroit traite comme sa valeur le meritoit et pour commencer luy dit-il de vous tesmoigner combien les belles choses que je viens de vous voir faire m'ont donne d'estime pour vous quoy qu'il soit presques nuit je ne veux point vous faire lier comme on lie les autres prisonniers et je veux seulement que vous me donnez vostre parole que vous ne songerez point a vous eschaper tant que le chemin que nous aurons a faire durera comme cyrus ne pouvoit faire autre chose en l'estat ou il estoit que recevoir la civilite de celuy a qui il s'estoit rendu il le fit de bonne grace si bien que meliante le priant de marcher aupres de luy et entendant sonner la retraite de toutes parts reprit le chemin du camp mais en y allant que ne pensa point le malheureux cyrus et quelle 
 douleur ne souffrit-il pas car enfin il voyoit son armee deffaite il se voyoit prisonnier et il n'osoit esperer de n'estre pas connu pour ce qu'il estoit des qu'il seroit en lieu ou l'on verroit clair neantmoins comme celuy a qui il s'estoit rendu ne le pouvoit connoistre il en eut quelque consolation et il fit si bien durant le chemin qu'il le confirma dans le dessein de le bien traiter et en effet quoy que cyrus n'eust ce jour la que des armes simples et qu'il affectast de ne parler point comme un homme d'une qualite extraordinaire meliante apres l'avoir veu dans sa tente ne douta nullement que ce ne fust un prisonnier de grande condition de sorte que se souvenant de la longue prison ou il avoit este lors qu'il avoit este pris par les troupes de cyrus du temps qu'il estoit en assirie il voulut rendre a ce prisonnier la civilite qu'on avoit eue pour luy car il estoit vray qu'encore qu'hidaspe eust fait durer sa prison par un sentiment jaloux il l'avoit pourtant tousjours fait admirablement bien traiter de sorte que meliante charme de la valeur de la bonne mine de l'esprit et de la constance de son prisonnier le mit dans sa tente et sit que ses gens eurent autant de soin de luy que de luy mesme il ne voulut pas non plus par un sentiment genereux s'empresser d'aller dire ce qu'il croyoit de la condition de son prisonnier jusques a ce qu'il le connust mieux prenant mesme le dessein de ne descouvrir pas sa qualite a thomiris si 
 elle estoit aussi grande qu'il la croyoit si ce n'estoit que cela luy pust servir a obliger cette reine a remettre arpasie en sa puissance car comme il n'avoit nul attachement a thomiris il se determina a ne rendre nul mauvais office a son prisonnier si l'interest de son amour ne l'y obligeoit ainsi sans que cyrus en sceust rien meliante ne pensoit qu'a des choses qui facilitoient le dessein qu'il avoit de tascher de s'empescher d'estre connu pour ce qu'il estoit cependant ce prince qui ignoroit les sentimens de meliante jugeant par sa phisionomie et par son air qu'il n'estoit pas possible qu'il n'eust aime ou qu'il n'aimast quelque chose creut que pour l'obliger a prendre quelque soin de luy aider a se cacher il devoit luy dire en termes obscurs que l'interest d'une passion qu'il avoit dans l'ame demandoit qu'il ne fust pas connu dans le camp de thomiris et qu'il devoit en suitte le conjurer de luy rendre cet office et en effet cyrus fit une conversation si adroite avec meliante qu'il l'obligea a luy promettre tout ce qu'il voulut ce n'est pas que meliante ne connust bien que son prisonnier ne luy descouvroit pas tout son secret mais comme il ne douta point qu'il ne fust amoureux il joignit la compassion a l'estime et dit tant de choses genereuses a cyrus que ce grand prince fut charme de sa vertu il n'avoit pourtant pas l'ame assez tranquille pour apliquer alors fortement son esprit a rien de ce qui ne regardoit pas l'estat present de l'interest de 
 son amour mais lors qu'il se souvenoit de toutes les victoires qu'il avoit remportees et qu'il se consideroit au pitoyable estat ou il estoit il ne pouvoit assez s'estonner du caprice de la fortune ny assez s'affliger de son malheur car enfin il dependoit de meliante de le presenter a thomiris ou de le mettre entre les mains de son rival il ne scavoit pas mesme si toute son armee estoit entierement deffaite si mazare estoit mort ou prisonnier et si tant de princes qui estoient ses amis pourroient rassembler ses troupes et les joindre a ce puissant secours que ciaxare luy envoyoit et il ne scavoit mesme comment ils le pourroient s'il estoit vray qu'andramite eust des troupes considerables entre le fort et les bois mais ce qui l'inquiettoit encore estrangement estoit la pensee qu'on diroit a l'heure mesme a mandane qu'il estoit deffait de sorte que craignant que le changement de sa fortune n'en aporrast au coeur de cette princesse il souffroit des maux qu'on ne scauroit exprimer et il se trouvoit enfin en un estat si deplorable qu'il ne douta point que la response de la sybile n'eust bientost son effet et qu'il ne deust perir par la cruaute de thomiris mais pendant qu'il s'entretenoit de choses si melancoliques tous les siens estoient en une inquietude estrange car comme il ne paroissoit en nulle part ils creurent qu'il estoit mort ou prisonnier de sorte qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle consternation cresus mazare 
 myrsile artamas gobrias gadate intapherne atergaris indathyrse hidaspe et tous ceux qui avoient quelque authorite dans cette armee aporterent pourtant un grand soin a persuader a leurs soldats que cyrus n'estoit pas mort de peur qu'apres s'estre rassemblez ils ne se dispersassent encore ils creurent mesme qu'il estoit a propos de ne dire pas qu'ils croyoient qu'il estoit prisonnier et de n'en envoyer pas non plus demander des nouvelles au camp de thomiris de peur que s'il l'estoit sans estre connu on ne le fist connoistre a ses ennemis si bien que tous ces princes dirent qu'on les avoit assurez que cyrus voyant que la bataille estoit en si mauvais estat estoit alle avec quelques-uns des siens joindre ce puissant secours que ciaxare luy envoyoit afin qu'estant a la teste d'une nouvelle armee il pust vaincre ses vainqueurs adjoustant comme spitridate ne paroissoit point que ce prince estoit aveque luy car il estoit vray qu'ils ne scavoient alors non plus le destin de l'un que celuy de l'autre cependant chrysante et feraulas qui estoient dans un desespoir estrange de ne scavoir ce qu'estoit devenu leur illustre maistre se desguiserent tous deux en massagettes afin de passer dans le camp ennemy pour tascher d'aprendre du moins ce que l'on y disoit de cyrus ainsi durant que cresus et mazare du consentement de tous les autres princes prirent le commandement des troupes qui se rassembloient jusques 
 a ce qu'on sceust ce que cyrus estoit devenu ces deux si delles serviteurs furent non seulement au camp de thomiris mais mesme aux tentes royales qui en estoient fort proches ou ils sceurent que cette reine estoit allee aussi tost apres la bataile en effet il estoit arrive une chose qui avoit fait prendre cette resolution a cette amante irritee car comme ceux qui avoient tue spitridate l'avoient pris pour cyrus et qu'un d'entr'eux qui commandoit les gelons dans cette armee avoit une ame fiere et cruelle il avoit coupe la teste a cet infortune prince et estant suivy de ses compagnons qui en portoient le corps sur des lances croisees il l'avoit este offrir a thomiris qui ayant l'esprit estrangement irrite contre cyrus a causa de la derniere lettre qu'elle en avoit veue receut ce funeste present de la plus inhumaine maniere du monde son premier sentiment fut pourtant de destourner les yeux d'un si terrible objet mais rapellant toute sa rage et excitant toute la fierte et toute l'animosite de son coeur elle le regarda apres sans tesmoigner aucun sentiment de compassion quoy qu'elle eust l'esprit fort agite elle l'eut pourtant encore davantage lors que ce capitaine qui luy offroit cette glorieuse victime luy raconta les belles paroles que spitridate avoit dittes lors qu'estant tombe il dit aux siens qu'ils marchassent plus avant parce que c'estoit la qu'il devoit mourir mais que ce n'estoit pas la qu'ils devoiet vaincre et delivrer la 
 princesse qu'il adoroit en la tirant des mains de la cruelle thomiris en effet elle sentit alors redoubler sa haine car dans la pensee qu'elle avoit que cette teste estoit celle de cyrus ces dernieres paroles luy mirent dans le coeur une telle augmentation de colere qu'estouffant tous les sentimens que l'amour l'humanite et la compassion y vouloient exciter il n'y demeura que la jalousie la haine et la fureur elle renonca mesme a la bienseance de son sexe et a la dignite de sa naissance neantmoins elle ne laissa pas dans un si grand trouble de vouloir pretexter son inhumanite si bien que sans parler de la passion qui la causoit elle recommenca de parler de cyrus comme du meurtrier de son fils et comme d'un prince qui pour satisfaire son ambition ne s'estoit pas soucie de faire des ruisseaux de sang elle remercia donc ce capitaine des gelons comme si elle luy eust deu le gain de cent batailles elle luy promit des recompenses infinies et elle luy commanda de la suivre avec cette illustre teste a la main de sorte que cette reine irritee apres avoir envoye dire au prince aryante qui r'assembloit ses troupes qui estoient encore plus affoiblies que celles de son rival que cyrus estoit mort et qu'il demeurast au camp elle monta a chenal suivie de ses gardes et de deux cens archers ce capitaine gelon estant derriere elle et portant la teste qu'il avoit presentee a thomiris mais ce qu'il y eut de remarquable fut que tous 
 ceux qui virent marcher cette reine en ce funeste estat en eurent de l'horreur pour elle et de la compassion pour celuy qu'ils croyoient mort car tous les massagettes scavoient si bien que la guerre que cyrus leur faisoit estoit juste et que thomiris avoit tort qu'ils ne la suivoient qu'avec peine en un si tragique triomphe cependant comme il estoit nuit et qu'elle avoit imagine une voye de persecuter mandane puis qu'elle ne pouvoit plus se vanger de cyrus d'une maniere qui luy fust sensible il falut qu'elle attendist qu'il fust jour a faire une action de cruaute dont elle esperoit un grand plaisir de sorte qu'ayant commande qu'on remplist un grand vase de sang et qu'on le mist dans la place qui estoit devant ses tentes et justement devant celle ou estoit mandane et ou l'on avoit mis aussi araminte et la princesse onesile elle s'y rendit le lendemain au matin suivie de ses gardes et de tout ce qu'il y avoit de troupes aux tentes royales elle avoit pourtant passe la nuit dans des irresolutions espouvantables car tantost l'image de cyrus vivant luy avoit donne de la compassion pour ce prince mort et tantost la confiante amour de ce prince pour mandane luy avoit donne de la joye de ce qu'il n'estoit pas vivant c'avoit pourtant este une joye inquiete et tumultueuse et qui avoit laisse li peu de marques de plaisir dans les yeux de celle qui l'avoit sentie qu'on n'y vit en effet que des marques de fureur et de rage thomiris estoit ce 
 jour la habillee comme lors qu'elle alloit a la guerre et elle avoit un baston de commandement a la main dont elle ne pouvoit s'empescher de faire de temps en temps quelque action menacante quoy qu'elle ne creust plus avoir d'ennemy a combatre cependant pour se vanger plus sensiblement de cyrus en la personne de mandane cette reine irritee fit ouvrir la tente ou estoit cette admirable princesse aupres de qui estoient alors araminte onesile doralise et martesie afin qu'elle pust voir le plus funeste objet qui luy pust tomber sous les yeux comme on ne scavoit ce que thomiris vouloit faire de ce vase plein de sang qu'elle avoit fait mettre devant la tente ou estoit mandane la curiosite y avoit attire une foule estrange de gens de toutes conditions qui parloient tous de ce qu'on alloit faire avec beaucoup d'incertitude mais a la fin thomiris sortant de sa tente suivie de ce capitaine des gelons qui portoit cette pretendue teste de cyrus toute l'assemblee attacha ses regards sur ce funeste objet et mandane et araminte le regardant comme les autres en eurent des sentimens que les autres n'avoient pas car bien que cette teste fust defiguree elle avoit pourtant encore beaucoup de ressemblance avec cyrus de sorte que mandane ne doutant point veu tout ce funeste appareil que ce ne fust celle de ce grand et illustre conquerant a qui elle avoit tant d'obligation et qu'elle aimoit d'une amour si pure 
 et si ardente elle sentit une douleur qui la surprit d'une si estrange maniere qu'apres avoir fait un cry infiniment douloureux la voix luy manqua tout d'un coup et elle fut mesme privee de la consolation de se pouvoir pleindre pour araminte quoy qu'elle ne pust soubconner que la teste qu'elle voyoit fust celle de spitridate parce qu'elle scavoit bien que thomiris n'avoit point assez de haine pour luy pour se porter a cette barbare action elle ne laissoit pas d'estre infiniment touchee de la mort d'un aussi grand prince que cyrus de la douleur de mandane et de la cruaute de thomiris cependant cette reine irritee apres avoir fait montrer cette teste au peuple et luy avoir dit en peu de paroles qu'elle avoit voulu leur annoncer la paix en leur montrant la teste de celuy qui luy avoit fait la guerre et qui avoit fait tuer le prince son fils commanda a celuy qui tenoit cette illustre teste de la plonger trois fois dans ce vase plein de sang afin disoit elle emportee par sa rage et par sa jalousie que celuy qui n'en avoit pu estre assouvy tant qu'il avoit vescu quoy qu'il en eust respandu par toute l'asie en pust estre assouvy apres sa mort a peine ce terrible commandement eut-il este fait que ce capitaine des gelons qui estoit naturellement cruel plongea cette teste dans ce vase plein de sang d'ou il la retira en un estat a donner de l'horreur a quiconque avoit quelque sentiment d'humanite aussi ce funeste objet fit-il baisser les yeux a 
 tous ceux qui le virent et la cruelle thomiris elle mesme ne pouvant le souffrir en destourna la teste en levant les yeux au ciel plustost pour faire des imprecations que pour implorer les dieux mais pour mandane lors qu'elle vit le sang degouter de toutes parts de cette teste apres avoir perdu la parole par ce premier objet elle perdit la veue et la connoissance par le second et tomba esvanouie entre les bras de doralise et de martesie qui s'avancerent pour la soustenir cependant chrysante et feraulas arrivant pour leur malheur comme ce fier ministre de la cruaute de thomiris plongeoit cette teste dans ce vase plein de sang ils eurent leur part de la douleur de mandane car comme ils ne voyoient pas le corps dont les armes leur eussent pu faire connoistre que c'estoit celuy de spitridate ils creurent qu'ils voyoient la teste de leur illustre maistre de sorte que feraulas emporte par son desespoir voulut se jetter a travers la presse pour l'aller arracher des mains de celuy qui la tenoit ou se faire tuer par les gardes de thomiris mais chrysante le retint en luy montrant la princesse mandane et en luy disant qu'il falloit qu'il vescust pour servir cyrus en sa personne aussi bien n'en eust-il pas eu le temps car des que ce capitaine des gelons eut plonge cette teste par trois fois dans ce vase plein de sang la fiere thomiris qui vit sur le visage de tous les siens que l'action qu'elle faisoit leur donnoit de l'horreur en eut elle mesme 
 et commanda qu'on portast cette teste aupres du corps d'ou elle avoit este separee et qu'on le portast dans une tente jusques a nouvel ordre apres quoy faisant refermer la tente de mandane elle retourna dans la sienne mais elle y retourna avec tant de rage contre elle mesme et avec des sentimens si tumultueux qu'elle ne se haissoit guere moins qu'elle haissoit mandane 
 
 
 
 
 
 
 a peine thomiris fut elle retournee dans sa tente que ce funeste objet qui avoit donne tant d'horreur a tous ceux qui l'avoient veu et qui avoit fait une impression si forte dans son imagination excita un trouble si grand dans son coeur et dans son esprit qu'elle ne scavoit elle mesme ny ce qu'elle pensoit ny ce qu'elle vouloit penser en effet elle trouva en cet instant qu'elle s'estoit vangee foiblement par cette action de cruaute qu'elle venoit de faire et son esprit 
 passant d'objet en objet elle se representa enfin l'illustre artamene tel qu'il estoit la premiere fois qu'elle luy avoit donne audience comme ambassadeur de ciaxare si bien que se le figurant en mesme temps au pitoyable estat ou elle pensoit l'avoir veu elle en paslit et en fremit d'horreur et la compassion s'introduisant malgre elle dans son coeur y reveilla quelques sentimens de tendresse et d'amour qui la tourmenterent encore plus cruellement que sa fureur sa rage et sa jalousie quoy thomiris dit-elle alors il est donc bien vray que cyrus que tu as si ardemment et si tendrement aime est mort et que tu as pu voir sa teste se paree de son corps sans en avoir une douleur excessive et que tu as pu mesme commander qu'on la plongeast dans un vase plein de sang ha puis que tu l'as pu adjousta-t'elle tu merites toute la haine que ce prince avoit pour toy et tu es digne en effet de porter le nom de la cruelle thomiris qu'il t'a donne dans sa derniere lettre et qu'il t'a mesme donne en expirant ouy inhumaine princesse poursuivit-elle tu estois indigne que ce prince fist une infidellite a la princesse qu'il aimoit et tu meritois qu'il fust aussi cruel envers toy que tu es cruelle envers luy cependant quoy que tu tinsses mandane en ta puissance il baisa son espee dans les bois des sauromates lors que tu l'y rencontras quoy qu'il pust te tuer avec plus de facilite que tu ne l'as outrage mort ouy impitoyable thomiris ce prince 
 ce tout amoureux qu'il estoit de mandane ne voulut pas t'oster la vie et toy qui te vantes de l'avoir plus aime que personne ne scauroit aimer tu le regardes mort sans aucun sentiment de douleur et tu inventes des cruautez qui ne te servent a rien qu'a te rendre plus odieuse a toy mesme et qu'a te deshonnorer par toute la terre apres cela thomiris se taisant fit cent et cent reflections differentes sur cette avanture et elle se souvint si particulierement de tout ce qu'avoit fait et dit cyrus dans sa cour du temps qu'il portoit le nom d'artamene que son coeur s'en attendrissant tout a fait elle commenca de regretter un prince dont la premiere nouvelle de sa mort luy avoit donne de la joye mais de le regretter avec une douleur si vive qu'elle n'en avoit jamais senty de plus forte dans son ame ce n'est pas que toutes les fois qu'elle se souvenoit de ces dernieres paroles qu'elle pensoit qu'il eust dittes elle ne se blasmast d'avoir de la douleur de la mort de celuy qui les avoit prononcees mais apres tout l'amour estant alors la plus forte passion de toutes celles qui agitoient son coeur il y avoit des instans ou elle concevoit que cyrus insensible pour elle et vivant luy auroit este un objet moins douloureux que cyrus en l'estat ou elle le croyoit de sorte que se tourmentant elle mesme de tontes les manieres dont un coeur amoureux peut estre tourmente elle souffrit plus qu'elle n'avoit jamais souffert ce qui l'affligeoit encore sensiblement 
 estoit que scachant quelle estoit l'amour qu'aryante avoit pour mandane elle jugeoit bien qu'il ne luy laisseroit pas la liberte de la mal traiter et de se vanger sur elle et de la mort de cyrus et de sa propre cruaute et de toutes ses infortunes si bien que son ame ayant tant de supplices differens a souffrir tout a la fois cette princesse devint si incapable durant quelques jours de donner ses ordres pour les choses qui regardoient les affaires generales de son estat qu'elle renvoyoit au prince son frere tous ceux qui luy venoient parler de quelque chose et pour mieux faire voir l'inesgalite de ses sentimens quoy qu'elle eust fait cette terrible action de cruaute qui avoit donne tant d'horreur a tous ceux qui l'avoient veue elle commanda qu'on rendist secrettement les derniers devoirs au corps de cyrus et qu'on le fist sans qu'on dist que ce fust par ses ordres mais pour en revenir a mandane et pour dire quelque chose de ce qu'elle sentit lors qu'elle vit cette teste sanglante de spitridate qu'elle croyoit estre celle de cyrus il faut scavoir que son esvanouissement fut si long que cette funeste action de thomiris estoit non seulement achevee quand elle revint a elle mais que la tente estoit refermee il y avoit desja longtemps lors que cette deplorable princesse par les soins d'araminte d'onesile de doralise et de martesie recouvra l'usage de la veue et de la voix d'abord qu'elle ouvrit les yeux elle les referma en destournant 
 la teste car comme elle avoit l'imagination remplie de ce terrible objet qui avoit cause son esvanouissement elle creut qu'elle le voyoit encore mais enfin ses yeux se rassurant peu a peu et sa raison se rafermissant pour luy faire mieux sentir sa douleur elle connut qu'elle ne voyoit plus rien que des personnes qui la pleignoient et qui avoient le visage tout couvert de larmes et pour sa propre douleur et pour la mesme mort qui l'affligeoit si douloureusement en effet la malheureuse araminte sans scavoir toute la part qu'elle avoit a cette funeste perte qui donnoit tant de desespoir a mandane en estoit sensiblement touchee elle tascha pourtant de luy donner quelque consolation sans scavoir que c'estoit veritablement elle qui en avoit besoin c'est pourquoy prenant la parole au nom des dieux madame luy dit cette grande princesse servez vous de toute vostre constance en cette occasion et pour vous y obliger par l'interest d'un prince dont la perte merite sans doute toutes vos larmes considerez je vous en conjure que si vous mourez de douleur vostre mort et la sienne demeureront peut- estre sans vangeance ou si au contraire vous faites quelque effort pour vivre et que vous viviez en effet toute l'asie estant en armes pour vostre liberte ce sera aussi pour vanger la mort de cyrus helas s'escria tristement mandane que le conseil que vous me donnez est difficile a suivre c'est pourquoy madame adjousta-t'elle en 
 commencant de respandre des larmes que l'exces de sa douleur avoit retenues jusques alors avant que de me le donner considerez bien je vous prie si vous seriez capable de vivre si vous aviez veu spitridate au pitoyable estat ou je viens de voir cyrus mais dieux adjousta-t'elle sans donner loisir a araminte de luy respondre est-il possible que je ne sois pas desja morte apres avoir veu cyrus mort mais illustre prince poursuivit cette deplorable princesse en luy adressant la parole comme s'il eust pu l'entendre si je suis encore vivante j'ay du moins la satisfaction de scavoir que je le suis malgre moy et que je regarde la mort comme la seule chose que je puisse desirer en effet qu'ay-je autre chose a faire qu'a mourir car enfin puis que cyrus est mort la victoire n'est plus dans son party et ce seroit une folie de penser que ceux qui restent pussent vanger sa perte ou me delivrer puis qu'il ne m'a pu mettre en liberte et puis quand on m'y mettroit que ferois-je au monde qui me pust estre agreable j'y pleurerois eternellement la mort de cyrus et je n'aurois pas mesme la satisfaction de pleurer sur son tombeau car la cruelle thomiris fera assurement dechirer son corps par des bestes sauvages veu la maniere dont elle en a use ainsi il vaut bien mieux mourir promptement que de faire durer une douleur qui me noirciroit d'ingratitude envers le plus grand prince du monde car helas que ne dois-je point a cyrus 
 cependant c'est moy qui suis cause de sa mort c'est pourquoy je serois indigne de la constante amour qu'il avoit dans l'ame si je pouvois concevoir qu'il me fust possible de vivre apres cela mandane s'estant teue parce que l'abondance de ses larmes ne luy permettoit plus de parler doralise et martesie luy dirent tour a tour le visage tout couvert de pleurs tout ce qu'elles creurent capable d'adoucir sa douleur en la pleignant car pour araminte luy estant passe dans l'esprit que peut-estre spitridate avoit este tue a la bataille aussi bien que cyrus elle avoit l'ame si troublee qu'elle n'entendoit presques plus ce que mandane disoit et la mort de cyrus qu'elle croyoit certaine et l'incertitude de la vie de spitridate mettoit son esprit en une assiette si pleine d'inquietude qu'elle n'estoit pas en pouvoir de continuer de consoler mandane comme elle avoit commence joint qu'en l'estat ou estoit cette princesse il eust este difficile de trouver quelque raison aparente par laquelle on eust pu entreprendre de luy persuader qu'elle n'estoit pas la plus malheureuse personne de la terre aussi celles qui estoient aupres d'elle ne peurent-elles faire autre chose que luy demander la duree de sa douleur et que pleurer avec amertume une perte qu'elle pleuroit avec tant de sujet elles pleurerent donc toutes ensemble la mort de cyrus et elles la pleurerent comme si elles eussent deu la pleurer eternellement d'autre part chrysante croyant estre bien assure de 
 la perte de son maistre se resolut d'en aller porter la nouvelle a mazare et a tous les princes qui estoient dans son armee de peur que si le bruit s'en espandoit dans les troupes par une autre voye elles ne fussent plus en estat de vanger sa mort mais pour feraulas il voulut demeurer encore en ce lieu la pour tascher de scavoir ce qu'on feroit du corps de cyrus pour tascher aussi de voir martesie afin de se pleindre avec elle du malheur de ce prince et pour essayer de recevoir quelques ordres de mandane car il s'imaginoit que puis que cyrus estoit mort on ne la garderoit plus si soigneusement cependant on peut dire que la pretendue mort de ce grand conquerant fat ce qui fit mieux voir quelle estoit sa gloire lors qu'elle fut sceue dans les deux partis car il eut celle d'estre pleint des amis et des ennemis en effet thomiris elle mesme le regretta aryante eut de la compassion s'il n'eut de la douleur tous les massagettes le pleignirent tous ses amis creurent qu'ils ne devoient vivre que pour vanger sa mort mazare sentit sa perte comme s'il n'eust pas este son rival tous ses soldats le regretterent comme leur pere et il y eut quelques uns de ceux qui avoient fuy a la bataille qui se tuerent de honte et de douleur d'avoir contribue au malheur de ce prince par leur laschete de plus outre ceux qui le pleignoient par affection par generosite et par compassion il y en avoit encore plusieurs qui joignoient a toutes ces raisons de 
 le regretter celle de leur interest particulier car intapherne et atergatis ne voyoient pas leurs princesses en estat d'estre si tost delivrees gobrias et hidaspe pensoient la mesme chose d'arpasie tigrane avoit le mesme sentiment pour l'admirable onesile et pour telagene et myrsile avoit encore la mesme pensee pour doralise d'ailleurs la princesse de bithinie istrine onesile arpasie et telagene voyoient bien aussi que leurs chaines ne seroient pas si tost rompues mais durant que tout le monde plaignoit la perte de cyrus et que tout le monde ignoroit le destin de spitridate cyrus luy mesme aprenant par meliante qu'on le croyoit mort en eut et de la douleur et de la consolation et il eut mesme de la douleur par plus d'une raison car lors qu'il sceut cette tragique et funeste ceremonie que thomiris avoit faite il creut bien qu'il faloit que spitridate fust mort et qu'on se fust trompe a la ressemblance qu'il avoit avec ce grand et malheureux prince si bien que malgre ses propres malheurs il sentit sa perte et la douleur d'araminte de plus il sentit non seulement celle qu'avoit mandane de la croyance qu'elle avoit de sa mort mais il craignit encore que l'opinion qu'elle en avoit ne luy nuisist d'une autre maniere car s il est vray disoit-il en luy mesme qu'elle n'ait pas change de sentimens pour moy ne dois-je pas craindre que cette feinte mort ne luy en cause une veritable et puis qui scait adjoustoit-il par un petit sentiment jaloux 
 si la croyance de ma perte ne luy fera point changer de sentimens car l'on est quelquesfois fidelle a un amant vivant que l'on ne l'est pas a un amant mort et il y a peu de personnes qui portent leur affection et leur fidellite au dela du tombeau si bien que comme la croyance de ma mort pourroit la faire mourir ou la faire devenir inconstante il m'importe encore plus que mandane scache que je suis vivant qu'il ne m'importe que thomiris ne le scache pas cependant je scay encore moins comment je puis me montrer a mandane que je ne scay comment il faut me cacher a thomiris car enfin si je parle a meliante de vouloir donner de mes nouvelles a cette princesse il pourra non pas soubconner qui je suis puis qu'il me croit mort mais s'imaginer du moins qu'il importe a thomiris et a aryante qu'ils scachent que je suis en ses mains de sorte que cyrus ne scachant quelle resolution prendre ny pour moyenner sa liberte ny pour faire scavoir a mandane qu'il n'estoit pas mort souffroit des maux incroyables il creut pourtant apres y avoir bien pense qu'il estoit a propos qu'il fust encore quelques jours sans rien dire a meliante afin de ne se rendre pas suspect par un trop grand empressement et qu'apres cela il luy demanderoit pour grace la permission d'envoyer advertir un de ses amis qu'il estoit prisonnier et qu'il le prieroit mesme de souffrir que cet amy vinst deguise dans le camp de thomiris afin de conferer aveque luy des voyes de le delivrer mais durant ce petit intervale il se 
 passa bien des choses car mazare apres avoir rallie ses troupes se posta avantageusement pour attendre le secours que ciaxare envoyoit et aryante qui mouroit d'envie de voir mandane et qui craignoit tousjours la violence de thomiris posta aussi son armee avec avantage et s'en alla aux tentes royales car encore qu'elle se dist victorieuse la victoire luy avoit couste si cher qu'elle n'estoit pas alors en estat de rien entreprendre contre celle de mazare veu le lieu qu'il avoit choisi pour son poste il n'eut pourtant pas grande satisfaction de son voyage car il trouva que thomiris avoit l'esprit si in quiet et si irrite qu'on ne luy pouvoit faire nulle proposition qui ne la mist en colere principalement pour ce qui regardoit mandane d'autre part ce prince ayant este pour visiter la princesse qu'il aimoit en fut si mal traite que ne voulant pas perdre le respect qu'il luy devoit il fut contraint de se retirer et de se resoudre d'attendre que le temps luy eust oste une partie de la douleur qu'elle avoit en effet elle luy dit des choses si rudes elle l'accusa tant de fois de la mort de cyrus elle luy protesta si hautement qu'elle ne se resolvoit a vivre qu'afin que le roy son pere et le prince mazare continuassent de faire la guerre a thomiris pour la delivrer et pour vanger la mort de cyrus et elle luy assura si fortement qu'elle le hairoit tousjours autant que s'il eust tue cyrus de sa propre main que ce prince se trouva presque plus malheureux dans la croyance ou il estoit que son rival 
 estoit mort que lors qu'il le croyoit vivant cependant la princesse de bithinie la princesse istrine et arpasie estoient continuellement ensemble sans avoir encore eu la liberte de voir mandane aupres de qui araminte et onesile estoient tousjours car comme on les y avoit mises en l'absence de thomiris lors qu'andramite les avoit envoyees aux tentes royales aryante ne voulut pas irriter cette princesse en les luy ostant joint que dans l'opinion ou il estoit que cyrus estoit mort on n'aporta mesme plus tant de soin a empescher qu'elle ne vist du monde et la princesse de bithinie istrine et arpasie eurent alors la permission de la voir en presence de celuy qui commandoit les gardes de cette princesse il est vray qu'ils n'en eurent pas grande consolation car elles la virent si affligee qu'elles ne creurent pas qu'elle pust suporter longtemps une si violente douleur d'ailleurs arpasie qui scavoit que licandre son dernier ravisseur avoit este tue par un inconnu et qui scavoit par nyside qui estoit a elle qu'elle avoit veu meliante desguise ne doutoit guere qu'elle ne luy eust encore cette nouvelle obligation mais elle ne scavoit si elle devoit en estre bien aise ou en estre fachee car si elle avoit tousjours beaucoup d'estime et beaucoup d'amitie pour luy elle avoit aussi tousjours beaucoup de tendresse et beaucoup d'inclination pour hidaspe mais elle se trouva encore plus embarrassee car comme en l'estat ou thomiris et aryante avoient l'esprit ils ne songeoient 
 pas de si pres aux choses ou ils n'avoient pas un grand interest il estoit alors assez aise de voir arpasie de sorte que meliante qui n'avoit que sa passion dans la teste ne perdant pas une si favorable occasion fut un matin trouver nyside a qui il parla sans beaucoup de peine comme cette fille l'avoit tousjours protege aupres d'arpasie elle fut fort aise de le voir et d'aprendre de sa bouche que c'avoit este luy qui avoit tue licandre il luy conta alors comment il avoit voulu venir desguise dans cette cour de peur qu'arpasie le reconnoissant ne le fist connoistre en suite et que licandre n'obligeast thomiris a le faire arrester mais qu'ayant veu qu'il ne devoit pas craindre d'estre connu d'arpasie puis qu'on ne la voyoit pas il s'estoit alle presenter a thomiris comme un homme qui venoit se jetter dans son party adjoustant que comme il n'avoit jamais veu licandre et que licandre ne l'avoit aussi jamais connu il l'avoit fait sans danger et qu'il l'avoit fait avec l'esperance de se deffaire de ce rival par un combat particulier et de l'autre dans quelque combat general en suite de quoy il pria nyside de luy faire voir arpasie et en effet cette fille qui vouloit le favoriser luy en donna l'occasion sans en rien dire a cette belle personne qui fut si surprise de voir meliante qu'elle ne scavoit comment elle le devoit recevoir mais comme nyside avoit eu l'adresse de luy aprendre avec certitude que c'estoit luy qui avoit tue licandre et que de plus meliante estoit plus aimable 
 qu'il ne l'avoit jamais este l'affection qu'elle avoit pour hidaspe ne put l'empescher de recevoir tres civilement un homme pour qui elle avoit beaucoup d'estime et beaucoup d'amitie et pour qui elle avoit eu dans le coeur des dispositions infiniment tendres avant qu'elle eust sceu qu'il avoit eu quelque affection pour argelyse aussi leur conversation fut elle si douce de part et d'autre que si hidaspe l'eust entendue il en eust eu quelque sentiment de jalousie ce n'est pas qu'arpasie ne pretextast la civilite qu'elle avoit pour meliante en cette occasion de ce qu'il avoit hazarde sa vie pour perdre son ravisseur et qu'elle ne luy dist mesme beaucoup de choses a luy faire entendre qu'elle ne changeroit point de sentimens et qu'elle ne pouvoit jamais avoir que de l'amitie pour luy mais apres tout elle les luy disoit si doucement et il luy en respondoit de si tendres et de si passionnees qu'il l'engagea malgre qu'elle en eust a luy parler obligeamment il obtint mesme la permission de continuer de la voir il est vray que ce fut a condition qu'il ne luy parleroit plus de son amour mais il ne laissa pas de se trouver assez heureux dans son infortune car enfin comme il croyoit que cyrus estoit mort il ne pensoit pas qu'hidaspe se trouvast de longtemps en estat de luy pouvoir disputer arpasie de sorte qu'il s'en retourna trouver son prisonnier avec beaucoup de satisfaction et des qu'il fut aupres de luy il l'entretint longtemps de la puissance de l'amour 
 car comme cette passion regnoit dans leur coeur ils en parloient volontiers joint que meliante luy racontant ce que l'on disoit de celle de thomiris de celle d'aryante et de celle de mandane tournoit aisement la conversation de ce coste la mais pendant que ces choses se passoient au camp de thomiris aux tentes royales et au camp de mazare la nouvelle de la mort de cyrus ayant este portee au fort des sauromates mereonte qui n'avoit pas voulu estre delivre par andramite parce qu'il avoit creu ne le devoir estre que par cyrus qui luy avoit sauve la vie ne creut pas qu'il deust aller au camp de ce prince comme il en avoit eu le dessein puis qu'il ne vivoit plus si bien que se trouvant alors en estat de monter a cheval il obligea celuy qui commandoit a ce fort pour thomiris de luy laisser la liberte d'aller au camp de cette reine mais comme il y arriva fort tard qu'il n'avoit point de tente a luy et qu'il avoit fait beaucoup d'amitie avec meliante il demanda a un officier qu'il rencontra fortuitement et qu'il scavoit qui connoissoit celuy qu'il cherchoit s'il ne scavoit point en quel quartier il estoit si bien qu'ayant sceu par luy qu'il n'estoit qu'a cinquante pas de sa tente il y fut avec intention de le prier de le loger pour cette nuit mais il y fut avec une douleur extreme de la mort de son vainqueur et en effet des qu'il vit meliante il ne luy parla que de la valeur de cyrus de la grandeur de son ame de sa generosite de la maniere dont il l'avoit sauve et dont il l'avoit 
 traite durant sa prison et il luy en fit un si grand eloge que meliante croyant faire grace a son prisonnier de luy faire voir un homme qui disoit tant de bien d'un prince de qui il avoit embrasse le party le fit passer dans la tente ou il estoit car encore qu'il sceust que son prisonnier ne vouloit pas estre connu il ne fit pas difficulte de luy faire voir mereonte parce que scachant qu'il estoit du party de thomiris il ne concevoit pas qu'il pust connoistre un homme qui estoit de party oppose a celuy dont il estoit de sorte que dans ce sentiment la il mena mereonte comme je l'ay desja dit au lieu ou estoit cyrus mais a peine fut-il entre dans cette tente avec celuy qu'il y menoit qu'il fut estrangement estonne et de l'estonnement que mereonte eut de voir cyrus et de celuy qu'eut cyrus de voir mereonte car comme ils furent tous deux surpris ils ne furent pas maistres de leurs premiers sentimens en effet mereonte ne vit pas plustost cyrus que faisant un grand cry ha seigneur dit-il a ce prince en le regardant avec estonnement puis-je croire ce que je voy et est-il possible que l'illustre cyrus que deux cens mille hommes croyent mort soit encore vivant a ces mots ce prince voyant bien qu'il n'y avoit plus moyen de se cacher a meliante fut contraint d'avoir recours a la generosite de ceux de qui il estoit connu si bien que prenant la parole vous voyez dit-il vaillant mereonte que la fortune est une inconstante puis qu'apres m'avoir mis en estat 
 d'estre assez heureux pour vous pouvoir obliger elle me reduit aux termes d'estre le plus malheureux de tous les hommes si vous n'obligez le genereux meliante a ne me descouvrir pas mereonte qui durant que cyrus avoit parle avoit eu loisir de se remettre de l'estonnement qu'il avoit eu se repentit de sa precipitation mais comme il scavoit que meliante avoit infiniment de l'esprit il vit bien que la chose estoit sans remede et qu'il n'y avoit pas moyen de la reparer cependant comme mereonte se sentoit infiniment oblige a cyrus qui luy avoit sauve la vie d'une maniere si heroique il se tourna vers meliante pour luy dire que s'il n'agissoit avec son prisonnier de la mesme sorte que s'il ne le luy eust pas fait connoistre il seroit son plus mortel ennemy mais il n'en eut pas le temps car meliante qui n'avoit nul attachement a thomiris fut si fortement touche d'un sentiment genereux en se voyant maistre du destin du plus grand prince du monde qu'il interompit mereonte pour assurer cyrus qu'il n'avoit rien a craindre de luy joint qu'une seconde pensee luy faisant imaginer qu'il luy estoit tres avantageux pour son amour d'obliger cyrus puis qu'il pourroit obliger hidaspe a ne pretendre plus rien a arpasie il se confirma dans le premier dessein qu'un desir de gloire luy avoit inspire de sorte que continuant de parler comme je ne suis pas sujet de thomiris dit-il a cyrus que je ne suis pas mesme volontairement de son party et que l'amour seulement m'y a 
 jette malgre moy je pense seigneur que je puis sans faire rien contre l'honneur ne vous remettre pas sous sa puissance pour moy adjousta mereonte je vay bien plus loin que vous car je dis que quand je serois son sujet et que je serois en vostre place je croirois encore connoissant son injustice et sa cruaute par l'horrible action que j'ay sceu qu'elle vient de faire je croirois dis-je que je ne devrois pas remettre cet illustre prince entre ses mains et que je serois plus ennemy de cette reine que de luy si je la mettois en pouvoir de faire une lasche action mais genereux meliante soit que vous soyez du party de thomiris ou que vous n'en soyez point vous estes oblige de ne descouvrir pas que cyrus est en vos mains cependant comme je suis prisonnier de vostre prisonnier poursuivit-il vous souffrirez s'il vous plaist que je ne l'abandonne point car comme je luy dois la vie je suis resolu de ne le quitter pas et de mourir plustost que de souffrir qu'on le liure entre les mains de ses ennemis quand je ne serois pas naturellement genereux reprit meliante je pense que je le deviendrois par l'exemple que l'illustre cyrus m'en donne et par celuy que vous m'en donnez c'est pourquoy mereonte ne craignez rien pour vostre illustre vainqueur car bien loin que j'ose dire qu'il soit mon prisonnier aujourd'huy que je le connois je luy declare que mon destin est plus entre ses mains que le sien n'est entre les miennes ha genereux meliante interrompit cyrus si je puis 
 quelque chose pour vous dittes le je vous en conjure et pour vous montrer que je ne suis pas indigne de la generosite que vous avez je vous declare que sans l'interest de mandane je ne voudrois pas vous obliger a faire ce que vous faites et je vous diray mesme pour vous faire voir que j'avois conceu une grande opinion de vous que j'ay este tente plus d'une fois de me confier a vostre generosite et a vostre discretion sans scavoir precisement quels estoient vos sentimens pour moy apres cela meliante respondit a cyrus d'une maniere qui luy fit si bien connoistre qu'il devoit en attendre toutes choses et mereonte parut si zele pour le falut de son liberateur que ce prince eut en effet sujet d'esperer beaucoup de l'adresse et de l'affection de deux hommes qui avoient tant d'esprit et tant de coeur meliante aprit mesme une chose a mereonte qui le confirma encore dans les sentimens ou il estoit car il luy aprit qu'aripithe a la consideration de qui il s'estoit engage dans le party de thomiris estoit mort si peu satisfait d'elle qu'il avoit commande a quelques-uns des siens de dire a tous ses capitaines qu'il ne pretendoit plus qu'ils la servissent si bien que la vertu de ces deux hommes n'ayant plus nul scrupule a faire dans le dessein qu'ils avoient de servir le plus grand prince du monde contre la plus injuste princesse de la terre ils promirent une si grande fidellite a cyrus qu'il eut lieu de s'estimer tres heureux dans son malheur d'avoir trouve deux amis d'une 
 si grande vertu mais afin de les obliger tous deux a le servir avec plus d'affection il leur dit tout ce que la reconnoissance la plus heroique peut faire penser a ceux qui se sentent obligez et qui veulent l'estre encore il eut pourtant une assez haute opinion de leur vertu et de leur qualite pour ne les vouloir pas interesser par des esperances ambitieuses et il creut qu'en leur promettant son amitie il leur promettoit toutes choses et qu'il les leur promettoit d'une maniere plus noble que s'il leur eust promis des royaumes mais apres que cyrus eut dit a meliante et a mereonte tout ce qu'il creut propre a les engager a le servir ce premier le suplia tres respectueusement de luy permettre de luy dire une chose qu'il importoit qu'il sceust de sorte que cyrus le luy ayant accorde seigneur luy dit-il pour vous tesmoigner que je suis sincere il faut apres vous avoir promis de vous servir sans exception aucune et de vous delivrer quand je le pourray faire sans vous exposer il faut dis-je que je vous aprenne que je suis rival d'hidaspe que vous aimez si cherement et que je vous conjure en consideration de ce que je fais pour vous et de ce que je veux faire d'estre neutre entre luy et moy si la fortune nous met en estat d'avoir un jour a disputer la possession d'arpasie quoy s'escria cyrus vous estes rival d'hidaspe et j'ay le malheur d'avoir un amy qui est vostre ennemy apres cela meliante dit en deux mots a cyrus l'estat de sa fortune sans luy cacher mesme qu'il avoit veu 
 arpasie depuis la bataille en suite de quoy cyrus prenant la parole en me demandant que je sois neutre entre vous et hidaspe genereux meliante dit alors ce prince vous me demandez moins que je ne feray car je vous promets si la fortune veut que je le revoye de le conjurer de vous ceder arpasie et de l'en conjurer comme si j'estois son rival aussi bien que son amy mais apres cela je ne puis vous promettre rien davantage car de l'humeur dont je suis je ne fais jamais de commandemens absolus a mes amis principalement quand ils sont amoureux mais enfin je vous promets encore une fois de dire et a gobrias et a hidaspe tout ce qui vous pourra estre favorable apres cela seigneur reprit meliante je n'ay plus rien a faire qu'a vous assurer que quand vous m'auriez refuse je n'aurois pas laisse de faire tout ce que je feray pour vostre service le mal est adjousta-t'il qu'il n'est pas aise au lieu ou nous sommes presentement que vous puissiez regagner vostre camp sans vous exposer a estre pris par des gens qui vous pourroient connoistre ainsi il faudroit tascher d'aller de nuit aux tentes royales car si vous estiez la il seroit bien plus aise estant desgage de tous les quartiers de l'armee de vous faire prendre un grand tour par ou vous pourriez aller joindre le secours que ciaxare vous envoye car je vous avoue que je ne trouve nulle apparence que vous entrepreniez de vous jetter dans vostre camp mereonte estant de l'advis de meliante et cyrus luy mesme concevant parfaitement 
 qu'il s'exposeroit au danger d'estre pris par des gens qui le connoistroient et qui le mettroient entre les mains de thomiris tomba d'accord de ce que meliante luy disoit mais la difficulte estoit d'aller aux tentes royales seurement et d'en sortir de mesme cependant a la fin meliante prit la resolution de faindre de se trouver mal et sur le pretexte de l'incommodite du chaud de ne vouloir point aller de jour et de vouloir mesme aller dans un chariot couvert pour esviter l'humidite de la nuit ainsi il fut resolu que cyrus seroit dans ce chariot avec meliante que mereonte l'escorteroit avec ceux qui seroient de l'intelligence et qu'ils ne partiroient qu'a l'entree de la nuit mais comme il faloit donner un jour a meliante pour pouvoir faire semblant de se trouver mal et que mereonte qui ne vouloit point abandonner son illustre vainqueur ne se montroit pas ils passerent ce jour la tous trois ensemble car on disoit a l'entree de la tente de meliante qu'on ne le voyoit point parce qu'il estoit malade de sorte qu'ayant beaucoup de loisir de s'entretenir et ne pouvant parler que d'eux mesmes en cette occasion meliante et mereonte furent longtemps a ne faire autre chose que pleindre cyrus et qu'admirer toutes les merveilles de sa vie mais comme ce prince scavoit bien que rien n'est plus obligeant que de tesmoigner d'avoir quelque curiosite pour ce qui regarde la fortune de ses amis il pressa meliante de luy particulariser un peu plus sa vie et il pressa 
 en suite mereonte de luy aprendre la sienne car enfin luy dit-il apres avoir sceu par democede quel est le pais dont vous estes apres vous avoir veu combatre comme j'ay fait et apres la derniere action de generosite que vous venez de faire il n'est pas possible que je n'aye la curiosite de scavoir qui vous a pu obliger a quiter un si aimable pais seigneur reprit mereonte mes avantures sont si peu heroiques et il y a eu si peu d'evenemens surprenans en ma vie qu'il y auroit en effet lieu de s'estonner pourquoy je me serois banny volontairement de mon pais qui est infiniment agreable si ce n'estoit pas une chose assez ordinaire de voir que l'amour fait bien souvent des malheureux sans le pouvoir de la fortune et que sans qu'il se passe rien de fort extraordinaire aux yeux du monde il se passe pourtant des choses si estranges dans le coeur d'un amant qu'il peut estre tres miserable sans qu'il paroisse aux autres gens qu'il ait raison de se croire tel helas dit alors meliante je ne scay que trop par mon experience que ce que vous dittes est vray car enfin l'admirable personne que j'adore m'estime et a mesme de l'amitie pour moy mais apres tout je ne laisse pas d'estre le plus malheureux amant de la terre parce qu'elle a une affection d'une autre nature pour mon rival quoy qu'elle ne face pas plus de choses pour luy qu'elle en a fait autrefois pour moy le mal dont je me pleins semble sans doute encore moindre que le vostre repliqua mereonte mais j'ay l'ame si delicate et 
 j'aime d'une maniere si tendre que je ne l'ay pu suporter comme nous ne scaurions mieux employer un temps ou nous ne pouvons rien faire pour la princesse mandane repliqua cyrus qu'a scavoir la vie d'un homme qui la doit servir je vous conjure de nous la dire encore une fois seigneur reprit mereonte mes avantures sont trop peu de chose pour estre dittes a un prince qui en a eu de si esclatantes et de si extraordinaires et a un prince encore qui est en un estat ou son destin est si douteux quand cela ne me serviroit reprit cyrus qu'a vous faire voir a tous deux que je suis capable de suporter la mauvaise fortune avec assez de constance il faudroit ne me refuser pas pour ma propre gloire mais mereonte je vous assure que je le souhaite par un sentiment d'amitie qui vous doit obliger a m'accorder ce que je vous demande mais afin que meliante ait toute l'intelligence de vostre avanture dittes luy s'il vous plaist en peu de paroles les coustumes du pais des nouveaux sauromates et en effet mereonte obeissant a cyrus dit a meliante de la maniere la moins estendue qu'il put tout ce qui regardoit l'origine de ces nouveaux sauromates leurs loix et leurs coustumes et tout ce que democede en avoit raconte a cyrus en luy racontant l'histoire de sapho luy faisant mesme encore mieux comprendre l'assiette de ce petit estat engage dans un plus grand et environne de deserts tout a l'entour mais apres cela ne pouvant plus se deffendre d'obeir a un prince 
 a qui il devoit la vie il commenca son discours en ces termes
 
 
 
 
histoire de mereonte et de dorinice
 
 
je ne vous diray point seigneur que je suis d'une maison qui tient un rang assez considerable dans mon pais car puis que democede vous a raconte l'histoire de sapho il vous a parle de clirante qui est mon frere et vous a sans doute apris qui il est et par consequent qui je suis joint que ne s'agissant que de vous dire ce qui s'est passe dans mon coeur il ne s'agit pas de vous entretenir de ceux dont je suis descendu je ne me trouve pas mesme oblige de vous representer quelle est la vie de nostre cour car puis que vous scavez qu'elle est si galante qu'il y a des juges establis pour connoistre de tous les differens des amans et que l'admirable sapho s'y trouve heureuse vous n'aurez point de peine a croire toutes les choses avantageuses que je vous en diray mais seigneur comme la beaute et le merite d'une personne qui s'apelle dorinice est le fondement de cette avanture et la cause de mon malheur il faut que je vous la represente telle qu'elle est afin que vous compreniez mieux la violence de ma passion et la grandeur de mon infortune comme ce n'est pas par la qualite de dorinice que l'en suis devenu amoureux je ne vous diray qu'en passant qu'elle est d'une maison 
 fort illustre mais je vous diray qu'elle a mille choses propres a se faire aimer en effet dorinice est d'une taille tres agreable elle a le taint admirable les yeux noirs et pleins d'esprit les cheveux presques blonds la bouche merveilleuse le sourire charmant et spirituel les dents belles l'air galant noble et modeste tout ensemble la gorge miraculeuse et les mains bien faites de plus dorinice a de l'esprit et de cet esprit brillant et doux qui sans estre pourtant fort flateur ne laisse pas de plaire infiniment dorinice a mesme l'humeur si esgalle qu'on ne la peut jamais voir differente d'elle mesme et il y a un si juste meslange d'enjouement et de serieux dans le temperamment de cette personne qu'elle plaist esgallement a tout le monde soit qu'on soit melancolique ou enjoue elle paroist aussi bonne amie et elle l'est en effet quoy que j'aye esprouve pour mon malheur qu'il y a de la tiedeur dans son coeur c'est pourtant une tiedeur deguisee car lors qu'on commence de la voir on diroit veu la franchise qui paroist sur son visage veu sa civilite et sa douceur qu'avec le temps on fera de grands progres dans son ame cependant il est certain que l'on est aussi bien avec elle au bout de trois mois qu'on la connoist qu'on y est au bout de trois ans et que tous les soins imaginables et tous les services qu'on luy peut rendre ne font pas qu'on entre plus avant dans son coeur apres cela seigneur je vous diray que quoy que nous n'ayons qu'une ville dans nostre estat dorinice 
 auoit pourtant dix huit ans que je ne luy avois jamais parle car outre que cette ville est fort grande et qu'on y pouroit estre aisement sans se connoistre particulierement c'est encore qu'ayant eu plusieurs petites passions passageres qui m'avoient occupe dans le commencement de ma vie le hazard m'avoit jette dans une cabale opposee a celle de la mere de dorinice de sorte qu'on pouvoit dire que je ne la connoissois point ou que je ne la connoissois guere mais comme il arriva plusieurs changemens qui desgagerent entierement mon coeur le destin fit que je me trouvay un jour aupres de cette belle personne a une assemblee qui estoit chez la reine de sorte que croyant que je ferois despit aux dames que je ne voyois plus si j'entretenois dorinice que je scavois qu'elles n'aimoient pas je me mis a luy parler ainsi je l'entretins la premiere fois plus pour faire despit aux autres que pour me faire plaisir a moy mesme il est vray que je ne laissay pas d'en trouver beaucoup en sa conversation car comme de son coste elle ne fut pas marrie de voir que je quittois des dames qu'elle n'aimoit pas pour luy parler elle me receut mieux qu'elle ne m'auroit receu du temps que j'estois bien avec ses ennemies elle ne laissa pourtant pas de me faire agreablement la guerre sur ce sujet la lors que je commencay de luy parler et de luy dire que je m'estimois bien heureux de m'estre trouve aupres d'elle avant que je responde precisement a vostre civilite repliqua-t'elle en souriant il 
 faut s'il vous plaist que j'examine un peu si je vous dois traiter en espion ou en deserteur ou en homme qui change de party parce qu'il a connu qu'il n'estoit pas dans le bon ha aimable dorinice luy dis-je en l'interrompant je ne suis ny espion ny deserteur et je change de party avec tant de raison que vous ne m'en scauriez blasmer sans injustice cependant de peur de vous donner mauvaise opinion de moy adjoustay-je il faut mesme que je ne vous dise pas de mal de vos propres ennemies joint aussi que j'ay tant de bien a vous dire de vous que j'aurois grand tort d'employer le temps que j'ay a vous entretenir a vous parler de nulle autre chose si vous me deviez entretenir longtemps repliqua-t'elle en riant vous me feriez grand frayeur d'avoir le dessein que vous avez car j'ay tant de deffauts et j'ay si peu de bonnes qualitez qu'il seroit difficile que vous ne me dissiez que des choses agreables mais comme il est croyable que vous ne serez pas si longtemps sans dancer que vous ayez loisir de me parler de ce que j'ay de mauvais pourveu que vous commenciez de m'entretenir par ce que j'ay de bon j'espere que vous ne me direz rien qui ne me plaise je scay bien du moins luy dis-je alors que je ne vous diray rien que de vray quand je vous diray que vous estes une des plus belles et des plus aimables personnes de la terre comme dorinice m'alloit respondre on la vint prendre a dancer de sorte que de tout le reste du soir je ne pus la rejoindre mais comme 
 elle m'avoit extremement plu et que j'avois bien remarque que j'avois fait depit aux dames a qui j'avois eu dessein d'en faire je me fis mener des le lendemain par un de mes amis chez la mere de dorinice qui s'apelle elicrate mais seigneur je fus si satisfait et de la mere et de la fille que je me repentis bien d'avoir este si longtemps sans les connoistre car enfin cette societe estoit tout a fait agreable en comparaison de celle que j'avois quittee en effet les dames chez qui je n'allois plus estoient de ces personnes qui ne choisissent rien et qui souffrent chez elles de toutes sortes de gens sans exception ce qui est sans doute une chose fort incommode pour ceux qui ont l'esprit delicat et qui n'est pas trop avantageuse pour celles qui en usent ainsi mais pour la maison d'elicrate il n'en est pas de mesme car on n'y trouve presques jamais que d'honnestes gens et dorinice scait si bien l'art de faire que ceux qui ne le sont pas s'y ennuyent que quand le malheur y en mene quelquesfois quelqu'un on est assure qu'il n'y retourne point cependant il y a tousjours beaucoup de monde chez elle parce qu'il y a beaucoup d'honnestes gens dans nostre cour et que tout ce qu'il y en a vont chez dorinice et sont de ses amis car seigneur il faut que vous scachiez que cette personne qui ne fut jamais capable d'amour et qui ne le sera de sa vie est la plus grande coquetre d'amitie qui soit au monde s'il est permis de parler ainsi car elle a des amis de toute espece et 
 ce qu'il y a de rare c'est qu'elle en aquiert tous les jours sans en perdre et qu'elle menage si bien tous les secrets qu'on luy confie qu'elle ne nuit jamais a personne et qu'elle sert autant qu'elle peut tous ceux a qui elle a promis quelque place en son amitie mais elle a pourtant cela de particulier comme je l'ay desja dit au commencement de mon discours qu'il y a des bornes dans son coeur au dela desquelles personne ne scauroit aller car on est aussi bien aupres d'elle en trois mois qu'on y peut estre en trois ans dorinice estant donc telle que je vous la represente et ayant l'abord fort agreable et fort engageant je m'estimay le plus heureux de tous les hommes d'avoir sa connoissance et je sentis bien tost que ce que je sentois pour elle se pouvoit nommer amour et n'estoit point du tout amitie je ne m'en estimay pourtant pas plus malheureux car comme je connoissois bien que j'avois quelque part a son estime et qu'elle m'en promettoit mesme a son amitie je creus que j'en pouvois encore pretendre a son amour et que cependant pour agir selon les maximes ordinaires des amans prudens je ne devois pas me declarer si tost et que je devois effectivement attendre que son coeur fust un peu engage avant que de luy dire ouvertement que j'estois amoureux d'elle je ne laisois pourtant pas de la voir avec une assiduite estrange et de luy rendre tous les soins imaginables car l'amitie qu'on a pour dorinice fait a peu pres faire les mesmes choses que l'amour et 
 en effet j'agis si heureusement qu'en assez peu de temps elle me fit la grace de me mettre au rang de ses amis j'avoue toutesfois que ce rang la ne me plaisoit pas car comme elle en avoit un autre dans mon coeur je ne pouvois me contenter de celuy qu'elle me donnoit dans le sien il est vray que je me flattois de l'esperance qu'elle me distingueroit de tous ses autres amis des qu'elle scauroit que j'estois son amant ce n'est pas que je ne sceusse bien qu'elle disoit tousjours qu'elle faisoit profession ouverte de ne souffrir jamais aucune galanterie mais comme on se flatte aisement quand on aime je croyois que je pourrois estre l'exception de cette regle qui paroissoit estre si generale si bien que ne voulant plus demeurer dans cette cruelle incertitude je me resolus a luy descouvrir ma passion et je m'y resolus apres avoir passe un jour avec un chagrin estrange aupres d'elle quoy que je ne pusse durer ailleurs car imaginez vous seigneur que je suis persuade que presques tout ce qu'elle avoit d'amis vint cette apresdisnee la chez elle et eut quelque chose a luy dire en particulier en effet elle en avoit d'ambitieux qui luy rendoient conte de l'estat de leur fortune elle en avoit de coquets qui luy racontoient leurs intrigues elle en avoit de malheureux qui luy exageroient leurs infortunes elle en avoit d'enjouez qui luy disoient de ces malices qu'on peut dire bas et qu'on n'ose dire haut elle en avoit de ces honnestes faineans qui ont pourtant mille secrets a faire 
 quoy qu'ils n'en ayent aucun elle en avoit d'amoureux qui luy disoient mesme une partie de leurs avantures et elle en avoit enfin un si grand nombre ce jour la a l'entour d'elle que j'en fus aussi importune que s'ils eussent tous este mes rivaux de sorte qu'estant demeure le dernier pres de dorinice je me mis a la prier de me au dire si j'estois aussi presse dans son coeur que je l'avois este ce jour la dans sa chambre vous y estes sans doute encore plus presse repliqua-t'elle en riant car tous mes amis y sont et je ne les ay pas tous veus aujourd'huy ha madame m'escriay-je il n'est pas juste que vous soyez seule dans mon coeur et que je sois dans le vostre avec une si grande foule d'amis que je ne scay comment vous pouvez regler leurs rangs du moins ay-je veu des ceremonies chez la reine ou il y avoit plusieurs querelles quoy qu'il n'y eust pas tant de gens a qui il falust assigner les places qu'ils devoient occuper c'est pour quoy madame il faut que je sorte de vostre coeur ou que tous les gens qui m'y pressent en sortent car je vous avoue que je ne puis plus y demeurer en repos aussi bien madame adjoustay-je sans luy donner loisir de me respondre y a-t'il beaucoup d'injustice de me confondre avec eux car je ne suis point de leur rang et je ne pense rien de ce qu'ils pensent en effet bien loin de vous entretenir de mon ambition je vous declare que je n'en ay point d'autre que d'estre aime de vous que bien loin de vous conter mes intrigues je 
 vous assure que je n'en veux jamais avoir si vous n'en estes que bien loin de vous entretenir de mes malheurs domestiques je ne veux vous dire que ceux que vous me causez que bien loin de vous divertir par des malices enjouees je ne veux que vous faire des pleintes des maux que je souffre que bien loin d'estre de ces oisifs qui n'ont rien a dire qui les regarde je ne veux vous parler que de ce qui me touche et que bien loin enfin de vous raconter l'amour que j'ay pour les autres je ne veux vous entretenir que de celle que j'ay pour vous apres cela madame adjoustay-je jugez s'il vous plaist s'il y a de l'equite que vous me confondiez avec tant de gens a qui je ne ressemble point il n'y en a pas sans doute reprit-elle en souriant car si vous estes ce que vous dittes il faut que vous sortiez de mon coeur et que vous laissiez vostre place a quelque autre car il ne seroit pas equitable poursuivit-elle en raillant d'en chasser cent pour en garder un et il y a bien moins d'injustice d'en chasser un pour en garder cent c'est pourquoy mereonte c'est a vous a choisir si vous estes de mes amis comme je l'ay tousjours creu adjousta-t'elle demeurez en paix dans mon coeur comme mes autres a mis y demeurent mais si vous n'en estes pas ne trouvez pas mauvais si je vous en fais sortir cependant comme je n'en scay que ce que vous m'en dittes et que je ne veux pas mesme me donner la peine d'examiner si vous dittes vray ou si vous ne le dittes pas je veux bien m'en raporter a vous et vous 
 croire sur vostre parole puis que cela est madame repris-je vous croires donc s'il vous plaist que je ne suis point vostre amy et que je suis vostre amant car je vous assure que je ne puis plus vivre dans une si grande confusion d'amis puis que cela est dit-elle a son tour vous sortirez de mon coeur et vous me ferez plaisir adjousta-t'elle de me faire aussi sortir du vostre car puis que j'y suis seule il y a aparence que de l'humeur dont je suis je m'y ennuyerois estrangement mais madame luy dis-je vous me respondez si peu serieusement que je croy que vous ne me regardez ny comme vostre amant ny comme vostre amy sincerement repliqua-t'elle je ne scay effectivement ce que j'en dois croire mais apres tout mereonte poursuivit-elle en prenant un visage plus serieux si vous m'en croyez vous vous contenterez d'estre au premier rang de mes amis sans vouloir changer de place car je vous dis ingenument que vous ne pourriez changer sans y perdre si c'estoit une chose qui dependist de moy respondis-je que d'estre vostre amy ou vostre amant je croy que je choisirois le premier au prejudice de l'autre car je voy tous ceux qui portent cette qualite si satisfaits de vous que je le devrois faire si j'aimois mon repos mais madame la chose n'en est pas la et vous avez beau me mettre au premier rang de vos amis il faut malgre vous que je sois vostre amant et que je le sois jusques a la mort comme il peut estre 
 que vous vous trompez vous mesme a connoistre l'affection que vous avez pour moy reprit elle en souriant et que vous la croyez ce qu'elle n'est point je ne veux pas encore vous bannir de mon coeur et je veux en attendant que vous le scachiez mieux et que je m'en sois esclaircie vous mettre au rang de certains amis douteux dont j'ay eu quelquesfois en ma vie dans le coeur de qui je discernois une certaine amitie un peu differente de celle de mes autres amis et qui n'estant precisement ny amour ny amitie tenoit si fort de l'une et de l'autre qu'on pouvoit presques luy donner tel nom qu'on vouloit sans injustice ha madame m'escriay-je l'affection que je sens pour vous n'est nullement de cette nature car je scay de certitude infaillible que l'amitie ne donne ny desirs ny inquietude ny jalousie ha mereonte me dit-elle je voy bien que vous ne connoissez ny l'amitie tendre ny l'amitie galante puis que vous parlez comme vous faites en effet quand on a de l'amitie a ma mode on desire d'estre aime on est inquiet quand on est long temps sans voir ses amies et on est mesme jaloux d'en voir d'autres au dessus de soy mais madame luy dis-je vous donnez donc bien de la jalousie et veu ce grand nombre d'amis que vous avez je suis estonne qu'il n'arrive tous les jours quelque querelle entre eux plus vous parlez de cette amitie tendre et galante qui est a mon usage repliqua dorinice plus vous m'y paroissez estre ignorant car enfin la jalousie qu'elle inspire 
 n'est nullement de la nature de celle de l'amour au contraire c'est une jalousie douce ingenieuse et spirituelle qui fournit a la conversation qui augmente l'amitie qui n'a jamais rien de sombre de chagrin ny de funeste et qui ne produit point d'autre effet sinon qu'on en devient plus soigneux plus exact et plus complaisant afin de se mettre en estat de donner de la jalousie aux autres au lieu d'en avoir ainsi on peut dire que l'amitie dont je parle a toutes les douceurs de l'amour sans en avoir les inquiettudes au reste adjousta-t'elle quand je parle d'amitie je n'entens pas mesme parler de cette espece d'amitie dont il n'y a que trois ou quatre exemples en tous les siecles ny de ces gens qui n'ont qu'un amy ou qu'une amie en toute la terre car pour estre du rang de ces premiers il faudroit estre capable de vouloir mourir pour ses amis et se piquer mesme autant de generosite heroique que d'amitie tendre et pour estre comme ceux qui sont si difficiles et si delicats qu'ils ne trouvent qu'une personne au monde qu'ils jugent digne de leur amitie il faudroit ne se divertir pas trop bien car comme selon moy on ne se divertit qu'avec ceux que l'on aime il seroit difficile que je passasse le temps agreablement s'il n'y avoit qu'une personne en toute la terre qui me divertist je ne veux pas non plus poursuivit-elle d'une certaine amitie solide dont il y a tant de gens sages qui sont capables et qui n'en connoissent point d'autre car je la trouve trop 
 froide trop seche et trop ennuyeuse en effet ce sont de ces gens qui se contentent de vous aimer solidement dans le fonds de leur coeur de vous servir dans toutes les rencontres importantes de parler bien de vous quand l'occasion s'en presente et qui ne vous disent jamais a vous mesme qu'ils vous aiment ce sont dis-je de ces gens qui negligent tous les petits soins et tous les petits devoirs de l'amitie et qui pensent qu'elle doit tousjours estre si serieuse qu'elle ne peut jamais souffrir nul enjouement cependant je soutiens que pour l'ordinaire ce sont les petites choses qui font les grandes amitiez car pour les grands services on les rend ou on les recoit si rarement qu'il n'est pas possible que ce soient eux qui facent naistre et qui nourrissent l'amitie mais a ce que je voy madame repliqua-t'il vous voulez que celle qui vous est propre ressemble si fort a l'amour qu'il s'en faut peu que je ne croye que je suis encore bien plus malheureux que je ne le pensois estre et que je ne regarde tous vos amis comme mes rivaux comme j'en ay quelques uns qui sont amoureux de dames que vous connoissez repliqua-t'elle vous auriez tort si vous pensiez qu'ils fussent mes amans mais du moins madame repris-je voudrois-je bien scavoir quel rang vous donnez a tous vos amis pour commencer par ceux dont je viens de parler repliqua dorinice j'ay a vous dire que mes amis amoureux sont tousjours les derniers dans mon coeur quoy qu'ils me divertissent fort en 
 me racontant leurs follies et leurs avantures et si vous voulez me nommer ceux pour qui vous avez de la curiosite je vous diray ingenument en quel rang ils sont dans mon esprit dittes moy donc madame luy dis-je ou vous placez un certain amy que vous avez dont l'ame est si ambitieuse que je ne croy pas qu'il ait jamais eu un moment de repos pour celuy-la dit elle il n'est ny des premiers ny des derniers et il est au rang de ceux de qui j'escoute les secrets mais a qui je ne voudrois pas dire les miens si j'en avois vous en avez un autre repris je qui a bien du merite mais il est si fier que je ne scay quelle douceur son amitie vous peut donner ny en quel rang vous le pouvez mettre car vous n'en avez point qui luy ressemble je vous assure repliqua t'elle que cet amy fier dont vous parlez tout irregulier qu'il vous paroist en amitie n'est pas un des plus mal placez dans mon coeur et si sa fierte continue de s'adoucir pour moy il pourroit bien estre au premier rang car enfin il a mille bonnes qualitez il est vray qu'il ne tesmoigne pas tousjours souhaiter assez ardemment qu'on l'aime pour l'estre fortement quoy qu'il n'y aye rien de plus propre a se faire aimer du moins luy dis-je suis-je persuade que vous avez un autre amy qui s'apelle artimas qui s'il n'est au premier rang y sera bien tost car il a sans doute tout ce qu'il faut pour plaire et je me suis mesme aperceu qu'il vous a plu assez promptement il est vray dit elle que celuy dont vous parlez est tel que vous dittes 
 car il est bien fait il a infiniment de l'esprit et de l'esprit agreable il fait de fort jolis vers et escrit fort bien en prose il est capable d'enjouement et de serieux et il commence une amitie de la plus jolie facon du monde en effet il paroist tendre il est doux flateur civil et complaisant il a mesme un certain empressement obligeant qui persuade presques qu'il a tant d'amitie pour vous qu'il n'aura jamais d'amour pour personne de plus il paroist si aise quand il vous voit il est si sensible aux bien-faits et il tesmoigne souhaiter si ardemment d'estre aime qu'il est assez difficile de n'avoir pas beaucoup de disposition a l'aimer mais a vous dire la verite soit que son amitie se lasse tost ou qu'il s'accoustume si promptement aux graces qu'on luy fait qu'elles ne luy soient plus sensibles ou qu'il ait quelque inconstance naturelle dans l'esprit il devient si inesgal dans son amitie et si negligent que quand il seroit ingrat et indifferent il ne scauroit quelquesfois faire pis qu'il fait en effet il y a des jours ou il est aupres de vous sans vous parler ou il vous voit sans vous voir s'il faut ainsi dire et ou il a une tiedeur dans l'esprit qui ne donne pas moins d'estonnement que de depit a ceux qui s'y interessent car il n'y a rien de plus surprenant que de voir de ces gens qu'on a veus avec un empressement si tendre devenir froids comme s'ils ne vous connoissoient point neantmoins comme il n'y a pas encore assez long temps que je connois celuy dont vous parlez pour en juger decisivement 
 tout ce que je vous en puis dire est qu'infailliblement il sera au premier rang ou au dernier car il ne peut en avoir d'autre dans mon esprit ainsi je ne puis encore vous dire precisement quelle place il occupera dans mon coeur puis que cela depend plus de luy que de moy car enfin s'il continue d'estre inegal et tiede il ne sera peut-estre mesme qu'au rang de mes connoissances sans estre seulement au dernier rang de mes amis et s'il revient comme il estoit au commencement que je le connus et qu'il ne devienne point sujet a avoir de ces emportemens qu'on voit presques a tous les jeunes gens de la cour et qui les rendent esgallement incapables de faire jamais nulle illustre conqueste ny en amour ny en amitie il sera au rang de mes amis et mesme a celuy de mes plus chers amis mais du moins madame repris-je me direz vous plus positivement la place qu'occupe un parent que j'ay qui vous voit plus souvent qu'aucun autre excepte moy ha pour celuy-la me dit elle t'avoue qu'il est au mesme rang que vous car enfin je ne voy rien dans toute l'estendue de nostre amitie qui ne me plaise le commencement en fut galant la suite en fut obligeante et je l'ay tousjours veu esgallement soigneux de me plaire je le trouve mesme plus tendre et plus sensible qu'il n'estoit au commencement de nostre connossance il paroist plus aise de me voir et nous nous divertissons bi mieux ensemble quand nous nous entretenons seuls que nous ne faisions dans 
 la naissance de nostre amitie vous avez encore un autre amy repris-je qui aime autant a vous entretenir seule que s'il estoit vostre amant et j'ay remarque que des qu'il vient quelqu'un chez vous il s'en va celuy que vous dittes repliqua-t'elle n'est pas un de ceux qui sont le plus mal aveque moy car enfin la plus grande marque d'un grand esprit est de pouvoir bien foutenir une conversation particuliere et la plus grande preuve qu'on puisse donner de se plaire avec une amie est d'aller seul la chercher et de la chercher seule et si vous scaviez le gre que je scay a celuy dont vous parlez de ce que je suis persuadee qu'il ne cherche que moy quand il me vient voir et de ce qu'il se divertit plus quand il me trouve seule que quand il y a beaucoup de monde vous verriez que je le prefere a tous ces esvaporez qui ne peuvent durer s'ils ne sont en une grande compagnie tumultueuse ou il faut bien souvent qu'ils crient de toute leur force pour se faire entendre et qui aiment mieuz aller continuellement chercher toutes les mauvaises conversations d'une ville que de demeurer une apresdisnee avec deux ou trois personnes raisonnables a s'entretenir agreablement cependant ils en sont les premiers punis car je suis assuree que pour l'ordinaire ces gens la qui ne choisissent rien prennent de tres mauvaises habitudes qui les rendent moins aimables et qui les font moins aimer mais mereonte adjousta-t'elle pour vous espargner la peine de me nommer tous 
 ceux que je connois il vaut mieux que je vous assure que vous n'estes que trois ou quatre au premier rang de mes amis car pour tous les autres je m'imagine que vous ne vous en souciez pas trop quoy madame repris je vous croyez que je doive estre fort satisfait de ce que vous me donnez trois ou quatre concurrens dans vostre coeur mais si vous considerez que j'ay cent amis repliqua t'elle vous vous trouverez bien heureux de n'en avoir que trois ou quatre qui soient vos esgaux ha madame repris-je quand je ne serois que vostre amy je ne serois pas content et de l'humeur dont je suis je voudrois du moins estre le premier de ces trois ou quatre voyez donc si estant vostre amant je puis m'estimer heureux d'estre confondu avec tant d'amis pour vous tesmoigner repliqua-t'elle que je fais pour vous tout ce que je puis je vous declare que vous serez le premier des trois ou quatre amis que j'ay mis au premier rang pourveu que vous ne me parliez jamais de vostre pretendue amour mais madame repliquay-je comme vous avez un certain amy fier qui pourra estre aussi au premier rang et que vous en avez encore un autre dont vous mesme ne scavez pas la place et que vous dittes qui sera infailliblement au premier ou au dernier rang de vos amis je trouve qu'en m'offrant la premiere place dans vostre amitie je n'y ay pas grande seurete puis que ce dernier pourra peut-estre mesme en chasser tous les autres comme je ne scay point l'advenir respondit-elle 
 je ne puis parler que du present c'est pourquoy tout ce que je vous puis dire est que si celuy dont vous parlez continue d'estre ce qu'il est depuis quelques jours toute sa bonne mine tout son merite et tout son esprit ne m'empescheront pas de le mettre au dernier rang de mes amis et de vous dire en suite que de tous ceux qui ont presentement quelque place en mon amitie vous serez le premier si vous le voulez mais madame m'escriay-je ne scauriez vous comprendre qu'un amant ne peut jamais estre content d'estre regarde comme un premier amy en effet adjoustay-je jugez un peu quel avantage j'en pourrois tirer car n'est-il pas vray que vous ne me direz point tous les secrets de vos amis cela n'est pas douteux reprit-elle et la mesme fidellite que je vous garderay je la leur garderay aussi mais madame luy dis-je alors quelle marque singuliere auray-je donc de vostre affection car puis que vous n'avez nul attachement particulier dans l'ame vous n'avez nuls secrets importans que vous me puissiez confier et quand vous en auriez je ne serois pas le seul a qui vous feriez peut-estre la grace de les raconter ainsi madame je ne voy pas comment vous concevez qu'il soit possible qu'un homme qui vous aime et qui vous aime avec une passion infiniment tendre puisse se contenter d'estre vostre premier amy et je pense mesme que j'aimerois mieux que vous me missiez au dernier rang de vos amans que de me mettre au premier rang de vos amis quoy 
 qu'il en soit mereonte adjousta-t'elle je ne puis faire autre chose pour vous que ce que je vous offre de faire songez y donc bien serieusement car il pourroit estre qu'en refusant d'estre le premier de mes amis je deviendrois vostre ennemie comme je voulois luy respondre on luy vint dire que sa mere la demandoit de sorte que je la quittay sans que j'eusse accepte la qualite de son premier amy et sans qu'elle m'eust permis de me dire son amant neantmoins comme je luy avois descouvert ma passion j'en sentois quelque soulagement et ce qui me donnoit encore beaucoup d'esperance estoit que je connoissois bien effectivement que dorinice avoit de l'amitie pour moy si bien que m'imaginant alors qu'il n'y avoit nulle impossibilite que cette affection changeast de nature et croyant au contraire qu'il estoit plus aise de passer de l'amitie a l'amour que de l'indifference a cette passion j'esperois beaucoup plus que je ne le disois et j'esperois mesme plus que je ne croyois esperer car je l'ay bien connu depuis de sorte que je vescus quelques jours dans de grandes inquietudes me semblant qu'il falloit en effet donner le temps a dorinice de connoistre si ce que je luy avois dit de ma passion estoit vray avant que de commencer de la recompenser il n'y avoit pourtant point de jour que la multitude de ses amis ne m'incommodast et ou je ne m'imaginasse qu'il y en avoit quelques uns qui n'appelloient qu'amitie ce qu'on pouvoit apeller amour et en effet je connus 
 a la fin qu'il y avoit pour le moins deux amans travestis en amis parmy cette foule qui environnoit dorinice si bien que la jalousie se meslant quelquesfois a mon amour j'avois de tres facheuses heures neantmoins apres avoir bien observe ces rivaux cachez je ne fus pas si jaloux d'eux que de quelques amis de dorinice ce n'est pas qu'il n'y en ait un qui est fort aimable et fort propre a estre un dangereux rival car enfin il est agreable de sa personne et il a l'esprit delicat joint que comme dans le commencement de sa vie sa premiere passion a este pour une personne de grand merite et de grand esprit cette amour a mis une politesse dans sa conversation qui l'a fait aussi honneste homme qu'il est car il est certain qu'il n'y a rien de plus dangereux aux jeunes gens que de s'engager a aimer de sottes personnes et en effet ce second rival que j'avois faisoit bien voir ce que je dis car il estoit nay encore mieux fait que l'autre il avoit mesme de l'esprit et cependant comme il eut le malheur de se trouver dans une cabale ou il y avoit beaucoup de femmes de peu de merite et de femmes qui ne scavoient pas bien le monde il s'est entierement gaste l'esprit dans cette societe ou il eut un premier attachement qui l'accoustuma insensiblement a estre tel que les gens qu'il voyoit de sorte que pour celuy-la je ne le craignois pas parce qu'en effet en l'estat ou il estoit alors il n'estoit pas redoutable pour l'autre quoy qu'il eust de l'agreement et du merite 
 je ne le craignois pas non plus parce que je connoissois bien que dorinice le soubconnant d'estre amoureux d'elle le traitoit moins favorablement que ses autres amis je connus mesme assez clairement que ces deux rivaux n'avoient pas tant de part que moy au coeur de cette belle personne car elle ne faisoit pas grande difficulte de me dire ce que ceux dont je parle luy disoient mais pour ses veritables amis elle ne m'en vouloit jamais rien aprendre bien que je luy disse qu'elle estoit maistresse absolue de mon coeur et de mon esprit et que je sentois bien que quoy que la generosite voulust qu'on ne revelast pas le secret de ses amis je ne pourrois conserver celuy des miens si elle les vouloit scavoir tant elle avoit de pouvoir sur moy il est vray que cette exageration d'amour me fit le lendemain une grande querelle car vous scaurez seigneur que nous nous rencontrasmes le jour suivant en un lieu ou une de ces dames que j'avois aimee autrefois se trouva avec beaucoup de monde de sorte que dorinice malicieusement fit venir a propos de parler de la puissance qu'une maistresse devoit avoir sur le coeur d'un amant car comme elle scavoit bien qu'il commencoit de s'espandre quelque bruit de ma passion dans nostre cour elle espera tirer un assez grand plaisir de la guerre qu'elle entreprit de me faire pour cet effet elle me dit hardiment qu'en parlant le jour auparavant avec elle je luy avois dit que des que j'estois amant je sacrifiois tous mes secrets et tous ceux de mes amis a ma 
 maistresse et que je luy racontois mesme toutes mes premieres amours si bien que me trouvant dans la necessite de dedire la personne que j'aimois alors ou de deplaire a celle que je n'aimois plus je choisis le dernier et j'aimay mieux facher mon ancienne maistresse que la nouvelle je detournay pourtant la chose le plus adroitement que je pus en effet dis-je alors a dorinice j'ay bien dit que lors qu'on estoit amoureux on n'avoit plus rien a foy mais je n'ay point dit que de moy mesme j'allasse conter les secrets de mes amis et mes amours passees a ma maistresse et ce que je dis est que si elle se mettoit dans la fantaisie de les vouloir scavoir et qu'elle me le commandast absolument j'aurois bien de la peine a luy desobeir cependant repliqua un des amis de dorinice qui luy racontoit tousjours toutes choses je ne trouve pas que cela se doive car si j'en estois persuade je ne dirois donc jamais rien ny a mes amis ny a mes amies puis que je ne le pourrois dire seurement pour moy adjousta cette dame que j'avois aimee je trouve qu'il y auroit de la perfidie a un amant qui reveleroit le secret de ses amis a sa maistresse et qu'il y auroit de la laschete a la maistresse si elle le souhaitoit en mon particulier reprit une amie de dorinice qui s'apelle nyrtile a qui elle fit signe de contredire cette dame que j'avois aimee je ne scay comment vous l'entendez mais je scay bien que la douceur de l'amour est l'empire absolu du coeur d'un amant et que si j'en 
 avois un que je descouvrisse qui me cachast une chose que je voudrois scavoir je ne le verrois jamais car enfin qu'il ne m'aime point s'il ne m'estime qu'il ne m'aime point dis-je s'il ne m'aime plus que tout le reste du monde et s'il n'est capable de m'obeir aveuglement soit que j'aye raison ou que je ne l'aye pas en effet adjousta-t'elle je ne veux pas seulement qu'un amant soit capable de me dire les secrets de ses amis mais je veux mesme qu'il le soit de faire des injustices si la fantaisie m'en prend il faut bien que cela soit ainsi repliqua cet amy de dorinice qui se nomme oxaris puis que vous voulez qu'il revele les secrets de ses amis qui est la chose du monde qui doit estre la plus inviolable et pour moy qui ne croy point que la justice et la generosite soient incompatibles avec l'amour je n'ay garde de penser qu'il soit permis de faire des perfidies et je sens bien au contraire que si j'avois une maistresse qui voulust m'obliger a luy donner cette marque d'amour je cesserois de l'estimer et par consequent d'estre son amant ainsi je ne luy dirois nullement ce que mes amis m'auroient dit si vous connoissiez bien l'amour repris-je vous ne diriez pas ce que vous dittes car il est vray qu'encore qu'une personne qu'on aime veuille quelquesfois des choses injustes on ne cesse pas de l'aimer pour cela car si l'amour estoit volontaire il s'ensuivroit de necessite que tout le monde voudroit n'aimer que de ces personnes admirables dont il n'y a que trois ou 
 quatre en tout un royaume et en tout un siecle et qu'elles auroient une si grande presse a l'entour d'elles qu'a peine en pourroit on aprocher cependant l'experience fait voir tous les jours qu'il y a des gens de grand esprit qui aiment des personnes qui ont des deffauts et des deffauts qu'ils connoissent et qui ne les guerissent pourtant point de leur passion je comprens bien reprit brusquement oxaris qu'on peut s'apercevoir que la personne qu'on aime a le teint un peu trop pasle ou un peu trop brun sans cesser de l'aimer et qu'on peut mesme connoistre qu'elle a quelque inegalite dans l'humeur ou quelque legerete dans l'esprit sans changer d'amour mais je ne comprens point qu'on continue d'aimer une femme sans probite et sans vertu cependant je soustiens tousjours que la personne qui revele les secrets de ses amis manque absolument et de vertu et de probite que celle qui veut qu'on trahisse les autres en manque aussi et qu'on ne peut rien faire de plus terrible que de trahir ceux qui se sont confiez en nous s'il s'agissoit de juger de la chose en elle mesme reprit nyrtile je la trouverois fort condamnable mais ce que je soustiens est que si un homme est amoureux et qu'il aime une personne qui veuille scavoir tout ce qu'il scait il n'est pas assez amoureux s'il ne le luy dit point puis qu'il est vray qu'il n'est pas si oblige comme homme d'honneur de ne reveler point le secret de ses amis qu'il l'est comme amant de les dire a la personne qu'il aime si elle 
 les veut scavoir car enfin il ne s'agit pas d'examiner si ce qu'elle veut est juste ou ne l'est pas et il ne s'agit que de luy obeir aveuglement pour luy donner une marque d'amour puis qu'il n'y en a point de plus grande que l'obeissance et que sans obeissance il n'y a point d'amour ny point de plaisir a aimer pour moy repliqua cette dame que j'avois autrefois aimee je ne scay comment on peut entendre cela ainsi en effet reprit brusquement oxaris je ne voy pas qu'il puisse y avoir de raison a estre de ce sentiment la car enfin dit-il a dorinice quoy que ce ne fust pas elle contre qui il disputoit n'est-il pas vray qu'il peut y avoir des causes legitimes de cesser d'aimer il n'en faut point douter reprit-elle cela estant ainsi repliqua t'il pourquoy est-il plus juste que la jalousie puisse faire mourir l'amour que de la faire cesser lors que vous descouvrez que la personne que vous aimez n'a point de veritable vertu puis qu'elle vous veut obliger a faire une laschete et une perfidie et n'est il pas bien plus raisonnable de rompre avec elle pour cela que parce qu'elle aura regarde un rival favorablement tant qu'on vous considerera conme un philosophe vous aurez raison de parler comme vous faites respondit nyrtile mais des qu'on vous regardera comme un amant on vous regardera comme un homme qui ne doit rien refuser a la personne qu'il aime veritablement adjousta-t'elle si vous cessez de l'aimer des qu'elle vous demandera quelque chose d'injuste vous 
 devez estre regarde comme un homme sage qui n'a de la passion que dans l'esprit et qui n'en a point dans le coeur mais cela n'empeschera pas que cette dame qui a voulu vous obliger a faire cette injustice n'ait sujet de vous accuser d'estre mauvais amant car encore qu'elle ait tort de vouloir une chose deraisonnable ce n'est pas a dire que vous ayez raison de ne la luy accorder point et vous ne pouvez attendre autre chose sinon que durant que vos amis diront que vous estes discret vostre maistresse dira que vous ne scavez pas aimer ce qu'il y a de meilleur repris-je pour ne desesperer pas cette personne avec qui j'avois eu autrefois quel que intelligence c'est qu'il y a peu de dames qui ayent cette sorte d'injustice ny qui veuillent s'amuser a aller scavoir mille bagatelles dont elles n'ont que faire pour moy repliqua malicieusement dorinice si j'estois d'humeur a avoir un amant je ne ferois consister mon plaisir qu'a luy faire raconter toutes ses amours passees car pour les secrets de ses amis je ne les voudrois pas scavoir mais pour toutes ces petites choses de galanterie qui paroissent si folles quand elles sont passees et qui le semblent tousjours a ceux qui n'y ont point d'interest j'aurois le plus grand plaisir du monde a me les faire dire exactement et si quelque raison estoit capable de me faire souffrir un amant je pense que ce seroit l'esperance de recevoir un divertissement tel que je l'imagine car je ne scache rien de si plaisant que de trouver en conversation quelqu'une 
 de ces dames qui font les severes dont on scait cent folies et cent bizarres intrigues c'est pourquoy si je choisis jamais un amant j'en choisiray un qui ait eu quelque autre amour car encore qu'on die que les premieres passions sont les plus fortes je ne veux point estre sa premiere maistresse de peur d'estre privee du plaisir que je concoy qu'il y a d'aprendre de pareilles choses s'il ne faut que scavoir beaucoup de secrets pour se bien divertir repris-je un amant qui seroit aime de vous et qui seroit de l'humeur de nyrtile passeroit admirablement bien le temps si vous luy vouliez raconter tous les secrets de vos amis vous dis-je qui en avez une si grande multitude qu'on ne les scauroit conter je ne scay reprit elle en souriant si vous me pensez blasmer mais je pretens que la plus grande louange qu'on puisse me donner est d'avoir eu l'adresse d'aquerir et de conserver tant d'amis mais madame luy dis-je pour d'estourner la conversation pensez vous effectivement qu'il n'y ait point quelque espece d'honneste coquetterie a en avoir tant et croyez vous que cette espece d'amitie galante que vous voulez qu'on ait pour vous soit une chose qu'il soit permis d'avoir pour mille a la fois car si cela est j'avoue que je ne voy pas grand inconvenient qu'un amant ait plusieurs maistresses et qu'une dame ait plusieurs galans je suis si fortement persuadee repliqua dorinice qu'on-peut avoir autant d'amis qu'on veut que je regarde mon 
 amitie comme une chose infinie en effet quand je fais un nouvel amy et que je luy donne part a mon amitie selon celle que je croy qu'il a pour moy je m'en trouve encore aussi riche un quart d'heure apres que si je ne luy avois rien donne mais a ce que je voy luy dis-je ce n'est donc pas au merite que vous accordez vostre affection nullement reprit-elle car je trouve juste que le merite soit la mesure de mon estime mais je trouve en mesme temps qu'il n'y a que l'amitie qui soit celle de l'amitie aussi vous puis-je assurer que je distribue tres equitablement la mienne en mon particulier repris-je je ne puis concevoir qu'on puisse aimer fortement un si grand nombre de gens et je ne scay comment font ceux qui se contentent de la centiesme partie d'un coeur car pour moy si je n'en ay un tout entier je ne me scaurois estimer heureux ce ne sera donc jamais moy qui vous le rendray reprit dorinice en souriant car je ne donneray jamais le mien ainsi je ne le seray donc de ma vie repliquay-je tout bas pendant qu'elle se levoit pour s'en aller apres quoy m'en allant avec elle je luy fis mille pleintes en particulier de la malice qu'elle avoit eue et il n'est rien que je ne luy disse en suitte pour l'obliger de souffrir ma passion il est vray que je parlay inutilement et que quoy que je pusse dire elle ne fit rien de plus avantageux pour moy que de m'offrir d'estre le premier de ses amis de sorte que ne pouvant alors obtenir rien davantage je voulus 
 voir si je pourrois me contenter du rang qu'elle me donnoit dans son coeur et en effet je suis oblige de dire que dorinice me tint ce qu'elle m'avoit promis et que je n'eus aucun sujet de penser qu'elle eust quelque amy pour qui elle eust plus d'amitie que pour moy car elle me parloit sans doute avec beaucoup de confiance elle estoit fort aise de me voir elle m'entretenoit avec plaisir et elle me disoit sincerement tout ce qu'elle pensoit sur toutes les choses dont nous nous entretenions de plus elle s'interessoit a ma fortune si j'estois malade elle envoyoit regulierement scavoir de mes nouvelles si par malheur j'estois deux jours sans la voir elle vouloit que je luy disse ce que j'avois fait elle prenoit mon party en toutes occasions et mesme contre ses plus chers amis elle me louoit avec chaleur elle vouloit que tous ceux qu'elle connoissoit m'estimassent et elle me louoit mesme quelquesfois en parlant a moy d'une maniere fort obligeante de sorte qu'on peut dire que je jouissois de tout ce que la solide amitie et mesme l'amitie tendre et galante peut avoir de doux et d'agreable cependant je n'estois point du tout content et les plus favorables regards de dorinice me donnoient quelquesfois de la colere au lieu de me donner de la joye car enfin quoy que je ne visse jamais ses yeux irritez je ne les voyois pas comme je les voulois voir en effet dorinice ne me regardoit que comme on regarde tous les objets indifferens qui tombent sous la veue ses 
 regards estoient tranquiles et ses yeux estoient si muets pour moy qu'ils ne me disoient rien et je n'y voyois jamais un certain esclat languissant qui est le veritable carractere de l'amour je n'y voyois non plus ny plaisir ny trouble ny transport ny passion ils ne me disoient rien comme je l'ay desja dit et ils ne m'entendoient mesme pas quand je leur disois quelque chose par mes regards de sorte que je pouvois estre regarde favorablement sans estre heureux de plus quoy que dorinice tesmoignast estre plus aise que je luy parlasse que le reste de ses amis je ne m'apercevois pas que ma conversation l'attachast assez car s'il venoit quelqu'un d'eux qui eust quelque chose a luy dire en particulier elle me quittoit sans peine pour l'entretenir et me quittoit sans en avoir un grand chagrin elle faisoit mesme diverses parties de plaisir dont je n'estois pas sans en avoir nulle inquietude elle ne me disoit jamais rien de ce que les autres gens qu'elle aimoit luy disoient et tout le privilege que le rang de son premier amy me donnoit estoit qu'elle se contraignoit quelquesfois moins pour moy et qu'elle gardoit moins de mesure avec moy qu'avec beaucoup d'autres en effet elle avoit deux ou trois de ces amis d'enjouement avec qui elle vivoit d'une maniere plus galante et plus enjouee si bien que comme cela avoit plus de raport avec la passion que j'avois dans l'ame je portois quelquesfois envie a ces gens la quoy que je sceusse de certitude que dorinice 
 m'aimoit plus qu'eux il est vray que comme elle scavoit que j'estois amoureux d'elle quoy que je ne le luy disse pas souvent parce qu'elle ne le vouloit plus endurer elle aportoit quelque soin a me persuader que son amitie ne pouvoit jamais estre qu'amitie et en effet elle me le persuada si bien que je creus estre le plus malheureux de tous les hommes de sorte que ne pouvant plus me contraindre je me mis a me pleindre continuellement et je me pleignis tant que j'en importunay dorinice mais a dire la verite j'estois excusable dans mes pleintes car il est vray qu'il n'y a rien de plus insuportable que d'avoir une violente passion pour une personne qui n'a que de l'amitie pour vous et il n'y a nulle comparaison a faire entre ce malheur la et celuy de ceux qui aiment sans estre aimez car enfin on se voit presques toujours tout prest d'estre heureux sans le pouvoir estre et vous employez tous vos soins sans faire jamais nul progres que celuy que vous avez fait qui ne vous contente point du tout car il est certain que la plus ardente amitie de la terre ne scauroit estre comparee avec la plus foible amour qu'on puisse avoir dorinice voulut pourtant un jour me persuader que mes pleintes estoient fort injustes en effet me disoit-elle apres que je me fus bien pleint n est-il pas vray que me connoissant comme vous faites vous estes persuade que si l'affection que j'ay dans l'ame estoit d'une autre nature je ferois moins pour vous que je ne fais je le crois ainsi madame luy dis-je 
 mais en faisant moins vous feriez plus et je suis si persuade de ce que je dis qu'il y a des jours ou je me trouverois plus oblige si vous aportiez quelque soin a destourner vos beaux yeux de peur de rencontrer les miens que de me regarder tranquilement comme vous faites quelquesfois et pour vous aprendre en peu de mots combien mon amour est peu satisfaite de vostre amitie je vous declare madame que vostre indifference me seroit beaucoup moins insuportable ce que vous me dittes est si bizarre reprit-elle que je croy que vous avez perdu la raison si vous aviez eu de l'amour durant un quart d'heure seulement repris-je vous concevriez aisement que l'estat le plus malheureux ou un amant se puisse trouver est d'estre persuade qu'on n'aura jamais d'amour pour luy de sorte madame que commencant de croire qu'il est plus aise de passer de l'indifference a l'amour que de faire qu'une longue amitie devienne passion vous ne devez pas trouver estrange si je m'estime le plus malheureux de tous les hommes de voir que toute mon amour tous mes soins et tous mes services ne pourront faire changer de nature a l'affection que vous avez pour moy cependant il vous seroit ce me semble si aise de me rendre heureux que je ne scay pourquoy vous ne le faites pas car enfin madame adjoustay-je je consens que vous m'aimiez moins que vous ne faites pourveu que vous m'aimiez d'une autre maniere car de penser que je puisse souffrir qu'il n'y ait autre difference entre 
 ces cent amis que vous avez et moy sinon que vous m'aimez peut-estre un peu plus qu'eux c'est penser une chose impossible car enfin l'amour ne peut estre satisfaite que par elle mesme et toute vostre amitie tendre galante et solide ne scauroit entrer en comparaison avec la plus foible passion du monde jugez donc comment elle pourroit contenter la plus violente amour de la terre mais apres tout repliqua dorinice il faut que je vous redie une seconde fois que si je vous aimois de la maniere que vous l'entendez vous en seriez moins heureux que vous n'estes car en l'estat ou je suis je vous laisse voir toute la tendresse de mon coeur je vous dis mille choses obligeantes et je vous cherche mesme quand vos chagrins font que vous ne me cherchez pas mais si j'avois pour vous de cette espece d'affection que vous souhaitez que j'aye je vous cacherois les plus tendres de mes sentimens je choisirois les paroles les plus indifferentes que je pourrois trouver lors qu'il s'agiroit de vous exprimer l'affection que j'aurois pour vous et je vous fuirois au lieu de vous chercher jugez apres cela si vous n'estes pas plus heureux que je n'aye que de l'amitie que si j'avois de l'amour joint qu'a parler veritablement c'est a mon amitie que vous devez l'indulgence que j'ay de souffrir que vous me parliez de vostre passion car si je ne sentois bien dans mon coeur qu'il est impossible que je vous aime jamais d'une autre maniere je ne l'endurerois pas ha madame m'escriay-je 
 qu'il y a de cruaute a ce que vous dittes et que vous scavez peu quelle douceur il y a d'aimer et d'estre aimee quoy que vous aimiez cent personnes a la fois et que cent personnes vous aiment eh de grace adjoustay-je considerez bien que vous n'avez nul pouvoir absolu sur aucun de vos amis et qu'il n'y en a point qui ne soit capable de vous refuser quelque chose ou au contraire vous pouvez tout sur moy sans aucune exception vous estes maistresse de mon destin vous pouvez faire tout mon bonheur ou toute mon infortune et vous pouvez enfin vous establir un empire si absolu sur mon coeur que vous y regnerez toute vostre vie mais pour y regner avec plaisir il faut y vouloir regner et il faut prendre quelque soin de conserver vostre authorite renoncez donc madame a cette multitude d'amis qui vous environnent dont il n'ny en a peut-estre pas un qui merite de porter le nom d'amy ny qui soit veritablement digne de vostre amitie mais quand mesme vous ne voudriez pas vous deffaire de cette foule de gens qui vous accable et qui m'importune faites du moins que vous ne m'aimiez pas comme vous les aimez car j'aime tant la singularite en matiere d'affection que je ne puis souffrir d'estre aime de la mesme maniere qu'on aime les autres mettez donc madame je vous en conjure quelque difference entre moy et tous vos amis et scachez que si vous ne le faites je perdray infailliblement ou la vie ou la raison car je sens bien que je ne pourray jamais 
 perdre l'amour que j'ay pour vous il me semble mereonte me dit-elle qu'en vous disant que vous estes le premier de tous mes amis c'est assez vous distinguer de tous les autres pour vous obliger a estre content de moy mais madame repris-je quand je serois seul vostre amy je ne serois pas content quoy que j'aime fort la singularite parce qu'en fin vostre affection seroit tousjours amitie et je vous declare que pour estre satisfait de vous il faut de necessite que vostre amitie devienne amour ou que mon amour devienne amitie c'est pourquoy comme il est ce me semble bien plus aise de donner un petit degre de chaleur a vostre affection que de diminuer toute l'ardeur de la mienne faites quelque effort je vous en conjure pour me pouvoir aimer d'une autre maniere que vous ne faites mais mereonte me dit elle alors ne scauriez vous comprendre que quand je vous aimerois comme vous voulez que je vous aime vous n'en seriez pas plus favorise et que je ne pourrois faire que ce que je fais quand mesme je ne voudrois pas faire moins comme je vous j'ay desja dit car enfin je vous voy et je vous parle autant que vous le voulez ouy madame vous me voyez et vous me parlez repris-je brusquement mais vous ne me voyez pas et ne me parlez pas avec la mesme joye que vous me verriez et que vous me parleriez si vous m'aimiez comme je l'entens cependant ce n'est que ce mutuel eschange de plaisirs qui nourrit et qui augmete l'amour et qui fait la felicite de ceux 
 qui aiment en effet madame il n'y a rien de si doux que de voir dans les yeux d'une personne que nous adorons qu'elle a autant de joye de nous parler que nous en avons de l'entretenir et je ne scay si le plaisir qu'on donne a la personne aimee lors qu'on la voit ne fait pas la plus sensible partie de celuy qu'on recoit soy mesme en la voyant c'est pourquoy madame quand ce ne seroit que par curiosite mettez vous une fois en estat de connoistre la difference qu'il y a entre l'amour et l'amitie et ne vous privez pas vous mesme de la plus grande douceur de la vie en rendant la mienne la plus malheureuse qui fut jamais j'eus pourtant beau parler a dorinice de toutes les douceurs de l'amour car seigneur je ne pus jamais l'obliger a changer de sentimens ny a me permettre seulement d'esperer qu'elle en pourroit changer un jour de sorte que je me trouvay le plus malheureux de tous les hommes je ne croyois pas mesme me pouvoir jamais servir des juges et des loix que nous avons pour l'amour parce que ces loix n'ont este establies que pour ceux qui s'aiment de sorte que comme j'estois seul a aimer je ne pouvois tirer nul avantage de ce coste la je ne pus pourtant renfermer toujours toute ma douleur dans mon ame et je m'en pleignis d'une maniere si touchante a cette amie de dorinice qui se nomme nyrtile que l'attendris effectivement son coeur et que je l'obligeay de parler a son amie et de luy parler a mon avantage en effet comme elles s'estoient 
 alle promener un jour dans un assez beau jardin elle la separa de la compagnie avec qui elle y estoit allee pour luy dire qu'elle avoit tort de me confondre avec tant d'autres et qu'elle n'avoit mesme pas raison de vouloir avoir autant d'amis qu'elle en avoit car enfin luy dit nyrtile comme elle me l'a dit depuis j'avoue que de l'humeur dont je suis j'aimerois mieux n'aimer qu'un honneste homme de quelque maniere que ce fust que d'en aimer cent comme vous faites mais nyrtile luy respondit elle alors croyez vous que j'aime fortement tous ceux qui se disent mes amis et pensez vous qu'encore que je die bien souvent que j'ay un fonds d'amitie inespuisable et que je pourrois avoir mille amis que cela soit positivement vray je ne scay pas respondit nyrtile si cela est vray mais vous agissez comme si cela l'estoit et on diroit que vous croyez que tous ces gens la qui vous connoissent sont effectivement les plus fidelles et les plus sinceres amis du monde je vous assure respondit dorinice que je rends justice a tous mes amis car je scay fort bien faire la distinction de ceux qui me voyent par vanite par interest par coustume ou par inclination cependant je ne laisse pas d'avoir pour ceux qui m'aiment le moins cette espece de civilite qu'on doit avoir pour tous ceux pour qui on a quel que sorte d'estime car si je ne l'avois pas je me priverois de mille plaisirs que la conversation de tous ces gens la me donne mais apres tout je n'aime fortement 
 que ceux qui m'aiment beaucoup et je puis assurement me vanter d'estre la plus equitable personne de la terre pour tous ceux que je voy il en faut excepter mereonte repliqua nyrtile car pour celuy la il est certain qu'il n'a pas sujet d'estre content de vous il en a peut estre plus que vous ne pensez reprit elle puis qu'il est constamment vray qu'il y a plus de deux mois que je fais tout ce que je puis pour l'aimer comme il le veut estre ou pour le hair il me semble luy dit nyrtile que vous pouviez ne dire que la moitie de ce que vous avez dit je le pouvois sans doute reprit dorinice mais je ne le pouvois sans mentir puis qu'il est vray que mereonte me donne tous les jours ces deux sentimens la quoy qu'ils paroissent fort opposez car enfin quand je voy l'inquiettude ou il est que je considere son merite son affection et l'amitie que j'ay pour luy je voudrois le pouvoir rendre heureux en l'aimant comme il le veut estre mais d'autre part quand il m'accable de ses pleintes et qu'il me persecute autant de ce que j'ay beaucoup d'amis que si je souffrois beaucoup d'amans le despit que j'ay de cette bizarre et injuste persecution fait que je voudrois le pouvoir hair il est pourtant vray que je trouve une esgalle impossibilite a l'une et a l'autre de ces choses et que l'amitie que j'ay dans l'ame s'oppose avec autant de force a la haine que je veux quelquesfois avoir pour mereonte qu'a l'amour que je voudrois pouvoir avoir pour luy en quelques autres momens 
 si bien qu'apres avoir essaye inutilement d'avoir de l'amour et de la haine je ne puis plus faire autre chose que de demeurer comme je suis c'est pourquoy s'il n'en est content je n'y scaurois que faire mais du moins luy dit alors nyrtile si vous ne pouvez avoir de l'amour pour luy ayez moins d'amitie pour les autres et sacrifiez luy une partie de tous ces agreables amis que vous avez qui en verite ressemblent si fort a des amans que je suis estonnee que mereonte ne les regarde comme ses rivaux ha pour cela nyrtile repliqua dorinice je ne le feray pas et a vous parler sincerement c'est tout ce que je pourrois faire si j'avois de l'amour pour mereonte car enfin ces petites amitiez galantes rendent la conversation si agreable et amusent si doucement l'esprit sans inquietter le coeur que je ne scay si j'avois a luy sacrifier quelques uns de mes amis si ce n'en seroient pas quelques autres que j'aime peur estre mieux que ceux dont vous parlez mais qui ne me divertissent pas tant en verite reprit nyrtile vous estes bien deraisonnable je ne scay si je suis deraisonnable dit alors dorinice mais je ne croy pas estre fort imprudente ny fort mal adroite car enfin par la maniere dont je vy j'ay mille plaisirs sans hazarder ma reputation et je les ay sans inquiettude et sans chagrin c'est pourquoy dittes je vous en conjure a mereonte si c'est luy qui vous fait parler qu'il se tienne en repos et qu'il m'y laisse car ce seroit une cruelle chose de voir qu'une personne qui jouit presques 
 de tous les plaisirs de la belle galanterie sans en avoir eust aussi toutes les persecutions de l'amour sans estre capable de cette passion apres cela nyrtile n'eut plus rien a dire mais comme c'est une personne qui est fort sincere elle me raconta le lendemain cette conversation avec le dessein ou de me persuader de m'accommoder a l'humeur de dorinice ou de me deffaire de l'amour que j'avois pour elle mais a vous dire la verite je ne pus faire ny l'un ny l'autre cependant nous aprochions d'une saison ou l'on se divertit fort en nostre cour apres avoir celebre une grande feste pour remercier les dieux de nous avoir separez des anciens sauromates de sorte que ce fut alors que ce grand nombre d'amis de dorinice m'importunerent encore plus qu'a l'ordinaire car elle estoit continuellement de quelque partie de plaisir soit qu'on en fist pour elle soit qu'on la priast de celles qu'on faisoit pour les autres de plus on ne pouvoit plus la voir sans luy entendre dire j'ay promis audience a un tel je la donneray demain a un autre j'ay un office a rendre a celuy-cy j'ay un rendez-vous avec celuy-la et mille autres choses semblables de sorte qu'on peut dire que je la voyois sans la voir j'avois mesme le deplaisir de remarquer qu'il venoit tous les jours quelque nouvel amy que les autres luy amenoient et en effet des que l'admirable sapho fut arrivee a nostre cour on luy amena phaon et le frere de philire qu'elle mit aussi tost au nombre de ses amis 
 j'eusse bien voulu pouvoir faire autant d'amies qu'elle avoit d'amis pour voir si j'eusse trouve autant de plaisir qu'elle dans la multitude mais il n'y eut pas moyen je vy pourtant sapho et agelaste assez souvent pour me pouvoir plaindre avec elles de mon malheur car il estoit alors si public que personne n'ignoroit plus ma passion et certes il faut que j'avoue que je trouvay beaucoup de consolation a leur parler de l'estat ou je me trouvois car elles entrerent toutes deux si avant dans mes sentimens que je voyois qu'elles pensoient ce que je leur voulois dire avant que de le leur avoir dit cependant comme elles ne creurent pas qu'il fust a propos de me flatter elles m'avouerent qu'elles ne croyoient point qu'une aussi longue amitie que celle que dorinice avoit pour moy pust jamais devenir amour si bien seigneur que comme je scay que sapho est la personne du monde qui connoist le plus tost et le plus parfaitement tous ceux qui l'aprochent je fis un aussi grand fondement sur ce qu'elle me dit que si elle eust pu scavoir l'avenir avec une certitude infaillible de sorte qu'encore que je trouvasse beaucoup de consolation a me pleindre a elle de la tiedeur et de l'injustice de dorinice elle ne laissa pas de me rendre plus malheureux que je n'estois en me disant ce qu'elle pensoit mais dans la confiance que j'avois en la penetration de son esprit je la priay de vouloir aporter quelque soin a bien connoistre dorinice pour scavoir encore mieux ce que j'en devois 
 attendre la conjurant de me dire la verite et en effet je le luy fis promettre d'une maniere si affirmative qu'elle fut obligee de me tenir sa parole quoy qu'elle ne le pust sans me desesperer car enfin apres avoir eu plusieurs conversations avec dorinice apres avoir examine sa conduite avoir aporte un soin tout extraordinaire pour la bien connoistre et luy avoir parle de moy avec beaucoup d'affection elle me dit que je ne devois jamais esperer que dorinice pust changer de sentimens et que si je n'estois content d'estre traite d'elle comme estant le premier de ses amis elle me conseilloit de n'estre plus son amant ha madame luy dis-je je ne scaurois estre satisfait de dorinice tant qu'elle ne me traitera que comme son amy encore si j'estois seul qui eust cette qualite la je pourrois peut-estre me resoudre pourveu qu'elle me donnast toute son amitie de luy conserver toute mon amour mais madame elle aquiert tous les jours de nouveaux amis et elle en avoit deux qui estoient en un rang douteux dans son esprit il y a quelque temps qui sont aujourd'huy mes esgaux encore ne scay-je s'il n'y en a point quelqu'un qui soit au dessus de moy dans son coeur ainsi madame puis que dorinice ne peut avoir de passion et qu'elle ne peut du moins me donner toute son amitie il faut que je tasche de luy oster toute mon amour car il n'est pas possible que je puisse continuer d'aimer plus long temps une personne qui a tant de tiedeur dans l'ame 
 qu'elle aime mieux me rendre malheureux que de me sacrifier des gens pour qui elle n'a point d'amour cependant comme il n'est pas en mon pouvoir de cesser de l'aimer en la voyant je n'ay rien a faire qu'a quitter ma patrie puis que je ne puis m'esloigner de dorinice sans quitter mon pais comme sapho me fait l'honneur d'avoir quelque amitie pour moy elle s'opposa d'abord a mon dessein mais a la fin elle me vit si malheureux qu'elle avoua elle mesme que l'exil me seroit plus doux que la presence de dorinice neant-moins comme elle ne vouloit rien oublier pour mon repos elle fit en sorte par l'adresse de phaon que quoy que les juges destinez a connoistre tous les demeslez des amans ne deussent legitimement se mesler que des choses qui se passent entre des personnes qui ont une affection liee ils voulurent pourtant connoistre du grand different qui estoit entre dorinice et moy d'abord elle en fut fort irritee mais comme sapho fit que la reine appuya la chose par son authorite il fallut qu'elle respondist et que je respondisse aussi a ceux qui nous devoient juger on examina donc diverses questions fort curieuses car on demanda si un amant pouvoit se contenter de l'amitie d'une personne qui n'avoit point d'amour pour aucun autre et on demanda aussi si un amant pouvoit raisonnablement avoir quelque espece de jalousie des amis de sa maistresse et si ces deux choses estoient une cause legitime de pleinte et un juste sujet de changer d'affection je ne m'arresteray 
 point seigneur a vous dire en detail tout ce qui fut dit de part et d'autre en cette occasion car le temps n'est pas propre a vous faire un si long recit de choses ou vous n'avez nul interest mais je vous diray en peu de mots qu'apres avoir bien considere ces deux questions les juges dirent que quant a la premiere il estoit hors de doute que l'amitie ne peut jamais estre mise en comparaison avec l'amour ny la satisfaire et ils declarerent qu'un amant avoit droit d'accuser sa maistresse d'ingratitude et de s'en pleindre comme d'une souveraine injustice si elle ne respondoit a son affection par une affection de mesme nature car outre disoient-ils que l'amour est une passion qui demande l'esgalite de toutes choses dans les coeurs qu'elle possede ils disoient encore que comme l'amitie n'empesche pas qu'on ne puisse venir a avoir de l'amour un amant ne pourroit jamais estre en seurete tant que sa maistresse n'auroit que de l'amitie pour luy puis qu'a tous les momens il seroit expose a voir qu'elle auroit de l'amour pour quelque autre et que de cette sorte ils declaroient que j'avois raison de n'estre pas satisfait de l'amitie de dorinice en suite ils dirent pour la seconde chose dont il s'agissoit que la jalousie avoit une si grande estendue parmy ceux qui la connoissoient bien qu'il ne falloit nullement s'imaginer qu'on ne pust estre jaloux sans avoir des rivaux puis qu'il estoit vray qu'on le pouvoit estre de tout ce qui occupoit trop le coeur de la personne aimee 
 si bien dit alors celuy qui raportoit l'opinion de l'assemblee que comme on n'est pas si jaloux des sentimens que les autres ont pour la dame que l'on aime qu'on l'est de ceux qu'elle a pour les autres il s'enfuit qu'on peut l'estre de tout ce qui engage son coeur de quelque maniere que ce soit et si elle aimoit mesme trop la solitude un amant pourroit sans extravagance en avoir quelque espece de jalousie jugez donc si dorinice aimant cent amis qui peuvent devenir ses amans ou qui du moins occupent une grande partie de son coeur et qui luy derobent tellement tontes ses heures que mereonte n'a presques jamais le loisir de luy parler ne donne pas sujet a cet amant d'avoir des sentimens qu'on peut apeller des sentimens jaloux ainsi il peut aveque raison se pleindre d'elle car bien loin qu'il puisse estre content de son amitie en la partageant avec cent autres je dis que quand mesme elle auroit de l'amour mereonte auroit encore quelque sujet de plainte de la voir eternellement environnee de tant d'amis et de tant d'amis qui ressemblent si fort a des amans qu'il seroit aise de s'y pouvoir tromper comme celuy qui parloit ainsi en estoit la cet agreable amy de dorinice qui pretendoit estre bientost au premier rang de ceux qui avoient part a son amitie se presenta et dit qu'il y auroit beaucoup d'injustice si on vouloit que les amis pussent estre une juste cause de jalousie que c'estoit violer tous les privileges de l'amitie qui estoit la chose 
 du monde qui devoit estre la plus inviolable et que ce seroit mettre un desordre et une confusion espouventable parmy tous les hommes si on vouloit que des qu'on auroit de l'amour on ne pust plus avoir d'amitie parce que comme il n'y en avoit point qui fussent sans amour il s'ensuivroit de necessite qu'il n'y auroit plus d'amis si on declaroit que l'amour et l'amitie estoient incompatibles raportant en suite beaucoup d'exemples de l'antiquite qui faisoient voir qu'on pouvoit estre en mesme temps ardent amant et ardent amy et entre les autres celuy d'achille qui quoy que tres amoureux de briseis n'avoit pas laisse d'aimer patrocle avec beaucoup de tendresse il demanda apres cela qu'il fust declare que dorinice pourroit avoir autant d'amis qu'il luy plairoit sans que j'eusse droit de m'en pleindre mais enfin seigneur apres que cet amy de dorinice eut dit tout ce qu'il voulut et que j'eus respondu a tout ce qu'on avoit dit contre moy avec toute la chaleur d'un amant malheureux et irrite les juges ordonnerent que dorinice choisiroit de deux choses l'une ou de respondre a mon affection par une semblable ou si elle ne le pouvoit et qu'elle me voulust conserver qu'elle me sacrifieroit tous ses amis afin que je demeurasse seul dans son coeur puis qu'elle ne pouvoit avoir d'amour pour moy declarant que si elle ne faisoit ny l'une ny l'autre de ces deux choses je pourrois la quitter sans inconstance et l'accuser d'ingratitude de sorte seigneur que dorinice ne 
 pouvant ny m'aimer d'amour ny renoncer a cette multitude d'amis qui la divertissoient declara hautement que bien loin de vouloir faire ny l'une ny l'autre de ces deux choses elle estoit resolue d'en faire deux autres qui leur estoient entierement opposees car enfin dit-elle j'ay dessein de faire toute ma vie tout ce que je pourray pour n'avoir jamais d'amour et de faire en mesme temps tout ce qui me sera possible pour aquerir de nouveaux amis vous pouvez juger seigneur combien cette cruelle et fiere declaration de dorinice me toucha mais ce qui acheva de me desesperer fut qu'elle me fit dire qu'elle ne vouloit plus que je la visse et que le jour mesme qu'elle me fit faire ce rigoureux commandement on luy mena encore deux nouveaux amis si bien que me determinant d'avoir recours a l'absence j'employay l'illustre sapho a me faire obtenir de la reine la permission de sortir de son estat et j'en sortis en effet sans avoir dit adieu a personne qu'a sapho a agelaste et a phaon parce que j'en partis avec un chagrin estrange cependant des que j'eus traverse ce desert qui environne nostre pais j'entray dans celuy des anciens sauromates ou je trouvay qu'il y avoit des troupes prestes a partir pour venir trouver le prince aripithe qui les avoit fait lever pour thomiris de sorte que ne croyant pas que je pusse mieux faire pour guerir de ma passion que de m'occuper a la guerre je les suivis sans avoir autre dessein que de tascher d'oublier dorinice mais quoy que je ne 
 le puisse faire je suis si fortement determine a ne la revoir jamais que plustost que de m'y resoudre je me banniray volontairement pour tousjours du plus agreable pais de la terre il est vray seigneur que si vous pouvez souffrir que je m'attache inseparablement a vostre service je pourray esperer plus de repos que je n'en ay et que le plaisir d'avoir trouve un si illustre protecteur me pourra consoler de la perte d'une si injuste maistresse
 
 
 
 
mereonte ayant finy son recit et son compliment cyrus respondit au dernier fort obligeamment pour cet illustre sauromate en suite de quoy se donnant tout entier au souvenir de ses malheurs passez et a la douleur de ses infortunes presentes il parla peu le reste du jour mais a la fin le soir estant venu et toutes choses estant prestes cyrus entra dans ce chariot couvert qu'on avoit prepare et il y entra avec meliante si bien que mereonte les escortant ils sortirent a la faveur de la nuit sans qu'on pust remarquer que cyrus estoit dans ce chariot mais s'ils sortirent heureusement du camp ils arriverent de mesme aux tentes royales car comme par bon-heur pour cyrus la tente de meliante estoit une des premieres qu'ils trouverent en arrivant du coste d'ou ils venoient cyrus fut bientost en lieu ou l'on ne le pouvoit voir si meliante ne le vouloit et ou il n'y avoit pas apparence qu'on le pust chercher car sa mort estoit si generalement creue dans tous les deux partis et elle 
 estoit d'une si grande importance qu'elle fut mandee presques en tous les lieux du monde par ces mesmes courriers qu'il avoit establis en effet les grecs qui estoient dans cette armee l'escrivirent en grece les persans la manderent a persepolis quoy que mazare ne l'y mandast pas parce qu'il croyoit qu'il falloit que ce fust ciaxare qui mandast cette funeste nouvelle a cambise les medes la firent scavoir en medie intapherne l'escrivit en pont et en bithinie les assiriens la manderent a babilone thrasimede en lycie ligdamis a ephese myrsile a sardis et ainsi des autres qui estoient de pais differens et en effet le bruit de cette mort fut si generalement espandu dans les lieux les plus esloignez et il fut si universellement creu a cause de cette terrible action de thomiris qu'il s'est mesme trouve des historiens celebres qui n'ont pas este desabusez de cette erreur et qui ont laisse dans leurs histoires cette pretendue mort de cyrus comme si elle eust este effective quoy qu'effectivement ce fust le malheureux spitridate qui eust perdu la vie et qui eust passe pour estre cet illustre conquerant cependant dans cette croyance generale de la mort de cyrus bien que feraulas eust agy avec beaucoup d'adresse pour tascher de scavoir ce qu'on feroit du corps de son maistre qu'il croyoit mort il n'avoit pu venir au point d'entrer dans la tente ou on le gardoit ny de scavoir precisement ce qu'on avoit dessein d'en faire il est vray que comme il avoit plusieurs 
 amis en ce lieu la des le temps que cyrus sous le nom d'artamene l'y avoit mene il les employa a tascher de descouvrir ce qu'il vouloit aprendre mais en cherchant une chose il en descouvrit une autre qui luy donna beaucoup de joye car il sceut fortuitement que ce capitaine gelon qui avoit presente la teste de spitridate a thomiris comme estant celle de cyrus cherchoit a vendre ces magnifiques armes d'or que ce prince infortune avoit portees le dernier jour de sa vie et que cyrus luy avoit donnees apres le combat d'aripithe de sorte que comme feraulas scavoit bien que cyrus n'avoit que des armes simples ce jour la il conclut de necessite que c'estoit la teste de spitridate que thomiris avoit fait plonger dans ce vase plein de sang et que ce ne pouvoit estre celle de cyrus ainsi trouvant beaucoup de douceur a pouvoir douter de la perte de ce prince et a pouvoir croire que ce n'estoit du moins pas luy qu'il avoit veu mort il eut une joye qui fit bien tost renaistre quelque esperance dans son ame de sorte que faisant aprofondir la chose par ceux qui luy avoient parle de ces armes magnifiques il fut en effet assure que celuy qu'on croyoit estre cyrus ne l'estoit point si bien que la mort de spitridate qui en un autre temps eust donne de la douleur a feraulas luy donna de la consolation neantmoins comme il ne vouloit pas donner une fausse joye ny aux amis de son maistre ny a mandane il fut encore quelques jours avant que de chercher les voyes 
 de leur faire scavoir ce qu'il avoit apris afin de tascher de voir ces armes magnifiques de ses propres yeux et d'aprendre par luy mesme si on les avoit effectivement ostees a celuy dont thomiris avoit fait plonger la teste dans ce vase plein de sang d'autre part des que cyrus fut dans la tente de meliante ou mereonte se cacha aussi bien que luy meliante commenca de chercher les moyens de les delivrer il falut pourtant qu'il fust deux jours sans se laisser voir afin de continuer la feinte qu'il avoit commencee mais pendant ces deux jours mereonte et luy imaginerent qu'il ne seroit peut-estre pas impossible d'entreprendre quelque chose pour delivrer la princesse mandane aussi bien que cyrus car comme il y avoit beaucoup de sauromates dans l'armee de thomiris et que depuis la mort de leur prince ils faisoient difficulte de demeurer dans le party de cette princesse ils creurent qu'il leur seroit aise de les porter a se soulever en effet comme mereonte les avoit commandez sous aripithe il estoit fort propre a negocier secrettement avec les autres capitaines qui commandoient ces troupes si bien que meliante et luy ayant dit a cyrus ce qu'ils pensoient ce prince entra si fort dans leurs sentimens qu'il les pria de tascher d'executer leur dessein avant que de songer a le faire sortir des tentes royales car enfin leur dit-il si vous pouviez amener la chose au point qu'il falust combatre pour mandane je voudrois y estre en personne et je ne me consolerois pas 
 si je devois sa liberte a vostre seule valeur ce qui facilita le dessein de mereonte fut qu'il sceut qu'il y avoit alors plusieurs de ces capitaines sauromates aux tentes royales qui attendoient a demander leur conge a thomiris que cette princesse eust l'esprit assez libre pour leur donner audience de sorte que sans perdre temps apres que meliante eut este deux jours a faire semblant de se trouver mal il sortit et sondant avec adresse les intentions de ces capitaines sauromates qui estoient amis particuliers de mereonte il trouva qu'ils estoient dans la disposition ou il les eust pu souhaiter si bien que les obligeant adroitement d'aller un soir dans sa tente il les fit voir a mereonte a qui ils protesterent autant d'obeissance qu'a leur prince tesmoignant tous avoir une telle envie de vanger sa mort qu'ils disoient qu'ils eussent souhaite que cyrus eust encore este vivant pour se pouvoir jetter dans son party mereonte ne jugea pourtant pas a propos de leur dire que leur souhait estoit accomply jusques a ce que le dessein qu'il avoit fust plus avance mais il les obligea de disposer tous leurs soldats a leur obeir aveuglement les assurant que s'ils se rendoient maistres de leurs troupes il leur donneroit bien-tost une ample matiere de signaler leur valeur de vanger la mort d'aripithe d'aquerir beaucoup de gloire et de s'enrichir mesme s'ils le vouloient en suite de quoy quelques-uns d'entr'eux retournerent au camp pour faire ce que mereonte vouloit et les 
 demeurerent pour entretenir le commerce entre mereonte et eux apres cela cyrus estant adverty de ce que ces capitaines avoient promis resolut que quand ils se seroient assurez de leurs compagnons il faudroit qu'il fist advertir secretement cresus et mazare qui commandoient son armee afin que dans le mesme temps que les sauromates se separeroient de celle de thomiris pour venir faire un effort aux tentes royales ils attaquassent le camp d'aryante et qu'ils fissent mesme en sorte que ce grand secours que ciaxare luy envoyoit sous la conduite d'un parent d'aglatidas entreprist de se joindre a eux et de forcer les troupes qu'andramite avoit mises a garder les passages afin que thomiris et aryante ayant tant de choses differentes a faire a la fois succombassent plus facilement mais comme il ne falloit rien precipiter jusques a ce que ces capitaines sauromates fussent assurez de leurs soldats cyrus estoit dans une inquietude estrange car il n'osoit mesme chercher les voyes de faire scavoir a mandane qu'il estoit vivant de peur de se perdre inutilement et de la priver de son assistance il eust pu sans doute obliger meliante a faire scavoir a arpasie la verite de la chose afin qu'elle la dist a mandane mais toutes les fois qu'il pensoit que s'il estoit entre les mains de thomiris il perdroit cette princesse pour tousjours et qu'elle ne seroit jamais delivree il aimoit encore mieux qu'elle ignorast pour quelque temps qu'il estoit vivant que de 
 l'exposer a estre tousjours malheureuse il y avoit pourtant des instans ou non seulement il eust voulu luy pouvoir faire scavoir qu'il n'estoit pas mort mais ou il eust voulu mesme l'aller voir et cette envie le tourmentoit d'une si terrible maniere qu'il y avoit des momens ou il eust voulu s'exposer a toutes sortes de perils pour pouvoir seulement voir mandane ce qui luy en augmentoit l'envie estoit qu'il luy sembloit qu'il n'y avoit pas alors une si grande difficulte car il aprenoit par meliante que l'entree de sa tente n'estoit plus si difficile et que thomiris et aryante estoient si persuadez de sa mort qu'ils ne craignoient plus qu'on luy parlast la garde estoit pourtant fort exacte pour empescher qu'elle ne se pust eschaper aryante songeoit aussi a empescher que thomiris n'entreprist rien par un sentiment de vangeance contre cette princesse mais pour la liberte de luy parler il n'estoit pas si difficile de l'obtenir comme du temps qu'on ne croyoit pas cyrus mort de sorte que ce grand prince qui n'avoit point veu mandane depuis qu'aryante sous le nom d'anaxaris l'avoit enlevee avoit une envie si demesuree de la voir qu'il ne put s'empescher de la tesmoigner a meliante et a mereonte mais ils luy firent voir un si grand danger pour mandane a contenter cette envie qu'il n'osa s'y opiniastrer car enfin seigneur luy disoit meliante si vous estiez reconnu ce ne seroit pas vostre vie qui seroit en peril puis que la passion que thomiris a dans 
 l'ame l'empescheroit d'estre aussi cruelle pour cyrus vivant qu'elle l'a este quand elle l'a creu mort mais de quelle inhumanite ne seroit elle pas capable pour la princesse mandane elle dis-je qui a pu luy faire souffrir un suplice si espouantable en luy faisant voir ce terrible et funeste objet qui donna de l'horreur pour elle et de la compassion pour vous a vos propres ennemis et a ses propres sujets c'est pourquoy seigneur ne me commandez pas de vous rendre un service dont je me repentirois peut estre toute ma vie et qui vous rendroit le plus malheureux de tous les hommes mereonte joignant en suite ses raisons et ses prieres a celles de meliante cyrus sembla se resoudre a ne songer plus a voir mandane et a ne penser qu'a se bien cacher et qu'a attendre avec le plus de tranquilite qu'il pourroit l'evenement de cette grande entreprise que meliante et mereonte tramoient car outre les sauromates avec qui ce dernier avoit tant de credit le premier tascha aussi de gagner quelques uns des gardes de mandane en allant voir arpasie avec qui il estoit tousjours esgallement bien il ne put pourtant rien faire contre hidaspe et s'il aquit quelque nouveau credit dans le coeur d'arpasie ce fut sans diminuer celuy de son rival neantmoins comme il se flattoit et qu'en effet il connoissoit bien qu'arpasie l'estimoit beaucoup et que mesme elle l'aimoit tendrement il se flattoit dans sa passion et il croyoit que s'il pouvoit delivrer mandane et cyrus hidaspe 
 n'oseroit plus luy disputer la possession d'arpasie il y avoit pourtant des instans ou la violence de son amour mettoit sa vertu a une espreuve qui paroissoit difficile car lors qu'il pensoit que s'il eust mis cyrus entre les mains de thomiris il l'eust aisement obligee a remettre arpasie entre les siennes son coeur en estoit emeu mais il n'en estoit pourtant pas moins equitable et le genereux meliante n'eut jamais la moindre tentation de faire une chose qui eust absolument oste toute esperance a son rival de posseder arpasie parce qu'il ne la pouvoit faire sans perdre le plus grand prince et la plus vertueuse princesse de la terre si bien qu'agissant par des sentimens plus nobles et aimant mieux estre tousjours infortune que d'estre heureux par une lasche voye et par le malheur de deux personnes si illustres il ne songea qu'a seconder les soins qu'avoit le vaillant mereonte qui reussirent si heureusement que ces capitaines qui estoient de son intelligence l'assurerent qu'ils disposeroient de tous leurs compagnons demandant encore quelques jours pour attirer les gelons dans leur party qui murmuroient tous de ce qu'il n'y avoit eu que ce capitaine de leur nation qui avoit presente a thomiris la teste de ce pretendu cyrus qui eust este recompense quoy qu'ils disent que sans eux il n'eust pas este vainqueur de ce prince cependant cyrus durant cet intervale sceut diverses choses par meliante car il sceut que les armees estoient tousjours en leurs postes 
 que le secours de ciaxare aprochoit qu'arsamone avoit este tue dans un soulevement de peuple que la princesse sa fille en estoit fort touchee et qu'elle et araminte estoient fort en peine de ne pouvoir descouvrir ce que spitridate estoit devenu mais ce qu'il y eut de plus remarquable fut que meliante sceut par arpasie que depuis deux jours mandane estoit beaucoup moins triste qu'a l'ordinaire que ses larmes commencoient de tarir que ses soupirs estoient bien moins frequens et qu'elle commmencoit d'endurer qu'on luy parlast d'autre chose que de sa douleur de sorte que comme cyrus luy demandoit tous les jours en quel estat estoit mandane et qu'il avoit accoustume de luy representer la grandeur de son desespoir parce qu'il voyoit bien qu'il avoit quelque douceur a scavoir la fidellite de la princesse qu'il aimoit il se trouva bien embarrasse a luy respondre ce jour la neantmoins ne voulant pas luy donner de l'inquiettude il luy dit qu'il n'avoit pu en rien scavoir mais comme il avoit tarde un moment a respondre et que l'esprit d'un amant est plus penetrant que celuy d'un autre cyrus connut d'abord malgre toute l'adresse de meliante qu'il ne luy avoit pas parle sincerement si bien que s'imaginant que c'estoit que mandane estoit malade d'affliction il en eut l'esprit si agite et il dit des choses si touchantes a meliante que ne croyant pas qu'il deust estre aussi afflige de ce qu'il luy diroit qu'il l'estoit de ce qu'il s'imaginoit il luy dit ingenument 
 ce qu'il avoit apris d'arpasie adjoustant en suite pour adoucir la chose qu'il falloit sans doute que ce qui avoit modere la douleur de mandane fust qu'elle avoit sceu que le secours que le roy son pere envoyoit estoit proche et qu'ainsi esperant de voir bientost sa mort vangee et de se voir bientost en liberte l'exces de sa tristesse estoit en quelque sorte diminue ha meliante s'escria cyrus si mandane est desja consolee de ma mort mandane ne songe plus a la vanger mandane est une infidelle aryante triomphe de mon malheur et je suis le plus malheureux de tous les hommes de grace seigneur reprit meliante ne vous affligez pas de ce que je vous ay dit avant que de scavoir si vous avez sujet de vous en affliger car vous en avez tant d'effectifs de vous pleindre qu'il ne faut pas ce me semble s'arrester a des apparences qui sont bien souvent trompeuses et qui ne peuvent du moins estre assurees non non meliante reprit cyrus la consolation de mandane ne peut avoir de cause qui ne me soit desavantageuse et dans les sentimens que j'ay d'elle je suis assure que si elle n'avoit point change d'affection elle ne pourroit dans la croyance ou elle est de ma mort recevoir la liberte qu'en pleurant ainsi il faut conclurre que puis qu'elle se console si promptement je n'ay rien a faire qu'a me desesperer mais meliante luy dit-il le veux mourir a ses pieds apres avoit tue aryante seigner repliqua-t'il quand le dessein que nous tramons sera en estat d'esclater 
 il pourra estre qu'en delivrant mandane vous tuerez vostre rival ainsi ne precipitez point les choses je vous en conjure quoy injuste princesse s'escria alors cyrus en adressant la parole a mandane comme si elle l'eust pu entendre vous pouvez vous consoler si promptement de la mort d'un prince qui ne songeoit qu'a perdre la vie lors qu'il creut a sinope que vous estiez morte et qui se seroit infailliblement tue des qu'il auroit sceu avec certitude que vous ne viviez plus vous dis-je qui m'aviez promis une affection immortelle et de qui l'ame m'a tousjours paru si grande et si genereuse quoy ingratte princesse vous avez oublie tout ce que j'ay fait pour vous et vous pouvez avoir encore dans l'imagination cette teste sanglante que vous avez creu estre celle du malheureux cyrus et estre capable de vous laisser entretenir de choses indifferentes quoy mandane disoit-il encore vous me croyez mort et vous estes sans douleur ha si cela est je suis le plus lasche de tous les hommes de continuer de vous aimer comme cyrus estoit dans cette excessive affliction et que meliante taschoit de l'en consoler on entendit un grand bruit et peu de temps apres on sceut que le feu s'estant pris fortuitement aux tentes ou estoit mandane on la menoit dans d'autres aussi bien que toutes ces autres dames prisonnieres de sorte que comme pour aller a celles ou on les menoit il falloit de necessite passer par devant celle ou estoit cyrus ce prince afflige voulut voir mandane 
 mandane de ses propres yeux quoy que meliante l'en voulust empescher si bien qu'il se mit a regarder par une des ouvertures de la tente ou il estoit il est vray que meliante et mereonte se tinrent aupres de luy afin d'empescher que son desespoir ne l'obligeast a se montrer quand mandane passeroit et en effet ils avoient eu raison d'avoir cette prevoyance car lors que mandane passa devant cette tente qu'il la vit dans son chariot escortee par aryante et qu'il ne remarqua d'abord sur le visage de cette princesse qu'une tristesse sage sans aucun emportement de douleur il sentit ce qu'on ne scauroit s'imaginer mais pour achever de le desesperer il fallut de necessite que le chariot de mandane s'arrestast parce qu'un des chevaux de celuy ou estoit araminte s'estant abatu et ce chariot precedant celuy ou estoit madane il falut comme je l'ay desja dit que ce dernier demeurast aussi de sorte que le hazard ayant fait qu'il s'arresta justement devant la tente ou cyrus estoit ce prince eut le loisir de remarquer mieux les mouvemens du visage de mandane il n'y vit sans doute alors ny joye ny enjouement mais il n'y vit aussi ny desespoir ny douleur excessive et il vit mesme une chose qui pensa le porter dans la derniere extremite et l'obliger a sortir du lieu ou il estoit pour aller faire mille reproches a mandane et s'il eust eu des armes il y a lieu de croire qu'il auroit este attaquer son rival quoy qu'il fust suivy de grand nombre de gens armez 
 ce qui luy causa ce grand desespoir fut que mandane qui n'avoit que doralise et martesie dans son chariot ayant tourne la teste vers une grande multitude de monde qui estoit a sa droite et qui la regardoit passer aprocha de l'oreille de martesie et luy montra quelqu'un que cette fille regarda a l'heure mesme mais en le luy montrant il s'espancha une legere rougeur sur son visage et je ne scay quoy qui dissipant une partie de sa tristesse mit dans ses beaux yeux cette premiere disposition de joye qui paroist sur le visage de ceux qui sourient ce petit mouvement de joye ne dura pourtant qu'un instant car un moment apres mandane ayant leve les yeux au ciel comme pour luy demander quelque chose redevint ce qu'elle estoit auparavant c'est a dire triste et serieuse mais quoy que ce leger sourire ne durast qu'un instant il ne laissa pas de causer une grande et longue douleur dans l'ame de cyrus mais par bonheur pour luy il fut si surpris de ce qu'il vit que l'estonnement qu'il en eut luy osta la parole pour quelque temps car sans cela il eust fait ses pleintes si haut que mandane les eust pu entendre a travers la tente ou il estoit et par bonheur encore meliante et mereonte se trouverent aupres de luy pour l'empescher de se monstrer comme il en avoit le dessein mais comme cet embarras du chariot d'araminte cessa celuy de mandane ayant recommence de marcher cyrus perdit cette princesse de veue et il demeura au plus pitoyable estat du monde 
 quoy dit-il apres qu'il eut recouvre la liberte de se pouvoir pleindre j'ay pu voir sourire mandane sous la puissance de mon rival et dans la croyance ou elle est que je fais dans le tombeau ha puis que cela est il n'est rien que je ne puisse voir et je ne dois pas desesperer de n'aimer plus un jour cette ingratte princesse puis que je puis voir un si prodigieux changement dans son coeur mais le mal est adjoustoit- il que je l'aime encore et qu'elle ne m'aime plus malheureux que je suis adjoustoit ce prince afflige j'avois bien preveu qu'on pouvoit plus aisement estre infidelle a un amant mort qu'a un amant vivant et cependant je me suis laisse persuader qu'il ne falloit pas s'empresser trop de faire scavoir a mandane que je n'estois pas mort mais helas pour suivoit-il encore le moyen de prevoir qu'une princesse qui avoit veu a ses piedes les plus grands princes du mode sans estre infidelle s'en advisast aujourd'huy le moyen dis-je de deviner qu'une personne qui avoit mal traite pour l'amour de moy le roy d'assirie le prince mazare le roy de pont et aryante luy mesme s'advisast des le lendemain qu'elle me croit dans le tombeau de me chasser de son coeur et de sa memoire et d'estre la plus ingrate et la plus injustice personne du monde mais seigneur luy dit meliante je ne voy pas que ce que je vous ay dit et que ce que vous avez veu vous doive affliger avec tant d'exces non non meliante repliqua cyrus on ne m'y scauroit tromper je connois mandane jusques 
 au fonds du coeur et je suis si assure qu'il luy a passe dans l'esprit une pensee infiniment agreable dans le temps que je l'ay veue qu'il n'est pas possible que je n'en sois infiniment afflige car enfin je suis persuade qu'apres tout ce que j'ay fait pour mandane elle devoit ne se consoler pas si tost qu'elle devoit reconnoistre tous mes services par une plus longue douleur et verser du moins autant de larmes pour ma mort que j'ay verse de sang pour luy faire recouvrer liberte cependant elle est dans des sentimens bien differens et veu l'estat ou elle est si nostre dessein n'esclatte bien tost je croy que j'entendray dire qu'elle se trouvera en quelque divertissement public et qu'elle aura recoure toute sa joye et toute la belle humeur o dieux s'escria-t'il alors puis-je avoir veu ce que je viens de voir et puis-je coserver l'envie de vivre apres l'avoir veu ouy ouy adjousta t'il en se reprenant il faut vivre pour me vanger de celle qui ne pleure plus ma mort et il faut vivre pour faire mourir cet heureux rival qui m'a chasse da coeur de cette injuste princesse et se regarde desja comme mon successeur dans son affection mais perfide anaxaris poursuivit-il tu n'en es pas encore ou tu penses et tant que je seray vivant tu ne possederas pas mandane apres cela ce prince afflige dit encore beaucoup d'autres choses fort touchantes et il pria si instamment et meliante et mereonte de haster le plus qu'ils pourroient le grand dessein qu'ils tramoient qu'il leur donna une nouvelle ardeur 
 de l'executer et en effet ils agirent si bien que ces capitaines sauromates qui estoient de leur intelligence leur respondirent non seulement de tous les sauromates mais mesme de la plus grande partie des gelons si bien que ne s'agissant plus alors que de faire scavoir a cresus et a mazare que cyrus estoit vivant afin de concerter avec eux le jour et l'heure de ces diverses attaques qu'ils jugeoient a propos de faire en mesme temps ils proposerent pour plus grande seurete que meliante demanderoit un heraut a aryante pour aller demander des nouvelles d'un homme de ses amis qui estoit effectivement prisonnier dans l'autre party et que cependant celuy qui iroit avec ce heraut auroit ordre de parler en secret ou a cresus ou a mazare ou s'il ne le pouvoit a chrysante ou a feraulas pour leur apendre que cyrus estoit vivant et pour les instruire de l'estat de la chose mais comme la difficulte estoit de trouver un homme qui fust assez fidelle et assez entendu pour cela ils n'en trouverent point a qui ils se pussent confier de sorte que changeant de dessein il fut resolu que mereonte se desguiseroit et iroit se jetter dans le camp de mazare car enfin disoit-il je le puis faire sans danger quis que si les gens de thomiris m'arrestent et me reconnoissent ils me prendront pour estre de leur party et si ceux de cyrus me prenent ils me meneront a cresus et a mazre et ne feront par consequent que ce que j'auray dessein de faire apres cela il n'y eut plus 
 a hesiter mereonte se desguisa et partit apres avoir receu de cyrus toutes les instructions necessaires pour l'execution de la chose mais pour faire que ces princes adjoustassent foy a ce que mereonte leur diroit cyrus escrivit un billet a mazare de trois lignes seulement que mereonte fit dessein de jetter ou de rompre s'il estoit arreste par les gens de thomiris mais devant que de partir cyrus luy dit mille choses obligeantes malgre le desespoir ou il estoit il n'en estoit pourtant pas besoin car mereonte estoit de luy mesme assez porte a servir cet illustre prince et en effet il agir avec tant d'adresse que quoy qu'il fust arreste diverses fois il ne laissa pas d'achever son voyage heureusement car comme il avoit pris un habillement d'une nation dont il y avoit dans les deux armees il estoit en estat de dire a ceux de chaque party qu'il estoit du leur et il se demesla en fin si bien de toutes les difficultez que la fortune luy fit rencontrer qu'il fut trouver cresus et mazare il est vray qu'il ne les surprit pas autant qu'il avoit creu les surprendre parce qu'il y avoit environ une heure que feraulas estoit revenu des tentes royales et qu'il leur avoit apris qu'il avoit sceu d'une certitude infaillible que cette teste que thomiris avoit fait plonger dans un vase plein de sang n'estoit point celle de cyrus et estoit celle de spitridate si bien que mereonte leur donnant apres cela le billet que cyrus escrivoit a mazare ils n'eurent aucun lieu de douter de ce qui leur dit en suite 
 joint qu'ils le reconnurent aussi tost pour estre ce vaillant sauromate que cyrus avoit sauve du milieu des flammes apres l'avoir vaincu mais ce qu'il y eut de remarquable en cette occasion fut qu'encore que mazare vist mourir toutes ses esperances en voyant ressusciter cyrus il fut pourtant assez genereux pour en avoir de la joye il est vray que pour soustenir sa vertu il eut recours a son amour et qu'en se rejouissant de ce que cyrus vivoit il pensa que mandane en seroit plustost delivree et pour porter la generosite aussi loin qu'elle pouvoit aller il aporta tous ses soins a haster l'execution d'un dessein dont il jugeoit bien que le trop long retardement auroit pu faire perir cyrus qui estant en lieu ou il pouvoit tousjours estre descouvert estoit tousjours expose au plus grand danger du monde de sorte que resolvant avec cresus qu'il estoit a propos d'aprendre la chose aux plus considerables des amis de cyrus afin d'examiner mieux ce qu'il estoit a propos de faire ils envoyerent querir le prince artamas myrsile tigrane intapherne gobrias gadate atergatis indathyrse hidaspe et chrysante mais en attendant cresus et mazare firent encore dire a mereonte et a feraulas tout ce qu'ils scavoient de cyrus et de mandane pleignant tous deux cette princesse de la douleur qu'elle avoit de la feinte mort de cyrus vous feriez mieux dit alors mereonte de pleindre ce grand prince que de pleindre cette princesse du moins est-il persuade qu'elle s'est trop tost consolee de sa more 
 et en effet il la vit passer dans un chariot devant la tente ou il est et il la vit avec si peu de marques de grande douleur sur le visage qu'il la vit mesme un peu sous-rire en parlant a martesie et a parler sincerement je ne scay si elle peut estre excusable de se consoler si tost mais je scay bien que jamais amant n'a este si afflige que l'est l'illustre cyrus helas s'escria feraulas il l'est avec beaucoup d'injustice et cette legere joye qu'il a veue sur le visage de cette princesse est une chose dont il luy doit mesme avoir de l'obligation car genereux meronte adjousta feraulas le jour que cyrus vit ce que vous dit es fut celuy ou le feu ayant pris aux tentes de mandane on la mena a d'autres si bien que comme je luy avois fait scavoir adroitement par martesie il y avoit desja deux jours que la teste qu'elle avoit veue estoit celle de spitridate et non pas celle de cyrus il n'est pas estrange si concevant quelque espoir de la vie de ce prince elle a este moins affligee que lors qu'elle croyoit l'avoir veu mort de ses propres yeux joint que l'instant ou il la vit sourire a demy fut encore un effet de l'affection qu'elle a pour ce prince car comme martesie luy avoit dit de quelle maniere j'estois desguise et que ce jour la je m'estois mesle dans la multitude afin de la voir passer elle me reconnut et me montra a martesie me faisant mesme un petit signe de teste pour me tesmoigner qu'elle me scavoit gre de la bonne nouvelle que je luy avois donnee si bien que ne pouvant songer que cyrus pouvoit estre vivant sans qu'il 
 en parust quelque joye dans ses yeux il me sembla en effet qu'elle avoit soury a demy ha feraulas s'escria mereonte qu'il seroit avantageux a l'illustre cyrus de scavoir ce que vous scavez car je suis fortement persuade que depuis qu'il a commence d'aimer mandane jusques a cette heure il ne luy est rien arrive qui l'ait rendu si malheureux que cette derniere avanture il me sera si aise de justifier cette grande princesse repliqua feraulas que je suis tente de retourner diligemment d'ou je viens pour guerir l'esprit de mon illustre maistre de l'erreur ou il est je pense en effet reprit cresus qu'il sera a propos que vous y retourniez avec mereonte car veu les sentimens qu'il a dans l'ame il seroit a craindre qu'il ne s'imaginast que mereonte le voudroit flatter et qu'ainsi il ne se precipitast trop or durant que cresus mereonte et feraulas parloient ainsi en attendant que ces princes qu'ils avoient envoyez querir fussent venus mazare s'entretenoit luy mesme et examinoit soigneusement quels estoient ses plus secrets sentimens de peur que sa passion ne fust plus forte que sa vertu cependant tous ces illustres amis de cyrus estant arrivez et aprenant avec une joye incroyable qu'il n'estoit point mort ils firent mille carresses a mereonte et en effet ils le remercierent comme s'il l'eust effectivement ressuscite mais comme mereonte estoit fort genereux il les arresta tout court et leur dit que ce n'estoit point luy qui avoit sauve la vie a l'illustre cyrus 
 ny qui luy redonneroit la liberte et que c'estoit un illustre assirien nomme meliante a ce nom de meliante hidaspe qui estoit present changea de couleur et ne put s'empescher de tesmoigner son estonnement quoy dit-il c'est meliante qui a autrefois este a alfene avec gobrias quoy adjousta gobrias a son tour en parlant a mereonte c'est de ce meliante dont hidaspe entend parler que cyrus est prisonnier ouy repliqua mereonte celuy qui tient le destin de cyrus en ses mains est ce meliante que j'ay sceu qui rencontra la belle arpasie au bord d'une petite riviere et qui commenca sa connoissance avec elle en luy aprenant que sesostris avoit autrefois fait eslever a sa gloire une magnifique colomne sur quoy elle estoit assise hidaspe estant alors bien fache de voir que cyrus eust tant d'obligation a son rival sentit ce qu'on ne scauroit exprimer neantmoins comme il estoit genereux il ne laissa pas d'en dire du bien et d'assurer ces princes que puis qu'il avoit promis fidellite a cyrus il la luy tiendroit gobrias en parla aussi fort avantageusement apres quoy ils resolurent d'envoyer diligemment vers artabatis qui amenoit ce puissant secours que ciaxare envoyoit afin de concerter si bien les choses que dans le mesme temps que les sauromates et les gelons se detacheroient de l'armee de thomiris pour aller aux tentes royales faire un effort pour delivrer mandane ils attaquassent aryante par trois endroits et qu'artabatis partageant ses 
 troupes attaquast andramite avec une partie des siennes et envoyast l'autre par un chemin destourne mais un peu long pour se poster entre les tentes royales et le camp de thomiris afin d'empescher la communication de ces deux lieux la pendant que cyrus combatroit a la teste des gelons et des sauromates joint que cet ordre fut aussi donne pour les soustenir s'il en estoit besoin
 
 
 
 
mais comme il fallut quelques jours pour cela mereonte ne s'en retourna que lors qu'on sceut qu'artabatis eut receu l'ordre qu'on luy avoit donne qu'il eut promis d'obeir exactement et qu'il eut pris ses mesures pour la marche de ces troupes qui devoient s'aller poster entre les tentes royales et le camp de thomiris la difficulte fut que myrsile intapherne atergatis et hidaspe qui avoient chacun leur maistresse en ce lieu la voulurent tascher d'aller se joindre a cyrus pour combatre aveque luy et en effet quoy que cresus leur dist qu'il estoit plus a propos qu'ils n'y allassent pas de peur que s'ils estoient pris en y allant ils ne nuisisseut a ce prince et ne le fissent descouvrir ils ne laisserent pas d'en prendre la resolution ce dernier ne la prenoit pourtant pas sans une grande agitation d'esprit dans la pensee qu'il trouveroit en ce lieu la un rival a qui cyrus devoit la vie et la liberte artamas eust bien voulu aussi pouvoir aller aupres de cyrus s'il l'eust pu faire sans nuire a son party mais comme il jugea bien qu'il luy serviroit plus a l'armee qu'aux tentes royales il retint 
 l'envie qu'il en avoit pour indathyrse il eust encore bien voulu combatre a la veue de cyrus mais un sentiment genereux fit qu'il ne put se resoudre d'aller attaquer thomiris jusques dans ses tentes quoy qu'il eust alors pour elle de la haine et du mespris pour feraulas il n'hesita pas a prendre la resolution de s'en aller avec mereonte non plus que chrysante mais durant que ces choses se passoient et que tous ces braves se preparoient a aller combatre pour cyrus pour mandane et pour toutes ces autres illustres captives il s'en passoit de bi importantez aux tentes royales en effet plus thomiris consideroit l'estat de sa fortune plus elle se trouvoit miserable et la mort de cyrus luy ostant tout a la fois l'objet de son amour et de sa vangeance ne laissoit dans son ame qu'une horrible haine contre mandane et contre elle mesme qui la tourmentoit d'une si terrible maniere qu'elle n'avoit pas l'esprit bien libre pour aryante comme il voyoit mandane un peu moins melancolique il en avoit une joye estrange si bien que ne l'importunant pas de sa passion dans un temps ou il croyoit qu'il estoit a propos de laisser tout a fait revenir la tranquilite dans son ame il avoit plus d'esperance qu'il n'en avoit jamais eu et mandane moins de persecution toutesfois comme elle estoit genereuse elle sentoit la douleur qu'auroit la malheureuse araminte quand elle scauroit la mort de spitridate joint que ne scachant pas encore ou estoit cyrus et n'ayant que la joye de pouvoir douter 
 de sa mort elle n'estoit pas en un estat fort heureux quoy que feraulas luy eust donne de grandes esperances par martesie de sorte qu'elle avoit tousjours grand besoin de la consolation de doralise qui en son particulier avoit quelque soulagement de ce qu'andramite n'estoit plus aupres d'elle pour meliante comme il avoit la liberte de voir quelquesfois arpasie et qu'il esperoit beaucoup de la protection de cyrus il estoit plus heureux qu'il ne l'avoit este depuis qu'argelyse estoit arrivee a alfene pour y troubler sa felicite mais pour cyrus il estoit plus malheureux qu'il ne se l'estoit jamais veu car toutes les fois qu'il se remettoit dans l'imagination qu'il avoit veu soudre mandane dans un temps ou elle le croyoit mort et si peu de jours apres avoir veu cette funeste et cruelle action de thomiris il croyoit avoir tous les sujets du monde de se desesperer en effet disoit-il un jour a meliante si mandane eust change d'affection en un temps ou il luy passa quelques sentimens de jalousie dans l'esprit pour la princesse araminte et qu'elle eust alors donne toute la sienne au roy de pont le l'aurois trouvee plus excusable mais qu'elle se soit consolee de ma mort presques des le lendemain qu'elle l'a sceue et dans un temps ou elle est satisfaite de ma passion et ou elle croit que j'ay perdu la vie parce que je luy ay este fidelle et que j'ay mesprise une grande reine pour n'estre pas inconstant est une avanture si terrible et si surprenante que si je n'avois veu 
 mandane en l'estat que je l'ay veue je ne le pourrois croire cependant il faut malgre moy que je n'en puisse douter mais dieux disoit-il encore quel changement peut il estre arrive dans son coeur depuis qu'elle estoit a sinope et qu'elle m'y croyoit mort en ce bien heureux temps elle me pleignit elle soupira elle respandit des larmes et elle agit comme une personne qui ne se devoit jamais consoler je n'avois toutesfois presques encore rien fait pour elle je ne luy avois pas mesme dit que je l'aimois et elle faisoit pourtant ce que la raison vouloit qu'elle fist mais aujourd'huy que je pourrois luy demander recompense de mille services et de la plus violente et de la plus constante amour qui sera jamais elle se console sans peine et m'oublira peut-estre si absolument qu'elle ne se souviendra ny du malheureux artamene ny de l'infortune cyrus ha mandane injuste mandane s'escrioit-il peut- il estre possible que j'aye une pareille chose a vous reprocher et peut-il estre vray que je puisse vivre un moment sans aller moy mesme vous reprocher au milieu de vos gardes et mesme a la presence de thomiris et d'aryante que vous estes la plus ingrate personne de la terre non non meliante adjousta-t'il je ne scaurois plus vivre sans que mandane scache que je suis vivant et sans qu'elle scache aussi que je scay qu'elle est consolee de ma mort je suis las d'avoir plus de prudence que d'amour et il faut enfin que ma passion esclatte et qe j'aye aujourd'huy plus d'amour 
 que de prudence ouy meliante poursuivit-il il faut que vous trouviez invention de faire tenir une lettre de moy a mandane car si vous ne le faites j'iray moy mesme luy faire mille reproches de son peu d'affection meliante fit alors ce qu'il put pour destourner cyrus de ce dessein car comme il ne pouvoit pas donner cette lettre en main propre a mandane parce qu'il ne la voyoit point il craignoit qu'il n'arrivast quelque malheur qui perdist ce prince et qui destruisist ce grand dessein qui estoit prest d'esclatter et qui devoit aparamment mettre cyrus et mandane en liberte et perdre thomiris et aryante de sorte qu'il n'est rien de fort et de persuasif qu'il ne dist a cyrus pour luy faire changer l'intention qu'il avoit mais comme l'amour de ce prince estoit la plus forte dans son coeur et que son ressentiment estoit aussi grand que son amour il ne pouvoit suivre le conseil de meliante quoy qu'il connust bien qu'il estoit raisonnable et il luy dit enfin des choses si touchantes et si fortes que meliante craignant que ce prince n'allast luy mesme trouver mandane dans le desespoir ou il estoit luy promit de faire ce qu'il pourroit pour faire donner sa lettre a cette princesse si bien que donnant des tablettes a cyrus il escrivit a mandane mais il luy escrivit avec des sentimens si tumultueux qu'il ne s'estoit jamais senty l'esprit en l'assiette ou il l'avoit alors en effet il ne s'arresta pas a donner quelque ordre a ses pensees au contraire il escrivit avec tant de vitesse 
 qu'a peine sa main pouvoit elle suivre son imagination et ne consultant que son coeur en cette occasion il dit a mandane tout ce que la douleur d'un amant irrite et respectueux peut faire dire apres quoy fermant les tablettes dans lesquelles il avoit escrit il les donna a meliante qui fut a l'heure mesme trouver nyside pour la prier de les vouloir donner a martesie afin qu'elle les donnast a mandane et de les luy donner fort secrettement et en effet meliante fit la chose comme il l'avoit pensee car nyside se chargea des tablettes elle les donna a martesie et martesie les donna a mandane mais comme elle ne scavoit pas qui les envoyoit parce que meliante n'avoit pas creu a propos que nyside sceust que cyrus estoit vivant quoy qu'il la connust pour estre fort discrette elle ne pouvoit l'avoir dit a martesie si bien que cette fille donna ces tablettes a mandane en presence d'araminte car en l'estat ou elles estoient elles ne gardoient pas toutes les mesures que l'exacte bienseance eust demandees d'elles en un autre temps joint qu'ayant une amitie fort estroite l'une pour l'autre la ceremonie estoit bannie de leur commerce si ce n'estoit en certaines occasions ou la dignite de leur condition ne leur permettoit pas de s'en dispenser de sorte que mandane recevant ce billet en presence d'araminte eut une telle impatience de voir s'il ne venoit point de feraulas et si ce n'estoit point qu'il eust encore apris quelque chose qui la pust confirmer dans 
 l'esperance que cyrus estoit vivant qu'apres avoit fait un compliment a araminte pour luy demander la permission de l'ouvrir elle l'ouvrit effectivement sans se souvenir alors qu'elle n'avoit rien dit a cette princesse de ce que feraulas luy avoit fait scavoir d'autre part araminte qui croyoit que ce billet ne pouvoit estre autre chose que pour advertir mandane de ce qu'on faisoit pour la delivrer la pria elle mesme de le voir diligemment dans l'esperance qu'elle eut qu'on manderoit peut-estre quelque chose de spitridate a cette princesse si bien qu'attachant les yeux sur ces tablettes que mandane ouvrit diligemment comme si elle eust voulu voir tout d'un coup ce qu'il y avoit d'escrit dedans elles ne furent pas plustost ouvertes qu'araminte qui avoit veu beaucoup de lettres de cyrus du temps qu'elle estoit sa prisonniere et qui en avoit receu elle mesme reconnut d'abord l'escriture de ce prince de sorte que comme elle jugea des ce premier moment que si cyrus estoit vivant il falloit que spitridate fust mort et qu'on se fust abuse a la ressemblance qui estoit entr'eux elle fit un grand cry et un cry si douloureux que les gardes qui estoient a l'autre bout de la tente creurent qu'il estoit arrive quelque accident impreveu a cette princesse si bien que s aprochant d'elle aussi bien qu'hesionide doralise et martesie ils la virent si troublee qu'ils connurent aisement qu'il falloit qu'elle eust quelque grande douleur mais le mal sut que mandane 
 avoit d'abord reconnu l'escriture de cyrus aussi bien qu'araminte en avoit eu une surprise si agreable et qui avoit de telle sorte occupe son esprit que sans prendre garde a araminte elle avoit commence de lire et de lire avec tant d'attention les premieres paroles de la lettre de ce prince qui luy faisoit des reproches que lors que ces gardes aprocherent au cry qu'avoit fait araminte elle lisoit encore de sorte que revenant alors a elle mesme elle cacha diligemment ces tablettes mais elle ne les put cacher si promptement qu'elles ne fussent veues de ces garpes cependant araminte voyant tant de gens a l'entour d'elle leur fit signe qu'elle se trouvoit mal sans pouvoir parler et leur fit signe aussi qu'ils se retirassent et en effet ils le firent par respect mais comme ce qu'ils avoient veu leur donna de la curiosite ils observerent ces princesses chacun avec intention de raporter ce qu'ils auroient veu et ouy a ceux de qui ils dependoient car il y en avoit qui estoient plus a thomiris qu'a aryante et il y en avoit aussi qui estoient plus a aryante qu'a thomiris de sorte qu'apres s'estre retirez a l'entree de la tente ils presterent attentivement l'oreille mais a dire la verite il ne leur sur pas difficile de connoistre qu'il y avoit quelque grande chose dans ces tablettes car des qu'ils se furent retirez la malheureuse araminte apres avoit fait un grand soupir se tourna vers mandane et luy tendant la main de grace madame luy dit elle 
 aprenez moy si je dois vivre ou mourir en me montrant les tablettes que vous venez de recevoir car si mes yeux ne m'ont point trompee il faut que je meure et rien ne m'en scauroit empescher mandane se trouva alors bien embarrassee car en montrant ces tablettes a araminte c'estoit luy dire que cyrus estoit vivant et par consequent que spitridate estoit mort d'autre part en ne les luy montrant pas c'estoit encore luy dire la mesme chose puis que veu la confiance ou elles vivoient il n'y avoit pas aparence que mandane pust rien cacher a araminte si ce n'estoit des choses qui la deussent affliger joint que mandane voyant bien qu'elle avoit reconnu l'escriture de cyrus il n'y avoit pas moyen de luy faire changer d'avis en ne luy monstrant pas ces tablettes cependant il falloit respondre a cette grande se malheureuse princesse et mandane le fit sans doute avec toute l'adresse dont elle estoit capable l'estat ou je vous voy luy dit elle lors qu'elle luy demanda a voir les tablettes qu'elle venoit de recevoir me donne tant de pitie qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour tascher de soulager vostre douleur ainsi je ne dois pas me mettre au hazard de l'irriter comme je ferois peut-estre en vous montrant les tablettes que je viens de recevoir car enfin comme je n'ay pas eu le temps de lire ce qui est dedans je ne scay si on ne me donne point advis que le reste de l'armee du roy mon pere a este taillee en pieces et que nous sommes exposees 
 a estre eternellement capitives c'est pourquoy souffrez que je lise ces tablettes en particulier avant que je vous les montre et resolvez vous mesme si vous le pouvez a endurer que je ne les lise que ce soir car comme vous le voyez le cry que vous avez fait a mis nos gardes en quelque soubcon et les a obligez a nous observer de plus pres ha madame repliqua araminte en me refusant ce que je vous demande vous me dittes que je dois mourir car enfin me voyant en l'estat ou vous me voyez si l'escriture que j'ay veue n'estoit pas de la main de cyrus vous me l'auriez desja dit ainsi madame je n'ay plus rien a vous dire si non que ne pouvant estre maistresse de ma douleur il faut que j'aille la cacher dans la tente ou je couche de peur qu'elle ne vous nuise en disant cela la malheureuse araminte se leva et passa en effet dans une tente qui touchoit celle de mandane ou cette princesse la suivit mais elles n'y furent pas plustost qu'araminte s'abandonnant a la douleur die des choses si touchantes qu'elle eust attendry les coeurs les plus durs et les plus impitoyables mandane voulut en cette occasion luy rendre l'office qu'elle en avoit receu lors qu'elle avoit tasche de la consoler le jour que thomiris luy avoit fait voir un si tragique spectacle mais cette princesse n'avoit pas l'ame en estat de recevoir des consolations c'est pourquoy mandane jugea que puis que sa douleur estoit si excessive il valloit autant qu'elle sceust avec certitude quel 
 estoit son malheur que de le luy laisser soubconner puis que de necessite il falloit qu'elle le sceust un jour si bien que ne s'opposant plus a son affliction et luy parlant seulement de la partager avec elle araminte acheva d'estre confirmee dans l'opinion ou elle estoit desja de la mort de spitridate de sorte que n'ayant plus nulle esperance elle ne donna plus de bornes a la tristesse et elle en eut l'ame si absolument possedee que ne se souvenant plus qu'il importoit a mandane qu'elle n'esclatast pas elle se pleignit si haut que tous ceux qui estoient dans les tentes prochaines peurent entendre se pleintes quoy dit-elle il est donc bien vray que j'ay pu voir le malheureux spitridate mort sans le connoistre et sans mourir et il peut estre vray qu'un si grand et si vertueux prince ait este traite si cruellement par la fortune et par thomiris apres cela araminte se teut et ses larmes coulerent avec une telle abondance que ne pouvant tout a la fois pleurer soupirer et se pleindre il falut en effet qu'elle ne se pleignist pas mais pendant un si triste silence il estoit aise de voir ce qu'elle souffroit et on voyoit sur son visage toutes les marques d'une douleur si excessive qu'elle donnoit de la compassion aux ames les plus insensibles car non seulement elle paroissoit tres affligee mais elle sembloit mesme si fort accablee du poids de sa douleur que quand elle eust eu une tres longue affliction elle ne l'eust pu estre davantage son visage estoit entierement change elle avoit 
 une passeur mortelle sur le teint ses regards estoient si melancoliques qu'ils eussent tire des larmes des gens les plus incapables de pleurer et il y avoit en toutes ses actions je ne scay quoy qui faisoit si bien voir la grandeur de son desespoir que mandane craignit qu'elle ne fust capable de quelque funeste resolution parce que conme araminte estoit naturellement une des plus sages et des plus prudentes personnes du monde il paroissoit bien plus estrange de voir le dereglement de son esprit qu'il ne l'eust paru en nulle autre car apres qu'elle eut este quelque temps sans ri dire elle se mit selon que sa memoire luy faisoit souvenir a considerer les choses qui estoient arrivees a spitridate a en parler avec empressement de sorte que remontant a la source des malheurs de ce prince elle accusoit le roy de pont tout nort qu'il estoit de la perte de spitridate un moment apres elle en accusoit arsamone et une autrefois elle s'en accusoit elle mesme en effet disoit-elle il faloit ou ne souffrir point l'affection de ce prince on la mieux reconnoistre car enfin malheureuse araminte si tu avois este ou plus prudente ou plus inconsideree il ne seroit point mort et tu ne serois pas dans la necessite de mourir mais apres tout poursuivoit-elle c'est a toy a faire voir que tu estois digne de l'amour de spitridate et pour faire que ta propre douleur suffise a t'oster la vie sans qu'il soit besoin d'avoir recours an fer ny au poison souviens toy de la grandeur de sa passion de sa generosite 
 et de sa constance pense que c'est pour tes interests qu'il a souffert diverses prisons qu'il a quitte des couronnes plustost que de te quitter et qu'il s'est exile pour l'amour de toy d'un lieu ou il eust pu estre heureux si tu ne l'eusses pas rendu miserable pense dis-je que tu luy as tousjours refuse toutes choses sans que sa passion s'en soit affoiblie et pense enfin pour pouvoir courageusement suivre le malheureux spitridate que c est toy qui es cause de sa mort mais pense encore pour t'y exciter davantage qu'il te seroit honteux de vivre mais madame luy dit alors mandane en abaissant la voix souvenez vous de grace des raisons que vous me disiez le jour que je croyois avoir veu mort l'illustre prince que je viens d'aprendre qui est vivant ha madame s'escria araminte sans considerer qu'il ne faloit pas parler de cyrus si haut souffrez que je rejette vos consolations comme vous rejettiez les miennes et souffrez que je vous demande pardon d'estre si affligee de la vie de cyrus puis qu'il a plu a la fortune que je ne puisse aprendre qu'il est vivant sans aprendre en mesme temps que spitridate est mort eh de grace madame luy dit alors mandane ne parlez point de ce prince si vous le pouvez de peur de descouvrir sa vie a quelqu'un qui luy pourroit nuire car comme vous le scavez on nous observe soigneusement et l'on peut entendre ce que vous dittes des tentes qui touchent les nostres je vous demande pardon repliqua tristement la malheureuse araminte 
 si j'ay dit quelque chose qui nous puisse nuire mais madame je ne suis pas maistresse de ma douleur et je sens bien que je ne pourray m'empescher de me plaindre jusques a la mort il est vray que je suis pourtant persuadee que je ne me pleindray pas long temps car enfin apres tous les malheurs qui sont arrivez dans ma maison apres avoir sceu la perte du roy mon frere et apres avoir veu spitridate mort de mes propres yeux je serois digne de toutes mes infortunes si je les pouvois suporter en suite de cela mandane dit encore mille choses adroites tendres et obligeantes a araminte et cette malheureuse princesse luy en respondit de si touchantes qu'elle luy osta pour quelque temps la sensibilite d'une partie de la joye qu'elle avoit de la vie de cyrus mais a la fin comme mandane creut qu'hesionide estoit plus propre qu'elle a soulager la douleur d'araminte et qu'elle pensa qu'il estoit a propos pour ne donner pas une trop grande curiosite a ses gardes de r'entrer dans sa tente elle y retourna mais des qu'elle y fut retournee elle ne put s'empescher de lire ce que cyrus luy escrivoit elle aporta pourtant tout le soin possible afin que les gardes qui estoient a l'entree de sa tente ne s'aperceussent pas qu'elle lisoit pour cet effet doralise et martesie eurent ordre de se mettre devant elle durant qu'elle liroit la lettre de cyrus qui estoit a peu pres en ces termes 
 
 
 
 commma mort vous a este fort indifferente je ne doute pas que ma vie ne vous le soit aussi et que vous ne soyez aussi paresseuse a vous rejouir de ce que je suis vivant que vous avez este diligente a vous consoler de ma perte aussi vous avoueray je avec sincerite que c'est plus pour me vanger de vostre infidelite que pour nulle autre raison que je vous aprens que cyrus que vous avez creu mort ne l'est pas il est vray qu'il n'en est pas plus heureux car apres vous avoir veu sourire de ses propres yeux le jour que vous changeastes de tente il luy seroit bien plus doux d'estre dans le tombeau que de scavoir qu'il n'est plus dans vostre coeur car enfin madame on ne se console point si promptement quand on perd une personne qu'on aime et le peu de sentiment que ma mort vous a cause m'est si sensible et si douloureux que je vous mettray sans doute bien tost en estat de vous rejouir une seconde fois de ma perte je feray pourtant tout ce qui me sera possible pour ne mourir pas que je n'aye empesche mon rival de triompher de mon infortune et de profiter de vostre inconstance et je le feray sans doute en vous remettant entre les mains du roy vostre pere quand cela sera fait madame je n'auray plus rien a faire qu'a mourir car je n'ay pas lieu de croire qu'un homme dont la mort vous a este si indifferente peust vous donner jamais nulle satisfaction je conserveray pourtant mon respect et mon amour jusques a la fin de mes jours et je ne me vangeray de vostre ingratitude que sur mon rival et sur vos ennemis voila madame quels sont les sentimens de cyrus ressuscite qui a mon advis meritoit d'estre pleure plus long temps 
 d'une personne pour qui il a tousjours des sentimens si tendres qu'il l'adore toute injuste et toute infidelle qu'elle est 
 
 
 cyrus 
 
 
la lecture de cette lettre toucha si sensiblement mandane et la surprit d'une telle sorte que ne se souvenant plus de l'ordre qu'elle avoit donne a doralise et a martesie elle les appella toutes deux pour leur montrer cette lettre de sorte que ces deux filles luy obeissant furent a elle mais en y allant comme elles ne la cachoient plus les gardes virent que cette princesse tenoit ces mesmes tablettes qu'ils luy avoient desja veu tenir lors qu'araminte avoit fait ce grand cry qui les avoit obligez d'aprocher d'elle pour voir s'il ne luy estoit point arrive quelque accident si bien que ne doutant pas qu'il n'y eust quelque chose d'extraordinaire a scavoir les uns furent advertir aryante et les autres thomiris de plus comme il y en avoit eu quelques-uns qui avoient ouy confusement les pleintes d'araminte ou le nom de cyrus estoit mesle ils adjousterent ce qu'ils avoient entendu a ce qu'ils avoient veu ainsi thomiris et aryante aprirent en mesme temps que mandane devoit avoir receu par quelque voye cachee des tablettes dans quoy selon toutes les aparences il devoit y avoir quel que chose de grande importance car ces gardes n'oublierent pas de dire le grand et douloureux cry qu'avoit fait araminte en les voyant l'excessive douleur 
 ou elle estoit les pleintes qu'elle avoit faites apres estre retournee dans la tente ou elle couchoit le nom de cyrus qu'ils avoient ouy prononcer a cette princesse affligee et l'empressement que mandane avoit eu de lire ce qui estoit dans ces tablettes apres estre retournee dans sa tente de sorte que ne pouvant pas douter qu'il n'y eust quelque chose de consequence a scavoir ils raisonnerent chacun a leur maniere sur ce qu'on leur raportoit mais comme ny l'un ny l'autre ne pouvoient faire nulle violence a mandane s'ils n'estoient d'accord parce que les gardes de cette princesse estoient partagez entre eux aussi bien que toute la cour de thomiris entre elle et aryante il arriva que dans le mesme temps que cette reine songea a envoyer querir le prince son frere il pensa a l'aller trouver si bien que leurs intentions estant esgales en cette rencontre ils se virent et se redisant ce qu'on leur avoit dit ils tascherent de deviner quelle pouvoit estre la cause de la douleur d'araminte d'abord thomiris alla presque a la verite car elle creut que c'estoit qu'on avoit mande a mandane que spitridate estoit mort mais aryante se souvenant alors qu'il y avoit desja quelques jours que mandane estoit moins triste qu'a l'ordinaire le dit a thomiris quoy qu'il ne comprist pas bien pourquoy ce redoublement de douleur d'araminte joint au changement qui estoit arrive a celle de mandane luy donnoit de l'inquiettude neantmoins comme il scavoit 
 quelle avoit este la ressemblance de cyrus et de spitridate il luy vint alors une pensee qui mit un estrange trouble dans son coeur toutesfois comme il ne pouvoit avoir sceu que cyrus eust donne a spitridate ces magnifiques armes d'or que portoit cet infortune prince qu'on avoit creu estre cyrus il se rassura un moment apres pour thomiris comme elle ne cherchoit qu'un pretexte pour persecuter mandane elle dit a aryante qu'il falloit absolument voir les tablettes que cette princesse avoit receues et qu'il falloit scavoir quelle estoit la cause de la douleur d'araminte afin de voir si cela ne donneroit nulle lumiere du reste proposant en suitte d'y aller a l'heure mesme sur le pretexte de faire une civilite a cette princesse et en effet aryante aprouvant cette derniere chose thomiris fut a la tente d'araminte conduite par ce prince ou ils trouverent que mandane estoit retournee et ou onefile la princesse de bithinie istrine et arpasie estoient allees sur le bruit que sa douleur avoit fait cependant l'arrivee inopinee de thomiris et d'aryante surprit si fort mandane qu'il leur fut aise de juger qu'il y avoit quelque chose de considerable a scavoir car comme cette princesse scavoit quel estoit l'exces de la douleur d'araminte elle n'avoit pas lieu d'esperer qu'elle eust l'esprit assez libre pour pouvoir mesnager ses interests et ne dire rien qui luy pust nuire ny descouvrir que cyrus estoit vivant d'autre part araminte qui n'avoit l'imagination remplie que 
 de spitridate mort dont thomiris avoit fait plonger la teste dans un vase plein de sang ne vit pas plustost cette reine que cette funeste idee se renouvellant encore dans son esprit y mit un trouble si grand que ne se souvenant alors ny de cyrus ny de mandane et n'ayant dans la pensee que cette funeste ceremonie ou thomiris avoit assiste elle ne put estre maistresse de ses premiers sentimens si bien que faisant un grand cry elle destourna la teste pour ne voir pas une princesse qu'elle n'avoit point veue depuis qu'elle avoit veu spitridate mort sans le connoistre et a qui elle avoit veu faire un action de cruaute ou elle avoit tant d'interest de sorte que thomiris qui avoit toujours veu araminte et fort civile et fort retenue en toutes ses actions et en toutes ses paroles fut extremement surprise de son procede elle s'aprocha pourtant du lit sur quoy elle estoit alors et prenant la parole vous recevez la civilite que je vous rends luy dit elle d'une si surprenante maniere qu'il ne m'est pas possible de m'empescher de vous en demander la raison comme je n'ay plus nulle part a la vie repliqua araminte en se faisant une extreme violence je n'ay plus rien a mesnager c'est pourquoy madame je ne vous diray ny ce qui m'afflige ny ce qui fait que vostre veue redouble ma douleur ny ce qui me fait resoudre a mourir et pour reconnoistre mieux vostre civilite je vous diray que si vous ne vous lassez de faire respandre tant d'illustre sang par une injuste guerre et que vous 
 ne delivriez pas la princesse mandane vous serez l'objet de la haine de tous les hommes et celuy de la vangeance des dieux apres cela madame n'attendez plus rien de la malheureuse araminte laissez la seule avec la douleur qu'elle a dans l'ame sans en vouloir penetrer la cause et laissez la enfin attendre la mort qu'elle souhaite comme la seule chose qui peut soulager les maux qui l'accablent araminte ayant dit ces paroles avec precipitation se teut et fut si pressee de sa douleur que quand elle eust voulu parler davantage il luy eust elle impossible tant ses soupirs redoublez l'accablerent cependant thomiris qui n'estoit pas accoustumee d'estre receue d'une telle maniere rougit de depit et se tournant vers mandane apres avoir regarde aryante c'est a vous madame luy dit-elle a nous aprendre la cause de la douleur de cette princesse car j'ay sceu que vous avez receu des tablettes ou vous avez apris la nouvelle qui l'afflige mais de grace madame adjousta thomiris ne vous amusez point a me vouloir nier une chose que je scay d'une certitude infaillible et monstrez moy les tablettes dont je parle car je les veux voir puis que je suis en pouvoir de me faire obeir mandane entendant ce que thomiris luy disoit se trouva en un embarras estrange car elle connut bien le danger qu'il y avoit de montrer ces tablettes a thomiris et de luy aprendre que cyrus estoit vivant et qu'il estoit aux tentes royales de sorte que dans cette pressante necessite 
 de respondre elle prit la resolution de tascher d'oster de sa poche les tablettes qu'elle avoit si bien que prenant la parole pour les tablettes dont vous parlez repliqua mandane je ne puis vous les montrer parce que je les ay rendues a celuy de mes gardes qui me les avoit aportees mais s'il plaist a vostre majeste de passer dans ma tente pour n'irriter pas davantage la douleur de la reine de pont je vous aprendray ce qui la cause comme mandane dit cela d'un visage assez assure thomiris creut qu'en effet elle parloit sincerement et aryante qui vouloit autant qu'il pouvoit empescher thomiris de faire rien qui deplust a cette princesse la pria de faire ce qu'elle luy proposoit de sorte que la reine des massagettes passa de la tente ou estoit la malheureuse araminte a celle de mandane mais en passant d'une tente a l'autre cette princesse qui suivoit thomiris et qui avoit remarque que doralise et martesie estoient a l'entree de cette tente tira diligemment ces tablettes de sa poche pour les bailler a une des deux croyant le faire d'autant plus seurement que quand toutes ces princesses qui estoient dans la tente d'araminte l'auroient veu elles ne l'auroient pas dit a thomiris ny a aryante qui estoient entrez seuls dans la tente d'araminte mais conme mandane prit ces tablettes dans sa poche avec beaucoup de precipitation et qu'elle les voulut bailler de mesme ou a doralise ou a martesie ces deux filles ne scachant a laquelle des deux elle 
 les vouloit donner parce que dans le trouble ou elle estoit elle ne faisoit pas une action qui leur pust faire connoistre assez distinctement son intention avancerent toutes deux la main en mesme temps si bien que mandane abandonnant ces tablettes un moment trop tost au lieu de demeurer entre les mains de doralise ou de martesie elles tomberent et tomberent si malheureusement que lors que ces deux filles se baisserent avec precipitation pour les relever thomiris tournant la teste pour voir si mandane la suivoit les vit entre les mains de martesie et s'en saisit si promptement qu'a peine y eut il un instant employe a faire trois choses differentes mais des que mandane vit ces tablettes entre les mains de thomiris que ne sentit-elle pas et que ne pensa-t'elle point cependant la chose n'avoit point de remede car elle jugeoit bien que veu la conjoncture thomiris ne rendroit pas ces tablettes sans voir ce qui estoit dedans quand mesme elle luy diroit que ce n'estoient pas celles-la qui avoient cause la douleur d'araminte de sorte que n'ayant rien a faire qu'a se resoudre de suporter constamment une avanture si facheuse et qu'a prier les dieux que cet accident ne fist pas tomber cyrus sous la puissance de thomiris elle fit un grand effort pour r'assurer son esprit et ne laissa pas de continuer de suivre cette princesse dans sa tente ou elle ne fut pas plustost que voyant que la reine des massagettes alloit ouvrir ces tablettes et alloit par consequent connoistre 
 l'escriture de cyrus aussi bien qu'aryante qui en avoit veu souvent elle prit la parole avec autant de courage que de prudence je ne scay madame luy dit-elle quel sentiment vous allez avoir en aprenant que cyrus n'est pas mort mais avant que vous l'apreniez par ce qu'il m'escrit j'ay a vous protester que vous ne scaurez jamais par moy de qui j'ay receu ces tablettes afin que vous ne vous obstiniez pas a me le vouloir faire dire quoy s'escria thomiris en achevant de les ouvrir cyrus n'est pas mort quoy reprit aryante a son tour il peut estre vray que cyrus soit vivant ha si cela est madame adjousta-t'il il y a desja plusieurs jours que vous le scavez et cette consolation dont je tirois un si heureux presage pour moy me devoit donc affliger au lien de me rejouir pendant qu'il parloit ainsi thomiris lisoit la lettre que cyrus avoit escrite a mandane et elle la lisoit avec des sentimens si tumultueux et si opposez qu'il eust este difficile de les bien demesler car elle eut de l'estonnement de la joye de la colere de la douleur et de la jalousie si bien que sentant une si grande agitation dans son ame et pouvant bien moins souffrir la veue de mandane quand elle sceut que cyrus estoit vivant que lors qu'elle le croyoit mort elle referma ces tablettes sans achever mesme de lire ce qu'il y avoit d'ecrit et se tournant vers mandane quelque resolution que vous ayez prise luy dit-elle de ne dire pas qui vous a donne ces tablettes je 
 trouveray bien l'invention de vous le faire avouer vous pouvez trouver celle de me persecuter et mesme celle de me faire mourir repliqua mandane mais vous ne me pourrez jamais rien faire dire qui puisse nuire a cyrus et vous ne me verrez jamais rien faire repliqua brusquement thomiris qui puisse plaire a mandane apres cela cette reine dit a aryante qu'il faloit redoubler les gardes de cette princesse et mesme ceux de toutes ces autres dames et leur oster aussi toute communication et en effet cet ordre estant observe a l'heure mesme on separa presques toutes ces princesses car araminte demeura toute seule dans sa tente avec hesionide mandane dans la sienne avec doralise et martesie et les autres avec leurs femmes de sorte que par ce moyen il fut impossible a nyside a qui meliante avoit donne la lettre de cyrus de l'envoyer advertir de ce grand desordre dont il ne sceut rien alors parce qu'il estoit occupe a une conference secrete entre luy et ces capitaines sauromates avec qui mereonte et luy avoient traite cependant thomiris et aryante ne furent pas plustost retournez au lieu d'ou ils estoient partis ensemble qu'ouvrant cette lettre de cyrus ils la leurent avec une agitation d'esprit terrible quoy que ce fust avec des sentimens bien differens car thomiris par un sentiment d'amour estoit bien aise que cyrus ne fust pas mort et qu'il se pleignist de mandane bien que d'ailleurs elle eust aussi de la douleur de voir un 
 tel ennemy ressuscite et de connoistre qu'il avoit une passion si tendre pour sa rivale mais pour aryante quoy que sa generosite l'eust oblige a avoir de la compassion de son rival mort il avoit une excessive douleur d'aprendre qu'il estoit vivant et toutes les plaintes que ce prince faisoit a mandane ne le consoloient point
 
 
 
 
cependant thomiris et aryante qui ne pouvoient douter de la vie de cyrus parce qu'ils connoissoient bien son escriture et qui voyoient mesme par cette lettre qu'il faloit qu'il fust aux tentes royales ou qu'il y eust este puis qu'il disoit a mandane qu'il l'avoit veue sourire de ses propres yeux le jour qu'elle avoit change de tente ne songerent qu'a tascher de s'assurer de sa personne mais la difficulte estoit de scavoir ou estoit ce prince il est vray que la fortune favorisa leur dessein car comme ils en estoient la on amena trois prisonniers qu'agathyrse avoit faits et qu'il envoyoit a thomiris un desquels estoit le prince atergatis desguise en massagette le second estoit intapherne et le troisiesme estoit feraulas qu'on trouva charge d'une lettre de gobrias pour meliante de sorte que ne doutant point alors que meliante ne sceust du moins ou estoit cyrus thomiris commanda a l'heure mesme au capitaine de ses gardes de l'aller arrester et de chercher soigneusement dans toutes les tentes qu'il occupoit pour voir si cyrus n'y seroit point car la lettre de gobrias en donnoit quelque soubcon mais elle luy commanda de le luy amener vivant 
 et s'il resistoit que ses compagnons ne le tuassent pourtant pas apres quoy elle ordonna qu'on gardast intapherne et atergatis avec beaucoup de soin car pour feraulas elle le voulut voir et luy demander elle mesme ce qu'il scavoit de son maistre mais pour pouvoir le luy faire dire plustost elle luy parla d'abord avec toute la douceur imaginable en suite elle le menaca et a la fin elle luy parla avec tant de colere que feraulas aprehenda estrangement que cyrus ne tombast entre les mains d'une princesse dont les passions estoient si violentes mais pendant qu'elle employoit inutilement les menaces pour obliger feraulas a luy descouvrir ou estoit son illustre maistre et qu'aryante par les ordres de thomiris estoit alle faire redoubler la garde tout a l'entour des tentes royales afin que personne n'en pust sortir sans une permission expresse de la reine des massagettes cyrus et meliante n'estoient pas sans inquietude car encore que nyside n'eust pu avertir meliante de ce qui estoit arrive et que meliante eust este si occupe qu'il n'avoit veu personne qui pust luy rien aprendre de ce qui se passoit quelques-uns de ses domestiques luy ayant a la fin apris que thomiris et aryante avoient este a la tente de mandane et qu'on disoit qu'ils en estoient sortis en donnant divers ordres pour faire garder cette princesse plus exactement il craignit aveque raison que la lettre de cyrus n'eust este veue et n'eust descouvert qu'il estoit vivant si bien que ne 
 jugeant pas a propos de cacher sa crainte a ce prince il luy dit tout ce qu'il pensoit afin de le disposer ou a sortir des tentes royales la nuit prochaine ou du moins a changer de tente et a aller dans celle d'un de ces capitaines sauromates qui estoient de leur intelligence mais comme il faloit qu'il fust nuit pour executer toutes ces deux choses ils n'en eurent pas le loisir car comme ils deliberoient sur ce qu'ils devoient faire ce capitaine des gardes de thomiris arriva suivy de cinquante de ses compagnons de sorte que comme on ne se peut pas deffendre dans des tentes comme dans des maisons tout ce que put faire meliante en cette occasion fut d'avancer diligemment vers ce capitaine des gardes qu'on luy dit qui le demandoit de la part de thomiris assurant cyrus en le quittant qu'il mourroit plustost que de le descourir esperant mesme alors que ce capitaine des gardes se contenteroit de l'arrester mais la chose n'alla pourtant pas ainsi car au lieu de s'amuser a meliante il se mit en estat d'entrer dans la tente d'ou il sortoit qui estoit celle ou estoit cyrus de sorte que meliante voyant la chose en cet estat se jetta entre l'ouverture de cette tente et ce capitaine des gardes de thomiris et mettant l'espee a la main l'arresta tout court pour donner temps a cyrus de tascher de sortir du lieu ou il estoit par une autre ouverture de cette mesme tente pour essayer de gagner celle de ce capitaine sauromate dont il luy avoit parle car a tout evenement cyrus avoit 
 tousjours este desguise en massagette depuis qu'il avoit este cache dans la tente de meliante mais comme ce capitaine des gardes vit cette action il jugea bien que ce qu'il cherchoit estoit dans cette tente de sorte que mettant l'espee a la main aussi bien que tous ceux de ses compagnons qui l'avoient suivy meliante ne put esperer autre chose que de donner le temps a cyrus de sortir de cette tente par une ouverture desgagee mais comme ce prince le voulut faire il trouva que ce capitaine des gardes l'avoit fait environner avant que d'y entrer et il arriva mesme que le prince aryante qui venoit de donner les ordres de thomiris passa fortuitement devant cette tente comme cyrus songeoit a en sortir si bien que ce prince voyant que du coste ou estoit meliante il n'estoit pas possible de le faire il aima encore mieux essayer d'en venir a bout par celuy ou il pourroit peutestre tuer son rival en se faisant tuer luy mesme car dans les sentimens ou il estoit et dans ceux ou il croyoit qu'estoient mandane et thomiris il aimoit mesme mieux mourir que vivre et estre prisonnier de cette reine et de son rival de sorte que prenant cette resolution il mit l'espee a la main et apellant meliante afin de pouvoir combatre ensemble il sortit de cette tente suivy de ce genereux assirien qui le joignit et de quatre ou cinq des siens et fut si brusquement attaquer aryante que quoy que ce capitaine des gardes de thomiris eust fait environner la tente de 
 meliante ceux qui estoient du coste que cyrus sortit ne purent l'empescher de joindre ce prince et de luy porter un coup apres l'avoir apelle plus d'une fois ingrat anaxaris et perfide anaxaris il est vray que comme aryante estoit a cheval et que cyrus estoit a pied le coup qu'il porta a ce prince n'eut pas l'effet qu'il en avoit attendu car le cheval d'aryante s'estant cabre dans l'instant qu'il le voulut porter et ne pouvant plus retenir l'impetuosite de son bras ce fut ce cheval qui receut le coup dans les flancs et qui retombant avec violence rompit l'espee de ce prince mais a peine meliante eut-il veu cet accident que par une generosite toute heroique il donna la sienne a cet illustre heros et en prit une autre a un de ceux qui l'avoient suivy apres quoy aryante ayant eu loisir de reconnoistre son rival voulut aller a luy avec intention de finir tous leurs differens par sa mort mais comme son cheval estoit fort blesse il tomba et il tomba luy mesme engage sous ce fier animal qui sauva peut-estre la vie de son maistre en se debattant car durant ce temps la ce capitaine des gardes suivy de tous ses compagnons sortit de la tente de meliante et environna d'une telle sorte et cyrus et ce brave assirien qu'ils ne purent rejoindre aryante cependant comme cyrus ne se vouloit point rendre et que ce capitaine des gardes ne le vouloit point faire tuer en l'accablant par le nombre de ceux qui l'avoient attaque parce que thomiris luy avoit commande de le 
 luy mener vivant cyrus seconde de meliante en tua un si grand nombre que lors qu'aryante fut desgage de dessous son cheval il ne jugea pas qu'il deust s'arrester aux ordres de thomiris si bien que se jettant a travers ceux qui vouloient prendre cyrus il l'attaqua a son tour avec beaucoup de vigueur il est vray que cyrus para le coup qu'il luy porta et qu'il luy en porta un autre si brusquement qu'il fut contraint de lascher le pied mais pendant que les choses estoient en cet estat et que cyrus et meliante ne pouvoient presques esviter la mort veu le nombre de gens qui les attaquoient et l'opiniastrete qu'ils avoient a ne se vouloir point rendre thomiris que l'impatience et l'inquietude avoient fait sortir de sa tente parut a cheval si bien que voyant ce combat et aprenant la chose elle s'avanca au milieu de ce tumulte en deffendant aux siens de tuer cyrus et en commandant a cyrus de se rendre a elle mais comme aryante avoit l'esprit estrangement irrite de l'opiniastre resistance de ce prince il ne se soucia pas du commandement qu'elle faisoit et ne laissa pas d'attaquer encore son rival qui venoit de renverser mort a ses pieds le capitaine des gardes de thomiris mais comme cette reine vit son action et qu'elle remarqua que cyrus ne voyoit pas aryante elle se sentit emportee par sa passion ainsi entre son frere et celuy qu'elle aimoit elle ne balanca point sur ce qu'elle devoit faire et prenant la parole prends garde a toy cyrus luy dit elle 
 et pare le coup qu'un de mes rebelles sujets te veut porter a ces mots cyrus qui reconnut fort bien la voix de thomiris se tourna et vit qu'effectivement aryante en l'appellant par son nom luy alloit porter un furieux coup si bien que ne pouvant faire autre chose que parer de l'espee il para en effet mais en parant trois ou quatre de ceux qui estoient venus avec cette reine se jetterent sur luy et luy saisissant le bras l'empescherent de continuer son combat avec aryante et le presenterent a thomiris qui eut plus de joye de voir cyrus en sa puissance que si elle eust gagne cent batailles et conquis cent royaumes 
 
 
 
 
cependant meliante voyant cyrus pris attaqua aryante qui estant desespere de ce qu'il n'avoit pu vaincre son rival passa sur l'assirien si bien que se debatant alors comme deux hommes qui vouloient opiniastrement la mort ou la victoire thomiris qui vit la chose et qui avoit l'esprit aigry contre le prince son frere de ce qu'il luy avoit desobei et de ce qu'il s'opposoit tousjours a la persecution qu'elle vouloit faire a mandane commanda qu'on les prist tous deux et qu'on gardast aussi soigneusement le prince son frere que cyrus et meliante de sorte que comme il est assez aise de prendre deux hommes qui luttent l'un contre l'autre ils furent arrestez sans peine il y eut pourtant quelques amis d'aryante qui voulurent faire quelque rumeur mais la presence de la fiere thomiris empescha la chose et quoy qu'aryante semblast partager 
 son authorite parmy les gens de guerre il fut pourtant mene sans aucune resistance a la tente ou thomiris ordonna qu'on le gardast cependant cette princesse ne scachant pas bien elle mesme quels estoient ses sentimens pour cyrus ne voulut point luy parler et commanda qu'on le menast dans une de ses tentes mais avec une garde si forte qu'elle ne pouvoit craindre qu'il pust eschaper pour meliante on le mit avec le prince intapherne et atergaris afin d'avoir moins de gardes a faire de sorte que lors que mereonte myrsile chrysante et hidaspe qui n'avoient pas este arrestez comme intapherne atergatis et feraulas arriverent le soir aux tentes royales desguisez en massagettes ils trouverent que cyrus estoit prisonnier que meliante l'estoit aussi qu'aryante estoit arreste qu'intapherne atergatis et feraulas avoient este pris que mandane estoit plus exactement gardee qu'elle ne l'avoit jamais este que thomiris depuis la prison du prince son frere avoit fait changer les gardes de cette princesse et qu'on ne scavoit enfin a quoy tout ce grand et subit changement aboutiroit de sorte que pour avoir le temps de refondre ce qu'ils devoient faire il falut qu'ils se cachassent dans la t'ente d'un de ces capitaines sauromates avec qui mereonte avoit traite cependant la nouvelle de la vie de cyrus et de sa prison faisoient un si grand bruit que la prise d'aryante n'en faisoit presques point car on ne parloit que de cyrus et l'on en 
 parla tant que la malheureuse mandane aprit par ses propres gardes que ce prince estoit en la puissance de thomiris la princesse de bithinie sceut aussi par les siens qu'intapherne estoit arreste istrine sceut de son coste qu'atergatis avoit le mesme destin et arpasie n'ignora pas que meliante estoit prisonnier si bien que le regardant alors comme estant plus malheureux qu'hidaspe la tendresse de son coeur en augmenta pour luy et elle eut beaucoup de douleur de scavoir qu'elle estoit cause du malheur d'un si honneste homme et d'un homme encore qui en avoit tue deux qui l'eussent rendue tres malheureuse s'ils eussent vescu martesie en son particulier sceut aussi que feraulas estoit entre les mains de thomiris et la fortune disposa enfin les choses de telle maniere que la douleur et le desespoir estoient dans tous les deux partis en effet quand cette nouvelle fut sceue dans l'armee de cyrus il y eut une consternation universelle et quand elle le fut dans celle de thomiris tous ceux qui avoient de la raison aprehenderent que la reine des massagettes ne se portast a quelque resolution si violente et contre cyrus et contre mandane et contre le prince son frere qu'elle ne forcast ses propres sujets a s'armer contre elle et a se joindre a ses ennemis pour la perdre cependant ce grand dessein qui estoit prest d'esclatter n'estoit plus alors en estat d'estre execute car ce changement avoit rompu toutes les mesures qui avoient este prises et cette grande revolution 
 occupoit si fort les esprits de tout le monde qu'on ne pensoit a autre chose et qu'on ne s'entretenoit que de ce qui estoit arrive et de ce qui pouvoir encore arriver mais si les personnes indifferentes en usoient ainsi que ne devoient point faire les personnes interessees et entre ces personnes interessees mandane estoit sans doute infiniment a pleindre car enfin apres avoir veu la cruelle action de thomiris lors qu'elle avoit creu que cyrus estoit mort que ne devoit elle pas aprehender voyant qu'il estoit vivant et sous la puissance de cette reine irritee ainsi la pensee la plus douce qui luy venoit estoit de voir cyrus infidelle en effet disoit-elle a doralise et a martesie comme cyrus est mescontent de moy et qu'il m'a tesmoigne par sa lettre qu'il croit que je me suis consolee de sa mort n y a t'il pas apparence qu'il ne croira plus estre oblige a nulle fidellite pour une personne qu'il croit infidelle et qu'ainsi cessant de mespriser thomiris il commencera peut-estre de me hair mais helas adjoustoit elle ce seroit presques le plus avantageux pour moy que la chose allast ainsi car enfin si ce prince infortune dit vray il m'aime encore toute inconstante qu'il me croit si bien que s'il s'opiniastre a resister a la cruelle thomiris elle sera peut-estre capable de faire poignarder ce prince en ma presence ainsi je me voy en estat de ne pouvoir presques esviter cle voir cyrus infidelle ou mort o dure necessite s'escrioit-elle o rigoureuse fortune a quels malheurs 
 m'avez vous reservee et quels suplices me preparez vous mais du moins justes dieux adjoustoit elle ne permettez pas que cyrus m'accuse plus long temps d'inconstance et d'ingratitude esclairez son esprit je vous en conjure et faites luy connoistre qu'il a eu tort de soubconner d'infidellite la plus fidelle personne de la terre mais helas disoit-elle encore en se reprenant en souhaitant que cyrus connoisse la fermete de mon affection je souhaite peut-estre sa mort et je fais des voeux contre sa vie puis que plus il me croira fidelle plus il le sera luy mesme et plus il irritera la cruelle thomiris mais apres tout poursuivoit mandane je ne croy pas qu'il soit fort injuste a une personne qui mourroit plustost que de faire une infidellite a cyrus de souhaiter qu'il ne soit pas infidelle il est pourtant vray que quand mon imagination me represente ce que la fiere thomiris me fit voir en la personne du malheureux spitridate et que je pense qu'elle pourroit encore me faire voir un objet plus terrible en celle de cyrus il s'en faut peu que je ne consente qu'il soit inconstant j'avoue pourtant qu'il n'y a que ma raison qui soit de cet advis et que mon coeur est bien esloigne d'avoir un pareil sentiment il est arrive des changemens si merveilleux en vostre vie luy dit alors doralise que vous ne devez ce me semble jamais desesperer de rien car enfin cyrus fut creu mort a la guerre de bithinie il creut que vous alliez perir par un embrasement lors qu'il arriva a sinope il pensa que 
 vous estiez noyee lors qu'il trouva mazare qui sembloit estre prest d'expirer mazare luy mesme a este creu mort durant long temps cyrus vient encore d'estre creu tel par toute l'asie et vous avez vous mesme pense l'avoir veu mort de vos propres yeux il est vray doralise que tout ce que vous dittes est arrive repliqua mandane mais il est bien plus difficile d'imaginer comment je puis sortir heureusement du malheureux estat ou je me trouve car enfin il est positivement vray que cyrus est sous la puissance d'une cruelle personne qui a tesmoigne avoir de la joye de sa mort qui a regarde avec plaisir cette teste sanglante de spitridate qu'elle croyoit estre la sienne et qui a dans l'ame une passion si violente et si furieuse qu'on en doit tout aprehender pour moy madame repliqua martesie je suis persuadee qu'il ne faut pas s'imaginer que thomiris ait autant de cruaute pour cyrus vivant que pour cyrus mort en effet quand elle croyoit qu'il avoit perdu la vie il pouvoit estre qu'une secrette douleur de sa mort faisoit une partie de sa rage sans qu'elle en connust bien la cause et que le croyant mort avec des sentimens de mespris pour elle elle en avoit de cruaute pour luy mais madame je ne puis croire que voyant cyrus vivant elle ait la mesme inhumanite car comme l'esperance flatte et adoucit l'esprit je suis persuadee qu'elle aura moins de cruaute parce qu'elle sera en pouvoir de ne se desesperer pas tout a fait et puis adjousta doralise quand je songe que vous estes bien 
 sortie de dessous la puissance du roy d'assirie de mazare et du roy de pont je trouve que vous pouvez esperer que cyrus sortira aussi de dessous celle de thomiris et que vous en sortirez vous mesme ha doralise s'escria mandane cyrus ne scauroit estre son propre liberateur comme il a este le mien et puis quand le prince mazare servit aussi heureux qu'il est brave et qu'il auroit plus de generosite que d'amour je n'aurois pas encore lieu d'esperer parce que je suis persuadee que s'il entreprend quelque chose qui luy reussisse ce sera alors que la vie de cy rus sera le plus en danger ne doutant nullement que thomiris n'aime mieux faire mourir ce prince que de souffrir qu'on le delivre et l'en suis enfin reduite au point d'estre fachee que son rival soit prisonnier aussi bien que luy car comme il luy a de l'obligation qu'il est genereux et que j'ay quelque pouvoir sur son esprit j'eusse pu esperer qu'il eust empesche les funestes effets de la passion de thomiris mais il a plu aux dieux en cette occasion de me priver de tout secours et de m'oster toute esperance comme mandane s'entretenoit d'une si triste maniere hesionide toute en larmes vint prier cette princesse d'entrer dans la tente d'araminte car encore que thomiris eust commande qu'on separast toutes ces dames captives on n'avoit pu faire changer de tente a la reine de pont a cause de son excessive douleur quelque affligee que fust mandane pour ses propres interests elle n'avoit garde de refuser 
 son assistance a une princesse pour qui elle avoit tant d'estime et tant d'amitie elle fut donc dans la tente ou elle estoit mais elle la trouva en un pitoyable estat car comme elle n'avoit rien voulu prendre depuis qu'elle avoit sceu la mort de spitridate quelque soin qu'on y eust pu aporter elle estoit si foible et elle avoit neantmoins alors une fievre si forte qu'il estoit aise de voir que l'exces de sa douleur acheveroit bientost de la delivrer des maux qu'elle souffroit elle avoit pourtant sa raison toute libre et quoy qu'elle eust la voix assez basse parce qu'elle l'avoit oppressee elle ne laissa pas de dire des choses infiniment touchantes a mandane je vous demande pardon madame luy dit-elle d'augmenter vos douleurs par les miennes mais comme je n'ay plus que quelques momens a vivre j'ay creu que je pouvois vous conjurer de me permettre de vous faire une priere helas madame repliqua mandane en soupirant je suis en un si pitoyable estat qu'il est ce me semble assez difficile que je n'aye pas le malheur de ne pouvoir faire ce que vous desirez de moy car excepte de pleindre vostre infortune et de la pleurer aveque vous je ne voy rien en ma puissance cependant je puis vous assurer qu'il n'y a que les choses impossibles que je ne face pas pour vous ce que je vous demande repliqua la malheureuse araminte est que vous faciez en sorte par le credit du prince aryante que spitridate et moy n'ayons qu'un tombeau que vous faciez scavoir a l'illustre cyrus que je luy 
 laisse tout le droit que j'avois an royaume de pont qu'il m'avoit promis de me rendre et que je le conjure de conserver la memoire d'un prince infortune qui avoit la gloire de luy ressembler et qui a eu celle de mourir pour son service mais sur toutes choses madame faites s'il vous plaist que la mort unisse ce que la cruaute de la fortune a voulu separer et que spitridate et araminte comme je l'ay desja dit n'ayent qu'un tombeau j'espere repliqua mandane que vous ne serez pas en estat d'avoir besoin de mes prieres et que vous vivrez assez pour en faire un jour eslever un a l'illustre prince que vous regrettez avec tant de justice mais si cela n'estoit pas j'aurois le malheur de ne pouvoir vous rendre ce funeste office que vous desirez de moy car enfin le prince aryante est arreste par les ordres de thomiris le malheureux cyrus est dans les fers et je suis plus en estat de devoir desirer la mort que vous acheve fortune acheve repliqua foiblement araminte et apres m'avoir oste deux royaumes refuse moy encore un tombeau et prive moy mesme de la satisfaction que j'eusse eue a pouvoir esperer qu'un prince a qui spitridate avoit l'avantage de ressembler puisse estre heureux pour vous madame adjousta-t'elle en tendant la main a mandane je n'ay rien a vous dire puis que dans l'accablement de douleur ou vous estes et dans celuy ou je me trouve je ne puis vous demander des larmes ny vous en offrir car vostre affliction merite toutes les vostres 
 et je n'en ay pas assez des miennes pour pleindre mes infortunes apres cela araminte se teut et se tourna de l'autre coste et deux heures apres elle tomba dans une lethargie si profonde qu'elle n'en revint que pour mourir plus constamment et pour prononcer en mourant le nom du malheureux spitridate quoy que les medecins de thomiris luy pussent faire ainsi il falut que mandane se vist accablee de cette augmentation de douleur et qu'un objet aussi funeste que celuy-la servist encore a luy remplir l'imagination de toutes les horreurs de la mort celle d'araminte fut pourtant digne de sa vie et de la passion qu'elle avoit dans l'ame car durant un quart d'heure qu'elle recouvra la parole elle ne dit que de grandes et de belles choses en effet elle dit a mandane qu'elle n'avoit point eu besoin de toute sa constance pour suporter la perte de deux royaumes l'exil et la prison mais qu'elle s'en estoit trop peu trouve pour souffrir la mort de spitridate elle luy parla obligeamment de la princesse de bithinie elle luy recommanda hesionide elle pria les dieux d'excuser ses foiblesses et ton desespoir et elle les pria aussi de vouloir reunir son esprit a celuy de spitridate apres quoy elle mourut sans aucune violence et sans avoir mesme perdu la beaute qui la rendoit une des plus charmantes princesses de la terre quoy que ce fust la moindre des qualitez qui la faisoient admirer cependant mandane voulant tascher de luy rendre l'office qu'elle avoit desire 
 pria un medecin de thomiris qui la vit mourir de prier cette reine de la part d'araminte de souffrir qu'on mist son corps dans le tombeau de spitridate s'il en avoit un de sorte que comme cet homme estoit fort touche de compassion de la mort de cette princesse il obtint effectivement de thomiris ce qu'araminte avoit souhaite ainsi la mort reunit ce que la fortune avoit separe et ces deux illustres personnes qui n'avoient pu occuper un mesme throne quoy qu'ils le deussent esperer occuperent du moins un mesme tombeau mais pendant que ces choses se passoient aryante souffroit des maux incroyables par la crainte ou il estoit que thomiris ne se portast a quelque estrange resolution contre la vie de mandane et dans les sentimens ou il estoit alors il s'en faloit peu qu'il n'eust mieux aime la voir en la puissance de cyrus qu'en celle de la reine sa soeur d'autre part myrsile estoit au desespoir d'estre arreste et de se voir inutile au service de cyrus de mandane et de doralise dont la fortune estoit attachee a celle de cette princesse intapherne et atergatis avoient des sentimens aussi douloureux que luy mais feraulas en avoit qui estoient encore incomparablement plus inquiets car la passion qu'il avoit pour son maistre et pour mandane et l'amour qu'il avoit pour martesie faisoient qu'il estoit inconsolable de n'estre pas en estat de servir des personnes qui luy estoient si cheres meliante de son coste estoit desespere de scavoir 
 qu'hidaspe n'estoit pas prisonnier comme une partie des autres qui avoient pris mesme dessein que luy la princesse de bithinie estoit aussi au desespoir de la mort de son frere de celle d'araminte qu'elle sceut et de la prison de son amant istrine estoit aussi fort touchee de l'affliction de cette princesse et du malheur d'atergatis et arpasie l'estoit aussi beaucoup de ne pouvoir esperer la liberte de ce que meliante estoit prisonnier et de ce qu'elle ne scavoit ou estoit hidaspe mais apres tout tous les malheurs de toutes ces personnes ensemble n'aprochoient pas de celuy de cyrus car lors qu'il pensoit qu'il estoit reduit au point de s'affliger que son rival estoit prisonnier parce qu'il ne pouvoit deffendre la vie de mandane contre la fureur de thomiris il estoit dans un desespoir incroyable de quelque coste qu'il tournast son esprit il ne trouvoit aucune consolation car s'il consideroit thomiris comme son ennemie il luy estoit fort dur d'estre dans ses fers s'il la regardoit comme son amante il luy estoit encore plus insuportable et s'il se souvenoit de toutes ses victoires il s'en souvenoit avec douleur veu le changement qui estoit arrive a sa fortune s'il rapelloit en sa memoire la cruaute de thomiris pour spitridate mort lors qu'elle le prenoit pour luy il se preparoit a mourir de quelque cruelle maniere et s'il pensoit a mandane il y pensoit avec une douleur incroyable parce qu'il la croyoit infidelle ou que du moins il l'accusoit d'avoir este trop 
 peu sensible a sa perte et de s'en estre trop tost consolee ce sentiment douloureux ne diminuoit pourtant rien de sa rendresse ny de sa passion et par un ingenieux et cruel caprice de son destin cyrus avoit tout a la fois de la colere de la tendresse de la jalousie de la pitie de l'amour et de la fureur car tantost il se pleignoit de mandane et tantost il la pleignoit au lieu de se pleindre d'elle un moment apres il faisoit des voeux contre aryante un instant en suite il souhaitoit qu'il fust delivre a un moment de la il faisoit des imprecations contre thomiris et il en faisoit aussi quelques fois contre luy mesme s'accusant de tous les malheurs de mandane de tous les siens de toutes les violences de thomiris et mesme de l'amour que ses rivaux avoient eu pour la princesse qu'il adoroit de sorte que passant continuellement d'un sentiment a un autre il souffroit plus qu'il n'avoit jamais souffert mais ce qui faisoit la plus grande rigueur de sa souffrance festoit'opinion qu'il avoit que mandane ne l'aimoit plus ou que du moins elle ne l'aimoit pas assez en effet la pensee de la cruaute de thomiris ne luy estoit pas si facheuse que celle du peu d'affection de mandane car il estoit accoustume de voir la mort sous la plus terrible forme ou elle se pouvoit montrer mais il ne l'estoit pas a voit mandane infidelle ny mandane indifferente il eut mesme encore une nouvelle douleur lors qu'il sceut la mort d'araminte par un de ses gardes et il la mit au nombre de ses propres malheurs ce 
 n'est pas assez fortune s'escria-t'il que je sois malheureux en ma propre personne il faut encore que je le sois en celle de tous ceux que j'aime il faut que spitridate meure seulement parce qu'il me ressemble et qu'il est mon amy il faut qu'araminte perde la vie parce que j'ay de l'amitie pour elle il faut que meliante soit prisonnier parce qu'il m'a protege et il faut enfin que je souffre de toutes les manieres dont on peut souffrir il faut dis-je que je sois malheureux parce que thomiris m'aime parce que mandane ne m'aime plus parce qu'aryante me hait et qu'il n'y ait rien dont la fortune ne se serve pour me persecuter cependant rien ne me seroit insuportable si j'estois assure de l'affection de ma princesse mais helas je suis bien esloigne de ce bien heureux estat car puis qu'elle s'est consolee si promptement de ma mort il faut conclurre que ma vie ne luy estoit guere considerable et que j'aurois grand tort de la mesnager si ce n'estoit que contre toute sorte de raison je conserve encore dans le fonds de mon coeur l'esperance de me vanger tant de divers oracles si ponctuellement accomplis me font esperer que celuy qui fut rendu a la princesse de salamis et qui m'est si avantageux pourra peut estre avoir son effet car enfin la responce de la sybile qui me parut si espouventable vient d'avoir le sien en la personne du malheureux spitridate ainsi il se trouve que je n'ya ay pas toute la part que j'y pensois avoir si ce n'est que je veuille prendre le 
 vers de cet oracle pour un presage de mon repos mais dieux adjoustoit-il par quelle voye pourrois-je le trouver je suis sous le pouvoir d'une reine et d'une amante et d'une amante irritee mandane est sous la puissance d'une fiere rivale et je ne suis peut-estre plus dans le coeur de mandane j'ay donc perdu la raison de conserver quelque esperance adjoustoit-il en luy mesme et si je ne connoissois bien mon coeur je croirois qu'un sentiment lasche me feroit esperer malgre moy afin de n'avoir pas recours a la mort mais graces aux dieux je scay bien que je ne suis pas capable de cette foiblesse et que je n'espere que parce qu'on ne peut aimer sans esperance et que l'amour enfin est ce qui me fait vivre et esperer quoy que la raison et la generosite voulussent peut-estre que je me delivrasse des mains de mes ennemis par ma propre main mais pendant que cyrus raisonnoit avec luy mesme d'une si triste maniere thomiris estoit dans des inquietudes si pleines d'irresolution qu'elle n'estoit pas un demy quart d'heure dans un mesme sentiment comme gelonide la connoissoit jusques au fonds du coeur elle ne la voulut point abandonner dans les premiers transports de sa passion apres la prise de cyrus et elle l'observa si exactement qu'elle fut a la fin contrainte de luy descouvrir tous les tumultueux sentimens de son ame je voy bien gelonide luy dit-elle voyant qu'elle la regardoit attentivement que vous cherchez a deviner ce que je pense mais a 
 dire la verite il vous seroit assez difficile car je pense tant de choses differentes qu'elles se destruisent continuellement les unes les autres et mon ame est si cruellement agitee que je souffrirois moins si j'estois a la place de cyrus que je ne fais a celle ou je suis ce prince est pourtant en un pitoyable estat repliqua gelonide et je croy madame que si vostre majeste y pensoit bien elle verroit une notable difference entre sa fortune et la sienne si j'estois bien d'accord avec moy mesme reprit thomiris vous auriez raison mais gelonide il y a une guerre civile dans mon coeur qui le dechire d'une estrange sorte car quand je me souviens des mespris que ce prince a eus pour moy et sous le nom d'artamene et sous celuy de cyrus j'ay de la haine pour luy et je me resous sans peine a faire mourir mandane a la luy faire voir morte et a le faire mourir luy mesme car enfin a le considerer de cette sorte il n'y a point de suplice dont il ne soit digne en effet il m'a assez mesprisee pour meriter mille morts il est cause que j'ay terny ma gloire c'est luy qui a fait des ruisseaux du sang de mes sujets et il a cause la mort de mon fils ainsi quand je ne le considere que de cette maniere et que je le voy mon prisonnier je suis quelques momens a gouster toute la douceur de la vangeance mais helas ces momens ne durent guere et des que je regarde cyrus comme le plus grand prince du monde et le plus accomply de tous les hommes les armes me tombent 
 des mains et il s'en faut peu que je ne l'excuse ouy gelonide je me dis quelques fois a moy mesme qu'il aimoit mandane avant que de m'avoir veue qu'il ne m'a point fait d'outrage de ne m'aimer pas et que je luy ay mesme beaucoup d'obligation de ce qu'il ne voulut pas le deffaire d'une cruelle ennemie dans les bois des sauromantes lors qu'il baissa respectueusement la pointe de son espee au lieu de me tuer comme il le pouvoit faire mais apres avoir raisonne de cette sorte mon ame n'en est pas plus tranquile au contraire je me trouve dans un nouveau desespoir car moins j'ay de sujet d'accuser cyrus plus j'en ay de m'accuser moy mesme mais gelonide ce qui fait ma plus grande douleur c'est que je suis assuree d'une certitude infaillible que cyrus me hait horriblement principalement depuis que la violence de mon amour et de ma jalousie m'ont fait faire cette action de cruaute que je ne fis neantmoins que parce que j'avois l'ame irritee de celle qu'il avoit eue pour moy cependant toutes les fois que je songe que cyrus a qui j'avois donne mille marques d'amour scait ce terrible effet de ma haine j'en ay un desespoir que je ne puis exprimer car enfin je veux voir cyrus et je ne scay pourtant comment je l'oseray faire apres cette barbare action qu'il n'ignore pas il est vray que s'il me rendoit justice il me tiendroit conte de toute ma cruaute et cyrus vivant me devroit sans doute avoir quelque obligation de tout ce que j'ay fait contre cyrus 
 mort puis que mon inhumanite n'a pas moins este un effet de mon amour que toutes les marques de tendresse que je luy ay donnees en mille occasions mais enfin madame luy dit gelonide puis que cyrus n'a pu estre infidelle a mandane dans un temps ou vous ne luy aviez donne nul sujet de vous hair il n'est pas croyable qu'il vous aime aujourd'huy qu'il peut vous reprocher d'avoir eu autant de haine que d'amour c'est pourquoy si vostre majeste faisoit bien elle se resoudroit a restablir sa gloire par une grande action et par une action qui luy redonneroit mesme l'estime de cyrus en effet si en l'estat ou vous estes vous delivriez cyrus et mandane et que vous les renvoyassiez au roy des medes apres avoir oblige ceux qui commandent son armee de la faire repasser l'araxe vous feriez une chose qui rendroit vostre gloire immortelle ha gelonide interrompit thomiris je scay bien que je devrois plus aimer la gloire que cyrus mais il y a long temps que j'ay fait voir que j'aime plus cyrus que la gloire ainsi sans escouter ny la generosite ny la raison ny la vertu je ne songe qu'a faire en sorte que cyrus veuille regner dans mes estats et dans mon coeur et quand j'en auray tout a fait perdu l'esperance je sens bien que ma fureur n'aura point de bornes et que si je ne puis perdre cyrus et mandane sans perdre aussi aryante et sans me perdre moy mesme je m'y resoudray sans peine mais madame luy dit gelonide quoy que vous ayez cyrus en vostre 
 puissance vous ne laissez pas d'avoir de redoutables ennemis a combatre car mazare est brave le secours que ciaxare envoye est puissant et le prince aryante n'est plus a la teste de vostre armee quand on ne songe plus a sa propre conservation reprit thomiris on n'a plus rien a mesnager c'est pourquoy gelonide sans regarder le peril dont vous me menacez qui n'est peutestre pas si grand que vous vous le figurez je ne veux songer a autre chose sinon qu'a imaginer comment je pourray faire pour obtenir de moy assez de hardiesse pour voir cyrus mais encore madame luy dit gelonide voudrois je bien scavoir quelle resolution vous prenez en une conjoncture on vous n'en pouvez prendre que de tres importantes la resolution que je prens repliqua thomiris est de faire toutes choses possibles justes et injustes pour porter cyrus a quitter mandane et a respondre a mon affection et si je voy que je ne puisse rien gagner sur son esprit je puniray aryante de son ancienne rebellion afin qu'il ne face plus d'obstacle a ma vangeance je feray poignarder mandane aux yeux de cyrus je mesleray le sang de cyrus a celuy de mandane et je me tueray peut-estre moy mesme si je ne trouve pas cette vangeance assez douce eh madame s'escria gelonide quels estranges sentimens vous passe-t'il dans l'esprit eh gelonide repliqua thomiris que ne doit point penser une reine qui aime et qui aime un prince qui la mesprise et qui la hait car enfin s'il 
 y a quelques instans ou je pense qu'il peut aimer mandane sans estre coupable il y en a mille ou je croy qu'il ne me peur hair sans eftre ingrat apres cela gelonide voulut encore dire quelque chose mais thomiris luy imposa silence et sans differer davantage elle fut a la tente de cyrus suivie du lieutenant de ses gardes et de quelques uns de ses compagnons qui demeurerent a l'entree de la tente ou l'on gardoit ce prince cette reine n'ayant aucunes femmes avec elle que gelonide car encore qu'elle n'aprouvast pas ses sentimens elle ne laissoit pas de l'aimer et de la mener tousjours parce que c'estoit la seule personne a qui die eust descouvert son amour mais en allant en ce lieu la thomiris toute fiere qu'elle estoit sentit une confusion estrange dans son coeur neantmoins la force de sa passion la dissipant elle entra dans la tente de cyrus sans l'en faire advertir de sorte qu'il fut estrangement surpris de cette visite toutesfois comme il avoit l'ame grande l'esprit ferme et le coeur genereux il ne parut nulle esmotion sur son visage et toute celle qu'il eut fut renfermee dans son coeur en effet il ne vit pas plustost thomiris qu'il la salua avec tout le respect qu'il luy devoit comme reine des massagettes mais ce fut pourtant avec toute la froideur qu'il devoit avoir pour une ennemie de mandane et pour une princesse qui luy avoit donne une marque de haine aussi publique qu'estoit celle de cette teste plongee dans un vase plein de sang pour thomiris 
 elle ne vit pas plustost cyrus que la honte de sa propre inhumanite la fit rougir et l'empescha de luy pouvoir parler la premiere si bien que ce prince s'aprochant d'elle est-ce madame luy dit il avec une hardiesse heroique pour me venir demander ma teste que vous vous donnez la peine de venir icy afin que me la voyant couper de vos propres yeux vous ne soyez pas trompee une seconde fois comme vous l'avez este la premiere quand je me suis resolue a vous voir repliqua-t'elle en le menant a l'autre coste de la tente je me suis preparee a souffrir des reproches pour avoir droit de vous en faire car enfin injuste prince que vous estes luy dit cette princesse il y a une notable difference entre la cruaute que j'ay eue pour vous et celle que vous avez tousjours eue pour moy en effet cette terrible action qui vous paroist si inhumaine n'estoit qu'un simple emportement du desespoir que j'avois dans la croyance ou j'estois que les dernieres paroles de vostre vie avoient este une marque de vostre amour pour mandane et de vostre haine pour moy mais si j'ay este inhumaine pour vous dans un temps ou je croyois que vous ne pouviez plus sentir mes cruautez vous avez este inhumain et cruel lors que vous avez sceu que je sentois jusques a vos moindres froideurs et si j'ay enfin fait plonger cette pretendue teste de cyrus mort dans un vase plein de sang vous m'avez arrache le coeur tout vivant et vous me l'avez arrache pour le faire fouler aux pieds de ma rivale 
 ouy injuste prince vous avez este le premier a avoir de la cruaute et si j'en ay eu je n'en ay eu qu'apres que la vostre m'a eu fait perdre patience et a eu trouble ma raison cependant adjousta-t'elle en se souvenant de la lettre de cyrus a mandane quoy que vous soyez dans mes fers et que par le droit des vainqueurs je puisse disposer souverainement de vostre destin je ne veux vous dire autre chose pour vous obliger a quitter mandane sinon que s'estant consolee de vostre mort aussi promptement qu'elle s'en est consolee elle vous a plus outrage que je n'ay fait par cette cruelle action que vous me reprochez et que je me reproche moy mesme car enfin ma fureur et ma haine estoient un effet de ma passion mais son oubly en est un de la legerete de son ame et de la foiblesse de son affection c'est pourquoy sans vous demander que vous m'aimiez je vous demande seulement que vous ne l'aimiez plus que vous contentiez qu'elle espouse aryante qu'elle ne hait pas que je l'envoye a issedon avec le prince qu'elle aura espouse et que vous me promettiez de ne la voir jamais car pourveu que cela soit je vous delivreray et je ne vous obligeray pas mesme a avoir quelque reconnoissance de l'affection que j'ay pour vous si vous me commandiez absolument madame reprit-il de vous aimer quoy que vous m'ayez donne de justes sujets de vous hair il me seroit moins impossible de vous obeir qu'il ne me l'est de n'aimer plus mandane quand mesme elle seroit infidelle 
 car enfin madame vous avez une grande beaute un grand esprit un grand coeur et mille grandez qualitez qui sont que toute mon ennemie que vous estes j'ay encore de l'estime pour vous ainsi sans estre mesme infidelle a la personne que j'adore je pourrois avoir de l'amitie et de la tendresse mais madame je ne puis jamais cesser d'aimer mandane ny consentir qu'elle espouse aryante ny vous promettre de ne la voir point en effet quand je scaurois d'une certitude infaillible qu'elle auroit cesse de m'aimer je ne pourrois cesser d'avoir de l'amour pour elle sans cesser de vivre ny souffrir qu'un autre la possedast sans faire tout ce que je pourrois pour l'en empescher quand mesme il faudroit exposer mille et mille fois ma vie que je ne prefere jamais a ma gloire ny a mon amour c'est pourquoy madame n'attendez pas que je vous promette ce que je ne pourrois vous tenir car je sens bien que quand j'aurois la laschete de vous faire cette promesse je ne serois pas plus tost libre que j'armerois une seconde fois toute l'asie pour aller arracher mandane d'entre les bras de mon rival c'est pourquoy madame je vous conjure pour vostre repos de ne vous imaginer pas que j'aye une sorte d'esprit capable de ceder a la mauvaise fortune et croyez au contraire que si j'estois a la teste d'une armee de deux cens mille hommes et que vous fussiez dans mes fers je ferois plus de choses pour vous que je n'en feray aujourd'huy que je suis dans les vostres en effet 
 madame comme je suis persuade qu'il y a de la gloire a n'accorder pas ce qu'on ne peut refuser sans peril je n'ay garde de vous promettre de n'aimer plus mandane de consentir qu'elle espouse aryante et de ne la voir jamais comme des trois choses que je vous demande repliqua fierement thomiris il y en a une qui despend absolument de moy et qui ne despend point du tout de vous je ne scay si vous estes fort prudent de m'irriter par une generosite aussi fiere que la vostre car enfin je n'ay que faire de vostre consentement pour vous empescher de ne voir jamais mandane et je n'en ay mesme pas besoin pour faire qu'aryante l'espouse car comme je puis vous regarder si je le veux comme le meurtrier de mon fils vous serez eternellement dans mes chaisnes si la fantaisie m'en prend comme la fortune m'y a mis malgre moy repliqua cyrus elle pourra peut-estre m'en tirer malgre vous c'est pourquoy madame sans vous amuser a me faire des menaces inutiles j'ay a vous dire avec toute la sincerite possible que si j'avois eu a estre infidelle a mandane vos charmes me l'auroient rendu dans le temps que je fus a vostre cour sous le nom d'artamene et je vous avoue de plus ingenument que je luy ay donne une plus grande preuve d'amour en n'en ayant pas pour vous que je n'ay fait en prenant babilone sardis et cumes puis qu'il est sans doute bien plus aise de gagner des batailles et de prendre des villes que de defendre son coeur contre une personne 
 telle que vous estiez lors que j'eus l'honneur de vous voir la premiere sois car a n'en mentir pas madame adjousta-t'il quoy que vous soyez aussi belle vous m'estes bien moins redoutable que vous n'estiez alors en effet des que vous avez commence de persecuter mandane des que vous avez dis-je commence d'avoir de la cruaute et de vouloir vous faire aimer par la crainte vous avez perdu tout ce qui vous rendoit aimable je ne scay pas interrompit-elle fierement si je me scauray faire aimer mais je scay bien que je scauray me faire obeir cependant adjousta-t'elle vous vous souviendrez que je ne vous ay pas demande que vous m'aimassiez et que je me suis contentee de desirer que vous n'eussiez plus d'amour pour mandane car dans les sentimens ou je vous voy je m'apercoy bien que si je veux recouvrer quelque repos il faut que je vous haisse vivant comme je vous ay hai mort et que je cherche toutes les douceurs de ma vie en la vangeance seulement apres cela thomiris s'en alla sans attendre que cyrus luy respondist mais elle s'en alla avec des sentimens qui tenoient plus de la fureur que de l'amour ce qui faisoit son plus grand chagrin estoit qu'elle se reprochoit a elle mesme de n'avoir pas dit a cyrus tout ce qu'elle devoit luy dire pour toucher son coeur elle se repentoit de toutes les paroles qu'elle avoit prononcees et il y avoit des momens ou elle croyoit que si elle luy eust parle avec plus de douceur elle l'auroit attendry il y en avoit d'autres aussi on 
 elle pensoit que si elle l'eust menace de la mort de mandane et de la sienne elle auroit esbranle sa constance si bien que ne pouvant estre d'accord avec elle mesme de ce qu'elle eust deu faire ny de ce qu'elle feroit elle estoit en une peine que rien ne pouvoit esgaller d'autre part cyrus souffroit des maux incroyables car comme il ne pouvoit scavoir avec certitude qu'elle eust veu la lettre qu'il avoit escrite a mandane il pensoit que ce qu'elle luy avoit dit de la legerete de cette princesse avoit un fondement veritable et il le pensoit avec tant de douleur qu'on n'en pouvoit pas avoir davantage mais durant que cyrus et thomiris avoient l'ame si inquiettee mereonte qui estoit cache chez ces capitaines sauromates et qui y estoit avec myrsile hidaspe et chrysante continuroit d'essayer de faire reussir le mesme dessein qui avoit este prest d'estre execute les amis d'aryante de leur coste songeant aussi a delivrer ce prince s'aviserent scachant le mescontentement des sauromates de proposer a ceux qui estoient de l'intelligence de mereonte de se joindre a eux afin de tirer aryante des mains de thomiris si bien que ces capitaines sauromates sans donner de responce decisive a ceux qui leur firent cette proposition dirent la chose a myrsile a hidaspe a mereonte et a chrysante qui creurent tous que si on pouvoit unir les amis d'aryante aux leurs thomiris seroit infailliblement perdue et que cyrus et mandane seroient delivrez ce 
 qui leur faisoit esperer que cela ne seroit pas impossible estoit qu'ils scavoient que les amis d'aryante avoient peur que thomiris ne fist mourir ce prince car comme ils scavoient qu'il luy avoit voulu oster une couronne ils pensoient qu'elle se serviroit du pretexte qu'elle prenoit alors pour se vanger de luy et pour s'espargner la peine de l'empescher une autre fois de songer a renverser le throne qu'elle occupoit de sorte qu'imaginant un fort grand avantage pour cyrus de cette union si elle se pouvoit faire ces capitaines sauromates entretinrent cette negociation et l'amenerent enfin au point que les amis d'aryante confererent avec ceux de cyrus mais comme ils ne pouvoient ny les uns ny les autres respondre des sentimens des deux princes pour qui ils agissoient ils convinrent qu'ils chercheroient les voyes de leur faire scavoir l'estat des choses et en effet chacun de leur coste ils firent ce qu'ils purent pour cela et en attendant myrsile et mereonte trouverent moyen de mander a cresus et a mazare qu'ils n'entreprissent rien qu'ils n'eussent de leurs nouvelles cependant il ne se passoit point de jour que thomiris ne fist souffrir quelque nouvelle persecution a cyrus ou a mandane car elle obligea tous ces princes prisonniers les uns apres les autres a voir cyrus pour luy persuader de ne pretendre plus rien a cette princesse elle voulut aussi que toutes les autres captives vissent mandane chacune a leur tour pour l'obliger a espouser 
 aryante et elle parla elle mesme au prince son frere voyant que cette princesse ne vouloit l'espouser afin de luy persuader de ne songer plus a mandane et de l'abandonner a sa vangeance car cette violente reine en vint au point de ne songer plus a se faire aimer de cyrus mais seulement de luy oster la personne qu'il adoroit de sorte que comme elle voyoit bien qu'il luy estoit impossible de persuader jamais a mandane d'espouser aryante elle se mit dans la fantaisie de persuader a aryante de souffrir qu'elle fist mourir mandane ce que je vous demande luy disoit elle vous me le devriez demander pour vous vanger d'une personne qui vous mesprise et qui vous hait et quand vous n'auriez autre avantage que celuy de vous imaginer la douleur de vostre rival vous y devriez consentir si vous pouvez souffrir luy repliqua brusquement aryante que j'aille poignarder cyrus je consentiray peut estre que vous empoisonniez mandane souvenez vous de la proposition que vous me faites luy refondit fierement thomiris car en tel moment me pourray-je trouver que je vous sommeray de vostre parole ha cruelle princesse luy dit alors aryante quelle sorte d'amour est la vostre non non adjousta-t'il ne vous y trompez pas je suis l'ennemy de cyrus mais je ne seray jamais son bourreau et je vous declare de plus que si vous entreprenez quelque chose contre la vie de mandane la vostre en respondra infailliblement car quand je ne pourrois sortir 
 de vos chaines j'ay des amis qui me vangeroient de vostre cruaute et je ne doute nullement que toute la terre ne s'armast contre vous pour vous perdre thomiris voyant de quel air aryante luy parloit en eut de la confusion mais ce fut une confusion accompagnee de colere qui luy sit dire des choses infiniment facheuses a ce prince vous pensez peut estre encore luy dit-elle estre sur le throne que vous vous estiez esleve mais je vous aprendray bien que vous estes dans mes fers comme un usurpateur vaincu et comme un sujet rebelle apres cela cette fiere princesse le quitta et le quitta avec des sentimens de haine presque aussi grands pour luy que pour mandane et en effet elle ne prit pas de resolution moins violente contre luy que contre elle comme elle avoit de l'esprit elle voyoit bien qu'elle avoit tort mais cette connoissance au lieu de luy donner du repentir ne faisoit qu'augmenter sa fureur cependant au milieu de tant d'agitations elle ne laissoit pas d'envoyer ses ordres a tous les officiers de son armee et de faire tout ce qu'elle pouvoit pour se voir en estat de disposer souverainement du destin de cyrus et de mandane d'ailleurs dans la violente passion qu'elle avoit dans l'ame elle eut cent fois envie de revoir ce prince et d'essayer de toucher son esprit par mille marques de tendresse et d'affection mais la fierte de son coeur et un reste d'honneste honte l'en empescherent et elle se contenta de luy faire seulement dire qu'elle ne 
 demandoit autre chose sinon qu'il ne pretendist plus rien a mandane si bien que par ce moyen la cyrus se vit delivre de la crainte ou il estoit que thomiris ne le mist dans la necessite de se tirer d'une conversation de cette nature cette reine ne put jamais non plus se resoudre de faire dire a mandane qu'elle luy cedast cyrus mais seulement qu'elle espousast aryante ainsi thomiris par cette voye indirecte croyoit cacher une partie de sa foiblesse et conserver quelque reste de modestie il y avoit pourtant des instans ou elle donnoit des marques si visibles de sa passion a tous ceux qui estoient a l'entour d'elle que personne n'en pouvoit douter car elle demandoit continuellement ce que faisoit cyrus ce qu'il disoit s'il ne murmuroit point contre elle s'il ne parloit point de mandane et mille autres choses semblables et ce qu'il y avoit de rare c'est qu'elle le demandoit quelquesfois a des gens qui n'en scavoient rien et qui n'en pouvoient rien scavoir car excepte les gardes de ce prince et ceux qui les commandoient personne ne le voyoit aussi fut-il impossible a myrsile a hidaspe a mereonte et a chrysante de trouver moyen de donner de leurs nouvelles a cyrus ny d'avoir des siennes pour donner son consentement au traite qu'ils faisoient avec les amis d'aryante qui de leur coste ne purent aussi faire scavoir leurs intentions a ce prince de sorte que s'assemblant tous un soir dans la tente d'un de ces capitaines sauromates ou myrsile hidaspe 
 mereonte et chrysante estoient cachez ils resolurent connoissant la generosite des deux princes de qui ils embrassoient les interests de ne laisser pas de faire leur traite comme s'ils avoient leur contentement s'assurant qu'ils ne les dediroient pas mais durant qu'ils estoient assemblez pour cela meliante qui s'estoit eschape de ses gardes y arriva et augmenta leur esperance en voyant leur parti fortifie par un si vaillant homme qui avoit plusieurs intelligences que mereonte n'avoit pas sceues de luy hidaspe eut pourtant une esmotion extraordinaire en voyant son rival qu'il estoit contraint de regarder comme le protecteur de cyrus et meliante fut aussi extremement estonne de trouver hidaspe en ce lieu la neantmoins veu les termes ou il en estoit demeure avec cyrus et ou en estoient alors les choses il le regarda en cette occasion comme un amy de ce prince plustost que comme un amant d'arpasie si bien que luy disant l'estat des affaires apres les premiers complimens faits il fut de leur advis et conclut qu'il faloit absolument s'unir pour delivrer ces deux princes celuy qui agissoit le plus pour aryante estoit un massagette qui s'apelloit otryade qui avoit este amy particulier d'aripithe et qui eust bien voulu qu'aryante eust elle roy de sorte que ne faisant presques difficulte a rien de ce que les amis de cyrus proposerent pourveu qu'aryante fust delivre et que la puissance de thomiris fust abaissee ce traite fut bien tost fait ils se 
 promirent donc une mutuelle assistance pour executer un si grand dessein ils jurerent de combatre conjoinctement contre tout ce qui voudroit s'opposer a la liberte de cyrus et d'aryante et que quand ces deux princes seroient libres ils se rangeroient aupres d'eux pour scavoir ce qu'ils voudroient faire chacun ayant alors la liberte de suivre le parti qu'il auroit embrasse si ces princes ne pouvoient demeurer amis il y eut pourtant une difficulte ou otryade s'arresta car les amis de cyrus vouloient que le premier effort qu'on feroit aux tentes royales fust pour delivrer ce prince et les autres vouloient que ce fust pour delivrer aryante on proposa alors un expedient pour accommoder la chose qui fut d'aller attaquer les tentes de thomiris pour s'assurer de sa personne car enfin disoit celuy qui le proposa en vous assurant de cette reine vous delivrerez et cyrus et aryante et mandane mais quoy qu'il y eust quelque aparence de raison a cette proposition les amis de cyrus ne voulurent pas l'accepter parce qu'ils dirent que si on attaquoit d'abord thomiris ils s'exposeroient a estre vaincus n'estant pas possible que le peuple ne s'armast pour la deffence de cette princesse qu'au contraire s'il paroissoit seulement qu'ils n'eussent dessein que de delivrer cyrus il ne s'en mesleroit pas et qu'ainsi trouvant moins de resistance la chose s'executeroit plus facilement adjoustant que si une fois ils pouvoient avoir cyrus a leur teste la victoire leur seroit 
 certaine otryade respondit a cela qu'il voyoit bien que la liberte de cyrus estoit plus facile de cette facon que de l'autre mais qu'il ne voyoit pas celle du prince aryante aussi assuree puis qu'elle dependroit apres cela de la volonte de son rival si bien que pour trouver un milieu entre ces deux choses myrsile proposa de faire deux attaques a la fois afin d'embarrasser d'autant plus thomiris qui seroit obligee de diviser ses forces de sorte qu'il fut donc resolu que l'advis de myrsile seroit suivy qu'on attaqueroit en mesme temps la tente ou l'on gardoit cyrus et celle ou l'on gardoit aryante qu'ils n'iroient point a celle de mandane parce qu'ils vouloient laisser a ces deux princes la gloire de la delivrer que cependant ils se promettroient que ceux qui auroient le plustost execute leur dessein iroient a l'heure mesme aider aux autres a achever le leur et qu'ils obligeroient le prince qu'ils auroient delivre a aller aider a delivrer son rival toutes ces choses estant donc ainsi resolues ils arresterent le jour et l'heure de cette entreprise et ils envoyerent diligemment advertir cresus et mazare afin qu'ils se preparassent a attaquer le camp de thomiris dans le temps que les sauromates s'en separeroient pour venir aux tentes royales se joindre a tous les amis de cyrus et d'aryante et afin aussi qu'ils envoyassent vers artabatis pour l'obliger d'attaquer andramite et d'envoyer la moitie de ses troupes se poster entre les tentes royales et le camp de thomiris 
 ainsi il fut resolu que dans quatre jours et precisement a my-nuit ce grand dessein s'executeroit mais a la fin de cette conference mereonte qui scavoit en quels termes estoient meliante et hidaspe s'aprocha d'eux et les obligea avec beaucoup d'adresse de remettre les differens qu'ils avoient jusques a ce que cyrus fust delivre si bien que s'y resolvant avec une esgale generosite ils agirent conjointement pour les interests de ce grand prince comme s'ils n'eussent point este rivaux ainsi meliante considera hidaspe comme l'amy de cyrus seulement et hidaspe considera meliante conme le protecteur de ce heros cependant ceux pour qui ce grand dessein estoit fait n'en estoient pas moins miserables et ils voyoient si peu d'apparence d'heureux changement en leur fortune qu'ils souffroient non seulement les maux presens mais ils enduroient mesme par avance les maux a venir qu'ils pensoient leur devoir arriver infailliblement thomiris souffroit pourtant plus que tous ceux qu'elle faisoit souffrir parce quelle avoit encore moins d'esperance qu'eux aussi ne faisoit elle plus consister la douceur de sa vie qu'en la longueur des suplices qu'elle preparoit a ceux qui la rendoient innocemment malheureuse mais son principal dessein estoit de tascher de gagner l'hyver sans combatre afin que l'armee de cyrus fust contrainte de se retirer au de la de l'araxe n'estant pas possible qu'elle pust subsister en pais ennemy par de continuels convois qui luy viendroient 
 mesme de fort loin comme thomiris estoit donc dans cette pensee et qu'elle employoit tous ses soins a la faire reussir en envoyant ordre sur ordre de ne hazarder point de combatre a moins que ce fust avec avantage il arriva une chose qui augmenta bien ses inquietudes car comme il est difficile qu'un grand secret sceu de beaucoup de gens demeure si cache qu'on n'en descouvre rien principalement quand il est entre des personnes de party different entre lesquelles il ne peut y avoir de veritable et solide liaison il y eut un des amis d'aryante parent d'otryade qui voyant que ce grand dessein estoit prest d'esclater et que le lendemain a my-nuit on l'executeroit sentit un remords estrange car comme il ne connoissoit pas jusques ou pouvoit aller la generosite de cyrus il s'imagina que quand ce prince seroit delivre il accableroit cette princesse des mesmes chaisnes dont elle l'avoit accable qu'il perdroit aryante qu'il feroit tous les massagettes ses tributaires ou que mesme il les extermineroit tous pour se vanger de leur reine si bien que s'estonnant de ce qu'il n'avoit pas pense plustost ce qu'il pensoit il se repentit de s'estre engage avec otryade et il s'en repentit d'une telle sorte qu'il fit dessein de trahir ceux a qui il avoit promis fidellite il est vray qu'il le fit dans la pensee qu'en avertissant thomiris il pourroit l'obliger a delivrer aryante ainsi sans differer davantage il fut vers le soir trouver cette reine secrettement apres luy avoir fait demander 
 une audience particuliere d'abord il la suplia de luy promettre la liberte d'aryante en cas qu'il luy aprist des choses qui luy feroient voir qu'il luy rendoit le plus grand service que personne luy eust jamais rendu mais comme cette princesse ne s'y voulut pas engager il luy dit qu'il ne luy descouvriroit donc pas ce qu'il avoit a luy descouvrir de sorte que thomiris qui avoit l'esprit aise a irriter s'emportant alors contre celuy qui luy parloit luy dit qu'il ne s'agissoit plus de capituler avec elle et qu'il n'avoit qu'a songer qu'il estoit dans sa tente qu'elle estoit maistresse de sa liberte et mesme de sa vie et qu'ainsi il n'avoit qu'a luy declarer ce qu'il scavoit sans aucune condition cet homme effraye de la maniere dont thomiris luy parloit ne luy resista plus au contraire il luy dit tout ce qu'il scavoit du dessein qui devoit estre execute la nuit prochaine et il en scavoit tout ce qu'il y avoit a en scavoir il luy circonstancia mesme si fort les choses qu'elle ne douta pas un moment de ce qu'il luy disoit de sorte qu'elle en eut un estonnement fort grand mais de qui luy confirma ce que cet homme luy venoit de dire fut qu'agathyrse l'envoya advertir qu'il avoit nouvelle qu'une partie des troupes d'artabatis aprochoient sans qu'on pust penetrer leur dessein qu'il avoit sceu aussi par quelques prisonniers qu'il avoit faits qu'on se preparoit dans et camp de cyrus a quelque grande entreprise et qu'il se croyoit de plus oblige de l'advertir qu'il y avoit peu d'union parmy les officiers de 
 son armee si bien que thomiris trouvant un raport tout a fait juste entre les advis qu'elle recevoit d'agathyrse et ce que luy disoit ce parent d'otryade en eut l'ame si troublee qu'elle ne scavoir quelle resolution prendre d'abord elle eut dessein d'envoyer arrester myrsile meliante hidaspe mereonte et chyrsante dans la tente ou ce parent d'otryade luy disoit qu'ils estoient mais apres y avoir bien pense elle considera que quand ils seroient arrestez ce n'estoit que cinq hommes et que cela n'empescheroit pas les sauromates de se separer de son armee et de venir aux tentes royales que cela n'empescheroit pas non plus cresus et mazare d'attaquer son camp ny artabatis d'attaquer andramite ny d'envoyer des troupes entre son camp et les tentes royales qu'ainsi elle feroit un grand esclat inutilement et hasteroit peut-estre l'execution d'un dessein qui la devoit perdre de sorte que ne scachant que faire ny qu'imaginer elle fut quelque temps dans une irresolution estrange
 
 
 
 
mais comme elle n'avoit rien de plus pressant dans l'esprit que d'empescher que cyrus et mandane ne fussent hors de sa puissance et ne se vissent en estat d'estre heureux elle songea principalement a s'en assurer et a tascher de faire en sorte qu'elle fust maistresse de leur vie en cas qu'elle fust obligee de fuir mais afin de pouvoir en disposer absolumment elle fit diligement transferer mandane de la tente ou elle estoit a une autre qui estoit assez pres de celle ou cyrus estoit 
 garde afin que si son party estoit le plus foible elle pust les faire mourir devant que d'avoir recours a la fuitte car elle jugeoit bien que si le dessein de ses ennemis reussissoit elle ne seroit pas en estat de les mener a issedon ou elle avoit intention de se retirer si elle y estoit forcee elle donna aussi ordre qu'on redoublast la garde d'aryante elle commanda des gens de guerre pour environner le soir la tente ou myrsile meliante hidaspe mereonte et chrysante estoient cachez elle commanda que ce qu'elle avoit de cavalerie aupres d'elle se tinst preste au premier ordre et elle envoya aussi advertir les officiers de son armee de ce que ce parent d'otryade luy avoit dit elle voulut encore que tous les gens de guerre se tinssent sous les armes et elle choisit mesme celuy qu'elle pretendoit devoir estre le bourreau de cyrus et de mandane dans ce dessein elle envoya querir ce capitaine gelon qui luy avoit presente la teste de spitridate comme estant celle de cyrus afin de luy proposer de faire cette cruelle et injuste action car comme elle scavoir que c'estoit un homme qui n'avoit aucune humanite et qui estoit fort interesse elle le creut capable de luy obeir aveuglement et en effet elle ne se trompa pas car ce fier gelon luy promit de poignarder cyrus et mandane quand elle le luy ordonneroit mais afin de le pouvoir faire a point nomme elle luy donna le commandement absolu sur tous ceux qui les gardoient et elle souffrit mesme qu'il eust aveque luy plusieurs de ses 
 soldats en qui il se fioit plus qu'a ceux que thomiris avoit destinez a la garde de ces deux illustres et malheureuses personnes qui connoissoient bien par le changement qu'on aportoit a ceux qui les gardoient qu'il y avoit quelque chose de considerable qu'on ne leur disoit point et qu'ils estoient exposez a quelque facheuse avanture comme ce capitaine gelon estoit naturellement cruel il les traita d'une maniere bien differente de celle dont ils l'avoient este jusques alors car mandane n'osoit mesme parler bas ny a doralise ny a martesie ny a hesionide qui l'avoit suivie et cyrus n'avoit pas la liberte de rien demander a ses gardes mais pendant que thomiris donnoit tant d'ordres differens et qu'elle hesitoit encore sur ce qu'elle feroit d'aryante la nuit s'avancoit et tous ceux qui devoient agir pour la liberte de cyrus d'aryante et de mandane se preparoient a executer leur dessein myrsile meliante hidaspe mereonte et chrysante estoient pourtant fort surpris d'aprendre au lieu ou ils estoient cachez qu'on avoit fait changer de tente a mandane et d'estre encore advertis qu'il y avoit quelques gens armez qui environnoient celle ou ils estoient otryade estoit aussi assez estonne de ne voir point cet homme qui estoit son parent et il l'estoit d'autant plus que quel qu'un l'avoit assure qu'on l'avoit veu entrer dans la tente de thomiris ou il estoit encore car cette reine qui avoit eu tant d'ordres a donner n'avoit pas songe a le renvoyer 
 au contraire elle l'avoit retenu sans penser que s'il ne retournoit pas cela feroit qu'otryade craignant d'estre trahy agiroit avec plus de precaution et en effet comme c'estoit un homme de probite il envoya secrettement advertir myrsile meliante hidaspe mereonte et chrysante de la crainte qu'il avoit si bien qu'ils songerent a ce qu'ils devoient faire pour se trouver a un lieu ou tous ceux qui devoient combatre se devoient rendre en attendant que les sauromates qui devoient quitter le camp de thomiris fussent arrivez et eussent commence d'attaquer ceux qui gardoient les tentes royales de sorte que ne jugeant pas qu'il fallust attendre a sortir de la tente ou ils estoient que l'heure de l'execution fust venue parce qu'il estoit croyable que si thomiris estoit advertie de la chose ce seroit le temps ou l'on observeroit de plus pres le lieu ou ils estoient cachez ils mirent des habits d'esclaves par dessus les leurs et sortirent par diverses ouvertures de cette tente des que la nuit fut venue pour s'en aller a une autre ou chrysante les mena et ou il avoit este cache avec feraulas lors qu'ils avoient este deguisez en massagettes pour tascher d'aprendre des nouvelles de leur illustre maistre otryade de son coste changea aussi de tente et assembla ses amis si diligemment qu'il n'eust pas este aise de le prendre quand on l'eust entrepris cependant thomiris fut en une inquiettude estrange des que la nuit fut venue car veu les advis qu'elle avoit 
 receus elle eust voulu estre a la teste de son armee mais ne pouvant se resoudre de s'esloigner de cyrus et de mandane dans le dessein qu'elle avoit de pouvoir disposer absolument de leur vie ou de leur mort elle aima mieux demeurer aux tentes royales et dans les sentimens violens qui la possedoient elle trouvoit quelque douceur a penser que quand mesme son armee seroit deffaite que les tentes royales seroient forcees et qu'elle seroit contrainte de s'enfuir elle pourroit tousjours empescher que cyrus et mandane ne fussent delivrez puis qu'elle estoit en pouvoir de les faire mourir des qu'elle aprendroit qu'elle n'auroit plus rien a esperer pour cet effet elle ne se voulut pas coucher cette nuit la afin d'estre en estat de donner ses ordres selon les occasions et de fuir si elle y estoit obligee mais a la fin le moment destine a troubler le repos de cette paisible nuit arriva et par un prodige inouy des personnes qui estoient en des lieux si differens commencerent d'agir si precisement en mesme heure que presques dans le mesme instant qu'artabatis attaqua andramite a l'entree des bois cresus et mazare attaquerent le camp de thomiris les sauromates s'en separerent pour aller au tentes royales la moitie des troupes d'artabatis se posta entre les tentes et le camp de la reyne des massagettes et les amis de cyrus et d'aryante qui s'estoient joints se rendirent avec des armes au milieu d'une place qu'ils avoient choisie pour cela afin 
 d'attendre la premiere attaque des sauromates pour aller eux mesmes attaquer en mesme temps les tentes de cyrus et d'aryante et en effet ces sauromates n'eurent pas plustost commence leur attaque que les amis de cyrus et d'aryante se partageant les uns furent a la tente de cyrus et les autres a celle d'aryante chacune de ces courageuses troupes estant composee d'environ cent soldats aguerris dont ils s'estoient assurez secretement si bien que thomiris aprenant en mesme temps par diverses voyes que son camp estoit attaque qu'il y avoit des troupes qui luy en ostoient toute communication qu'il y en avoit d'autres qui vouloient forcer la garde avancee des tentes royales et qu'il y en avoit aussi qui attaquoient celle de cyrus et celle d'aryante elle sentit ce qu'on ne scauroit s'imaginer dans un si grand trouble elle songea principalement a commander qu'on deffendist la tente ou estoit cyrus comme la sienne propre et en effet celle ou estoit ce prince et celle ou estoit mandane estoient engagees dans les siennes et en faisoient une partie cependant suivant la coustume des massagettes en des rumeurs populaires ou en des surprises de guerre chacun mit une espece de flambeau sur le haut de sa tente afin de pouvoir discerner les amis des ennemis si bien que de cette facon cette multitude de tentes qui formoient cette grande ville portative s'il est permis de parler ainsi ayant toutes un flambeau sur une pomme doree dont 
 tous les massagettes ornoient le haut de leurs tentes elles faisoient une objet tout a fait beau et ce grand nombre de flambeaux esclairoit d'une telle sorte qu'on connoissoit aisement les soldats du party ennemy d'avec ceux qui n'en estoient pas comme la tente de thomiris estoit au lieu le plus esleve de cette habitation elle discernoit de la le bruit que faisoient les sauromates a l'attaque des tentes royales celuy que faisoit otryade a attaquer la tente d'aryante et celuy que faisoient myrsile meliante hidaspe mereonte chrysante et ceux qui les suivoient pour forcer ceux qui gardoient une barriere qui estoit au devant de la premiere ouverture de la tente ou l'on gardoit cyrus qui estoit pourtant disposee de telle sorte qu'il falloit passer trois tentes devant que d'estre a celle ou il estoit et par consequent il y avoit trois corps de gardes a forcer thomiris entendant donc un si grand vacarme de toutes parts se tint tousjours en estat de fuir en effet il y eut un cheval tout prest derriere ses tentes ceux qui la devoient escorter s'y tinrent aussi et elle se fit mesme donner un poignard afin d'estre maistresse de sa propre vie comme elle le croyoit estre de celle de cyrus et de celle de mandane et de ne craindre pas de pouvoir estre captive de ses ennemis de moment en moment on la venoit advertir de l'estat des choses et de moment en moment elle en aprenoit qui l'affligeoient en effet cresus et mazare ayant attaque le camp de thomiris 
 dans le mesme temps que les sauromates l'avoient quitte pour aller attaquer les tentes royales y avoient mis un si grand desordre que toute la valeur d'agathyrse et des autres hauts officiers de cette armee ne put empescher la plus grande partie des leurs de prendre l'espouvente si bien que jugeant a propos d'advertir thomiris de l'estat des choses agathyrse le fit d'une maniere si pressante qu'elle connut bien que puis qu'un si vaillant homme desesperoit de la victoire elle estoit en estat de devoir craindre d'estre vaincue d'autre part les sauromates qui attaquoient les tentes royales combatant autant pour vanger leur prince mort que pour delivrer cyrus le faisoient avec une animosite si grande que leur valeur en estoit encore plus redoutable de sorte que thomiris aprit aussi de ce coste la que les choses n'alloient pas bien pour elle mais ce qui l'affligea davantage fut qu'elle sceut que ceux qui vouloient forcer la tente ou estoit cyrus avoient en effet gagne la premiere barriere et qu'ils combatoient alors a l'entre de la premiere tente ce qui l'estonnoit encore estoit que le peuple ne songeoit qu'a aller combatre contre les sauromates et ne venoit point a son secours car comme il trouvoit la prison de cyrus injuste il eust asseurement souhaite que ce prince et mandane eussent este libres dans la pensee que cela auroit fini la guerre thomiris se trouvant donc en cette extremite sentit une agitation dans son coeur qu'elle n'y avoit encore jamais 
 mais sentie car se voyant sur le point d'estre contrainte de fuir et ne voyant nulle possibilite de pouvoir emmener ny cyrus ny mandane elle ne voyoit en son choix que de les laisser heureux en les laissant libres ou que de les faire mourir un sentiment de justice de generosite et mesme d'amour luy donnoit quel que repugnance a prendre une si tragique resolution mais d'autre part cette mesme amour accompagnee de la jalousie du desespoir et de la fureur luy persuada que quand on ne pouvoit posseder ce qu'on aimoit il n'y avoit point d'autre parti a prendre que celuy de la vangeance elle sut pourtant encore quelque temps irresolue et elle voulut du moins attendre a la derniere extremite a executer cette funeste resolution cette reine eut mesme le dessein de faire poignarder mandane devant que de faire tuer cyrus et elle eut aussi intention durant ce grand tumulte de voir encore une fois ce prince pour tascher de toucher son coeur mais comme elle fut pour entrer dans la tente de cet illustre prisonnier par la coste qui estoit engage dans la sienne elle entendit qu'il la nommoit si bien que s'arrestant tout court pour ouir ce qu'il diroit elle changea de sentimens car comme cyrus estoit en une inquiettude estrange de scavoir ce qui causoit ce grand bruit qu'il entendoit il l'avoit demande a ce fier capitaine des gelons que thomiris avoit destine a estre son bourreau de sorte que luy ayant respondu avec toute la fierte d'un homme qui croyoit luy devoir bien 
 tost enfoncer un poignard dans le coeur cyrus ne put l'endurer sans luy en dire quelque chose a ce que je voy luy dit-il vous estes un digne ministre des injustices de votre cruelle reine qui ne seroit pas aujourd'huy en estat de persecuter mandane si je l'eusse tuee comme je le pouvois faire aisement dans les bois des sauromates pour ne me reprocher pas de t'avoir laisse vivre luy cria alors la fiere thomiris comme tu te reproches de ne m'avoir pas donne la mort je te feray poignarder des que mandane aura rendu le dernier soupir et toute la grace que tu peux attendre de moy est que tu mourras de la mesme main qui l'aura fait mourir et que le mesme poignard qui luy aura perce le sein te percera le coeur apres cela cette cruelle princesse apella ce capitaine gelon et retourna dans la tente laissant cyrus si afflige des menaces qu'elle avoit faites contre mandane qu'il ne l'avoit jamais tant este car pour celles qui regardoient sa vie il n'y fit alors nulle reflection il ne put mesme respondre a ce que cette injuste reine luy avoit di car il fut si surpris d'entendre sa voix et d'ouir bien entendu thomiris n'estoit plus en lieu de le pouvoir entendre il ne laissa pourtant pas de parler dans l'exces de sa douleur comme si elle eut este presente et de dire des choses si touchantes que si ces gardes les eussent entendues ils en 
 eussent eu le coeur attendry mais comme ils n'entendoient pas la langue dont il se servit pour se pleindre en cette occasion ils n'en furent pas touchez car comme ils estoient alors presques tous gelons ils n'entendoient ny la langue persienne ny l'armenienne ny la greque ny la capadocienne ny celle des medes et c'estoit en vain que cyrus se pleignoit devant eux cependant le desordre augmentant tousjours thomiris sceut que les sauromates avoient enfin force ceux qui leur resistoient si bien que prevoyant alors qu'infailliblement cyrus et mandane alloient estre delivrez si elle ne les faisoit mourir et qu'elle alloit estre prise si elle ne fuyoit promptement apres une agitation d'esprit fort tumultueuse elle commanda a ce fier capitaine gelon qu'elle auoit mene dans sa tente pour y recevoir ses ordres quand elle verroit qu'il en seroit temps qu'il allast diligemment poignarder mandane et qu'en suite il allast aussi poignarder cyrus luy ordonnant de faire scavoir la mort de cette princesse a ce malheureux prince et en effet ce cruel ministre de la cruelle thomiris se mit en devoir de luy obeir mais a peine eut il fait un pas que cette reine le rapellant luy dit d'une voix mal assuree qu'il suffiroit qu'il tuast mandane sans tuer aussi cyrus mais comme dans cet instant un des gardes de ce prince vint advertir thomiris que veu le grand bruit qu'ils oyoient il y auoit aparence que la tente ou il estoit seroit bien tost 
 forcee et que de plus il avoit pense se faifir des armes d'un de ceux qui je gardoient la fiere thomiris prenant la parole et l'adressant a celuy qu'elle avoit choisi pour estre le bourreau de cet illustre heros va luy dit-elle va executer mes premiers ordres et n'oublie pas de dire la mort de mandane a cyrus car je ne serois pas assez vangee s'il ne sentoit que la sienne mais apres cela adjousta cette princesse desesperee reviens promptement sur tes pas pour m'aprendre la fin de la vie de deux personnes qui ont trouble tout le repos de la mienne afin que je voye si je dois avoir recours a la mort ou a la fuite l'inhumaine thomiris ayant acheve de faire cet injuste commandement celuy qui le receut se mit en devoir de luy obeir et fut effectivement a la tente de mandane mais des qu'il y fut entre on y entendit des cris espouventables de toutes les femmes qui y estoient et un instant apres ce cruel executeur des volontez de thomiris en sortit un poignard sanglant a la main et r'entrant dans la tente de cyrus en ce funeste equipage il fut droit a cet illustre prince pour le luy enfoncer dans le coeur et il y fut dans la pensee que ses compagnons luy aideroient a l'assassiner si le premier coup qu'il pretendoit luy donner manquoit cependant comme il voulut obeir exactement aux ordres de l'injuste thomiris il luy dit en l'abordant en mauvais assirien que le poignard qu'il tenoit fumoit encore du sang de mandane et a peine eut il prononce des terribles 
 paroles qu'il leva le bras pour poignarder le plus grand prince du monde mais dans le mesme instant qu'il alloit luy enfoncer ce poignard dans le coeur cyrus a qui la nouvelle de la mort de sa princesse donna un desir de vangeance qui redoubla encore sa force et sa valeur ordinaire le luy arracha de la main et sans perdre un moment de temps il luy en traversa le coeur et le fit tomber mort a ses pieds cette heroique action fut faite si subitement et le desespoir mis quelque chose de si redoutable sur le visage de cyrus que ses gardes en furent espouvantez et furent quelques momens sans scavoir quelle resolution ils devoient prendre mais a la fin quelques uns se jettans sur luy et montrant l'exemple aux autres il fut au plus grand peril ou il se fust jamais trouve mais il est vray aussi que quoy qu'il ne combatist pas pour deffendre sa vie mais seulement pour vanger la monde mandane il eut plus de valeur qu'il n'en avoit jamais eu en effet il arracha l'espee d'un de ses gardes comme il avoit arrache le poignard de celuy qui l'avoit voulu tuer et il fit apres cela des choses si prodigieuses qu'elles paroistroient incroyables si on les racontoit en detail car non seulement il tua trois ou quatre de ses gardes en blessa plusieurs et fit fuir tous les autres mais il sortit mesme de sa tente et fut hardiment a celle de thomiris pour chercher quelque plus noble victime a immoler a son ressentiment que celles qu'il avoit immolees aux manes de mandane si bien que comme tout faisoit 
 jour a un ennemy si redoutable il fut effectivement jusques a l'ouverture de la tente de cette reine qui attendoit le retour de celuy a qui elle avoit commande de poignarder mandane et de poignarder cyrus aussi bien qu'elle de sorte que son estonnement ne fut pas petit lors qu'au lieu de voir le bourreau de cyrus elle vit cyrus luy mesme qui tenoit un poignard d'une main et une espee de l'autre et qui par une action menacante vouloir obliger ceux qui gardoient cette tente de le laisser entrer thomiris voyant l'action de ce prince creut qu'il alloit la chercher avec intention de la tuer si bien que prenant le poignard qu'elle s'estoit fait donner non non cyrus luy dit elle en le luy monstrant tu ne seras pas maistre de mon destin puis que je n'ay pu estre maistresse du tien et si tu aproches davantage je te feray voir en mesprisant la mort que je n'estois pas digne de tes mespris thomiris prononca ces paroles d'une voix si ferme que la grandeur de son courage esgalant celle de sa cruaute suspendit pour un moment tous les desseins de ceux qui les entendirent car cyrus n'avanca point les gardes de cette reine n'attaquerent pas ce prince et il y eut un silence de quelques momens qui marquoit assez combien cette avanture estoit surprenante mais a la fin la grande ame de cyrus ne pouvant luy permettre de tremper ses mains dans le sang d'une reine toute cruelle qu'elle estoit comme je ne te pourrois tuer dit il a thomiris sans prophaner la main 
 qui doit vanger mandane sacrifie toy mesme l'injuste reine qui luy a fait donner la mort durant que j'iray la donner a mon rival a ces paroles cyrus voulant se faire jour a travers ceux qui vouloient s'opposer a son passage car il ne scavoit pas qu'aryante fuir prisonnier il entendit que cette mesme reine qui avoit commande qu'on l'allast tuer deffendoit alors aux siens de l'attaquer et il vit mesme qu'elle venoit en personne pour le deffendre mais comme les choses en estoient la on entendit un redoublement de bruit estrange qui arresta thomiris et qui fit croire a cyrus qu'il alloit bien tost rejoindre mandane et qu'il mourroit sans avoir vange sa mort par celle de son rival mais il fut bien surpris de voir que ceux qui faisoient ce grand bruit estoient myrsile meliante hidaspe mereonte chrysante et ceux qui les avoient suivis qui apres avoir force tous les obstacles qu'ils avoient rencontrez et avoir passe dans la tente de cyrus qu'ils avoient trouvee vuide avoient en suite trouve celle de mandane ou ils avoient veu la malheureuse hesionide morte que ce capitaine gelon avoit tuee au lieu de cette princesse parce qu'estant de mesme taille que mandane elle en avoit pris les habillemens dans la pensee de tascher de faire sauver cette illustre personne pendant ce grand desordre dont elles oyoient le bruit de sorte que myrsile et les autres n'ayant pas voulu laisser mandane dans cette tente la menoient avec doralise et martesie 
 lors qu'ils trouverent cyrus a l'entree de celle de thomiris si bien que ce grand prince voyant sa princesse entre les mains de ses amis en eut une joye qui changeant toute l'assiette de son ame fit qu'il songea encore moins a perdre la cruelle reine qui l'avoir voulu perdre luy mesme au contraire son premier transport de joye estant passe comme il vit que thomiris apres avoir veu mandane levoit le bras pour se tuer il cria a ceux qui estoient a l'entour de cette reine qu'ils l'en empeschassent car ne comprenant pas alors que si mandane n'estoit pas morte ce n'estoit pourtant pas que thomiris n'eust donne ses ordres pour cela il luy pardonna genereusement la mort qu'elle luy avoit voulu faire donner puis qu'il ne la croyoit plus coupable de celle de sa princesse mais dans cet instant tumultueux ou les amis et les ennemis estoient si pres les uns des autres sans combatre on entendit encore un redoublement de bruit estrange si bien que cyrus ne songeant alors qu'a conserver mandane ne songea plus a thomiris qui ayant este empeschee par les siens de se tuer profita de cet instant pour sortir de sa tente par une ouverture degagee de sorte que montant alors a cheval suivie de ceux qui la devoient escorter elle abandonna les tentes royales et s'abandonna elle mesme a la plus horrible douleur que personne ait jamais sentie mais pendant qu'elle fuyoit il trouva que ceux qui faisoient ce grand bruit estoient le prince intapherne atergatis et feraulas 
 dont les gardes s'estant espouvantez d'un si grand desordre les avoient abandonnez si bien qu'estant sortis ils s'estoient mis a la tente de ces sauromates qui combatoient pour cyrus et estoient venus a la tente de thomiris ou ils le trouverent mais apres que ce premier moment de joye fut passe chrysante ne voyant plus thomiris dans sa tente demanda a cyrus s'il ne vouloit pas qu'on la suivist et qu'on la luy amenast captive mais ce genereux prince qui aprit en deux mots par le prince myrsile et par mereonte les conditions du traite qu'ils avoient fait avec les amis de son rival dit a chrysante qu'il valoit mieux aller degager la parole de ses amis en delivrant aryante que de poursuivre une malheureuse reine que la fortune avoit abandonnee et que les dieux puniroient sans qu'il s'en meslast en effet cyrus apres avoir donne tous les ordres necessaires a la seurete de mandane fut luy mesme pour aider aux amis d'aryante et aux siens a delivrer ce prince mais il n'en fut pas a la peine car en y allant il rencontra otryade qui aprenant par mereonte le dessein qu'il avoit luy dit qu'aryante estoit mort quoy reprit alors cyrus aryante a este tue ouy seigneur repliqua otryade et tue par son ancien rival il est vray que ce malheureux prince l'y a force mais encore dit alors cyrus dittes nous en deux mots comment il peut estre qu'agathyrse ait tue aryante seigneur reprit otryade comme vostre armee a entierement 
 deffait celle de thomiris malgre toute la valeur des massagettes agathyrse a creu qu'il devoit alors avec le peu de cavalerie qui luy restoit venir diligemment se rendre aupres de thomiris de sorte que prenant un assez grand tour pour aborder aux tentes royales par l'endroit oppose a celuy ou les sauromates faisoient leur attaque il y est effectivement venu mais seigneur en y venant tous ceux qui se suivoient l'ont abandonne a la reserve de cinq ou six seulement cependant son grand coeur n'a pas laisse de l'obliger a vouloir se rendre aupres de la reine mais comme pour aller a sa tente il falloit passer devant celle d'aryante il est malheureusement arrive en cet endroit comme nous venions de delivrer ce prince a qui nous avions donne des armes afin d'aller apres tous ensemble tenir la parole que nous avions donnee en aidant a vos amis a vous delivrer si bien qu'aryante ayant veu agathyrse qu'il n'a jamais pu aimer depuis leurs derniers differens et ayant l'esprit irrite de sa mauvaise fortune il luy a dit quelque chose d'un ton assez fier comme s'il luy eust reproche tous les malheurs de sa vie de sorte que comme agathyrse a le coeur haut et sensible il luy a respondu de mesme apres quoy aryante sans luy respondre s'est avance vers luy l'espee a la main et l'a attaque si brusquement qu'agathyrse qui par respect estoit descendu de cheval a este contraint de se deffendre et en effet il s'est deffendu d'une telle maniere que devant que nous ayons pu 
 songer a separer ces deux fiers ennemis aryante a este blesse a mort et agathyrse s'est desgage de tous ceux qui l'environnoient et s'est sauve facilement joint que comme c'estoit aryante qui l'avoit attaque le premier l'honneur ne permettoit pas de le faire suivre cependant des qu'aryante a este tombe il a bien juge qu'il aloit mourir c'est pourquoy prenant la parole en me regardant s'en est fait otryade m'a-t'il dit je n'ay plus de part a la vie et il ne me reste qu'a vous prier de dire a mandane que personne ne luy a jamais donne une si grande marque d'amour que celle que je luy ay donnee en estant ingrat pour cyrus apres cela ce malheureux prince s'est affoibly tout d'un coup et est expire si bien qu'ayant mis son corps dans une tente prochaine sous la garde de quelques uns de ses amis je suis venu avec les autres pour tenir au prince myrsile a meliante a hidaspe a mereonte et a chrysante ce que je leur avois promis otryade ayant cesse de parler cyrus suivant sa coustume agit avec toute la generosite imaginable car il parla dignement de la valeur d'aryante et tesmoigna mesme avoir quelque regret de sa mort puis qu'elle luy avoit oste la gloire de le bien traiter en suite de quoy ce grand prince receut nouvelle que cresus et mazare apres leur victoire aprochoient des tentes royales et avoient joint les troupes qui s'estoient postees entre ces tentes et le camp de thomiris qu'artabatis avec celles qu'il avoit 
 avoit deffait andramite qui estoit mort en cette occasion et qu'en mesme temps il avoit repris le fort des sauromates et par consequent delivre le roy d'hircanie et anacharsis si bien que ne voyant plus d'ennemis a combatre il ne songea qu'a apaiser ce grand tumuilte qui estoit dans toute l'estendue des tentes royales et qu'a en empescher le pillage de sorte que faisant diligemment publier par tout que thomiris estoit en fuitte qu'aryante estoit mort et qu'il pardonnoit a tous les massagettes pourveu qu'ils posassent les armes en une heure il restablit l'ordre par tour tous les massagettes mirent les armes bas et se tinrent dans leurs tentes les sauromates cesserent de piller et se rangerent sous leurs enseignes a toutes les avenues des tentes royales aux places publiques et devant la tente ou estoit mandane apres quoy cyrus permit a intapherne a atergatis a meliante et a hidaspe d'aller querir la princesse onesile la princesse de bithinie istrine arpasie et telagene pour les mener aupres de mandane mais bien qu'il eust alors l'esprit remply de mille choses agreables il ne laissa pas de songer en donnant cette permission que meliante et hidaspe estoient rivaux c'est pourquoy en leur permettant d'aller querir arpasie ce fut a condition qu'ils agiroient en cette occasion comme ses amis et non pas comme ses amans et en effet ils obeirent a cyrus qui apres avoir donne tous les ordres necessaires aux choses qui regardoient les 
 troupes s'en retourna aupres de mandane ou toutes ces princesses captives estoient desja arrivees mais elle le receut avec tant de marques de joye sur le visage qu'il se tint dignement recompense de toutes les peines qu'il avoit souffertes depuis qu'il avoit commence de l'aimer et pour rendre son bonheur plus accompli feraulas luy avoit fait comprendre en peu de mots en retournant a cette tente le tort qu'il avoit eu de soubconner la fidellite de mandane en luy aprenant la cause de cette joye qu'il luy avoit tant reprochee de sorte qu'ayant l'ame tout a fait tranquile il l'aborda avec un plaisir qu'on ne scauroit exprimer enfin madame luy dit-il apres l'avoir saluee et avoir fait un compliment a toues les princesses qui estoient aupres d'elle je commence d'esperer que la fortune est lasse de vous persecuter et que les dieux vont rendre justice a vostre vertu puis que cresus et mazare ont vaincu qu'artabatis a fait la mesme chose et que le fort des sauromates est repris ce qui me le fait principalement esperer repliqua obligeamment mandane a qui feraulas avoit aussi dit tout ce qui pouvoit justifier cyrus des reproches qu'il luy avoit faits est que vous meritez si bien d'estre heureux que je ne dois ce me semble plus craindre d'estre infortunee puis que vous m'avez persuade que vous ne le croiriez pas si j'estois malheureuse mais apres tout a vous dire la verite j'ay veu de si grands et de si subits changemens en ma fortune qu'il y a encore des instans ou je ne 
 jouis pas de toute la douceur de l'esperance parce que la crainte donne encore quelque legere agitation a mon esprit cependant quand je songe que le roy d'assirie le roy de pont et le prince aryante sont morts que thomiris est en fuite que je suis libre dans le mesme lieu ou j'estois captive que vous estes maistre des tentes royales que vostre armee est victorieuse que le fort des sauromates est repris que le passage de l'araxe est libre et que mazare a encore plus de vertu que d'amour il me semble que j'ay tort de craindre et que j'ay raison d'esperer que la fin de ma vie sera plus heureuse que le commencement ne l'a este vous avez sans doute sujet de le croire repliqua cyrus mais pour moy madame adjousta-t'il de qui le destin est plus en vos mains qu'en celles de la fortune j'ay tousjours autant de crainte que d'esperance et je ne scay mesme si je ne crains point plus que je n'espere tant que vous me croirez equitable respondit obligeamment mandane vous espererez sans doute plus que vous ne craindrez c'est pourquoy comme je ne doute pas que vous ne me rendiez justice je ne croy pas aussi qu'il soit necessaire de vous donner de nouvelles marques de ma reconnoissance ha madame s'escria cyrus que le mot de reconnoissance convient peu a ce qui me regarde s'il est vray que vous me faciez l'honneur d'avoir quelque affection pour moy je la considere comme une chose si precieuse que quand j'aurois fait mille fois plus de choses 
 pour vous que je n'ay eu occasion d'en faire je me croirois encore ingrat si je n'avois du moins la volonte de faire beaucoup davantage et d'employer tous les momens de ma vie a vous rendre de nouveaux services ou a vous donner du moins de nouvelles marques d'amour apres cela comme la nuit estoit desja si avancee que le jour estoit prest a paroistre cyrus creut qu'il falloit laisser ces dames en liberte de se reposer durant quelques heures et en effet il les laissa dans les tentes de thomiris et passa dans une autre avec tous ces princes qui avoient eu part a ses malheurs et qui en avoient alors a sa bonne fortune cependant comme mandane au milieu de la satisfaction qu'elle avoit de se voir en liberte ne laissoit pas d'avoir de la douleur de la mort d'hesionide et d'ordonner qu'on luy rendist les honneurs de la sepulture elle fit que martesie donna la commission a feraulas d'avoir soin du corps de cette vertueuse personne d'autre part cyrus qui songeoit a tout en prit un particulier que toutes les femmes de thomiris qui ne l'avoient pu suivre ne receussent aucun outrage car pour gelonide quoy qu'elle desaprouvast tout ce que la passion de cette reine luy faisoit faire elle n'avoit pas laisse de la suivre pour la consoler dans sa fuite
 
 
 
 
cependant comme il n'estoit pas possible de songer a dormir le reste de la nuit et que cyrus estoit accoustume a veiller sans incommodite quand il le vouloir il employa le peu de temps 
 qu'il y eut depuis qu'il eut quitte mandane jusques a la pointe du jour a songer a partir des le lendemain et a s'esloigner d'un lieu ou sa princesse et luy avoient tant souffert car comme la bataille que cresus et mazare avoient donnee n'avoit pas este fort sanglante parce que la desertion des sauromates avoit mis l'armee de thomiris en desordre il ne creut pas la chose impossible et il le creut d'autant moins qu'il sceut des que le soleil fut leve que son armee s'estoit campee a douze stades des tentes royales et que cresus et mazare envoyoient luy demander ce qu'il vouloir qu'ils fissent de sorte que ne voyant nul obstacle a son dessein puis que ses troupes estoient r'assemblees et estoient campees si proches des qu'il crut que les dames avoient eu assez de temps pour se reposer et pour se remettre de tant de frayeurs il fut demander a mandane si elle n'aimeroit pas mieux estre au camp qu'aux tentes royales et faire mesme une demie journee en s'en esloignant que d'y demeurer davantage si bien que comme ses sentimens furent les siens il commenca de donner ses derniers ordres il est vray que la pitie de mandane voulut commencer par un sacrifice pour remercier les dieux ainsi quoy que les massagettes n'eussent point de temples non plus que les perses elle ne laissa pas d'en faire offrir un par un sacrificateur d'ecbatane qui estoit dans l'armee de cyrus et qui estoit venu aux tentes royales pour voir luy mesme s'il estoit 
 vray que la fille de son roy fust en liberte mais apres cela cyrus dit a otryade qu'il fist rendre les derniers honneurs au prince aryante il luy laissa aussi de quoy faire bastir un superbe tombeau au prince spitridate et a araminte et il voulut que la fidelle hesionide en eust un autre aupres du leur il l'obligea en suite d'aller trouver thomiris pour luy dire de sa part que quoy que tout le pais des massagettes pust estre a luy comme ses autres conquestes il le luy rendoit genereusement sans vouloir la poursuivre luy declarant que comme il ne luy avoit fait la guerre que pour la liberte de mandane il n'avoit plus rien a luy demander et qu'il s'en alloit repasser l'araxe sans vouloir rien garder de tout ce qui estoit a elle apres quoy prenant divers chariots de thomiris parce qu'il n'estoit pas possible d'en avoir alors d'autres toutes ces princesses et celles qui les accompagnoient s'y mirent et cyrus montant a cheval suivy de myrsile d'intapherne d'atergatis de meliante d'hidaspe de mereonte de chrysante de feraulas et de quelques-uns de ces capitaines sauromates qui avoient embrasse son party leur servit d'escorte et les mena au camp faisant sortir toutes les troupes des tentes royales qui marcherent en bataille derriere mandane mais pendant qu'elle avancoit vers le camp de cyrus cresus et mazare se preparoient a l'y recevoir avec tous les honneurs que le peu de temps qu'ils avoient leur pouvoit permettre de luy rendre 
 pour cet effet ils firent mettre toutes les troupes sous les armes et ils furent eux mesmes au devant d'elle jusques a six stades du camp suivis du prince tigrane d'artamas de gadate d'indathyrse du prince de paphlagonie de gobrias de silamis d'araspe d'aglatidas de ligdamis d'adonacris d'adusius d'anabaris de leontidas de mnesiphile de chersias de diocles et de beaucoup d'autres il est vray que mazare n'y fut pas sans sentir une nouvelle agitation dans son ame car enfin dans le temps qu'il avoit creu que cyrus estoit mort l'esperance avoit repris quelque place dans son coeur et y avoit renouvelle l'amour de sorte que sa vertu eut un nouveau combat a rendre elle fut pourtant a la fin plus forte que sa passion et il eut un si grand pouvoir sur luy mesme qu'il ne parut sur son visage qu'une joye tranquile lors qu'il vit cyrus et mandane et qu'il les vit en estat de pouvoir raisonnablement esperer d'estre heureux aussi le receurent ils l'un et l'autre avec beaucoup de marques d'estime et d'amitie car apres que cresus les eut saluez et qu'ils luy eurent tesmoigne la satisfaction qu'ils avoient de luy ils donnerent mille louanges a mazare et en suite a tant de braves gens qui les accompagnoient cependant gadate fut bien aise de revoir istrine gobrias eut une joye extreme de voir arpasie et il ne put mesme s'empescher d'en avoir aussi de voir meliante quoy qu'il se trouvast assez embarrasse a resoudre comment il devoit agir entre luy et hidaspe 
 indathyrse eut en son particulier beaucoup de satisfaction de revoir telagene pour qui il avoit une forte inclination et tigrane fit si bien qu'il trouva moyen d'entretenir l'admirable onesile car encore qu'il fust son mary il n'en estoit pas moins son amant pour intapherne il parloit a la princesse de bithinie qui estoit plus triste que les autres parce qu'elle regretoit la mort du roy son pere et celle de spitridate et pour atergatis il se meloit a la conversation de gadate et d'istrine myrsile en son particulier entretenoit doralise qui suivant son humeur se pleignoit malicieusement de ce qu'il ne la consoloit pas de la mort d'andramite dont elle estoit bien aise mais pour meliante et hidaspe ils parloient esgallement a arpasie et a gobrias demeurant exactement dans les termes que cyrus leur avoit prescrits il n'y avoit pas mesme jusques a feraulas qui n'eust trouve lieu de suivre son inclination et de parler a martesie mais comme le lieu n'estoit pas propre a un long entretien celuy de tant d admirables personnes finit bien tost de sorte que cette belle et illustre troupe recommencant de marcher fut receue au camp avec des acclamations de joye si grandes qu'on n'a jamais entendu parler d'une rejouissance plus universelle cependant quelque impatience qu'eust cyrus de s'esloigner d'un lieu ou sa princesse avoit este captive et ou il avoit este prisonnier il falut necessairement coucher au camp car avant que tous les officiers de son arme luy eussent tesmoigne leur joye il fut si tard qu'il ne 
 falut plus songer a partir si bien que mandane et les autres princesses furent logees dans les tentes de cresus et de mazare cyrus le fut dans celle d'artamas cresus et mazare le surent dans celles de gobrias et de gadate et tous les autres princes le furent dans les leurs qu'on dressa diligemment cependant cyrus ne fut pas plustost desgage de ce grand nombre de gens qui vouloient luy tesmoigner leur joye qu'il fut a la tente des princesses ou il passa le soir avec un plaisir si grand qu'il en oublia tous ses malheurs passez car comme il n'y avoit point de dame en ce lieu la qui n'eust quelqu'un qui eust un interest particulier de l'entretenir excepte onesile qui parloit au prince mazare il entretint tousjours mandane mais il l'entretint d'une maniere si agreable et si adroite qu'il l'obligea a se justifier sans qu'il l'accusast car encore que feraulas luy eust dit qu'il devoit luy estre oblige de ce petit commencement de joye qu'il avoit veu dans ses yeux lors qu'elle avoit passe devant la tente ou il estoit cache il fut pourtant bien aise d'ouir de la princesse qu'elle l'avoit pleure et qu'elle ne se seroit pas consolee de sa mort aussi luy exagera t'elle si obligeamment la douleur qu'elle avoit eue le jour de cette cruelle et funeste ceremonie de thomiris qu'il en eut une joye incroyable en effet quand il regardoit les beaux yeux de mandane et qu'il consideroit qu'ils avoient pleure pour luy toute l'amour de son coeur paroissoit dans les siens et il luy rendoit grace de la douleur qu'elle avoit eue 
 d'une maniere si passionnee que mandane connoissoit bien qu'il estoit digne de toutes les larmes qu'elle avoit respandues lors qu'elle l'avoit creu mort et qu'il meritoit toute son affection de sorte que cette connoissance luy faisant relascher quelque chose de cette exacte et severe retenue qui l'avoit tousjours obligee a cacher les plus tendres de ses sentimens a cyrus elle luy fit la grace ce soir la de luy en descouvrir une partie et de luy permettre de deviner l'autre mais pendant que ces deux illustres personnes faisoient un si doux eschange de tesmoignages d'amour intapherne faisoit ce qu'il pouvoit pour consoler sa princesse de la douleur qu'elle avoit atergatis de son coste entretenoit istrine avec une satisfaction incroyable car comme le roy d'assirie estoit mort il jugeoit bien que gadate ne feroit plus d'obstacle a son bonheur pour myrsile quoy qu'il fust bien aise de parler a doralise il estoit moins heureux que les autres parce que de l'humeur dont elle estoit quand elle eust autant aime ce prince qu'il l'aimoit il n'eust pas laisse de trouver quelquesfois une douceur inesgale en cette personne et d'avoir tres souvent sujet de se pleindre de sa severite lors mesme qu'elle auroit eu dessein de luy donner sujet de se louer d'elle car encore qu'elle fust tousjours esgallement genereuse pour ses amis cela n'empeschoit pas qu'elle ne fust inesgalle pour ses amans parce qu'il ne luy estoit pas possible de se resoudre a recevoir leurs services sans leur dire quelqu'une de ces ingenieuses et severes 
 malices qui tenant esgallement de la fierte de son ame de l'agreement de son esprit et de la modestie de son coeur fachoient et divertissoient tout a la fois ceux a qui elle les disoit ainsi myrsile quoy que tres aise d'estre aupres de cette admirable fille ne laissoit pas d'avoir de facheux momens mais pour meliante et pour hidaspe ils estoient les moins contens de tous car en l'assiette ou arpasie avoit alors l'esprit elle les vouloit tellement mesnager tous deux qu'elle n'en obligeoit aucun meliante estoit pourtant plus heureux qu'hidaspe parce qu'il connoissoit bien que son rival s'apercevoit qu'il estoit mieux avec arpasie qu'il n'y avoit este de sorte que si meliante n'estoit pas tout a fait content de sa maistresse il estoit tousjours fort aise de voir le chagrin de son rival quoy qu'il fust pourtant tres afflige de connoistre qu'il ne possedoit encore que la moitie du coeur de la personne qu'il aimoit mais pour hidaspe comme il avoit creu l'avoir tout entier et qu'il le voioit partage il en avoit une douleur plus grande qu'il ne le tesmoignoit car par un sentiment de glorie il vouloit cacher son depit a son rival meliante de son coste par un semblable motif faisoit paroistre encore plus de joye qu'il n'en avoit et pour achever de luy donner quelque avantage sur hidaspe il arriva lors que la conversation fut devenue generale et que cyrus fut prest de se retirer qu'il parla si avantageusement de luy a mandane qu'il la pria obligeamment de luy donner quelque part en son amitie aussi meliante 
 se tint il tres dignement recompense du service qu'il avoit rendu a ce prince veu la maniere dont il parla de luy car enfin madame dit cyrus a mandane je puis vous assurer que meliante a encore plus este mon vainqueur par sa vertu que par sa valeur quoy que j'aye este son prisonnier et sa generosite merite sans doute que vous vous donniez la peine de le connoistre par vous mesme ha seigneur s'escria meliante je ne puis souffrir que vous disiez que vous avez este mon prisonnier car enfin adjousta-t'il je n'ay fait que vous obeir depuis que j'ay l'honneur d'estre aupres de vous il est vray repliqua cyrus mais cela n'empesche pas que les loix de la guerre ne vous eussent mis en estat de me pouvoir commander aussi vous puis-je assurer qu'en ne le faisant pas vous n'y avez rien perdu car ma reconnoissance vous donne plus de pouvoir sur moy que le droit des vainqueurs n'en peut donner sur les vaincus
 
 
 
 
apres cela cyrus s'estant mis en disposition de s'en aller meliante ne put luy respondre et toute cette agreable compagnie se separa mandane ne se coucha pourtant pas encore car comme cyrus luy avoit dit qu'il envoyeroit le lendemain des courriers a ecbatane et a persepolis cette princesse escrivit a ciaxare et elle escrivit aussi a la reine de perse et en effet cyrus depescha des la pointe du jour araspe vers cambise et aglatidas vers ciaxare choisissant obligeamment ce dernier pour porter une si grande nouvelle au roy des medes afin qu'il pust voir sa chere amestris cependant pour ne perdre 
 point des momens qui luy estoient si chers des que toutes ce princesses furent habillees elles partirent et toute l'armee marcha car encore qu'il n'y eust plus de troupes ennemies en corps d'armee cyrus voulut pourtant que la sienne marchast en bataille jusques au dela de l'araxe mais lors qu'ils furent a cet endroit des bois qui avoit este embrase artabatis vint au devant de cyrus qui le receut comme un homme qui avoit contribue a sa liberte par la victoire qu'il avoit emportee sur andramite et par les troupes qu'il avoit envoyees aupres des tentes royales ce fut aussi jusques en ce mesme endroit que le sage anacharsis vint au devant de cyrus qu'il loua infiniment de la moderation qu'il avoit eue pour thomiris mais comme cyrus voulut rendre justice a la vertu de cet illustre schyte il le presenta a mandane d'une maniere fort obligeante puis qu'il luy fit connoistre en peu de mots tout le merite de cet excellent homme aussi cette princesse luy fit elle tous les honneurs imaginables car de l'humeur dont elle estoit elle en rendoit plus a la vertu d'anacharsis qu'a sa condition quoy qu'il fust de fort grande qualite comme le fort des sauromates se trouva sur leur route et justemeut a la fin d'une journee toutes ces princesses y coucherent et y furent receues par le roy d'hircanie qui se portant beaucoup mieux de ses blessures se trouva en estat de recevoir cyrus et mandane a l'entree de ce fort leur faisant beaucoup d'excuses de ce qu'il n'avoit pu les aller recevoir 
 plus loin a cheval en suite de quoy apres les premiers complimens faits et rendus il dit a cyrus qu'il attendoit de luy un si grand office qu'il luy donneroit plus que s'il luy donnoit un royaume s'il luy rendoit ce qu'il avoit perdu et ce que peu de personnes scavoient qu'il eust possede ce discours est si obscur pour moy reprit cyrus en marchant tousjours que je ne puis y respondre a propos que vous ne m'ayez apris ce que vous avez perdu et ce que je vous puis rendre quand vous serez en un lieu plus commode repliqua le roy d'hircanie je vous diray plus precisement qu'on m'a assure ce matin que l'ay un fils dans vostre armee quoy que personne ne croye que j'aye un successeur ny que j'aye este marie c'est pourquoy quand je me seray esclaircy de quelques circonstances que je veux scavoir aujourd'huy je vous prieray de me le rendre vous pouvez penser reprit alors cyrus si je n'auray pas bien de la joye si je puis contribuer quelque chose a vostre satisfaction vous dis-je qui avez este le premier a vous jetter dans mon parti et a qui je dois aussi ma premiere reconnoissance apres cela le roy d'hircanie ayant respondu civilement sans rien particulariser de son avanture ils se trouverent alors si proches de la tente ou mandane alloit descendre que cyrus le quitta pour luy aller donner la main tous ces princes qui le suivoient rendirent la mesme civilite aux princesses qu'ils aimoient mais comme arpasie avoit deux amans au lieu d'un qui voulurent esgallement luy rendre 
 ce devoir il pensa y avoir quelque demesle entre eux et si arpasie n'eust bien mesnage les choses ils se fussent querellez infailliblement cependant comme cyrus fut adverty a l'heure mesme de ce qui s'estoit passe et qu'il sceut qu'hidaspe avoit plus de tort que meliante il le tira a part et apres luy avoir tesmoigne qu'il ne trouvoit pas bon qu'il ne vescust pas bien avec un homme a qui il devoit toutes choses et a qui il pouvoit veritablement donner le nom de son protecteur il s'aquita de la promesse qu'il avoit faite a meliante en priant hidaspe avec toute l'affection possible de ne songer plus a arpasie et de la ceder a son rival seigneur reprit alors hidaspe tout ce que je puis en cette occasion est de vous suplier de ne me le conmander pas absolument de peur de me mettre en estat de me reprocher toute ma vie de vous avoir desobei mais seigneur pour vous tesmoigner que je respecte un amy de l'illustre cyrus en la personne de mon rival je vous diray que si arpasie le choisit a mon prejudice j'endurerai qu'il la possede sans m'y opposer et je me resoudray a la mort plustost que de troubler le repos d'un honme qui a eu la gloire de vous rendre un service considerable et d'aquerir vostre amitie conme vous croyez qu'arpasie vous prefere a meliante reprit cyrus vous ne faites rien dont je vous doive estre fort oblige ha seigneur repliqua hidaspe je suis bien moins heureux que vous ne pensez car depuis que mon rival a delivre arpasie des mains de licandre il a aquis tant de part a son coeur que je ne scay qui de nous deux y en a 
 le plus puis que cela est dit cyrus il me semble que vous devriez ceder a vostre rival la moitie qui vous reste car je ne trouve pas qu'il y ait grande satisfaction a posseder un coeur partage quoy qu'il en soit seigneur reprit hidaspe il faut qu'on m'oste ce que j'en possede car je ne le puis ceder volontairement puis que cela est dit cyrus il faut que la princesse mandane se donne la peine de faire expliquer la belle arpasie des ce soir car je serois au desespoir s'il arrivoit quelque malheur a deux honmes qui me sont si chers apres cela cyrus fut effectivement prier mandane de parler a arpasie afin de terminer promptement cette affaire de peur que durant une si longue marche ces deux rivaux ne se querellassent il voulut pourtant auparavant en parler a gobrias qui ayant remis a cyrus tout le pouvoir qu'il avoit sur sa fille mit ce prince en estat de faire une action de justice entre deux hommes qu'il aimoit sort cependant mandane pour ne perdre point de temps entretint arpasie en particulier et luy ayant dit l'estat des choses et qu'elle estoit maistresse de son propre destin elle l'embarrassa estrangement d'abord elle dit que c'estoit au prince son pere a disposer d'elle mais comme mandane l'eut enfin fort pressee et qu'elle luy eut fait connoistre qu'il falloit qu'elle s'expliquast et qu'elle s'expliquast nettement elle fut encore plus en peine car enfin madame luy dit elle apres s'estre determinee a parler sincerement je ne scay moy mesme ce que je vous dois respondre et tout ce que je puis est de vous dire en deux 
 mots mon ame afin que vous me conseilliez ce que je dois faire je vous dirai donc madame quoy que je ne vous le puisse dire sans rougir que meliante a este ma premiere inclination et que j'ay eu pour luy toute l'estime imaginable et toute la tendresse dont on peut estre capable j'avoue de plus que je luy ay d'infinies obligations que sans luy j'eusse espouse un homme que je haissois horriblement et qu'ainsi il m'a empeschee d'estre la plus malheureuse personne de la terre je confesse encore que je n'estois pas marrie a alfene qu'il m'aimast et que si je n'eusse jamais sceu qu'il avoit fait une infidellite a une personne nonmee argelise je l'aurois aime de la maniere dont il le vouloit estre mais apres cela madame il faut encore que je vous die que m'estant alors resolue de n'avoir que de l'amitie pour meliante je vins en suite a connoistre hidaspe en l'humeur de qui je trouvay tant de raport avec la mienne que je creus d'abord que le destin vouloit que nous eussions de l'affection l'un pour l'autre et si je puis dire aujourd'huy ce que je n'ay jamais dit je vous avoueray que le dessein d'achever de desgager mon coeur de l'attachement qu'il avoit pour meliante me fit recevoir l'amour d'hidaspe plus promptement que je n'eusse fait de sorte que pour ne vous desguiser rien je luy permis d'esperer d'estre aime et je luy promis mesme quelque temps apres de l'aimer tousjours depuis cela madame il est arrive beaucoup de choses mais pour ne m'arrester qu'a la derniere j'ay a vous dire que meliante malgre ma froideur pour luy est venu desguise aux tentes 
 royales et qu'il a eu la generosite de hazarder sa vie pour donner la mort a mon dernier ravisseur ainsi madame je pense pouvoir dire qu'en tuant licandre il a ressuscite une partie de l'affection que j'avois eue pour luy de sorte que je suis presentement au plus pitoiable estat du monde car je connois bi qu'on ne peut pas estre plus parfaitement aimee que je le suis et de meliante et d'hidaspe le premier a pourtant cet avantage qu'il m'a rendu des marques d'amour plus esclatantes mais le second a celuy de l'engagement de ma parole cependant je suis en termes de ne la luy pouvoir tenir sans estre ingrate envers meliante et sans en avoir mesme beaucoup de douleur et je ne puis aussi me donner a meliante sans estre infidelle a hidaspe et sans avoir de la confusion et du regret ainsi je ne puis estre a aucun des deux sans regretter celuy a qui je ne seray pas et je suis presentement si peu resolue sur ce que je veux que je ne doute point que je ne me repente quelque choix que je puisse faire en effet je n'ai pas plustost eu une pensee a l'avantage d'hidaspe que j'en ay une autre qui detruit la premiere c'est pourquoy madame a dire les choses comme elles sont je ne suis point propre ny a rendre heureux celui que je choisiray ny a estre heureuse moy mesme apres cela mandane dit a arpasie tout ce qu'elle creut propre a descouvrir si effectivement son esprit estoit en l'estat qu'elle le disoit et elle onnut en effet si parfaitement que la chose estoit ainsi qu'elle en eut beaucoup d'estonnement mais la difficulte fut de faire consentir arpasie que ses sentimens fussent sceus de meliante et 
 d'hidaspe il falut pourtant qu'elle s'y resolust car apres que mandane eut rendu conte de sa conversation a cyrus et a gobrias ils trouverent qu'il n'y avoit autre voye a prendre que de dire ingenument l'estat de sa chose et a hidaspe et a meliante de sorte que les ayant fait appeller l'un et l'autre mandane avec une adresse admirable demesla si bien les sentimens qu'arpasie avoit pour eux et sceut conduire la chose avec tant d'art qu'elle leur pensa donner a tous deux l'envie de se la ceder mutuellement par l'impossibilite qu'elle leur faisoit voir de pouvoir la rendre heureuse et de pouvoir estre heureux ils ne purent pourtant se resoudre sur le champ et ils demanderent deux choses l'une qu'arpasie confirmeroit en leur presence tout ce que la princesse mandane leur avoit dit pour voir si elle n'auroit point encore change de sentimens et l'autre qu'on ne les obligeroit a respondre que le lendemain et en effet on leur accorda ce qu'ils demandoient car on leur donna le temps qu'ils desiroient et on leur fit voir arpasie quoy qu'elle ne le voulust pas mais en la voyant ils connurent si bien que tout ce que mandane leur avoit dit estoit positivement vray qu'ils en furent presques esgallement malheureux meliante l'estoit pourtant moins qu'hidaspe car apres s'estre veu entierement desespere il trouvoit quelque douceur a voir qu'il avoit fait quelque progres dans le coeur d'arpasie puis qu'il en avoit oste la moitie a son rival ce partage l'affligeoit pourtant tres fort aussi bien qu'hidaspe et ils furent 
 et cent fois tentez de ne songer plus a une personne qui ne pouvoit se determiner a rien ainsi ils passerent la nuit avec beaucop d'inquiettude cependant comme meliante avoit autant de generosite que d'amour la pensee qu'il eut qu'hidaspe seroit encore dans le coeur d'arpasie quand mesme il l'auroit espousee pensa le guerir de sa passion mais la mesme generosite luy faisant voir aussi quelque chose de tres facheux a la ceder a son rival il sembloit estre resolu a ne la ceder point lors qu'on luy vint dire que cyrus le demandoit avec beaucoup d'empressement et qu'il l'attendoit dans la chanbre de mandane conme il scavoit qu'il avoit promis de rendre sa response il creut que c'estoit pour la scavoir qu'on se venoit querir mais il fut bien surpris lors qu'entrant dans la chambre de cette princesse ou il n'y avoit que cyrus et le roy d'hircanie il entendit que mandane luy dit qu'elle avoit une si agreable nouvelle a luy dire qu'elle n'avoit pas voulu que nul autre qu'elle la luy aprist car enfin meliante lui dit cette princesse vous estes fils de roy et fils d'un roy qui a este un des premiers amis de cyrus lors qu'il a commence la guerre mais le mal est qu'en gagnant une couronne il faut que vous perdiez une maistresse car le roy vostre pere devant qui je vous parle m'a apris que selon les loix de son estat il n'est pas permis au successeur du royaume d'espouser une princesse estrangere madame repliqua meliante fort surpris tout ce que vous me dittes est si esloigne de toute vray-semblance que n'osant douter de vos 
 vos paroles il faut que je croye que j'ay mal entendu non non repliqua le roy d'hircanie l'illustre mandane ne vous a point trompe car vous estes veritablement mon fils quoy que vous ne le croiyez pas estre et pour vous tesmoigner que je scay tout ce que vous avez fait jusques a ce que vous ayez quitte le nom de clidaris pour prendre celuy de meliante j'ay a vous dire que vous avez este esleve en une province d'assirie que vous avez creu estre fils d'un homme de qualite de ce lieu la que vous avez pense que cleonide estoit vostre soeur et que vous avez este voyager en grece cependant ceux dont vous avez creu avoir pris naissance n'ont este que les confidens de mon mariage avec une personne que j'espousay secrettement du vivant du roy mon pere et qui mourut peu de jours apres que vous fustes ne mais seigneur interrompit alors cyrus d'ou vient que depuis la mort du feu roy d'hircanie vous n'avez point declare vostre mariage et que vous n'avez point rapelle le prince vostre fils la raison d'une chose si extraordinaire reprit-il fut qu'ayant fait consulter l'oracle de jupiter belus a babilone sur la naissance de mort fils il me respondit que si on ne cachoit sa condition jusques a ce qu'il eust eu pour prisonnier le plus grand prince du monde il seroit le plus malheureux de tous les hommes et que si au contraire on attendoit a publier sa qualite qu'il eust este maistre du destin d'un prince qui feroit celuy de toute l'asie il gueriroit d'une passion qui 
 le rendroit alors miserable qu'il seroit tres heureux le reste de ses jours de sorte que respectant les dieux j'ordonnay qu'on envoyast mon fils voyager en grece et attendant qu'il leur plust de faire reussir ce qu'ils m'avoient promis comme en effet ils ont accomply leur promesse puis que mon fils a eu la gloire de voir l'illustre cyrus son prisonnier si bien que celuy qui l'a esleve et qu'il croyoit estre son pere estant arrive icy pour me dire qu'il scavoit que mon fils sous le nom de meliante estoit dans le parti de thomiris et qu'il croyoit a propos de l'advertir qu'il n'en devoit pas estre puis que je n'en estois pas j'ay sceu avec certitude que meliante est mon fils mais comme c'est sous ce nom la qu'il a eu la gloire de rendre quelque service a un si grand prince je pretens qu'il luy demeure et qu'il n'en porte jamais d'autre tant que le roy d'hircanie parla meliante eut des sentimens bien differens car il eut beaucoup de joye d'aprendre que sa naissance estoit aussi grande que son coeur estoit grand mais il eut aussi beaucoup de douleur de voir que sa condition mettoit un nouvel obstacle aux pretentions qu'il avoit pour arpasie et un nouvel obstacle qui paroissoit invincible ainsi l'amour et l'ambition se combatant dans son coeur tant que le roi d'hircanie parla il ne scavoit pas lui mesme s'il devoit s'affliger ou se rejouir mais des que ce prince eut cesse de parler les sentimens de la nature estant alors les plus forts dans son ame il donna au roy son pere tous les tesmoignages de tendresse que le respect qu'il vouloit rendre a mandane 
 et a cyrus devant qu'il luy parloit luy permirent de luy rendre en suite de quoy le roy d'hircanie avec la permission de cyrus ayant fait entrer cet homme de qualite que meliante avoit creu estre son pere il luy confirma ce qu'on luy avoit desja dit si bien que n'y ayant plus rien a douter le roy d'hircanie dit a meliante qu'il estoit bien marry que les loix de son estat se trouvassent contraires a son amour mais qu'apres tout il croyoit qu'une couronne devoit le consoler de la perte d'arpasie ainsi sans luy demander de response precise sur cela presuposant qu'il n'y en avoit point d'autre a faire que celle de se conformer a la loy il dit tout bas a cyrus qu'il avoit impatience que meliante fust connu de tout le monde pour ce qu'il estoit esperant que les complimens qu'on luy feroit sur le changement avantageux de sa condition detacheroient son esprit de son objet ordinaire et l'empescheroient de s'affliger avec exces de la perte d'arpasie de sorte que cyrus obligeant alors mandane a laisser entrer tout le monde dans sa chambre l'heureuse avanture de meliante fut bien tost sceue car le prince mazare artamas intapherne atergatis et beaucoup d'autres y vinrent et sceurent ce qui venoit d'arriver meliante se desgagea pourtant le plustost qu'il put de cette compagnie et pousse par sa passion il fut a la tente ou estoit arpasie qui avoit desja sceu ce qu'il estoit parce que martesie l'avoit envoye dire a nyside qui le luy avoit dit c'est pourquoy elle le receut comme estant 
 fils du roy d'hircanie c'est a dire avec plus de ceremonie plus de respect mais meliante s'en apercevant d'abord non non madame luy dit-il ne changez point vostre facon d'agir aveque moy car si vous le voulez meliante ne sera que ce qu'il estoit hier puis qu'il plaist a la fortune qu'il ne puisse estre en mesme temps fils du roy d'hircanie et mary de la belle arpasie apres cela meliante luy disant le veritable estat de la chose luy protesta que si elle vouloit luy donner son coeur tout entier il renonceroit aveque joye a toutes les pretentions de la couronne d'hircanie et qu'il s'estimeroit plus heureux de regner dans son ame que de regner dans un grand royaume mais madame luy dit-il avec une tendresse extreme il faut avoit de la sincerite et de la justice et considerer qu'hidaspe ne quitteroit peut-estre pas une couronne pour vous posseder s'il ne le pouvoit sans la perdre arpasie fut alors fort touchee de ce que meliante luy disoit mais comme elle avoit de la generosite et qu'elle estoit sincere elle creut qu'elle ne devoit pas deguiser ses sentimens a un prince si genereux ny luy faire perdre une couronne puis qu'elle sentoit bien qu'elle ne pourroit non plus se detacher entierement d'hidaspe que de luy mais quoi que cette personne lui dist mille choses obligeantes pour luy en dire une facheuse il se sentit si outrage de voir que cette grande preuve d'amour qu'il luy donnoit ne l'obligeoit pas a lui donner son coeur tout entier qu'il luy protesta qu'il n'i pretendroit jamais rien et qu'il s'en alloit faire toutes 
 choses possibles afin de faire que l'ambition succedast a l'amour dans son ame et pour n'aimer jamais que la glorie puis qu'il n'avoit pu estre aime d'elle comme il avoit souhaite de l'estre et comme il l'avoit merite et par sa respectueuse passion et par les services qu'il luy avoit rendus en effet il sortit de sa tente dans ce sentiment la si bien qu'ayant rencontre hidaspe qui s'y en alloit il fut droit a luy dire qu'il cedoit arpasie a fa bonne fortune et qu'il l'assuroit que s'il ne pouvoit si tost cesser d'estre son rival il cesseroit du moins de pretendre rien a la possession de sa maistresse hidaspe receut cette declaration avec tant de joye que meliante pensa se repentir de la luy avoir faite mais le depit qu'il avoit dans l'ame venant a son secours en cette occasion il ne changea point d'avis au contraire il s'y affermit et il espera mesme qu'il pourroit avec le temps guerir de sa passion et oster son coeur tout entier a une personne qui ne luy avoit voulu donner que la moitie du sien cependant cyrus eut sa part de l'inquietude de meliante sans en rien tesmoigner car la loy du royaume d'hircanie qui deffendoit aux fils de roy d'espouser des princesses estrangeres estoit aussi au royaume de capadoce si bien que mandane comme reine de ce royaume la ne pouvoit espouser cyrus ce prince cacha pourtant la douleur que cette pensee luy donna et il voulut croire que si ciaxare luy pouvoit refuser la princesse sa fille comme reine de capadoce il la luy pouvoit aussi donner comme princesse 
 de medie seulement ce n'est pas que cet obstacle fust nouveau a ce prince mais il en avoit tant eu d'autres plus pressans qu'il n'avoit point songe a celuy la jusques a ce que le roy d'hircanie luy avoit parle des loix de son estat et que mandane avoit dit si precisement a meliante qu'en gagnant une couronne il falloit qu'il perdist une maistresse il dissimula pourtant cette inquietude et cela ne l'empescha pas le lendemain de paroistre de la plus agreable humeur du monde cependant comme mandane avoit une impatience estrange d'avoir repasse l'araxe elle obligea toutes les princesses qui l'accompagnoient d'estre diligentes et de se lever matin durant quelques jours de sorte qu'elles firent effectivement ce chemin la si promptement que les troupes ne les pouvoient suivre mais enfin apres avoir passe l'araxe et toute l'armee aussi le sage anacharsis qui avoit voulu conduire cyrus jusques la s'en separa et emmena indathyrse aveque luy mnesiphile chersias et diocles ne l'abandonnerent point aussi ce continuerent leur voyage comme ils l'avoient commence mais ce sage scythe en se separant de cyrus et de mandane leur donna de si grands eloges et leur dit de si belles choses qu'ils eurent sujet d'estre aussi satisfaits de luy qu'il l'estoit d'eux pour indathyrse il quita cyrus avec beaucoup de repugnance aussi bien que la belle telagene et s'il eust creu qu'elle eust pu quitter l'armenie pour aller au pais des thauroscytes il ne s'en seroit pas separe mais il aima mieux tascher de guerir 
 d'une passion naissante par l'absence que de la laisser augmenter davantage inutilement cependant cyrus et mandane continuerent leur chemin mais par prudence il ne voulut pas que le roy d'hircanie allast a ecbatane car il estoit aise de connoistre que meliante avoit besoin d'estre esloigne d'arpasie pour ne l'aimer plus de sorte que cyrus pretextant la chose de cette raison obligea le roy d'hircanie a prendre la route qui pouvoit le conduire a son royaume avec les troupes qu'il luy avoit amenees mais en se separant de meliante il luy donna de si grandes louanges et de si tendres marques d'amitie que dans le dessein qu'il avoit fait de n'aimer plus que la gloire il avoit sujet d'estre content mandane luy donna aussi tant de tesmoignages d'estime qu'il eut lieu d'en estre infiniment satisfait aussi bien que de toutes les princesses qui l'accompagnoient et de tous les princes qui suivoient cyrus mais apres tout son plus grand plaiser fut de voir qu'arpasie parut si triste en luy disant adieu qu'hidaspe en eut de la colere ainsi il partit couvert de toute la gloire qu'il meritoit et avec toute la satisfaction dont il pouvoit estre capable en l'estat ou estoit son esprit car encore qu'arpasie fust infiniment aimable il n'y avoit personne qui ne murmurast contre elle et qui ne trouvast qu'elle avoit tort de n'avoir pas donne son coeur tout entier a meliante quoy qu'hidaspe fust un des hommes du monde le plus accomply cependant des que mandane aprocha 
 de medie cyrus envoya ordre a arianite et a ces autres femmes qu'il avoit laissees avec licaste de se rendre a ecbatane et le jour qu'ils entrerent sur les frontieres de medie harpage et pactias qui estoient allez a mytilene apres le siege de cumes parce que le premier n'osoit paroistre devant cyrus et que l'autre n'osoit voir le roy de lydie revinrent et s'estant adressez a hidaspe ils luy aprirent que dans le dessein qu'ils avoient eu de voyager ils s'estoient embarquez dans un vaisseau que la tempeste avoit oblige de relascher a mytilene et qu'ils estoient allez en suite a l'isle de crete si fameuse par ce merveilleux labirinthe qu'on y voyoit et qu'estant la le vaisseau dans quoy estoient ceux que le prince de phocee et bomilcar avoient envoyez vers cyrus y aborda si bien qu'aprenant qu'ils portoient des lettres de ce prince et qu'ils alloient en un pais dont ils leur louoient fort la beaute ils les avoient suivis et estoient allez a marseille ou ils avoient veu l'admirable cleonisbe et avoient este presens a ses nopces avec le prince de phocee dont ils disoient tous les biens imaginables adjoustant que n'ayant pu vivre plus long temps esloignez de leur pais ils avoient implore l'assistance de cleonisbe et celle de ce prince qui ayant este bien aises de trouver une occasion de remercier cyrus du bonheur dont ils joussoient luy avoient escrit pour luy en rendre grace et pour luy demander celle de vouloir pardonner a harpage et de faire que cresus 
 pardonnast aussi a pactias de sorte qu'hidaspe se chargeant de cette affaire en parla a cyrus qui ne pouvant rien refuser en un temps ou la fortune luy avoit accorde des choses qu'il n'avoit mesme ose esperer consentit qu'hidaspe luy presentast harpage et obligea cresus a pardonner a pactias ce prince ayant beaucoup de joye d'aprendre par eux que l'admirable cleonisbe et le vaillant prince de phocee estoient heureux quoy qu'il fust marry que le genereux bomilcar ne le fust pas il est vray que la secrette inquietude qu'il avoit ne le laissoit pas en estat d'avoir grande sensibilite dans l'ame pour tout ce qui ne regardoit pas son amour elle ne l'empescha pourtant pas de donner tous les ordres necessaires pour faire que mandane arrivast a ecbatane en un equipage proportionne a sa condition pour cet effet elle se reposa a la premiere ville d'une province de medie qui s'appelle la province des saspires mais pendant qu'elle y fut tout ce que l'amour peut faire dire et penser de tendre de doux et de galant sut dit et pense par cyrus par mandane par intapherne par la princesse de bithinie par istrine et par myrsile car pour doralise elle ne scavoit dire que des choses spirituelles et malicieuses estant certain que pour les tendres et les passionnees elles n'estoient pas a son usage et tout ce qu'elle pouvoit faire estoit de souffrir que le prince myrsile luy en dist mais enfin apres que toutes choses furent prestes et pour le train de mandane et pour l'equipage du vainqueur de 
 de l'asie et pour celuy de tous les princes qui suivoient cyrus ce heros laissant toutes les troupes sur la frontiere a la reserve de cinq cens chevaux seulement avanca vers ecbatane ou ciaxare l'attendoit avec une impatience proportionnee a la joye qu'il esperoit recevoir en revoyant la princesse sa fille mais ce qui surprit bien agreablement cyrus et mandane fut qu'ils sceurent que cambise et la reine sa femme estoient arrivez a ecbatane sans qu'ils sceussent la cause de leur voyage cependant le jour de cette magnifique entree estant arrive on vit ce qu'on ne scauroit s'imaginer et ce qu'on ne scauroit descrire car encore que le roy d'assirie eust autresfois fait une espece de petit triomphe tres magnifique pour faire recevoir mandane a babilone lors que le prince mazare par les ordres de ce roy luy en offrit les clefs ce n'avoit rien este en comparaison de cette magnifique entree il est vray que le prince mazare n'y eut pas tant de part qu'a l'autre car il ne se para point parce qu'il se souvint que c'avoit este a une pareille ceremonie qu'il avoit perdu sa liberte de sorte que comme il regardoit le matin mandane qui achevoit deshabiller il ne put s'empescher de luy en dire quelque chose prenez garde madame luy dit-il de ne faire pas encore aujourd'hui quelque autre malheureux comme moy car il vous souviendra s'il vous plaist que ce fut en une pareille feste que j'eus le malheur de commencer de vous aimer j'estois si triste et si malheureuse ce jour-la repliqua 
 mandane en souriant qu'il ne faut pas s'estonner si la compassion que vous eustes de mes malheurs attendrit un peu vostre coeur mais comme on n'a assurement pas tant de disposition a aimer les gens heureux que les miserables je ne dois pas craindre aujourd'hui qu'une pareille avanture m'arrive et si j'avois quelque chose a aprehender ce seroit de perdre vostre amitie ha madame interrompit mazare en soupirant si vous scaviez ce qui se passe dans mon coeur je serois bien plus expose a perdre la vostre que vous ne l'estes a perdre la mienne je vous assure toutesfois adjousta-t'il que vous ne pourriez me l'oster sons injustice je ne vous l'osteray donc jamais reprit mandane car je n'ay pas accostume d'estre injuste ainsi tant que vous serez ce que vous estes je seray ce que je suis et je ne changeray jamais pour vous tant que vous ne changerez pas pour moy je devrois madame repliqua mazare recevoir ce que vous me dittes avec un grand transport de joye mais quoy qu'elle ne paroisse pas dans mes yeux elle ne laisse pas d'estre tres sensible a mon coeur pardonnez moy donc madame une melancolie involontaire qui paroist et qui paroistra peut estre bien souvent malgre que j'en aye sur mon visage puis que c'est la seule chose que vous aurez jamais a me reprocher cela estant ainsi repliqua-t'elle je vous pleindray sans vous accuser mais en vostre particulier ne trouvez pas estrange si ne je vous demande jamais la cause de vostre tristesse comme mandane disoit cela on la vint advertir que toutes 
 choses estoient prestes pour son depart et un moment apres onesile la princesse de bithinie istrine arpasie et telagene entrerent dans sa chambre mais si parees et si belles qu'on voyoit bien que la joye est un merveilleux avantage a la beaute la princesse de bithinie estoit pourtant en deuil mais c'estoit un deuil si propre et sa beaute la paroit si fort qu'elle n'avoit aucun desavantage a estre moins paree que les autres pour mandane elle n'avoit jamais este si belle que ce jour la aussi lors que cyrus entra dans sa chambre pour luy donner la main afin de la conduire a son chariot il fut surpris de la mesme beaute qu'il y avoit si long temps qu'il adoroit car comme il n'avoit point veu cette princesse ny si paree ny si guaye depuis son depart de cumes il la trouvoit plus charmante qu'il ne l'avoit jamais trouvee et il avoit aussi plus d'amour qu'il n'en avoit jamais eu et par consequent l'inquiettude qu'il avoit dans l'ame en estoit plus forte quoy qu'il ne laissast pas de se flatter et de croire quelquesfois qu'elle estoit mal fondee mais enfin toute cette belle et magnifique troupe partit les dames eurent toutes des chariots si magnifiques que c'estoient de veritables chars de triomphe tous les princes monterent des chevaux admirables et il n'y avoit pas mesme jusques aux moindres esclaves qui n'eussent quelques marques de la magnificence de leurs maistres cependant ils trouverent a deux cens stades d'ecbatane que ciaxare et cambise a la teste de tout ce qu'ils avoient de 
 les attendoient pres d'un grand arc de triomphe qu'ils avoient fait eslever a la gloire du vainqueur de l'asie et du liberateur de mandane ou par des inscriptions et des peintures fort ingenieuses toutes les victores de ce prince estoient louees et representees mais comme il estoit aussi modeste que vaillant il ne voulut point passer sous cet arc qu'on avoit esleve a sa gloire et il deffera cet honneur a mandane comme a la veritable cause de toutes ses conquestes cette entre veue eut toutes les circonstances qui la pouvoient rendre agreable car il parut tant de joye sur le visage de ciaxare et de cambise lors qu'ils virent cyrus et mandane et mandane et cyrus en eurent aussi tant de les revoir qu'elle se conmuniqua a tous ceux qui les virent de sorte que jamais il ne s'est fait tant d'acclamations qu'il s'en fit alors mais comme ils avoient impatience d'estre en lieu ou ils se pussent entretenir ils prirent le chemin d'ecbatane et tant qu'il dura ils trouverent tousjours quelque nouvelle marque de magnificence soit par les troupes qui estoient rangees a droit et a gauche soit par d autres arcs eslevez a la gloire de cyrus et de mandane soit par un nombre infiny de gens de toutes conditions qui ne pouvant attendre a les voir qu'ils arrivassent dans la ville venoient au devant d'eux avec des couronnes de fleurs qu'ils leur offroient ou qu'ils jettoient a leurs pieds comme pour leur rendre hommage a la porte de la ville ils trouverent les magistrats qui les haranguerent et a celle du temple 
 ou ils furent descendre ils trouverent tous les mages d'ecbatane qui les y attendoient pour offrir en leur nom un sacrifice de remerciment aux dieux mais a peine tous ces rois tous ces princes toutes ces princesses et tous les gens de qualite qui les suivoient eurent-ils pris les places qui leur estoient assignees que le mesme accident qui estoit arrive du temps d'astiage arriva car le temple trembla toutes les lampes s'esteignirent a la reserve d'une seule qui estoit droit sur la teste de cyrus et qui sembla avoir reuny toutes ces diverses lumieres tant elle parut claire et brillante mais en mesme temps durant un quart d'heure l'on entendit raisonner dans les voutes du temple un certain bruit qui tenant esgallement du tonnerre et du mugissement de la mer imprima la frayeur dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent ce prodige estonna sans doute fort toute l'assemblee les mages mesme a la reserve d'un en parurent effrayez et il n'y eut presques que cyrus sur le visage de qui on ne vit aucun mouvement de crainte cependant on voulut commencer le sacrifice mais il n'y eut pas moyen de l'achever car toutes les victimes eschaperent a ceux qui les tenoient et les sacrificateurs assurerent a ciaxare et a cambise qu'il falloit de necessite le remettre a une autre fois et apaiser les dieux avant que de leur sacrifier pour cambise il s'imaginoit suivant l'opinion de son pais que c'estoit qu'ils s'irritoient de ce que les hommes avoient la hardiesse de les adorer dans des temples bastis par 
 les mains prophanes mais pour tous les mages ils estoient persuadez qu'ils avoient quelque chose d'important a leur faire scavoir le premier d'entre eux qui estoit celuy qui avoit paru le moins estonne se souvenoit bien de l'expliquation qui avoit autrefois este donnee a ces lampes dont les lumieres s'estoient reunies sur la teste de la reine de perse de sorte que s'imaginant que c'estoit que les dieux demandoient l'accomplissement de cette prediction il dit a ciaxare qu'il faloit qu'il se retirast a son palais et qu'il luy donnast le temps d'observer les astres et ses liures afin de tascher de penetrer le secret des dieux et en effet toute cette grande compagnie sortit du temple et fut au palais mais elle y fut receue par la reine de perse avec beaucoup de melancolie a cause de cet accident chacun parlant selon sa fantaisie du prodige qui estoit arrive pour ciaxare qui en estoit le plus trouble il luy vint alors dans la pensee que la raison pourquoi les dieux estoient irritez estoit qu'il pretendoit marier sa fille contre les loix du royaume de capadoce qui luy apartenoit et qui ne vouloient pas qu'elle pust espouser un prince estranger si bien que ne pouvant renfermer sa crainte dans son coeur il en parla a plusieurs personnes et la chose devint si publique qu'on ne parloit que de cela elle fit une si sorte impression dans l'ame de ciaxare qu'il envoya aglatidas a babilone pour consulter en son nom l'oracle de jupiter belus mais pendant ce voyage et pendant que ces mages consultoient et les astres 
 et leurs liures cyrus estoit dans une inquietude estrange et mandane malgre toute sa prudence ne pouvoit aussi s'empescher d'estre melancolique quoy disoit-elle a martesie il est donc bien vray que le destin de cyrus est encore douteux et qu'apres s'estre arreste a sinope pour l'amour de moy y estre demeure desguise en s'exposant a perdre la vie s'il estoit reconnu il est donc dis-je bien vray qu'apres l'avoir sauvee au roy mon pere pendant la guerre qu'il avoit contre le feu roy de pont qu'apres avoir gagne en bithinie deux batailles en un jour qu'apres avoir termine cette guerre glorieusement en mettant le prince qui la faisoit dans les fers de ciaxare qu'apres avoir battu le roy d'assirie pris babilone fait fuir ce prince surpris sinope soumis l'armenie gagne la bataille de thybarra contre cresus pris sardis fait fuir le roy de pont m'avoir delivree en prenant cumes avoir vaincu thomiris et aryante et m'avoir ramenee glorieusement a ecbatane cyrus peut encore douter si je seray la recompense de ses conquestes et de ses travaux luy dis-je qui outre tout ce que viens de dire a este creu mort plus d'une fois qui s'est veu tout couvert de blessures apres le combat des trois cens qui en a receu de tres dangereuses en plusieurs autres rencontres qui a este prisonnier et de guerre et d'estat pour l'amour de moy et qui m'a donne mille et mille marques d'amour en mille occasions differentes cependant durant que mandane se pleignoit et que 
 martesie la consoloit toute la ville estoit en prieres pour appaiser les dieux mais a la fin le jour mesme que le premier des mages d'ecbatane avoit choisi pour rendre sa response a ciaxare aglatidas revint de babilone qui raporta qu'apres avoir demande a l'oracle de la part de ciaxare s'il luy estoit permis de donner la princesse sa fille a cyrus puis qu'il estoit persan et que les loix du royaume de capadoce qui apartenoit a cette princesse luy deffendoient d'espouser un estranger il luy avoit respondu en ces termes
 
 
 oracle 
 
 
 ostez de vostre fantaisie 
 
 
 toute la crainte du danger 
 
 
 le vainqueur de toute l'asie 
 
 
 en aucun lieu n'est estranger 
 
 
cette favorable responce donna une si grande joye a ciaxare a cambise a la reine de perse a cyrus a mandane et a tous ceux qui la sceurent qu'on peut dire que ce fut une joye publique principalement parce que ce fut un prejuge de celle que les mages feroient on ne devinoit pourtant pas ce qu'il s dirent a ciaxare et a cambise a qui ils rendirent conte des observations qu'ils avoient faites devant tout ce qu'il y avoit alors de princes en cette cour la car le premier de ces mages portant la parole a ces deux rois leur dit une chose qui leur sembla d'autant plus merveilleuse qu'elle s'accordoit aux sentimens cachez qu'ils 
 avoient dans l'ame quoy qu'ils n'en eussent encore rien dit a personne seigneur leur dit-il apres avoir rapelle la memoire des choses passees et m'estre bien souvenu de ce prodige qui arriva lors que les lumieres de ces diverses lampes se reunirent a celle qui estoit sur la teste de la reine de perse apres dis-je l'avoir compare a celuy qui nous a fait voir la mesme chose en la personne de l'illustre cyrus j'ay examine l'interpretation qui en fut faite alors j'ai consulte les liures les plus scavans que nous ayons j'ay observe les astres aveque soin et j'ay leu si clairement en ces carracteres d'or et de lumiere la volonte des dieux que je n'en scaurois douter car enfin seigneur poursuivit-il en regardant ciaxare et cambise ce que les dieux demandent de vous est que vous vous deschargiez entierement du soin de vos estats sur la conduite de l'invincible cyrus et que vous demettant de l'authorite souveraine il soit seul souverain en toute l'asie tant de rois que sa valeur luy a soumis nous aprenent que les dieux veulent que tout luy obeisse et c'est ainsi qu'il faut expliquer toutes ces lumieres reunies en une seule lumiere sur la teste de cyrus comme elles le furent autrefois sur celle de la reine sa mere ouy seigneurs j'ose vous assurer que si vous faites ce que je dis vous satisferez a la volonte des dieux que vos sacrifices leur seront agreables et que vous ne verrez plus de prodiges qui vous estonnent au contraire vous jouirez paisiblement de toutes les douceurs de la vie a l'ombre des palmes 
 de cyrus vous regnerez en sa personne et sans estre ses sujet il sera pourtant l'unique souverain de l'asie conformez vous donc a la volonte du ciel et pour regner tous deux conjointement en la personne de ce grand prince faites promptement le mariage de mandane et de luy a peine ce mage eut-il acheve de parler que ciaxare et cambise qui avoient eu intention de se demettre de la souveraine puissance qu'ils possedoient des que le mariage de cyrus seroit fait declarerent leur volonte a ce mage et luy dirent qu'ils estoient prests de se conformer a celle des dieux la modestie de cyrus fit qu'il aporta quelque resistance a accepter cette puissance souveraine que ces rois luy vouloient ceder mais ils s'y opiniastrerent de telle sorte et le mage dit si fortement que les dieux le vouloient ainsi qu'il fallut qu'il obeist si bien que sans differer davantage ciaxare et cambise firent des le lendemain une declaration publique par laquelle ils faisoient scavoir qu'ils se demettoient volontairement de leur authorite entre les mains de cyrus et en effet le premier mage d'ecbatane a la veue de tout ce qu'il y avoit de gens de qualite en cette cour la et de tout ce que le temple pouvoit contenir de peuple luy donna toutes les marques de la souveraine puissance c'est a dire la thiare le bandeau royal et toutes les autres choses qui distinguoient les rois de perse et les rois des medes des autres princes ciaxare voulut qu'on mist a ses pieds autant de couronnes qu'il avoit conquis de royaumes et qu'il 
 avoit rendu de rois tributaires quoy que cyrus ne le voulust pas non seulement par modestie mais encore a la consideration de cresus et de myrsile pour qui il avoit de l'estime et de l'amitie ce qu'il y eut de remarquable fut que le sacrifice qui fut offert apres que cyrus fut declare roy fut si agreablement receu que les mages assurerent a ciaxare et a cambise qu'ils n'en avoient jamais offert qui l'eust este si favorablement receu des dieux qu'ils adoroient mais apres que cette magnifique ceremonie fut achevee cyrus eut une impatience estrange de voir mandane en particulier pour luy pouvoir offrir toutes les courones qu'il venoit d'accepter aussi se desgagea-t'il les plus tost qu'il put pour luy rendre cet hommage et pour luy assurer qu'il s'estimoit bien plus glorieux d'estre son esclave que d'estre maistre de tant de royaumes cependant tout le monde ne pouvoit assez admirer le bonheur de cyrus qui avoit voulu que cambise et la reine de perse eussent pris la resolution de venir a ecbatane pour conferer avec ciaxare des moyens de terminer plustost la guerre des massagettes car par la cyrus en estoit beaucoup plustost heureux en effet le jour de son mariage estant pris on ne songea qu'a preparer toutes les choses necessaires pour une si belle feste mais comme cyrus aimoit cherement ses amis il songea aussi a leur satisfaction ainsi il persuada a la princesse de bithinie qui pouvoit alors disposer d'elle de rendre le prince intapherne heureux car pour gadate il consentit 
 volontiers a ce mariage et cyrus persuada en suite a ce prince de donner istrine a atergatis pour arpasie elle se trouva en un assez estrange estat car il est certain qu'elle sentit l'absence de meliante d'une telle sorte qu'elle connut alors qu'hidaspe auroit bien de la peine a l'en consoler et si un sentiment de gloire et d'honneste honte ne l'en eust empeschee elle eust cherche les moiens de rapeller meliante quand mesme elle eust deu bannir hidaspe elle ne laissa pourtant pas de se resoudre a l'espouser parce que gobrias son pere le luy conmanda ainsi on peut asseurer que cette personne toute spirituelle et toute aimable qu'elle estoit avoit sceu mal mesnager son amour et son amitie puis qu'elle n'avoit pu ny s'en rendre heureuse ny en rendre les autres heureux car il est certain qu'hidaspe mesme en l'espousant ne se trouva pas tout a fait content mais lors que cyrus voulut satisfaire l'amour du prince myrsile il s'y trouva aussi fort embarrasse ce n'est pas que cresus s'opposast a la passion du prince son fils car encore que doralise ne fust pas d'une condition proportionnee a celle de ce prince quoy qu'elle fust de bonne maison il ne s'arrestoit pas a cela veu l'estat ou estoient alors les choses mais la difficulte venoit de ce que myrsile vouloit estre assure d'estre aime de cette personne avant que de l'espouser et de ce que doralise ne pouvoit se resoudre de l'avouer quoy que ceux qui se mesloient de la bien connoistre creussent qu'elle ne haissoit pas myrsile cependant elle parloit de cela si peu serieusement ou si brusquement ou si negligeamment 
 qu'on ne scavoit quelquesfois qu'en penser et ce qu'il y eut de rare fut que cyrus luy persuada plustost d'espouser myrsile qu'il ne luy persuada de luy avouer qu'elle l'aimoit mais lors qu'elle s'y fut resolue elle rit encore cette faveur a ce prince d'une plaisante maniere car enfin luy dit-elle je ne scay de quoy vous vous pleignez puis qu'il est vray que si je ne vous dis pas que j'ay de l'amitie pour vous ce n'est pas que je n'en aye mais c'est qu'effectivement je ne trouve point de mots qui ne soient ou trop forts ou trop foibles pour exprimer ce que je sens dans mon coeur et que ne pouvant jamais convenir des paroles dont je me dois servir l'aime mieux qu'on devine mes sentimens que de les desguiser en ne les disant pas precisement tels qu'ils sont mais a la fin apres que la modestie et l'humeur de doralise tout ensemble luy eurent fait dire ouy et non de toutes les manieres dont on peut dire ces deux paroles lors qu'il s'agit de se resoudre a se marier ou a ne se marier pas elle fit entendre qu'elle consentoit a espouser le prince myrsile et en effet ces quatre mariages estant resolus il fut resolu aussi que trois jours apres celuy de cyrus on en feroit la ceremonie en quatre jours de suite afin de faire davantage durer la joye dans cette grande cour qui estoit sans doute alors la plus belle qu'on vit jamais car il n'y avoit pas un homme ny une femme de qualite en medie qui n'y fust aussi l'aimable amestris avoit elle quite la solitude ou elle avoit vescu pendant l'absence de son cher aglatidas pour venir a ecbatane 
 dont elle estoit tousjours un des plus grands ornemens mais enfin le jour destine a l'entiere felicite de cyrus estant arrive le temple ou la ceremonie de son mariage se devoit faire fut esclaire de mille lampes magnifiques toutes les rues d'ecbatane furent tendues de riches tapis de sidon on esleva encore de arcs et des obelisques a la gloire de cyrus et de mandane depuis le palais jusques a ce temple dont les inscriptions meslant l'amour a la guerre ne parloient pas moins de la grandeur de la passion de cyrus que de celle de ses conquestes une harmonie admirable fit retentir toutes les voutes du temples pendant toute la ceremonie qui eut toute la magnificence que meritoient ceux pour qui elle estoit faite jamais on n'avoit tant veu de rois et de princes en mesme lieu qu'il s'en trouva en celuy-la et jamais le bandeau royal n'avoit este porte de meilleure grace que cyrus le portoit pour mandane elle avoit sur le visage toute la majeste qu'il falloit pour occuper dignement le premier throne du monde et sa beaute parut si esclattante le jour de cette celebre feste qu'elle surpassa d'autant toute celle de autres dames que la bonne mine l'esprit la valeur et la vertu de cyrus surpassoient le merite de tous les autres hommes aussi furent ils l'un et l'autre l'objet de l'admiration de tous ceux qui les virent sur un superbe throsne qu'on avoit esleve au milieu du temple et ils le surent encore davantage lors qu'estant retournez au palais apres la ceremonie 
 de leur mariage ils y receurent les complimens de tout ce qu'il y avoit de plus grand et de plus illustre au monde cette feste ne fut pourtant pas honnoree de la presence du prince mazare car ne se tentant pas l'ame assez ferme pour voir avec tranquilite la felicite de son rival tout son amy qu'il estoit devenu il partit pour s'en retourner en son pais la nuit qui preceda le mariage de cyrus et ne se trouva point ny au magnifique festin que ciaxare fit dans son palais ny au bal qui le suivit mais en partant il laissa une lettre pour cyrus et une pour mandane et il leur escrivit d'une maniere qui redoubla si fort l'estime et l'amitie qu'ils avoient pour ce prince que s'il eust pu deviner leurs sentimens il en eust eu beaucoup de consolation aussi meritoit il qu'ils les eussent car il leur demandoit pardon de sa foiblesse il assuroit a mandane qu'il ne se marieroit jamais et il disoit a cyrus que comme il n'avoit point d'heritiers il pretendoit que ceux qui devoient estre ses sujets fussent un jour les tiens afin que mandane peust regner sur les saces comme elle regnoit dans son coeur la douleur qu'ils eurent du depart de mazare ne les empescha pourtant pas de s'estimer infiniment heureux de voir que les dieux avoient rendu leurs fortunes inseparables et de voir qu'ils estoient unis d'un lien si indissoluble qu'il n'y avoit plus que la mort qui les pust separer les trois jours qui suivirent cette grande ceremonie furent encore des jouis de feste et de rejouissance les quatre qui suivirent furent destinez au mariage de myrsile 
 d'intapherne d'atergaris et d'hidaspe et durant un mois ce ne furent que divertissemens publics dans cette grande cour ou tous les plaisirs se trouvoient alors cyrus sceut en ce temps la que thomiris estoit retournee aux tentes royales et qu'agathyrse s'estant jette dans issedon s'en estoit fait declarer roy sans que la reine des massagettes se preparast a le renverser du throne tant elle estoit accablee par la douleur qui la possedoit et qu'ainsi elybesis estoit devenue sujete de celuy a qui elle avoit fait une infidellite dans l'esperance d'estre reine apres cela il receut des deputations de tous les royaumes qu'il avoit conquis de toutes les villes principales qui estoient sous son obeissance et de tous les princes qui estoient ses tributaires ainsi il en eut de babilone de suse de sardis d'ephese de cumes de sinope de themiscire d'artaxate d'apamee de gnide et de beaucoup d'autres ceux qui s'estoient soulevez contre arsamone luy envoyerent aussi des deputez pour luy offrir la couronne de pont et de bithinie et il en eut en particulier d'heraclee et de chrysopolis le roy de phrigie luy envoya des ambassadeurs avec des presens magnifiques la reine tarine mere du prince mazare fit la mesme chose le prince de cilicie en fit autant le roy d'armenie de mesme le prince phyloxipe envoya aussi se rejouir avec cyrus de ce que l'oracle que la princesse de salamis avoit receu avoit este heureusement accomply en sa personne amasis roy d'egypte le prince sesostris son fils et la belle thimarete y envoyerent aussi le prince thrasibule renvoya encore vers cyrus le roy d'hicanie et le prince meliante firent la mesme chose pittacus enfit autant et tous les autres sages qu'il avoit presque tous connus en grece luy escrivirent pour luy tesmoigner la joye qu'ils avoient de voir que la fortune avoit rendu justice a sa vertu apres quoy cambise et la reine sa femme retournerent a persepolis ou ils ne firent plus que prier les dieux quoy que cyrus ordonnait a adusius qu'il envoya pour commander en pense de prendre 
 leurs conseils en toutes choses tigrane se onesile s'en retournerent a artaxate charmez de la vertu de cyrus et de celle de mandane ou silamis leur parent les suivit intapherne avec la princesse de bithinie s'en alla a chrysopolis avec la qualite de roy tributaire que cyrus luy donna atergatis et istrine suivirent gadate hidaspe et arpasie s'en allerent avec gobrias le prince artamas retourna vers sa chere palmis cresus myrsile et doralise demeurerent a la cour de cyrus le prince de paphlagonie espousa telagene et s'en retourna en son pais chrysante eut le gouvernement de la lydie aglatidas eut celuy de babilone ligdamis eut celuy d'ephese et s'en retourna trouver sa chere cleonice araspe eut celuy de capadoce quand il fut revenu de persepolis thrasimede eut celuy de carie car les cariens se soumirent volontairement a cyrus feraulas demeura attache a la personne de ce prince et espousa mesme martesie quelque temps apres megabise fut envoye en une partie de l'arabie qui se donna a cyrus et ce grand prince eut enfin tant de recompenses a donner par la grandeur de ses conquestes qu'il n'y eut aucun de tous ceux qui l'avoient servy qui ne fust satisfait de sa liberalite ciaxare le fut mesme tousjours de s'estre demis de la souveraine puissance quoy que ce ne soit pas la coustume de faire une semblable action sans s'en repentir ainsi le plus grand prince du monde apres avoir este le plus malheureux de tous les amans se vit le plus heureux de tous les hommes car il se vit possesseur de la plus grande beaute de l'asie de la plus vertueuse personne de la terre et d'une personne encore de qui le grand esprit sur passoit la grande beaute et qui respondit si tendrement a sa passion des que la vertu le luy permit qu'il eut lieu de croire qu'il estoit autant aime qu'il aimoit de plus comme cyrus fit encore d'autres conquestes il vit son estat borne du coste de l'orient parla mer rouge de celuy de l'occident par l'isle de chypre et par l'egypte du septentrion par le pont euxin et du midy par l'ethiopie 
 il eut encore l'avantage de se voir maistre de tous les thresors de david de salomon et de cresus et il se vit plus couvert de gloire que jamais nul autre prince n'en avoit este couvert il sceut mesme si bien l'art de jouir de tous les plaisirs innocens qu'en demeurant durant l'automne et durant l'hiver a babilone durant le printemps a suse et durant l'este a ecbatane il estoit presques dans un printemps eternel sans sentir jamais ny la grande incommodite du froid ny celle du chaud de plus ce grand prince eut encore la gloire d'avoir mis un si bel ordre dans son estat et d'avoir estably de si belles loix et pour la guerre et pour la paix qu'il a merite d'estre propose pour modelle a tous les princes qui l'ont suivy et pour achever sa felicite le ciel voulut qu'elle ne fust plus troublee d'aucune sorte de malheur pendant le reste de sa vie ainsi on peut assurer que depuis que la fortune et l'amour ont fait des hommes heureux ils n'en ont jamais fait de plus heureux que cyrus le fut depuis le jour qu'il monta sur un throne si esleve qu'il n'y en avoit point d'autre en toute la terre qui ne fust beaucoup au dessous 
 
 
 
 
 
 
 
